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1766, 10, vol. 1-2, 11-12
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1766.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Jilius inve
PapillonSculp
A PARIS,
-JORRY , vis - à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin .
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
THE NEW YO!
PUBLIC LIBRARY
335293
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
AVERTISSEMENT.
LE
Bureau du
Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure .
Leprix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
J
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant & elles les recevront
francs de port.
د
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est - à - dire , 24 liv.
d'avance, en s'abonnant pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
refteront au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au Bureau
du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pièces pour
le continuer, Cette Table fe vend féparément
au même Bureau , où l'on pourra ſe
procurer quatre collections complettes qui
reftent encore moyennant 130 livres chacune
brochée , d'ici au premier Septembre ,
paffé lequel temps elles vaudront 170 liy.
s'il en refte.
MERCURE
DE FRANCE
.
OCTOBRE 1766.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à Madame DE THI ..... fur
la DOUCEUR.
12 Août 1766 .
NEE vous y trompez pas , Madame ; cette
douceur , dont nous nous entretenions
hier , n'eft pas cette foibleffe de caractère
que l'on appelle abufivement complaifance,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
& qui eft en effet l'un des vices de l'efprit.
Il faut avoir de la fermeté dans l'âme pour
y avoir en même temps une véritable douceur
, & en voici la raison.
Si le feul tempérament nous rend doux ,
nous ne le fommes alors que machinalement
, & le plus fouvent mal à propos . Il
eft des cas & des conjonctures où le mépris ,
l'indignation & la colère doivent agir en
nous & hors de nous ; autrement nous
n'avons ni âme ni fentiment , & l'on pour
roit nous demander fi nous fommés de
l'efpèce humaine. Le vice , par exemple ,
ofera vous faire fa cour ; la médiſance ,
l'injuftice & la mauvaiſe foi feront cercle
auprès de vous ; elles ne ménageront dans
leurs propos ou dans leurs procédés ni vos
amis , ni la vertu en général , ni vos fentimens
pour elle fera- ce là le moment
d'être douce & complaifante ? Si vous
l'êtes , quelle idée le vice prendra- t- il de
votre coeur quel honneur faites - vous à
vos principes & à votre façon de penfer ?
quelle reffource préparez -vous dans votre
âme à vos amis & à la fociété ? La douceur
en ces occafions ne peut jamais être qu'une
vertu fauffe , une foibleffe , une pufillanimité
qui deshonore.
Il en eft de la douceur comme de l'inclination
à faire du bien. Lorfque cette
OCTOBRE 1766. 7
inclination , fi belle d'ailleurs , n'a ni règles
ni bornes , elle ceffe d'être une vertu &
n'eft plus différente de cette facilité à obliger
qui ne diftingue & ne flatte perfonne ,
& qui par conféquent n'honore ni le bienfait
ni le bienfaiteur. Oublier un ami pour
s'intéreffer à un étranger , traiter tout le
monde comme on doit traiter fes amis ;
c'eft ignorer les devoirs de l'amitié & l'ufage
vertueux de la bienveillance ; c'eſt être
l'ami banal d'un chacun , & ne l'être effectivement
de perfonne : en un mot , il n'y
a ni vertu , ni prudence , ni fentiment , ni
égards dans cette philantropie.
Vous le fentez intimément , Madame ;
on ne peut être vertueux lorfqu'on fe manque
à foi-même. La fermeté eft donc inféparable
de la vraie douceur. Et pourquoi
encore ? Parce que la douceur , comme
vertu , a mille obftacles à combattre , qu'elle
ne peut vaincre fans donner la loi à nos
paffions. Tantôt ce font les différens affauts
de l'amour - propre qu'il faut qu'elle repouffe
; , tantôt c'eft au vice & à fes différentes
illufions qu'elle eft obligée de réfifter.
On n'eft véritablement doux que lorf
qu'on l'eft moralement , c'eft- à - dire , quand
en coûte pour l'être .
il
Les caractères à qui tout eſt égal , que
rien ne contrarie , qui trouvent dans leur
A iv
8 MERCURE DE FRANCE. '
infenfibilité ou dans leur indolence une
fource inépuifable de complaifance & de
bonté , qui ne font affectés ni du vice ni de
la vertu ; croyez- vous , Madame , qu'ils
aient la douceur en partage , & que nous
devions leur en faire honneur ? On peut ,
au contraire , leur appliquer le proverbe
italien , ils font fi bons qu'ils ne valent rien ;
& la preuve qu'ils ne connoiffent pas même
cette vertu , c'eſt que dans les occafions où
ils croient la pratiquer , ils en abuferoient
s'ils la poffédoient effectivement ; car on
abuſe d'une vertu toutes les fois qu'on la
porte à l'excès ou qu'on la fait dégénérer
de fes principes.
La douceur naît avec notre tempérament
, mais alors elle n'eft pas plus une
vertu morale que la mélancolie ou la vivacité
. Si nos paffions , la réflexion & la
religion ne la font pas naître une feconde
fois dans notre âme , elle ne formera jamais
qu'un caractère , ou facile , ou infipide
, & conféquemment un coeur fans vie
& fans délicateffe .
L'homme véritablement doux eft celui
qui , fans ceffe aux prifes avec l'amour- propre
, en réprime les humeurs , les bifarreries
, l'orgueil & la colère ; qui , malgré le
ton des circonftances , impofe à fes paffions
le joug du filence , & trouve plus de gloire
OCTOBRE 1766.
9
à fe taire par réflexion qu'il n'en auroit à
répondre même avec raifon . Tel fut Socrate
chez les Grecs. Né violent & emporté , la
philofophie le rendit le plus doux comme
le plus fage des hommes . Si je ne venois
pas de citer Socrate , je craindrois moins
de vous nommer encore Saint François
de Sales , le plus doux des Saints de ces
derniers temps , & qui ne dut la douceur
qui caractérife fa fainteté , qu'aux victoires
habituelles que la vertu lui fit remporter
fur fon tempérament.
Ce n'eft pas , Madame , qu'il foit abſolument
néceffaire que la douceur naturelle
ait mille difficultés à combattre avant que
de devenir une vraie vertu . Sans doute on
en eft plus fûr quand on l'a éprouvée . Car ,
dit un fage , celui qui n'a point été tenté ne
fait ce qu'il eft , & l'on n'auroit peut-être
pas de vertus fi l'on n'avoit point de combats
àfoutenir contre les vices. Mais s'il eſt
vrai que l'on puiffe être doux par l'unique
bienfait du tempérament , & fans avoir
paffé par les épreuves de l'amour - propre ,
il ne l'eft pas moins qu'on doit fe défier
de fa douceur quand la réflexion ne l'anime
pas , & bien plus encore quand le vice ne
l'excite pas à fe changer en zèle pour les
intérêts du fentiment & de la vertu.
Mais peut-être croirez-vous , Madame ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
que je confonds la modération avec la douceur
, & que je ne raifonne , comme je
fais de celle- ci , qu'en lui attribuant les
caractères de celles - là . Je connois qu'il eſt
aifé de confondre ces deux vertus , puifqu'elles
ont l'une & l'autre la même origine
& prefque les mêmes effets . Il y a
cependant des différences entr'elles que je
faifis & que je vais vous mettre fous les
yeux .
La douceur , foit qu'elle foit réfléchie
ou purement naturelle , mais affociée en
même temps à la raiſon , aux fentimens &
aux vertus d'une belle âme , nous rend
attentifs & prévenans dans le commerce
de la fociété ; elle nous fait pratiquer les
déférences , elle chaffe l'efprit de contradiction
& l'efprit fatyrique ; elle nous
donne ce ton affectueux qui nous concilie
ceux qui vivent avec nous ; elle nous infpire
la bienveillance , la bonté , la ſenſibilité
, la reconnoiffance & l'amour de
l'humanité. C'eft elle qui foutient la raifon
contre les bifarreries de la fociété , qui
lui fait fupporter décemment l'ennui du
perfifflage , les étourderies d'un fat , l'air
dédaigneux d'une coquette ou d'une prude,
& qui l'empêche de fe fâcher contre les
accidens ; de s'émouvoir , par exemple , &
de s'impatienter pour un flaccon caffé , une
OCTOBRE 1766 .
tabatière perdue , une aiguille égarée , &
mille autres petits malheurs de cette eſpèce.
C'eft elle encore qui corrige une perfonne
raifonnable de fon penchant à l'humeur
& aux caprices , & qui lui fait comprendre
que la vivacité ceffe d'être un agrément
dès qu'elle reffemble à l'impatience ,
& qu'elle ne refpecte plus ni l'amitié , ni
les ménagemens , ni les bienféances légitimes.
Voilà , Madame , le portrait exact
de l'aimable douceur. Examinez- en tous
les traits , ils font tous auffi frappans que
charmans , & tous bien dignes que vous
vous plaifiez toujours à leur faire reſſembler
les vôtres.
La modération fe préfente fous d'autres
couleurs , & les voici . En général cette
vertu fait fuir toutes fortes d'excès , & c'est
en ce fens que M. de Voltaire l'a nommée
le tréfor dufage. Dans un fens plus particulier
& relatif, ou à la douceur , ou à la vengeance
& à la colère , c'eft un effort de
l'âme à réprimer un amour-propre vif &
véhément , & à fe contenir dans les bornes
de la raifon & de l'honnêteté. Une infulte
excite d'abord le faux honneur à fe venger
; la raifon & la réflexion parlent au
contraire à une âme fenfée , elles l'engagent
à modérer fes premiers mouvemens ,
& lui perfuadent qu'il y a plus de gloire
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE.
à pardonner un outrage qu'à en punir l'auteur
.
Vous favez , Madame , que Louis XII ,
devenu Roi de France , ne voulut point
venger les querelles du Duc d'Orléans , &
que , follicité par les courtifans de punir
des Comédiens qui avoient ofé le jouer
fur le théâtre , il répondit : non , ils me
rendent juſtice ; ils me croient digne d'entendre
la vérité. Ces traits & cette réponſe
du Duc Régent à fes favoris qui l'excitoient
à fe venger d'un Gentilhomme qui lui
avoit enlevé fa maîtreffe : je fais que la
vengeance m'eft facile ; un mot fuffit pour
me défaire d'un rival , & c'eft ce qui m'empêche
de le prononcer ces traits , dis- je ,
caractériſent la modération & la diftinguent
en même temps de la douceur.
Celle- ci a moins d'efforts à faire , elle reffemble
plus à l'humanité ; celle -là a plus
d'obftacles à furmonter , elle tient davantage
de la générofité , & c'eft auffi ce qui
la rend plus chère que la douceur.
Il y a une modération de caractère comme
une douceur de tempérament. Heureux
ceux qui font doués de l'une & de l'autre
de ces qualités naturelles ! plus heureuſes
encore les âmes qui s'en font des vertus
morales & chrétiennes , & qui ne les aviliffent
jamais ! J'appelle les avilir quand
OCTOBRE 1766 .
13
on les fépare de la fermeté & de la probité
pour leur faire jouer le rôle honteux
de la foibleffe & de la diffimulation .
J'ai l'honneur , & c.
DUP... R. B.
EPITRE à S. A. S. Mgr le Prince DE
CONDÉ , en lui préfentant le premier
exemplaire , imprimé à DIJON par les
ordres de la Ville , du Divertiffement
intitulé le Choix des Dieux , ou les
Fêtes de Bourgogne , repréfenté à Dijon
le 13 Juillet 1763 , la première fois que
le Prince honora de fa préfence le Spectacle
de cette Ville en venant tenir les
Etats de la Province dont elle eft capitale.
Par M. POINSINET , de l'Académie
des Arcades de Rome , & de celle
des Sciences , Arts & Belles - Lettres de
DIJON.
PRINCI RINCE , je n'ai point l'art , comme Horace
ou Voltaire ,
De ceindre de lauriers la tête d'un héros ;
Ma voix , trop foible encor pour chanter vos travaux
,
Feroit mal retentir la trompettte guerrière ;
14 MERCURE DE FRANCE.
Je faurois mieux , aux vergers de Paphos ,
Ou fur le fein d'une Bergère ,
Cueillir pour vous de fleurs une moiffon légère ,
En émailler un bosquet amoureux ,
Chanter l'amour enfin , c'eſt le Dieu des heureux.
Mais plus hardi , j'ofai d'une Province entière
A vos pieds apporter les voeux ;
J'ai fait parler des payfans , des Dieux :
Mon zèle a réuffi , j'emporte le fuffrage ,
Sans en être plus orgueilleux ;
J'ai confulté les coeurs , & pour vous en tous
lieux
Ils ont tous le même langage .
Sur mes écrits baiffez les yeux ,
De vos vertus vous y verrez l'hiſtoire.
Aux lauriers dont vous pare Mars ,
Si je mêle une fleur , daignez me laiſſer croire
Qu'elle a mérité vos regards :
Je vous devrai mon bonheur & ma gloire ;
La faveur d'un héros fait le deftin des arts.
OCTOBRE 1766. IS
VERS préfentés à S. A. S. Mgr le Prince
DE CONDÉ le jour de la Saint Louis ,
fafête , àChantilli , par M. POINSINET,
de l'Académie des Arcades de Rome &
de celle des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de DIJON.
BOSQUETS de Chantilli , retraite du bonheur ,
D'où vient qu'en me charmant, vous affligez mon
âme ?
Vous n'y faites couler qu'une douce langueur ;
C'eft du zèle aujourd'hui qu'il faut nourrir la
flâme :
Je trahis mon devoir en goûtant vos douceurs .
Je vous dois un bouquet , grand Prince ;
Mais fur vos pas femerai je des fleurs ,
Lorfque j'ai vu d'une vafte province
S'élancer vers vous tous les coeurs ?
Des fleurs à vous , qui des mains de la gloire
Avez fu , jeune encor , mériter des lauriers ;
Vous , dont l'heureux génie eft l'eſpoir des guerriers
,
Et le beau nom , le cri de la victoire ?
CONDÉ... je le répéte , en l'entendant crier ;
Je bleffe votre modeftie :
16 MERCURE DE FRANCE.
Mais l'écho , malgré vous , le chante en Ger-
*
manie ;
Ce n'eft pas aujourd'hui qu'elle peut l'oublier.
Avous des fleurs ! tandis qu'à l'ombre du myſtère ,
Amour conftant à vous fervir ,
En dérobe un bouquet fur le fein de fa mère ,
Ou fur celui d'une Bergère
Il en fait naître , épanouir ,
Puis fe cache & vous traite en frère ,
Et ne vous laiffe d'autre affaire
Que l'embarras de les choifir.
Mais il en eft de plus chères encore
Que vous-même arrofez de ces fublimes pleurs
Que la tendreſſe obtient du héros qu'elle honore.
Prince , vous êtes père , & fous vos yeux vainqueurs
,
Ils naiffent , ces enfans , notre digne eſpérance ;
Nous voyons s'embellir ces deux auguſtes fleurs
Dont fe vante déja la France .
Gloire , amitié , nature , amour ,
Vous ont couronné tour à tour :
Je ne puis donc chanter que ma reconnoiſſance ;
Mes foibles vers en font les modeftes tributs .
Sous un même foleil fi le Ciel nous fit naître "
Cette faveur pour moi n'eſt qu'un devoir de plus ;
Il a formé mon coeur pour chanter les vertus
Que vous m'apprenez à connoître.
* Anniverſaire de la victoire de Friedberg le 25 Août,
OCTOBRE 1766. 17
IMPROMPTU à Mile J. G. qui venoit
d'attacher à fon miroir des vers où
l'Auteur lui avoit peint fes fentimens .
Tu ne peux mieux placer mon quatrain qu'au
U
miroir ;
Tous deux , belle Julie , ont un doux avantage
L'un te peint tes attraits dès qu'il peut t'entrevoir ,
Et l'autre de mon coeur te peint la vive image.
Par M. THIERRY DE MAUGRAS , fils , Lieutenant-
Général de Police à Fontainebleau .
VERS préfentés à Mde DE BOURBONCONDÉ,
Abbeffe de Beaumont - lès - Tours,
le jour de Saint Louis , fa fête.
VOUS ous êtes fille de Louis ,
Ses vertus font héréditaires ;
Dans votre coeur il a tranſmis
Ce qui fit admirer vos pères :
Bonté , clémence , humanité ,
Bienfaifance , affabilité ;
IS MERCURE DE FRANCE.
A ces traits l'on doit vous connoître.
Oui , fi le deſtin envieux
D'un autre fang vous eût fait naître }
Avec tous ces dons précieux ,
Vous auriez mérité d'en être .
Par M. LE H..
VERS adreffés à M. DE VOLTAIRÉ , par
M. FRANÇOIS , de Neufchâteau en
Lorraine , âgé de quatorze ans , Alſocié
des Académies de Dijon , Marſeille ,
Lyon & Nancy , en lui envoyant un exemplaire
de fes ouvrages.
RIVAL d'Anacreon , de Sophocle & d'Homère¸
O toi , dont le génie a franchi tour à tour
De tous les arts l'épineufe carrière ;
Toi, qui chantes les Dieux , les héros & l'amour ,
Pardonne à mon audace , ô fublime Voltaire !
Et permets qu'aujourd'hui ma Mufe téméraire
T'ofe offrir fes fimples accords :
Daigne accepter cette offrande légère :
Daigne fourire à mes premiers tranſports.
Je fais que c'eft un foible hommage ;
Mais ton indulgence approuve mes efforts
OCTOBRE 1766. 19
Un fuccès fi flatteur excitant mon courage ,
M'infpirera de plus dignes accens ;
Il faura m'élever au - deflus de mon âge....
Un coup d'oeil de Voltaire enfante les talens.
A Neufchâteau , le 15 Juillet 1766 .
RÉPONSE de M. DE VOLTAIRE .
S₁ vous brillez à votre aurore
Quand je m'éteins à mon couchant ;
Si dans votre fertile champ
Tant de fleurs s'empreffent d'éclore ,
Lorfque mon terrein languiffant
Eft dégarni des dons de Flore ;
- Si votre voix jeune & fonore
Prélude d'un ton fi touchant ,
Quand je fredonne à peine encore
Les restes d'un lugubre chant ;
Si des Grâces qu'en vain j'implore ,
Vous devenez l'heureux amant ,
Et fi ma vieilleſſe déplore
La perte de cet art charmant ,
Dont le Dieu des vers vous honore ;
20 MERCURE DE FRANCE.
Tout cela peut m'humilier ;
Mais je n'y vois point de remède :
Il faut bien que l'on me fuccède ,
Et j'aime en vous mon héritier.
Au Château de Ferney , le 6 Août 1766.
EPITRE aux malheureux.
MALHEUREUX , qui buvez le fiel juſqu'à la lie
Dans le calice amer que vous tend la Pitié ,
Qui , courbés fous le poids de votre ignominie ,
Inclinez vers la terre un front humilié !
Victimes que la mort abandonne à la vie !
Si le Ciel m'eût ouvert les portes du bonheur ,
Vous affranchir du joug dont fa main vous accable ,
Eût été le devoir le plus cher à mon coeur.
Eh ! quel eft le mortel farouche , impitoyable
Qui peut voir , fans frémir , les maux de fon femblable
? '
Duffé -je faire des ingrats ,
J'aurois du moins rempli ma plus douce eſpérance
.
Satisfait de leur joie , en leur tendant mes bras
Le plaifir d'obliger feroit ma récompenfe.
Philofophe orgueilleux , qui ne vis que pour toi !
Si l'efprit de fyftême étouffe la nature
OCTOBRE 1766. 21
Et concentre l'homme dans foi ,
Porte au fond des déferts cet efprit que j'abjure .
Il fe faut entr'aider ; c'eft la première loi,
Que je plains ces tyrans , dont l'oreille farouche
Se ferme au cri de la douleur ,
Et qui n'entendent point le nom de bienfaiteur
Avec leur nom cruel voler de bouche en bouche !
Que ne puis- je dans leurs efprits
Tranfmettre le feu qui m'anime ,
Et du fentiment que j'exprime
Les voir , ainſi que moi , pénétrés , attendris !
Dans fa coupable léthargie
Leur coeur eft auffi froid que la cendre des morts ;
Ce n'eft qu'auprès de leurs tréfors
Que s'éveillent en eux les germes de la vie.
Dans l'yvreffe d'un long feſtin ,
Près d'une table où tout abonde ,
Soupçonnent - ils qu'il foit au monde
Un feul infortuné qui périfle de faim ?
Savent- ils qu'on gémit dans ces retraites fombres
Où la trifte indigence étale fes horreurs ;
Où , loin de l'oeil mortel , dans l'épaiffeur des
ombres ,
Lo pauvre en liberté s'abreuve de ſes pleurs ?
Je m'arrête... A ces traits l'humanité murmure ;
La plume tombe de ma main.
Homme , qui que tu fois , frémis ſi la nature
A jamais parlé dans ton ſein ,
22 MERCURE DE FRANCE.
Vois aux pâles réflets de cette lampe obſcure ,
Sous un toît brifé par les ans ,
Ce vieillard qu'environne une foule d'enfans.
Pour leur donner la nourriture ,
Il s'en prive lui - même , heureux de voir leurs
jours
Se foutenir encor par ce foible fecours !
Vois ces infortunés , dans les bras de leur père ,
Manger en foupirant le pain de la mifère ,
Sortir avec la faim de ce trifte repas ,
Et , profternés dans la pouffière ,
Benir ce Dieu que tant d'ingrats
Ofent dans leur bonheur ne reconnoître pas.
Vois la paille où gémit cette famille entière ,
Expofée à tous les frimats 3
Entends le cri plaintif de la douleur amère
Qui s'élève de ces grabats .....
Des caprices du fort quel exemple terrible !
O riche en cet état contemple tes égaux !
Viens.... L'homme , à l'école des maux ,
Doit apprendre fans doute à devenir ſenſible.
Périffe le cruel qui ne daigna jamais
Tendre à celui qui fouffre une main fecourable,
Qui jamais ne connut la joie inaltérable
Que dans l'âme du jufte enfantent fes bienfaits..
Eh ! quel fpectacle eft préférable
Au fpectacle touchant des heureux qu'on a faits ?
Quel plaifir de ne voir que des coeurs fatisfaits ,
OCTOBRE 1766.
23
Dont la reconnoiſſance a fait naître l'hommage ;
De fonger qu'ils vivent en paix
Et que leur paix eft notre ouvrage !
C'eſt créer , c'eſt conſtruire un nouvel univers ;
C'eſt , en enchaînant les revers ,
Nous égaler au Dieu dont nous fommes l'image .
Peut- on de fes tréfors faire un meilleur ufage ?
Riches confacrez - les à payer ces flatteurs
Dont la foule à vos pieds inceſſamment croaſſe ;
De leurs éloges impoſteurs
Vous vous rebuterez ; l'orgueil même s'en laffe.
Réuniffez tous ces plaifirs
Que pour vous chaque jour un nouveau goût
invente ;
Ils irriteront vos defirs ,
Sans laiffer votre âme contente,
Mais tentez une fois de faire des heureux ;
Vous ne pouvez rifquer que de l'être comme eux.
Il eſt fi grand , fi beau de fe dire à ſoi-même :
« Je règne fur les cours ; on me defire , on m'aime ;
» Du timide orphelin ma main tarit les pleurs ;
<<<Mes biens de l'indigent foulagent la mifère ;
» Et les infortunés , à qui je fers de père ,
›› Dans mon fein librement épanchent leurs douleurs
.
>> J'entends de tous côtés leurs voix reconnoiffantes
>> Elever mon nom jufqu'aux cieux.
» Voilà , ſe diſent - ils , cet homme précieux
24 MERCURE DE FRANCE.
»>Qui des familles gémiflantes
» Eft l'ami , le foutien & le confolateur » .
La nature eft fans fard , & tel eft fon langage .
Le tribut faftueux qu'on vend à la grandeur
Vaut- il ce modefte fuffrage ?
Qu'il m'eft doux de penfer qu'il eft dans l'u
nivers
Des hommes vertueux à qui mes jours font
chers !
S'il arrive jamas que mon coeur s'aviliffe ,
Dieu témoin des voeux que je fais !
Sauve- moi de l'opprobre & finis mon fupplice .
Mais fi je dois , par mes bienfaits ,
Arracher au trépas un feul de mes femblables ,
Étre confervateur s'il eft des miférables
Qu'un jour je doive rendre à la félicité ;
Eloigne ma dernière aurore :
Qu'ai-je fait pour l'humanité ?
Hélas ! dans un feul coeur à peine ai - je exiſté ;
A peine ai- je vécu .... laiffe- moi vivre encore,
LEONARD.
PROPOSITION.
OCTOBRE 1766. 23
PROPOSITIO N.
LEQUEL eft le plus avantageux aux hommes
, de connoître le coeur . ou de n'en
avoir nulle connoiſſance.
د
CE problême eft affez difficile à réfoudre
pour le particulier ; mais pour le géné
ral , il eſt décidé , par une trifte expérience ,
que cette connoiffance nuiroit à l'humanité.
Le coeur de l'homme n'eft jamais
tel qu'on le reçoit des mains de la nature ;
l'éducation , les préjugés & les paffions lui
donnent différentes formes : les coeurs différent
ainfi que les figures ; mais en général
l'homme n'eft point né mauvais , les
paffions & les circonftances le rendent tel .
Il y a parmi le plus bas peuple des âmes
bien nées , & ces âmes fe perpétuent quand
ils ont eu pour parens des gens honnêtes
& de bonnes moeurs ; comme nous avons
chez les grands des âmes vicieufes dont
l'éducation fait pallier les vices : heureux
celui qui , né avec un coeur bienfaiſant ,
reçoit une éducation qui ne détruit point
cet heureux naturel ! L'humanité feroit
trop heureuſe, fi tous les hommes avoient
Vol. I. B
26 MERCURE DE FRANCE .
le defir de bien faire : j'ajoute , ne fût-ce
que par le defir d'une bonne réputation
par amour de foi - même , la fociété ne peut
qu'y gagner. L'amour de nous-même eſt
inné en nous , toutes nos actions , tous
nos defirs fe rapportent à notre moi ; fi
un heureux hafard , ou fi la force de l'éducation
nous font trouver notre bonheur
dans l'eftime de nos femblables , nous nous
ferons un plan d'acquerir & de pratiquer
les vertus propres à la mériter ; l'humanité
en profitera , cela ne fera pourtant relatif
qu'à l'amour de nous - mêmes , mais à un
amour de nous -mêmes bien entendu &
qui fera l'éloge de notre coeur.
Pour juger du coeur de l'homme , il faudroit
être à portée de faifir fon premier
mouvement dans les divers événemens ;
tel eft né avec un coeur bon & fenfible ,
que l'éducation & le mauvais exemple ont
corrompu. Le premier mouvement de cet
homme montrera fon coeur tel qu'il l'avoit
reçu de la nature , mais la réflexion anéantira
fa fenfibilité ; tel autre , né avec un
coeur dur , trouvera dans la réflexion des
fujets de s'attendrir fur les maux de fes
femblables , de les foulager même : qu'importe
quel motif le fait agir quand le bien.
en réfulte ? Je crois qu'il faut s'en tenir
avec les hommes à l'écorce ; néanmoins il
OCTOBRE 1766. 27
eft de la prudence de n'en pas penfer fi
généralement , bien qu'on foit dans le cas
d'être dupe. En cherchant à approfondir
le coeur de l'homme on devient fouvent
ingrat. Hé ! où donc eft l'âme , dont les fentimens
font affez épurés pour faire le bien ,
pour s'attendrir fur le fort de quelqu'un
dont il eft fûr de ne faire qu'un ingrat ?
qui voudra développer jufqu'aux replis
les plus fecrets de fon coeur pour trouver
des motifs à fon ingratitude ? Ces âmes
font bien rares : ce font celles des Saints ;
mais combien en eft-il ? Concluons donc
que cette connoiffance nuiroit au bien
général de la fociété : contentons- nous
de nous arrêter aux apparences ; faifons
toujours le bien quand nous ferons affez
heureux pour être à même de le faire le
bien eft toujours bien . Si , au contraire ,
nous fommes dans le cas de recevoir des
bienfaits , montrons - nous reconnoiflans ,
c'eft encourager la bienfaiſance.
:
DE SAINT -VAST.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à DAMIS.
To1 , OI , qui fais vivre pour toi- même ,
Moins que pour celle dont le coeur
Te fait jouir du bien fuprême
De n'envier d'autre bonheur
Que de l'aimer comme elle t'aime !
Qui , riche de ses propres fonds ,
Et pouvant l'être plus encore ,
Lorfque du couchant à l'aurore ,
Et des Môres juſqu'aux Lappons ,
Par ta magique fignature ,
Fais circuler des millions ,
Que des Muſes les nourriffons
Ne virent jamais qu'en peinture ,
Et qui , par l'art de tes crayons ,
Valent ceux que fit la nature !
Qui , fans abjurer les neuf Soeurs ,
Mais , affranchi de leurs caprices ,
Şans t'enyvrer de leurs délices ,
N'en goûtes que mieux les faveurs ,
Et , fur le bord des précipices ,
Où tombent les Mufes novices
Ne cueillis jamais que des fleurs !
* L'Auteur ( dit - on ) nous en prépare encore cinq
autres du même genre , fur les moeurs , fur le goût ,
Bir la façon de penfer du fiécle , &c.
OCTOBRE 1766. 29
Dis -moi , Damis , par quel prodige ,
A peine à l'êté de tes ans ,
Tu pus échapper au preſtige
Des hochets nombreux & brillans ,
Qui , trente ans après leur printemps ,
Amuſent tant d'êtres futiles ,
Vrais fléaux des cours & des villes ,
Où , pullulant comme reptiles ,
Ils les peuplent de vieux enfans ?
Comment , au fein de l'abondance ,
Des plaifirs , de la liberté ,
Jeune , gai fans extravagance ,
Aimable fans fatuité ,
Aux charmes de la volupté
Tu fus allier la décence ,
Et d'un plaifir ( toujours goûté ! )
Sans craindre la fatiété ,
Voir chaque jour la renaiſſance
Sans qu'il en coûte à ta ſanté ?
Par quel pouvoir , für de leur plaire
( Car tout Créfus a des amis ! )
Efquivas -tu ces érudits ,
Ces merveilleuses , ces lays ,
Ces caillettes à cheveux gris
Qu'amufe , & dont fe rit V...... ;
Qui , par eſcouades dans Paris ,
En imitant fon coloris ,
Si doctement peignant fur verre ,
Bij
30
MERCURE
DE FRANCE
.
Et portant Bayle pour bréviaire ,
Par de vieux dogmes recrépits
Que prend pour nouveaux le vulgaire ,
Subjuguent tant de faux efprits ?
Avec ce rare caractère ,
Si peu fait pour ce fiècle - ci ,
Des autres vrai dictionnaire ,
Où , malgré notre oeil téméraire ,
Rien ne le voit qu'en raccourci ;
Où , nul n'eft prôné que celui
Qui , s'enrichiffant de nos pertes ,
Nous vend de minces découvertes
Qu'on fit deux mille ans avant lui
Où l'imperceptible Pygmée ,
Sans nom , fans vertus , fans talens
Sous l'ombre de ces faux géans
Nourri d'extatique fumée ,
Croit partager le grain d'encens
Qu'offre à ces phantômes brillans
Une factice renommée :
Avec ce folide bon -fens ,
Ces moeurs , cette franchife antique ,
Comment , de nos froids élégans
Bravant la mordante critique ,
D'un front plus ferein que cynique ,
Ofes-tu rifquer , à leurs yeux ,
D'offrir un être plus gothique
Que ne furent leurs trifayeux ?
OCTOBRE 1766. 31
C'eft- là , pour moi , je le confelle ,
Le comble de l'étonnement ! ...
Quoi , fans déguiſer ta foibleſſe ,
Sincère ami , fidèle amant ,
Tu crois pouvoir impunément ,
Quand l'infortuné t'intéreſſe ,
Avouer ce plat fentiment ? •
Lorſqu'ainfi mon ami s'affiche ,
Lorſqu'il craint fi peu d'égayer
Gens de tout rang , de tout métier ,
Dont il fait les vertus en friche ;
J'ai du moins droit de m'écrier :
Ah ! ... que tu fais bien d'être riche !
* Il y a ici une lacune affez confidérable.
L'INCONNUE ,
NOUVELLE ANGLOISE.
SIRIR Henry Fréelove , Chevalier , Baronet
Anglois , après avoir fait beaucoup
de bruit dans le monde , c'eft-à dire , après
avoir pendant quelques années fait les
délices des fociétés les plus brillantes en
tout genre , fe trouvoit à trente ans fort
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
dérangé dans fes affaires ; lorfqu'un jour ,
à fon lever , on lui annonça Sir William ,
l'un de fes plus anciens amis , nouvellement
arrivé de l'Amérique , où il avoit été
dans le deffein de raccommoder les fiennes ,
& y avoit parfaitement réuſſi .
Après les premiers tranfports , les explications
& les confidences ordinaires entre
deux amis qui depuis long- temps ne fe font
vus : cher Henry ( s'écria William ) quoiqu'à
peine arrivé depuis trois jours en cette
ville , je connois peut-être mieux que toi
quel eft dans le moment préfent l'état de
ta fortune. Mon but n'eſt point de t'affliger
; mais je fais , à n'en pouvoir douter ,
que ta principale terre eft furchargée d'hypothèques
fi lourds , que fi nous n'y trouvons
quelque remède , tu rifques , avant
qu'il foit trois mois , de la voir paffer entre
les mains de tes créanciers.
Eh , quel remède , lui dit , en foupirant ,
Sir Henry , puis- je apporter à des maux
qui probablement n'en font plus fufceptibles?
Un bon mariage , mon ami . - II
eft trop tard , mon cher William. Quelle
femme voudroit de moi , dans la fituation.
où tu me trouves maintenant ? -La veuve
de ton principal créancier , l'epoufe de ce
vieil arabe , qui , après s'être enrichi pendant
trente ans dans la Cité par le comOCTOBRE
1766 . 33
merce & par l'ufure , eft mort depuis trois
mois , quoique très -noble à force d'or ,
dans l'un des plus brillans hôtels du voifinage
de la Cour.- Ah , Ciel ! que t'ai - je
fait? Quoi ! tu voudrois que j'époufaffe ?-
Oui , je le veux , parce que tu le peux.
Ecoute-moi : je fais combien Lady Upftart
eft ridicule ; combien fes prétentions à la
nobleffe , & qui pis eft à la jeuneſſe , l'ont
rendue célèbre dans le quartier de Saint-
James. Mais je fais également , par les
intérêts que je viens d'avoir à démêler
avec elle , combien ſa fortune eft immenſe ;
combien de nos Seigneurs , les plus brillans
& auffi dérangés que toi , font jouer de
refforts pour obtenir fa main ; combien ,
quoique peut - être fans y penfer , tu es
parvenu à lui plaire ; combien enfin , pour
peu que tu vouluffes te gêner pendant huit
jours , il te feroit aifé d'enlever à tes rivaux
cette riche toifon. Pèfe donc bien
cecy , mon cher Henry : vois , d'un côté ,
ton propre bien fauvé , joint à la plus éclatante
fortune ; de l'autre , ou la mendicité
ou la honte de devenir à charge à tes amis :
balance enfuite , fi tu l'ofes . -
Mon choix eft fait , cher William. Je
dois cependant t'avouer une foibleſſe dont
je rougis , mais que je ne puis vaincre . Je
fuis amoureux , mon ami tu vas en rire ,
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
je le vois , & tu le peux avec d'autant plus
de raifon , qu'après m'avoir fi fouvent
reproché de n'avoir point connu ce fentiment
délicieux , je l'éprouve aujourd'hui
pour un objet que moi- même jufqu'à préfent
n'ai pu parvenir à connoître . Qu'entends.
je Eft-ce un roman que tu me fais ,
ou bien ta maîtreffe renouvelle - t- elle avec
toi l'invraisemblable comédie de la Dame
inconnue ?
Mon hiftoire eft courte , mon ami. C'eſt
au temple que je l'ai vue , que je lui ai
parlé , que je fus autant enchanté de fon
efprit que de fa figure ; c'eſt au Parc que
je l'ai revue , que je crois même être parvenu
à lui plaire , mais fans qu'il m'ait été
poffible jufqu'à préfent de favoir fon nom ,
fa famille , ni même fa demeure .
Le cas eft fingulier , lui dit William ;
mais je te crois trop fenfé pour y attacher
plus d'importance qu'une aventure auffi
fufpecte ne me paroît en mériter. Aureftè ,
à toi permis de la mettre à fin , pourvu
que la veuve l'ignore ; car les veuves ont
un coup d'oeil auquel nos manquemens
peuvent rarement échapper ; & tu dois
t'obferver d'autant plus avec la nôtre , que
certain jeune Baronet , qui fe dit riche au
nord de l'Angleterre , mais que perfonne
ne connoît , la ferre de fi près depuis huit
OCTOBRE 1766 . 35
jours , que je vois pour toi tout à craindre
au cas que ton intrigue avec ton inconnue
vienne aux oreilles de la Dame. Adieu ,
mon cher Henry ; je vais profiter des accès
que mes affaires me donnent chez Lady
Upstart pour réchauffer fes fentimens pour
toi & la difpofer à recevoir tantôt favorablement
ta vifite . Songe , fur - tout , que
ton rival , quoiqu'en tous points un vrai colifichet
, à force de fadeurs , de faux airs &
d'adulations , pourroit parvenir à lui plaire ,
& que j'ai lieu de préfumer qu'il a fû mettre
dans fes intérêts la femme de chambre de
la Dame. Mais , pour peu que tu veuilles
montrer d'amour , & feconder ce que je
vais faire pour toi , ces obftacles feront
légers , & j'aurai bientôt le plaifir de te
voir auffi heureux que je le fouhaite.
Dès que Sir William fut parti , Henry ,
pour réfléchir plus mûrement fur les propofitions
de fon ami , fortit en frock * &
courut s'enfoncer dans l'un des bofquets
du Parc de Saint -James . Il y entroit à peine
lorfqu'un éternuement , qui partit affez
près de lui , lui fit lever la tête & reconnoître
dans le bofquet oppofé au fien la
Dame inconnue & qui s'étoit déja tant
de fois fouftraite à fes recherches .
*
Que l'on prenonce frat , habillement négligé
du matin.
B vj
36
MERCURE
DE
FRANCE
. Oh ! pour le coup ( s'écria -t - il ) vous
ne m'échapperez pas ; & je ferois indigne
du bonheur que m'offre aujourd'hui le
hafard , fi je manquois l'occafion de ſavoir
à qui je dois celui d'éprouver des fentimens
qui font à la fois le bonheur & le
fupplice de ma vie.
Je ne vous fairai point , lui dit l'inconnue
; mais , pour peu que je vous fois
chère , gardez - vous d'infifter fur le développement
d'un mystère que vous ne fauriez
pénétrer qu'en vous expofant pour
jamais à me perdre. Qu'il vous fuffife de
favoir que je ne vous hais pas ; que votre
conduite & paffée & préfente me font
auffi connues que le délabrement de vos
affaires ; que les miennes , fans cependant
pouvoir en rien me l'imputer , ne font pas
en meilleur état ; que je travaille à rétablir
les unes & les autres ; que pour y
réuffir , je dois vous refter encore quelques
jours inconnue ; & qu'il vous eft fur-tout
extrêmement effentiel de moins négliger
certaine veuve que fes créances fur vos
biens rendent maîtreffe de votre fort. Vous
m'entendez fans doute. Adieu ; ne me
fuivez point , fi vous ne voulez vous expofer
à me déplaire . Vous ne tarderez pas
à me revoir ; & je crois en avoir affez dit
pour vous tranquillifer tant fur le fond de
OCTOBRE 1766. 37
mon caractère que fur la pureté de mes
vuës.
Sir Henry voulut en vain la retenir ;
Bélinde ( c'eſt le nom que nous donnerons
à la Dame ) étoit déja bien loin ; lorſque
cette belle , qui , en fe retournant , s'apperçut
qu'il la fuivoit de l'oeil , revint
tout-à- coup à lui , en s'écriant : je fuis perdue
fi je ne le retrouve ! - Quoi donc ,
Madame ? Le portrait de mon père...
il s'eft détaché de ma montre ... Ah ! parde
grace , cette allée par où je fuis
venue , tandis que je parcoure celle- ci ; &
puiffé - je vous devoir un bien dont rien
n'égale à mes yeux la valeur ! ...
Elle n'avoit point achevé, que Sir Henry
étoit déja parti pour fa recherche.
courez ,
Que je fuis malheureux ! s'écria - t - il ,
en revenant , après avoir en vain cherché
pendant quelques minutes. ... Mais où
donc eft Bélinde ? ... Ah , Ciel ! double
imbécille que je fuis , de n'avoir pu prévoir
que par ce nouveau ftratagême elle
m'échapperoit encore ? ... Tâchons du
moins d'exécuter ce qu'elle m'a prefcrit ,
en me rendant , dès cet après-dînée , chez la
veuve de l'ufurier de qui dépend aujour
d'hui ma fortune.
Sir Henry , après avoir foigneufement
employé tout ce qui pouvoit fervir à relever
:38 MERCURE DE FRANCE .
l'éclat d'une figure affez diftinguée pour
fe paffer de tous vains ornemens , fe rendit
en effet vers le foir chez la vieille &
riche Lady , qu'il trouva feule , & qui ,
pour le punir de l'avoir un peu trop négligée
, lui annonça d'un air & d'un ton
nonchalant fon prochain mariage avec Sir
Modish , Chevalier Baronet , âgé d'environ
vingt-deux ans , & poffeffeur de 2000
livres fterlin de revenu dans le nord de
l'Angleterre.
Sir Henry , par des motifs que la veuve
ne manqua pas d'interpréter en ſa faveur ,
eut l'air d'être frappé de la nouvelle .
C'eft m'avoir trop puni , Madame , dit-il
en foupirant , d'un manquement à votre
égard , qui n'en avoit pourtant que l'apparence.
Je vous devois trop en effet pour
que mes vues , en afpirant à votre main
n'euffent pas dû paroître un peu fufpectes
aux yeux malins du fiècle ; & je voulois
m'acquitter envers vous avant que de vous
offrir un coeur qui n'eût , en vous aimant ,
d'autre intérêt que d'obtenir le vôtre.
Ce compliment étoit fait pour réuffir.
Auffi plût-il au point que Sir Henry eut
bientôt lieu de préfamer que , pour peu
qu'il voulût continuer d'être aimable , il
écarteroitaifément le prétendu futur époux
dont l'avoit menacé la Dame.
OCTOBRE 1766. 39
Lady Upftart, en effet, ennyvrée des lieux
communs que lui prodiguoit Sir Henry ,
pouffa la reconnoiffance jufqu'à lui avouer,
dans un épanchement de coeur , que le dépit
de fe croire méprifée par l'homme
qu'elle eftimoit le plus , l'avoit affez aveuglée
pour ordonner à fes gens d'affaires
de mettre à exécution les créances qu'elle
avoit fur lui ; & Sir Henry fentit dans cet
inftant , non-feulement tout ce qu'il devoit
de reconnoiffance à fon ami William
mais encore aux bons & utiles confeils
que lui avoit donnés fon aimable inconnue.
Il avoit trop de fagacité pour ne pas
agir en conféquence & pour quitter Lady
Upftart fans l'avoir mife dans le cas d'être
intimement convaincue de la fincérité des
fentimens qu'il reffentoit pour elle .
A peine fortoit - il de chez la Dame ,
après avoir aifément obtenu la permiffion
de la revoir le lendemain , qu'une jeune
perfonne , & de la phyfionomie la plus
prévoyante , fut introduite dans l'appartement
de la veuve.
Eh quoi ! c'eft encore vous , Mademoifelle
, ( s'écria Lady Upftart ) votre penfion
n'eft - elle point exactement payée ?
Venez-vous encore m'ennuyer d'une vieille
hiftoire qui n'a pas le fens commun ?´—
L'orphelin opprimé doit fans doute
40 MERCURE DE FRANCE.
-
•
bleffer les yeux de ceux qui poffédent injuftement
fes biens ( lui dit en foupirant
la jeune perfonne ) . Rendez- les moi ,
Madame , & vous ne me reverrez plus .
Vos biens ! toujours vos biens ! eft- ce moi ,
(fi tant eft que vous en euffiez ) eft- ce
donc moi qui vous les ai ravis ? n'eſt - ce
point , au contraire , à ma pitié que vous
devez la fubfiftance , la façon dont vous
êtes mife , & l'infultante hauteur que je
vois régner dans vos propos ? Finiflons
donc , Mademoiſelle ; ne troublez
pas la
férénité de mes jours : ou renoncez à mes
bienfaits. Ah ! faut- il donc , Madame ,
faut-il donc vous redire que mon père ,
après avoir glorieufement fervi l'Etat , me
remit , en mourant , entre les mains de
votre époux , qu'il croyoit fon ami , avec
dix mille livres fterlin pour me les rendre
& m'établir dès que j'aurois atteint ma
feizième année ; que vous avez dû le
favoir de fon vivant ; que depuis fa mort ,
mes titres paffés dans vos mains , ont dû
vous en convaincre ; que vous avez fi bien
connu mes droits , qu'abufant de l'état déplorable
où vous me réduifiez , jeune ,
fans protecteurs , fans parens , fans amis
qui puffent me défendre , vos remords
furent pourtant affez puiffans pour vous
faire réfoudre à m'accorder une modique
OCTOBRE 1766 . 4I
-
penfion ? ... Ah , Madame ! fongez combien
vous êtes opulente , à quel point je
fuis pauvre , & ne me forcez point.
Quoi ! vous ofez me menacer ? ... apprenez
, Mademoiſelle , que j'ignore & trèscomplettement
l'hiftoire ou plutôt le roman
de vos griefs contre feu mon époux ; que
mes gens d'affaires m'ont dit que tous fes
biens étoient à moi ; & que j'ai tant de
confiance en eux , que rien ne peut altérer
dans mon efprit l'opinion que j'ai conçue
de leurs lumières. Ainfi daignez , encore
un coup , ne point troubler par vos vaines
clameurs la tranquilité de ma vie. — Prenez
garde , Madame ! je puis ne pas être
la feule qu'une injuftice auffi criante que
la vôtre ait droit d'armer aujourd'hui contre
vous : les cris de l'innocence opprimée
peuvent enfin être entendus. Craignez les
miens , Madame ! & fongez que le défefpoir.
Quel comble d'infolence ! - Votre
cruauté la fait naître : tremblez de l'irriter
encore. Ah , Ciel ! tant d'impertinence
m'excède.... mais finiffons . ... Tenez ,
Mademoiſelle ( en lui donnant une bourſe ) ,
ma charité me force à vous donner encore
ceci ; mais fortez vîte , & gardez -vous de
jamais revenir ici . Votre charité
dites-vous ? ah , Ciel ! ce terme étoit - il
fait
pour moi ? ... Tiens , barbare , ( en
-
-
42 MERCURE DE FRANCE.
rejettant la bourfe ) reprens ton or ; fonge
que c'eft fon bien qu'une orpheline te
demande ; qu'elle t'accorde encore trois
jours pour réfléchir fur tes devoirs ; & que
paffé ce temps , tu pourras apprendre à la
craindre.
Tandis que cette fcène amufoit peu
Lady Upftart , Sir Henry , en s'acheminant
chez Sir William , s'étoit arrêté dans une
boutique où il faifoit quelques emplettes ;
lorfqu'il crut voir paffer , au fond d'une
chaife à porteurs , fon aimable inconnue.
Il y courut. C'étoit en effet elle - même.
Enfin je vous revois ! ( s'écria - t- il , en
arrêtant les porteurs ) enfin mon coeur ,
trop furchargé du poids de fa reconnoiffance
, trouve , farfit & ne peut laiffer
échapper l'occafion de peindre à la plus
digne , à la plus charmante des femmes
tout ce que doit à fes bontés le plus fenfible
& le plus amoureux des hommes ! ...
Entrez , de grace ! entrez , duffe n'être que
pour un inftant , dans la boutique d'où je
fors....Je quitte, en ce moment , la veuve.
Sans vos confeils , j'étois irrévocablement
perdu ; mes biens alloient être faifis : ma
ruine & ma honte étoient également complettes
; c'eft à vous feule , adorable inconnue
, c'eſt à vous feule à qui je devrai le
bonheur de pouvoir efpérer un avenir
OCTOBRE 1766. 43
fans doute moins cruel que celui dont ma
légéreté, mon imprudence , dont tout enfin
fembloit me menacer !
J'aime à vous voir ces fentimens ( lui
dit Bélinde ) , ils me font chers , & j'efpère
vous prouver bientôt que j'en fuis
digne . Mais laiffez moi , de grace ! vos
intérêts , que je crois maintenant les miens ,
m'appellent ici près , chez Mylady Fré
derick. Gardez - vous de m'attendre , fi
vous ne voulez me déplaire , & renverfer
peut-être en un inftant tous mes projets.
A
Quoi ! vous auriez la cruauté ? - Paix!
Sir Henry : c'eft l'amour qui l'ordonne ....
propos d'amour ; n'en marquez déformais
à la veuve qu'autant qu'il fera néceffaire
pour l'entretenir dans les idées pacifiques
où vous l'avez mife , & laiffez- moi
le foin du refte .... adieu ; avant qu'il foit
trois jours , vous reverrez & connoîtrez à
fond votre inconnue .
Sir Henry feignit d'obéir , mais avec la
ferme réfolution d'attendre dans une allée
voifine qu'elle fortît de la maifon où il
l'avoit vue entrer après qu'elle eût congédié
fes porteurs , & de la fuivre de façon à
pouvoir enfin s'affurer de la demeure d'une
amante pour qui fes tendres fentimens ,
joints à celui de la curiofité , étoient parvenus
à leur comble. Impatienté cepen42
MERCURE DE FRANCE.
rejettant la bourfe ) reprens ton or ; fonge
que c'eft fon bien qu'une orpheline te
demande ; qu'elle t'accorde encore trois
jours pour réfléchir fur tes devoirs ; & que
paffé ce temps , tu pourras apprendre à la
craindre.
Tandis que cette fcène amufoit peu
Lady Upftart , Sir Henry , en s'acheminant
chez Sir William,, s'étoit arrêté dans une
boutique où il faifoit quelques emplettes ;
lorfqu'il crut voir paffer , au fond d'une
chaife à porteurs , fon aimable inconnue.
Il y courut. C'étoit en effet elle-même.
Enfin je vous revois ! ( s'écria - t - il , en
arrêtant les porteurs ) enfin mon coeur ,
trop furchargé du poids de fa reconnoiffance
, trouve , farfit & ne peut laiffer
échapper l'occafion de peindre à la plus
digne , à la plus charmante des femmes
tout ce que doit à fes bontés le plus fenfible
& le plus amoureux des hommes ! ...
Entrez , de grace ! entrez , duffe n'être que
pour un inftant , dans la boutique d'où je
fors.... Je quitte, en ce moment , la veuve.
Sans vos confeils , j'étois irrévocablement
perdu ; mes biens alloient être faifis : ma
ruine & ma honte étoient également complettes
; c'eſt à vous feule , adorable inconnue
, c'est à vous feule à qui je devrai le
bonheur de pouvoir efpérer un avenir
OCTOBRE 1766. 43
fans doute moins cruel que celui dont ma
légéreté , mon imprudence , dont tout enfin
fembloit me menacer !
J'aime à vous voir ces fentimens ( lui
dit Bélinde ) , ils me font chers , & j'efpère
vous prouver bientôt que j'en fuis
digne. Mais laiffez-moi , de grace ! vos
intérêts , que je crois maintenant les miens ,
m'appellent ici près , chez Mylady Fréderick.
Gardez - vous de m'attendre , fi
vous ne voulez me déplaire , & renverfer
peut-être en un inftant tous mes projets.
Quoi! vous auriez la cruauté ? - Paix!
Sir Henry : c'eft l'amour qui l'ordonne……..
A propos dd''aammoouurr ;; n'en marquez déformais
à la veuve qu'autant qu'il fera néceffaire
pour l'entretenir dans les idées pacifiques
où vous l'avez mife , & laiſſez-moi
le foin du refte.... adieu ; avant qu'il foit
trois jours , vous reverrez & connoîtrez à
fond votre inconnue.
-
Sir Henry feignit d'obéir , mais avec la
ferme réfolution d'attendre dans une allée
voifine qu'elle fortît de la maifon où il
l'avoit vue entrer après qu'elle eût congédié
fes porteurs , & de la ſuivre de façon à
pouvoir enfin s'affurer de la demeure d'une
amante pour qui fes tendres fentimens ,
joints à celui de la curiofité , étoient parvenus
à leur comble. Impatienté cepen44
MERCURE
DE
FRANCE
.
dant , après plus d'une heure d'attente ,
il hafarda de heurter à la porte ; où il
apprit , avec étonnement , que Mylady Fréderick
étoit depuis deux mois à la campagne
, & que la jeune inconnue , qui étoit
venu la demander , n'avoit fait que traverfer
la maiſon pour fe rendre chez une
amie , qui ( difoit- elle ) demeuroit dans
l'autre rue & vis- à- vis la porte de derrière
de l'hôtel.
Mais laiffons Sir Henry à tout l'excès
de fa furprife , pour voir ce qui fe paſſe
en cet inſtant chez Lady Upstart .
Le lecteur doit d'abord fe rappeller que
fa femme de chambre ( Urfule, étoit fon
nom ) favorifoit fingulièrement Sir Modish,
le jeune & très-preffant amant de fa maîtreffe.
Il ne paroîtra donc pas étonnant
que cette femine , pour qui la veuve n'avoit
rien de caché , ne trouvât rien de
plus preffé que d'avertir fon protégé de
tout ce qu'il avoit à craindre des nouvelles
difpofitions de la veuve.
Le jeune Baronet étoit accouru dès le
lendemain chez la Dame aumoment qu'elle
finiffoit fa toilette ; & , à force de foins ,
de gentilleffes & d'adulations , la réchauffoit
en fa faveur, lorfqu'un laquais annonça
Sir Henry.
L'embarras des deux rivaux , au premier
OCTOBRE 1766.
45
abord , ne pouvoit qu'amufer la veuve &
flatter fa vanité ; quand Sir Henry , après
avoir attentivement regardé le Baronet...
Sir Modish ( lui dit- il ) , ce n'eſt pas la
première fois que nous nous fommes rencontrés
; mais je preffe en vain ma mémoire
pour me rappeller dans quel temps ,
dans quelles circonstances . J'allois en
dire autant ( s'écria l'autre ) ; c'eft , à ce que
je penfe , au fpectacle , aux promenades ou
à la Cour.... mais , attendez.... eh , bon
Dieu , Sir Henry ! c'eft chez Lady Courtville
, chez Mifs Léger , chez Miftris Commons
& chez dix autres femmes d'où vous
m'avez probablement banni , car je ne les
vois plus depuis long-temps , & j'imagine
que Sir Henry devroit un peu m'en ſavoir
gré. . . . ...
Sir Modish ( interrompit , en rougiffant ,
Sir Henry ) , l'un de nous deux fe trompe ....
& j'ofe affirmer que c'eft vous.- Bon ! &
pourquoi donc rougir de ces mifères ?
Sir Henry n'eft-il pas univerfellement reconnu
pour l'homme le plus gai , le plus
lefte , le moins conftant & cependant le
plus couru des belles ? - J'ai pu , je
m'en accufe , avoir autrefois mérité quelques-
uns des titres brillans dont il vous
plaît de m'honorer : j'étois jeune , & vos
propos me font fentir combien il faut de
46 MERCURE DE FRANCE .
--
temps pour expier les erreurs de cet âge .
Vous m'édifiez , Sir Henry ! & fi j'avois
l'honneur de vous connoître moins.
C'est justement en quoi nous différons ,
( reprit avec émotion Sir Henry ) , car je
n'ai pas celui de vous connoître , & crois
partager ce malheur avec tous ceux que je
fréquente.- Parbleu ! tant pis pour vous ,
dit le jeune homme : ma province , au
moins , fait le rang que j'y tiens , & vous
le connoîtrez quand vous voudrez. Au
furplus , duffiez - vous encore vous fâcher ,
je ne dirai pas moins que vous avez fans
doute vos raifons pour afficher avec tant
de folemnité la fageffe , & qu'on doit en
féliciter la Dame à qui le très-modefte Sir
Henry peut avoir intérêt de faire croire à
La réforme.
Celui-ci , perdant patience , ouvroit la
bouche pour répondre , fans doute un peu
plus durement que ci - devant , à cette dernière
apoftrophe ; lorfque Lady Upftart
en feignant d'éclater de rire , le pria de ne
point prendre au férieux ce qui n'étoit vraifemblablement
qu'un badinage.
Vous l'avez dit, Madame , interrompiten
riant auffi Sir Modish , car fi mon but étoit
de le fâcher , je pourrois lui prouver qu'on
eft un peu plus inftruit qu'il ne croit des
fameux fecrets qu'il nous cache....
OCTOBRE 1766. 47
--
Pour le coup je vous en défie , interrompit
avec vivacité Sir Henry. Vous
m'en défiez ? ....prenez garde ! - Parlez ;
voyons fi ce ton d'affurance a quelque fondement
qui me foit inconnu à moi- même .
-Vous ne me nierez pas , du moins , qu'il
foit dans l'univers certaine belle ( inconnue
à la vérité ) , mais pour qui votre
coeur.... Une inconnue ! -Oui , Sir
Henry , une inconnue ... Pourquoi donc
vous troubler ? elle eft aimable , elle eft
honnête , & j'en réponds ; mais pourriezvous
en dire autant ? Pourriez- vous nous
articuler fur quoi fe fonde une paffion
affez vive , affez puiffante pour vous forcer
à lui pardonner , non -feulement tous
les tours qu'elle vous a joués , mais pour
facrifier à fes foupçons jaloux certains objets
qui devroient vous être plus chers ? →
Sir Modish ! arrêtez . Sir Henry , vous
1 avez voulu je dirai même davantage ,
& je crains peu que vous me démentiez.
A quel propos , fi vous n'étiez perdu d'amour
pour cette Urgande , déconnue , à
quel propos la cherchez -vous par- tout , la
faites-vous fuivre par- tout , vous échappet-
elle par-tout croyez -vous les confeils
qu'elle vous donne , de moins négliger
certaine veuve que fes créances fur vos biens
rendent maîtreffe de votrefort ? Vous pref48
MERCURE DE FRANCE.
crivit elle hier de ne montrer déformais à cette
riche veuve qu'autant d'amour qu'il fera néceffaire
pour l'entretenir dans les idées pacifiques
où vous l'aviez mife ? vous promitelle
, au cas que vous fuffiez docile à fés
leçons , de vous revoir avant qu'il foit trois
jours ? ... Eh bien , Sir Henry ! que me
répondez-vous ? Suis-je , en effet , bien
informé ?
Sir Henry, pétrifié de ce qu'il venoit
d'entendre , étoit tout à la fois faifi d'étonnement
& de douleur. Sa foibleffe pour
l'inconnue , qu'en cet inftant il en croyoit
indigne ; la honte de fe trouver fi cruellement
démafqué aux yeux de Lady Upftart;
l'humiliation de fe voir bravé & confondu
devant elle par un rival qu'il ne
pouvoit plus démentir : tous ces différens
fentimens l'accabloient & l'anéantifoient
au point qu'il feroit refté fans parole , fi
la veuve , indignée , ne s'étoit tout- à- coup
écriée , en fe levant : j'ofe au moins me
flatter que Sir Henry fe difpenfera déformais
de m'honorer de fes vifites. A ces
mots , Sir Henry , fe levant à fon tour :
Madame ( lui dit-il , en balbutiant ) , le
diable eft fûrement mêlé dans cette affaire!..
Mais fon agent , tout protégé qu'il eft
par lui , ne fera pas toujours chez vous.
Adieu , Madame.... Quant à vous , Sir
Modish
OCTOBRE 1766. 49
Modish , je tâcherai de vous revoir bientôt
ailleurs . A la bonne heure , Sir
Henry ! je ne vous fuirai pas long-temps.
Madame , ( s'écria Sir Modish dès que
Sir Henry fut forti ) mon compétiteur
eſt en fuite , le champ de bataille eſt à
moi ; vous ne pouvez me refufer le prix
de ma victoire , ni vous difpenfer, en me
donnant la main , de vous venger , ainſi
que votre ſexe entier , d'un infolent trop
digne de votre colère. Rien n'eft plus
julte , Sir Modish . Allons de ce pas à la
Flotte je vous rends à la fois maître de
ma perfonne & de mes biens . . . . Allons ;
& puiffions - nous être auffi long - temps
heureux que mon coeur le fouhaite !
*
-
Tandis que l'ardente veuve & fon
amant s'empreffoient également d'aller
fceller leur union ; Sir Henry , défefpéré
de la cruelle fcène qu'il venoit d'effuyer ,
bien plus encore de fe croire trahi par
l'inconnue dont , malgré lui , fon coeut
étoit encore épris , s'acheminoit triftement
chez fon ami William , qu'il furprit fort
en lui racontant tous les détails de fa malheureuſe
aventure.
Ce digne ami , qui avoit peine à la
* C'est une espèce de chapelle privilégiée où ,
avant l'acte du Parlement, concernant le mariage ,
on fe marioit fans beaucoup de formalités.
Vol. I. C
so MERCURE DE FRANCE.
comprendre , & qui prévoyoit peu que Sir
Modish en pût fitôt tirer parti , le plaignit ,
le confola de fon mieux , lui promit d'aller
dès le lendemain effayer de fonder ce
myftère & tâcher de réintégrer fon ami
dans les bonnes grâces de la veuve. Trouvez-
vous-yajouta -t - il ) vers les onze
heures ; j'efpère être affez heureux , finon
pour tout raccommoder , du moins pour
que vous n'ayez rien à craindre de fon
reffentiment, eu égard aux droits qu'elle
a fur vos biens. Le lendemain Sir William
fe difpofoit en effet à y aller , lorfqu'un
laquais , tout effoufflé , vint lui dire , en
courant , que fa maîtreffe le prioit inftamment
de vouloir bien ſe rendre au plutôt
chez elle.
En arrivant chez la Dame , il fut introduit
dans un cabinet où il la vit , avec
furpriſe , étendue fur une chaiſe longue ,
dans le plus grand négligé & les
gnés de larmes.
yeux bai-
Approchez , Sir William ! ( s'écria-telle
, en fanglottant ) venez , s'il fe peut ,
confoler la plus infortunée des femmes !
-Quoi donc , Madame ! que vous feroit -il
arrivé depuis hier ? Le plus grand des
malheurs , & probablement.... le plus
irréparable ! - Expliquez-vous de grace.
Ce fcélérat... ce Sir Modish... depuis -Ce
OCTOBRE 1766. St
hier. Eh bien ? - Eft mon époux !
-
-
Votre époux ? Oui, Sir William , le
traître eft mon époux... & cependant...
jen'en fuis pas moins veuve ! - Madame ,
ou la douleur trouble vos fens , ou ce que
vous me dites eft au-delà de mon intelligence.
Vous avez fû , vous avez vû tout
mon foible
pour lui... Hier , ( fans doute
à force de menfonges ) après m'avoir peint
votre ami avec les plus noires couleurs ,
& mettant à profit l'excès de mon reffentiment
, le lâche abufa de mon trouble au
point qu'il fçut me conduire ... à la Flotte ....
où j'eus la foibleffe ... — J'y fuis , Madame
, & ce cher époux vous a probablement
quittée après s'être emparé de vos
plus précieux effets ? Hélas ! il eſt bien
plus coupable encore. - Quoi ! fe peut- il
qu'il vous ait déja maltraitée ? · Oh !
Sir William , on ne fauroit plus mal....
Depuis hier il ne m'a pas dit un feul mot.
Que vous a-t- il donc fait ? Rien !
.
1
C
Je crois maintenant vous entendre.-
En ce cas , Sir William , vous concevez
combien ce comble de mépris me doit être
cruel , & quel eft contre cet ingrat l'excès
de mon reffentiment ! .. La veuve en étoit
là lorfqu'on annonça Sir Henry . Sir Wil
liam , tandis qu'elle pleuroit abondamment
, le mit au fait du motifde fes larmes ;
52 MERCURE
DE FRANCE.
& la veuve s'épuifoit en regrets fur fon
injuftice envers lui , quand Sir Modish ,
en entrant tout-à- coup , vint ajouter encore
à leur furprife. Les deux amis , également
choqués du procédé de ce jeune
homme , alloient s'unir pour lui en repréfenter
l'indécence.... Abrégeons , Meffeurs
( leur dit en riant , Sir Modish ) .
Soyons francs , Sir Henry. Etiez - vous , en
effet, plus paffionné que moi pour Madame ?
Sans fes créances fur vos biens , fans les
confeils de Sir William , auriez- vous jamaisconçu
l'idée d'obtenir d'elle un coup- d'oeil
favorable ? Sa fortune , avec raiſon , nous
plut à tous les deux : mon génie l'a emporté
fur le vôtre ; Madame a époufé ma perfonne
, & moi fon cofre - fort. Qu'avezvous
donc tous à me dire ?
Que la façon dont vous en agiffez ( répondit
Sir Henry ) , me paroît dure & trèspeu
généreufe.
Quant à ce point ( répliqua Sir Modish ) ,
elle eft ma femme , & je n'en dois compte.
à perfonne. Si Madame fe plaint , dès cet
inftant nous pouvons nous quitter. Son
âge & fa fanté m'occupent même affez
pour lui propofer une retraite auffi riante
que paifible dans le pays de Galles , où la
pureté de l'air , l'abondance des vivres &
la rareté de l'argent pourront lui procurer
OCTOBRE 1766.
53
1
la vie la plus délicieufe ; où , moyennant
les cinquante livres de penfion que je m'engage
à lui payer exactement , Lady Modish
pourra briller & même éclabouffer la plus
fière nobleffe du pays.
Ah , barbare ! ( s'écria - t - elle ) ah ,
Meffieurs ! daignez me défendre contre un
pareil tyran.
-
Votre imprudence , Madame ( lui dit à
l'écart Sir William ) lui donne , en effet ,
de cruels droits fur vous !
N'importe ( s'écria Sir Henry ) , nous
défendrons Madame . Doucement ?
Monfieur ! Madame eft mon époufe ; vous
n'avez aucuns droits ici . Qui donc feroit
affez hardi pour s'entremettre entre la
femme & le mari ? Nous fauverons
du moins fes biens . Ses biens ? ils font
également à moi . Tous fes titres , tous
fes effets , tous fes contrats font dans mon
fecrétaire ce font autant de dons qu'elle
m'a faits ; voyons qui m'en dépouillera .
Ne fuis -je pas fon feigneur & fon maître ?
-Vous êtes à mes yeux ( lui dit Sir Henry)
tout ce que j'avois déja penſé de vous ....
un impofteur , & qui jamais n'eut l'honneur
d'être gentilhomme . -Ces Meffieurs
font- ils vos amans ? font- ils chargés de
m'infulter chez moi ? .. Madame , à fuppofer
que vous ne m'aimiez plus , parlez
Ciij.
$ 4
MERCURE DE FRANCE.
avec l'humilité que vous devez à votre
époux. Propofez moi , fans bruit , quelques
moyens d'arrangemens : peut - être alors
pourrai-je vous entendre.
Hélas ! ( s'écria- t- elle ) parlez , Monfieur,
& dites- moi vous-même à quoi vous me
taxez pour brifer à jamais le malheureux
lien qui nous unit. ... . prefcrivez vos
conditions. Madame , elles feront légères....
Une dixaine de mille livres
fterlin & vos créances fur les biens de
Sir Henry fuffiront pour me fatisfaire.
Je m'oppofe à ce dernier article (dit avec
chaleur Sir Henry ) , Madame ne me mettra
point fans doute à la merci d'un pareil
créancier. En tout cas , Sir Modish , fortons
pour un inftant enſemble. Nenni ,
Monfieur , terminons d'abord cette affaire.
Allons , chère Lady , tâchez de vous exécuter
de bonne grâce. Quant à Sir Henry,
je le plains ; mais la néceffité n'a point de
loi.
Monftre défens- toi donc ( s'écria Sir
Henry ) en fe mettant en devoir d'attaquer
le jeune homme.
Quoi ! ( lui dit ce dernier ) devant des
femmes ! je croyois Sir Henry plus brave ,
& fur-tout plus courtois.... Madame , ou
terminons dans l'inftant même , ou je retire
ma parole ; je rends public mon mariage
OCTOBRE 1966. SS
& votrehonte , & ferai trembler Sir Henry...
Délibérez donc entre vous ; je vais paffer
dans cet appartement & vous donne un
quart- d'heure.
Sir William & Sir Henry firent tous
leurs efforts pour raffurer la veuve & pour
l'engager à fe pourvoir contre la nullité
d'un pareil mariage. Mais la terreur que
lui avoit infpirée Sir Modish ; la crainte
de fe voir expofée aux bruits injurieux que
cette aventure alloit produire , jointe à
l'horreur de vivre un jour de plus avec
un époux de l'efpèce du fien ; tant de
motifs déterminans pour elle la rendirent .
infenfible à tout ce qu'ils purent lui dire ;
& tous les deux fortirent aufli indignés de
la foibleffe de la Dame que de l'énorme
impudence de fon prétendu mari.
Ce qui chagrinoit & inquiétoit le plus
Sir Henry étoit la crainte très -fondée de
la vengeance qu'alloit plus que probablement
exercer contre lui un créancier qu'il
avoit droit de croire impitoyablẹ. Une
autre idée auffi cruelle ajoutoit encore à
fon malheur , celle d'avoir été trahi par fon
inconnue en faveur d'un aventurier dont
l'odieux & méprifable caractère ne lui
infpiroit que la plus grande horreur.
C'eft dans ces difpofitions , qu'après
avoir paffé la plus affligeante des nuits ,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
il fe préparoit le lendemain à fortir pour
fe rendre chez fon ami Sir william , où
devoit fe trouver un Avocat chargé de ſes
affaires ; lorfqu'on lui annonça Sir Modish,
accompagné d'un autre Gentilhomme.
Je juge à votre étonnement ( lui dit ce
jeune homme ) , ainſi qu'aux autres fentimens
que je vois luire dans vos yeux ,
combien vous comptiez peu fur ma vifite ! ...
mais commencez par vous calmer , fi vous
voulez que je vous parle , & peut-être vous
tranquillife...
Sir Henry étant reflé muet : avouez-moi
d'abord ( lui dit , en fouriant , Sir Modish )
quels font depuis hier vos véritables fentimens
pour l'inconnue à qui vous aviez
juré tant d'amour ? Quelles feroient à fon
égard vos difpofitions, fi par un changement
heureux de circonftances elle fe trouvoit
en état , en manifeftant fa naiffance & fes
moeurs , d'offrir à Sir Henry fa main avec
une fortune honnête ? En jugeant d'elle
par celui qu'elle a l'audace de charger de
fes vils intérêts , je me crois difpenfé de
vous répondre. Vous devriez pourtant
fonger , quelque odieux que je vous fois ,
que vos contrats font dans mes mains....
mais Sir Henry ne fauroit m'offenfer : ainfi
paffons & ne parlons que d'elle. Avant que
vous fuffiez jufqu'à quel point elle m'étoit
OCTOBRE 1766 .
57
connue , parlez- moi net.... en étiez - vous
bien fincèrement amoureux ? c'eft la feule
vérité que j'exige ; & quel que foit pour
moi votre mépris , j'ai des titres pour l'exiger.
Parlez donc fans détours , & ne redoutez
rien d'un aveu plus important pour vous
qu'il ne vous eft poffible de le croire. —
Ehbien , quelles que foient les idées , quels
que foient les foupçons que Sir Modish
ait droit de m'infpirer , je
fuis trop vrai
pour craindre d'avouer que mon amour
pour l'inconnue étoit auffi pur que fincère ;
que jamais femme enfin ne fit naître en
moi des fentimens ni plus ardens ni plus
dignes de ce que je la croyois être. -· Eh
bien , elle est toujours également ce que
vousl'avez crue ; & c'eft de fa part ( ajouta
le jeune homme ) que je vous remets tous
ces papiers , tous ces contrats que vous frémiffiez
tant hier de voir paffer dans mes
mains. C'eft de fa part enfin que Sir Modish
annonce à Sir Henry qu'il peut dès ce
moment jetter au feu tous ces titres que
je lui rends , regarder fes biens comme
libres , & ne plus craindre rien de fes prétendus
ennemis.
On ne peindra point la furprife où ce
difcours & la vue de ces mêmes papiers
jettèrent Sir Henry. Après s'être un peu
C v
8 MERCURE DE FRANCE.
remis de fon trouble : ah ! Sir Modish ,
( s'écria-t- il ) pourquoi , fans vouloir pénétrer
tout le merveilleux de cette aventure ,
pourquoi tout ce que je connois de vous
ne me permet- il pas d'allier de fi nobles
procédés avec l'intime liaiſon qui fubfifte
encore entre l'inconnue & vous ? - Oh!
quant à cette liaiſon , je conçois tout ce
qu'elle doit naturellement opérer fur un
coeur auffi noble & auffi délicat que le
vôtre. Mais je vous dis pourtant avec franchife
, & même fans regret, que cette même
liaiſon eft en effet , doit être & fera toujours
indiffoluble.
-
En ce cas partez , Monfieur ; remportez
vos papiers : quel que foit l'avenir qui m'attend
, je ne veux rien ni d'elle ni de vous.
- -
Ce fentiment eft vraiment héroïque , &
fi grand en effet, qu'il pénètre & me touche
moi-même ! vous en pourriez cependant
revenir , pour peu que je vouluffe 'l'entreprendre.
Vous ? Moi- même. Permettez
feulement que mon camarade &
moi , tandis que vous parcourrez tous vos
contrats , paffions pour un inftant dans
l'autre chambre. ... fi par malheur je ne
réuffis point , rien ne pourra me confoler.
Sir Henry , refté ſeul , & dans la fituation
où le lecteur peut fe l'imaginer, parcouroit
& reconnoiffoit les différens conOCTOBRE
1766.
trats qui abforboient prefque au- delà de fa
fortune ; lorfque , dans les deux perfonnes
qui rentrerent & dont l'une étoit nue tête ,
il reconnut cette même inconnue que fes
liaifons avec Sir Modish lui rendoient fi
fufpecte.
Jufte Ciel ! eft- ce vous ? ( s'écria- t-il en
fe levant & en retombant prefque évanoui
dans fon fauteuil )
--
Moi - même , Sir Henry. Ciel ! & j'ai
pu ne pas vous reconnoître ? ... Une perruque
noire , des fourcils de même couleur,
auroient-ils dû me dérober vos traits ?...
Mais qui vous donna le courage de former
unpareil projet? L'amour , l'honneur &
la vengeance .... Lady Upstart me retenoit
mes biens , que mon père , en mourant
( le Colonel Rymer ) avoit remis à fon
indigne époux . Je vivois chez une parente ,
dont les qualités , bien plus que l'opulence,
font connues , avec une modique penſion
que lui payoit la veuve , lorfqu'un heureux
hafard me mit à portée de vous connoître.
Je fus bientôt tout ce que vous étiez , vos
moeurs , vos inclinations & l'embarras de
vos affaires. J'agis en conféquence : celle
que vous voyez fous ces habits , Marton
(qui m'avoit élevée ) entra par mes ordres
au fervice de Lady Upftart , s'en fit aimer ,
& fut me feconder au point de me faire
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
époufer la Dame , qui , outrée de cette
aventure , vient de fe fauver dans les terres ,
& probablement ne s'en vantera jamais :
Telle eft en deux mots mon hiftoire . J'avois
promis de revoir Sir Henry , de me faire
connoître à lui avant qu'il fût trois jours :
J'ai tenu ma parole , & n'exige rien de la
fienne qu'autant qu'il aura fcrupuleufement
conftaté la vérité de tous les faits
dont je viens de l'inftruire... qu'il garde
en attendant ou déchire tous ces contrats.
Qu'il fe fouvienne feulement , après s'être
bien convaincu des moeurs & de la qualité
de fon inconnue , dont voici le nom &
l'adreffe , qu'elle attendra fes ordres pour
fe remettre , au cas qu'il le defire , en fa
puiflance avec les dix mille livres sterlin
que lui gardoit vraisemblablement pour
long- temps Lady Upſtart.
Il paroît prefque fuperflu d'ajouter que
Sir Henry , tranfporté de joie , d'admiration
& d'amour , après s'être précipité aux
pieds de fon incomparable inconnue , n'eut
rien de plus preffé que d'envoyer chercher
fon ami Sir William , dont la joie égala la
fienne , & qu'il ne tarda pas à voir fes
voeux comblés & fa fortune rétablie par le
plus heureux mariage.
D. L. P.
OCTOBRE 1766. GI
SUR la mufique de l'Acte d'ÉROSINe .
A ces brillans accords , à ces divins accens ,
A ces traits enchanteurs , aisément on devine
Qu'Apollon des mortels voulant charmer les fens ,
A fait choix de Berton pour chanter Erofine,
Par M. THIERY fils,
LE mot de la première Énigme du Mercure
de Septembre eft peigne. Celui de la
feconde eft le nombre un. Celui du premier
Logogryphe eft courage , du quel retranchant
la fyllabe cou , il refte rage. Et celui
du fecond Logogryphe eft louange ; dans
lequel on trouve âne , Gaule , eau , âge ,
gare , Ange , glue & loge.
ENIGME S.
JE fuis d'une , de deux , même de trois couleurs ;
Un habit , en naiffant , m'enveloppe la tête :
Bien des amans qui me font fête ,
Par d'innocens baifers me prouvent leurs ardeurs.
62 MERCURE DE FRANCE .
L'un m'aime un feul moment , l'autre un jour ;
l'autre une heure .
Quand on m'a fait ſortir du lieu de ma demeure ,
Je me vois transformée en plus d'une façon.
Héros ! après la mort , vous vivez dans l'hiſtoire ;
Moi , je me puis donner la gloire
D'avoir fait compofer un roman fous mon nom.
ÉNIGME - LOGOGRYPHE.
Vous , amans , qui chaque journée
Veillez fur l'objet de vos voeux ;
Trouvez , dans un mois de l'année ,
Celui qui vous rend malheureux.
Par M. HEUD . MARG . à Rochefort , près St. Lô,
LOGO GRY P.HE S.
FAVOR AVORABLE à l'amour , à la crainte , au myſtère ,
Mes huit pieds combinés préfentent au Lecteur
Un mot qui d'un amant peut faire le bonheur ;.
Un crime dont la corde eft la peine ordinaire ;
L'attribut fous lequel on peint le Dieu des vers ;
De l'homme ftudieux ce qui fait les délices ;
Un métal qui peut tout dans ce vaſte univers
L'inftrument par lequel , au gré de les caprices ,
OCTOBRE 1766. 63
La fortune ici bas , fe jouant des humains ,
Fixe à fa volonté nos rangs & nos deftins ;
Un infecte rongeur ; certain mot dont l'ufage ,
Lecteur , eft fort en vogue & qui toujours eft pris
Pour peindre un objet bas & digne de mépris.
Mais terminons enfin ce trifte verbiage :
Dans moi vous trouverez , fans un plus long détour,
Le titre d'un mortel , objet de votre amour.
Par M. F.
AUTRE.
Air Tous les Bergers de Chartres.
ATEC VEC moi l'on fait plaire ;
Mais , prife en autre ſens ,
Des petits je fais faire
Les héros les plus grands ;
Par moi le foible montre une âme la plus forte ;
Les vices en font abattus
En tous lieux , mère des vertus
La charité l'emporte.
Ce que l'homme for vante
Se trouve dans mon nom ;
Ce que le temps augmente ;
La Ville de renom
"
64 MERCURE DE FRANCE .
Que la Bohême vit dans peu prife & repriſe ;
Un mal affreux qui fait horreur ;
L'idiôme dont on a peur ,
Qui n'eft plus trop de mife.
Par M. B.... véritable auteur de l'énigme de la
carte , dans le fecond volume de Juillet , à l'oc
cafion de la fete de Saint Auguftin.
Q
CHANSON.
UAND un berger vif & conſtant
Brûle d'une amoureufe flamme ,
Et peut , de la beauté qui captive fon âme ;
Exiger un tendre ferment ;
Son amour n'eft point un tourment.
Mais quand le coeur le plus fincère
Eft forcé de cacher les feux ?
De foupirer & de fe taire ....
Eft - il un tourment plus affreux ?
J****
moureusem ?
W
and un berger vif et constant, Brule d'une
moureuse flame, Et peut de la beauté qui
+
pave son ame, Exiger un tendre serment,Son a
our n'estpoint un tourment,Son amour n'estpoint
In
n tourment:Mais quand le coeur le plus sin =
ere . Est force de cacher ses
+
feux,De soupirer et
de se taire, Est- il un tourment plus af.
eux? Est- il un tourment plus af freux ?
W
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
OCTOBRE 1766. 65
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
HISTOIRE générale & particulière de la
Ville de CALAIS & du CALAISIS , ou
pays reconquis ; précédée de l'hiftoire
des MORINS , fes plus anciens habitans .
Par M. LEFEBVRE , Prêtre de la Doctrine
Chrétienne . Deux volumes in- 4°.
A Paris , chez G. F. DEBURE , le
jeune , Libraire , quai des Auguftins ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi.
DE tous les motifs qui portent les
hommes à étudier l'hiftoire , le plus naturel
eft certainement celui d'acquérir la connoiffance
de l'endroit où ils ont pris naiffance
, de ceux qui les y ont précédés &
des caufes qui les y ont placés. C'eſt auſſi
pour les aider dans cette curieufe recherche ,
que des perfonnes fe font de tout temps
66 MERCURE DE FRANCE.
appliquées particulièrement à extraire ce
qui fe rencontre dans les hiftoires géné
rales & particulières touchant les villes ou
les pays qu'elles defirent faire connoître.
De là tant d'ouvrages qui ont été exécutés
en ce genre depuis plufieurs années en
France.
Celui que l'on préfente aujourd'hui
doit d'autant plus trouver fa place parmi
ceux qui ont été les mieux accueillis ,
qu'il comprend l'origine & les accroiſemens
d'une ville auffi célèbre par les événemens
qui s'y font paffés , & que fa fituation
intéreffe toute la France , dont elle fait
la fûreté vis -à- vis une nation rivale &
curieufe d'y étendre fon domaine.
Ce travail fembloit être réfervé à un
de fes citoyens qui , confacrant fes veilles
& fon temps à ramaffer dans les anciens
manufcrits & les meilleurs hiftoriens les
monumens encore épars & fans ordre qui
atteftent l'ancienne illuftration de fa patrie ,
en a formé un corps d'hiftoire où l'on
trouve des détails bien circonftanciés fur
les révolutions qu'elle a effuyées , fut la
vie des grands hommes qu'elle a produits ,
& , ce qui la rend fort importante , fur
l'immenfe quantité d'événemens qu'elle a
occafionnés dans le gouvernement françois
dont elle fait partie.
OCTOBRE 1766 . 67
M. le Febvre , auteur de cette hiftoire ,
ne s'eft pas borné à rapporter ce qui a concerné
en général & en particulier la Ville
de Calais , il nous fait connoître en même
temps ce qui compofe fa banlieue , fi connue
maintenant fous le nom de pays reconquis.
Cette partie de fon ouvrage qui accompagne
, avec des notes géographiques , fes
narrés fur la Ville de Calais , n'en eft pas
la moins intéreffante , parce qu'elle nous
montre nombre de lieux qui ont eu jadis
une certaine célébrité , & que l'on y trouve
les caufes des changemens que l'on y apperçoit
aujourd'hui.
Voici dans quel ordre il préfente cette
curieufe hiftoire au public. L'épigraphe ,
qui eft une fuite du titre , annonce le caractère
des Calaifiens :
Vita ufus , Deo , Patria & Regi.
Leur vie eft confacrée au ſervice de la Religion ,
de la Patrie & du Roi.
Sa préface exprime l'attention qu'il a
eue de remonter aux véritables fources
qui pouvoient lui faire connoître les anciennes
origines du pays où font fituées la
Ville de Calais & les dépendances de fon
gouvernement. Mais , pour en parler avec
préciſion , il a fur- tout évité « de remplir
» par des fictions les temps abforbés dans
» la nuit profonde de l'oubli. « Je les ai ,
68 MERCURE DE FRANCE.
ود
dit- il , abandonnées pour ne préfenter
que des vérités inconteſtables , & j'ai
» fait appercevoir l'origine , les progrès &
l'état actuel de la Ville de Calais d'après
» des connoiffances certaines & bien vérifiées
.
ود
و ر
Ce n'eft pas le feul défaut le feul défaut que M. le
Febvre avoit à éviter. Comme la Ville de
Calais a de tout temps été en but aux
Anglois , que fes habitans ont eu prefque
continuellement un intérêt national à exercer
des méfiances contre ces voifins , &
qu'ils fe font fouvent donné réciproquement
des marques d'une rivalité paffionnée
, « il n'a pas connu l'injuſtice de répondre
aux injures nationales des Ecri-
» vains Anglois par une récrimination
toujours infipide , quelque bien fondée
qu'elle foit. Je me fuis contenté , ajoute-
» t-il , d'expofer les faits qui prouvent
» l'attachement de mes concitoyens à leur
» Souverain légitime & de déplorer les
» malheurs qu'ont caufés à l'humanité les
» diffenfions des François & des Anglois,
» fi difpofés par leur naturel pour en faire
» la félicité ».
و د
"
L'introduction qui fuit cette préface
préfente , d'une manière plus concife , le
plan que l'on a fuivi dans l'ouvrage : M.
le Febvre l'a divifé en cinq époques prinOCTOBRE
1766. 69
cipales , fous lefquelles il a compris ce qui
s'eft paffé fucceffivement à Calais & dans
le Calaifis aux temps où ils ont été fous
les dominations des Romains , des François
, des Comtes de Flandres & de Boulogne
, des Anglois , & en dernier lieu
fous celle des Rois de France.
Pour éviter la confufion que cet ordre
hiftorique pourroit mettre dans fa narration
, il l'a partagée en vingt livres qui ,
fubdivifés chacun en plufieurs chapitres ,
forment un tiffu d'anecdotes intérellantes.
pour l'hiftoire générale de France & fouvent
de faits qui auroient pu y être inférés ,
mais qui ont échappé à la perfpicacité
des hiftoriens , M. le Febvre ayant eu le
bonheur de les découvrir dans des manufcrits
reftés comme ignorés fous le ſceau
des cabinets des favans .
..Comme il feroit trop long de donner
le précis de ce que chacun de ces livres
ou chapitres renferment , nous nous contenterons
de faire une expofition fuccinte
de ce qui eft contenu dans chacune des
époques qui forment l'enfemble de cette
importante hiftoire.
La conquête des Gaules par les Romains.
a entraîné le pays où Calais eft fitué fous
leur domination . Jules Céfar en a été le premier
conquérant l'année 690 de Rome.
70 MERCURE DE FRANCE.
C'eft où M. Lefebvre fixe la première
connoiffance qu'il donne des Morins . Elle
lui fournit l'occafion de fe livrer à un
détail fort curieux fur ces peuples , fur
l'étendue de leur pays , leurs ufages ,
leurs coutumes & leur religion , qui fait
fuppofer une grande lecture des anciens
Ecrivains , & combien on doit lui favoir
gré d'avoir pris la peine de raffembler ce
qui eft épars dans leurs écrits pour en former
une hiftoire qui nous manquoit en
notre langue.
Quand Céfar aborda dans la Morinie, il
la trouva divifée en plufieurs cantons , qui
avoient chacun leurs villes principales , &
Térouenne pour Capitale . Elle étoit d'une
fort grande étendue , puifqu'elle comprenoit
fous fon nom général une partie de
ce que l'on a nommé depuis Gaule Belgique
& prefque tout ce qui eft maintenant
connu fous le nom de Picardie.
Ce n'eft qu'après la conquête de tout
ce pays que commence l'expédition que le
Général Romain fit dans l'Ifle des Bretons.
Elle devient célèbre pour la Morinie , puifqu'elle
a été la principale caufe de l'établiffement
que les Romains y ont fait &
la fource d'une multitude d'événemens qui
s'y font paffés.
Elle eft fur- tout intéreſſante à connoîOCTOBRE
1766. 71
tre , en ce qu'elle eft accompagnée d'éclairciffemens
fur les ports dont les côtes
de la Morinie étoient garnies lorfque Céfar
y arriva , de ceux où ce Général fit
fes embarquemens , & principalement de
celui d'Itius dont la pofition a tant exercé
les favans. M. Lefebvre a évité de
donner à fes lecteurs , l'ennui des immenfes
difcuffions qui fe préfentent à faire
pour défigner l'emplacement de ce port ;
il s'eft contenté d'indiquer les Auteurs qui
en ont parlé , & l'a fixé fuivant l'opinion
la plus probable.
La mort de Céfar eft l'époque du gouvernement
des Romains chez les Morins.
Il y a ceffé en 448 de J. C. après avoir
effuyé un nombre infini de variations fous
les Empereurs & les Gouverneurs de Rome,
& a paffé du temps de Clodion fous
celui des Rois François dont notre hiſtorien
parcourt les règnes , comme il a fait
celui des Empereurs , pour nous y faire remarquer
tout ce qui a concerné les Morins
, & par quelle révolution ce nom
qu'ils confervèrent encore long-temps fous
les François , n'a plus été en ufage , & a
été changé en celui des villes principales
qui ont fait la banlieue de chacun des
cantons de la Morinie.
C'eft fous le Roi S. Louis , que Phi72
MERCURE DE FRANCE.
lippe de France , Comte de Boulogne ,
donne à Calais la forme d'une ville célèbre
, en renfermant fon antique château &
fes habitations dans une enceinte qui fubfifte
encore. Elle entre , fous ce règne ,
dans le domaine des François , & devient ,
fous leur puiffance , formidable à l'Angleterre
qui, par des efforts répétés , s'en empare
enfin fous Edouard III. C'est une
des plus fameufes révolutions qu'elle ait
effuyées ; fon fort entraîne celui de la
France. Tous les fâcheux événemens qui
ont agité ce Royaume pendant l'espace de
deux cens dix ans que les Anglois ont
confervé cette ville , s'y rapportent comme
à leur centre, M. Lefebvre développe l'intérêt
que les François avoient de la retirer
des mains de ces terribles ennemis , par
une quantité d'anecdotes que nous fommes
fâchés de ne pouvoir pas efquiffer ; elles
forment autant de tableaux , que les curieux
des anciens événemens de notre nation
aimeront à confidérer,
Elle rentre fous la puiffance de fes premiers
maîtres en 1557 , avant Pâques , &
elle fert depuis à aider les François à triompher
de fes infatigables rivaux , autant
qu'elle met en fûreté tous les peuples qui
bordent l'Océan françois. Les nouveaux
habitans qu'elle acquiert , fuivent bientôt
le:
OCTOBRE 1766. 73
lés traces de leurs prédéceffeurs par leur
attachement pour la France , mais fur- toutpar
leur valeur , & maintiennent la gloire
du nom François contre fes plus redoutables
ennemis. Rien n'a droit d'être plus
mémorable dans l'hiftoire des peuples de
la terre que la réfiftance qu'une poignée.
d'hommes fit en 1657 , contre une armée
Efpagnole , compofée de plus de trente
mille hommes , foutenue des plus valeureux
Chefs de l'Europe , même de la préfence
d'un Roi d'Angleterre . Elle renouvelle
au fouvenir de la nation le fameux
fiége de cette même Ville en 1346 par
Edouard III. Mais fi les Calaifiens ont
enfin fuccombé , comme cette hiſtoire en
fait foi , fous la puiffance Efpagnole en
1596 , M. Lefebvre prouve , par des autorités
fort authentiques , que les ennemis
achetèrent plus chèrement leur victoire
qu'ils ne la méritèrent par la ſupériorité
de leur valeur.
Telles font les principales occafions où
les Calaifiens ont fignalé leur attachement
pour la France , & dans lefquelles ils ont
fait preuve de leur courage. L'on trouve
auffi dans cette hiftoire des détails qu'on
aime à lire fur les faits qui rendent fenfi
ble combien , dans les différentes guerres
que nous avons eu avec les Anglois , les
Vol. I.
74 MERCURE DE FRANCE.
armateurs de ce port fe font maintenus
dans la gloire de fignaler leur nom & leurs
forces contre un ennemi fi redoutable par
fa fupériorité. Les uns vont l'attaquer juſques
fur fes côtes , y font une defcente &
en reviennent triomphans & chargés de
dépouilles ; l'un d'eux mérite les atteſtations
du Gouvernement
François pour avoir
protégé le commerce de la nation dans la
Manche ; & tous enfin fe font un devoir
d'expofer leurs vies & leurs biens pour fe
maintenir dans la réputation qui ont rendu
célèbres leurs ancêtres.
Outre ces faits , qui rendent à jamais
les Calaifiens célèbres , l'on trouve encore
dans cet ouvrage des narrés inftructifs fur
rout ce qui concerne fon gouvernement
particulier , fur fes prérogatives , fur fon
commerce , fur fes familles , fur les grands
hommes qu'elle a produits , & fur les avantages
de fon territoire .
que
On y a de plus réuni , fuivant lés
occafions fe font préfentées , diverfes circonftances
de la vie des Comtes de Boulogne
, de Guines & des Barons d'Ardres ;
l'on y donne même une fucceffion fi fuivie
de ces anciens Seigneurs , que nous pouvons
la regarder comme la plus complette
qui ait encore paru .
La connoiffance enfin que nous avons
OCTOBRE 1766. 75
prife de cette hiftoire nous fait juger
qu'elle peut tenir un rang diftingué parmi
celles qui intéreffent également la France
en général & le pays qui en fait particulièrement
l'objet.
LETTRE de M. SAVÉRIEN à M. DE LA
PLACE , auteur du Mercure de France ,
fur un écrit inféré dans le fecond volume
de Juillet de cette année , fous ce titre :
Ce qui fuit nous a été communiqué par
un ami de M. CLAIRAUT.
MONSIEUR ,
LA louange des grands hommes ne confifte
pas en des chofes communes , dit un
célèbre moralifte ; & ce n'eft point les
louer que de s'arrêter à de petits talens
qu'ils pouvoient avoir , ou à des ouvrages
frivoles qu'ils ont pu faire : c'eft produire
contre eux le témoignage d'avoir mal dij
penfé leur loifir & leur étude , qui devoit
être employé à des chofes plus néceffaires
&plus utiles (-1 ) . Jugez donc , Monfieur ,
(1 ) Effais de Montagne , liv. 1 , ch. 39 .
Dij
76
MERCURE
DE
FRANCE
,
file cenfeur.anonyme de ma notice de la
vie de M. Clairaut a raifon de me faire
un crime de ce que dans cette notice je
n'ai point parlé de fon goût pour la poéfie ,
& des très-jolis vers qu'il lui attribue ( 2 ) .
Il ignore apparemment qu'on ne peut louer
dignement un homme tel que fon ami &
le mien , ( M. Clairaut ) qu'en fe fixant à
fes découvertes fur les mathématiques &
fur l'aftronomie phyfique , qui fui on
( 2 ) Les vers que le Cenfeur anonyme attribué
à M, Clairaut , & qu'il veut bien trouver trèsjolis
, ne font ni très -jolis , ni de ce grand Géomère.
Il eût été en effet ridicule que M. Clairaus
Le fût ainfi loué lui - même. Les vers font de M.
Clément , auteur de la feconde Tragédie de Mérope.
Il les adreffoit à M. de Voltaire pour l'inviter
quitter les fciences abftraites & à reprendre fa
lyre.
Les voici tels qu'ils ont été imprimés avec la
réponſe de M. de Voltaire dans le premier volume
des Obfervations fur la littérature moderne , par
l'Abbé de la Porte , année 1752 , page 301 ,
302. Voyez auffi les OEuvres de M. de Voltaire ,
année 1761 , à la table des matières , page 4741
tome XIX.
Laiffe à Clairaut tracer la ligne
Du rayon qui frappe tes yeux ;
Armé d'un verre audacieux
Qui aille au cercle radieux
OCTOBRE 1766. 77
acquis tant de gloire , & à fes favantes
méprifes qui ont tant étendu fa réputation;
mais il croit favoir que ces mépriſes
n'exiftent pas ; & il foutient que dans ma
Chercher quelque treizième figne :
Qu'il donne fon nom glorieux
A la première tache infigne
Qu'il découvrira dans les cieux.
Toi , d'un plus aimable délire
Ecoute les tendres leçons ;
D'une autre Mufe qui t'inſpire
Ne dédaigne point les chanfons.
Quitte le compas , prend la lyre's
Je donnerois tout Pemberton
Et tous les calculs de Newton
Pour un fentiment de Zaïre.
RÉPONSE de M. de VOLTAIRE.
Un certain, Chantre abandonnoit ſa lyre ;
Nouveau Kepler , un télescope en main ,
Lorgnant le ciel , il prétendoit y lire ,
Et décider fur le vuide & le plein .
Un roffignol , du fond d'un bois voifin ,
Interrompit fon morne & froid délire .
Ses doux accens l'éveillèrent foudain :
( A la nature il faut qu'on fe foumette )
Et l'Aftronome , entonnant un refrain
Reprit fa lyre & brifa fa lunette.
T
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
notice j'ai préfenté des faits auxquels je
n'ai pas même pris la peine de donner un
air de vraisemblance . Voici les preuves de
fon affertion .
Il me reproche d'abord une contradietion
: c'eft d'avoir dit que M. Clairaut fit
ufage avec fuccès du calcul des infiniment
petits , avant que d'aller voir le grand Bernoulli
à Bâle , & d'avoir enfuite écrit qu'il
ne fit ce voyage que pour s'en inftruire ;
ce qui paroît en effet contradictoire : mais
je n'ai ni dit , ni écrit cela . On lit dans
mon livre , qu'il n'alla voir Bernoulli , que
pour apprendre de lui toutes les fineffes &
tous les artifices de ce calcul . C'eſt ce que
je fais de M. Clairaut lui -même , qui me
l'a répété plufieurs fois avec une modeftie
& une candeur digne de fa belle âme ; &
ce trait de fa vie met fans doute le comble
à fa gloire
.
Le cenfeur veut que ce grand Géométre
n'alla à Bâle que pour apprendre
de Bernoulli même les objections qu'il
pouvoit faire contre le fyftême de Newton ,
pour tâcher de les prévenir ; & le cenfeur
fe
trompe. Qu'il ouvre le deuxième tome
des Mélanges de Littérature de M. d'Alembert
, il lira dans l'éloge de Bernoulli,
publié du vivant de M. Clairaut : « MM.
» de Maupertuis & Clairaut célèbres
.
OCTOBRE 1766. 79
"3
Géométres François , ont fait l'un &
l'autre le voyage de Bâle pour profiter
" des lumières de M. Bernoulli : fembla-
» bles à ces anciens Grecs qui alloient
chercher les fciences en Egypte , & reve-
" noient enfuite les répandre dans leur
patrie avec leurs propres richeffes ». M.
d'Alembert auroit pu ajouter : femblables
encore à l'illuftre Marquis de l'Hopital ,
qui emmena Bernoulli dans fes terres pour
étudier plus paisiblement fous lui le calcul
des infiniment petits , & à M. Hughens ,
un des plus grands Mathématiciens de fon
temps , qui l'apprit de M. le Marquis de
PHopital ( 3 ).
A fon retour de Bâle , continue l'anonyme
, M. Clairaut ne s'occupa plus que
de l'aftronomie phyfique . Mais il ne faut
pas croire cela ; car peu de temps après
ce retour , M. Clairaut publia un Mémoire
fort favant fur le calcul intégral , dans
lequel il enfeigna comment on pouvoir
connoître fi une différentielle eft intégrable
ou non. ( Voyez les Mémoires de l'Académie
des Sciences de 1740 ) Il mit enfuite
au jour ( en 1741 ) fes Elémens de Géo-
( 3 ) Voyez l'Éloge du Marquis de l'Hopital par
M. de Fontenelle , qui dit que ce trait de la vie de
M. Hughens lui fait encore plus d'honneur qu'à
M.le Marquis de l'Hopital.
:
Div
80 MERCURE
DE FRANCE
.
•
métrie ; deux ans après , fa Théorie de la
figure de la terre ; en 1746 fes Élémens
d'Algèbre , & prefque en même temps il
enrichit le Recueil de l'Académie de beaux
mémoires fur la dynamique. Ce ne fut
qu'environ en 1748 , qu'il ne s'occupa plus
que de l'aftronomie phyfique.
En parlant du travail de M. Clairaut
fur le mouvement de l'apogée de la lune ,
j'ai ignoré ou du moins j'ai négligé , fuivant
mon critique , les circonftances & le
réfultat de ce travail. Oui fans doute , je
les ai négligées , ces circonstances , parce
que dans une notice on eſt trop refferré
pour s'attacher aux acceffoires d'un fait.
C'est bien affez de l'expofer brièvement
& avec clarté. A l'égard du réfultat , je
n'en connois pas d'autre que l'aveu fait
par M. Clairaut de fa méprife touchant la
gravitation univerfelle dont il avoit infirmé
la loi aveu qui lui eft auffi honorable ,
que celui que fit Nevyton de fon erreur
fur le problême inverfe des forces centrales
( 4 ).
:
J'ai écrit que M. Clairaut , malgré un
travail prodigieux & digne de la plus
grande eftime , annonça le retour de la
comète de 1682 , en 1758 , trois mois
( 4 ) Ce fut le grand Bernoulli qui découvrie
cette méprife. Newton reconnut fa faute , & fe
corrigea, fans répondre .
OCTOBRE 1766. 81
trop tard ; & j'ai eu tort , fi l'on en croit
fe cenfeur. Je devois dire qu'il l'annonça
trente-trois jours trop tard ; car il avertit
( felon ce cenfeur ) , au mois de Novembre
1758 , que la comète pafferoit par fon
périhélie le 15 Avril 1759 ; & elle y paffa
fe 12 Mars.
Mais s'il avoit fait cette annonce , il
auroit fixé le temps de fon apparition au
mois de Février 1759 , puifque la comète
qui a paffé par fon périhélie le 12 Mars ,
a paru à la fin du mois de Décembre 175.8.
Les Aftronomes n'auroient donc pu fe
tromper fur le temps de cette apparition ,
annoncée pour le mois de Février. Cependant
un Difciple de M. Clairaut fit imprimer
dans le Journal de Trévoux , du mois
de Mars 1759 , un avis aux Aftronomes:
fur la prochaine apparition de cette comète ..
On ne l'attendoit donc point au mois de
Février. D'ailleurs on fait que M. de Lile:
furprit beaucoup les Aftronomes quand il
leur apprit dans le mois de Mars , que la
comète paroiffoit depuis le mois de Décembre
1758 , & qu'elle alloit paffer par fon
périhélie. Ces faits , & ce qui s'en eft fuivi ,
font très - bien connus de tous les favans ..
Ilferoit difficile de juftifier M. Saverien ,
lorfqu'il avance , fans fondement , que M..
Clairaut eft mort de chagrin de ce que la
D V.
82 MERCURE DE FRANCE.
Société Royale ( de Londres ) n'avoit pas
jugé fes tables ( du mouvement de la lune )
dignes de concourir au prix des longitudes .
Le fait eft que le prix étoit donné lorfque
les tables de M. Clairaut arrivèrent à Londres.
C'eft ainfi que parle l'Anonyme . Cette
juftification eft pourtant fort aifée.
Premièrement je n'ai pas dit ce que l'on
me fait dire. On lit à la page soo de l'Hif
toire des progrès de l'efprit humain dans:
les fciences exactes , « fes tables ( de M..
Clairaut ) lui furent renvoyées fans ré-
" compenfe. Il fut très - affligé de cette :
efpèce de refus . On dit même que le
chagrin qu'il en eut influa fur fa fanté...
Une fiévre fe joignit à cette indifpofition,
& leconduifit enhuit jours au tombeau » ..
En fecond lieu le prix des longitudes ,.
propofé par les Anglois , n'eft pas encore:
donné , parce qu'on n'a point jufqu'à ce
jour pleinement fatisfait aux conditions
de ce prix ( 5 ) . Seulement quelques favans ,.
pour en avoir approché , ont reçu des rés
compenfes ( 6 ),
(5) Voyez l'acte du Parlement d'Angleterre
pour récompenfer publiquement quiconque décou
wrira les longitudes en mer.
(6 ) On ne doit point inférer de ce que je dis
ici , que les tables de la lune de M. Clairaut ner
méritaffent une récompenfe. Je fais qu'elles font.
OCTOBRE 1766. 83
Enfin l'anonyme , après avoir relevé les
erreurs que je n'ai pas commifes , blâme
mon intention qu'il ne connoît point. Par
un intérêt mal entendu pour la gloire de
M. Clairaut , il préfume qu'on feroit tenté
de croire que je regarde ce grand Mathématicien
comme un fimple calculateur , &
que je lui refufe un rang parmi les hommes
de génie. En vérité cette préfomption eft
bien injufte.
N'eft-ce pas regarder M. Clairaut comme
un homme de génie quand je l'affocie aux
Archimède , aux Galilée , aux Nevyton ,
aux Leibnitz, aux Bernoulli , &c ? D'environ
trois cents favans qui ont écrit ſur
les fciences exactes , je ne donne l'abrégé
de la vie que de quarante- huit. M. Clairaut
fe trouve parmi ces favans d'élite , &
on veut que je lui refuſe un rang parmi
les hommes de génie ! On ne voit dans mes
notices ni Viviani , ni Cotes, ni Moivre , & c.
très- exactes ; qu'elles ont le fuffrage de tous les
Aftronomes , & que plufieurs Anglois en font
grand cas. Si on veut lire avec attention ma notice
de la vie de M. Clairaut , on verra que je regarde
cette eſpèce de refus comme une injuſtice ; puifque
je fais entendre qu'il pouvoit bien être une
fuite de la difpute fur fa théorie de la figure de la:
terre, qu'il avoit euejavec M. Muller, Directeur de
l'Ecole Royale d'Artillerie de Wolvich , & Profe
feur de Mathématiques à cette Ecole.
D vj
84
MERCURE
DE FRANCE
.
tous Mathématiciens du premier ordre.
Je mets M. Clairaut au deffus de ces hom
mes célèbres ; & on eft tenté de croire
que
je le regarde comme un fimple calculateur !
Affûrément le cenfeur m'auroit rendu plus
de juftice , fi fon amitié , bien louable pour
M. Clairaut , ne l'eût induit en erreur
fur les propres intérêts de cet illuftre Savant..
Voici un dernier trait. qui prouve
combien grande a été fon illufion .
Il fe fâche de ce que mon abrégé de la
vie de M. Clairaut eſt un abrégé , c'eſt- àdire
, de ce qu'une chofe eft ce qu'elle
doit être. Il auroit voulu que je n'euſſe
omis ni les détails de fa maladie , ni les
circonstances de fa mort..
I eft certain que fi j'euffé écrit l'hiftoire
de ce grand Mathématicien , je me
ferois étendu avec complaifance fur ces
détails & fur ces circonftances ; que j'au-
Lois nommé ceux qui ne l'ont point quitté
dans ces triftes momens , & que je me
ferois fait un devoir d'inftruire le public
des foins particuliers qu'a eu pour lui une
perfonne de confidération ( M. de Montigni
, Intendant des Finances ) , chérie &
refpectée de tous les favans , dont elle eſt
l'appui & le bienfaiteur ; mais il n'entroit
pas dans le plan de mon Hiftoire des progrès
de l'efprit humain dans les fciences
OCTOBRE 1766. 85
exactes , d'écrire l'hiftoire des Auteurs les
plus célèbres dans ces fciences ; je ne devois
qu'indiquer les principaux traits de
leur vie.
> Je vous avoue
Monfieur , qu'après
avoir parlé de M. Clairaut dans mon Dictionnaire
univerfel de Mathématique & de
Phyfique en termes les plas obligeans ,
& après l'avoir comparé à Nevvton & à
Leibnitz ( 7 ) , après lui avoir donné une
place diftinguée dans mon Hiftoire des
progrès de l'efprit humain , après l'avoir mis
en parallèle avec le grand Pafcal , aprèsavoit
dit que fes premières productions
auroient fait honneur au Mathématicien le
plus profond , après avoir écrit
que c'étoit
un prodige , enfin après avoir comblé d'éloges
les qualités de fon efprit & celles de
fon coeur , je ne m'attendois pas qu'on
m'accuferoit de manquer d'eftime pour lui
& d'infulter àfa mémoire ( 8 ) .
Mais il faut attribuer cela à l'amitié du
cenfeur pour M. Clairaut ; & on fait ce
que peut un tendre attachement fur une
âme fenfible : auffi je lui pardonne de bon
(7) Voyez les articles . Calcul intégral & Aber
ration de ce Dictionnaire .
( 8 ) Journal Encyclopédique , premier volume
du mois de Juillet 1766 , page 116.
86 MERCURE DE FRANCE.
coeur fon injuftice à mon égard en faveu
de ce fentiment.
J'ai l'honneur d'être , &c. SAVERIEN.
ÉLÉMENS de l'Art Militaire ancien &
moderne , deux volumes in - 12 , avec:
figures, chez VINCENT , rue Saint
Severin 1766 : par M…………..
Nous annonçâmes avec éloge cet excellent
ouvrage lorfqu'il parut il y a quelques
mois ; & nous promîmes alors d'en donner
un extrait , parce qu'en effet il mérite de
fixer l'attention du public , & en particulier
des militaires. Il eft divifé en fept
livres , que nous allons indiquer rapidement
, en exhortant les perfonnes à qui ce
livre peut convenir , de recourir à l'ouvrage
même pour en prendre une idée plus exacte
& plus détaillée.
Le premier livre traite de l'arithmétique
, & le fecond de la géométrie. L'un &
Fautre préfentent des principes fi clairs
des règles fi fûres , des notions fi précifes ,
qu'une fimple lecture laiffe dans l'efprit
و
OCTOBRE 1766. 87
les connoiffances les plus juftes & les idées
les plus diftinctes.
Le livre fuivant eft un traité de mécha
nique , où fe trouvent d'abord quelques
notions préliminaires enfuite it eft queftion
de la nature , de la génération , & de
la deftruction des forces inhérentes des
corps , que l'Auteur démontre être proporrionnelles
aux quarrés de leur vîteffe , &
du mouvement uniformément accéléré &
retardé. Il traite après cela du mouvement
compofé , & de la courbe décrite par les
projectiles ; fuir un petit abrégé de la compofition
& décompofition des puiffances ,
avec la théorie des fix machines fimples..
On examine auffi les rapports des machines
femblables. On fait voir que les pièces qui:
peuvent entrer dans la compofition d'une
machine quelconque , fe réduifent à
tre eſpèces ; & que les réfiftances dont elles:
font capables , font proportionnelles feulement
aux quarrés de leurs longueurs ou de
leurs diamètres , ce qui fournit un moyen
aiſé de voir dans une machine quelconque
, quelles font les pièces qui doivent ou
ne doivent pas avoir les mêmes proportions
en grand qu'en petit. Ces notions:
répandent le plus grand jour dans la fcience
des machines. Dans le dernier chapitre on
qua38
MERCURE DE FRANCE
traite des fluides confidérés relativement
l'artillerie .
Le quatrième livre préfente la defcription
d'une petite machine , avec la inanière
de s'en fervir pour faire des expériences
fur la courbe que décrivent les pro
jectiles ; delà on paffe aux machines de jet
des anciens : on fait voir qu'elles devoient
avoir les mêmes proportions & porter feu-
Fement auffi loin en grand qu'en petit. On
examine enfuite la manière dont la
pou
dre s'enflamme dans le canon , les obftacles
que la flamme a à furmonter durant
l'explosion , fa preffion für les parois de la
pièce & fur le bouchon , la force & les
effets du recul , la force & la vîteſſe du
boulet , & la manière dont il eft détourné
de fa direction par les obftacles qu'il rencontre.
On fait voir enfin que la même
théorie peut s'appliquer aux autres pièces
d'artillerie ainfi qu'aux armes à feu. A
cela fuccèdent quelques remarques fur la
réfiftance de la cuiraffe ; & l'on explique.
comment une balle peur la percer fans la
renverfer , quoiqu'elle ne foit point appuyée.
Ces quatre livres compofent le premier
volume , qui n'eft que de trois cents
foixante- dix pages , où , comme nous l'a
vons déja dit , ces différentes matières font
OCTOBRE 1766.
raitées avec autant de clarté , que de foffdité
& d'exactitude .
On fuit la même méthode dans le cinquième
livre ; on fait voir les principaux
rapports d'un homme , d'un foldat , d'une
troupe , d'une armée à un autre , comme
on montre dans le livre précédent ceux
d'une machine de jet ou d'une pièce d'artillerie
à une autre. Après avoir donné une
courte defcription du corps humain & expliqué
la manière dont il croît & fe fortifie
, on examine les principaux rapports
d'un homme à un autre , & l'on démontre
qu'il y a une certaine taille qui eft la plus
avantageufe ; enforte qu'un homme plus
gros ou plus grand perdroit plus en agilité
qu'il ne gagneroit en forces , & qu'un autre
plus petit ou plus mince perdroit plus en
forces qu'il ne gagneroit en vîteffe & en
agilité . On parle enfuite des cinq exercices
des anciens & de leur utilité pour augmenter
la force & l'agilité du corps. On recherche
les cauſes & les effets de la peur , &
on traite des armes des anciens & de la
manière dont ils s'exerçoient pour pouvoir
s'en fervir avantageufement. On fait voir
que les meilleures armes , qui devoient être
très- pefantes , ne pouvoient convenir qu'à
des hommes très- forts , très - endurcis &
90 MERCURE DE FRANCE.
*
très- exercés. On paffe delà à la force des
ordres de bataille, à la fubordination ,
la force & à la mobilité des troupes & des
armées. On fait voir qu'il y a un terme
au - delà duquel la force d'une troupe ou
d'une armée n'augmente plus à proportion
du nombre des hommes qui la compofent
& un autre terme au- delà duquel une armée
ne pourroit devenir plus nombreufe
fans s'affoiblir. L'Auteur difcute après cela
les avantages & les défauts des différentes
formes de gouvernemens , relativement
aux différentes efpèces d'hommes dont les
armées peuvent être compofées . Il paffe
enfuite aux armées Grecques & Macédoniennes
, avec affez d'étendue pour ne rien
laiffer à defirer de ce qui peut en faire
connoître la force ; puis il traite des lé
gions , des camps & de la fubordination
des Romains , de la manière d'exercer &
d'aguerrir les armées & de faire la guerre
des anciens. Ce qu'il dit à ce fujet eſt plus
que fuffifant pour mettre fes lecteurs en
état d'entendre les anciennes hiftoires &
par conféquent de les lire avec beaucoup
de fruit.
Il eft queftion dans le fixième livre , de
Ja milice moderne ; cette matière eft traitée
avec affez d'étendue pour porter un
rès-grand jour fur les principaux rapports
OCTOBRE 1766.
des armées d'aujourd'hui à celles des anciens.
Le feptième livre eft une introduction
à l'étude de la fortification de campagne
& de la guerre des fiéges. On y développe
l'efprit de ces deux fciences , dont ces différens
traités , qui ont para jufqu'à préfent,
ne contiennent guères que le corps.
Nous ne faurions trop recommander la
lecture de cet ouvrage aux perfonnes qui
fe deftinent à l'état militaire & à celles
qui y font déja engagées. L'Auteur donne
des leçons fur les différentes matières qu'il
a fi bien traitées dans fon livre ; & nous
croyons que les progrès fous un maître fi
habile , doivent être très-rapides.
LA CACOMONADE , hiftoire politique &
morale , traduite de l'allemand du Docteur
PANGLOSS , par ce Docteur luimême
depuis fon retour de Conftantinople
; brochure in- 12 : chez les Libraires
oùfe vendent les nouveautés.
CETTE production légère , & du meilleur
ton de plaifanterie , eft faite pour figu
rer avec l'ingénieux roman de Candide
52 MERCURE DE FRANCE.
dont elle femble être la fuite . Ce n'eft
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'us feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne. Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparente , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux allufions
les plus fines & les plus piquantes.
97
Voici la manière dont on l'annonce .
" Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
» fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux. Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
» ne parle pas fe nomme ordinairement
parmi nous la petite- vérole
>>
C'eft donc la four de la petite- vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très- fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée.
Le Docteur Panglofs dédie avec raiſon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. すず
"
vé , lui dit- il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon . Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
»
» tice .
29
"
49 Afpafie n'étoit probablement pas fi
" belle que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe. Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes. Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
» leurs talens , à leur réputation comme
» leurs fuccès. "
"
و د
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
fon temps . Elle leur apprenoit à manier
délicatement les efprits. Le fameux maî-
" tre d'Alcibiade étudia fous elle. Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enfuite
» à fon jeune difciple.
"
ود
L'autre vouloit que fes amans , en ſe
» préſentant , lui remiffent entre les mains
» une pierre bien dure. C'étoit là le ſignal
24 MERCURE DE FRANCE.
"
» auquel fa porte s'ouvroit. Elle en con
fervoit même , dit-on , foigneufement
les modèles. De cet amas prodigieux
» elle fit bâtir , pour l'amufement de fa
» vieilleffe , une pyramide fort élevée ; &
les voyageurs ont mis , avec raifon , ce
» monument au rang des fept merveilles
du monde.
"
*
39
*
"
33
ور » Pour vous , Mademoiſelle , vous n'enfeignez
point par des paroles à furprendre
les coeurs. Si vous donnez des leçons
a de ce grand art , c'eft à vos compagnes ,
& par des exemples . Vous n'exigez pas
tout-à-fait une pierre de ceux qui recherchent
vos faveurs. Ce n'eft pas peut-être
» que vous foyez moins curieufe qu'une
» autre de pyramides , ni moins propre à
les faire élever ; mais les ufages & le
climat font différens en France & dans
→ la Grèce .
"
53.
"3 L'Attique , la Béotie , étoient des pays
arides & ftériles. Les pierres y croiffoient
» abondamment. Une jolie femme n'avoit
» qu'à avancer la main pour en trouver.
Les marbres , fi l'on peut ainfi parler ,
s'élançoient d'eux- mêmes à fa rencontre ,
»
Sur une terre plus heureuſe vous n'avez
pas les mêmes reffources. Les pierres
s'éclairciffent tous les jours dans Paris
OCTOBRE 1766. ཉ་
52
& aux environs. La grande confommation
qui s'en fait journellement dans les
palais de cette Capitale en anéantit l'efpèce.
Si l'on n'y en tranfportoit pas de
» temps en temps quelques - unes du fond
» des provinces , il eft à croire que cette
» ville s'en trouveroit bientôt entièrement
» dépourvue ».
.
M. le Docteur paffe en revue les différens
fyftêmes fur l'origine & le principe
de la Cacomonade . Il examine fi nous avons
à nous plaindre de la nature à ce fujet , fi
Job a été au rang des victimes de la Cacomonade
, comme l'a prétendu un célèbre
Bénédictin ; fi les anciens ont connu la
Cacomonade. Il en fixe l'époque précife.
C'eſt à elle qu'il rapporte l'invention des
perruques. Il développe les différentes façons
de la traiter. Cela donne lieu à une
converfation très- plaifante entre un Mandarin
& M. le Baron de Thunderteutrunk ,
Jéfuite à la Chine . Les dragées de M. Keifer
y font données comme l'antidote le
plus fûr ; mais , ce qui vaut encore mieux ,
on y trouve un dialogue très-vif avec la
gaieté la plus amufante. Le Docteur finit
par indiquer un préfervatif général contre
les ravages de la Cacomonade & un moyen
für de les faire ceffer. Il faut voir tout
cela dans l'ouvrage même , qui eft court
J
6 MERCURE DE FRANCE:
& peu fufceptible d'un extrait . Nous cite ..
rons feulement le chapitre XI pout donner.
un échantillon du ftyle , qui joint ſouvent
la plus grande force à la plus grande fineſſe ,
& qui eft pourtant aufli nerveux qu'agréable.
Ce chapitre eft intitulé , Reffources
dont on fe fert contre les attentats de la
Cacomonade. Pourquoi ce ne font pas les·
Médecins qui entrent en lice avec elle ?
و و
"
و ر
« L'hiftoire raconte qu'à la première
» bataille entre les Romains & les Grecs ,
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
» fèrent à examiner les bleffures qu'avoient.
» reçues leurs camarades tués dans la mê-.
lée. Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
L'hiftoire ajoute que , comme leurs ar-
» mes à eux ne faifoient que des égrati-
" gnures , ils ne purent foutenir l'idée de
» fe battre contre des hommes qui don-
» noient de pareils coups. I a vue feule
» d'un fabre italien les fit trembler dans.
» la fuite ; & cette frayeur ne contribua
» pas peu à faire tomber la Grèce entière
» au pouvoir des Romains .
و د
"
" On peut dire qu'il en fut de même à
» l'arrivée de notre voyageufe. Les Docteurs
étoient familiarifés avec les citoyennes
de nos climats . Ils traitoient
» fans répugnance les indigeftions , la
fiévre
OCTOBRE 1766. 97
fiévre & les autres infirmités qui affer-
» miffent leurs fortunes en excitant nos
» allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits . On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu.
» Il eft vrai que fa préfence s'annonçoit
par des fignes un peu effrayans. On laif-
" foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulant jetter une pierre
" on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
" pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon . On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
39
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
» pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
39
ود
"
"
fût toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi. On
s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. 1. E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
و ر
و د
reux qui paroiffoient frappés. Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
» Dans cette confternation générale la
Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na-
» ture. Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
» étoit accablée fur le champ . Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compallion inutile . Il étoit
» loin de fonger à pourfuivre une antago-
» nifte qu'il n'ofoit pas même envifager.
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreffion..
» Des hommes fans titres , des charlatans
» plus hardis ou plus avides plus avides que les Doc-
» teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative. Ne
pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
و د
»
""
" On fit des épreuves ; on rifqua des
» infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à contributiou
la Chine & l'Amérique ; on
cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes lu-
ور
30
2
OCTOBRE 1766. ༡༡
4
و ر
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
» fur les moyens d'en acquerir.
»
» Enfin dans cette occafion , comme
» dans toutes les autres , le haſård vint au
» fecours de la fcience. On avoit fous la
" main un fluide blanc comme l'argent ,
plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
» taux , & compté parmi les métaux lui-
» même fans qu'on fache trop pourquoi.
Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
broyant avec de la graiffe , & l'appli-
» quant enfuite fur la peau , ou en le donnant
à boire mêlé avec d'autres ingré-
» diens capables de tempérer fon activité ,
≫ on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit ſi funefte
» à fes hôtes.
"2
"
39
19
» A la vérité on prétend que plufieurs
Arabes très- experts s'en étoient déja fer-
» vis dans quelques circonftances. Ils l'employoient,
dit-on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaiſer
» les démangeaifons & pour d'autres mala-
" dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
» Avicenne ou Serapion en auroient parlé ,
» il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
E ij
22
535333
100 MERCURE DE FRANCE.
93
29
30
»
nade. Ce qu'il y a de fûr pourtant , c'eſt
que la découverte en fut faite , qu'on
l'adopta , & qu'elle réuffit .
Le bruit ne tarda pas à s'en répandre .
On en profita de tous côtés. Ce qu'il y
> eut de fingulier , c'eft que la Faculté s'y
oppofa de toute fa force. Elle n'avoit
» point voulu chercher de reffource . Elle
ne parut s'animer que pour combattre ,
fuivant fon ufage , celle qu'on venoit
de trouver. Elle fit retentir l'Europe de
» fes déclamations contre ce fluide utile
qu'elle vouloit reléguer dans les baro-
» mètres . Il ne tint pas à elle que l'auto-
» rité civile ne s'interpofât pour en inter-
» dire l'ufage .
39
و د
99
39
» C'eſt ainfi qu'on a vu l'émétique dé-
» crié avec violence par les prédéceffeurs
de ceux qui l'ordonnent aujourd'hui,
» C'est ainsi qu'on a tonné avec emporte-
» ment contre le quinquina , contre l'ipé-
» cacuana , & c . dans les mêmes chaires
» où on en détaille à préfent les vertus
» avec enthouſiaſme . C'eſt ainfi que de
nos jours l'inoculation à trouvé des en-
» nemis implacables parmi des gens qui
paffent pour fages . Des Médecins , reçus
Docteurs , ont figné un mémoire où l'on
difoit qu'il falloit laiffer les étrangers en
» faire l'expérience à leurs dépens.
OCTOBRE 1766. 101
On auroit peine peut- être à citer des
exemples plus frappans des inconféquen-
" ces où la paffion & l'entêtement peuvent
»porter même les gens inftruits. La mode
"& l'opinion font en tout les reines du
» monde ; mais le vif- argent , par fon utilité
, ne méritoit pas d'être foumis à leur
caprice.
و ر
و د
"
"
" On ne le combattit pas long -temps.
» Il fallut bientôt s'en fervir après avoir
effayé de le faire condamner . La Faculté ,
raffurée par ce fecours , voulut fe rapprocher
des infortunés qu'elle avoit trahis
en quelque forte ; mais la place étoit
prife. Une rivale , long- temps méprifée
» par elle , avoit faifi le moment de fon
» effroi.
""
33
ל כ
33
"
» Comme les fignes du défaftre auquel
» il falloit remédier étoient extérieurs , &
» que la Faculté régente avoit paru les
craindre, une autre Faculté, moins timide
» & plus active , fe les étoit attribués.
» Celle- ci hafarda la première avec quel-
» que méthode , l'ufage de la liqueur argentée
qui , dans les mains des empyri-
» ques , produifoit peut-être autant de mau-
» vais effets que de bons. Elle s'empara
» de la confiance du public ; & quand les
» autres , revenus de leur effroi , voulurent
» reprendre un pofte dont ils croyoient
E iij
$1 MERCURE DE FRANCE.
dont elle femble être la fuite. Ce n'eft
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'un feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne. Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparente , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux allufions
les plus fines & les plus piquantes.
»
Voici la manière dont on l'annonce .
« Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
»fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux . Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
» ne parle pas le nomme ordinairement
parmi nous la petite-vérole ».
"
C'eft done la four de la petite - vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très -fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée.
Le Docteur Panglofs dédie avec raifon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. ཉ
3
vé , lui dit- il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon. Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
»
» tice.
03
"
"
39
Afpafie n'étoit probablement pas fi
belle que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe. Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes. Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
» leurs talens , à leur réputation comme à
» leurs fuccès.
"
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
» fon temps. Elle leur apprenoit à manier
» délicatement les efprits. Le fameux maî-
» tre d'Alcibiade étudia fous elle . Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enfuite
à fon jeune difciple.
"
ود
و د
L'autre vouloit que fes amans , en fe
préfentant , lui remiffent entre les mains
une pierre bien dure. C'étoit là le ſignal
94 MERCURE
DE FRANCE. "
auquel fa s'ouvroit. Elle en con
porte
fervoit même , dit-on , foigneufement
» les modèles. De cet amas prodigieux
» elle fit bâtir , pour l'amufement de fa
» vieilleffe , une pyramide fort élevée ; &
les voyageurs ont mis , avec raifon , ce
» monument au rang des fept merveilles
» du monde.
"
"
,,
» Pour vous , MMaaddeemmooiiſſeellllee ,, vous n'enfeignez
point par des paroles à furprendre
les coeurs. Si vous donnez des leçons
de ce grand art , c'eft à vos compagnes ,
» & par des exemples. Vous n'exigez pas
tout-à-fait une pierre de ceux qui recherchent
vos faveurs. Ce n'eft pas peut-être
» que vous foyez moins curieufe qu'une
» autre de pyramides , ni moins propre à
les faire élever ; mais les ufages & le
» climat font différens en France & dans .
» la Grèce .
"
53.
"
» L'Attique , la Béotie , étoient des pays
» arides & ftériles . Les pierres y croiffoient
» abondamment. Une jolie femme n'avoit
» qu'à avancer la main pour en trouver,
Les marbres , fi l'on peut ainfi parler ,
s'élançoient d'eux- mêmes à fa rencontre,
Sur uneterre plus heureufe vous n'avez
pas les mêmes reffources. Les pierres
» s'éclairciffent tous les jours dans Paris
»
3
»
OCTOBRE 1766. ཉ་
"
& aux environs. La grande confommation
qui s'en fait journellement dans les
palais de cette Capitale en anéantit l'efpèce.
Si l'on n'y en tranfportoit pas de
» temps en temps quelques- unes du fond
» des provinces , il eft à croire que cette
ville s'en trouveroit bientôt entièrement
dépourvue » .
.
"
M. le Docteur paſſe en revue les différens
fyftêmes fur l'origine & le principe
de la Cacomonade . Il examine fi nous avons
à nous plaindre de la nature à ce fujet , fi
Job a été au rang des victimes de la Cacomonade
, comme l'a prétendu un célèbre
Bénédictin ; fi les anciens ont connu la
Cacomonade. Il en fixe l'époque précife.
C'eſt à elle qu'il rapporte l'invention des
perruques. Il développe les différentes façons
de la traiter. Cela donne lieu à une
converfation très- plaifante entre un Mandarin
& M. le Baron de Thunderteutrunk.
Jéfuite à la Chine. Les dragées de M. Keifer
y font données comme l'antidote le
plus fûr ; mais , ce qui vaut encore mieux ,
on y trouve un dialogue très-vif avec la
gaieté la plus amufante. Le Docteur finit
par indiquer un préfervatif général contre
les ravages de la Cacomonade & un moyen
fûr de les faire ceffer. Il faut voir toug
cela dans l'ouvrage même , qui eft court
1
2. au
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& peu fufceptible d'un extrait . Nous cites .
rons feulement le chapitre XI pour donner
un échantillon du ftyle , qui joint fouvent
La plus grande force à la plus grande fineffe ,
& qui eft pourtant auffi nerveux qu'agréable.
Ce chapitre eft intitulé , Reſſources
dont on fe fert contre les attentats de la
Cacomonade. Pourquoi ce ne font pas les
Médecins qui entrent en lice avec elle ?
L'hiftoire raconte qu'à la première
bataille entre les Romains & les Grecs,"
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
» ferent à examiner les bleffures qu'avoient.
reçues leurs camarades tués dans la mê-.
lee. Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
» L'hiftoire ajoute que , comme leurs ar-
» mes à eux ne faifoient que des égratigures
, ils ne purent foutenir l'idée de
» le battre contre des hommes qui don-
» ncient de pareils coups. I a vue feule
29
d'un fabre italien les fit trembler dans.
»la faire ; & cette fraveur ne contribua
» pas peu à faire tomber la Grèce entière
» au pouvoir des Romains.
On peut dire qu'il en fut de même à
» l'arrivée de notre voyageufe
. Les Docteurs
étoient familiariés
avec les citoyennes
de nos climats. Ils traitoient
fans répugnance
les indigeftions
, la »
fiévre
OCTOBRE 1766. ༡༡
"
fiévre & les autres infirmités qui affer-
» miffent leurs fortunes en excitant nos
allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu .
"
» Il eſt vrai que fa préfence s'annonçoit
par des fignes un peu effrayans . On laif-
» foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent
. En voulant jetter unepierre
» on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
»pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon. On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
"3
39
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
39
Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
» pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi. On
s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. 1.
ود
"
"
E
98 MERCURE DE FRANCE.
>>
و د
ر د
» reux qui paroiffoient frappés . Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
» Dans cette confternation générale la
» Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na- '
» ture. Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
» étoit accablée fur le champ. Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compallion inutile. Il étoit
loin de fonger à pourfuivre une antago-
» nifte qu'il n'ofoit pas même envifager.
و د
ود
و د
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreſſion .
» Des hommes fans titres , des charlatans
plus hardis ou plus avides que les Doc-
» teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative . Ne
» pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
33
و و
و ر
On fit des épreuves ; on rifqua des
infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à contributiou
la Chine & l'Amérique ; on
cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes luOCTOBRE
1766.
༡༡
"
"
95
"
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
fur les moyens d'en acquerir.
„ Enfin dans cette occafion , comme
dans toutes les autres , le hafard vint au
» fecours de la fcience . On avoit fous la
main un fluide blanc comme l'argent ,
» plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
" taux , & compté parmi les métaux lui-
» même fans qu'on fache trop pourquoi.
» Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
broyant avec de la graiffe , & l'appli-
" quant enfuite fur la peau , ou en le don-
» nant à boire mêlé avec d'autres ingrédiens
capables de tempérer fon activité ,
on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit ſi funeſte
» à fes hôtes.
"
"
38
» A la vérité on prétend que plufieurs
Arabes très -experts s'en étoient déja fervis
dans quelques circonftances. Ils l'employoient
, dit -on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaiſer
les démangeaifons & pour d'autres mala-
» dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
Avicenne ou Serapion en auroient parlé ,
» il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
E ij
"
535333
100 MERCURE DE FRANCE .
59.
nade. Ce qu'il y a de für pourtant , c'eft
que la découverte en fut faite , qu'on
» l'adopta , & qu'elle réuffit.
»
» Le bruit ne tarda pas à s'en répandre.
On en profita de tous côtés. Ce qu'il y
» eut de fingulier , c'eft que la Faculté s'y
oppofa de toute fa force. Elle n'avoit
» point voulu chercher de reffource . Elle
ne parut s'animer que pour combattre ,
» fuivant fon ufage , celle qu'on venoit
» de trouver. Elle fit retentir l'Europe de
» fes déclamations contre ce fluide utile
qu'elle vouloit reléguer dans les baro-
» mètres. Il ne tint pas à elle que l'auto-
» rité civile ne s'interpofât pour en inter-
» dire l'ufage .
30
ק י ל
"
30
»
» C'eſt ainfi qu'on a vu l'émétique dé-
» crié avec violence par les prédéceffeurs
de ceux qui l'ordonnent aujourd'hui ,
,, C'est ainsi qu'on a tonné avec emporte-
» ment contre le quinquina , contre l'ipé-
» cacuana , & c. dans les mêmes chaires
où on en détaille à préfent les vertus
» avec enthoufiafine. C'eft ainfi que de
nos jours l'inoculation à trouvé des en-
» nemis implacables parmi des gens qui
paffent pour fages. Des Médecins , reçus
" Docteurs , ont figné un mémoire où l'on
difoit qu'il falloit laiffer les étrangers en
faire l'expérience à leurs dépens.
»
OCTOBRE 1766. 101
On auroit peine peut- être à citer des
exemples plus frappans des inconféquen-
" ces où la paffion & l'entêtement peuvent
» porter même les gens inftruits . La mode
» & l'opinion font en tout les reines du
» monde ; mais le vif- argent , par fon utilité
, ne méritoit pas d'être foumis à leur
» caprice.
»
"
" On ne le combattit pas long-temps.
» Il fallut bientôt s'en fervit après avoir
" effayé de le faire condamner. La Faculté ,
raffurée par ce fecours , voulut fe rapprocher
des infortunés qu'elle avoit tra-
» his en quelque forte ; mais la place étoit
prife. Une rivale , long- temps méprifée
» par elle , avoit faifi le moment de fon
» effroi.
ور
33
"
"
ر د
Comme les fignes du défaftre auquel
» il falloit remédier étoient extérieurs , &
» que la Faculté régente avoit paru les
» craindre , une autre Faculté, moins timide
» & plus active , fe les étoit attribués.
» Celle -ci hafarda la première avec quelque
méthode , l'ufage de la liqueur argentée
qui , dans les mains des empyri-
» ques , produifoit peut-être autant de mau-
» vais effets que de bons . Elle s'empara
» de la confiance du public ; & quand les
"3
autres , revenus de leur effroi , voulurent
reprendre un pofte dont ils croyoient
E iij
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
dont elle femble être la fuite. Ce n'ef
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'un feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne. Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparénte , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux alluſions
les plus fines & les plus piquantes.
"
Voici la manière dont on l'annonce .
" Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux . Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
» ne parle pas fe nomme ordinairement
parmi nous la petite-vérole ».
"
ן כ
C'eft done la four de la petite - vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très - fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée.
Le Docteur Panglofs dédie avec raiſon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. ཉ
3
vé , lui dit-il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon . Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
»
» tice .
•
29
ور
כ
39
belle
Afpafie n'étoit probablement pas fi
que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe . Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes . Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
leurs talens , à leur réputation comme à
» leurs fuccès.
ןכ
"
ود
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
» fon temps. Elle leur apprenoit à manier
» délicatement les efprits. Le fameux maî-
» tre d'Alcibiade étudia fous elle . Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enſuite
» à fon jeune diſciple.
"
»
L'autre vouloit que fes amans , en fe
» préſentant , lui remiffent entre les mains
une pierre bien dure. C'étoit là le fignal
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94
59.
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50
1 cs
1
و د
MERCURÊ DE
FRANCE:
&peu
fuiceptible d'un extrait. Nous cite .
tons
feulement le chapitre XI pour donner.
un
eclaratiilon du ftyle , qui joint fouvent.
Laplas
grande force à la plus grande fineffe ,
& qui eft
pourtant aufli nerveux
qu'agréable
Ce
chapitre eft intitulé ,
Reffources
dont on se fert contre les attentats de la
Cacomonade . Pourquoi ce ne font pas les
Medecins
gui entrent en lice avec elle ?
«
L'histoire raconte qu'à la première
» bataille
entre les Romains & les Grecs ,
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
„ fèrent à examiner les bleſſures qu'avoient
» reçues leurs
camarades tués dans la mê-
„ lée. Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
L'hiftoire
ajoute que , comme leurs ar-
" mes à eux
e faifoient que des égratiils
ne purent foutenir l'idée de
„ le battre
contre des hommes qui donnoient
de pareils coups. I a vue feule
» d'un fabre
italien les fit
trembler dans.
& cette frayeur ne contribua
» gnures ,
„ la fuite „ la
»pas peu
à faire tomber
la Grèce entière » au pouvoir
des Romains
. On
peut
dire qu'il
en fut de même
à
»l'arrivée
de
notre
voyageufe
. Les Docteurs
étoient
familiarifés
avec
les
citoyennes
de
nos climats
. Ils traitoient
fans
répugnance
les
indigeftions
, la
fiévre
OCTOBRE 1766. 97
ر و
59
fiévre & les autres infirmités qui affermiffent
leurs fortunes en excitant nos
allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu.
အ
» Il eft vrai que fa préfence s'annonçoit
par des fignes un peu effrayans. On laif-
» foit fon nez dans fon mouchoir. On
» crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulantjetter une pierre
» on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
" pas de quoi exciter même l'ombre d'un
>>
foupçon. On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
"
39
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi . On
» s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. 1.
و د
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DE FANCE
: I STLL
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cites
..
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ར་ ཆུ ། རོ -
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OCTOBRE 1766. 27
رو
fiévre & les autres infirmités qui affermiffent
leurs fortunes en excitant nos
allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
53
» table & inconnu .
» Il eft vrai que fa préfence s'annonçoit
» par des fignes un peu effrayans. On laif-
" foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulant jetter une pierre
» on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
" pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon. On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
"
ور
"
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
» qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi . On
s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. I.
"
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98 MERCURE
DE FRANCE
.
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ور
ود
3:
reux qui paroiffoient frappés. Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
» Dans cette confternation générale la
Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na-
» ture . Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
étoit accablée fur le champ. Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compaflion inutile . Il étoit
loin de fonger à pourfuivre une antago-
» nifte qu'il n'ofoit pas même envifager.
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreſſion..
» Des hommes fans titres , des charlatans
plus hardis ou plus avides plus avides que les Doc-
" teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative. Ne
pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
"
ود
و د
و د
"
و د
On fit des épreuves ; on rifqua des
» infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à con33
tributiou la Chine & l'Amérique ; on
» cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes lu-
39
OCTOBRE 1766. ༡༡
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
» fur les moyens d'en acquerir.
"
"
"
» Enfin dans cette occafion , comme
» dans toutes les autres , le hafard vint au
» fecours de la fcience. On avoit fous la
» main un fluide blanc comme l'argent ,
plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
» taux , & compté parmi les métaux luimême
fans qu'on fache trop pourquoi.
» Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
broyant avec de la graiffe , & l'appli-
» quant enfuite fur la peau , ou en le donnant
à boire mêlé avec d'autres ingrédiens
capables de tempérer fon activité ,
on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit fi funeſte
» à fes hôtes.
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"
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38
» A la vérité on prétend que plufieurs
" Arabes très-experts s'en étoient déja fervis
dans quelques circonftances. Ils l'employoient
, dit- on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaifer
les démangeaifons & pour d'autres mala-
» dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
Avicenne ou Serapion en auroient parlé ,
» il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
22
"
E
ij
536633
$8 MERCURE DE FRANCE.
traite des fluides confidérés relativement &
l'artillerie .
que
Le quatrième livre préfente la defcription
d'une petite machine , avec la inanière
de s'en fervir pour faire des expériences
fur la courbe
décrivent les projectiles
; delà on paffe aux machines de jer
des anciens : on fait voir qu'elles devoient
avoir les mêmes proportions & porter feufement
auffi loin en grand qu'en petit. On
examine enfuite la manière dont la poudre
s'enflamme dans le canon , les obftacles
que la flamme a à furmonter durant
l'explosion , fa preffion für les parois de la
pièce & fur le bouchon , la force & les
effets du recul, la force & la vîteffe du
boulet , & la manière dont il eft détourné
de fa direction par les obftacles qu'il rencontre.
On fait voir enfin que la même
théorie peut s'appliquer aux autres pièces
d'artillerie ainfi qu'aux armes à feu . A
cela fuccèdent quelques remarques fur la
réſiſtance de la cuiraffe ; & l'on explique.
comment une balle peut la percer fans la
renverfer , quoiqu'elle ne foit point appuyée.
Ces quatre livres compofent le premier
volume , qui n'eft que de trois cents
foixante-dix pages , où , comme nous l'a
vons déja dit , ces différentes matières font
OCTOBRE 1766.
traitées avec autant de clarté , que de folidité
& d'exactitude .
On fuit la même méthode dans le cinquième
livre ; on fait voir les principaux
rapports d'un homme , d'un foldat , d'une
troupe , d'une armée à un autre , comme
on montre dans le livre précédent ceux
d'une machine de jet ou d'une pièce d'artillerie
à une autre. Après avoir donné une
courte defcription du corps humain & expliqué
la manière dont il croît & fe fortifie
, on examine les principaux rapports
d'un homme à un autre , & l'on démontre
qu'il y a une certaine taille qui eft la plus
avantageufe ; enforte qu'un homme plus
gros ou plus grand perdroit plus en agilité
qu'il ne gagneroit en forces , & qu'un autre
plus petit ou plus mince perdroit plus en
forces qu'il ne gagneroit en vîteffe & en
agilité. On parle enfuite des cinq exercices
des anciens & de leur utilité pour augmen
ter la force & l'agilité du corps . On recherche
les caufes & les effets de la peur , &
on traite des armes des anciens & de la
manière dont ils s'exerçoient pour pouvoir
s'en fervir avantageufement. On fait voir
les meilleures armes , qui devoient être
très-pefantes , ne pouvoient convenir qu'à
des hommes très- forts , très - endurcis &
que
90
MERCURE
DE
FRANCE
.
के
très-exercés. On paffe delà à la force des
ordres de bataille , à la fubordination , à
la force & à la mobilité des troupes & des
armées. On fait voir qu'il y a un terme
au- delà duquel la force d'une troupe ou
d'une armée n'augmente plus à proportion
du nombre des hommes qui la compofent
& un autre terme au - delà duquel une armée
ne pourroit devenir plus nombreufe
fans s'affoiblir. L'Auteur difcute après cela
les avantages & les défauts des différentes
formes de gouvernemens , relativement
aux différentes efpèces d'hommes dont les
armées peuvent être compofées. Il paffe
enfuite aux armées Grecques & Macédoniennes
, avec affez d'étendue pour ne rien
laiffer à defirer de ce qui peut en faire
connoître la force ; puis il traite des lé
gions , des camps & de la fubordination
des Romains , de la manière d'exercer &
d'aguerrir les armées & de faire la guerre
des anciens. Ce qu'il dit à ce fujet eft plus
que
fuffifant pour mettre fes lecteurs en
état d'entendre les anciennes hiftoires &
par conféquent de les lire avec beaucoup
de fruit.
Il eft queftion dans le fixième livre , de
la milice moderne ; cette matière eft traitée
avec affez d'étendue pour porter un
rès grand jour fur les principaux rapports
OCTOBRE 1766. 91
des armées d'aujourd'hui à celles des anciens.
Le feptième livre eft une introduction
à l'étude de la fortification de campagne
& de la guerre des fiéges. On y développe
Pefprit de ces deux fciences, dont ces différens
traités , qui ont para juſqu'à préſent,
ne contiennent guères que le corps.
Nous ne faurions trop recommander la
lecture de cet ouvrage aux perfonnes qui
fe deftinent à l'état militaire & à celles
qui y font déja engagées. L'Auteur donne
des leçons fur les différentes matières qu'il
a fi bien traitées dans fon livre ; & nous
croyons que les progrès fous un maître fi
habile , doivent être très- rapides.
LA CACOMONADE , hiftoire politique &
morale , traduite de l'allemand du Doc
teur PANGLOSS , par ce Docteur luimême
depuis fon retour de Conftantinople
; brochure in- 12 : chez les Libraires
oùfe vendent les nouveautés.
CETTE production légère , & du meilleur
ton de plaifanterie , eft faite pour figu
rer avec l'ingénieux roman de Candide
$2 MERCURE DE FRANCE.
dont elle femble être la fuite. Ce n'ef
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'us feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne . Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparente , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux allufions
les plus fines & les plus piquantes.
"
»
Voici la manière dont on l'annonce.
" Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
» fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux. Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
»ne parle pas fe nomme ordinairement
parmi nous la petite-vérole ».
"
ן כ
C'eft done la four de la petite- vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très- fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée .
Le Docteur Panglofs dédie avec raifon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. $3
"
→ vẻ , lui dit- il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon . Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
» tice.
"
ל כ
39
Afpafie n'étoit probablement pas fi
belle que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe. Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes. Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
» leurs talens , à leur réputation comme à
» leurs fuccès.
و د
و د
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
fon temps . Elle leur apprenoit à manier
délicatement les efprits. Le fameux maî-
» tre d'Alcibiade étudia fous elle. Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enfuite
» à fon jeune difciple.
"
و د
» L'autre vouloit que fes amans , en fe
» préfentant , lui remiffent entre les mains
une pierre bien dure. C'étoit là le ſignal
94 MERCURE DE FRANCE.
"
auquel fa porte s'ouvroit. Elle en con
fervoit même , dit-on , foigneufement
» les modèles . De cet amas prodigieux
» elle fit bâtir , pour l'amufement de fa
vieilleffe , une pyramide fort élevée ; &
les voyageurs ont mis , avec raifon , ce
» monument au rang des fept merveilles
» du monde .
"
"
99
a)
ور » Pour vous , Mademoiſelle , vous n'enfeignez
point par des paroles à furprendre
les coeurs. Si vous donnez des leçons
de ce grand art , c'eft à vos compagnes ,
& par des exemples. Vous n'exigez pas
tout-à-fait une pierre de ceux qui recherchent
vos faveurs. Ce n'eft pas peut-être
» que vous foyez moins curieufe qu'une
» autre de pyramides , ni moins propre à
les faire élever ; mais les ufages & le
» climat font différens en France & dans
» la Grèce.
53.
"
L'Attique , la Béotie , étoient des pays
arides & ftériles. Les pierres y croiffoient
» abondamment. Une jolie femme n'avoit
» qu'à avancer la main pour en trouver.
Les marbres , fi l'on peut ainfi parler ,
s'élançoient d'eux-mêmes à fa rencontre,
Sur une terre plus heureuſe vous n'avez
pas les mêmes reffources. Les pierres
s'éclairciffent tous les jours dans Paris
พ .
"
OCTOBRE 1766. 95
& aux environs. La grande conſomma-
» tion qui s'en fait journellement dans les
palais de cette Capitale en anéantit l'eſpèce.
Si l'on n'y en tranfportoit pas de
» temps en temps quelques - unes du fond
» des provinces , il eft à croire que cette
ville s'en trouveroit bientôt entièrement
dépourvue ».
"
03
M. le Docteur paffe en revue les différens
fyftêmes fur l'origine & le principe
de la Cacomonade . Il examine fi nous avons
à nous plaindre de la nature à ce sujet , fi
Job a été au rang des victimes de la Cacomonade
, comme l'a prétendu un célèbre
Bénédictin ; fi les anciens ont connu la
Cacomonade. Il en fixe l'époque préciſe.
C'eſt à elle qu'il rapporte l'invention des
perruques. Il développe les différentes façons
de la traiter. Cela donne lieu à une
converſation très - plaifante entre un Mandarin
& M. le Baron de Thunderteutrunk
Jéfuite à la Chine . Les dragées de M. Keifer
y font données comme l'antidote le
plus für ; mais , ce qui vaut encore mieux ,
on y trouve un dialogue très-vif avec la
gaieté la plus amufante. Le Docteur finit
par indiquer un préfervatif général contre
les ravages de la Cacomonade & un moyen
für de les faire ceffer. Il faut voir tour
cela dans l'ouvrage même , qui eft court
6 MERCURE DE FRANCE.
& peu fufceptible d'un extrait. Nous cite ..
rons feulement le chapitre XI
pour donner
un échantillon du ftyle , qui joint ſouvent
la plus grande force à la plus grande fineſſe ,
& qui eft pourtant auffi nerveux qu'agréable.
Ce chapitre eft intitulé , Reffources
dont on fe fert contre les attentats de la
Cacomonade. Pourquoi ce ne font pas les
Médecins qui entrent en lice avec elle ?
و د
"
و د
« L'hiftoire raconte qu'à la première
» bataille entre les Romains & les Grecs ,
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
» fèrent à examiner les bleffures qu'avoient.
» reçues leurs camarades tués dans la mêlée.
Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
L'hiftoire ajoute que , comme leurs ar-
» mes à eux ne faifoient que des égrati-
» gnures , ils ne purent foutenir l'idée de
fe battre contre des hommes qui don-
» noient de pareils coups . I a vue feule
» d'un fabre italien les fit trembler dans .
» la fuite ; & cette frayeur ne contribua
» pas peu à faire tomber la Grèce entière
au pouvoir des Romains.
ور
و د
ور
On peut dire qu'il en fut de même à
» l'arrivée de notre voyageufe. Les Docteurs
étoient familiarifés avec les citoyennes
de nos climats. Ils traitoient
» fans répugnance les indigeftions , la
fiévre
OCTOBRE 1766. ༡༡
fiévre & les autres infirmités qui affer-
» miffent leurs fortunes en excitant nos
» allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu .
ور
و د
Il est vrai que fa préfence s'annonçoit
»par des fignes un peu effrayans. On laif-
" foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulant jetter unepierre
" on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien.
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
»pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon . On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
""
""
"
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
» qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi . On
s'écartoit impitoyablement des malheu
Vol. 1.
ود
12
E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
reux qui paroiffoient frappés. Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
>>
ر د
"
» Dans cette confternation générale la
» Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na-
» ture. Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
» étoit accablée fur le champ. Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compaflion inutile. Il étoit
» loin de fonger à pourfuivre une antagonifte
qu'il n'ofoit pas même envifager.
و د
ود
و د
""
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreffion .
» Des hommes fans titres , des charlatans
plus hardis ou plus avides que les Doc-
" teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative. Ne
pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
ور
» On fit des épreuves ; on rifqua des
" infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à contributiou
la Chine & l'Amérique ; on
cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes lu-
39
OCTOBRE 1766 . ༡༡
"
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
fur les moyens d'en acquerir.
» Enfin dans cette occafion , comme
dans toutes les autres , le hafard vint au
» fecours de la fcience. On avoit fous la
main un fluide blanc comme l'argent ,
plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
» taux , & compté parmi les métaux lui-
» même fans qu'on fache trop pourquoi.
» Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
ور
D
broyant avec de la graiffe , & l'appli
» quant enfuite fur la peau , ou en le don-
» nant à boire mêlé avec d'autres ingrédiens
capables de tempérer fon activité ,
on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit fi funeſte
» à fes hôtes.
"
"
A la vérité on prétend que plufieurs
" Arabes très-experts s'en étoient déja fervis
dans quelques circonftances . Ils l'employoient
, dit - on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaifer
» les démangeaifons & pour d'autres mala-
» dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
Avicenne ou Serapion en auroient parlé,
il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
E ij
22
$36933
100 MERCURE
DE FRANCE
.
» nade. Ce qu'il y a de fûr pourtant , c'eft
que la découverte en fut faite , qu'on
l'adopta , & qu'elle réuffit.
"
29
30
» Le bruit ne tarda pas à s'en répandre .
On en profita de tous côtés. Ce qu'il y
» eut de fingulier , c'eft que la Faculté s'y
oppofa de toute fa force. Elle n'avoit
» point voulu chercher de reffource. Elle
» ne parut s'animer que pour combattre ,
fuivant fon uſage , celle qu'on venoit
de trouver. Elle fit retentir l'Europe de
» fes déclamations contre ce fluide utile
qu'elle vouloit reléguer dans les baro-
» mètres. Il ne tint pas à elle que l'autorité
civile ne s'interpofât pour en inter-
» dire l'ufage.
39
99
"
»
39
» C'eſt ainfi qu'on a vu l'émétique décrié
avec violence par les prédéceffeurs
de ceux qui l'ordonnent aujourd'hui ,
,, C'eſt ainfi qu'on a tonné avec emporte-
» ment contre le quinquina , contre l'ipé-
» cacuana , & c. dans les mêmes chaires
» où on en détaille à préfent les vertus.
» avec enthoufiafie. C'eft ainfi que de
nos jours l'inoculation à trouvé des en-
» nemis implacables parmi des gens qui
paffent pour fages . Des Médecins , reçus
» Docteurs , ont figné un mémoire où l'on
difoit qu'il falloit laiffer les étrangers en
faire l'expérience à leurs dépens.
»
OCTOBRE 1766. 101
On auroit peine peut- être à citer des
exemples plus frappans des inconféquen-
" ces où la paffion & l'entêtement peuvent
»porter même les gens inftruits. La mode
" & l'opinion font en tout les reines du
monde ; mais le vif- argent , par fon utilité
, ne méritoit pas d'être foumis à leur
caprice.
"2
"
"3
» On ne le combattit pas long- temps.
» Il fallut bientôt s'en fervir après avoir
effayé de le faire condamner . La Faculté
raffurée par ce fecours , voulut fe rapprocher
des infortunés qu'elle avoit trạ-
his en quelque forte ; mais la place étoit
prife. Une rivale , long- temps méprifée
» par elle , avoit faifi le moment de fon
» effroi.
و ر
33
"
» Comme les fignes du défaftre auquel
» il falloit remédier étoient extérieurs , &
» que la Faculté régente avoit paru les
» craindre, une autre Faculté, moins timide
» & plus active , fe les étoit attribués.
» Celle- ci hafarda la première avec quel-
» que méthode , l'ufage de la liqueur argentée
qui , dans les mains des empyriques
, produifoit peut- être autant de mau-
» vais effets que de bons . Elle s'empara
» de la confiance du public ; & quand les
» autres , revenus de leur effroi , voulurent
» reprendre un pofte dont ils croyoient
93
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
pouvoir difpofer , leurs efforts furent
» inutiles.
و د
ود
""
que
C'étoit une mine plus riche celle
» du Pérou qui s'ouvroit. Les ufurpateurs
» ont confervé jufqu'aujourd'hui le droit
d'y travailler prefque feuls . Les Docteurs-
Régens fe voient avec regret exclus de
» la fource de tant de richeffes. Ils effaient
» fouvent de s'y gliffer ; mais on ne leur
» permet point de manier la compofition
précieufe qui détrône l'étrangère & attire
l'argent des malades ; on leur permet
feulement de raifonner fur la théorie
qui ne rend rien . On les laiffe aborder
» à l'entrée de la mine. On fouffre qu'ils
» éclairent les ouvriers , s'ils le peuvent ;
» mais on leur interdit totalement la fouille
qui feule eft lucrative » .
93
"
ود
و ر
"
Hy a long- temps que nous n'avons rien
lu d'auffi léger , d'auffi bien fait en général
, & ce qui nous paroît un vrai prodige ,
c'est que dans une abondance auffi fingulière
de plaifanteries , il ne s'en trouve pas
une feule de languiffante. Il feroit difficile
d'imaginer , en lifant l'hiftoire des Révolutions
de l'Empire Romain , que celle de
la Cacomonade foit dûe à la même plume.
OCTOBRE 1766. 103 .
ANNONCES DE LIVRES.
RECUEIL d'obfervations de médecine
des hôpitaux militaires , fait & rédigé par
M. Richard de Hautefierck , Ecuyer , Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel , premier
Médecin des Camps & Armées du
Roi , Infpecteur général des hôpitaux militaires
de France , & ayant la correfpondance
des mêmes hôpitaux & des autres
du Royaume , où l'on reçoit des foldats
malades ; Médecin confultant du Roi, &
ordinaire des grandes & petites écuries ;
de l'Univerfité de médecine de Montpellier
, & des Académies de Gottingue &
de Befiers ; tome premier. A Paris , de
l'Imprimerie Royale ; & fe vend chez
Panckouke , rue & à côté de la Comédie
Françoife ; 1766 : un vol . in -4°.
La vue des foldats bleffés à la célèbre
journée de Fontenoi en combattant fous
les yeux de Sa Majefté , a excité fa tendre
fenfibilité à veiller plus que jamais fur
une fcience qui peut lui conferver la portion
de fes fujets la plus noble & la plus
utile. C'eft pour remplir les intentions
bienfaifantes de Sa Majefté , que M. le
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Duc de Choiseuil , auffi zélé pour l'exécution
de fes ordres , qu'éclairé fur le
choix des moyens , a ordonné l'établiffement
d'une correfpondance de tous les
hôpitaux militaires du Royaume. Le Roi ,
par l'organe . de ce Miniftre , veut que
tous les Médecins & les Chirurgiens de
ces hôpitaux donnent des Mémoires fur
la nature de l'air , des eaux , du fol , &
autres circonstances du pays qu'ils habitent
, relativement à leur effet , pour la
perte , la confervation , & le rétabliffement
de la fanté . Il leur enjoint de lui
envoyer tous les mois des obfervations fur
les maladies régnantes , fur les épidémies ,
fur les cas particuliers & nouveaux qui fe
préfenteront dans la pratique , en mar
quant le rapport que toutes les maladies
pourront avoir avec l'état de l'athmofphère.
Parmi ces Mémoires , M. Richard ,
Auteur de ce premier volume , a choiſi
les plus folides & les plus utiles pour les
faire imprimer. Nous n'avons pas befoin
de faire valoir ici les avantages d'un pareil
établiffement ; il n'eft point de lecteur
qui ne les faififfe au premier coup
d'oeil.
On fent que par là , la communication
des lumières deviendra plus générale ; Paris
fera le foyer où viendront fe réunir
tous les moyens , & qui delà fe réfléchi
OCTOBRE 1766. 105
ront fur le refte du Royaume , & même
fur les pays étrangers . Les fix Mémoires
que contient ce premier volume , pourfont
utilement ébaucher la topographie
médicinale de la France. Ils ont pour ob
jet fix contrées du Royaume , prifes dans
des points très éloignés . Et quoique les
Mémoires ne foient pas également détaillés
fur toutes les circonftances demandées
, on doit cependant rendre cette juf
tice à leurs Auteurs , que chacun fournir,
du moins pour quelques - unes , des modèles
pour les Médecins qui defirent être
utiles à leurs Compatriotės.
ORAISON funèbre de Stanislas , Rof
de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
&c. &c. &c . prononcée dans l'égliſe du
Collége , pendant le fervice folemnel que
les Juge -Confuls de Lorraine & Barois ,
& le Corps des Marchands de Nancy y
ont fait célébrer le 15 Mai 1766 , en préfence
de fon Eminence Mgr le Cardinal
de Choifeuil , Archevêque de Befançon ,
Prince d'Empire, Primat de l'infigne Eglife
Primatiale de Lorraine , Confeiller Prélat
en la Cour Souveraine de Lorraine & Barois
, & c. Par M. Cofter , Docteur en
Théologie , Curé de Remiremont . A Nancy
, chez la veuve & Claude Lefebvre ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Imprimeur ordinaire du Roi ; & à Paris ,
chez la veuve Savoye , rue Saint Jacques ;
1766 : in - 4°.
" la Stanislas , le modèle des Rois ,
lumière de fon fiècle , le protecteur des
» Arts , l'ami des hommes dont il fut les
» délices , ne ceffa jamais d'être l'ami ,
» le protecteur , la lumière de la religion.
» Mettons - le donc dans la lifte des Prin-
» ces que la Providence honore de fes
éloges , & qui font l'éloge de la Provi-
» dence. Admirons la profondeur des vues
» de la Providence für Staniflas ; louons
Staniflas qui a fecondé ces vues . Il
» fut l'homme de la Providence , & il mé-
» rita de l'être ». Tel eft le plan de ce
difcours.
>>
ORAISON funèbre de Stanislas , Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , & c.
&c. &c. prononcée le 20 Mai 1766 ,
dans l'églife du Collége , pendant le fervice
folemnel qui y a été célébré . Par le
Père J. L. Cofter. A Nancy , chez la veuve
& Claude Lefebvre , Imprimeur ordinaire
du Roi ; 1766 : in-4° . Et fe trouve à Paris
, chez la veuve Savoye , rue Saint Jacques.
CC
Stanislas fut bienfaifant ; mais ce qui
le caractériſe , il le fut en Roi & en
OCTOBRE 1766. 107
grand Roi. Il fut philofophe ; mais il
»le fut toujours en Prince véritablement
chrétien ». Ces deux traits qui femblent
donner tout fon caractère , forment le plan
de cet éloge .
ÉLOGE hiftorique de Stanislas , Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
& c. & c. & c. prononcé le 11 Mai 1766 ,
en la féance publique de l'académie royale
des fciences & belles -lettres de Nancy ;
chez la veuve & Claude Lefbvre , Imprimeur
ordinaire du Roi ; in- 4° .
Perfonne n'étoit plus en état que M.
de Salignac , de faire l'éloge du Roi Staniflas.
Attaché à ce Prince pendant un
grand nombre d'années , il a eu le loifir
de contempler de près les fublimes vertus
du Roi de Pologne ; fa longue expérience
dans l'art d'écrire , où il s'eft fignalé par
des fuccès , lui a rendu familier ce genre
de travail ; & fa qualité de Sécretaire d'a
cadémie , lui a facilité la pratique des
éloges.
ORDONNANCE du Roi pour régler
l'exercice de l'infanterie ; du 1er Janvier
1766. A Paris , de l'Imprimerie Royale ,
1766 ; & fe vend chez Panckouke , rue
& à côté de la Comédie Françoife , in- 4°.
E vj
ro8 MERCURE DE FRANCE.
Tout ce qui peut donner aux Officiers
& aux Soldats la connoiffance de l'exercice
qui fe pratique actuellement dans les
troupes du Roi , eft expofé & expliqué
dans le plus grand détail , & avec la plus
grande clarté, dans ce volume de 162 pages.
in-4°.
LETTRE amoureufe d'Héloïfe à Abai
lard , traduction libre de M. Pope , par
M. Colardeau. Nouvelle édition , revue
& corrigée par l'Auteur. A Paris , chez la
veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
temple du goût ; 1766 ; avec approbation
& permiffion , in - 8 °.
il
Il manquoit à cet excellent ouvrage ,
les honneurs du burin , devenus fi communs
depuis quelque temps , & qui étoient.
beaucoup plus rares , lorfque M. Colardeau
donna la première édition de cette
piéce. L'épître d'Héloïfe à Abailard ſe
trouvoit déja dans tous les recueils de
poéfie d'élite ; mais faute des ornemens
typographiques ufités de nos jours , elle
n'étoit point encore admife parmi les poéfies
eftampées dont les curieux enrichiffent
leurs cabinets . Elle méritoit bien la dé
penfe que l'on vient de faire d'une eftampe
très- belle & d'une jolie vignette..
M. Colardeau y a fait des corrections qui
OCTOBRE 1766. 109
1
en augmentent le mérite littéraire , fort audeffus
fans doute de l'exécution typographique
, quoiqu'on n'ait rien épargné
du côté du papier , du deffein & de la
gravure.
Le choix des Dieux , ou les Fêtes de
Bourgogne , divertiffement en un acte , àકે
l'occafion de l'arrivée de S. A. S. Mgr le
Prince de Condé à Dijon , pour la tenue
des États de la province de Bourgogne ;
par M. Poinfinet, de l'Académie des Sciences
& Belles- Lettres de Dijon , & de celle
des Arcades de Rome ; repréfenté à Dijon
le dimanche 13 Juillet 1766 ; avec
cette épigraphe : Principibus placuiffe viris
non ultima laus eft.Seconde édition ; à Paris,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques
, au temple du goût ; 1766 : in- 8°.
Nous avons appris que cette pièce en
profe , mêlée d'ariertes , avoit réuffi à Dijon
. Nous y trouvons de la gaieté , de la
facilité , & les autres qualités qui caracté
rifent les ouvrages de M. Poinfinet.
ORAISON funèbre de très -haut , trèspuiffant
, & très- excellent Prince , Fran
çois I , Empereur des Romains , toujours
augufte , Roi de Germanie & de Jérufalem,
Duc de Lorraine & de Bar , grand
110 MERCURE DE FRANCE.
Duc de Tofcane , &c. & c. & c. prononcée
dans la chapelle du collége royal Thérefien,
le 7 Septembre 1765 ; par le R. P. Maftelier.
A Nancy , chez Hæner , Imprimeur ordinaire
du Roi & de la Société Royale , au
nom de Jéfus , près de la place du marché;
& fe trouve à Paris , chez Lottin le
jeune , rue Saint Jacques ; 1766 : in- 4°.
"
ور
Les royaumes , les provinces le pleu-
» rent ; il fut leur appui : les peuples le
pleurent ; il fut leur père : la religion
gémit de fa perte ; il en fut la gloire
» & le foutien ». Ce font là les trois parties
de cet éloge funèbre.
ODE à la vertu , dédiée au Roi & à la
Reine ; par M. l'Abbé de Broffe , Docteur
en Droit & Avocat canonifte de Paris ;
in - 12 ; 1766 .
On trouve dans cet ouvrage des fentimens
vertueux qui font honneur à M.
l'Abbé de Broffe.
LE Duo interrompu , conte , fuivi d'ariettes
nouvelles ; à Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez Dufour , quai de
Gefvres , au bon Paſteur ; 1766 ; in - 8 ° .
de 72 pages ; prix 1 liv. 4 fols , & 1 liv .
16 fols avec les airs gravés.
Le fujet de ce conte eft une jeune fille
OCTOBRE 1766. LII
féduire par un amant qui affifte à fes leçons
de danfe & de mufique , & profite
enfuite du temps où il fe trouve feul
avec elle pour fe fatisfaire . Ce duo eft
quelquefois interrompu par l'arrivée des
Maîtres ; & c'eft fans doute ce qui donne
lieu au titre de l'ouvrage. La plupart des
ariettes qui le fuivent font de M. Moline,
quant aux paroles ; la mufique eft de divers
Auteurs.
ARMENIDE , ou le triomphe de la conftance
, poëme dramati-tragi - comique , en
cinq actes , en vers alexandrins ; par M.
D ***. A Amfterdam , & fe trouve à Paris
, chez Gueffier , fils , rue de la Harpe ,
vis- à - vis de la rue Saint Severin , à la Liberté
; 1766 in- 8°. Prix 1 liv. 10 fols. I
Le fujet de cette pièce eft tiré d'un ouvrage
efpagnol intitulé : Hiftoria d'Armenida
, ou el Padré barbaro. Cette hiftoire
d'Armenide , ou le Père barbare , a
fourni à M. D..... de quoi faire un ouvrage
très - pathétique , & qui doit avoir
produit les plus grands effets fur le théâtre
de fociété où ce drame a été repréſenté.
Ceux qui aiment à jouer la comédie
dans des maifons particulières , trouvefont
, dans cette nouvelle pièce , à exer12
MERCURE DE FRANCE.
cer avec fruit leur talent pour la déclama
mation.
L'ORPHELINE , pièce nouvelle , en vers
& en un acte ; chez le même Libraire
que la précédente ; 1766 ; in - 8 ° . Prix ,
I liv. 4 fols .
Cette petite comédie cft F'ouvrage du
fentiment ; & fr elle n'a pas été jouée par
les Comédiens , ce font des raifons indépendantes
du mérite de la pièce , qui l'ont
empêché. Elle a été , comme la précédente
, repréfentée fur un théâtre particulier
, & eft deſtinée de même à faire
partie d'un théâtre de fociété , dont l'une
& l'autre portent le titre.
CATALOGUE des livres du magafin littéraire
; avec cette épigraphe : ... Libris...
ducere follicita jucunda oblivia vita . Hor.
Satyr. lib. 1. A Paris , chez Jacques - François
Quillau , Libraire , rue Chriſtine
attenant la rue Dauphine , fauxbourg
Saint Germain ; 1766 : in - 12 de 140
pages.
On s'eft attaché dans ce catalogue , à
faire un choix conforme au goût général
des lecteurs. Depuis 1761 , époque de l'établiffement
du magafin littéraire , le fieur
OCTOBRE 1766. 113
Quillau , Libraire , s'eft appliqué à connoître
le genre des livres qui peut plaire
leplus généralement. Les romans , les théâtres
, la poéfie , les voyages , l'hiftoire ,
les ouvrages de littérature & de philofophie
, & c. forment en grande partie la
bibliothéque du magafin littéraire ; & on
a completté autant qu'il a été poffible ,
l'affemblage de tous ces différens genres.
Les nouveautés intéreffantes qui ont paru ,
fe trouvent dans ce catalogue . On y a défigué
l'année où les livres ont été imprimés
, afin de mettre le lecteur à portée
de connoître & de diftinguer les livres
anciens d'avec les livres nouveaux . On
continuera d'année en année de faire de
nouvelles augmentations , & de les publier ;
& le fieur Quilleau ne négligera rien
pour s'affarer de plus en plus la confiance
que le public a bien voulu donner juſqu'ici
à l'établiſſement du magaſin littéraire.
Le Mercure , le Journal Encyclopédi
que , le Journal de Verdun , l'Année Littéraire
, l'Avant- Coureur , ainfi que les
gazettes de France & d'Amfterdam & les
petites affiches de Paris , fe trouvent au
magafin pour les abonnés qui voudront
venir les lire , de même que les dictionnaires
, qu'ils pourront y confulter. Tous
t
114 MERCURE DE FRANCE.
la
ces ouvrages ne s'envoient point en ville .
Les conditions de l'abonnement font :
1º. On donnera aux abonnés un catalogue
fur lequel ils font priés de défigner
par un trait de crayon en marge de leur
catalogue , les articles qu'ils defireront
lire , afin qu'en l'abfence de l'un , on puiffe
en fournir un autre de cette manière ,
les abonnés font fûrs de lire fucceffivement
tous les articles qu'ils auront ainfi
défigués. S'il arrive qu'on perde fon catalogue
, & qu'on en demande un -
tre , on le paiera 12 fols . 2 °. Pour éviter
perte des livres , on n'en donnera point
de nouveaux , que les anciens ne foient
tous renvoyés au magafin . 3 ° . Les abonnés .
font priés très - inftamment de ne pas garder
les livres un temps trop confidérable ,
parce que cela empêche la circulation &
ôte les moyens de pouvoir les fatisfaire
auffi promptement qu'on le defireroit . On
les prie auffi de donner avis au magafin littéraire
du changement de leur demeure. 4".
Le prix de l'abonnement pour l'anné eſt de
24 livres , qui fe paient auffi d'avance . 5º .
Quand on aura commencé une année , ou
un mois , fi l'on vient à quitter dans le
courant de l'un ou de l'autre , on ne pourra
rien répéter du prix qu'on aura payé pour
l'abonnement. 6º . Les perfonnes qui vouOCTOBRE
1790.
dront fe contenter d'un feul volume à la
fois , ne donneront point d'arthes , les au
tres auront la bonté , indépendamment du
prix de l'abonnement , foit à l'année , foit
au mois , de dépofer douze francs qui
leur feront rendus à la fin de leur abonnement.
70. Les abonnés qui cefferont leur
lecture font priés d'être exacts à renvoyer
leurs livres au moment de l'expiration de
leur abonnement , fans quoi leur abonnement
courra toujours . Lemagafin eft ouvert
tous les jours depuis huit heures du matin
jufqu'à huit heures préciſes du foir , à
l'exception des dimanches & fêtes. Le fieur
Quillau fait prifées , ventes , achats &
catalogues de bibliothéques , & fe charge
des commiffions de livres , tant pour Paris
que pour la Province.
De l'impôt du vingtième fur les fucceffions
, & de l'impôt fur les marchandiſes
chez les Romains ; effais hiftoriques dédiés
à Meffieurs de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles Lettres ; par M. Bouchaud
, Cenfeur Royal , & Docteur Aggrégé
de la Faculté des Droits de Paris ;
Paris , chez Debure , père , Libraire ,
quai des Auguftins , à l'image Saint Paul;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; in- 8 °. Prix 6 liv. relié.
116 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur fe propofe de traiter par
fuite généralement tous les impôts qui fu
rent établis chez les Romains ; mais il s'empreffe
de publier les deux impôts énoncés
ci -deffus , afin de preffentir le goût du
public. Telle eft la méthode qu'il a fuivie
dans l'exécution de fon plan : d'abord il
remonte à l'origine de chacun de ces impôts
; il en trace enfuite les progrès & les
divers changemens ; enfin il marque
l'époque de leur fuppreffion . Pour remplir
fon objet , l'Auteur a confulté toutes les
fources de l'antiquité , relatives à ce fujet.
On fent allez qu'un ouvrage de la nature
de celui - ci , exige beaucoup de difcuffions
& d'éclairciffemens ; l'Auteur a eu
foin de les rejetter dans des notes , afin
de ne pas interrompre la narration hiftorique
. Quelques - unes de ces notes font
fort étendues , & renferment des differtations
particulières qui tiennent néanmoins
au fujet principal , & qui font néceffaires.
pour y répandre un nouveau jour.
LES pleaumes expliqués dans le fens
propre , ou les rapports des pfeaumes à
Jefus Chrift ; à Paris , chez G. Defprez
Imprimeur du Roi & du Clergé de France,
rue Saint Jacques ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; un vol. in- 1. 20g
Prix 3 liv. relié. る
OCTOBRE 1766. IT
Le but de cet ouvrage eft de faciliter
aux fidèles l'intelligence des pfeaumes &
de les difpofer à les chanter avec goût &
avec piété. On y refpecte les divers fentimens
des interprêtes , fans en porter aucun
jugement ; & on laiffe fubfifter ces
fyftêmes innombrables que l'on a formés ,
fans entreprendre de les cenfurer.
ÉLOGE hiftorique de M. Rameau , compofiteur
de la muſique du cabinet du Roi,
Affocié de l'Académie des Sciences arts &
Belles Lettres de Dijon ; lu à la féance
publique de l'Académie , le 25 Août 1765;
par M. Maret , D. M. Secretaire perpé-
Luel , avec cette épigraphe :
Præcipe lugubres
Cantus , Melpomene , cui liquidam pater'
Vocem cum citharâ dedit. Horat . od . xXIV.
à Dijon , chez Cauffe , Imprimeur du Parlement
, de l'Intendance , & de l'Académie
, place Saint Etienne ; & fe vend à
Paris , chez Delalain , Libraire , rue Saint
Jacques ; 1766 : avec permiffion ; in- 8 °.
de 80 pages.
On a déja donné plufieurs éloges de
M. Rameau ; celui que nous annonçons
aujourd'hui a fur les autres de grands
avantages. 1 °. Il contient des détails plus
exacts , plus curieux , plus inftructifs . 2 °.
Il eſt enrichi de notes qui préfentent grand
118 MERCURE DE FRANCE.
nombre d'anecdotes. 3 °. Il caractériſe plus
fpécialement l'Artifte célèbre qui fait l'objet
de ce difcours. Nous ne parlons pas du
ſtyle , qui ne le céde a aucun de ceux qui
ont précédé ; & cet ouvrage eft un morceau
à garder dans le cabinet des amateurs
de mufique , du théâtre , de ſcience & de
littérature.
CONTINUATION des caufes célèbres &
intéreſſantes , avec les jugemens qui les
ont décidées ; par M. J. C. de la Ville
Avocat au Parlemnnt de Paris , & Affocié
de l'Académie des Belles - Lettres de Caën;
à Paris , chez Defaint , Libraire , rue du
Foin , la première porte cochère à droite
en entrant par la rue Saint Jacques ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi ;
in-1 2.
Le titre de cet ouvrage annonce affez le
deffein qu'à eu l'Auteur en le donnant
au public. Nous fommes difpenfés de dire
qu'il fuccède à M. Gayot de Pitaval dans
le recueil des caufes célèbres ; mais contre
l'ordinaire des continuateurs , M. de la
Ville l'emporte infiniment fur fon prédéceffeur
, par le goût , le choix , la préciſion.
C'eft ce que nous ferons voir dans un extrait
que nous donnerons de cet ouvrage
curieux & intéreffant.
›
OCTOBRE 1766. 119
ABRÉGÉ chronologique de l'histoire générale
d'Italie , depuis la chûte de l'empire
romain en Occident , c'eſt - à - dire ,
depuis l'an 476 de l'ère chrétienne , juſqu'au
traité d'Aix- la - Chapelle en 1748 ;
par M. de Saint-Marc , de l'Académie de
la Rochelle ; tomes III & IV ; depuis l'an
1027 , jufqu'à l'an 1137. A Paris , chez
Jean- Thomas Hériffant , fils , Libraire
rue Saint Jacques , à Saint Paul & Saint
Hilaire ; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi ; in - 8 ° .
Nous avons déja parlé dans plufieurs
de nos Mercures précédens , de l'objet &
de la forme de cet ouvrage utile , néceffaire
même pour ceux qui veulent connoître
l'hiftoire d'Italie. On fçaura gré à
l'Auteur de s'être fort étendu dans ces
deux volumes , fur la fameufe querelle
des inveftitures , qui a changé la face de
l'Italie , & a été la fource de toutes les rés
volutions qu'elle a depuis éprouvées .
TABLEAU de l'hiftoire moderne , depuis
la chûte de l'Empire d'Occident ,
jufquà la paix de Weftphalie ; par M. le
Chevalier de Méhégan ; avec cette épigraphe
:
Rerum cognofcere caufas .Virg.
A Paris , chez Saillant , rue Saint Jeande-
Bauvais , & Defaint , rue du Fo.n
120 MERCURE DE FRANCE .
Saint Jacques ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; 3 vol. in- 12.
M. de Méhégan que la mort enleva
immédiatement après qu'il eût mis la dernière
main à fon ouvrage , s'eft attaché aux
traits principaux qui ont eu un rapport
marqué avec la plupart des faits contemporains,
& qui ont été les caufes de plufieurs
autres. Telle eft la fondation d'un Empire
devenu par la fuite dominateur ; telle eft la
chûtet d'un trône puiffant , dont les débris
auront fait naître plufieurs Etats . Telle eft
encore un changement important dans les
moeurs, dans les lumières d'une partie confidérable
de notre globe ; ou la vie d'un
homme extraordinaire , qui, par fon génie,
aura éclairé ou changé la face d'un hémifphère.
Voilà le plan que s'eft propofé M. de
Méhégan dans le coupd'oeil qu'il jette fur
l'hiftoire moderne.
ÉLÉMENS de critique , ou recherches
des différentes caufes de l'altération des
textes latins , avec les moyens d'en rendre
la lecture plus facile , par M. l'Abbé Morel
, prêtre du diocèſe d'Auxerre , auteur
de la differtation fur l'Ambrofiafter ; à Paris
, chez Hériffant , fils , rue Saint Jacques
; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi ; vol . in- 12.
On
OCTOBRE 1766. 121
On fe propofe de donner dans cet ouvrage
, un recueil des règles qu'il faut
fuivre dans la recherche des leçons originales.
On l'a divifé en deux parties . La
première contient des obfervations qui fervent
de principes généraux . Dans la feconde
on trouve les différentes caufes qui
ont fait altérer le texte des anciens écrivains.
DEI delitti e delle pene ; edizione fefta
di nuovo corretta ed accrefciuta . A Harlem ,
& fe vend à Paris , chez Molini , Libraire ,
quai des Auguftins ; 1766 : in- 8 ° .
La traduction de cet ouvrage , qui a
paru il y a quelques mois , doit l'avoir
affez fait connoître , fans qu'il foit néceffaire
que nous entrions dans aucun détail
fur l'original italien .
PRINCIPES de tout gouvernement , ou
examen des caufes de la fplendeur ou de
la foibleffe de tout Etat confidéré en luimême
, & indépendamment des moeurs ;
à Paris , chez Jean- Thomas Hériffant
fils , Libraire , rue Saint Jacques , à Saint
Paul & à Saint Hilaire ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; 2 vol .
in- 1 2.
Les politiques trouveront fans doute
Vol. I. F
122 MERCURE DE FRANCE .
de quoi fatisfaire leur goût pour les grandes
vues , dans cet ouvrage politico - métaphyfique.
ESSAI fur le goût ; par Alexandre Gerard
, Docteur & Profeffeur en Théologie
au Collège Maréchal d'Aberdéen ;
augmenté de trois differtations fur le
même fujet ; par MM . de Voltaire , d'Alembert
& de Montefquieu : traduit fur la
feconde édition angloife , par M. Eidous ;
à Paris , chez Delalain , Libraire ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi ;
un vol. in- 12.
On a beaucoup écrit fur le goût. Ce
dernier ouvrage , compofé par un Anglois
contient des raifonnemens très - métaphy
fiques , dans lefquels nous avons trouvé
des chofes finement réfléchies.
ESSAIS hiftoriques fur les Régimens
d'Infanterie , Cavalerie & Dragons ; par
M. de Rouffel. ROYAL . A Paris , chez Guillyn
, quai des Auguftins , au lys d'or ;
1766 : in- 12.
C'est la fuite d'un livre que nous avons
déja annoncé plufieurs fois , & qui eft
fort connu des militaires.
OCTOBRE 1766. 123
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
SEANCE de l'Académie des Belles- Lettres
de MONTAUBAN , du 25 Août 1766 .
L'ACA 'ACADÉMIE des Belles- Lettres de Montauban
a célébré la fête de Saint Louis
felon fon ufage ; & , après avoir affifté le
matin à une Meffe fuivie de l'Exaudiat
pour le Roi , & au panégyrique du Saint ,
prononcé par M. l'Abbé de la Tour, Doyen
du Chapitre , elle a tenu , l'après - midi ,
une affemblée publique dans la falle de
l'Hôtel de Ville .
M. l'Abbé de la Tour , Directeur de
quartier , a ouvert la féance par un difcours
fur le travail ; & il a prouvé que
l'habitude & l'exercice en eft auffi utile
& auffi agréable que néceffaire. Une plume
exercée comme la fienne , a accoutumé de
répandre beaucoup d'agrément dans tous
les fujets qu'il traite.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
M. de Saint- Hubert , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , a
lu enfuite des ftances contre l'amour - propre
; & , au portrait qu'il en a fait , la délicatelle
, autant que la vérité de fon pinceau
, lui a attiré des applaudiffemens capables
de lui faire redouter l'ennemi qu'il
venoit de combattre.
Cette lecture a été fuivie de celle d'un
difcours de M. de Bernis fur les avantages
& les agrémens de la littérature , & par le
tableau qu'il en a tracé , il paroît qu'il
les connoît à fond.
M. l'Abbé Bellet a lu l'éloge hiftorique
du Roi Stanislas , perfuadé , comme le
difoit M. Boffuet , que la feule fimplicité
d'un récit fidèle peut foutenir la gloire des
hommes extraordinaires , & que toute autre
louange languit auprès des grands noms .
M. de Saint- Hubert a encore récité des
vers , où il annonçoit agréablement à l'affemblée
qu'il étoit tenté de garder à l'avenir
le filence pour profiter le premier des
leçons qu'il avoit données aux autres.
La féance a été terminée par la lecture
du programme fuivant :
L'Académie des Belles - Lettres de Montauban
diftribuera le 25 Août prochain ,
fête de Saint Louis , un prix d'éloquence
fondé par M. de la Tour , Doyen du ChaGCTOBRE
176 125
pitre de Montauban , l'un des trente de
la même Académie , qu'elle a destiné à
un difcours dont le fujet fera pour l'année
1767 :
La frivolité n'eft pas moins nuifible aux
letres qu'aux moeurs :
conformément à ces paroles de l'Ecriture :
Fafcinatio enim nugacitatis obfcurat bona.
Sap . IV , XII .
Ce prix eft une médaille d'or de la
valeur de deux cens cinquante livres , portant
d'un côté les armes de l'Académie ,
avec ces paroles dans l'exergue : Academia
Montalbanenfis , fundata aufpice Ludovico
XV , P. P. P. F. A. imperii anno
XXIX ; & fur le revers ces mots renfermés
dans une couronne de laurier : ex
munificentiâ viri Academici D. D. Bertrandi
de la Tour , Decani Ecclef. Montalb.
M. DCC . LXIII.
Les Auteurs font avertis de s'attacher à
bien prendre le fens du fujet qui leur eft
propofé , d'éviter le ton de déclamateur ,
de ne point s'écarter de leur plan , & d'en
remplir toutes les parties avec jufteffe &
avec précifion .
> Les difcours ne feront , tout au plus
que de demi- heure de lecture & finiront
par une courte prière à JESUS- CHRIST.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les Auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais feulement une mar
que ou paraphe , avec un paffage de l'Ecriture
Sainte ou d'un Père de l'Eglife , qu'on
écrira auffi fur le registre du Secrétaire de
l'Académie.
Ils feront remettre leurs ouvrages par
tout le mois de Mai prochain , entre les
mains de M. de Bernoi , Secrétaire perpétuel
de l'Académie , en fa maiſon , rue
Montmurat , ou , en fon abfence , à M.
l'Abbé Bellet , en ſa maiſon , rue Courde-
Toulouſe.
Le prix ne fera délivré à aucun qu'il ne
fe nomme , & qu'il ne fe préfente en perfonne
, ou par procureur , pour le recevoir
& figner le difcours.
Les Auteurs font priés d'adreffer à M. le
Secrétaire trois copies bien lifibles de leurs
ouvrages , & d'affranchir les paquets qui
feront envoyés par la pofte.
Le prix d'éloquence de cette année a
été adjugé au difcours qui a pour fentence :
Quis hominumfcit qua funt hominis , nifi
Spiritus hominis , qui in ipfo eft. 1 Cor .
II , XI .
M. LE TOURNEUR s'en eft déclaré l'auteur.
OCTOBRE 1766 127
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de Marfeille
propofe , pour le Prix qu'elle doit
diftribuer l'année prochaine , les quatre
fujets fuivans :
DEUX SUJETS DE POÉSIE.
1º. Servilie à Brutus après la mort de
Céfar , héroïde de deux cens vers au plus.
2º. La Fête de la Rofe , ou la Vertu
Couronnée , ode ou poëme ,
Les éclairciffemens néceffaires , pour
traiter ce fujet , fe trouvent dans un Mémoire
imprimé à Noyon , & dans l'Année
Littéraire de M. Fréron , 1766 , tome 4,
lettre 10.
DEUX SUJETS DE PROSE .
1. L'éloge de Gaffendi.
2º. Combien le génie des grands Ecrivains
influe fur l'efprit de leur fiècle.
difcours d'une petite demi- heure au plus.
Le Prix eft une médaille d'or de trois
cens livres .
On adreffera les ouvrages , francs de
port , fans noms d'auteurs , avec une fimple
devife , à MM. de l'Académie des
Belles- Lettres. On ne les recevra , pour
le concours , que jufqu'au premier Mai
prochain.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
ON trouve à Paris, chez le fieur Croifey,
rue Saint André-des - Arts , vis - à - vis la rue-
Git - le -Coeur , diverfes fortes de jolis billets
de mariage , & d'autres billets d'invi- .
tation . Il fe charge même de les faire rem--
plir & de les faire porter : le tout à trèsjufte
prix .
MUSIQUE.
LES Récréations de Polimnie , ( ſeptième
Recueil ) ou Choix d'ariettes , parodies ,
d'airs à la mode , tendres & légers , avec
accompagnement de violon , flute , hautbois
, par- deffus de viole , &c . recueillis
& mis en ordre par le fieur Leloup , Maître
de Flûte , éditeur de ce Recueil. A Paris ,
OCTOBRE 1766. 129
chez l'Editeur , quai Pelletier , chez M.
Debrie , Marchand Orfévre , à l'écu de
France. Prix 3 liv. 12 fols .
N. B. L'Editeur a changé de Graveur ,
& le Public s'appercevra aifément de la
fupériorité de ce Recueil - ci fur tous les
autres , tant eu égard au choix des airs qu'à
la fimplicité des feconds deffus qui le mettent
à portée de les exécuter facilement.
Le Duo de M. de Mondonville , non
funt loquela ) fous des paroles décentes ,
joint à plufieurs autres morceaux de goût
font efpérer à l'Editeur que le Public lui
faura gré de ce redoublement d'attention.
Le huitième paroîtra vers la fin de l'année .
ON trouve chez le fieur de la Chevardiere
, Marchand de Mufique du Roi ,
rue du Roule , à la croix d'or :
1º. Erofine , paftorale héroïque , par
M. de Moncrif, Lecteur de la Reine ,
mife en mufique par M. Leberton , Maître
de Mufique de l'Opéra. Prix 9 liv . la partition
& 36 fols les ariettes. Cette pièce
compofe le troifième acte des Fêtes Lyriques
, repréfentées pour la première fois
le 2 Septembre 1766 à l'Académie Royale
de Mufique.
2º . Six Trio à grand orcheftre de Cannabich,
mis au jour par lui-même. Prix 9 liv .
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
3. Six fymphonies , dont trois à quatre
ad libitum , & trois à grand orchestre , par
M. Cannabich. Prix 12 liv..
4°. Sixième Recueil de pièces françoifes
& italiennes , petits airs , menuets , & c.
choifis dans les Opéra nouveaux de Tom-
Jones,la Fée Urgele, Ifabelle & Gertrude, &c.
accommodés deux flûtes ou violons ,
M. Granier. Prix 6 liv.
par
pour
LE Public eft averti qu'il fe trouve une
faute d'impreflion effentielle dans le Mercure
de Septembre.
Dans l'annonce des Ports de France , à
quatre par fuite , & qui ne fe féparent pas ,
on lit , prix 9 liv. chaque eftampe , & 30 liv.
chaque fuite de quatre eftampes : il faut
lite 36. livres.
LE Bureau d'abonnement mufical continue
toujours de s'enrichir de toute espèce
de mufique , & d'être ouvert pour l'utilité
& la fatisfaction du Public , cour de l'ancien
grand cerf Saint Denis , rue des deux
Portes - Saint-Sauveur , chez le fieur Miroglio
, Profeffeur de Violon . On continue
d'y recevoir les abonnemens des amateurs ,
qui font chaque jour de plus en plus convaincus
des avantages qui réfultent de cet
établiſſement , auffi utile qu'agréable .
OCTOBRE 1766. 131
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
Mefe de GILLES .
MONSIEU ONSIEUR ,
PERMETTEZ - MOr de vous communiquer
les réflexions que m'a occafionnées l'exécution
de la Meffe des Morts par feu M.
Gilles , jeudi dernier , dans l'églife de
Paris , pour le fervice du feu Roi de Pologne.
J'avois beaucoup entendu parler de
cette Meffe. Les opinions étoient partagées
, & elle ne paroiffoit pas du goût des
amateurs de la mufique moderne & à la
mode , c'est-à-dire , de celle par laquelle
on prétend affervir notre nation & notre
langue à un genre de mufique , qui ne me
femble propre qu'à l'Italie . Pour moi , j'en
ai été fenfiblement affecté , & j'ai vu avec
plaifir mon fentiment confirmé par celui
d'un grand nombre de perfonnes de goût
& impartiales. Quel début , Monfieur ,
que celui du prélude de cette Meſſe ! la
première mefure , réfervée pour la tymbale
feule , ne rend- elle pas toute l'expreffion
de la marche trifte & lugubre d'une pompe
funèbre ? Le folo des Aûtes , qui fuit peu
E vj
132
MERCURE DE FRANCE.
après , m'a repréfenté les plaintes des
ombres qui fupplient la Majefté Suprême
de leur accorder le repos éternel, C'eſt la
même expreffion dans l'offertoire , à ces
paroles , libera eas de ore leonis ; dans
le choeur à demi-voix de la communion ,
j'ai cru voir arriver fucceflivement toutes
-les ombres devant le fouverain Juge. Mais
l'illufion la plus frappante eft celle du
moment où , étant raffemblées , elles réuniffent
& augmentent leurs cris plaintifs
pour le fléchir. Je ne vous dis rien , Monfieur
, de l'effet du dernier choeur kyrie
eleifon : le compte que vous en avez rendu
lors du premier Service , célébré à l'Oratoire
pour feu M. Rameau , fuffit pour
faire juger de l'impreffion qu'il a faite fur
les auditeurs . J'oubliois l'Agnus Dei , qui
eft regardé comme un chef-d'oeuvre. Voilà ,
Monfieur , ce qui caractérife l'homme de
génie. Le Public en eft demeuré d'accord ,
& a porté de cette Meffe le même jugement
que le fameux Campra , qui , après
l'avoir entendue , rendit à M. Gilles toute
la juftice qu'il lui devoit , en ne voulant
pas faire exécuter la fienne. Qu'il feroit à
defirer , Monfieur , que , par l'exécution
des pièces de mufique de nos grands maîtres
, qui n'avoient d'autre but que d'intéreffer
le coeur , le goût de la mufique franOCTOBRE
1766. 133
çoife pût fe rétablir ! Je le dis avec douleur
& fans impartialité , nous proftituons ,
pour ainfi dire , depuis quelques années
nos voix & notre langue nationale à une
mufique qui , quoi que l'on faffe , ne peut
s'y adapter. Laiffons à l'italien le brillant
de la fienne. Adoptons en pour les fymphonies
ce qu'elle a de bon . Refpectons
nos anciens maîtres , Lully , Campra ,
Clairambaut , Baptiftin , Bernier , Détouches
, Lalande , Rameau , Mouret, Royer, &c.
Aimons ceux qui nous les rappellent aujourd'hui
, MM. Rebel & Francoeur , Mondonville
, Dauvergne , &c. Voilà nos modèles.
En fuivant de tels guides , à coup
fûr le goût de la bonne mufique françoife
fe rétablira.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Paris , 17 Juin 1766 .
134 MERCURE DE FRANCE
}
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique donne
depuis un mois , avec un fuccès affez heureux
pour la faifon , les Fêtes Lyriques ;
nouveau Ballet héroïque , qui devoit être
donné à la fin du mois d'Août , mais que ,
par l'indifpofition de plufieurs Actrices ,
on n'a commencé à repréfenter que dans
les premiers jours de Septembre.
Nous avons parlé , par avance , de cet
Opéra-Ballet dans le précédent Mercure *.
On a réuni , fous ce titre de Fêtes :
Lyriques , trois actes de différens Auteurs
qui rempliffent le temps d'un fpectacle
complet.
Une Princeffe eft jettée par un naufrage
fur une côte habitée par des Sauvages ;
elle eft auffi - tôt deftinée au trépas , parce
qu'un Roi de ces Sauvages eft mort depuis
* Voyez le Mercure
de Septembre
.
OCTOBRE 1766. 135
peu , & que , fans l'arrivée de cette femme ,
il auroit fallu que quelqu'un de la nation
fe fût dévoué au même fort. Les Prêtres
conduifent la victime à l'autel où ils l'enchaînent
; ils font effrayés par le bruit du
tonnerre , ils la laiffent feule à cet autel
pendant quelques nfomens ; elle en profire
pour pleurer un amant dont elle fe
croit féparée pour toujours. Les flots fe
foulèvent ; une tempête pouffe vers ces
mêmes bords un vaiffeau dans lequel eft
cet amant ; il fe fauve au moment que
le
vailfeau va s'abîmer dans la mer. Il reconnoît
Ifmène ; il prétend s'oppofer au deffein
barbare des Sauvages & périr plutôt
que de laiffer confommer çet affreux facrifice.
Les Sauvages accourent , le Grand
Prêtre à leur tête , il lève la hache fur
Ifmène ; fon amant n'a qu'une épée pour
la défendre contre toute une peuplade ;
mais l'Amour defcend dans un char
amene avec lui un palais & toute fa fuite
pour policer les Sauvages & pour unir les
deux amans. Tel eft à - peu - près tout le
fujet du premier acte , intitulé Lindor &
Ifinene.
Nous avons dit , avec vérité dans le précédent
Mercure , que le poëme de cet acte
avoit été détaché d'un Opéra intitulé le
Ballet des Romans , & que l'Auteur de ce
136 MERCURE DE FRANCE.
Ballet étoit feu M. DE BONNEVAL. Nous
avions ajouté que l'on avoit fait quelques
changemens à ce poëme , remis en mufique
par M. FRANCEUR le jeune .
Nous nous faifons un devoir de rapporter
ici la réclamation de la famille de
M. DE BONNEVAL, contre ces changemens ,
par la lettre fuivante que nous a adreffée
l'un de fes plus proches parens.
A M. DE LA GARDE , Auteur du Mercure
pour la partie du théâtre .
MONSIEUR,
ATTACHÉ à M. de Bonneval par la proximité
des liens du fang , plus encore par ceux du fentiment
, je prends trop d'interêt à fa mémoire pour
paffer fous filence ce que vous avez mis dans votre
Mercure du mois de Septembre de cette année ,
au fujet de l'acte intitulé Lindor & Ifmene , que
repréſente actuellement l'Académie Royale de
Mufique , & dont vous attribuez les paroles à
'feu M. de Bonneval.
Il eſt vrai , Monfieur , que dans le Ballet des
Romans , dont M. de Bonneval avoit compofé
les paroles, il avoit introdult un acte dont la ſcène
fe paffoit chez les Sauvages , & duquel , fous
OCTOBRE 1766. 137
le titre de Lindor & d'Ifmene , on a défiguré le
fujet & traveſti en plufieurs endroits les paroles
fous prétexte de corrections.
Je n'en expoferai fous vos yeux , Monfieur ›
qu'un trait principal d'après le propre manuſcrit
de M. de Bonneval , n'ayant pu trouver , ni dans
fes papiers , ni chez les Imprimeurs & diftributeurs
des paroles d'Opéra , l'imprimé de cet acte
particulier & féparé des autres actes des romans
auxquels il avoit été ajouté.
Suivant ce manufcrit , la Fée Logiſtille , réputée
dans l'ordre de la féerie une Fée fage & bienfaifante
, étoit conduite chez les Sauvages par le
deffein d'adoucir la barbarie de leurs moeurs
antropophages. Elle s'aidoit à cet effet du fecours
des arts qu'elle amenoit à fa fuite , & parmi lefquels
l'Auteur avoit choifi les plus appropriés à
la fcène lyrique , tels que la Mufique , la Danfe
& la Poéfie , qui , en rempliſſant l'objet de la
Fée , formoient un ballet caractérisé que l'on
pouvoit confidérer comme renfermant le principal
objet de cet acte.
C'eft précisément ce que l'on en a retranché ,
& remplacé par une arrivée imprévue de l'Amour
dans une machine dont le reffort fi ufé , fur- tour
à l'Opéra , fait faire gratuitement à cette Divinité
les frais de la fête .
138 MERCURE DE FRANCE.
L'introduction des arts pour policer des peuples.
fauvages rentroit mieux dans l'objet , la nature
feule n'a point laiffé ignorer l'amour aux nations
les plus barbares ; mais elles l'ont pratiqué fans
acquerir des moeurs plus douces . Les arts , au
contraire , ne font parvenus chez elles qu'autant
qu'ils y ont été introduits ; & fi leurs moeurs ont
perdu par l'abus qu'elles en ont pu faire , ce n'a
le fecond effet de l'introduction des arts ; été que
le premier avoit été de les polir .
On peut donc dire que le traveſtiſſement des.
Arts en Amours , imaginé par le prétendu Réformateur
des paroles de cet acte , lui a enlevé tout
ce qu'il pouvoit avoir de fujet , & que ce qu'il en
a confervé d'intrigue , dépourvue de l'enſemble
& de l'objet que ce ballet y donnoit , n'a plus
de fignification . Auffi le public , rendant justice
à fon travail , n'y a- t-il rien entendu .
Je n'entre point , Monfieur , dans les détails
de réforme portée en plufieurs endroits du dialo -
gue des fcènes qui m'ont paru en avoir affoibli la
verfification fans donner plus d'avantage à la mufique
, au travail & au bon goût de laquelle on
rend d'ailleurs , avec le public , toute juftice.
La famille de M. de Bonneval a vu avec peine ,
dans les paroles , ces abus de correction . Elle n'a
pas été moins furprife que l'on eût fait , dans cet
ouvrage , des changemens fans fon aveu. Elle fe
OCTOBRE 1766. 139
flatte même qu'elle auroit été écoutée dans une
jufte réclamation contre la repréfentation de cet
acte ainfi défiguré ; mais la prudence que l'on
avoit eue de ne point nommer d'Auteur , dans l'im
primé des paroles , lui avoit laiffé la confiance de
penfer que l'idée que les perfonnes de goût &
gens de lettres , qui connoiffoient M. de Bonneval ,
avoient prife de lui , ne leur permettroit jamais de
le reconnoître fous ce déguisement.
Son nom , imprimé dans votre dernier Mercure
, lève à cet égard , Monfieur , toute équivoque
, & ne permet plus à fa famille de garder
le filence ; elle penſe fe devoir à elle - même , &
à une mémoire qui lui eſt chère , un déſaveu formel
, non de l'ouvrage de l'Auteur , mais de
celui du Réformateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
EN applaudiffant au fentiment qui a
diaté cette lettre , & à la perfonne refpectable
qui nous a fait l'honneur de nous
l'adreffer , il ne nous appartient pas de difcuter
fi les motifs de plaintes contre les
changemens dont il s'agit font bien ou mal
fondés. Nous répondons feulement , pour
ce qui nous concerne , que nous avons dû
nommer l'Auteur du ballet dont on a détaché
l'acte qui fait le fond du fujet de
Lindor & Ifmine ; il eft nommé dans l'al140
MERCURE DE FRANCE.
manach des fpectacles , dans tous les dictionnaires
de théâtre & dans tous les ouvrages
deſtinés à la chronologie dramatique
, dont notre journal contient les
faltes les plus certains & les plus confultés.
De quelque part que vienne l'ingratitude
du fujet de ce poëme , nous ne pouvons
pas la diffimuler. Tous les petits drames
dont la fable romanefque tourne au
tragique , privent le muficien des occafions
de briller par les agrémens de fon
art , fans dédommager en rien par l'intérêt.
La précipitation des événemens refferrés
dans les bornes d'un acte , le peu de fondement
qui en réfulte , laiffent ordinaireiment
plus de trifteffe que de pathétique
dans les fituations. Malgré cela , M. FRANCEUR
a trouvé le moyen de montrer un
talent très -rare aujourd'hui , qui eft de dialoguer
raifonnablement en mufique ; il a
fait voir qu'il n'étoit pas dépourvu de ce
tact , de ce goût fage & éclairé du vrai
récitatif; il a de plus , des choeurs eftimés
par les maîtres de l'art. Dans les airs de
divertiffemens , où le muficien eſt tout entier
à lui -même & débaraffé , fi l'on peut
dire , du poids des paroles qui , dans tant
d'Opéras modernes en précipite la chûte ,
notre jeune Auteur eſt également agréable
au pubic & aux connoiffeurs . On apréjugé,
OCTOBRE 1766. 141
avecfatisfaction, par plufieurs de ces airs ,
qu'il pouvoit un jour faire renaître l'agréable
génie de fon oncle ( 1 ) . La mufique
de cet acte eut , à la première repréſentation
, un applaudiffement général
& très- marqué ; le public a toujours cortinué
d'encourager avec plaifir ce jeune
Auteur , formé fur ' de bons modèles , &
qui paroît s'être garanti avec foin de la
perverfion qui s'introduit journellement
dans fon art , par la fureur de la nouveauté
& la manie de copier des manières
étrangères.
Mile DUBOIS chante le rôle d'Ifmène.
Le genre de fon talent & celui de fa voix
étant très - propre à faire valoir celui du
rôle , on ne peut qu'approuver cette diſtribution
, en donnant à l'Actrice , avec le
public , les louanges qu'elle mérite . M. GE
LIN repréſente un Grand-Prêtre de Sauvages.
On profite avec plaifir dans ce rôle ,
malgré fon peu d'étendue , de la belle voix
de ce fujet , toujours fort utile à ce théâtre ,
& toujours vu avec fatisfaction .
Nous donnerons ici un éloge mérité
à cet Acteur fur fon attention à conformer
, par fa coëffure & par tout fon ajuſte-
( 1 ) M. Francoeur , Surintendant de la Mufique
du Roi , & l'un des Directeurs de l'Académie
Royale.
142 MERCURE DE FRANCE .
ment , le caractère de fa figure avec celui
de fon rôle. Cet éloge paroîtra , aux amateurs
des convenances théâtrales , moins
déplacé que jamais en cette occafion ; on
en fentira la raifon dans la fuite du détail
que nous avons entrepris de la repréfentation
de ce ballet. M. PILLOT , l'un des
Acteurs de ce théâtre qui ait mieux entendu
& mieux rendu le chant & le jeu de la
fcène , y joue le rôle de Lindor.
On citera à la fin de cet article ceux qui
fe diftinguent le plus dans tout le ballet.
Anacréon , le fecond acte du fpectacle ,
poëme de feu CAHUSAC , & mufique du
célèbre Rameau , n'avoit été encore repréfenté
que fur le théâtre du Roi à Fontainebleau
en 1754. Nous ne pénétrons
point les motifs qui ont fait fupprimer le
nom du poëte fur les livres de paroles de
cette nouvelle édition ; il fe trouve fur
ceux qui furent imprimés pour la Cour,
Quelles que foient les idées qu'on ait à cet
égard , ceux qui croyent que les Auteurs
trouvent quelquefois dans le monde des
génies bienfaifans qui leur dictent certains
ouvrages , conviendront au moins que
celui- ci avoit très heureufement rencontré
en cette occafion .
L'invention du fujet eft galante , agréaOCTOBRE
1766. 143
ble , & de la légèreté qui convient parfaitement
aux poëmes de ballet. Les détails ,
le coloris , font brillans & fpirituels &
cadrent fort ingénieufement avec l'idée
'que nous avons des moeurs & du caractère
du Poëte Grec qu'on a mis fur la fcène.
Anacréon , fur le déclin de l'áge , a élevé
deux jeunes enfans ( Batile & Chloé ) . Ils
font dans les premières années de l'adolefcence
; ils font chatmans tous deux ,
faits pour plaire & pour s'aimer. Le galant
vieillard a furpris avec plaifir les feux mutuels
de fes jeunes élèves ; il s'eft propofé
de faire leur bonheur , il a préparé une
fère ; il a lui- même compofé les vers qu'ils
doivent y chanter les jeunes amans fe
les communiquent ; ils les répétent enfemble
; mais Chloé a pris les fentimens de
tendreffe & de galanterie d'Anacréon pour
une déclaration formelle de l'amour qu'elle
croit lui avoir infpiré ; elle en eft vivement
affligée , elle fait paffer toutes fes allarmes
dans le coeur de Batile ; celui-ci ne peut
croire qu'Anacréon puiffe jamais vouloir
les rendre malheureux ; il les furprend
dans un entretien fi intéreffant , il en pénétre
le fujet ; il feint de vouloir l'apprendre
d'eux - mêmes , chacun s'en défend ;
il finit par leur déclarer qu'il n'a prétendu
144 MERCURE DE FRANCE.
que jouir un moment de leur embarras &
saffurer de la vivacité de leurs feux , pour
les unir ; cette dernière circonftance donne
lieu naturellement à la fête qui termine
l'acte .
La mufique renouvelle la mémoire de
ſon illuſtre Auteur. La prédilection même
que beaucoup de connoiffeurs ont pour
cette partie du fpectacle actuel , prouve que
Rameau yconferve fa fupériorité , quoique
l'on puiſſe lui reprocher quelques réminifcences
un peu fortes de lui- même.
Il eft difficile de bien exprimer l'art ,
le goût , les grâces du chant & le charme
de la voix de M. L'ARRIVÉE dans le rôle
d'Anacréon ; mais , en l'admirant , un trèsgrand
nombre de gens attachés aux vérités
de repréfentation , defireroient qu'il eût
mis un peu plus d'attention à fe conformer
a l'âge & à la figure d'Anacréon dans
l'époque déterminé à chaque inftant par les
paroles qu'il chante . Ils regrettent , en l'écoutant
avec entoufiafme , le piquant qui
réfulteroit de retrouver quelques traces de
la tête d'un vieillard frais & gai , dont
le menton , ombragé d'une barbe grife ,
dont les cheveux blancs & courts , ainfi
que les portoient tous les anciens , mêlés
négligemment avec le avec le pampre & les rofes ,
leur
OCTOBRE 1766. 145
leur peindroit véritablement Anacréon dans
le bel hyver de fa vie. Nous l'avons dit
plus d'une fois , & l'on ne peut trop le
répéter , nos Acteurs François ne conçoivent
pas encore affez combien on fe délgure
pour la fcène , en craignant de fe défigurer
trop pour le monde. Les théâtres
étrangers auront - ils toujours la fupériorité
fur nous en cette partie ? Pourquoi la leur
laiffer , lorfqu'il en coûteroit fi peu pour
s'en emparer?
C'eft aux plus grands talens fur chaque
théâtre à donner cet exemple , & voilà pourquoi
l'on adreffe cette plainte à M. LARRIVÉE.
La célèbre actrice que le théâtre
françois vient de perdre ( 3 ) a , pour furcroît
de gloire , l'avantage de lui avoir
laiffé l'ufage , qu'elle adopta des premières ,
de fe conformer à un coftume plus exact
dans les divers habillemens de chaque rôle ,
comme de facrifier à propos , au caractère
du perfonnage & de la fituation , les
vains ornemens de la ville & les frivoles
attentions de la coquetterie . Si l'on doutoit
combien ces vérités , acceſſoires en
apparence , deviennent quelquefois effentielles
à la parfaite exécution, que l'on confulte
le fameux acteur ( M. GARIK ) , &
( 3 ) Mile CLAIRON .
Vol. I. G
I
146 MERCURE DE FRANCE.
nous nous flattons que l'on nous pardonnera
cette digreffion .
M. LE GROS a chanté le rôle de Batile
pendant quelque temps avec tous les applaudiffemens
dont il eft aujourd'hui entièrement
en poffeffion ; il y a été doublé
enfuite par M. TIROT , jeune fujet , dont
nous avons parlé dans les articles du Concert
Spirituel , d'une jolie figure , ayant la
voix la plus flatteufe & la plus agréable ,
un tour heureux de chant , plus , peut-être ,
encore par inftinct de goût que par habitude
de l'art . Il n'avoit point encore exécuté
de rôle fur ce théâtre. On a applaudi
en lui tout ce que nous venons d'expofer ;
mais on fent le befoin qu'il a de lumières ,
par conféquent d'étude , d'exercice & d'application.
Il eft à defirer qu'il le fente luimême
, cependant il doit être encouragé
& prendre un peu plus d'affurance par les
qualités naturelles dont il eft pourvu , &
par l'indulgence avec laquelle le Public
paroît s'y prêter.
Mlle LARRIVÉE a chanté le rôle de
Chloé avec le fuccès que doit attendre une
des premières cantatrices de nos jours ;
une indifpofition l'a obligée de le fufpendre
, elle a été doublée avec agrément par
Mlle DUBRIEULLE .
Erofine , troiſième acte de ce ballet , eft
OCTOBRE 1766. 147
un des plus agréables drames héroïques
qui ait paru fur ce théâtre . On le croira
facilement , fans l'avoir entendu , en fachant
que le poëme eft de M. DE MONCRIF
, lecteur de la Reine , membre de
l'Académie Françoife , &c. & la musique
de M. LE BERTON , maître de mufique de
l'Académie Royale.
Un fils du Dieu des richeffes eft amoureux
d'Erofine . Cette Nymphe a toujours
fui l'amour . Il donne les fêtes les plus brillantes
& qui tiennent de l'enchantement ;
auffi la jeune EROSINE & fon amie Zɛ-
LIMA le prennent pour un puiffant Génie :
EROSINE eft inquiete de fcavoir à laquelle
des deux s'adreffent fes hommages ; fon
amie ZELIMA ne s'y trompe pas. A la fin
d'une de ces fêtes , où toutes les deux ont
été couronnées par les mains des Plaiſirs ,
ZELIMA laiffe EROSINE avec le faux enchanteur
; preffé par les queſtions de la
Nymphe , il déclare qu'il n'a point l'art
des enchantemens , mais qu'il eft fous la
puiffance d'un Génie tyrannique qui guide
& qui néceffite toutes fes actions ; la Nymphe,
curieufe de connoître ce Génie , lui
donne lieu de faire un portrait de l'amour
fort ingénieux, & qui fournit à des
caractères de mufique adroitement contraftés.
L'amant feint que ce Génie le force
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
à ne pouvoir déclarer expreffément fes
feux à l'objet qui les fait naître , qu'elleinême
auparavant ne lui ait fait l'aveu de
fa tendrelle. EROSINE , déja attendrie cherche
à la lui faire entendre . Comment la
déclarer avant que d'avoir recu les fermens
de celui qui l'exige ? Le Génie commande,
il a prefcrit les paroles mêmes de cet aveu.
La Nymphe , entraînée par le fentinient ,
dit ne feroit- ce pas , je vous aime le plus
tendrement qu'on puiffe aimer ? Alors l'amant
fe découvre , il fait paroître un palais
riche & brillant. Sa fuite , la plus
galante & la plus pompeufe , célèbre par
une fête charmante l'union des deux
:
amants .
,
Nous ne donnons une fi légère notice
du fujet de cet acte , que parce que nous
ne voulons pas en hafarder un extrait , où
les détails ne pouvant entrer en entier
l'Auteur auroit toujours trop à perdre.
Nous renvoyons à l'ouvrage même imprimé
deux fois , 1 °. pour la Cour où il
a été repréfenté à la fin du voyage de Fontainebleau
l'année dernière , 2 ° . pour les
repréſentations de l'Opéra à Paris.
Pour ne nous pas répéter fur ce que nous
avons déja dit du fuccès de cet acte quant
au poëme & à la mufique , nous prions
nos lecteurs de revoir le Mercure où nous
OCTOBRE 1766. 149 .
avons rendu compte des derniers fpectacles
de Fontainebleau , & celui du mois
dernier. Les applaudiffemens continuels.
que les fpectateurs donnent à ce joli ouvrage
, en conftatent plus fürement la gloire
que tout ce que nous ajouterions ici à nos
précédens éloges.
M. LE GROS doit voir avec beaucoup
de fatisfaction confirmer , dans Erofine , la
réputation brillante qu'il s'eft acquife dans
Zélindor. Mlle DUBOIS chante le rôle
d'Erofine , qui étoit deſtiné à Mlle ARNOULD
, avec tous les applaudiffemens que
l'on doit à fes talens & à la conſtance de
fon zèle pour le fervice du public . Mlle
DUBRIEULLE Y chante le rôle de Zélima.
y
Mlle ALLARD a reparu dans cet Opéra
avec un nouvel éclat , & l'on pourroit dire
de nouveaux talens : au moins les plaifirs
qu'ils procurent les font - ils paroître tels.
Il en eft de même de M. VESTRIS ; les
connoiffeurs dans fon art croient pouvoir
affurer que s'il a été auffi admiré dans
beaucoup d'autres Opéras , il n'a jamais
été plus admirable que dans celui- ci . Mlle
GUIMARD , fi agréable au public avant fon
accident , paroît avoir acquis de nouvelles
grâces & de nouvelles perfections dans fon
genre. Nous nous reprocherions d'obmettre
les nouveaux progrès & les nouveaux
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fuccès de Mlle DUPEREY , jeune fujet que
les fpectateurs défignent dès à préfent
pour occuper un jour un des premiers
rangs dans fon talent. M. GARDEL remplit
toujours au gré du public & des critiques
les plus difficiles , les entrées dont
il eft chargé. M. LANI , dans un pas de
quatre au dernier acte, entre lui , M. DAUBERVAL
, Mlles ALLARD & PESLIN , étonne
autant par la vigueur qu'il conferve
que par la perfection fondamentale de l'art,
dont il ne s'écarte jamais. Ce pas de quatre
eft une des plus brillantes & des plus favantes
entrées qu'on ait vues fur ce théâtre.
M. DAUBERVAL ne s'y diftingue pas
moins qu'il lui eft ordinaire de faire . Il
feroit fuperflu de parler de Mlle ALLARD .
Mlle PESLIN y conferve tout l'agrément
qu'elle eft en poffeffion de recevoir du public.
On revoit avec plaifir fur ce théâtre
Mlle PITRO , auparavant connue fous le
nom de Mlle REIX .
Les ballets font en général très- agréables
& fort brillans . Le public a confirmé
les éloges que nous avons donnés dans le
précédent Mercure aux décorations & aux
habillemens ( 1 ) .
( 1 ) Voyez le Mercure de Septembre.
OCTOBRE 1766. 15L
COMÉDIE FRANÇOISE .
ON
N a donné dix repréſentations d'Artaxerce
, avec un fuccès foutenu contre les
obftacles de la faifon la plus défavorable
aux fpectacles. Nous croyons que nos lecreurs
nous fçauront gré d'être fidèles à
l'engagement que nous avons pris de leur
en préfenter un extrait .
EXTRAIT d'ARTAXERCE , Tragédie nouvelle,
par M. LE MIERE.
PERSONNAGES PRINCIPAUX. ACTEURS.
M. BRISART . '
ARBACE , fils d'AARTABAN , M. LE QUAIN.
ART ABAN ,
ARTAXERCE , M. MOLÉ
EMIRENE, foeur d'ARTAXERCE, Mlle DUBOIS.
& c. &c.
Le fujet de cette Tragédie eft en partie tire
de JUSTIN.
ARTABAN, Miniftre de Xercès , Roi
la derfe, voyant diminuer tous les jours
ta puiffance de ce Monarque par les détes
fucceffives qu'il avoit effuyées dans
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fes combats contre les Grecs , prend la réfolution
de faire périr Xercès & toute la
famille royale pour mettre fa race fur le
trône. Il entre la nuit dans l'appartement
du Roi & l'affaffine . Il accufe enfuite DARIUS
frère de Xercès ; en les armant ainfi
l'un contre l'autre , il parvient à fe défaire
de DARIUS , d'autant plus facilement que
ce Prince étoit d'un caractère ambitieux
& inquiet , & qu'il régnoit dès long -temps
entre les deux frères une méfintelligence
que le Miniftre avoit fomentée ; il ne
lui reftoit plus qu'à faire périr Artaxerce ;
ce font les obftacles qu'il y trouve qui forment
l'intrigue de la tragédie de M. LE
MIERE.
ARTABAN OUvre la fcène vers la fin de la
nuit , tenant l'épée enfanglantée dont il a tué
Xercès,& qui eft celle du Roi même ; il rencontre
fon fils Arbace & , fans l'éclaircir , lui ordonne
de partir pour l'exil auquel Xercès l'avoit cons
damné pour avoir porté les voeux jufqu'à fa fille
Emirene , dont il eft aimé. Arbace , effrayé du
défordre où il voit fon père , lui arrache l'épée
& fort du palais ; le Confident d' Artaban , ſurpris
d'avoir rencontré Arbace , qu'il croyoit dans fon
exil , vient en témoigner fon étonnement au Miniſtre
; Artaban lui fait le plan de fon complot
il va jetter les foupçons für Darius , il a élevé
Artaxerce , il eft fûr de fa crédulité . Il a les
troupes à fa difpofition . Il n'a écarté fon fils que
par la connoillance qu'il a de fon caractère , &
OCTOBRE 1766. 153
dans la crainte qu'il ne troublât fon entreprite ;
il le flatte que fon fils aimé d'Emirene , ne pourra
refufer un trône qui n'aura rien coûté à fa vertu .
Cependant le jour paroît , Artaxerce arrive éperdu,
croit apprendre à Aftaban le fort de fon père .
Artaban feint d'être étonné , & , fur les inftances
que lui fait le Prince pour chercher à découvrir
l'auteur de l'attentat , il accufe Darius. Artaxerce
fe refufe à ce foupçon , il fait qu'il eft haï de fon
frère , que Xercès l'étoit auffi , mais il ne peut
penfer que la haine ni l'ambition l'ait pu poufler à
un fi grand crime . Artaban infifte & fait valoir les
fujets d'ombrage que le jeune Roi doit avoir contre
fon frère. Artaxerce le détermine à le faire
feulement obferver & à fe mettre à couvert de fes
menaces ambitieufes , dans le cas où il oferoit
lui difputer le trône .
La foeur d'Artaxerce vient annoncer à fon frère
une fermentation fecrete dans le palais ; les inquiétudes
du Prince augmentent & il les laiſſe voir
à fa foeur. Il fort pour remédier à ces troubles ; la
Princeffe refte avec fa confidente . Elle ne doute
point qu'Artaban ne machine la perte de fon
frère en le faiſant foupçonner du meurtre de fon
père pour pouvoir gouverner Artaxerce & règner
fous fon nom . Elle hait déja Artaban d'avoir porté
Xercès à exiler Arbace ; elle n'ofe nommer ſon
amant , elle veut être toute entière à la nature , &
fe reprocheroit tout autre fentiment ; elle s'en
explique ainsi avec la confidente :
« ... Ah ! j'ai long- temps murmuré contre un père;
» Je ne connoillois pas , excitant fon courroux ,
>> Tout ce que la nature a d'empire fur nous.
» Il eſt des temps , Elife , où la voix nous rappelle
GY
154 MERCURE DE FRANCE.
>> Où tous les fentimens font fufpendus par elle ,
» Où le coeur reconnoît , tout-à- coup éclairé ,
Que de tous nos liens c'eſt là le plus facré.
Cependant Artaxerce rentre fur la scène & confirme
à fa four les projets ambitieux de Darius ;
que ce Prince a donné des ordres fecrets , & que ,
fans le foupçonner d'un parricide , il craint d'être
obligé de le punir comme rebelle . Il termine
l'acte en s'occupant du retour d'Arbace , il a befoin
d'un ami parmi tant de malheurs , & il veut
qu'il lui tienne lieu d'un frère ennemi dont il a
tout à craindre , & qu'il le prépare à punir.
A C. TE I I.
Artaban a porté Artaxerce à faire arrêter fon
frère. Darius , en le défendant contre la garde , a
rencontré la mort , & Artaban s'applaudit que
ce haſard l'ait fi- tôt défait d'un rival d'ambition
qu'il peut accufer déformais de fon propre crime
avec une forte d'apparence , fur-tout avec fûreté.
Il reproche à Artaxerce les remords qu'il fait
paroître fur la mort d'un rebelle ; mais , comme
il triomphe de cet événement , qui femble devoir
à jamais enfevelir fon crime , arrive inopinément
Emirene ; elle annonce qu'on a arrêté le meurtrier
, qu'on ignore fon nom mais qu'on l'a vu
jetter l'épée du Roi encore toute fanglante de peur
d'être reconnu.
'
» Ne fachant où cacher le plus affreux des crimes ,
>> Il reftoit arrêté comme entre deux abîmes ,
>> Tant la terreur fur lui , tombant du haut des cieux,
» Manifeftoit déja les vengeances des Dieux.
OCTOBRE 1766. 155
On amène l'affaffin ; la Princeffe s'avance vers
lui , reconnoît Arbace , jette un cri , tombe évanouïe
; on l'entraîne. Arbace , interrogé , répond
feulement qu'il eft innocent ; fon père feint de le
croire coupable , & demande au Roi le fupplice
de fon fils & le fien ; & , comme Artaxerce veut
faire emmener Arbace , fon père implore le Roi
pour qu'il lui permette de parler à fon fils ; il
efpère , dit- il , vaincre ou pénétrer fon filence
obftiné. Le Roi confent à cet entretien & ordonne
aux gardes de veiller à la porte ; c'eft alors qu'Arbace
, qui avoit été comprimé par la préſence
d'Artaxerce , s'écrie :
» Ah ! je reſpire enfin , dans ma fureur extrême ;
>> Je puis , barbare.
ARTABA N.
Ecoute.
ARBACE.
Ecoutez-moi vous-même .
» J'ai droit de l'exiger , affez je me ſuis tû ,
» Affez j'ai pu laiffer outrager ma vertu ,
» J'ai gardé le filence en ce comble d'injure ,
» J'ai payé plus qu'un fils ne doit à la nature ,
» Arbace maintenant vous doit la vérité :
כ
5 Qu'avez -vous fait , cruel ?
ARTABA N.
•
Ingrat ! & c'eft pour toi que j'ai commis ce
>> crime.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
<< Pour moi !
ARBACE interdit.
» Je ſuis votre victime & non votre complice ,
» Je pleure fur vos foins , j'abjure vos bienfaits ,
Je déteste le trône acquis par des forfaits ;
» Je préfere la mort & honteufe & cruelle ,
» Je me fauve en fes bras de l'amour paternelle :
>> L'honneur étoit un bien dont j'euffe été jaloux ,
» Mais qu'on pouvoit m'ôter , qui ne tient point
» à nous.
›› Ma vertu n'eft qu'à moi ; fi dans ce jour funeſte
J'en perds la renommée , elle- même me refte
Artaban , irrité des obftacles que lui oppofe
fon fils , eft prêt à l'abandonner au fupplice , lorfque
, par un retour d'intérêt pour lui , il le conjure
de prendre pitié de lui- même & de le fuivre
par une fecrete iffue que lui feul connoît ; mais
le fils , indigné de cette propofition , fait avancer
les gardes il quitte fon père & fe remet dans
leurs mains . Le père fort , outré de fureur , &
l'acte finit.
ACTE III.
Emirene , revenue d'un long évanouiſſement ,
rentre fur la scène ; les yeux ne le font r'ouverts
que fur le corps fanglant de fon père & fur les malheurs
d'Arbace ; elle eft fûre qu'il eft innocent ,
e le foupçonneroit toute la terre plutôt que lui :
c'eft dans ces difpofitions qu'elle a demandé à
OCTOBRE 1766. 157
voir l'accufé ; Arbace arrive qui perfifte avec elle
dans le même filence. Quelques inftances que
lui falle la Princeffe , rien ne peut l'engager à
s'expliquer. Emirene , à la fin , le pénétre , d'après
fes réponſes pleines de trouble , & lui dit ,
» Par ton filence même un perfide eſt nommé ,
» Le coupable eft ton père.
Elle fonde fes foupçons fur la dureté qu'a montrée
Artaban en le faifant exiler de la Perfe, fur la
barbarie qu'il a eué de l'accufer lui - même ; elle
court communiquer les craintes à ſon frère. Arbace
, effrayé , l'arrête , & ce nouveau trouble ne
fait qu'appuyer encore les foupçons ; elle le quitte
en le menaçant de déférer Artaban à toute la
Perfe fi , de quelque manière que ce foit , il ne
réuffit à fortir des fers & à ſe juſtifier. Arbace reſte
en proie aux plus grandes perplexités.
ARBACE.
>> En eft- ce affez , deftin ! on foupçonne mon père;
» A force de cacher fon crime , je l'éclaire ;
» Peut - être l'avertir d'un foupçon fi fatal ,
>> De nouvelles fureurs c'eft donner le fignal .
» Ne le point avertir c'eft le livrer moi- même.
» Comment fervir mon père & le Prince que
» j'aime ?
» Les fauver l'un de l'autre ? Et quel courage
>> humain
» Sous tant d'allauts divers ne tombe pas enfin ?
158 MERCURE DE FRANCE .
»› Réſiſter à l'amour ! quelle affreuſe contrainte :
» Ne favoir où fixer mon devoir ni ma crainte ,
→ Sentir à tout moment mes fers s'appefantir ,
» Voir l'excès de ma honte,& trembler d'en fortir !
Comme il flotte dans ces incertitudes, Artaxerce
& Artaban entrent fur la fcène ; le Prince lui
ordonne de s'expliquer, ou fon fupplice eft prêt. Il
cherche à l'attendrir , à l'effrayer ; il a foupçonné
Darius plutôt que lui , & Darius eft mort. Ar.
bace pâlit en voyant que fon père a pris encore
cette victime. Ses alarmes pour Artaxerce redoublent
; il voit fon père fur le point d'accomplir
tous ces affreux deffeins , & , d'un côté , il cherche
à écarter fon père de la Cour ; il lui parle des
foupçons d'Emirene de manière à n'être intelligible
qu'à lui ; d'un autre côté , il cherche à fauver fon
Prince par ces vers :
و ر »Seigneur,changezlagarde&craignezmon
>> trépas ;
Que tout mon ſang verſe ne vous raſſure pas.
On le remène en prifon : le Prince s'étonne de
l'intérêt que le prifonnier femble prendre à lui ; &
Artaban , qui craint dans ce moment les foupçons
du Prince , les détourne fur la Princeffe
même , en repréfentant à Artaxerce qu'elle eft la
feule qui s'intéreſſe à fon fils . Artaxerce repouffe
avec indignation ce foupçon d'Artaban , lui ordonne
d'affembler le Confeil. Le confident d'Artaban
, qui entend cet ordre , témoigne à Artaban
fa crainte fur le fort d'Arbace ; mais Artaban ,
OCTOBRE 1766. 159
après un intervalle de filence , termine l'acte par
cette heureuſe fufpenfion : Suis -moi .
ACTE I V.
Artaban s'eft affis au rang des Juges ; il a condamné
fon fils , il a figné fon arrêt de mort . Il
vient en informer le Prince & fe retire. Artaxerce
fe reproche un mouvement de pitié que
'arrache le deftin d'Arbace.
lui
» Ah ! fi dans les accès de fa témérité
» Sa rage eût à mes jours feulement attenté ,
>> J'aurois laillé brifer , des mains de la clémence,
» Le glaive dont les loix ont armé ma puiſſance.
>> O de mon coeur trahi fentimens fuperflus !
» Charme qui m'abufiez , qu'êtes- vous devenus ?
»Quand , fujets l'un & l'autre & fous des loix "
>> communes ,
» Un fort moins inégal rapprochoit nos fortunes ,
» Sur quelle foi trompeuſe , hélas ! trop endormi ,
>> J'avois cru , pour le trône , acquerir un amí.
» Lui , que j'ai vu fenfible autant que magnanime ,
>> Un coeur change à ce point , un moment mène
>> au crime !
La Princeffe a appris la condamnation d'Arbace.
Elle vient trouver fon frère ; & , après lui avoir
préſenté fortement toutes les raifons qu'elle a de
croire Arbace innocent ; lorfqu'elle voit qu'elle ne
peur vaincre l'opiniâtreté de fon frère à le croire
160 MERCURE DE FRANCE.
coupable , elle accule Artaban ; celui - ci arrive en
ce moment avec précipitation , donne avis au
Prince d'une confpiration , & des foins réels qu'il
a pris pour l'arrêter ; il preffe le moment du couronnement
, fous prétexte d'échauffer les ſujets du
Prince par un ferment de fidélité dans des circonftances
où il eft entouré de rebelles . Le Prince
fort avec lui & s'écrie :
>> Allons, voyons quels coups il nous faut prévenir.
» Ciel ! être à peine au trône & n'avoir qu'à punir.
Emirene eft restée muette en voyant la fourberie
d'Artaban ; elle n'a point été la dupe de ce faſte
de zèle il n'a point fur fon efprit les mêmes
droits qu'il a fur le Prince , elle ne voit plus qu'un
monftre dans le Miniftre ; elle fort pénétrée d'effroi
, en demandant au Ciel de lui inſpirer les
moyens de fauver Arbace.
ACTE V.
Le trône eſt préparé , la coupe eft far l'autel ,
le feu y eft allumé comme un objet d'adoration
chez les Perfes . Artaban tire fon fils de prifon ,
lui propofe encore de régner , & , fur fon nouveau
refus , l'intimide par une menace qui regarde
Emirene. Arbace éperdu , ne voyant plus que
l'image douloureufe de la Princefle , peut- être
prête à périr , confent à fortir des fers ; mais il
fait connoître , par un à parte , que fon coeur
n'eft point changé , & qu'il ne fort que pour
s'oppofer de tout fon pouvoir aux machinations
de fon père.
Artaban s'applaudit d'avoir mis fon fils en fuOCTOBRE
1766. 161
reté , d'avoir hâté le moment de fe défaire d'Artaxerce.
Le Prince entre avec les Satrapes pour la
cérémonie du couronnement.
» Puiffe ( dit- il ) mon règne , ouvert fous de fi
» noirs aufpices ,
» Vous donner d'autres jours plus doux que les
>> prémices !
» Je jure le premier , fur la coupe des Rois ,
» Je jure d'être jufte & d'obéir aux loix .
•
Il eft interrompu par l'arrivée de la Princefle
qui fe fait jour à travers la garde . Arbace a fait
quitter les armes au parti des conjurés , & ils font
rentrés dans le devoir. Lui- même il arrive au
grand étonnement d'Artaxerce & le jette aux pieds
du jeune Roi , prêt à retourner en prifon fi les
foupçons reftent toujours fur lui . Le Prince eft
interdit ; & , loin que ce fervice d'Arbace le lui
montre comme innocent , le crédit qu'il a eu
d'arrêter la fédition lui fait craindre qu'il n'ait
cherché feulement qu'à recouvrer la gloire devant
le peuple & n'ait calmé la révolte que pour
ver fon deffein plus fûrement par le poiton ; il lui
propofe de jurer fur la coupe & d'y boire. A bace
faifit un moment qu'il croit heureux pour la juftification
, vole à l'autel. Son père lui arrête le
bras ; le Roi s'étonne , la Princelle alors prend la
parole & propofe au Miniftre de boire dans la
coupe , mais Artaban lève le mafque & fait l'aveu
de tous les crimes. Artaxerce veut le faire arrêter,
mais il a gagné une partie de la garde même ; il
tire fon poignard pour fignal , les conjurés tirent
ache152
MERCURE DE FRANCE.
alors tous leurs épées contre le Roi. Arbace fe
jette entre Artaxerce & eux ; mais voyant que fon
père pourfuit fon affreux attentat , il le précipite
fur l'autel , prend la coupe & menace fon père de
la boire s'il ne pofe les armes lui & tous fes complices.
Ce dévouement héroïque arrête Artaban
qui fe poignarde en faiſant ce reproche à ſon fils .
D ·
. Ingrat , tu fais mon défeſpoir ;
>
» Va , rampe aux pieds du trône où tu pouvois
>> t'alleoir.
OBSERVATIONS fur la nouvelle Tragédie
d'ARTAXERce .
Le même fujet avoit été traité par
CRÉBILLON , fous le titre de Xercès ; par
THOMAS CORNEILLE , fous celui de Stilicon
; d'après lequel METASTASE femble
avoir conçu les motifs de fon Artaxerce. Le
génie ferme de l'Auteur de Xercès , dont
le caractère propre étoit d'aller au but par
les voies les plus directes quelque âpres
qu'elles puffent être , a dû le porter à faire
commettre tant de crimes atroces à Artaban
, tout fimplement pour monter luimême
fur le trône ; au lieu que dans la
tragédie nouvelle , le père , comme on vient
de le voir , veut couronner fon fils , eſpérant
maintenir mieux fa race en conferOCTOBRE
1766. 163
vant fon autorité fous le nom d'un jeune
Prince éclatant de gloire & par- là déja
cher au peuple , & fous le joug duquel ,
d'ailleurs , la génération naiffante fe familiariferoit
plus facilement : c'eft en quoi
M. le MIERE s'eft plus rapproché de THOMAS
CORNEILLE & de l'Artaxerce de METASTASE
.
C'eſt une première queftion de critique
à décider par les lecteurs , de favoir s'il
n'eft pas plus fimple , peat - être même
plus excufable ( fi jamais des crimes , tels
que ceux d'Artaban , pouvoient être excufés
) , de les faire réſulter de la fureur de
régner foi-même , que de la combinaiſon
raifonnée d'une ambitieufe politique pour
la puiffance de fa race ? Mais l'Auteur
moderne , ainfi que ceux qu'il a fuivis en
cela , a peut - être penfé que l'excès de
l'amour paternel mitigeroit l'afpect odieux
du fcélérat Artaban ; en quoi on a eu égard
à nos moeurs & à l'heureufe douceur du
caractère national . Cela produit- il cet effet ?
cela doit- il le produire ? cet amour paternel ,
ce fentiment fi doux de la nature , eft il
compatible avec la férocité de l'âme d'un
infame régicide ? Ce n'eft point à nous
prononcer , mais à repréfenter que toute
horrible que foit la conduite de cet Arta164
MERCURE DE FRANCE.
ban , comme on voit dans l'efpèce des
brutes , les animaux les plus cruels & les
plus
plus féroces auffi tendrement affectés que
les autres par l'inftinct paternel ( fi l'on
peut s'exprimer ainfi ) , on auroit des
exemples à rapporter dans l'eſpèce humaine
de coeurs les plus pervertis & les plus affermis
dans toute efpèce de crime , qui ont
cédé à cette loi impérieufe de la nature ,
& qui n'ont jamais pu fe rendre fourds à
fa voix , uniquement fur cet objet . Nous
devons ajouter que ce motif fournit bien
un autre jeu à l'action tragique & aux paffions
des perfonnages que le defir immodéré
de régner foi - même ; qu'il multiplie
les obftacles pour Artaban par l'oppofition
qu'il rencontre dans l'objet effentiel de
foh crime. On peut comparer cet effet au
fpectacle d'un monftre combattu , dont on
defire la mort , mais que l'on voit avec
quelque fatisfaction fe défendre pendant
un certain temps , fe roidir contre la force
qui le menace , fe replier quand elle le
preffe trop , & enfin fe déchirer lui - même
quand il défefpère de pouvoir porter des
coups meurtriers à fon adverfaire .
M. LE MIERE n'a pas fuivi le Poëte Italien
dans une partie des caractères , encore
moins dans les détails ; il s'en eft peu apOCTOBRE
1766. 165
proché dans la marche de l'intrigue &
dans les moyens , il n'a confervé de Métaftafe
que l'épée fanglante & la coupe empoifonée
du cinquième acte , en y faifant
des changemens remarquables.
Sur ce qui concerne l'épée fanglante ;
dans Métaftafe , le père la donne à fon fils
& lui ordonne de fuir : dans la nouvelle
tragédie , c'eft le fils qui la lui arrache. Il
s'agit de fçavoir à laquelle de ces deux actions
on doit la préférence. M. LE MIERE
a - t -il dû préférer ce mouvement d'effroi
indélibéré dans un fils , à l'autre reffort
qui peut-être lui a paru plus commun , en
ce que tout criminel cherche d'abord à fe
défaire de l'inftrument de fon crime pour
écarter le témoin le plus dangereux qui
puiffe dépofer contre lui ? Cela auroit- il
cadré auffi bien aux vues que l'on prête
à Artaban ? Son fils eft le motif qui lui a
fait commettre le crime , c'e lui qu'il deftine
à en recueillir le fruit ; feroit- il naturel
, feroit- il croyable qu'il l'expofât volontairement
à en fubir la peine en lui remettant
librement un dépôt fi dangereux ?
Il est vrai qu'en fe la laiffant arracher ,
ou même en n'avertiffant pas ce fils de
dérober à tous les yeux ce glaive fatal , il
le laiffe expofé aux mêmes dangers : mais
on répondra pour le nouvel Auteur , que
166 MERCURE DE FRANCE.
cela peut fe juftifier par le trouble de l'action
, par celui du moment & de la vue
inopinée de fon fils , enfin par cette efpèce
de délire qui accompagne , qui faifit
prefque tous les coupables , & qui paroît
une fuite néceffaire des grands crimes ; au
lieu que l'on n'a plus ce prétexte dans l'action
volontaire & pofée du père , laquelle ,
alors devroit être accompagnée de toutes
les précautions de la prudence , fur- tout
dans un politique réfléchi qui a dû mefurer
toutes les parties de fa marche & calculer
tous les rifques. Quelques critiques , croiront
peut-être avoir droit de s'étonner ,
dans METASTASE comme dans M. LE
MIERE, de l'étourderie d'Arbace , qui traverfe
le palais , la Ville , où régnoit le Monarque
que l'on vient d'affaffiner , en tenant
dans les mains la propre épée de ce
Monarque, encore dégoutante de fon fang.
Qu'en prétendoit- il faire de cette épée ,
fur- tout devant même , fans cet événement
, garder l'incognito puifqu'il étoit
exilé par le Souverain , & que fon père
ne lui a point encore révélé quelles fuites
il fe promet pour lui de fon attentat ?
Cette démarche imprudente produit en
effet tout ce que l'on devoit en attendre , &
ce qu'il étoit moralement impoffible qu'elle
ne produifît pas , puifque c'eft cela qui
OCTOBRE 1766. 167
fait arrêter Arbace , c'eft cela qui force en
quelque forte fon propre père de l'accufer.
C'eſt au lecteur à pefer l'inconvénient
de cette invraisemblance avec les grands effets
qui en résultent pour l'action du poëme.
Il eft certain , en faisant attention à la
fituation d'Arbace , que rien n'eft plus
propre à exciter le plus vif intérêt , que la
fituation où METASTASE & M. LE MIERE
le préfentent entre un père & un jeune
Roi qu'il aime. Nous invitons nos lecteurs
à conférer la pièce italienne & la françoife
, quand celle- ci fera imprimée , pour
connoître par eux- mêmes tout l'avantage
de la dernière en cette partie ; mais fur- tout
dans la différence étonnante qui fe rencontre
entre la Mandane de l'Artaxerce
italien & l'Emirene de l'Artaxerce françois.
Dans le premier , cette Princeffe eft
un perfonnage oifif dans l'action , fans
caractère décidé , purement paffif, & qui
paffe , fi l'on peut parler ainfi , entre les
fils de l'intrigue, uniquement pour en retarder
la marche. Dans le nouvel Artaxerce,
au contraire , Emirene eft un mobile principal
, actif, & celui même qui , après
avoir oppofé les plus grands obftacles à la
fureur du monftre , en opère enfin le jufte
châtiment. Cette femme n'eft pas dans
la Pièce , feulement pour pleurer ou pour
168 MERCURE DE FRANCE.
faire pleurer les autres , comme beaucoup
d'autres héroïnes de tragédie ; elle raffemble
en elle les plus grands intérêts , & elle
ajoute à celui d'Arbace , dont elle rend
encore la fituation plus touchante. C'eſt
d'ailleurs un caractère dont la fermeté
ennoblit & juftifie la tendreffe . Perſonne
ne conteftera à l'Auteur François la création
totale de ce rôle , qui rend nouvelle
la tragédie , & qui écarte toute idée d'imitation
de l'italien .
On ne peut pas mettre en queftion le
ménagement d'Arbace pour fon père contre
la fûreté de fon Souverain . Il eft trop bien
décidé que le falut de la patrie eft le premier
de tous les devoirs ; & conféquemment
comme le Souverain eft la patrie ,
qu'il eft le père des pères , que fon intérêt
doit être le premier de tous les intérêts
dans l'ordre focial . Mais on répondra , pour
les Auteurs qui ont traité ce fujet , qu'ils
ont pu fe permettre de céder à la nature
en cette occafion pour émouvoir , pour
attacher & pour prêter encore plus d'éclat
à la vertu par les combats où ils l'ont expofée.
D'ailleurs , en faveur de M. LEMIERE ,
difons qu'il a fi bien fenti & refpecté le
grand principe que la critique oppoferoit
a la conduite de fon Arbace , que s'il cede
à l'irréfiftible loi de fon coeur pour garantir
fon
OCTOBRE 1766. 169
fon père , il emploie tous les efforts humains
pour préferver fon Prince des piéges
qui lui font préparés , & qu'enfin fi fes
ménagemens font repréhenfibles , il eft
toujours prêt a les expier par le facrifice
de fa vie. C'eft ce qui donne lieu dans le
nouvel Artaxerce , à l'un des plus beaux
actes qui foit au théâtre françois.
M. LEMIERE a fuivi le Poëte Italien
dans la coupe empoifonée du cinquième
acte ; mais s'il a fait ufage du même
moyen , il l'a confidérablement changé par
la différence des motifs. Artaxerce , dans
METASTASE , propofe la coupe à Arbace
comme un moyen de fe juftifier , fondé fur
la religion des fermens ; & dans la pièce
nouvelle , le Roi la propofe comme un prétexte
extérieur pour cacher à l'accufé la
méfiance qu'il conferve de lui , mais par
lequel il cherche à fe préferver du danger
qu'il a lieu de craindre. Le Poëte Italien
a plus donné , comme on voit , à la foi du
ferment , qui étoit un grand objet de refpect
chez les Perfes , & M. le MIERE a
plus donné à la prudence naturelle & aux
motifs ordinaires . L'un a peut-être voulu
préfenter fon Artaxerce plus grand , plus
généreux , afin de le rendre plus intéreffant
dans le moment capital du drame , qui
eft le dénouement ; l'autre a peut - être
Vol. I. H
170 MERCURE DE FRANCE .
confidéré le génie de la nation à laquelle
il offroit ce fpectacle ; il a craint fans doute
que l'héroïfme moral , porté au degré fublime
, ne lui parût gigantefque . C'eft aux
lecteurs à difcuter la préférence que
rite l'un de ces motifs fur l'autre.
mé-
Nous bornerons ces légères obfervations
à dire avec une parfaite impartialité que
ce poëme tragique joint à de grandes
beautés de détail , un tableau frappant
& bien conçu , bien ordonné , foutenu
prefque par-tout de la vraie force tragique.
Les grands refforts de ce genre , la
terreur & la pitié font alternativement
mis en jeu avec art & fans forcer la marche
naturelle de l'intrigue. Si cette pièce
ne comporte pas l'intérêt de larmes , c'eft
un nouveau motif d'éloges pour M. Le-
MIERE. Le théâtre eft , plus encore qu'on
ne le croit communément , non - feulement
l'école , mais l'aliment effentiel de
l'ame , dans une nation. Notre fcène n'eſt
peut- être déja que trop chargée de drames
plus propres à amollir qu'à élever le coeur ;
rendons grâces aux auteurs qui n'augmenteront
pas le nombre des romans dialogués
& des élégies dramatiques .
Depuis la dixieme & dernière repréfentation
d'Artaxerce , les tragédies données
fur ce théâtre font , dipe de M. de
OCTOBRE 1766. 171
deVOLTAIRE , Brutus du même . Médée de
LONGEPIERRE . Iphigénie en Aulide de RACINE
& Semiramis de M. de VOLTAIRE. Les
grandes comédies , le Méchant de M. GRESSET.
L'École des Femmes de MOLIERE.
L'homme à bonnesfortunes de BARON . L'EtourdideMOLIERE.
Démocritede REGNARD
Le Muet. L'Ecole des mères de LACHAUSSÉE.
Le Médifant de DESTOUCHES . Le Dif
trait de REGNARD. Turcaret de LESAGE .
L'Ecoffoife de M. de VOLTAIRE . Le Feftin
dePierre. Le Menteur de PIERRE CORNEILLE.
Le Tartuffe de MOLIERE , & les
Femmesfçavantes du même.
Dans le moment où l'on écrit cet article,
le théâtre françois a été fur le point de
perdre un de fes plus précieux fujets , M.
MOLÉ ayant été à l'extrêmité par une maladie
violente & des plus dangereufes.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON
N a donné encore plufieurs repréfentations
de la Clochette , pièce nouvelle mêlée
d'ar iettes, de laquelle nous avons parlé
dans les deux précédens Mercures.
Le 25 Septembre on a donné la première
repréfentation de la Fête du Châ
Hij
172 MERCURE de France.
teau , divertiffement nouveau mêlé de vaudevilles
& de petits airs. Cette agréable
nouveauté , attribuée à M. FAVART , a le
plus grand fuccès ; nous ne fommés pas
encore en état d'en rendre compte , attendu
le temps qu'exige l'impreffion de notre
journal ; nous nous acquitterons de ce foin.
dans le fecond volume du mois prochain.
CONCERT SPIRITUEL,
Du 8 Septembre , Fête de la Nativité.
ON a donné pour premier Motet à grand Na
choeur le nouvel ouvrage de M. GIBERT , Diligam
te Domine , dont nous avons rendu compte dans
notre dernier volume , & qui a été très - bien
accueilli.
Enfuite M. FRITZERI a exécuté un nouveau Concerto
de violon & a reçu de nouveaux témoignages
de la fatisfaction du Public.
M. TIROT a chanté , avec beaucoup d'agrément,
le joli Motet a voix feule de LEFEBVRE , Coronate
Flores , &c.
M. BALBASTRE a exécuté , de la façon la plus
brillante qui lui eft familière , une fuite de fymphonies
de RAMEAU , & du choix le plus piquant.
Mlle THIBAUT , dont nous avions dernièrement
eu occafion de parler avec éloge , a chanté Offerte
Donino , &c. Moter à voix feule de LEFEVRE , &
a été vivement applaudie
Le Concert a été terminé par Exultate Deo, & .
OCTOBRE 1766. 173
Motet à grand choeur de M. l'Abbé DUGU , Maître
de Mufique de l'Eglife Royale de Saint Germain-
l'Auxerrois . Le Pablic a confirmé , de la
manière la plus fatisfaifante , le jugement qu'il
avoit porté de ce Motet à l'un des précédens Concerts
, où il avoit été entendu pour la première
fois , & dont nous avons rendu compte dans le
temps . L'allemblée de ce Concert étoit fort nombreufe
pour la fifon , & la fatisfaction de fon
enfemble & de l'exécution nous a paru générale.
€
FÊTES PUBLIQUES.
LETTRE de M. D*** , demeurant à Saint-
Pétersbourg , à M. R. ... demeurant à
Paris , contenant la defcription du Carroufel
qui a été donné à la Cour de
Ruffie, le 16 Juin 1766.
A Saint- Pétersbourg , ce 24 Juin 1766.
MONSIEUR ,
Vous avez été fi fouvent induit en erreur
par les relations qui paroiffent quelquefois
dans les papiers publics , que vous
-avez pris le parti de chercher déformais à
vous en procurer qui partent de fources
füres.Conféquemment vous exigez de mon
H iij
174 MERCURE DE FRANCE:
amitié une defcription un peu détaillée
du carroufel qui a été donné le 16 de ce
mois , dont j'ai été témoin oculaire &
fpectateur attentif. Je vais fatisfaire à votre
demande , & je vous garantis la vérité de
tout ce que contiendra ma relation .
Avant d'entrer dans ce détail , obfervons
enfemble la rareté de ces fortes de
fêtes depuis deux fiècles : le dernier tournois
qu'on vit en France en 1549 par la
mort de Henri II, qui y périt , fufpendit
le goût effréné que toutes les nations marquoient
pour ces amufemens périlleux ;
l'introduction des milices réglées , en rendant
le fervice des Chevaliers moins néceffaire
, contribua à mettre les tournois.
hors de mode.
Si l'on convint alors prefque unanimement
en Europe de renoncer aux tournois
qui entraînoient prefque toujours du fang
répandu , ou du moins un danger évident
, on ne peut fe diflimuler que les
carroufels ne confiftant qu'en exercices
convenables à tout militaire , étoient propres
à infpirer une émulation générale fur
ces exercices : on jugea en même- temps
qu'ils pouvoient fervir à orner les fêtes
d'éclat , par l'appareil des habits , par la
beauté des chevaux , par la bonne mine
des Chevaliers , & par l'affluence des fpectateurs
qui y affiftoient,
OCTOBRE 1766. 175
En France , fous Louis XIII , il y en
eut un l'an 1612 , dont les Princes & les
premiers Seigneurs de la Cour furent acteurs.
La bague y fut rendue fi difficile à
emporter , que perfonne ne gagna le prix ,
quoique les guerriers d'alors , généralement
plus mâles que ceux d'aujourd'hui ,
euffent une longue habitude fur ces fortes
de jeux .
Louis XIV en donna un à fa Cour :
fous un Prince auffi magnifique , on peut
croire que rien n'y fut épargné. On peut
en juger par une defcription correctement
imprimée , qui s'en trouve encore dans les
cabinets des curieux. Malgré le ton de galanterie
qui régnoit à cette Cour , & qui
l'abforboit , pour ainfi dire , entiérement ,
toute la nation fut fenfiblement frappée
de la beauté du fpectacle.
Depuis le carroufel de Louis XIV, je
ne connois en Europe que celui de Potfdam
en 1750 , répété à Berlin en 1751 ,
celui de Drefde & ceux de Stutgard en
1764 & 1765.
Il n'y avoit point eu jufqu'ici de carroufel
public en Ruffie ; ce n'eft cependant
pas uniquement pour préfenter à la
nation un fpectacle nouveau que Sa Majefté
Impériale en a voulu donner un .
Avec toute l'Europe , vous connoiffez ,
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur, cette Souveraine . Ces premières
années , où le fèxe ne s'occupe que de l'art
frivole de plaire , elle les à confacrées à
l'inftruction & au folide , de forte qu'il
ne lui reste plus qu'à mettre en pratique
le réfultat d'une profonde théorie : fur le
trône , ce temps que les Princes ordinaires
emploient à ce qu'ils appellent en jouir ,
elle le deftine tout entier à combiner les
moyens de rendre fon empire heureux &
puiffant. L'aurore la trouve au travail ;
l'amour qu'elle porte à fes fujets lui donne
la force d'y réfifter le reste du jour . Le difcernement
le plus exquis la décide dans le
choix des moyens : c'eft avec ces talens ,
c'est par cette affiduité fi rare dans un
Souverain , qu'elle fait créer , foutenir , &
fuivre tant de nouveaux établiffemens fi
utiles à la nation .
Perfuadée que le courage inaltérable qui
caractérife les troupes Ruffes , ne fuffit pas.
pour les rendre invincibles , l'Impératrice
a penfé , comme tous les grands Généraux ,
que l'agilité , l'art de manier fon cheval ,
le fuccès dans les courfes & dans tout ce
qui fuppofe de l'adreffe , acheveroient de
donner à fes troupes des avantages d'autant
plus précieux , que nous fommes dans
un fiècle particulièrement dédié à la molleffe.
Pour infpirer le goût de ces exerOCTOBRE
1766. 177
cices fatigans , le moyen le plus féduifant
étoit de les faire exécuter par les Seigneurs
les plus qualifiés de la Cour , que
les claffes inférieures cherchent affez à
imiter. En effet , Monfieur , depuis huit
jours qu'on a donné cette fête ,
voyons déja le peuple former de petits
carroufels , & jufqu'aux enfans joûter &
fe difputer d'adreffe.
nous
Après vous avoir parlé des vrais motifs
qu'on attribue à Sa Majefté fur cette fête,
venons - en à l'exécution.
L'Impératrice a confié la direction de
ce carroufel au Prince Repnin , fon grand
Ecuyer , revenu nouvellement d'Espagne ,
où il a été Miniftre de Ruffie : ce n'eft pas
affez de vous le peindre comme un Seigneur
orné de connoiffances , grand patriote
, zélé ferviteur de fa Souveraine ,
eſtimé mê ne de fes émules , adoré de fes
fubalternes ; il a de plus les talens relatifs
à la fête qu'il a ordonnée . Habile écuyer ,
nourri dans les exercices militaires , ayant
l'air le plus noble à cheval , rien ne lui a
manqué pour remplir les vues de Sa Majefté
& pour s'acquitter convenablement
des fonctions de directeur , comme auffi
de chef de quadrille.
N'oublions pas non plus , Monfieur
un autre de ces chefs , bien digne d'être
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué. C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitfch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation. Le haut rang où il eft élevé n'excite
aucune jalousie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite . Que
ne puis je vous citer des traits qui
ont percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
La récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie . La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette
fete l'approbation publique .
-
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi
en face du palais de Sa Majesté . Entre:
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui ap
prochoit le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre, diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroit les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne. Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particalière
: croiriez - vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone? Aucune Dame , peut-être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter. Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement .
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblèmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à
d'y rien changer. M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
temps
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué . C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitfch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation . Le haut rang où il eft élevé n'excite
aucune jaloufie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite. Que
ne puis je vous citer des traits qui
ont percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
la récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie. La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,.
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette:
fête l'approbation publique..
-
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi
en face du palais de Sa Majefté. Entre
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui ap
prochoit le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre, diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes.
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroir les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne. Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particulière
: croiriez-vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone ? Aucune Dame , peut-être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter. Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement.
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblèmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à temps
d'y rien changer. M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué. C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation . Le haur rang où il eft élevé n'excite
aucune jaloufie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite. Que
ne puis je vous citer des traits qui
ent percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
la récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie. La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette.
fete l'approbation publique.
→
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi.
en face du palais de Sa Majefté. Entre
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui approchoit
le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre, diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroit les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne. Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particalière
: croiriez- vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone ? Aucune Dame, peut- être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter . Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement.
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblêmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à temps
d'y rien changer . M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué. C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitfch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation . Le haur rang où il eft élevé n'excite
aucune jaloufie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite. Que
ne puis je vous citer des traits qui
ont percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
la récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie. La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,.
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette
fete l'approbation publique ..
-
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi
en face du palais de Sa Majefté. Entre.
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui ap
prochoit le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre , diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroit les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne . Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particalière
: croiriez - vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone ? Aucune Dame , peut- être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter. Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens:
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement.
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblêmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à temps
d'y rien changer. M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
plication de ces emblêmes ne vous paroîtra
pas auffi jufte que auffi jufte que fuivant le premier
arrangement.
Noms des Chefs , des Chevaliers & des
Dames des quatre quadrilles , avec leurs
emblêmes & devifes traduites du rulje.
PREMIERE QUADRILLE.
L'ESCLAVONNE.
Chef, M. le Comte de Solticof, Lieutenant-
Général , fils du Feldt- Maréchal de
ce nom , fi illuftre par les victoires qu'il a
remportées fur les Pruffiens .
Son embême , deftiné ci devant, comme
je l'ai dit , à Sa Majesté Impériale , étoit
des abeilles fortant d'une ruche. Devife :
pour l'utile.
CHEVALIERS.
1. Le Prince Nefvitskov, Gentilhomme
de la Chambre , une branche de palmier :
elle excite à pourfuivre la gloire.
2º. M. de Talizin , Gentilhomme de la
Chambre , un cheval nud qui court : jamais
en amère
3e . Le Prince Scherbatof, Colonel , un
jeune aiglon courant fur les traces de fon
OCTOBRE 1766. ISI
père qui vole vers le foleil : je fuis la même
route. Cette devife étoit deftinée à M. le
Comte de Solticof avant qu'il fût nommé
chef de Quadrille.
4e. M. Derfeld , Capitaine aux Gardes ,
un arc & une flêche que le but foit la
gloire.
A chaque quadrille il y avoir deux Dames
de la Cour affifes dans un char du
meilleur goût & conduites par un Seigneur.
Elles avoient part aux mêmes exercices que
les Chevaliers. Les Dames de cette première
quadrille étoient :
Ire. La Comteffe de Czernichef, fille du
Comte de ce nom , qui a été Miniftre en
France ; Minerve qui garantit une fleur de
l'orage : fous ton bouclier.
2e. Mlle de Tchoglokof , Frêle de la
Cour , une colombe fur laquelle la foudre
gronde en ne faiſant point de mal , je ne
la redoute point.
SECONDE QUADRILLE
LA ROMA IN E.
Chef, le Comte Grégoire Grégorevitsch
Olof, Chevalier de l'Ordre de Saint André
de Ruffie , & c. & c . l'oeil de la Providence
: ma force & mon espérance.
182 MERCURE DE FRANCE.
CHEVALIERS CHAMBELLANS
1r. M. Paffick , une branche de rofier ,
avec la rofe : prenez- moi avec précaution ,
carje pique.
2e. Le Comte de Muffin- Pouchquin ,
Lieutenant - Colonel de Cuiraffiers , une
main armée d'un fabre : elle ne frappera
pas en vain.
3e. M. de Rebinder , Sous- Ecuyer de
Sa Majefté , un ferpent noir couronné :
avec réſerve.
4e. Le Comte de Steinbock , Lieutenant
aux Gardes , une main armée d'un piſtolet
tirer au but.
DAMES.
Ire. Mlle de Panin , Frêle de la Cour,
an tournefol frappé des rayons du foleils
je ne vis que pour vous.
2e. La Comteffe de Scherémétof, un
cygne fous un arbre , qui fe garantit de l'o
Lage : l'innocence ne craint rien.
TROISIEME QUADRILLE
L'INDIENNE.
Chef , le Prince Repnin , Général en
OCTOBRE 1766. 183
chef & Grand Ecuyer de Sa Majefté Impériale
, & c. & c. un miroir : il ne diffimule
ni ne flatte.
CHEVALIERS .
Ir. M. de Nariskin , premier Ecuyer
de Sa Majefté , Chevalier de l'Ordre de
Saint André , un roffignol qui chante en
s'amufant il amufe les autres.
2e. Le Comte Strogonof, Chambellan ,
un chêne agité par le vent : rompre plutôt
que de plier.
3e. Le Prince Fedor Serguevitfch Bararinsky
, Chambellan , un aigle fur un arbre ,
au-deffus un éclair , au- deffous un canon
qui tire rien ne m'effraye.
4e. Le Prince Ivan Sergueits Baratinsky,
Colonel , un chien devant la porte d'une
cabane : mon mérite eft ma fidélité.
DAME S.
Tr. La Comteffe de Buturlin , une ama
rante la conftance fait fa beauté.
2e. Mde de Zinoviof, un cadran dont
l'aiguille tourne au Nord : la vertu eft mon
guide.
184 MERCURE DE FRANCE.
QUATRIEME QUADRILLE..
LA TURQUE.
Chef , le Comte Alexis Grégorèvitſch
Orlof, Lieutenant - Général , Aide - de-
Camp - Général de Sa Majeſté , Major des
Gardes , &c. un lion couché : je ne redoute
rien.
CHEVALIERS.
rr. M. de Tchitchérin , Lieutenant de
Police de la Ville de Saint - Pétersbourg ,
un tigre enchaîné par la douceur & par
la rigueur.
2. M. Meleffino , Colonel d'Artillerie ,
un mortier :je vole fur les aîles de l'éclair.
3. Le Prince Tchecafskoy , Lieutenant-
Colonel de Cuiraffiers , un Ange repréfentant
la victoire qui tient une palme :
je l'emporte par ma valeur.
4. M. Herman de Ferfen , Lieutenant
des Grenadiers à cheval , un oifeau qui
vole : toujours plus haut.
DAME S.
Ire. La Comteffe Natalie Czernichof,
fille puînée du Comte de ce nom , un
OCTOBRE 1766. 185
oifeau qui plane dans les airs : je fuis ma
deftinée.
ze. Mlle.de Weidler , Frêle de la Cour ,
le temple de la vertu fur une montagne :
j'afpire à vous atteindre *.
A cinq heures chaque quadrille partit du
rendez vous général & défila par les principales
rues de la ville pour
fe rendre au
carroufel. Comme les quatre quadrilles
marchèrent dans le même ordre , il fuffira
de vous dire la marche de l'une d'elles.
Marche de chaque quadrille.
Un efcadron de cavalerie ouvroit la
marche.
Un Hérault d'Armes à cheval.
Douze chevaux de main , conduits chacun
par un palfrenier.
Douze Muficiens à cheval.
Trois perfonnes de la fuite du Chef de
la quadrille , qui portoient fes javelots.
Trois qui portoient fes lances à rompre.
Trois qui portoient fes lances pour courir
la bague.
Le Chef de la quadrille.
* Vous obferverez que les Dames & Frêles de
la Cour n'ont gardé aucun rang , ayant tiré par
billets dans quelle quadrille & à quelle place elles
feroient.
186 MERCURE DE FRANCE.
Deux perfonnes de fa fuite qui portoient
fes boucliers & marchoient à fes côtés .
Huit hommes à pied.
Deux Ecuyers à cheval marchoient derrière
le Chef.
Devant les deux premiers Chevaliers
marchoient
Deux hommes à eux qui portoient leurs
javelots.
Deux qui portoient les lances à rompre.
Deux qui portoient les lances pour la
bague.
Après les Chevaliers qui marchoient de
front deux à deux ,
Deux hommes qui portoient leurs bou
cliers.
Huit hommes à pied .
Deux Ecuyers marchant de front.
Devant les Dames marchoient
Trois hommes à pied & de front , por
portant l'un les javelots , l'autre la lance .
à rompre , l'autre la lance pour la bague.
La Dame paroiffoit dans un char conduite
par un cavalier .
A côté du char quatre hommes à pied
deux d'un côté & deux de l'autre.
Enfuite l'autre Daine efcortée de même.
Après quoi venoient les deux autres
Chevaliers accompagnés comme les deux
premiers.
OCTOBRE 1766. 187
Un efcadron de cavalerie fermoit la
marche.
Les quatre quadrilles , une fois entrées
dans la lice , après avoir défilé devant Sa
Majefté ,
Quatre Chevaliers , partant de chaque
coin , firent de concert les fix prifes fuivantes
, en obfervant les voltes & autres
règles prefcrites par les loix du carrouſel .
1º. Rompre la lance fur un bouclier
placé au milieu d'un trophée .
2º. Lancer le javelot à la gueule d'un lion .
3° . Tirer un coup de piftolet au front
d'un ours enchaîné grimpant fur un arbre.
4. Couper la tête à un dragon aîlé qui
fort d'une ruine.
5°. Enlever avec l'épée un cafque.
6°. Emporter la bague. C'étoit une victoire
qui tenoit d'une main une trompette
& de l'autre une couronne de laurier. Deux
circonférences entouroient la bague . La
plus petite étoit de la grandeur d'un double
louis.
Après que les Chefs , les Dames & les
Chevaliers eurent rempli tous ces exerciues
, les quadrilles défilèrent devant Sa Majefté
, & fortirent du carroufel dans le
même ordre qu'elles étoient entrées.
Les Juges s'affemblèrent enfuite pous
188 MERCURE DE FRANCE.
décider , fuivant les règles les plus ftrictes ,
du mérite des courfes , en n'oubliant aucune
des fautes commifes par les Chevaliers , en
conféquence defquelles on rabattoit fur le
gain des prifes.
Noms des Juges que Sa Majesté avoit
nommés.
GRAND JUGE.
Le Feld-Maréchal Comte de Munich.
JUGES.
Pour la quadrille Efclavonne.
Ir Le Feldt- Maréchal Comte Buturlin.
2e. Le Comte Zacharie Czernichof , Général
en chef.
3e. M. de Berg , Lieutenant- Général .
Pour la quadrille Romaine.
4e. M. de Nariskin , Grand Veneur de
Sa Majesté.
se. M. de Panin , Général en chef.
6e. M. Ditz, Lieutenant - Général,
Pour la quadrille Indienne .
7e. Le Prince Galitzin , Général en chef.
Se. M. Olitz , Général en chef.
ye . M. Bibicof, Lieutenant- Général.
OCTOBRE 1766, 189
Pour la quadrille Turque.
10e. M. de Liebau , Général en chef.
11e. M. de Weimarn , Lieutenant-Général
.
12e. Le Prince Galitzin , Major des Gardes
à cheval.
Lorfque toutes les quadrilles furent rentrées
au palais & affemblées dans un falon ,
le Comte de Munich , comme Grand Juge ,
adreffa le difcours fuivant aux Dames &
Chevaliers :
"
"Illuftres Dames & Chevaliers , perfonne
» d'entre vous n'ignore qu'il ne fe paffe pas
» de jour qui ne foit marqué de quelque
» trait des foins maternels de Sa Majeſté ,
» notre très- gracieufe Impératrice, pour tout
» ce qui peut tendre à l'avancement de la
gloire de fon Empire , du bonheur de
» fes Sujets en général & du luftre de fa
nobleffe en particulier.
"
Cette incomparable Souveraine a choifi
» ce jour- ci pour donner à la première
Nobleffe de fon Empire une occafion de
» fe fignaler par des preuves d'adreſſe dans
» les exercices militaires d'un carroufel
» des plus brillans , & dont il n'y a point
» encore eu d'exemple en Ruffie . Qui eft- ce
qui ne partageroit avec moi l'admiration
& la reconnoiffance dues à Sa Ma-
و د
ود
190 MERCURE DE FRANCE.
jefté au fujet d'une preuve auffi écla
tante de fon attention gracieuſe ?
30
Vous , illuftres Dames & Chevaliers ,
» vous venez de vous acquitter de ces no-
» bles exercices d'une manière fi digne de
» votre naiſſance , que vous avez lieu de
» vous flatter de l'approbation & de la
fatisfaction de Sa Majefté Impériale ,
» de celle de Monfeigneur le Grand Duc
& des applaudiffemens de tout le public » .
Adreſſant enfuite la parole à la Comteſſe
de Czernichef, à laquelle avoit été adjugé
le premier prix :
« Madame , c'eſt à vous que je fuis att-
» torifé de remettre de la part de Sa Majefté
Impériale , le premier prix que vous
» venez de remporter par une adreffe char-
» mante : c'eft à vous, Madame , que, rem-
و د
pli d'eftime & d'admiration , je fais
» mon très-humble compliment fur cette
,, diftinction & fur ce qu'il vous appar-
» tient encore de diftribuer par vos belles
» mains à toutes les Dames & Chevaliers ,
les prix qu'ils viennent de mériter.
ور
Quant à moi , vieilli & blanchi fous
» le harnois pendant foixante années de
fervice , & fans contredit le plus vieux
» Soldat & le plus ancien Maréchal de
l'Europe , après avoir eu l'honneur de
mener plus d'une fois les armées Ruffes
و د
OCTOBRE 1766. 191
à la victoire , je regarde comme une récompenfe
& m'en fais gloire , illuftres
» Dames & Chevaliers, d'avoir été aujour-
จ d'hui non - feulement le témoin , mais
» encore le premier Juge de vos beaux
exploits ",
99
L'air de dignité avec lequel ce vénérable
vieillard prononça ce difcours , toucha
tous les coeurs ; on fe rappella fes longs
fervices , les talens qui lui avoient affuré
tant de fuccès , la fermeté avec laquelle
il avoit effuyé ſes difgraces , le calme dont
il jouit aujourd'hui après tant d'orages ,
tout enfin intéreffoit en fa faveur.
Comme il avoit été décidé que la
Dame qui remporteroit le premier prix
jouiroit de l'avantage diftingué de couronner
les autres vainqueurs , la Comteffe
de Czernichef, après avoir reçu pour
1er. prix , une aigrette de brillans , diſ
tribua les fuivans,
Aux Dames .
2e. A Mlle de Panin , une tabatière d'or
enrichie de brillans.
3e. A Mlle de Buturlin , une bague de
brillans.
Aux Chevaliers.
4. Au Prince Tchccafskoi , un agraffe
de chapeau en brillans avec le bouton de
même.
192 MERCURE DE FRANCE .
se. A M. Rebinder , fous - Ecuyer de Sa
Majefté , une canne avec une pomine
garnie en brillans.
6e. Au Comte de Steinbock , une bague
de brillans .
Aux Cavaliers , conducteurs des Dames.
7e. A M. de Ferfen , Lieutenant des
Gardes à cheval , des tablettes émaillées
en or.
8e. A M. de Chapotiof, Capitaine dans
les Gardes à cheval , une tabatière d'or
émaillée .
9e. A M. le Comte de Matufchkin
Chambellan de Sa Majefté , un étui d'or
émaillé .
Indépendamment de ces prix , Sa Majefté
a donné une montre d'or garnie de
brillans , auPrince Repnin , Grand Ecuyer ,
comme une marque de fa fatisfaction de
la manière dont il a dirigé cette fêre .
Cette brillante journée fe termina par
un magnifique feftin où furent invités les
Dames & Chevaliers , & dont le deffert
repréfentoit en petit le carroufel. Après le
feftin il y eut une mafcarade dans les jardins
de Sa Majefté.
Je ne vous ai point parlé des habits ni
de la mufique. Les habits étoient d'un
éclat , d'un coftume & d'un goût dignes
de cette Cour. Dans un fiècle où les modes
&
OCTOBRE 1766. 197
& le luxe font à leur dernier période , vous
pouvez juger qu'aucuns des derniers carroufels
précédens n'a pu atteindre à ce point
de perfection. La mufique de chaque quadrille
étoit dans le goût de la nation qu'on
yrepréfentoit ; cette variété la rendoit plus
piquante.
Telle a été , Monfieur , cette fuperbe
fête. J'ajouterai ici que de toutes celles
qu'on a données fous le nom de carrouſel ,
celle - ci répond davantage à fa vraie inftitution
. On n'y a point vu tous ces ornemens
du paganiſme & de la fable qui entroient
dans les fêtes du feizieme fiécle
& qui y jettoient tant de ridicule . On a
également évité avec foin ces cortèges
pompeux de certains carroufels modernes,
où toute la Cour fe mettoit à la fuite des
Chevaliers. Ici une belle Souveraine a recu
leurs hommages & a honoré leurs courfes
de fes regards bienfaifans.
Toute fa Cour étoit autour d'elle , & la
carrière n'étoit abfolument remplie que
de ce qui devoit y être pour effectuer les
courſes.
Pour fatisfaire à la curiofité de ceux qui
n'ont pu voir le premier carroufel , on en
fera inceffamment un fecond, où ils ferong
admis fans difficulté .
J'ai l'honneur , & c
Kol. L I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
Procès- verbal de ce qui s'eft paffé dans la féance
du Parlement de Paris , tenu par le Roi le
Mars 1766.
AUTO
3
UJOURD'HUI trois Mars mil fept cent foixante.
fix , le Roi ayant jugé à propos de fe rendre à
Paris pour tenir la Cour de Parlement , Sa Majefté,
après avoir entendu la Meffe en la Chapelle du
Château de Versailles , eft arrivée en habit &
manteau violets , à dix heures & demie du matin ,
dans la cour du Palais , au bas de l'efcalier de la
Sainte Chapelle , où étoient les fieurs Comte de
Saint- Florentin , Miniſtre & Secrétaire d'Etat >
Dagueffeau , Gilbert de Voifins , Berthier de Sauvigny
, & Joly de Fleury , Confeillers d'Etat ,
auxquels Elle avoit ordonné de l'accompagner.
Sa Majefté ayant monté ledit efcalier , entourée
des Princes de fon Sang qui étoient deſcendus à
fa rencontre , a trouvé à l'entrée de la première
falle du Palais la députation ordinaire , compofée
de quatre Préfidens & fix Confeillers de ladite
Cour , qui lui a été envoyée fans que Sa Majeſté
eût fait annonçer fa venue. Arrivée au parquet
des Huilliers , précédée des Princes de fon Sang ,
lefquels font entrés en la Grand'Chambre pour y
prendre leurs places , & fuivie de fon Capitaine
des Gardes en habit ordinaire , du fieur Comte
OCTOBRE 1766. 195
de Saint-Florentin en manteau , & defdits fieurs
Confeillers d'Etat en robes de deuil , & autres
perfonnes de fa fuite , fans plus grand cortége ,
Sa Majefté a ordonné au Capitaine de ſes Gardes
& à ceux de fon Confeil d'entrer à fa fuite dans la
Grand'Chambre , & à tous autres qui n'avoient
entrée & féance en ladite Cour , de refter audit
parquet , & auffi- tôt Sa Majesté eſt entrée dans
ladite Grand'Chambre où étoient les Préfidens &
Confeillers à leurs places ordinaires aux bas fiéges ,
en robes noires. Ayant traversé le parquet , fuivie
du Capitaine de les Gardes , Sa Majefté s'eft placée
fur un fauteuil qui lui avoit été préparé dans
l'angle des hauts fiéges , lefquels étoient déja
occupés par les Princes du Sang & par plufieurs
Pairs tant eccléfiaftiques que laïcs ; & Elle a ordonné
au Capitaine de fes Gardes de fe tenir derrière
fon fauteuil où il eft demeuré , & à ceux de
fon Confeil qui étoient montés aux hauts fiéges ,
en paffant par la lanterne du Greffe , de fe placer
au plus près de fa perfonne fur un banc que Sa
Majefté avoit ordonné être mis à fa gauche en
avant defdits hauts fiéges ; mais ledit banc ne s'y
étant pas trouvé , ils font defcendus dans le parquet
où ils ont pris féance fur le banc le plus
proche de Sa Majeſté. Alors le Roi dit : J'entends
qu'aucuneféance ne tire aujourd'hui à conféquence.
A quoi Sa Majeſté a ajouté : Faites affembler les
Chambres. Les Chambres ayant pris leur féance
ordinaire ; le Roi , en fe découvrant , puis remettant
fon chapeau , a dit : Meffieurs , je fuis venu
pour répondre moi - même à toutes vos remontrances ,
& Sa Majeſté a remis la réponſe audit fieur Comte
de Saint- Florentin , en diſant à ceux de fon Confeil:
Meffieurs , qu'un de vous la life ; & le der
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
nier d'entr'eux a fait la lecture de ladite réponſe
dont la teneur s'enfuit.
« Ce qui s'eſt paſſé dans mes Parlemens de Pau
» & de Rennes ne regarde pas mes autres Parle-
›› mens ; j'en ai ufé à l'égard de ces deux Cours
» comme il importoit à mon autorité , & je n'en
➜ dois compte à perſonne .
» Je n'aurois pas d'autre réponse à faire à tang
» de remontrances qui m'ont été faites à ce fujet ,
›› fi leur réunion , l'indécence du ftyle , la témé-
>> rité des principes les plus erronés & l'affectation
» d'expreffions nouvelles pour les caractériſer , ne
» man eftoient les conféquences pernicieufes de
> ce fyfteme d'unité , que j'ai déja proſcrit , &
» qu'on voudroit établir en principe en même
temps qu'on ofe le mettre en pratique.
» Je ne fouffrirai pas qu'il le forme dans mon
Royaume une allociation qui feroit dégénérer
en une confédération de réfiſtance le lien na-
» turel des mêmes devoirs & des obligations communes
; ni qu'il s'introduife dans la Monarchie
un Corps imaginaire , qui ne pourroit qu'en
» troubler l'harmonie. La Magiftrature ne forme
point un Corps , ni un Ordre féparé des trois
» Ordres du Royaume : les Magiſtrats font mes
» Officiers , chargés de m'acquitter du devoir
vraiment Royal , de rendre la juftice à mes
» Sujets ; fonction qui les attache à ma perſonne
» & qui les rendra toujours recommandables à
>> mes yeux. Je connois l'importance de leurs
» ſervices ; c'est donc une illufion qui ne tend
» qu'à ébranler la confiance par de faulles allar-
>> mes que d'imaginer unprojet formé d'anéantir
» la Magiftrature , & de lui fuppoſer des ennemis
auprès du trône. Ses feuls , les vrais ennemis
םכ
OCTOBRE 1766. 197
font ceux qui , dans fon propre féin , lui font
» tenir un langage oppofé à fes principes ; qui
>> lui font dire que tous les Parlemens ne forment
» qu'un feul & même Corps , diftribué en plufieurs
claffes : que ce Corps , néceffairement indivifible ,
eft de l'effence de la Monarchie , & qu'il lui feft
» de bafe : qu'il est le fiége , le tribunal , l'organe
» de la nation : qu'il eft le protecteur & le dépofitaire
effentiel de fa liberté , de fes intérêts , de
» fes droits : qu'il lui répond de ce dépôt , & feroit
» criminel envers elle s'il l'abandonnoit : qu'il eft
> comptable de toutes les parties du bien public
>> non-feulement au Roi , mais auffi à la nation :
qu'il eft juge entre le Roi & fon peuple : que ,
» gardien du lien respectif, it maintient l'équilibre
» du Gouvernement , en réprimant également l'ex-
» cès de la liberté & l'abus du pouvoir que les
» Parlemens coopèrent avec la puiffance fouveraine
» dans l'établiſſement des loix qu'ils peuvent
» quelquefois , par leur feul effort , s'affranchir
» d'une loi enregistrée , & la regarder à juste titre
» comme non exiftante : qu'ils doivent oppofer une
» barrière infurmontable aux décifions qu'ils attri-
> buent à l'autorité arbitraire , & qu'ils appellent
>> des actes illégaux , ainfi qu'aux ordres qu'ils
» prétendent furpris ; & que , s'il en réfulie un
» combat d'autorités , il eft de leur devoir d'aban-
→ donner leurs fonctions & de fe démettre de leurs
» Offices fans que leurs démiffions puiffent étre
>> reçues.
ود
» Entreprendre d'ériger en principes des nou-
> veautés fi pernicieufes , c'eft faire injure à la
Magiftrature , démentir fon inftitution , trahir
» fes intérêts & méconnoître les véritables loix
>> fondamentables de l'Etat. Comme s'il étoit
>> permis d'oublier que c'eft en ma perfonne feule
I iij
198
MERCURE DE FRANCE.
>> que réfide la puillance fouveraine dont le carac- ˆ
tère propre eft l'efprit de confeil , de juftice
» & de raifon : que c'eft de moi feul que mes
> Cours tiennent leur exiſtence & leur autorité :
» que la plénitude de cette autorité , qu'elles n'exercent
qu'en mon nom , demeure toujours en
>> moi , & que l'uſage n'en peut jamais être tourné
>> contre moi : que c'eſt à moi feul qu'appartient
» le pouvoir législatif fans dépendance & fans par-
» tage : que c'est par ma feule autorité que les
» Officiers de mes Cours procédent , non à la
» formation , mais à l'enregistrement , à la pu-
>> blication & à l'exécution de la loi , & qu'il leur
>> eft permis de me remontrer ce qui eft du devoir
» de bons & fidèles Confeillers que l'ordre pu-
» blic , tout entier , émane de moi : que j'en fuis
» le gardien fuprême : que mon peuple n'eft qu'un
>> avec moi ; & que les droits & les intérêts de la
» nation , dont on ofe faire un corps féparé du
» Monarque , font nécellairement unis avec les
miens , & ne repofent qu'en mes mains.
» Je fuis , perfuadé que les Officiers de mes
>> Cours ne perdront jamais de vue ces maximes
> facrées & immuables , qui font gravées dans le
» coeur de tout Sujet fidèle ; & qu'ils défavoue .
> ront ces impreffions étrangères , cet efprit d'in-
>> dépendance & ces erreurs , dont ils ne fauroient
>> enviſager les conféquences fans que leur fidélité
en foit effrayée.
» Leurs remontrances feront toujours reçues
» favorablement quand elles ne refpireront que
» cette modération qui fait le caractére du Magif
» trat & de la vérité ; quand le fecret en confer-
> vera la décence & l'utilité ; & quand cette voie ,
» fi fagement établie , ne fe trouvera pas travestie
en des espèces de libelles , où la foumiffion à
OCTOBRE 1766. 199.
as ma volonté eft préfentée comme un crime , &
l'accomplitlement des devoirs que j'ai preferits
comme un fujet d'opprobre ; où l'on fuppofe
que toute la nation gémit de voir fes droits , fa
» liberté , fa fûreté préis à périr fous la force d'un
pouvoir terrible ; & où l'on annonce que les liens
» de l'obéiffance font prêts à fe relâcher.
»
» Mais fi après que j'ai examiné ces remon
trances , & qu'en pleine connoillance de caufe
» j'ai perfifté dans mes volontés , mes Cours per
févéroient dans le refus de s'y foumettre , au
lieu d'enregistrer du très - exprès commandement
» du Roi , formule unitée pour exprimer le devoir
» de l'obéiffance : fi elles entreprenoient d'anéan
» tir , par leur feal effort , des loix enregistrées
folennellement : fi enfin , lorfque mon autorité
» a été forcée de fe déployer dans toute fon éten-
» due , elles ofoient encore lutter , en quelque
» forte , contre elle par des Arrêts de défenfes ,
» par des oppoſitions fufpenfives , ou par les voies
irrégulières de cellations de fervice ou de dé-
» miflions , la confufion & l'anarchie prendroient
» la place de l'ordre légitime ; & ce ſpectacle
» fcandaleux , d'une contradiction rivale de ma
>> puillance fouveraine , me réduiroit à la trifte
ל כ
néceflité d'employer tout le pouvoir que j'ai
» reçu de Dieu pour préferver mes peuples dest
» fuites funeftes de telles entrepriſes.
و ر
>>
Que les Officiers de mes Cours pèſent donc
→ avec attention ce que ma bonté veut bien encore
» leur rappeller : que n'écoutant que leurs propres
fentimens , ils faffent difparoître toutes vues
» d'affociation , tous fyftêmes nouveaux , & toutes
» ces expreflions inventées pour accréditer les
» idées les plus fauffes & les plus dangereufes :
» que dans leurs arrêtés , comme dans leurs re
I iv
100 MERCURE DE FRANCE.
>> montrances , ils fe renferment dans les bornes
de la raifon & du refpect qui m'eſt dû : que
leurs délibérations demeurent fecrètes ; & qu'ils
fentent combien il eft indécent , & indigne de
leur caractère , de fe répandre en invectives
contre les Membres de mon Confeil , que j'ai
chargés de mes ordres , & qui ont fi dignement
répondu à ma confiance.
» Je ne permettrai pas qu'il foit donné la moin→
dre atteinte aux principes confignés dans cette
réponſe je compterois les retrouver dans mon
» Parlement de Paris s'ils pouvoient être mécon-
>> nus dans les autres : qu'il n'oublie jamais ce qu'il
>> a fait tant de fois pour les maintenir dans toute
> leur pureté , & que la Cour de Pairs doit montrer
» l'exemple aux autres Cours de mon Royaume »
Ladite lecture parachevée , ladite réponſe a été
remife ès mains de Sa Majefté , & Elle a ajouté
de fa bouche : les principes que vous venez d'entendre
doivent être ceux de tous mes Sujets ; je ne
fouffrirai pas qu'on s'en écarte. Quant aux affaires
de Pau & de Rennes , je maintiendrai de toute
mon autorité tout ce qui s'est fait par mes ordres.
Enfuite Sa Majefté a dit : Greffier , apportez-moi
la minute de l'arrêté du 11 Février dernier.
Le Greffier ayant tiré la minute de fon portefeuille
, l'a remife au fieur Comte de Saint- Florentin
, qui l'a préfentée au Roi . Sa Majesté l'ayant
examinée , a dit : j'ai annullé dans mon Confeil
cet arrêté , & j'en ai ordonné la radiation . Puis
ayant fait remettre ladite minute audit Greffier ,
Sa Majefté élevant la voix , a dit : rayez cette
minute , & écrivez à côté qu'elle l'a été par mon
ordre & en ma préfence , & fignez. Le Greffier
ayant exécuté l'ordre du Roi , Sa Majeſté s'eſt
fait relire ce qu'il avoit écrit en ces termes : « rayé
OCTOBRE 1766. 201
par ordre de Sa Majesté & en fa préſence , toutes
les Chambres aflemblées , le trois Mars mil
> fept cent foixante- fix » . Après quoi fe levant de
fon fauteuil & defcendant dans le parquet , Sa Majefté
a dit au fieur Premier Préſident : voilà mes
réponfes , vous ferez registre de tout ce qui vient de
Se paffer ; & à ceux de fon Confeil : & vous
Meffieurs , vous en drefferez procès - verbal que vous
me remettrex. Ce fait , Sa Majesté eft fortie dans
le même ordre qu'elle étoit venue.
>
Et nous , Louis Phelypeaux , Comte de Saint-
Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant
le département de Paris ,
Jean-Baptifte - Paulin Dagueffeau , Confeiller
d'Etat Ordinaire & au Confeil des Dépêches ,
Pierre Gilbert de Voifins , Confeiller d'Etat
Ordinaire & au Confeil des Dépêches ,
Louis-Jean Berthier de Sauvigny , Confeiller
d'Etat , Intendant de la Généralité de Paris ,
Et Jean- François Joly de Fleury , Confeiller
d'Etat , avons dreffé le préfent procès - verbal pour
être par nous remis à Sa Majefté , conformément
à la volonté. Fait & arrêté à Paris le 3 Mars 176.60
DE VIENNE , le 9 Avril 1766 .
Le mariage de l'archiducheffe Marie- Chriftine
avec le Prince Albert de Saxe a été célébré hier ,
à fept heures du foir , à Schloshoff , où Leurs
Majeftés Impériale & Royale , ainsi que toute la
Cour , s'étoient rendues la veille . Le Prince Clement
de Saxe , Evêque de Freyfingue & de Ratifbonne
, a donné la bénédiction nuptiale aux nou
veaux époux .
DE MADRID , le 27 Mars 1766 .
Il y a eu ici , ces jours derniers , un fouleve
ment de la populace qui a paru d'abord occafionné
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
par une ordonnance nouvelle de police , laquelle
défend l'ufage des chapeaux avec les aîles rabattues
& des manteaux longs & de couleur noirâtre
que portent communément les gens du peuple.
Comme cet habillement déguiſe ceux qui le portent
, de manière qu'il eft impoffible de les reconnoître
& de les diftinguer les uns des autres , il
en réfultoit , fur- tout pendant la nuit , beaucoup
de défordres dont il étoit difficile de reconnoître
les auteurs . Afin de prévenir cet abus , le Roi
avoit rendu l'ordonnance dont il s'agit & avoit
fait éclairer cette Capitale par environ cinq mille
lanternes. Les perfonnes chargées par le Ministère
de l'exécution de cette ordonnance , s'étant acquittées
de leur commiffion avec une rigueur déplacée,
la populace s'ameuta contre elles.
Le 23 , fur les quatre heures après - midi , une
troupe de mutins parut dans les rues de cette
Ville avec des chapeaux détrouffés & des manteaux
longs . Après avoir forcé la garde qui avoit voulu
les arrêter , ils infultèrent la maifon du Gouverneur
du Confeil & celle du Marquis de Squilace ,
Miniftre des Finances : ils caffèrent toutes les lanternes
& obligèrent toutes les perfonnes qu'ils
rencontroient , foit à pied foit en voiture , à rabaiffer
les ailes de leurs chapeaux. Vers les neuf
heures du foir on détacha du palais du Roi quelques
patrouilles de cavalerie & d'infanterie qui
diffipèrent peu à peu les mutins , & à minuit'la
tranquillité fut entièrement rétablie dans tous les
quartiers de la Ville . Le lendemain , à ſept heures
du matin , le peuple s'ameuta de nouveau , & plus
de trente mille féditieux , tant hommes que femmes
, marchèrent vers le palais en criant vive le
Roi. Le fieur O - Reilly , Maréchal de Camp , à
qui le Roi avoit donné le commandement de
OCTOBRE 1766. 203
toutes les troupes qui étoient à Madrid , propola
à Sa Majefté de difliper cette populace en employant
contr'elle les voies de force & de rigueur ;
mais Sa Majesté témoigna la plus grande répugnance
à répandre le fang de fes fujets : il y eut
cependant quelques coups de fufil de tirés qui
tuèrent fix à fept perfonnes . Le Roi jugea enfin à
propos de fe faire voir , vers les cinq heures , fur
un grand balcon placé au milieu de fon palais. Les
mutins y coururent en foule en criant toujours
vive le Roi ils demandèrent la révocation de la
défenſe des manteaux longs & des chapeaux rabattus
, la diminution du prix du pain & de l'huile
& la fuppreffion de la Compagnie qui a entrepris
la fourniture des vivres néceffaires pour l'approvifionnement
de Madrid. Sa Majefté daigna leur
accorder ce qu'ils demandoient & ils fe retirèrent
avec les plus vives démonſtrations de joie & de
foumiffion. Tout étant ainfi pacifié , le Roi jugea
à propos de partir le 25 au matin pour Aranjuez.
Dès que le peuple en eut été informé , il ſe mutina
de nouveau fous prétexte que fa fidélité étoit
devenue fufpecte , & demanda que le Roi revînt.
dans fa Capitale. Sa Majefté fit répondre qu'Elle
ne doutoit point de la fidélité de fes Sujets , mais
qu'Elle ne rentreroit dans Madrid qu'après que
l'ordre & la tranquillité y feroient entièrement
rétablis. Cette réponſe du Roi ayant été communiquée
au peuple le 26 au matin par le Secrétaire
du Confeil de Caftille , tous les mutins fe léparèrent
fur le champ après avoir remis les armes
dont ils s'étoient emparés , & dès ce moment
tout a été tranquilie .
Le Marquis & la Marquife ds Squilace font
partis pour Cartagène , d'où ils doivent fe rendre
a Naples avec leur fa.nille .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE
DE CADIX , le 11 Mars 1766 .
Le Corps de la Nation Françoife a fait célèbrer
ici , le 6 de ce mois , avec la plus grande pompe
un Service folemnel pour le repos de l'âme du
Dauphin.
DE GENÈVE , le 28 Mars 1766 .
Le Chevalier de Beauteville , Miniftre Plénipotentiaire
de Sa Majefté Très Chrétienne auprès de
la République , eft arrivé ici le 19. Une députation
, compofée des principaux Magiſtrats , a été
le recevoir & le complimenter à la froutière . Une
partie de la Garniſon étoit rangée en haie fur fon
paffage , & au- dedans de la Ville plufieurs compagnies
de la Bourgeoisie formoient une haie juſqu'à
fon hôtel. Il a été falué à ſon entrée par une décharge
de quarante pièces de canon . Le lendemain
les fieurs Heidegger & Efcher , Plénipotentiaires
du Canton de Zurich , & les fieurs Aufburguer
& Sinner , Plénipotentiaires du Canton de
Berne , font auffi arrivés & ont été reçus avec de
grands honneurs. Ces Plénipotentiaires ont déja
tenu plufieurs conférences fur les moyens de ramener
la tranquillité. Le Chevalier de Beauteville a
eu le 24 une audience publique du Confeil , & y
a prononcé le difcours fuivant.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS ,
» Votre fagelle ne put vous garantir , il y a
» quelques années , des divifions & des troubles
» qui agitèrent cet Etat . Dans ce moment de crife
» tout fourniffoit des armes aux différens Ordres ;
» chacun , emporté par fon zèle , mais raffuré par
>> fes motifs , travailloit à étendre les bornes de
fes prérogatives ; la confufion des droits & des
OCTOBRE 1766. 209
prétentions hâtoit le moment de l'anarchie ; &,
→ fi des hommes vertueux & éclairés fur leur
>> devoir & fur leurs intérêts étoient reftés livrés à
» eux-mêmes , nous aurions peut- être eu la dou-
>> leur de voir votre République , un des plus
>> beaux monumens de la liberté , s'armer contre
>> elle-même & devenir la victime de fes propres
» diffentions .
>> Telle étoit votre fituation , magnifiques Sei-
» gneurs , lorfque le code de la médiation fut
>> unanimement accepté par tous les Ordres de
> l'Etat. Leurs intérêts avoient été balancés , &
» leurs droits fixés de manière à rendre conftante
» l'exécution de ce réglement , fi la légiflation
» humaine pouvoit prévenir toutes les contradic
» tions de l'efprit & du coeur.
» De nouvelles difcuffions vous agitent aujour-
›› d'hui ; mais nous avons la fatisfaction de les
>> voir fuivies avec plus d'ordre , parce qu'elles
» portent fur une loi fixe que le Roi mon Maître ,
de concert avec les louables Cantons de Zurich
>> & de Berne , a allurée & honorée de fa garantie.
>>
ל כ
» C'eft comme garant de cette médiation , qui
» doit également veiller & fur l'autorité des Ma-
» giftrats & fur la liberté des Citoyens , que Sa
Majefté m'envoie près de vous , magnifiques
» Seigneurs , pour travailler à terminer les con-
» teftations qui vous divifent. Je fens tout le prix
>> d'une commiffion fi honorable , & je me tien-
» drois aſſuré du fuccès s'il pouvoit n'être que le
» fruit du zèle. Le mien ne fera dirigé que par la
>> juſtice , & n'aura d'autre meſure que l'intérêt
> conftant que le Roi mon Maitre prend à la
» confervation & à l'indépendance de votre Répu-
» blique. J'employerai tous mes foins à vous rendre
cette tranquillité précieufe à laquelle vous
206 MERCURE DE FRANCE.
>> avez dû principalement votre profpérité . Je
» chercherai , de concert avec mes illuftres Col-
» légues , ce jufte équilibre de l'autorité & de la
> liberté , qui eft le but de votre fage conſtitution ,
» & je mettrai au nombre des plus beaux jours
« de ma vie celui où j'aurai pu contribuer à votre
>> bonheur »> .
Le fieur Gallatin , premier Syndic , à fait à
ce difcours la réponſe fuivante.
<< TRÈS - ILLUSTRE ET TRÈS-EXCELLENT SEIGNEUR
» L'intérêt que le Roi daigne prendre à nos
>> diffentions , fon defir de voir rétablir au milieu
» de nous une paix durable , & les affurances que
›› V. E. vient de nous donner d'une manière fi
» touchante des fentimens de Sa Majesté pour cet
> Etat , portent la confolation dans nos coeurs &
>> les pénètrent de la plus vive & de la plus refpec-
>> tueufe reconnoiffance .
» Depuis que cette République exiſte , elle a
>> conftamment été honorée de la bienveillance
› des Rois Très- Chrétiens ; mais elle n'en a jamais
reçu des marques plus éclatantes que de l'augufte
Monarque auquel la voix de fon peuple a
>> déféré le nom de Bien- Aimé. La bonté de ce
و ر
grand Prince ne fauroit être bornée par les
> limites de fon Royaume ; il daigne encore s'oc-
» cuper du bonheur de ſes voifins , & loin de leur
» rendre la puiffance formidable , il ne la déploie
" que pour gagner leurs coeurs par les bienfaits .
Dans le temps où notre patrie étoit en proie
aux horreurs d'une guerre civile , c'eſt à la
médiation du Roi & à celle des louables Can-
> tons de Zurich & de Berne que nous fumes
→ redevables d'un réglement qui établifloit fur les
fondemens les plus folides les droits reſpectifs
OCTOBRE 1766. 207
» des différens Ordres qui compoſent le gouver-
» nement de cet Etat ; & Sa Majefté , pour ren-
» dre notre bonheur inaltérable , voulut bien en
» garantir l'exécution , conjointement avec fes
» illuftres Co - Médiateurs.
>> Nous avions goûté pendant vingt - cinq ans
>> les doux fruits de ce réglement falutaire ; la
» profpérité publique & particulière , caractèré
» fûr d'une adminiftration légale & niodérée ,
fembloit être parvenue à fon comble , lorfque
> nous avons vu la divifion naître & s'accroître
در
par un progrès qui étonnera notre poſtérité.
» Occupés à maintenir le dépôt facré que la loi
5, nous avoit confié , nous avons eu la douleur de
>> voir une partie de nos Concitoyens méconnoître
> la pureté de nos intentions. Bleffés de la ma-
> nière la plus fenfible pour des Magiftrats ver-
> tueux , & craignant que la conftitution fur laquelle
repofent la liberté & le bonheur de tous
» les Membres de l'Etat ne fût renversée , nous
>> avons été forcés de recourir aux Puiffances
>> l'ont garantie.
>>
qui
» Dans le cours de ces triſtes conjonctures nous
» avons reçu les preuves les plus touchantes de la
>> bonté du Roi. Dès le mois d'Avril dernier Son
>> Excellence , Monfieur le Duc de Praflin , nous
» fit donner les affurances les plus affectueuses de
>> l'intérêt que Sa Majefté daignoit prendre à nos
>> troubles & au maintien de notre conſtitution .
›› Ces aſſurances nous ont été réïtérées à l'arrivée
>> de M. Hennin , Réfident de Sa Majefté auprès
» de notre République , & toute la conduite de ce
>> Miniftre a été une preuve continuelle de la
›› bienveillance du Roi. Enfin , Sa Majeſté a mis
>> le comb'e à fes bienfaits & à notre reconnoif-
» fance , en a quiefçant à la demande que nous
و ر
ور
د ر
208 MERCURE DE FRANCE.
lui avions faite de maintenir le réglement de
l'illuftre Médiation , & en choififfant pour cet
» effet un Miniftre auffi diftingué par les vertus
» que par la naiffance & par le caractère éminent
> dont il étoit revêtu.
>>
Qu'ileft heureux pour nous , très- Illuftre &
» très-Excellent Seigneur , de voir réunir dans
>votre perfonne tout ce qui peut contribuer au
>> fuccès de la commiffion dont vous êtes chargé ,
>> cet efprit d'impartialité ſi propre à vous concilier
» la confiance de tous les Ordres de l'Etat , cette
> noble franchiſe qui eft la véritable politique du
Négociatear appellé à traiter avec des hommes
libres , cette dextérité qui fait perfuader les
» efprits les plus prévenus !
ככ
,כ
ככ
כ כ
" C'eft avec de tels avantages que V. E. travail-
>>> lant de concert avec les dignes Miniftres de nos
généreux Alliés , diffipera les illufions , vaincra
>> les préjugés , ramènera tous les Citoyens aux
→ vrais principes de la conſtitution & fixera pour
» jamais parmi nous la paix & le bonheur . Nous
prions V. E. d'être convaincue de notre déférence
pour les fages confeils , & nous ne fau-
» rions allez la remercier des favorables difpofi
tions qu'elle vient de nous manifefter.
» Vivement touchés des bienfaits du Roi , c'eft
» dans l'effufion la plus fincère & la plus reſpec-
» tueufe de nos cours , que nous renouvellons à
» V. E. nos voeux ardens pour la gloire & la prof-
» périté du règne de Sa Majefté , pour la conſerva-
> tion de fa perfonne facrée , pour celle de la
» Reine fon augufte épouse , de Monfeigneur le
» Dauphin & de toute la Famille Royale.
» Nous n'oublierons jamais les bons & géné
reux offices de S. E Monfieur le Duc de Praflin ;
>> veuille le Ciel conferver à la France un Miniftre
OCTOBRE 1766. 209
auffi refpectable & couronner fon adminiſtra
tion des plus heureux fuccès !
>> En faifant des voeux pour vous , très- Illuftre
» & très - Excellent Seigneur , nous croyons en
faire pour nous - mêmes. Veuille.le Tout- Puif-
> fant fortifier la fanté de V. E répandre fur fon
>> illuftre perfonne fes plus précieufes faveurs , &
» qu'après avoir glorieufement rempli le miniſtère
» de paix dont elle eft chargée , comblée des
>> bénédictions d'un peuple auquel elle aura appris
» à favoir être heureux , elle jouiffe pendant une
longue fuite d'années d'une conftante prof
», périté ! »›
"
DE LONDRES , le 3 Avril 1766.
On affure que le mariage projetté entre le Roi
de Danemarck & la Princelle Caroline - Mathilde
fera conclu au commencement du mois prochain.
Le Général Conway , un des principaux Secrétaires
du Roi , & le Comte de Guerchy , Amballadeur
de Sa Majefté très - Chrétienne , fignèrent ,
le 29 du mois dernier , une convention faite entre
les deux Cours pour l'arrangement définitif des
billets du Canada .
Le 20 du mois dernier la Société Royale a reçu
P'Abbé Coyer au nombre de fes Membres.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris ,
&c.
DE VERSAILLES , le 26 Mars 1766.
Le Roi a donné l'Abbaye Régulière de Prières ;
Ordre de Cîteaux , Diocèle de Vannes , à Dom de
Meaux , Prieur de l'Abbaye de Longpont , même
Ordre , Diocèle de Soiffons ,
210 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a nommé à la majorité du Régiment
des Gardes - Françoifes , vacante par la mort du
Marquis de Cornillon , le Marquis de Sauzay ,
qui a été préſenté en cette qualité à Sa Majesté
Je 23 de ce mois , par le Maréchal Duc de Biron .
La Compagnie que le Marquis de Sauzay avoit
dans le mênie Régiment a été donnée au Comte
de Bonbelles , premier Aide - Major , qui eſt
remplacé par le fieur Dufrefne.
Le Chevalier Prince de Rohan , Gouverneur-
Lieutenant Général des Ifles fous le Vent & Chef
d'Efcadre des Armées Navales du Roi , prit congé
de Sa Majefté le 23 pour le rendre à fon Gouver
nement.
Du 29.
Le 27 , jour du Jeudi Saint , le Roi lava les
pieds , fuivant l'ufage , à douze Pauvres & les
fervit enfuite à table . Le Prince de Condé , Grand-
Maître de la Mailon du Roi , étoit à la tête des
Maîtres d'Hôtel , conduit par le Marquis de
Dreux , Grand- Maître des Cérémonies , & par
le fieur de Nantouillet , Maître des Cérémonies.
Les plats furent portés par Monfeigneur le Dauphin
, Monfeigneur le Comte de Provence , Monfeigneur
le Comte d'Artois , & par le Duc d'Orléans
, le Duc de Chartres , le Duc de Bourbon ,
le Prince de Conty , le Comte de la Marche , le
Comte d'Eu , le Duc de Penthievre , le Prince de
Lamballe , & par les Seigneurs de la Cour & les
principaux Officiers de Sa Majefté .
La grande Députation du Parlement de Dauphiné
, qui avoit été mandée par le Roi , avec
ordre de lui apporter une expédition de l'Arrêté
fait par cette Compagnie le 30 Juillet de l'année
dernière au fujet du Parlement de Pau , a été
4.
OCTOBRE 1766. 211
introduite dans la Chambre de Sa Majefté , le 27
de ce mois , à fept heures du foir. Les Députés
au nombre de fept , lui ont été préfentés par le
Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire d'Etat
ayant le Département du Dauphiné , après avoir
été conduits en la manière accoutumée . Le Roi
les a reçus dans fon fauteuil ; & , après s'être fait
remettre l'Arrêté dont ils étoient porteurs , les
Députés ont eu ordre de fe retirer , & Sa Majefté
a tenu fon Confeil , après lequel Elle a fait rentrer
ces Députés , & leur a prononcé fa réponſe en ces
teries.
J'ai lu vos remontrances , & j'ai réconnu
principalement dans celles du 24 Mai dernier ,
» les mêmes erreurs que j'ai profcrites par la ré-
> ponſe que j'ai faite moi - même à mon Parle-
» ment de Paris . Je vous la remets pour qu'elle
» vous ferve de règle. Ce n'eft qu'en vous y conformant
que vous mériterez mes bontés. Au
» furplus , je viens de caller en mon Confeil vos
» Arrêtés des 22 Mars & 30 Juillet derniers par
» un Arrêt dont vous allez entendre la lecture >>,
, Alors le Duc de Choiſeul fit la lecture de l'Arrêt,
après laquelle le Roi a dit : « ne vous occupez plus
d'affaires qui vous font étrangères ; rendez la
» juftice à mes Sujets , & donnez- leur l'exemple
» de la foumiffion . Vous ferez registre de tout ce
» qui vient de fe paffer » .
Après quoi Sa Majefté a remis aux Députés
une copie de l'Arrêt du Confeil , & ils fe font
retirés.
212 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE LANGUE ANGLOISE.
Le fieut Berry , Anglois de nation , auteur
de la Grammaire générale Angloife
donne avis que , pour la commodité des
négocians & autres perfonnes qui font occupées
dans le courant de la journée , il
commencera un cours de langue angloife
le premier d'Octobre prochain ; lequel
cours durera fix mois , & fera ouvert trois
fois la femaine en deux claffes : la première
depuis fept heures du matin jufqu'à
neuf, & la feconde depuis fept heures du
foir jufqu'à neuf.
Le fieur Berry demeure dans la maiſon
de M. Dufay & compagnie , négocians ,
rue & place du Chevalier du Guet. Il
donne des leçons en ville à toutes les autres
heures de la journée ; il traduit toutes
fortes d'écritures en françois ou en anglois
, pour Meffieurs les banquiers , négocians
, &c.
Les perfonnes qui voudront affifter au
cours qu'il vient d'indiquer , font priées
de fe faire infcrire & de s'abonner chez
lui avant le premier de Novembre.
Ceux qui auront fait le cours précé
OCTOBRE 1766. 215
dent , pourront affifter au nouveau pour
la moitié du prix.
LE
A VIS.
Effences & Odeurs.
E fieur Fagonde , Marchand Mercier , rue
Saint Denis , près celle des Lombards , à l'enfeigne
de la toilette à Paris , vend en gros & en
détail de l'Eau de Lavande ordinaire 40 fols la
pinte. L'Eau de Lavande Impériale 3 liv . l'Eau de
Lavante de Malthe 4 liv . & toutes fortes d'Eaux
de fenteur de la première qualité 6 liv. non compris
la bouteille ; les favonettes fines de Provence
12 , 18 , 24 & 30 fols pièce . On trouve chez lui
des clous de parfums d'Eſpagne antipeftilentiels
d'une odeur fort agréable , avec lefquels on chaffe
le mauvais air d'une maiſon , & on le renouvelle
par le moyen de la fumée. Il tient chez lui toutes
fortes de Pommades , Effences , Quinteffences
fines , & tout ce qui concerne les parfums , en
gros & en détail , à un prix fort au - deſſons des
prix ordinaires .
Il prévient auffi Meffieurs les Négocians , Commiffionnaires
& Marchands de Province , qu'il
leur fera une remife marquée fur le prix desdites
marchandiſes lorfqu'ils s'adrefferont à lui pour
une certaine quantité.
Il est toujours le feul qui débite depuis longtemps
l'excellente Pâte de Guzellik ou Ekmecq
Turc, nom Arabe , qui lui vient de l'ufage qu'on
214 MERCURE DE FRANCE.
en fait au Serrail & dans toute l'Afie pour la pro
preté. Elle a toutes les propriétés les plus rares ,
& le débite avec le plus grand fuccès a Paris , dan's
les Provinces & dans les Pays étrangers . Cette
Pâte eft en petits pains , qui ne coûtent que 24 fois
pièce , & qui font d'une odeur la plus agréable.
On trouve chez le même un petit coffret doublé
d'étain pour la ferrer , afin de lui conferver plus
parfaitement fon odeur . Le petit pain & la boëte
coûtent 48 fols.
CAILLOT , de chez feu M. le Riche de la Poupliniere
, Fermier Général , débite une Eau de
teinture balfamique , pour les coupures , coups à
la tête , pour les plaies récentes , pour les douleurs
de rhumatifmes , pour les brûlures ; elle les guérit
en peu de jours , fans en être jamais marqué ;
quand même un enfant tomberoit la face dans le
feu , ou une autre partie du corps , il fera guéri
dans douze ou quinze jours pour les plus longues
à guérir. Si vous mettez de cet Eau fur le champ ,
vous ferez guéri en peu d'heures . Elle empêche de
venir les cloches , de même pour les engetures ;
éprouvé cette Eau ne fe gâte jamais . Il donne la
manière de s'en fervir , & les autres propriétés .
:
Comme l'adreffe du fieur CAILLOT a été omife
dans l'un des précédens Mercures , la voici telle
qu'elle eft : rue Montmartre , vis - à - vis la rue Notre-
Dame- des-Victoires , chez M. de la Villarnoix.
OCTOBRE 1766. 215
AP PROBATIO N.
J'ai lu ,
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois d'Octobre 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 3
Novembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à Mde de Thi.... fur la douceur . Page s
1
17
EPÎTRE à S. A. S. Mgr le Prince de Condé. 13
VERS à S. A. S. Mgr le Prince de Condé.
IMPROMPTU à Mlle J. G.
VERS préſentés à Mde de Bourbon - Condé
Abbeffe de Beaumont-lès - Tours.
VERS adreffés à M. de Voltaire , par M. François
, de Neufchâteau en Lorraine.
RÉPONSE de M. de Voltaire.
EPITRE aux Malheureux...
Ibid.
PROPOSITION . Lequel eft le plus avantageux
aux hommes , de connoître, le coeur , ou
de n'en avoir nulle connoiffance ?
EPITRE à Damis.
L'INCONNUE , nouvelle angloife.
SUR la mufique de l'Acte d'Erofine.
ÉNIGMES .
18
19
20
25
28
31
61
Ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHES.
CHANSON.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE générale & particulière de la Ville
de Calais du Calaifis , &c.
64
65
LETTRE de M. Savérien à M. de la Place. 7,
ÉLÉMENS de l'Art Militaire ancien & moderne. 86
LA CACOMONADE, hiftoire politique & morale. 91
ANNONCES de Livres. 103
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
SÉANCE de l'Académie des Belles - Lettres de
Montauban.
ACADÉMIE de Marfelle.
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
GRAVURE.
MUSIQUE.
ARTS AGRÉABLES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la Meffe
ARTICLE V. SPETACLES
de Gilles .
OPÉRA.
COMÉDIE Françoife.
COMÉDIE Italienne .
CONCERT Spirituel.
129
127
12
Ibid.
131
1
I 34
ISI
171
172
173.
FÊTES publiques .
ARTICLE VI. NOUVELLES Politiques.
PROCÈS - VERBAL de ce qui s'eſt paſſé dans la
féance du Parlement de Paris.
Avis à MM. les Directeurs & Régiſſeurs des
Spectacles .
194
212
De l'Imprimeriede LOUIS CELLOT, rue Dauphine,
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1766.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Cochis
Shesin
ByMe Sealy. 1215
A PARIS,
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi,
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit,
leurs ordres , afin que le paiement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au Bu
reau du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé les Journaux ; ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pièces pour
le continuer. Cette Table fe vend Téparément
au même Bureau , où l'on pourra fe
procurer quatre collections complettes qui
reſtent encore moyennant 130 livres chacune
brochée , d'ici au premier Septembre ,
paffé lequel temps elles vaudront 170 liv.
s'il en refte.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à Madame DE B.....fur la
Diffimulation.
2 Août 1766.
Nous ne nous entendons pas , Madame ,
& nous fommes cependant d'accord . Vous
voulez qu'on ne foit pas toujours obligé
de dire fa penfée , & moi je prétends
que l'on ne doit jamais altérer la vérité :
A iij
G6 MERCURE DE FRANCE .
de
encore un coup ! nous avons raiſon l'un
& l'autre . Il ne s'agit entre nous que
bannir la diffimulation du commerce de
la fociété , & c'eft ce que nous faifons
tous les deux ; vous , en vous taifant par
difcrétion ou par prudence ; & moi en ne
parlant , fi je parle , que conformément à
la vérité.
Ne confondez point , Madame , la difcrétion
& la circonfpection avec la diffimulation
, & nous n'aurons plus de difficulté
fur l'idée jufte qu'il faut avoir de
celle-ci. La diffimulation eft un vice du
coeur & de l'efprit , qui a quelque chofe
de bas & d'indigne d'une belle âme : la
difcrétion , au contraire , & la circonfpection
, font des vertus , dont il eft glorieux
à un honnête homme de faire profeffion
. Celle - là eft une fage retenue dans
nos difcours , qui nous fait taire ce que
nous ne devons pas dire , & qui ne confifte
pas feulement à ne rien dire , mais
auffi à ne rien laiffer voir ni dans notre
ton ni dans nos manières qui puiffe trahir
notre fecret. Celle- ci a lieu principalement
dans le difcours , conféquemment
aux circonftances préfentes & accidentelles
, pour ne parler qu'à propos & ne
rien laiffer échapper qui puiffe nuire ou
déplaire : elle eft l'effet d'une prudence
OCTOBRE 1766. ༡
qui ne rifque rien . Perfonne n'eft difpenfé
de pratiquer ces deux vertus , fi
capables de concourir au bien général de
la fociété & à la tranquillité de chaque
particulier. Mais nulle raifon légitime ne
peut excufer l'ufage de la diffimulation ,
parce qu'il n'y a aucune circonftance où
il foit permis de feindre pour tromper
quelqu'un. L'âme fe déshonore , difoit le
fage Empereur Marc- Aurele , lorfqu'elle
ufe de diffimulation , & que dans fes paroles
ou dans fes actions , elle emploie la feinte
ou le menfonge. Lá morale chrétienne eſt
plus délicate encore fur cet article , &
vous en avez une preuve bien expreffe
dans l'épître de S. Paul aux Galates . Vous y
avez lu, Madame , que S. Pierre croyoit devoir
diffimuler avec les Juifs , en paroiffant
fe féparer des Gentils , & cet Apôtre ,
ainfi que S. Barnabé qui l'imitoit , avoit
certainement une bonne intention ; mais
S. Paul le reprit & lui réfifta en face ,
parce , dit- il , qu'il étoit repréhenfible ; &
les Pères remarquent que S. Pierre l'étoit
en effet.
Il y a toujours plus ou moins de fauffeté
dans la diffimulation , & cela fuffit
pour qu'un honnête homme s'en interdiſe
l'ufage , même dans les cas indifférens.
C'eft en vain qu'on la décore quelque-
A iv
MERCURE DE FRANCE.
fois du nom de politique , elle n'en eft
ni moins vicieufe , ni plus refpectable.
D'ailleurs , ce nom lui eft toujours mal
adapté ; car la vraie politique , dont le
but eft d'entretenir parmi les hommes la
fûreté , la tranquillité , & l'honnêteté des
moeurs , bien loin de feindre ou d'employer
la rufe , n'agit jamais , au contraire ,
que felon les regles de la bonne foi , de
la probité & les lumières d'une raifon
épurée. S'il eft queftion de la fauffe politique
, alors toute diffimulation qui lui
reflemble , mérite le même mépris & la
même indignation.
Appellerez - vous politique cette fauffeté
de caractere qui déguife fans celle
un coeur , qui lui fait arborer à tout inf
tant des fentimens qu'il n'a pas , qui habille
fa perfidie , fes noirceurs , & fes
menfonges perpétuels , des couleurs de
la vérité , de l'amitié , de l'eftime & de la
confiance ? Teile eft cependant , Madame ,
cettepolitique , dont la diffimulation prend
le nom & les titres pour réuffir plus aifément
à tromper la fociété . Ce qui fe paffe
tous les jours fous vos yeux', à la Cour , à
la ville , & dans les différens états de la
vie , vous prouve bien fenfiblement à quel
point une âme diffimulée eft dangereufe,
& combien le vice de la diffimulation
OCTOBRE 1766.
nourrit d'autres vices dans le coeur qu'
pofféde .
Mais , dira - t - on encore , la diffimulation
ne peut - elle pas être regardée
quelquefois comme une prudence , &
en avoir en effet les principes & tous les
traits ? Non , Madame. Er pourquoi ?
Parce que la prudence eft une vertu , &
que les vertus ne nous apprennent point
à nous tromper nous - mêmes , ni à tromper
les autres. On eft prudent quand on
évite ce qui peut nuire , & qu'on ne fait
que ce que l'on doit faire felon les loix
divines & humaines . Or , on peut aifément
, fans feindre ni en impofer à perfonne
, fuivre le bien & s'éloigner du
mal.
Quand vous ne dites pas toujours votre
penſée , c'eſt fans doute un effet , ou de
votre prudence , ou de votre circonfpection
, & vous êtes très- louable ;; cela ne
s'appelle pas diffimuler , mais avoir de la
retenue & de la fageffe . Si je dis que l'on
ne doit jamais parler que felon fa penfée
, ou ne jamais altérer la vérité , je
n'entends pas que l'on doive toujours dire
ce que l'on penfe ; ce feroit être indifcret
ou imprudent je crois feulement
qu'il faut dans la fociété , ou fe taire
quand on ne veut pas dire fa penſée , ou
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
#
ne parler que pour la dire à propos. Voilà ,
ce me femble , le moyen d'être prudent ,
difcret & circonfpect , fans être diffimulé .
Avec vous , Madame , je fuis dans
l'heureufe & douce, habitude de parler
felon mon coeur , & vous êtes bien perfuadée
que je vous dis exactement ce
que je penfe , lorfque je vous affure que
perfonne au monde ne vous eft attaché
avec un refpect plus fincère & plus tendre
que le mien , & c.
DUP... R. B.
CONSEIL à Madame **
IMITEZ MITEZ la nature , écoutez la raiſon ;
L'amour & les plaifirs ont leur temps , leurfaifon,
Ainfi que leur hyver ils ont leur canicule.
Sous cette conſtellation ,
On excufe une paſſion
Mais fous le Capricorne on la croit ridicule.
Par le même.
OCTOBRE 1766. I I
D. O. M.
CANTICUM Botanicum * ad facra profa
Lauda Sion numeros & modulos compofitum.
Deus , canticum novum cantabo tibi.
LAUDA tellus
Creatorem ,
Lauda Sion , Univerforum fatorem ,
&c.
Quantum potes
, &c.
Laudis Thema.
Quæ contines feminum .
Lauda fupremum auctorem ,
Omnium vegetatorem
Quæ parturis germinum .
Ex quo juffit ut virentem
Proferres ex te fementem ,
Quot enites foetibus !
Quot indè varietates ,
Quem in facra. Quot fulgent amanitates
Humanis afpectibus !
Quot hinc radicum naturæ ,
Sit laus plena. Quot frondium coelaturæ ,
Quot figuræ caulium !
* La fingularité de cette pièce , trouvée dans un Monaf
@re nous a fait croire qu'elle méritoit d'être connus.
A vj
32 MERCURE DE FRANCE.
Dies enim.
Quot virores hærent in frondibus !
Quot colores fulgent in floribus!
Quot structuræ ftirpium !
Quot exinde qualitates ,
In hac menfâ. Quot nobis utilitates .
Mortalibus affluunt !
Illæ profunt paftui
Vetuftatem.
Profunt ifte potui
Morbos iftæ diluunt.
Generum quot funt centena
Quod in cand. Specierum tot millena
Telluris in tractibus !
Quot hodie nobis patent
Docti facris Tot adhuc fortafsè latent ,.
Orbis in receffibus.
Inter plantarum nitores ,
Dogma datur. Si fpectemus tantum flores ,
Quanta funt difcrimina !
Hi nempè funt petalodes ,
Quodnoncapis. Ifti funt apetalodes ,
Sub
diverfis,
Et nil præter ftamina.
Ex his qui funt petalodes ,
Hi funt
monopetalodes
Aut unius folii.
OCTOBRE 1766.
Caro cibus.
Sunt ifti
polyphillodes
Sive
polypetalodes ,
Ut rofæ & lilii.
Rurfus inter petalodes ,
Afumente.
Multi cernuntur aplodes
Cæteri compofiti.
Sumit unus.
Sumunt boni.
Multi florent orbe plano`,
Multi rurfus orbe pleno
Decore præpofiti.
Inter monophylloformes ,
Multi funt campaniformes
Plures inftar globuli .
Sunt alii pelviformes ,
Mors eft malis. Sunt hyppocrateriformes
Plures inftar tubuli.
Alii funt choneodes ,
Alii funt & trochodes ,
Fracto demum.
Quidam funt & afterodes..
Stellulis perfimiles.
Nulla rei
Sunt petalo regulari ,
Sunt quidam irregulari ,
Et folio fingulari
Larvis non abfimiles.
4 MERCURE DE FRANCE.
Ecce panis.
Polypetalodum multi
Sunt in crucem conformati ,
Sunt plures orbiculati
Rofarum in fpeciem.
In his vides umbellatos ,
Indè caryophyllatos ,
Vides indè liliatos
Prolixam in feriem .
In figuris.
Sunt rurfus leguminofi ,
Sunt impares foliofi ,
Bone paftor.
Sunt & toti flofculofi ,
Sunt & femiflofculofi ,
Et cum difco plurimi.
Sunt item apetalodes ,
Staminei , vel trichodes ,
Tu qui cuncta. Sunt alii dyfphanodes ,
Lauda Sion.
Quorum formæ lanthanodes
Nunquam poffunt exprimi.
Hi calycibus inhærent ,
Quidam & calyce carent ,
Quidam habent duplicem .
Hi pediculo donantur ,
Quantumpotes. Ifti ramulo fundantur ,
Quidam ftipant caudicem .
OCTOBRE 1766. 15
Etfi perplures frigefcunt ,
Laudis Thema. Quidam tamen evanefcunt ,
A fructu fepofiti.
Quot habent gradus colorum ,
Quem infacra. Quot modis olent odorum
Senfibus expofiti !
Jam quot calycum ftructuræ
Sit laus plena. Quot capfularum figuræ ,
Quot formæ feminibus !
Dies enim.
Quicumque vult ifta cognofcere ,
Turneforti debet infiftere
Doctis voluminibus.
Ut nafceretur vir ille ,
Annos natura ter mille
Conando diftinuit.
In hâc menfâ.
Ab amiffo miferè
Vetuftatem.
Salomonis opere
Quod in coena.
Dolti facris.
Botanica fenuit .
Haufit tamen in Bauhinis ;
Columnis & Morifonis ,
Sed quàm multa perperam !
Ipfo Raio vel in toto ,
Quamvis ardefcens in voto,
Non perfecit operam.
16 MERCURE DE FRANCE
Hi funt æquo breviores ,
Dogma datur.
Sunt ifti prolixiores ,
Omnes præter limitem .
Hi congregant diſgreganda ,
Quodnoncapis. Hi difgregant congreganda
Sub diverfis
Caro cibus.
Omnes extra tramitem.
Sed jam opus celebratum
Cernere fixum & ratum
Tandem orbi contigit.
Nam hærens in fignaturâ ,
Ipfa quam fixit natura
Metam acu tetigit.
Diverfos componens fafces
A fumente. Plantas digeffit in claſſes
Et claffes in genera.
His addit ponendo fubtus
Sumit unus.
Sumunt boni.
Cum ipfis floris & fructus
Quotquot habent fædera.
Veris notis fignať plantas ,
Licèt quofdam inter multas
Sola fignet facies.
Forma floris claffem fundat ,
Mors eft malis. Fructus character genus dat
Dant adjuncta fpecies,
OCTOBRE 1766. 17
Fracto demùm.
Nulla rei.
Confufione fublatâ ,
Jam quævis arbor & planta
Gaudet fuâ verâ notâ ,
Fixo gaudet nomine.
Jam non eft crambe turritis
Non teucrium chamæpitys y
Non te trahit fideritis
Vario vocamine .
Sic pulchris ab elementis
Sic divis ab inftitutis
Jam folus regnat in hortis
Magnus Turnefortius.
Ecce panis.
In figuris.
Quod ftudium deterrebat ,
Et ficut cahos horrebat ,
Jam fit contra quod folebat
Cunctis delectantius .
Bone paftor.
Jam quidquid per orbem totum
De terrâ crefcit ignotum
Mox ut mihi demonftratum
Suis notis decoratum ,
>
Tu qui cunda.
Potis fum agnofcere.
Collaudemus Creatorem ,
Qui tantum dedit doctorem ;
Botanices affertorem >
Quin & propè repertorem
Quem juftum eft dicere.
8 MERCURE DE FRANCE.
Sed Deus plantam creando ,
Lauda Sion. Miremur in variando
Quàm fit mirus opifex !
In fingularum fculpturâ ,
Quantùmpotes. In humoris colaturâ
Quam fubtilis artifex !
In creandis poteftatem ,
Laudis Thema. Variandis libertatem
Nofcamus opificis.
In donandis largitatem ,
Quem in facra. In utendis bonitatem
Laudemus artificis.
His facultates impreffit ,
Sit laus plena. Et omnes nobis conceffit
Dies enim.
Infigni pro munere.
O! plantarum qui vim cognofceret,
Is tantùm non furgere faceret
Defunctos à funere .
Sed quod nobis dedit gratis ,
In hac menfá. Hoc rurfum negat ingratis
Vetuftatem.
Et doni fpernacibus .
Non dignamur difcere ,
Afpernamur nofcere.
Qua dat plenis manibus .
OCTOBRE 1766. 19
Quod in coena.
Sicut bruta cernunt plantas ,
Ventri nempè tantùm aptas ,
Sic cernunt & homines.
At nos perfpectis in plantis
Dei cernamus lætantis
Jucundas imagines.
Docti facris.
Dogma datur.
Supreme miremur artis ,
Et fupremæ bonitatis
Tot læta fpecimina.
Et hinc tot grates auctori ,
Quod non capis. Tot fint laudes Creatori
Sub diverfis.
Caro cibus.
A fumente.
Sumit unus.
Quot in terrâ germina .
Sit plantis ab eſculentis ,
Sit plantis à poculentis
Paftori laus optimo.
Sit plantas propter fanantes ,
Et ægrotos reparantes
Medico laus maximo.
Reducant nobis in mentem
Vitæ mortifque potentem
Planta deleteriæ.
Quarum latet nos poteftas ,
Ex his occulta majeſtas
Occurrat memoriæ.
10 MERCURE DE FRANCE.
Summi Dei firmitaten ,
Sumunt boni. Robur & fublimitatem
Cellæ fignent arbores .
Quæ cum magnis virent nanzj
Mors eft malis. Sint charitatis humanas
Fracto demùm.
Nulla rei.
Nota non indecores.
Tot formæ fructûs nitentis
Et fucci dulce liquentis ,
Divinæ fuavitatis
Monimenta referant .
Quæ tot alunt comedentes
Bonos fimul ac nocentes ,
Senfus intra nos clementes
Erga quemque conferant .
Ecce circa tot divina
Virentis naturæ dona ,
Quomodo mens chriſtians
Ecce panis.
Debet intus affici.
In figuris.
Bone paftor.
Quicquid Deus operetur ,
Finis eft ut honoretur
Et majeftas adoretur
Parentis magnifici.
Ergo quot Europeanæ ,
Quot plantæ funt Africanæ,
Quot pariter Aſianæ ,
Quot funt & Americana ,
Tot fit hymnos volvere
OCTOBRE 1766. 28
Da , Deus , ut plantæ crefcant ,
Harum vires innotefcant ,
Vireta noftra ditefcant ,
Et mortales indè difcant
Grates tibi folvere . Amen !
Benedicite univerfa germinantia in terrâ
Domino.
Hoc carmen in Beccenfi Monafterio canebat
D. Petrus de Medine , ann. Domini 1734.
EPÎTRE à M. DE LA BASTIDE , Avocat
SAGE mortel , heureux génie ,
Qui , par mille divers talens ,
As mérité que ma Patrie ( 1 )
T'adoptât parmi ſes enfans ;
Toi , pour qui la philoſophie
Tint toujours les temples ouverts ,
Qui fur les pas de Polymnie
Cueilles des lauriers toujours verds >
Et qui , fur un nouveau Parnaffe ( 2 ) ;
Conduit par le Dieu de Délos ,
(1 ) Nîmes.
( 2) Le tripot du Milhaud.
22 MERCURE DE FRANCE.
As fu mériter une place ,
Tribut fateur de tes travaux .
Dans les doux tranſports que m'inſpire
L'éclat de ton nouveau bonheur ,
Cher ami , je reprends la lyre :
Puiffent fes accens m'introduire
Au temple où te fuivit mon coeur !
Noble Compagne des difgraces ,
Mère des plaifirs vertueux ,
Tendre amitié , répands tes feux
Sur mes écrits , & que les Grâces
Les préfentent aux demi- Dieux ( 3 ) !
C'eſt ainsi , mon cher la Bastide ,
Que je vole fur l'Hélicon ,
L'Amitié me fert d'Apollon ;
Elle est mon aftre , elle eft mon guide
Dans les bois du facré Vallon.
Mais dans cette plaine fleurie
Je me promène rarement ;
Je fais des vers moins par manie
Que par un fimple amufement ;
Lorsqu'à rimer on me convie ,
Au défaut d'un brillant génie ,
Je confulte le fentiment.
Que les Rouffeaux , que les Voltaires ,
Guidés par un génie heureux ,
Rempliffent les deux hémisphères
De l'éclat de leurs noms fameux ;
( 3 ) Académiciens de Milhaud ,
OCTOBRE 1766 . 23
J'admire leurs favantes veilles ,
Et j'applaudis à leurs merveilles ,
Mais je frémis de leurs travaux .
Auffi , fur un ton pius modefte ,
Rajuftant de fimples pipeaux ,
Je chanterai Piiade , Orefte ,
Et , pour embellir mes tableaux ,
J'irai , guidé par la Sageſſe ,
Dans le temple de la tendreffe ,
Façonner mes foibles pinceaux ;
Sur les autels de la Deeffe
Je préparerai mes couleurs ;
Par une guirlande de fleurs
Pofée aux pieds de la Prêtreffe
Je reconnoîtrai fes faveurs.
Ce n'eft pas que je te condamne ,
Ami , dans tes folâtres jeux ( 4 ) .
Lorfque , loin d'un peuple profane ,
Tu chantes l'amour & fes feux .
J'aime à te voir fuivre les traces
Des Lafares & des Chaulieux ,
Ces Peintres aimables des Grâces ,
Et t'immortalifer comme eux.
Mais je t'admire davantage ( ƒ)
Et tu m'arraches mon fuffrage ,
Quand , fur les pas de Crébillon ,
Tu defcens fur la fombre rive ,
( 4 ) Ode à M. Roques fur fon mariage,
( 5 ) Epître d'un Comofpolite à l'ombre de Calas
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour faire entendre au noir Pluton ;
Les cris d'une épouſe plaintive
Qui redemande à la Raifon
De Calas l'ombre fugitive .
O , cher ami , quel feu quel ton !
O que j'aime cette harmonie ,
Ces traits & ces fons enchanteurs !
Ainfi d'Andromaque attendrie
Homère exprimoit les douleurs .
Que vois-je ? aux lauriers du Permeſſe ( 6 )
Tu joins les plus brillantes fleurs !
Rempli d'une éloquente ivreſſe ,
Tu pourfuis par- tout la moleffe ,
Tu la bannis de tous les coeurs .
Sous tes coups tombe l'indolence ;
Du Barreau chaffant l'ignorance ,
Du travail tu preſcris les loix ;
Chacun les écoute en filence ,
Et , féduit par ton éloquence ,
Se rend aux accens de ta voix.
Tel le puiffant Dieu de la Thrace ,
Entouré de nombreux foldats ,
Inſpire à tous fa noble audace ,
Les
porte
Pourfuis
donc ta noble
carrière
,
Ami ; dans ce féjour
nouveau
à de nouveaux combats.
2
(6 ) Difcours prononcés à l'ouverture & à la clôture
des conférences.
Que
OCTOBRE 1766. 25
Que de ton efprit la lumière
De l'Hélicon foit le flambeau.
Sur le Parnaffe fois Voltaire,
Sois Cicéron dans le Barreau ;
De l'amitié la plus fincère
Sois le modèle le plus beau .
Par M. GAUDE fils , à Nimes:
VERS à M. & à Mde FAVART , adreffés
à elle-même.
QU'EN
U'ENTRE Vous deux le choix eft difficile &
doux !
Efprit , talent , beauté , voilà votre partage ;
Gaîté , vif enjoûment , féduifant badinage
Voilà celui de votre époux .
Si vous jouez comme Thálie,
Il écrit comme Anacreon :
La Mufe de la Comédie
A l'enfant gâté d'Apollon ;
Point d'union mieux affortie ! :
Hélas ! qui n'en feroit jaloux ?
>
Vous avez à vous deux tous les moyens de plaire,
C'eft Favart qu'Apollon préfere ;
Amour ne parle que de vous.
Par M. COSTARD fils.
Vol. II. B
26
MERCURE
DE FRANCE
.
VERS à Mde la Marquife DE... fur la
mort de M, l'Ambaſſadeur DE... Son
oncle.
Vous qui pleurez tant de vertus
Dont le Ciel rigoureux vient de priver la terre ,
Ceffez , hélas des regrets fuperflus .
Exempt des maux de l'humaine misère ,
Votre oncle vit au fein du père des élus.
Vous le favez , ô très -digne Marquiſe ,
Vous dont il chériffoit l'efprit & la raiſon ,
La gaîté noble & le favoir profond ,
Combien fon âme éclairée & foumife
Aimoit les vérités de la religion.
Ah ! puifque maintenant fans defirs , fans alarmes,
Son âme règne au terme du bonheur ,
Quel feroit déformais le fujet de nos larmes ?
Nous retrouvons en vous ſon eſprit & fon coeur.
T. D.
OCTOBRE 1766. 27
ROSALIE , ou les Rivaux fans le favoir ,
conte.
ROSALIE OSALIE étoit une jeune veuve qui
Le voyoit à vingt - fix ans maîtreffe de
beaucoup de biens , & libre de faire un
choix. Mais le penchant naturel qu'elle
avoit pour la coquetterie , l'empêchoit de
former de nouveaux noeuds ; elle avoit
plufieurs amans à la fois , & fe conduifoit
avec tant d'adreffe & de prudence ,
que chacun d'eux fe croyoit l'amant favorifé.
Elle étoit vraîment coquette , &
ne paffoit que pour capricieufe : en un mot,
elle trompoit tout le monde , & ne paroiffoit
tromper perfonne.
*
Parmi le grand nombre de ceux qui
s'étoient attachés à elle , le Chevalier d'Armeville
& le Marquis de Chavrincourt tenoient
le premier rang ; c'étoient deux
jeunes gens bien nés , fort avancés dans
le fervice , & auffi eftimés dans Paris
que
dans l'armée. Ils cultivoient tous les deux
Rofalie ; ils s'en croyoient aimés , d'autant
moins rivaux , qu'ils ne s'y rencontroient
jamais.
Un jour que le Chevalier d'Armeville
Bij
2825
MERCURE
DE FRANCE
.
fe promenoit aux Thuilleries , il apperçur
le Marquis de Chavrincourt fon ami , le
joignit , & après plufieurs propos ordinaires
, étant tombés fur le chapitre des
femmes parbleu ! dit le Chevalier , qui
n'étoit pas extrêmement content de Rofalie
, il faut avouer qu'une femme capricieufe
eft un terrible fléau pour ceux qui
lui font attachés ! J'en ai des preuves ,
Chevalier , reprit le Marquis ; j'en ai des
preuves ! Et moi auffi , mon cher Marquis
, & des plus convaincantes ; tu connois
la jeune Rofalie ? La jeune Rofalie
? Ah , je ne la connois que trop ! -
L'as- tu jadis aimée ? L'aimerois - tu peutêtre
encore ? En ce cas je te plains .
me plains ! L'aimerois- tu auffi toi - même ?
Ah ! fais-moi pait de ton aventure , & je
fuis prêt à te raconter la mienne . Nous
fommes feuls dans cette allée ; prenons
des chaifes : bon ! commence ; je t'écoute .
Tu
Je foupois , dit le Chevalier , chez ma
vieille coufine la Comteffe d'Oblans. Ce
fut là que je vis pour la première fois Rofalie.
Ah , Marquis , qu'elle me parut
belle ! Dès ce moment , je pris pour elle la
paffion la plus violente. J'avois déja reffenti
le pouvoir de l'amour , mais jamais
auffi fortement. J'eus le bonheur de me
trouver placé à côté d'elle ; j'oubliai tous
OCTOBRE 1766. 29
fes autres convives : je ne vis que Rofalie
; je ne penfai qu'à Rofalie , & crus enfin
être parvenu à ne lui point déplaire .
Lorfqu'il fallut fe retirer , fon cocher , qui
vraisemblablement étoit yvre , ne ſe trouva
point dans la cour. J'offris mon carroffe ,
on accepta ; je remis Rofalie chez elle ,
bien convaincue de l'effet qu'avoient produit
fur moi fes charmes , & après avoir
obtenu la permiffion d'aller lui rendre mes
devoirs. Juge des tranfports de ma joie !
Je me couchai rempli de fon idée ; &
dès le lendemain , je me fis annoncer chez
elle.
Rofalie étoit à fa toilette ; j'eus lieu
d'être content de fon accueil ; je laiffai
tranfpirer mes fentimens , & la quittai
plus amoureux encore que la veille . L'aveu
de ma tendreffe , que je fis quelques
jours après , & qu'on reçut d'abord en badinant
, ne tarda pourtant pas à trouver
affez de crédit chez elle , pour me donner
lieu d'efpérer. Mais pourquoi tant allonger
mon récit ? Je la voyois très- fréquemment
, toujours d'autant plus amoureux
& d'autant plus aimé tout autre , att
moins , l'auroit cru comme moi ; lorfqu'un
jour , arrivant chez elle , je fus on
ne peut plus furpris de me voir refufer fa
porte.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
Sans pouvoir deviner la caufe de ce changement
, je paffe outre , malgré le Suiffe ,
je me fais annoncer , & m'allois plaindre
amèrement du refus de cet homme ; lorfque
Rofalie , venant à moi , me dit d'un
air à me pétrifier : je comptois peu , Monfieur
, vous voir ici , après les ordres que
j'avois donnés à ma porte : daignez , je
vous en fupplie , les mieux entendre à
l'avenir , & fur - tout vous difpenfer de
les enfreindre . Je voulus répondre ; elle
étoit partie. Attéré , confondu de ce cruelévénement
, je fortis furieux de chez elle ,
en maudiffant les caprices des femmes
& dans l'intention ..... Mais tu ris , je
crois , cher Marquis ? Ce que je dis , n'eſt
pourtant pas abfolument rifible . Je ris ,
mon pauvre Chevalier , de te voir attribuer
au caprice , ce que tu ne dois
imputer qu'à la coquetterie . — A la coquetterie
?? Ecoute , & tu vas voir
qu'elle avoit d'excellentes raifons pour
te recevoir de la forte. C'est moi , c'eft
moi feul , mon ami qui fus la caufe
de la réception que te fit Rofalie.
Toi ! Moi. Il y avoit près de deux mois
que je la voyois en fecret ; le jour même
que Rofalie te fit le compliment dont tu
te plains , avec raifon , j'étois ſeul avec
elle , & tu fens bien que ta préfence auroit
un peu dérangé notre entretien . Je ne
>
OCTOBRE 1766. 31
-
t'entendis pas annoncer , donc je ne pus
favoir à qui s'adreffoit la femonce que te
faifoit Rofalie ; elle me dit uniquement
qu'un de fes parens , un provincial , un nigaud
,s'acharnoità lui faire la cour, & qu'elle
alloit lui parler de façon à pouvoir eſpérer
qu'il n'y reviendroit plus. A ce compte ,
( lui dit le Chevalier ) c'eſt donc toi qui es
l'heureux Médor de cette nouvelle Angé
lique ? Moi ! point du tout. Calme tes
fens , & tu vas voir que je ne fuis pas
mieux payé que toi pour me louer de
Rofalie. Huit jours après ta déconvenue ,
il m'arriva précisément tout ce qui t'étoit
arrivé , & fans qu'il m'ait été poffible de
favoir quel eft le fortuné mortel à qui je
dois imputer ma difgrace. Ainfi que toi ,
je l'attribuois au caprice . Mais tu viens de
m'ouvrir les yeux , & je vois clairement
que notre chère Rofalie eft la plus déterminée
& la plus méprifable des coquettes .
Quant à moi , je m'en venge , en aimant
la plus aimable des femmes. Moi de
même , mon cher Marquis ; mais pourroit-
on , fans indifcrétion , favoir quel eft
l'objet de ton amour ? Ta belle eft- elle de
ma connoillance ? - D'honneur , je ne la
connois point encore . - Que me dis-tu?
La vérité . J'ai des rendez - vous avec
elle , où elle arrive bien cachée dans fes
-
-
B iv
32 MERCUR DE FRANCEE .
coëffes . Elle promet de jour en jour que
fi - tôt qu'elle le pourra , je la connoîtrai
mieux . Et fi fa figure répond aux agrémens
de fon efprit & de fa taille , c'eft
fûrement une perfonne unique en fon efpèce.
Où font vos rendez - vous ? -
Quoi , Chevalier ! J'ai mes raifons
pour te le demander ; tu ne tarderas pas
à les favoir. C'est au Luxembourg
mon ami. Au Luxembourg ! Souvent ?
-Tous les deux jours. Marquis , c'eft
---
---
---
--
-
,
elle - même ! Et nous fommes encore rivaux.
Elle - même ! Qui donc ? De qui
prétends- tu me parler ? -De celle à qui
je fais la cour depuis que j'ai perdu Rofalie.
Et fur quoi la crois- tu la même
que la mienne ? Sur ce que c'eft au
Luxembourg qu'elle me donne auffi des
rendez-vous tout auffi mystérieux que les
tiens. Mais , pour nous en convaincre
mieux , dis- moi le jour que tu la vis pour
la dernière fois ? Hier. Moi je dois
la voir aujourd'hui. - Et moi demain . —
Parbleu l'aventure eft étrange ! ... Mais
comment en fis- tu la connoiffance ?
Un inconnu m'apporta un billet , par lequel
on me prioit de me rendre vers le
foir au Luxembourg. Je balançai d'abord ;
la curiofité l'emporta , & je ne m'en repentis
point. C'eft mot pour mot ce qui
-
OCTOBRE 1766. 33
' eft arrivé. Mais n'as- tu pas fait fuivre
le meffager? Sans doute : mais celui de
mes gens que j'en chargeai avoit probablement
à faire à plus fin que lui ; & l'inconnu ,
qui vraisemblablement s'en doutoit , lui fit
bientôt perdre la pifte. Mon laquais net
s'en eft pas mieux tiré , & nous fommes.
également dupes de cette femme. Réunif
fons- nous donc , Marquis , pour démafquer
& confondre cette coquette.
Nos deux amans difgraciés fe concertoient
fur les moyens de fe venger de Rofalie
& de parvenir à connoître la Dame
du Luxembourg ; lorfqu'un de leurs amiscommuns
, nommé Clairfons, les vint embraffer
l'un & l'autre. Clairfons , jeune ,
aimable , & diftingué dans le fervice , étoit
reçu dans la meilleure compagnie . Après
les politeffes ufitées , le Chevalier qui
ne l'avoit pas vu depuis long- tems , l'interrogea
fur l'état de fon coeur. Il n'eft pas
mécontent , reprit Clairfons ; & puifque
vous m'aimez , je vous dirai confidemment
que je fuis amoureux depuis trois
mois de la plus charmante perfonne. Je
ne vous fais pas fon portrait ; vous le croiriez
flatté , & cependant il feroit naturel.
J'ai eu quelques raifons pour cacher cette
intrigue , & depuis trois mois je n'ai vu
qu'en fecret l'aimable objet de ma ten-
By
34
MERCURE
DE FRANCE
.
dreffe ; mais aujourd'hui que tout eft à
peu près arrangé pour notre mariage , je
ne me cache plus qu'à ceux qui pourroient
nuire à nos projets , & vous n'êtes point
de ce nombre. Vous nous rendez juftice
, mon ami , dit le Chevalier ; mais
fans être indifcret , peut-on favoir le nom
de la future ? Cl. Oh , mon Dieu ! oui.
C'eft la jeune Rofalie . Le Ch . Quoi , Rofalie
! Cl. Elle-même. Pourquoi ce nom
vous furprend - il fi fort ? Le Ch. Marquis ,
Clairfons eft le rival à qui l'on t'a facrifié.
Le M. Cela pourroit être. Cl. Que
parlez-vous donc de rivaux ? Le Ch . Rien ,
rien . Le M. Pourfuis. Cl. J'ai tout dit.
Mais à propos , il faut que je vous inftruife
d'un tour excellent qu'elle joua un
jour à un de fes parens , un provincial
un franc nigaud , un ... Le M. Doucement !
Clairfons , doucement . Ce prétendu provincial
, ce nigaud n'étoit autre que ... Le
Ch . Lui ! Le M. Moi. Cl. Toi ! Le M. Oui ,
moi - même. Cl. Fi donc ! Le Ch . Le fait
n'eft pas moins vrai. Cl . Ma foi , mon
cher Marquis , tant pis pour toi ! pourquoi
t'avifois -tu d'arriver dans un auffi mauvais
moment ? Le M. Tu crois donc être le
feul qui voyois la Dame en fecret? Cl . Sans
doute. Le M. Eh bien , apprends que j'avois
le même avantage , & que M. le Chevalier
OCTOBRE 1766. 35
l'avoit auffi . Le Ch . C'est la vérité pure .
Cl. Pardon , Meffieurs ! mais je ne puis le
croire. Le M. Nous vous l'atteftons tous
les deux. Cl. Ah , la perfide ! Le Ch . Pourquoi
tant te fâcher ? Elle en joue peut-être
bien d'autres. Tâche de l'oublier ; croismoi
, c'eſt le meilleur parti. Le M. Ma foi ,
d'Armeville a raifon. Cl. Je fens qu'il faudra
s'y réfoudre. Le Ch. Et tu feras trèsbien
: cette femme eft trop dangereufe.
Cl. Pour vous remercier de m'avoir fi bien
ouvert les yeux , je vais vous régaler d'un
autre tour de fa façon. Tous les foirs
lorfqu'elle arrive au Luxembourg , bien
emmitouflée dans fes coëffes , fon plaifir
eft de tromper à la fois ... Le Ch . Arrête ,
cher Clairfons , nous en favons autant que
toi. Le M. Quoi ! ferions - nous encore ſes
dupes ? C. Expliquez- vous. Le Ch. C'eſt
encore nous , Clairfons , qui fommes les héros
de cette aventure ! Cl. Vous plaifantez
fans doute ? Le M. Nenni , morbleu ! nous
ne plaifantons point. Le Ch. Je fuis enchanté
d'apprendre que c'est elle qui nous
trompoit encore ! Le M. Et moi de même.
LeCh . Ah , lemonftre ! Marquis, il faut nous
en venger. C'eft aujourd'hui mon jour ;
vas à ma place au rendez - vous , vas la confondre
, en attendant que j'y aille à mon
tour. Le feul moyen de fe venger d'une
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
coquette , eft de lui enlever à la fois toursfes
amans. Le Ch. C'eft fort bien dit ; mars
Clairfons penfe -t- il de même ? Cl. Moi !
je vous l'abandonne , & de fi bonne foi ,
que je prétends auffi jouer mon rôle dans
la pièce . Une femme de cette efpèce , nonfeulement
n'eft point faite pour moi , maisn'eft
digne d'aucuns égards... Cependant
l'heure de mon rendez - vous approche ;
mon carroffe m'attend ; . . . partons.
La Dame n'étoit pas encore arrivée au
Luxembourg lorfqu'ils y defcendirent. Dès:
qu'ils l'apperçarent , le Chevalier & Clairfons
fe cachèrent , & le Marquis alla à
fa rencontre. La nuit , qui étoit un peu.
fombre , empêcha Rofalie d'appercevoir
que ce n'étoit pas le Chevalier qui
venoit à elle . Eft ce vous , d'Armeville ?
dit-elle , en croyant s'approcher de lui . Le
M. Non , Madame , point tout - à-fait. Rof.
Ah , Ciel le Marquis ! .. je fuis trahie.
Le M. J'en fuis fâché , Madame... C'eſt
donc le Chevalier que vous attendiez dans
ces lieux ? Rof. Et quand cela feroit , ne
fuis- je pas maîtreffe de mes actions ? Le M.
D'accord.... Mais falloit- il nous abufer
rous deux avec autant d'indignité ? Rof.
Comment ! Le M. Paix , Rofalie ! je vous
connois & ne devrois avoir pour vous que.
du mépris , mais juftice doit être faite ;
& le public , pour fe tenir en garde contre
OCTOBRE 1766. 37
vous , doit vous connoître à fond....
Paroiffez , d'Armeville ; Clairfons , approchez-
vous... le voile eft arraché : connoiffez
votre Rofalie.
La vue du Chevalier la confondit ; mais
celle de Clairfons , qu'elle fe flattoit d'époufer
dans peu de jours , l'anéantit abfo--
lument:
Tous trois l'abandonnèrent à fes remords.
Ils apprirent , par la fuite , qu'après:
s'être retirée dans un couvent , dont une :
de fes tantes étoit Abbeffe , la répentante
Rofalie y avoit pris le voile.
Par M. W... D'A ***.
ÉPITAPHE de M. PARIS DE MONTMARTEL
.
Cy gît qui fit du bien pour le plaifir d'en Y
faire ;
Qui contre l'injuſtice étoit un fûr appui.
Les malheureux en lui perdent un père ,
Et tous les François un ami .
Par le même..
38 MERCURE
DE
FRANCE
,
A. M. PAbbé DE LA G.... C. DE B. L. B.
en lui envoyant un exemplaire de la
Lettre de GABRIELLE DB VERGY.
CHER la G .... , ce foible ouvrage
Par Ini- même, pour plaire, a trop peu d'agrément:
Malgré tous les défauts , l'amitié cependant
Ofe vous en faire un hommage.
Daignez l'accepter comme un gage
Du plus fincère attachement :
Il n'aura de valeur qu'autant
Qu'il obtiendra votre ſuffrage.
Par le même.
VERS à S. A. Mgr le P. D'E...... faifant
l'exercice ( 1 ) .
PRINCE , quand d'ane main légère
Tu fais mouvoir cet inftrument ( 2 ) ,
On croit voir Mars encore enfant ,
Qui fe forme à l'art de la guerre.
( 1 ) Ce jeune Prince , à l'âge de fept ans , fait l'exertice
avec l'habileté & la précision d'un Soldat qui auroit
fervi dix ans .
( 2 ) Un fufil.
Par le même.
OCTOBRE 1766. 39
IMPROMPTU à Mde DE C.....
me faifoit dévider de lafoie .
CHACUN fait ( & c'eft vérité )
Qu'Hercule fila pour Omphale ,
Que vous égalez en beauté .
Si de ce héros tant vanté
Je n'ai point la célébrité ,
qui
Vous conviendrez du moins que je l'égale ,
Charmante Iris , en bonne volonté !
Par le même.
RÉFLEXIONS fur une espèce de fête connuefous
le nom de joûte de l'Oye , adref
fées à l'Auteur du Mercure.
L''HHOOMMMMEE eft né bon , & le François furtout
; c'eft peut- être même la feule qualité
que les étrangers , ou rivaux , ou jaloux ,
ne fe foient pas encore avifés de nous difputer.
L'humanité , cette vertu qui diftingue
l'homme des autres animaux , au
moins autant que tout fon efprit , dont il
38
MERCURE
DE
FRANCE
,
i
A. M. PAbbé DE LA G.... C. DE B. L. B.
en lui envoyant un exemplaire de la
Lettre de GABRIELLE DE VERGY.
CHER HER la G.... , ce foible ouvrage
Par Ini-même, pour plaire, a trop peu d'agrément :
Malgré tous les défauts , l'amitié cependant
Ofe vous en faire un hommage.
Daignez l'accepter comme un gage
Du plus fincère attachement :
Il n'aura de valeur qu'autant
Qu'il obtiendra votre ſuffrage.
Par le même.
VERS à S. A. Mgr le P. D'E...... faifant
l'exercice ( 1 ) .
PRINCE, RINCE , quand d'une main légère
Tu fais mouvoir cet inftrument ( 2 ) ,
On croit voir Mars encore enfant >
Qui fe forme à l'art de la guerre .
fait l'exer- ( 1 ) Ce jeune Prince , à l'âge de fept ans ,
tice avec l'habileté & la précision d'un Soldat qui auroit
fervi dix ans .
( 2 ) Un fufil.
Par le même.
OCTOBRE 1766. 39
IMPROMPTU à Mde DE C........ , qui
me faifoit dévider de la foie.
CHACON HACUN fait ( & c'eſt vérité )
Qu'Hercule fila pour Omphale ,
Que vous égalez en beauté.
Si de ce héros tant vanté
Je n'ai point la célébrité ,
Vous conviendrez du moins que je l'égale ,
Charmante Iris , en bonne volonté !
Par le même.
RÉFLEXIONS fur une espèce de fête connue
fous le nom de joûte de l'Oye , adreffées
à l'Auteur du Mercure.
L'HOMME
'HOMME eft né bon , & le François furtout
; c'eft peut - être même la feule qualité
que les étrangers , ou rivaux , ou jaloux ,
ne fe foient pas encore avifés de nous difputer.
L'humanité , cette vertu qui diftingue
l'homme des autres animaux , au
moins autant que tout fon efprit , dont il
40 MERCURE DE FRANCE.
fait tant de bruit , la tendre humanité
Hous rend compatiffans , nous ne pouvons
voir fouffrir fans fouffrir nous - mêmes :
cependant , Monfieur , lifez les détails fui-
Vans , vous y verrez avec douleur le caractère
de la férocité la plus réfléchie.
C'eft le précis d'une efpèce de fête connue
fous le nom de joûte de l'Oye.
On attache une oye vivante à une corde,
& on la fufpend en l'air. A un ſignal donné
, des hommes au coeur de fer s'élancent
fur l'animal infortuné ; ils lui emportent
la chair par lambeaux ; ils vont
fouiller dans fes entrailles & les déchirent
impitoyablement ; & le plus adroit d'entres
eux , femblable à ces harpies dégoûtantes
de fang , dont la fable nous a confervé
l'horrible image , va chercher avec une
avidité révoltante le coeur de l'animal , &
l'arrache avec fes dents enfanglantées.
Alors des cris de joie fe font entendre , -
on applaudit à la farouche adreffe du vainqueur
; & fans rougir & fans pleurer , on
affifte à une fête où la férocité eſt , pour
ainfi dire , réduite en précepte.
O homme ! tu appelles féroces les animaux
qui te dévorent quand ils ont faim ;
& comment veux- tu qu'on t'appelle , toi
qui te fais un jeu barbare de les déchirer
pour te faire rire ?
OCTOBRE 1766. 41
Et vous , François ! ( 1 ) , vous de tous les
peuples de l'Europe le plus humain , comment
fouffrez - vous de pareilles fêtes ?
Comment , avec une ame fenfible & compatiffante
, n'aboliffez-vous pas des jeux
qui affligent & révoltent l'humanité ?
Laiffez , ô François ! laiffez à ceux qui en
font jaloux le cruel honneur de martyrifer
adroitement les animaux ; laiffez- les s'enorgueillir
d'un laurier teint du fang des
bêtes pour vous , fouvenez - vous que la
fenfibilité eft la vertu des belles ames . Et
vous , peres de famille , éloignez avec
foin vos enfans de pareils fpectacles ;
que fur- tout des jeux barbares , des fêtes
inhumaines ne foient jamais les amuſemens
de leur enfance. Apprenez - leur à
être bons ; nourriffez , échauffez dans
leurs ames cette précieufe vertu , le plus
bel de l'homme. Vous pouvez
apanage
abandonner leur efprit à des maîtres étrangers
; mais que leurs coeurs foient dans les
( 1 ) Un Etranger , qui étoit ici il y a quelques
mois , témoin d'une pareille fête , difoit qu'il
n'auroit jamais cru les François capables d'un tel
plaifir ; & il ajoutoit que tous les honnêtes genscondamnoient
le goût de fa nation pour de femblables
amuſemens . J'ai fait de mon mieux pour
lui perfuader que ce n'étoit ici qu'un fait particulier
; mais malheureufement un feul fait dit plus
un voyageur que les difcours de cent nationaux.. à
42 MERCURE
DE FRANCE .
vôtres qu'ils apprenent les fciences de
ceux qui les enfeignent ; mais qu'ils apprennent
la vertu de ceux qui leur ont
donné la vie.
Par M. R.... Abonné au Mercure.
P. S. Je vous prie , Monfieur , d'inférer
ces réflexions dans le Mercure , fi
vous les trouvez bonnes , & d'y ajouter
les vôtres pour tâcher de faire abolir des
fêtes que les perfonnes fenfibles ne peuvent
voir fans douleur , ainfi que fans dégoût ,
& dont on ne fauroit trop déshabituer les
âmes atroces qui s'en amufent.
ESPIEGLERIE de l'Amour , ou le Voyage
L'AMOUR
manqué.
AMOUR m'avoit follicité
D'entreprendre un pélerinage
Au temple de la volupté ,
Avec ferment qu'il feroit du voyage .
Mais le fripon m'a fait un tour de page ,
Dont je ne m'étois point douté :
( Les enfans font toujours volages . )
A la porte il m'a préfenté ,
Puis m'a laillé là pour les gages.
Par M. DE V. D. L. D. M.
OCTOBRE 1766. 43 .
IMPRO M P T U.
COUPLET fur l'air : Dans ma cabane
obfcure .
JEE fuis tendre & fincère ,
Mon coeur n'eft point léger :
L'amour m'eft trop contraire ,
Pour être heureux berger.
Ce Dieu , qui pour Glycère
Eſt venu m'enflammer ,
Me cachant l'art de plaire ,
M'apprend celui d'aimer.
Par le même.
QⓇ
VERS à Mlle C **.
UE de douceurs , que de tendreſſes
Je facrifie à dix belles maîtreſſes
Dont tour à tour mon coeur eft enchanté !
Par cet aveu , le fexe révolté
Me dit quoi dix objets ? ah ! quelle humeur
coquette...
Oui , je conviens de mon iniquité :
Je fers les Mules & Lifette.
Par le même.
44 MERCURE DE FRANCE,
V
A la même.
ous êtes dans mon coeur avec magnificence,
Deffus un trône de foupirs ,
Entre l'amour & la conftance .
Un groupe de tendres defirs
Eternellement vous encenſe ,
Tenant par la main l'eſpérance ,
Qui fourit aux plus doux plaifirs ;
Et l'active perfévérance ,
Redoublant fans ceffe d'ardeur
Chaffe la froide indifférence
Dont elle craint la maligne vapeur,
D'un regard l'aimable candeur
Confond la fombre jalouſie ,
Qui , de dépit & de honte faifie ,
Vole au loin fouffler fa fureur .
Qui , c'est ainsi , Lifette , qu'en mon coeur
J'ai fçu vous loger pour la vie.
i Par le même..
OCTOBRE 1766. 49
A la même.
DE's coeurs parfaits comme le tien
Tendre C ** ne fe trouvent en foule . >
Pour moi je crois , & j'en jurerois bien ,
Que lorfque Dieu l'eut fait , il en rompit le moule,
Par le même.
FRAGMENT d'une épître à Mlle N **.
CET ET Enfant , toujours jeune & beau
Sous qui déformais je dois vivre ,
M'eût en vain donné fon flambeau ,
Si, pour m'engager à le fuivre ,
Il n'eût détaché fon bandeau .
Mon coeur ne fut jamais d'étoffe
A choisir un guide incertain ....
Il feroit beau de voir un philofophe
Eclairé par un Quinze-vingt !
Par le même,
46 MERCURE
DE FRANCE.
TRADUCTION de quelques épigrammes
d'OWEN.
IGNIS
Ad Phillidem .
GNIS amor fi fit , veluti proverbia dicunt ;
Hei mihi ! quàm tuus eft frigidus ignis amor!
Traduction.
Si l'amour eft un feu, Philis , pour mon malheur,
Hélas ! ce feu chez vous a bien peu de chaleur.
Ad Phillidem formofam & paupérem .
Quàm natura tibi fi tam fortuna faveret ,
Ditior Anglorum famina nulla foret.
Tempore Trajani belli fi nata fuiffes ,
Digna fuit caufâ Troja perire tuâ.
Traduction.
Si la fortune , autant que la nature ,
Pouvoit fur toi , Philis , répandre les faveurs ;
Dans Londres verroit-on plus riche créature ,
Et qui méritât mieux l'hommage de nos coeurs ?
Si Priam t'eût vu naître , Hélene dans l'hiſtoire
Du fac de Troye auroit- elle la gloire ?
Philis , ta beauté feule eût caufé fes malheurs.
OCTOBRE 1766. 47
Mendicus medicus.
Qui modò venifti noftram mendicus in urbem
Paulùm mutato nomine fis medicus.
Pharmaca das agro , aurum tibi porrigit ager :
Sic morbum curas illius , ille tuum .
Traduction .
Sous les haillons de la mendicité ,
Arrivé dans notre cité ,
De ton fort admire la chance :
De pauvre te voilà devenu Médecin.
Pour des drogues , pour du latin ,
Pour quelques lignes d'ordonnance ,
Du malade tu prends de l'or.
Pour vous guérir tous deux c'est être bien d'accord:
Il te fauve de l'indigence ,"
Et tu le fauves de la mort.
Cæcus & furdus.
Cur oculis pollet magis hic , magis auribus ille ?
Hic oculis audit , auribus ille videt.
Traduction.
Dites- nous par quelles merveilles
Le fourd voit mieux que nous & l'aveugle entend
mieux ?
Je vais l'apprendre aux curieux .
L'aveugle voit par les oreilles ,
Et le fourd entend par les yeux .
48 MERCURE DE FRANCE:
In Corbulonem.
Diruis, adificas quid Corbulo ? diruis omnes
Divitias & opes , adificafque nihil.
Traduction.
Tu détruis , tu bâtis , Corbulon , c'eft fort bien :
Mais à ce métier- là très- rarement on gagne.
Moi je détruis ! quoi donc ? ta fortune , ton bien ,
Et tu bâtis des châteaux en Efpagne.
In calcum Alanum.
Ecce tibi nulli fuperant in vertice crines ;
Nullus in infidâ ftat tibi fronte pilus :
Omnibus amiffis à tergo & fronte capillis ,
Quid tibi jam reftat perdere , calve ? Caput.
Traduction.
Sur ton chef dépouillé rien ne paroît aux yeux ;
De toutes parts , Alain , te voilà chauve.
Adieu touper , & frifure & cheveux ;
Tu n'as plus que la tête , Alain... Dieu te la fauve!
Si oculus dexter , & c. erue eum , & c.
Si quoties peccant , dextri effodiantur ocelli ,
Mundus in exiguo tempore lufcus erit.
Traduction.
OCTOBRE 1766. 49
Traduction .
S'il falloit fe créver l'oeil droit
Quand il péche ou qu'il fcandalife ,
Dieux que de borgnes l'on verroit
Se repentir de leur fottife.
In Zoilum .
Defundo partes , viventem , Zoile , carpis.
Non ego propterea mortuus effe velim.
Traduction.
Tu drappes les vivans & crois que c'eft affez
De laiffer en repos les pauvres trépaffés.
Eh bien , Zoile , à tes coups je me livre :
Tire fur moi , car j'ai deffein de vivre.
HISTOIRE DU BAISER.
Sous le règne d'Aftrée , les hommes ne
connoiffoient que les befoins de leurs
coeurs. La pudeur & le refpect prirent foin
d'en régler l'ufage en prefcrivant des bornes
aux defirs. L'hymen , pour l'ordinaire ,
après une épreuve fuivie , les fcelloit du
fceau de la conftance. Il régnoit une candeur
& une décence admirable dans les
Vol. II. C
MERCURE DE FRANCE.
expreffions d'un berger amoureux qui fai
foit à fa bergère l'offre de fon coeur ; la
modeftie dictoit à la bergère fa réponſe :
un air d'embarras , un incarnat qui fe répandoit
fur fon teint , étoient pour le berger
les fignes certains de fon triomphe ou
du refus de la bergère.
Dans ces temps heureux le baifer n'étoit
pas connu. La pudeur l'avoit mis fous
l'empire de la fidélité conjugale ; ainfi il
n'étoit encore qu'au rang des careffes fecretes
d'un amour légitime. Excepté les
momens confacrés au myſtère , un époux
n'auroit ofé par un baifer exprimer fa tendreffe
à fa femme. L'hiftoire nous a confervé
un exemple de févérité qui fit beaucoup
d'impreffion. Un citoyen fut rayé du
tableau de la fociété , pour avoir donné
en préfence de fa fille quelques baifers
paffionnés à fa femme.
Des moeurs fi pures ſe font long-temps
confervées. Rien n'eft fi digne d'admiration
que l'exactitude fcrupuleufe des Paladins
à l'obfervation de cette difcipline.
On les a vus parcourir le monde avec les
Princeffes qu'ils devoient époufer , fans
que la pudeur eût jamais le moindre reproche
à leur faire . Mais ces moeurs , qui
firent admirer l'univers dans ces temps reculés
, éprouvèrent des révolutions,
OCTOBRE 1766.
L'hyménée étoit toujours le terme des
defirs. Il arrivoit quelquefois qu'une bergère
changeoit d'avis quoiqu'elle eûr fait
cfpérer à un berger de lui donner fa foi.
Le berger , dont la conftance avoit efluyé
différentes épreuves , fe trouvoit privé de
fes efpérances. On prétend que plufieurs
bergers , en pareilles circonftances , s'étoient
portés de douleur à des extrêmités
fur eux- mêmes . On s'en plaignit à l'Hymen.
Ce dieu en fentit toutes les conféquences.
De concert avec la pudeur , il
fut réglé que déformais la bergère qui accepteroit
un berger pour époux , lui donneroit
un baifer pour gage ddee llaa ffooii qu'elle
lui promettoit. Il est néceffaire quelquefois
de fe relâcher d'une trop grande févérité
qui entraîne fouvent des fuites fâcheufes.
De cet accord il réfulta deux
biens ; un berger n'étoit plus dans l'incertitude
de fon fort , & l'on mit des bornes
à un efprit de légereté dont les progrès auroient
peut-être été trop rapides .
Rien n'eft ftable dans la vie ; les plus
beaux établiſſemens font exposés à des viciffitudes.
Sous des loix fi fages les coeurs
vivoient en fûreté. On ne s'aimoit pas
moins fincérement , quoique les démonftrations
de tendreffe fuffent défendues en
public ; on pouvoit employer le langage
C ij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
des yeux n'eft- il pas expreffif? Le baifer
fut donc long-temps relégué dans l'obfcurité
; mais bientôt il va paroître au grand
jour & perdre par fon éclat toute la vivacité
& le piquant que le mystère lui prêtoit.
L'Amour , comme l'on fçait , fut chaffé
de l'Olimpe pour une jaloufie de Junon.
Ce dieu vint habiter la terre & porta chez
les humains cet efprit inquiet & de domination
qui fut la caufe de fon exil . Il s'unit
d'abord avec l'Hymen fon frère ; cette
union ne fut pas longue ; la rivalité d'empire
en fut le feul motif.
L'Amour trouva dans les moeurs établies,
une uniformité qui , felon lui , devoit
par la fuite y répandre de la langueur . Il
blâmoit hautement cette contrainte que la
pudeur avoit impofée au fentiment qui
ne pouvoit s'épancher que dans le fein
du myſtère ; c'eſt un abus , difoit- il , & la
pudeur n'entend pas fes intérêts. Il forma
donc le deffein de rectifier ces ufages , &
d'introduire des moeurs plus aifées.
Ce projet menaçoit l'empire de la pudeur
; mais il étoit trop folidement affermi
pour qu'on pût fe flatter de le détruire
tout d'un coup. Il étoit fondé fur le préjugé
, ennemi difficile à vaincre lorsqu'il
seft établi depuis long - temps. Des maOCTOBRE
1766. 53
nières douces & infinuantes furent les armes
dont l'Amour fe fervit . Il eut l'art de
perfuader & bientôt il fe forma un parti.
Le premier échec que la pudeur reçut
, fut que quelques époux ne crurent
plus manquer à la pudeur , en donnant à
leurs femmes des baifers en préfence de
leurs amis . Cet ufage parut fingulier à des
peuples reftés fidèles aux loix de la pudeur.
Les nouveautés révoltent d'abord ,
fur-tout lorfqu'elles femblent combattre
un préjugé. Mais la réflexion fit comprendre
qu'il étoit légitime à des époux de
s'aimer, & qu'il étoit déraisonnable de ne
devoir fon bonheur qu'au fecret . La réflexion
l'emporta .
Le baifer étoit cependant encore l'appui
de la pudeur : c'étoit un coup de partie
de le lui enlever. Le hafard en fournit
les moyens à l'Amour. Chloé aimoit Daphnis,
qui l'adoroit. Affis tous deux un jour
fous un hêtre , ils n'avoient que l'Amour
pour témoin. Leurs yeux , leurs bouches
exprimoient tout ce que leurs coeurs leur
infpiroient. Mais qui pouvoit leur répondre
de la fidélité de leur ardeur mutuelle ?
Il leur manquoit un gage qui pût les affurer
de leur fincérité. L'Amour vit leur
embarras ; dans l'inftant même il apperçut
le baifer qui voloit auprès de deux époux
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
par l'ordre de l'Hymen . L'Amour l'arrête
& le configne auprès de ces deux amans.
Chloé & Daphnis le retinrent le plus longtemps
qu'il leur fut poffible ; ils étoient
trop contens de pouvoir fe donner des témoignages
de leur tendreffe , pour le laiffer
échapper. Mais bientôt il s'éclipfa pour
fuivre les ordres de l'Amour. On dit niême
que peu de temps après , il rejoignit Daphnis
auprès de Célimène.
Le baifer trouvoit l'empire de l'Amour
moins rigoureux ; délivré par fes foins des
chaînes qu'on lui avoit données , il devint
léger & volage. En vain l'Hymen
l'appelloit , à peine reconnoiffoit- il fa voix.
Enfin d'efclave qu'il étoit de la pudeur ,
il devint fon plus cruel perfécuteur , &
lui en impofa de façon qu'elle fe retiroit
à fon approche.
Bientôt le baifer n'eut plus de demeure
fixe. Errant dans l'univers , il obéiſſoit à la
voix du premier qui l'appelloit. Chacun
fe l'appropria ; l'amitié en fit le fymbole
de la fincérité , la paix , le fceau de l'union
& la perfidie le fit fervir de voile à fes
noirceurs.
OCTOBRE 1766. 55
A Madame DE ***
CÉ grand Socrate , à foixante- dix ans ,
Voulut , dit - on , apprendre encor la danſe.
Au fon criard d'une vielle en cadence
Il forme des pas chancelans ;
Et fon vieux coeur , déja flétri par l'âge ,
Sentit encor des defirs renaiſſans ;
Pour fe mieux trémouffer , rappellant le courage
Et la vigueur qu'il eut en fon printemps ,
Il s'en trouva cent fois plus heureux & plus fage .
Si cependant Socrate eût vu ,
Qu votre aimable mère , ou vos charmantes filles ,
Sans doute pour danfer il n'eût point attendu
L'âge où l'on porte des béquilles.
Oui ,le bon homme eût , cinquante ans plutôt,
Abjuré la vaine ſageſſe ,
Qui ne fervit , pour tout dire en un mot,
Qu'à le forcer dans fa vieilleffe
A s'empoifonner comme un fot.
Il voulut corriger fon ingrate patrie ,
Et mourut comme un malfaiteur ,
En prêchant la philofophie :
Il fût mort tout couvert d'honneur ,
S'il eût danfé toute fa vie.
Par plaifir & par intérêt
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
.
La danfe eft donc l'art à qui je me donne
Jamais un rigaudon ne fit mourir perſonne ;
Et ce n'eft point avec un menuet ,
Tont effrayant , tout fatiguant qu'il eft,
Qu'on maffacre ou qu'on empoisonne
Il est bien vrai que par occafion
La danfe eft quelquefois peu fûre ;
Que fouvent , fans réflexion ,
Tout en portant l'oreille à la meſure ,
On peut rifquer fon coeur & fa raiſon .
L'amour malin , qui de tout fait bleffure
Sait toujours bien mettre à profit
Une taille élégante , un oeil , une coëffure ,
Un pied bien fait , un fimple habit.
Caché fous ces objets , qu'il embellit encore,
Il rit de voir un fage tout furpris
Qui , s'approchant d'un piége qu'il ignore ,
Tout en l'examinant , s'y trouve bientôt pris.
Mais le fage doit - il s'en plaindre ?
Doit-il même le redouter ?
Pour moi, fi de ta part j'ai quelque piége à craindre ,
Amour , fais- le fi fort que je puiſſe y reſter !
N. H. LINGUET.
OCTOBRE 1766 57
447
LE mot de la première énigme du premier
volume du Mercure d'Octobre eft
la rofe . Celui de la ſeconde eſt Avril , où
l'on trouve rival. Celui du premier logogryphe
eft verrouil , dans lequel on trouve
oui , vol , lyre , lire , or , roue , ver , vil ,
Roi. Et celui du fecond eft grace , dans lequel
on trouve race , âge, Egra , rage , grec.
ENIGMES.
Nous fommes dans l'humilité ;
Cependant notre utilité
Fait qu'on nous prend fans répugnance.
Quelques gens fe privent de nous
Par un efprit de pénitence ,
Les autres par néceffité :
Mais on peut dire , en vérité ,
Que c'eft contre la bienséance.
AUTRE.
JE fuis petite & fuis brunette ,
De la forme la plus parfaite ;
Mon père quelquefois , m'appellant un tréfor ;
Souvent m'habille toute d'or.
Cv
58 MERCURE
DE
FRANCE
.
Pour me rendre où l'on me defire ,
Il ne faut traverſer un palais précieux ,
Et puis defcendre en d'autres lieux
Que leur obfcurité m'empêche de décrire .
Là toutefois j'exerce mon empire ,
Et c'est pour foulager les maux
Du roi des animaux.
LOGO GRYPH E S..
JE fuis , Lecteur , du fexe féminin ;
Et , quoiqu'au mal je doive la naiſſance ,
Le bien n'en eft pas moins de mon effence ,
Et m'aflure toujours un glorieux deftin .
Huit piedsforment mon tout . Décompoſe mon être;
Plus aisément tu pourras me connoître.
Je t'offrirai d'abord un pays fort ancien
Qui de la Perfe aujourd'hui fait partie ;
De plus une cérémonie
Qui fe fait tous les ans dans le monde chrétien ;
Pour un auteur un être favorable ;
L'ouvrage induſtrieux que fabrique l'oiſeau ;-
Un dérangement du cerveau
Qui rend l'homme méconnoiſſable ;
Ce qu'un Curé ramaffe avec grand ſoin ;
Enfin celui qui le dirige.
Cher Lecteur , à moins d'un prodige ,
Toi- même un jour peux en avoir beſçin.
OCTOBRE 1766. 59
AUTRE.
PAR des fons doux , harmonieux ,
Je flatte fouvent les oreilles :
Qu'on me coupe la queue , ô cruelle merveille !
Alors je fuis un crime affreux :
Remis dans mon entier , autre métamorphofe ,
En m'arrachant le coeur , mets - moi la tête en bas ,
Je ſuis fils de Jacob . Mais... tu me tiens... non pas ,
Prends mon tout & le décompoſe ,
Tu trouveras , Lecteur , un fruit ;
Un vêtement de none... Adieu , j'en ai trop dit .
HEND. MARG. à Rochefort , près Saint - Lô.
CHANSON.
REMONTRANCES d'une jeune fille à fa
mère. Air Par- tout où règne le chagrin
, &c.
POURQU OURQUOI, maman , vous fâchez - vous
Quand vous voyez venir Léandre ?
Pour moi , le moment le plus doux.
Eft celui qui peut me le rendre..
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE..
Il eft cent fois plus amufant
Que l'opéra , la comédie :
Tout ce qu'il dit eft féduifant ,
Ce qu'il fait vous feroit envie.
Me plaire eft fon unique objet ,
Pourroit- il ne pas être aimable ?
L'amour , dont il eft le portrait ,
Me défend d'être inexorable.
Au plus beureux de tous les choix ,
Belle maman , daignez vous rendre.
Souvenez- vous bien qu'autrefois
Mon papa fut votre Léandre.
Par M. FUZILLIER , à Amiens
OCTOBRE 1766. 61
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de M. de LALANDE , de l'Académie
Royale des Sciences , & Cenfeur
Royal , à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure , fur l'éloge de M. CLAIRAUT ,
donné par M. SAVERIEN..
a
Vous avez publié , Monfieur , il n'y 2
pas long- temps une lettre au fujet de M ..
Clairaut ; elle a auffi paru dans le Journal.
Encyclopédique , & l'on y a ajouté de
plus un reproche perfonnel contre moi ::
l'on m'accufe d'avoir été l'approbateur
d'un livre où ce grand Géomètre n'eft pas
traité auffi bien qu'il méritoir de l'être.
L'attachement que j'ai eu pour fa perfonne,
& le refpect que j'ai pour fa mémoire
m'ont rendu très - fenfible à ce reproche ,
& je me crois obligé de m'en juſtifier.
Je remarquerai d'abord que le livre de
M. Saverien , ne contenant l'éloge que de
trois ou quatre Géomètres de la première
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes ,
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuſtre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
; j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
... On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé
OCTOBRE 1766. &z.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails ..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,.
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes:
les circonftances que j'ai pu rencontrer .
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en- Breffe , le 26 Septembre 1766%.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuſtre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
, j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
>
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé
OCTOBRE 1766.
ی ق و ج
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion.
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes:
les circonstances que j'ai pu rencontrer .
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en-Breffe , le 26 Septembre 17666.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes ,
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuftre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
; j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner.
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
... On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé--
OCTOBRE 1766. &z.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de répondre
de l'exactitude de tous les détails ...
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon reſpect & mon attachement
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes :
les circonftances que j'ai pu rencontrer..
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en- Breffe , le 26 Septembre 1766 .
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuftre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
, j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très- bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
... On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé
OCTOBRE 1766. &z.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails ..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes:
les circonftances que j'ai pu rencontrer .
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en- Breffe , le 26 Septembre 1766%.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus cébebres
Auteurs dans les fciences exactes ,
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuftre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
, j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
On a eu raifon d'obſerver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé--
OCTOBRE 1766. &3.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été unes
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette:
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes :
les circonstances que j'ai pu rencontrer..
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg- en- Breffe , le 26 Septembre 1766 .
64 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. DE MASSAC , Avocat en
Parlement , de l'Académie des Sciences ,
Infcriptions & Belles - Letres deToulouse,
& de la Société Royale d'Agriculture de
la Généralité de Limoges , à M, DE LA
PLACE , auteur du Mercure de France.
N ONOn trouve , Monfieur , dans le Mercurede
Juillet 1766 , premier volume , pag. 23.
& fuivantes , une traduction en vers françois
du Stabat mater dolorofa ; par M......
abonné au Mercure. A Brive , le , & c.
Comme bien des gens , foit dans cette
ville , foit ailleurs , n'ignorent pas que je
fuis depuis long - temps un de vos abonnés
, & que la lettre initiale de l'Auteur
anonyme de cette traduction pourroit me
la faire attribuer ; permettez- moi , je vous
prie , de déclarer au Public que je n'en
fuis point l'auteur : aveu que je ne manquerois
pas de faire , quand bien même
l'ouvrage dont il s'agit ( que je ne prétends
pas néanmoins vouloir apprécier
ici ) feroit plus capable de me faire honneur
parmi les gens de lettres . J'ai , &c.
DE MASSAC.
A Brive , le 15 Septembre 1766.
OCTOBRE 1766. 65
CHOIX de Poéfies Allemandes , par M.
HUBER. A Paris , chez HUMBLOT
Libraire , rue Saint Jacques , près Saint
Yves ; 1766 : quatre volumes in- 12 &
in-8 °.
Q
UOIQUE nous ayons déja annoncé ce
Recueil de Poéfies Allemandes , nous ne
craignons point d'y revenir encore & de
le faire connoître plus particulièrement .
Dans un difcours préliminaire M. Huber
nous donne le précis de l'hiftoire de la
Poéfie Allemande , & il le fait avec beau
coup de franchife & d'impartialité ; mais ,
fans entrer dans aucun détail fur ce difcours
qu'il faut lire dans l'ouvrage même ,
nous nous contenterons d'extraire de cette
collection intéreffante différens morceaux
de divers auteurs.
M. Huber ayant voulu faire de ce Recueil
une espèce de poétique , a divifé fon
ouvrage en divers genres de poéfie. Il
commence par les idylles facrées de M.
Schmidt , jeune poëte nourri de la lecture
de l'écriture fainte , & rempli d'idées
66 MERCURE DE FRANCE.
naïves & fouvent fublimes ; & fucceffivement
il paffe en revue les autres Poëtes
paftoraux de fa nation .
Pour faire connoître ce Poëte, nous pren
drons le premier morceau , intitulé : Dedan
& Ilmith.
و ز
« Au fond d'un bois folitaire , dans la
contrée de Berfaba , Dedan , gardien
» de fes troupeaux , s'affit avec, fa chère
Ilmith fur le gafon , près d'une fontaine ,
» dont le murmure fe faifoit à peine entendre.
De hauts cyprès & un chêne.
» antique interceptant la lumière du jour ,
étendoient une fombre voûte fur la fon-
» taine ; & leur ombrage facré infpiroit la
» plus douce mélancolie. J'aime ces lieux ,
» s'écria Dedan ; regarde , ma chère Ilmith,
» porte les yeux dans ce lointain , comme
ce lierre rampe à l'entour de ce rocher
fufpendu ! ... Ah , quelle fraîcheur on
" goûte dans ce féjour ! ..
وو
ور
» Le filence & l'obfcurité qui règnent
so dans ces bois , répond Ilmith , en fer-
» rant la main du Berger , conviennent
parfaitement à la fituation de mon âme.
L'émail des prairies de mon père n'a
plus d'attrait pour moi depuis que ma
» chère Zipha n'eft plus. O charmante
Zipha , gage d'un éternel amour ! ...
OCTOBRE 1766. 67
و د
ל כ
Hélas elle s'eft flétrie comme la rofe
qui n'a pas vu le midi , & ... tous mes
plaifirs font morts avec elle.
» Ilmith , répliqua le Berger , en la
» prenant dans fes bras & la preffani ten-
» drement contre fon fein, ma chère Ilmith,
ceffe de verfer des larmes fur le fort de
" notre fille ; c'eft un ange qui brille main-
» tenant dans des campagnes bien plus
» délicieufes que ne l'étoit le délicieux
» Eden : oui , elle y brille & voit fous fes
pieds une multitude de cieux. Oublie
» déformais l'enveloppe mortelle qui ca-
» choit fa belle âme. Qu'est- ce que le foleil
» en comparaifon d'une feule goutte de
» cette lumière dont les bienheureux s'a
» breuvent dans le fein de Dieu ?
>>
و ر
ILMIT. « Ah ! je cède , malgré moi ,
» à l'impreffion du fentiment qui m'agite ....
» Le Créateur , lui qui a verfé tant de
" tendreffe & d'amour au fond de mon
» coeur maternel , ne s'offenfera point de
» mes larmes. Tu t'en fouviens , ô Dedan !
» avec quel tranfport , de quel air plein.
» d'innocence elle nous fourioit , lorfque ,
» la balançant fur mes genoux , je l'exci-
» citois à rire à force de baifers , & lorf-
» que...
vrai...
DEDAN. «Hélas ! il n'eft que trop
mais , ô ma chère Ilmith ! .... ILMITH,
68 MERCURE DE FRANCE .
"
"
» & lorfqu'en fons encore mal formés elle
t'appelloit fon père .... DEDAN, « O ten-
» dre fouvenir ! ô ma chère Ilmith , que
j'aime ! ah ! que j'aime les fentimens
dont ta belle âme eft pénétrée ». ... ( A
ces mots Dedan l'embraffe tendrement
» en cachant fes joues mâles dans fon fein
que les fanglots faifoient palpiter )
" Mais nous n'offenfons pas le Seigneur
par des larmes trop amères. Sais - tu ,
» ma chère Ilmith , qu'il n'eft pas permis
» de fe livrer à la douleur dans ce lieu à
l'afpect de cette fontaine. Ah ! ne profanons
point cette fontaine par nos lar-
» mes. Que notre coeur foit plein de fen-
» timent , mais non pas de foibleffe !
ور
39
ILMITH. « Eh bien ! cette fontaine ! ...
DEDAN. « Je vais t'en raconter l'hiftoire ,`
» ma chère Ilmith ; puiffe- t- elle diffiper
» ton chagrin ! écoute l'hiftoire de la fon-
» taine facrée. C'est ainsi que Jaskan , mon
père , me l'a chantée lorsque j'étois en-
» core toute jeune , & qu'il vouloit élever
mon âme au fentiment de la Divinité.
» L'aurore étendoit fon vêtement de
pourpre fur les champs immenfes des
cieux , lorfqu'une fille Egyptienne , por-
» tant un enfant fur fon dos , arriva dans
» ce lieu folitaire : égarée , éperdue , elle
» fe tordoit les mains , car elle avoit été
33
OCTOBRE 1766. 6.9
"
33
"
"3
"3
que
:
délaiffée un peu de pain & un vaſe
plein d'eau étoient toutes les richeſſes
fon bien - aimé lui avoit données
lorfqu'un deftin cruel l'eut féparée de
» lui. L'eau de fon petit flacon fut bientôt
épuifée , & alors il ne jailliffoit encore
» aucune fource dans ce lieu . Cependant
Agar ( c'étoit le nom de cette fille infortunée
pofa triftement fous ce chêne
» folitaire fon fils endormi , le charmant
Ifmael ; & , comme en s'éveillant il demanda
de l'eau à grands cris , elle s'en
» alla & fe précipita fur le gafon. Non ,
» dit- elle , je ne verrai point la mort dou
» loureufe de mon fils. Elle étoit étendue ,
» le vifage contre terre , muette , verfant
» un torrent de larmes , qui , tombant fur
» le trèfle & fur les plantes balfamiques ,
» brilloient comme de l'argent fluide . Elle
» refta deux heures entières étendue dans
cette pofture... défolée ... délaiffée...
elle croyoit mourir.... Mais un Ange ,
envoyé par le Très - Haut , defcendit .
tout-à-coup & fut témoin de ce fpecta-
» cle déplorable. Alors fon fouffle fomenta
les larmes de l'infortunée Agar , lefquel-
ور
""
39
39
» les fe réunirent & formèrent une fon-
» taine. Au premier murmure de la fource,
Agar, effrayée & furpriſe , leva la tête,
» avec précipitation. Alors l'Ange du Sei-
"3
70 MERCURE DE FRANCE.
ود
gneur , qui fe tenoit invifiblement à fes
côtés , lui dit d'une voix douce : Agar !
» Agar ! ne crains rien ! Dieu a entendu
» la voix plaintive de ton fils. Lève - toi ,
prends le jeune enfant & conduis -le par
» la main : delui fortira une grande nation.
Agar fe leva , elle courut en même temps
» à la fource , elle remplit fon vaſe &
» abreuva fon fils qui , étant devenu grand ,
» fut un homme puiffant.
03
ود
هد
»
» Ainfi chanta Dedan : Ilmith verfa des
larmes de joie & lava fon beau vifage
dans la fontaine facrée ; puis elle def-
» cendit plus gaie dans le vallon , avec ſon
Berger , auprès de fon troupeau folâtre :
» là elle raconta aux jeunes Bergers & aux
› jeunes Bergères ce que Dedan avoit
chanté lorfqu'il l'avoit conduite dans
l'épaiffe forêt où l'ombre funèbre des
» cyprès excite à la mélancolie » .
"
38
"
Ce morceau fuffit pour faire connoître
la manière de l'Auteur : on trouvera fans
doute , comme nous , que tout y reſpire le
fentiment & retrace l'expreffion de la nature.
S
M. de Breitenbauch , Gentilhomme Saxon
, à l'exemple de M. Schmidt , a auffi
tranfporté la fcène paftorale dans la Paleftine
; & , quoique fes idylles n'expriment
OCTOBRE 1766. 71
pas toujours ces fentimens naïfs & tendres
, qui caractérisent les paftorales de
M. Schmidt , elles ne laiffent pas que de
renfermer des beautés de détail , & furtout
d'être très - pittorefques. On peut en
juger par la Bergère de Madian , morceau
charmant , qui a bien le ton de l'églogue
& qui refpire le ſentiment.
Nous pourrions auffi extraire des morceaux
très-agréables de l'idylle orientale de
M. Wiclaud , des paftorales de M. Roft ,
des églogues d'un Poëte qui jouit d'une
grande réputation en Allemagne. M. de
Kleift s'eft autant fignálé par la beauté de
fon génie que par fa bravoure héroïque &
fa mort glorieuſe.
M. Huber nous a donné des détails
très-intéreffans de fa vie , mais il faut les
Fire dans l'ouvrage même. Ce Poëte , à
l'exemple de Sannazar & de Théocrite luimême
, a introduit dans fes paftorales des
bergers , des jardiniers & des pêcheurs,
Les fentimens de bienfaifance qui règnent
dans l'idylle , intitulée Philéte , & qui
forment
le caractère de M. Kleift , valent
bien , à ce que nous croyons , ces éternelles
plaintes amoureufes dont ordinaire
ment les paftorales font remplies.
On trouve dans ce Recueil quelques
idylles nouvelles de M. Gefner ; nous
72 MERCURE DE FRANCE.
ofons affurer qu'elles ne déparent point
leurs aînées . Voici un morceau qui nous
paroît plein de délicateffe ; il eft intitulé :
Chanfon du matin. « Je te falue , diligente
» aurore jour naiffant , je te falue. Déja
» ta lumière éclate derrière la fombre
» forêt qui couvre la montagne.
ود
Déja elle fe joue dans les eaux de
» cette caſcade , dans la rofée qui couvre
chaque feuille ; la joie & les plaifirs
» arrivent avec tes rayons .
"
» Le zéphir qui dormoit fur les fleurs
» abandonne fon lit : il voltige d'une fleur
» à l'autre & réveille ceux qui dorment
» encore. La troupe bigarrée des fonges
quitte en voltigeant le front des mortels ,
» tel on voit l'effain des amours errer autour
des joues de Chloé.
» Hâtez -vous , zéphirs ! dérobez à cha-
» que fleur fes doux parfums : hâtez- vous ,
" volez vers Chloé dans cet inftant où elle
» va s'éveiller.
Allez voltiger autour de fon lit de
» duvet ! éveillez doucement cette belle ,
» en vous jouant fur fon fein & fur fes
» lévres vermeilles .
»
3
» Auffi tôt qu'elle s'éveillera, murmurez
tout bas à fon oreille que dès avant l'aurore
, feul aux pieds de la cafcade , je
foupirois fon nom ».
A
OCTOBRE 1766. 73
A la fuite des paftorales viennent les
fables & les contes ; les Fabuliftes allemands
les plus eftimés font les Hagedorn , les
Gellert , les Lichtvver , les Schlegel , les
Gleim & les Leffing. Nous nous bornerons
à en rapporter quelques exemples.
L'Oie & le Loup , par M. Hagedorn.
Ce furent les Oies qui fauvèrent le
Capitole , difoit d'un ton rauque une Oie
au milieu d'un étang : qu'on nous difpute
l'intrépidité ! Ce fut une Louve qui allaita
Romulus , difoit d'un ton doucereux un
Loup affis fur le bord de l'eau : qu'on nous
accufe d'être cruels ! Oui , fe difoient- ils
l'un à l'autre , l'homme eft injufte à notre
égard ; il jouit de nos bienfaits & feint
d'ignorer nos vertus. Oui , fans doute , la
nature a fait les Oies courageufes & les
Loups humains. Pendant ce dialogue un
milan dirige fon vol rapide vers l'étang.
L'Oie pouffe des cris de frayeur & fe plonge
au fond des eaux . D'un autre côté un
agneau avoit quitté le troupeau , le Loup
fe jette fur lui & le dévore.
Méfiez- vous de ceux qui fe vantent de
quelques vaines apparences de vertus : il
ne leur manque que l'occafion de déployer
& d'exercer leurs vices.
Vol. II. D
74 MERCURE DE FRANCE .
Le Payfan &fon fils , par M. Gellert.
Un jeune manant , d'un efprit paffablement
épais , fuivit Junker Hans , le fils de
fon Seigneur , dans fes voyages , où , à l'exemple
de fon maître , il acquit entre autres
bonnes qualités , celle de menteur fieffé .
De retour dans fon village , fon père le
mena un jour à un marché éloigné, Fritz ,
chemin faifant , trouva l'occafion favorable
de parler des belles chofes qu'il avoit
vues. Et c'étoit de mentir avec la dernière
impudence. Tout alloit bien lorfque , pour
fon malheur , un grand chien vint à paffer.
Oh , mon père s'écria le jeune drôle ,
vous ne me croirez peut- être pas , mais
rien n'eft pourtant plus vrai que ce que je
vais vous dire... Dans notre voyage j'ai
vu un chien... attendez... c'étoit près de
la Haie , fur le chemin qui va à Paris : ce
chien... je veux être un coquin s'il n'étoit
plus grand que le plus fort de vos chevaux,
Ce que tu me dis là , mon fils , me furprend
, reprit le père : au refte chaque pays
offre fes prodiges . Nous , par exemple
nous n'aurons pas fait une lieuë que nous
trouverons un pont qu'il faut que nous
paffions , pont qui a été funeſte à bien du
monde. Aufli dit - on qu'il eft enchanté.
OCTOBRE 1766. 75
Enfin , quoi qu'il en foit , fur ce pont - là
il y a une pierre contre laquelle on heurte
quand on a menti dans la journée , on
tombe & on fe caffe une jambe.
Notre ruftre , à ce récit , fut un peu
effrayé .... Eh , mon père , comme vous
courez ! .. mais , pour revenir à ce chien ,
combien vous difois je qu'il étoit grand ?
comme votre grand cheval? Oh, pour celuilà
, c'eſt un peu fort. Ce chien donc , à
préfent je m'en fouviens , n'avoit encore
que
fix mois ; mais je jurerois bien qu'il
étoit aufli grand qu'une geniffe.
:
Ils firent encore un bon bout de chemin .
Fritz n'étoit pas à fon aife , le coeur lui
battoit on n'aime point avoir la jambe
caffée. Il apperçut enfin le pont fatal ; il
fent déja la fracture. Ecoutez , mon père...
le chien dont je vous parlois étoit bien
grand ; & quand je l'aurois un peu augmenté
, il étoit toujours plus grand qu'un
veau.
Le pont fe préfente . Fritz , pauvre
Fritz, comment t'en tireras- tu ? Le père
paffe le premier : Fritz l'arrête. Ah , mon
pêre ! lui dit- il , vous n'êtes pas fi enfant
que de croire que j'ai vu un pareil chien ? ...
car , puifqu'il faut que je vous dife la
vérité avant de paffer outre le chien dont
je vous parlois étoit de la grandeur de
:
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
celui que nous avons vu paffer tout- àl'heure.
f
Les hommes finguliers , par M. Lichtvver.
blent
Un curieux avoit parcouru le monde &
obfervé les différentes comédies que les
hommes jouent fur la terre. De retour dans
fa patrie , fes amis s'empreffoient de lui
demander ce qu'il avoit vu dans fes voyages
? Par-tout des hommes , leur dit- il ,
c'eft-à-dire des fous qui fe piquent d'être
fages ; mais j'en ai trouvé à onze cents
lieues du pays des Hurons une efpèce des
plus fingulières . Ces hommes- là 's'affems'affeoir
vis -à -vis les uns des
pour
autres , & refter affis les journées & même
les nuits entières fans bouger. Là ils s'occupent
, devinez à quoi ? Ils perdent le
fouvenir du boire & du manger ; ils deviennent
muets & fourds; ils n'entendroient
pas Dieu tonner ; & le ciel s'écrouleroit
avec fracas qu'ils n'en refteroient pas moins
immobiles fur leurs fieges . De leur bouche
s'exhalent des mots entrecoupés qui ne
forment point de fons. Ils s'expriment par
des grimaces , des contorfions & des roulemens
d'yeux ; la crainte , l'efpérance ,"
l'inquiétude , la joie maligne , la colère ,
la fureur , le défefpoir fe peignent tour-àOCTOBRE
1766. 77
tour fur leur viſage mobile. A leur détreffe
on les prendroit pour des criminels ; à leur
gravité pour des juges infernaux , & à leurs
emportemens pour des furies. Ce qu'il y a
de fingulier encore , c'eft une foule de
fpectateurs qui fe plantent à côté d'eux
pour les contempler. Mais quel eft donc
l'objet de ces gens - là , demandent les amis ?
Cherchent - ils des remèdes aux calamités
publiques ? ... Bon , quelle idée ! .. La
pierre philofophale ou la quadrature du
cercle ? .. A d'autres ... Seroit- ce un rendez-
vous de malheureux , de pénitens ,
d'énergumènes ? .. Point du tout.. ; Mais
que font- ils donc ? . . Ils jouent !
L'Homme riche & Ariftippe ,par M. Schlegel.
Quel eft le plus grand devoir des parens ?
eft- ce d'amaffer des richelles afin que nos
enfans vivent dans le faſte , afin que nous
mourions fans être regrettés. Non , c'eft
de fomenter , par de bonnes inftructions ,
leur foible penchant pour la vertu , de
veiller de bonne heure fur leur efprit , &
de ne l'enrichir que des tréfors de la fageffe.
Voilà le devoir des parens ; voilà
pourtant ce que la plupart femblent ignorer.
Toujours entraînés par le torrent de
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
leur paffion dominante , ils s'occupent fort
peu à cultiver l'efprit & le coeur de leurs
enfans ; ou fi par fois , pour fe conformer
à la mode , ils facrifient quelque chofe à
leur inftruction , ils croyent que c'eft de
l'argent mal employé.
la
Rempli de cette belle maxime , un
riche d'Athène penfoit auffi fagement que
ceux de nos jours , & méprifoit tous les
arts , excepté l'art d'amaffer. Cet homme
alla trouver Ariftippe , ce fage de la Grèce -
qui réuniffoit à la fagacité du jugement la
politeffe de l'efprit , ce philofophe que
Cour préfomptueufe fut obligée d'admirer
& même de trouver aimable. Il voyoit
bien néanmoins qu'Ariftippe n'étoit qu'un
pédant ; mais qu'importe ! Ariftippe étoit
à la mode : on le prônoit par- tout ; & il
étoit bien-aife de mettre fon fils entre fes
mains pour le voir briller un jour comme
fon maître . Déja il l'aborde d'un air
moins foucieux que quand il fait faire
des obligations. Seigneur Ariflippe , lui
dit-il , j'entends dire du bien par- tout de
vous ; je voudrois que vous inftruififfiez un
peu mon fils : combien prenez- vous pour
cela ? Mon ami , répond le Philofophe , je
prends un talent ... Comment ? un talent ; y
penfez-vous ? l'efprit feroit- il fi cher ? je ne
OCTOBRE 1766. 79
le crois pas. Le meilleur efclave ne revient
qu'à un talent . Eh bien , reprit Ariftippe ,
allez- en acheter un , vous en aurez deux .
Les Furies , par M. Leffing.
Mes furies commencent à vieillir , dit
Pluton au Meffager des Dieux ; il m'en
faut qui foient plus fraîches & plus jeunes :
va-t-en faire un tour là haut fur la terre
& choifis-moi trois perfonnes propres à
remplir l'emploi que je leur deftine . Mercure
obéit & partit.
Peu de temps après Junon dit à Iris :
ne pourrois- tu pas me trouver parmi les
mortelles deux ou trois filles fages , mais
parfaitement fages ? Tu m'entends bien :
j'aurois grande envie de confondre Vénus
qui fe vante d'avoir affujetti tout le fexe.
Va , & tâche de me faire cette découverte.
Iris part & parcourt tous les coins de la
terre , mais inutilement. Elle prend le
parti de revenir. Ah ! s'écria Junon en la
voyant arriver toute feule , eft- il poffible !
ô vertu ô chaſteté !
Déeffe , dit Iris , j'aurois bien pu t'amener
trois filles , qui toutes trois étoient
parfaitement fages , qui toutes trois n'avoient
de leur vie fouri à un homme ,
qui toutes trois avoient détruit dans leur
D iv
80So MERCURE DE FRANCE.
coeur jufqu'au germe de l'amour ; mais ,
hélas ! je fuis arrivé trop tard . Comment :
trop tard , dit Junon ? Oui , trop tard
Mercure venoit de les enlever pour Pluton.
Pour Pluton ? & que veut faire Pluton
de ces filles vertueufes ? ... Des furies.
Le Traducteur fait un article à part des
contes poétiques , poëmes qui contiennent
des aventures touchantes . Les bornes de
notre Journal ne nous permettent pas d'en
extraire des morceaux ; mais nous ne craignons
pas d'avancer qu'on lira ces contes
avec plaifir , & que dans ceux de Gefner
& de Wiclaud on trouvera des traits fublimes.
Nous n'avons parlé ici que du premier
volume ; les trois autres ne font pas moins
intéreffans , tant par le choix des morccaux
, que par l'importance des matières.
OCTOBRE 1766.
MANUEL de Chymie , ou Expofé des opérations
de la Chymie & de leurs produits :
ouvrage utile aux perfonnes qui veulent
prendre une idée de cette fcience , ou qui
ont deffein de fe former un cabinet de
Chymie ; feconde édition , revue & augmentée
Par M. BAUMÉ , Maître
Apothicaire de Paris & Démonftrateur
en Chymie : un vol in- 12. A Paris ,
chez LACOMBE , Libraire , quai de
Conti ; 1766.
Nous croyons devoir faire connoître ,
par un extrait , cet excellent ouvrage , que
nous nous fommes contentés d'annoncer
lorfqu'il a paru pour la première fois.
L'auteur , après une introduction à la
chymie , entre dans l'expofition des affinités
ou rapports obfervés entre les différentes
fubftances connues ; & il propofe
à cette occafion de faire deux tables des
affinités du corps ; l'une pour les affinités
qu'on obferve par la voie humide , &
l'autre pour celles qui ont lieu par la voie
fèche. Pour peu qu'on foit verfé dans la
D Y
: 82 MERCURE DE FRANCE.
2
chymie , on appercevra aifément l'utilité
& même la néceflité de cette double table
des rapports, puifque les décompofitions
& recompofitions des corps ne font point
les mêmes , lorfqu'on opère par ces deux
différentes voies . D'ailleurs , M. Baumé
en donne une preuve par une découverte
très - intéreffante qui lui eft due , & qui
confifte à décompofer le tartre vitriolé par
l'acide nîtreux feul . Il donnera, fans doute ,
certe double table des affinités dans un plus
grand ouvrage de chymie , qu'il promet
dans la préface de ce manuel , & qu'il
avoit déja annoncé dans fes Élémens de
Pharmacie , théorique & pratique
à
A la fuite des affinités , on trouve ce
qui concerne les principes primitifs des
corps , c'est- à- dire , les principes que nous
regardons comme fimples & élémentaires ,
-parce qu'ils le font en effet par rapport
nous . L'auteur en admet quatre avec les
meilleures Chymiftes & Phyficiens ; fçavoir
, le feu , l'air , l'eau , & la terre. Il a
traité ces matieres en grand phyficien ;
l'article du feu finguliérement , quoique
compofé d'après l'illuftre Boerrhave , paroît
neuf en quelque forte , par les réflexions
& les vues qui y font répandues.
Dans l'article de la terre , l'auteur fait
Ce livre fe vend chez le même Libraire.
OCTOBRE 1766. 83
voir qu'il a des connoiffances bien exactes
fur la nature des pierres à plâtre , qui ,
comme on fait , font une matière fort
intéreffante pour la conftruction des édi
fices . M. Poir , dans fa Lithogéoguofie ,
nous préfentoit cette fubftance , comme
une vraie pierre. M. Baumé fait voir , au
contraire , que c'eft une matiere faline ,
diffoluble en entier dans l'eau comme les
fels , mais qui demande à la vérité une
très- grande quantité d'eau pour fon entière
diffolution. Il prouve que la pierre
à plâtre eft compofée d'une terre calcaire
& de l'acide vitriolique faturés l'un par
l'autre ; enfin , que c'eft une félenite calcaire
, ou un fel vitriolique à baſe de
terre calcaire.
Nous ne devons pas oublier une belle
obfervation qui fe trouve à la page 183 .
M. Baumé , en décompofant du nître par
le colchotar , fuivant les procédés connus
pour préparer de l'acide nîtreux fumant
a obtenu un acide tellement fuperfaturé
de phlogistique , qu'il s'en eft féparé une
fubftance qui a toute l'apparence d'une
huile.Il penfe que c'eft une forte de foufre
nîtreux , qui eft tenu en diffolution par de
l'acide nîtreux .
Le borax brut eft traité , par l'auteur
d'une maniere nouvelle. On croyoit avant
D vj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
lui qu'il y avoit quelque fecret particulier
pour le purifier. Il fait voir que ce fel
n'eſt pas plus difficile à purifier que tous
autre. Les obfervations qu'il rapporte con→
cernant cette purification , font très -propres
à répandre beaucoup de lumière fur la
nature de cette fubftance , qu'on ne connoifloit
guère encore que par
les travaux
des Chymiftes François t
Ap ès les matieres falines , on trouve
ici les matieres métaliques , parmi lef
quelles fe diftingue la platine : métal pirfait
, découvert depuis un petit nombre
d'années ; métal fupérieur à l'argent &
au mercure par fa pefanteur , & l'émule
de l'or par fon indeftructibilité & fes
autres propriétés effentielles. L'auteur explique
les moyens de reconnoître, fi l'or
eft allié de platine ; moyens fimples , à
la portée de tous ceux qui s'occupent de
la métallurgie , & qui cependant , faute
d'avoir été connus , ont fait profcrire la
platine par le Roi d'Efpagne , propriétaire
des mines où l'on trouve ce métal précieux
.
Il y a auffi dans ce manuel beaucoup
de chofes curieufes fur le cobalt , mar
tière prefque neuve pour la France. On
trouve bien dans quelques ouvrages , tels
que l'art de la verrerie de Kunkel , la
OCTOBRE 1766. 85
chymie métallique de Geller , des détails
fur la manière de faire le faffre & le bleu
d'émail ; préparations de cobalt , dont on
fe fert pour colorer la porcelaine & la
fayance ; mais M. Baumé donne des connoiffances
particulières fur la nature &
les propriétés de cette fingulière fubftance
femi -métallique : par exemple , la méthode
de le retirer en régule de fa mine ;
les phénomènes qu'il préfente , étant expofé
à l'action du feu. Quoiqu'il foit
effentiellement volatil , comme tous les
autres demi-métaux , il ne peut cependant
fe volatilifer que lorfqu'il eft expofé
à l'air libre , & qu'il éprouve le contact
immédiat des charbons. Ainfi il n'eft point
fufceptible de fe fublimer dans les vaif
feaux clos , comme les autres fubftances.
demi- métalliques.
Tous les demi- métaux entrent en fufion
en même temps qu'ils rougiffent ,
or à peu près. Celui-ci , au contraire
n'entre en fufion qu'après avoir rougi à
blanc ; il eft auffi difficile à fondre que le
cuivre rouge. Par l'examen que l'auteur
fait de la chaux de cobalt , il a reconnu
qu'il n'y a que dans cet état de chaux
que le cobalt peut fournit ce bleu , qui a
la propriété remarquable de réfifter à la
derniere violence du feu ; phénomène
86 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne peut obtenir avec aucune autre
matière métallique.
Dans l'examen chymique des pierres
& des terres , partie fi effentielle pour les
arts , & qui jette un fi grand jour fur l'hiftoire
naturelle de ces fubftances , l'auteur a
été conduit par fes expériences à n'admettre
que la terre calcaire & la terre
vitrifiable , que M. Pott avoit divifées en
quatre fubftances . M. Baumé fait voir que
l'argille & le gypfe , ou pierre à plâtre ,
qui font deux des terres de M. Pott ,
doivent être regardées comme de vrai fels
vitrioliques à bafe retreufe.
Dans le gypfe , comme nous l'avons
vu plus haut , c'eft une terre calcaire unie
à l'acide vitriolique ; dans l'argille , c'eſt
une terre vitrifiable unie à ce même acide.
Le gypfe eft une félenite calcaire ; l'argille
eft une féienite à bafe de terre vitrifiable.
etre dernière peut fe charger
d'acide vitriolique par fuiabondance , &
former ainfi de l'alun . La félenite cal
caire , au contraire , ne peut exifter qu'au
point de faturation. Ces diftinctions
étoient abfolument effentielles à connoître
pour les analyfes des eaux minérales
, où l'on n'avoit admis jufqu'à préfent
qu'une feule eſpèce de félenite ', fans
qu'on ait jamais bien rendu raifon de la
OCTOBRE 1766. 87
vraie nature des terres qu'on en retire.
M. Pott a donné connoiffance de la
fufibilité de certaines terres les unes par
les autres ; mais fans donner la théorie
de ce phénomène fi curieux. M. Baumé
attribue cet effet à deux caufes . 1 °. La
matière faline alkaline , qui fe forme par
la calcination de la pierre calcaire. 2º. L'acide
vitriolique contenu dans l'argille.
La méthode que M. Baumé à fuivie
dans ce manuel , eft extrêmement avantageufe
pour dire beaucoup de chofes en
peu de mots ; après une expofition précife
des principes , toutes les opérations
de la chymie fe préfentent fucceffivement
; & comme elles font la fuite les
unes des autres , on évite par ce moyen
toutes les répétitions Nous croyons que
ce livre peut être fort utile à toutes les
perfonnes qui , par goût ou par état , s'intéreffent
aux fciences phyfiques ; & il pa-
-roît que le Public en a déja jugé comme
nous.
88 MERCURE DE FRANCE.
MÉMOIRES d'une Religieufe , écrits par
elle-même & recueillis par M. DE L.
A Paris , chez L'ESCLAPART le jeune ,
quai de Gefvres ; chez la veuve Dʊ-
CHESNE , rue Saint Jacques , au temple
du goût ; deux parties in-12 : 1766.
Le Marquis de Frefne , l'aîné de ſa famille
, poffède prefque tous les biens de
fes pères. Il n'a point d'enfans ; M. de
Montmars fon frère paîné doit hériter de
fa fortune. Pour l'exclure de fa fucceffion ,
il imagine de faire fon teftament en faveur
de fa nièce Adelaïde , fille de M. de
Lorme fon autre frère. Avec cette charge
cependant , qu'elle époufera le fils de Madame
de Montmars fon coufin-germain .
L'inftant de fa mort arrive. M. de Lorme le
tranfporte auprès de lui , & recommande
fa fille au Baron de Roche ecueil, qu'il croit
fon meilleur ami . Cet enfant n'a encore
que deux ans. Le Baron eft un de ces
monftres de corruption & d'hypocrifie qui,
fous prétexte d'arracher à la féduction les
attraits naiffans des infortunées qu'il fait
élever , les réfervent pour l'infamie. Sa
OCTOBRE 1766. 89
criminelle prévoyance n'excepte point
Adelaide. Il la fait paffer pour morte , &
la fait renfermer dans un couvent. M. de
Lorme inftruit de cette fâcheufe nouvelle ,
craignant de perdre avec fa fille , les grands
biens qu'il vient de recueillir en fon nom,
imagine de faire paffer pour Adelaïde le
fils qui lui refte ; il lui donne des habits
de fille & le fait élever dans un couvent ,
dont la Supérieure eft fa four qu'il met
dans fa confidence ; c'eft le même où M. de
Roche- ecueil a conduit Adelaïde . Les deux
enfans prennent des fentimens tendres
l'un pour l'autre ; on eft bientôt forcé de
les féparer. Tous deux tombent malades
on eft contraint de les réunir pour rétablir
leur fanté . Adelaide eft conduite chez M.
de Lorme , elle connoît le fèxe de fon
amant: M. de Roche- ecueil ne peut voir fans
douleur les témoignages qu'ils fe donnent
de leur paffion & les fépare encore. Le
défefpoir d'Adelaide eft peint avec les
couleurs les plus fortes. Elle erre dans le
parc du Château du Baron , veut fe précipiter
dans une pièce d'eau , & ne fort de
cet état de démence qu'à la vue de fon
amant qui , avec les habits de fon fèxe , a
pris le nom de Zélencourt ; ils fe livrent à
tous les tranfports , à toute l'ivreffe de la
paffion .
90 MERCURE DE FRANCE .
L'odieux Roche- ecueil vient troubler cette
fcène d'enchantement.Ilemmene Adelaïde,
dont le premier foin eft de cacher fon
amant dans le feuillage. Elle lui promet
de venir le trouver après le fouper. Ils en
étoient au fruit ; elle fe croyoit au terme
de fon fupplice. Le clair de lune invite le
Baron à la promenade ; il lui fait la propofition
de l'accompagner. A peine ontils
fait cent pas qu'ils entendent quelque
bruit dans l'épaiffeur du bois. M. de Roche-
ecueil qui ne fort jamais fans fon fufil ,
tire au hafard. Le plomb mortel atteint
l'amant d'Adelaïde. M. de Lorme arrive
fur ces entrefaites. Il demande fon fils .
Quelle fituation pour ce malheureux père !
Il l'apperçoit tout fanglant , & le venge.
Adelaide fe faifit de l'épée qu'elle a vu
s'échapper des mains de M. de Rocheecueil
au moment de fa chûte. Elle preffe
fon corps fur la pointe de ce fer étincelant.
Une voix fépulchrale qui lui crie
d'arrêter , fufpend tout- à - coup les effets
de fa démence . C'eſt M. de Roche ecueil
qui , dans fes convulfions , profère quelques
paroles entrecoupées. Ces frayeurs font
changer d'objet à la frénéfie d'Adelaide . Elle
perd la raifon & ne la recouvre qu'après
une année qu'elle fe dérobe par la fuite aux
attentats de M. de Roche-ecueil. Elle paffe
OCTOBRE 1766. 91
trois jours dans la campagne , cherchant
un afyle où elle puiffe éviter les recherches
de M. de Roche- ecueil , & trouve enfin
une jeune payfanne qui la conduit dans
fa maifon . Elles font bientôt liées par l'amitié
la plus tendre. Thérefe , c'eſt le nom
de la payfanne , raconte fes aventures à
Adelaide ; elle lui apprend le fecret de fa
naiffance. Son père eft un ancien Magiftrat
que l'injuftice des hommes a réduit
à la plus extrême mifère . Il n'a pour ami
que le Seigneur du village où il eft venu
fe retirer. Ce Seigneur eft M. de Montmars.
C'eft aux lumières du père de Thérefe
qu'il doit fa nouvelle fortune . Il faut
remarquer qu'Adelaide n'entend ce récit
qu'après un an de féjour dans la demeure
de fa bienfaitrice. Elle paffe à l'hiftoire
de fes amours avec Saint - Val , fils de M.
de Montmars, qui confent à leur mariage
malgré la difproportion de leurs fortunes.
C'est un moyen honnête de partager avec
fon ami le fruit de fes bons offices . Mais
le père de Thérefe qui eft toujours en garde
contre les moindres témoignages d'une reconnoiffance
qu'il ne croit pas mériter, s'oppofe
à cette union , à laquelle il répugne
d'ailleurs par une philofophie fingulière
qui , lui infpirant de la haîne contre les
hommes , lui fait fouhaiter leur aneantif
52 MERCURE DE FRANCE.
ود
fement. Il fait jurer à fa fille de ne jamaïs
prendre d'époux. Therefe fe propofe d'unir
fon amie à cet amant auquel fes fermens
F'ont forcé de renoncer . M. de Montmars
ne veut pas d'abord en entendre parler ;
mais lorsqu'il apprend qu'Adelaïde eft la
fille de M. de Roche ecueil , qui , preffé de
fes remords , avoit dévoilé le projet affreux
qu'il avoit forné , il ceffe de réfifter
, & preffe un mariage qui doit tout ramener
au plan de feu M. le Marquis de
Frefne. « Déja , dir Adelaïde , tout étoit
préparé pour la cérémonie lugubre où
» devoit préfider la plus cruelle des fu-
» ries. On nous attendoit à l'églife ; j'y
» marchai comme une victime qui va s'im
» moler fur l'autel de l'amitié. La vue de
ma Therefe qui ne me quittoit plus ,
» combattoit victorieufement dans mon
» coeur , les répugnances qui le foulevoient
» contre le fatal ferment que j'allois pro-
» noncer..... Nous touchons aux mar-
» ches de l'autel qu'un parjure facrilége
» va profaner. Cent témoins curieux nous
entourrent. Le filence & l'effroi rempliffent
le temple. Les torches funèbres
de l'hymen blanchiffent de leurs clartés
pâles & vacillantes , les fombres voûtest
de cet édifice fpacieux ; le Prêtre qui
» doit fanctifier les horreurs de cette nuis
"
">
و د
OCTOBRE 1766. 93
J
» affreufe , a déja prononcé les prières
» préléminaires du facrifice qu'il va confommer
; il nous fixe déja d'un oeil terrible
, & nous interroge au nom du Dieų
qui pénètre les confciences ».
La cérémonie s'acheve , & l'on conduit
les deux époux chez M. de Montmars. Ą
peine eft on rentré, que Zélincourt qui étoit
à l'armée depuis long-temps , arrive .en
pofte , pour prendre part à la joie d'un
oncle & d'un ami . Quelle doit être la
furpriſe d'Adelaide ! Rien de plus animé
que cette reconnoiffance , dont les effets
font on ne peut plus tragiques. Les tranfports
de nos deux amants irritent toute
Paffemblée. « Malheureux , s'écrie M. de
" Montmars , en s'adreffant à Zélincourt ,
38
où t'emporte l'erreur d'un amour in-
» fâme ! C'eft ton fang que tu profanes ;
» la coupable Adelaide eft ta foeur. Auffitôt
il fe met en devoir de l'arracher à
mes embraffemens. Mille imprécations
> encouragent fes efforts , dont l'impuif-
» fance appelle de nouveaux fecours. La
jaloufie de Saint - Val , décidée par l'exemple
de fon père , vient les feconder.
» Les forces de mon amant, quoique dou-
» blées de toute ma réſiſtance , vont cédet
» à leur violence réunie. Je le fens qui
» s'ébranle , il m'échappe , & nos coeurs
"
94 MERCURE
DE FRANCE.
و د
preffés l'un dans l'autre , femblent nous
» abandonner pour ne fe point défunir.
» Mais je le ferre dans mes bras plus for-
» tement encore , & l'on nous déplace
" fans nous séparer
Zélincourt devenu plus furieux , s'arme
d'une épée , & c'est pour écarter fon oncle
& fon ami qu'il n'eft plus en état de reconnoître.
Saint - Val veut répouffer ce
nouvel outrage, Zélincourt eſt bleſſé légèrement
, à la vue de fon fang , Adelaide
fe faifit de fon épée . Elle frappe Saint - Val
d'un coup mortel. Qu'as- tu fait , lui dit
Zélincourt ? il étoit mon ami. Et mon
époux s'écria - t- elle en repouffant fon frère
avec horreur. Leurs yeux ne s'éclairent
que dans ce moment terrible . Tout l'enfer
a paffé dans le coeur d'Adélaïde. Mais
le défefpoir de Thérefe ajoute encore
aux horreurs de fon fupplice. Sa fureur
s'exhale d'abord,en imprécations contre
Adelaïde ; « elle veut continuer , & fa
» bouche n'eft plus que l'organe de fes
fanglots..... L'on n'entend que les gémiffemens
étouffés du défefpoir qui la
fuffoque. Un murmure fourd & terri-
» ble rend mieux le défordre de fa douleur
, que l'expreffion de la parole qui
peint toujours foiblement les affections
Frofondes ».
ود
ود
""
>>
و د
OCTOBRE 1766. 95
Cette effrayante fcène fe termine par la
mort de Zélincourt qui fe précipite fut
l'épée qu'Adelaïde tient entre les mains,
Elle ne peut la détourner affez tôt pour
lui fauver le dernier de fes crimes.
Cependant M. de Montmars ne fçauroit
furvivre à la perte de fon fils. Sa douleur
l'entraîne bientôt dans le même tombeau ,
leurs cendres réunies font un monument
refpectable que l'amour paternel a confacré.
« Plufieurs vieillards des environs
و د
s'y raffemblent encore à différens temps
» de l'année , dans l'unique vue de s'exciter
au plus doux fentiment de la na-
» ture.C'eft fur certe tombe qu'ils feplaifent
» fur- tout à répandre des larmes d'atten-
" driffement , ces larmes fi délicieufes
» pour quiconque a le bonheur d'être père.
» Leurs enfans les y accompagnent , &
» cette fcène touchante qui fe répete au
» renouvellement de chaque faifon , contribue
fans doute à maintenir la paix
» & l'union qui diftinguent ces familles
» refpectables ".
ود
Adelaïde abandonne la réfolution qu'elle
avoit formée de fe donner la mort. Dans
l'égarement de fon défefpoir , elle fe tranfporte
à la ville la plus voifine. Elle veut
fe livrer entre les mains de la Justice . Le
Juge auquel elle s'adreffe fait femblant de
96 MERCURE DE FRANCE .
fe prêter à fa fureur. Elle renonce enfin å
fes prétentions forcenées. Elle fe condamne
aux larmes de la pénitence & du repentir.
Elle eft reçue dans le couvent de Notre
Dame en qualité de Soeur converſe . M.
Delorme découvre fa retraite au moment
qu'elle va prononcer fes derniers voeux.
Avant de s'engager irrévocablement , elle
accompagne fon père jufqu'au château Deforme.
Elle y paffe deux mois dans l'ivreffe
de ces plaifirs fupérieurs qui tirent
leur premier charme de leur innocence.
" Plaifirs trop peu connus dans ces jours
» de corruption , où la nature n'a plus ni
» vertu ni faveur , où les entrailles pater-
» nelles ne treffaillent plus ; où les careſſes
» filiales ne font plus que le partage de la
39
ود
première jeuneffe ; où les pères ne voient
» dans leurs enfans , que les héritiers d'un
nom qu'ils font ambitieux de tranfmer-
» tre ; où les enfans ne voient dans leurs
pères , que les poffeffeurs d'une fortune
qu'ils fe laffent d'attendre : dans ces jours
» en un mot , où le refpectable titre de
père , n'exempte point du mépris auquel
» tout vielliard eft condamné , où par l'a-
» bus le plus énorme , un fils tendre &
» foumis n'eft guère moins ridicule.
» qu'unépoux amant de fa propre femme »
Elle montoit dans la voiture qui devoit
"
و ر
la
1
OCTOBRE 1766. 97
la conduire à fa retraite , lorfqu'elle fe
fent preffée dans les embraffemens de Fanchon
qui a quitté des lieux remplis du défaftre
de fes anciens maîtres . La mort de
Thérefe a entraîné dans le tombeau la mère
la plus tendre , le plus refpectable des
pères : elle arrive enfin à fa cruelle deſtination.
On la fait Supérieure du couvent
après la mort de fa tante dont elle peint
les infirmités. Elle fait un tableau vraîment
pittorefque de fa cruelle fituation.
La mémoire de Zélincourt vit toujours
dans fon coeur ; & c'eft avec une répugnance
extrême qu'elle remplit les devoirs
de fa place.
Il y a de l'intérêt , de la chaleur , des
détails dans ce roman ; nous fouhaiterions
que l'Auteur eût mis un peu plus de vraifemblance
dans quelques- uns des événemens.
Les fituations dans lefquelles il fait
paroître fes héros , font quelquefois terribles
; mais la manière dont elles font amenées
empêche une partie de leur effet.
Vol. II. €
୨୫
MERCURE
DE
FRANCE
.
CONTINUATION des Caufes Célèbres &
intérefantes , avec les jugemens qui les
ont décidées ; tome premier : ouvrage extrêmement
intéreffant , qui fe trouve à
Paris , chez DESAINT , Libraire , rue
du Foin , la première porte- cochère à
droite en entrantpar la rue Saint Jacques.
CE
ET ouvrage a pour but de raffembler
fous un même coup- d'oeil les caufes les
plus célèbres qui ont été agitées dans les
différens Tribunaux
du royaume depuis
1650 , & que M. Gayot de Pittaval` n'a
pas données au public , foit parce qu'elles
font échappées à fa connoiffance , foit
parce que , malgré fes recherches , il ne
lui a pas été poffible d'en raffembler les
détails.
Ce premier volume contient cinq caufes
travaillées avec ordre & methode , & qu'on
ne lira qu'avec plaifir.
La fameufe conteftation entre deux des
enfans naturels de Henri IV & de la belle
Gabrielle d'Eftrées , fur la question de
favoir qui des deux approchoit plus de l'état
d'enfant légitime , forme le fujet de la preOCTOBRE
1766. 29
mière ; & dans cette caufe il y a d'excellens
morceaux , frappés au coin du grand ,
du beau , du fenfible.
La deuxième caufe eft celle d'un impofteur
; elle eft plus fingulière que toutes
celles qui ont encore paru jufqu'à préfent
, fans en excepter même Martin
Guerre. Il faut en lire l'enſemble.
La difpute de deux femmes qui contef
tent entre elles à qui ne fera pas la mere
d'un enfant qui appartient néanmoins à
l'une d'elles , & dont l'autre étoit la marreine
, fait le fujet de la troifième .
Il s'agit , dans la quatrième , d'une
femme parricide , qui , après avoir été
condamnée à mort , reparoît après trenteun
ans d'abfence , & réclame la fucceffion
de fa mère , & celle de fon père qu'elle a
fait tuer.
Mais fur- tout il faut lire la cinquième
caufe , qui contient l'hiftoire du rapt de
Mlle de Calvierre par MM. Lenoir de
Clermont , Vicomtes du Bocq , pere & fils ;
& dans laquelle il femble que les événemens
les plus bifarres fe foient réunis , pour
la rendre auffi célèbre & auffi intéreſſante ,
qu'elle eft extraordinaire.
L'auteur de cet ouvrage eft M. de la
Ville , Avocat au Parlement de Paris .
Il mérite beaucoup d'éloges , foit par
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
l'ordre & la méthode qu'il a fu faire régner
dans la diftribution de fon ouvrage ,
foit pour les détails & les recherches auxquels
il s'eft livré dans le premier volume ,
& qu'il fera contraint de faire les
fuivans.
pour
Son travail plaira fans doute également
& au public & aux Avocats .
A ceux- ci , parce qu'ils y trouveront des
moyens & des autorités folides , très - capables
de les foulager ; au public , parce
qu'il aura une occafion de s'inftruire agréablement
; l'auteur ayant réuni dans fon
livre le clair , le curieux , l'inftructif , le
folide , l'utile enfin & l'agréable.
M. de la Ville , qui joint à l'exercice de
fa profeffion la continuation de ces caufes
ne peut qu'annoncer un bon célèbres
Avocat.
Par la manière dont il a traité les cinq
caufes qui compofent le premier volume,
qu'il donne aujourd'hui , il montre une
grande connoiffance des principes , & fait
concevoir de fes talens les plus grandes
idées. Il feroit fort à fouhaiter que fes occupations
lui permiffent de refondre &
de retravailler auffi les vingt volumes des
caufes célèbres données au public par M.
Gayot de Pittaval.
On trouve à la tête du premier tome dé
OCTOBRE 1766.
la continuation des caufes célèbres , un avis
du Libraire conçu en ces termes :
L'Auteur , qui invite MM. les Avocats
fes confrères à lui faire parvenir leurs mémoires
dans les grandes affaires , recevra.
toujours avec plaifir les inftructions qu'ils
voudront bien lui donner.
Il priefeulement qu'on ait la bonté d'affranchir
le port des paquets & des lettres
qu'on lui écrira ou enverra , foit qu'on les
adreffe à lui-même , en fa demeure , rue
des Méneftriers près la rue Saint Martin ;
foit qu'on les adreſſe chez fon Libraire.
ANNONCES DE LIVRES.
.44
Voix du Pafteur , difcours familiers.
d'un Curé à fes paroiffiens , pour tous les
Dimanches de l'année ; par M. Reguis ,
Curé du Diocèfe de Gap , ci - devant dans
celui d'Auxerre ; avec cette épigraphe :
Veni non infublimitate fermonis . A Paris ,
chez Claude Bleuet , Libraire , fur le pont
S. Michel ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi : 2 vol . in- 12 .
Ces Prônes nous font offerts tels qu'ils
ont été entendus par les paroiffiens de M.
Reguis , c'eſt- à - dire , qu'ils répondent par-
E iij
1r0o2z MERCURE DE FRANCE.
faitement au fens de l'épigraphe. L'auteur
en les donnant à l'impreffion , y a ajouté
quelques détails qui en rendront la lecture
utile à un plus grand nombre de perfonnes.
POÉSIES diverfes , par M. Tannevot ,
Membre des académies de Nancy & des
Arcades de Rome , Cenfeur Royal , ancien
premier Commis des Finances . A Paris
, chez la veuve Ballard , Imprimeur
du Roi , rue des Noyers ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi , trois vol .
in- 12 , petit format.
>>
و ر
Nous ne pouvons annoncer plus avantageufement
ce Recueil des poéfies de M.
Tannevot , qu'en copiant ici le jugement
qu'en porte M. Bonamy , Cenfeur Royal ,
qui l'a approuvé. « Ces poéfies , fruit de
quelques momens de loifir , & du caprice
, font marquées au coin de la dé-
» cence ; & les moeurs n'ont rien à crain-
» dre de leur lecture ; la Religion même
» y trouve un vengeur qui ne rougit pas
» de la défendre contre les traits de l'impiété.
Enfin , les pièces moins férieuſes ,
» dictées par le bon goût & le génie , dé-
» lafferont & orneront l'efprit ; tandis que
» d'autres ferviront à former le coeur.
» L'auteur ne pouvoit mieux employer fa
» retraite qu'à raffembler en un corps des
>>
OCTOBRE 1766. 193
93
ود
pièces que le Public a déja vues avec
plaifir , & à en ajouter d'autres qui caractériſent
également le ton de probité
» & de vertu que tout le monde lui con-
, noît » .
33
ORIGINE de la Nobleffe Françoiſe , depuis
l'établiſſement de la monarchie , contre
le fyftême des Lettres imprimées à
Lyon en 1763 , dédiée à la Nobleffe de
France ; par M. le Vicomte D**** . A
Paris , chez Guillaume Defprez , rue Saint
Jacques , au coin de la rue des Noyers ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; un vol. in- 12.
Selon l'auteur des Lettres imprimées à
Lyon , & que M. le Vicomte D**** entreprend
de réfuter , il n'y avoit nulle
trace de nobleffe en France fous toute la
première race de nos Rois. Tous les rangs
étoient confondus , & toutes les conditions
étoient égales . On ne connoiffoit
que deux ordres , celui des hommes libres
& celui des ferfs. C'eft la première partie
du fyftême renfermé dans les Lettres de
Lyon . Elle eft fuivie de quelques autres
que l'auteur réfute ainfi que la première ,
en établiffant les propofitions contradictoires.
Son livre , plein de recherches intéreffantes
, ne peut manquer d'être très-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
*
favorablement reçu de la haute nobleffe
du royaume.
EXAMEN du fyftême de M. Newton ,
fur la lumière & les couleurs ; par M.
J. Alethophile. A Euphronople , chez G.
Saphenodore ; 1766 : brochure in - 12 de
200 pages.
L'auteur qui prend tant de foin de fe
cacher fous tous ces noms à la grecque ,
dit dans fa préface , qu'ayant examiné &
trouvé faux le fyftême de Nevyton , il en
a averti le Public par un petit écrit inféré
dans les Mémoires de Trévoux aux
trois premiers mois de l'année 1761 , &
dont on a la fuite aux mois de Mars .7
Avril & Mai de 1762 ' ; que l'on peut
voir encore aux mois de Juillet & d'Août
de la première de ces années , la réponſe
qu'il fit à un auteur célèbre qui s'étoit cru
fondé à attaquer une de fes propofitions.
Ce font ces divers écrits retouchés & augmentés
qui forment la brochure pfeudonyme
que nous annonçons .
VIE du Chrétien , où l'on trouvera différens
exercices de piété , avec les offices
du Dimanche & des principales Fêtes de
l'année , fuivant le nouveau Bréviaire de
Paris & des Diocèfes qui l'ont adopté
OCTOBRE 1766. 105
A Paris , chez Antoine Boudet , rue Saint
Jacques , chez Crapart , rue de Vaugirard ,
proche la place S. Michel , & chez Berton ,
rue Saint Victor , vis - à- vis S. Nicolas du
Chardonnet ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi ; volume in - 12 , pett
format.
L'auteur , M. de Malbofe , avertit dans
fa préface qu'il n'a eu en vue en comp
fant cet ouvrage , que le falut des âmes ;
& que pour cet effet , il a cru devoir don
ner une courte explication des principaux
myftères de la foi , des facremens , des
commandemens de Dieu , des péchés ,
des vertus théologales , & des vertus cardinales.
Il a recueilli en même temps un
certain nombre de prières & de pratiques
de dévotion qui forment comme un plan
de conduite.
SOMMAIRE alphabétique des principales
queftions de droit , de jurifprudence
& d'ufage , des provinces du droit écrit
du Parlement de Paris ; par M. Malbuy de
la Mothe , Confeiller du Roi , fon Avocat
& Procureur au Siége royal de Bellac. A
Paris , chez Vente , au bas de la montagne
de Sainte Geneviève , 1766 , vol . in - 12 ,
petit format.
Le mêlange du droit écrit avec les dif-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
férens ufages fourniſſent ſouvent à la chi- ·
cane un fujet de trouble qui devient par
une fuite funefte , la ruine des familles
entieres. C'est pour prévenir un inconvénient
fi pernicieux, que M. Malbay s'eft appliqué
à défigner les bornes du droit écrit ,
& des ufages pratiqués dans les provinces
régies par cette loi dans le reffort du Parlement
de Paris.
LETTRE de M. L*** . Avocat au Bailliage
de Caën , à M. D.... Curé à portion
congruë , du diocèſe de Vannes. À Amf
terdam, & fe trouve à Paris , chez Defpilly,
rue Saint Jacques ; 1766 : brochure in- 12
de 120 pages. Prix 18 fols.
Ceci est une réponſe à un autre ouvrage
qui a pour titre : Lettre à un Magiftratfur
les dixmes , en réponse au Mémoire pour
les Curés à portion congruë ; par M. LE
CLERC , Avocat au Bailliage de Caën.
MÉMOIRE fervant de réponſe à celui de
Meffieurs les Curés de Normandie à portion
cougrue , annoncé dans le Mercure
de France du mois de Janvier dernier ;
par M. de Freminville , ancien Bailli du
Marquifat de la Paliffe ; imprimé à Genève
, & fe trouve à Paris , chez Valeyre
père , rue Saint Severin , vis- à - vis le porOCTOBRE
1766. 107
tail de l'églife , à l'Annonciation ; 1766 :
brochure in- 4°. de 36 pages.
3 ་
Nous renvoyons nos lecteurs , pour l'intellingence
de cet ouvrage , au Mémoire
que nous avons annoncé au mois de Janvier
; & on reviendra enfuite à la lecture
de celui- ci .
LA Fête du Château , divertiffement
mêlé de vaudevilles ; par M. *** repréfenté
pour la première fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , le 25
Septembre ; 1766. A Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple du
Goût avec approbation & privilége du
Roi ; in- 8°. Prix 1 1. 4 fols avec la mufique.
Il fera rendu compte de cette pièce à
l'article des fpectacles.
I
PANEGYRIQUE de faint Louis , Roi de
France , prononcé devant Meffieurs de
l'Académie Françoife , dans la chapelle du
Louvre , le 25 Août 1766 , par M. l'Abbé
Vammalle. A Paris , chez Defaint , Libraire
, rue du Foin Saint Jacques , 1766 ,
avec approbation ,
"
LA religion mit dans le coeur de Louis
tout ce qui pouvoit le rendre propre à
réformer fa nation . La religion mit dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
ود
» fes loix tout ce qui pouvoit produire ou
préparer cette réforme » . Ce font là les
deux points du difcours de M. l'Abbé de ,
Vammalle , auquel l'Académie a donné
de grands applaudiffemens.
OBSERVATIONS fur le traité de l'art.
des armes , pour fervir de défenfe à la
vérité des principes enfeignés par les Maîtres
d'armes de Paris. Par M*** , Maître
d'armes des académies du Roi , au nom
de fa compagnie ; 1766 , in- 8 ° de qua-.
rante pages.
L'auteur de ce petit écrit combat le fyf
tême nouveau , établi dans l'ouvrage auquel
il répond. Il relève les erreurs & les
fautes qu'il croit y trouver ; & il a eu , dit- il,
la précaution de foumettre fa critique à l'examen
de fa Compagnie , qui lui a permis
de la publier fous fon nom.
ESSAIS fur les maladies contagieufes
du bétail , avec les moyens de les prévenir
& d'y remédier efficacement. Par M. Clerc,
ancien Médecin des armées du Roi en
Allemagne ; Membre de l'Académie Impériale
des Sciences de Pétesbourg , &c.
& c. A Paris , chez N. M. Tilliard , quai
des Auguftins , à Saint Benoît ; 1766 : brochure
in- 12 de 64 pages. Prix 15 fols.
Ce n'eft point un fyftême que M. Clere
OCTOBRE 1766. 109
donne au public ; c'eft une fuite d'obfecvations
qui ont le fuccès pour baſe , &
qui peuvent être très - utiles pour la confervation
& l'augmentation du bétail.
LE Bonheur des gens de lettres : difcours
par M. Mercier
graphe :
د
avec cette épi-
Rex eft qui metuit nihil.
Rex eft qui cupit nihil.
Hoc regnum fibi quifque dat.
Senec. Thyeft. act. 5 .
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Cailleau , rue du Foin Saint Jacques , à ·
Saint André , 1766 , in- 8 °.
Le but de M. Mercier a été de rendre
hommage aux gens de lettres , & d'éclairer
certains hommes fur leur injuftice envers
d'autres hommes qui fe facrifient pour
leur être utiles. La mode eft venue , dit- il ,
de calomnier les gens de lettres ; & l'on
fe difpenfe ainfi de l'admiration & de la
reconnoiffance , deux fardeaux bien pefans
pour l'ingratitude.
Le Génie , poëme , par M. Mercier. A
Londres , & fe trouve à Paris chez la
veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
temple du goût , in 39. de 16 pages ; 1766.
On a lu un extrait de ce poëme dans
ΠΙΟ MERCURE DE FRANCE.
la féance publique de l'Académie Françoiſe
du 25 Août 1766. Il a concouru
pour le prix ; & on y a trouvé des vers
auxquels toute l'aſſemblée a fort applaudi .
ÉPITRE aux Malheureux , pièce qui a eu
l'acceffit du prix de l'Académie Françoiſe
en 1766 ; par M. *** . A Paris , chez Regnard
, grand'falle du Palais , à la providence
, & rue baffe des Urfins ; 1766 : in- 8 °.
de to pages.
Nous avons remarqué dans cette épitre ,
des vers de fentiment qui prouvent que
l'auteur étoit bien pénétré de fon fujet.
Nous fçavons que l'Académie affemblée
en a entendu la lecture avec attendriffement.
ÉCOLE de Mathématiques & des fciences
relatives au génie & à l'artillerie ; par
le fieur Bouffer , Profeffeur de Mathématiques
, in- 4°. de 12 pages .
On donne avis dans cet écrit , que le
fieur Bouffer demeurant rue Saint Jacques ,
près de l'obfervatoire, tient une école de ma
thématiques; qu'il prend des penfionnaires ;
que le principal objet de cette école eft de
former de jeunes Officiers d'artillerie &
de génie ; que le prix de la penfion eft
de fix cens livres par année . Ceux qui feront
curieux d'apprendre d'autres détails
OCTOBRE 1766. 111
relatifs à cet établiffement , pourront s'adreffer
à M. Bouffer , ou fe procurer cet
écrit , qui ne laiffe rien à defirer à cet
égard.
LETTRE de Gabriel de Vergi à fa four ;
par M. W.... d`A** . A Paris , de l'Imprimerie
de Sébastien Jorry , rue & vis-àvis
de la Comédie Françoife ; 1766 : avec
approbation , in- 8 ° . de 30 pages.
On eft furpris de voir fortir de l'imprimerie
de Jorry une héroïde dénuée des
ornemens du burin. Celle - ci ne devoit
pas dédaigner ce petit avantage , quoique
d'ailleurs elle ne foit pas fans mérite..
ÉPITRE à Monfeigneur le DAUPHIN ;
par M. Duvaucel. A Paris ; 1766 : avec
approbation & permiffion ; feuille in- 8 °.
Ce qui manque à cette pièce du côté
de la poéfie , fe retrouve du côté du zèle
qui anime fon auteur.
vrage ,
DEFENSE de l'Agriculture expérimentale
, ou réfutation de l'extrait de cet ouinféré
dans le Journal Économique
du mois de Juin 1765 , pag. 251 , 25, 5 ;
par M. Sarcey de Surieres , ancien gentilhomme
fervant du Roi ; précédée d'une
lettre écrite à l'auteur , & de fa réponſe.
112 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , chez Claude Hériffant , rue neuve
Notre Dame ; 1766 : avec permiffion ;
in- i 2 de 32 pages.
-
Ceux qui ont lu les pages indiquées
dans le Journal Économique , & qui ont
Agriculture expérimentale , fçauront de
quoi il eft queftion dans cette brochure.
FABLES première feuille. A Senlis , &
fe trouve à Paris chez la veuve Duchefne
rue Saint Jacques , au temple du goût ;
1766 : in- 12 de 48 pages.
::
On lit dans une préface qui eft à la
tête de cette feuille « je ne ferai plus
que quelques fables . J'en ai déja beau-
" coup dans mon porte-feuille ; j'aurai le
» courage de fauver au public la lecture
» de la plupart. Je ferai fucceffivement
imprimer les autres , fi celles - ci me pa
roiffent lui plaire ; & pour les varier ,
j'y pourrai entremêler quelques contes
» ou autre chofe du même genre. Un
» ouvrage d'imagination que je donnaı il
» y a deux ans , eut un certain faccès à
"
la Cour. Je ferai au comble de mes
» voeux , fi mes fables y font auffi bien
reçues . Cette courte préface eft en
effet fuivie de vingt - cinq fables écrites en
profe , & dont il paroît que la fuite ne ſe
fera pas attendre.
OCTOBRE 1766. 113
LETTTRE de M. le Cat , Ecuyer , Docteur
en Médecine ; Chirurgien en chef de
l'Hôtel Dieu de Rouen ; Secretaire perpétuel
de l'Académie des Sciences de la mêine
ville , & c . à M. *** Maître ès- Arts , & en
Chirurgie de Paris , fur les avantages de la
réunion du titre de Docteur en Médecine
avec celui de Maître en Chirurgie , & fur
quelques abus dans l'un & l'autre art ;
Amſterdam ; 1766 : in - 8 ° . de 38 pages.
Les raifons qu'apporte M. le Cat pour
prouver l'utilité de l'union des connoiffances
de la Médecine avec celles de la
Chirurgie , font très -folides ; & il feroit
à fouhaiter que cet écrit produifît l'effet
que l'Auteur en efpère .
LETTRE écrite à Meffieurs les Doyen &
Docteurs-Régens de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , par le fieur
Poitevin , privilégié du Roi pour les bains
chauds de la rivière de feine : feuille in- 12 .
Le but de cette lettre eft de prouver l'avantage
de ces bains pour la fanté , & de
les accréditer toujours de plus en plus .
PLAN d'études . Feuille in - 12.
C'est le titre d'un petit écrit de M.
Goullier , Maître de Penfion à Verfailles ,
rue des Tournelles . Ce plan d'étude dont
on fait ici un grand éloge , eft celui que
M. Goullier fait fuivre à fes difciples.
114 MERCURE DE FRANCE .
FEU Monfieur le Dauphin , à la Nation
en deuil depuis fix mois ; Juillet. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques,
au temple du Goût ; 1766 : in-4° . de 1 2
pages.
L'Auteur de cette pièce de vers eft le
célèbre M. Piron , dont la mufe , toujours
active lorfqu'il s'agit de célébrer les événemens
qui intéreffent la nation , a produit
des vers dignes du zèle qui l'anime. Le
fujet eft feu M. le Dauphin qui , du féjour
des bienheureux , exhorte les François à
quitter le deuil , & donne aux Princes ,
fes enfans , les confeils les plus fages & les
plus capables de rendre les peuples heureux ,
TROISIÈME avis du Libraire , au fujet de
la nouvelle édition de LA FRANCE
LITTÉRAIRE .
Il y a un grand nombre de Gens de
Lettres qui n'ont pas envoyé leur article
pour être inféré dans la France Littéraire ;
on différera donc encore de quelques jours
l'impreffion de ce livre , qui , par la multitude
des Auteurs vivans , & de leurs ouvrages
en tous genres de fciences & de
littérature , doit être un des monumens
les plus glorieux à la nation. Nous ofons
croire qu'il n'eft point de peuple qui puiffe
OCTOBRE 1-66. 115
compter un auffi grand nombre d'Ecrivains
vivans qu'il y en a en France ; peutêtre
même toutes les nations réunies de
l'Europe. ne fourniffent - elles pas autant
d'écrits que les Auteurs François en produifent
chaque année . C'eſt donc pour
ne rien perdre de l'éclat que donne à une
nation la multitude des productions littéraires
, que nous réitérons fi fouvent nos
prières auprès des Gens de Lettres pour
les engager à feconder notre zèle & à nous
fournir allez tôt leurs articles , pour que
nous puiffions les inférer dans le catalogue
que nous préparons , & qui formera un
volume in- 8° . d'environ 7 à 800 pages.
MM, les Secrétaires des Académies de
Province , qui n'ont pas encore envoyé
l'état actuel de leur Académie , font priés
de les faire parvenir inceffamment à la
veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
temple du Goût.
116 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences , Belles Lettres & Arts de BORDEAUX.
Du 15 Août 1766.
L'ACADÉMIE de Bordeaux , pat les motifs
dont elle eut foin l'année dernière
d'inftruire le Public , avoit renvoyé à cette
année à prononcer définitivement fur les
ouvrages qu'elle avoit reçus , en 1763 &
1765 , fur ces deux queſtions :
1º . Si dans la préparation des laines
on ne pourroit point trouver un moyen qui
-fans altérer leur qualité , pût les préſerver
pour la fuite de la piquure des infectes ; ou
du moins fi dans les différentes teintures
qu'on leur donne , on ne pourroit point mêler
quelque ingrédient qui , fans ternir ni
endommager les couleurs , pût produire le
même effet.
2. S'il feroit poffible de trouver dans
OCTOBRE 1766. **
le genre végétal quelques plantes du nombre
de celles qui croiffent en Europe ( autres
néanmoins que les plantes légumineufes
& les bleds de toute eſpèce ) qui , foit dans
leur état naturel , foit par les préparations
dont elles pourroient avoir befoin , puffent
fuppléer dans des temps de difette au défaut
des grains , & fournir une nourriture
Saine.
Elle devoit croire , fur des objets de
cette nature , qu'il ne lui étoit permis d'adopter
aucun des moyens ou des reffources
qui lui étoient propofés , que l'expérience
ne lui en eût confirmé les fuccès & les
avantages.
A l'égard du premier fujet , fon attention
s'étoit particulièrement fixée fur deux
pièces : l'une n° XV , ayant pour devife ,
ces paroles de l'Eccléfiafte ; tout ce qu'il a
fait , eft bon dans fon temps ; même en ce
qu'il a livré le monde à leurs recherches ;
fans néanmoins que l'on puiffe trouver les
raifons des ouvrages que Dieu a faits depuis
le commencementjufqu'à lafin : l'autre ,
nº . XIII , ayant pour devife , ces mots ;
Multa experiendo confieri , qua fegnibus
ardua videantur. Tacit. Hift. polit. art. 15.
Aucune des autres pièces préfentées fur ce
fujet à cette Compagnie , ne lui avoit parų
capable de remplir fes vues.
118
MERCURE
DE FRANCE
.
Elle s'eft donc bornée aux expériences
que les Auteurs de ces deux ouvrages l'avoient
mife à portée de faire , en lui faifant
remettre chacun des étoffes & des
laines préparées fuivant leurs méthodes
particulières.
Le réſultat n'en a point été heureux
pour l'Auteur de la pièce , nº. XV ; fes
étoffes n'ont point été épargnées par les
teignes ; & l'Académie , en ne rendant pas
moins de juftice à fon travail , a été forcée
de lui refufer une couronne qu'elle
eût eu d'autant plus de fatisfaction à lui
accorder , que pour la première fois elle
voyoit fe montrer dans la carrière qu'elle
ouvre aux talens , ce fèxe qui , lorfqu'il
s'élève au- deffus du préjugé qui femble lui
en interdire l'entrée , trouve en lui-même
l'avantage de les embellir.
Un fuccès plus favorable a décidé les
fuffrages de cette Compagnie en faveur de
l'Auteur de la pièce , nº . XIII ; & elle lui
a adjugé le prix.
Ce n'eft point cependant qu'elle foit
encore en état d'affurer que la méthode
pratiquée par cer Auteur puiffe pour toujours
garantir les laines du ravage des infectes
: une longue fuite de temps peut
feule en donner la preuve . Mais du moins
cette méthode lui a paru pouvoir être un
OCTOBRE 1766. 119
premier pas vers cet objet qu'elle s'étoit
principalement propofé ; & elle a jugé
que le citoyen utile qui ajoute un point
à la perfection des arts , étoit digne de la
reconnoiffance des hommes , & méritoit
un encouragement. D'ailleurs , outre ce
premier avantage , cette pièce , le fruit de
vingt deux ans de recherches & de travail
, fui a préfenté des détails intéreſfans
& des obfervations curieufes fur l'hiftoire
naturelle des teignes , dont elle a
cru que cette partie de la phyfique pourroit
utilement s'enrichir.
L'Auteur de cet ouvrage eft le fieur
Lazare Sieuve , Négociant à Marſeille.
Quant au fujet concernant les moyens
defuppléer au défaut des grains dans des
temps de difette , l'Académie a jugé néceffaire
de proroger le délai qu'elle avoit
pris pour fe décider , jufqu'à l'ouverture
prochaine de fes féances ; & elle ne croit
pas avoir befoin de juftifier de nouveau
aux yeux du Public les motifs qui fufpendent
encore à cet égard fa détermination.
Elle annonce feulement aujourd'hui
qu'après avoir mis à l'écart les ouvrages
qui ne lui propofoient que des reffources ,
ou généralement connues , ou trop peu
abondantes , elle s'eft fixée à une differtation
portant pour devife , ces paroles
20 MERCURE
DE FRANCE.
de la Genèfe ; nourriſſez - vous de tout ce
. qui a vie & mouvement : je vous donne
ces chofes comme les légumes & les herbes.
Mais elle a cru ne pouvoir trop chercher
à s'affurer , fi la reſſource nouvelle ,
propofée par l'Auteur de cette pièce ,
ne pourroit point avoir quelque inconvénient.
A l'égard des deux prix que cette Compagnie
avoit à diftribuer pour cette année
: elle avoit demandé pour fujet du
premier , que l'on établit le genre , & qu'on
développât le caractère effentiel des maladies
épidémiques qu'occafionne ordinairement
le defféchement des marais dans les
cantons qui les environnent ; qu'on indiquât
les précautions néceffaires pour prévenir
ces maladies , & les moyens d'en garantir
les travailleurs ; & qu'on donnât une
méthode curative fondée fur l'expérience ,
que l'on pût mettre en pratique avec fuccès.
Pour fujet du fecond , elle avoit propofé
, quelles font les caufes des différentes
coagulations ?
Sur le premier , elle a lu avec fatisfac
tion une pièce portant pour devife , ces
mots ; loca fata paluftribus undis . Ovid.
La manière dont cette pièce eft écrite , l'ordre
& la précifion qui y règnent , la vérité
des principes qui y font établis , l'utilité
OCTOBRE 1766. 121
tilité de certaines vues qu'elle préfente ,
lui ont paru décéler un Auteur , homnie
de l'art , qui le connoît , & joint à fes
connoiffances le mérite de favoir les développer.
Mais malgré tous ces avantages ,
l'Académie a trouvé que cet Auteur n'avoit
pas affez approfondi le caractère effentiel
& diftinctif que doivent nécellairement
avoir les maladies dont il avoit à
parler , & que par cela même la méthode
curative qu'il indique , pourroit ne pas
leur être fuffisamment appropriée. Elle a
d'ailleurs trouvé à defirer que , pour établir
fon fyftême , il eût moins négligé
le fecours & les lumières de l'expérience.
Ces raifons ont déterminé l'Académie
à réferver ce prix ; & l'importance du fujet
l'a engagée à le propofer pour 1768 :
& en invitant l'Auteur de cette pièce à
perfectionner fon travail , elle invite auffi
à fe préfenter au concours , tous ceux qui
auroient des vues à propoſer ſur cette matière.
Le fecond fujet ne lui ayant fourni
aucun ouvrage qui ait pu la fatisfaire ,
elle réunira le prix qui lui avoit été deftiné
, à celui qu'elle a réfervé fur les maladies
occafionnées par le defféchement
des marais. En doublant ainfi ce
prix, elle
Vol. II.
22 MERCURE DE FRANCE.
préfente fur ce fujet un motif de plus d'émulation.
Elle aura à diftribuer auffi en 1768 ,
le prix courant ; pour fujet duquel elle
demande , quelle eft la meilleure manière
d'analyfer les eaux minérales ; & fi l'analyfe
fuffit feule pour pouvoir en déterminer
exactement la vertu &les propriétés ?
Cette Compagnie a déja prévenu qu'elle
en aura deux à donner en 1767. Pour fujet
du premier , elle a demandé , quels
font les principes qui conftituent l'argile ,
& les différens changemens naturels qu'elle
éprouve ; & quels feroient les moyens de
la fertilifer : & pour fujet du fecond ,
que l'on déterminât l'action & l'utilité des
bains , foit d'eau douce , foit d'eau de mer.
Les Differtations fur tous ces fujets ne
feront reçues que jufqu'au premier Mai
de l'année pour laquelle ils font propofés.
Les Auteurs auront attention qu'elles
foient écrites en caracteres lifibles : ils
mettront au bas une fentence ; & on les
prie de ne point négliger d'envoyer en
même tems, dans un billet féparé & ca
cheté , fur lequel la même fentence fera
répétée , leurs noms , leurs qualités & leurs
adreffes.
On les avertit encore de nouveau que
OCTOBRE 1766. 123
par
l'Académie n'admet point pour le concours
les pièces qui fe trouvent fignées
leurs Auteurs , & qu'elle rejette également
toutes celles qui font écrites en d'autres
langues qu'en françois ou en latin.
Faute d'exactitude de la part des Savans
étrangers , à fe conformer à cet avertiffement
, elle fe voit fouvent , avec peine ,
obligée de priver le public du fruit de leurs
travaux.
Les paquets feront affranchis de port ,
& adreffés à M. de Lamontaigne fils , Con-
Jeiller au Parlemeut , & Secrétaire de l'Académie
, fur les foffés de la Vifitation .
On trouve chez le fieur Brun les Differtations
qui ont remporté le prix au
jugement de l'Académie. On les trouvera
aulli toutes enfemble ou féparément , à
Paris , chez le fieur Briaffon , rue Saint
Jacques.
.
:
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
SEANCE publique de l'Académie de VILLEFRANCHE
en Beaujollois,
LE jour de Saint Louis l'Académie tint
fon affemblée , en la manière ordinaire ,
à l'Hôtel de Ville. M. Pezant , Secrétaire
perpétuel & Directeur en exercice , en fit
l'ouverture par un difcours fur l'utilité de
la publicité des féances académiques .
Après avoir démontré que la publicité
des féances eft un des premiers objets de
l'inſtitution des fociétés littéraires , il dit
qu'il ne falloit pas s'attendre à ne voir
traiter dans ces fortes d'affemblées que des
fujets de fimple agrément. Le genre , l'utilité
ou la curiofité des matières n'eſt pas
toujours fufceptible des ornemens qui prêtent
au jeu de l'imagination & à l'exercice
de la partie brillante de l'efprit. On
ne fe propofe d'y intéreffer que par la
nouveauté des chofes que l'on difcute ,
par la jufteffe de leur expofition , ou par
leur plan d'utilité. Quand la matière fe
trouve difpofée à préfenter dans l'enſemble
du tableau les fruits grouppés avec les
fleurs , l'art du peintre eft de ne pas négliger
celles -ci : mais le plus grand art eft de
OCTOBRE 1766. 125
·
les facrifier à la vérité de l'expreffion de
fon fujet.
Sous les voûtes du portique & du lycée
on alloit entendre à Rome & à Athènes
les oracles de la fageffe. La philofophie en
étoit alors l'école & non l'abus. On y traitoit
plus volontiers de la morale qui forme
l'homme , que des fciences qui ne fetvent
fouvent qu'à l'égarer . L'objet des leçons
publiques étoit la vertu ; & le citoyen ,
qui n'eût prêté qu'une oreille indifférente
au fyftême atomique d'Epicure , & aux
qualités occultes d'Ariftote , ne fortoit pas
avec la même indifférence des entretiens
fublimes de Socrate & de Platon.
Les fujets moraux entrent moins aujoutd'hui
dans le plan des inftitutions académiques.
Notre morale tient de trop près
au culte public pour empiéter à cet égard
fut la miffion des Orateurs facrés. On n'en
retranche néanmoins pas une branche auffi
féconde en inftructions que propre à donner
à l'âme un effor digne de fon élévation.
Mais le gros de l'arbre eft plus particuliérement
deſtiné à l'aliment de l'efprit
, cette fubftance active , impétueuſe ,
qui ofe quelquefois franchir dans fon vol
les limites de l'univers , & dont il eſt néceffaire
de diriger les impreffions & de
prévenir les écarts.
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
Chercher à connoître eft le premier
defir de l'humanité : varier , multiplier ,
étendre fes connoiffances , en eft l'objet :
favoir les employer fubordonnément à la
raifon & à l'ordre public , en doit être let
terme & le but ; mais l'honneur n'eft pas
fait pour lui feul . L'être ifolé eft une eſpèce
de vice dans la nature , qui rompt la chaîne
harmonique de l'enſemble. S'il ne tient à
rien , s'il ne fe communique , s'il reſté
inutile à ce qui l'entoure , fon exiſtence
eft imparfaite , parce que toute exiſtence ·
particulière doit être liée par des rapports
néceffaires à l'exiſtence générale .
En inftituant les Académies , on a donc
eu en vue de rapprocher les rameaux épars
des fciences & des arts , d'en former des
efpèces de corps civils où fe confervât avec
plus de foins la fève précieufe des connoiffances
humaines. Dans ces dépôts réfide ,
comme dans fon centre , le foyer qui donne
l'âme & l'activité aux impulfions du génie,
& d'où partent ces étincelles lumineufes
qui vont éclairer le refte du monde favant.
Ce n'eft pas que toutes les fociétés littéraires
ne foient compofées que de favans.
Un pareil titre eft fi difficile à remplir dans
toute fon étendue ! Si l'on n'initioit dans
le fanctuaire des Mufes que de ces hommes
privilégiés, faits pour donner le branle
OCTOBRE 1766.
127
aux opérations de l'entendement humain
leur temple feroit quelquefois défert &
abandonné. N'y a- t- il pas dans prefque
tous les cultes , & des mains prépofées à
allumer le feu facré , & d'autres deſtinées
à le préparer ou à l'entretenir ? Toutes
s'entr'aident & fe prêtent un mutuel fecours.
Toutes fourniffent à la circulation
des trésors de l'efprit , les moyens de fe
répandre & de fe perpétuer.
Il n'eft pas poffible qu'il ne fe recueille
quelque fruit de ce concours de lumières
de travaux & de talens. Ne parvint - on ,
dans l'intervalle d'un fiècle , qu'à faire
une découverte , qu'à diffiper un préjugé ,
qu'à établir ou éclaircir une vérité ? N'y
eût- il d'autre avantage , dans la multiplicité
des Académies , que celui de porter ,
dans le fond des provinces , le goût des
fciences & des lettres , d'y introduire un
langage plus pur , d'y faire circuler cette
urbanité , cette douceur , cette politeffe de
moeurs , partage ordinaire des efprits cultivés
ne fe tirât- il enfin de cette correfpondance
entre perfonnes qui fe dévouent
à la progreflion des connoiffances
humaines , d'autre réfultat que le noble
defir de s'exercer à l'envi dans les divers
genres de penfer & d'écrire : c'en eſt
affez. L'émulation gagne infenfiblement
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
& parvient à défricher le fol le plus ingrat
& telle province , qui s'applaudit
d'avoir produit dans fon fein des hommes
célèbres , d'être diftinguée des contrées
voifines par plus de pénétration & de fagacité
, de parler un langage plus épuré , de
voir dans fes habitans ce goût délicat ,
cette fleur de l'efprit qui font le charme
& les délices de la fociété , n'eſt peutêtre
redevable de ces avantages qu'à l'affociation
de quelques gens de lettres , qui
de proche en proche , ont fait refluer leur
génie & développé les germes heureux ,
qui fe feroient étouffés dans l'indolence
& dans l'inaction. Il y a tant à gagner
dans les rapports immédiats de l'émulation
& de l'exemple !
Pénétrées de cette vérité , les différentes
Académies du Royaume s'empreffent à
donner chaque année une ou plufieurs
féances publiques. Sans doute il feroit à
fouhaiter que ces affembléés d'éclat fuffent
plus multipliées. Elles produiroient d'un
côté plus d'ardeur à mériter les fuffrages
de la confidération ; & les citoyens , de
l'autre , en retireroient néceffairement plus
d'utilité. Les regards du public font à
reſpecter ; le refpect même de foi -même
ne perd rien à être ainfi vu & encouragé.
Puiffe cette ville , ajouta M. Pezant ,
OCTOBRE 1766. 129
fentir le prix d'un établiffement qui la
diftingue fi avantageufement des autres
villes de la même claffe qui ne font pas
honorées d'un femblable titre d'illuftration
! Il en eſt d'infiniment plus confidérables
par leur importance & par leur étendue
, qui n'ont pu fe procurer la même décoration
, & il doit lui être flatteur de voir .
dans fon enceinte le cinquième temple
dédié aux Mufes , fous la protection &
fous le fceau de l'Etat , dans le nombre
de ceux qui fe font fucceffivement élevés
dans les principales cités des provinces , à
l'imitation de ceux de la Capitale.
Puiffions - nous nous- mêmes répondre à
la dignité de cette inftitution en en foutenant
à l'envi , par notre zèle , le fardeau
& l'éclat ! Nous le devons à notre propre
gloire ; nous le devons à celle de notre
patrie , ce nom fi cher aux vrais citoyens ,
& fi propre à porter dans les âmes honnêtes
le feu actif de la fenfibilité & des talens.
Si les fuccès font quelquefois au - deſſous
des efforts , les tentatives , qui n'ont d'autre
but que le bien , méritent toujours
d'être accueillies ; & du bien au mieux il
s ;
n'y a fouvent d'intervalle à franchir que
celui d'une plus grande émulation .
M. Dufour de Monlouis le enfuite un
dialogue ingénieux entre le Prince refpec-
1
Fv
130 MERCUR DE FRANCEE.
table que la France révère & pleure encore ,
& le Chancelier du Prat ; tous deux entérrés
dans l'églife cathédrale de Sens . Cómme
la nuit du tombeau engloutit toutes les
diftinctions & diffipe tous les préjugés , lesdeux
interlocuteurs ne font entendre que
la voix de la vérité . M. le Dauphin lève
le voile du temps fur les actions du Chancelier
, & lui annonce le jugement qu'a
porté de lui la poſtérité. Il y parle en grand .
homme, en philofophe éclairé & impartial
, qui a fçu apprécier les événemens de
l'hiftoire & en arracher les fecrets . Le
Chancelier , de fon côté , engage , par fes:
queftions , le Prince à lui révéler les principes
de fa conduite. M. le Dauphin développe
le fyftême raifonné de fes actions..
Par-tout on y découvre les vuës du bien-
& du bonheur de l'humanité , une politique
fage , un amour filial pour fon Roi ,
un amour paternel pour les peuples , un
faint refpect pour la religion , des voeux
tendres pour
fa famille & pour la félicité
de la nation , dont il fe propofoit , à
F'exemple de fon augufte Père , d'être les
délices & le Titus.
Cette lecture fut fuivie de celle d'une
differtation hiftorique fur les toiles peintes,
vulgairement connues fous le nom d'indiennes
, par M. Briffon , Infpecteur des
Manufactures de la Généralité de Lyon..
OCTOBRE 1766. 131
L'Auteur n'entra dans le détail des procé--
dés méchaniques de l'art de peindre les
toiles en diverfes couleurs , que pour en
faire voir l'analogie avec la manière dont-
Pline décrit que les Egyptiens faifoient
leurs toiles peintes. Il y a beaucoup de
recherches & d'érudition dans cette differtation
, foit fur l'origine , foit fur les
diverfes progreffions de cet art.
On lut enfuite une épître en forme .
d'héroïde , que l'Auteur fuppofe écrite
par Marie Stuart , Reine d'Ecoffe , à
Jacques VI , fon fils , la veille de l'exécution
de cette Princeffe . Tout le monde
eft inftruit des malheurs & de la fin tragique
de cette Reine. Elle entreprend de fe
juftifier dans cette lettre des crimes que
l'on lui imputoit , à l'occafion de la mort
du Comte de Lenox , fon fecond mari
dont on l'accufoit d'avoir époufé le meurtrier.
Ce morceau de poéfie fut traité par
M. l'Abbé Chappus avec cette touche du
fentiment & de pratique qui doit caractérifer
effentiellement les ouvrages de cette
nature .
M. Dufour de Monlouis lut encore une
efpèce d'entretien qu'il feignit d'avoir éu
avec un Quakre , à l'occaſion de ce qu'on
appelle honneur en France. Le Quakre
accoutumé à n'envifager les chofes que
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
"
fous leur véritable point de vue , y paroît
émerveillé de la quantité d'honneur qui
fe trouve répandue dans cette nation . La
fauffe acception & l'abus du mot , les idées
inéxactes que l'on fe forme de la chofe
la manie de l'identifier à tout ce qui en
eft quelquefois le moins fufceptible , &
d'en faire une forte d'expreffion de ſtyle &
d'étiquette , fournirent à l'Auteur une critique
fine de nos moeurs , des tableaux du
ridicule , également variés & intéreffans.
La féance fut terminée par la lecture
d'un poëme fur la fondation de la ville de
Marfeille , par M. l'Abbé de la Serne , de
l'Oratoire . Des images nobles , une marche
fimple & rapide , des vers harmonieux &
frappés au coin du génie , parurent fixer
l'attention du public fur cette production
eſtimable.
OCTOBRE 1766. 133
MÉDECINE.
REMARQUESfur la rage cu l'hydrophobie.
LAA découverte des remèdes propres à
guérir les maladies les plus graves & les
plus difficiles , a toujours été l'objet des
recherches les plus exactes & les plus fuivies
des maîtres en l'art de guérir. Mais
malgré cette affiduité , il y a des maladies ,
pour la guérifon defquelles les remèdes
que l'on a mis en ufage n'ont pas eu toute
l'efficacité qu'on en pouvoit efpérer : &
en particulier la rage ou l'hydrophobie
eſt
une de celles qui paroiffent les plus rebelles.
Cette terrible maladie est un mouvement
irrégulier & fpafmodique
, qui fe
paffe principalement
dans le genre nerveux
, qui étant irrité & agacé , enflamme
tous les folides : d'où réfulte néceffairement
un trouble dans la circulation . Le
nombre & la véhémence des fymptômes
varient beaucoup felon la quantité & l'activité
du venin reçu , l'un & l'autre augmentant
dans les fujets , premiérement
à
raifon de leurs tempéramens & de la qualité
du venin de l'animal qui a mordu ;
134 MERCURE DE FRANCE .
car on prétend , par exemple , que le venin
du loup enragé eft plus actif
que celui du
chien , & celui- ci plus que celui de l'homme
; fecondement , à raifon du fèxe; car
dans les femmes hydrophobes en général ,
les accidens font moins violens que dans
les hommes. Il paroît même que la force
& la véhémence de la rage répond à la
force de celui qui en eft attaqué . Nous
remarquons auffi pareille chofe dans les
maladies aiguës .
Par rapport au tems où les fymptômes
fe manifeftent , l'on peut confidérer fous
deux points de vue la bave de l'animal
enragé , ou comme volatil ou comme fixe .
La première occafionne des piquures vives
comme des traits de feu , que les malades
reffentent d'abord ; & par conféquent s'infinuant
avec plus d'activité , peut produire
les fymptômes de la rage en très- peu de
tems. La partie fixe & vifqueufe au contraire
de la bave , qui eft fans contredit
celle où le venin eft plus embrâfé , fe
colle à la furface & aux lèvres de la
plaie , s'attache même aux folides , & y
féjourne jufqu'à ce qu'étant allez développé
, il ait acquis un degré de pourriture
, d'où réfultent tous les accidens ;
car fi les malades font long - tems à reffentir
des accès violens , ils font ordinaireOCTOBRE
1766. 135
ment précédés d'anxiétés , de malaiſe dans
tout le corps ; le malade pouffe de grands
foupirs , il devient inquiet , rêveur ; il ref
fent des douleurs vagues , des pefanteurs
dans les mufcles ; il veut toujours refter
feul. Voilà à peu près les premières attaques
de cette affreufe maladie , & ce qui en
caractériſe le premier degré. Mais bientôt
après ces fymptômes font fuivis de plus
graves la refpiration devient difficile &
entrecoupée , les cheveux fe dreffent ; on
reffent une certaine horreur , & l'on commence
à trembler à la vue de l'eau ou de
quelque liquide ; les miroirs même font
de la peine. Jufques là , on peut prendre
quelques alimens . Les vomiffemens de bile
gluante & poracée furviennent , la fièvre
s'allume ; les infomnies , les raifonnemens
mal fuivis caractériſent le ſecond degré.
.
Le troisième enfin fe déclare par la féchereffe
de la langue , par la foif ardente ,
par les efforts que l'on fait pour boire ; &
l'attouchement de tout liquide met le
malade en fureur. Alors la bouche fe remplit
d'écume , on grince les dents , on a
envie de mordre : ce qui eft caufé
par le
venin qui infecte plus ou moins la falive ,
picotte toute la bouche , excite une fi forte
démangeaifon dans les gencives , que le
malade croit ne pouvoir l'appaifer qu'en
•
136 MERCURE DE FRANCE.
mordant. Mais quelque tems après , la refpiration
devient fi gênée , que le malade
meurt fuffoqué , & pour ainfi dire étranglé
.
L'on voit affez que tous les défordres
de cette fâcheufe maladie ne font occafionnés
que par l'introduction du venin
tant fur les nerfs que dans la limphe ; d'où
réfultent néceffairement les irritations &
le fpafme violent , fur- tout aux mufcles
du larinx & du pharinx , qui eft l'endroit
où il femble que les malades fouffrent
davantage. On lit même dans l'hiftoire
de l'Académie royale des Sciences , année
1699 , pag. 55. & fuivantes , qu'après l'ouverture
d'un hydrophobe , on trouva l'oefophage
& tous les muſcles très - enflammés.
Or , il y a lieu de croire que cette
inflammation , produite par la préfence
des particules du venin , rend ces parries
tellement gonflées & fèches , que le malade
eft contraint d'avaler continuellement
fa falive imprégnée de ce poifon qui , par
fon âcreté , cautérife pour ainfi dire l'ofophage
: ainfi les liqueurs qui fe trouvent
dans l'eftomac , font infectées ; d'où il
s'enfuit que les hydrophobes ne peuvent
avaler que très-difficilement des alimens
un peu folides ; foit , comme je l'ai déja
dit , par rapport à l'inflammation de l'aOCTOBRE
1766. 137
fophage , ou parce que ces alimens contenant
toujours quelque humidité , ils peuvent
délayer quelques particules du venin
& le rendre plus actif. On voit même à
ce fujet , dans les Ephémérides Germaniques
, que Zvinger , de Bafle , trouva , dans
l'ouverture d'un hydrophobe , une grande
rougeur dans les intervalles membraneux
de la trachée -artère. Quoiqu'il ne parle
de l'ofophage , il y a tout lieu de croire
qu'il étoit aufli enflammé ; ce qui confirme
que c'eft principalement dans cette
partie où le venin fait plus de ravages .
pas
Toutes les recherches que l'on a faites
jufqu'à préfent pour découvrir quelques.
remèdes fürs pour guérir l'hydrophobie ,
n'ont pas paru jetter un grand jour fur
cette partie de l'art de guérir ; & même.
prefque tous les remèdes que l'on a imaginés
, tant intérieurement qu'extérieurement
appliqués , n'ont pas été ſuivis , pour
la plupart , d'heureux fuccès ; & ces remèdes
font variés , fuivant les différens
auteurs qui ont écrit fur cette maladie.
On lit dans une differtation de Default ,
Médecin à Bordeaux , l'hiſtoire de l'ouverture
de la tête d'un chien enragé , dans
laquelle il fe trouva une infinité de petits
vers entaffés les uns fur les autres , qui
fourmilloient vifiblement : d'où il conclut,
138 MERCURE DE FRANCE .
après plufieurs exemples réitérés , que la
préfence de ces vers eft la caufe de l'hydrophobic
, & qu'ils peuvent feuls occafronner
tous les accidens dont nous avons
parlé . En conféquence il confeille la poudre
de palmarius & l'infufion de l'hépatique
fauvage , & finit par preferire l'ufage
du mercure , les bains lui paroiffant inutiles.
Etmuler , dans le traité des délires ,
dit qu'on voit fourmiller des petits infectes
dans la falive & l'urine des animaux enragés
. Animalia generantur & confpiciuntur
in faliva & urina rabidorum.
Le fentiment des autres auteurs qui
ont écrit fur cette maladie , eft bien dif
ferent. Les uns prétendent que les accidens
ne font produits que par la vive introduc-:
tion du venin. I paroît même qu'Ambroife
Paré étoit de cet avis ; puifqu'il dit,
pag. 491 , que , fi quelqu'un a été mordu
d'un chien enragé , il faut tirer le venin
par toutes fortes de moyens ; comme par
ventouſes , ſcarifications , fang- fuës , cautère
actuel ; & recommande les bains pour
provoquer la fueur : mais il ne s'explique
pas fur la nature de l'eau.
D'autres , comme Jean Bauhis , Mé-´
decin , confeillent l'application de la thé→
riaque fur la plaie , avec les remèdes déterfifs
; il prefcrit l'ufage de l'ellébore pen
OCTOBRE 1766. 139
dant quarante jours , & prétend que les
malades ont été guéris.
L'on trouve auffi dans les Ephémérides
des curieux de la nature , obfervation 105 ,
pag. 197 , l'hiſtoire d'une fille mordue par :
un chien enragé , à qui on fit auffi - tôt
des fcarifications fur la morfure. On y ap
pliqua la thériaque , l'ail pilé , les yeux.
d'écreviffes ; & pour remèdes intérieurs ,
on lui fit prendre le bézoard , la poudre
de palmarius , & les yeux d'écreviffes ,
afin d'exciter la fueur ; & la malade fur
guérie fans aucun retour d'accidens.
Quoiqu'il paroiffe que les auteurs que
nous venons de citer , non - feulement ne
fe foient point expliqués fur la qualité des .
bains , mais que même il ne les aient
point propofés , d'autres plus modernes les
recommandent comme le remède le plus
efficace ; entr'autres Alin , Médecin à Bor--
deaux , dans fon traité de la médecine
pratique , tome 1 , pag . 208 , dit que le
meilleur remède & celui dont on doit fe
fervir préférablement , eft de plonger fu
bitement les malades dans l'eau froide
fans les en avertir.
Le même fentiment fe trouve confirmé
dans la diſſertation d'Etmuler , fur la rage ,
tome 2 , pag. 660 , où il dit qu'il n'y a
rien de plus für que de jetter les malades
140 MERCURE DE FRANCE.
dans l'eau froide , & recommande qu'en
les plongeant on les laiffe quelque temps
dans l'eau , afin de leur donner lieu de
craindre d'être noyés ; & que de cette manière
ils font guéris plus heureufement.
Jacques Carenta Médecin , eft du même
avis , & s'explique ainsi : Immerfionem in
aquam frigidam caninam rabiem folvere ,
aut quia morbus eft calidus aut ficcus ,
aqua verò frigida & humida.
L'on trouve encore dans Verdries
dans fa differtation fur le venin des chiens
enragés , pag. 255 , que les bains froids
font d'une grande utilité ; mais qu'il faut
jetter le malade à l'improvifte dans l'eau ,
& fur-tout dans le commencement de la
morfure.
Il paroît que ce font ces autorités qui
ont fait déterminer l'ufage que l'on prefcrit
des bains de la mer ; mais on ne peut
cependant difconvenir qu'il ne foit trèsincertain
, foit parce que les malades s'y
attendent & font prévenus de cette immerfion
, & par conféquent n'éprouvent
point le faififfement & la frayeur : foit
parce que ce remède n'eſt point ſuivi des
fueurs qui font fi avantageufes en pareils
cas. J'en ai été témoin dans le traitement
que j'ai fait à un homme qui avoit été
mordu d'un chien enragé , à la partie inOCTOBRE
1766. 141
férieure & latérale externe de l'avant- bras .
Cette plaie , fur laquelle j'appliquai la thériaque
& les autres remèdes convenables ,
fuppura pendant trois femaines & fe cicatrifa.
Le malade fe trouvoit très - bien ,
on lui confeilla d'aller prendre les bains
de la mer pour plus grande fûreté. Il y fur,
& revint en très -bon état. Mais à la fin
de la fixième femaine , il fe fentit attaqué
d'un grand mal de gorge ; la fièvre s'allumз .
On vint me chercher pour le fecourir ;
mais incertain de fon état , le tremblement
qu'il éprouva par le lait d'un oeuf frais
qui lui tomba fur les doigts , me détermina
à prendre les moyens néceſſaires
pour découvrir fi cet accident n'étoit pas
une fuite de fa morfure. Pour cet effet ,
après avoir pris les mefures convenables ,
je fis verfer de l'eau de haut dans un vaſe ,
à la porte de la chambre où il étoit. Le
bruit de l'eau le fit auffi - tôt tomber dans
unaccès qui dura environ un quart- d'heure ,
après lequel temps il nous dit que nous
pouvions rentrer dans fa chambre. Les paroxiſmes
revinrent enfuite très- fréquemment
, & il mourut dans des convulfions
horribles. L'on pourroit encore citer d'autres
exemples,pour prouver l'inéfficacité des
bains de la mer ; & fi par hafard quelquesuns
ont été guéris par cette immerſion ,
142 MERCURE DE FRANCE.
on ne peut l'attribuer qu'à la furpriſe &
au faififfement qu'ont éprouvé ceux qui
ont été ainfi plongés.
Mais l'on pourroit m'objecter qu'il eft
difficile de prouver , par les règles de la
phyfique , qu'un venin auffi âcre & corrofif,
& qui caufe des ravages fi confidérables
, puiffe être détruit en plongeant les
malades dans l'eau froide . Je réponds à
cela , que la fraîcheur de l'eau , le faififfement
& la frayeur fufpendant , pour ainfi
dire , toutes les filtrations , la limphe infectée
de ce venin fe trouve dans une ſtafe
& un rallentiffement , par le moyen defquels
les nerfs n'étant pas fi fortement irrités
& agacés , il réfulte en quelque façon
, la ceffation des mouvemens fpafmodiques.
D'ailleurs les fueurs qui furviennent
ordinairement à ceux que l'on a ainfi
plongés , ne peuvent -elles pas , par le relâchement
& la foupleffe du tiffu cellulaire ,
& l'ouverture des pôres de la peau , donner
iffue aux parties du venin les plus déliées
& les plus fubtiles , & en en diminuant
le volume , faire auffi diminuer tous
les accidens de cette maladie .
Pour marquer même l'efficacité des
bains froids , non - feulement pour l'hydrophobie
, mais encore pour d'autres maladies
, on lit dans les Ephémérides des
OCTOBRE 1766. 149
urieux de la nature , pag. 30 , obferv. 27 ,
l'hiftoire d'un foldat attaqué d'une diffenterie
, & guéri par ce moyen : ce qui , je
penfe , eft une preuve fuffifante de la révolution
générale qui fe paffe dans toute
l'habitude du corps de ceux que l'on a
ainfi plongés.
Je ne défapprouve cependant pas les remèdes
indiqués par les auteurs , tels que la
poudre de palmarius , l'infufion de l'hépatique
fauvage fi recommandée , la thériaque
prife intérieurement , & appliquée
extérieurement , les ventoufes , le cautère
actuel , &c. Les frictions mercurielles ont
même eu quelquefois du fuccès , comme
M. Moreau Membre de l'Académie
Royale de Chirurgie , l'a éprouvé en diffé
rentes occafions .
>
Ce remède même eft confeillé par Defaut
, Médecin , comme je l'ai dit plus
haut. Mais qu'il me foit permis de rapporter
une obfervation fur l'hydrophobie,
dont le malade a été heureuſement préfervé.
Il y a trois ans qu'au mois de Janvier ,
un particulier fut mordu par fon chien.
Tous les fignes qui dénotent la rage dans ces
animaux fe manifeftèrent ; le chien écumoit
, ne voulant ni boire ni manger , dé
chiroit tout ce qu'il trouyoit , & toujour
144 MERCURE DE FRANCE.
voulant fe jetter fur les perfonnes qu'il
voyoit ; les yeux rouges , étincelants , en
un mot tous les fignes qui caractériſent
la rage , parurent. Ce particulier me vint
trouver le foir. Il avoit les yeux étincelants
, & même enflammés , la bouche
fèche , & dans une agitation fi grande ,
que je craignis qu'il ne tombât fur le champ
dans un accès . Je le raffurai cependant le
mieux qu'il me fut poffible , en tâchant de
lui perfuader que fon chien n'étoit point
enragé , & qu'il avoit tort de s'inquietter.
Je lui dis que j'irois le voir le lendemain ,
& fur- tout qu'il fe tranquillifât , d'autant
plus qu'une agitation auffi confidérable
, pouvoit lui caufer beaucoup d'accidens
. Malgré tout ce que je pus lui repréfenter
, il paffa la nuit très- agité. Comme
il me parut que la chofe preffoit , & que
je craignois que quelques accès de rage ne
fe manifeftaffent , d'ailleurs enhardi par
l'autorité de ceux que j'ai cités plus haut ,
je pris la précaution de faire apporter une
baignoire que je fis remplir d'eau froide ;
& je m'affurai de deux hommes forts pour
l'affujettir quand il feroit dans le bain .
En effet , il n'y fut pas plutôt , qu'à peine
ces deux hommes pouvoient l'y contenir.
Les agitations , les mouvemens convulfifs ,
les grincemens de dents furvinrent . Il refta
une
OCTOBRE 1766. 145
une demi -heure dans le bain , après quoi
je le fis mettre dans fon lit bien affujetti .
Il prit à peine un peu de bouillon , avec
beaucoup de répugnance ; la fueur furvint
abondamment ; il ne quitta point le lit
ce jour - là , malgré les efforts continuels
qu'il fit pour fe lever. La nuit fut orageufe
; les fubrefauts dans les tendons , &
les autres fymptômes continuèrent. Le lendemain
je le fis remettre dans le bain froid ,
comme le jour précédent ; il n'y fut pas
plutôt , que les accidens que j'ai décrits
ci-deffus reparurent , & de plus , l'envie
de mordre ceux qui le tenoient : malgré
cela je l'y fis refter une heure. Mais d'abord
qu'il fut dans fon lit , la fueur furvint
avec plus d'abondance que la première
fois ; la journée fe paffa avec moins
d'agitation , la féchereffe de la langue fut
moindre , & la nuit fut un peu plus tranquille
; mais toujours beaucoup d'horreur
& de difficulté pour prendre du bouillon .
Le troisième jour il eut beaucoup moins
d'agitation dans le bain , quoique je l'y
fiffe refter une heure & demie . Mais je fus
étonné qu'à peine y avoit - il un quartd'heure
que je l'avois fait mettre au lit ,
que la fueur furvint plus abondamment
que les jours précédens. La journée fe
palla avec beaucoup moins d'agitation ; la
Vol. II. G
146 MERCURE DE FRANCE .
langue & la bouche commencèrent à s'humecter
, les yeux furent moins vifs & moins
étincelans ; && mmaallggrréé tout l'excès de la
fueur , les urines qui avoient précédemment
coulé en fort petite quantité , vinrent
en abondance . Il commença à prendre
du bouillon avec plus de facilité . Je
fis continuer l'ufage du bain froid pendant
onze jours. Les fueurs devinrent toujours
de plus en plus abondantes , de
même que les urines , & j'eus la fatisfaction
de voir diminuer de jour en jour
les accidents. Enfin il fut rétabli dans l'efpace
d'un mois , & jouit depuis ce tems
d'une parfaite fanté.
On pourroit , je penfe , attribuer cette
guérifon à deux principes : le premier , à
la frayeur & au faififfement que le malade
éprouva par l'impreffion de l'eau
froide, qui, comme j'ai déja dit, a fufpendu
pour quelque tems l'irritation & l'agacement
des nerfs. Le fecond , aux deux évacuations
, tant par les fueurs que par les
urines , qui font bien capables de relâcher
& de détendre le tiffu cellulaire , d'ouvrir
les pôres de la peau , de diffiper les ftafes
& de réfoudre les engorgemens. Après cet
exemple & les autorités que j'ai rapportées
, on doit , je crois , conclure que le
meilleur & le plus far remède contre l'hyOCTOBRE
1766. 147
drophobie , connu jufqu'à préfent , eft le
bain d'eau froide , qui , comme je l'ai dit
plus haut , en rétabliffant la foupleffe de
la peau , facilite la tranfpiration fi nécef
faire en pareil cas.
SOLUTION d'un Problême propofé à MM.
les Elèves du Corps Royal de l'Artillerie
par M.TRINCANO le fils , dans le Mercure
de France du mois de Setembre
1766.
LAA queſtion que propofe M. Trincano le
fils , à Meffieurs les Elèves du Corps
Royal de l'Artillerie , eft trop flatteufe
pour ne lui en pas témoigner leur reconnoiffance
; il a bien voulu les diftinguer
parmi la foule des Mathématiciens qui
éclairent l'Europe , pour la réfolution d'un
problême qui n'eft pas fans difficulté , &
dont la folution offre l'âge d'un jeune
homme qui promet fi fingulièrement. Quel
bonheur pour un père d'avoir de fon fang
un élève qui , vraisemblablement un jour,
fera le foutien de quelqu'Académie ! en
effet , quoiqu'adolefcent , on apperçoit en
lui le germe de la réputation des Def
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
cartes & des Newton ; & le Corps Royal
des Elèves croit pouvoir préfager que fi
l'on continue de cultiver cette jeune
plante , on la verra s'épanouir avec cette
furprife filencieufe , qu'occafionnent ces
Êtres favorifés des Cieux , qui franchiffent
les bornes où l'efprit humain croyoit être
arrêté. Mais à qui pourroit- on mieux le
confier qu'aux foins paternels ? Son amour
propre s'y trouve intéreffé : d'ailleurs , nous
ne pouvons qu'augurer avantageufement
de les talens , & la célèbre propofition
dont il vient de nous donner la folution ,
quoique déja traitée par quelques Auteurs ,
a reçu , en paffant dans fes mains , tous les
darémens de la nouveauté. Il n'eſt pas
gouteux que fi M. Trincano le fils continue
de courir la carrière où il vient de
faire une entrée fi brillante , il n'en atteigne
bientôt le but. Au refte , Meffieurs
les Elèves feront toujours ravis des petites
agaceries mathématiques qu'il voudra
bien leur faire .
Enoncé du problême.
Si l'on ajoute quinze ans à l'âge que
j'aurai le 19 Septembre 1766 , & qu'on
multiplie ce nombre d'années par l'âge
que j'aurai alors , on aura un produit qui
furpaffera autant 3 20 , que l'âge que j'aurai
pour lors excédera huit ans.
OCTOBRE 1766. 149
SOLUTION.
Je nomme l'âge qu'il aura le 19 Septembre
1766 , & j'en déduis les équations
fuivantes :
-2
--2
x
x+ 15
-2
x+15x
x + 15x.320 : x.8
-2
x+15x+8=320+x
-2
x+14x= 312 , faifant le
quarrẻ
, x + 14 + 49 = 361 , extrayant la ra
cine quarrée √361 = 19= x + 7 , donc
x = 12 , 12 + 15 = 27X12 = 324. Or
324.320 : 12.8 . Ce qu'il falloit trouver.
C
A la Fere , te 25 Septembre 1766.
L. Ch. D. O. d. C. R. abonné au Mercure.
Ġ iij
50 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE .
LETTRE de M. LECAT , Ecuyer , Docteur
en Médecine , Chirurgien en chef de
P'Hôtel-Dieu de Rouen , des principales
Académies de l'Europe , Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Sciences de
Rouen , &c. à M. de SAINT-Martin ,
premier Chirurgien de S. A. Mgr le Duc
DE CHARTRES , &c. concernant lafuite
des fuccès de la taille latérale qui fe pra
tique à Rouen.
Voouuss vous intéreffez , Monfieur , à
ma méthode de tailler : je n'en puis douter
; voici la feconde fois que vous vous
donnez la peine de venir à Rouen pour
veir nos opérations. Vous avez ordonné
OCTOBRE 1766. 15T
à mon Coûtelier de vous faire mes gorgerets-
ciftitomes , & vous prenez ce parti ,
après avoir effayé d'un autre inftrument
dont j'ai démontré les dangers. Il y a bien
de l'apparence que vous preffentez au moins
la prééminence des miens. Ces motifs me
perfuadent que vous ferez charmé d'apprendre
que les dix pierreux que nous
avons taillés M. David & moi ce printems
, font très - pleins de vie. Si vous voulez
, Monfieur , joindre cette année aux
dix- huit heureufes rapportées dans le Parallele
, &c. page 222 , vous aurez dixneuf
années , dont dix confécutivement
heureuſes ; dans dix années il a été taillé
dans mon Hôpital foixante- neuf ſujets. Eh
quels fujets ! Vous en avez été le témoin ,
Monfieur ; vous avez vu un enfant de dix
ans dans un tel marafme , que tout aguerri
que je fuis par cette lengue fuite de fuccès
, je ne fus pas affez hardi pour le tailler
dans cette première féance , eftimant
qu'il n'avoit que quelques jours à vivre ;
il en avoit bien toutes les apparences. Au
marafme complet fe joignoit une fièvre
lente ; il ne pouvoit être couché que fur
le ventre , tant par les défordres dont le
bas fond de fa veffie étoit affecté par une
pierre qu'il portoit depuis fa naifance
que parce qu'il avoit des écorchures & des
G iv
12 MERCURE DE FRANCE .
eskarres aux régions du facrum & des trochanters.
Son eftomac ne pouvoit fuppor- .
ter ni bouillons , ni gelée de viande , ni
ptifanne ; il les vomifloit : il ne foutenoit
depuis long- temps les foibles reftes de fa
vie qu'avec du cidre coupé avec de l'eau ;
enfin fa foibleffe étoit telle qu'il n'articuloit
qu'à demi fes paroles , & fe faifoit
à peine entendre. Si ce n'eft point là un
moribond, je n'y connois rien . Cependant,
Monfieur , cinq jours après la première
taille où vous affiftâtes , voyant qu'il n'étoit
pas encore mort , je me réfolus de le
tailler , perfuadé par quelques autres opérations
de cette efpèce , faites par moi-même
, que fi ce refte de vie fuffifoit feulement
à lui faire fupporter l'extraction de
la pierre , la délivrance de ce corps étranger
, principe de tous fes maux & de fon
état affreux , lui feroit d'abord un trésgrand
foulagement , & pourroit enfuite
nous permettre de le ranimer. Quoique le
corps étranger remplît toute la veffie , la
taille fut très- paifible ; il defiroit l'opération
, & n'avoit pas la force de crier.
le
Vous penfez bien , Monfieur , qu'il ne
fut ni faigné ni baigné , il n'en avoit pas
moyen : au contraire , pour lui redonner
un peu de vie , fçachant qu'il vomiffoit
les bouillons & la gelée , je m'aviſai
OCTOBRE 1766. 153
de lui faire une teinture de votre bon
chocolat , dont je fis cuire une once dans
deux grands gobelets d'eau. Cette dofe
donnée à la cuillerée fut fa feule nourritures
pour vingt- quatre heures . Elle eut le
fuccès que je m'en étois promis. Le troifième
jour fon eftomac fupporta la gelée
de viande ; le quatrième jour il laiffa paffer
du bouillon , & peu de jours après du
pain. Enfin , Monfieur , il a repris vigueur
à vue d'oeil, & n'a pas été un des derniers
à fortir de l'Hôpital.
Cette même teinture de chocolat , Monfieur
m'a merveilleuſement fervi dans
un taillé de foixante - huit ans , mais d'une
décrépitude de plus de quatre-vingt-dix ,
par les accidens que lui avoient caufé treize
pierres auffi groffes toutes que des noix ,
qu'il portoit depuis grand nombre d'années
: je ne l'ai fauvé que par ce reſtaurant
donné les premiers jours.
Mes Ajoints , Monfieur , n'ont pas lieu
d'être moins contens que moi de mon
gorgeret- ciftitome. Vous favez que l'an
paffé nos fuccès réunis alloient à cent
vingt-neuf ; en y joignant ces dix nouveaux
, c'eſt cent trente- neuf tailles faites
de fuite , fans qu'il foit mort un feul fujet.
M. Maret , Chirurgien de l'Hôtel-
Dieu de Dijon , & M. Schouten , Litho-
G v
12 MERCURE DE FRANCE.
eskarres aux régions du facrum & des trochanters.
Son eftomac ne pouvoit fuppor-.
ter ni bouillons , ni gelée de viande , ni
ptifanne ; il les vomifloit : il ne foutenoit
depuis long- temps les foibles reftes de ſa
vie qu'avec du cidre coupé avec de l'eau ;
enfin fa foibleffe étoit telle qu'il n'articuloit
qu'à demi fes paroles , & fe faifoit
à peine entendre. Si ce n'eft point là un
moribond, je n'y connois rien . Cependant,
Monfieur , cinq jours après la première
taille où vous affiftâtes , voyant qu'il n'étoit
pas encore mort , je me réfolus de le
tailler , perfuadé par quelques autres opérations
de cette efpèce , faites par moi-même
, que fi ce refte de vie fuffifoit feulement
à lui faire, fupporter l'extraction de
la pierre , la délivrance de ce corps étranger
, principe de tous fes maux & de fon
état affreux , lui feroit d'abord un trésgrand
foulagement , & pourroit enfuite
nous permettre de le ranimer. Quoique le
corps étranger remplît toute la veffie , la
taille fut très- paifible ; il defiroit l'opération
, & n'avoit pas la force de crier.
le
Vous penfez bien , Monfieur , qu'il ne
fut ni faigné ni baigné , il n'en avoit pas
moyen : au contraire , pour lui redonner
un peu de vie , fçachant qu'il vomiffoit
les bouillons & la gelée , je m'aviſai
OCTOBRE 1766. 153
de lui faire une teinture de votre bon
chocolat , dont je fis cuire une once dans
deux grands gobelets d'eau . Cette doſe
donnée à la cuillerée fut fa feule nourritures
pour vingt- quatre heures . Elle eut le
fuccès que je m'en étois promis. Le troifième
jour fon eftomac fupporta la gelée
de viande ; le quatrième jour il laiffa paffer
du bouillon , & peu de jours après du
pain. Enfin , Monfieur , il a repris vigueur
à vue d'oeil, & n'a pas été un des derniers
à fortir de l'Hôpital.
›
Cette même teinture de chocolat , Monfieur
m'a merveilleufement fervi dans
un taillé de foixante - huit ans , mais d'une
décrépitude de plus de quatre- vingt- dix ,
par les accidens que lui avoient caufé treize
pierres auffi groffes toutes que des noix ,
qu'il portoit depuis grand nombre d'années
: je ne l'ai fauvé que par ce reſtaurant
donné les premiers jours.
Mes Ajoints , Monſieur , n'ont pas lieu
d'être moins contens que moi de mon
gorgeret- ciftitome . Vous favez que l'an
paffé nos fuccès réunis alloient à cent
vingt-neuf ; en y joignant ces dix nouveaux
, c'eſt cent trente- neuf tailles faites
de fuite , fans qu'il foit mort un feul fujet.
M. Maret , Chirurgien de l'Hôtel-
Dieu de Dijon , & M. Schouten , Litho
G V
154 MERCURE DE FRANCE.
3
tomiſte de Rotterdam , ont auffi fait cette
année de très - heureux effais de ina méthode
: il y a trente ans que M. Maret fait
la taille avec tout le fuccès qu'on peut fe
promettre des inftrumens dont il fe fervoit.
Il a effayé du lithotome caché ; mais
les dangers dontfa manoeuvre eft accompagnée
le forcèrent , dit -il , à l'abandonner...
Il fut frappé , continue- t- il , de l'excel·
lence de mon gorgeret- ciftitome , & il eft
fi fatisfait de l'effai qu'il vient d'en faire
fur neuf fujets , qu'il eft décidé à l'employer
toujours dans fes tailles. Je n'ai pas
encore l'hiftoire des tailles faites en Flandres
cette année ; on a attaqué violemment
celle que m'a fournie l'an paffé M.
Vandergracht ; mais voici ce que ce Chirurgien
écrit le 26 Juillet dernier à M.
Dumont , Lithotomifte à Bruxelles : Le libelle
du fieur Chastanet n'eft qu'un tiſſu
d'impoftures..... Les pieces dont je fuis
muni , ne font que trop fuffifantes pour vous
en convaincre.... Je me flatte d'avance de
retirer d'autantplus de gloire de ma défenſe,
que mon ennemi a joui long-temps dans le
public d'une victoire qu'il n'a pas remportée
.
Après tout , Monfieur , quand je n'aurois
à citer que mes foixante-neuf tailles
confécutivement heureufes , la préémiOCTOBRE
1766. 155
nence de ma méthode n'en feroit pas moins
établie , parce que je ne crois pas qu'aucune
autre méthode puiffe en avoir autant
à citer en fa faveur. Je ne vous parle point
de M. Roger , célèbre Avocat de Rouen ,
que j'ai taillé pendant les froids excelſifs
de cet hyver , & qui fait le foixante - dixième
, parce que fon fuccès eft univerfellement
connu , & que d'ailleurs je me
borne aux feules tailles de mon Hôpital ,
pour plufieurs raifons qu'il eft inutile de
rapporrer ici. Je dois vous faire obferver
que la méthode de M. Pouteau de Lyon ,
qu'on dit être auffi fort heureuſe , eſt exactement
la mienne quant au fond ; elle eſt
faite d'après mes principes , qui font de
combiner l'incifion avec la dilatation ménagée
de façon que cette dernière domine
, vu que les plaies à la veffie , furtout
les grandes , font mortelles ou au
moins fort dangereufes ; principes que j'ai
démontrés contradictoirement enMai 1748
a MM. le Blanc & Louis , & qu'on trouve
dans mon premier recueil imprimé en
1749. Ainfi , Monfieur , quoiqu'il y ait
quelques différences entre les inftrumens
de M. Pouteau & les miens , ils vifent au
même but , & fes fuccès ne font qu'appuyer
les miens & confirmer la prééminence
de ma méthode.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Ce feroit donc la faute de mes Ajoints ,
Monfieur , & non celle de ma manière de
tailler , fi elle ne réuffiffoit pas chez eux
comme à Rouen .
Pour réduire au filence ceux qui auroient
la témérité de former des foupçons
fur la réalité de cette longue fuite de mes
fuccès , j'ai deux moyens : le premier , que
j'ai toujours mis en ufage , eft de faire
mes opérations & leur traitement dans la
plus grande publicité : le fecond eſt de
donner la lifte des foixante- neuf fujets
cités. J'ai envoyé l'an paffé les noms &
les demeures des cinquante - neuf que
j'avois taillés pour lors , à l'Académie
des Sciences de Paris , qui eft en poffeffion
d'être la dépofitaire des opérations de
cette eſpèce ; voici une pareille lifte pour
les dix tailles qui ont été faites ce printems.
I. Clement Legenvre , âgé de dix - fept ans,
de Saint - Benoît , près Saint - Michel ,
taillé en deux minutes .
II. Nicolas Torquet , âgé de onze ans , de
1
Loge fur mer , deux pierres murales ,
dont une brifée : fix minutes trente fecondes.
III. François Doudet , âgé de cinq ans ,
OCTOBRE 1766. 157
de Saint Hilaire de Rouen cinq minutes.
IV. Marie - Catherine le Marchand , âgée
de trente- deux ans , de Grainville - Lalouette
: une minute.
:
V. Adrien Benoist, âgé de dix ans , d'Amfreville
, une minute cinquante - ſept
fecondes. C'eft le moribond dont on a
parlé.
VI. Guillaume Dupuy , âgé de dix ans ,
du Haulme près Rouen trois minutes.
VII. Jean Marguerin , âgé de foixanteun
ans , de Bennerville , diocèfe de Lizieux
une minute quarante fecondes.
VIII. Nicolas Tieulin , âgé de onze ans ,
de la Fontelais en Caux : fix minutes
ttente fecondes.
:
IX. Laurent Huvey , âgé de foixante - huit
ans , de Nagel près de Conches , treize
pierres quatre minutes quinze fecondes.
X. François Aubré , âgé de vingt- fept ans ,
de Bernieres fur mer :fix minutes vingtfept
fecondes.
J'ai l'honneur d'être avec la plus haute
eſtime ,
MONSIEUR , votre , & c.
A Rouen , ce 5 Août 1766 .
LE CAT.
158 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION fur une fracture compliquée
des os du crâne, par M. POMMIER,
ancien Chirurgien Aide - Major des
Camps & Armées du Roi , Chirurgien-
Major de l'Hôpital Militaire de Géiffen ,
& actuellement Chirurgien de la Manufacture
Royale des glaces de Saint- Gobain
, près la Fére , en Picardie.
LE nommé Louis Lacroix de Saint Go
bain , travailloit au mois de Décembre
1765 , à détacher un bloc de pierre de
quatre pieds de hauteur fur deux de largeur
& autant d'épaiffeur . Il s'étoit couché
fur le côté pour l'excaver en deffous ,
lorfque le bloc fe détacha tout à coup &
lui tomba fur la tête. Comme il y avoit
fur l'attelier un grand nombre de travailleurs
, on parvint avec des leviers à le débarraffer
de deffous ce poids énorme ; on
l'emporta chez lui fans connoiffance , &
je fus appellé fur le champ . Ayant examiné
la plaie, je m'apperçus à la première inf
pection qu'il y avoit fracture. Je m'en affurai
en fondant la plaie avec mes doigts.
OCTOBRE 1766. 159
Ayant rafé la tête , je baffinai la partie
bleffée avec du vin chaud pour la nettoyer
du fang dont elle étoit couverte . Je fis
une incifion cruciale qui me découvrit fur
le champ la grandeur du mal . J'apperçus
en effet une fracture qui partoit d'un demipouce
de l'apophy fe angulaire externe gauche
du coronal , & fe terminoit à l'apophyſe
maſtoïde , formant demi -cercle qui
embraffoit une portion du coronal , une
portion du pariétal & prefque toute la
partie écailleufe de l'os temporal . Dans
l'intérieur de cette fracture , il y en avoit
une autre en étoile , dont le centre fe trouvoit
fur la future écailleufe , & qui de-là
s'étendoit fur le coronal , le pariétal &
le temporal gauche ; les parties inférieures
de ces os fracturés étoient enfoncées &
entroient de quatre lignes fous les fupérieures.
Pour mettre bien à découvert tous les
prolongemens de ces fractures , je crus devoir
détacher le mufcle crotaphyte de ce
côté ; je m'apperçus alors que la future
coronale étoit entr'ouverte & que le
coronal s'étoit écarté au moins de deux
lignes du pariétal . Cet écartement commençoit
à la partie moyenne de la frac
ture en demi- cercle ; pour le fuivre jufques
à fon extrêmité, je me vis obligé de
160 MERCURE DE FRANCE.
prolonger mes incifions , qui par ce moyen
formèrent un T, & me découvrirent , à
mon grand étonnement , qu'il s'étendoit
jufqu'à deux lignes au - deffous de l'attache
fupérieure du mufcle crotaphyte du côté
droit ; de forte que le coronal étoit prefqu'entiérement
détaché des pariétaux.
M'étant bien affuré de l'état des chofes,
je panfai le malade avec de la charpie.
brute , des compreffes trempées dans l'eaude-
vie , & par- deffus la capeline. La connoiffance
étant revenue au malade , & fon
poulx s'étant animé , je lui fis une faignée
du bras trois heures après le panfement ,
& je lui fis donner un lavement qu'il ne
rendit que par les urines . Le trépan m'ayant
paru indifpenfable , je difpofai mon appareil
& préparai mes inftrumens : lorfque
tout fut prêt , je commençai par appliquer
la plus petite couronne de trépan près de
l'angle inférieur du coronal , joignant la
future coronale. Quand elle fut faite , je
m'apperçus que la partie inférieure de la
fracture paffoit encore fous la fupérieure ,
& qu'il ne me feroit pas poffible de la
relever , ce qui me détermina à appliquer
fucceffivement quatre nouvelles couronnes
plus grandes que la première , au moyen
defquelles j'embraffai un efpace d'environ
trois pouces. Cette ouverture & une efOCTOBRE
1766. 16i
quille d'un pouce & demi que je détachai
de la partie latérale inférieure du coronal ,
me donnèrent plus d'aifance . J'effayai , au
moyen de mon élevatoire & du tirefond ,
à relever une pièce de la fracture en étoile
que j'avois perforée à cet effet. J'eus d'abord
beaucoup de peine , parce que les
bouts s'arc - boutoient les uns contre les
autres ; il m'auroit même été fort difficile
d'en venir à bout , fi l'efquille dont j'ai
parlé ci -deffus ne s'étoit pas détachée. J'y
réuffis cependant à la fin , & je terminai
par - là mon opération , qui dura trois
bonnes heures , pendant lefquelles le malade
eut plufieurs foibleffes occafionnées
par la quantité de fang qu'il avoit perdu ,
celui qui s'épanchoit entre la dure-
&
par
mère
& le crâne
.
L'irritation que les efquilles avoient occafionnée
fur les membranes qui enveloppent
le cerveau , y caufèrent une inflammation
qui produifit des naufées , des
affoupiffemens , des pertes de connoiffance
, des pefanteurs de tête , de la fievre ,
&c. Pour calmer ces accidens , j'eus recours
aux faignées , aux lavemens ; je mis le malade
au bouillon de veau pour toute nourriture
, & je lui fis faire ufage d'une boiffon
adouciffante & vulnéraire. Je fus obligé
de lever mon appareil vingt - quatre heures
162 MERCURE DE FRANCE.
après l'opération ; le malade fe plaignant
de grandes douleurs de tête , je panfai la
plate avec des findons trempés dans le
baûme de Fioraventi & le miel rofat ; je
me fervis de plumaceaux trempés dans le
baûme feul , & exprimés pour couvrir
toutes les parties offeufes ; je mis pardeffus
des bourdonnets & des plumaceaux
dans un digeftif approprié ; je recouvris le
tout avec des compreffes graduées , trempées
dans l'eau-de - vie camphrée , pour
prévenir les inconvéniens d'un vice dartreux
, dont le malade étoit infecté longtemps
avant fa bleffure ; enfin , j'affujettis
l'appareil avec la capeline & le grand
couvre- chef. Pour éviter les accidens de
la hernie , je mis fur les findons une plaquede
plomb bien mince.
L'hémoragie qui furvint pendant ce premier
panfement fut très- confidérable , &
dura pendant douze heures. Je parvins à
F'arrêter par le moyen des ftiptiques & des
vulnéraires , le pouls étant devenu trop
petit & trop foible pour recourir aux
faignées.
Le lendemain du panfement le poulx fe
réveilla & devint dur . La fièvre fut forte ::
je fis le même jour deux faignées du bras
qui ne produifirent pas grand effet. Le
foir je prefcrivis un lavement qui n'eut
OCTOBRE 1766. 163
pas plus de fuccès . Malgré cela le malade
dormit trois heures. Le troifieme jour je fis
une faignée du pied qui me parut lui donner
un peu plus de connoiffance ; je la
réitérai le foir , ce qui tranquillifa entiè
rement le malade ; la fièvre diminua , le
poulx devint fouple & naturel. Comme
je foupçonnois de la plénitude dans les
premières voies , & qu'il y avoit des envies
de vomir , je fis paffer le quatrième
jour deux grains de tartre ftibié dans une
pinte d'eau de tamarin , qui produifirent
un très-bon effet. Le malade rendit quantité
de bile & de fang caillé qu'il avoit
fans doute avalé. Malgré les lavemens adminiftrés
tous les jours , matin & foir , le
ventre s'étoit tendu , ce qui me détermina
le fixième jour à lui faire prendre un minoratif
en deux verres ; il produifit quatre
felles , malgré cela le ventre ne fe détendit
pas ; je lui fis appliquer des flanelles
trempées dans une décoction émolliente
qui le rendirent plus fouple & moins douloureux.
Les évacuations ayant de la peine à s'établir
, je réitérai le minoratif le fur- lendemain
; il eut grand fuccès : la fièvre &
tous les accidens difparurent , & je n'eus
plus à m'occuper que de la plaie qui étoit
fort grande , à caufe des délabremens ; la
164 MERCURE DE FRANCE.
pour
fuppuration s'établit : elle fut louable , &
il ne furvint plus aucun accident.
L'exfoliation des os ne s'eft faite que le
foixantieme jour ; je retirai
lors une
pièce du coronal qui avoit quatre pouces
de long fur deux & demi de large. La
peur & le fang que le malade perdit , le
firent trouver nal ; mais il revint aifément.
La cicatrice s'eft formée très- bien , &
la cure s'eft déterminée le huitième mois.
Elle auroit été beaucoup plus prompte , fi
le malade n'avoit pas fait d'excès d'alimens
, fur- tout de boiffon , & s'il n'eût
pas été affecté d'un vice dartreux qui a
parcouru toute la plaie à différentes reprifes.
Le bleffé travaille actuellement , & ne
reffent aucune incommodité de fon accident
.
लेकर
OCTOBRE 1766. 165
MANUFACTURES.
LETTRE écrite par M. TRONCHIN , premier
Médecin de S. A. R. l'Infant Don
FERDINAND , Duc de Parme , & de
S. A. S. Mgr le Duc D'ORLEANS , à
MM. les Directeurs de la Munufacture
établie au Port- à- l'Anglois -lès - Paris ,
à l'effet d'épurer , préparer & dégraiſſer
les laines neuves & vieilles .
la
JEE fuis fi convaincu , Monfieur , que
propreté eft effentielle à la fanté , & que
tout ce qui y contribue l'intéreffe , que ce
projet que vous avez formé de préparer ,
de dégraiffer & d'épurer les laines deftinées
à faire des matelas & des couvertures
, me plaît infiniment . Dans toutes
les maladies où la fueur eft fétide , & par
conféquent corrompue , les effets de fa
corruption augmentent fenfiblement par
l'affufion , l'exhalaifon , & le mêlange du
fuint ; l'on s'en apperçoit aux effets de la
putridité de l'atmosphère du malade , qui
augmentent par la cohobation de la fueur
& du fuint corrompus. Il y a des épidé166
MERCURE DE FRANCE.
mies où cette obfervation mérite la plus
grande attention . Il faudroit fur -tout ne
la jamais perdre de vue dans les hôpitaux
où les maladies putrides font fouvent
des ravages affreux , où la propreté
eft plus néceffaire que par - tout ailleurs.
Je ne puis donc , Meffieurs , que louer
votre projet , & faire des voeux pour qu'il
réuffiffe.
Signé , TRONCHIN.
Au Palais Royal , 17 Septembre 1766 .
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
SA Majefté Danoife ayant permis de
donner au public les portraits des Rois
de Dannemarc de la maiſon d'Oldenbourg,
gravés par fon ordre & à fes dépens ; ouvrage
commencé par feu M. de Lode
mais fait pour la plus grande partie après
fa mort , par M. Preifler , Graveur du
Roi & Profeffeur à l'Académie de Peinture
, Sculpture & Architecture ; on a
chargé M. Schlegel , Profeffeur à l'Univerfité
de Copenhague & Secrétaire de la
OCTOBRE 1766. 167
Chancellerie Danoife , d'accompagner
ces eftampes de Portraits Hiftoriques. Cet
ouvrage , écrit en allemand , contiendra
après une introduction fur l'origine de la
maifon d'Oldenbourg , les principaux traits
de la vie tant privée que publique de chaque
Roi , ce qu'il a fait dans le gouvernement
intérieur , & tout ce qui fert à
caractériser fa perfonne & fon règne . Quoi
qu'il ne foit pas néceffaire , pour remplir
ces vues , d'étaler beaucoup d'érudition ,
ou de briller par des paradoxes hiſtoriques
, l'ouvrage ne laiffe pas d'exiger que
l'auteur fouille foigneufement dans les
dépôts de documens. Cette fource lui a
été ouverte par ordre du Roi.
Les eftampes font en folio royal , &
feront imprimées pour tous les exemplaires
fans diftinction , fur l'efpece de papier la
plus forte & la plus belle , nommée grand
aigle. Le texte fera fur un papier qui répond
à la forme & à la grandeur des eftampes
, on l'imprimera avec des carac
tères neufs , fous les yeux de l'auteur .
à un
La libéralité de Sa Majefté met les éditeurs
en état de donner cet ouvrage
prix modique . Un exemplaire fur le plus
fin papier coûtera huit écus , & fur une
autre forte de papier collé , de moindre
prix , mais toujours d'une grandeur con168
MERCURE DE FRANCE.
venable , cinq écus & demi , argent Da
nois. Le paiement ne fera fait qu'en recevant
les exemplaires ; mais les curieux
font priés de donner , le plutôt poffible
leurs noms , en indiquant le nombre e
xemplaires & l'espèce de papier qu'ils de
firent. Les foufcriptions font reçues
Paris , chez Briaffon , Libraire.
Les exemplaires feront livrés aux forcripteurs
étrangers dans un terme q
fera connoître par les gazettes , principalement
à Leipfick , à caufe de la commodité
des foires & de la communication
des Libraires.
LE fieur Lattrẻ , Graveur , rue Saint
Jacques , près la fontaine Saint Severin ,
à la ville de Bordeaux , vient de mettre au
jour une nouvelle Carte de France , en
deux feuilles , divifée par généralité , avec
une defcription intéreflante. Prix en feuilles
2 livres . Collé fur toile avec gorge &
rouleaux , 6 -liv .
Le fieur Lattré avertit MM. les Militaires
qu'il vient de mettre au jour le nouvel
exercice & évolutions de l'infanterie
françoiſe fuivant l'Ordonnance du Roi ,
du premier Janvier 1766.
Le même donnera au premier Décembre
prochain la troisième feuille de l'Iconologie
, par M. Gravelot. ARTICLE
OCTOBRE 1766. 169
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
ONN continue les Fêtes Lyriques. Il va
toujours aux repréfentations de ce baller
plus de monde
que le temps des
vacances
ne permettroit de l'efpérer.
Un jeune fujet Mlle BOURGEOIS ) ,
d'une figure agréable , qui n'avoit encore
jamais chanté en public , a débuté par le
rôle de CHLOE dans le fecond acte de cet
opéra. On lui a trouvé une jolie voix ; &
Fembarras , la timidité qui paroiffoient
lui en dérober une partie , laiffent eſpérer
qu'elle en a encore davantage. Les cadences
& les autres agrémens du chant font
faciles à fon organe , & exécutés avec tant.
d'art & de goût , que l'on peut préfumer
les plus heureufes difpofitions pour le talent
, dans cette jeune perfonne,
Vol. II. H
170 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESES tragédies repréſentées fur ce théâtre
à la fin de Septembre & dans le courant
du préfent mois ont été Britannicus de
RACINE. Mérope de M. DE VOLTAIRE .
Et Polieucte de CORNEILLE . On a redonné
Mérope le 8 du préfent mois. Les comédies
, en première pièce , ont été Melanide
de LA CHAUSSÉE . Le Dépit amoureux
de MOLIERE . Le Jaloux défabufé de
CAMPISTRON . L'Efprit folet de HAUTE-,
ROCHE. L'Ecoffoife de M. DE VOLTAIRE .
Le Joueur de REGNARD . On a remis
Momus Fabulifte , comédie en un acte
de FUZELIERS , qui a eu dans fa nouveauté,
en 1719 , trente-huit repréſentations , &
qui n'en a eu que deux à cette repriſe , le
Public n'ayant pu le goûter malgré les
fuppreffions qu'on y avoit faites. On parlera
plus amplement de cette Pièce dans le
prochain Mercure , ainſi que du début de
Mlle DURANCI par le rôle de Pulcherie
dans Héraclius. Les fentimens font partagés
fur quelques parties de fon talent ; on
OCTOBRE 1766. 171
fe réunit à lui accorder beaucoup d'intelligence.
COMÉDIE
ITALIENNE.
fe LE public ſe plaît toujours à voir & à
applaudir fur ce théâtre
l'agréable nouveauté
, dont nous avons marqué la première
repréſentation dans le dernier Mercure
, intitulée la Fête du Château , divertiffement
mêlé de vaudevilles & de petits
airs. Par M. FAVART.
Le titre modeite que l'Auteur a donné
à cet ouvrage ne doit pas empêcher de le
confidérer comme un petit drame ingénieuſement
conçu , conduit & dialogué ,
avec l'art , la fineffe , & le goût dont M.
FAVART a donné tant de preuves , & qui
lui ont acquis , à très - juſte titre depuis
long-temps , une première place dans un
genre particulier de notre littérature , dans
lequel , s'il a trouvé des concurrens que
lui- même avoit créés , il ne pouroit encore
rencontrer de rival qui pût lui difpus
ter la fupériorité.
Nous donnons ici un extrait de la
Fête du Château , qui paroît avoir été
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
primitivement imaginée & exécutée dans
quelque maifon de campagne , à l'occafion
de la convalefcence d'une jeune Demoifelle
chère à fa famille , pour laquelle on
avoit fait ufage de l'utile & très- prudente
précaution de l'inoculation . Ces fortes
d'ouvrages -que le zèle ordonne & fur lefquels
l'occafion , l'à- propos , répandent la
vivacité de l'intérêt, n'étant pas fufceptibles
d'un extrait bien étendu , l'Auteur nous
pardonnera fans doute de n'en préfenter
ici que le fimple trait , & de ne tranfcrire
que très- peu des jolis couplets qu'il y a
femés .
La fcène eft dans les jardins d'un château , à
la campagne. Le DOCTEUR GENTIL , Médecin
Inoculateur ; Madame JORDONNE , Concierge ;
COLETTE, amante de Jacquot ; THIBAUT , Jart
dinier; JACQUOT, Jardinier- Fleurifte ; GERARD ,
père de Colette & Fermier de la Dame du château ;
HUBERT , Garde- Chaffe , Me AMBOISE , Tabellion
; & BLAISE , Vigneron , font les perſonnages
que l'Auteur a mis en jeu pour former la
petite action qui amène & qui précéde la fête .
Le DOCTEUR GENTIL ouvre la fcène avec Mde
JORDONNE. Ils ont enſemble une légére expli
cation , dans laquelle Mde Jordonne fe déclare
Pour être de fon parti , & que c'eft d'après la déci
OCTOBRE 1766. 173
fion qu'elle a ordonné la fête , fur laquelle elle
lui demande le fecret jufqu'au foir. , afin que fa
Dame & ſa jeune maîtreſſe n'en foient pas prévenuës.
Le fuccès de l'inoculation fur cette Demoi
felle donne lieu au DOCTEUR & à Mde JORDONNE
de chanter les couplets fuivans.
Mde J OR DONNE.
Air : Vla c'que c'est qu'd'aller au bois
» De l'art d'un Inoculateur
» C'est l'amour qui fut l'inventeur.
» Pour l'intérêt d'un jeune coeur ,
>> On fait la piquure :
» La cure en eſt fûre.
>> Jeunes beautés , ne craignez rien
C'eſt un mal qui fait du bien .
LA DOCTEUR.
On apprendra par le fuccès
» Qu'on en eft plus charmante après ;
On a le teint plus vif , plus frais.
>> Par-tout ma méthode
» Devient à la mode ;
" C'eſt pour plaire un nouveau moyen
› C'eft un mal qui fait du bien.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE,
Mde JORDONNE.
> Jeune fillette craint dabord ,
» Pour céder. fe fait un effort.
» Defir de plaire eft le plus fort s
Tout bas à l'oreille ,
» L'amour la confeille :
Ma belle enfant ne craignez rien ;
» C'eſt un mal qui fait du bien.
11 fe fait une reconnoiſſance entre le Docteur
& la Concierge ; tous deux fe font connus petits
au château de Madrid , dans le bois de Boulogne.
Ils ont intérêt l'un & l'autre , chacun dans leur
état , de paroître plus âgés qu'ils ne font . Mde
JORDONNE aflure le Docteur qu'elle n'a pas été
mariée ; celui- ci , après avoir bien examiné fon
pouls , lui confeille le mariage ; il lui dit qu'un
jeune Jardinier qu'il connoît lui conviendroit ;
ce Jardinier eft JACQUOT. La Concierge , qui le
connoît auffi , feroit fort de cet avis , car elle eſt
très-docile à l'ordonnance du Médecin ; mais il y
a une difficulté : JACQUOT eſt amoureux de la
jeune COLETTE , fille du Fermier de la Dame ;
cependant , comme le mariage de cette jeune
fille eft arrêté avec HUBERT le Garde - Chaffe , il
y a encore de l'efpoir pour Mde JORDONNE , à
laquelle le Médecin , avant de la quitter , confirme
le befoin urgent qu'elle a de l'hymen.
THIBAULT , Jardinier de la maifon , furvient .
OCTOBRE 1766. 175
.
Mde JORDONNE , toute occupée des confeils du
Médecin & de ce qu'elle fent de conforme au
prognoftic qu'il a découvert , donne des ordres
indécis & avec diftraction au bon THIBAULT , qui
à la fin fe fâche un peu & la ramène à elle- même ;
elle le conduit aux endroits du jardin qu'il doit
approprier. JACQUOT arrive en chantant fur l'air
l'Amour est dans ce jardin.
"
» De la plus brillante aurore
» Ces beaux lieux font éclairés ,
>> Et des richelles de Flore
>> Tous les jardins font parés.
و ر
Le printemps vient de renaître ,
» Life ( 1 ) , notre cher tréfor ,
» A nos yeux va reparoître
>> Plus fraîche & plus belle encor.
Mde JORDONNE , parlant toujours à THIBAULT,
JACQUOT Continue fur le même air,
>> Cette jeune Demoiſelle
» Eft la fille du château ;
>> Pour lui témoigner mon zèle ,
>>J'ai quitté notre hameau.
>> Dans cette heureufe retraite
>> Que puis-je encore eſpérer ?
» Ah ! fi j'y revois Colette ,
>> Je n'ai rien à defirer .
( 1) La Demoifelle du château .
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
JACQUOT appelle Mde JORDONNE ; dès qu'elle
l'apperçoit elle voudroit être débarraffée de la
préſence de THIBAULT ; mais celui- ci veut obftinément
continuer la befogne qu'on lui a ordonnée
. JACQUOT a généreuſement apporté
toutes les fleurs pour donner des bouquets aux
Dames & à toutes les filles qui danſeront à la
fête. Mde JORDONNE fent de plus en plus la
jufteffe des vues du Médecin , mais elle a le
chagrin d'apprendre de JACQUor même tout fon
amour pour COLETTE . Elle cherche à l'en détour-.
mer , en lui repréfentant doucement qu'ils font
trop jeunes l'un & l'autre pour bien conduire un
ménage . JACQUOT répond à cette objection par
un joli couplet de romance .
» L'amour , quoi qu'il foit un enfant
» Eft affez grand pour fe conduire ;
» C'eft de lui feul que l'on apprend
» Rien n'eft capable de l'inftruire .
» Un coeur qu'amour a fçu former
veut connoître לכ
"
Ne
Que lui pour maître ;
» On fait tout quand on fait aimer:
Mde JORDONNE eft touchée de la tendreffer
ingénue de ces deux jeunes enfans ; cependant
fi HUBERT époufoit COLETTE , JACQUOT lui refteroit
elle ne défefpère donc pas de le pofféder.
OCTOBRE 1766. 177
-
Le Garde Chaffe , GERARD le Fermier , le
Tabellion , le Vigneron , tour , jufqu'au Garçon
Meûnier , viennent prendre les ordres de la Concierge
pour la fête ; on leur ordonne d'aller chercher
le mai. Elle refte avec GIRARD & HUEERT .
On parle ici de l'affaire du mariagę . GERARD a
entendu dire que la Dame du château vouloit
marier une fille du village ; il follicite Mde JORDONNE
de faire en , forte que le choix tombe fur
fa fille COLETTE ; il a défigné HUBERT pour fon
gendre. Cela convient trop aux defirs de Mde
JORDONNE pour qu'elle ne s'y prête pas ; cependant
elle objecte l'amour de JACQUOT mais le
futur beau- père & le gendre s'en mocquent ; ils
prétendent que c'eft un mauvais métier que celui
d'élever des fleurs. Il y a huit jours que ce Jacquof
eſt parti ; il n'en eft plus queſtion , felon
eux. COLETTE a obéï à ſon père. Le contrat eft
ſigné ; mais il faut qu'il le foit par la Dame , fans
quoi il n'y a rien de fait . Tout cela redonne un
nouvel espoir à Mde JORDONNE ; elle exhorte
HUBERT de preffer fon mariage avec COLETTE ;
Elle découvre que l'intérêt eft le plus puiflant
motif de fa recherche : n'importe ; fes intérêts
deviennent les fiens ; elle le trouve d'affez bonne
humeur , & s'il n'épouloit pas COLETTE .... Ell
eft interrompue dans ſes réflexions par COLETTE ,
qui lui raconte comment elle a fait connoiffance
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
avec JACQUOT , & toutes les gradations des fentimens
qu'elle a pris pour ce garçon ; enfuite elle
lui dit , avec douleur , qu'il y a huit jours que ce
JACQUOT eft parti fans lui avoir dit adieu , fans
qu'il lui ait donné de fes nouvelles . On lui a dit
qu'il avoit enlevé toutes les fleurs pour les porter
à fa jeune maîtreffe. L'équivoque de ce titre lui
donne lieu de croire qu'il lui eft infidèle. Mde
JORDONNE apperçoit de loin JACQUOT tenant un
pot de fleurs ; elle en avertit COLETTE ; celle- ci
la prie d'aller au devant de lui pour lui dire qu'elle
veut toujours le fuir ; elle ne veut pas cependant
qu'on lui l'empêche de venir , chacun est libre ;
mais elle demande qu'on ne lui dife pas qu'elle va
fe cacher en cet endroit pour examiner fa contenance.
JACQUOT vient en effet avec fon pot de fleurs ,
qu'il dépofe fur une chaiſe du jardin . Il chante
des couplets relatifs au projet qu'il a d'offrir ces
fleurs à COLETTE ; il les baife : mais COLETTE ,
qui n'entend point que c'eft à elle qu'eſt deſtiné
ce préfent , fort furieuſe de fa cachette , & , dans
fa petite colère , renverfe le pot de fleurs . JACQUOT
, ſurpris & enchanté de revoir la COLETTE ,
ne penfe qu'à lui exprimer fa joie & fon amour.
Elle l'accable de reproche ; ils s'expliquent , ils
fe raccommodent. Dans ce raccommodement
COLETTA apprend à fon jeune amant , que le
OCTOBRE 1766. 179
croyant infidèle , elle avoit confenti a époufer
HUBERT , auquel fon père l'avoit deftinée . Les
deux amans gémiffent enfemble . JACQUOT cependant
ne défefpère pas encore ; il compte fur
l'amitié & fur le crédit de Mde JORDONNE ; il
confeille à COLETTE d'aller l'implorer pour que la
Dame du château diffère de figner le funefte
contrat.
THIBAULT vient charitablement avertir JACQuor
qu'il a entendu une converſation de Mde
JORDONNE avec la Dame , & qu'il étoit queſtion
de JACQUOT ; que Mde JORDONNE difoit qu'elle
l'aimoit de tout fon coeur ; que le Médecin lui
avoit donné une ordonnance de mariage ; & puis
qu'on avoit parlé tout bas ; qu'il avoit entendu
murmurer d'HUBERT ; enfin que la Dame vouloit
que le mariage de ce HUBERT avec COLETTE fe
fît dès le jour même. THIBAULT préfame que
c'eſt Mde JORDONNE qui a manigancé tout çà ;
COLETTE vient le confirmer : JACQUOT , furieux ,
fort , malgré COLETTE , pour fe venger de fon
rival. Le Docteur trouve COLETTE feule & dans
cette affliction ; il en veut favoir le motif ; Co-
LETTE le lui confie & lui recommande JACQUOT ,
qu'elle affure devoir mourir de douleur. Le Médecin
, après divers moyens propofés pour éviter
ce malheur & tous rejettés par COLETTE , promet
enfin de faire entendre raiſon au papa GIRARD. Il
•
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
demande quel fera le prix de ce fervice ? Il ne
vour qu'un bailer. COLETTE répond : vous mefaites
trop d'honneur , Monfieur. Ils font furpris par
GERARD & par HUBERT. Ce dernier ne trouve pas
bons les foins du Médecin , qui , de fon côté ,
prétend que COLETTE en a grand befoin. Le père
eft un peu inquiet fur l'état de fa fille ; mais
HUBERT le railure en lui repréfentant que les
Médecins font des enjoleux.
du
Mde JORDONNE , efcortée de tous les gens
château , vient apporter la nouvelle du confentement
de Madame au mariage d'HUBERT avec
COLETTE , lequel demande d'abord fi la dot eft
un peu forte ? Mde JORDONNE annonce que le
Docteur vient apporter les ordres de la Dame ; il
les remet au Tabellion pour en faire tout haut la
lecture .
>
Les ordres portent que Madame donne mille
écus pour marier COLETTE en lui laiffant la
liberté de choisir qui elle voudra pour mari . Elle
donne également mille écus à JACQUOT pour récompenſe
de ſon zèle & de fes fervices . Elle remet
à GERARD une année du loyer de ſa fermé , fi
JACQUOT eft choifi pour mari de COLETTE . Gette
dernière claufe touche fenfiblement le papa GERARD
5 il déclare à fa fille qu'elle eft libre de
choifir . On n'eft pas en peine de favoir fi ce choix
tombe fur JACQUor. A l'égard d'HUBERT , lą
OCTOBRE 1766 181
Dame confent , s'il n'épouſe pas Colette , que
Madame JORDONNE lui donne la main , & à cette
condition elle le fait concierge du château. Hu-
BERT y confent volontiers , parce que , dit - il , elle
eft riche ; mais Mde JORDONNE n'y confent pas ,
parce qu'elle dit qu'il eſt trop intéreſſé . Elle l'aſfure
pourtant qu'il ne profitera pas moins des
bontés de leur Dame . Le Docteur lui a promis un
mari , elle le ſomme de fa parole ; ' il entend ce
que cela veut dire , il fe propofe ; mais il lui demande
le fecret devant tous les gens , en lui promettant
que le lendemain ils termineront. Mdé
JORDONNE accepte volontiers ce parti ; elle exige
feulement que , s'il veut faire le vieux devant le
monde , il fonge à être jeune dans le ménage. Le
Docteur affure que c'eſt ſon intention . Dans cer
inftant les fenêtres s'ouvrent . On voit paroître
la Dame du château avec la compagnie. La fête`
commence par un choeur général & continué par
des chants & par des danfes.
Cette Pièce , imprimée , fe trouve à
Paris , chez la veuve Duchefne , rue Saint
Jacques. Le prix eft de 24 fols avec la
mufique.
Nous exhortons ceux de nos lecteurs qui
font curieux de jolis couplets adaptés aux
airs connus les plus agréables , à fe procurer
ce nouvel ouvrage de M. FAVART.
182 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons terminer cet article
fans féliciter l'Auteur , au nom de tous
les
gens de bon goût , d'avoir eu , nonfeulement
le talent , mais le courage de
reftituer à l'Opéra - Comique le couplet fi
effentiel à ce genre , & qui le rendoit d'autant
plus agréable qu'il amufoit , qu'il
égayoit & fatisfaifoit l'efprit par des penfees
, au lieu d'opprimer les oreilles par
le bruyant fracas d'une mufique trop fouvent
auffi étrangère au fens du fujet qu'au
caractère de la langue.
OCTOBRE 1766.
183
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 3 Juin 1766.
LE 22 du mois dernier , troiſième fête du Bayram
, on entendit , vers les cinq heures & demi du
matin , un bruit fouterrein très effrayant qui couroit
dans la ligne du Sud au Nord & qui fut prefqu'auffi-
tôt ſuivi du tremblement de terre le plus
violent. Les fecouffes tinrent la même direction
que le mugiffement & fe fuccédèrent fans aucun
intervalle. Cette première agitation dura près de
deux minutes , pendant lefquelles un nuage épais ,
formé par la pouffière des édifices qui s'écrouloient
, enveloppa & cacha la ville entiere. Parmi
les ravages que ce cruel accident a caufés , la coupole
de la Moſquée Impériale que Sultan Mehemet
fit conftruire après la prife de Conftantinople ,
s'eft écroulée , ainfi qu'une autre mofquée près de
la porte d'Andrinople : les corps de bâtiment de
celles d'Ali Pacha & de Tchorlu Ali Pacha , de
même que les Hôpitaux & les Coiléges qui en
dépendent , ont été fort endommagés , & un
grand nombre de minarets renversés ou dégradés.
Les Tcharchis & Bezefteins , qui font de
grand marchés voûtés en pierre , & dont l'étendue
eft égale à celle d'une ville de médiocre grandeur
, ont été tellement ébranlés que les voûtes
184 MERCURE DE FRANCË.
>
de quelques-uns font tombées & celles des au
tres fe font entr'ouvertes & font fi affoiblies qu'or
eft obligé de les abattre. Vifir - Han , l'un des
plus vaftes édifices de cette Capitale , & l'afyle
d'un grand nombre de Marchands qui y mettoient
en dépôt leurs richelles , a été preſqu'entièrement
renverfé , ainfi que les Hans des Confituriers
& des Marchands de verres , & il a péri
beaucoup de monde fous leurs ruines : plufieurs
autres Hans ont été endommagés , mais le ravage
y a été moins confidérable. Quantité de
bains publics ont été détruits ; une des fept tours
s'eft écroulée ; & les murailles de la ville , furtout
dans la partie du midi & du couchant
ébranlées par les fecouffes du tremblement de
terre , ont été fi fort entamées par la chûte des
différentes tours dont elles étoient flanquées ,
qu'en divers endroits on fera obligé de les reprendre
par le pied. La clôture du vieux ferrail
eft ouverte & ruinée en plufieurs endroits ; celle
du ferrail du Grand Seigneur a été moins maltraitée
; mais l'Hôtel de la Monnoie , qui fe
trouve dans l'enceinte , a été fort endommagé ,
& l'on dit que les appartemens de Sa Hauteſſe
& ceux des femmes ont auffi effuyé quelque dommage.
Enfin , excepté la mofquée de Sainte Sophie
, Validé - Han & Yeni - Han , il n'eft prefqu'aucun
édifice de pierre , foit public ou particulier
, qui n'ait beaucoup fouffert dans cette
cataſtrophe. Il eſt probable que ce tremblement
de terre eût produir ici les mêmes effets que celui
qui arriva à Lisbonne en 1755 , fi les maiſons
de Conftantinople euffent été bâties auffi folide
ment que l'étoient celles de Lisbonne ; mais
• comme en général elles ne font que de bois &
très- peu élevées , elles ont mieux réſiſté aux feOCTOBRE
1766. 185
:
Couffes auffi très - peu ont été renversées ; encore
la plupart ne l'ont- elles été que par la chûte des
édifices de pierre qui les avoifinoient ; mais beau
coup ont été endommagées dans la maçonnerie
& la charpente par des cheminées qui font tombées
en très - grand nombre. On doit regarder,
comme un bienfait fignalé de la Providence , que
le feu n'ait point augmenté la calamité publique :
la confufion , qui régnoit par- tout , auroit rende
les fecours lents & difficiles . Il eft aifé de fe repréfenter
la confternation & l'effroi qui , dans ce bouleverſement
général , s'étoient emparés des ef
prits cependant le Gouvernement a pourvu à
tout avec tant de courage & de prudence , qu'il
n'eft furvenu aucun autre défordre . Sa première
attention a été de faire évacuer les endroits qui
menaçoient ruine & d'en faire garder les avenues
afin que perfonne n'en approchât : enfuite on a
fait fouiller dans tous les endroits où l'on fuppo
foit qu'il pouvoit y avoir du monde , foit pour
donner du fecours à ceux qui étoient dans le cas
d'en recevoir , foit pour procurer la fépulture à
ceux qui avoient perdu la vie . On ne peut pas
favoir au jufte le nombre des morts : les calculs
les plus modérés les portent à huit ou neuf cents
mais on peut affurer que le jour & l'heure auxquels
le tremblement s'eft fait fentir ont épargné la vie
à bien des perfonnes. Lorfqu'il a commencé , la
prière du matin étoit finie & l'on étoit forti des
Molquées. Les maîtres & les étudians n'étoient
entrés dans les colléges ni ce jour- là ni les deux
jours précédens , à caufe de la fête du Bayram :
les hommes fortoient des bains publics pour faire
place aux femmes , qui n'avoient pas encore eu
le temps d'y arriver ; enfin les boutiques & les
tcharchis & bezefteins n'étoient pas encore ouverts
186 MERCURE DE FRANCE.
& il n'y avoit point d'affluence dans ces différens
endroits , où la foule du peuple eft ordinairement
fi grande , qu'on ne peut y paller qu'avec beaucoup
de peine.
Les fauxbourgs , qui font au nord du port ,
n'ont pas été tout - à-fait auffi maltraités que la
ville ; cependant celui de Galata & le quartier de
l'Arfenal ont beaucoup fouffert dans les parties qui
avoifinent la mer. Les murailles & la plupart des
magafins de pierre qui s'y trouvoient ont été
abattus ou très endommagés : il n'y a eu dans le
fauxbourg de Pera que quelques murailles fendues
& plufieurs cheminées renversées . Un grand nom- .
bre de villages du canal & des environs ont auffi
beaucoup fouffert , & l'on ne fait pas encore jufqu'où
le tremblement de terre a étendu fes redoutables
effets. On a obfervé que dans la plus grande
violence des fecoufles la mer s'étoit élevée confidérablement
vers Galata & qu'enfuite elle eft retombée
avec- impétuofité fur Conftantinople , a
fubmergé les quais & déraciné plufieurs des échelles
qui y étoient attachées pour la commodité de l'abordage.
Un pareil effet a été obſervé dans le
canal , & l'on prétend qu'il a été remarqué auffi
aux environs de Mudania , qui eft le port de
Brouffe , & que plufieurs villages en ont été trèsincommodés
.
La grande agitation étant paffée , la terre n'a
pas cellé pendant toute la journée de trembler par
intervalles , mais avec moins de violence , & , en
écoutant attentivement , on entendoit le même
bruit fourd , qui continuoit fans interruption dans
les entrailles de la terre. Depuis ce jour jufqu'à
préfent il ne s'en eſt paſſé aucun qui n'ait été marqué
par des fecouffes , dont quelques- unes ont été
allez confidérables pour précipiter la chûre de pluOCTOBRE
1766. 187
heurs édifices déja ébranlés , fous lefquels il a péri
quelques perfonnes . Le Grand Seigneur , voulant
obvier à de nouveaux malheurs , a ordonné d'abattre
tout ce qui paroît menacer ruine , & , depuis
le 28 du mois dernier , les Maçons & les
Charpentiers ne font occupés qu'à détruire. Sa
Hauteffe eft fous des tentes dans fes jardins avec
fa Maiſon un grand nombre de perfonnes de
diftinction , dont la préfence n'eft pas abfolument
néceſſaire dans la ville , ſe font refugiées à la campagne
, & la plupart des gens du peuple fe font
retirés dans les cimetières & dans les champs .
Du 16 .
Le tremblement de terre , qui avoit paru fe
rallentir au commencement de ce mois , a recommencé
le 3 avec affez de violence . Depuis ce
jour il ne s'en eft paflé aucun qui n'ait été marqué
par plufieurs fecouffes , & la violence de quelquesunes
a caufé de nouveaux dégats. Vendredi der- ,
nier , jour confacré à la prière , on en entuya trois,
dont la plus forte fe fit fentir pendant la prière de
midi . Les Turcs , qui étoient raffemblés en foule
dans les Mofquées , en fortirent tous avec effroi ;
le Grand Seigneur même , qui fe trouvoit à Sainte
Sophie , fut abandonné par la plus grande partie
de fes Officiers , mais Sa Hautelle n'interrompit
pas pour cela fa prière. Le dommage que cette
Capitale a fouffert excède de beaucoup l'idée
qu'on s'en étoit formée d'abord le Serrail du
Grand Seigneur a été plus endommagé qu'on ne
l'a annoncé ; les murs de plufieurs appartemens
de l'intérieur fe font ouverts & le corps des cuifines
eft prefqu'entièrement ruiné le moulin à
poudre , qui eft hors des murailles , au dellous
:
188 MERCURE DE FRANCE.
des fept tours , a été renverfé. Les ravages que le
tremblement de terre a faits dans les environs de
cette ville ne font pas moins confidérables que
ceux qu'il a caufés ici. Plufieurs bourgs & villages,
fitués fur les bords du Golfe de Nicomédie , appellé
Ifmid , ont été détruits , & la ville d'Ifmid
en particulier a beaucoup fouffert ; tout ce qui
borde la Propontide , depuis Rodofto jufqu'à cette
Capitale , n'a été guère plus épargné. Il paroît
que c'eft dans cette étendue de terrein , dont
Conftantinople eft le centre , que le tremblement
de terre a fait tout fon effet.
De Pétersbourg , le 10 Juin 1786 .
La Marquise de Beauffer , épouſe du Miniſtre
plénipotentiaire de France en cette Cour , eft ac-
Couchée d'un fils , le de ce mois.
De Warfovie , le 23 Juin 1766 :
Hier , le Marquis de Conflans , Maréchal de
Camp au fervice de France & Envoyé extraordinaire
du Roi très - chrétien , a eu une audience
de Sa Majefté , qu'il a félicitée , au nom du Roi
fon Maître , fur fon avénement à la Couronne ,
De Coppenhague , le 31 Mai 17668
Le Préfident Ogiér , qui réfidoit en cette Cour
depuis plufieurs années en qualité d'Ambaſſadeur
de France , ayant obtenu fon rappel , eut , le 23
de ce mois , fon audience de congé du Roi : il
eft patti , le 28 , pour retourner en France après
une longue Ambaffade qu'il a remplie avec dif
tinction , & pendant laquelle il a fa fe concilier
OCTOBRE 1766. 189
feftime générale de la Cour , de la ville & de
toute la nation , dont il eft univerfellement regretté.
Le fieur Lefeurre , fon Secretaire , reftera
ici chargé des affaires de France , juſqu'à
l'arrivée du Marquis de Bloffet qui doit remplacer
, en qualité de Miniftre plénipotentiaire , le
Préfident Ogier.
De Vienne , le 17 Mai 1766.
Le Comte de Mercy - Argenteau , ci -devant
Ambaſſadeur en Ruffie & en Pologne , eſt défigné
Ambaffadeur de Leurs Majeftés Impériales
& Royale à la Cour de Verſailles .
Du 28 Juin .
Le Comte du Châtelet Lemont , Ambaffadeuf
de France en cette Cour , eft parti d'ici jeudi
dernier pour Paris , après avoir eu , quelques
jours auparavant , fes audiences de congé de Leurs
Majeftés Impériales & Royale. Le Comte de
Mercy-Argenteau eft parti hier pour se rendre
à Versailles en qualité d'Ambaffadeur de l'Empereur
& de l'Impératrice Reine.
De Madrid , le 13 Juillet 1766,
Dona Ifabelle Farneſe , Reine Douairière d'Ef
pagne , eft morte au Palais d'Aranjuez , le 11
de ce mois , à neuf heures un quart du matin ,
âgée de foixante- treize ans , huit mois , fix jours,
Elle avoit été mariée en 1714 au feu Roi Don
Philippe V , qui eut de ce mariage le Roi règnant
, le feu Infant Don Philippe , Duc de
Parme , l'Infant Don Louis , l'Infante Dona
190 MERCURE DE FRANCE.
Marie -Anne , actuellement Reine de Portugal ,
l'Infante Dona Marie - Thérefe , morte Dauphine
de France , & l'Infante Dona Marie - Antoinette ,
actuellement Ducheffe de Savoye.
De Cadix , le 20 Mai 1766.
GC
>
La nation françoiſe établie en cette ville a
donné , à l'occafion de la mort du Dauphin , les
preuves les plus touchantes & les plus fincères de
fon zèle , de fon refpect & de fon attachement
pour Sa Majefté très- Chrétienne & pour toure lon
augufte Famille. Voici quelques détails du fe. vice
folemnel qu'elle fit célébrer pour le repos de
l'ame du feu Prince , le 6 Mars dernier , dans
l'églife des Carmes Déchauffés de cette Ville .
Toute l'églife étoit tendue de noir : on y avoit
dreffé un catafalque de foixante pieds de hauteur
fur une bafe de vingt-quatre pieds de largeur
foutenue for plufieurs rangs de colonnes & de pilaftres
, accompagnés d'un grand nombre de pyramides
ornées de figures fymboliques dont les
principales repréfentoient la Religion , la France
& le Dauphiné. Le fervice fut annoncé la veille
par toutes les cloches de la ville & par une falve
de dix - neuf coups de canon du vaiſleau françois
de la Compagnie des Indes le Marquis de Caftries
, qui mouilloit à l'entrée de la baye , & par
une falve de douze vailleaux marchands de la
même nation , qui tous avoient leurs vergues en
croix , ainfi que le Caftries . Après ces différentes
falves , ce dernier tira un coup de canon de deuil
auquel tous les autres vaiffeaux de la nation répondirent
, & ils continuèrent fucceffivement
d'une minute à l'autre , jour & nuit , jufqu'au
lendemain à une heure après- midi. Ce jour-là ,
OCTOBRE 1766. 191
l'Evêque de cette ville , accompagné de fon cortege
& de plufieurs Dignitaires de lon Chapitre, fe
rendit à l'églife des Carmes où l'on chanta en
mufique les vigiles , auxquelles ce Prélat officia ,
ainfi qu'à la meffe qui fut célébrée le lendemain
avec la même folemnité & au bruit d'une décharge
du canon des vaiffeaux dont on vient de
parler . Après la meffe , l'oraifon funebre fut prononcée
par Dom Jofeph Martin de Gufman,Théoal
de cet Evêché ; les obléques le firent enfuite
& furent terminées par une falve de dix - neuf
coups de canon du Caftries & par celle de l'artillerie
depus les vaiffeaux françois qui ſe trouvoient
dans le port. Le Gouverneur de cette ville &
Don Regio , Lieutenant - Général & Commandant
de la Marine , ont affſiſté à cette cérémonie,
ainfi que tous les Chefs de la ville , tant civils que
militaires. La nation françoiſe a fait diftribuer des
aumônes à mille pauvres mandians qui ont reçu
chacun une pièce de dix fols & un pain d'une
livre. Indépendamment de ces aumônes , on a
réparti entre les pauvres , tant françois que nationnaux
, la tenture de l'églife & la bayette du
carafalque , qui confiftoient en quinze cens aulnes
environ . Le 8 , la nation françoife fit célébrer
pour le même objet , par les Religieux Carmes ,
un fervice particulier auquel le Conful & tout le
Corps national ont affifté.
De Luques , le 16 Juin 1766 .
On mande de Modene que le Comte de Meraviglia
y eft arrivé de Vienne avec des Lettrespatentes
, par lesquelles le Prince Héréditaire de
ce Duché eft nommé Feld Maréchal des armées
Autrichiennes.
192 MERCURE DE FRANCE.
Extrait d'une Lettre écrite de la Baftie , le 17 Juin
1766.
On a fait célébrer , dans l'églife des Pénirens
blancs de cette ville , un fervice folemnel ,
pour le repos de l'âme du feu Marquis de Curzay,
Lieutenant Général des armées de Sa Majesté
Très - Chrétienne , qui a autrefois commandé pendant
plufieurs années les troupes françoifes dans
cette Ifle. Le Comte de Marbeuf a affifté à cette
cérémonie , ainfi qu'un grand nombre d'officiers
& de perfonnes de la première diftinction .
De Milan, le 13 Avril 1766.
Hier , le Prince & la Princeffe Héréditaires de
Modene , arrivèrent ici avec une fuite nombreuſe
pour affifter à la cérémonie du mariage de l'Archiduc
avec la Princeffe Marie - Béatrix leur fille.
De Londres , le 25 Avril 1766.
Les ratifications de la convention conclue dermièrement
pour l'arrangement définitif des billets
du Canada, ont été changées le 22 de ce mois ,
avec le Comte de Guerchy , Amballadeur de
France.
Du 27 Juin.
Le Roi vient de nommer pour fon Ambaſſa
deur à la Cour de France le Lord Comte de
Rochford , qui réfidoit avec le même caractère à
la Cour de Madrid .
Le fieur Durand qui vient réfider en cette Cour
en qualité de Miniftre plénipotentiaire de France ,
eft
OCTOBRE 1766. 193
eft arrivé ici le 17 , & a été préſenté au Roi
le 20.
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De Verfailles , le premier Mars 1766 .
E Comte de Loyko , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Pologne , eut une audience publique
du Roi , dans laquelle , après avoir remis fes
lettres de créance , il fit part à Sa Majefté de l'élection
du Roi fon Maître , & de fon avénement
au trône de Pologne.
Sa Majesté accorda , le même jour , les entrées
de fa chambre au Prince de Naffau Saarbruck.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Noyon l'Abbé
de Broglie , ancien Agent général du Clergé,
Du 12 ,
Le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire d'Etat
, ayant fupplié le Roi d'agréer fa démiffion
du département des affaires étrangères , Sa Majefté
en a chargé le Duc de Choifeul , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat , ayant le département de la
guerre , & a en même tems donné celui de la
marine au Duc de Prafiin , fur la démiſſion que
le Duc de Choifeul en a faite . Sa Majefté a nommé
le Duc de Praflin' , Chef de fon Confeil Royal
des Finances ; place qui n'avoit point été remplie
depuis la mort du Duc de Bethune , & le Duc
de Praflin a prêté ferment en cette qualité le 7
entre les mains du Roi.
Le Marquis de Durfort , ci -devant Ambaff ,
deur extraordinaire du Roi a la Cour de Naples ,
Vol. II. I
P94 MERCURE DE FRANCE.
vient d'être nommé Amballadeur auprès de l'Empereur
& de l'Impératrice Reine de Hongrie &
de Bohême ; le Vicomte de Choifeul , fils du
Duc de Praflin , le remplacera à Naples avec le
même titre d'Ambaffadeur extraordinaire du Roi
auprès de Sa Majefté Sicilienne . Il a été préfenté
en cette qualité , ainfi que le Marquis de Durfort
, par le Duc de Praflin .
Le Marquis de Bloffet , qui avoit été nommé
Miniftre plénipotentiaire du Roi auprès du grand
Duc de Toſcane , ira réfider avec le même titre
auprès du Roi de Danemarck ; & le Marquis de
Barbantane , l'un des Chambellans du Duc d'Orléans
, eft nommé Miniftre plénipotentiaire de Sa
Majefté auprès du grand Duc de Tofcane : il a été
préſenté au Roi en cette qualité par le Duc de
Praflin .
Le Roi a nommé Grands - Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis le Marquis de
Cernay & le Comte de Montcamp , Lieutenans
Généraux des armées de Sa Majeſté ; & Commandeur
dudit Ordre , le Comte de Rochambeau
, Maréchal de Camp & Inſpecteur Général
d'Infanterie.
Sa Majefté & la Famille Royale ont figné le 6
le contrat de mariage du Marquis de Luker avec
Demoiſelle de Sainte-Hermine. Le même jour
le Marquis de Paroys a prêté ferment entre les
mains du Roi pour la Lieutenance de Roi de
Champagne & de Brie .
Le feur le Rebours , Confeiller au Parlement
de Paris , vient d'obtenir de Sa Majesté la place
de Préſident de la première Chambre des Enquêtes
du même Parlement , vacante par la rearaite
du fieur Boutin qui en étoit pourvu.
Le Parlement de Paris ayant arrêté de faire
OCTOBRE 1766. 199
des repréſentations au Roi fur l'exécution d'un
Arrêt du Confeil d'Etat , du 22 Mars dernier
rendu à l'occafion d'un conflit de Jurifdiction
qui s'élevoit entre ce Parlement & celui de Bretagne
, Sa Majefté a reçu de la députation ordinaire
fes repréſentations , le 13 , & y a fait la
réponſe fuivante .
33
« Il n'y a rien dans ce qui vient de fe paffer
qui puiffe mettre en danger l'état , la fortune
» & l'honneur de mes fujets. Mon Parlement ne
» peut ignorer l'attention avec laquelle je main-
>> tiens l'exécution des Ordonnances à cet égard .
> J'ai voulu dans un procès important , préve-
» nir un conflit qui s'élevoit entre deux de mes
>> Cours , & fur lequel il n'appartenoit qu'à moi
>> de ftatuer. Les ordres que j'ai été obligé de
>> donner , n'ont eu d'autre objet que la plus
>> prompte exécution de l'Arrêt de mon Confeil.
>> C'eft ce que j'ai déja bien voulu faire connoître
<< à mon Parlement , & il ne doit lui refter
>> inquiétude à ce ſujet » .
cc
aucune
Le Comte de Creutz , Miniftre plénipotentiaire
de la Cour de Suede , eut le 15 une audience particulière
du Roi , dans laquelle il remit à Sa Majefté
les lettres de créance.
Le Roi & la Famille Royale ont figné le 13 le
contrat de mariage du Marquis de Seignelay avec
Mademoiſelle de Montigny.
Le Marquis de Caftries , Chevalier des Ordres
du Roi & Lieutenant Général de fes armées , a
prêté ferment , le même jour , entre les mains
de Sa Majefté , pour la Lieutenance générale du
Lyonnois qu'Elle lui a conférée.
Sa Majesté a nommé Commandant Général de
fes troupes , dans les Ifles fous le vent , le fieur du
faftillon , Baron de Saint- Victor , Brigadier d'In-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fanterie , qui a eu l'honneur d'être préſenté à Sa
Majefté en cette qualité.
?
Le Comte de la Riviere , Lieutenant Général
des armées du Roi , G and Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , Capitaine-
Lieutenant de la feconde Compagnie des Moufquetaires
, ayant demandé au Roi la permiffion
de fe retirer Sa Majesté y a confenti , & a
nommé pour le remplacer le Comte de Montboiffier
, Lieutenant Général , & premier fous-
Lieutenant de cette Compagnie , lequel a eu
l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté le 13 en
cette qualité. Sa Majeſté a nommé en même
temps à la fous- Lieutenance vacante , le Marquis
de Janfon , premier Enfeigne , qui a été remplacé
par le Marquis de Pimodan , premier Cornette.
La charge de Cornette a été donnée au
Marquis de Saint Conteſt , Capitaine - Commandant
dans le Régiment Royal , Dragons .
Le Chevalier de Latremblaye a été préſenté lẹ
même jour au Roi & à la Famille Royale.
Du to Mai.
Le Roi & la Famille Royale ont figné, le 27 du
mois dernier , le contrat de mariage du Marquis
de Saint Mégrin , fils du Duc de la Vauguyon ,
Gouverneur de Monfeigneur le Dauphin , avec
Demoiſelle de Pons .
Sa Majesté a accordé les entrées de fa Chambre
au Duc d'Harcourt , Pair de France , Chevalier de
fes Ordres , Lieutenant Général de fes Armées &
Gouverneur de la Province de Normandie .
Le Prince de Bauffremont Liftenois , Lieutenant
Général des Armées Navales , a pris congé
du Roi , le 4 de ce mois , pour fe rendre à Toulos
OCTOBRE 1766. 197
où il va prendre le commandement de l'Eſcadre
que Sa Majesté y a fait armer.
La Marquife de la Villemeneuft a été présentée ,
le 8 , au Roi & à la Famille Royale par la Comteffe
de Taxis.
Du
24.
Le Roi & la Famille Royale ont figné , le 11 ;
le contrat de mariage du fieur Depont , Intendant
du Bourbonnois , avec la Demoiſelle fille du fieur
Guimond de la Touche , Intendant des Menus
Plaifirs du Roi.
Les feurs Joly de Fleury & Bourgeois de
Boynes , Confeillers d'Etat , qui avoient été nommés
par le Roi , en qualité de Commillaires pour
affifter au Chapitre tenu à Saint - Denis par les
Bénédictins , ont eu l'honneur d'être préfentés à
Sa Majefté , le 13 , & lui ont rendu compte de la
Miflion dont ils avcient été chargés .
Le 19 , les Députés des Etats d'Artois eurent une
audience du Roi à qui ils préfentèrent le cahier de
la Province. La Députation étoit compofée , pour le
Clergé,de l'Abbé de Royere , Archidiacre & Vicaire
Général du diocèle d'Arras , qui porta la parole ,
pour la nobleſſe , du Comte de Trazegnies , Brigadier
des Armées du Roi , & pour le Tiers-
Etat , du fieur Camp , Echevin de la ville d'Arras .
Le même jour , l'Evêque de Babylone , Conful
de France à Bagdad , eut l'honneur d'être préfenté
au Roi par le Duc de Praflin , Chef du Confeil des
Finances , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le
département de la marine . Le même jour , l'Archevêque
d'Arles fit au Roi les très - humble remercîmens
pour l'expectative de la première place
vacante de Commandeur Eccléfiaftique de l'Ordre
du Saint Elprit , que Sa Majeſté a bien voulu
lui accorder.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Le 20 , l'Univerfité de Paris eut auffi l'hon- "
neur de remercier le Roi à l'occafion d'une augmentation
de cent treize mille livres que Sa Majefté
a bien voulu affigner fur les poftes , tant pour
l'entretien du Chef-lieu de l'Univerfité , que pour
les penfions & appointemens des Profeffeurs .
Le Prince de Starhemberg , Ambaffadeur de
Leurs Majeftés Impériales & Royales , eut le 20
une audience particulière du Roi , dans laquelle
il prit congé de Sa Majefté , après lui avoir remis
fes lettres de rappel .
Du 4 Juin.
Le Roi a nommé l'Evêque d'Avranches à l'Evêché
de Montpellier. Sa Majefté a nommé auffi
Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis le Comte de Marbeuf , Maréchal
de Camp & Commandant des troupes Françoiſes
en Corfe.
Sa Majefté a accordé au Vicomte de Clermont
Gallerande , Capitaine réformé du Régiment
d'Orléans , Dragons, la charge de Mestre de Camp
du Régiment d'Orléans , cavalerie , vacante par la
démiffion du Marquis de Noé ; une place de Colonel
dans le Corps des Grenadiers de France au Marquis
de Pardieu d'Avreſmenil , Capitaine réformé du
Régiment Royal Lorraine , cavalerie ; le gouvernement
de l'Ile de Ré , vacant par la mort du
Comte de Razilly , au Chevalier d'Aulan , Maréchal
de Camp , avec la réserve d'une penfion de
trois mille livres fur les appointemens de ce gouvernement
en faveur de la Comteffe de Razilly ;
le commandement du Pont Saint - Elprit au Comte
de l'Efpinaffe Langeac , Colonel d'un Régiment
de Grenadiers Royaux , & le Régiment de Grenadiers
Royaux de Langeac au fieur de Bonneval ,
Brigadier , Lieutenant- Colonel du Régiment de
Poitou.
OCTOBRE 1766. 199
Le Roi a nommé pour adjoint aux fonctions
de Gouverneur de l'Hôtel Royal des Invalides le
Baron d'Efpagnac , Maréchal de Camp , Licutenant
de Roi du même Hôtel.
1 Le 25 , le Marquis de Gefvres prêta ferment
entre les mains du Roi pour la furvivance que Sa
Majeſté lui a accordée des places de Gouverneur
de l'Ile de France & de Lieutenant Général du
pays de Caux & du Bailliage de Rouen . Le lendemain
, l'Evêque de Saint -Ömer , & Dom Boiſet ,
Abbé de Notre - Dame de Chatillon , ordre de
Citeaux , prêterent auffi ferment entre les mains
de Sa Majesté.
Le Roi a donné au fieur d'Argouges de Fleury,
Maître des Requêtes , & Lieutenant Civil du Châtelet
, la place de Confeiller d'Etat , vacante par
la démiffion du fieur de la Bourdonnaye ; Sa Majeſté
a accordé la place de Lieutenant Civil au
fieur Dufour de Villeneuve , Maître des Requêtes,
ci devant Intendant de Bourgogne.
La Reine a accordé les grandes entrées à la Ducheffe
d'Ayen.
Le 29 la Baronne de Choifeul fut préfentée à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale par la Ducheffe
de Choifeul ; & la Marquife de la Villemeneuft
fut préſentée à la Reine par la Comtelle
de Taxis .
Leurs Majeſtés & la Famille Royale fignèrent
le premier de ce mois le contrat de mariage du
fieur de Senac , Fermier Général & fils du premier
Médecin du Roi , avec la Demoiſelle fille du
fieur Baroy , Payeur des Rentes .
Du 11 Juin.
Le Roi a donné au fieur de Horne , Capi-
Jiv
100 MERCURE DE FRANCE.
taine au Régiment de Baviere , la furvivance de la
Lieutenance de Roi de la ville de . Scheleftat.
Le fieur Durand qui vient d'être nommé
Miniftre plénipotentiaire à la Cour de Londres ,
a pris congé de Sa Majesté le 8 de ce mois , & a
eu l'honneur de lui être préſenté en cette qualité ,
par le Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département des affaires étrangères.
Du 18.
La grande députation du Parlement de Befan
çon , qui avoit été mandée par le Roi , avec ordre
de lui apporter des expéditions des arrêtés faits
par cette Cour les 14 Mars. & 21 Avril 1766 , a
été introduite dans la Chambre de Sa Majefté , le
14 de ce mois , à huit heures du foir , à l'iffue du
Confeil que Sa Majefté avoit tenu après s'être
fait remettre les arrêtés. Les Députés , au nombre
de lept , lui ont été préfentés par le Duc de
Choifeul , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le
département de la Province de Franche- Comté ;
ils étoient conduits par le Marquis de Dreux ,
Grand Maître des cérémonies . Le Roi , affis dans
fon fauteuil , les a reçus en préfence des Miniftres
de fon Confeil & de les grands Officiers , & leur a
prononcé la réponſe en ces termes :
« Je fuis très mécontent de la conduite de mon
» Parlement . Il ne devoit pas me faire des remon-
>> trances fur ce qui s'eſt paſſé à Pau & en Breta-
» gne , après que je lui avoit fait connoître qu'il
» ne lui étoit pas permis de s'en occuper . Il devoir
>> encore moins entreprendre d'altérer les principes
confignés dans ma réponſe du 3 Mars der-
>> nier . Je vous ordonne de l'infcrire fur vos regif
tres fans retardement , & je ne fouffrirai pas
>>
OCTOBRE 1766. 201
>> que l'on s'en écarte.,Vous allez entendre l'Arrêt
» par lequel j'ai caflé vos arrêtés » .
و د
ود
Alors le Duc de Choiteul a lu l'Arrêt qui fuit.
« Vu par le Roi , étant en fon Confeil , les
>> arrêtés de fa Cour de Parlement de Befançon ,
>> des 14 Mars & 21 Avril derniers , par lefquels
> les Officiers de ladite Cour , après que la ré-
» ponſe de Sa Majeſté , du 3 Mars précédent , qui
>> venoit de leur être communiquée par les or-
>> dres , leur avoit fait connoître qu'ils ne pou-
» voient , fans contrevenir à fès volontés , s'oc-
» cuper de ce qui s'étoit pallé à l'égard des Par-
» lemens de Pau & de Rennes , ont ofé néan-
» moins délibérer de faire & d'envoyer à Sa Ma-
» jeſté d'itératives Remontrances fur l'état actuel
» de ces deux Parlemens ; & , au lieu de faire
regiftre de ladite réponſe , comme la régle ob-
>>fervée par toutes les Cours , l'ulage ancien du
» Parlement de Befançon & le reſpect dû à tout ce
» qui émane de la perfonne du Roi l'exigeoient
» fe font contentés d'arrêter qu'elle feroit remife
>> au dépôt de leur Greffe ; vu auffi lesdites Remon-
» trances , dans lefquelles lefdits Officiers n'ont
>> pas eu feulement pour objet de juftifier des
» démarches qui ont mérité l'animadverfion de
» Sa Majeſté , mais fe font même propolé de
>> dénaturer les principes confignés dans fa réponſe ,
» & de fe maintenir dans les faux fyftemes qu'Eile
» a profcrits , jufqu'à faire entendre , par une
» réticence téméraire , qu'il y auroit des cas où
» ils fe croiroient autorités a les mettre en prati-
» que ; une conduite fi repréhenfible ne pouvant
>> être tolérée , Sa Majefté auroit réfolu de la
> réprimer & de faire rentrer lesdits Officiers
» dans leur devoir. A quoi voulant pourvoir ,
» oui le rapport & tout confidéré ; LE ROI ÉTANT
30
Ιν
202 MERCURE DE FRANCE.
D EN SON CONSEIL , a caffé & annullé , caffe &
annulle lesdits Arrêtés des 14 Mars & 21 Avril
1766 , comme contraires au reſpect dû à Si Majefté
& à la Réponse du 3 Mars dernier : fait
très -expreffes inhibitions & défenſes aux Officiers
de ladite Cour de prendre à l'avenir de
femblables délibérations , & de s'occuper d'affaires
qui leur font étrangères & qui n'intéreffent
pas fa Province de Franche - Comté : & fera
le préfent Arrêt imprimé , publié & affiché
par - tout où befoin fera. Ordonne au fieur Intendant
& Commiffaire départi dans la Province
de Franche - Comté d'y tenir la main »›.
:
Cette lecture étant achevée le Roi a dit : << vous
>> ferez à mon Parlement le récit de tout ce que
vous venez d'entendre. Je veux qu'il en foit fait
regiftre & vous , M. le Premier Préfident ,
vous me rendrez compte de l'exécution de mes
>> volontés ». Après quoi Sa Majefté a remis aux
Députés une copie de l'Arrêt du Confeil , & ils
Le font retirés .
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
Te isde ce mois , le contrat de mariage du Conite
de Serrant avec Demoiſelle de Choifeul , fille du
Marquis de Choifeal , Capitaine des Vaiſſeaux du
Roi. Le même jour la Marquife.de la Vallée-
Pimodan , a été préſentée au Roi & à la Reine ,
ainſi qu'à la Famille Royale , par la Marquife de
Montmorency .
Du 25.
Le Prince Héréditaire de Brunſwick , qui réfidoit
ici depuis environ deux mois , fous le nom
de Comte de Blanckenbourg , prit congé , le 19
de Leurs Majeftés & de la Famille Royale , &
partit le 23 pour aller voyager en Italie.
OCTOBRE 1766. 203
Le Préfident Ogier , ci-devant Ambaſſadeur du
Roi à la Cour de Danemarck , eft arrivé ici de
Coppenhague le 22 , & a eu l'honneur d'être préfenté
le même jour à Sa Majeſté par le Duc de
Choiseul , Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le
Départenient des Affaires Etrangères .
Le 23 le nouvel Evêque de Noyon prêta ferment
entre les mains du Roi.
Sa Majesté a nommé à la place de Prévôt de
Paris , dont le fieur de Segur a donné ſa démiſfion
, le fieur Bernard de Boulainvilliers , Préfident
au Parlement , & Prevôt - Maître des Cérémonies
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis. Il a eu l'honneur , le 22 , de remercier le
Roi à cette occafion.
Le fieur Bouret , Fermier Général & l'un des
Adminiſtrateurs généraux des Poftes , a obtenu
l'agrément du Roi pour la charge de Secrétaire
du Cabinet de Sa Majefté , vacante par la mort
du fieur de Curys , ci -devant Intendant des Menus-
Plaiſirs du Roi.
Du 2 Juillet.
Le Comte de Guerchy , Ambaſſadeur du Roi
auprès de Sa Majefté Britannique , ayant obtenu
un congé pour venir paffer quelques temps en
France , eft arrivé ici hier & a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi , le même jour , par le Duc
de Praflin , en l'abfence du Duc de Choifeul ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le Départe
ment des Affaires Etrangères .
Le 28 du mois dernier , le Duc de Noailles , le
Comte d'Ayen , la Comteffe de Teffé , la Comteffe
de Guiche , le Comte & la Comteffe de
Noailles , le Marquis & la Marquife de Duras ,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
le Duc de Villars , le Comte & la Comtelle de la
Mack ont eu l'honneur de faire leurs révérences
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale à l'occafion
de la mort du Maréchal Duc de Noailles .
Le 29 du même mois l'atlemblée du Clergé
de France eut une audience du Roi , à qui elle fur
préfentée par le Comte de Saint Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat chargé des Affaires dur
Clergé. Ele fut conduite par le Marquis de
Dreux , Grand Maître des Cérémonies , & par le
fieur de Nantouillet , Maître des Cérémonies.
L'Ar hevéque de Bourges porta la parole.
Le même jour le fieur d'Ambrun , Moufquetaire
de la feconde Compagnie , prêta ferment
entre les mains de Sa Majefté pour la Lieutenance
de Roi de la Batle - Auvergne.
Sa Majeté vient de nommer à la Sous - Lieutenance
de la Compagnie des Chevaux - Légers de fa
Garde , vacante par la mort du Marquis d'Efquel--
becq , le Marquis de Montalembert , Maréchal ·
de Camp . Le Marquis d'Appellevoifin de la Roches
du Maine , Capitaine du Régiment de Royal-
Pologne , a obtenu la Cornette de cette Compagnie.
Du g.
Le Comte de Fuentes , Ambaffadeur Extraordinaire
& Plénipotentiaire de Sa Majefté Catholique
, eut hier une audience particulière du Roi ,
dans laquelle il préfenta à Sa Majefté le Duc de
la Villa Hermofa , Grand d'Espagne.
Le Roi a accordé un brévet de Confeiller d'Etat
au fieur de Sauveterre , ci - devant Miniftre Plénipotentiaire
de Sa Majesté à la Cour de Berlin ,
lequel époufa la Baronne de Zuckmantel , ChaOCTOBRE
1766. 20
oineffe du Chapitre de Bouxières , & Dame dé
l'Ordre Impérial de la Croix Etoilée .
Sa Majesté a nommé à l'Evêché de Fréjus
l'Abbé de Beauffel , ancien Agent général du
Clergé à celui d'Avranches , l'Abbé de Malide ,
Vicaire général du Diocèse de Laon ; & à celui de
Saint-Brieux , l'Abbé de Girac , Doyen de la Cathédrale
d'Angoulême. Elle a auffi donné l'Abbaye
de Saint Jean - des - Vignes , Ordre de Saint
Auguftin , Diocèfe de Soillons , à l'Archevêque
de Narbonne ; celle du Mont Saint Michel , Ordre
de Saint Benoît , Diocèse d'Avranches , à l'Archevêque
de Touloufe ; celle de Saint Lucien y
même Ordre , Diocèle de Beauvais , à l'Archevêque
de Bourges ; celle des Vaux de Cernay ,
Ordre de Cîteaux , Diocèfe de Paris , à l'Evêque
de Limoges ; celle de Grand Selve , même Ordre ,
Diocèle de Touloufe , à l'Abbé de Veri , Auditeur
de Rote ; celle de Beaume- les - Moines , Ordre
de Saint Benoît , Diocèfe de Befançon , à l'Abbé
de la Fare , Doyen du Chapitre de Gigny ; celle
d'Aulnay , Ordre de Citeaux , Diocèfe de Bayeux ,
à l'Abbé Blaſon , Vicaire général du Diocèle de
Riez ; celle de Moiremont , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèfe de Châlons- fur - Marne , à l'Abbé de
Villeneuve d'Anfonis , Vicaire général du Diocèſe
de Montpellier ; celle du Puy- Ferrand , Ordre de
Saint Auguftin , Diocèse de Bourges , à l'Abbé
Taurin , Vicaire général du Diocèle de Lombès
celle de Lieu -Croillant , Ordre de Cîteaux , Diocèle
de Belançon , à l'Abbé de Jouffroy , Vicaire
général du Diocèfe d'Evreux ; l'Abbaye Régulière
de la Trappe , même Ordre , à Dom Théodore
Religieux de la même Abbaye ; & l'Abbaye des
Ifles d'Auxerre , Ordre de Citeaux , à la Dame
ช
206 MERCURE DE FRANCE .
de Thiard de Billy , Religieufe Bénédictine de
Saint Julien à Dijon.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 6 de ce mois , le contrat de mariage du Prince
de Bouillon , fils du Prince de Turenne , Grand
Chambellan de France en furvivance , avec la
Princefle de Heffe , Chanoineffe des Chapitres
Impériaux d'Effen & de Thorn , fille du Landgrave
de Heffe , Prince de Hirſchfeld ; & celui
du Marquis de Calonne - Courtebourne avec Demoiſelle
de Gouffier .
Du 19.
Le Lord George - Henry Lenox , Miniftre Plénipotentiaire
de la Cour de Londres eut , le 8'de
ce mois , une audience particulière du Roi , dans
laquelle il remit à Sa Majefté fes lettres de créance.
Il fut conduit à cette audience , ainſi qu'a celles de
la Reine & de la Famille Royale , par le fieur de
la Live , Introducteur des Ambaſſadeurs .
Le 14 le Roi , accompagné de Monfeigneur le
Dauphin & de Monfeigneur le Comte d'Artois ,
ainfi que de Madame Adelaïde , & de Mefdames
Victoire , Sophie & Louife , fit la revue des deux
Compagnies des Moufquetaires de fa Garde. Après
avoir pallé dans les rangs , Sa Majesté vit faire
l'exercice aux deux Compagnies , qui défilèrent
enfuite devant Elle . Le Roi reçut , à cette revue ,
Capitaine- Lieutenant de la feconde Compagnie le
Comte de Montboiffier , & fit recevoir le Marquis
de Nedoncel Enteigne , & le Marquis d'Anieres
Cornette de la première Compagnie ; le Marquis
de Janfon Sous- Lieutenant , le Marquis de Pimodan
Enfeigne , & le Marquis de Saint- Conteſt ,
Cornette de la feconde .
Le Roi a accordé une place de Commandeur
OCTOBRE 1766. 167
dans l'Ordre Militaire de Saint Louis au Marquis
de la Sône , Lieutenant - Général des Armées de
Sa Majesté & Lieutenant - Colonel du Régiment
des Gardes-Françoifes , qui a eu l'honneur de
remercier à cette occafion Sa Majefté le 18 de ce
mois.
La Comteſſe de Fuentes , Ambaffadrice d'Efpagne
, fut préſentée le 17 à Leurs Majeſtés & à la
Famille Royale avec les formalités accoutumées.
Le Prince de Ligne fur préſenté au Roi le même
jour.
Du 23.
La Cour prendra le deuil le 25 de ce mois pour
fix femaines , à l'occaſion de la mort de la Reine
Douairière d'Espagne.
Le Roi a nommé Coadjuteur de l'Archevêché
de Reims l'Abbé de Taillerand , l'un de fes Aumôniers
, qui a eu l'honneur de remercier Sa
Majefté , le 17 , à cette occafion. Il eft remplacé
, en qualité d'Aumônier du Roi , par l'Abbé
de Galard de Terraube , Chanoine de l'égliſe de
Paris , & Grand Vicaire du Diocèle de Senlis .
La Reine , accompagnée de Madame la Dauphine
, de Madame Adelaïde & de Mesdames
Victoire , Sophie & Louiſe , fe rendit , le 17
après -midi , à la Chapelle de Sainte Geneviève
de Nanterre , pour y rendre à Dieu de folemnelles
actions de grâces de fa convalefcence . Sa
Majefté fut reçue par les Chanoines Réguliers
du Collège Royal , & complimentée par le Père
Bernard , Prieur de Nanterre. Elle affifta au Salut
& à la Bénédiction du Saint Sacrement , & fit
diftribuer enfuite des aumônes aux pauvres.
Sa Majesté a accordé le gouvernement d'Obernheim
, vacant par la démiffion du Chevalier
de Sommery , au fieur de Sommery fon neveu ,
168 MERCURE DE FRANCE.
Lieutenant dans le Régiment des Gardes Fran
çoiles , avec rang de Colonel.
Le fieur de Croifinare , Lieutenant Général des
armées du Roi , & Commandeur de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint Louis , a été nommé Gouvérneur
de l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire , dont
il étoit Commandant . Sa Majeſté a accordé une
augmentation de traitement au fieur de Bongars ,
Meftre de Camp de Cavalerie , qui , én fa qualité
d'ancien Major du même Hôtel , y remplira
les fonctions de Lieutenant de Roi , & fera remplacé
dans fa majorité par le fieur Poulain de
Bouju , Lieutenant Colonel d'Infanterie , qui a
commandé à Citadella pendant tout le temps que
les troupes du Roi ont occupé l'Ile de Minorque.
Sa Majefté a auffi accordé la furvivance de l'Intendance
de l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire au
fieur Dupont , l'un de fes Secrétaires , Tréforier
Général dudit Hôtel , & Directeur du Collége
Royal de la Flèche. La Comteffe de Taxis a été
préfentée le 19 à Madame la Dauphine par la
Comteffe de Baffompierre .
Du 30.
Les Préfidens & Confeillers du Parlement de
Dauphiné , qui fe font rendus à Verſailles , en conféquence
des ordres que le Roi avoit adreſſés à
cette Compagnie , ont été introduits le 25 dans
le cabinet de Sa Majefté , qui , après les avoir
enten lus , leur a dit : « J'ai demandé la minute
53 d'un arrêté qui intéreſſe mon autorité . La fûreté
s de vos regiftres n'eft pas conpromife quand
>> vous me les apportez . Retournez , & dires a mon
» Parlement que je lui ordonne de m'envoyer ,
» par une députation folemnelle , le regiſtre qui
contient cet arrêté. Que cette députation foit
OCTOBRE 1766. 209
1
rendue auprès de moi le 20 du mois prochain's
Le Comte du Châtelet Lomont , ci- devant Any
balladeur du Roi auprès de l'Empereur & de l'Inpératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , arriva
ici le 24 de ce mois , & eut l'honneur d'être préfenté
à Sa Majefté par le Duc de Choifeul , Miniftre
& Secrétaire d'Etat des affaires étrangères.
Le même jour , le Duc de Noailles , Chevalier
des ordres du Roi , Lieutenant Général de
fes armées & Capitaine de la Compagnie Ecofloife
des Gardes du Corps , prêta ferment entre les
mains de Sa Majefté pour le gouvernement du
Rouffillon , dont il avoit la furvivance . La Comtelle
de Biron fut préſentée aufli le même jour à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale , par la Maréchale
de Biron .
Le fieur de Croifmare a eu l'honneur d'être
préfenté au Roi le 17 par le Duc de Fleury , premier
Gentilhomare de la Chambre , & de remercier
Sa Majesté , a l'occaſion du gouvernement de
l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire , dont il a été
pourvu.
Le 26 , Leurs Majeftés & la Famille Royale
fignèrent le contrat de mariage du Vicomte de
Rouault , fils du Marquis de Gamaches , avec Demoiſelle
fille du Comte de Maugiron , Lieutenant
Général des armées du Roi.
De Paris , le 30 Mai 1766 .
Le Roi s'étant réfervé de faire connoître d'une
manière plus expreffe fes intentions ultérieures
fur les objets importans renfermés dans les actes
publiés dernièrement au nom de l'affemblée du
Clergé , & Sa Majefté étant informée des diverfités
d'opinions , des interprétations litigieufes &
des réclamations auxquelles la feconde partie def
210 MERCURE DE FRANCE
dits actes a donné lieu , & voulant empêcher
qu'on agite dans fon royaume des queſtions téméraires
ou dangereufes , a réfolu d'apporter à ce
mal naillant le remède le plus prompt & le plus
capable d'affermir l'union qui doit régner entre
le Sacerdoce & l'Empire. Dans cette vue , Sa
Majeſté a rendu dans fon Confeil d'Etat un Arrêt ,
daté du 24 Mai 1766 , par lequel , après avoir
rappellé les principes invariables qui font contenus
dans les loix du royaume , concernant la nature
, l'étendue & les bornes de l'autorité fpirituelle
& de la puiffance féculière , Elle ordonne
que les Ordonnances , Edits , Déclarations &
Lettres patentes , donnés précédemment fur cet
objet important , feront exécutés felon leur forme
& teneur : Sa Majesté impofe , de nouveau & par
provifion , un filence général & abfolu fur ces
matières , & fe réserve à Elle feule de prendre les
mefures les plus convenables pour conferver les
droits inviolables des deux Puiffances & maintenir
entr'elles l'union qui doit y régner pour le
bien commun de l'Eglife & de l'Etat.
Par un autre Arrêt du Confeil d'Etat , du
23 Mai 1766 , le Roi , étant informé qu'il s'eft
introduit dans les Monaftères des différens Ordres
Religieux établis dans fon Royaume , plufieurs
abus préjudiciables au bien de la Religion &
de l'Etat , a réfolu de choisir & nommer dans fon
Confeil & dans l'Ordre Epifcopal des Commiffaires
qui s'affembleront incellamment fous les
yeux de Sa Majefté pour conférer enſemble fur
tous ces abus , & fur les moyens les plus efficaces
d'y remédier & de rappeller dans les Monaftères
le bon ordre & la difcipline la plus régulière .
On apprend par des lettres particulières de
Londres que le Duc de Grafton a donné fa démiffion
de la place de Secrétaire d'Etat , & que Sa
OCTOBRE 1766. 217
Majefté Britannique a nommé pour le remplacer
le Duc de Richmond , fon Ambaſſadeur auprès
du Roi.
BAPTE ME.
Le 13 Mai on fuppléa les cérémonies du bap
tême , dans l'Eglife Collégiale & Paroiffiale de S.
Merry , au Prince de Tarente , fils aîné du Dac
de la Trémoille : il eut pour parreins les Etats de
Bretagne , repréſentés par l'Evêque de Tréguier ,
pour le Clergé ; par le Comte de Guébriant , pour
la Nobleffe , & par le Comte de Robien , Procu
reur-Syndic , accompagnés de toutes les perfonnes
de diftinction de Bretagne qui fe trouvoient à
Paris ; & pour marreine la Princeffe de Salm , fa
grand'mère maternelle . Il a été nommé Charles-
Bretagne Marie - Jofeph. La cérémonie a été faite
par le Prince Colonne , Nonce du Pape , en préfence
du fieur de Saint - Pons , Chefcier , Curé de
la Paroiffe .
MORT S.
Charles Maurice de Broglie , ancien Agent
Général du Clergé de France , & Abbé Commandataire
de l'Abbaye du Mont Saint Michel ,
Diocèle d'Avranches , de celle des Vaux - de- Cernay
, Diocèſe de Paris , & de celle de Baume-lès-
Moines , Diocèfe de Besançon , eft mort à Paris
te 21 Avril , dans la quatre vingt- quatrième année
de fon âge.
L'Abbé Maillé de Caraman , Abbé de l'Abbaye
Royale de Moreaux , ordre de Saint Benoît , Diocèfe
de Poitiers , eft mort à Tours le 10 Mars ,
âgé de foixante- dix ans.
Le zo du même mois , l'Abbé de Bretagne ,
Vicaire Général du Diocèfe de Dijon , Abbé de
l'Abbaye Royale de Puyferand , ordre de Saint
Auguftin , Diocèfe de Bourges , eft mort à Dijon ,
dans la cinquante - troisième année de ſon age.
12 MERCURE DE FRANCE.
François - Louis de Neuville Duc de Villeray
de Retz , Pair de France , Comte de Sault en
Provence , &c. Chevalier des Ordres du Rei ,
Maréchal de Camp , Lieutenant Général au gouvernement
des Provinces de Lyonnois , Forez &
Beaujollois , Gouverneur particulier de la ville de
Lyon , Capitaine de la première Compagnie
Françoile des Gardes du Roi , Capitaine des
chailes de la forêt de Corbeil & de Sénars , & c.
eft mort à Paris dans la nuit du 21 au 22 Mars
dans la foixante & unième année de fon âge.
Arnaud Gabriel , Comte de Rafilly , Lieutenant
Général des armées du Roi , Commandeur de
' Ordre Royal & Militaire de Sant Louis , Gouverneur
de l'Ile de Ré , & ci- devant Capitaine
au Régiment des Gardes Françoiſes , eft mort à
Paris le 30 Avril , dans la foixante-feizième année
de fon âge.
Philippe , Chevalier d'Ailly , Lieutenant des
armées du Roi , eft mort à Paris le 14 Mai , âgé
foixante-dix - huit ans.
Nicolas- Marie - Séraphin de Rioult , Marquis
de Curfay , Lieutenant Général des armées du
Roi , ci- devant Commandant fes troupes fran
çoi fes en Corfe , eſt mort à Paris le 27 Mai , dans
la foixantième année de fon âge .
Rofe Madeleine Rofe , veuve d'Antoine Portail
, Premier Préfident du Parlement de Paris ,
eft morte à Paris le 21 Mai , dans la quatre- vingtquatrième
année de fon âge.
Le Marquis d'Efquelbecq , Maréchal de Camp
& premier fous Lieutenant des Chevaux Légers ,
de la garde du Roi , eft mort à Paris le 13 Avril ,
âgé de trente- neuf ans .
Supplém nt aux Nouvelles Politiques .
Marie-Victoire- Sophie de Noailles , veuve de
OCTOBRE 1766. 213
Louis-Alexandre de Bourbon , Comte de Touloule
, Prince légitimé de France , Duc de Penthiévre
, de Château -Villain , & de Rambouillet
Pair , Amiral , & Grand Veneur de France , Chevalier
des Ordres du Roi , & de la Toifon d'Or ,
Lieutenant - Général des Armées de Sa Majeſté ,
Gouverneur & Lieutenant - Général de la Province
de Bretagne , mourut à Paris , après une longue &
pénible maladie , le 30 Septembre dernier , âgée
de foixante-dix -huit ans , étant née le 6 Mai 1688.
Les grandes qualités qui formojent fon caractère
, les vertus & fon éminente piété , lui avoient
acquis l'eftime générale , & la font regretter univertellement.
Elle étoit fille d'Anne - Jules de
Noailles , Duc d'Ayen , Pair & Maréchal de
France , Chevalier des Ordres du Roi , Capitaine
de la première Compagnie de fes Gardes du..
Corps , &c, & de Marie- Françoiſe de Bournonville
; & avoit époulé en premières nôces Louis de
Pardaillan- d'Antin , Marquis de Gondrin , Colonel
d'un Régiment d'Infanterie , & Brigadier des
Armées du Roi , mort le s Février 1713 .
Elle avoit été mariée le 22 Février 1723 à
Louis - Alexandre de Bourbon , Comte de Touloufe
; duquel mariage eft iffu Louis- Jean - Marie
de Bourbon , Duc de Penthiévre , Pair & Amiral
de France , Chevalier des Ordres du Roi , Gouverneur
de la Province de Bretagne , Grand Veneur
de France , & c . né au Château de Rambouillet
le 16 Novembre 1725 , & actuellement vivant.
On croit pouvoir fe difpenfer d'entrer dans le
détail de l'ancienneté & des illuftrations de la
maifon de Noailles , fur laquelle on peut confulter
l'hiftoire des grands Officiers de la Couronne ,
le Dictionnaire de Moreri , le Nobiliaire de
France , &c.
214 MERCURE DE FRANCE.
ON
tance ,
A VI S.
N avertit le public que le Vin de Confdu
Cap de Bonne- Efpérance , dont la vente
fut annoncée dans les Affiches de Paris , du 13
Janvier 1766 , & dans l'Avant- Coureur du 20 du
même mois , fut accufé d'être falfifié . La vente
en fut fufpendue par un fcellé. Il a été analyfé
rigoureufement en conféquence d'un Arrêt du
Parlement , du 20 Février 1766 , qui a nommé
deux des plus célèbres Chymiſtes de Paris , en préfence
d'un Confeiller de Grand'Chambre , d'un
Subftitut de M. le Procureur Général , & d'un
Procureur de la Cour. Ces habiles Experts ont
déclaré dans leurs procès-verbaux , des 28 Février
& 3 Mars 1766 , à la fuite d'expériences trèsmultipliées
, que les deux liqueurs rouge & blanche
font de très- bon vin de raifins , du genre de
ceux quifont connus fous le nom de vin de liqueur;
qu'il n'y a aucune fubftance hétérogène ; que ce
vin eft pur , bien conditionné , de bonne qualité ,
& qu'on ne peut lui faire aucun reproche bien
fondé. Un Arrêt du 15 Mars fuivant a , en conféquence
, déclaré nulle l'appofition des fcellés &
a permis de faire imprimer & afficher les difpofitions.
D'après ces épreuves , dont le Public eft redevable
à l'accufation mal fondée qui les a provequées
, tout le monde eft fûr de l'excellente qualité
de ces vins , qui ſe vendent chez le fieut Charlard ,
Apothicaire ordinaire de Mgr le Duc d'Orléans ,
& Marchand Epicier , rue Bafle , porte Saint
Denis à Paris , 12. liv. la bouteille le rouge , &
10 liv. le blanc. Les preuves authentiques que
ce vin eft vrai Cap ont été fournies au procès.
OCTOBRE 1766. 215
AP PROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois d'Octobre 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce
21 Octobre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
SURUR la diffimulation . A Mde de B ..... Page 5
CONSEIL à Madame * * * * * * *
•
CANTICUM Botanicum .
** .
VERS à M. & à Mde Favart.
VERS à Mde la Marquife De ...
10
II
25
26
ROSALIE, ou les Rivaux fans le favoir , Conte. 27
ÉPITAPHE de M. Paris de Montmartel.
A M. l'Abbé de la G .... C. de B. L. B.
VERS à S. A. Mgr le P. d'E.....
IMPROMPTU à Mde de C........
RÉFLEXIONS fur la joûte de l'oye.
1 37
38
Ibid.
39
Ibid.
43
Ibid.
ESPIEGLERIE de l'Amour, ou leVoyage manqué.42
IMPROMPTU .
VERS à Mlle C **.
FRAGMENT d'une épître à Mlle N **. 45
TRADUCTION de quelques épigrammes d'Owen . 46
HISTOIRE du baifer.
A Madame De * * . *
ÉNIGMES,
49
55
59
216 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHES .
CHANSON.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE de M. de Lalande , de l'Académie
Royale des Sciences , &c.
58
19
61-
LETTRE de M. de Maffac, Avocat en Parlement. 64
CHOIX de Poéfies Allemandes , par M. Huber . 65
MANUEL de Chymie , ou Expofé des opérations
de la Chymie & de leurs produits .
MÉMOIRES d'une Religieufe.
CONTINUATION des Caufes Célèbres , & c.
ANNONCES de Livres .
8r
88
98
ΥΙΟΙ
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale des Sciences ,
Belles-Lettres & Arts de Bordeaux .
SÉANCE publique de l'Académie de Villefranche
en Beaujollois .
II
14
124
MÉDECINE, Remarques fur la rage ou l'hydrophobie.
133
147
SOLUTION d'un problême.
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES. CHIRURGIE.
LETTRE de M. Lecat , Ecuyer , Docteur en
Médecine , &c.
OBSERVATION fur une fracture compliquée
des os du crâne.
150
150
MANUFACTURES . Lettre écrite par M.Tronchin. 165
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
ARTICLE V. SPETACLES
OPÉRA.
166
169 & fuiv.
183
200
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES .
DE Conftantinoples , &c.
Avis.
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue Dauphine
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ A U RO I
NOVEMBRE 1766.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cechin
Silius in
PupilsSevip.
A PARIS ,
JORRY , vis- à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ';
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à - dire , 24 liv.
d'avancé , en s'abonnant pourſeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchiş
refteront au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé , les Journaux ne fourniffant
plus
un affez grand nombre de pièces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau , où l'on pourra fe
procurer quatre collections complettes qui
reftent encore.
20112
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE PAON & les TOURTERELLES , fable
allégorique.
UNN Paon d'un fuperbe plumage ,
Beau , riche , ayant tout à foifon ,
S'encanailla , dans fon jeune âge ,
Et diffipa fon héritage
Avec le canard & l'oifon.
Il vieillit , adieu l'étalage
A iij
6 MERCURE DE FRANCE. -
De cet éventail lumineux
Dont l'arc déployoit l'aſſemblage
De mille foleils radieux.
Au lieu de cette belle gerbe ,
Dont l'éclat charmoit les regards ,
Des tronçons nuds traînoient fur l'herbe
Les débris de leurs étendards.
Dans un tel état de détreſſe ,
Vil jouet de la baſſe - cour ,
Il alla cacher fa triftelse
Dans un boccage d'alentour.
Par choix deux tendres Tourterelles:
Avoient là fixé leur ſéjour ,
Contentes d'avoir fous leurs aîles
Les jeunes fruits de leur amour.
Le Paon les contemple & médite
Sur le néant des vanités ,
Où l'aveuglement précipite
Les coeurs d'eux -mêmes entêtés .
Si je pouvois , par ma conftance
Dit- il , d'une tremblante voix ,
Vivre parmi vous dans ces bois
Et mériter votre alliance ;
Que je me trouverois heureux ,
Dans cet afyle ſolitaire ,
Eloigné des plaifirs fougueux ,
Dont la fuite eft toujours amère !
NOVEMBRE 1766. 7
On le crut fur fa bonne foi.
Les bons font aifés à ſurprendre :
Et , malgré tout fon défaroi ,
Elles le prirent pour leur gendre.
Sa jeune épouſe , qui de l'air
Eût pu franchir l'efpace immenfe ,
Par tendreffe ou par déférence ,
Renonce au plaifir de voler.
Les chênes voifins du tonnerre
Pour les effors n'ont rien de doux ,
Elle en choifit près de la terre
Où puiffe atteindre ſon époux.
Ah ! s'il eût connu l'avantage
D'une telle fociété !
Il auroit mille fois été
Plus heureux que dans fon jeune âge.
Par une douce oifiveté ,
Petit à petit fon plumage
Eût recouvré quelque beauté ;
Une trêve à fa vanité ,
Eût dégagé fon héritage .
Mais l'orgueil , ce poifon mortel ,
Bientôt l'agite & le transporte :
Il n'eft point de digue affez forte
Contre tout vice naturel.
Fier d'une époule jeune & belle
Il veut la produire au grand jour ,
A iv
MERCURE DE FRANCE,
Ne faifant cas d'être aimé d'elle
Qu'en fe parant de fon amour.
Mais les voifins battent de l'aîle ;
Et s'enflammant à leur aſpect ,
Les hommages font pour la belle ,
Et pour l'époux des coups de bec.
De là l'humeur , la jalouſie
S'emparent de l'efprit du Paon.
D'heureux époux , fa frénélie ,
Le change en odieux tyran .
Le boccage où la paix tranquile
Régnoit avec tant de douceur ,
Devient un féjour plein d'horreur
Par l'amertume de fa bile.
Les tourterelles , gémillant
De l'avoir mis dans leur famille ,
Verfent fur le fort de leur fille
Les pleurs d'un repentir cuifant.
VERS à MÉROTTE.
L'ON te pardonne d'être belle ?
A tes amans d'être cruelle :
De faire des vertus ton unique plaifir :
D'imiter en tout point , refpecter & chérir
des mamans le modèle.
Une maman ,
Mais qu'auprès d'un époux , jouant la tourterelle ,
NOVEMBRE 1766. 9
Tu ne t'occupes nuit & jour
Qu'à lui prouver l'excès de ton amour :
Que près de lui , facile & complaifante
Tu fois moins épouſe qu'amante ;
Méritât- il ce que tu fais pour lui :
( Sur ce point je ne puis me taire ) ;
Il fuffit qu'il foit ton mari ;
C'eft abuſer du don de plaire.
P. M. F. L. J.
TRAITÉ de paix entre l'Hymen & l'Amour,
A Mde la Préfidente DE **.
FAISON
AISONS la paix , difoit un jour
L'Hymen à fon volage frère.
J'y confens , répondit l'Amour.
Pour traiter cette grande affaire ,
A Paphos on tint un congrès ;
Concilier leurs intérêts
N'étoit pas chofe bien facile .
Pour y parvenir , il fallut
Un conciliateur habile ;
Ce fut Pallas : enfin le traité fe conclus
Pour article préliminaire ,
>
Après un très-mur examen
Il fut décidé que l'Hymen ,
N'ayant qu'un titre imaginaire
Αν
10 MERCURE DE FRANCE.
Pour appuyer le droit qu'il s'étoit arrogé ,
D'exercer fur la femme un pouvoir defpotique ,
Cet ufage abufif devoit être abrogé.
Si chez le peuple afiatique ,
Chez ce peuple de Dieu maudit ,
La femme n'a point d'âme , ainſi qu'on nous
le dit ;
Qu'en efclave elle y foit traitée ;
A la bonne heure : mais ici ,
Où l'on convient que Prométhée
L'anima comme nous , doit - on penſer auſſi
Que ce ne foir qu'une machine ,
Qu'une horloge qui va tantôt bien tantôt mal ?
Quoi fe peut-il qu'on imagine
Que , fait pour l'amufer , ce gentil animal ,
Ainfi qu'un fapajou dans l'homme voit un maître
Qu'il doit respecter comme un être
Bien plus intelligent ? Homme orgueilleux & vain ,
Apprenez donc à vous connoître ,
Et fachez que du genre humain ,
La plus belle moitié , la meilleure peut - être ,
Eft , à beaucoup d'égards , fupérieure à vous.
L'homme nous vante en vain fa force , fon courage
.
<
S'il prétend fur la femme avoir cet avantage .
N'eft-il pas (foit dit entre nous ) ,
Plus foible qu'elle à fes genoux ?
A ceux d'Omphale , quand Alcide
NOVEMBRE 1766. II
Laiffe -là fa maffue & s'arme d'un fuſeau ,
Reconnoît-on à ce tableau 8
Des héros le plus intrépide ?
Par le même ferment , quoiqu'il foit engagé ,
L'homme fe croit en droit d'être injufte & parjure.
Seule efclave du préjugé ,
r
Ne pouvant repouffer l'injure par l'injure ,
Si la femme , dans fes malheurs ,
N'a de refource que fes pleurs ,
Eft - elle donc fi condamnable
De murmurer contre le fort ,
Qui la foumet à nous par la loi du plus fort ?
Quand , fuccombant enfin ſous le joug qui l'accable
,
Pour fecouer ce joug elle fait quelque effort ;
Soyons de bonne foi , fi cette femme a tort ,
Du moins eft- elle pardonnable.
L'Hymen oppofa vainement ,
Qu'en maxime de droit poffeffion vaut titre ;
Il fut réglé que ce fexe charmant ,
Ainfi que l'homme , auroit voix en chapitre ,
Ne feroit plus fubordonné ,
Ni par un maître dominé :
Que , déridant fon front , l'Hymen plus fociable ,
Quittant cet air févère , & ce ton impofant ,
Qu'il avoit pris jufqu'à préſent ,
Par fes bonnes façons deviendroit plus aimable
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE.
Bien entendu que ces godelureaux ,
affamés parafites ,
Qui , chez l'Hymen ,
S'en vont Hairant les plus friands morceaur ;
Voudroient bien déformais fupprimer leurs vifites.
Néanmoins , qu'à la femme il feroit très - permis ,
En tout bien , tout honneur , d'avoir quelques
amis :
Et , malgré l'ufage contraire ,
Que de ce nombre le , mari ,
Unique objet des foins qu'elle prendroit pour
plaire ,
Seroit toujours le plus chéri.
De fon côté l'Amour , ce bon apôtre ,
Promit auffi d'être tout autre .
Pour devenir fage , conftant ,
Ce petit coureur de ruelles ,
1
Avoit bien à changer ! il le promit pourtant ,
Et confentit qu'on lui coupât les aîles.
L'air très - contrit , il avoua
Tous les petits tours de jeuneffe
Qu'à fon frère on fait qu'il joua.
Il en avoit joué de toute eſpèce :
Sur les terres d'Hymen , braconnant nuit & jour ,
Il avoit fait plus de ravage
Qu'un vieux renard du voifinage
N'en a fait dans ma baffe - cour.
Riant du bout des dents de toutes fes fredaines ,
Pourvu qu'il épargnât déformais fes domaines ,
NOVEMBRE 1766. 13
L'Hymen lui pardonna , jura que déformais
En bons alliés , en bons frères ,
Ils feroient unis pour jamais.
Quoi qu'en puiffe dire un cynique
Qui croit , dans fon humeur cauftique ,
Qu'on ne peut réunir ces frères ennemis ,
Cette union exifte , elle fera conftante :
D'en douter il n'eft plus permis ,
Lorsque l'on vous connoit , aimable Préfidente.
Lorfque l'Amour en vous retrouve fa Pfiché ,
Cet objet fi chéri qu'il a long - temps cherché ,
Epoux toujours amant , amant toujours fidelle
Rifqueroit- il encore d'être féparé d'elle ?
Par M. D. L...
VERS à Mde la Ducheffe DE *** , fur
fon chien , nommé Chouxchoux , qu'on
accufoit d'être galeux.
D ANS le deffein de faire une conquête
Le tendre Amour , grattant un jour la tête
Sans y penfer dérangea fes cheveux.
Un médifant dit qu'il étoit galleux ;
On l'évitoit. Par arrêt de ſa mère ,
Le pauvre enfant fut chaffé de Cythère.
Que fit l'amour ? il vint droit à Paris ,
S'enveloppa fous un poil petit -gris ,
14
MERCURE
DE FRANCE.
*
·
A
Prit un muſeau , tomba fur quatre pattes ,
Teintes de feu , légères , délicates ,
Jappa , fauta , devint un vrai toutoux ,
Et fut connu fous les traits de Chouxchoux .
Il eſt caché , mais perfonne n'ignore
Que c'eſt l'amour , car il fe gratte encore.
Il eft d'ailleurs , vif , badin , careffant ;
Mais on m'a dit qu'il vous mord en paſſant ,
Quand vous ofez regarder la maîtreffe.
Or , remarquez combien il a d'adreſſe !
Chez vous , Madame , étant ainfi logé ,
Quoique banni , fon fort n'eſt pas changé.
De la beauté fuivant encore les traces ,
Il est toujours careffé par les Graces .
SONGE D'AZÉMIR ,
CONTE MORAL.
J'Avors quitté Gallipolis , où j'ai pris
naiffance , pour aller en Crète voir un
ami de mon père , qui s'appelloit Ariſtée.
Il demeuroit depuis quelques années dans
cette ille où régnoit le fage Minos . Les
vertus de ce Prince y attiroient une foule
d'étrangers qui la préféroient à leur patrie.
Un jour , après avoir fuivi le cours d'un
NOVEMBRE 1766. 15
ruiffeau dont l'eau , plus pure que le crif
tal , couloit fur un fable d'argent dans un
vallon folitaire ; mes rêveries furent tout
à coup interrompues à l'afpect d'une forêt
immenſe , dont la majestueuſe obſcurité
portoit à l'imagination quelque chofe d'attrayant
& de redoutable. Je m'avançai
dans le bois , & je marchai quelque tems
à travers les arbres , fans tenir une route
certaine. Epuifé de laffitude , je m'affis
fous un chêne dont la tête couronnée de
verdure s'élevoit jufqu'aux nuës , & dont
le pied étoit arrofé par une fource qui répandoit
au loin une fraîcheur délicieuſe.
Le doux murmure de fes eaux fufpendit
l'activité de mon âme & me plongea dans
un fommeil profond , pendant lequel j'eus
un fonge que m'envoya , fans doute ,
divinité qui préfidoit à ces lieux .
la
Un viellard , dont les cheveux étoient
blancs comme la neige , mais qui paroiffoit
encore conferver fous le poids des années
toute la vigueur de la jeuneſſe , s'avance
vers moi : jeune homme , me dit- il,
en me tendant la main avec un foûrire
gracieux , la déeffe à qui cette forêt eft
confacrée , connoît votre amour pour la
vertu . Venez avec moi dans fon temple ;
venez lui rendre vos hommages : elle veut
elle-même vous inftruire des moyens de.
16 MERCURE DE FRANCE.
rendre votre vie heureufe. Je fuivis mon
refpectable guide. Après avoir fait de longs
circuits dans la forêt , j'apperçus un vaſte
gazon de figure ronde , bordé de tous côtés
par des cèdres antiques . Quelques perfonnes
s'entretenoient fous leur ombrage , en
attendant qu'on les introduisît dans le tem
ple qu'on diftinguoit au milieu de cette
efpèce de cirque . A notre afpect elles fe
levèrent , vinrent au devant du vieillard ,
& le prièrent de leur ouvrir la porte. Il
leur fit figne de refter à leur place . Quelle
fut ma furprife! Les portes du temple fermées
pour ces mêmes perfonnes qui pa
toiffoient empreffées de porter leurs offran
des à la déeffe , s'ouvrirent d'elles - mêmes.
Une frayeur mortelle s'empara de mes
fens. Mes genoux fe déroboient fous moi :
je pouvois à peine refpirer. Mon conduc
teur s'apperçevant de ce qui fe paffoit dans
mon âme , me prit la main , & jettant fur
moi des regards où la douceur étoient
peinte vertueux jeune homme , me dit
il , tout vous annonce votre bonheur ; raffurez-
vous , & banniffez de votre coeur'
une crainte injurieufe à la divinité qui
vous donne aujourd'hui les témoignages
les plus éclatans de fa bienveillance . Čes
paroles rappellèrent mon courage . J'entrai
dans le veſtibule où fe tenoient ordinaire
NOVEMBRE 1766. 14
ment les voyageurs ; il me parut fi petit ,
que je ne pus m'empêcher d'en témoigner
mon étonnement à mon guide. Il eſt encore
trop grand , me dit- il , pour ceux qui
portent ici leurs pas. Sachez que la déeffe
qui rend fes oracles dans cette folitude
eft la Vérité. Quoique très - jeune encore ,
vous avez affez vécu pour fçavoir qu'on
la confulte peu , tandis qu'on court en
foule chez fon ennemi , dont les autels
font toujours chargés de préfens. Quelques
mortels , conduits par une vaine curiofité
, viennent de temps en temps la
chercher jufques dans cette afyle ; mais
effrayés par la fimplicité qui règne dans
ces lieux , ils s'en retournent prefque tous ,
en fe plaignant de la fatigue du voyage.
Tandis qu'il me parloit ainfi , mes yeux
étoient fixés fur une petite porte qui me
paroiffoit moins l'entrée d'un temple que
celle d'un caveau , & qui tout à coup s'ou
vrit ainsi qu'avoit fait la première , & j'y
fuivis mon guide avec autant de confiance
que de joie. Mais quel fut mon raviſſement
! Je crus me voir tranfporté dans les
cieux. Cet édifice étoit d'une fimplicité
noble , majestueufe , & qui imprimoit le
refpect . La voûte en étoit foutenue par
un double rang de colomnes de jafpe , qui
paroiffoient plutôt faites par la main de
.18 MERCURE DE FRANCE.
quelque divinité , que par celles des hommes.
Les murs étoient du plus beau marbre
blanc , fur lequel on voyoit les portraits , de
ceux qui dans tous les temps s'étoient facrifiés
aux intérêts de la déeffe . La déeffe ,
elle -même , s'y montroit fur un trône d'or ,
& dont l'éclat plaifoit aux yeux , mais
fans les éblouir. Sous fes pieds étoit la
chimère qui s'épuifoit en vains efforts pour
brifer les liens de fon efclavage . J'étois
humblement profterné..... Levez - vous ,
me dit la déeffe : l'amour que vous eûtes
pour moi dès votre enfance ; l'encens que
vous avez brûlé fur mes autels , dans le
fein même de la corruption , aux yeux
de ceux qui me foulent aux pieds pour fe
livrer à mon plus cruel ennemi ; vos fentimens
enfin vous ont rendu digne de mes
bontés ; & l'avenir va fe dévoiler à vos
yeux . Votre père élevé à l'ombre du trône ,
eft dévoré de fentimens jaloux , qui lui
font hair ceux dont l'élévation pourroit
donner quelqu'atteinte à la fienne. Pour
s'affermir contre eux , il veut vous unir à
Mélinde , dont les attraits font l'ornement
de votre Cour , mais dont l'ambition eft
auffi grande que la fienne . Son crédit qu'il
croit ébranlé , lui fait envifager ces noeuds
comme un moyen certain d'en impofer
aux courtifans , dont il redoute les intri-,
NOVEMBRE 1766. 19
gues. Et vous qu'il éblouit par de fi brillantes
chimères , vous même n'afpirez
qu'après l'inftant qui doit vous unir avec
Mélinde. Mais ces idées fe diffiperont bientôt
, & ce n'eft point en l'époufant que
vous ferez heureux .
A ces mots , la déeſſe , après m'avoir
touché d'une baguette d'or , difparut toutà
coup avec le temple même. Je ne vis plus
qu'un palais immenfe , dans lequel une
foule de gens s'empreffoit d'entrer , &
parmi lefquels je reconnus plufieurs de mes
connoiffances , car l'air léger de ceux de
ma patrie les trahiffoit. Je m'approchai
pourtant d'un homme , dont la phyfionomie
auffi douce que prévenante , me difpofa
en fa faveur. Il fortoit de ce palais
& paroiffoit abforbé dans de profondes
rêveries. Je lui demandai refpectueusement
quel étoit le maître de ce magnifiques
féjour. Jeune homme , me dit - il ,
fuyez cette terre maudite ; ceffez de refpirer
un air empefté qui vous infpireroit
bientôt l'amour du crime. Je lui marquai
tout mon étonnement d'entendre ainfi
ler un homme qui fortoit à peine d'un
lieu qu'il me peignoit fous de fi noires
couleurs. Suivez - moi , me dit- il .
par-
Arrivé avec lui fous des planes qui formoient
un épais ombrage : je fuis né , me
20 MERCURE DE FRANCÈ.
dit il , en foupirant , fur les bords de l'Ette
phrate , de parens auffi diftingués par leur
rang que par leur opulence. Mon père
dont la maifon étoit ouverte aux favans
de tous les pays , conçut un fi grand amour
pour les lettres , que j'avois à peine fept
ans , qu'il me fit partir pour l'Egypte , &
confia mon éducation à un grammairien
célèbre. Ma mère qui m'aimoit avec d'au
tant plus de tendreffe , qu'elle avoit perdu
tout efpoir d'avoir d'autres enfans que
moi , voulut en vain me retenir. J'appris
bientôt que mon éloignement avoir caufé
fa mort . Je ne revins que long- temps après
dans ma patrie : c'eft - à - dire, qu'après
m'être inftruit dans les fciences , & avoir
profité des leçons des plus habiles maîtres
d'un pays où tous les arts & les talens
étoient dans leur fplendeur. Je me croyois
heureux : l'ignorance à mes yeux étoit alors
le plus déplorable des maux qui puffent
affliger l'humanité . Mon père , tranfporté
du fuccès de mon voyage , ne fe laffoir
point de m'entendre , ni de faire naître
des occafions propres à déployer mes talens
& mon éloquence. Mais il ne jouit pas
long- temps de ce plaifir : la mort ne tarda
pas à me priver du plus tendre des pères.
J'étois riche : je trouvai des confolateurs.
Une foule de beaux efprits vint s'emparer
NOVEMBRE 1766. 21
de ma maiſon ; & je vous avoue à ma
honte , que l'encens dont ils m'enyvrèrent
opéra plus encore fur moi que leurs difcours.
J'étois flatté de leurs attentions ; il
me fembloit qu'ils ne refpiroient que pour
moi , je négligeai mes plus chers intérêts
pour ne fonger qu'aux leurs ; & je n'ouvris
enfin les yeux , que lorfque ma fortune
diffipée me livra à la merci des plus impitoyables
créanciers. Je me vis feul alors ;
& je fentis que je le meritois. Les beaux
difcours que j'avois faits fur le courage ,
fur la conftance & fur la grandeur d'âme ,
ne m'avoient point appris la pratique de
ces vertus je n'avois malheureuſement
acquis que le talent de bien dire , fans
m'être jamais occupé de celui de bien faire.
Tout ne fervoit enfin qu'à m'humilier
d'autant plus. Après avoir mené quelques
années la vie la plus obfcure & la plus
trifte , je crus trouver chez les Gymnofophyftes,
ce folide bonheur après lequel mon
coeur fenfible foupiroit. Je me trompois
encore ; & j'étois prêt à retourner dans
ma patrie , lorfqu'un jeune homme que
j'avois autrefois connu en Egypte , vint
n'aborder & me pria de l'accompagner
dans les voyages que fa curiofité lui avoit
fait entreprendre. Ma patrie avoit peu de
charmes pour moi : le peu de biens qui
22 MERCURE DE FRANCE.
me reftoient ne me permettoit plus d'y pou
voir vivre avec l'éclat qui m'environnoit
ci- devant ; je cédai à fes inftances. Après
avoir parcouru différentes contrées , nous
arrivâmes à Gallipolis , qu'on nous difoit
être le centre des beaux- arts , de la politeffe
& du goût. La vue des habitans ne
démentoit point ces idées ; la joie fembloit
briller dans tous les yeux , la liberté
dans toutes leurs actions ; tout refpiroit
le luxe & la molleffe . Nous les fuivîmes
jufques dans le temple, où nous fumes furpris
de trouver un affemblage de tous les
peuples de l'univers. Mais quelle fut mon
indignation , lorfque je vis que le menfonge
étoit la divinité qu'on y adoroit , &
que j'apperçus au nombre de fes partiſans ,
ceux de mes compatriotes que j'avois regardés
jufqu'alors comme les plus zélés
défenfeurs de la vérité ! J'en fortis à l'inftant
, & je rêvois aux moyens de retourner
promptement dans ma patrie pour y
vivre dans la retraite avec un mince revenu
, lorfque vous m'avez abordé. Que
mon expérience & mes malheurs vous
foient utiles ! Que mes voyages auffi peu
fructueux que fatiguans , vous apprennent à
vivre paisiblement dans les lieux où vous
êtes né , à ne point ajouter à cette foule
d'ennemis d'une vertu réelle, pour cultiver
NOVEMBRE 1766. 23
un fantôme impofteur dans un temple où
tout ne préfente à l'efprit qu'illufion , & que
preftiges. Cet homme, après avoir fini ces
mots , difparut à mes yeux , & me laiffa
dans le plus grand embarras. Je craignois ,
en entrant dans ce temple , d'offenfer la divinité
dont la puiffance m'avoit tranfporté
dans cette empire. Peut- être , me difois
je intérieurement , veut- elle éprouver
ma conftance , & voir fije puis furmonter
ce que m'infpire en cet inftant la curiofité.
Peut- être auffi prétend- elle ajouter
à mon averfion pour le menfonge , en me
rendant témoin de tout ce qui fe paffe
dans fon temple ; me voir enfin braver fon
ennemi jufqu'au fein de fa gloire même.
Cette dernière idée flattoit mon courage ;
elle me décida ; j'entrai dans le temple. Sa
vafte entrée étoit obombrée au dedans par
un nuage impénétrable à la lumière. Cet
édifice immenfe étoit éclairé par des luftres
fufpendus à la voûte , & à la lueur defquels
on voyoit un nombre infini d'autels
furchargés des offrandes qu'on y apportoit
de tous les coins de l'univers. Les murs
étoient décorés de tableaux répréfentant
les fables de tous les pays. La trahifon
la fraude & leur indigne foeur la calomnie,
y paroiffoient fous les plus riantes couleurs
. Je m'avançai vers le milieu du tem24
MERCURE DE FRANCE.
ple, où, fous un dôme auffi vaſte qu'élevé,
le dieu rendoit fes oracles trompeurs. L'on
ne pouvoit apperçevoir fon trône ; les va
peurs dont il étoit continuellement environné
le déroboient à la vue. Mais que de.
vins - je , lorſqu'en jettant les yeux de tous
côtés , je vis au pied de l'un de ces autels ,
cette Mélinde qui m'étoit promife , & qui
en regardant un jeune petit maître , le
conjuroit de ne point s'alarmer de notre
hymen , & lui juroit les fentimens les plus
inviolables. Perfide ! m'écriai- je , avec fureur
, en me précipitant vers elle , tu rece
vras le prix de ton forfait. Mais j'avois à
peine parlé , que tout difparut à mes yeux ,
& que je me retrouvai dans le temple de
la vérité , auprès d'une jeune perfonne fimplement
mife , dont la beauté fit fur mon
coeur l'impreffion la plus fenfible , & qui
fortit prefqu'aufli-tôt . L'éloignement de cet
aimable objet me plongea dans la rêverie,
& m'affligea au point que la divinité
touchée de ma douleur : Azémir , ( me ditelle
) j'ai cru , pour vous , devoir lever ce
voile épais qui cache l'avenir à tous les
mortels. Cette foule innombrable , & qui
fe renouvelle à chaque inftant dans le teinple
d'où vous fortez , doit vous prouver
quel point le menfonge a d'empire fur les
humains ; tandis que , reléguée au fond de
à
ce
NOVEMBRE 1766. 25.
ce trifte défert , j'y fuis à peine recherchée
par un petit nombre de fages. Vous êtes
de ce nombre ; vous m'avez plu : tâchez
de me plaire toujours , vous me verrez
toujours la même. Vous avez vu votre
Mélinde , & favez maintenant ce que vous
en devez penſer……... Quelle différence ,
Azémir , entre cette perfide & l'intéreffant
objet que votre ceil cherche encore dans
ce temple ! Azémir, vous l'épouferez : oui ,
vous épouferez un jour cette Camille vers
laquelle un pouvoir invincible vous entraîne.
Vous ferez tous les deux heureux ,
pourvu que vous m'aimiez toujours. Je
tombois aux pieds de la déeffe , lorfque le
fon des cors dont retentiffoit la forêt, vint
tout- à-coup me réveiller. Je regrettai mon
fonge , & retournai chez Ariftée , tristement
occupé de tout ce que j'avois perdu.
Je m'apperçus bientôt que ma paffion
pour Mélinde étoit chaque jour moins ardente.
Je n'avois plus le même empreffement
de la voir. Je n'allois plus fur le bord
de la mer tourner mes yeux vers Gallipolis.
Si j'y allois encore , c'étoit pour
rêver à Camille. Mais lorsque je me rappellois
que cette aimable objet n'exiftoit
que dans mon efprit , je verfois des torrens
de larmes. Grands Dieux ! m'écriois-je
dans ma douleur , rendez Camille à mes
B
26 MERCURE DE FRANCE.
defirs , ou delivrez moi d'un amour qui
fait trop long-temps mon fupplice !
Cependant l'inquiétude où j'étois de
n'entendre rien de mon père , me détermina
à quitter la Crète , & a retourner
dans ma patrie pour apprendre de fes nouvelles.
Mais ciel ! que j'y trouvai de changemens.
Mon père , après avoir été difgracié
par les intrigues d'une jeune étrangère
à qui fes charmes donnoient une autorité
fans bornes , avoit été relégué dans
une maison de campagne , où le chagrin
de fon exil l'avoit mis au tombeau. Mélinde
, environnée d'une foule d'amans ,
avoit époufé ce même jeune homme que
j'avois vu pendant mon fommeil , & le
trahiffoit chaque jour. Après avoir rendu
les devoirs funèbres à mon père & recueilli
fes cendres dans une urne que j'arrofai
mille fois de mes pleurs , je réfolus de retourner
& d'aller finir mes jours auprès
de mon fage Ariftée. D'ailleurs mon rêve ,
dont l'accompliffement fe manifeftoit à
mes yeux , me donnoit l'efpérance de trouver
dant la Crète cette Camille , fans laquelle
je ne pouvois efpérer d'être heureux
.
Mais à peine étions - nous en mer , que
notre vaiffeau fut jetté par la tempête fur
une côte éloignée du rivage où j'avois
NOVEMBRE 1766. 27.
abordé la première fois. Je ne voulus plus
m'expofer à la fureur des flots ; je me fis
mettre à terre & pris la route qui condui
foit à la demeure d'Ariftée. Le lendemain ,
comme j'entrois dans un village où je devois
paffer la nuit , j'apperçus quelques
jeunes filles qui ramenoient leurs troupeaux
des pâturages . A mefure qu'elles s'avançoient
, j'éprouvois tour à tour des fontimens
de plaifir, d'efpérance & de crainte ;
il fembloit que tout m'annonçât l'approche
de Camille. C'étoit en effet elle -même ! Je
reconnus fes traits enchanteurs , fes grâces
fimples & naïves , fi rarement unies à la
beauté. Dès qu'elle m'apperçut , une rougeur
aimable couvrit fon front ; fes regards
, qu'elle tournoit de temps en temps
fur moi, rempliffoient mon âme de la volupté
la plus pure. Nos coeurs faits l'un
pour l'autre fe jurèrent bientôt un amour
éternel , & je ne tardai pas à devenir le
plus heureux des hommes.
Par M. l'Abbé DARTOIS , à Moléans.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
LA PERRUQUE dévorée par les Rats ,
Poëme, à M ***.
JE
*
E chante ces héros , fiers enfans de la terre ,
Qui , dans ton cabinet ofant porter la guerre ,
De la faim , de la rage éprouvant les horreurs ,
Firent à ta perruque éprouver leurs fureurs .
?
A l'ombre d'un rideau , dans une vafte boëte
A l'aile repofoit cet ornement de tête ,
Dont les côtés galans , les replis tortueux ,
Le toupet élevé , le tour majeftueux ,
Par les charmes de l'art furpaffant la nature
Euffent d'un fapajou relevé la figure.
Dans fon vafte contour font des amours muſqués ;
Sous fes frifons brillans les ris font embufqués.
Chaque jour un baigneur , d'une main libre & ſûre ,
En relève avec art l'élégante ftructure ;
D'un fluide parfum fes dehors font couverts ,
Et Pambre qu'elle exhale au loin frappe les airs.
Elle repofe hélas ! fi charmante & fi belle ,
Sans doute un Dieu jaloux , un Dieu veille autour
d'elle ;
?
* Ce petit Poëme s'eft trouvé parmi les papiers de
l'inventaire de M. D *** , dont nous avons plufieurs jolis
Ouvrages.
NOVEMBRE 1766. 19
Un Sylphe la défend ; car , avec tant d'attraits
Eft-on fans ennemis ? peut- on dormir en paix?
>
Tout dort, tu dors toi-même, & les feules étoiles
D'une profonde nuit percent les fombres voiles ,
Il femble que le ciel diftille des pavots :
Rodilardus fe livre aux douceurs du repos .
Tous les feux font éteints ; mais , tandis qu'on
fommeille ,
Un redoutable rat , Criniphage feul veille .
Agité par la faim , le repos précieux
Eft banni de fon coeur ainsi que de fes yeux.
Il court , va , vient , revole , & fes pas inutiles
N'avoient encor produit que recherches ftériles;
Quand foudain , par l'odeur des parfums alléché ,
Il fent qu'entre quatre ais un tréfor eft caché.
Impatient , il tourne , il fe livre à la joie ,
Et déja de defirs il confume fa proie :
Mais quatre ais bien fermés en défendent l'abord.
Criniphage à l'inftant va chercher du renfort ,
Et , fonnant le tocfin fur toutes les ratières ,
Il éveille des fiens les cohortes guerrières :
Compagnons , leur dit- il , un butin délicat ,
Qui ne peut échapper , m'a frappé l'odorat :
Marchons , tout eft plongé dans un fommeil
tranquile ;
,
La gloire nous attend , la conquête eft facile :
Secondez mon audace , & vous êtes heureux !
▲ ces mots tout s'anime ; un bataillon nombreux ,
Biij
30
MERCURE
DE FRANCE .
Agitant fièrement les mouftaches terribles ,
Marche , & montre à la peur des coeurs inacceffibles
:
Tels qu'on voit des foldats au milieu des hafards ,
Par l'efpoit du butin , devenir des Céfars.
On approche , & l'odeur rallumant leur courage,
De ces rats effrénés la valeur tourne en rage.
Pour peindre avec fuccès cette noble action ,
Que n'ai- je ta trompette , ô Chantre d'Ilion !
Avec moins de fureur , aux rives du Scamandre >
Pour venger Ménélas on vit les Grecs defcendre ;
Avec moins de fecret des mineurs vigilans ,
D'un fort couvert de feux fappent les fondemens .
La troupe eft arrivée en bon ordre , en filence ;
Chacun a pris fon pofte , & l'attaque commence.
Les dents , dont la nature a pourvu nos guerriers ,
Exercent à l'envi leurs efforts meurtriers :
La gent trote- menu fans relâche travaille ;
Ici c'eft Pficarpax , & là c'eft Rongemaille ;
Rongemaille à la dent dont les coups promps & fûrs
Pénètrent les parquets & dégradent les murs !
Plus loin , c'eft Artarpax qui rongé à la fourdine ,
Méridarpax , Lampon , Cérophage & Trotine.
Des yeux & de l'exemple , animant ces héros ,
Criniphage eft par - tout & preffe les travaux.
Cependant Rongemaille avance , arrache , tranche ; '
Sous fes dents le bois crié , il enlève une planche :
NOVEMBRE 1766. 31
Il faute par la brêche , on entre avec clameurs ,
Et la trifte perruque eft en proie aux vainqueurs .
Tels on nous peint des vents la cohorte bouffie ,
S'échappant à grand bruit des antres d'Eolie ,
Pour porter fur les flots le naufrage & la mort.
Tels miniftres fanglans de Junon & du fort ,
Pirrhus , Uliffe, Ajax échauffant le carnage ,
Livrèrent Troye au fer , aux flammes , au pillage.
Trotine réunit , par un heureux concours ,
La valeur de Pallas aux charmes des amours ,
Et la foif de la gloire & les noeuds d'hymenée
Au fort de Criniphage ont joint fa deftinée .
Ah , cruels arrêtez .... quoi , ces frifons chéris ,
Où les grâces logeoient , où repoſoient les ris ;
Ce toupet , des amours afyle & fanctuaire ,
Ne fléchiront -ils point votre humeur fanguinaire ?
C'en eft fait , tout périt fous ces fiers animaux ,
Et déja la perruque eft en mille lambeaux.
L'un dévore les noeuds d'une boucle dorée ,
L'autre fait dans un coin une avide curée ;
Les vainqueurs acharnés s'arrachent les débris ,
Le fils les ôte au père & le père à fon fils.
Ainfi , quand, fur des bords qu'habitent les barbares
,
Fondent des efcadrons de farouches Tartares ,
Les foldats inhumains fe difputent entre eux
De la flamme & du fer les reftes malheureux ;
B vi
32 MERCURE
DE
FRANCE
.
Et les captifs tremblans , les yeux baignés de
larmes ,
Attendent leur deftin du caprice des armes .
Tels ces rats dévorans déchirent fans égard
Tôn brillant couvre- chef , ce miracle de l'art.
Les chaifes , le parquet , les tables gémillantes
Portent de fes débris les dépouilles fanglantes ;
Et ce beau compofé , jadis tant admiré ,
N'offre plus aux regards qu'un réſeau déchiré :
Trifte objet où des rats triomphe la colère ,
Et que méconnoîtroit l'oeil même de fon père !
Cependant le jour luit... Ah , quel coup- d'oeil
affreux !
"
Tu vois ton cabinet parfemé de cheveux !
Tu pâlis , en criant : ô perruque , ma mie
N'as-tu fi peu vécu que pour cet infamie ?
Encore fi du temps tu fentois les effets !
Si l'on t'eût vu dix ans fréquenter le Palais i
Tu n'as pas quatre fois couru les Thuileries
Ni du V ...... vu les plaines fleuries !
Ainfi qu'un jeune lys par les vents terraffé ,
Tu ne fais que de naître & ton règne eft palla
Rats maudits race infâme , & faite pour détruire....
A ces cris , Life croit qu'on menace tes jours ;
Tout frémit, tout s'empreffe , on vole à ton fecours
Et la fcène finit par un éclat de rire.
NOVEMBRE 1766. 33
VERS à M. FRANÇOIS , de Neufchâteau
en Lorraine , Affocié des Académies de.
Dijon , & Marfeille .
ENFANT INFANT chéri du Dieu de la lumière !
Toi , dont l'efprit fublime , au fortir du néant ,
Embraffe des beaux- arts la pénible carrière ,
Et , fans regarder en arrière ,
La parcourt à pas de géant !
Dis - moi pourquoi , dans l'âge où l'on commence
à lire ,
Es- tu déja fameux dans l'art brillant d'écrire
Et de faire de jolis vers ?
Ce n'eft pas tout , dit- on : calcul , fcience , hiftoire,
Tous les fentiers étroits qui mènent à la gloire
Te font connus te font ouverts.
›
Ainfi Pic de la Mirandole ,
Jadis , dans la plus docte école ,
Par fon vafte génie étonna l'univers .
Puifque , pour ton efprit , il n'eft aucune digue ,
Et que tout eft de ton reffort ,
Sans doute en ta faveur la nature prodigue
A fait le plus robuſte effort.
B v
134
MERCURE DE FRANCE.
Sur ta lyre touchante & pleine d'harmonie' ,
Tu chantes & tu peins l'aimable vérité ,
Et , fur les aîles du génie ,
Tu voles à treize ans à l'immortalité.
Pourfuis , ravis mon coeur par cette nouveauté.
J'aime à te voir jouir d'une gloire infinie .
Et quel aigle , en naiſſant , prit un vol plus hardi ?
Déja fur le Pinde on t'adore ;
Déja par l'univers tu te vois applaudi.
Enfin , pour dire plus encore ,
Héritier de Voltaire , à peine à ton aurore,
Quel feras- tu dans ton midi ? ....
Par M. FRANÇOIS , ancien Officier de Cavalerie.
MORALITÉ.
LE hafard donne la beauté ,
Qui n'est qu'une fleur paffagère ;
Lui feul auffi fait la chimère
D'un for , de nobleffe entêré ;
Et trop fouvent , ce qui nous défefpère ,
Il fait jouir , d'un fort profpère ,
L'ignorance & l'improbité.
Mais c'eft la vertu qui donne
La douceur , l'afabilité ,
La paix de l'âme avec l'égalité ,
Cette conftance enfin qui nous étonne ;
NOVEMBRE 1766. 35
De vivre au fein de la tranquilité ,
Faifant le bien avec fimplicité ,
Sans envier & fans blâmer perfonne.
Où chercher , dira- t - on , ce prodige vanté ,
Qui feroit le bonheur de la fociété ?
Ah ! vous le trouverez dans l'aimable Bourſonne.
FEUTRY.
VERS à Mde DE F .... le jour de fon
mariage.
J'AIA1 vu l'Hymen ; il nous enchantoit tous.
Quel changement ! & par quelle aventure ,
Va- t-il rendre l'amour jaloux ?
Tendre Victoire ! il avoit ta figure
Et la fraîcheur de ton époux.
LETTRE à M. l'Abbé DE S ****** . für
la jouiffance de foi - même.
C'EST , dites-vous , Monfieur , à mon
jugement que vous remettez une cauſe à
décider entre notre ami & vous. Eft- cepour
flatter ma vanité , tendre un piége à mon
inexpérience , ou fonder ma façon de
A vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
pas
penfer ? Quelle eft , demandez- vous , la
voie la plus courte & la plus aifée pour
parvenir au bonheur ? Je penfe que c'eft
vous-même qu'il faut confulter là- deffus.
Les qualités du coeur & de l'efprit , des
amis qui fçavent ce que vous valez , une
fanté que les plaifirs n'ont pas altérée , la
paix & la tranquillité de votre âme, une fortune
accommodée à vos defirs & à votre modération
; tous ces avantages enfin , & dont
vous jouiffez fi bien , n'ont laiflé cette
queftion à réfoudre pour vous . Cependant
j'en ai beaucoup moins , & je me crois
pourtant heureux . Car , fe croire heureux ,
c'eft bien l'être en effet ; & ce Grec qui
s'imaginoit être le plus riche citoyen d'Athènes
, dut fçavoir mauvais gré au Médecin
qui le guérit de fa folie. Tout autre
bonheur que celui que la vertu procure ,
ne dépend que du préjugé & de l'illufion
. Mais il s'agit ici de fixer le point
du bonheur de l'homme , & cet ouvrage
eft au-deffus de mes forces ; il faudroit
faire un livre , & je n'en ai pas le courage.
Le bonheur , ou je me trompe fort ,
dépend du caractère , du temperamment ,
& de mille caufes accidentelles qui fuffifent
pour l'altérer , ou pour l'établir. En
me renfermant dans les bornes de mon
peu d'expérience , je ne parlerois done
NOVEMBRE 1766. 37
>
que du bonheur de l'homme inftruit , civilifé
, & éclairé par la raifon . Or
pour l'homme que je fuppofe , l'art de fe
fuffire à lui-même , doit le rendre heureux
autant qu'on peut l'être ici bas. Il eſt de
principe certain que la plupart de nos
chagrins ne naiffent que de notre communication
avec nos femblables . J'en excepte
ces maladies dont nous portons la
caufe au- dedans de nous-mêmes ; l'homme
fage les regarde comme de légers accidens
qui lui rappellent fon exiſtence.
Ainfi le voyageur fenfé voit un nuage fe
former fur fa tête , fans renoncer au terme
qu'il a marqué pour la fin de fa route ;
d'ailleurs , comme les peines du corps ne
peuvent être comparées à celles de l'efprit
, il eft rare qu'elles fuffifent pour
rendre l'homme malheureux . Les chagrins
, les inquiétudes , ces agitations continuelles
qui nous tourmentent , & dont
les caufes premières nous font étrangères ,
prouvent affez que nous ferions heureux
fi nous travaillions feuls à l'être , c'eft-àdire
, fi nous étions un peu plus avares
de nous-mêmes. Mais , direz-vous , dans
l'état focial , l'éducation s'oppofe à cette
folitude ; nos befoins fons devenus plus
grands , nos paffions ont plus de formes
différentes , nous ne pouvons vivre ain
38 MERCURE
DE FRANCE
.
que les fauvages . Non , fans doute , nous
ne pouvons nous condamner à une ennuyeufe
mifantropie ; mais je voudrois
feulement que l'homme craignît un peu
moins de fe trouver vis - à - vis de luimême
. D'ailleurs , on peut fe trouver feul
au milieu du grand monde , ne porter
fur la fociété que des yeux d'obfervateur
,
trouver dans tout ce qui fe paffe devant
foi moins de rapports à foi-même . L'amour
propre eft toujours mal gouverné, rien
ne nous eft indifférent , tout nous agite ;
nous reffemblons à ces fourds mélancholiques
qui rapportent à eux - mêmes tout
ce qui fe dit devant eux. Chacun croit
être de quelque importance , faire fenfation
, briller enfin dans fon état quelconque.
Parlez mal d'une femme , elle pourra
le pardonner : oubliez- la , ne la remarquez
pas , vous la mettrez au défefpoir.
Si l'amour étoit plus raifonnable , il y
gagneroit fûrement. Car , n'eft- il pas humiliant
de fe voir dépendant des plus légères
circonftances ? de chercher en autrui
les artifans de fon bonheur ? N'est- ce
pas en effet la plus cruelle fervitude 2 Il
refte encore à fçavoir fi le prétendu bruit.
que nous faifons tourne au profit de notre
vanité. Que dit- on de moi ? Que penſe ton
de moi ? L'amour-propre répond conNOVEMBRE
1766. 39
formément à nos defirs. Mais que cet édifice
de l'orgueil eft peu folide ! Une épigramme
, une plaifanterie , un bon mot
le renverfe. Dans l'un de ces beaux joursoù
la nature étale tout ce qu'elle a de plus
majestueux , je vois le fage errer dans les
plus fertiles campagnes . Pénétré de refpect
& d'admiration , fes yeux parcourent
l'étendue de ce vafte univers ; rien
n'eft caché pour lui . C'eſt donc pour moi ,
dit- il , que l'aftre lumineux échauffe le
fein de la terre , qu'il nuance ces prairies
de brillantes couleurs ? C'eft pour moi qu'il
développe ce germe enfeveli , qu'il en
pompe la féve & la réfout en rofée bienfaifante
? C'est pour me défaltérer que
cette fource fait jaillir le cryftal de fes
eaux ? C'eft pour me rafraîchir que le foleil
paroît s'enfevelir dans l'onde , & fait
place à la nuit la plus tranquille ?.. Cette
efpèce de vanité ne vaut- elle pas bien
celle des autres ?
Nous voyons tous les jours de ces
bruyans voluptueux voler de cercle en
cercle , de plaifirs en plaifirs ; tout ce qui
tient au bruit leur plaît : ils voudroient
tout voir , tout parcourir , jouir de tout
en même temps , épuifer , en un mot ,
dans le courant d'un jour toutes les fcènés
de la vie. Mais fatigués & rendus à euxmêmes
, tout leur déplaît , leur devient
40 MERCURE DE FRANCE.
infipide ; l'uniformité les accable , la vieilleffe
furvient , les paffions n'ont plus d'activité
; ils ne font plus enfin , long- temps
avant que d'avoir en effet ceffé d'être :
tandis que l'homme fage & borné dans
fes goûrs utiles , avec peu d'amis , mais
choifis , les quitté fans regret , fans peine ,
pour les revoir avec plus de plaifir , fe
renferme chez lui , & s'occupe agréablement
de tout. Si l'on vient l'interrompre
, c'eft fouvent un infortuné qu'il a eu
le bonheur de fecourir , qui vient baigner
fes mains des larmes de la reconnoiffance.
Rendu à lui - même , il cherche à
connoître fon coeur , à développer les caufes
de fes inclinations , il s'encourage à l'étude
de la vertu ; la candeur brille fur
fon front ; rien n'altere fa tranquillité :
tour eft bien pour lui , que peut- il craindre
? L'adverfité ? Elle ne peut lui ravir fa
vertu. Ame honnête & fenfible ! c'eft toi
qui connois le bonheur ; c'eft toi que je
veux fuivre.
C'est d'après vous , mon cher Abbé ,
que j'ai efquiffé ce tableau . Permettezmoi
d'aller au premier jour , avec quelques
amis qui vous reffemblent , profiter
de ces momens délicieux que vous dérobez
au grand monde.
Je fuis , & c.
L****** , R. D. L. M. abonné au Mercure,
NOVEMBRE 1766.
MADRIGAL à Mlle **
Je fais aimer , vous favez plaire :
Mais l'un fans l'autre , Iris , ces talens ne font rien.
Pour en tirer parti je ne vois qu'un moyen
Troquons , nous ne faurions mieux faire ,
Votre fecret contre le mien.
N. B.
BALLADE ( 1 ) contre les détracteurs de la
Poéfie.
F.
IERS ignorans , qui fur l'art d'Apollon
Voulez jetter mépris & ridicule ,
Troupe de fots , faits pour porter bâillon ;
Coeurs dont l'argent eft le feul véhicule ,
Pour qui favoir n'eft d'aucun aiguillon ,
( 1 ) Rien n'eft fi commun dans le monde que
d'entendre dire à une eſpèce de gens , gens , il
eſt vrai , qui peuvent dire :
Nos numerus fumus , & fruges confumere nati
que la Poćfie ne mène à rien qu'elle fait perdre
du temps ; que c'eft un métier de fainéant , &
autres propos de cette trempe , plus fots les uns
que les autres. Qu'est- ce qui excite , de la part
42 MERCURE
DE
FRANCE
.
Jamais les vers ne manqueront d'émule ,
Malgré l'humeur qui contre eux vous aigrit.
Oui , vous gagnez à trafiquer cédule ;
Mais l'or ne vaut les talens ni l'efprit ,
« Cas on ne fait d'élèves de Villon ,
» Ou de Marot , plus que d'une virgule :
» Mieux vaut , morbleu , dites- vous , en Solon ,
» Suivre un traitant que Malherbe & Tibulle » .
A ce , croyez qu'on met bas pavillon ;
L'avis eft bon pour gens de veſtibule ,
Mais par qui pene il eſt toujours profcrit ;
On le fait bien , chez-vous argent pullule ,
Mais l'or ne vaut les talens ni l'efprit .
A bel efprit on refuſe un bouillon ;
Mais qu'on foit bas , qu'on rampe , qu'on adule ,
Qu'on foit valet , on aura du galon :
De tout honneur qu'on lève le fcrupule ,
Pour parvenir chemin ne fera long ;
Sur- tout qu'après pour Vénus on ftipule ,
Le Pérou s'ouvre , & chez vous tout fleurit ;
L'or fe prodigue à qui donne une Urfule ,
Mais l'or ne vaut les talens ni l'efprit.
de ces gens - là , une déclamation auffi forte ? C'eft,
comme dit M. Greffet , dans fa Comédie du
Méchant , qu'un tel a l'efprit qu'ils n'ont pas.
Oui , ce n'eft autre chofe que leur ignorance
qu'ils voudroient couvrir de la peau du lion ;
mais , malheureuſement pour eux , ils cachent
trop mal leurs oreilles.
NOVEMBRE 1766. 43
ENVO I.
DURS argentiers , peuple avare & félon ,
Bronzes dorés , bons pour meubler falon ,
Idole eft l'or qui tous vos fens jugule !
Eh bien , Midas , chez qui par lui tout rit ,
Paiffez de l'or , puifque fa foif vous brûle :
( 2 ) Mais l'or ne vaut les talens ni l'eſprit.
Par M. WAROQUIER .
(2 ) C'eft ainfi que penfoit Marguerite de Valois
, Reine de Navarre & foeur de François I ,
comme on peut le voir dans des vers adreffés par
cette Princelle à Clément Marot , en réponſe à
une de fes épigrammes. On ne fera peut être pas
fâché de la retrouver ici.
Si ceux à qui devez , comme vous dites ,
Vous connoiffoient comme je vous connois ,
Quitte feriez des dettés que vous fîtes
Le temps paffé , tant grandes que petites ,
En leur payant un dizain toutefois ,
Tel que vôtre , qui vaut mieux mille fois-
Que l'argent dû par vous en confcience .
Car eftimer on peut l'argent au poids :
Mais on ne peut , & j'en donne ma voix ,
Affez prifer votre belle fcience.
44 MERCURE DE FRANCE.
VERS de Mde P..... allant àfa toilette
à fon mari.
O cruelle nécefité !
Pour des pompons quitter ce qu'on adore ! ...
Mais je le dois , & j'en fais vanité :
C'est ton autel que je décore .
COPIE d'une lettre écrite à M. DE SARTINE,
Lieutenant- Général de Police , &c.
par le nommé THOMAS TOTTIN
Blanchiffeur & Cordonnier à Chaillot.
MONS
ONSEIGNEUR ,
;
Je fuis un malheureux qui prend la
liberté de vous expofer fa mifère ; je fuis
un payfan réduit à la dernière pauvreté.
Quoiqu'établi je me vois des momens à
n'avoir pas un morceau de pain à donner
à mes enfans. Depuis plufieurs années que
* Des pièces de ce genre font trop fingulièrement
intéreſſantés
pour que le Public ne nous
fache pas gré de lui en faire part.
NOVEMBRE 1766. 45
je me vois dans une grande pauvreté , la
philofophie , & plus encore la religion, m'a
foutenu , me faifant fupporter ma mifère
avec une forte de patience. Jufqu'à préfent
je me fuis exécuté , en me défaifant des
effets précieux que j'avois ; mais maintenant
me trouvant pouffé à bout de tous
côtés , il ne me refte à me confier qu'à la
Providence de mon Dieu : mais j'ignore
quel fera l'agent de cette Providence. Dans
cette incertitude , je me fuis dit : qui eft- ce
dans le monde qui daignera s'abaiſſer à foulager
un villageois ? Ce fera le mortel qui
connoît le mieux les hommes. Qui eſt-ce
mortel , me fuis - je dit ? Ce fera un homme
en place , un Magiftrat , & un homme du
premier ordre. Qui eft- ce , Monfeigneur ,
fi ce n'eft vous ? Je dois ; voilà mon premier
malheur . Je m'acquitte , mais pas au
gré des perfonnes à qui je dois ; fecond
malheur. Mes établiſſemens ( je fuis Blanchiffeur
, & depuis peu Cordonnier ) demandent
des avances , je n'en ai pas ; troifième
malheur. Monfeigneur, c'eft contre
tous ces malheurs que j'ofe attendre votre
fecours , ou tout au moins vos confeils ,
Quand je penfe que la néceffité n'a point
de loi , ah ! jufte ciel ! ... Quand je penfe
que plus on fe découvre & plus on eſt
Lud, je me tais.
"
46 MERCURE DE FRANCE.
Sur ma mifère je ferois plutôt un volume
qu'une lettre . Monfeigneur , j'ai une
femme très - délicate , prête d'accoucher ,
des enfans en bas âge. Le premier a cinq
ans & demi , le fecond quatre ans , le
troifième a vingt mois. Le premier & le
fecond font en état de recevoir quelqu'éducation
, mais je ne peux leur en donner.
Je ne demande point à me fouftraire au
travail ; non , je ne demande point à chan-'
ger d'état , mais je demande du foulagement
dans mon état. Qui vient chez-nous ,
voit trois ou quatre cents volumes mal conditionnés
, encore plus mal affortis . Si c'eft
là une richeffe , voilà la mienne.
Je fuis , & c.
N. B. Cette Lettre a été écrite par le
fufdit Thomas Tottin à Paris , dans une
boutique où il eft entré , fans en avoir
fait de brouillon : ce qu'il a affirmé par
ferment.
NOVEMBRE 1766. 47
REPONSE faite & écrite fur le champ
devant M. BARON , Commandant de la
Maréchauffée de PASSY , chargé par M.
DE SARTINE de vérifier les faits contenus
dans la précédente lettre , en préfence
du Curé & du Juge de CHAILLOT,
par lefquels il s'étoit fait accompagner.
MEESSIEURS , je ne puis revenir du
trouble où m'ont jetté vos refpectables
préfence. Cependant ma confcience net
me reprochant rien qui mérite aucune
punition ; & même lorfque je vous ai
vus, j'ai pensé à ma grande témérité. Mais ,
ce qui me raffure , c'eft qu'il eft bien permis
de découvrir fon mal à ceux qui le
peuvent guérir : & je fuis , Meffieurs ,
pleinement raffuré , lorfque je vois le fujet
pour lequel vous daignez vous tranfporter
dans mon pauvre réduit. Le temps me
manquant par rapport à vous , Meffieurs ,
je ne griffonnerai plus , parce que je fais
que vos momens font chers .
N. B. Le Magiftrat auquel s'eft adreffé
cet homme malheureux , après avoir pris
les éclairciffemens que la prudence pref48
MERCURE DE FRANCE
crivoit , a pourvû au fecours demandé ; &
les perfonnes les plus diftinguées de la
Cour , ainfi que prefque tous ceux qui ont
eu connoiffance de cette lettre , s'empreffent
à contribuer de quelque chofe au foulagement
de ce Philofophe villageois ,
bien plus refpectable que ceux qui , par des
fingularités affectées , ont ufurpé ce titre,
LE mot de la première énigme du
fecond volume du Mercure d'Octobre eft
les fouliers. Celui de la feconde eft la
pillule. Celui du premier logogryphe eft
mélecine , ( la ) dans lequel on trouve
Médie , cêne , Mécène , nid , démence ,
d'une & Médecin . Et celui du fecond eft
viole ; où l'on trouve viol , Levi , olive &
voile.
ENIGMES.
JE fuis un agrément dans la fociété
Pour celui qui de moi fait faire un bon ufage ;
Pour me connoître à fond , il faut, dès le jeune âge,
Apprendre à m'employer avec utilité.
Je
NOVEMBRE 1766. 49
Je me trouve fouvent en grande compagnie
Où des fayans viennent me confulter ;
S'il eft entre eux difcorde ou brouillerie ,
En un inftant je fais les accorder ;
Je fuis enfant de l'art & ne fuis pas fort rare ;
On ne peut définir ma forme , elle eſt bifarre.
Je fuis long , large , étroit , mais ni tond ni
quarré ;
A mes pareils je me vois préféré
Quand je porte avec moi des titres de vieille ſe ;
Je caufe quelquefois des maux à la jeuneſſe :
Aux Princes , aux Bourgeois je fers d'amusement,
Et tel qui , né fans biens, vivroit dans l'indigence ,
Acquiert par mon fecours un nom & de l'argent ,
Et fouvent dans Paris affiche l'opulence .
Par une Dame de Pithiviers
AUTRE.
Air : Tous les Bourgeois de Chartres.
AVEC VEC une belle âme ,
Quiconque peut m'avoir ,
A fur l'homme & la femme
Un dominant pouvoir.
C
50 MERCURE
DE FRANCE
.
Quelquefois férieux , quelquefois je fais rire ;
Je fuis le vrai fléau des fots ;
J'amufe par de bons propos ;
En tous lieux on m'admire.
Jamais je ne m'obſtine,
Je céde quand il faut ;
Pour peu qu'on s'exantine ,
On pardonne un défaut.
Sans le vouloir , aux champs fouvent je me promène
;
Un rien ôte le point d'appui :
Je rêve , mais bientôt à lui
Le bon fens me ramène.
B.. à Montdidier. ..
LOGO GRYPHE S.
A M. l'Abbé DE V...
Vous favez le látin , Abbé , certainement.
Or , devinez un mot , qui , tel qu'il fe préfente ,
Aux humains qu'il enchante ,
Donne un heureux moment .
Coupez la tête ; alors , Polype véritable ,
Sous autre forme cependant
Il fe reproduira : c'eft un commandement
NOVEMBRE 1766. §1
Ou bien un congé favorable
Que donne à ſon valet un maître confentant ,
Ou bien à l'écolier un Profeffeur content
D'aller où ? c'est ce que j'ignore .
Tranchez une autre tête encore ,
Et , par une conjonction ,
Il vous annonce une oppofition .
L'opération vous amufe ;
Eh bien , je la permets encor pour une fois :
Mais toute chofe à la fin s'uſe ,
Si l'on ne ménage fes droits.
Ce qui vous refte , atôme indiviſible ,
A cependant la qualité ,
Une lettre , fans elle , on n'auroit pas fanté.
Mais mon latin pour vous eft inintelligible :
Eh bien , parlons françois ; le mot eſt uſité ,
Moins au férieux qu'au comique ,
Moins en éloge qu'en critique ;
Ce n'eft pas vous , en vérité ,
A qui , fur ce défaut , on peut faire querelle.
Une inverfion , telle quelle ,
Me donne un autre nom encor moins obligeant ,
Burleſque , injure en France , en Grèce un élément ,
De l'alphabet une confonne ;
Je ne veux offenfer perfonne ,
Le nom françois pourtant pourroit trèsbien quadrer
A qui de mes filets ne fait pas fe tirer.
Cij
62 MERCURE
DE FRANCE
.
Eft - ce vous que cela regarde ?
Quoi qu'il en foit , foyez en garde ,
Jufqu'à vous je veux arriver ;
Je veux dans mon mot vous trouver
Et m'y voici . ( honni qui mal y penſe ! )
Depuis que nos docteurs nouveaux ont réformé
Notre orthographe , & fupprimé
Des doublemens l'inutile dépenfe ,
Trois lettres font un mot que vous appliquera
L'oeil de quiconque vous verra .
AUTRE..
LICTEUR ,
BCTEUR , je n'offre point aux yeux
De ces maifons que l'on connoît à peine :
Parcours les mers , viens aux bords de la Seine ,
Tout retentit de mon nom glorieux.
Mille fameux exploits m'ont placé dans l'hiſtoire ;
Sur les pas de nos Rois j'ai cueilli des lauriers ;
Mon fang coula pour eux , & fix fiècles entiers
Onttranfmis à mes fils ma grandeur & ma gloire !
A ces traits je ne puis échapper à tes yeux ;
Mais en lifant ceci , tu m'accufes peut - être
De vouloir t'éblouir par un détail pompeux ?
Pour te défabufer , emploie , à me connoître ,
Tous les refforts de ton efprit ;
NOVEMBRE 1766. 53
Tu verras que fur tout ce qui tient à mon être
Je fuis bien éloigné d'en avoir affez dit.
Pour rendre ton travail facile ,
De mes dix pieds fais la combinaiſon ;
Tu trouveras une femence utile ,
Dont le produit fert en toute faiſon ;
Je t'offre encore une très- grande ville
Où l'ouvrier ingénieux
Affortit , d'une main habile ,
Des couleurs dont l'éclat enchante tous les yeux ;
Du corps humain la dernière partie ;
Ce qui marque notre âge ; un Roi de Theſſalie ;
Un vêtement utile aux hommes feulement ;
Une bru d'Ifaac ; le premier aliment.
Ce n'eft pas tout , pourfuis ; en exerçant ta tête ,
Tu trouveras un meuble ; une farouche bête ;
Celle qui dans les flots expia fa fureur :
Raſſemble bien mon tout , & tu verras enfuite
Ce que fait un moulin lorfque l'onde l'agite ;
Une douce voiture ; une favante foeur ;
Un Romain que l'on vante ; un Prince magnanime,
Des ayeux de Louis augufte defcendant.
Sur ce détail réfléchis un inſtant ,
Tu verras que mon nom fublime
S'unit plus d'une fois à l'Empire des lys.
Donne des pleurs au dernier de mes fils ,
Dont la brillante deftinée
Au printemps de fes jours vient d'être moiffonnées
C iij
54
MERCURE DE FRANCE .
Réſerve tous tes voeux pour fon illuſtre ſoeur ,
Des grâces , des vertus le plus brillant modèle ;
Dreffe- lui chaque jour des autels dans ton coeur :
Que jamais ton encens ne brûle que pour elle .
Par une Dame de Pithiviers.
ST
ARIE T T E.-
*
I vous voulez de la vie
Faire un éternel printems ;
D'amour la douce folie
Doit remplir tous vos momens.
L'indifférence dans mon âme
Verfoit da trifte hyver les rigueurs :
Tendre amour j'ai fenti ta flâme ;
Mes jours font couronnés de plaifirs & de fleurs.
Si vous voulez de la vie , &c.
Paroles de M. D... Mufique
de M. MALIDOR , à Gueret.
* y *
-
Légerem?
2
Si vous voulés de la vie, Faire un éternelprintems,
W
D'amour la douce fo-lie Doremplirlous vos momens,
Fin ,
Doitremplir tous vos momensLindifference dansmon ame
Versoit du triste hiver les ennuis, les rigueurs;Tendre a
mour !j'ai senti taflameMesjours sontcouronnés deplai
W
= sirs,courones deplaisirs etdefleurs,deplaisirs etdefleurs. Si
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS,
NOVEMBRE 1766. 55
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de Mlle THOMASSIN , d'Arc
en Barrois , à M. DÉSORMEAUX.
QUE ne vous doit pas la Patrie , Monfieur
, pour ces chef- d'oeuvres inimitables
d'hiftoire dont vous avez fu l'honorer &
l'enrichir ! Non , rien n'étoit plus propre
à faire naître dans nos guerriers cette noble
émulation qui produit les héros , que de
peindre avec autant de force que d'agréinent
les vertus de fes défenfeurs les plus
généreux & les plus auguftes.
Quel citoyen n'applaudiroit donc pas ,
Monfieur , à votre zèle héroïque , quand
vous les célébrez avec des fuccès fi brillans
; quand vous trouvez des admirateurs
jufque dans vos propres rivaux ; & quand
l'envie vous ceint elle-même des lauriers
les plus flatteurs ?
Née avec les fentimens de votre fèxe ,
j'ai plus d'une fois gémi des foibleffes du
mien, qui m'empêchoient de céder à mon
Civ
46 MERCURE DE FRANCE.
inclination martiale , & de fuivre mes
frères dans la carrière des armes ; mais
ne puis-je au moins , du fond de mon obfcure
retraite , rendre un hommage folemnel
au digne hiftorien de Luxembourg & de
Condé?
Que ce titre , Monfieur , vous donne de
droit fur des cours patriotes ! Qu'il vous
rend illuftre ! C'eft tout à la fois le plus
beau compliment qu'on puiffe vous faire ,
& le plus glorieux monument qu'on puiſſe
vous décerner ; il vaut feul une ftatuë.
DÉJA , pour prix de tes travaux ,
Minerve , au temple de mémoire ,
A confacré ton nom , fublime Deformeaux
Parmi les noms de tes héros ;
Et la Déeffe de l'hiftoire ,
Admirant leurs vertus, leurs traits dans tes tableaux,
Au trophée éclatant , qu'elle élève à leur gloire ,
A mêlé tes doctes pinceaux.
Quels exemples de valeur , de clémence ,
de prudence & de magnanimité nous offrent
les annales grecques & romaines , que
ceux que vous retracez , avec un talent fr
fupérieur , ne femblent furpaffer encore ?
O que l'idée que nous avions de ces
conquérans étoit foible ! Soit que vous les
Mile Thomaffin a cinq frères au fervice du Roi
NOVEMBRE 1766. 57
repréfentiez vainqueurs ou défarmés , redoutables
ou bienfaifans , quelle grandeur
, quelle bonté dans le caractère ! quel
charme , quelle énergie dans l'expreffion !
Comment béniroit- on déformais ces
dieux tutélaires , fans fe rappeller avec une
forte de vénération votre fouvenir ? Oui ,
Monfieur , vos ouvrages à l'abri des révolutions
qu'éprouvent les langues vivantes ,
vous feront à jamais participer au culte
d'amour & d'admiration qu'on ne ceffera
de leur rendre : & voilà vos droits à l'immortalité.
Quoique mon fuffrage ne puiffe rien
ajouter à votre triomphe littéraire , j'oferai
cependant joindre ma voix au concert
d'éloges que la renommée vous adreffe de
toutes parts ; & je ne craindrai d'être
pas
défavouée par elle , en annonçant vos pro
ductions précieuſes , comme le plus heureux
préfage pour la nation , pour les lettres
, pour vous.
Ta fublime éloquence a rappellé la gloire :
Luxembourg & Condé yont renaître à ta voix ;
Et les palmes du goût , celles de la victoire ,
Croiffent pour couronner ton zèle & leurs exploits .
Qui , Monfieur , après les écrits immor-
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
tels que vous venez de publier en l'honneur
de ces grands hommes, je crois fermement
& fans enthouſiaſme , qu'on ne verra
plus dans nos armées que des Luxembourg &
des Condé. L'aiguillon le plus preffant pour
le courage & l'ambition des militaires fera
d'abord de les imiter , puis de vous voir
illuftrer leurs hauts faits.
Mais , en attendant que nos faftes vous
préfentent encore des noms recommandables
à faire paffer à la poftérité avec tout
l'éclat dont ils font fufceptibles , combien
de généreux perfonnages , qu'un filence
humiliant a laiffés jufqu'ici pour ainfi
dire fans fépulture , & qui attendent de
vous l'apothéose !
pen- Telle eft , Monfieur , ma façon de
fer fur vos ouvrages charmans : cette lettre
vous prouvera bien que je ne fais qu'être
fincère : elle ne m'a coûté que la peine de
l'écrire ; & fi j'y euffe mis plus d'art , elle
feroit fans doute plus courte. Mais j'ai cru
devoir moins fuivre mon génie qu'épanouir
mon coeur. Les couleurs dont vous
peignez la vertu font fi belles , fi touchantes
, qu'on ne peut fe refufer à croire qu'elle
fait vos délices ; & c'eſt par là que vous
favez fi bien vous concilier ces tendres fentimens
d'eftime & de refpect , que les plus
NOVEMBRE 1766. 59
beaux talens ne méritent pas toujours
mais qu'une provinciale , qui n'a l'honneur
de vous connoître que par votre réputation
brillante , ne craint pas de vous
vouer ici avec toute la cordialité dont elle
eft capable.
J'ai l'honneur , & c.
THOMASSIN.
à
P.S. Je vois, Monfieur, avec un extrême
plaifir le public devenir l'écho de M. de
la Place fur le mérite de vos ouvrages.
Les extraits que j'en ai lus dans le Mercure
m'ont enchantée ; & je ne tarderai
en orner ma bibliothéque. Je laiffe
ordinairement mûrir la réputation des auteurs
avant que de me procurer leurs productions.
La réimpreffion ou le décri me
rend prudente à faire emplette de nouveautés.
pas
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
و ت
HISTOIRE de LOUIS DE BOURBON ,
fecond du nom , Prince DE CONDÉ
premier Prince du Sang ; furnommé LE
GRAND ; par M. DESORMEAUX. Ẩ
Paris , chez SAILLANT, rue Saint Jeande-
Beauvais ; deux volumes in- 12 : 1766 .
Nous avons donné dans le volume du
mois d'Août , l'extrait du premier tome
de cette hiftoire , que le public a parfaitement
accueillie. Un tableau abrégé de
la France , & quelques fages réflexions fur
la fituation de ce royaume , après les avantages
fans nombre que le Prince de Condé
venoit de remporter dans l'efpace de cinq
ans ; tel eft le début du fecond volume
de M. Deformeaux. Deux portraits également
bien tracés fuivent immédiatement
ce début : l'auteur commence par celui de
la Régente.
و د
"
" Anne d'Autriche réuniffoit en fa per-
» fonne prefque toutes les vertus qui ren-
» dent une femme & une Reine eſtima-
» ble. Aux charmes de la figure & de la
taille , elle joignoit les qualités les plus
» folides du coeur & de l'efprit. Son âine
97
NOVEMBRE 1766. 61
étoit noble , généreufe , libérale , élevée ,
magnanime & fenfible ; fa conftance égaloit
fa fermeté ; invariable dans fa con-
» duite privée , égale dans l'une & l'autre
» fortune , pieufe fans affectation , fidèle à
» fes promeffes , lente à croire le mal ,
»prompte à le pardonner , pleine d'équité
» & d'humanité ; perfonne n'eut plus de
dignité dans les moeurs , de candeur &
» de franchife dans le caractère : elle eût
» rendu le trône adorable , fi elle eût eu le
» courage d'efprit néceffaire pour gouverner
par elle -même. Mais la pareffe qui
fembloit alors naturelle à la branche
» d'Autriche Eſpagnole , la défiance de
fes propres forces , une modeftie outrée
, l'empêchèrent de fe charger d'un
» fardeau que fes vertus & l'amour des
peuples euffent rendu plus léger entre
fes mains. C'eſt par une fuite de cette
» indolence , qu'elle ſe livra fans réſerve
» à ceux qui gagnèrent fon eftime & fa
confiance. Elle époufa leurs paffions ,
» leurs préjugés , leurs intérêts , au point
» de ne faire prefque ufage de fa puif-
» fance & de fon courage , qu'en leur faveur.
Jamais ambitieux ne rechercha
» l'autorité avec plus de plaifir , qu'elle
» s'en dépouilla en faveur de Mazarin.
62 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
Elle fe mit dans une fi grande dépen-
» dance de ce Miniftre , qu'elle fe priva
» elle - même du feul avantage qu'une
grande âme connoiffe fur le trône , ce-
» lui de faire des heureux. Elle brava la
» haine , le mépris public , les injures &
"" la guerre , pour foutenir un choix dé-
» favoué & blámé par la nation. Cette
» chaleur extrême nuifit long- temps à fa
réputation.. On ofa affecter des doutes
» fur fa vertu ; elle paffa pour avoir plus
d'opiniâtreté que de fermeté , plus d'orgueil
que d'élévation , plus de témérité
» que de prudence. Mais le fuccès la juf-
» tifia . Elle eut le bonheur , avant que de
» mourir , de réunir en fa faveur tous les
fuffrages
و د
ور
"
و ر
" "3.
Du portrait d'Anne d'Autriche , l'hiftorien
paffe à celui de Mazarin. « Souple ,
» fin ', délié , plein d'enjouement & de
manége , fenfible au plaifir ; perfonne
» ne poffédoit mieux que lui l'heureux
» don de plaire : mais il ne s'en fervoit que
• pour tromper.
"
33
Ce Miniftre , très-verfé & très - profond
dans les affaires étrangères , mais
» fans aucune teinture de l'adminiftration
intérieure de la légiflation & de la fcience
» des finances , fe livra entierement à Par…
"
NOVEMBRE 1766, 63.
ود
» ticelli d'Henuri , Italien comme lui , &
» l'homme le plus corrompu de l'Europe.
Ce Surintendant , condamné , dit- on ,
» dans fa jeuneffe à être pendu à Lyon ,
» avoit fait un long & plus heureux apprentiffage
de rapines dans un âge plus
» avancé . Il porta à un tel point les impôts
& les véxations , que la capitale fit
» retentir la Cour de fes plaintes .
39
ود
>>
" Dans ces circonftances , le Parlement
long - temps invité , preffé , menacé ,
» même par le ccrrii des citoyens , s'éveille ,
» murmure , & éclate enfin contre l'édit
» du tarif qui portoit une impofition gé-
» nérale fur tous les objets de confomma-
» tion. La multitude applaudit avec tranf-
» port aux Magiftrats ; elle crie à l'anéan-
» tiffement des loix , elle réclame & implore
leur protection ; elle ne connoît
prefque plus d'autorité que celle du Par-
» lement , à qui elle fuppofe autant de
» force & d'étendue , qu'au tribunal des
Ephores de Sparte. Elle ofe enfin dé-
» chirer d'une main téméraire le voile
qui couvre les fecrets de la Monarchie ,
refpectés depuis une fi longue fuite de
» fiècles.
ود
>>
ود
"
"3
39
Mazarin écouta d'abord ces cla meurs ,
» comme on écoute du haut du rivage les
64 MERCURE DE FRANCE.
flots de la mer. Il commença par vouloir
humilier le Parlement , en lui re-
» tenant fes gages , & en lui refufant le
» renouvellement de la paulette ; il créa
de nouveaux offices de Maîtres des Requêtes.
Il ne fallut que cette étincelle
» pour exciter un incendie, général » .
Le Parlement dès - lors fe laiffa emporter
au- delà des limites que la fagefle &
la modération devoient lui preferire . Plufieurs
de fes Membres , & entr'autres
Brouffet & le Confeiller Longueil qui
fans fe commettre , forma & gouverna
la faction connue fous le nom de la
Fronde , fe déchaînèrent contre la Cour &
Mazarin.
ec
Cependant la juftice ne s'adminiftroit
plus. Les jeunes Magiftrats ne re-
» gardoient plus qu'avec mépris les facs des
» procès ; leur ambition ne s'occupoit que
» des grands objets de la politique & de
» l'adminiſtration . Déja le peuple refufois
» de payer les impofitions , même les plus
» légitimes ; les Financiers qui fe voyoient
» à la veille d'être immolés à l'animofité
ود
de la multitude , n'avançoient plus de
» fonds : les loix étoient fans vigueur , &
» la Cour fans reffources , lorfque le Cardinal
, honteux enfin de voir l'autorité
royale anéantie entre fes mains , entre-
>>
NOVEMBRE 1766. 65
prit de la rétablir par un coup d'éclat
De-là , les barricades , les défaftres , les
» excès de toutes espèces , & la guerre in-
» teftine qui empêcha la France de fubju-
" guer les Pays-Bas , & d'achever la ruine
» de l'Efpagne.
» Le Prince , de concert avec le Duc
» d'Orléans , fit tout ce qu'on pouvoit at-
» tendre de fon- zèle , pour arrêter le mal
» dans fa fource ; il offrit fa médiation à
» l'un & l'autre parti. Mais les efprits
» étoient trop aigris pour fe prêter à des
» vues de concorde » .
ود
Comme le temps de la campagne avançoit
, il fut obligé de partir avec le défagrément
de laiffer les affaires dans une efpèce
de crife. L'Archiduc Léopold , inftruit
des divifions qui régnoient en France , fet
flattoit alors de remporter des avantages
décififs. Mais Condé , chargé de la deſtinée
de l'Etat , déconcerta par fon feul plan de
campagne , les vaftes projets de l'ennemi.
Au lieu de l'attendre & de fe retrancher fur
la défenſive , il forma le deffein de l'aller
attaquer jufques dans les Pays - Bas . Le
fiége d'Ypres , dont il s'empara le 29 Mai
1648 , & la victoire de Lens qu'il remporta
fur l'Archiduc le 3 Août fuivant
ajoutèrent beaucoup à la gloire qu'il s'étoit
acquife dans les plaines de Rocroi ,
66 MERCURE DE FRANCE.
de Fribourg & de Norolingen. La prife de
Furnes fut l'unique exploit où fe bornèrent
les fuites d'une victoire qui devoit entraî
ner la conquête des Pays-Bas. Elle auroit
certainement été accompagnée de nouveaux
fuccès : mais Condé, rappellé par la
Reine & par les Barricades , n'eut pas le
tems de mettre fes projets à exécution .
Auffi-tôt qu'il parut , tous les regards
fe fixèrent fur lui ; la Reine & Mazarin
d'un côté , & la Fronde de l'autre , cherchèrent
en lui un défenfeur & un appui .
Ce Prince , au lieu de profiter des avantages
qu'il auroit pu retirer en fe mettant
à la tête de l'un des deux partis , ne voulut
fe fervir de fa puiffance , que pour rétablir
la paix & l'union. La Reine étoit dans
le deffein de faire le fiége de Paris : il l'en
détourna , la fit confentir à négocier avec
le Parlement , & obtint d'elle une déclaration
avantageufe au peuple . Une telle
conduite méritoit à Condé les hommages
des Grands , du Parlement , de la Nobleffe
& des Citoyens . Mais malheureuſement
le calme qu'il avoit fait fuccéder avec tant
de peine aux troubles & aux agitations ,
fut bientôt fuivi de nouveaux orages .
Les vacances étoient à peine écoulées ,
qu'on vit renaître à Paris la fermentation
& le défordre. Ce fut alors que le CoadNOVEMBRE
1766. 67
juteur de Paris épuifa toutes les reffources
de fon génie pour engager Condé à fe rendre
le protecteur de la Fronde. Voici
comment M. Deformeaux peint ce Prélat.
ور
ور
ود
ود
و ر
و ر
" Jean-François - Paul de Gondi de Retz,
,, iffu d'une famille ancienne à Florence ,
» & très-illuftre en France , avoit reçu de
la nature un génie puiffant & lumineux ,
» des qualités éclatantes , un courage indomptable.
Son âme étoit inquiette , jaloufe
, amie de l'oftentation , du faſte ,
des nouveautés , de l'indépendance &
» de la faction. Les dangers éminens fuivis
d'une grande réputation , n'avoient que
» de l'attrait pour cet homme fier & dan-
" gereux , habile à pénétrer les deffeins
d'autrui , profond & impénétrable dans
» les fiens , d'une foi inviolable envers fes
complices , prodigue de fon bien & de
» celui des autres , capable de tout ofer ,
de tout attaquer , de tout renverfer pour
» fatisfaire fes paffions ; au refte fans frein
» & fans moeurs , faifant fervir indiffé-
» remment à fes vues la vertu , le vice , la
probité , les fciences & la religion . C'eſt
» du fein de la débauche & du libertinage ,
qu'il ofoit prêcher au peuple toute la fé-
» vérité de la morale chrétienne Son élo-
» quence , fon génie , fon affabilité , ſes
profufions fecretes , le zèle dont il af
»
ود
و ر
68 MERCURE DE FRANCE.
"
» fectoit d'être pénétré pour le bien pus
si blic, le rendirent long - temps l'objet de la
vénération de la multitude . Elle ne voyoit
» que des vertus , de l'élévation , de la
grandeur d'âme , de la générofité dans
un Prélat qui n'étoit regardé par les fages,
» que comme un homme factieux , violent
, hardi & emporté. Tels étoient les
» déréglemens de l'âme & de l'efprit
» de Gondi , qu'il eût préféré la qualité
de chef de parti à celle de premier Mi-
» niftre.
« Croitoit- on qu'il s'honoroit du nom
de petit Catilina ? & que dès fon en-
» fance il ne regardoit qu'avec vénération
» ce fameux confpirateur & les autres ,
dont le génie & les attentats , le courage
& la deftinée ont étonné l'univers ?
Il approfondiffoit leurs caractères , il dé-
» mêloit leurs intrigues , il étudioit leurs
» marches , & fe formoit fur leur modèle ;
» lorſqu'au féminaire on le croyoit à méditer
les vérités de la religion , dont on
lui deftinoit un des principaux minif-
» tères , il effayoit fon âme aux complots
» & aux conjurations il avoue lui - même
» qu'il en conduifit une à l'âge de vingttrois
ans contre la vie de Richelieu. Cet
» apprentiffage du crime enhardit fon courage
, développa fes talens , au point
NOVEMBRE 1766. 69
» qu'on difoit de lui , qu'il avoit autant
de génie pour déchirer & renverfer un
Empire , que le grand Condé pour le
» conquérir & le gouverner ».
Tel eft le perfonnage qui vouloit que
Condé embraflât le parti de la Fronde. Celui-
ci , loin de répondre aux vues de Gondi,
exhorta ce mauvais citoyen à renoncer luimême
à la cabale , offrant de le rétablir
dans les bonnes grâces de la Reine , Mais
le Coadjuteur eût plutôt renoncé à fa place.
Si la faction de la Fronde faifoit vivevement
folliciter Condé de foutenir fes intérêts
, la Cour ne defiroit pas moins de
l'avoir pour chef de fon parti. Ce Prince ,
tourmenté également des deux côtés , flotta
long- temps dans l'incertitude & la perplexité.
Il étoit déja parvenu , à fon retour
des Pays-Bas , à appaifer les troubles & les
divifions ; fon grand plaifir auroit été de
mettre encore une fois le calme dans les
efprits mais les chofes étoient portées à
un point , & le feu de la difcorde étoient
tellement allumé , qu'il n'étoit pas poffible
de l'éteindre. Dans cette trifte calamité ,
Condé préféra la Cour aux Frondeurs. Le
Maréchal de Granmont, fon ami & le comde
fes fuccès , n'influa pas peu à
pagnon
lui faire prendre cette réfolution. Mais ,
ce qui le décida fur-tout , fut la conduite
70
MERCURE DE FRANCE .
"
"
kr
d'Anne d'Autriche. « Elle employa tout
» ce que les larmes & la douleur ont de
» force dans une Reine malheureuſe pour
l'attendrir ; elle lui protefta que n'ayant
» de reffource & d'efpérance que dans
fon appui , elle le regarderoit toujours
» comme fon troifième fils . Mazarin s'humilia
jufqu'au point de lui jurer qu'il
dépendroit toujours de fes volontés.
» Enfin , le jeune Roi , dont les grâces &
» la majefté naiffante commençoient à
imprimer le refpect & la tendreſſe ,
préparé par la Reine , fa mère , fe jette
» au col du Prince , l'embraffe , le ferre
» dans fes bras , & lui recommande le
» falut de l'Etat & de fa perfonne. L'âme
»
و د
du héros ne put réfifter à une fcène fi
» touchante ; il fe livra au plaifir de pro-
» téger une Cour qu'il croyoit ingrate &
» un Miniftre qu'il n'eftimoit pas ».
"
Сс
Auffi- tôt que Condé fe fut déclaré on
réfolut fur le champ que la Maiſon Royale
fortiroit de Paris la nuit du s au 6 Janvier.
Jamais nuit ne fut plus remplie
» d'effroi , de trouble & d'alarmes : funeſte
» contrafte des fêtes & des plaifirs qui
fignaloient ce temps confacré aux réjouiffances.
La Cour arriva à Saint-
Germain fans Officiers , fans meubles ,
» fans linge & fans argent. On vit des
>>
∞
99
NOVEMBRE 1766, 71
4
, ל
» Dames de la première qualité , des Prin-
» ceffes , être obligées de coucher fur la
paille dans la faifon la plus rigoureufe
de l'année. L'inquiétude , le chagrin , la
» crainte de l'avenir déchiroient tous les
coeurs. Il n'y avoit que Condé qui , par
» fon intrépide gaieté & fa confiance ,
» raffurât les efprits ».
ود
Telle étoit la fituation de la Cour à
Saint-Germain : « celle de Paris étoit
» encore plus déplorable. A peine le bruit
» de l'évaſion du Roi fe fut répandu que
» tous les citoyens fortent de leurs maifons
; les uns font retentir l'air de cris
» & de gémiffemens , ceux- ci d'imprécations
, de menaces & de blafphêmes.
» On en voit qui courent dans les rues
éperdus de crainte & de frayeur. Les
» autres prennent les armes ; tous s'accor-
» dent à regarder Mazarin comme l'unique
» auteur des malheurs publics
>>
>>
Dans ces circonftances malheureuſes le
Parlement s'affemble & fe détermine à
envoyer à la Cour des députés . Ceux- ci ſe
rendent à Saint - Germain en qualité de
fupplians. On les congédie avec dureté :
de retour à Paris , ils rendent compte à la
Compagnie de la hauteur avec laquelle
on les a reçus. Ils lui apprennent en même
temps qu'il n'y a plus d'efpérance que dans
2 MERCURE DE FRANCE.
la protection du Ciel ; en un mot , que
Paris eft bloqué de toutes parts. « A cette
» terrible nouvelle la fureur & le défefpoir
s'emparent de tous les efprits ;
l'excès de la frayeur produit l'audace &
» la fermeté ; Mazarin eft profcrit ; on
prend les armes ; l'avarice , l'ambition ,
amènent de nouveaux dé-
»
la
>> vengeance
» fenfeurs à la Fronde ».
Parmi ceux qui fe préfentent, Condé eft
étonné de compter le Prince de Conty ,
fon frère , & la Ducheffe de Longueville ,
fa foeur. De tels chefs étoient capables
de rendre la faction de la Fronde beaucoup
plus formidable. Ils indignèrent, mais
n'intimidèrent point Condé. Ce Prince ,
abandonné par fes parens , ne s'en flatta
pas moins du fuccès de fon entrepriſe.
L'événement juftifia fes efpérances. Uniquement
fecondé par fept ou huit mille
hommes , les débris de la dernière campagne
, il vint à bout de réduire en détail
une multitude innombrable de Frondeurs.
La victoire de Charenton fut le plus grand
avantage qu'il remporta fur eux .
Les armes triomphantes de Condé venoient
, à la vérité , de délivrer la Cour
d'ennemis redoutables ; mais les approches
des Efpagnols troubloient la joie de ces
fuccès.
La
NOVEMBRE 1766. 73
La néceffité alors rapprocha tous les
partis ; la Fronde , parce qu'elle voyoit
» la ville prête à être affamée ; la Reine ,
» parce qu'elle ne pouvoit foutenir à la
» fois une guerre civile & étrangère . Tels
» furent les moyens fimples qu'on employa
» pour dénouer cette intrigue fi compliquée
, & accélérer la paix qui fut fignée
» à Saint-Germain » .
و د
ود
Dès que la paix eut été fignée , Condé fe
réconcilia avec le Prince de Conty & la
Ducheffe de Longueville , & fe rendit à
Paris , où , feul & dans fon carroffe , il
parcourut les principales rues de cette ville
au bruit des applaudiffemens & des acclamations
de tous les citoyens. Les honneurs
que reçut ce Prince dans la Capitale , devinrent
la fource de l'inimitié qui régna
entre lui & Mazarin . Ce dernier , devenu
jaloux de fon protecteur , le regarda comme
un rival dangereux , & chercha par la fuite
toutes les occafions de lui nuire. Cependant
Condé, qui , depuis la paix , étoit
allé fe repofer en Bourgogne , inftruit des
nouvelles alarmes de la Reine & du Cardinal
, ne balança point de fe rendre à Compiégne
, où la Cour étoit , pour tranquillifer
leurs efprits. Il les ramena lui- même
dans la Capitale , & eut la fatisfaction de
voir le Roi , la Régente & Mazarin même
D
70 MERCURE DE FRANCE.
و د
d'Anne d'Autriche. « Elle employa tout
» ce que les larmes & la douleur ont de
» force dans une Reine malheureuſe pour
» l'attendrir ; elle lui protefta que n'ayant
de reffource & d'efpérance que dans
fon appui , elle le regarderoit toujours
» comme fon troifième fils. Mazarin s'hu-
» milia jufqu'au point de lui jurer qu'il
dépendroit toujours de fes volontés.
» Enfin , le jeune Roi , dont les grâces &
» la majefté naiffante commençoient à
imprimer le refpect & la tendreffe ,
préparé par la Reine , fa mère , fe jette
» au col du Prince , l'embraffe , le ferre
» dans fes bras , & lui recommande le
falut de l'Etat & de fa perfonne. L'âme
» du héros ne put réfifter à une ſcène fi
» touchante ; il fe livra au plaifir de pro-
» téger une Cour qu'il croyoit ingratè &
» un Miniftre qu'il n'eftimoit pas » .
ود
ور
ور
Auffi- tôt que Condé fe fut déclaré on
réfolut fur le champ que la Maiſon Royale
fortiroit de Paris la nuit du s au 6 Janvier.
Jamais nuit ne fut plus remplie
"
сс
d'effroi , de trouble & d'alarmes : funefte
» contrafte des fêtes & des plaiſirs qui
fignaloient ce temps confacré aux réjouiffances.
La Cour arriva à Saint-
Germain fans Officiers , fans meubles ,
fans linge & fans argent. On vit des
*
99
»
E
1766. 75
39 deTam
≫ crainte
35 COBUITS
» fon
孟
» On en
23
épendusedde
» autres prenat
Compagas
onesase
temps qu
rté de fon père
bres étoient afient
à quoi fe
arti des Princes
ince toutes les
& retarder le
in autre côté le
porter aux plus
ofoit manquer
au Prince de
les débats , la
Membres du
outrée de douend
fon fils par
Grand'Chamde
larmes ; elle
x; mais on la
e , je ne me fuis
és du Royaume
,
fatigues & des
re, que pour ime
la violence &
al Mazarin
; je
ma perfonne &
le feul Prince de
ffe de la libertés
pères pour prix
de conquêtes
, a
yous toucher ,
Dij va
74
MERCURE DE FRANCE.
arriver au Palais Royal au milieu des tranf
ports & des bénédictions des grands & de
la multitude.
Des fervices auffi éclatans auroient dû
pénétrer Anne d'Autriche & le Cardinal
d'une éternelle reconnoiffance pour Condé :
ils eurent cependant l'ingratitude de faire
renfermer ce Prince à Vincennes avec le
Prince de Conty & le Duc de Longueville.
Nous voudrions pouvoir rendre compte
de tout ce qui précéda & fuivit l'emprifonnement
de Condé , mais la longueur de
cet extrait ne nous permet pas d'entrer
dans ces détails confidérables. Il fuffira au
lecteur de favoir que l'affaire des rentiers ,
à qui l'on refufoit de payer les rentes qui
leur étoient dues , produifit de nouveaux
troubles ; que Mazarin s'en fervit pour
rendre Condé & la Fronde irréconciliables;
& qu'enfuite ce Miniftre rechercha &
obtint l'appui de la faction . Nous ne paſferons
pas non plus fous filence le morceau
où l'Hiftorien raconte , avec toute l'éloquence
& le pathérique poffibles , ce qui
arriva au Palais lorfque la Princeffe de
Condé , fuivie de fon fils , s'y rendit pour
réclamer l'appui & la protection du Parlement.
« Le jeune Duc d'Enguien , porté
» entre les bras de fon Ecuyer , fe jetta au
» col des Magiſtrats , leur demandant , les
1
NOVEMBRE 1766. 75
» larmes aux yeux , la liberté de fon père
» & de fes oncles.
A
"
و د
par
Cependant les Chambres étoient affemblées
; elles ne favoient à quoi fe
» réfoudre ; embraffer le parti des Princes
c'étoit attirer fur la Province toutes les
forces de la Monarchie & retarder le
» falut de la Capitale. D'un autre côté le
» peuple menaçoir de fe porter aux plus
terribles extrêmités , fi on ofoit manquer
à la reconnoiffance due au Prince de
Condé. Les altercations , les débats , la
divifion partageoient les Membres du
Parlement : la Princeffe , outrée de douleur
& d'impatience , prend fon fils
la main & entre dans la Grand'Chambre
, les yeux baignés de larmes ; elle
» vouloit fe jetter à genoux , mais on la
retint. Meffieurs , dit- elle , je ne me fuis
» mife en route des extrêmités du Royaume ,
» à travers des périls , des fatigues & des
» incommoditésfans nombre, que pour im-
»plorer votre juftice contre la violence &
» la tyrannie du Cardinal Mazarin ; je
» remets entre vos mains ma perfonne &
» celle de mon fils : c'est le feul Prince de
» la Maifon Royale quijouiffe de la Liberté;
: perfonne n'ignore quefon père , pour prix
de tant de victoires & de conquêtes , a
» perdu la fienne : laissez - vous toucher ,
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE.
"
"
و و
>>
"9
"
ور
Meffieurs , par le fouvenir de l'amitié
qu'il vous a témoignée ; & ne refufez pas
" vos fecours à la famille la plus infortunée
qui foit au monde & la plus injuftement
opprimée. Les foupirs & les fanglots l'empêchèrent
d'en dire davantage ; le jeune
Duc , mettant alors un genou en terre ,
» s'écria : Meffieurs , fervez- moi de père ,
le Cardinal Mazarin m'a ôté le mien » .
» Les grâces du Prince , fon innocence ,
» fa pofture de fuppliant , la douleur de
» fa mère , fes gémiffemens touchèrent
» l'affemblée , au point qu'il n'y avoit pref-
» que perfonne qui ne fondît en larmes ;
le Préfident Daphis les fupplia de fe retirer
, en les affurant que la Cour leur
» donneroit bientôt des marques éclatantes
» de fon zèle & de fon attachement.
ود
"
» La Princeffe s'obftina à reſter dans
, l'enceinte du Palais , jufqu'à ce qu'elle
» eût obtenu un arrêt de protection & de
» fûreté. La féance dura depuis fix heures
» du matin jufqu'à fix heures du foir ».
ود
ود
Quelque temps après cette démarche
de la Princeffe de Condé , les Princes furent
transférés à Marcouffi . « A peine Condé
» étoit-il forti deVincennes , que ces mêmes
» Parifiens , qui avoient célébré fa difgrace
» avec tant d'éclat , vifitèrent fa prifon
» avec un refpect religieux ; tout ce qui
» avoit été l'objet de fes amuſemens deveNOVEMBRE
1766. 77
-
» noit précieux ; on fe montroit les uns
» aux autres les fleurs qu'il avoit cultivées
» de fes mains victorieufes ; on connoît
» ces beaux vers de la Sapho du fiècle ,
( Mlle Scudéri ) qui les écrivit fur les
» murs de la chambre où il avoit été dé-
"
» tenu » :
En voyant ces oeillets qu'un illuftre guerrier
Arrola d'une main qui gagna des batailles
Souviens- toi qu'Apollon a bâti des murailles ,
Et ne t'étonne pas que Mars foit Jardinier.
De Marcouffi on tranfporta les Princes
au Havre- de -Grâce ; mais ils n'y reftèrent
pas longtemps. Le Parlement , appuyé
de tous les Ordres de l'Etat , ayant demandé
leur liberté , on ne put s'empêcher
de la lui accorder. Ce fut le Cardinal
lui même qui , fans attendre les ordres
de la Reine , alla ouvrir les portes de la
prifon. I efpéroit par - là fe rendre les
Princes favorables & appaifer le peuple
irrité contre lui. Cette action ne l'empêcha
pas d'être profcrit par un Arrêt du
Parlement , & d'être forcé de chercher un
afyle chez les nations étrangères. Si dans
ces momens Mazarin effuya de grandeshumiliations
, Condé éprouva à fon retour
des témoignages de joie bien fatisfaifans.
Rien n'eft comparable aux tranfports avec
Diij .
78 MERCURE DE FRANCE.
lefquels il fut reçu . « L'yvreffe de la Capi-
» tale ne fut jamais plus grande , plus uni
» verfelle ; elle étoit plongée dans les fê-
» tes : les artifans quittoient leurs travaux;
11 point de rues où il n'y eût des feux de
" joie , des danfes , des tables toutes dref-
29
fées , où l'on forçoit les paffans à boire
» à la fanté du grand Condé. A ces traits
» eût- on jamais reconnu le même peuple,
qui , l'année précédente , avoit célébré
» fa difgrace par tant de tranfports indif-
ود
» crets » ?
C
Tel eft le récit des faits qui fe font paffés
depuis la naiffance du grand Condé
jufqu'au moment de fon élargiffement. Il
eft peu d'exemples d'une vie auffi féconde
que la fienne en événemens de tous les
gentes ; mais il eſt auſſi: peu: d'hiftoires
qui méritent autant d'éloges que celle dont
on vient de rendre compte. Quelle no
bieffe & quelle élévation dans le ſtyle
de M. Deformeaux ! quelle rapidité , quelle
variété dans la defcription des combats !
On les paffe dans la plupart des hiftoriens ;
on les relit dans M. Deformeaux . Quelle
expreffion , quel coloris dans fes portraits !
quelle vérité, quelle philofophie dans fes
réflexions !
M. Deformeaux a eu le mérite de lier
parfaitement l'hiftoire du temps à cellede
fon héros ; & dans les reproches &
NOVEMBRE 1766. 79
les louanges qu'il donne , foit aux actions
foit aux perfonnages dont il parle , il a
obfervé une retenue & une modération
auffi rares qu'eftimables . Nous fommes
bien aifes , en finiffant , d'avertir le lecl'hiftoire
de M. Deformeaux eft
enrichie de plans de fiéges & de batailles ,
qui ont été deffinés par M. Goubeaux ,
Ingénieur de M. le Prince de Condé , &
que les connoiffeurs paroiffent en faire
le plus grand cas.
teur que
ÉCOLE de Littérature , tirée des meilleurs
Ecrivains
,par , par M. l'Abbé DELAPORTE :
tome premier ; nouvelle édition , revue ,
corrigée & augmentée. A Paris , chez
BABUTY , fils , Libraire , quai des Auguftins
, entre les rues Git - le - Coeur &
Pavée , à l'étoile ; chez BROCAS , rue
Saint Jacques , au- deffùs de la rue des
Mathurins , au chef Saint Jean ; chez
HUMBLOT , rue Saint Jacques , près
Saint Yves ; 1766 : avec approbation &
privilège du Roi ; deux vol. in- 1 2.
ON fe plaint que la littérature retombe
dans la décadence . Mille accidens obfcurciffent
ou affoibliffent les talens . Sous les
1
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
pas de l'homme de lettres s'élève une
foule d'obftacles qu'il fe procure lui - même,
ou que lui préparent fes contemporains. Je
voudrois pouvoir , dit l'Auteur , les détruire
, & brifer les entraves qui empêchent
l'effor du génie .
Le mépris des règles & l'ignorance des
préceptes eft , fur-tout, ce qui retarde le progrès
de la littérature. On fe perfuade qu'il
fuffit de lire les chef- d'oeuvres des grands
maîtres , pour être en état de les imiter ;
& l'on néglige d'étudier dans les fources
les règles de l'art , à l'aide defquelles ils
fe font eux-mêmes élevés au plus haut
point de perfection dans chaque genre.
Il eft vrai que ces règles fe font fi fingulièsement
multipliées , que la vie entière fuffiroit
à peine pour fe les rendre familières ;
la plupart d'ailleurs n'avoient pas été compofées
par des auteurs qui , joignant la pratique
à la théorie , euffent fourni à la fois
les préceptes & les modèles. Enfin ceux
qui
nous
ont
donné
jufqu'ici
des
règles
&
des
principes
, n'ont
pas
toujours
été
de
ces
hommes
de
génie
, dont
les
lumières
ont
éclairé
leur
fiècle
, &
honoré
leur
nation
. Un
livre
qui
raffembleroit
tous
ces
avantages
, un
recueuil
qui
contiendroit
autant
de
traités
particuliers
qu'il
y
a de
différens
ouvrages
dans
toutes
les
langues
,
qui
feroit
compofé
par
les
écrivains
les
NOVEMBRE 1766. 81
•
plus diftingués , dont les préceptes auroient
été confirmés par des chef - d'oeuvres de
l'art , feroit fans contredit la collection la
plus utile pour les gens du monde , & la
plus néceffaire aux gens de lettres. Les uns
y puiferoient des règles füres pour juger
avec intelligence de toutes fortes d'ouvrages
; les autres , pour les compoſer avec
goût : & c'eft , dit l'Auteur , ce que nous
croyons avoir exécuté en faifant un choix
des meilleures règles , que nous renfermons
en deux volumes , & en ne nous attachant ,
autant qu'il a été poffible , qu'aux auteurs
qui ont joint l'exécution à la théorie . Ce ne
font donc point les idées d'un homme feul
que nous offrons au public ; c'eft un cours
complet de belles - lettres , compofé par
tout ce que nous avons eu de meilleurs
écrivains. C'eft , pour ainfi dire , l'efprit
de tous nos grands hommes réunis,pour former
d'autres grands hommes dans tous les
genres où ils ont excellé. M. Duclos a dit
quelque part dans fes Confidérationsfur les
maurs , que le plus grand fervice que les
Académies puffent rendre aux lettres , aux
fciences & aux arts , étoit de faire des méthodes
, & de tracer des routes qui épargnaffent
du travail & des erreurs , & qui
conduififfent à la vérité par les voies les
plus courtes & les plus fûres. M. de la Cha-
*
Dy
$2 MERCURE DE FRANCE.
Tetais , dans fon Plan d'éducation nationale
, cire ces mêmes paroles de M. Duclos
, & forme les mêmes voeux dans le
cours de fon ouvrage. Les fociétés littéraires
n'ont point encore exécuté ce projet
, & peut-être en feront - elles difpenfécs ,
quand elles auront vu cette école de littétérature,
compofée exactement d'après l'idée
de M. Duclos & le plan de M. de la
Chaletais. Ce font en effet , non pas des
fociétés littéraires , mais tout ce que nous
avons eu d'écrivains diftingués ou de célèbres
académiciens , qui ont fourni le fond
de cet ouvrage , le plus utile que nous
ayons en ce genre. Il fut regardé , dès qu'il
parut , comme un de ces livres claffiques
qui font loi dans la littérature , & doivent
fe trouver dans toutes les bibliothéques ,
& dans les cabinets des gens de goût. Il
n'eft en effet aucune claffe d'écrivains , à
laquelle il ne foit abfolument néceffaire .
L'avocat y trouvera des préceptes pour l'éloquence
du barreau ; le prédicateur , des
règles pour les difcours chrétiens , le panégyrique
, les oraifons funèbres ; le magiftrat
, l'art de faire le rapport d'un procès ;
le poëte , l'orateur , l'hiftorien , en un mot ,
l'homme de lettres , l'homme du monde le
ferviront utilement & agréablement de ce
recueil , à la perfection duquel tant de
NOVEMBRE 1766. 83
gens célèbres ont contribué. Les cinquante
articles qui le compofent font , pour la
plupart , autant de morceaux de génie qui
excitent , dans l'âme du lecteur , des étincelles
du beau feu qui les a produits. Nonfeulement
on y apprend les règles de la
poéfie , de l'éloquence , de l'hiftoire , & c.
mais on croit encore fentir naître en foi
le defir d'être poëte , orateur , hiftorien ,
& d'en acquérir les talens.
Les principes généraux de l'art d'écrire ,
les règles particulières de chaque genre. de
littérature , divifent en deux parties cette
nouvelle école. Ce qui doit principalement
établir la confiance de nos lecteurs , c'eft ,
comme nous l'avons dit , qu'en leur offrant
les préceptes donnés par les plus grands
maîtres , nous nous fommes principalement
attachés , dit à l'Auteur , à ceux qui ont fçu
joindre à la ſcience des règles le mérite plus
difficile & plus rare d'en fournir des exemples
; à ceux enfin qui nous ont laiffé des
inodèles excellens de l'art qu'ils ont traité :
tels font, par exemple , M. de Voltaire pour
le poëme épique , Corneille pour la tragédie,
Fontenelle pour l'églogue , la Motte pour
l'ode & pour la fable , Boileau pour la fatyre ,
Rémond de Saint- Mard pour le dialogue ,
l'Abbé des Fontaines pour la critique ,
l'Abbé Prevôt pour les romans , M. Favart
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
•
pour l'opéra - comique , & c. En un mot ,
on ne trouve à chaque article que des
noms diftingués , tels que Bouhours , Godeau
, Fénelon , Fraguier , d'Olivet , Brumoi
, Dumarfais , d'Alembert , Diderot ,
Marmontel, &c . & c.
Nous joignons ici une lifte des articles
contenus dans cette collection ; elle indiquera
, au premier coup-d'oeil , la multitude
des objets qui entrent dans la compofition
des deux volumes . La première
partie , qui comprend l'art d'écrire en général
, traite de la fignification , du choix
& de l'arrangement des mots , des fynonimes
, des tropes , des figures , de l'éloquence
, du ftyle & du goût. La feconde
partie contient des règles particulières de
chaque genre de littérature en vers & en
profe : tels que les lettres , le dialogue , la
critique , les journaux , les romans , l'hiftoire
, le difcours oratoire , les fermons ,
les panégyriques , l'oraifon funèbre , l'éloquence
du barreau , l'art de traduire ; la poéfie
en général , la verfification ; l'épopée ,
la tragédie , la comédie , le comique ,
le comique bourgeois , l'opéra - comique
, la parodie , la farce , la parade,
l'églogue , la fable , l'ode , la chanfon , la
cantate , l'élégie, la fatyre, l'épître, le poëme
didactique , l'épithalame , les ftances , l'éNOVEMBRE
1766. 85
nigme , le logogryphe , la devife , les autres
petits poëmes , & c. Enfin , il n'eft pas de
genre , depuis l'impromptu jufqu'au poëme
épique , depuis le dialogue jufqu'au fermon
, & depuis la fimple lettre jufqu'à
l'hiftoire univerfelle , qui ne trouve ici fes
règles particulières , tirées des auteurs les
plus célèbres de notre nation.
1
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
VOUS
ous ne ferez peut-être pas fâché
Monfieur , d'avoir occafion de configner
dans le Mercure un de ces événemens qui ,
parce qu'ils ne font pas communs , peuvent
amufer par leur fingularité.
On vient de tirer à La Ferté-fous- Jouarre,
petite ville de Brie , dans le Diocèfe de
Meaux , un prix provincial du jeu de l'arquebufe.
Il a été fait à ce fujet un petit
ouvrage qui contient tout ce quioccaſionne,
forme & regarde ces fortes de prix . Je me
fuis déterminé à en faire un extrait que
j'ai l'honneur de vous envoyer avec l'ouvrage
même , intitulé : Prix Provincial du
jeu de l'Arquebufſe , indiqué & repréſenté à
La Ferté-fous- Jouarre en 1766 ; avec permiffion
du Roi ; & cette épigraphe :
86 MERCURE DE FRANCE.
Deus nobis hac otia fecit . Virg. Bucol. 1 .
A Meaux , chez LAURENT - AUGUSTIN
COURTOIS 1766 : brochure in - 12 , de
quarante- huit pages.
Cet ouvrage , ou plutôt ce recueil , peut
être divifé en trois parties.
On lit à la tête de la première une differtation
fimple & concife fur l'origine
des Compagnies d'Arquebufe , leur deftination
& leur utilité , ce qui amène naturellement
les diftinctions glorieuſes dont
nos Rois les ont décorées , & les priviléges
honorables qu'ils leur ont accordés .
*
Suit une ordonnance de Mgr le Comte
de Clermont , Prince du Sang , Gouverneur
de Champagne & de Brie , lequel
permet , fous le bon plaifir du Roi , la
repréſentation du prix provincial .
L'on trouve enfuite la lettre d'invitation
de la Compagnie de La Ferté - fous-
Jouarre à toutes celles des Provinces affociées.
Cette lettre eft affez bien faite. On
n'en citera que quelques lignes qui caractérifent
le but des affemblées des Arquebufiers
& le motif des fêtes qui s'y donnent.
"Venez donc , Meffieurs & chers Con-
» frères , venez célébrer avec nous des
fêtes auxquelles préfideront de concert
» & la Déeffe de la paix & le Dieu de la
» guerre ; donner & recevoir des combats
NOVEMBRE 1766. 87
"
qu'animeront également les cris de l'allégreffe
& le bruit des armes , & méri-
» ter des couronnes formées tout à la fois
» de lauriers & de fleurs. L'amour & la
» reconnoiffance ofent confacrer ces fêtes
" & ces jeux patriotiques à l'augufte & pacifique
Monarque qui nous les procure ,
» à LOUIS LE BIEN -AIME... Quel plus
» beau motif pourrions - nous propofer
» pour vous engager à les décorer de votre
préfence ?.
Viennent après cette lettre les conditions
fous lefquelles le prix doit être tiré.
Et enfin , cette première partie eft terminée
par la defcription du bouquet , ou
plutôt de la couronne destinée au vainqueur
, c'est - à - dire , à celui qui fera
le plus beau coup. Ce bouquet eft un
affemblage de guirlandes de lauriers &
d'oliviers qui entourent le bufte du Roi ,
pofé fur un obélifque dont la bafe eft
ornée de différens emblêmes ou fymboles
du commerce , de l'agriculture & des arts ,
avec ces mots relatifs au Monarque qui
les regarde avec complaifance.
Intuitu beat.
Son regard bienfaffant fait le bonheur de tous.
La feconde partie eft intitulée , Vaux de
88 MERCURE DE FRANCE .
La Ferté-fous - Jouarre . Ce font autant de
petites chanfons , où l'on trouve autant de
vérité que de fentiment . On fe contentera
de rapporter ici les couplets faits pour le
Roi , pour Mde la Dauphine , & pour
M. le Duc de la Rochefoucaut , Colonel
de l'Arquebufe de La Ferté- fous - Jouarre.
POUR LE ROI.
Sur l'air: Desfraifes , desfraifes, desfraifes.
Que le zèle & la gaîté
Brillent fur cette rive :
Pour Louis qu'il foit chanté ,
Et fans ceffe répété ,
Qu'il vive , qu'il vive , qu'il vive.
Confacrons - lui dans ce jour
Le laurier & l'olive ;
Couronnons -l'en tour à tour ,
Et difons , avec amour :
Qu'il vive , qu'il vive , qu'il vive.
Qu'il vive ! ah ! France , à ton gré
Aucun bien qui n'arrive :
Tout malheur eſt réparé ,
Notre bonheur affuré.
Qu'il vive , qu'il vive , qu'il vive.
NOVEMBRE 1766. 89
POUR MADAME LA DAUPHINE.
Sur l'air : Nousjouiſſons dans nos hameaux.
Si partager fincèrement
Les foupirs & les larmes
Pouvoit être un allégement
Aux peines , aux alarmes ,
Chère DAUPHINE , ah ! tous les coeurs
Ont reffenti les vôtres ;
Mais calmez vos vives douleurs ;
N'augmentez point les nôtres .
Croiffez , croiffez , enfans chéris ;
Confolez votre mère ,
En vous montrant les dignes fils
De votre augufte père :
Vous pourrez un jour retracer
Ses vertus & fa gloire ;
Mais rien pourra - t - il effacer
De nos coeurs fa mémoire ?
90 MERCURE
DE FRANCE
.
POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOỪ-
CAUT.
Sur l'air A l'ombre de ce vert bocage.
Vous , qui ne vous faites connoître
Que par les plus généreux dons * ;.
Que ne vous voyons nous paroître
Et faire honneur à nos pantons ! ...
Seigneur Duc , ah fi votre abfence
Nous prive de ces agrémens ,
Du moins la reconnoiffance
Vous trace ici nos fentimens-
L'on trouve à la fin de cette feconde
partie une chanfon morale fur la poupée
emblême ou dicton de l'Arquebufe de La
Ferté-fous-Jouarre. Cette chanfon eft de
caractère.
Enfin , la troisième partie du recueil
comprend les noms des Villes dont les
Compagnies fe font trouvées au prix provincial
de la Ferté - fous - Jouarre . Elles
* M. le Duc de la Rochefoucaut a donné à la
Compagnie de la Ferté- fous - Jouarre de magnifiques
drapeaux & étendards , & fait préfent d'une
très- belle épée damafquinée d'or à celui qui fera
le plus beau coup de noir . Un Chevalier de
l'Arquebufe de Montereau a enfoncé la broche.
-
NOVEMBRE 1766, 95
font au nombre de trente - une . On y a
joint les emblêmes , devifes , attributs ou
dictons de chaque Ville ou Compagnie.
Quelques - uns de ces dictons ont été
affez heureufement commentés , relativement
au prix que chaque Compagnie eft
cenfée defirer de remporter. En voici trois
ou quatre expliquées dans ce goût & dans
cette vue.
BEAUMONT.
DICTON. LES CHAUDRONIERS.
Air Pour paffer doucement la vie.
NOTRE fifflet mène à la gloire
Comme trompettes & clairons :
Et plus d'une fois la victoire
Se chante au bruit de nos chaudrons.
'
LA FERTÉ GAUCHÉ R.
·
DICTON. - LA VILLE - AUX- BÊTES.
Air : Votre coeur , aimable Aurore.
L'ON nous dit la Ville - aux - bêtes :
Point ne nous fâche le nom :
Nous prouverons , dans ces fêtes ,
Quel que foit notre dicton ,
Que notre inftinct aux conquêtes
Conduit mieux que la raiſon .
92 MERCURE DE FRANCE.
MANT E.
DICTON. LES CHIENS. -
Air : Nous fommes précepteurs d'amour.
Vos ancêtres , tant renommés ,
Vous ont frayé fi belle trace ....
N'avez befoin d'être animés :
Tous les bons chiens chaffent de race.
MONTEREA U.
DICTON. LA POSTE - AUX - ANES,
Air : De la petite pofte de Paris.
LA pofte aux ânes nous courons ,
Si pourtant au but arrivons.....
Souvent même fur des rivaux
Ardens , agiles & difpos ,
Le champ de la gloire & le prix
A nos ânes furent acquis.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai cru pouvoir
extraire d'un petit ouvrage qui n'eſt
intéreffant, que relativement à ceux qui ont
pris part aux fêtes que notre prix provincial
a occafionnées. Encore une fois , la
NOVEMBRE 1766. 93
fingularité de la chofe fait tout fon mérite.
Au refte ces fêtes , qui ont duré près
de huit jours , fe font paffées très-agréablement.
Il n'y a pas eu la moindre difcuffión
, la plus petite difpute. La politeffe &
les bonnes façons de tous les Chevaliers
des différentes Compagnies qui y ont été
appellées méritent les plus grands éloges ,
de même que l'attention des Chefs à maintenir
l'ordre & la décence . La Ville de La
Ferté-fous- Jouarre fe trouve heureuſe de
pouvoir marquer aux uns & aux autres ,
par la voie de votre Mercure , la plus vive
& la plus fincère reconnoiffance ; elle
vous prie inſtamment de lui accorder cette
grace.
J'ai l'honneur d'être , & c,
S. H. D.
A La Ferté-fous-Jouarre , le 15 Septembre 1766.
94 MERCURE DE FRANCE.
LA PHARSALE de LUCAIN , traduite en
françois par M. MARMONTEL , de l'Académie
Françoife. A Paris , chez MERLIN,
rue de la Harpe , vis-à-vis de la
rue Poupée ; deux volumes in - 8 ° , avec
figures : 1766.
DERNIER EXTRAIT.
LA multitude des ouvrages nouveaux
nous a privés , pendant quelque temps ,
du plaifir d'entretenir nos lecteurs du mérite
de cette excellente traduction . Les
différens morceaux que nous avons mis
fous leurs yeux , ont fait defirer d'en voir
d'autres qui acheveront de faire connoître
le génie de Lucain & le talent de M. Marmontel.
Nous avons rapporté dans notte
dernier extrait un morceau qui contient
le récit de la mort de Pompée. Il y a de
très- belles chofes dans les funérailles de
ce Général ; mais il feroit difficile de les
abréger. Le neuvième livre eft le plus beau
du poëme ; c'eft - là qu'Adiffon paroît avoir
pris le caractère de Caton. Ce livre débute
par l'apothéofe de Pompée. Cet enNOVEMBRE
1766. 95
droit eft dans le genre fublime . Les autres
détails admirables de cette partie
de l'ouvrage de Lucain font , 1. les
plaintes de Cornelie fur la mort de fon
époux : c'eft de là que Corneille a tiré le
beau caractère de Cornelie ; mais il a renchéri
fur l'original . 2 ° . Le défefpoir de
Cneius , fils aîné de Pompée , en apprennant
la mort de fon pere. 3 ° . L'éloge de
Pompée , prononcé par Caton , modèle
d'éloquence dans le genre tempéré. 4°. Le
difcours de ce même Caton à fes troupes ,
en leur propofant de s'engager dans les
fables de la Lybie. 5 ° . Sa réponſe à un
foldat qui lui préfente dans fon cafque
un peu d'eau qu'il avoit puifée dans le
fable. 6. Ce qu'il dit à Labienus , qui lui
propofe de confulter l'Oracle de Jupiter
Ammon. 7°. Le voyage de Céfar en Phrygie.
8 ° . La réponse de Céfar à celui qui ,
de la part de Ptolomée , lui préfente la
tête de Pompée. Nous allons copier ici
quelques uns de ces beaux morceaux.
Nous commencerons par la réponſe de
Caton au foldat qui lui offre de l'eau .
-
« La férénité d'un ciel brûlant eft pour
» le foldat un nouveau fupplice. Son corps
» eft trempé de fueur , & fa bouche em
» brafée d'une foif dévorante . Alors on
» découvre de loin une veine d'eau qui
96 MERCURE
DE FRANCE
.
23
» filtre à peine à travers le fable. Un fol-
» dat creufant cette foible fource , y puife
» un peu d'eau dans fon cafque , & va
,, l'offrir au Général. Ils avoient tous la
gorge remplie d'une brûlante pouffière ; &
» cette liqueur dans les mains de Catonexcitoit
l'envie de toute l'armée.Mais Caton
» dit au foldat qui la lui préfentoit : me
» crois - tu le feul fans vertu parmi tant
d'hommes de courage , & m'as-tu vu
jufqu'à préfent fi amolli , fi peu capable
de foutenir les premières chaleurs ?
» Homme indigne , tu mériterois que
» pour te punir , je te fiffe boire cette eau
» en préfence de tous les braves gens qui
éprouvent la foif& qui l'endurent. Alors,
» avec indignation , il jette le cafque par
» terre , & l'eau répandue leur fuffit à
ود
>>
לכ
و د
>> tous » .
Plutarque raconte la même chofe d'Alexandre
à la pourfuite de Darius ; mais
ici la réponſe de Caton eft fublime. Voici
celle qu'il fit à Labienus.
cr
Que veux - tu que je demande ? fi
j'aime mieux mourir libre , les armes à
, la main , que de vivre fous un tyran ; fi
» cette vie n'eſt rien que le retardement
» d'une vie heureufe & durable ; s'il y a
quelque force au monde qui puiffe nuire
» à l'homme de bien ; fi la fortune perd
» fes
"
NOVEMBRE 1766. 97
ور
93
و ر
fes menaces quand elle s'attaque à la vertu,
s'il fuffit de vouloir ce qui eft louable
» & fi le fuccès ajoute à ce qui eft hon-
» nête ? Nous favons tous cela ; & Ammon
» lui- même ne le graveroit pas plus profondément
dans nos coeurs. Nous fommes
tous dans la main des Dieux ; &
3) que leur oracle fe taife , ce n'eft pas moins
» leur volonté que nous accompliffons. La
divinité n'a pas befoin de paroles ; celui
qui nous a fait naître nous dit , quand
nous naiffons , tout ce que nous devons
favoir. Il n'a point choifi des fables fté-
» tiles pour ne s'y communiquer qu'à un
petit nombre d'hommes. Ce n'eft point
dans cette pouffière qu'il a caché la vérité.
La divinité a -t- elle d'autre demeure
que la terre , l'onde , le ciel & le coeur.
» de l'homme jufte ? Pourquoi chercher
fi loin les Dieux ? Jupiter eft tout ce que
tu vois , tout ce que tu fens en toi- même .
Que ceux qui , dans un avenir douteux ,
» portent une âme irréfolue , ayent befoin
d'interroger le fort : pour moi , ce n'eſt
» point la certitude des oracles qui me
» raffure , mais la certitude de la mort,
Timide ou courageux , il faut que l'homme
» meure ; voilà ce que Jupiter a dit , &
" c'eft affez ".
و د
39
ود
"
ور
35
و د
"
Céfar , cherchant les traces de Pompée,
E
98 MERCURE DE FRANCE .
و د
و ر
و د
paffe en Phrygie , & parcourt les ruines de
Troye ; de- là il fait voile vers l'Egypte ;
dès qu'il fe préfente devant le Phare , Ptolomée
envoie au - devant de lui , & on lui
préfente la tête de Pompée. « Va , traître ,
» emporte loin de mes yeux , dit- il , ces
dons funeftes de ton Roi : votre crime
» eft encore plus grand envers Céfar qu'en-
» vers Pompée. Vous m'enlevez le feul
prix , le feul avantage de la guerre civile ,
» celui de fauver les vaincus. Si la foeur de
» Ptolomée ne lui étoit pas odieufe , je le
» payerois comme il le mérite ; je lui en-
» verrois en échange la tête de Cléopatre.
» Qui lui a permis de mêler à mes victoires
», des trahifons & des affaffinats ? Eft-ce
» pour lui donner fur nous le droit du
glaive que nous avons combattu dans la
» Theffalie ? L'avons -nous rendu l'arbitre
» de nos jours ? Le pouvoir que je n'ai
» voulu partager avec Pompée, fouffrirai-je
» que Ptolomée ofe l'exercer avec moi ?
و د
"
و د
39
pas
En vain tant de peuples armés feroient
» entrés dans nos querelles , s'il reftoit dans
» l'univers d'autre puiffance que Céfar &
» fi la terre avoit deux maîtres. Je quitte-
» rois dès ce moment ce rivage que je
» détefte , fans le foin de ma renommée ,
qui me défend de laiffer croire que je
Yous fuis par crainte plutôt que par indi-
و د
NOVEMBRE 1766 99
و د
و ر
و د
gnation . Et ne croyez pas que je me
» trompe à ce que vous faites pour le vain-
» queur : l'accueil qu'a reçu Pompée en
Egypte m'étoit préparé ; & fi ce n'eſt
» pas ma tête que tu portes à la main , je
» ne le dois qu'au bonheur de mes armes
en Theffalie . Le péril étoit bien plus
grand que je ne croyois dans cette jour-
» née ! Je ne craignois pour moi que l'exil ,
» la colère de Pompée , le reffentiment de
» Rome ; & je vois que le glaive de Pto-
» lomée m'attendoit fi j'avois fui. Cependant
je veux bien pardonner à fon âge ,
» & ne pas punir fa foibleffe du crime
qu'on lui a fuggéré . Mais qu'il fache
que le pardon eft tout le prix qu'il en
» peut attendre . Vous , ayez foin d'élever
» un bûcher , où la tête de ce héros fe confume
; non pas afin que votre crime foit
» à jamais enfeveli , mais afin que fon
» ombre foit appaifée. Sur un tombeau
digne de lui portez votre encens & vos
» voeux ; recueillez fes cendres difperfées
» fur ce rivage , & donnez un afyle à fes
mânes errans. Que du fein des morts il
s'apperçoive de l'arrivée de fon beaupère
, & qu'il entende les regrets que
» ma piété donne à fon trépas. En préférant
tout à Céfar , en aimant mieux
devoir la vie à fon client d'Egypte qu'à
,,
ود
"
ود
ود
و ر
*
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE
.
93
ود
"
و د
moi , il a dérobé un beau jour au monde!
L'exemple & le fruit de notre réconciliation
eft perdu. Les Dieux ne m'ont
point exaucé , puifqu'ils n'ont pas permis,
o Pompée ! que , jettant mes armes vic-
» torieufes , & te recevant dans mes bras ,
» je t'aie conjuré de reprendre pour moi
» ton ancienne amitié , & que je t'aie demandé
pour toi-même la vie ; fatisfait ,
» fi , par mes travaux , j'avois obtenu d'être
» ton égal. Alors , dans une paix conftante,
j'aurois obtenu de toi de pardonner ma
» victoire aux Dieux , & tu aurois obtenu
» que Rome me l'eût pardonnée à moi-
و د
» même ».
Le dixième livre de la Pharfale nous
préfente l'entrée de Céfar dans Alexandrie.
Cléopatre , au milieu de la nuit , vient fe
jetter à fes pieds. Il la réconcilie avec le
Roi , fon frère ; leur réunion eft célébrée
dans un feſtin. Le fage Achorée y affiſte .
Il faut lire la réponſe de ce Pontife , interrogé
par Céfar fur les caufes de l'accroiffement
du Nil , & fur les lieux où ce fleuve
prend fa fource. Il faut voir auffi la lettre
de Photin à Achillas pour l'engager à faire
périr Céfar.
Ce dixième chant n'eft pas achevé. Le
poëme devoit avoir beaucoup plus d'étendue,
& ne devoit finir naturellement qu'à
NOVEMBRE 1766. 10t
où
la bataille de Munda. M. Marmontel a
donc cru devoir ajouter au texte un fupplément
tiré des hiftoriens anciens ,
il décrit les guerres de Céfar en Egypte
contre Ptolomée , en Afie contre Pharnace
, en Afrique contre Scipion & Juba ,
& en Eſpagne contre les enfans de Pompée,
fans compter une révolte des légions
de Cefar dans Rome , & le détail de la
mort de Caton. Il n'eft guère poffible de
refferrer plus de faits en fi peu d'efpace.
M. Marmontel a auffi eu l'attention de
mettre des notes hiftoriques au bas des
pages pour vérifier les faits & pour répandre
plus de jour fur quelques détails qui
avoient befoin d'être éclaircis . Les notes
ont le double & rare mérite de la clarté
& de la précifion. Nous devons auffi rendre
juftice à l'heureux choix qu'a fait M. Marmontel
des plus beaux morceaux du poëme
latin mis en excerpta à la fin de chaque
livre. Enfin , nous le félicitons , avec le
public , de s'être acquitté fi avantageufement
, & au gré de tous les connoiffeurs ,
d'un travail fi difficile & fi épineux.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
FABULE felecta è gallico in latinum fermonem
converfa in ufum ftudiofa juventutis
; authore Patre *** , Presbitero
Congregationis O.D. J.Rhotomagi , typis
STEP. VINC. MACHUEL , Bibliopola,
viâfancli Laudi, è regionepalatii ; 1765:
cum approbatione & privilegio ; in- 12 .
Nous annonçames cet ouvrage lorſqu'il
parut ; & nous y revenons avec d'autant
plus de plaifir , que nous avons appris
qu'on le regardoit à Rouen comme un
livre claffique. Pour en donner à nos lecteurs
l'idée avantageufe que nous en avons
conçue nous-mêmes , nous citerons la fable
du Loup & du Chien , qui nous a paru
très- bien contée.
LUPUS ET CANI'S.
Torus erat pellis Lupus olim totus & oſſa ,
Tutabatur oves tam bene cura canum ;
Ille vagum offendit per devia rura moloffum ,
Quem fua commendat forma , fagina , vigor ,
Oppagnare canem , carnes in frufta fecare ,
Jejunum fubiit mira cupido Lupum.
NOVEMBRE 1766. 105
Sed tentanda priùs luctaminis alea '; ad acrem
Aptus erat pugnam robore , mole Canis.
Ergo Lupus comis , pronâ & cervice falutans :
Ut tu pelle nites ! ut tua membra vigent !
Cui canis : & facili pinguefces , optimè , curâ ,
Horrida , fi fapias , luftra relinque tuis ;
Tartaream hic degunt vitam, gens omnium egena ,
Exhaufta ærumnis ; nata perire fame.
Hic nullas gratis epulas fortuna miniſtrat ;
Venter nil certi , quo faturetur , habet.
Vis parat una cibos : tua fer veftigia mecum ;
Latiùs hinc vives . Tum Lupus , at quid agam ?
Penè nihil ; lare pannofos arcebis herili ,
Limina qui pulfant fufle , ftipemque rogant.
Per blando famulos vultu geftuque loquaci ,
Obfequioque tibi conciliabis herum ;
Hac fi præftiteris , merces te quanta fequetur !
Dulcia frufta manent & genus omne dapum.
Mollia nec pulli nec deerunt offa columba ,
Paffim & blanditias fundet amica manus.
Jamque Lupi tenero produnt fe gaudia fletu ,
Lata adeò fortis pecus imago movet.
Captum iter in filváperagunt. Lupus ecce Moloffo
Confpicit exefis turpia colla pilis .
Nam quid confpicio ? nihil eft : nihil ? eft leve
quiddam :
Dic tamen hanc fecit fortè catena notam ;
Forte catena ? ergo tibi , quò lubet , ire poteftas
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Non datur ? haud femper ; fed quid , amice ,
nocet ?
Sic nocet , immenfas ut opes hâc lege recufem
Jam faxis , valeas tuque dapefque tua.
Hac Lupus atque fugit , fibi tanquam inftante
catenâ ,
Currit adhuc mediis non revocandus agris.
ANNONCES DE LIVRES.
ESSAI SSAT fur la perfpective linéaire & fur
les ombres ; par M. le Chevalier de Curel.
A Strasbourg, chez Crifiman & Levraultz
1766 : in- 8 ° de foixante pages , avec beau
coup de figures. Prix 2 livres 8 fols broché.
L'Auteur a divifé fon livre en trois
parties. Dans la première , qui eft la plus
étendue, il traite de la perfpective proprement
dite , c'eft-à dire, de celle qui apprend
à tracer , fur un plan , l'image d'un objet ,
tel qu'on l'apperçoit par des rayons directs.
Dans le fecond , il parle des images que
forme la lumière réfléchie par la furface
unie d'une eau paisible. Il examine , dans
la troifième , comment fe forme l'ombre
d'un corps peinte fur une furface. Nous
ajouterons à cette courte annonce , que
NOVEMBRE 1766. 105
les planches qui enrichiffent cette brochure,
ont été inventées & gravées par l'Auteur
de l'ouvrage.
ESSAI fur la culture du mûrier blanc &
du peuplier d'Italie , & fur les moyens les
plus fûrs d'établir folidement & en peu
de
temps le commerce des foies . A Dijon
chez Lagarde , Libraire , rue de Condé ;
& à Paris , chez Defventes de la Doué , rue
Saint Jacques , vis - à - vis le Collége de
Louis-le -Grand ; 1766 : avec permiffion
brochure in- 12 de 112 pagès.
M. Bolet , auteur de cette brochure ,
n'entre dans aucun détail particulier fur la
culture du mûrier. Son deffein n'eſt que
de donner une jufte idée de la véritable
culture des pépinières de cet arbre ; des
moyens les plus fûrs de les bien diriger ;
des qualités que doivent avoir les mûriers
qu'on y diftribue , relativement aux plantations
& à l'éducation des vers à foie.
TURNEFORTIUS Lotharingia , ou Catalogue
des plantes qui croiffent dans la Lorraine
& les trois Evêchés , rangées fuivant
le fyftême de Tournefort , avec les endroits.
où on les trouve le plus communément ;
par M. P. J. Buc'hoz , Docteur en Médecine,
&c. &c. A Paris, chez Durand, neveu,
Ev
ros MERCURE DE FRANCE.
Fue Saint Jacques , à la fageffe ; à Nancy ,
chez Babin , rue de la porte Saint George :
avec approbation & privilége ; .in- 1 2. Prix
3 livres.
Ce traité eft un petit ouvrage intéreſfant
, pour faire connoître l'hiftoire naturelle
des végétaux de la Lorraine ; il feroit
à fouhaiter qu'on en fît un pareil.
pour chaque province, cela donneroitbeaucoup
d'éclairciffement à l'hiftoire naturelle
de toute la France ; il eft en même
temps très- inftructif pour les Botanistes ,
Apoticaires & Herboriftes ; il renferme
toutes les plantes qu'on a pu découvrir
depuis près de cinquante ans dans la Lor--
raine ; nous ne doutons pas qu'à la fuite .
on pourra rendre cet ouvrage plus complet
, il en eft fufceptible . Les plantes que .
nous y avons rapportées , font rangées fuivant
le fyftême de Tournefort , nous nous .
fommes fervis des dénominations de ce
célèbre auteur ; nous y avons ajouté les
phrafes de Linnaus & les noms françois ,
après quoi nous avons indiqué les endroits
où croiffent les plantes les plus ra--
res. Nous avons orné ce botanicon de quare
tables : la première contient les noms
génériques ; la feconde les fynonimes , qui
font ceux de Linnaus ; la troifième les
noms françois ; la quatrième enfin les
noms des endroits où fe trouvent les planNOVEMBRE
1766. 107
tes. Au moyen de cette dernière table , fi
on fe trouve dans quelque village , on faura
aufli - tôt par les renvois les plantes qui
croiffent dans fes environs. Comme nous
n'avons pour but que le bien de l'humanité
, & l'envie de faire connoître les richeffes
naturelles du pays que nous habitons
, nous avons donné à la fin de ce catalogue
la lifte des jardins botaniſtes , des
herbiers , des fondateurs de botanique dans
la province , des profeffeurs , amateurs &
fleuristes de la Lorraine & des trois Evêchés.
Le prix de ce livre eft de cinquante
fols de France , broché ; on le trouve chez
Durand, neveu , Libraire à Paris , rue Saint
Jacques ; & chez Babin , Libraire à Nancy ;
ou chez l'auteur , en la même ville.
TRAITÉ hiftorique des plantes de la Lorraine
; par M. Buc'hoz , &c.
Tout le monde connoît l'utilité & l'étendue
de cet ouvrage ; il continue toujours
d'être mis au jour , il y a cinq volumes
imprimés , le fixième eft fous preffe
& prêt à paroître ; on a auffi diftribué
foixante trois planches en deux diſtributions
, qui vont être fuivies d'une troifième
de trente fept . On foufcrit toujours
chez Durand , neveu , Libraire à Paris ,
ou chez l'auteur à Nancy , de même que
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
chez tous les Libraires des provinces . L'auz
teur invite les curieux de contribuer aux
frais des planches qui s'y trouvent ; les
frais de ces planches ne font que de trentefix
livres ; les Rois de Pologne , de Dannemarck
, & Son Alteffe Electorale le
Prince Palatin ont honoré l'auteur de cet
ouvrage de la faveur la plus infigne. Les
planches pour lesquelles on a déja foufcrit,
fe montent au nombre de cent trentedeux
; il doit y en avoir quatre cens : on
efpère qu'il y aura encore des âmes affez
généreufes pour fournir à l'auteur des
moyens qui puiffent mettre fin à cet ou
vrage , qu'il n'a entrepris que pour le bien
de l'humanité & fous la protection du
Monarque le plus bienfaifant , qu'on vient
d'avoir le malheur de perdre.
HISTOIRE des végétaux de la France
par le même auteur.
Cet ouvrage , dont on a donné l'année
dernière le profpectus , ne paroîtra qu'à
près le traité hiftorique des plantes de la
Lorraine , c'en eft la continuation ; . l'au
reur en ramaffe actuellement les matériaux.
Il a déja parcouru une partie de la
Normandie, le Soiffonnois , toute la Champagne
, le Duché de Bourgogne & toute
Ï'Alface ; il invite les favans de lui fournir
des mémoires. fur cet objet. Voici le
NOVEMBRE 1766. 109
plan de l'ouvrage : on y traitera de toutes
les plantes de la France indiftinctement ,
elles feront rangées fuivant le fyftême de
Tournefort ; on rapportera leurs noms latins
, françois & triviaux ; on indiquera
les lieux de la France où elles croiffent ;
on donnera leur culture , qui varie fuivant
les diverfes provinces ; on expofera enfuite
leurs vertus , tant pour la médecine
que pour l'art vétérinaire ; on fera voir
leur ufage dans les arts & métiers , & en
quoi elles peuvent contribuer pour la plu
part à fervir de nourriture à l'homme &
aux animaux ; on ne négligera aucune circonftance
pour rendre cet ouvrage auffi
complet que faire fe pourra ; on s'étendra.
même fur les plantes qui peuvent fervir
d'embelliffement aux jardins , & fur les
infectes qu'elles fourniffent. On prie donc
les curieux , les amateurs , les naturaliftes ,
les phyficiens & autres obfervateurs de la
nature , de faire part à l'auteur de leurs
découvertes fur ces objets , & d'adreſſer
leur mémoire par la voie la moins difpen-.
dieuſe , ou à l'auteur à Nancy , ou à Durand
, neveu , Libraire , fon correfpondant
à Paris. On lui en a déja communiqué une
quantité.
•
PANÉGYRIQUE de Saint Louis , Roi de
10 MERCURE DE FRANCE.
>
France, prononcé dans l'églife des Prêtres
de l'Oratoire de la rue Saint Honoré , le
25 Août 1766 , en préfence de MM. de
l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles - Lettres , & de MM. de l'Académie
Royale des Sciences ; par M. l'Abbé Planchot
. A Paris , chez Panckoucke , rue &
à côté de la Comédie Françoiſe ; 1766 :
avec approbation ; in - 4°.
97
« Louis , l'image de la divinité par fes
qualités royales ; Louis , le modèle des
grands par fes vertus chrétiennes : c'eſt
» le plan de fon éloge »
DISCOURS de M. de la Baftide , Avocat.
A Avignon , chez Louis Chambeau ,
près les Jefuites ; 1766 : in - 12 de 44
pages.
Ces difcours traitent 1 ° . de la néceffité
& des avantages des conférences de doctrine
de l'Ordre des Avocats du Préfidial
de Nifmes , établie conformément aux
réglemens faits à ce fujet. 2 ° . Des moyens
de rendre les vacations utiles à la Partie &
à l'Avocat pour la clôture des conférences
de l'année 1766. 3º. De l'admiffion de
Maître A *** au ferment d'Avocat.
MÉMOIRES du Nord , ou Hiftoire d'une
famille d'Ecoffe , traduite de l'anglois.
NOVEMBRE 1766 111
A Leyde ; & fe trouve à Paris chez Merlin
, rue de la Harpe ; 1766 : deux parties
in- 1 2 .
C'eft le titre d'un roman bien écrit &
fort intéreffant. On y trouve des caractères
tracés de main de maître , & des
évenemens amenés avec art , qui produifent
des fituations pleines de mouvemens.
Le ftyle en eft clair , élégant & précis ;
& nous ne doutons pas que cet ouvrage
'ne foit reçu favorablement.
LEÇONS de Grammaire latine , à l'ufage
des jeunes gens , précédées de quelques
leçons fur les principes généraux de la
grammaire , appliqués à la langue françoife.
Par M. B *** , licencié ès Loix en l'Univerfité
de Paris . A Paris , chez Samfon ,
quai des Auguftins , au coin de la rue
Gît-le- coeur ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi , vol . in- 12.
"
Ce livre eft compofé de trois parties
qui fe vendent enfeinble ou féparément .
La première contient les principes généraux
de la grammaire , appliqués à la langue
françoife. La feconde , ces mêmes
principes appliqués à la langue latine. La
troifième , les règles & les principes de la
fyntaxe latine. La grammaire générale &
raifonnée de M. Arnaud & les deux grams
12 MERCURE DE FRANCE.
maires françoiſes de M. Reftaut , ont été
d'un grand fecours à l'auteur pour la rédaction
de la première partie. On ne trou
vera rien non plus dans la feconde & dans
la troisième , qui ne foit dans la méthode
de Meffieurs de Port- Royal.
CATALOGUE fyſtématique d'unefuperbe
& nombreufe collection de coquillages ,
en partie très- rares & parfaitement beaux ,
de coraux , madrépores & litophites ; de
parties d'animaux & animaux entiers ſéchés
; de minéraux , pétrifications , marbres
très -beaux , agates arborifées & autres ;
le tout raffemblé avec beaucoup de jugement
& à grands frais , par le feu fieur
Michel Oudaan , &c. Collection qui fera
vendue publiquement dans la maifon du
défunt , fur le Niewe Haven à Rotterdam :
à commencer depuis le 18 Novemb. 1766,
par les Libraires J. Bofch , J. Burguliet &
R. Arrenberg , qui diftribuent le préfent
catalogue. La collection fera expofée publiquement
le vendredi & le famedi qui précèdent
le jour fixé pour la vente ; & fe
trouve à Paris , chez Briaffon , rue S. Jacques
, à la Science ; in- 8 ° de 150 pages.
Ce catalogue eft écrit en hollandois &
en françois. Il préfente une infinité d'ob
NOVEMBRE 1766. 113
jets très- curieux , qu'il faut lire dans l'ou
vrage même.
CATALOGUE d'un fameux & fuperbe
cabinet de deffeins en crayon , miniature
& autres manières , par les plus célèbres
maîtres d'Italie , de France & de l'Ecole'
Flamande , parmi lefquels on trouve entre
autres une collection ineftimable de deffeins
de toutes fortes d'animaux , peints
d'après nature par de bons maîtres , & arrangés
felon le fyftême de Linnaus : & le
fameux album de Jeanne Koorten , contenant
nombre de beaux deffeins , portraits ,
écritures & fignatures de Princes , favans
& autres grands hommes ; outre quelques
morceaux cifelés de ladite Dame , dont
les plus beaux font montés fous glace ; fuivis
d'une fuperbe collection d'eftampes à
l'eau forte , en manière noire , & en taille
douce ; de plufieurs tableaux choifis , &
de quelques modèles : le tout raffemblé
avec des foins & des dépenfes infinies ,
par un favant connoiffeur , le fieur Michel
Oudaan : collection qui fera vendue par
voie d'auction , dans la maifon du défunt
à Rotterdam , fur le Niewe Haaven , près
d'où partent les chaloupes pour Londres ,
à commencer depuis le 3 Novembre 1766.
114 MERCURE DE FRANCE.
La vente fe fera par les Libraires J. Bosch,
J. Burguliet & R. Arrenberg , chez lefquels
le préfent catalogue fe diftribue ; &
fe trouve à Paris , chez Briaffon , rue Saint
Jacques , à la Science : in - 8° . de 150 pag.
Il fuffit de ce titre pour faire connoître
le catalogue ; & ce catalogue indiquera les
objets qui compofent cette riche collection.
TABLATURE idéale du violon , jugée
par feu M. Leclair l'aîné être la feule véritable.
A Paris , chez tous les Libraires de
mufique : in- 8°. de 18 pag. Prix 12 fols.
On donne cette brochure comme trèsutile
: nous nous en rapportons là- deffus
au jugement des muficiens.
LES malheurs de l'amour ; à Amfterdam
, & fe trouvent à Paris , chez Prault
te jeune , quai de Conti , à la Charité :
1766 , deux parties in- 12 , petit format.
Onconnoît le mérite de ce roman ,
pofé par des perfonnes fort connues.
com-
MEMOIRE & Confultations pour fervir
à l'hiftoire de l'abbaye de Château- Chalon
feconde édition revue , corrigée &
augmentée. A Befançon , chez Fantet
:
NOVEMBRE 1766. 115
plus haut que la place Saint Pierre ; 1766 ,
avec permiflion , un volume in - 8°.
Nous avons annoncé , au commencement
de cette année , cet ouvrage ; &
nous en avons parlé avec éloge nous
croyons qu'il a beaucoup gagné , quant à
la partie littéraire , dans cette nouvelle
édition ; & beaucoup perdu , quant à l'exécution
typographique.
RECUEIL de romances hiftoriques , tendres
& burlefques , tant anciennes que
modernes , avec les airs notés ; in - 8 ° :
1767. Par M. D. L.
Ce recueil , qui eft du même format
que celui de M. Monnet , eft également
bien exécuté , tant pour les recherches
typographiques que pour le choix des pièces,
& femble fait pour y fervir de fuite.
On le trouve chez MM. Barbou , rue des
Mathurins ; Mde la veuve Duchesne , rue
Saint Jacques ; Mãe l'Esclapart , au quai
de Gêvres , & chez tous les Marchands de
Mufique à Paris. Le prix eft de 7 liv. 4
fols broché.
116 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de
BESANÇON , du 24 Août 1766.
L'ACADÉMIE , après avoir affiſté le matin
dans l'Eglife des PP. Carmes à une meffe
en mufique & au panégyrique de Saint
Louis , prononcé par M. Hoyeau , Prêtre
de l'Oratoire , Curé de Saint Mauvis ,
tint l'après-midi une féance publique pour
la diftribution des prix.
M. Roman , Préfident de l'Académie ,
commença par déplorer la double perte
que les lettres avoient faite cette année
par la mort de deux de leurs plus illuftres
protecteurs , Mgr le Dauphin & le Roi
de Pologne Stanillas ; mais comme cette
féance étoit particulierement deftinée à
faire connoître au public les ouvrages
couronnés , M. le Préfident annonça qu'a .
NOVEMBRE 1766. 117
près qu'on auroit rempli cet ufage , M.
Talbert , Chanoine de l'Eglife métropolitaine
, rendroit plus particulierement les
hommages de l'Académie à la mémoire
de deux Princes fi dignes de regrets , par
une pièce de vers de fa compofition.
Enfuite M. Roman s'étendit particulierement
fur les vues d'utilité publique qui
devoient animer les fociétés littéraires &
fur le choix des fujets qu'elles propofoient
à l'émulation , uniquement pour faire fervir
les lettres au bonheur des hommes
rendre la vertu plus aimable & le vice plus
honteux , faire aimer la patrie & respecter
les loix .
>
La maxime que l'Académie avoir propofée
l'an dernier , renfermoit une importante
leçon ; il s'agiffoit de perfuader aux
nations que leur fortune & leur gloire
dépendent , auffi - bien que celle des particuliers
, de la bonne opinion qu'elles fçavent
infpirer à ceux qui les environnent.
Pour développer cette vérité , il falloit
que l'Orateur , devenu le précepteur des
nations , le flambeau de l'hiftoire à la
main avec la philofophie pour guide , vît
les Etats dans le berceau , fuivît leurs accroiffemens
, & prouvât que les progrès
d'une fociété politique ont toujours marché
en raifon de l'opinion qu'en avoient
118 \ MERCURE DE FRANCE.
les voifins ; que les jours de fon plus
grand crédit ont été ceux de fa gloire , &
que l'inftant de fa chûte a toujours fuivi
le moment où elle venoit de perdre toute
confiance dans l'efprit des peuples qui
avoient quelque rapport avec elle.
Quinze concurrens fe font difputé l'honneur
de traiter un fujet fi intéreffant ;
mais la plupart ne l'avoient vu que de
côté les uns ont borné la réputation des
Etats à la feule fupériorité de leurs armes ,
fans faire attention que les vertus fublimes
, l'humanité , là bienfaiſance , l'amour
de la paix , la fidélité à remplir fes
engagemens , font bien plus propres à
affurer aux nations une véritable gloire.
D'autres fe font arrêtés à prouver ce qui
n'étoit pas en thèfe , & fe font attachés à
établir qu'il importoit aux particuliers d'avoir
une bonne réputation ; mais c'étoit
de cette vérité qu'il falloit partir pour annoncer
aux nations qu'elles n'avoient
pas moins d'intérêt que les particuliers
à fe faire un nom & à le foutenir.
Un feul auteur avoit envifagé le fujet
dans toutes fes parties ; il a pris les chofes
dans le détail , & il a traité également de
la réputation des particuliers , de celle des
Princes & de celle des Empires. A la vérité
, la crainte de rien omettre lui a fait
NOVEMBRE 1766. 119
paffer les bornes de fon fujet , & celles du
temps prefcrit par l'Académie ; mais la
force de fes expreffions , le choix des citations
, la nobleffe de fes images , la
fineffe de fes idées , ont déterminé à lui
donner une des couronnes ; & à l'ouverrure
du billet , joint à la deviſe , on a
trouvé le nom de M. le Tourneur , demeurant
à l'hôtel de Flandres , rue Saint
Germain l'Auxerrois , à Paris ,
La néceffité de fe refferrer dans les
bornes d'un extrait , ne permettra pas d'entrer
dans un détail de cet ouvrage ; on fe
contentera de tranfcrire la péroraifon de
l'auteur pour donner une idée de fon ftyle
& de fon plan.
"
ود
و د
" O vous qui environnez les trênes &
qui confeillez les Rois , ne vous laffez
point de leur répéter que la valeur fans
» la juftice , en bravant les dangers , les
reproduit & les multiplie ; qu'elle en-
» fante la haine , arme le défefpoir , &
» porte à des réfolutions extrêmes ; qu'elle
» ne fait jamais le bien d'un peuple fans
» faire le mal d'un autre , où plutôt de
» tous les deux ; que les hommes donnent
» toujours à regret une admiration qui
» les humilie ; que le fentiment de la
crainte eft un fentiment deuloureux &
و د
ןכ
pénible , qui péfe fur les coeurs , &
MERCURE DE FRANCE.
» contre lequel ils réagiffent fans ceffe ;
» comme un reffort comprimé qui ne s'en
» détend qu'avec plus de fureur.
33
"
» Dites- leur que la juftice leur offre
» des triomphes bien plus faciles & une
réputation bien plus flatteufe & plus folide
; que le temps ni le fort ne peuvent
détruire le refpect qui eft fon ouvrage ;
» qu'elle eſt le lien le plus fort & le plus
» doux des nations ; qu'elle feule fait des
conquêtes fans foldats , les conferve fans
» armes , repouffe & détruit les ennemis
fans répandre leur fang , trouve des alliés
fans tréfors , procure la gloire fans
danger & la paix fans combat ; quelle
» eft le Dieu tutélaire des Etats & la bienfaitrice
de l'univers ; & que la nation la
» plus juſte doit à la fin devenir la nation
» la plus puiffante
ود
33.
Enfuite M. Roman a obfervé que l'on
n'avoit reçu aucune differtation fur les
anciens Preux que la même chofe étoit
arrivée en 1758 , lorfqu'on avoit propofé
un prix fur la pairie , & que le filence des
auteurs fur les points d'hiftoire générale de
France , tandis qu'ils travailloient avec tant
de zèle & de fuccès aux differtations concernant
la Franche-Comté , autorifoit l'Académie
à fe refferrer dans les bornes de
l'hiftoire particulière de la Province , qui
fait
NOVEMBRE 1766. 121
fait le principal objet de fon établiffement.
Le fujet propofé pour la differtation
n'étoit pourtant pas ftérile. M. Roman en
a donné des preuves par une digreffion
fur la chevalerie ancienne , où il a démontré
que le nom de Preux n'étoit qu'un
titre donné aux vaillans Chevaliers après
leur mort.
Après cela il a annoncé les ouvrages
couronnés fur les fujets de arts. L'Académie
avoit deux médailles à donner à ceux
qui indiqueroient la meilleure manière
d'affurer le flottage des bois de chauffage
pour Befançon ; il y a eu vingt - cinq concurrens
dans le cours de deux ans , ce qui
a obligé de multiplier les diftinctions . Le
premier prix a été décerné au fieur l'Erondelle
, Commis aux Ponts & Chauffées ;
le fecond a été partagé entre M. Monniotte ,
Confeiller au Bailliage , connu par fon
goût pour les méchaniques , & fur tout
pour la pyrotechnie , & le fieur Chervin ,
employé à l'Hôtel de Ville : c'eft ainſi que
l'Académie , fans connoître les Auteurs ,
apprécie le mérite dans tous les genres ,
& voit avec plaifir le favant lutter avec
l'artifte , fans que les connoiffances accumulées
du premier étouffent le génie du
fecond .
F
122 MERCURE DE FRANCE.
L'objet de ces ouvrages eft de perfectionner
la conftruction & la difpofition
des pièces de bois mifes diagonalement
fur la rivière du Doubs pour arrêter les
flottes lancées à bûches perdues. Le détail
de la manoeuvre , les termes d'arts , le
nombre des mémoires couronnés n'a pas
permis d'en faire la lecture en entier , &
M. Droz , Confeiller en Parlement , en a
rendu le précis.
On en a ufé de même pour les ouvrages
préfentés fur la manière la moins onéreufe
de fabriquer du falpêtre en Franche-
Comté ; & , après avoir décerné le prix
au fieur Devannes , Apothicaire à Befançon
, & des acceffit aux fieurs Janfon &
Puricelli , M. Rougnon a donné l'extrait
de l'ouvrage couronné qui réuniffoit aux
vues des autres concurrens fur l'établiffement
des angars pour la formation & la
régénération du falpêtre , les obfervations
chymiques les plus favantes.
On avoit cru pendant long-temps que
l'acide nîtreux étoit répandu dans l'air ,
mais le fieur Devannes a démontré qu'il
n'y avoit que l'acide vitriolique qui , combiné
avec le fel phlogistique émané des
plantes & des animaux putrifiés , concourt
à la formation du nître ; ainfi , c'eft par
le travail & la manipulation des terres , par
NOVEMBRE 1766. 123
les
arrofemens d'eaux
corrompues , par l'infufion
de certaines plantes , & c. qu'on peut
parvenir à augmenter , fans beaucoup de
frais , la régénération
& la fabrication
du
falpêtre dans un lieu deftiné à cet ufage ,
épargnant aux communautés & aux particuliers
tous les inconvéniens de la recherche
dans les maifons , & diminuant les frais de
cuite , & c.
Un favant étranger a fourni de trèsbonnes
obfervations fur cette matière , &
il a fort approché l'ouvrage couronné
mais il a defiré de n'être pas connu.
Après cette diftribution de prix M. l'Abbé
Talbert a lu les vers annoncés ci- deffus fur .
le double deuil de la France : le fujet
autorife à donner une analyfe un peu étendue
de cette pièce .
L'Auteur débute , en affurant que ce ne
font point des expreffions dictées par la
flatterie , mais les vrais mouvemens de la
douleur , qu'il va tâcher de rendre dans fes
vers. Il invoque enfuite les deux plus grands
Poëtes de l'antiquité , celui qui crayonna
les agitations du père d'Hector après la
mort de fon fils , & celui qui traça fi finement
le tableau des vertus que Rome
admira dans Marcellus , mais il lui faut
encore de plus vives couleurs.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Je vais peindre un mortel digne du fiècle d'or ;
Plus grand que Marcellus , & plus chéri qu'Hector;
Sur ce Prince adoré je vois , dès la naiſſance ,
Les talens , la valeur , l'équité , la clémence ,
S'empreffer à répandre & confondre leurs dons ,
Tributs toujours payés au berceau des Bourbons.
Après cette annonce M. l'Abbé Talbert
préfente fon héros rapide en fes progrès ,
cultivant toutes les vertus pour le bonheur
de la France , né pour gouverner fans defirer
le trône . Heureux d'y voir un père , il
ne cherchoit qu'à régner fur lui - même :
inftruit dans l'art de commander , il protégeoit
les loix , favorifoit les talens , compatiffoit
aux mifères du peuple ; Prince ,
père , époux tendre , bienfaifant & religieux,
il préparoit à la postérité un exemple
à jamais mémorable .
Jaloux de faire aimer fon pouvoir paternel ,
France , il eût gouverné comme l'Être éternel ;
Il adore en fon Dieu cette bonté féconde ;
Princes , la bonté feule affermit le pouvoir ,
La force fait agir & l'amour fait vouloir ;
Maxime précieuſe , à Louis toujours chère ,
Eloquente leçon qu'il reçut de fon père ,
NOVEMBRE 1766. 125
Qu'à ſes auguftes fils il rendoit chaque jour ,
Et qu'à leurs defcendans ils rendront à leur tour ;
Ils apprendront fur- tout que leur digne modèle
Sçut puifer la fageffe à la fource éternelle .
Quelle fource plus pure en effet, & qu'il
eft heureux , pour un Poëte eccléfiaftique ,
d'avoir à célébrer un Prince , exact obfervateur
de la morale évangélique ! c'étoit
bien le cas d'étendre cette partie de l'éloge ,
& il s'écrie avec complaifance :
Sainte religion , frein tout-puiffant des moeurs ;
Toi , dont l'aimable joug rend plus libres les coeurs ,
Qui de tous les humains fait un peuple de frères ,
Unis tous les climats & tous les caractères !
Code des nations , fupplément de leurs loix ,
Qui défends tour à tour les fujets & les Rois ,
Et qui , par des leçons autli douces qu'auguftes ,
Rends les peuples foumis & les Monarques juftes;
Toi , qui feule devrois nous fervir de remparts ,
Enchaîner la difcorde & brifer tous les dards ;
Toi , qui parois fi belle aux yeux des belles âmes ,
Tu vois brûler Louis de tes céleftes flâmes :
Tu vois ta vérité , dont il eft protecteur ,
Régner fur fon efprit , & ta loi fur fon coeur .
De toutes les vertus fa grande âme eft le temple, &c
L'amour de l'humanité l'occupe fans
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
ceffe du bonheur des autres ; s'il prend
quelques délaffemens , il fait les faire tourner
à l'utilité publique ; tantôt il favorife
par goût les beaux arts , tantôt
Dans l'hiftoire il prévient la trifte expérience ,
Des temps & des climats réunit la fcience.
Il voit , à la lueur de ces hardis flambeaux ,
La vérité fortir de l'ombre des tombeaux ' ;
Des ficcles pénétrer les profondes ténèbres ,
Manifetter les morts fous leurs lambeaux funèbres;
Faire juger les Rois par leurs derniers fujets ;
Du menfonge flatteur révoquer les arrêts.
Ici l'Auteur préfente le Prince partagé
entre la poéfie & l'aftronomie , la mufique
& les mathématiques .
Pour ſon âme fenfible Euterpe avoit des charmes.
Protecteur des travaux de la docte Uranie ,
Dans le compas fidèle , en fa main préſenté ,
Il révéra ton fceptre , augufte vérité !
Mais à peine
Cette aurore s'élève , elle brille & s'enfuit ;
La mort a choisi cette grande victime.
Ah , barbare quels traits ta fureur a lancés !
Je vois avec Lours tous les François bleffés.
NOVEMBRE 1766. 127
Il meurt , & fon trépas n'eft heureux que pour lui.
Tel eft de la vertu le fublime avantage :
La mort change d'afpect & de nom pour le fage ;
Elle arrache le voile étendu fur fes 'yeux ,
Renverſe devant lui les barrières des cieux ,
Va l'immortalifer aux fources de la vie ,
Et n'eſt vraiment la mort qu'en terraſſant l'impie,
Ici M. l'Abbé Talbert repréſente tous
les fentimens religieux dont le Prince eft
animé dans ces momens terribles pour tour
autre , s'arrachant à lui-même , confolant
chacun . Déja
Son defir , fa penſée habitent ce féjour ,
Où coulent des torrens de lumière & d'amour.
Mais , tandis que l'Auteur fe livre à la
defcription des plaifirs d'une autre vie , &
qu'il voit la grande âme de Louis s'élancer
vers le célefte féjour , on entend redoubler
les cris de la douleur .
Mufes , renouvellez vos lugubres concerts ;
Vertus , religion , humanité , patrie ,
Pleurez fur les débris du trône d'Auftrafie.
Il n'eft plus , ce héros , la lumière des Rois
Le protecteur des arts , des vertus & des loix !
Tel qu'un cédre nourri dans le fein des orages
Qui , fur fon noble front a raffemblé les âges
>
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Voit tomber fous le fer fes enfans vigoureux ;
Lui- même avec fracas eft renversé fur eux.
Il n'eft pas difficile de reconnoître , dans
cet emblême , le Roi Stanislas : d'abord
l'Auteur le met en parallèle avec le Czar
Pierre I.
La nature en tous lieux , de fes tréförs avare
Voulut en même temps , par l'effort le plus rare ,
Et deux fois de l'Europe étonnant les regards ,
Produire Stanislas & le plus grand des. Czars .
Celui-ci , plus frappant , reçut d'elle en partage
De vices , de vertus un bifarre affemblage ;
Unit la bienfaifance avec la cruauté ,
Sut policer un peuple avec févérité.
Celui - là , plus heureux , obtint tous les talens ,
Sans avilir en lui fes auguftes préfens.
Au milieu des combats & des villes en cendres ,
Ce Socrate eft formé fur les pas d'Alexandre.
Il joint la politique à la religion , ´.
Qui femblent s'étonner de leur réunion .
Dans cet enfant du Nord l'ardent génie éclate ;.
Le goût voit fon flambeau dans la main d'un Sarmate
;
Mis au double creufet où s'épurent les coeurs
Il ignore fa gloire & brave les malheurs.
NOVEMBRE 1766. 129
Triomphant ou défait , à lui- même femblable ,
L'inconftance du fort le trouve invariable .
Au rang des Souverains il monte fans fierté ,
Et , lorsqu'il en defcend , il croît en majeſté.
C'est dans cette nouvelle fituation que
M. l'Abbé Talbert repréfente la fatisfaction
d'un Prince philofophe , faifant le bonheur
de deux provinces , qu'il enrichit &
embellit en excitant l'émulation des Lorrains
& les animant par fon exemple.
L'efprit de tes fujets par toi ſe régénére ;
Ton fceptre imprime à tout un nouveau caractère.
La brillante Auftrafie offre aux yeux enchantés ,
Des fiècles floriflans les chef - d'oeuvres vantés.
Citoyens , vos talens font l'ouvrage du maître ;
A fon gré je les vois ou périr ou renaître .
Aux efprits comme aux moeurs il impofe des
loix ,
Et les peuples font grands où règnent les grands
Rois.
Après avoir ainfi crayonné le portrait
de Staniflas en grand , M. l'Abbé Talbert
le peint en petit.
Lui-même , faififfant la lyre ou le pinceau ,
Dirige le compas , l'équerre , le niveau.
Sa mufe ingénieufe , élégante , légère ,.
Sait paîtrir les couleurs d'une langue étrangère .
F v
130 MERCURE DE FRANCE,
Philofophe éloquent , légiflateur profond ,
Il dirige l'artifte & rend l'art plus fécond.
Sous fes yeux, fous fa main renaiffent les prodiges;
La fouple méchanique enfance fes preftiges.
Il l'étonne cent fois de fes effets nouveaux :
S'il dirige une fource , il eſt le dieu des eaux ;
S'il conftruit des palais , ils annoncent un maître ;
Il enchante s'il forme une grotte champêtre ;
Il connoît les détails , il a le goût du grand :
Savant s'il exécute , & Roi s'il entreprend.
Son grand art eft d'allier la magnificence
avec l'économie , pour être toujours
en état de foulager les malheureux .
Peuple , fa loi fuprême eft ta félicité ;
La plus haute fortune eft ta profpérité.
Des fentimens pareits dans l'ayeul &
dans le petit-fils méritoient d'être célébrés
par le même Poëte , & M. Talbert finit
fon ouvrage en réuniffant les urnes de
STANISLAS & de Louis fur l'autel de la
Gloire , & leur adreffe ces voeux.
Renaiffez , rameaux d'or , arrachés fous nos yeux ,
Et laiffez après vous des rameaux précieux.
France , de ton bonheur j'apperçois le préfage ;
Ton deftin te promet des héros & des fages.
NOVEMBRE 1766. 131
Ils croiffent dans ton fein , fous les traits des
amours ;
Ils vont éternifer ta gloire & rès beaux jours .
Ils reviendront , ces temps fi fameux dans nos
faftes ,
Où, fans ceffe occupés des projets les plus vaftes ,
Le Monarque formoit les troifièmes neveux ,
Et préparoit des Rois à des peuples nombreux.
Defcendans fortunés d'une fi noble race ,
Que fans ceffe vcs yeux en obfervent la trace :
Elle vous a marqué les fentiers de l'honneur ;
Si vous ne régnez tous , foyez Rois par le coeur
Cette féance fut terminée par la lecture
de quelques fragmens recueillis par M.
l'Abbé Bullet fur les preux , terme qui
fignifie hardi & vaillant. Il y a une hiftoire
des neuf Preux ( 1 ) , que l'on dit avoir
été à la fuite de Charlemagne dans fes
expéditions militaires . On voit , dans l'inventaire
des tapis de Charles V, le tapis
des neuf Preux. Henry VI , Roi d'Angleterre
, fit fon entrée à Paris , ayant devant
lui les neufPreux & les neufPreuës Dames,
& après foi fes Chevaliers & Ecuyers ( 2 ).
L'Auteur de la vie de Duguefelin écrit
( 1 ) Favin.
( 2 ) Journal de Paris , an 1431 .
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
que ce Héros s'eft compté pour le dixième
des Preux.
Nos Souverains choifirent neuf des plus
braves Chevaliers , qui , repréfentant les
neuf Preux , devoient fe tenir à combattre
près de leur perfonne ( 3 ).
Le Duc de Lorraine alla voir le Duc
Charles le Hardi , après fa mort , vêtu de
deuil , & ayant une grande barbe d'or ,
venant presque à la ceinture , en fignification
des anciens Preux & de la victoire qu'il
avoit eue fur lui.
François I ( 4 ) afpiroit à la gloire des
neuf Preux , confacrée par la tradition &
par les cérémonies de nos Rois d'Armes..
Il fe plaifoit encore à fe produire par des
habillemens fous lefquels on avoit coutume
de repréſenter ces anciens héros.
Ces traits, & plufieurs autres qu'on pour
roit y joindre , indiquent combien il eût
été intéreffant de développer les idées imparfaites
que nous avons fur les Preux , fi
connus dans nos anciennes cours , & fi
fort oubliés dans les livres nouveaux fur
la chevalerie .:
( 3 ) Brantome , vie de Charles VIII.
(4) Henri-Etienne , apologie pour Hérodote ,
shap. 3 .
NOVEMBRE 1766. 13
PRIXpropofés par l'Académie des Sciences,
Belles- lettres & Arts de BESANÇON.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles- Lettres
& Arts de Befançon diftribuera , le 24
Août 1767 , trois prix différens .
Le premier , fondé par feu M. le Duc
de Tallard , eft deſtiné pour l'éloquence ;
il confifte en une médaille d'or de la valeur
de 350 livres. Le fujet du difcours
fera :
Combien le courage d'efprit eft néceffaire
dans tous les états .
Le difcours doit être d'environ une
demi-heure de lecture..
Le fecond prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eft deſtiné à
une differtation littéraire ; il confifte en
une médaille d'or de la valeur de 250 liv..
On propoſe pour fujet :
Quels font les Princes & Seigneurs de
Franche- Comté qui fe font diftingués dans
les Croifades.
-
La differtation doit être à-peu- près de
trois quarts d'heure de lecture , fans y
comprendre le chapitre des preuves . Les
Auteurs qui auront à produire des chartres
non encore imprimées , ou quelques
monumens inconnus du moyen âge , font.
134 MERCURE DE FRANCE.
priés de les tranfcrire , & d'indiquer le
dépôt où ils fe trouvent , pour mettre
l'Académie à portée de mieux apprécier
les preuves qui en réſulteront .
L'Académie ayant précédemment réfervé
le prix d'éloquence & celui de la
differtation , en aura deux à diftribuer fur
chaque fujet en 1767 .
Le troifième prix , fondé par la Ville
de Besançon , eft deftiné pour les arts ; il
confifte en une médaille d'or de la valeur
de zoo livres . Le fujet du mémoire fera :
S'il feroit plus utile en Franche-Comté
de donner à chacun la liberté de clorre fes
héritages pour les cultiver à fon gré , que de
les laiffer ouverts pour le vain pâturage ,
après la récolte des premiers fruits ?
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté , qui
contiendra leur nom & leur adreffe ; &
ceux qui fe feront connoître feront exclus
du concours .
Les ouvrages feront adreffés , francs de
port , à M. de Grandfontaine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , avant le premier
Mai 1767.
NOVEMBRE 1766. 135
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles -Lettres
de DIJON , tenue en la grand '
falle
de l'Univerfité , le 18 Juillet , & à laquelle
S. A. S. Mgr le Prince DE CONDÉ
a présidé en qualité de protecteur de
l'Académie.
M. Maret , Secrétaire , adreffant la pærole
à Monfeigneur le Prince de Condé , a
ouvert la féance par la proclamation du
prix.
L'Académie avoit demandé
Un traité de morale élémentaire à l'ufage
des Colleges , dans lequel les principes de
l'honneur & de la vertu fuffent développés.
Après avoir expofé les motifs qui avoient
engagé l'Académie à donner ce traité pour
fujet du prix , M. Maret a annoncé que
ce prix avoit été adjugé au traité dont la
devife étoit : Virtutem ad beatè vivendum
fe ipfâ contentam effe .
Il a ajouté que dans le nombre des ouvrages
qui avoient concouru , l'Académie
136 MERCURE DE FRANCE.
en avoit trouvé deux autres qui lui pa
roiffoient dignes d'éloges ; que le premier
de ces ouvrages qui avoit été trouvé le
meilleur , après celui qui a mérité le prix,
avoit pour épigraphe :
Qui homo eft, humani à fe nihil alienum putet.
Que le fecond portoit pour devife ce
vers de Térence :
Homo fum , humani à me nihil alienum puto.
mais qu'attendu le défaut de concifion
dans l'un & dans l'autre , & le ftyle trop
oratoire du fecond , elle n'avoit pas cru
devoir donner d'acceffit.
M. Maret a dit que M. Roze, Prêtre ,
Docteur en Théologie, demeurant à Quin
gey près Befançon , étoit l'auteur de l'ouvrage
couronné , & que le public « jugeroit
par l'extrait de cet ouvrage dont il
» alloit faire lecture , fi ce n'étoit pas avec
juftice que l'Académie lui avoit décerné
» la médaille qu'elle avoit promiſe.
»
ور
» La plus heureufe circonftance, a ajouté
» M. Maret , en relève le prix. M. Roze
» va la recevoir de la main d'un Prince
» dont les victoires nous ont procuré la
ود
paix ; mais un véritable philofophe mé-
» rite d'être couronné par un héros qui.
fçait aimer les hommes ».
23
NOVEMBRE, 1766. 137
M. de Beneuvre a préſenté alors la médaille
à Monfeigneur le Prince de Condé,
en lui difant :
« Monfeigneur , la Compagnie eſpère
» que vous voudrez bien ajouter à la gloire
» du vainqueur , celle d'être couronné de
» la main de Votte Alteffe Séréniffime » .
ور
Monfeigneur le Prince de Condé a reçu
la médaille des mains de M de Beneuvre,
avec cet air de nobleſſe qui lui eſt naturel
, & l'a remiſe à M. Roze , avec une
bonté & une affabilité qui en augmentoit
encore le prix. Celui - ci en la recevant a
dit :
33
Monfeigneur , lorsque j'ai concouru
» pour le prix de l'Académie de Dijon ,
»je ne m'attendois pas qu'il feroit diftribué
par une main auffi refpectable &
» auffi augufte que celle de Votre Alteffe
» Séréniffime. Une distribution fi flatteufe
»pour les lettres , met le prix de l'Académie
de Dijon au- deffus de tous les
» prix de l'univers ».
"
M. Maret a lu enfuite l'extrait de l'ouvrage
couronné , dans lequel l'auteur préfente
les devoirs de l'homme fous trois
points de vue différents , & l'éclaire furtout
ce qui peut le porter à faire avec goût ,
avec attrait , ce qu'il doit à Dieu , à foimême
& à fes femblables.
138 MERCURE DE FRANCE .
Les devoirs de l'homme envers Dieu
font fondés fur la dépendance dans fon
être , dans fes opérations , dans les règles
de fes actions & dans fa fin.
Pour faire fentir à l'homme ce qu'il fe
doit à lui -même , M. Roze le force à reconnoître
que le bonheur eft l'objet unique
de fes devoirs ; & par l'expofition des
avantages ineftimables attachés à la pratique
de la vertu , il lui démontre que s'il
n'eft pas vertueux , il ne jouira jamais du
bonheur auquel il afpire.
L'égalité naturelle des hommes , leur
dépendance réciproque , font les principes
d'après lefquels M. Roze trace les devoirs
de l'homme en fociété naturelle & politique.
Il faudroit un extrait plus étendu pour
faire connoître le mérite de l'exécution de
cet ouvrage ; mais l'auteur fe propofant
de le donner inceffament au public , on
doir moins regretter d'en trouver ici une
' fi courte notice.
A l'occafion du portrait que M. Roze
trace d'un Prince fait pour être pour ainfi
dire adoré de fes fujets , M. Maret fait
remarquer que la vérité a guidé le pinceau
» de cet auteur , & qu'on reconnoît dans
fon tableau , la tendreffe , la vigilance ,
» la juftice & la bonté de l'augufte Mo-
30
K
NOVEMBRE 1766. 139
» narque fous le quel nous avons le bonheur
de vivre , tous les traits qui carac
» térifoient le grand Prince dont la perte
» nous remplit encore d'amertume , toutes
» les vertus dont Mgr. le Dauphin étoit
» le temple , s'il eft permis de fe fervir de
» cette expreffion , tous les principes d'après
lefquels il dirigeoit fa conduite....
» Nous voyons avec tranfport » , a dit M.
Maret , en adreffant la parole à Son Alteffe
Séréniffime , « qu'ils font auffi la règle de
» la vôtre , Monfeigneur.
"
"
"
» C'eſt à l'ombre des lauriers de Votre
» Alteffe Séréniffime , que nous jouiffons
d'une paix favorable aux progrès des
» lettres , & nous nous rappellons encore
» avec effroi , Monfeigneur , ces momens
» terribles où , tour à tour Soldat & Gé-
» néral , vous forçâtes la victoire à fe décider
la France ».... M. Maret a
pour
fait alors l'énumération rapide des hauts
faits de Son Alteffe Séréniffime pendant
la dernière guerre , & des preuves d'humanité
qu'il a données. Puis il ajoute :
و د
Auffi , Monfeigneur , le foldat qui ne
» Alatte jamais , vous donna - t - il fur le
» champ de bataille même , le furnom de
Grand , que l'univers vous a confervé ».
L'excufant enfuite fur fon ardeur qui
l'avoit emporté trop loin , il a dit :
140 MERCURE DE FRANCE
" Ce n'eft pas à moi que l'Académie a
» remis le foin honorable de faire con-
» noître les fentimens que les qualités fupérieures
de Votre Alteffe Séréniffime
& fon augufte préfence lui infpirent.
Un orateur plus digne de vous , Monfeigneur
, fera fon interprête
"
"
»
33.
Il a fini par avertir qu'il alloit annorcer
un événement qui feroit connoître
jufqu'à quel point la protection dont
» Son Alteife Séréniflime nous honore ,
» a échauffé le patriotifme en notre fa-
و د
» veur.
"
"
"
» Je ne prétends pas parler , a continué
M. Maret , de la galerie patrioti-
» que où les buftes des plus grands hommes
de cette province vont , pour ainfi
dire , par leurs regards exciter notre ar-
» deur ; où l'afpect du vôtre fur - tout ,
Monfeigneur , nous portera aux plus
grands efforts ; la modeftie de l'acadé-
» micien généreux auquel nous devons l'a-
» vantage d'avoir continuellement fous les
» yeux l'image de notre augufte Protec-
» teur , & des modèles en tout genre , fa
modeftie , dis- je , me force au filence » .
L'événement que M. Maret a annoncé ,
eft la fondation d'un prix de quatre cens li
vres , par M. le Marquis du Terrail &
Mde de Cruffol D'Uzès de Montaufier, fon
époufe.
NOVEMBRE 1766. 141′
و د
» L'Académie pénétrée de reconnoiffance
, propofe pour le fujet du prix de
» 1769 , l'éloge du Chevalier Bayard.
» M. du Terrail à l'honneur de compter
parmi fes ancêtres maternels , ceux de
» cet illuftre guerrier. Les auteurs trou-
» veront dans cette filiation , une heu-
" reufe occafion de rendre à notre nou-
» veau bienfaîteur un jufte tribut de
louanges.
و ر
"
"
» Il nous refte à defirer , Monfeigneur ,
» que des circonftances , auffi favorables
que celles- ci , nous mettent dans le cas
» de fupplier Votre Alteffe Séréniffime de
» faire elle - même la diftribution de ce
prix, & donnent encore à cette Académie
» un jour auffi glorieux que celui - ci , où-
» vous avez bien voulu , Monfeigneur ,
» lui faire l'honneur de la préfider
ود
"".
M. l'ancien Evêque de Troye a alors
pris la parole , & , par un difcours fur la
vraie grandeur , il a prouvé que l'Académie
ne pouvoit pas choifir un plus digne
interprête de fes fentimens.
Ce Prélat s'attache à examiner dans ce
difcours en quoi confifte la vraie
و د
ود
"
gran-
» deur , ce qu'elle eft en elle- même , fous
quels traits elle aime à fe produire ». Il
fait voir que fi les différentes idées des
hommes , fur la grandeur , en multiplient
142 MERCURE DE FRANCE.
les efpèces ; s'il eft enfin une « grandeur
» d'état , une grandeur de repréſentation ,
une grandeur d'inftitution , ce n'eft point
» là la vraie grandeur , c'en eft tout au
plus l'extérieur & l'image
" "".
Ces réflexions fur cet objet le conduifent
à reconnoître deux eſpèces de véritable
grandeur.
ود
...
« L'une eft une perfection plus qu'hu-
» maine que Dieu feul , qui la poffède ,
„ tranfmet aux Souverains comme une participation
de fa puiffance & une espèce
de communication de fa royauté.
L'autre , également vraie & fublime ,
la naiffance qui qui ennoblit mieux que
» porte un caractère de dignité que la fouveraineté
elle - même ne donne pas , &
qui , placée dans les Rois , leur attire une
» forte d'hommage que le trône ne fau-
» roit procurer.
33
»
"
ود
"
» Cette grandeur n'eft , ni un trait par-
" ticulier du caractère , ni un fentimeut
paffager du coeur , ni une fimple qua-
» lité de l'âme , c'eft le caractère , le coeur,
» l'âme elle-même , fi j'ofe ainfi parler.
Oui , Meffieurs , l'âme toute entière ,
affectée de la dignité de fon titre , occupée
du foin de la perfectionner & de
» l'étendre , qui ne fe porte & ne fe communique
au dehors que par des actions
"
n
NOVEMBRE 1766. 143
20
dignes d'elle & de la fupériorité qu'elle
» a fur le commun des hommes : nobleffe-
» de penchant , élévation de fentimens ,
» fublimité de confeils & de vues , fen-
» fibilité d'un coeur généreux & bienfai-
» fant , décence & majefté dans les procédés
, facilité à s'élever & à defcendre ;
difpofition toujours préfente à plaindre
» & à protéger les malheureux ».
و د
33
M. l'ancien Evêque de Troye démafque
enfuite la fauffe grandeur , fait voir que
l'amour de foi - même eft le principe de
toutes les actions du faux grand , & met en
oppofition la conduite d'un homme yéritablement
grand.
à
Ce parallèle le conduit naturellement à
tracer un portrait de feu Monfeigneur
le Dauphin. Il lui fert en même temps
prouver que l'on trouve dans Monfeigneur
le Prince de Condé , un modèle frappant
de la vraie gradeur.
» Nous avons vu, dit- il , un Prince élevé
» au- deffus des autres , plus encore par le
» fentiment que par le rang , qui né pour
» le Thrône , fait pour y monter , capable
» de le remplir , ne regarda jamais qu'avec
crainte la puiffance qu'il devoit exercer,
» & révéra toujours avec tendreffe celle à
» laquelle il étoit foumis. Un Prince qui
» eût commandé avec gloire , qui fçut
و د
و د
144 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
» obéir avec dignité , qui le premier des
Sujets par fa naiffance , le fut encore plus
» par fon exemple , qui ne régna que fur
lui- même , mais y régna toujours ; Prin-
» ce fenfible aux malheurs de l'indigent ,
qui placé dans le plus haut rang , nelconnut
que des devoirs , ne méprifa que les
honneurs , ne montra que des vertus.... ,
»Trop grand pour fouffrir qu'on le douất
pendant fa vie , loué généralement après
fa mort , parce qu'il étoit véritablement
grand. Loué par vos larmes , Monfei-
» gneur , a ajouté M. de Troye, en adreffant
la parole à S. A. S. plus qu'il ne
pouvoit l'être par d'autres éloges.
is
"
33
و د
ور
35
و د
»
" C'eft la conformité de caractère , ce
font les rapports glorieux d'une grandeur
puifée dans le même fang , qui avoient
lié entre lui & V. A. S. cette amitié no-
» ble qui vous honoroit tous les deux ,
» dont il vous a donné tant de témoignages
», précieux , & dont le fentiment entretient
» encore dans vous celui des regrets que
nous devons à fa mémoire.
ود
و ر
-
4
» Heureuſe une Province dont le fort
» eft confié à un coeur rempli de cette grandeur
, qui eft le véritable héroifme des
» Princes , & ajoutent à leur gloire tout ce
» qu'ils retranchent des malheurs publics.
» La Nobleffe eft dans leurs procedés !
ม ง la
NOVEMBRE 1766. 145
la fenfibilité guide leur ame bienfaisante ;
» magnifiques par état , généreux par fentimens
, ils ne cherchent qu'à être utiles,
autant qu'ils font grands.... Le
و د
139
repos
» eft ennobli dans eux par un détail de foins
glorieux , qui les rendent dans la paix
les héros de l'humanité , comme ils font
dans la guerre ceux de la victoire.
و د
M. de Troies acheve le portrait de notre
augufte protecteur , qui termine fon difcours
par le récit des égards que Mgr le
Prince a marqués dernierement à Paris au
Prince Héréditaire de Brunfvick.
"
39
" Paris vient de voir ... deux jeunes
» Princes fe difputer l'honneur de la politeffe
& des égards , comme ils s'étoient
difputé la gloire de la valeur &
» de l'intrépidité guerrière , fe montrer à
» la Cour , aux fpectacles , dans les af-
" femblées publiques , affis au même rang,
placés dans le même char , couronnés
» du même laurier ; l'un & l'autre cou-
» verts de la gloire de l'héroïfme à cet
âge où les hommes ordinaires font à
» peine connus ; s'eftimant comme rivaux,
» fe recherchant comme amis , avec une
grandeur égale , mais plus pénible dans
» le Prince étranger qui avoit à foutenir
» un parallele décidé par la victoire , &
» d'autant plus glorieufe dans le vain
G
"
"
146 MERCURE DE FRANCE.
inqueur , qu'en établiffant dans des fêtes
" brillantes toute la magnificence qui pou-
» voit donner l'idée de celle de la nation
» & des Princes du Sang de nos Rois , il
,, cherchoitoaffoiblir
luimême sou à
» adoucir dans l'efprit de fonilluſtre rival
, celle de fon propre triomphes C'eft
» une gloire de plus que de favoir en
ufer avec grandeur & fans fafte & le
plus digne fujet des éloges publics eft
dans la noble modeftie qui les néglige.
" Si je n'ai orné de votre nom , Monfeigneur
, que la fin de mon difcours ,
c'étoit , a dit M. de Troies , pour mettre
» le dernier trait au tableau de la vraie
grandeur. Cette affemblée pourra oublier
qu'elle en a entendu l'éloge , mais
» elle n'oubliera jamais qu'elle en a vu le
héros , la gloire & le modèle » .
33
❤
"
"
* םכ
و د
M. deRuffey a lu une fable allégorique ,
intitulée la Vigne & le Laurier.
Une vigne rampoit fans force & fans vigueur ,
Plantée en un terroir fertile ;
99
Son ſcep , peu cultivé , fouvent étoit ftérile ,
Ou portoit des fruits fans faveur
Il gémiſſoit de paroître inutile .
Auprès d'elle un jeune laurier
-Elevoit dans les airs fes branches triomphantes
NOVEMBRE 1766. 147.
ご
Chéri des Dieux , il offroit au guerrier
Mille couronnes floriffantes .
De cette vigne il eut pitiés
rob no
29h
Vers elle il inclina fa tête glorieuferi
Et , hononant d'une tendre amitié ,
Lui pemlit d'appuyeq faqtigel tortueule ,
Dembraffer fes brillans rameaux ,
}
De croître fous fon onibre , à l'abri des orages ,
Et de jouir des avantages avantageshory
Que le Ciel accordoit à l'arbre des héros. a
O prodige bientôt cette plante débile
De pampres verdoyans décora nos côteaux ;
Chacun , d'une culture utile ,
Lui prêta le ſecours pard
par d'affidus travaux :
Chaque année en fon fein apporte l'abondance ,
Augmente la valeur de fes fruits précieux ,
Et lui procure l'efpérance
phonectar aux Dieux .
De fournir du
ADRESSE.
na pot and
De la reconnoiffance acceptez cet hommage DE
Prince de votre fort cette vigne est l'image
Et l'univers a décidé
Que l'arbre des héros eft l'arbre des CONDÉ.
par
um 9110ISO
1
M. Picardet l'aîné a terminé la féance
la lecture du troiſième chant de fon
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
poëme fur les fleurs ,
quis
se Poreille
d'ours.
e
&
Ce chant s'ouvre par un digreffion fur
TIG UE 19130Xeon
le goût pour l'agriculture en general
en particulier pour la culture des fleurs.
2301 291 10sings as
2590pm
donne
Parmi les exemples que p
des perfonnes illuftres qui n'ont pas dédaisupilo
2017Poëte
ne de fe livrer à cette culture
s'arrête avec complaifance fur celui du
* grand Condé. On fait , par un mådrigal fort
connu , de Mlle Scudéri , que cet auguſte
Prince fe plaifgità cultiver des gillets.
t
2192
Riant Tempe , vallon de Chantiti “¹¹
ob fenele payson u
Qui n'a connu tes bolquets folitaires
gidanc
Refpiré l'air qu'exalent tes parterres ?
Plus d'une 018 316209
fois
203907
De ne devoir qu'à tes illuftres makrès
Tes belles fleurs & Tombre de tes hétres .
Euterpe auffi , qui connoît ce féjour ,
Raconte à Flore , aux Nymphes de fa Cour ,
Que , pour ces lieux , abandonnant Véffailles ,
Le grand Condé , fatte de fes attraits ,
Des mènies mains qui gagnoient des Batailles ,
Venoit lui-même arrofer des oeilteds.”
M. Picardet entre enfuite en matière ;
il décrit l'oreille d'ours en fair fehrir les
beautés , vanté l'effet qu'elle produit fur
un amphithéâtre , donne des préceptes fur
NO766
. 149
с 2100
la manière de la de la cultiver
, fur les engrais
qui lui conviennent , fur le temps ou il
faut l'expofer au grand air, fufle choix . Te
des femenées & fur, ce qu'on
on doit obfer
91 296 910 11 1910
ver en femnant & en tranfplantant les jeunes,
110011.M sup 231qmx9 291 16T
plantes.
9 91
Voici comme i s'explique fur les foins .
qu'exige foreille d'ours quand feměnée .
a germé :
·
09V 919116 2
sgubim au 189 , silno šbroƆbasie :
Malinau fatisfaite. Enfin , au gré de vos voeur fatisfaits pl
Vas avez vda timide Temende
29
A la furface étendre fes filers ,
ΠΟΠΕΥ
Du nouveau uplod 291 ENOE 100
plan frefle & douce efpérance.
mes dangers ! laiffez l'ombre & le frais
Mêmes
291 109.619 up us1 31igiss
Long-temps encor,e29p3ro0t1ég1e0r fon enfance.
Ah ! redoutez , loys un
900b 201
el pluvieux
D'abandonner ces germes précieux 22
•sb edqmyvi xus atola $ 91foasi
Mais c'eft allez , qu'en globe terminé
Un arrofoir , dentement incliné ? POSTE
Dont l'eau par jets , Sépenche en larmes fines ,
Du jenne peuple, alaire, les racines...
En achevant de dicter , pour ainsi dire ,
des loix aux fleuristes , M. Picardet fuppofe
qu'il sient tout ce qu'il vient de dire
dun Officier François qui a fait quelque
féjour en Angleterre , & qui , après tout
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
"
ce qui concerne la manière de cultiver
l'oreille d'ours , fe livre , dans une retraite
agréable , aw plaifir de mettre en pratique
les leçons qu'ila reçues . Cette fuppofition lui
donnęlieu de faire ladefcriptiondes jardins
& des appartemens deroe Guerrier , devenu
fleuriste &nquil péuniffant le goût des
beaux arts a celui de l'agriculture , s'eft
formé une galerie , dans laquelle la peinture
lui rappelle le fouvenir des événemens
les plus glorieux de fa vie , & perpétue le
plaifir que lui donne la vue
donne la vuedes fleurs qu'il
chérit.
M. Picardet feint qu'on voyoit dans
certe galerie plufieurs fiéges , plufieurs combats
, où le François avoir foutenu l'honneur
de fon nom fous la conduire deg
héros les plus renommés ; & , s'adreffant
à Monfeigneur le Prince de Condé , le
Poëte dit
C
Vous auffi , Prince , animez ces tableaux ;
On vous y voit , on y voit la victoire
Dans Haftembeck vous nommer ſon héros.
Mais qui toujours croiroit de l'infidelle
S'affujettir la volage fureur ?
Il paroifloit qu'aux bords de la Dymelle
Elle oublioit notre ancienne valeur.
Surpris , l'on céde , on s'ébranle , on chancelle ;
Déja Brunswick nous pourfuit en vainqueur
NOVEMBRE 1766. 151
Condé s'arrête à lui marche , s'élance ,
Frappe & bientôt a brifé la foretrellisto !
Ah , d'un Bourbon que mes peut la préfence !
Vous le favez Soldats de Boifgelino poleer
1 Fiers eſcadrons¡ 1 Reine | Flanded , Dauphin *
Vous l'avezivo quand marchant for fa trace
Friedberg Thais quelle est mon audace !
• Eft ce au hautbois à mêler les aééens
Auxstond hardis de la fière trompette proti
Et Vanhuifen , Peintre heureux du printemps ,
Eût-il jahrais , oubliant les talens ,
"Sçu de Lebrun hranier la palette : !
!! q
30900
PRIX de l'Académie des Sciences , Arts
& Belles-Lettres de DIJON.
avol mental ahel.
Dans les annonces que l'Académie de
Dijon a faites du prix de 1767 fur les antifeptiques
, elle avoit fixé la valeur de ce
prix à la fomme de trois cents livres ; mais
M. le Marquis du
mus & armées
dupail , Maréchal
des
fon Lieutenant
Général dans le Verdunois , Académicien
honoraire non téfident ; par amour pour les
lettres qu'il cultive , & pour donner à la
province de Bourgogne , fa patrie origi-
[USTRY
Efcadrons de la Gendarmerie .
Giv
PER
152 MERCURE DE FRANCE
naire , des marques authentiques de fon
attachement & de fon-sèle , ayam fait dés
nation à l'Académie de Dijon , conjointement
avecDame de Cruffol d'Uzès Mon
taufier ,fon épouse , d'uns famme de ddx
mille livres , pour y fonder à perpétuité
un prix de la valeur de quatre cent livres,
par acte reçu , par le Jay & Dumoulin, Notaires
au Châtelet de Paris , le neuf Ayril
goldmisis no1 206291119
b . darraiul , ob 9: L'Aadémie
Dijon
des
annonce
au pu
blic que fon prix de 1767 , & tous ceux
qu'elle donnera dans la fuite ye
8 Some of
feront
médaille d'or de la valeur de quatre cents
fla
livres , qui fera donnée à l'Auteur de la
pièce jugée la meilleure , en obfervant
toujours les anciens ufages de cette compagnie.
9960
MARET, Secretaire perpétuel de Académie.
Svovlovs up ,no
ossibl
เมล
20dilim o
2217676 , show
Sodor escolle
s '
ob xing u
D
lash sol
jun xusc
NOVEMBRE 1766. 153
alojnos
et & gamedas) .
oji ab simò̟bæɔAT £ none
PRIX propoſe pan Académie Rogule des
Sciences & Belles Lettres dePfiffe,pour
by w 251 91115
2 eb slev el ob xinq ai
19 sup
1763
.
nonne nou
ACADEMIE Royale, des SScciieences &
Belles -Letites , dans fon affemblée publi
que dus Juin 1766 , a déclaré que le prix
dtee llha claffe de Mathématique fur la vis
d' Archimede étoit adjugé au mémoire qui
avoit pour devile : Onus , quod leve fer-
Sul sau
hus,
tur Bene fertur , & dont l'auteur eeft M.
Jean Frederic Hennert , Profefleur de Ma-
Part
thématique à Utrecht , & Membre de la
Société d'Harlem . La pièce qui a pour
vife :
299610 2033ns 291 2112
Invitat pretiis animos , & pramia ponit.
a obtenu l'acceffit.
de-
Le prix de la claffe de Phyfique fur la
nutrition , qui avoit été renvoyé à l'année
1766 , a été adjuge dans la même affemblée
à la differtation dont la devife eeiftt:: Simitia
fimilibus gaudent. L'auteur eft M.
Durade , à Paris.
La claffe de Belles Lettres propofe pour
le prix de l'année 1768 ,
L'Eloge de LEIBNITZ .
Ceux qui y travailleront , comprennent
Gv
154 MERCURE DE FRANCE..
•
bien qu'il s'agit , en raffemblant fes particularités
hiftoriques de la vie de te grand :
homme , de bien repréfenter fur-tout fa
doctrine , & de faire connoître toute la
part qu'il a eue aux progrès de l'efptit
humain.:
sign.ol pb amannsi
On invite les favans de tout pays , excepté
les Membres ordinaires de l'Académie
, à travailler fur cette queftion . Le:
prix qui confifte en une médaille d'or du,
poids de cinquante ducats , fera donné à
celui qui , au jugement de l'Académie
aura le mieux réuffi. Les pièces , écrites .
d'un caractère liſible , feront adreffées à M ..
le Profeffeur Formey , Sécretaire perpétuel
de l'Académie ..
Le terme pour les recevoir eft fixé juſ– .
qu'au 1 de Janvier 1768 , après quoi on.
n'en recevra abfolument aucune , quelque
raifon de retardement qui puiffe être alléguée
en fa faveur .
On prie auffi les auteurs de ne point :
fe nommer , mais de mettre fimplement
une devife , à laquelle ils joindront un
billet cacheté , qui contiendra , avec la devife
, leur nom & leur demeure.
* Le jugement de l'Académie fera déclaré
dans l'affèmblée publique du 3 Mai.
176.81 .
û
NOVEMBRE 1766 155 .
On a été averti par le programme de
l'année précédente que le prix de la claffe
de Métaphyfique qui fera adjugé le 31
Mai 1767 , concerne la queſtion fuivante :
asp ton peut détruire les penchans qui
viennent de la nature , ou en faire naître
qu'elle n'ait pas produits ? Et quels font
17
tes moyens de fortifier les penchans , lorf
qu'ils font bons , ou de les affoiblir lorfqu'ils
font mauvais , fuppofe qu'ilsfoient invincibles
pris.ch zbr
e
911709290219 291 nusim
M2497b001 ) , side
A w Distor
51996
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2.obop, alpel 60
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M &ah gopildnafasipsius n
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156 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLES IV.
A
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BEAUX
saidrot R
t 10 %
ARTS UT PLESS
not insió all'op
пojasustiov£ D A
PRIX propofe par l'Académie Royale de
Chirurgie , pour l'année 17680A
dingarvu
sis
0
L'ACADÉMIE Royale de Chirurgie propofe
de nouveau , pour l'année 1768 , le
fujet fuivant :
Etablir la théorie des leftons de la tête
par contre- coup , & les conféquences pratiques
qu'on peut en tiret
Les mémoires qui lui ont été envoyés
précédemment n'ayant pas templi toute
l'étendue de ce fujer , elle croit devoir
indiquer un recueil d'obfervations d'anatomie
& de chirurgie , où l'on trouvera
les principes donnés par les meilleurs
Auteurs fur cette queftion importante
* A Paris , chez Cavelier , Libraire , rue Saint
Jacques , ay lys d'er.
NOVEMBRE 1766. 157
L'intention de l'Académie
eft de favorifer
les concurrens en leur préfentant des faits
tirés des livres rares , qu'il paroît effentiel
de connoître & de confulter. Le prix fera
double confitera en deux médailles
dor , de la valeur de cinq cents livres
chacune , fuivant la fondation de M. de la
Peyronie a q
A
Ceux qui enverront des mémoires font
priés de les écrire en françois ou en latin ,
& d'avoir attention qu'ils foient fort lifibles,
tayo simbbooba rog Sout
Les Auteurs mettront fimplement une
devife à leurs ouvrages ; ils y joindront
à part , dans un papier cacheté & écrit de
leur propre main , leurs noms , qualités
& demeure ; & ce papier ne fera ouvert
qu'en cas que la pièce ait mérité le prix.
Ils adrefferont leurs ouvrages , franes de
port , à M. Louis , Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Chirurgie , à Paris ,
ou les lui feront remettre entre les inains.
Toutes perfonnes , de quelque qualité
& pays qu'elles foient , pourront afpirer
au prix , on n'en- excepte que
n'en excepte que les Membres
*
de l'Académie .
I
Les deux médailles , ou une médaille ,
& la valeur d'une autre , à volonté , feront
délivrées à l'Auteur même qui fe fera con--
noître , ou au porteur d'une procuration
1.58 MERCURE DE FRANCE
de fa part ;l'un ou l'autre repréfentant la
marque diftinctive , & une copie nette du
mémoire.
Les ouvrages feront reçus jufqu'aurdere
nier jour de Décembre 1767 inclufivement
; & l'Académie , à fon affemblée
publique de 1768 , qui fe tiendra le jeudi
après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le prix.Wad
L'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui ont
été légués par M. de la Peyronie , une
médaille d'or de deux cents livres à celui
des Chirurgiens étrangers, ou régnicoles ,
non Membres de l'Académie , qui l'aura
méritée parun ouvrage fur quelque matière
de Chirurgie que ce foit , au choix de
l'Auteur elle adjugera ce prix d'émulation
, le jour de la féance publique , à celui
qui aura envoyé le meilleur ouvrage dans
le courant de l'année 17672
Le même jour elle diftribuera cinq médailles
d'or de cent francs chacune à cinq
Chirurgiens , foit Académiciens de la claſſe
des libres , foit fimplement régnicoles , qui
auront fourni , dans le cours de l'année
1767 , un mémoire ou trois obfervations
intéreffantes,
NOVEMBRE 1766. 159
OBSERVATION fur une cataracte offifiée ;
par M. JANIN Oculifte du Collège de
dusty
Chirurgie de Paris » Affocié Correfpondant
de l'Académie des Sciences , Arts def
& Belles - Lettres de DIJON, S
LE fils aîné de M. Soulier , ancien Officier
d'infanterie , demeurant à Bézier
étoit avec
Je
ne cataracte
à l'oeil
gauche
. Je l'operai en Avril 1760.
Lorfque la fection de la cothée tranfparente
fut fuffifamment grande , je compriinai
légerement le globe de l'oeil pour déter
miner la fortie du corps opaque.La difficulté
que je rencontrai à fon extraction me décida
à ouvrir davantage la capfule criftaline
, & à comprimer enfuite l'oeil avec ,
modération , & à différentes fois . Mais ,
bien loin que la pupile fe dilatât par ce,
moyen pour donner paffage à la cataracte ,
cette ouverture fe retrécit au point qu'il ,
ne fut plus poffible de diftinguer le corps
apaque..
Après dix minutes de repos , j'examinai
Fétat de la prunelle ; comme fon retrécif-
I
160 MERCURE DE FRANCE.
fement étoit toujours confiderable ? je pris
le parti d'ineifer le bas de Titis , afin d'ins
troduire une curette dans la chambre portérieure
de la porter derrichele criftallf
pour le foulever le mener endevahe
cette manoeuvre réuffit , & l'extraction du
corps opaque devine dès facile pla papille
Le rétablie dans l'état de dilatation nata
relle & Viris n'apas perda Puſage de Tes
mouvemens? q21900 211799 25 gifti
Fexamini le criſtalin que je vendis de
places, il étoit d'une fiſtance offenſe , th
d'une forme lenticulaife très applatieg
quoiqu'irrégulièrenildit dans frondeurs
foit à fes furfaces les réalités de ceerin
talin dépendoient de différens points qui'
s'élevoient de plufieurs différentes parties
de fon difque , & c'étoient ces points quî™
avoient irrité les fibres de l'irisg
miné le retrécilement de la pronelle,
que j'avois fait comme de coutume une
douce preffion far le globe pour élargir
certe ouverture (2 ) .
deres
Trente- cinq jours après l'opération , lạ
cicatrice de la cornée & celle de Pirisétaient
bacio snub also ab emot ng
( 1 ) Quelle peut êste la cauſe de l'ollification
du criftalin 1932 angalib
at
( 2 ) Le retréciffement extrême de terre pru
nelle peut fervir à prouver l'èxiſtence des fibres
mufculaires de l'iris.
1
NOVEMBRE 1766. 161
f
fi parfaites , qu'on n'y pouvoir plus diftinguer
la trace des incifions ; la vue même de
cet il étoit fi bonne , que M. Soulier eut!
la fatisfaction d'en lire ,fans le fecours des
lunettes , des ouvrages imprimés en trèspetits
caractères, just svona v
On fait que toutes les perfonnes aufquelles
on a fait l'opération de la cataracte,
ont befoin de verres convexes pour pouvoir
diftinguer les petits objets , parce que l
vle
corps vitré qui n'a pas autant de denfité
naturelle que le cristalin , n'occafionne pas
dans les rayons lumineux une réfraction
égale à celle que le criftalin que l'on a fait
fortir de l'oeil , y produifoit avant fon altération
: cependant le jeune homme opéré
n'avoit pas befoin de lunettes pour lire . Il
feroit intéreffant de dévoiler la caufe de
ce phénomène extraordinaire : Quelques
remarques que j'ai faites fur l'oeil de M.
Soulier , le trente - fixième jour après l'opé
ration , ferviront peut- être à découvrir cette
caufe.
Si je regardois directement en devant
l'oeil opéré, le fond du globe me paroiffoit
en forme de cercle d'une couleur verdoyante
je l'examinois obliquement
je ne diftinguois plus le cercle coloré , mais
un fond de couleur noire très - foncée :
162 MERGURE DE FRANCE.
quand je dirigeois avec un peu moinsd'ob
liquité mes regards fur le fond du globe , da
portion oppofée à la prunelle que j'en appercevois
étoit de couleur verdoyanté ,Ja
portion, latérale de couleur noire,q.M
La bonté de l'eil de My Soulier n'au
roit- elle pas dépendu de cette couleur lyerdoyante
que j'ai obfervée au fond du globe
? Et fi cela étoit , n'en reconnoîtrionsnous
pas mieux qu'il eſt le véritable organe
immédiat de la vie ? Tout le monde
fçait qu' Ariftote & Galien croyoient le voic
dans le cristalin & qu'il n'y a pas bien
long temps que cette erreur de ces deux
grands hommes a été détruite mais il importe
peut- être encore de rectifier les opinions
que l'on a fubftituées, à la leur.
to
4
t
La plupart des Phyficiens regardent la
rét ne comme l'organe de la vifion : mais
d'autres attribuent cette prerogative la
Choroide. Ce dernier fentiment a été foutny
par M M. Mariotte & Lecat. Ces
i génieux Phyficiens ont fait un grand
nombre d'expériences , defquelles il paroît
réfulter : 1 ° . que la partie moelleufe du
nerf optique eft infenfible à l'impreffion des
rayons de lumière : 2 °, que la rétine ne
peut pas refléchir les rayons de lumière à
caufe de fa tranfparence : 3 que la cho-
Ο
NOVEMBRE 1766. 163
roïde par fon velouté noir eft propre à abforber
les images des objets d'où ils concluent
que c'est la choroide qui eft l'organe
immédiat de la vue ( ) . 101 lo
M. Perrault, qui eft de l'avis de ceux
qui prennent la rétine pour cet organe, prérend
que la choroïde ne Peſt point , attendu
qu'elle n'eft à la rétine que ce que le vifargent
eft à la glace du miroir . Mais il auroir
foutenu fon fyftème par une preuve
plus forte , s'il eût dit que le velouté noir
ne fe trouve pas au fond des yeux de tous
les Tufets tant hommes qu'animaux. EN &
effet il n'y en a polit dans le fond des
yeux du boeuf , du mouton , & d'autres :
au contraire on y apperçoit conftamment
que couleur verdoyante quite en querque
forte celle de la gorge de pigeon , ou
de la nacte de perle.....
4
S
Certe couleur eft-elle propre à abforber
les images des objets qui fe peindront fur
la partie de la choroïde où elle fe trouve ?.
Les animaux dans les yeux defquels on
diftingue cette couleur , voyent- ils bien
moins , ou mieux que les autres ? Enfin ,
n'y a- t - il pas des hommes qui ont une par-
(2 ) Voyez à ce fujet le Journal des Savans ,
année 1668 , & l'excellent Traité des Sens , par
M. Lecat , fameux Chirurgien de Rouen ..
164
MERCURE DE FRANCE US
tie de la choroide de la m up in
dela même couleur
que les animaux dont je viens de parler?
Si l'on s'en tient à l'obfervation
codeffus,
il paroît que ceux qui ont le fond de la
choroide de couleur yerdoyante ,font dans
le cas de mieux voir que ceuxΟ
Te
toute la ſurface de la choroide exactement
D : 2911154 231 18
noire.
Sup clue) al fis ia -elle , enggoloHY
L'Auteur demeure, a
demeure
à Paris à Paris rue Coquil
lière , vis à vis celle des vieux Augustins,
siemtiasdason's 19tilami s
19 10,2911sпblo sbortis est 18 Supriy
HORLOGER
PE100
libri e
LETTRE fur les Horloges à carillon écrite
suoja sanois119091
ANTON Harra
par le
nooood 291 700q 20on im
IL ne m'étoit pas néceffaite , Manbeau
d'entendre fonner le carillon de la Sambrie
taine, pour être à même de vous dire de que
je penfe des ouvrages de cette forte Lesnét
flexions particulières que ja érés dans le
cas de faire , & que vous deftex punje
vous communique fur cette matière égbi
gée ( & à la vérité plus auricule quale ) ,
m'avoient laiffé, peu de cautiudebquliby
eûtà Paris , plus qu'ailleurs , quelque chofe
NOVEMBRE 1766. 165
au moins fupportable en ce genre : &
comme il n'eft rien en tous les genres qui
n'exige des recherches particulières , Tuivies
& raiformées , pour arriver au degre hoforible
où font aujourd'hui les arts en
France, vous ferez moins Turpris de l'imperfection
des horloges à carillon , fiv
conffidérez que de toutes les parties de
PHorlogerie , celle - ci est la feule qui n'ait
point excité l'emulation des curieux , ni
Vous
910
Techerches des habiles Artiftes ; Toit
pour en fimplifier le méchanifme , fi compliqué
par les méthodes ordinaires , ou en
corriger & varier les effets.
***
प
C'eft fans doute de cette forte d'indifférence
qu'il réfulte que le goût qui s'étend
& fe perfectionne tous les jours à l'égard
d'une infinite de chofes , même les plus
inutiles , n'a point encore pris faveur parmi
nous pour les horloges à carillon ; ou
dumdinslet,alipréfumable que ce qui em-
-pêche qué oés fortes de machines ne foient
enpufage par conte la France e'eft qu'il
leuraanque ce dégré de perfection qui
empottede fuffrage de tous les connoiffeurs
aim quelesagrémens quiplafferit à toutes
lesperfonnes quiantudagoût 20
( D'après dente fimple remarque , fe fuis
perlupdel Monfieut que s'il avoit à Pa-
Todo supisup , auellis up en
166 MERCURE DE FRANCE..
*
ris une feule horloge a canillon auffi,jante
& aufli agréable dans les effets, que je crois
qu'on peut le faire , le goûtes en dépahdroit
également dans cette célèbre Gapig
taleodans tour le Royaumes Mais par
ce qui eft connu l'on craint &
fon d'ennuique caufe un bruit confudde
fons difcordans qui frappes& fatigue boo
reille , bien loin d'exciter aucunes deßces
fenfations agréables que font léprouver
toutes autres fortes d'inftrumens bannot
nieux conduitsgav.de juſtoffe) goûo &} net>
tetés must sup sib aulq 1st sa li'up & эпр
Cependant je le demandel de vaiss
connoiſſeurs , ainſi qu'à toutes dès perfon
nes qui aiment d'harmonie , zem eft- il de
plus agréable , plus expredive , & plus flatteufe
pour l'oreille, que le fon d'une bofine
cloche réputée pour teller? Pourquoi plur
fieurs enfemble, également bonnessi fraps
pées avec goût & préciſion , ne flatterdiente
elles pas de même l'organes La difordance
des cloches , l'aigre de l'harmonie ,
la difconvenance des airs mal choiſts ‚§l'inexactitude
dans la mefure & laroonfire
fion dans le chanp, tout cela rebutel, al
eft yrai , d'entendre des carillonist maid
que ces mêmes coches ayent unei harmoe
nie bien nette , qu'elles foienuasdordées
entre elles , autant qu'il eft poffible de le
F
NOVEMBRE 1766. 167
plus
faire qu'on leur faffe arriculér des fons
avec mefire & délicatelle qu'onichoififfeqdesairs
relatifs & iconvenables au
geqre d'harmonie & d'exécution qui ne
peqtabité exprimée qué par des coups de
marteaux; qu'on évite la confufion dans
lehchant & dans l'accompagnements qu'on
rende enfin desqeffers plussfürs
exacts enrendant de même le méchanifme
phus fimple plus folidel & par daomoins
difpendiouxe alors je penfel que los caril
lons fetono plaifir au plus grand nombre ,
& qu'il ne fera plus dit que leur grand
ufage en Flandre bn'eft dû qu'au goût
national . Je fuisoloin de prétendre qu'il y
foir du plus de perfectiones up 20
Plufieurs obſtacles réſultans des conftructions
ordinaires des carillons , far- tout
en grand volumell empêchentqquences
machines med fatisfallent aux conditions
cindeffuseft ongoing wog osvě 200
Le principal & inévitable de ces obftacles
groenfuivant la méthode ordinaire ,
eft la néceffité où l'on eft d'employer plufieursomarteaux
fur une même cloche. Je
dis Jaméceffité parce qu'il n'eft pas poffi
bdesde faire fonner des airs unpeu longs , "
c'eft asdisey de quantité de mefures , fans
donner beaucoup de lenteur à la marche du
cial ab alding ♬ɔ li'n ,
no com
168 MERCURE DE FRANCE,
cylindre fur lequel font notés ces airs ; &
qu'alors il eft de même impoffible qu'un
feul & même marteau puille répéter plufieurs
coups de fuite avec la vitelle qu'éxige
un chant où il fe trouve des pallages
de croches , doubles croches , &c. Ainfi
il faut employer néceffairement plufieurs
marreaux fur une même cloche. Or il
eft bien difficile , pour ne pas dire impoffible
, quelqu'exactitude que l'on mette
dans la conftruction & l'exécution de la
machine, que 2 , 3 & même 4 marteaux
fur lamême cloche , puiffent agir avec une
telle égalité de pefanteur , de mouvement
& de viteffe , qu'ils produifent à chaque
coup différent des fons affez égaux & affez
meurés pour ne point bleffer , je ne dis
pas feulement une oreille délicate , mais
le goût le plus ordinaire qui cherche à reconnoître
un air ou un chant connu qu'on
veut lui faire entendre: il entend fouvent
au contraire , que des coups qui doivent
frapper fucceflivement & à égale diftance,
ou à diftance mefurée , les uns des autres ,
fe confondent & défigurent abfolument
le chant au point de n'en diftinguer , avec
de l'attention , que quelques pallages al
rendus.
Cette confufion eft, en bonne partie ,
le
NOVEMBRE 1766. 169
le réfultat de l'extrême lenteur du mouvement
du cylindre. Ses pointes deftinées
à la levée des marteaux , paffent en effet
fi lentement ( parce qu'elles font de neceflité
extrêmement proches les unes des
autres ) , qu'il n'eft pas poffible de rendre
les chûtes de ces marteaux auffi preftes &
auffi précifes qu'il le faudroit pour n'entendre
aucun défaut de mefure . Et d'ailleurs
, 4 marteaux , & fouvent plus , qui
levent enfemble , lorfque le nombre en eft
ainfi multiplié , réfiftent inégalement au
cylindre & en altèrent néceffairement la
marche & la régularité : cette altération
fe fait fentir à l'oreille par un retard fenfible
dans la mefure lors de Pinftant de la
levée de plufieurs marteaux , & par ane
précipitation le moment fuivant
D'après ce qui précède , il feroit donc à
fouhaiter qu'on pût donner affez de vitelle
au mouvement du cylindre , pour pouvoir
fupprimer une quantité de marteaux ( que
je crois inutiles & n'en mettre qu'un fur
chaque cloche .
Cette fuppreflion , confidérable pour
Partifte , & avantageufe pour la juftelle &c
la folidité de la machine , paroîtra bien
difficile pour ne pas dire impoffible , fi
l'on exige un même diamètre au cylindre
1 & même nombre de mefures aux airs, &
H
170 MERCURE DE FRANGECE
d'autant plus difficile qu'on n'a cu faire
faire jufqu'à préfeng ay up sex 94.3
cylindre pour un feuligir quelquetendu
qu'il forr . Mais h 34
d
em
on effayout de lui, eg, Fave Faire 41 plus
¿Â ‹ Ò QPSG RAHE HIL BEM PIEAS Omgins ΠΟ
eft certain ajon, out a fois bregde A
de la circonférence, B
250
nombre de pointes que ces pointes Byang
4. fois plus de distance les unes des auwes
, les levées des marreaux pourroient
être allongées dans la même proportions
& les chutes par conséquent fern
fufceptibles de plus de vitele & depresi
fion , la refiftance des manteaux fur le fra
lindre , pomtoit être 4 fois moindres
réfultat du tout, ainsi que la durée rotale
du mouvement , feroit de même en pla
portion avec le produit de la force mot
trice , c'est à dire , qu'avec un même poids
moteur , f'on pourroit à tous égards pros
duire au moins les mêmes efters diale
me flatter que tout lecteur avec les plus
Limples notions de mechanique concevsa
aifément le vrai de ma propofitionsst
Un fecond obftacle auffi effentiel aller
ver que le premier , c'eſt la difficulé de
placer les pointes , qui l'on veut les notes
fur le cylindre , a relle distance les unes des
ji H
NOVEMBRE 1766. 171
97131
autres , & a tel point béométrique de la
Afcoнferéncé qu'UR Pega à propos .
Les cylindles , ' dits univerfels !, Tur lef
quets on peur noter beaucoup de différens
airs les uns après les autres font par cet
effer cribles d'une infinité de trons à diftan
ces égales mats 'toujoufs bornées à une
proximité quelconque , enforte que ces di
tances une fois données ne peuvent être vas
rices qu'en
,
292des pointes
de
f
férentes espèces , & cependant jamais affez
différentes pour arriver à tons les points
afBiffaites de la circonférence. Ainfi privé
Ainfiptive
de lafaculté de livre fon goût en poinfaint
ou notans les airs ſur le cylindre , le
compofiteur eft malgré hii affervi à une
regle gênante & imparfaite qui le met hors
defht de donner au chant toute la préci
fon & l'élégance defirable.vbinog
2b
Ces deux principaux obftacles peuvent
eftel Tutmontes. Il et beaucoup d'autres
@brrections à faire dans le méchanifme des
Bal
horloges à carillons , pour leur donner toute
la perfection dont ils font fufceptibles.
J'entrefois dans un plus grand détail , fi
jellé croyois néceffaire , & que d'ailleurs
tes bornes d'une lettre ' me le permiffent :
pindiquerbis peur-erre les moyens de rendreves
machines agréables au point de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
faire defirer de les entendre aux Confioiffeurs
les plus délicats. Mais comme it he
fuffit pas toujours de raifonner pour¹METĮ
me en faveur des objets contre lefquels on
eft prévenu avec une forte de faifong¹je
étois en avoir dit affez pour les perfonneb
cafieufes & en état de juger , & erop fans
doute pour ceux qui ne prêtent attention
u'au chofes abfolument utiles. Noferai
peut- être auffi effayer d'en propofer de ce
nombre : en attendant que mes occupations
actuelles , & d'un autre genre n'en laillens
lelofilov & oledmsa ib 91602 192
qu
ni stqmst einem £ von , M.2.8.0
-Jai Phonneur d'être, &elsql & bпo I
28 , 15. I siným 91,1gqiz¶ ni onsh
ET TDI 19109929 Jrevueg of 295919 2911b
ARTS AGRÉABLES.
Ꭺ
- xit sb v imeb » méivuen
MUSILQ Uvel ab 0193
ls xl onbb emim el ing toj us
SEI
EI Sinfonie , con obboe obligatti &
corni da cacia ad libitum. Compofte
dell Signor Roefer , virtuofo di camera
di S. A. S. il Principer Monaco. Opera 4.
Prix 12 liv. Mis au jour par M. Venier,
feul éditeur defdits ouvrages,
ja H
ХОЙАЯТ ЗА Ям
NOXV EM₁B BE 18760, 473
Fausende bautbois , les clarinetres ou flûtes
pourrons fuppléer, Ces fymphonies fe ven
dront enfemble ou féparément. Le prix
ferandes divses 8 fols chacune , en les
détachane AParis , chez M. Venier , éditeur
de plufieurs ouvrages de musique , à l'en
trée de la rue Saint Thomas-du -Louvre
vis-à-vis le château d'eau , & aux adreffes
ordinaires A Lyon , chez MM, les frères
Legoux place des Cordeliers , & M. Cofcan
place de la Comédie bollur
Sei Sonate di cembalo & violing di
G. B. S. Martini , novamente ftampate in
Londra a fpefe di G. B. Venier , & fi vendano
in Pariggi , le même M. Venier , &
aux mêmes adreſſes. Prix 7 liv. 4 fols. Lefdites
pièces fe peuvent exécuter fur la
harpe.
On trouvera aux mêmes adreffes Ale
neuvième & dernier oeuvre de fix Concerto
de clavecin , de feu Pellegrini , mis
au jour par le même éditeur . Prix 12 liv.
ngildo sodes ros , meine rie
floqmo .) .mith s . snag ab inos
Storico ib olov poй orgy lisb
49.2.A.2 ib
15 M 18q2M vil- £ 1 x1¶
299£1уuo ablab musibe lat
H iij
174 MERCURI
DE FRANCE
.
.2b105A asb iT b
A M.
e bar M, DE LA PLACE , auteur dy Mercure
s'm de France; A 25b biT 9110v mislq '
-neve siduota willis
'lab el brot & faballo eh syst D'Orleans , ce premier Abút 1986 .
& nam ob 19ɔons 200v sb
£
sinom
Relet, Monfieur pour tout ce
inqui peut contribuos, au progrès des feienshes
Nobles artspielt finconnu que jape
-Derains pointidai vous prier de rendre pu-
Tublique para vaje da Mercure une lettre
nquerijadreſſe à M.ľAbbé Rouffieraugur
de l'excellent Traité des Accords . Comme
la demeure de ce favant m'eft inconnge ,
j'ai cru que pour lui faire parvenir quelques
réflexions importantes que la lecture
de fon ouvrage m'a fait naître je ne nou-
& ns ppuvois
trouver un meilleur expedient que
de les confier à votre journal. Je fais que
le Mercure voyage dans les pays les plus
s éloignés , & jel ne fais nul dome qu'il
A ne connoille la retraite de M. l'Abbé
Reuſictsɔnid ga -
-sqle'upleup no-si
-mi J'ai l'honneur , &cɔ no'up ,
sq
róimi
thing at no lamptal anb elistab ob stasa
με πουλοqmos ab in ob
vi H
NOAMIEM BяR Eя66.175
€
LETTRE à M. P Abbé Rou88IERy auteur
du Traité des Accords .
HAI¶ AJ Hq M
J'AI lu , Monfieur , avec le plus grand
plaifir votre Traité des Accords : if m'a
1 que vous réuniffiez le double avanréunificence
19
de
tage poffeder a
det à fond la fcience de l'hara
fond lade
monie , & de vous énoncer de manière à
vous faire(comprendre del tous vos lec-
-teur's? C'eft ce dernier talent fi rare parmi
Jestfavans qui m'a fuggéré le deffem de
Vous écrire pour vous inviter à une nou-
STvelle entreprife dont je vous crois feul
capable. On ne mé Toupçonnera pas fans
sudome de vouloir déprimer les ouvrages
de MM . Rameau Bethfiz Alembert
-Is
&Pautres leur utilité eft reconnue , & je
conviens que je ne les ai pas étudiés fans
-" quelque profit : mais j'avouerai peut - être à
uma honte , qu'ils font la plupart fi inin-
Stelligibles qu'on eft tenté de regarder
20harmonie comme un cahos impénétrali
ble. On n'y trouve nul ordre , nulle médhode
dans l'expofition des principes. A
peine apperçoit -on une étincelle de lumière
; à peine conçoit-on quelqu'efpérance
, qu'on eft rejette dans une mer immenfe
de détails dans lefquels on fe perd.
La plupart des traités de compofition fup-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
pofent un compofiteur & nullement celui
qui fouhaite de le devenir. Dès les
premières pages , un auteur nous faitparp
de fes connoiffances profondes , s'explique
en termes obfcurs & mystérieux , & feroit!
bien faché de nous faire paller par les de
grés qu'il faut néceffairement parcourir 21
fi l'on
Sup aro
a
94
bon your arriver au terme où il fe mon
tre. J'ignore quelle peut - être la fource :
d'une méthode aufli vicieufe. Croitids
faire tort à fes lecteurs , en leur sexpliis
quant trop clairement une chofe qu'ils
defirent apprendre ou bien croitib feb
faire tort à lui - même,ben entrant dansb
des détails qui lui paroiffent au deffous de
lui ? Si ce font là fes fentimens
, pourquoiq
fe donne - t- il la peine d'enfeigner
? C'eſtb
un travail inutile , dont on ne lui a aucune
obligation . Que conclurre de tout cedi às
Suion que nous n'avons pas encore un bamı
traité élémentaire de compofition
dansıy
lequel il foit poffible de puifer par degrés é
les connoiffances
néceffaires pour parve
nir à compofer fûrement un bon tour hatsp
monique. Je defirerois qu'on levât le sidileg
qui couvre encore la,fcience muficades
qu'on en fit une ſcience fimple & ailée às
retenir qu'on pofât des principes d'où lesq
conféquences dérivaffent, naturellement
& q
fans efforts : enfin qu'on rendît raifon - del
tout ce qujon expofe , & furtout (ljesite
H
V
COMA E FAM
19
१
nu D
nsloa
-32 NÃO VпEMBRE
1786. 179
fçaurois
trop le répéter ) qu'on fuppofát
que celui qui vous lit , defire de tout voir
&upde tout entendre
. Je voudrois
que
Bexemple
fut toujours
joint à côté du pré- cepte 3 afin que l'efprit purenfaire prom
promptement
l'application
. Un traité compofe
felon ce plan , feroit une eſpèce de rudi- ment des mufique
, dont tous les compofiteurs
ne pourroient
fe paffer. Il n'appartient
fans doute qu'à des gens extrêmementpverfés
, & pour ainfi dire , maîtres
de leur art, d'en parler familièrement
, & defe faire entendre
. Cette confidération
m'a porté Monfieur
, à m'adreffer
à vous
pour vous engager
de donner au public
des leçons élémentaires
de compofition
telles que je les imagine. Vous poffedez
aú fuprême
degré le talent d'expofer
clai- rement les chofes les plus abftraites
: vous
trouvez
toujours
le terme le plus propre à la chofes que vous voulez décrire : vous
n'êtes point diffus , & vous dites tout ce qu'il faut dired Ce feroit un malheur
irré
parables
que vous ne vous déterminalliez
passa compofer
un ouvrage
que tous les P amateurs
de mafique
attendent
avec im - P patience
, & fur lequel vous êtes feul cal * pable de répandre
un jour defité depuis fi long- temps, ibnst no up as nos enst
Jaillionneur
, & csłoqxe
пoDE B. 1001
Hv
78 MERCURENDE FRANCE.
-
b slôr si zab 21080 9lIM slduob
Insmistustood asjul 25 ob nu le sib
motshpuplip Τολ
.I.audab
ige ve vel ab 19
Lup Estib
nove
< 191
SPECTACLE
nism gol sb , Seb sis
e
ust ofte sttoupet Jove Stoibet
รณ ม iolsv
zism iloj fe notolp
subgen mot not sq flo'n smulov el ob
continue les Fêtes Lyriques.
up
> " Mile DUPONT aut nous avions déja
parle Blufieurs fois dansfes debats , aPeparu
dans le petit rôle de Zélima. Le Public ,
qui avoit déja rendu juſtice à l'agrément
de fa voix & de fon chant, 1 entendue
avec plaifir.
.95пsgil
15b Dans le même role on a fait débuter un
jeune Sujet des choeurs ( Milé Detaî?KE ),
ayant une jolie voix , chantane juftè &
donnant des efpérances d'utilité pour ce
theatre. og 2 sq ub ८
Dans la quantité de débutans & de
débutantes que nous avons prefque chaque
mois à annoncer für ce théâtre , il en eft
pen , malheureuſement , dout Hous ayuhs ,
dans la fuite , occafion de pafler for avandep
Fort
tageufement. Mlle ROYALTE , irès-jeure &
fort nouvelle débutante , ell de ce petit
nombre & même avec diftinction . Elle a
MEMBRE¬1668-479
doublé Mlle DUBOIS dans le rôle d'Erofine
+ ette y eft univerfellement appla u -
die. C'eft un de ces fujets heureuſement
diffofés qui, dos qu'ilspargiffent , font
en état de fervir avec agrément. Nous en
avons parlé dans fes premiers débuts. La
grace naturelle de fa taille , de fon maintien
, & l'adreffe avec laquelle elle fait
valoir une voix , dont le fon eft joli mais
dont le volume n'eft pas fort , l'ont rendue
prefque tout à- coup , une actrice que le
* Public ſemble avoir adoptée aujourd'hui ,
wijuſqu'à la defirer dans bien des rôles proportionés
à fon organe & au genre , fort
agréable , de fon talent , dans lequel on
Suremarque avec plaifir , beaucoup d'intelligence.
R
a
MMRIAL
ef nu 19Mile DESCOrgs débuté par un air déta-
( ché. Sa voix paru encore jolie , avec de la
légéreté & affez de talent pour le chant.
On préparoit
If des premiers jours
du préfent mois , Silvie , Paftorale Heroishque
, dongle Pocine eft de M. LAUJON ,
Sula Myfique de MM. TRIAL & LE BERTO
Cet Opéra a été repréfenté avec
fuccès fur le if héâtre du Roi à Fontainebleau
; cependant les Auteurs du Poeme
& de la , Mufique y ont fait des chan-
Ji , gemens confidérables pour le porter à u
lla noiBuiflib sova ommi H
Vande
ມ
C
une
189 , MERCURE DE FRANCE.V
plus grande perfection , d'après les temar.n
ques que la reprefentation publique deur.q
avoit donné occafion de faire épreuve all
laquelle toutes les répétitions particulières
& toutes les réflexions ne peuvent jamais ?
fuppléer , ni donner à la critique le mêmes!
degré de jufteffens ut elle noinst
-olg na smŝin ms y li¿sibusiqqs 10SMMA
COME DIE
Y
FRANCOISE.
-uices asb sidmon 18 silaheving I
25 LEs comédies données en première b
pièce depuis le précédent Mercuregont
été le Muet , de Chevalier à la mode dem
DANCOURT , le Légataire de REGNARDIOVE
le Philofophe marié de NÉRICAULTS PE
DESTOUCHES , l'Ecole des femmes de in
MOLIERE , les Menechmes de REGNARD LUÍ
le Tartufle de MOLIERE , & c. urb sup 29
Les tragédies ont été celles dans defuoq
quelles Mile DURANCI, a débuté. Héra- 919
clius de P. CORNEILLE , Tancrede & Okeftem
de M. DE VOLTAIRE 2tul is- il
19 เว - เม ไร ว
Dans Heraclius , la débutante asjone
rôle de Pulcherie, Elle fut fort applaudie à'2
à la première repréfentation dans les pret
miers actes de fon rôle à da fecondegoellesun
eut encore plus d'applaudiffemens , & darisit
des parties de ce rôles où elle Pavoirégájob
N.OWAFIMBRE 166. 181 *
U
,
moins la première fois cependant elle !
palla au rôle d'Aménaide dans TantPède! P
Iliysavoir tant de fermentation tant de
tumalte dans le Parterres à cette reprép !
fentation que l'on n'adû vien ftatuer fur
lesfuccès de ce jou ! La feconde repré
fentation elle y fut extrêmement & conf
tamment applaudie ; il y eut même en plufeurs
endroits des applaudiffemens univerfels
, & qu'on ne pouvoir regarder comine
fufpects, de toutes les places de la Salle .
L'univerfalité & le nombre des applaudiffemens
furent encore plus fenfibles à la
troifième repréfentation . Il en a été de me
me dans les deux repréfentations que nous
avons vues du rôle d'Electre dans Oreste. I
On peut affurer même que dans ce der
nied rôlevelle abea un fuccès plus brila a
lant,a &ades applaudiffemens plus unanioM
mes que dans tous les précédens . Nous ne
poutons dans de Mercure , rendre com
3
pre- que jufqu'à cette époque
de
l'événe
-up
ment d'un début auffi intereffant que l'eft
celui-ci par plufieurs circonstances , entre ob
autres paolaréparation que Mile DURANCE
s'étoitdéja faite fur le Théâtre de l'Opéra lor
réputation quisfans donte , y feroit deveç al s
nuesencore plus éclatante & plus affermiesim
filedroitarannique d'ancienneté nes'éten
doitpas jufques fur l'exercice public des
182 MERCURE DE FRANCE.
talens , & ne déroboir pas quelquefois ,
pendant long temps, les occafions d'en faire
connoître toute l'étendue, je v I
Nous avons dit, en parlant du premier
jour de ce débur, que les fentimens épient
partagés fur quelques parties du talent de
cette Actrice , mais que tous les fuffrages
fe réunilloient fur fon extrême intelligence,
qualité que nous nous fommes fait honneur
de remarquer tant de fois dans notre Journal
, lorfqu'elle avoit occafion de jouer
quelque rôle à l'Opéra. L'inviolable i
gi
partialité
&de
toque fious, obfervons
toujours , nous force à confirmer
ce que nous avons déja avancé à cet égard.
Ce partage d'avis , déja moins confiderable
depuis la continuation du début , ne
peur que faire honneur à Mile DURANCI,
parce qu'il eft très-vrai qu'il n'y a que Tes
talens dignes d'une forte d'attention , für
lefquels il fe forme ordinairement des pattis
dans le public . Nous attendrons Hofic
( pour ne point enfreindre la loi que nous
nous fommes impofée ) la fin de ce debut,
& nous rapporterons auffi exactement in
fera poffible les diverfes opinions auxquelles
il aura donné lieu. Nous nous garderons
fcrupuleusement , dans ce rapport ,
de
donner plus de poids à certains avis qu'à
d'autres , fur-tour de produire le nôtre ,
a
¹
NOVEM BREYGG. 183
49
ne devant jamais avoir que celui du Pu-
Bledi Pablic bienconfultél isbnog
Ily a eu juſqu'à préfène à chaque repré-
Tentation de ce début , les plus nombreufes&
ſouventles plus brillantes affemblées ,
malgré les vacances ploupul q
290 291 2001 up is so A 91195
109st 29mmol on non supilsup
COMÉDIE ITALIENNE.
to sovs sll'uphols
-
idsldisvlonivinti IsOurT & sloy, suplsup
Na redonné plufieurs repréfentations
de la Fête du Château , Divertiffement qui
avoit été fufpendu par l'indifpofition d'un
Acteur,
ՅՈ Nous avons inféré dans le précédent
Mercure l'extrait de cet
Life cetoouuvvrraaggee ,, lequel
nous avons appris depuis avoir été imprime
fans, la participation de l'Auteur, fa
modeltie
0254501 8pe , en lui Ffaaifant
craire qu'il ne méritoit ppaass ccee flooin.
Nous rapportons ici la Lettre que M.
Favart nous adreffe à l'occafion de cette
Pièce,
2001
fff & qu'il nous a prié de rendre pu
svib et siifoq
-shing enon zuo uod ob ££ li est
L'op zivs 20141795 9b 201q gül
szión al nuborgano -ant , 200
t
46. ddpi 3 MOZ
1849 MERCURE DE FRANCE 9
รวบรวม
JusinoM , aniq anov sɩ
solo top , 2009 290 191 7:67 100g supildag
LETTRE de M. FAVART à M. DELA-US
Artisano
„GARDES 10ORCU al.Mab noinige snood qou
labourey thing up in D'up etion
MONSIEUR , 2 2019.6 : 25: 2019
Prey Ml.
me
28 , 19 ming 3612 9:35 203.no.! " is't
Ja ne voulois point me déclarer l'auteur de
la Fère du Château , que je regardois comme
une bagatelle ; mais je me trouve obligé
nommer pour me juſtifier d'une imputation aufli
fauffe qu'injurieufe : la malignité , toujours habile
à faire des applications , à trouver des rapports ,
prétend que dans le perfonnage du Médecin j'ai
voulu défigner un homme célèbre par fa ſcience
& reſpectable à tous égards. Je proteſte que je
n'ai jamais eu le deffein de perfonnifier qui que
ce fût. Je n'ai jamais eu l'honneur de connoître
M. le Docteur *** que je n'en avois pas encore
entendu parler , malgré la répuration qu'il s'eft
juſtement acquife , & que fignorois même juſ
qu'à fon nom . Comme je fuis très- peu répandu
dans le monde , on ne doit pas être étonné de
cette ignorance. Comment peut - on me ſuppoſer
des intentions dont tout honnête homme doit
rougir ? La Police , attentive à ne permettre auNOVEMBRE
1766. 18 $
eune perforált nauroft pat fouffert cette :
licence.
Je vous prie , Monfieur , de rendre cette lettre
publique pour faire tomber ces propos , qui n'ont
aucun fondement ,
aucent, aucune
vraisemblance
THI
trop bonne
opinion
de M. le Docteur
***
pour
croire
qu'il puiffe y ajouter
foi. Je refpecte
également
ſes talens & ſa perfonne M
J'ai l'honneur d'être très- parfaitement , &c.
ab 911 1976b am mioq aionovan
em spildo VDOT
₹ FYART
Ce is Octobre 1766.
Mus norsJu
206 silaged 900
900'bodifio , a Loq 1900mor
906 alided ammo yo" ,Sungiler & Sust
2h 0 % 27 (1 7 2110
is'( moot Mub
1 cup of
5799
175 luov
two o
sup tup edib stus extte &' !
91tionno
fis's li'upg
** 41 M
Qui sup 2 listo
- 2 si smo mode Sup
bo 9 2 to , two al gush
19loqqut am no 1909 ) 5011001 9190
3iob, smood 95 01 15 200
19 201
186 MERCURE DE FRANCE.
9657ARTICLE VIOL
gom gol kasbesq93,27000 270gitulq zrugsb 991:
sol
NOUVELLES POLITIQUES.
1513919 Youp
10109id .
11. 7 2010 E ! 8.971V 2017 shuo 9 anu siznal ne
Tu De Conftantinople le Juillet 17660 Up
bbc# 2
L
To s ! Sinstrup пotives up
E premier de ce moisis'eftécroulés unikan ,
fitué a la Marine , à peu de diftance de la Douane ,
lequel avoid été ébranlé par des preinières fecoudes
du tremblement de terre quelques perfoniesion
été écrafces fous les ruines de cet édificesyl& plufieurs
autres ont été bleflées . La pefte commence
à fe manifefter ici Elle eft plus répandue au
fauxbourg de Péra que dans aucun autre quartier
de la ville.
1 Dulas.q rooged £ , 2700-
h 29mu19
ي أ ة ي ر و س و
On a encore fenti ici trois nouvelles fecouffes
de tremblement de terre , une le side ce mois ,
à cinq heures , une autre le 14 & la troisième
la nuit dernière. La première , qui étoit allez
violente , a été précédée d'un bruit fouterreina la
feconde , quoique moins vive, a cependant, fait
écrouler un kiofe du Grand Seigneur , fitué à
T'extrêmité de l'Arfenal des vailleaux; & la troi-
Jacoifième,
plus violente que les autres , sjeft annoncée
par un mu
iflement très - fort.uplom 21090ulg
La maladie contagieufe continue, de faire ici de
grands progrès. Elle s'eft manifeftée dans l'hôtel
de l'Amballadeur de France , où deux hommes
en font morts très-promptement, 01 2 9/6
12
43
NOOAWEIM BAR E66. 187
•
Qoique la terre n'eut pas cell d'etre agi
tée depuis plufieurs jours , cependant fon mou-
La plus
rare
&
allez
foible
, de
forte
avoit lieu d'efpérer qu'eite te raffermiroit
bientôt mais les de ce mois , à midi & demi ,
on fentit une fecouffe très vive , & la plus violente
qu'il y ait ea depuis celle du 22 Mai. Elle ne dura
qu'environ quarante fecondes , & , pendant ce
colinuefpace del tempsorelle renverfa trois hans
affez donfidérables le marché des Rentrayeurs
& dasporte di Andrinople. Un pan des muss del la
ville du côté du port sétahuécroulé a éctafé
ulatelier des Armuriers qui y étoit contigo , &
quelques perfonnes ont étébenfevelies fous les
or times . Plufieurs bains & d'autres édifices moins
cosúidérables ont été fortpendommagés ; & le
quartier de Saint Mathias , qui touche aux fept
tours , a beaucoup fouffert. Il y a eu environ trente
perfonnes de tuées & plus de cent bleflées ou eftropices.
Cette lecouffe a dû être plus forte & plus
fenfible le long de la Propontide & dans l'intérieur
des terres . Suivant le rapport des voyageurs ,
Selivrée , ' Rodofto , Gallipoli & tous les bourgs
& villages intermédiaires font dans l'état le plus
déplorable : tous les édifices de pierre , & même
les fours à cuire le pain , y ont été renversés ou
extrêmement endommagés . On mande d'Andri-
Hople que la fecouffe y a fait tomber fept minarets :
plufieurs moſquées y ont été dégradées ou détruites
, & les murs de la ville , ainfi qu'un grand
hombre de bains publics , ont beaucoup fouffert.
AP@épart du éburier la confternation y étoit générale
, & tous les gens un peu ailés campoient
&
188 MERCURE DE FRANCE t
dans les jardins. On allure que la Ville de Brouffe
en Bithynie a elluyé auffi quelques dommages ,
& que le mouvement de la terre à été fenfible
jufqu'à Aidin .
La violente fecouffe, dupa été faivie , a bhit
heures & demie & à dix heures du foirs, de deux
autres fecoulles allez vives , qui dependane in'ont
caulé aucun dommage. Depuis cejour il ne s'en
eft pallé aucun qui n'ait été marqué par quelque
nouvellee agitation om 92 95 $ 5.91 miom de
Linhtay và Hoa 992 3 .
De Warfovie , le 18 Juillet 14862
lit ༔
15
95107617
Isuna¶ an e ob not sa1000 818 272992
Le Marquis de Conflans , Maréchal des Camps & Armées de Sa Majefte Très - Chrétienne
, & qui
eft arrivé ici en qualité d'Envoyé Extraordinaire
de la Cour de France , pour complimenter
le
Roi fur fon avénement au trône , a eu avanthier
fon audience de congé de Sa Majelté. Cet
Officier fe propofe de partir inceffamment
pour
fe rendre à la Cour.
095 рряв.
De Coppenhague , le 2 Septembre 176600p
いし
La Princeffe Louife & le Prince Charles de
Helle- Caffel , Vice -Roi de Norwege , reçurent ,
le 30 du mois dernier , au Château de Chriſtianbourg
, la bénédiction nuptiale , en préfence du
Roi , de la Reine Sophie Magdeleine , du¹ Prince
Frederic , des deux Princelles , & de toute la Conf. *
1519 100 tul iup
95 2016] PUD
De Vienne , le 20 Août 1766.
Les Plénipotentiaires du Cardinal de Rohan ,
Prince - Evêque de Strasbourg , reçurent le is, aux
1766. 189
accoutumées
,
biaq pat zi
NOVEMBRE
pieds du trône , avec les dérémonie
l'inveſtiture de certe Principauté,
2996mmob_29uplsup iflor byplis & gevdados
Siding) De Romags lei 30 Juillet 1966. sup
b A s'uplo
Les nouveaux Cardinaux Bufalini & Bofchi
recurent leurs chapeaux des mains du Souverain
Pontife , dans le Confiftoire public qu'il y eur
Jeudi dernier pour cette cérémonie du So
Le Cardinal Acciajuoli Evêque d'Ancône
eſt mort le 24
de ce mois , âgé de foixante cing
ans. Cette mort fait vaquer dans le Sacré Coliége
quatorze chapeaux , en comptant celui qui eft
rélervé a nomination du Roi de Portugal.
251116
y
eams De Genève , le 26 Juillet 1766. , A %
jup 8 , 9029
Hier on a publié la déclaration fuivante , rela
tive aux affaires actuelles de la République..
Nous fouffignés Miniftres Plénipotentiaires
» de Sa Majefté Très- Chrétienne & des Républi
>> ques de Zurich & de Berne , envoyés auprès de
» la République de Genêve , en vertu de l'acte de
>> garantie de 1738 ; favoir faifons , que le Magnifique
Petie Conleil de cette Ville nous ayant
» préſenté , pen après notre arrivée dans cette
>> Ville , ummémoire , dans lequel , après l'éau-,
›› mération des notifs qui l'ont déterminé à re-
>> courir à la garantie des Puillances méciatrices
il expofer ng
ور
58
ود
Qu'il a étébleffé de la manière la plus fenfible
» Pat des inputacicns injurieufes & outrageantes
qui lui ont été faites dans divers ouvrages répan-
>> dus, tant au dedans qu'au dehors , parila voie
» de l'impreffion , & notamment dans un livre
» intitulé: Réponse aux Lettres écrites de la Cam
190 MERCURE DE FRANCE.
"pagne ; & ledit Magnifique Confeil nous ayant
requis , tant par ledit mémoire que verbale-
» ment , de vouloir bien examiner les repréſenta-
» tions des citoyens & bourgeois , & fes réponſes ,
>> rechercher quaile a été toutes fa conduites , voir
» s'it mérite les imporations qui lui ontété faites,
» & déclarer de la maniere la plus authentique
>> & la plus folemnelle , nos fentimens à cerógard?
>> laquelle requifitionencorerenouveliée dernic-
» rement , nous ayant paru fondée ſur la juftice
» la plus exacte , A CES CAUSES ? Nous déclarons ,
» aut folemnellement que faire fepeat sno
»
» Qu'après avoir examiné zattentivement les
repréfentations des citoyense &sbourgeois;n &
» les réponses da Confeil ainti que es divers
>> mémoires qui nous ont été remis à ce fujer, &
>> pris les informations nécetfaires fur la conduite
» du Magnifique Confeit depuis la médiation de
» 1738 , Nous avons clairement recomniu ; 2
» Que le Magnifique Confeil , ayant entendu
» & exécuté les loix , conformément à ce qui
» s'étoit pratiqué avant 17384, n'a fait que fuivre
» la règle qui étoit prefcrite par l'article XL de
» la médiation.
" Que , loin d'avoir donné des fujets de plaintes
» légitimes par des innovations , il nous paroit ,
» au contraire , ne s'être point écarté des devoirs
facrés d'un Magiftrat fideles que fon adminiſ-
» tration a été légale , intégre , modérée & pater-
> nelles qu'il s'eft montré constamment animé
» du defir le plus fincère de procurer lesbien pu-
» blic & particuliers; ce qui eft évidemment
» prouvé par la profpérité & l'état florillant dans
» lequel nous avons trouvé cette République.
En conféquence nous déclarons que toutes les
imputations injurieufes faites aux Magnifiques
NOVEMBRE 1766. 191
> Confeils tant des Vingt Cinq que des deux-
» Cents, dans des différentes brochures , & notam-
>> ment dans le livre malé Réponse aux Lettres
» écrites de la Campagnes dont injuſtes , dictées
» par la prévention & lapaffions & ques ledit
» Confeib, n'ayant rien fait qui dût le priver de la
» confiante de fes concitoyens c'eft à tort & lans.
>> railon qu'ils ont refufé de choisir dans le Corps
» du Magoifique Confeil les Chefs de la Répu¬
>> blique.sl 10 99
1
29 30676 2000 MSR
» Nous déclarons en outre que les fufdits ouvra-
» ges font repréhensibles en ce que pour rendre
>> le Confeil odieux ils ont renouvellé da mé-
>> moire des vieilles diffentions , au mépris de
» l'article XXXVII du réglement de la média,
» tionețul sa s (091 919 300 2000 lup arend
”
» Nous déclarons que les imputations faites au
» Confeil des Vingt- Cinq & a celui des Deux-
>> Cents , dans un livresintitulé : Lettres écrites
» de la Montagne , font des calomnies atroces ;
qu'on ne doit ajouter aucune créance à cet
» ouvrage , inſpiré par l'efprit de vengeance.
ככ
» Nous espérons que cette déclaration , faite
» après un mûr examen , fervira efficacement à
» difliper des préventions injuftes , qui , malheu-
>> reufement pe le font que trop accréditées , &
» qu'elle engagera les citoyens & bourgeois repré-
>> fentanssa rendre au Confeil une confiance qu'il
» n'a jamais celle de mériter .
ود
» Dans cette perfuafion nous allons travailler
» aux arrangemens propres à éteindre toutes les
>> difficultés , a en étouffer les germes , & à réta❤
» blir , fir use bafe invariable , la tranquillité ,
», l'harmonie & la confiance. Nous alurons au
furplus que la préfente déclaration ne portera
» aucun préjudice aux divers éclaircillemens ou
192 MERCURE DE FRANCE.
55 modifications que nous jugerons convenable &
néceflaire de faire aux articles qui en feront
» fufceptibles , & que nous propoferons en fon
» temps au Confeil général : ouvrage qui va faire
» le grand objet de notre ministère & de nos foins
les plus empreffés. En foi de quoi nous avons
» fait expédier la préfente Déclaration pour la
>> rendre publique . A Genêve , le 25 Juillet 1766.
» Signé, LE CHEVALIER DE BEAUTEVILLE , ESCHER
>> DE KEFFIKEN , HEIDEGGER , OUGSPOURGUER ,
» SINNER » .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De Verfailles , le 6 Août 1766 .
Dimanche dernier Leurs Majeftés & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du Comte
de Saint -Chamans , Capitaine - Lieutenant des
Gendarmes de la Reine , avec Demoiſelle , fille
du Comte de Fougières , Sous - Gouverneur des
Enfans de France .
Le même jour le Duc de Coffe , fils du Duc
de Brillac , Chevalier des Ordres & Lieutenant
Général des Armées du Roi , a prêté ferment
entre les mains de Sa Majesté pour la furvivance
de la charge de Capitaine- Colonel des Cent Suilles
de la Garde , dont il a obtenu l'agrément.
La Comteffe de Henneberg eft partie d'ici le
premier de ce mois pour fe rendre à l'Abbaye de
Remiremont.
Les , le Duc Salviati , Miniftre Plénipotentiaire
du Grand Duc de Tofcane , prit congé de
Leurs Majeftés & de la Famille Royale,
Le
NOVEMBRE 1766. 193
pour
Le Roi est allé coucher aujourd'hui à fon cháteau
de la Muette , d'où Sa Majefté partira demain
ſe rendre à Compiegne , ainfi que Madame
la Dauphine , Madame Adelaide , & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife. La Reine eft partie
d'ici aujourd'hui pour Compiegne . Monfeigneur
le Dauphin , Monfeigneur le Comte de Provence
& Monfeigneur le Comte d'Artois y font arrivés
hier.
De Compiegne , le 9 Août 1766.
Mardi dernier Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur
le Comte de Provence & Monfeigneur le
Comte d'Artois font arrivés , à dix heures du matin,
dans l'Abbaye & College Royal de Saint Vincent
de Senlis , où ils ont été reçus par les Chanoines
Réguliers accompagnés de leurs Penfionnaires.
Le fieur Deffombs de Sajac , l'un de ceux - ci , a
eu l'honneur de complimenter Monfeigneur le
Dauphin , & de lui préfènter , ainfi qu'à Monfeigneur
le Comte de Provence & à Monfeigneur le
Comte d'Artois , les programmes des exercices
qui doivent être foutenus dans ce Collège le 10
de ce mois & les jours fuivans . Les Princes font
partis de Senlis à cinq heures du foir pour fe
rendre ici.
Du . 13.
Les Régimens Suiffes d'Erlach , de Caſtella &
de Jenner le font rendus , le premier de ce mois
à Soiffons , où ils ont campé jufqu'au 8 , le 9 à
Jaufy , & le 10 au village de la Croix , près de
Compiegne ; ces trois Régimens , commandés
par le fieur de Caftella , Lieutenant - Général des
Armées du Roi & Commandeur de l'Ordre Royal
I
194 MERCURE DE FRANCE.
& Militaire de Saint Louis , ont fait , le 12 , En
préſence de Sa Majefté , le maniement des armes ;
après quoi ils ont exécuté , avec la plus grande
précifion , différentes manoeuvres prefcrites par
l'Ordonnance de l'exercice . Ces troupes ont enfuite
défilé devant le Roi , qui a témoigné fa fatisfaction
, tant de la manière dont elles font tenues
que de celle dont elles font exercées .
Du 16 .
Hier , fête de l'Affomption de la Sainte Vierge,
le Roi , accompagné de la Famille Royale , fe
rendit l'après- midi à l'égliſe de l'Abbaye Royale
de Saint Corneille , où Dom' Delrue , Supérieur
général de la Congrégation de Saint Maur , à la
tête de la Communauté , eut l'honneur de recevoir
& de complimenter Sa Majesté , qui affifta
aux Vêpres & à la proceffion générale qui fe fait
le même jour dans tout le Royaume pour l'accompliffement
du voeu de Louis XIII . L'Evêque"
de Soifons officia pontificalement , affifté des
Religieux de l'Abbaye. Après le Salut Sa Majeſté
fut reconduite , avec les cérémonies ordinaires
par le Supérieur général & la Communauté.
Du 20.
Hier le Roi a fait la revue des Régimens de
Champagne , Royal , Dauphin , Hainault & la
Marck , formant feize bataillons , commandés
par le Marquis d'Armentieres , Chevalier des
Ordres du Roi , Lieutenant Général de les Armées
& Commandant pour Sa Majeſté dans la Province
des Trois Evêchés , ayant fous les ordres le Marquis
de Boufflers , Maréchal de Camp. Ces Régis
NOVEMBRE 1766. 195
mens avoient eu ordre de venir camper a Soillons ,
d'où ils fe font rendus ici le 17 , pour camper
dans la plaine du Royal Lieu . Sa Majefté , après
avoir parcouru toute la ligne du camp , a fait
exécuter en fa préfence , par les feize bataillons
enfemble , le maniement des armes & différentes
manoeuvres prefcrites par l'Ordonnance . La précifion
avec laquelle toutes ces manoeuvres ont été
exécutées , le filence & l'immobilité du Soldat
fous les armes n'ont rien laiffé à defirer au Roi
qui , pour mieux s'affurer de la manière dont
les différens mouvemens s'exécutoient , s'eft porté
de la perfonne , pendant le cours des manoeuvres ,
dans le centre & fur le flanc des troupes . Les
manoeuvres étant finies les Régimens ont défilé
en préſence de Sa Majefté , qui a témoigné être
contente du travail que ces différens Régimens
avoient fait depuis la paix , ainfi que de la manière
dont ils font tenus , conformément à fes
Ordonnances. Le Marquis d'Armentieres a eu
l'honneur ce même jour , de donner à fouper
au Roi fous fa tente.
,
Sa Majesté a marqué fa fatisfaction en accor
dant au Marquis de Boufflers , après la manoeuvre
, l'inſpection générale d'Infanterie , qui vient
de vaquer par la mort du Comte de la Serre ,
Lieutenant - Général , & Gouverneur de l'Hôtel
Royal des Invalides.
Le Roi a accordé une place de Commandeur
dans l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis au
fieur de la Serre , Lieutenant de Roi de Metz , én
confidération de fes anciens fervices , & pour le
récompenfer du zèle & de l'application avec lef
quels il a fait fervir les feize bataillons qui ont
campé devant Sa Majefté , & qui compofoient
ci-devant la garniſon de cette place. Le Marquis
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
d'Ericourt , Lieutenant- Colonel du Régiment du
Roi , a obtenu auffi une place de Cominandeur
Idans le même Ordre .
Le Roi a diſpoſé du Régiment , vacant par la
mort du Comte de Rhote , Lieutenant- Général ,
en faveur du Lord Rofcomon , Brigadier , Lieutenant
-Colonel du même Régiment,
Du 27.
La grande députation du Parlement de Dauphiné
, qui avoit été mandée par le Roi , avec
ordre de lui apporter la minute de l'arrêté fait
par cette Cour le 21 Juin dernier , a été introduite
dans la Chambre de Sa Majefté le 22 de
ce mois , à fept heures du foir. Les Députés , au
nombre de fept , lui ont été préſentés par le Duc
de Choifeul , Miniftre & Sécretaire d'Etat , ayant
le département du Dauphiné , après avoir été conduits
en la manière accoutumée. Le Roi les a
reçus dans fon fauteuil , a entendu leurs repréfentations
& leur a dit : « J'ai caſſé votre arrêté
» du 21 Juin , & j'en ai ordonné la radiation . Je
>> ne laifferai rien fubfifter de ce qui pourroit
>> donner la moindre atteinte à ma réponse du 3
>> Mars dernier » . Enfuite Sa Majefté a dit au
Duc de Choifeul de lire l'arrêt dont la teneur
s'enfuit.
« Le Roi étant informé que les Officiers de
» fon Parlement de Dauphiné , délibérant fur le
» récit des Députés de ladite Cour , que Sa Ma-
» jefté avoit mandés pour recevoir les ordres
>> après avoir arrêté de faire des remontrances
» für aucun des objets dudit récit , auroient en
>> outre , de leur propre mouvemeut , & dans une
forme déja réprouvée par Sa Majeſté , déclaré
>
NOVEMBRE 1766. 197 :
» qu'ils continueroient de tenir pour maximes in--
» violables , inhérentes à la conftitution du Gou-
» vernement François , plufieurs articles relatifs à
» la réponſe faite par le Roi , tenant fon Par-
» lement de Paris , le 3 Mai dernier ; Sa Majesté .
> auroit jugé à propos de fe faire rendre compte
> en fon Confeil , dudit arrêté en date du 21 Juin
> 1766 , & Elle y auroit reconnu que lefdits .
>> Officiers n'ayant pas craint de faire entendre
» que les principes retracés par Sa Majefté dans
fadite réponse , dont Elle leur avoit enjoint ,
» de la propre bouche , de faire la règle de leur
>> conduite , avoient beſoin d'être conciliés avec
» les droitsfacrés de la vérité , de l'honneur & du.
>> devoir , auroient entrepris d'altérer lefdits prin..
» cipes , & d'y fubftituer des expreflions tendantes,
» à faire revivre les fyftêmes profcrits par Sa
» Majefté ; & ne voulant pas fouffrir qu'il foit
» donné la moindre atteinte à fadite réponſe ,
» Elle auroit jugé néceffaire de ne laiffer fubfifter
» aucun acte qui y feroit contraire. A quoi vou-
» lant pourvoir ; oui le rapport & tout confidéré : .
Le Roi étant en fon Confeil a caffé & an-
>> nullé , caffe & annulle , comme attentatoire à
>> fon autorité & contraire au respect & à la fou-
» miffion dus à ſa réponſe du 3 Mars dernier
>> ledit arrêté du 21 Juin 1766 , & tout ce qui s'en
>> eft enfuivi ou pourroit s'enfuivre . Fait très ex-
» preffes inhibitions & défenfes aux Officiers de
>>fon Parlement de Grenoble , de prendre à l'a-
» venir de pareilles délibérations ; ordonne que
la minute dudit arrêté fera cancellée en fa pré-
» fence ; & qu'en marge d'icelle , il fera fait men-
>> tion que ladite minute a été rayée en exécution
» du préfent arrêt , le quel fera lu & publié par-
» tout où befoin fera . Enjoint au fieur Intendant
I iij
98 MERCURE DE FRANCE .
● & Commillaire départi par Sa Majeſté en fadite
> province de Dauphiné d'y tenir la main. Fait
>>au Confeil d'Etat du Roi , Sa Majeſté y étant
» à Compiegne , le vingt- deux Août mil fept
> cens foixante -fix »> .
Le Duc de Choiſeul ayant achevé la lecture de
l'arrêt, le Roi lui a dit : « Rayez la minute de l'ar-
» rêté , & écrivez en marge qu'elle a été rayée de
» mon ordre & en ma prélence , en exécution de
>> mon arrêt de ce jour » .
Ce qui ayant été exécuté , Sa Majefté a fait
rendre aux Députés leurs regiftres , & leur a dit :
» Les regiftres de mes Cours font le dépôt des
actes de ma juftice ; & perfonne ne doit être
inquiet lorfque je me les fais repréſenter . Il
» dépendra de mon Parlement que je ne falle jamais
ufage de cette voie ; fon obéillance m'af
fure qu'elle ne fera plus néceffaire & que je
n'aurai à lui donner que des marques de ma
bienveillance » .
Le Roi a accordé une place de Grand'Croix
dans l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis
au fieur de Croifmare , Commandeur dudit Ordre,
Lieutenant- Général des armées de Sa Majefté &
Gouverneur de l'Ecole - Royale Militaire.
Leurs Majeftés foupèrent à leur grand couvert,
le 24 de ce mois , veille de la fête de Saint Louis."
Les muficiens du Roi exécutèrent , pendant le
repas , différens morceaux de fymphonie . Le lendemain
, Leurs Majeftés & la Famille Royale fe
rendirent à la paroille royale de Saint Jacques &
y affiftèrent à la grand'melle , à laquelle l'Evêque
de Soillons officia.
L'Evêque de Montpellier prêta ferment entre
les mains du Roi , le 23 .
Le 24 , la Comtelle de Saint - Chamans eut
NOVEMBRE 1766 199
T'honneur d'être préſentée à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale par la Marquife de Saint- Chamans.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Saint Sauveurle-
Vicomte , ordre de Saint Benoît , diocèſe de
Coutances , à l'Abbé de Nicolaï , Vicaire Général
du diocèse de Verdun ; celle de Moraux , même
ordre , diocèse de Poitiers , à l'Abbé de Creffac ,
Official du même diocèfe ; celle de la Luzerne ,
ordre de Prémontré , diocèle d'Avranches , au
fieur du Thot , Prieur de la même Abbaye ; celle
de la Grace- Dieu , ordre de Cîteaux , diocèſe de
Befançon, à Dom Lefcaux , Religieux de l'Abbaye
de la Charité , & celle de la Charmoye , même
ordre , diocèle de Châlons - fur- Marne , à Domi
Sauvé , Prieur de l'Abbaye de Saint- Aubin - aux-
Bois.
3
}
Il s'eft fait avant-hier , au Collège Royal de
cette ville , un exercice pour la diftribution folemnelle
des prix accordés par le Roi . Le ſieur
Matthieu , Principal du Collége , eut l'honneur
de préfenter le programme de l'exercice au Roi
& à Monfeigneur le Dauphin , ainſi qu'à Monfeigneur
le Comte de Provence & à Monfeigneur
le Comte d'Artois qui honorèrent cet exercice de
leur préfence , & en furent très - fatisfaits ; Monfeigneur
le Comte de Provence étant indifpofé ne
pur y affifter. Les écoliers , qui remportèrent les
prix , eurent l'honneur d'être couronnés des mains
de Monfeigneur le Dauphin. Ce Prince eut la
bonté d'accorder un prix particulier au fieur Herbet
qui , par les foins du fieur le Comte ,
feffeur de rhétorique , foutint l'exercice avec beau
coup d'applaudiffement. Le fieur Scellier récita
enfuite un compliment adreffé au Roi , & le fieur
Dalmas termina la féance par un remercîment
Pro
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
à Monfeigneur le Dauphin. Les jeunes Princes
furent reçus , à leur arrivée , par les Adminiſtra
teurs du bureau , ayant à leur tête l'Evêque de
Soiffons . Hier , le Principal , le fieur le Comte ,
Profeffeur de rhérotique , & les écoliers couronnés
furent préfentés aux Princes pendant leur
dîner.
Du 30.
Le 27 le Roi s'eft rendu dans la plaine de-
Veuette pour paller . en revue le Régiment de
Navarre , qui y étoit campé depuis le 24. Sa
Majefté , après avoir parcouru tout le front de ce
Régiment & examiné la manière dont il eſt tenu ; ·
a fait exécuter en fa préfence le maniement des
armes & différentes manoeuvres , qui ont été
commandées par le comte de Guines , Brigadier
d'Infanterie & Colonel de ce Corps . Sa Majesté a
marqué à cet Officier fa fatisfaction , après avoir
vu défiler ce Régiment.
Don Louis de Souza de Coutinho , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi de Portugal , a notifié le
28 au Roi la mort de l'Infant Dom Emmanuel ,
oncle de Sa Majefté Très- Fidelle . Hier le Roi a
pris le deuil à cette occafion pour onze jours .
Du 10 Septembre.
Le Nonce du Pape eut , le 7 de ce mois , une
audience particulière du Roi , dans laquelle il prit
congé de Sa Majefté. Il fut conduit à cette audience
, ainfi qu'à celles de la Reine & de la
Famille Royale , par le fieur la Live de la Briche ;
Introducteur des Amballadeurs. Le Nonce préfenta
enfuite à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale l'Abbé Sozzifanti , Auditeur de la Non
NOVEMBRE 1766. 201
ciature , comme chergé par interim des affaires
du Saint Siege auprès du Roi.
Du 13.
Les Evêques d'Avranches , de Fréjus & de Saint-
Brieux prêterent ferment entre les mains du Roi
le 11.
Hier le Comte de Mercy- Argenteau , Ambaffadeur
de Leurs Majeftés Impériales & Royale ,
eut une audience particulière du Roi , dans laquelle
il préfenta à Sa Majefté fes lettres de créance . I
fut conduit à cette audience , ainſi qu'à celles de
la Reine & de la Famille Royale , par le fieur la
Live , Introducteur des Anballadeurs.
Le Duc d'Aumont , Pair de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant - Général des
Armées de Sa Majefté , premier Gentilhomme
de fa Chambre & Gouverneur de Compiegne , a
obtenu de Sa Majeſté , ainfi que le Duc de Villequier
, qui avoit la furvivance de ce Gouvernement
, la permiffion de s'en démettre en faveur
du Vicomte de Laval , fecond fils du Duc de
Laval.
Dom Morand Remacle , Religieux de l'Abbaye
de Saint Hubert des Ardennes , eut l'honneur
d'offrir au Roi le 11 un préfent de chiens de
chaffe & de faucons. Ce préfent , que l'Abbé de
Saint Hubert eft dans l'ufage de faire à Sa Majefté,
fut reçu par le Duc de la Valliere , Grand Fauconnier
de France.
Du 17.
Le Roi a accordé une place de Grand'Croix
dans l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis au
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Comte de Coetlogon , Lieutenant - Général des
Armées de Sa Majeſté , & a nommé Commandeurs
dans le même Ordre , le fieur de Guibert ,
Brigadier , & Lieutenant pour le Roi à Perpignan ,
& le fieur de Saint- Victor , Brigadier , & Lieutenant
pour le Roi à Strasbourg.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Lieu - Notre-
Dame , Ordre de Cîteaux , Diocèle d'Orléans
à la Dame de la Salle de Rochemore , Religieufe
du même Ordre.
La Reine fe rendit le 15 au Couvent des Religieufes
de la Congrégation de cette Ville , & ,
après y avoir entendu un difcours prononcé par
Abbé Poulle , Prédicateur du Roi , Abbé de
Nogent- fous - Coucy , affifta à la prife d'lrabit de
la Demoiselle Charlot , de cette ville : Sa Majeſté
lui donna le voile blanc & la nomma Marie-
Xavier. L'Evêque de Soiflops officia à cette céré
monie.
Le Comte d'Estaing , Chevalier des Ordres du
Roi , Lieutenant Général de les Armées fur terre
& fur mer , & ci devant Gouverneur des Ifles fous
le Vent de l'Amérique , fut préfenté à Sa Majefté
le 14 , par le Duc d'Aumont , premier Gentil
homme de la Chambre. A fon retour de Saint-
Domingue il avoit été chargé du commandement
d'une efcadre , compofée des vailleaux réunis de
Breft & de Rochefort qui fe font trouvés dans ces
Iſles ; après avoir exécuté une croiſière d'évolu -
tions , il en a détaché le vaifleau le Hardi , de
foixante - fix canons pour aſſurer , contre les Bars
barefques , l'entrée du port de Cadix au vailleau
de regiftre Espagnol le Gaillard.
Le même jour le Baron de la Houze , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi à la Cour de Parine , prit
congé de Leurs Majeſtés & de la Famille Royale
NOVEMBRE 1766. 203
pour le rendre à la deftination : il fut préfenté au
Roi par le Duc de Choiseul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département des Affaires Etrangères
& de la Guerre.
Duน 20 .
On a baptifé deux cloches -le 18 dans le Couvent
des Carmelites de cette Ville . La première
a été tenue par Monfeigneur le Dauphin & Ma→
dame Adelaide , & a été nommée Louife-Marie-
Adelaide ; la feconde a été tenue par Monseigneur
le Comte de Provence & Madame Victoire , qui
l'ont nommée Louife- Stanislas -Victoire .
Le même jour le Baron de Choiſeul , Ambaſſadeur
du Roi à Turin , a pris congé de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale : il a été préfenté au
Roi par le Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat
Le fieur de Riocourt , Premier Préſident de la
Chambre des Comptes de Lorraine , a eu l'hon .
neur d'être préſenté hier à Sa Majefté par le Vice-
Chancelier.
Aujourd'hui l'Evêque de Soiffons a fait l'ordination
dans la Chapelle du château de Compiegne,
en préfence de Leurs Majeftés & de la Famille
Royale.
Du 27.
Le Roi a accordé les entrées de fa chambre à
l'Evêque de Soillons.
De Paris , le 8 Août 1766 .
Le de ce mois on fit au château de Bellevue 5
l'obfervation de l'éclipfe du foleil. On en vit le
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
commencement à cinq heures quarante- quatre
minutes fix fecondes du foir , & quarante- cinq
minutes après on obferva que la plus grande quantité
éclipiée étoit de quatre doigts & foixante
quinze centièmes. Le Roi a honoré de fa préfence
les obfervations , qui ont été faites avec une lunette
acromatique de Dollon de dix à onze pieds . Avant
l'obfervation de l'éclipfe le fieur le Roi , Horloger
de Sa Majefté & fils du feu fieur Julien le Roi ;
eut l'honneur d'expliquer à Sa Majeſté la conftrection
d'une montre qu'il a inventée & dont
l'objet eft de fervir à déterminer les longitudes
en mer.
Du 18.
ད
Le rs , fète de l'Affomption , la Proceffion
folemnelle qui fe fait tous les ans à pareil jour ,
en exécution du vou de Louis XIII , fe fit avec
les cérémonies ordinaires . Le Parlement , la
Chambre des Comptes , la Cour des Aides & le
Corps de Ville y affiftèrent.
Du 22.
Le Roi ayant ordonné , par un Arrêt de fon Con
feil , du 23 Mai 1766 , que les Commiffaires
que Sa Majesté jugeroit à propos de choisir dans
fon Confeii & dans l'Ordre Epifcopal , s'affembleroient
pour conférer fur les abus qui fe font
introduits dans les Monaftères des différens Ordres
Religieux de fon Royaume , & fur les moyens
les plus efficaces d'y remédier & de rétablir le bon
ordre & la difcipline régulière ; & Sa Majefté ,
voulant qu'on procédât inceffamment à l'exécution
de cet Arrêt , en a rendu un fecond , dáté du 31
Juillet dernier , par lequel elle nomme Commif
NOVEMBRE 1766. 104
faires pour cet effet l'Archevêque de Reims , Pair
de France ; le fieur d'Agueffeau , Confeiller d'Etat
ordinaire , & au Confeil Royal des Dépêches , &
au Confeil Royal de Commerce ; le feur Gilbert
de Voifins , Conſeiller d'Etat Ordinaire & au Confeil
Royal des Dépêches ; le fieur d'Ormellon ,
Confeiller d'Etat & au Confeil Royal de Commerce
; le fieur Bourgeois de Boynes , Confeiller
d'Etat ; le fieur Joly de Fleury , Confeiller d'Etat ;
& les Archevêques d'Arles , de Bourges , de Narbonne
& de Touloufe .
La Comteffe de Touloufe s'étant trouvée depuis
long-temps incommodće de palpitations , a defiré
de recevoir les facremens. Cette Princelle les a
reçus le 18 de ce mois , à onze heures du matin.
Le Prince de Lamballe a eu la petite vérole , &
eft actuellement hors de danger.
Le Corps de Ville tint le 16 une affemblée
générale , dans laquelle le fieur Bignon fut con
tinué Prévôt des Marchands , & les fieurs Bigot
Quartinier , & Charlier , Notaire au Châtelet de
Paris , furent élus Echevins .
Du 29.
Le 25 , jour de la fête de Saint Louis , la Proceffion
des Carmes du grand Couvent , à laquelle
le Corps de Ville affifta , fe rendit , felon l'ufage ,
à la chapelle du Palais des Tuileries , où ces Religieux
chantèrent la Meffe . 1
L'Académie Françoiſe célébra cette fête dans
la chapelle du Louvre , où l'Abbé Vammalle prononça
le panégyrique de Saint Louis après la
Melle , qui fut chantée en mufique . La même
fête fut célébrée par l'Académie Royale des Inf
criptions & Belles- Lettres & celle des Sciences
dans l'églife des Prêtres de l'Oratoire ; l'Abbé
MERCURE DE FRANCE.
Planchot , Prétre de la Paroille Sainte Marguerite
, prononça le panégyrique du Saint.
On a appris de Lisbonne que l'Infant Don
Emmanuel , oncle du Roi de Portugal , étoit
mort dans cette ville le 3 de ce mois , après une
maladie de trois jours. Ce Prince étoit dans la
foixante-huitième année de fon âge.
Du 5 Septembre.
Sa Majesté a fait publier des lettres patentes ;
du 24 Juillet , par lesquelles Elle fixe à une.ſomme
de douze mille livres la dotation accordée à la
chapelle de l'Ecole Royale Militaire , par l'extinc
tion du titre de l'Abbaye de Saint Jean de Laon ,
& l'union de la Mente qui en dépend , à ladite
chapelle.
Les nouveaur Evêques de Fréjus , d'Avranches
& de Saint -Brieux ont été facrés le 31 du
mois dernier dans l'églife parcifliale de Saint
Roch. Cette cérémonie a été faite par l'Archevêque
de Paris , qui avoit pour premier afliftant
l'Evêque de Béziers , & pour fecond affiftant
l'Evêque d'Orléans .
Le même jour le Corps de Ville , ayant à ſa
tête le Duc de Chevreufe , Gouverneur de Paris ,
fat préfenté au Roi à Choify par le Comite de
Saint- Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ,
& conduit par le fieur Defgranges , Maître des
Cérémonies. Le fieur Bignon , Prévôt des Marchands
, & les fieurs Bigot & Charlier , nouveaux
Echevins , prêterent le ferment dont le Comte de
Saint -Florentin fit la lecture , ainfi que du fcrutin
qui fut préfenté à Sa Majefté par le fieur Soucher ,
premier Avocat du Roi au Châtelet
NOVEMBRE 1766. 107
Du 22.
On eft informé que le Chevalier de Rohan ,
qui étoit parti de Breſt le 27 Avril dernier , étoie
arrivé au Cap François le 26 Juin fuivant , après
avoir vifité les ifles de la Martinique , de la Guadeloupe
& autres. Le premier Juillet il a été inf
tallé à Saint - Domingue en qualité de Gouverneur
des ifles fous le Vent .
Du 26.
Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur le
Comte de Provence & Monfeigneur le Comte
d'Artois font partis le 24 de Compiegne pour fe
rendre à Versailles. La Reine s'y eft rendue hier,
Madame la Dauphine , Madame Adelaide , &
Meldames Victoire , Sophie & Louiſe y arriveront
demain. Le Roi partira auffi demain de Compiegne
& ira coucher à la Muette , d'où Sa Majeſté
fe rendra à Verfailles le lendemain.
LOTERIES.
Le foixante - fixième tirage de la loterie de l'Hô
tel- de-Ville s'eft fait , le 25 Juin , en la manière
accoutumée. Le lot de cinquante mille livres , eft
échu au numéro 72715 ; celui de vingt mille liv .
au numéro 60951 , & les deux de dix mille livres ,
aux numeros de 72383 & 73700.
Le forxainte -feptième tirage de la même loterie
s'eft fait , le 26 Juillet . Le lot de cinquante mille
livres , eſt échu au numéro 8027 § ; celui de vingt
mille livres , au numéro 99191 ; & les deux de
dix mille livres , aux numéros 3783 & 96609 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole Royale Mi
108 MERCURE DE FRANCE.
litaire s'eft fait , le 6 du mois de Juin. Les numé
ros fortis de la roue de fortune , font , 32 , 41 ,
28 , 17 , 21.
La même loterie a été tirée lès Juillet . Les numéros
fortis de la roue de fortune , font , 44 , 19 ;
21 , 38 , 55 .
NAISSANCES.
La Princeffe de Guéméné eft accouchée le
23 Juillet , d'un fils qui portera le nom de Comte
de Saint- Pol.
La Comteffe d'Eyck , époufe de l'Envoyé extraordinaire
de la Cour de Baviere auprès du Roi,
eft accouchée , le 15 Juin , d'un fils qui a été
tenu fur les fonts de baptême , le même jour , par
Leurs Alteffes Electorales de Bavière , repréfentées
pour l'Electeur , par le Comte de Cruquenbourg ,
Miniftre plénipotentiaire de l'Electeur Palatin , &
pour l'Electrice , par la Comteffe de Taxis , première
Dame d'Honneur de la Princefle Chriſtine
de Saxe, Coadjutrice de l'Abbaye de Remiremont.
L'enfant a été nommé Maximilien -Jofeph - Marie-
Anne. La cérémonie du baptême s'eft faite dans
- la Chapelle de l'hôtel du Comte d'Eyck.
Extrait des registres des baptêmes faits en l'églife
paroiffiale de Saint Euftache de Paris.
Le Mardi , 30 Septembre 1766 , fut baptifé
Charles - Gabriel Louis Guy , né le 29 du dudit
mois , fils de M. Marc Antoine , Conte de Lévis-
Lugny, Colonel du Régiment de Picardie , Infanterie
, & de Madame Louife - Magdeleine Grimod
de la Reyniere , fon époufe. Le parrein , M. Charles
de Mallo , Marquis de la Ferriere , LieutenantOVEMBRE
1766. 209
Général des Armées du Roi , Sénéchal de Lyon ,
ancien Lieutenant des Gardes du Corps de Sa Majefté
; la marreine , Madame Anne Gabrielle de
Beauvau , veuve de M. de Levis , Duc de Mirepoix
, Maréchal de France.
MARIAGES.
Le mariage du Prince de Bouillon avec la Princelle
de Helle a du être célébré , le 17 Juillet ,
Bouillon.
La célébration du mariage du Comte de Ser
rant avec Demoiſelle de Choifeul s'eft faire à Saint
Sulpice le 25 Juin . Le Comte de Serrant eft de
l'ancienne Maifon de Walsh , connue en Irlande
dès le douzième ſiècle .
La célébration du mariage du Marquis de Calonne-
Courtebourne , fils du Marquis de Courtebourne
, Maréchal de Camp , avec la Demoiſelle
de Gouffier , Chanoinelle de Remiremont en Lorraine
, s'eft faite , le 8 Juillet , dans l'égliſe de
Paris. l'Abbé d'Agouft , Doyen du Chapitre , a
donné la bénédiction nuptiale aux nouveaux époux.
MORTS.
N. Boilot , Abbé de Lieucroiffant ou des trois
Rois , Diocèle de Befançon , eft mort vers le mois
de Juin , en Franche Comté.
Adrien - Maurice , Duc de Noailles , Pair &
premier Maréchal de France , Chevalier des Or
dres du Roi & de la Toifon d'Or , Gouverneur &
Capitaine général des Comtés & Vigueries de
Rouffillon , Conflent & Cerdagne , Gouverneur
des Ville & Citadelle de Perpignan , Miniftre
d'Etat , ci - devant Capitaine de la Compagnie
116 MERCURE DE FRANCE.
Ecoffoife des Gardes du Corps du Roi , Gouver
neur & Capitaine des Challes de Saint - Germainen-
Laye , & Capitaine général des Troupes de
Sa Majefté Catholique , eft mort à Paris le 24
Juin , dans la quatre- vingt huitième année de fon
âge , étant né le 29 Septembre 1678. Le Maréchal
de Noailles a fervi , pendant foixante - quatorze
ans , le Roi , dans fes Confeils , dans les négociations
& dans les armées ; & en toute occafion
il s'eft diftingué par fes lumières , fon zèle , ſon
défintéreffement & fa capacité.
·
Marie Thomas - Augufte , Marquis de Matignon
, Chevalier des Ordres du Roi , & Brigadier
des Armées de Sa Majeſté , eſt mort à Paris le
9 Juin , dans la qua:re vingt deuxième année de
fon âge.
Claude Losis - Charles Deftut , Marquis de
Tracy , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
eft mort à Paris le 12 Juillet , âgé de quarante
deux ans.
Philippe Lagau , Chevalier de l'Ordre de Saint
Lazare , & Commiffaire de la Marine en France ,
Réfident à Hambourg , y eft mort le 24 du mois
dernier , âgé de foixante - quatorze ans. Il rempliffoit
les fonctions de Commitfaire de la Marine
en cette Ville depuis cinquante ans .
Jean Auguftin Accaron , Intendant général dès
Colonies , eft mort à Verſailles le 13 Juillet , âgé
de cinquante fept ans .
Victoire - Marie-Anne de Savoie , veuve de Victor
- Amédée de Savoie , Prince de Carignan ,
premier Prince du Sang de Sardaigne , eft morte
à Paris le 8 Juillet , dans la foixante- dix -feptième
année de fon âge : elle étoit née le 9 Février 1690 ,
& réfidoit en France depuis 1720 , fous le nom
de Murquife de Bufque.
NOVEMBRE 1766. 2112
SERVICES.
>
On célébra le 12 Juin , par ordre du Roi , dans
l'églife métropolitaine de Notre Dame à Paris
un Service folemnel pour le repos de l'âme du
feu Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar. -
Le deuil étoit conduit par Monfeigneur le Dauphin
, le Duc de Chartres & le Prince de Condé.
L'Archevêque de Paris officia à la Grand' Melle
qui fut chantée en mufique à grande fymphonie
& l'Evêque de Lavaur prononça l'oraiſon funèbre
du Roi défunt. Le Chapitre de l'Eglife de Paris
alifta à cette cérémonie , ainfi que l'affemblée
du Clergé , le Parlement , la Chambre des Comptes
, la Cour des Aides , l'Univerfité & le Corps
de Ville. Toute l'enceinte intérieure de la nef
étoit tendue de nòir juſqu'à la voûte avec les armes
& les chiffres du Roi de Pologne. Le mauſolée ,
qui formoit un parallelograme , étoit placé à l'entrée
du choeur , dont l'architecture étoit d'ordre
ionique , & ornée de plufieurs figures fymboliques
& de diverſes infcriptions. Cette pompe funebre
a été ordonnée , de la part de Sa Majefté , par le
Duc d'Aumont , Pair de France , premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi , & conduire par
le fieur Papillon de la Ferté , Intendant & Contrôleur
général de l'Argenterie , Menus - Plaifirs
& Affaires de Sa Majefté , fur les deffeins du fieur
Mic. Ang. Challe , Peintre Ordinaire du Roi &ˆ
Definateur de fa Chambre & de fon Cabinet.
Le Juin la Société Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Nancy a fait célébrer , pour le
même objet , dans l'églife des Cordeliers de cette
Ville , un Service folemnel auquel affiſtèrent les
perfonnes de la Ville les plus diftingućes . -L'Abbé
212 MERCURE DE FRANCE.
Guyot , Aumônier du Duc d'Orléans , Prédicateur
du Roi & Membre de cette Société , prononça
l'oraifon funèbre du Monarque défunt.
Le 18 du même mois les Cuté & Marguilliers ,
de l'églife royale & paroiffiale de Saint Louis à
Verfailles , en reconnoiffance des bienfaits dont
la Reine a gratifié leur églife , ont célébré , au
nom de tous les Paroiffiens , un Service folemnel
pour le repos de l'âme du Roi de Pologne. L'Evêque
de Verdun y a officié pontificalement.
Les Curé & Marguilliers de l'églife royale &
paroiffale de l'églife de Notre- Dame de la même
Ville ont aufli fait célébrer le 28 un Service
folemnel pour le même objet. Le fieur Allard , '
Curé de la paroiffe , y a officié . Madame Adelaide ,
Mefdames Victoire , Sophie & Louife ont affifté
à cette cérémonie , ainfi que les différens Corps
de la Maiſon du Roi .
La Compagnie Ecoffoife des Gardes du Corps
du Roi a fait célébrer , vers la fin de Juillet , à
Beauvais , où elle eſt en quartier , un Service
folemnel pour le repos de l'âme du feu Maréchal
Duc de Noailles , qui a été Capitaine de cette
Compagnie pendant plus de cinquante ans.
AVIS
Esr inféré dans le Mercure d'Avril 1766 ;
fecond volume , page 174 , un avis au public ,
concernant les boiteux de naiffance , par M. Bacquoy-
Guédon , Maître de Danfe de Paris.
Les épreuves continuelles qu'il en fait allurent
le public de l'efficacité de fa méthode ; ce qui doit
NOVEMBRE 1766. 213
la lui mériter encore davantage , c'eft qu'il déclare
qu'il ne demandera rien d'avance : le prix
convenu lui fera payé en deux fois , moitié lorfque
le Sujet boiteux pofera également le talon & la
pointe du pied , & moitié lorfque la perfonne
marchera fans qu'on puifle s'appercevoir de l'irrégularité
de fa conformation. Le feur Bacquoy-
Guédon avertit encore qu'il n'emprunte rien de la
Chirurgie , qu'il fe renferme fimplement dans
fon art , qui , à force d'étude , lui a fait trouver
fa méthode . Il fe trouve dans le Mercure de Juillet
1765 , fecond volume , page 208 , un certificat
authentique , délivré par M. Dugés , Chirurgien
à Paris , & dont les lumières font connues du
public , de ce qu'il a vu concernant cette méthode.
Ledit fieur Bacquoy- Guédon prend des penfionnaires
pour fon art , depuis l'âge de fix ans
jufqu'à celui de quinze ou feize.
Il demeure rue & vis à vis le petit Saint Antoine
, chez M. Cahours , Marchand Bonnetier
au premier appartement fur le devant.
Les perfonnes qui lui feront l'honneur de lui
écrire auront la bonté d'affranchir le port.
ERRATA NÉCESSAIRE,
DANS ANS le Mercure de Septembre , page
49, à l'extrait du tome quatorzième de l'Hiftoire
Naturelle de M. de Buffon , ligne 10 , plus
effrayante ; lifez plus attrayante.
Dans le Mercure d'Octobre , premier volume ,
page 28 , Epitre à Damis , vers onzième , fais
circuler des millions ; lifez , tu fais paſſer des
millions,
214 MERCURE DE FRANCÉ.
Page 29 , de la mênie Epître , vers 28 ,
doctement peignant fur verre ; lifez , peignent fun
verre.
APPROBATION.
J'Alu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de Novembre
1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion . A Paris , ce 8 Novembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
17
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSÉ.
L E Paon & les Tourterelles, fable allégorique . s
VERS à Mérotte. 8
TRAITÉ de paix entre l'Hymen & l'Amour. 9
VERS à Mde la Ducheffe de ***.
SONGE d'Azémir , conte moral.
13
14
LA Perruque dévorée par les Rats , poëme . 28
VERS à M. François , de Neufchâteau .
MORALITÉ .
VERS a Mde de F....
LETTRE à M. l'Abbé de S *****
MADRIGAL à Mlle *** .
33
34
31
Ibid.
41
BALLADE COntre les détracteurs de la Poéfie . Ibid.
VERS de Mde le P ..... allant à fa toilette . 44
NOVEMBRE 1766. 215
Ibid.
COPIE d'une lettre écrite à M. de Sartine ,
Lieutenant-Général de Police .
RÉPONSE faite & écrite fur le champ par le
fieur Thomas Tottin à M. de Sartine , Lieutenant
- Général de Police .
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHEŠ .
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de Mlle Thomaffin..
47
48
55
60
HISTOIRE de Louis de Bourbon , ſecond du
nom , Prince de Condé , premier Prince du
Sang , furnommé le Grand. Extrait,
Ecole de Littérature , tirée des meilleurs
Ecrivains, par M. l'Abbé de la Porte. Extrait. 79
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
LA Pharfale de Lucain , traduite en françois
par M. Marmontel. Extrait.
FABULAE felecta , &c.
ANNONCES de Livres.
85
94
IC2
103
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
SÉANCE publique de l'Académie des Sciences ,
Belles- Lettres & Arts de Befançon.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles - Lettres de Dijon. i 35
PRIX proposé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles - Lettres de Prufle .
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES. CHIRURGIE,
PRIX proposé par l'Académie Royale de Chirurgie
.
OBSERVATIONS fur une cataracte offifiée .
HORLOGERIE. Lettre fur les Horloges à carillon
153
156
159
164
216 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
A M. de la Place , auteur du Mercure de
ARTICLE V. SPETACLES.
France .
OPÉRA.
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne,
LETTRE de M. Favart à M. Delagärde.
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES.
DE Conftantinople , &c.
AYIS.
172
174
178
180
183
154
186
212
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
DECEMBRE 1766.
Liverite cei ma devije. La Fontaine.
Cechin
Silius in
app
A PARIS,
JORRY , vis-à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques,
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
7
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
on
Les perfonnes de province auxquelles
enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofle pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft- à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deſſus..
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis
referont au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annonçer
d'en marquer le prix,
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffiau Bu
reau du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pièces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau , où l'on pourra fe
procurer quatre collections complettes qui
reftent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
RÉPONSE à une Lettre pleine de mifan
tropie.
CHAR D... quel épais nuage
Couvre ton efprit agité ?
Garde-toi de ce. ton fauvage ,
Ennemi de la vérité.
Pourquoi de la mifantropie
Broyer tant les fombres couleurs a
A j
MERCURE DE FRANCE.
La funefte mélancolie
N'offre à tes yeux que des horreurs
Il est vrai , l'humaine nature
Eft fujette au plus trifte fort ;
La fervitude la plus dure ,
La douleur , le vice & là mort
Sont les objets de fa mifère .
Paitris de mille vains defirs
Dans notre pénible carrière ,
Si par fois de quelques plaifirs
Nous fuivons la trace légère ,
Ce n'est qu'une ombre pallagère
Qui fait place à mille foupirs ;
Mais , dis- moi , la philofophie ,
Qui ne fait qu'augmenter nos maux ,
Ift ce fagelle ou bien folie ?
Par de trop funèbres tableaux
Ton oeil , affecté de triftelle ,
Flétrira les jours les plus beaux
Que peut te donner la jeuneffe .
A peine forti du berceau
Tu vas déplorer les foibleffes
Qui conduifent l'homme au tombeau ;
De les convertir en richeffes
Ne feroit- il pas bien plus beau ?
Voudrois-tu , nouvel Héraclite ,
T'arrofer fans ceffe de pleurs ?
Bien plus fage étoit Démocrite
En s'amusant de nos erreurs..
DECEMBRE 1766. 7
Pour nous le monde eft un voyage
Rempli de trouble & de dangers :
Hé bien , fauvons notre bagage ,
C'eft-là le foin des paffagers .
Pour charmer l'ennui de la route
Par un bien- être menſonger ,
Il faut chercher , quoi qu'il en coûte
A rendre le fardeau léger.
Ami , telle eft de mon fyftême
L'utile & folide leçon ;
Se flatter d'un bonheur fuprême
Seroit offenfer la raifon ;
Mais , en corrigeant la nature ,
Qui nous rendit trop imparfaits ,
La vertu de fa flamme épure
Les coeurs annoblis de fes traits :
Tout change & s'embellit par elle ,
L'amour n'eft plus un féducteur ,
La beauté n'eft plus infidelle
Et le plaifir eft moins trompeur
Eloignant de nous l'impofture ,
Elle en bannit auffi l'erreur ,
Et bientôt , d'une fource impure ,
Diftille un nectar enchanteur.
Le noir chagrin , qui dans ton âme
Fait de triftes gémiffemens ,
C'est trop de vertu qui t'enflâme
Contre tous nos égaremens.
A iv
$ MERCURE DE FRANCE
Pourquoi faut - il auffi qu'on blâme
Un excès vu fi rarement ?
La vertu même re condamne
A t'affliger moins aifément.
Sa voix févère , mais riante ,
Corrige & plaint les vicieux ;
Toujours d'une main confolante ,
Solide appui des malheureux ,
A leur démarche chancelante
Elle offre un fecours généreux.- -
De ta fenfible impatience ,
Par de faines réflexions ,
Rallentis donc la violence
Et calme auffi tes paffions..
De ta peine alors adoucie
Tu fentiras moins les rigueurs ;
Parmi les ronces de la vie
Tu verras naître quelques fleurs..
N'y trouvas- tu que les délices
De la douce & tendre amitié ;
Quel don plus pur les Dieux propices
Nous ont - ils fait dans leur pitié ?
Sans courir aux rives du Gange ,
Pour en connoître la douceur ;
Ami , fi tu fais un échange ,
Tu la trouveras dans mon coeur.
Par M. THIERI fils , premier Vales
de Chambre de M. le Dauphin.
DECEMBRE 1766. ༡
QUATRAIN pour fervir à une eftampe
qui doit représenter l'amour réciproque
du Roi pour la France & de la France
pour le Roi.
SPPEERRAATT amando fuos Rex vincere , vincere
Regem
Gallia ; fic ftimulos mutuus addit amor ;
Splendida fufpenfus fpectat certamina mundus ;
Sed palma dubium eft , par quia pugna, decus.
Par M. ROUX DU CLOS.
Merc. de Fr. prem. vol. Juill. 1766 .
Traduction libre.
Louis chérit fon peuple & s'en fait adorer3
Cet amour mutuel à l'envi fe fignale.
La France , de fon Roi vertueuſe rivale ,,
Ne veut point lui céder ;
L'univers en filence
Entr'eux tient la balance ,
Et n'ofe décider,
1
Par M. DEST¿.
AW
10 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL à M. le Chevalier DE LEST.....
Chevalier de Saint Louis , Commandant
pour le Roi à Ch..... qui s'amufeit un
jour àfouffler une forge..
Quuoi ! je vous vois fouffler du feu ,
Vous , qui plein d'un noble courage ,
Vingt fois avez bravé fa rage ,
Et vous en êtes fait un jeu ?
D'une telle métamorphofe ,
-De grace , apprenez moi la cauſe ,
Je fais que jadis Apollon ,
Pendant fon féjour fur la terre
Se plât au métier de maçon * ´ ;
Mais le vaillant Dieu de la Guerre
Ne le délaifoit qu'à Cythère ,
Et ne fut jamais forgeron .
Apollon , exilé fur la terre , releva les murs de Troyer.
Par le même.-
DECEMBRE 1766. In
ODE ANACRÉ O NTIQUE.
i
CONTRE
ONTRE l'amour gardez - vous de rien dire¿
Ou redoutez l'effet de fon courroux ;
Pour le venger il a , belle Thémire ,
Mille moyens lui réfifteriez vous ?
Non , non jamais , me répond la bergère ,
Jamais mon coeur ne fera fous fa loi.
A la punir l'amour ne tarda guère ,
Et maintenant fon coeur est tout à moi,
Fils de Vénus , je te dois ma victoire ;
J'en chérirai toujours le fouvenir :
Mais de Thémire , il le faut pour ta gloire ,
Le châtiment ne doit jamais finir.
Par M. *** P. au P. de R..i'
A vi
1:2 MERCURE DE FRANCE
APPLICATION de la Fable d'APOLLON
& DAPHNÉ , imitée de l'anglois dé:
WALLER
UN Elève du Pinde , ua Poëte naiſſant ,
N'eft pas toujours heureux à la Cour de Cythère ;
La jeune 'Sacharife entendit froidement
Les foupirs de Tyrcis , Tyrcis ne put lui plaire.
Epris , comme Apollon , de la plus vive ardeur ,
On diroit que le Dieu chante auffi par ſa bouche ;
Mais celle dont les traits avoient charmé fon coeur,
Belle comme Daphné , n'étoit pas moins farouche.
Un jour il la preffoit : elle fuit dans les bois ,
bes grâces fur le front & la fierté dans l'âme ,
Le laiffant à lòifir , des dour fons de fa voix ,,
Attendrir fans fuccès les échos fur fa flâme.
Egaré , furieux , il va fans ceffe errant ,
Des prés fur les côteaux , des rochers dans lá
plaine ,
Et , par l'activité ,, fan délire croiffant ,
Prend ces êtres muets à témoin de fa peine .
L'imagination , en traits de feu , lui peint
Avec tous les attraits la beauté qu'il adore ; :
Enfin l'ardeur l'emporte : il court , vole , l'atteint ,,
La preffe , en s'écriant ; elle eft plus belle encore!;
DECEMBRE 1766. 13
De l'amour auffi - tôt célébrant les douceurs ,
I invite fa nymphe à lui rendre les armes ;
Mais , fans daigner fourire à fes vers enchanteurs ,,
La cruelle pourfuit & fait braver leurs charmes..
Le public cependant , témoin de ce mépris ,
Des immortels accords , juge plus équitable ,.
A ceux du triſte amant , faits pour un autre prix ,,
Donna de fon eftime une marque honorable .
Ainfi , quand il fuivoit les fentiers de l'amour ,
Arrivant à regret au temple de la gloire ,
Le fenfible Tyrcis , femblable au Dieu du jour ,.
N'obtint que des lauriers & pleura fa victoire ,
J... de Troyes.
LES DEUX AMI S₁,
HISTORIETTE..
CE n'eſt pas toujours de la conformité
des caractères que naît l'amitié ; & la même
éducation ne forme pas toujours les mêmes.
idées ni les mêmes hommes : les tempéramens
varient à l'infini , & les mêmes circonftances
développent différemment les
difpofitions que l'on apporte en naiffant.
L'hiftoire de Saint- Phar & de Verfage
me fournit ces réflexions. Tous deux éle
14 MERCURE DE FRANCE .
Vés au même collége , & par les mêmes
maîtres , ils entrèrent dans le monde en
même temps , mais avec des idées bien
différentes. Saint - Phar , vif par tempérament
, étoit léger par caractère ; il
voulut tout favoir , il ne fit que tout effleurer.
L'envie de plaire & de briller lui fit
regarder l'agréable comme l'effentiel , &
négliger l'utile ; il comptoit l'efprit pour
tout , l'âme pour peu , le coeur pour rien .
Sa figure répondoit à fon caractère , fine ,
fpirituelle , fans traits , mais pleine d'expreffion
; fes yeux vifs , brillans , ne refpiroient
que le plaifir & peignoient fa légéreté.
Verfage , plus folide & plus effentiel
, étoit né plus tranquille ; il approfon
diffoit fes connoiffances , il croyoit que
pour raifonner il falloit connoître , que
pour décider il falloit favoir. Il vouloit
être utile & eftimé : c'étoit le but de fon
ambition. Sa phyfionomie étoit noble &
intéreffante ; de grands yeux bleus annonçoient
un coeur tendre & une âme fenfible.
Saint-Phar , perfuade que le fuffrage des
femmes décidoit pour un jeune
pour un jeune homme ,
ne penfa qu'à leur plaire : des talens agréa
bles , du goût dans la parure , de la légéreté
dans le propos lui promettoient des
fuccès. Il voyoit les beaux efprits à la mode ,
il avoit régulièrement le livre du jour ,
DECEMBRE 1766. IS
il favoit toujours la chanfon du moment .
Verfage , au contraire , occupé d'une vocation
qu'il devoit embraffer , vouloit s'en
rendre digne. Il voyoit les vrais favans dans
leurs cabinets , les vrais philofophes dans
leurs retraites , & cherchoit la connoiffance:
des arts dans les atteliers des grands maîtres.
Des occupations fi différentes me rap.
prochoient pas fouvent les deux amis ; il
y avoit déja plufieurs mois qu'ils ne s'étoient
vus , lorfqu'ils fe rencontrèrent aux
Tuilleries. Saint- Phar vola dans les bras
de Verfage : ah , mon cher ami , lui dit- il ,
que j'ai de plaifir à te revoir ! que j'en aurai
à te conter la vie charmante que je mène !
j'ai mille chofes à te dire ; pourquoi m'as- tu
abandonné ? Fait comme tu es , tu aurois
peut-être été auffi occupé que moi. A
peine fuis-je entré dans le monde que j'en
ai goûté tous les charmes... Les femmes ,
mon cher , les femmes ! elles feules ren--
dent heureux , elles feules font valoir un
homme ; une femme dont on eft aimé eſt :
le feul bien de la vie. Quel plaifir de fen--
tir tout le prix d'une conquête que l'on ne
doit qu'à foi , qu'à fon propre mérite !
Mais tu es trop timide , je le vois ; tu ne
feras jamais rien . Connois-tu la Préfidente
de Luzerre ? N'eft - ce pas , dit Verfage ,
cette feinme avec qui tu étois l'autre jour
16 MERCURE DE FRANCE.
aux François ? Il me femble qu'elle n'eff
plus jeune & que .... Elle eft adorable !
interrompit Saint- Phar , & je l'ai. Elle a :
la meilleure maifon de Paris , & voit la
meilleure compagnie ; nous faifons des
foupers charmans ; pas un moment de
vuide ; c'eft une vie délicieufe ! Ils étoient
alors à la porte des Tuilleries , un carroffe:
s'arrête. C'étoit Préfidente : elle appelle:
Saint-Phar , le fait monter & part . Verfage
refté feul , fut étourdi de ce qu'il venoit
de voir & d'entendre. Un équipage brillant
, une parure éclatante , beaucoup de
rouge l'éblouircnt; il crut avoir vu la Préfidente
jeune & charmante : elle ne l'avoit
jamais été, n'avoit plus le droit de l'être ;
elle avoit quarante cinq ans , vivoit depuis:
trente , & en étoit actuellement aux jeunes
gens qui entrent dans le monde . Oui
difoit Verfage en lui - même , Saint - Phar
eft heureux , il eft aimé , fon coeur eft .
content ; fon amour- propre eft flatté ; qu'a
de plus l'homme le plus fortuné ? que
donnent de plus le rang & le mérite ? 11
envia le fort de fon ami , fe crut preſque
malheureux , & fut prêt à fe dégoûter du
train de vie uniforme qu'il avoit mené
jufques- là. Il fe fouvint dans cet inftant:
d'une vifite qu'il devoit à une amie de.
fon père. Il ne trouva point Mde de B...
DECEMBRE 1766. 17
& fut reçu par fa fille , jeune , jolie , &
depuis peu veuve d'un homme âgé , auquel
elle avoit été mariée pour des raifons
d'intérêt. Verfage , feul avec elle
fut auffi aimable & auffi infinuant qu'il
put l'être. Il fe rappella Saint- Phar , voulut
l'imiter , hafarda une déclaration
devint même preffant , mais d'un air fi
gauche & fi embarraffé , qu'on ne lui répondoit
que par un grand éclat de rire
au moment où Mde de B... rentra . La
veuve lui fit part de ce qui venoit de fe
paffer ; & Verfage , perfifflé & plaifanté ,
fortit le défefpoir dans l'âme. De plus en
plus mécontent de lui -même , il paffa plu-
Geurs jours dans la peine & dans l'inquié
tude. Il est un âge où la nature s'entend
avec l'amour- propre . Dans ces difpofitions:
il fut un jour chez fon ami : ah , mon cher
Verfage ! lui dit Saint -Phar, tume trouves
encore un peu endormi ; nous avons fait
hier un fouper qui nous a menés jufqu'au
matin ; je me réveille dans ce moment
pour répondre à un billet affez preffant.
Tu es donc toujours amoureux de la Préfidente
? lui dit Verfage , en foupirant.
Je le ferois encore fi elle avoit voulu , mais
elle veut être jaloufe ; elle fe formalife
de mes attentions pour la Marquife de
Beaubois. J'en ai été piqué ; je m'en fuis
18 MERCURE DE FRANCE .
détaché ; & c'eſt à la Marquife que je fais
réponſe dans ce moment. Elle me propoſe
d'aller paffer quelques jours dans une campagne
de fes amies , & nous partons demain.
On apporta dans le moment un autre
billet à Saint-Phar. C'eft la Préfidente ,
dit- il , avec dédain , qui veut abfolument
me voir ce matin. Elle cherche fans doute
une explication : je n'en veux point. Faismoi
le plaifir de m'y fuivre ; tu me l'épargners,
tu me ferviras d'excufes , & à elle ,
fi le coeur t'en dit , de confolation . Mes
chevaux font mis , allons. La Préſidente
étoit à fa toilette. Verfage fut furpris du
changement de fa figure ; à peine il put
la reconnoître. Ami , dit- il à Verfage ,
dans un moment où ils fe trouvoient feuls ,
ta Marquife reflemble- t - elle le matin à la
Préfidente ? Saint -Phar , pour éluder la
queſtion , fe reffouvint tout- à - coup qu'on
répétoit aux François certaine tragédie
dont il protégeoit l'auteur. Verfage , feul
avec la Préfidente , ne répondit à fes agaceries
que par des politeffes. Il promit
cependant de revenir chez elle & fe hâta
de la quitter. Il fentit bientôt que le bonheur
de Saint-Phar n'étoit pas auffi réel
qu'il fe l'étoit imaginé. Il entrevit que le
fuffrage des femmes que voyoit fon ami
pouvoit bien ne tomber que fur l'âge des
DECEM BRE 1766. T
hommes. Si tu ne connois que les ſenſations
, difoit- il , je n'ai plus rien à t'en -´
vier ; mon coeur penfe différemment ; le
plaifir , fans amour , eft à peine un plaiſir
pour moi. Si ta vie eft remplie , ton âme
eft vuide. Quelques réflexions de ce genre
remirent le calme dans la fienne . Que de
bonheurs dont on ne voudroit point pour
peu qu'on les vît de trop près !
Verfage avoit pourtant promis de retourner
chez la Préfidente : il y fut quelquefois;;
& y vit un jour une jeune perfonne dont
la beauté le frappa . Une taille noble & élégante
, un air honnête & décent , une
phyfionomie douce & modefte le touchèrent
encore plus que la beauté des traits.
C'étoit Mlle de Senoncour. Il ne réfifta
point à l'impreffion qu'elle fit fur lui. Qui
eft ce te jeune perfonne ? demanda - t - il
avec émotion à Mde de Luzerre . C'eft unes
de mes parentes que j'ai fait venir de province
pour achever fon éducation ; fon
feul mérite eft d'être riche ; cela eft affez
bon pour la Cour , où je compte la marier ::
mais cela eft fi neuf qu'on n'ofe point
encore la produire ! Verfage en apprenoit
affez pour comprendre qu'il devoit cacher
fes fentimens à la Préfidente. Ah , Saint-
Phar ! s'écrioit- il , fi tu poffédes en effet
L'art de plaire , accours & viens l'apprendre
MERCURE DE FRANCE .
à ton ami... Mais , non : je ne veux que
favoir aimer , à moins que cer aimable
objet n'exige de moi davantage. Ah , que
l'amour rend courageux ! Le timide Verfage
chercha & découvrit bientôt le couvent
qu 'habitoit fon amante , & ne trouva
rien de plus fimple que d'y voler . Mlle de
Senoncour , lui dit -on , ne voyoit perfonne
que fes parens : il fe donne , fans héfiter
pour avoir des chofes très - importantes à
lui apprendre. Dès le moment qu'elle parur;
après lui avoir demandé mille fois pardon
de fa témérité , il lui petgnit fes fentimens
& le defir qu'il avoit de lui plaire avec
toute la chaleur dont il fe trouvoit animé.
Mile de Senoncour , après l'avoir écouté
avec autant de bonté que d'innocence : je
ne vois perfonne , Monfieur , lui dit - elle ,
que de l'aveu de mes parens , & fur- tout
de ma tante ; votre démarche peut m'expofer,
me faire de la peine , & je ferois
fâchée de vous en faire ; permettez cependant
, Monfieur , que je me retire , & vous
prie de ne revenir ici qu'avec mes parens.
Verfage , quoique très - confterné , crut pourrant
entrevoir qu'on ne l'avoit pas vu de
mauvais oeil . Il courut chez Saint- Phar . Tu
te connois en femmes , lui dit- il , dis- moi
comment je dois me comporter dans le
cas où je fuis : dois - je voir les parens ? ...
DECEMBRE 1766. 21
Tout doux ! interrompit Saint - Phar, je ne
fuis pas encore Confultant : mais , par pitié
pour toi , je veux bien te dire deux mots.
Ecoute , tâche de m'entendre , & mets à
profit mes confeils . Quand la femme nous
plaît , à quelque titre que ce foit , certain
tact nous apprend dans le moment quel
peut être le fondement de nos efpérances.
Il n'eft , à bien parler , qu'un certain nombre
de femmes dignes de piquer à certain
point l'ambition ou l'amour - propre des
hommes , & de réveiller leur attention .
Celles qui ont le plus d'efprit font ordinairement
les plus aimables , celles que
l'on vante le plus , & dût la chronique en
parler , celles qu'on recherche le plus , dont
la Cour eft la plus garnie , & dont la conquête
a plus droit de nous plaire. Cette
efpèce de femmes femble pêtrie d'un certain
feu qui donne du reffort à leur efprit , qui
les porte au plaifir & met dans la fociété
certaine activité qui en eft l'âme. Le vulgaire
des femmes , fait pour être ignoré ,
languit , végéte , & n'eft prefque pour rien
dans ce qu'on appelle le monde . Leur étalage
de vertu n'eft que platte froideur ;
infenfibilité , vains dehors , en un mot ,
faits pour cacher l'inertie de leur âme....
Quoi donc ! s'écria Verfage , indigné de la
morale de Saint- Phar, vous les jugez toutes
22 MERCURE
DE FRANCE
.
ainfi ? Quoi ! nulle exception ? .. Non , men
aminulle femme d'efprit qui n'aime le
plaifir ; c'eft un point convenu , & fi bien
convenu , que la femme à fentiment , la coquette
& la prude même , fe pardonnent
du moins tacitement en fa faveur tous les
écarts & les faux pas qu'il leur fait faire.
Lorfque l'objet dont vous êtes frappé porte
ce caractère précieux ; tâchez , en vous infinuant
dans fon efprit , d'en découvrir le
foible , de le flatter , de l'exalter , & , s'il
fe peut , de la faire briller par fes défauts
mêmes. Tels font les grands principes
mon ami ! c'eſt ainfi qu'on eft für de vaincre
& de courir à la célébrité ! .. Songe ,
fur-tout , à ne point effaroucher la prude ,
à piquer la vanité de la coquette , à toujours
raifonner , même jufqu'à la déraiſon ,
avec la femme à fentiment. Celles - ci font
terribles & m'ont cruellement coûté ! Témoin
la Comteffe de G ***, qu'après trois
mois d'attachement je ne devinois point
encore , qui ne vantoit d'abord que l'amitié,
& qui l'analyfoit au point d'en épuifer les
plus minces détails ; avec laquelle enfin je
ne revins à ce qu'on appelle l'amour que par
des détours infinis , avec laquelle , ami ,
lorfque nous fumes parvenus à ce qu'elle
appelloit la théorie du coeur , nous finîmes
enfin par ne nous plus entendre. Croirois tul
DECEMBRE 1766. 23
cependant qu'après m'avoir mené au point
de travailler de mon mieux avec elle fur
le motfentiment , pour l'Encyclopédie , je
n'en euffe rien obtenu , fi , par bonheur
pour moi , je n'euffe à mon tour exigé
qu'elle daignât m'aider pour creufer , définir
& compofer le mot fenfation ? ..Mais
je m'apperçois qu'il eft tard , & que Cydafife
m'attend... Adieu ; reviens demain ,
je tâcherai de te débourrer un peu plus,
Garde tes leçons , mon ami ( lui dit l'er-
Jage en fe levant ) , j'aime les femmes &
les refpecte plus que toi : la jeune beauté
qui m'occupe eft digne de mes voeux , &
je prétends , s'il fe peut , l'époufer. - L'époufer
! Oui , mon ami .... d'où naît
donc cet étonnement ? - De te trouver
fi brave . - Je ne te conçois pas. - Tant
mieux. Elle est jeune , dis- tu ? probablement
jolie? riche, bien née ?.. c'eft fort bien
fait. J'irai te voir , & fuis à toi quand tu
voudras la mettre dans le monde. Ah , mon
ami ! ( lui dit Verfage , en le quittant )
tout eft badinage pour toi ; mais tu vieilliras
comme un autre , & gémiras peut- être
un jour d'avoir fi peu penfé ! Verfage , en
déplorant l'aveuglement de fon ami , fe
reffouvint que Mlle de Senoncour l'avoit
renvoyé à fes parens . Ses intentions étoient
pures , & il s'étoit déterminé à s'adreffer
directement au père de la Demoiſelle ,
VARER
24 MERCURE DE FRANCE.
lorfqu'il apprit que M. de Senoncour ne
wouloit marier fa fille qu'après la décifion
d'un procès d'où dépendoit la fortune de
fa maifon. S'ille gagnoit, fa fille avoit droit
de prétendre aux plus grands partis du
Royaume. Il le perdit ; & Verfage , qu'une
groffe fucceffion acheva d'enrichir , eut le
double plaifir d'époufer fon amante & de
relever la fortune d'un beau - père auffi
illuftre qu'eftimé .
Il y avoit long-temps que les deux amis
ne s'étoient vus . Saint - Phar avoit été entraîné
par le tourbillon des plaiſirs ; d'autres
circonstances avoient encore contribué
à les éloigner. Saint-Phar , par pure ambition
, avoit voulu fervir ; il avoit fait deux
ou trois campagnes , dans lefquelles il s'étoit
beaucoup fait connoître & très- peu diſtingué.
Les femmes cependant avoient follicité
pour lui des graces & les avoient
obtenues : il crut pourtant avoir lieu de fe
plaindre , & quitta le fervice. La paix furvint
bientôt , & Saint- Phar , qui fe trouva
fans emploi , avec peu d'occupations , fentit
tout le poids du défoeuvrement. Moins
jeune , & par conféquent moins fêté , inutile
à foi- même , ainfi qu'aux autres , le
coeur vuide & la tête affez peu meublée ,
l'ennui s'empara de fon âme . Les femmes
n'avoient plus pour lui le même attrait ,
Saint-Phar
DECEMBRE 1766. 25
Saint Phar n'étoit plus au ton du jour. Ii
les avoit aimées par vanité , elles le fuyoient
par dégoût. Saint- Phar enfin , blafé fur
toute efpèce de plaifirs , avec une fanté
à-peu-près auffi délabrée que fa fortune ,
quoiqu'affez jeune encore , fentoit tous les
défagrémens d'une vieilleffe malheureuſe .
Verfage , après l'avoir cherché longtemps
, le rencontra dans l'anti - chambre
d'un Miniftre. L'air fombre & défait de
fon ami le toucha. Je fais tous tes chagrins
( lui dit - il ) , mon cher Saint- Phar ,
& puiffe le bonheur dont je jouis devenir
en partie le tien ! mon mariage t'eft connu :
tu m'en vois enchanté , après trois ans ,
comme s'il venoit de fe conclure. Pour
comble de bonheur , le Roi me nomme à
l'Intendance de B. . . . viens - y vivre avec
nous , mon ami ; viens être le témoin de
ma félicité ; viens m'aider à remplir dignement
mon emploi , à fecourir les malheureux
, à foulager le peuple & à bien fervir
l'Etat . La vue d'un bonheur que Saint-
Phar avoit négligé ne fit qu'ajouter à la
noirceur de fes idées. Après s'être ennuyé
pendant deux mois dans la province , il
prit congé de fon ami , & fe retira dans
une terre qui lui étoit restée , & où fes
inutiles regrets mirent bientôt fin à fes
jours. Par un Abonné des Alpes.
B
26 MERCURE DE FRANCE,
ÉPITAPHE de l'Infant DOM EMMANUEL
de Portugal.
AUU nom du maître du tonnerre ,
Pallant refpecte Emmanuel :
C'est un Saint de moins fur la terre
C'en est un de plus dans le ciel .
Par M. l'Abbé DELAUNAY , fon Lecteur.
VERS à Mde T. . . .
SAGE & belle T .... votre aſpect favorable
Ramène dans nos champs l'éclat des plus beaux
jours ;
J'ai prévu cet effet , il étoit inmanquable :
Le beau temps fut toujours la faiſon agréable
Où l'on vit voyager les ris & les amours .
Dans les champêtres lieux qui brillent de vos
graces ,
Si vous vouliez féjourner plus long-temps ,
Vous verriez naître fur vos traces
Les fleurs & les jours du printemps .
Par M. l'Abbé C....
DECEMBRE 1766. 27
RÉPONSE à M. l'Abbé C....
L'HIVER
' HIV BR va bientôt fur nos champs
Etendre fa main meurtrière ,
Et dans peu la nature entière
Gémira fous le poids des glaçons défolans.
Le riant empire de Flore ,
Ravagé par les aquilons ,
Ne verra plus embellir nos valons.
Des préfens qu'au matin Zéphire offre à l'Aurore
Dans ce féjour de liberté ,
桥
Notre hôte fait fixer les grâces fugitives ,
Et Comus , par les foins , raffemble fur ces rives
Vin exquis , excellent pâté ,
Bon feu , bonne chère & gaîté.
Dans les bolquers qu'arrofe le Permeffe ,
Nous vous voyons avec adreffe ,
Chanoine ingénieux , venir cueillir les fleurs-
Dont fe couronnent les neuf Soeurs ,
Et du fein d'une P.... où le bon fens fe bleffe ,
Par un talent que chacun envîroit ,
Faire naître des vers que Voltaire avoûroit.
Du trifte hiver qui nous menace >
Ne craignons donc point la difgrace ;
Ici nous retrouvons , au gré de nos defirs ,
Flore , Zéphire & les Plaifirs .
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
RÉPLIQUE à Mde T. . . .
D₁Es vers que m'a dicté lè defir de vous plaire,
Daignez , belle T.... excufer la façon
Et le mérite trop vulgaire :
En offrant à Vénus une chanfon légère ,
J'ignorois qu'elle fût l'époufe d'Apollon.
Quelque flatteufe & belle image
Que de vous m'eût faite un ami ,
Qui de vous voir fouvent a l'heureux avantage ;
Les courts momens que j'ai coulés ici
M'en ont dit cent fois davantage.
Qui vous voit doit , fans contredit ,
S'attendre à vous rendre les armes.
Si fon coeur réfifte à vos charmes ,
Il faut qu'il céde à votre esprit .
L'OCULISTE.
É PIGRAM M E,
FAITES AITES opérer votre époux ,
Difoit un fameux Oculifte ,
De fes cures montrant la lifte ,
A la femme d'un vieux jaloux :
NOVEMBRE 1766. 29
Dieu m'en garde ! répliqua - t- elle ,
Vos talens me coûteroient cher ;
Au moindre bruit il me querelle ,
Que feroit- il s'il voyoit clair ?
Par M. DARE AU , de Gueret , dans la Marches
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur le
préjugé qui note d'infamie les parens des
Suppliciés.
MONSIEUR ,
RIEN de plus fenfé que les réflexions
que l'on trouve dans le Mercure d'Octobre
1760 , page 47 , contre le préjugé qui
note d'infamie les parens des perfonnes
fuppliciées ; mais ce préjugé fubfiftera
toujours plus ou moins dans beaucoup
d'efprits fi on ne l'attaque dans fes fondemens
mêmes. Premièrement, l'orgueil & la
jaloufie paroiffent être fes feuls foutiens ,
puifque ceux qui ont de la vanité , & qui
font jaloux de voir applaudir au mérite
d'autrui font charmés d'avoir un prétexte
pour humilier ceux qui femblent vouloir
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
s'élever au-deffus d'eux. Secondement , fi
l'orgueil & la jaloufie font les foutiens du
préjugé dont il s'agit , ils paroiffent euxmêmes
foutenus par quelques loix françoifes
, qui , en condamnant expreffément
Je coupable & fa poftérité , femblent autorifer
ce même préjugé qui a enchéri fur
elles , en condamnant auffi les parens collatéraux
du coupable quand ils portent le
même nom que lui .
Un préjugé qui a des loix pour fondement
femble être invincible. Mais quelles
font ces loix particulières ? Celles qu'infpire
la plus judicieufe politique pour rendre
encore plus odieux le crime affreux
de lèze- majeſté ; car c'eſt-là le ſeul cas où
la poftérité d'un coupable partage la honte
de fon fupplice & la conferve comme une
tache ineffaçable ; mais cette exception
confirme en même temps la règle générale
, & le droit commun , qui veulent
que les fautes foient perfonnelles. En effet ,
qu'on confulte le droit romain & tous nos
légiftes françois fur la nature & fur l'effet
de l'infamie , & l'on verra que l'infamie
de fait , ainfi que celle de droit , n'eft attachée
qu'à ceux qui commettent un crime
& qui en font punis. Or , il eft ridicule
de vouloir être plus fage que la loi , &
lus délicats que tant d'auteurs célèbres ,
qui ont fixé les bornes de l'infamie.
p
DECEMBRE 1766. 31
J'ajoute même que cette délicateffe eft
ridicule , car elle n'eft fondée que fur
l'identité de nom ; & la branche femelle
d'un tronc coupé reviendra , quoiqu'entée
fur un tronc étranger , tandis que la
branche mâle fe defléchera infenfiblement ,
quoique devenue tronc elle -même. Mais ,
ce qui prouve encore mieux le ridicule &
l'injuftice de ce préjugé , c'eſt qu'il eft
muet , humble & fot vis- à-vis des perfonnes
opulentes . Rien de plus commun que
de voir ce que l'on nomme la bonne compagnie
vivre , non-feulement avec le fils
ou le frère d'un criminel condamné , mais
même avec l'homme le plus méprifable
par fes vices : il fuffit à l'un & l'autre
d'être riches , de tenir un grand état &
de favoir obliger à propos pour qu'on oublie
, à l'égard du premier , tout ce que
fuggère le préjugé de l'infamie imperfonnelle.
Voilà donc une contradiction manifefte
dans la façon de penfer & d'agir de
ces hommes finguliers , qui veulent perpétuer
un préjugé d'autant plus révoltant ,
qu'il eft contraire au bien public.
Or , fi ce préjugé eft particulier à une
feule nation , on peut le regarder comme
né du caprice , puifqu'il dépend d'un fimple
fon qui nous affecte , foit en bien foit
Biv
32 MERCURE
DE
FRANCE
.
en mal , au moment où le nom d'une perfonne
eft prononcé .
L'effet de ce préjugé , d'ailleurs , n'eft pas
général , car il eft plus d'un corps militaire
où , pour entrer , il fuffit à préfent de l'agrément
du Roi , & d'avoir les moyens
fuffifans pour s'y foutenir avec honneur ,
fur-tout fi le récipiendaire eft reconnu
pour brave & incapable de baffeffe.
d'une
Quant à la magiftrature , tous les auteurs
conviennent que la feule infamie de fait,
ou de droit , eft un obftacle pour y entrer
& que quiconque en eft exempt , pourvu
qu'il foit inftruit , n'a befoin. que
information favorable pour être admis
dans toute efpèce de compagnie. Le droit
canon même n'exclut de la prêtrife que
les infâmes , ou de droit , ou de fait ; d'où
il réfulte que le fils ou le frère d'un condamné
peut être prêtre , & même parvenir
aux grandes dignités de l'églife. Or , les
laiques feront- ils plus délicats ou plus fenfés
que les miniftres des autels ?
per- Il eſt donc évident , fi la faute eft
fonnelle , que le coupable feul doit en
fubir la peine. Mais comment s'y prendre
pour détruire le préjugé , qui étend cette
peine jufques fur la famille mafculine du
coupable ? N'eft- ce pas rendre un fervice
DECEMBRE 1766. 33
effentiel à fa patrie que d'en chercher tous
les moyens ? Le plus naturel & le plus
efficace ne feroit-il pas d'établir une loi générale
par laquelle , en recommandant expreffément
la punition des crimes , on
diroit , comme on l'a fait à l'égard des
foldats déferteurs , que de la punition du
coupable il ne rejailliroit aucune honte
fur les parens , qui ne feroient pas moins
admis dans toute compagnie militaire ou
civile , moyennant une preuve authentique
de capacité , de bonne vie & de moeurs
réglées ? Cette loi , enregistrée dans tous
les tribunaux , & publiée dans toutes les
paroiffes , anéantiroit probablement , par
degrés , un préjugé qui , encore un coup ,
n'eft foutenu que par l'orgueil & par la
jaloufie.
Ce moyen , je le fais , n'eft pas néceffaire
pour conv incre les perfonnes qui penſent
& qui raifonnent fans partialité ; mais il
pourroit en impofer aux fots & aux méchans.
Un arrêt enregistré , lu & publié ,
fait naturellement une forte fenfation ; &
tel qui ofoit fe prévaloir d'un préjugé ,
humilier fon concitoyen ou pour lui pour
nuire , n'oferoit plus lui difputer un droit
que
le Prince lui auroit donné fi authentiquement.
Il faut obferver d'ailleurs que la diftinc
By
34
MERCURE DE FRANCE.
tion faite pour la peine du déferreur fuppofe
que les autres criminels deshonorent
leurs familles par le fupplice qu'ils fubiffent
; & c'eft une raifon de plus pour détruire
, par une loi expreffe , un préjugé
fondé fur de fimples conféquences de loi.
Il en résultera donc un changement
avantageux pour l'Etat : tous les coupables
feront punis , & le feront plus promptement
; les familles ne recevront plus ces
coups mortels , qui les tenoient toujours
courbées fous le poids d'une infamie d'opinion
: chaque membre de ces familles
ofera produire fes talens & les perfectionner
; on ne fe croira plus forcé de s'expatrier
pour éviter une férriffure qu'on n'aura
pas méritée. Que de motifs pour hâter la
publication d'une loi , fondée fur la raifon
, fur la politique & fur la religion ! Tout
confpire maintenant à exciter l'émulation
& à rehauffer le prix de la vertu & des
talens. Si le fils d'un homme célèbre tâche
ordinairement de fe rendre digne de fon
père, de même & avec plus d'ardeur encore,
le fils d'un malhonnête homme tâchera
d'effacer la mémoire du fien par la pratique
des vertus , fûr de trouver , dans
T'estime de fes concitoyens & dans la protection
de fon Prince , la jufte récompenfe
de fon mérite .
DECEMBRE 1766. 35
Si , comme en Angleterre enfin , on
fecouoit ce préjugé vulgaire , bientôt l'émulation
naîtroit parmi nombre de citoyens
; l'amour de la patrie deviendroit
leur paffion dominante , & l'Etat en tireroit
les plus grands avantages. En France ,
tous les nobles fe croient feuls dignes de
pofféder les plus grands emplois ; & , ce
qu'il y a de plus fingulier , c'eft que le
préjugé que je combats n'a aucun empire
relativement à eux , non point par la raifon
que les fautes font perfonnelles , mais
feulement parce qu'ils croient que la gloire,
qui rejail fur eux de leur naiffance
efface le deshonneur d'une mauvaiſe action
; c'eft pourquoi tel d'entr'eux qui en
a commis de déshonorantes continue à
frayer avec les nobles aufli hardiment que
celui qui n'a à fe reprocher que la faute
d'un père , d'un frère ou d'un oncle.
>
L'on remarque cependant que , malgré
ce mépris apparent du préjugé , toute une
famille noble fe réunit pour enlever un de
fes membres criminel & le dérober à la
peine dûe à fon crime ; au lieu qu'à l'exemple
d'un Prince célèbre , elle devroit livrer
elle -même fes membres corrompus à la
justice pour prouver au peuple groffier
qu'il n'eft pas de diamant fans paille , &
B
vj
36 MERCURE
DE
FRANCE
.
que quand on a du mauvais fang dans les
veines , il faut le tirer promptement."
On l'a dit, il y a long temps : pour faire:
fleurir un royaume , il faut punir fans ménagement
les traîtres , les fcélérats & les
vicieux , chacun fuivant l'énormité de fon
crime ou la grandeur de fa faute. Par la
même rafon , il faut récompenfer tous
ceux qui fe diftinguent dans leurs emplois.
L'Etat ne perdra rien par l'exécution rigoureufe
de fes loix pénales , fi du moins on
a la précaution d'anéantir le préjugé qui
étend le deshonneur du fupplice jufques
fur les parens du fupplicié. Car chaque
famille , dût-elle perdre un membre pour
s'épurer & pour donner l'exemple aux autres
, ceux - ci fe piqueroient d'émulation
pour prouver au public qu'on n'hérite pas
plus des vices de fes proches que de leurs
vertus , & que l'amour de la gloire & de
la patrie fait feul les bons citoyens , fuftout
quand ils ont eu de l'éducation .
C'eft en effet la bonne éducation qui
nous infpire l'amour de la gloire & de la
patrie c'eft elle qui nous rend raiſonnables
, & qui nous fait voir le ridicule de
ces hommes qui attachent tout l'honneur
ou le deshonneur de cette vie à des préjugés
qui n'ont rien de réel dans leur caufe.
DECEMBRE 1766. 37
ou dans leur effet . Mais , ce qui doit dé
créditer ces préjugés , c'eft qu'on n'écrit
prefque jamais ce que l'on dit verbalement
contre un citoyen victime de ces mêmes
préjugés ; ou , fi on le fait , fi tant eft qu'on
s'y hafarde , c'est toujours fourdement &
dans l'affurance qu'un fupérieur ne communiquera
point les lettres qu'on lui écrit
fur ce fujet. Quoi qu'il en foit , il en eft
de ce préjugé comme de celui que l'on
trouve dans la très - ancienne coutume de
Bretagne , qui met au rang des vilains tout:
roturier , & au nombre des infâmes , les
faiteurs de clochers , les couvreurs en ardoifes
, les pelletiers & les poiffonniers , que
cette coutume confond avec les pendeurs.
de larrons . Il eft vrai que ce terme de vilains
a difparu ; mais le même mépris pour la
roture fe trouve encore fortement exprimé
dans le 15 2me article de la nouvelle coutume
de Bretagne , où il eft dit que nul
roturier ne doit être reçu en témoignage
pour fait de nobleffe des perfonnes , ni des
fiefs , comme fi un roturier n'avoit pas des
yeux & des oreilles qui duffent le mettre
en état d'attefter des faits relatifs à la queftion
de favoir fi un tel ou fa terre font
nobles. Cependant cette même coutume ,
qui avilit ainfi les roturiers , ne répute.
infâmes que ceux que le droit romain a
38 MERCURE DE FRANCE.
,
défignés dans le chapitre premier du titre
35 , lequel ne parle que des criminels convaincus
en jugement , ou des débauchés
notoirement connus pour tels. Aucun des
peuples qui ont fuivi le droit romain
n'a attaché à d'autres cette infamie , qui
dégrade , pour ainfi dire , le citoyen ; il eſt
d'ailleurs à remarquer que la coutume de
Bretagne, att . 672 , a condamné le reproche
de cette infamie quoique légale , en défendant
à un aggreffeur de prouver le fait
par lequel il a injurié , à l'effet de ſe ſouftraire
à la réparation de l'injure. Ainfi ,
en argumentant de cette loi , qui cft poſitive
& très- fage , l'on peut en conclure ,
que le reproche d'un crime qui ne nous
eft pas perfonnel , eft odieux , fur- tout
quand l'accufé n'a point été condamné
car le plus honnête homme peut être accufé
la malice , foit par
d'un crime , foir par la malice ,
l'erreur d'un homme public , ou par le
faux témoignage de quelqu'un qui voudra
jetter des foupçons fur fon ennemi.
Mais , encore un coup , la conviction &
la punition du crime ne doivent pas même
attirer des reproches aux parens du criminel
fupplicié. C'eft ce qu'a très -bien prouvé
celui qui a oppofé au préjugé françois le
fyftême anglois , qui eft de punir le crime
fans ménagement , & de récompenfer
1
DECEMBRE 1766. 39
!
également la vertu . Mais , comment pouvoir
en France récompenfer également
la vertu ? & comment le crime y fera- t- il
puni fans ménagement , puifque le préjugé
de l'infamie imperfonnelle eft caufe que
chaque coupable trouve dans fa famille
une protectrice puiffante , toujours prête
à le dérober au glaive de la juftice ? Or ,
cet abus ne peut ceffer que par une nouvelle
loi , qui , en faifant ceffer ce préjugé ,
attachera toute l'horreur du crime uniquement
fur le coupable.
G. J. G.
VERS fur l'éducation , à Mde la M. DE
L....
ASSEZ
3
SSEZ fouvent beaucoup ai fait de peu 3
Mais commuer ne pourrois glace en feu ,
Au Très Haut feul appartient pareil jeu .
En hommes onc ne' convertis les pierres
Onques ne fus nouveau Deucalion ;
Crois feulement avoir l'utile don ,
Don mal loti , de féconder les terres
Et ce fecret encore eſt-il très bon :
Car un mentor n'eft autre qu'un colon
40 MERCURE DE FRANCE.
Par un miracle , à moins que Ciel propise
Notre labeur n'appuie & ne bénitle ,
Un Midas- né , malgré nos foins , hélas !
Tel qu'il nâquit , vivra , mourra Midas.
Par trop notre art je ne prône , n'importes
La vérité s'exprime de la forte ,
Sans fard aucun cette reine vous dois
Puifque vivez fous fes aimables loix.
Savez très bien , au fein de la molleſſe ,
Dans les erreurs d'un trop long célibat ,
Pourquoi flotter on voit notre jeuneſſe ,
Fléau des moeurs , opprobre de l'Etat ;
Pas n'eſt beſoin , fuis fûr , que vous l'écrive ;
Très bien favez que ce vice dérive
Du peu d'égards que marquent les parens
A ceux par qui font régis leurs enfans .
Les penfions font pour chefs de cuifine ,
Pour bateleurs , & pour femblables gens ,
A leur profit Comus tout imagine ;
N'étant renté pour l'hiver de fes ans ,
Inftituteur n'éprouve que léfine ,
Nul zèle n'a , difciple tourne mal ,.
Refte idiot , & du fuccès fatal
Prefque toujours la craffe eft l'origine.
Voici comment les chofes je combine ;
Choix fait au mieux , & récompenſe au bout
En jeune coeur vertu prendra racine ,
DECEMBRE 1766. 41
De jeune efprit s'emparera le goût ,
Heureuſement roulera la machine :
Je fur ce point qui fuis expert , opine
Qu'ainfi réglé tout ira bien , oui tout.
ENVOI à M. TH. •
Si par hafard fêtez ce badinage ,
Si par bonheur il a votre fuffrage ,
Si décidez qu'un peu paffablement
Le ton ai pris , le vrai ton de Clement ;
Par tout dirai , me croyant de la verve,
En dois avoir , ainfi l'a dit Minerve.
Par M. d'AçARQ.
L'ÉTONNEMENT ,
CONTE.
UN Serrurier ( voifin des moins commodes,
Comme le font tous ceux de cet état ) ,
Tous les matins faifoit un tel fabat ,
Qu'on auroit pu l'entendre aux antipodes.
Long- temps avant le retour du foleil ,
Avec fix bras de fer fe mettant à l'ouvrage ,
Maître Anfelme faifoit tapage ,
Et de tout le quartier avançoit le réveil .
42 MERCURE DE FRANCE.
Tout près de cet enfer logeoit un militaire ,
Non de ces élégans , orateurs de Cythère ,
Qui n'ont que des airs , du jargon ;
Celui - ci , bien que noble , étoit bon compagnon ,
Brave , nerveux , fort comme un diable :
On l'égaloit à l'Hercule Saxon ,
Lequel vaut bien l'Hercule de la fable ;
Bref , c'étoit un autre Samfon.
Un jour que , contre fa coutume ,
Maître Anfelme laiffoit repofer fon enclume ,
'Mon Officier , à petit bruit ,
Adroitement dans la forge fe gliffe ,
Et n'ayant de fon fait ni témoin ni complice ;
Emporte l'enclume & s'enfuit .
Une heure après , peignez -vous la furpriſe
Du Cyclope perturbateur !
Dans toute la maiſon rumeur & grande crife.
Sans le comprendre , inftruit de fon malheur ,
Il jure , il tempête , il fait rage ,
Veut affommer fa femme , fes enfans ,
S'en prend à tout le voisinage.
Qui diable eft donc entré céans ?
On n'enlève point une enclume ,
Qui pèle au moins quatre ou cinq cens ,
Comme on pourroit faire une plume .
Par Saint Eloi e connoîtrai mes gens .....
Mais c'eſt en vain qu'il fe met en cervelle ;
Un jour le palle , un autre jour encor ,
DECEMBRE 1766. 43
Et d'enclume point de nouvelle .
Que fera-t-il ? c'étoit- là fon tréfor.
L'Officier cependant , auteur de cet efclandre ,
Qui ne vouloit qu'intriguer fon voifin ,
Et qui le voit déja prêt à fe pendre ,
Retourne avec l'enclume à l'antre du lutin.
Je viens , dit-il , ami , finir votre diſgrace ;
En même temps de deffous fon manteau ,
Il tire l'énorme fardeau ,
Et fur fon piédeftal lui-même le replace.
Par M. D'AULMY , abonné au Mercure.
DISCOURS en vers fur les devoirs du riche.
DIEU IEU qui de l'univers pofa les fondemens ,
Alluma le foleil , créa les élémens ,
Souffla dans la nature un principe de vie ,
Er du fein du cahos fit naître l'harmonie ;
Dieu lui - même forma , pour rendre l'homme
heureux ,
De la fociété les refpectables noeuds .
En donnant à chacun l'amour de fon femblable ,
Un befoin mutuel , la pitié fecourable ,
Il porte de concert , dans le monde moral ,
La foule des humains vers le bien général .
44
MERCURE DE FRANCE.
Vous qui , fans travailler , vivant dans l'abor
dance ,
Chériffez les douceurs de votre indépendance ,
Qui bornez votre vie à goûter un repos
Acquis par vos ayeux à force de travaux ,
Citoyens fans talens , plongés dans la molleffe ,
Qu'énorgueillit l'éclat d'une haute nobleffe ;
Puiffiez vous être émus dans votre oifiveté ,
Par le cri de l'Etat & de l'humanité ,
Etendre , par vos foins , la chaîne qui vous lie
Au refte des humains , & fervir la patrie !
« Dois-je donc , ennemi de ma tranquillité ,
Sacrifier mes jours à la fociété ?
» Dira ce riche oifif qu'énerve la pareffe.
Dois- je , dans le travail , confumant ma jeu-
» nefle ,
» Ne pas jouir du fort tranquille , fortuné ,
» Que m'offre la ſplendeur du rang où je ſuis né?
» Ah ! j'aime mieux , jaloux de mon indépe
›› dance ,
» M'enivrer de plaifir au ſein de l'opulence ,
» Que perdre mon repos dans d'illuftres liens ,
Qu'immoler mon bonheur à mes concitoyens.
» Payant , au poids de l'or , leurs pénibles fervices,
» Chacun d'eux entretient mon luxe & mes délices:
» Leur intérêt commun eft de me rendre heureux;
Je leur fuis néceffaire , & n'ai pas befoin d'eux >>
DECEMBRE 1766. 45
.
Méprifable mortel ! vil fardeau de la terre ,
Qui penfe avoir acquis le droit de ne rien faire
Les humains , occupés du foin de te nourrir ,
Naiffent donc pour la peine , & toi pour le
plaifir ?
Eh fur quoi fondes- tu ce fuperbe avantage ?
Penfes-tu que , créant le monde à ton ufage ,
Dieu ne t'a prodigué des tréfors ici bas ,
Que pour vivre inutile en ne travaillant pas ?
Quand le brave guerrier , l'appui de fa patrie ,
Affronte les dangers pour défendre ta vie ;
Lorfque , dans les cités , l'homme laborieux
Te procure des jours charmans , délicieux ;
Crois - tu , qu'environné des biens de l'abondance
,
Et goûtant les douceurs d'une molle indolence ,
Tu ne doives pas compte à la fociété
Des foins que chacun prend pour ta félicité ?
Vois cet homme ignoré dans une humble
chaumière ,
Confumé de befoins , chargé de ſa mifère ,
Qui tourmente fes jours dans de rudes travaux ,
Et pour qui chaque année eſt un cercle de maux !
Il a droit de te dire , au fein de l'indigence ,
« Ne t'en orgueillis point d'une vaine opulence.
>> Ta richeffe eft mon bien . Au fommet des
grandeurs
>>
Je te nourris d'un pain trempé de mes fueurs.
46 MERCURE DE FRANCE.
» Ta vie & tes plaisirs font le fruit de mes peines ;
» Et tu me dois le fang qui coule dans tes veines,
» Mais en payant , dis - tu , l'utile citoyen
» Qui travaille pour moi lorſque je ne fais rien ,
» Je puis , indépendant , libre par ma richelle ,
» repofer dans les bras d'une douce mollefle ».
Tu n'as donc rien à faire ? Ah ! le fort déplorable
De tant de citoyens que le malheur accable ,
Ne peut- il attendrir ton infenfible coeur ?
Quand , fous la pourpre & l'or , enivré de bonheur,
La molle volupté fila tes jours tranquilles ,
A l'ombre du repos , dans le luxe des villes ,
Souviens-toi des travaux de ce cultivateur
Qui porte , dans les champs , le poids de la
chaleur ;
Songe à cet indigent , rebut de la fortune ,
Traînant , dans les affronts , fa mifère importune;
Figure-toi ces lieux d'un opprobre cruel * ,
Où le pauvre eft puni comme le criminel.
Lorfque des malheureux tu vois couler les larmes ,
La richeffe pour toi peut- elle avoir des charmes ,
Sans goûter le plaifir de faire des heureux ?
Connois donc des tréfors l'ufage précieux.
Aide l'homme accablé du fardeau de fes peines ;
Soulage le captif qui languit dans les chaînes
Protége l'orphelin , daigne effuyer fes pleurs ;
Et fous ce toît de chaume , afyle des douleurs ,
* Les prifons.
DECEMBRE 1766. 47
Viens arracher aux maux de l'affreufe mifère
Unhommecomme toi , ton femblable , ton frère .
Je veux que , fecourable , ami des malheureux ,
Tu falles de tes biens un emploi généreux .
N'as- tu plus rien à faire ? ole entrer dans toi
même ;
Ofe , te dépouillant de la grandeur ſuprême ,
Interroger ton coeur , ton âme , ton eſprit.
Vois fi des citoyens , dont le bras te nourrit
Tu ne dois pas l'eſtime à l'or qui t'environne ;
S'ils honorent ton rang & non pas ta perſonne
Faifant de la vertu ton plus bel ornement ,
Es-tu pour eux enfin un modèle éclatant ?
Eh ! que dis- je ? amolli , vaincu par les délices ,
Sous tes lambris dorés , en proie à tous les vices
Le feu des paffions brûle au fond de ton coeur
Que dévore l'ennui dans le fein du bonheur.
Loin que dans ton palais , cultivant les fiences ,
Ton efprit foit orné d'utiles connoiffances ,
Aveuglé par les fens , ne penfant point par lui ,
Il emprunte , pour voir , les lumières d'autrui.
Que fais-je ? ta raifon , par un funefte uſage ,
Du Créateur en toi , défigurant l'image ,
Croit peut-être que l'âme eft un fouffle léger ,
De ce corps périffable ornement paffager ;
Que l'homme tout entier , au fortir de ce monde ,
Demeure enfeveli dans une nuit profonde,
48 MERCURE DE FRANCE .
Aing , coulant tes jours dans un lâche repos ;
Tu te places au rang des plus vils animaux.
Ceffe de me vanter les droits de ta nobleffe ;
A travers ta grandeur , j'apperçois ta ballelle.
L'éclat de es trifors n'eft qu'un mafque trompeur,
Qui ne fauroit cacher ton affreufe laideur.
Ah ! que , jaloux de vivre avec magnificence ,
Tu fois grand par le coeur , & non par la naiſfance
;
Qu'admirant tes vertus au faîte des honneurs ,
Le peuple trouve en toi l'exemple de ſes moeurs :
Voilà , quand tu reçus le préfent de la vie ,
Ce que de toi fans doute attendoit la patrie ;
Et voilà le devoir d'un riche citoyen
Qui n'a d'autre travail que de faire le bien.
Pro-
Par l'Auteur de l'Epitre à mon Elève *,
feffeur de cinquième au Collège Mazarin.
* Cette pièce , dont on a lu un extrait à l'’Açadémie
Françoite le jour de la Saint Louis 1764 ,
a été imprimée dans le tecond volume du Mercure
de Janvier 1765.
DECEMBRE 1766. 49
A Mde COEUR - DE - ROI , Confeillère au
Parlement de Dijon.
JE ne fuis pas furpris , Climène ,
Qu'hymen vous ait mis fous fa loi:
Avec une tête de reine
Il vous falloit un coeur de roi.
Par M. TRẺ BUCHET .
BOUQUET.
A la cour des neuf Soeurs je ne fuis point connue;
J'ignore les fentiers du fublime vallon ;
Mais la nature parle à mon âme ingénue :
Maman , qu'ai - je befoin des faveurs d'Apollon ?
Dans les lieux enchantés où les pleurs de l'aurore
Donnent à chaque fleur un charme intéreffant ,
Que n'ai- je pu cueillir celles qu'a fait éclorre
Du zéphir amoureux le fouffle careflant !
Quel bonheur ! mon bouquet , l'emportant fur
tout autre ,
Eût obtenu de vous un regard attentif. . . .
Maman , il le mérite ; un coeur tel que le vôtre
Ne juge du préfent que d'après le motif.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Réglant le cours heureux de votre deſtinée 、
Veuille l'Être éternel , qui régit l'univers ,
Me lailler vous offrir à pareille journée
Dans foixante ans encore & des fleurs & des
vers !
Par Mde DE L . *******
Lachaffagne cn Lionnois.
à
LE mot de la première énigme du Mercure
de Novembre eft le clavecin . Celui de
la feconde eft le bon - efprit. Celui du premier
Logogryphe eft béat , dans lequel
on trouve eat,at , t , un béat , béta ( lettre
grecque ) , & Abé. Et celui de la feconde
eft Chaftillon , dans lequel on trouve lin ,
Lion ( ville , que l'on ortographie Lyon ) ,
talon , an , jon , col , lia , lait , lit , lion
( animal ) , Ino , tic- tac , canot , Clio , Ca-
Conti.
ton ,
É NIGMES.
LECTEUR , fivous avez une compagne aimable ;
De qui l'humeur douce , agréable ,
Yous fait paffer des jours dignes de l'âge d'or ,
Que de maris vous porteront envie !
DECEMBRE 1766. St
Puiffiez-vous , toute votre vie ,
Pofféder ce rare tréfor !
Mais file Ciel , dans fa colère ,
Vous fit préfent d'une mégère ,
Qui me reffemble par l'humeur ;
Faites des voeux , mon cher Lecteur ¿
Pour qu'il daigne vous en défaire ,
Ou que de Job far fon fumier
Il vous donne la patience.
D'après la propre expérience ,
Oui , malheur à celui qui peut certifier
Qu'il n'eft de Paris juſqu'à Rome
Femelle qui tourmente autant que moi fon
homme ,
J'excepte l'honefta : quoi , balanceriez -vous ,
S'il falloit opter entre nous
A me donner la préférenee ?
Non , fans doute , avec moi vous aurez l'efpérance,
En me prenant par la douceur ,
D'avoir quelque répit , de vaincre mon humeur ;
Rien ne pourroit vaincre la fienne .
Lorfque l'on fouffre de la mienne ,
On ne doit pas toujours s'en prendre à moi.
Cher Lecteur , il faut être jufte ;
Oui , dans certains momens , fi je vous tarabufte
Convenez - en de bonne foi ,
Souvent c'eſt auffi votre faute .
Lecteur , vous comptez fans votre hôte ;
.
C ij
52
MERCURE DE FRANCE.
Si vous comptez qu'impunément ,
Sans nul égard pour moi , fans nul ménagement 7
Vous irez en bonne fortune ,
Dans quelque petite mailon ,
Où , comme vifite importune ,
Ainfi que moi dame Raiſon ,
A la porte bien confignée ,
}
A vos déréglemens ne mettra point de frein.
Pour prendre un vilage ferein ,
C'eft- là que vous quittez la mine renfrognée
Qu'avec moi vous avez fouvent.
Plus joyeux qu'un tendron dans fa quinzième
annće ,
Qui , déja laſſe du couvent ,
Quitte pour un mari la troupe embéguinée.
Oui , plus émouftillé , dans un petit foupé ,
Allis entre Bacchus & Penfant de Cythère ,
De deux beaux yeux très occupé ,
De moi vous ne le ferez guère.
Lorfque vous en fortez , de plaifir excédé ;
Si nous avons maille à partir enſemble ,
A vous plaindre de moi ferez - vous bien fondé ?
Mon cher Lecteur , que vous en femble ?
Vous ferez prudemment , qui , je vous en préviens ,
De filer doux , car je deviens ,
Pour peu que l'on m'irrite , encor plus furieufe ,
Et d'autant plus impérieuſe ,
Lecteur ( le croiroit - on ? ) peut-être en ce moment
Je ſuis à vos genoux ; encor plus humblement
DECEMBRE 1766. 53
Jufqu'à vos pieds je m'abaiffe peut - être.
Tel eft l'amour , ce petit traître ,
Lorfqu'à ceux d'une belle il paroît fi foumis !
Se relevant avec audace ,
A
Redoutable tyran , il fe croit tout permis.
Oui , comme lui , changeant de place ,
Lorfque j'ofe me relever ,
Comme lui je deviens un hôte affez à craindre.
D'en avoir de pareils , hélas , qu'on eft à plaindre!
Heureux qui peut s'en préferver.
AUTR E.
JE fuis un inftrument à vent ,
Dont l'embouchure eft difficile ;
Ce n'eſt pas au concert où je fuis fort utile ,
Quoique au preſto j'induiſe aſſez fouvent.
Quand on m'emploie on n'eft point tête à tête
Et , pour me faire agir , on va légérement .
Pour moi l'on est toujours très malhonnête ,
Et , de crainte d'emportement ,
Après avoir joué , je m'en vais promptement.
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
LOGO GRYPHE S.
Q
UOIQUE je fois de très- mince ftructure ,
Je fuis pourtant utile à la nature ,
Et lui rends fort fouvent ce qu'elle a de plus beau ;
Mais mon propre bienfait me conduit au tombeau.
Je change fréquemment & d'être & de figure ,
Suivant mes différens rapports ;
Car , tantôt je fuis la chauffure
Du chef d'un reſpectable corps ;
Tantôt , dans le moindre édifice ,
On ne peut fe paffer de mon petit fervice ,
Et , par un foudain changement ,
Du fexe féminin je fuis l'affortiment .
Souvent , dans fa courfe légère ,
Je fais forcer un cerf, cela m'eft ordinaire ;
Et de l'argent j'imite les appas.
Quelquefois je fuis un gros tas
De foin , de gerbe ou bien de paille ,
Tantôt je n'ai ni corps , ni figure , ni taille ,
Et la mort n'a fur moi pas le moindre pouvoir.
A ces traits , cher Lecteur , tu dois m'appercevoir.
Si de mon corps entier tu confultes l'uſage ,
Tu verras que je puis caufer bien du ravage.
Par M. l'Abbé Dumas.
DECEMBRE 1766. 35
Q
AUTRE à Madame ·
UI vous connoît , Iris , doit me connoître :
Votre air facile , honnête & doux
Montre aifément qui je puis être ;
On me trouve d'abord i l'on me cherche en vous,'
Mais veut-on de mon nom effayer l'anagramme ,
On pourra rencontrer deux notes de la gamme ;
Ce qui fert de vêture à plufieurs animaux ;
Ce qui pendant la nuit procure du repos ;
Une rivière en France ; un fleuve en Italie ;
Du corps humain une dure partie ; *
Un poiffon plat ; une fuperbe fleur ,
Dont votre teint furpaffe la blancheur ;
Deux uftenfiles de ménage ;
Un oiſeau babillard , d'un blanc & noir plumage ;
Un organe vif , précieux ,
Qu'en vous l'on trouve dangereux ;
Le nom qu'on donne aux deux bouts de la terre ;
Ce qui paroît au firmament le foir ;
En un mot, ce qu'on voit , pour trancher le myſtère,
Lorfqu'on a , belle Iris , le bonheur de vous voir.
Par M. DARREAU , de Guéret dans la Marche.
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE
.
L'ESPIEGLERIE de l'Amour , tirée du
fecond volume du Mercure d'Octobre.
E
L'AMOUR m'avoit follicité
D'entreprendre un pélerinage
Au temple de la volupté ,
Avec ferment qu'il feroit du voyage.
Mais le fripon m'a fait un tour de page ;
Dont je ne m'étois point douté :
( Les enfans , font toujours vclages ! )
A la porte il m'a préfenté ,
Puis m'a laillé - là pour les gages.
La mufique eft de M. CLEMENT fel's
Receveur des Tailles à Dreux.
1
T
L'amour m'avoit sollicité D'entreprendre unpeleri =
nage,Au temple de la volupté Avec serment..:
-quil seroit du voyage : Mais lefripon m'a
fait un tour de page Dontje ne m'étoispointdoute
, Les enfans sont toujours volages ;A la porteil
m'a presente, Puis , puispuis il m'a.
laussé la les
pour ga -ges.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
DECEMBRE 1766. 57
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
LETTRE adreffée à M. LEMOINE , Archivifle
de MM. les COMTES DE Lyon ,
Sur la Diplomatique -pratique.
JEE crois , Monfieur , devoir vous communiquer
les remarques que j'ai faites en
lifant votre traité de la Diplomatiquepratique
vous y invitez , dans le Journal
de Verdun , du mois de Décembre 1765 "
&
peu de perfonnes
ont
, pour
fe rendre
à
vos
invitations
, des
motifs
auffi
preffans
.
que
je les
ai.
Vous donnez dans votre ouvrage , que
je penfe très - utile , les plus excellentes
méthodes pour ranger les chartriers , conferver
les titres , les trouver avec facilité
& les remettre fans peine à leur place.
Vous y offrez un plan général pour fervir
de bâfe à tous les autres , & qui confifte
en fix opérations , dont la première eft une
divifion par feigneuries , prevôtés , perfonnats
, & c. la feconde , une fubdivifion felon
C. y
૬૪ MERCURE
DE FRANCE.
la dénomination des titres ; la troiſième fe
réduit à déplier & donner aux titres une
grandeur uniforme , y mettre les dates &
les ranger par ordre chronologique ; la
quatrième , à écrire fur des papiers volans
reffence de chaque titre ; la cinquième ,
à mettre au net ce qu'on a écrit fur ces
papiers volans , & la fixième enfin , à faire
une table alphabétique qui préfente d'un
coup-d'oeil tous les droits généraux & particuliers
énoncés dans ce volume.
Dans vos fubdivifions des titres , un feul
article m'a paru n'être point à fa place.
Vous mettezà la claffe des droits domaniaux
les pêches & les rivières , & à celle des
eaux & forêts les bois , chaffes , amendes
de délits champêtres , &c. Y auroit - il
quelque titre des eaux & forêts fans les
pêches & rivières ? La pêche et un droit
utile ; mais fi , par cette raifon , vous avez
eru qu'elle fît partie des droits domaniaux ,
la chaffe eft un droit honorifique qui devroit
fe trouver avec les bannalités .
On apperçoit conftamment l'ordre , la
clarté dans le détail où vous entrez pour
chacune des fix opérations ; & fi vous
euffiez joint à la règle que vous donnez à
l'égard des kalendes celle qui concerne les
nones & les ides , il ne refteroit rien à
defirer.
DECEMBRE 1766. 59
Pour trouver le rapport entre notre manière
de compter en France & les époques
indiquées dans les bulles de Rome ( ditesvous
, page 32 ) , il faut diminuer , fur le
mois qui précède , autant de jours qu'en
donne le quantième des kalendes , & ajou
ter à ce qui refte deux jours . Le quinzième
des kalendes de Janvier 1598 , par exemple
, revient au 18 Décembre 1597 , parce
qu'on ôte quinze jours de Décembre ,
refte feize , ajoutez deux , total dix -huit.
Ne convenoit- il pas d'ajouter que pour
les nones & les ides il falloit de même
rétrograder ? Vous nous auriez appris que
dans les mois où le jour des nones tombe
le fept & celui des idès le quinze , là
veille des nones répond au fix , & celle
des ides au quatorze ; & que dans ceux
où le jour des nones tombe le cinq &
celui des ides le treize , la veille des nones
répond au quatre . & celui des ides au douze.
Trouvez bon , Monfieur , que je vous le
dife : un ouvrage- pratique , ne fût- il que
méchaniquement fuivi , ne doit point laiffer
de lacunes .
Vous dédommagez au furplus bien
amplement de cette légère omiffion par
Votre érudition prófonde & votre choix
judicieux dans les moyens que vous emo/
ez pour le difcernement des vrais &
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
des faux actes ; la matière , les inftrumens ,
les divers genres ou efpèces de l'écriture
de chaque fiècle , les fceaux pendans ou
plaqués , les fignatures des Notaires , des
parties & des témoins , les ftyles , les formules
particulières : il n'eft pas un de ces
articles qui ne foit étayé d'exemples frappans
, & dont vous ne faffiez la plus jufte
application au but que vous avez en vue .
J'ofe même avancer qu'avec votre ouvrage
on peut fe paffer , pour des chartriers
ordinaires , de celui des Bénédictins , dont
modeftement vous vous dites le difciple.
J'ai vu de même , avec un vrai plaifir ,
vos plans particuliers pour l'arrangement
des différentes archives des feigneuries
titrées , évêchés , chapitres , monaſtères ,
hôtels de ville , bureaux des marchands , &c.
Ils font très - bons , & plus que fuffifans
pour détruire l'idée d'arbitraire que vous
admettez. J'ai cependant éré étonné de n'y
point trouver de place pour l'arrangement
des archives d'une chambre des comptes
dont j'aurois eu particulièrement befoin
en commençant , comme cet objet fait partie
effentielle de votre chapitre xv , page
161 des plans , je pourrai vous communiquer
, fi vous l'agréez , mes remarques fur
cet article.
Je me rappelle avec complaifance le
DECÉM- BRE 1766. 6.1
parallèle que vous faites des fceaux des
Empereurs d'Allemagne du feizième ſiècle.
avec ceux des Rois de France. Les premiers
répandent avec prodigalité dans
leurs légendes les qualités les plus pompeufes
; « pour nos Rois de France , ajou-
" tez - vous , ils n'ont eu dans tous les
» temps d'autres légendes que ces mots
• d'une élégante & majestueufe fimplicité :
» Karolus , Francifcus , Ludovicus Dei gra-
» ciâ Francorum Rex , ou bien Louis XIV
» par la grace de Dieu , Roi de France. Il
» ne faut à ces bons Princes d'autre titre.
» que celui de Roi des François , pour être.
» fûrs d'en être aimés "".
J'ai trouvé que la feconde partie de
votre ouvrage , toute atide que vous l'annoncez
, ne contient rien qui ne foit avantageux
; parler aux yeux ; j'ai éprouvé plus .
d'une fois que ce moyen fenfible m'auroit
applani beaucoup de difficultés & évité
bien des ennuis : vos formules offrent les
phrafes & les expreffions employées dans
chaque fiècle , depuis le milieu du douzième
jufqu'à celui où nous vivons ; le
bon fens , avec un tel fecours , doit faire
du chemin en peu de temps . Vous auriez
pu fans doute remonter un peu plus haut ,
& nous donner des formules d'actes plus
anciens qu'une vente du mois de Mars.
61 MERCURE DE FRANCE..
1156 ; & il me femble qu'en commençant
par- là , vous avez laiffé quelque chofe à
defirer ; fi les titres de plus ancienne datel
font courts , leur briéveté annonce clairement
que leur diction eft différente , &
que pour en avoir la connoiffance , il faut
quelque chofe au- delà des formules que
vous avez données ; une feule d'ailleurs ,
depuis le mois de Mars 1156 , jufqu'au
mois de Juillet 1247 : je vous avoue ingénument
que je n'ai pas été fatisfait des
éclairciffemens que j'ai puifés en cet endroit.
Les modèles d'inventaires font le complement
de votre ouvrage : c'eft la pratique
après la théorie de l'arrangement des
archives. J'y entrevois un inconvénient
qui pourroit caufer un jour des erreurs
fort fingulières : il confifte en ce que dans
les modèles d'inventaires que vous donnez,
il y a des extraits de titres avec le vrai
nom des perfonnes & des lieux , & d'autres
avec des noms fuppofés , d'autres même
où il paroît y avoir un mêlange de noms
fuppofés avec des noms vrais peut - être
en eft-il de même des dates ; il auroit
falla ou tout un ou tout autre , & en avertir.
Si vous donniez un fupplément , vous
pourriez ignorer les articles
l'on peut
regarder comme des extraits juftes.
que
DECEMBRE 1766. 63
Votre Dictionnaire Praticien -Gothique ,
tout court qu'il eft , m'a paru auffi d'une
très grande utilité , au moyen de ce qu'après
l'explication des mots gothiques vous avez
mis les mots latins dont ils font dérivés.
On peut , je penfe , avec ces moyens ,
paffer des phrafes dont les mots gothiques
font extraits ; vous l'avez obfervé vousmême
, & je n'en ai lu aucune dont l'intelligence
m'ait fait fouhaiter la phrafe de
laquelle il fait portion .
fe
Je n'ai pas été également frappé de
votre raifon pour la fuppreflion d'un grand
nombre des anciens noms des poids , mefures
, monnoies , métiers & termes d'agriculture
, qui ne reffemblent plus aux noms
ufités aujourd'hui dans le Royaume ; les
titres d'ordinaire n'ont rapport qu'à l'inté
rêt des hommes , & , fans les poids , mefures
, monnoies , métiers & agriculture ,
l'intérêt des hommes fe réduit à peu de
chofe.
Je finis par vos abréviations , & c'eft là
à mon avis qu'il auroit fallu joindre à
l'explication des mots abréviés les phrafes
dont ils font tirés ; car , pour déchiffrer
un titre , le bon fens fert toujours plus
que la mémoire.
Je vous donne , Monfieur , mes idées
telles que je les ai conçues ; fi je me fuis
64 MERCURE DE FRANCE.
trompé , vous pouvez mieux que perfonne
me le montrer , je vous en demande la
grace comme celle de me croire , & c.
Dijon , le 14 Septembre 1766 .
PINCEDÉ , Commis aux tours & archives
de la Chambre des Comptes de Dijon.
RÉPONSE aux Obfervations fur la Diplo
matique - pratique de M. LEMOINE,
Archivifle de MM. les COMTES DE
LYON : ( un vol. in- 8 ° . A Paris , chez
DESPILLY, Libraire , rue Saint Jacques:
prix 15 livres ). Par M. PINCEDÉ ,
Commis aux tours & archives de la Cham
bre des Comptes de DIJON.
J'AIAI reçu , Monfieur , avec bien de la
reconnoiffance , les judicieufes remarques
que vous avez bien voulu m'adreffer fur
mon Effai de Diplomatique - pratique ; je
vais y répondre , comme vous me l'avez
permis.
1º. Vous auriez defiré que le droit de
chraffe & de pêche , que j'ai placé dans la
fubdivifion des domaniaux , fût rangé dans
DECEMBRE 1766. 64
la claffe des eaux & forêts. Votre raifon
eft jufte pour les fond ; mais pour l'exécution
, il convient abfolument de faire un
article féparé de tout ce qui concerne la maîtrife
des eaux & forêts : j'en appelle à l'expérience
.
2º . Je n'avois fait qu'indiquer la manière
de trouver les ides & les nones ;
vous en donnez un exemple , comme j'avois
fait pour les kalendes : c'eft une omiffion
de ma part , & un objet du fupplément
que je me propofe de faire un jour ( qui
fera donné gratis aux foufcripteurs , & à
ceux qui , en prenant des exemplaires dans
le cours de l'année 1767 , laifferont leur
nom chez le Libraire ) .
3°. Quand j'ai dit que , malgré les plans
d'arrangemens que je préfentois au public ,
chacun pouvoit arbitrairement en adopter
tout autre , pourvu qu'il fervît à conferver
les titres & à les trouver avec facilité ; j'ai
entendu qu'il falloit fe proportionner à
'étendue des matières du chartrier où l'on
ravaille , qui font plus variés qu'on ne
enfe.
4°. Je n'ai pu donner des plans pour
arrangement des archives d'une Chambre
es Comptes , parce que je ne connoiffois
is cette partie ; & que dans tout mon
vre je me fuis fait une loi de ne parler
·
1
66 MERCURE DE FRANCE.
que de ce que je connoiffois. Vous rendrez
donc , Monfieur , un fervice très effentiel ,
non-feulement à moi , mais au public , en
m'envoyant , comme vous me l'offrez , un
plan d'arrangement de cette cfpèce : il
tiendra une place honorable dans mon
fupplément , & je ne manquerai pas
d'en
faire hommage à l'auteur.
5 ° . Je n'ai pu donner des formules
d'actes avant le douzième fiècle ; 1. parce
que les actes de ce temps font affez rares ,
fort laconiques , très - bien écrits , & faciles
à lire , aux abréviations près. 2 ° . Parce
qu'effectivement les rédacteurs de ces actes
ne fuivoient aucune formule ; car on n'appellera
pas formules, d'infipides préambules
qui précédoient des conventions exprimées
avec une fimplicité que j'ai toujours defiré
voir renaître dans notre fiècle éclairé . Les
formules n'ont pris naiffance que depuis
l'étude de la fcholaſtique à la fin du treizième
ſiècle , vers 1280. Les clercs & les
moines , feuls en état de rédiger les actes
latins , dans un fiècle d'ignorance , ont
tranfporté des bancs de l'école le mauvais
goût des épines & des difficultés jufques
dans les actes de la jurifdiction gracieufe.
6º. Vous trouvez un inconvénient dans
les modèles d'inventaires , placés à la fin
du livre , qui pourroit , dites- vous , caufer
DECEMBRE 1766. 67
un jour des erreurs fort fingulières ; en ce
que dans ces modèles il y a des noms fuppofés
avec des noms vrais , & qu'il en eft
peut-être de même des dates . J'avois déja
prévu cette objection * , & j'y avois répondu
d'avance , page 252 , en ces termes :
les exemples produits dans ces mêmes
» inventaires font tirés d'une existence
poffible , mais non réelle ; ainfi , ils ne
» peuvent donner aucune connoiffance
» au moins pour le temporel » .
و د
Suivant ce texte , ne comptez aucunement
fur les extraits des titres , n'en cherchez
point la clef. S'il y a quelque titre
réel qui puiffe fervir à tous les corps eccléfiaftiques
, j'ai eu foin de le marquer , témoin
celui cité à la page 287 .
7°. Pour expliquer les anciens noms de
poids & mefures , &c. il auroit fallu voir
tous les titres du Royaume ; & cela n'étoit
pas poffible à un feul homme. Nous en
trouverons fans doute un grand nombre
dans le Gloffaire que le public attend de
M. la Curne de Saint- Palaye.
8. Si dans le Dictionnaire des abrévia-
* Er elle m'avoit été faite par feu M. Le
Moine , Directeur des Salines de Moyenvic, habile
antiquaire , qui avoit commencé à grands frais
une collection de portraits des illuftres Lorrains.
Cette Province a fait une perte en lui.
68 MERCURE DE FRANCÉ.
tions on eût joint à l'explication des mots
abréviés les phraſes dont ils font tirés , comme
vous le defirez , il eût fallu un bien plus
grand nombre de planches ; & « les gra-
» vures , fur- tout en province , occafionnent
» des frais confidérables ». Journal des
Savans , Décembre 1765 , page 2343.
ود
Au refte , Monfieur , en me défendant ,
je ne prétends pas cet ouvrage exempt de
défauts ; je ne l'ai annoncé qu'à titre
d'Effai ( préf. p . v. ) ; vos lumières &
celles du public aideront à le perfectionner.
Je fuis , & c.
Lyon , ce 26 Octobre 1766.
LE MOINE.
Avis concernant L'ALMANACH DES
MUSES.
L'ALMANACH des Muſes de 1767 , oặ
Choix des meilleures pièces fugitives qui
ont paru cette année , eft actuellement fous
preffe. Le fuccès rapide que cet ouvrage a
eu l'année dernière , & les éloges qu'on
lui a donnés dans prefque tous les Journaux,
nous difpenfent d'entrer dans de
DECEMBRE 1766 69
grands détails. Cette collection , faite avec
un difcernement févère , deviendra dans
peu d'années une forte de bibliothèque
poétique , beaucoup plus complette & plus
précieufe que tous les autres recueils . Les
pièces y font rangées dans l'ordre le plus
propre à les faire paroître piquantes , &
accompagnées d'anecdotes littéraires & de
remarques fur la pureté du langage , les
grâces du ftyle & l'harmonic des vers . On
a eu foin d'y faire entrer les épitaphes de
plufieurs hommes célèbres , & des pièces
fur les principaux événemens de l'année.
Ainfi , cet ouvrage réunit les différens
avantages d'un almanach , d'un choix de
poélies légères , d'un journal critique pour
ces fortes de pièces , & d'un recueil d'a
necdotes littéraires.
La multitude de vers que les éditeurs
ont reçus de toutes les provinces , prouve
combien ceux qui cultivent la littérature
font difpofés à embellir cette collection .
On y a joint un catalogue général & raifonné
de tous les ouvrages de poéfie qui
ont paru en 1766. Ce petit volume remplira
, par conféquent , le titre d'Almanach
des Mufes dans toute fon étendue : il contiendra
les pièces fugitives les plus agréables
de l'année , & il donnera la notice des
poëmes confidérables ; de manière qu'on
70 MERCURE DE FRANCE.
y verra , d'un coup- d'oeil , les différens
progrès de la poéfie françoiſe .
L'Almanach de cette année formera ,
comme celui de 1766 , un volume d'environ
170 pages , petit in- 12 . Il fera imprimé
avec le plus grand foin , fur du
papier , façon de Hollande , avec des caractères
neufs ; le frontifpice fera gravé.
La certitude d'un débit confidérable a
déterminé cependant à le fixer à un prix
très - modique , qui fera de 1 liv. 4 fols .
Il reste un petit nombre d'exemplaires
de ceux de 1765 , & de la feconde édition
de 1766 : on pourra en procurer au même
prix à ceux qui defireroient en avoir la
fuite. Cet Almanach fe vend chez Vallatla-
Chapelle , Libraire au Palais fur le
perron de la Sainte Chapelle.
I
DECEMBRE 1766. 71
THEATRE de M. ANSEAUME , ou Recueil
des Comédies , Parodies & Opéra-
Comiques qu'il a donnés jufqu'à ce jour ;
avec les airs , rondes & vaudevilles notés
dans chaque pièce. A Paris , chez la
veuve DUCHESNE , Libraire , rue Saint
Jacques , au temple du Goût ; 1766 : avec
approbation & privilège du Roi ; trois
vol. in- 8 °.
C'EST
' EST fur le théâtre de l'Opéra - Comique,
que l'Auteur des Euvres, dont on préfente
aujourd'hui la collection , expofa fes
premiers effais. Il débuta avec fuccès par
un prologue intitulé la Vengeance de
Melpomene , & cette bagatelle fut fuivie
du Monde Renverfé . C'eft une pièce de
l'ancien théâtre de la foire , dont MM . le
Sage & d'Orneval ont été les premiers
auteurs ; elle étoit en vers & en profe,
M. Anfeaume l'a remife toute en vaudevilles
; de plus , il y a fait les additions &
les changemens relatifs aux ufages & aux
moeurs de nos jours . Cette pièce eft épifodique
, & fon titre annonce quel en doit
72 MERCURE
DE
FRANCE
.
:
être le fond ; c'eft particuliérement l'oppofé
de ce que nous voyons partiquer
France les petits - maîtres y font philofophes
, les philofophes petits- maîtres ; les
Procureurs , les Notaires , les Commiffaires
fcrupuleux ; les filles bien élevées y
difent ce qu'elles penfent ; tous les hommes
y penfent & agiffent bien .
L'année fuivante M. Anfeaume donna
fur le même théâtre le Chinois poli en
France , pièce en un acte : c'eſt une parodie
du Chinois de retour , intermède italien.
Un Mandarin Chinois a deux filles ,
Eglé & Zaïde ; cette dernière eft promife
à Nouraddin , Chinois qui a voyagé en
France , & qui en rapporte le ton & les
manières. Eglé doit époufer Hamfi , autre
Chinois qui n'a point quitté fon pays , &
qui conferve toute la gravité nationale ;
par cette raifon il s'accommoderoit mieux
de l'humeur férieufe de Zaïde que de
l'enjouement d'Eglé. La même caufe fair
qu'Eglé donneroit volontiers la préférence
à Nouraddin , qui , de fon côté , la lui
donne ; le Mandarin tranche la difficulté
& propofe un échange qui s'exécute. Cette
pièce renferme plus de vaudevilles que
d'ariettes ; ce qui a mis l'Auteur à même
d'y femer plus de penfées , plus d'efprit
que dans les morceaux où l'on ne travaille
que
DECEMBRE 1766. 73
que pour le muficien : auffi intéreffe - t- elle
moins le coeur qu'elle n'amufe l'efprit ;
elle fut d'ailleurs compofée pour amener
le ballet chinois de M. Neverre , ballet
qui eut tant de fuccès fur le théâtre lyricomique.
à
Quatre perfonnages compofent toute
l'intrigue des Amans Trompés , pièce en
un acte , mêlée d'ariettes . Dorante a fait
élever Emilie , jeune perfonne pauvre de
biens , mais riche en attraits : il prétend
l'époufer , & lui faire ainfi part de fa
fortune. Un neveu de Dorante , intéreffé
rompre ce mariage , s'en repofe fur Crif
pin , fon valet : celui- ci gagne par préfents
& par promeffes la Soubrette d'Emilie ;
l'un & l'autre s'occupent des moyens de
brouiller les deux amans. Crifpin fe déguife
& veut en conter à Emilie , qui le
rebute. Finette vient fomenter la jaloufie
de Dorante , qui l'écoute ; il prétend rompre
avec Emilie , & mettre Finette à fa
place. Crifpin , qui a des vues fur elle ,
en prend ombrage ; les deux fourbes fe
brouillent , la trahifon fe découvre , & les
amans fe réconcilient. Cette pièce offre
différens couplets heureufement tournés ;
la fcène qui précède & amène la réconciliation
des deux amans eft ingénieufe &
bien filée , quoiqu'à - peu - près toute en
D
74 MERCURE DE FRANCE.
chants. Il y règne même une forte de pa
thétique peu ordinaire dans de pareils
ouvrages.
La fauffe Aventurière eft une intrigue
à-peu-près femblable à celle des Amans
Trompés. Valere a fecretement épousé
Agathe , qui n'eut dot
pour que fa jeuneffe
& fa beauté. Chryfante , père de
Valere , ne veut point approuver le mariage
; il ignore auffi qu'Agathe eft cachée
dans fa maifon de campagne , chez fon
jardinier. Agathe , qui n'a jamaisparu aux
yeux de Chryfante , forme le projet de s'y
montrer comme une inconnue que le malheur
pourfuit ; elle compte affez fur fes
charmes , pour fe flatter que le vieillard n'y
réfiftera pas ; qu'elle pourra le réduire à
la defirer pour femme , & enfuite à la
reconnoître pour fa bru. Le plan réuffit
en entier ; Chryfante eſt ému , charmé ;
fe détermine à lui donner la main , & n'eft
embarraffé que fur le choix du Notaire.
C'est à quoi Agathe fe charge de pourvoir
, toute étrangère qu'elle dit être.
Valere , déguifé , joue ce rôle : il fait figner
à fon père fon propre contrat de mariage ;
l'inftant d'après le vieillard eft détrompé :
il s'emporte , menace , invective ; mais
enfin il s'appaife , comme c'eft l'ufage.
Cette pièce renferme encore plus d'ariettes
il
DECEMBRE 1766. 75
parodiées que la précédente ; ce qui la rend
moins fufceptible de détails : elle n'offre
point non plus une vraisemblance bien
rigoureufe. On peint d'abord Chryfante
comme un vieillard un peu fauvage , &
fur -tout fort avare : cependant il cède à
la première attaque ; mais on fait que dans
ces fortes d'épreuves un vieillard eft encore
plus foible qu'un adolefcent. D'ailleurs ,
les deux fcènes dont il s'agit font bien
faites ; & il ne faut pas juger d'un opéracomique
comme d'une comédie , c'eft- àdire
, avec la même févérité .
On a vu que les deux pièces précédentes
offroient un grand nombre d'ariettes parodiées
d'après une mufique italienne . On
vouloit effayer fi ce genre pouvoit prendre
à l'opéra-comique. L'accueil qu'il y reçut
donna lieu de l'étendre ; & c'eft ce que fit
M. Anfeaume dans le Peintre amoureux de
fon modèle , en deux actes. L'intrigue en
eft fimple , mais agréable . Alberti , Peintre,
eft amoureux de Laurette , jeune perfonne
qui doit lui fervir de modèle pour compofer
un tableau de Vénus ; mais Alberti
eft vieux, & a pour rival le jeune Zerbin
fon élève. Celui - ci ignore la demeure &
jufqu'au nom de celle qu'il aime ; il ignore
qu'elle doit fe rendre chez Alberti , & n'eft
pas moins furpris qu'enchanté de l'y voir
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
paroître. Un ordre d'Alberti l'oblige de
s'éloigner ; il en gémit , & va fe mettre au
guet avec Jacinte , vieille gouvernante du
Peintre. Ce dernier faifit ce moment pour
déclarer fa flamme à Laurette , `qui n'en
eft point touchée . Alberti infifte ; il veur
baifer la main de Laurette , qui s'en défend ;
il eft furpris dans cette attitude par Zerbin
& Jacinte ; & , après avoir reconnu par
lui- même l'amour de Zerbin & de Laurette
, il prend enfin le parti d'unir ces
jeunes amans , & d'époufer la gouvernante.
La mufique de cette pièce eft d'un genre
faillant , mais qui intéreffe. La pièce ellemême
peut être envifagée comme une
comédie agréable & bien conduite.
Le Docteur Sangrado , opéra- comique
en un acte , n'appartient à M. Anfeaume
qu'en partie ; il eft d'ailleurs tiré d'un conte
affez connu ; mais les auteurs modernes
l'ont adroitement ajuſté au théâtre . On
n'y retrouve nulle part l'indécence du ſujet.
Le Docteur Sangrado eft venu fe fixer dans
un village ; on y accourt de fort loin pour
le confulter ; mais tout le régime qu'il pref
crit eft de boire de l'eau : c'eft- là fon unique
recette , & il l'applique à tous les cas
poffibles.
Voici encore un opéra- comique dont
le ton s'élève jufqu'à celui de la bonne
DECEMBRE 1766. 77
comédie : c'eſt le Médecin de l'Amour. Le
même point d'hiftoire qui a donné à Quinault
la tragédie de Stratonice , & à plufieurs
autres écrivains , des drames de différens
genres , a auffi fourni à M. Anfeaume
le fond de cette jolie pièce. Rien ne prouve
mieux , & M. Anfeaume l'a prouvé plus
d'une fois , qu'une plume ingénieuſe maîtrife
toujours les fujets qu'elle traite , &
n'eft point maîtrifée par eux. Selon le fait
hiftorique , l'amour d'Antiochus pour Stratonice
, qui va devenir fa belle -mère , eſt
prêt à le conduire au tombeau . Antiochus
diffimule avec foin la caufe de fa maladie;
mais un Médecin la devine en le voyant
pâlir à l'afpect de Stratonice ; il en inftruit
Séleucus , père du Prince , qui , pour fauver
fon fils d'une mort prématurée , lui
cède fa maîtreffe : telie eft auffi la marche
qu'a fuivie M. Anfeaume. Il ne faut que
changer les noms , & ce récit nous donne
le cannevas de fon poëme. Le Roi de Syrie
deviendra M. Géronte , Bailli d'un village ,
Antiochus prendra le nom de Léandre , &
Stratonice celui de Laure. Le Médecin de
Cour ne fera plus qu'un Médecin de campagne.
C'eft ce perfonnage qui dénoue
toute l'intrigue de la pièce ; il devine la
caufe du mal & du filence de Léandre ; il
en inftruit Géronte : la fcène où fe trouve
D iij
78 MERCURE
DE FRANCE
.
cet éclairciffement eft des plus ingénieufes.
Le Docteur fuppofe que Léandre eft fon
rival , & que , pour le guérir , il faudroit
qu'il s'unît avec celle qu'il eft prêt d'époufer
lui-même. Alors Géronte , après avoir
un peu hésité , prie le Docteur d'avoir pitié
de fon fils , de lui céder fa maîtreffe ; il
fe jette même à fes pieds : c'eft où le Docteur
l'attendoit pour lui déclarer que c'eſt
la maîtreffe même de Géronte qui eſt aimée
de Léandre . L'amour paternel triomphe ;
& ce père confent à n'être que le beaupère
de celle dont il vouloit devenir le
mari. Il règne beaucoup d'intérêt dans
cette petite pièce , & la conduite en eſt
fagement économifée ; elle fe fait même
lire avec plaifir ; & la fcène où Géronte
veut engager le Médecin à céder fa maîtreffe
, & où il apprend que fon fils eft
fon rival , eft , fans contredit , une des
plus belles du théâtre.
Le conte de fée , intitulé Cendrillon , a
fourni à notre auteur le fujet d'un opéracomique
qui porte le même titre.Cendrillon ,
nommée par deux foecurs qui la jaloufent
& qui la inaltraitent , n'a pour tout ornement
que fa beauté ; mais une fée , ſa
marreine , la protége : c'eft elle qui la fait
paroître au bal du Prince Azor , fous unt
extérieur magnifique. Elle a mis ce Prince
DECEMBRE 1766. 19
dans fes fers ; mais , obligée de fe retirer
du bal avant minuit , fous peine de déplaire
à la fée , elle a difparu avec tant
de promptitude , qu'une de fes mules eft
reftée au pouvoir d'Azor. Il veut abfolument
retrouver l'inconnue à qui cette mule
appartient :pour y parvenir , il fait publier ,
au fon du tambour , qu'il veur choisir une
femme parmi les plus belles perfonnes de
fa capitale. Toutes y accourent ; Cendrillon
y vient comme les autres , & , malgré fes
haillons , elle obtient la préférence. L'auteur
a tiré de ce fujet tout le parti poffible ,
& a fçu le rendre fort théâtral ; on y trouve
divers endroits d'un naturel piquant , d'autres
où le fentiment parle fon vrai langage,
L'Ivrogne corrigé , opéra - comique en
deux actes , eft tiré d'un conte de la Fontaine.
Il s'agit dans cette intrigue de corriger
Mathurin de fon ivrognerie , & de le
forcer à foufcrire au mariage de fa nièce
Colette avec Cléon , jeune homme qu'elle
aime. De fon côté Mathurin la deftine à
Lucas , fon ami de bouteille , & avec lequel
il s'enivre régulièrement tous les jours ;
c'est même par où l'un & l'autre ont commencé
la pièce ; ils s'endorment ; & on
faifit cette occafion pour les transférer dans
une cave obfcure. Cléon , qui a été comédien
, & qui fe trouve fecondé par quel
D. iv
So MERCURE DE FRANCE.
ques-uns de fes anciens camarades , a tout
difpofé pour faire croire à Mathurin & à
Lucas qu'ils font morts ; qu'ils vont être
punis de leur conduite paffée. L'ivrogne
fe repent & foufcrit à tout ce qu'on veut ,
pourvu qu'il puiffe revoir la lumière. Un
des Notaires , qui font fuppofés fe trouver
en grand nombre au manoir infernal ,
dreffe le contrat de mariage de Cléon & de
Colette , qui eft defcendue aux enfers avec
Mathurin , pour demander à Pluton le
retour de Mathurin.
Le plan du Soldat Magicien n'appartient
point à M. Anfeaume , il eft de M. S.....
Mais M. Anfeaume en a fait ou retouché
tous les détails . Ce fujet avoit déja été
mis fur la fcène françoife par R. Poiffon ,
fous le titre du Bon Soldat. On trouve ici
les différences que l'oppofition des temps
& des genres a dû néceffairement produire
entre les deux pièces ; mais , dans l'une
comme dans l'autre , un Soldat qui fe donne
pour magicien tire d'intrigue une femme
furprife dans un tête-à - tête par fon mari
jaloux .
Toutes les pièces qui fuivent ont été
compofées pour le théâtre italien , ou du
moins n'ont paru que depuis la réunion
de l'opéra-comique à ce théâtre . La première
, que l'auteur y donna , fut l'Ile des
DECEMBRE 1766 . 81
Foux , pièce à laquelle M. J. . . . eut quelque
part. C'eft un fujet épifodique & une
parodie de l'Alcifanfano de M. Goldoni.
Fanfolin a été nommé gouverneur d'une
ifle , où une république relègue les foux
de fon domaine. Il eft d'ufage , à l'arrivée
de chaque gouverneur , de rendre la liberté
à ceux qui , par leur féjour dans cette ifle ,
ont recouvré leur bon fens. Tous prétendent
mériter d'être libres ; ils reviennent
l'un après l'autre lui conter leurs raiſons :
là reparoiffent fucceffivement un avare
un prodigue , un faux brave ; deux foeurs ,
nommée l'une Follette , l'autre Glorieufe ,
& dont le nom défigne la manie réciproque
l'avare , quoique fou , eft tuteur de
Nicette , jeune innocente qui rend le Gouverneur
fubitement amoureux , & qui
l'aime avec la même promptitude. Cet
amour jette une efpèce d'intrigue dans ce
drame , & elle fe dénoue par le mariage
de Fanfolin & de Nicette. Une des meilleures
ariettes de ce petit drame eft celle
que chante l'avare dans la première ſcène
où il paroît.
Mazet , comédie en deux actes , eft toute
entière de M. Anfeaume . Un conte de la
Fontaine , imité de Bocace , lui en a fourni
le fujet. M. Anfeaume l'a mis au théâtre
avec les modifications néceffaires . Au lieu
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
du couvent de religieufes où Mazet , felon
le conte , entre fur le pied de jardinier , il
s'introduit, fous le même titre , chez une
veuve qui a deux nièces ; il y joue le rôle
de muet comme dans le conte ; mais il
fait bien fe faire entendre à Thérefe , dont
il eft amoureux. Thérefe ne le rebute point ;.
fa foeur Ifabelle , quoique plus fière , ne
dédaigne pas de le prévenir ; il y répond
mal ; & Isabelle jure qu'il fortira de la maifon
: c'est à quoini Thérefe ni la tante même
ne peuvent confentir. Cette tante , dont.
le nom eft Madame Gertrude , a bien
d'autres vues fur Mazet ; elle voudroit en
faire fon mari ; fes inftances deviennent
mêmefipreffantes, que Mazet , impatienté,
oublie fon rôle de muet. Madame Gertrude
, furieufe , veut approfondir ce myf
tère il s'éclaircit ; & Mazet obtient fa
chère Thérefe. Le rôle de cette dernière eft
intéreffant ; & ſa ſcène de tête - à- tête avec
le prétendu muet , fort théâtrale.
Le fujet du Milicien eft de l'invention
de M. Anfeaume ; & les détails lui en appartiennent
également. Cette pièce eft en un
acte , & fut repréfentée pour la première
fois à Verfailles , fur le théâtre de la Cour.
Un riche payfan , nommé Lucas , eft amou
reux de Colette , qui ne peut le ſouffrir.
Tous deux ont hérité d'un parent mort
DECEMBRE 1766. 83
depuis quelque temps ; mais Colette ne
peut avoir part dans cette fucceffion qu'en
époufant Lucas c'eft une clauſe expreſſe
du teftament ; & c'eſt Lucas lui - même qui
l'a fuggérée au teftateur. Colette , plutôt
que d'y foufcrire , veut renoncer à tout ;
elle n'envifage d'autre bonheur que d'être
à Dorville , Capitaine de Milice. Lucas
lui fait obferver que cet amant eft un cader
fans fortune. Dorville paie Colette d'un
retour fincère ; & Labranche , Sergent de
la compagnie , fonge à réduire Lucas. Il
parvient à lui faire figner un engagement
fous le prétexte de lui faire figuer une
lettre ; il s'agit de partir dès le jour ſuivant.
Lucas offre mille écus pour fon congé
Labranche exige dix mille francs , Lucas
paroît déterminé à partir ; on le revêt de
de l'uniforme ; on l'arme & on lui fait
faire l'exercice fur la fcène avec toute la
recrue. Ce moment eft pittorefque. Labranche
commande cet exercice en mufique
; il n'échappe aucune occafion de vexer
Lucas ; & ce dernier avoue , en fe frottant
l'épaule , que le métier eft un peu dur :
ce n'eft pas tout ; on lui fait faire fentinelle
durant la nuit. Autre fcène affez
comique : Lucas quitte fon pofte fous prétexte
d'aller au fecours de Colette ; il eft
pris en défaut & condamné , lui dit- on
D vj
34 MERCURE DE FRANCE.
à fubir la rigueur des loix : c'eft d'avoir
la tête caffée ; il implore la clémence de
Dorville & l'interceffion de Colette ; il
eft prêt à tout rendre ; il confent au mariage
; on lui fait grace ; & la pièce finit.
Deux fables de la Fontaine ont fourni
à M. Anfeaume le fujet des deux Chaf
feurs & de la Laitière , petite pièce en un
acte , mêlée d'ariettes. C'eft beaucoup que
ce double fond ait pu former celui d'un
drame , quel qu'il puiffe être. D'ailleurs ,
M. Anfeaume en a tiré le meilleur parti
poffible. Guillot & Colas , deux pauvres
payfans , ont vendu d'avance la peau d'un
ours qu'ils efpèrent tuer : c'eft cinq piftoles
qui doivent revenir à chacun d'eux . Guillot
a même acheté fur cette fomme , qu'il
doit avoir , un quartaut de vin , dont nos
deux chaffeurs font un ample ufage fur la
fcène. , L'ours paroît ; Colas tremble , le
couche en joue & n'ofe le tirer. Guillot
déclare qu'il n'y a rien dans fon fufil ; heureufement
l'ours ne fait que paffer , &
Colas , pour courir après , choifit une route
toute oppofée à celle que l'animal a priſe.
Guillot , refté feul , voit venir Perrette ,
portant fur fa tête un pot au lait ; elle entre
en chantant ; le chaffeur lui adreſſe
quelques complimens qu'elle reçoit avec
mépris. Le motif de fa fierté eft la fortune
DECEMBRE 1766. $5
"
qu'elle prétend faire avec le lait qu'elle
perte au marché , elle expofe tous fes
projets dans une ariette qui renferme une
partie de la fable originale. Guillot lui
oppofe la fortune qu'il fera lui-même avec
la peau de l'ours : Perrette y ajoute peu
de foi & continue fa route. Colas revient
pourfuivi par l'ours ; il prend le parti de
faire le mort , & Guillot celui de monter
fur un arbre ; l'animal s'éloigne une feconde
fois , emportant avec lui la fortune des
deux chaffeurs : celle de Perrette n'eft
pas
en meilleur état : elle a caffé fon pot au
lait. On voit que cette efpèce de drame
n'eft autre chofe qu'une moralité miſe en
action ; mais l'auteur a égayé la matière
& vaincu la difficulté autant qu'elle pou
voit fe vaincre.
On connoît la tragédie angloife intitulée
Barnevelt , ou le Marchand de Londres.
Cette pièce , traduite en françois par M.
Clement , a fourni à M. Dorat le fujer
d'une héroïde , & à M. Anfeaume celuï
d'une comédie en trois actes fous le titre
de l'Ecole de la Jeuneffe ou le Barnevelt
François. Il n'étoit pas facile d'adapter ce
fujet à un de nos théâtres , encore moins
de le placer fur la fcène lyri - comique : c'eft
néanmoins ce qu'a fait avec fuccès M.
Anfeaume. Le fond de cette pièce eft devenu
86 MERCURE DE FRANCE.
fout françois entre fes mains. Cléon , jeune
homme qui entre dans le monde , eft féduit
par les attraits d'une Ho tenfe qui le joue
& le ruine ; il néglige pour elle la jeune
& tendre Sophie qui lui eft promiſe ; il
abuſe en même temps des bienfaits & de
l'amitié d'un oncle dont il eft héritier.
Les amis d'Hortenfe contribuent à dépouiller
Cléon ; il fe trouve accablé de detres ,
& hors d'état de fournir à de nouvelles
dépenfes. Un plan d'évasion avec la veuve
exige des fonds nouveaux ; mais où les
trouver ? La confiance des prêteurs eft épuifée
; la patience de l'oncle eft à bout :
Cléon , pouffé à bout lui - même , prend un
parti défefpéré : c'eft de forcer le fecrétaire
de fon oncle , où il efpère trouver les fecours
dont il a befoin ; il l'ouvre , & , au
lieu de l'or qu'il y cherche , il trouve un
teftament par lequel M. Oronte , ( c'eſt le
nom de cet oncle indulgent ) le nomme
fon légataire univerfel : à cette vue Cléon
refte accablé de honte & déchiré de remords.
C'eft dans cet intervalle que Mondor
, ami d'Hortenfe , vient avertir Cléon
que cette veuve l'attend . Cléon , hors de
lui-même , a peine à le reconnoître ; il
finit par le chaffer avec opprobre. Dubois
furvient ; c'eft le valet de Cléon , mais
valet dont l'auteur a fait un perfonnage
DECEMBRE 1766. 87
9
vertueux & intéreffant ; il ne peut conce
voir l'état où il trouve fon maître. Arrive
Sophie , qui n'y comprend pas davantage
& qui intéreffe encore plus. Cléon ne peut
foutenir ni fa préſence , ni fes queſtions ;
il difparoît à l'inftant où furvient M.Oronte::
ce dernier voit d'abord qu'on a forcé fon
fecrétaire , & par - là tout eft expliqué .
Sophie ( qui le croiroit ? ) y fait à peine
attention ; elle ne fonge qu'à appaifer l'oncle
, qui , au fond , n'eſt pas plus irrité
qu'elle : il ordonne qu'on faffe venir Cléon;
& Cléon reparoît amené par Sophie . Cette
fcène eft bien filée & fortement écrite ;
les ariettes que l'on trouve dans cette comédie
font bien coupées , mais elles n'y étoient
point néceffaires. L'auteur a facrifié au goût
actuel , fans que la pièce en ait eu befoin
elle eût réuffi fans le fecours d'un pareil
acceffoire le cannevas en eſt bien tiſſu ,
les détails en font très - foignés ; elle offre
plufieurs caractères théâtrals & bien exécutés
, plufieurs tableaux très- pittorefques..
A l'égard du dénouement , il fait un ĥonneur
infini à M. Anfeaume ; on ne pouvoit
fortir plus heureuſement d'un pas difficile
& dangereux : il n'étoit pas aifé de rendre-
Cléon fupportable ; & l'auteur eft parvenu
à le rendre intéreffant , même après fon
crime . Le teftament qu'il déchire lui -même.
86 MERCURE DE FRANCE.
tout françois entre fes mains. Cléon , jeune
homme qui entre dans le monde , eft féduir
par les attraits d'une Ho tenfe qui le joue
& le ruine ; il néglige pour elle la jeune
& tendre Sophie qui lui eft promiſe ; il
abuſe en même temps des bienfaits & de
l'amitié d'un oncle dont il eft héritier.
Les amis d'Hortenſe contribuent à dépouiller
Cléon ; il fe trouve accablé de detres ,
& hors d'état de fournir à de nouvelles
dépenfes. Un plan d'évasion avec la veuve
exige des fonds nouveaux ; mais où les
trouver ? La confiance des prêteurs eft épuifée
; la patience de l'oncle eft à bout :
Cleon , pouffé à bout lui - même , prend un
parti défefpéré : c'eft de forcer le fecrétaire
de fon oncle , où il eſpère trouver les fecours
dont il a beſoin ; il l'ouvre , & , au
lieu de l'or qu'il y cherche , il trouve un
teftament par lequel M. Oronte , ( c'eft le
nom de cet oncle indulgent ) le nomme
fon légataire univerfel : à cette vue Cléon
refte accablé de honte & déchiré de remords.
C'eft dans cet intervalle que Mondor
, ami d'Hortenfe , vient avertir Cléon
que cette veuve l'attend. Cléon , hors de
lui- même , a peine à le reconnoître , il
finit par le chaffer avec opprobre. Dubois
farvient ; c'eft le valet de Cléon , mais
valet dont l'auteur a fait un perfonnage
DECEMBRE 1766. 87
vertueux & intéreffant ; il ne peut conce
voir l'état où il trouve fon maître . Arrive
Sophie , qui n'y comprend pas davantage ,
& qui intéreffe encore plus. Cléon ne peut
foutenir ni fa préfence , ni fes queftions ;
il difparoît à l'inftant où furvient M.Oronte::
ce dernier voit d'abord qu'on a forcé fon
fecrétaire , & par- là tout eft expliqué.
Sophie ( qui le croiroit ? ) y fait à peine
attention ; elle ne fonge qu'à appaifer l'oncle
, qui , au fond , n'eft pas plus irrité
qu'elle : il ordonne qu'on faffe venir Cléon;
& Cléon reparoît amené par Sophie. Cette
fcène eft bien filée & fortement écrite ;
les ariettes que l'on trouve dans cette comédie
fontbien coupées , mais elles n'y étoient
point néceffaires . L'auteur a facrifié au goût
actuel , fans que la pièce en ait eu befoin ;
elle eût réuffi fans le fecours d'un pareil
acceffoire le cannevas en eft bien tiffu ,.
les détails en font très- foignés ; elle offre
plufieurs caractères théâtrals & bien exécutés
, plufieurs tableaux très- pittorefques.
A l'égard du dénouement , il fait un ĥonneur
infini à M. Anfeaume ; on ne pouvoit
fortir plus heureuſement d'un pas difficile
& dangereux : il n'étoit pas aifé de rendre
Cléon fupportable ; & l'auteur eft parvenu
à le rendre intéreffant , même après fon
crime. Le teftament qu'il déchire lui-même.
:
86 MERCURE DE FRANCE.
fout françois entre fes mains . Cléon , jeune
homme qui entre dans le monde , eft féduir
par les attraits d'une Hortenfe qui le joue
& le ruine ; il néglige pour elle la jeune
& tendre Sophie qui lui eft promiſe ; il
abuſe en même temps des bienfaits & de
l'amitié d'un oncle dont il eft héritier.
Les amis d'Hortenſe contribuent à dépouiller
Cléon ; il fe trouve accablé de detres ,
& hors d'état de fournir à de nouvelles
dépenfes. Un plan d'évasion avec la veuve
exige des fonds nouveaux ; mais où les
trouver ? La confiance des prêteurs eft épuifée
; la patience de l'oncle eft à bout :
Cléon , pouffé à bout lui - même , prend un
parti défefpéré : c'eft de forcer le fecrétaire.
de fon oncle , où il efpère trouver les fecours
dont il a befoin ; il l'ouvre , & , au
lieu de l'or qu'il y cherche , il trouve un
teftament par lequel M. Oronte , ( c'eft le
nom de cet oncle indulgent ) le nomme
fon légataire univerfel : à cette vue Cléon
refte accablé de honte & déchiré de remords.
C'eft dans cet intervalle que Mondor
, ami d'Hortenfe , vient avertir Cléon
que cette veuve l'attend . Cléon , hors de
lui-même , a peine à le reconnoître ; il
finit par le chaffer avec opprobre. Dubois
farvient ; c'eft le valet de Cléon , mais.
valet dont l'auteur a fait un perfonnage
DECEMBRE 1766. 87
9
vertueux & intéreffant ; il ne peut conce
voir l'état où il trouve fon maître . Arrive
Sophie , qui n'y comprend pas davantage
& qui intéreffe encore plus. Cléon ne peut
foutenir ni fa préfence , ni fes queftions ;
il difparoît à l'inftantoù furvient M.Oronte:
ce dernier voit d'abord qu'on a forcé ſon
fecrétaire , & par- là tout eft expliqué.
Sophie ( qui le croiroit ? ) y fait à peine
attention ; elle ne fonge qu'à appaifer l'oncle
, qui , au fond , n'eſt pas plus irrité
qu'elle : il ordonne qu'on faffe venir Cléon;
& Cléon reparoît amené par Sophie. Cette
fcène eft bien filée & fortement écrite ;;
les ariettes que l'on trouve dans cette comédie
fontbien coupées , mais elles n'y étoient
point néceffaires. L'auteur a facrifié au goût
actuel , fans que la pièce en ait eu befoin ;
elle eût réuffi fans le fecours d'un pareil
acceffoire le cannevas en eft bien tiffu ,.
les détails en font très- foignés ; elle offre
plufieurs caractères théâtrals & bien exécutés
, plufieurs tableaux très - pittorefques.
A l'égard du dénouement , il fait un honneur
infini à M. Anfeaume ; on ne pouvoit
fortir plus heureuſement d'un pas difficile
& dangereux : il n'étoit pas aifé de rendre
Cléon fupportable ; & l'auteur eft parvenu
à le rendre intéreffant , même après fon
crime . Le teftament qu'il déchire lui -même.
:
$ 8 MERCURE
DE FRANCE
.
fait prefque oublier la fracture du fecrétaire
; on eft charmé qu'Oronte pardonne
à fon neveu ; & l'on n'eft point révolté
que Sophie l'époufe. L'art d'un auteur , en
pareil cas , ne pouvoit aller plus loin.
Nous ne dirons rien ici de la Clochette
, petite comédie qui termine ce recueil
, & dont nous avons parlé fort au
long dans un de nos derniers Mercures.
Nous y renvoyons nos lecteurs pour ne pas
trop nous répéter .
Outre les ouvrages dont il vientd'être fait
mention, M. Anfeaume a cu part à quelques
autres qui ne devoient point fe trouver
dans fon théâtre tel eft en particulier
Bertholde à la Ville , pièce à laquelle il a
eu le plus de part. On a vu auffi qu'il ne
s'attribue qu'en partie plufieurs des pièces
qui forment fon recueil ; c'eft ce qu'il a
toujours eu foin de déclarer mais les
pièces imprimées fous fon feul nom n'appartiennent
qu'à lui feul ; & ce font , à
coup fur , les meilleures de cette collection.
Pourquoi difputer à un auteur des
ouvrages qu'il affure être de lui , & que
nul autre écrivain ne réclame ? Cette manie
eft des plus communes dans notre fiècle;
en eft- elle moins injufte ? Elle vife à décourager
les talens ; & trop fouvent elle y
réudit ; mais revenons à ceux de M. AnDECEMBRE
1766. 89
:
feaume. Le genre auquel il s'eft particuliè
rement livré , celui des pièces mêlées d'ariettes
, n'eft pas le genre de la vraie comédie
cependant il a fes difficultés ; il exige
de la légèreté , de la combinaiſon , une
coupe relative à cette efpèce de drame ,
l'art de ménager au muficien fes avantages ,
fans lui facrifier ceux du poëte. M. Anfeaume
a connu ces principes , & s'en eſt
rarement écarté , fur- tout lorfqu'il a travaillé
feul ; il connoît l'effet théâtral d'une
fcène , & ne met en chant que ce qui eft
fufceptible d'expreffion ou d'images. On
remarque dans fon dialogue , & de l'aifance
& de la jufteffe ; il l'étend ou le
reftreint avec une égale facilité en un
mot , fes ouvrages font , en général , marqués
au coin du talent , dirigés par le goût
& éclairés par la réflexion . Le Peintre
amoureux de fon modèle , le Médecin de
l'Amour & Barnevelt , trois pièces que
perfonne ne lui difpute , peuvent aller de
pair avec certaines comédies reftées au
théâtre françois , & qu'on y revoit toujours
avec applaudiffement. Barnevelt furtout
, aux ariettes près , eft une comédie
du meilleur genre. Que manque- t - il donc
à notre auteur pour tenir un rang plus
diftingué parmi nos poëtes dramatiques
Un autre théâtre.
90 MERCURE DE FRANCE.
TRAITÉ général des Elémens du Chant ,
dédié à Mgr le DAUPHIN; par M. l'Abbé
LA CASSAGNE ; avec cette épigraphe :
Principiis cognitis , multò facilius extrema
intelliguntur ; in- 8 ° , de 190
pages très-bien gravées , & d'une trèsriche
exécution : 1766 ; avec approbation
& privilége du Roi.
LE goût du fiècle , dit M. la Caſſagne¸
dans un profpectus qui fe diftribue
féparément , eft de vouloir acquerir les
fciences fans beaucoup de travail ; & , pour
en donner une connoiffance aiſée , il n'y
a point de matière fur laquelle on ne multiplie
tous les jours différens ouvrages.
Mais y en a-t- il eu jufqu'à préfent fur la
mufique , qui ait atteint ce but ? La plû -
part de ceux qui font des méthodes , ou
ne s'écartent pas affez de la route ordinaire,
ou font trop fyftématiques. Puiffé -je , dans
celle que j'ofe mettre au jour fous les plus
heureux aufpices , avoir évité ces deux
écueils , & mériter l'approbation du public,.
en facilitant les progrès dans un art enfant
du génie & père de nos plaifirs !
DECEMBRE 1766. 91
Avant que de publier cet ouvrage on a
cru devoir confulter les connoiffeurs . Les
remarques qu'ils y ont faites & les fuffrages
dont ils l'ont honoré , font autant de
préjugés favorables pour l'auteur & de
fürs garans pour le public. L'Académie
Royale des Sciences elle - même a bien
voulu s'en occuper , & en a porté un jugement
avantageux , dont l'extrait fe trouve
à la fuite du livre.
Cette nouvelle méthode embraffe d'abord
les articles les plus relatifs au fujet
que l'on traite , tels
tels que la l'igamme
,
dentité des octaves , les clefs , &c. On y
voit enfuite une récapitulation , par demandes
& par réponfes , de ces mêmes articles
les plus effentiels que les commençans doivent
retenir. Les exemples toujours à côté
du précepte , & placés dans l'ordre le plus
méthodique , en facilitent fi bien l'intelligence
, que toute perfonne qui fair
combiner & réfléchir , peut inftruire les
enfans avant qu'il foit néceffaire d'appeller
un maître. Les leçons de chant font de
deux fortes : les premières , comme les plus
aifées , & auxquelles on a ajouté de petits
accompagnemens , fervent d'introduction
aux fecondes. L'article des variations qui
précéde les unes & les autres , accoutume
infenfiblement à fe donner à foi-même des
02 MERCURE DE FRANCE.
à
leçons fur tous les tons , fur toutes les clefs
& fur toutes les mefures. En un mot , on
verra dans tout le cours de l'ouvrage , dit
l'auteur , que je n'ai cherché qu'à mettre la
méthode ordinaire à la portée de tout le
monde. Si les perfonnes , trop prévenues par
l'habitude , vouloient contredire ou défapprouver
les articles trop nouveaux pour
elles , je les prie d'en prendre connoiffance
& d'obferver fur- tout qu'on n'a fait ,
cet égard , que renouveller en partie les
idées de réforme qu'ont déja propofées
MM. Rameau & Rouſſeau ( 1 ) . Celui- ci ,
plus hardi que le premier , détruifoit toute
la forme du noté pour en fubftituer une
plus fimple au moyen de chiffres , mais
moins praticable pour les muficiens du
fiècle ( 2 ) . L'autre , plus modéré , ne ſimplifioit
pas affez nos ufages ni même fes
idées . J'ai tâché , dans ces circonstances ,
de démontrer , par des preuves inconteftables
, la néceffité d'un jufte milieu en fuivant
toujours les routes déja connues.
( 1 ) Voyez auffi MM . de Monteclair dans fa
Méthode , & la Combe dans le Spectacle des beaux
Arts.
( z ) Differtation fur la Mufique , préfentée par
M. Rouffeau de Genève , à l'Académie Royale
des Sciences en 1742 , imprimée à Paris , chez
Quillau , rue Galande , avec une approbation de
cette Académie , qui fait beaucoup d'honneur à
l'Auteur.
DECEMBRE 1766. 93
Le premier objet de la réforme dont il
s'agit , eft la réduction des mefures , afin de
faire lire plus promptement la mufique .
Le fecond objet auquel je puis avoir le
plus de part réduit les trois clefs en une
feule : il en eft de même de leurs différentes
pofitions . Cette règle , bien obfervée
par tous les compofiteurs , abrégeroit
infiniment la longue & pénible étude de
la mufique . Cette fcience n'eft déja que
trop difficile par elle-même : les fecours
des maîtres ne fuffifent pas ordinairement
pour la bien apprendre , il faut encore
trouver des moyens fimples dans l'objet
même qui nous occupe , pour applanir tant
de difficultés radicales. C'eft à quoi j'ai
borné mes foins en compofant cet ouvrage ,
Mais on doit fe fouvenir que les principes
que j'établis font particulièrement destinés
pour apprendre la mufique telle qu'on l'a
toujours écrite.
Parmi les autres nouveautés de cette
méthode , il y a plufieurs articles qui contiennent
des réflexions , des obfervations ,
des définitions & quelques objections fuivies
de leurs réponfes , dont la lecture peut
faire plaifir à ceux même qui ne veulent
que lire. Il y aura de plus un abrégé trèsfuccint
des premiers principes de l'accompagnement.
94 MERCURE DE FRANCE .
noire avec
On a cru que le public ne feroit pas
fâché d'y trouver auffi une page
des lignes blanches qu'on peut remplir de
leçons de mufique au moyen d'un crayon
blanc. Cette facilité de pouvoir effacer à
mefure qu'on en a befoin , amufe en inftruifant.
Enfin , l'impoffibilité de trouver un
maître à la campagne , & fur- tout dans
certaines provinces , m'a fait naître l'idée
de deux moyens pour pouvoir apprendre
la mufique fans autres fecours que la
bonne volonté & qu'un peu d'intelligence.
Le premier confifte dans un inftrument
toujours d'accord , exécuté par M. Richard,
facteur d'orgue au vieux Louvre à Paris.
Les intonations fur tous les tons y feront
marquées on les trouvera en mettant le
doigt fur les touches qui les expriment.
Le fecond moyen eft un balancier qui fert
à fixer la jufteffe de la mefure pour chaque
mouvement plus ou moins lent , plus ou
moins précipité. Ceux qui voudront en faire
ufage , s'adrefferont à l'habile Méchanicien
que j'indique : il en conftruira à un prix
raifonnable ; & il donnera une inſtruction
par écrit , pour pouvoir s'en fervir avec
fuccès.
Quant au prix de ma méthode , il eſt
beaucoup au- deffous de celui des gravures.
DECEMBRE 1766. 95
Comme je n'ai point été guidé par un
motif d'intérêt , la cherté des paroles bien
gravées ne m'a point arrêté ; & j'ai voulu ,
quoi qu'il m'en pût coûter , qu'on trouvât
fans renvois l'exemple & le précepte fous
le même point de vue. En choiſiſſant le
format d'un grand in- 8 ° , mon deffein a
été de rendre mon livre & plus commode
& plus portatif.
Le prix de cette Méthode eft de 11 liv.
brochée & 12 liv. reliée . Ce n'eft point
trop cher , car , comme nous l'avons dit ,
elle eft très-bien gravée & d'une parfaite
exécution . On en trouvera à Paris , chez
la veuve Duchesne , Libraire , rue Saint
Jacques , au temple du Goût, & aux adreffes
ordinaires de mufique. Il y en aura auffi
à Verſailles , chez Fournier , aux galeries
du château ; & chez l'auteur , à Paris , à
l'ancien Collège de Juftice , rue de la
Harpe , dans le pavillon fur le jardin , visà-
vis de M. Foulliere , Maître de Penfion,
96 MERCURE DE FRANCE .
LE Bonheur des Peuples , ode à Mgr le
DAUPHIN ; par M. SABATIER :
feuille in-4 ; 1766.
CETTE ode de M. Sabatier , qu'il a
eu l'honneur de préfenter à Monfeigneur
le Dauphin , eft pleine de poéfie & de
fentiment. Le plan nous en a paru beau
& bien rempli . Elle répond par les images
& la chaleur , à l'idée que M. Sabatier a
donnée de fon talent pour ce genre de
poéfie . Nous en citerons quelques ftrophes.
L'auteur débute d'une manière bien lyrique.
Rempli du feu facré que Minerve m'inſpire ,
Je vole dans fon temple , & je monte ma lyre
Pour l'oreille des rois.
J'eveille fous leur dais leur fuperbe molleffe ;
Leur palais treffaillit ; & leur fceptre s'abaiffe
Aux accens de ma voix.
Dieu a répandu fur les Rois quelques
rayons de fa gloire à condition qu'ils nous
rendroient heureux. Le poëte dit :
Mais
DECEMBRE 1766. 97
Mais de notre bonheur ils lui doivent l'homage ,
S'ils trahiffent nos droits , ils ont fouillé l'image
Qu'il traça fur leurs fronts:
Il leur dit : c'eſt pour vous que j'ai créé les peines.
Si du monde foumis je vous prête les rênes ,
pour vous enchaîner.
:
C'eſt
Le bruit de la grandeur n'eſt qu'un fon qui s'envole
;
C'eſt le bonheur public qui lui feul vous confole
Du malheur de régner.
Si des gouttes de miel tombent dans le calice ,
Monarques , votre cour en doit le facrifice
Aux peuples , votre appui.
Tel le vafle océan , laiffant filtrer fes ondes ,
Les adoucit & garde , en fes grottes profondes ,
L'amertume pour lui.
Cette idée est belle & neuve. Le poëte
conduit fon jeune héros dans un temple
où font fes ancêtres , & lui dit :
Henry jette fur toi des regards de tendreffe.
Ah ! répéte fon nom ; c'eſt un cri d'allégrefle
Qui répond à nos coeurs.
L'éloge du Roi eft bien amené dans la
ftrophe fuivante ; l'auteur fait voir com-
E
98 MERCURE DE FRANCE .
bien un héros eft grand en dépouillant le
fafte de la victoire .
Si le Dieu des combats défioit ton courage ,
Et t'appellant un jour dans les champs du carnage,
T'infpiroit fes tranſports ;
Le front ceint de lauriers , gémis de la victoire ;
Et defcends de fon char , qui ne mène à la gloire
Qu'en roulant fur des morts .
Le défaftre d'un peuple , ô Rois ! eft votre crime ;
Laomedon , coupable , entraîne dans l'abîme`
Ses fujets malheureux .
Des fépulchres ouverts ils percent les ténèbres ,
S'élèvent de leur tombe , & , par des cris funèbres ,
Le dénoncent aux Dieux.
Mais fouvent , quand l'Etat penche vers la ruine
Par vous , adulateurs que l'intérêt domine ,
Le Monarque eft trompé.
Vous qui pouvant fervir au bonheur de la terre ,
Sur les degrés du trône allumez le tonnerre
Dont le peuple eft frappé.
Tremble , cher Prince , fuis , fuis un trompeur
hommage ;
La flatterie approche & t'offre un doux breuvage
Dont la vapeur t'endort ;
Mais ton père paroît ; & fa main vengeree
Fait tomber à tes pieds la coupe enchanterelle
Qui renfermoir la mort.
DECEMBRE 1766. 99
Il te dit: ô mon fils ! mon fils , qu'allois - tu faire
Mérite des amis dont le regard t'éclaire
Et guide tes projets .
Tu les reconnoîtras à cet augufte marque ,
S'ils ofent quelquefois , s'oppofant au Monarque ,
Défendre les fujets .
?
Nous voudrions pouvoir citer tout le
difcours de feu Mgr le Dauphin à fon
augufte fils. Nous nous bornerons à cette
ſtrophe :
Roi des cieux m'écriai - je , exauce ma prière ;
Que mon fils des vertus rempliffe la carrière ,
Et foit digne de toi !
Entoure- le , grand Dieu , de ta bonté féconde :
Si je ne l'ai reçu , pour le bonheur du monde ,
Eft- ce un préfent pour moi ?
Le poëte eft infpiré par un rayon de
lumière qui paffe dans fon coeur , & il
prédit l'avenir le plus heureux .
Le héros difparoît , un rayon fur fa trace
Refplendit , me pénètre , échauffe mon audace
D'une fainte fureur .
Quel brillant avenir pour moi s'ouvre & commence
!
Je vois Clotho fourire & filer pour la France
Des fiècles de bonheur.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Bellone en vain rougit ; la Juſtice Penchaîne :
Au milieu des drapeaux , la Victoire hautaine
S'affied fur nos remparts.
Les moeurs fervent de loix & doublent le courage;
L'olive croît , s'élève & prête fon ombrage
A la troupe des arts.
Nous fommes fâchés de n'en pouvoir
citer davantage , gênés par les bornes d'un
extrait ; mais nous dirons , avec plaifir ,
que M. Sabatier foutient bien la réputation
qu'il a méritée dans le genre lyrique.
Il a de l'enthoufiafme , de grandes idées
rendues avec force ; & il connoît bien la
marche de ce poëme. Le recueil de fes
odes paroît chez Jorry , rue & vis - à- vis
de la Comédie Françoife , & chez Lalain ,
rue Saint Jacques . Nous ne tarderons pas
d'en donner un extrait. Cette dernière ode
fur le bonheur des peuples fe vend auffi chez
Jorry.
DECEMBRE 1766. 101
RECUEIL de romances hiftoriques , tendres
& burlesques , tant anciennes que modernes
, avec les airs notés ; par M. de
L. chez les Libraires qui débitent les
nouveautés ; un vol. in- 8 ° : 1766. Cette
collection doit fervir nécefairement de
fuite à l'Anthologie Françoiſe , quijouis
d'un fuccès mérité.
L'AUTEUR de cette nouvelle collection
a puiſé dans un genre de chanfon , qui paroît
encore aujourd'hui , malgré les opéracomiques
, amufer le public & fixer fon
attention . Il n'a rien négligé pour recueillir
ce qu'il y a de plus parfait dans les ouvrages
de cette efpèce. La partie ancienne
& la moderne font traitées avec les mêmes
lumières & le même goût ; on fera charmé
de retrouver la romance du Comte de Cominge
, par M. le D. de la V. qui a donné
naillance au drame fi touchant & fi neuf
du même nom . On fait que les romances
font peut-être ce qui caractériſe davantage
l'efprit de notre nation ; auffi verra-t-on
dans ce recueil , au rang de leurs auteurs ,
nos plus grands poëtes. Ils n'ont pas dédai-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
gné de s'exercer à ce genre fi agréable
perfuadés qu'il y a autant de gloire à femer
des fleurs , qu'à s'appliquer aux travaux
difficiles de la haute poéfie.
On a eu foin de ne rien retrancher &
de ne rien ajouter à ces romances . Quant
à la partie muficale , on y trouvera une
exactitude qui n'eft point dans les recueils
ordinaires. On a rétabli la plupart des anciens
airs dans leur rhytme original ; lorfqu'on
a été forcé d'en adopter de nouveaux
, on s'eft écarté le moins qu'il a été
poffible des loix qu'ont impofées le caractère
du fujet , le genre & l'expreffion des
paroles.
Il n'eft guère poffible de trouver une
collection de cette forte mieux faite &
plus agréable ; & cet ouvrage ne peut que
flatter beaucoup le goût du public.
Nous ajouterons pour les amateurs des
belles éditions , que celle - ci eft dans le
format & de la même impreffion que l'Antologie
françoife ; aux embelliffemens tipographiques
, font réunis ceux du deffein
& de la gravure ; l'eftampe & le fleuron
qui font à la tête , font de MM. Eiſen
& Longueil.
DECEMBRE 1766. 103
ANNONCES DE LIVRES.
GRAMMAIRE françoife à l'ufage des enfans
de l'un & l'autre fèxe , fur- tout de
ceux que l'on deftine à l'étude des langues
mortes de l'hiftoire , de la géogra
phie , &c. ouvrage mis à la portée de
toutes les perfonnes qui defirent apprendre
en peu de temps les principes du françois ,
& particulierement utile aux étrangers ,
aux colléges , aux penfions & aux communautés
religieufes où il y a penfionnat ;
par M. Sellier , Maître-ès - arts approuvé
de l'Univerfité de Paris , & Principal au collége
de Crefpy en Valois . A Paris , chez Brocas,
rue S. Jacques , au- deffus de la rue des
Mathurins , au chef S. Jean ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; 1 vol .
in- 12. Ce même livre fe trouve auffi chez
Lottin le jeune , rue Saint Jacques , vis-àvis
de la rue de la Parcheminerie.
L'auteur de cet ouvrage s'eft attaché à
la clarté & à la briéveté dans les définitions
des chofes dont il traite. Il a eu foin
de faire marcher les exemples immédiatement
après les règles ; & il paroit n'avoir
rien négligé pour fe faire entendre
E iy
104 MERCURE DE FRANCE.
de les lecteurs , de manière à leur faire
vaincre toutes les difficultés. Quoiqu'il
ait eu pour but principal d'inftruire la
jeuneffe , cependant les perfonnes plus
âgées , dont l'éducation a été négligée , &
qui ignorent les principes & les règles de
leur langue , trouveront dans ce livre un
détail exact des préceptes , qu'on ne peut
guère ignorer , fans une forte de ridicule.
HISTOIRE naturelle & civile de la Californie
, contenant une defcription de ce
pays , de fon fol , de fes montagnes , lacs ,
rivières & mers ; de fes animaux , végé .
taux , minéraux , & de fa fameufe pêcherie
des perles ; les moeurs de fes habitans ,
leur religion , leur gouvernement , & leur
façon de vivre avant leur converfion au
chriftianifme ; un détail des différens
voyages & tentatives qu'on a faites pour
s'y établir & reconnoître fon golphe &
la côte de la mer du Sud : enrichie de la
carte du pays & des mers adjacentes : traduite
de l'anglois ; par M. É** . A Paris ,
chez Durand , Libraire , rue Saint Jacques
, à la Sageffe ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; trois vol. in- 12.
Prix liv. 10 fols.
Le
pays dont on nous donne la defcription
& l'hiſtoire , eft diftingué dans les
NOVEMBRE 1766. 109
cartes par trois différens noms. On l'appelle
Californie , nouvelle Albion , & Ifles
Carolines ; mais fon nom le plus ancien
eft celui de Californie . Elle eft fituée dans
la vice - royauté du Mexique. On verra
dans cette hiftoire , que les Jéfuites ont
feuls la direction des affaires tant civiles
qu'eccléfiaftiques de ce pays.
GRAMMAIRE allemande de M. Gottf
ched ; nouvelle edition , revue , corrigée
& augmentée de plufieurs règles de la fintaxe,
de l'ufage des Allemands , & de l'exercice
. Dédiée à S. A. S. Mgr le Prince de
Lambefc , grand Ecuyer de France ; par M.
Gerrau de Palmfeld , Profeffeur de la langue
allemande des Pages de la grande écurie
& de Madame la Dauphine. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques
, au temple du Goût ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; un vol.
in - 8° . petit format.
La nation Allemande n'avoit eu juf
qu'ici d'autres règles de langage , que les.
ouvrages les plus eftimés . Il lui manquoit
une grammaire complette , & compofée
par un homme qui eût affez de connoiffance
& affez d'autorité , pour prefcrire des
règles à une nation entière. Qui étoit plus
capable de remplir un fi grand objet , que
E v
06 MERCURE DE FRANCE .
le célèbre M. Gottfched qui s'eft consacré
prefque toute fa vie à l'étude de fa langue
, & qui , par les différens ouvrages
qu'il a compofés , s'eft acquis toute la réputation
néceffaire pour entreprendre une
grammaire qui fût recue généralement ?
La fienne fert aujourd'hui de règle à toute
la nation . En raffemblant les cas particuliers
fous quelques points de vue généraux
, il a fcu remarquer des principes certains
dans les ufages qui paroiffent les
plus irréguliers ; telle eft la fource dans
laquelle a puifé M. de Palmfeld. Ila penſé
qu'elle pourroit être utile aux autres nations
, en les mettant à portée d'apprendre
la langue allemande , dont ne fauroient fe
paffer tous ceux qui fe deftinent aux négociations.
On fait affez que les militaires
ont auffi befoin de favoir cette langue.
Les bons ouvrages allemands qui ont paru
depuis le commencement de ce fiècle , la
rendent digne d'être apprife par les gens
de lettres en France. Quels avantages
n'en peut point retirer la littérature françoife
? Combien de choſes ignorées dans
le droit public de l'Europe ! Combien d'actes
intéreffans , de traités politiques , de
faits mêmehiftoriques ! Combien de décou
vertes dans la médecine , dans la chymie
& dans les arts méchaniques , ne fe trouDECEMBRE
1766. 107.
vent jufqu'à préfent que dans des livres
allemands !
HISTOIRE de la république de Venife ,
depuis fa fondation jufqu'à préfent ; par
M. l'Abbé Laugier ; tomes VIII & IX ; à
Paris , chez la veuve Duchefne , rue Saint
Jacques , au temple du Goût ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi.
en ce genre ,
Cet ouvrage fera compofé de 12 vol .
in- 12 , dont les 3 derniers font actuellement
fous preffe . Le mérite de cette hiftoire
eft connu ; on fait que c'eft une
des bonnes productions que nous ayons
foit pour . l'exactitude des
faits , foit pour la manière dont ils font
préfentés. L'intérêt qui règne dans ce livre,
en rend la lecture piquante , fait qu'on
en reçoit les volumes toujours avec un
nouveau plaiſir , & qu'on en attend la ſuite
avec empreffement.
LA Campagne , roman traduit de l'anglois
, par M. Depuifieux ; à Londres , &
fe trouve à Paris , chez la veuve Duchefne,
rue faint Jacques , au temple du Goût
1767 , 2 vol . in- 12 ..
On ne voit point ici de ces événemens
qui tiennent du merveilleux , de ces faits
qui n'ont jamais exifté que dans une ima
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
gination accoutumée à s'égarer dans le
pays des chimères . Tout s'y paffe fuivant
le train ordinaire de la vie. La liaifon des
principaux événemens , la vérité des portraits
, la variété des coloris , font de tout
l'ouvrage le tableau du coeur de l'homme
tel qu'il eft. Chacun y parle un langage
convenable à fon caractère. Les dialogues
y font fimples , & l'on croit entendre autant
de converſations . Quant aux réfléxions
dont l'auteur a parfemé fon ouvrage , elles
font toutes judicieufes , naturelles , amenées
par les circonftances ; & elles ont
fouvent , outre ces avantages , un air de
nouveauté qui fait qu'on s'y arrête avec
complaifance .
LE parfait Bouvier, ou inftruction concernant
la connoiffance des boeufs ou vaches
leur âge , maladies & fymptômes , avec
les remèdes les plus expérimentés , propres
à les guérir. On y a joint deux petits traités
pour les moutons & porcs , ainfi que
plufieurs remèdes pour les chevaux , auffi
expérimentés , & qui n'ont point encore
paru le tout le plus abrégé qu'il a été
poffible. Par M. J.G. Boutrolle ; à Rouen ,
chez la veuve Befongne , Libraire , cour
du palais ; & J.J. Befongne fon fils , rue aux
Juifs ; 1766 avec approbation & privi
DECEMBRE 1766. 100
lége du Roi ; brochure in- 12 de 200 pag.
On trouve des exemplaires de cet ouvrage:
à Paris , chez Durand , rue Saint Jacques ,
à la Sageffe.
Nous n'avions point encore de traité par
ticulier des maladies des boeufs , vaches ,
porcs & moutons ; cependant ces animaux
fi néceffaires à la vie , périffent tous les
jours par le peu de foin ou l'ignorance de
ceux qui les traitent. L'auteur de cette
brochure , qui a joint à une longue étude
une pratique continuelle , ayant bien voulu
rendre publique le fruit de fes travaux , on
doit lui en favoir gré.
L'ANNÉE religieufe , ou occupation in
térieure pendant les divins offices ; par M.
Grifel , Prêtre , Vicaire perpétuel de l'églife
de Paris ; à Paris , chez d'Houri , Imprimeur-
Libraire de Mgr le Duc d'Orlé
ans , rue Vielle Bouclerie , au Saint - Efprit ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi , in iz.
Ce feroit fe tromper , que de croire:
qu'on n'a eu en vue , dans la compofition
de cet ouvrage que l'inftruction & l'a→
vancement des perfonnes qui vivent dans
les monaftères , & qui font liées par le
voeu de religion , comme le titre femble
l'indiquer. Il peut être également utile à
10 MERCURE DE FRANCE.
celles qui font engagées dans le monde ,
pour peu qu'elles faffent profeffion de
piété , & qu'elles defirent travailler à leur
falut. Le volume que l'on préfente aujourd'hui
au public , eft pour le temps de l'avent.
Les tomes 2 & 3 paroîtront au commencement
de l'année prochaine ; l'un
pour le carême , l'autre pour la femaine
fainte ; & les autres fucceffivement. L'ouvrage
entier contiendra huit volumes.
. LETTRES d'Afi à Zurac , publiées par
M. de la Croix ; à la Haye , & fe trouvent
à Paris , chez Durand , Libraire , rue Saint-
Jacques , à la Sagelle ; 1767 .
M. de la Croix fe dit auteur d'un ouvrage
intitulé les Mémoires du Chevalier
de Gonthieu. Dans l'un & dans l'autre ouvrage
, il fait profeffion d'une grande fimplicité.
Afi , le héros de ces lettres , eft un
étranger qui examine tout ce qu'il voit
avec les yeux de l'impartialité , & qui fait
part à Zurac , fon ami , de fes réflexions.
LETTRE d'un Orléanois à un de fes
amis , fur la nouvelle hiftoire de l'Orléa–
nois par M. le Marquis de Luchet ; à
Bruxelles , chez Emmanuel Flon ; & fe
vend à Paris , chez Debure père , Quai
des Auguftins , à l'image faint Paul ; 1766 :
DECEMBRE 1766. ITE
avec permiffion ; brochure in - 12 de 40 p.
Nous annonçâmes le premier volume de
F'hiftoire de l'Orléanois par M. le Marquis
de Luchet , lorfqu'il parut ; & c'eft de ce
même volume que l'on fait la critique
dans cette lettre . On reproche à l'hiftorien
de l'Orléanois , des erreurs palpables , des
contradictions évidentes , & un ton fingulier
dans l'exécution . Nous n'entrons
dans aucun détail à ce fujet ; & nous ren
voyons à la brochure nos lecteurs curieux
de ces fortes de difcuffions.
Le patriotiſme , poëme qui a été préfenté
à l'Académie Françoife , pour le prix
de l'année 1766 , & dont on n'a fait aucune
mention ; à Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple
du Goût ; 1766 : feuille in- 8° .
Il y a dans ce poëme des vers de fentiment
& de force , des penfées nobles &
fublimes.
LES ruines , poëme ; par M. Feutry ;
à Londres , chez Edouard Kermaneck
1767 : feuille in- 8 °.
Ces ruines nous paroiffent être le pendant
des tombeaux , poëme connu du même
auteur. C'est ici une efquiffe de plufieurs
effets pittorefques de la deftruction caufée
par le temps.
F12 MERCURE DE FRANCE.
TRAITÉ des ftratagêmes permis à la
guerre , ou remarques fur Polyen & Frontin
, avec des obfervations fur les batailles
de Pharfale & d'Arbelles ; par M. J. de
M. Lieutenant- Colonel d'Infanterie ; à
Metz , chez Jofeph Antoine ; 1765
avec privilége du Roi. Brochure in- 8°.
de 110pages avec des gravures . On en trouve
des exemplaires à Paris , chez Barbou ,
rue des Mathurins.
Il ne faut pas que le defir de réuffir à
la guerre , faffe employer d'autres moyens
que ceux de la valeur & de l'adreſſe. Les
principes de l'honneur doivent éloigner
de toutes voies perfides & méchantes . Voilà
ce qu'on entreprend de prouver dans
cet ouvrage , qui peut- être regardé comme
un corps abrégé des loix de la guerre . L'idée
en eft venue à l'auteur depuis la lecture
de Polyen & de Frontin , qui ont confondu
fous le même titre les moyens permis
avec ceux de la perfidie & de la fcélérateffe
.
NOUVEAU Guide des chemins du
royaume de France , contenant toutes fes
routes , tant générales , que particulieres ;
dédié au Roi , par le fieur Daudet de
Nifmes , Ingénieur- Géographe de Sa Majefté
; à Paris chez Vincent , Libraire , rue
"
DECEMBRE 1766. 113
S. Severin , vis - à vis de l'Eglife. Nouvelle
édition ; 1766 ; in - 12 , petit format , avec
approbation & privilége du Roi.
Tout homme qui voyage en France ,
& ceux même qui , fans voyager , defirent
de fe former une idée exacte de tous
les lieux du royaume , de leur diftance de
La Capitale , de la jufte diftance d'un
endroit à un autre , d'une ville à une autre
ville , d'un village à une ville , & d'un
village même à un autre village , ne peut
fe difpenfer de fe procurer ce livre , trèscommode,
très portatif, & fur- tout très inf
tructif. On ne peut fçavoir trop de gré au
Libraire , d'avoir donné au public une édition
nouvelle de cet ouvrage utile , devenu
très - rare , & qui mérite en effet
d'être fouvent réimprimé. Il eft divifé
en trois parties : la premiere contient toutes
les routes générales , partant de Paris ,.
pour aller à toutes les villes capitales dechaque
province ou pays du royaume. La
feconde indique les routes générales
partant de Paris , pour aller à tous les
ports de mer du royaume , tant fur la méditerranée
, que fur l'océan . La troifiéme
partie eft fous-divifée en 15 articles , contenant
tous les chemins de détours &
praticables , qui font dans chacun des
Gouvernemens généraux du royaume ,
114 MERCURE DE FRANCE.
où l'on voit tous les endroits par où if
faut paffer , & la plus vulgaire diftance
d'un lieu à un autre , jufqu'à un quart
de lieue de différence .
PRÆCEPTA rhetorices collecta ex libris de
Oratore, necnon ex libro ORATOR infcripto:
adfaciliorem intelligentiam difpofita , notif
que enucleata. Accefferunt eximia quedam
loca ex libris de claris oratoribus ; ad ufum
tyronum in eloquentia ; Parifiis apud
JOANNEM BARBOU , viâ Mathurinenfum ;
1766 : in-12.
De tous ceux qui ont donné des régles
fur l'éloquence , il n'en eft point qui
ayent mieux réuffi qu'Ariftote , Ciceron
& Quintilien mais Ciceron a renfermé
dans fes livres de rhetorique tout ce qu'Ariftote
avoit de meilleur. Cependant il faut
convenir que malgré les beautés qu'ils
renferment , cet ouvrage eft fort difficile ,
& qu'on a bien de la peine à fuivre le fil
du raifonnement , & à recueillir la doctrine
de l'auteur au milieu de ce long
cercle de converfations & de contredits.
De plus , comme les digreffions y font
fréquentes , les préceptes fe trouvent difperfés
, fouvent très - éloignés les uns des
autres de forte qu'il falloit pour rendre ce
livre utile aux jeunes gens , faire un extrait
:
DECEMBRE 1766. 115
des excellens préceptes qui font répandus
dans le corps de l'ouvrage. C'eft le but que
l'on s'eft propofé dans le recucil que nous
annonçons ; & nous croyons pouvoir affurer
que l'ouvrage , tel qu'il eft actuellement , eft
une excellente leçon d'éloquence , qui ne
peut être trop recommandée à la jeuneffe.
Elle y puifera une éloquence parfaite ,
avec le goût de la belle latinité.
LES Commentaires de Cefar , nouvelle
édition revue & retouchée avec foin ; à
Paris , chez J. Barbou , Imprimeur - Libraire
, rue des Mathurins ; 1766 : 2
vol. in- 12 .
Vers le milieu du fiécle dernier , Nicolas
Perot d'Ablancourt donna une traduction
des commentaires de Céfar , qui
eut alors beaucoup de vogue ; mais fon
langage commence à paroître un peu furanné
, fon ftile n'eft pas toujours pur &
exact ; & on remarque même dans cette
verfion , beaucoup de contre- fens. Dans
bien des endroits , c'eft moins une traduction
qu'un extrait de l'auteur original ,
dont , en gros , on s'eft contenté de préfenter
le fens , fans s'attacher à rendre fes
idées en détail & par parties. Ceft fans
doute le jugement qu'en a porté l'écrivain
, qui en 1743 , nous a donné à la
116 MERCURE DE. FRANCE.
,
Haye une traduction de ces commentai
où il a corrigé quelques tours &
quelques expreffions de d'Ablancourt. En
1755 un homme de lettres donna à Paris
, une édition latine & françoiſe de
Cefar. Elle eft certainement plus exacto
que celles qui l'avoient précédée jufqu'alors
; le françois en eft plus châtiẻ &
plus coulant les noms de peuples &
de lieux , de rivieres & de montagnes y
font rendus avec plus d'exactitude , &c.
auffi ceux qui nous ont donné l'édition
françoife d'Amfterdam en 1763 , après
avoir confronté la traduction de d'Ablancourt
, celle de la Haye en 1743 , & celle
de Paris en 1755 , fe font- ils déterminés
à fuivre entiérement & mot à mot , cetre
derniere comme la meilleure . C'eſt cette
édition de 1755 , qu'on nous redonne
aujourd'hui ; mais elle a été revue d'un
bout à l'autre ; & l'on s'eft fur- tout appliqué
à la rendre plus littérale & plus
exacte. On a eu attention de fuivre pas
à pas le récit de Cefar ; & tant que le
génie de notre langue l'a permis , on
n'a rien changé à l'ordre de fa narration.
Le latin placé à côté de cette traduction .
paroiffoit demander cette exactitude . Si
au mérite littéraire de la verfion que nous
annonçons , on fait attention aux beau
DECEMBRE 1766. 117
tés typographiques dont le fieur Barbou
a orné cette nouvelle édition , on conviendra
qu'elle a fur toutes les autres , une fupériorité
qu'aucune ne peut lui contefter.
Il n'a rien épargné pour rendre fon travail
d'une exécution auffi parfaite qu'elle peut
l'être ; & fon imprimerie deja fi connue
par la beauté des éditions , acquiert encore
un nouveau luftre par celle de ces nouveaux
commentaires de Céfar.
PRÉCIS de la Chirurgie pratique , où
l'on donne , d'après les plus grands maîtres,
la plus fûre méthode d'opérer , avec des
obfervations & réflexions fur la conduite
que les praticiens doivent fuivre dans les
maladies les plus importantes ; par M.
F*** , Chirurgien Juré , correfpondant de
l'Academie de chirurgie , &c. à Avignon ,
& fe trouve à Paris , chez Vincent , rue S.
Severin ; 1767 : 2 vol . in - 12 .
Un tableau raccourci , dans lequel on
peut voir d'un coup dd''oeoeiill ccee qquuee les plus
grands maîtres ont obfervé dans chaque par
tie de la chirurgie , les combinaiſons qu'il y
a à faire dans les cas imprévus , les précau
tions que l'on doit prendre dans ceux qui
font compliqués, la conduite qu'il faut tenir,
la meilleure méthode d'opérer, & cun pare
tableau ne peut manquer d'être de la plus
113 MERCURE DE FRANCE .
grande utilité pour l'inftruction
des chirurgiens
, & conféquemment
pour le bien
des hommes. C'est ce même tableau
que
préfente
le livre que nous annonçons
; & les gens de l'art que nous avons confultés
, nous en ont fait le plus grand
éloge. Sur le témoignage
des perfonnes
éclairées
, nous avons lu cet excellent
livre , quoique
la matiere ne foit pas de notre reffort : nous l'avons trouvé fi clair ,
fi méthodique
, que nous ne pouvons
nous
difpenfer
de rendre compte du travail de l'auteur
. Il a recueilli
& rédigé les principales
obfervations
faites par les plus ha- biles praticiens
de Paris , des provinces
& des pays étrangers
. On y voit clairement
expofés
les faits fur lefquels
ces mêmes obfervations
font appuyées
, & ce que
d'après eux ,
il y a de mieux à faire dans
les diverfes
occafions
. Chaque
chapitre
Foule fur une des opérations
les plus im- portantes
de la chirurgie
, telles que l'opération
de la fiftule , du trépan , de la
taille , &c. D'après
ce peu de mots
on
doit reconnoître
l'utilité d'un pareil livre ;
& l'auteur peut en augurer le meilleur
ac- cueil de la part du public
, & en particulier
des chirurgiens
qui ne manqueront
pas de fa le procurer. Il éclairera
l'efprit en dirigeant
la main du particien
, pour
,
DECEMBRE 1766. 119
la
l'aider à prêter aux hommes les fecours
importans qu'ils ont droit d'attendre de
lui. L'auteur l'a rendu portatif pourplus
grande commodité du lecteur. Le
style en eft fimple ; & il devoit l'être ,
puifque dans un précis de chirurgie pratique
, il s'agit , non des mots
des chofes les plus férieufes.
> mais
ESSAI fur les vertus de l'eau de chaux ,
pour la guérifon de la pierre , par M. Robert
Whytt, Docteur en médecine de la
Société Royale de Londres , Membre du
College Royal des Médecins , & Profeffeur
en Médecine dans l'Univerfité d'Edimbourg
; avec un fupplément , contenant
l'hiftoire de la maladie de M. Walpole ,
écrite par lui-même ; celle de la maladie
de M. Newcome , Chanoine de Windfor ,
&c. Traduit fur la feconde édition de l'Anglois
, par M. A. Roux , Docteur en Médecine
; auquel on a ajouté une méthode
de diffoudre la pierre , par la voie des injections
de M. Butter , traduite par le
même. Nouvelle édition . A Paris , chez
Vincent , rue S. Severin ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi , un vol ,
in- 1 2.
Peu d'ouvrages de médecine ont été
mieux reçus en Angleterre , que cet excelMERCURE
DE FRANCE.
lent Effai , dont en France même , on a reconnu
le mérite, puifqu'on en a fait plufieurs
éditions & traductions en fort peu de tems;
indépendamment des avantages étonnans
que retirera la médecine de la publication
de cet ouvrage , les Chymiftes eux- mêmes
y puiferont des notions jufqu'alors inconnues
à leur art. Les expériences fans nombre
, faites par M. Whytt , avec la pierre
& l'eau de chaux , ouvrent une vaſte carriere
à celles que pourront faire dans la
fuite les amateurs de la chymie. Enfin , les
malades attaqués de la pierre , le liront
avec d'autant plus de plaifir , qu'ils y verront
à chaque page , des motifs de confo-
Jation & d'efpérance dans les obfervations
que l'auteur leur préfente. Les recherches
fur l'eau de chaux , que M. Roux , trèshabile
Chymifte , a mifes à la tête de cet
Effai , ne laiffent rien à defirer fur une
matiere fi intéreffante. Il feroit à fouhaiter
que les Médecins en fiffent une étude
particulière , ils préviendroient par un remede
facile , les douleurs terribles d'une
maladie , & les tourmens cruels d'une opération
, dont le feul appareil eft fi effrayant
pour l'humanité. Des guérifons bien conftatées
fur des perfonnes connues , forment
un témoignage convaincant de l'efficacité
du remede que nous offrent MM. Roux
&
DECEMBRE 1766. 12E
& Robert Whytt , & ne laiffent aucun
doute fur l'utilité d'un pareil livre dans la
théorie & la pratique de la Médecine.
HISTOIRE de la réception du Concile
de Trente , dans les différens Etats Catholiques
, avec les piéces juftificatives ,
fervant à prouver que les décrets & les réglemens
eccléfiaftiques ne peuvent & ne
doivent être exécutés fans l'autorité des
Souverains ; nouvelle édition . A Amfterdam
, chez Arkftée & Merkus ; 1767 :
deux vol . in-1 2. On trouve quelques exemplaires
de cet ouvrage rare & curieux
chez Vincent , Libraire , rue S. Severin .
Ce livre , dont les éditions fe font multipliées
, eft du même auteur , que l'ouvrage
que nous annonçâmes il y a quelque
temps fous le titre des droits de l'Etat &
du Prince; il eſt fait pour fervir de fuite au
même livre , & fe vend chez le même Libraire.
Un des principaux articles des libertés
de l'Eglife Gallicane , eft qu'elle ne
reçoit pas indifféremment tous les Canons
des Conciles , ni toutes les épîtres décrétales
des Papes. Mais on ne peut mieux
prouver cette maxime , qu'en remarquant
ce qui s'eft paffé en France , touchant la
réception du Concile de Trente. Ceux qui
defireront avoir là-deffus des notions clai
F
122 MERCURE DE FRANCE
› diftinctes , exactes & précifes , trou
veront dans le livre qu'on vient de réimprimer
, tout ce qui peut fatisfaire leur curiofité.
Il a d'ailleurs un autre avantage ,
c'eft qu'il répand des lumieres certaines
fur une partie intéreffante de notre hiſtoire
; car l'auteur a fpécialement l'art de ramener
tout à l'inftruction , & de jetter un
jour lumineux fur ce que d'autres auteurs
affectent de laiffer dans l'obfcurité.
ELOGE de Staniflas I , Roi de Pologne ,
Duc de Lorraine & de Bar , & c ; préfenté
à la Reine , par M. l'Abbé Bombart, Licencié
ès -Loix , Vicaire de l'Eglife Royale &
Paroiffiale de S. Barthelemy. A Paris , chez
P. F. Gueffier , fils , rue de la Harpe ;
1766 avec approbation & permiffion ;
in-4°.
ود
L'auteur enviſage le Roi de Pologne
fous trois points de vue , dont la réunion
donne une idée jufte de fon caractère . Il
préfente un héros , un fage , un chrétien.
Ses difgraces ont juftifié fon héroïſme.
Ses vertus politiques ont prouvé fa fageffe.
Son attachement à la Religion a
» honoré le Chriftianifme. L'hiftoire de
fa vie renfermée dans ces trois idées ,
préfente plus de vraie grandeur , que l'an-
و ر
ود
DECEMBRE 1766. 123
tiquité n'en admira dans la plupart des
» hommes célèbres à qui elle rendit des
hommages ».
Co
. LE Philofophe foi- difant , comédie en
vers , en trois actes . A Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez Gueffier , fils , rue
de la Harpe , vis - à - vis de la rue S. Severin
, à la liberté ; 1766 : in- 8 ° . Prix 1 liv.
fols.
4
Les contes de M. Marmontel , qui ont
déja fourni tant de fujets de comédie ,
ont encore été la fource d'où a été tirée
la pièce que nous annonçons. Ce même
conte avoit été mis en action dans une comédie
jouée il y a quelques années au
théâtre Italien. Le public qui aime à faire
des comparaifons , fera en état de juger
du talent des deux auteurs. Nous trouvons
, dans le Philofophe foi- difant , des
endroits qui nous paroiffent faits pour
réuffir à la repréſentation , & d'autres qui
femblent plus agréables à la lecture.
LE Voyageur François , ou la connoiffance
de l'ancien & du nouveau monde ,
mis au jour par M. l'Abbé Delaporte. A
Paris , chez Vincent , Libraire rue S. Severin
, vis -à vis de l'Eglife ; les tomes I
Fij
T24 MERCURE DE FRANCE
& II , nouvellement réimprimés avec des
augmentations & des correction .
Le prompt débit des deux premiers
volumes de cet ouvrage inftructif & agréable
, a obligé le Libraire à en préparer
une nouvelle édition , même avant que
les tomes III & IV euffent paru . L'auteur
a profité dans cette réimpreffion , des remarques
de fes amis , & des obfervations
de quelques critiques , pour la perfection
de l'ouvrage. Nous ne tarderons pas à
faire connoître en quoi confiftent les changemens
, additions & corrections qu'il y
faits. Il eft actuellement occupé de l'impreffion
des tomes V & VI , & de la compofition
du VII & du VIII volume. Il paroît
que M. l'Abbé Delaporte , fenfible à
l'accueil favorable que le public a fait à
-cet ouvrage , a fort à coeur de n a fort à n'en pas faire
attendre la fuite trop long- temps.
CAMPAGNE du Maréchal de Villars ,
& de Maximilien Emmanuel , Electeur de
Bavière , en Allemagne , en 1703 ; par
M. Carlet de la Roziere , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis ,
Lieutenant-Colonel de Dragons , & Aide-
Maréchal général des Legis des Armées
du Roi pendant la guerre dernière ; avec
cette épigraphe :
DECEMBRE 1766. 125
Quid fieri debeat traftato eum multis : quid verò
facturus fis , cum pauciffimis & fideliffimis ,
vel potiùs ipfe tecum. Veg. lib 1v , cap . v.
A Paris , chez Merlin , Libraire , rue de la
Harpe , vis-à- vis de la rue Poupée , à Saint
Jofeph ; 1766 : avec approbation ; un vol.
in- 12 , enrichi d'une très -belle carte , biennette
, bien détaillée , bien exacte , des
cercles de Suabe & de Bavière , dreffée
exprès pour l'intelligence de cette campagne
; avec une autre carte , où fe trouve
le plan de la bataille d'Hochfter , donnée
entre l'armée de France & de Bavière &
celle des Impériaux le 30 Septembre 1703 .
Nous avons annoncé , chacune dans fon
remps , les campagnes de M. de Créquy &
du grand Condé , par M. Carlet de la Roziere.
Celle de M. de Villars , par le
même auteur , eft traitée avec la même
intelligence , & fera partie d'un excellent
recueil , où , par des faits plutôt que par
des préceptes , les gens de guerre apprendront
les règles du grand art qu'ils profeffent.
On peut regarder un pareil ouvrage
comme une école de la fcience militaire ;
on ne fauroit trop exhorter l'auteur à continuer
un travail fi utile. Les fources où
il puife font de fürs garans de la vérité
des faits qu'il avance ; il n'a recours qu'aux
pièces originales ; & fes connoiffances
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
géographiques & militaires , dont il a déja
fourni tant de preuves , le rendent trèspropre
à donner à cette collection de campagnes
toute la perfection qu'exige ce
genre d'ouvrage . On trouve chez le même
Libraire les campagnes de M. de Créquy
& du Prince de Condé.
HISTOIRE des Colonies Européennes.
dans l'Amérique , en fix parties. 1 ° . Une
hiftoire abrégée de la découverte de cette
partie du monde . 2 °. Les moeurs & les.
coutumes de fes premiers habitans . 3 ° .
L'hiftoire des Colonies Efpagnoles . 4°.
Des Colonies Portugaifes. 5. Des Colonies
Hollandoifes & Danoifes . 6 ° . Des
Colonies Françoifes. Chaque partie con .
tient une défcription de la Colonie ,
de fon étendue , de fon climat , de fes
productions , de fon commerce , du génie
& des moeurs de fes habitans . On y traite
des intérêts des différentes Puiffances de
l'Europe , par rapport à ces colonies , &
de leurs vues par rapport au commerce :
traduite de l'anglois de M. William Burck ;
par M. E.... A Paris , chez Merlin , Libraire
, rue de la Harpe , à l'image Saint
Jofeph ; 1766 avec approbation & privilége
du Roi ; deux vol. in- 12 .
Ce titre ne préfente que des objets
DECEM BRE 1766. 127
enrieux & intéreffans ; & chaque partie
de l'ouvrage nous fournira la matière d'un
extrait très - inftructif. Nous pourrons donc
y revenir plus d'une fois ; car l'ouvrage
offre des détails que l'on ne trouve point
dans la plupart des relations de voyages
faits dans les mêmes pays.
LETTRES d'Adelaide de Dammartin ,
Comteffe de Sancerre , à M. le Comte de
Rancé , fon ami ; par Mde Riccoboni . A
Paris , chez Humblot , Libraire , rue Saint
Jacques , près Saint Yves ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi , deux
parties in- 12 .
Nous n'avons encore eu le temps que
de jetter un coup-d'oeil fur ces lettres , &
nous y avons trouvé cette légéreté , cette
élégance & cette délicateffe de ftyle qui ,
jointe à la fineffe d'efprit , de fentiment
& de goût , caractériſe tous les ouvrages
de Mde Riccoboni. Nous lirons ce livre
avec plus d'attention ; & nous ne tarderons
pas d'en donner un extrait.
EUMENIE & Gondamir , hiftoire françoife
, du temps où commença la monarchie.
A Paris , chez Sébastien Jorry , Imprimeur
- Libraire , rue de la Comédie
Françoife , au grand Monarque & aux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
cigognes ; 1766 avec approbation &
privilége ; brochure in- 12 de 170 pages.
On trouvera dans ce petit ouvrage une
efquiffe des moeurs , des fentimens , de la
religion de nos premiers ancêtres , l'origine
de plufieurs ufages de la nation , &
quelques faits hiftoriques qui ont échappé
à nos écrivains. Le tout y eft préfenté
avec l'agrément qu'offre la vérité mêlée
de fiction.
ODES nouvelles & autres poéfies , précédées
d'un difcours fur l'ode , & fuivies
de quelques morceaux de profe ; par M.
Sabatier ; à Paris , chez Sébastien Jorry,
Imprimeur-Libraire , rue de la Comédie
Françoife , au grand Monarque & aux
Cigognes; & chez Delalain , rue Saint
Jacques , près la fontaine Saint Severin ;
1766 : volume in - 12 de 3 12 pages.
Cette collection , que nous n'avons fait
que parcourir , mais dont nous rendrons
compte inceffamment , fait le plus grand
honneur à M. Sabatier. Nous y avons ap
perçu le talent le plus décidé pour la poéfie
lyrique , dost l'auteur avoit déja donné
des preuves brillantes. Il n'y a aucune de
fes odes , qui ne renferme de grands traits.
Nous avons fur- tout remarqué l'enthou
afme & les images , réunis à la philofoDECEMBRE
1766. 129
phie. L'auteur a traité des fujets qui ne
paroiffoient pas fufceptibles de la chaleur
& des fougues de l'ode , & y a réuffi. Il
a appliqué ce genre à des objets intéreffans;
la population , l'ode aux mères fur
la néceffité de nourrir leurs enfans , le luxe,
& autres , en font des preuves . Cette collection
eft d'ailleurs variée par des morceaux
de profe , bien écrits & remplis d'idées
, & par des épîtres d'une riche poéfie .
En attendant que nous parlions plus au
long de ce recueil , nous dirons que M.
Sabatier a renouvellé le genre de l'ode ,
fublime trop oublié.
ce genre
ALMANACH des femmes , ou defcription
de ce qu'il y a de plus curieux dans
les moeurs , les ufages & la figure des femmes
chez les différens peuples de l'univers ,
fuivie d'un recueil de fecrets pour maintenir
la beauté des Dames dans toute fa
fraîcheur , & où l'on trouve tout l'art de
la toilette ; à la Haye , & fe trouve à Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques
, au temple du Goût ; 1767 : volume
in- 18.
Pour donner une légère idée de ce pe
tit ouvrage , nous ne tranferirons ici , que
ce qui regarde les femmes de Paris, « On
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
ور
09
ور
"
» diftingue à Paris quatre claffes de femmes
: celles de la Cour ; les femmes.
» comme il faut de la ville ; les bourgeoifes
& les femmes du peuple . Les femmes
» de la Cour donnent le ton à celles dela
» ville ; celles- ci aux bourgeoifes , qui , à
» leur tour , le donnent aux femmes da
peuple , parce que toutes veulent être
» comme il faut. Être comme il faut , eft ,
dans ce pays , le mot de ralliement , la
grande inaxime qui y gouverne l'empire
» féminin ; mais les légiflatrices prétendent
qu'elles feules font comme il faut,
» & que les autres ne font que leurs copiftes
ridicules . Les femmes de la ville
ont les mêmes prétentions à l'égard des
bourgeoifes , qu'elles regardent avec mépris
; & celles- ci s'en dédommagent fur
» les femmes du peuple. Il y auroit, ce me.
femble , un moyen de terminer le diffé-
» rend , & de les mettre toutes d'accord ;,
» car fi , pour être comme il faut , il ne s'agit
que d'avoir beaucoup d'effronterie ,
» un grand fond de coquetterie & de libertinage
, une infatiable avidité pour
» le luxe & la parure , un goût dominant
pour l'indépendance , les plaiſirs &
» l'oifiveté , il faut convenir qu'elles n'ont,
rien à fe reprocher les unes aux autres,
99
D)
30
ود
"
DECEMBRE 1766. 131
& qu'elles font en général libertines ,
coquettes, indépendantes , comme ilfaut,
» & imême plus qu'il ne faut ».
ود
BELISAIRE , par M. Marmontel ; à Paris,
chez Merlin, Libraire, rue de la Harpe ,
vis-à-vis la rue Poupée , à faint Jofeph ;
vol. in- 8° & in - 12 , avec de très-belles
figures.
Cet ouvrage ne paroîtra qu'à la fin de
cette année ou au commencement de
l'autre. Nous ne l'annonçons aujourd'hui ,
que pour avertir le públic que ceux qui
defireront fe procurer des exemplaires où
fe trouveront les premieres & les plus belles
épreuves , pourront fe faire infcrire.
chez le Libraire qui débite cet ouvrage ,
qui fait la fuite des contes moraux du
même auteur.
LE magafin des modernes , almanach
curieux , où l'on trouve autant d'efprit
qu'il eenn faut , pour fe faire une réputation
auprès des femmes ; l'an de grâce
1767 : à la Haye , chez Propice , Imprimeur;
& fe trouve à Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple
du Goût ; in - 18 .
des
On a commencé ce petit livre- par
déclarations de toutes les fortes , ajustées
E vi
132 MERCURE DE FRANCE.
à tous les caractères , pour les favantes ,
pour les prudes , pour les tendres , pour
les coquettes . On y a mêlé quelques épigrammes
, quelques portraits , quelques
confeils mis en profe , pour qu'ils ayent
l'air plus fenfés ; quelques vaudevilles
des couplers galans , & une comédie lyri
que intitulée : Que ne peut pas l'Amour.
On promet de continuer ce recueil tous
les ans , & de donner toujours du nouveau
.
DICTIONNAIRE de chirurgie , contenant
la defcription anatomique des parties du
corps humain , le méchanifme des fonctions
, le manuel des opérations chirurgicales
, avec le détail & les ufages des différens
inftrumens & médicamens employés
dans le traitement des maladies du reffort
de la chirurgie : à l'ufage des étudians en
médecine & en chirurgie , & de toute
perfonne qui veut fe procurer une connoiffance
fuffifante de la ſtructure des parties
du corps humain , de leurs différens
nfages , & des opérations de chirurgie qui
fe pratiquent aujourd'hui ; le tout , d'après
F'expofition & les préceptes , tant écrits
que non écrits des meilleurs maîtres en mé
decine & en chirurgie , anciens & modernes
; par MM. le V*** . M*** . & de la
DECEMBRE 1766. 133
M*** . A Paris , chez Lacombe , Libraire ,
quai de Conti ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol . in- 8 °.
Quoique le titre de ce dictionnaire annonce
toutes les matières dont l'ouvrage
eft compofé ; quoique des ouvrages de
cette nature ne foient guères fufceptibles
d'un extrait , nous trouvons ce livre fi intéreſſant
, fi utile au public , & principalement
aux gens de l'art , que pour le faire
encore mieux connoître , nous ne tarderons
pas d'en donner une notice plus ample
, plus détaillée , & de rendre un compte
plus étendu , plus circonftancié du travail
des trois auteurs à qui le public en eft
redevable .
PIERRE le Grand , tragédie , avec cette
épigraphe :
Plurima filix
Paulatim vitia atque errores exuit . Juv. fat. xI
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
l'Efclapart , quai de gefvres , & la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple
du Goût ; 1766 : in- 8 °.
A la tête de cette pièce , qui n'a pas
été repréfentée , eft une préface ou plutôt
la vie du Czar Pierre premier. L'Auteur
fe borne à donner une idée des événemens
qui forment le fujet de fa tragédie . I
34 MERCURE DE FRANCE .
tend enfuite compte de fon travail , &
fait , pour ainfi dire , l'hiftoire de fa pièce ,
dont nous pourrons un jour donner un
extrait.
Le Docteur Panfophe , ou Lettres de
M. de Voltaire. A Londres , & fe trouve
à Paris , chez les Libraires qui diftribuent
les nouveautés ; brochure in- 12 de quarante
-quatre pages ; 1766.
La querelle de M. Rouffeau & de M.
Hume font le fujet principal de ces lettres ,
dans lesquelles M. de Voltaire ne diffimule
pas quelques fujets de mécontentement
que lui a donnés M. Rouffeau.
par
BAGATELLES anonymes , recuillies
un amateur ; à Genève , & fe trouve à
Paris , chez Bauche , quai des Auguftins ;
& Delalain , rue Saint Jacques , in- 8 ".
grand papier. Prix 1 liv . 4 fols broché.
Les pièces qui compofent ce petit recueil
font affez piquantes ; la première eſt une
épître à M. de Voltaire, fur la facilité qu'il
a d'écrire à tout le monde ; & il nous
femble qu'on reconnoît dans toutes une
plume de qui nous avons déja plufieurs
jolis ouvrages : celui- ci eft d'ailleurs trèsbien
exécuté quant à la partie typographique
& au papier , & eft orné d'une
DECEMBRE 1766. 135
vignette & d'un cul de lampe gravés en
taille- douce.
2
LA Déclamation Théâtrale , poëme
didactique , en trois chants , précédé d'un
difcours. A Paris , de l'imprimerie de
Sébastien Jorry , rue & vis- à vis de la,
Comédie Françoife , au grand Monarque
& aux cigognes ; 1766 : avec approbation,
& privilége du Roi ; un vol. in - 8 ° de
128 pages , avec tous les ornemens du
deffein , de la gravure & de la typographie .
: Il y a quelques années que M. Dorat
ya
publia un effai en vers fur la déclamation
théâtrale, qui ne regardoit que la tragédie.
Ce même effai. fait aujourd'hui la première
partie d'un ouvrage plus étendu ,
qui comprend la tragédie , la comédie &
l'opera . Cet ouvrage eft un poëme en trois
chants , précédés de trois eftampes de l'invention
& de l'exécution.la plus parfaite..
Elles repréfentent les trois Mufes de la
tragédie , de la comédie & de l'opéra.
Malgré la beauté fingulière de ces gravures.
& des autres ornemens typographiques ,,
nous ne craignons pas de dire que l'ou
vrage de M. Dorat l'emporte encore,
par le mérite poétique & littéraire du
poëme , & du difcours qui le précède
136 MERCURE DE FRANCE .
C'eft ce que nous ferons voir , d'une manière
plus détaillée , lorfque nous rendrons
compte de ces deux excellens morceaux.
RECHERCHES fur le tiffu muqueux ou
l'organe cellulaire , & fur quelques maladies
de la poitrine . Par M. Théophile de
Bordeu , Docteur en Médecine des Facultés
de Paris & de Montpellier. A Paris ,
chez Didot le jeune , quai des Auguftins ;
avec approbation & privilége du Roi : vol .
in- 1 2.
Cet
ouvrage intéreffe
trop l'humanité
pour que nous, différions de l'annoncer.
Nous nous propofons d'en parler avec plus
d'étendue dans le prochain Mercure .
ཡ
AV I S.
M. de Mornas , Géographe du Roi ,'
auteur de l'Atlas méthodique & élémentaire
de géographie & d'hiftoire , dédié a
M. le Préfident Hénault , avertir que c'eſt
à lui feul qu'il faudra dorénavant s'adreffer
pour fe procurer des exemplaires de fon
ouvrage , & que , n'étant plus arrêté par
des caufes légitimes qui ont fufpendu for
travail pendant plus d'un an , il donnera
fans interruption la fuite de fon Atlas . Il
annonce la fixième livraiſon pour le mois
DECEMBRE 1766. 137
de Mars prochain . Cette livraiſon , qui eft
toute entre les mains des graveurs , &
même en partie gravée , fera compofée de
quarante cartes , qui termineront le troifième
volume ; & vû les dépenfes confidérables
qu'il eft obligé de faire , il prie ceux
des foufcripteurs qui n'ont pas retiré la
cinquième livraiſon , de l'envoyer retirer
& de foufcrire pour la fixième. Quant à
MM. les Soufcripteurs de province , qui
s'étoient adreffés jufqu'ici au fieur Defnos ,
M. de Mornas les prie de vouloir bien
l'avertir ( franc de port ) du nombre des
fuites dont ils auront befoin , ainfi que de
la qualité du papier. Sa demeure eſt toujours
rue Saint Jacques , à côté de Saint
Yves. Il termine fon avis en affurant le
public, qu'il n'oubliera rien pour répondre.
à fa confiance & à fes bontés , & pour
montrer que l'honneur feul eſt le mobile
de fon entrepriſe il fuivra toujours le
même principe de défintéreffement
continuant de ne faire payer fes cartes
que fur le prix de la première foufcription.
:
> en
138 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
PRIX foumis au jugement de l'Académie
Françoife.
ON a remis à l'Académie une médaille
d'or de la valeur de deux cents livres , pour
être donnée à l'auteur qui aura fait le
meilleur difcours fur l'utilité de l'établif
fement des Ecoles gratuites de Deffein , en
faveur des métiers.
Les difcours ne pafferont pas trois quarts
d'heure de lecture.
L'Académie donnera fon jugement dans
la féance du lundi , 27 Avril 1767 .
Toutes perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour le prix.
Les auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais ils y mettront une
fentence ou devife telle qu'il leur plaira..
Ceux qui prétendent au prix font avertis
DECEMBRE 1766. r39
que , s'ils fe font connoître avant le jugement
, foit par eux- mêmes , foit par leurs
amis , ils ne concourront point.
Les ouvrages feront envoyés avant le 15
Mars prochain , & ne pourront être remis
qu'à A. L. Regnard , Imprimeur de l'Académie
Françoife , rue baffe de l'hôtel des
Urfins , ou grand'falle du palais , à la Providence
: & fi le port n'en eft point affran
chi , ils ne feront point retirés.
MÉDECINE - CHIRURGIE ,
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSI ONSIEUR ,
APRÈS avoir lu la lettre du Chirurgien
de campagne que vous avez inférée dans
votre Journal ( 1 ) , en réponſe au projet
de médecine gratuite propofé par M.
Renard , Docteur- Médecin à La Eére , j'ai
etu qu'une expérience de plus de trente
ans d'exercice de chirurgie rurale pourroit
aufli autorifer quelques réflexions de ma
part fur un objet de cette importance.
Tout ce qui tend à la confervation de la
( 1 ) Merc. de Février & premier vol. d'Avril
140 MERCURE DE FRANCE.
vie des hommes ne fauroit être trop vit
ni trop examiné . Mais , par malheur , la
fauffe émulation exerce fon empire fur la
médecine comme fur toutes les autres connoiffances
utiles : l'un édifie , l'autre détruit,
celui - là propofe , celui - ci condamne ; & ,
faute d'intelligence , on retarde encore les
progrès d'un art fi intéreffant , & en même
temps fi difficile.
Pour en revenir au projet de M. Renard
, & à la critique qu'en a faite mon
confrère , j'ai effectivement remarqué ,
qu'à défaut de fecours , la mort enlevoit
au village un grand nombre d'habitans
Cependant ceux qui fe mêlent de l'arr de
guérir font prodigieufement multipliés :
mais fi l'on eft étonné du petit nombre de
malades auxquels leur fecours foit efficace ,
j'en crois trouver une premiere caufe , dans
cette ignorance où font au vrai la plûpart
des Chirurgiens de campagne. Il en eft
bien quelques- uns , fi l'on veut , qui fe
diftinguent dans leur profeffion ; mais
combien d'autres n'ont en effet pour partage
qu'un faux favoir , & beaucoup de
témérité ? Peut- on dire qu'un élève qui
poffède à peine les premiers élémens de
la littérature la plus commune , puiffe faire
de grands progrès dans une fcience où tous
préfentent des obfervations & des raifonDECEMBRE
1766. 141
nemens à l'infini ; & qu'un fujet fi mal
difpofé faififfe , par exemple , les leçons
expérimentales du College de Navarre ,
dont parle món confrere , avec la même
fagacité que celui qui , par des études préliminaires
, fe fera initié dans l'art de
penfer & d'approfondir ? Dans la médecine
, tout eft de conféquence ; il ne fuffit
pas de voir , il faut de plus fonder , combiner
, calculer , &c. On eft encore bien
loin du titre d'habile homme , pour favoir
fimplement ouvrir la veine & donner un
vomitif; la fcience cependant de nos Chirurgiens
ruraux fe borne pour ainfi dire
toute là : il feroit même dangereux de leur
demander de plus fortes preuves de talens.
Pour mettre donc les chofes dans ce
bon ordre que demanderoit l'intérêt de
l'humanité , le point effentiel ne feroit
pas précisément , felon moi , qu'on ſéparât
l'exercice de la médecine d'avec celui
de la chirurgie ; car s'il falloit qu'un
payfan fût obligé d'appeller conjointement
le Médecin & le Chirurgien , leur
fecours fubordonné ne feroit certainement
que plus à charge , fans être toujours plus
efficace. Mais l'article important me paroîtroit
celui de n'admettre aux Ecoles de
Chirurgie , que ceux en qui l'on auroit
reconnu un certain degré de ces connoif#
42 MERCURE DE FRANCE.
fances initiales , fans lefquelles on ne peut
fe promettre de fuccès fuivis ; ( 2 ) qu'on
diftribuât l'exercice de la médecine par
paroifles ou cantons ; qu'on établît un Miniftre
de fanté dans chaque arrondiſſement
de deux ou trois lieues ; en un mot , qu'on
ne commît publiquement aux fonctions
médicales , que ceux qui auroient fait
preuve de capacité au jugement des gens
de l'art de la capitale de la province.
Comme on ne manqueroit pas d'y attacher
certaines immunités , leur état acquerroit
un nouveau degré de confidération.
On verroit naître l'émulation parmi
les enfans des perfonnes même les plus diftinguées.
Les bons Sujets fe trouveroient
en plus grand nombre , & comme ils pour
roient furpaffer celui des places à remplir, '
les furnuméraires iroient s'exercer fous les
yeux des Maîtres Chirurgiens , jufqu'au
temps où ils auroient mérité d'être placés
à leur tour.
Pour maintenir en vigueur cette réforme
, on pourroit prépofer quelques Doc-
( 2 ) Je fais bien que dans les grands villes on
exige des Chirurgiens qu'ils foient Maîtres ès
Arts mais pourquoi feroient- ils difpenfés d'être
moins habiles à la campagne ? La ſanté d'un laboureur
me paroît auffi intéreffante que celle d'un
bourgeois ; je ne fais même fi celle de l'un ne
feroit pas fouyent préférable à celle de l'autre .
DECEMBRE 1766 143 .
teurs-médecins de la ville principale , pour
parcourir en certains temps les paroiffes
où feroient établis ces Médecins fubalternes
. Dans leur cours de vifite , ils feroient
procès - verbal ou des fujets de plainte
qu'on auroit à porter contr'eux , pour
enfuite les révoquer , fi le cas y étoit; ou ,
du témoignage de leur bonne conduite ,
pour leur faire obtenir quelque gratification
, fi , par des travaux extraordinaires ,
ils l'avoient méritée . Les chofes étantainfi ,
on ne verroit plus tant d'ignorans ; le
payfan prendroit plus de confiance dans
fon Chirurgien , & à coup für les malades
en feroient mieux traités .
Mais pour ne point négliger les pauvres
, & pour leur procurer tous les fécours
dont ils auroient befoin , il conviendroit
affez , comme le dit M. Renard,
que les Maifons religieufes fuffent char
gées du paiement des falaires de ceux qui
feroient employés à les traiter. Si ces Maifons
religieufes n'étoient pas en état d'y
fournir , quel inconvénient y auroit- il de
mettre à contribution les revenus de l'Hôpital
le plus proche , ou de la fabrique de
la paroiffe ? Par ce moyen les Médecins
ruraux , plus fürs d'être récompenfés , fe
prêteroient avec tout le zèle néceffaire au
foulagement des malheureux . On purge144
MERCURE DE FRANCE.
roit les provinces de cette multitude de
charlatans qui , par la vilité du prix qu'ils
mettent à leurs drogues , font autant de
dupes qu'ils fe font d'acheteurs. Les pauvres
, furs d'être traités gratuitement , ne
s'abandonneroient plus à ces dangereux
empiriques ; & ceux - ci , faute de débit ,
fe verroient contrains de renoncer à leur
art affaffin , pour embraffer des profeffions
plus utiles à la patrie.
Les moyens de rendre la fanté à tous
les habitans de la campagne une fois bien
établis , il feroit à fouhaiter que l'on pratiquât
une chofe plus utile encore , celle
de leur enfeigner à prévenit les maladies
& à s'en préferver. Le livre de M. Tiſſot,
eft fans contredit un excellent livre . Mais
le peuple , à la fanté du quel il eft confa
cré, le connoît- il , en fait - il faire uſage ?
Des leçons vocales de la part d'un Chirurgien
, qui connoiffant la caufe des maladies
dont font le plus fouvent affectés
les habitans de fon canton , les inftruiroit
du moyen de s'en garantir , me paroitroient
bien auffi intéreffantes. De quel
avantage par exemple ne feroient pas les
avis qu'ils donneroient aux femmes qui
fe trouveroient dans l'état de groffeffe , ou
qui auroient des enfans à la mamelle ,
en leur rendant fenfible comment la force
он
4
DECEMBRE 1766. 145
ou la foibleffe de notre tempérament
dépendent prefque toujours des premiers
foins qu'on nous donne dans notre enfance.
En propofant ainfi certaines précautions
aux gens de campagne , avec la
vie fobre & frugale qu'ils menent ordinairement
, on pourroit leur affurer les
plus longs jours & la fanté la plus robufte ;
tandis cependant qu'on en voit un fi grand
nombre périr à la fleur de leur âge , ou
tomber dans des infirmités dont ils ne fe
relèvent jamais.
Un autre article très -utile , feroit d'obliger
chaque Chirurgien de tenir regiftre
de toutes les maladies qu'il traiteroit
; d'y inferire l'âge & le tempérament
de chaque fujet ; les commencemens
& les progrès de la maladie ; les remèdes
qu'il auroit employés & les effets qu'ils
auroient produits : c'eft ce qui , dit- on , fe
pratique dans plus d'un pays ; & j'avouerai
que l'ayant pratiqué moi-même pendant
les premières années de ma profeffion
, j'en ai tiré des obfervations d'autant
plus intéreffantes , qu'elles avoient pour
bâfe l'expérience qui l'emporte toujours
fur la théorie la mieux raiſonnée .
J'ai l'honneur , &c.
A Guéret dans la Marche , le 10 Mai 1766.
GUILL. D.... ancien Maître en Chirurgie.
G
146 MERCURE DE FRANCE .
MÉMOIRE de M. DUBOIS , Baron DE
SAINT-HILAIRE , fur les poids & les
mefures; lu àBRIVE, dans l'affemblée du
Bureau d'Agriculture , le 11 Février
1766.
DANS votre pénultième délibération , il
fut propofé de prier les Meffieurs avec qui
le bureau eft en correfpondance , d'avoir
toujours en vue une mefure connue univerfellement
, comme celles de Paris , lorfqu'ils
nous feroient part dede quelque
épreuve , ou de quelque méthode qu'ils
propoferoient : & à ce propos , vous me
chargeâtes de faire quelque détail des raifons
qui doivent faire defirer l'uniformité
des mefures dans le royaume , des difficultés
qu'il peut y avoir , ou des préjugés.
qui les favorifent , enfemble des moyens
de lever ces difficultés . Je vais avoir l'honneur
de vous rendre compte du peu de réflexions
que j'ai faites fur cette matière.
Votre délibération feule, ou pour mieux
dire , ce qui en a été le motif, eft la première
taifon qui peut faire defirer cette
uniformité. On eft bien-aife , quand on a
DECEMBRE 1766. 147
des correfpondans , d'entendre fans effort
leur langage. Vous confultez , ou vous
êtes confultés fur une opération d'agriculture
: vous connoiffez les mesures de vos
terres , de vos grains , de vos liqueurs ;
votre correfpondant eft dans le même cas
pour celles de fon pays ; vous faites & recevez
de longs mémoires fort détaillés ;
mais on ne s'entend qu'avec peine , il faut
à chaque inftant avoir la plume à la main ,
pour faire des calculs de réduction d'après
la note qu'il a fallu faire à la tête du mémoire
de la contenance des mesures fur
lefquelles le mémoire a été fait.
Cette opération pénible & minutieufe
rebute bien vîte ; on a plutôt fait de laiffer
là le mémoire , on n'achève pas de le
lire , ou fi on le fait , on ne retient pas
long- temps les rapports & les bonnes chofes
qu'il contient.
Ce feroit un ouvrage que d'entrer dans
le détail hiftorique de la caufe de cette
prodigieufe variété dans les mefures ; elle
eft fans doute la même que celle de la diverfité
des coutumes dans les pays coutumiers
: mais cela eft encore bien plus varié.
Il y a plus de cent mefures dans
notre petite province : chaque feigneurie
eut originairement la fienne ; & lors de
chaque partage , tous les copartageans en
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
créoient une dans leur loi : on auroit dit
qu'ils vouloient rompre tout commerce ;
mais ils trouvoient dans cette méthode
un air de légiflation qui flattoit leur orgueil.
La mauvaiſe foi enfuite a fait &
fait peut - être encore des altérations à ces
mefures , en les augmentant ou en les diminuant
, fuivant les divers intérêts : il
en résulte des défordres épouvantables , &
pour le moins celui de n'avoir rien de fixe ,
ni d'étalon invariable d'après lequel on
puiffe réparer les erreurs.
Ily a bien des fiècles que tout le royaume
eft réuni fous un même fouverain , & qu'il
ne devroit y avoir qu'une même religion ,
une loi , une mefure . Le premier point
dépend de Dieu feul ; le fecond , quoique
dépendant du Roi , cauferoit peutêtre
pendant plufieurs années bien du dérangement
dans les fortunes ; mais le troifième
ne cauferoit , je crois , aucun mal.
Ce n'eft pas d'aujourd'hui feulement
que l'on a fenti les inconvéniens de ces
diverfités de poids & de mefures. Il y eut
en 1321 fous Philippe le Long , un réglementpour
l'uniformité par toute la France ,
des mefures & de la monnoie. Les Prélats
& les Seigneurs alors trop puiffans , ne
fouffrirent pas cette réformation : ils gagnoient
trop au défordre , & il n'étoit pas
facile de les réduire .
DECEMBRE 1766. 149
Dans le fiècle fuivant , un Roi ( à qui
on ne pourroit refufer une des premières
places dans le nombre de nos plus grands
Rois , s'il eût eu le coeur aufli bon que la
tête ) Louis XI , le plus grand amateur
de la bonne police , & qui l'entendoit le
mieux , après avoir affermi l'autorité royale,
& prefque anéanti celle des Seigneurs qui
en abufoient , alloit donner à la France
une même loi & rétablir l'uniformité des
poids & mefures comme elle étoit du
temps de Charlemagne , lorfqu'une longue
& cruelle maladie termina fes jours ,
& arrêta ce projet dont il fentoit toute
l'utilité.
Quelle bizarrerie en effet que d'une paroille
à l'autre , fouvent dans la même ,
on trouve différentes mefures!
Les poids & les aulnes ne varient pas
beaucoup il y en a en France de trois ou
quatre espèces : ( c'est - à- dire trois de trop )
mais les mefures des liqueurs , des grains ,
des terres font infiniment multipliées , &
font journellement l'occafion de mille
fraudes & de mille difcuffions : un fac ,
un feptier de bled ont des différences étonnantes
d'un lieu à un autre ; même diverfité
dans la façon de le mefurer : ici on
râcle la meſure ; là on la comble ; ailleurs
on la fecoue ; dans un autre endroit , on
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
la râfe avec un rouleau qui comprime le
grain ; quelque autre part , il faut combler
la cinquième , ou la fixième , ou la dixième
: on ne finiroit pas , s'il falloit faire
l'énumération de toutes les fingulières variétés
qui fe trouvent dans le même canton
.
Même diverfité dans la meſure des
terres : le journal n'eft pas ici le cinquième
de ce qu'il eft chez nos voifins. L'arpent
du pays de France eft de cent perches à la
vérité ; mais on y compte la perche depuis
dix- huit jufqu'à vingt- cinq pieds. L'arpent
de Gascogne eft trois fois plus grand ;
notre feterce dans ce petit canton eft de
15000 jufqu'à 24000 pieds & au- delà ;
& de toutes ces variétés , il réfulte millé
difcuffions dans le commerce , dans les
affaires , dans l'application des titres , que
l'uniformité eût fait ceffer. Nous fommes
témoins de tout ce que l'ufage de fecouer
a fait de maux dans le Comté d'Ayen ;
ufage fur lequel , après les plus amples
inftructions & des frais immenfes , le Parlement
de Bordeaux & celui de Paris viennent
de rendre deux Arrêts directement
contraires.
Même embarras aux Cours des Aydes
qu'aux Parlemens , fur les déclarations
qui font aux rôles de la taille tarifée. Tel .
DÉCEMBRE 1766. 151
a déclaré vrai , d'après les arpentemens
feigneuriaux , où l'arpenteur ufoit d'une
grande mefure , qui fe trouve pourfuivi ,
accufé & dénoncé par un délateur , qui
avoit déclaré fes propres fonds d'après des
arpentemens faits à une petite mefure ; ils
plaident , fe ruinent , & ils avoient pourtant
raifon tous les deux.
Cependant , quelqu'évident que paroiffent
les maux réfultans de cette diverfité ,
nous trouvons bien des gens qui prétendent
que cette variété même fait le bien du
commerce . Il ne pourroit , difent- ils , que
fouffrir de cette uniformité tant defiée ;
car c'eft la connoiffance que le commerçant
acquiert avec foin de tous ces rapports
des mefures l'une avec l'autre , qui fait fon
habileté. Ce réglement de Philippe le Long,
de 1321 , & tant d'autres projets , n'auroient
pas demeuré fans effet , fi on n'avoit
vu que le commerce auroit été dérangé
par cette réformation , &c.
Les meilleures chofes ont toujours des
contradictions ; mais qu'on approfondiffe
les raifons de ces contradictions , on en
trouvera la fource dans le préjugé , ou
dans l'intérêt perfonnel , toujours l'ennemi
de l'intérêt public.
Le réglement de 1321 portoit fur l'uniformité
des mefures & des monnoies :
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
le premier point n'offenfoit que la vanité
des Seigneurs ; mais le fecond choquoit
l'intérêt de tous ceux qui faifoient battre
monnoie , c'est à -dire , qui avoient le
droit de faire de la fauffe monnoie , &
de tromper ainfi les marchands , quand ils
croyoient avoir befoin de le faire ; droit
dont on ufe encore en Allemagne , à la
honte des Princes qui autorifent une telle
fraude. Mais puifque l'uniformité a été
mife enfin dans la monnoie , & qu'il ne
s'en eft enfuivi qu'un grand bien , peuton
raisonnablement penfer que , fi elle
s'établiffoit dans les mefures , elle pût produire
un mal ?
Les mefures étoient uniformes fous
Charlemagne le commerce en fouffroitil
? Ce Prince , le plus grand , le plus beau
génie , & le plus économique de fon fiècle,
fera- t-il accufé par le nôtre d'avoir eu les
vues trop courtes , & de n'avoir pas entendu
la bonne police , non plus que
Louis XI , qui vouloit remettre les chofes
fur le même pied ?
C'eft un préjugé ridicule de croire que
l'habileté dans le commerce confifte dans
cette fubtilité & cette petite fraude de furprendre
, par ces diverfités de mefures , la
bonne foi de ceux avec qui l'on traite . Un
commerçant ne doit favoir toutes ces choDECEMBRE
1766. 15.3
fes que pour n'être pas furpris : mais l'habile
commerçant n'eft autre que celui qui
fait faire le plus de chofes dans le même
temps , & à moins de frais : c'eft fur l'économie
feule , & non fur la fraude , que doitrouler
le commerce. Savoir faire les impor
tations & les exportations à propos & à peu
de frais ; profiter des retours , & apporter
dans les pays d'où l'on a pris les denrées
furabondantes , d'autres denrées qui lui
manquent , que l'on a tirées d'un autre
pays où elles étoient de trop ; faire fans
ceffe rouler fon argent , & vendre plutôt
à bon marché , que de laiffer fes fonds
oififs ; voilà ce qui conftitue le bon négociant,
& non ces petites fineffes qui décréditent
& deshonorent le commerce , &
dont la pratique trop ufitée eft peut-être une
des principales caufes de la dérogeance
que nos moeurs françoifes ont attachée à
une profeflion fi utile , & dont le monde
ne fauroit fe paffer.
Eft-ce que les Anglois n'entendent pas
les intérêts du commerce autant & mieux
que nous ? Ils ont mis pourtant tous les
poids & les mefures à l'uniforme dans
leurs trois royaumes , & depuis plufieurs
fiècles ils s'en trouvent très - bien. On ne
doit donc pas craindre que nous nous trou
verions mál , de faire ce qu'ils ont fait.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
La feule bonne difficulté qui m'ait frappé
fur cette matière , eft celle - ci :
Il n'eft pas de Sénéchauffée , pour petite
qu'elle foit , qui ne renferme une vingtaine
de Seigneuries ; point de petit terrier qui
ne contienne une trentaine de reconnoiffan
es de rentes en grains ou en vins. Si les
mefures font réduites à une , il faudra fix
cens opérations de réduction dans ce petit
bailliage ; c'eft à- dire , fix cens mille , un
million , peut- être deux , dans le royaume.
Pour les faire judiciairement , les frais
feront immenfes , les droits de juftice ,
des Experts , les formalités fans nombre
feront ruinenfes , & la Nobleffe , accablée
par les dépenfes de la guerre qui vient de
finir , & par les impôts qui ne font point
encore finis , n'eft pas en état de fuppor
ter tous ces frais .
Il me femble cependant qu'il y a un
moyen fimple de les épargner , en donnant
pourtant à l'opération toute la jufteffe ,
l'exactitude & l'authenticité défirables .
Il n'y auroit qu'à charger de cela les
bureaux d'agriculture , établis de l'autorité
du Roi , & compofés comme on
fait de gens intelligens , défintéreffés , regardant
comme un grand gain le pouvoir
de procurer le bien du commerce & de
DECEMBRE 1766. 155
:
l'agriculture c'eft le but qu'ils fe propofent
; ils ne font pas d'ailleurs furchargés
d'autres affaires .
Suppofons donc que la mefure univerfelle
foit fixée au poids de marc , à l'aune
de quarante - quatre pouces , à la pinte , au
muid , au boiffeau de tant de pouces
cubes , & à l'arpent de tant de pieds de furface.
Il eft aisé à chaque bureau de fe former
un tableau très exact de toutes les mesures
de fon canton , que j'appelle fon reffort ;
c'eft- à- dire , de favoir au vrai ce que chacune
de ces mefures contient de pouces ,
foit en longueur , foit en furface , foit en
folidité ; & par conféquent de connoître le
rapport exact qu'auront chacune de ces
mefures , & leurs fractions , avec lefdites
mefures univerfelles .
Ce point bien vérifié , bien conftaté ,
après les plus mûrs examens , & décidé
par tout le bureau , le Seigneur d'une
terre n'a qu'à envoyer fon terrier : deux
Commiffaires taxeront au bas de chaque
reconnoiffance le nombre des mefures du
nouveau ftile que doit contenir la quantité
de mefures exprimée dans le titre.
Et au premier renouvellement de terrier ,
on fe conformera à cette correction qu'on
fuppofe qui aura été revêtue d'une forme
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
authentique & légale par les Commit
faires dudit bureau .
Il n'y aura à cela ni frais , ni dépenfes ,
ni droits à payer ; les bureaux d'agricul
ture n'en connoiffent d'autres que celui
d'obliger le Public , auquel ils ont gratuitement
confacré leurs travaux .
HISTOIRE & Analyse d'une Pluie de
fang, par
M. RENARD , Médecin.
Na ON a obfervé dans les premiers jours
d'Octobre 1763 , & le 14 Novembre
1765 , à Ribemont , petite ville de Picardie
, à trois lieues nord - nord- est de la
Fère , une pluie rouge affez confidérable.
On a remarqué aufli que cette pluie ne
tomboit qu'après des brouillards . Je n'ai
pas oui dire qu'elle ait été vue ailleurs
dans les environs.
Plus ces météores font rares , plus ils
étonnent. Auffi le peuple , toujours crédule
& fuperftitieux , prit l'alarme & ne
manqua pas de tirer des conjectures fur la
colère de Dieu , für la difette & d'autres
calamités ; mais des perfonnes moins prévenues
& plus éclairées raffurèrent les
efprits & diffipèrent bientôt les préjugés.
DECEMBRE 1766. 157
rent que
En effet ces phénomènes , quoiqu'ex
traordinaires , n'ont rien que de naturel
Cependant les Phyficiens font encore partagés
fur les caufes qui les produifent. Les
uns , tel que
le célèbre Abbé Nollet , affules
taches rouges , dont les murailles
& les couvertures des maifons fe
font quelquefois trouvées teintes , proviennent
d'un nombre infini de gouttes d'une
férofité rouge , affez femblable à du fang ,
dépofée par des papillons lorfqu'ils fortent
de leur chryfalide. Les deux pluies rouges.
de Ribemont confirment ce fentiment ; car
on a reconnu que l'eau qui s'amaffoit à
terre fans avoirtouché les toîts , étoit peu
ou point colorée. Les autres prétendent
que ces infectes , qui cherchent leur pâture
fur les branches des arbres , étant emportés
avec leurs oeufs par de gros vents &
déchirés en pièces , font lavés par l'eau &
donnent une teinte rouge à la pluie. Cette
explication eft fans réplique , fur - tout
lorfque la pluie eft colorée en tombant ,
& qu'il n'y a que les corps qu'elle touche
qui paroiffent teints en rouge. Au contraire
, le fentiment des premiers aura lieu
lorfque des endroits couverts , comme le
deffous des entablemens , des portes & des
fenêtres feront auffi marqués de fang.
On donne encore à ces fortes de phé- .
nomènes une explication affez vraifem158
MERCURE DE FRANCE.
blable : les eaux des rivières ou des lacs ,
dit- on , paroiffent quelquefois rouges
comme du fang. Les hydrologiftes attribuent
ces phénomènes aux courants d'eaux
bitumineufes chargés d'ocre rouge de fer ,
qui fe mêlent fouvent aux eaux des lacs .
Peut-être auffi fe fait- il quelqu'irruption
fouterraine , comme il en arriva dans
quantité de rivières , lors de la dernière
catastrophe arrivée à Lisbonne. On a encore
d'autres exemples d'eaux qui font devenues
colorées en très peu de temps.
Mais les pluies rouges font très- rares , &
feront toujours regardées par les Phyficiens
comme un phénomène curieux. Au refte ,
on ne doit ajouter foi à ces fortes de prodiges
, qu'après un mûr examen & des
preuves certaines : par exemple , qui croira
jamais que les pluies de fang inonderent
la Gascogne en 1017 ? N'est- ce pas là
un conte abfurde & fans vrai femblance ?
Les pluies rouges de Ribemont , au
contraire , réuniffent tous les motifs de
crédibilité. Elles ont été obfervées & recueillies
avec foin , par quatre perfonnes
entr'autres exemptes de préjugés , & trèsdiftinguées
par leurs lumières, leur favoir
& leurs connoiffances phyfiques ( 1 ) . Elles
ont bien voulu m'envoyer quelques onces
( 1 ) MM . le Marquis de Condorcet , Gaudry ,
de Mantes & de Beze.
DECEMBRE 1766. 159
de la dernière eau , qui n'étoit pas , dit- on ,
abfolument fans mêlange : elle avoit été
reçue dans une pierre qui contenoit déja
un peu d'eau commune. Je l'ai confervée
environ fept mois dans une bouteille bien
bouchée. Sa couleur , qui étoit d'abord
d'un rouge pâle , eft devenue petit à petit
ambrée. J'ai trouvé au fond de la bouteille
un dépôt de couleur violette un peu brune ;
au-deffus furnageoit , en forme de nuage ,
une efpèce de toile très mince & très- légère
, de couleur rouge- pâle , à peu - près
de la couleur de l'eau à fon arrivée ici .
On avoit déja remarqué à Ribemont que
le fédiment qui s'attachoit aux parois des
vafes , tiroit fur la couleur violette . L'odeur
, à l'ouverture de la bouteille , étoit
défagréable & paroiffoit fentir le relaut.
Je filtrai d'abord une partie de l'eau que
je poffédois : il eft refté fur le papier une
efpèce de mucilage gras d'un rouge foncé,
femblable au dépôt que donne le fang lavé
dans une grande quantité d'eau. J'aurois
bien voulu pouvoir diftiller ce précipité ,
je fuis perfuadé que j'en aurois obtenu un
alkali volatil , comme de toutes les fubftances
animales ; mais j'en avois une trop
petite quantité , j'ai mieux aimé le brûler
à l'air libre fur une pèle : il s'en eft exhalé
une odeur pénétrante & fétide. L'eau ,
YGO MERCURE DE . FRANCE
après cette première filtration , n'avoit plus
qu'une très foible nuance rouge. Elle a encore
dépofé pendant un mois une eſpèce
de mucilage pareil au premier , mais d'une
couleur jaune-fale & en bien plus petite
quantité. Il femble que ces fortes de mucilages
foient immifcibles à l'eau , quand
une fois ils en font féparés : j'ai eu beau
agiter la bouteille qui les centenoit , ils
nageoient dans l'eau fous la forme de
floccons , fans la troubler , & fe précipitoient
peu après.
J'ai filtré une feconde fois cette même
eau , pour en féparer le nouveau mucilage
; elle s'eft encore décolorée , & je
fuis prefque fûr qu'une troifième filtration
l'auroit rendue abfolument pure & limpide
, mais fans nous procurer une connoiffance
de plus.
D'un autre côté , j'ai fait évaporer une
autre partie de la même cau , & j'ai obtenu
la même fubftance graffe ou muqueufe
qui étoit reftée fur le papier lors des filtrations
. J'ai continué l'évaporation jufqu'à
ficcité , & j'ai reconnu la même odeur
d'un alkali volatil , comme ci- deffus.
Quand j'ai cru le réfidu réduit en charbon
, je l'ai ramaffé & l'ai mêlé avec quelques
gouttes d'acide vitriolique . Il ne s'eft
pas fait la moindre effervefcence , & je
DECEMBRE 1766. 161
n'ai reffenti aucune odeur d'alkali volatil,
Il s'étoit fans doute évaporé en totalité
pendant la defficcation ,
Le papier bleu imbibé de cette eau n'a
fubi aucun changement , non plus que le
fyrop violat. La teinture de noix de galles
pas non plus altéré la couleur de cette
pluie rouge.
n'a
Il paroît donc démontré que cette eau
devoit fa couleur rouge à du fang , & que
ce fang provenoit des infectes & de leurs
oeufs , ou encore mieux , comme le dit
M. l'Abbé Nollet déja cité , d'une eſpèce
de férofité rouge , dépofée fur les toîts &
les murailles des maifons.
Si au contraire cette eau avoit dû fa
couleur à quelqu'ocre rouge de fer , la
teintare de noix de galles l'auroit altérée
en la tendant ou plus brune ou plus noire ,
fuivant la quantité de fer contenu . D'ail
leurs l'acide , qui auroit tenu le fer en diffolution
, auroit été reconnu en changeant
la couleur du papier bleu en rouge.
Je n'ai pas cru devoir pouffer mes recherches
, ni mes opérations plus loin. Ce
petit nombre d'expériences doit fuffire
pour démontrer l'existence du fang dans
les pluies rouges de Ribemont.
A la Fere en Picardie , ce 19 Nov. 1766.
116622 MERCURE DE FRANCE.
1
AVIS IMPORTANT.
LE fieur Alleon de Varcourt , ancien Navigateur
& Ingénieur , demeurant à Paris ,
rue Michel -le- Comte , a fait la décou
verte d'une méthode invariable , tirée uniquement
des élémens de la géométrie , par
laquelle il eft parvenu à trouver le diame
tre , la quadrature & le rapport de toutes
les grandeurs des circonférences qu'on voudra
lui prefcrire , & cela en moins d'une
heure.
Les différentes épreuves qu'il en a faites
devant d'habiles Géometres ne laiſſent rien
à douter fur la réalité & la juſteſſe de fes
folutions , defquelles il tire toujours trois
preuves fuffifantes pour convaincre les plus
incrédules de la réalité de cette découverte ,
par laquelle il a trouvé l'introuvable , fuivant
le dire des favans en ce genre.
Mais , comme il n'eft pas jufte qu'après
tant de foins & de travaux que le fieur
Alleon a faits pour parvenir à ce point fi
defiré depuis long-temps , fa découverte
retourne dans le néant , faute d'être annon
cée & offerte aux Puiffances & autres qui
defireront l'acquerir ; pour cet effet , il
DECEMBRE 1766. 163
fait une inftruction qui contient en chiffres
tout ce qu'il convient de faire , fuivie
d'explications fuffifantes pour mettre ceux
qui le defireront en état de faire feuls toutes
lefdites opérations ; il offre donc ce
fyftême à ceux qui voudront bien lui promettre
une récompenfe honorable ; en ce
cas , l'inſtruction leur fera préfentée cachetée
, laquelle ils feront fceller de leurs armes
, enfuite ils lui indiqueront telle grandeur
de circonférence qu'il leur plaira , de
laquelle le fieur Alleon tirera toutes les
folutions convenables pour prouver la jufteffe
de fes opérations & la réalité de fa découverte
; illes leur préfentera pour les faire
examiner par qui bon leur femblera , après
quoi , s'ils n'en font pas fatisfaits , l'inftruction
leur fera repréfentée en bon état ,
laquelle fera décachetée , afin de les mettre
en état de faire par eux- mêmes toutes ces
opérations , qui les convaincront de la
réalité de cette découverte par les preuves
que le fieur Alleon en tirera en leur préfence
, lefquelles lui feront mériter leurs
eftimes , leurs approbations & la récom
penfe promife.
Cette découverte , qui eft fûrement un
bien réel pour la navigation , a excité le
four Alleon à faire quarante quartiers
de réduction des degrés de longitude ,
164 MERCURE DE FRANCE.
depuis la ligne équinoxiale jufqu'aux qua-´
tre- vingt degrés de longitude , les ayant
joints de deux en deux , à caufe du pex
de différence en latitude qu'il y a entre
deux degrés qui fe joignent , pour ne pas
embarraffer les navigateurs d'un plus grand
nombre ; il efpère que , par la jufteffe de
ces quartiers , ils connoîtront aifément la
différence de tous les degrés de longitude
fous tous ceux de latitude où ils navigue-
Font , lefquelles leur feront d'autant plus
utiles , que la plupart du temps on navigue
fans voir le foleil ni les aftres , auxquels
ils ont recours pour corriger leur route ;
on trouvera fur ces quartiers des inftructions
fuffifantes pour s'en fervir utilement.
Chaque quartier contiendra fix degrés
en longitude & en latitude , qui , à vingt
lieues par degrés , feront plus que fuffifans
pour trouver le jufte point de la navigation
que l'on aura faite.
Il ne fera point de quartier de réduction
des dix derniers degrés , parce qu'ils deviendroient
fi petits , qu'ils feroient inutiles
à la navigation.
de
Le fieur Alleon efpère de mettre enpeu
temps cet ouvrage en état d'être préfenté
à MM . les Marins en une collection
reliće. Heureux fi cet ouvrage lui fait n
riter leur eftime & leur approbation.
DECEMBRE 1766. 165
ARTICLE IV.
BEAUX- ART S.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
ETTRE à l'Auteur du Mercure , fur les
dragées anti -vénériennes .
E point communiquer au public le
Iccès des découvertes les plus utiles à la
ociété ; furprendre fa crédulité par des
its affoiblis ou exagérés, c'eft fe rendre criinel,
& auffi indigne de la confiance publie,
que de l'humanité. Mais malheureufe .
ent l'intérêt commun eftfouvent facrifié à
intérêt perfonnel ; & le terme facré de véé
, n'eft qu'un mafque ou un voile fécteur,
fous lequel les paffions fe cachent,
our fe jouer impunément de l'équité.
Réfervé fur le mérite de tout remède
ouveau , je n'adopte que celui que l'ex-
Erience & la raifon autorifent : les éloges
opp'técoces me paroiffent exiger les épreu
166 MERCURE DE FRANCE .
ves les plus répétées ; & en fufpendant
mon jugement , celles- ci feules me déterminent
fur le motif qui a pu les dicter.
Ce n'est donc point , Monfieur , avec
partialité , mais en homme vrai & défin
téreffé , que je communique au public l'obfervation
que j'ai l'honneur de vous adref
fer , fur un mal vénérien des plus caracté
rifés , guéri radicalement par le feul uſage
des dragées antivénériennes de M. Keyfer.
Une femme âgée de trente- cinq ans ,
fouffroit depuis quatre ans les douleurs
les plus aiguës. N'ignorant point que
conduite de fon mari ne fût la fource de
fon malheur , elle n'ofoit confier fon chagrin
, ni demander un remède à fes maux :
les fymptômes étant enfuite devenus plus
urgens , elle réfolut de vaincre fes répu
gnances , & d'implorer nos fecours pour
terminer des maux auffi effrayans que
cruels.
Appellé fur la fin de Mai , je ne vis
qu'avec douleur les ravages du virus vénérien.
Le danger étoit prochain , & je
craignois avec raifon , que la nature d'un
virus domicilié depuis long - temps , fans
avoir été attaqué , les chaleurs de l'été , &c.
n'augmentaffent les maux , & que les ravages
ne fuffent même fuivis d'une mort
prochaine.
la
DECEMBRE 1766. 167
J'appris qu'elle étoit accouchée vingt
deux mois auparavant d'un enfant qui étoit
mort de langueur , & qu'elle venoit d'en
mettre un fecond au monde ; mais celuici
paroiffoit être un peu mieux portant.
Je lui fis entreprendre l'ufage des dragées
antivénériennes ; je continuois à très- petite
dofe dans les commencemens ; j'augmentois
peu à peu . Le traitement du premier
degré fut rendu plus long qu'à l'ordinaire
, parce qu'elle nourriffoit fon enfant.
Je n'ordonnois qu'une légère décoction
de violettes pour baffiner les ulcères , &
je n'attendois avec confiance le fuccès
de la cure , que du remède interne. L'événement
juftifia mon opinion. Au premier
degré les chofes furent mieux , les
accidens diminuèrent & la malade fur
foulagée. Enhardi par cette lueur de fuccès
, je continuai l'ufage des dragées &
des purgatifs. Tous les degrés du traitement
furent fuivis felon les règles , & tout
difparu fans autre topique. N'ayant rien à
craindre du remède auquel la malade s'étoit
habituée , je fis renaître une autre
inflammation , & j'eus la fatisfaction intérieure
de rendre la fanté la plus parfaite ,
à une femme qui couroit le danger évident
de perdre la vie.
Le traitement a duré deux mois ; elle
158 MERCURE DE FRANCE.
Bourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpé-.
cifique que combattu. Que fes adverfaires
Fadminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refufer à l'évidence .
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la postérité
Ja juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
'A Aix , le 30 Août 1766 .
* Voyez mon certificat dans l'examen du parallèle
, no. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe de
l'auteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVUR E.
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre, après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
àl'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entrepriſe ait lieu
le fieur Lattré, donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très - bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choifis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan , l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
pcule & lespouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible . D'un
H
158 MERCURE DE FRANCE.
nourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
l'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpécifique
que combattu. Que fes adverfaires
l'adminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refufer à l'évidence.
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la poſtérité
la juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
A Aix , le 30 Août 1766.
Voyez mon certificat dans l'examen du parallèle
, no. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe de
Pauteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre , après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
à l'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entreprife ait lieu ,
le fieur Lattré , donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très-bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choifis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan, l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
poule & les pouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible. D'un
H
158 MERCURE DE FRANCE.
Bourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
l'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpécifique
que combattu . Que fes adverſaires
Fadminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refufer à l'évidence .
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la poſtérité
Ja juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , &c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
A Aix , le 30 Août 1766.
*
Voyez mon certificat dans l'examen du parallèle
, n °. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe d
l'auteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre, après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
àl'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entreprife ait lieu ,
le fieur Lattré , donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très -bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choiſis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan, l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
poule & lespouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible. D'un
H
158 MERCURE DE FRANCE.
nourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
l'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpécifique
que combattu . Que fes adverfaires
l'adminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refuſer à l'évidence .
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la postérité
la juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , &c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
A Aix , le 30 Août 1766.
*
Voyez mon certificat dans l'examen du pa--
rallèle , no. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe de
l'auteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE .
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre, après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
à l'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entrepriſe ait lieu .
le fieur Lattré, donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très- bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choifis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan , l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
poule & lespouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible. D'un
H
170 MERCURE DE FRANCE .
côté eft le fujet de la fable , compofé &
deffiné avec beaucoup d'intelligence , fupérieurement
gravé & enluminé ; de l'autre
côté eft la fable , gravée fur deux colonnes ,
& au bas font les notes relatives à la mythologie
& à l'hiſtoire naturelle . Ces écrans
pourront être mis avec fruit entre les
mains des jeunes gens. Prix colorés en
plein , les fix écrans , 12 liv . Idem , avec
Ja bordure colorée , 9 liv .
par
Six nouveaux écrans , acquis depuis peu
le fieur Lattré , dans lefquels , fous les
agrémens d'une ingénieufe fiction , on a
repréfenté fur des cartes de géographie ,
qu'on peut appeller morales , les vertus &
les vices des principaux états de la vie.
Ils paroiffent propres à infpirer , en s'amufant
, l'amour de la vertu & l'horreur du
vice ; & ne font pas moins agréables que
les autres écrans que l'on trouve chez le
fieur Lattré , Graveur , rue Saint Jacques ,
près la fontaine Saint Severin , à la ville
de Bordeaux . On donnera le premier décembre
l'Almanach Iconologique , troifième
partie , les Vertus ; les deffeins &
les explications font toujours par M. Gravelot
, & la gravure par les meilleurs artiftes.
Prix relié en maroquin , 7 liv . 4 fols ,
broché en maroquin , 6 liv.; broché en papier
, 5 liv. On en trouvera de colorés
1
1
DECEMBRE 1766. 171
avec un foin & une propreté fingulière.
Le petit Menteur , eftampe nouvelle
gravée avec beaucoup d'intelligence & de
goût par M. Patour , d'après le tableau
original d'Albert Duret , tité du cabinet
de M. le Chevalier de Jaucourt ; ſe vend
chez l'auteur , rue Saint Jacques , vis- àvis
le Collège de Louis le Grand ; & chez
M. Flipart , rue d'Enfer , près le Séminaire
Saint Louis. Le prix eft de 1 liv .
10 fols.
LA jeune Lifeufe , d'après le charmant
tableau de M. Greuze , & très-bien gravée
par Marie L. A. Boizot ; fe vend auffi
chez le même M. Flipart & chez M. Joullain
, Marchand d'eftampes , quai de la
Mégifferie , à la ville de Rome. Le prix eft
de i liv. 4 fols. 1
MUSIQUE.
Six trio pour clavecin , violon & violoncelle.
Compofés & dédiés à Mde de
V . *** par Jean Martin Allemand. OEuvre
II. Prix 9 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Moineaux , entre la rue de l'Evêque
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
& la rue Neuve Saint Roch , chez M. Maclot
Maître Charron , & aux adreſſes
ordinaires de mufique.
›
Ce Muficien , qui eft homme de goût ,
a fait ces quatre jolis vers pour la dédicace
à Mde de V. *
Que le Dieu des beaux arts daigne enfin m'écouter!
Des fleurs de les jardins j'ofe embellir vos traces,
Le Ciel créa les jeux pour amufer les grâces ,
Et les talens pour les chanter,
RECUEIL d'ariettes à voix feule & à
grande fymphonie , & des trio pour la
clavecin ou la harpe , avec accompagnement
d'un violon & la baffe , de la compofition
de M. Kohaut , Ordinaire de la
Mufique de S. A. S. Mgr le Prince de
Conti. Cet ouvrage qui paroîtra en forme
de journal , fera donné par foufcription
fur le pied de 36 francs pour Paris , &
42 livres pour la province , port franc ;
& ceux qui ne voudront foufcrire que
pour les ariettes feules ou pour les trios,
feuls , payeront 18 francs pour Paris , &
21 livres pour la province , port franc. On
délivrera le premier de chaque mois une
ariette & un trio imprimés in fol. & bien
gravés. Chaque foufcripteur recevra fon
exemplaire chez lui à Paris & en province.
>
DECEMBRE 1766. 173
Le premier exemplaire de chaque article
paroîtra le premier Janvier 1767. On recevra
les foufcriptions feulement chez le
fieur Leclerc , feul du nom dans la marchandiſe
de Mufique , rue Saint Honoré
au coin de la rue des Prouvaires , à l'enfeigne
de Sainte Cecile. Les ariettes &
les trio fe vendront féparément avec les
parties de l'orcheſtre 40 fols chacune , ce
qui fait 48 livres & conféquemment un
quart de bénéfice pour les abonnés ; chaque
exemplaire fera figné & paraphé par l'auteur.
IL paroît un ouvrage intitulé : Deuxième
fuite de différents morceaux de mufique
à une & deux voix , compofés par
M. de la Garde, Maître de mufique des Enfans
de France , Compofiteur de la Chambre
du Roi & Ordinaire de la mufique
de Sa Majesté. Prix 6 liv. avec les parties
de fymphonies féparées.
Catalogue des ouvrages dufieur de la Garde.
Églé, ballet en un acte ,
Enée & Didon, cantate de B. T. 3
La Sonate , idem ,
La Mufette , cantatille de B. T.
6.1 . f.
3
I 10
3
Le triomphe de l'Amour , cantate
de deffus ,
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Le Bouquet , cantatille ,
Le Songe , idem ,
La Rofe , idem ,
Diane & Endimion ,
11.16f.
I 16
116
I 16
L'Inconftance , cantatille de B. T. 1 16
Vénus & Adonis cantatille de
deffus ,
>
L'Adolefcence , idem ,
Le Point du jour , idem ,
Les Soirées de l'Ifle- Adam ,
Deuxième fuite des foirées .
I 16
I 16
I 16
6
6
Les ouvrages ci - deffus ne fe débiteront
dorénavant que chez l'auteur , rue de Richelieu
vis-à- vis celle Villedot , à Paris .
LE fieur Bordet , Auteur & Marchand
de mufique , dont il tient un magaſin généralement
afforti , rue Saint Honoré visà-
vis le Palais Royal , à la Muſique moderne
, a fait graver & mis au jour dans
le courant de cette année les mufiques fuivantes
elles fe trouvent à Paris , chez lui
& aux adreffes ordinaires ; à Rouen & à
Lyon chez les Marchands de mufique.
SAVOIR,
1°. Le deuxième livre des trio de Ri
cheter, à deux violons & baffe , 4° oeuvre,
7446
DECEMBRE 1766. 175
2º. Six duetti à deux violons de Dominico-
Wateski , 1 oeuvre ,
e
61.
3 ° . Six fymphonies à quatre parties
obligées : violino 1 ° , violino 2 ° , alto viola
& ballo del Sig. Tyter , Allemand , ie
oeuvre ,
୨
4°. Six fonates à deux flûtes de Romano
Galley,
6
5°. Six fonates à violon feul & baffe ,
del Sig. Léopold Roxer , Allemand , 1 °
oeuvre , 7
с
4
6°. Premier & deuxième livre de chanfons
nouvelles , ariettes , vaudevilles , romances
, &c. avec des accompagnemens
de clavecin feul raifonnés en pièces & intéreffans
, chacun 6
7°. Six fonates en trio pour deux flûtes
del Sig. Starck , muficien ordinaire de
l'Electeur de Mayence , 1 ° oeuvre , 6
H iv
176 MERCURE
DE FRANCE
.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
LA première repréſentation de Silvie ,
Ballet héroïque en trois actes, avec un prologue
, qui étoit indiquée pour le mardi
11 Novembre , n'a pu être donnée que
le 18 , par l'indifpofition d'un Acteur.
Le Poëme eft de M. LAUJON , Secrétaire
des Commandemens de S. A. Ș. Mgr le
Comte de CLERMONT . La mufique de
MM. BERTON , Maître de mufique de
l'Académie royale , TRIAL , Directeur &
compofiteur de S. A. S. Mgr le Prince de
CONTI.
Lorfque cet Opéra a été repréfenté devant
leurs Majeftés à Fontainebleau l'année
dernière , le 17 octobre , nous avons
donné l'extrait du Poëme , & nous avons
parlé du genre & de l'effet de la mufique ,
compofée dans le goût moderne , ainſt
nous prions nos Lecteurs de vouloir bien
revoir ce qui en a été dit dans le Mercure
du mois de novembre 1766.
DECEMBRE 1766. 177
Les changemens peu confidérables qui
ont été faits dans le Poëme & dans la mufique
, ne changeant rien dans la conftitution
primitive de l'ouvrage , nous ne
pourrions que répéter ce que nous en avons
déja écrit nous nous bornerons donc à
quelques détails de l'exécution du fpectacle
& des ballers , parties fort brillantes ,
& defquelles le Public eft univerfellement
fatisfait.
Dans le prologue , qui à tous égards
frappe le plus les fpectateurs , M. LARRIVÉE
chante le rôle de Vulcain . L'ufage
où l'on eft depuis quelque temps ,
fur nos théâtres , de chercher & d'obferver
le coftume , laiffoit croire que ce Dieu
enfumé boiteroit comme dans la fable ,
parce que c'eft fon caractere diftinctif, &
qu'une très-légère induftrie pourroit repréfenter
cet effet fans incommodité pour
l'acteur on eft affez étonné de voir au
contraire Vulcain frais & ingambe , marchant
très ferme fur fes deux jambes.
Le rôle de Diane , qui à la Cour étoit
joué par Mlle AVENAUX, l'eft à Paris par
Mlle DUPLANT. Elle y reçoit des applaudiffemens
, & le Public voit avec plaifir
des progrès , qui lui font efpérer qu'il
pourra jouir avec plaifir de la force de ce
bel organe , poli par l'art , dans une figure
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
théâtrale & propre au genre des rôles ä
baguettes.
Le rôle de l'Amour eft rempli , ainft
qu'il l'étoit à la Cour, par Mlle LARRIVÉE .
Le zèle de cetre actrice l'ayant engagée à
chanter le premier jour , étant encore enrhumée
, elle ne put exécuter ce rôle avec
autant de voix & autant de grâces qu'elle
en a employé dans les repréſentations fuivantes
, où elle a été applaudie comme
elle a coutume de l'être & de le mériter
dans tous les rôles où elle paroît. Mile LARRIVÉE
& Mlle DUPLANT rempliffent les
mêmes rôles dans le corps de la pièce.
Le ballet de ce prologue eft formé , 1º.
par les Cyclopes , à la tête defquels fe difringue
M. DAUBER-VAL , autant par fon
attention à en remplir les actions , que
par fa brillante exécution , trop connue
pour en répéter l'éloge. 2 ° Par les Grâces
, les Plaifirs , les Ris & les Jeux. Les
jeunes fujets dont nous avons eu fi fouvent
occafion de louer les talens , dans un
âge où communément à peine on en reçoit
les premiers principes , Mlles HAUDINOT
, DERVIEUX & LEROI danfent les
Grâces. Chacune de celles qui compofent
cet aimable trio , exécute féparément quel,
ques petits pas feules , fuivant leur genre
de danfe. Mlle. HAUDINOT fait voic
DECEMBRE 1766. 179
déja toutes les difpofitions à un trèsgrand
talent , on connoît & l'on applaudit
conftamment celui de Mlle DERVIEUX
dans un genre de légereté trèsagréable
. Mlle LEROI a donné le jeudi
dans , les Fêtes lyriques , où elle remplit
avec applaudiffemens plufieurs entrées
feules des preuves du progrès qu'elle a
fait dans la danfe depuis qu'elle eft au
théâtre une figure honnête , & fans prétention
, une jolie taille , fur- tout un de
fir marqué de bien faire doivent lui méri
ter la faveur du public.
:
Tout ce ballet eft infiniment agréable
& varié , toujours en action , & fort ingénieufement
arrangé pour concilier cette
action relative au fujet , avec les moyens
de faire valoir la danfe .
La décoration du prologue , repréfentant
l'antre de Vulcain , d'après les deffeins
de M. BOUCHER premier Peintre du
Roi , eft , comme on peut le croire , d'après
la célébrité de cet illuftre artiſte , d'un
excellent effet & d'une compofition admirable
, à laquelle a parfaitement répondu
l'exécution . On y remarque entr'autres:
chofes avec étonnemeut une efpèce de torrent
de feu liquide , formé par la fonte
d'airain , qui produit une illufion complette
; l'honneur de cette invention eft:
H vj
18 MERCURE DE FRANCE.
dûe au directeur des machines de ce
théâtre.
Les principaux acteurs de la pièce font
les mêmes qui jouoient à Fontainebleau ,
excepté M. GELIN , qui chante le rôle
d'Hilas ou du Faune que chantoit à la Cour
M. LARRIVÉE ; celui - ci chante le chaffeur
que chantoit M. DURAND . M. LE
GROS eft fort applaudi dans le rôle dAmin-
Las , qu'il chante avec la plus belle voix ,
& tout l'art dont il donne journellement
de nouvelles preuves depuis long- temps.
Mlle ARNOULD ( objet toujours cher &
toujours précieux ) dont nous avons tant
à regretter les forces & la fanté , a reparu
aprèsplufieurs mois d'indifpofition cruelle,
occafionnée par une maladie de nerfs . Il n'étoit
pas poffible que dans l'état de foibleffe
où la laille une convalefcence à peine confftatée
, & dans le trouble d'une première re
préfentation , elle eût à offrir au Public le
même charme de voix & de talent , par
lefquels elle avoit encore enchanté tant de
fois cet été dans le rôle de Zirphé. A la
feconde repréfentation la voix s'eft trouvée
un peu plus rétablie , & a laiffé plus
de facilité aux grâces de fon jeu , elle y
fut applaudie. Cependant , les efforts que
lui avoient coûtés le defir de reparoître &
de n'être pas trop long - temps inutile
DECEMBRE 1766. 187
Fayant mife dans la néceffité de prendre
quelque repos , cela a donné lieu à un début
, dont le fuccès a été fi fingulier qu'il
mérite un article particulier , que nous pla
cerons à la fin de celui- ci , pour ne pas
interrompre le détail que nous avons à
faire du ballet.
Celui du premier acte n'eft compofé
que de femmes. Ce font les nymphes de
Diane qui , en préfence de Silvie, s'exercent
en l'honneur de la déeffe , à la courfe
, au combat du javelor , à tirer de l'arc.
On doit imaginer combien eft agréablement
furprenante Mlle ALLARD dans ces
divers exercices , lefquels font rendus avec
vérité , quoique toujours réduits & renfermés
dans les règles de la danfe , qui les
embellit fans en rendre les actions moins
fidèles & moins reconnoiffables. Cette
première danfeufe eft fort bien fecondée
par Mlle PESLIN. Dans la fête du même
acte , Mlle GUIMARD danfe des entrées
feules . Le goût du Public pour cette aimable
danfeufe , & le foin de celle- ci pour
acquérir chaque jour de nouvelles grâces ,
concourent également à fes fuccès renouvellés
à chaque nouveau ballet dans lequel
elle eft employée .
La décoration de cet acte est une forêt ,
& des bocages confacrés à Diane.
182 MERCURE DE FRANCE.
Une pantomime qui peint des combats,
des courfes de faunes contre des chaffeurs
de la fuite d'Amintas & contre des
nymphes de Diane que pourfuit l'audace
de ces faunes , rempliffent uunnee grande
partie de cet acte , dans lequel eft narurellement
amenée une fête de triomphe
pour les chaffeurs & pour les nymphes.
C'eft dans cette fête que l'on remarque
toujours avec plaifir M. GARDEL , danfant
une entrée feule de chaffeur. C'eft dans
la même fête que M. DAUBERVAL &
Mlle ALLARD exécutent , avec tant de
perfection , un pas de deux , figurant le
tendre empreffement d'un chaffeur pour
une nymphe affligée du penchant qui l'entraîne
, réfiftant à ce penchant , fuyant
celui qui en eft l'objet , lui réfiftant avec
la plus févère fermeté , & finiffant enfin
par céder à l'un & à l'autre . Ce pas intéreffant
eft rendu avec tant de conduite &
par deux Sujets fi fupérieurs , qu'il eft perpétuellement
applaudi , & que l'on eft
forcé de faire grace au peu de convenance
de voir toute cette action fe paffer en préfence
des autres Nymphes de Diane &
des autres chaffeurs , attentifs & tranquiles
fpectateurs de l'événement. Mlle DUPEAEI
danſe feule & avec les Dlles VERNIER
& LEROI en Nayades dans le même baller.
La décoration de cet acte , qui repréDECEMBRE
1766. 183
fente des rochers , des montagnes & des
collines où montent & defcendent les
combattants eft encore exécutée d'après
les deffeins de M.BOUCHER , & produit un
effet auffi vrai que pittorefquement conçu
Tout le ballet du troifième acte eft compofé
fur une grande & belle chaconne.
Au genre de ce ballet on imagine bien
que M. VESTRIS y occupe le premier rang
& qu'il le remplit avec l'admiration des
fpectateurs. Admiration qui jamais ne lui
a été mieux dûe , & qu'il rend toujours
de plus en plus légitime.
Les perfonnages de ce dernier ballet
font les Plaifirs , les Ris , les Jeux & quelques
Divinités qui fe font rendues dans
le temple de l'Amour . Adonis eft figuré
par M. GARDEL , Vénus par Mlle Gui-
MARD , Bacchus par M. DAUBERVAL ,
Ariane par Mlle PESLIN , Pélée par
LANT , Thetis par Mlle PITROT..
M
Les ballets du prologue & du premier
acte font de M. LAVAL fils ; les autres de
M. LAN .
La première partie du dernier acte fe
paffe dans le temple de Diane , ancienne
décoration , mais encore très fraîche , du
plus beau genre & de la meilleure manière
en architecture. A la fin de l'acte fuccède
à ce premier temple celui de l'amour. Cette
dernière décoration , de la compofition de
184 MERCURE DE FRANCE.
•
M. BOQUET Peintre & Deffinateur de
l'Académie , eft entièrement neuve pour
le théâtre , non-feulement par la matière ,
mais par fa compofition ; en ce que toute
la fcène antérieure repréfente une roronde
formée par des colonnes de lapis ,
furmontées de l'entablement , d'un attique
& d'un plafond. La forme ordinaire du
théâtre fe trouve changée & le plan natu
rel du local entièrement perdu. de vue.
la
On admire particulièrement , & l'on
ne peut en effet trop admirer la beauté du
plafond , qui repréſente une partie des
Dieux de l'olympe , de la terre & des eaux..
Ledeffein , la compofition des grouppes ,
force , la beauté & l'harmonie de la couleur
peuvent le faire regarder comme un
des plus beaux morceaux en ce genre , &
qui enrichiroit le plus beau palais d'une
conftruction réelle .
On loue généralement le brillant du
fpectacle en habits , en décorations & en
danfes.
Les repréſentations de cet opéra jufqu'a
préfent ont procuré des recettes confidéra
bles.
A la troisième repréfentation , comme
nous l'avons déja annoncé , Mlle BEAUMESNIL
, âgée de 17 ans , reçue à l'opéra
DECEMBRE 1766. 185
très-peu de jours auparavant , n'ayant jamais
chanté dans aucun grand concert ni
paru fur aucun théâtre , foit public , foit
particulier , débuta fur celui -ci par le rôle
de Silvie , avec une voix fuffifante , dont
fa grande jeuneffe laiffe tout lieu de croire
que le volume & la force s'augmenteront
encore. La plus jolie figure , une taille
agréable & toutes les grâces imaginables ,
répandues fur fa perfonne , auroient follicité
& obtenu l'indulgence du Public fi
elle en eût eu befoin ; mais avec un maintien
très-honnête & très- modefte elle parut,
elle entra fur la fcène comme l'actrice la
plus confommée & la plus familiarifée
avec le théâtre . Elle chanta , elle développa
des bras charmans , dont les mouvemens
fouples & moelleux font toujours
d'accord avec le fentiment , avec le fens
des paroles ainfi qu'avec celui de la mufique.
Dès ce moment toute la falle retentit
d'applaudiffemens , ce qui fut foutenu jufqu'à
la fin. Nul embarras , nulle incertitude
ne fe laiffe appercevoir , ni dans la marche,
ni dans le jeu , ni dans le chant. Une prononciation
exacte , une articulation fi nette
& fi diftincte que l'on ne perd pas une
feule des fyllabes les moins fonores , doublent
l'effet de fa voix. La plus grande
précifion musicale dans l'exécution des
186 MERCURE DE FRANCE.
airs mefurés , le débit raifonné dans le
récitatif, la plus fidèle jufteffe annoncerent
d'abord que cette jeune Actrice eft
une des meilleures & des plus parfaites
Muficiennes qui ait paru fur ce théâtre.
Par une action combinée , mais toujours
naturelle , jamais elle ne défunit la fcène .
Toujours deffinée , fans affectation , fes
pofitions heureufes préfentent au fpectateur
le tableau que chaque fituation prefcrit.
A travers tant de règle & de mefure
dans ce rare talent , on croit cependant
ne voir , ne fentir que l'effet de ce
fentiment vif & für d'un coeur vraiment
affecté , que ce précieux inftinct de l'âme ,
qui ravit & qui entraîne . En un mot , fans
rien dire de trop , c'eft la nature dans tout
fon beau , cultivée par l'art , & confondus
enfemble.
Nous prévoyons combien déja quelquesuns
de nos lecteurs s'aigriffent contre nous
& nous accufent d'exagération. On ne
croit plus aux prodiges , & véritablement
ceci en eft un ; mais au moins fi l'on croit
aux faits , que ceux qui ont des relations
dans la capitale daignent fe faire informer ,
& nous ofons défier alors de douter , non
pas d'une partie , mais généralement de
tout ce que nous venons de dire fur Mlle
BEAUMESNIL. On commencera peut-être
DECEMBRE 1766. 187
à devenir plus facile à perfuader quand
on faura qu'à l'âge de huit ans elle favoir
tout l'emploi de Mlle DANGEVILLE &
qu'elle le répétoit devant plufieurs perfonnes
, étonnées de retrouver fi parfaite.
ment cette illuftre & inimitable Actrice
du théâtre françois ; qu'elle s'étoit dèslors
exercée & inftruite fous les meilleurs
confeils dans la déclamation tragique . On
renvoye avec confiance fur ces faits au
témoignage de M. PRÉVILLE , qui lui
donnoit tous fes foins , avec ce plaifir &
ce zèle que produit une aptitude auffi fingulière
& auffi prématurée. De plus , ce
jeune fujer , très - bonne Muficienne dès
l'âge le plus tendre , eft dévenue excellente
dans cet art , ainfi dans celui de toucher
le clavecin & de jouer de la guitarre ,
ayant porté ce dernier inftrument , au rapport
des connoiffeurs , plus loin que tour
ce qu'on a connu de célèbre. Elle a perfectionné
beaucoup cette pratique de la
mufique par une étude férieufe de la compofition.
Tous les talens dévorés , pour
ainfi dire , par cette jeune perfonne , celui
de la Danfe eft entré dans fon éducation ,
au point de figurer très-bien , & même de
remplir fur le théâtre des pas feuls , fi elle
y eût adopté cet emploi ; c'eft ce qu'affurent
tous les maîtres de l'art qui la conque
188 MERCURE DE FRANCE.
noiffent. De plus , la partie littéraire , con
venable aux perfonnes de fon fexe , comme
l'étude méthodique de fa langue & de
quelques autres langues vivantes , n'a pas
été plus négligée que le refte dans cette
rare & heureufe éducation . Tant d'avantages
font dûs aux foins vigilans & en
partie aux frais de Mlle DALLIERE , Or
dinaire de l'Académie Royale de Mufique
, très-bonne Muficienne elle-même ,
& à laquelle Mile BEAUMESNIE appartient
par les liens du fang.
L'exécution du chant , dans ce nouvel
opéra , ne nous laiffe plus la liberté de
taire le reproche que l'on nous preſſe de
toutes parts de faire paffer aux Acteurs
de ce théâtre fur la lenteur générale , fur
le manièré & les petites mignardifes dans
lefquelles dégénèrent aujourd'hui ceux
mêmes que leurs voix & le caractère de
leurs rôles devroient le plus en éloigner.
Qu'ils ne fe laiffent pas tromper par de
vains applaudiffemens d'un parterre féduit ,
lorfqu'après une longue traînée de fon
on le réveille pour une cadence brillante.
Malheur , fur la fcène , aux talens qui
mandient en détail les applaudiffemens ;
c'eſt à l'enſemble , c'eſt au grand effet du
tout qu'il faut prétendre. Ce qu'on obtient
ainfi par féduction fe paie bien cher enfuite
DECEMBRE 1766. 189
l'impatience qui en eft toujours le réfultat.
C'eſt par notre organe auffi que l'on
exhorte la jeune Débutante à fe défendre
foigneufement de cette contagion , & furtout
de celle des louanges , quelque fondées
qu'elles puiffent être ; poifon dangereux
que nous aurions préparé les premiers,
mais que nous arrache la force de la vérité
& non pas le fol enthouſiaſme.
COMÉDIE FRANÇOISE.
MLLE LLE DURANCY a ceffé de jouer après
le rôle d'Electre dans Orefte , pour faire
place à la continuation du début de Mlle
SAINVAL , lequel avoit été interrompu par
indifpofition ( 1).
Il eft arrivé ce qui arrive prefque toujours
lorsqu'un nouveau talent paroît fur
le théâtre avec quelqu'éclat ; plus l'enthoufiafme
lui prodigue d'admiration , plus
la critique lui refufe fouvent dejuftice .
On trouve d'abord des reproches à faire
à Mlle DURANCY jufques fur l'excès d'intelligence
avec lequel elle détaille , elle.
( 1 ) On parlera de cette continuation dans ce
même article .
190 MERCURE DE FRANCE.
détache les moindres parties d'un rôle ;
on fe plaignoit que , par des fufpenfions
& des filences trop affectés , elle découpoit
quelquefois le fens d'un vers & démafquoit
trop l'art de l'actrice aux dépens
de celui du poëte. Elle n'a pas long-temps
donné lieu à toute l'étendue de ce reproche
, & fes partiſans peuvent la défendre
fur cela avec beaucoup d'avantage.
Tandis que d'un côté on admiroit la
fermeté , le nerf & l'énergie qui font le
caractère particulier du talent de cette
Actrice , de l'autre , on l'accufoit d'un excès
de dureté qui alloit quelquefois juſqu'à la
rudeffe. Nous hafardons , à cette occafion,
deux remarques qui peuvent être importantes
fi elles font juftes. 1º. Il eft des âmes
qui fentent tout fortement : le même fentiment
, la même expreffion , qui ne font
qu'agiter les unes avec retenue, heurtent
brufquement les autres. C'eſt donc du plus
ou du moins de rapport entre la manière
d'être affecté de l'acteur & celle dont peut
l'être l'auditeur , que réfulte naturellement
le plus ou le moins de vérité que celui- ci
trouvera dans le jeu de l'autre , & de- là
néceffairement une contrariété très- forte
dans les jugemens des fpectateurs. 2º. La
nature n'accorde pas à tous les fujets du
DECEMBRE 1766. 191
théâtre cette heureufe difpofition des traits
du vifage & de la forme générale dans la
figure , qui produifent , quelquefois même
fans le fecours de la beauté , le caractère
naturel de nobleffe & de dignité propre
& néceffaire aux grands rôles de la tragédie
, ou , ce qui eft mieux encore pour le
théâtre , l'image idéale de ce caractère , applicable
au perfonnage du rôle. L'acteur
alors qui , par un inftinct intelligent , fent
tout ce qui pourroit lui manquer par conformation
, eft obligé d'oppofer à la nature
des efforts qui puiffent y fuppléer en
raifon de ce qu'elle a refufé ; ce feroit à
tort que l'on lui reprocheroit d'être forcé ,
ce feroit accufer l'art des erreurs de la
nature. Voyez tous les hommes d'une petite
ftature ; dès qu'une circonftance importante
, une paffion forte , les porte à prendre
de la fupériorité , ils s'exhauffent
plus que les autres , les mouvemens
qu'ils font pour cela font exceffifs , mais ils
font néceffaires ; peut -être peut - on dire
qu'ils n'en font pas moins naturels , parce
que c'est en effet la nature qui les fuggère
à ceux- ci , comme elle difpenfe les autres
de fe donner aucun effort pour atteindre
au même point.
Le grand art de mefurer , de moduler
la voix , en forte que de fon terme le
192 MERCURE DE FRANCE.
plus infime on paffe au plus élevé fans
diffonance , & que le débit du ton le
plus doux & le plus bas comme celui du
ton le plus fort & le plus aigu paroiffent
également provenir l'un & l'autre de la
même voix fans qu'il s'y apperçoive rien
de factice , eft le fruit d'une longue &
favante pratique de la fcène. Nous en avons
la preuve dans d'illuftres talens qui avoient
prêté fur cela pendant long - temps un aufſi
beau champ à leurs cenfeurs que la nouvelle
Débutante aux fiens .
Il paroîtroit plus difficile pour fes partifans
, de répondre au reproche que l'on
fait fur le graffayement des R & fur l'atrénuation
des Je fi l'on ne favoit que l'induftrieufe
pratique de Démosthène a parfaitement
réuffi de nos jours ; ce qui nous
a été attefté par de très-bons acteurs du
même théâtre , dans la prononciation defquels
on n'apperçoit pas aujourd'hui le
moindre veftige de cet ancien défaut . Ce
feroit donc une injuftice aux ennemis de
Mlle DURANCY de tirer avantage de quelques
défauts fufceptibles de correction ;
d'autant plus qu'il eft à préfumer qu'avec
tant de difpofitions naturelles & tant de
qualités acquifes , elle ne négligera rien
pour fe rendre généralement agréable . On
doit inférer de- là que quelques abus de
geftes
DECEMBRE 1766. 193
geftes qui échappent naturellement au feu
& à la rapidité de l'expreffion difparoîtront
bientôt , pour faire place à un jeu plus fou
mis aux règles févères des bienséances ,
qui n'en paroît que plus naturel dans les
fujets du premier ordre.
Les partifans de cette Actrice , en convenant
même d'une partie de ce qu'on
vient de dire , ont droit à leur tour de
faire valoir la véhémence de fon jeu &
de fon expreffion. Cette qualité , indiſpenfable
pour réuffir au théâtre , eft le
mobile du plaifir qu'on y cherche dans
l'un comme dans l'autre genre. Si ce :
moyen peut égarer quelquefois l'acteur
qu'il anime ; il agite , il maîtrife , il en
impofe jufqu'au cenfeur , qui le critique
par réflexion. Ne vaut-il pas mieux rifquer
quelques erreurs , que d'affoupir méthodiquement
le fpectateur ? Mais tous ces mouvemens,
toute cette impétuofité, que l'on applaudit
dans la nouvelle Actrice , naiffentils
d'une infpiration naturelle ? En un mot ,
pour nous fervir de l'élocution commune ,
a -t- elle ce qu'on appelle de l'âme , ou
n'a - t elle que de l'art ? Voilà ce qui paroît
encore le plus contefté entre les partis &
ce qu'affurément nous ne nous ingérerons
pas de décider. Nous nous permettrons feu-
I
194 MERCURE DE FRANCE .
lement d'obferver à cet égard que , proportion
gardée dans la comparaifon , la
même indécifion fubfifte encore fur l'une
des plus grandes Actrices qu'ait jamais eu
le théâtre françois. De plus , nous prierons
de bien examiner quel fens on donne à
cette élocution commune , de l'âme au
théâtre. N'accorde-t-on pas trop exclufivement
cette âme aux paffions molles &
tendres , & ne la refufe - t- on pas trop légérement
à ceux qui , foiblement affectés
de ces paffions , ne s'élancent , ne s'en-
Aamment que fur les paffions fortes &
même un peu exaltées , ou à ceux qu'un
fentiment plus mâle porte de préférence
à la fierté ? N'y a- t-il qu'une feule manière
d'être affecté d'une même paffion
? Celui qui eft naturellement dif
pofé à pleurer fait facilement pleurer les
autres ; mais croit- on que ceux dont les
yeux fe refuſent aux larmes , foient toujours
moins touchés ? Pourquoi donc le
feroit-on moins de leur douleur ? Il feroit
abfurde de réduire le fentiment à la tendreffe
& à la pitié , & de cet abus du mot
pourroit réfulter fouvent celui des jugemens
que l'on porte.
Le public a été fi vivement occupé du
début de Mile DURANCY , que nous avons
cru devoir donner à cet article plus d'éDECEM
BRE 1766. 195
tendue que nous n'en donnons ordinairement.
Il est délicat d'avoir à parler d'un
fujet fur lequel les efprits , échauffés par la
contradiction , fe refufent quelquefois à
la raifon & à l'équité , affez fouvent même
à leur propre impreffion . La vérité ,
qu'ils craignent également d'entendre , eft
(peut-être malheureufement pour nous )
la bafe fur laquelle pofe tout ce que nous
avons dit. Nous ferions toujours fâchés
de déplaire , mais nous ne ferons jamais
affligés de n'offenfer que l'amour- propre :
il nous eft trop fouvent impoffible de n'avoir
pas à le contrarier. Si nous n'avons
pas rapporté quelques - unes des remarques
qu'on vient de lire , dans le temps que
cette actrice étoit à l'opéra , c'eft parce
qu'on ne les avoit pas faites alors dans le
public , c'est parce qu'elle n'y avoit pas encore
donné lieu . Les efforts que demande
l'émiffion des fons dans le chant , couvrent
& rendent beaucoup moins fenfibles
les défauts naturels ou d'habitude dans la
prononciation. La déclamation notée par
la mufique , en indique , en prefcrit néceffairement
la modulation & l'harmonie .
Le point d'optique du théâtre de l'opéra,
bien différent de l'autre , un certain preftige
répandu fur cette fcène d'illufions ,
concourrent à faire voir les objets très-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE, “
différens. Là un genre de coëffure , d'habillement
, fuffit pour donner le caraçtère
idéal du perfonnage repréfenté ; ici
au contraire , tout eft fous les yeux ;
la nature n'y peut pas emprunter le
même fard. Il pourroit arriver même que ,
réduite à fes fimples grâces , qui charment,
qui enchantent toujours fur la scène de
Thalie , elle parût très- foible fur l'autre .
On ne doit pas s'étonner qu'un même ſujęt
puiffe faire des impreffions différentes , fur
l'un & fur l'autre de ces théâtres ,
Le ; novembre Mile SAINVAL reprit ,
par le rôle d'Amenaïde dans Tancrede ,
le début qu'elle avoit été obligée d'interrompre
long-temps , à caufe d'une indifpofition
dont les fuites l'avoient affoiblie ,
& dont fa voix fe reffentoit encore dans
les premières repréfentations de cette re
prife. On imagine bien que dans cette cir-.
conftance , les objets de comparaifon ont
ranimé la chaleur des partis , & que fi
l'ancienne débutante a dû profiter de l'ai
greur des Critiques de Mlle DuRANCY,
elle a eu à combattre l'enthouſiaſme de fes
partifans.
Pour nous ; perfuadés que jamais le
mérite d'un talent ne doit détruire celui
d'un autre , nous nous en tenons ( évitant
autant qu'il eft poffible de nous répéter ) .
DECEMBRE 1766. 197
à ce que nous avons dit de favorable à
Mlle SAINVAL dans le Mercure de Juin
1766; nous prions inftamment nos lecteurs
de revoir cet article. Rien ne prouve
mieux que nous avions alors fidellement
rapporté l'opinion générale du public , que
le grand & univerfel applaudiffement
qu'elle a reçu en reparoiffant fur la ſcène.
Cependant , quoi qu'elle ait eu des traits
vraiment admirables dans le rôle d'Amenaïde
& vivement fentis par les connoiffeurs
, elle a été moins applaudie que dans
les pièces fuivantes ; foit par un refte de
foibleffe , foit par l'habitude déja contractée
dans le partere d'un genre de voix
& de jeu de l'autre débutante.
Dans Hypermneftre , que Mlle SAINVAL
a joué trois fois , elle fut de plus en
plus applaudie. Ce fuccès doit être compté
en fa faveur , attendu la difficulté du rôle
pour en bien rendre les fituations. Iphigenie
en Tauride , par lequel elle a fini
fon début , a réuni tous les fuffrages &
a paru décider généralement fur la vérité
d'âme & de la chaleur naturelles en cette
actrice. Nous ne devons pas omettre de
parler en cette occafion du degré où M. LEQUAIN
a porté cette même qualité , fi chérie
du fpectateur , dans le rôle d'Orefie , &
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
des applaudiffemens réitérés qu'il y a recus.
il eft difficile de fe faire une idée
de l'impreffion qu'excite le talent de cet
acteur dans prefque tous les rôles , mais
particulierement dans celui - ci. La figure
de Mlle SAINVAL, d'une affez haute ftature
& d'une forme théâtrale , confirme ce que
nous avons dit plus haut fur cette image
idéale du caractère propre à certains rôles
du tragique. Sa voix eft une voix naturelle
, & toujours affez d'accord avec le
ton des interlocuteurs. Les cenfeurs de
cette débutante ont , ainfi que ceux de
l'autre , des chofes à critiquer dans le port
des bras , dans leurs mouvemens , dans des
tons de déclamation qu'ils prétendent
n'être pas toujours affez variés. Mais qui
fe préfente parfait dans cette laborieufe
carrière ?
Ce qui réfulte de plus certain , & peutêtre
de plus raifonnable de ces débuts , c'eſt
que Mlle SAINVAL & Mile Durancy
peuvent être d'une grande utilité au théâ
tre , & que toutes les deux , par de grands
talens , méritent également la faveur du
public & l'indulgence des Critiques .
Malheur à ceux qui nous difpenfent
de faire tant d'obfervations.
Le 19 novembre , un acteur nouveau ,
qui n'avoit jamais paru fur aucun théâtre ,
DECEMBRE 1766. 199
débuta par le rôle de Zamor dans Alzire ,
qu'il a joué deux fois , & il a difcontinué
fon début.
Ce dernier debut néanmoins a dû
être agréable à tous ceux qui , comme
nous , fans intérêt ni perfonnel ni relatif
, fans tenir à aucun parti & fans prévention
, aiment le talent pour le talent
même & pour le plaifir qu'ils en reçoivent
, en ce que cela a donné occafion de
voir l'intervalle immenfe qu'a franchi
depuis peu Mlle DUBOIS. Que l'on fe figure
les grands traits , le feu , la chaleur ,
la nobleffe & la fermeté , les accens de
l'amour éploré , tout cela , rendu par une
des plus belles figures qu'il y ait eu au
théâtre & par le plus bel organe telle
a été cette actrice dans le rôle d'Alzire
aux yeux du parterre & de tous les connoiffeurs
impartiaux. Auffi , dans ces deux
repréſentations a- t- elle arraché des applaudiffemens
redoublés , & tels que le public
a coutume d'en donner aux plus grandes
actrices. C'est dans ce rang que celle - ci
doit fe placer , fi une véritable émulation ,
fuccédant enfin aux féduifantes diftractions
de la jeuneffe , continue à la faire marcher
du même pas au but glorieux que
la nature lui rend plus facile qu'à toute
autre.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a remis fur ce théâtre la Fête du
Château, que l'on a toujours continuée avec
un égal plaifir de la part des fpectateurs ;
d'ailleurs les pièces à ariettes ordinaires &
les comédies italiennes que l'on connoît.
CONCERT SPIRITUEL
Du jour de la Touffaint.
I
L commença par le De profundis de M. DAUVERGNE
, Surintendant de la Mufique du Roi. Ce
Motet , dont la réputation eft faite , produ fit un
très grand effet & de nombreux applaudiffemens.
M.LOLLI exécuta un Concerto de fa compofition ,
& vers la fin du Concert une Sonate de violon
feul. Il étonna , il ravit les auditeurs encore plus
que l'année dernière ; & , quelqu'admirable qu'il
eût paru alors , on jugea généralement qu'il avoit
acquis un nouveau degré de fublimité ſur cet inftrument.
Dans cet intervalle Mde ITASSE , du Concert
de Lyon , chanta un petit Motet de fon mari
avec applaudiffemens. Un Organifte de la Métropole
d'une grande ville en province , hafarda fur
l'orgue un Motet de fa compofition , d'une fort
bonne harmonie , mais dont la trop grande fimplicité
ne plût pas aux auditeurs. Mile AVENAUX ,
à qui fa belle voix affure toujours des applaudiffe
DECEMBRE 1766. 201
niens , chanta un petit Motet. Le Concert finit
par Dies ira , Motet à grand choeur de M. l'Abbé
DUGUE , dans lequel il y a les plus grands & les
plus beaux effets , & qui fut applaudi univerfellement
& avec les marques de la plus grande fatisfaction.
Malgré le petit malheur de l'orgue , ce
Goncert étoit un des meilleur que l'on puifle entendre
, & a réuni tous les fuffrages d'une affemblée
brillante & auffi nombreuſe qu'elle l'eft conf
tamment les jours de Noël & de Pâques.
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour l'article des Spectacles. :
MONSIEU
ONSIEUR ,
La déférence que vous voulez bien accorder à
mon fentiment , touchant le fpectacle de cette
ville , & les nouveautés qui s'y jouent , m'engage
à vous donner un détail circonftancié de la Partie
de chaffe d'Henry IV.
Cette Comédie fut repréſentée pour la première
fois le 9 du mois prèfent ; la fille ratentit d'applaudidlemens
niultipliés . Pour éviter l'illufion ,
j'ai voulu réunir tous les fuffrages & laiffer diffiper
Penthoufiafme. La pièce eft à fa feptième repréfentation
. Elle avoit été demandée lundi dernier
par les Officiers de la Légion de Condé , & aujourd'hui
par ceux des Régimens de Soubife & de
Flandres qui pafloient en cette ville. Ces braves
guerriers , uniffant leurs éloges à ceux du public.
attendri , ont donné le tableau le plus animé du
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
véritable amour patriotique , & du reſpect de la
Nation pour la mémoire d'un de fes plus grands
Rois. Je puis , au nom de mes Concitoyens , ren
dre hommage au talent de M. Collé , fur-tout pour
le choix d'un fujet auffi touchant . Cette nouvelle
production , en ajoutant aux lauriers de Dupuis
& Defronais , mérite encore a l'auteur une reconnaillance
publique pour avoir fait revivré un Momarque
, un hé os dont le fouvenir nous eft fi cher.
a
M. Dalainville , dont les talens font connus ,
a joué le rôle a’Henry IV avec cette vérité ſimple
& naïve & cette admirable bonté qui caractériſent
ce grand Prince dans les circonftances que la
pièce nous expofe . Le Duc de Sully étoit repréfenté
par M. Defmarais . Son jeu noble & facile ,
une phyfionemie agréable . & beaucoup de naturel
nous font concevoir de lui la meilleure idée.
L'intelligence avec laquelle il a faifi fon rôle a
contribué parfaitement à faire rellortir les beautés
du premier acte , qu'on avoit eu foin d'orner ,
pour la décoration du fpectacle , du coftume le
plus riche & le nieux imité. Les fuccès n'ont fait
que s'accroître à chaque nouvelle fcène . Celle du
fecond acte , entre le Roi & le payſan Michau ,
a fait un très-grand plaifir. Quel charme divin de
voir la majefté fourire agréablement à la vertu
champêtre Quelle douce illufion d'entendre un
Monarque , adoré de fes fujets , s'applaudir en
fecret de la férénité qu'il répand fur leurs jours fortunés
! On n'a pas manqué de faifir avec précifion
ce paffage excellent du troifième acte , où le
bon Michau , parlant à ſon fils Richard , lui dit
que c'est quand un Roi eft bien malade , qu'on
connoft jufqu'à quel point il eſt aimé de ſes ſujets.
Une émotion vive nous a retracé dans l'inftant
Jes époques fatales où , tremblans pour les jours
du meiteur & du plus aimé de nos Rois , nous
DECEMBRE 1766. 203
offrions au Ciel nos larmes & les voeux les plus
ardens pour fa confervation . Mille cris de joie fe
font élevés a la fanté d'Henry IV& de les defcendans
. Enfin , Monfieur , pour achevet un éloge
aufli bien mérité , l'effet théâtral de cette comédie
a été merveilleux . Le jeu , l'enſemble & l'union
des acteurs ajoutent encote à ſon fuccès . M. Gourville
, dans le rôle de Michau , réunit à cette bonhommie
joyeuſe qui doit former fon caractère , le
vrai talent du Comédien , qui confifte à mettre
à profit jufqu'aux moindres mots . Mde Camelli ,
fur-tout , a fait des prodiges dans le rôle de Catau.
Cette excellente Actrice confirme inceffamnient
fon apologie inférée dans ma lettre du Philofophe
fans le favoir au Mercure de Juillet dernier. Les
deux autres rôles de payfans , Richard & Lucas ,
ont été remplis à notre fatisfaction , le premier
par M. Lobreau , & le fecond par M. Gaillot .
Voilà , Monfieur , dans toute la vérité , quel a
été en cette ville le fuccès de cette admirable
pièce , qui fait autant honneur à M. Cellé , pour
la conduite & le dénouement , que pour le choix
de fon héros. Puiffe fon exemple engager nos
auteurs dramatiques à puifer dans leur propre
pays des fujets réels & fondés fur nos traditions !
L'amour du Prince & de la patrie naft dans le
berceau du François. Son vrai caractère eſt peint
dans le rôle de Sully . Cette noble & primitive
inclination qui le rend ſi ſenſible à la vue de fon
Souverain : c'est ce fentiment doux & vif qui prête
à Fillufion le pouvoir enchanteur de nous attendrir
en voyant revivre fur la fcène les i luftres
ayeux de nos Princes & des maisons les plus forillantes
du Royaume.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Lyon, ce 22 Octobre 1766.
HITLER.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
N. B. L'abondance de la matière ne nous
laiffant pas d'efpace pour inférer dans ce
volume la réponse à la lettre précédente ,
nous la remettons au Mercure prochain .
Nous ferons toujours flattés d'avoir à parler
d'une pièce digne d'attention par le
mérite de l'auteur & par fon augufte objet.
MEMOIRE généalogique fur la Maiſon
d'ADHEMAR.
LA mort de M. le Comte de la Serre
( 1 ) , annoncée dans la gazette de France
du 22 Août 1766 , fous le nom d'Azémar,
ayant donné lieu à quelques difcuffions
généalogiques , on a cru devoir à fa mémoire
les écclairciffemens fuivans.
Ceux qui , trompés par l'ortographe
du nom , ont pu haſarder que M. d'Azémar
, Comte de la Serre , n'étoit point
·Adhémar, n'ont fans doute aucune connoiffance
& de fes titres & des titres anciens
dans lefquels les noms patronimiques
varient à l'infini .
Les noms d'Adhémar , Adémar , Adzémar
, Aimar , font parfaitement fynonimes.
Des variations de cette eſpèce , fe
(2 ) Lieutenant Général , Gouverneur des
DECEMBRE 1766. 204
trouvent dans toutes les maifons qui remontent
leur origine au douzième ſiècle.
On n'en citera point , parce qu'il n'en eft
pas une feule qui ne puiffe fervir d'exemple.
Les gens de qualité peuvent confulter
leurs titres , & à défaut de titres , on confultera
le nouveau traité de diplomatique,
tom. 5 , pag. 5 ° 3 .
L'Evêque du Pui , Légat du Saint Siége
en Orient , & fi fameux dans la guèrre de
la première croifade , fut plus connu fous le
noin d'Aimar , que fous celui d'Adhémar.
Les noms d'Adhémar , d'Azemar , d'Aimar
, ont été portés par les branches d'Orange
, de Montelimar , de Grignan , de
la Garde , de Lombers , de Ville- Longué ,
de la Garinie , de Grand Sac , de Panat
de Montfalcon & de la Serre. Cette vérité
fcrupulen fement approfondie par des Commiffaires
du Roi auffi intègres qu'éclairés
, vérifiée par MM . les Marquis d'Au
bail & Comte de Bafchi , qui ont de fi
grandes connoiffances ; conftatée dans les
ouvrages de M. de Serigné , que nous citerons
plus bas ; connue de la maifon de
Caftellane , qui poffède la plus grande
partie des titres : cette vérité manifeftée
fi authentiquement , ne peut être attaquée
que par l'envie ou par l'ignorance. On
rend cet écrit public pour confondre l'une
206 MERCURE DE FRANCE.
& l'autre , & afin de ne leur laiffer aucune
arme , on a remis chez M. Bontemps
Notaire , rue Saint Honoré , plufieurs actes
originaux du treizième fiècle , dans lef
quels des pères & frères contractans , qualifiés
Seigneurs de Montelimar d'une part ,
& de Lombers en Albigeois de l'autre , fe
donnent réciproquement les noms d'Adhémar
& d'Azémar.
Ces actes , les plus importans en ce qu '
ils fixent l'époque de la féparation des
branches de Provence & de Languedoc ,
en ce qu'ils font le lien des Adhémar
éteins & des Adhemar vivans ; ces actes ,
qu'on n'a remis chez M. Bontemps , qu'afin
qu'ils puffent être confultés par tout le
monde , font revêtus de fceaux en plomb ,
chargés tous deux de l'écuffon des trois
bandes d'Adhemar & légendés , l'un da
nom. Adhemarii , & l'autre du nom Adzemarii.
L'on verra le nom d'Ademarii pris par
le père , & celui d'Azemarii , donné
au fils dans un traité paffé le 8 des calendes
de Février 1280 , entre noble Meffire
A. de Poitiers , Comte de Valentinois ,
& Meffire Lambert d'Adhémar , Seigneur
de Montelimar. De ce traité offenfif &
défenfif, furent exceptés le Roi de France ,
le Dauphin deViennois & le Sire de Baux,
DECEMBRE 1766. 207
Comte d'Avelino , beau- père dudit Lambert
d'Adhémar. Original chez ledit fieur
Bontemps , avec plufieurs autres.
L'on trouvera dans les manufcrits de la
bibliotheque du Roi , volume in-folio ,
n°. 168 , pag. 176 , un bail à fief de Hugues
d'Adhemar , Seigneur de Lombers ,
paffé en 1306 , fous le feul nom d'Azémar
; & ce même Hugues , père de Margueritte
d'Adhémar , qui fe marie en
1309 avec Guy , ( par la grace de Dieu )
Comte de Cominges , prend le nom d'4-
dhémar dans le contrat de mariage de fa
fille , qu'on peut voir auffi dans les mêmes
manufcrits de la bibliothèque du Roi ,
vol. 38 , fol. 140.
le
On trouvera à Arles , dans les archives
de la vénérable langue de Provence ,
certificat de nobleffe de Marc Azémar ,
reçu en 1506 Chevalier de Saint Jean de
Jérufalem ; & l'on verra dans un regiſtre
in fol. des Prêtres de Peyruffe en Rouergue
, la minute du contrat de mariage de
Raimond d'Adhémar , frère aîné dudit
Marc Azémar , contractant fous le nom
d'Adhémar avec Claire de Peyruffe fa
femme , le 23 Novembre 1491.
L'on doit confulter encore l'armorial
général de France , au mot Pracontal
article fait par M. de Serigni lui-même :
2
103 MERCURE DE FRANCE.
•
l'on y verra des fceaux de la maifon d'Adhémar
, gravés d'après les originaux & légendés
des noms Adhemarii & Adzemarii.
Ces autorités paroiffent fuffifantes pour
démontrer l'identité des noms Adhémar,
·Azémar , Aymar.
On trouveroit dans les titres de famille,
cent preuves de cette nature à rapporter ,
s'il étoit poffible de les mettre fous les
yeux des lecteurs.
On s'eft reftraint , comme on peut le
voir , à ne citer ici que les pièces placées
dans des dépôts publics & fous la main
de tout le monde.
On fupplie ceux qui voudront difcuter
cette matière , de vouloir bien en prendre
connoiffance.
C'eft une légèreté de prononcer fans
être inftruit ; c'eft un procédé malhonnête
de déguifer la vérité ; c'eſt une injuftice
de ne pas s'en convaincre lorfqu'on le
peut & qu'on veut avoir un avis. Les gens
: indifférens doivent refter dans le filence.
Mais enfin , à ne juger des chofes que par
les yeux de la raifon , il feroit encore difficile
que M. le Comte de la Serre ne fût
pas de la maifon d'Adhémar ; l'on convient
dans la province , que fon nom d'Azémar
eft bon , qu'il eft connu dans l'Albigeois
& le Rouergue dès le commenDECEMBRE
1766. 209
cement du treizième fiècle ; qu'il y avoit
dans ce même- temps une branche des anciens
d' 4dhémars établis à Lombers en
Albigeois ( 2 ) , & que le nom d'Azémar étoit
(comme on l'a prouvé ) commun aux uns
& aux autres ; pourquoi donc féparer des
chofes qui fe lient fi naturellement ?
On peut ajouter encore que d'après l'opinion
publique , d'après celle de M. le
Comte de la Serre lui -même , qui connoiffoit
à peine fa naiffance , nulle raifon
ne pouvoit engager M. le Comte d'Adhémar
Panat & M. le Vicomte dAdhémar
Montfalçon a le reconnoître s'il n'avoit
eu véritablement une fource commune
avec eux ; & dans ce moment qu'il n'exifte
plus & qu'il n'a point de poftérité ,
quel intérêt auroit- on d'honorer fa mémoire
aux dépens de la vérité ?
Quand les raifonnemens concourent
( 2 ) Cet abrégé ne comportant pas une certaine
quantité de preuves , on renvoie , pour la connoiffance
de la poftérité des Ademars établis en Albigeois
, à un mémoire immenfe qui fut écrit en
1293 , à l'occafion d'un fameux procès concer
nant la Baronie de Lombers : parchemin original
aux archives de la Chambre des Comptes à Montpellier
; armoire des titres de la ville de Lombers ,
lille 20. On y trouvera encore des Lettres du Roi
des Arrêts de fa Cour & de fon Parlement qui
feront connoître une filiation que quelques hiftoriens
avoient ignorée jufqu'ici en copie légale ,
chez le fieur Bontemps.
210 MERCURE DE FRANCE .
avec les preuves pour établir les faits , il
faut fe laiffer convaincre ou s'avouer de
mauvaiſe foi .
Il eût été peut-être convenable d'ajouter
le filiation de feu M. le Comte de la
Serre à l'appui de tout ce qui vient d'être
dit ; on ne le fait pas , parce qu'une généalogie
préfentée d'une manière convictive
& fatisfaifante entraîne tant de détails,
tant de preuves & tant de copies de titres ,
qu'il n'eût pas été poffible de l'inférer dans
un volume périodique ; il faut que ces
fortes d'ouvrages portent le caractère de
la plus grande évidence ; c'eft ce que les
perfonnes juftes ne refuferont pas à cet
écrit que la justice a dicté.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure de France , au fujet du Chocolat
oriental.
Vous êtes , Monfieur , trop inftruit
des nouvelles découvertes , pour n'avoir
pas entendu parler du Chocolat oriental.
Mais pour vous mettre mieux au fair ,
je vais vous rapporter en peu de mots ,
ce que j'en ai appris du favant Naturalifte
M. le Chevalier de Sertiron même ,
qui en eſt l'inventeur,
DECEMBRE 1766. 211
و د
و د
93
On conçoit aifément que , réparer les
»forces épuifées , prévenir & vaincre les
» infirmités de la vieilleffe , c'eft vérita-
» blement rendre un fervice effentiel aux
» hommes. Parmi les alimens qu'on prend
» tous les jours à cette fin , on recomman-
» de principalement ceux qui paffent pour
les plus analogues à notre conftitution ;
» ceux qui ne font pas venteux , & qui
» donnent peu de peine aux vifcères , pour
» les convertir en un chyle louable. On a
» donc atteint le but en offrant aux per-
»fonnes infirmes , une fubftance forr
agréable , fingulièrement combinée avec
» un fel neutre qui fe mêle aifé-
» ment avec l'eau chaude , & qui prife
» intérieurement , nourrit ranime les
»forces , rend l'efprit gai , fans caufer jamais
d'incommodité , ni dégour.
ود
"
و د
"
>
•
Je ne veux pas cependant , fous le
" beau nom de Chocolat oriental , préfen-
» ter au public une compofition de ces
» cordiaux , auffi connus qu'inutiles , &
» dont l'eſtomach fe révolte dès qu'on les
fent. Je me propofe uniquement de
» vous faire connoître , Monfieur , ainfi
qu'aux vieillards , aux convalefcens &
» aux infirmes , que la nourriture en queftion
leur est très - convenable , & fur-
» tout à ceux dont le fang eft appauvri.
20
212 MERCURE DE FRANCE .
و ر
Elle feconde aufli à merveille l'effet
» de cette préparation antimoniale ,,
qué
» M. le Comte de Moncade , digne fucceffeur
du charitable Marquis de la Ga-
»raye , & du célèbre M. de Chamouf
»fet , fait diftribuer gratis à tous les
و و
ود
و د
malades , attaqués de ces violens accès
» de rhumatifimes goutteux , qui les met-
» tent hors d'état de fe fervir de leurs
» membres. Lorfqu'il arrive que les glaires
» dont leur eftomach eft tapifié , les em-
»pêchent de retirer de će chocolat tous.
les avantages qu'ils peuvent en attendre ;
ils prennent en même-temps quelques
» dofes de la fufdite préparation d'anti-
» moine , dont le Comte de Moncade a
expofé les vertus dans fa belle Lettre à
Mylord Macclesfield ( Préſident de la
» Société Royale de Londres , dont il eft
» digne membre ) fur les chofes les plus
» remarquables d'Angleterre , & pourquoi
les Anglois font plus portés que
les autres
nations à fe tuer eux-mêmes .
» Encore un mot , & je finis , Monfieur
on me fait craindre que parce
» qu'on croira avoir deviné un ou deux
des ingrédiens de la compofition du
» chocolat en queſtion , on la contrefera ,
" & on affurera que c'eft la même. Si c'eft
» l'efprit de curiofité , ou d'intérêt plutôt
و د
NOVEMBRE 1766. 213
»
و د
و د
qui engage à en faire l'examen , je dois.
» m'attendre à tout , mais je n'y répon
drai finon , 1 ° . Que celle- là eft plutôt.
» l'affaire'du public que la mienne propre ;
» Car je laifferai tromper tranquillement
celui qui voudra l'être , après l'en avoir
» averti. 2 °. Qu'il eft auffi poffible de découvrir
ce mystère , qu'il l'eft d'avoir
» une belle impreffion de l'Iliade d'Ho-.
» mere , par la feule raifon que tout l'at-
» tirail de l'Imprimerie de Barbou , par ,
exemple , qu'il y faudroit employer pour:
» la faire , tombant du globe de la lune , -
fe placeroit de lui -même , de maniere
» que l'ouvrage fe trouveroit imprimé :
» la chofe eft cependant poffible , à ce que
» nous affure un auteur célèbre . «
"
Mais en attendant qu'un phénomène fi
fingulier fe préfente à nos yeux , je confeille
à celui qui n'aime pas à être trompé,
de fe pourvoir de ce chocolat chez M. Rouf
fel, marchand épicier droguifte , demeurant
à l'Abbaye Saint Germain- des - Près ,
en entrant par la rue Sainte - Marguerite ,
vis à - vis Madame du Liège .
J'ai l'honneur d'être , & c.
PARFAIT,
A Paris , ce 21 Novembre 1766.
P. S. Si j'avois eu en vue , Monfieur ,
214 MERCURE DE FRANCE .
de vous faire un éloge détaillé de cet excellent
chocolat , je n'aurois eu garde d'oublier
de vous dire , qu'il eft d'un grand
fecours dans les voyages par terre ou par
mer. Un petit poëlon de fayance verniffée ,
& un peu d'eau , qu'on trouve aifément
par-tout , eft tout l'attirail néceffaire pour
l'apprêter ; au moyen dequoi ; on a dans
le moment un confommé qui nourrit
agréablement , & ranime les forces , fans
échauffer , ni altérer en la moindre manière.
Je vous laiffe , Monfieur , qui favez
apprécier les chofes , à décider le jugement
qu'on doit porter de cette découverte.
M
A VIS.
DEODATI , auteur de la traduction italienne
des Lettres Péruviennes & de la Diſſertation
fur l'excellence de cette langue , fair ſavoir aux
amateurs de l'italien qu'il donnera un Cours fur
cette langue. Ce Cours commencera le 16 Décembre
prochain , à quatre heures préciſes , & durera
quatre mois , à raifon de trois leçons par ſemaine ;
le prix eft de 18 livres par mois. Ceux qui voudront
fuivre ce Cours auront la bonté de ſe faire.
infcrire chez lui avant ce temps- là . Il demeure
rue Sainte Marguerite , fauxbourg Saint Germain,
au petit hôsel du cornet d'or , vis- à- vis l'hôtel des
Romains , entre un Perruquier & un Marchand
de Vin , au premier fur le devant.
い
"
NOVEMBRE 1766. 215
AP PROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
ΛΙ
Chancelier , le Mercure du mois de Décembre
1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 30 Décembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
RÉPONSE à une lettre pleine de miſantropie. p . s
QUATRAIN pour fervir à une eftampe. 9
MADRIGAL à M. le Chevalier de Left .... 10
ODE anacréontique .
II
APPLICATION de la fable d Apollon & Daphné. 12
LES deux Amis , hiftoriette .
EPITAPHE de l'Infant Dom Emmanuel de
Portugal.
VERS à Mde T....
RÉPONSE à M. l'Abbé C. . . .
RÉPLIQUE à Mde T....
L'OCULISTE. Epigramme.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
VERS fur l'éducation.
L'ETONNEMENT. Conte.
DISCOURS en vers fur les devoirs du riche .
A Mde Coeur- de- Roi.
Βουουετ.
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES.
13
26
Ibid.
27
28
Ibid.
29
ཝ བགྤྱིཡཾཝ
49
Ibid.
So
116 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ESPIEGLERIE de l'Amour.
LETTRE adreifée à M. Lemoine.
REPONSE aux obfervations de M. Lemoine.
Avis concernant l'Almanach des Mufes.
THEATRE de M. Anfeaume.
56
37
64
68
90 TRAITE général & élémentaire du chant.
Le Bonheur des peuples , ode a Mgr le Dauphin. 96
RECUBIL de romances hittoriques .
ANNONCES de Livres .
101
103
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES .
ACADÉMIES.
PRIX foumis au jugement de l'Académie Fran
çoife.
MÉDECINE - CHIRURGIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
138
139
146
MEMOIRE de M. Dubois , Baron de Saint-
Hilaire , fur les poids & les mefures .
HISTOIRE & analyfe d'une pluie de fang. 156
Avis important.
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES. CHIRURGIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur les dragées
anti- vénériences.
162
163
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
169
MUSIQUE. 171
ARTICLE V. SPETACLES.
OPÉRA. 176
COMEDIE Françoife.
189
COMÉDIE Italienne.
183
SPECTACLES de province.
260
lat oriental.
A v 1 s.
GERÉALOGIE de la Maifon d'Adhémar.
LETTRE- à M. de la Place , au fujet du Choco-
Dermpienede LOUIS CELLOT, lue Dauphine .
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1766.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Jilius inve
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A PARIS,
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PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
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CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
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ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1005
AVERTISSEMENT.
LE
Bureau du
Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure .
Leprix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
J
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant & elles les recevront
francs de port.
د
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est - à - dire , 24 liv.
d'avance, en s'abonnant pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci - deſſus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyerpar la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
refteront au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au Bureau
du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pièces pour
le continuer, Cette Table fe vend féparément
au même Bureau , où l'on pourra ſe
procurer quatre collections complettes qui
reftent encore moyennant 130 livres chacune
brochée , d'ici au premier Septembre ,
paffé lequel temps elles vaudront 170 liy.
s'il en refte.
MERCURE
DE FRANCE
.
OCTOBRE 1766.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à Madame DE THI ..... fur
la DOUCEUR.
12 Août 1766 .
NEE vous y trompez pas , Madame ; cette
douceur , dont nous nous entretenions
hier , n'eft pas cette foibleffe de caractère
que l'on appelle abufivement complaifance,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
& qui eft en effet l'un des vices de l'efprit.
Il faut avoir de la fermeté dans l'âme pour
y avoir en même temps une véritable douceur
, & en voici la raison.
Si le feul tempérament nous rend doux ,
nous ne le fommes alors que machinalement
, & le plus fouvent mal à propos . Il
eft des cas & des conjonctures où le mépris ,
l'indignation & la colère doivent agir en
nous & hors de nous ; autrement nous
n'avons ni âme ni fentiment , & l'on pour
roit nous demander fi nous fommés de
l'efpèce humaine. Le vice , par exemple ,
ofera vous faire fa cour ; la médiſance ,
l'injuftice & la mauvaiſe foi feront cercle
auprès de vous ; elles ne ménageront dans
leurs propos ou dans leurs procédés ni vos
amis , ni la vertu en général , ni vos fentimens
pour elle fera- ce là le moment
d'être douce & complaifante ? Si vous
l'êtes , quelle idée le vice prendra- t- il de
votre coeur quel honneur faites - vous à
vos principes & à votre façon de penfer ?
quelle reffource préparez -vous dans votre
âme à vos amis & à la fociété ? La douceur
en ces occafions ne peut jamais être qu'une
vertu fauffe , une foibleffe , une pufillanimité
qui deshonore.
Il en eft de la douceur comme de l'inclination
à faire du bien. Lorfque cette
OCTOBRE 1766. 7
inclination , fi belle d'ailleurs , n'a ni règles
ni bornes , elle ceffe d'être une vertu &
n'eft plus différente de cette facilité à obliger
qui ne diftingue & ne flatte perfonne ,
& qui par conféquent n'honore ni le bienfait
ni le bienfaiteur. Oublier un ami pour
s'intéreffer à un étranger , traiter tout le
monde comme on doit traiter fes amis ;
c'eft ignorer les devoirs de l'amitié & l'ufage
vertueux de la bienveillance ; c'eſt être
l'ami banal d'un chacun , & ne l'être effectivement
de perfonne : en un mot , il n'y
a ni vertu , ni prudence , ni fentiment , ni
égards dans cette philantropie.
Vous le fentez intimément , Madame ;
on ne peut être vertueux lorfqu'on fe manque
à foi-même. La fermeté eft donc inféparable
de la vraie douceur. Et pourquoi
encore ? Parce que la douceur , comme
vertu , a mille obftacles à combattre , qu'elle
ne peut vaincre fans donner la loi à nos
paffions. Tantôt ce font les différens affauts
de l'amour - propre qu'il faut qu'elle repouffe
; , tantôt c'eft au vice & à fes différentes
illufions qu'elle eft obligée de réfifter.
On n'eft véritablement doux que lorf
qu'on l'eft moralement , c'eft- à - dire , quand
en coûte pour l'être .
il
Les caractères à qui tout eſt égal , que
rien ne contrarie , qui trouvent dans leur
A iv
8 MERCURE DE FRANCE. '
infenfibilité ou dans leur indolence une
fource inépuifable de complaifance & de
bonté , qui ne font affectés ni du vice ni de
la vertu ; croyez- vous , Madame , qu'ils
aient la douceur en partage , & que nous
devions leur en faire honneur ? On peut ,
au contraire , leur appliquer le proverbe
italien , ils font fi bons qu'ils ne valent rien ;
& la preuve qu'ils ne connoiffent pas même
cette vertu , c'eſt que dans les occafions où
ils croient la pratiquer , ils en abuferoient
s'ils la poffédoient effectivement ; car on
abuſe d'une vertu toutes les fois qu'on la
porte à l'excès ou qu'on la fait dégénérer
de fes principes.
La douceur naît avec notre tempérament
, mais alors elle n'eft pas plus une
vertu morale que la mélancolie ou la vivacité
. Si nos paffions , la réflexion & la
religion ne la font pas naître une feconde
fois dans notre âme , elle ne formera jamais
qu'un caractère , ou facile , ou infipide
, & conféquemment un coeur fans vie
& fans délicateffe .
L'homme véritablement doux eft celui
qui , fans ceffe aux prifes avec l'amour- propre
, en réprime les humeurs , les bifarreries
, l'orgueil & la colère ; qui , malgré le
ton des circonftances , impofe à fes paffions
le joug du filence , & trouve plus de gloire
OCTOBRE 1766.
9
à fe taire par réflexion qu'il n'en auroit à
répondre même avec raifon . Tel fut Socrate
chez les Grecs. Né violent & emporté , la
philofophie le rendit le plus doux comme
le plus fage des hommes . Si je ne venois
pas de citer Socrate , je craindrois moins
de vous nommer encore Saint François
de Sales , le plus doux des Saints de ces
derniers temps , & qui ne dut la douceur
qui caractérife fa fainteté , qu'aux victoires
habituelles que la vertu lui fit remporter
fur fon tempérament.
Ce n'eft pas , Madame , qu'il foit abſolument
néceffaire que la douceur naturelle
ait mille difficultés à combattre avant que
de devenir une vraie vertu . Sans doute on
en eft plus fûr quand on l'a éprouvée . Car ,
dit un fage , celui qui n'a point été tenté ne
fait ce qu'il eft , & l'on n'auroit peut-être
pas de vertus fi l'on n'avoit point de combats
àfoutenir contre les vices. Mais s'il eſt
vrai que l'on puiffe être doux par l'unique
bienfait du tempérament , & fans avoir
paffé par les épreuves de l'amour - propre ,
il ne l'eft pas moins qu'on doit fe défier
de fa douceur quand la réflexion ne l'anime
pas , & bien plus encore quand le vice ne
l'excite pas à fe changer en zèle pour les
intérêts du fentiment & de la vertu.
Mais peut-être croirez-vous , Madame ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
que je confonds la modération avec la douceur
, & que je ne raifonne , comme je
fais de celle- ci , qu'en lui attribuant les
caractères de celles - là . Je connois qu'il eſt
aifé de confondre ces deux vertus , puifqu'elles
ont l'une & l'autre la même origine
& prefque les mêmes effets . Il y a
cependant des différences entr'elles que je
faifis & que je vais vous mettre fous les
yeux .
La douceur , foit qu'elle foit réfléchie
ou purement naturelle , mais affociée en
même temps à la raiſon , aux fentimens &
aux vertus d'une belle âme , nous rend
attentifs & prévenans dans le commerce
de la fociété ; elle nous fait pratiquer les
déférences , elle chaffe l'efprit de contradiction
& l'efprit fatyrique ; elle nous
donne ce ton affectueux qui nous concilie
ceux qui vivent avec nous ; elle nous infpire
la bienveillance , la bonté , la ſenſibilité
, la reconnoiffance & l'amour de
l'humanité. C'eft elle qui foutient la raifon
contre les bifarreries de la fociété , qui
lui fait fupporter décemment l'ennui du
perfifflage , les étourderies d'un fat , l'air
dédaigneux d'une coquette ou d'une prude,
& qui l'empêche de fe fâcher contre les
accidens ; de s'émouvoir , par exemple , &
de s'impatienter pour un flaccon caffé , une
OCTOBRE 1766 .
tabatière perdue , une aiguille égarée , &
mille autres petits malheurs de cette eſpèce.
C'eft elle encore qui corrige une perfonne
raifonnable de fon penchant à l'humeur
& aux caprices , & qui lui fait comprendre
que la vivacité ceffe d'être un agrément
dès qu'elle reffemble à l'impatience ,
& qu'elle ne refpecte plus ni l'amitié , ni
les ménagemens , ni les bienféances légitimes.
Voilà , Madame , le portrait exact
de l'aimable douceur. Examinez- en tous
les traits , ils font tous auffi frappans que
charmans , & tous bien dignes que vous
vous plaifiez toujours à leur faire reſſembler
les vôtres.
La modération fe préfente fous d'autres
couleurs , & les voici . En général cette
vertu fait fuir toutes fortes d'excès , & c'est
en ce fens que M. de Voltaire l'a nommée
le tréfor dufage. Dans un fens plus particulier
& relatif, ou à la douceur , ou à la vengeance
& à la colère , c'eft un effort de
l'âme à réprimer un amour-propre vif &
véhément , & à fe contenir dans les bornes
de la raifon & de l'honnêteté. Une infulte
excite d'abord le faux honneur à fe venger
; la raifon & la réflexion parlent au
contraire à une âme fenfée , elles l'engagent
à modérer fes premiers mouvemens ,
& lui perfuadent qu'il y a plus de gloire
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE.
à pardonner un outrage qu'à en punir l'auteur
.
Vous favez , Madame , que Louis XII ,
devenu Roi de France , ne voulut point
venger les querelles du Duc d'Orléans , &
que , follicité par les courtifans de punir
des Comédiens qui avoient ofé le jouer
fur le théâtre , il répondit : non , ils me
rendent juſtice ; ils me croient digne d'entendre
la vérité. Ces traits & cette réponſe
du Duc Régent à fes favoris qui l'excitoient
à fe venger d'un Gentilhomme qui lui
avoit enlevé fa maîtreffe : je fais que la
vengeance m'eft facile ; un mot fuffit pour
me défaire d'un rival , & c'eft ce qui m'empêche
de le prononcer ces traits , dis- je ,
caractériſent la modération & la diftinguent
en même temps de la douceur.
Celle- ci a moins d'efforts à faire , elle reffemble
plus à l'humanité ; celle -là a plus
d'obftacles à furmonter , elle tient davantage
de la générofité , & c'eft auffi ce qui
la rend plus chère que la douceur.
Il y a une modération de caractère comme
une douceur de tempérament. Heureux
ceux qui font doués de l'une & de l'autre
de ces qualités naturelles ! plus heureuſes
encore les âmes qui s'en font des vertus
morales & chrétiennes , & qui ne les aviliffent
jamais ! J'appelle les avilir quand
OCTOBRE 1766 .
13
on les fépare de la fermeté & de la probité
pour leur faire jouer le rôle honteux
de la foibleffe & de la diffimulation .
J'ai l'honneur , & c.
DUP... R. B.
EPITRE à S. A. S. Mgr le Prince DE
CONDÉ , en lui préfentant le premier
exemplaire , imprimé à DIJON par les
ordres de la Ville , du Divertiffement
intitulé le Choix des Dieux , ou les
Fêtes de Bourgogne , repréfenté à Dijon
le 13 Juillet 1763 , la première fois que
le Prince honora de fa préfence le Spectacle
de cette Ville en venant tenir les
Etats de la Province dont elle eft capitale.
Par M. POINSINET , de l'Académie
des Arcades de Rome , & de celle
des Sciences , Arts & Belles - Lettres de
DIJON.
PRINCI RINCE , je n'ai point l'art , comme Horace
ou Voltaire ,
De ceindre de lauriers la tête d'un héros ;
Ma voix , trop foible encor pour chanter vos travaux
,
Feroit mal retentir la trompettte guerrière ;
14 MERCURE DE FRANCE.
Je faurois mieux , aux vergers de Paphos ,
Ou fur le fein d'une Bergère ,
Cueillir pour vous de fleurs une moiffon légère ,
En émailler un bosquet amoureux ,
Chanter l'amour enfin , c'eſt le Dieu des heureux.
Mais plus hardi , j'ofai d'une Province entière
A vos pieds apporter les voeux ;
J'ai fait parler des payfans , des Dieux :
Mon zèle a réuffi , j'emporte le fuffrage ,
Sans en être plus orgueilleux ;
J'ai confulté les coeurs , & pour vous en tous
lieux
Ils ont tous le même langage .
Sur mes écrits baiffez les yeux ,
De vos vertus vous y verrez l'hiſtoire.
Aux lauriers dont vous pare Mars ,
Si je mêle une fleur , daignez me laiſſer croire
Qu'elle a mérité vos regards :
Je vous devrai mon bonheur & ma gloire ;
La faveur d'un héros fait le deftin des arts.
OCTOBRE 1766. IS
VERS préfentés à S. A. S. Mgr le Prince
DE CONDÉ le jour de la Saint Louis ,
fafête , àChantilli , par M. POINSINET,
de l'Académie des Arcades de Rome &
de celle des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de DIJON.
BOSQUETS de Chantilli , retraite du bonheur ,
D'où vient qu'en me charmant, vous affligez mon
âme ?
Vous n'y faites couler qu'une douce langueur ;
C'eft du zèle aujourd'hui qu'il faut nourrir la
flâme :
Je trahis mon devoir en goûtant vos douceurs .
Je vous dois un bouquet , grand Prince ;
Mais fur vos pas femerai je des fleurs ,
Lorfque j'ai vu d'une vafte province
S'élancer vers vous tous les coeurs ?
Des fleurs à vous , qui des mains de la gloire
Avez fu , jeune encor , mériter des lauriers ;
Vous , dont l'heureux génie eft l'eſpoir des guerriers
,
Et le beau nom , le cri de la victoire ?
CONDÉ... je le répéte , en l'entendant crier ;
Je bleffe votre modeftie :
16 MERCURE DE FRANCE.
Mais l'écho , malgré vous , le chante en Ger-
*
manie ;
Ce n'eft pas aujourd'hui qu'elle peut l'oublier.
Avous des fleurs ! tandis qu'à l'ombre du myſtère ,
Amour conftant à vous fervir ,
En dérobe un bouquet fur le fein de fa mère ,
Ou fur celui d'une Bergère
Il en fait naître , épanouir ,
Puis fe cache & vous traite en frère ,
Et ne vous laiffe d'autre affaire
Que l'embarras de les choifir.
Mais il en eft de plus chères encore
Que vous-même arrofez de ces fublimes pleurs
Que la tendreſſe obtient du héros qu'elle honore.
Prince , vous êtes père , & fous vos yeux vainqueurs
,
Ils naiffent , ces enfans , notre digne eſpérance ;
Nous voyons s'embellir ces deux auguſtes fleurs
Dont fe vante déja la France .
Gloire , amitié , nature , amour ,
Vous ont couronné tour à tour :
Je ne puis donc chanter que ma reconnoiſſance ;
Mes foibles vers en font les modeftes tributs .
Sous un même foleil fi le Ciel nous fit naître "
Cette faveur pour moi n'eſt qu'un devoir de plus ;
Il a formé mon coeur pour chanter les vertus
Que vous m'apprenez à connoître.
* Anniverſaire de la victoire de Friedberg le 25 Août,
OCTOBRE 1766. 17
IMPROMPTU à Mile J. G. qui venoit
d'attacher à fon miroir des vers où
l'Auteur lui avoit peint fes fentimens .
Tu ne peux mieux placer mon quatrain qu'au
U
miroir ;
Tous deux , belle Julie , ont un doux avantage
L'un te peint tes attraits dès qu'il peut t'entrevoir ,
Et l'autre de mon coeur te peint la vive image.
Par M. THIERRY DE MAUGRAS , fils , Lieutenant-
Général de Police à Fontainebleau .
VERS préfentés à Mde DE BOURBONCONDÉ,
Abbeffe de Beaumont - lès - Tours,
le jour de Saint Louis , fa fête.
VOUS ous êtes fille de Louis ,
Ses vertus font héréditaires ;
Dans votre coeur il a tranſmis
Ce qui fit admirer vos pères :
Bonté , clémence , humanité ,
Bienfaifance , affabilité ;
IS MERCURE DE FRANCE.
A ces traits l'on doit vous connoître.
Oui , fi le deſtin envieux
D'un autre fang vous eût fait naître }
Avec tous ces dons précieux ,
Vous auriez mérité d'en être .
Par M. LE H..
VERS adreffés à M. DE VOLTAIRÉ , par
M. FRANÇOIS , de Neufchâteau en
Lorraine , âgé de quatorze ans , Alſocié
des Académies de Dijon , Marſeille ,
Lyon & Nancy , en lui envoyant un exemplaire
de fes ouvrages.
RIVAL d'Anacreon , de Sophocle & d'Homère¸
O toi , dont le génie a franchi tour à tour
De tous les arts l'épineufe carrière ;
Toi, qui chantes les Dieux , les héros & l'amour ,
Pardonne à mon audace , ô fublime Voltaire !
Et permets qu'aujourd'hui ma Mufe téméraire
T'ofe offrir fes fimples accords :
Daigne accepter cette offrande légère :
Daigne fourire à mes premiers tranſports.
Je fais que c'eft un foible hommage ;
Mais ton indulgence approuve mes efforts
OCTOBRE 1766. 19
Un fuccès fi flatteur excitant mon courage ,
M'infpirera de plus dignes accens ;
Il faura m'élever au - deflus de mon âge....
Un coup d'oeil de Voltaire enfante les talens.
A Neufchâteau , le 15 Juillet 1766 .
RÉPONSE de M. DE VOLTAIRE .
S₁ vous brillez à votre aurore
Quand je m'éteins à mon couchant ;
Si dans votre fertile champ
Tant de fleurs s'empreffent d'éclore ,
Lorfque mon terrein languiffant
Eft dégarni des dons de Flore ;
- Si votre voix jeune & fonore
Prélude d'un ton fi touchant ,
Quand je fredonne à peine encore
Les restes d'un lugubre chant ;
Si des Grâces qu'en vain j'implore ,
Vous devenez l'heureux amant ,
Et fi ma vieilleſſe déplore
La perte de cet art charmant ,
Dont le Dieu des vers vous honore ;
20 MERCURE DE FRANCE.
Tout cela peut m'humilier ;
Mais je n'y vois point de remède :
Il faut bien que l'on me fuccède ,
Et j'aime en vous mon héritier.
Au Château de Ferney , le 6 Août 1766.
EPITRE aux malheureux.
MALHEUREUX , qui buvez le fiel juſqu'à la lie
Dans le calice amer que vous tend la Pitié ,
Qui , courbés fous le poids de votre ignominie ,
Inclinez vers la terre un front humilié !
Victimes que la mort abandonne à la vie !
Si le Ciel m'eût ouvert les portes du bonheur ,
Vous affranchir du joug dont fa main vous accable ,
Eût été le devoir le plus cher à mon coeur.
Eh ! quel eft le mortel farouche , impitoyable
Qui peut voir , fans frémir , les maux de fon femblable
? '
Duffé -je faire des ingrats ,
J'aurois du moins rempli ma plus douce eſpérance
.
Satisfait de leur joie , en leur tendant mes bras
Le plaifir d'obliger feroit ma récompenfe.
Philofophe orgueilleux , qui ne vis que pour toi !
Si l'efprit de fyftême étouffe la nature
OCTOBRE 1766. 21
Et concentre l'homme dans foi ,
Porte au fond des déferts cet efprit que j'abjure .
Il fe faut entr'aider ; c'eft la première loi,
Que je plains ces tyrans , dont l'oreille farouche
Se ferme au cri de la douleur ,
Et qui n'entendent point le nom de bienfaiteur
Avec leur nom cruel voler de bouche en bouche !
Que ne puis- je dans leurs efprits
Tranfmettre le feu qui m'anime ,
Et du fentiment que j'exprime
Les voir , ainſi que moi , pénétrés , attendris !
Dans fa coupable léthargie
Leur coeur eft auffi froid que la cendre des morts ;
Ce n'eft qu'auprès de leurs tréfors
Que s'éveillent en eux les germes de la vie.
Dans l'yvreffe d'un long feſtin ,
Près d'une table où tout abonde ,
Soupçonnent - ils qu'il foit au monde
Un feul infortuné qui périfle de faim ?
Savent- ils qu'on gémit dans ces retraites fombres
Où la trifte indigence étale fes horreurs ;
Où , loin de l'oeil mortel , dans l'épaiffeur des
ombres ,
Lo pauvre en liberté s'abreuve de ſes pleurs ?
Je m'arrête... A ces traits l'humanité murmure ;
La plume tombe de ma main.
Homme , qui que tu fois , frémis ſi la nature
A jamais parlé dans ton ſein ,
22 MERCURE DE FRANCE.
Vois aux pâles réflets de cette lampe obſcure ,
Sous un toît brifé par les ans ,
Ce vieillard qu'environne une foule d'enfans.
Pour leur donner la nourriture ,
Il s'en prive lui - même , heureux de voir leurs
jours
Se foutenir encor par ce foible fecours !
Vois ces infortunés , dans les bras de leur père ,
Manger en foupirant le pain de la mifère ,
Sortir avec la faim de ce trifte repas ,
Et , profternés dans la pouffière ,
Benir ce Dieu que tant d'ingrats
Ofent dans leur bonheur ne reconnoître pas.
Vois la paille où gémit cette famille entière ,
Expofée à tous les frimats 3
Entends le cri plaintif de la douleur amère
Qui s'élève de ces grabats .....
Des caprices du fort quel exemple terrible !
O riche en cet état contemple tes égaux !
Viens.... L'homme , à l'école des maux ,
Doit apprendre fans doute à devenir ſenſible.
Périffe le cruel qui ne daigna jamais
Tendre à celui qui fouffre une main fecourable,
Qui jamais ne connut la joie inaltérable
Que dans l'âme du jufte enfantent fes bienfaits..
Eh ! quel fpectacle eft préférable
Au fpectacle touchant des heureux qu'on a faits ?
Quel plaifir de ne voir que des coeurs fatisfaits ,
OCTOBRE 1766.
23
Dont la reconnoiſſance a fait naître l'hommage ;
De fonger qu'ils vivent en paix
Et que leur paix eft notre ouvrage !
C'eſt créer , c'eſt conſtruire un nouvel univers ;
C'eſt , en enchaînant les revers ,
Nous égaler au Dieu dont nous fommes l'image .
Peut- on de fes tréfors faire un meilleur ufage ?
Riches confacrez - les à payer ces flatteurs
Dont la foule à vos pieds inceſſamment croaſſe ;
De leurs éloges impoſteurs
Vous vous rebuterez ; l'orgueil même s'en laffe.
Réuniffez tous ces plaifirs
Que pour vous chaque jour un nouveau goût
invente ;
Ils irriteront vos defirs ,
Sans laiffer votre âme contente,
Mais tentez une fois de faire des heureux ;
Vous ne pouvez rifquer que de l'être comme eux.
Il eſt fi grand , fi beau de fe dire à ſoi-même :
« Je règne fur les cours ; on me defire , on m'aime ;
» Du timide orphelin ma main tarit les pleurs ;
<<<Mes biens de l'indigent foulagent la mifère ;
» Et les infortunés , à qui je fers de père ,
›› Dans mon fein librement épanchent leurs douleurs
.
>> J'entends de tous côtés leurs voix reconnoiffantes
>> Elever mon nom jufqu'aux cieux.
» Voilà , ſe diſent - ils , cet homme précieux
24 MERCURE DE FRANCE.
»>Qui des familles gémiflantes
» Eft l'ami , le foutien & le confolateur » .
La nature eft fans fard , & tel eft fon langage .
Le tribut faftueux qu'on vend à la grandeur
Vaut- il ce modefte fuffrage ?
Qu'il m'eft doux de penfer qu'il eft dans l'u
nivers
Des hommes vertueux à qui mes jours font
chers !
S'il arrive jamas que mon coeur s'aviliffe ,
Dieu témoin des voeux que je fais !
Sauve- moi de l'opprobre & finis mon fupplice .
Mais fi je dois , par mes bienfaits ,
Arracher au trépas un feul de mes femblables ,
Étre confervateur s'il eft des miférables
Qu'un jour je doive rendre à la félicité ;
Eloigne ma dernière aurore :
Qu'ai-je fait pour l'humanité ?
Hélas ! dans un feul coeur à peine ai - je exiſté ;
A peine ai- je vécu .... laiffe- moi vivre encore,
LEONARD.
PROPOSITION.
OCTOBRE 1766. 23
PROPOSITIO N.
LEQUEL eft le plus avantageux aux hommes
, de connoître le coeur . ou de n'en
avoir nulle connoiſſance.
د
CE problême eft affez difficile à réfoudre
pour le particulier ; mais pour le géné
ral , il eſt décidé , par une trifte expérience ,
que cette connoiffance nuiroit à l'humanité.
Le coeur de l'homme n'eft jamais
tel qu'on le reçoit des mains de la nature ;
l'éducation , les préjugés & les paffions lui
donnent différentes formes : les coeurs différent
ainfi que les figures ; mais en général
l'homme n'eft point né mauvais , les
paffions & les circonftances le rendent tel .
Il y a parmi le plus bas peuple des âmes
bien nées , & ces âmes fe perpétuent quand
ils ont eu pour parens des gens honnêtes
& de bonnes moeurs ; comme nous avons
chez les grands des âmes vicieufes dont
l'éducation fait pallier les vices : heureux
celui qui , né avec un coeur bienfaiſant ,
reçoit une éducation qui ne détruit point
cet heureux naturel ! L'humanité feroit
trop heureuſe, fi tous les hommes avoient
Vol. I. B
26 MERCURE DE FRANCE .
le defir de bien faire : j'ajoute , ne fût-ce
que par le defir d'une bonne réputation
par amour de foi - même , la fociété ne peut
qu'y gagner. L'amour de nous-même eſt
inné en nous , toutes nos actions , tous
nos defirs fe rapportent à notre moi ; fi
un heureux hafard , ou fi la force de l'éducation
nous font trouver notre bonheur
dans l'eftime de nos femblables , nous nous
ferons un plan d'acquerir & de pratiquer
les vertus propres à la mériter ; l'humanité
en profitera , cela ne fera pourtant relatif
qu'à l'amour de nous - mêmes , mais à un
amour de nous -mêmes bien entendu &
qui fera l'éloge de notre coeur.
Pour juger du coeur de l'homme , il faudroit
être à portée de faifir fon premier
mouvement dans les divers événemens ;
tel eft né avec un coeur bon & fenfible ,
que l'éducation & le mauvais exemple ont
corrompu. Le premier mouvement de cet
homme montrera fon coeur tel qu'il l'avoit
reçu de la nature , mais la réflexion anéantira
fa fenfibilité ; tel autre , né avec un
coeur dur , trouvera dans la réflexion des
fujets de s'attendrir fur les maux de fes
femblables , de les foulager même : qu'importe
quel motif le fait agir quand le bien.
en réfulte ? Je crois qu'il faut s'en tenir
avec les hommes à l'écorce ; néanmoins il
OCTOBRE 1766. 27
eft de la prudence de n'en pas penfer fi
généralement , bien qu'on foit dans le cas
d'être dupe. En cherchant à approfondir
le coeur de l'homme on devient fouvent
ingrat. Hé ! où donc eft l'âme , dont les fentimens
font affez épurés pour faire le bien ,
pour s'attendrir fur le fort de quelqu'un
dont il eft fûr de ne faire qu'un ingrat ?
qui voudra développer jufqu'aux replis
les plus fecrets de fon coeur pour trouver
des motifs à fon ingratitude ? Ces âmes
font bien rares : ce font celles des Saints ;
mais combien en eft-il ? Concluons donc
que cette connoiffance nuiroit au bien
général de la fociété : contentons- nous
de nous arrêter aux apparences ; faifons
toujours le bien quand nous ferons affez
heureux pour être à même de le faire le
bien eft toujours bien . Si , au contraire ,
nous fommes dans le cas de recevoir des
bienfaits , montrons - nous reconnoiflans ,
c'eft encourager la bienfaiſance.
:
DE SAINT -VAST.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à DAMIS.
To1 , OI , qui fais vivre pour toi- même ,
Moins que pour celle dont le coeur
Te fait jouir du bien fuprême
De n'envier d'autre bonheur
Que de l'aimer comme elle t'aime !
Qui , riche de ses propres fonds ,
Et pouvant l'être plus encore ,
Lorfque du couchant à l'aurore ,
Et des Môres juſqu'aux Lappons ,
Par ta magique fignature ,
Fais circuler des millions ,
Que des Muſes les nourriffons
Ne virent jamais qu'en peinture ,
Et qui , par l'art de tes crayons ,
Valent ceux que fit la nature !
Qui , fans abjurer les neuf Soeurs ,
Mais , affranchi de leurs caprices ,
Şans t'enyvrer de leurs délices ,
N'en goûtes que mieux les faveurs ,
Et , fur le bord des précipices ,
Où tombent les Mufes novices
Ne cueillis jamais que des fleurs !
* L'Auteur ( dit - on ) nous en prépare encore cinq
autres du même genre , fur les moeurs , fur le goût ,
Bir la façon de penfer du fiécle , &c.
OCTOBRE 1766. 29
Dis -moi , Damis , par quel prodige ,
A peine à l'êté de tes ans ,
Tu pus échapper au preſtige
Des hochets nombreux & brillans ,
Qui , trente ans après leur printemps ,
Amuſent tant d'êtres futiles ,
Vrais fléaux des cours & des villes ,
Où , pullulant comme reptiles ,
Ils les peuplent de vieux enfans ?
Comment , au fein de l'abondance ,
Des plaifirs , de la liberté ,
Jeune , gai fans extravagance ,
Aimable fans fatuité ,
Aux charmes de la volupté
Tu fus allier la décence ,
Et d'un plaifir ( toujours goûté ! )
Sans craindre la fatiété ,
Voir chaque jour la renaiſſance
Sans qu'il en coûte à ta ſanté ?
Par quel pouvoir , für de leur plaire
( Car tout Créfus a des amis ! )
Efquivas -tu ces érudits ,
Ces merveilleuses , ces lays ,
Ces caillettes à cheveux gris
Qu'amufe , & dont fe rit V...... ;
Qui , par eſcouades dans Paris ,
En imitant fon coloris ,
Si doctement peignant fur verre ,
Bij
30
MERCURE
DE FRANCE
.
Et portant Bayle pour bréviaire ,
Par de vieux dogmes recrépits
Que prend pour nouveaux le vulgaire ,
Subjuguent tant de faux efprits ?
Avec ce rare caractère ,
Si peu fait pour ce fiècle - ci ,
Des autres vrai dictionnaire ,
Où , malgré notre oeil téméraire ,
Rien ne le voit qu'en raccourci ;
Où , nul n'eft prôné que celui
Qui , s'enrichiffant de nos pertes ,
Nous vend de minces découvertes
Qu'on fit deux mille ans avant lui
Où l'imperceptible Pygmée ,
Sans nom , fans vertus , fans talens
Sous l'ombre de ces faux géans
Nourri d'extatique fumée ,
Croit partager le grain d'encens
Qu'offre à ces phantômes brillans
Une factice renommée :
Avec ce folide bon -fens ,
Ces moeurs , cette franchife antique ,
Comment , de nos froids élégans
Bravant la mordante critique ,
D'un front plus ferein que cynique ,
Ofes-tu rifquer , à leurs yeux ,
D'offrir un être plus gothique
Que ne furent leurs trifayeux ?
OCTOBRE 1766. 31
C'eft- là , pour moi , je le confelle ,
Le comble de l'étonnement ! ...
Quoi , fans déguiſer ta foibleſſe ,
Sincère ami , fidèle amant ,
Tu crois pouvoir impunément ,
Quand l'infortuné t'intéreſſe ,
Avouer ce plat fentiment ? •
Lorſqu'ainfi mon ami s'affiche ,
Lorſqu'il craint fi peu d'égayer
Gens de tout rang , de tout métier ,
Dont il fait les vertus en friche ;
J'ai du moins droit de m'écrier :
Ah ! ... que tu fais bien d'être riche !
* Il y a ici une lacune affez confidérable.
L'INCONNUE ,
NOUVELLE ANGLOISE.
SIRIR Henry Fréelove , Chevalier , Baronet
Anglois , après avoir fait beaucoup
de bruit dans le monde , c'eft-à dire , après
avoir pendant quelques années fait les
délices des fociétés les plus brillantes en
tout genre , fe trouvoit à trente ans fort
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
dérangé dans fes affaires ; lorfqu'un jour ,
à fon lever , on lui annonça Sir William ,
l'un de fes plus anciens amis , nouvellement
arrivé de l'Amérique , où il avoit été
dans le deffein de raccommoder les fiennes ,
& y avoit parfaitement réuſſi .
Après les premiers tranfports , les explications
& les confidences ordinaires entre
deux amis qui depuis long- temps ne fe font
vus : cher Henry ( s'écria William ) quoiqu'à
peine arrivé depuis trois jours en cette
ville , je connois peut-être mieux que toi
quel eft dans le moment préfent l'état de
ta fortune. Mon but n'eſt point de t'affliger
; mais je fais , à n'en pouvoir douter ,
que ta principale terre eft furchargée d'hypothèques
fi lourds , que fi nous n'y trouvons
quelque remède , tu rifques , avant
qu'il foit trois mois , de la voir paffer entre
les mains de tes créanciers.
Eh , quel remède , lui dit , en foupirant ,
Sir Henry , puis- je apporter à des maux
qui probablement n'en font plus fufceptibles?
Un bon mariage , mon ami . - II
eft trop tard , mon cher William. Quelle
femme voudroit de moi , dans la fituation.
où tu me trouves maintenant ? -La veuve
de ton principal créancier , l'epoufe de ce
vieil arabe , qui , après s'être enrichi pendant
trente ans dans la Cité par le comOCTOBRE
1766 . 33
merce & par l'ufure , eft mort depuis trois
mois , quoique très -noble à force d'or ,
dans l'un des plus brillans hôtels du voifinage
de la Cour.- Ah , Ciel ! que t'ai - je
fait? Quoi ! tu voudrois que j'époufaffe ?-
Oui , je le veux , parce que tu le peux.
Ecoute-moi : je fais combien Lady Upftart
eft ridicule ; combien fes prétentions à la
nobleffe , & qui pis eft à la jeuneſſe , l'ont
rendue célèbre dans le quartier de Saint-
James. Mais je fais également , par les
intérêts que je viens d'avoir à démêler
avec elle , combien ſa fortune eft immenſe ;
combien de nos Seigneurs , les plus brillans
& auffi dérangés que toi , font jouer de
refforts pour obtenir fa main ; combien ,
quoique peut - être fans y penfer , tu es
parvenu à lui plaire ; combien enfin , pour
peu que tu vouluffes te gêner pendant huit
jours , il te feroit aifé d'enlever à tes rivaux
cette riche toifon. Pèfe donc bien
cecy , mon cher Henry : vois , d'un côté ,
ton propre bien fauvé , joint à la plus éclatante
fortune ; de l'autre , ou la mendicité
ou la honte de devenir à charge à tes amis :
balance enfuite , fi tu l'ofes . -
Mon choix eft fait , cher William. Je
dois cependant t'avouer une foibleſſe dont
je rougis , mais que je ne puis vaincre . Je
fuis amoureux , mon ami tu vas en rire ,
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
je le vois , & tu le peux avec d'autant plus
de raifon , qu'après m'avoir fi fouvent
reproché de n'avoir point connu ce fentiment
délicieux , je l'éprouve aujourd'hui
pour un objet que moi- même jufqu'à préfent
n'ai pu parvenir à connoître . Qu'entends.
je Eft-ce un roman que tu me fais ,
ou bien ta maîtreffe renouvelle - t- elle avec
toi l'invraisemblable comédie de la Dame
inconnue ?
Mon hiftoire eft courte , mon ami. C'eſt
au temple que je l'ai vue , que je lui ai
parlé , que je fus autant enchanté de fon
efprit que de fa figure ; c'eſt au Parc que
je l'ai revue , que je crois même être parvenu
à lui plaire , mais fans qu'il m'ait été
poffible jufqu'à préfent de favoir fon nom ,
fa famille , ni même fa demeure .
Le cas eft fingulier , lui dit William ;
mais je te crois trop fenfé pour y attacher
plus d'importance qu'une aventure auffi
fufpecte ne me paroît en mériter. Aureftè ,
à toi permis de la mettre à fin , pourvu
que la veuve l'ignore ; car les veuves ont
un coup d'oeil auquel nos manquemens
peuvent rarement échapper ; & tu dois
t'obferver d'autant plus avec la nôtre , que
certain jeune Baronet , qui fe dit riche au
nord de l'Angleterre , mais que perfonne
ne connoît , la ferre de fi près depuis huit
OCTOBRE 1766 . 35
jours , que je vois pour toi tout à craindre
au cas que ton intrigue avec ton inconnue
vienne aux oreilles de la Dame. Adieu ,
mon cher Henry ; je vais profiter des accès
que mes affaires me donnent chez Lady
Upstart pour réchauffer fes fentimens pour
toi & la difpofer à recevoir tantôt favorablement
ta vifite . Songe , fur - tout , que
ton rival , quoiqu'en tous points un vrai colifichet
, à force de fadeurs , de faux airs &
d'adulations , pourroit parvenir à lui plaire ,
& que j'ai lieu de préfumer qu'il a fû mettre
dans fes intérêts la femme de chambre de
la Dame. Mais , pour peu que tu veuilles
montrer d'amour , & feconder ce que je
vais faire pour toi , ces obftacles feront
légers , & j'aurai bientôt le plaifir de te
voir auffi heureux que je le fouhaite.
Dès que Sir William fut parti , Henry ,
pour réfléchir plus mûrement fur les propofitions
de fon ami , fortit en frock * &
courut s'enfoncer dans l'un des bofquets
du Parc de Saint -James . Il y entroit à peine
lorfqu'un éternuement , qui partit affez
près de lui , lui fit lever la tête & reconnoître
dans le bofquet oppofé au fien la
Dame inconnue & qui s'étoit déja tant
de fois fouftraite à fes recherches .
*
Que l'on prenonce frat , habillement négligé
du matin.
B vj
36
MERCURE
DE
FRANCE
. Oh ! pour le coup ( s'écria -t - il ) vous
ne m'échapperez pas ; & je ferois indigne
du bonheur que m'offre aujourd'hui le
hafard , fi je manquois l'occafion de ſavoir
à qui je dois celui d'éprouver des fentimens
qui font à la fois le bonheur & le
fupplice de ma vie.
Je ne vous fairai point , lui dit l'inconnue
; mais , pour peu que je vous fois
chère , gardez - vous d'infifter fur le développement
d'un mystère que vous ne fauriez
pénétrer qu'en vous expofant pour
jamais à me perdre. Qu'il vous fuffife de
favoir que je ne vous hais pas ; que votre
conduite & paffée & préfente me font
auffi connues que le délabrement de vos
affaires ; que les miennes , fans cependant
pouvoir en rien me l'imputer , ne font pas
en meilleur état ; que je travaille à rétablir
les unes & les autres ; que pour y
réuffir , je dois vous refter encore quelques
jours inconnue ; & qu'il vous eft fur-tout
extrêmement effentiel de moins négliger
certaine veuve que fes créances fur vos
biens rendent maîtreffe de votre fort. Vous
m'entendez fans doute. Adieu ; ne me
fuivez point , fi vous ne voulez vous expofer
à me déplaire . Vous ne tarderez pas
à me revoir ; & je crois en avoir affez dit
pour vous tranquillifer tant fur le fond de
OCTOBRE 1766. 37
mon caractère que fur la pureté de mes
vuës.
Sir Henry voulut en vain la retenir ;
Bélinde ( c'eſt le nom que nous donnerons
à la Dame ) étoit déja bien loin ; lorſque
cette belle , qui , en fe retournant , s'apperçut
qu'il la fuivoit de l'oeil , revint
tout-à- coup à lui , en s'écriant : je fuis perdue
fi je ne le retrouve ! - Quoi donc ,
Madame ? Le portrait de mon père...
il s'eft détaché de ma montre ... Ah ! parde
grace , cette allée par où je fuis
venue , tandis que je parcoure celle- ci ; &
puiffé - je vous devoir un bien dont rien
n'égale à mes yeux la valeur ! ...
Elle n'avoit point achevé, que Sir Henry
étoit déja parti pour fa recherche.
courez ,
Que je fuis malheureux ! s'écria - t - il ,
en revenant , après avoir en vain cherché
pendant quelques minutes. ... Mais où
donc eft Bélinde ? ... Ah , Ciel ! double
imbécille que je fuis , de n'avoir pu prévoir
que par ce nouveau ftratagême elle
m'échapperoit encore ? ... Tâchons du
moins d'exécuter ce qu'elle m'a prefcrit ,
en me rendant , dès cet après-dînée , chez la
veuve de l'ufurier de qui dépend aujour
d'hui ma fortune.
Sir Henry , après avoir foigneufement
employé tout ce qui pouvoit fervir à relever
:38 MERCURE DE FRANCE .
l'éclat d'une figure affez diftinguée pour
fe paffer de tous vains ornemens , fe rendit
en effet vers le foir chez la vieille &
riche Lady , qu'il trouva feule , & qui ,
pour le punir de l'avoir un peu trop négligée
, lui annonça d'un air & d'un ton
nonchalant fon prochain mariage avec Sir
Modish , Chevalier Baronet , âgé d'environ
vingt-deux ans , & poffeffeur de 2000
livres fterlin de revenu dans le nord de
l'Angleterre.
Sir Henry , par des motifs que la veuve
ne manqua pas d'interpréter en ſa faveur ,
eut l'air d'être frappé de la nouvelle .
C'eft m'avoir trop puni , Madame , dit-il
en foupirant , d'un manquement à votre
égard , qui n'en avoit pourtant que l'apparence.
Je vous devois trop en effet pour
que mes vues , en afpirant à votre main
n'euffent pas dû paroître un peu fufpectes
aux yeux malins du fiècle ; & je voulois
m'acquitter envers vous avant que de vous
offrir un coeur qui n'eût , en vous aimant ,
d'autre intérêt que d'obtenir le vôtre.
Ce compliment étoit fait pour réuffir.
Auffi plût-il au point que Sir Henry eut
bientôt lieu de préfamer que , pour peu
qu'il voulût continuer d'être aimable , il
écarteroitaifément le prétendu futur époux
dont l'avoit menacé la Dame.
OCTOBRE 1766. 39
Lady Upftart, en effet, ennyvrée des lieux
communs que lui prodiguoit Sir Henry ,
pouffa la reconnoiffance jufqu'à lui avouer,
dans un épanchement de coeur , que le dépit
de fe croire méprifée par l'homme
qu'elle eftimoit le plus , l'avoit affez aveuglée
pour ordonner à fes gens d'affaires
de mettre à exécution les créances qu'elle
avoit fur lui ; & Sir Henry fentit dans cet
inftant , non-feulement tout ce qu'il devoit
de reconnoiffance à fon ami William
mais encore aux bons & utiles confeils
que lui avoit donnés fon aimable inconnue.
Il avoit trop de fagacité pour ne pas
agir en conféquence & pour quitter Lady
Upftart fans l'avoir mife dans le cas d'être
intimement convaincue de la fincérité des
fentimens qu'il reffentoit pour elle .
A peine fortoit - il de chez la Dame ,
après avoir aifément obtenu la permiffion
de la revoir le lendemain , qu'une jeune
perfonne , & de la phyfionomie la plus
prévoyante , fut introduite dans l'appartement
de la veuve.
Eh quoi ! c'eft encore vous , Mademoifelle
, ( s'écria Lady Upftart ) votre penfion
n'eft - elle point exactement payée ?
Venez-vous encore m'ennuyer d'une vieille
hiftoire qui n'a pas le fens commun ?´—
L'orphelin opprimé doit fans doute
40 MERCURE DE FRANCE.
-
•
bleffer les yeux de ceux qui poffédent injuftement
fes biens ( lui dit en foupirant
la jeune perfonne ) . Rendez- les moi ,
Madame , & vous ne me reverrez plus .
Vos biens ! toujours vos biens ! eft- ce moi ,
(fi tant eft que vous en euffiez ) eft- ce
donc moi qui vous les ai ravis ? n'eſt - ce
point , au contraire , à ma pitié que vous
devez la fubfiftance , la façon dont vous
êtes mife , & l'infultante hauteur que je
vois régner dans vos propos ? Finiflons
donc , Mademoiſelle ; ne troublez
pas la
férénité de mes jours : ou renoncez à mes
bienfaits. Ah ! faut- il donc , Madame ,
faut-il donc vous redire que mon père ,
après avoir glorieufement fervi l'Etat , me
remit , en mourant , entre les mains de
votre époux , qu'il croyoit fon ami , avec
dix mille livres fterlin pour me les rendre
& m'établir dès que j'aurois atteint ma
feizième année ; que vous avez dû le
favoir de fon vivant ; que depuis fa mort ,
mes titres paffés dans vos mains , ont dû
vous en convaincre ; que vous avez fi bien
connu mes droits , qu'abufant de l'état déplorable
où vous me réduifiez , jeune ,
fans protecteurs , fans parens , fans amis
qui puffent me défendre , vos remords
furent pourtant affez puiffans pour vous
faire réfoudre à m'accorder une modique
OCTOBRE 1766 . 4I
-
penfion ? ... Ah , Madame ! fongez combien
vous êtes opulente , à quel point je
fuis pauvre , & ne me forcez point.
Quoi ! vous ofez me menacer ? ... apprenez
, Mademoiſelle , que j'ignore & trèscomplettement
l'hiftoire ou plutôt le roman
de vos griefs contre feu mon époux ; que
mes gens d'affaires m'ont dit que tous fes
biens étoient à moi ; & que j'ai tant de
confiance en eux , que rien ne peut altérer
dans mon efprit l'opinion que j'ai conçue
de leurs lumières. Ainfi daignez , encore
un coup , ne point troubler par vos vaines
clameurs la tranquilité de ma vie. — Prenez
garde , Madame ! je puis ne pas être
la feule qu'une injuftice auffi criante que
la vôtre ait droit d'armer aujourd'hui contre
vous : les cris de l'innocence opprimée
peuvent enfin être entendus. Craignez les
miens , Madame ! & fongez que le défefpoir.
Quel comble d'infolence ! - Votre
cruauté la fait naître : tremblez de l'irriter
encore. Ah , Ciel ! tant d'impertinence
m'excède.... mais finiffons . ... Tenez ,
Mademoiſelle ( en lui donnant une bourſe ) ,
ma charité me force à vous donner encore
ceci ; mais fortez vîte , & gardez -vous de
jamais revenir ici . Votre charité
dites-vous ? ah , Ciel ! ce terme étoit - il
fait
pour moi ? ... Tiens , barbare , ( en
-
-
42 MERCURE DE FRANCE.
rejettant la bourfe ) reprens ton or ; fonge
que c'eft fon bien qu'une orpheline te
demande ; qu'elle t'accorde encore trois
jours pour réfléchir fur tes devoirs ; & que
paffé ce temps , tu pourras apprendre à la
craindre.
Tandis que cette fcène amufoit peu
Lady Upftart , Sir Henry , en s'acheminant
chez Sir William , s'étoit arrêté dans une
boutique où il faifoit quelques emplettes ;
lorfqu'il crut voir paffer , au fond d'une
chaife à porteurs , fon aimable inconnue.
Il y courut. C'étoit en effet elle - même.
Enfin je vous revois ! ( s'écria - t- il , en
arrêtant les porteurs ) enfin mon coeur ,
trop furchargé du poids de fa reconnoiffance
, trouve , farfit & ne peut laiffer
échapper l'occafion de peindre à la plus
digne , à la plus charmante des femmes
tout ce que doit à fes bontés le plus fenfible
& le plus amoureux des hommes ! ...
Entrez , de grace ! entrez , duffe n'être que
pour un inftant , dans la boutique d'où je
fors....Je quitte, en ce moment , la veuve.
Sans vos confeils , j'étois irrévocablement
perdu ; mes biens alloient être faifis : ma
ruine & ma honte étoient également complettes
; c'eft à vous feule , adorable inconnue
, c'eſt à vous feule à qui je devrai le
bonheur de pouvoir efpérer un avenir
OCTOBRE 1766. 43
fans doute moins cruel que celui dont ma
légéreté, mon imprudence , dont tout enfin
fembloit me menacer !
J'aime à vous voir ces fentimens ( lui
dit Bélinde ) , ils me font chers , & j'efpère
vous prouver bientôt que j'en fuis
digne . Mais laiffez moi , de grace ! vos
intérêts , que je crois maintenant les miens ,
m'appellent ici près , chez Mylady Fré
derick. Gardez - vous de m'attendre , fi
vous ne voulez me déplaire , & renverfer
peut-être en un inftant tous mes projets.
A
Quoi ! vous auriez la cruauté ? - Paix!
Sir Henry : c'eft l'amour qui l'ordonne ....
propos d'amour ; n'en marquez déformais
à la veuve qu'autant qu'il fera néceffaire
pour l'entretenir dans les idées pacifiques
où vous l'avez mife , & laiffez- moi
le foin du refte .... adieu ; avant qu'il foit
trois jours , vous reverrez & connoîtrez à
fond votre inconnue .
Sir Henry feignit d'obéir , mais avec la
ferme réfolution d'attendre dans une allée
voifine qu'elle fortît de la maifon où il
l'avoit vue entrer après qu'elle eût congédié
fes porteurs , & de la fuivre de façon à
pouvoir enfin s'affurer de la demeure d'une
amante pour qui fes tendres fentimens ,
joints à celui de la curiofité , étoient parvenus
à leur comble. Impatienté cepen42
MERCURE DE FRANCE.
rejettant la bourfe ) reprens ton or ; fonge
que c'eft fon bien qu'une orpheline te
demande ; qu'elle t'accorde encore trois
jours pour réfléchir fur tes devoirs ; & que
paffé ce temps , tu pourras apprendre à la
craindre.
Tandis que cette fcène amufoit peu
Lady Upftart , Sir Henry , en s'acheminant
chez Sir William,, s'étoit arrêté dans une
boutique où il faifoit quelques emplettes ;
lorfqu'il crut voir paffer , au fond d'une
chaife à porteurs , fon aimable inconnue.
Il y courut. C'étoit en effet elle-même.
Enfin je vous revois ! ( s'écria - t - il , en
arrêtant les porteurs ) enfin mon coeur ,
trop furchargé du poids de fa reconnoiffance
, trouve , farfit & ne peut laiffer
échapper l'occafion de peindre à la plus
digne , à la plus charmante des femmes
tout ce que doit à fes bontés le plus fenfible
& le plus amoureux des hommes ! ...
Entrez , de grace ! entrez , duffe n'être que
pour un inftant , dans la boutique d'où je
fors.... Je quitte, en ce moment , la veuve.
Sans vos confeils , j'étois irrévocablement
perdu ; mes biens alloient être faifis : ma
ruine & ma honte étoient également complettes
; c'eſt à vous feule , adorable inconnue
, c'est à vous feule à qui je devrai le
bonheur de pouvoir efpérer un avenir
OCTOBRE 1766. 43
fans doute moins cruel que celui dont ma
légéreté , mon imprudence , dont tout enfin
fembloit me menacer !
J'aime à vous voir ces fentimens ( lui
dit Bélinde ) , ils me font chers , & j'efpère
vous prouver bientôt que j'en fuis
digne. Mais laiffez-moi , de grace ! vos
intérêts , que je crois maintenant les miens ,
m'appellent ici près , chez Mylady Fréderick.
Gardez - vous de m'attendre , fi
vous ne voulez me déplaire , & renverfer
peut-être en un inftant tous mes projets.
Quoi! vous auriez la cruauté ? - Paix!
Sir Henry : c'eft l'amour qui l'ordonne……..
A propos dd''aammoouurr ;; n'en marquez déformais
à la veuve qu'autant qu'il fera néceffaire
pour l'entretenir dans les idées pacifiques
où vous l'avez mife , & laiſſez-moi
le foin du refte.... adieu ; avant qu'il foit
trois jours , vous reverrez & connoîtrez à
fond votre inconnue.
-
Sir Henry feignit d'obéir , mais avec la
ferme réfolution d'attendre dans une allée
voifine qu'elle fortît de la maifon où il
l'avoit vue entrer après qu'elle eût congédié
fes porteurs , & de la ſuivre de façon à
pouvoir enfin s'affurer de la demeure d'une
amante pour qui fes tendres fentimens ,
joints à celui de la curiofité , étoient parvenus
à leur comble. Impatienté cepen44
MERCURE
DE
FRANCE
.
dant , après plus d'une heure d'attente ,
il hafarda de heurter à la porte ; où il
apprit , avec étonnement , que Mylady Fréderick
étoit depuis deux mois à la campagne
, & que la jeune inconnue , qui étoit
venu la demander , n'avoit fait que traverfer
la maiſon pour fe rendre chez une
amie , qui ( difoit- elle ) demeuroit dans
l'autre rue & vis- à- vis la porte de derrière
de l'hôtel.
Mais laiffons Sir Henry à tout l'excès
de fa furprife , pour voir ce qui fe paſſe
en cet inſtant chez Lady Upstart .
Le lecteur doit d'abord fe rappeller que
fa femme de chambre ( Urfule, étoit fon
nom ) favorifoit fingulièrement Sir Modish,
le jeune & très-preffant amant de fa maîtreffe.
Il ne paroîtra donc pas étonnant
que cette femine , pour qui la veuve n'avoit
rien de caché , ne trouvât rien de
plus preffé que d'avertir fon protégé de
tout ce qu'il avoit à craindre des nouvelles
difpofitions de la veuve.
Le jeune Baronet étoit accouru dès le
lendemain chez la Dame aumoment qu'elle
finiffoit fa toilette ; & , à force de foins ,
de gentilleffes & d'adulations , la réchauffoit
en fa faveur, lorfqu'un laquais annonça
Sir Henry.
L'embarras des deux rivaux , au premier
OCTOBRE 1766.
45
abord , ne pouvoit qu'amufer la veuve &
flatter fa vanité ; quand Sir Henry , après
avoir attentivement regardé le Baronet...
Sir Modish ( lui dit- il ) , ce n'eſt pas la
première fois que nous nous fommes rencontrés
; mais je preffe en vain ma mémoire
pour me rappeller dans quel temps ,
dans quelles circonstances . J'allois en
dire autant ( s'écria l'autre ) ; c'eft , à ce que
je penfe , au fpectacle , aux promenades ou
à la Cour.... mais , attendez.... eh , bon
Dieu , Sir Henry ! c'eft chez Lady Courtville
, chez Mifs Léger , chez Miftris Commons
& chez dix autres femmes d'où vous
m'avez probablement banni , car je ne les
vois plus depuis long-temps , & j'imagine
que Sir Henry devroit un peu m'en ſavoir
gré. . . . ...
Sir Modish ( interrompit , en rougiffant ,
Sir Henry ) , l'un de nous deux fe trompe ....
& j'ofe affirmer que c'eft vous.- Bon ! &
pourquoi donc rougir de ces mifères ?
Sir Henry n'eft-il pas univerfellement reconnu
pour l'homme le plus gai , le plus
lefte , le moins conftant & cependant le
plus couru des belles ? - J'ai pu , je
m'en accufe , avoir autrefois mérité quelques-
uns des titres brillans dont il vous
plaît de m'honorer : j'étois jeune , & vos
propos me font fentir combien il faut de
46 MERCURE DE FRANCE .
--
temps pour expier les erreurs de cet âge .
Vous m'édifiez , Sir Henry ! & fi j'avois
l'honneur de vous connoître moins.
C'est justement en quoi nous différons ,
( reprit avec émotion Sir Henry ) , car je
n'ai pas celui de vous connoître , & crois
partager ce malheur avec tous ceux que je
fréquente.- Parbleu ! tant pis pour vous ,
dit le jeune homme : ma province , au
moins , fait le rang que j'y tiens , & vous
le connoîtrez quand vous voudrez. Au
furplus , duffiez - vous encore vous fâcher ,
je ne dirai pas moins que vous avez fans
doute vos raifons pour afficher avec tant
de folemnité la fageffe , & qu'on doit en
féliciter la Dame à qui le très-modefte Sir
Henry peut avoir intérêt de faire croire à
La réforme.
Celui-ci , perdant patience , ouvroit la
bouche pour répondre , fans doute un peu
plus durement que ci - devant , à cette dernière
apoftrophe ; lorfque Lady Upftart
en feignant d'éclater de rire , le pria de ne
point prendre au férieux ce qui n'étoit vraifemblablement
qu'un badinage.
Vous l'avez dit, Madame , interrompiten
riant auffi Sir Modish , car fi mon but étoit
de le fâcher , je pourrois lui prouver qu'on
eft un peu plus inftruit qu'il ne croit des
fameux fecrets qu'il nous cache....
OCTOBRE 1766. 47
--
Pour le coup je vous en défie , interrompit
avec vivacité Sir Henry. Vous
m'en défiez ? ....prenez garde ! - Parlez ;
voyons fi ce ton d'affurance a quelque fondement
qui me foit inconnu à moi- même .
-Vous ne me nierez pas , du moins , qu'il
foit dans l'univers certaine belle ( inconnue
à la vérité ) , mais pour qui votre
coeur.... Une inconnue ! -Oui , Sir
Henry , une inconnue ... Pourquoi donc
vous troubler ? elle eft aimable , elle eft
honnête , & j'en réponds ; mais pourriezvous
en dire autant ? Pourriez- vous nous
articuler fur quoi fe fonde une paffion
affez vive , affez puiffante pour vous forcer
à lui pardonner , non -feulement tous
les tours qu'elle vous a joués , mais pour
facrifier à fes foupçons jaloux certains objets
qui devroient vous être plus chers ? →
Sir Modish ! arrêtez . Sir Henry , vous
1 avez voulu je dirai même davantage ,
& je crains peu que vous me démentiez.
A quel propos , fi vous n'étiez perdu d'amour
pour cette Urgande , déconnue , à
quel propos la cherchez -vous par- tout , la
faites-vous fuivre par- tout , vous échappet-
elle par-tout croyez -vous les confeils
qu'elle vous donne , de moins négliger
certaine veuve que fes créances fur vos biens
rendent maîtreffe de votrefort ? Vous pref48
MERCURE DE FRANCE.
crivit elle hier de ne montrer déformais à cette
riche veuve qu'autant d'amour qu'il fera néceffaire
pour l'entretenir dans les idées pacifiques
où vous l'aviez mife ? vous promitelle
, au cas que vous fuffiez docile à fés
leçons , de vous revoir avant qu'il foit trois
jours ? ... Eh bien , Sir Henry ! que me
répondez-vous ? Suis-je , en effet , bien
informé ?
Sir Henry, pétrifié de ce qu'il venoit
d'entendre , étoit tout à la fois faifi d'étonnement
& de douleur. Sa foibleffe pour
l'inconnue , qu'en cet inftant il en croyoit
indigne ; la honte de fe trouver fi cruellement
démafqué aux yeux de Lady Upftart;
l'humiliation de fe voir bravé & confondu
devant elle par un rival qu'il ne
pouvoit plus démentir : tous ces différens
fentimens l'accabloient & l'anéantifoient
au point qu'il feroit refté fans parole , fi
la veuve , indignée , ne s'étoit tout- à- coup
écriée , en fe levant : j'ofe au moins me
flatter que Sir Henry fe difpenfera déformais
de m'honorer de fes vifites. A ces
mots , Sir Henry , fe levant à fon tour :
Madame ( lui dit-il , en balbutiant ) , le
diable eft fûrement mêlé dans cette affaire!..
Mais fon agent , tout protégé qu'il eft
par lui , ne fera pas toujours chez vous.
Adieu , Madame.... Quant à vous , Sir
Modish
OCTOBRE 1766. 49
Modish , je tâcherai de vous revoir bientôt
ailleurs . A la bonne heure , Sir
Henry ! je ne vous fuirai pas long-temps.
Madame , ( s'écria Sir Modish dès que
Sir Henry fut forti ) mon compétiteur
eſt en fuite , le champ de bataille eſt à
moi ; vous ne pouvez me refufer le prix
de ma victoire , ni vous difpenfer, en me
donnant la main , de vous venger , ainſi
que votre ſexe entier , d'un infolent trop
digne de votre colère. Rien n'eft plus
julte , Sir Modish . Allons de ce pas à la
Flotte je vous rends à la fois maître de
ma perfonne & de mes biens . . . . Allons ;
& puiffions - nous être auffi long - temps
heureux que mon coeur le fouhaite !
*
-
Tandis que l'ardente veuve & fon
amant s'empreffoient également d'aller
fceller leur union ; Sir Henry , défefpéré
de la cruelle fcène qu'il venoit d'effuyer ,
bien plus encore de fe croire trahi par
l'inconnue dont , malgré lui , fon coeut
étoit encore épris , s'acheminoit triftement
chez fon ami William , qu'il furprit fort
en lui racontant tous les détails de fa malheureuſe
aventure.
Ce digne ami , qui avoit peine à la
* C'est une espèce de chapelle privilégiée où ,
avant l'acte du Parlement, concernant le mariage ,
on fe marioit fans beaucoup de formalités.
Vol. I. C
so MERCURE DE FRANCE.
comprendre , & qui prévoyoit peu que Sir
Modish en pût fitôt tirer parti , le plaignit ,
le confola de fon mieux , lui promit d'aller
dès le lendemain effayer de fonder ce
myftère & tâcher de réintégrer fon ami
dans les bonnes grâces de la veuve. Trouvez-
vous-yajouta -t - il ) vers les onze
heures ; j'efpère être affez heureux , finon
pour tout raccommoder , du moins pour
que vous n'ayez rien à craindre de fon
reffentiment, eu égard aux droits qu'elle
a fur vos biens. Le lendemain Sir William
fe difpofoit en effet à y aller , lorfqu'un
laquais , tout effoufflé , vint lui dire , en
courant , que fa maîtreffe le prioit inftamment
de vouloir bien ſe rendre au plutôt
chez elle.
En arrivant chez la Dame , il fut introduit
dans un cabinet où il la vit , avec
furpriſe , étendue fur une chaiſe longue ,
dans le plus grand négligé & les
gnés de larmes.
yeux bai-
Approchez , Sir William ! ( s'écria-telle
, en fanglottant ) venez , s'il fe peut ,
confoler la plus infortunée des femmes !
-Quoi donc , Madame ! que vous feroit -il
arrivé depuis hier ? Le plus grand des
malheurs , & probablement.... le plus
irréparable ! - Expliquez-vous de grace.
Ce fcélérat... ce Sir Modish... depuis -Ce
OCTOBRE 1766. St
hier. Eh bien ? - Eft mon époux !
-
-
Votre époux ? Oui, Sir William , le
traître eft mon époux... & cependant...
jen'en fuis pas moins veuve ! - Madame ,
ou la douleur trouble vos fens , ou ce que
vous me dites eft au-delà de mon intelligence.
Vous avez fû , vous avez vû tout
mon foible
pour lui... Hier , ( fans doute
à force de menfonges ) après m'avoir peint
votre ami avec les plus noires couleurs ,
& mettant à profit l'excès de mon reffentiment
, le lâche abufa de mon trouble au
point qu'il fçut me conduire ... à la Flotte ....
où j'eus la foibleffe ... — J'y fuis , Madame
, & ce cher époux vous a probablement
quittée après s'être emparé de vos
plus précieux effets ? Hélas ! il eſt bien
plus coupable encore. - Quoi ! fe peut- il
qu'il vous ait déja maltraitée ? · Oh !
Sir William , on ne fauroit plus mal....
Depuis hier il ne m'a pas dit un feul mot.
Que vous a-t- il donc fait ? Rien !
.
1
C
Je crois maintenant vous entendre.-
En ce cas , Sir William , vous concevez
combien ce comble de mépris me doit être
cruel , & quel eft contre cet ingrat l'excès
de mon reffentiment ! .. La veuve en étoit
là lorfqu'on annonça Sir Henry . Sir Wil
liam , tandis qu'elle pleuroit abondamment
, le mit au fait du motifde fes larmes ;
52 MERCURE
DE FRANCE.
& la veuve s'épuifoit en regrets fur fon
injuftice envers lui , quand Sir Modish ,
en entrant tout-à- coup , vint ajouter encore
à leur furprife. Les deux amis , également
choqués du procédé de ce jeune
homme , alloient s'unir pour lui en repréfenter
l'indécence.... Abrégeons , Meffeurs
( leur dit en riant , Sir Modish ) .
Soyons francs , Sir Henry. Etiez - vous , en
effet, plus paffionné que moi pour Madame ?
Sans fes créances fur vos biens , fans les
confeils de Sir William , auriez- vous jamaisconçu
l'idée d'obtenir d'elle un coup- d'oeil
favorable ? Sa fortune , avec raiſon , nous
plut à tous les deux : mon génie l'a emporté
fur le vôtre ; Madame a époufé ma perfonne
, & moi fon cofre - fort. Qu'avezvous
donc tous à me dire ?
Que la façon dont vous en agiffez ( répondit
Sir Henry ) , me paroît dure & trèspeu
généreufe.
Quant à ce point ( répliqua Sir Modish ) ,
elle eft ma femme , & je n'en dois compte.
à perfonne. Si Madame fe plaint , dès cet
inftant nous pouvons nous quitter. Son
âge & fa fanté m'occupent même affez
pour lui propofer une retraite auffi riante
que paifible dans le pays de Galles , où la
pureté de l'air , l'abondance des vivres &
la rareté de l'argent pourront lui procurer
OCTOBRE 1766.
53
1
la vie la plus délicieufe ; où , moyennant
les cinquante livres de penfion que je m'engage
à lui payer exactement , Lady Modish
pourra briller & même éclabouffer la plus
fière nobleffe du pays.
Ah , barbare ! ( s'écria - t - elle ) ah ,
Meffieurs ! daignez me défendre contre un
pareil tyran.
-
Votre imprudence , Madame ( lui dit à
l'écart Sir William ) lui donne , en effet ,
de cruels droits fur vous !
N'importe ( s'écria Sir Henry ) , nous
défendrons Madame . Doucement ?
Monfieur ! Madame eft mon époufe ; vous
n'avez aucuns droits ici . Qui donc feroit
affez hardi pour s'entremettre entre la
femme & le mari ? Nous fauverons
du moins fes biens . Ses biens ? ils font
également à moi . Tous fes titres , tous
fes effets , tous fes contrats font dans mon
fecrétaire ce font autant de dons qu'elle
m'a faits ; voyons qui m'en dépouillera .
Ne fuis -je pas fon feigneur & fon maître ?
-Vous êtes à mes yeux ( lui dit Sir Henry)
tout ce que j'avois déja penſé de vous ....
un impofteur , & qui jamais n'eut l'honneur
d'être gentilhomme . -Ces Meffieurs
font- ils vos amans ? font- ils chargés de
m'infulter chez moi ? .. Madame , à fuppofer
que vous ne m'aimiez plus , parlez
Ciij.
$ 4
MERCURE DE FRANCE.
avec l'humilité que vous devez à votre
époux. Propofez moi , fans bruit , quelques
moyens d'arrangemens : peut - être alors
pourrai-je vous entendre.
Hélas ! ( s'écria- t- elle ) parlez , Monfieur,
& dites- moi vous-même à quoi vous me
taxez pour brifer à jamais le malheureux
lien qui nous unit. ... . prefcrivez vos
conditions. Madame , elles feront légères....
Une dixaine de mille livres
fterlin & vos créances fur les biens de
Sir Henry fuffiront pour me fatisfaire.
Je m'oppofe à ce dernier article (dit avec
chaleur Sir Henry ) , Madame ne me mettra
point fans doute à la merci d'un pareil
créancier. En tout cas , Sir Modish , fortons
pour un inftant enſemble. Nenni ,
Monfieur , terminons d'abord cette affaire.
Allons , chère Lady , tâchez de vous exécuter
de bonne grâce. Quant à Sir Henry,
je le plains ; mais la néceffité n'a point de
loi.
Monftre défens- toi donc ( s'écria Sir
Henry ) en fe mettant en devoir d'attaquer
le jeune homme.
Quoi ! ( lui dit ce dernier ) devant des
femmes ! je croyois Sir Henry plus brave ,
& fur-tout plus courtois.... Madame , ou
terminons dans l'inftant même , ou je retire
ma parole ; je rends public mon mariage
OCTOBRE 1966. SS
& votrehonte , & ferai trembler Sir Henry...
Délibérez donc entre vous ; je vais paffer
dans cet appartement & vous donne un
quart- d'heure.
Sir William & Sir Henry firent tous
leurs efforts pour raffurer la veuve & pour
l'engager à fe pourvoir contre la nullité
d'un pareil mariage. Mais la terreur que
lui avoit infpirée Sir Modish ; la crainte
de fe voir expofée aux bruits injurieux que
cette aventure alloit produire , jointe à
l'horreur de vivre un jour de plus avec
un époux de l'efpèce du fien ; tant de
motifs déterminans pour elle la rendirent .
infenfible à tout ce qu'ils purent lui dire ;
& tous les deux fortirent aufli indignés de
la foibleffe de la Dame que de l'énorme
impudence de fon prétendu mari.
Ce qui chagrinoit & inquiétoit le plus
Sir Henry étoit la crainte très -fondée de
la vengeance qu'alloit plus que probablement
exercer contre lui un créancier qu'il
avoit droit de croire impitoyablẹ. Une
autre idée auffi cruelle ajoutoit encore à
fon malheur , celle d'avoir été trahi par fon
inconnue en faveur d'un aventurier dont
l'odieux & méprifable caractère ne lui
infpiroit que la plus grande horreur.
C'eft dans ces difpofitions , qu'après
avoir paffé la plus affligeante des nuits ,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
il fe préparoit le lendemain à fortir pour
fe rendre chez fon ami Sir william , où
devoit fe trouver un Avocat chargé de ſes
affaires ; lorfqu'on lui annonça Sir Modish,
accompagné d'un autre Gentilhomme.
Je juge à votre étonnement ( lui dit ce
jeune homme ) , ainſi qu'aux autres fentimens
que je vois luire dans vos yeux ,
combien vous comptiez peu fur ma vifite ! ...
mais commencez par vous calmer , fi vous
voulez que je vous parle , & peut-être vous
tranquillife...
Sir Henry étant reflé muet : avouez-moi
d'abord ( lui dit , en fouriant , Sir Modish )
quels font depuis hier vos véritables fentimens
pour l'inconnue à qui vous aviez
juré tant d'amour ? Quelles feroient à fon
égard vos difpofitions, fi par un changement
heureux de circonftances elle fe trouvoit
en état , en manifeftant fa naiffance & fes
moeurs , d'offrir à Sir Henry fa main avec
une fortune honnête ? En jugeant d'elle
par celui qu'elle a l'audace de charger de
fes vils intérêts , je me crois difpenfé de
vous répondre. Vous devriez pourtant
fonger , quelque odieux que je vous fois ,
que vos contrats font dans mes mains....
mais Sir Henry ne fauroit m'offenfer : ainfi
paffons & ne parlons que d'elle. Avant que
vous fuffiez jufqu'à quel point elle m'étoit
OCTOBRE 1766 .
57
connue , parlez- moi net.... en étiez - vous
bien fincèrement amoureux ? c'eft la feule
vérité que j'exige ; & quel que foit pour
moi votre mépris , j'ai des titres pour l'exiger.
Parlez donc fans détours , & ne redoutez
rien d'un aveu plus important pour vous
qu'il ne vous eft poffible de le croire. —
Ehbien , quelles que foient les idées , quels
que foient les foupçons que Sir Modish
ait droit de m'infpirer , je
fuis trop vrai
pour craindre d'avouer que mon amour
pour l'inconnue étoit auffi pur que fincère ;
que jamais femme enfin ne fit naître en
moi des fentimens ni plus ardens ni plus
dignes de ce que je la croyois être. -· Eh
bien , elle est toujours également ce que
vousl'avez crue ; & c'eft de fa part ( ajouta
le jeune homme ) que je vous remets tous
ces papiers , tous ces contrats que vous frémiffiez
tant hier de voir paffer dans mes
mains. C'eft de fa part enfin que Sir Modish
annonce à Sir Henry qu'il peut dès ce
moment jetter au feu tous ces titres que
je lui rends , regarder fes biens comme
libres , & ne plus craindre rien de fes prétendus
ennemis.
On ne peindra point la furprife où ce
difcours & la vue de ces mêmes papiers
jettèrent Sir Henry. Après s'être un peu
C v
8 MERCURE DE FRANCE.
remis de fon trouble : ah ! Sir Modish ,
( s'écria-t- il ) pourquoi , fans vouloir pénétrer
tout le merveilleux de cette aventure ,
pourquoi tout ce que je connois de vous
ne me permet- il pas d'allier de fi nobles
procédés avec l'intime liaiſon qui fubfifte
encore entre l'inconnue & vous ? - Oh!
quant à cette liaiſon , je conçois tout ce
qu'elle doit naturellement opérer fur un
coeur auffi noble & auffi délicat que le
vôtre. Mais je vous dis pourtant avec franchife
, & même fans regret, que cette même
liaiſon eft en effet , doit être & fera toujours
indiffoluble.
-
En ce cas partez , Monfieur ; remportez
vos papiers : quel que foit l'avenir qui m'attend
, je ne veux rien ni d'elle ni de vous.
- -
Ce fentiment eft vraiment héroïque , &
fi grand en effet, qu'il pénètre & me touche
moi-même ! vous en pourriez cependant
revenir , pour peu que je vouluffe 'l'entreprendre.
Vous ? Moi- même. Permettez
feulement que mon camarade &
moi , tandis que vous parcourrez tous vos
contrats , paffions pour un inftant dans
l'autre chambre. ... fi par malheur je ne
réuffis point , rien ne pourra me confoler.
Sir Henry , refté ſeul , & dans la fituation
où le lecteur peut fe l'imaginer, parcouroit
& reconnoiffoit les différens conOCTOBRE
1766.
trats qui abforboient prefque au- delà de fa
fortune ; lorfque , dans les deux perfonnes
qui rentrerent & dont l'une étoit nue tête ,
il reconnut cette même inconnue que fes
liaifons avec Sir Modish lui rendoient fi
fufpecte.
Jufte Ciel ! eft- ce vous ? ( s'écria- t-il en
fe levant & en retombant prefque évanoui
dans fon fauteuil )
--
Moi - même , Sir Henry. Ciel ! & j'ai
pu ne pas vous reconnoître ? ... Une perruque
noire , des fourcils de même couleur,
auroient-ils dû me dérober vos traits ?...
Mais qui vous donna le courage de former
unpareil projet? L'amour , l'honneur &
la vengeance .... Lady Upstart me retenoit
mes biens , que mon père , en mourant
( le Colonel Rymer ) avoit remis à fon
indigne époux . Je vivois chez une parente ,
dont les qualités , bien plus que l'opulence,
font connues , avec une modique penſion
que lui payoit la veuve , lorfqu'un heureux
hafard me mit à portée de vous connoître.
Je fus bientôt tout ce que vous étiez , vos
moeurs , vos inclinations & l'embarras de
vos affaires. J'agis en conféquence : celle
que vous voyez fous ces habits , Marton
(qui m'avoit élevée ) entra par mes ordres
au fervice de Lady Upftart , s'en fit aimer ,
& fut me feconder au point de me faire
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
époufer la Dame , qui , outrée de cette
aventure , vient de fe fauver dans les terres ,
& probablement ne s'en vantera jamais :
Telle eft en deux mots mon hiftoire . J'avois
promis de revoir Sir Henry , de me faire
connoître à lui avant qu'il fût trois jours :
J'ai tenu ma parole , & n'exige rien de la
fienne qu'autant qu'il aura fcrupuleufement
conftaté la vérité de tous les faits
dont je viens de l'inftruire... qu'il garde
en attendant ou déchire tous ces contrats.
Qu'il fe fouvienne feulement , après s'être
bien convaincu des moeurs & de la qualité
de fon inconnue , dont voici le nom &
l'adreffe , qu'elle attendra fes ordres pour
fe remettre , au cas qu'il le defire , en fa
puiflance avec les dix mille livres sterlin
que lui gardoit vraisemblablement pour
long- temps Lady Upſtart.
Il paroît prefque fuperflu d'ajouter que
Sir Henry , tranfporté de joie , d'admiration
& d'amour , après s'être précipité aux
pieds de fon incomparable inconnue , n'eut
rien de plus preffé que d'envoyer chercher
fon ami Sir William , dont la joie égala la
fienne , & qu'il ne tarda pas à voir fes
voeux comblés & fa fortune rétablie par le
plus heureux mariage.
D. L. P.
OCTOBRE 1766. GI
SUR la mufique de l'Acte d'ÉROSINe .
A ces brillans accords , à ces divins accens ,
A ces traits enchanteurs , aisément on devine
Qu'Apollon des mortels voulant charmer les fens ,
A fait choix de Berton pour chanter Erofine,
Par M. THIERY fils,
LE mot de la première Énigme du Mercure
de Septembre eft peigne. Celui de la
feconde eft le nombre un. Celui du premier
Logogryphe eft courage , du quel retranchant
la fyllabe cou , il refte rage. Et celui
du fecond Logogryphe eft louange ; dans
lequel on trouve âne , Gaule , eau , âge ,
gare , Ange , glue & loge.
ENIGME S.
JE fuis d'une , de deux , même de trois couleurs ;
Un habit , en naiffant , m'enveloppe la tête :
Bien des amans qui me font fête ,
Par d'innocens baifers me prouvent leurs ardeurs.
62 MERCURE DE FRANCE .
L'un m'aime un feul moment , l'autre un jour ;
l'autre une heure .
Quand on m'a fait ſortir du lieu de ma demeure ,
Je me vois transformée en plus d'une façon.
Héros ! après la mort , vous vivez dans l'hiſtoire ;
Moi , je me puis donner la gloire
D'avoir fait compofer un roman fous mon nom.
ÉNIGME - LOGOGRYPHE.
Vous , amans , qui chaque journée
Veillez fur l'objet de vos voeux ;
Trouvez , dans un mois de l'année ,
Celui qui vous rend malheureux.
Par M. HEUD . MARG . à Rochefort , près St. Lô,
LOGO GRY P.HE S.
FAVOR AVORABLE à l'amour , à la crainte , au myſtère ,
Mes huit pieds combinés préfentent au Lecteur
Un mot qui d'un amant peut faire le bonheur ;.
Un crime dont la corde eft la peine ordinaire ;
L'attribut fous lequel on peint le Dieu des vers ;
De l'homme ftudieux ce qui fait les délices ;
Un métal qui peut tout dans ce vaſte univers
L'inftrument par lequel , au gré de les caprices ,
OCTOBRE 1766. 63
La fortune ici bas , fe jouant des humains ,
Fixe à fa volonté nos rangs & nos deftins ;
Un infecte rongeur ; certain mot dont l'ufage ,
Lecteur , eft fort en vogue & qui toujours eft pris
Pour peindre un objet bas & digne de mépris.
Mais terminons enfin ce trifte verbiage :
Dans moi vous trouverez , fans un plus long détour,
Le titre d'un mortel , objet de votre amour.
Par M. F.
AUTRE.
Air Tous les Bergers de Chartres.
ATEC VEC moi l'on fait plaire ;
Mais , prife en autre ſens ,
Des petits je fais faire
Les héros les plus grands ;
Par moi le foible montre une âme la plus forte ;
Les vices en font abattus
En tous lieux , mère des vertus
La charité l'emporte.
Ce que l'homme for vante
Se trouve dans mon nom ;
Ce que le temps augmente ;
La Ville de renom
"
64 MERCURE DE FRANCE .
Que la Bohême vit dans peu prife & repriſe ;
Un mal affreux qui fait horreur ;
L'idiôme dont on a peur ,
Qui n'eft plus trop de mife.
Par M. B.... véritable auteur de l'énigme de la
carte , dans le fecond volume de Juillet , à l'oc
cafion de la fete de Saint Auguftin.
Q
CHANSON.
UAND un berger vif & conſtant
Brûle d'une amoureufe flamme ,
Et peut , de la beauté qui captive fon âme ;
Exiger un tendre ferment ;
Son amour n'eft point un tourment.
Mais quand le coeur le plus fincère
Eft forcé de cacher les feux ?
De foupirer & de fe taire ....
Eft - il un tourment plus affreux ?
J****
moureusem ?
W
and un berger vif et constant, Brule d'une
moureuse flame, Et peut de la beauté qui
+
pave son ame, Exiger un tendre serment,Son a
our n'estpoint un tourment,Son amour n'estpoint
In
n tourment:Mais quand le coeur le plus sin =
ere . Est force de cacher ses
+
feux,De soupirer et
de se taire, Est- il un tourment plus af.
eux? Est- il un tourment plus af freux ?
W
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
OCTOBRE 1766. 65
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
HISTOIRE générale & particulière de la
Ville de CALAIS & du CALAISIS , ou
pays reconquis ; précédée de l'hiftoire
des MORINS , fes plus anciens habitans .
Par M. LEFEBVRE , Prêtre de la Doctrine
Chrétienne . Deux volumes in- 4°.
A Paris , chez G. F. DEBURE , le
jeune , Libraire , quai des Auguftins ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi.
DE tous les motifs qui portent les
hommes à étudier l'hiftoire , le plus naturel
eft certainement celui d'acquérir la connoiffance
de l'endroit où ils ont pris naiffance
, de ceux qui les y ont précédés &
des caufes qui les y ont placés. C'eſt auſſi
pour les aider dans cette curieufe recherche ,
que des perfonnes fe font de tout temps
66 MERCURE DE FRANCE.
appliquées particulièrement à extraire ce
qui fe rencontre dans les hiftoires géné
rales & particulières touchant les villes ou
les pays qu'elles defirent faire connoître.
De là tant d'ouvrages qui ont été exécutés
en ce genre depuis plufieurs années en
France.
Celui que l'on préfente aujourd'hui
doit d'autant plus trouver fa place parmi
ceux qui ont été les mieux accueillis ,
qu'il comprend l'origine & les accroiſemens
d'une ville auffi célèbre par les événemens
qui s'y font paffés , & que fa fituation
intéreffe toute la France , dont elle fait
la fûreté vis -à- vis une nation rivale &
curieufe d'y étendre fon domaine.
Ce travail fembloit être réfervé à un
de fes citoyens qui , confacrant fes veilles
& fon temps à ramaffer dans les anciens
manufcrits & les meilleurs hiftoriens les
monumens encore épars & fans ordre qui
atteftent l'ancienne illuftration de fa patrie ,
en a formé un corps d'hiftoire où l'on
trouve des détails bien circonftanciés fur
les révolutions qu'elle a effuyées , fut la
vie des grands hommes qu'elle a produits ,
& , ce qui la rend fort importante , fur
l'immenfe quantité d'événemens qu'elle a
occafionnés dans le gouvernement françois
dont elle fait partie.
OCTOBRE 1766 . 67
M. le Febvre , auteur de cette hiftoire ,
ne s'eft pas borné à rapporter ce qui a concerné
en général & en particulier la Ville
de Calais , il nous fait connoître en même
temps ce qui compofe fa banlieue , fi connue
maintenant fous le nom de pays reconquis.
Cette partie de fon ouvrage qui accompagne
, avec des notes géographiques , fes
narrés fur la Ville de Calais , n'en eft pas
la moins intéreffante , parce qu'elle nous
montre nombre de lieux qui ont eu jadis
une certaine célébrité , & que l'on y trouve
les caufes des changemens que l'on y apperçoit
aujourd'hui.
Voici dans quel ordre il préfente cette
curieufe hiftoire au public. L'épigraphe ,
qui eft une fuite du titre , annonce le caractère
des Calaifiens :
Vita ufus , Deo , Patria & Regi.
Leur vie eft confacrée au ſervice de la Religion ,
de la Patrie & du Roi.
Sa préface exprime l'attention qu'il a
eue de remonter aux véritables fources
qui pouvoient lui faire connoître les anciennes
origines du pays où font fituées la
Ville de Calais & les dépendances de fon
gouvernement. Mais , pour en parler avec
préciſion , il a fur- tout évité « de remplir
» par des fictions les temps abforbés dans
» la nuit profonde de l'oubli. « Je les ai ,
68 MERCURE DE FRANCE.
ود
dit- il , abandonnées pour ne préfenter
que des vérités inconteſtables , & j'ai
» fait appercevoir l'origine , les progrès &
l'état actuel de la Ville de Calais d'après
» des connoiffances certaines & bien vérifiées
.
ود
و ر
Ce n'eft pas le feul défaut le feul défaut que M. le
Febvre avoit à éviter. Comme la Ville de
Calais a de tout temps été en but aux
Anglois , que fes habitans ont eu prefque
continuellement un intérêt national à exercer
des méfiances contre ces voifins , &
qu'ils fe font fouvent donné réciproquement
des marques d'une rivalité paffionnée
, « il n'a pas connu l'injuſtice de répondre
aux injures nationales des Ecri-
» vains Anglois par une récrimination
toujours infipide , quelque bien fondée
qu'elle foit. Je me fuis contenté , ajoute-
» t-il , d'expofer les faits qui prouvent
» l'attachement de mes concitoyens à leur
» Souverain légitime & de déplorer les
» malheurs qu'ont caufés à l'humanité les
» diffenfions des François & des Anglois,
» fi difpofés par leur naturel pour en faire
» la félicité ».
و د
"
L'introduction qui fuit cette préface
préfente , d'une manière plus concife , le
plan que l'on a fuivi dans l'ouvrage : M.
le Febvre l'a divifé en cinq époques prinOCTOBRE
1766. 69
cipales , fous lefquelles il a compris ce qui
s'eft paffé fucceffivement à Calais & dans
le Calaifis aux temps où ils ont été fous
les dominations des Romains , des François
, des Comtes de Flandres & de Boulogne
, des Anglois , & en dernier lieu
fous celle des Rois de France.
Pour éviter la confufion que cet ordre
hiftorique pourroit mettre dans fa narration
, il l'a partagée en vingt livres qui ,
fubdivifés chacun en plufieurs chapitres ,
forment un tiffu d'anecdotes intérellantes.
pour l'hiftoire générale de France & fouvent
de faits qui auroient pu y être inférés ,
mais qui ont échappé à la perfpicacité
des hiftoriens , M. le Febvre ayant eu le
bonheur de les découvrir dans des manufcrits
reftés comme ignorés fous le ſceau
des cabinets des favans .
..Comme il feroit trop long de donner
le précis de ce que chacun de ces livres
ou chapitres renferment , nous nous contenterons
de faire une expofition fuccinte
de ce qui eft contenu dans chacune des
époques qui forment l'enfemble de cette
importante hiftoire.
La conquête des Gaules par les Romains.
a entraîné le pays où Calais eft fitué fous
leur domination . Jules Céfar en a été le premier
conquérant l'année 690 de Rome.
70 MERCURE DE FRANCE.
C'eft où M. Lefebvre fixe la première
connoiffance qu'il donne des Morins . Elle
lui fournit l'occafion de fe livrer à un
détail fort curieux fur ces peuples , fur
l'étendue de leur pays , leurs ufages ,
leurs coutumes & leur religion , qui fait
fuppofer une grande lecture des anciens
Ecrivains , & combien on doit lui favoir
gré d'avoir pris la peine de raffembler ce
qui eft épars dans leurs écrits pour en former
une hiftoire qui nous manquoit en
notre langue.
Quand Céfar aborda dans la Morinie, il
la trouva divifée en plufieurs cantons , qui
avoient chacun leurs villes principales , &
Térouenne pour Capitale . Elle étoit d'une
fort grande étendue , puifqu'elle comprenoit
fous fon nom général une partie de
ce que l'on a nommé depuis Gaule Belgique
& prefque tout ce qui eft maintenant
connu fous le nom de Picardie.
Ce n'eft qu'après la conquête de tout
ce pays que commence l'expédition que le
Général Romain fit dans l'Ifle des Bretons.
Elle devient célèbre pour la Morinie , puifqu'elle
a été la principale caufe de l'établiffement
que les Romains y ont fait &
la fource d'une multitude d'événemens qui
s'y font paffés.
Elle eft fur- tout intéreſſante à connoîOCTOBRE
1766. 71
tre , en ce qu'elle eft accompagnée d'éclairciffemens
fur les ports dont les côtes
de la Morinie étoient garnies lorfque Céfar
y arriva , de ceux où ce Général fit
fes embarquemens , & principalement de
celui d'Itius dont la pofition a tant exercé
les favans. M. Lefebvre a évité de
donner à fes lecteurs , l'ennui des immenfes
difcuffions qui fe préfentent à faire
pour défigner l'emplacement de ce port ;
il s'eft contenté d'indiquer les Auteurs qui
en ont parlé , & l'a fixé fuivant l'opinion
la plus probable.
La mort de Céfar eft l'époque du gouvernement
des Romains chez les Morins.
Il y a ceffé en 448 de J. C. après avoir
effuyé un nombre infini de variations fous
les Empereurs & les Gouverneurs de Rome,
& a paffé du temps de Clodion fous
celui des Rois François dont notre hiſtorien
parcourt les règnes , comme il a fait
celui des Empereurs , pour nous y faire remarquer
tout ce qui a concerné les Morins
, & par quelle révolution ce nom
qu'ils confervèrent encore long-temps fous
les François , n'a plus été en ufage , & a
été changé en celui des villes principales
qui ont fait la banlieue de chacun des
cantons de la Morinie.
C'eft fous le Roi S. Louis , que Phi72
MERCURE DE FRANCE.
lippe de France , Comte de Boulogne ,
donne à Calais la forme d'une ville célèbre
, en renfermant fon antique château &
fes habitations dans une enceinte qui fubfifte
encore. Elle entre , fous ce règne ,
dans le domaine des François , & devient ,
fous leur puiffance , formidable à l'Angleterre
qui, par des efforts répétés , s'en empare
enfin fous Edouard III. C'est une
des plus fameufes révolutions qu'elle ait
effuyées ; fon fort entraîne celui de la
France. Tous les fâcheux événemens qui
ont agité ce Royaume pendant l'espace de
deux cens dix ans que les Anglois ont
confervé cette ville , s'y rapportent comme
à leur centre, M. Lefebvre développe l'intérêt
que les François avoient de la retirer
des mains de ces terribles ennemis , par
une quantité d'anecdotes que nous fommes
fâchés de ne pouvoir pas efquiffer ; elles
forment autant de tableaux , que les curieux
des anciens événemens de notre nation
aimeront à confidérer,
Elle rentre fous la puiffance de fes premiers
maîtres en 1557 , avant Pâques , &
elle fert depuis à aider les François à triompher
de fes infatigables rivaux , autant
qu'elle met en fûreté tous les peuples qui
bordent l'Océan françois. Les nouveaux
habitans qu'elle acquiert , fuivent bientôt
le:
OCTOBRE 1766. 73
lés traces de leurs prédéceffeurs par leur
attachement pour la France , mais fur- toutpar
leur valeur , & maintiennent la gloire
du nom François contre fes plus redoutables
ennemis. Rien n'a droit d'être plus
mémorable dans l'hiftoire des peuples de
la terre que la réfiftance qu'une poignée.
d'hommes fit en 1657 , contre une armée
Efpagnole , compofée de plus de trente
mille hommes , foutenue des plus valeureux
Chefs de l'Europe , même de la préfence
d'un Roi d'Angleterre . Elle renouvelle
au fouvenir de la nation le fameux
fiége de cette même Ville en 1346 par
Edouard III. Mais fi les Calaifiens ont
enfin fuccombé , comme cette hiſtoire en
fait foi , fous la puiffance Efpagnole en
1596 , M. Lefebvre prouve , par des autorités
fort authentiques , que les ennemis
achetèrent plus chèrement leur victoire
qu'ils ne la méritèrent par la ſupériorité
de leur valeur.
Telles font les principales occafions où
les Calaifiens ont fignalé leur attachement
pour la France , & dans lefquelles ils ont
fait preuve de leur courage. L'on trouve
auffi dans cette hiftoire des détails qu'on
aime à lire fur les faits qui rendent fenfi
ble combien , dans les différentes guerres
que nous avons eu avec les Anglois , les
Vol. I.
74 MERCURE DE FRANCE.
armateurs de ce port fe font maintenus
dans la gloire de fignaler leur nom & leurs
forces contre un ennemi fi redoutable par
fa fupériorité. Les uns vont l'attaquer juſques
fur fes côtes , y font une defcente &
en reviennent triomphans & chargés de
dépouilles ; l'un d'eux mérite les atteſtations
du Gouvernement
François pour avoir
protégé le commerce de la nation dans la
Manche ; & tous enfin fe font un devoir
d'expofer leurs vies & leurs biens pour fe
maintenir dans la réputation qui ont rendu
célèbres leurs ancêtres.
Outre ces faits , qui rendent à jamais
les Calaifiens célèbres , l'on trouve encore
dans cet ouvrage des narrés inftructifs fur
rout ce qui concerne fon gouvernement
particulier , fur fes prérogatives , fur fon
commerce , fur fes familles , fur les grands
hommes qu'elle a produits , & fur les avantages
de fon territoire .
que
On y a de plus réuni , fuivant lés
occafions fe font préfentées , diverfes circonftances
de la vie des Comtes de Boulogne
, de Guines & des Barons d'Ardres ;
l'on y donne même une fucceffion fi fuivie
de ces anciens Seigneurs , que nous pouvons
la regarder comme la plus complette
qui ait encore paru .
La connoiffance enfin que nous avons
OCTOBRE 1766. 75
prife de cette hiftoire nous fait juger
qu'elle peut tenir un rang diftingué parmi
celles qui intéreffent également la France
en général & le pays qui en fait particulièrement
l'objet.
LETTRE de M. SAVÉRIEN à M. DE LA
PLACE , auteur du Mercure de France ,
fur un écrit inféré dans le fecond volume
de Juillet de cette année , fous ce titre :
Ce qui fuit nous a été communiqué par
un ami de M. CLAIRAUT.
MONSIEUR ,
LA louange des grands hommes ne confifte
pas en des chofes communes , dit un
célèbre moralifte ; & ce n'eft point les
louer que de s'arrêter à de petits talens
qu'ils pouvoient avoir , ou à des ouvrages
frivoles qu'ils ont pu faire : c'eft produire
contre eux le témoignage d'avoir mal dij
penfé leur loifir & leur étude , qui devoit
être employé à des chofes plus néceffaires
&plus utiles (-1 ) . Jugez donc , Monfieur ,
(1 ) Effais de Montagne , liv. 1 , ch. 39 .
Dij
76
MERCURE
DE
FRANCE
,
file cenfeur.anonyme de ma notice de la
vie de M. Clairaut a raifon de me faire
un crime de ce que dans cette notice je
n'ai point parlé de fon goût pour la poéfie ,
& des très-jolis vers qu'il lui attribue ( 2 ) .
Il ignore apparemment qu'on ne peut louer
dignement un homme tel que fon ami &
le mien , ( M. Clairaut ) qu'en fe fixant à
fes découvertes fur les mathématiques &
fur l'aftronomie phyfique , qui fui on
( 2 ) Les vers que le Cenfeur anonyme attribué
à M, Clairaut , & qu'il veut bien trouver trèsjolis
, ne font ni très -jolis , ni de ce grand Géomère.
Il eût été en effet ridicule que M. Clairaus
Le fût ainfi loué lui - même. Les vers font de M.
Clément , auteur de la feconde Tragédie de Mérope.
Il les adreffoit à M. de Voltaire pour l'inviter
quitter les fciences abftraites & à reprendre fa
lyre.
Les voici tels qu'ils ont été imprimés avec la
réponſe de M. de Voltaire dans le premier volume
des Obfervations fur la littérature moderne , par
l'Abbé de la Porte , année 1752 , page 301 ,
302. Voyez auffi les OEuvres de M. de Voltaire ,
année 1761 , à la table des matières , page 4741
tome XIX.
Laiffe à Clairaut tracer la ligne
Du rayon qui frappe tes yeux ;
Armé d'un verre audacieux
Qui aille au cercle radieux
OCTOBRE 1766. 77
acquis tant de gloire , & à fes favantes
méprifes qui ont tant étendu fa réputation;
mais il croit favoir que ces mépriſes
n'exiftent pas ; & il foutient que dans ma
Chercher quelque treizième figne :
Qu'il donne fon nom glorieux
A la première tache infigne
Qu'il découvrira dans les cieux.
Toi , d'un plus aimable délire
Ecoute les tendres leçons ;
D'une autre Mufe qui t'inſpire
Ne dédaigne point les chanfons.
Quitte le compas , prend la lyre's
Je donnerois tout Pemberton
Et tous les calculs de Newton
Pour un fentiment de Zaïre.
RÉPONSE de M. de VOLTAIRE.
Un certain, Chantre abandonnoit ſa lyre ;
Nouveau Kepler , un télescope en main ,
Lorgnant le ciel , il prétendoit y lire ,
Et décider fur le vuide & le plein .
Un roffignol , du fond d'un bois voifin ,
Interrompit fon morne & froid délire .
Ses doux accens l'éveillèrent foudain :
( A la nature il faut qu'on fe foumette )
Et l'Aftronome , entonnant un refrain
Reprit fa lyre & brifa fa lunette.
T
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
notice j'ai préfenté des faits auxquels je
n'ai pas même pris la peine de donner un
air de vraisemblance . Voici les preuves de
fon affertion .
Il me reproche d'abord une contradietion
: c'eft d'avoir dit que M. Clairaut fit
ufage avec fuccès du calcul des infiniment
petits , avant que d'aller voir le grand Bernoulli
à Bâle , & d'avoir enfuite écrit qu'il
ne fit ce voyage que pour s'en inftruire ;
ce qui paroît en effet contradictoire : mais
je n'ai ni dit , ni écrit cela . On lit dans
mon livre , qu'il n'alla voir Bernoulli , que
pour apprendre de lui toutes les fineffes &
tous les artifices de ce calcul . C'eſt ce que
je fais de M. Clairaut lui -même , qui me
l'a répété plufieurs fois avec une modeftie
& une candeur digne de fa belle âme ; &
ce trait de fa vie met fans doute le comble
à fa gloire
.
Le cenfeur veut que ce grand Géométre
n'alla à Bâle que pour apprendre
de Bernoulli même les objections qu'il
pouvoit faire contre le fyftême de Newton ,
pour tâcher de les prévenir ; & le cenfeur
fe
trompe. Qu'il ouvre le deuxième tome
des Mélanges de Littérature de M. d'Alembert
, il lira dans l'éloge de Bernoulli,
publié du vivant de M. Clairaut : « MM.
» de Maupertuis & Clairaut célèbres
.
OCTOBRE 1766. 79
"3
Géométres François , ont fait l'un &
l'autre le voyage de Bâle pour profiter
" des lumières de M. Bernoulli : fembla-
» bles à ces anciens Grecs qui alloient
chercher les fciences en Egypte , & reve-
" noient enfuite les répandre dans leur
patrie avec leurs propres richeffes ». M.
d'Alembert auroit pu ajouter : femblables
encore à l'illuftre Marquis de l'Hopital ,
qui emmena Bernoulli dans fes terres pour
étudier plus paisiblement fous lui le calcul
des infiniment petits , & à M. Hughens ,
un des plus grands Mathématiciens de fon
temps , qui l'apprit de M. le Marquis de
PHopital ( 3 ).
A fon retour de Bâle , continue l'anonyme
, M. Clairaut ne s'occupa plus que
de l'aftronomie phyfique . Mais il ne faut
pas croire cela ; car peu de temps après
ce retour , M. Clairaut publia un Mémoire
fort favant fur le calcul intégral , dans
lequel il enfeigna comment on pouvoir
connoître fi une différentielle eft intégrable
ou non. ( Voyez les Mémoires de l'Académie
des Sciences de 1740 ) Il mit enfuite
au jour ( en 1741 ) fes Elémens de Géo-
( 3 ) Voyez l'Éloge du Marquis de l'Hopital par
M. de Fontenelle , qui dit que ce trait de la vie de
M. Hughens lui fait encore plus d'honneur qu'à
M.le Marquis de l'Hopital.
:
Div
80 MERCURE
DE FRANCE
.
•
métrie ; deux ans après , fa Théorie de la
figure de la terre ; en 1746 fes Élémens
d'Algèbre , & prefque en même temps il
enrichit le Recueil de l'Académie de beaux
mémoires fur la dynamique. Ce ne fut
qu'environ en 1748 , qu'il ne s'occupa plus
que de l'aftronomie phyfique.
En parlant du travail de M. Clairaut
fur le mouvement de l'apogée de la lune ,
j'ai ignoré ou du moins j'ai négligé , fuivant
mon critique , les circonftances & le
réfultat de ce travail. Oui fans doute , je
les ai négligées , ces circonstances , parce
que dans une notice on eſt trop refferré
pour s'attacher aux acceffoires d'un fait.
C'est bien affez de l'expofer brièvement
& avec clarté. A l'égard du réfultat , je
n'en connois pas d'autre que l'aveu fait
par M. Clairaut de fa méprife touchant la
gravitation univerfelle dont il avoit infirmé
la loi aveu qui lui eft auffi honorable ,
que celui que fit Nevyton de fon erreur
fur le problême inverfe des forces centrales
( 4 ).
:
J'ai écrit que M. Clairaut , malgré un
travail prodigieux & digne de la plus
grande eftime , annonça le retour de la
comète de 1682 , en 1758 , trois mois
( 4 ) Ce fut le grand Bernoulli qui découvrie
cette méprife. Newton reconnut fa faute , & fe
corrigea, fans répondre .
OCTOBRE 1766. 81
trop tard ; & j'ai eu tort , fi l'on en croit
fe cenfeur. Je devois dire qu'il l'annonça
trente-trois jours trop tard ; car il avertit
( felon ce cenfeur ) , au mois de Novembre
1758 , que la comète pafferoit par fon
périhélie le 15 Avril 1759 ; & elle y paffa
fe 12 Mars.
Mais s'il avoit fait cette annonce , il
auroit fixé le temps de fon apparition au
mois de Février 1759 , puifque la comète
qui a paffé par fon périhélie le 12 Mars ,
a paru à la fin du mois de Décembre 175.8.
Les Aftronomes n'auroient donc pu fe
tromper fur le temps de cette apparition ,
annoncée pour le mois de Février. Cependant
un Difciple de M. Clairaut fit imprimer
dans le Journal de Trévoux , du mois
de Mars 1759 , un avis aux Aftronomes:
fur la prochaine apparition de cette comète ..
On ne l'attendoit donc point au mois de
Février. D'ailleurs on fait que M. de Lile:
furprit beaucoup les Aftronomes quand il
leur apprit dans le mois de Mars , que la
comète paroiffoit depuis le mois de Décembre
1758 , & qu'elle alloit paffer par fon
périhélie. Ces faits , & ce qui s'en eft fuivi ,
font très - bien connus de tous les favans ..
Ilferoit difficile de juftifier M. Saverien ,
lorfqu'il avance , fans fondement , que M..
Clairaut eft mort de chagrin de ce que la
D V.
82 MERCURE DE FRANCE.
Société Royale ( de Londres ) n'avoit pas
jugé fes tables ( du mouvement de la lune )
dignes de concourir au prix des longitudes .
Le fait eft que le prix étoit donné lorfque
les tables de M. Clairaut arrivèrent à Londres.
C'eft ainfi que parle l'Anonyme . Cette
juftification eft pourtant fort aifée.
Premièrement je n'ai pas dit ce que l'on
me fait dire. On lit à la page soo de l'Hif
toire des progrès de l'efprit humain dans:
les fciences exactes , « fes tables ( de M..
Clairaut ) lui furent renvoyées fans ré-
" compenfe. Il fut très - affligé de cette :
efpèce de refus . On dit même que le
chagrin qu'il en eut influa fur fa fanté...
Une fiévre fe joignit à cette indifpofition,
& leconduifit enhuit jours au tombeau » ..
En fecond lieu le prix des longitudes ,.
propofé par les Anglois , n'eft pas encore:
donné , parce qu'on n'a point jufqu'à ce
jour pleinement fatisfait aux conditions
de ce prix ( 5 ) . Seulement quelques favans ,.
pour en avoir approché , ont reçu des rés
compenfes ( 6 ),
(5) Voyez l'acte du Parlement d'Angleterre
pour récompenfer publiquement quiconque décou
wrira les longitudes en mer.
(6 ) On ne doit point inférer de ce que je dis
ici , que les tables de la lune de M. Clairaut ner
méritaffent une récompenfe. Je fais qu'elles font.
OCTOBRE 1766. 83
Enfin l'anonyme , après avoir relevé les
erreurs que je n'ai pas commifes , blâme
mon intention qu'il ne connoît point. Par
un intérêt mal entendu pour la gloire de
M. Clairaut , il préfume qu'on feroit tenté
de croire que je regarde ce grand Mathématicien
comme un fimple calculateur , &
que je lui refufe un rang parmi les hommes
de génie. En vérité cette préfomption eft
bien injufte.
N'eft-ce pas regarder M. Clairaut comme
un homme de génie quand je l'affocie aux
Archimède , aux Galilée , aux Nevyton ,
aux Leibnitz, aux Bernoulli , &c ? D'environ
trois cents favans qui ont écrit ſur
les fciences exactes , je ne donne l'abrégé
de la vie que de quarante- huit. M. Clairaut
fe trouve parmi ces favans d'élite , &
on veut que je lui refuſe un rang parmi
les hommes de génie ! On ne voit dans mes
notices ni Viviani , ni Cotes, ni Moivre , & c.
très- exactes ; qu'elles ont le fuffrage de tous les
Aftronomes , & que plufieurs Anglois en font
grand cas. Si on veut lire avec attention ma notice
de la vie de M. Clairaut , on verra que je regarde
cette eſpèce de refus comme une injuſtice ; puifque
je fais entendre qu'il pouvoit bien être une
fuite de la difpute fur fa théorie de la figure de la:
terre, qu'il avoit euejavec M. Muller, Directeur de
l'Ecole Royale d'Artillerie de Wolvich , & Profe
feur de Mathématiques à cette Ecole.
D vj
84
MERCURE
DE FRANCE
.
tous Mathématiciens du premier ordre.
Je mets M. Clairaut au deffus de ces hom
mes célèbres ; & on eft tenté de croire
que
je le regarde comme un fimple calculateur !
Affûrément le cenfeur m'auroit rendu plus
de juftice , fi fon amitié , bien louable pour
M. Clairaut , ne l'eût induit en erreur
fur les propres intérêts de cet illuftre Savant..
Voici un dernier trait. qui prouve
combien grande a été fon illufion .
Il fe fâche de ce que mon abrégé de la
vie de M. Clairaut eſt un abrégé , c'eſt- àdire
, de ce qu'une chofe eft ce qu'elle
doit être. Il auroit voulu que je n'euſſe
omis ni les détails de fa maladie , ni les
circonstances de fa mort..
I eft certain que fi j'euffé écrit l'hiftoire
de ce grand Mathématicien , je me
ferois étendu avec complaifance fur ces
détails & fur ces circonftances ; que j'au-
Lois nommé ceux qui ne l'ont point quitté
dans ces triftes momens , & que je me
ferois fait un devoir d'inftruire le public
des foins particuliers qu'a eu pour lui une
perfonne de confidération ( M. de Montigni
, Intendant des Finances ) , chérie &
refpectée de tous les favans , dont elle eſt
l'appui & le bienfaiteur ; mais il n'entroit
pas dans le plan de mon Hiftoire des progrès
de l'efprit humain dans les fciences
OCTOBRE 1766. 85
exactes , d'écrire l'hiftoire des Auteurs les
plus célèbres dans ces fciences ; je ne devois
qu'indiquer les principaux traits de
leur vie.
> Je vous avoue
Monfieur , qu'après
avoir parlé de M. Clairaut dans mon Dictionnaire
univerfel de Mathématique & de
Phyfique en termes les plas obligeans ,
& après l'avoir comparé à Nevvton & à
Leibnitz ( 7 ) , après lui avoir donné une
place diftinguée dans mon Hiftoire des
progrès de l'efprit humain , après l'avoir mis
en parallèle avec le grand Pafcal , aprèsavoit
dit que fes premières productions
auroient fait honneur au Mathématicien le
plus profond , après avoir écrit
que c'étoit
un prodige , enfin après avoir comblé d'éloges
les qualités de fon efprit & celles de
fon coeur , je ne m'attendois pas qu'on
m'accuferoit de manquer d'eftime pour lui
& d'infulter àfa mémoire ( 8 ) .
Mais il faut attribuer cela à l'amitié du
cenfeur pour M. Clairaut ; & on fait ce
que peut un tendre attachement fur une
âme fenfible : auffi je lui pardonne de bon
(7) Voyez les articles . Calcul intégral & Aber
ration de ce Dictionnaire .
( 8 ) Journal Encyclopédique , premier volume
du mois de Juillet 1766 , page 116.
86 MERCURE DE FRANCE.
coeur fon injuftice à mon égard en faveu
de ce fentiment.
J'ai l'honneur d'être , &c. SAVERIEN.
ÉLÉMENS de l'Art Militaire ancien &
moderne , deux volumes in - 12 , avec:
figures, chez VINCENT , rue Saint
Severin 1766 : par M…………..
Nous annonçâmes avec éloge cet excellent
ouvrage lorfqu'il parut il y a quelques
mois ; & nous promîmes alors d'en donner
un extrait , parce qu'en effet il mérite de
fixer l'attention du public , & en particulier
des militaires. Il eft divifé en fept
livres , que nous allons indiquer rapidement
, en exhortant les perfonnes à qui ce
livre peut convenir , de recourir à l'ouvrage
même pour en prendre une idée plus exacte
& plus détaillée.
Le premier livre traite de l'arithmétique
, & le fecond de la géométrie. L'un &
Fautre préfentent des principes fi clairs
des règles fi fûres , des notions fi précifes ,
qu'une fimple lecture laiffe dans l'efprit
و
OCTOBRE 1766. 87
les connoiffances les plus juftes & les idées
les plus diftinctes.
Le livre fuivant eft un traité de mécha
nique , où fe trouvent d'abord quelques
notions préliminaires enfuite it eft queftion
de la nature , de la génération , & de
la deftruction des forces inhérentes des
corps , que l'Auteur démontre être proporrionnelles
aux quarrés de leur vîteffe , &
du mouvement uniformément accéléré &
retardé. Il traite après cela du mouvement
compofé , & de la courbe décrite par les
projectiles ; fuir un petit abrégé de la compofition
& décompofition des puiffances ,
avec la théorie des fix machines fimples..
On examine auffi les rapports des machines
femblables. On fait voir que les pièces qui:
peuvent entrer dans la compofition d'une
machine quelconque , fe réduifent à
tre eſpèces ; & que les réfiftances dont elles:
font capables , font proportionnelles feulement
aux quarrés de leurs longueurs ou de
leurs diamètres , ce qui fournit un moyen
aiſé de voir dans une machine quelconque
, quelles font les pièces qui doivent ou
ne doivent pas avoir les mêmes proportions
en grand qu'en petit. Ces notions:
répandent le plus grand jour dans la fcience
des machines. Dans le dernier chapitre on
qua38
MERCURE DE FRANCE
traite des fluides confidérés relativement
l'artillerie .
Le quatrième livre préfente la defcription
d'une petite machine , avec la inanière
de s'en fervir pour faire des expériences
fur la courbe que décrivent les pro
jectiles ; delà on paffe aux machines de jet
des anciens : on fait voir qu'elles devoient
avoir les mêmes proportions & porter feu-
Fement auffi loin en grand qu'en petit. On
examine enfuite la manière dont la
pou
dre s'enflamme dans le canon , les obftacles
que la flamme a à furmonter durant
l'explosion , fa preffion für les parois de la
pièce & fur le bouchon , la force & les
effets du recul , la force & la vîteſſe du
boulet , & la manière dont il eft détourné
de fa direction par les obftacles qu'il rencontre.
On fait voir enfin que la même
théorie peut s'appliquer aux autres pièces
d'artillerie ainfi qu'aux armes à feu. A
cela fuccèdent quelques remarques fur la
réfiftance de la cuiraffe ; & l'on explique.
comment une balle peur la percer fans la
renverfer , quoiqu'elle ne foit point appuyée.
Ces quatre livres compofent le premier
volume , qui n'eft que de trois cents
foixante- dix pages , où , comme nous l'a
vons déja dit , ces différentes matières font
OCTOBRE 1766.
raitées avec autant de clarté , que de foffdité
& d'exactitude .
On fuit la même méthode dans le cinquième
livre ; on fait voir les principaux
rapports d'un homme , d'un foldat , d'une
troupe , d'une armée à un autre , comme
on montre dans le livre précédent ceux
d'une machine de jet ou d'une pièce d'artillerie
à une autre. Après avoir donné une
courte defcription du corps humain & expliqué
la manière dont il croît & fe fortifie
, on examine les principaux rapports
d'un homme à un autre , & l'on démontre
qu'il y a une certaine taille qui eft la plus
avantageufe ; enforte qu'un homme plus
gros ou plus grand perdroit plus en agilité
qu'il ne gagneroit en forces , & qu'un autre
plus petit ou plus mince perdroit plus en
forces qu'il ne gagneroit en vîteffe & en
agilité . On parle enfuite des cinq exercices
des anciens & de leur utilité pour augmenter
la force & l'agilité du corps. On recherche
les cauſes & les effets de la peur , &
on traite des armes des anciens & de la
manière dont ils s'exerçoient pour pouvoir
s'en fervir avantageufement. On fait voir
que les meilleures armes , qui devoient être
très- pefantes , ne pouvoient convenir qu'à
des hommes très- forts , très - endurcis &
90 MERCURE DE FRANCE.
*
très- exercés. On paffe delà à la force des
ordres de bataille, à la fubordination ,
la force & à la mobilité des troupes & des
armées. On fait voir qu'il y a un terme
au - delà duquel la force d'une troupe ou
d'une armée n'augmente plus à proportion
du nombre des hommes qui la compofent
& un autre terme au- delà duquel une armée
ne pourroit devenir plus nombreufe
fans s'affoiblir. L'Auteur difcute après cela
les avantages & les défauts des différentes
formes de gouvernemens , relativement
aux différentes efpèces d'hommes dont les
armées peuvent être compofées . Il paffe
enfuite aux armées Grecques & Macédoniennes
, avec affez d'étendue pour ne rien
laiffer à defirer de ce qui peut en faire
connoître la force ; puis il traite des lé
gions , des camps & de la fubordination
des Romains , de la manière d'exercer &
d'aguerrir les armées & de faire la guerre
des anciens. Ce qu'il dit à ce fujet eſt plus
que fuffifant pour mettre fes lecteurs en
état d'entendre les anciennes hiftoires &
par conféquent de les lire avec beaucoup
de fruit.
Il eft queftion dans le fixième livre , de
Ja milice moderne ; cette matière eft traitée
avec affez d'étendue pour porter un
rès-grand jour fur les principaux rapports
OCTOBRE 1766.
des armées d'aujourd'hui à celles des anciens.
Le feptième livre eft une introduction
à l'étude de la fortification de campagne
& de la guerre des fiéges. On y développe
l'efprit de ces deux fciences , dont ces différens
traités , qui ont para jufqu'à préfent,
ne contiennent guères que le corps.
Nous ne faurions trop recommander la
lecture de cet ouvrage aux perfonnes qui
fe deftinent à l'état militaire & à celles
qui y font déja engagées. L'Auteur donne
des leçons fur les différentes matières qu'il
a fi bien traitées dans fon livre ; & nous
croyons que les progrès fous un maître fi
habile , doivent être très-rapides.
LA CACOMONADE , hiftoire politique &
morale , traduite de l'allemand du Docteur
PANGLOSS , par ce Docteur luimême
depuis fon retour de Conftantinople
; brochure in- 12 : chez les Libraires
oùfe vendent les nouveautés.
CETTE production légère , & du meilleur
ton de plaifanterie , eft faite pour figu
rer avec l'ingénieux roman de Candide
52 MERCURE DE FRANCE.
dont elle femble être la fuite . Ce n'eft
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'us feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne. Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparente , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux allufions
les plus fines & les plus piquantes.
97
Voici la manière dont on l'annonce .
" Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
» fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux. Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
» ne parle pas fe nomme ordinairement
parmi nous la petite- vérole
>>
C'eft donc la four de la petite- vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très- fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée.
Le Docteur Panglofs dédie avec raiſon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. すず
"
vé , lui dit- il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon . Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
»
» tice .
29
"
49 Afpafie n'étoit probablement pas fi
" belle que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe. Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes. Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
» leurs talens , à leur réputation comme
» leurs fuccès. "
"
و د
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
fon temps . Elle leur apprenoit à manier
délicatement les efprits. Le fameux maî-
" tre d'Alcibiade étudia fous elle. Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enfuite
» à fon jeune difciple.
"
ود
L'autre vouloit que fes amans , en ſe
» préſentant , lui remiffent entre les mains
» une pierre bien dure. C'étoit là le ſignal
24 MERCURE DE FRANCE.
"
» auquel fa porte s'ouvroit. Elle en con
fervoit même , dit-on , foigneufement
les modèles. De cet amas prodigieux
» elle fit bâtir , pour l'amufement de fa
» vieilleffe , une pyramide fort élevée ; &
les voyageurs ont mis , avec raifon , ce
» monument au rang des fept merveilles
du monde.
"
*
39
*
"
33
ور » Pour vous , Mademoiſelle , vous n'enfeignez
point par des paroles à furprendre
les coeurs. Si vous donnez des leçons
a de ce grand art , c'eft à vos compagnes ,
& par des exemples . Vous n'exigez pas
tout-à-fait une pierre de ceux qui recherchent
vos faveurs. Ce n'eft pas peut-être
» que vous foyez moins curieufe qu'une
» autre de pyramides , ni moins propre à
les faire élever ; mais les ufages & le
climat font différens en France & dans
→ la Grèce .
"
53.
"3 L'Attique , la Béotie , étoient des pays
arides & ftériles. Les pierres y croiffoient
» abondamment. Une jolie femme n'avoit
» qu'à avancer la main pour en trouver.
Les marbres , fi l'on peut ainfi parler ,
s'élançoient d'eux- mêmes à fa rencontre ,
»
Sur une terre plus heureuſe vous n'avez
pas les mêmes reffources. Les pierres
s'éclairciffent tous les jours dans Paris
OCTOBRE 1766. ཉ་
52
& aux environs. La grande confommation
qui s'en fait journellement dans les
palais de cette Capitale en anéantit l'efpèce.
Si l'on n'y en tranfportoit pas de
» temps en temps quelques - unes du fond
» des provinces , il eft à croire que cette
» ville s'en trouveroit bientôt entièrement
» dépourvue ».
.
M. le Docteur paffe en revue les différens
fyftêmes fur l'origine & le principe
de la Cacomonade . Il examine fi nous avons
à nous plaindre de la nature à ce fujet , fi
Job a été au rang des victimes de la Cacomonade
, comme l'a prétendu un célèbre
Bénédictin ; fi les anciens ont connu la
Cacomonade. Il en fixe l'époque précife.
C'eſt à elle qu'il rapporte l'invention des
perruques. Il développe les différentes façons
de la traiter. Cela donne lieu à une
converfation très- plaifante entre un Mandarin
& M. le Baron de Thunderteutrunk ,
Jéfuite à la Chine . Les dragées de M. Keifer
y font données comme l'antidote le
plus fûr ; mais , ce qui vaut encore mieux ,
on y trouve un dialogue très-vif avec la
gaieté la plus amufante. Le Docteur finit
par indiquer un préfervatif général contre
les ravages de la Cacomonade & un moyen
für de les faire ceffer. Il faut voir tout
cela dans l'ouvrage même , qui eft court
J
6 MERCURE DE FRANCE:
& peu fufceptible d'un extrait . Nous cite ..
rons feulement le chapitre XI pout donner.
un échantillon du ftyle , qui joint ſouvent
la plus grande force à la plus grande fineſſe ,
& qui eft pourtant aufli nerveux qu'agréable.
Ce chapitre eft intitulé , Reffources
dont on fe fert contre les attentats de la
Cacomonade. Pourquoi ce ne font pas les·
Médecins qui entrent en lice avec elle ?
و و
"
و ر
« L'hiftoire raconte qu'à la première
» bataille entre les Romains & les Grecs ,
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
» fèrent à examiner les bleffures qu'avoient.
» reçues leurs camarades tués dans la mê-.
lée. Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
L'hiftoire ajoute que , comme leurs ar-
» mes à eux ne faifoient que des égrati-
" gnures , ils ne purent foutenir l'idée de
» fe battre contre des hommes qui don-
» noient de pareils coups. I a vue feule
» d'un fabre italien les fit trembler dans.
» la fuite ; & cette frayeur ne contribua
» pas peu à faire tomber la Grèce entière
» au pouvoir des Romains .
و د
"
" On peut dire qu'il en fut de même à
» l'arrivée de notre voyageufe. Les Docteurs
étoient familiarifés avec les citoyennes
de nos climats . Ils traitoient
» fans répugnance les indigeftions , la
fiévre
OCTOBRE 1766. 97
fiévre & les autres infirmités qui affer-
» miffent leurs fortunes en excitant nos
» allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits . On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu.
» Il eft vrai que fa préfence s'annonçoit
par des fignes un peu effrayans. On laif-
" foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulant jetter une pierre
" on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
" pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon . On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
39
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
» pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
39
ود
"
"
fût toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi. On
s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. 1. E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
و ر
و د
reux qui paroiffoient frappés. Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
» Dans cette confternation générale la
Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na-
» ture. Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
» étoit accablée fur le champ . Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compallion inutile . Il étoit
» loin de fonger à pourfuivre une antago-
» nifte qu'il n'ofoit pas même envifager.
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreffion..
» Des hommes fans titres , des charlatans
» plus hardis ou plus avides plus avides que les Doc-
» teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative. Ne
pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
و د
»
""
" On fit des épreuves ; on rifqua des
» infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à contributiou
la Chine & l'Amérique ; on
cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes lu-
ور
30
2
OCTOBRE 1766. ༡༡
4
و ر
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
» fur les moyens d'en acquerir.
»
» Enfin dans cette occafion , comme
» dans toutes les autres , le haſård vint au
» fecours de la fcience. On avoit fous la
" main un fluide blanc comme l'argent ,
plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
» taux , & compté parmi les métaux lui-
» même fans qu'on fache trop pourquoi.
Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
broyant avec de la graiffe , & l'appli-
» quant enfuite fur la peau , ou en le donnant
à boire mêlé avec d'autres ingré-
» diens capables de tempérer fon activité ,
≫ on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit ſi funefte
» à fes hôtes.
"2
"
39
19
» A la vérité on prétend que plufieurs
Arabes très- experts s'en étoient déja fer-
» vis dans quelques circonftances. Ils l'employoient,
dit-on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaiſer
» les démangeaifons & pour d'autres mala-
" dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
» Avicenne ou Serapion en auroient parlé ,
» il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
E ij
22
535333
100 MERCURE DE FRANCE.
93
29
30
»
nade. Ce qu'il y a de fûr pourtant , c'eſt
que la découverte en fut faite , qu'on
l'adopta , & qu'elle réuffit .
Le bruit ne tarda pas à s'en répandre .
On en profita de tous côtés. Ce qu'il y
> eut de fingulier , c'eft que la Faculté s'y
oppofa de toute fa force. Elle n'avoit
» point voulu chercher de reffource . Elle
ne parut s'animer que pour combattre ,
fuivant fon ufage , celle qu'on venoit
de trouver. Elle fit retentir l'Europe de
» fes déclamations contre ce fluide utile
qu'elle vouloit reléguer dans les baro-
» mètres . Il ne tint pas à elle que l'auto-
» rité civile ne s'interpofât pour en inter-
» dire l'ufage .
39
و د
99
39
» C'eſt ainfi qu'on a vu l'émétique dé-
» crié avec violence par les prédéceffeurs
de ceux qui l'ordonnent aujourd'hui,
» C'est ainsi qu'on a tonné avec emporte-
» ment contre le quinquina , contre l'ipé-
» cacuana , & c . dans les mêmes chaires
» où on en détaille à préfent les vertus
» avec enthouſiaſme . C'eſt ainfi que de
nos jours l'inoculation à trouvé des en-
» nemis implacables parmi des gens qui
paffent pour fages . Des Médecins , reçus
Docteurs , ont figné un mémoire où l'on
difoit qu'il falloit laiffer les étrangers en
» faire l'expérience à leurs dépens.
OCTOBRE 1766. 101
On auroit peine peut- être à citer des
exemples plus frappans des inconféquen-
" ces où la paffion & l'entêtement peuvent
»porter même les gens inftruits. La mode
"& l'opinion font en tout les reines du
» monde ; mais le vif- argent , par fon utilité
, ne méritoit pas d'être foumis à leur
caprice.
و ر
و د
"
"
" On ne le combattit pas long -temps.
» Il fallut bientôt s'en fervir après avoir
effayé de le faire condamner . La Faculté ,
raffurée par ce fecours , voulut fe rapprocher
des infortunés qu'elle avoit trahis
en quelque forte ; mais la place étoit
prife. Une rivale , long- temps méprifée
» par elle , avoit faifi le moment de fon
» effroi.
""
33
ל כ
33
"
» Comme les fignes du défaftre auquel
» il falloit remédier étoient extérieurs , &
» que la Faculté régente avoit paru les
craindre, une autre Faculté, moins timide
» & plus active , fe les étoit attribués.
» Celle- ci hafarda la première avec quel-
» que méthode , l'ufage de la liqueur argentée
qui , dans les mains des empyri-
» ques , produifoit peut-être autant de mau-
» vais effets que de bons. Elle s'empara
» de la confiance du public ; & quand les
» autres , revenus de leur effroi , voulurent
» reprendre un pofte dont ils croyoient
E iij
$1 MERCURE DE FRANCE.
dont elle femble être la fuite. Ce n'eft
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'un feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne. Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparente , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux allufions
les plus fines & les plus piquantes.
»
Voici la manière dont on l'annonce .
« Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
»fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux . Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
» ne parle pas le nomme ordinairement
parmi nous la petite-vérole ».
"
C'eft done la four de la petite - vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très -fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée.
Le Docteur Panglofs dédie avec raifon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. ཉ
3
vé , lui dit- il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon. Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
»
» tice.
03
"
"
39
Afpafie n'étoit probablement pas fi
belle que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe. Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes. Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
» leurs talens , à leur réputation comme à
» leurs fuccès.
"
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
» fon temps. Elle leur apprenoit à manier
» délicatement les efprits. Le fameux maî-
» tre d'Alcibiade étudia fous elle . Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enfuite
à fon jeune difciple.
"
ود
و د
L'autre vouloit que fes amans , en fe
préfentant , lui remiffent entre les mains
une pierre bien dure. C'étoit là le ſignal
94 MERCURE
DE FRANCE. "
auquel fa s'ouvroit. Elle en con
porte
fervoit même , dit-on , foigneufement
» les modèles. De cet amas prodigieux
» elle fit bâtir , pour l'amufement de fa
» vieilleffe , une pyramide fort élevée ; &
les voyageurs ont mis , avec raifon , ce
» monument au rang des fept merveilles
» du monde.
"
"
,,
» Pour vous , MMaaddeemmooiiſſeellllee ,, vous n'enfeignez
point par des paroles à furprendre
les coeurs. Si vous donnez des leçons
de ce grand art , c'eft à vos compagnes ,
» & par des exemples. Vous n'exigez pas
tout-à-fait une pierre de ceux qui recherchent
vos faveurs. Ce n'eft pas peut-être
» que vous foyez moins curieufe qu'une
» autre de pyramides , ni moins propre à
les faire élever ; mais les ufages & le
» climat font différens en France & dans .
» la Grèce .
"
53.
"
» L'Attique , la Béotie , étoient des pays
» arides & ftériles . Les pierres y croiffoient
» abondamment. Une jolie femme n'avoit
» qu'à avancer la main pour en trouver,
Les marbres , fi l'on peut ainfi parler ,
s'élançoient d'eux- mêmes à fa rencontre,
Sur uneterre plus heureufe vous n'avez
pas les mêmes reffources. Les pierres
» s'éclairciffent tous les jours dans Paris
»
3
»
OCTOBRE 1766. ཉ་
"
& aux environs. La grande confommation
qui s'en fait journellement dans les
palais de cette Capitale en anéantit l'efpèce.
Si l'on n'y en tranfportoit pas de
» temps en temps quelques- unes du fond
» des provinces , il eft à croire que cette
ville s'en trouveroit bientôt entièrement
dépourvue » .
.
"
M. le Docteur paſſe en revue les différens
fyftêmes fur l'origine & le principe
de la Cacomonade . Il examine fi nous avons
à nous plaindre de la nature à ce fujet , fi
Job a été au rang des victimes de la Cacomonade
, comme l'a prétendu un célèbre
Bénédictin ; fi les anciens ont connu la
Cacomonade. Il en fixe l'époque précife.
C'eſt à elle qu'il rapporte l'invention des
perruques. Il développe les différentes façons
de la traiter. Cela donne lieu à une
converfation très- plaifante entre un Mandarin
& M. le Baron de Thunderteutrunk.
Jéfuite à la Chine. Les dragées de M. Keifer
y font données comme l'antidote le
plus fûr ; mais , ce qui vaut encore mieux ,
on y trouve un dialogue très-vif avec la
gaieté la plus amufante. Le Docteur finit
par indiquer un préfervatif général contre
les ravages de la Cacomonade & un moyen
fûr de les faire ceffer. Il faut voir toug
cela dans l'ouvrage même , qui eft court
1
2. au
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33
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& peu fufceptible d'un extrait . Nous cites .
rons feulement le chapitre XI pour donner
un échantillon du ftyle , qui joint fouvent
La plus grande force à la plus grande fineffe ,
& qui eft pourtant auffi nerveux qu'agréable.
Ce chapitre eft intitulé , Reſſources
dont on fe fert contre les attentats de la
Cacomonade. Pourquoi ce ne font pas les
Médecins qui entrent en lice avec elle ?
L'hiftoire raconte qu'à la première
bataille entre les Romains & les Grecs,"
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
» ferent à examiner les bleffures qu'avoient.
reçues leurs camarades tués dans la mê-.
lee. Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
» L'hiftoire ajoute que , comme leurs ar-
» mes à eux ne faifoient que des égratigures
, ils ne purent foutenir l'idée de
» le battre contre des hommes qui don-
» ncient de pareils coups. I a vue feule
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d'un fabre italien les fit trembler dans.
»la faire ; & cette fraveur ne contribua
» pas peu à faire tomber la Grèce entière
» au pouvoir des Romains.
On peut dire qu'il en fut de même à
» l'arrivée de notre voyageufe
. Les Docteurs
étoient familiariés
avec les citoyennes
de nos climats. Ils traitoient
fans répugnance
les indigeftions
, la »
fiévre
OCTOBRE 1766. ༡༡
"
fiévre & les autres infirmités qui affer-
» miffent leurs fortunes en excitant nos
allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu .
"
» Il eſt vrai que fa préfence s'annonçoit
par des fignes un peu effrayans . On laif-
» foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent
. En voulant jetter unepierre
» on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
»pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon. On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
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» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
39
Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
» pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi. On
s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. 1.
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» reux qui paroiffoient frappés . Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
» Dans cette confternation générale la
» Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na- '
» ture. Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
» étoit accablée fur le champ. Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compallion inutile. Il étoit
loin de fonger à pourfuivre une antago-
» nifte qu'il n'ofoit pas même envifager.
و د
ود
و د
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreſſion .
» Des hommes fans titres , des charlatans
plus hardis ou plus avides que les Doc-
» teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative . Ne
» pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
33
و و
و ر
On fit des épreuves ; on rifqua des
infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à contributiou
la Chine & l'Amérique ; on
cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes luOCTOBRE
1766.
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"
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
fur les moyens d'en acquerir.
„ Enfin dans cette occafion , comme
dans toutes les autres , le hafard vint au
» fecours de la fcience . On avoit fous la
main un fluide blanc comme l'argent ,
» plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
" taux , & compté parmi les métaux lui-
» même fans qu'on fache trop pourquoi.
» Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
broyant avec de la graiffe , & l'appli-
" quant enfuite fur la peau , ou en le don-
» nant à boire mêlé avec d'autres ingrédiens
capables de tempérer fon activité ,
on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit ſi funeſte
» à fes hôtes.
"
"
38
» A la vérité on prétend que plufieurs
Arabes très -experts s'en étoient déja fervis
dans quelques circonftances. Ils l'employoient
, dit -on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaiſer
les démangeaifons & pour d'autres mala-
» dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
Avicenne ou Serapion en auroient parlé ,
» il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
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100 MERCURE DE FRANCE .
59.
nade. Ce qu'il y a de für pourtant , c'eft
que la découverte en fut faite , qu'on
» l'adopta , & qu'elle réuffit.
»
» Le bruit ne tarda pas à s'en répandre.
On en profita de tous côtés. Ce qu'il y
» eut de fingulier , c'eft que la Faculté s'y
oppofa de toute fa force. Elle n'avoit
» point voulu chercher de reffource . Elle
ne parut s'animer que pour combattre ,
» fuivant fon ufage , celle qu'on venoit
» de trouver. Elle fit retentir l'Europe de
» fes déclamations contre ce fluide utile
qu'elle vouloit reléguer dans les baro-
» mètres. Il ne tint pas à elle que l'auto-
» rité civile ne s'interpofât pour en inter-
» dire l'ufage .
30
ק י ל
"
30
»
» C'eſt ainfi qu'on a vu l'émétique dé-
» crié avec violence par les prédéceffeurs
de ceux qui l'ordonnent aujourd'hui ,
,, C'est ainsi qu'on a tonné avec emporte-
» ment contre le quinquina , contre l'ipé-
» cacuana , & c. dans les mêmes chaires
où on en détaille à préfent les vertus
» avec enthoufiafine. C'eft ainfi que de
nos jours l'inoculation à trouvé des en-
» nemis implacables parmi des gens qui
paffent pour fages. Des Médecins , reçus
" Docteurs , ont figné un mémoire où l'on
difoit qu'il falloit laiffer les étrangers en
faire l'expérience à leurs dépens.
»
OCTOBRE 1766. 101
On auroit peine peut- être à citer des
exemples plus frappans des inconféquen-
" ces où la paffion & l'entêtement peuvent
» porter même les gens inftruits . La mode
» & l'opinion font en tout les reines du
» monde ; mais le vif- argent , par fon utilité
, ne méritoit pas d'être foumis à leur
» caprice.
»
"
" On ne le combattit pas long-temps.
» Il fallut bientôt s'en fervit après avoir
" effayé de le faire condamner. La Faculté ,
raffurée par ce fecours , voulut fe rapprocher
des infortunés qu'elle avoit tra-
» his en quelque forte ; mais la place étoit
prife. Une rivale , long- temps méprifée
» par elle , avoit faifi le moment de fon
» effroi.
ور
33
"
"
ر د
Comme les fignes du défaftre auquel
» il falloit remédier étoient extérieurs , &
» que la Faculté régente avoit paru les
» craindre , une autre Faculté, moins timide
» & plus active , fe les étoit attribués.
» Celle -ci hafarda la première avec quelque
méthode , l'ufage de la liqueur argentée
qui , dans les mains des empyri-
» ques , produifoit peut-être autant de mau-
» vais effets que de bons . Elle s'empara
» de la confiance du public ; & quand les
"3
autres , revenus de leur effroi , voulurent
reprendre un pofte dont ils croyoient
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dont elle femble être la fuite. Ce n'ef
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'un feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne. Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparénte , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux alluſions
les plus fines & les plus piquantes.
"
Voici la manière dont on l'annonce .
" Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux . Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
» ne parle pas fe nomme ordinairement
parmi nous la petite-vérole ».
"
ן כ
C'eft done la four de la petite - vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très - fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée.
Le Docteur Panglofs dédie avec raiſon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. ཉ
3
vé , lui dit-il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon . Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
»
» tice .
•
29
ور
כ
39
belle
Afpafie n'étoit probablement pas fi
que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe . Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes . Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
leurs talens , à leur réputation comme à
» leurs fuccès.
ןכ
"
ود
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
» fon temps. Elle leur apprenoit à manier
» délicatement les efprits. Le fameux maî-
» tre d'Alcibiade étudia fous elle . Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enſuite
» à fon jeune diſciple.
"
»
L'autre vouloit que fes amans , en fe
» préſentant , lui remiffent entre les mains
une pierre bien dure. C'étoit là le fignal
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MERCURÊ DE
FRANCE:
&peu
fuiceptible d'un extrait. Nous cite .
tons
feulement le chapitre XI pour donner.
un
eclaratiilon du ftyle , qui joint fouvent.
Laplas
grande force à la plus grande fineffe ,
& qui eft
pourtant aufli nerveux
qu'agréable
Ce
chapitre eft intitulé ,
Reffources
dont on se fert contre les attentats de la
Cacomonade . Pourquoi ce ne font pas les
Medecins
gui entrent en lice avec elle ?
«
L'histoire raconte qu'à la première
» bataille
entre les Romains & les Grecs ,
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
„ fèrent à examiner les bleſſures qu'avoient
» reçues leurs
camarades tués dans la mê-
„ lée. Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
L'hiftoire
ajoute que , comme leurs ar-
" mes à eux
e faifoient que des égratiils
ne purent foutenir l'idée de
„ le battre
contre des hommes qui donnoient
de pareils coups. I a vue feule
» d'un fabre
italien les fit
trembler dans.
& cette frayeur ne contribua
» gnures ,
„ la fuite „ la
»pas peu
à faire tomber
la Grèce entière » au pouvoir
des Romains
. On
peut
dire qu'il
en fut de même
à
»l'arrivée
de
notre
voyageufe
. Les Docteurs
étoient
familiarifés
avec
les
citoyennes
de
nos climats
. Ils traitoient
fans
répugnance
les
indigeftions
, la
fiévre
OCTOBRE 1766. 97
ر و
59
fiévre & les autres infirmités qui affermiffent
leurs fortunes en excitant nos
allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu.
အ
» Il eft vrai que fa préfence s'annonçoit
par des fignes un peu effrayans. On laif-
» foit fon nez dans fon mouchoir. On
» crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulantjetter une pierre
» on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
" pas de quoi exciter même l'ombre d'un
>>
foupçon. On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
"
39
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi . On
» s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. 1.
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OCTOBRE 1766. 27
رو
fiévre & les autres infirmités qui affermiffent
leurs fortunes en excitant nos
allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
53
» table & inconnu .
» Il eft vrai que fa préfence s'annonçoit
» par des fignes un peu effrayans. On laif-
" foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulant jetter une pierre
» on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
" pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon. On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
"
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"
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
» qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi . On
s'écartoit impitoyablement des malheu-
Vol. I.
"
»
E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
>>
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3:
reux qui paroiffoient frappés. Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
» Dans cette confternation générale la
Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na-
» ture . Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
étoit accablée fur le champ. Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compaflion inutile . Il étoit
loin de fonger à pourfuivre une antago-
» nifte qu'il n'ofoit pas même envifager.
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreſſion..
» Des hommes fans titres , des charlatans
plus hardis ou plus avides plus avides que les Doc-
" teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative. Ne
pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
"
ود
و د
و د
"
و د
On fit des épreuves ; on rifqua des
» infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à con33
tributiou la Chine & l'Amérique ; on
» cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes lu-
39
OCTOBRE 1766. ༡༡
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
» fur les moyens d'en acquerir.
"
"
"
» Enfin dans cette occafion , comme
» dans toutes les autres , le hafard vint au
» fecours de la fcience. On avoit fous la
» main un fluide blanc comme l'argent ,
plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
» taux , & compté parmi les métaux luimême
fans qu'on fache trop pourquoi.
» Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
broyant avec de la graiffe , & l'appli-
» quant enfuite fur la peau , ou en le donnant
à boire mêlé avec d'autres ingrédiens
capables de tempérer fon activité ,
on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit fi funeſte
» à fes hôtes.
"2
"
"
38
38
» A la vérité on prétend que plufieurs
" Arabes très-experts s'en étoient déja fervis
dans quelques circonftances. Ils l'employoient
, dit- on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaifer
les démangeaifons & pour d'autres mala-
» dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
Avicenne ou Serapion en auroient parlé ,
» il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
22
"
E
ij
536633
$8 MERCURE DE FRANCE.
traite des fluides confidérés relativement &
l'artillerie .
que
Le quatrième livre préfente la defcription
d'une petite machine , avec la inanière
de s'en fervir pour faire des expériences
fur la courbe
décrivent les projectiles
; delà on paffe aux machines de jer
des anciens : on fait voir qu'elles devoient
avoir les mêmes proportions & porter feufement
auffi loin en grand qu'en petit. On
examine enfuite la manière dont la poudre
s'enflamme dans le canon , les obftacles
que la flamme a à furmonter durant
l'explosion , fa preffion für les parois de la
pièce & fur le bouchon , la force & les
effets du recul, la force & la vîteffe du
boulet , & la manière dont il eft détourné
de fa direction par les obftacles qu'il rencontre.
On fait voir enfin que la même
théorie peut s'appliquer aux autres pièces
d'artillerie ainfi qu'aux armes à feu . A
cela fuccèdent quelques remarques fur la
réſiſtance de la cuiraffe ; & l'on explique.
comment une balle peut la percer fans la
renverfer , quoiqu'elle ne foit point appuyée.
Ces quatre livres compofent le premier
volume , qui n'eft que de trois cents
foixante-dix pages , où , comme nous l'a
vons déja dit , ces différentes matières font
OCTOBRE 1766.
traitées avec autant de clarté , que de folidité
& d'exactitude .
On fuit la même méthode dans le cinquième
livre ; on fait voir les principaux
rapports d'un homme , d'un foldat , d'une
troupe , d'une armée à un autre , comme
on montre dans le livre précédent ceux
d'une machine de jet ou d'une pièce d'artillerie
à une autre. Après avoir donné une
courte defcription du corps humain & expliqué
la manière dont il croît & fe fortifie
, on examine les principaux rapports
d'un homme à un autre , & l'on démontre
qu'il y a une certaine taille qui eft la plus
avantageufe ; enforte qu'un homme plus
gros ou plus grand perdroit plus en agilité
qu'il ne gagneroit en forces , & qu'un autre
plus petit ou plus mince perdroit plus en
forces qu'il ne gagneroit en vîteffe & en
agilité. On parle enfuite des cinq exercices
des anciens & de leur utilité pour augmen
ter la force & l'agilité du corps . On recherche
les caufes & les effets de la peur , &
on traite des armes des anciens & de la
manière dont ils s'exerçoient pour pouvoir
s'en fervir avantageufement. On fait voir
les meilleures armes , qui devoient être
très-pefantes , ne pouvoient convenir qu'à
des hommes très- forts , très - endurcis &
que
90
MERCURE
DE
FRANCE
.
के
très-exercés. On paffe delà à la force des
ordres de bataille , à la fubordination , à
la force & à la mobilité des troupes & des
armées. On fait voir qu'il y a un terme
au- delà duquel la force d'une troupe ou
d'une armée n'augmente plus à proportion
du nombre des hommes qui la compofent
& un autre terme au - delà duquel une armée
ne pourroit devenir plus nombreufe
fans s'affoiblir. L'Auteur difcute après cela
les avantages & les défauts des différentes
formes de gouvernemens , relativement
aux différentes efpèces d'hommes dont les
armées peuvent être compofées. Il paffe
enfuite aux armées Grecques & Macédoniennes
, avec affez d'étendue pour ne rien
laiffer à defirer de ce qui peut en faire
connoître la force ; puis il traite des lé
gions , des camps & de la fubordination
des Romains , de la manière d'exercer &
d'aguerrir les armées & de faire la guerre
des anciens. Ce qu'il dit à ce fujet eft plus
que
fuffifant pour mettre fes lecteurs en
état d'entendre les anciennes hiftoires &
par conféquent de les lire avec beaucoup
de fruit.
Il eft queftion dans le fixième livre , de
la milice moderne ; cette matière eft traitée
avec affez d'étendue pour porter un
rès grand jour fur les principaux rapports
OCTOBRE 1766. 91
des armées d'aujourd'hui à celles des anciens.
Le feptième livre eft une introduction
à l'étude de la fortification de campagne
& de la guerre des fiéges. On y développe
Pefprit de ces deux fciences, dont ces différens
traités , qui ont para juſqu'à préſent,
ne contiennent guères que le corps.
Nous ne faurions trop recommander la
lecture de cet ouvrage aux perfonnes qui
fe deftinent à l'état militaire & à celles
qui y font déja engagées. L'Auteur donne
des leçons fur les différentes matières qu'il
a fi bien traitées dans fon livre ; & nous
croyons que les progrès fous un maître fi
habile , doivent être très- rapides.
LA CACOMONADE , hiftoire politique &
morale , traduite de l'allemand du Doc
teur PANGLOSS , par ce Docteur luimême
depuis fon retour de Conftantinople
; brochure in- 12 : chez les Libraires
oùfe vendent les nouveautés.
CETTE production légère , & du meilleur
ton de plaifanterie , eft faite pour figu
rer avec l'ingénieux roman de Candide
$2 MERCURE DE FRANCE.
dont elle femble être la fuite. Ce n'ef
pourtant pas , comme l'Optimisme , un ta
bleau varié des différens acccidens de la
vie humaine. C'eft l'hiftoire d'us feul de
ces accidens , dont les exemples ne font
que trop multipliés , quoique l'époque
n'en foit pas fort ancienne . Ce fujet , malgré
fa trifteffe apparente , a donné lieu an
badinage le plus agréable , aux allufions
les plus fines & les plus piquantes.
"
»
Voici la manière dont on l'annonce.
" Il exifte dans le monde deux foeurs
fameufes qui y règnent avec empire. On
» fe propofe ici de donner l'hiftoire de
l'une des deux. Le lecteur n'aura pas de
peine à deviner qui eft celle dont on
parle , quand il faura que celle dont on
»ne parle pas fe nomme ordinairement
parmi nous la petite-vérole ».
"
ן כ
C'eft done la four de la petite- vérole
qu'on appelle ici Cacomonade , nom fort
bien imaginé , très - convenable dans la
bouche d'un difciple de Leibnitz qu'on
fait parler , & très- fait en même temps
pour expliquer les propriétés de la chofe
défignée .
Le Docteur Panglofs dédie avec raifon
à Mlle Paquette un ouvrage qui a pour
objet le fruit de fes anciennes leçons de
phyfique expérimentale. « Vous avez trouOCTOBRE
1766. $3
"
→ vẻ , lui dit- il , dans un gros livre de
philofophie , imprimé de nos jours , que
» les Phriné , les Afpafie , valoient bien
» les Socrate & les Platon . Ce propos
galant vous a enflé le courage avec juf-
» tice.
"
ל כ
39
Afpafie n'étoit probablement pas fi
belle que vous. Phriné avoit moins de
grâces & d'adreffe. Vous tournez les
» têtes à Paris , comme elles le faifoient
» à Athènes ou à Thèbes. Ainfi ce n'eft
» pas fans raifon que vous vous croyez
» héritière de ces beautés célèbres . Vous
» voulez fuccéder à leur gloire comme à
» leurs talens , à leur réputation comme à
» leurs fuccès.
و د
و د
» L'une donnoit , comme on fait , des
leçons d'éloquence aux philofophes de
fon temps . Elle leur apprenoit à manier
délicatement les efprits. Le fameux maî-
» tre d'Alcibiade étudia fous elle. Il ne
rougiffoit pas d'avouer combien il lui
avoit d'obligations. C'eft d'elle que
» Socrate recevoit les préceptes admira-
» bles qu'il avoit foin d'inculquer enfuite
» à fon jeune difciple.
"
و د
» L'autre vouloit que fes amans , en fe
» préfentant , lui remiffent entre les mains
une pierre bien dure. C'étoit là le ſignal
94 MERCURE DE FRANCE.
"
auquel fa porte s'ouvroit. Elle en con
fervoit même , dit-on , foigneufement
» les modèles . De cet amas prodigieux
» elle fit bâtir , pour l'amufement de fa
vieilleffe , une pyramide fort élevée ; &
les voyageurs ont mis , avec raifon , ce
» monument au rang des fept merveilles
» du monde .
"
"
99
a)
ور » Pour vous , Mademoiſelle , vous n'enfeignez
point par des paroles à furprendre
les coeurs. Si vous donnez des leçons
de ce grand art , c'eft à vos compagnes ,
& par des exemples. Vous n'exigez pas
tout-à-fait une pierre de ceux qui recherchent
vos faveurs. Ce n'eft pas peut-être
» que vous foyez moins curieufe qu'une
» autre de pyramides , ni moins propre à
les faire élever ; mais les ufages & le
» climat font différens en France & dans
» la Grèce.
53.
"
L'Attique , la Béotie , étoient des pays
arides & ftériles. Les pierres y croiffoient
» abondamment. Une jolie femme n'avoit
» qu'à avancer la main pour en trouver.
Les marbres , fi l'on peut ainfi parler ,
s'élançoient d'eux-mêmes à fa rencontre,
Sur une terre plus heureuſe vous n'avez
pas les mêmes reffources. Les pierres
s'éclairciffent tous les jours dans Paris
พ .
"
OCTOBRE 1766. 95
& aux environs. La grande conſomma-
» tion qui s'en fait journellement dans les
palais de cette Capitale en anéantit l'eſpèce.
Si l'on n'y en tranfportoit pas de
» temps en temps quelques - unes du fond
» des provinces , il eft à croire que cette
ville s'en trouveroit bientôt entièrement
dépourvue ».
"
03
M. le Docteur paffe en revue les différens
fyftêmes fur l'origine & le principe
de la Cacomonade . Il examine fi nous avons
à nous plaindre de la nature à ce sujet , fi
Job a été au rang des victimes de la Cacomonade
, comme l'a prétendu un célèbre
Bénédictin ; fi les anciens ont connu la
Cacomonade. Il en fixe l'époque préciſe.
C'eſt à elle qu'il rapporte l'invention des
perruques. Il développe les différentes façons
de la traiter. Cela donne lieu à une
converſation très - plaifante entre un Mandarin
& M. le Baron de Thunderteutrunk
Jéfuite à la Chine . Les dragées de M. Keifer
y font données comme l'antidote le
plus für ; mais , ce qui vaut encore mieux ,
on y trouve un dialogue très-vif avec la
gaieté la plus amufante. Le Docteur finit
par indiquer un préfervatif général contre
les ravages de la Cacomonade & un moyen
für de les faire ceffer. Il faut voir tour
cela dans l'ouvrage même , qui eft court
6 MERCURE DE FRANCE.
& peu fufceptible d'un extrait. Nous cite ..
rons feulement le chapitre XI
pour donner
un échantillon du ftyle , qui joint ſouvent
la plus grande force à la plus grande fineſſe ,
& qui eft pourtant auffi nerveux qu'agréable.
Ce chapitre eft intitulé , Reffources
dont on fe fert contre les attentats de la
Cacomonade. Pourquoi ce ne font pas les
Médecins qui entrent en lice avec elle ?
و د
"
و د
« L'hiftoire raconte qu'à la première
» bataille entre les Romains & les Grecs ,
» ceux - ci étant reftés vainqueurs , s'amu-
» fèrent à examiner les bleffures qu'avoient.
» reçues leurs camarades tués dans la mêlée.
Ils virent des têtes fendues , des bras
coupés , des corps percés de part en part.
L'hiftoire ajoute que , comme leurs ar-
» mes à eux ne faifoient que des égrati-
» gnures , ils ne purent foutenir l'idée de
fe battre contre des hommes qui don-
» noient de pareils coups . I a vue feule
» d'un fabre italien les fit trembler dans .
» la fuite ; & cette frayeur ne contribua
» pas peu à faire tomber la Grèce entière
au pouvoir des Romains.
ور
و د
ور
On peut dire qu'il en fut de même à
» l'arrivée de notre voyageufe. Les Docteurs
étoient familiarifés avec les citoyennes
de nos climats. Ils traitoient
» fans répugnance les indigeftions , la
fiévre
OCTOBRE 1766. ༡༡
fiévre & les autres infirmités qui affer-
» miffent leurs fortunes en excitant nos
» allarmes ; mais leur confiance tomba à
l'afpect d'un vifage dont Hyprocrate n'a-
» voit pas anatomifé les traits. On les vit
» fuir à l'approche de cet ennemi redou-
» table & inconnu .
ور
و د
Il est vrai que fa préfence s'annonçoit
»par des fignes un peu effrayans. On laif-
" foit fon nez dans fon mouchoir. On
crachoit fa langue & les glandes qui la
» rafraîchiffent. En voulant jetter unepierre
" on étoit tout furpris d'avoir lancé fon
» bras. On fe trouvoit en moins de rien.
réduit à l'état de ces gardiens des ferrails ,
» à qui la prévoyance des Turcs ne laiffe
»pas de quoi exciter même l'ombre d'un
foupçon . On crut qu'une nouveauté fi
» terrible étoit la dernière reffource de la
» mort. On fe perfuada que le genre hu-
» main alloit périr par cette nouvelle façon
» de l'attaquer.
""
""
"
» Pour completter l'effroi , on s'imaginoit
qu'elle étoit contagieufe comme la
pefte. On ne favoit pas qu'il n'y eût
» qu'une façon de s'y expofer , & qu'on
» fut toujours libre de s'en défendre. La
défiance étoit répandue dans toute la
fociété. Chacun trembloit pour foi . On
s'écartoit impitoyablement des malheu
Vol. 1.
ود
12
E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
reux qui paroiffoient frappés. Des Au-
» teurs contemporains avouent qu'il en
périt plufieurs au milieu des bois , où la
» terreur publique les faifoit abandonner.
>>
ر د
"
» Dans cette confternation générale la
» Faculté perdit la tête. Efculape dérouté
» ceffa de rendre des oracles. Ce n'étoit
plus le moment où avec de l'eau tiéde
» & de l'éloquence un Docteur parvenoit
» à fe faire honneur des efforts de la na-
» ture. Ici elle reftoit dans l'inaction ; elle
» étoit accablée fur le champ. Elle implo-
» roit à grands cris le fecours de l'art ; &
» l'art interdit , humilié , ne lui prodiguoit
qu'une compaflion inutile. Il étoit
» loin de fonger à pourfuivre une antagonifte
qu'il n'ofoit pas même envifager.
و د
ود
و د
""
Cependant , avec le temps , l'habitude
» du fpectacle en diminua l'impreffion .
» Des hommes fans titres , des charlatans
plus hardis ou plus avides que les Doc-
" teurs, fe préfentèrent pour un combat où
» la victoire devoit être fort lucrative. Ne
pouvant affurer le fuccès , ils vendoient
» au moins l'efpérance.
ور
» On fit des épreuves ; on rifqua des
" infufions de végétaux ; on confeilla des
préparations chymiques ; on mit à contributiou
la Chine & l'Amérique ; on
cita Hyppocrate ; on n'avoit aucunes lu-
39
OCTOBRE 1766 . ༡༡
"
mières ; & déja on difputoit avec aigreur
fur les moyens d'en acquerir.
» Enfin dans cette occafion , comme
dans toutes les autres , le hafard vint au
» fecours de la fcience. On avoit fous la
main un fluide blanc comme l'argent ,
plus pefant que lui , mais connu par fa
propriété de s'attacher aux autres mé-
» taux , & compté parmi les métaux lui-
» même fans qu'on fache trop pourquoi.
» Perfonne ne pouvoit imaginer qu'en le
ور
D
broyant avec de la graiffe , & l'appli
» quant enfuite fur la peau , ou en le don-
» nant à boire mêlé avec d'autres ingrédiens
capables de tempérer fon activité ,
on réuffiroit à mettre en fuite cette étrangère
, dont le féjour devenoit fi funeſte
» à fes hôtes.
"
"
A la vérité on prétend que plufieurs
" Arabes très-experts s'en étoient déja fervis
dans quelques circonftances . Ils l'employoient
, dit - on , pour tuer les poux ,
pour chaffer les dartres , pour appaifer
» les démangeaifons & pour d'autres mala-
» dies de la peau ; mais leur méthode n'étoit
point connue en Europe. Quand
Avicenne ou Serapion en auroient parlé,
il n'en étoit pas plus facile à nos ancêtres
» de deviner que ce qui étoit bon contre
» les poux devoit l'être contre la Cacomo-
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22
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100 MERCURE
DE FRANCE
.
» nade. Ce qu'il y a de fûr pourtant , c'eft
que la découverte en fut faite , qu'on
l'adopta , & qu'elle réuffit.
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29
30
» Le bruit ne tarda pas à s'en répandre .
On en profita de tous côtés. Ce qu'il y
» eut de fingulier , c'eft que la Faculté s'y
oppofa de toute fa force. Elle n'avoit
» point voulu chercher de reffource. Elle
» ne parut s'animer que pour combattre ,
fuivant fon uſage , celle qu'on venoit
de trouver. Elle fit retentir l'Europe de
» fes déclamations contre ce fluide utile
qu'elle vouloit reléguer dans les baro-
» mètres. Il ne tint pas à elle que l'autorité
civile ne s'interpofât pour en inter-
» dire l'ufage.
39
99
"
»
39
» C'eſt ainfi qu'on a vu l'émétique décrié
avec violence par les prédéceffeurs
de ceux qui l'ordonnent aujourd'hui ,
,, C'eſt ainfi qu'on a tonné avec emporte-
» ment contre le quinquina , contre l'ipé-
» cacuana , & c. dans les mêmes chaires
» où on en détaille à préfent les vertus.
» avec enthoufiafie. C'eft ainfi que de
nos jours l'inoculation à trouvé des en-
» nemis implacables parmi des gens qui
paffent pour fages . Des Médecins , reçus
» Docteurs , ont figné un mémoire où l'on
difoit qu'il falloit laiffer les étrangers en
faire l'expérience à leurs dépens.
»
OCTOBRE 1766. 101
On auroit peine peut- être à citer des
exemples plus frappans des inconféquen-
" ces où la paffion & l'entêtement peuvent
»porter même les gens inftruits. La mode
" & l'opinion font en tout les reines du
monde ; mais le vif- argent , par fon utilité
, ne méritoit pas d'être foumis à leur
caprice.
"2
"
"3
» On ne le combattit pas long- temps.
» Il fallut bientôt s'en fervir après avoir
effayé de le faire condamner . La Faculté
raffurée par ce fecours , voulut fe rapprocher
des infortunés qu'elle avoit trạ-
his en quelque forte ; mais la place étoit
prife. Une rivale , long- temps méprifée
» par elle , avoit faifi le moment de fon
» effroi.
و ر
33
"
» Comme les fignes du défaftre auquel
» il falloit remédier étoient extérieurs , &
» que la Faculté régente avoit paru les
» craindre, une autre Faculté, moins timide
» & plus active , fe les étoit attribués.
» Celle- ci hafarda la première avec quel-
» que méthode , l'ufage de la liqueur argentée
qui , dans les mains des empyriques
, produifoit peut- être autant de mau-
» vais effets que de bons . Elle s'empara
» de la confiance du public ; & quand les
» autres , revenus de leur effroi , voulurent
» reprendre un pofte dont ils croyoient
93
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
pouvoir difpofer , leurs efforts furent
» inutiles.
و د
ود
""
que
C'étoit une mine plus riche celle
» du Pérou qui s'ouvroit. Les ufurpateurs
» ont confervé jufqu'aujourd'hui le droit
d'y travailler prefque feuls . Les Docteurs-
Régens fe voient avec regret exclus de
» la fource de tant de richeffes. Ils effaient
» fouvent de s'y gliffer ; mais on ne leur
» permet point de manier la compofition
précieufe qui détrône l'étrangère & attire
l'argent des malades ; on leur permet
feulement de raifonner fur la théorie
qui ne rend rien . On les laiffe aborder
» à l'entrée de la mine. On fouffre qu'ils
» éclairent les ouvriers , s'ils le peuvent ;
» mais on leur interdit totalement la fouille
qui feule eft lucrative » .
93
"
ود
و ر
"
Hy a long- temps que nous n'avons rien
lu d'auffi léger , d'auffi bien fait en général
, & ce qui nous paroît un vrai prodige ,
c'est que dans une abondance auffi fingulière
de plaifanteries , il ne s'en trouve pas
une feule de languiffante. Il feroit difficile
d'imaginer , en lifant l'hiftoire des Révolutions
de l'Empire Romain , que celle de
la Cacomonade foit dûe à la même plume.
OCTOBRE 1766. 103 .
ANNONCES DE LIVRES.
RECUEIL d'obfervations de médecine
des hôpitaux militaires , fait & rédigé par
M. Richard de Hautefierck , Ecuyer , Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel , premier
Médecin des Camps & Armées du
Roi , Infpecteur général des hôpitaux militaires
de France , & ayant la correfpondance
des mêmes hôpitaux & des autres
du Royaume , où l'on reçoit des foldats
malades ; Médecin confultant du Roi, &
ordinaire des grandes & petites écuries ;
de l'Univerfité de médecine de Montpellier
, & des Académies de Gottingue &
de Befiers ; tome premier. A Paris , de
l'Imprimerie Royale ; & fe vend chez
Panckouke , rue & à côté de la Comédie
Françoife ; 1766 : un vol . in -4°.
La vue des foldats bleffés à la célèbre
journée de Fontenoi en combattant fous
les yeux de Sa Majefté , a excité fa tendre
fenfibilité à veiller plus que jamais fur
une fcience qui peut lui conferver la portion
de fes fujets la plus noble & la plus
utile. C'eft pour remplir les intentions
bienfaifantes de Sa Majefté , que M. le
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Duc de Choiseuil , auffi zélé pour l'exécution
de fes ordres , qu'éclairé fur le
choix des moyens , a ordonné l'établiffement
d'une correfpondance de tous les
hôpitaux militaires du Royaume. Le Roi ,
par l'organe . de ce Miniftre , veut que
tous les Médecins & les Chirurgiens de
ces hôpitaux donnent des Mémoires fur
la nature de l'air , des eaux , du fol , &
autres circonstances du pays qu'ils habitent
, relativement à leur effet , pour la
perte , la confervation , & le rétabliffement
de la fanté . Il leur enjoint de lui
envoyer tous les mois des obfervations fur
les maladies régnantes , fur les épidémies ,
fur les cas particuliers & nouveaux qui fe
préfenteront dans la pratique , en mar
quant le rapport que toutes les maladies
pourront avoir avec l'état de l'athmofphère.
Parmi ces Mémoires , M. Richard ,
Auteur de ce premier volume , a choiſi
les plus folides & les plus utiles pour les
faire imprimer. Nous n'avons pas befoin
de faire valoir ici les avantages d'un pareil
établiffement ; il n'eft point de lecteur
qui ne les faififfe au premier coup
d'oeil.
On fent que par là , la communication
des lumières deviendra plus générale ; Paris
fera le foyer où viendront fe réunir
tous les moyens , & qui delà fe réfléchi
OCTOBRE 1766. 105
ront fur le refte du Royaume , & même
fur les pays étrangers . Les fix Mémoires
que contient ce premier volume , pourfont
utilement ébaucher la topographie
médicinale de la France. Ils ont pour ob
jet fix contrées du Royaume , prifes dans
des points très éloignés . Et quoique les
Mémoires ne foient pas également détaillés
fur toutes les circonftances demandées
, on doit cependant rendre cette juf
tice à leurs Auteurs , que chacun fournir,
du moins pour quelques - unes , des modèles
pour les Médecins qui defirent être
utiles à leurs Compatriotės.
ORAISON funèbre de Stanislas , Rof
de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
&c. &c. &c . prononcée dans l'égliſe du
Collége , pendant le fervice folemnel que
les Juge -Confuls de Lorraine & Barois ,
& le Corps des Marchands de Nancy y
ont fait célébrer le 15 Mai 1766 , en préfence
de fon Eminence Mgr le Cardinal
de Choifeuil , Archevêque de Befançon ,
Prince d'Empire, Primat de l'infigne Eglife
Primatiale de Lorraine , Confeiller Prélat
en la Cour Souveraine de Lorraine & Barois
, & c. Par M. Cofter , Docteur en
Théologie , Curé de Remiremont . A Nancy
, chez la veuve & Claude Lefebvre ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Imprimeur ordinaire du Roi ; & à Paris ,
chez la veuve Savoye , rue Saint Jacques ;
1766 : in - 4°.
" la Stanislas , le modèle des Rois ,
lumière de fon fiècle , le protecteur des
» Arts , l'ami des hommes dont il fut les
» délices , ne ceffa jamais d'être l'ami ,
» le protecteur , la lumière de la religion.
» Mettons - le donc dans la lifte des Prin-
» ces que la Providence honore de fes
éloges , & qui font l'éloge de la Provi-
» dence. Admirons la profondeur des vues
» de la Providence für Staniflas ; louons
Staniflas qui a fecondé ces vues . Il
» fut l'homme de la Providence , & il mé-
» rita de l'être ». Tel eft le plan de ce
difcours.
>>
ORAISON funèbre de Stanislas , Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , & c.
&c. &c. prononcée le 20 Mai 1766 ,
dans l'églife du Collége , pendant le fervice
folemnel qui y a été célébré . Par le
Père J. L. Cofter. A Nancy , chez la veuve
& Claude Lefebvre , Imprimeur ordinaire
du Roi ; 1766 : in-4° . Et fe trouve à Paris
, chez la veuve Savoye , rue Saint Jacques.
CC
Stanislas fut bienfaifant ; mais ce qui
le caractériſe , il le fut en Roi & en
OCTOBRE 1766. 107
grand Roi. Il fut philofophe ; mais il
»le fut toujours en Prince véritablement
chrétien ». Ces deux traits qui femblent
donner tout fon caractère , forment le plan
de cet éloge .
ÉLOGE hiftorique de Stanislas , Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
& c. & c. & c. prononcé le 11 Mai 1766 ,
en la féance publique de l'académie royale
des fciences & belles -lettres de Nancy ;
chez la veuve & Claude Lefbvre , Imprimeur
ordinaire du Roi ; in- 4° .
Perfonne n'étoit plus en état que M.
de Salignac , de faire l'éloge du Roi Staniflas.
Attaché à ce Prince pendant un
grand nombre d'années , il a eu le loifir
de contempler de près les fublimes vertus
du Roi de Pologne ; fa longue expérience
dans l'art d'écrire , où il s'eft fignalé par
des fuccès , lui a rendu familier ce genre
de travail ; & fa qualité de Sécretaire d'a
cadémie , lui a facilité la pratique des
éloges.
ORDONNANCE du Roi pour régler
l'exercice de l'infanterie ; du 1er Janvier
1766. A Paris , de l'Imprimerie Royale ,
1766 ; & fe vend chez Panckouke , rue
& à côté de la Comédie Françoife , in- 4°.
E vj
ro8 MERCURE DE FRANCE.
Tout ce qui peut donner aux Officiers
& aux Soldats la connoiffance de l'exercice
qui fe pratique actuellement dans les
troupes du Roi , eft expofé & expliqué
dans le plus grand détail , & avec la plus
grande clarté, dans ce volume de 162 pages.
in-4°.
LETTRE amoureufe d'Héloïfe à Abai
lard , traduction libre de M. Pope , par
M. Colardeau. Nouvelle édition , revue
& corrigée par l'Auteur. A Paris , chez la
veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
temple du goût ; 1766 ; avec approbation
& permiffion , in - 8 °.
il
Il manquoit à cet excellent ouvrage ,
les honneurs du burin , devenus fi communs
depuis quelque temps , & qui étoient.
beaucoup plus rares , lorfque M. Colardeau
donna la première édition de cette
piéce. L'épître d'Héloïfe à Abailard ſe
trouvoit déja dans tous les recueils de
poéfie d'élite ; mais faute des ornemens
typographiques ufités de nos jours , elle
n'étoit point encore admife parmi les poéfies
eftampées dont les curieux enrichiffent
leurs cabinets . Elle méritoit bien la dé
penfe que l'on vient de faire d'une eftampe
très- belle & d'une jolie vignette..
M. Colardeau y a fait des corrections qui
OCTOBRE 1766. 109
1
en augmentent le mérite littéraire , fort audeffus
fans doute de l'exécution typographique
, quoiqu'on n'ait rien épargné
du côté du papier , du deffein & de la
gravure.
Le choix des Dieux , ou les Fêtes de
Bourgogne , divertiffement en un acte , àકે
l'occafion de l'arrivée de S. A. S. Mgr le
Prince de Condé à Dijon , pour la tenue
des États de la province de Bourgogne ;
par M. Poinfinet, de l'Académie des Sciences
& Belles- Lettres de Dijon , & de celle
des Arcades de Rome ; repréfenté à Dijon
le dimanche 13 Juillet 1766 ; avec
cette épigraphe : Principibus placuiffe viris
non ultima laus eft.Seconde édition ; à Paris,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques
, au temple du goût ; 1766 : in- 8°.
Nous avons appris que cette pièce en
profe , mêlée d'ariertes , avoit réuffi à Dijon
. Nous y trouvons de la gaieté , de la
facilité , & les autres qualités qui caracté
rifent les ouvrages de M. Poinfinet.
ORAISON funèbre de très -haut , trèspuiffant
, & très- excellent Prince , Fran
çois I , Empereur des Romains , toujours
augufte , Roi de Germanie & de Jérufalem,
Duc de Lorraine & de Bar , grand
110 MERCURE DE FRANCE.
Duc de Tofcane , &c. & c. & c. prononcée
dans la chapelle du collége royal Thérefien,
le 7 Septembre 1765 ; par le R. P. Maftelier.
A Nancy , chez Hæner , Imprimeur ordinaire
du Roi & de la Société Royale , au
nom de Jéfus , près de la place du marché;
& fe trouve à Paris , chez Lottin le
jeune , rue Saint Jacques ; 1766 : in- 4°.
"
ور
Les royaumes , les provinces le pleu-
» rent ; il fut leur appui : les peuples le
pleurent ; il fut leur père : la religion
gémit de fa perte ; il en fut la gloire
» & le foutien ». Ce font là les trois parties
de cet éloge funèbre.
ODE à la vertu , dédiée au Roi & à la
Reine ; par M. l'Abbé de Broffe , Docteur
en Droit & Avocat canonifte de Paris ;
in - 12 ; 1766 .
On trouve dans cet ouvrage des fentimens
vertueux qui font honneur à M.
l'Abbé de Broffe.
LE Duo interrompu , conte , fuivi d'ariettes
nouvelles ; à Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez Dufour , quai de
Gefvres , au bon Paſteur ; 1766 ; in - 8 ° .
de 72 pages ; prix 1 liv. 4 fols , & 1 liv .
16 fols avec les airs gravés.
Le fujet de ce conte eft une jeune fille
OCTOBRE 1766. LII
féduire par un amant qui affifte à fes leçons
de danfe & de mufique , & profite
enfuite du temps où il fe trouve feul
avec elle pour fe fatisfaire . Ce duo eft
quelquefois interrompu par l'arrivée des
Maîtres ; & c'eft fans doute ce qui donne
lieu au titre de l'ouvrage. La plupart des
ariettes qui le fuivent font de M. Moline,
quant aux paroles ; la mufique eft de divers
Auteurs.
ARMENIDE , ou le triomphe de la conftance
, poëme dramati-tragi - comique , en
cinq actes , en vers alexandrins ; par M.
D ***. A Amfterdam , & fe trouve à Paris
, chez Gueffier , fils , rue de la Harpe ,
vis- à - vis de la rue Saint Severin , à la Liberté
; 1766 in- 8°. Prix 1 liv. 10 fols. I
Le fujet de cette pièce eft tiré d'un ouvrage
efpagnol intitulé : Hiftoria d'Armenida
, ou el Padré barbaro. Cette hiftoire
d'Armenide , ou le Père barbare , a
fourni à M. D..... de quoi faire un ouvrage
très - pathétique , & qui doit avoir
produit les plus grands effets fur le théâtre
de fociété où ce drame a été repréſenté.
Ceux qui aiment à jouer la comédie
dans des maifons particulières , trouvefont
, dans cette nouvelle pièce , à exer12
MERCURE DE FRANCE.
cer avec fruit leur talent pour la déclama
mation.
L'ORPHELINE , pièce nouvelle , en vers
& en un acte ; chez le même Libraire
que la précédente ; 1766 ; in - 8 ° . Prix ,
I liv. 4 fols .
Cette petite comédie cft F'ouvrage du
fentiment ; & fr elle n'a pas été jouée par
les Comédiens , ce font des raifons indépendantes
du mérite de la pièce , qui l'ont
empêché. Elle a été , comme la précédente
, repréfentée fur un théâtre particulier
, & eft deſtinée de même à faire
partie d'un théâtre de fociété , dont l'une
& l'autre portent le titre.
CATALOGUE des livres du magafin littéraire
; avec cette épigraphe : ... Libris...
ducere follicita jucunda oblivia vita . Hor.
Satyr. lib. 1. A Paris , chez Jacques - François
Quillau , Libraire , rue Chriſtine
attenant la rue Dauphine , fauxbourg
Saint Germain ; 1766 : in - 12 de 140
pages.
On s'eft attaché dans ce catalogue , à
faire un choix conforme au goût général
des lecteurs. Depuis 1761 , époque de l'établiffement
du magafin littéraire , le fieur
OCTOBRE 1766. 113
Quillau , Libraire , s'eft appliqué à connoître
le genre des livres qui peut plaire
leplus généralement. Les romans , les théâtres
, la poéfie , les voyages , l'hiftoire ,
les ouvrages de littérature & de philofophie
, & c. forment en grande partie la
bibliothéque du magafin littéraire ; & on
a completté autant qu'il a été poffible ,
l'affemblage de tous ces différens genres.
Les nouveautés intéreffantes qui ont paru ,
fe trouvent dans ce catalogue . On y a défigué
l'année où les livres ont été imprimés
, afin de mettre le lecteur à portée
de connoître & de diftinguer les livres
anciens d'avec les livres nouveaux . On
continuera d'année en année de faire de
nouvelles augmentations , & de les publier ;
& le fieur Quilleau ne négligera rien
pour s'affarer de plus en plus la confiance
que le public a bien voulu donner juſqu'ici
à l'établiſſement du magaſin littéraire.
Le Mercure , le Journal Encyclopédi
que , le Journal de Verdun , l'Année Littéraire
, l'Avant- Coureur , ainfi que les
gazettes de France & d'Amfterdam & les
petites affiches de Paris , fe trouvent au
magafin pour les abonnés qui voudront
venir les lire , de même que les dictionnaires
, qu'ils pourront y confulter. Tous
t
114 MERCURE DE FRANCE.
la
ces ouvrages ne s'envoient point en ville .
Les conditions de l'abonnement font :
1º. On donnera aux abonnés un catalogue
fur lequel ils font priés de défigner
par un trait de crayon en marge de leur
catalogue , les articles qu'ils defireront
lire , afin qu'en l'abfence de l'un , on puiffe
en fournir un autre de cette manière ,
les abonnés font fûrs de lire fucceffivement
tous les articles qu'ils auront ainfi
défigués. S'il arrive qu'on perde fon catalogue
, & qu'on en demande un -
tre , on le paiera 12 fols . 2 °. Pour éviter
perte des livres , on n'en donnera point
de nouveaux , que les anciens ne foient
tous renvoyés au magafin . 3 ° . Les abonnés .
font priés très - inftamment de ne pas garder
les livres un temps trop confidérable ,
parce que cela empêche la circulation &
ôte les moyens de pouvoir les fatisfaire
auffi promptement qu'on le defireroit . On
les prie auffi de donner avis au magafin littéraire
du changement de leur demeure. 4".
Le prix de l'abonnement pour l'anné eſt de
24 livres , qui fe paient auffi d'avance . 5º .
Quand on aura commencé une année , ou
un mois , fi l'on vient à quitter dans le
courant de l'un ou de l'autre , on ne pourra
rien répéter du prix qu'on aura payé pour
l'abonnement. 6º . Les perfonnes qui vouOCTOBRE
1790.
dront fe contenter d'un feul volume à la
fois , ne donneront point d'arthes , les au
tres auront la bonté , indépendamment du
prix de l'abonnement , foit à l'année , foit
au mois , de dépofer douze francs qui
leur feront rendus à la fin de leur abonnement.
70. Les abonnés qui cefferont leur
lecture font priés d'être exacts à renvoyer
leurs livres au moment de l'expiration de
leur abonnement , fans quoi leur abonnement
courra toujours . Lemagafin eft ouvert
tous les jours depuis huit heures du matin
jufqu'à huit heures préciſes du foir , à
l'exception des dimanches & fêtes. Le fieur
Quillau fait prifées , ventes , achats &
catalogues de bibliothéques , & fe charge
des commiffions de livres , tant pour Paris
que pour la Province.
De l'impôt du vingtième fur les fucceffions
, & de l'impôt fur les marchandiſes
chez les Romains ; effais hiftoriques dédiés
à Meffieurs de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles Lettres ; par M. Bouchaud
, Cenfeur Royal , & Docteur Aggrégé
de la Faculté des Droits de Paris ;
Paris , chez Debure , père , Libraire ,
quai des Auguftins , à l'image Saint Paul;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; in- 8 °. Prix 6 liv. relié.
116 MERCURE DE FRANCE.
L'Auteur fe propofe de traiter par
fuite généralement tous les impôts qui fu
rent établis chez les Romains ; mais il s'empreffe
de publier les deux impôts énoncés
ci -deffus , afin de preffentir le goût du
public. Telle eft la méthode qu'il a fuivie
dans l'exécution de fon plan : d'abord il
remonte à l'origine de chacun de ces impôts
; il en trace enfuite les progrès & les
divers changemens ; enfin il marque
l'époque de leur fuppreffion . Pour remplir
fon objet , l'Auteur a confulté toutes les
fources de l'antiquité , relatives à ce fujet.
On fent allez qu'un ouvrage de la nature
de celui - ci , exige beaucoup de difcuffions
& d'éclairciffemens ; l'Auteur a eu
foin de les rejetter dans des notes , afin
de ne pas interrompre la narration hiftorique
. Quelques - unes de ces notes font
fort étendues , & renferment des differtations
particulières qui tiennent néanmoins
au fujet principal , & qui font néceffaires.
pour y répandre un nouveau jour.
LES pleaumes expliqués dans le fens
propre , ou les rapports des pfeaumes à
Jefus Chrift ; à Paris , chez G. Defprez
Imprimeur du Roi & du Clergé de France,
rue Saint Jacques ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; un vol. in- 1. 20g
Prix 3 liv. relié. る
OCTOBRE 1766. IT
Le but de cet ouvrage eft de faciliter
aux fidèles l'intelligence des pfeaumes &
de les difpofer à les chanter avec goût &
avec piété. On y refpecte les divers fentimens
des interprêtes , fans en porter aucun
jugement ; & on laiffe fubfifter ces
fyftêmes innombrables que l'on a formés ,
fans entreprendre de les cenfurer.
ÉLOGE hiftorique de M. Rameau , compofiteur
de la muſique du cabinet du Roi,
Affocié de l'Académie des Sciences arts &
Belles Lettres de Dijon ; lu à la féance
publique de l'Académie , le 25 Août 1765;
par M. Maret , D. M. Secretaire perpé-
Luel , avec cette épigraphe :
Præcipe lugubres
Cantus , Melpomene , cui liquidam pater'
Vocem cum citharâ dedit. Horat . od . xXIV.
à Dijon , chez Cauffe , Imprimeur du Parlement
, de l'Intendance , & de l'Académie
, place Saint Etienne ; & fe vend à
Paris , chez Delalain , Libraire , rue Saint
Jacques ; 1766 : avec permiffion ; in- 8 °.
de 80 pages.
On a déja donné plufieurs éloges de
M. Rameau ; celui que nous annonçons
aujourd'hui a fur les autres de grands
avantages. 1 °. Il contient des détails plus
exacts , plus curieux , plus inftructifs . 2 °.
Il eſt enrichi de notes qui préfentent grand
118 MERCURE DE FRANCE.
nombre d'anecdotes. 3 °. Il caractériſe plus
fpécialement l'Artifte célèbre qui fait l'objet
de ce difcours. Nous ne parlons pas du
ſtyle , qui ne le céde a aucun de ceux qui
ont précédé ; & cet ouvrage eft un morceau
à garder dans le cabinet des amateurs
de mufique , du théâtre , de ſcience & de
littérature.
CONTINUATION des caufes célèbres &
intéreſſantes , avec les jugemens qui les
ont décidées ; par M. J. C. de la Ville
Avocat au Parlemnnt de Paris , & Affocié
de l'Académie des Belles - Lettres de Caën;
à Paris , chez Defaint , Libraire , rue du
Foin , la première porte cochère à droite
en entrant par la rue Saint Jacques ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi ;
in-1 2.
Le titre de cet ouvrage annonce affez le
deffein qu'à eu l'Auteur en le donnant
au public. Nous fommes difpenfés de dire
qu'il fuccède à M. Gayot de Pitaval dans
le recueil des caufes célèbres ; mais contre
l'ordinaire des continuateurs , M. de la
Ville l'emporte infiniment fur fon prédéceffeur
, par le goût , le choix , la préciſion.
C'eft ce que nous ferons voir dans un extrait
que nous donnerons de cet ouvrage
curieux & intéreffant.
›
OCTOBRE 1766. 119
ABRÉGÉ chronologique de l'histoire générale
d'Italie , depuis la chûte de l'empire
romain en Occident , c'eſt - à - dire ,
depuis l'an 476 de l'ère chrétienne , juſqu'au
traité d'Aix- la - Chapelle en 1748 ;
par M. de Saint-Marc , de l'Académie de
la Rochelle ; tomes III & IV ; depuis l'an
1027 , jufqu'à l'an 1137. A Paris , chez
Jean- Thomas Hériffant , fils , Libraire
rue Saint Jacques , à Saint Paul & Saint
Hilaire ; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi ; in - 8 ° .
Nous avons déja parlé dans plufieurs
de nos Mercures précédens , de l'objet &
de la forme de cet ouvrage utile , néceffaire
même pour ceux qui veulent connoître
l'hiftoire d'Italie. On fçaura gré à
l'Auteur de s'être fort étendu dans ces
deux volumes , fur la fameufe querelle
des inveftitures , qui a changé la face de
l'Italie , & a été la fource de toutes les rés
volutions qu'elle a depuis éprouvées .
TABLEAU de l'hiftoire moderne , depuis
la chûte de l'Empire d'Occident ,
jufquà la paix de Weftphalie ; par M. le
Chevalier de Méhégan ; avec cette épigraphe
:
Rerum cognofcere caufas .Virg.
A Paris , chez Saillant , rue Saint Jeande-
Bauvais , & Defaint , rue du Fo.n
120 MERCURE DE FRANCE .
Saint Jacques ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; 3 vol. in- 12.
M. de Méhégan que la mort enleva
immédiatement après qu'il eût mis la dernière
main à fon ouvrage , s'eft attaché aux
traits principaux qui ont eu un rapport
marqué avec la plupart des faits contemporains,
& qui ont été les caufes de plufieurs
autres. Telle eft la fondation d'un Empire
devenu par la fuite dominateur ; telle eft la
chûtet d'un trône puiffant , dont les débris
auront fait naître plufieurs Etats . Telle eft
encore un changement important dans les
moeurs, dans les lumières d'une partie confidérable
de notre globe ; ou la vie d'un
homme extraordinaire , qui, par fon génie,
aura éclairé ou changé la face d'un hémifphère.
Voilà le plan que s'eft propofé M. de
Méhégan dans le coupd'oeil qu'il jette fur
l'hiftoire moderne.
ÉLÉMENS de critique , ou recherches
des différentes caufes de l'altération des
textes latins , avec les moyens d'en rendre
la lecture plus facile , par M. l'Abbé Morel
, prêtre du diocèſe d'Auxerre , auteur
de la differtation fur l'Ambrofiafter ; à Paris
, chez Hériffant , fils , rue Saint Jacques
; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi ; vol . in- 12.
On
OCTOBRE 1766. 121
On fe propofe de donner dans cet ouvrage
, un recueil des règles qu'il faut
fuivre dans la recherche des leçons originales.
On l'a divifé en deux parties . La
première contient des obfervations qui fervent
de principes généraux . Dans la feconde
on trouve les différentes caufes qui
ont fait altérer le texte des anciens écrivains.
DEI delitti e delle pene ; edizione fefta
di nuovo corretta ed accrefciuta . A Harlem ,
& fe vend à Paris , chez Molini , Libraire ,
quai des Auguftins ; 1766 : in- 8 ° .
La traduction de cet ouvrage , qui a
paru il y a quelques mois , doit l'avoir
affez fait connoître , fans qu'il foit néceffaire
que nous entrions dans aucun détail
fur l'original italien .
PRINCIPES de tout gouvernement , ou
examen des caufes de la fplendeur ou de
la foibleffe de tout Etat confidéré en luimême
, & indépendamment des moeurs ;
à Paris , chez Jean- Thomas Hériffant
fils , Libraire , rue Saint Jacques , à Saint
Paul & à Saint Hilaire ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; 2 vol .
in- 1 2.
Les politiques trouveront fans doute
Vol. I. F
122 MERCURE DE FRANCE .
de quoi fatisfaire leur goût pour les grandes
vues , dans cet ouvrage politico - métaphyfique.
ESSAI fur le goût ; par Alexandre Gerard
, Docteur & Profeffeur en Théologie
au Collège Maréchal d'Aberdéen ;
augmenté de trois differtations fur le
même fujet ; par MM . de Voltaire , d'Alembert
& de Montefquieu : traduit fur la
feconde édition angloife , par M. Eidous ;
à Paris , chez Delalain , Libraire ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi ;
un vol. in- 12.
On a beaucoup écrit fur le goût. Ce
dernier ouvrage , compofé par un Anglois
contient des raifonnemens très - métaphy
fiques , dans lefquels nous avons trouvé
des chofes finement réfléchies.
ESSAIS hiftoriques fur les Régimens
d'Infanterie , Cavalerie & Dragons ; par
M. de Rouffel. ROYAL . A Paris , chez Guillyn
, quai des Auguftins , au lys d'or ;
1766 : in- 12.
C'est la fuite d'un livre que nous avons
déja annoncé plufieurs fois , & qui eft
fort connu des militaires.
OCTOBRE 1766. 123
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
SEANCE de l'Académie des Belles- Lettres
de MONTAUBAN , du 25 Août 1766 .
L'ACA 'ACADÉMIE des Belles- Lettres de Montauban
a célébré la fête de Saint Louis
felon fon ufage ; & , après avoir affifté le
matin à une Meffe fuivie de l'Exaudiat
pour le Roi , & au panégyrique du Saint ,
prononcé par M. l'Abbé de la Tour, Doyen
du Chapitre , elle a tenu , l'après - midi ,
une affemblée publique dans la falle de
l'Hôtel de Ville .
M. l'Abbé de la Tour , Directeur de
quartier , a ouvert la féance par un difcours
fur le travail ; & il a prouvé que
l'habitude & l'exercice en eft auffi utile
& auffi agréable que néceffaire. Une plume
exercée comme la fienne , a accoutumé de
répandre beaucoup d'agrément dans tous
les fujets qu'il traite.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
M. de Saint- Hubert , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , a
lu enfuite des ftances contre l'amour - propre
; & , au portrait qu'il en a fait , la délicatelle
, autant que la vérité de fon pinceau
, lui a attiré des applaudiffemens capables
de lui faire redouter l'ennemi qu'il
venoit de combattre.
Cette lecture a été fuivie de celle d'un
difcours de M. de Bernis fur les avantages
& les agrémens de la littérature , & par le
tableau qu'il en a tracé , il paroît qu'il
les connoît à fond.
M. l'Abbé Bellet a lu l'éloge hiftorique
du Roi Stanislas , perfuadé , comme le
difoit M. Boffuet , que la feule fimplicité
d'un récit fidèle peut foutenir la gloire des
hommes extraordinaires , & que toute autre
louange languit auprès des grands noms .
M. de Saint- Hubert a encore récité des
vers , où il annonçoit agréablement à l'affemblée
qu'il étoit tenté de garder à l'avenir
le filence pour profiter le premier des
leçons qu'il avoit données aux autres.
La féance a été terminée par la lecture
du programme fuivant :
L'Académie des Belles - Lettres de Montauban
diftribuera le 25 Août prochain ,
fête de Saint Louis , un prix d'éloquence
fondé par M. de la Tour , Doyen du ChaGCTOBRE
176 125
pitre de Montauban , l'un des trente de
la même Académie , qu'elle a destiné à
un difcours dont le fujet fera pour l'année
1767 :
La frivolité n'eft pas moins nuifible aux
letres qu'aux moeurs :
conformément à ces paroles de l'Ecriture :
Fafcinatio enim nugacitatis obfcurat bona.
Sap . IV , XII .
Ce prix eft une médaille d'or de la
valeur de deux cens cinquante livres , portant
d'un côté les armes de l'Académie ,
avec ces paroles dans l'exergue : Academia
Montalbanenfis , fundata aufpice Ludovico
XV , P. P. P. F. A. imperii anno
XXIX ; & fur le revers ces mots renfermés
dans une couronne de laurier : ex
munificentiâ viri Academici D. D. Bertrandi
de la Tour , Decani Ecclef. Montalb.
M. DCC . LXIII.
Les Auteurs font avertis de s'attacher à
bien prendre le fens du fujet qui leur eft
propofé , d'éviter le ton de déclamateur ,
de ne point s'écarter de leur plan , & d'en
remplir toutes les parties avec jufteffe &
avec précifion .
> Les difcours ne feront , tout au plus
que de demi- heure de lecture & finiront
par une courte prière à JESUS- CHRIST.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
On n'en recevra aucun qui n'ait une
approbation fignée de deux Docteurs en
Théologie.
Les Auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais feulement une mar
que ou paraphe , avec un paffage de l'Ecriture
Sainte ou d'un Père de l'Eglife , qu'on
écrira auffi fur le registre du Secrétaire de
l'Académie.
Ils feront remettre leurs ouvrages par
tout le mois de Mai prochain , entre les
mains de M. de Bernoi , Secrétaire perpétuel
de l'Académie , en fa maiſon , rue
Montmurat , ou , en fon abfence , à M.
l'Abbé Bellet , en ſa maiſon , rue Courde-
Toulouſe.
Le prix ne fera délivré à aucun qu'il ne
fe nomme , & qu'il ne fe préfente en perfonne
, ou par procureur , pour le recevoir
& figner le difcours.
Les Auteurs font priés d'adreffer à M. le
Secrétaire trois copies bien lifibles de leurs
ouvrages , & d'affranchir les paquets qui
feront envoyés par la pofte.
Le prix d'éloquence de cette année a
été adjugé au difcours qui a pour fentence :
Quis hominumfcit qua funt hominis , nifi
Spiritus hominis , qui in ipfo eft. 1 Cor .
II , XI .
M. LE TOURNEUR s'en eft déclaré l'auteur.
OCTOBRE 1766 127
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de Marfeille
propofe , pour le Prix qu'elle doit
diftribuer l'année prochaine , les quatre
fujets fuivans :
DEUX SUJETS DE POÉSIE.
1º. Servilie à Brutus après la mort de
Céfar , héroïde de deux cens vers au plus.
2º. La Fête de la Rofe , ou la Vertu
Couronnée , ode ou poëme ,
Les éclairciffemens néceffaires , pour
traiter ce fujet , fe trouvent dans un Mémoire
imprimé à Noyon , & dans l'Année
Littéraire de M. Fréron , 1766 , tome 4,
lettre 10.
DEUX SUJETS DE PROSE .
1. L'éloge de Gaffendi.
2º. Combien le génie des grands Ecrivains
influe fur l'efprit de leur fiècle.
difcours d'une petite demi- heure au plus.
Le Prix eft une médaille d'or de trois
cens livres .
On adreffera les ouvrages , francs de
port , fans noms d'auteurs , avec une fimple
devife , à MM. de l'Académie des
Belles- Lettres. On ne les recevra , pour
le concours , que jufqu'au premier Mai
prochain.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV .
BEAUX- ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
ON trouve à Paris, chez le fieur Croifey,
rue Saint André-des - Arts , vis - à - vis la rue-
Git - le -Coeur , diverfes fortes de jolis billets
de mariage , & d'autres billets d'invi- .
tation . Il fe charge même de les faire rem--
plir & de les faire porter : le tout à trèsjufte
prix .
MUSIQUE.
LES Récréations de Polimnie , ( ſeptième
Recueil ) ou Choix d'ariettes , parodies ,
d'airs à la mode , tendres & légers , avec
accompagnement de violon , flute , hautbois
, par- deffus de viole , &c . recueillis
& mis en ordre par le fieur Leloup , Maître
de Flûte , éditeur de ce Recueil. A Paris ,
OCTOBRE 1766. 129
chez l'Editeur , quai Pelletier , chez M.
Debrie , Marchand Orfévre , à l'écu de
France. Prix 3 liv. 12 fols .
N. B. L'Editeur a changé de Graveur ,
& le Public s'appercevra aifément de la
fupériorité de ce Recueil - ci fur tous les
autres , tant eu égard au choix des airs qu'à
la fimplicité des feconds deffus qui le mettent
à portée de les exécuter facilement.
Le Duo de M. de Mondonville , non
funt loquela ) fous des paroles décentes ,
joint à plufieurs autres morceaux de goût
font efpérer à l'Editeur que le Public lui
faura gré de ce redoublement d'attention.
Le huitième paroîtra vers la fin de l'année .
ON trouve chez le fieur de la Chevardiere
, Marchand de Mufique du Roi ,
rue du Roule , à la croix d'or :
1º. Erofine , paftorale héroïque , par
M. de Moncrif, Lecteur de la Reine ,
mife en mufique par M. Leberton , Maître
de Mufique de l'Opéra. Prix 9 liv . la partition
& 36 fols les ariettes. Cette pièce
compofe le troifième acte des Fêtes Lyriques
, repréfentées pour la première fois
le 2 Septembre 1766 à l'Académie Royale
de Mufique.
2º . Six Trio à grand orcheftre de Cannabich,
mis au jour par lui-même. Prix 9 liv .
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
3. Six fymphonies , dont trois à quatre
ad libitum , & trois à grand orchestre , par
M. Cannabich. Prix 12 liv..
4°. Sixième Recueil de pièces françoifes
& italiennes , petits airs , menuets , & c.
choifis dans les Opéra nouveaux de Tom-
Jones,la Fée Urgele, Ifabelle & Gertrude, &c.
accommodés deux flûtes ou violons ,
M. Granier. Prix 6 liv.
par
pour
LE Public eft averti qu'il fe trouve une
faute d'impreflion effentielle dans le Mercure
de Septembre.
Dans l'annonce des Ports de France , à
quatre par fuite , & qui ne fe féparent pas ,
on lit , prix 9 liv. chaque eftampe , & 30 liv.
chaque fuite de quatre eftampes : il faut
lite 36. livres.
LE Bureau d'abonnement mufical continue
toujours de s'enrichir de toute espèce
de mufique , & d'être ouvert pour l'utilité
& la fatisfaction du Public , cour de l'ancien
grand cerf Saint Denis , rue des deux
Portes - Saint-Sauveur , chez le fieur Miroglio
, Profeffeur de Violon . On continue
d'y recevoir les abonnemens des amateurs ,
qui font chaque jour de plus en plus convaincus
des avantages qui réfultent de cet
établiſſement , auffi utile qu'agréable .
OCTOBRE 1766. 131
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
Mefe de GILLES .
MONSIEU ONSIEUR ,
PERMETTEZ - MOr de vous communiquer
les réflexions que m'a occafionnées l'exécution
de la Meffe des Morts par feu M.
Gilles , jeudi dernier , dans l'églife de
Paris , pour le fervice du feu Roi de Pologne.
J'avois beaucoup entendu parler de
cette Meffe. Les opinions étoient partagées
, & elle ne paroiffoit pas du goût des
amateurs de la mufique moderne & à la
mode , c'est-à-dire , de celle par laquelle
on prétend affervir notre nation & notre
langue à un genre de mufique , qui ne me
femble propre qu'à l'Italie . Pour moi , j'en
ai été fenfiblement affecté , & j'ai vu avec
plaifir mon fentiment confirmé par celui
d'un grand nombre de perfonnes de goût
& impartiales. Quel début , Monfieur ,
que celui du prélude de cette Meſſe ! la
première mefure , réfervée pour la tymbale
feule , ne rend- elle pas toute l'expreffion
de la marche trifte & lugubre d'une pompe
funèbre ? Le folo des Aûtes , qui fuit peu
E vj
132
MERCURE DE FRANCE.
après , m'a repréfenté les plaintes des
ombres qui fupplient la Majefté Suprême
de leur accorder le repos éternel, C'eſt la
même expreffion dans l'offertoire , à ces
paroles , libera eas de ore leonis ; dans
le choeur à demi-voix de la communion ,
j'ai cru voir arriver fucceflivement toutes
-les ombres devant le fouverain Juge. Mais
l'illufion la plus frappante eft celle du
moment où , étant raffemblées , elles réuniffent
& augmentent leurs cris plaintifs
pour le fléchir. Je ne vous dis rien , Monfieur
, de l'effet du dernier choeur kyrie
eleifon : le compte que vous en avez rendu
lors du premier Service , célébré à l'Oratoire
pour feu M. Rameau , fuffit pour
faire juger de l'impreffion qu'il a faite fur
les auditeurs . J'oubliois l'Agnus Dei , qui
eft regardé comme un chef-d'oeuvre. Voilà ,
Monfieur , ce qui caractérife l'homme de
génie. Le Public en eft demeuré d'accord ,
& a porté de cette Meffe le même jugement
que le fameux Campra , qui , après
l'avoir entendue , rendit à M. Gilles toute
la juftice qu'il lui devoit , en ne voulant
pas faire exécuter la fienne. Qu'il feroit à
defirer , Monfieur , que , par l'exécution
des pièces de mufique de nos grands maîtres
, qui n'avoient d'autre but que d'intéreffer
le coeur , le goût de la mufique franOCTOBRE
1766. 133
çoife pût fe rétablir ! Je le dis avec douleur
& fans impartialité , nous proftituons ,
pour ainfi dire , depuis quelques années
nos voix & notre langue nationale à une
mufique qui , quoi que l'on faffe , ne peut
s'y adapter. Laiffons à l'italien le brillant
de la fienne. Adoptons en pour les fymphonies
ce qu'elle a de bon . Refpectons
nos anciens maîtres , Lully , Campra ,
Clairambaut , Baptiftin , Bernier , Détouches
, Lalande , Rameau , Mouret, Royer, &c.
Aimons ceux qui nous les rappellent aujourd'hui
, MM. Rebel & Francoeur , Mondonville
, Dauvergne , &c. Voilà nos modèles.
En fuivant de tels guides , à coup
fûr le goût de la bonne mufique françoife
fe rétablira.
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Paris , 17 Juin 1766 .
134 MERCURE DE FRANCE
}
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique donne
depuis un mois , avec un fuccès affez heureux
pour la faifon , les Fêtes Lyriques ;
nouveau Ballet héroïque , qui devoit être
donné à la fin du mois d'Août , mais que ,
par l'indifpofition de plufieurs Actrices ,
on n'a commencé à repréfenter que dans
les premiers jours de Septembre.
Nous avons parlé , par avance , de cet
Opéra-Ballet dans le précédent Mercure *.
On a réuni , fous ce titre de Fêtes :
Lyriques , trois actes de différens Auteurs
qui rempliffent le temps d'un fpectacle
complet.
Une Princeffe eft jettée par un naufrage
fur une côte habitée par des Sauvages ;
elle eft auffi - tôt deftinée au trépas , parce
qu'un Roi de ces Sauvages eft mort depuis
* Voyez le Mercure
de Septembre
.
OCTOBRE 1766. 135
peu , & que , fans l'arrivée de cette femme ,
il auroit fallu que quelqu'un de la nation
fe fût dévoué au même fort. Les Prêtres
conduifent la victime à l'autel où ils l'enchaînent
; ils font effrayés par le bruit du
tonnerre , ils la laiffent feule à cet autel
pendant quelques nfomens ; elle en profire
pour pleurer un amant dont elle fe
croit féparée pour toujours. Les flots fe
foulèvent ; une tempête pouffe vers ces
mêmes bords un vaiffeau dans lequel eft
cet amant ; il fe fauve au moment que
le
vailfeau va s'abîmer dans la mer. Il reconnoît
Ifmène ; il prétend s'oppofer au deffein
barbare des Sauvages & périr plutôt
que de laiffer confommer çet affreux facrifice.
Les Sauvages accourent , le Grand
Prêtre à leur tête , il lève la hache fur
Ifmène ; fon amant n'a qu'une épée pour
la défendre contre toute une peuplade ;
mais l'Amour defcend dans un char
amene avec lui un palais & toute fa fuite
pour policer les Sauvages & pour unir les
deux amans. Tel eft à - peu - près tout le
fujet du premier acte , intitulé Lindor &
Ifinene.
Nous avons dit , avec vérité dans le précédent
Mercure , que le poëme de cet acte
avoit été détaché d'un Opéra intitulé le
Ballet des Romans , & que l'Auteur de ce
136 MERCURE DE FRANCE.
Ballet étoit feu M. DE BONNEVAL. Nous
avions ajouté que l'on avoit fait quelques
changemens à ce poëme , remis en mufique
par M. FRANCEUR le jeune .
Nous nous faifons un devoir de rapporter
ici la réclamation de la famille de
M. DE BONNEVAL, contre ces changemens ,
par la lettre fuivante que nous a adreffée
l'un de fes plus proches parens.
A M. DE LA GARDE , Auteur du Mercure
pour la partie du théâtre .
MONSIEUR,
ATTACHÉ à M. de Bonneval par la proximité
des liens du fang , plus encore par ceux du fentiment
, je prends trop d'interêt à fa mémoire pour
paffer fous filence ce que vous avez mis dans votre
Mercure du mois de Septembre de cette année ,
au fujet de l'acte intitulé Lindor & Ifmene , que
repréſente actuellement l'Académie Royale de
Mufique , & dont vous attribuez les paroles à
'feu M. de Bonneval.
Il eſt vrai , Monfieur , que dans le Ballet des
Romans , dont M. de Bonneval avoit compofé
les paroles, il avoit introdult un acte dont la ſcène
fe paffoit chez les Sauvages , & duquel , fous
OCTOBRE 1766. 137
le titre de Lindor & d'Ifmene , on a défiguré le
fujet & traveſti en plufieurs endroits les paroles
fous prétexte de corrections.
Je n'en expoferai fous vos yeux , Monfieur ›
qu'un trait principal d'après le propre manuſcrit
de M. de Bonneval , n'ayant pu trouver , ni dans
fes papiers , ni chez les Imprimeurs & diftributeurs
des paroles d'Opéra , l'imprimé de cet acte
particulier & féparé des autres actes des romans
auxquels il avoit été ajouté.
Suivant ce manufcrit , la Fée Logiſtille , réputée
dans l'ordre de la féerie une Fée fage & bienfaifante
, étoit conduite chez les Sauvages par le
deffein d'adoucir la barbarie de leurs moeurs
antropophages. Elle s'aidoit à cet effet du fecours
des arts qu'elle amenoit à fa fuite , & parmi lefquels
l'Auteur avoit choifi les plus appropriés à
la fcène lyrique , tels que la Mufique , la Danfe
& la Poéfie , qui , en rempliſſant l'objet de la
Fée , formoient un ballet caractérisé que l'on
pouvoit confidérer comme renfermant le principal
objet de cet acte.
C'eft précisément ce que l'on en a retranché ,
& remplacé par une arrivée imprévue de l'Amour
dans une machine dont le reffort fi ufé , fur- tour
à l'Opéra , fait faire gratuitement à cette Divinité
les frais de la fête .
138 MERCURE DE FRANCE.
L'introduction des arts pour policer des peuples.
fauvages rentroit mieux dans l'objet , la nature
feule n'a point laiffé ignorer l'amour aux nations
les plus barbares ; mais elles l'ont pratiqué fans
acquerir des moeurs plus douces . Les arts , au
contraire , ne font parvenus chez elles qu'autant
qu'ils y ont été introduits ; & fi leurs moeurs ont
perdu par l'abus qu'elles en ont pu faire , ce n'a
le fecond effet de l'introduction des arts ; été que
le premier avoit été de les polir .
On peut donc dire que le traveſtiſſement des.
Arts en Amours , imaginé par le prétendu Réformateur
des paroles de cet acte , lui a enlevé tout
ce qu'il pouvoit avoir de fujet , & que ce qu'il en
a confervé d'intrigue , dépourvue de l'enſemble
& de l'objet que ce ballet y donnoit , n'a plus
de fignification . Auffi le public , rendant justice
à fon travail , n'y a- t-il rien entendu .
Je n'entre point , Monfieur , dans les détails
de réforme portée en plufieurs endroits du dialo -
gue des fcènes qui m'ont paru en avoir affoibli la
verfification fans donner plus d'avantage à la mufique
, au travail & au bon goût de laquelle on
rend d'ailleurs , avec le public , toute juftice.
La famille de M. de Bonneval a vu avec peine ,
dans les paroles , ces abus de correction . Elle n'a
pas été moins furprife que l'on eût fait , dans cet
ouvrage , des changemens fans fon aveu. Elle fe
OCTOBRE 1766. 139
flatte même qu'elle auroit été écoutée dans une
jufte réclamation contre la repréfentation de cet
acte ainfi défiguré ; mais la prudence que l'on
avoit eue de ne point nommer d'Auteur , dans l'im
primé des paroles , lui avoit laiffé la confiance de
penfer que l'idée que les perfonnes de goût &
gens de lettres , qui connoiffoient M. de Bonneval ,
avoient prife de lui , ne leur permettroit jamais de
le reconnoître fous ce déguisement.
Son nom , imprimé dans votre dernier Mercure
, lève à cet égard , Monfieur , toute équivoque
, & ne permet plus à fa famille de garder
le filence ; elle penſe fe devoir à elle - même , &
à une mémoire qui lui eſt chère , un déſaveu formel
, non de l'ouvrage de l'Auteur , mais de
celui du Réformateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
EN applaudiffant au fentiment qui a
diaté cette lettre , & à la perfonne refpectable
qui nous a fait l'honneur de nous
l'adreffer , il ne nous appartient pas de difcuter
fi les motifs de plaintes contre les
changemens dont il s'agit font bien ou mal
fondés. Nous répondons feulement , pour
ce qui nous concerne , que nous avons dû
nommer l'Auteur du ballet dont on a détaché
l'acte qui fait le fond du fujet de
Lindor & Ifmine ; il eft nommé dans l'al140
MERCURE DE FRANCE.
manach des fpectacles , dans tous les dictionnaires
de théâtre & dans tous les ouvrages
deſtinés à la chronologie dramatique
, dont notre journal contient les
faltes les plus certains & les plus confultés.
De quelque part que vienne l'ingratitude
du fujet de ce poëme , nous ne pouvons
pas la diffimuler. Tous les petits drames
dont la fable romanefque tourne au
tragique , privent le muficien des occafions
de briller par les agrémens de fon
art , fans dédommager en rien par l'intérêt.
La précipitation des événemens refferrés
dans les bornes d'un acte , le peu de fondement
qui en réfulte , laiffent ordinaireiment
plus de trifteffe que de pathétique
dans les fituations. Malgré cela , M. FRANCEUR
a trouvé le moyen de montrer un
talent très -rare aujourd'hui , qui eft de dialoguer
raifonnablement en mufique ; il a
fait voir qu'il n'étoit pas dépourvu de ce
tact , de ce goût fage & éclairé du vrai
récitatif; il a de plus , des choeurs eftimés
par les maîtres de l'art. Dans les airs de
divertiffemens , où le muficien eſt tout entier
à lui -même & débaraffé , fi l'on peut
dire , du poids des paroles qui , dans tant
d'Opéras modernes en précipite la chûte ,
notre jeune Auteur eſt également agréable
au pubic & aux connoiffeurs . On apréjugé,
OCTOBRE 1766. 141
avecfatisfaction, par plufieurs de ces airs ,
qu'il pouvoit un jour faire renaître l'agréable
génie de fon oncle ( 1 ) . La mufique
de cet acte eut , à la première repréſentation
, un applaudiffement général
& très- marqué ; le public a toujours cortinué
d'encourager avec plaifir ce jeune
Auteur , formé fur ' de bons modèles , &
qui paroît s'être garanti avec foin de la
perverfion qui s'introduit journellement
dans fon art , par la fureur de la nouveauté
& la manie de copier des manières
étrangères.
Mile DUBOIS chante le rôle d'Ifmène.
Le genre de fon talent & celui de fa voix
étant très - propre à faire valoir celui du
rôle , on ne peut qu'approuver cette diſtribution
, en donnant à l'Actrice , avec le
public , les louanges qu'elle mérite . M. GE
LIN repréſente un Grand-Prêtre de Sauvages.
On profite avec plaifir dans ce rôle ,
malgré fon peu d'étendue , de la belle voix
de ce fujet , toujours fort utile à ce théâtre ,
& toujours vu avec fatisfaction .
Nous donnerons ici un éloge mérité
à cet Acteur fur fon attention à conformer
, par fa coëffure & par tout fon ajuſte-
( 1 ) M. Francoeur , Surintendant de la Mufique
du Roi , & l'un des Directeurs de l'Académie
Royale.
142 MERCURE DE FRANCE .
ment , le caractère de fa figure avec celui
de fon rôle. Cet éloge paroîtra , aux amateurs
des convenances théâtrales , moins
déplacé que jamais en cette occafion ; on
en fentira la raifon dans la fuite du détail
que nous avons entrepris de la repréfentation
de ce ballet. M. PILLOT , l'un des
Acteurs de ce théâtre qui ait mieux entendu
& mieux rendu le chant & le jeu de la
fcène , y joue le rôle de Lindor.
On citera à la fin de cet article ceux qui
fe diftinguent le plus dans tout le ballet.
Anacréon , le fecond acte du fpectacle ,
poëme de feu CAHUSAC , & mufique du
célèbre Rameau , n'avoit été encore repréfenté
que fur le théâtre du Roi à Fontainebleau
en 1754. Nous ne pénétrons
point les motifs qui ont fait fupprimer le
nom du poëte fur les livres de paroles de
cette nouvelle édition ; il fe trouve fur
ceux qui furent imprimés pour la Cour,
Quelles que foient les idées qu'on ait à cet
égard , ceux qui croyent que les Auteurs
trouvent quelquefois dans le monde des
génies bienfaifans qui leur dictent certains
ouvrages , conviendront au moins que
celui- ci avoit très heureufement rencontré
en cette occafion .
L'invention du fujet eft galante , agréaOCTOBRE
1766. 143
ble , & de la légèreté qui convient parfaitement
aux poëmes de ballet. Les détails ,
le coloris , font brillans & fpirituels &
cadrent fort ingénieufement avec l'idée
'que nous avons des moeurs & du caractère
du Poëte Grec qu'on a mis fur la fcène.
Anacréon , fur le déclin de l'áge , a élevé
deux jeunes enfans ( Batile & Chloé ) . Ils
font dans les premières années de l'adolefcence
; ils font chatmans tous deux ,
faits pour plaire & pour s'aimer. Le galant
vieillard a furpris avec plaifir les feux mutuels
de fes jeunes élèves ; il s'eft propofé
de faire leur bonheur , il a préparé une
fère ; il a lui- même compofé les vers qu'ils
doivent y chanter les jeunes amans fe
les communiquent ; ils les répétent enfemble
; mais Chloé a pris les fentimens de
tendreffe & de galanterie d'Anacréon pour
une déclaration formelle de l'amour qu'elle
croit lui avoir infpiré ; elle en eft vivement
affligée , elle fait paffer toutes fes allarmes
dans le coeur de Batile ; celui-ci ne peut
croire qu'Anacréon puiffe jamais vouloir
les rendre malheureux ; il les furprend
dans un entretien fi intéreffant , il en pénétre
le fujet ; il feint de vouloir l'apprendre
d'eux - mêmes , chacun s'en défend ;
il finit par leur déclarer qu'il n'a prétendu
144 MERCURE DE FRANCE.
que jouir un moment de leur embarras &
saffurer de la vivacité de leurs feux , pour
les unir ; cette dernière circonftance donne
lieu naturellement à la fête qui termine
l'acte .
La mufique renouvelle la mémoire de
ſon illuſtre Auteur. La prédilection même
que beaucoup de connoiffeurs ont pour
cette partie du fpectacle actuel , prouve que
Rameau yconferve fa fupériorité , quoique
l'on puiſſe lui reprocher quelques réminifcences
un peu fortes de lui- même.
Il eft difficile de bien exprimer l'art ,
le goût , les grâces du chant & le charme
de la voix de M. L'ARRIVÉE dans le rôle
d'Anacréon ; mais , en l'admirant , un trèsgrand
nombre de gens attachés aux vérités
de repréfentation , defireroient qu'il eût
mis un peu plus d'attention à fe conformer
a l'âge & à la figure d'Anacréon dans
l'époque déterminé à chaque inftant par les
paroles qu'il chante . Ils regrettent , en l'écoutant
avec entoufiafme , le piquant qui
réfulteroit de retrouver quelques traces de
la tête d'un vieillard frais & gai , dont
le menton , ombragé d'une barbe grife ,
dont les cheveux blancs & courts , ainfi
que les portoient tous les anciens , mêlés
négligemment avec le avec le pampre & les rofes ,
leur
OCTOBRE 1766. 145
leur peindroit véritablement Anacréon dans
le bel hyver de fa vie. Nous l'avons dit
plus d'une fois , & l'on ne peut trop le
répéter , nos Acteurs François ne conçoivent
pas encore affez combien on fe délgure
pour la fcène , en craignant de fe défigurer
trop pour le monde. Les théâtres
étrangers auront - ils toujours la fupériorité
fur nous en cette partie ? Pourquoi la leur
laiffer , lorfqu'il en coûteroit fi peu pour
s'en emparer?
C'eft aux plus grands talens fur chaque
théâtre à donner cet exemple , & voilà pourquoi
l'on adreffe cette plainte à M. LARRIVÉE.
La célèbre actrice que le théâtre
françois vient de perdre ( 3 ) a , pour furcroît
de gloire , l'avantage de lui avoir
laiffé l'ufage , qu'elle adopta des premières ,
de fe conformer à un coftume plus exact
dans les divers habillemens de chaque rôle ,
comme de facrifier à propos , au caractère
du perfonnage & de la fituation , les
vains ornemens de la ville & les frivoles
attentions de la coquetterie . Si l'on doutoit
combien ces vérités , acceſſoires en
apparence , deviennent quelquefois effentielles
à la parfaite exécution, que l'on confulte
le fameux acteur ( M. GARIK ) , &
( 3 ) Mile CLAIRON .
Vol. I. G
I
146 MERCURE DE FRANCE.
nous nous flattons que l'on nous pardonnera
cette digreffion .
M. LE GROS a chanté le rôle de Batile
pendant quelque temps avec tous les applaudiffemens
dont il eft aujourd'hui entièrement
en poffeffion ; il y a été doublé
enfuite par M. TIROT , jeune fujet , dont
nous avons parlé dans les articles du Concert
Spirituel , d'une jolie figure , ayant la
voix la plus flatteufe & la plus agréable ,
un tour heureux de chant , plus , peut-être ,
encore par inftinct de goût que par habitude
de l'art . Il n'avoit point encore exécuté
de rôle fur ce théâtre. On a applaudi
en lui tout ce que nous venons d'expofer ;
mais on fent le befoin qu'il a de lumières ,
par conféquent d'étude , d'exercice & d'application.
Il eft à defirer qu'il le fente luimême
, cependant il doit être encouragé
& prendre un peu plus d'affurance par les
qualités naturelles dont il eft pourvu , &
par l'indulgence avec laquelle le Public
paroît s'y prêter.
Mlle LARRIVÉE a chanté le rôle de
Chloé avec le fuccès que doit attendre une
des premières cantatrices de nos jours ;
une indifpofition l'a obligée de le fufpendre
, elle a été doublée avec agrément par
Mlle DUBRIEULLE .
Erofine , troiſième acte de ce ballet , eft
OCTOBRE 1766. 147
un des plus agréables drames héroïques
qui ait paru fur ce théâtre . On le croira
facilement , fans l'avoir entendu , en fachant
que le poëme eft de M. DE MONCRIF
, lecteur de la Reine , membre de
l'Académie Françoife , &c. & la musique
de M. LE BERTON , maître de mufique de
l'Académie Royale.
Un fils du Dieu des richeffes eft amoureux
d'Erofine . Cette Nymphe a toujours
fui l'amour . Il donne les fêtes les plus brillantes
& qui tiennent de l'enchantement ;
auffi la jeune EROSINE & fon amie Zɛ-
LIMA le prennent pour un puiffant Génie :
EROSINE eft inquiete de fcavoir à laquelle
des deux s'adreffent fes hommages ; fon
amie ZELIMA ne s'y trompe pas. A la fin
d'une de ces fêtes , où toutes les deux ont
été couronnées par les mains des Plaiſirs ,
ZELIMA laiffe EROSINE avec le faux enchanteur
; preffé par les queſtions de la
Nymphe , il déclare qu'il n'a point l'art
des enchantemens , mais qu'il eft fous la
puiffance d'un Génie tyrannique qui guide
& qui néceffite toutes fes actions ; la Nymphe,
curieufe de connoître ce Génie , lui
donne lieu de faire un portrait de l'amour
fort ingénieux, & qui fournit à des
caractères de mufique adroitement contraftés.
L'amant feint que ce Génie le force
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
à ne pouvoir déclarer expreffément fes
feux à l'objet qui les fait naître , qu'elleinême
auparavant ne lui ait fait l'aveu de
fa tendrelle. EROSINE , déja attendrie cherche
à la lui faire entendre . Comment la
déclarer avant que d'avoir recu les fermens
de celui qui l'exige ? Le Génie commande,
il a prefcrit les paroles mêmes de cet aveu.
La Nymphe , entraînée par le fentinient ,
dit ne feroit- ce pas , je vous aime le plus
tendrement qu'on puiffe aimer ? Alors l'amant
fe découvre , il fait paroître un palais
riche & brillant. Sa fuite , la plus
galante & la plus pompeufe , célèbre par
une fête charmante l'union des deux
:
amants .
,
Nous ne donnons une fi légère notice
du fujet de cet acte , que parce que nous
ne voulons pas en hafarder un extrait , où
les détails ne pouvant entrer en entier
l'Auteur auroit toujours trop à perdre.
Nous renvoyons à l'ouvrage même imprimé
deux fois , 1 °. pour la Cour où il
a été repréfenté à la fin du voyage de Fontainebleau
l'année dernière , 2 ° . pour les
repréſentations de l'Opéra à Paris.
Pour ne nous pas répéter fur ce que nous
avons déja dit du fuccès de cet acte quant
au poëme & à la mufique , nous prions
nos lecteurs de revoir le Mercure où nous
OCTOBRE 1766. 149 .
avons rendu compte des derniers fpectacles
de Fontainebleau , & celui du mois
dernier. Les applaudiffemens continuels.
que les fpectateurs donnent à ce joli ouvrage
, en conftatent plus fürement la gloire
que tout ce que nous ajouterions ici à nos
précédens éloges.
M. LE GROS doit voir avec beaucoup
de fatisfaction confirmer , dans Erofine , la
réputation brillante qu'il s'eft acquife dans
Zélindor. Mlle DUBOIS chante le rôle
d'Erofine , qui étoit deſtiné à Mlle ARNOULD
, avec tous les applaudiffemens que
l'on doit à fes talens & à la conſtance de
fon zèle pour le fervice du public . Mlle
DUBRIEULLE Y chante le rôle de Zélima.
y
Mlle ALLARD a reparu dans cet Opéra
avec un nouvel éclat , & l'on pourroit dire
de nouveaux talens : au moins les plaifirs
qu'ils procurent les font - ils paroître tels.
Il en eft de même de M. VESTRIS ; les
connoiffeurs dans fon art croient pouvoir
affurer que s'il a été auffi admiré dans
beaucoup d'autres Opéras , il n'a jamais
été plus admirable que dans celui- ci . Mlle
GUIMARD , fi agréable au public avant fon
accident , paroît avoir acquis de nouvelles
grâces & de nouvelles perfections dans fon
genre. Nous nous reprocherions d'obmettre
les nouveaux progrès & les nouveaux
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fuccès de Mlle DUPEREY , jeune fujet que
les fpectateurs défignent dès à préfent
pour occuper un jour un des premiers
rangs dans fon talent. M. GARDEL remplit
toujours au gré du public & des critiques
les plus difficiles , les entrées dont
il eft chargé. M. LANI , dans un pas de
quatre au dernier acte, entre lui , M. DAUBERVAL
, Mlles ALLARD & PESLIN , étonne
autant par la vigueur qu'il conferve
que par la perfection fondamentale de l'art,
dont il ne s'écarte jamais. Ce pas de quatre
eft une des plus brillantes & des plus favantes
entrées qu'on ait vues fur ce théâtre.
M. DAUBERVAL ne s'y diftingue pas
moins qu'il lui eft ordinaire de faire . Il
feroit fuperflu de parler de Mlle ALLARD .
Mlle PESLIN y conferve tout l'agrément
qu'elle eft en poffeffion de recevoir du public.
On revoit avec plaifir fur ce théâtre
Mlle PITRO , auparavant connue fous le
nom de Mlle REIX .
Les ballets font en général très- agréables
& fort brillans . Le public a confirmé
les éloges que nous avons donnés dans le
précédent Mercure aux décorations & aux
habillemens ( 1 ) .
( 1 ) Voyez le Mercure de Septembre.
OCTOBRE 1766. 15L
COMÉDIE FRANÇOISE .
ON
N a donné dix repréſentations d'Artaxerce
, avec un fuccès foutenu contre les
obftacles de la faifon la plus défavorable
aux fpectacles. Nous croyons que nos lecreurs
nous fçauront gré d'être fidèles à
l'engagement que nous avons pris de leur
en préfenter un extrait .
EXTRAIT d'ARTAXERCE , Tragédie nouvelle,
par M. LE MIERE.
PERSONNAGES PRINCIPAUX. ACTEURS.
M. BRISART . '
ARBACE , fils d'AARTABAN , M. LE QUAIN.
ART ABAN ,
ARTAXERCE , M. MOLÉ
EMIRENE, foeur d'ARTAXERCE, Mlle DUBOIS.
& c. &c.
Le fujet de cette Tragédie eft en partie tire
de JUSTIN.
ARTABAN, Miniftre de Xercès , Roi
la derfe, voyant diminuer tous les jours
ta puiffance de ce Monarque par les détes
fucceffives qu'il avoit effuyées dans
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fes combats contre les Grecs , prend la réfolution
de faire périr Xercès & toute la
famille royale pour mettre fa race fur le
trône. Il entre la nuit dans l'appartement
du Roi & l'affaffine . Il accufe enfuite DARIUS
frère de Xercès ; en les armant ainfi
l'un contre l'autre , il parvient à fe défaire
de DARIUS , d'autant plus facilement que
ce Prince étoit d'un caractère ambitieux
& inquiet , & qu'il régnoit dès long -temps
entre les deux frères une méfintelligence
que le Miniftre avoit fomentée ; il ne
lui reftoit plus qu'à faire périr Artaxerce ;
ce font les obftacles qu'il y trouve qui forment
l'intrigue de la tragédie de M. LE
MIERE.
ARTABAN OUvre la fcène vers la fin de la
nuit , tenant l'épée enfanglantée dont il a tué
Xercès,& qui eft celle du Roi même ; il rencontre
fon fils Arbace & , fans l'éclaircir , lui ordonne
de partir pour l'exil auquel Xercès l'avoit cons
damné pour avoir porté les voeux jufqu'à fa fille
Emirene , dont il eft aimé. Arbace , effrayé du
défordre où il voit fon père , lui arrache l'épée
& fort du palais ; le Confident d' Artaban , ſurpris
d'avoir rencontré Arbace , qu'il croyoit dans fon
exil , vient en témoigner fon étonnement au Miniſtre
; Artaban lui fait le plan de fon complot
il va jetter les foupçons für Darius , il a élevé
Artaxerce , il eft fûr de fa crédulité . Il a les
troupes à fa difpofition . Il n'a écarté fon fils que
par la connoillance qu'il a de fon caractère , &
OCTOBRE 1766. 153
dans la crainte qu'il ne troublât fon entreprite ;
il le flatte que fon fils aimé d'Emirene , ne pourra
refufer un trône qui n'aura rien coûté à fa vertu .
Cependant le jour paroît , Artaxerce arrive éperdu,
croit apprendre à Aftaban le fort de fon père .
Artaban feint d'être étonné , & , fur les inftances
que lui fait le Prince pour chercher à découvrir
l'auteur de l'attentat , il accufe Darius. Artaxerce
fe refufe à ce foupçon , il fait qu'il eft haï de fon
frère , que Xercès l'étoit auffi , mais il ne peut
penfer que la haine ni l'ambition l'ait pu poufler à
un fi grand crime . Artaban infifte & fait valoir les
fujets d'ombrage que le jeune Roi doit avoir contre
fon frère. Artaxerce le détermine à le faire
feulement obferver & à fe mettre à couvert de fes
menaces ambitieufes , dans le cas où il oferoit
lui difputer le trône .
La foeur d'Artaxerce vient annoncer à fon frère
une fermentation fecrete dans le palais ; les inquiétudes
du Prince augmentent & il les laiſſe voir
à fa foeur. Il fort pour remédier à ces troubles ; la
Princeffe refte avec fa confidente . Elle ne doute
point qu'Artaban ne machine la perte de fon
frère en le faiſant foupçonner du meurtre de fon
père pour pouvoir gouverner Artaxerce & règner
fous fon nom . Elle hait déja Artaban d'avoir porté
Xercès à exiler Arbace ; elle n'ofe nommer ſon
amant , elle veut être toute entière à la nature , &
fe reprocheroit tout autre fentiment ; elle s'en
explique ainsi avec la confidente :
« ... Ah ! j'ai long- temps murmuré contre un père;
» Je ne connoillois pas , excitant fon courroux ,
>> Tout ce que la nature a d'empire fur nous.
» Il eſt des temps , Elife , où la voix nous rappelle
GY
154 MERCURE DE FRANCE.
>> Où tous les fentimens font fufpendus par elle ,
» Où le coeur reconnoît , tout-à- coup éclairé ,
Que de tous nos liens c'eſt là le plus facré.
Cependant Artaxerce rentre fur la scène & confirme
à fa four les projets ambitieux de Darius ;
que ce Prince a donné des ordres fecrets , & que ,
fans le foupçonner d'un parricide , il craint d'être
obligé de le punir comme rebelle . Il termine
l'acte en s'occupant du retour d'Arbace , il a befoin
d'un ami parmi tant de malheurs , & il veut
qu'il lui tienne lieu d'un frère ennemi dont il a
tout à craindre , & qu'il le prépare à punir.
A C. TE I I.
Artaban a porté Artaxerce à faire arrêter fon
frère. Darius , en le défendant contre la garde , a
rencontré la mort , & Artaban s'applaudit que
ce haſard l'ait fi- tôt défait d'un rival d'ambition
qu'il peut accufer déformais de fon propre crime
avec une forte d'apparence , fur-tout avec fûreté.
Il reproche à Artaxerce les remords qu'il fait
paroître fur la mort d'un rebelle ; mais , comme
il triomphe de cet événement , qui femble devoir
à jamais enfevelir fon crime , arrive inopinément
Emirene ; elle annonce qu'on a arrêté le meurtrier
, qu'on ignore fon nom mais qu'on l'a vu
jetter l'épée du Roi encore toute fanglante de peur
d'être reconnu.
'
» Ne fachant où cacher le plus affreux des crimes ,
>> Il reftoit arrêté comme entre deux abîmes ,
>> Tant la terreur fur lui , tombant du haut des cieux,
» Manifeftoit déja les vengeances des Dieux.
OCTOBRE 1766. 155
On amène l'affaffin ; la Princeffe s'avance vers
lui , reconnoît Arbace , jette un cri , tombe évanouïe
; on l'entraîne. Arbace , interrogé , répond
feulement qu'il eft innocent ; fon père feint de le
croire coupable , & demande au Roi le fupplice
de fon fils & le fien ; & , comme Artaxerce veut
faire emmener Arbace , fon père implore le Roi
pour qu'il lui permette de parler à fon fils ; il
efpère , dit- il , vaincre ou pénétrer fon filence
obftiné. Le Roi confent à cet entretien & ordonne
aux gardes de veiller à la porte ; c'eft alors qu'Arbace
, qui avoit été comprimé par la préſence
d'Artaxerce , s'écrie :
» Ah ! je reſpire enfin , dans ma fureur extrême ;
>> Je puis , barbare.
ARTABA N.
Ecoute.
ARBACE.
Ecoutez-moi vous-même .
» J'ai droit de l'exiger , affez je me ſuis tû ,
» Affez j'ai pu laiffer outrager ma vertu ,
» J'ai gardé le filence en ce comble d'injure ,
» J'ai payé plus qu'un fils ne doit à la nature ,
» Arbace maintenant vous doit la vérité :
כ
5 Qu'avez -vous fait , cruel ?
ARTABA N.
•
Ingrat ! & c'eft pour toi que j'ai commis ce
>> crime.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
<< Pour moi !
ARBACE interdit.
» Je ſuis votre victime & non votre complice ,
» Je pleure fur vos foins , j'abjure vos bienfaits ,
Je déteste le trône acquis par des forfaits ;
» Je préfere la mort & honteufe & cruelle ,
» Je me fauve en fes bras de l'amour paternelle :
>> L'honneur étoit un bien dont j'euffe été jaloux ,
» Mais qu'on pouvoit m'ôter , qui ne tient point
» à nous.
›› Ma vertu n'eft qu'à moi ; fi dans ce jour funeſte
J'en perds la renommée , elle- même me refte
Artaban , irrité des obftacles que lui oppofe
fon fils , eft prêt à l'abandonner au fupplice , lorfque
, par un retour d'intérêt pour lui , il le conjure
de prendre pitié de lui- même & de le fuivre
par une fecrete iffue que lui feul connoît ; mais
le fils , indigné de cette propofition , fait avancer
les gardes il quitte fon père & fe remet dans
leurs mains . Le père fort , outré de fureur , &
l'acte finit.
ACTE III.
Emirene , revenue d'un long évanouiſſement ,
rentre fur la scène ; les yeux ne le font r'ouverts
que fur le corps fanglant de fon père & fur les malheurs
d'Arbace ; elle eft fûre qu'il eft innocent ,
e le foupçonneroit toute la terre plutôt que lui :
c'eft dans ces difpofitions qu'elle a demandé à
OCTOBRE 1766. 157
voir l'accufé ; Arbace arrive qui perfifte avec elle
dans le même filence. Quelques inftances que
lui falle la Princeffe , rien ne peut l'engager à
s'expliquer. Emirene , à la fin , le pénétre , d'après
fes réponſes pleines de trouble , & lui dit ,
» Par ton filence même un perfide eſt nommé ,
» Le coupable eft ton père.
Elle fonde fes foupçons fur la dureté qu'a montrée
Artaban en le faifant exiler de la Perfe, fur la
barbarie qu'il a eué de l'accufer lui - même ; elle
court communiquer les craintes à ſon frère. Arbace
, effrayé , l'arrête , & ce nouveau trouble ne
fait qu'appuyer encore les foupçons ; elle le quitte
en le menaçant de déférer Artaban à toute la
Perfe fi , de quelque manière que ce foit , il ne
réuffit à fortir des fers & à ſe juſtifier. Arbace reſte
en proie aux plus grandes perplexités.
ARBACE.
>> En eft- ce affez , deftin ! on foupçonne mon père;
» A force de cacher fon crime , je l'éclaire ;
» Peut - être l'avertir d'un foupçon fi fatal ,
>> De nouvelles fureurs c'eft donner le fignal .
» Ne le point avertir c'eft le livrer moi- même.
» Comment fervir mon père & le Prince que
» j'aime ?
» Les fauver l'un de l'autre ? Et quel courage
>> humain
» Sous tant d'allauts divers ne tombe pas enfin ?
158 MERCURE DE FRANCE .
»› Réſiſter à l'amour ! quelle affreuſe contrainte :
» Ne favoir où fixer mon devoir ni ma crainte ,
→ Sentir à tout moment mes fers s'appefantir ,
» Voir l'excès de ma honte,& trembler d'en fortir !
Comme il flotte dans ces incertitudes, Artaxerce
& Artaban entrent fur la fcène ; le Prince lui
ordonne de s'expliquer, ou fon fupplice eft prêt. Il
cherche à l'attendrir , à l'effrayer ; il a foupçonné
Darius plutôt que lui , & Darius eft mort. Ar.
bace pâlit en voyant que fon père a pris encore
cette victime. Ses alarmes pour Artaxerce redoublent
; il voit fon père fur le point d'accomplir
tous ces affreux deffeins , & , d'un côté , il cherche
à écarter fon père de la Cour ; il lui parle des
foupçons d'Emirene de manière à n'être intelligible
qu'à lui ; d'un autre côté , il cherche à fauver fon
Prince par ces vers :
و ر »Seigneur,changezlagarde&craignezmon
>> trépas ;
Que tout mon ſang verſe ne vous raſſure pas.
On le remène en prifon : le Prince s'étonne de
l'intérêt que le prifonnier femble prendre à lui ; &
Artaban , qui craint dans ce moment les foupçons
du Prince , les détourne fur la Princeffe
même , en repréfentant à Artaxerce qu'elle eft la
feule qui s'intéreſſe à fon fils . Artaxerce repouffe
avec indignation ce foupçon d'Artaban , lui ordonne
d'affembler le Confeil. Le confident d'Artaban
, qui entend cet ordre , témoigne à Artaban
fa crainte fur le fort d'Arbace ; mais Artaban ,
OCTOBRE 1766. 159
après un intervalle de filence , termine l'acte par
cette heureuſe fufpenfion : Suis -moi .
ACTE I V.
Artaban s'eft affis au rang des Juges ; il a condamné
fon fils , il a figné fon arrêt de mort . Il
vient en informer le Prince & fe retire. Artaxerce
fe reproche un mouvement de pitié que
'arrache le deftin d'Arbace.
lui
» Ah ! fi dans les accès de fa témérité
» Sa rage eût à mes jours feulement attenté ,
>> J'aurois laillé brifer , des mains de la clémence,
» Le glaive dont les loix ont armé ma puiſſance.
>> O de mon coeur trahi fentimens fuperflus !
» Charme qui m'abufiez , qu'êtes- vous devenus ?
»Quand , fujets l'un & l'autre & fous des loix "
>> communes ,
» Un fort moins inégal rapprochoit nos fortunes ,
» Sur quelle foi trompeuſe , hélas ! trop endormi ,
>> J'avois cru , pour le trône , acquerir un amí.
» Lui , que j'ai vu fenfible autant que magnanime ,
>> Un coeur change à ce point , un moment mène
>> au crime !
La Princeffe a appris la condamnation d'Arbace.
Elle vient trouver fon frère ; & , après lui avoir
préſenté fortement toutes les raifons qu'elle a de
croire Arbace innocent ; lorfqu'elle voit qu'elle ne
peur vaincre l'opiniâtreté de fon frère à le croire
160 MERCURE DE FRANCE.
coupable , elle accule Artaban ; celui - ci arrive en
ce moment avec précipitation , donne avis au
Prince d'une confpiration , & des foins réels qu'il
a pris pour l'arrêter ; il preffe le moment du couronnement
, fous prétexte d'échauffer les ſujets du
Prince par un ferment de fidélité dans des circonftances
où il eft entouré de rebelles . Le Prince
fort avec lui & s'écrie :
>> Allons, voyons quels coups il nous faut prévenir.
» Ciel ! être à peine au trône & n'avoir qu'à punir.
Emirene eft restée muette en voyant la fourberie
d'Artaban ; elle n'a point été la dupe de ce faſte
de zèle il n'a point fur fon efprit les mêmes
droits qu'il a fur le Prince , elle ne voit plus qu'un
monftre dans le Miniftre ; elle fort pénétrée d'effroi
, en demandant au Ciel de lui inſpirer les
moyens de fauver Arbace.
ACTE V.
Le trône eſt préparé , la coupe eft far l'autel ,
le feu y eft allumé comme un objet d'adoration
chez les Perfes . Artaban tire fon fils de prifon ,
lui propofe encore de régner , & , fur fon nouveau
refus , l'intimide par une menace qui regarde
Emirene. Arbace éperdu , ne voyant plus que
l'image douloureufe de la Princefle , peut- être
prête à périr , confent à fortir des fers ; mais il
fait connoître , par un à parte , que fon coeur
n'eft point changé , & qu'il ne fort que pour
s'oppofer de tout fon pouvoir aux machinations
de fon père.
Artaban s'applaudit d'avoir mis fon fils en fuOCTOBRE
1766. 161
reté , d'avoir hâté le moment de fe défaire d'Artaxerce.
Le Prince entre avec les Satrapes pour la
cérémonie du couronnement.
» Puiffe ( dit- il ) mon règne , ouvert fous de fi
» noirs aufpices ,
» Vous donner d'autres jours plus doux que les
>> prémices !
» Je jure le premier , fur la coupe des Rois ,
» Je jure d'être jufte & d'obéir aux loix .
•
Il eft interrompu par l'arrivée de la Princefle
qui fe fait jour à travers la garde . Arbace a fait
quitter les armes au parti des conjurés , & ils font
rentrés dans le devoir. Lui- même il arrive au
grand étonnement d'Artaxerce & le jette aux pieds
du jeune Roi , prêt à retourner en prifon fi les
foupçons reftent toujours fur lui . Le Prince eft
interdit ; & , loin que ce fervice d'Arbace le lui
montre comme innocent , le crédit qu'il a eu
d'arrêter la fédition lui fait craindre qu'il n'ait
cherché feulement qu'à recouvrer la gloire devant
le peuple & n'ait calmé la révolte que pour
ver fon deffein plus fûrement par le poiton ; il lui
propofe de jurer fur la coupe & d'y boire. A bace
faifit un moment qu'il croit heureux pour la juftification
, vole à l'autel. Son père lui arrête le
bras ; le Roi s'étonne , la Princelle alors prend la
parole & propofe au Miniftre de boire dans la
coupe , mais Artaban lève le mafque & fait l'aveu
de tous les crimes. Artaxerce veut le faire arrêter,
mais il a gagné une partie de la garde même ; il
tire fon poignard pour fignal , les conjurés tirent
ache152
MERCURE DE FRANCE.
alors tous leurs épées contre le Roi. Arbace fe
jette entre Artaxerce & eux ; mais voyant que fon
père pourfuit fon affreux attentat , il le précipite
fur l'autel , prend la coupe & menace fon père de
la boire s'il ne pofe les armes lui & tous fes complices.
Ce dévouement héroïque arrête Artaban
qui fe poignarde en faiſant ce reproche à ſon fils .
D ·
. Ingrat , tu fais mon défeſpoir ;
>
» Va , rampe aux pieds du trône où tu pouvois
>> t'alleoir.
OBSERVATIONS fur la nouvelle Tragédie
d'ARTAXERce .
Le même fujet avoit été traité par
CRÉBILLON , fous le titre de Xercès ; par
THOMAS CORNEILLE , fous celui de Stilicon
; d'après lequel METASTASE femble
avoir conçu les motifs de fon Artaxerce. Le
génie ferme de l'Auteur de Xercès , dont
le caractère propre étoit d'aller au but par
les voies les plus directes quelque âpres
qu'elles puffent être , a dû le porter à faire
commettre tant de crimes atroces à Artaban
, tout fimplement pour monter luimême
fur le trône ; au lieu que dans la
tragédie nouvelle , le père , comme on vient
de le voir , veut couronner fon fils , eſpérant
maintenir mieux fa race en conferOCTOBRE
1766. 163
vant fon autorité fous le nom d'un jeune
Prince éclatant de gloire & par- là déja
cher au peuple , & fous le joug duquel ,
d'ailleurs , la génération naiffante fe familiariferoit
plus facilement : c'eft en quoi
M. le MIERE s'eft plus rapproché de THOMAS
CORNEILLE & de l'Artaxerce de METASTASE
.
C'eſt une première queftion de critique
à décider par les lecteurs , de favoir s'il
n'eft pas plus fimple , peat - être même
plus excufable ( fi jamais des crimes , tels
que ceux d'Artaban , pouvoient être excufés
) , de les faire réſulter de la fureur de
régner foi-même , que de la combinaiſon
raifonnée d'une ambitieufe politique pour
la puiffance de fa race ? Mais l'Auteur
moderne , ainfi que ceux qu'il a fuivis en
cela , a peut - être penfé que l'excès de
l'amour paternel mitigeroit l'afpect odieux
du fcélérat Artaban ; en quoi on a eu égard
à nos moeurs & à l'heureufe douceur du
caractère national . Cela produit- il cet effet ?
cela doit- il le produire ? cet amour paternel ,
ce fentiment fi doux de la nature , eft il
compatible avec la férocité de l'âme d'un
infame régicide ? Ce n'eft point à nous
prononcer , mais à repréfenter que toute
horrible que foit la conduite de cet Arta164
MERCURE DE FRANCE.
ban , comme on voit dans l'efpèce des
brutes , les animaux les plus cruels & les
plus
plus féroces auffi tendrement affectés que
les autres par l'inftinct paternel ( fi l'on
peut s'exprimer ainfi ) , on auroit des
exemples à rapporter dans l'eſpèce humaine
de coeurs les plus pervertis & les plus affermis
dans toute efpèce de crime , qui ont
cédé à cette loi impérieufe de la nature ,
& qui n'ont jamais pu fe rendre fourds à
fa voix , uniquement fur cet objet . Nous
devons ajouter que ce motif fournit bien
un autre jeu à l'action tragique & aux paffions
des perfonnages que le defir immodéré
de régner foi - même ; qu'il multiplie
les obftacles pour Artaban par l'oppofition
qu'il rencontre dans l'objet effentiel de
foh crime. On peut comparer cet effet au
fpectacle d'un monftre combattu , dont on
defire la mort , mais que l'on voit avec
quelque fatisfaction fe défendre pendant
un certain temps , fe roidir contre la force
qui le menace , fe replier quand elle le
preffe trop , & enfin fe déchirer lui - même
quand il défefpère de pouvoir porter des
coups meurtriers à fon adverfaire .
M. LE MIERE n'a pas fuivi le Poëte Italien
dans une partie des caractères , encore
moins dans les détails ; il s'en eft peu apOCTOBRE
1766. 165
proché dans la marche de l'intrigue &
dans les moyens , il n'a confervé de Métaftafe
que l'épée fanglante & la coupe empoifonée
du cinquième acte , en y faifant
des changemens remarquables.
Sur ce qui concerne l'épée fanglante ;
dans Métaftafe , le père la donne à fon fils
& lui ordonne de fuir : dans la nouvelle
tragédie , c'eft le fils qui la lui arrache. Il
s'agit de fçavoir à laquelle de ces deux actions
on doit la préférence. M. LE MIERE
a - t -il dû préférer ce mouvement d'effroi
indélibéré dans un fils , à l'autre reffort
qui peut-être lui a paru plus commun , en
ce que tout criminel cherche d'abord à fe
défaire de l'inftrument de fon crime pour
écarter le témoin le plus dangereux qui
puiffe dépofer contre lui ? Cela auroit- il
cadré auffi bien aux vues que l'on prête
à Artaban ? Son fils eft le motif qui lui a
fait commettre le crime , c'e lui qu'il deftine
à en recueillir le fruit ; feroit- il naturel
, feroit- il croyable qu'il l'expofât volontairement
à en fubir la peine en lui remettant
librement un dépôt fi dangereux ?
Il est vrai qu'en fe la laiffant arracher ,
ou même en n'avertiffant pas ce fils de
dérober à tous les yeux ce glaive fatal , il
le laiffe expofé aux mêmes dangers : mais
on répondra pour le nouvel Auteur , que
166 MERCURE DE FRANCE.
cela peut fe juftifier par le trouble de l'action
, par celui du moment & de la vue
inopinée de fon fils , enfin par cette efpèce
de délire qui accompagne , qui faifit
prefque tous les coupables , & qui paroît
une fuite néceffaire des grands crimes ; au
lieu que l'on n'a plus ce prétexte dans l'action
volontaire & pofée du père , laquelle ,
alors devroit être accompagnée de toutes
les précautions de la prudence , fur- tout
dans un politique réfléchi qui a dû mefurer
toutes les parties de fa marche & calculer
tous les rifques. Quelques critiques , croiront
peut-être avoir droit de s'étonner ,
dans METASTASE comme dans M. LE
MIERE, de l'étourderie d'Arbace , qui traverfe
le palais , la Ville , où régnoit le Monarque
que l'on vient d'affaffiner , en tenant
dans les mains la propre épée de ce
Monarque, encore dégoutante de fon fang.
Qu'en prétendoit- il faire de cette épée ,
fur- tout devant même , fans cet événement
, garder l'incognito puifqu'il étoit
exilé par le Souverain , & que fon père
ne lui a point encore révélé quelles fuites
il fe promet pour lui de fon attentat ?
Cette démarche imprudente produit en
effet tout ce que l'on devoit en attendre , &
ce qu'il étoit moralement impoffible qu'elle
ne produifît pas , puifque c'eft cela qui
OCTOBRE 1766. 167
fait arrêter Arbace , c'eft cela qui force en
quelque forte fon propre père de l'accufer.
C'eſt au lecteur à pefer l'inconvénient
de cette invraisemblance avec les grands effets
qui en résultent pour l'action du poëme.
Il eft certain , en faisant attention à la
fituation d'Arbace , que rien n'eft plus
propre à exciter le plus vif intérêt , que la
fituation où METASTASE & M. LE MIERE
le préfentent entre un père & un jeune
Roi qu'il aime. Nous invitons nos lecteurs
à conférer la pièce italienne & la françoife
, quand celle- ci fera imprimée , pour
connoître par eux- mêmes tout l'avantage
de la dernière en cette partie ; mais fur- tout
dans la différence étonnante qui fe rencontre
entre la Mandane de l'Artaxerce
italien & l'Emirene de l'Artaxerce françois.
Dans le premier , cette Princeffe eft
un perfonnage oifif dans l'action , fans
caractère décidé , purement paffif, & qui
paffe , fi l'on peut parler ainfi , entre les
fils de l'intrigue, uniquement pour en retarder
la marche. Dans le nouvel Artaxerce,
au contraire , Emirene eft un mobile principal
, actif, & celui même qui , après
avoir oppofé les plus grands obftacles à la
fureur du monftre , en opère enfin le jufte
châtiment. Cette femme n'eft pas dans
la Pièce , feulement pour pleurer ou pour
168 MERCURE DE FRANCE.
faire pleurer les autres , comme beaucoup
d'autres héroïnes de tragédie ; elle raffemble
en elle les plus grands intérêts , & elle
ajoute à celui d'Arbace , dont elle rend
encore la fituation plus touchante. C'eſt
d'ailleurs un caractère dont la fermeté
ennoblit & juftifie la tendreffe . Perſonne
ne conteftera à l'Auteur François la création
totale de ce rôle , qui rend nouvelle
la tragédie , & qui écarte toute idée d'imitation
de l'italien .
On ne peut pas mettre en queftion le
ménagement d'Arbace pour fon père contre
la fûreté de fon Souverain . Il eft trop bien
décidé que le falut de la patrie eft le premier
de tous les devoirs ; & conféquemment
comme le Souverain eft la patrie ,
qu'il eft le père des pères , que fon intérêt
doit être le premier de tous les intérêts
dans l'ordre focial . Mais on répondra , pour
les Auteurs qui ont traité ce fujet , qu'ils
ont pu fe permettre de céder à la nature
en cette occafion pour émouvoir , pour
attacher & pour prêter encore plus d'éclat
à la vertu par les combats où ils l'ont expofée.
D'ailleurs , en faveur de M. LEMIERE ,
difons qu'il a fi bien fenti & refpecté le
grand principe que la critique oppoferoit
a la conduite de fon Arbace , que s'il cede
à l'irréfiftible loi de fon coeur pour garantir
fon
OCTOBRE 1766. 169
fon père , il emploie tous les efforts humains
pour préferver fon Prince des piéges
qui lui font préparés , & qu'enfin fi fes
ménagemens font repréhenfibles , il eft
toujours prêt a les expier par le facrifice
de fa vie. C'eft ce qui donne lieu dans le
nouvel Artaxerce , à l'un des plus beaux
actes qui foit au théâtre françois.
M. LEMIERE a fuivi le Poëte Italien
dans la coupe empoifonée du cinquième
acte ; mais s'il a fait ufage du même
moyen , il l'a confidérablement changé par
la différence des motifs. Artaxerce , dans
METASTASE , propofe la coupe à Arbace
comme un moyen de fe juftifier , fondé fur
la religion des fermens ; & dans la pièce
nouvelle , le Roi la propofe comme un prétexte
extérieur pour cacher à l'accufé la
méfiance qu'il conferve de lui , mais par
lequel il cherche à fe préferver du danger
qu'il a lieu de craindre. Le Poëte Italien
a plus donné , comme on voit , à la foi du
ferment , qui étoit un grand objet de refpect
chez les Perfes , & M. le MIERE a
plus donné à la prudence naturelle & aux
motifs ordinaires . L'un a peut-être voulu
préfenter fon Artaxerce plus grand , plus
généreux , afin de le rendre plus intéreffant
dans le moment capital du drame , qui
eft le dénouement ; l'autre a peut - être
Vol. I. H
170 MERCURE DE FRANCE .
confidéré le génie de la nation à laquelle
il offroit ce fpectacle ; il a craint fans doute
que l'héroïfme moral , porté au degré fublime
, ne lui parût gigantefque . C'eft aux
lecteurs à difcuter la préférence que
rite l'un de ces motifs fur l'autre.
mé-
Nous bornerons ces légères obfervations
à dire avec une parfaite impartialité que
ce poëme tragique joint à de grandes
beautés de détail , un tableau frappant
& bien conçu , bien ordonné , foutenu
prefque par-tout de la vraie force tragique.
Les grands refforts de ce genre , la
terreur & la pitié font alternativement
mis en jeu avec art & fans forcer la marche
naturelle de l'intrigue. Si cette pièce
ne comporte pas l'intérêt de larmes , c'eft
un nouveau motif d'éloges pour M. Le-
MIERE. Le théâtre eft , plus encore qu'on
ne le croit communément , non - feulement
l'école , mais l'aliment effentiel de
l'ame , dans une nation. Notre fcène n'eſt
peut- être déja que trop chargée de drames
plus propres à amollir qu'à élever le coeur ;
rendons grâces aux auteurs qui n'augmenteront
pas le nombre des romans dialogués
& des élégies dramatiques .
Depuis la dixieme & dernière repréfentation
d'Artaxerce , les tragédies données
fur ce théâtre font , dipe de M. de
OCTOBRE 1766. 171
deVOLTAIRE , Brutus du même . Médée de
LONGEPIERRE . Iphigénie en Aulide de RACINE
& Semiramis de M. de VOLTAIRE. Les
grandes comédies , le Méchant de M. GRESSET.
L'École des Femmes de MOLIERE.
L'homme à bonnesfortunes de BARON . L'EtourdideMOLIERE.
Démocritede REGNARD
Le Muet. L'Ecole des mères de LACHAUSSÉE.
Le Médifant de DESTOUCHES . Le Dif
trait de REGNARD. Turcaret de LESAGE .
L'Ecoffoife de M. de VOLTAIRE . Le Feftin
dePierre. Le Menteur de PIERRE CORNEILLE.
Le Tartuffe de MOLIERE , & les
Femmesfçavantes du même.
Dans le moment où l'on écrit cet article,
le théâtre françois a été fur le point de
perdre un de fes plus précieux fujets , M.
MOLÉ ayant été à l'extrêmité par une maladie
violente & des plus dangereufes.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON
N a donné encore plufieurs repréfentations
de la Clochette , pièce nouvelle mêlée
d'ar iettes, de laquelle nous avons parlé
dans les deux précédens Mercures.
Le 25 Septembre on a donné la première
repréfentation de la Fête du Châ
Hij
172 MERCURE de France.
teau , divertiffement nouveau mêlé de vaudevilles
& de petits airs. Cette agréable
nouveauté , attribuée à M. FAVART , a le
plus grand fuccès ; nous ne fommés pas
encore en état d'en rendre compte , attendu
le temps qu'exige l'impreffion de notre
journal ; nous nous acquitterons de ce foin.
dans le fecond volume du mois prochain.
CONCERT SPIRITUEL,
Du 8 Septembre , Fête de la Nativité.
ON a donné pour premier Motet à grand Na
choeur le nouvel ouvrage de M. GIBERT , Diligam
te Domine , dont nous avons rendu compte dans
notre dernier volume , & qui a été très - bien
accueilli.
Enfuite M. FRITZERI a exécuté un nouveau Concerto
de violon & a reçu de nouveaux témoignages
de la fatisfaction du Public.
M. TIROT a chanté , avec beaucoup d'agrément,
le joli Motet a voix feule de LEFEBVRE , Coronate
Flores , &c.
M. BALBASTRE a exécuté , de la façon la plus
brillante qui lui eft familière , une fuite de fymphonies
de RAMEAU , & du choix le plus piquant.
Mlle THIBAUT , dont nous avions dernièrement
eu occafion de parler avec éloge , a chanté Offerte
Donino , &c. Moter à voix feule de LEFEVRE , &
a été vivement applaudie
Le Concert a été terminé par Exultate Deo, & .
OCTOBRE 1766. 173
Motet à grand choeur de M. l'Abbé DUGU , Maître
de Mufique de l'Eglife Royale de Saint Germain-
l'Auxerrois . Le Pablic a confirmé , de la
manière la plus fatisfaifante , le jugement qu'il
avoit porté de ce Motet à l'un des précédens Concerts
, où il avoit été entendu pour la première
fois , & dont nous avons rendu compte dans le
temps . L'allemblée de ce Concert étoit fort nombreufe
pour la fifon , & la fatisfaction de fon
enfemble & de l'exécution nous a paru générale.
€
FÊTES PUBLIQUES.
LETTRE de M. D*** , demeurant à Saint-
Pétersbourg , à M. R. ... demeurant à
Paris , contenant la defcription du Carroufel
qui a été donné à la Cour de
Ruffie, le 16 Juin 1766.
A Saint- Pétersbourg , ce 24 Juin 1766.
MONSIEUR ,
Vous avez été fi fouvent induit en erreur
par les relations qui paroiffent quelquefois
dans les papiers publics , que vous
-avez pris le parti de chercher déformais à
vous en procurer qui partent de fources
füres.Conféquemment vous exigez de mon
H iij
174 MERCURE DE FRANCE:
amitié une defcription un peu détaillée
du carroufel qui a été donné le 16 de ce
mois , dont j'ai été témoin oculaire &
fpectateur attentif. Je vais fatisfaire à votre
demande , & je vous garantis la vérité de
tout ce que contiendra ma relation .
Avant d'entrer dans ce détail , obfervons
enfemble la rareté de ces fortes de
fêtes depuis deux fiècles : le dernier tournois
qu'on vit en France en 1549 par la
mort de Henri II, qui y périt , fufpendit
le goût effréné que toutes les nations marquoient
pour ces amufemens périlleux ;
l'introduction des milices réglées , en rendant
le fervice des Chevaliers moins néceffaire
, contribua à mettre les tournois.
hors de mode.
Si l'on convint alors prefque unanimement
en Europe de renoncer aux tournois
qui entraînoient prefque toujours du fang
répandu , ou du moins un danger évident
, on ne peut fe diflimuler que les
carroufels ne confiftant qu'en exercices
convenables à tout militaire , étoient propres
à infpirer une émulation générale fur
ces exercices : on jugea en même- temps
qu'ils pouvoient fervir à orner les fêtes
d'éclat , par l'appareil des habits , par la
beauté des chevaux , par la bonne mine
des Chevaliers , & par l'affluence des fpectateurs
qui y affiftoient,
OCTOBRE 1766. 175
En France , fous Louis XIII , il y en
eut un l'an 1612 , dont les Princes & les
premiers Seigneurs de la Cour furent acteurs.
La bague y fut rendue fi difficile à
emporter , que perfonne ne gagna le prix ,
quoique les guerriers d'alors , généralement
plus mâles que ceux d'aujourd'hui ,
euffent une longue habitude fur ces fortes
de jeux .
Louis XIV en donna un à fa Cour :
fous un Prince auffi magnifique , on peut
croire que rien n'y fut épargné. On peut
en juger par une defcription correctement
imprimée , qui s'en trouve encore dans les
cabinets des curieux. Malgré le ton de galanterie
qui régnoit à cette Cour , & qui
l'abforboit , pour ainfi dire , entiérement ,
toute la nation fut fenfiblement frappée
de la beauté du fpectacle.
Depuis le carroufel de Louis XIV, je
ne connois en Europe que celui de Potfdam
en 1750 , répété à Berlin en 1751 ,
celui de Drefde & ceux de Stutgard en
1764 & 1765.
Il n'y avoit point eu jufqu'ici de carroufel
public en Ruffie ; ce n'eft cependant
pas uniquement pour préfenter à la
nation un fpectacle nouveau que Sa Majefté
Impériale en a voulu donner un .
Avec toute l'Europe , vous connoiffez ,
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur, cette Souveraine . Ces premières
années , où le fèxe ne s'occupe que de l'art
frivole de plaire , elle les à confacrées à
l'inftruction & au folide , de forte qu'il
ne lui reste plus qu'à mettre en pratique
le réfultat d'une profonde théorie : fur le
trône , ce temps que les Princes ordinaires
emploient à ce qu'ils appellent en jouir ,
elle le deftine tout entier à combiner les
moyens de rendre fon empire heureux &
puiffant. L'aurore la trouve au travail ;
l'amour qu'elle porte à fes fujets lui donne
la force d'y réfifter le reste du jour . Le difcernement
le plus exquis la décide dans le
choix des moyens : c'eft avec ces talens ,
c'est par cette affiduité fi rare dans un
Souverain , qu'elle fait créer , foutenir , &
fuivre tant de nouveaux établiffemens fi
utiles à la nation .
Perfuadée que le courage inaltérable qui
caractérife les troupes Ruffes , ne fuffit pas.
pour les rendre invincibles , l'Impératrice
a penfé , comme tous les grands Généraux ,
que l'agilité , l'art de manier fon cheval ,
le fuccès dans les courfes & dans tout ce
qui fuppofe de l'adreffe , acheveroient de
donner à fes troupes des avantages d'autant
plus précieux , que nous fommes dans
un fiècle particulièrement dédié à la molleffe.
Pour infpirer le goût de ces exerOCTOBRE
1766. 177
cices fatigans , le moyen le plus féduifant
étoit de les faire exécuter par les Seigneurs
les plus qualifiés de la Cour , que
les claffes inférieures cherchent affez à
imiter. En effet , Monfieur , depuis huit
jours qu'on a donné cette fête ,
voyons déja le peuple former de petits
carroufels , & jufqu'aux enfans joûter &
fe difputer d'adreffe.
nous
Après vous avoir parlé des vrais motifs
qu'on attribue à Sa Majefté fur cette fête,
venons - en à l'exécution.
L'Impératrice a confié la direction de
ce carroufel au Prince Repnin , fon grand
Ecuyer , revenu nouvellement d'Espagne ,
où il a été Miniftre de Ruffie : ce n'eft pas
affez de vous le peindre comme un Seigneur
orné de connoiffances , grand patriote
, zélé ferviteur de fa Souveraine ,
eſtimé mê ne de fes émules , adoré de fes
fubalternes ; il a de plus les talens relatifs
à la fête qu'il a ordonnée . Habile écuyer ,
nourri dans les exercices militaires , ayant
l'air le plus noble à cheval , rien ne lui a
manqué pour remplir les vues de Sa Majefté
& pour s'acquitter convenablement
des fonctions de directeur , comme auffi
de chef de quadrille.
N'oublions pas non plus , Monfieur
un autre de ces chefs , bien digne d'être
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué. C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitfch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation. Le haut rang où il eft élevé n'excite
aucune jalousie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite . Que
ne puis je vous citer des traits qui
ont percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
La récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie . La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette
fete l'approbation publique .
-
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi
en face du palais de Sa Majesté . Entre:
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui ap
prochoit le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre, diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroit les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne. Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particalière
: croiriez - vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone? Aucune Dame , peut-être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter. Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement .
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblèmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à
d'y rien changer. M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
temps
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué . C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitfch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation . Le haut rang où il eft élevé n'excite
aucune jaloufie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite. Que
ne puis je vous citer des traits qui
ont percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
la récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie. La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,.
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette:
fête l'approbation publique..
-
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi
en face du palais de Sa Majefté. Entre
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui ap
prochoit le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre, diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes.
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroir les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne. Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particulière
: croiriez-vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone ? Aucune Dame , peut-être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter. Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement.
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblèmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à temps
d'y rien changer. M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué. C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation . Le haur rang où il eft élevé n'excite
aucune jaloufie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite. Que
ne puis je vous citer des traits qui
ent percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
la récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie. La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette.
fete l'approbation publique.
→
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi.
en face du palais de Sa Majefté. Entre
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui approchoit
le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre, diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroit les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne. Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particalière
: croiriez- vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone ? Aucune Dame, peut- être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter . Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement.
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblêmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à temps
d'y rien changer . M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
diftingué. C'eft Son Excellence M. fe
Comte Grégoire Grégorevitfch Orlof. Jamais
courtifan n'a mérité fa faveur par
des fervices plus éclatans & ne l'a foutenue
par une conduite plus agréable à la
nation . Le haur rang où il eft élevé n'excite
aucune jaloufie , puifqu'il n'en jouit que
pour folliciter en faveur du mérite. Que
ne puis je vous citer des traits qui
ont percé ici malgré fa modeftie ! Vous
le verriez repouffer l'injure par des bienfaits
, aller chercher la vertu ignorée pour
la récompenfer, & concourir avec fes dignes
frères au bien de fa patrie. La nature qui
l'a doué de la figure la plus avantageufe ,.
lui a accordé en même temps une force &
une adreffe qui lui ont attiré dans cette
fete l'approbation publique ..
-
Le lieu deftiné au carroufel a été choifi
en face du palais de Sa Majefté. Entre.
plufieurs deffeins magnifiques , l'Impératrice
s'eft déterminée pour celui qui ap
prochoit le plus de cette noble fimplicité
des Romains. L'amphithéâtre , diftribué en
cinq rangs de gradins , pouvoit contenir
au- delà de cinq mille perfonnes affifes.
Ces différens rangs diftinguoient les claffes
des fpectateurs.
Le carroufel étoit divifé en quatre qua
drilles. Avant de vous nommer ceux qui
OCTOBRE 1766. 179
les compofoient , il faut vous obferver que
l'on s'étoit flatté pendant quelque temps
que l'Impératrice feroit les courfes à la
tête de la quadrille Efclavonne . Toutes
les nations exaltent la fermeté héroïque
de cette Princeffe , fon vafte génie qui ne
néglige aucune des branches de l'adminiftration
, fon agrément dans l'efprit qui
la rend fi fupérieure dans la fociété particalière
: croiriez - vous , Monfieur , qu'à ces
dons de l'âme , qu'aux charmes de la figure,
cette Princeffe joint la force & l'adreffe d'un
Amazone ? Aucune Dame , peut- être même
en Europe , ne monte à cheval plus fçavamment
& de meilleure grâce : nous
l'aurions vue mériter les premiers prix &
peut-être ne pas vouloir les remporter. Le
zèle attentif de fa Cour a empêché que
Sa Majefté ne fe couvrît de cette nouvelle
gloire ; on a craint pour elle les accidens:
imprévus & la fatigue ; l'Empire a trop
befoin d'un tel guide pour rifquer à cet
égard aucun événement.
Cependant comme les Dames & les
Chevaliers avoient choifi leurs emblêmes
& devifes dans l'idée que Sa Majefté feroit
chef de quadrille , on n'a plus été à temps
d'y rien changer. M. le Comte de Solticof
nommé par l'Impératrice pour tenir fa
place , a pris fa devife.Delà vient que l'ap
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
plication de ces emblêmes ne vous paroîtra
pas auffi jufte que auffi jufte que fuivant le premier
arrangement.
Noms des Chefs , des Chevaliers & des
Dames des quatre quadrilles , avec leurs
emblêmes & devifes traduites du rulje.
PREMIERE QUADRILLE.
L'ESCLAVONNE.
Chef, M. le Comte de Solticof, Lieutenant-
Général , fils du Feldt- Maréchal de
ce nom , fi illuftre par les victoires qu'il a
remportées fur les Pruffiens .
Son embême , deftiné ci devant, comme
je l'ai dit , à Sa Majesté Impériale , étoit
des abeilles fortant d'une ruche. Devife :
pour l'utile.
CHEVALIERS.
1. Le Prince Nefvitskov, Gentilhomme
de la Chambre , une branche de palmier :
elle excite à pourfuivre la gloire.
2º. M. de Talizin , Gentilhomme de la
Chambre , un cheval nud qui court : jamais
en amère
3e . Le Prince Scherbatof, Colonel , un
jeune aiglon courant fur les traces de fon
OCTOBRE 1766. ISI
père qui vole vers le foleil : je fuis la même
route. Cette devife étoit deftinée à M. le
Comte de Solticof avant qu'il fût nommé
chef de Quadrille.
4e. M. Derfeld , Capitaine aux Gardes ,
un arc & une flêche que le but foit la
gloire.
A chaque quadrille il y avoir deux Dames
de la Cour affifes dans un char du
meilleur goût & conduites par un Seigneur.
Elles avoient part aux mêmes exercices que
les Chevaliers. Les Dames de cette première
quadrille étoient :
Ire. La Comteffe de Czernichef, fille du
Comte de ce nom , qui a été Miniftre en
France ; Minerve qui garantit une fleur de
l'orage : fous ton bouclier.
2e. Mlle de Tchoglokof , Frêle de la
Cour , une colombe fur laquelle la foudre
gronde en ne faiſant point de mal , je ne
la redoute point.
SECONDE QUADRILLE
LA ROMA IN E.
Chef, le Comte Grégoire Grégorevitsch
Olof, Chevalier de l'Ordre de Saint André
de Ruffie , & c. & c . l'oeil de la Providence
: ma force & mon espérance.
182 MERCURE DE FRANCE.
CHEVALIERS CHAMBELLANS
1r. M. Paffick , une branche de rofier ,
avec la rofe : prenez- moi avec précaution ,
carje pique.
2e. Le Comte de Muffin- Pouchquin ,
Lieutenant - Colonel de Cuiraffiers , une
main armée d'un fabre : elle ne frappera
pas en vain.
3e. M. de Rebinder , Sous- Ecuyer de
Sa Majefté , un ferpent noir couronné :
avec réſerve.
4e. Le Comte de Steinbock , Lieutenant
aux Gardes , une main armée d'un piſtolet
tirer au but.
DAMES.
Ire. Mlle de Panin , Frêle de la Cour,
an tournefol frappé des rayons du foleils
je ne vis que pour vous.
2e. La Comteffe de Scherémétof, un
cygne fous un arbre , qui fe garantit de l'o
Lage : l'innocence ne craint rien.
TROISIEME QUADRILLE
L'INDIENNE.
Chef , le Prince Repnin , Général en
OCTOBRE 1766. 183
chef & Grand Ecuyer de Sa Majefté Impériale
, & c. & c. un miroir : il ne diffimule
ni ne flatte.
CHEVALIERS .
Ir. M. de Nariskin , premier Ecuyer
de Sa Majefté , Chevalier de l'Ordre de
Saint André , un roffignol qui chante en
s'amufant il amufe les autres.
2e. Le Comte Strogonof, Chambellan ,
un chêne agité par le vent : rompre plutôt
que de plier.
3e. Le Prince Fedor Serguevitfch Bararinsky
, Chambellan , un aigle fur un arbre ,
au-deffus un éclair , au- deffous un canon
qui tire rien ne m'effraye.
4e. Le Prince Ivan Sergueits Baratinsky,
Colonel , un chien devant la porte d'une
cabane : mon mérite eft ma fidélité.
DAME S.
Tr. La Comteffe de Buturlin , une ama
rante la conftance fait fa beauté.
2e. Mde de Zinoviof, un cadran dont
l'aiguille tourne au Nord : la vertu eft mon
guide.
184 MERCURE DE FRANCE.
QUATRIEME QUADRILLE..
LA TURQUE.
Chef , le Comte Alexis Grégorèvitſch
Orlof, Lieutenant - Général , Aide - de-
Camp - Général de Sa Majeſté , Major des
Gardes , &c. un lion couché : je ne redoute
rien.
CHEVALIERS.
rr. M. de Tchitchérin , Lieutenant de
Police de la Ville de Saint - Pétersbourg ,
un tigre enchaîné par la douceur & par
la rigueur.
2. M. Meleffino , Colonel d'Artillerie ,
un mortier :je vole fur les aîles de l'éclair.
3. Le Prince Tchecafskoy , Lieutenant-
Colonel de Cuiraffiers , un Ange repréfentant
la victoire qui tient une palme :
je l'emporte par ma valeur.
4. M. Herman de Ferfen , Lieutenant
des Grenadiers à cheval , un oifeau qui
vole : toujours plus haut.
DAME S.
Ire. La Comteffe Natalie Czernichof,
fille puînée du Comte de ce nom , un
OCTOBRE 1766. 185
oifeau qui plane dans les airs : je fuis ma
deftinée.
ze. Mlle.de Weidler , Frêle de la Cour ,
le temple de la vertu fur une montagne :
j'afpire à vous atteindre *.
A cinq heures chaque quadrille partit du
rendez vous général & défila par les principales
rues de la ville pour
fe rendre au
carroufel. Comme les quatre quadrilles
marchèrent dans le même ordre , il fuffira
de vous dire la marche de l'une d'elles.
Marche de chaque quadrille.
Un efcadron de cavalerie ouvroit la
marche.
Un Hérault d'Armes à cheval.
Douze chevaux de main , conduits chacun
par un palfrenier.
Douze Muficiens à cheval.
Trois perfonnes de la fuite du Chef de
la quadrille , qui portoient fes javelots.
Trois qui portoient fes lances à rompre.
Trois qui portoient fes lances pour courir
la bague.
Le Chef de la quadrille.
* Vous obferverez que les Dames & Frêles de
la Cour n'ont gardé aucun rang , ayant tiré par
billets dans quelle quadrille & à quelle place elles
feroient.
186 MERCURE DE FRANCE.
Deux perfonnes de fa fuite qui portoient
fes boucliers & marchoient à fes côtés .
Huit hommes à pied.
Deux Ecuyers à cheval marchoient derrière
le Chef.
Devant les deux premiers Chevaliers
marchoient
Deux hommes à eux qui portoient leurs
javelots.
Deux qui portoient les lances à rompre.
Deux qui portoient les lances pour la
bague.
Après les Chevaliers qui marchoient de
front deux à deux ,
Deux hommes qui portoient leurs bou
cliers.
Huit hommes à pied .
Deux Ecuyers marchant de front.
Devant les Dames marchoient
Trois hommes à pied & de front , por
portant l'un les javelots , l'autre la lance .
à rompre , l'autre la lance pour la bague.
La Dame paroiffoit dans un char conduite
par un cavalier .
A côté du char quatre hommes à pied
deux d'un côté & deux de l'autre.
Enfuite l'autre Daine efcortée de même.
Après quoi venoient les deux autres
Chevaliers accompagnés comme les deux
premiers.
OCTOBRE 1766. 187
Un efcadron de cavalerie fermoit la
marche.
Les quatre quadrilles , une fois entrées
dans la lice , après avoir défilé devant Sa
Majefté ,
Quatre Chevaliers , partant de chaque
coin , firent de concert les fix prifes fuivantes
, en obfervant les voltes & autres
règles prefcrites par les loix du carrouſel .
1º. Rompre la lance fur un bouclier
placé au milieu d'un trophée .
2º. Lancer le javelot à la gueule d'un lion .
3° . Tirer un coup de piftolet au front
d'un ours enchaîné grimpant fur un arbre.
4. Couper la tête à un dragon aîlé qui
fort d'une ruine.
5°. Enlever avec l'épée un cafque.
6°. Emporter la bague. C'étoit une victoire
qui tenoit d'une main une trompette
& de l'autre une couronne de laurier. Deux
circonférences entouroient la bague . La
plus petite étoit de la grandeur d'un double
louis.
Après que les Chefs , les Dames & les
Chevaliers eurent rempli tous ces exerciues
, les quadrilles défilèrent devant Sa Majefté
, & fortirent du carroufel dans le
même ordre qu'elles étoient entrées.
Les Juges s'affemblèrent enfuite pous
188 MERCURE DE FRANCE.
décider , fuivant les règles les plus ftrictes ,
du mérite des courfes , en n'oubliant aucune
des fautes commifes par les Chevaliers , en
conféquence defquelles on rabattoit fur le
gain des prifes.
Noms des Juges que Sa Majesté avoit
nommés.
GRAND JUGE.
Le Feld-Maréchal Comte de Munich.
JUGES.
Pour la quadrille Efclavonne.
Ir Le Feldt- Maréchal Comte Buturlin.
2e. Le Comte Zacharie Czernichof , Général
en chef.
3e. M. de Berg , Lieutenant- Général .
Pour la quadrille Romaine.
4e. M. de Nariskin , Grand Veneur de
Sa Majesté.
se. M. de Panin , Général en chef.
6e. M. Ditz, Lieutenant - Général,
Pour la quadrille Indienne .
7e. Le Prince Galitzin , Général en chef.
Se. M. Olitz , Général en chef.
ye . M. Bibicof, Lieutenant- Général.
OCTOBRE 1766, 189
Pour la quadrille Turque.
10e. M. de Liebau , Général en chef.
11e. M. de Weimarn , Lieutenant-Général
.
12e. Le Prince Galitzin , Major des Gardes
à cheval.
Lorfque toutes les quadrilles furent rentrées
au palais & affemblées dans un falon ,
le Comte de Munich , comme Grand Juge ,
adreffa le difcours fuivant aux Dames &
Chevaliers :
"
"Illuftres Dames & Chevaliers , perfonne
» d'entre vous n'ignore qu'il ne fe paffe pas
» de jour qui ne foit marqué de quelque
» trait des foins maternels de Sa Majeſté ,
» notre très- gracieufe Impératrice, pour tout
» ce qui peut tendre à l'avancement de la
gloire de fon Empire , du bonheur de
» fes Sujets en général & du luftre de fa
nobleffe en particulier.
"
Cette incomparable Souveraine a choifi
» ce jour- ci pour donner à la première
Nobleffe de fon Empire une occafion de
» fe fignaler par des preuves d'adreſſe dans
» les exercices militaires d'un carroufel
» des plus brillans , & dont il n'y a point
» encore eu d'exemple en Ruffie . Qui eft- ce
qui ne partageroit avec moi l'admiration
& la reconnoiffance dues à Sa Ma-
و د
ود
190 MERCURE DE FRANCE.
jefté au fujet d'une preuve auffi écla
tante de fon attention gracieuſe ?
30
Vous , illuftres Dames & Chevaliers ,
» vous venez de vous acquitter de ces no-
» bles exercices d'une manière fi digne de
» votre naiſſance , que vous avez lieu de
» vous flatter de l'approbation & de la
fatisfaction de Sa Majefté Impériale ,
» de celle de Monfeigneur le Grand Duc
& des applaudiffemens de tout le public » .
Adreſſant enfuite la parole à la Comteſſe
de Czernichef, à laquelle avoit été adjugé
le premier prix :
« Madame , c'eſt à vous que je fuis att-
» torifé de remettre de la part de Sa Majefté
Impériale , le premier prix que vous
» venez de remporter par une adreffe char-
» mante : c'eft à vous, Madame , que, rem-
و د
pli d'eftime & d'admiration , je fais
» mon très-humble compliment fur cette
,, diftinction & fur ce qu'il vous appar-
» tient encore de diftribuer par vos belles
» mains à toutes les Dames & Chevaliers ,
les prix qu'ils viennent de mériter.
ور
Quant à moi , vieilli & blanchi fous
» le harnois pendant foixante années de
fervice , & fans contredit le plus vieux
» Soldat & le plus ancien Maréchal de
l'Europe , après avoir eu l'honneur de
mener plus d'une fois les armées Ruffes
و د
OCTOBRE 1766. 191
à la victoire , je regarde comme une récompenfe
& m'en fais gloire , illuftres
» Dames & Chevaliers, d'avoir été aujour-
จ d'hui non - feulement le témoin , mais
» encore le premier Juge de vos beaux
exploits ",
99
L'air de dignité avec lequel ce vénérable
vieillard prononça ce difcours , toucha
tous les coeurs ; on fe rappella fes longs
fervices , les talens qui lui avoient affuré
tant de fuccès , la fermeté avec laquelle
il avoit effuyé ſes difgraces , le calme dont
il jouit aujourd'hui après tant d'orages ,
tout enfin intéreffoit en fa faveur.
Comme il avoit été décidé que la
Dame qui remporteroit le premier prix
jouiroit de l'avantage diftingué de couronner
les autres vainqueurs , la Comteffe
de Czernichef, après avoir reçu pour
1er. prix , une aigrette de brillans , diſ
tribua les fuivans,
Aux Dames .
2e. A Mlle de Panin , une tabatière d'or
enrichie de brillans.
3e. A Mlle de Buturlin , une bague de
brillans.
Aux Chevaliers.
4. Au Prince Tchccafskoi , un agraffe
de chapeau en brillans avec le bouton de
même.
192 MERCURE DE FRANCE .
se. A M. Rebinder , fous - Ecuyer de Sa
Majefté , une canne avec une pomine
garnie en brillans.
6e. Au Comte de Steinbock , une bague
de brillans .
Aux Cavaliers , conducteurs des Dames.
7e. A M. de Ferfen , Lieutenant des
Gardes à cheval , des tablettes émaillées
en or.
8e. A M. de Chapotiof, Capitaine dans
les Gardes à cheval , une tabatière d'or
émaillée .
9e. A M. le Comte de Matufchkin
Chambellan de Sa Majefté , un étui d'or
émaillé .
Indépendamment de ces prix , Sa Majefté
a donné une montre d'or garnie de
brillans , auPrince Repnin , Grand Ecuyer ,
comme une marque de fa fatisfaction de
la manière dont il a dirigé cette fêre .
Cette brillante journée fe termina par
un magnifique feftin où furent invités les
Dames & Chevaliers , & dont le deffert
repréfentoit en petit le carroufel. Après le
feftin il y eut une mafcarade dans les jardins
de Sa Majefté.
Je ne vous ai point parlé des habits ni
de la mufique. Les habits étoient d'un
éclat , d'un coftume & d'un goût dignes
de cette Cour. Dans un fiècle où les modes
&
OCTOBRE 1766. 197
& le luxe font à leur dernier période , vous
pouvez juger qu'aucuns des derniers carroufels
précédens n'a pu atteindre à ce point
de perfection. La mufique de chaque quadrille
étoit dans le goût de la nation qu'on
yrepréfentoit ; cette variété la rendoit plus
piquante.
Telle a été , Monfieur , cette fuperbe
fête. J'ajouterai ici que de toutes celles
qu'on a données fous le nom de carrouſel ,
celle - ci répond davantage à fa vraie inftitution
. On n'y a point vu tous ces ornemens
du paganiſme & de la fable qui entroient
dans les fêtes du feizieme fiécle
& qui y jettoient tant de ridicule . On a
également évité avec foin ces cortèges
pompeux de certains carroufels modernes,
où toute la Cour fe mettoit à la fuite des
Chevaliers. Ici une belle Souveraine a recu
leurs hommages & a honoré leurs courfes
de fes regards bienfaifans.
Toute fa Cour étoit autour d'elle , & la
carrière n'étoit abfolument remplie que
de ce qui devoit y être pour effectuer les
courſes.
Pour fatisfaire à la curiofité de ceux qui
n'ont pu voir le premier carroufel , on en
fera inceffamment un fecond, où ils ferong
admis fans difficulté .
J'ai l'honneur , & c
Kol. L I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
Procès- verbal de ce qui s'eft paffé dans la féance
du Parlement de Paris , tenu par le Roi le
Mars 1766.
AUTO
3
UJOURD'HUI trois Mars mil fept cent foixante.
fix , le Roi ayant jugé à propos de fe rendre à
Paris pour tenir la Cour de Parlement , Sa Majefté,
après avoir entendu la Meffe en la Chapelle du
Château de Versailles , eft arrivée en habit &
manteau violets , à dix heures & demie du matin ,
dans la cour du Palais , au bas de l'efcalier de la
Sainte Chapelle , où étoient les fieurs Comte de
Saint- Florentin , Miniſtre & Secrétaire d'Etat >
Dagueffeau , Gilbert de Voifins , Berthier de Sauvigny
, & Joly de Fleury , Confeillers d'Etat ,
auxquels Elle avoit ordonné de l'accompagner.
Sa Majefté ayant monté ledit efcalier , entourée
des Princes de fon Sang qui étoient deſcendus à
fa rencontre , a trouvé à l'entrée de la première
falle du Palais la députation ordinaire , compofée
de quatre Préfidens & fix Confeillers de ladite
Cour , qui lui a été envoyée fans que Sa Majeſté
eût fait annonçer fa venue. Arrivée au parquet
des Huilliers , précédée des Princes de fon Sang ,
lefquels font entrés en la Grand'Chambre pour y
prendre leurs places , & fuivie de fon Capitaine
des Gardes en habit ordinaire , du fieur Comte
OCTOBRE 1766. 195
de Saint-Florentin en manteau , & defdits fieurs
Confeillers d'Etat en robes de deuil , & autres
perfonnes de fa fuite , fans plus grand cortége ,
Sa Majefté a ordonné au Capitaine de ſes Gardes
& à ceux de fon Confeil d'entrer à fa fuite dans la
Grand'Chambre , & à tous autres qui n'avoient
entrée & féance en ladite Cour , de refter audit
parquet , & auffi- tôt Sa Majesté eſt entrée dans
ladite Grand'Chambre où étoient les Préfidens &
Confeillers à leurs places ordinaires aux bas fiéges ,
en robes noires. Ayant traversé le parquet , fuivie
du Capitaine de les Gardes , Sa Majefté s'eft placée
fur un fauteuil qui lui avoit été préparé dans
l'angle des hauts fiéges , lefquels étoient déja
occupés par les Princes du Sang & par plufieurs
Pairs tant eccléfiaftiques que laïcs ; & Elle a ordonné
au Capitaine de fes Gardes de fe tenir derrière
fon fauteuil où il eft demeuré , & à ceux de
fon Confeil qui étoient montés aux hauts fiéges ,
en paffant par la lanterne du Greffe , de fe placer
au plus près de fa perfonne fur un banc que Sa
Majefté avoit ordonné être mis à fa gauche en
avant defdits hauts fiéges ; mais ledit banc ne s'y
étant pas trouvé , ils font defcendus dans le parquet
où ils ont pris féance fur le banc le plus
proche de Sa Majeſté. Alors le Roi dit : J'entends
qu'aucuneféance ne tire aujourd'hui à conféquence.
A quoi Sa Majeſté a ajouté : Faites affembler les
Chambres. Les Chambres ayant pris leur féance
ordinaire ; le Roi , en fe découvrant , puis remettant
fon chapeau , a dit : Meffieurs , je fuis venu
pour répondre moi - même à toutes vos remontrances ,
& Sa Majeſté a remis la réponſe audit fieur Comte
de Saint- Florentin , en diſant à ceux de fon Confeil:
Meffieurs , qu'un de vous la life ; & le der
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
nier d'entr'eux a fait la lecture de ladite réponſe
dont la teneur s'enfuit.
« Ce qui s'eſt paſſé dans mes Parlemens de Pau
» & de Rennes ne regarde pas mes autres Parle-
›› mens ; j'en ai ufé à l'égard de ces deux Cours
» comme il importoit à mon autorité , & je n'en
➜ dois compte à perſonne .
» Je n'aurois pas d'autre réponse à faire à tang
» de remontrances qui m'ont été faites à ce fujet ,
›› fi leur réunion , l'indécence du ftyle , la témé-
>> rité des principes les plus erronés & l'affectation
» d'expreffions nouvelles pour les caractériſer , ne
» man eftoient les conféquences pernicieufes de
> ce fyfteme d'unité , que j'ai déja proſcrit , &
» qu'on voudroit établir en principe en même
temps qu'on ofe le mettre en pratique.
» Je ne fouffrirai pas qu'il le forme dans mon
Royaume une allociation qui feroit dégénérer
en une confédération de réfiſtance le lien na-
» turel des mêmes devoirs & des obligations communes
; ni qu'il s'introduife dans la Monarchie
un Corps imaginaire , qui ne pourroit qu'en
» troubler l'harmonie. La Magiftrature ne forme
point un Corps , ni un Ordre féparé des trois
» Ordres du Royaume : les Magiſtrats font mes
» Officiers , chargés de m'acquitter du devoir
vraiment Royal , de rendre la juftice à mes
» Sujets ; fonction qui les attache à ma perſonne
» & qui les rendra toujours recommandables à
>> mes yeux. Je connois l'importance de leurs
» ſervices ; c'est donc une illufion qui ne tend
» qu'à ébranler la confiance par de faulles allar-
>> mes que d'imaginer unprojet formé d'anéantir
» la Magiftrature , & de lui fuppoſer des ennemis
auprès du trône. Ses feuls , les vrais ennemis
םכ
OCTOBRE 1766. 197
font ceux qui , dans fon propre féin , lui font
» tenir un langage oppofé à fes principes ; qui
>> lui font dire que tous les Parlemens ne forment
» qu'un feul & même Corps , diftribué en plufieurs
claffes : que ce Corps , néceffairement indivifible ,
eft de l'effence de la Monarchie , & qu'il lui feft
» de bafe : qu'il est le fiége , le tribunal , l'organe
» de la nation : qu'il eft le protecteur & le dépofitaire
effentiel de fa liberté , de fes intérêts , de
» fes droits : qu'il lui répond de ce dépôt , & feroit
» criminel envers elle s'il l'abandonnoit : qu'il eft
> comptable de toutes les parties du bien public
>> non-feulement au Roi , mais auffi à la nation :
qu'il eft juge entre le Roi & fon peuple : que ,
» gardien du lien respectif, it maintient l'équilibre
» du Gouvernement , en réprimant également l'ex-
» cès de la liberté & l'abus du pouvoir que les
» Parlemens coopèrent avec la puiffance fouveraine
» dans l'établiſſement des loix qu'ils peuvent
» quelquefois , par leur feul effort , s'affranchir
» d'une loi enregistrée , & la regarder à juste titre
» comme non exiftante : qu'ils doivent oppofer une
» barrière infurmontable aux décifions qu'ils attri-
> buent à l'autorité arbitraire , & qu'ils appellent
>> des actes illégaux , ainfi qu'aux ordres qu'ils
» prétendent furpris ; & que , s'il en réfulie un
» combat d'autorités , il eft de leur devoir d'aban-
→ donner leurs fonctions & de fe démettre de leurs
» Offices fans que leurs démiffions puiffent étre
>> reçues.
ود
» Entreprendre d'ériger en principes des nou-
> veautés fi pernicieufes , c'eft faire injure à la
Magiftrature , démentir fon inftitution , trahir
» fes intérêts & méconnoître les véritables loix
>> fondamentables de l'Etat. Comme s'il étoit
>> permis d'oublier que c'eft en ma perfonne feule
I iij
198
MERCURE DE FRANCE.
>> que réfide la puillance fouveraine dont le carac- ˆ
tère propre eft l'efprit de confeil , de juftice
» & de raifon : que c'eft de moi feul que mes
> Cours tiennent leur exiſtence & leur autorité :
» que la plénitude de cette autorité , qu'elles n'exercent
qu'en mon nom , demeure toujours en
>> moi , & que l'uſage n'en peut jamais être tourné
>> contre moi : que c'eſt à moi feul qu'appartient
» le pouvoir législatif fans dépendance & fans par-
» tage : que c'est par ma feule autorité que les
» Officiers de mes Cours procédent , non à la
» formation , mais à l'enregistrement , à la pu-
>> blication & à l'exécution de la loi , & qu'il leur
>> eft permis de me remontrer ce qui eft du devoir
» de bons & fidèles Confeillers que l'ordre pu-
» blic , tout entier , émane de moi : que j'en fuis
» le gardien fuprême : que mon peuple n'eft qu'un
>> avec moi ; & que les droits & les intérêts de la
» nation , dont on ofe faire un corps féparé du
» Monarque , font nécellairement unis avec les
miens , & ne repofent qu'en mes mains.
» Je fuis , perfuadé que les Officiers de mes
>> Cours ne perdront jamais de vue ces maximes
> facrées & immuables , qui font gravées dans le
» coeur de tout Sujet fidèle ; & qu'ils défavoue .
> ront ces impreffions étrangères , cet efprit d'in-
>> dépendance & ces erreurs , dont ils ne fauroient
>> enviſager les conféquences fans que leur fidélité
en foit effrayée.
» Leurs remontrances feront toujours reçues
» favorablement quand elles ne refpireront que
» cette modération qui fait le caractére du Magif
» trat & de la vérité ; quand le fecret en confer-
> vera la décence & l'utilité ; & quand cette voie ,
» fi fagement établie , ne fe trouvera pas travestie
en des espèces de libelles , où la foumiffion à
OCTOBRE 1766. 199.
as ma volonté eft préfentée comme un crime , &
l'accomplitlement des devoirs que j'ai preferits
comme un fujet d'opprobre ; où l'on fuppofe
que toute la nation gémit de voir fes droits , fa
» liberté , fa fûreté préis à périr fous la force d'un
pouvoir terrible ; & où l'on annonce que les liens
» de l'obéiffance font prêts à fe relâcher.
»
» Mais fi après que j'ai examiné ces remon
trances , & qu'en pleine connoillance de caufe
» j'ai perfifté dans mes volontés , mes Cours per
févéroient dans le refus de s'y foumettre , au
lieu d'enregistrer du très - exprès commandement
» du Roi , formule unitée pour exprimer le devoir
» de l'obéiffance : fi elles entreprenoient d'anéan
» tir , par leur feal effort , des loix enregistrées
folennellement : fi enfin , lorfque mon autorité
» a été forcée de fe déployer dans toute fon éten-
» due , elles ofoient encore lutter , en quelque
» forte , contre elle par des Arrêts de défenfes ,
» par des oppoſitions fufpenfives , ou par les voies
irrégulières de cellations de fervice ou de dé-
» miflions , la confufion & l'anarchie prendroient
» la place de l'ordre légitime ; & ce ſpectacle
» fcandaleux , d'une contradiction rivale de ma
>> puillance fouveraine , me réduiroit à la trifte
ל כ
néceflité d'employer tout le pouvoir que j'ai
» reçu de Dieu pour préferver mes peuples dest
» fuites funeftes de telles entrepriſes.
و ر
>>
Que les Officiers de mes Cours pèſent donc
→ avec attention ce que ma bonté veut bien encore
» leur rappeller : que n'écoutant que leurs propres
fentimens , ils faffent difparoître toutes vues
» d'affociation , tous fyftêmes nouveaux , & toutes
» ces expreflions inventées pour accréditer les
» idées les plus fauffes & les plus dangereufes :
» que dans leurs arrêtés , comme dans leurs re
I iv
100 MERCURE DE FRANCE.
>> montrances , ils fe renferment dans les bornes
de la raifon & du refpect qui m'eſt dû : que
leurs délibérations demeurent fecrètes ; & qu'ils
fentent combien il eft indécent , & indigne de
leur caractère , de fe répandre en invectives
contre les Membres de mon Confeil , que j'ai
chargés de mes ordres , & qui ont fi dignement
répondu à ma confiance.
» Je ne permettrai pas qu'il foit donné la moin→
dre atteinte aux principes confignés dans cette
réponſe je compterois les retrouver dans mon
» Parlement de Paris s'ils pouvoient être mécon-
>> nus dans les autres : qu'il n'oublie jamais ce qu'il
>> a fait tant de fois pour les maintenir dans toute
> leur pureté , & que la Cour de Pairs doit montrer
» l'exemple aux autres Cours de mon Royaume »
Ladite lecture parachevée , ladite réponſe a été
remife ès mains de Sa Majefté , & Elle a ajouté
de fa bouche : les principes que vous venez d'entendre
doivent être ceux de tous mes Sujets ; je ne
fouffrirai pas qu'on s'en écarte. Quant aux affaires
de Pau & de Rennes , je maintiendrai de toute
mon autorité tout ce qui s'est fait par mes ordres.
Enfuite Sa Majefté a dit : Greffier , apportez-moi
la minute de l'arrêté du 11 Février dernier.
Le Greffier ayant tiré la minute de fon portefeuille
, l'a remife au fieur Comte de Saint- Florentin
, qui l'a préfentée au Roi . Sa Majesté l'ayant
examinée , a dit : j'ai annullé dans mon Confeil
cet arrêté , & j'en ai ordonné la radiation . Puis
ayant fait remettre ladite minute audit Greffier ,
Sa Majefté élevant la voix , a dit : rayez cette
minute , & écrivez à côté qu'elle l'a été par mon
ordre & en ma préfence , & fignez. Le Greffier
ayant exécuté l'ordre du Roi , Sa Majeſté s'eſt
fait relire ce qu'il avoit écrit en ces termes : « rayé
OCTOBRE 1766. 201
par ordre de Sa Majesté & en fa préſence , toutes
les Chambres aflemblées , le trois Mars mil
> fept cent foixante- fix » . Après quoi fe levant de
fon fauteuil & defcendant dans le parquet , Sa Majefté
a dit au fieur Premier Préſident : voilà mes
réponfes , vous ferez registre de tout ce qui vient de
Se paffer ; & à ceux de fon Confeil : & vous
Meffieurs , vous en drefferez procès - verbal que vous
me remettrex. Ce fait , Sa Majesté eft fortie dans
le même ordre qu'elle étoit venue.
>
Et nous , Louis Phelypeaux , Comte de Saint-
Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant
le département de Paris ,
Jean-Baptifte - Paulin Dagueffeau , Confeiller
d'Etat Ordinaire & au Confeil des Dépêches ,
Pierre Gilbert de Voifins , Confeiller d'Etat
Ordinaire & au Confeil des Dépêches ,
Louis-Jean Berthier de Sauvigny , Confeiller
d'Etat , Intendant de la Généralité de Paris ,
Et Jean- François Joly de Fleury , Confeiller
d'Etat , avons dreffé le préfent procès - verbal pour
être par nous remis à Sa Majefté , conformément
à la volonté. Fait & arrêté à Paris le 3 Mars 176.60
DE VIENNE , le 9 Avril 1766 .
Le mariage de l'archiducheffe Marie- Chriftine
avec le Prince Albert de Saxe a été célébré hier ,
à fept heures du foir , à Schloshoff , où Leurs
Majeftés Impériale & Royale , ainsi que toute la
Cour , s'étoient rendues la veille . Le Prince Clement
de Saxe , Evêque de Freyfingue & de Ratifbonne
, a donné la bénédiction nuptiale aux nou
veaux époux .
DE MADRID , le 27 Mars 1766 .
Il y a eu ici , ces jours derniers , un fouleve
ment de la populace qui a paru d'abord occafionné
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
par une ordonnance nouvelle de police , laquelle
défend l'ufage des chapeaux avec les aîles rabattues
& des manteaux longs & de couleur noirâtre
que portent communément les gens du peuple.
Comme cet habillement déguiſe ceux qui le portent
, de manière qu'il eft impoffible de les reconnoître
& de les diftinguer les uns des autres , il
en réfultoit , fur- tout pendant la nuit , beaucoup
de défordres dont il étoit difficile de reconnoître
les auteurs . Afin de prévenir cet abus , le Roi
avoit rendu l'ordonnance dont il s'agit & avoit
fait éclairer cette Capitale par environ cinq mille
lanternes. Les perfonnes chargées par le Ministère
de l'exécution de cette ordonnance , s'étant acquittées
de leur commiffion avec une rigueur déplacée,
la populace s'ameuta contre elles.
Le 23 , fur les quatre heures après - midi , une
troupe de mutins parut dans les rues de cette
Ville avec des chapeaux détrouffés & des manteaux
longs . Après avoir forcé la garde qui avoit voulu
les arrêter , ils infultèrent la maifon du Gouverneur
du Confeil & celle du Marquis de Squilace ,
Miniftre des Finances : ils caffèrent toutes les lanternes
& obligèrent toutes les perfonnes qu'ils
rencontroient , foit à pied foit en voiture , à rabaiffer
les ailes de leurs chapeaux. Vers les neuf
heures du foir on détacha du palais du Roi quelques
patrouilles de cavalerie & d'infanterie qui
diffipèrent peu à peu les mutins , & à minuit'la
tranquillité fut entièrement rétablie dans tous les
quartiers de la Ville . Le lendemain , à ſept heures
du matin , le peuple s'ameuta de nouveau , & plus
de trente mille féditieux , tant hommes que femmes
, marchèrent vers le palais en criant vive le
Roi. Le fieur O - Reilly , Maréchal de Camp , à
qui le Roi avoit donné le commandement de
OCTOBRE 1766. 203
toutes les troupes qui étoient à Madrid , propola
à Sa Majefté de difliper cette populace en employant
contr'elle les voies de force & de rigueur ;
mais Sa Majesté témoigna la plus grande répugnance
à répandre le fang de fes fujets : il y eut
cependant quelques coups de fufil de tirés qui
tuèrent fix à fept perfonnes . Le Roi jugea enfin à
propos de fe faire voir , vers les cinq heures , fur
un grand balcon placé au milieu de fon palais. Les
mutins y coururent en foule en criant toujours
vive le Roi ils demandèrent la révocation de la
défenſe des manteaux longs & des chapeaux rabattus
, la diminution du prix du pain & de l'huile
& la fuppreffion de la Compagnie qui a entrepris
la fourniture des vivres néceffaires pour l'approvifionnement
de Madrid. Sa Majefté daigna leur
accorder ce qu'ils demandoient & ils fe retirèrent
avec les plus vives démonſtrations de joie & de
foumiffion. Tout étant ainfi pacifié , le Roi jugea
à propos de partir le 25 au matin pour Aranjuez.
Dès que le peuple en eut été informé , il ſe mutina
de nouveau fous prétexte que fa fidélité étoit
devenue fufpecte , & demanda que le Roi revînt.
dans fa Capitale. Sa Majefté fit répondre qu'Elle
ne doutoit point de la fidélité de fes Sujets , mais
qu'Elle ne rentreroit dans Madrid qu'après que
l'ordre & la tranquillité y feroient entièrement
rétablis. Cette réponſe du Roi ayant été communiquée
au peuple le 26 au matin par le Secrétaire
du Confeil de Caftille , tous les mutins fe léparèrent
fur le champ après avoir remis les armes
dont ils s'étoient emparés , & dès ce moment
tout a été tranquilie .
Le Marquis & la Marquife ds Squilace font
partis pour Cartagène , d'où ils doivent fe rendre
a Naples avec leur fa.nille .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE
DE CADIX , le 11 Mars 1766 .
Le Corps de la Nation Françoife a fait célèbrer
ici , le 6 de ce mois , avec la plus grande pompe
un Service folemnel pour le repos de l'âme du
Dauphin.
DE GENÈVE , le 28 Mars 1766 .
Le Chevalier de Beauteville , Miniftre Plénipotentiaire
de Sa Majefté Très Chrétienne auprès de
la République , eft arrivé ici le 19. Une députation
, compofée des principaux Magiſtrats , a été
le recevoir & le complimenter à la froutière . Une
partie de la Garniſon étoit rangée en haie fur fon
paffage , & au- dedans de la Ville plufieurs compagnies
de la Bourgeoisie formoient une haie juſqu'à
fon hôtel. Il a été falué à ſon entrée par une décharge
de quarante pièces de canon . Le lendemain
les fieurs Heidegger & Efcher , Plénipotentiaires
du Canton de Zurich , & les fieurs Aufburguer
& Sinner , Plénipotentiaires du Canton de
Berne , font auffi arrivés & ont été reçus avec de
grands honneurs. Ces Plénipotentiaires ont déja
tenu plufieurs conférences fur les moyens de ramener
la tranquillité. Le Chevalier de Beauteville a
eu le 24 une audience publique du Confeil , & y
a prononcé le difcours fuivant.
MAGNIFIQUES SEIGNEURS ,
» Votre fagelle ne put vous garantir , il y a
» quelques années , des divifions & des troubles
» qui agitèrent cet Etat . Dans ce moment de crife
» tout fourniffoit des armes aux différens Ordres ;
» chacun , emporté par fon zèle , mais raffuré par
>> fes motifs , travailloit à étendre les bornes de
fes prérogatives ; la confufion des droits & des
OCTOBRE 1766. 209
prétentions hâtoit le moment de l'anarchie ; &,
→ fi des hommes vertueux & éclairés fur leur
>> devoir & fur leurs intérêts étoient reftés livrés à
» eux-mêmes , nous aurions peut- être eu la dou-
>> leur de voir votre République , un des plus
>> beaux monumens de la liberté , s'armer contre
>> elle-même & devenir la victime de fes propres
» diffentions .
>> Telle étoit votre fituation , magnifiques Sei-
» gneurs , lorfque le code de la médiation fut
>> unanimement accepté par tous les Ordres de
> l'Etat. Leurs intérêts avoient été balancés , &
» leurs droits fixés de manière à rendre conftante
» l'exécution de ce réglement , fi la légiflation
» humaine pouvoit prévenir toutes les contradic
» tions de l'efprit & du coeur.
» De nouvelles difcuffions vous agitent aujour-
›› d'hui ; mais nous avons la fatisfaction de les
>> voir fuivies avec plus d'ordre , parce qu'elles
» portent fur une loi fixe que le Roi mon Maître ,
de concert avec les louables Cantons de Zurich
>> & de Berne , a allurée & honorée de fa garantie.
>>
ל כ
» C'eft comme garant de cette médiation , qui
» doit également veiller & fur l'autorité des Ma-
» giftrats & fur la liberté des Citoyens , que Sa
Majefté m'envoie près de vous , magnifiques
» Seigneurs , pour travailler à terminer les con-
» teftations qui vous divifent. Je fens tout le prix
>> d'une commiffion fi honorable , & je me tien-
» drois aſſuré du fuccès s'il pouvoit n'être que le
» fruit du zèle. Le mien ne fera dirigé que par la
>> juſtice , & n'aura d'autre meſure que l'intérêt
> conftant que le Roi mon Maitre prend à la
» confervation & à l'indépendance de votre Répu-
» blique. J'employerai tous mes foins à vous rendre
cette tranquillité précieufe à laquelle vous
206 MERCURE DE FRANCE.
>> avez dû principalement votre profpérité . Je
» chercherai , de concert avec mes illuftres Col-
» légues , ce jufte équilibre de l'autorité & de la
> liberté , qui eft le but de votre fage conſtitution ,
» & je mettrai au nombre des plus beaux jours
« de ma vie celui où j'aurai pu contribuer à votre
>> bonheur »> .
Le fieur Gallatin , premier Syndic , à fait à
ce difcours la réponſe fuivante.
<< TRÈS - ILLUSTRE ET TRÈS-EXCELLENT SEIGNEUR
» L'intérêt que le Roi daigne prendre à nos
>> diffentions , fon defir de voir rétablir au milieu
» de nous une paix durable , & les affurances que
›› V. E. vient de nous donner d'une manière fi
» touchante des fentimens de Sa Majesté pour cet
> Etat , portent la confolation dans nos coeurs &
>> les pénètrent de la plus vive & de la plus refpec-
>> tueufe reconnoiffance .
» Depuis que cette République exiſte , elle a
>> conftamment été honorée de la bienveillance
› des Rois Très- Chrétiens ; mais elle n'en a jamais
reçu des marques plus éclatantes que de l'augufte
Monarque auquel la voix de fon peuple a
>> déféré le nom de Bien- Aimé. La bonté de ce
و ر
grand Prince ne fauroit être bornée par les
> limites de fon Royaume ; il daigne encore s'oc-
» cuper du bonheur de ſes voifins , & loin de leur
» rendre la puiffance formidable , il ne la déploie
" que pour gagner leurs coeurs par les bienfaits .
Dans le temps où notre patrie étoit en proie
aux horreurs d'une guerre civile , c'eſt à la
médiation du Roi & à celle des louables Can-
> tons de Zurich & de Berne que nous fumes
→ redevables d'un réglement qui établifloit fur les
fondemens les plus folides les droits reſpectifs
OCTOBRE 1766. 207
» des différens Ordres qui compoſent le gouver-
» nement de cet Etat ; & Sa Majefté , pour ren-
» dre notre bonheur inaltérable , voulut bien en
» garantir l'exécution , conjointement avec fes
» illuftres Co - Médiateurs.
>> Nous avions goûté pendant vingt - cinq ans
>> les doux fruits de ce réglement falutaire ; la
» profpérité publique & particulière , caractèré
» fûr d'une adminiftration légale & niodérée ,
fembloit être parvenue à fon comble , lorfque
> nous avons vu la divifion naître & s'accroître
در
par un progrès qui étonnera notre poſtérité.
» Occupés à maintenir le dépôt facré que la loi
5, nous avoit confié , nous avons eu la douleur de
>> voir une partie de nos Concitoyens méconnoître
> la pureté de nos intentions. Bleffés de la ma-
> nière la plus fenfible pour des Magiftrats ver-
> tueux , & craignant que la conftitution fur laquelle
repofent la liberté & le bonheur de tous
» les Membres de l'Etat ne fût renversée , nous
>> avons été forcés de recourir aux Puiffances
>> l'ont garantie.
>>
qui
» Dans le cours de ces triſtes conjonctures nous
» avons reçu les preuves les plus touchantes de la
>> bonté du Roi. Dès le mois d'Avril dernier Son
>> Excellence , Monfieur le Duc de Praflin , nous
» fit donner les affurances les plus affectueuses de
>> l'intérêt que Sa Majefté daignoit prendre à nos
>> troubles & au maintien de notre conſtitution .
›› Ces aſſurances nous ont été réïtérées à l'arrivée
>> de M. Hennin , Réfident de Sa Majefté auprès
» de notre République , & toute la conduite de ce
>> Miniftre a été une preuve continuelle de la
›› bienveillance du Roi. Enfin , Sa Majeſté a mis
>> le comb'e à fes bienfaits & à notre reconnoif-
» fance , en a quiefçant à la demande que nous
و ر
ور
د ر
208 MERCURE DE FRANCE.
lui avions faite de maintenir le réglement de
l'illuftre Médiation , & en choififfant pour cet
» effet un Miniftre auffi diftingué par les vertus
» que par la naiffance & par le caractère éminent
> dont il étoit revêtu.
>>
Qu'ileft heureux pour nous , très- Illuftre &
» très-Excellent Seigneur , de voir réunir dans
>votre perfonne tout ce qui peut contribuer au
>> fuccès de la commiffion dont vous êtes chargé ,
>> cet efprit d'impartialité ſi propre à vous concilier
» la confiance de tous les Ordres de l'Etat , cette
> noble franchiſe qui eft la véritable politique du
Négociatear appellé à traiter avec des hommes
libres , cette dextérité qui fait perfuader les
» efprits les plus prévenus !
ככ
,כ
ככ
כ כ
" C'eft avec de tels avantages que V. E. travail-
>>> lant de concert avec les dignes Miniftres de nos
généreux Alliés , diffipera les illufions , vaincra
>> les préjugés , ramènera tous les Citoyens aux
→ vrais principes de la conſtitution & fixera pour
» jamais parmi nous la paix & le bonheur . Nous
prions V. E. d'être convaincue de notre déférence
pour les fages confeils , & nous ne fau-
» rions allez la remercier des favorables difpofi
tions qu'elle vient de nous manifefter.
» Vivement touchés des bienfaits du Roi , c'eft
» dans l'effufion la plus fincère & la plus reſpec-
» tueufe de nos cours , que nous renouvellons à
» V. E. nos voeux ardens pour la gloire & la prof-
» périté du règne de Sa Majefté , pour la conſerva-
> tion de fa perfonne facrée , pour celle de la
» Reine fon augufte épouse , de Monfeigneur le
» Dauphin & de toute la Famille Royale.
» Nous n'oublierons jamais les bons & géné
reux offices de S. E Monfieur le Duc de Praflin ;
>> veuille le Ciel conferver à la France un Miniftre
OCTOBRE 1766. 209
auffi refpectable & couronner fon adminiſtra
tion des plus heureux fuccès !
>> En faifant des voeux pour vous , très- Illuftre
» & très - Excellent Seigneur , nous croyons en
faire pour nous - mêmes. Veuille.le Tout- Puif-
> fant fortifier la fanté de V. E répandre fur fon
>> illuftre perfonne fes plus précieufes faveurs , &
» qu'après avoir glorieufement rempli le miniſtère
» de paix dont elle eft chargée , comblée des
>> bénédictions d'un peuple auquel elle aura appris
» à favoir être heureux , elle jouiffe pendant une
longue fuite d'années d'une conftante prof
», périté ! »›
"
DE LONDRES , le 3 Avril 1766.
On affure que le mariage projetté entre le Roi
de Danemarck & la Princelle Caroline - Mathilde
fera conclu au commencement du mois prochain.
Le Général Conway , un des principaux Secrétaires
du Roi , & le Comte de Guerchy , Amballadeur
de Sa Majefté très - Chrétienne , fignèrent ,
le 29 du mois dernier , une convention faite entre
les deux Cours pour l'arrangement définitif des
billets du Canada .
Le 20 du mois dernier la Société Royale a reçu
P'Abbé Coyer au nombre de fes Membres.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris ,
&c.
DE VERSAILLES , le 26 Mars 1766.
Le Roi a donné l'Abbaye Régulière de Prières ;
Ordre de Cîteaux , Diocèle de Vannes , à Dom de
Meaux , Prieur de l'Abbaye de Longpont , même
Ordre , Diocèle de Soiffons ,
210 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a nommé à la majorité du Régiment
des Gardes - Françoifes , vacante par la mort du
Marquis de Cornillon , le Marquis de Sauzay ,
qui a été préſenté en cette qualité à Sa Majesté
Je 23 de ce mois , par le Maréchal Duc de Biron .
La Compagnie que le Marquis de Sauzay avoit
dans le mênie Régiment a été donnée au Comte
de Bonbelles , premier Aide - Major , qui eſt
remplacé par le fieur Dufrefne.
Le Chevalier Prince de Rohan , Gouverneur-
Lieutenant Général des Ifles fous le Vent & Chef
d'Efcadre des Armées Navales du Roi , prit congé
de Sa Majefté le 23 pour le rendre à fon Gouver
nement.
Du 29.
Le 27 , jour du Jeudi Saint , le Roi lava les
pieds , fuivant l'ufage , à douze Pauvres & les
fervit enfuite à table . Le Prince de Condé , Grand-
Maître de la Mailon du Roi , étoit à la tête des
Maîtres d'Hôtel , conduit par le Marquis de
Dreux , Grand- Maître des Cérémonies , & par
le fieur de Nantouillet , Maître des Cérémonies.
Les plats furent portés par Monfeigneur le Dauphin
, Monfeigneur le Comte de Provence , Monfeigneur
le Comte d'Artois , & par le Duc d'Orléans
, le Duc de Chartres , le Duc de Bourbon ,
le Prince de Conty , le Comte de la Marche , le
Comte d'Eu , le Duc de Penthievre , le Prince de
Lamballe , & par les Seigneurs de la Cour & les
principaux Officiers de Sa Majefté .
La grande Députation du Parlement de Dauphiné
, qui avoit été mandée par le Roi , avec
ordre de lui apporter une expédition de l'Arrêté
fait par cette Compagnie le 30 Juillet de l'année
dernière au fujet du Parlement de Pau , a été
4.
OCTOBRE 1766. 211
introduite dans la Chambre de Sa Majefté , le 27
de ce mois , à fept heures du foir. Les Députés
au nombre de fept , lui ont été préfentés par le
Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire d'Etat
ayant le Département du Dauphiné , après avoir
été conduits en la manière accoutumée . Le Roi
les a reçus dans fon fauteuil ; & , après s'être fait
remettre l'Arrêté dont ils étoient porteurs , les
Députés ont eu ordre de fe retirer , & Sa Majefté
a tenu fon Confeil , après lequel Elle a fait rentrer
ces Députés , & leur a prononcé fa réponſe en ces
teries.
J'ai lu vos remontrances , & j'ai réconnu
principalement dans celles du 24 Mai dernier ,
» les mêmes erreurs que j'ai profcrites par la ré-
> ponſe que j'ai faite moi - même à mon Parle-
» ment de Paris . Je vous la remets pour qu'elle
» vous ferve de règle. Ce n'eft qu'en vous y conformant
que vous mériterez mes bontés. Au
» furplus , je viens de caller en mon Confeil vos
» Arrêtés des 22 Mars & 30 Juillet derniers par
» un Arrêt dont vous allez entendre la lecture >>,
, Alors le Duc de Choiſeul fit la lecture de l'Arrêt,
après laquelle le Roi a dit : « ne vous occupez plus
d'affaires qui vous font étrangères ; rendez la
» juftice à mes Sujets , & donnez- leur l'exemple
» de la foumiffion . Vous ferez registre de tout ce
» qui vient de fe paffer » .
Après quoi Sa Majefté a remis aux Députés
une copie de l'Arrêt du Confeil , & ils fe font
retirés.
212 MERCURE DE FRANCE.
COURS DE LANGUE ANGLOISE.
Le fieut Berry , Anglois de nation , auteur
de la Grammaire générale Angloife
donne avis que , pour la commodité des
négocians & autres perfonnes qui font occupées
dans le courant de la journée , il
commencera un cours de langue angloife
le premier d'Octobre prochain ; lequel
cours durera fix mois , & fera ouvert trois
fois la femaine en deux claffes : la première
depuis fept heures du matin jufqu'à
neuf, & la feconde depuis fept heures du
foir jufqu'à neuf.
Le fieur Berry demeure dans la maiſon
de M. Dufay & compagnie , négocians ,
rue & place du Chevalier du Guet. Il
donne des leçons en ville à toutes les autres
heures de la journée ; il traduit toutes
fortes d'écritures en françois ou en anglois
, pour Meffieurs les banquiers , négocians
, &c.
Les perfonnes qui voudront affifter au
cours qu'il vient d'indiquer , font priées
de fe faire infcrire & de s'abonner chez
lui avant le premier de Novembre.
Ceux qui auront fait le cours précé
OCTOBRE 1766. 215
dent , pourront affifter au nouveau pour
la moitié du prix.
LE
A VIS.
Effences & Odeurs.
E fieur Fagonde , Marchand Mercier , rue
Saint Denis , près celle des Lombards , à l'enfeigne
de la toilette à Paris , vend en gros & en
détail de l'Eau de Lavande ordinaire 40 fols la
pinte. L'Eau de Lavande Impériale 3 liv . l'Eau de
Lavante de Malthe 4 liv . & toutes fortes d'Eaux
de fenteur de la première qualité 6 liv. non compris
la bouteille ; les favonettes fines de Provence
12 , 18 , 24 & 30 fols pièce . On trouve chez lui
des clous de parfums d'Eſpagne antipeftilentiels
d'une odeur fort agréable , avec lefquels on chaffe
le mauvais air d'une maiſon , & on le renouvelle
par le moyen de la fumée. Il tient chez lui toutes
fortes de Pommades , Effences , Quinteffences
fines , & tout ce qui concerne les parfums , en
gros & en détail , à un prix fort au - deſſons des
prix ordinaires .
Il prévient auffi Meffieurs les Négocians , Commiffionnaires
& Marchands de Province , qu'il
leur fera une remife marquée fur le prix desdites
marchandiſes lorfqu'ils s'adrefferont à lui pour
une certaine quantité.
Il est toujours le feul qui débite depuis longtemps
l'excellente Pâte de Guzellik ou Ekmecq
Turc, nom Arabe , qui lui vient de l'ufage qu'on
214 MERCURE DE FRANCE.
en fait au Serrail & dans toute l'Afie pour la pro
preté. Elle a toutes les propriétés les plus rares ,
& le débite avec le plus grand fuccès a Paris , dan's
les Provinces & dans les Pays étrangers . Cette
Pâte eft en petits pains , qui ne coûtent que 24 fois
pièce , & qui font d'une odeur la plus agréable.
On trouve chez le même un petit coffret doublé
d'étain pour la ferrer , afin de lui conferver plus
parfaitement fon odeur . Le petit pain & la boëte
coûtent 48 fols.
CAILLOT , de chez feu M. le Riche de la Poupliniere
, Fermier Général , débite une Eau de
teinture balfamique , pour les coupures , coups à
la tête , pour les plaies récentes , pour les douleurs
de rhumatifmes , pour les brûlures ; elle les guérit
en peu de jours , fans en être jamais marqué ;
quand même un enfant tomberoit la face dans le
feu , ou une autre partie du corps , il fera guéri
dans douze ou quinze jours pour les plus longues
à guérir. Si vous mettez de cet Eau fur le champ ,
vous ferez guéri en peu d'heures . Elle empêche de
venir les cloches , de même pour les engetures ;
éprouvé cette Eau ne fe gâte jamais . Il donne la
manière de s'en fervir , & les autres propriétés .
:
Comme l'adreffe du fieur CAILLOT a été omife
dans l'un des précédens Mercures , la voici telle
qu'elle eft : rue Montmartre , vis - à - vis la rue Notre-
Dame- des-Victoires , chez M. de la Villarnoix.
OCTOBRE 1766. 215
AP PROBATIO N.
J'ai lu ,
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois d'Octobre 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 3
Novembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à Mde de Thi.... fur la douceur . Page s
1
17
EPÎTRE à S. A. S. Mgr le Prince de Condé. 13
VERS à S. A. S. Mgr le Prince de Condé.
IMPROMPTU à Mlle J. G.
VERS préſentés à Mde de Bourbon - Condé
Abbeffe de Beaumont-lès - Tours.
VERS adreffés à M. de Voltaire , par M. François
, de Neufchâteau en Lorraine.
RÉPONSE de M. de Voltaire.
EPITRE aux Malheureux...
Ibid.
PROPOSITION . Lequel eft le plus avantageux
aux hommes , de connoître, le coeur , ou
de n'en avoir nulle connoiffance ?
EPITRE à Damis.
L'INCONNUE , nouvelle angloife.
SUR la mufique de l'Acte d'Erofine.
ÉNIGMES .
18
19
20
25
28
31
61
Ibid.
216 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHES.
CHANSON.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE générale & particulière de la Ville
de Calais du Calaifis , &c.
64
65
LETTRE de M. Savérien à M. de la Place. 7,
ÉLÉMENS de l'Art Militaire ancien & moderne. 86
LA CACOMONADE, hiftoire politique & morale. 91
ANNONCES de Livres. 103
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
SÉANCE de l'Académie des Belles - Lettres de
Montauban.
ACADÉMIE de Marfelle.
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
GRAVURE.
MUSIQUE.
ARTS AGRÉABLES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la Meffe
ARTICLE V. SPETACLES
de Gilles .
OPÉRA.
COMÉDIE Françoife.
COMÉDIE Italienne .
CONCERT Spirituel.
129
127
12
Ibid.
131
1
I 34
ISI
171
172
173.
FÊTES publiques .
ARTICLE VI. NOUVELLES Politiques.
PROCÈS - VERBAL de ce qui s'eſt paſſé dans la
féance du Parlement de Paris.
Avis à MM. les Directeurs & Régiſſeurs des
Spectacles .
194
212
De l'Imprimeriede LOUIS CELLOT, rue Dauphine,
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE 1766.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine.
Cochis
Shesin
ByMe Sealy. 1215
A PARIS,
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi,
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit,
leurs ordres , afin que le paiement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au Bu
reau du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé les Journaux ; ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pièces pour
le continuer. Cette Table fe vend Téparément
au même Bureau , où l'on pourra fe
procurer quatre collections complettes qui
reſtent encore moyennant 130 livres chacune
brochée , d'ici au premier Septembre ,
paffé lequel temps elles vaudront 170 liv.
s'il en refte.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à Madame DE B.....fur la
Diffimulation.
2 Août 1766.
Nous ne nous entendons pas , Madame ,
& nous fommes cependant d'accord . Vous
voulez qu'on ne foit pas toujours obligé
de dire fa penfée , & moi je prétends
que l'on ne doit jamais altérer la vérité :
A iij
G6 MERCURE DE FRANCE .
de
encore un coup ! nous avons raiſon l'un
& l'autre . Il ne s'agit entre nous que
bannir la diffimulation du commerce de
la fociété , & c'eft ce que nous faifons
tous les deux ; vous , en vous taifant par
difcrétion ou par prudence ; & moi en ne
parlant , fi je parle , que conformément à
la vérité.
Ne confondez point , Madame , la difcrétion
& la circonfpection avec la diffimulation
, & nous n'aurons plus de difficulté
fur l'idée jufte qu'il faut avoir de
celle-ci. La diffimulation eft un vice du
coeur & de l'efprit , qui a quelque chofe
de bas & d'indigne d'une belle âme : la
difcrétion , au contraire , & la circonfpection
, font des vertus , dont il eft glorieux
à un honnête homme de faire profeffion
. Celle - là eft une fage retenue dans
nos difcours , qui nous fait taire ce que
nous ne devons pas dire , & qui ne confifte
pas feulement à ne rien dire , mais
auffi à ne rien laiffer voir ni dans notre
ton ni dans nos manières qui puiffe trahir
notre fecret. Celle- ci a lieu principalement
dans le difcours , conféquemment
aux circonftances préfentes & accidentelles
, pour ne parler qu'à propos & ne
rien laiffer échapper qui puiffe nuire ou
déplaire : elle eft l'effet d'une prudence
OCTOBRE 1766. ༡
qui ne rifque rien . Perfonne n'eft difpenfé
de pratiquer ces deux vertus , fi
capables de concourir au bien général de
la fociété & à la tranquillité de chaque
particulier. Mais nulle raifon légitime ne
peut excufer l'ufage de la diffimulation ,
parce qu'il n'y a aucune circonftance où
il foit permis de feindre pour tromper
quelqu'un. L'âme fe déshonore , difoit le
fage Empereur Marc- Aurele , lorfqu'elle
ufe de diffimulation , & que dans fes paroles
ou dans fes actions , elle emploie la feinte
ou le menfonge. Lá morale chrétienne eſt
plus délicate encore fur cet article , &
vous en avez une preuve bien expreffe
dans l'épître de S. Paul aux Galates . Vous y
avez lu, Madame , que S. Pierre croyoit devoir
diffimuler avec les Juifs , en paroiffant
fe féparer des Gentils , & cet Apôtre ,
ainfi que S. Barnabé qui l'imitoit , avoit
certainement une bonne intention ; mais
S. Paul le reprit & lui réfifta en face ,
parce , dit- il , qu'il étoit repréhenfible ; &
les Pères remarquent que S. Pierre l'étoit
en effet.
Il y a toujours plus ou moins de fauffeté
dans la diffimulation , & cela fuffit
pour qu'un honnête homme s'en interdiſe
l'ufage , même dans les cas indifférens.
C'eft en vain qu'on la décore quelque-
A iv
MERCURE DE FRANCE.
fois du nom de politique , elle n'en eft
ni moins vicieufe , ni plus refpectable.
D'ailleurs , ce nom lui eft toujours mal
adapté ; car la vraie politique , dont le
but eft d'entretenir parmi les hommes la
fûreté , la tranquillité , & l'honnêteté des
moeurs , bien loin de feindre ou d'employer
la rufe , n'agit jamais , au contraire ,
que felon les regles de la bonne foi , de
la probité & les lumières d'une raifon
épurée. S'il eft queftion de la fauffe politique
, alors toute diffimulation qui lui
reflemble , mérite le même mépris & la
même indignation.
Appellerez - vous politique cette fauffeté
de caractere qui déguife fans celle
un coeur , qui lui fait arborer à tout inf
tant des fentimens qu'il n'a pas , qui habille
fa perfidie , fes noirceurs , & fes
menfonges perpétuels , des couleurs de
la vérité , de l'amitié , de l'eftime & de la
confiance ? Teile eft cependant , Madame ,
cettepolitique , dont la diffimulation prend
le nom & les titres pour réuffir plus aifément
à tromper la fociété . Ce qui fe paffe
tous les jours fous vos yeux', à la Cour , à
la ville , & dans les différens états de la
vie , vous prouve bien fenfiblement à quel
point une âme diffimulée eft dangereufe,
& combien le vice de la diffimulation
OCTOBRE 1766.
nourrit d'autres vices dans le coeur qu'
pofféde .
Mais , dira - t - on encore , la diffimulation
ne peut - elle pas être regardée
quelquefois comme une prudence , &
en avoir en effet les principes & tous les
traits ? Non , Madame. Er pourquoi ?
Parce que la prudence eft une vertu , &
que les vertus ne nous apprennent point
à nous tromper nous - mêmes , ni à tromper
les autres. On eft prudent quand on
évite ce qui peut nuire , & qu'on ne fait
que ce que l'on doit faire felon les loix
divines & humaines . Or , on peut aifément
, fans feindre ni en impofer à perfonne
, fuivre le bien & s'éloigner du
mal.
Quand vous ne dites pas toujours votre
penſée , c'eſt fans doute un effet , ou de
votre prudence , ou de votre circonfpection
, & vous êtes très- louable ;; cela ne
s'appelle pas diffimuler , mais avoir de la
retenue & de la fageffe . Si je dis que l'on
ne doit jamais parler que felon fa penfée
, ou ne jamais altérer la vérité , je
n'entends pas que l'on doive toujours dire
ce que l'on penfe ; ce feroit être indifcret
ou imprudent je crois feulement
qu'il faut dans la fociété , ou fe taire
quand on ne veut pas dire fa penſée , ou
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
#
ne parler que pour la dire à propos. Voilà ,
ce me femble , le moyen d'être prudent ,
difcret & circonfpect , fans être diffimulé .
Avec vous , Madame , je fuis dans
l'heureufe & douce, habitude de parler
felon mon coeur , & vous êtes bien perfuadée
que je vous dis exactement ce
que je penfe , lorfque je vous affure que
perfonne au monde ne vous eft attaché
avec un refpect plus fincère & plus tendre
que le mien , & c.
DUP... R. B.
CONSEIL à Madame **
IMITEZ MITEZ la nature , écoutez la raiſon ;
L'amour & les plaifirs ont leur temps , leurfaifon,
Ainfi que leur hyver ils ont leur canicule.
Sous cette conſtellation ,
On excufe une paſſion
Mais fous le Capricorne on la croit ridicule.
Par le même.
OCTOBRE 1766. I I
D. O. M.
CANTICUM Botanicum * ad facra profa
Lauda Sion numeros & modulos compofitum.
Deus , canticum novum cantabo tibi.
LAUDA tellus
Creatorem ,
Lauda Sion , Univerforum fatorem ,
&c.
Quantum potes
, &c.
Laudis Thema.
Quæ contines feminum .
Lauda fupremum auctorem ,
Omnium vegetatorem
Quæ parturis germinum .
Ex quo juffit ut virentem
Proferres ex te fementem ,
Quot enites foetibus !
Quot indè varietates ,
Quem in facra. Quot fulgent amanitates
Humanis afpectibus !
Quot hinc radicum naturæ ,
Sit laus plena. Quot frondium coelaturæ ,
Quot figuræ caulium !
* La fingularité de cette pièce , trouvée dans un Monaf
@re nous a fait croire qu'elle méritoit d'être connus.
A vj
32 MERCURE DE FRANCE.
Dies enim.
Quot virores hærent in frondibus !
Quot colores fulgent in floribus!
Quot structuræ ftirpium !
Quot exinde qualitates ,
In hac menfâ. Quot nobis utilitates .
Mortalibus affluunt !
Illæ profunt paftui
Vetuftatem.
Profunt ifte potui
Morbos iftæ diluunt.
Generum quot funt centena
Quod in cand. Specierum tot millena
Telluris in tractibus !
Quot hodie nobis patent
Docti facris Tot adhuc fortafsè latent ,.
Orbis in receffibus.
Inter plantarum nitores ,
Dogma datur. Si fpectemus tantum flores ,
Quanta funt difcrimina !
Hi nempè funt petalodes ,
Quodnoncapis. Ifti funt apetalodes ,
Sub
diverfis,
Et nil præter ftamina.
Ex his qui funt petalodes ,
Hi funt
monopetalodes
Aut unius folii.
OCTOBRE 1766.
Caro cibus.
Sunt ifti
polyphillodes
Sive
polypetalodes ,
Ut rofæ & lilii.
Rurfus inter petalodes ,
Afumente.
Multi cernuntur aplodes
Cæteri compofiti.
Sumit unus.
Sumunt boni.
Multi florent orbe plano`,
Multi rurfus orbe pleno
Decore præpofiti.
Inter monophylloformes ,
Multi funt campaniformes
Plures inftar globuli .
Sunt alii pelviformes ,
Mors eft malis. Sunt hyppocrateriformes
Plures inftar tubuli.
Alii funt choneodes ,
Alii funt & trochodes ,
Fracto demum.
Quidam funt & afterodes..
Stellulis perfimiles.
Nulla rei
Sunt petalo regulari ,
Sunt quidam irregulari ,
Et folio fingulari
Larvis non abfimiles.
4 MERCURE DE FRANCE.
Ecce panis.
Polypetalodum multi
Sunt in crucem conformati ,
Sunt plures orbiculati
Rofarum in fpeciem.
In his vides umbellatos ,
Indè caryophyllatos ,
Vides indè liliatos
Prolixam in feriem .
In figuris.
Sunt rurfus leguminofi ,
Sunt impares foliofi ,
Bone paftor.
Sunt & toti flofculofi ,
Sunt & femiflofculofi ,
Et cum difco plurimi.
Sunt item apetalodes ,
Staminei , vel trichodes ,
Tu qui cuncta. Sunt alii dyfphanodes ,
Lauda Sion.
Quorum formæ lanthanodes
Nunquam poffunt exprimi.
Hi calycibus inhærent ,
Quidam & calyce carent ,
Quidam habent duplicem .
Hi pediculo donantur ,
Quantumpotes. Ifti ramulo fundantur ,
Quidam ftipant caudicem .
OCTOBRE 1766. 15
Etfi perplures frigefcunt ,
Laudis Thema. Quidam tamen evanefcunt ,
A fructu fepofiti.
Quot habent gradus colorum ,
Quem infacra. Quot modis olent odorum
Senfibus expofiti !
Jam quot calycum ftructuræ
Sit laus plena. Quot capfularum figuræ ,
Quot formæ feminibus !
Dies enim.
Quicumque vult ifta cognofcere ,
Turneforti debet infiftere
Doctis voluminibus.
Ut nafceretur vir ille ,
Annos natura ter mille
Conando diftinuit.
In hâc menfâ.
Ab amiffo miferè
Vetuftatem.
Salomonis opere
Quod in coena.
Dolti facris.
Botanica fenuit .
Haufit tamen in Bauhinis ;
Columnis & Morifonis ,
Sed quàm multa perperam !
Ipfo Raio vel in toto ,
Quamvis ardefcens in voto,
Non perfecit operam.
16 MERCURE DE FRANCE
Hi funt æquo breviores ,
Dogma datur.
Sunt ifti prolixiores ,
Omnes præter limitem .
Hi congregant diſgreganda ,
Quodnoncapis. Hi difgregant congreganda
Sub diverfis
Caro cibus.
Omnes extra tramitem.
Sed jam opus celebratum
Cernere fixum & ratum
Tandem orbi contigit.
Nam hærens in fignaturâ ,
Ipfa quam fixit natura
Metam acu tetigit.
Diverfos componens fafces
A fumente. Plantas digeffit in claſſes
Et claffes in genera.
His addit ponendo fubtus
Sumit unus.
Sumunt boni.
Cum ipfis floris & fructus
Quotquot habent fædera.
Veris notis fignať plantas ,
Licèt quofdam inter multas
Sola fignet facies.
Forma floris claffem fundat ,
Mors eft malis. Fructus character genus dat
Dant adjuncta fpecies,
OCTOBRE 1766. 17
Fracto demùm.
Nulla rei.
Confufione fublatâ ,
Jam quævis arbor & planta
Gaudet fuâ verâ notâ ,
Fixo gaudet nomine.
Jam non eft crambe turritis
Non teucrium chamæpitys y
Non te trahit fideritis
Vario vocamine .
Sic pulchris ab elementis
Sic divis ab inftitutis
Jam folus regnat in hortis
Magnus Turnefortius.
Ecce panis.
In figuris.
Quod ftudium deterrebat ,
Et ficut cahos horrebat ,
Jam fit contra quod folebat
Cunctis delectantius .
Bone paftor.
Jam quidquid per orbem totum
De terrâ crefcit ignotum
Mox ut mihi demonftratum
Suis notis decoratum ,
>
Tu qui cunda.
Potis fum agnofcere.
Collaudemus Creatorem ,
Qui tantum dedit doctorem ;
Botanices affertorem >
Quin & propè repertorem
Quem juftum eft dicere.
8 MERCURE DE FRANCE.
Sed Deus plantam creando ,
Lauda Sion. Miremur in variando
Quàm fit mirus opifex !
In fingularum fculpturâ ,
Quantùmpotes. In humoris colaturâ
Quam fubtilis artifex !
In creandis poteftatem ,
Laudis Thema. Variandis libertatem
Nofcamus opificis.
In donandis largitatem ,
Quem in facra. In utendis bonitatem
Laudemus artificis.
His facultates impreffit ,
Sit laus plena. Et omnes nobis conceffit
Dies enim.
Infigni pro munere.
O! plantarum qui vim cognofceret,
Is tantùm non furgere faceret
Defunctos à funere .
Sed quod nobis dedit gratis ,
In hac menfá. Hoc rurfum negat ingratis
Vetuftatem.
Et doni fpernacibus .
Non dignamur difcere ,
Afpernamur nofcere.
Qua dat plenis manibus .
OCTOBRE 1766. 19
Quod in coena.
Sicut bruta cernunt plantas ,
Ventri nempè tantùm aptas ,
Sic cernunt & homines.
At nos perfpectis in plantis
Dei cernamus lætantis
Jucundas imagines.
Docti facris.
Dogma datur.
Supreme miremur artis ,
Et fupremæ bonitatis
Tot læta fpecimina.
Et hinc tot grates auctori ,
Quod non capis. Tot fint laudes Creatori
Sub diverfis.
Caro cibus.
A fumente.
Sumit unus.
Quot in terrâ germina .
Sit plantis ab eſculentis ,
Sit plantis à poculentis
Paftori laus optimo.
Sit plantas propter fanantes ,
Et ægrotos reparantes
Medico laus maximo.
Reducant nobis in mentem
Vitæ mortifque potentem
Planta deleteriæ.
Quarum latet nos poteftas ,
Ex his occulta majeſtas
Occurrat memoriæ.
10 MERCURE DE FRANCE.
Summi Dei firmitaten ,
Sumunt boni. Robur & fublimitatem
Cellæ fignent arbores .
Quæ cum magnis virent nanzj
Mors eft malis. Sint charitatis humanas
Fracto demùm.
Nulla rei.
Nota non indecores.
Tot formæ fructûs nitentis
Et fucci dulce liquentis ,
Divinæ fuavitatis
Monimenta referant .
Quæ tot alunt comedentes
Bonos fimul ac nocentes ,
Senfus intra nos clementes
Erga quemque conferant .
Ecce circa tot divina
Virentis naturæ dona ,
Quomodo mens chriſtians
Ecce panis.
Debet intus affici.
In figuris.
Bone paftor.
Quicquid Deus operetur ,
Finis eft ut honoretur
Et majeftas adoretur
Parentis magnifici.
Ergo quot Europeanæ ,
Quot plantæ funt Africanæ,
Quot pariter Aſianæ ,
Quot funt & Americana ,
Tot fit hymnos volvere
OCTOBRE 1766. 28
Da , Deus , ut plantæ crefcant ,
Harum vires innotefcant ,
Vireta noftra ditefcant ,
Et mortales indè difcant
Grates tibi folvere . Amen !
Benedicite univerfa germinantia in terrâ
Domino.
Hoc carmen in Beccenfi Monafterio canebat
D. Petrus de Medine , ann. Domini 1734.
EPÎTRE à M. DE LA BASTIDE , Avocat
SAGE mortel , heureux génie ,
Qui , par mille divers talens ,
As mérité que ma Patrie ( 1 )
T'adoptât parmi ſes enfans ;
Toi , pour qui la philoſophie
Tint toujours les temples ouverts ,
Qui fur les pas de Polymnie
Cueilles des lauriers toujours verds >
Et qui , fur un nouveau Parnaffe ( 2 ) ;
Conduit par le Dieu de Délos ,
(1 ) Nîmes.
( 2) Le tripot du Milhaud.
22 MERCURE DE FRANCE.
As fu mériter une place ,
Tribut fateur de tes travaux .
Dans les doux tranſports que m'inſpire
L'éclat de ton nouveau bonheur ,
Cher ami , je reprends la lyre :
Puiffent fes accens m'introduire
Au temple où te fuivit mon coeur !
Noble Compagne des difgraces ,
Mère des plaifirs vertueux ,
Tendre amitié , répands tes feux
Sur mes écrits , & que les Grâces
Les préfentent aux demi- Dieux ( 3 ) !
C'eſt ainsi , mon cher la Bastide ,
Que je vole fur l'Hélicon ,
L'Amitié me fert d'Apollon ;
Elle est mon aftre , elle eft mon guide
Dans les bois du facré Vallon.
Mais dans cette plaine fleurie
Je me promène rarement ;
Je fais des vers moins par manie
Que par un fimple amufement ;
Lorsqu'à rimer on me convie ,
Au défaut d'un brillant génie ,
Je confulte le fentiment.
Que les Rouffeaux , que les Voltaires ,
Guidés par un génie heureux ,
Rempliffent les deux hémisphères
De l'éclat de leurs noms fameux ;
( 3 ) Académiciens de Milhaud ,
OCTOBRE 1766 . 23
J'admire leurs favantes veilles ,
Et j'applaudis à leurs merveilles ,
Mais je frémis de leurs travaux .
Auffi , fur un ton pius modefte ,
Rajuftant de fimples pipeaux ,
Je chanterai Piiade , Orefte ,
Et , pour embellir mes tableaux ,
J'irai , guidé par la Sageſſe ,
Dans le temple de la tendreffe ,
Façonner mes foibles pinceaux ;
Sur les autels de la Deeffe
Je préparerai mes couleurs ;
Par une guirlande de fleurs
Pofée aux pieds de la Prêtreffe
Je reconnoîtrai fes faveurs.
Ce n'eft pas que je te condamne ,
Ami , dans tes folâtres jeux ( 4 ) .
Lorfque , loin d'un peuple profane ,
Tu chantes l'amour & fes feux .
J'aime à te voir fuivre les traces
Des Lafares & des Chaulieux ,
Ces Peintres aimables des Grâces ,
Et t'immortalifer comme eux.
Mais je t'admire davantage ( ƒ)
Et tu m'arraches mon fuffrage ,
Quand , fur les pas de Crébillon ,
Tu defcens fur la fombre rive ,
( 4 ) Ode à M. Roques fur fon mariage,
( 5 ) Epître d'un Comofpolite à l'ombre de Calas
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour faire entendre au noir Pluton ;
Les cris d'une épouſe plaintive
Qui redemande à la Raifon
De Calas l'ombre fugitive .
O , cher ami , quel feu quel ton !
O que j'aime cette harmonie ,
Ces traits & ces fons enchanteurs !
Ainfi d'Andromaque attendrie
Homère exprimoit les douleurs .
Que vois-je ? aux lauriers du Permeſſe ( 6 )
Tu joins les plus brillantes fleurs !
Rempli d'une éloquente ivreſſe ,
Tu pourfuis par- tout la moleffe ,
Tu la bannis de tous les coeurs .
Sous tes coups tombe l'indolence ;
Du Barreau chaffant l'ignorance ,
Du travail tu preſcris les loix ;
Chacun les écoute en filence ,
Et , féduit par ton éloquence ,
Se rend aux accens de ta voix.
Tel le puiffant Dieu de la Thrace ,
Entouré de nombreux foldats ,
Inſpire à tous fa noble audace ,
Les
porte
Pourfuis
donc ta noble
carrière
,
Ami ; dans ce féjour
nouveau
à de nouveaux combats.
2
(6 ) Difcours prononcés à l'ouverture & à la clôture
des conférences.
Que
OCTOBRE 1766. 25
Que de ton efprit la lumière
De l'Hélicon foit le flambeau.
Sur le Parnaffe fois Voltaire,
Sois Cicéron dans le Barreau ;
De l'amitié la plus fincère
Sois le modèle le plus beau .
Par M. GAUDE fils , à Nimes:
VERS à M. & à Mde FAVART , adreffés
à elle-même.
QU'EN
U'ENTRE Vous deux le choix eft difficile &
doux !
Efprit , talent , beauté , voilà votre partage ;
Gaîté , vif enjoûment , féduifant badinage
Voilà celui de votre époux .
Si vous jouez comme Thálie,
Il écrit comme Anacreon :
La Mufe de la Comédie
A l'enfant gâté d'Apollon ;
Point d'union mieux affortie ! :
Hélas ! qui n'en feroit jaloux ?
>
Vous avez à vous deux tous les moyens de plaire,
C'eft Favart qu'Apollon préfere ;
Amour ne parle que de vous.
Par M. COSTARD fils.
Vol. II. B
26
MERCURE
DE FRANCE
.
VERS à Mde la Marquife DE... fur la
mort de M, l'Ambaſſadeur DE... Son
oncle.
Vous qui pleurez tant de vertus
Dont le Ciel rigoureux vient de priver la terre ,
Ceffez , hélas des regrets fuperflus .
Exempt des maux de l'humaine misère ,
Votre oncle vit au fein du père des élus.
Vous le favez , ô très -digne Marquiſe ,
Vous dont il chériffoit l'efprit & la raiſon ,
La gaîté noble & le favoir profond ,
Combien fon âme éclairée & foumife
Aimoit les vérités de la religion.
Ah ! puifque maintenant fans defirs , fans alarmes,
Son âme règne au terme du bonheur ,
Quel feroit déformais le fujet de nos larmes ?
Nous retrouvons en vous ſon eſprit & fon coeur.
T. D.
OCTOBRE 1766. 27
ROSALIE , ou les Rivaux fans le favoir ,
conte.
ROSALIE OSALIE étoit une jeune veuve qui
Le voyoit à vingt - fix ans maîtreffe de
beaucoup de biens , & libre de faire un
choix. Mais le penchant naturel qu'elle
avoit pour la coquetterie , l'empêchoit de
former de nouveaux noeuds ; elle avoit
plufieurs amans à la fois , & fe conduifoit
avec tant d'adreffe & de prudence ,
que chacun d'eux fe croyoit l'amant favorifé.
Elle étoit vraîment coquette , &
ne paffoit que pour capricieufe : en un mot,
elle trompoit tout le monde , & ne paroiffoit
tromper perfonne.
*
Parmi le grand nombre de ceux qui
s'étoient attachés à elle , le Chevalier d'Armeville
& le Marquis de Chavrincourt tenoient
le premier rang ; c'étoient deux
jeunes gens bien nés , fort avancés dans
le fervice , & auffi eftimés dans Paris
que
dans l'armée. Ils cultivoient tous les deux
Rofalie ; ils s'en croyoient aimés , d'autant
moins rivaux , qu'ils ne s'y rencontroient
jamais.
Un jour que le Chevalier d'Armeville
Bij
2825
MERCURE
DE FRANCE
.
fe promenoit aux Thuilleries , il apperçur
le Marquis de Chavrincourt fon ami , le
joignit , & après plufieurs propos ordinaires
, étant tombés fur le chapitre des
femmes parbleu ! dit le Chevalier , qui
n'étoit pas extrêmement content de Rofalie
, il faut avouer qu'une femme capricieufe
eft un terrible fléau pour ceux qui
lui font attachés ! J'en ai des preuves ,
Chevalier , reprit le Marquis ; j'en ai des
preuves ! Et moi auffi , mon cher Marquis
, & des plus convaincantes ; tu connois
la jeune Rofalie ? La jeune Rofalie
? Ah , je ne la connois que trop ! -
L'as- tu jadis aimée ? L'aimerois - tu peutêtre
encore ? En ce cas je te plains .
me plains ! L'aimerois- tu auffi toi - même ?
Ah ! fais-moi pait de ton aventure , & je
fuis prêt à te raconter la mienne . Nous
fommes feuls dans cette allée ; prenons
des chaifes : bon ! commence ; je t'écoute .
Tu
Je foupois , dit le Chevalier , chez ma
vieille coufine la Comteffe d'Oblans. Ce
fut là que je vis pour la première fois Rofalie.
Ah , Marquis , qu'elle me parut
belle ! Dès ce moment , je pris pour elle la
paffion la plus violente. J'avois déja reffenti
le pouvoir de l'amour , mais jamais
auffi fortement. J'eus le bonheur de me
trouver placé à côté d'elle ; j'oubliai tous
OCTOBRE 1766. 29
fes autres convives : je ne vis que Rofalie
; je ne penfai qu'à Rofalie , & crus enfin
être parvenu à ne lui point déplaire .
Lorfqu'il fallut fe retirer , fon cocher , qui
vraisemblablement étoit yvre , ne ſe trouva
point dans la cour. J'offris mon carroffe ,
on accepta ; je remis Rofalie chez elle ,
bien convaincue de l'effet qu'avoient produit
fur moi fes charmes , & après avoir
obtenu la permiffion d'aller lui rendre mes
devoirs. Juge des tranfports de ma joie !
Je me couchai rempli de fon idée ; &
dès le lendemain , je me fis annoncer chez
elle.
Rofalie étoit à fa toilette ; j'eus lieu
d'être content de fon accueil ; je laiffai
tranfpirer mes fentimens , & la quittai
plus amoureux encore que la veille . L'aveu
de ma tendreffe , que je fis quelques
jours après , & qu'on reçut d'abord en badinant
, ne tarda pourtant pas à trouver
affez de crédit chez elle , pour me donner
lieu d'efpérer. Mais pourquoi tant allonger
mon récit ? Je la voyois très- fréquemment
, toujours d'autant plus amoureux
& d'autant plus aimé tout autre , att
moins , l'auroit cru comme moi ; lorfqu'un
jour , arrivant chez elle , je fus on
ne peut plus furpris de me voir refufer fa
porte.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
Sans pouvoir deviner la caufe de ce changement
, je paffe outre , malgré le Suiffe ,
je me fais annoncer , & m'allois plaindre
amèrement du refus de cet homme ; lorfque
Rofalie , venant à moi , me dit d'un
air à me pétrifier : je comptois peu , Monfieur
, vous voir ici , après les ordres que
j'avois donnés à ma porte : daignez , je
vous en fupplie , les mieux entendre à
l'avenir , & fur - tout vous difpenfer de
les enfreindre . Je voulus répondre ; elle
étoit partie. Attéré , confondu de ce cruelévénement
, je fortis furieux de chez elle ,
en maudiffant les caprices des femmes
& dans l'intention ..... Mais tu ris , je
crois , cher Marquis ? Ce que je dis , n'eſt
pourtant pas abfolument rifible . Je ris ,
mon pauvre Chevalier , de te voir attribuer
au caprice , ce que tu ne dois
imputer qu'à la coquetterie . — A la coquetterie
?? Ecoute , & tu vas voir
qu'elle avoit d'excellentes raifons pour
te recevoir de la forte. C'est moi , c'eft
moi feul , mon ami qui fus la caufe
de la réception que te fit Rofalie.
Toi ! Moi. Il y avoit près de deux mois
que je la voyois en fecret ; le jour même
que Rofalie te fit le compliment dont tu
te plains , avec raifon , j'étois ſeul avec
elle , & tu fens bien que ta préfence auroit
un peu dérangé notre entretien . Je ne
>
OCTOBRE 1766. 31
-
t'entendis pas annoncer , donc je ne pus
favoir à qui s'adreffoit la femonce que te
faifoit Rofalie ; elle me dit uniquement
qu'un de fes parens , un provincial , un nigaud
,s'acharnoità lui faire la cour, & qu'elle
alloit lui parler de façon à pouvoir eſpérer
qu'il n'y reviendroit plus. A ce compte ,
( lui dit le Chevalier ) c'eſt donc toi qui es
l'heureux Médor de cette nouvelle Angé
lique ? Moi ! point du tout. Calme tes
fens , & tu vas voir que je ne fuis pas
mieux payé que toi pour me louer de
Rofalie. Huit jours après ta déconvenue ,
il m'arriva précisément tout ce qui t'étoit
arrivé , & fans qu'il m'ait été poffible de
favoir quel eft le fortuné mortel à qui je
dois imputer ma difgrace. Ainfi que toi ,
je l'attribuois au caprice . Mais tu viens de
m'ouvrir les yeux , & je vois clairement
que notre chère Rofalie eft la plus déterminée
& la plus méprifable des coquettes .
Quant à moi , je m'en venge , en aimant
la plus aimable des femmes. Moi de
même , mon cher Marquis ; mais pourroit-
on , fans indifcrétion , favoir quel eft
l'objet de ton amour ? Ta belle eft- elle de
ma connoillance ? - D'honneur , je ne la
connois point encore . - Que me dis-tu?
La vérité . J'ai des rendez - vous avec
elle , où elle arrive bien cachée dans fes
-
-
B iv
32 MERCUR DE FRANCEE .
coëffes . Elle promet de jour en jour que
fi - tôt qu'elle le pourra , je la connoîtrai
mieux . Et fi fa figure répond aux agrémens
de fon efprit & de fa taille , c'eft
fûrement une perfonne unique en fon efpèce.
Où font vos rendez - vous ? -
Quoi , Chevalier ! J'ai mes raifons
pour te le demander ; tu ne tarderas pas
à les favoir. C'est au Luxembourg
mon ami. Au Luxembourg ! Souvent ?
-Tous les deux jours. Marquis , c'eft
---
---
---
--
-
,
elle - même ! Et nous fommes encore rivaux.
Elle - même ! Qui donc ? De qui
prétends- tu me parler ? -De celle à qui
je fais la cour depuis que j'ai perdu Rofalie.
Et fur quoi la crois- tu la même
que la mienne ? Sur ce que c'eft au
Luxembourg qu'elle me donne auffi des
rendez-vous tout auffi mystérieux que les
tiens. Mais , pour nous en convaincre
mieux , dis- moi le jour que tu la vis pour
la dernière fois ? Hier. Moi je dois
la voir aujourd'hui. - Et moi demain . —
Parbleu l'aventure eft étrange ! ... Mais
comment en fis- tu la connoiffance ?
Un inconnu m'apporta un billet , par lequel
on me prioit de me rendre vers le
foir au Luxembourg. Je balançai d'abord ;
la curiofité l'emporta , & je ne m'en repentis
point. C'eft mot pour mot ce qui
-
OCTOBRE 1766. 33
' eft arrivé. Mais n'as- tu pas fait fuivre
le meffager? Sans doute : mais celui de
mes gens que j'en chargeai avoit probablement
à faire à plus fin que lui ; & l'inconnu ,
qui vraisemblablement s'en doutoit , lui fit
bientôt perdre la pifte. Mon laquais net
s'en eft pas mieux tiré , & nous fommes.
également dupes de cette femme. Réunif
fons- nous donc , Marquis , pour démafquer
& confondre cette coquette.
Nos deux amans difgraciés fe concertoient
fur les moyens de fe venger de Rofalie
& de parvenir à connoître la Dame
du Luxembourg ; lorfqu'un de leurs amiscommuns
, nommé Clairfons, les vint embraffer
l'un & l'autre. Clairfons , jeune ,
aimable , & diftingué dans le fervice , étoit
reçu dans la meilleure compagnie . Après
les politeffes ufitées , le Chevalier qui
ne l'avoit pas vu depuis long- tems , l'interrogea
fur l'état de fon coeur. Il n'eft pas
mécontent , reprit Clairfons ; & puifque
vous m'aimez , je vous dirai confidemment
que je fuis amoureux depuis trois
mois de la plus charmante perfonne. Je
ne vous fais pas fon portrait ; vous le croiriez
flatté , & cependant il feroit naturel.
J'ai eu quelques raifons pour cacher cette
intrigue , & depuis trois mois je n'ai vu
qu'en fecret l'aimable objet de ma ten-
By
34
MERCURE
DE FRANCE
.
dreffe ; mais aujourd'hui que tout eft à
peu près arrangé pour notre mariage , je
ne me cache plus qu'à ceux qui pourroient
nuire à nos projets , & vous n'êtes point
de ce nombre. Vous nous rendez juftice
, mon ami , dit le Chevalier ; mais
fans être indifcret , peut-on favoir le nom
de la future ? Cl. Oh , mon Dieu ! oui.
C'eft la jeune Rofalie . Le Ch . Quoi , Rofalie
! Cl. Elle-même. Pourquoi ce nom
vous furprend - il fi fort ? Le Ch. Marquis ,
Clairfons eft le rival à qui l'on t'a facrifié.
Le M. Cela pourroit être. Cl. Que
parlez-vous donc de rivaux ? Le Ch . Rien ,
rien . Le M. Pourfuis. Cl. J'ai tout dit.
Mais à propos , il faut que je vous inftruife
d'un tour excellent qu'elle joua un
jour à un de fes parens , un provincial
un franc nigaud , un ... Le M. Doucement !
Clairfons , doucement . Ce prétendu provincial
, ce nigaud n'étoit autre que ... Le
Ch . Lui ! Le M. Moi. Cl. Toi ! Le M. Oui ,
moi - même. Cl. Fi donc ! Le Ch . Le fait
n'eft pas moins vrai. Cl . Ma foi , mon
cher Marquis , tant pis pour toi ! pourquoi
t'avifois -tu d'arriver dans un auffi mauvais
moment ? Le M. Tu crois donc être le
feul qui voyois la Dame en fecret? Cl . Sans
doute. Le M. Eh bien , apprends que j'avois
le même avantage , & que M. le Chevalier
OCTOBRE 1766. 35
l'avoit auffi . Le Ch . C'est la vérité pure .
Cl. Pardon , Meffieurs ! mais je ne puis le
croire. Le M. Nous vous l'atteftons tous
les deux. Cl. Ah , la perfide ! Le Ch . Pourquoi
tant te fâcher ? Elle en joue peut-être
bien d'autres. Tâche de l'oublier ; croismoi
, c'eſt le meilleur parti. Le M. Ma foi ,
d'Armeville a raifon. Cl. Je fens qu'il faudra
s'y réfoudre. Le Ch. Et tu feras trèsbien
: cette femme eft trop dangereufe.
Cl. Pour vous remercier de m'avoir fi bien
ouvert les yeux , je vais vous régaler d'un
autre tour de fa façon. Tous les foirs
lorfqu'elle arrive au Luxembourg , bien
emmitouflée dans fes coëffes , fon plaifir
eft de tromper à la fois ... Le Ch . Arrête ,
cher Clairfons , nous en favons autant que
toi. Le M. Quoi ! ferions - nous encore ſes
dupes ? C. Expliquez- vous. Le Ch. C'eſt
encore nous , Clairfons , qui fommes les héros
de cette aventure ! Cl. Vous plaifantez
fans doute ? Le M. Nenni , morbleu ! nous
ne plaifantons point. Le Ch. Je fuis enchanté
d'apprendre que c'est elle qui nous
trompoit encore ! Le M. Et moi de même.
LeCh . Ah , lemonftre ! Marquis, il faut nous
en venger. C'eft aujourd'hui mon jour ;
vas à ma place au rendez - vous , vas la confondre
, en attendant que j'y aille à mon
tour. Le feul moyen de fe venger d'une
B vj
36 MERCURE
DE FRANCE.
coquette , eft de lui enlever à la fois toursfes
amans. Le Ch. C'eft fort bien dit ; mars
Clairfons penfe -t- il de même ? Cl. Moi !
je vous l'abandonne , & de fi bonne foi ,
que je prétends auffi jouer mon rôle dans
la pièce . Une femme de cette efpèce , nonfeulement
n'eft point faite pour moi , maisn'eft
digne d'aucuns égards... Cependant
l'heure de mon rendez - vous approche ;
mon carroffe m'attend ; . . . partons.
La Dame n'étoit pas encore arrivée au
Luxembourg lorfqu'ils y defcendirent. Dès:
qu'ils l'apperçarent , le Chevalier & Clairfons
fe cachèrent , & le Marquis alla à
fa rencontre. La nuit , qui étoit un peu.
fombre , empêcha Rofalie d'appercevoir
que ce n'étoit pas le Chevalier qui
venoit à elle . Eft ce vous , d'Armeville ?
dit-elle , en croyant s'approcher de lui . Le
M. Non , Madame , point tout - à-fait. Rof.
Ah , Ciel le Marquis ! .. je fuis trahie.
Le M. J'en fuis fâché , Madame... C'eſt
donc le Chevalier que vous attendiez dans
ces lieux ? Rof. Et quand cela feroit , ne
fuis- je pas maîtreffe de mes actions ? Le M.
D'accord.... Mais falloit- il nous abufer
rous deux avec autant d'indignité ? Rof.
Comment ! Le M. Paix , Rofalie ! je vous
connois & ne devrois avoir pour vous que.
du mépris , mais juftice doit être faite ;
& le public , pour fe tenir en garde contre
OCTOBRE 1766. 37
vous , doit vous connoître à fond....
Paroiffez , d'Armeville ; Clairfons , approchez-
vous... le voile eft arraché : connoiffez
votre Rofalie.
La vue du Chevalier la confondit ; mais
celle de Clairfons , qu'elle fe flattoit d'époufer
dans peu de jours , l'anéantit abfo--
lument:
Tous trois l'abandonnèrent à fes remords.
Ils apprirent , par la fuite , qu'après:
s'être retirée dans un couvent , dont une :
de fes tantes étoit Abbeffe , la répentante
Rofalie y avoit pris le voile.
Par M. W... D'A ***.
ÉPITAPHE de M. PARIS DE MONTMARTEL
.
Cy gît qui fit du bien pour le plaifir d'en Y
faire ;
Qui contre l'injuſtice étoit un fûr appui.
Les malheureux en lui perdent un père ,
Et tous les François un ami .
Par le même..
38 MERCURE
DE
FRANCE
,
A. M. PAbbé DE LA G.... C. DE B. L. B.
en lui envoyant un exemplaire de la
Lettre de GABRIELLE DB VERGY.
CHER la G .... , ce foible ouvrage
Par Ini- même, pour plaire, a trop peu d'agrément:
Malgré tous les défauts , l'amitié cependant
Ofe vous en faire un hommage.
Daignez l'accepter comme un gage
Du plus fincère attachement :
Il n'aura de valeur qu'autant
Qu'il obtiendra votre ſuffrage.
Par le même.
VERS à S. A. Mgr le P. D'E...... faifant
l'exercice ( 1 ) .
PRINCE , quand d'ane main légère
Tu fais mouvoir cet inftrument ( 2 ) ,
On croit voir Mars encore enfant ,
Qui fe forme à l'art de la guerre.
( 1 ) Ce jeune Prince , à l'âge de fept ans , fait l'exertice
avec l'habileté & la précision d'un Soldat qui auroit
fervi dix ans .
( 2 ) Un fufil.
Par le même.
OCTOBRE 1766. 39
IMPROMPTU à Mde DE C.....
me faifoit dévider de lafoie .
CHACUN fait ( & c'eft vérité )
Qu'Hercule fila pour Omphale ,
Que vous égalez en beauté .
Si de ce héros tant vanté
Je n'ai point la célébrité ,
qui
Vous conviendrez du moins que je l'égale ,
Charmante Iris , en bonne volonté !
Par le même.
RÉFLEXIONS fur une espèce de fête connuefous
le nom de joûte de l'Oye , adref
fées à l'Auteur du Mercure.
L''HHOOMMMMEE eft né bon , & le François furtout
; c'eft peut- être même la feule qualité
que les étrangers , ou rivaux , ou jaloux ,
ne fe foient pas encore avifés de nous difputer.
L'humanité , cette vertu qui diftingue
l'homme des autres animaux , au
moins autant que tout fon efprit , dont il
38
MERCURE
DE
FRANCE
,
i
A. M. PAbbé DE LA G.... C. DE B. L. B.
en lui envoyant un exemplaire de la
Lettre de GABRIELLE DE VERGY.
CHER HER la G.... , ce foible ouvrage
Par Ini-même, pour plaire, a trop peu d'agrément :
Malgré tous les défauts , l'amitié cependant
Ofe vous en faire un hommage.
Daignez l'accepter comme un gage
Du plus fincère attachement :
Il n'aura de valeur qu'autant
Qu'il obtiendra votre ſuffrage.
Par le même.
VERS à S. A. Mgr le P. D'E...... faifant
l'exercice ( 1 ) .
PRINCE, RINCE , quand d'une main légère
Tu fais mouvoir cet inftrument ( 2 ) ,
On croit voir Mars encore enfant >
Qui fe forme à l'art de la guerre .
fait l'exer- ( 1 ) Ce jeune Prince , à l'âge de fept ans ,
tice avec l'habileté & la précision d'un Soldat qui auroit
fervi dix ans .
( 2 ) Un fufil.
Par le même.
OCTOBRE 1766. 39
IMPROMPTU à Mde DE C........ , qui
me faifoit dévider de la foie.
CHACON HACUN fait ( & c'eſt vérité )
Qu'Hercule fila pour Omphale ,
Que vous égalez en beauté.
Si de ce héros tant vanté
Je n'ai point la célébrité ,
Vous conviendrez du moins que je l'égale ,
Charmante Iris , en bonne volonté !
Par le même.
RÉFLEXIONS fur une espèce de fête connue
fous le nom de joûte de l'Oye , adreffées
à l'Auteur du Mercure.
L'HOMME
'HOMME eft né bon , & le François furtout
; c'eft peut - être même la feule qualité
que les étrangers , ou rivaux , ou jaloux ,
ne fe foient pas encore avifés de nous difputer.
L'humanité , cette vertu qui diftingue
l'homme des autres animaux , au
moins autant que tout fon efprit , dont il
40 MERCURE DE FRANCE.
fait tant de bruit , la tendre humanité
Hous rend compatiffans , nous ne pouvons
voir fouffrir fans fouffrir nous - mêmes :
cependant , Monfieur , lifez les détails fui-
Vans , vous y verrez avec douleur le caractère
de la férocité la plus réfléchie.
C'eft le précis d'une efpèce de fête connue
fous le nom de joûte de l'Oye.
On attache une oye vivante à une corde,
& on la fufpend en l'air. A un ſignal donné
, des hommes au coeur de fer s'élancent
fur l'animal infortuné ; ils lui emportent
la chair par lambeaux ; ils vont
fouiller dans fes entrailles & les déchirent
impitoyablement ; & le plus adroit d'entres
eux , femblable à ces harpies dégoûtantes
de fang , dont la fable nous a confervé
l'horrible image , va chercher avec une
avidité révoltante le coeur de l'animal , &
l'arrache avec fes dents enfanglantées.
Alors des cris de joie fe font entendre , -
on applaudit à la farouche adreffe du vainqueur
; & fans rougir & fans pleurer , on
affifte à une fête où la férocité eſt , pour
ainfi dire , réduite en précepte.
O homme ! tu appelles féroces les animaux
qui te dévorent quand ils ont faim ;
& comment veux- tu qu'on t'appelle , toi
qui te fais un jeu barbare de les déchirer
pour te faire rire ?
OCTOBRE 1766. 41
Et vous , François ! ( 1 ) , vous de tous les
peuples de l'Europe le plus humain , comment
fouffrez - vous de pareilles fêtes ?
Comment , avec une ame fenfible & compatiffante
, n'aboliffez-vous pas des jeux
qui affligent & révoltent l'humanité ?
Laiffez , ô François ! laiffez à ceux qui en
font jaloux le cruel honneur de martyrifer
adroitement les animaux ; laiffez- les s'enorgueillir
d'un laurier teint du fang des
bêtes pour vous , fouvenez - vous que la
fenfibilité eft la vertu des belles ames . Et
vous , peres de famille , éloignez avec
foin vos enfans de pareils fpectacles ;
que fur- tout des jeux barbares , des fêtes
inhumaines ne foient jamais les amuſemens
de leur enfance. Apprenez - leur à
être bons ; nourriffez , échauffez dans
leurs ames cette précieufe vertu , le plus
bel de l'homme. Vous pouvez
apanage
abandonner leur efprit à des maîtres étrangers
; mais que leurs coeurs foient dans les
( 1 ) Un Etranger , qui étoit ici il y a quelques
mois , témoin d'une pareille fête , difoit qu'il
n'auroit jamais cru les François capables d'un tel
plaifir ; & il ajoutoit que tous les honnêtes genscondamnoient
le goût de fa nation pour de femblables
amuſemens . J'ai fait de mon mieux pour
lui perfuader que ce n'étoit ici qu'un fait particulier
; mais malheureufement un feul fait dit plus
un voyageur que les difcours de cent nationaux.. à
42 MERCURE
DE FRANCE .
vôtres qu'ils apprenent les fciences de
ceux qui les enfeignent ; mais qu'ils apprennent
la vertu de ceux qui leur ont
donné la vie.
Par M. R.... Abonné au Mercure.
P. S. Je vous prie , Monfieur , d'inférer
ces réflexions dans le Mercure , fi
vous les trouvez bonnes , & d'y ajouter
les vôtres pour tâcher de faire abolir des
fêtes que les perfonnes fenfibles ne peuvent
voir fans douleur , ainfi que fans dégoût ,
& dont on ne fauroit trop déshabituer les
âmes atroces qui s'en amufent.
ESPIEGLERIE de l'Amour , ou le Voyage
L'AMOUR
manqué.
AMOUR m'avoit follicité
D'entreprendre un pélerinage
Au temple de la volupté ,
Avec ferment qu'il feroit du voyage .
Mais le fripon m'a fait un tour de page ,
Dont je ne m'étois point douté :
( Les enfans font toujours volages . )
A la porte il m'a préfenté ,
Puis m'a laillé là pour les gages.
Par M. DE V. D. L. D. M.
OCTOBRE 1766. 43 .
IMPRO M P T U.
COUPLET fur l'air : Dans ma cabane
obfcure .
JEE fuis tendre & fincère ,
Mon coeur n'eft point léger :
L'amour m'eft trop contraire ,
Pour être heureux berger.
Ce Dieu , qui pour Glycère
Eſt venu m'enflammer ,
Me cachant l'art de plaire ,
M'apprend celui d'aimer.
Par le même.
QⓇ
VERS à Mlle C **.
UE de douceurs , que de tendreſſes
Je facrifie à dix belles maîtreſſes
Dont tour à tour mon coeur eft enchanté !
Par cet aveu , le fexe révolté
Me dit quoi dix objets ? ah ! quelle humeur
coquette...
Oui , je conviens de mon iniquité :
Je fers les Mules & Lifette.
Par le même.
44 MERCURE DE FRANCE,
V
A la même.
ous êtes dans mon coeur avec magnificence,
Deffus un trône de foupirs ,
Entre l'amour & la conftance .
Un groupe de tendres defirs
Eternellement vous encenſe ,
Tenant par la main l'eſpérance ,
Qui fourit aux plus doux plaifirs ;
Et l'active perfévérance ,
Redoublant fans ceffe d'ardeur
Chaffe la froide indifférence
Dont elle craint la maligne vapeur,
D'un regard l'aimable candeur
Confond la fombre jalouſie ,
Qui , de dépit & de honte faifie ,
Vole au loin fouffler fa fureur .
Qui , c'est ainsi , Lifette , qu'en mon coeur
J'ai fçu vous loger pour la vie.
i Par le même..
OCTOBRE 1766. 49
A la même.
DE's coeurs parfaits comme le tien
Tendre C ** ne fe trouvent en foule . >
Pour moi je crois , & j'en jurerois bien ,
Que lorfque Dieu l'eut fait , il en rompit le moule,
Par le même.
FRAGMENT d'une épître à Mlle N **.
CET ET Enfant , toujours jeune & beau
Sous qui déformais je dois vivre ,
M'eût en vain donné fon flambeau ,
Si, pour m'engager à le fuivre ,
Il n'eût détaché fon bandeau .
Mon coeur ne fut jamais d'étoffe
A choisir un guide incertain ....
Il feroit beau de voir un philofophe
Eclairé par un Quinze-vingt !
Par le même,
46 MERCURE
DE FRANCE.
TRADUCTION de quelques épigrammes
d'OWEN.
IGNIS
Ad Phillidem .
GNIS amor fi fit , veluti proverbia dicunt ;
Hei mihi ! quàm tuus eft frigidus ignis amor!
Traduction.
Si l'amour eft un feu, Philis , pour mon malheur,
Hélas ! ce feu chez vous a bien peu de chaleur.
Ad Phillidem formofam & paupérem .
Quàm natura tibi fi tam fortuna faveret ,
Ditior Anglorum famina nulla foret.
Tempore Trajani belli fi nata fuiffes ,
Digna fuit caufâ Troja perire tuâ.
Traduction.
Si la fortune , autant que la nature ,
Pouvoit fur toi , Philis , répandre les faveurs ;
Dans Londres verroit-on plus riche créature ,
Et qui méritât mieux l'hommage de nos coeurs ?
Si Priam t'eût vu naître , Hélene dans l'hiſtoire
Du fac de Troye auroit- elle la gloire ?
Philis , ta beauté feule eût caufé fes malheurs.
OCTOBRE 1766. 47
Mendicus medicus.
Qui modò venifti noftram mendicus in urbem
Paulùm mutato nomine fis medicus.
Pharmaca das agro , aurum tibi porrigit ager :
Sic morbum curas illius , ille tuum .
Traduction .
Sous les haillons de la mendicité ,
Arrivé dans notre cité ,
De ton fort admire la chance :
De pauvre te voilà devenu Médecin.
Pour des drogues , pour du latin ,
Pour quelques lignes d'ordonnance ,
Du malade tu prends de l'or.
Pour vous guérir tous deux c'est être bien d'accord:
Il te fauve de l'indigence ,"
Et tu le fauves de la mort.
Cæcus & furdus.
Cur oculis pollet magis hic , magis auribus ille ?
Hic oculis audit , auribus ille videt.
Traduction.
Dites- nous par quelles merveilles
Le fourd voit mieux que nous & l'aveugle entend
mieux ?
Je vais l'apprendre aux curieux .
L'aveugle voit par les oreilles ,
Et le fourd entend par les yeux .
48 MERCURE DE FRANCE:
In Corbulonem.
Diruis, adificas quid Corbulo ? diruis omnes
Divitias & opes , adificafque nihil.
Traduction.
Tu détruis , tu bâtis , Corbulon , c'eft fort bien :
Mais à ce métier- là très- rarement on gagne.
Moi je détruis ! quoi donc ? ta fortune , ton bien ,
Et tu bâtis des châteaux en Efpagne.
In calcum Alanum.
Ecce tibi nulli fuperant in vertice crines ;
Nullus in infidâ ftat tibi fronte pilus :
Omnibus amiffis à tergo & fronte capillis ,
Quid tibi jam reftat perdere , calve ? Caput.
Traduction.
Sur ton chef dépouillé rien ne paroît aux yeux ;
De toutes parts , Alain , te voilà chauve.
Adieu touper , & frifure & cheveux ;
Tu n'as plus que la tête , Alain... Dieu te la fauve!
Si oculus dexter , & c. erue eum , & c.
Si quoties peccant , dextri effodiantur ocelli ,
Mundus in exiguo tempore lufcus erit.
Traduction.
OCTOBRE 1766. 49
Traduction .
S'il falloit fe créver l'oeil droit
Quand il péche ou qu'il fcandalife ,
Dieux que de borgnes l'on verroit
Se repentir de leur fottife.
In Zoilum .
Defundo partes , viventem , Zoile , carpis.
Non ego propterea mortuus effe velim.
Traduction.
Tu drappes les vivans & crois que c'eft affez
De laiffer en repos les pauvres trépaffés.
Eh bien , Zoile , à tes coups je me livre :
Tire fur moi , car j'ai deffein de vivre.
HISTOIRE DU BAISER.
Sous le règne d'Aftrée , les hommes ne
connoiffoient que les befoins de leurs
coeurs. La pudeur & le refpect prirent foin
d'en régler l'ufage en prefcrivant des bornes
aux defirs. L'hymen , pour l'ordinaire ,
après une épreuve fuivie , les fcelloit du
fceau de la conftance. Il régnoit une candeur
& une décence admirable dans les
Vol. II. C
MERCURE DE FRANCE.
expreffions d'un berger amoureux qui fai
foit à fa bergère l'offre de fon coeur ; la
modeftie dictoit à la bergère fa réponſe :
un air d'embarras , un incarnat qui fe répandoit
fur fon teint , étoient pour le berger
les fignes certains de fon triomphe ou
du refus de la bergère.
Dans ces temps heureux le baifer n'étoit
pas connu. La pudeur l'avoit mis fous
l'empire de la fidélité conjugale ; ainfi il
n'étoit encore qu'au rang des careffes fecretes
d'un amour légitime. Excepté les
momens confacrés au myſtère , un époux
n'auroit ofé par un baifer exprimer fa tendreffe
à fa femme. L'hiftoire nous a confervé
un exemple de févérité qui fit beaucoup
d'impreffion. Un citoyen fut rayé du
tableau de la fociété , pour avoir donné
en préfence de fa fille quelques baifers
paffionnés à fa femme.
Des moeurs fi pures ſe font long-temps
confervées. Rien n'eft fi digne d'admiration
que l'exactitude fcrupuleufe des Paladins
à l'obfervation de cette difcipline.
On les a vus parcourir le monde avec les
Princeffes qu'ils devoient époufer , fans
que la pudeur eût jamais le moindre reproche
à leur faire . Mais ces moeurs , qui
firent admirer l'univers dans ces temps reculés
, éprouvèrent des révolutions,
OCTOBRE 1766.
L'hyménée étoit toujours le terme des
defirs. Il arrivoit quelquefois qu'une bergère
changeoit d'avis quoiqu'elle eûr fait
cfpérer à un berger de lui donner fa foi.
Le berger , dont la conftance avoit efluyé
différentes épreuves , fe trouvoit privé de
fes efpérances. On prétend que plufieurs
bergers , en pareilles circonftances , s'étoient
portés de douleur à des extrêmités
fur eux- mêmes . On s'en plaignit à l'Hymen.
Ce dieu en fentit toutes les conféquences.
De concert avec la pudeur , il
fut réglé que déformais la bergère qui accepteroit
un berger pour époux , lui donneroit
un baifer pour gage ddee llaa ffooii qu'elle
lui promettoit. Il est néceffaire quelquefois
de fe relâcher d'une trop grande févérité
qui entraîne fouvent des fuites fâcheufes.
De cet accord il réfulta deux
biens ; un berger n'étoit plus dans l'incertitude
de fon fort , & l'on mit des bornes
à un efprit de légereté dont les progrès auroient
peut-être été trop rapides .
Rien n'eft ftable dans la vie ; les plus
beaux établiſſemens font exposés à des viciffitudes.
Sous des loix fi fages les coeurs
vivoient en fûreté. On ne s'aimoit pas
moins fincérement , quoique les démonftrations
de tendreffe fuffent défendues en
public ; on pouvoit employer le langage
C ij
52 MERCURE
DE FRANCE
.
des yeux n'eft- il pas expreffif? Le baifer
fut donc long-temps relégué dans l'obfcurité
; mais bientôt il va paroître au grand
jour & perdre par fon éclat toute la vivacité
& le piquant que le mystère lui prêtoit.
L'Amour , comme l'on fçait , fut chaffé
de l'Olimpe pour une jaloufie de Junon.
Ce dieu vint habiter la terre & porta chez
les humains cet efprit inquiet & de domination
qui fut la caufe de fon exil . Il s'unit
d'abord avec l'Hymen fon frère ; cette
union ne fut pas longue ; la rivalité d'empire
en fut le feul motif.
L'Amour trouva dans les moeurs établies,
une uniformité qui , felon lui , devoit
par la fuite y répandre de la langueur . Il
blâmoit hautement cette contrainte que la
pudeur avoit impofée au fentiment qui
ne pouvoit s'épancher que dans le fein
du myſtère ; c'eſt un abus , difoit- il , & la
pudeur n'entend pas fes intérêts. Il forma
donc le deffein de rectifier ces ufages , &
d'introduire des moeurs plus aifées.
Ce projet menaçoit l'empire de la pudeur
; mais il étoit trop folidement affermi
pour qu'on pût fe flatter de le détruire
tout d'un coup. Il étoit fondé fur le préjugé
, ennemi difficile à vaincre lorsqu'il
seft établi depuis long - temps. Des maOCTOBRE
1766. 53
nières douces & infinuantes furent les armes
dont l'Amour fe fervit . Il eut l'art de
perfuader & bientôt il fe forma un parti.
Le premier échec que la pudeur reçut
, fut que quelques époux ne crurent
plus manquer à la pudeur , en donnant à
leurs femmes des baifers en préfence de
leurs amis . Cet ufage parut fingulier à des
peuples reftés fidèles aux loix de la pudeur.
Les nouveautés révoltent d'abord ,
fur-tout lorfqu'elles femblent combattre
un préjugé. Mais la réflexion fit comprendre
qu'il étoit légitime à des époux de
s'aimer, & qu'il étoit déraisonnable de ne
devoir fon bonheur qu'au fecret . La réflexion
l'emporta .
Le baifer étoit cependant encore l'appui
de la pudeur : c'étoit un coup de partie
de le lui enlever. Le hafard en fournit
les moyens à l'Amour. Chloé aimoit Daphnis,
qui l'adoroit. Affis tous deux un jour
fous un hêtre , ils n'avoient que l'Amour
pour témoin. Leurs yeux , leurs bouches
exprimoient tout ce que leurs coeurs leur
infpiroient. Mais qui pouvoit leur répondre
de la fidélité de leur ardeur mutuelle ?
Il leur manquoit un gage qui pût les affurer
de leur fincérité. L'Amour vit leur
embarras ; dans l'inftant même il apperçut
le baifer qui voloit auprès de deux époux
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
par l'ordre de l'Hymen . L'Amour l'arrête
& le configne auprès de ces deux amans.
Chloé & Daphnis le retinrent le plus longtemps
qu'il leur fut poffible ; ils étoient
trop contens de pouvoir fe donner des témoignages
de leur tendreffe , pour le laiffer
échapper. Mais bientôt il s'éclipfa pour
fuivre les ordres de l'Amour. On dit niême
que peu de temps après , il rejoignit Daphnis
auprès de Célimène.
Le baifer trouvoit l'empire de l'Amour
moins rigoureux ; délivré par fes foins des
chaînes qu'on lui avoit données , il devint
léger & volage. En vain l'Hymen
l'appelloit , à peine reconnoiffoit- il fa voix.
Enfin d'efclave qu'il étoit de la pudeur ,
il devint fon plus cruel perfécuteur , &
lui en impofa de façon qu'elle fe retiroit
à fon approche.
Bientôt le baifer n'eut plus de demeure
fixe. Errant dans l'univers , il obéiſſoit à la
voix du premier qui l'appelloit. Chacun
fe l'appropria ; l'amitié en fit le fymbole
de la fincérité , la paix , le fceau de l'union
& la perfidie le fit fervir de voile à fes
noirceurs.
OCTOBRE 1766. 55
A Madame DE ***
CÉ grand Socrate , à foixante- dix ans ,
Voulut , dit - on , apprendre encor la danſe.
Au fon criard d'une vielle en cadence
Il forme des pas chancelans ;
Et fon vieux coeur , déja flétri par l'âge ,
Sentit encor des defirs renaiſſans ;
Pour fe mieux trémouffer , rappellant le courage
Et la vigueur qu'il eut en fon printemps ,
Il s'en trouva cent fois plus heureux & plus fage .
Si cependant Socrate eût vu ,
Qu votre aimable mère , ou vos charmantes filles ,
Sans doute pour danfer il n'eût point attendu
L'âge où l'on porte des béquilles.
Oui ,le bon homme eût , cinquante ans plutôt,
Abjuré la vaine ſageſſe ,
Qui ne fervit , pour tout dire en un mot,
Qu'à le forcer dans fa vieilleffe
A s'empoifonner comme un fot.
Il voulut corriger fon ingrate patrie ,
Et mourut comme un malfaiteur ,
En prêchant la philofophie :
Il fût mort tout couvert d'honneur ,
S'il eût danfé toute fa vie.
Par plaifir & par intérêt
Civ
36 MERCURE
DE FRANCE
.
La danfe eft donc l'art à qui je me donne
Jamais un rigaudon ne fit mourir perſonne ;
Et ce n'eft point avec un menuet ,
Tont effrayant , tout fatiguant qu'il eft,
Qu'on maffacre ou qu'on empoisonne
Il est bien vrai que par occafion
La danfe eft quelquefois peu fûre ;
Que fouvent , fans réflexion ,
Tout en portant l'oreille à la meſure ,
On peut rifquer fon coeur & fa raiſon .
L'amour malin , qui de tout fait bleffure
Sait toujours bien mettre à profit
Une taille élégante , un oeil , une coëffure ,
Un pied bien fait , un fimple habit.
Caché fous ces objets , qu'il embellit encore,
Il rit de voir un fage tout furpris
Qui , s'approchant d'un piége qu'il ignore ,
Tout en l'examinant , s'y trouve bientôt pris.
Mais le fage doit - il s'en plaindre ?
Doit-il même le redouter ?
Pour moi, fi de ta part j'ai quelque piége à craindre ,
Amour , fais- le fi fort que je puiſſe y reſter !
N. H. LINGUET.
OCTOBRE 1766 57
447
LE mot de la première énigme du premier
volume du Mercure d'Octobre eft
la rofe . Celui de la ſeconde eſt Avril , où
l'on trouve rival. Celui du premier logogryphe
eft verrouil , dans lequel on trouve
oui , vol , lyre , lire , or , roue , ver , vil ,
Roi. Et celui du fecond eft grace , dans lequel
on trouve race , âge, Egra , rage , grec.
ENIGMES.
Nous fommes dans l'humilité ;
Cependant notre utilité
Fait qu'on nous prend fans répugnance.
Quelques gens fe privent de nous
Par un efprit de pénitence ,
Les autres par néceffité :
Mais on peut dire , en vérité ,
Que c'eft contre la bienséance.
AUTRE.
JE fuis petite & fuis brunette ,
De la forme la plus parfaite ;
Mon père quelquefois , m'appellant un tréfor ;
Souvent m'habille toute d'or.
Cv
58 MERCURE
DE
FRANCE
.
Pour me rendre où l'on me defire ,
Il ne faut traverſer un palais précieux ,
Et puis defcendre en d'autres lieux
Que leur obfcurité m'empêche de décrire .
Là toutefois j'exerce mon empire ,
Et c'est pour foulager les maux
Du roi des animaux.
LOGO GRYPH E S..
JE fuis , Lecteur , du fexe féminin ;
Et , quoiqu'au mal je doive la naiſſance ,
Le bien n'en eft pas moins de mon effence ,
Et m'aflure toujours un glorieux deftin .
Huit piedsforment mon tout . Décompoſe mon être;
Plus aisément tu pourras me connoître.
Je t'offrirai d'abord un pays fort ancien
Qui de la Perfe aujourd'hui fait partie ;
De plus une cérémonie
Qui fe fait tous les ans dans le monde chrétien ;
Pour un auteur un être favorable ;
L'ouvrage induſtrieux que fabrique l'oiſeau ;-
Un dérangement du cerveau
Qui rend l'homme méconnoiſſable ;
Ce qu'un Curé ramaffe avec grand ſoin ;
Enfin celui qui le dirige.
Cher Lecteur , à moins d'un prodige ,
Toi- même un jour peux en avoir beſçin.
OCTOBRE 1766. 59
AUTRE.
PAR des fons doux , harmonieux ,
Je flatte fouvent les oreilles :
Qu'on me coupe la queue , ô cruelle merveille !
Alors je fuis un crime affreux :
Remis dans mon entier , autre métamorphofe ,
En m'arrachant le coeur , mets - moi la tête en bas ,
Je ſuis fils de Jacob . Mais... tu me tiens... non pas ,
Prends mon tout & le décompoſe ,
Tu trouveras , Lecteur , un fruit ;
Un vêtement de none... Adieu , j'en ai trop dit .
HEND. MARG. à Rochefort , près Saint - Lô.
CHANSON.
REMONTRANCES d'une jeune fille à fa
mère. Air Par- tout où règne le chagrin
, &c.
POURQU OURQUOI, maman , vous fâchez - vous
Quand vous voyez venir Léandre ?
Pour moi , le moment le plus doux.
Eft celui qui peut me le rendre..
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE..
Il eft cent fois plus amufant
Que l'opéra , la comédie :
Tout ce qu'il dit eft féduifant ,
Ce qu'il fait vous feroit envie.
Me plaire eft fon unique objet ,
Pourroit- il ne pas être aimable ?
L'amour , dont il eft le portrait ,
Me défend d'être inexorable.
Au plus beureux de tous les choix ,
Belle maman , daignez vous rendre.
Souvenez- vous bien qu'autrefois
Mon papa fut votre Léandre.
Par M. FUZILLIER , à Amiens
OCTOBRE 1766. 61
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de M. de LALANDE , de l'Académie
Royale des Sciences , & Cenfeur
Royal , à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure , fur l'éloge de M. CLAIRAUT ,
donné par M. SAVERIEN..
a
Vous avez publié , Monfieur , il n'y 2
pas long- temps une lettre au fujet de M ..
Clairaut ; elle a auffi paru dans le Journal.
Encyclopédique , & l'on y a ajouté de
plus un reproche perfonnel contre moi ::
l'on m'accufe d'avoir été l'approbateur
d'un livre où ce grand Géomètre n'eft pas
traité auffi bien qu'il méritoir de l'être.
L'attachement que j'ai eu pour fa perfonne,
& le refpect que j'ai pour fa mémoire
m'ont rendu très - fenfible à ce reproche ,
& je me crois obligé de m'en juſtifier.
Je remarquerai d'abord que le livre de
M. Saverien , ne contenant l'éloge que de
trois ou quatre Géomètres de la première
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes ,
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuſtre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
; j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
... On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé
OCTOBRE 1766. &z.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails ..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,.
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes:
les circonftances que j'ai pu rencontrer .
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en- Breffe , le 26 Septembre 1766%.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuſtre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
, j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
>
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé
OCTOBRE 1766.
ی ق و ج
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion.
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes:
les circonstances que j'ai pu rencontrer .
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en-Breffe , le 26 Septembre 17666.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes ,
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuftre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
; j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner.
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
... On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé--
OCTOBRE 1766. &z.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de répondre
de l'exactitude de tous les détails ...
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon reſpect & mon attachement
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes :
les circonftances que j'ai pu rencontrer..
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en- Breffe , le 26 Septembre 1766 .
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus célèbres
Auteurs dans les fciences exactes
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuftre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
, j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très- bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
... On a eu raifon d'obferver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé
OCTOBRE 1766. &z.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails ..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été une
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes:
les circonftances que j'ai pu rencontrer .
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg-en- Breffe , le 26 Septembre 1766%.
62 MERCURE DE FRANCE.
1
force , avec ce titre : Notice des plus cébebres
Auteurs dans les fciences exactes ,
on ne peut foupçonner l'Auteur d'avoir
fait peu de cas de M. Clairaut, Pour moi ,
je fus flatté de retrouver cet illuftre ami
dans le catalogue peu nombreux des Géomètres
que l'Auteur deftinoit à l'immortalité
, j'y vis l'éloge de fon génie prématuré
, de fes découvertes , de fes ouvrages
principaux , de fon bon coeur , de
fes divers talens , fait avec un air de
naïveté qui paroiffoit exclure toute emphâfe
, mais qui ne laiffoit foupçonner
aucun venin .
Je ne fis pas affez d'attention à unarticle
de la dernière page , où M. Saverien
parle des tables de la lune de M. Clairaut.
Je n'aurois point approuvé cet article
, parce que l'on pourroit en conclure
que fes tables étoient moins bonnes que
celles de M. Mayer , & qu'il s'étoit attendu
à une récompenfe qui lui fut refufée
; ce qui n'eft point exact, comme on l'a
très-bien remarqué dans la lettre dont il
s'agit.
On a eu raifon d'obſerver auffi que M.
Saverien a mis , mal à propos , trois mois
au lieu d'un , en parlant du retard de la
comète de 1759 , par rapport aux calculs
de M. Clairaut ; mais une pareille mé--
OCTOBRE 1766. &3.
prife échappe facilement à un Cenfeur
qui n'eft point chargé de vérifier tous les
articles du livre qu'il examine , ni de ré--
pondre de l'exactitude de tous les détails..
Au refte , quand on examinera cette Notice
avec impartialité , l'on n'y trouvera
point que M. Clairaut foit réduit au mérite
d'un fimple calculateur. C'eût été unes
injuftice manifefte qui ne m'eût point
échappé , à moi fur - tout , l'ami de M..
Clairaut , fon admirateur & fon ancien
difciple. Quoi qu'il en foit , Monfieur
j'ai profité avec plaifir de cette occafion
pour rendre hommage à la mémoire de
cet illuftre Académicien , que je regrette:
plus que perfonne , & pour qui j'ai marqué
mon refpect & mon attachement ,
même fans ménagement pour ceux qui
pouvoient s'en offenfer , & dans toutes :
les circonstances que j'ai pu rencontrer..
J'ai l'honneur , &c..
A Bourg- en- Breffe , le 26 Septembre 1766 .
64 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. DE MASSAC , Avocat en
Parlement , de l'Académie des Sciences ,
Infcriptions & Belles - Letres deToulouse,
& de la Société Royale d'Agriculture de
la Généralité de Limoges , à M, DE LA
PLACE , auteur du Mercure de France.
N ONOn trouve , Monfieur , dans le Mercurede
Juillet 1766 , premier volume , pag. 23.
& fuivantes , une traduction en vers françois
du Stabat mater dolorofa ; par M......
abonné au Mercure. A Brive , le , & c.
Comme bien des gens , foit dans cette
ville , foit ailleurs , n'ignorent pas que je
fuis depuis long - temps un de vos abonnés
, & que la lettre initiale de l'Auteur
anonyme de cette traduction pourroit me
la faire attribuer ; permettez- moi , je vous
prie , de déclarer au Public que je n'en
fuis point l'auteur : aveu que je ne manquerois
pas de faire , quand bien même
l'ouvrage dont il s'agit ( que je ne prétends
pas néanmoins vouloir apprécier
ici ) feroit plus capable de me faire honneur
parmi les gens de lettres . J'ai , &c.
DE MASSAC.
A Brive , le 15 Septembre 1766.
OCTOBRE 1766. 65
CHOIX de Poéfies Allemandes , par M.
HUBER. A Paris , chez HUMBLOT
Libraire , rue Saint Jacques , près Saint
Yves ; 1766 : quatre volumes in- 12 &
in-8 °.
Q
UOIQUE nous ayons déja annoncé ce
Recueil de Poéfies Allemandes , nous ne
craignons point d'y revenir encore & de
le faire connoître plus particulièrement .
Dans un difcours préliminaire M. Huber
nous donne le précis de l'hiftoire de la
Poéfie Allemande , & il le fait avec beau
coup de franchife & d'impartialité ; mais ,
fans entrer dans aucun détail fur ce difcours
qu'il faut lire dans l'ouvrage même ,
nous nous contenterons d'extraire de cette
collection intéreffante différens morceaux
de divers auteurs.
M. Huber ayant voulu faire de ce Recueil
une espèce de poétique , a divifé fon
ouvrage en divers genres de poéfie. Il
commence par les idylles facrées de M.
Schmidt , jeune poëte nourri de la lecture
de l'écriture fainte , & rempli d'idées
66 MERCURE DE FRANCE.
naïves & fouvent fublimes ; & fucceffivement
il paffe en revue les autres Poëtes
paftoraux de fa nation .
Pour faire connoître ce Poëte, nous pren
drons le premier morceau , intitulé : Dedan
& Ilmith.
و ز
« Au fond d'un bois folitaire , dans la
contrée de Berfaba , Dedan , gardien
» de fes troupeaux , s'affit avec, fa chère
Ilmith fur le gafon , près d'une fontaine ,
» dont le murmure fe faifoit à peine entendre.
De hauts cyprès & un chêne.
» antique interceptant la lumière du jour ,
étendoient une fombre voûte fur la fon-
» taine ; & leur ombrage facré infpiroit la
» plus douce mélancolie. J'aime ces lieux ,
» s'écria Dedan ; regarde , ma chère Ilmith,
» porte les yeux dans ce lointain , comme
ce lierre rampe à l'entour de ce rocher
fufpendu ! ... Ah , quelle fraîcheur on
" goûte dans ce féjour ! ..
وو
ور
» Le filence & l'obfcurité qui règnent
so dans ces bois , répond Ilmith , en fer-
» rant la main du Berger , conviennent
parfaitement à la fituation de mon âme.
L'émail des prairies de mon père n'a
plus d'attrait pour moi depuis que ma
» chère Zipha n'eft plus. O charmante
Zipha , gage d'un éternel amour ! ...
OCTOBRE 1766. 67
و د
ל כ
Hélas elle s'eft flétrie comme la rofe
qui n'a pas vu le midi , & ... tous mes
plaifirs font morts avec elle.
» Ilmith , répliqua le Berger , en la
» prenant dans fes bras & la preffani ten-
» drement contre fon fein, ma chère Ilmith,
ceffe de verfer des larmes fur le fort de
" notre fille ; c'eft un ange qui brille main-
» tenant dans des campagnes bien plus
» délicieufes que ne l'étoit le délicieux
» Eden : oui , elle y brille & voit fous fes
pieds une multitude de cieux. Oublie
» déformais l'enveloppe mortelle qui ca-
» choit fa belle âme. Qu'est- ce que le foleil
» en comparaifon d'une feule goutte de
» cette lumière dont les bienheureux s'a
» breuvent dans le fein de Dieu ?
>>
و ر
ILMIT. « Ah ! je cède , malgré moi ,
» à l'impreffion du fentiment qui m'agite ....
» Le Créateur , lui qui a verfé tant de
" tendreffe & d'amour au fond de mon
» coeur maternel , ne s'offenfera point de
» mes larmes. Tu t'en fouviens , ô Dedan !
» avec quel tranfport , de quel air plein.
» d'innocence elle nous fourioit , lorfque ,
» la balançant fur mes genoux , je l'exci-
» citois à rire à force de baifers , & lorf-
» que...
vrai...
DEDAN. «Hélas ! il n'eft que trop
mais , ô ma chère Ilmith ! .... ILMITH,
68 MERCURE DE FRANCE .
"
"
» & lorfqu'en fons encore mal formés elle
t'appelloit fon père .... DEDAN, « O ten-
» dre fouvenir ! ô ma chère Ilmith , que
j'aime ! ah ! que j'aime les fentimens
dont ta belle âme eft pénétrée ». ... ( A
ces mots Dedan l'embraffe tendrement
» en cachant fes joues mâles dans fon fein
que les fanglots faifoient palpiter )
" Mais nous n'offenfons pas le Seigneur
par des larmes trop amères. Sais - tu ,
» ma chère Ilmith , qu'il n'eft pas permis
» de fe livrer à la douleur dans ce lieu à
l'afpect de cette fontaine. Ah ! ne profanons
point cette fontaine par nos lar-
» mes. Que notre coeur foit plein de fen-
» timent , mais non pas de foibleffe !
ور
39
ILMITH. « Eh bien ! cette fontaine ! ...
DEDAN. « Je vais t'en raconter l'hiftoire ,`
» ma chère Ilmith ; puiffe- t- elle diffiper
» ton chagrin ! écoute l'hiftoire de la fon-
» taine facrée. C'est ainsi que Jaskan , mon
père , me l'a chantée lorsque j'étois en-
» core toute jeune , & qu'il vouloit élever
mon âme au fentiment de la Divinité.
» L'aurore étendoit fon vêtement de
pourpre fur les champs immenfes des
cieux , lorfqu'une fille Egyptienne , por-
» tant un enfant fur fon dos , arriva dans
» ce lieu folitaire : égarée , éperdue , elle
» fe tordoit les mains , car elle avoit été
33
OCTOBRE 1766. 6.9
"
33
"
"3
"3
que
:
délaiffée un peu de pain & un vaſe
plein d'eau étoient toutes les richeſſes
fon bien - aimé lui avoit données
lorfqu'un deftin cruel l'eut féparée de
» lui. L'eau de fon petit flacon fut bientôt
épuifée , & alors il ne jailliffoit encore
» aucune fource dans ce lieu . Cependant
Agar ( c'étoit le nom de cette fille infortunée
pofa triftement fous ce chêne
» folitaire fon fils endormi , le charmant
Ifmael ; & , comme en s'éveillant il demanda
de l'eau à grands cris , elle s'en
» alla & fe précipita fur le gafon. Non ,
» dit- elle , je ne verrai point la mort dou
» loureufe de mon fils. Elle étoit étendue ,
» le vifage contre terre , muette , verfant
» un torrent de larmes , qui , tombant fur
» le trèfle & fur les plantes balfamiques ,
» brilloient comme de l'argent fluide . Elle
» refta deux heures entières étendue dans
cette pofture... défolée ... délaiffée...
elle croyoit mourir.... Mais un Ange ,
envoyé par le Très - Haut , defcendit .
tout-à-coup & fut témoin de ce fpecta-
» cle déplorable. Alors fon fouffle fomenta
les larmes de l'infortunée Agar , lefquel-
ور
""
39
39
» les fe réunirent & formèrent une fon-
» taine. Au premier murmure de la fource,
Agar, effrayée & furpriſe , leva la tête,
» avec précipitation. Alors l'Ange du Sei-
"3
70 MERCURE DE FRANCE.
ود
gneur , qui fe tenoit invifiblement à fes
côtés , lui dit d'une voix douce : Agar !
» Agar ! ne crains rien ! Dieu a entendu
» la voix plaintive de ton fils. Lève - toi ,
prends le jeune enfant & conduis -le par
» la main : delui fortira une grande nation.
Agar fe leva , elle courut en même temps
» à la fource , elle remplit fon vaſe &
» abreuva fon fils qui , étant devenu grand ,
» fut un homme puiffant.
03
ود
هد
»
» Ainfi chanta Dedan : Ilmith verfa des
larmes de joie & lava fon beau vifage
dans la fontaine facrée ; puis elle def-
» cendit plus gaie dans le vallon , avec ſon
Berger , auprès de fon troupeau folâtre :
» là elle raconta aux jeunes Bergers & aux
› jeunes Bergères ce que Dedan avoit
chanté lorfqu'il l'avoit conduite dans
l'épaiffe forêt où l'ombre funèbre des
» cyprès excite à la mélancolie » .
"
38
"
Ce morceau fuffit pour faire connoître
la manière de l'Auteur : on trouvera fans
doute , comme nous , que tout y reſpire le
fentiment & retrace l'expreffion de la nature.
S
M. de Breitenbauch , Gentilhomme Saxon
, à l'exemple de M. Schmidt , a auffi
tranfporté la fcène paftorale dans la Paleftine
; & , quoique fes idylles n'expriment
OCTOBRE 1766. 71
pas toujours ces fentimens naïfs & tendres
, qui caractérisent les paftorales de
M. Schmidt , elles ne laiffent pas que de
renfermer des beautés de détail , & furtout
d'être très - pittorefques. On peut en
juger par la Bergère de Madian , morceau
charmant , qui a bien le ton de l'églogue
& qui refpire le ſentiment.
Nous pourrions auffi extraire des morceaux
très-agréables de l'idylle orientale de
M. Wiclaud , des paftorales de M. Roft ,
des églogues d'un Poëte qui jouit d'une
grande réputation en Allemagne. M. de
Kleift s'eft autant fignálé par la beauté de
fon génie que par fa bravoure héroïque &
fa mort glorieuſe.
M. Huber nous a donné des détails
très-intéreffans de fa vie , mais il faut les
Fire dans l'ouvrage même. Ce Poëte , à
l'exemple de Sannazar & de Théocrite luimême
, a introduit dans fes paftorales des
bergers , des jardiniers & des pêcheurs,
Les fentimens de bienfaifance qui règnent
dans l'idylle , intitulée Philéte , & qui
forment
le caractère de M. Kleift , valent
bien , à ce que nous croyons , ces éternelles
plaintes amoureufes dont ordinaire
ment les paftorales font remplies.
On trouve dans ce Recueil quelques
idylles nouvelles de M. Gefner ; nous
72 MERCURE DE FRANCE.
ofons affurer qu'elles ne déparent point
leurs aînées . Voici un morceau qui nous
paroît plein de délicateffe ; il eft intitulé :
Chanfon du matin. « Je te falue , diligente
» aurore jour naiffant , je te falue. Déja
» ta lumière éclate derrière la fombre
» forêt qui couvre la montagne.
ود
Déja elle fe joue dans les eaux de
» cette caſcade , dans la rofée qui couvre
chaque feuille ; la joie & les plaifirs
» arrivent avec tes rayons .
"
» Le zéphir qui dormoit fur les fleurs
» abandonne fon lit : il voltige d'une fleur
» à l'autre & réveille ceux qui dorment
» encore. La troupe bigarrée des fonges
quitte en voltigeant le front des mortels ,
» tel on voit l'effain des amours errer autour
des joues de Chloé.
» Hâtez -vous , zéphirs ! dérobez à cha-
» que fleur fes doux parfums : hâtez- vous ,
" volez vers Chloé dans cet inftant où elle
» va s'éveiller.
Allez voltiger autour de fon lit de
» duvet ! éveillez doucement cette belle ,
» en vous jouant fur fon fein & fur fes
» lévres vermeilles .
»
3
» Auffi tôt qu'elle s'éveillera, murmurez
tout bas à fon oreille que dès avant l'aurore
, feul aux pieds de la cafcade , je
foupirois fon nom ».
A
OCTOBRE 1766. 73
A la fuite des paftorales viennent les
fables & les contes ; les Fabuliftes allemands
les plus eftimés font les Hagedorn , les
Gellert , les Lichtvver , les Schlegel , les
Gleim & les Leffing. Nous nous bornerons
à en rapporter quelques exemples.
L'Oie & le Loup , par M. Hagedorn.
Ce furent les Oies qui fauvèrent le
Capitole , difoit d'un ton rauque une Oie
au milieu d'un étang : qu'on nous difpute
l'intrépidité ! Ce fut une Louve qui allaita
Romulus , difoit d'un ton doucereux un
Loup affis fur le bord de l'eau : qu'on nous
accufe d'être cruels ! Oui , fe difoient- ils
l'un à l'autre , l'homme eft injufte à notre
égard ; il jouit de nos bienfaits & feint
d'ignorer nos vertus. Oui , fans doute , la
nature a fait les Oies courageufes & les
Loups humains. Pendant ce dialogue un
milan dirige fon vol rapide vers l'étang.
L'Oie pouffe des cris de frayeur & fe plonge
au fond des eaux . D'un autre côté un
agneau avoit quitté le troupeau , le Loup
fe jette fur lui & le dévore.
Méfiez- vous de ceux qui fe vantent de
quelques vaines apparences de vertus : il
ne leur manque que l'occafion de déployer
& d'exercer leurs vices.
Vol. II. D
74 MERCURE DE FRANCE .
Le Payfan &fon fils , par M. Gellert.
Un jeune manant , d'un efprit paffablement
épais , fuivit Junker Hans , le fils de
fon Seigneur , dans fes voyages , où , à l'exemple
de fon maître , il acquit entre autres
bonnes qualités , celle de menteur fieffé .
De retour dans fon village , fon père le
mena un jour à un marché éloigné, Fritz ,
chemin faifant , trouva l'occafion favorable
de parler des belles chofes qu'il avoit
vues. Et c'étoit de mentir avec la dernière
impudence. Tout alloit bien lorfque , pour
fon malheur , un grand chien vint à paffer.
Oh , mon père s'écria le jeune drôle ,
vous ne me croirez peut- être pas , mais
rien n'eft pourtant plus vrai que ce que je
vais vous dire... Dans notre voyage j'ai
vu un chien... attendez... c'étoit près de
la Haie , fur le chemin qui va à Paris : ce
chien... je veux être un coquin s'il n'étoit
plus grand que le plus fort de vos chevaux,
Ce que tu me dis là , mon fils , me furprend
, reprit le père : au refte chaque pays
offre fes prodiges . Nous , par exemple
nous n'aurons pas fait une lieuë que nous
trouverons un pont qu'il faut que nous
paffions , pont qui a été funeſte à bien du
monde. Aufli dit - on qu'il eft enchanté.
OCTOBRE 1766. 75
Enfin , quoi qu'il en foit , fur ce pont - là
il y a une pierre contre laquelle on heurte
quand on a menti dans la journée , on
tombe & on fe caffe une jambe.
Notre ruftre , à ce récit , fut un peu
effrayé .... Eh , mon père , comme vous
courez ! .. mais , pour revenir à ce chien ,
combien vous difois je qu'il étoit grand ?
comme votre grand cheval? Oh, pour celuilà
, c'eſt un peu fort. Ce chien donc , à
préfent je m'en fouviens , n'avoit encore
que
fix mois ; mais je jurerois bien qu'il
étoit aufli grand qu'une geniffe.
:
Ils firent encore un bon bout de chemin .
Fritz n'étoit pas à fon aife , le coeur lui
battoit on n'aime point avoir la jambe
caffée. Il apperçut enfin le pont fatal ; il
fent déja la fracture. Ecoutez , mon père...
le chien dont je vous parlois étoit bien
grand ; & quand je l'aurois un peu augmenté
, il étoit toujours plus grand qu'un
veau.
Le pont fe préfente . Fritz , pauvre
Fritz, comment t'en tireras- tu ? Le père
paffe le premier : Fritz l'arrête. Ah , mon
pêre ! lui dit- il , vous n'êtes pas fi enfant
que de croire que j'ai vu un pareil chien ? ...
car , puifqu'il faut que je vous dife la
vérité avant de paffer outre le chien dont
je vous parlois étoit de la grandeur de
:
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
celui que nous avons vu paffer tout- àl'heure.
f
Les hommes finguliers , par M. Lichtvver.
blent
Un curieux avoit parcouru le monde &
obfervé les différentes comédies que les
hommes jouent fur la terre. De retour dans
fa patrie , fes amis s'empreffoient de lui
demander ce qu'il avoit vu dans fes voyages
? Par-tout des hommes , leur dit- il ,
c'eft-à-dire des fous qui fe piquent d'être
fages ; mais j'en ai trouvé à onze cents
lieues du pays des Hurons une efpèce des
plus fingulières . Ces hommes- là 's'affems'affeoir
vis -à -vis les uns des
pour
autres , & refter affis les journées & même
les nuits entières fans bouger. Là ils s'occupent
, devinez à quoi ? Ils perdent le
fouvenir du boire & du manger ; ils deviennent
muets & fourds; ils n'entendroient
pas Dieu tonner ; & le ciel s'écrouleroit
avec fracas qu'ils n'en refteroient pas moins
immobiles fur leurs fieges . De leur bouche
s'exhalent des mots entrecoupés qui ne
forment point de fons. Ils s'expriment par
des grimaces , des contorfions & des roulemens
d'yeux ; la crainte , l'efpérance ,"
l'inquiétude , la joie maligne , la colère ,
la fureur , le défefpoir fe peignent tour-àOCTOBRE
1766. 77
tour fur leur viſage mobile. A leur détreffe
on les prendroit pour des criminels ; à leur
gravité pour des juges infernaux , & à leurs
emportemens pour des furies. Ce qu'il y a
de fingulier encore , c'eft une foule de
fpectateurs qui fe plantent à côté d'eux
pour les contempler. Mais quel eft donc
l'objet de ces gens - là , demandent les amis ?
Cherchent - ils des remèdes aux calamités
publiques ? ... Bon , quelle idée ! .. La
pierre philofophale ou la quadrature du
cercle ? .. A d'autres ... Seroit- ce un rendez-
vous de malheureux , de pénitens ,
d'énergumènes ? .. Point du tout.. ; Mais
que font- ils donc ? . . Ils jouent !
L'Homme riche & Ariftippe ,par M. Schlegel.
Quel eft le plus grand devoir des parens ?
eft- ce d'amaffer des richelles afin que nos
enfans vivent dans le faſte , afin que nous
mourions fans être regrettés. Non , c'eft
de fomenter , par de bonnes inftructions ,
leur foible penchant pour la vertu , de
veiller de bonne heure fur leur efprit , &
de ne l'enrichir que des tréfors de la fageffe.
Voilà le devoir des parens ; voilà
pourtant ce que la plupart femblent ignorer.
Toujours entraînés par le torrent de
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
leur paffion dominante , ils s'occupent fort
peu à cultiver l'efprit & le coeur de leurs
enfans ; ou fi par fois , pour fe conformer
à la mode , ils facrifient quelque chofe à
leur inftruction , ils croyent que c'eft de
l'argent mal employé.
la
Rempli de cette belle maxime , un
riche d'Athène penfoit auffi fagement que
ceux de nos jours , & méprifoit tous les
arts , excepté l'art d'amaffer. Cet homme
alla trouver Ariftippe , ce fage de la Grèce -
qui réuniffoit à la fagacité du jugement la
politeffe de l'efprit , ce philofophe que
Cour préfomptueufe fut obligée d'admirer
& même de trouver aimable. Il voyoit
bien néanmoins qu'Ariftippe n'étoit qu'un
pédant ; mais qu'importe ! Ariftippe étoit
à la mode : on le prônoit par- tout ; & il
étoit bien-aife de mettre fon fils entre fes
mains pour le voir briller un jour comme
fon maître . Déja il l'aborde d'un air
moins foucieux que quand il fait faire
des obligations. Seigneur Ariflippe , lui
dit-il , j'entends dire du bien par- tout de
vous ; je voudrois que vous inftruififfiez un
peu mon fils : combien prenez- vous pour
cela ? Mon ami , répond le Philofophe , je
prends un talent ... Comment ? un talent ; y
penfez-vous ? l'efprit feroit- il fi cher ? je ne
OCTOBRE 1766. 79
le crois pas. Le meilleur efclave ne revient
qu'à un talent . Eh bien , reprit Ariftippe ,
allez- en acheter un , vous en aurez deux .
Les Furies , par M. Leffing.
Mes furies commencent à vieillir , dit
Pluton au Meffager des Dieux ; il m'en
faut qui foient plus fraîches & plus jeunes :
va-t-en faire un tour là haut fur la terre
& choifis-moi trois perfonnes propres à
remplir l'emploi que je leur deftine . Mercure
obéit & partit.
Peu de temps après Junon dit à Iris :
ne pourrois- tu pas me trouver parmi les
mortelles deux ou trois filles fages , mais
parfaitement fages ? Tu m'entends bien :
j'aurois grande envie de confondre Vénus
qui fe vante d'avoir affujetti tout le fexe.
Va , & tâche de me faire cette découverte.
Iris part & parcourt tous les coins de la
terre , mais inutilement. Elle prend le
parti de revenir. Ah ! s'écria Junon en la
voyant arriver toute feule , eft- il poffible !
ô vertu ô chaſteté !
Déeffe , dit Iris , j'aurois bien pu t'amener
trois filles , qui toutes trois étoient
parfaitement fages , qui toutes trois n'avoient
de leur vie fouri à un homme ,
qui toutes trois avoient détruit dans leur
D iv
80So MERCURE DE FRANCE.
coeur jufqu'au germe de l'amour ; mais ,
hélas ! je fuis arrivé trop tard . Comment :
trop tard , dit Junon ? Oui , trop tard
Mercure venoit de les enlever pour Pluton.
Pour Pluton ? & que veut faire Pluton
de ces filles vertueufes ? ... Des furies.
Le Traducteur fait un article à part des
contes poétiques , poëmes qui contiennent
des aventures touchantes . Les bornes de
notre Journal ne nous permettent pas d'en
extraire des morceaux ; mais nous ne craignons
pas d'avancer qu'on lira ces contes
avec plaifir , & que dans ceux de Gefner
& de Wiclaud on trouvera des traits fublimes.
Nous n'avons parlé ici que du premier
volume ; les trois autres ne font pas moins
intéreffans , tant par le choix des morccaux
, que par l'importance des matières.
OCTOBRE 1766.
MANUEL de Chymie , ou Expofé des opérations
de la Chymie & de leurs produits :
ouvrage utile aux perfonnes qui veulent
prendre une idée de cette fcience , ou qui
ont deffein de fe former un cabinet de
Chymie ; feconde édition , revue & augmentée
Par M. BAUMÉ , Maître
Apothicaire de Paris & Démonftrateur
en Chymie : un vol in- 12. A Paris ,
chez LACOMBE , Libraire , quai de
Conti ; 1766.
Nous croyons devoir faire connoître ,
par un extrait , cet excellent ouvrage , que
nous nous fommes contentés d'annoncer
lorfqu'il a paru pour la première fois.
L'auteur , après une introduction à la
chymie , entre dans l'expofition des affinités
ou rapports obfervés entre les différentes
fubftances connues ; & il propofe
à cette occafion de faire deux tables des
affinités du corps ; l'une pour les affinités
qu'on obferve par la voie humide , &
l'autre pour celles qui ont lieu par la voie
fèche. Pour peu qu'on foit verfé dans la
D Y
: 82 MERCURE DE FRANCE.
2
chymie , on appercevra aifément l'utilité
& même la néceflité de cette double table
des rapports, puifque les décompofitions
& recompofitions des corps ne font point
les mêmes , lorfqu'on opère par ces deux
différentes voies . D'ailleurs , M. Baumé
en donne une preuve par une découverte
très - intéreffante qui lui eft due , & qui
confifte à décompofer le tartre vitriolé par
l'acide nîtreux feul . Il donnera, fans doute ,
certe double table des affinités dans un plus
grand ouvrage de chymie , qu'il promet
dans la préface de ce manuel , & qu'il
avoit déja annoncé dans fes Élémens de
Pharmacie , théorique & pratique
à
A la fuite des affinités , on trouve ce
qui concerne les principes primitifs des
corps , c'est- à- dire , les principes que nous
regardons comme fimples & élémentaires ,
-parce qu'ils le font en effet par rapport
nous . L'auteur en admet quatre avec les
meilleures Chymiftes & Phyficiens ; fçavoir
, le feu , l'air , l'eau , & la terre. Il a
traité ces matieres en grand phyficien ;
l'article du feu finguliérement , quoique
compofé d'après l'illuftre Boerrhave , paroît
neuf en quelque forte , par les réflexions
& les vues qui y font répandues.
Dans l'article de la terre , l'auteur fait
Ce livre fe vend chez le même Libraire.
OCTOBRE 1766. 83
voir qu'il a des connoiffances bien exactes
fur la nature des pierres à plâtre , qui ,
comme on fait , font une matière fort
intéreffante pour la conftruction des édi
fices . M. Poir , dans fa Lithogéoguofie ,
nous préfentoit cette fubftance , comme
une vraie pierre. M. Baumé fait voir , au
contraire , que c'eft une matiere faline ,
diffoluble en entier dans l'eau comme les
fels , mais qui demande à la vérité une
très- grande quantité d'eau pour fon entière
diffolution. Il prouve que la pierre
à plâtre eft compofée d'une terre calcaire
& de l'acide vitriolique faturés l'un par
l'autre ; enfin , que c'eft une félenite calcaire
, ou un fel vitriolique à baſe de
terre calcaire.
Nous ne devons pas oublier une belle
obfervation qui fe trouve à la page 183 .
M. Baumé , en décompofant du nître par
le colchotar , fuivant les procédés connus
pour préparer de l'acide nîtreux fumant
a obtenu un acide tellement fuperfaturé
de phlogistique , qu'il s'en eft féparé une
fubftance qui a toute l'apparence d'une
huile.Il penfe que c'eft une forte de foufre
nîtreux , qui eft tenu en diffolution par de
l'acide nîtreux .
Le borax brut eft traité , par l'auteur
d'une maniere nouvelle. On croyoit avant
D vj
84
MERCURE
DE
FRANCE
.
lui qu'il y avoit quelque fecret particulier
pour le purifier. Il fait voir que ce fel
n'eſt pas plus difficile à purifier que tous
autre. Les obfervations qu'il rapporte con→
cernant cette purification , font très -propres
à répandre beaucoup de lumière fur la
nature de cette fubftance , qu'on ne connoifloit
guère encore que par
les travaux
des Chymiftes François t
Ap ès les matieres falines , on trouve
ici les matieres métaliques , parmi lef
quelles fe diftingue la platine : métal pirfait
, découvert depuis un petit nombre
d'années ; métal fupérieur à l'argent &
au mercure par fa pefanteur , & l'émule
de l'or par fon indeftructibilité & fes
autres propriétés effentielles. L'auteur explique
les moyens de reconnoître, fi l'or
eft allié de platine ; moyens fimples , à
la portée de tous ceux qui s'occupent de
la métallurgie , & qui cependant , faute
d'avoir été connus , ont fait profcrire la
platine par le Roi d'Efpagne , propriétaire
des mines où l'on trouve ce métal précieux
.
Il y a auffi dans ce manuel beaucoup
de chofes curieufes fur le cobalt , mar
tière prefque neuve pour la France. On
trouve bien dans quelques ouvrages , tels
que l'art de la verrerie de Kunkel , la
OCTOBRE 1766. 85
chymie métallique de Geller , des détails
fur la manière de faire le faffre & le bleu
d'émail ; préparations de cobalt , dont on
fe fert pour colorer la porcelaine & la
fayance ; mais M. Baumé donne des connoiffances
particulières fur la nature &
les propriétés de cette fingulière fubftance
femi -métallique : par exemple , la méthode
de le retirer en régule de fa mine ;
les phénomènes qu'il préfente , étant expofé
à l'action du feu. Quoiqu'il foit
effentiellement volatil , comme tous les
autres demi-métaux , il ne peut cependant
fe volatilifer que lorfqu'il eft expofé
à l'air libre , & qu'il éprouve le contact
immédiat des charbons. Ainfi il n'eft point
fufceptible de fe fublimer dans les vaif
feaux clos , comme les autres fubftances.
demi- métalliques.
Tous les demi- métaux entrent en fufion
en même temps qu'ils rougiffent ,
or à peu près. Celui-ci , au contraire
n'entre en fufion qu'après avoir rougi à
blanc ; il eft auffi difficile à fondre que le
cuivre rouge. Par l'examen que l'auteur
fait de la chaux de cobalt , il a reconnu
qu'il n'y a que dans cet état de chaux
que le cobalt peut fournit ce bleu , qui a
la propriété remarquable de réfifter à la
derniere violence du feu ; phénomène
86 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne peut obtenir avec aucune autre
matière métallique.
Dans l'examen chymique des pierres
& des terres , partie fi effentielle pour les
arts , & qui jette un fi grand jour fur l'hiftoire
naturelle de ces fubftances , l'auteur a
été conduit par fes expériences à n'admettre
que la terre calcaire & la terre
vitrifiable , que M. Pott avoit divifées en
quatre fubftances . M. Baumé fait voir que
l'argille & le gypfe , ou pierre à plâtre ,
qui font deux des terres de M. Pott ,
doivent être regardées comme de vrai fels
vitrioliques à bafe retreufe.
Dans le gypfe , comme nous l'avons
vu plus haut , c'eft une terre calcaire unie
à l'acide vitriolique ; dans l'argille , c'eſt
une terre vitrifiable unie à ce même acide.
Le gypfe eft une félenite calcaire ; l'argille
eft une féienite à bafe de terre vitrifiable.
etre dernière peut fe charger
d'acide vitriolique par fuiabondance , &
former ainfi de l'alun . La félenite cal
caire , au contraire , ne peut exifter qu'au
point de faturation. Ces diftinctions
étoient abfolument effentielles à connoître
pour les analyfes des eaux minérales
, où l'on n'avoit admis jufqu'à préfent
qu'une feule eſpèce de félenite ', fans
qu'on ait jamais bien rendu raifon de la
OCTOBRE 1766. 87
vraie nature des terres qu'on en retire.
M. Pott a donné connoiffance de la
fufibilité de certaines terres les unes par
les autres ; mais fans donner la théorie
de ce phénomène fi curieux. M. Baumé
attribue cet effet à deux caufes . 1 °. La
matière faline alkaline , qui fe forme par
la calcination de la pierre calcaire. 2º. L'acide
vitriolique contenu dans l'argille.
La méthode que M. Baumé à fuivie
dans ce manuel , eft extrêmement avantageufe
pour dire beaucoup de chofes en
peu de mots ; après une expofition précife
des principes , toutes les opérations
de la chymie fe préfentent fucceffivement
; & comme elles font la fuite les
unes des autres , on évite par ce moyen
toutes les répétitions Nous croyons que
ce livre peut être fort utile à toutes les
perfonnes qui , par goût ou par état , s'intéreffent
aux fciences phyfiques ; & il pa-
-roît que le Public en a déja jugé comme
nous.
88 MERCURE DE FRANCE.
MÉMOIRES d'une Religieufe , écrits par
elle-même & recueillis par M. DE L.
A Paris , chez L'ESCLAPART le jeune ,
quai de Gefvres ; chez la veuve Dʊ-
CHESNE , rue Saint Jacques , au temple
du goût ; deux parties in-12 : 1766.
Le Marquis de Frefne , l'aîné de ſa famille
, poffède prefque tous les biens de
fes pères. Il n'a point d'enfans ; M. de
Montmars fon frère paîné doit hériter de
fa fortune. Pour l'exclure de fa fucceffion ,
il imagine de faire fon teftament en faveur
de fa nièce Adelaïde , fille de M. de
Lorme fon autre frère. Avec cette charge
cependant , qu'elle époufera le fils de Madame
de Montmars fon coufin-germain .
L'inftant de fa mort arrive. M. de Lorme le
tranfporte auprès de lui , & recommande
fa fille au Baron de Roche ecueil, qu'il croit
fon meilleur ami . Cet enfant n'a encore
que deux ans. Le Baron eft un de ces
monftres de corruption & d'hypocrifie qui,
fous prétexte d'arracher à la féduction les
attraits naiffans des infortunées qu'il fait
élever , les réfervent pour l'infamie. Sa
OCTOBRE 1766. 89
criminelle prévoyance n'excepte point
Adelaide. Il la fait paffer pour morte , &
la fait renfermer dans un couvent. M. de
Lorme inftruit de cette fâcheufe nouvelle ,
craignant de perdre avec fa fille , les grands
biens qu'il vient de recueillir en fon nom,
imagine de faire paffer pour Adelaïde le
fils qui lui refte ; il lui donne des habits
de fille & le fait élever dans un couvent ,
dont la Supérieure eft fa four qu'il met
dans fa confidence ; c'eft le même où M. de
Roche- ecueil a conduit Adelaïde . Les deux
enfans prennent des fentimens tendres
l'un pour l'autre ; on eft bientôt forcé de
les féparer. Tous deux tombent malades
on eft contraint de les réunir pour rétablir
leur fanté . Adelaide eft conduite chez M.
de Lorme , elle connoît le fèxe de fon
amant: M. de Roche- ecueil ne peut voir fans
douleur les témoignages qu'ils fe donnent
de leur paffion & les fépare encore. Le
défefpoir d'Adelaide eft peint avec les
couleurs les plus fortes. Elle erre dans le
parc du Château du Baron , veut fe précipiter
dans une pièce d'eau , & ne fort de
cet état de démence qu'à la vue de fon
amant qui , avec les habits de fon fèxe , a
pris le nom de Zélencourt ; ils fe livrent à
tous les tranfports , à toute l'ivreffe de la
paffion .
90 MERCURE DE FRANCE .
L'odieux Roche- ecueil vient troubler cette
fcène d'enchantement.Ilemmene Adelaïde,
dont le premier foin eft de cacher fon
amant dans le feuillage. Elle lui promet
de venir le trouver après le fouper. Ils en
étoient au fruit ; elle fe croyoit au terme
de fon fupplice. Le clair de lune invite le
Baron à la promenade ; il lui fait la propofition
de l'accompagner. A peine ontils
fait cent pas qu'ils entendent quelque
bruit dans l'épaiffeur du bois. M. de Roche-
ecueil qui ne fort jamais fans fon fufil ,
tire au hafard. Le plomb mortel atteint
l'amant d'Adelaïde. M. de Lorme arrive
fur ces entrefaites. Il demande fon fils .
Quelle fituation pour ce malheureux père !
Il l'apperçoit tout fanglant , & le venge.
Adelaide fe faifit de l'épée qu'elle a vu
s'échapper des mains de M. de Rocheecueil
au moment de fa chûte. Elle preffe
fon corps fur la pointe de ce fer étincelant.
Une voix fépulchrale qui lui crie
d'arrêter , fufpend tout- à - coup les effets
de fa démence . C'eſt M. de Roche ecueil
qui , dans fes convulfions , profère quelques
paroles entrecoupées. Ces frayeurs font
changer d'objet à la frénéfie d'Adelaide . Elle
perd la raifon & ne la recouvre qu'après
une année qu'elle fe dérobe par la fuite aux
attentats de M. de Roche-ecueil. Elle paffe
OCTOBRE 1766. 91
trois jours dans la campagne , cherchant
un afyle où elle puiffe éviter les recherches
de M. de Roche- ecueil , & trouve enfin
une jeune payfanne qui la conduit dans
fa maifon . Elles font bientôt liées par l'amitié
la plus tendre. Thérefe , c'eſt le nom
de la payfanne , raconte fes aventures à
Adelaide ; elle lui apprend le fecret de fa
naiffance. Son père eft un ancien Magiftrat
que l'injuftice des hommes a réduit
à la plus extrême mifère . Il n'a pour ami
que le Seigneur du village où il eft venu
fe retirer. Ce Seigneur eft M. de Montmars.
C'eft aux lumières du père de Thérefe
qu'il doit fa nouvelle fortune . Il faut
remarquer qu'Adelaide n'entend ce récit
qu'après un an de féjour dans la demeure
de fa bienfaitrice. Elle paffe à l'hiftoire
de fes amours avec Saint - Val , fils de M.
de Montmars, qui confent à leur mariage
malgré la difproportion de leurs fortunes.
C'est un moyen honnête de partager avec
fon ami le fruit de fes bons offices . Mais
le père de Thérefe qui eft toujours en garde
contre les moindres témoignages d'une reconnoiffance
qu'il ne croit pas mériter, s'oppofe
à cette union , à laquelle il répugne
d'ailleurs par une philofophie fingulière
qui , lui infpirant de la haîne contre les
hommes , lui fait fouhaiter leur aneantif
52 MERCURE DE FRANCE.
ود
fement. Il fait jurer à fa fille de ne jamaïs
prendre d'époux. Therefe fe propofe d'unir
fon amie à cet amant auquel fes fermens
F'ont forcé de renoncer . M. de Montmars
ne veut pas d'abord en entendre parler ;
mais lorsqu'il apprend qu'Adelaïde eft la
fille de M. de Roche ecueil , qui , preffé de
fes remords , avoit dévoilé le projet affreux
qu'il avoit forné , il ceffe de réfifter
, & preffe un mariage qui doit tout ramener
au plan de feu M. le Marquis de
Frefne. « Déja , dir Adelaïde , tout étoit
préparé pour la cérémonie lugubre où
» devoit préfider la plus cruelle des fu-
» ries. On nous attendoit à l'églife ; j'y
» marchai comme une victime qui va s'im
» moler fur l'autel de l'amitié. La vue de
ma Therefe qui ne me quittoit plus ,
» combattoit victorieufement dans mon
» coeur , les répugnances qui le foulevoient
» contre le fatal ferment que j'allois pro-
» noncer..... Nous touchons aux mar-
» ches de l'autel qu'un parjure facrilége
» va profaner. Cent témoins curieux nous
entourrent. Le filence & l'effroi rempliffent
le temple. Les torches funèbres
de l'hymen blanchiffent de leurs clartés
pâles & vacillantes , les fombres voûtest
de cet édifice fpacieux ; le Prêtre qui
» doit fanctifier les horreurs de cette nuis
"
">
و د
OCTOBRE 1766. 93
J
» affreufe , a déja prononcé les prières
» préléminaires du facrifice qu'il va confommer
; il nous fixe déja d'un oeil terrible
, & nous interroge au nom du Dieų
qui pénètre les confciences ».
La cérémonie s'acheve , & l'on conduit
les deux époux chez M. de Montmars. Ą
peine eft on rentré, que Zélincourt qui étoit
à l'armée depuis long-temps , arrive .en
pofte , pour prendre part à la joie d'un
oncle & d'un ami . Quelle doit être la
furpriſe d'Adelaide ! Rien de plus animé
que cette reconnoiffance , dont les effets
font on ne peut plus tragiques. Les tranfports
de nos deux amants irritent toute
Paffemblée. « Malheureux , s'écrie M. de
" Montmars , en s'adreffant à Zélincourt ,
38
où t'emporte l'erreur d'un amour in-
» fâme ! C'eft ton fang que tu profanes ;
» la coupable Adelaide eft ta foeur. Auffitôt
il fe met en devoir de l'arracher à
mes embraffemens. Mille imprécations
> encouragent fes efforts , dont l'impuif-
» fance appelle de nouveaux fecours. La
jaloufie de Saint - Val , décidée par l'exemple
de fon père , vient les feconder.
» Les forces de mon amant, quoique dou-
» blées de toute ma réſiſtance , vont cédet
» à leur violence réunie. Je le fens qui
» s'ébranle , il m'échappe , & nos coeurs
"
94 MERCURE
DE FRANCE.
و د
preffés l'un dans l'autre , femblent nous
» abandonner pour ne fe point défunir.
» Mais je le ferre dans mes bras plus for-
» tement encore , & l'on nous déplace
" fans nous séparer
Zélincourt devenu plus furieux , s'arme
d'une épée , & c'est pour écarter fon oncle
& fon ami qu'il n'eft plus en état de reconnoître.
Saint - Val veut répouffer ce
nouvel outrage, Zélincourt eſt bleſſé légèrement
, à la vue de fon fang , Adelaide
fe faifit de fon épée . Elle frappe Saint - Val
d'un coup mortel. Qu'as- tu fait , lui dit
Zélincourt ? il étoit mon ami. Et mon
époux s'écria - t- elle en repouffant fon frère
avec horreur. Leurs yeux ne s'éclairent
que dans ce moment terrible . Tout l'enfer
a paffé dans le coeur d'Adélaïde. Mais
le défefpoir de Thérefe ajoute encore
aux horreurs de fon fupplice. Sa fureur
s'exhale d'abord,en imprécations contre
Adelaïde ; « elle veut continuer , & fa
» bouche n'eft plus que l'organe de fes
fanglots..... L'on n'entend que les gémiffemens
étouffés du défefpoir qui la
fuffoque. Un murmure fourd & terri-
» ble rend mieux le défordre de fa douleur
, que l'expreffion de la parole qui
peint toujours foiblement les affections
Frofondes ».
ود
ود
""
>>
و د
OCTOBRE 1766. 95
Cette effrayante fcène fe termine par la
mort de Zélincourt qui fe précipite fut
l'épée qu'Adelaïde tient entre les mains,
Elle ne peut la détourner affez tôt pour
lui fauver le dernier de fes crimes.
Cependant M. de Montmars ne fçauroit
furvivre à la perte de fon fils. Sa douleur
l'entraîne bientôt dans le même tombeau ,
leurs cendres réunies font un monument
refpectable que l'amour paternel a confacré.
« Plufieurs vieillards des environs
و د
s'y raffemblent encore à différens temps
» de l'année , dans l'unique vue de s'exciter
au plus doux fentiment de la na-
» ture.C'eft fur certe tombe qu'ils feplaifent
» fur- tout à répandre des larmes d'atten-
" driffement , ces larmes fi délicieufes
» pour quiconque a le bonheur d'être père.
» Leurs enfans les y accompagnent , &
» cette fcène touchante qui fe répete au
» renouvellement de chaque faifon , contribue
fans doute à maintenir la paix
» & l'union qui diftinguent ces familles
» refpectables ".
ود
Adelaïde abandonne la réfolution qu'elle
avoit formée de fe donner la mort. Dans
l'égarement de fon défefpoir , elle fe tranfporte
à la ville la plus voifine. Elle veut
fe livrer entre les mains de la Justice . Le
Juge auquel elle s'adreffe fait femblant de
96 MERCURE DE FRANCE .
fe prêter à fa fureur. Elle renonce enfin å
fes prétentions forcenées. Elle fe condamne
aux larmes de la pénitence & du repentir.
Elle eft reçue dans le couvent de Notre
Dame en qualité de Soeur converſe . M.
Delorme découvre fa retraite au moment
qu'elle va prononcer fes derniers voeux.
Avant de s'engager irrévocablement , elle
accompagne fon père jufqu'au château Deforme.
Elle y paffe deux mois dans l'ivreffe
de ces plaifirs fupérieurs qui tirent
leur premier charme de leur innocence.
" Plaifirs trop peu connus dans ces jours
» de corruption , où la nature n'a plus ni
» vertu ni faveur , où les entrailles pater-
» nelles ne treffaillent plus ; où les careſſes
» filiales ne font plus que le partage de la
39
ود
première jeuneffe ; où les pères ne voient
» dans leurs enfans , que les héritiers d'un
nom qu'ils font ambitieux de tranfmer-
» tre ; où les enfans ne voient dans leurs
pères , que les poffeffeurs d'une fortune
qu'ils fe laffent d'attendre : dans ces jours
» en un mot , où le refpectable titre de
père , n'exempte point du mépris auquel
» tout vielliard eft condamné , où par l'a-
» bus le plus énorme , un fils tendre &
» foumis n'eft guère moins ridicule.
» qu'unépoux amant de fa propre femme »
Elle montoit dans la voiture qui devoit
"
و ر
la
1
OCTOBRE 1766. 97
la conduire à fa retraite , lorfqu'elle fe
fent preffée dans les embraffemens de Fanchon
qui a quitté des lieux remplis du défaftre
de fes anciens maîtres . La mort de
Thérefe a entraîné dans le tombeau la mère
la plus tendre , le plus refpectable des
pères : elle arrive enfin à fa cruelle deſtination.
On la fait Supérieure du couvent
après la mort de fa tante dont elle peint
les infirmités. Elle fait un tableau vraîment
pittorefque de fa cruelle fituation.
La mémoire de Zélincourt vit toujours
dans fon coeur ; & c'eft avec une répugnance
extrême qu'elle remplit les devoirs
de fa place.
Il y a de l'intérêt , de la chaleur , des
détails dans ce roman ; nous fouhaiterions
que l'Auteur eût mis un peu plus de vraifemblance
dans quelques- uns des événemens.
Les fituations dans lefquelles il fait
paroître fes héros , font quelquefois terribles
; mais la manière dont elles font amenées
empêche une partie de leur effet.
Vol. II. €
୨୫
MERCURE
DE
FRANCE
.
CONTINUATION des Caufes Célèbres &
intérefantes , avec les jugemens qui les
ont décidées ; tome premier : ouvrage extrêmement
intéreffant , qui fe trouve à
Paris , chez DESAINT , Libraire , rue
du Foin , la première porte- cochère à
droite en entrantpar la rue Saint Jacques.
CE
ET ouvrage a pour but de raffembler
fous un même coup- d'oeil les caufes les
plus célèbres qui ont été agitées dans les
différens Tribunaux
du royaume depuis
1650 , & que M. Gayot de Pittaval` n'a
pas données au public , foit parce qu'elles
font échappées à fa connoiffance , foit
parce que , malgré fes recherches , il ne
lui a pas été poffible d'en raffembler les
détails.
Ce premier volume contient cinq caufes
travaillées avec ordre & methode , & qu'on
ne lira qu'avec plaifir.
La fameufe conteftation entre deux des
enfans naturels de Henri IV & de la belle
Gabrielle d'Eftrées , fur la question de
favoir qui des deux approchoit plus de l'état
d'enfant légitime , forme le fujet de la preOCTOBRE
1766. 29
mière ; & dans cette caufe il y a d'excellens
morceaux , frappés au coin du grand ,
du beau , du fenfible.
La deuxième caufe eft celle d'un impofteur
; elle eft plus fingulière que toutes
celles qui ont encore paru jufqu'à préfent
, fans en excepter même Martin
Guerre. Il faut en lire l'enſemble.
La difpute de deux femmes qui contef
tent entre elles à qui ne fera pas la mere
d'un enfant qui appartient néanmoins à
l'une d'elles , & dont l'autre étoit la marreine
, fait le fujet de la troifième .
Il s'agit , dans la quatrième , d'une
femme parricide , qui , après avoir été
condamnée à mort , reparoît après trenteun
ans d'abfence , & réclame la fucceffion
de fa mère , & celle de fon père qu'elle a
fait tuer.
Mais fur- tout il faut lire la cinquième
caufe , qui contient l'hiftoire du rapt de
Mlle de Calvierre par MM. Lenoir de
Clermont , Vicomtes du Bocq , pere & fils ;
& dans laquelle il femble que les événemens
les plus bifarres fe foient réunis , pour
la rendre auffi célèbre & auffi intéreſſante ,
qu'elle eft extraordinaire.
L'auteur de cet ouvrage eft M. de la
Ville , Avocat au Parlement de Paris .
Il mérite beaucoup d'éloges , foit par
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
l'ordre & la méthode qu'il a fu faire régner
dans la diftribution de fon ouvrage ,
foit pour les détails & les recherches auxquels
il s'eft livré dans le premier volume ,
& qu'il fera contraint de faire les
fuivans.
pour
Son travail plaira fans doute également
& au public & aux Avocats .
A ceux- ci , parce qu'ils y trouveront des
moyens & des autorités folides , très - capables
de les foulager ; au public , parce
qu'il aura une occafion de s'inftruire agréablement
; l'auteur ayant réuni dans fon
livre le clair , le curieux , l'inftructif , le
folide , l'utile enfin & l'agréable.
M. de la Ville , qui joint à l'exercice de
fa profeffion la continuation de ces caufes
ne peut qu'annoncer un bon célèbres
Avocat.
Par la manière dont il a traité les cinq
caufes qui compofent le premier volume,
qu'il donne aujourd'hui , il montre une
grande connoiffance des principes , & fait
concevoir de fes talens les plus grandes
idées. Il feroit fort à fouhaiter que fes occupations
lui permiffent de refondre &
de retravailler auffi les vingt volumes des
caufes célèbres données au public par M.
Gayot de Pittaval.
On trouve à la tête du premier tome dé
OCTOBRE 1766.
la continuation des caufes célèbres , un avis
du Libraire conçu en ces termes :
L'Auteur , qui invite MM. les Avocats
fes confrères à lui faire parvenir leurs mémoires
dans les grandes affaires , recevra.
toujours avec plaifir les inftructions qu'ils
voudront bien lui donner.
Il priefeulement qu'on ait la bonté d'affranchir
le port des paquets & des lettres
qu'on lui écrira ou enverra , foit qu'on les
adreffe à lui-même , en fa demeure , rue
des Méneftriers près la rue Saint Martin ;
foit qu'on les adreſſe chez fon Libraire.
ANNONCES DE LIVRES.
.44
Voix du Pafteur , difcours familiers.
d'un Curé à fes paroiffiens , pour tous les
Dimanches de l'année ; par M. Reguis ,
Curé du Diocèfe de Gap , ci - devant dans
celui d'Auxerre ; avec cette épigraphe :
Veni non infublimitate fermonis . A Paris ,
chez Claude Bleuet , Libraire , fur le pont
S. Michel ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi : 2 vol . in- 12 .
Ces Prônes nous font offerts tels qu'ils
ont été entendus par les paroiffiens de M.
Reguis , c'eſt- à - dire , qu'ils répondent par-
E iij
1r0o2z MERCURE DE FRANCE.
faitement au fens de l'épigraphe. L'auteur
en les donnant à l'impreffion , y a ajouté
quelques détails qui en rendront la lecture
utile à un plus grand nombre de perfonnes.
POÉSIES diverfes , par M. Tannevot ,
Membre des académies de Nancy & des
Arcades de Rome , Cenfeur Royal , ancien
premier Commis des Finances . A Paris
, chez la veuve Ballard , Imprimeur
du Roi , rue des Noyers ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi , trois vol .
in- 12 , petit format.
>>
و ر
Nous ne pouvons annoncer plus avantageufement
ce Recueil des poéfies de M.
Tannevot , qu'en copiant ici le jugement
qu'en porte M. Bonamy , Cenfeur Royal ,
qui l'a approuvé. « Ces poéfies , fruit de
quelques momens de loifir , & du caprice
, font marquées au coin de la dé-
» cence ; & les moeurs n'ont rien à crain-
» dre de leur lecture ; la Religion même
» y trouve un vengeur qui ne rougit pas
» de la défendre contre les traits de l'impiété.
Enfin , les pièces moins férieuſes ,
» dictées par le bon goût & le génie , dé-
» lafferont & orneront l'efprit ; tandis que
» d'autres ferviront à former le coeur.
» L'auteur ne pouvoit mieux employer fa
» retraite qu'à raffembler en un corps des
>>
OCTOBRE 1766. 193
93
ود
pièces que le Public a déja vues avec
plaifir , & à en ajouter d'autres qui caractériſent
également le ton de probité
» & de vertu que tout le monde lui con-
, noît » .
33
ORIGINE de la Nobleffe Françoiſe , depuis
l'établiſſement de la monarchie , contre
le fyftême des Lettres imprimées à
Lyon en 1763 , dédiée à la Nobleffe de
France ; par M. le Vicomte D**** . A
Paris , chez Guillaume Defprez , rue Saint
Jacques , au coin de la rue des Noyers ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; un vol. in- 12.
Selon l'auteur des Lettres imprimées à
Lyon , & que M. le Vicomte D**** entreprend
de réfuter , il n'y avoit nulle
trace de nobleffe en France fous toute la
première race de nos Rois. Tous les rangs
étoient confondus , & toutes les conditions
étoient égales . On ne connoiffoit
que deux ordres , celui des hommes libres
& celui des ferfs. C'eft la première partie
du fyftême renfermé dans les Lettres de
Lyon . Elle eft fuivie de quelques autres
que l'auteur réfute ainfi que la première ,
en établiffant les propofitions contradictoires.
Son livre , plein de recherches intéreffantes
, ne peut manquer d'être très-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
*
favorablement reçu de la haute nobleffe
du royaume.
EXAMEN du fyftême de M. Newton ,
fur la lumière & les couleurs ; par M.
J. Alethophile. A Euphronople , chez G.
Saphenodore ; 1766 : brochure in - 12 de
200 pages.
L'auteur qui prend tant de foin de fe
cacher fous tous ces noms à la grecque ,
dit dans fa préface , qu'ayant examiné &
trouvé faux le fyftême de Nevyton , il en
a averti le Public par un petit écrit inféré
dans les Mémoires de Trévoux aux
trois premiers mois de l'année 1761 , &
dont on a la fuite aux mois de Mars .7
Avril & Mai de 1762 ' ; que l'on peut
voir encore aux mois de Juillet & d'Août
de la première de ces années , la réponſe
qu'il fit à un auteur célèbre qui s'étoit cru
fondé à attaquer une de fes propofitions.
Ce font ces divers écrits retouchés & augmentés
qui forment la brochure pfeudonyme
que nous annonçons .
VIE du Chrétien , où l'on trouvera différens
exercices de piété , avec les offices
du Dimanche & des principales Fêtes de
l'année , fuivant le nouveau Bréviaire de
Paris & des Diocèfes qui l'ont adopté
OCTOBRE 1766. 105
A Paris , chez Antoine Boudet , rue Saint
Jacques , chez Crapart , rue de Vaugirard ,
proche la place S. Michel , & chez Berton ,
rue Saint Victor , vis - à- vis S. Nicolas du
Chardonnet ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi ; volume in - 12 , pett
format.
L'auteur , M. de Malbofe , avertit dans
fa préface qu'il n'a eu en vue en comp
fant cet ouvrage , que le falut des âmes ;
& que pour cet effet , il a cru devoir don
ner une courte explication des principaux
myftères de la foi , des facremens , des
commandemens de Dieu , des péchés ,
des vertus théologales , & des vertus cardinales.
Il a recueilli en même temps un
certain nombre de prières & de pratiques
de dévotion qui forment comme un plan
de conduite.
SOMMAIRE alphabétique des principales
queftions de droit , de jurifprudence
& d'ufage , des provinces du droit écrit
du Parlement de Paris ; par M. Malbuy de
la Mothe , Confeiller du Roi , fon Avocat
& Procureur au Siége royal de Bellac. A
Paris , chez Vente , au bas de la montagne
de Sainte Geneviève , 1766 , vol . in - 12 ,
petit format.
Le mêlange du droit écrit avec les dif-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
férens ufages fourniſſent ſouvent à la chi- ·
cane un fujet de trouble qui devient par
une fuite funefte , la ruine des familles
entieres. C'est pour prévenir un inconvénient
fi pernicieux, que M. Malbay s'eft appliqué
à défigner les bornes du droit écrit ,
& des ufages pratiqués dans les provinces
régies par cette loi dans le reffort du Parlement
de Paris.
LETTRE de M. L*** . Avocat au Bailliage
de Caën , à M. D.... Curé à portion
congruë , du diocèſe de Vannes. À Amf
terdam, & fe trouve à Paris , chez Defpilly,
rue Saint Jacques ; 1766 : brochure in- 12
de 120 pages. Prix 18 fols.
Ceci est une réponſe à un autre ouvrage
qui a pour titre : Lettre à un Magiftratfur
les dixmes , en réponse au Mémoire pour
les Curés à portion congruë ; par M. LE
CLERC , Avocat au Bailliage de Caën.
MÉMOIRE fervant de réponſe à celui de
Meffieurs les Curés de Normandie à portion
cougrue , annoncé dans le Mercure
de France du mois de Janvier dernier ;
par M. de Freminville , ancien Bailli du
Marquifat de la Paliffe ; imprimé à Genève
, & fe trouve à Paris , chez Valeyre
père , rue Saint Severin , vis- à - vis le porOCTOBRE
1766. 107
tail de l'églife , à l'Annonciation ; 1766 :
brochure in- 4°. de 36 pages.
3 ་
Nous renvoyons nos lecteurs , pour l'intellingence
de cet ouvrage , au Mémoire
que nous avons annoncé au mois de Janvier
; & on reviendra enfuite à la lecture
de celui- ci .
LA Fête du Château , divertiffement
mêlé de vaudevilles ; par M. *** repréfenté
pour la première fois par les Comédiens
Italiens ordinaires du Roi , le 25
Septembre ; 1766. A Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple du
Goût avec approbation & privilége du
Roi ; in- 8°. Prix 1 1. 4 fols avec la mufique.
Il fera rendu compte de cette pièce à
l'article des fpectacles.
I
PANEGYRIQUE de faint Louis , Roi de
France , prononcé devant Meffieurs de
l'Académie Françoife , dans la chapelle du
Louvre , le 25 Août 1766 , par M. l'Abbé
Vammalle. A Paris , chez Defaint , Libraire
, rue du Foin Saint Jacques , 1766 ,
avec approbation ,
"
LA religion mit dans le coeur de Louis
tout ce qui pouvoit le rendre propre à
réformer fa nation . La religion mit dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
ود
» fes loix tout ce qui pouvoit produire ou
préparer cette réforme » . Ce font là les
deux points du difcours de M. l'Abbé de ,
Vammalle , auquel l'Académie a donné
de grands applaudiffemens.
OBSERVATIONS fur le traité de l'art.
des armes , pour fervir de défenfe à la
vérité des principes enfeignés par les Maîtres
d'armes de Paris. Par M*** , Maître
d'armes des académies du Roi , au nom
de fa compagnie ; 1766 , in- 8 ° de qua-.
rante pages.
L'auteur de ce petit écrit combat le fyf
tême nouveau , établi dans l'ouvrage auquel
il répond. Il relève les erreurs & les
fautes qu'il croit y trouver ; & il a eu , dit- il,
la précaution de foumettre fa critique à l'examen
de fa Compagnie , qui lui a permis
de la publier fous fon nom.
ESSAIS fur les maladies contagieufes
du bétail , avec les moyens de les prévenir
& d'y remédier efficacement. Par M. Clerc,
ancien Médecin des armées du Roi en
Allemagne ; Membre de l'Académie Impériale
des Sciences de Pétesbourg , &c.
& c. A Paris , chez N. M. Tilliard , quai
des Auguftins , à Saint Benoît ; 1766 : brochure
in- 12 de 64 pages. Prix 15 fols.
Ce n'eft point un fyftême que M. Clere
OCTOBRE 1766. 109
donne au public ; c'eft une fuite d'obfecvations
qui ont le fuccès pour baſe , &
qui peuvent être très - utiles pour la confervation
& l'augmentation du bétail.
LE Bonheur des gens de lettres : difcours
par M. Mercier
graphe :
د
avec cette épi-
Rex eft qui metuit nihil.
Rex eft qui cupit nihil.
Hoc regnum fibi quifque dat.
Senec. Thyeft. act. 5 .
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Cailleau , rue du Foin Saint Jacques , à ·
Saint André , 1766 , in- 8 °.
Le but de M. Mercier a été de rendre
hommage aux gens de lettres , & d'éclairer
certains hommes fur leur injuftice envers
d'autres hommes qui fe facrifient pour
leur être utiles. La mode eft venue , dit- il ,
de calomnier les gens de lettres ; & l'on
fe difpenfe ainfi de l'admiration & de la
reconnoiffance , deux fardeaux bien pefans
pour l'ingratitude.
Le Génie , poëme , par M. Mercier. A
Londres , & fe trouve à Paris chez la
veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
temple du goût , in 39. de 16 pages ; 1766.
On a lu un extrait de ce poëme dans
ΠΙΟ MERCURE DE FRANCE.
la féance publique de l'Académie Françoiſe
du 25 Août 1766. Il a concouru
pour le prix ; & on y a trouvé des vers
auxquels toute l'aſſemblée a fort applaudi .
ÉPITRE aux Malheureux , pièce qui a eu
l'acceffit du prix de l'Académie Françoiſe
en 1766 ; par M. *** . A Paris , chez Regnard
, grand'falle du Palais , à la providence
, & rue baffe des Urfins ; 1766 : in- 8 °.
de to pages.
Nous avons remarqué dans cette épitre ,
des vers de fentiment qui prouvent que
l'auteur étoit bien pénétré de fon fujet.
Nous fçavons que l'Académie affemblée
en a entendu la lecture avec attendriffement.
ÉCOLE de Mathématiques & des fciences
relatives au génie & à l'artillerie ; par
le fieur Bouffer , Profeffeur de Mathématiques
, in- 4°. de 12 pages .
On donne avis dans cet écrit , que le
fieur Bouffer demeurant rue Saint Jacques ,
près de l'obfervatoire, tient une école de ma
thématiques; qu'il prend des penfionnaires ;
que le principal objet de cette école eft de
former de jeunes Officiers d'artillerie &
de génie ; que le prix de la penfion eft
de fix cens livres par année . Ceux qui feront
curieux d'apprendre d'autres détails
OCTOBRE 1766. 111
relatifs à cet établiffement , pourront s'adreffer
à M. Bouffer , ou fe procurer cet
écrit , qui ne laiffe rien à defirer à cet
égard.
LETTRE de Gabriel de Vergi à fa four ;
par M. W.... d`A** . A Paris , de l'Imprimerie
de Sébastien Jorry , rue & vis-àvis
de la Comédie Françoife ; 1766 : avec
approbation , in- 8 ° . de 30 pages.
On eft furpris de voir fortir de l'imprimerie
de Jorry une héroïde dénuée des
ornemens du burin. Celle - ci ne devoit
pas dédaigner ce petit avantage , quoique
d'ailleurs elle ne foit pas fans mérite..
ÉPITRE à Monfeigneur le DAUPHIN ;
par M. Duvaucel. A Paris ; 1766 : avec
approbation & permiffion ; feuille in- 8 °.
Ce qui manque à cette pièce du côté
de la poéfie , fe retrouve du côté du zèle
qui anime fon auteur.
vrage ,
DEFENSE de l'Agriculture expérimentale
, ou réfutation de l'extrait de cet ouinféré
dans le Journal Économique
du mois de Juin 1765 , pag. 251 , 25, 5 ;
par M. Sarcey de Surieres , ancien gentilhomme
fervant du Roi ; précédée d'une
lettre écrite à l'auteur , & de fa réponſe.
112 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , chez Claude Hériffant , rue neuve
Notre Dame ; 1766 : avec permiffion ;
in- i 2 de 32 pages.
-
Ceux qui ont lu les pages indiquées
dans le Journal Économique , & qui ont
Agriculture expérimentale , fçauront de
quoi il eft queftion dans cette brochure.
FABLES première feuille. A Senlis , &
fe trouve à Paris chez la veuve Duchefne
rue Saint Jacques , au temple du goût ;
1766 : in- 12 de 48 pages.
::
On lit dans une préface qui eft à la
tête de cette feuille « je ne ferai plus
que quelques fables . J'en ai déja beau-
" coup dans mon porte-feuille ; j'aurai le
» courage de fauver au public la lecture
» de la plupart. Je ferai fucceffivement
imprimer les autres , fi celles - ci me pa
roiffent lui plaire ; & pour les varier ,
j'y pourrai entremêler quelques contes
» ou autre chofe du même genre. Un
» ouvrage d'imagination que je donnaı il
» y a deux ans , eut un certain faccès à
"
la Cour. Je ferai au comble de mes
» voeux , fi mes fables y font auffi bien
reçues . Cette courte préface eft en
effet fuivie de vingt - cinq fables écrites en
profe , & dont il paroît que la fuite ne ſe
fera pas attendre.
OCTOBRE 1766. 113
LETTTRE de M. le Cat , Ecuyer , Docteur
en Médecine ; Chirurgien en chef de
l'Hôtel Dieu de Rouen ; Secretaire perpétuel
de l'Académie des Sciences de la mêine
ville , & c . à M. *** Maître ès- Arts , & en
Chirurgie de Paris , fur les avantages de la
réunion du titre de Docteur en Médecine
avec celui de Maître en Chirurgie , & fur
quelques abus dans l'un & l'autre art ;
Amſterdam ; 1766 : in - 8 ° . de 38 pages.
Les raifons qu'apporte M. le Cat pour
prouver l'utilité de l'union des connoiffances
de la Médecine avec celles de la
Chirurgie , font très -folides ; & il feroit
à fouhaiter que cet écrit produifît l'effet
que l'Auteur en efpère .
LETTRE écrite à Meffieurs les Doyen &
Docteurs-Régens de la Faculté de Médecine
en l'Univerfité de Paris , par le fieur
Poitevin , privilégié du Roi pour les bains
chauds de la rivière de feine : feuille in- 12 .
Le but de cette lettre eft de prouver l'avantage
de ces bains pour la fanté , & de
les accréditer toujours de plus en plus .
PLAN d'études . Feuille in - 12.
C'est le titre d'un petit écrit de M.
Goullier , Maître de Penfion à Verfailles ,
rue des Tournelles . Ce plan d'étude dont
on fait ici un grand éloge , eft celui que
M. Goullier fait fuivre à fes difciples.
114 MERCURE DE FRANCE .
FEU Monfieur le Dauphin , à la Nation
en deuil depuis fix mois ; Juillet. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques,
au temple du Goût ; 1766 : in-4° . de 1 2
pages.
L'Auteur de cette pièce de vers eft le
célèbre M. Piron , dont la mufe , toujours
active lorfqu'il s'agit de célébrer les événemens
qui intéreffent la nation , a produit
des vers dignes du zèle qui l'anime. Le
fujet eft feu M. le Dauphin qui , du féjour
des bienheureux , exhorte les François à
quitter le deuil , & donne aux Princes ,
fes enfans , les confeils les plus fages & les
plus capables de rendre les peuples heureux ,
TROISIÈME avis du Libraire , au fujet de
la nouvelle édition de LA FRANCE
LITTÉRAIRE .
Il y a un grand nombre de Gens de
Lettres qui n'ont pas envoyé leur article
pour être inféré dans la France Littéraire ;
on différera donc encore de quelques jours
l'impreffion de ce livre , qui , par la multitude
des Auteurs vivans , & de leurs ouvrages
en tous genres de fciences & de
littérature , doit être un des monumens
les plus glorieux à la nation. Nous ofons
croire qu'il n'eft point de peuple qui puiffe
OCTOBRE 1-66. 115
compter un auffi grand nombre d'Ecrivains
vivans qu'il y en a en France ; peutêtre
même toutes les nations réunies de
l'Europe. ne fourniffent - elles pas autant
d'écrits que les Auteurs François en produifent
chaque année . C'eſt donc pour
ne rien perdre de l'éclat que donne à une
nation la multitude des productions littéraires
, que nous réitérons fi fouvent nos
prières auprès des Gens de Lettres pour
les engager à feconder notre zèle & à nous
fournir allez tôt leurs articles , pour que
nous puiffions les inférer dans le catalogue
que nous préparons , & qui formera un
volume in- 8° . d'environ 7 à 800 pages.
MM, les Secrétaires des Académies de
Province , qui n'ont pas encore envoyé
l'état actuel de leur Académie , font priés
de les faire parvenir inceffamment à la
veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
temple du Goût.
116 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences , Belles Lettres & Arts de BORDEAUX.
Du 15 Août 1766.
L'ACADÉMIE de Bordeaux , pat les motifs
dont elle eut foin l'année dernière
d'inftruire le Public , avoit renvoyé à cette
année à prononcer définitivement fur les
ouvrages qu'elle avoit reçus , en 1763 &
1765 , fur ces deux queſtions :
1º . Si dans la préparation des laines
on ne pourroit point trouver un moyen qui
-fans altérer leur qualité , pût les préſerver
pour la fuite de la piquure des infectes ; ou
du moins fi dans les différentes teintures
qu'on leur donne , on ne pourroit point mêler
quelque ingrédient qui , fans ternir ni
endommager les couleurs , pût produire le
même effet.
2. S'il feroit poffible de trouver dans
OCTOBRE 1766. **
le genre végétal quelques plantes du nombre
de celles qui croiffent en Europe ( autres
néanmoins que les plantes légumineufes
& les bleds de toute eſpèce ) qui , foit dans
leur état naturel , foit par les préparations
dont elles pourroient avoir befoin , puffent
fuppléer dans des temps de difette au défaut
des grains , & fournir une nourriture
Saine.
Elle devoit croire , fur des objets de
cette nature , qu'il ne lui étoit permis d'adopter
aucun des moyens ou des reffources
qui lui étoient propofés , que l'expérience
ne lui en eût confirmé les fuccès & les
avantages.
A l'égard du premier fujet , fon attention
s'étoit particulièrement fixée fur deux
pièces : l'une n° XV , ayant pour devife ,
ces paroles de l'Eccléfiafte ; tout ce qu'il a
fait , eft bon dans fon temps ; même en ce
qu'il a livré le monde à leurs recherches ;
fans néanmoins que l'on puiffe trouver les
raifons des ouvrages que Dieu a faits depuis
le commencementjufqu'à lafin : l'autre ,
nº . XIII , ayant pour devife , ces mots ;
Multa experiendo confieri , qua fegnibus
ardua videantur. Tacit. Hift. polit. art. 15.
Aucune des autres pièces préfentées fur ce
fujet à cette Compagnie , ne lui avoit parų
capable de remplir fes vues.
118
MERCURE
DE FRANCE
.
Elle s'eft donc bornée aux expériences
que les Auteurs de ces deux ouvrages l'avoient
mife à portée de faire , en lui faifant
remettre chacun des étoffes & des
laines préparées fuivant leurs méthodes
particulières.
Le réſultat n'en a point été heureux
pour l'Auteur de la pièce , nº. XV ; fes
étoffes n'ont point été épargnées par les
teignes ; & l'Académie , en ne rendant pas
moins de juftice à fon travail , a été forcée
de lui refufer une couronne qu'elle
eût eu d'autant plus de fatisfaction à lui
accorder , que pour la première fois elle
voyoit fe montrer dans la carrière qu'elle
ouvre aux talens , ce fèxe qui , lorfqu'il
s'élève au- deffus du préjugé qui femble lui
en interdire l'entrée , trouve en lui-même
l'avantage de les embellir.
Un fuccès plus favorable a décidé les
fuffrages de cette Compagnie en faveur de
l'Auteur de la pièce , nº . XIII ; & elle lui
a adjugé le prix.
Ce n'eft point cependant qu'elle foit
encore en état d'affurer que la méthode
pratiquée par cer Auteur puiffe pour toujours
garantir les laines du ravage des infectes
: une longue fuite de temps peut
feule en donner la preuve . Mais du moins
cette méthode lui a paru pouvoir être un
OCTOBRE 1766. 119
premier pas vers cet objet qu'elle s'étoit
principalement propofé ; & elle a jugé
que le citoyen utile qui ajoute un point
à la perfection des arts , étoit digne de la
reconnoiffance des hommes , & méritoit
un encouragement. D'ailleurs , outre ce
premier avantage , cette pièce , le fruit de
vingt deux ans de recherches & de travail
, fui a préfenté des détails intéreſfans
& des obfervations curieufes fur l'hiftoire
naturelle des teignes , dont elle a
cru que cette partie de la phyfique pourroit
utilement s'enrichir.
L'Auteur de cet ouvrage eft le fieur
Lazare Sieuve , Négociant à Marſeille.
Quant au fujet concernant les moyens
defuppléer au défaut des grains dans des
temps de difette , l'Académie a jugé néceffaire
de proroger le délai qu'elle avoit
pris pour fe décider , jufqu'à l'ouverture
prochaine de fes féances ; & elle ne croit
pas avoir befoin de juftifier de nouveau
aux yeux du Public les motifs qui fufpendent
encore à cet égard fa détermination.
Elle annonce feulement aujourd'hui
qu'après avoir mis à l'écart les ouvrages
qui ne lui propofoient que des reffources ,
ou généralement connues , ou trop peu
abondantes , elle s'eft fixée à une differtation
portant pour devife , ces paroles
20 MERCURE
DE FRANCE.
de la Genèfe ; nourriſſez - vous de tout ce
. qui a vie & mouvement : je vous donne
ces chofes comme les légumes & les herbes.
Mais elle a cru ne pouvoir trop chercher
à s'affurer , fi la reſſource nouvelle ,
propofée par l'Auteur de cette pièce ,
ne pourroit point avoir quelque inconvénient.
A l'égard des deux prix que cette Compagnie
avoit à diftribuer pour cette année
: elle avoit demandé pour fujet du
premier , que l'on établit le genre , & qu'on
développât le caractère effentiel des maladies
épidémiques qu'occafionne ordinairement
le defféchement des marais dans les
cantons qui les environnent ; qu'on indiquât
les précautions néceffaires pour prévenir
ces maladies , & les moyens d'en garantir
les travailleurs ; & qu'on donnât une
méthode curative fondée fur l'expérience ,
que l'on pût mettre en pratique avec fuccès.
Pour fujet du fecond , elle avoit propofé
, quelles font les caufes des différentes
coagulations ?
Sur le premier , elle a lu avec fatisfac
tion une pièce portant pour devife , ces
mots ; loca fata paluftribus undis . Ovid.
La manière dont cette pièce eft écrite , l'ordre
& la précifion qui y règnent , la vérité
des principes qui y font établis , l'utilité
OCTOBRE 1766. 121
tilité de certaines vues qu'elle préfente ,
lui ont paru décéler un Auteur , homnie
de l'art , qui le connoît , & joint à fes
connoiffances le mérite de favoir les développer.
Mais malgré tous ces avantages ,
l'Académie a trouvé que cet Auteur n'avoit
pas affez approfondi le caractère effentiel
& diftinctif que doivent nécellairement
avoir les maladies dont il avoit à
parler , & que par cela même la méthode
curative qu'il indique , pourroit ne pas
leur être fuffisamment appropriée. Elle a
d'ailleurs trouvé à defirer que , pour établir
fon fyftême , il eût moins négligé
le fecours & les lumières de l'expérience.
Ces raifons ont déterminé l'Académie
à réferver ce prix ; & l'importance du fujet
l'a engagée à le propofer pour 1768 :
& en invitant l'Auteur de cette pièce à
perfectionner fon travail , elle invite auffi
à fe préfenter au concours , tous ceux qui
auroient des vues à propoſer ſur cette matière.
Le fecond fujet ne lui ayant fourni
aucun ouvrage qui ait pu la fatisfaire ,
elle réunira le prix qui lui avoit été deftiné
, à celui qu'elle a réfervé fur les maladies
occafionnées par le defféchement
des marais. En doublant ainfi ce
prix, elle
Vol. II.
22 MERCURE DE FRANCE.
préfente fur ce fujet un motif de plus d'émulation.
Elle aura à diftribuer auffi en 1768 ,
le prix courant ; pour fujet duquel elle
demande , quelle eft la meilleure manière
d'analyfer les eaux minérales ; & fi l'analyfe
fuffit feule pour pouvoir en déterminer
exactement la vertu &les propriétés ?
Cette Compagnie a déja prévenu qu'elle
en aura deux à donner en 1767. Pour fujet
du premier , elle a demandé , quels
font les principes qui conftituent l'argile ,
& les différens changemens naturels qu'elle
éprouve ; & quels feroient les moyens de
la fertilifer : & pour fujet du fecond ,
que l'on déterminât l'action & l'utilité des
bains , foit d'eau douce , foit d'eau de mer.
Les Differtations fur tous ces fujets ne
feront reçues que jufqu'au premier Mai
de l'année pour laquelle ils font propofés.
Les Auteurs auront attention qu'elles
foient écrites en caracteres lifibles : ils
mettront au bas une fentence ; & on les
prie de ne point négliger d'envoyer en
même tems, dans un billet féparé & ca
cheté , fur lequel la même fentence fera
répétée , leurs noms , leurs qualités & leurs
adreffes.
On les avertit encore de nouveau que
OCTOBRE 1766. 123
par
l'Académie n'admet point pour le concours
les pièces qui fe trouvent fignées
leurs Auteurs , & qu'elle rejette également
toutes celles qui font écrites en d'autres
langues qu'en françois ou en latin.
Faute d'exactitude de la part des Savans
étrangers , à fe conformer à cet avertiffement
, elle fe voit fouvent , avec peine ,
obligée de priver le public du fruit de leurs
travaux.
Les paquets feront affranchis de port ,
& adreffés à M. de Lamontaigne fils , Con-
Jeiller au Parlemeut , & Secrétaire de l'Académie
, fur les foffés de la Vifitation .
On trouve chez le fieur Brun les Differtations
qui ont remporté le prix au
jugement de l'Académie. On les trouvera
aulli toutes enfemble ou féparément , à
Paris , chez le fieur Briaffon , rue Saint
Jacques.
.
:
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
SEANCE publique de l'Académie de VILLEFRANCHE
en Beaujollois,
LE jour de Saint Louis l'Académie tint
fon affemblée , en la manière ordinaire ,
à l'Hôtel de Ville. M. Pezant , Secrétaire
perpétuel & Directeur en exercice , en fit
l'ouverture par un difcours fur l'utilité de
la publicité des féances académiques .
Après avoir démontré que la publicité
des féances eft un des premiers objets de
l'inſtitution des fociétés littéraires , il dit
qu'il ne falloit pas s'attendre à ne voir
traiter dans ces fortes d'affemblées que des
fujets de fimple agrément. Le genre , l'utilité
ou la curiofité des matières n'eſt pas
toujours fufceptible des ornemens qui prêtent
au jeu de l'imagination & à l'exercice
de la partie brillante de l'efprit. On
ne fe propofe d'y intéreffer que par la
nouveauté des chofes que l'on difcute ,
par la jufteffe de leur expofition , ou par
leur plan d'utilité. Quand la matière fe
trouve difpofée à préfenter dans l'enſemble
du tableau les fruits grouppés avec les
fleurs , l'art du peintre eft de ne pas négliger
celles -ci : mais le plus grand art eft de
OCTOBRE 1766. 125
·
les facrifier à la vérité de l'expreffion de
fon fujet.
Sous les voûtes du portique & du lycée
on alloit entendre à Rome & à Athènes
les oracles de la fageffe. La philofophie en
étoit alors l'école & non l'abus. On y traitoit
plus volontiers de la morale qui forme
l'homme , que des fciences qui ne fetvent
fouvent qu'à l'égarer . L'objet des leçons
publiques étoit la vertu ; & le citoyen ,
qui n'eût prêté qu'une oreille indifférente
au fyftême atomique d'Epicure , & aux
qualités occultes d'Ariftote , ne fortoit pas
avec la même indifférence des entretiens
fublimes de Socrate & de Platon.
Les fujets moraux entrent moins aujoutd'hui
dans le plan des inftitutions académiques.
Notre morale tient de trop près
au culte public pour empiéter à cet égard
fut la miffion des Orateurs facrés. On n'en
retranche néanmoins pas une branche auffi
féconde en inftructions que propre à donner
à l'âme un effor digne de fon élévation.
Mais le gros de l'arbre eft plus particuliérement
deſtiné à l'aliment de l'efprit
, cette fubftance active , impétueuſe ,
qui ofe quelquefois franchir dans fon vol
les limites de l'univers , & dont il eſt néceffaire
de diriger les impreffions & de
prévenir les écarts.
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
Chercher à connoître eft le premier
defir de l'humanité : varier , multiplier ,
étendre fes connoiffances , en eft l'objet :
favoir les employer fubordonnément à la
raifon & à l'ordre public , en doit être let
terme & le but ; mais l'honneur n'eft pas
fait pour lui feul . L'être ifolé eft une eſpèce
de vice dans la nature , qui rompt la chaîne
harmonique de l'enſemble. S'il ne tient à
rien , s'il ne fe communique , s'il reſté
inutile à ce qui l'entoure , fon exiſtence
eft imparfaite , parce que toute exiſtence ·
particulière doit être liée par des rapports
néceffaires à l'exiſtence générale .
En inftituant les Académies , on a donc
eu en vue de rapprocher les rameaux épars
des fciences & des arts , d'en former des
efpèces de corps civils où fe confervât avec
plus de foins la fève précieufe des connoiffances
humaines. Dans ces dépôts réfide ,
comme dans fon centre , le foyer qui donne
l'âme & l'activité aux impulfions du génie,
& d'où partent ces étincelles lumineufes
qui vont éclairer le refte du monde favant.
Ce n'eft pas que toutes les fociétés littéraires
ne foient compofées que de favans.
Un pareil titre eft fi difficile à remplir dans
toute fon étendue ! Si l'on n'initioit dans
le fanctuaire des Mufes que de ces hommes
privilégiés, faits pour donner le branle
OCTOBRE 1766.
127
aux opérations de l'entendement humain
leur temple feroit quelquefois défert &
abandonné. N'y a- t- il pas dans prefque
tous les cultes , & des mains prépofées à
allumer le feu facré , & d'autres deſtinées
à le préparer ou à l'entretenir ? Toutes
s'entr'aident & fe prêtent un mutuel fecours.
Toutes fourniffent à la circulation
des trésors de l'efprit , les moyens de fe
répandre & de fe perpétuer.
Il n'eft pas poffible qu'il ne fe recueille
quelque fruit de ce concours de lumières
de travaux & de talens. Ne parvint - on ,
dans l'intervalle d'un fiècle , qu'à faire
une découverte , qu'à diffiper un préjugé ,
qu'à établir ou éclaircir une vérité ? N'y
eût- il d'autre avantage , dans la multiplicité
des Académies , que celui de porter ,
dans le fond des provinces , le goût des
fciences & des lettres , d'y introduire un
langage plus pur , d'y faire circuler cette
urbanité , cette douceur , cette politeffe de
moeurs , partage ordinaire des efprits cultivés
ne fe tirât- il enfin de cette correfpondance
entre perfonnes qui fe dévouent
à la progreflion des connoiffances
humaines , d'autre réfultat que le noble
defir de s'exercer à l'envi dans les divers
genres de penfer & d'écrire : c'en eſt
affez. L'émulation gagne infenfiblement
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
& parvient à défricher le fol le plus ingrat
& telle province , qui s'applaudit
d'avoir produit dans fon fein des hommes
célèbres , d'être diftinguée des contrées
voifines par plus de pénétration & de fagacité
, de parler un langage plus épuré , de
voir dans fes habitans ce goût délicat ,
cette fleur de l'efprit qui font le charme
& les délices de la fociété , n'eſt peutêtre
redevable de ces avantages qu'à l'affociation
de quelques gens de lettres , qui
de proche en proche , ont fait refluer leur
génie & développé les germes heureux ,
qui fe feroient étouffés dans l'indolence
& dans l'inaction. Il y a tant à gagner
dans les rapports immédiats de l'émulation
& de l'exemple !
Pénétrées de cette vérité , les différentes
Académies du Royaume s'empreffent à
donner chaque année une ou plufieurs
féances publiques. Sans doute il feroit à
fouhaiter que ces affembléés d'éclat fuffent
plus multipliées. Elles produiroient d'un
côté plus d'ardeur à mériter les fuffrages
de la confidération ; & les citoyens , de
l'autre , en retireroient néceffairement plus
d'utilité. Les regards du public font à
reſpecter ; le refpect même de foi -même
ne perd rien à être ainfi vu & encouragé.
Puiffe cette ville , ajouta M. Pezant ,
OCTOBRE 1766. 129
fentir le prix d'un établiffement qui la
diftingue fi avantageufement des autres
villes de la même claffe qui ne font pas
honorées d'un femblable titre d'illuftration
! Il en eſt d'infiniment plus confidérables
par leur importance & par leur étendue
, qui n'ont pu fe procurer la même décoration
, & il doit lui être flatteur de voir .
dans fon enceinte le cinquième temple
dédié aux Mufes , fous la protection &
fous le fceau de l'Etat , dans le nombre
de ceux qui fe font fucceffivement élevés
dans les principales cités des provinces , à
l'imitation de ceux de la Capitale.
Puiffions - nous nous- mêmes répondre à
la dignité de cette inftitution en en foutenant
à l'envi , par notre zèle , le fardeau
& l'éclat ! Nous le devons à notre propre
gloire ; nous le devons à celle de notre
patrie , ce nom fi cher aux vrais citoyens ,
& fi propre à porter dans les âmes honnêtes
le feu actif de la fenfibilité & des talens.
Si les fuccès font quelquefois au - deſſous
des efforts , les tentatives , qui n'ont d'autre
but que le bien , méritent toujours
d'être accueillies ; & du bien au mieux il
s ;
n'y a fouvent d'intervalle à franchir que
celui d'une plus grande émulation .
M. Dufour de Monlouis le enfuite un
dialogue ingénieux entre le Prince refpec-
1
Fv
130 MERCUR DE FRANCEE.
table que la France révère & pleure encore ,
& le Chancelier du Prat ; tous deux entérrés
dans l'églife cathédrale de Sens . Cómme
la nuit du tombeau engloutit toutes les
diftinctions & diffipe tous les préjugés , lesdeux
interlocuteurs ne font entendre que
la voix de la vérité . M. le Dauphin lève
le voile du temps fur les actions du Chancelier
, & lui annonce le jugement qu'a
porté de lui la poſtérité. Il y parle en grand .
homme, en philofophe éclairé & impartial
, qui a fçu apprécier les événemens de
l'hiftoire & en arracher les fecrets . Le
Chancelier , de fon côté , engage , par fes:
queftions , le Prince à lui révéler les principes
de fa conduite. M. le Dauphin développe
le fyftême raifonné de fes actions..
Par-tout on y découvre les vuës du bien-
& du bonheur de l'humanité , une politique
fage , un amour filial pour fon Roi ,
un amour paternel pour les peuples , un
faint refpect pour la religion , des voeux
tendres pour
fa famille & pour la félicité
de la nation , dont il fe propofoit , à
F'exemple de fon augufte Père , d'être les
délices & le Titus.
Cette lecture fut fuivie de celle d'une
differtation hiftorique fur les toiles peintes,
vulgairement connues fous le nom d'indiennes
, par M. Briffon , Infpecteur des
Manufactures de la Généralité de Lyon..
OCTOBRE 1766. 131
L'Auteur n'entra dans le détail des procé--
dés méchaniques de l'art de peindre les
toiles en diverfes couleurs , que pour en
faire voir l'analogie avec la manière dont-
Pline décrit que les Egyptiens faifoient
leurs toiles peintes. Il y a beaucoup de
recherches & d'érudition dans cette differtation
, foit fur l'origine , foit fur les
diverfes progreffions de cet art.
On lut enfuite une épître en forme .
d'héroïde , que l'Auteur fuppofe écrite
par Marie Stuart , Reine d'Ecoffe , à
Jacques VI , fon fils , la veille de l'exécution
de cette Princeffe . Tout le monde
eft inftruit des malheurs & de la fin tragique
de cette Reine. Elle entreprend de fe
juftifier dans cette lettre des crimes que
l'on lui imputoit , à l'occafion de la mort
du Comte de Lenox , fon fecond mari
dont on l'accufoit d'avoir époufé le meurtrier.
Ce morceau de poéfie fut traité par
M. l'Abbé Chappus avec cette touche du
fentiment & de pratique qui doit caractérifer
effentiellement les ouvrages de cette
nature .
M. Dufour de Monlouis lut encore une
efpèce d'entretien qu'il feignit d'avoir éu
avec un Quakre , à l'occaſion de ce qu'on
appelle honneur en France. Le Quakre
accoutumé à n'envifager les chofes que
F vi
132 MERCURE DE FRANCE.
"
fous leur véritable point de vue , y paroît
émerveillé de la quantité d'honneur qui
fe trouve répandue dans cette nation . La
fauffe acception & l'abus du mot , les idées
inéxactes que l'on fe forme de la chofe
la manie de l'identifier à tout ce qui en
eft quelquefois le moins fufceptible , &
d'en faire une forte d'expreffion de ſtyle &
d'étiquette , fournirent à l'Auteur une critique
fine de nos moeurs , des tableaux du
ridicule , également variés & intéreffans.
La féance fut terminée par la lecture
d'un poëme fur la fondation de la ville de
Marfeille , par M. l'Abbé de la Serne , de
l'Oratoire . Des images nobles , une marche
fimple & rapide , des vers harmonieux &
frappés au coin du génie , parurent fixer
l'attention du public fur cette production
eſtimable.
OCTOBRE 1766. 133
MÉDECINE.
REMARQUESfur la rage cu l'hydrophobie.
LAA découverte des remèdes propres à
guérir les maladies les plus graves & les
plus difficiles , a toujours été l'objet des
recherches les plus exactes & les plus fuivies
des maîtres en l'art de guérir. Mais
malgré cette affiduité , il y a des maladies ,
pour la guérifon defquelles les remèdes
que l'on a mis en ufage n'ont pas eu toute
l'efficacité qu'on en pouvoit efpérer : &
en particulier la rage ou l'hydrophobie
eſt
une de celles qui paroiffent les plus rebelles.
Cette terrible maladie est un mouvement
irrégulier & fpafmodique
, qui fe
paffe principalement
dans le genre nerveux
, qui étant irrité & agacé , enflamme
tous les folides : d'où réfulte néceffairement
un trouble dans la circulation . Le
nombre & la véhémence des fymptômes
varient beaucoup felon la quantité & l'activité
du venin reçu , l'un & l'autre augmentant
dans les fujets , premiérement
à
raifon de leurs tempéramens & de la qualité
du venin de l'animal qui a mordu ;
134 MERCURE DE FRANCE .
car on prétend , par exemple , que le venin
du loup enragé eft plus actif
que celui du
chien , & celui- ci plus que celui de l'homme
; fecondement , à raifon du fèxe; car
dans les femmes hydrophobes en général ,
les accidens font moins violens que dans
les hommes. Il paroît même que la force
& la véhémence de la rage répond à la
force de celui qui en eft attaqué . Nous
remarquons auffi pareille chofe dans les
maladies aiguës .
Par rapport au tems où les fymptômes
fe manifeftent , l'on peut confidérer fous
deux points de vue la bave de l'animal
enragé , ou comme volatil ou comme fixe .
La première occafionne des piquures vives
comme des traits de feu , que les malades
reffentent d'abord ; & par conféquent s'infinuant
avec plus d'activité , peut produire
les fymptômes de la rage en très- peu de
tems. La partie fixe & vifqueufe au contraire
de la bave , qui eft fans contredit
celle où le venin eft plus embrâfé , fe
colle à la furface & aux lèvres de la
plaie , s'attache même aux folides , & y
féjourne jufqu'à ce qu'étant allez développé
, il ait acquis un degré de pourriture
, d'où réfultent tous les accidens ;
car fi les malades font long - tems à reffentir
des accès violens , ils font ordinaireOCTOBRE
1766. 135
ment précédés d'anxiétés , de malaiſe dans
tout le corps ; le malade pouffe de grands
foupirs , il devient inquiet , rêveur ; il ref
fent des douleurs vagues , des pefanteurs
dans les mufcles ; il veut toujours refter
feul. Voilà à peu près les premières attaques
de cette affreufe maladie , & ce qui en
caractériſe le premier degré. Mais bientôt
après ces fymptômes font fuivis de plus
graves la refpiration devient difficile &
entrecoupée , les cheveux fe dreffent ; on
reffent une certaine horreur , & l'on commence
à trembler à la vue de l'eau ou de
quelque liquide ; les miroirs même font
de la peine. Jufques là , on peut prendre
quelques alimens . Les vomiffemens de bile
gluante & poracée furviennent , la fièvre
s'allume ; les infomnies , les raifonnemens
mal fuivis caractériſent le ſecond degré.
.
Le troisième enfin fe déclare par la féchereffe
de la langue , par la foif ardente ,
par les efforts que l'on fait pour boire ; &
l'attouchement de tout liquide met le
malade en fureur. Alors la bouche fe remplit
d'écume , on grince les dents , on a
envie de mordre : ce qui eft caufé
par le
venin qui infecte plus ou moins la falive ,
picotte toute la bouche , excite une fi forte
démangeaifon dans les gencives , que le
malade croit ne pouvoir l'appaifer qu'en
•
136 MERCURE DE FRANCE.
mordant. Mais quelque tems après , la refpiration
devient fi gênée , que le malade
meurt fuffoqué , & pour ainfi dire étranglé
.
L'on voit affez que tous les défordres
de cette fâcheufe maladie ne font occafionnés
que par l'introduction du venin
tant fur les nerfs que dans la limphe ; d'où
réfultent néceffairement les irritations &
le fpafme violent , fur- tout aux mufcles
du larinx & du pharinx , qui eft l'endroit
où il femble que les malades fouffrent
davantage. On lit même dans l'hiftoire
de l'Académie royale des Sciences , année
1699 , pag. 55. & fuivantes , qu'après l'ouverture
d'un hydrophobe , on trouva l'oefophage
& tous les muſcles très - enflammés.
Or , il y a lieu de croire que cette
inflammation , produite par la préfence
des particules du venin , rend ces parries
tellement gonflées & fèches , que le malade
eft contraint d'avaler continuellement
fa falive imprégnée de ce poifon qui , par
fon âcreté , cautérife pour ainfi dire l'ofophage
: ainfi les liqueurs qui fe trouvent
dans l'eftomac , font infectées ; d'où il
s'enfuit que les hydrophobes ne peuvent
avaler que très-difficilement des alimens
un peu folides ; foit , comme je l'ai déja
dit , par rapport à l'inflammation de l'aOCTOBRE
1766. 137
fophage , ou parce que ces alimens contenant
toujours quelque humidité , ils peuvent
délayer quelques particules du venin
& le rendre plus actif. On voit même à
ce fujet , dans les Ephémérides Germaniques
, que Zvinger , de Bafle , trouva , dans
l'ouverture d'un hydrophobe , une grande
rougeur dans les intervalles membraneux
de la trachée -artère. Quoiqu'il ne parle
de l'ofophage , il y a tout lieu de croire
qu'il étoit aufli enflammé ; ce qui confirme
que c'eft principalement dans cette
partie où le venin fait plus de ravages .
pas
Toutes les recherches que l'on a faites
jufqu'à préfent pour découvrir quelques.
remèdes fürs pour guérir l'hydrophobie ,
n'ont pas paru jetter un grand jour fur
cette partie de l'art de guérir ; & même.
prefque tous les remèdes que l'on a imaginés
, tant intérieurement qu'extérieurement
appliqués , n'ont pas été ſuivis , pour
la plupart , d'heureux fuccès ; & ces remèdes
font variés , fuivant les différens
auteurs qui ont écrit fur cette maladie.
On lit dans une differtation de Default ,
Médecin à Bordeaux , l'hiſtoire de l'ouverture
de la tête d'un chien enragé , dans
laquelle il fe trouva une infinité de petits
vers entaffés les uns fur les autres , qui
fourmilloient vifiblement : d'où il conclut,
138 MERCURE DE FRANCE .
après plufieurs exemples réitérés , que la
préfence de ces vers eft la caufe de l'hydrophobic
, & qu'ils peuvent feuls occafronner
tous les accidens dont nous avons
parlé . En conféquence il confeille la poudre
de palmarius & l'infufion de l'hépatique
fauvage , & finit par preferire l'ufage
du mercure , les bains lui paroiffant inutiles.
Etmuler , dans le traité des délires ,
dit qu'on voit fourmiller des petits infectes
dans la falive & l'urine des animaux enragés
. Animalia generantur & confpiciuntur
in faliva & urina rabidorum.
Le fentiment des autres auteurs qui
ont écrit fur cette maladie , eft bien dif
ferent. Les uns prétendent que les accidens
ne font produits que par la vive introduc-:
tion du venin. I paroît même qu'Ambroife
Paré étoit de cet avis ; puifqu'il dit,
pag. 491 , que , fi quelqu'un a été mordu
d'un chien enragé , il faut tirer le venin
par toutes fortes de moyens ; comme par
ventouſes , ſcarifications , fang- fuës , cautère
actuel ; & recommande les bains pour
provoquer la fueur : mais il ne s'explique
pas fur la nature de l'eau.
D'autres , comme Jean Bauhis , Mé-´
decin , confeillent l'application de la thé→
riaque fur la plaie , avec les remèdes déterfifs
; il prefcrit l'ufage de l'ellébore pen
OCTOBRE 1766. 139
dant quarante jours , & prétend que les
malades ont été guéris.
L'on trouve auffi dans les Ephémérides
des curieux de la nature , obfervation 105 ,
pag. 197 , l'hiſtoire d'une fille mordue par :
un chien enragé , à qui on fit auffi - tôt
des fcarifications fur la morfure. On y ap
pliqua la thériaque , l'ail pilé , les yeux.
d'écreviffes ; & pour remèdes intérieurs ,
on lui fit prendre le bézoard , la poudre
de palmarius , & les yeux d'écreviffes ,
afin d'exciter la fueur ; & la malade fur
guérie fans aucun retour d'accidens.
Quoiqu'il paroiffe que les auteurs que
nous venons de citer , non - feulement ne
fe foient point expliqués fur la qualité des .
bains , mais que même il ne les aient
point propofés , d'autres plus modernes les
recommandent comme le remède le plus
efficace ; entr'autres Alin , Médecin à Bor--
deaux , dans fon traité de la médecine
pratique , tome 1 , pag . 208 , dit que le
meilleur remède & celui dont on doit fe
fervir préférablement , eft de plonger fu
bitement les malades dans l'eau froide
fans les en avertir.
Le même fentiment fe trouve confirmé
dans la diſſertation d'Etmuler , fur la rage ,
tome 2 , pag. 660 , où il dit qu'il n'y a
rien de plus für que de jetter les malades
140 MERCURE DE FRANCE.
dans l'eau froide , & recommande qu'en
les plongeant on les laiffe quelque temps
dans l'eau , afin de leur donner lieu de
craindre d'être noyés ; & que de cette manière
ils font guéris plus heureufement.
Jacques Carenta Médecin , eft du même
avis , & s'explique ainsi : Immerfionem in
aquam frigidam caninam rabiem folvere ,
aut quia morbus eft calidus aut ficcus ,
aqua verò frigida & humida.
L'on trouve encore dans Verdries
dans fa differtation fur le venin des chiens
enragés , pag. 255 , que les bains froids
font d'une grande utilité ; mais qu'il faut
jetter le malade à l'improvifte dans l'eau ,
& fur-tout dans le commencement de la
morfure.
Il paroît que ce font ces autorités qui
ont fait déterminer l'ufage que l'on prefcrit
des bains de la mer ; mais on ne peut
cependant difconvenir qu'il ne foit trèsincertain
, foit parce que les malades s'y
attendent & font prévenus de cette immerfion
, & par conféquent n'éprouvent
point le faififfement & la frayeur : foit
parce que ce remède n'eſt point ſuivi des
fueurs qui font fi avantageufes en pareils
cas. J'en ai été témoin dans le traitement
que j'ai fait à un homme qui avoit été
mordu d'un chien enragé , à la partie inOCTOBRE
1766. 141
férieure & latérale externe de l'avant- bras .
Cette plaie , fur laquelle j'appliquai la thériaque
& les autres remèdes convenables ,
fuppura pendant trois femaines & fe cicatrifa.
Le malade fe trouvoit très - bien ,
on lui confeilla d'aller prendre les bains
de la mer pour plus grande fûreté. Il y fur,
& revint en très -bon état. Mais à la fin
de la fixième femaine , il fe fentit attaqué
d'un grand mal de gorge ; la fièvre s'allumз .
On vint me chercher pour le fecourir ;
mais incertain de fon état , le tremblement
qu'il éprouva par le lait d'un oeuf frais
qui lui tomba fur les doigts , me détermina
à prendre les moyens néceſſaires
pour découvrir fi cet accident n'étoit pas
une fuite de fa morfure. Pour cet effet ,
après avoir pris les mefures convenables ,
je fis verfer de l'eau de haut dans un vaſe ,
à la porte de la chambre où il étoit. Le
bruit de l'eau le fit auffi - tôt tomber dans
unaccès qui dura environ un quart- d'heure ,
après lequel temps il nous dit que nous
pouvions rentrer dans fa chambre. Les paroxiſmes
revinrent enfuite très- fréquemment
, & il mourut dans des convulfions
horribles. L'on pourroit encore citer d'autres
exemples,pour prouver l'inéfficacité des
bains de la mer ; & fi par hafard quelquesuns
ont été guéris par cette immerſion ,
142 MERCURE DE FRANCE.
on ne peut l'attribuer qu'à la furpriſe &
au faififfement qu'ont éprouvé ceux qui
ont été ainfi plongés.
Mais l'on pourroit m'objecter qu'il eft
difficile de prouver , par les règles de la
phyfique , qu'un venin auffi âcre & corrofif,
& qui caufe des ravages fi confidérables
, puiffe être détruit en plongeant les
malades dans l'eau froide . Je réponds à
cela , que la fraîcheur de l'eau , le faififfement
& la frayeur fufpendant , pour ainfi
dire , toutes les filtrations , la limphe infectée
de ce venin fe trouve dans une ſtafe
& un rallentiffement , par le moyen defquels
les nerfs n'étant pas fi fortement irrités
& agacés , il réfulte en quelque façon
, la ceffation des mouvemens fpafmodiques.
D'ailleurs les fueurs qui furviennent
ordinairement à ceux que l'on a ainfi
plongés , ne peuvent -elles pas , par le relâchement
& la foupleffe du tiffu cellulaire ,
& l'ouverture des pôres de la peau , donner
iffue aux parties du venin les plus déliées
& les plus fubtiles , & en en diminuant
le volume , faire auffi diminuer tous
les accidens de cette maladie .
Pour marquer même l'efficacité des
bains froids , non - feulement pour l'hydrophobie
, mais encore pour d'autres maladies
, on lit dans les Ephémérides des
OCTOBRE 1766. 149
urieux de la nature , pag. 30 , obferv. 27 ,
l'hiftoire d'un foldat attaqué d'une diffenterie
, & guéri par ce moyen : ce qui , je
penfe , eft une preuve fuffifante de la révolution
générale qui fe paffe dans toute
l'habitude du corps de ceux que l'on a
ainfi plongés.
Je ne défapprouve cependant pas les remèdes
indiqués par les auteurs , tels que la
poudre de palmarius , l'infufion de l'hépatique
fauvage fi recommandée , la thériaque
prife intérieurement , & appliquée
extérieurement , les ventoufes , le cautère
actuel , &c. Les frictions mercurielles ont
même eu quelquefois du fuccès , comme
M. Moreau Membre de l'Académie
Royale de Chirurgie , l'a éprouvé en diffé
rentes occafions .
>
Ce remède même eft confeillé par Defaut
, Médecin , comme je l'ai dit plus
haut. Mais qu'il me foit permis de rapporter
une obfervation fur l'hydrophobie,
dont le malade a été heureuſement préfervé.
Il y a trois ans qu'au mois de Janvier ,
un particulier fut mordu par fon chien.
Tous les fignes qui dénotent la rage dans ces
animaux fe manifeftèrent ; le chien écumoit
, ne voulant ni boire ni manger , dé
chiroit tout ce qu'il trouyoit , & toujour
144 MERCURE DE FRANCE.
voulant fe jetter fur les perfonnes qu'il
voyoit ; les yeux rouges , étincelants , en
un mot tous les fignes qui caractériſent
la rage , parurent. Ce particulier me vint
trouver le foir. Il avoit les yeux étincelants
, & même enflammés , la bouche
fèche , & dans une agitation fi grande ,
que je craignis qu'il ne tombât fur le champ
dans un accès . Je le raffurai cependant le
mieux qu'il me fut poffible , en tâchant de
lui perfuader que fon chien n'étoit point
enragé , & qu'il avoit tort de s'inquietter.
Je lui dis que j'irois le voir le lendemain ,
& fur- tout qu'il fe tranquillifât , d'autant
plus qu'une agitation auffi confidérable
, pouvoit lui caufer beaucoup d'accidens
. Malgré tout ce que je pus lui repréfenter
, il paffa la nuit très- agité. Comme
il me parut que la chofe preffoit , & que
je craignois que quelques accès de rage ne
fe manifeftaffent , d'ailleurs enhardi par
l'autorité de ceux que j'ai cités plus haut ,
je pris la précaution de faire apporter une
baignoire que je fis remplir d'eau froide ;
& je m'affurai de deux hommes forts pour
l'affujettir quand il feroit dans le bain .
En effet , il n'y fut pas plutôt , qu'à peine
ces deux hommes pouvoient l'y contenir.
Les agitations , les mouvemens convulfifs ,
les grincemens de dents furvinrent . Il refta
une
OCTOBRE 1766. 145
une demi -heure dans le bain , après quoi
je le fis mettre dans fon lit bien affujetti .
Il prit à peine un peu de bouillon , avec
beaucoup de répugnance ; la fueur furvint
abondamment ; il ne quitta point le lit
ce jour - là , malgré les efforts continuels
qu'il fit pour fe lever. La nuit fut orageufe
; les fubrefauts dans les tendons , &
les autres fymptômes continuèrent. Le lendemain
je le fis remettre dans le bain froid ,
comme le jour précédent ; il n'y fut pas
plutôt , que les accidens que j'ai décrits
ci-deffus reparurent , & de plus , l'envie
de mordre ceux qui le tenoient : malgré
cela je l'y fis refter une heure. Mais d'abord
qu'il fut dans fon lit , la fueur furvint
avec plus d'abondance que la première
fois ; la journée fe paffa avec moins
d'agitation , la féchereffe de la langue fut
moindre , & la nuit fut un peu plus tranquille
; mais toujours beaucoup d'horreur
& de difficulté pour prendre du bouillon .
Le troisième jour il eut beaucoup moins
d'agitation dans le bain , quoique je l'y
fiffe refter une heure & demie . Mais je fus
étonné qu'à peine y avoit - il un quartd'heure
que je l'avois fait mettre au lit ,
que la fueur furvint plus abondamment
que les jours précédens. La journée fe
palla avec beaucoup moins d'agitation ; la
Vol. II. G
146 MERCURE DE FRANCE .
langue & la bouche commencèrent à s'humecter
, les yeux furent moins vifs & moins
étincelans ; && mmaallggrréé tout l'excès de la
fueur , les urines qui avoient précédemment
coulé en fort petite quantité , vinrent
en abondance . Il commença à prendre
du bouillon avec plus de facilité . Je
fis continuer l'ufage du bain froid pendant
onze jours. Les fueurs devinrent toujours
de plus en plus abondantes , de
même que les urines , & j'eus la fatisfaction
de voir diminuer de jour en jour
les accidents. Enfin il fut rétabli dans l'efpace
d'un mois , & jouit depuis ce tems
d'une parfaite fanté.
On pourroit , je penfe , attribuer cette
guérifon à deux principes : le premier , à
la frayeur & au faififfement que le malade
éprouva par l'impreffion de l'eau
froide, qui, comme j'ai déja dit, a fufpendu
pour quelque tems l'irritation & l'agacement
des nerfs. Le fecond , aux deux évacuations
, tant par les fueurs que par les
urines , qui font bien capables de relâcher
& de détendre le tiffu cellulaire , d'ouvrir
les pôres de la peau , de diffiper les ftafes
& de réfoudre les engorgemens. Après cet
exemple & les autorités que j'ai rapportées
, on doit , je crois , conclure que le
meilleur & le plus far remède contre l'hyOCTOBRE
1766. 147
drophobie , connu jufqu'à préfent , eft le
bain d'eau froide , qui , comme je l'ai dit
plus haut , en rétabliffant la foupleffe de
la peau , facilite la tranfpiration fi nécef
faire en pareil cas.
SOLUTION d'un Problême propofé à MM.
les Elèves du Corps Royal de l'Artillerie
par M.TRINCANO le fils , dans le Mercure
de France du mois de Setembre
1766.
LAA queſtion que propofe M. Trincano le
fils , à Meffieurs les Elèves du Corps
Royal de l'Artillerie , eft trop flatteufe
pour ne lui en pas témoigner leur reconnoiffance
; il a bien voulu les diftinguer
parmi la foule des Mathématiciens qui
éclairent l'Europe , pour la réfolution d'un
problême qui n'eft pas fans difficulté , &
dont la folution offre l'âge d'un jeune
homme qui promet fi fingulièrement. Quel
bonheur pour un père d'avoir de fon fang
un élève qui , vraisemblablement un jour,
fera le foutien de quelqu'Académie ! en
effet , quoiqu'adolefcent , on apperçoit en
lui le germe de la réputation des Def
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
cartes & des Newton ; & le Corps Royal
des Elèves croit pouvoir préfager que fi
l'on continue de cultiver cette jeune
plante , on la verra s'épanouir avec cette
furprife filencieufe , qu'occafionnent ces
Êtres favorifés des Cieux , qui franchiffent
les bornes où l'efprit humain croyoit être
arrêté. Mais à qui pourroit- on mieux le
confier qu'aux foins paternels ? Son amour
propre s'y trouve intéreffé : d'ailleurs , nous
ne pouvons qu'augurer avantageufement
de les talens , & la célèbre propofition
dont il vient de nous donner la folution ,
quoique déja traitée par quelques Auteurs ,
a reçu , en paffant dans fes mains , tous les
darémens de la nouveauté. Il n'eſt pas
gouteux que fi M. Trincano le fils continue
de courir la carrière où il vient de
faire une entrée fi brillante , il n'en atteigne
bientôt le but. Au refte , Meffieurs
les Elèves feront toujours ravis des petites
agaceries mathématiques qu'il voudra
bien leur faire .
Enoncé du problême.
Si l'on ajoute quinze ans à l'âge que
j'aurai le 19 Septembre 1766 , & qu'on
multiplie ce nombre d'années par l'âge
que j'aurai alors , on aura un produit qui
furpaffera autant 3 20 , que l'âge que j'aurai
pour lors excédera huit ans.
OCTOBRE 1766. 149
SOLUTION.
Je nomme l'âge qu'il aura le 19 Septembre
1766 , & j'en déduis les équations
fuivantes :
-2
--2
x
x+ 15
-2
x+15x
x + 15x.320 : x.8
-2
x+15x+8=320+x
-2
x+14x= 312 , faifant le
quarrẻ
, x + 14 + 49 = 361 , extrayant la ra
cine quarrée √361 = 19= x + 7 , donc
x = 12 , 12 + 15 = 27X12 = 324. Or
324.320 : 12.8 . Ce qu'il falloit trouver.
C
A la Fere , te 25 Septembre 1766.
L. Ch. D. O. d. C. R. abonné au Mercure.
Ġ iij
50 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX- ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE .
LETTRE de M. LECAT , Ecuyer , Docteur
en Médecine , Chirurgien en chef de
P'Hôtel-Dieu de Rouen , des principales
Académies de l'Europe , Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Sciences de
Rouen , &c. à M. de SAINT-Martin ,
premier Chirurgien de S. A. Mgr le Duc
DE CHARTRES , &c. concernant lafuite
des fuccès de la taille latérale qui fe pra
tique à Rouen.
Voouuss vous intéreffez , Monfieur , à
ma méthode de tailler : je n'en puis douter
; voici la feconde fois que vous vous
donnez la peine de venir à Rouen pour
veir nos opérations. Vous avez ordonné
OCTOBRE 1766. 15T
à mon Coûtelier de vous faire mes gorgerets-
ciftitomes , & vous prenez ce parti ,
après avoir effayé d'un autre inftrument
dont j'ai démontré les dangers. Il y a bien
de l'apparence que vous preffentez au moins
la prééminence des miens. Ces motifs me
perfuadent que vous ferez charmé d'apprendre
que les dix pierreux que nous
avons taillés M. David & moi ce printems
, font très - pleins de vie. Si vous voulez
, Monfieur , joindre cette année aux
dix- huit heureufes rapportées dans le Parallele
, &c. page 222 , vous aurez dixneuf
années , dont dix confécutivement
heureuſes ; dans dix années il a été taillé
dans mon Hôpital foixante- neuf ſujets. Eh
quels fujets ! Vous en avez été le témoin ,
Monfieur ; vous avez vu un enfant de dix
ans dans un tel marafme , que tout aguerri
que je fuis par cette lengue fuite de fuccès
, je ne fus pas affez hardi pour le tailler
dans cette première féance , eftimant
qu'il n'avoit que quelques jours à vivre ;
il en avoit bien toutes les apparences. Au
marafme complet fe joignoit une fièvre
lente ; il ne pouvoit être couché que fur
le ventre , tant par les défordres dont le
bas fond de fa veffie étoit affecté par une
pierre qu'il portoit depuis fa naifance
que parce qu'il avoit des écorchures & des
G iv
12 MERCURE DE FRANCE .
eskarres aux régions du facrum & des trochanters.
Son eftomac ne pouvoit fuppor- .
ter ni bouillons , ni gelée de viande , ni
ptifanne ; il les vomifloit : il ne foutenoit
depuis long- temps les foibles reftes de fa
vie qu'avec du cidre coupé avec de l'eau ;
enfin fa foibleffe étoit telle qu'il n'articuloit
qu'à demi fes paroles , & fe faifoit
à peine entendre. Si ce n'eft point là un
moribond, je n'y connois rien . Cependant,
Monfieur , cinq jours après la première
taille où vous affiftâtes , voyant qu'il n'étoit
pas encore mort , je me réfolus de le
tailler , perfuadé par quelques autres opérations
de cette efpèce , faites par moi-même
, que fi ce refte de vie fuffifoit feulement
à lui faire fupporter l'extraction de
la pierre , la délivrance de ce corps étranger
, principe de tous fes maux & de fon
état affreux , lui feroit d'abord un trésgrand
foulagement , & pourroit enfuite
nous permettre de le ranimer. Quoique le
corps étranger remplît toute la veffie , la
taille fut très- paifible ; il defiroit l'opération
, & n'avoit pas la force de crier.
le
Vous penfez bien , Monfieur , qu'il ne
fut ni faigné ni baigné , il n'en avoit pas
moyen : au contraire , pour lui redonner
un peu de vie , fçachant qu'il vomiffoit
les bouillons & la gelée , je m'aviſai
OCTOBRE 1766. 153
de lui faire une teinture de votre bon
chocolat , dont je fis cuire une once dans
deux grands gobelets d'eau. Cette dofe
donnée à la cuillerée fut fa feule nourritures
pour vingt- quatre heures . Elle eut le
fuccès que je m'en étois promis. Le troifième
jour fon eftomac fupporta la gelée
de viande ; le quatrième jour il laiffa paffer
du bouillon , & peu de jours après du
pain. Enfin , Monfieur , il a repris vigueur
à vue d'oeil, & n'a pas été un des derniers
à fortir de l'Hôpital.
Cette même teinture de chocolat , Monfieur
m'a merveilleuſement fervi dans
un taillé de foixante - huit ans , mais d'une
décrépitude de plus de quatre-vingt-dix ,
par les accidens que lui avoient caufé treize
pierres auffi groffes toutes que des noix ,
qu'il portoit depuis grand nombre d'années
: je ne l'ai fauvé que par ce reſtaurant
donné les premiers jours.
Mes Ajoints , Monfieur , n'ont pas lieu
d'être moins contens que moi de mon
gorgeret- ciftitome. Vous favez que l'an
paffé nos fuccès réunis alloient à cent
vingt-neuf ; en y joignant ces dix nouveaux
, c'eſt cent trente- neuf tailles faites
de fuite , fans qu'il foit mort un feul fujet.
M. Maret , Chirurgien de l'Hôtel-
Dieu de Dijon , & M. Schouten , Litho-
G v
12 MERCURE DE FRANCE.
eskarres aux régions du facrum & des trochanters.
Son eftomac ne pouvoit fuppor-.
ter ni bouillons , ni gelée de viande , ni
ptifanne ; il les vomifloit : il ne foutenoit
depuis long- temps les foibles reftes de ſa
vie qu'avec du cidre coupé avec de l'eau ;
enfin fa foibleffe étoit telle qu'il n'articuloit
qu'à demi fes paroles , & fe faifoit
à peine entendre. Si ce n'eft point là un
moribond, je n'y connois rien . Cependant,
Monfieur , cinq jours après la première
taille où vous affiftâtes , voyant qu'il n'étoit
pas encore mort , je me réfolus de le
tailler , perfuadé par quelques autres opérations
de cette efpèce , faites par moi-même
, que fi ce refte de vie fuffifoit feulement
à lui faire, fupporter l'extraction de
la pierre , la délivrance de ce corps étranger
, principe de tous fes maux & de fon
état affreux , lui feroit d'abord un trésgrand
foulagement , & pourroit enfuite
nous permettre de le ranimer. Quoique le
corps étranger remplît toute la veffie , la
taille fut très- paifible ; il defiroit l'opération
, & n'avoit pas la force de crier.
le
Vous penfez bien , Monfieur , qu'il ne
fut ni faigné ni baigné , il n'en avoit pas
moyen : au contraire , pour lui redonner
un peu de vie , fçachant qu'il vomiffoit
les bouillons & la gelée , je m'aviſai
OCTOBRE 1766. 153
de lui faire une teinture de votre bon
chocolat , dont je fis cuire une once dans
deux grands gobelets d'eau . Cette doſe
donnée à la cuillerée fut fa feule nourritures
pour vingt- quatre heures . Elle eut le
fuccès que je m'en étois promis. Le troifième
jour fon eftomac fupporta la gelée
de viande ; le quatrième jour il laiffa paffer
du bouillon , & peu de jours après du
pain. Enfin , Monfieur , il a repris vigueur
à vue d'oeil, & n'a pas été un des derniers
à fortir de l'Hôpital.
›
Cette même teinture de chocolat , Monfieur
m'a merveilleufement fervi dans
un taillé de foixante - huit ans , mais d'une
décrépitude de plus de quatre- vingt- dix ,
par les accidens que lui avoient caufé treize
pierres auffi groffes toutes que des noix ,
qu'il portoit depuis grand nombre d'années
: je ne l'ai fauvé que par ce reſtaurant
donné les premiers jours.
Mes Ajoints , Monſieur , n'ont pas lieu
d'être moins contens que moi de mon
gorgeret- ciftitome . Vous favez que l'an
paffé nos fuccès réunis alloient à cent
vingt-neuf ; en y joignant ces dix nouveaux
, c'eſt cent trente- neuf tailles faites
de fuite , fans qu'il foit mort un feul fujet.
M. Maret , Chirurgien de l'Hôtel-
Dieu de Dijon , & M. Schouten , Litho
G V
154 MERCURE DE FRANCE.
3
tomiſte de Rotterdam , ont auffi fait cette
année de très - heureux effais de ina méthode
: il y a trente ans que M. Maret fait
la taille avec tout le fuccès qu'on peut fe
promettre des inftrumens dont il fe fervoit.
Il a effayé du lithotome caché ; mais
les dangers dontfa manoeuvre eft accompagnée
le forcèrent , dit -il , à l'abandonner...
Il fut frappé , continue- t- il , de l'excel·
lence de mon gorgeret- ciftitome , & il eft
fi fatisfait de l'effai qu'il vient d'en faire
fur neuf fujets , qu'il eft décidé à l'employer
toujours dans fes tailles. Je n'ai pas
encore l'hiftoire des tailles faites en Flandres
cette année ; on a attaqué violemment
celle que m'a fournie l'an paffé M.
Vandergracht ; mais voici ce que ce Chirurgien
écrit le 26 Juillet dernier à M.
Dumont , Lithotomifte à Bruxelles : Le libelle
du fieur Chastanet n'eft qu'un tiſſu
d'impoftures..... Les pieces dont je fuis
muni , ne font que trop fuffifantes pour vous
en convaincre.... Je me flatte d'avance de
retirer d'autantplus de gloire de ma défenſe,
que mon ennemi a joui long-temps dans le
public d'une victoire qu'il n'a pas remportée
.
Après tout , Monfieur , quand je n'aurois
à citer que mes foixante-neuf tailles
confécutivement heureufes , la préémiOCTOBRE
1766. 155
nence de ma méthode n'en feroit pas moins
établie , parce que je ne crois pas qu'aucune
autre méthode puiffe en avoir autant
à citer en fa faveur. Je ne vous parle point
de M. Roger , célèbre Avocat de Rouen ,
que j'ai taillé pendant les froids excelſifs
de cet hyver , & qui fait le foixante - dixième
, parce que fon fuccès eft univerfellement
connu , & que d'ailleurs je me
borne aux feules tailles de mon Hôpital ,
pour plufieurs raifons qu'il eft inutile de
rapporrer ici. Je dois vous faire obferver
que la méthode de M. Pouteau de Lyon ,
qu'on dit être auffi fort heureuſe , eſt exactement
la mienne quant au fond ; elle eſt
faite d'après mes principes , qui font de
combiner l'incifion avec la dilatation ménagée
de façon que cette dernière domine
, vu que les plaies à la veffie , furtout
les grandes , font mortelles ou au
moins fort dangereufes ; principes que j'ai
démontrés contradictoirement enMai 1748
a MM. le Blanc & Louis , & qu'on trouve
dans mon premier recueil imprimé en
1749. Ainfi , Monfieur , quoiqu'il y ait
quelques différences entre les inftrumens
de M. Pouteau & les miens , ils vifent au
même but , & fes fuccès ne font qu'appuyer
les miens & confirmer la prééminence
de ma méthode.
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Ce feroit donc la faute de mes Ajoints ,
Monfieur , & non celle de ma manière de
tailler , fi elle ne réuffiffoit pas chez eux
comme à Rouen .
Pour réduire au filence ceux qui auroient
la témérité de former des foupçons
fur la réalité de cette longue fuite de mes
fuccès , j'ai deux moyens : le premier , que
j'ai toujours mis en ufage , eft de faire
mes opérations & leur traitement dans la
plus grande publicité : le fecond eſt de
donner la lifte des foixante- neuf fujets
cités. J'ai envoyé l'an paffé les noms &
les demeures des cinquante - neuf que
j'avois taillés pour lors , à l'Académie
des Sciences de Paris , qui eft en poffeffion
d'être la dépofitaire des opérations de
cette eſpèce ; voici une pareille lifte pour
les dix tailles qui ont été faites ce printems.
I. Clement Legenvre , âgé de dix - fept ans,
de Saint - Benoît , près Saint - Michel ,
taillé en deux minutes .
II. Nicolas Torquet , âgé de onze ans , de
1
Loge fur mer , deux pierres murales ,
dont une brifée : fix minutes trente fecondes.
III. François Doudet , âgé de cinq ans ,
OCTOBRE 1766. 157
de Saint Hilaire de Rouen cinq minutes.
IV. Marie - Catherine le Marchand , âgée
de trente- deux ans , de Grainville - Lalouette
: une minute.
:
V. Adrien Benoist, âgé de dix ans , d'Amfreville
, une minute cinquante - ſept
fecondes. C'eft le moribond dont on a
parlé.
VI. Guillaume Dupuy , âgé de dix ans ,
du Haulme près Rouen trois minutes.
VII. Jean Marguerin , âgé de foixanteun
ans , de Bennerville , diocèfe de Lizieux
une minute quarante fecondes.
VIII. Nicolas Tieulin , âgé de onze ans ,
de la Fontelais en Caux : fix minutes
ttente fecondes.
:
IX. Laurent Huvey , âgé de foixante - huit
ans , de Nagel près de Conches , treize
pierres quatre minutes quinze fecondes.
X. François Aubré , âgé de vingt- fept ans ,
de Bernieres fur mer :fix minutes vingtfept
fecondes.
J'ai l'honneur d'être avec la plus haute
eſtime ,
MONSIEUR , votre , & c.
A Rouen , ce 5 Août 1766 .
LE CAT.
158 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION fur une fracture compliquée
des os du crâne, par M. POMMIER,
ancien Chirurgien Aide - Major des
Camps & Armées du Roi , Chirurgien-
Major de l'Hôpital Militaire de Géiffen ,
& actuellement Chirurgien de la Manufacture
Royale des glaces de Saint- Gobain
, près la Fére , en Picardie.
LE nommé Louis Lacroix de Saint Go
bain , travailloit au mois de Décembre
1765 , à détacher un bloc de pierre de
quatre pieds de hauteur fur deux de largeur
& autant d'épaiffeur . Il s'étoit couché
fur le côté pour l'excaver en deffous ,
lorfque le bloc fe détacha tout à coup &
lui tomba fur la tête. Comme il y avoit
fur l'attelier un grand nombre de travailleurs
, on parvint avec des leviers à le débarraffer
de deffous ce poids énorme ; on
l'emporta chez lui fans connoiffance , &
je fus appellé fur le champ . Ayant examiné
la plaie, je m'apperçus à la première inf
pection qu'il y avoit fracture. Je m'en affurai
en fondant la plaie avec mes doigts.
OCTOBRE 1766. 159
Ayant rafé la tête , je baffinai la partie
bleffée avec du vin chaud pour la nettoyer
du fang dont elle étoit couverte . Je fis
une incifion cruciale qui me découvrit fur
le champ la grandeur du mal . J'apperçus
en effet une fracture qui partoit d'un demipouce
de l'apophy fe angulaire externe gauche
du coronal , & fe terminoit à l'apophyſe
maſtoïde , formant demi -cercle qui
embraffoit une portion du coronal , une
portion du pariétal & prefque toute la
partie écailleufe de l'os temporal . Dans
l'intérieur de cette fracture , il y en avoit
une autre en étoile , dont le centre fe trouvoit
fur la future écailleufe , & qui de-là
s'étendoit fur le coronal , le pariétal &
le temporal gauche ; les parties inférieures
de ces os fracturés étoient enfoncées &
entroient de quatre lignes fous les fupérieures.
Pour mettre bien à découvert tous les
prolongemens de ces fractures , je crus devoir
détacher le mufcle crotaphyte de ce
côté ; je m'apperçus alors que la future
coronale étoit entr'ouverte & que le
coronal s'étoit écarté au moins de deux
lignes du pariétal . Cet écartement commençoit
à la partie moyenne de la frac
ture en demi- cercle ; pour le fuivre jufques
à fon extrêmité, je me vis obligé de
160 MERCURE DE FRANCE.
prolonger mes incifions , qui par ce moyen
formèrent un T, & me découvrirent , à
mon grand étonnement , qu'il s'étendoit
jufqu'à deux lignes au - deffous de l'attache
fupérieure du mufcle crotaphyte du côté
droit ; de forte que le coronal étoit prefqu'entiérement
détaché des pariétaux.
M'étant bien affuré de l'état des chofes,
je panfai le malade avec de la charpie.
brute , des compreffes trempées dans l'eaude-
vie , & par- deffus la capeline. La connoiffance
étant revenue au malade , & fon
poulx s'étant animé , je lui fis une faignée
du bras trois heures après le panfement ,
& je lui fis donner un lavement qu'il ne
rendit que par les urines . Le trépan m'ayant
paru indifpenfable , je difpofai mon appareil
& préparai mes inftrumens : lorfque
tout fut prêt , je commençai par appliquer
la plus petite couronne de trépan près de
l'angle inférieur du coronal , joignant la
future coronale. Quand elle fut faite , je
m'apperçus que la partie inférieure de la
fracture paffoit encore fous la fupérieure ,
& qu'il ne me feroit pas poffible de la
relever , ce qui me détermina à appliquer
fucceffivement quatre nouvelles couronnes
plus grandes que la première , au moyen
defquelles j'embraffai un efpace d'environ
trois pouces. Cette ouverture & une efOCTOBRE
1766. 16i
quille d'un pouce & demi que je détachai
de la partie latérale inférieure du coronal ,
me donnèrent plus d'aifance . J'effayai , au
moyen de mon élevatoire & du tirefond ,
à relever une pièce de la fracture en étoile
que j'avois perforée à cet effet. J'eus d'abord
beaucoup de peine , parce que les
bouts s'arc - boutoient les uns contre les
autres ; il m'auroit même été fort difficile
d'en venir à bout , fi l'efquille dont j'ai
parlé ci -deffus ne s'étoit pas détachée. J'y
réuffis cependant à la fin , & je terminai
par - là mon opération , qui dura trois
bonnes heures , pendant lefquelles le malade
eut plufieurs foibleffes occafionnées
par la quantité de fang qu'il avoit perdu ,
celui qui s'épanchoit entre la dure-
&
par
mère
& le crâne
.
L'irritation que les efquilles avoient occafionnée
fur les membranes qui enveloppent
le cerveau , y caufèrent une inflammation
qui produifit des naufées , des
affoupiffemens , des pertes de connoiffance
, des pefanteurs de tête , de la fievre ,
&c. Pour calmer ces accidens , j'eus recours
aux faignées , aux lavemens ; je mis le malade
au bouillon de veau pour toute nourriture
, & je lui fis faire ufage d'une boiffon
adouciffante & vulnéraire. Je fus obligé
de lever mon appareil vingt - quatre heures
162 MERCURE DE FRANCE.
après l'opération ; le malade fe plaignant
de grandes douleurs de tête , je panfai la
plate avec des findons trempés dans le
baûme de Fioraventi & le miel rofat ; je
me fervis de plumaceaux trempés dans le
baûme feul , & exprimés pour couvrir
toutes les parties offeufes ; je mis pardeffus
des bourdonnets & des plumaceaux
dans un digeftif approprié ; je recouvris le
tout avec des compreffes graduées , trempées
dans l'eau-de - vie camphrée , pour
prévenir les inconvéniens d'un vice dartreux
, dont le malade étoit infecté longtemps
avant fa bleffure ; enfin , j'affujettis
l'appareil avec la capeline & le grand
couvre- chef. Pour éviter les accidens de
la hernie , je mis fur les findons une plaquede
plomb bien mince.
L'hémoragie qui furvint pendant ce premier
panfement fut très- confidérable , &
dura pendant douze heures. Je parvins à
F'arrêter par le moyen des ftiptiques & des
vulnéraires , le pouls étant devenu trop
petit & trop foible pour recourir aux
faignées.
Le lendemain du panfement le poulx fe
réveilla & devint dur . La fièvre fut forte ::
je fis le même jour deux faignées du bras
qui ne produifirent pas grand effet. Le
foir je prefcrivis un lavement qui n'eut
OCTOBRE 1766. 163
pas plus de fuccès . Malgré cela le malade
dormit trois heures. Le troifieme jour je fis
une faignée du pied qui me parut lui donner
un peu plus de connoiffance ; je la
réitérai le foir , ce qui tranquillifa entiè
rement le malade ; la fièvre diminua , le
poulx devint fouple & naturel. Comme
je foupçonnois de la plénitude dans les
premières voies , & qu'il y avoit des envies
de vomir , je fis paffer le quatrième
jour deux grains de tartre ftibié dans une
pinte d'eau de tamarin , qui produifirent
un très-bon effet. Le malade rendit quantité
de bile & de fang caillé qu'il avoit
fans doute avalé. Malgré les lavemens adminiftrés
tous les jours , matin & foir , le
ventre s'étoit tendu , ce qui me détermina
le fixième jour à lui faire prendre un minoratif
en deux verres ; il produifit quatre
felles , malgré cela le ventre ne fe détendit
pas ; je lui fis appliquer des flanelles
trempées dans une décoction émolliente
qui le rendirent plus fouple & moins douloureux.
Les évacuations ayant de la peine à s'établir
, je réitérai le minoratif le fur- lendemain
; il eut grand fuccès : la fièvre &
tous les accidens difparurent , & je n'eus
plus à m'occuper que de la plaie qui étoit
fort grande , à caufe des délabremens ; la
164 MERCURE DE FRANCE.
pour
fuppuration s'établit : elle fut louable , &
il ne furvint plus aucun accident.
L'exfoliation des os ne s'eft faite que le
foixantieme jour ; je retirai
lors une
pièce du coronal qui avoit quatre pouces
de long fur deux & demi de large. La
peur & le fang que le malade perdit , le
firent trouver nal ; mais il revint aifément.
La cicatrice s'eft formée très- bien , &
la cure s'eft déterminée le huitième mois.
Elle auroit été beaucoup plus prompte , fi
le malade n'avoit pas fait d'excès d'alimens
, fur- tout de boiffon , & s'il n'eût
pas été affecté d'un vice dartreux qui a
parcouru toute la plaie à différentes reprifes.
Le bleffé travaille actuellement , & ne
reffent aucune incommodité de fon accident
.
लेकर
OCTOBRE 1766. 165
MANUFACTURES.
LETTRE écrite par M. TRONCHIN , premier
Médecin de S. A. R. l'Infant Don
FERDINAND , Duc de Parme , & de
S. A. S. Mgr le Duc D'ORLEANS , à
MM. les Directeurs de la Munufacture
établie au Port- à- l'Anglois -lès - Paris ,
à l'effet d'épurer , préparer & dégraiſſer
les laines neuves & vieilles .
la
JEE fuis fi convaincu , Monfieur , que
propreté eft effentielle à la fanté , & que
tout ce qui y contribue l'intéreffe , que ce
projet que vous avez formé de préparer ,
de dégraiffer & d'épurer les laines deftinées
à faire des matelas & des couvertures
, me plaît infiniment . Dans toutes
les maladies où la fueur eft fétide , & par
conféquent corrompue , les effets de fa
corruption augmentent fenfiblement par
l'affufion , l'exhalaifon , & le mêlange du
fuint ; l'on s'en apperçoit aux effets de la
putridité de l'atmosphère du malade , qui
augmentent par la cohobation de la fueur
& du fuint corrompus. Il y a des épidé166
MERCURE DE FRANCE.
mies où cette obfervation mérite la plus
grande attention . Il faudroit fur -tout ne
la jamais perdre de vue dans les hôpitaux
où les maladies putrides font fouvent
des ravages affreux , où la propreté
eft plus néceffaire que par - tout ailleurs.
Je ne puis donc , Meffieurs , que louer
votre projet , & faire des voeux pour qu'il
réuffiffe.
Signé , TRONCHIN.
Au Palais Royal , 17 Septembre 1766 .
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
SA Majefté Danoife ayant permis de
donner au public les portraits des Rois
de Dannemarc de la maiſon d'Oldenbourg,
gravés par fon ordre & à fes dépens ; ouvrage
commencé par feu M. de Lode
mais fait pour la plus grande partie après
fa mort , par M. Preifler , Graveur du
Roi & Profeffeur à l'Académie de Peinture
, Sculpture & Architecture ; on a
chargé M. Schlegel , Profeffeur à l'Univerfité
de Copenhague & Secrétaire de la
OCTOBRE 1766. 167
Chancellerie Danoife , d'accompagner
ces eftampes de Portraits Hiftoriques. Cet
ouvrage , écrit en allemand , contiendra
après une introduction fur l'origine de la
maifon d'Oldenbourg , les principaux traits
de la vie tant privée que publique de chaque
Roi , ce qu'il a fait dans le gouvernement
intérieur , & tout ce qui fert à
caractériser fa perfonne & fon règne . Quoi
qu'il ne foit pas néceffaire , pour remplir
ces vues , d'étaler beaucoup d'érudition ,
ou de briller par des paradoxes hiſtoriques
, l'ouvrage ne laiffe pas d'exiger que
l'auteur fouille foigneufement dans les
dépôts de documens. Cette fource lui a
été ouverte par ordre du Roi.
Les eftampes font en folio royal , &
feront imprimées pour tous les exemplaires
fans diftinction , fur l'efpece de papier la
plus forte & la plus belle , nommée grand
aigle. Le texte fera fur un papier qui répond
à la forme & à la grandeur des eftampes
, on l'imprimera avec des carac
tères neufs , fous les yeux de l'auteur .
à un
La libéralité de Sa Majefté met les éditeurs
en état de donner cet ouvrage
prix modique . Un exemplaire fur le plus
fin papier coûtera huit écus , & fur une
autre forte de papier collé , de moindre
prix , mais toujours d'une grandeur con168
MERCURE DE FRANCE.
venable , cinq écus & demi , argent Da
nois. Le paiement ne fera fait qu'en recevant
les exemplaires ; mais les curieux
font priés de donner , le plutôt poffible
leurs noms , en indiquant le nombre e
xemplaires & l'espèce de papier qu'ils de
firent. Les foufcriptions font reçues
Paris , chez Briaffon , Libraire.
Les exemplaires feront livrés aux forcripteurs
étrangers dans un terme q
fera connoître par les gazettes , principalement
à Leipfick , à caufe de la commodité
des foires & de la communication
des Libraires.
LE fieur Lattrẻ , Graveur , rue Saint
Jacques , près la fontaine Saint Severin ,
à la ville de Bordeaux , vient de mettre au
jour une nouvelle Carte de France , en
deux feuilles , divifée par généralité , avec
une defcription intéreflante. Prix en feuilles
2 livres . Collé fur toile avec gorge &
rouleaux , 6 -liv .
Le fieur Lattré avertit MM. les Militaires
qu'il vient de mettre au jour le nouvel
exercice & évolutions de l'infanterie
françoiſe fuivant l'Ordonnance du Roi ,
du premier Janvier 1766.
Le même donnera au premier Décembre
prochain la troisième feuille de l'Iconologie
, par M. Gravelot. ARTICLE
OCTOBRE 1766. 169
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
ONN continue les Fêtes Lyriques. Il va
toujours aux repréfentations de ce baller
plus de monde
que le temps des
vacances
ne permettroit de l'efpérer.
Un jeune fujet Mlle BOURGEOIS ) ,
d'une figure agréable , qui n'avoit encore
jamais chanté en public , a débuté par le
rôle de CHLOE dans le fecond acte de cet
opéra. On lui a trouvé une jolie voix ; &
Fembarras , la timidité qui paroiffoient
lui en dérober une partie , laiffent eſpérer
qu'elle en a encore davantage. Les cadences
& les autres agrémens du chant font
faciles à fon organe , & exécutés avec tant.
d'art & de goût , que l'on peut préfumer
les plus heureufes difpofitions pour le talent
, dans cette jeune perfonne,
Vol. II. H
170 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LESES tragédies repréſentées fur ce théâtre
à la fin de Septembre & dans le courant
du préfent mois ont été Britannicus de
RACINE. Mérope de M. DE VOLTAIRE .
Et Polieucte de CORNEILLE . On a redonné
Mérope le 8 du préfent mois. Les comédies
, en première pièce , ont été Melanide
de LA CHAUSSÉE . Le Dépit amoureux
de MOLIERE . Le Jaloux défabufé de
CAMPISTRON . L'Efprit folet de HAUTE-,
ROCHE. L'Ecoffoife de M. DE VOLTAIRE .
Le Joueur de REGNARD . On a remis
Momus Fabulifte , comédie en un acte
de FUZELIERS , qui a eu dans fa nouveauté,
en 1719 , trente-huit repréſentations , &
qui n'en a eu que deux à cette repriſe , le
Public n'ayant pu le goûter malgré les
fuppreffions qu'on y avoit faites. On parlera
plus amplement de cette Pièce dans le
prochain Mercure , ainſi que du début de
Mlle DURANCI par le rôle de Pulcherie
dans Héraclius. Les fentimens font partagés
fur quelques parties de fon talent ; on
OCTOBRE 1766. 171
fe réunit à lui accorder beaucoup d'intelligence.
COMÉDIE
ITALIENNE.
fe LE public ſe plaît toujours à voir & à
applaudir fur ce théâtre
l'agréable nouveauté
, dont nous avons marqué la première
repréſentation dans le dernier Mercure
, intitulée la Fête du Château , divertiffement
mêlé de vaudevilles & de petits
airs. Par M. FAVART.
Le titre modeite que l'Auteur a donné
à cet ouvrage ne doit pas empêcher de le
confidérer comme un petit drame ingénieuſement
conçu , conduit & dialogué ,
avec l'art , la fineffe , & le goût dont M.
FAVART a donné tant de preuves , & qui
lui ont acquis , à très - juſte titre depuis
long-temps , une première place dans un
genre particulier de notre littérature , dans
lequel , s'il a trouvé des concurrens que
lui- même avoit créés , il ne pouroit encore
rencontrer de rival qui pût lui difpus
ter la fupériorité.
Nous donnons ici un extrait de la
Fête du Château , qui paroît avoir été
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
primitivement imaginée & exécutée dans
quelque maifon de campagne , à l'occafion
de la convalefcence d'une jeune Demoifelle
chère à fa famille , pour laquelle on
avoit fait ufage de l'utile & très- prudente
précaution de l'inoculation . Ces fortes
d'ouvrages -que le zèle ordonne & fur lefquels
l'occafion , l'à- propos , répandent la
vivacité de l'intérêt, n'étant pas fufceptibles
d'un extrait bien étendu , l'Auteur nous
pardonnera fans doute de n'en préfenter
ici que le fimple trait , & de ne tranfcrire
que très- peu des jolis couplets qu'il y a
femés .
La fcène eft dans les jardins d'un château , à
la campagne. Le DOCTEUR GENTIL , Médecin
Inoculateur ; Madame JORDONNE , Concierge ;
COLETTE, amante de Jacquot ; THIBAUT , Jart
dinier; JACQUOT, Jardinier- Fleurifte ; GERARD ,
père de Colette & Fermier de la Dame du château ;
HUBERT , Garde- Chaffe , Me AMBOISE , Tabellion
; & BLAISE , Vigneron , font les perſonnages
que l'Auteur a mis en jeu pour former la
petite action qui amène & qui précéde la fête .
Le DOCTEUR GENTIL ouvre la fcène avec Mde
JORDONNE. Ils ont enſemble une légére expli
cation , dans laquelle Mde Jordonne fe déclare
Pour être de fon parti , & que c'eft d'après la déci
OCTOBRE 1766. 173
fion qu'elle a ordonné la fête , fur laquelle elle
lui demande le fecret jufqu'au foir. , afin que fa
Dame & ſa jeune maîtreſſe n'en foient pas prévenuës.
Le fuccès de l'inoculation fur cette Demoi
felle donne lieu au DOCTEUR & à Mde JORDONNE
de chanter les couplets fuivans.
Mde J OR DONNE.
Air : Vla c'que c'est qu'd'aller au bois
» De l'art d'un Inoculateur
» C'est l'amour qui fut l'inventeur.
» Pour l'intérêt d'un jeune coeur ,
>> On fait la piquure :
» La cure en eſt fûre.
>> Jeunes beautés , ne craignez rien
C'eſt un mal qui fait du bien .
LA DOCTEUR.
On apprendra par le fuccès
» Qu'on en eft plus charmante après ;
On a le teint plus vif , plus frais.
>> Par-tout ma méthode
» Devient à la mode ;
" C'eſt pour plaire un nouveau moyen
› C'eft un mal qui fait du bien.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE,
Mde JORDONNE.
> Jeune fillette craint dabord ,
» Pour céder. fe fait un effort.
» Defir de plaire eft le plus fort s
Tout bas à l'oreille ,
» L'amour la confeille :
Ma belle enfant ne craignez rien ;
» C'eſt un mal qui fait du bien.
11 fe fait une reconnoiſſance entre le Docteur
& la Concierge ; tous deux fe font connus petits
au château de Madrid , dans le bois de Boulogne.
Ils ont intérêt l'un & l'autre , chacun dans leur
état , de paroître plus âgés qu'ils ne font . Mde
JORDONNE aflure le Docteur qu'elle n'a pas été
mariée ; celui- ci , après avoir bien examiné fon
pouls , lui confeille le mariage ; il lui dit qu'un
jeune Jardinier qu'il connoît lui conviendroit ;
ce Jardinier eft JACQUOT. La Concierge , qui le
connoît auffi , feroit fort de cet avis , car elle eſt
très-docile à l'ordonnance du Médecin ; mais il y
a une difficulté : JACQUOT eſt amoureux de la
jeune COLETTE , fille du Fermier de la Dame ;
cependant , comme le mariage de cette jeune
fille eft arrêté avec HUBERT le Garde - Chaffe , il
y a encore de l'efpoir pour Mde JORDONNE , à
laquelle le Médecin , avant de la quitter , confirme
le befoin urgent qu'elle a de l'hymen.
THIBAULT , Jardinier de la maifon , furvient .
OCTOBRE 1766. 175
.
Mde JORDONNE , toute occupée des confeils du
Médecin & de ce qu'elle fent de conforme au
prognoftic qu'il a découvert , donne des ordres
indécis & avec diftraction au bon THIBAULT , qui
à la fin fe fâche un peu & la ramène à elle- même ;
elle le conduit aux endroits du jardin qu'il doit
approprier. JACQUOT arrive en chantant fur l'air
l'Amour est dans ce jardin.
"
» De la plus brillante aurore
» Ces beaux lieux font éclairés ,
>> Et des richelles de Flore
>> Tous les jardins font parés.
و ر
Le printemps vient de renaître ,
» Life ( 1 ) , notre cher tréfor ,
» A nos yeux va reparoître
>> Plus fraîche & plus belle encor.
Mde JORDONNE , parlant toujours à THIBAULT,
JACQUOT Continue fur le même air,
>> Cette jeune Demoiſelle
» Eft la fille du château ;
>> Pour lui témoigner mon zèle ,
>>J'ai quitté notre hameau.
>> Dans cette heureufe retraite
>> Que puis-je encore eſpérer ?
» Ah ! fi j'y revois Colette ,
>> Je n'ai rien à defirer .
( 1) La Demoifelle du château .
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
JACQUOT appelle Mde JORDONNE ; dès qu'elle
l'apperçoit elle voudroit être débarraffée de la
préſence de THIBAULT ; mais celui- ci veut obftinément
continuer la befogne qu'on lui a ordonnée
. JACQUOT a généreuſement apporté
toutes les fleurs pour donner des bouquets aux
Dames & à toutes les filles qui danſeront à la
fête. Mde JORDONNE fent de plus en plus la
jufteffe des vues du Médecin , mais elle a le
chagrin d'apprendre de JACQUor même tout fon
amour pour COLETTE . Elle cherche à l'en détour-.
mer , en lui repréfentant doucement qu'ils font
trop jeunes l'un & l'autre pour bien conduire un
ménage . JACQUOT répond à cette objection par
un joli couplet de romance .
» L'amour , quoi qu'il foit un enfant
» Eft affez grand pour fe conduire ;
» C'eft de lui feul que l'on apprend
» Rien n'eft capable de l'inftruire .
» Un coeur qu'amour a fçu former
veut connoître לכ
"
Ne
Que lui pour maître ;
» On fait tout quand on fait aimer:
Mde JORDONNE eft touchée de la tendreffer
ingénue de ces deux jeunes enfans ; cependant
fi HUBERT époufoit COLETTE , JACQUOT lui refteroit
elle ne défefpère donc pas de le pofféder.
OCTOBRE 1766. 177
-
Le Garde Chaffe , GERARD le Fermier , le
Tabellion , le Vigneron , tour , jufqu'au Garçon
Meûnier , viennent prendre les ordres de la Concierge
pour la fête ; on leur ordonne d'aller chercher
le mai. Elle refte avec GIRARD & HUEERT .
On parle ici de l'affaire du mariagę . GERARD a
entendu dire que la Dame du château vouloit
marier une fille du village ; il follicite Mde JORDONNE
de faire en , forte que le choix tombe fur
fa fille COLETTE ; il a défigné HUBERT pour fon
gendre. Cela convient trop aux defirs de Mde
JORDONNE pour qu'elle ne s'y prête pas ; cependant
elle objecte l'amour de JACQUOT mais le
futur beau- père & le gendre s'en mocquent ; ils
prétendent que c'eft un mauvais métier que celui
d'élever des fleurs. Il y a huit jours que ce Jacquof
eſt parti ; il n'en eft plus queſtion , felon
eux. COLETTE a obéï à ſon père. Le contrat eft
ſigné ; mais il faut qu'il le foit par la Dame , fans
quoi il n'y a rien de fait . Tout cela redonne un
nouvel espoir à Mde JORDONNE ; elle exhorte
HUBERT de preffer fon mariage avec COLETTE ;
Elle découvre que l'intérêt eft le plus puiflant
motif de fa recherche : n'importe ; fes intérêts
deviennent les fiens ; elle le trouve d'affez bonne
humeur , & s'il n'épouloit pas COLETTE .... Ell
eft interrompue dans ſes réflexions par COLETTE ,
qui lui raconte comment elle a fait connoiffance
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
avec JACQUOT , & toutes les gradations des fentimens
qu'elle a pris pour ce garçon ; enfuite elle
lui dit , avec douleur , qu'il y a huit jours que ce
JACQUOT eft parti fans lui avoir dit adieu , fans
qu'il lui ait donné de fes nouvelles . On lui a dit
qu'il avoit enlevé toutes les fleurs pour les porter
à fa jeune maîtreffe. L'équivoque de ce titre lui
donne lieu de croire qu'il lui eft infidèle. Mde
JORDONNE apperçoit de loin JACQUOT tenant un
pot de fleurs ; elle en avertit COLETTE ; celle- ci
la prie d'aller au devant de lui pour lui dire qu'elle
veut toujours le fuir ; elle ne veut pas cependant
qu'on lui l'empêche de venir , chacun est libre ;
mais elle demande qu'on ne lui dife pas qu'elle va
fe cacher en cet endroit pour examiner fa contenance.
JACQUOT vient en effet avec fon pot de fleurs ,
qu'il dépofe fur une chaiſe du jardin . Il chante
des couplets relatifs au projet qu'il a d'offrir ces
fleurs à COLETTE ; il les baife : mais COLETTE ,
qui n'entend point que c'eft à elle qu'eſt deſtiné
ce préfent , fort furieuſe de fa cachette , & , dans
fa petite colère , renverfe le pot de fleurs . JACQUOT
, ſurpris & enchanté de revoir la COLETTE ,
ne penfe qu'à lui exprimer fa joie & fon amour.
Elle l'accable de reproche ; ils s'expliquent , ils
fe raccommodent. Dans ce raccommodement
COLETTA apprend à fon jeune amant , que le
OCTOBRE 1766. 179
croyant infidèle , elle avoit confenti a époufer
HUBERT , auquel fon père l'avoit deftinée . Les
deux amans gémiffent enfemble . JACQUOT cependant
ne défefpère pas encore ; il compte fur
l'amitié & fur le crédit de Mde JORDONNE ; il
confeille à COLETTE d'aller l'implorer pour que la
Dame du château diffère de figner le funefte
contrat.
THIBAULT vient charitablement avertir JACQuor
qu'il a entendu une converſation de Mde
JORDONNE avec la Dame , & qu'il étoit queſtion
de JACQUOT ; que Mde JORDONNE difoit qu'elle
l'aimoit de tout fon coeur ; que le Médecin lui
avoit donné une ordonnance de mariage ; & puis
qu'on avoit parlé tout bas ; qu'il avoit entendu
murmurer d'HUBERT ; enfin que la Dame vouloit
que le mariage de ce HUBERT avec COLETTE fe
fît dès le jour même. THIBAULT préfame que
c'eſt Mde JORDONNE qui a manigancé tout çà ;
COLETTE vient le confirmer : JACQUOT , furieux ,
fort , malgré COLETTE , pour fe venger de fon
rival. Le Docteur trouve COLETTE feule & dans
cette affliction ; il en veut favoir le motif ; Co-
LETTE le lui confie & lui recommande JACQUOT ,
qu'elle affure devoir mourir de douleur. Le Médecin
, après divers moyens propofés pour éviter
ce malheur & tous rejettés par COLETTE , promet
enfin de faire entendre raiſon au papa GIRARD. Il
•
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
demande quel fera le prix de ce fervice ? Il ne
vour qu'un bailer. COLETTE répond : vous mefaites
trop d'honneur , Monfieur. Ils font furpris par
GERARD & par HUBERT. Ce dernier ne trouve pas
bons les foins du Médecin , qui , de fon côté ,
prétend que COLETTE en a grand befoin. Le père
eft un peu inquiet fur l'état de fa fille ; mais
HUBERT le railure en lui repréfentant que les
Médecins font des enjoleux.
du
Mde JORDONNE , efcortée de tous les gens
château , vient apporter la nouvelle du confentement
de Madame au mariage d'HUBERT avec
COLETTE , lequel demande d'abord fi la dot eft
un peu forte ? Mde JORDONNE annonce que le
Docteur vient apporter les ordres de la Dame ; il
les remet au Tabellion pour en faire tout haut la
lecture .
>
Les ordres portent que Madame donne mille
écus pour marier COLETTE en lui laiffant la
liberté de choisir qui elle voudra pour mari . Elle
donne également mille écus à JACQUOT pour récompenſe
de ſon zèle & de fes fervices . Elle remet
à GERARD une année du loyer de ſa fermé , fi
JACQUOT eft choifi pour mari de COLETTE . Gette
dernière claufe touche fenfiblement le papa GERARD
5 il déclare à fa fille qu'elle eft libre de
choifir . On n'eft pas en peine de favoir fi ce choix
tombe fur JACQUor. A l'égard d'HUBERT , lą
OCTOBRE 1766 181
Dame confent , s'il n'épouſe pas Colette , que
Madame JORDONNE lui donne la main , & à cette
condition elle le fait concierge du château. Hu-
BERT y confent volontiers , parce que , dit - il , elle
eft riche ; mais Mde JORDONNE n'y confent pas ,
parce qu'elle dit qu'il eſt trop intéreſſé . Elle l'aſfure
pourtant qu'il ne profitera pas moins des
bontés de leur Dame . Le Docteur lui a promis un
mari , elle le ſomme de fa parole ; ' il entend ce
que cela veut dire , il fe propofe ; mais il lui demande
le fecret devant tous les gens , en lui promettant
que le lendemain ils termineront. Mdé
JORDONNE accepte volontiers ce parti ; elle exige
feulement que , s'il veut faire le vieux devant le
monde , il fonge à être jeune dans le ménage. Le
Docteur affure que c'eſt ſon intention . Dans cer
inftant les fenêtres s'ouvrent . On voit paroître
la Dame du château avec la compagnie. La fête`
commence par un choeur général & continué par
des chants & par des danfes.
Cette Pièce , imprimée , fe trouve à
Paris , chez la veuve Duchefne , rue Saint
Jacques. Le prix eft de 24 fols avec la
mufique.
Nous exhortons ceux de nos lecteurs qui
font curieux de jolis couplets adaptés aux
airs connus les plus agréables , à fe procurer
ce nouvel ouvrage de M. FAVART.
182 MERCURE DE FRANCE.
Nous ne pouvons terminer cet article
fans féliciter l'Auteur , au nom de tous
les
gens de bon goût , d'avoir eu , nonfeulement
le talent , mais le courage de
reftituer à l'Opéra - Comique le couplet fi
effentiel à ce genre , & qui le rendoit d'autant
plus agréable qu'il amufoit , qu'il
égayoit & fatisfaifoit l'efprit par des penfees
, au lieu d'opprimer les oreilles par
le bruyant fracas d'une mufique trop fouvent
auffi étrangère au fens du fujet qu'au
caractère de la langue.
OCTOBRE 1766.
183
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Conftantinople , le 3 Juin 1766.
LE 22 du mois dernier , troiſième fête du Bayram
, on entendit , vers les cinq heures & demi du
matin , un bruit fouterrein très effrayant qui couroit
dans la ligne du Sud au Nord & qui fut prefqu'auffi-
tôt ſuivi du tremblement de terre le plus
violent. Les fecouffes tinrent la même direction
que le mugiffement & fe fuccédèrent fans aucun
intervalle. Cette première agitation dura près de
deux minutes , pendant lefquelles un nuage épais ,
formé par la pouffière des édifices qui s'écrouloient
, enveloppa & cacha la ville entiere. Parmi
les ravages que ce cruel accident a caufés , la coupole
de la Moſquée Impériale que Sultan Mehemet
fit conftruire après la prife de Conftantinople ,
s'eft écroulée , ainfi qu'une autre mofquée près de
la porte d'Andrinople : les corps de bâtiment de
celles d'Ali Pacha & de Tchorlu Ali Pacha , de
même que les Hôpitaux & les Coiléges qui en
dépendent , ont été fort endommagés , & un
grand nombre de minarets renversés ou dégradés.
Les Tcharchis & Bezefteins , qui font de
grand marchés voûtés en pierre , & dont l'étendue
eft égale à celle d'une ville de médiocre grandeur
, ont été tellement ébranlés que les voûtes
184 MERCURE DE FRANCË.
>
de quelques-uns font tombées & celles des au
tres fe font entr'ouvertes & font fi affoiblies qu'or
eft obligé de les abattre. Vifir - Han , l'un des
plus vaftes édifices de cette Capitale , & l'afyle
d'un grand nombre de Marchands qui y mettoient
en dépôt leurs richelles , a été preſqu'entièrement
renverfé , ainfi que les Hans des Confituriers
& des Marchands de verres , & il a péri
beaucoup de monde fous leurs ruines : plufieurs
autres Hans ont été endommagés , mais le ravage
y a été moins confidérable. Quantité de
bains publics ont été détruits ; une des fept tours
s'eft écroulée ; & les murailles de la ville , furtout
dans la partie du midi & du couchant
ébranlées par les fecouffes du tremblement de
terre , ont été fi fort entamées par la chûte des
différentes tours dont elles étoient flanquées ,
qu'en divers endroits on fera obligé de les reprendre
par le pied. La clôture du vieux ferrail
eft ouverte & ruinée en plufieurs endroits ; celle
du ferrail du Grand Seigneur a été moins maltraitée
; mais l'Hôtel de la Monnoie , qui fe
trouve dans l'enceinte , a été fort endommagé ,
& l'on dit que les appartemens de Sa Hauteſſe
& ceux des femmes ont auffi effuyé quelque dommage.
Enfin , excepté la mofquée de Sainte Sophie
, Validé - Han & Yeni - Han , il n'eft prefqu'aucun
édifice de pierre , foit public ou particulier
, qui n'ait beaucoup fouffert dans cette
cataſtrophe. Il eſt probable que ce tremblement
de terre eût produir ici les mêmes effets que celui
qui arriva à Lisbonne en 1755 , fi les maiſons
de Conftantinople euffent été bâties auffi folide
ment que l'étoient celles de Lisbonne ; mais
• comme en général elles ne font que de bois &
très- peu élevées , elles ont mieux réſiſté aux feOCTOBRE
1766. 185
:
Couffes auffi très - peu ont été renversées ; encore
la plupart ne l'ont- elles été que par la chûte des
édifices de pierre qui les avoifinoient ; mais beau
coup ont été endommagées dans la maçonnerie
& la charpente par des cheminées qui font tombées
en très - grand nombre. On doit regarder,
comme un bienfait fignalé de la Providence , que
le feu n'ait point augmenté la calamité publique :
la confufion , qui régnoit par- tout , auroit rende
les fecours lents & difficiles . Il eft aifé de fe repréfenter
la confternation & l'effroi qui , dans ce bouleverſement
général , s'étoient emparés des ef
prits cependant le Gouvernement a pourvu à
tout avec tant de courage & de prudence , qu'il
n'eft furvenu aucun autre défordre . Sa première
attention a été de faire évacuer les endroits qui
menaçoient ruine & d'en faire garder les avenues
afin que perfonne n'en approchât : enfuite on a
fait fouiller dans tous les endroits où l'on fuppo
foit qu'il pouvoit y avoir du monde , foit pour
donner du fecours à ceux qui étoient dans le cas
d'en recevoir , foit pour procurer la fépulture à
ceux qui avoient perdu la vie . On ne peut pas
favoir au jufte le nombre des morts : les calculs
les plus modérés les portent à huit ou neuf cents
mais on peut affurer que le jour & l'heure auxquels
le tremblement s'eft fait fentir ont épargné la vie
à bien des perfonnes. Lorfqu'il a commencé , la
prière du matin étoit finie & l'on étoit forti des
Molquées. Les maîtres & les étudians n'étoient
entrés dans les colléges ni ce jour- là ni les deux
jours précédens , à caufe de la fête du Bayram :
les hommes fortoient des bains publics pour faire
place aux femmes , qui n'avoient pas encore eu
le temps d'y arriver ; enfin les boutiques & les
tcharchis & bezefteins n'étoient pas encore ouverts
186 MERCURE DE FRANCE.
& il n'y avoit point d'affluence dans ces différens
endroits , où la foule du peuple eft ordinairement
fi grande , qu'on ne peut y paller qu'avec beaucoup
de peine.
Les fauxbourgs , qui font au nord du port ,
n'ont pas été tout - à-fait auffi maltraités que la
ville ; cependant celui de Galata & le quartier de
l'Arfenal ont beaucoup fouffert dans les parties qui
avoifinent la mer. Les murailles & la plupart des
magafins de pierre qui s'y trouvoient ont été
abattus ou très endommagés : il n'y a eu dans le
fauxbourg de Pera que quelques murailles fendues
& plufieurs cheminées renversées . Un grand nom- .
bre de villages du canal & des environs ont auffi
beaucoup fouffert , & l'on ne fait pas encore jufqu'où
le tremblement de terre a étendu fes redoutables
effets. On a obfervé que dans la plus grande
violence des fecoufles la mer s'étoit élevée confidérablement
vers Galata & qu'enfuite elle eft retombée
avec- impétuofité fur Conftantinople , a
fubmergé les quais & déraciné plufieurs des échelles
qui y étoient attachées pour la commodité de l'abordage.
Un pareil effet a été obſervé dans le
canal , & l'on prétend qu'il a été remarqué auffi
aux environs de Mudania , qui eft le port de
Brouffe , & que plufieurs villages en ont été trèsincommodés
.
La grande agitation étant paffée , la terre n'a
pas cellé pendant toute la journée de trembler par
intervalles , mais avec moins de violence , & , en
écoutant attentivement , on entendoit le même
bruit fourd , qui continuoit fans interruption dans
les entrailles de la terre. Depuis ce jour jufqu'à
préfent il ne s'en eſt paſſé aucun qui n'ait été marqué
par des fecouffes , dont quelques- unes ont été
allez confidérables pour précipiter la chûre de pluOCTOBRE
1766. 187
heurs édifices déja ébranlés , fous lefquels il a péri
quelques perfonnes . Le Grand Seigneur , voulant
obvier à de nouveaux malheurs , a ordonné d'abattre
tout ce qui paroît menacer ruine , & , depuis
le 28 du mois dernier , les Maçons & les
Charpentiers ne font occupés qu'à détruire. Sa
Hauteffe eft fous des tentes dans fes jardins avec
fa Maiſon un grand nombre de perfonnes de
diftinction , dont la préfence n'eft pas abfolument
néceſſaire dans la ville , ſe font refugiées à la campagne
, & la plupart des gens du peuple fe font
retirés dans les cimetières & dans les champs .
Du 16 .
Le tremblement de terre , qui avoit paru fe
rallentir au commencement de ce mois , a recommencé
le 3 avec affez de violence . Depuis ce
jour il ne s'en eft paflé aucun qui n'ait été marqué
par plufieurs fecouffes , & la violence de quelquesunes
a caufé de nouveaux dégats. Vendredi der- ,
nier , jour confacré à la prière , on en entuya trois,
dont la plus forte fe fit fentir pendant la prière de
midi . Les Turcs , qui étoient raffemblés en foule
dans les Mofquées , en fortirent tous avec effroi ;
le Grand Seigneur même , qui fe trouvoit à Sainte
Sophie , fut abandonné par la plus grande partie
de fes Officiers , mais Sa Hautelle n'interrompit
pas pour cela fa prière. Le dommage que cette
Capitale a fouffert excède de beaucoup l'idée
qu'on s'en étoit formée d'abord le Serrail du
Grand Seigneur a été plus endommagé qu'on ne
l'a annoncé ; les murs de plufieurs appartemens
de l'intérieur fe font ouverts & le corps des cuifines
eft prefqu'entièrement ruiné le moulin à
poudre , qui eft hors des murailles , au dellous
:
188 MERCURE DE FRANCE.
des fept tours , a été renverfé. Les ravages que le
tremblement de terre a faits dans les environs de
cette ville ne font pas moins confidérables que
ceux qu'il a caufés ici. Plufieurs bourgs & villages,
fitués fur les bords du Golfe de Nicomédie , appellé
Ifmid , ont été détruits , & la ville d'Ifmid
en particulier a beaucoup fouffert ; tout ce qui
borde la Propontide , depuis Rodofto jufqu'à cette
Capitale , n'a été guère plus épargné. Il paroît
que c'eft dans cette étendue de terrein , dont
Conftantinople eft le centre , que le tremblement
de terre a fait tout fon effet.
De Pétersbourg , le 10 Juin 1786 .
La Marquise de Beauffer , épouſe du Miniſtre
plénipotentiaire de France en cette Cour , eft ac-
Couchée d'un fils , le de ce mois.
De Warfovie , le 23 Juin 1766 :
Hier , le Marquis de Conflans , Maréchal de
Camp au fervice de France & Envoyé extraordinaire
du Roi très - chrétien , a eu une audience
de Sa Majefté , qu'il a félicitée , au nom du Roi
fon Maître , fur fon avénement à la Couronne ,
De Coppenhague , le 31 Mai 17668
Le Préfident Ogiér , qui réfidoit en cette Cour
depuis plufieurs années en qualité d'Ambaſſadeur
de France , ayant obtenu fon rappel , eut , le 23
de ce mois , fon audience de congé du Roi : il
eft patti , le 28 , pour retourner en France après
une longue Ambaffade qu'il a remplie avec dif
tinction , & pendant laquelle il a fa fe concilier
OCTOBRE 1766. 189
feftime générale de la Cour , de la ville & de
toute la nation , dont il eft univerfellement regretté.
Le fieur Lefeurre , fon Secretaire , reftera
ici chargé des affaires de France , juſqu'à
l'arrivée du Marquis de Bloffet qui doit remplacer
, en qualité de Miniftre plénipotentiaire , le
Préfident Ogier.
De Vienne , le 17 Mai 1766.
Le Comte de Mercy - Argenteau , ci -devant
Ambaſſadeur en Ruffie & en Pologne , eſt défigné
Ambaffadeur de Leurs Majeftés Impériales
& Royale à la Cour de Verſailles .
Du 28 Juin .
Le Comte du Châtelet Lemont , Ambaffadeuf
de France en cette Cour , eft parti d'ici jeudi
dernier pour Paris , après avoir eu , quelques
jours auparavant , fes audiences de congé de Leurs
Majeftés Impériales & Royale. Le Comte de
Mercy-Argenteau eft parti hier pour se rendre
à Versailles en qualité d'Ambaffadeur de l'Empereur
& de l'Impératrice Reine.
De Madrid , le 13 Juillet 1766,
Dona Ifabelle Farneſe , Reine Douairière d'Ef
pagne , eft morte au Palais d'Aranjuez , le 11
de ce mois , à neuf heures un quart du matin ,
âgée de foixante- treize ans , huit mois , fix jours,
Elle avoit été mariée en 1714 au feu Roi Don
Philippe V , qui eut de ce mariage le Roi règnant
, le feu Infant Don Philippe , Duc de
Parme , l'Infant Don Louis , l'Infante Dona
190 MERCURE DE FRANCE.
Marie -Anne , actuellement Reine de Portugal ,
l'Infante Dona Marie - Thérefe , morte Dauphine
de France , & l'Infante Dona Marie - Antoinette ,
actuellement Ducheffe de Savoye.
De Cadix , le 20 Mai 1766.
GC
>
La nation françoiſe établie en cette ville a
donné , à l'occafion de la mort du Dauphin , les
preuves les plus touchantes & les plus fincères de
fon zèle , de fon refpect & de fon attachement
pour Sa Majefté très- Chrétienne & pour toure lon
augufte Famille. Voici quelques détails du fe. vice
folemnel qu'elle fit célébrer pour le repos de
l'ame du feu Prince , le 6 Mars dernier , dans
l'églife des Carmes Déchauffés de cette Ville .
Toute l'églife étoit tendue de noir : on y avoit
dreffé un catafalque de foixante pieds de hauteur
fur une bafe de vingt-quatre pieds de largeur
foutenue for plufieurs rangs de colonnes & de pilaftres
, accompagnés d'un grand nombre de pyramides
ornées de figures fymboliques dont les
principales repréfentoient la Religion , la France
& le Dauphiné. Le fervice fut annoncé la veille
par toutes les cloches de la ville & par une falve
de dix - neuf coups de canon du vaiſleau françois
de la Compagnie des Indes le Marquis de Caftries
, qui mouilloit à l'entrée de la baye , & par
une falve de douze vailleaux marchands de la
même nation , qui tous avoient leurs vergues en
croix , ainfi que le Caftries . Après ces différentes
falves , ce dernier tira un coup de canon de deuil
auquel tous les autres vaiffeaux de la nation répondirent
, & ils continuèrent fucceffivement
d'une minute à l'autre , jour & nuit , jufqu'au
lendemain à une heure après- midi. Ce jour-là ,
OCTOBRE 1766. 191
l'Evêque de cette ville , accompagné de fon cortege
& de plufieurs Dignitaires de lon Chapitre, fe
rendit à l'églife des Carmes où l'on chanta en
mufique les vigiles , auxquelles ce Prélat officia ,
ainfi qu'à la meffe qui fut célébrée le lendemain
avec la même folemnité & au bruit d'une décharge
du canon des vaiffeaux dont on vient de
parler . Après la meffe , l'oraifon funebre fut prononcée
par Dom Jofeph Martin de Gufman,Théoal
de cet Evêché ; les obléques le firent enfuite
& furent terminées par une falve de dix - neuf
coups de canon du Caftries & par celle de l'artillerie
depus les vaiffeaux françois qui ſe trouvoient
dans le port. Le Gouverneur de cette ville &
Don Regio , Lieutenant - Général & Commandant
de la Marine , ont affſiſté à cette cérémonie,
ainfi que tous les Chefs de la ville , tant civils que
militaires. La nation françoiſe a fait diftribuer des
aumônes à mille pauvres mandians qui ont reçu
chacun une pièce de dix fols & un pain d'une
livre. Indépendamment de ces aumônes , on a
réparti entre les pauvres , tant françois que nationnaux
, la tenture de l'églife & la bayette du
carafalque , qui confiftoient en quinze cens aulnes
environ . Le 8 , la nation françoife fit célébrer
pour le même objet , par les Religieux Carmes ,
un fervice particulier auquel le Conful & tout le
Corps national ont affifté.
De Luques , le 16 Juin 1766 .
On mande de Modene que le Comte de Meraviglia
y eft arrivé de Vienne avec des Lettrespatentes
, par lesquelles le Prince Héréditaire de
ce Duché eft nommé Feld Maréchal des armées
Autrichiennes.
192 MERCURE DE FRANCE.
Extrait d'une Lettre écrite de la Baftie , le 17 Juin
1766.
On a fait célébrer , dans l'églife des Pénirens
blancs de cette ville , un fervice folemnel ,
pour le repos de l'âme du feu Marquis de Curzay,
Lieutenant Général des armées de Sa Majesté
Très - Chrétienne , qui a autrefois commandé pendant
plufieurs années les troupes françoifes dans
cette Ifle. Le Comte de Marbeuf a affifté à cette
cérémonie , ainfi qu'un grand nombre d'officiers
& de perfonnes de la première diftinction .
De Milan, le 13 Avril 1766.
Hier , le Prince & la Princeffe Héréditaires de
Modene , arrivèrent ici avec une fuite nombreuſe
pour affifter à la cérémonie du mariage de l'Archiduc
avec la Princeffe Marie - Béatrix leur fille.
De Londres , le 25 Avril 1766.
Les ratifications de la convention conclue dermièrement
pour l'arrangement définitif des billets
du Canada, ont été changées le 22 de ce mois ,
avec le Comte de Guerchy , Amballadeur de
France.
Du 27 Juin.
Le Roi vient de nommer pour fon Ambaſſa
deur à la Cour de France le Lord Comte de
Rochford , qui réfidoit avec le même caractère à
la Cour de Madrid .
Le fieur Durand qui vient réfider en cette Cour
en qualité de Miniftre plénipotentiaire de France ,
eft
OCTOBRE 1766. 193
eft arrivé ici le 17 , & a été préſenté au Roi
le 20.
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De Verfailles , le premier Mars 1766 .
E Comte de Loyko , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Pologne , eut une audience publique
du Roi , dans laquelle , après avoir remis fes
lettres de créance , il fit part à Sa Majefté de l'élection
du Roi fon Maître , & de fon avénement
au trône de Pologne.
Sa Majesté accorda , le même jour , les entrées
de fa chambre au Prince de Naffau Saarbruck.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Noyon l'Abbé
de Broglie , ancien Agent général du Clergé,
Du 12 ,
Le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire d'Etat
, ayant fupplié le Roi d'agréer fa démiffion
du département des affaires étrangères , Sa Majefté
en a chargé le Duc de Choifeul , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat , ayant le département de la
guerre , & a en même tems donné celui de la
marine au Duc de Prafiin , fur la démiſſion que
le Duc de Choifeul en a faite . Sa Majefté a nommé
le Duc de Praflin' , Chef de fon Confeil Royal
des Finances ; place qui n'avoit point été remplie
depuis la mort du Duc de Bethune , & le Duc
de Praflin a prêté ferment en cette qualité le 7
entre les mains du Roi.
Le Marquis de Durfort , ci -devant Ambaff ,
deur extraordinaire du Roi a la Cour de Naples ,
Vol. II. I
P94 MERCURE DE FRANCE.
vient d'être nommé Amballadeur auprès de l'Empereur
& de l'Impératrice Reine de Hongrie &
de Bohême ; le Vicomte de Choifeul , fils du
Duc de Praflin , le remplacera à Naples avec le
même titre d'Ambaffadeur extraordinaire du Roi
auprès de Sa Majefté Sicilienne . Il a été préfenté
en cette qualité , ainfi que le Marquis de Durfort
, par le Duc de Praflin .
Le Marquis de Bloffet , qui avoit été nommé
Miniftre plénipotentiaire du Roi auprès du grand
Duc de Toſcane , ira réfider avec le même titre
auprès du Roi de Danemarck ; & le Marquis de
Barbantane , l'un des Chambellans du Duc d'Orléans
, eft nommé Miniftre plénipotentiaire de Sa
Majefté auprès du grand Duc de Tofcane : il a été
préſenté au Roi en cette qualité par le Duc de
Praflin .
Le Roi a nommé Grands - Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis le Marquis de
Cernay & le Comte de Montcamp , Lieutenans
Généraux des armées de Sa Majeſté ; & Commandeur
dudit Ordre , le Comte de Rochambeau
, Maréchal de Camp & Inſpecteur Général
d'Infanterie.
Sa Majefté & la Famille Royale ont figné le 6
le contrat de mariage du Marquis de Luker avec
Demoiſelle de Sainte-Hermine. Le même jour
le Marquis de Paroys a prêté ferment entre les
mains du Roi pour la Lieutenance de Roi de
Champagne & de Brie .
Le feur le Rebours , Confeiller au Parlement
de Paris , vient d'obtenir de Sa Majesté la place
de Préſident de la première Chambre des Enquêtes
du même Parlement , vacante par la rearaite
du fieur Boutin qui en étoit pourvu.
Le Parlement de Paris ayant arrêté de faire
OCTOBRE 1766. 199
des repréſentations au Roi fur l'exécution d'un
Arrêt du Confeil d'Etat , du 22 Mars dernier
rendu à l'occafion d'un conflit de Jurifdiction
qui s'élevoit entre ce Parlement & celui de Bretagne
, Sa Majefté a reçu de la députation ordinaire
fes repréſentations , le 13 , & y a fait la
réponſe fuivante .
33
« Il n'y a rien dans ce qui vient de fe paffer
qui puiffe mettre en danger l'état , la fortune
» & l'honneur de mes fujets. Mon Parlement ne
» peut ignorer l'attention avec laquelle je main-
>> tiens l'exécution des Ordonnances à cet égard .
> J'ai voulu dans un procès important , préve-
» nir un conflit qui s'élevoit entre deux de mes
>> Cours , & fur lequel il n'appartenoit qu'à moi
>> de ftatuer. Les ordres que j'ai été obligé de
>> donner , n'ont eu d'autre objet que la plus
>> prompte exécution de l'Arrêt de mon Confeil.
>> C'eft ce que j'ai déja bien voulu faire connoître
<< à mon Parlement , & il ne doit lui refter
>> inquiétude à ce ſujet » .
cc
aucune
Le Comte de Creutz , Miniftre plénipotentiaire
de la Cour de Suede , eut le 15 une audience particulière
du Roi , dans laquelle il remit à Sa Majefté
les lettres de créance.
Le Roi & la Famille Royale ont figné le 13 le
contrat de mariage du Marquis de Seignelay avec
Mademoiſelle de Montigny.
Le Marquis de Caftries , Chevalier des Ordres
du Roi & Lieutenant Général de fes armées , a
prêté ferment , le même jour , entre les mains
de Sa Majefté , pour la Lieutenance générale du
Lyonnois qu'Elle lui a conférée.
Sa Majesté a nommé Commandant Général de
fes troupes , dans les Ifles fous le vent , le fieur du
faftillon , Baron de Saint- Victor , Brigadier d'In-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
fanterie , qui a eu l'honneur d'être préſenté à Sa
Majefté en cette qualité.
?
Le Comte de la Riviere , Lieutenant Général
des armées du Roi , G and Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , Capitaine-
Lieutenant de la feconde Compagnie des Moufquetaires
, ayant demandé au Roi la permiffion
de fe retirer Sa Majesté y a confenti , & a
nommé pour le remplacer le Comte de Montboiffier
, Lieutenant Général , & premier fous-
Lieutenant de cette Compagnie , lequel a eu
l'honneur d'être préſenté à Sa Majeſté le 13 en
cette qualité. Sa Majeſté a nommé en même
temps à la fous- Lieutenance vacante , le Marquis
de Janfon , premier Enfeigne , qui a été remplacé
par le Marquis de Pimodan , premier Cornette.
La charge de Cornette a été donnée au
Marquis de Saint Conteſt , Capitaine - Commandant
dans le Régiment Royal , Dragons .
Le Chevalier de Latremblaye a été préſenté lẹ
même jour au Roi & à la Famille Royale.
Du to Mai.
Le Roi & la Famille Royale ont figné, le 27 du
mois dernier , le contrat de mariage du Marquis
de Saint Mégrin , fils du Duc de la Vauguyon ,
Gouverneur de Monfeigneur le Dauphin , avec
Demoiſelle de Pons .
Sa Majesté a accordé les entrées de fa Chambre
au Duc d'Harcourt , Pair de France , Chevalier de
fes Ordres , Lieutenant Général de fes Armées &
Gouverneur de la Province de Normandie .
Le Prince de Bauffremont Liftenois , Lieutenant
Général des Armées Navales , a pris congé
du Roi , le 4 de ce mois , pour fe rendre à Toulos
OCTOBRE 1766. 197
où il va prendre le commandement de l'Eſcadre
que Sa Majesté y a fait armer.
La Marquife de la Villemeneuft a été présentée ,
le 8 , au Roi & à la Famille Royale par la Comteffe
de Taxis.
Du
24.
Le Roi & la Famille Royale ont figné , le 11 ;
le contrat de mariage du fieur Depont , Intendant
du Bourbonnois , avec la Demoiſelle fille du fieur
Guimond de la Touche , Intendant des Menus
Plaifirs du Roi.
Les feurs Joly de Fleury & Bourgeois de
Boynes , Confeillers d'Etat , qui avoient été nommés
par le Roi , en qualité de Commillaires pour
affifter au Chapitre tenu à Saint - Denis par les
Bénédictins , ont eu l'honneur d'être préfentés à
Sa Majefté , le 13 , & lui ont rendu compte de la
Miflion dont ils avcient été chargés .
Le 19 , les Députés des Etats d'Artois eurent une
audience du Roi à qui ils préfentèrent le cahier de
la Province. La Députation étoit compofée , pour le
Clergé,de l'Abbé de Royere , Archidiacre & Vicaire
Général du diocèle d'Arras , qui porta la parole ,
pour la nobleſſe , du Comte de Trazegnies , Brigadier
des Armées du Roi , & pour le Tiers-
Etat , du fieur Camp , Echevin de la ville d'Arras .
Le même jour , l'Evêque de Babylone , Conful
de France à Bagdad , eut l'honneur d'être préfenté
au Roi par le Duc de Praflin , Chef du Confeil des
Finances , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le
département de la marine . Le même jour , l'Archevêque
d'Arles fit au Roi les très - humble remercîmens
pour l'expectative de la première place
vacante de Commandeur Eccléfiaftique de l'Ordre
du Saint Elprit , que Sa Majeſté a bien voulu
lui accorder.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Le 20 , l'Univerfité de Paris eut auffi l'hon- "
neur de remercier le Roi à l'occafion d'une augmentation
de cent treize mille livres que Sa Majefté
a bien voulu affigner fur les poftes , tant pour
l'entretien du Chef-lieu de l'Univerfité , que pour
les penfions & appointemens des Profeffeurs .
Le Prince de Starhemberg , Ambaffadeur de
Leurs Majeftés Impériales & Royales , eut le 20
une audience particulière du Roi , dans laquelle
il prit congé de Sa Majefté , après lui avoir remis
fes lettres de rappel .
Du 4 Juin.
Le Roi a nommé l'Evêque d'Avranches à l'Evêché
de Montpellier. Sa Majefté a nommé auffi
Commandeur de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis le Comte de Marbeuf , Maréchal
de Camp & Commandant des troupes Françoiſes
en Corfe.
Sa Majefté a accordé au Vicomte de Clermont
Gallerande , Capitaine réformé du Régiment
d'Orléans , Dragons, la charge de Mestre de Camp
du Régiment d'Orléans , cavalerie , vacante par la
démiffion du Marquis de Noé ; une place de Colonel
dans le Corps des Grenadiers de France au Marquis
de Pardieu d'Avreſmenil , Capitaine réformé du
Régiment Royal Lorraine , cavalerie ; le gouvernement
de l'Ile de Ré , vacant par la mort du
Comte de Razilly , au Chevalier d'Aulan , Maréchal
de Camp , avec la réserve d'une penfion de
trois mille livres fur les appointemens de ce gouvernement
en faveur de la Comteffe de Razilly ;
le commandement du Pont Saint - Elprit au Comte
de l'Efpinaffe Langeac , Colonel d'un Régiment
de Grenadiers Royaux , & le Régiment de Grenadiers
Royaux de Langeac au fieur de Bonneval ,
Brigadier , Lieutenant- Colonel du Régiment de
Poitou.
OCTOBRE 1766. 199
Le Roi a nommé pour adjoint aux fonctions
de Gouverneur de l'Hôtel Royal des Invalides le
Baron d'Efpagnac , Maréchal de Camp , Licutenant
de Roi du même Hôtel.
1 Le 25 , le Marquis de Gefvres prêta ferment
entre les mains du Roi pour la furvivance que Sa
Majeſté lui a accordée des places de Gouverneur
de l'Ile de France & de Lieutenant Général du
pays de Caux & du Bailliage de Rouen . Le lendemain
, l'Evêque de Saint -Ömer , & Dom Boiſet ,
Abbé de Notre - Dame de Chatillon , ordre de
Citeaux , prêterent auffi ferment entre les mains
de Sa Majesté.
Le Roi a donné au fieur d'Argouges de Fleury,
Maître des Requêtes , & Lieutenant Civil du Châtelet
, la place de Confeiller d'Etat , vacante par
la démiffion du fieur de la Bourdonnaye ; Sa Majeſté
a accordé la place de Lieutenant Civil au
fieur Dufour de Villeneuve , Maître des Requêtes,
ci devant Intendant de Bourgogne.
La Reine a accordé les grandes entrées à la Ducheffe
d'Ayen.
Le 29 la Baronne de Choifeul fut préfentée à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale par la Ducheffe
de Choifeul ; & la Marquife de la Villemeneuft
fut préſentée à la Reine par la Comtelle
de Taxis .
Leurs Majeſtés & la Famille Royale fignèrent
le premier de ce mois le contrat de mariage du
fieur de Senac , Fermier Général & fils du premier
Médecin du Roi , avec la Demoiſelle fille du
fieur Baroy , Payeur des Rentes .
Du 11 Juin.
Le Roi a donné au fieur de Horne , Capi-
Jiv
100 MERCURE DE FRANCE.
taine au Régiment de Baviere , la furvivance de la
Lieutenance de Roi de la ville de . Scheleftat.
Le fieur Durand qui vient d'être nommé
Miniftre plénipotentiaire à la Cour de Londres ,
a pris congé de Sa Majesté le 8 de ce mois , & a
eu l'honneur de lui être préſenté en cette qualité ,
par le Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , ayant le département des affaires étrangères.
Du 18.
La grande députation du Parlement de Befan
çon , qui avoit été mandée par le Roi , avec ordre
de lui apporter des expéditions des arrêtés faits
par cette Cour les 14 Mars. & 21 Avril 1766 , a
été introduite dans la Chambre de Sa Majefté , le
14 de ce mois , à huit heures du foir , à l'iffue du
Confeil que Sa Majefté avoit tenu après s'être
fait remettre les arrêtés. Les Députés , au nombre
de lept , lui ont été préfentés par le Duc de
Choifeul , Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le
département de la Province de Franche- Comté ;
ils étoient conduits par le Marquis de Dreux ,
Grand Maître des cérémonies . Le Roi , affis dans
fon fauteuil , les a reçus en préfence des Miniftres
de fon Confeil & de les grands Officiers , & leur a
prononcé la réponſe en ces termes :
« Je fuis très mécontent de la conduite de mon
» Parlement . Il ne devoit pas me faire des remon-
>> trances fur ce qui s'eſt paſſé à Pau & en Breta-
» gne , après que je lui avoit fait connoître qu'il
» ne lui étoit pas permis de s'en occuper . Il devoir
>> encore moins entreprendre d'altérer les principes
confignés dans ma réponſe du 3 Mars der-
>> nier . Je vous ordonne de l'infcrire fur vos regif
tres fans retardement , & je ne fouffrirai pas
>>
OCTOBRE 1766. 201
>> que l'on s'en écarte.,Vous allez entendre l'Arrêt
» par lequel j'ai caflé vos arrêtés » .
و د
ود
Alors le Duc de Choiteul a lu l'Arrêt qui fuit.
« Vu par le Roi , étant en fon Confeil , les
>> arrêtés de fa Cour de Parlement de Befançon ,
>> des 14 Mars & 21 Avril derniers , par lefquels
> les Officiers de ladite Cour , après que la ré-
» ponſe de Sa Majeſté , du 3 Mars précédent , qui
>> venoit de leur être communiquée par les or-
>> dres , leur avoit fait connoître qu'ils ne pou-
» voient , fans contrevenir à fès volontés , s'oc-
» cuper de ce qui s'étoit pallé à l'égard des Par-
» lemens de Pau & de Rennes , ont ofé néan-
» moins délibérer de faire & d'envoyer à Sa Ma-
» jeſté d'itératives Remontrances fur l'état actuel
» de ces deux Parlemens ; & , au lieu de faire
regiftre de ladite réponſe , comme la régle ob-
>>fervée par toutes les Cours , l'ulage ancien du
» Parlement de Befançon & le reſpect dû à tout ce
» qui émane de la perfonne du Roi l'exigeoient
» fe font contentés d'arrêter qu'elle feroit remife
>> au dépôt de leur Greffe ; vu auffi lesdites Remon-
» trances , dans lefquelles lefdits Officiers n'ont
>> pas eu feulement pour objet de juftifier des
» démarches qui ont mérité l'animadverfion de
» Sa Majeſté , mais fe font même propolé de
>> dénaturer les principes confignés dans fa réponſe ,
» & de fe maintenir dans les faux fyftemes qu'Eile
» a profcrits , jufqu'à faire entendre , par une
» réticence téméraire , qu'il y auroit des cas où
» ils fe croiroient autorités a les mettre en prati-
» que ; une conduite fi repréhenfible ne pouvant
>> être tolérée , Sa Majefté auroit réfolu de la
> réprimer & de faire rentrer lesdits Officiers
» dans leur devoir. A quoi voulant pourvoir ,
» oui le rapport & tout confidéré ; LE ROI ÉTANT
30
Ιν
202 MERCURE DE FRANCE.
D EN SON CONSEIL , a caffé & annullé , caffe &
annulle lesdits Arrêtés des 14 Mars & 21 Avril
1766 , comme contraires au reſpect dû à Si Majefté
& à la Réponse du 3 Mars dernier : fait
très -expreffes inhibitions & défenſes aux Officiers
de ladite Cour de prendre à l'avenir de
femblables délibérations , & de s'occuper d'affaires
qui leur font étrangères & qui n'intéreffent
pas fa Province de Franche - Comté : & fera
le préfent Arrêt imprimé , publié & affiché
par - tout où befoin fera. Ordonne au fieur Intendant
& Commiffaire départi dans la Province
de Franche - Comté d'y tenir la main »›.
:
Cette lecture étant achevée le Roi a dit : << vous
>> ferez à mon Parlement le récit de tout ce que
vous venez d'entendre. Je veux qu'il en foit fait
regiftre & vous , M. le Premier Préfident ,
vous me rendrez compte de l'exécution de mes
>> volontés ». Après quoi Sa Majefté a remis aux
Députés une copie de l'Arrêt du Confeil , & ils
Le font retirés .
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
Te isde ce mois , le contrat de mariage du Conite
de Serrant avec Demoiſelle de Choifeul , fille du
Marquis de Choifeal , Capitaine des Vaiſſeaux du
Roi. Le même jour la Marquife.de la Vallée-
Pimodan , a été préſentée au Roi & à la Reine ,
ainſi qu'à la Famille Royale , par la Marquife de
Montmorency .
Du 25.
Le Prince Héréditaire de Brunſwick , qui réfidoit
ici depuis environ deux mois , fous le nom
de Comte de Blanckenbourg , prit congé , le 19
de Leurs Majeftés & de la Famille Royale , &
partit le 23 pour aller voyager en Italie.
OCTOBRE 1766. 203
Le Préfident Ogier , ci-devant Ambaſſadeur du
Roi à la Cour de Danemarck , eft arrivé ici de
Coppenhague le 22 , & a eu l'honneur d'être préfenté
le même jour à Sa Majeſté par le Duc de
Choiseul , Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le
Départenient des Affaires Etrangères .
Le 23 le nouvel Evêque de Noyon prêta ferment
entre les mains du Roi.
Sa Majesté a nommé à la place de Prévôt de
Paris , dont le fieur de Segur a donné ſa démiſfion
, le fieur Bernard de Boulainvilliers , Préfident
au Parlement , & Prevôt - Maître des Cérémonies
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint
Louis. Il a eu l'honneur , le 22 , de remercier le
Roi à cette occafion.
Le fieur Bouret , Fermier Général & l'un des
Adminiſtrateurs généraux des Poftes , a obtenu
l'agrément du Roi pour la charge de Secrétaire
du Cabinet de Sa Majefté , vacante par la mort
du fieur de Curys , ci -devant Intendant des Menus-
Plaiſirs du Roi.
Du 2 Juillet.
Le Comte de Guerchy , Ambaſſadeur du Roi
auprès de Sa Majefté Britannique , ayant obtenu
un congé pour venir paffer quelques temps en
France , eft arrivé ici hier & a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi , le même jour , par le Duc
de Praflin , en l'abfence du Duc de Choifeul ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le Départe
ment des Affaires Etrangères .
Le 28 du mois dernier , le Duc de Noailles , le
Comte d'Ayen , la Comteffe de Teffé , la Comteffe
de Guiche , le Comte & la Comteffe de
Noailles , le Marquis & la Marquife de Duras ,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
le Duc de Villars , le Comte & la Comtelle de la
Mack ont eu l'honneur de faire leurs révérences
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale à l'occafion
de la mort du Maréchal Duc de Noailles .
Le 29 du même mois l'atlemblée du Clergé
de France eut une audience du Roi , à qui elle fur
préfentée par le Comte de Saint Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat chargé des Affaires dur
Clergé. Ele fut conduite par le Marquis de
Dreux , Grand Maître des Cérémonies , & par le
fieur de Nantouillet , Maître des Cérémonies.
L'Ar hevéque de Bourges porta la parole.
Le même jour le fieur d'Ambrun , Moufquetaire
de la feconde Compagnie , prêta ferment
entre les mains de Sa Majefté pour la Lieutenance
de Roi de la Batle - Auvergne.
Sa Majeté vient de nommer à la Sous - Lieutenance
de la Compagnie des Chevaux - Légers de fa
Garde , vacante par la mort du Marquis d'Efquel--
becq , le Marquis de Montalembert , Maréchal ·
de Camp . Le Marquis d'Appellevoifin de la Roches
du Maine , Capitaine du Régiment de Royal-
Pologne , a obtenu la Cornette de cette Compagnie.
Du g.
Le Comte de Fuentes , Ambaffadeur Extraordinaire
& Plénipotentiaire de Sa Majefté Catholique
, eut hier une audience particulière du Roi ,
dans laquelle il préfenta à Sa Majefté le Duc de
la Villa Hermofa , Grand d'Espagne.
Le Roi a accordé un brévet de Confeiller d'Etat
au fieur de Sauveterre , ci - devant Miniftre Plénipotentiaire
de Sa Majesté à la Cour de Berlin ,
lequel époufa la Baronne de Zuckmantel , ChaOCTOBRE
1766. 20
oineffe du Chapitre de Bouxières , & Dame dé
l'Ordre Impérial de la Croix Etoilée .
Sa Majesté a nommé à l'Evêché de Fréjus
l'Abbé de Beauffel , ancien Agent général du
Clergé à celui d'Avranches , l'Abbé de Malide ,
Vicaire général du Diocèse de Laon ; & à celui de
Saint-Brieux , l'Abbé de Girac , Doyen de la Cathédrale
d'Angoulême. Elle a auffi donné l'Abbaye
de Saint Jean - des - Vignes , Ordre de Saint
Auguftin , Diocèfe de Soillons , à l'Archevêque
de Narbonne ; celle du Mont Saint Michel , Ordre
de Saint Benoît , Diocèse d'Avranches , à l'Archevêque
de Touloufe ; celle de Saint Lucien y
même Ordre , Diocèle de Beauvais , à l'Archevêque
de Bourges ; celle des Vaux de Cernay ,
Ordre de Cîteaux , Diocèfe de Paris , à l'Evêque
de Limoges ; celle de Grand Selve , même Ordre ,
Diocèle de Touloufe , à l'Abbé de Veri , Auditeur
de Rote ; celle de Beaume- les - Moines , Ordre
de Saint Benoît , Diocèfe de Befançon , à l'Abbé
de la Fare , Doyen du Chapitre de Gigny ; celle
d'Aulnay , Ordre de Citeaux , Diocèfe de Bayeux ,
à l'Abbé Blaſon , Vicaire général du Diocèle de
Riez ; celle de Moiremont , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèfe de Châlons- fur - Marne , à l'Abbé de
Villeneuve d'Anfonis , Vicaire général du Diocèſe
de Montpellier ; celle du Puy- Ferrand , Ordre de
Saint Auguftin , Diocèse de Bourges , à l'Abbé
Taurin , Vicaire général du Diocèle de Lombès
celle de Lieu -Croillant , Ordre de Cîteaux , Diocèle
de Belançon , à l'Abbé de Jouffroy , Vicaire
général du Diocèfe d'Evreux ; l'Abbaye Régulière
de la Trappe , même Ordre , à Dom Théodore
Religieux de la même Abbaye ; & l'Abbaye des
Ifles d'Auxerre , Ordre de Citeaux , à la Dame
ช
206 MERCURE DE FRANCE .
de Thiard de Billy , Religieufe Bénédictine de
Saint Julien à Dijon.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 6 de ce mois , le contrat de mariage du Prince
de Bouillon , fils du Prince de Turenne , Grand
Chambellan de France en furvivance , avec la
Princefle de Heffe , Chanoineffe des Chapitres
Impériaux d'Effen & de Thorn , fille du Landgrave
de Heffe , Prince de Hirſchfeld ; & celui
du Marquis de Calonne - Courtebourne avec Demoiſelle
de Gouffier .
Du 19.
Le Lord George - Henry Lenox , Miniftre Plénipotentiaire
de la Cour de Londres eut , le 8'de
ce mois , une audience particulière du Roi , dans
laquelle il remit à Sa Majefté fes lettres de créance.
Il fut conduit à cette audience , ainſi qu'a celles de
la Reine & de la Famille Royale , par le fieur de
la Live , Introducteur des Ambaſſadeurs .
Le 14 le Roi , accompagné de Monfeigneur le
Dauphin & de Monfeigneur le Comte d'Artois ,
ainfi que de Madame Adelaïde , & de Mefdames
Victoire , Sophie & Louife , fit la revue des deux
Compagnies des Moufquetaires de fa Garde. Après
avoir pallé dans les rangs , Sa Majesté vit faire
l'exercice aux deux Compagnies , qui défilèrent
enfuite devant Elle . Le Roi reçut , à cette revue ,
Capitaine- Lieutenant de la feconde Compagnie le
Comte de Montboiffier , & fit recevoir le Marquis
de Nedoncel Enteigne , & le Marquis d'Anieres
Cornette de la première Compagnie ; le Marquis
de Janfon Sous- Lieutenant , le Marquis de Pimodan
Enfeigne , & le Marquis de Saint- Conteſt ,
Cornette de la feconde .
Le Roi a accordé une place de Commandeur
OCTOBRE 1766. 167
dans l'Ordre Militaire de Saint Louis au Marquis
de la Sône , Lieutenant - Général des Armées de
Sa Majesté & Lieutenant - Colonel du Régiment
des Gardes-Françoifes , qui a eu l'honneur de
remercier à cette occafion Sa Majefté le 18 de ce
mois.
La Comteſſe de Fuentes , Ambaffadrice d'Efpagne
, fut préſentée le 17 à Leurs Majeſtés & à la
Famille Royale avec les formalités accoutumées.
Le Prince de Ligne fur préſenté au Roi le même
jour.
Du 23.
La Cour prendra le deuil le 25 de ce mois pour
fix femaines , à l'occaſion de la mort de la Reine
Douairière d'Espagne.
Le Roi a nommé Coadjuteur de l'Archevêché
de Reims l'Abbé de Taillerand , l'un de fes Aumôniers
, qui a eu l'honneur de remercier Sa
Majefté , le 17 , à cette occafion. Il eft remplacé
, en qualité d'Aumônier du Roi , par l'Abbé
de Galard de Terraube , Chanoine de l'égliſe de
Paris , & Grand Vicaire du Diocèle de Senlis .
La Reine , accompagnée de Madame la Dauphine
, de Madame Adelaïde & de Mesdames
Victoire , Sophie & Louiſe , fe rendit , le 17
après -midi , à la Chapelle de Sainte Geneviève
de Nanterre , pour y rendre à Dieu de folemnelles
actions de grâces de fa convalefcence . Sa
Majefté fut reçue par les Chanoines Réguliers
du Collège Royal , & complimentée par le Père
Bernard , Prieur de Nanterre. Elle affifta au Salut
& à la Bénédiction du Saint Sacrement , & fit
diftribuer enfuite des aumônes aux pauvres.
Sa Majesté a accordé le gouvernement d'Obernheim
, vacant par la démiffion du Chevalier
de Sommery , au fieur de Sommery fon neveu ,
168 MERCURE DE FRANCE.
Lieutenant dans le Régiment des Gardes Fran
çoiles , avec rang de Colonel.
Le fieur de Croifinare , Lieutenant Général des
armées du Roi , & Commandeur de l'Ordre Royal
& Militaire de Saint Louis , a été nommé Gouvérneur
de l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire , dont
il étoit Commandant . Sa Majeſté a accordé une
augmentation de traitement au fieur de Bongars ,
Meftre de Camp de Cavalerie , qui , én fa qualité
d'ancien Major du même Hôtel , y remplira
les fonctions de Lieutenant de Roi , & fera remplacé
dans fa majorité par le fieur Poulain de
Bouju , Lieutenant Colonel d'Infanterie , qui a
commandé à Citadella pendant tout le temps que
les troupes du Roi ont occupé l'Ile de Minorque.
Sa Majefté a auffi accordé la furvivance de l'Intendance
de l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire au
fieur Dupont , l'un de fes Secrétaires , Tréforier
Général dudit Hôtel , & Directeur du Collége
Royal de la Flèche. La Comteffe de Taxis a été
préfentée le 19 à Madame la Dauphine par la
Comteffe de Baffompierre .
Du 30.
Les Préfidens & Confeillers du Parlement de
Dauphiné , qui fe font rendus à Verſailles , en conféquence
des ordres que le Roi avoit adreſſés à
cette Compagnie , ont été introduits le 25 dans
le cabinet de Sa Majefté , qui , après les avoir
enten lus , leur a dit : « J'ai demandé la minute
53 d'un arrêté qui intéreſſe mon autorité . La fûreté
s de vos regiftres n'eft pas conpromife quand
>> vous me les apportez . Retournez , & dires a mon
» Parlement que je lui ordonne de m'envoyer ,
» par une députation folemnelle , le regiſtre qui
contient cet arrêté. Que cette députation foit
OCTOBRE 1766. 209
1
rendue auprès de moi le 20 du mois prochain's
Le Comte du Châtelet Lomont , ci- devant Any
balladeur du Roi auprès de l'Empereur & de l'Inpératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , arriva
ici le 24 de ce mois , & eut l'honneur d'être préfenté
à Sa Majefté par le Duc de Choifeul , Miniftre
& Secrétaire d'Etat des affaires étrangères.
Le même jour , le Duc de Noailles , Chevalier
des ordres du Roi , Lieutenant Général de
fes armées & Capitaine de la Compagnie Ecofloife
des Gardes du Corps , prêta ferment entre les
mains de Sa Majefté pour le gouvernement du
Rouffillon , dont il avoit la furvivance . La Comtelle
de Biron fut préſentée aufli le même jour à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale , par la Maréchale
de Biron .
Le fieur de Croifmare a eu l'honneur d'être
préfenté au Roi le 17 par le Duc de Fleury , premier
Gentilhomare de la Chambre , & de remercier
Sa Majesté , a l'occaſion du gouvernement de
l'Hôtel de l'Ecole Royale Militaire , dont il a été
pourvu.
Le 26 , Leurs Majeftés & la Famille Royale
fignèrent le contrat de mariage du Vicomte de
Rouault , fils du Marquis de Gamaches , avec Demoiſelle
fille du Comte de Maugiron , Lieutenant
Général des armées du Roi.
De Paris , le 30 Mai 1766 .
Le Roi s'étant réfervé de faire connoître d'une
manière plus expreffe fes intentions ultérieures
fur les objets importans renfermés dans les actes
publiés dernièrement au nom de l'affemblée du
Clergé , & Sa Majefté étant informée des diverfités
d'opinions , des interprétations litigieufes &
des réclamations auxquelles la feconde partie def
210 MERCURE DE FRANCE
dits actes a donné lieu , & voulant empêcher
qu'on agite dans fon royaume des queſtions téméraires
ou dangereufes , a réfolu d'apporter à ce
mal naillant le remède le plus prompt & le plus
capable d'affermir l'union qui doit régner entre
le Sacerdoce & l'Empire. Dans cette vue , Sa
Majeſté a rendu dans fon Confeil d'Etat un Arrêt ,
daté du 24 Mai 1766 , par lequel , après avoir
rappellé les principes invariables qui font contenus
dans les loix du royaume , concernant la nature
, l'étendue & les bornes de l'autorité fpirituelle
& de la puiffance féculière , Elle ordonne
que les Ordonnances , Edits , Déclarations &
Lettres patentes , donnés précédemment fur cet
objet important , feront exécutés felon leur forme
& teneur : Sa Majesté impofe , de nouveau & par
provifion , un filence général & abfolu fur ces
matières , & fe réserve à Elle feule de prendre les
mefures les plus convenables pour conferver les
droits inviolables des deux Puiffances & maintenir
entr'elles l'union qui doit y régner pour le
bien commun de l'Eglife & de l'Etat.
Par un autre Arrêt du Confeil d'Etat , du
23 Mai 1766 , le Roi , étant informé qu'il s'eft
introduit dans les Monaftères des différens Ordres
Religieux établis dans fon Royaume , plufieurs
abus préjudiciables au bien de la Religion &
de l'Etat , a réfolu de choisir & nommer dans fon
Confeil & dans l'Ordre Epifcopal des Commiffaires
qui s'affembleront incellamment fous les
yeux de Sa Majefté pour conférer enſemble fur
tous ces abus , & fur les moyens les plus efficaces
d'y remédier & de rappeller dans les Monaftères
le bon ordre & la difcipline la plus régulière .
On apprend par des lettres particulières de
Londres que le Duc de Grafton a donné fa démiffion
de la place de Secrétaire d'Etat , & que Sa
OCTOBRE 1766. 217
Majefté Britannique a nommé pour le remplacer
le Duc de Richmond , fon Ambaſſadeur auprès
du Roi.
BAPTE ME.
Le 13 Mai on fuppléa les cérémonies du bap
tême , dans l'Eglife Collégiale & Paroiffiale de S.
Merry , au Prince de Tarente , fils aîné du Dac
de la Trémoille : il eut pour parreins les Etats de
Bretagne , repréſentés par l'Evêque de Tréguier ,
pour le Clergé ; par le Comte de Guébriant , pour
la Nobleffe , & par le Comte de Robien , Procu
reur-Syndic , accompagnés de toutes les perfonnes
de diftinction de Bretagne qui fe trouvoient à
Paris ; & pour marreine la Princeffe de Salm , fa
grand'mère maternelle . Il a été nommé Charles-
Bretagne Marie - Jofeph. La cérémonie a été faite
par le Prince Colonne , Nonce du Pape , en préfence
du fieur de Saint - Pons , Chefcier , Curé de
la Paroiffe .
MORT S.
Charles Maurice de Broglie , ancien Agent
Général du Clergé de France , & Abbé Commandataire
de l'Abbaye du Mont Saint Michel ,
Diocèle d'Avranches , de celle des Vaux - de- Cernay
, Diocèſe de Paris , & de celle de Baume-lès-
Moines , Diocèfe de Besançon , eft mort à Paris
te 21 Avril , dans la quatre vingt- quatrième année
de fon âge.
L'Abbé Maillé de Caraman , Abbé de l'Abbaye
Royale de Moreaux , ordre de Saint Benoît , Diocèfe
de Poitiers , eft mort à Tours le 10 Mars ,
âgé de foixante- dix ans.
Le zo du même mois , l'Abbé de Bretagne ,
Vicaire Général du Diocèfe de Dijon , Abbé de
l'Abbaye Royale de Puyferand , ordre de Saint
Auguftin , Diocèfe de Bourges , eft mort à Dijon ,
dans la cinquante - troisième année de ſon age.
12 MERCURE DE FRANCE.
François - Louis de Neuville Duc de Villeray
de Retz , Pair de France , Comte de Sault en
Provence , &c. Chevalier des Ordres du Rei ,
Maréchal de Camp , Lieutenant Général au gouvernement
des Provinces de Lyonnois , Forez &
Beaujollois , Gouverneur particulier de la ville de
Lyon , Capitaine de la première Compagnie
Françoile des Gardes du Roi , Capitaine des
chailes de la forêt de Corbeil & de Sénars , & c.
eft mort à Paris dans la nuit du 21 au 22 Mars
dans la foixante & unième année de fon âge.
Arnaud Gabriel , Comte de Rafilly , Lieutenant
Général des armées du Roi , Commandeur de
' Ordre Royal & Militaire de Sant Louis , Gouverneur
de l'Ile de Ré , & ci- devant Capitaine
au Régiment des Gardes Françoiſes , eft mort à
Paris le 30 Avril , dans la foixante-feizième année
de fon âge.
Philippe , Chevalier d'Ailly , Lieutenant des
armées du Roi , eft mort à Paris le 14 Mai , âgé
foixante-dix - huit ans.
Nicolas- Marie - Séraphin de Rioult , Marquis
de Curfay , Lieutenant Général des armées du
Roi , ci- devant Commandant fes troupes fran
çoi fes en Corfe , eſt mort à Paris le 27 Mai , dans
la foixantième année de fon âge .
Rofe Madeleine Rofe , veuve d'Antoine Portail
, Premier Préfident du Parlement de Paris ,
eft morte à Paris le 21 Mai , dans la quatre- vingtquatrième
année de fon âge.
Le Marquis d'Efquelbecq , Maréchal de Camp
& premier fous Lieutenant des Chevaux Légers ,
de la garde du Roi , eft mort à Paris le 13 Avril ,
âgé de trente- neuf ans .
Supplém nt aux Nouvelles Politiques .
Marie-Victoire- Sophie de Noailles , veuve de
OCTOBRE 1766. 213
Louis-Alexandre de Bourbon , Comte de Touloule
, Prince légitimé de France , Duc de Penthiévre
, de Château -Villain , & de Rambouillet
Pair , Amiral , & Grand Veneur de France , Chevalier
des Ordres du Roi , & de la Toifon d'Or ,
Lieutenant - Général des Armées de Sa Majeſté ,
Gouverneur & Lieutenant - Général de la Province
de Bretagne , mourut à Paris , après une longue &
pénible maladie , le 30 Septembre dernier , âgée
de foixante-dix -huit ans , étant née le 6 Mai 1688.
Les grandes qualités qui formojent fon caractère
, les vertus & fon éminente piété , lui avoient
acquis l'eftime générale , & la font regretter univertellement.
Elle étoit fille d'Anne - Jules de
Noailles , Duc d'Ayen , Pair & Maréchal de
France , Chevalier des Ordres du Roi , Capitaine
de la première Compagnie de fes Gardes du..
Corps , &c, & de Marie- Françoiſe de Bournonville
; & avoit époulé en premières nôces Louis de
Pardaillan- d'Antin , Marquis de Gondrin , Colonel
d'un Régiment d'Infanterie , & Brigadier des
Armées du Roi , mort le s Février 1713 .
Elle avoit été mariée le 22 Février 1723 à
Louis - Alexandre de Bourbon , Comte de Touloufe
; duquel mariage eft iffu Louis- Jean - Marie
de Bourbon , Duc de Penthiévre , Pair & Amiral
de France , Chevalier des Ordres du Roi , Gouverneur
de la Province de Bretagne , Grand Veneur
de France , & c . né au Château de Rambouillet
le 16 Novembre 1725 , & actuellement vivant.
On croit pouvoir fe difpenfer d'entrer dans le
détail de l'ancienneté & des illuftrations de la
maifon de Noailles , fur laquelle on peut confulter
l'hiftoire des grands Officiers de la Couronne ,
le Dictionnaire de Moreri , le Nobiliaire de
France , &c.
214 MERCURE DE FRANCE.
ON
tance ,
A VI S.
N avertit le public que le Vin de Confdu
Cap de Bonne- Efpérance , dont la vente
fut annoncée dans les Affiches de Paris , du 13
Janvier 1766 , & dans l'Avant- Coureur du 20 du
même mois , fut accufé d'être falfifié . La vente
en fut fufpendue par un fcellé. Il a été analyfé
rigoureufement en conféquence d'un Arrêt du
Parlement , du 20 Février 1766 , qui a nommé
deux des plus célèbres Chymiſtes de Paris , en préfence
d'un Confeiller de Grand'Chambre , d'un
Subftitut de M. le Procureur Général , & d'un
Procureur de la Cour. Ces habiles Experts ont
déclaré dans leurs procès-verbaux , des 28 Février
& 3 Mars 1766 , à la fuite d'expériences trèsmultipliées
, que les deux liqueurs rouge & blanche
font de très- bon vin de raifins , du genre de
ceux quifont connus fous le nom de vin de liqueur;
qu'il n'y a aucune fubftance hétérogène ; que ce
vin eft pur , bien conditionné , de bonne qualité ,
& qu'on ne peut lui faire aucun reproche bien
fondé. Un Arrêt du 15 Mars fuivant a , en conféquence
, déclaré nulle l'appofition des fcellés &
a permis de faire imprimer & afficher les difpofitions.
D'après ces épreuves , dont le Public eft redevable
à l'accufation mal fondée qui les a provequées
, tout le monde eft fûr de l'excellente qualité
de ces vins , qui ſe vendent chez le fieut Charlard ,
Apothicaire ordinaire de Mgr le Duc d'Orléans ,
& Marchand Epicier , rue Bafle , porte Saint
Denis à Paris , 12. liv. la bouteille le rouge , &
10 liv. le blanc. Les preuves authentiques que
ce vin eft vrai Cap ont été fournies au procès.
OCTOBRE 1766. 215
AP PROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois d'Octobre 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce
21 Octobre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
SURUR la diffimulation . A Mde de B ..... Page 5
CONSEIL à Madame * * * * * * *
•
CANTICUM Botanicum .
** .
VERS à M. & à Mde Favart.
VERS à Mde la Marquife De ...
10
II
25
26
ROSALIE, ou les Rivaux fans le favoir , Conte. 27
ÉPITAPHE de M. Paris de Montmartel.
A M. l'Abbé de la G .... C. de B. L. B.
VERS à S. A. Mgr le P. d'E.....
IMPROMPTU à Mde de C........
RÉFLEXIONS fur la joûte de l'oye.
1 37
38
Ibid.
39
Ibid.
43
Ibid.
ESPIEGLERIE de l'Amour, ou leVoyage manqué.42
IMPROMPTU .
VERS à Mlle C **.
FRAGMENT d'une épître à Mlle N **. 45
TRADUCTION de quelques épigrammes d'Owen . 46
HISTOIRE du baifer.
A Madame De * * . *
ÉNIGMES,
49
55
59
216 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHES .
CHANSON.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE de M. de Lalande , de l'Académie
Royale des Sciences , &c.
58
19
61-
LETTRE de M. de Maffac, Avocat en Parlement. 64
CHOIX de Poéfies Allemandes , par M. Huber . 65
MANUEL de Chymie , ou Expofé des opérations
de la Chymie & de leurs produits .
MÉMOIRES d'une Religieufe.
CONTINUATION des Caufes Célèbres , & c.
ANNONCES de Livres .
8r
88
98
ΥΙΟΙ
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale des Sciences ,
Belles-Lettres & Arts de Bordeaux .
SÉANCE publique de l'Académie de Villefranche
en Beaujollois .
II
14
124
MÉDECINE, Remarques fur la rage ou l'hydrophobie.
133
147
SOLUTION d'un problême.
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES. CHIRURGIE.
LETTRE de M. Lecat , Ecuyer , Docteur en
Médecine , &c.
OBSERVATION fur une fracture compliquée
des os du crâne.
150
150
MANUFACTURES . Lettre écrite par M.Tronchin. 165
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
ARTICLE V. SPETACLES
OPÉRA.
166
169 & fuiv.
183
200
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES .
DE Conftantinoples , &c.
Avis.
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue Dauphine
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ A U RO I
NOVEMBRE 1766.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cechin
Silius in
PupilsSevip.
A PARIS ,
JORRY , vis- à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ';
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à - dire , 24 liv.
d'avancé , en s'abonnant pourſeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchiş
refteront au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
d'en marquer le prix.
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé , les Journaux ne fourniffant
plus
un affez grand nombre de pièces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau , où l'on pourra fe
procurer quatre collections complettes qui
reftent encore.
20112
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE PAON & les TOURTERELLES , fable
allégorique.
UNN Paon d'un fuperbe plumage ,
Beau , riche , ayant tout à foifon ,
S'encanailla , dans fon jeune âge ,
Et diffipa fon héritage
Avec le canard & l'oifon.
Il vieillit , adieu l'étalage
A iij
6 MERCURE DE FRANCE. -
De cet éventail lumineux
Dont l'arc déployoit l'aſſemblage
De mille foleils radieux.
Au lieu de cette belle gerbe ,
Dont l'éclat charmoit les regards ,
Des tronçons nuds traînoient fur l'herbe
Les débris de leurs étendards.
Dans un tel état de détreſſe ,
Vil jouet de la baſſe - cour ,
Il alla cacher fa triftelse
Dans un boccage d'alentour.
Par choix deux tendres Tourterelles:
Avoient là fixé leur ſéjour ,
Contentes d'avoir fous leurs aîles
Les jeunes fruits de leur amour.
Le Paon les contemple & médite
Sur le néant des vanités ,
Où l'aveuglement précipite
Les coeurs d'eux -mêmes entêtés .
Si je pouvois , par ma conftance
Dit- il , d'une tremblante voix ,
Vivre parmi vous dans ces bois
Et mériter votre alliance ;
Que je me trouverois heureux ,
Dans cet afyle ſolitaire ,
Eloigné des plaifirs fougueux ,
Dont la fuite eft toujours amère !
NOVEMBRE 1766. 7
On le crut fur fa bonne foi.
Les bons font aifés à ſurprendre :
Et , malgré tout fon défaroi ,
Elles le prirent pour leur gendre.
Sa jeune épouſe , qui de l'air
Eût pu franchir l'efpace immenfe ,
Par tendreffe ou par déférence ,
Renonce au plaifir de voler.
Les chênes voifins du tonnerre
Pour les effors n'ont rien de doux ,
Elle en choifit près de la terre
Où puiffe atteindre ſon époux.
Ah ! s'il eût connu l'avantage
D'une telle fociété !
Il auroit mille fois été
Plus heureux que dans fon jeune âge.
Par une douce oifiveté ,
Petit à petit fon plumage
Eût recouvré quelque beauté ;
Une trêve à fa vanité ,
Eût dégagé fon héritage .
Mais l'orgueil , ce poifon mortel ,
Bientôt l'agite & le transporte :
Il n'eft point de digue affez forte
Contre tout vice naturel.
Fier d'une époule jeune & belle
Il veut la produire au grand jour ,
A iv
MERCURE DE FRANCE,
Ne faifant cas d'être aimé d'elle
Qu'en fe parant de fon amour.
Mais les voifins battent de l'aîle ;
Et s'enflammant à leur aſpect ,
Les hommages font pour la belle ,
Et pour l'époux des coups de bec.
De là l'humeur , la jalouſie
S'emparent de l'efprit du Paon.
D'heureux époux , fa frénélie ,
Le change en odieux tyran .
Le boccage où la paix tranquile
Régnoit avec tant de douceur ,
Devient un féjour plein d'horreur
Par l'amertume de fa bile.
Les tourterelles , gémillant
De l'avoir mis dans leur famille ,
Verfent fur le fort de leur fille
Les pleurs d'un repentir cuifant.
VERS à MÉROTTE.
L'ON te pardonne d'être belle ?
A tes amans d'être cruelle :
De faire des vertus ton unique plaifir :
D'imiter en tout point , refpecter & chérir
des mamans le modèle.
Une maman ,
Mais qu'auprès d'un époux , jouant la tourterelle ,
NOVEMBRE 1766. 9
Tu ne t'occupes nuit & jour
Qu'à lui prouver l'excès de ton amour :
Que près de lui , facile & complaifante
Tu fois moins épouſe qu'amante ;
Méritât- il ce que tu fais pour lui :
( Sur ce point je ne puis me taire ) ;
Il fuffit qu'il foit ton mari ;
C'eft abuſer du don de plaire.
P. M. F. L. J.
TRAITÉ de paix entre l'Hymen & l'Amour,
A Mde la Préfidente DE **.
FAISON
AISONS la paix , difoit un jour
L'Hymen à fon volage frère.
J'y confens , répondit l'Amour.
Pour traiter cette grande affaire ,
A Paphos on tint un congrès ;
Concilier leurs intérêts
N'étoit pas chofe bien facile .
Pour y parvenir , il fallut
Un conciliateur habile ;
Ce fut Pallas : enfin le traité fe conclus
Pour article préliminaire ,
>
Après un très-mur examen
Il fut décidé que l'Hymen ,
N'ayant qu'un titre imaginaire
Αν
10 MERCURE DE FRANCE.
Pour appuyer le droit qu'il s'étoit arrogé ,
D'exercer fur la femme un pouvoir defpotique ,
Cet ufage abufif devoit être abrogé.
Si chez le peuple afiatique ,
Chez ce peuple de Dieu maudit ,
La femme n'a point d'âme , ainſi qu'on nous
le dit ;
Qu'en efclave elle y foit traitée ;
A la bonne heure : mais ici ,
Où l'on convient que Prométhée
L'anima comme nous , doit - on penſer auſſi
Que ce ne foir qu'une machine ,
Qu'une horloge qui va tantôt bien tantôt mal ?
Quoi fe peut-il qu'on imagine
Que , fait pour l'amufer , ce gentil animal ,
Ainfi qu'un fapajou dans l'homme voit un maître
Qu'il doit respecter comme un être
Bien plus intelligent ? Homme orgueilleux & vain ,
Apprenez donc à vous connoître ,
Et fachez que du genre humain ,
La plus belle moitié , la meilleure peut - être ,
Eft , à beaucoup d'égards , fupérieure à vous.
L'homme nous vante en vain fa force , fon courage
.
<
S'il prétend fur la femme avoir cet avantage .
N'eft-il pas (foit dit entre nous ) ,
Plus foible qu'elle à fes genoux ?
A ceux d'Omphale , quand Alcide
NOVEMBRE 1766. II
Laiffe -là fa maffue & s'arme d'un fuſeau ,
Reconnoît-on à ce tableau 8
Des héros le plus intrépide ?
Par le même ferment , quoiqu'il foit engagé ,
L'homme fe croit en droit d'être injufte & parjure.
Seule efclave du préjugé ,
r
Ne pouvant repouffer l'injure par l'injure ,
Si la femme , dans fes malheurs ,
N'a de refource que fes pleurs ,
Eft - elle donc fi condamnable
De murmurer contre le fort ,
Qui la foumet à nous par la loi du plus fort ?
Quand , fuccombant enfin ſous le joug qui l'accable
,
Pour fecouer ce joug elle fait quelque effort ;
Soyons de bonne foi , fi cette femme a tort ,
Du moins eft- elle pardonnable.
L'Hymen oppofa vainement ,
Qu'en maxime de droit poffeffion vaut titre ;
Il fut réglé que ce fexe charmant ,
Ainfi que l'homme , auroit voix en chapitre ,
Ne feroit plus fubordonné ,
Ni par un maître dominé :
Que , déridant fon front , l'Hymen plus fociable ,
Quittant cet air févère , & ce ton impofant ,
Qu'il avoit pris jufqu'à préſent ,
Par fes bonnes façons deviendroit plus aimable
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE.
Bien entendu que ces godelureaux ,
affamés parafites ,
Qui , chez l'Hymen ,
S'en vont Hairant les plus friands morceaur ;
Voudroient bien déformais fupprimer leurs vifites.
Néanmoins , qu'à la femme il feroit très - permis ,
En tout bien , tout honneur , d'avoir quelques
amis :
Et , malgré l'ufage contraire ,
Que de ce nombre le , mari ,
Unique objet des foins qu'elle prendroit pour
plaire ,
Seroit toujours le plus chéri.
De fon côté l'Amour , ce bon apôtre ,
Promit auffi d'être tout autre .
Pour devenir fage , conftant ,
Ce petit coureur de ruelles ,
1
Avoit bien à changer ! il le promit pourtant ,
Et confentit qu'on lui coupât les aîles.
L'air très - contrit , il avoua
Tous les petits tours de jeuneffe
Qu'à fon frère on fait qu'il joua.
Il en avoit joué de toute eſpèce :
Sur les terres d'Hymen , braconnant nuit & jour ,
Il avoit fait plus de ravage
Qu'un vieux renard du voifinage
N'en a fait dans ma baffe - cour.
Riant du bout des dents de toutes fes fredaines ,
Pourvu qu'il épargnât déformais fes domaines ,
NOVEMBRE 1766. 13
L'Hymen lui pardonna , jura que déformais
En bons alliés , en bons frères ,
Ils feroient unis pour jamais.
Quoi qu'en puiffe dire un cynique
Qui croit , dans fon humeur cauftique ,
Qu'on ne peut réunir ces frères ennemis ,
Cette union exifte , elle fera conftante :
D'en douter il n'eft plus permis ,
Lorsque l'on vous connoit , aimable Préfidente.
Lorfque l'Amour en vous retrouve fa Pfiché ,
Cet objet fi chéri qu'il a long - temps cherché ,
Epoux toujours amant , amant toujours fidelle
Rifqueroit- il encore d'être féparé d'elle ?
Par M. D. L...
VERS à Mde la Ducheffe DE *** , fur
fon chien , nommé Chouxchoux , qu'on
accufoit d'être galeux.
D ANS le deffein de faire une conquête
Le tendre Amour , grattant un jour la tête
Sans y penfer dérangea fes cheveux.
Un médifant dit qu'il étoit galleux ;
On l'évitoit. Par arrêt de ſa mère ,
Le pauvre enfant fut chaffé de Cythère.
Que fit l'amour ? il vint droit à Paris ,
S'enveloppa fous un poil petit -gris ,
14
MERCURE
DE FRANCE.
*
·
A
Prit un muſeau , tomba fur quatre pattes ,
Teintes de feu , légères , délicates ,
Jappa , fauta , devint un vrai toutoux ,
Et fut connu fous les traits de Chouxchoux .
Il eſt caché , mais perfonne n'ignore
Que c'eſt l'amour , car il fe gratte encore.
Il eft d'ailleurs , vif , badin , careffant ;
Mais on m'a dit qu'il vous mord en paſſant ,
Quand vous ofez regarder la maîtreffe.
Or , remarquez combien il a d'adreſſe !
Chez vous , Madame , étant ainfi logé ,
Quoique banni , fon fort n'eſt pas changé.
De la beauté fuivant encore les traces ,
Il est toujours careffé par les Graces .
SONGE D'AZÉMIR ,
CONTE MORAL.
J'Avors quitté Gallipolis , où j'ai pris
naiffance , pour aller en Crète voir un
ami de mon père , qui s'appelloit Ariſtée.
Il demeuroit depuis quelques années dans
cette ille où régnoit le fage Minos . Les
vertus de ce Prince y attiroient une foule
d'étrangers qui la préféroient à leur patrie.
Un jour , après avoir fuivi le cours d'un
NOVEMBRE 1766. 15
ruiffeau dont l'eau , plus pure que le crif
tal , couloit fur un fable d'argent dans un
vallon folitaire ; mes rêveries furent tout
à coup interrompues à l'afpect d'une forêt
immenſe , dont la majestueuſe obſcurité
portoit à l'imagination quelque chofe d'attrayant
& de redoutable. Je m'avançai
dans le bois , & je marchai quelque tems
à travers les arbres , fans tenir une route
certaine. Epuifé de laffitude , je m'affis
fous un chêne dont la tête couronnée de
verdure s'élevoit jufqu'aux nuës , & dont
le pied étoit arrofé par une fource qui répandoit
au loin une fraîcheur délicieuſe.
Le doux murmure de fes eaux fufpendit
l'activité de mon âme & me plongea dans
un fommeil profond , pendant lequel j'eus
un fonge que m'envoya , fans doute ,
divinité qui préfidoit à ces lieux .
la
Un viellard , dont les cheveux étoient
blancs comme la neige , mais qui paroiffoit
encore conferver fous le poids des années
toute la vigueur de la jeuneſſe , s'avance
vers moi : jeune homme , me dit- il,
en me tendant la main avec un foûrire
gracieux , la déeffe à qui cette forêt eft
confacrée , connoît votre amour pour la
vertu . Venez avec moi dans fon temple ;
venez lui rendre vos hommages : elle veut
elle-même vous inftruire des moyens de.
16 MERCURE DE FRANCE.
rendre votre vie heureufe. Je fuivis mon
refpectable guide. Après avoir fait de longs
circuits dans la forêt , j'apperçus un vaſte
gazon de figure ronde , bordé de tous côtés
par des cèdres antiques . Quelques perfonnes
s'entretenoient fous leur ombrage , en
attendant qu'on les introduisît dans le tem
ple qu'on diftinguoit au milieu de cette
efpèce de cirque . A notre afpect elles fe
levèrent , vinrent au devant du vieillard ,
& le prièrent de leur ouvrir la porte. Il
leur fit figne de refter à leur place . Quelle
fut ma furprife! Les portes du temple fermées
pour ces mêmes perfonnes qui pa
toiffoient empreffées de porter leurs offran
des à la déeffe , s'ouvrirent d'elles - mêmes.
Une frayeur mortelle s'empara de mes
fens. Mes genoux fe déroboient fous moi :
je pouvois à peine refpirer. Mon conduc
teur s'apperçevant de ce qui fe paffoit dans
mon âme , me prit la main , & jettant fur
moi des regards où la douceur étoient
peinte vertueux jeune homme , me dit
il , tout vous annonce votre bonheur ; raffurez-
vous , & banniffez de votre coeur'
une crainte injurieufe à la divinité qui
vous donne aujourd'hui les témoignages
les plus éclatans de fa bienveillance . Čes
paroles rappellèrent mon courage . J'entrai
dans le veſtibule où fe tenoient ordinaire
NOVEMBRE 1766. 14
ment les voyageurs ; il me parut fi petit ,
que je ne pus m'empêcher d'en témoigner
mon étonnement à mon guide. Il eſt encore
trop grand , me dit- il , pour ceux qui
portent ici leurs pas. Sachez que la déeffe
qui rend fes oracles dans cette folitude
eft la Vérité. Quoique très - jeune encore ,
vous avez affez vécu pour fçavoir qu'on
la confulte peu , tandis qu'on court en
foule chez fon ennemi , dont les autels
font toujours chargés de préfens. Quelques
mortels , conduits par une vaine curiofité
, viennent de temps en temps la
chercher jufques dans cette afyle ; mais
effrayés par la fimplicité qui règne dans
ces lieux , ils s'en retournent prefque tous ,
en fe plaignant de la fatigue du voyage.
Tandis qu'il me parloit ainfi , mes yeux
étoient fixés fur une petite porte qui me
paroiffoit moins l'entrée d'un temple que
celle d'un caveau , & qui tout à coup s'ou
vrit ainsi qu'avoit fait la première , & j'y
fuivis mon guide avec autant de confiance
que de joie. Mais quel fut mon raviſſement
! Je crus me voir tranfporté dans les
cieux. Cet édifice étoit d'une fimplicité
noble , majestueufe , & qui imprimoit le
refpect . La voûte en étoit foutenue par
un double rang de colomnes de jafpe , qui
paroiffoient plutôt faites par la main de
.18 MERCURE DE FRANCE.
quelque divinité , que par celles des hommes.
Les murs étoient du plus beau marbre
blanc , fur lequel on voyoit les portraits , de
ceux qui dans tous les temps s'étoient facrifiés
aux intérêts de la déeffe . La déeffe ,
elle -même , s'y montroit fur un trône d'or ,
& dont l'éclat plaifoit aux yeux , mais
fans les éblouir. Sous fes pieds étoit la
chimère qui s'épuifoit en vains efforts pour
brifer les liens de fon efclavage . J'étois
humblement profterné..... Levez - vous ,
me dit la déeffe : l'amour que vous eûtes
pour moi dès votre enfance ; l'encens que
vous avez brûlé fur mes autels , dans le
fein même de la corruption , aux yeux
de ceux qui me foulent aux pieds pour fe
livrer à mon plus cruel ennemi ; vos fentimens
enfin vous ont rendu digne de mes
bontés ; & l'avenir va fe dévoiler à vos
yeux . Votre père élevé à l'ombre du trône ,
eft dévoré de fentimens jaloux , qui lui
font hair ceux dont l'élévation pourroit
donner quelqu'atteinte à la fienne. Pour
s'affermir contre eux , il veut vous unir à
Mélinde , dont les attraits font l'ornement
de votre Cour , mais dont l'ambition eft
auffi grande que la fienne . Son crédit qu'il
croit ébranlé , lui fait envifager ces noeuds
comme un moyen certain d'en impofer
aux courtifans , dont il redoute les intri-,
NOVEMBRE 1766. 19
gues. Et vous qu'il éblouit par de fi brillantes
chimères , vous même n'afpirez
qu'après l'inftant qui doit vous unir avec
Mélinde. Mais ces idées fe diffiperont bientôt
, & ce n'eft point en l'époufant que
vous ferez heureux .
A ces mots , la déeſſe , après m'avoir
touché d'une baguette d'or , difparut toutà
coup avec le temple même. Je ne vis plus
qu'un palais immenfe , dans lequel une
foule de gens s'empreffoit d'entrer , &
parmi lefquels je reconnus plufieurs de mes
connoiffances , car l'air léger de ceux de
ma patrie les trahiffoit. Je m'approchai
pourtant d'un homme , dont la phyfionomie
auffi douce que prévenante , me difpofa
en fa faveur. Il fortoit de ce palais
& paroiffoit abforbé dans de profondes
rêveries. Je lui demandai refpectueusement
quel étoit le maître de ce magnifiques
féjour. Jeune homme , me dit - il ,
fuyez cette terre maudite ; ceffez de refpirer
un air empefté qui vous infpireroit
bientôt l'amour du crime. Je lui marquai
tout mon étonnement d'entendre ainfi
ler un homme qui fortoit à peine d'un
lieu qu'il me peignoit fous de fi noires
couleurs. Suivez - moi , me dit- il .
par-
Arrivé avec lui fous des planes qui formoient
un épais ombrage : je fuis né , me
20 MERCURE DE FRANCÈ.
dit il , en foupirant , fur les bords de l'Ette
phrate , de parens auffi diftingués par leur
rang que par leur opulence. Mon père
dont la maifon étoit ouverte aux favans
de tous les pays , conçut un fi grand amour
pour les lettres , que j'avois à peine fept
ans , qu'il me fit partir pour l'Egypte , &
confia mon éducation à un grammairien
célèbre. Ma mère qui m'aimoit avec d'au
tant plus de tendreffe , qu'elle avoit perdu
tout efpoir d'avoir d'autres enfans que
moi , voulut en vain me retenir. J'appris
bientôt que mon éloignement avoir caufé
fa mort . Je ne revins que long- temps après
dans ma patrie : c'eft - à - dire, qu'après
m'être inftruit dans les fciences , & avoir
profité des leçons des plus habiles maîtres
d'un pays où tous les arts & les talens
étoient dans leur fplendeur. Je me croyois
heureux : l'ignorance à mes yeux étoit alors
le plus déplorable des maux qui puffent
affliger l'humanité . Mon père , tranfporté
du fuccès de mon voyage , ne fe laffoir
point de m'entendre , ni de faire naître
des occafions propres à déployer mes talens
& mon éloquence. Mais il ne jouit pas
long- temps de ce plaifir : la mort ne tarda
pas à me priver du plus tendre des pères.
J'étois riche : je trouvai des confolateurs.
Une foule de beaux efprits vint s'emparer
NOVEMBRE 1766. 21
de ma maiſon ; & je vous avoue à ma
honte , que l'encens dont ils m'enyvrèrent
opéra plus encore fur moi que leurs difcours.
J'étois flatté de leurs attentions ; il
me fembloit qu'ils ne refpiroient que pour
moi , je négligeai mes plus chers intérêts
pour ne fonger qu'aux leurs ; & je n'ouvris
enfin les yeux , que lorfque ma fortune
diffipée me livra à la merci des plus impitoyables
créanciers. Je me vis feul alors ;
& je fentis que je le meritois. Les beaux
difcours que j'avois faits fur le courage ,
fur la conftance & fur la grandeur d'âme ,
ne m'avoient point appris la pratique de
ces vertus je n'avois malheureuſement
acquis que le talent de bien dire , fans
m'être jamais occupé de celui de bien faire.
Tout ne fervoit enfin qu'à m'humilier
d'autant plus. Après avoir mené quelques
années la vie la plus obfcure & la plus
trifte , je crus trouver chez les Gymnofophyftes,
ce folide bonheur après lequel mon
coeur fenfible foupiroit. Je me trompois
encore ; & j'étois prêt à retourner dans
ma patrie , lorfqu'un jeune homme que
j'avois autrefois connu en Egypte , vint
n'aborder & me pria de l'accompagner
dans les voyages que fa curiofité lui avoit
fait entreprendre. Ma patrie avoit peu de
charmes pour moi : le peu de biens qui
22 MERCURE DE FRANCE.
me reftoient ne me permettoit plus d'y pou
voir vivre avec l'éclat qui m'environnoit
ci- devant ; je cédai à fes inftances. Après
avoir parcouru différentes contrées , nous
arrivâmes à Gallipolis , qu'on nous difoit
être le centre des beaux- arts , de la politeffe
& du goût. La vue des habitans ne
démentoit point ces idées ; la joie fembloit
briller dans tous les yeux , la liberté
dans toutes leurs actions ; tout refpiroit
le luxe & la molleffe . Nous les fuivîmes
jufques dans le temple, où nous fumes furpris
de trouver un affemblage de tous les
peuples de l'univers. Mais quelle fut mon
indignation , lorfque je vis que le menfonge
étoit la divinité qu'on y adoroit , &
que j'apperçus au nombre de fes partiſans ,
ceux de mes compatriotes que j'avois regardés
jufqu'alors comme les plus zélés
défenfeurs de la vérité ! J'en fortis à l'inftant
, & je rêvois aux moyens de retourner
promptement dans ma patrie pour y
vivre dans la retraite avec un mince revenu
, lorfque vous m'avez abordé. Que
mon expérience & mes malheurs vous
foient utiles ! Que mes voyages auffi peu
fructueux que fatiguans , vous apprennent à
vivre paisiblement dans les lieux où vous
êtes né , à ne point ajouter à cette foule
d'ennemis d'une vertu réelle, pour cultiver
NOVEMBRE 1766. 23
un fantôme impofteur dans un temple où
tout ne préfente à l'efprit qu'illufion , & que
preftiges. Cet homme, après avoir fini ces
mots , difparut à mes yeux , & me laiffa
dans le plus grand embarras. Je craignois ,
en entrant dans ce temple , d'offenfer la divinité
dont la puiffance m'avoit tranfporté
dans cette empire. Peut- être , me difois
je intérieurement , veut- elle éprouver
ma conftance , & voir fije puis furmonter
ce que m'infpire en cet inftant la curiofité.
Peut- être auffi prétend- elle ajouter
à mon averfion pour le menfonge , en me
rendant témoin de tout ce qui fe paffe
dans fon temple ; me voir enfin braver fon
ennemi jufqu'au fein de fa gloire même.
Cette dernière idée flattoit mon courage ;
elle me décida ; j'entrai dans le temple. Sa
vafte entrée étoit obombrée au dedans par
un nuage impénétrable à la lumière. Cet
édifice immenfe étoit éclairé par des luftres
fufpendus à la voûte , & à la lueur defquels
on voyoit un nombre infini d'autels
furchargés des offrandes qu'on y apportoit
de tous les coins de l'univers. Les murs
étoient décorés de tableaux répréfentant
les fables de tous les pays. La trahifon
la fraude & leur indigne foeur la calomnie,
y paroiffoient fous les plus riantes couleurs
. Je m'avançai vers le milieu du tem24
MERCURE DE FRANCE.
ple, où, fous un dôme auffi vaſte qu'élevé,
le dieu rendoit fes oracles trompeurs. L'on
ne pouvoit apperçevoir fon trône ; les va
peurs dont il étoit continuellement environné
le déroboient à la vue. Mais que de.
vins - je , lorſqu'en jettant les yeux de tous
côtés , je vis au pied de l'un de ces autels ,
cette Mélinde qui m'étoit promife , & qui
en regardant un jeune petit maître , le
conjuroit de ne point s'alarmer de notre
hymen , & lui juroit les fentimens les plus
inviolables. Perfide ! m'écriai- je , avec fureur
, en me précipitant vers elle , tu rece
vras le prix de ton forfait. Mais j'avois à
peine parlé , que tout difparut à mes yeux ,
& que je me retrouvai dans le temple de
la vérité , auprès d'une jeune perfonne fimplement
mife , dont la beauté fit fur mon
coeur l'impreffion la plus fenfible , & qui
fortit prefqu'aufli-tôt . L'éloignement de cet
aimable objet me plongea dans la rêverie,
& m'affligea au point que la divinité
touchée de ma douleur : Azémir , ( me ditelle
) j'ai cru , pour vous , devoir lever ce
voile épais qui cache l'avenir à tous les
mortels. Cette foule innombrable , & qui
fe renouvelle à chaque inftant dans le teinple
d'où vous fortez , doit vous prouver
quel point le menfonge a d'empire fur les
humains ; tandis que , reléguée au fond de
à
ce
NOVEMBRE 1766. 25.
ce trifte défert , j'y fuis à peine recherchée
par un petit nombre de fages. Vous êtes
de ce nombre ; vous m'avez plu : tâchez
de me plaire toujours , vous me verrez
toujours la même. Vous avez vu votre
Mélinde , & favez maintenant ce que vous
en devez penſer……... Quelle différence ,
Azémir , entre cette perfide & l'intéreffant
objet que votre ceil cherche encore dans
ce temple ! Azémir, vous l'épouferez : oui ,
vous épouferez un jour cette Camille vers
laquelle un pouvoir invincible vous entraîne.
Vous ferez tous les deux heureux ,
pourvu que vous m'aimiez toujours. Je
tombois aux pieds de la déeffe , lorfque le
fon des cors dont retentiffoit la forêt, vint
tout- à-coup me réveiller. Je regrettai mon
fonge , & retournai chez Ariftée , tristement
occupé de tout ce que j'avois perdu.
Je m'apperçus bientôt que ma paffion
pour Mélinde étoit chaque jour moins ardente.
Je n'avois plus le même empreffement
de la voir. Je n'allois plus fur le bord
de la mer tourner mes yeux vers Gallipolis.
Si j'y allois encore , c'étoit pour
rêver à Camille. Mais lorsque je me rappellois
que cette aimable objet n'exiftoit
que dans mon efprit , je verfois des torrens
de larmes. Grands Dieux ! m'écriois-je
dans ma douleur , rendez Camille à mes
B
26 MERCURE DE FRANCE.
defirs , ou delivrez moi d'un amour qui
fait trop long-temps mon fupplice !
Cependant l'inquiétude où j'étois de
n'entendre rien de mon père , me détermina
à quitter la Crète , & a retourner
dans ma patrie pour apprendre de fes nouvelles.
Mais ciel ! que j'y trouvai de changemens.
Mon père , après avoir été difgracié
par les intrigues d'une jeune étrangère
à qui fes charmes donnoient une autorité
fans bornes , avoit été relégué dans
une maison de campagne , où le chagrin
de fon exil l'avoit mis au tombeau. Mélinde
, environnée d'une foule d'amans ,
avoit époufé ce même jeune homme que
j'avois vu pendant mon fommeil , & le
trahiffoit chaque jour. Après avoir rendu
les devoirs funèbres à mon père & recueilli
fes cendres dans une urne que j'arrofai
mille fois de mes pleurs , je réfolus de retourner
& d'aller finir mes jours auprès
de mon fage Ariftée. D'ailleurs mon rêve ,
dont l'accompliffement fe manifeftoit à
mes yeux , me donnoit l'efpérance de trouver
dant la Crète cette Camille , fans laquelle
je ne pouvois efpérer d'être heureux
.
Mais à peine étions - nous en mer , que
notre vaiffeau fut jetté par la tempête fur
une côte éloignée du rivage où j'avois
NOVEMBRE 1766. 27.
abordé la première fois. Je ne voulus plus
m'expofer à la fureur des flots ; je me fis
mettre à terre & pris la route qui condui
foit à la demeure d'Ariftée. Le lendemain ,
comme j'entrois dans un village où je devois
paffer la nuit , j'apperçus quelques
jeunes filles qui ramenoient leurs troupeaux
des pâturages . A mefure qu'elles s'avançoient
, j'éprouvois tour à tour des fontimens
de plaifir, d'efpérance & de crainte ;
il fembloit que tout m'annonçât l'approche
de Camille. C'étoit en effet elle -même ! Je
reconnus fes traits enchanteurs , fes grâces
fimples & naïves , fi rarement unies à la
beauté. Dès qu'elle m'apperçut , une rougeur
aimable couvrit fon front ; fes regards
, qu'elle tournoit de temps en temps
fur moi, rempliffoient mon âme de la volupté
la plus pure. Nos coeurs faits l'un
pour l'autre fe jurèrent bientôt un amour
éternel , & je ne tardai pas à devenir le
plus heureux des hommes.
Par M. l'Abbé DARTOIS , à Moléans.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
LA PERRUQUE dévorée par les Rats ,
Poëme, à M ***.
JE
*
E chante ces héros , fiers enfans de la terre ,
Qui , dans ton cabinet ofant porter la guerre ,
De la faim , de la rage éprouvant les horreurs ,
Firent à ta perruque éprouver leurs fureurs .
?
A l'ombre d'un rideau , dans une vafte boëte
A l'aile repofoit cet ornement de tête ,
Dont les côtés galans , les replis tortueux ,
Le toupet élevé , le tour majeftueux ,
Par les charmes de l'art furpaffant la nature
Euffent d'un fapajou relevé la figure.
Dans fon vafte contour font des amours muſqués ;
Sous fes frifons brillans les ris font embufqués.
Chaque jour un baigneur , d'une main libre & ſûre ,
En relève avec art l'élégante ftructure ;
D'un fluide parfum fes dehors font couverts ,
Et Pambre qu'elle exhale au loin frappe les airs.
Elle repofe hélas ! fi charmante & fi belle ,
Sans doute un Dieu jaloux , un Dieu veille autour
d'elle ;
?
* Ce petit Poëme s'eft trouvé parmi les papiers de
l'inventaire de M. D *** , dont nous avons plufieurs jolis
Ouvrages.
NOVEMBRE 1766. 19
Un Sylphe la défend ; car , avec tant d'attraits
Eft-on fans ennemis ? peut- on dormir en paix?
>
Tout dort, tu dors toi-même, & les feules étoiles
D'une profonde nuit percent les fombres voiles ,
Il femble que le ciel diftille des pavots :
Rodilardus fe livre aux douceurs du repos .
Tous les feux font éteints ; mais , tandis qu'on
fommeille ,
Un redoutable rat , Criniphage feul veille .
Agité par la faim , le repos précieux
Eft banni de fon coeur ainsi que de fes yeux.
Il court , va , vient , revole , & fes pas inutiles
N'avoient encor produit que recherches ftériles;
Quand foudain , par l'odeur des parfums alléché ,
Il fent qu'entre quatre ais un tréfor eft caché.
Impatient , il tourne , il fe livre à la joie ,
Et déja de defirs il confume fa proie :
Mais quatre ais bien fermés en défendent l'abord.
Criniphage à l'inftant va chercher du renfort ,
Et , fonnant le tocfin fur toutes les ratières ,
Il éveille des fiens les cohortes guerrières :
Compagnons , leur dit- il , un butin délicat ,
Qui ne peut échapper , m'a frappé l'odorat :
Marchons , tout eft plongé dans un fommeil
tranquile ;
,
La gloire nous attend , la conquête eft facile :
Secondez mon audace , & vous êtes heureux !
▲ ces mots tout s'anime ; un bataillon nombreux ,
Biij
30
MERCURE
DE FRANCE .
Agitant fièrement les mouftaches terribles ,
Marche , & montre à la peur des coeurs inacceffibles
:
Tels qu'on voit des foldats au milieu des hafards ,
Par l'efpoit du butin , devenir des Céfars.
On approche , & l'odeur rallumant leur courage,
De ces rats effrénés la valeur tourne en rage.
Pour peindre avec fuccès cette noble action ,
Que n'ai- je ta trompette , ô Chantre d'Ilion !
Avec moins de fureur , aux rives du Scamandre >
Pour venger Ménélas on vit les Grecs defcendre ;
Avec moins de fecret des mineurs vigilans ,
D'un fort couvert de feux fappent les fondemens .
La troupe eft arrivée en bon ordre , en filence ;
Chacun a pris fon pofte , & l'attaque commence.
Les dents , dont la nature a pourvu nos guerriers ,
Exercent à l'envi leurs efforts meurtriers :
La gent trote- menu fans relâche travaille ;
Ici c'eft Pficarpax , & là c'eft Rongemaille ;
Rongemaille à la dent dont les coups promps & fûrs
Pénètrent les parquets & dégradent les murs !
Plus loin , c'eft Artarpax qui rongé à la fourdine ,
Méridarpax , Lampon , Cérophage & Trotine.
Des yeux & de l'exemple , animant ces héros ,
Criniphage eft par - tout & preffe les travaux.
Cependant Rongemaille avance , arrache , tranche ; '
Sous fes dents le bois crié , il enlève une planche :
NOVEMBRE 1766. 31
Il faute par la brêche , on entre avec clameurs ,
Et la trifte perruque eft en proie aux vainqueurs .
Tels on nous peint des vents la cohorte bouffie ,
S'échappant à grand bruit des antres d'Eolie ,
Pour porter fur les flots le naufrage & la mort.
Tels miniftres fanglans de Junon & du fort ,
Pirrhus , Uliffe, Ajax échauffant le carnage ,
Livrèrent Troye au fer , aux flammes , au pillage.
Trotine réunit , par un heureux concours ,
La valeur de Pallas aux charmes des amours ,
Et la foif de la gloire & les noeuds d'hymenée
Au fort de Criniphage ont joint fa deftinée .
Ah , cruels arrêtez .... quoi , ces frifons chéris ,
Où les grâces logeoient , où repoſoient les ris ;
Ce toupet , des amours afyle & fanctuaire ,
Ne fléchiront -ils point votre humeur fanguinaire ?
C'en eft fait , tout périt fous ces fiers animaux ,
Et déja la perruque eft en mille lambeaux.
L'un dévore les noeuds d'une boucle dorée ,
L'autre fait dans un coin une avide curée ;
Les vainqueurs acharnés s'arrachent les débris ,
Le fils les ôte au père & le père à fon fils.
Ainfi , quand, fur des bords qu'habitent les barbares
,
Fondent des efcadrons de farouches Tartares ,
Les foldats inhumains fe difputent entre eux
De la flamme & du fer les reftes malheureux ;
B vi
32 MERCURE
DE
FRANCE
.
Et les captifs tremblans , les yeux baignés de
larmes ,
Attendent leur deftin du caprice des armes .
Tels ces rats dévorans déchirent fans égard
Tôn brillant couvre- chef , ce miracle de l'art.
Les chaifes , le parquet , les tables gémillantes
Portent de fes débris les dépouilles fanglantes ;
Et ce beau compofé , jadis tant admiré ,
N'offre plus aux regards qu'un réſeau déchiré :
Trifte objet où des rats triomphe la colère ,
Et que méconnoîtroit l'oeil même de fon père !
Cependant le jour luit... Ah , quel coup- d'oeil
affreux !
"
Tu vois ton cabinet parfemé de cheveux !
Tu pâlis , en criant : ô perruque , ma mie
N'as-tu fi peu vécu que pour cet infamie ?
Encore fi du temps tu fentois les effets !
Si l'on t'eût vu dix ans fréquenter le Palais i
Tu n'as pas quatre fois couru les Thuileries
Ni du V ...... vu les plaines fleuries !
Ainfi qu'un jeune lys par les vents terraffé ,
Tu ne fais que de naître & ton règne eft palla
Rats maudits race infâme , & faite pour détruire....
A ces cris , Life croit qu'on menace tes jours ;
Tout frémit, tout s'empreffe , on vole à ton fecours
Et la fcène finit par un éclat de rire.
NOVEMBRE 1766. 33
VERS à M. FRANÇOIS , de Neufchâteau
en Lorraine , Affocié des Académies de.
Dijon , & Marfeille .
ENFANT INFANT chéri du Dieu de la lumière !
Toi , dont l'efprit fublime , au fortir du néant ,
Embraffe des beaux- arts la pénible carrière ,
Et , fans regarder en arrière ,
La parcourt à pas de géant !
Dis - moi pourquoi , dans l'âge où l'on commence
à lire ,
Es- tu déja fameux dans l'art brillant d'écrire
Et de faire de jolis vers ?
Ce n'eft pas tout , dit- on : calcul , fcience , hiftoire,
Tous les fentiers étroits qui mènent à la gloire
Te font connus te font ouverts.
›
Ainfi Pic de la Mirandole ,
Jadis , dans la plus docte école ,
Par fon vafte génie étonna l'univers .
Puifque , pour ton efprit , il n'eft aucune digue ,
Et que tout eft de ton reffort ,
Sans doute en ta faveur la nature prodigue
A fait le plus robuſte effort.
B v
134
MERCURE DE FRANCE.
Sur ta lyre touchante & pleine d'harmonie' ,
Tu chantes & tu peins l'aimable vérité ,
Et , fur les aîles du génie ,
Tu voles à treize ans à l'immortalité.
Pourfuis , ravis mon coeur par cette nouveauté.
J'aime à te voir jouir d'une gloire infinie .
Et quel aigle , en naiſſant , prit un vol plus hardi ?
Déja fur le Pinde on t'adore ;
Déja par l'univers tu te vois applaudi.
Enfin , pour dire plus encore ,
Héritier de Voltaire , à peine à ton aurore,
Quel feras- tu dans ton midi ? ....
Par M. FRANÇOIS , ancien Officier de Cavalerie.
MORALITÉ.
LE hafard donne la beauté ,
Qui n'est qu'une fleur paffagère ;
Lui feul auffi fait la chimère
D'un for , de nobleffe entêré ;
Et trop fouvent , ce qui nous défefpère ,
Il fait jouir , d'un fort profpère ,
L'ignorance & l'improbité.
Mais c'eft la vertu qui donne
La douceur , l'afabilité ,
La paix de l'âme avec l'égalité ,
Cette conftance enfin qui nous étonne ;
NOVEMBRE 1766. 35
De vivre au fein de la tranquilité ,
Faifant le bien avec fimplicité ,
Sans envier & fans blâmer perfonne.
Où chercher , dira- t - on , ce prodige vanté ,
Qui feroit le bonheur de la fociété ?
Ah ! vous le trouverez dans l'aimable Bourſonne.
FEUTRY.
VERS à Mde DE F .... le jour de fon
mariage.
J'AIA1 vu l'Hymen ; il nous enchantoit tous.
Quel changement ! & par quelle aventure ,
Va- t-il rendre l'amour jaloux ?
Tendre Victoire ! il avoit ta figure
Et la fraîcheur de ton époux.
LETTRE à M. l'Abbé DE S ****** . für
la jouiffance de foi - même.
C'EST , dites-vous , Monfieur , à mon
jugement que vous remettez une cauſe à
décider entre notre ami & vous. Eft- cepour
flatter ma vanité , tendre un piége à mon
inexpérience , ou fonder ma façon de
A vj
36 MERCURE
DE FRANCE
.
pas
penfer ? Quelle eft , demandez- vous , la
voie la plus courte & la plus aifée pour
parvenir au bonheur ? Je penfe que c'eft
vous-même qu'il faut confulter là- deffus.
Les qualités du coeur & de l'efprit , des
amis qui fçavent ce que vous valez , une
fanté que les plaifirs n'ont pas altérée , la
paix & la tranquillité de votre âme, une fortune
accommodée à vos defirs & à votre modération
; tous ces avantages enfin , & dont
vous jouiffez fi bien , n'ont laiflé cette
queftion à réfoudre pour vous . Cependant
j'en ai beaucoup moins , & je me crois
pourtant heureux . Car , fe croire heureux ,
c'eft bien l'être en effet ; & ce Grec qui
s'imaginoit être le plus riche citoyen d'Athènes
, dut fçavoir mauvais gré au Médecin
qui le guérit de fa folie. Tout autre
bonheur que celui que la vertu procure ,
ne dépend que du préjugé & de l'illufion
. Mais il s'agit ici de fixer le point
du bonheur de l'homme , & cet ouvrage
eft au-deffus de mes forces ; il faudroit
faire un livre , & je n'en ai pas le courage.
Le bonheur , ou je me trompe fort ,
dépend du caractère , du temperamment ,
& de mille caufes accidentelles qui fuffifent
pour l'altérer , ou pour l'établir. En
me renfermant dans les bornes de mon
peu d'expérience , je ne parlerois done
NOVEMBRE 1766. 37
>
que du bonheur de l'homme inftruit , civilifé
, & éclairé par la raifon . Or
pour l'homme que je fuppofe , l'art de fe
fuffire à lui-même , doit le rendre heureux
autant qu'on peut l'être ici bas. Il eſt de
principe certain que la plupart de nos
chagrins ne naiffent que de notre communication
avec nos femblables . J'en excepte
ces maladies dont nous portons la
caufe au- dedans de nous-mêmes ; l'homme
fage les regarde comme de légers accidens
qui lui rappellent fon exiſtence.
Ainfi le voyageur fenfé voit un nuage fe
former fur fa tête , fans renoncer au terme
qu'il a marqué pour la fin de fa route ;
d'ailleurs , comme les peines du corps ne
peuvent être comparées à celles de l'efprit
, il eft rare qu'elles fuffifent pour
rendre l'homme malheureux . Les chagrins
, les inquiétudes , ces agitations continuelles
qui nous tourmentent , & dont
les caufes premières nous font étrangères ,
prouvent affez que nous ferions heureux
fi nous travaillions feuls à l'être , c'eft-àdire
, fi nous étions un peu plus avares
de nous-mêmes. Mais , direz-vous , dans
l'état focial , l'éducation s'oppofe à cette
folitude ; nos befoins fons devenus plus
grands , nos paffions ont plus de formes
différentes , nous ne pouvons vivre ain
38 MERCURE
DE FRANCE
.
que les fauvages . Non , fans doute , nous
ne pouvons nous condamner à une ennuyeufe
mifantropie ; mais je voudrois
feulement que l'homme craignît un peu
moins de fe trouver vis - à - vis de luimême
. D'ailleurs , on peut fe trouver feul
au milieu du grand monde , ne porter
fur la fociété que des yeux d'obfervateur
,
trouver dans tout ce qui fe paffe devant
foi moins de rapports à foi-même . L'amour
propre eft toujours mal gouverné, rien
ne nous eft indifférent , tout nous agite ;
nous reffemblons à ces fourds mélancholiques
qui rapportent à eux - mêmes tout
ce qui fe dit devant eux. Chacun croit
être de quelque importance , faire fenfation
, briller enfin dans fon état quelconque.
Parlez mal d'une femme , elle pourra
le pardonner : oubliez- la , ne la remarquez
pas , vous la mettrez au défefpoir.
Si l'amour étoit plus raifonnable , il y
gagneroit fûrement. Car , n'eft- il pas humiliant
de fe voir dépendant des plus légères
circonftances ? de chercher en autrui
les artifans de fon bonheur ? N'est- ce
pas en effet la plus cruelle fervitude 2 Il
refte encore à fçavoir fi le prétendu bruit.
que nous faifons tourne au profit de notre
vanité. Que dit- on de moi ? Que penſe ton
de moi ? L'amour-propre répond conNOVEMBRE
1766. 39
formément à nos defirs. Mais que cet édifice
de l'orgueil eft peu folide ! Une épigramme
, une plaifanterie , un bon mot
le renverfe. Dans l'un de ces beaux joursoù
la nature étale tout ce qu'elle a de plus
majestueux , je vois le fage errer dans les
plus fertiles campagnes . Pénétré de refpect
& d'admiration , fes yeux parcourent
l'étendue de ce vafte univers ; rien
n'eft caché pour lui . C'eſt donc pour moi ,
dit- il , que l'aftre lumineux échauffe le
fein de la terre , qu'il nuance ces prairies
de brillantes couleurs ? C'eft pour moi qu'il
développe ce germe enfeveli , qu'il en
pompe la féve & la réfout en rofée bienfaifante
? C'est pour me défaltérer que
cette fource fait jaillir le cryftal de fes
eaux ? C'eft pour me rafraîchir que le foleil
paroît s'enfevelir dans l'onde , & fait
place à la nuit la plus tranquille ?.. Cette
efpèce de vanité ne vaut- elle pas bien
celle des autres ?
Nous voyons tous les jours de ces
bruyans voluptueux voler de cercle en
cercle , de plaifirs en plaifirs ; tout ce qui
tient au bruit leur plaît : ils voudroient
tout voir , tout parcourir , jouir de tout
en même temps , épuifer , en un mot ,
dans le courant d'un jour toutes les fcènés
de la vie. Mais fatigués & rendus à euxmêmes
, tout leur déplaît , leur devient
40 MERCURE DE FRANCE.
infipide ; l'uniformité les accable , la vieilleffe
furvient , les paffions n'ont plus d'activité
; ils ne font plus enfin , long- temps
avant que d'avoir en effet ceffé d'être :
tandis que l'homme fage & borné dans
fes goûrs utiles , avec peu d'amis , mais
choifis , les quitté fans regret , fans peine ,
pour les revoir avec plus de plaifir , fe
renferme chez lui , & s'occupe agréablement
de tout. Si l'on vient l'interrompre
, c'eft fouvent un infortuné qu'il a eu
le bonheur de fecourir , qui vient baigner
fes mains des larmes de la reconnoiffance.
Rendu à lui - même , il cherche à
connoître fon coeur , à développer les caufes
de fes inclinations , il s'encourage à l'étude
de la vertu ; la candeur brille fur
fon front ; rien n'altere fa tranquillité :
tour eft bien pour lui , que peut- il craindre
? L'adverfité ? Elle ne peut lui ravir fa
vertu. Ame honnête & fenfible ! c'eft toi
qui connois le bonheur ; c'eft toi que je
veux fuivre.
C'est d'après vous , mon cher Abbé ,
que j'ai efquiffé ce tableau . Permettezmoi
d'aller au premier jour , avec quelques
amis qui vous reffemblent , profiter
de ces momens délicieux que vous dérobez
au grand monde.
Je fuis , & c.
L****** , R. D. L. M. abonné au Mercure,
NOVEMBRE 1766.
MADRIGAL à Mlle **
Je fais aimer , vous favez plaire :
Mais l'un fans l'autre , Iris , ces talens ne font rien.
Pour en tirer parti je ne vois qu'un moyen
Troquons , nous ne faurions mieux faire ,
Votre fecret contre le mien.
N. B.
BALLADE ( 1 ) contre les détracteurs de la
Poéfie.
F.
IERS ignorans , qui fur l'art d'Apollon
Voulez jetter mépris & ridicule ,
Troupe de fots , faits pour porter bâillon ;
Coeurs dont l'argent eft le feul véhicule ,
Pour qui favoir n'eft d'aucun aiguillon ,
( 1 ) Rien n'eft fi commun dans le monde que
d'entendre dire à une eſpèce de gens , gens , il
eſt vrai , qui peuvent dire :
Nos numerus fumus , & fruges confumere nati
que la Poćfie ne mène à rien qu'elle fait perdre
du temps ; que c'eft un métier de fainéant , &
autres propos de cette trempe , plus fots les uns
que les autres. Qu'est- ce qui excite , de la part
42 MERCURE
DE
FRANCE
.
Jamais les vers ne manqueront d'émule ,
Malgré l'humeur qui contre eux vous aigrit.
Oui , vous gagnez à trafiquer cédule ;
Mais l'or ne vaut les talens ni l'efprit ,
« Cas on ne fait d'élèves de Villon ,
» Ou de Marot , plus que d'une virgule :
» Mieux vaut , morbleu , dites- vous , en Solon ,
» Suivre un traitant que Malherbe & Tibulle » .
A ce , croyez qu'on met bas pavillon ;
L'avis eft bon pour gens de veſtibule ,
Mais par qui pene il eſt toujours profcrit ;
On le fait bien , chez-vous argent pullule ,
Mais l'or ne vaut les talens ni l'efprit .
A bel efprit on refuſe un bouillon ;
Mais qu'on foit bas , qu'on rampe , qu'on adule ,
Qu'on foit valet , on aura du galon :
De tout honneur qu'on lève le fcrupule ,
Pour parvenir chemin ne fera long ;
Sur- tout qu'après pour Vénus on ftipule ,
Le Pérou s'ouvre , & chez vous tout fleurit ;
L'or fe prodigue à qui donne une Urfule ,
Mais l'or ne vaut les talens ni l'efprit.
de ces gens - là , une déclamation auffi forte ? C'eft,
comme dit M. Greffet , dans fa Comédie du
Méchant , qu'un tel a l'efprit qu'ils n'ont pas.
Oui , ce n'eft autre chofe que leur ignorance
qu'ils voudroient couvrir de la peau du lion ;
mais , malheureuſement pour eux , ils cachent
trop mal leurs oreilles.
NOVEMBRE 1766. 43
ENVO I.
DURS argentiers , peuple avare & félon ,
Bronzes dorés , bons pour meubler falon ,
Idole eft l'or qui tous vos fens jugule !
Eh bien , Midas , chez qui par lui tout rit ,
Paiffez de l'or , puifque fa foif vous brûle :
( 2 ) Mais l'or ne vaut les talens ni l'eſprit.
Par M. WAROQUIER .
(2 ) C'eft ainfi que penfoit Marguerite de Valois
, Reine de Navarre & foeur de François I ,
comme on peut le voir dans des vers adreffés par
cette Princelle à Clément Marot , en réponſe à
une de fes épigrammes. On ne fera peut être pas
fâché de la retrouver ici.
Si ceux à qui devez , comme vous dites ,
Vous connoiffoient comme je vous connois ,
Quitte feriez des dettés que vous fîtes
Le temps paffé , tant grandes que petites ,
En leur payant un dizain toutefois ,
Tel que vôtre , qui vaut mieux mille fois-
Que l'argent dû par vous en confcience .
Car eftimer on peut l'argent au poids :
Mais on ne peut , & j'en donne ma voix ,
Affez prifer votre belle fcience.
44 MERCURE DE FRANCE.
VERS de Mde P..... allant àfa toilette
à fon mari.
O cruelle nécefité !
Pour des pompons quitter ce qu'on adore ! ...
Mais je le dois , & j'en fais vanité :
C'est ton autel que je décore .
COPIE d'une lettre écrite à M. DE SARTINE,
Lieutenant- Général de Police , &c.
par le nommé THOMAS TOTTIN
Blanchiffeur & Cordonnier à Chaillot.
MONS
ONSEIGNEUR ,
;
Je fuis un malheureux qui prend la
liberté de vous expofer fa mifère ; je fuis
un payfan réduit à la dernière pauvreté.
Quoiqu'établi je me vois des momens à
n'avoir pas un morceau de pain à donner
à mes enfans. Depuis plufieurs années que
* Des pièces de ce genre font trop fingulièrement
intéreſſantés
pour que le Public ne nous
fache pas gré de lui en faire part.
NOVEMBRE 1766. 45
je me vois dans une grande pauvreté , la
philofophie , & plus encore la religion, m'a
foutenu , me faifant fupporter ma mifère
avec une forte de patience. Jufqu'à préfent
je me fuis exécuté , en me défaifant des
effets précieux que j'avois ; mais maintenant
me trouvant pouffé à bout de tous
côtés , il ne me refte à me confier qu'à la
Providence de mon Dieu : mais j'ignore
quel fera l'agent de cette Providence. Dans
cette incertitude , je me fuis dit : qui eft- ce
dans le monde qui daignera s'abaiſſer à foulager
un villageois ? Ce fera le mortel qui
connoît le mieux les hommes. Qui eſt-ce
mortel , me fuis - je dit ? Ce fera un homme
en place , un Magiftrat , & un homme du
premier ordre. Qui eft- ce , Monfeigneur ,
fi ce n'eft vous ? Je dois ; voilà mon premier
malheur . Je m'acquitte , mais pas au
gré des perfonnes à qui je dois ; fecond
malheur. Mes établiſſemens ( je fuis Blanchiffeur
, & depuis peu Cordonnier ) demandent
des avances , je n'en ai pas ; troifième
malheur. Monfeigneur, c'eft contre
tous ces malheurs que j'ofe attendre votre
fecours , ou tout au moins vos confeils ,
Quand je penfe que la néceffité n'a point
de loi , ah ! jufte ciel ! ... Quand je penfe
que plus on fe découvre & plus on eſt
Lud, je me tais.
"
46 MERCURE DE FRANCE.
Sur ma mifère je ferois plutôt un volume
qu'une lettre . Monfeigneur , j'ai une
femme très - délicate , prête d'accoucher ,
des enfans en bas âge. Le premier a cinq
ans & demi , le fecond quatre ans , le
troifième a vingt mois. Le premier & le
fecond font en état de recevoir quelqu'éducation
, mais je ne peux leur en donner.
Je ne demande point à me fouftraire au
travail ; non , je ne demande point à chan-'
ger d'état , mais je demande du foulagement
dans mon état. Qui vient chez-nous ,
voit trois ou quatre cents volumes mal conditionnés
, encore plus mal affortis . Si c'eft
là une richeffe , voilà la mienne.
Je fuis , & c.
N. B. Cette Lettre a été écrite par le
fufdit Thomas Tottin à Paris , dans une
boutique où il eft entré , fans en avoir
fait de brouillon : ce qu'il a affirmé par
ferment.
NOVEMBRE 1766. 47
REPONSE faite & écrite fur le champ
devant M. BARON , Commandant de la
Maréchauffée de PASSY , chargé par M.
DE SARTINE de vérifier les faits contenus
dans la précédente lettre , en préfence
du Curé & du Juge de CHAILLOT,
par lefquels il s'étoit fait accompagner.
MEESSIEURS , je ne puis revenir du
trouble où m'ont jetté vos refpectables
préfence. Cependant ma confcience net
me reprochant rien qui mérite aucune
punition ; & même lorfque je vous ai
vus, j'ai pensé à ma grande témérité. Mais ,
ce qui me raffure , c'eft qu'il eft bien permis
de découvrir fon mal à ceux qui le
peuvent guérir : & je fuis , Meffieurs ,
pleinement raffuré , lorfque je vois le fujet
pour lequel vous daignez vous tranfporter
dans mon pauvre réduit. Le temps me
manquant par rapport à vous , Meffieurs ,
je ne griffonnerai plus , parce que je fais
que vos momens font chers .
N. B. Le Magiftrat auquel s'eft adreffé
cet homme malheureux , après avoir pris
les éclairciffemens que la prudence pref48
MERCURE DE FRANCE
crivoit , a pourvû au fecours demandé ; &
les perfonnes les plus diftinguées de la
Cour , ainfi que prefque tous ceux qui ont
eu connoiffance de cette lettre , s'empreffent
à contribuer de quelque chofe au foulagement
de ce Philofophe villageois ,
bien plus refpectable que ceux qui , par des
fingularités affectées , ont ufurpé ce titre,
LE mot de la première énigme du
fecond volume du Mercure d'Octobre eft
les fouliers. Celui de la feconde eft la
pillule. Celui du premier logogryphe eft
mélecine , ( la ) dans lequel on trouve
Médie , cêne , Mécène , nid , démence ,
d'une & Médecin . Et celui du fecond eft
viole ; où l'on trouve viol , Levi , olive &
voile.
ENIGMES.
JE fuis un agrément dans la fociété
Pour celui qui de moi fait faire un bon ufage ;
Pour me connoître à fond , il faut, dès le jeune âge,
Apprendre à m'employer avec utilité.
Je
NOVEMBRE 1766. 49
Je me trouve fouvent en grande compagnie
Où des fayans viennent me confulter ;
S'il eft entre eux difcorde ou brouillerie ,
En un inftant je fais les accorder ;
Je fuis enfant de l'art & ne fuis pas fort rare ;
On ne peut définir ma forme , elle eſt bifarre.
Je fuis long , large , étroit , mais ni tond ni
quarré ;
A mes pareils je me vois préféré
Quand je porte avec moi des titres de vieille ſe ;
Je caufe quelquefois des maux à la jeuneſſe :
Aux Princes , aux Bourgeois je fers d'amusement,
Et tel qui , né fans biens, vivroit dans l'indigence ,
Acquiert par mon fecours un nom & de l'argent ,
Et fouvent dans Paris affiche l'opulence .
Par une Dame de Pithiviers
AUTRE.
Air : Tous les Bourgeois de Chartres.
AVEC VEC une belle âme ,
Quiconque peut m'avoir ,
A fur l'homme & la femme
Un dominant pouvoir.
C
50 MERCURE
DE FRANCE
.
Quelquefois férieux , quelquefois je fais rire ;
Je fuis le vrai fléau des fots ;
J'amufe par de bons propos ;
En tous lieux on m'admire.
Jamais je ne m'obſtine,
Je céde quand il faut ;
Pour peu qu'on s'exantine ,
On pardonne un défaut.
Sans le vouloir , aux champs fouvent je me promène
;
Un rien ôte le point d'appui :
Je rêve , mais bientôt à lui
Le bon fens me ramène.
B.. à Montdidier. ..
LOGO GRYPHE S.
A M. l'Abbé DE V...
Vous favez le látin , Abbé , certainement.
Or , devinez un mot , qui , tel qu'il fe préfente ,
Aux humains qu'il enchante ,
Donne un heureux moment .
Coupez la tête ; alors , Polype véritable ,
Sous autre forme cependant
Il fe reproduira : c'eft un commandement
NOVEMBRE 1766. §1
Ou bien un congé favorable
Que donne à ſon valet un maître confentant ,
Ou bien à l'écolier un Profeffeur content
D'aller où ? c'est ce que j'ignore .
Tranchez une autre tête encore ,
Et , par une conjonction ,
Il vous annonce une oppofition .
L'opération vous amufe ;
Eh bien , je la permets encor pour une fois :
Mais toute chofe à la fin s'uſe ,
Si l'on ne ménage fes droits.
Ce qui vous refte , atôme indiviſible ,
A cependant la qualité ,
Une lettre , fans elle , on n'auroit pas fanté.
Mais mon latin pour vous eft inintelligible :
Eh bien , parlons françois ; le mot eſt uſité ,
Moins au férieux qu'au comique ,
Moins en éloge qu'en critique ;
Ce n'eft pas vous , en vérité ,
A qui , fur ce défaut , on peut faire querelle.
Une inverfion , telle quelle ,
Me donne un autre nom encor moins obligeant ,
Burleſque , injure en France , en Grèce un élément ,
De l'alphabet une confonne ;
Je ne veux offenfer perfonne ,
Le nom françois pourtant pourroit trèsbien quadrer
A qui de mes filets ne fait pas fe tirer.
Cij
62 MERCURE
DE FRANCE
.
Eft - ce vous que cela regarde ?
Quoi qu'il en foit , foyez en garde ,
Jufqu'à vous je veux arriver ;
Je veux dans mon mot vous trouver
Et m'y voici . ( honni qui mal y penſe ! )
Depuis que nos docteurs nouveaux ont réformé
Notre orthographe , & fupprimé
Des doublemens l'inutile dépenfe ,
Trois lettres font un mot que vous appliquera
L'oeil de quiconque vous verra .
AUTRE..
LICTEUR ,
BCTEUR , je n'offre point aux yeux
De ces maifons que l'on connoît à peine :
Parcours les mers , viens aux bords de la Seine ,
Tout retentit de mon nom glorieux.
Mille fameux exploits m'ont placé dans l'hiſtoire ;
Sur les pas de nos Rois j'ai cueilli des lauriers ;
Mon fang coula pour eux , & fix fiècles entiers
Onttranfmis à mes fils ma grandeur & ma gloire !
A ces traits je ne puis échapper à tes yeux ;
Mais en lifant ceci , tu m'accufes peut - être
De vouloir t'éblouir par un détail pompeux ?
Pour te défabufer , emploie , à me connoître ,
Tous les refforts de ton efprit ;
NOVEMBRE 1766. 53
Tu verras que fur tout ce qui tient à mon être
Je fuis bien éloigné d'en avoir affez dit.
Pour rendre ton travail facile ,
De mes dix pieds fais la combinaiſon ;
Tu trouveras une femence utile ,
Dont le produit fert en toute faiſon ;
Je t'offre encore une très- grande ville
Où l'ouvrier ingénieux
Affortit , d'une main habile ,
Des couleurs dont l'éclat enchante tous les yeux ;
Du corps humain la dernière partie ;
Ce qui marque notre âge ; un Roi de Theſſalie ;
Un vêtement utile aux hommes feulement ;
Une bru d'Ifaac ; le premier aliment.
Ce n'eft pas tout , pourfuis ; en exerçant ta tête ,
Tu trouveras un meuble ; une farouche bête ;
Celle qui dans les flots expia fa fureur :
Raſſemble bien mon tout , & tu verras enfuite
Ce que fait un moulin lorfque l'onde l'agite ;
Une douce voiture ; une favante foeur ;
Un Romain que l'on vante ; un Prince magnanime,
Des ayeux de Louis augufte defcendant.
Sur ce détail réfléchis un inſtant ,
Tu verras que mon nom fublime
S'unit plus d'une fois à l'Empire des lys.
Donne des pleurs au dernier de mes fils ,
Dont la brillante deftinée
Au printemps de fes jours vient d'être moiffonnées
C iij
54
MERCURE DE FRANCE .
Réſerve tous tes voeux pour fon illuſtre ſoeur ,
Des grâces , des vertus le plus brillant modèle ;
Dreffe- lui chaque jour des autels dans ton coeur :
Que jamais ton encens ne brûle que pour elle .
Par une Dame de Pithiviers.
ST
ARIE T T E.-
*
I vous voulez de la vie
Faire un éternel printems ;
D'amour la douce folie
Doit remplir tous vos momens.
L'indifférence dans mon âme
Verfoit da trifte hyver les rigueurs :
Tendre amour j'ai fenti ta flâme ;
Mes jours font couronnés de plaifirs & de fleurs.
Si vous voulez de la vie , &c.
Paroles de M. D... Mufique
de M. MALIDOR , à Gueret.
* y *
-
Légerem?
2
Si vous voulés de la vie, Faire un éternelprintems,
W
D'amour la douce fo-lie Doremplirlous vos momens,
Fin ,
Doitremplir tous vos momensLindifference dansmon ame
Versoit du triste hiver les ennuis, les rigueurs;Tendre a
mour !j'ai senti taflameMesjours sontcouronnés deplai
W
= sirs,courones deplaisirs etdefleurs,deplaisirs etdefleurs. Si
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS,
NOVEMBRE 1766. 55
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de Mlle THOMASSIN , d'Arc
en Barrois , à M. DÉSORMEAUX.
QUE ne vous doit pas la Patrie , Monfieur
, pour ces chef- d'oeuvres inimitables
d'hiftoire dont vous avez fu l'honorer &
l'enrichir ! Non , rien n'étoit plus propre
à faire naître dans nos guerriers cette noble
émulation qui produit les héros , que de
peindre avec autant de force que d'agréinent
les vertus de fes défenfeurs les plus
généreux & les plus auguftes.
Quel citoyen n'applaudiroit donc pas ,
Monfieur , à votre zèle héroïque , quand
vous les célébrez avec des fuccès fi brillans
; quand vous trouvez des admirateurs
jufque dans vos propres rivaux ; & quand
l'envie vous ceint elle-même des lauriers
les plus flatteurs ?
Née avec les fentimens de votre fèxe ,
j'ai plus d'une fois gémi des foibleffes du
mien, qui m'empêchoient de céder à mon
Civ
46 MERCURE DE FRANCE.
inclination martiale , & de fuivre mes
frères dans la carrière des armes ; mais
ne puis-je au moins , du fond de mon obfcure
retraite , rendre un hommage folemnel
au digne hiftorien de Luxembourg & de
Condé?
Que ce titre , Monfieur , vous donne de
droit fur des cours patriotes ! Qu'il vous
rend illuftre ! C'eft tout à la fois le plus
beau compliment qu'on puiffe vous faire ,
& le plus glorieux monument qu'on puiſſe
vous décerner ; il vaut feul une ftatuë.
DÉJA , pour prix de tes travaux ,
Minerve , au temple de mémoire ,
A confacré ton nom , fublime Deformeaux
Parmi les noms de tes héros ;
Et la Déeffe de l'hiftoire ,
Admirant leurs vertus, leurs traits dans tes tableaux,
Au trophée éclatant , qu'elle élève à leur gloire ,
A mêlé tes doctes pinceaux.
Quels exemples de valeur , de clémence ,
de prudence & de magnanimité nous offrent
les annales grecques & romaines , que
ceux que vous retracez , avec un talent fr
fupérieur , ne femblent furpaffer encore ?
O que l'idée que nous avions de ces
conquérans étoit foible ! Soit que vous les
Mile Thomaffin a cinq frères au fervice du Roi
NOVEMBRE 1766. 57
repréfentiez vainqueurs ou défarmés , redoutables
ou bienfaifans , quelle grandeur
, quelle bonté dans le caractère ! quel
charme , quelle énergie dans l'expreffion !
Comment béniroit- on déformais ces
dieux tutélaires , fans fe rappeller avec une
forte de vénération votre fouvenir ? Oui ,
Monfieur , vos ouvrages à l'abri des révolutions
qu'éprouvent les langues vivantes ,
vous feront à jamais participer au culte
d'amour & d'admiration qu'on ne ceffera
de leur rendre : & voilà vos droits à l'immortalité.
Quoique mon fuffrage ne puiffe rien
ajouter à votre triomphe littéraire , j'oferai
cependant joindre ma voix au concert
d'éloges que la renommée vous adreffe de
toutes parts ; & je ne craindrai d'être
pas
défavouée par elle , en annonçant vos pro
ductions précieuſes , comme le plus heureux
préfage pour la nation , pour les lettres
, pour vous.
Ta fublime éloquence a rappellé la gloire :
Luxembourg & Condé yont renaître à ta voix ;
Et les palmes du goût , celles de la victoire ,
Croiffent pour couronner ton zèle & leurs exploits .
Qui , Monfieur , après les écrits immor-
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
tels que vous venez de publier en l'honneur
de ces grands hommes, je crois fermement
& fans enthouſiaſme , qu'on ne verra
plus dans nos armées que des Luxembourg &
des Condé. L'aiguillon le plus preffant pour
le courage & l'ambition des militaires fera
d'abord de les imiter , puis de vous voir
illuftrer leurs hauts faits.
Mais , en attendant que nos faftes vous
préfentent encore des noms recommandables
à faire paffer à la poftérité avec tout
l'éclat dont ils font fufceptibles , combien
de généreux perfonnages , qu'un filence
humiliant a laiffés jufqu'ici pour ainfi
dire fans fépulture , & qui attendent de
vous l'apothéose !
pen- Telle eft , Monfieur , ma façon de
fer fur vos ouvrages charmans : cette lettre
vous prouvera bien que je ne fais qu'être
fincère : elle ne m'a coûté que la peine de
l'écrire ; & fi j'y euffe mis plus d'art , elle
feroit fans doute plus courte. Mais j'ai cru
devoir moins fuivre mon génie qu'épanouir
mon coeur. Les couleurs dont vous
peignez la vertu font fi belles , fi touchantes
, qu'on ne peut fe refufer à croire qu'elle
fait vos délices ; & c'eſt par là que vous
favez fi bien vous concilier ces tendres fentimens
d'eftime & de refpect , que les plus
NOVEMBRE 1766. 59
beaux talens ne méritent pas toujours
mais qu'une provinciale , qui n'a l'honneur
de vous connoître que par votre réputation
brillante , ne craint pas de vous
vouer ici avec toute la cordialité dont elle
eft capable.
J'ai l'honneur , & c.
THOMASSIN.
à
P.S. Je vois, Monfieur, avec un extrême
plaifir le public devenir l'écho de M. de
la Place fur le mérite de vos ouvrages.
Les extraits que j'en ai lus dans le Mercure
m'ont enchantée ; & je ne tarderai
en orner ma bibliothéque. Je laiffe
ordinairement mûrir la réputation des auteurs
avant que de me procurer leurs productions.
La réimpreffion ou le décri me
rend prudente à faire emplette de nouveautés.
pas
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
و ت
HISTOIRE de LOUIS DE BOURBON ,
fecond du nom , Prince DE CONDÉ
premier Prince du Sang ; furnommé LE
GRAND ; par M. DESORMEAUX. Ẩ
Paris , chez SAILLANT, rue Saint Jeande-
Beauvais ; deux volumes in- 12 : 1766 .
Nous avons donné dans le volume du
mois d'Août , l'extrait du premier tome
de cette hiftoire , que le public a parfaitement
accueillie. Un tableau abrégé de
la France , & quelques fages réflexions fur
la fituation de ce royaume , après les avantages
fans nombre que le Prince de Condé
venoit de remporter dans l'efpace de cinq
ans ; tel eft le début du fecond volume
de M. Deformeaux. Deux portraits également
bien tracés fuivent immédiatement
ce début : l'auteur commence par celui de
la Régente.
و د
"
" Anne d'Autriche réuniffoit en fa per-
» fonne prefque toutes les vertus qui ren-
» dent une femme & une Reine eſtima-
» ble. Aux charmes de la figure & de la
taille , elle joignoit les qualités les plus
» folides du coeur & de l'efprit. Son âine
97
NOVEMBRE 1766. 61
étoit noble , généreufe , libérale , élevée ,
magnanime & fenfible ; fa conftance égaloit
fa fermeté ; invariable dans fa con-
» duite privée , égale dans l'une & l'autre
» fortune , pieufe fans affectation , fidèle à
» fes promeffes , lente à croire le mal ,
»prompte à le pardonner , pleine d'équité
» & d'humanité ; perfonne n'eut plus de
dignité dans les moeurs , de candeur &
» de franchife dans le caractère : elle eût
» rendu le trône adorable , fi elle eût eu le
» courage d'efprit néceffaire pour gouverner
par elle -même. Mais la pareffe qui
fembloit alors naturelle à la branche
» d'Autriche Eſpagnole , la défiance de
fes propres forces , une modeftie outrée
, l'empêchèrent de fe charger d'un
» fardeau que fes vertus & l'amour des
peuples euffent rendu plus léger entre
fes mains. C'eſt par une fuite de cette
» indolence , qu'elle ſe livra fans réſerve
» à ceux qui gagnèrent fon eftime & fa
confiance. Elle époufa leurs paffions ,
» leurs préjugés , leurs intérêts , au point
» de ne faire prefque ufage de fa puif-
» fance & de fon courage , qu'en leur faveur.
Jamais ambitieux ne rechercha
» l'autorité avec plus de plaifir , qu'elle
» s'en dépouilla en faveur de Mazarin.
62 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
Elle fe mit dans une fi grande dépen-
» dance de ce Miniftre , qu'elle fe priva
» elle - même du feul avantage qu'une
grande âme connoiffe fur le trône , ce-
» lui de faire des heureux. Elle brava la
» haine , le mépris public , les injures &
"" la guerre , pour foutenir un choix dé-
» favoué & blámé par la nation. Cette
» chaleur extrême nuifit long- temps à fa
réputation.. On ofa affecter des doutes
» fur fa vertu ; elle paffa pour avoir plus
d'opiniâtreté que de fermeté , plus d'orgueil
que d'élévation , plus de témérité
» que de prudence. Mais le fuccès la juf-
» tifia . Elle eut le bonheur , avant que de
» mourir , de réunir en fa faveur tous les
fuffrages
و د
ور
"
و ر
" "3.
Du portrait d'Anne d'Autriche , l'hiftorien
paffe à celui de Mazarin. « Souple ,
» fin ', délié , plein d'enjouement & de
manége , fenfible au plaifir ; perfonne
» ne poffédoit mieux que lui l'heureux
» don de plaire : mais il ne s'en fervoit que
• pour tromper.
"
33
Ce Miniftre , très-verfé & très - profond
dans les affaires étrangères , mais
» fans aucune teinture de l'adminiftration
intérieure de la légiflation & de la fcience
» des finances , fe livra entierement à Par…
"
NOVEMBRE 1766, 63.
ود
» ticelli d'Henuri , Italien comme lui , &
» l'homme le plus corrompu de l'Europe.
Ce Surintendant , condamné , dit- on ,
» dans fa jeuneffe à être pendu à Lyon ,
» avoit fait un long & plus heureux apprentiffage
de rapines dans un âge plus
» avancé . Il porta à un tel point les impôts
& les véxations , que la capitale fit
» retentir la Cour de fes plaintes .
39
ود
>>
" Dans ces circonftances , le Parlement
long - temps invité , preffé , menacé ,
» même par le ccrrii des citoyens , s'éveille ,
» murmure , & éclate enfin contre l'édit
» du tarif qui portoit une impofition gé-
» nérale fur tous les objets de confomma-
» tion. La multitude applaudit avec tranf-
» port aux Magiftrats ; elle crie à l'anéan-
» tiffement des loix , elle réclame & implore
leur protection ; elle ne connoît
prefque plus d'autorité que celle du Par-
» lement , à qui elle fuppofe autant de
» force & d'étendue , qu'au tribunal des
Ephores de Sparte. Elle ofe enfin dé-
» chirer d'une main téméraire le voile
qui couvre les fecrets de la Monarchie ,
refpectés depuis une fi longue fuite de
» fiècles.
ود
>>
ود
"
"3
39
Mazarin écouta d'abord ces cla meurs ,
» comme on écoute du haut du rivage les
64 MERCURE DE FRANCE.
flots de la mer. Il commença par vouloir
humilier le Parlement , en lui re-
» tenant fes gages , & en lui refufant le
» renouvellement de la paulette ; il créa
de nouveaux offices de Maîtres des Requêtes.
Il ne fallut que cette étincelle
» pour exciter un incendie, général » .
Le Parlement dès - lors fe laiffa emporter
au- delà des limites que la fagefle &
la modération devoient lui preferire . Plufieurs
de fes Membres , & entr'autres
Brouffet & le Confeiller Longueil qui
fans fe commettre , forma & gouverna
la faction connue fous le nom de la
Fronde , fe déchaînèrent contre la Cour &
Mazarin.
ec
Cependant la juftice ne s'adminiftroit
plus. Les jeunes Magiftrats ne re-
» gardoient plus qu'avec mépris les facs des
» procès ; leur ambition ne s'occupoit que
» des grands objets de la politique & de
» l'adminiſtration . Déja le peuple refufois
» de payer les impofitions , même les plus
» légitimes ; les Financiers qui fe voyoient
» à la veille d'être immolés à l'animofité
ود
de la multitude , n'avançoient plus de
» fonds : les loix étoient fans vigueur , &
» la Cour fans reffources , lorfque le Cardinal
, honteux enfin de voir l'autorité
royale anéantie entre fes mains , entre-
>>
NOVEMBRE 1766. 65
prit de la rétablir par un coup d'éclat
De-là , les barricades , les défaftres , les
» excès de toutes espèces , & la guerre in-
» teftine qui empêcha la France de fubju-
" guer les Pays-Bas , & d'achever la ruine
» de l'Efpagne.
» Le Prince , de concert avec le Duc
» d'Orléans , fit tout ce qu'on pouvoit at-
» tendre de fon- zèle , pour arrêter le mal
» dans fa fource ; il offrit fa médiation à
» l'un & l'autre parti. Mais les efprits
» étoient trop aigris pour fe prêter à des
» vues de concorde » .
ود
Comme le temps de la campagne avançoit
, il fut obligé de partir avec le défagrément
de laiffer les affaires dans une efpèce
de crife. L'Archiduc Léopold , inftruit
des divifions qui régnoient en France , fet
flattoit alors de remporter des avantages
décififs. Mais Condé , chargé de la deſtinée
de l'Etat , déconcerta par fon feul plan de
campagne , les vaftes projets de l'ennemi.
Au lieu de l'attendre & de fe retrancher fur
la défenſive , il forma le deffein de l'aller
attaquer jufques dans les Pays - Bas . Le
fiége d'Ypres , dont il s'empara le 29 Mai
1648 , & la victoire de Lens qu'il remporta
fur l'Archiduc le 3 Août fuivant
ajoutèrent beaucoup à la gloire qu'il s'étoit
acquife dans les plaines de Rocroi ,
66 MERCURE DE FRANCE.
de Fribourg & de Norolingen. La prife de
Furnes fut l'unique exploit où fe bornèrent
les fuites d'une victoire qui devoit entraî
ner la conquête des Pays-Bas. Elle auroit
certainement été accompagnée de nouveaux
fuccès : mais Condé, rappellé par la
Reine & par les Barricades , n'eut pas le
tems de mettre fes projets à exécution .
Auffi-tôt qu'il parut , tous les regards
fe fixèrent fur lui ; la Reine & Mazarin
d'un côté , & la Fronde de l'autre , cherchèrent
en lui un défenfeur & un appui .
Ce Prince , au lieu de profiter des avantages
qu'il auroit pu retirer en fe mettant
à la tête de l'un des deux partis , ne voulut
fe fervir de fa puiffance , que pour rétablir
la paix & l'union. La Reine étoit dans
le deffein de faire le fiége de Paris : il l'en
détourna , la fit confentir à négocier avec
le Parlement , & obtint d'elle une déclaration
avantageufe au peuple . Une telle
conduite méritoit à Condé les hommages
des Grands , du Parlement , de la Nobleffe
& des Citoyens . Mais malheureuſement
le calme qu'il avoit fait fuccéder avec tant
de peine aux troubles & aux agitations ,
fut bientôt fuivi de nouveaux orages .
Les vacances étoient à peine écoulées ,
qu'on vit renaître à Paris la fermentation
& le défordre. Ce fut alors que le CoadNOVEMBRE
1766. 67
juteur de Paris épuifa toutes les reffources
de fon génie pour engager Condé à fe rendre
le protecteur de la Fronde. Voici
comment M. Deformeaux peint ce Prélat.
ور
ور
ود
ود
و ر
و ر
" Jean-François - Paul de Gondi de Retz,
,, iffu d'une famille ancienne à Florence ,
» & très-illuftre en France , avoit reçu de
la nature un génie puiffant & lumineux ,
» des qualités éclatantes , un courage indomptable.
Son âme étoit inquiette , jaloufe
, amie de l'oftentation , du faſte ,
des nouveautés , de l'indépendance &
» de la faction. Les dangers éminens fuivis
d'une grande réputation , n'avoient que
» de l'attrait pour cet homme fier & dan-
" gereux , habile à pénétrer les deffeins
d'autrui , profond & impénétrable dans
» les fiens , d'une foi inviolable envers fes
complices , prodigue de fon bien & de
» celui des autres , capable de tout ofer ,
de tout attaquer , de tout renverfer pour
» fatisfaire fes paffions ; au refte fans frein
» & fans moeurs , faifant fervir indiffé-
» remment à fes vues la vertu , le vice , la
probité , les fciences & la religion . C'eſt
» du fein de la débauche & du libertinage ,
qu'il ofoit prêcher au peuple toute la fé-
» vérité de la morale chrétienne Son élo-
» quence , fon génie , fon affabilité , ſes
profufions fecretes , le zèle dont il af
»
ود
و ر
68 MERCURE DE FRANCE.
"
» fectoit d'être pénétré pour le bien pus
si blic, le rendirent long - temps l'objet de la
vénération de la multitude . Elle ne voyoit
» que des vertus , de l'élévation , de la
grandeur d'âme , de la générofité dans
un Prélat qui n'étoit regardé par les fages,
» que comme un homme factieux , violent
, hardi & emporté. Tels étoient les
» déréglemens de l'âme & de l'efprit
» de Gondi , qu'il eût préféré la qualité
de chef de parti à celle de premier Mi-
» niftre.
« Croitoit- on qu'il s'honoroit du nom
de petit Catilina ? & que dès fon en-
» fance il ne regardoit qu'avec vénération
» ce fameux confpirateur & les autres ,
dont le génie & les attentats , le courage
& la deftinée ont étonné l'univers ?
Il approfondiffoit leurs caractères , il dé-
» mêloit leurs intrigues , il étudioit leurs
» marches , & fe formoit fur leur modèle ;
» lorſqu'au féminaire on le croyoit à méditer
les vérités de la religion , dont on
lui deftinoit un des principaux minif-
» tères , il effayoit fon âme aux complots
» & aux conjurations il avoue lui - même
» qu'il en conduifit une à l'âge de vingttrois
ans contre la vie de Richelieu. Cet
» apprentiffage du crime enhardit fon courage
, développa fes talens , au point
NOVEMBRE 1766. 69
» qu'on difoit de lui , qu'il avoit autant
de génie pour déchirer & renverfer un
Empire , que le grand Condé pour le
» conquérir & le gouverner ».
Tel eft le perfonnage qui vouloit que
Condé embraflât le parti de la Fronde. Celui-
ci , loin de répondre aux vues de Gondi,
exhorta ce mauvais citoyen à renoncer luimême
à la cabale , offrant de le rétablir
dans les bonnes grâces de la Reine , Mais
le Coadjuteur eût plutôt renoncé à fa place.
Si la faction de la Fronde faifoit vivevement
folliciter Condé de foutenir fes intérêts
, la Cour ne defiroit pas moins de
l'avoir pour chef de fon parti. Ce Prince ,
tourmenté également des deux côtés , flotta
long- temps dans l'incertitude & la perplexité.
Il étoit déja parvenu , à fon retour
des Pays-Bas , à appaifer les troubles & les
divifions ; fon grand plaifir auroit été de
mettre encore une fois le calme dans les
efprits mais les chofes étoient portées à
un point , & le feu de la difcorde étoient
tellement allumé , qu'il n'étoit pas poffible
de l'éteindre. Dans cette trifte calamité ,
Condé préféra la Cour aux Frondeurs. Le
Maréchal de Granmont, fon ami & le comde
fes fuccès , n'influa pas peu à
pagnon
lui faire prendre cette réfolution. Mais ,
ce qui le décida fur-tout , fut la conduite
70
MERCURE DE FRANCE .
"
"
kr
d'Anne d'Autriche. « Elle employa tout
» ce que les larmes & la douleur ont de
» force dans une Reine malheureuſe pour
l'attendrir ; elle lui protefta que n'ayant
» de reffource & d'efpérance que dans
fon appui , elle le regarderoit toujours
» comme fon troifième fils . Mazarin s'humilia
jufqu'au point de lui jurer qu'il
dépendroit toujours de fes volontés.
» Enfin , le jeune Roi , dont les grâces &
» la majefté naiffante commençoient à
imprimer le refpect & la tendreſſe ,
préparé par la Reine , fa mère , fe jette
» au col du Prince , l'embraffe , le ferre
» dans fes bras , & lui recommande le
» falut de l'Etat & de fa perfonne. L'âme
»
و د
du héros ne put réfifter à une fcène fi
» touchante ; il fe livra au plaifir de pro-
» téger une Cour qu'il croyoit ingrate &
» un Miniftre qu'il n'eftimoit pas ».
"
Сс
Auffi- tôt que Condé fe fut déclaré on
réfolut fur le champ que la Maiſon Royale
fortiroit de Paris la nuit du s au 6 Janvier.
Jamais nuit ne fut plus remplie
» d'effroi , de trouble & d'alarmes : funeſte
» contrafte des fêtes & des plaifirs qui
fignaloient ce temps confacré aux réjouiffances.
La Cour arriva à Saint-
Germain fans Officiers , fans meubles ,
» fans linge & fans argent. On vit des
>>
∞
99
NOVEMBRE 1766, 71
4
, ל
» Dames de la première qualité , des Prin-
» ceffes , être obligées de coucher fur la
paille dans la faifon la plus rigoureufe
de l'année. L'inquiétude , le chagrin , la
» crainte de l'avenir déchiroient tous les
coeurs. Il n'y avoit que Condé qui , par
» fon intrépide gaieté & fa confiance ,
» raffurât les efprits ».
ود
Telle étoit la fituation de la Cour à
Saint-Germain : « celle de Paris étoit
» encore plus déplorable. A peine le bruit
» de l'évaſion du Roi fe fut répandu que
» tous les citoyens fortent de leurs maifons
; les uns font retentir l'air de cris
» & de gémiffemens , ceux- ci d'imprécations
, de menaces & de blafphêmes.
» On en voit qui courent dans les rues
éperdus de crainte & de frayeur. Les
» autres prennent les armes ; tous s'accor-
» dent à regarder Mazarin comme l'unique
» auteur des malheurs publics
>>
>>
Dans ces circonftances malheureuſes le
Parlement s'affemble & fe détermine à
envoyer à la Cour des députés . Ceux- ci ſe
rendent à Saint - Germain en qualité de
fupplians. On les congédie avec dureté :
de retour à Paris , ils rendent compte à la
Compagnie de la hauteur avec laquelle
on les a reçus. Ils lui apprennent en même
temps qu'il n'y a plus d'efpérance que dans
2 MERCURE DE FRANCE.
la protection du Ciel ; en un mot , que
Paris eft bloqué de toutes parts. « A cette
» terrible nouvelle la fureur & le défefpoir
s'emparent de tous les efprits ;
l'excès de la frayeur produit l'audace &
» la fermeté ; Mazarin eft profcrit ; on
prend les armes ; l'avarice , l'ambition ,
amènent de nouveaux dé-
»
la
>> vengeance
» fenfeurs à la Fronde ».
Parmi ceux qui fe préfentent, Condé eft
étonné de compter le Prince de Conty ,
fon frère , & la Ducheffe de Longueville ,
fa foeur. De tels chefs étoient capables
de rendre la faction de la Fronde beaucoup
plus formidable. Ils indignèrent, mais
n'intimidèrent point Condé. Ce Prince ,
abandonné par fes parens , ne s'en flatta
pas moins du fuccès de fon entrepriſe.
L'événement juftifia fes efpérances. Uniquement
fecondé par fept ou huit mille
hommes , les débris de la dernière campagne
, il vint à bout de réduire en détail
une multitude innombrable de Frondeurs.
La victoire de Charenton fut le plus grand
avantage qu'il remporta fur eux .
Les armes triomphantes de Condé venoient
, à la vérité , de délivrer la Cour
d'ennemis redoutables ; mais les approches
des Efpagnols troubloient la joie de ces
fuccès.
La
NOVEMBRE 1766. 73
La néceffité alors rapprocha tous les
partis ; la Fronde , parce qu'elle voyoit
» la ville prête à être affamée ; la Reine ,
» parce qu'elle ne pouvoit foutenir à la
» fois une guerre civile & étrangère . Tels
» furent les moyens fimples qu'on employa
» pour dénouer cette intrigue fi compliquée
, & accélérer la paix qui fut fignée
» à Saint-Germain » .
و د
ود
Dès que la paix eut été fignée , Condé fe
réconcilia avec le Prince de Conty & la
Ducheffe de Longueville , & fe rendit à
Paris , où , feul & dans fon carroffe , il
parcourut les principales rues de cette ville
au bruit des applaudiffemens & des acclamations
de tous les citoyens. Les honneurs
que reçut ce Prince dans la Capitale , devinrent
la fource de l'inimitié qui régna
entre lui & Mazarin . Ce dernier , devenu
jaloux de fon protecteur , le regarda comme
un rival dangereux , & chercha par la fuite
toutes les occafions de lui nuire. Cependant
Condé, qui , depuis la paix , étoit
allé fe repofer en Bourgogne , inftruit des
nouvelles alarmes de la Reine & du Cardinal
, ne balança point de fe rendre à Compiégne
, où la Cour étoit , pour tranquillifer
leurs efprits. Il les ramena lui- même
dans la Capitale , & eut la fatisfaction de
voir le Roi , la Régente & Mazarin même
D
70 MERCURE DE FRANCE.
و د
d'Anne d'Autriche. « Elle employa tout
» ce que les larmes & la douleur ont de
» force dans une Reine malheureuſe pour
» l'attendrir ; elle lui protefta que n'ayant
de reffource & d'efpérance que dans
fon appui , elle le regarderoit toujours
» comme fon troifième fils. Mazarin s'hu-
» milia jufqu'au point de lui jurer qu'il
dépendroit toujours de fes volontés.
» Enfin , le jeune Roi , dont les grâces &
» la majefté naiffante commençoient à
imprimer le refpect & la tendreffe ,
préparé par la Reine , fa mère , fe jette
» au col du Prince , l'embraffe , le ferre
» dans fes bras , & lui recommande le
falut de l'Etat & de fa perfonne. L'âme
» du héros ne put réfifter à une ſcène fi
» touchante ; il fe livra au plaifir de pro-
» téger une Cour qu'il croyoit ingratè &
» un Miniftre qu'il n'eftimoit pas » .
ود
ور
ور
Auffi- tôt que Condé fe fut déclaré on
réfolut fur le champ que la Maiſon Royale
fortiroit de Paris la nuit du s au 6 Janvier.
Jamais nuit ne fut plus remplie
"
сс
d'effroi , de trouble & d'alarmes : funefte
» contrafte des fêtes & des plaiſirs qui
fignaloient ce temps confacré aux réjouiffances.
La Cour arriva à Saint-
Germain fans Officiers , fans meubles ,
fans linge & fans argent. On vit des
*
99
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1766. 75
39 deTam
≫ crainte
35 COBUITS
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» autres prenat
Compagas
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bres étoient afient
à quoi fe
arti des Princes
ince toutes les
& retarder le
in autre côté le
porter aux plus
ofoit manquer
au Prince de
les débats , la
Membres du
outrée de douend
fon fils par
Grand'Chamde
larmes ; elle
x; mais on la
e , je ne me fuis
és du Royaume
,
fatigues & des
re, que pour ime
la violence &
al Mazarin
; je
ma perfonne &
le feul Prince de
ffe de la libertés
pères pour prix
de conquêtes
, a
yous toucher ,
Dij va
74
MERCURE DE FRANCE.
arriver au Palais Royal au milieu des tranf
ports & des bénédictions des grands & de
la multitude.
Des fervices auffi éclatans auroient dû
pénétrer Anne d'Autriche & le Cardinal
d'une éternelle reconnoiffance pour Condé :
ils eurent cependant l'ingratitude de faire
renfermer ce Prince à Vincennes avec le
Prince de Conty & le Duc de Longueville.
Nous voudrions pouvoir rendre compte
de tout ce qui précéda & fuivit l'emprifonnement
de Condé , mais la longueur de
cet extrait ne nous permet pas d'entrer
dans ces détails confidérables. Il fuffira au
lecteur de favoir que l'affaire des rentiers ,
à qui l'on refufoit de payer les rentes qui
leur étoient dues , produifit de nouveaux
troubles ; que Mazarin s'en fervit pour
rendre Condé & la Fronde irréconciliables;
& qu'enfuite ce Miniftre rechercha &
obtint l'appui de la faction . Nous ne paſferons
pas non plus fous filence le morceau
où l'Hiftorien raconte , avec toute l'éloquence
& le pathérique poffibles , ce qui
arriva au Palais lorfque la Princeffe de
Condé , fuivie de fon fils , s'y rendit pour
réclamer l'appui & la protection du Parlement.
« Le jeune Duc d'Enguien , porté
» entre les bras de fon Ecuyer , fe jetta au
» col des Magiſtrats , leur demandant , les
1
NOVEMBRE 1766. 75
» larmes aux yeux , la liberté de fon père
» & de fes oncles.
A
"
و د
par
Cependant les Chambres étoient affemblées
; elles ne favoient à quoi fe
» réfoudre ; embraffer le parti des Princes
c'étoit attirer fur la Province toutes les
forces de la Monarchie & retarder le
» falut de la Capitale. D'un autre côté le
» peuple menaçoir de fe porter aux plus
terribles extrêmités , fi on ofoit manquer
à la reconnoiffance due au Prince de
Condé. Les altercations , les débats , la
divifion partageoient les Membres du
Parlement : la Princeffe , outrée de douleur
& d'impatience , prend fon fils
la main & entre dans la Grand'Chambre
, les yeux baignés de larmes ; elle
» vouloit fe jetter à genoux , mais on la
retint. Meffieurs , dit- elle , je ne me fuis
» mife en route des extrêmités du Royaume ,
» à travers des périls , des fatigues & des
» incommoditésfans nombre, que pour im-
»plorer votre juftice contre la violence &
» la tyrannie du Cardinal Mazarin ; je
» remets entre vos mains ma perfonne &
» celle de mon fils : c'est le feul Prince de
» la Maifon Royale quijouiffe de la Liberté;
: perfonne n'ignore quefon père , pour prix
de tant de victoires & de conquêtes , a
» perdu la fienne : laissez - vous toucher ,
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE.
"
"
و و
>>
"9
"
ور
Meffieurs , par le fouvenir de l'amitié
qu'il vous a témoignée ; & ne refufez pas
" vos fecours à la famille la plus infortunée
qui foit au monde & la plus injuftement
opprimée. Les foupirs & les fanglots l'empêchèrent
d'en dire davantage ; le jeune
Duc , mettant alors un genou en terre ,
» s'écria : Meffieurs , fervez- moi de père ,
le Cardinal Mazarin m'a ôté le mien » .
» Les grâces du Prince , fon innocence ,
» fa pofture de fuppliant , la douleur de
» fa mère , fes gémiffemens touchèrent
» l'affemblée , au point qu'il n'y avoit pref-
» que perfonne qui ne fondît en larmes ;
le Préfident Daphis les fupplia de fe retirer
, en les affurant que la Cour leur
» donneroit bientôt des marques éclatantes
» de fon zèle & de fon attachement.
ود
"
» La Princeffe s'obftina à reſter dans
, l'enceinte du Palais , jufqu'à ce qu'elle
» eût obtenu un arrêt de protection & de
» fûreté. La féance dura depuis fix heures
» du matin jufqu'à fix heures du foir ».
ود
ود
Quelque temps après cette démarche
de la Princeffe de Condé , les Princes furent
transférés à Marcouffi . « A peine Condé
» étoit-il forti deVincennes , que ces mêmes
» Parifiens , qui avoient célébré fa difgrace
» avec tant d'éclat , vifitèrent fa prifon
» avec un refpect religieux ; tout ce qui
» avoit été l'objet de fes amuſemens deveNOVEMBRE
1766. 77
-
» noit précieux ; on fe montroit les uns
» aux autres les fleurs qu'il avoit cultivées
» de fes mains victorieufes ; on connoît
» ces beaux vers de la Sapho du fiècle ,
( Mlle Scudéri ) qui les écrivit fur les
» murs de la chambre où il avoit été dé-
"
» tenu » :
En voyant ces oeillets qu'un illuftre guerrier
Arrola d'une main qui gagna des batailles
Souviens- toi qu'Apollon a bâti des murailles ,
Et ne t'étonne pas que Mars foit Jardinier.
De Marcouffi on tranfporta les Princes
au Havre- de -Grâce ; mais ils n'y reftèrent
pas longtemps. Le Parlement , appuyé
de tous les Ordres de l'Etat , ayant demandé
leur liberté , on ne put s'empêcher
de la lui accorder. Ce fut le Cardinal
lui même qui , fans attendre les ordres
de la Reine , alla ouvrir les portes de la
prifon. I efpéroit par - là fe rendre les
Princes favorables & appaifer le peuple
irrité contre lui. Cette action ne l'empêcha
pas d'être profcrit par un Arrêt du
Parlement , & d'être forcé de chercher un
afyle chez les nations étrangères. Si dans
ces momens Mazarin effuya de grandeshumiliations
, Condé éprouva à fon retour
des témoignages de joie bien fatisfaifans.
Rien n'eft comparable aux tranfports avec
Diij .
78 MERCURE DE FRANCE.
lefquels il fut reçu . « L'yvreffe de la Capi-
» tale ne fut jamais plus grande , plus uni
» verfelle ; elle étoit plongée dans les fê-
» tes : les artifans quittoient leurs travaux;
11 point de rues où il n'y eût des feux de
" joie , des danfes , des tables toutes dref-
29
fées , où l'on forçoit les paffans à boire
» à la fanté du grand Condé. A ces traits
» eût- on jamais reconnu le même peuple,
qui , l'année précédente , avoit célébré
» fa difgrace par tant de tranfports indif-
ود
» crets » ?
C
Tel eft le récit des faits qui fe font paffés
depuis la naiffance du grand Condé
jufqu'au moment de fon élargiffement. Il
eft peu d'exemples d'une vie auffi féconde
que la fienne en événemens de tous les
gentes ; mais il eſt auſſi: peu: d'hiftoires
qui méritent autant d'éloges que celle dont
on vient de rendre compte. Quelle no
bieffe & quelle élévation dans le ſtyle
de M. Deformeaux ! quelle rapidité , quelle
variété dans la defcription des combats !
On les paffe dans la plupart des hiftoriens ;
on les relit dans M. Deformeaux . Quelle
expreffion , quel coloris dans fes portraits !
quelle vérité, quelle philofophie dans fes
réflexions !
M. Deformeaux a eu le mérite de lier
parfaitement l'hiftoire du temps à cellede
fon héros ; & dans les reproches &
NOVEMBRE 1766. 79
les louanges qu'il donne , foit aux actions
foit aux perfonnages dont il parle , il a
obfervé une retenue & une modération
auffi rares qu'eftimables . Nous fommes
bien aifes , en finiffant , d'avertir le lecl'hiftoire
de M. Deformeaux eft
enrichie de plans de fiéges & de batailles ,
qui ont été deffinés par M. Goubeaux ,
Ingénieur de M. le Prince de Condé , &
que les connoiffeurs paroiffent en faire
le plus grand cas.
teur que
ÉCOLE de Littérature , tirée des meilleurs
Ecrivains
,par , par M. l'Abbé DELAPORTE :
tome premier ; nouvelle édition , revue ,
corrigée & augmentée. A Paris , chez
BABUTY , fils , Libraire , quai des Auguftins
, entre les rues Git - le - Coeur &
Pavée , à l'étoile ; chez BROCAS , rue
Saint Jacques , au- deffùs de la rue des
Mathurins , au chef Saint Jean ; chez
HUMBLOT , rue Saint Jacques , près
Saint Yves ; 1766 : avec approbation &
privilège du Roi ; deux vol. in- 1 2.
ON fe plaint que la littérature retombe
dans la décadence . Mille accidens obfcurciffent
ou affoibliffent les talens . Sous les
1
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
pas de l'homme de lettres s'élève une
foule d'obftacles qu'il fe procure lui - même,
ou que lui préparent fes contemporains. Je
voudrois pouvoir , dit l'Auteur , les détruire
, & brifer les entraves qui empêchent
l'effor du génie .
Le mépris des règles & l'ignorance des
préceptes eft , fur-tout, ce qui retarde le progrès
de la littérature. On fe perfuade qu'il
fuffit de lire les chef- d'oeuvres des grands
maîtres , pour être en état de les imiter ;
& l'on néglige d'étudier dans les fources
les règles de l'art , à l'aide defquelles ils
fe font eux-mêmes élevés au plus haut
point de perfection dans chaque genre.
Il eft vrai que ces règles fe font fi fingulièsement
multipliées , que la vie entière fuffiroit
à peine pour fe les rendre familières ;
la plupart d'ailleurs n'avoient pas été compofées
par des auteurs qui , joignant la pratique
à la théorie , euffent fourni à la fois
les préceptes & les modèles. Enfin ceux
qui
nous
ont
donné
jufqu'ici
des
règles
&
des
principes
, n'ont
pas
toujours
été
de
ces
hommes
de
génie
, dont
les
lumières
ont
éclairé
leur
fiècle
, &
honoré
leur
nation
. Un
livre
qui
raffembleroit
tous
ces
avantages
, un
recueuil
qui
contiendroit
autant
de
traités
particuliers
qu'il
y
a de
différens
ouvrages
dans
toutes
les
langues
,
qui
feroit
compofé
par
les
écrivains
les
NOVEMBRE 1766. 81
•
plus diftingués , dont les préceptes auroient
été confirmés par des chef - d'oeuvres de
l'art , feroit fans contredit la collection la
plus utile pour les gens du monde , & la
plus néceffaire aux gens de lettres. Les uns
y puiferoient des règles füres pour juger
avec intelligence de toutes fortes d'ouvrages
; les autres , pour les compoſer avec
goût : & c'eft , dit l'Auteur , ce que nous
croyons avoir exécuté en faifant un choix
des meilleures règles , que nous renfermons
en deux volumes , & en ne nous attachant ,
autant qu'il a été poffible , qu'aux auteurs
qui ont joint l'exécution à la théorie . Ce ne
font donc point les idées d'un homme feul
que nous offrons au public ; c'eft un cours
complet de belles - lettres , compofé par
tout ce que nous avons eu de meilleurs
écrivains. C'eft , pour ainfi dire , l'efprit
de tous nos grands hommes réunis,pour former
d'autres grands hommes dans tous les
genres où ils ont excellé. M. Duclos a dit
quelque part dans fes Confidérationsfur les
maurs , que le plus grand fervice que les
Académies puffent rendre aux lettres , aux
fciences & aux arts , étoit de faire des méthodes
, & de tracer des routes qui épargnaffent
du travail & des erreurs , & qui
conduififfent à la vérité par les voies les
plus courtes & les plus fûres. M. de la Cha-
*
Dy
$2 MERCURE DE FRANCE.
Tetais , dans fon Plan d'éducation nationale
, cire ces mêmes paroles de M. Duclos
, & forme les mêmes voeux dans le
cours de fon ouvrage. Les fociétés littéraires
n'ont point encore exécuté ce projet
, & peut-être en feront - elles difpenfécs ,
quand elles auront vu cette école de littétérature,
compofée exactement d'après l'idée
de M. Duclos & le plan de M. de la
Chaletais. Ce font en effet , non pas des
fociétés littéraires , mais tout ce que nous
avons eu d'écrivains diftingués ou de célèbres
académiciens , qui ont fourni le fond
de cet ouvrage , le plus utile que nous
ayons en ce genre. Il fut regardé , dès qu'il
parut , comme un de ces livres claffiques
qui font loi dans la littérature , & doivent
fe trouver dans toutes les bibliothéques ,
& dans les cabinets des gens de goût. Il
n'eft en effet aucune claffe d'écrivains , à
laquelle il ne foit abfolument néceffaire .
L'avocat y trouvera des préceptes pour l'éloquence
du barreau ; le prédicateur , des
règles pour les difcours chrétiens , le panégyrique
, les oraifons funèbres ; le magiftrat
, l'art de faire le rapport d'un procès ;
le poëte , l'orateur , l'hiftorien , en un mot ,
l'homme de lettres , l'homme du monde le
ferviront utilement & agréablement de ce
recueil , à la perfection duquel tant de
NOVEMBRE 1766. 83
gens célèbres ont contribué. Les cinquante
articles qui le compofent font , pour la
plupart , autant de morceaux de génie qui
excitent , dans l'âme du lecteur , des étincelles
du beau feu qui les a produits. Nonfeulement
on y apprend les règles de la
poéfie , de l'éloquence , de l'hiftoire , & c.
mais on croit encore fentir naître en foi
le defir d'être poëte , orateur , hiftorien ,
& d'en acquérir les talens.
Les principes généraux de l'art d'écrire ,
les règles particulières de chaque genre. de
littérature , divifent en deux parties cette
nouvelle école. Ce qui doit principalement
établir la confiance de nos lecteurs , c'eft ,
comme nous l'avons dit , qu'en leur offrant
les préceptes donnés par les plus grands
maîtres , nous nous fommes principalement
attachés , dit à l'Auteur , à ceux qui ont fçu
joindre à la ſcience des règles le mérite plus
difficile & plus rare d'en fournir des exemples
; à ceux enfin qui nous ont laiffé des
inodèles excellens de l'art qu'ils ont traité :
tels font, par exemple , M. de Voltaire pour
le poëme épique , Corneille pour la tragédie,
Fontenelle pour l'églogue , la Motte pour
l'ode & pour la fable , Boileau pour la fatyre ,
Rémond de Saint- Mard pour le dialogue ,
l'Abbé des Fontaines pour la critique ,
l'Abbé Prevôt pour les romans , M. Favart
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
•
pour l'opéra - comique , & c. En un mot ,
on ne trouve à chaque article que des
noms diftingués , tels que Bouhours , Godeau
, Fénelon , Fraguier , d'Olivet , Brumoi
, Dumarfais , d'Alembert , Diderot ,
Marmontel, &c . & c.
Nous joignons ici une lifte des articles
contenus dans cette collection ; elle indiquera
, au premier coup-d'oeil , la multitude
des objets qui entrent dans la compofition
des deux volumes . La première
partie , qui comprend l'art d'écrire en général
, traite de la fignification , du choix
& de l'arrangement des mots , des fynonimes
, des tropes , des figures , de l'éloquence
, du ftyle & du goût. La feconde
partie contient des règles particulières de
chaque genre de littérature en vers & en
profe : tels que les lettres , le dialogue , la
critique , les journaux , les romans , l'hiftoire
, le difcours oratoire , les fermons ,
les panégyriques , l'oraifon funèbre , l'éloquence
du barreau , l'art de traduire ; la poéfie
en général , la verfification ; l'épopée ,
la tragédie , la comédie , le comique ,
le comique bourgeois , l'opéra - comique
, la parodie , la farce , la parade,
l'églogue , la fable , l'ode , la chanfon , la
cantate , l'élégie, la fatyre, l'épître, le poëme
didactique , l'épithalame , les ftances , l'éNOVEMBRE
1766. 85
nigme , le logogryphe , la devife , les autres
petits poëmes , & c. Enfin , il n'eft pas de
genre , depuis l'impromptu jufqu'au poëme
épique , depuis le dialogue jufqu'au fermon
, & depuis la fimple lettre jufqu'à
l'hiftoire univerfelle , qui ne trouve ici fes
règles particulières , tirées des auteurs les
plus célèbres de notre nation.
1
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
VOUS
ous ne ferez peut-être pas fâché
Monfieur , d'avoir occafion de configner
dans le Mercure un de ces événemens qui ,
parce qu'ils ne font pas communs , peuvent
amufer par leur fingularité.
On vient de tirer à La Ferté-fous- Jouarre,
petite ville de Brie , dans le Diocèfe de
Meaux , un prix provincial du jeu de l'arquebufe.
Il a été fait à ce fujet un petit
ouvrage qui contient tout ce quioccaſionne,
forme & regarde ces fortes de prix . Je me
fuis déterminé à en faire un extrait que
j'ai l'honneur de vous envoyer avec l'ouvrage
même , intitulé : Prix Provincial du
jeu de l'Arquebufſe , indiqué & repréſenté à
La Ferté-fous- Jouarre en 1766 ; avec permiffion
du Roi ; & cette épigraphe :
86 MERCURE DE FRANCE.
Deus nobis hac otia fecit . Virg. Bucol. 1 .
A Meaux , chez LAURENT - AUGUSTIN
COURTOIS 1766 : brochure in - 12 , de
quarante- huit pages.
Cet ouvrage , ou plutôt ce recueil , peut
être divifé en trois parties.
On lit à la tête de la première une differtation
fimple & concife fur l'origine
des Compagnies d'Arquebufe , leur deftination
& leur utilité , ce qui amène naturellement
les diftinctions glorieuſes dont
nos Rois les ont décorées , & les priviléges
honorables qu'ils leur ont accordés .
*
Suit une ordonnance de Mgr le Comte
de Clermont , Prince du Sang , Gouverneur
de Champagne & de Brie , lequel
permet , fous le bon plaifir du Roi , la
repréſentation du prix provincial .
L'on trouve enfuite la lettre d'invitation
de la Compagnie de La Ferté - fous-
Jouarre à toutes celles des Provinces affociées.
Cette lettre eft affez bien faite. On
n'en citera que quelques lignes qui caractérifent
le but des affemblées des Arquebufiers
& le motif des fêtes qui s'y donnent.
"Venez donc , Meffieurs & chers Con-
» frères , venez célébrer avec nous des
fêtes auxquelles préfideront de concert
» & la Déeffe de la paix & le Dieu de la
» guerre ; donner & recevoir des combats
NOVEMBRE 1766. 87
"
qu'animeront également les cris de l'allégreffe
& le bruit des armes , & méri-
» ter des couronnes formées tout à la fois
» de lauriers & de fleurs. L'amour & la
» reconnoiffance ofent confacrer ces fêtes
" & ces jeux patriotiques à l'augufte & pacifique
Monarque qui nous les procure ,
» à LOUIS LE BIEN -AIME... Quel plus
» beau motif pourrions - nous propofer
» pour vous engager à les décorer de votre
préfence ?.
Viennent après cette lettre les conditions
fous lefquelles le prix doit être tiré.
Et enfin , cette première partie eft terminée
par la defcription du bouquet , ou
plutôt de la couronne destinée au vainqueur
, c'est - à - dire , à celui qui fera
le plus beau coup. Ce bouquet eft un
affemblage de guirlandes de lauriers &
d'oliviers qui entourent le bufte du Roi ,
pofé fur un obélifque dont la bafe eft
ornée de différens emblêmes ou fymboles
du commerce , de l'agriculture & des arts ,
avec ces mots relatifs au Monarque qui
les regarde avec complaifance.
Intuitu beat.
Son regard bienfaffant fait le bonheur de tous.
La feconde partie eft intitulée , Vaux de
88 MERCURE DE FRANCE .
La Ferté-fous - Jouarre . Ce font autant de
petites chanfons , où l'on trouve autant de
vérité que de fentiment . On fe contentera
de rapporter ici les couplets faits pour le
Roi , pour Mde la Dauphine , & pour
M. le Duc de la Rochefoucaut , Colonel
de l'Arquebufe de La Ferté- fous - Jouarre.
POUR LE ROI.
Sur l'air: Desfraifes , desfraifes, desfraifes.
Que le zèle & la gaîté
Brillent fur cette rive :
Pour Louis qu'il foit chanté ,
Et fans ceffe répété ,
Qu'il vive , qu'il vive , qu'il vive.
Confacrons - lui dans ce jour
Le laurier & l'olive ;
Couronnons -l'en tour à tour ,
Et difons , avec amour :
Qu'il vive , qu'il vive , qu'il vive.
Qu'il vive ! ah ! France , à ton gré
Aucun bien qui n'arrive :
Tout malheur eſt réparé ,
Notre bonheur affuré.
Qu'il vive , qu'il vive , qu'il vive.
NOVEMBRE 1766. 89
POUR MADAME LA DAUPHINE.
Sur l'air : Nousjouiſſons dans nos hameaux.
Si partager fincèrement
Les foupirs & les larmes
Pouvoit être un allégement
Aux peines , aux alarmes ,
Chère DAUPHINE , ah ! tous les coeurs
Ont reffenti les vôtres ;
Mais calmez vos vives douleurs ;
N'augmentez point les nôtres .
Croiffez , croiffez , enfans chéris ;
Confolez votre mère ,
En vous montrant les dignes fils
De votre augufte père :
Vous pourrez un jour retracer
Ses vertus & fa gloire ;
Mais rien pourra - t - il effacer
De nos coeurs fa mémoire ?
90 MERCURE
DE FRANCE
.
POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOỪ-
CAUT.
Sur l'air A l'ombre de ce vert bocage.
Vous , qui ne vous faites connoître
Que par les plus généreux dons * ;.
Que ne vous voyons nous paroître
Et faire honneur à nos pantons ! ...
Seigneur Duc , ah fi votre abfence
Nous prive de ces agrémens ,
Du moins la reconnoiffance
Vous trace ici nos fentimens-
L'on trouve à la fin de cette feconde
partie une chanfon morale fur la poupée
emblême ou dicton de l'Arquebufe de La
Ferté-fous-Jouarre. Cette chanfon eft de
caractère.
Enfin , la troisième partie du recueil
comprend les noms des Villes dont les
Compagnies fe font trouvées au prix provincial
de la Ferté - fous - Jouarre . Elles
* M. le Duc de la Rochefoucaut a donné à la
Compagnie de la Ferté- fous - Jouarre de magnifiques
drapeaux & étendards , & fait préfent d'une
très- belle épée damafquinée d'or à celui qui fera
le plus beau coup de noir . Un Chevalier de
l'Arquebufe de Montereau a enfoncé la broche.
-
NOVEMBRE 1766, 95
font au nombre de trente - une . On y a
joint les emblêmes , devifes , attributs ou
dictons de chaque Ville ou Compagnie.
Quelques - uns de ces dictons ont été
affez heureufement commentés , relativement
au prix que chaque Compagnie eft
cenfée defirer de remporter. En voici trois
ou quatre expliquées dans ce goût & dans
cette vue.
BEAUMONT.
DICTON. LES CHAUDRONIERS.
Air Pour paffer doucement la vie.
NOTRE fifflet mène à la gloire
Comme trompettes & clairons :
Et plus d'une fois la victoire
Se chante au bruit de nos chaudrons.
'
LA FERTÉ GAUCHÉ R.
·
DICTON. - LA VILLE - AUX- BÊTES.
Air : Votre coeur , aimable Aurore.
L'ON nous dit la Ville - aux - bêtes :
Point ne nous fâche le nom :
Nous prouverons , dans ces fêtes ,
Quel que foit notre dicton ,
Que notre inftinct aux conquêtes
Conduit mieux que la raiſon .
92 MERCURE DE FRANCE.
MANT E.
DICTON. LES CHIENS. -
Air : Nous fommes précepteurs d'amour.
Vos ancêtres , tant renommés ,
Vous ont frayé fi belle trace ....
N'avez befoin d'être animés :
Tous les bons chiens chaffent de race.
MONTEREA U.
DICTON. LA POSTE - AUX - ANES,
Air : De la petite pofte de Paris.
LA pofte aux ânes nous courons ,
Si pourtant au but arrivons.....
Souvent même fur des rivaux
Ardens , agiles & difpos ,
Le champ de la gloire & le prix
A nos ânes furent acquis.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai cru pouvoir
extraire d'un petit ouvrage qui n'eſt
intéreffant, que relativement à ceux qui ont
pris part aux fêtes que notre prix provincial
a occafionnées. Encore une fois , la
NOVEMBRE 1766. 93
fingularité de la chofe fait tout fon mérite.
Au refte ces fêtes , qui ont duré près
de huit jours , fe font paffées très-agréablement.
Il n'y a pas eu la moindre difcuffión
, la plus petite difpute. La politeffe &
les bonnes façons de tous les Chevaliers
des différentes Compagnies qui y ont été
appellées méritent les plus grands éloges ,
de même que l'attention des Chefs à maintenir
l'ordre & la décence . La Ville de La
Ferté-fous- Jouarre fe trouve heureuſe de
pouvoir marquer aux uns & aux autres ,
par la voie de votre Mercure , la plus vive
& la plus fincère reconnoiffance ; elle
vous prie inſtamment de lui accorder cette
grace.
J'ai l'honneur d'être , & c,
S. H. D.
A La Ferté-fous-Jouarre , le 15 Septembre 1766.
94 MERCURE DE FRANCE.
LA PHARSALE de LUCAIN , traduite en
françois par M. MARMONTEL , de l'Académie
Françoife. A Paris , chez MERLIN,
rue de la Harpe , vis-à-vis de la
rue Poupée ; deux volumes in - 8 ° , avec
figures : 1766.
DERNIER EXTRAIT.
LA multitude des ouvrages nouveaux
nous a privés , pendant quelque temps ,
du plaifir d'entretenir nos lecteurs du mérite
de cette excellente traduction . Les
différens morceaux que nous avons mis
fous leurs yeux , ont fait defirer d'en voir
d'autres qui acheveront de faire connoître
le génie de Lucain & le talent de M. Marmontel.
Nous avons rapporté dans notte
dernier extrait un morceau qui contient
le récit de la mort de Pompée. Il y a de
très- belles chofes dans les funérailles de
ce Général ; mais il feroit difficile de les
abréger. Le neuvième livre eft le plus beau
du poëme ; c'eft - là qu'Adiffon paroît avoir
pris le caractère de Caton. Ce livre débute
par l'apothéofe de Pompée. Cet enNOVEMBRE
1766. 95
droit eft dans le genre fublime . Les autres
détails admirables de cette partie
de l'ouvrage de Lucain font , 1. les
plaintes de Cornelie fur la mort de fon
époux : c'eft de là que Corneille a tiré le
beau caractère de Cornelie ; mais il a renchéri
fur l'original . 2 ° . Le défefpoir de
Cneius , fils aîné de Pompée , en apprennant
la mort de fon pere. 3 ° . L'éloge de
Pompée , prononcé par Caton , modèle
d'éloquence dans le genre tempéré. 4°. Le
difcours de ce même Caton à fes troupes ,
en leur propofant de s'engager dans les
fables de la Lybie. 5 ° . Sa réponſe à un
foldat qui lui préfente dans fon cafque
un peu d'eau qu'il avoit puifée dans le
fable. 6. Ce qu'il dit à Labienus , qui lui
propofe de confulter l'Oracle de Jupiter
Ammon. 7°. Le voyage de Céfar en Phrygie.
8 ° . La réponse de Céfar à celui qui ,
de la part de Ptolomée , lui préfente la
tête de Pompée. Nous allons copier ici
quelques uns de ces beaux morceaux.
Nous commencerons par la réponſe de
Caton au foldat qui lui offre de l'eau .
-
« La férénité d'un ciel brûlant eft pour
» le foldat un nouveau fupplice. Son corps
» eft trempé de fueur , & fa bouche em
» brafée d'une foif dévorante . Alors on
» découvre de loin une veine d'eau qui
96 MERCURE
DE FRANCE
.
23
» filtre à peine à travers le fable. Un fol-
» dat creufant cette foible fource , y puife
» un peu d'eau dans fon cafque , & va
,, l'offrir au Général. Ils avoient tous la
gorge remplie d'une brûlante pouffière ; &
» cette liqueur dans les mains de Catonexcitoit
l'envie de toute l'armée.Mais Caton
» dit au foldat qui la lui préfentoit : me
» crois - tu le feul fans vertu parmi tant
d'hommes de courage , & m'as-tu vu
jufqu'à préfent fi amolli , fi peu capable
de foutenir les premières chaleurs ?
» Homme indigne , tu mériterois que
» pour te punir , je te fiffe boire cette eau
» en préfence de tous les braves gens qui
éprouvent la foif& qui l'endurent. Alors,
» avec indignation , il jette le cafque par
» terre , & l'eau répandue leur fuffit à
ود
>>
לכ
و د
>> tous » .
Plutarque raconte la même chofe d'Alexandre
à la pourfuite de Darius ; mais
ici la réponſe de Caton eft fublime. Voici
celle qu'il fit à Labienus.
cr
Que veux - tu que je demande ? fi
j'aime mieux mourir libre , les armes à
, la main , que de vivre fous un tyran ; fi
» cette vie n'eſt rien que le retardement
» d'une vie heureufe & durable ; s'il y a
quelque force au monde qui puiffe nuire
» à l'homme de bien ; fi la fortune perd
» fes
"
NOVEMBRE 1766. 97
ور
93
و ر
fes menaces quand elle s'attaque à la vertu,
s'il fuffit de vouloir ce qui eft louable
» & fi le fuccès ajoute à ce qui eft hon-
» nête ? Nous favons tous cela ; & Ammon
» lui- même ne le graveroit pas plus profondément
dans nos coeurs. Nous fommes
tous dans la main des Dieux ; &
3) que leur oracle fe taife , ce n'eft pas moins
» leur volonté que nous accompliffons. La
divinité n'a pas befoin de paroles ; celui
qui nous a fait naître nous dit , quand
nous naiffons , tout ce que nous devons
favoir. Il n'a point choifi des fables fté-
» tiles pour ne s'y communiquer qu'à un
petit nombre d'hommes. Ce n'eft point
dans cette pouffière qu'il a caché la vérité.
La divinité a -t- elle d'autre demeure
que la terre , l'onde , le ciel & le coeur.
» de l'homme jufte ? Pourquoi chercher
fi loin les Dieux ? Jupiter eft tout ce que
tu vois , tout ce que tu fens en toi- même .
Que ceux qui , dans un avenir douteux ,
» portent une âme irréfolue , ayent befoin
d'interroger le fort : pour moi , ce n'eſt
» point la certitude des oracles qui me
» raffure , mais la certitude de la mort,
Timide ou courageux , il faut que l'homme
» meure ; voilà ce que Jupiter a dit , &
" c'eft affez ".
و د
39
ود
"
ور
35
و د
"
Céfar , cherchant les traces de Pompée,
E
98 MERCURE DE FRANCE .
و د
و ر
و د
paffe en Phrygie , & parcourt les ruines de
Troye ; de- là il fait voile vers l'Egypte ;
dès qu'il fe préfente devant le Phare , Ptolomée
envoie au - devant de lui , & on lui
préfente la tête de Pompée. « Va , traître ,
» emporte loin de mes yeux , dit- il , ces
dons funeftes de ton Roi : votre crime
» eft encore plus grand envers Céfar qu'en-
» vers Pompée. Vous m'enlevez le feul
prix , le feul avantage de la guerre civile ,
» celui de fauver les vaincus. Si la foeur de
» Ptolomée ne lui étoit pas odieufe , je le
» payerois comme il le mérite ; je lui en-
» verrois en échange la tête de Cléopatre.
» Qui lui a permis de mêler à mes victoires
», des trahifons & des affaffinats ? Eft-ce
» pour lui donner fur nous le droit du
glaive que nous avons combattu dans la
» Theffalie ? L'avons -nous rendu l'arbitre
» de nos jours ? Le pouvoir que je n'ai
» voulu partager avec Pompée, fouffrirai-je
» que Ptolomée ofe l'exercer avec moi ?
و د
"
و د
39
pas
En vain tant de peuples armés feroient
» entrés dans nos querelles , s'il reftoit dans
» l'univers d'autre puiffance que Céfar &
» fi la terre avoit deux maîtres. Je quitte-
» rois dès ce moment ce rivage que je
» détefte , fans le foin de ma renommée ,
qui me défend de laiffer croire que je
Yous fuis par crainte plutôt que par indi-
و د
NOVEMBRE 1766 99
و د
و ر
و د
gnation . Et ne croyez pas que je me
» trompe à ce que vous faites pour le vain-
» queur : l'accueil qu'a reçu Pompée en
Egypte m'étoit préparé ; & fi ce n'eſt
» pas ma tête que tu portes à la main , je
» ne le dois qu'au bonheur de mes armes
en Theffalie . Le péril étoit bien plus
grand que je ne croyois dans cette jour-
» née ! Je ne craignois pour moi que l'exil ,
» la colère de Pompée , le reffentiment de
» Rome ; & je vois que le glaive de Pto-
» lomée m'attendoit fi j'avois fui. Cependant
je veux bien pardonner à fon âge ,
» & ne pas punir fa foibleffe du crime
qu'on lui a fuggéré . Mais qu'il fache
que le pardon eft tout le prix qu'il en
» peut attendre . Vous , ayez foin d'élever
» un bûcher , où la tête de ce héros fe confume
; non pas afin que votre crime foit
» à jamais enfeveli , mais afin que fon
» ombre foit appaifée. Sur un tombeau
digne de lui portez votre encens & vos
» voeux ; recueillez fes cendres difperfées
» fur ce rivage , & donnez un afyle à fes
mânes errans. Que du fein des morts il
s'apperçoive de l'arrivée de fon beaupère
, & qu'il entende les regrets que
» ma piété donne à fon trépas. En préférant
tout à Céfar , en aimant mieux
devoir la vie à fon client d'Egypte qu'à
,,
ود
"
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ود
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*
E ij
100 MERCURE
DE FRANCE
.
93
ود
"
و د
moi , il a dérobé un beau jour au monde!
L'exemple & le fruit de notre réconciliation
eft perdu. Les Dieux ne m'ont
point exaucé , puifqu'ils n'ont pas permis,
o Pompée ! que , jettant mes armes vic-
» torieufes , & te recevant dans mes bras ,
» je t'aie conjuré de reprendre pour moi
» ton ancienne amitié , & que je t'aie demandé
pour toi-même la vie ; fatisfait ,
» fi , par mes travaux , j'avois obtenu d'être
» ton égal. Alors , dans une paix conftante,
j'aurois obtenu de toi de pardonner ma
» victoire aux Dieux , & tu aurois obtenu
» que Rome me l'eût pardonnée à moi-
و د
» même ».
Le dixième livre de la Pharfale nous
préfente l'entrée de Céfar dans Alexandrie.
Cléopatre , au milieu de la nuit , vient fe
jetter à fes pieds. Il la réconcilie avec le
Roi , fon frère ; leur réunion eft célébrée
dans un feſtin. Le fage Achorée y affiſte .
Il faut lire la réponſe de ce Pontife , interrogé
par Céfar fur les caufes de l'accroiffement
du Nil , & fur les lieux où ce fleuve
prend fa fource. Il faut voir auffi la lettre
de Photin à Achillas pour l'engager à faire
périr Céfar.
Ce dixième chant n'eft pas achevé. Le
poëme devoit avoir beaucoup plus d'étendue,
& ne devoit finir naturellement qu'à
NOVEMBRE 1766. 10t
où
la bataille de Munda. M. Marmontel a
donc cru devoir ajouter au texte un fupplément
tiré des hiftoriens anciens ,
il décrit les guerres de Céfar en Egypte
contre Ptolomée , en Afie contre Pharnace
, en Afrique contre Scipion & Juba ,
& en Eſpagne contre les enfans de Pompée,
fans compter une révolte des légions
de Cefar dans Rome , & le détail de la
mort de Caton. Il n'eft guère poffible de
refferrer plus de faits en fi peu d'efpace.
M. Marmontel a auffi eu l'attention de
mettre des notes hiftoriques au bas des
pages pour vérifier les faits & pour répandre
plus de jour fur quelques détails qui
avoient befoin d'être éclaircis . Les notes
ont le double & rare mérite de la clarté
& de la précifion. Nous devons auffi rendre
juftice à l'heureux choix qu'a fait M. Marmontel
des plus beaux morceaux du poëme
latin mis en excerpta à la fin de chaque
livre. Enfin , nous le félicitons , avec le
public , de s'être acquitté fi avantageufement
, & au gré de tous les connoiffeurs ,
d'un travail fi difficile & fi épineux.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
FABULE felecta è gallico in latinum fermonem
converfa in ufum ftudiofa juventutis
; authore Patre *** , Presbitero
Congregationis O.D. J.Rhotomagi , typis
STEP. VINC. MACHUEL , Bibliopola,
viâfancli Laudi, è regionepalatii ; 1765:
cum approbatione & privilegio ; in- 12 .
Nous annonçames cet ouvrage lorſqu'il
parut ; & nous y revenons avec d'autant
plus de plaifir , que nous avons appris
qu'on le regardoit à Rouen comme un
livre claffique. Pour en donner à nos lecteurs
l'idée avantageufe que nous en avons
conçue nous-mêmes , nous citerons la fable
du Loup & du Chien , qui nous a paru
très- bien contée.
LUPUS ET CANI'S.
Torus erat pellis Lupus olim totus & oſſa ,
Tutabatur oves tam bene cura canum ;
Ille vagum offendit per devia rura moloffum ,
Quem fua commendat forma , fagina , vigor ,
Oppagnare canem , carnes in frufta fecare ,
Jejunum fubiit mira cupido Lupum.
NOVEMBRE 1766. 105
Sed tentanda priùs luctaminis alea '; ad acrem
Aptus erat pugnam robore , mole Canis.
Ergo Lupus comis , pronâ & cervice falutans :
Ut tu pelle nites ! ut tua membra vigent !
Cui canis : & facili pinguefces , optimè , curâ ,
Horrida , fi fapias , luftra relinque tuis ;
Tartaream hic degunt vitam, gens omnium egena ,
Exhaufta ærumnis ; nata perire fame.
Hic nullas gratis epulas fortuna miniſtrat ;
Venter nil certi , quo faturetur , habet.
Vis parat una cibos : tua fer veftigia mecum ;
Latiùs hinc vives . Tum Lupus , at quid agam ?
Penè nihil ; lare pannofos arcebis herili ,
Limina qui pulfant fufle , ftipemque rogant.
Per blando famulos vultu geftuque loquaci ,
Obfequioque tibi conciliabis herum ;
Hac fi præftiteris , merces te quanta fequetur !
Dulcia frufta manent & genus omne dapum.
Mollia nec pulli nec deerunt offa columba ,
Paffim & blanditias fundet amica manus.
Jamque Lupi tenero produnt fe gaudia fletu ,
Lata adeò fortis pecus imago movet.
Captum iter in filváperagunt. Lupus ecce Moloffo
Confpicit exefis turpia colla pilis .
Nam quid confpicio ? nihil eft : nihil ? eft leve
quiddam :
Dic tamen hanc fecit fortè catena notam ;
Forte catena ? ergo tibi , quò lubet , ire poteftas
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
Non datur ? haud femper ; fed quid , amice ,
nocet ?
Sic nocet , immenfas ut opes hâc lege recufem
Jam faxis , valeas tuque dapefque tua.
Hac Lupus atque fugit , fibi tanquam inftante
catenâ ,
Currit adhuc mediis non revocandus agris.
ANNONCES DE LIVRES.
ESSAI SSAT fur la perfpective linéaire & fur
les ombres ; par M. le Chevalier de Curel.
A Strasbourg, chez Crifiman & Levraultz
1766 : in- 8 ° de foixante pages , avec beau
coup de figures. Prix 2 livres 8 fols broché.
L'Auteur a divifé fon livre en trois
parties. Dans la première , qui eft la plus
étendue, il traite de la perfpective proprement
dite , c'eft-à dire, de celle qui apprend
à tracer , fur un plan , l'image d'un objet ,
tel qu'on l'apperçoit par des rayons directs.
Dans le fecond , il parle des images que
forme la lumière réfléchie par la furface
unie d'une eau paisible. Il examine , dans
la troifième , comment fe forme l'ombre
d'un corps peinte fur une furface. Nous
ajouterons à cette courte annonce , que
NOVEMBRE 1766. 105
les planches qui enrichiffent cette brochure,
ont été inventées & gravées par l'Auteur
de l'ouvrage.
ESSAI fur la culture du mûrier blanc &
du peuplier d'Italie , & fur les moyens les
plus fûrs d'établir folidement & en peu
de
temps le commerce des foies . A Dijon
chez Lagarde , Libraire , rue de Condé ;
& à Paris , chez Defventes de la Doué , rue
Saint Jacques , vis - à - vis le Collége de
Louis-le -Grand ; 1766 : avec permiffion
brochure in- 12 de 112 pagès.
M. Bolet , auteur de cette brochure ,
n'entre dans aucun détail particulier fur la
culture du mûrier. Son deffein n'eſt que
de donner une jufte idée de la véritable
culture des pépinières de cet arbre ; des
moyens les plus fûrs de les bien diriger ;
des qualités que doivent avoir les mûriers
qu'on y diftribue , relativement aux plantations
& à l'éducation des vers à foie.
TURNEFORTIUS Lotharingia , ou Catalogue
des plantes qui croiffent dans la Lorraine
& les trois Evêchés , rangées fuivant
le fyftême de Tournefort , avec les endroits.
où on les trouve le plus communément ;
par M. P. J. Buc'hoz , Docteur en Médecine,
&c. &c. A Paris, chez Durand, neveu,
Ev
ros MERCURE DE FRANCE.
Fue Saint Jacques , à la fageffe ; à Nancy ,
chez Babin , rue de la porte Saint George :
avec approbation & privilége ; .in- 1 2. Prix
3 livres.
Ce traité eft un petit ouvrage intéreſfant
, pour faire connoître l'hiftoire naturelle
des végétaux de la Lorraine ; il feroit
à fouhaiter qu'on en fît un pareil.
pour chaque province, cela donneroitbeaucoup
d'éclairciffement à l'hiftoire naturelle
de toute la France ; il eft en même
temps très- inftructif pour les Botanistes ,
Apoticaires & Herboriftes ; il renferme
toutes les plantes qu'on a pu découvrir
depuis près de cinquante ans dans la Lor--
raine ; nous ne doutons pas qu'à la fuite .
on pourra rendre cet ouvrage plus complet
, il en eft fufceptible . Les plantes que .
nous y avons rapportées , font rangées fuivant
le fyftême de Tournefort , nous nous .
fommes fervis des dénominations de ce
célèbre auteur ; nous y avons ajouté les
phrafes de Linnaus & les noms françois ,
après quoi nous avons indiqué les endroits
où croiffent les plantes les plus ra--
res. Nous avons orné ce botanicon de quare
tables : la première contient les noms
génériques ; la feconde les fynonimes , qui
font ceux de Linnaus ; la troifième les
noms françois ; la quatrième enfin les
noms des endroits où fe trouvent les planNOVEMBRE
1766. 107
tes. Au moyen de cette dernière table , fi
on fe trouve dans quelque village , on faura
aufli - tôt par les renvois les plantes qui
croiffent dans fes environs. Comme nous
n'avons pour but que le bien de l'humanité
, & l'envie de faire connoître les richeffes
naturelles du pays que nous habitons
, nous avons donné à la fin de ce catalogue
la lifte des jardins botaniſtes , des
herbiers , des fondateurs de botanique dans
la province , des profeffeurs , amateurs &
fleuristes de la Lorraine & des trois Evêchés.
Le prix de ce livre eft de cinquante
fols de France , broché ; on le trouve chez
Durand, neveu , Libraire à Paris , rue Saint
Jacques ; & chez Babin , Libraire à Nancy ;
ou chez l'auteur , en la même ville.
TRAITÉ hiftorique des plantes de la Lorraine
; par M. Buc'hoz , &c.
Tout le monde connoît l'utilité & l'étendue
de cet ouvrage ; il continue toujours
d'être mis au jour , il y a cinq volumes
imprimés , le fixième eft fous preffe
& prêt à paroître ; on a auffi diftribué
foixante trois planches en deux diſtributions
, qui vont être fuivies d'une troifième
de trente fept . On foufcrit toujours
chez Durand , neveu , Libraire à Paris ,
ou chez l'auteur à Nancy , de même que
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
chez tous les Libraires des provinces . L'auz
teur invite les curieux de contribuer aux
frais des planches qui s'y trouvent ; les
frais de ces planches ne font que de trentefix
livres ; les Rois de Pologne , de Dannemarck
, & Son Alteffe Electorale le
Prince Palatin ont honoré l'auteur de cet
ouvrage de la faveur la plus infigne. Les
planches pour lesquelles on a déja foufcrit,
fe montent au nombre de cent trentedeux
; il doit y en avoir quatre cens : on
efpère qu'il y aura encore des âmes affez
généreufes pour fournir à l'auteur des
moyens qui puiffent mettre fin à cet ou
vrage , qu'il n'a entrepris que pour le bien
de l'humanité & fous la protection du
Monarque le plus bienfaifant , qu'on vient
d'avoir le malheur de perdre.
HISTOIRE des végétaux de la France
par le même auteur.
Cet ouvrage , dont on a donné l'année
dernière le profpectus , ne paroîtra qu'à
près le traité hiftorique des plantes de la
Lorraine , c'en eft la continuation ; . l'au
reur en ramaffe actuellement les matériaux.
Il a déja parcouru une partie de la
Normandie, le Soiffonnois , toute la Champagne
, le Duché de Bourgogne & toute
Ï'Alface ; il invite les favans de lui fournir
des mémoires. fur cet objet. Voici le
NOVEMBRE 1766. 109
plan de l'ouvrage : on y traitera de toutes
les plantes de la France indiftinctement ,
elles feront rangées fuivant le fyftême de
Tournefort ; on rapportera leurs noms latins
, françois & triviaux ; on indiquera
les lieux de la France où elles croiffent ;
on donnera leur culture , qui varie fuivant
les diverfes provinces ; on expofera enfuite
leurs vertus , tant pour la médecine
que pour l'art vétérinaire ; on fera voir
leur ufage dans les arts & métiers , & en
quoi elles peuvent contribuer pour la plu
part à fervir de nourriture à l'homme &
aux animaux ; on ne négligera aucune circonftance
pour rendre cet ouvrage auffi
complet que faire fe pourra ; on s'étendra.
même fur les plantes qui peuvent fervir
d'embelliffement aux jardins , & fur les
infectes qu'elles fourniffent. On prie donc
les curieux , les amateurs , les naturaliftes ,
les phyficiens & autres obfervateurs de la
nature , de faire part à l'auteur de leurs
découvertes fur ces objets , & d'adreſſer
leur mémoire par la voie la moins difpen-.
dieuſe , ou à l'auteur à Nancy , ou à Durand
, neveu , Libraire , fon correfpondant
à Paris. On lui en a déja communiqué une
quantité.
•
PANÉGYRIQUE de Saint Louis , Roi de
10 MERCURE DE FRANCE.
>
France, prononcé dans l'églife des Prêtres
de l'Oratoire de la rue Saint Honoré , le
25 Août 1766 , en préfence de MM. de
l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles - Lettres , & de MM. de l'Académie
Royale des Sciences ; par M. l'Abbé Planchot
. A Paris , chez Panckoucke , rue &
à côté de la Comédie Françoiſe ; 1766 :
avec approbation ; in - 4°.
97
« Louis , l'image de la divinité par fes
qualités royales ; Louis , le modèle des
grands par fes vertus chrétiennes : c'eſt
» le plan de fon éloge »
DISCOURS de M. de la Baftide , Avocat.
A Avignon , chez Louis Chambeau ,
près les Jefuites ; 1766 : in - 12 de 44
pages.
Ces difcours traitent 1 ° . de la néceffité
& des avantages des conférences de doctrine
de l'Ordre des Avocats du Préfidial
de Nifmes , établie conformément aux
réglemens faits à ce fujet. 2 ° . Des moyens
de rendre les vacations utiles à la Partie &
à l'Avocat pour la clôture des conférences
de l'année 1766. 3º. De l'admiffion de
Maître A *** au ferment d'Avocat.
MÉMOIRES du Nord , ou Hiftoire d'une
famille d'Ecoffe , traduite de l'anglois.
NOVEMBRE 1766 111
A Leyde ; & fe trouve à Paris chez Merlin
, rue de la Harpe ; 1766 : deux parties
in- 1 2 .
C'eft le titre d'un roman bien écrit &
fort intéreffant. On y trouve des caractères
tracés de main de maître , & des
évenemens amenés avec art , qui produifent
des fituations pleines de mouvemens.
Le ftyle en eft clair , élégant & précis ;
& nous ne doutons pas que cet ouvrage
'ne foit reçu favorablement.
LEÇONS de Grammaire latine , à l'ufage
des jeunes gens , précédées de quelques
leçons fur les principes généraux de la
grammaire , appliqués à la langue françoife.
Par M. B *** , licencié ès Loix en l'Univerfité
de Paris . A Paris , chez Samfon ,
quai des Auguftins , au coin de la rue
Gît-le- coeur ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi , vol . in- 12.
"
Ce livre eft compofé de trois parties
qui fe vendent enfeinble ou féparément .
La première contient les principes généraux
de la grammaire , appliqués à la langue
françoife. La feconde , ces mêmes
principes appliqués à la langue latine. La
troifième , les règles & les principes de la
fyntaxe latine. La grammaire générale &
raifonnée de M. Arnaud & les deux grams
12 MERCURE DE FRANCE.
maires françoiſes de M. Reftaut , ont été
d'un grand fecours à l'auteur pour la rédaction
de la première partie. On ne trou
vera rien non plus dans la feconde & dans
la troisième , qui ne foit dans la méthode
de Meffieurs de Port- Royal.
CATALOGUE fyſtématique d'unefuperbe
& nombreufe collection de coquillages ,
en partie très- rares & parfaitement beaux ,
de coraux , madrépores & litophites ; de
parties d'animaux & animaux entiers ſéchés
; de minéraux , pétrifications , marbres
très -beaux , agates arborifées & autres ;
le tout raffemblé avec beaucoup de jugement
& à grands frais , par le feu fieur
Michel Oudaan , &c. Collection qui fera
vendue publiquement dans la maifon du
défunt , fur le Niewe Haven à Rotterdam :
à commencer depuis le 18 Novemb. 1766,
par les Libraires J. Bofch , J. Burguliet &
R. Arrenberg , qui diftribuent le préfent
catalogue. La collection fera expofée publiquement
le vendredi & le famedi qui précèdent
le jour fixé pour la vente ; & fe
trouve à Paris , chez Briaffon , rue S. Jacques
, à la Science ; in- 8 ° de 150 pages.
Ce catalogue eft écrit en hollandois &
en françois. Il préfente une infinité d'ob
NOVEMBRE 1766. 113
jets très- curieux , qu'il faut lire dans l'ou
vrage même.
CATALOGUE d'un fameux & fuperbe
cabinet de deffeins en crayon , miniature
& autres manières , par les plus célèbres
maîtres d'Italie , de France & de l'Ecole'
Flamande , parmi lefquels on trouve entre
autres une collection ineftimable de deffeins
de toutes fortes d'animaux , peints
d'après nature par de bons maîtres , & arrangés
felon le fyftême de Linnaus : & le
fameux album de Jeanne Koorten , contenant
nombre de beaux deffeins , portraits ,
écritures & fignatures de Princes , favans
& autres grands hommes ; outre quelques
morceaux cifelés de ladite Dame , dont
les plus beaux font montés fous glace ; fuivis
d'une fuperbe collection d'eftampes à
l'eau forte , en manière noire , & en taille
douce ; de plufieurs tableaux choifis , &
de quelques modèles : le tout raffemblé
avec des foins & des dépenfes infinies ,
par un favant connoiffeur , le fieur Michel
Oudaan : collection qui fera vendue par
voie d'auction , dans la maifon du défunt
à Rotterdam , fur le Niewe Haaven , près
d'où partent les chaloupes pour Londres ,
à commencer depuis le 3 Novembre 1766.
114 MERCURE DE FRANCE.
La vente fe fera par les Libraires J. Bosch,
J. Burguliet & R. Arrenberg , chez lefquels
le préfent catalogue fe diftribue ; &
fe trouve à Paris , chez Briaffon , rue Saint
Jacques , à la Science : in - 8° . de 150 pag.
Il fuffit de ce titre pour faire connoître
le catalogue ; & ce catalogue indiquera les
objets qui compofent cette riche collection.
TABLATURE idéale du violon , jugée
par feu M. Leclair l'aîné être la feule véritable.
A Paris , chez tous les Libraires de
mufique : in- 8°. de 18 pag. Prix 12 fols.
On donne cette brochure comme trèsutile
: nous nous en rapportons là- deffus
au jugement des muficiens.
LES malheurs de l'amour ; à Amfterdam
, & fe trouvent à Paris , chez Prault
te jeune , quai de Conti , à la Charité :
1766 , deux parties in- 12 , petit format.
Onconnoît le mérite de ce roman ,
pofé par des perfonnes fort connues.
com-
MEMOIRE & Confultations pour fervir
à l'hiftoire de l'abbaye de Château- Chalon
feconde édition revue , corrigée &
augmentée. A Befançon , chez Fantet
:
NOVEMBRE 1766. 115
plus haut que la place Saint Pierre ; 1766 ,
avec permiflion , un volume in - 8°.
Nous avons annoncé , au commencement
de cette année , cet ouvrage ; &
nous en avons parlé avec éloge nous
croyons qu'il a beaucoup gagné , quant à
la partie littéraire , dans cette nouvelle
édition ; & beaucoup perdu , quant à l'exécution
typographique.
RECUEIL de romances hiftoriques , tendres
& burlefques , tant anciennes que
modernes , avec les airs notés ; in - 8 ° :
1767. Par M. D. L.
Ce recueil , qui eft du même format
que celui de M. Monnet , eft également
bien exécuté , tant pour les recherches
typographiques que pour le choix des pièces,
& femble fait pour y fervir de fuite.
On le trouve chez MM. Barbou , rue des
Mathurins ; Mde la veuve Duchesne , rue
Saint Jacques ; Mãe l'Esclapart , au quai
de Gêvres , & chez tous les Marchands de
Mufique à Paris. Le prix eft de 7 liv. 4
fols broché.
116 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de
BESANÇON , du 24 Août 1766.
L'ACADÉMIE , après avoir affiſté le matin
dans l'Eglife des PP. Carmes à une meffe
en mufique & au panégyrique de Saint
Louis , prononcé par M. Hoyeau , Prêtre
de l'Oratoire , Curé de Saint Mauvis ,
tint l'après-midi une féance publique pour
la diftribution des prix.
M. Roman , Préfident de l'Académie ,
commença par déplorer la double perte
que les lettres avoient faite cette année
par la mort de deux de leurs plus illuftres
protecteurs , Mgr le Dauphin & le Roi
de Pologne Stanillas ; mais comme cette
féance étoit particulierement deftinée à
faire connoître au public les ouvrages
couronnés , M. le Préfident annonça qu'a .
NOVEMBRE 1766. 117
près qu'on auroit rempli cet ufage , M.
Talbert , Chanoine de l'Eglife métropolitaine
, rendroit plus particulierement les
hommages de l'Académie à la mémoire
de deux Princes fi dignes de regrets , par
une pièce de vers de fa compofition.
Enfuite M. Roman s'étendit particulierement
fur les vues d'utilité publique qui
devoient animer les fociétés littéraires &
fur le choix des fujets qu'elles propofoient
à l'émulation , uniquement pour faire fervir
les lettres au bonheur des hommes
rendre la vertu plus aimable & le vice plus
honteux , faire aimer la patrie & respecter
les loix .
>
La maxime que l'Académie avoir propofée
l'an dernier , renfermoit une importante
leçon ; il s'agiffoit de perfuader aux
nations que leur fortune & leur gloire
dépendent , auffi - bien que celle des particuliers
, de la bonne opinion qu'elles fçavent
infpirer à ceux qui les environnent.
Pour développer cette vérité , il falloit
que l'Orateur , devenu le précepteur des
nations , le flambeau de l'hiftoire à la
main avec la philofophie pour guide , vît
les Etats dans le berceau , fuivît leurs accroiffemens
, & prouvât que les progrès
d'une fociété politique ont toujours marché
en raifon de l'opinion qu'en avoient
118 \ MERCURE DE FRANCE.
les voifins ; que les jours de fon plus
grand crédit ont été ceux de fa gloire , &
que l'inftant de fa chûte a toujours fuivi
le moment où elle venoit de perdre toute
confiance dans l'efprit des peuples qui
avoient quelque rapport avec elle.
Quinze concurrens fe font difputé l'honneur
de traiter un fujet fi intéreffant ;
mais la plupart ne l'avoient vu que de
côté les uns ont borné la réputation des
Etats à la feule fupériorité de leurs armes ,
fans faire attention que les vertus fublimes
, l'humanité , là bienfaiſance , l'amour
de la paix , la fidélité à remplir fes
engagemens , font bien plus propres à
affurer aux nations une véritable gloire.
D'autres fe font arrêtés à prouver ce qui
n'étoit pas en thèfe , & fe font attachés à
établir qu'il importoit aux particuliers d'avoir
une bonne réputation ; mais c'étoit
de cette vérité qu'il falloit partir pour annoncer
aux nations qu'elles n'avoient
pas moins d'intérêt que les particuliers
à fe faire un nom & à le foutenir.
Un feul auteur avoit envifagé le fujet
dans toutes fes parties ; il a pris les chofes
dans le détail , & il a traité également de
la réputation des particuliers , de celle des
Princes & de celle des Empires. A la vérité
, la crainte de rien omettre lui a fait
NOVEMBRE 1766. 119
paffer les bornes de fon fujet , & celles du
temps prefcrit par l'Académie ; mais la
force de fes expreffions , le choix des citations
, la nobleffe de fes images , la
fineffe de fes idées , ont déterminé à lui
donner une des couronnes ; & à l'ouverrure
du billet , joint à la deviſe , on a
trouvé le nom de M. le Tourneur , demeurant
à l'hôtel de Flandres , rue Saint
Germain l'Auxerrois , à Paris ,
La néceffité de fe refferrer dans les
bornes d'un extrait , ne permettra pas d'entrer
dans un détail de cet ouvrage ; on fe
contentera de tranfcrire la péroraifon de
l'auteur pour donner une idée de fon ftyle
& de fon plan.
"
ود
و د
" O vous qui environnez les trênes &
qui confeillez les Rois , ne vous laffez
point de leur répéter que la valeur fans
» la juftice , en bravant les dangers , les
reproduit & les multiplie ; qu'elle en-
» fante la haine , arme le défefpoir , &
» porte à des réfolutions extrêmes ; qu'elle
» ne fait jamais le bien d'un peuple fans
» faire le mal d'un autre , où plutôt de
» tous les deux ; que les hommes donnent
» toujours à regret une admiration qui
» les humilie ; que le fentiment de la
crainte eft un fentiment deuloureux &
و د
ןכ
pénible , qui péfe fur les coeurs , &
MERCURE DE FRANCE.
» contre lequel ils réagiffent fans ceffe ;
» comme un reffort comprimé qui ne s'en
» détend qu'avec plus de fureur.
33
"
» Dites- leur que la juftice leur offre
» des triomphes bien plus faciles & une
réputation bien plus flatteufe & plus folide
; que le temps ni le fort ne peuvent
détruire le refpect qui eft fon ouvrage ;
» qu'elle eſt le lien le plus fort & le plus
» doux des nations ; qu'elle feule fait des
conquêtes fans foldats , les conferve fans
» armes , repouffe & détruit les ennemis
fans répandre leur fang , trouve des alliés
fans tréfors , procure la gloire fans
danger & la paix fans combat ; quelle
» eft le Dieu tutélaire des Etats & la bienfaitrice
de l'univers ; & que la nation la
» plus juſte doit à la fin devenir la nation
» la plus puiffante
ود
33.
Enfuite M. Roman a obfervé que l'on
n'avoit reçu aucune differtation fur les
anciens Preux que la même chofe étoit
arrivée en 1758 , lorfqu'on avoit propofé
un prix fur la pairie , & que le filence des
auteurs fur les points d'hiftoire générale de
France , tandis qu'ils travailloient avec tant
de zèle & de fuccès aux differtations concernant
la Franche-Comté , autorifoit l'Académie
à fe refferrer dans les bornes de
l'hiftoire particulière de la Province , qui
fait
NOVEMBRE 1766. 121
fait le principal objet de fon établiffement.
Le fujet propofé pour la differtation
n'étoit pourtant pas ftérile. M. Roman en
a donné des preuves par une digreffion
fur la chevalerie ancienne , où il a démontré
que le nom de Preux n'étoit qu'un
titre donné aux vaillans Chevaliers après
leur mort.
Après cela il a annoncé les ouvrages
couronnés fur les fujets de arts. L'Académie
avoit deux médailles à donner à ceux
qui indiqueroient la meilleure manière
d'affurer le flottage des bois de chauffage
pour Befançon ; il y a eu vingt - cinq concurrens
dans le cours de deux ans , ce qui
a obligé de multiplier les diftinctions . Le
premier prix a été décerné au fieur l'Erondelle
, Commis aux Ponts & Chauffées ;
le fecond a été partagé entre M. Monniotte ,
Confeiller au Bailliage , connu par fon
goût pour les méchaniques , & fur tout
pour la pyrotechnie , & le fieur Chervin ,
employé à l'Hôtel de Ville : c'eft ainſi que
l'Académie , fans connoître les Auteurs ,
apprécie le mérite dans tous les genres ,
& voit avec plaifir le favant lutter avec
l'artifte , fans que les connoiffances accumulées
du premier étouffent le génie du
fecond .
F
122 MERCURE DE FRANCE.
L'objet de ces ouvrages eft de perfectionner
la conftruction & la difpofition
des pièces de bois mifes diagonalement
fur la rivière du Doubs pour arrêter les
flottes lancées à bûches perdues. Le détail
de la manoeuvre , les termes d'arts , le
nombre des mémoires couronnés n'a pas
permis d'en faire la lecture en entier , &
M. Droz , Confeiller en Parlement , en a
rendu le précis.
On en a ufé de même pour les ouvrages
préfentés fur la manière la moins onéreufe
de fabriquer du falpêtre en Franche-
Comté ; & , après avoir décerné le prix
au fieur Devannes , Apothicaire à Befançon
, & des acceffit aux fieurs Janfon &
Puricelli , M. Rougnon a donné l'extrait
de l'ouvrage couronné qui réuniffoit aux
vues des autres concurrens fur l'établiffement
des angars pour la formation & la
régénération du falpêtre , les obfervations
chymiques les plus favantes.
On avoit cru pendant long-temps que
l'acide nîtreux étoit répandu dans l'air ,
mais le fieur Devannes a démontré qu'il
n'y avoit que l'acide vitriolique qui , combiné
avec le fel phlogistique émané des
plantes & des animaux putrifiés , concourt
à la formation du nître ; ainfi , c'eft par
le travail & la manipulation des terres , par
NOVEMBRE 1766. 123
les
arrofemens d'eaux
corrompues , par l'infufion
de certaines plantes , & c. qu'on peut
parvenir à augmenter , fans beaucoup de
frais , la régénération
& la fabrication
du
falpêtre dans un lieu deftiné à cet ufage ,
épargnant aux communautés & aux particuliers
tous les inconvéniens de la recherche
dans les maifons , & diminuant les frais de
cuite , & c.
Un favant étranger a fourni de trèsbonnes
obfervations fur cette matière , &
il a fort approché l'ouvrage couronné
mais il a defiré de n'être pas connu.
Après cette diftribution de prix M. l'Abbé
Talbert a lu les vers annoncés ci- deffus fur .
le double deuil de la France : le fujet
autorife à donner une analyfe un peu étendue
de cette pièce .
L'Auteur débute , en affurant que ce ne
font point des expreffions dictées par la
flatterie , mais les vrais mouvemens de la
douleur , qu'il va tâcher de rendre dans fes
vers. Il invoque enfuite les deux plus grands
Poëtes de l'antiquité , celui qui crayonna
les agitations du père d'Hector après la
mort de fon fils , & celui qui traça fi finement
le tableau des vertus que Rome
admira dans Marcellus , mais il lui faut
encore de plus vives couleurs.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Je vais peindre un mortel digne du fiècle d'or ;
Plus grand que Marcellus , & plus chéri qu'Hector;
Sur ce Prince adoré je vois , dès la naiſſance ,
Les talens , la valeur , l'équité , la clémence ,
S'empreffer à répandre & confondre leurs dons ,
Tributs toujours payés au berceau des Bourbons.
Après cette annonce M. l'Abbé Talbert
préfente fon héros rapide en fes progrès ,
cultivant toutes les vertus pour le bonheur
de la France , né pour gouverner fans defirer
le trône . Heureux d'y voir un père , il
ne cherchoit qu'à régner fur lui - même :
inftruit dans l'art de commander , il protégeoit
les loix , favorifoit les talens , compatiffoit
aux mifères du peuple ; Prince ,
père , époux tendre , bienfaifant & religieux,
il préparoit à la postérité un exemple
à jamais mémorable .
Jaloux de faire aimer fon pouvoir paternel ,
France , il eût gouverné comme l'Être éternel ;
Il adore en fon Dieu cette bonté féconde ;
Princes , la bonté feule affermit le pouvoir ,
La force fait agir & l'amour fait vouloir ;
Maxime précieuſe , à Louis toujours chère ,
Eloquente leçon qu'il reçut de fon père ,
NOVEMBRE 1766. 125
Qu'à ſes auguftes fils il rendoit chaque jour ,
Et qu'à leurs defcendans ils rendront à leur tour ;
Ils apprendront fur- tout que leur digne modèle
Sçut puifer la fageffe à la fource éternelle .
Quelle fource plus pure en effet, & qu'il
eft heureux , pour un Poëte eccléfiaftique ,
d'avoir à célébrer un Prince , exact obfervateur
de la morale évangélique ! c'étoit
bien le cas d'étendre cette partie de l'éloge ,
& il s'écrie avec complaifance :
Sainte religion , frein tout-puiffant des moeurs ;
Toi , dont l'aimable joug rend plus libres les coeurs ,
Qui de tous les humains fait un peuple de frères ,
Unis tous les climats & tous les caractères !
Code des nations , fupplément de leurs loix ,
Qui défends tour à tour les fujets & les Rois ,
Et qui , par des leçons autli douces qu'auguftes ,
Rends les peuples foumis & les Monarques juftes;
Toi , qui feule devrois nous fervir de remparts ,
Enchaîner la difcorde & brifer tous les dards ;
Toi , qui parois fi belle aux yeux des belles âmes ,
Tu vois brûler Louis de tes céleftes flâmes :
Tu vois ta vérité , dont il eft protecteur ,
Régner fur fon efprit , & ta loi fur fon coeur .
De toutes les vertus fa grande âme eft le temple, &c
L'amour de l'humanité l'occupe fans
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
ceffe du bonheur des autres ; s'il prend
quelques délaffemens , il fait les faire tourner
à l'utilité publique ; tantôt il favorife
par goût les beaux arts , tantôt
Dans l'hiftoire il prévient la trifte expérience ,
Des temps & des climats réunit la fcience.
Il voit , à la lueur de ces hardis flambeaux ,
La vérité fortir de l'ombre des tombeaux ' ;
Des ficcles pénétrer les profondes ténèbres ,
Manifetter les morts fous leurs lambeaux funèbres;
Faire juger les Rois par leurs derniers fujets ;
Du menfonge flatteur révoquer les arrêts.
Ici l'Auteur préfente le Prince partagé
entre la poéfie & l'aftronomie , la mufique
& les mathématiques .
Pour ſon âme fenfible Euterpe avoit des charmes.
Protecteur des travaux de la docte Uranie ,
Dans le compas fidèle , en fa main préſenté ,
Il révéra ton fceptre , augufte vérité !
Mais à peine
Cette aurore s'élève , elle brille & s'enfuit ;
La mort a choisi cette grande victime.
Ah , barbare quels traits ta fureur a lancés !
Je vois avec Lours tous les François bleffés.
NOVEMBRE 1766. 127
Il meurt , & fon trépas n'eft heureux que pour lui.
Tel eft de la vertu le fublime avantage :
La mort change d'afpect & de nom pour le fage ;
Elle arrache le voile étendu fur fes 'yeux ,
Renverſe devant lui les barrières des cieux ,
Va l'immortalifer aux fources de la vie ,
Et n'eſt vraiment la mort qu'en terraſſant l'impie,
Ici M. l'Abbé Talbert repréſente tous
les fentimens religieux dont le Prince eft
animé dans ces momens terribles pour tour
autre , s'arrachant à lui-même , confolant
chacun . Déja
Son defir , fa penſée habitent ce féjour ,
Où coulent des torrens de lumière & d'amour.
Mais , tandis que l'Auteur fe livre à la
defcription des plaifirs d'une autre vie , &
qu'il voit la grande âme de Louis s'élancer
vers le célefte féjour , on entend redoubler
les cris de la douleur .
Mufes , renouvellez vos lugubres concerts ;
Vertus , religion , humanité , patrie ,
Pleurez fur les débris du trône d'Auftrafie.
Il n'eft plus , ce héros , la lumière des Rois
Le protecteur des arts , des vertus & des loix !
Tel qu'un cédre nourri dans le fein des orages
Qui , fur fon noble front a raffemblé les âges
>
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Voit tomber fous le fer fes enfans vigoureux ;
Lui- même avec fracas eft renversé fur eux.
Il n'eft pas difficile de reconnoître , dans
cet emblême , le Roi Stanislas : d'abord
l'Auteur le met en parallèle avec le Czar
Pierre I.
La nature en tous lieux , de fes tréförs avare
Voulut en même temps , par l'effort le plus rare ,
Et deux fois de l'Europe étonnant les regards ,
Produire Stanislas & le plus grand des. Czars .
Celui-ci , plus frappant , reçut d'elle en partage
De vices , de vertus un bifarre affemblage ;
Unit la bienfaifance avec la cruauté ,
Sut policer un peuple avec févérité.
Celui - là , plus heureux , obtint tous les talens ,
Sans avilir en lui fes auguftes préfens.
Au milieu des combats & des villes en cendres ,
Ce Socrate eft formé fur les pas d'Alexandre.
Il joint la politique à la religion , ´.
Qui femblent s'étonner de leur réunion .
Dans cet enfant du Nord l'ardent génie éclate ;.
Le goût voit fon flambeau dans la main d'un Sarmate
;
Mis au double creufet où s'épurent les coeurs
Il ignore fa gloire & brave les malheurs.
NOVEMBRE 1766. 129
Triomphant ou défait , à lui- même femblable ,
L'inconftance du fort le trouve invariable .
Au rang des Souverains il monte fans fierté ,
Et , lorsqu'il en defcend , il croît en majeſté.
C'est dans cette nouvelle fituation que
M. l'Abbé Talbert repréfente la fatisfaction
d'un Prince philofophe , faifant le bonheur
de deux provinces , qu'il enrichit &
embellit en excitant l'émulation des Lorrains
& les animant par fon exemple.
L'efprit de tes fujets par toi ſe régénére ;
Ton fceptre imprime à tout un nouveau caractère.
La brillante Auftrafie offre aux yeux enchantés ,
Des fiècles floriflans les chef - d'oeuvres vantés.
Citoyens , vos talens font l'ouvrage du maître ;
A fon gré je les vois ou périr ou renaître .
Aux efprits comme aux moeurs il impofe des
loix ,
Et les peuples font grands où règnent les grands
Rois.
Après avoir ainfi crayonné le portrait
de Staniflas en grand , M. l'Abbé Talbert
le peint en petit.
Lui-même , faififfant la lyre ou le pinceau ,
Dirige le compas , l'équerre , le niveau.
Sa mufe ingénieufe , élégante , légère ,.
Sait paîtrir les couleurs d'une langue étrangère .
F v
130 MERCURE DE FRANCE,
Philofophe éloquent , légiflateur profond ,
Il dirige l'artifte & rend l'art plus fécond.
Sous fes yeux, fous fa main renaiffent les prodiges;
La fouple méchanique enfance fes preftiges.
Il l'étonne cent fois de fes effets nouveaux :
S'il dirige une fource , il eſt le dieu des eaux ;
S'il conftruit des palais , ils annoncent un maître ;
Il enchante s'il forme une grotte champêtre ;
Il connoît les détails , il a le goût du grand :
Savant s'il exécute , & Roi s'il entreprend.
Son grand art eft d'allier la magnificence
avec l'économie , pour être toujours
en état de foulager les malheureux .
Peuple , fa loi fuprême eft ta félicité ;
La plus haute fortune eft ta profpérité.
Des fentimens pareits dans l'ayeul &
dans le petit-fils méritoient d'être célébrés
par le même Poëte , & M. Talbert finit
fon ouvrage en réuniffant les urnes de
STANISLAS & de Louis fur l'autel de la
Gloire , & leur adreffe ces voeux.
Renaiffez , rameaux d'or , arrachés fous nos yeux ,
Et laiffez après vous des rameaux précieux.
France , de ton bonheur j'apperçois le préfage ;
Ton deftin te promet des héros & des fages.
NOVEMBRE 1766. 131
Ils croiffent dans ton fein , fous les traits des
amours ;
Ils vont éternifer ta gloire & rès beaux jours .
Ils reviendront , ces temps fi fameux dans nos
faftes ,
Où, fans ceffe occupés des projets les plus vaftes ,
Le Monarque formoit les troifièmes neveux ,
Et préparoit des Rois à des peuples nombreux.
Defcendans fortunés d'une fi noble race ,
Que fans ceffe vcs yeux en obfervent la trace :
Elle vous a marqué les fentiers de l'honneur ;
Si vous ne régnez tous , foyez Rois par le coeur
Cette féance fut terminée par la lecture
de quelques fragmens recueillis par M.
l'Abbé Bullet fur les preux , terme qui
fignifie hardi & vaillant. Il y a une hiftoire
des neuf Preux ( 1 ) , que l'on dit avoir
été à la fuite de Charlemagne dans fes
expéditions militaires . On voit , dans l'inventaire
des tapis de Charles V, le tapis
des neuf Preux. Henry VI , Roi d'Angleterre
, fit fon entrée à Paris , ayant devant
lui les neufPreux & les neufPreuës Dames,
& après foi fes Chevaliers & Ecuyers ( 2 ).
L'Auteur de la vie de Duguefelin écrit
( 1 ) Favin.
( 2 ) Journal de Paris , an 1431 .
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
que ce Héros s'eft compté pour le dixième
des Preux.
Nos Souverains choifirent neuf des plus
braves Chevaliers , qui , repréfentant les
neuf Preux , devoient fe tenir à combattre
près de leur perfonne ( 3 ).
Le Duc de Lorraine alla voir le Duc
Charles le Hardi , après fa mort , vêtu de
deuil , & ayant une grande barbe d'or ,
venant presque à la ceinture , en fignification
des anciens Preux & de la victoire qu'il
avoit eue fur lui.
François I ( 4 ) afpiroit à la gloire des
neuf Preux , confacrée par la tradition &
par les cérémonies de nos Rois d'Armes..
Il fe plaifoit encore à fe produire par des
habillemens fous lefquels on avoit coutume
de repréſenter ces anciens héros.
Ces traits, & plufieurs autres qu'on pour
roit y joindre , indiquent combien il eût
été intéreffant de développer les idées imparfaites
que nous avons fur les Preux , fi
connus dans nos anciennes cours , & fi
fort oubliés dans les livres nouveaux fur
la chevalerie .:
( 3 ) Brantome , vie de Charles VIII.
(4) Henri-Etienne , apologie pour Hérodote ,
shap. 3 .
NOVEMBRE 1766. 13
PRIXpropofés par l'Académie des Sciences,
Belles- lettres & Arts de BESANÇON.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles- Lettres
& Arts de Befançon diftribuera , le 24
Août 1767 , trois prix différens .
Le premier , fondé par feu M. le Duc
de Tallard , eft deſtiné pour l'éloquence ;
il confifte en une médaille d'or de la valeur
de 350 livres. Le fujet du difcours
fera :
Combien le courage d'efprit eft néceffaire
dans tous les états .
Le difcours doit être d'environ une
demi-heure de lecture..
Le fecond prix , également fondé par
feu M. le Duc de Tallard , eft deſtiné à
une differtation littéraire ; il confifte en
une médaille d'or de la valeur de 250 liv..
On propoſe pour fujet :
Quels font les Princes & Seigneurs de
Franche- Comté qui fe font diftingués dans
les Croifades.
-
La differtation doit être à-peu- près de
trois quarts d'heure de lecture , fans y
comprendre le chapitre des preuves . Les
Auteurs qui auront à produire des chartres
non encore imprimées , ou quelques
monumens inconnus du moyen âge , font.
134 MERCURE DE FRANCE.
priés de les tranfcrire , & d'indiquer le
dépôt où ils fe trouvent , pour mettre
l'Académie à portée de mieux apprécier
les preuves qui en réſulteront .
L'Académie ayant précédemment réfervé
le prix d'éloquence & celui de la
differtation , en aura deux à diftribuer fur
chaque fujet en 1767 .
Le troifième prix , fondé par la Ville
de Besançon , eft deftiné pour les arts ; il
confifte en une médaille d'or de la valeur
de zoo livres . Le fujet du mémoire fera :
S'il feroit plus utile en Franche-Comté
de donner à chacun la liberté de clorre fes
héritages pour les cultiver à fon gré , que de
les laiffer ouverts pour le vain pâturage ,
après la récolte des premiers fruits ?
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence à leur choix ; ils
la répéteront dans un billet cacheté , qui
contiendra leur nom & leur adreffe ; &
ceux qui fe feront connoître feront exclus
du concours .
Les ouvrages feront adreffés , francs de
port , à M. de Grandfontaine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , avant le premier
Mai 1767.
NOVEMBRE 1766. 135
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles -Lettres
de DIJON , tenue en la grand '
falle
de l'Univerfité , le 18 Juillet , & à laquelle
S. A. S. Mgr le Prince DE CONDÉ
a présidé en qualité de protecteur de
l'Académie.
M. Maret , Secrétaire , adreffant la pærole
à Monfeigneur le Prince de Condé , a
ouvert la féance par la proclamation du
prix.
L'Académie avoit demandé
Un traité de morale élémentaire à l'ufage
des Colleges , dans lequel les principes de
l'honneur & de la vertu fuffent développés.
Après avoir expofé les motifs qui avoient
engagé l'Académie à donner ce traité pour
fujet du prix , M. Maret a annoncé que
ce prix avoit été adjugé au traité dont la
devife étoit : Virtutem ad beatè vivendum
fe ipfâ contentam effe .
Il a ajouté que dans le nombre des ouvrages
qui avoient concouru , l'Académie
136 MERCURE DE FRANCE.
en avoit trouvé deux autres qui lui pa
roiffoient dignes d'éloges ; que le premier
de ces ouvrages qui avoit été trouvé le
meilleur , après celui qui a mérité le prix,
avoit pour épigraphe :
Qui homo eft, humani à fe nihil alienum putet.
Que le fecond portoit pour devife ce
vers de Térence :
Homo fum , humani à me nihil alienum puto.
mais qu'attendu le défaut de concifion
dans l'un & dans l'autre , & le ftyle trop
oratoire du fecond , elle n'avoit pas cru
devoir donner d'acceffit.
M. Maret a dit que M. Roze, Prêtre ,
Docteur en Théologie, demeurant à Quin
gey près Befançon , étoit l'auteur de l'ouvrage
couronné , & que le public « jugeroit
par l'extrait de cet ouvrage dont il
» alloit faire lecture , fi ce n'étoit pas avec
juftice que l'Académie lui avoit décerné
» la médaille qu'elle avoit promiſe.
»
ور
» La plus heureufe circonftance, a ajouté
» M. Maret , en relève le prix. M. Roze
» va la recevoir de la main d'un Prince
» dont les victoires nous ont procuré la
ود
paix ; mais un véritable philofophe mé-
» rite d'être couronné par un héros qui.
fçait aimer les hommes ».
23
NOVEMBRE, 1766. 137
M. de Beneuvre a préſenté alors la médaille
à Monfeigneur le Prince de Condé,
en lui difant :
« Monfeigneur , la Compagnie eſpère
» que vous voudrez bien ajouter à la gloire
» du vainqueur , celle d'être couronné de
» la main de Votte Alteffe Séréniffime » .
ور
Monfeigneur le Prince de Condé a reçu
la médaille des mains de M de Beneuvre,
avec cet air de nobleſſe qui lui eſt naturel
, & l'a remiſe à M. Roze , avec une
bonté & une affabilité qui en augmentoit
encore le prix. Celui - ci en la recevant a
dit :
33
Monfeigneur , lorsque j'ai concouru
» pour le prix de l'Académie de Dijon ,
»je ne m'attendois pas qu'il feroit diftribué
par une main auffi refpectable &
» auffi augufte que celle de Votre Alteffe
» Séréniffime. Une distribution fi flatteufe
»pour les lettres , met le prix de l'Académie
de Dijon au- deffus de tous les
» prix de l'univers ».
"
M. Maret a lu enfuite l'extrait de l'ouvrage
couronné , dans lequel l'auteur préfente
les devoirs de l'homme fous trois
points de vue différents , & l'éclaire furtout
ce qui peut le porter à faire avec goût ,
avec attrait , ce qu'il doit à Dieu , à foimême
& à fes femblables.
138 MERCURE DE FRANCE .
Les devoirs de l'homme envers Dieu
font fondés fur la dépendance dans fon
être , dans fes opérations , dans les règles
de fes actions & dans fa fin.
Pour faire fentir à l'homme ce qu'il fe
doit à lui -même , M. Roze le force à reconnoître
que le bonheur eft l'objet unique
de fes devoirs ; & par l'expofition des
avantages ineftimables attachés à la pratique
de la vertu , il lui démontre que s'il
n'eft pas vertueux , il ne jouira jamais du
bonheur auquel il afpire.
L'égalité naturelle des hommes , leur
dépendance réciproque , font les principes
d'après lefquels M. Roze trace les devoirs
de l'homme en fociété naturelle & politique.
Il faudroit un extrait plus étendu pour
faire connoître le mérite de l'exécution de
cet ouvrage ; mais l'auteur fe propofant
de le donner inceffament au public , on
doir moins regretter d'en trouver ici une
' fi courte notice.
A l'occafion du portrait que M. Roze
trace d'un Prince fait pour être pour ainfi
dire adoré de fes fujets , M. Maret fait
remarquer que la vérité a guidé le pinceau
» de cet auteur , & qu'on reconnoît dans
fon tableau , la tendreffe , la vigilance ,
» la juftice & la bonté de l'augufte Mo-
30
K
NOVEMBRE 1766. 139
» narque fous le quel nous avons le bonheur
de vivre , tous les traits qui carac
» térifoient le grand Prince dont la perte
» nous remplit encore d'amertume , toutes
» les vertus dont Mgr. le Dauphin étoit
» le temple , s'il eft permis de fe fervir de
» cette expreffion , tous les principes d'après
lefquels il dirigeoit fa conduite....
» Nous voyons avec tranfport » , a dit M.
Maret , en adreffant la parole à Son Alteffe
Séréniffime , « qu'ils font auffi la règle de
» la vôtre , Monfeigneur.
"
"
"
» C'eſt à l'ombre des lauriers de Votre
» Alteffe Séréniffime , que nous jouiffons
d'une paix favorable aux progrès des
» lettres , & nous nous rappellons encore
» avec effroi , Monfeigneur , ces momens
» terribles où , tour à tour Soldat & Gé-
» néral , vous forçâtes la victoire à fe décider
la France ».... M. Maret a
pour
fait alors l'énumération rapide des hauts
faits de Son Alteffe Séréniffime pendant
la dernière guerre , & des preuves d'humanité
qu'il a données. Puis il ajoute :
و د
Auffi , Monfeigneur , le foldat qui ne
» Alatte jamais , vous donna - t - il fur le
» champ de bataille même , le furnom de
Grand , que l'univers vous a confervé ».
L'excufant enfuite fur fon ardeur qui
l'avoit emporté trop loin , il a dit :
140 MERCURE DE FRANCE
" Ce n'eft pas à moi que l'Académie a
» remis le foin honorable de faire con-
» noître les fentimens que les qualités fupérieures
de Votre Alteffe Séréniffime
& fon augufte préfence lui infpirent.
Un orateur plus digne de vous , Monfeigneur
, fera fon interprête
"
"
»
33.
Il a fini par avertir qu'il alloit annorcer
un événement qui feroit connoître
jufqu'à quel point la protection dont
» Son Alteife Séréniflime nous honore ,
» a échauffé le patriotifme en notre fa-
و د
» veur.
"
"
"
» Je ne prétends pas parler , a continué
M. Maret , de la galerie patrioti-
» que où les buftes des plus grands hommes
de cette province vont , pour ainfi
dire , par leurs regards exciter notre ar-
» deur ; où l'afpect du vôtre fur - tout ,
Monfeigneur , nous portera aux plus
grands efforts ; la modeftie de l'acadé-
» micien généreux auquel nous devons l'a-
» vantage d'avoir continuellement fous les
» yeux l'image de notre augufte Protec-
» teur , & des modèles en tout genre , fa
modeftie , dis- je , me force au filence » .
L'événement que M. Maret a annoncé ,
eft la fondation d'un prix de quatre cens li
vres , par M. le Marquis du Terrail &
Mde de Cruffol D'Uzès de Montaufier, fon
époufe.
NOVEMBRE 1766. 141′
و د
» L'Académie pénétrée de reconnoiffance
, propofe pour le fujet du prix de
» 1769 , l'éloge du Chevalier Bayard.
» M. du Terrail à l'honneur de compter
parmi fes ancêtres maternels , ceux de
» cet illuftre guerrier. Les auteurs trou-
» veront dans cette filiation , une heu-
" reufe occafion de rendre à notre nou-
» veau bienfaîteur un jufte tribut de
louanges.
و ر
"
"
» Il nous refte à defirer , Monfeigneur ,
» que des circonftances , auffi favorables
que celles- ci , nous mettent dans le cas
» de fupplier Votre Alteffe Séréniffime de
» faire elle - même la diftribution de ce
prix, & donnent encore à cette Académie
» un jour auffi glorieux que celui - ci , où-
» vous avez bien voulu , Monfeigneur ,
» lui faire l'honneur de la préfider
ود
"".
M. l'ancien Evêque de Troye a alors
pris la parole , & , par un difcours fur la
vraie grandeur , il a prouvé que l'Académie
ne pouvoit pas choifir un plus digne
interprête de fes fentimens.
Ce Prélat s'attache à examiner dans ce
difcours en quoi confifte la vraie
و د
ود
"
gran-
» deur , ce qu'elle eft en elle- même , fous
quels traits elle aime à fe produire ». Il
fait voir que fi les différentes idées des
hommes , fur la grandeur , en multiplient
142 MERCURE DE FRANCE.
les efpèces ; s'il eft enfin une « grandeur
» d'état , une grandeur de repréſentation ,
une grandeur d'inftitution , ce n'eft point
» là la vraie grandeur , c'en eft tout au
plus l'extérieur & l'image
" "".
Ces réflexions fur cet objet le conduifent
à reconnoître deux eſpèces de véritable
grandeur.
ود
...
« L'une eft une perfection plus qu'hu-
» maine que Dieu feul , qui la poffède ,
„ tranfmet aux Souverains comme une participation
de fa puiffance & une espèce
de communication de fa royauté.
L'autre , également vraie & fublime ,
la naiffance qui qui ennoblit mieux que
» porte un caractère de dignité que la fouveraineté
elle - même ne donne pas , &
qui , placée dans les Rois , leur attire une
» forte d'hommage que le trône ne fau-
» roit procurer.
33
»
"
ود
"
» Cette grandeur n'eft , ni un trait par-
" ticulier du caractère , ni un fentimeut
paffager du coeur , ni une fimple qua-
» lité de l'âme , c'eft le caractère , le coeur,
» l'âme elle-même , fi j'ofe ainfi parler.
Oui , Meffieurs , l'âme toute entière ,
affectée de la dignité de fon titre , occupée
du foin de la perfectionner & de
» l'étendre , qui ne fe porte & ne fe communique
au dehors que par des actions
"
n
NOVEMBRE 1766. 143
20
dignes d'elle & de la fupériorité qu'elle
» a fur le commun des hommes : nobleffe-
» de penchant , élévation de fentimens ,
» fublimité de confeils & de vues , fen-
» fibilité d'un coeur généreux & bienfai-
» fant , décence & majefté dans les procédés
, facilité à s'élever & à defcendre ;
difpofition toujours préfente à plaindre
» & à protéger les malheureux ».
و د
33
M. l'ancien Evêque de Troye démafque
enfuite la fauffe grandeur , fait voir que
l'amour de foi - même eft le principe de
toutes les actions du faux grand , & met en
oppofition la conduite d'un homme yéritablement
grand.
à
Ce parallèle le conduit naturellement à
tracer un portrait de feu Monfeigneur
le Dauphin. Il lui fert en même temps
prouver que l'on trouve dans Monfeigneur
le Prince de Condé , un modèle frappant
de la vraie gradeur.
» Nous avons vu, dit- il , un Prince élevé
» au- deffus des autres , plus encore par le
» fentiment que par le rang , qui né pour
» le Thrône , fait pour y monter , capable
» de le remplir , ne regarda jamais qu'avec
crainte la puiffance qu'il devoit exercer,
» & révéra toujours avec tendreffe celle à
» laquelle il étoit foumis. Un Prince qui
» eût commandé avec gloire , qui fçut
و د
و د
144 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
» obéir avec dignité , qui le premier des
Sujets par fa naiffance , le fut encore plus
» par fon exemple , qui ne régna que fur
lui- même , mais y régna toujours ; Prin-
» ce fenfible aux malheurs de l'indigent ,
qui placé dans le plus haut rang , nelconnut
que des devoirs , ne méprifa que les
honneurs , ne montra que des vertus.... ,
»Trop grand pour fouffrir qu'on le douất
pendant fa vie , loué généralement après
fa mort , parce qu'il étoit véritablement
grand. Loué par vos larmes , Monfei-
» gneur , a ajouté M. de Troye, en adreffant
la parole à S. A. S. plus qu'il ne
pouvoit l'être par d'autres éloges.
is
"
33
و د
ور
35
و د
»
" C'eft la conformité de caractère , ce
font les rapports glorieux d'une grandeur
puifée dans le même fang , qui avoient
lié entre lui & V. A. S. cette amitié no-
» ble qui vous honoroit tous les deux ,
» dont il vous a donné tant de témoignages
», précieux , & dont le fentiment entretient
» encore dans vous celui des regrets que
nous devons à fa mémoire.
ود
و ر
-
4
» Heureuſe une Province dont le fort
» eft confié à un coeur rempli de cette grandeur
, qui eft le véritable héroifme des
» Princes , & ajoutent à leur gloire tout ce
» qu'ils retranchent des malheurs publics.
» La Nobleffe eft dans leurs procedés !
ม ง la
NOVEMBRE 1766. 145
la fenfibilité guide leur ame bienfaisante ;
» magnifiques par état , généreux par fentimens
, ils ne cherchent qu'à être utiles,
autant qu'ils font grands.... Le
و د
139
repos
» eft ennobli dans eux par un détail de foins
glorieux , qui les rendent dans la paix
les héros de l'humanité , comme ils font
dans la guerre ceux de la victoire.
و د
M. de Troies acheve le portrait de notre
augufte protecteur , qui termine fon difcours
par le récit des égards que Mgr le
Prince a marqués dernierement à Paris au
Prince Héréditaire de Brunfvick.
"
39
" Paris vient de voir ... deux jeunes
» Princes fe difputer l'honneur de la politeffe
& des égards , comme ils s'étoient
difputé la gloire de la valeur &
» de l'intrépidité guerrière , fe montrer à
» la Cour , aux fpectacles , dans les af-
" femblées publiques , affis au même rang,
placés dans le même char , couronnés
» du même laurier ; l'un & l'autre cou-
» verts de la gloire de l'héroïfme à cet
âge où les hommes ordinaires font à
» peine connus ; s'eftimant comme rivaux,
» fe recherchant comme amis , avec une
grandeur égale , mais plus pénible dans
» le Prince étranger qui avoit à foutenir
» un parallele décidé par la victoire , &
» d'autant plus glorieufe dans le vain
G
"
"
146 MERCURE DE FRANCE.
inqueur , qu'en établiffant dans des fêtes
" brillantes toute la magnificence qui pou-
» voit donner l'idée de celle de la nation
» & des Princes du Sang de nos Rois , il
,, cherchoitoaffoiblir
luimême sou à
» adoucir dans l'efprit de fonilluſtre rival
, celle de fon propre triomphes C'eft
» une gloire de plus que de favoir en
ufer avec grandeur & fans fafte & le
plus digne fujet des éloges publics eft
dans la noble modeftie qui les néglige.
" Si je n'ai orné de votre nom , Monfeigneur
, que la fin de mon difcours ,
c'étoit , a dit M. de Troies , pour mettre
» le dernier trait au tableau de la vraie
grandeur. Cette affemblée pourra oublier
qu'elle en a entendu l'éloge , mais
» elle n'oubliera jamais qu'elle en a vu le
héros , la gloire & le modèle » .
33
❤
"
"
* םכ
و د
M. deRuffey a lu une fable allégorique ,
intitulée la Vigne & le Laurier.
Une vigne rampoit fans force & fans vigueur ,
Plantée en un terroir fertile ;
99
Son ſcep , peu cultivé , fouvent étoit ftérile ,
Ou portoit des fruits fans faveur
Il gémiſſoit de paroître inutile .
Auprès d'elle un jeune laurier
-Elevoit dans les airs fes branches triomphantes
NOVEMBRE 1766. 147.
ご
Chéri des Dieux , il offroit au guerrier
Mille couronnes floriffantes .
De cette vigne il eut pitiés
rob no
29h
Vers elle il inclina fa tête glorieuferi
Et , hononant d'une tendre amitié ,
Lui pemlit d'appuyeq faqtigel tortueule ,
Dembraffer fes brillans rameaux ,
}
De croître fous fon onibre , à l'abri des orages ,
Et de jouir des avantages avantageshory
Que le Ciel accordoit à l'arbre des héros. a
O prodige bientôt cette plante débile
De pampres verdoyans décora nos côteaux ;
Chacun , d'une culture utile ,
Lui prêta le ſecours pard
par d'affidus travaux :
Chaque année en fon fein apporte l'abondance ,
Augmente la valeur de fes fruits précieux ,
Et lui procure l'efpérance
phonectar aux Dieux .
De fournir du
ADRESSE.
na pot and
De la reconnoiffance acceptez cet hommage DE
Prince de votre fort cette vigne est l'image
Et l'univers a décidé
Que l'arbre des héros eft l'arbre des CONDÉ.
par
um 9110ISO
1
M. Picardet l'aîné a terminé la féance
la lecture du troiſième chant de fon
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
poëme fur les fleurs ,
quis
se Poreille
d'ours.
e
&
Ce chant s'ouvre par un digreffion fur
TIG UE 19130Xeon
le goût pour l'agriculture en general
en particulier pour la culture des fleurs.
2301 291 10sings as
2590pm
donne
Parmi les exemples que p
des perfonnes illuftres qui n'ont pas dédaisupilo
2017Poëte
ne de fe livrer à cette culture
s'arrête avec complaifance fur celui du
* grand Condé. On fait , par un mådrigal fort
connu , de Mlle Scudéri , que cet auguſte
Prince fe plaifgità cultiver des gillets.
t
2192
Riant Tempe , vallon de Chantiti “¹¹
ob fenele payson u
Qui n'a connu tes bolquets folitaires
gidanc
Refpiré l'air qu'exalent tes parterres ?
Plus d'une 018 316209
fois
203907
De ne devoir qu'à tes illuftres makrès
Tes belles fleurs & Tombre de tes hétres .
Euterpe auffi , qui connoît ce féjour ,
Raconte à Flore , aux Nymphes de fa Cour ,
Que , pour ces lieux , abandonnant Véffailles ,
Le grand Condé , fatte de fes attraits ,
Des mènies mains qui gagnoient des Batailles ,
Venoit lui-même arrofer des oeilteds.”
M. Picardet entre enfuite en matière ;
il décrit l'oreille d'ours en fair fehrir les
beautés , vanté l'effet qu'elle produit fur
un amphithéâtre , donne des préceptes fur
NO766
. 149
с 2100
la manière de la de la cultiver
, fur les engrais
qui lui conviennent , fur le temps ou il
faut l'expofer au grand air, fufle choix . Te
des femenées & fur, ce qu'on
on doit obfer
91 296 910 11 1910
ver en femnant & en tranfplantant les jeunes,
110011.M sup 231qmx9 291 16T
plantes.
9 91
Voici comme i s'explique fur les foins .
qu'exige foreille d'ours quand feměnée .
a germé :
·
09V 919116 2
sgubim au 189 , silno šbroƆbasie :
Malinau fatisfaite. Enfin , au gré de vos voeur fatisfaits pl
Vas avez vda timide Temende
29
A la furface étendre fes filers ,
ΠΟΠΕΥ
Du nouveau uplod 291 ENOE 100
plan frefle & douce efpérance.
mes dangers ! laiffez l'ombre & le frais
Mêmes
291 109.619 up us1 31igiss
Long-temps encor,e29p3ro0t1ég1e0r fon enfance.
Ah ! redoutez , loys un
900b 201
el pluvieux
D'abandonner ces germes précieux 22
•sb edqmyvi xus atola $ 91foasi
Mais c'eft allez , qu'en globe terminé
Un arrofoir , dentement incliné ? POSTE
Dont l'eau par jets , Sépenche en larmes fines ,
Du jenne peuple, alaire, les racines...
En achevant de dicter , pour ainsi dire ,
des loix aux fleuristes , M. Picardet fuppofe
qu'il sient tout ce qu'il vient de dire
dun Officier François qui a fait quelque
féjour en Angleterre , & qui , après tout
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
"
ce qui concerne la manière de cultiver
l'oreille d'ours , fe livre , dans une retraite
agréable , aw plaifir de mettre en pratique
les leçons qu'ila reçues . Cette fuppofition lui
donnęlieu de faire ladefcriptiondes jardins
& des appartemens deroe Guerrier , devenu
fleuriste &nquil péuniffant le goût des
beaux arts a celui de l'agriculture , s'eft
formé une galerie , dans laquelle la peinture
lui rappelle le fouvenir des événemens
les plus glorieux de fa vie , & perpétue le
plaifir que lui donne la vue
donne la vuedes fleurs qu'il
chérit.
M. Picardet feint qu'on voyoit dans
certe galerie plufieurs fiéges , plufieurs combats
, où le François avoir foutenu l'honneur
de fon nom fous la conduire deg
héros les plus renommés ; & , s'adreffant
à Monfeigneur le Prince de Condé , le
Poëte dit
C
Vous auffi , Prince , animez ces tableaux ;
On vous y voit , on y voit la victoire
Dans Haftembeck vous nommer ſon héros.
Mais qui toujours croiroit de l'infidelle
S'affujettir la volage fureur ?
Il paroifloit qu'aux bords de la Dymelle
Elle oublioit notre ancienne valeur.
Surpris , l'on céde , on s'ébranle , on chancelle ;
Déja Brunswick nous pourfuit en vainqueur
NOVEMBRE 1766. 151
Condé s'arrête à lui marche , s'élance ,
Frappe & bientôt a brifé la foretrellisto !
Ah , d'un Bourbon que mes peut la préfence !
Vous le favez Soldats de Boifgelino poleer
1 Fiers eſcadrons¡ 1 Reine | Flanded , Dauphin *
Vous l'avezivo quand marchant for fa trace
Friedberg Thais quelle est mon audace !
• Eft ce au hautbois à mêler les aééens
Auxstond hardis de la fière trompette proti
Et Vanhuifen , Peintre heureux du printemps ,
Eût-il jahrais , oubliant les talens ,
"Sçu de Lebrun hranier la palette : !
!! q
30900
PRIX de l'Académie des Sciences , Arts
& Belles-Lettres de DIJON.
avol mental ahel.
Dans les annonces que l'Académie de
Dijon a faites du prix de 1767 fur les antifeptiques
, elle avoit fixé la valeur de ce
prix à la fomme de trois cents livres ; mais
M. le Marquis du
mus & armées
dupail , Maréchal
des
fon Lieutenant
Général dans le Verdunois , Académicien
honoraire non téfident ; par amour pour les
lettres qu'il cultive , & pour donner à la
province de Bourgogne , fa patrie origi-
[USTRY
Efcadrons de la Gendarmerie .
Giv
PER
152 MERCURE DE FRANCE
naire , des marques authentiques de fon
attachement & de fon-sèle , ayam fait dés
nation à l'Académie de Dijon , conjointement
avecDame de Cruffol d'Uzès Mon
taufier ,fon épouse , d'uns famme de ddx
mille livres , pour y fonder à perpétuité
un prix de la valeur de quatre cent livres,
par acte reçu , par le Jay & Dumoulin, Notaires
au Châtelet de Paris , le neuf Ayril
goldmisis no1 206291119
b . darraiul , ob 9: L'Aadémie
Dijon
des
annonce
au pu
blic que fon prix de 1767 , & tous ceux
qu'elle donnera dans la fuite ye
8 Some of
feront
médaille d'or de la valeur de quatre cents
fla
livres , qui fera donnée à l'Auteur de la
pièce jugée la meilleure , en obfervant
toujours les anciens ufages de cette compagnie.
9960
MARET, Secretaire perpétuel de Académie.
Svovlovs up ,no
ossibl
เมล
20dilim o
2217676 , show
Sodor escolle
s '
ob xing u
D
lash sol
jun xusc
NOVEMBRE 1766. 153
alojnos
et & gamedas) .
oji ab simò̟bæɔAT £ none
PRIX propoſe pan Académie Rogule des
Sciences & Belles Lettres dePfiffe,pour
by w 251 91115
2 eb slev el ob xinq ai
19 sup
1763
.
nonne nou
ACADEMIE Royale, des SScciieences &
Belles -Letites , dans fon affemblée publi
que dus Juin 1766 , a déclaré que le prix
dtee llha claffe de Mathématique fur la vis
d' Archimede étoit adjugé au mémoire qui
avoit pour devile : Onus , quod leve fer-
Sul sau
hus,
tur Bene fertur , & dont l'auteur eeft M.
Jean Frederic Hennert , Profefleur de Ma-
Part
thématique à Utrecht , & Membre de la
Société d'Harlem . La pièce qui a pour
vife :
299610 2033ns 291 2112
Invitat pretiis animos , & pramia ponit.
a obtenu l'acceffit.
de-
Le prix de la claffe de Phyfique fur la
nutrition , qui avoit été renvoyé à l'année
1766 , a été adjuge dans la même affemblée
à la differtation dont la devife eeiftt:: Simitia
fimilibus gaudent. L'auteur eft M.
Durade , à Paris.
La claffe de Belles Lettres propofe pour
le prix de l'année 1768 ,
L'Eloge de LEIBNITZ .
Ceux qui y travailleront , comprennent
Gv
154 MERCURE DE FRANCE..
•
bien qu'il s'agit , en raffemblant fes particularités
hiftoriques de la vie de te grand :
homme , de bien repréfenter fur-tout fa
doctrine , & de faire connoître toute la
part qu'il a eue aux progrès de l'efptit
humain.:
sign.ol pb amannsi
On invite les favans de tout pays , excepté
les Membres ordinaires de l'Académie
, à travailler fur cette queftion . Le:
prix qui confifte en une médaille d'or du,
poids de cinquante ducats , fera donné à
celui qui , au jugement de l'Académie
aura le mieux réuffi. Les pièces , écrites .
d'un caractère liſible , feront adreffées à M ..
le Profeffeur Formey , Sécretaire perpétuel
de l'Académie ..
Le terme pour les recevoir eft fixé juſ– .
qu'au 1 de Janvier 1768 , après quoi on.
n'en recevra abfolument aucune , quelque
raifon de retardement qui puiffe être alléguée
en fa faveur .
On prie auffi les auteurs de ne point :
fe nommer , mais de mettre fimplement
une devife , à laquelle ils joindront un
billet cacheté , qui contiendra , avec la devife
, leur nom & leur demeure.
* Le jugement de l'Académie fera déclaré
dans l'affèmblée publique du 3 Mai.
176.81 .
û
NOVEMBRE 1766 155 .
On a été averti par le programme de
l'année précédente que le prix de la claffe
de Métaphyfique qui fera adjugé le 31
Mai 1767 , concerne la queſtion fuivante :
asp ton peut détruire les penchans qui
viennent de la nature , ou en faire naître
qu'elle n'ait pas produits ? Et quels font
17
tes moyens de fortifier les penchans , lorf
qu'ils font bons , ou de les affoiblir lorfqu'ils
font mauvais , fuppofe qu'ilsfoient invincibles
pris.ch zbr
e
911709290219 291 nusim
M2497b001 ) , side
A w Distor
51996
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2.obop, alpel 60
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م ا ع ل ا
M &ah gopildnafasipsius n
TA
156 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLES IV.
A
My so tistimos
BEAUX
saidrot R
t 10 %
ARTS UT PLESS
not insió all'op
пojasustiov£ D A
PRIX propofe par l'Académie Royale de
Chirurgie , pour l'année 17680A
dingarvu
sis
0
L'ACADÉMIE Royale de Chirurgie propofe
de nouveau , pour l'année 1768 , le
fujet fuivant :
Etablir la théorie des leftons de la tête
par contre- coup , & les conféquences pratiques
qu'on peut en tiret
Les mémoires qui lui ont été envoyés
précédemment n'ayant pas templi toute
l'étendue de ce fujer , elle croit devoir
indiquer un recueil d'obfervations d'anatomie
& de chirurgie , où l'on trouvera
les principes donnés par les meilleurs
Auteurs fur cette queftion importante
* A Paris , chez Cavelier , Libraire , rue Saint
Jacques , ay lys d'er.
NOVEMBRE 1766. 157
L'intention de l'Académie
eft de favorifer
les concurrens en leur préfentant des faits
tirés des livres rares , qu'il paroît effentiel
de connoître & de confulter. Le prix fera
double confitera en deux médailles
dor , de la valeur de cinq cents livres
chacune , fuivant la fondation de M. de la
Peyronie a q
A
Ceux qui enverront des mémoires font
priés de les écrire en françois ou en latin ,
& d'avoir attention qu'ils foient fort lifibles,
tayo simbbooba rog Sout
Les Auteurs mettront fimplement une
devife à leurs ouvrages ; ils y joindront
à part , dans un papier cacheté & écrit de
leur propre main , leurs noms , qualités
& demeure ; & ce papier ne fera ouvert
qu'en cas que la pièce ait mérité le prix.
Ils adrefferont leurs ouvrages , franes de
port , à M. Louis , Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Chirurgie , à Paris ,
ou les lui feront remettre entre les inains.
Toutes perfonnes , de quelque qualité
& pays qu'elles foient , pourront afpirer
au prix , on n'en- excepte que
n'en excepte que les Membres
*
de l'Académie .
I
Les deux médailles , ou une médaille ,
& la valeur d'une autre , à volonté , feront
délivrées à l'Auteur même qui fe fera con--
noître , ou au porteur d'une procuration
1.58 MERCURE DE FRANCE
de fa part ;l'un ou l'autre repréfentant la
marque diftinctive , & une copie nette du
mémoire.
Les ouvrages feront reçus jufqu'aurdere
nier jour de Décembre 1767 inclufivement
; & l'Académie , à fon affemblée
publique de 1768 , qui fe tiendra le jeudi
après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le prix.Wad
L'Académie ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui ont
été légués par M. de la Peyronie , une
médaille d'or de deux cents livres à celui
des Chirurgiens étrangers, ou régnicoles ,
non Membres de l'Académie , qui l'aura
méritée parun ouvrage fur quelque matière
de Chirurgie que ce foit , au choix de
l'Auteur elle adjugera ce prix d'émulation
, le jour de la féance publique , à celui
qui aura envoyé le meilleur ouvrage dans
le courant de l'année 17672
Le même jour elle diftribuera cinq médailles
d'or de cent francs chacune à cinq
Chirurgiens , foit Académiciens de la claſſe
des libres , foit fimplement régnicoles , qui
auront fourni , dans le cours de l'année
1767 , un mémoire ou trois obfervations
intéreffantes,
NOVEMBRE 1766. 159
OBSERVATION fur une cataracte offifiée ;
par M. JANIN Oculifte du Collège de
dusty
Chirurgie de Paris » Affocié Correfpondant
de l'Académie des Sciences , Arts def
& Belles - Lettres de DIJON, S
LE fils aîné de M. Soulier , ancien Officier
d'infanterie , demeurant à Bézier
étoit avec
Je
ne cataracte
à l'oeil
gauche
. Je l'operai en Avril 1760.
Lorfque la fection de la cothée tranfparente
fut fuffifamment grande , je compriinai
légerement le globe de l'oeil pour déter
miner la fortie du corps opaque.La difficulté
que je rencontrai à fon extraction me décida
à ouvrir davantage la capfule criftaline
, & à comprimer enfuite l'oeil avec ,
modération , & à différentes fois . Mais ,
bien loin que la pupile fe dilatât par ce,
moyen pour donner paffage à la cataracte ,
cette ouverture fe retrécit au point qu'il ,
ne fut plus poffible de diftinguer le corps
apaque..
Après dix minutes de repos , j'examinai
Fétat de la prunelle ; comme fon retrécif-
I
160 MERCURE DE FRANCE.
fement étoit toujours confiderable ? je pris
le parti d'ineifer le bas de Titis , afin d'ins
troduire une curette dans la chambre portérieure
de la porter derrichele criftallf
pour le foulever le mener endevahe
cette manoeuvre réuffit , & l'extraction du
corps opaque devine dès facile pla papille
Le rétablie dans l'état de dilatation nata
relle & Viris n'apas perda Puſage de Tes
mouvemens? q21900 211799 25 gifti
Fexamini le criſtalin que je vendis de
places, il étoit d'une fiſtance offenſe , th
d'une forme lenticulaife très applatieg
quoiqu'irrégulièrenildit dans frondeurs
foit à fes furfaces les réalités de ceerin
talin dépendoient de différens points qui'
s'élevoient de plufieurs différentes parties
de fon difque , & c'étoient ces points quî™
avoient irrité les fibres de l'irisg
miné le retrécilement de la pronelle,
que j'avois fait comme de coutume une
douce preffion far le globe pour élargir
certe ouverture (2 ) .
deres
Trente- cinq jours après l'opération , lạ
cicatrice de la cornée & celle de Pirisétaient
bacio snub also ab emot ng
( 1 ) Quelle peut êste la cauſe de l'ollification
du criftalin 1932 angalib
at
( 2 ) Le retréciffement extrême de terre pru
nelle peut fervir à prouver l'èxiſtence des fibres
mufculaires de l'iris.
1
NOVEMBRE 1766. 161
f
fi parfaites , qu'on n'y pouvoir plus diftinguer
la trace des incifions ; la vue même de
cet il étoit fi bonne , que M. Soulier eut!
la fatisfaction d'en lire ,fans le fecours des
lunettes , des ouvrages imprimés en trèspetits
caractères, just svona v
On fait que toutes les perfonnes aufquelles
on a fait l'opération de la cataracte,
ont befoin de verres convexes pour pouvoir
diftinguer les petits objets , parce que l
vle
corps vitré qui n'a pas autant de denfité
naturelle que le cristalin , n'occafionne pas
dans les rayons lumineux une réfraction
égale à celle que le criftalin que l'on a fait
fortir de l'oeil , y produifoit avant fon altération
: cependant le jeune homme opéré
n'avoit pas befoin de lunettes pour lire . Il
feroit intéreffant de dévoiler la caufe de
ce phénomène extraordinaire : Quelques
remarques que j'ai faites fur l'oeil de M.
Soulier , le trente - fixième jour après l'opé
ration , ferviront peut- être à découvrir cette
caufe.
Si je regardois directement en devant
l'oeil opéré, le fond du globe me paroiffoit
en forme de cercle d'une couleur verdoyante
je l'examinois obliquement
je ne diftinguois plus le cercle coloré , mais
un fond de couleur noire très - foncée :
162 MERGURE DE FRANCE.
quand je dirigeois avec un peu moinsd'ob
liquité mes regards fur le fond du globe , da
portion oppofée à la prunelle que j'en appercevois
étoit de couleur verdoyanté ,Ja
portion, latérale de couleur noire,q.M
La bonté de l'eil de My Soulier n'au
roit- elle pas dépendu de cette couleur lyerdoyante
que j'ai obfervée au fond du globe
? Et fi cela étoit , n'en reconnoîtrionsnous
pas mieux qu'il eſt le véritable organe
immédiat de la vie ? Tout le monde
fçait qu' Ariftote & Galien croyoient le voic
dans le cristalin & qu'il n'y a pas bien
long temps que cette erreur de ces deux
grands hommes a été détruite mais il importe
peut- être encore de rectifier les opinions
que l'on a fubftituées, à la leur.
to
4
t
La plupart des Phyficiens regardent la
rét ne comme l'organe de la vifion : mais
d'autres attribuent cette prerogative la
Choroide. Ce dernier fentiment a été foutny
par M M. Mariotte & Lecat. Ces
i génieux Phyficiens ont fait un grand
nombre d'expériences , defquelles il paroît
réfulter : 1 ° . que la partie moelleufe du
nerf optique eft infenfible à l'impreffion des
rayons de lumière : 2 °, que la rétine ne
peut pas refléchir les rayons de lumière à
caufe de fa tranfparence : 3 que la cho-
Ο
NOVEMBRE 1766. 163
roïde par fon velouté noir eft propre à abforber
les images des objets d'où ils concluent
que c'est la choroide qui eft l'organe
immédiat de la vue ( ) . 101 lo
M. Perrault, qui eft de l'avis de ceux
qui prennent la rétine pour cet organe, prérend
que la choroïde ne Peſt point , attendu
qu'elle n'eft à la rétine que ce que le vifargent
eft à la glace du miroir . Mais il auroir
foutenu fon fyftème par une preuve
plus forte , s'il eût dit que le velouté noir
ne fe trouve pas au fond des yeux de tous
les Tufets tant hommes qu'animaux. EN &
effet il n'y en a polit dans le fond des
yeux du boeuf , du mouton , & d'autres :
au contraire on y apperçoit conftamment
que couleur verdoyante quite en querque
forte celle de la gorge de pigeon , ou
de la nacte de perle.....
4
S
Certe couleur eft-elle propre à abforber
les images des objets qui fe peindront fur
la partie de la choroïde où elle fe trouve ?.
Les animaux dans les yeux defquels on
diftingue cette couleur , voyent- ils bien
moins , ou mieux que les autres ? Enfin ,
n'y a- t - il pas des hommes qui ont une par-
(2 ) Voyez à ce fujet le Journal des Savans ,
année 1668 , & l'excellent Traité des Sens , par
M. Lecat , fameux Chirurgien de Rouen ..
164
MERCURE DE FRANCE US
tie de la choroide de la m up in
dela même couleur
que les animaux dont je viens de parler?
Si l'on s'en tient à l'obfervation
codeffus,
il paroît que ceux qui ont le fond de la
choroide de couleur yerdoyante ,font dans
le cas de mieux voir que ceuxΟ
Te
toute la ſurface de la choroide exactement
D : 2911154 231 18
noire.
Sup clue) al fis ia -elle , enggoloHY
L'Auteur demeure, a
demeure
à Paris à Paris rue Coquil
lière , vis à vis celle des vieux Augustins,
siemtiasdason's 19tilami s
19 10,2911sпblo sbortis est 18 Supriy
HORLOGER
PE100
libri e
LETTRE fur les Horloges à carillon écrite
suoja sanois119091
ANTON Harra
par le
nooood 291 700q 20on im
IL ne m'étoit pas néceffaite , Manbeau
d'entendre fonner le carillon de la Sambrie
taine, pour être à même de vous dire de que
je penfe des ouvrages de cette forte Lesnét
flexions particulières que ja érés dans le
cas de faire , & que vous deftex punje
vous communique fur cette matière égbi
gée ( & à la vérité plus auricule quale ) ,
m'avoient laiffé, peu de cautiudebquliby
eûtà Paris , plus qu'ailleurs , quelque chofe
NOVEMBRE 1766. 165
au moins fupportable en ce genre : &
comme il n'eft rien en tous les genres qui
n'exige des recherches particulières , Tuivies
& raiformées , pour arriver au degre hoforible
où font aujourd'hui les arts en
France, vous ferez moins Turpris de l'imperfection
des horloges à carillon , fiv
conffidérez que de toutes les parties de
PHorlogerie , celle - ci est la feule qui n'ait
point excité l'emulation des curieux , ni
Vous
910
Techerches des habiles Artiftes ; Toit
pour en fimplifier le méchanifme , fi compliqué
par les méthodes ordinaires , ou en
corriger & varier les effets.
***
प
C'eft fans doute de cette forte d'indifférence
qu'il réfulte que le goût qui s'étend
& fe perfectionne tous les jours à l'égard
d'une infinite de chofes , même les plus
inutiles , n'a point encore pris faveur parmi
nous pour les horloges à carillon ; ou
dumdinslet,alipréfumable que ce qui em-
-pêche qué oés fortes de machines ne foient
enpufage par conte la France e'eft qu'il
leuraanque ce dégré de perfection qui
empottede fuffrage de tous les connoiffeurs
aim quelesagrémens quiplafferit à toutes
lesperfonnes quiantudagoût 20
( D'après dente fimple remarque , fe fuis
perlupdel Monfieut que s'il avoit à Pa-
Todo supisup , auellis up en
166 MERCURE DE FRANCE..
*
ris une feule horloge a canillon auffi,jante
& aufli agréable dans les effets, que je crois
qu'on peut le faire , le goûtes en dépahdroit
également dans cette célèbre Gapig
taleodans tour le Royaumes Mais par
ce qui eft connu l'on craint &
fon d'ennuique caufe un bruit confudde
fons difcordans qui frappes& fatigue boo
reille , bien loin d'exciter aucunes deßces
fenfations agréables que font léprouver
toutes autres fortes d'inftrumens bannot
nieux conduitsgav.de juſtoffe) goûo &} net>
tetés must sup sib aulq 1st sa li'up & эпр
Cependant je le demandel de vaiss
connoiſſeurs , ainſi qu'à toutes dès perfon
nes qui aiment d'harmonie , zem eft- il de
plus agréable , plus expredive , & plus flatteufe
pour l'oreille, que le fon d'une bofine
cloche réputée pour teller? Pourquoi plur
fieurs enfemble, également bonnessi fraps
pées avec goût & préciſion , ne flatterdiente
elles pas de même l'organes La difordance
des cloches , l'aigre de l'harmonie ,
la difconvenance des airs mal choiſts ‚§l'inexactitude
dans la mefure & laroonfire
fion dans le chanp, tout cela rebutel, al
eft yrai , d'entendre des carillonist maid
que ces mêmes coches ayent unei harmoe
nie bien nette , qu'elles foienuasdordées
entre elles , autant qu'il eft poffible de le
F
NOVEMBRE 1766. 167
plus
faire qu'on leur faffe arriculér des fons
avec mefire & délicatelle qu'onichoififfeqdesairs
relatifs & iconvenables au
geqre d'harmonie & d'exécution qui ne
peqtabité exprimée qué par des coups de
marteaux; qu'on évite la confufion dans
lehchant & dans l'accompagnements qu'on
rende enfin desqeffers plussfürs
exacts enrendant de même le méchanifme
phus fimple plus folidel & par daomoins
difpendiouxe alors je penfel que los caril
lons fetono plaifir au plus grand nombre ,
& qu'il ne fera plus dit que leur grand
ufage en Flandre bn'eft dû qu'au goût
national . Je fuisoloin de prétendre qu'il y
foir du plus de perfectiones up 20
Plufieurs obſtacles réſultans des conftructions
ordinaires des carillons , far- tout
en grand volumell empêchentqquences
machines med fatisfallent aux conditions
cindeffuseft ongoing wog osvě 200
Le principal & inévitable de ces obftacles
groenfuivant la méthode ordinaire ,
eft la néceffité où l'on eft d'employer plufieursomarteaux
fur une même cloche. Je
dis Jaméceffité parce qu'il n'eft pas poffi
bdesde faire fonner des airs unpeu longs , "
c'eft asdisey de quantité de mefures , fans
donner beaucoup de lenteur à la marche du
cial ab alding ♬ɔ li'n ,
no com
168 MERCURE DE FRANCE,
cylindre fur lequel font notés ces airs ; &
qu'alors il eft de même impoffible qu'un
feul & même marteau puille répéter plufieurs
coups de fuite avec la vitelle qu'éxige
un chant où il fe trouve des pallages
de croches , doubles croches , &c. Ainfi
il faut employer néceffairement plufieurs
marreaux fur une même cloche. Or il
eft bien difficile , pour ne pas dire impoffible
, quelqu'exactitude que l'on mette
dans la conftruction & l'exécution de la
machine, que 2 , 3 & même 4 marteaux
fur lamême cloche , puiffent agir avec une
telle égalité de pefanteur , de mouvement
& de viteffe , qu'ils produifent à chaque
coup différent des fons affez égaux & affez
meurés pour ne point bleffer , je ne dis
pas feulement une oreille délicate , mais
le goût le plus ordinaire qui cherche à reconnoître
un air ou un chant connu qu'on
veut lui faire entendre: il entend fouvent
au contraire , que des coups qui doivent
frapper fucceflivement & à égale diftance,
ou à diftance mefurée , les uns des autres ,
fe confondent & défigurent abfolument
le chant au point de n'en diftinguer , avec
de l'attention , que quelques pallages al
rendus.
Cette confufion eft, en bonne partie ,
le
NOVEMBRE 1766. 169
le réfultat de l'extrême lenteur du mouvement
du cylindre. Ses pointes deftinées
à la levée des marteaux , paffent en effet
fi lentement ( parce qu'elles font de neceflité
extrêmement proches les unes des
autres ) , qu'il n'eft pas poffible de rendre
les chûtes de ces marteaux auffi preftes &
auffi précifes qu'il le faudroit pour n'entendre
aucun défaut de mefure . Et d'ailleurs
, 4 marteaux , & fouvent plus , qui
levent enfemble , lorfque le nombre en eft
ainfi multiplié , réfiftent inégalement au
cylindre & en altèrent néceffairement la
marche & la régularité : cette altération
fe fait fentir à l'oreille par un retard fenfible
dans la mefure lors de Pinftant de la
levée de plufieurs marteaux , & par ane
précipitation le moment fuivant
D'après ce qui précède , il feroit donc à
fouhaiter qu'on pût donner affez de vitelle
au mouvement du cylindre , pour pouvoir
fupprimer une quantité de marteaux ( que
je crois inutiles & n'en mettre qu'un fur
chaque cloche .
Cette fuppreflion , confidérable pour
Partifte , & avantageufe pour la juftelle &c
la folidité de la machine , paroîtra bien
difficile pour ne pas dire impoffible , fi
l'on exige un même diamètre au cylindre
1 & même nombre de mefures aux airs, &
H
170 MERCURE DE FRANGECE
d'autant plus difficile qu'on n'a cu faire
faire jufqu'à préfeng ay up sex 94.3
cylindre pour un feuligir quelquetendu
qu'il forr . Mais h 34
d
em
on effayout de lui, eg, Fave Faire 41 plus
¿Â ‹ Ò QPSG RAHE HIL BEM PIEAS Omgins ΠΟ
eft certain ajon, out a fois bregde A
de la circonférence, B
250
nombre de pointes que ces pointes Byang
4. fois plus de distance les unes des auwes
, les levées des marreaux pourroient
être allongées dans la même proportions
& les chutes par conséquent fern
fufceptibles de plus de vitele & depresi
fion , la refiftance des manteaux fur le fra
lindre , pomtoit être 4 fois moindres
réfultat du tout, ainsi que la durée rotale
du mouvement , feroit de même en pla
portion avec le produit de la force mot
trice , c'est à dire , qu'avec un même poids
moteur , f'on pourroit à tous égards pros
duire au moins les mêmes efters diale
me flatter que tout lecteur avec les plus
Limples notions de mechanique concevsa
aifément le vrai de ma propofitionsst
Un fecond obftacle auffi effentiel aller
ver que le premier , c'eſt la difficulé de
placer les pointes , qui l'on veut les notes
fur le cylindre , a relle distance les unes des
ji H
NOVEMBRE 1766. 171
97131
autres , & a tel point béométrique de la
Afcoнferéncé qu'UR Pega à propos .
Les cylindles , ' dits univerfels !, Tur lef
quets on peur noter beaucoup de différens
airs les uns après les autres font par cet
effer cribles d'une infinité de trons à diftan
ces égales mats 'toujoufs bornées à une
proximité quelconque , enforte que ces di
tances une fois données ne peuvent être vas
rices qu'en
,
292des pointes
de
f
férentes espèces , & cependant jamais affez
différentes pour arriver à tons les points
afBiffaites de la circonférence. Ainfi privé
Ainfiptive
de lafaculté de livre fon goût en poinfaint
ou notans les airs ſur le cylindre , le
compofiteur eft malgré hii affervi à une
regle gênante & imparfaite qui le met hors
defht de donner au chant toute la préci
fon & l'élégance defirable.vbinog
2b
Ces deux principaux obftacles peuvent
eftel Tutmontes. Il et beaucoup d'autres
@brrections à faire dans le méchanifme des
Bal
horloges à carillons , pour leur donner toute
la perfection dont ils font fufceptibles.
J'entrefois dans un plus grand détail , fi
jellé croyois néceffaire , & que d'ailleurs
tes bornes d'une lettre ' me le permiffent :
pindiquerbis peur-erre les moyens de rendreves
machines agréables au point de
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
faire defirer de les entendre aux Confioiffeurs
les plus délicats. Mais comme it he
fuffit pas toujours de raifonner pour¹METĮ
me en faveur des objets contre lefquels on
eft prévenu avec une forte de faifong¹je
étois en avoir dit affez pour les perfonneb
cafieufes & en état de juger , & erop fans
doute pour ceux qui ne prêtent attention
u'au chofes abfolument utiles. Noferai
peut- être auffi effayer d'en propofer de ce
nombre : en attendant que mes occupations
actuelles , & d'un autre genre n'en laillens
lelofilov & oledmsa ib 91602 192
qu
ni stqmst einem £ von , M.2.8.0
-Jai Phonneur d'être, &elsql & bпo I
28 , 15. I siným 91,1gqiz¶ ni onsh
ET TDI 19109929 Jrevueg of 295919 2911b
ARTS AGRÉABLES.
Ꭺ
- xit sb v imeb » méivuen
MUSILQ Uvel ab 0193
ls xl onbb emim el ing toj us
SEI
EI Sinfonie , con obboe obligatti &
corni da cacia ad libitum. Compofte
dell Signor Roefer , virtuofo di camera
di S. A. S. il Principer Monaco. Opera 4.
Prix 12 liv. Mis au jour par M. Venier,
feul éditeur defdits ouvrages,
ja H
ХОЙАЯТ ЗА Ям
NOXV EM₁B BE 18760, 473
Fausende bautbois , les clarinetres ou flûtes
pourrons fuppléer, Ces fymphonies fe ven
dront enfemble ou féparément. Le prix
ferandes divses 8 fols chacune , en les
détachane AParis , chez M. Venier , éditeur
de plufieurs ouvrages de musique , à l'en
trée de la rue Saint Thomas-du -Louvre
vis-à-vis le château d'eau , & aux adreffes
ordinaires A Lyon , chez MM, les frères
Legoux place des Cordeliers , & M. Cofcan
place de la Comédie bollur
Sei Sonate di cembalo & violing di
G. B. S. Martini , novamente ftampate in
Londra a fpefe di G. B. Venier , & fi vendano
in Pariggi , le même M. Venier , &
aux mêmes adreſſes. Prix 7 liv. 4 fols. Lefdites
pièces fe peuvent exécuter fur la
harpe.
On trouvera aux mêmes adreffes Ale
neuvième & dernier oeuvre de fix Concerto
de clavecin , de feu Pellegrini , mis
au jour par le même éditeur . Prix 12 liv.
ngildo sodes ros , meine rie
floqmo .) .mith s . snag ab inos
Storico ib olov poй orgy lisb
49.2.A.2 ib
15 M 18q2M vil- £ 1 x1¶
299£1уuo ablab musibe lat
H iij
174 MERCURI
DE FRANCE
.
.2b105A asb iT b
A M.
e bar M, DE LA PLACE , auteur dy Mercure
s'm de France; A 25b biT 9110v mislq '
-neve siduota willis
'lab el brot & faballo eh syst D'Orleans , ce premier Abút 1986 .
& nam ob 19ɔons 200v sb
£
sinom
Relet, Monfieur pour tout ce
inqui peut contribuos, au progrès des feienshes
Nobles artspielt finconnu que jape
-Derains pointidai vous prier de rendre pu-
Tublique para vaje da Mercure une lettre
nquerijadreſſe à M.ľAbbé Rouffieraugur
de l'excellent Traité des Accords . Comme
la demeure de ce favant m'eft inconnge ,
j'ai cru que pour lui faire parvenir quelques
réflexions importantes que la lecture
de fon ouvrage m'a fait naître je ne nou-
& ns ppuvois
trouver un meilleur expedient que
de les confier à votre journal. Je fais que
le Mercure voyage dans les pays les plus
s éloignés , & jel ne fais nul dome qu'il
A ne connoille la retraite de M. l'Abbé
Reuſictsɔnid ga -
-sqle'upleup no-si
-mi J'ai l'honneur , &cɔ no'up ,
sq
róimi
thing at no lamptal anb elistab ob stasa
με πουλοqmos ab in ob
vi H
NOAMIEM BяR Eя66.175
€
LETTRE à M. P Abbé Rou88IERy auteur
du Traité des Accords .
HAI¶ AJ Hq M
J'AI lu , Monfieur , avec le plus grand
plaifir votre Traité des Accords : if m'a
1 que vous réuniffiez le double avanréunificence
19
de
tage poffeder a
det à fond la fcience de l'hara
fond lade
monie , & de vous énoncer de manière à
vous faire(comprendre del tous vos lec-
-teur's? C'eft ce dernier talent fi rare parmi
Jestfavans qui m'a fuggéré le deffem de
Vous écrire pour vous inviter à une nou-
STvelle entreprife dont je vous crois feul
capable. On ne mé Toupçonnera pas fans
sudome de vouloir déprimer les ouvrages
de MM . Rameau Bethfiz Alembert
-Is
&Pautres leur utilité eft reconnue , & je
conviens que je ne les ai pas étudiés fans
-" quelque profit : mais j'avouerai peut - être à
uma honte , qu'ils font la plupart fi inin-
Stelligibles qu'on eft tenté de regarder
20harmonie comme un cahos impénétrali
ble. On n'y trouve nul ordre , nulle médhode
dans l'expofition des principes. A
peine apperçoit -on une étincelle de lumière
; à peine conçoit-on quelqu'efpérance
, qu'on eft rejette dans une mer immenfe
de détails dans lefquels on fe perd.
La plupart des traités de compofition fup-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
pofent un compofiteur & nullement celui
qui fouhaite de le devenir. Dès les
premières pages , un auteur nous faitparp
de fes connoiffances profondes , s'explique
en termes obfcurs & mystérieux , & feroit!
bien faché de nous faire paller par les de
grés qu'il faut néceffairement parcourir 21
fi l'on
Sup aro
a
94
bon your arriver au terme où il fe mon
tre. J'ignore quelle peut - être la fource :
d'une méthode aufli vicieufe. Croitids
faire tort à fes lecteurs , en leur sexpliis
quant trop clairement une chofe qu'ils
defirent apprendre ou bien croitib feb
faire tort à lui - même,ben entrant dansb
des détails qui lui paroiffent au deffous de
lui ? Si ce font là fes fentimens
, pourquoiq
fe donne - t- il la peine d'enfeigner
? C'eſtb
un travail inutile , dont on ne lui a aucune
obligation . Que conclurre de tout cedi às
Suion que nous n'avons pas encore un bamı
traité élémentaire de compofition
dansıy
lequel il foit poffible de puifer par degrés é
les connoiffances
néceffaires pour parve
nir à compofer fûrement un bon tour hatsp
monique. Je defirerois qu'on levât le sidileg
qui couvre encore la,fcience muficades
qu'on en fit une ſcience fimple & ailée às
retenir qu'on pofât des principes d'où lesq
conféquences dérivaffent, naturellement
& q
fans efforts : enfin qu'on rendît raifon - del
tout ce qujon expofe , & furtout (ljesite
H
V
COMA E FAM
19
१
nu D
nsloa
-32 NÃO VпEMBRE
1786. 179
fçaurois
trop le répéter ) qu'on fuppofát
que celui qui vous lit , defire de tout voir
&upde tout entendre
. Je voudrois
que
Bexemple
fut toujours
joint à côté du pré- cepte 3 afin que l'efprit purenfaire prom
promptement
l'application
. Un traité compofe
felon ce plan , feroit une eſpèce de rudi- ment des mufique
, dont tous les compofiteurs
ne pourroient
fe paffer. Il n'appartient
fans doute qu'à des gens extrêmementpverfés
, & pour ainfi dire , maîtres
de leur art, d'en parler familièrement
, & defe faire entendre
. Cette confidération
m'a porté Monfieur
, à m'adreffer
à vous
pour vous engager
de donner au public
des leçons élémentaires
de compofition
telles que je les imagine. Vous poffedez
aú fuprême
degré le talent d'expofer
clai- rement les chofes les plus abftraites
: vous
trouvez
toujours
le terme le plus propre à la chofes que vous voulez décrire : vous
n'êtes point diffus , & vous dites tout ce qu'il faut dired Ce feroit un malheur
irré
parables
que vous ne vous déterminalliez
passa compofer
un ouvrage
que tous les P amateurs
de mafique
attendent
avec im - P patience
, & fur lequel vous êtes feul cal * pable de répandre
un jour defité depuis fi long- temps, ibnst no up as nos enst
Jaillionneur
, & csłoqxe
пoDE B. 1001
Hv
78 MERCURENDE FRANCE.
-
b slôr si zab 21080 9lIM slduob
Insmistustood asjul 25 ob nu le sib
motshpuplip Τολ
.I.audab
ige ve vel ab 19
Lup Estib
nove
< 191
SPECTACLE
nism gol sb , Seb sis
e
ust ofte sttoupet Jove Stoibet
รณ ม iolsv
zism iloj fe notolp
subgen mot not sq flo'n smulov el ob
continue les Fêtes Lyriques.
up
> " Mile DUPONT aut nous avions déja
parle Blufieurs fois dansfes debats , aPeparu
dans le petit rôle de Zélima. Le Public ,
qui avoit déja rendu juſtice à l'agrément
de fa voix & de fon chant, 1 entendue
avec plaifir.
.95пsgil
15b Dans le même role on a fait débuter un
jeune Sujet des choeurs ( Milé Detaî?KE ),
ayant une jolie voix , chantane juftè &
donnant des efpérances d'utilité pour ce
theatre. og 2 sq ub ८
Dans la quantité de débutans & de
débutantes que nous avons prefque chaque
mois à annoncer für ce théâtre , il en eft
pen , malheureuſement , dout Hous ayuhs ,
dans la fuite , occafion de pafler for avandep
Fort
tageufement. Mlle ROYALTE , irès-jeure &
fort nouvelle débutante , ell de ce petit
nombre & même avec diftinction . Elle a
MEMBRE¬1668-479
doublé Mlle DUBOIS dans le rôle d'Erofine
+ ette y eft univerfellement appla u -
die. C'eft un de ces fujets heureuſement
diffofés qui, dos qu'ilspargiffent , font
en état de fervir avec agrément. Nous en
avons parlé dans fes premiers débuts. La
grace naturelle de fa taille , de fon maintien
, & l'adreffe avec laquelle elle fait
valoir une voix , dont le fon eft joli mais
dont le volume n'eft pas fort , l'ont rendue
prefque tout à- coup , une actrice que le
* Public ſemble avoir adoptée aujourd'hui ,
wijuſqu'à la defirer dans bien des rôles proportionés
à fon organe & au genre , fort
agréable , de fon talent , dans lequel on
Suremarque avec plaifir , beaucoup d'intelligence.
R
a
MMRIAL
ef nu 19Mile DESCOrgs débuté par un air déta-
( ché. Sa voix paru encore jolie , avec de la
légéreté & affez de talent pour le chant.
On préparoit
If des premiers jours
du préfent mois , Silvie , Paftorale Heroishque
, dongle Pocine eft de M. LAUJON ,
Sula Myfique de MM. TRIAL & LE BERTO
Cet Opéra a été repréfenté avec
fuccès fur le if héâtre du Roi à Fontainebleau
; cependant les Auteurs du Poeme
& de la , Mufique y ont fait des chan-
Ji , gemens confidérables pour le porter à u
lla noiBuiflib sova ommi H
Vande
ມ
C
une
189 , MERCURE DE FRANCE.V
plus grande perfection , d'après les temar.n
ques que la reprefentation publique deur.q
avoit donné occafion de faire épreuve all
laquelle toutes les répétitions particulières
& toutes les réflexions ne peuvent jamais ?
fuppléer , ni donner à la critique le mêmes!
degré de jufteffens ut elle noinst
-olg na smŝin ms y li¿sibusiqqs 10SMMA
COME DIE
Y
FRANCOISE.
-uices asb sidmon 18 silaheving I
25 LEs comédies données en première b
pièce depuis le précédent Mercuregont
été le Muet , de Chevalier à la mode dem
DANCOURT , le Légataire de REGNARDIOVE
le Philofophe marié de NÉRICAULTS PE
DESTOUCHES , l'Ecole des femmes de in
MOLIERE , les Menechmes de REGNARD LUÍ
le Tartufle de MOLIERE , & c. urb sup 29
Les tragédies ont été celles dans defuoq
quelles Mile DURANCI, a débuté. Héra- 919
clius de P. CORNEILLE , Tancrede & Okeftem
de M. DE VOLTAIRE 2tul is- il
19 เว - เม ไร ว
Dans Heraclius , la débutante asjone
rôle de Pulcherie, Elle fut fort applaudie à'2
à la première repréfentation dans les pret
miers actes de fon rôle à da fecondegoellesun
eut encore plus d'applaudiffemens , & darisit
des parties de ce rôles où elle Pavoirégájob
N.OWAFIMBRE 166. 181 *
U
,
moins la première fois cependant elle !
palla au rôle d'Aménaide dans TantPède! P
Iliysavoir tant de fermentation tant de
tumalte dans le Parterres à cette reprép !
fentation que l'on n'adû vien ftatuer fur
lesfuccès de ce jou ! La feconde repré
fentation elle y fut extrêmement & conf
tamment applaudie ; il y eut même en plufeurs
endroits des applaudiffemens univerfels
, & qu'on ne pouvoir regarder comine
fufpects, de toutes les places de la Salle .
L'univerfalité & le nombre des applaudiffemens
furent encore plus fenfibles à la
troifième repréfentation . Il en a été de me
me dans les deux repréfentations que nous
avons vues du rôle d'Electre dans Oreste. I
On peut affurer même que dans ce der
nied rôlevelle abea un fuccès plus brila a
lant,a &ades applaudiffemens plus unanioM
mes que dans tous les précédens . Nous ne
poutons dans de Mercure , rendre com
3
pre- que jufqu'à cette époque
de
l'événe
-up
ment d'un début auffi intereffant que l'eft
celui-ci par plufieurs circonstances , entre ob
autres paolaréparation que Mile DURANCE
s'étoitdéja faite fur le Théâtre de l'Opéra lor
réputation quisfans donte , y feroit deveç al s
nuesencore plus éclatante & plus affermiesim
filedroitarannique d'ancienneté nes'éten
doitpas jufques fur l'exercice public des
182 MERCURE DE FRANCE.
talens , & ne déroboir pas quelquefois ,
pendant long temps, les occafions d'en faire
connoître toute l'étendue, je v I
Nous avons dit, en parlant du premier
jour de ce débur, que les fentimens épient
partagés fur quelques parties du talent de
cette Actrice , mais que tous les fuffrages
fe réunilloient fur fon extrême intelligence,
qualité que nous nous fommes fait honneur
de remarquer tant de fois dans notre Journal
, lorfqu'elle avoit occafion de jouer
quelque rôle à l'Opéra. L'inviolable i
gi
partialité
&de
toque fious, obfervons
toujours , nous force à confirmer
ce que nous avons déja avancé à cet égard.
Ce partage d'avis , déja moins confiderable
depuis la continuation du début , ne
peur que faire honneur à Mile DURANCI,
parce qu'il eft très-vrai qu'il n'y a que Tes
talens dignes d'une forte d'attention , für
lefquels il fe forme ordinairement des pattis
dans le public . Nous attendrons Hofic
( pour ne point enfreindre la loi que nous
nous fommes impofée ) la fin de ce debut,
& nous rapporterons auffi exactement in
fera poffible les diverfes opinions auxquelles
il aura donné lieu. Nous nous garderons
fcrupuleusement , dans ce rapport ,
de
donner plus de poids à certains avis qu'à
d'autres , fur-tour de produire le nôtre ,
a
¹
NOVEM BREYGG. 183
49
ne devant jamais avoir que celui du Pu-
Bledi Pablic bienconfultél isbnog
Ily a eu juſqu'à préfène à chaque repré-
Tentation de ce début , les plus nombreufes&
ſouventles plus brillantes affemblées ,
malgré les vacances ploupul q
290 291 2001 up is so A 91195
109st 29mmol on non supilsup
COMÉDIE ITALIENNE.
to sovs sll'uphols
-
idsldisvlonivinti IsOurT & sloy, suplsup
Na redonné plufieurs repréfentations
de la Fête du Château , Divertiffement qui
avoit été fufpendu par l'indifpofition d'un
Acteur,
ՅՈ Nous avons inféré dans le précédent
Mercure l'extrait de cet
Life cetoouuvvrraaggee ,, lequel
nous avons appris depuis avoir été imprime
fans, la participation de l'Auteur, fa
modeltie
0254501 8pe , en lui Ffaaifant
craire qu'il ne méritoit ppaass ccee flooin.
Nous rapportons ici la Lettre que M.
Favart nous adreffe à l'occafion de cette
Pièce,
2001
fff & qu'il nous a prié de rendre pu
svib et siifoq
-shing enon zuo uod ob ££ li est
L'op zivs 20141795 9b 201q gül
szión al nuborgano -ant , 200
t
46. ddpi 3 MOZ
1849 MERCURE DE FRANCE 9
รวบรวม
JusinoM , aniq anov sɩ
solo top , 2009 290 191 7:67 100g supildag
LETTRE de M. FAVART à M. DELA-US
Artisano
„GARDES 10ORCU al.Mab noinige snood qou
labourey thing up in D'up etion
MONSIEUR , 2 2019.6 : 25: 2019
Prey Ml.
me
28 , 19 ming 3612 9:35 203.no.! " is't
Ja ne voulois point me déclarer l'auteur de
la Fère du Château , que je regardois comme
une bagatelle ; mais je me trouve obligé
nommer pour me juſtifier d'une imputation aufli
fauffe qu'injurieufe : la malignité , toujours habile
à faire des applications , à trouver des rapports ,
prétend que dans le perfonnage du Médecin j'ai
voulu défigner un homme célèbre par fa ſcience
& reſpectable à tous égards. Je proteſte que je
n'ai jamais eu le deffein de perfonnifier qui que
ce fût. Je n'ai jamais eu l'honneur de connoître
M. le Docteur *** que je n'en avois pas encore
entendu parler , malgré la répuration qu'il s'eft
juſtement acquife , & que fignorois même juſ
qu'à fon nom . Comme je fuis très- peu répandu
dans le monde , on ne doit pas être étonné de
cette ignorance. Comment peut - on me ſuppoſer
des intentions dont tout honnête homme doit
rougir ? La Police , attentive à ne permettre auNOVEMBRE
1766. 18 $
eune perforált nauroft pat fouffert cette :
licence.
Je vous prie , Monfieur , de rendre cette lettre
publique pour faire tomber ces propos , qui n'ont
aucun fondement ,
aucent, aucune
vraisemblance
THI
trop bonne
opinion
de M. le Docteur
***
pour
croire
qu'il puiffe y ajouter
foi. Je refpecte
également
ſes talens & ſa perfonne M
J'ai l'honneur d'être très- parfaitement , &c.
ab 911 1976b am mioq aionovan
em spildo VDOT
₹ FYART
Ce is Octobre 1766.
Mus norsJu
206 silaged 900
900'bodifio , a Loq 1900mor
906 alided ammo yo" ,Sungiler & Sust
2h 0 % 27 (1 7 2110
is'( moot Mub
1 cup of
5799
175 luov
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Qui sup 2 listo
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19loqqut am no 1909 ) 5011001 9190
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19 201
186 MERCURE DE FRANCE.
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gom gol kasbesq93,27000 270gitulq zrugsb 991:
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NOUVELLES POLITIQUES.
1513919 Youp
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11. 7 2010 E ! 8.971V 2017 shuo 9 anu siznal ne
Tu De Conftantinople le Juillet 17660 Up
bbc# 2
L
To s ! Sinstrup пotives up
E premier de ce moisis'eftécroulés unikan ,
fitué a la Marine , à peu de diftance de la Douane ,
lequel avoid été ébranlé par des preinières fecoudes
du tremblement de terre quelques perfoniesion
été écrafces fous les ruines de cet édificesyl& plufieurs
autres ont été bleflées . La pefte commence
à fe manifefter ici Elle eft plus répandue au
fauxbourg de Péra que dans aucun autre quartier
de la ville.
1 Dulas.q rooged £ , 2700-
h 29mu19
ي أ ة ي ر و س و
On a encore fenti ici trois nouvelles fecouffes
de tremblement de terre , une le side ce mois ,
à cinq heures , une autre le 14 & la troisième
la nuit dernière. La première , qui étoit allez
violente , a été précédée d'un bruit fouterreina la
feconde , quoique moins vive, a cependant, fait
écrouler un kiofe du Grand Seigneur , fitué à
T'extrêmité de l'Arfenal des vailleaux; & la troi-
Jacoifième,
plus violente que les autres , sjeft annoncée
par un mu
iflement très - fort.uplom 21090ulg
La maladie contagieufe continue, de faire ici de
grands progrès. Elle s'eft manifeftée dans l'hôtel
de l'Amballadeur de France , où deux hommes
en font morts très-promptement, 01 2 9/6
12
43
NOOAWEIM BAR E66. 187
•
Qoique la terre n'eut pas cell d'etre agi
tée depuis plufieurs jours , cependant fon mou-
La plus
rare
&
allez
foible
, de
forte
avoit lieu d'efpérer qu'eite te raffermiroit
bientôt mais les de ce mois , à midi & demi ,
on fentit une fecouffe très vive , & la plus violente
qu'il y ait ea depuis celle du 22 Mai. Elle ne dura
qu'environ quarante fecondes , & , pendant ce
colinuefpace del tempsorelle renverfa trois hans
affez donfidérables le marché des Rentrayeurs
& dasporte di Andrinople. Un pan des muss del la
ville du côté du port sétahuécroulé a éctafé
ulatelier des Armuriers qui y étoit contigo , &
quelques perfonnes ont étébenfevelies fous les
or times . Plufieurs bains & d'autres édifices moins
cosúidérables ont été fortpendommagés ; & le
quartier de Saint Mathias , qui touche aux fept
tours , a beaucoup fouffert. Il y a eu environ trente
perfonnes de tuées & plus de cent bleflées ou eftropices.
Cette lecouffe a dû être plus forte & plus
fenfible le long de la Propontide & dans l'intérieur
des terres . Suivant le rapport des voyageurs ,
Selivrée , ' Rodofto , Gallipoli & tous les bourgs
& villages intermédiaires font dans l'état le plus
déplorable : tous les édifices de pierre , & même
les fours à cuire le pain , y ont été renversés ou
extrêmement endommagés . On mande d'Andri-
Hople que la fecouffe y a fait tomber fept minarets :
plufieurs moſquées y ont été dégradées ou détruites
, & les murs de la ville , ainfi qu'un grand
hombre de bains publics , ont beaucoup fouffert.
AP@épart du éburier la confternation y étoit générale
, & tous les gens un peu ailés campoient
&
188 MERCURE DE FRANCE t
dans les jardins. On allure que la Ville de Brouffe
en Bithynie a elluyé auffi quelques dommages ,
& que le mouvement de la terre à été fenfible
jufqu'à Aidin .
La violente fecouffe, dupa été faivie , a bhit
heures & demie & à dix heures du foirs, de deux
autres fecoulles allez vives , qui dependane in'ont
caulé aucun dommage. Depuis cejour il ne s'en
eft pallé aucun qui n'ait été marqué par quelque
nouvellee agitation om 92 95 $ 5.91 miom de
Linhtay và Hoa 992 3 .
De Warfovie , le 18 Juillet 14862
lit ༔
15
95107617
Isuna¶ an e ob not sa1000 818 272992
Le Marquis de Conflans , Maréchal des Camps & Armées de Sa Majefte Très - Chrétienne
, & qui
eft arrivé ici en qualité d'Envoyé Extraordinaire
de la Cour de France , pour complimenter
le
Roi fur fon avénement au trône , a eu avanthier
fon audience de congé de Sa Majelté. Cet
Officier fe propofe de partir inceffamment
pour
fe rendre à la Cour.
095 рряв.
De Coppenhague , le 2 Septembre 176600p
いし
La Princeffe Louife & le Prince Charles de
Helle- Caffel , Vice -Roi de Norwege , reçurent ,
le 30 du mois dernier , au Château de Chriſtianbourg
, la bénédiction nuptiale , en préfence du
Roi , de la Reine Sophie Magdeleine , du¹ Prince
Frederic , des deux Princelles , & de toute la Conf. *
1519 100 tul iup
95 2016] PUD
De Vienne , le 20 Août 1766.
Les Plénipotentiaires du Cardinal de Rohan ,
Prince - Evêque de Strasbourg , reçurent le is, aux
1766. 189
accoutumées
,
biaq pat zi
NOVEMBRE
pieds du trône , avec les dérémonie
l'inveſtiture de certe Principauté,
2996mmob_29uplsup iflor byplis & gevdados
Siding) De Romags lei 30 Juillet 1966. sup
b A s'uplo
Les nouveaux Cardinaux Bufalini & Bofchi
recurent leurs chapeaux des mains du Souverain
Pontife , dans le Confiftoire public qu'il y eur
Jeudi dernier pour cette cérémonie du So
Le Cardinal Acciajuoli Evêque d'Ancône
eſt mort le 24
de ce mois , âgé de foixante cing
ans. Cette mort fait vaquer dans le Sacré Coliége
quatorze chapeaux , en comptant celui qui eft
rélervé a nomination du Roi de Portugal.
251116
y
eams De Genève , le 26 Juillet 1766. , A %
jup 8 , 9029
Hier on a publié la déclaration fuivante , rela
tive aux affaires actuelles de la République..
Nous fouffignés Miniftres Plénipotentiaires
» de Sa Majefté Très- Chrétienne & des Républi
>> ques de Zurich & de Berne , envoyés auprès de
» la République de Genêve , en vertu de l'acte de
>> garantie de 1738 ; favoir faifons , que le Magnifique
Petie Conleil de cette Ville nous ayant
» préſenté , pen après notre arrivée dans cette
>> Ville , ummémoire , dans lequel , après l'éau-,
›› mération des notifs qui l'ont déterminé à re-
>> courir à la garantie des Puillances méciatrices
il expofer ng
ور
58
ود
Qu'il a étébleffé de la manière la plus fenfible
» Pat des inputacicns injurieufes & outrageantes
qui lui ont été faites dans divers ouvrages répan-
>> dus, tant au dedans qu'au dehors , parila voie
» de l'impreffion , & notamment dans un livre
» intitulé: Réponse aux Lettres écrites de la Cam
190 MERCURE DE FRANCE.
"pagne ; & ledit Magnifique Confeil nous ayant
requis , tant par ledit mémoire que verbale-
» ment , de vouloir bien examiner les repréſenta-
» tions des citoyens & bourgeois , & fes réponſes ,
>> rechercher quaile a été toutes fa conduites , voir
» s'it mérite les imporations qui lui ontété faites,
» & déclarer de la maniere la plus authentique
>> & la plus folemnelle , nos fentimens à cerógard?
>> laquelle requifitionencorerenouveliée dernic-
» rement , nous ayant paru fondée ſur la juftice
» la plus exacte , A CES CAUSES ? Nous déclarons ,
» aut folemnellement que faire fepeat sno
»
» Qu'après avoir examiné zattentivement les
repréfentations des citoyense &sbourgeois;n &
» les réponses da Confeil ainti que es divers
>> mémoires qui nous ont été remis à ce fujer, &
>> pris les informations nécetfaires fur la conduite
» du Magnifique Confeit depuis la médiation de
» 1738 , Nous avons clairement recomniu ; 2
» Que le Magnifique Confeil , ayant entendu
» & exécuté les loix , conformément à ce qui
» s'étoit pratiqué avant 17384, n'a fait que fuivre
» la règle qui étoit prefcrite par l'article XL de
» la médiation.
" Que , loin d'avoir donné des fujets de plaintes
» légitimes par des innovations , il nous paroit ,
» au contraire , ne s'être point écarté des devoirs
facrés d'un Magiftrat fideles que fon adminiſ-
» tration a été légale , intégre , modérée & pater-
> nelles qu'il s'eft montré constamment animé
» du defir le plus fincère de procurer lesbien pu-
» blic & particuliers; ce qui eft évidemment
» prouvé par la profpérité & l'état florillant dans
» lequel nous avons trouvé cette République.
En conféquence nous déclarons que toutes les
imputations injurieufes faites aux Magnifiques
NOVEMBRE 1766. 191
> Confeils tant des Vingt Cinq que des deux-
» Cents, dans des différentes brochures , & notam-
>> ment dans le livre malé Réponse aux Lettres
» écrites de la Campagnes dont injuſtes , dictées
» par la prévention & lapaffions & ques ledit
» Confeib, n'ayant rien fait qui dût le priver de la
» confiante de fes concitoyens c'eft à tort & lans.
>> railon qu'ils ont refufé de choisir dans le Corps
» du Magoifique Confeil les Chefs de la Répu¬
>> blique.sl 10 99
1
29 30676 2000 MSR
» Nous déclarons en outre que les fufdits ouvra-
» ges font repréhensibles en ce que pour rendre
>> le Confeil odieux ils ont renouvellé da mé-
>> moire des vieilles diffentions , au mépris de
» l'article XXXVII du réglement de la média,
» tionețul sa s (091 919 300 2000 lup arend
”
» Nous déclarons que les imputations faites au
» Confeil des Vingt- Cinq & a celui des Deux-
>> Cents , dans un livresintitulé : Lettres écrites
» de la Montagne , font des calomnies atroces ;
qu'on ne doit ajouter aucune créance à cet
» ouvrage , inſpiré par l'efprit de vengeance.
ככ
» Nous espérons que cette déclaration , faite
» après un mûr examen , fervira efficacement à
» difliper des préventions injuftes , qui , malheu-
>> reufement pe le font que trop accréditées , &
» qu'elle engagera les citoyens & bourgeois repré-
>> fentanssa rendre au Confeil une confiance qu'il
» n'a jamais celle de mériter .
ود
» Dans cette perfuafion nous allons travailler
» aux arrangemens propres à éteindre toutes les
>> difficultés , a en étouffer les germes , & à réta❤
» blir , fir use bafe invariable , la tranquillité ,
», l'harmonie & la confiance. Nous alurons au
furplus que la préfente déclaration ne portera
» aucun préjudice aux divers éclaircillemens ou
192 MERCURE DE FRANCE.
55 modifications que nous jugerons convenable &
néceflaire de faire aux articles qui en feront
» fufceptibles , & que nous propoferons en fon
» temps au Confeil général : ouvrage qui va faire
» le grand objet de notre ministère & de nos foins
les plus empreffés. En foi de quoi nous avons
» fait expédier la préfente Déclaration pour la
>> rendre publique . A Genêve , le 25 Juillet 1766.
» Signé, LE CHEVALIER DE BEAUTEVILLE , ESCHER
>> DE KEFFIKEN , HEIDEGGER , OUGSPOURGUER ,
» SINNER » .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De Verfailles , le 6 Août 1766 .
Dimanche dernier Leurs Majeftés & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du Comte
de Saint -Chamans , Capitaine - Lieutenant des
Gendarmes de la Reine , avec Demoiſelle , fille
du Comte de Fougières , Sous - Gouverneur des
Enfans de France .
Le même jour le Duc de Coffe , fils du Duc
de Brillac , Chevalier des Ordres & Lieutenant
Général des Armées du Roi , a prêté ferment
entre les mains de Sa Majesté pour la furvivance
de la charge de Capitaine- Colonel des Cent Suilles
de la Garde , dont il a obtenu l'agrément.
La Comteffe de Henneberg eft partie d'ici le
premier de ce mois pour fe rendre à l'Abbaye de
Remiremont.
Les , le Duc Salviati , Miniftre Plénipotentiaire
du Grand Duc de Tofcane , prit congé de
Leurs Majeftés & de la Famille Royale,
Le
NOVEMBRE 1766. 193
pour
Le Roi est allé coucher aujourd'hui à fon cháteau
de la Muette , d'où Sa Majefté partira demain
ſe rendre à Compiegne , ainfi que Madame
la Dauphine , Madame Adelaide , & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife. La Reine eft partie
d'ici aujourd'hui pour Compiegne . Monfeigneur
le Dauphin , Monfeigneur le Comte de Provence
& Monfeigneur le Comte d'Artois y font arrivés
hier.
De Compiegne , le 9 Août 1766.
Mardi dernier Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur
le Comte de Provence & Monfeigneur le
Comte d'Artois font arrivés , à dix heures du matin,
dans l'Abbaye & College Royal de Saint Vincent
de Senlis , où ils ont été reçus par les Chanoines
Réguliers accompagnés de leurs Penfionnaires.
Le fieur Deffombs de Sajac , l'un de ceux - ci , a
eu l'honneur de complimenter Monfeigneur le
Dauphin , & de lui préfènter , ainfi qu'à Monfeigneur
le Comte de Provence & à Monfeigneur le
Comte d'Artois , les programmes des exercices
qui doivent être foutenus dans ce Collège le 10
de ce mois & les jours fuivans . Les Princes font
partis de Senlis à cinq heures du foir pour fe
rendre ici.
Du . 13.
Les Régimens Suiffes d'Erlach , de Caſtella &
de Jenner le font rendus , le premier de ce mois
à Soiffons , où ils ont campé jufqu'au 8 , le 9 à
Jaufy , & le 10 au village de la Croix , près de
Compiegne ; ces trois Régimens , commandés
par le fieur de Caftella , Lieutenant - Général des
Armées du Roi & Commandeur de l'Ordre Royal
I
194 MERCURE DE FRANCE.
& Militaire de Saint Louis , ont fait , le 12 , En
préſence de Sa Majefté , le maniement des armes ;
après quoi ils ont exécuté , avec la plus grande
précifion , différentes manoeuvres prefcrites par
l'Ordonnance de l'exercice . Ces troupes ont enfuite
défilé devant le Roi , qui a témoigné fa fatisfaction
, tant de la manière dont elles font tenues
que de celle dont elles font exercées .
Du 16 .
Hier , fête de l'Affomption de la Sainte Vierge,
le Roi , accompagné de la Famille Royale , fe
rendit l'après- midi à l'égliſe de l'Abbaye Royale
de Saint Corneille , où Dom' Delrue , Supérieur
général de la Congrégation de Saint Maur , à la
tête de la Communauté , eut l'honneur de recevoir
& de complimenter Sa Majesté , qui affifta
aux Vêpres & à la proceffion générale qui fe fait
le même jour dans tout le Royaume pour l'accompliffement
du voeu de Louis XIII . L'Evêque"
de Soifons officia pontificalement , affifté des
Religieux de l'Abbaye. Après le Salut Sa Majeſté
fut reconduite , avec les cérémonies ordinaires
par le Supérieur général & la Communauté.
Du 20.
Hier le Roi a fait la revue des Régimens de
Champagne , Royal , Dauphin , Hainault & la
Marck , formant feize bataillons , commandés
par le Marquis d'Armentieres , Chevalier des
Ordres du Roi , Lieutenant Général de les Armées
& Commandant pour Sa Majeſté dans la Province
des Trois Evêchés , ayant fous les ordres le Marquis
de Boufflers , Maréchal de Camp. Ces Régis
NOVEMBRE 1766. 195
mens avoient eu ordre de venir camper a Soillons ,
d'où ils fe font rendus ici le 17 , pour camper
dans la plaine du Royal Lieu . Sa Majefté , après
avoir parcouru toute la ligne du camp , a fait
exécuter en fa préfence , par les feize bataillons
enfemble , le maniement des armes & différentes
manoeuvres prefcrites par l'Ordonnance . La précifion
avec laquelle toutes ces manoeuvres ont été
exécutées , le filence & l'immobilité du Soldat
fous les armes n'ont rien laiffé à defirer au Roi
qui , pour mieux s'affurer de la manière dont
les différens mouvemens s'exécutoient , s'eft porté
de la perfonne , pendant le cours des manoeuvres ,
dans le centre & fur le flanc des troupes . Les
manoeuvres étant finies les Régimens ont défilé
en préſence de Sa Majefté , qui a témoigné être
contente du travail que ces différens Régimens
avoient fait depuis la paix , ainfi que de la manière
dont ils font tenus , conformément à fes
Ordonnances. Le Marquis d'Armentieres a eu
l'honneur ce même jour , de donner à fouper
au Roi fous fa tente.
,
Sa Majesté a marqué fa fatisfaction en accor
dant au Marquis de Boufflers , après la manoeuvre
, l'inſpection générale d'Infanterie , qui vient
de vaquer par la mort du Comte de la Serre ,
Lieutenant - Général , & Gouverneur de l'Hôtel
Royal des Invalides.
Le Roi a accordé une place de Commandeur
dans l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis au
fieur de la Serre , Lieutenant de Roi de Metz , én
confidération de fes anciens fervices , & pour le
récompenfer du zèle & de l'application avec lef
quels il a fait fervir les feize bataillons qui ont
campé devant Sa Majefté , & qui compofoient
ci-devant la garniſon de cette place. Le Marquis
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
d'Ericourt , Lieutenant- Colonel du Régiment du
Roi , a obtenu auffi une place de Cominandeur
Idans le même Ordre .
Le Roi a diſpoſé du Régiment , vacant par la
mort du Comte de Rhote , Lieutenant- Général ,
en faveur du Lord Rofcomon , Brigadier , Lieutenant
-Colonel du même Régiment,
Du 27.
La grande députation du Parlement de Dauphiné
, qui avoit été mandée par le Roi , avec
ordre de lui apporter la minute de l'arrêté fait
par cette Cour le 21 Juin dernier , a été introduite
dans la Chambre de Sa Majefté le 22 de
ce mois , à fept heures du foir. Les Députés , au
nombre de fept , lui ont été préſentés par le Duc
de Choifeul , Miniftre & Sécretaire d'Etat , ayant
le département du Dauphiné , après avoir été conduits
en la manière accoutumée. Le Roi les a
reçus dans fon fauteuil , a entendu leurs repréfentations
& leur a dit : « J'ai caſſé votre arrêté
» du 21 Juin , & j'en ai ordonné la radiation . Je
>> ne laifferai rien fubfifter de ce qui pourroit
>> donner la moindre atteinte à ma réponse du 3
>> Mars dernier » . Enfuite Sa Majefté a dit au
Duc de Choifeul de lire l'arrêt dont la teneur
s'enfuit.
« Le Roi étant informé que les Officiers de
» fon Parlement de Dauphiné , délibérant fur le
» récit des Députés de ladite Cour , que Sa Ma-
» jefté avoit mandés pour recevoir les ordres
>> après avoir arrêté de faire des remontrances
» für aucun des objets dudit récit , auroient en
>> outre , de leur propre mouvemeut , & dans une
forme déja réprouvée par Sa Majeſté , déclaré
>
NOVEMBRE 1766. 197 :
» qu'ils continueroient de tenir pour maximes in--
» violables , inhérentes à la conftitution du Gou-
» vernement François , plufieurs articles relatifs à
» la réponſe faite par le Roi , tenant fon Par-
» lement de Paris , le 3 Mai dernier ; Sa Majesté .
> auroit jugé à propos de fe faire rendre compte
> en fon Confeil , dudit arrêté en date du 21 Juin
> 1766 , & Elle y auroit reconnu que lefdits .
>> Officiers n'ayant pas craint de faire entendre
» que les principes retracés par Sa Majefté dans
fadite réponse , dont Elle leur avoit enjoint ,
» de la propre bouche , de faire la règle de leur
>> conduite , avoient beſoin d'être conciliés avec
» les droitsfacrés de la vérité , de l'honneur & du.
>> devoir , auroient entrepris d'altérer lefdits prin..
» cipes , & d'y fubftituer des expreflions tendantes,
» à faire revivre les fyftêmes profcrits par Sa
» Majefté ; & ne voulant pas fouffrir qu'il foit
» donné la moindre atteinte à fadite réponſe ,
» Elle auroit jugé néceffaire de ne laiffer fubfifter
» aucun acte qui y feroit contraire. A quoi vou-
» lant pourvoir ; oui le rapport & tout confidéré : .
Le Roi étant en fon Confeil a caffé & an-
>> nullé , caffe & annulle , comme attentatoire à
>> fon autorité & contraire au respect & à la fou-
» miffion dus à ſa réponſe du 3 Mars dernier
>> ledit arrêté du 21 Juin 1766 , & tout ce qui s'en
>> eft enfuivi ou pourroit s'enfuivre . Fait très ex-
» preffes inhibitions & défenfes aux Officiers de
>>fon Parlement de Grenoble , de prendre à l'a-
» venir de pareilles délibérations ; ordonne que
la minute dudit arrêté fera cancellée en fa pré-
» fence ; & qu'en marge d'icelle , il fera fait men-
>> tion que ladite minute a été rayée en exécution
» du préfent arrêt , le quel fera lu & publié par-
» tout où befoin fera . Enjoint au fieur Intendant
I iij
98 MERCURE DE FRANCE .
● & Commillaire départi par Sa Majeſté en fadite
> province de Dauphiné d'y tenir la main. Fait
>>au Confeil d'Etat du Roi , Sa Majeſté y étant
» à Compiegne , le vingt- deux Août mil fept
> cens foixante -fix »> .
Le Duc de Choiſeul ayant achevé la lecture de
l'arrêt, le Roi lui a dit : « Rayez la minute de l'ar-
» rêté , & écrivez en marge qu'elle a été rayée de
» mon ordre & en ma prélence , en exécution de
>> mon arrêt de ce jour » .
Ce qui ayant été exécuté , Sa Majefté a fait
rendre aux Députés leurs regiftres , & leur a dit :
» Les regiftres de mes Cours font le dépôt des
actes de ma juftice ; & perfonne ne doit être
inquiet lorfque je me les fais repréſenter . Il
» dépendra de mon Parlement que je ne falle jamais
ufage de cette voie ; fon obéillance m'af
fure qu'elle ne fera plus néceffaire & que je
n'aurai à lui donner que des marques de ma
bienveillance » .
Le Roi a accordé une place de Grand'Croix
dans l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis
au fieur de Croifmare , Commandeur dudit Ordre,
Lieutenant- Général des armées de Sa Majefté &
Gouverneur de l'Ecole - Royale Militaire.
Leurs Majeftés foupèrent à leur grand couvert,
le 24 de ce mois , veille de la fête de Saint Louis."
Les muficiens du Roi exécutèrent , pendant le
repas , différens morceaux de fymphonie . Le lendemain
, Leurs Majeftés & la Famille Royale fe
rendirent à la paroille royale de Saint Jacques &
y affiftèrent à la grand'melle , à laquelle l'Evêque
de Soillons officia.
L'Evêque de Montpellier prêta ferment entre
les mains du Roi , le 23 .
Le 24 , la Comtelle de Saint - Chamans eut
NOVEMBRE 1766 199
T'honneur d'être préſentée à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale par la Marquife de Saint- Chamans.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Saint Sauveurle-
Vicomte , ordre de Saint Benoît , diocèſe de
Coutances , à l'Abbé de Nicolaï , Vicaire Général
du diocèse de Verdun ; celle de Moraux , même
ordre , diocèse de Poitiers , à l'Abbé de Creffac ,
Official du même diocèfe ; celle de la Luzerne ,
ordre de Prémontré , diocèle d'Avranches , au
fieur du Thot , Prieur de la même Abbaye ; celle
de la Grace- Dieu , ordre de Cîteaux , diocèſe de
Befançon, à Dom Lefcaux , Religieux de l'Abbaye
de la Charité , & celle de la Charmoye , même
ordre , diocèle de Châlons - fur- Marne , à Domi
Sauvé , Prieur de l'Abbaye de Saint- Aubin - aux-
Bois.
3
}
Il s'eft fait avant-hier , au Collège Royal de
cette ville , un exercice pour la diftribution folemnelle
des prix accordés par le Roi . Le ſieur
Matthieu , Principal du Collége , eut l'honneur
de préfenter le programme de l'exercice au Roi
& à Monfeigneur le Dauphin , ainſi qu'à Monfeigneur
le Comte de Provence & à Monfeigneur
le Comte d'Artois qui honorèrent cet exercice de
leur préfence , & en furent très - fatisfaits ; Monfeigneur
le Comte de Provence étant indifpofé ne
pur y affifter. Les écoliers , qui remportèrent les
prix , eurent l'honneur d'être couronnés des mains
de Monfeigneur le Dauphin. Ce Prince eut la
bonté d'accorder un prix particulier au fieur Herbet
qui , par les foins du fieur le Comte ,
feffeur de rhétorique , foutint l'exercice avec beau
coup d'applaudiffement. Le fieur Scellier récita
enfuite un compliment adreffé au Roi , & le fieur
Dalmas termina la féance par un remercîment
Pro
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
à Monfeigneur le Dauphin. Les jeunes Princes
furent reçus , à leur arrivée , par les Adminiſtra
teurs du bureau , ayant à leur tête l'Evêque de
Soiffons . Hier , le Principal , le fieur le Comte ,
Profeffeur de rhérotique , & les écoliers couronnés
furent préfentés aux Princes pendant leur
dîner.
Du 30.
Le 27 le Roi s'eft rendu dans la plaine de-
Veuette pour paller . en revue le Régiment de
Navarre , qui y étoit campé depuis le 24. Sa
Majefté , après avoir parcouru tout le front de ce
Régiment & examiné la manière dont il eſt tenu ; ·
a fait exécuter en fa préfence le maniement des
armes & différentes manoeuvres , qui ont été
commandées par le comte de Guines , Brigadier
d'Infanterie & Colonel de ce Corps . Sa Majesté a
marqué à cet Officier fa fatisfaction , après avoir
vu défiler ce Régiment.
Don Louis de Souza de Coutinho , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi de Portugal , a notifié le
28 au Roi la mort de l'Infant Dom Emmanuel ,
oncle de Sa Majefté Très- Fidelle . Hier le Roi a
pris le deuil à cette occafion pour onze jours .
Du 10 Septembre.
Le Nonce du Pape eut , le 7 de ce mois , une
audience particulière du Roi , dans laquelle il prit
congé de Sa Majefté. Il fut conduit à cette audience
, ainfi qu'à celles de la Reine & de la
Famille Royale , par le fieur la Live de la Briche ;
Introducteur des Amballadeurs. Le Nonce préfenta
enfuite à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale l'Abbé Sozzifanti , Auditeur de la Non
NOVEMBRE 1766. 201
ciature , comme chergé par interim des affaires
du Saint Siege auprès du Roi.
Du 13.
Les Evêques d'Avranches , de Fréjus & de Saint-
Brieux prêterent ferment entre les mains du Roi
le 11.
Hier le Comte de Mercy- Argenteau , Ambaffadeur
de Leurs Majeftés Impériales & Royale ,
eut une audience particulière du Roi , dans laquelle
il préfenta à Sa Majefté fes lettres de créance . I
fut conduit à cette audience , ainſi qu'à celles de
la Reine & de la Famille Royale , par le fieur la
Live , Introducteur des Anballadeurs.
Le Duc d'Aumont , Pair de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant - Général des
Armées de Sa Majefté , premier Gentilhomme
de fa Chambre & Gouverneur de Compiegne , a
obtenu de Sa Majeſté , ainfi que le Duc de Villequier
, qui avoit la furvivance de ce Gouvernement
, la permiffion de s'en démettre en faveur
du Vicomte de Laval , fecond fils du Duc de
Laval.
Dom Morand Remacle , Religieux de l'Abbaye
de Saint Hubert des Ardennes , eut l'honneur
d'offrir au Roi le 11 un préfent de chiens de
chaffe & de faucons. Ce préfent , que l'Abbé de
Saint Hubert eft dans l'ufage de faire à Sa Majefté,
fut reçu par le Duc de la Valliere , Grand Fauconnier
de France.
Du 17.
Le Roi a accordé une place de Grand'Croix
dans l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis au
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Comte de Coetlogon , Lieutenant - Général des
Armées de Sa Majeſté , & a nommé Commandeurs
dans le même Ordre , le fieur de Guibert ,
Brigadier , & Lieutenant pour le Roi à Perpignan ,
& le fieur de Saint- Victor , Brigadier , & Lieutenant
pour le Roi à Strasbourg.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Lieu - Notre-
Dame , Ordre de Cîteaux , Diocèle d'Orléans
à la Dame de la Salle de Rochemore , Religieufe
du même Ordre.
La Reine fe rendit le 15 au Couvent des Religieufes
de la Congrégation de cette Ville , & ,
après y avoir entendu un difcours prononcé par
Abbé Poulle , Prédicateur du Roi , Abbé de
Nogent- fous - Coucy , affifta à la prife d'lrabit de
la Demoiselle Charlot , de cette ville : Sa Majeſté
lui donna le voile blanc & la nomma Marie-
Xavier. L'Evêque de Soiflops officia à cette céré
monie.
Le Comte d'Estaing , Chevalier des Ordres du
Roi , Lieutenant Général de les Armées fur terre
& fur mer , & ci devant Gouverneur des Ifles fous
le Vent de l'Amérique , fut préfenté à Sa Majefté
le 14 , par le Duc d'Aumont , premier Gentil
homme de la Chambre. A fon retour de Saint-
Domingue il avoit été chargé du commandement
d'une efcadre , compofée des vailleaux réunis de
Breft & de Rochefort qui fe font trouvés dans ces
Iſles ; après avoir exécuté une croiſière d'évolu -
tions , il en a détaché le vaifleau le Hardi , de
foixante - fix canons pour aſſurer , contre les Bars
barefques , l'entrée du port de Cadix au vailleau
de regiftre Espagnol le Gaillard.
Le même jour le Baron de la Houze , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi à la Cour de Parine , prit
congé de Leurs Majeſtés & de la Famille Royale
NOVEMBRE 1766. 203
pour le rendre à la deftination : il fut préfenté au
Roi par le Duc de Choiseul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département des Affaires Etrangères
& de la Guerre.
Duน 20 .
On a baptifé deux cloches -le 18 dans le Couvent
des Carmelites de cette Ville . La première
a été tenue par Monfeigneur le Dauphin & Ma→
dame Adelaide , & a été nommée Louife-Marie-
Adelaide ; la feconde a été tenue par Monseigneur
le Comte de Provence & Madame Victoire , qui
l'ont nommée Louife- Stanislas -Victoire .
Le même jour le Baron de Choiſeul , Ambaſſadeur
du Roi à Turin , a pris congé de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale : il a été préfenté au
Roi par le Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat
Le fieur de Riocourt , Premier Préſident de la
Chambre des Comptes de Lorraine , a eu l'hon .
neur d'être préſenté hier à Sa Majefté par le Vice-
Chancelier.
Aujourd'hui l'Evêque de Soiffons a fait l'ordination
dans la Chapelle du château de Compiegne,
en préfence de Leurs Majeftés & de la Famille
Royale.
Du 27.
Le Roi a accordé les entrées de fa chambre à
l'Evêque de Soillons.
De Paris , le 8 Août 1766 .
Le de ce mois on fit au château de Bellevue 5
l'obfervation de l'éclipfe du foleil. On en vit le
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
commencement à cinq heures quarante- quatre
minutes fix fecondes du foir , & quarante- cinq
minutes après on obferva que la plus grande quantité
éclipiée étoit de quatre doigts & foixante
quinze centièmes. Le Roi a honoré de fa préfence
les obfervations , qui ont été faites avec une lunette
acromatique de Dollon de dix à onze pieds . Avant
l'obfervation de l'éclipfe le fieur le Roi , Horloger
de Sa Majefté & fils du feu fieur Julien le Roi ;
eut l'honneur d'expliquer à Sa Majeſté la conftrection
d'une montre qu'il a inventée & dont
l'objet eft de fervir à déterminer les longitudes
en mer.
Du 18.
ད
Le rs , fète de l'Affomption , la Proceffion
folemnelle qui fe fait tous les ans à pareil jour ,
en exécution du vou de Louis XIII , fe fit avec
les cérémonies ordinaires . Le Parlement , la
Chambre des Comptes , la Cour des Aides & le
Corps de Ville y affiftèrent.
Du 22.
Le Roi ayant ordonné , par un Arrêt de fon Con
feil , du 23 Mai 1766 , que les Commiffaires
que Sa Majesté jugeroit à propos de choisir dans
fon Confeii & dans l'Ordre Epifcopal , s'affembleroient
pour conférer fur les abus qui fe font
introduits dans les Monaftères des différens Ordres
Religieux de fon Royaume , & fur les moyens
les plus efficaces d'y remédier & de rétablir le bon
ordre & la difcipline régulière ; & Sa Majefté ,
voulant qu'on procédât inceffamment à l'exécution
de cet Arrêt , en a rendu un fecond , dáté du 31
Juillet dernier , par lequel elle nomme Commif
NOVEMBRE 1766. 104
faires pour cet effet l'Archevêque de Reims , Pair
de France ; le fieur d'Agueffeau , Confeiller d'Etat
ordinaire , & au Confeil Royal des Dépêches , &
au Confeil Royal de Commerce ; le feur Gilbert
de Voifins , Conſeiller d'Etat Ordinaire & au Confeil
Royal des Dépêches ; le fieur d'Ormellon ,
Confeiller d'Etat & au Confeil Royal de Commerce
; le fieur Bourgeois de Boynes , Confeiller
d'Etat ; le fieur Joly de Fleury , Confeiller d'Etat ;
& les Archevêques d'Arles , de Bourges , de Narbonne
& de Touloufe .
La Comteffe de Touloufe s'étant trouvée depuis
long-temps incommodće de palpitations , a defiré
de recevoir les facremens. Cette Princelle les a
reçus le 18 de ce mois , à onze heures du matin.
Le Prince de Lamballe a eu la petite vérole , &
eft actuellement hors de danger.
Le Corps de Ville tint le 16 une affemblée
générale , dans laquelle le fieur Bignon fut con
tinué Prévôt des Marchands , & les fieurs Bigot
Quartinier , & Charlier , Notaire au Châtelet de
Paris , furent élus Echevins .
Du 29.
Le 25 , jour de la fête de Saint Louis , la Proceffion
des Carmes du grand Couvent , à laquelle
le Corps de Ville affifta , fe rendit , felon l'ufage ,
à la chapelle du Palais des Tuileries , où ces Religieux
chantèrent la Meffe . 1
L'Académie Françoiſe célébra cette fête dans
la chapelle du Louvre , où l'Abbé Vammalle prononça
le panégyrique de Saint Louis après la
Melle , qui fut chantée en mufique . La même
fête fut célébrée par l'Académie Royale des Inf
criptions & Belles- Lettres & celle des Sciences
dans l'églife des Prêtres de l'Oratoire ; l'Abbé
MERCURE DE FRANCE.
Planchot , Prétre de la Paroille Sainte Marguerite
, prononça le panégyrique du Saint.
On a appris de Lisbonne que l'Infant Don
Emmanuel , oncle du Roi de Portugal , étoit
mort dans cette ville le 3 de ce mois , après une
maladie de trois jours. Ce Prince étoit dans la
foixante-huitième année de fon âge.
Du 5 Septembre.
Sa Majesté a fait publier des lettres patentes ;
du 24 Juillet , par lesquelles Elle fixe à une.ſomme
de douze mille livres la dotation accordée à la
chapelle de l'Ecole Royale Militaire , par l'extinc
tion du titre de l'Abbaye de Saint Jean de Laon ,
& l'union de la Mente qui en dépend , à ladite
chapelle.
Les nouveaur Evêques de Fréjus , d'Avranches
& de Saint -Brieux ont été facrés le 31 du
mois dernier dans l'églife parcifliale de Saint
Roch. Cette cérémonie a été faite par l'Archevêque
de Paris , qui avoit pour premier afliftant
l'Evêque de Béziers , & pour fecond affiftant
l'Evêque d'Orléans .
Le même jour le Corps de Ville , ayant à ſa
tête le Duc de Chevreufe , Gouverneur de Paris ,
fat préfenté au Roi à Choify par le Comite de
Saint- Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ,
& conduit par le fieur Defgranges , Maître des
Cérémonies. Le fieur Bignon , Prévôt des Marchands
, & les fieurs Bigot & Charlier , nouveaux
Echevins , prêterent le ferment dont le Comte de
Saint -Florentin fit la lecture , ainfi que du fcrutin
qui fut préfenté à Sa Majefté par le fieur Soucher ,
premier Avocat du Roi au Châtelet
NOVEMBRE 1766. 107
Du 22.
On eft informé que le Chevalier de Rohan ,
qui étoit parti de Breſt le 27 Avril dernier , étoie
arrivé au Cap François le 26 Juin fuivant , après
avoir vifité les ifles de la Martinique , de la Guadeloupe
& autres. Le premier Juillet il a été inf
tallé à Saint - Domingue en qualité de Gouverneur
des ifles fous le Vent .
Du 26.
Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur le
Comte de Provence & Monfeigneur le Comte
d'Artois font partis le 24 de Compiegne pour fe
rendre à Versailles. La Reine s'y eft rendue hier,
Madame la Dauphine , Madame Adelaide , &
Meldames Victoire , Sophie & Louiſe y arriveront
demain. Le Roi partira auffi demain de Compiegne
& ira coucher à la Muette , d'où Sa Majeſté
fe rendra à Verfailles le lendemain.
LOTERIES.
Le foixante - fixième tirage de la loterie de l'Hô
tel- de-Ville s'eft fait , le 25 Juin , en la manière
accoutumée. Le lot de cinquante mille livres , eft
échu au numéro 72715 ; celui de vingt mille liv .
au numéro 60951 , & les deux de dix mille livres ,
aux numeros de 72383 & 73700.
Le forxainte -feptième tirage de la même loterie
s'eft fait , le 26 Juillet . Le lot de cinquante mille
livres , eſt échu au numéro 8027 § ; celui de vingt
mille livres , au numéro 99191 ; & les deux de
dix mille livres , aux numéros 3783 & 96609 .
Le tirage de la loterie de l'Ecole Royale Mi
108 MERCURE DE FRANCE.
litaire s'eft fait , le 6 du mois de Juin. Les numé
ros fortis de la roue de fortune , font , 32 , 41 ,
28 , 17 , 21.
La même loterie a été tirée lès Juillet . Les numéros
fortis de la roue de fortune , font , 44 , 19 ;
21 , 38 , 55 .
NAISSANCES.
La Princeffe de Guéméné eft accouchée le
23 Juillet , d'un fils qui portera le nom de Comte
de Saint- Pol.
La Comteffe d'Eyck , époufe de l'Envoyé extraordinaire
de la Cour de Baviere auprès du Roi,
eft accouchée , le 15 Juin , d'un fils qui a été
tenu fur les fonts de baptême , le même jour , par
Leurs Alteffes Electorales de Bavière , repréfentées
pour l'Electeur , par le Comte de Cruquenbourg ,
Miniftre plénipotentiaire de l'Electeur Palatin , &
pour l'Electrice , par la Comteffe de Taxis , première
Dame d'Honneur de la Princefle Chriſtine
de Saxe, Coadjutrice de l'Abbaye de Remiremont.
L'enfant a été nommé Maximilien -Jofeph - Marie-
Anne. La cérémonie du baptême s'eft faite dans
- la Chapelle de l'hôtel du Comte d'Eyck.
Extrait des registres des baptêmes faits en l'églife
paroiffiale de Saint Euftache de Paris.
Le Mardi , 30 Septembre 1766 , fut baptifé
Charles - Gabriel Louis Guy , né le 29 du dudit
mois , fils de M. Marc Antoine , Conte de Lévis-
Lugny, Colonel du Régiment de Picardie , Infanterie
, & de Madame Louife - Magdeleine Grimod
de la Reyniere , fon époufe. Le parrein , M. Charles
de Mallo , Marquis de la Ferriere , LieutenantOVEMBRE
1766. 209
Général des Armées du Roi , Sénéchal de Lyon ,
ancien Lieutenant des Gardes du Corps de Sa Majefté
; la marreine , Madame Anne Gabrielle de
Beauvau , veuve de M. de Levis , Duc de Mirepoix
, Maréchal de France.
MARIAGES.
Le mariage du Prince de Bouillon avec la Princelle
de Helle a du être célébré , le 17 Juillet ,
Bouillon.
La célébration du mariage du Comte de Ser
rant avec Demoiſelle de Choifeul s'eft faire à Saint
Sulpice le 25 Juin . Le Comte de Serrant eft de
l'ancienne Maifon de Walsh , connue en Irlande
dès le douzième ſiècle .
La célébration du mariage du Marquis de Calonne-
Courtebourne , fils du Marquis de Courtebourne
, Maréchal de Camp , avec la Demoiſelle
de Gouffier , Chanoinelle de Remiremont en Lorraine
, s'eft faite , le 8 Juillet , dans l'égliſe de
Paris. l'Abbé d'Agouft , Doyen du Chapitre , a
donné la bénédiction nuptiale aux nouveaux époux.
MORTS.
N. Boilot , Abbé de Lieucroiffant ou des trois
Rois , Diocèle de Befançon , eft mort vers le mois
de Juin , en Franche Comté.
Adrien - Maurice , Duc de Noailles , Pair &
premier Maréchal de France , Chevalier des Or
dres du Roi & de la Toifon d'Or , Gouverneur &
Capitaine général des Comtés & Vigueries de
Rouffillon , Conflent & Cerdagne , Gouverneur
des Ville & Citadelle de Perpignan , Miniftre
d'Etat , ci - devant Capitaine de la Compagnie
116 MERCURE DE FRANCE.
Ecoffoife des Gardes du Corps du Roi , Gouver
neur & Capitaine des Challes de Saint - Germainen-
Laye , & Capitaine général des Troupes de
Sa Majefté Catholique , eft mort à Paris le 24
Juin , dans la quatre- vingt huitième année de fon
âge , étant né le 29 Septembre 1678. Le Maréchal
de Noailles a fervi , pendant foixante - quatorze
ans , le Roi , dans fes Confeils , dans les négociations
& dans les armées ; & en toute occafion
il s'eft diftingué par fes lumières , fon zèle , ſon
défintéreffement & fa capacité.
·
Marie Thomas - Augufte , Marquis de Matignon
, Chevalier des Ordres du Roi , & Brigadier
des Armées de Sa Majeſté , eſt mort à Paris le
9 Juin , dans la qua:re vingt deuxième année de
fon âge.
Claude Losis - Charles Deftut , Marquis de
Tracy , Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
eft mort à Paris le 12 Juillet , âgé de quarante
deux ans.
Philippe Lagau , Chevalier de l'Ordre de Saint
Lazare , & Commiffaire de la Marine en France ,
Réfident à Hambourg , y eft mort le 24 du mois
dernier , âgé de foixante - quatorze ans. Il rempliffoit
les fonctions de Commitfaire de la Marine
en cette Ville depuis cinquante ans .
Jean Auguftin Accaron , Intendant général dès
Colonies , eft mort à Verſailles le 13 Juillet , âgé
de cinquante fept ans .
Victoire - Marie-Anne de Savoie , veuve de Victor
- Amédée de Savoie , Prince de Carignan ,
premier Prince du Sang de Sardaigne , eft morte
à Paris le 8 Juillet , dans la foixante- dix -feptième
année de fon âge : elle étoit née le 9 Février 1690 ,
& réfidoit en France depuis 1720 , fous le nom
de Murquife de Bufque.
NOVEMBRE 1766. 2112
SERVICES.
>
On célébra le 12 Juin , par ordre du Roi , dans
l'églife métropolitaine de Notre Dame à Paris
un Service folemnel pour le repos de l'âme du
feu Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar. -
Le deuil étoit conduit par Monfeigneur le Dauphin
, le Duc de Chartres & le Prince de Condé.
L'Archevêque de Paris officia à la Grand' Melle
qui fut chantée en mufique à grande fymphonie
& l'Evêque de Lavaur prononça l'oraiſon funèbre
du Roi défunt. Le Chapitre de l'Eglife de Paris
alifta à cette cérémonie , ainfi que l'affemblée
du Clergé , le Parlement , la Chambre des Comptes
, la Cour des Aides , l'Univerfité & le Corps
de Ville. Toute l'enceinte intérieure de la nef
étoit tendue de nòir juſqu'à la voûte avec les armes
& les chiffres du Roi de Pologne. Le mauſolée ,
qui formoit un parallelograme , étoit placé à l'entrée
du choeur , dont l'architecture étoit d'ordre
ionique , & ornée de plufieurs figures fymboliques
& de diverſes infcriptions. Cette pompe funebre
a été ordonnée , de la part de Sa Majefté , par le
Duc d'Aumont , Pair de France , premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi , & conduire par
le fieur Papillon de la Ferté , Intendant & Contrôleur
général de l'Argenterie , Menus - Plaifirs
& Affaires de Sa Majefté , fur les deffeins du fieur
Mic. Ang. Challe , Peintre Ordinaire du Roi &ˆ
Definateur de fa Chambre & de fon Cabinet.
Le Juin la Société Royale des Sciences &
Belles - Lettres de Nancy a fait célébrer , pour le
même objet , dans l'églife des Cordeliers de cette
Ville , un Service folemnel auquel affiſtèrent les
perfonnes de la Ville les plus diftingućes . -L'Abbé
212 MERCURE DE FRANCE.
Guyot , Aumônier du Duc d'Orléans , Prédicateur
du Roi & Membre de cette Société , prononça
l'oraifon funèbre du Monarque défunt.
Le 18 du même mois les Cuté & Marguilliers ,
de l'églife royale & paroiffiale de Saint Louis à
Verfailles , en reconnoiffance des bienfaits dont
la Reine a gratifié leur églife , ont célébré , au
nom de tous les Paroiffiens , un Service folemnel
pour le repos de l'âme du Roi de Pologne. L'Evêque
de Verdun y a officié pontificalement.
Les Curé & Marguilliers de l'églife royale &
paroiffale de l'églife de Notre- Dame de la même
Ville ont aufli fait célébrer le 28 un Service
folemnel pour le même objet. Le fieur Allard , '
Curé de la paroiffe , y a officié . Madame Adelaide ,
Mefdames Victoire , Sophie & Louife ont affifté
à cette cérémonie , ainfi que les différens Corps
de la Maiſon du Roi .
La Compagnie Ecoffoife des Gardes du Corps
du Roi a fait célébrer , vers la fin de Juillet , à
Beauvais , où elle eſt en quartier , un Service
folemnel pour le repos de l'âme du feu Maréchal
Duc de Noailles , qui a été Capitaine de cette
Compagnie pendant plus de cinquante ans.
AVIS
Esr inféré dans le Mercure d'Avril 1766 ;
fecond volume , page 174 , un avis au public ,
concernant les boiteux de naiffance , par M. Bacquoy-
Guédon , Maître de Danfe de Paris.
Les épreuves continuelles qu'il en fait allurent
le public de l'efficacité de fa méthode ; ce qui doit
NOVEMBRE 1766. 213
la lui mériter encore davantage , c'eft qu'il déclare
qu'il ne demandera rien d'avance : le prix
convenu lui fera payé en deux fois , moitié lorfque
le Sujet boiteux pofera également le talon & la
pointe du pied , & moitié lorfque la perfonne
marchera fans qu'on puifle s'appercevoir de l'irrégularité
de fa conformation. Le feur Bacquoy-
Guédon avertit encore qu'il n'emprunte rien de la
Chirurgie , qu'il fe renferme fimplement dans
fon art , qui , à force d'étude , lui a fait trouver
fa méthode . Il fe trouve dans le Mercure de Juillet
1765 , fecond volume , page 208 , un certificat
authentique , délivré par M. Dugés , Chirurgien
à Paris , & dont les lumières font connues du
public , de ce qu'il a vu concernant cette méthode.
Ledit fieur Bacquoy- Guédon prend des penfionnaires
pour fon art , depuis l'âge de fix ans
jufqu'à celui de quinze ou feize.
Il demeure rue & vis à vis le petit Saint Antoine
, chez M. Cahours , Marchand Bonnetier
au premier appartement fur le devant.
Les perfonnes qui lui feront l'honneur de lui
écrire auront la bonté d'affranchir le port.
ERRATA NÉCESSAIRE,
DANS ANS le Mercure de Septembre , page
49, à l'extrait du tome quatorzième de l'Hiftoire
Naturelle de M. de Buffon , ligne 10 , plus
effrayante ; lifez plus attrayante.
Dans le Mercure d'Octobre , premier volume ,
page 28 , Epitre à Damis , vers onzième , fais
circuler des millions ; lifez , tu fais paſſer des
millions,
214 MERCURE DE FRANCÉ.
Page 29 , de la mênie Epître , vers 28 ,
doctement peignant fur verre ; lifez , peignent fun
verre.
APPROBATION.
J'Alu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de Novembre
1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion . A Paris , ce 8 Novembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
17
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSÉ.
L E Paon & les Tourterelles, fable allégorique . s
VERS à Mérotte. 8
TRAITÉ de paix entre l'Hymen & l'Amour. 9
VERS à Mde la Ducheffe de ***.
SONGE d'Azémir , conte moral.
13
14
LA Perruque dévorée par les Rats , poëme . 28
VERS à M. François , de Neufchâteau .
MORALITÉ .
VERS a Mde de F....
LETTRE à M. l'Abbé de S *****
MADRIGAL à Mlle *** .
33
34
31
Ibid.
41
BALLADE COntre les détracteurs de la Poéfie . Ibid.
VERS de Mde le P ..... allant à fa toilette . 44
NOVEMBRE 1766. 215
Ibid.
COPIE d'une lettre écrite à M. de Sartine ,
Lieutenant-Général de Police .
RÉPONSE faite & écrite fur le champ par le
fieur Thomas Tottin à M. de Sartine , Lieutenant
- Général de Police .
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHEŠ .
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE de Mlle Thomaffin..
47
48
55
60
HISTOIRE de Louis de Bourbon , ſecond du
nom , Prince de Condé , premier Prince du
Sang , furnommé le Grand. Extrait,
Ecole de Littérature , tirée des meilleurs
Ecrivains, par M. l'Abbé de la Porte. Extrait. 79
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
LA Pharfale de Lucain , traduite en françois
par M. Marmontel. Extrait.
FABULAE felecta , &c.
ANNONCES de Livres.
85
94
IC2
103
ARTICLE III. SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
SÉANCE publique de l'Académie des Sciences ,
Belles- Lettres & Arts de Befançon.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles - Lettres de Dijon. i 35
PRIX proposé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles - Lettres de Prufle .
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES. CHIRURGIE,
PRIX proposé par l'Académie Royale de Chirurgie
.
OBSERVATIONS fur une cataracte offifiée .
HORLOGERIE. Lettre fur les Horloges à carillon
153
156
159
164
216 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
A M. de la Place , auteur du Mercure de
ARTICLE V. SPETACLES.
France .
OPÉRA.
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne,
LETTRE de M. Favart à M. Delagärde.
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES.
DE Conftantinople , &c.
AYIS.
172
174
178
180
183
154
186
212
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
DECEMBRE 1766.
Liverite cei ma devije. La Fontaine.
Cechin
Silius in
app
A PARIS,
JORRY , vis-à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques,
CAILLEAU , rue du Foin.
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi.
7
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
on
Les perfonnes de province auxquelles
enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofle pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raifon
de 30 fols par volume , c'eft- à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deſſus..
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis
referont au rebus.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annonçer
d'en marquer le prix,
Les volumes du nouveau Choix des Pièces
tirées des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouvent auffiau Bu
reau du Mercure. Cette collection eft compofée
de cent huit volumes. On en a fait
une Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pièces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau , où l'on pourra fe
procurer quatre collections complettes qui
reftent encore.
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
RÉPONSE à une Lettre pleine de mifan
tropie.
CHAR D... quel épais nuage
Couvre ton efprit agité ?
Garde-toi de ce. ton fauvage ,
Ennemi de la vérité.
Pourquoi de la mifantropie
Broyer tant les fombres couleurs a
A j
MERCURE DE FRANCE.
La funefte mélancolie
N'offre à tes yeux que des horreurs
Il est vrai , l'humaine nature
Eft fujette au plus trifte fort ;
La fervitude la plus dure ,
La douleur , le vice & là mort
Sont les objets de fa mifère .
Paitris de mille vains defirs
Dans notre pénible carrière ,
Si par fois de quelques plaifirs
Nous fuivons la trace légère ,
Ce n'est qu'une ombre pallagère
Qui fait place à mille foupirs ;
Mais , dis- moi , la philofophie ,
Qui ne fait qu'augmenter nos maux ,
Ift ce fagelle ou bien folie ?
Par de trop funèbres tableaux
Ton oeil , affecté de triftelle ,
Flétrira les jours les plus beaux
Que peut te donner la jeuneffe .
A peine forti du berceau
Tu vas déplorer les foibleffes
Qui conduifent l'homme au tombeau ;
De les convertir en richeffes
Ne feroit- il pas bien plus beau ?
Voudrois-tu , nouvel Héraclite ,
T'arrofer fans ceffe de pleurs ?
Bien plus fage étoit Démocrite
En s'amusant de nos erreurs..
DECEMBRE 1766. 7
Pour nous le monde eft un voyage
Rempli de trouble & de dangers :
Hé bien , fauvons notre bagage ,
C'eft-là le foin des paffagers .
Pour charmer l'ennui de la route
Par un bien- être menſonger ,
Il faut chercher , quoi qu'il en coûte
A rendre le fardeau léger.
Ami , telle eft de mon fyftême
L'utile & folide leçon ;
Se flatter d'un bonheur fuprême
Seroit offenfer la raifon ;
Mais , en corrigeant la nature ,
Qui nous rendit trop imparfaits ,
La vertu de fa flamme épure
Les coeurs annoblis de fes traits :
Tout change & s'embellit par elle ,
L'amour n'eft plus un féducteur ,
La beauté n'eft plus infidelle
Et le plaifir eft moins trompeur
Eloignant de nous l'impofture ,
Elle en bannit auffi l'erreur ,
Et bientôt , d'une fource impure ,
Diftille un nectar enchanteur.
Le noir chagrin , qui dans ton âme
Fait de triftes gémiffemens ,
C'est trop de vertu qui t'enflâme
Contre tous nos égaremens.
A iv
$ MERCURE DE FRANCE
Pourquoi faut - il auffi qu'on blâme
Un excès vu fi rarement ?
La vertu même re condamne
A t'affliger moins aifément.
Sa voix févère , mais riante ,
Corrige & plaint les vicieux ;
Toujours d'une main confolante ,
Solide appui des malheureux ,
A leur démarche chancelante
Elle offre un fecours généreux.- -
De ta fenfible impatience ,
Par de faines réflexions ,
Rallentis donc la violence
Et calme auffi tes paffions..
De ta peine alors adoucie
Tu fentiras moins les rigueurs ;
Parmi les ronces de la vie
Tu verras naître quelques fleurs..
N'y trouvas- tu que les délices
De la douce & tendre amitié ;
Quel don plus pur les Dieux propices
Nous ont - ils fait dans leur pitié ?
Sans courir aux rives du Gange ,
Pour en connoître la douceur ;
Ami , fi tu fais un échange ,
Tu la trouveras dans mon coeur.
Par M. THIERI fils , premier Vales
de Chambre de M. le Dauphin.
DECEMBRE 1766. ༡
QUATRAIN pour fervir à une eftampe
qui doit représenter l'amour réciproque
du Roi pour la France & de la France
pour le Roi.
SPPEERRAATT amando fuos Rex vincere , vincere
Regem
Gallia ; fic ftimulos mutuus addit amor ;
Splendida fufpenfus fpectat certamina mundus ;
Sed palma dubium eft , par quia pugna, decus.
Par M. ROUX DU CLOS.
Merc. de Fr. prem. vol. Juill. 1766 .
Traduction libre.
Louis chérit fon peuple & s'en fait adorer3
Cet amour mutuel à l'envi fe fignale.
La France , de fon Roi vertueuſe rivale ,,
Ne veut point lui céder ;
L'univers en filence
Entr'eux tient la balance ,
Et n'ofe décider,
1
Par M. DEST¿.
AW
10 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL à M. le Chevalier DE LEST.....
Chevalier de Saint Louis , Commandant
pour le Roi à Ch..... qui s'amufeit un
jour àfouffler une forge..
Quuoi ! je vous vois fouffler du feu ,
Vous , qui plein d'un noble courage ,
Vingt fois avez bravé fa rage ,
Et vous en êtes fait un jeu ?
D'une telle métamorphofe ,
-De grace , apprenez moi la cauſe ,
Je fais que jadis Apollon ,
Pendant fon féjour fur la terre
Se plât au métier de maçon * ´ ;
Mais le vaillant Dieu de la Guerre
Ne le délaifoit qu'à Cythère ,
Et ne fut jamais forgeron .
Apollon , exilé fur la terre , releva les murs de Troyer.
Par le même.-
DECEMBRE 1766. In
ODE ANACRÉ O NTIQUE.
i
CONTRE
ONTRE l'amour gardez - vous de rien dire¿
Ou redoutez l'effet de fon courroux ;
Pour le venger il a , belle Thémire ,
Mille moyens lui réfifteriez vous ?
Non , non jamais , me répond la bergère ,
Jamais mon coeur ne fera fous fa loi.
A la punir l'amour ne tarda guère ,
Et maintenant fon coeur est tout à moi,
Fils de Vénus , je te dois ma victoire ;
J'en chérirai toujours le fouvenir :
Mais de Thémire , il le faut pour ta gloire ,
Le châtiment ne doit jamais finir.
Par M. *** P. au P. de R..i'
A vi
1:2 MERCURE DE FRANCE
APPLICATION de la Fable d'APOLLON
& DAPHNÉ , imitée de l'anglois dé:
WALLER
UN Elève du Pinde , ua Poëte naiſſant ,
N'eft pas toujours heureux à la Cour de Cythère ;
La jeune 'Sacharife entendit froidement
Les foupirs de Tyrcis , Tyrcis ne put lui plaire.
Epris , comme Apollon , de la plus vive ardeur ,
On diroit que le Dieu chante auffi par ſa bouche ;
Mais celle dont les traits avoient charmé fon coeur,
Belle comme Daphné , n'étoit pas moins farouche.
Un jour il la preffoit : elle fuit dans les bois ,
bes grâces fur le front & la fierté dans l'âme ,
Le laiffant à lòifir , des dour fons de fa voix ,,
Attendrir fans fuccès les échos fur fa flâme.
Egaré , furieux , il va fans ceffe errant ,
Des prés fur les côteaux , des rochers dans lá
plaine ,
Et , par l'activité ,, fan délire croiffant ,
Prend ces êtres muets à témoin de fa peine .
L'imagination , en traits de feu , lui peint
Avec tous les attraits la beauté qu'il adore ; :
Enfin l'ardeur l'emporte : il court , vole , l'atteint ,,
La preffe , en s'écriant ; elle eft plus belle encore!;
DECEMBRE 1766. 13
De l'amour auffi - tôt célébrant les douceurs ,
I invite fa nymphe à lui rendre les armes ;
Mais , fans daigner fourire à fes vers enchanteurs ,,
La cruelle pourfuit & fait braver leurs charmes..
Le public cependant , témoin de ce mépris ,
Des immortels accords , juge plus équitable ,.
A ceux du triſte amant , faits pour un autre prix ,,
Donna de fon eftime une marque honorable .
Ainfi , quand il fuivoit les fentiers de l'amour ,
Arrivant à regret au temple de la gloire ,
Le fenfible Tyrcis , femblable au Dieu du jour ,.
N'obtint que des lauriers & pleura fa victoire ,
J... de Troyes.
LES DEUX AMI S₁,
HISTORIETTE..
CE n'eſt pas toujours de la conformité
des caractères que naît l'amitié ; & la même
éducation ne forme pas toujours les mêmes.
idées ni les mêmes hommes : les tempéramens
varient à l'infini , & les mêmes circonftances
développent différemment les
difpofitions que l'on apporte en naiffant.
L'hiftoire de Saint- Phar & de Verfage
me fournit ces réflexions. Tous deux éle
14 MERCURE DE FRANCE .
Vés au même collége , & par les mêmes
maîtres , ils entrèrent dans le monde en
même temps , mais avec des idées bien
différentes. Saint - Phar , vif par tempérament
, étoit léger par caractère ; il
voulut tout favoir , il ne fit que tout effleurer.
L'envie de plaire & de briller lui fit
regarder l'agréable comme l'effentiel , &
négliger l'utile ; il comptoit l'efprit pour
tout , l'âme pour peu , le coeur pour rien .
Sa figure répondoit à fon caractère , fine ,
fpirituelle , fans traits , mais pleine d'expreffion
; fes yeux vifs , brillans , ne refpiroient
que le plaifir & peignoient fa légéreté.
Verfage , plus folide & plus effentiel
, étoit né plus tranquille ; il approfon
diffoit fes connoiffances , il croyoit que
pour raifonner il falloit connoître , que
pour décider il falloit favoir. Il vouloit
être utile & eftimé : c'étoit le but de fon
ambition. Sa phyfionomie étoit noble &
intéreffante ; de grands yeux bleus annonçoient
un coeur tendre & une âme fenfible.
Saint-Phar , perfuade que le fuffrage des
femmes décidoit pour un jeune
pour un jeune homme ,
ne penfa qu'à leur plaire : des talens agréa
bles , du goût dans la parure , de la légéreté
dans le propos lui promettoient des
fuccès. Il voyoit les beaux efprits à la mode ,
il avoit régulièrement le livre du jour ,
DECEMBRE 1766. IS
il favoit toujours la chanfon du moment .
Verfage , au contraire , occupé d'une vocation
qu'il devoit embraffer , vouloit s'en
rendre digne. Il voyoit les vrais favans dans
leurs cabinets , les vrais philofophes dans
leurs retraites , & cherchoit la connoiffance:
des arts dans les atteliers des grands maîtres.
Des occupations fi différentes me rap.
prochoient pas fouvent les deux amis ; il
y avoit déja plufieurs mois qu'ils ne s'étoient
vus , lorfqu'ils fe rencontrèrent aux
Tuilleries. Saint- Phar vola dans les bras
de Verfage : ah , mon cher ami , lui dit- il ,
que j'ai de plaifir à te revoir ! que j'en aurai
à te conter la vie charmante que je mène !
j'ai mille chofes à te dire ; pourquoi m'as- tu
abandonné ? Fait comme tu es , tu aurois
peut-être été auffi occupé que moi. A
peine fuis-je entré dans le monde que j'en
ai goûté tous les charmes... Les femmes ,
mon cher , les femmes ! elles feules ren--
dent heureux , elles feules font valoir un
homme ; une femme dont on eft aimé eſt :
le feul bien de la vie. Quel plaifir de fen--
tir tout le prix d'une conquête que l'on ne
doit qu'à foi , qu'à fon propre mérite !
Mais tu es trop timide , je le vois ; tu ne
feras jamais rien . Connois-tu la Préfidente
de Luzerre ? N'eft - ce pas , dit Verfage ,
cette feinme avec qui tu étois l'autre jour
16 MERCURE DE FRANCE.
aux François ? Il me femble qu'elle n'eff
plus jeune & que .... Elle eft adorable !
interrompit Saint- Phar , & je l'ai. Elle a :
la meilleure maifon de Paris , & voit la
meilleure compagnie ; nous faifons des
foupers charmans ; pas un moment de
vuide ; c'eft une vie délicieufe ! Ils étoient
alors à la porte des Tuilleries , un carroffe:
s'arrête. C'étoit Préfidente : elle appelle:
Saint-Phar , le fait monter & part . Verfage
refté feul , fut étourdi de ce qu'il venoit
de voir & d'entendre. Un équipage brillant
, une parure éclatante , beaucoup de
rouge l'éblouircnt; il crut avoir vu la Préfidente
jeune & charmante : elle ne l'avoit
jamais été, n'avoit plus le droit de l'être ;
elle avoit quarante cinq ans , vivoit depuis:
trente , & en étoit actuellement aux jeunes
gens qui entrent dans le monde . Oui
difoit Verfage en lui - même , Saint - Phar
eft heureux , il eft aimé , fon coeur eft .
content ; fon amour- propre eft flatté ; qu'a
de plus l'homme le plus fortuné ? que
donnent de plus le rang & le mérite ? 11
envia le fort de fon ami , fe crut preſque
malheureux , & fut prêt à fe dégoûter du
train de vie uniforme qu'il avoit mené
jufques- là. Il fe fouvint dans cet inftant:
d'une vifite qu'il devoit à une amie de.
fon père. Il ne trouva point Mde de B...
DECEMBRE 1766. 17
& fut reçu par fa fille , jeune , jolie , &
depuis peu veuve d'un homme âgé , auquel
elle avoit été mariée pour des raifons
d'intérêt. Verfage , feul avec elle
fut auffi aimable & auffi infinuant qu'il
put l'être. Il fe rappella Saint- Phar , voulut
l'imiter , hafarda une déclaration
devint même preffant , mais d'un air fi
gauche & fi embarraffé , qu'on ne lui répondoit
que par un grand éclat de rire
au moment où Mde de B... rentra . La
veuve lui fit part de ce qui venoit de fe
paffer ; & Verfage , perfifflé & plaifanté ,
fortit le défefpoir dans l'âme. De plus en
plus mécontent de lui -même , il paffa plu-
Geurs jours dans la peine & dans l'inquié
tude. Il est un âge où la nature s'entend
avec l'amour- propre . Dans ces difpofitions:
il fut un jour chez fon ami : ah , mon cher
Verfage ! lui dit Saint -Phar, tume trouves
encore un peu endormi ; nous avons fait
hier un fouper qui nous a menés jufqu'au
matin ; je me réveille dans ce moment
pour répondre à un billet affez preffant.
Tu es donc toujours amoureux de la Préfidente
? lui dit Verfage , en foupirant.
Je le ferois encore fi elle avoit voulu , mais
elle veut être jaloufe ; elle fe formalife
de mes attentions pour la Marquife de
Beaubois. J'en ai été piqué ; je m'en fuis
18 MERCURE DE FRANCE .
détaché ; & c'eſt à la Marquife que je fais
réponſe dans ce moment. Elle me propoſe
d'aller paffer quelques jours dans une campagne
de fes amies , & nous partons demain.
On apporta dans le moment un autre
billet à Saint-Phar. C'eft la Préfidente ,
dit- il , avec dédain , qui veut abfolument
me voir ce matin. Elle cherche fans doute
une explication : je n'en veux point. Faismoi
le plaifir de m'y fuivre ; tu me l'épargners,
tu me ferviras d'excufes , & à elle ,
fi le coeur t'en dit , de confolation . Mes
chevaux font mis , allons. La Préſidente
étoit à fa toilette. Verfage fut furpris du
changement de fa figure ; à peine il put
la reconnoître. Ami , dit- il à Verfage ,
dans un moment où ils fe trouvoient feuls ,
ta Marquife reflemble- t - elle le matin à la
Préfidente ? Saint -Phar , pour éluder la
queſtion , fe reffouvint tout- à - coup qu'on
répétoit aux François certaine tragédie
dont il protégeoit l'auteur. Verfage , feul
avec la Préfidente , ne répondit à fes agaceries
que par des politeffes. Il promit
cependant de revenir chez elle & fe hâta
de la quitter. Il fentit bientôt que le bonheur
de Saint-Phar n'étoit pas auffi réel
qu'il fe l'étoit imaginé. Il entrevit que le
fuffrage des femmes que voyoit fon ami
pouvoit bien ne tomber que fur l'âge des
DECEM BRE 1766. T
hommes. Si tu ne connois que les ſenſations
, difoit- il , je n'ai plus rien à t'en -´
vier ; mon coeur penfe différemment ; le
plaifir , fans amour , eft à peine un plaiſir
pour moi. Si ta vie eft remplie , ton âme
eft vuide. Quelques réflexions de ce genre
remirent le calme dans la fienne . Que de
bonheurs dont on ne voudroit point pour
peu qu'on les vît de trop près !
Verfage avoit pourtant promis de retourner
chez la Préfidente : il y fut quelquefois;;
& y vit un jour une jeune perfonne dont
la beauté le frappa . Une taille noble & élégante
, un air honnête & décent , une
phyfionomie douce & modefte le touchèrent
encore plus que la beauté des traits.
C'étoit Mlle de Senoncour. Il ne réfifta
point à l'impreffion qu'elle fit fur lui. Qui
eft ce te jeune perfonne ? demanda - t - il
avec émotion à Mde de Luzerre . C'eft unes
de mes parentes que j'ai fait venir de province
pour achever fon éducation ; fon
feul mérite eft d'être riche ; cela eft affez
bon pour la Cour , où je compte la marier ::
mais cela eft fi neuf qu'on n'ofe point
encore la produire ! Verfage en apprenoit
affez pour comprendre qu'il devoit cacher
fes fentimens à la Préfidente. Ah , Saint-
Phar ! s'écrioit- il , fi tu poffédes en effet
L'art de plaire , accours & viens l'apprendre
MERCURE DE FRANCE .
à ton ami... Mais , non : je ne veux que
favoir aimer , à moins que cer aimable
objet n'exige de moi davantage. Ah , que
l'amour rend courageux ! Le timide Verfage
chercha & découvrit bientôt le couvent
qu 'habitoit fon amante , & ne trouva
rien de plus fimple que d'y voler . Mlle de
Senoncour , lui dit -on , ne voyoit perfonne
que fes parens : il fe donne , fans héfiter
pour avoir des chofes très - importantes à
lui apprendre. Dès le moment qu'elle parur;
après lui avoir demandé mille fois pardon
de fa témérité , il lui petgnit fes fentimens
& le defir qu'il avoit de lui plaire avec
toute la chaleur dont il fe trouvoit animé.
Mile de Senoncour , après l'avoir écouté
avec autant de bonté que d'innocence : je
ne vois perfonne , Monfieur , lui dit - elle ,
que de l'aveu de mes parens , & fur- tout
de ma tante ; votre démarche peut m'expofer,
me faire de la peine , & je ferois
fâchée de vous en faire ; permettez cependant
, Monfieur , que je me retire , & vous
prie de ne revenir ici qu'avec mes parens.
Verfage , quoique très - confterné , crut pourrant
entrevoir qu'on ne l'avoit pas vu de
mauvais oeil . Il courut chez Saint- Phar . Tu
te connois en femmes , lui dit- il , dis- moi
comment je dois me comporter dans le
cas où je fuis : dois - je voir les parens ? ...
DECEMBRE 1766. 21
Tout doux ! interrompit Saint - Phar, je ne
fuis pas encore Confultant : mais , par pitié
pour toi , je veux bien te dire deux mots.
Ecoute , tâche de m'entendre , & mets à
profit mes confeils . Quand la femme nous
plaît , à quelque titre que ce foit , certain
tact nous apprend dans le moment quel
peut être le fondement de nos efpérances.
Il n'eft , à bien parler , qu'un certain nombre
de femmes dignes de piquer à certain
point l'ambition ou l'amour - propre des
hommes , & de réveiller leur attention .
Celles qui ont le plus d'efprit font ordinairement
les plus aimables , celles que
l'on vante le plus , & dût la chronique en
parler , celles qu'on recherche le plus , dont
la Cour eft la plus garnie , & dont la conquête
a plus droit de nous plaire. Cette
efpèce de femmes femble pêtrie d'un certain
feu qui donne du reffort à leur efprit , qui
les porte au plaifir & met dans la fociété
certaine activité qui en eft l'âme. Le vulgaire
des femmes , fait pour être ignoré ,
languit , végéte , & n'eft prefque pour rien
dans ce qu'on appelle le monde . Leur étalage
de vertu n'eft que platte froideur ;
infenfibilité , vains dehors , en un mot ,
faits pour cacher l'inertie de leur âme....
Quoi donc ! s'écria Verfage , indigné de la
morale de Saint- Phar, vous les jugez toutes
22 MERCURE
DE FRANCE
.
ainfi ? Quoi ! nulle exception ? .. Non , men
aminulle femme d'efprit qui n'aime le
plaifir ; c'eft un point convenu , & fi bien
convenu , que la femme à fentiment , la coquette
& la prude même , fe pardonnent
du moins tacitement en fa faveur tous les
écarts & les faux pas qu'il leur fait faire.
Lorfque l'objet dont vous êtes frappé porte
ce caractère précieux ; tâchez , en vous infinuant
dans fon efprit , d'en découvrir le
foible , de le flatter , de l'exalter , & , s'il
fe peut , de la faire briller par fes défauts
mêmes. Tels font les grands principes
mon ami ! c'eſt ainfi qu'on eft für de vaincre
& de courir à la célébrité ! .. Songe ,
fur-tout , à ne point effaroucher la prude ,
à piquer la vanité de la coquette , à toujours
raifonner , même jufqu'à la déraiſon ,
avec la femme à fentiment. Celles - ci font
terribles & m'ont cruellement coûté ! Témoin
la Comteffe de G ***, qu'après trois
mois d'attachement je ne devinois point
encore , qui ne vantoit d'abord que l'amitié,
& qui l'analyfoit au point d'en épuifer les
plus minces détails ; avec laquelle enfin je
ne revins à ce qu'on appelle l'amour que par
des détours infinis , avec laquelle , ami ,
lorfque nous fumes parvenus à ce qu'elle
appelloit la théorie du coeur , nous finîmes
enfin par ne nous plus entendre. Croirois tul
DECEMBRE 1766. 23
cependant qu'après m'avoir mené au point
de travailler de mon mieux avec elle fur
le motfentiment , pour l'Encyclopédie , je
n'en euffe rien obtenu , fi , par bonheur
pour moi , je n'euffe à mon tour exigé
qu'elle daignât m'aider pour creufer , définir
& compofer le mot fenfation ? ..Mais
je m'apperçois qu'il eft tard , & que Cydafife
m'attend... Adieu ; reviens demain ,
je tâcherai de te débourrer un peu plus,
Garde tes leçons , mon ami ( lui dit l'er-
Jage en fe levant ) , j'aime les femmes &
les refpecte plus que toi : la jeune beauté
qui m'occupe eft digne de mes voeux , &
je prétends , s'il fe peut , l'époufer. - L'époufer
! Oui , mon ami .... d'où naît
donc cet étonnement ? - De te trouver
fi brave . - Je ne te conçois pas. - Tant
mieux. Elle est jeune , dis- tu ? probablement
jolie? riche, bien née ?.. c'eft fort bien
fait. J'irai te voir , & fuis à toi quand tu
voudras la mettre dans le monde. Ah , mon
ami ! ( lui dit Verfage , en le quittant )
tout eft badinage pour toi ; mais tu vieilliras
comme un autre , & gémiras peut- être
un jour d'avoir fi peu penfé ! Verfage , en
déplorant l'aveuglement de fon ami , fe
reffouvint que Mlle de Senoncour l'avoit
renvoyé à fes parens . Ses intentions étoient
pures , & il s'étoit déterminé à s'adreffer
directement au père de la Demoiſelle ,
VARER
24 MERCURE DE FRANCE.
lorfqu'il apprit que M. de Senoncour ne
wouloit marier fa fille qu'après la décifion
d'un procès d'où dépendoit la fortune de
fa maifon. S'ille gagnoit, fa fille avoit droit
de prétendre aux plus grands partis du
Royaume. Il le perdit ; & Verfage , qu'une
groffe fucceffion acheva d'enrichir , eut le
double plaifir d'époufer fon amante & de
relever la fortune d'un beau - père auffi
illuftre qu'eftimé .
Il y avoit long-temps que les deux amis
ne s'étoient vus . Saint - Phar avoit été entraîné
par le tourbillon des plaiſirs ; d'autres
circonstances avoient encore contribué
à les éloigner. Saint-Phar , par pure ambition
, avoit voulu fervir ; il avoit fait deux
ou trois campagnes , dans lefquelles il s'étoit
beaucoup fait connoître & très- peu diſtingué.
Les femmes cependant avoient follicité
pour lui des graces & les avoient
obtenues : il crut pourtant avoir lieu de fe
plaindre , & quitta le fervice. La paix furvint
bientôt , & Saint- Phar , qui fe trouva
fans emploi , avec peu d'occupations , fentit
tout le poids du défoeuvrement. Moins
jeune , & par conféquent moins fêté , inutile
à foi- même , ainfi qu'aux autres , le
coeur vuide & la tête affez peu meublée ,
l'ennui s'empara de fon âme . Les femmes
n'avoient plus pour lui le même attrait ,
Saint-Phar
DECEMBRE 1766. 25
Saint Phar n'étoit plus au ton du jour. Ii
les avoit aimées par vanité , elles le fuyoient
par dégoût. Saint- Phar enfin , blafé fur
toute efpèce de plaifirs , avec une fanté
à-peu-près auffi délabrée que fa fortune ,
quoiqu'affez jeune encore , fentoit tous les
défagrémens d'une vieilleffe malheureuſe .
Verfage , après l'avoir cherché longtemps
, le rencontra dans l'anti - chambre
d'un Miniftre. L'air fombre & défait de
fon ami le toucha. Je fais tous tes chagrins
( lui dit - il ) , mon cher Saint- Phar ,
& puiffe le bonheur dont je jouis devenir
en partie le tien ! mon mariage t'eft connu :
tu m'en vois enchanté , après trois ans ,
comme s'il venoit de fe conclure. Pour
comble de bonheur , le Roi me nomme à
l'Intendance de B. . . . viens - y vivre avec
nous , mon ami ; viens être le témoin de
ma félicité ; viens m'aider à remplir dignement
mon emploi , à fecourir les malheureux
, à foulager le peuple & à bien fervir
l'Etat . La vue d'un bonheur que Saint-
Phar avoit négligé ne fit qu'ajouter à la
noirceur de fes idées. Après s'être ennuyé
pendant deux mois dans la province , il
prit congé de fon ami , & fe retira dans
une terre qui lui étoit restée , & où fes
inutiles regrets mirent bientôt fin à fes
jours. Par un Abonné des Alpes.
B
26 MERCURE DE FRANCE,
ÉPITAPHE de l'Infant DOM EMMANUEL
de Portugal.
AUU nom du maître du tonnerre ,
Pallant refpecte Emmanuel :
C'est un Saint de moins fur la terre
C'en est un de plus dans le ciel .
Par M. l'Abbé DELAUNAY , fon Lecteur.
VERS à Mde T. . . .
SAGE & belle T .... votre aſpect favorable
Ramène dans nos champs l'éclat des plus beaux
jours ;
J'ai prévu cet effet , il étoit inmanquable :
Le beau temps fut toujours la faiſon agréable
Où l'on vit voyager les ris & les amours .
Dans les champêtres lieux qui brillent de vos
graces ,
Si vous vouliez féjourner plus long-temps ,
Vous verriez naître fur vos traces
Les fleurs & les jours du printemps .
Par M. l'Abbé C....
DECEMBRE 1766. 27
RÉPONSE à M. l'Abbé C....
L'HIVER
' HIV BR va bientôt fur nos champs
Etendre fa main meurtrière ,
Et dans peu la nature entière
Gémira fous le poids des glaçons défolans.
Le riant empire de Flore ,
Ravagé par les aquilons ,
Ne verra plus embellir nos valons.
Des préfens qu'au matin Zéphire offre à l'Aurore
Dans ce féjour de liberté ,
桥
Notre hôte fait fixer les grâces fugitives ,
Et Comus , par les foins , raffemble fur ces rives
Vin exquis , excellent pâté ,
Bon feu , bonne chère & gaîté.
Dans les bolquers qu'arrofe le Permeffe ,
Nous vous voyons avec adreffe ,
Chanoine ingénieux , venir cueillir les fleurs-
Dont fe couronnent les neuf Soeurs ,
Et du fein d'une P.... où le bon fens fe bleffe ,
Par un talent que chacun envîroit ,
Faire naître des vers que Voltaire avoûroit.
Du trifte hiver qui nous menace >
Ne craignons donc point la difgrace ;
Ici nous retrouvons , au gré de nos defirs ,
Flore , Zéphire & les Plaifirs .
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
RÉPLIQUE à Mde T. . . .
D₁Es vers que m'a dicté lè defir de vous plaire,
Daignez , belle T.... excufer la façon
Et le mérite trop vulgaire :
En offrant à Vénus une chanfon légère ,
J'ignorois qu'elle fût l'époufe d'Apollon.
Quelque flatteufe & belle image
Que de vous m'eût faite un ami ,
Qui de vous voir fouvent a l'heureux avantage ;
Les courts momens que j'ai coulés ici
M'en ont dit cent fois davantage.
Qui vous voit doit , fans contredit ,
S'attendre à vous rendre les armes.
Si fon coeur réfifte à vos charmes ,
Il faut qu'il céde à votre esprit .
L'OCULISTE.
É PIGRAM M E,
FAITES AITES opérer votre époux ,
Difoit un fameux Oculifte ,
De fes cures montrant la lifte ,
A la femme d'un vieux jaloux :
NOVEMBRE 1766. 29
Dieu m'en garde ! répliqua - t- elle ,
Vos talens me coûteroient cher ;
Au moindre bruit il me querelle ,
Que feroit- il s'il voyoit clair ?
Par M. DARE AU , de Gueret , dans la Marches
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur le
préjugé qui note d'infamie les parens des
Suppliciés.
MONSIEUR ,
RIEN de plus fenfé que les réflexions
que l'on trouve dans le Mercure d'Octobre
1760 , page 47 , contre le préjugé qui
note d'infamie les parens des perfonnes
fuppliciées ; mais ce préjugé fubfiftera
toujours plus ou moins dans beaucoup
d'efprits fi on ne l'attaque dans fes fondemens
mêmes. Premièrement, l'orgueil & la
jaloufie paroiffent être fes feuls foutiens ,
puifque ceux qui ont de la vanité , & qui
font jaloux de voir applaudir au mérite
d'autrui font charmés d'avoir un prétexte
pour humilier ceux qui femblent vouloir
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
s'élever au-deffus d'eux. Secondement , fi
l'orgueil & la jaloufie font les foutiens du
préjugé dont il s'agit , ils paroiffent euxmêmes
foutenus par quelques loix françoifes
, qui , en condamnant expreffément
Je coupable & fa poftérité , femblent autorifer
ce même préjugé qui a enchéri fur
elles , en condamnant auffi les parens collatéraux
du coupable quand ils portent le
même nom que lui .
Un préjugé qui a des loix pour fondement
femble être invincible. Mais quelles
font ces loix particulières ? Celles qu'infpire
la plus judicieufe politique pour rendre
encore plus odieux le crime affreux
de lèze- majeſté ; car c'eſt-là le ſeul cas où
la poftérité d'un coupable partage la honte
de fon fupplice & la conferve comme une
tache ineffaçable ; mais cette exception
confirme en même temps la règle générale
, & le droit commun , qui veulent
que les fautes foient perfonnelles. En effet ,
qu'on confulte le droit romain & tous nos
légiftes françois fur la nature & fur l'effet
de l'infamie , & l'on verra que l'infamie
de fait , ainfi que celle de droit , n'eft attachée
qu'à ceux qui commettent un crime
& qui en font punis. Or , il eft ridicule
de vouloir être plus fage que la loi , &
lus délicats que tant d'auteurs célèbres ,
qui ont fixé les bornes de l'infamie.
p
DECEMBRE 1766. 31
J'ajoute même que cette délicateffe eft
ridicule , car elle n'eft fondée que fur
l'identité de nom ; & la branche femelle
d'un tronc coupé reviendra , quoiqu'entée
fur un tronc étranger , tandis que la
branche mâle fe defléchera infenfiblement ,
quoique devenue tronc elle -même. Mais ,
ce qui prouve encore mieux le ridicule &
l'injuftice de ce préjugé , c'eſt qu'il eft
muet , humble & fot vis- à-vis des perfonnes
opulentes . Rien de plus commun que
de voir ce que l'on nomme la bonne compagnie
vivre , non-feulement avec le fils
ou le frère d'un criminel condamné , mais
même avec l'homme le plus méprifable
par fes vices : il fuffit à l'un & l'autre
d'être riches , de tenir un grand état &
de favoir obliger à propos pour qu'on oublie
, à l'égard du premier , tout ce que
fuggère le préjugé de l'infamie imperfonnelle.
Voilà donc une contradiction manifefte
dans la façon de penfer & d'agir de
ces hommes finguliers , qui veulent perpétuer
un préjugé d'autant plus révoltant ,
qu'il eft contraire au bien public.
Or , fi ce préjugé eft particulier à une
feule nation , on peut le regarder comme
né du caprice , puifqu'il dépend d'un fimple
fon qui nous affecte , foit en bien foit
Biv
32 MERCURE
DE
FRANCE
.
en mal , au moment où le nom d'une perfonne
eft prononcé .
L'effet de ce préjugé , d'ailleurs , n'eft pas
général , car il eft plus d'un corps militaire
où , pour entrer , il fuffit à préfent de l'agrément
du Roi , & d'avoir les moyens
fuffifans pour s'y foutenir avec honneur ,
fur-tout fi le récipiendaire eft reconnu
pour brave & incapable de baffeffe.
d'une
Quant à la magiftrature , tous les auteurs
conviennent que la feule infamie de fait,
ou de droit , eft un obftacle pour y entrer
& que quiconque en eft exempt , pourvu
qu'il foit inftruit , n'a befoin. que
information favorable pour être admis
dans toute efpèce de compagnie. Le droit
canon même n'exclut de la prêtrife que
les infâmes , ou de droit , ou de fait ; d'où
il réfulte que le fils ou le frère d'un condamné
peut être prêtre , & même parvenir
aux grandes dignités de l'églife. Or , les
laiques feront- ils plus délicats ou plus fenfés
que les miniftres des autels ?
per- Il eſt donc évident , fi la faute eft
fonnelle , que le coupable feul doit en
fubir la peine. Mais comment s'y prendre
pour détruire le préjugé , qui étend cette
peine jufques fur la famille mafculine du
coupable ? N'eft- ce pas rendre un fervice
DECEMBRE 1766. 33
effentiel à fa patrie que d'en chercher tous
les moyens ? Le plus naturel & le plus
efficace ne feroit-il pas d'établir une loi générale
par laquelle , en recommandant expreffément
la punition des crimes , on
diroit , comme on l'a fait à l'égard des
foldats déferteurs , que de la punition du
coupable il ne rejailliroit aucune honte
fur les parens , qui ne feroient pas moins
admis dans toute compagnie militaire ou
civile , moyennant une preuve authentique
de capacité , de bonne vie & de moeurs
réglées ? Cette loi , enregistrée dans tous
les tribunaux , & publiée dans toutes les
paroiffes , anéantiroit probablement , par
degrés , un préjugé qui , encore un coup ,
n'eft foutenu que par l'orgueil & par la
jaloufie.
Ce moyen , je le fais , n'eft pas néceffaire
pour conv incre les perfonnes qui penſent
& qui raifonnent fans partialité ; mais il
pourroit en impofer aux fots & aux méchans.
Un arrêt enregistré , lu & publié ,
fait naturellement une forte fenfation ; &
tel qui ofoit fe prévaloir d'un préjugé ,
humilier fon concitoyen ou pour lui pour
nuire , n'oferoit plus lui difputer un droit
que
le Prince lui auroit donné fi authentiquement.
Il faut obferver d'ailleurs que la diftinc
By
34
MERCURE DE FRANCE.
tion faite pour la peine du déferreur fuppofe
que les autres criminels deshonorent
leurs familles par le fupplice qu'ils fubiffent
; & c'eft une raifon de plus pour détruire
, par une loi expreffe , un préjugé
fondé fur de fimples conféquences de loi.
Il en résultera donc un changement
avantageux pour l'Etat : tous les coupables
feront punis , & le feront plus promptement
; les familles ne recevront plus ces
coups mortels , qui les tenoient toujours
courbées fous le poids d'une infamie d'opinion
: chaque membre de ces familles
ofera produire fes talens & les perfectionner
; on ne fe croira plus forcé de s'expatrier
pour éviter une férriffure qu'on n'aura
pas méritée. Que de motifs pour hâter la
publication d'une loi , fondée fur la raifon
, fur la politique & fur la religion ! Tout
confpire maintenant à exciter l'émulation
& à rehauffer le prix de la vertu & des
talens. Si le fils d'un homme célèbre tâche
ordinairement de fe rendre digne de fon
père, de même & avec plus d'ardeur encore,
le fils d'un malhonnête homme tâchera
d'effacer la mémoire du fien par la pratique
des vertus , fûr de trouver , dans
T'estime de fes concitoyens & dans la protection
de fon Prince , la jufte récompenfe
de fon mérite .
DECEMBRE 1766. 35
Si , comme en Angleterre enfin , on
fecouoit ce préjugé vulgaire , bientôt l'émulation
naîtroit parmi nombre de citoyens
; l'amour de la patrie deviendroit
leur paffion dominante , & l'Etat en tireroit
les plus grands avantages. En France ,
tous les nobles fe croient feuls dignes de
pofféder les plus grands emplois ; & , ce
qu'il y a de plus fingulier , c'eft que le
préjugé que je combats n'a aucun empire
relativement à eux , non point par la raifon
que les fautes font perfonnelles , mais
feulement parce qu'ils croient que la gloire,
qui rejail fur eux de leur naiffance
efface le deshonneur d'une mauvaiſe action
; c'eft pourquoi tel d'entr'eux qui en
a commis de déshonorantes continue à
frayer avec les nobles aufli hardiment que
celui qui n'a à fe reprocher que la faute
d'un père , d'un frère ou d'un oncle.
>
L'on remarque cependant que , malgré
ce mépris apparent du préjugé , toute une
famille noble fe réunit pour enlever un de
fes membres criminel & le dérober à la
peine dûe à fon crime ; au lieu qu'à l'exemple
d'un Prince célèbre , elle devroit livrer
elle -même fes membres corrompus à la
justice pour prouver au peuple groffier
qu'il n'eft pas de diamant fans paille , &
B
vj
36 MERCURE
DE
FRANCE
.
que quand on a du mauvais fang dans les
veines , il faut le tirer promptement."
On l'a dit, il y a long temps : pour faire:
fleurir un royaume , il faut punir fans ménagement
les traîtres , les fcélérats & les
vicieux , chacun fuivant l'énormité de fon
crime ou la grandeur de fa faute. Par la
même rafon , il faut récompenfer tous
ceux qui fe diftinguent dans leurs emplois.
L'Etat ne perdra rien par l'exécution rigoureufe
de fes loix pénales , fi du moins on
a la précaution d'anéantir le préjugé qui
étend le deshonneur du fupplice jufques
fur les parens du fupplicié. Car chaque
famille , dût-elle perdre un membre pour
s'épurer & pour donner l'exemple aux autres
, ceux - ci fe piqueroient d'émulation
pour prouver au public qu'on n'hérite pas
plus des vices de fes proches que de leurs
vertus , & que l'amour de la gloire & de
la patrie fait feul les bons citoyens , fuftout
quand ils ont eu de l'éducation .
C'eft en effet la bonne éducation qui
nous infpire l'amour de la gloire & de la
patrie c'eft elle qui nous rend raiſonnables
, & qui nous fait voir le ridicule de
ces hommes qui attachent tout l'honneur
ou le deshonneur de cette vie à des préjugés
qui n'ont rien de réel dans leur caufe.
DECEMBRE 1766. 37
ou dans leur effet . Mais , ce qui doit dé
créditer ces préjugés , c'eft qu'on n'écrit
prefque jamais ce que l'on dit verbalement
contre un citoyen victime de ces mêmes
préjugés ; ou , fi on le fait , fi tant eft qu'on
s'y hafarde , c'est toujours fourdement &
dans l'affurance qu'un fupérieur ne communiquera
point les lettres qu'on lui écrit
fur ce fujet. Quoi qu'il en foit , il en eft
de ce préjugé comme de celui que l'on
trouve dans la très - ancienne coutume de
Bretagne , qui met au rang des vilains tout:
roturier , & au nombre des infâmes , les
faiteurs de clochers , les couvreurs en ardoifes
, les pelletiers & les poiffonniers , que
cette coutume confond avec les pendeurs.
de larrons . Il eft vrai que ce terme de vilains
a difparu ; mais le même mépris pour la
roture fe trouve encore fortement exprimé
dans le 15 2me article de la nouvelle coutume
de Bretagne , où il eft dit que nul
roturier ne doit être reçu en témoignage
pour fait de nobleffe des perfonnes , ni des
fiefs , comme fi un roturier n'avoit pas des
yeux & des oreilles qui duffent le mettre
en état d'attefter des faits relatifs à la queftion
de favoir fi un tel ou fa terre font
nobles. Cependant cette même coutume ,
qui avilit ainfi les roturiers , ne répute.
infâmes que ceux que le droit romain a
38 MERCURE DE FRANCE.
,
défignés dans le chapitre premier du titre
35 , lequel ne parle que des criminels convaincus
en jugement , ou des débauchés
notoirement connus pour tels. Aucun des
peuples qui ont fuivi le droit romain
n'a attaché à d'autres cette infamie , qui
dégrade , pour ainfi dire , le citoyen ; il eſt
d'ailleurs à remarquer que la coutume de
Bretagne, att . 672 , a condamné le reproche
de cette infamie quoique légale , en défendant
à un aggreffeur de prouver le fait
par lequel il a injurié , à l'effet de ſe ſouftraire
à la réparation de l'injure. Ainfi ,
en argumentant de cette loi , qui cft poſitive
& très- fage , l'on peut en conclure ,
que le reproche d'un crime qui ne nous
eft pas perfonnel , eft odieux , fur- tout
quand l'accufé n'a point été condamné
car le plus honnête homme peut être accufé
la malice , foit par
d'un crime , foir par la malice ,
l'erreur d'un homme public , ou par le
faux témoignage de quelqu'un qui voudra
jetter des foupçons fur fon ennemi.
Mais , encore un coup , la conviction &
la punition du crime ne doivent pas même
attirer des reproches aux parens du criminel
fupplicié. C'eft ce qu'a très -bien prouvé
celui qui a oppofé au préjugé françois le
fyftême anglois , qui eft de punir le crime
fans ménagement , & de récompenfer
1
DECEMBRE 1766. 39
!
également la vertu . Mais , comment pouvoir
en France récompenfer également
la vertu ? & comment le crime y fera- t- il
puni fans ménagement , puifque le préjugé
de l'infamie imperfonnelle eft caufe que
chaque coupable trouve dans fa famille
une protectrice puiffante , toujours prête
à le dérober au glaive de la juftice ? Or ,
cet abus ne peut ceffer que par une nouvelle
loi , qui , en faifant ceffer ce préjugé ,
attachera toute l'horreur du crime uniquement
fur le coupable.
G. J. G.
VERS fur l'éducation , à Mde la M. DE
L....
ASSEZ
3
SSEZ fouvent beaucoup ai fait de peu 3
Mais commuer ne pourrois glace en feu ,
Au Très Haut feul appartient pareil jeu .
En hommes onc ne' convertis les pierres
Onques ne fus nouveau Deucalion ;
Crois feulement avoir l'utile don ,
Don mal loti , de féconder les terres
Et ce fecret encore eſt-il très bon :
Car un mentor n'eft autre qu'un colon
40 MERCURE DE FRANCE.
Par un miracle , à moins que Ciel propise
Notre labeur n'appuie & ne bénitle ,
Un Midas- né , malgré nos foins , hélas !
Tel qu'il nâquit , vivra , mourra Midas.
Par trop notre art je ne prône , n'importes
La vérité s'exprime de la forte ,
Sans fard aucun cette reine vous dois
Puifque vivez fous fes aimables loix.
Savez très bien , au fein de la molleſſe ,
Dans les erreurs d'un trop long célibat ,
Pourquoi flotter on voit notre jeuneſſe ,
Fléau des moeurs , opprobre de l'Etat ;
Pas n'eſt beſoin , fuis fûr , que vous l'écrive ;
Très bien favez que ce vice dérive
Du peu d'égards que marquent les parens
A ceux par qui font régis leurs enfans .
Les penfions font pour chefs de cuifine ,
Pour bateleurs , & pour femblables gens ,
A leur profit Comus tout imagine ;
N'étant renté pour l'hiver de fes ans ,
Inftituteur n'éprouve que léfine ,
Nul zèle n'a , difciple tourne mal ,.
Refte idiot , & du fuccès fatal
Prefque toujours la craffe eft l'origine.
Voici comment les chofes je combine ;
Choix fait au mieux , & récompenſe au bout
En jeune coeur vertu prendra racine ,
DECEMBRE 1766. 41
De jeune efprit s'emparera le goût ,
Heureuſement roulera la machine :
Je fur ce point qui fuis expert , opine
Qu'ainfi réglé tout ira bien , oui tout.
ENVOI à M. TH. •
Si par hafard fêtez ce badinage ,
Si par bonheur il a votre fuffrage ,
Si décidez qu'un peu paffablement
Le ton ai pris , le vrai ton de Clement ;
Par tout dirai , me croyant de la verve,
En dois avoir , ainfi l'a dit Minerve.
Par M. d'AçARQ.
L'ÉTONNEMENT ,
CONTE.
UN Serrurier ( voifin des moins commodes,
Comme le font tous ceux de cet état ) ,
Tous les matins faifoit un tel fabat ,
Qu'on auroit pu l'entendre aux antipodes.
Long- temps avant le retour du foleil ,
Avec fix bras de fer fe mettant à l'ouvrage ,
Maître Anfelme faifoit tapage ,
Et de tout le quartier avançoit le réveil .
42 MERCURE DE FRANCE.
Tout près de cet enfer logeoit un militaire ,
Non de ces élégans , orateurs de Cythère ,
Qui n'ont que des airs , du jargon ;
Celui - ci , bien que noble , étoit bon compagnon ,
Brave , nerveux , fort comme un diable :
On l'égaloit à l'Hercule Saxon ,
Lequel vaut bien l'Hercule de la fable ;
Bref , c'étoit un autre Samfon.
Un jour que , contre fa coutume ,
Maître Anfelme laiffoit repofer fon enclume ,
'Mon Officier , à petit bruit ,
Adroitement dans la forge fe gliffe ,
Et n'ayant de fon fait ni témoin ni complice ;
Emporte l'enclume & s'enfuit .
Une heure après , peignez -vous la furpriſe
Du Cyclope perturbateur !
Dans toute la maiſon rumeur & grande crife.
Sans le comprendre , inftruit de fon malheur ,
Il jure , il tempête , il fait rage ,
Veut affommer fa femme , fes enfans ,
S'en prend à tout le voisinage.
Qui diable eft donc entré céans ?
On n'enlève point une enclume ,
Qui pèle au moins quatre ou cinq cens ,
Comme on pourroit faire une plume .
Par Saint Eloi e connoîtrai mes gens .....
Mais c'eſt en vain qu'il fe met en cervelle ;
Un jour le palle , un autre jour encor ,
DECEMBRE 1766. 43
Et d'enclume point de nouvelle .
Que fera-t-il ? c'étoit- là fon tréfor.
L'Officier cependant , auteur de cet efclandre ,
Qui ne vouloit qu'intriguer fon voifin ,
Et qui le voit déja prêt à fe pendre ,
Retourne avec l'enclume à l'antre du lutin.
Je viens , dit-il , ami , finir votre diſgrace ;
En même temps de deffous fon manteau ,
Il tire l'énorme fardeau ,
Et fur fon piédeftal lui-même le replace.
Par M. D'AULMY , abonné au Mercure.
DISCOURS en vers fur les devoirs du riche.
DIEU IEU qui de l'univers pofa les fondemens ,
Alluma le foleil , créa les élémens ,
Souffla dans la nature un principe de vie ,
Er du fein du cahos fit naître l'harmonie ;
Dieu lui - même forma , pour rendre l'homme
heureux ,
De la fociété les refpectables noeuds .
En donnant à chacun l'amour de fon femblable ,
Un befoin mutuel , la pitié fecourable ,
Il porte de concert , dans le monde moral ,
La foule des humains vers le bien général .
44
MERCURE DE FRANCE.
Vous qui , fans travailler , vivant dans l'abor
dance ,
Chériffez les douceurs de votre indépendance ,
Qui bornez votre vie à goûter un repos
Acquis par vos ayeux à force de travaux ,
Citoyens fans talens , plongés dans la molleffe ,
Qu'énorgueillit l'éclat d'une haute nobleffe ;
Puiffiez vous être émus dans votre oifiveté ,
Par le cri de l'Etat & de l'humanité ,
Etendre , par vos foins , la chaîne qui vous lie
Au refte des humains , & fervir la patrie !
« Dois-je donc , ennemi de ma tranquillité ,
Sacrifier mes jours à la fociété ?
» Dira ce riche oifif qu'énerve la pareffe.
Dois- je , dans le travail , confumant ma jeu-
» nefle ,
» Ne pas jouir du fort tranquille , fortuné ,
» Que m'offre la ſplendeur du rang où je ſuis né?
» Ah ! j'aime mieux , jaloux de mon indépe
›› dance ,
» M'enivrer de plaifir au ſein de l'opulence ,
» Que perdre mon repos dans d'illuftres liens ,
Qu'immoler mon bonheur à mes concitoyens.
» Payant , au poids de l'or , leurs pénibles fervices,
» Chacun d'eux entretient mon luxe & mes délices:
» Leur intérêt commun eft de me rendre heureux;
Je leur fuis néceffaire , & n'ai pas befoin d'eux >>
DECEMBRE 1766. 45
.
Méprifable mortel ! vil fardeau de la terre ,
Qui penfe avoir acquis le droit de ne rien faire
Les humains , occupés du foin de te nourrir ,
Naiffent donc pour la peine , & toi pour le
plaifir ?
Eh fur quoi fondes- tu ce fuperbe avantage ?
Penfes-tu que , créant le monde à ton ufage ,
Dieu ne t'a prodigué des tréfors ici bas ,
Que pour vivre inutile en ne travaillant pas ?
Quand le brave guerrier , l'appui de fa patrie ,
Affronte les dangers pour défendre ta vie ;
Lorfque , dans les cités , l'homme laborieux
Te procure des jours charmans , délicieux ;
Crois - tu , qu'environné des biens de l'abondance
,
Et goûtant les douceurs d'une molle indolence ,
Tu ne doives pas compte à la fociété
Des foins que chacun prend pour ta félicité ?
Vois cet homme ignoré dans une humble
chaumière ,
Confumé de befoins , chargé de ſa mifère ,
Qui tourmente fes jours dans de rudes travaux ,
Et pour qui chaque année eſt un cercle de maux !
Il a droit de te dire , au fein de l'indigence ,
« Ne t'en orgueillis point d'une vaine opulence.
>> Ta richeffe eft mon bien . Au fommet des
grandeurs
>>
Je te nourris d'un pain trempé de mes fueurs.
46 MERCURE DE FRANCE.
» Ta vie & tes plaisirs font le fruit de mes peines ;
» Et tu me dois le fang qui coule dans tes veines,
» Mais en payant , dis - tu , l'utile citoyen
» Qui travaille pour moi lorſque je ne fais rien ,
» Je puis , indépendant , libre par ma richelle ,
» repofer dans les bras d'une douce mollefle ».
Tu n'as donc rien à faire ? Ah ! le fort déplorable
De tant de citoyens que le malheur accable ,
Ne peut- il attendrir ton infenfible coeur ?
Quand , fous la pourpre & l'or , enivré de bonheur,
La molle volupté fila tes jours tranquilles ,
A l'ombre du repos , dans le luxe des villes ,
Souviens-toi des travaux de ce cultivateur
Qui porte , dans les champs , le poids de la
chaleur ;
Songe à cet indigent , rebut de la fortune ,
Traînant , dans les affronts , fa mifère importune;
Figure-toi ces lieux d'un opprobre cruel * ,
Où le pauvre eft puni comme le criminel.
Lorfque des malheureux tu vois couler les larmes ,
La richeffe pour toi peut- elle avoir des charmes ,
Sans goûter le plaifir de faire des heureux ?
Connois donc des tréfors l'ufage précieux.
Aide l'homme accablé du fardeau de fes peines ;
Soulage le captif qui languit dans les chaînes
Protége l'orphelin , daigne effuyer fes pleurs ;
Et fous ce toît de chaume , afyle des douleurs ,
* Les prifons.
DECEMBRE 1766. 47
Viens arracher aux maux de l'affreufe mifère
Unhommecomme toi , ton femblable , ton frère .
Je veux que , fecourable , ami des malheureux ,
Tu falles de tes biens un emploi généreux .
N'as- tu plus rien à faire ? ole entrer dans toi
même ;
Ofe , te dépouillant de la grandeur ſuprême ,
Interroger ton coeur , ton âme , ton eſprit.
Vois fi des citoyens , dont le bras te nourrit
Tu ne dois pas l'eſtime à l'or qui t'environne ;
S'ils honorent ton rang & non pas ta perſonne
Faifant de la vertu ton plus bel ornement ,
Es-tu pour eux enfin un modèle éclatant ?
Eh ! que dis- je ? amolli , vaincu par les délices ,
Sous tes lambris dorés , en proie à tous les vices
Le feu des paffions brûle au fond de ton coeur
Que dévore l'ennui dans le fein du bonheur.
Loin que dans ton palais , cultivant les fiences ,
Ton efprit foit orné d'utiles connoiffances ,
Aveuglé par les fens , ne penfant point par lui ,
Il emprunte , pour voir , les lumières d'autrui.
Que fais-je ? ta raifon , par un funefte uſage ,
Du Créateur en toi , défigurant l'image ,
Croit peut-être que l'âme eft un fouffle léger ,
De ce corps périffable ornement paffager ;
Que l'homme tout entier , au fortir de ce monde ,
Demeure enfeveli dans une nuit profonde,
48 MERCURE DE FRANCE .
Aing , coulant tes jours dans un lâche repos ;
Tu te places au rang des plus vils animaux.
Ceffe de me vanter les droits de ta nobleffe ;
A travers ta grandeur , j'apperçois ta ballelle.
L'éclat de es trifors n'eft qu'un mafque trompeur,
Qui ne fauroit cacher ton affreufe laideur.
Ah ! que , jaloux de vivre avec magnificence ,
Tu fois grand par le coeur , & non par la naiſfance
;
Qu'admirant tes vertus au faîte des honneurs ,
Le peuple trouve en toi l'exemple de ſes moeurs :
Voilà , quand tu reçus le préfent de la vie ,
Ce que de toi fans doute attendoit la patrie ;
Et voilà le devoir d'un riche citoyen
Qui n'a d'autre travail que de faire le bien.
Pro-
Par l'Auteur de l'Epitre à mon Elève *,
feffeur de cinquième au Collège Mazarin.
* Cette pièce , dont on a lu un extrait à l'’Açadémie
Françoite le jour de la Saint Louis 1764 ,
a été imprimée dans le tecond volume du Mercure
de Janvier 1765.
DECEMBRE 1766. 49
A Mde COEUR - DE - ROI , Confeillère au
Parlement de Dijon.
JE ne fuis pas furpris , Climène ,
Qu'hymen vous ait mis fous fa loi:
Avec une tête de reine
Il vous falloit un coeur de roi.
Par M. TRẺ BUCHET .
BOUQUET.
A la cour des neuf Soeurs je ne fuis point connue;
J'ignore les fentiers du fublime vallon ;
Mais la nature parle à mon âme ingénue :
Maman , qu'ai - je befoin des faveurs d'Apollon ?
Dans les lieux enchantés où les pleurs de l'aurore
Donnent à chaque fleur un charme intéreffant ,
Que n'ai- je pu cueillir celles qu'a fait éclorre
Du zéphir amoureux le fouffle careflant !
Quel bonheur ! mon bouquet , l'emportant fur
tout autre ,
Eût obtenu de vous un regard attentif. . . .
Maman , il le mérite ; un coeur tel que le vôtre
Ne juge du préfent que d'après le motif.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Réglant le cours heureux de votre deſtinée 、
Veuille l'Être éternel , qui régit l'univers ,
Me lailler vous offrir à pareille journée
Dans foixante ans encore & des fleurs & des
vers !
Par Mde DE L . *******
Lachaffagne cn Lionnois.
à
LE mot de la première énigme du Mercure
de Novembre eft le clavecin . Celui de
la feconde eft le bon - efprit. Celui du premier
Logogryphe eft béat , dans lequel
on trouve eat,at , t , un béat , béta ( lettre
grecque ) , & Abé. Et celui de la feconde
eft Chaftillon , dans lequel on trouve lin ,
Lion ( ville , que l'on ortographie Lyon ) ,
talon , an , jon , col , lia , lait , lit , lion
( animal ) , Ino , tic- tac , canot , Clio , Ca-
Conti.
ton ,
É NIGMES.
LECTEUR , fivous avez une compagne aimable ;
De qui l'humeur douce , agréable ,
Yous fait paffer des jours dignes de l'âge d'or ,
Que de maris vous porteront envie !
DECEMBRE 1766. St
Puiffiez-vous , toute votre vie ,
Pofféder ce rare tréfor !
Mais file Ciel , dans fa colère ,
Vous fit préfent d'une mégère ,
Qui me reffemble par l'humeur ;
Faites des voeux , mon cher Lecteur ¿
Pour qu'il daigne vous en défaire ,
Ou que de Job far fon fumier
Il vous donne la patience.
D'après la propre expérience ,
Oui , malheur à celui qui peut certifier
Qu'il n'eft de Paris juſqu'à Rome
Femelle qui tourmente autant que moi fon
homme ,
J'excepte l'honefta : quoi , balanceriez -vous ,
S'il falloit opter entre nous
A me donner la préférenee ?
Non , fans doute , avec moi vous aurez l'efpérance,
En me prenant par la douceur ,
D'avoir quelque répit , de vaincre mon humeur ;
Rien ne pourroit vaincre la fienne .
Lorfque l'on fouffre de la mienne ,
On ne doit pas toujours s'en prendre à moi.
Cher Lecteur , il faut être jufte ;
Oui , dans certains momens , fi je vous tarabufte
Convenez - en de bonne foi ,
Souvent c'eſt auffi votre faute .
Lecteur , vous comptez fans votre hôte ;
.
C ij
52
MERCURE DE FRANCE.
Si vous comptez qu'impunément ,
Sans nul égard pour moi , fans nul ménagement 7
Vous irez en bonne fortune ,
Dans quelque petite mailon ,
Où , comme vifite importune ,
Ainfi que moi dame Raiſon ,
A la porte bien confignée ,
}
A vos déréglemens ne mettra point de frein.
Pour prendre un vilage ferein ,
C'eft- là que vous quittez la mine renfrognée
Qu'avec moi vous avez fouvent.
Plus joyeux qu'un tendron dans fa quinzième
annće ,
Qui , déja laſſe du couvent ,
Quitte pour un mari la troupe embéguinée.
Oui , plus émouftillé , dans un petit foupé ,
Allis entre Bacchus & Penfant de Cythère ,
De deux beaux yeux très occupé ,
De moi vous ne le ferez guère.
Lorfque vous en fortez , de plaifir excédé ;
Si nous avons maille à partir enſemble ,
A vous plaindre de moi ferez - vous bien fondé ?
Mon cher Lecteur , que vous en femble ?
Vous ferez prudemment , qui , je vous en préviens ,
De filer doux , car je deviens ,
Pour peu que l'on m'irrite , encor plus furieufe ,
Et d'autant plus impérieuſe ,
Lecteur ( le croiroit - on ? ) peut-être en ce moment
Je ſuis à vos genoux ; encor plus humblement
DECEMBRE 1766. 53
Jufqu'à vos pieds je m'abaiffe peut - être.
Tel eft l'amour , ce petit traître ,
Lorfqu'à ceux d'une belle il paroît fi foumis !
Se relevant avec audace ,
A
Redoutable tyran , il fe croit tout permis.
Oui , comme lui , changeant de place ,
Lorfque j'ofe me relever ,
Comme lui je deviens un hôte affez à craindre.
D'en avoir de pareils , hélas , qu'on eft à plaindre!
Heureux qui peut s'en préferver.
AUTR E.
JE fuis un inftrument à vent ,
Dont l'embouchure eft difficile ;
Ce n'eſt pas au concert où je fuis fort utile ,
Quoique au preſto j'induiſe aſſez fouvent.
Quand on m'emploie on n'eft point tête à tête
Et , pour me faire agir , on va légérement .
Pour moi l'on est toujours très malhonnête ,
Et , de crainte d'emportement ,
Après avoir joué , je m'en vais promptement.
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
LOGO GRYPHE S.
Q
UOIQUE je fois de très- mince ftructure ,
Je fuis pourtant utile à la nature ,
Et lui rends fort fouvent ce qu'elle a de plus beau ;
Mais mon propre bienfait me conduit au tombeau.
Je change fréquemment & d'être & de figure ,
Suivant mes différens rapports ;
Car , tantôt je fuis la chauffure
Du chef d'un reſpectable corps ;
Tantôt , dans le moindre édifice ,
On ne peut fe paffer de mon petit fervice ,
Et , par un foudain changement ,
Du fexe féminin je fuis l'affortiment .
Souvent , dans fa courfe légère ,
Je fais forcer un cerf, cela m'eft ordinaire ;
Et de l'argent j'imite les appas.
Quelquefois je fuis un gros tas
De foin , de gerbe ou bien de paille ,
Tantôt je n'ai ni corps , ni figure , ni taille ,
Et la mort n'a fur moi pas le moindre pouvoir.
A ces traits , cher Lecteur , tu dois m'appercevoir.
Si de mon corps entier tu confultes l'uſage ,
Tu verras que je puis caufer bien du ravage.
Par M. l'Abbé Dumas.
DECEMBRE 1766. 35
Q
AUTRE à Madame ·
UI vous connoît , Iris , doit me connoître :
Votre air facile , honnête & doux
Montre aifément qui je puis être ;
On me trouve d'abord i l'on me cherche en vous,'
Mais veut-on de mon nom effayer l'anagramme ,
On pourra rencontrer deux notes de la gamme ;
Ce qui fert de vêture à plufieurs animaux ;
Ce qui pendant la nuit procure du repos ;
Une rivière en France ; un fleuve en Italie ;
Du corps humain une dure partie ; *
Un poiffon plat ; une fuperbe fleur ,
Dont votre teint furpaffe la blancheur ;
Deux uftenfiles de ménage ;
Un oiſeau babillard , d'un blanc & noir plumage ;
Un organe vif , précieux ,
Qu'en vous l'on trouve dangereux ;
Le nom qu'on donne aux deux bouts de la terre ;
Ce qui paroît au firmament le foir ;
En un mot, ce qu'on voit , pour trancher le myſtère,
Lorfqu'on a , belle Iris , le bonheur de vous voir.
Par M. DARREAU , de Guéret dans la Marche.
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE
.
L'ESPIEGLERIE de l'Amour , tirée du
fecond volume du Mercure d'Octobre.
E
L'AMOUR m'avoit follicité
D'entreprendre un pélerinage
Au temple de la volupté ,
Avec ferment qu'il feroit du voyage.
Mais le fripon m'a fait un tour de page ;
Dont je ne m'étois point douté :
( Les enfans , font toujours vclages ! )
A la porte il m'a préfenté ,
Puis m'a laillé - là pour les gages.
La mufique eft de M. CLEMENT fel's
Receveur des Tailles à Dreux.
1
T
L'amour m'avoit sollicité D'entreprendre unpeleri =
nage,Au temple de la volupté Avec serment..:
-quil seroit du voyage : Mais lefripon m'a
fait un tour de page Dontje ne m'étoispointdoute
, Les enfans sont toujours volages ;A la porteil
m'a presente, Puis , puispuis il m'a.
laussé la les
pour ga -ges.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
DECEMBRE 1766. 57
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTÉRAIRES,
LETTRE adreffée à M. LEMOINE , Archivifle
de MM. les COMTES DE Lyon ,
Sur la Diplomatique -pratique.
JEE crois , Monfieur , devoir vous communiquer
les remarques que j'ai faites en
lifant votre traité de la Diplomatiquepratique
vous y invitez , dans le Journal
de Verdun , du mois de Décembre 1765 "
&
peu de perfonnes
ont
, pour
fe rendre
à
vos
invitations
, des
motifs
auffi
preffans
.
que
je les
ai.
Vous donnez dans votre ouvrage , que
je penfe très - utile , les plus excellentes
méthodes pour ranger les chartriers , conferver
les titres , les trouver avec facilité
& les remettre fans peine à leur place.
Vous y offrez un plan général pour fervir
de bâfe à tous les autres , & qui confifte
en fix opérations , dont la première eft une
divifion par feigneuries , prevôtés , perfonnats
, & c. la feconde , une fubdivifion felon
C. y
૬૪ MERCURE
DE FRANCE.
la dénomination des titres ; la troiſième fe
réduit à déplier & donner aux titres une
grandeur uniforme , y mettre les dates &
les ranger par ordre chronologique ; la
quatrième , à écrire fur des papiers volans
reffence de chaque titre ; la cinquième ,
à mettre au net ce qu'on a écrit fur ces
papiers volans , & la fixième enfin , à faire
une table alphabétique qui préfente d'un
coup-d'oeil tous les droits généraux & particuliers
énoncés dans ce volume.
Dans vos fubdivifions des titres , un feul
article m'a paru n'être point à fa place.
Vous mettezà la claffe des droits domaniaux
les pêches & les rivières , & à celle des
eaux & forêts les bois , chaffes , amendes
de délits champêtres , &c. Y auroit - il
quelque titre des eaux & forêts fans les
pêches & rivières ? La pêche et un droit
utile ; mais fi , par cette raifon , vous avez
eru qu'elle fît partie des droits domaniaux ,
la chaffe eft un droit honorifique qui devroit
fe trouver avec les bannalités .
On apperçoit conftamment l'ordre , la
clarté dans le détail où vous entrez pour
chacune des fix opérations ; & fi vous
euffiez joint à la règle que vous donnez à
l'égard des kalendes celle qui concerne les
nones & les ides , il ne refteroit rien à
defirer.
DECEMBRE 1766. 59
Pour trouver le rapport entre notre manière
de compter en France & les époques
indiquées dans les bulles de Rome ( ditesvous
, page 32 ) , il faut diminuer , fur le
mois qui précède , autant de jours qu'en
donne le quantième des kalendes , & ajou
ter à ce qui refte deux jours . Le quinzième
des kalendes de Janvier 1598 , par exemple
, revient au 18 Décembre 1597 , parce
qu'on ôte quinze jours de Décembre ,
refte feize , ajoutez deux , total dix -huit.
Ne convenoit- il pas d'ajouter que pour
les nones & les ides il falloit de même
rétrograder ? Vous nous auriez appris que
dans les mois où le jour des nones tombe
le fept & celui des idès le quinze , là
veille des nones répond au fix , & celle
des ides au quatorze ; & que dans ceux
où le jour des nones tombe le cinq &
celui des ides le treize , la veille des nones
répond au quatre . & celui des ides au douze.
Trouvez bon , Monfieur , que je vous le
dife : un ouvrage- pratique , ne fût- il que
méchaniquement fuivi , ne doit point laiffer
de lacunes .
Vous dédommagez au furplus bien
amplement de cette légère omiffion par
Votre érudition prófonde & votre choix
judicieux dans les moyens que vous emo/
ez pour le difcernement des vrais &
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
des faux actes ; la matière , les inftrumens ,
les divers genres ou efpèces de l'écriture
de chaque fiècle , les fceaux pendans ou
plaqués , les fignatures des Notaires , des
parties & des témoins , les ftyles , les formules
particulières : il n'eft pas un de ces
articles qui ne foit étayé d'exemples frappans
, & dont vous ne faffiez la plus jufte
application au but que vous avez en vue .
J'ofe même avancer qu'avec votre ouvrage
on peut fe paffer , pour des chartriers
ordinaires , de celui des Bénédictins , dont
modeftement vous vous dites le difciple.
J'ai vu de même , avec un vrai plaifir ,
vos plans particuliers pour l'arrangement
des différentes archives des feigneuries
titrées , évêchés , chapitres , monaſtères ,
hôtels de ville , bureaux des marchands , &c.
Ils font très - bons , & plus que fuffifans
pour détruire l'idée d'arbitraire que vous
admettez. J'ai cependant éré étonné de n'y
point trouver de place pour l'arrangement
des archives d'une chambre des comptes
dont j'aurois eu particulièrement befoin
en commençant , comme cet objet fait partie
effentielle de votre chapitre xv , page
161 des plans , je pourrai vous communiquer
, fi vous l'agréez , mes remarques fur
cet article.
Je me rappelle avec complaifance le
DECÉM- BRE 1766. 6.1
parallèle que vous faites des fceaux des
Empereurs d'Allemagne du feizième ſiècle.
avec ceux des Rois de France. Les premiers
répandent avec prodigalité dans
leurs légendes les qualités les plus pompeufes
; « pour nos Rois de France , ajou-
" tez - vous , ils n'ont eu dans tous les
» temps d'autres légendes que ces mots
• d'une élégante & majestueufe fimplicité :
» Karolus , Francifcus , Ludovicus Dei gra-
» ciâ Francorum Rex , ou bien Louis XIV
» par la grace de Dieu , Roi de France. Il
» ne faut à ces bons Princes d'autre titre.
» que celui de Roi des François , pour être.
» fûrs d'en être aimés "".
J'ai trouvé que la feconde partie de
votre ouvrage , toute atide que vous l'annoncez
, ne contient rien qui ne foit avantageux
; parler aux yeux ; j'ai éprouvé plus .
d'une fois que ce moyen fenfible m'auroit
applani beaucoup de difficultés & évité
bien des ennuis : vos formules offrent les
phrafes & les expreffions employées dans
chaque fiècle , depuis le milieu du douzième
jufqu'à celui où nous vivons ; le
bon fens , avec un tel fecours , doit faire
du chemin en peu de temps . Vous auriez
pu fans doute remonter un peu plus haut ,
& nous donner des formules d'actes plus
anciens qu'une vente du mois de Mars.
61 MERCURE DE FRANCE..
1156 ; & il me femble qu'en commençant
par- là , vous avez laiffé quelque chofe à
defirer ; fi les titres de plus ancienne datel
font courts , leur briéveté annonce clairement
que leur diction eft différente , &
que pour en avoir la connoiffance , il faut
quelque chofe au- delà des formules que
vous avez données ; une feule d'ailleurs ,
depuis le mois de Mars 1156 , jufqu'au
mois de Juillet 1247 : je vous avoue ingénument
que je n'ai pas été fatisfait des
éclairciffemens que j'ai puifés en cet endroit.
Les modèles d'inventaires font le complement
de votre ouvrage : c'eft la pratique
après la théorie de l'arrangement des
archives. J'y entrevois un inconvénient
qui pourroit caufer un jour des erreurs
fort fingulières : il confifte en ce que dans
les modèles d'inventaires que vous donnez,
il y a des extraits de titres avec le vrai
nom des perfonnes & des lieux , & d'autres
avec des noms fuppofés , d'autres même
où il paroît y avoir un mêlange de noms
fuppofés avec des noms vrais peut - être
en eft-il de même des dates ; il auroit
falla ou tout un ou tout autre , & en avertir.
Si vous donniez un fupplément , vous
pourriez ignorer les articles
l'on peut
regarder comme des extraits juftes.
que
DECEMBRE 1766. 63
Votre Dictionnaire Praticien -Gothique ,
tout court qu'il eft , m'a paru auffi d'une
très grande utilité , au moyen de ce qu'après
l'explication des mots gothiques vous avez
mis les mots latins dont ils font dérivés.
On peut , je penfe , avec ces moyens ,
paffer des phrafes dont les mots gothiques
font extraits ; vous l'avez obfervé vousmême
, & je n'en ai lu aucune dont l'intelligence
m'ait fait fouhaiter la phrafe de
laquelle il fait portion .
fe
Je n'ai pas été également frappé de
votre raifon pour la fuppreflion d'un grand
nombre des anciens noms des poids , mefures
, monnoies , métiers & termes d'agriculture
, qui ne reffemblent plus aux noms
ufités aujourd'hui dans le Royaume ; les
titres d'ordinaire n'ont rapport qu'à l'inté
rêt des hommes , & , fans les poids , mefures
, monnoies , métiers & agriculture ,
l'intérêt des hommes fe réduit à peu de
chofe.
Je finis par vos abréviations , & c'eft là
à mon avis qu'il auroit fallu joindre à
l'explication des mots abréviés les phrafes
dont ils font tirés ; car , pour déchiffrer
un titre , le bon fens fert toujours plus
que la mémoire.
Je vous donne , Monfieur , mes idées
telles que je les ai conçues ; fi je me fuis
64 MERCURE DE FRANCE.
trompé , vous pouvez mieux que perfonne
me le montrer , je vous en demande la
grace comme celle de me croire , & c.
Dijon , le 14 Septembre 1766 .
PINCEDÉ , Commis aux tours & archives
de la Chambre des Comptes de Dijon.
RÉPONSE aux Obfervations fur la Diplo
matique - pratique de M. LEMOINE,
Archivifle de MM. les COMTES DE
LYON : ( un vol. in- 8 ° . A Paris , chez
DESPILLY, Libraire , rue Saint Jacques:
prix 15 livres ). Par M. PINCEDÉ ,
Commis aux tours & archives de la Cham
bre des Comptes de DIJON.
J'AIAI reçu , Monfieur , avec bien de la
reconnoiffance , les judicieufes remarques
que vous avez bien voulu m'adreffer fur
mon Effai de Diplomatique - pratique ; je
vais y répondre , comme vous me l'avez
permis.
1º. Vous auriez defiré que le droit de
chraffe & de pêche , que j'ai placé dans la
fubdivifion des domaniaux , fût rangé dans
DECEMBRE 1766. 64
la claffe des eaux & forêts. Votre raifon
eft jufte pour les fond ; mais pour l'exécution
, il convient abfolument de faire un
article féparé de tout ce qui concerne la maîtrife
des eaux & forêts : j'en appelle à l'expérience
.
2º . Je n'avois fait qu'indiquer la manière
de trouver les ides & les nones ;
vous en donnez un exemple , comme j'avois
fait pour les kalendes : c'eft une omiffion
de ma part , & un objet du fupplément
que je me propofe de faire un jour ( qui
fera donné gratis aux foufcripteurs , & à
ceux qui , en prenant des exemplaires dans
le cours de l'année 1767 , laifferont leur
nom chez le Libraire ) .
3°. Quand j'ai dit que , malgré les plans
d'arrangemens que je préfentois au public ,
chacun pouvoit arbitrairement en adopter
tout autre , pourvu qu'il fervît à conferver
les titres & à les trouver avec facilité ; j'ai
entendu qu'il falloit fe proportionner à
'étendue des matières du chartrier où l'on
ravaille , qui font plus variés qu'on ne
enfe.
4°. Je n'ai pu donner des plans pour
arrangement des archives d'une Chambre
es Comptes , parce que je ne connoiffois
is cette partie ; & que dans tout mon
vre je me fuis fait une loi de ne parler
·
1
66 MERCURE DE FRANCE.
que de ce que je connoiffois. Vous rendrez
donc , Monfieur , un fervice très effentiel ,
non-feulement à moi , mais au public , en
m'envoyant , comme vous me l'offrez , un
plan d'arrangement de cette cfpèce : il
tiendra une place honorable dans mon
fupplément , & je ne manquerai pas
d'en
faire hommage à l'auteur.
5 ° . Je n'ai pu donner des formules
d'actes avant le douzième fiècle ; 1. parce
que les actes de ce temps font affez rares ,
fort laconiques , très - bien écrits , & faciles
à lire , aux abréviations près. 2 ° . Parce
qu'effectivement les rédacteurs de ces actes
ne fuivoient aucune formule ; car on n'appellera
pas formules, d'infipides préambules
qui précédoient des conventions exprimées
avec une fimplicité que j'ai toujours defiré
voir renaître dans notre fiècle éclairé . Les
formules n'ont pris naiffance que depuis
l'étude de la fcholaſtique à la fin du treizième
ſiècle , vers 1280. Les clercs & les
moines , feuls en état de rédiger les actes
latins , dans un fiècle d'ignorance , ont
tranfporté des bancs de l'école le mauvais
goût des épines & des difficultés jufques
dans les actes de la jurifdiction gracieufe.
6º. Vous trouvez un inconvénient dans
les modèles d'inventaires , placés à la fin
du livre , qui pourroit , dites- vous , caufer
DECEMBRE 1766. 67
un jour des erreurs fort fingulières ; en ce
que dans ces modèles il y a des noms fuppofés
avec des noms vrais , & qu'il en eft
peut-être de même des dates . J'avois déja
prévu cette objection * , & j'y avois répondu
d'avance , page 252 , en ces termes :
les exemples produits dans ces mêmes
» inventaires font tirés d'une existence
poffible , mais non réelle ; ainfi , ils ne
» peuvent donner aucune connoiffance
» au moins pour le temporel » .
و د
Suivant ce texte , ne comptez aucunement
fur les extraits des titres , n'en cherchez
point la clef. S'il y a quelque titre
réel qui puiffe fervir à tous les corps eccléfiaftiques
, j'ai eu foin de le marquer , témoin
celui cité à la page 287 .
7°. Pour expliquer les anciens noms de
poids & mefures , &c. il auroit fallu voir
tous les titres du Royaume ; & cela n'étoit
pas poffible à un feul homme. Nous en
trouverons fans doute un grand nombre
dans le Gloffaire que le public attend de
M. la Curne de Saint- Palaye.
8. Si dans le Dictionnaire des abrévia-
* Er elle m'avoit été faite par feu M. Le
Moine , Directeur des Salines de Moyenvic, habile
antiquaire , qui avoit commencé à grands frais
une collection de portraits des illuftres Lorrains.
Cette Province a fait une perte en lui.
68 MERCURE DE FRANCÉ.
tions on eût joint à l'explication des mots
abréviés les phraſes dont ils font tirés , comme
vous le defirez , il eût fallu un bien plus
grand nombre de planches ; & « les gra-
» vures , fur- tout en province , occafionnent
» des frais confidérables ». Journal des
Savans , Décembre 1765 , page 2343.
ود
Au refte , Monfieur , en me défendant ,
je ne prétends pas cet ouvrage exempt de
défauts ; je ne l'ai annoncé qu'à titre
d'Effai ( préf. p . v. ) ; vos lumières &
celles du public aideront à le perfectionner.
Je fuis , & c.
Lyon , ce 26 Octobre 1766.
LE MOINE.
Avis concernant L'ALMANACH DES
MUSES.
L'ALMANACH des Muſes de 1767 , oặ
Choix des meilleures pièces fugitives qui
ont paru cette année , eft actuellement fous
preffe. Le fuccès rapide que cet ouvrage a
eu l'année dernière , & les éloges qu'on
lui a donnés dans prefque tous les Journaux,
nous difpenfent d'entrer dans de
DECEMBRE 1766 69
grands détails. Cette collection , faite avec
un difcernement févère , deviendra dans
peu d'années une forte de bibliothèque
poétique , beaucoup plus complette & plus
précieufe que tous les autres recueils . Les
pièces y font rangées dans l'ordre le plus
propre à les faire paroître piquantes , &
accompagnées d'anecdotes littéraires & de
remarques fur la pureté du langage , les
grâces du ftyle & l'harmonic des vers . On
a eu foin d'y faire entrer les épitaphes de
plufieurs hommes célèbres , & des pièces
fur les principaux événemens de l'année.
Ainfi , cet ouvrage réunit les différens
avantages d'un almanach , d'un choix de
poélies légères , d'un journal critique pour
ces fortes de pièces , & d'un recueil d'a
necdotes littéraires.
La multitude de vers que les éditeurs
ont reçus de toutes les provinces , prouve
combien ceux qui cultivent la littérature
font difpofés à embellir cette collection .
On y a joint un catalogue général & raifonné
de tous les ouvrages de poéfie qui
ont paru en 1766. Ce petit volume remplira
, par conféquent , le titre d'Almanach
des Mufes dans toute fon étendue : il contiendra
les pièces fugitives les plus agréables
de l'année , & il donnera la notice des
poëmes confidérables ; de manière qu'on
70 MERCURE DE FRANCE.
y verra , d'un coup- d'oeil , les différens
progrès de la poéfie françoiſe .
L'Almanach de cette année formera ,
comme celui de 1766 , un volume d'environ
170 pages , petit in- 12 . Il fera imprimé
avec le plus grand foin , fur du
papier , façon de Hollande , avec des caractères
neufs ; le frontifpice fera gravé.
La certitude d'un débit confidérable a
déterminé cependant à le fixer à un prix
très - modique , qui fera de 1 liv. 4 fols .
Il reste un petit nombre d'exemplaires
de ceux de 1765 , & de la feconde édition
de 1766 : on pourra en procurer au même
prix à ceux qui defireroient en avoir la
fuite. Cet Almanach fe vend chez Vallatla-
Chapelle , Libraire au Palais fur le
perron de la Sainte Chapelle.
I
DECEMBRE 1766. 71
THEATRE de M. ANSEAUME , ou Recueil
des Comédies , Parodies & Opéra-
Comiques qu'il a donnés jufqu'à ce jour ;
avec les airs , rondes & vaudevilles notés
dans chaque pièce. A Paris , chez la
veuve DUCHESNE , Libraire , rue Saint
Jacques , au temple du Goût ; 1766 : avec
approbation & privilège du Roi ; trois
vol. in- 8 °.
C'EST
' EST fur le théâtre de l'Opéra - Comique,
que l'Auteur des Euvres, dont on préfente
aujourd'hui la collection , expofa fes
premiers effais. Il débuta avec fuccès par
un prologue intitulé la Vengeance de
Melpomene , & cette bagatelle fut fuivie
du Monde Renverfé . C'eft une pièce de
l'ancien théâtre de la foire , dont MM . le
Sage & d'Orneval ont été les premiers
auteurs ; elle étoit en vers & en profe,
M. Anfeaume l'a remife toute en vaudevilles
; de plus , il y a fait les additions &
les changemens relatifs aux ufages & aux
moeurs de nos jours . Cette pièce eft épifodique
, & fon titre annonce quel en doit
72 MERCURE
DE
FRANCE
.
:
être le fond ; c'eft particuliérement l'oppofé
de ce que nous voyons partiquer
France les petits - maîtres y font philofophes
, les philofophes petits- maîtres ; les
Procureurs , les Notaires , les Commiffaires
fcrupuleux ; les filles bien élevées y
difent ce qu'elles penfent ; tous les hommes
y penfent & agiffent bien .
L'année fuivante M. Anfeaume donna
fur le même théâtre le Chinois poli en
France , pièce en un acte : c'eſt une parodie
du Chinois de retour , intermède italien.
Un Mandarin Chinois a deux filles ,
Eglé & Zaïde ; cette dernière eft promife
à Nouraddin , Chinois qui a voyagé en
France , & qui en rapporte le ton & les
manières. Eglé doit époufer Hamfi , autre
Chinois qui n'a point quitté fon pays , &
qui conferve toute la gravité nationale ;
par cette raifon il s'accommoderoit mieux
de l'humeur férieufe de Zaïde que de
l'enjouement d'Eglé. La même caufe fair
qu'Eglé donneroit volontiers la préférence
à Nouraddin , qui , de fon côté , la lui
donne ; le Mandarin tranche la difficulté
& propofe un échange qui s'exécute. Cette
pièce renferme plus de vaudevilles que
d'ariettes ; ce qui a mis l'Auteur à même
d'y femer plus de penfées , plus d'efprit
que dans les morceaux où l'on ne travaille
que
DECEMBRE 1766. 73
que pour le muficien : auffi intéreffe - t- elle
moins le coeur qu'elle n'amufe l'efprit ;
elle fut d'ailleurs compofée pour amener
le ballet chinois de M. Neverre , ballet
qui eut tant de fuccès fur le théâtre lyricomique.
à
Quatre perfonnages compofent toute
l'intrigue des Amans Trompés , pièce en
un acte , mêlée d'ariettes . Dorante a fait
élever Emilie , jeune perfonne pauvre de
biens , mais riche en attraits : il prétend
l'époufer , & lui faire ainfi part de fa
fortune. Un neveu de Dorante , intéreffé
rompre ce mariage , s'en repofe fur Crif
pin , fon valet : celui- ci gagne par préfents
& par promeffes la Soubrette d'Emilie ;
l'un & l'autre s'occupent des moyens de
brouiller les deux amans. Crifpin fe déguife
& veut en conter à Emilie , qui le
rebute. Finette vient fomenter la jaloufie
de Dorante , qui l'écoute ; il prétend rompre
avec Emilie , & mettre Finette à fa
place. Crifpin , qui a des vues fur elle ,
en prend ombrage ; les deux fourbes fe
brouillent , la trahifon fe découvre , & les
amans fe réconcilient. Cette pièce offre
différens couplets heureufement tournés ;
la fcène qui précède & amène la réconciliation
des deux amans eft ingénieufe &
bien filée , quoiqu'à - peu - près toute en
D
74 MERCURE DE FRANCE.
chants. Il y règne même une forte de pa
thétique peu ordinaire dans de pareils
ouvrages.
La fauffe Aventurière eft une intrigue
à-peu-près femblable à celle des Amans
Trompés. Valere a fecretement épousé
Agathe , qui n'eut dot
pour que fa jeuneffe
& fa beauté. Chryfante , père de
Valere , ne veut point approuver le mariage
; il ignore auffi qu'Agathe eft cachée
dans fa maifon de campagne , chez fon
jardinier. Agathe , qui n'a jamaisparu aux
yeux de Chryfante , forme le projet de s'y
montrer comme une inconnue que le malheur
pourfuit ; elle compte affez fur fes
charmes , pour fe flatter que le vieillard n'y
réfiftera pas ; qu'elle pourra le réduire à
la defirer pour femme , & enfuite à la
reconnoître pour fa bru. Le plan réuffit
en entier ; Chryfante eſt ému , charmé ;
fe détermine à lui donner la main , & n'eft
embarraffé que fur le choix du Notaire.
C'est à quoi Agathe fe charge de pourvoir
, toute étrangère qu'elle dit être.
Valere , déguifé , joue ce rôle : il fait figner
à fon père fon propre contrat de mariage ;
l'inftant d'après le vieillard eft détrompé :
il s'emporte , menace , invective ; mais
enfin il s'appaife , comme c'eft l'ufage.
Cette pièce renferme encore plus d'ariettes
il
DECEMBRE 1766. 75
parodiées que la précédente ; ce qui la rend
moins fufceptible de détails : elle n'offre
point non plus une vraisemblance bien
rigoureufe. On peint d'abord Chryfante
comme un vieillard un peu fauvage , &
fur -tout fort avare : cependant il cède à
la première attaque ; mais on fait que dans
ces fortes d'épreuves un vieillard eft encore
plus foible qu'un adolefcent. D'ailleurs ,
les deux fcènes dont il s'agit font bien
faites ; & il ne faut pas juger d'un opéracomique
comme d'une comédie , c'eft- àdire
, avec la même févérité .
On a vu que les deux pièces précédentes
offroient un grand nombre d'ariettes parodiées
d'après une mufique italienne . On
vouloit effayer fi ce genre pouvoit prendre
à l'opéra-comique. L'accueil qu'il y reçut
donna lieu de l'étendre ; & c'eft ce que fit
M. Anfeaume dans le Peintre amoureux de
fon modèle , en deux actes. L'intrigue en
eft fimple , mais agréable . Alberti , Peintre,
eft amoureux de Laurette , jeune perfonne
qui doit lui fervir de modèle pour compofer
un tableau de Vénus ; mais Alberti
eft vieux, & a pour rival le jeune Zerbin
fon élève. Celui - ci ignore la demeure &
jufqu'au nom de celle qu'il aime ; il ignore
qu'elle doit fe rendre chez Alberti , & n'eft
pas moins furpris qu'enchanté de l'y voir
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
paroître. Un ordre d'Alberti l'oblige de
s'éloigner ; il en gémit , & va fe mettre au
guet avec Jacinte , vieille gouvernante du
Peintre. Ce dernier faifit ce moment pour
déclarer fa flamme à Laurette , `qui n'en
eft point touchée . Alberti infifte ; il veur
baifer la main de Laurette , qui s'en défend ;
il eft furpris dans cette attitude par Zerbin
& Jacinte ; & , après avoir reconnu par
lui- même l'amour de Zerbin & de Laurette
, il prend enfin le parti d'unir ces
jeunes amans , & d'époufer la gouvernante.
La mufique de cette pièce eft d'un genre
faillant , mais qui intéreffe. La pièce ellemême
peut être envifagée comme une
comédie agréable & bien conduite.
Le Docteur Sangrado , opéra- comique
en un acte , n'appartient à M. Anfeaume
qu'en partie ; il eft d'ailleurs tiré d'un conte
affez connu ; mais les auteurs modernes
l'ont adroitement ajuſté au théâtre . On
n'y retrouve nulle part l'indécence du ſujet.
Le Docteur Sangrado eft venu fe fixer dans
un village ; on y accourt de fort loin pour
le confulter ; mais tout le régime qu'il pref
crit eft de boire de l'eau : c'eft- là fon unique
recette , & il l'applique à tous les cas
poffibles.
Voici encore un opéra- comique dont
le ton s'élève jufqu'à celui de la bonne
DECEMBRE 1766. 77
comédie : c'eſt le Médecin de l'Amour. Le
même point d'hiftoire qui a donné à Quinault
la tragédie de Stratonice , & à plufieurs
autres écrivains , des drames de différens
genres , a auffi fourni à M. Anfeaume
le fond de cette jolie pièce. Rien ne prouve
mieux , & M. Anfeaume l'a prouvé plus
d'une fois , qu'une plume ingénieuſe maîtrife
toujours les fujets qu'elle traite , &
n'eft point maîtrifée par eux. Selon le fait
hiftorique , l'amour d'Antiochus pour Stratonice
, qui va devenir fa belle -mère , eſt
prêt à le conduire au tombeau . Antiochus
diffimule avec foin la caufe de fa maladie;
mais un Médecin la devine en le voyant
pâlir à l'afpect de Stratonice ; il en inftruit
Séleucus , père du Prince , qui , pour fauver
fon fils d'une mort prématurée , lui
cède fa maîtreffe : telie eft auffi la marche
qu'a fuivie M. Anfeaume. Il ne faut que
changer les noms , & ce récit nous donne
le cannevas de fon poëme. Le Roi de Syrie
deviendra M. Géronte , Bailli d'un village ,
Antiochus prendra le nom de Léandre , &
Stratonice celui de Laure. Le Médecin de
Cour ne fera plus qu'un Médecin de campagne.
C'eft ce perfonnage qui dénoue
toute l'intrigue de la pièce ; il devine la
caufe du mal & du filence de Léandre ; il
en inftruit Géronte : la fcène où fe trouve
D iij
78 MERCURE
DE FRANCE
.
cet éclairciffement eft des plus ingénieufes.
Le Docteur fuppofe que Léandre eft fon
rival , & que , pour le guérir , il faudroit
qu'il s'unît avec celle qu'il eft prêt d'époufer
lui-même. Alors Géronte , après avoir
un peu hésité , prie le Docteur d'avoir pitié
de fon fils , de lui céder fa maîtreffe ; il
fe jette même à fes pieds : c'eft où le Docteur
l'attendoit pour lui déclarer que c'eſt
la maîtreffe même de Géronte qui eſt aimée
de Léandre . L'amour paternel triomphe ;
& ce père confent à n'être que le beaupère
de celle dont il vouloit devenir le
mari. Il règne beaucoup d'intérêt dans
cette petite pièce , & la conduite en eſt
fagement économifée ; elle fe fait même
lire avec plaifir ; & la fcène où Géronte
veut engager le Médecin à céder fa maîtreffe
, & où il apprend que fon fils eft
fon rival , eft , fans contredit , une des
plus belles du théâtre.
Le conte de fée , intitulé Cendrillon , a
fourni à notre auteur le fujet d'un opéracomique
qui porte le même titre.Cendrillon ,
nommée par deux foecurs qui la jaloufent
& qui la inaltraitent , n'a pour tout ornement
que fa beauté ; mais une fée , ſa
marreine , la protége : c'eft elle qui la fait
paroître au bal du Prince Azor , fous unt
extérieur magnifique. Elle a mis ce Prince
DECEMBRE 1766. 19
dans fes fers ; mais , obligée de fe retirer
du bal avant minuit , fous peine de déplaire
à la fée , elle a difparu avec tant
de promptitude , qu'une de fes mules eft
reftée au pouvoir d'Azor. Il veut abfolument
retrouver l'inconnue à qui cette mule
appartient :pour y parvenir , il fait publier ,
au fon du tambour , qu'il veur choisir une
femme parmi les plus belles perfonnes de
fa capitale. Toutes y accourent ; Cendrillon
y vient comme les autres , & , malgré fes
haillons , elle obtient la préférence. L'auteur
a tiré de ce fujet tout le parti poffible ,
& a fçu le rendre fort théâtral ; on y trouve
divers endroits d'un naturel piquant , d'autres
où le fentiment parle fon vrai langage,
L'Ivrogne corrigé , opéra - comique en
deux actes , eft tiré d'un conte de la Fontaine.
Il s'agit dans cette intrigue de corriger
Mathurin de fon ivrognerie , & de le
forcer à foufcrire au mariage de fa nièce
Colette avec Cléon , jeune homme qu'elle
aime. De fon côté Mathurin la deftine à
Lucas , fon ami de bouteille , & avec lequel
il s'enivre régulièrement tous les jours ;
c'est même par où l'un & l'autre ont commencé
la pièce ; ils s'endorment ; & on
faifit cette occafion pour les transférer dans
une cave obfcure. Cléon , qui a été comédien
, & qui fe trouve fecondé par quel
D. iv
So MERCURE DE FRANCE.
ques-uns de fes anciens camarades , a tout
difpofé pour faire croire à Mathurin & à
Lucas qu'ils font morts ; qu'ils vont être
punis de leur conduite paffée. L'ivrogne
fe repent & foufcrit à tout ce qu'on veut ,
pourvu qu'il puiffe revoir la lumière. Un
des Notaires , qui font fuppofés fe trouver
en grand nombre au manoir infernal ,
dreffe le contrat de mariage de Cléon & de
Colette , qui eft defcendue aux enfers avec
Mathurin , pour demander à Pluton le
retour de Mathurin.
Le plan du Soldat Magicien n'appartient
point à M. Anfeaume , il eft de M. S.....
Mais M. Anfeaume en a fait ou retouché
tous les détails . Ce fujet avoit déja été
mis fur la fcène françoife par R. Poiffon ,
fous le titre du Bon Soldat. On trouve ici
les différences que l'oppofition des temps
& des genres a dû néceffairement produire
entre les deux pièces ; mais , dans l'une
comme dans l'autre , un Soldat qui fe donne
pour magicien tire d'intrigue une femme
furprife dans un tête-à - tête par fon mari
jaloux .
Toutes les pièces qui fuivent ont été
compofées pour le théâtre italien , ou du
moins n'ont paru que depuis la réunion
de l'opéra-comique à ce théâtre . La première
, que l'auteur y donna , fut l'Ile des
DECEMBRE 1766 . 81
Foux , pièce à laquelle M. J. . . . eut quelque
part. C'eft un fujet épifodique & une
parodie de l'Alcifanfano de M. Goldoni.
Fanfolin a été nommé gouverneur d'une
ifle , où une république relègue les foux
de fon domaine. Il eft d'ufage , à l'arrivée
de chaque gouverneur , de rendre la liberté
à ceux qui , par leur féjour dans cette ifle ,
ont recouvré leur bon fens. Tous prétendent
mériter d'être libres ; ils reviennent
l'un après l'autre lui conter leurs raiſons :
là reparoiffent fucceffivement un avare
un prodigue , un faux brave ; deux foeurs ,
nommée l'une Follette , l'autre Glorieufe ,
& dont le nom défigne la manie réciproque
l'avare , quoique fou , eft tuteur de
Nicette , jeune innocente qui rend le Gouverneur
fubitement amoureux , & qui
l'aime avec la même promptitude. Cet
amour jette une efpèce d'intrigue dans ce
drame , & elle fe dénoue par le mariage
de Fanfolin & de Nicette. Une des meilleures
ariettes de ce petit drame eft celle
que chante l'avare dans la première ſcène
où il paroît.
Mazet , comédie en deux actes , eft toute
entière de M. Anfeaume . Un conte de la
Fontaine , imité de Bocace , lui en a fourni
le fujet. M. Anfeaume l'a mis au théâtre
avec les modifications néceffaires . Au lieu
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
du couvent de religieufes où Mazet , felon
le conte , entre fur le pied de jardinier , il
s'introduit, fous le même titre , chez une
veuve qui a deux nièces ; il y joue le rôle
de muet comme dans le conte ; mais il
fait bien fe faire entendre à Thérefe , dont
il eft amoureux. Thérefe ne le rebute point ;.
fa foeur Ifabelle , quoique plus fière , ne
dédaigne pas de le prévenir ; il y répond
mal ; & Isabelle jure qu'il fortira de la maifon
: c'est à quoini Thérefe ni la tante même
ne peuvent confentir. Cette tante , dont.
le nom eft Madame Gertrude , a bien
d'autres vues fur Mazet ; elle voudroit en
faire fon mari ; fes inftances deviennent
mêmefipreffantes, que Mazet , impatienté,
oublie fon rôle de muet. Madame Gertrude
, furieufe , veut approfondir ce myf
tère il s'éclaircit ; & Mazet obtient fa
chère Thérefe. Le rôle de cette dernière eft
intéreffant ; & ſa ſcène de tête - à- tête avec
le prétendu muet , fort théâtrale.
Le fujet du Milicien eft de l'invention
de M. Anfeaume ; & les détails lui en appartiennent
également. Cette pièce eft en un
acte , & fut repréfentée pour la première
fois à Verfailles , fur le théâtre de la Cour.
Un riche payfan , nommé Lucas , eft amou
reux de Colette , qui ne peut le ſouffrir.
Tous deux ont hérité d'un parent mort
DECEMBRE 1766. 83
depuis quelque temps ; mais Colette ne
peut avoir part dans cette fucceffion qu'en
époufant Lucas c'eft une clauſe expreſſe
du teftament ; & c'eſt Lucas lui - même qui
l'a fuggérée au teftateur. Colette , plutôt
que d'y foufcrire , veut renoncer à tout ;
elle n'envifage d'autre bonheur que d'être
à Dorville , Capitaine de Milice. Lucas
lui fait obferver que cet amant eft un cader
fans fortune. Dorville paie Colette d'un
retour fincère ; & Labranche , Sergent de
la compagnie , fonge à réduire Lucas. Il
parvient à lui faire figner un engagement
fous le prétexte de lui faire figuer une
lettre ; il s'agit de partir dès le jour ſuivant.
Lucas offre mille écus pour fon congé
Labranche exige dix mille francs , Lucas
paroît déterminé à partir ; on le revêt de
de l'uniforme ; on l'arme & on lui fait
faire l'exercice fur la fcène avec toute la
recrue. Ce moment eft pittorefque. Labranche
commande cet exercice en mufique
; il n'échappe aucune occafion de vexer
Lucas ; & ce dernier avoue , en fe frottant
l'épaule , que le métier eft un peu dur :
ce n'eft pas tout ; on lui fait faire fentinelle
durant la nuit. Autre fcène affez
comique : Lucas quitte fon pofte fous prétexte
d'aller au fecours de Colette ; il eft
pris en défaut & condamné , lui dit- on
D vj
34 MERCURE DE FRANCE.
à fubir la rigueur des loix : c'eft d'avoir
la tête caffée ; il implore la clémence de
Dorville & l'interceffion de Colette ; il
eft prêt à tout rendre ; il confent au mariage
; on lui fait grace ; & la pièce finit.
Deux fables de la Fontaine ont fourni
à M. Anfeaume le fujet des deux Chaf
feurs & de la Laitière , petite pièce en un
acte , mêlée d'ariettes. C'eft beaucoup que
ce double fond ait pu former celui d'un
drame , quel qu'il puiffe être. D'ailleurs ,
M. Anfeaume en a tiré le meilleur parti
poffible. Guillot & Colas , deux pauvres
payfans , ont vendu d'avance la peau d'un
ours qu'ils efpèrent tuer : c'eft cinq piftoles
qui doivent revenir à chacun d'eux . Guillot
a même acheté fur cette fomme , qu'il
doit avoir , un quartaut de vin , dont nos
deux chaffeurs font un ample ufage fur la
fcène. , L'ours paroît ; Colas tremble , le
couche en joue & n'ofe le tirer. Guillot
déclare qu'il n'y a rien dans fon fufil ; heureufement
l'ours ne fait que paffer , &
Colas , pour courir après , choifit une route
toute oppofée à celle que l'animal a priſe.
Guillot , refté feul , voit venir Perrette ,
portant fur fa tête un pot au lait ; elle entre
en chantant ; le chaffeur lui adreſſe
quelques complimens qu'elle reçoit avec
mépris. Le motif de fa fierté eft la fortune
DECEMBRE 1766. $5
"
qu'elle prétend faire avec le lait qu'elle
perte au marché , elle expofe tous fes
projets dans une ariette qui renferme une
partie de la fable originale. Guillot lui
oppofe la fortune qu'il fera lui-même avec
la peau de l'ours : Perrette y ajoute peu
de foi & continue fa route. Colas revient
pourfuivi par l'ours ; il prend le parti de
faire le mort , & Guillot celui de monter
fur un arbre ; l'animal s'éloigne une feconde
fois , emportant avec lui la fortune des
deux chaffeurs : celle de Perrette n'eft
pas
en meilleur état : elle a caffé fon pot au
lait. On voit que cette efpèce de drame
n'eft autre chofe qu'une moralité miſe en
action ; mais l'auteur a égayé la matière
& vaincu la difficulté autant qu'elle pou
voit fe vaincre.
On connoît la tragédie angloife intitulée
Barnevelt , ou le Marchand de Londres.
Cette pièce , traduite en françois par M.
Clement , a fourni à M. Dorat le fujer
d'une héroïde , & à M. Anfeaume celuï
d'une comédie en trois actes fous le titre
de l'Ecole de la Jeuneffe ou le Barnevelt
François. Il n'étoit pas facile d'adapter ce
fujet à un de nos théâtres , encore moins
de le placer fur la fcène lyri - comique : c'eft
néanmoins ce qu'a fait avec fuccès M.
Anfeaume. Le fond de cette pièce eft devenu
86 MERCURE DE FRANCE.
fout françois entre fes mains. Cléon , jeune
homme qui entre dans le monde , eft féduit
par les attraits d'une Ho tenfe qui le joue
& le ruine ; il néglige pour elle la jeune
& tendre Sophie qui lui eft promiſe ; il
abuſe en même temps des bienfaits & de
l'amitié d'un oncle dont il eft héritier.
Les amis d'Hortenfe contribuent à dépouiller
Cléon ; il fe trouve accablé de detres ,
& hors d'état de fournir à de nouvelles
dépenfes. Un plan d'évasion avec la veuve
exige des fonds nouveaux ; mais où les
trouver ? La confiance des prêteurs eft épuifée
; la patience de l'oncle eft à bout :
Cléon , pouffé à bout lui - même , prend un
parti défefpéré : c'eft de forcer le fecrétaire
de fon oncle , où il efpère trouver les fecours
dont il a befoin ; il l'ouvre , & , au
lieu de l'or qu'il y cherche , il trouve un
teftament par lequel M. Oronte , ( c'eſt le
nom de cet oncle indulgent ) le nomme
fon légataire univerfel : à cette vue Cléon
refte accablé de honte & déchiré de remords.
C'eft dans cet intervalle que Mondor
, ami d'Hortenfe , vient avertir Cléon
que cette veuve l'attend . Cléon , hors de
lui-même , a peine à le reconnoître ; il
finit par le chaffer avec opprobre. Dubois
furvient ; c'eft le valet de Cléon , mais
valet dont l'auteur a fait un perfonnage
DECEMBRE 1766. 87
9
vertueux & intéreffant ; il ne peut conce
voir l'état où il trouve fon maître. Arrive
Sophie , qui n'y comprend pas davantage
& qui intéreffe encore plus. Cléon ne peut
foutenir ni fa préſence , ni fes queſtions ;
il difparoît à l'inftant où furvient M.Oronte::
ce dernier voit d'abord qu'on a forcé fon
fecrétaire , & par - là tout eft expliqué .
Sophie ( qui le croiroit ? ) y fait à peine
attention ; elle ne fonge qu'à appaifer l'oncle
, qui , au fond , n'eſt pas plus irrité
qu'elle : il ordonne qu'on faffe venir Cléon;
& Cléon reparoît amené par Sophie . Cette
fcène eft bien filée & fortement écrite ;
les ariettes que l'on trouve dans cette comédie
font bien coupées , mais elles n'y étoient
point néceffaires. L'auteur a facrifié au goût
actuel , fans que la pièce en ait eu befoin
elle eût réuffi fans le fecours d'un pareil
acceffoire le cannevas en eſt bien tiſſu ,
les détails en font très - foignés ; elle offre
plufieurs caractères théâtrals & bien exécutés
, plufieurs tableaux très- pittorefques..
A l'égard du dénouement , il fait un ĥonneur
infini à M. Anfeaume ; on ne pouvoit
fortir plus heureuſement d'un pas difficile
& dangereux : il n'étoit pas aifé de rendre-
Cléon fupportable ; & l'auteur eft parvenu
à le rendre intéreffant , même après fon
crime . Le teftament qu'il déchire lui -même.
86 MERCURE DE FRANCE.
tout françois entre fes mains. Cléon , jeune
homme qui entre dans le monde , eft féduir
par les attraits d'une Ho tenfe qui le joue
& le ruine ; il néglige pour elle la jeune
& tendre Sophie qui lui eft promiſe ; il
abuſe en même temps des bienfaits & de
l'amitié d'un oncle dont il eft héritier.
Les amis d'Hortenſe contribuent à dépouiller
Cléon ; il fe trouve accablé de detres ,
& hors d'état de fournir à de nouvelles
dépenfes. Un plan d'évasion avec la veuve
exige des fonds nouveaux ; mais où les
trouver ? La confiance des prêteurs eft épuifée
; la patience de l'oncle eft à bout :
Cleon , pouffé à bout lui - même , prend un
parti défefpéré : c'eft de forcer le fecrétaire
de fon oncle , où il eſpère trouver les fecours
dont il a beſoin ; il l'ouvre , & , au
lieu de l'or qu'il y cherche , il trouve un
teftament par lequel M. Oronte , ( c'eft le
nom de cet oncle indulgent ) le nomme
fon légataire univerfel : à cette vue Cléon
refte accablé de honte & déchiré de remords.
C'eft dans cet intervalle que Mondor
, ami d'Hortenfe , vient avertir Cléon
que cette veuve l'attend. Cléon , hors de
lui- même , a peine à le reconnoître , il
finit par le chaffer avec opprobre. Dubois
farvient ; c'eft le valet de Cléon , mais
valet dont l'auteur a fait un perfonnage
DECEMBRE 1766. 87
vertueux & intéreffant ; il ne peut conce
voir l'état où il trouve fon maître . Arrive
Sophie , qui n'y comprend pas davantage ,
& qui intéreffe encore plus. Cléon ne peut
foutenir ni fa préfence , ni fes queftions ;
il difparoît à l'inftant où furvient M.Oronte::
ce dernier voit d'abord qu'on a forcé fon
fecrétaire , & par- là tout eft expliqué.
Sophie ( qui le croiroit ? ) y fait à peine
attention ; elle ne fonge qu'à appaifer l'oncle
, qui , au fond , n'eft pas plus irrité
qu'elle : il ordonne qu'on faffe venir Cléon;
& Cléon reparoît amené par Sophie. Cette
fcène eft bien filée & fortement écrite ;
les ariettes que l'on trouve dans cette comédie
fontbien coupées , mais elles n'y étoient
point néceffaires . L'auteur a facrifié au goût
actuel , fans que la pièce en ait eu befoin ;
elle eût réuffi fans le fecours d'un pareil
acceffoire le cannevas en eft bien tiffu ,.
les détails en font très- foignés ; elle offre
plufieurs caractères théâtrals & bien exécutés
, plufieurs tableaux très- pittorefques.
A l'égard du dénouement , il fait un ĥonneur
infini à M. Anfeaume ; on ne pouvoit
fortir plus heureuſement d'un pas difficile
& dangereux : il n'étoit pas aifé de rendre
Cléon fupportable ; & l'auteur eft parvenu
à le rendre intéreffant , même après fon
crime. Le teftament qu'il déchire lui-même.
:
86 MERCURE DE FRANCE.
fout françois entre fes mains . Cléon , jeune
homme qui entre dans le monde , eft féduir
par les attraits d'une Hortenfe qui le joue
& le ruine ; il néglige pour elle la jeune
& tendre Sophie qui lui eft promiſe ; il
abuſe en même temps des bienfaits & de
l'amitié d'un oncle dont il eft héritier.
Les amis d'Hortenſe contribuent à dépouiller
Cléon ; il fe trouve accablé de detres ,
& hors d'état de fournir à de nouvelles
dépenfes. Un plan d'évasion avec la veuve
exige des fonds nouveaux ; mais où les
trouver ? La confiance des prêteurs eft épuifée
; la patience de l'oncle eft à bout :
Cléon , pouffé à bout lui - même , prend un
parti défefpéré : c'eft de forcer le fecrétaire.
de fon oncle , où il efpère trouver les fecours
dont il a befoin ; il l'ouvre , & , au
lieu de l'or qu'il y cherche , il trouve un
teftament par lequel M. Oronte , ( c'eft le
nom de cet oncle indulgent ) le nomme
fon légataire univerfel : à cette vue Cléon
refte accablé de honte & déchiré de remords.
C'eft dans cet intervalle que Mondor
, ami d'Hortenfe , vient avertir Cléon
que cette veuve l'attend . Cléon , hors de
lui-même , a peine à le reconnoître ; il
finit par le chaffer avec opprobre. Dubois
farvient ; c'eft le valet de Cléon , mais.
valet dont l'auteur a fait un perfonnage
DECEMBRE 1766. 87
9
vertueux & intéreffant ; il ne peut conce
voir l'état où il trouve fon maître . Arrive
Sophie , qui n'y comprend pas davantage
& qui intéreffe encore plus. Cléon ne peut
foutenir ni fa préfence , ni fes queftions ;
il difparoît à l'inftantoù furvient M.Oronte:
ce dernier voit d'abord qu'on a forcé ſon
fecrétaire , & par- là tout eft expliqué.
Sophie ( qui le croiroit ? ) y fait à peine
attention ; elle ne fonge qu'à appaifer l'oncle
, qui , au fond , n'eſt pas plus irrité
qu'elle : il ordonne qu'on faffe venir Cléon;
& Cléon reparoît amené par Sophie. Cette
fcène eft bien filée & fortement écrite ;;
les ariettes que l'on trouve dans cette comédie
fontbien coupées , mais elles n'y étoient
point néceffaires. L'auteur a facrifié au goût
actuel , fans que la pièce en ait eu befoin ;
elle eût réuffi fans le fecours d'un pareil
acceffoire le cannevas en eft bien tiffu ,.
les détails en font très- foignés ; elle offre
plufieurs caractères théâtrals & bien exécutés
, plufieurs tableaux très - pittorefques.
A l'égard du dénouement , il fait un honneur
infini à M. Anfeaume ; on ne pouvoit
fortir plus heureuſement d'un pas difficile
& dangereux : il n'étoit pas aifé de rendre
Cléon fupportable ; & l'auteur eft parvenu
à le rendre intéreffant , même après fon
crime . Le teftament qu'il déchire lui -même.
:
$ 8 MERCURE
DE FRANCE
.
fait prefque oublier la fracture du fecrétaire
; on eft charmé qu'Oronte pardonne
à fon neveu ; & l'on n'eft point révolté
que Sophie l'époufe. L'art d'un auteur , en
pareil cas , ne pouvoit aller plus loin.
Nous ne dirons rien ici de la Clochette
, petite comédie qui termine ce recueil
, & dont nous avons parlé fort au
long dans un de nos derniers Mercures.
Nous y renvoyons nos lecteurs pour ne pas
trop nous répéter .
Outre les ouvrages dont il vientd'être fait
mention, M. Anfeaume a cu part à quelques
autres qui ne devoient point fe trouver
dans fon théâtre tel eft en particulier
Bertholde à la Ville , pièce à laquelle il a
eu le plus de part. On a vu auffi qu'il ne
s'attribue qu'en partie plufieurs des pièces
qui forment fon recueil ; c'eft ce qu'il a
toujours eu foin de déclarer mais les
pièces imprimées fous fon feul nom n'appartiennent
qu'à lui feul ; & ce font , à
coup fur , les meilleures de cette collection.
Pourquoi difputer à un auteur des
ouvrages qu'il affure être de lui , & que
nul autre écrivain ne réclame ? Cette manie
eft des plus communes dans notre fiècle;
en eft- elle moins injufte ? Elle vife à décourager
les talens ; & trop fouvent elle y
réudit ; mais revenons à ceux de M. AnDECEMBRE
1766. 89
:
feaume. Le genre auquel il s'eft particuliè
rement livré , celui des pièces mêlées d'ariettes
, n'eft pas le genre de la vraie comédie
cependant il a fes difficultés ; il exige
de la légèreté , de la combinaiſon , une
coupe relative à cette efpèce de drame ,
l'art de ménager au muficien fes avantages ,
fans lui facrifier ceux du poëte. M. Anfeaume
a connu ces principes , & s'en eſt
rarement écarté , fur- tout lorfqu'il a travaillé
feul ; il connoît l'effet théâtral d'une
fcène , & ne met en chant que ce qui eft
fufceptible d'expreffion ou d'images. On
remarque dans fon dialogue , & de l'aifance
& de la jufteffe ; il l'étend ou le
reftreint avec une égale facilité en un
mot , fes ouvrages font , en général , marqués
au coin du talent , dirigés par le goût
& éclairés par la réflexion . Le Peintre
amoureux de fon modèle , le Médecin de
l'Amour & Barnevelt , trois pièces que
perfonne ne lui difpute , peuvent aller de
pair avec certaines comédies reftées au
théâtre françois , & qu'on y revoit toujours
avec applaudiffement. Barnevelt furtout
, aux ariettes près , eft une comédie
du meilleur genre. Que manque- t - il donc
à notre auteur pour tenir un rang plus
diftingué parmi nos poëtes dramatiques
Un autre théâtre.
90 MERCURE DE FRANCE.
TRAITÉ général des Elémens du Chant ,
dédié à Mgr le DAUPHIN; par M. l'Abbé
LA CASSAGNE ; avec cette épigraphe :
Principiis cognitis , multò facilius extrema
intelliguntur ; in- 8 ° , de 190
pages très-bien gravées , & d'une trèsriche
exécution : 1766 ; avec approbation
& privilége du Roi.
LE goût du fiècle , dit M. la Caſſagne¸
dans un profpectus qui fe diftribue
féparément , eft de vouloir acquerir les
fciences fans beaucoup de travail ; & , pour
en donner une connoiffance aiſée , il n'y
a point de matière fur laquelle on ne multiplie
tous les jours différens ouvrages.
Mais y en a-t- il eu jufqu'à préfent fur la
mufique , qui ait atteint ce but ? La plû -
part de ceux qui font des méthodes , ou
ne s'écartent pas affez de la route ordinaire,
ou font trop fyftématiques. Puiffé -je , dans
celle que j'ofe mettre au jour fous les plus
heureux aufpices , avoir évité ces deux
écueils , & mériter l'approbation du public,.
en facilitant les progrès dans un art enfant
du génie & père de nos plaifirs !
DECEMBRE 1766. 91
Avant que de publier cet ouvrage on a
cru devoir confulter les connoiffeurs . Les
remarques qu'ils y ont faites & les fuffrages
dont ils l'ont honoré , font autant de
préjugés favorables pour l'auteur & de
fürs garans pour le public. L'Académie
Royale des Sciences elle - même a bien
voulu s'en occuper , & en a porté un jugement
avantageux , dont l'extrait fe trouve
à la fuite du livre.
Cette nouvelle méthode embraffe d'abord
les articles les plus relatifs au fujet
que l'on traite , tels
tels que la l'igamme
,
dentité des octaves , les clefs , &c. On y
voit enfuite une récapitulation , par demandes
& par réponfes , de ces mêmes articles
les plus effentiels que les commençans doivent
retenir. Les exemples toujours à côté
du précepte , & placés dans l'ordre le plus
méthodique , en facilitent fi bien l'intelligence
, que toute perfonne qui fair
combiner & réfléchir , peut inftruire les
enfans avant qu'il foit néceffaire d'appeller
un maître. Les leçons de chant font de
deux fortes : les premières , comme les plus
aifées , & auxquelles on a ajouté de petits
accompagnemens , fervent d'introduction
aux fecondes. L'article des variations qui
précéde les unes & les autres , accoutume
infenfiblement à fe donner à foi-même des
02 MERCURE DE FRANCE.
à
leçons fur tous les tons , fur toutes les clefs
& fur toutes les mefures. En un mot , on
verra dans tout le cours de l'ouvrage , dit
l'auteur , que je n'ai cherché qu'à mettre la
méthode ordinaire à la portée de tout le
monde. Si les perfonnes , trop prévenues par
l'habitude , vouloient contredire ou défapprouver
les articles trop nouveaux pour
elles , je les prie d'en prendre connoiffance
& d'obferver fur- tout qu'on n'a fait ,
cet égard , que renouveller en partie les
idées de réforme qu'ont déja propofées
MM. Rameau & Rouſſeau ( 1 ) . Celui- ci ,
plus hardi que le premier , détruifoit toute
la forme du noté pour en fubftituer une
plus fimple au moyen de chiffres , mais
moins praticable pour les muficiens du
fiècle ( 2 ) . L'autre , plus modéré , ne ſimplifioit
pas affez nos ufages ni même fes
idées . J'ai tâché , dans ces circonstances ,
de démontrer , par des preuves inconteftables
, la néceffité d'un jufte milieu en fuivant
toujours les routes déja connues.
( 1 ) Voyez auffi MM . de Monteclair dans fa
Méthode , & la Combe dans le Spectacle des beaux
Arts.
( z ) Differtation fur la Mufique , préfentée par
M. Rouffeau de Genève , à l'Académie Royale
des Sciences en 1742 , imprimée à Paris , chez
Quillau , rue Galande , avec une approbation de
cette Académie , qui fait beaucoup d'honneur à
l'Auteur.
DECEMBRE 1766. 93
Le premier objet de la réforme dont il
s'agit , eft la réduction des mefures , afin de
faire lire plus promptement la mufique .
Le fecond objet auquel je puis avoir le
plus de part réduit les trois clefs en une
feule : il en eft de même de leurs différentes
pofitions . Cette règle , bien obfervée
par tous les compofiteurs , abrégeroit
infiniment la longue & pénible étude de
la mufique . Cette fcience n'eft déja que
trop difficile par elle-même : les fecours
des maîtres ne fuffifent pas ordinairement
pour la bien apprendre , il faut encore
trouver des moyens fimples dans l'objet
même qui nous occupe , pour applanir tant
de difficultés radicales. C'eft à quoi j'ai
borné mes foins en compofant cet ouvrage ,
Mais on doit fe fouvenir que les principes
que j'établis font particulièrement destinés
pour apprendre la mufique telle qu'on l'a
toujours écrite.
Parmi les autres nouveautés de cette
méthode , il y a plufieurs articles qui contiennent
des réflexions , des obfervations ,
des définitions & quelques objections fuivies
de leurs réponfes , dont la lecture peut
faire plaifir à ceux même qui ne veulent
que lire. Il y aura de plus un abrégé trèsfuccint
des premiers principes de l'accompagnement.
94 MERCURE DE FRANCE .
noire avec
On a cru que le public ne feroit pas
fâché d'y trouver auffi une page
des lignes blanches qu'on peut remplir de
leçons de mufique au moyen d'un crayon
blanc. Cette facilité de pouvoir effacer à
mefure qu'on en a befoin , amufe en inftruifant.
Enfin , l'impoffibilité de trouver un
maître à la campagne , & fur- tout dans
certaines provinces , m'a fait naître l'idée
de deux moyens pour pouvoir apprendre
la mufique fans autres fecours que la
bonne volonté & qu'un peu d'intelligence.
Le premier confifte dans un inftrument
toujours d'accord , exécuté par M. Richard,
facteur d'orgue au vieux Louvre à Paris.
Les intonations fur tous les tons y feront
marquées on les trouvera en mettant le
doigt fur les touches qui les expriment.
Le fecond moyen eft un balancier qui fert
à fixer la jufteffe de la mefure pour chaque
mouvement plus ou moins lent , plus ou
moins précipité. Ceux qui voudront en faire
ufage , s'adrefferont à l'habile Méchanicien
que j'indique : il en conftruira à un prix
raifonnable ; & il donnera une inſtruction
par écrit , pour pouvoir s'en fervir avec
fuccès.
Quant au prix de ma méthode , il eſt
beaucoup au- deffous de celui des gravures.
DECEMBRE 1766. 95
Comme je n'ai point été guidé par un
motif d'intérêt , la cherté des paroles bien
gravées ne m'a point arrêté ; & j'ai voulu ,
quoi qu'il m'en pût coûter , qu'on trouvât
fans renvois l'exemple & le précepte fous
le même point de vue. En choiſiſſant le
format d'un grand in- 8 ° , mon deffein a
été de rendre mon livre & plus commode
& plus portatif.
Le prix de cette Méthode eft de 11 liv.
brochée & 12 liv. reliée . Ce n'eft point
trop cher , car , comme nous l'avons dit ,
elle eft très-bien gravée & d'une parfaite
exécution . On en trouvera à Paris , chez
la veuve Duchesne , Libraire , rue Saint
Jacques , au temple du Goût, & aux adreffes
ordinaires de mufique. Il y en aura auffi
à Verſailles , chez Fournier , aux galeries
du château ; & chez l'auteur , à Paris , à
l'ancien Collège de Juftice , rue de la
Harpe , dans le pavillon fur le jardin , visà-
vis de M. Foulliere , Maître de Penfion,
96 MERCURE DE FRANCE .
LE Bonheur des Peuples , ode à Mgr le
DAUPHIN ; par M. SABATIER :
feuille in-4 ; 1766.
CETTE ode de M. Sabatier , qu'il a
eu l'honneur de préfenter à Monfeigneur
le Dauphin , eft pleine de poéfie & de
fentiment. Le plan nous en a paru beau
& bien rempli . Elle répond par les images
& la chaleur , à l'idée que M. Sabatier a
donnée de fon talent pour ce genre de
poéfie . Nous en citerons quelques ftrophes.
L'auteur débute d'une manière bien lyrique.
Rempli du feu facré que Minerve m'inſpire ,
Je vole dans fon temple , & je monte ma lyre
Pour l'oreille des rois.
J'eveille fous leur dais leur fuperbe molleffe ;
Leur palais treffaillit ; & leur fceptre s'abaiffe
Aux accens de ma voix.
Dieu a répandu fur les Rois quelques
rayons de fa gloire à condition qu'ils nous
rendroient heureux. Le poëte dit :
Mais
DECEMBRE 1766. 97
Mais de notre bonheur ils lui doivent l'homage ,
S'ils trahiffent nos droits , ils ont fouillé l'image
Qu'il traça fur leurs fronts:
Il leur dit : c'eſt pour vous que j'ai créé les peines.
Si du monde foumis je vous prête les rênes ,
pour vous enchaîner.
:
C'eſt
Le bruit de la grandeur n'eſt qu'un fon qui s'envole
;
C'eſt le bonheur public qui lui feul vous confole
Du malheur de régner.
Si des gouttes de miel tombent dans le calice ,
Monarques , votre cour en doit le facrifice
Aux peuples , votre appui.
Tel le vafle océan , laiffant filtrer fes ondes ,
Les adoucit & garde , en fes grottes profondes ,
L'amertume pour lui.
Cette idée est belle & neuve. Le poëte
conduit fon jeune héros dans un temple
où font fes ancêtres , & lui dit :
Henry jette fur toi des regards de tendreffe.
Ah ! répéte fon nom ; c'eſt un cri d'allégrefle
Qui répond à nos coeurs.
L'éloge du Roi eft bien amené dans la
ftrophe fuivante ; l'auteur fait voir com-
E
98 MERCURE DE FRANCE .
bien un héros eft grand en dépouillant le
fafte de la victoire .
Si le Dieu des combats défioit ton courage ,
Et t'appellant un jour dans les champs du carnage,
T'infpiroit fes tranſports ;
Le front ceint de lauriers , gémis de la victoire ;
Et defcends de fon char , qui ne mène à la gloire
Qu'en roulant fur des morts .
Le défaftre d'un peuple , ô Rois ! eft votre crime ;
Laomedon , coupable , entraîne dans l'abîme`
Ses fujets malheureux .
Des fépulchres ouverts ils percent les ténèbres ,
S'élèvent de leur tombe , & , par des cris funèbres ,
Le dénoncent aux Dieux.
Mais fouvent , quand l'Etat penche vers la ruine
Par vous , adulateurs que l'intérêt domine ,
Le Monarque eft trompé.
Vous qui pouvant fervir au bonheur de la terre ,
Sur les degrés du trône allumez le tonnerre
Dont le peuple eft frappé.
Tremble , cher Prince , fuis , fuis un trompeur
hommage ;
La flatterie approche & t'offre un doux breuvage
Dont la vapeur t'endort ;
Mais ton père paroît ; & fa main vengeree
Fait tomber à tes pieds la coupe enchanterelle
Qui renfermoir la mort.
DECEMBRE 1766. 99
Il te dit: ô mon fils ! mon fils , qu'allois - tu faire
Mérite des amis dont le regard t'éclaire
Et guide tes projets .
Tu les reconnoîtras à cet augufte marque ,
S'ils ofent quelquefois , s'oppofant au Monarque ,
Défendre les fujets .
?
Nous voudrions pouvoir citer tout le
difcours de feu Mgr le Dauphin à fon
augufte fils. Nous nous bornerons à cette
ſtrophe :
Roi des cieux m'écriai - je , exauce ma prière ;
Que mon fils des vertus rempliffe la carrière ,
Et foit digne de toi !
Entoure- le , grand Dieu , de ta bonté féconde :
Si je ne l'ai reçu , pour le bonheur du monde ,
Eft- ce un préfent pour moi ?
Le poëte eft infpiré par un rayon de
lumière qui paffe dans fon coeur , & il
prédit l'avenir le plus heureux .
Le héros difparoît , un rayon fur fa trace
Refplendit , me pénètre , échauffe mon audace
D'une fainte fureur .
Quel brillant avenir pour moi s'ouvre & commence
!
Je vois Clotho fourire & filer pour la France
Des fiècles de bonheur.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Bellone en vain rougit ; la Juſtice Penchaîne :
Au milieu des drapeaux , la Victoire hautaine
S'affied fur nos remparts.
Les moeurs fervent de loix & doublent le courage;
L'olive croît , s'élève & prête fon ombrage
A la troupe des arts.
Nous fommes fâchés de n'en pouvoir
citer davantage , gênés par les bornes d'un
extrait ; mais nous dirons , avec plaifir ,
que M. Sabatier foutient bien la réputation
qu'il a méritée dans le genre lyrique.
Il a de l'enthoufiafme , de grandes idées
rendues avec force ; & il connoît bien la
marche de ce poëme. Le recueil de fes
odes paroît chez Jorry , rue & vis - à- vis
de la Comédie Françoife , & chez Lalain ,
rue Saint Jacques . Nous ne tarderons pas
d'en donner un extrait. Cette dernière ode
fur le bonheur des peuples fe vend auffi chez
Jorry.
DECEMBRE 1766. 101
RECUEIL de romances hiftoriques , tendres
& burlesques , tant anciennes que modernes
, avec les airs notés ; par M. de
L. chez les Libraires qui débitent les
nouveautés ; un vol. in- 8 ° : 1766. Cette
collection doit fervir nécefairement de
fuite à l'Anthologie Françoiſe , quijouis
d'un fuccès mérité.
L'AUTEUR de cette nouvelle collection
a puiſé dans un genre de chanfon , qui paroît
encore aujourd'hui , malgré les opéracomiques
, amufer le public & fixer fon
attention . Il n'a rien négligé pour recueillir
ce qu'il y a de plus parfait dans les ouvrages
de cette efpèce. La partie ancienne
& la moderne font traitées avec les mêmes
lumières & le même goût ; on fera charmé
de retrouver la romance du Comte de Cominge
, par M. le D. de la V. qui a donné
naillance au drame fi touchant & fi neuf
du même nom . On fait que les romances
font peut-être ce qui caractériſe davantage
l'efprit de notre nation ; auffi verra-t-on
dans ce recueil , au rang de leurs auteurs ,
nos plus grands poëtes. Ils n'ont pas dédai-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
gné de s'exercer à ce genre fi agréable
perfuadés qu'il y a autant de gloire à femer
des fleurs , qu'à s'appliquer aux travaux
difficiles de la haute poéfie.
On a eu foin de ne rien retrancher &
de ne rien ajouter à ces romances . Quant
à la partie muficale , on y trouvera une
exactitude qui n'eft point dans les recueils
ordinaires. On a rétabli la plupart des anciens
airs dans leur rhytme original ; lorfqu'on
a été forcé d'en adopter de nouveaux
, on s'eft écarté le moins qu'il a été
poffible des loix qu'ont impofées le caractère
du fujet , le genre & l'expreffion des
paroles.
Il n'eft guère poffible de trouver une
collection de cette forte mieux faite &
plus agréable ; & cet ouvrage ne peut que
flatter beaucoup le goût du public.
Nous ajouterons pour les amateurs des
belles éditions , que celle - ci eft dans le
format & de la même impreffion que l'Antologie
françoife ; aux embelliffemens tipographiques
, font réunis ceux du deffein
& de la gravure ; l'eftampe & le fleuron
qui font à la tête , font de MM. Eiſen
& Longueil.
DECEMBRE 1766. 103
ANNONCES DE LIVRES.
GRAMMAIRE françoife à l'ufage des enfans
de l'un & l'autre fèxe , fur- tout de
ceux que l'on deftine à l'étude des langues
mortes de l'hiftoire , de la géogra
phie , &c. ouvrage mis à la portée de
toutes les perfonnes qui defirent apprendre
en peu de temps les principes du françois ,
& particulierement utile aux étrangers ,
aux colléges , aux penfions & aux communautés
religieufes où il y a penfionnat ;
par M. Sellier , Maître-ès - arts approuvé
de l'Univerfité de Paris , & Principal au collége
de Crefpy en Valois . A Paris , chez Brocas,
rue S. Jacques , au- deffus de la rue des
Mathurins , au chef S. Jean ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; 1 vol .
in- 12. Ce même livre fe trouve auffi chez
Lottin le jeune , rue Saint Jacques , vis-àvis
de la rue de la Parcheminerie.
L'auteur de cet ouvrage s'eft attaché à
la clarté & à la briéveté dans les définitions
des chofes dont il traite. Il a eu foin
de faire marcher les exemples immédiatement
après les règles ; & il paroit n'avoir
rien négligé pour fe faire entendre
E iy
104 MERCURE DE FRANCE.
de les lecteurs , de manière à leur faire
vaincre toutes les difficultés. Quoiqu'il
ait eu pour but principal d'inftruire la
jeuneffe , cependant les perfonnes plus
âgées , dont l'éducation a été négligée , &
qui ignorent les principes & les règles de
leur langue , trouveront dans ce livre un
détail exact des préceptes , qu'on ne peut
guère ignorer , fans une forte de ridicule.
HISTOIRE naturelle & civile de la Californie
, contenant une defcription de ce
pays , de fon fol , de fes montagnes , lacs ,
rivières & mers ; de fes animaux , végé .
taux , minéraux , & de fa fameufe pêcherie
des perles ; les moeurs de fes habitans ,
leur religion , leur gouvernement , & leur
façon de vivre avant leur converfion au
chriftianifme ; un détail des différens
voyages & tentatives qu'on a faites pour
s'y établir & reconnoître fon golphe &
la côte de la mer du Sud : enrichie de la
carte du pays & des mers adjacentes : traduite
de l'anglois ; par M. É** . A Paris ,
chez Durand , Libraire , rue Saint Jacques
, à la Sageffe ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; trois vol. in- 12.
Prix liv. 10 fols.
Le
pays dont on nous donne la defcription
& l'hiſtoire , eft diftingué dans les
NOVEMBRE 1766. 109
cartes par trois différens noms. On l'appelle
Californie , nouvelle Albion , & Ifles
Carolines ; mais fon nom le plus ancien
eft celui de Californie . Elle eft fituée dans
la vice - royauté du Mexique. On verra
dans cette hiftoire , que les Jéfuites ont
feuls la direction des affaires tant civiles
qu'eccléfiaftiques de ce pays.
GRAMMAIRE allemande de M. Gottf
ched ; nouvelle edition , revue , corrigée
& augmentée de plufieurs règles de la fintaxe,
de l'ufage des Allemands , & de l'exercice
. Dédiée à S. A. S. Mgr le Prince de
Lambefc , grand Ecuyer de France ; par M.
Gerrau de Palmfeld , Profeffeur de la langue
allemande des Pages de la grande écurie
& de Madame la Dauphine. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques
, au temple du Goût ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; un vol.
in - 8° . petit format.
La nation Allemande n'avoit eu juf
qu'ici d'autres règles de langage , que les.
ouvrages les plus eftimés . Il lui manquoit
une grammaire complette , & compofée
par un homme qui eût affez de connoiffance
& affez d'autorité , pour prefcrire des
règles à une nation entière. Qui étoit plus
capable de remplir un fi grand objet , que
E v
06 MERCURE DE FRANCE .
le célèbre M. Gottfched qui s'eft consacré
prefque toute fa vie à l'étude de fa langue
, & qui , par les différens ouvrages
qu'il a compofés , s'eft acquis toute la réputation
néceffaire pour entreprendre une
grammaire qui fût recue généralement ?
La fienne fert aujourd'hui de règle à toute
la nation . En raffemblant les cas particuliers
fous quelques points de vue généraux
, il a fcu remarquer des principes certains
dans les ufages qui paroiffent les
plus irréguliers ; telle eft la fource dans
laquelle a puifé M. de Palmfeld. Ila penſé
qu'elle pourroit être utile aux autres nations
, en les mettant à portée d'apprendre
la langue allemande , dont ne fauroient fe
paffer tous ceux qui fe deftinent aux négociations.
On fait affez que les militaires
ont auffi befoin de favoir cette langue.
Les bons ouvrages allemands qui ont paru
depuis le commencement de ce fiècle , la
rendent digne d'être apprife par les gens
de lettres en France. Quels avantages
n'en peut point retirer la littérature françoife
? Combien de choſes ignorées dans
le droit public de l'Europe ! Combien d'actes
intéreffans , de traités politiques , de
faits mêmehiftoriques ! Combien de décou
vertes dans la médecine , dans la chymie
& dans les arts méchaniques , ne fe trouDECEMBRE
1766. 107.
vent jufqu'à préfent que dans des livres
allemands !
HISTOIRE de la république de Venife ,
depuis fa fondation jufqu'à préfent ; par
M. l'Abbé Laugier ; tomes VIII & IX ; à
Paris , chez la veuve Duchefne , rue Saint
Jacques , au temple du Goût ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi.
en ce genre ,
Cet ouvrage fera compofé de 12 vol .
in- 12 , dont les 3 derniers font actuellement
fous preffe . Le mérite de cette hiftoire
eft connu ; on fait que c'eft une
des bonnes productions que nous ayons
foit pour . l'exactitude des
faits , foit pour la manière dont ils font
préfentés. L'intérêt qui règne dans ce livre,
en rend la lecture piquante , fait qu'on
en reçoit les volumes toujours avec un
nouveau plaiſir , & qu'on en attend la ſuite
avec empreffement.
LA Campagne , roman traduit de l'anglois
, par M. Depuifieux ; à Londres , &
fe trouve à Paris , chez la veuve Duchefne,
rue faint Jacques , au temple du Goût
1767 , 2 vol . in- 12 ..
On ne voit point ici de ces événemens
qui tiennent du merveilleux , de ces faits
qui n'ont jamais exifté que dans une ima
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
gination accoutumée à s'égarer dans le
pays des chimères . Tout s'y paffe fuivant
le train ordinaire de la vie. La liaifon des
principaux événemens , la vérité des portraits
, la variété des coloris , font de tout
l'ouvrage le tableau du coeur de l'homme
tel qu'il eft. Chacun y parle un langage
convenable à fon caractère. Les dialogues
y font fimples , & l'on croit entendre autant
de converſations . Quant aux réfléxions
dont l'auteur a parfemé fon ouvrage , elles
font toutes judicieufes , naturelles , amenées
par les circonftances ; & elles ont
fouvent , outre ces avantages , un air de
nouveauté qui fait qu'on s'y arrête avec
complaifance .
LE parfait Bouvier, ou inftruction concernant
la connoiffance des boeufs ou vaches
leur âge , maladies & fymptômes , avec
les remèdes les plus expérimentés , propres
à les guérir. On y a joint deux petits traités
pour les moutons & porcs , ainfi que
plufieurs remèdes pour les chevaux , auffi
expérimentés , & qui n'ont point encore
paru le tout le plus abrégé qu'il a été
poffible. Par M. J.G. Boutrolle ; à Rouen ,
chez la veuve Befongne , Libraire , cour
du palais ; & J.J. Befongne fon fils , rue aux
Juifs ; 1766 avec approbation & privi
DECEMBRE 1766. 100
lége du Roi ; brochure in- 12 de 200 pag.
On trouve des exemplaires de cet ouvrage:
à Paris , chez Durand , rue Saint Jacques ,
à la Sageffe.
Nous n'avions point encore de traité par
ticulier des maladies des boeufs , vaches ,
porcs & moutons ; cependant ces animaux
fi néceffaires à la vie , périffent tous les
jours par le peu de foin ou l'ignorance de
ceux qui les traitent. L'auteur de cette
brochure , qui a joint à une longue étude
une pratique continuelle , ayant bien voulu
rendre publique le fruit de fes travaux , on
doit lui en favoir gré.
L'ANNÉE religieufe , ou occupation in
térieure pendant les divins offices ; par M.
Grifel , Prêtre , Vicaire perpétuel de l'églife
de Paris ; à Paris , chez d'Houri , Imprimeur-
Libraire de Mgr le Duc d'Orlé
ans , rue Vielle Bouclerie , au Saint - Efprit ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi , in iz.
Ce feroit fe tromper , que de croire:
qu'on n'a eu en vue , dans la compofition
de cet ouvrage que l'inftruction & l'a→
vancement des perfonnes qui vivent dans
les monaftères , & qui font liées par le
voeu de religion , comme le titre femble
l'indiquer. Il peut être également utile à
10 MERCURE DE FRANCE.
celles qui font engagées dans le monde ,
pour peu qu'elles faffent profeffion de
piété , & qu'elles defirent travailler à leur
falut. Le volume que l'on préfente aujourd'hui
au public , eft pour le temps de l'avent.
Les tomes 2 & 3 paroîtront au commencement
de l'année prochaine ; l'un
pour le carême , l'autre pour la femaine
fainte ; & les autres fucceffivement. L'ouvrage
entier contiendra huit volumes.
. LETTRES d'Afi à Zurac , publiées par
M. de la Croix ; à la Haye , & fe trouvent
à Paris , chez Durand , Libraire , rue Saint-
Jacques , à la Sagelle ; 1767 .
M. de la Croix fe dit auteur d'un ouvrage
intitulé les Mémoires du Chevalier
de Gonthieu. Dans l'un & dans l'autre ouvrage
, il fait profeffion d'une grande fimplicité.
Afi , le héros de ces lettres , eft un
étranger qui examine tout ce qu'il voit
avec les yeux de l'impartialité , & qui fait
part à Zurac , fon ami , de fes réflexions.
LETTRE d'un Orléanois à un de fes
amis , fur la nouvelle hiftoire de l'Orléa–
nois par M. le Marquis de Luchet ; à
Bruxelles , chez Emmanuel Flon ; & fe
vend à Paris , chez Debure père , Quai
des Auguftins , à l'image faint Paul ; 1766 :
DECEMBRE 1766. ITE
avec permiffion ; brochure in - 12 de 40 p.
Nous annonçâmes le premier volume de
F'hiftoire de l'Orléanois par M. le Marquis
de Luchet , lorfqu'il parut ; & c'eft de ce
même volume que l'on fait la critique
dans cette lettre . On reproche à l'hiftorien
de l'Orléanois , des erreurs palpables , des
contradictions évidentes , & un ton fingulier
dans l'exécution . Nous n'entrons
dans aucun détail à ce fujet ; & nous ren
voyons à la brochure nos lecteurs curieux
de ces fortes de difcuffions.
Le patriotiſme , poëme qui a été préfenté
à l'Académie Françoife , pour le prix
de l'année 1766 , & dont on n'a fait aucune
mention ; à Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple
du Goût ; 1766 : feuille in- 8° .
Il y a dans ce poëme des vers de fentiment
& de force , des penfées nobles &
fublimes.
LES ruines , poëme ; par M. Feutry ;
à Londres , chez Edouard Kermaneck
1767 : feuille in- 8 °.
Ces ruines nous paroiffent être le pendant
des tombeaux , poëme connu du même
auteur. C'est ici une efquiffe de plufieurs
effets pittorefques de la deftruction caufée
par le temps.
F12 MERCURE DE FRANCE.
TRAITÉ des ftratagêmes permis à la
guerre , ou remarques fur Polyen & Frontin
, avec des obfervations fur les batailles
de Pharfale & d'Arbelles ; par M. J. de
M. Lieutenant- Colonel d'Infanterie ; à
Metz , chez Jofeph Antoine ; 1765
avec privilége du Roi. Brochure in- 8°.
de 110pages avec des gravures . On en trouve
des exemplaires à Paris , chez Barbou ,
rue des Mathurins.
Il ne faut pas que le defir de réuffir à
la guerre , faffe employer d'autres moyens
que ceux de la valeur & de l'adreſſe. Les
principes de l'honneur doivent éloigner
de toutes voies perfides & méchantes . Voilà
ce qu'on entreprend de prouver dans
cet ouvrage , qui peut- être regardé comme
un corps abrégé des loix de la guerre . L'idée
en eft venue à l'auteur depuis la lecture
de Polyen & de Frontin , qui ont confondu
fous le même titre les moyens permis
avec ceux de la perfidie & de la fcélérateffe
.
NOUVEAU Guide des chemins du
royaume de France , contenant toutes fes
routes , tant générales , que particulieres ;
dédié au Roi , par le fieur Daudet de
Nifmes , Ingénieur- Géographe de Sa Majefté
; à Paris chez Vincent , Libraire , rue
"
DECEMBRE 1766. 113
S. Severin , vis - à vis de l'Eglife. Nouvelle
édition ; 1766 ; in - 12 , petit format , avec
approbation & privilége du Roi.
Tout homme qui voyage en France ,
& ceux même qui , fans voyager , defirent
de fe former une idée exacte de tous
les lieux du royaume , de leur diftance de
La Capitale , de la jufte diftance d'un
endroit à un autre , d'une ville à une autre
ville , d'un village à une ville , & d'un
village même à un autre village , ne peut
fe difpenfer de fe procurer ce livre , trèscommode,
très portatif, & fur- tout très inf
tructif. On ne peut fçavoir trop de gré au
Libraire , d'avoir donné au public une édition
nouvelle de cet ouvrage utile , devenu
très - rare , & qui mérite en effet
d'être fouvent réimprimé. Il eft divifé
en trois parties : la premiere contient toutes
les routes générales , partant de Paris ,.
pour aller à toutes les villes capitales dechaque
province ou pays du royaume. La
feconde indique les routes générales
partant de Paris , pour aller à tous les
ports de mer du royaume , tant fur la méditerranée
, que fur l'océan . La troifiéme
partie eft fous-divifée en 15 articles , contenant
tous les chemins de détours &
praticables , qui font dans chacun des
Gouvernemens généraux du royaume ,
114 MERCURE DE FRANCE.
où l'on voit tous les endroits par où if
faut paffer , & la plus vulgaire diftance
d'un lieu à un autre , jufqu'à un quart
de lieue de différence .
PRÆCEPTA rhetorices collecta ex libris de
Oratore, necnon ex libro ORATOR infcripto:
adfaciliorem intelligentiam difpofita , notif
que enucleata. Accefferunt eximia quedam
loca ex libris de claris oratoribus ; ad ufum
tyronum in eloquentia ; Parifiis apud
JOANNEM BARBOU , viâ Mathurinenfum ;
1766 : in-12.
De tous ceux qui ont donné des régles
fur l'éloquence , il n'en eft point qui
ayent mieux réuffi qu'Ariftote , Ciceron
& Quintilien mais Ciceron a renfermé
dans fes livres de rhetorique tout ce qu'Ariftote
avoit de meilleur. Cependant il faut
convenir que malgré les beautés qu'ils
renferment , cet ouvrage eft fort difficile ,
& qu'on a bien de la peine à fuivre le fil
du raifonnement , & à recueillir la doctrine
de l'auteur au milieu de ce long
cercle de converfations & de contredits.
De plus , comme les digreffions y font
fréquentes , les préceptes fe trouvent difperfés
, fouvent très - éloignés les uns des
autres de forte qu'il falloit pour rendre ce
livre utile aux jeunes gens , faire un extrait
:
DECEMBRE 1766. 115
des excellens préceptes qui font répandus
dans le corps de l'ouvrage. C'eft le but que
l'on s'eft propofé dans le recucil que nous
annonçons ; & nous croyons pouvoir affurer
que l'ouvrage , tel qu'il eft actuellement , eft
une excellente leçon d'éloquence , qui ne
peut être trop recommandée à la jeuneffe.
Elle y puifera une éloquence parfaite ,
avec le goût de la belle latinité.
LES Commentaires de Cefar , nouvelle
édition revue & retouchée avec foin ; à
Paris , chez J. Barbou , Imprimeur - Libraire
, rue des Mathurins ; 1766 : 2
vol. in- 12 .
Vers le milieu du fiécle dernier , Nicolas
Perot d'Ablancourt donna une traduction
des commentaires de Céfar , qui
eut alors beaucoup de vogue ; mais fon
langage commence à paroître un peu furanné
, fon ftile n'eft pas toujours pur &
exact ; & on remarque même dans cette
verfion , beaucoup de contre- fens. Dans
bien des endroits , c'eft moins une traduction
qu'un extrait de l'auteur original ,
dont , en gros , on s'eft contenté de préfenter
le fens , fans s'attacher à rendre fes
idées en détail & par parties. Ceft fans
doute le jugement qu'en a porté l'écrivain
, qui en 1743 , nous a donné à la
116 MERCURE DE. FRANCE.
,
Haye une traduction de ces commentai
où il a corrigé quelques tours &
quelques expreffions de d'Ablancourt. En
1755 un homme de lettres donna à Paris
, une édition latine & françoiſe de
Cefar. Elle eft certainement plus exacto
que celles qui l'avoient précédée jufqu'alors
; le françois en eft plus châtiẻ &
plus coulant les noms de peuples &
de lieux , de rivieres & de montagnes y
font rendus avec plus d'exactitude , &c.
auffi ceux qui nous ont donné l'édition
françoife d'Amfterdam en 1763 , après
avoir confronté la traduction de d'Ablancourt
, celle de la Haye en 1743 , & celle
de Paris en 1755 , fe font- ils déterminés
à fuivre entiérement & mot à mot , cetre
derniere comme la meilleure . C'eſt cette
édition de 1755 , qu'on nous redonne
aujourd'hui ; mais elle a été revue d'un
bout à l'autre ; & l'on s'eft fur- tout appliqué
à la rendre plus littérale & plus
exacte. On a eu attention de fuivre pas
à pas le récit de Cefar ; & tant que le
génie de notre langue l'a permis , on
n'a rien changé à l'ordre de fa narration.
Le latin placé à côté de cette traduction .
paroiffoit demander cette exactitude . Si
au mérite littéraire de la verfion que nous
annonçons , on fait attention aux beau
DECEMBRE 1766. 117
tés typographiques dont le fieur Barbou
a orné cette nouvelle édition , on conviendra
qu'elle a fur toutes les autres , une fupériorité
qu'aucune ne peut lui contefter.
Il n'a rien épargné pour rendre fon travail
d'une exécution auffi parfaite qu'elle peut
l'être ; & fon imprimerie deja fi connue
par la beauté des éditions , acquiert encore
un nouveau luftre par celle de ces nouveaux
commentaires de Céfar.
PRÉCIS de la Chirurgie pratique , où
l'on donne , d'après les plus grands maîtres,
la plus fûre méthode d'opérer , avec des
obfervations & réflexions fur la conduite
que les praticiens doivent fuivre dans les
maladies les plus importantes ; par M.
F*** , Chirurgien Juré , correfpondant de
l'Academie de chirurgie , &c. à Avignon ,
& fe trouve à Paris , chez Vincent , rue S.
Severin ; 1767 : 2 vol . in - 12 .
Un tableau raccourci , dans lequel on
peut voir d'un coup dd''oeoeiill ccee qquuee les plus
grands maîtres ont obfervé dans chaque par
tie de la chirurgie , les combinaiſons qu'il y
a à faire dans les cas imprévus , les précau
tions que l'on doit prendre dans ceux qui
font compliqués, la conduite qu'il faut tenir,
la meilleure méthode d'opérer, & cun pare
tableau ne peut manquer d'être de la plus
113 MERCURE DE FRANCE .
grande utilité pour l'inftruction
des chirurgiens
, & conféquemment
pour le bien
des hommes. C'est ce même tableau
que
préfente
le livre que nous annonçons
; & les gens de l'art que nous avons confultés
, nous en ont fait le plus grand
éloge. Sur le témoignage
des perfonnes
éclairées
, nous avons lu cet excellent
livre , quoique
la matiere ne foit pas de notre reffort : nous l'avons trouvé fi clair ,
fi méthodique
, que nous ne pouvons
nous
difpenfer
de rendre compte du travail de l'auteur
. Il a recueilli
& rédigé les principales
obfervations
faites par les plus ha- biles praticiens
de Paris , des provinces
& des pays étrangers
. On y voit clairement
expofés
les faits fur lefquels
ces mêmes obfervations
font appuyées
, & ce que
d'après eux ,
il y a de mieux à faire dans
les diverfes
occafions
. Chaque
chapitre
Foule fur une des opérations
les plus im- portantes
de la chirurgie
, telles que l'opération
de la fiftule , du trépan , de la
taille , &c. D'après
ce peu de mots
on
doit reconnoître
l'utilité d'un pareil livre ;
& l'auteur peut en augurer le meilleur
ac- cueil de la part du public
, & en particulier
des chirurgiens
qui ne manqueront
pas de fa le procurer. Il éclairera
l'efprit en dirigeant
la main du particien
, pour
,
DECEMBRE 1766. 119
la
l'aider à prêter aux hommes les fecours
importans qu'ils ont droit d'attendre de
lui. L'auteur l'a rendu portatif pourplus
grande commodité du lecteur. Le
style en eft fimple ; & il devoit l'être ,
puifque dans un précis de chirurgie pratique
, il s'agit , non des mots
des chofes les plus férieufes.
> mais
ESSAI fur les vertus de l'eau de chaux ,
pour la guérifon de la pierre , par M. Robert
Whytt, Docteur en médecine de la
Société Royale de Londres , Membre du
College Royal des Médecins , & Profeffeur
en Médecine dans l'Univerfité d'Edimbourg
; avec un fupplément , contenant
l'hiftoire de la maladie de M. Walpole ,
écrite par lui-même ; celle de la maladie
de M. Newcome , Chanoine de Windfor ,
&c. Traduit fur la feconde édition de l'Anglois
, par M. A. Roux , Docteur en Médecine
; auquel on a ajouté une méthode
de diffoudre la pierre , par la voie des injections
de M. Butter , traduite par le
même. Nouvelle édition . A Paris , chez
Vincent , rue S. Severin ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi , un vol ,
in- 1 2.
Peu d'ouvrages de médecine ont été
mieux reçus en Angleterre , que cet excelMERCURE
DE FRANCE.
lent Effai , dont en France même , on a reconnu
le mérite, puifqu'on en a fait plufieurs
éditions & traductions en fort peu de tems;
indépendamment des avantages étonnans
que retirera la médecine de la publication
de cet ouvrage , les Chymiftes eux- mêmes
y puiferont des notions jufqu'alors inconnues
à leur art. Les expériences fans nombre
, faites par M. Whytt , avec la pierre
& l'eau de chaux , ouvrent une vaſte carriere
à celles que pourront faire dans la
fuite les amateurs de la chymie. Enfin , les
malades attaqués de la pierre , le liront
avec d'autant plus de plaifir , qu'ils y verront
à chaque page , des motifs de confo-
Jation & d'efpérance dans les obfervations
que l'auteur leur préfente. Les recherches
fur l'eau de chaux , que M. Roux , trèshabile
Chymifte , a mifes à la tête de cet
Effai , ne laiffent rien à defirer fur une
matiere fi intéreffante. Il feroit à fouhaiter
que les Médecins en fiffent une étude
particulière , ils préviendroient par un remede
facile , les douleurs terribles d'une
maladie , & les tourmens cruels d'une opération
, dont le feul appareil eft fi effrayant
pour l'humanité. Des guérifons bien conftatées
fur des perfonnes connues , forment
un témoignage convaincant de l'efficacité
du remede que nous offrent MM. Roux
&
DECEMBRE 1766. 12E
& Robert Whytt , & ne laiffent aucun
doute fur l'utilité d'un pareil livre dans la
théorie & la pratique de la Médecine.
HISTOIRE de la réception du Concile
de Trente , dans les différens Etats Catholiques
, avec les piéces juftificatives ,
fervant à prouver que les décrets & les réglemens
eccléfiaftiques ne peuvent & ne
doivent être exécutés fans l'autorité des
Souverains ; nouvelle édition . A Amfterdam
, chez Arkftée & Merkus ; 1767 :
deux vol . in-1 2. On trouve quelques exemplaires
de cet ouvrage rare & curieux
chez Vincent , Libraire , rue S. Severin .
Ce livre , dont les éditions fe font multipliées
, eft du même auteur , que l'ouvrage
que nous annonçâmes il y a quelque
temps fous le titre des droits de l'Etat &
du Prince; il eſt fait pour fervir de fuite au
même livre , & fe vend chez le même Libraire.
Un des principaux articles des libertés
de l'Eglife Gallicane , eft qu'elle ne
reçoit pas indifféremment tous les Canons
des Conciles , ni toutes les épîtres décrétales
des Papes. Mais on ne peut mieux
prouver cette maxime , qu'en remarquant
ce qui s'eft paffé en France , touchant la
réception du Concile de Trente. Ceux qui
defireront avoir là-deffus des notions clai
F
122 MERCURE DE FRANCE
› diftinctes , exactes & précifes , trou
veront dans le livre qu'on vient de réimprimer
, tout ce qui peut fatisfaire leur curiofité.
Il a d'ailleurs un autre avantage ,
c'eft qu'il répand des lumieres certaines
fur une partie intéreffante de notre hiſtoire
; car l'auteur a fpécialement l'art de ramener
tout à l'inftruction , & de jetter un
jour lumineux fur ce que d'autres auteurs
affectent de laiffer dans l'obfcurité.
ELOGE de Staniflas I , Roi de Pologne ,
Duc de Lorraine & de Bar , & c ; préfenté
à la Reine , par M. l'Abbé Bombart, Licencié
ès -Loix , Vicaire de l'Eglife Royale &
Paroiffiale de S. Barthelemy. A Paris , chez
P. F. Gueffier , fils , rue de la Harpe ;
1766 avec approbation & permiffion ;
in-4°.
ود
L'auteur enviſage le Roi de Pologne
fous trois points de vue , dont la réunion
donne une idée jufte de fon caractère . Il
préfente un héros , un fage , un chrétien.
Ses difgraces ont juftifié fon héroïſme.
Ses vertus politiques ont prouvé fa fageffe.
Son attachement à la Religion a
» honoré le Chriftianifme. L'hiftoire de
fa vie renfermée dans ces trois idées ,
préfente plus de vraie grandeur , que l'an-
و ر
ود
DECEMBRE 1766. 123
tiquité n'en admira dans la plupart des
» hommes célèbres à qui elle rendit des
hommages ».
Co
. LE Philofophe foi- difant , comédie en
vers , en trois actes . A Amfterdam , & fe
trouve à Paris , chez Gueffier , fils , rue
de la Harpe , vis - à - vis de la rue S. Severin
, à la liberté ; 1766 : in- 8 ° . Prix 1 liv.
fols.
4
Les contes de M. Marmontel , qui ont
déja fourni tant de fujets de comédie ,
ont encore été la fource d'où a été tirée
la pièce que nous annonçons. Ce même
conte avoit été mis en action dans une comédie
jouée il y a quelques années au
théâtre Italien. Le public qui aime à faire
des comparaifons , fera en état de juger
du talent des deux auteurs. Nous trouvons
, dans le Philofophe foi- difant , des
endroits qui nous paroiffent faits pour
réuffir à la repréſentation , & d'autres qui
femblent plus agréables à la lecture.
LE Voyageur François , ou la connoiffance
de l'ancien & du nouveau monde ,
mis au jour par M. l'Abbé Delaporte. A
Paris , chez Vincent , Libraire rue S. Severin
, vis -à vis de l'Eglife ; les tomes I
Fij
T24 MERCURE DE FRANCE
& II , nouvellement réimprimés avec des
augmentations & des correction .
Le prompt débit des deux premiers
volumes de cet ouvrage inftructif & agréable
, a obligé le Libraire à en préparer
une nouvelle édition , même avant que
les tomes III & IV euffent paru . L'auteur
a profité dans cette réimpreffion , des remarques
de fes amis , & des obfervations
de quelques critiques , pour la perfection
de l'ouvrage. Nous ne tarderons pas à
faire connoître en quoi confiftent les changemens
, additions & corrections qu'il y
faits. Il eft actuellement occupé de l'impreffion
des tomes V & VI , & de la compofition
du VII & du VIII volume. Il paroît
que M. l'Abbé Delaporte , fenfible à
l'accueil favorable que le public a fait à
-cet ouvrage , a fort à coeur de n a fort à n'en pas faire
attendre la fuite trop long- temps.
CAMPAGNE du Maréchal de Villars ,
& de Maximilien Emmanuel , Electeur de
Bavière , en Allemagne , en 1703 ; par
M. Carlet de la Roziere , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis ,
Lieutenant-Colonel de Dragons , & Aide-
Maréchal général des Legis des Armées
du Roi pendant la guerre dernière ; avec
cette épigraphe :
DECEMBRE 1766. 125
Quid fieri debeat traftato eum multis : quid verò
facturus fis , cum pauciffimis & fideliffimis ,
vel potiùs ipfe tecum. Veg. lib 1v , cap . v.
A Paris , chez Merlin , Libraire , rue de la
Harpe , vis-à- vis de la rue Poupée , à Saint
Jofeph ; 1766 : avec approbation ; un vol.
in- 12 , enrichi d'une très -belle carte , biennette
, bien détaillée , bien exacte , des
cercles de Suabe & de Bavière , dreffée
exprès pour l'intelligence de cette campagne
; avec une autre carte , où fe trouve
le plan de la bataille d'Hochfter , donnée
entre l'armée de France & de Bavière &
celle des Impériaux le 30 Septembre 1703 .
Nous avons annoncé , chacune dans fon
remps , les campagnes de M. de Créquy &
du grand Condé , par M. Carlet de la Roziere.
Celle de M. de Villars , par le
même auteur , eft traitée avec la même
intelligence , & fera partie d'un excellent
recueil , où , par des faits plutôt que par
des préceptes , les gens de guerre apprendront
les règles du grand art qu'ils profeffent.
On peut regarder un pareil ouvrage
comme une école de la fcience militaire ;
on ne fauroit trop exhorter l'auteur à continuer
un travail fi utile. Les fources où
il puife font de fürs garans de la vérité
des faits qu'il avance ; il n'a recours qu'aux
pièces originales ; & fes connoiffances
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
géographiques & militaires , dont il a déja
fourni tant de preuves , le rendent trèspropre
à donner à cette collection de campagnes
toute la perfection qu'exige ce
genre d'ouvrage . On trouve chez le même
Libraire les campagnes de M. de Créquy
& du Prince de Condé.
HISTOIRE des Colonies Européennes.
dans l'Amérique , en fix parties. 1 ° . Une
hiftoire abrégée de la découverte de cette
partie du monde . 2 °. Les moeurs & les.
coutumes de fes premiers habitans . 3 ° .
L'hiftoire des Colonies Efpagnoles . 4°.
Des Colonies Portugaifes. 5. Des Colonies
Hollandoifes & Danoifes . 6 ° . Des
Colonies Françoifes. Chaque partie con .
tient une défcription de la Colonie ,
de fon étendue , de fon climat , de fes
productions , de fon commerce , du génie
& des moeurs de fes habitans . On y traite
des intérêts des différentes Puiffances de
l'Europe , par rapport à ces colonies , &
de leurs vues par rapport au commerce :
traduite de l'anglois de M. William Burck ;
par M. E.... A Paris , chez Merlin , Libraire
, rue de la Harpe , à l'image Saint
Jofeph ; 1766 avec approbation & privilége
du Roi ; deux vol. in- 12 .
Ce titre ne préfente que des objets
DECEM BRE 1766. 127
enrieux & intéreffans ; & chaque partie
de l'ouvrage nous fournira la matière d'un
extrait très - inftructif. Nous pourrons donc
y revenir plus d'une fois ; car l'ouvrage
offre des détails que l'on ne trouve point
dans la plupart des relations de voyages
faits dans les mêmes pays.
LETTRES d'Adelaide de Dammartin ,
Comteffe de Sancerre , à M. le Comte de
Rancé , fon ami ; par Mde Riccoboni . A
Paris , chez Humblot , Libraire , rue Saint
Jacques , près Saint Yves ; 1767 : avec
approbation & privilége du Roi , deux
parties in- 12 .
Nous n'avons encore eu le temps que
de jetter un coup-d'oeil fur ces lettres , &
nous y avons trouvé cette légéreté , cette
élégance & cette délicateffe de ftyle qui ,
jointe à la fineffe d'efprit , de fentiment
& de goût , caractériſe tous les ouvrages
de Mde Riccoboni. Nous lirons ce livre
avec plus d'attention ; & nous ne tarderons
pas d'en donner un extrait.
EUMENIE & Gondamir , hiftoire françoife
, du temps où commença la monarchie.
A Paris , chez Sébastien Jorry , Imprimeur
- Libraire , rue de la Comédie
Françoife , au grand Monarque & aux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
cigognes ; 1766 avec approbation &
privilége ; brochure in- 12 de 170 pages.
On trouvera dans ce petit ouvrage une
efquiffe des moeurs , des fentimens , de la
religion de nos premiers ancêtres , l'origine
de plufieurs ufages de la nation , &
quelques faits hiftoriques qui ont échappé
à nos écrivains. Le tout y eft préfenté
avec l'agrément qu'offre la vérité mêlée
de fiction.
ODES nouvelles & autres poéfies , précédées
d'un difcours fur l'ode , & fuivies
de quelques morceaux de profe ; par M.
Sabatier ; à Paris , chez Sébastien Jorry,
Imprimeur-Libraire , rue de la Comédie
Françoife , au grand Monarque & aux
Cigognes; & chez Delalain , rue Saint
Jacques , près la fontaine Saint Severin ;
1766 : volume in - 12 de 3 12 pages.
Cette collection , que nous n'avons fait
que parcourir , mais dont nous rendrons
compte inceffamment , fait le plus grand
honneur à M. Sabatier. Nous y avons ap
perçu le talent le plus décidé pour la poéfie
lyrique , dost l'auteur avoit déja donné
des preuves brillantes. Il n'y a aucune de
fes odes , qui ne renferme de grands traits.
Nous avons fur- tout remarqué l'enthou
afme & les images , réunis à la philofoDECEMBRE
1766. 129
phie. L'auteur a traité des fujets qui ne
paroiffoient pas fufceptibles de la chaleur
& des fougues de l'ode , & y a réuffi. Il
a appliqué ce genre à des objets intéreffans;
la population , l'ode aux mères fur
la néceffité de nourrir leurs enfans , le luxe,
& autres , en font des preuves . Cette collection
eft d'ailleurs variée par des morceaux
de profe , bien écrits & remplis d'idées
, & par des épîtres d'une riche poéfie .
En attendant que nous parlions plus au
long de ce recueil , nous dirons que M.
Sabatier a renouvellé le genre de l'ode ,
fublime trop oublié.
ce genre
ALMANACH des femmes , ou defcription
de ce qu'il y a de plus curieux dans
les moeurs , les ufages & la figure des femmes
chez les différens peuples de l'univers ,
fuivie d'un recueil de fecrets pour maintenir
la beauté des Dames dans toute fa
fraîcheur , & où l'on trouve tout l'art de
la toilette ; à la Haye , & fe trouve à Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques
, au temple du Goût ; 1767 : volume
in- 18.
Pour donner une légère idée de ce pe
tit ouvrage , nous ne tranferirons ici , que
ce qui regarde les femmes de Paris, « On
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
ور
09
ور
"
» diftingue à Paris quatre claffes de femmes
: celles de la Cour ; les femmes.
» comme il faut de la ville ; les bourgeoifes
& les femmes du peuple . Les femmes
» de la Cour donnent le ton à celles dela
» ville ; celles- ci aux bourgeoifes , qui , à
» leur tour , le donnent aux femmes da
peuple , parce que toutes veulent être
» comme il faut. Être comme il faut , eft ,
dans ce pays , le mot de ralliement , la
grande inaxime qui y gouverne l'empire
» féminin ; mais les légiflatrices prétendent
qu'elles feules font comme il faut,
» & que les autres ne font que leurs copiftes
ridicules . Les femmes de la ville
ont les mêmes prétentions à l'égard des
bourgeoifes , qu'elles regardent avec mépris
; & celles- ci s'en dédommagent fur
» les femmes du peuple. Il y auroit, ce me.
femble , un moyen de terminer le diffé-
» rend , & de les mettre toutes d'accord ;,
» car fi , pour être comme il faut , il ne s'agit
que d'avoir beaucoup d'effronterie ,
» un grand fond de coquetterie & de libertinage
, une infatiable avidité pour
» le luxe & la parure , un goût dominant
pour l'indépendance , les plaiſirs &
» l'oifiveté , il faut convenir qu'elles n'ont,
rien à fe reprocher les unes aux autres,
99
D)
30
ود
"
DECEMBRE 1766. 131
& qu'elles font en général libertines ,
coquettes, indépendantes , comme ilfaut,
» & imême plus qu'il ne faut ».
ود
BELISAIRE , par M. Marmontel ; à Paris,
chez Merlin, Libraire, rue de la Harpe ,
vis-à-vis la rue Poupée , à faint Jofeph ;
vol. in- 8° & in - 12 , avec de très-belles
figures.
Cet ouvrage ne paroîtra qu'à la fin de
cette année ou au commencement de
l'autre. Nous ne l'annonçons aujourd'hui ,
que pour avertir le públic que ceux qui
defireront fe procurer des exemplaires où
fe trouveront les premieres & les plus belles
épreuves , pourront fe faire infcrire.
chez le Libraire qui débite cet ouvrage ,
qui fait la fuite des contes moraux du
même auteur.
LE magafin des modernes , almanach
curieux , où l'on trouve autant d'efprit
qu'il eenn faut , pour fe faire une réputation
auprès des femmes ; l'an de grâce
1767 : à la Haye , chez Propice , Imprimeur;
& fe trouve à Paris , chez la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple
du Goût ; in - 18 .
des
On a commencé ce petit livre- par
déclarations de toutes les fortes , ajustées
E vi
132 MERCURE DE FRANCE.
à tous les caractères , pour les favantes ,
pour les prudes , pour les tendres , pour
les coquettes . On y a mêlé quelques épigrammes
, quelques portraits , quelques
confeils mis en profe , pour qu'ils ayent
l'air plus fenfés ; quelques vaudevilles
des couplers galans , & une comédie lyri
que intitulée : Que ne peut pas l'Amour.
On promet de continuer ce recueil tous
les ans , & de donner toujours du nouveau
.
DICTIONNAIRE de chirurgie , contenant
la defcription anatomique des parties du
corps humain , le méchanifme des fonctions
, le manuel des opérations chirurgicales
, avec le détail & les ufages des différens
inftrumens & médicamens employés
dans le traitement des maladies du reffort
de la chirurgie : à l'ufage des étudians en
médecine & en chirurgie , & de toute
perfonne qui veut fe procurer une connoiffance
fuffifante de la ſtructure des parties
du corps humain , de leurs différens
nfages , & des opérations de chirurgie qui
fe pratiquent aujourd'hui ; le tout , d'après
F'expofition & les préceptes , tant écrits
que non écrits des meilleurs maîtres en mé
decine & en chirurgie , anciens & modernes
; par MM. le V*** . M*** . & de la
DECEMBRE 1766. 133
M*** . A Paris , chez Lacombe , Libraire ,
quai de Conti ; 1767 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol . in- 8 °.
Quoique le titre de ce dictionnaire annonce
toutes les matières dont l'ouvrage
eft compofé ; quoique des ouvrages de
cette nature ne foient guères fufceptibles
d'un extrait , nous trouvons ce livre fi intéreſſant
, fi utile au public , & principalement
aux gens de l'art , que pour le faire
encore mieux connoître , nous ne tarderons
pas d'en donner une notice plus ample
, plus détaillée , & de rendre un compte
plus étendu , plus circonftancié du travail
des trois auteurs à qui le public en eft
redevable .
PIERRE le Grand , tragédie , avec cette
épigraphe :
Plurima filix
Paulatim vitia atque errores exuit . Juv. fat. xI
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
l'Efclapart , quai de gefvres , & la veuve
Duchefne , rue Saint Jacques , au temple
du Goût ; 1766 : in- 8 °.
A la tête de cette pièce , qui n'a pas
été repréfentée , eft une préface ou plutôt
la vie du Czar Pierre premier. L'Auteur
fe borne à donner une idée des événemens
qui forment le fujet de fa tragédie . I
34 MERCURE DE FRANCE .
tend enfuite compte de fon travail , &
fait , pour ainfi dire , l'hiftoire de fa pièce ,
dont nous pourrons un jour donner un
extrait.
Le Docteur Panfophe , ou Lettres de
M. de Voltaire. A Londres , & fe trouve
à Paris , chez les Libraires qui diftribuent
les nouveautés ; brochure in- 12 de quarante
-quatre pages ; 1766.
La querelle de M. Rouffeau & de M.
Hume font le fujet principal de ces lettres ,
dans lesquelles M. de Voltaire ne diffimule
pas quelques fujets de mécontentement
que lui a donnés M. Rouffeau.
par
BAGATELLES anonymes , recuillies
un amateur ; à Genève , & fe trouve à
Paris , chez Bauche , quai des Auguftins ;
& Delalain , rue Saint Jacques , in- 8 ".
grand papier. Prix 1 liv . 4 fols broché.
Les pièces qui compofent ce petit recueil
font affez piquantes ; la première eſt une
épître à M. de Voltaire, fur la facilité qu'il
a d'écrire à tout le monde ; & il nous
femble qu'on reconnoît dans toutes une
plume de qui nous avons déja plufieurs
jolis ouvrages : celui- ci eft d'ailleurs trèsbien
exécuté quant à la partie typographique
& au papier , & eft orné d'une
DECEMBRE 1766. 135
vignette & d'un cul de lampe gravés en
taille- douce.
2
LA Déclamation Théâtrale , poëme
didactique , en trois chants , précédé d'un
difcours. A Paris , de l'imprimerie de
Sébastien Jorry , rue & vis- à vis de la,
Comédie Françoife , au grand Monarque
& aux cigognes ; 1766 : avec approbation,
& privilége du Roi ; un vol. in - 8 ° de
128 pages , avec tous les ornemens du
deffein , de la gravure & de la typographie .
: Il y a quelques années que M. Dorat
ya
publia un effai en vers fur la déclamation
théâtrale, qui ne regardoit que la tragédie.
Ce même effai. fait aujourd'hui la première
partie d'un ouvrage plus étendu ,
qui comprend la tragédie , la comédie &
l'opera . Cet ouvrage eft un poëme en trois
chants , précédés de trois eftampes de l'invention
& de l'exécution.la plus parfaite..
Elles repréfentent les trois Mufes de la
tragédie , de la comédie & de l'opéra.
Malgré la beauté fingulière de ces gravures.
& des autres ornemens typographiques ,,
nous ne craignons pas de dire que l'ou
vrage de M. Dorat l'emporte encore,
par le mérite poétique & littéraire du
poëme , & du difcours qui le précède
136 MERCURE DE FRANCE .
C'eft ce que nous ferons voir , d'une manière
plus détaillée , lorfque nous rendrons
compte de ces deux excellens morceaux.
RECHERCHES fur le tiffu muqueux ou
l'organe cellulaire , & fur quelques maladies
de la poitrine . Par M. Théophile de
Bordeu , Docteur en Médecine des Facultés
de Paris & de Montpellier. A Paris ,
chez Didot le jeune , quai des Auguftins ;
avec approbation & privilége du Roi : vol .
in- 1 2.
Cet
ouvrage intéreffe
trop l'humanité
pour que nous, différions de l'annoncer.
Nous nous propofons d'en parler avec plus
d'étendue dans le prochain Mercure .
ཡ
AV I S.
M. de Mornas , Géographe du Roi ,'
auteur de l'Atlas méthodique & élémentaire
de géographie & d'hiftoire , dédié a
M. le Préfident Hénault , avertir que c'eſt
à lui feul qu'il faudra dorénavant s'adreffer
pour fe procurer des exemplaires de fon
ouvrage , & que , n'étant plus arrêté par
des caufes légitimes qui ont fufpendu for
travail pendant plus d'un an , il donnera
fans interruption la fuite de fon Atlas . Il
annonce la fixième livraiſon pour le mois
DECEMBRE 1766. 137
de Mars prochain . Cette livraiſon , qui eft
toute entre les mains des graveurs , &
même en partie gravée , fera compofée de
quarante cartes , qui termineront le troifième
volume ; & vû les dépenfes confidérables
qu'il eft obligé de faire , il prie ceux
des foufcripteurs qui n'ont pas retiré la
cinquième livraiſon , de l'envoyer retirer
& de foufcrire pour la fixième. Quant à
MM. les Soufcripteurs de province , qui
s'étoient adreffés jufqu'ici au fieur Defnos ,
M. de Mornas les prie de vouloir bien
l'avertir ( franc de port ) du nombre des
fuites dont ils auront befoin , ainfi que de
la qualité du papier. Sa demeure eſt toujours
rue Saint Jacques , à côté de Saint
Yves. Il termine fon avis en affurant le
public, qu'il n'oubliera rien pour répondre.
à fa confiance & à fes bontés , & pour
montrer que l'honneur feul eſt le mobile
de fon entrepriſe il fuivra toujours le
même principe de défintéreffement
continuant de ne faire payer fes cartes
que fur le prix de la première foufcription.
:
> en
138 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
PRIX foumis au jugement de l'Académie
Françoife.
ON a remis à l'Académie une médaille
d'or de la valeur de deux cents livres , pour
être donnée à l'auteur qui aura fait le
meilleur difcours fur l'utilité de l'établif
fement des Ecoles gratuites de Deffein , en
faveur des métiers.
Les difcours ne pafferont pas trois quarts
d'heure de lecture.
L'Académie donnera fon jugement dans
la féance du lundi , 27 Avril 1767 .
Toutes perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour le prix.
Les auteurs ne mettront point leur nom
à leurs ouvrages , mais ils y mettront une
fentence ou devife telle qu'il leur plaira..
Ceux qui prétendent au prix font avertis
DECEMBRE 1766. r39
que , s'ils fe font connoître avant le jugement
, foit par eux- mêmes , foit par leurs
amis , ils ne concourront point.
Les ouvrages feront envoyés avant le 15
Mars prochain , & ne pourront être remis
qu'à A. L. Regnard , Imprimeur de l'Académie
Françoife , rue baffe de l'hôtel des
Urfins , ou grand'falle du palais , à la Providence
: & fi le port n'en eft point affran
chi , ils ne feront point retirés.
MÉDECINE - CHIRURGIE ,
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
MONSI ONSIEUR ,
APRÈS avoir lu la lettre du Chirurgien
de campagne que vous avez inférée dans
votre Journal ( 1 ) , en réponſe au projet
de médecine gratuite propofé par M.
Renard , Docteur- Médecin à La Eére , j'ai
etu qu'une expérience de plus de trente
ans d'exercice de chirurgie rurale pourroit
aufli autorifer quelques réflexions de ma
part fur un objet de cette importance.
Tout ce qui tend à la confervation de la
( 1 ) Merc. de Février & premier vol. d'Avril
140 MERCURE DE FRANCE.
vie des hommes ne fauroit être trop vit
ni trop examiné . Mais , par malheur , la
fauffe émulation exerce fon empire fur la
médecine comme fur toutes les autres connoiffances
utiles : l'un édifie , l'autre détruit,
celui - là propofe , celui - ci condamne ; & ,
faute d'intelligence , on retarde encore les
progrès d'un art fi intéreffant , & en même
temps fi difficile.
Pour en revenir au projet de M. Renard
, & à la critique qu'en a faite mon
confrère , j'ai effectivement remarqué ,
qu'à défaut de fecours , la mort enlevoit
au village un grand nombre d'habitans
Cependant ceux qui fe mêlent de l'arr de
guérir font prodigieufement multipliés :
mais fi l'on eft étonné du petit nombre de
malades auxquels leur fecours foit efficace ,
j'en crois trouver une premiere caufe , dans
cette ignorance où font au vrai la plûpart
des Chirurgiens de campagne. Il en eft
bien quelques- uns , fi l'on veut , qui fe
diftinguent dans leur profeffion ; mais
combien d'autres n'ont en effet pour partage
qu'un faux favoir , & beaucoup de
témérité ? Peut- on dire qu'un élève qui
poffède à peine les premiers élémens de
la littérature la plus commune , puiffe faire
de grands progrès dans une fcience où tous
préfentent des obfervations & des raifonDECEMBRE
1766. 141
nemens à l'infini ; & qu'un fujet fi mal
difpofé faififfe , par exemple , les leçons
expérimentales du College de Navarre ,
dont parle món confrere , avec la même
fagacité que celui qui , par des études préliminaires
, fe fera initié dans l'art de
penfer & d'approfondir ? Dans la médecine
, tout eft de conféquence ; il ne fuffit
pas de voir , il faut de plus fonder , combiner
, calculer , &c. On eft encore bien
loin du titre d'habile homme , pour favoir
fimplement ouvrir la veine & donner un
vomitif; la fcience cependant de nos Chirurgiens
ruraux fe borne pour ainfi dire
toute là : il feroit même dangereux de leur
demander de plus fortes preuves de talens.
Pour mettre donc les chofes dans ce
bon ordre que demanderoit l'intérêt de
l'humanité , le point effentiel ne feroit
pas précisément , felon moi , qu'on ſéparât
l'exercice de la médecine d'avec celui
de la chirurgie ; car s'il falloit qu'un
payfan fût obligé d'appeller conjointement
le Médecin & le Chirurgien , leur
fecours fubordonné ne feroit certainement
que plus à charge , fans être toujours plus
efficace. Mais l'article important me paroîtroit
celui de n'admettre aux Ecoles de
Chirurgie , que ceux en qui l'on auroit
reconnu un certain degré de ces connoif#
42 MERCURE DE FRANCE.
fances initiales , fans lefquelles on ne peut
fe promettre de fuccès fuivis ; ( 2 ) qu'on
diftribuât l'exercice de la médecine par
paroifles ou cantons ; qu'on établît un Miniftre
de fanté dans chaque arrondiſſement
de deux ou trois lieues ; en un mot , qu'on
ne commît publiquement aux fonctions
médicales , que ceux qui auroient fait
preuve de capacité au jugement des gens
de l'art de la capitale de la province.
Comme on ne manqueroit pas d'y attacher
certaines immunités , leur état acquerroit
un nouveau degré de confidération.
On verroit naître l'émulation parmi
les enfans des perfonnes même les plus diftinguées.
Les bons Sujets fe trouveroient
en plus grand nombre , & comme ils pour
roient furpaffer celui des places à remplir, '
les furnuméraires iroient s'exercer fous les
yeux des Maîtres Chirurgiens , jufqu'au
temps où ils auroient mérité d'être placés
à leur tour.
Pour maintenir en vigueur cette réforme
, on pourroit prépofer quelques Doc-
( 2 ) Je fais bien que dans les grands villes on
exige des Chirurgiens qu'ils foient Maîtres ès
Arts mais pourquoi feroient- ils difpenfés d'être
moins habiles à la campagne ? La ſanté d'un laboureur
me paroît auffi intéreffante que celle d'un
bourgeois ; je ne fais même fi celle de l'un ne
feroit pas fouyent préférable à celle de l'autre .
DECEMBRE 1766 143 .
teurs-médecins de la ville principale , pour
parcourir en certains temps les paroiffes
où feroient établis ces Médecins fubalternes
. Dans leur cours de vifite , ils feroient
procès - verbal ou des fujets de plainte
qu'on auroit à porter contr'eux , pour
enfuite les révoquer , fi le cas y étoit; ou ,
du témoignage de leur bonne conduite ,
pour leur faire obtenir quelque gratification
, fi , par des travaux extraordinaires ,
ils l'avoient méritée . Les chofes étantainfi ,
on ne verroit plus tant d'ignorans ; le
payfan prendroit plus de confiance dans
fon Chirurgien , & à coup für les malades
en feroient mieux traités .
Mais pour ne point négliger les pauvres
, & pour leur procurer tous les fécours
dont ils auroient befoin , il conviendroit
affez , comme le dit M. Renard,
que les Maifons religieufes fuffent char
gées du paiement des falaires de ceux qui
feroient employés à les traiter. Si ces Maifons
religieufes n'étoient pas en état d'y
fournir , quel inconvénient y auroit- il de
mettre à contribution les revenus de l'Hôpital
le plus proche , ou de la fabrique de
la paroiffe ? Par ce moyen les Médecins
ruraux , plus fürs d'être récompenfés , fe
prêteroient avec tout le zèle néceffaire au
foulagement des malheureux . On purge144
MERCURE DE FRANCE.
roit les provinces de cette multitude de
charlatans qui , par la vilité du prix qu'ils
mettent à leurs drogues , font autant de
dupes qu'ils fe font d'acheteurs. Les pauvres
, furs d'être traités gratuitement , ne
s'abandonneroient plus à ces dangereux
empiriques ; & ceux - ci , faute de débit ,
fe verroient contrains de renoncer à leur
art affaffin , pour embraffer des profeffions
plus utiles à la patrie.
Les moyens de rendre la fanté à tous
les habitans de la campagne une fois bien
établis , il feroit à fouhaiter que l'on pratiquât
une chofe plus utile encore , celle
de leur enfeigner à prévenit les maladies
& à s'en préferver. Le livre de M. Tiſſot,
eft fans contredit un excellent livre . Mais
le peuple , à la fanté du quel il eft confa
cré, le connoît- il , en fait - il faire uſage ?
Des leçons vocales de la part d'un Chirurgien
, qui connoiffant la caufe des maladies
dont font le plus fouvent affectés
les habitans de fon canton , les inftruiroit
du moyen de s'en garantir , me paroitroient
bien auffi intéreffantes. De quel
avantage par exemple ne feroient pas les
avis qu'ils donneroient aux femmes qui
fe trouveroient dans l'état de groffeffe , ou
qui auroient des enfans à la mamelle ,
en leur rendant fenfible comment la force
он
4
DECEMBRE 1766. 145
ou la foibleffe de notre tempérament
dépendent prefque toujours des premiers
foins qu'on nous donne dans notre enfance.
En propofant ainfi certaines précautions
aux gens de campagne , avec la
vie fobre & frugale qu'ils menent ordinairement
, on pourroit leur affurer les
plus longs jours & la fanté la plus robufte ;
tandis cependant qu'on en voit un fi grand
nombre périr à la fleur de leur âge , ou
tomber dans des infirmités dont ils ne fe
relèvent jamais.
Un autre article très -utile , feroit d'obliger
chaque Chirurgien de tenir regiftre
de toutes les maladies qu'il traiteroit
; d'y inferire l'âge & le tempérament
de chaque fujet ; les commencemens
& les progrès de la maladie ; les remèdes
qu'il auroit employés & les effets qu'ils
auroient produits : c'eft ce qui , dit- on , fe
pratique dans plus d'un pays ; & j'avouerai
que l'ayant pratiqué moi-même pendant
les premières années de ma profeffion
, j'en ai tiré des obfervations d'autant
plus intéreffantes , qu'elles avoient pour
bâfe l'expérience qui l'emporte toujours
fur la théorie la mieux raiſonnée .
J'ai l'honneur , &c.
A Guéret dans la Marche , le 10 Mai 1766.
GUILL. D.... ancien Maître en Chirurgie.
G
146 MERCURE DE FRANCE .
MÉMOIRE de M. DUBOIS , Baron DE
SAINT-HILAIRE , fur les poids & les
mefures; lu àBRIVE, dans l'affemblée du
Bureau d'Agriculture , le 11 Février
1766.
DANS votre pénultième délibération , il
fut propofé de prier les Meffieurs avec qui
le bureau eft en correfpondance , d'avoir
toujours en vue une mefure connue univerfellement
, comme celles de Paris , lorfqu'ils
nous feroient part dede quelque
épreuve , ou de quelque méthode qu'ils
propoferoient : & à ce propos , vous me
chargeâtes de faire quelque détail des raifons
qui doivent faire defirer l'uniformité
des mefures dans le royaume , des difficultés
qu'il peut y avoir , ou des préjugés.
qui les favorifent , enfemble des moyens
de lever ces difficultés . Je vais avoir l'honneur
de vous rendre compte du peu de réflexions
que j'ai faites fur cette matière.
Votre délibération feule, ou pour mieux
dire , ce qui en a été le motif, eft la première
taifon qui peut faire defirer cette
uniformité. On eft bien-aife , quand on a
DECEMBRE 1766. 147
des correfpondans , d'entendre fans effort
leur langage. Vous confultez , ou vous
êtes confultés fur une opération d'agriculture
: vous connoiffez les mesures de vos
terres , de vos grains , de vos liqueurs ;
votre correfpondant eft dans le même cas
pour celles de fon pays ; vous faites & recevez
de longs mémoires fort détaillés ;
mais on ne s'entend qu'avec peine , il faut
à chaque inftant avoir la plume à la main ,
pour faire des calculs de réduction d'après
la note qu'il a fallu faire à la tête du mémoire
de la contenance des mesures fur
lefquelles le mémoire a été fait.
Cette opération pénible & minutieufe
rebute bien vîte ; on a plutôt fait de laiffer
là le mémoire , on n'achève pas de le
lire , ou fi on le fait , on ne retient pas
long- temps les rapports & les bonnes chofes
qu'il contient.
Ce feroit un ouvrage que d'entrer dans
le détail hiftorique de la caufe de cette
prodigieufe variété dans les mefures ; elle
eft fans doute la même que celle de la diverfité
des coutumes dans les pays coutumiers
: mais cela eft encore bien plus varié.
Il y a plus de cent mefures dans
notre petite province : chaque feigneurie
eut originairement la fienne ; & lors de
chaque partage , tous les copartageans en
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
créoient une dans leur loi : on auroit dit
qu'ils vouloient rompre tout commerce ;
mais ils trouvoient dans cette méthode
un air de légiflation qui flattoit leur orgueil.
La mauvaiſe foi enfuite a fait &
fait peut - être encore des altérations à ces
mefures , en les augmentant ou en les diminuant
, fuivant les divers intérêts : il
en résulte des défordres épouvantables , &
pour le moins celui de n'avoir rien de fixe ,
ni d'étalon invariable d'après lequel on
puiffe réparer les erreurs.
Ily a bien des fiècles que tout le royaume
eft réuni fous un même fouverain , & qu'il
ne devroit y avoir qu'une même religion ,
une loi , une mefure . Le premier point
dépend de Dieu feul ; le fecond , quoique
dépendant du Roi , cauferoit peutêtre
pendant plufieurs années bien du dérangement
dans les fortunes ; mais le troifième
ne cauferoit , je crois , aucun mal.
Ce n'eft pas d'aujourd'hui feulement
que l'on a fenti les inconvéniens de ces
diverfités de poids & de mefures. Il y eut
en 1321 fous Philippe le Long , un réglementpour
l'uniformité par toute la France ,
des mefures & de la monnoie. Les Prélats
& les Seigneurs alors trop puiffans , ne
fouffrirent pas cette réformation : ils gagnoient
trop au défordre , & il n'étoit pas
facile de les réduire .
DECEMBRE 1766. 149
Dans le fiècle fuivant , un Roi ( à qui
on ne pourroit refufer une des premières
places dans le nombre de nos plus grands
Rois , s'il eût eu le coeur aufli bon que la
tête ) Louis XI , le plus grand amateur
de la bonne police , & qui l'entendoit le
mieux , après avoir affermi l'autorité royale,
& prefque anéanti celle des Seigneurs qui
en abufoient , alloit donner à la France
une même loi & rétablir l'uniformité des
poids & mefures comme elle étoit du
temps de Charlemagne , lorfqu'une longue
& cruelle maladie termina fes jours ,
& arrêta ce projet dont il fentoit toute
l'utilité.
Quelle bizarrerie en effet que d'une paroille
à l'autre , fouvent dans la même ,
on trouve différentes mefures!
Les poids & les aulnes ne varient pas
beaucoup il y en a en France de trois ou
quatre espèces : ( c'est - à- dire trois de trop )
mais les mefures des liqueurs , des grains ,
des terres font infiniment multipliées , &
font journellement l'occafion de mille
fraudes & de mille difcuffions : un fac ,
un feptier de bled ont des différences étonnantes
d'un lieu à un autre ; même diverfité
dans la façon de le mefurer : ici on
râcle la meſure ; là on la comble ; ailleurs
on la fecoue ; dans un autre endroit , on
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
la râfe avec un rouleau qui comprime le
grain ; quelque autre part , il faut combler
la cinquième , ou la fixième , ou la dixième
: on ne finiroit pas , s'il falloit faire
l'énumération de toutes les fingulières variétés
qui fe trouvent dans le même canton
.
Même diverfité dans la meſure des
terres : le journal n'eft pas ici le cinquième
de ce qu'il eft chez nos voifins. L'arpent
du pays de France eft de cent perches à la
vérité ; mais on y compte la perche depuis
dix- huit jufqu'à vingt- cinq pieds. L'arpent
de Gascogne eft trois fois plus grand ;
notre feterce dans ce petit canton eft de
15000 jufqu'à 24000 pieds & au- delà ;
& de toutes ces variétés , il réfulte millé
difcuffions dans le commerce , dans les
affaires , dans l'application des titres , que
l'uniformité eût fait ceffer. Nous fommes
témoins de tout ce que l'ufage de fecouer
a fait de maux dans le Comté d'Ayen ;
ufage fur lequel , après les plus amples
inftructions & des frais immenfes , le Parlement
de Bordeaux & celui de Paris viennent
de rendre deux Arrêts directement
contraires.
Même embarras aux Cours des Aydes
qu'aux Parlemens , fur les déclarations
qui font aux rôles de la taille tarifée. Tel .
DÉCEMBRE 1766. 151
a déclaré vrai , d'après les arpentemens
feigneuriaux , où l'arpenteur ufoit d'une
grande mefure , qui fe trouve pourfuivi ,
accufé & dénoncé par un délateur , qui
avoit déclaré fes propres fonds d'après des
arpentemens faits à une petite mefure ; ils
plaident , fe ruinent , & ils avoient pourtant
raifon tous les deux.
Cependant , quelqu'évident que paroiffent
les maux réfultans de cette diverfité ,
nous trouvons bien des gens qui prétendent
que cette variété même fait le bien du
commerce . Il ne pourroit , difent- ils , que
fouffrir de cette uniformité tant defiée ;
car c'eft la connoiffance que le commerçant
acquiert avec foin de tous ces rapports
des mefures l'une avec l'autre , qui fait fon
habileté. Ce réglement de Philippe le Long,
de 1321 , & tant d'autres projets , n'auroient
pas demeuré fans effet , fi on n'avoit
vu que le commerce auroit été dérangé
par cette réformation , &c.
Les meilleures chofes ont toujours des
contradictions ; mais qu'on approfondiffe
les raifons de ces contradictions , on en
trouvera la fource dans le préjugé , ou
dans l'intérêt perfonnel , toujours l'ennemi
de l'intérêt public.
Le réglement de 1321 portoit fur l'uniformité
des mefures & des monnoies :
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
le premier point n'offenfoit que la vanité
des Seigneurs ; mais le fecond choquoit
l'intérêt de tous ceux qui faifoient battre
monnoie , c'est à -dire , qui avoient le
droit de faire de la fauffe monnoie , &
de tromper ainfi les marchands , quand ils
croyoient avoir befoin de le faire ; droit
dont on ufe encore en Allemagne , à la
honte des Princes qui autorifent une telle
fraude. Mais puifque l'uniformité a été
mife enfin dans la monnoie , & qu'il ne
s'en eft enfuivi qu'un grand bien , peuton
raisonnablement penfer que , fi elle
s'établiffoit dans les mefures , elle pût produire
un mal ?
Les mefures étoient uniformes fous
Charlemagne le commerce en fouffroitil
? Ce Prince , le plus grand , le plus beau
génie , & le plus économique de fon fiècle,
fera- t-il accufé par le nôtre d'avoir eu les
vues trop courtes , & de n'avoir pas entendu
la bonne police , non plus que
Louis XI , qui vouloit remettre les chofes
fur le même pied ?
C'eft un préjugé ridicule de croire que
l'habileté dans le commerce confifte dans
cette fubtilité & cette petite fraude de furprendre
, par ces diverfités de mefures , la
bonne foi de ceux avec qui l'on traite . Un
commerçant ne doit favoir toutes ces choDECEMBRE
1766. 15.3
fes que pour n'être pas furpris : mais l'habile
commerçant n'eft autre que celui qui
fait faire le plus de chofes dans le même
temps , & à moins de frais : c'eft fur l'économie
feule , & non fur la fraude , que doitrouler
le commerce. Savoir faire les impor
tations & les exportations à propos & à peu
de frais ; profiter des retours , & apporter
dans les pays d'où l'on a pris les denrées
furabondantes , d'autres denrées qui lui
manquent , que l'on a tirées d'un autre
pays où elles étoient de trop ; faire fans
ceffe rouler fon argent , & vendre plutôt
à bon marché , que de laiffer fes fonds
oififs ; voilà ce qui conftitue le bon négociant,
& non ces petites fineffes qui décréditent
& deshonorent le commerce , &
dont la pratique trop ufitée eft peut-être une
des principales caufes de la dérogeance
que nos moeurs françoifes ont attachée à
une profeflion fi utile , & dont le monde
ne fauroit fe paffer.
Eft-ce que les Anglois n'entendent pas
les intérêts du commerce autant & mieux
que nous ? Ils ont mis pourtant tous les
poids & les mefures à l'uniforme dans
leurs trois royaumes , & depuis plufieurs
fiècles ils s'en trouvent très - bien. On ne
doit donc pas craindre que nous nous trou
verions mál , de faire ce qu'ils ont fait.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
La feule bonne difficulté qui m'ait frappé
fur cette matière , eft celle - ci :
Il n'eft pas de Sénéchauffée , pour petite
qu'elle foit , qui ne renferme une vingtaine
de Seigneuries ; point de petit terrier qui
ne contienne une trentaine de reconnoiffan
es de rentes en grains ou en vins. Si les
mefures font réduites à une , il faudra fix
cens opérations de réduction dans ce petit
bailliage ; c'eft à- dire , fix cens mille , un
million , peut- être deux , dans le royaume.
Pour les faire judiciairement , les frais
feront immenfes , les droits de juftice ,
des Experts , les formalités fans nombre
feront ruinenfes , & la Nobleffe , accablée
par les dépenfes de la guerre qui vient de
finir , & par les impôts qui ne font point
encore finis , n'eft pas en état de fuppor
ter tous ces frais .
Il me femble cependant qu'il y a un
moyen fimple de les épargner , en donnant
pourtant à l'opération toute la jufteffe ,
l'exactitude & l'authenticité défirables .
Il n'y auroit qu'à charger de cela les
bureaux d'agriculture , établis de l'autorité
du Roi , & compofés comme on
fait de gens intelligens , défintéreffés , regardant
comme un grand gain le pouvoir
de procurer le bien du commerce & de
DECEMBRE 1766. 155
:
l'agriculture c'eft le but qu'ils fe propofent
; ils ne font pas d'ailleurs furchargés
d'autres affaires .
Suppofons donc que la mefure univerfelle
foit fixée au poids de marc , à l'aune
de quarante - quatre pouces , à la pinte , au
muid , au boiffeau de tant de pouces
cubes , & à l'arpent de tant de pieds de furface.
Il eft aisé à chaque bureau de fe former
un tableau très exact de toutes les mesures
de fon canton , que j'appelle fon reffort ;
c'eft- à- dire , de favoir au vrai ce que chacune
de ces mefures contient de pouces ,
foit en longueur , foit en furface , foit en
folidité ; & par conféquent de connoître le
rapport exact qu'auront chacune de ces
mefures , & leurs fractions , avec lefdites
mefures univerfelles .
Ce point bien vérifié , bien conftaté ,
après les plus mûrs examens , & décidé
par tout le bureau , le Seigneur d'une
terre n'a qu'à envoyer fon terrier : deux
Commiffaires taxeront au bas de chaque
reconnoiffance le nombre des mefures du
nouveau ftile que doit contenir la quantité
de mefures exprimée dans le titre.
Et au premier renouvellement de terrier ,
on fe conformera à cette correction qu'on
fuppofe qui aura été revêtue d'une forme
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
authentique & légale par les Commit
faires dudit bureau .
Il n'y aura à cela ni frais , ni dépenfes ,
ni droits à payer ; les bureaux d'agricul
ture n'en connoiffent d'autres que celui
d'obliger le Public , auquel ils ont gratuitement
confacré leurs travaux .
HISTOIRE & Analyse d'une Pluie de
fang, par
M. RENARD , Médecin.
Na ON a obfervé dans les premiers jours
d'Octobre 1763 , & le 14 Novembre
1765 , à Ribemont , petite ville de Picardie
, à trois lieues nord - nord- est de la
Fère , une pluie rouge affez confidérable.
On a remarqué aufli que cette pluie ne
tomboit qu'après des brouillards . Je n'ai
pas oui dire qu'elle ait été vue ailleurs
dans les environs.
Plus ces météores font rares , plus ils
étonnent. Auffi le peuple , toujours crédule
& fuperftitieux , prit l'alarme & ne
manqua pas de tirer des conjectures fur la
colère de Dieu , für la difette & d'autres
calamités ; mais des perfonnes moins prévenues
& plus éclairées raffurèrent les
efprits & diffipèrent bientôt les préjugés.
DECEMBRE 1766. 157
rent que
En effet ces phénomènes , quoiqu'ex
traordinaires , n'ont rien que de naturel
Cependant les Phyficiens font encore partagés
fur les caufes qui les produifent. Les
uns , tel que
le célèbre Abbé Nollet , affules
taches rouges , dont les murailles
& les couvertures des maifons fe
font quelquefois trouvées teintes , proviennent
d'un nombre infini de gouttes d'une
férofité rouge , affez femblable à du fang ,
dépofée par des papillons lorfqu'ils fortent
de leur chryfalide. Les deux pluies rouges.
de Ribemont confirment ce fentiment ; car
on a reconnu que l'eau qui s'amaffoit à
terre fans avoirtouché les toîts , étoit peu
ou point colorée. Les autres prétendent
que ces infectes , qui cherchent leur pâture
fur les branches des arbres , étant emportés
avec leurs oeufs par de gros vents &
déchirés en pièces , font lavés par l'eau &
donnent une teinte rouge à la pluie. Cette
explication eft fans réplique , fur - tout
lorfque la pluie eft colorée en tombant ,
& qu'il n'y a que les corps qu'elle touche
qui paroiffent teints en rouge. Au contraire
, le fentiment des premiers aura lieu
lorfque des endroits couverts , comme le
deffous des entablemens , des portes & des
fenêtres feront auffi marqués de fang.
On donne encore à ces fortes de phé- .
nomènes une explication affez vraifem158
MERCURE DE FRANCE.
blable : les eaux des rivières ou des lacs ,
dit- on , paroiffent quelquefois rouges
comme du fang. Les hydrologiftes attribuent
ces phénomènes aux courants d'eaux
bitumineufes chargés d'ocre rouge de fer ,
qui fe mêlent fouvent aux eaux des lacs .
Peut-être auffi fe fait- il quelqu'irruption
fouterraine , comme il en arriva dans
quantité de rivières , lors de la dernière
catastrophe arrivée à Lisbonne. On a encore
d'autres exemples d'eaux qui font devenues
colorées en très peu de temps.
Mais les pluies rouges font très- rares , &
feront toujours regardées par les Phyficiens
comme un phénomène curieux. Au refte ,
on ne doit ajouter foi à ces fortes de prodiges
, qu'après un mûr examen & des
preuves certaines : par exemple , qui croira
jamais que les pluies de fang inonderent
la Gascogne en 1017 ? N'est- ce pas là
un conte abfurde & fans vrai femblance ?
Les pluies rouges de Ribemont , au
contraire , réuniffent tous les motifs de
crédibilité. Elles ont été obfervées & recueillies
avec foin , par quatre perfonnes
entr'autres exemptes de préjugés , & trèsdiftinguées
par leurs lumières, leur favoir
& leurs connoiffances phyfiques ( 1 ) . Elles
ont bien voulu m'envoyer quelques onces
( 1 ) MM . le Marquis de Condorcet , Gaudry ,
de Mantes & de Beze.
DECEMBRE 1766. 159
de la dernière eau , qui n'étoit pas , dit- on ,
abfolument fans mêlange : elle avoit été
reçue dans une pierre qui contenoit déja
un peu d'eau commune. Je l'ai confervée
environ fept mois dans une bouteille bien
bouchée. Sa couleur , qui étoit d'abord
d'un rouge pâle , eft devenue petit à petit
ambrée. J'ai trouvé au fond de la bouteille
un dépôt de couleur violette un peu brune ;
au-deffus furnageoit , en forme de nuage ,
une efpèce de toile très mince & très- légère
, de couleur rouge- pâle , à peu - près
de la couleur de l'eau à fon arrivée ici .
On avoit déja remarqué à Ribemont que
le fédiment qui s'attachoit aux parois des
vafes , tiroit fur la couleur violette . L'odeur
, à l'ouverture de la bouteille , étoit
défagréable & paroiffoit fentir le relaut.
Je filtrai d'abord une partie de l'eau que
je poffédois : il eft refté fur le papier une
efpèce de mucilage gras d'un rouge foncé,
femblable au dépôt que donne le fang lavé
dans une grande quantité d'eau. J'aurois
bien voulu pouvoir diftiller ce précipité ,
je fuis perfuadé que j'en aurois obtenu un
alkali volatil , comme de toutes les fubftances
animales ; mais j'en avois une trop
petite quantité , j'ai mieux aimé le brûler
à l'air libre fur une pèle : il s'en eft exhalé
une odeur pénétrante & fétide. L'eau ,
YGO MERCURE DE . FRANCE
après cette première filtration , n'avoit plus
qu'une très foible nuance rouge. Elle a encore
dépofé pendant un mois une eſpèce
de mucilage pareil au premier , mais d'une
couleur jaune-fale & en bien plus petite
quantité. Il femble que ces fortes de mucilages
foient immifcibles à l'eau , quand
une fois ils en font féparés : j'ai eu beau
agiter la bouteille qui les centenoit , ils
nageoient dans l'eau fous la forme de
floccons , fans la troubler , & fe précipitoient
peu après.
J'ai filtré une feconde fois cette même
eau , pour en féparer le nouveau mucilage
; elle s'eft encore décolorée , & je
fuis prefque fûr qu'une troifième filtration
l'auroit rendue abfolument pure & limpide
, mais fans nous procurer une connoiffance
de plus.
D'un autre côté , j'ai fait évaporer une
autre partie de la même cau , & j'ai obtenu
la même fubftance graffe ou muqueufe
qui étoit reftée fur le papier lors des filtrations
. J'ai continué l'évaporation jufqu'à
ficcité , & j'ai reconnu la même odeur
d'un alkali volatil , comme ci- deffus.
Quand j'ai cru le réfidu réduit en charbon
, je l'ai ramaffé & l'ai mêlé avec quelques
gouttes d'acide vitriolique . Il ne s'eft
pas fait la moindre effervefcence , & je
DECEMBRE 1766. 161
n'ai reffenti aucune odeur d'alkali volatil,
Il s'étoit fans doute évaporé en totalité
pendant la defficcation ,
Le papier bleu imbibé de cette eau n'a
fubi aucun changement , non plus que le
fyrop violat. La teinture de noix de galles
pas non plus altéré la couleur de cette
pluie rouge.
n'a
Il paroît donc démontré que cette eau
devoit fa couleur rouge à du fang , & que
ce fang provenoit des infectes & de leurs
oeufs , ou encore mieux , comme le dit
M. l'Abbé Nollet déja cité , d'une eſpèce
de férofité rouge , dépofée fur les toîts &
les murailles des maifons.
Si au contraire cette eau avoit dû fa
couleur à quelqu'ocre rouge de fer , la
teintare de noix de galles l'auroit altérée
en la tendant ou plus brune ou plus noire ,
fuivant la quantité de fer contenu . D'ail
leurs l'acide , qui auroit tenu le fer en diffolution
, auroit été reconnu en changeant
la couleur du papier bleu en rouge.
Je n'ai pas cru devoir pouffer mes recherches
, ni mes opérations plus loin. Ce
petit nombre d'expériences doit fuffire
pour démontrer l'existence du fang dans
les pluies rouges de Ribemont.
A la Fere en Picardie , ce 19 Nov. 1766.
116622 MERCURE DE FRANCE.
1
AVIS IMPORTANT.
LE fieur Alleon de Varcourt , ancien Navigateur
& Ingénieur , demeurant à Paris ,
rue Michel -le- Comte , a fait la décou
verte d'une méthode invariable , tirée uniquement
des élémens de la géométrie , par
laquelle il eft parvenu à trouver le diame
tre , la quadrature & le rapport de toutes
les grandeurs des circonférences qu'on voudra
lui prefcrire , & cela en moins d'une
heure.
Les différentes épreuves qu'il en a faites
devant d'habiles Géometres ne laiſſent rien
à douter fur la réalité & la juſteſſe de fes
folutions , defquelles il tire toujours trois
preuves fuffifantes pour convaincre les plus
incrédules de la réalité de cette découverte ,
par laquelle il a trouvé l'introuvable , fuivant
le dire des favans en ce genre.
Mais , comme il n'eft pas jufte qu'après
tant de foins & de travaux que le fieur
Alleon a faits pour parvenir à ce point fi
defiré depuis long-temps , fa découverte
retourne dans le néant , faute d'être annon
cée & offerte aux Puiffances & autres qui
defireront l'acquerir ; pour cet effet , il
DECEMBRE 1766. 163
fait une inftruction qui contient en chiffres
tout ce qu'il convient de faire , fuivie
d'explications fuffifantes pour mettre ceux
qui le defireront en état de faire feuls toutes
lefdites opérations ; il offre donc ce
fyftême à ceux qui voudront bien lui promettre
une récompenfe honorable ; en ce
cas , l'inſtruction leur fera préfentée cachetée
, laquelle ils feront fceller de leurs armes
, enfuite ils lui indiqueront telle grandeur
de circonférence qu'il leur plaira , de
laquelle le fieur Alleon tirera toutes les
folutions convenables pour prouver la jufteffe
de fes opérations & la réalité de fa découverte
; illes leur préfentera pour les faire
examiner par qui bon leur femblera , après
quoi , s'ils n'en font pas fatisfaits , l'inftruction
leur fera repréfentée en bon état ,
laquelle fera décachetée , afin de les mettre
en état de faire par eux- mêmes toutes ces
opérations , qui les convaincront de la
réalité de cette découverte par les preuves
que le fieur Alleon en tirera en leur préfence
, lefquelles lui feront mériter leurs
eftimes , leurs approbations & la récom
penfe promife.
Cette découverte , qui eft fûrement un
bien réel pour la navigation , a excité le
four Alleon à faire quarante quartiers
de réduction des degrés de longitude ,
164 MERCURE DE FRANCE.
depuis la ligne équinoxiale jufqu'aux qua-´
tre- vingt degrés de longitude , les ayant
joints de deux en deux , à caufe du pex
de différence en latitude qu'il y a entre
deux degrés qui fe joignent , pour ne pas
embarraffer les navigateurs d'un plus grand
nombre ; il efpère que , par la jufteffe de
ces quartiers , ils connoîtront aifément la
différence de tous les degrés de longitude
fous tous ceux de latitude où ils navigue-
Font , lefquelles leur feront d'autant plus
utiles , que la plupart du temps on navigue
fans voir le foleil ni les aftres , auxquels
ils ont recours pour corriger leur route ;
on trouvera fur ces quartiers des inftructions
fuffifantes pour s'en fervir utilement.
Chaque quartier contiendra fix degrés
en longitude & en latitude , qui , à vingt
lieues par degrés , feront plus que fuffifans
pour trouver le jufte point de la navigation
que l'on aura faite.
Il ne fera point de quartier de réduction
des dix derniers degrés , parce qu'ils deviendroient
fi petits , qu'ils feroient inutiles
à la navigation.
de
Le fieur Alleon efpère de mettre enpeu
temps cet ouvrage en état d'être préfenté
à MM . les Marins en une collection
reliće. Heureux fi cet ouvrage lui fait n
riter leur eftime & leur approbation.
DECEMBRE 1766. 165
ARTICLE IV.
BEAUX- ART S.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
ETTRE à l'Auteur du Mercure , fur les
dragées anti -vénériennes .
E point communiquer au public le
Iccès des découvertes les plus utiles à la
ociété ; furprendre fa crédulité par des
its affoiblis ou exagérés, c'eft fe rendre criinel,
& auffi indigne de la confiance publie,
que de l'humanité. Mais malheureufe .
ent l'intérêt commun eftfouvent facrifié à
intérêt perfonnel ; & le terme facré de véé
, n'eft qu'un mafque ou un voile fécteur,
fous lequel les paffions fe cachent,
our fe jouer impunément de l'équité.
Réfervé fur le mérite de tout remède
ouveau , je n'adopte que celui que l'ex-
Erience & la raifon autorifent : les éloges
opp'técoces me paroiffent exiger les épreu
166 MERCURE DE FRANCE .
ves les plus répétées ; & en fufpendant
mon jugement , celles- ci feules me déterminent
fur le motif qui a pu les dicter.
Ce n'est donc point , Monfieur , avec
partialité , mais en homme vrai & défin
téreffé , que je communique au public l'obfervation
que j'ai l'honneur de vous adref
fer , fur un mal vénérien des plus caracté
rifés , guéri radicalement par le feul uſage
des dragées antivénériennes de M. Keyfer.
Une femme âgée de trente- cinq ans ,
fouffroit depuis quatre ans les douleurs
les plus aiguës. N'ignorant point que
conduite de fon mari ne fût la fource de
fon malheur , elle n'ofoit confier fon chagrin
, ni demander un remède à fes maux :
les fymptômes étant enfuite devenus plus
urgens , elle réfolut de vaincre fes répu
gnances , & d'implorer nos fecours pour
terminer des maux auffi effrayans que
cruels.
Appellé fur la fin de Mai , je ne vis
qu'avec douleur les ravages du virus vénérien.
Le danger étoit prochain , & je
craignois avec raifon , que la nature d'un
virus domicilié depuis long - temps , fans
avoir été attaqué , les chaleurs de l'été , &c.
n'augmentaffent les maux , & que les ravages
ne fuffent même fuivis d'une mort
prochaine.
la
DECEMBRE 1766. 167
J'appris qu'elle étoit accouchée vingt
deux mois auparavant d'un enfant qui étoit
mort de langueur , & qu'elle venoit d'en
mettre un fecond au monde ; mais celuici
paroiffoit être un peu mieux portant.
Je lui fis entreprendre l'ufage des dragées
antivénériennes ; je continuois à très- petite
dofe dans les commencemens ; j'augmentois
peu à peu . Le traitement du premier
degré fut rendu plus long qu'à l'ordinaire
, parce qu'elle nourriffoit fon enfant.
Je n'ordonnois qu'une légère décoction
de violettes pour baffiner les ulcères , &
je n'attendois avec confiance le fuccès
de la cure , que du remède interne. L'événement
juftifia mon opinion. Au premier
degré les chofes furent mieux , les
accidens diminuèrent & la malade fur
foulagée. Enhardi par cette lueur de fuccès
, je continuai l'ufage des dragées &
des purgatifs. Tous les degrés du traitement
furent fuivis felon les règles , & tout
difparu fans autre topique. N'ayant rien à
craindre du remède auquel la malade s'étoit
habituée , je fis renaître une autre
inflammation , & j'eus la fatisfaction intérieure
de rendre la fanté la plus parfaite ,
à une femme qui couroit le danger évident
de perdre la vie.
Le traitement a duré deux mois ; elle
158 MERCURE DE FRANCE.
Bourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpé-.
cifique que combattu. Que fes adverfaires
Fadminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refufer à l'évidence .
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la postérité
Ja juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
'A Aix , le 30 Août 1766 .
* Voyez mon certificat dans l'examen du parallèle
, no. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe de
l'auteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVUR E.
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre, après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
àl'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entrepriſe ait lieu
le fieur Lattré, donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très - bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choifis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan , l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
pcule & lespouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible . D'un
H
158 MERCURE DE FRANCE.
nourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
l'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpécifique
que combattu. Que fes adverfaires
l'adminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refufer à l'évidence.
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la poſtérité
la juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
A Aix , le 30 Août 1766.
Voyez mon certificat dans l'examen du parallèle
, no. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe de
Pauteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre , après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
à l'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entreprife ait lieu ,
le fieur Lattré , donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très-bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choifis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan, l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
poule & les pouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible. D'un
H
158 MERCURE DE FRANCE.
Bourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
l'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpécifique
que combattu . Que fes adverſaires
Fadminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refufer à l'évidence .
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la poſtérité
Ja juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , &c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
A Aix , le 30 Août 1766.
*
Voyez mon certificat dans l'examen du parallèle
, n °. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe d
l'auteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre, après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
àl'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entreprife ait lieu ,
le fieur Lattré , donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très -bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choiſis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan, l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
poule & lespouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible. D'un
H
158 MERCURE DE FRANCE.
nourriffoit toujours fon enfant ; le laît n'a
point diminué , l'enfant a même acquis de
l'embonpoint ; il n'eft arrivé aucun accident
, non plus que dans une infinité de cas
où j'ai employé ce remède avec fuccès * .
Une cure fi furprenante ne peut
qu'autorifer l'effet d'un remède auffi fpécifique
que combattu . Que fes adverfaires
l'adminiftrent fans préjugé & avec prudence
, qu'ils en fuivent les effets , ils ne
pourront fe refuſer à l'évidence .
Mais en rendant juftice au remède , je
ne faurois trop témoigner à fon inventeur
la reconnoiffance que le public & les gens
de l'art en particulier lui doivent. Ce tribut
de gratitude tranfmettra à la postérité
la juftice que nous rendons à celui qui ,
utile à notre fiècle , en a augmenté la
gloire.
J'ai l'honneur d'être , &c.
PARIS , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier.
A Aix , le 30 Août 1766.
*
Voyez mon certificat dans l'examen du pa--
rallèle , no. 39. Cet ouvrage , écrit avec autant
de fimplicité que de force , eft le triomphe de
l'auteur & du remède,
ARTS
DECEMBRE 1766. 169
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE .
LE recueil de fables de M. l'Abbé Aubert
ayant eu le fuccès le plus complet , &
étant recherché du public avec plus d'empreffement
qu'aucun autre recueil de ce
genre, après celui de La Fontaine , puifque
, depuis la première édition donnée
en 1756 , il en a même paru deux autres ,
dont la dernière tire à fa fin , le fieur
Lattré , Graveur , a projetté de faire pour
la quatrième édition des eftampes & vignettes
où le fujet de chaque fable fera
repréſenté de la manière la plus conforme
à l'efprit & au goût de ce Fabulifte moderne.
En attendant que cette entrepriſe ait lieu .
le fieur Lattré, donnant tous les ans aux
étrennes des écrans auffi agréables qu'inftructifs
, tels que fes écrans géographiques
élémentaires qui ont été très- bien accueillis
, en a imaginé de nouveaux d'après quelques
fujets choifis des fables de M. l'Abbé
Aubert. Ces fujets font Chloé & Fanfan , l'abricotier
, le miroir , la force du fang , la
poule & lespouffins ; ce qui forme fix écrans
exécutés avec tout le foin poffible. D'un
H
170 MERCURE DE FRANCE .
côté eft le fujet de la fable , compofé &
deffiné avec beaucoup d'intelligence , fupérieurement
gravé & enluminé ; de l'autre
côté eft la fable , gravée fur deux colonnes ,
& au bas font les notes relatives à la mythologie
& à l'hiſtoire naturelle . Ces écrans
pourront être mis avec fruit entre les
mains des jeunes gens. Prix colorés en
plein , les fix écrans , 12 liv . Idem , avec
Ja bordure colorée , 9 liv .
par
Six nouveaux écrans , acquis depuis peu
le fieur Lattré , dans lefquels , fous les
agrémens d'une ingénieufe fiction , on a
repréfenté fur des cartes de géographie ,
qu'on peut appeller morales , les vertus &
les vices des principaux états de la vie.
Ils paroiffent propres à infpirer , en s'amufant
, l'amour de la vertu & l'horreur du
vice ; & ne font pas moins agréables que
les autres écrans que l'on trouve chez le
fieur Lattré , Graveur , rue Saint Jacques ,
près la fontaine Saint Severin , à la ville
de Bordeaux . On donnera le premier décembre
l'Almanach Iconologique , troifième
partie , les Vertus ; les deffeins &
les explications font toujours par M. Gravelot
, & la gravure par les meilleurs artiftes.
Prix relié en maroquin , 7 liv . 4 fols ,
broché en maroquin , 6 liv.; broché en papier
, 5 liv. On en trouvera de colorés
1
1
DECEMBRE 1766. 171
avec un foin & une propreté fingulière.
Le petit Menteur , eftampe nouvelle
gravée avec beaucoup d'intelligence & de
goût par M. Patour , d'après le tableau
original d'Albert Duret , tité du cabinet
de M. le Chevalier de Jaucourt ; ſe vend
chez l'auteur , rue Saint Jacques , vis- àvis
le Collège de Louis le Grand ; & chez
M. Flipart , rue d'Enfer , près le Séminaire
Saint Louis. Le prix eft de 1 liv .
10 fols.
LA jeune Lifeufe , d'après le charmant
tableau de M. Greuze , & très-bien gravée
par Marie L. A. Boizot ; fe vend auffi
chez le même M. Flipart & chez M. Joullain
, Marchand d'eftampes , quai de la
Mégifferie , à la ville de Rome. Le prix eft
de i liv. 4 fols. 1
MUSIQUE.
Six trio pour clavecin , violon & violoncelle.
Compofés & dédiés à Mde de
V . *** par Jean Martin Allemand. OEuvre
II. Prix 9 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Moineaux , entre la rue de l'Evêque
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
& la rue Neuve Saint Roch , chez M. Maclot
Maître Charron , & aux adreſſes
ordinaires de mufique.
›
Ce Muficien , qui eft homme de goût ,
a fait ces quatre jolis vers pour la dédicace
à Mde de V. *
Que le Dieu des beaux arts daigne enfin m'écouter!
Des fleurs de les jardins j'ofe embellir vos traces,
Le Ciel créa les jeux pour amufer les grâces ,
Et les talens pour les chanter,
RECUEIL d'ariettes à voix feule & à
grande fymphonie , & des trio pour la
clavecin ou la harpe , avec accompagnement
d'un violon & la baffe , de la compofition
de M. Kohaut , Ordinaire de la
Mufique de S. A. S. Mgr le Prince de
Conti. Cet ouvrage qui paroîtra en forme
de journal , fera donné par foufcription
fur le pied de 36 francs pour Paris , &
42 livres pour la province , port franc ;
& ceux qui ne voudront foufcrire que
pour les ariettes feules ou pour les trios,
feuls , payeront 18 francs pour Paris , &
21 livres pour la province , port franc. On
délivrera le premier de chaque mois une
ariette & un trio imprimés in fol. & bien
gravés. Chaque foufcripteur recevra fon
exemplaire chez lui à Paris & en province.
>
DECEMBRE 1766. 173
Le premier exemplaire de chaque article
paroîtra le premier Janvier 1767. On recevra
les foufcriptions feulement chez le
fieur Leclerc , feul du nom dans la marchandiſe
de Mufique , rue Saint Honoré
au coin de la rue des Prouvaires , à l'enfeigne
de Sainte Cecile. Les ariettes &
les trio fe vendront féparément avec les
parties de l'orcheſtre 40 fols chacune , ce
qui fait 48 livres & conféquemment un
quart de bénéfice pour les abonnés ; chaque
exemplaire fera figné & paraphé par l'auteur.
IL paroît un ouvrage intitulé : Deuxième
fuite de différents morceaux de mufique
à une & deux voix , compofés par
M. de la Garde, Maître de mufique des Enfans
de France , Compofiteur de la Chambre
du Roi & Ordinaire de la mufique
de Sa Majesté. Prix 6 liv. avec les parties
de fymphonies féparées.
Catalogue des ouvrages dufieur de la Garde.
Églé, ballet en un acte ,
Enée & Didon, cantate de B. T. 3
La Sonate , idem ,
La Mufette , cantatille de B. T.
6.1 . f.
3
I 10
3
Le triomphe de l'Amour , cantate
de deffus ,
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Le Bouquet , cantatille ,
Le Songe , idem ,
La Rofe , idem ,
Diane & Endimion ,
11.16f.
I 16
116
I 16
L'Inconftance , cantatille de B. T. 1 16
Vénus & Adonis cantatille de
deffus ,
>
L'Adolefcence , idem ,
Le Point du jour , idem ,
Les Soirées de l'Ifle- Adam ,
Deuxième fuite des foirées .
I 16
I 16
I 16
6
6
Les ouvrages ci - deffus ne fe débiteront
dorénavant que chez l'auteur , rue de Richelieu
vis-à- vis celle Villedot , à Paris .
LE fieur Bordet , Auteur & Marchand
de mufique , dont il tient un magaſin généralement
afforti , rue Saint Honoré visà-
vis le Palais Royal , à la Muſique moderne
, a fait graver & mis au jour dans
le courant de cette année les mufiques fuivantes
elles fe trouvent à Paris , chez lui
& aux adreffes ordinaires ; à Rouen & à
Lyon chez les Marchands de mufique.
SAVOIR,
1°. Le deuxième livre des trio de Ri
cheter, à deux violons & baffe , 4° oeuvre,
7446
DECEMBRE 1766. 175
2º. Six duetti à deux violons de Dominico-
Wateski , 1 oeuvre ,
e
61.
3 ° . Six fymphonies à quatre parties
obligées : violino 1 ° , violino 2 ° , alto viola
& ballo del Sig. Tyter , Allemand , ie
oeuvre ,
୨
4°. Six fonates à deux flûtes de Romano
Galley,
6
5°. Six fonates à violon feul & baffe ,
del Sig. Léopold Roxer , Allemand , 1 °
oeuvre , 7
с
4
6°. Premier & deuxième livre de chanfons
nouvelles , ariettes , vaudevilles , romances
, &c. avec des accompagnemens
de clavecin feul raifonnés en pièces & intéreffans
, chacun 6
7°. Six fonates en trio pour deux flûtes
del Sig. Starck , muficien ordinaire de
l'Electeur de Mayence , 1 ° oeuvre , 6
H iv
176 MERCURE
DE FRANCE
.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
LA première repréſentation de Silvie ,
Ballet héroïque en trois actes, avec un prologue
, qui étoit indiquée pour le mardi
11 Novembre , n'a pu être donnée que
le 18 , par l'indifpofition d'un Acteur.
Le Poëme eft de M. LAUJON , Secrétaire
des Commandemens de S. A. Ș. Mgr le
Comte de CLERMONT . La mufique de
MM. BERTON , Maître de mufique de
l'Académie royale , TRIAL , Directeur &
compofiteur de S. A. S. Mgr le Prince de
CONTI.
Lorfque cet Opéra a été repréfenté devant
leurs Majeftés à Fontainebleau l'année
dernière , le 17 octobre , nous avons
donné l'extrait du Poëme , & nous avons
parlé du genre & de l'effet de la mufique ,
compofée dans le goût moderne , ainſt
nous prions nos Lecteurs de vouloir bien
revoir ce qui en a été dit dans le Mercure
du mois de novembre 1766.
DECEMBRE 1766. 177
Les changemens peu confidérables qui
ont été faits dans le Poëme & dans la mufique
, ne changeant rien dans la conftitution
primitive de l'ouvrage , nous ne
pourrions que répéter ce que nous en avons
déja écrit nous nous bornerons donc à
quelques détails de l'exécution du fpectacle
& des ballers , parties fort brillantes ,
& defquelles le Public eft univerfellement
fatisfait.
Dans le prologue , qui à tous égards
frappe le plus les fpectateurs , M. LARRIVÉE
chante le rôle de Vulcain . L'ufage
où l'on eft depuis quelque temps ,
fur nos théâtres , de chercher & d'obferver
le coftume , laiffoit croire que ce Dieu
enfumé boiteroit comme dans la fable ,
parce que c'eft fon caractere diftinctif, &
qu'une très-légère induftrie pourroit repréfenter
cet effet fans incommodité pour
l'acteur on eft affez étonné de voir au
contraire Vulcain frais & ingambe , marchant
très ferme fur fes deux jambes.
Le rôle de Diane , qui à la Cour étoit
joué par Mlle AVENAUX, l'eft à Paris par
Mlle DUPLANT. Elle y reçoit des applaudiffemens
, & le Public voit avec plaifir
des progrès , qui lui font efpérer qu'il
pourra jouir avec plaifir de la force de ce
bel organe , poli par l'art , dans une figure
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
théâtrale & propre au genre des rôles ä
baguettes.
Le rôle de l'Amour eft rempli , ainft
qu'il l'étoit à la Cour, par Mlle LARRIVÉE .
Le zèle de cetre actrice l'ayant engagée à
chanter le premier jour , étant encore enrhumée
, elle ne put exécuter ce rôle avec
autant de voix & autant de grâces qu'elle
en a employé dans les repréſentations fuivantes
, où elle a été applaudie comme
elle a coutume de l'être & de le mériter
dans tous les rôles où elle paroît. Mile LARRIVÉE
& Mlle DUPLANT rempliffent les
mêmes rôles dans le corps de la pièce.
Le ballet de ce prologue eft formé , 1º.
par les Cyclopes , à la tête defquels fe difringue
M. DAUBER-VAL , autant par fon
attention à en remplir les actions , que
par fa brillante exécution , trop connue
pour en répéter l'éloge. 2 ° Par les Grâces
, les Plaifirs , les Ris & les Jeux. Les
jeunes fujets dont nous avons eu fi fouvent
occafion de louer les talens , dans un
âge où communément à peine on en reçoit
les premiers principes , Mlles HAUDINOT
, DERVIEUX & LEROI danfent les
Grâces. Chacune de celles qui compofent
cet aimable trio , exécute féparément quel,
ques petits pas feules , fuivant leur genre
de danfe. Mlle. HAUDINOT fait voic
DECEMBRE 1766. 179
déja toutes les difpofitions à un trèsgrand
talent , on connoît & l'on applaudit
conftamment celui de Mlle DERVIEUX
dans un genre de légereté trèsagréable
. Mlle LEROI a donné le jeudi
dans , les Fêtes lyriques , où elle remplit
avec applaudiffemens plufieurs entrées
feules des preuves du progrès qu'elle a
fait dans la danfe depuis qu'elle eft au
théâtre une figure honnête , & fans prétention
, une jolie taille , fur- tout un de
fir marqué de bien faire doivent lui méri
ter la faveur du public.
:
Tout ce ballet eft infiniment agréable
& varié , toujours en action , & fort ingénieufement
arrangé pour concilier cette
action relative au fujet , avec les moyens
de faire valoir la danfe .
La décoration du prologue , repréfentant
l'antre de Vulcain , d'après les deffeins
de M. BOUCHER premier Peintre du
Roi , eft , comme on peut le croire , d'après
la célébrité de cet illuftre artiſte , d'un
excellent effet & d'une compofition admirable
, à laquelle a parfaitement répondu
l'exécution . On y remarque entr'autres:
chofes avec étonnemeut une efpèce de torrent
de feu liquide , formé par la fonte
d'airain , qui produit une illufion complette
; l'honneur de cette invention eft:
H vj
18 MERCURE DE FRANCE.
dûe au directeur des machines de ce
théâtre.
Les principaux acteurs de la pièce font
les mêmes qui jouoient à Fontainebleau ,
excepté M. GELIN , qui chante le rôle
d'Hilas ou du Faune que chantoit à la Cour
M. LARRIVÉE ; celui - ci chante le chaffeur
que chantoit M. DURAND . M. LE
GROS eft fort applaudi dans le rôle dAmin-
Las , qu'il chante avec la plus belle voix ,
& tout l'art dont il donne journellement
de nouvelles preuves depuis long- temps.
Mlle ARNOULD ( objet toujours cher &
toujours précieux ) dont nous avons tant
à regretter les forces & la fanté , a reparu
aprèsplufieurs mois d'indifpofition cruelle,
occafionnée par une maladie de nerfs . Il n'étoit
pas poffible que dans l'état de foibleffe
où la laille une convalefcence à peine confftatée
, & dans le trouble d'une première re
préfentation , elle eût à offrir au Public le
même charme de voix & de talent , par
lefquels elle avoit encore enchanté tant de
fois cet été dans le rôle de Zirphé. A la
feconde repréfentation la voix s'eft trouvée
un peu plus rétablie , & a laiffé plus
de facilité aux grâces de fon jeu , elle y
fut applaudie. Cependant , les efforts que
lui avoient coûtés le defir de reparoître &
de n'être pas trop long - temps inutile
DECEMBRE 1766. 187
Fayant mife dans la néceffité de prendre
quelque repos , cela a donné lieu à un début
, dont le fuccès a été fi fingulier qu'il
mérite un article particulier , que nous pla
cerons à la fin de celui- ci , pour ne pas
interrompre le détail que nous avons à
faire du ballet.
Celui du premier acte n'eft compofé
que de femmes. Ce font les nymphes de
Diane qui , en préfence de Silvie, s'exercent
en l'honneur de la déeffe , à la courfe
, au combat du javelor , à tirer de l'arc.
On doit imaginer combien eft agréablement
furprenante Mlle ALLARD dans ces
divers exercices , lefquels font rendus avec
vérité , quoique toujours réduits & renfermés
dans les règles de la danfe , qui les
embellit fans en rendre les actions moins
fidèles & moins reconnoiffables. Cette
première danfeufe eft fort bien fecondée
par Mlle PESLIN. Dans la fête du même
acte , Mlle GUIMARD danfe des entrées
feules . Le goût du Public pour cette aimable
danfeufe , & le foin de celle- ci pour
acquérir chaque jour de nouvelles grâces ,
concourent également à fes fuccès renouvellés
à chaque nouveau ballet dans lequel
elle eft employée .
La décoration de cet acte est une forêt ,
& des bocages confacrés à Diane.
182 MERCURE DE FRANCE.
Une pantomime qui peint des combats,
des courfes de faunes contre des chaffeurs
de la fuite d'Amintas & contre des
nymphes de Diane que pourfuit l'audace
de ces faunes , rempliffent uunnee grande
partie de cet acte , dans lequel eft narurellement
amenée une fête de triomphe
pour les chaffeurs & pour les nymphes.
C'eft dans cette fête que l'on remarque
toujours avec plaifir M. GARDEL , danfant
une entrée feule de chaffeur. C'eft dans
la même fête que M. DAUBERVAL &
Mlle ALLARD exécutent , avec tant de
perfection , un pas de deux , figurant le
tendre empreffement d'un chaffeur pour
une nymphe affligée du penchant qui l'entraîne
, réfiftant à ce penchant , fuyant
celui qui en eft l'objet , lui réfiftant avec
la plus févère fermeté , & finiffant enfin
par céder à l'un & à l'autre . Ce pas intéreffant
eft rendu avec tant de conduite &
par deux Sujets fi fupérieurs , qu'il eft perpétuellement
applaudi , & que l'on eft
forcé de faire grace au peu de convenance
de voir toute cette action fe paffer en préfence
des autres Nymphes de Diane &
des autres chaffeurs , attentifs & tranquiles
fpectateurs de l'événement. Mlle DUPEAEI
danſe feule & avec les Dlles VERNIER
& LEROI en Nayades dans le même baller.
La décoration de cet acte , qui repréDECEMBRE
1766. 183
fente des rochers , des montagnes & des
collines où montent & defcendent les
combattants eft encore exécutée d'après
les deffeins de M.BOUCHER , & produit un
effet auffi vrai que pittorefquement conçu
Tout le ballet du troifième acte eft compofé
fur une grande & belle chaconne.
Au genre de ce ballet on imagine bien
que M. VESTRIS y occupe le premier rang
& qu'il le remplit avec l'admiration des
fpectateurs. Admiration qui jamais ne lui
a été mieux dûe , & qu'il rend toujours
de plus en plus légitime.
Les perfonnages de ce dernier ballet
font les Plaifirs , les Ris , les Jeux & quelques
Divinités qui fe font rendues dans
le temple de l'Amour . Adonis eft figuré
par M. GARDEL , Vénus par Mlle Gui-
MARD , Bacchus par M. DAUBERVAL ,
Ariane par Mlle PESLIN , Pélée par
LANT , Thetis par Mlle PITROT..
M
Les ballets du prologue & du premier
acte font de M. LAVAL fils ; les autres de
M. LAN .
La première partie du dernier acte fe
paffe dans le temple de Diane , ancienne
décoration , mais encore très fraîche , du
plus beau genre & de la meilleure manière
en architecture. A la fin de l'acte fuccède
à ce premier temple celui de l'amour. Cette
dernière décoration , de la compofition de
184 MERCURE DE FRANCE.
•
M. BOQUET Peintre & Deffinateur de
l'Académie , eft entièrement neuve pour
le théâtre , non-feulement par la matière ,
mais par fa compofition ; en ce que toute
la fcène antérieure repréfente une roronde
formée par des colonnes de lapis ,
furmontées de l'entablement , d'un attique
& d'un plafond. La forme ordinaire du
théâtre fe trouve changée & le plan natu
rel du local entièrement perdu. de vue.
la
On admire particulièrement , & l'on
ne peut en effet trop admirer la beauté du
plafond , qui repréſente une partie des
Dieux de l'olympe , de la terre & des eaux..
Ledeffein , la compofition des grouppes ,
force , la beauté & l'harmonie de la couleur
peuvent le faire regarder comme un
des plus beaux morceaux en ce genre , &
qui enrichiroit le plus beau palais d'une
conftruction réelle .
On loue généralement le brillant du
fpectacle en habits , en décorations & en
danfes.
Les repréſentations de cet opéra jufqu'a
préfent ont procuré des recettes confidéra
bles.
A la troisième repréfentation , comme
nous l'avons déja annoncé , Mlle BEAUMESNIL
, âgée de 17 ans , reçue à l'opéra
DECEMBRE 1766. 185
très-peu de jours auparavant , n'ayant jamais
chanté dans aucun grand concert ni
paru fur aucun théâtre , foit public , foit
particulier , débuta fur celui -ci par le rôle
de Silvie , avec une voix fuffifante , dont
fa grande jeuneffe laiffe tout lieu de croire
que le volume & la force s'augmenteront
encore. La plus jolie figure , une taille
agréable & toutes les grâces imaginables ,
répandues fur fa perfonne , auroient follicité
& obtenu l'indulgence du Public fi
elle en eût eu befoin ; mais avec un maintien
très-honnête & très- modefte elle parut,
elle entra fur la fcène comme l'actrice la
plus confommée & la plus familiarifée
avec le théâtre . Elle chanta , elle développa
des bras charmans , dont les mouvemens
fouples & moelleux font toujours
d'accord avec le fentiment , avec le fens
des paroles ainfi qu'avec celui de la mufique.
Dès ce moment toute la falle retentit
d'applaudiffemens , ce qui fut foutenu jufqu'à
la fin. Nul embarras , nulle incertitude
ne fe laiffe appercevoir , ni dans la marche,
ni dans le jeu , ni dans le chant. Une prononciation
exacte , une articulation fi nette
& fi diftincte que l'on ne perd pas une
feule des fyllabes les moins fonores , doublent
l'effet de fa voix. La plus grande
précifion musicale dans l'exécution des
186 MERCURE DE FRANCE.
airs mefurés , le débit raifonné dans le
récitatif, la plus fidèle jufteffe annoncerent
d'abord que cette jeune Actrice eft
une des meilleures & des plus parfaites
Muficiennes qui ait paru fur ce théâtre.
Par une action combinée , mais toujours
naturelle , jamais elle ne défunit la fcène .
Toujours deffinée , fans affectation , fes
pofitions heureufes préfentent au fpectateur
le tableau que chaque fituation prefcrit.
A travers tant de règle & de mefure
dans ce rare talent , on croit cependant
ne voir , ne fentir que l'effet de ce
fentiment vif & für d'un coeur vraiment
affecté , que ce précieux inftinct de l'âme ,
qui ravit & qui entraîne . En un mot , fans
rien dire de trop , c'eft la nature dans tout
fon beau , cultivée par l'art , & confondus
enfemble.
Nous prévoyons combien déja quelquesuns
de nos lecteurs s'aigriffent contre nous
& nous accufent d'exagération. On ne
croit plus aux prodiges , & véritablement
ceci en eft un ; mais au moins fi l'on croit
aux faits , que ceux qui ont des relations
dans la capitale daignent fe faire informer ,
& nous ofons défier alors de douter , non
pas d'une partie , mais généralement de
tout ce que nous venons de dire fur Mlle
BEAUMESNIL. On commencera peut-être
DECEMBRE 1766. 187
à devenir plus facile à perfuader quand
on faura qu'à l'âge de huit ans elle favoir
tout l'emploi de Mlle DANGEVILLE &
qu'elle le répétoit devant plufieurs perfonnes
, étonnées de retrouver fi parfaite.
ment cette illuftre & inimitable Actrice
du théâtre françois ; qu'elle s'étoit dèslors
exercée & inftruite fous les meilleurs
confeils dans la déclamation tragique . On
renvoye avec confiance fur ces faits au
témoignage de M. PRÉVILLE , qui lui
donnoit tous fes foins , avec ce plaifir &
ce zèle que produit une aptitude auffi fingulière
& auffi prématurée. De plus , ce
jeune fujer , très - bonne Muficienne dès
l'âge le plus tendre , eft dévenue excellente
dans cet art , ainfi dans celui de toucher
le clavecin & de jouer de la guitarre ,
ayant porté ce dernier inftrument , au rapport
des connoiffeurs , plus loin que tour
ce qu'on a connu de célèbre. Elle a perfectionné
beaucoup cette pratique de la
mufique par une étude férieufe de la compofition.
Tous les talens dévorés , pour
ainfi dire , par cette jeune perfonne , celui
de la Danfe eft entré dans fon éducation ,
au point de figurer très-bien , & même de
remplir fur le théâtre des pas feuls , fi elle
y eût adopté cet emploi ; c'eft ce qu'affurent
tous les maîtres de l'art qui la conque
188 MERCURE DE FRANCE.
noiffent. De plus , la partie littéraire , con
venable aux perfonnes de fon fexe , comme
l'étude méthodique de fa langue & de
quelques autres langues vivantes , n'a pas
été plus négligée que le refte dans cette
rare & heureufe éducation . Tant d'avantages
font dûs aux foins vigilans & en
partie aux frais de Mlle DALLIERE , Or
dinaire de l'Académie Royale de Mufique
, très-bonne Muficienne elle-même ,
& à laquelle Mile BEAUMESNIE appartient
par les liens du fang.
L'exécution du chant , dans ce nouvel
opéra , ne nous laiffe plus la liberté de
taire le reproche que l'on nous preſſe de
toutes parts de faire paffer aux Acteurs
de ce théâtre fur la lenteur générale , fur
le manièré & les petites mignardifes dans
lefquelles dégénèrent aujourd'hui ceux
mêmes que leurs voix & le caractère de
leurs rôles devroient le plus en éloigner.
Qu'ils ne fe laiffent pas tromper par de
vains applaudiffemens d'un parterre féduit ,
lorfqu'après une longue traînée de fon
on le réveille pour une cadence brillante.
Malheur , fur la fcène , aux talens qui
mandient en détail les applaudiffemens ;
c'eſt à l'enſemble , c'eſt au grand effet du
tout qu'il faut prétendre. Ce qu'on obtient
ainfi par féduction fe paie bien cher enfuite
DECEMBRE 1766. 189
l'impatience qui en eft toujours le réfultat.
C'eſt par notre organe auffi que l'on
exhorte la jeune Débutante à fe défendre
foigneufement de cette contagion , & furtout
de celle des louanges , quelque fondées
qu'elles puiffent être ; poifon dangereux
que nous aurions préparé les premiers,
mais que nous arrache la force de la vérité
& non pas le fol enthouſiaſme.
COMÉDIE FRANÇOISE.
MLLE LLE DURANCY a ceffé de jouer après
le rôle d'Electre dans Orefte , pour faire
place à la continuation du début de Mlle
SAINVAL , lequel avoit été interrompu par
indifpofition ( 1).
Il eft arrivé ce qui arrive prefque toujours
lorsqu'un nouveau talent paroît fur
le théâtre avec quelqu'éclat ; plus l'enthoufiafme
lui prodigue d'admiration , plus
la critique lui refufe fouvent dejuftice .
On trouve d'abord des reproches à faire
à Mlle DURANCY jufques fur l'excès d'intelligence
avec lequel elle détaille , elle.
( 1 ) On parlera de cette continuation dans ce
même article .
190 MERCURE DE FRANCE.
détache les moindres parties d'un rôle ;
on fe plaignoit que , par des fufpenfions
& des filences trop affectés , elle découpoit
quelquefois le fens d'un vers & démafquoit
trop l'art de l'actrice aux dépens
de celui du poëte. Elle n'a pas long-temps
donné lieu à toute l'étendue de ce reproche
, & fes partiſans peuvent la défendre
fur cela avec beaucoup d'avantage.
Tandis que d'un côté on admiroit la
fermeté , le nerf & l'énergie qui font le
caractère particulier du talent de cette
Actrice , de l'autre , on l'accufoit d'un excès
de dureté qui alloit quelquefois juſqu'à la
rudeffe. Nous hafardons , à cette occafion,
deux remarques qui peuvent être importantes
fi elles font juftes. 1º. Il eft des âmes
qui fentent tout fortement : le même fentiment
, la même expreffion , qui ne font
qu'agiter les unes avec retenue, heurtent
brufquement les autres. C'eſt donc du plus
ou du moins de rapport entre la manière
d'être affecté de l'acteur & celle dont peut
l'être l'auditeur , que réfulte naturellement
le plus ou le moins de vérité que celui- ci
trouvera dans le jeu de l'autre , & de- là
néceffairement une contrariété très- forte
dans les jugemens des fpectateurs. 2º. La
nature n'accorde pas à tous les fujets du
DECEMBRE 1766. 191
théâtre cette heureufe difpofition des traits
du vifage & de la forme générale dans la
figure , qui produifent , quelquefois même
fans le fecours de la beauté , le caractère
naturel de nobleffe & de dignité propre
& néceffaire aux grands rôles de la tragédie
, ou , ce qui eft mieux encore pour le
théâtre , l'image idéale de ce caractère , applicable
au perfonnage du rôle. L'acteur
alors qui , par un inftinct intelligent , fent
tout ce qui pourroit lui manquer par conformation
, eft obligé d'oppofer à la nature
des efforts qui puiffent y fuppléer en
raifon de ce qu'elle a refufé ; ce feroit à
tort que l'on lui reprocheroit d'être forcé ,
ce feroit accufer l'art des erreurs de la
nature. Voyez tous les hommes d'une petite
ftature ; dès qu'une circonftance importante
, une paffion forte , les porte à prendre
de la fupériorité , ils s'exhauffent
plus que les autres , les mouvemens
qu'ils font pour cela font exceffifs , mais ils
font néceffaires ; peut -être peut - on dire
qu'ils n'en font pas moins naturels , parce
que c'est en effet la nature qui les fuggère
à ceux- ci , comme elle difpenfe les autres
de fe donner aucun effort pour atteindre
au même point.
Le grand art de mefurer , de moduler
la voix , en forte que de fon terme le
192 MERCURE DE FRANCE.
plus infime on paffe au plus élevé fans
diffonance , & que le débit du ton le
plus doux & le plus bas comme celui du
ton le plus fort & le plus aigu paroiffent
également provenir l'un & l'autre de la
même voix fans qu'il s'y apperçoive rien
de factice , eft le fruit d'une longue &
favante pratique de la fcène. Nous en avons
la preuve dans d'illuftres talens qui avoient
prêté fur cela pendant long - temps un aufſi
beau champ à leurs cenfeurs que la nouvelle
Débutante aux fiens .
Il paroîtroit plus difficile pour fes partifans
, de répondre au reproche que l'on
fait fur le graffayement des R & fur l'atrénuation
des Je fi l'on ne favoit que l'induftrieufe
pratique de Démosthène a parfaitement
réuffi de nos jours ; ce qui nous
a été attefté par de très-bons acteurs du
même théâtre , dans la prononciation defquels
on n'apperçoit pas aujourd'hui le
moindre veftige de cet ancien défaut . Ce
feroit donc une injuftice aux ennemis de
Mlle DURANCY de tirer avantage de quelques
défauts fufceptibles de correction ;
d'autant plus qu'il eft à préfumer qu'avec
tant de difpofitions naturelles & tant de
qualités acquifes , elle ne négligera rien
pour fe rendre généralement agréable . On
doit inférer de- là que quelques abus de
geftes
DECEMBRE 1766. 193
geftes qui échappent naturellement au feu
& à la rapidité de l'expreffion difparoîtront
bientôt , pour faire place à un jeu plus fou
mis aux règles févères des bienséances ,
qui n'en paroît que plus naturel dans les
fujets du premier ordre.
Les partifans de cette Actrice , en convenant
même d'une partie de ce qu'on
vient de dire , ont droit à leur tour de
faire valoir la véhémence de fon jeu &
de fon expreffion. Cette qualité , indiſpenfable
pour réuffir au théâtre , eft le
mobile du plaifir qu'on y cherche dans
l'un comme dans l'autre genre. Si ce :
moyen peut égarer quelquefois l'acteur
qu'il anime ; il agite , il maîtrife , il en
impofe jufqu'au cenfeur , qui le critique
par réflexion. Ne vaut-il pas mieux rifquer
quelques erreurs , que d'affoupir méthodiquement
le fpectateur ? Mais tous ces mouvemens,
toute cette impétuofité, que l'on applaudit
dans la nouvelle Actrice , naiffentils
d'une infpiration naturelle ? En un mot ,
pour nous fervir de l'élocution commune ,
a -t- elle ce qu'on appelle de l'âme , ou
n'a - t elle que de l'art ? Voilà ce qui paroît
encore le plus contefté entre les partis &
ce qu'affurément nous ne nous ingérerons
pas de décider. Nous nous permettrons feu-
I
194 MERCURE DE FRANCE .
lement d'obferver à cet égard que , proportion
gardée dans la comparaifon , la
même indécifion fubfifte encore fur l'une
des plus grandes Actrices qu'ait jamais eu
le théâtre françois. De plus , nous prierons
de bien examiner quel fens on donne à
cette élocution commune , de l'âme au
théâtre. N'accorde-t-on pas trop exclufivement
cette âme aux paffions molles &
tendres , & ne la refufe - t- on pas trop légérement
à ceux qui , foiblement affectés
de ces paffions , ne s'élancent , ne s'en-
Aamment que fur les paffions fortes &
même un peu exaltées , ou à ceux qu'un
fentiment plus mâle porte de préférence
à la fierté ? N'y a- t-il qu'une feule manière
d'être affecté d'une même paffion
? Celui qui eft naturellement dif
pofé à pleurer fait facilement pleurer les
autres ; mais croit- on que ceux dont les
yeux fe refuſent aux larmes , foient toujours
moins touchés ? Pourquoi donc le
feroit-on moins de leur douleur ? Il feroit
abfurde de réduire le fentiment à la tendreffe
& à la pitié , & de cet abus du mot
pourroit réfulter fouvent celui des jugemens
que l'on porte.
Le public a été fi vivement occupé du
début de Mile DURANCY , que nous avons
cru devoir donner à cet article plus d'éDECEM
BRE 1766. 195
tendue que nous n'en donnons ordinairement.
Il est délicat d'avoir à parler d'un
fujet fur lequel les efprits , échauffés par la
contradiction , fe refufent quelquefois à
la raifon & à l'équité , affez fouvent même
à leur propre impreffion . La vérité ,
qu'ils craignent également d'entendre , eft
(peut-être malheureufement pour nous )
la bafe fur laquelle pofe tout ce que nous
avons dit. Nous ferions toujours fâchés
de déplaire , mais nous ne ferons jamais
affligés de n'offenfer que l'amour- propre :
il nous eft trop fouvent impoffible de n'avoir
pas à le contrarier. Si nous n'avons
pas rapporté quelques - unes des remarques
qu'on vient de lire , dans le temps que
cette actrice étoit à l'opéra , c'eft parce
qu'on ne les avoit pas faites alors dans le
public , c'est parce qu'elle n'y avoit pas encore
donné lieu . Les efforts que demande
l'émiffion des fons dans le chant , couvrent
& rendent beaucoup moins fenfibles
les défauts naturels ou d'habitude dans la
prononciation. La déclamation notée par
la mufique , en indique , en prefcrit néceffairement
la modulation & l'harmonie .
Le point d'optique du théâtre de l'opéra,
bien différent de l'autre , un certain preftige
répandu fur cette fcène d'illufions ,
concourrent à faire voir les objets très-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE, “
différens. Là un genre de coëffure , d'habillement
, fuffit pour donner le caraçtère
idéal du perfonnage repréfenté ; ici
au contraire , tout eft fous les yeux ;
la nature n'y peut pas emprunter le
même fard. Il pourroit arriver même que ,
réduite à fes fimples grâces , qui charment,
qui enchantent toujours fur la scène de
Thalie , elle parût très- foible fur l'autre .
On ne doit pas s'étonner qu'un même ſujęt
puiffe faire des impreffions différentes , fur
l'un & fur l'autre de ces théâtres ,
Le ; novembre Mile SAINVAL reprit ,
par le rôle d'Amenaïde dans Tancrede ,
le début qu'elle avoit été obligée d'interrompre
long-temps , à caufe d'une indifpofition
dont les fuites l'avoient affoiblie ,
& dont fa voix fe reffentoit encore dans
les premières repréfentations de cette re
prife. On imagine bien que dans cette cir-.
conftance , les objets de comparaifon ont
ranimé la chaleur des partis , & que fi
l'ancienne débutante a dû profiter de l'ai
greur des Critiques de Mlle DuRANCY,
elle a eu à combattre l'enthouſiaſme de fes
partifans.
Pour nous ; perfuadés que jamais le
mérite d'un talent ne doit détruire celui
d'un autre , nous nous en tenons ( évitant
autant qu'il eft poffible de nous répéter ) .
DECEMBRE 1766. 197
à ce que nous avons dit de favorable à
Mlle SAINVAL dans le Mercure de Juin
1766; nous prions inftamment nos lecteurs
de revoir cet article. Rien ne prouve
mieux que nous avions alors fidellement
rapporté l'opinion générale du public , que
le grand & univerfel applaudiffement
qu'elle a reçu en reparoiffant fur la ſcène.
Cependant , quoi qu'elle ait eu des traits
vraiment admirables dans le rôle d'Amenaïde
& vivement fentis par les connoiffeurs
, elle a été moins applaudie que dans
les pièces fuivantes ; foit par un refte de
foibleffe , foit par l'habitude déja contractée
dans le partere d'un genre de voix
& de jeu de l'autre débutante.
Dans Hypermneftre , que Mlle SAINVAL
a joué trois fois , elle fut de plus en
plus applaudie. Ce fuccès doit être compté
en fa faveur , attendu la difficulté du rôle
pour en bien rendre les fituations. Iphigenie
en Tauride , par lequel elle a fini
fon début , a réuni tous les fuffrages &
a paru décider généralement fur la vérité
d'âme & de la chaleur naturelles en cette
actrice. Nous ne devons pas omettre de
parler en cette occafion du degré où M. LEQUAIN
a porté cette même qualité , fi chérie
du fpectateur , dans le rôle d'Orefie , &
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
des applaudiffemens réitérés qu'il y a recus.
il eft difficile de fe faire une idée
de l'impreffion qu'excite le talent de cet
acteur dans prefque tous les rôles , mais
particulierement dans celui - ci. La figure
de Mlle SAINVAL, d'une affez haute ftature
& d'une forme théâtrale , confirme ce que
nous avons dit plus haut fur cette image
idéale du caractère propre à certains rôles
du tragique. Sa voix eft une voix naturelle
, & toujours affez d'accord avec le
ton des interlocuteurs. Les cenfeurs de
cette débutante ont , ainfi que ceux de
l'autre , des chofes à critiquer dans le port
des bras , dans leurs mouvemens , dans des
tons de déclamation qu'ils prétendent
n'être pas toujours affez variés. Mais qui
fe préfente parfait dans cette laborieufe
carrière ?
Ce qui réfulte de plus certain , & peutêtre
de plus raifonnable de ces débuts , c'eſt
que Mlle SAINVAL & Mile Durancy
peuvent être d'une grande utilité au théâ
tre , & que toutes les deux , par de grands
talens , méritent également la faveur du
public & l'indulgence des Critiques .
Malheur à ceux qui nous difpenfent
de faire tant d'obfervations.
Le 19 novembre , un acteur nouveau ,
qui n'avoit jamais paru fur aucun théâtre ,
DECEMBRE 1766. 199
débuta par le rôle de Zamor dans Alzire ,
qu'il a joué deux fois , & il a difcontinué
fon début.
Ce dernier debut néanmoins a dû
être agréable à tous ceux qui , comme
nous , fans intérêt ni perfonnel ni relatif
, fans tenir à aucun parti & fans prévention
, aiment le talent pour le talent
même & pour le plaifir qu'ils en reçoivent
, en ce que cela a donné occafion de
voir l'intervalle immenfe qu'a franchi
depuis peu Mlle DUBOIS. Que l'on fe figure
les grands traits , le feu , la chaleur ,
la nobleffe & la fermeté , les accens de
l'amour éploré , tout cela , rendu par une
des plus belles figures qu'il y ait eu au
théâtre & par le plus bel organe telle
a été cette actrice dans le rôle d'Alzire
aux yeux du parterre & de tous les connoiffeurs
impartiaux. Auffi , dans ces deux
repréſentations a- t- elle arraché des applaudiffemens
redoublés , & tels que le public
a coutume d'en donner aux plus grandes
actrices. C'est dans ce rang que celle - ci
doit fe placer , fi une véritable émulation ,
fuccédant enfin aux féduifantes diftractions
de la jeuneffe , continue à la faire marcher
du même pas au but glorieux que
la nature lui rend plus facile qu'à toute
autre.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a remis fur ce théâtre la Fête du
Château, que l'on a toujours continuée avec
un égal plaifir de la part des fpectateurs ;
d'ailleurs les pièces à ariettes ordinaires &
les comédies italiennes que l'on connoît.
CONCERT SPIRITUEL
Du jour de la Touffaint.
I
L commença par le De profundis de M. DAUVERGNE
, Surintendant de la Mufique du Roi. Ce
Motet , dont la réputation eft faite , produ fit un
très grand effet & de nombreux applaudiffemens.
M.LOLLI exécuta un Concerto de fa compofition ,
& vers la fin du Concert une Sonate de violon
feul. Il étonna , il ravit les auditeurs encore plus
que l'année dernière ; & , quelqu'admirable qu'il
eût paru alors , on jugea généralement qu'il avoit
acquis un nouveau degré de fublimité ſur cet inftrument.
Dans cet intervalle Mde ITASSE , du Concert
de Lyon , chanta un petit Motet de fon mari
avec applaudiffemens. Un Organifte de la Métropole
d'une grande ville en province , hafarda fur
l'orgue un Motet de fa compofition , d'une fort
bonne harmonie , mais dont la trop grande fimplicité
ne plût pas aux auditeurs. Mile AVENAUX ,
à qui fa belle voix affure toujours des applaudiffe
DECEMBRE 1766. 201
niens , chanta un petit Motet. Le Concert finit
par Dies ira , Motet à grand choeur de M. l'Abbé
DUGUE , dans lequel il y a les plus grands & les
plus beaux effets , & qui fut applaudi univerfellement
& avec les marques de la plus grande fatisfaction.
Malgré le petit malheur de l'orgue , ce
Goncert étoit un des meilleur que l'on puifle entendre
, & a réuni tous les fuffrages d'une affemblée
brillante & auffi nombreuſe qu'elle l'eft conf
tamment les jours de Noël & de Pâques.
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour l'article des Spectacles. :
MONSIEU
ONSIEUR ,
La déférence que vous voulez bien accorder à
mon fentiment , touchant le fpectacle de cette
ville , & les nouveautés qui s'y jouent , m'engage
à vous donner un détail circonftancié de la Partie
de chaffe d'Henry IV.
Cette Comédie fut repréſentée pour la première
fois le 9 du mois prèfent ; la fille ratentit d'applaudidlemens
niultipliés . Pour éviter l'illufion ,
j'ai voulu réunir tous les fuffrages & laiffer diffiper
Penthoufiafme. La pièce eft à fa feptième repréfentation
. Elle avoit été demandée lundi dernier
par les Officiers de la Légion de Condé , & aujourd'hui
par ceux des Régimens de Soubife & de
Flandres qui pafloient en cette ville. Ces braves
guerriers , uniffant leurs éloges à ceux du public.
attendri , ont donné le tableau le plus animé du
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
véritable amour patriotique , & du reſpect de la
Nation pour la mémoire d'un de fes plus grands
Rois. Je puis , au nom de mes Concitoyens , ren
dre hommage au talent de M. Collé , fur-tout pour
le choix d'un fujet auffi touchant . Cette nouvelle
production , en ajoutant aux lauriers de Dupuis
& Defronais , mérite encore a l'auteur une reconnaillance
publique pour avoir fait revivré un Momarque
, un hé os dont le fouvenir nous eft fi cher.
a
M. Dalainville , dont les talens font connus ,
a joué le rôle a’Henry IV avec cette vérité ſimple
& naïve & cette admirable bonté qui caractériſent
ce grand Prince dans les circonftances que la
pièce nous expofe . Le Duc de Sully étoit repréfenté
par M. Defmarais . Son jeu noble & facile ,
une phyfionemie agréable . & beaucoup de naturel
nous font concevoir de lui la meilleure idée.
L'intelligence avec laquelle il a faifi fon rôle a
contribué parfaitement à faire rellortir les beautés
du premier acte , qu'on avoit eu foin d'orner ,
pour la décoration du fpectacle , du coftume le
plus riche & le nieux imité. Les fuccès n'ont fait
que s'accroître à chaque nouvelle fcène . Celle du
fecond acte , entre le Roi & le payſan Michau ,
a fait un très-grand plaifir. Quel charme divin de
voir la majefté fourire agréablement à la vertu
champêtre Quelle douce illufion d'entendre un
Monarque , adoré de fes fujets , s'applaudir en
fecret de la férénité qu'il répand fur leurs jours fortunés
! On n'a pas manqué de faifir avec précifion
ce paffage excellent du troifième acte , où le
bon Michau , parlant à ſon fils Richard , lui dit
que c'est quand un Roi eft bien malade , qu'on
connoft jufqu'à quel point il eſt aimé de ſes ſujets.
Une émotion vive nous a retracé dans l'inftant
Jes époques fatales où , tremblans pour les jours
du meiteur & du plus aimé de nos Rois , nous
DECEMBRE 1766. 203
offrions au Ciel nos larmes & les voeux les plus
ardens pour fa confervation . Mille cris de joie fe
font élevés a la fanté d'Henry IV& de les defcendans
. Enfin , Monfieur , pour achevet un éloge
aufli bien mérité , l'effet théâtral de cette comédie
a été merveilleux . Le jeu , l'enſemble & l'union
des acteurs ajoutent encote à ſon fuccès . M. Gourville
, dans le rôle de Michau , réunit à cette bonhommie
joyeuſe qui doit former fon caractère , le
vrai talent du Comédien , qui confifte à mettre
à profit jufqu'aux moindres mots . Mde Camelli ,
fur-tout , a fait des prodiges dans le rôle de Catau.
Cette excellente Actrice confirme inceffamnient
fon apologie inférée dans ma lettre du Philofophe
fans le favoir au Mercure de Juillet dernier. Les
deux autres rôles de payfans , Richard & Lucas ,
ont été remplis à notre fatisfaction , le premier
par M. Lobreau , & le fecond par M. Gaillot .
Voilà , Monfieur , dans toute la vérité , quel a
été en cette ville le fuccès de cette admirable
pièce , qui fait autant honneur à M. Cellé , pour
la conduite & le dénouement , que pour le choix
de fon héros. Puiffe fon exemple engager nos
auteurs dramatiques à puifer dans leur propre
pays des fujets réels & fondés fur nos traditions !
L'amour du Prince & de la patrie naft dans le
berceau du François. Son vrai caractère eſt peint
dans le rôle de Sully . Cette noble & primitive
inclination qui le rend ſi ſenſible à la vue de fon
Souverain : c'est ce fentiment doux & vif qui prête
à Fillufion le pouvoir enchanteur de nous attendrir
en voyant revivre fur la fcène les i luftres
ayeux de nos Princes & des maisons les plus forillantes
du Royaume.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Lyon, ce 22 Octobre 1766.
HITLER.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
N. B. L'abondance de la matière ne nous
laiffant pas d'efpace pour inférer dans ce
volume la réponse à la lettre précédente ,
nous la remettons au Mercure prochain .
Nous ferons toujours flattés d'avoir à parler
d'une pièce digne d'attention par le
mérite de l'auteur & par fon augufte objet.
MEMOIRE généalogique fur la Maiſon
d'ADHEMAR.
LA mort de M. le Comte de la Serre
( 1 ) , annoncée dans la gazette de France
du 22 Août 1766 , fous le nom d'Azémar,
ayant donné lieu à quelques difcuffions
généalogiques , on a cru devoir à fa mémoire
les écclairciffemens fuivans.
Ceux qui , trompés par l'ortographe
du nom , ont pu haſarder que M. d'Azémar
, Comte de la Serre , n'étoit point
·Adhémar, n'ont fans doute aucune connoiffance
& de fes titres & des titres anciens
dans lefquels les noms patronimiques
varient à l'infini .
Les noms d'Adhémar , Adémar , Adzémar
, Aimar , font parfaitement fynonimes.
Des variations de cette eſpèce , fe
(2 ) Lieutenant Général , Gouverneur des
DECEMBRE 1766. 204
trouvent dans toutes les maifons qui remontent
leur origine au douzième ſiècle.
On n'en citera point , parce qu'il n'en eft
pas une feule qui ne puiffe fervir d'exemple.
Les gens de qualité peuvent confulter
leurs titres , & à défaut de titres , on confultera
le nouveau traité de diplomatique,
tom. 5 , pag. 5 ° 3 .
L'Evêque du Pui , Légat du Saint Siége
en Orient , & fi fameux dans la guèrre de
la première croifade , fut plus connu fous le
noin d'Aimar , que fous celui d'Adhémar.
Les noms d'Adhémar , d'Azemar , d'Aimar
, ont été portés par les branches d'Orange
, de Montelimar , de Grignan , de
la Garde , de Lombers , de Ville- Longué ,
de la Garinie , de Grand Sac , de Panat
de Montfalcon & de la Serre. Cette vérité
fcrupulen fement approfondie par des Commiffaires
du Roi auffi intègres qu'éclairés
, vérifiée par MM . les Marquis d'Au
bail & Comte de Bafchi , qui ont de fi
grandes connoiffances ; conftatée dans les
ouvrages de M. de Serigné , que nous citerons
plus bas ; connue de la maifon de
Caftellane , qui poffède la plus grande
partie des titres : cette vérité manifeftée
fi authentiquement , ne peut être attaquée
que par l'envie ou par l'ignorance. On
rend cet écrit public pour confondre l'une
206 MERCURE DE FRANCE.
& l'autre , & afin de ne leur laiffer aucune
arme , on a remis chez M. Bontemps
Notaire , rue Saint Honoré , plufieurs actes
originaux du treizième fiècle , dans lef
quels des pères & frères contractans , qualifiés
Seigneurs de Montelimar d'une part ,
& de Lombers en Albigeois de l'autre , fe
donnent réciproquement les noms d'Adhémar
& d'Azémar.
Ces actes , les plus importans en ce qu '
ils fixent l'époque de la féparation des
branches de Provence & de Languedoc ,
en ce qu'ils font le lien des Adhémar
éteins & des Adhemar vivans ; ces actes ,
qu'on n'a remis chez M. Bontemps , qu'afin
qu'ils puffent être confultés par tout le
monde , font revêtus de fceaux en plomb ,
chargés tous deux de l'écuffon des trois
bandes d'Adhemar & légendés , l'un da
nom. Adhemarii , & l'autre du nom Adzemarii.
L'on verra le nom d'Ademarii pris par
le père , & celui d'Azemarii , donné
au fils dans un traité paffé le 8 des calendes
de Février 1280 , entre noble Meffire
A. de Poitiers , Comte de Valentinois ,
& Meffire Lambert d'Adhémar , Seigneur
de Montelimar. De ce traité offenfif &
défenfif, furent exceptés le Roi de France ,
le Dauphin deViennois & le Sire de Baux,
DECEMBRE 1766. 207
Comte d'Avelino , beau- père dudit Lambert
d'Adhémar. Original chez ledit fieur
Bontemps , avec plufieurs autres.
L'on trouvera dans les manufcrits de la
bibliotheque du Roi , volume in-folio ,
n°. 168 , pag. 176 , un bail à fief de Hugues
d'Adhemar , Seigneur de Lombers ,
paffé en 1306 , fous le feul nom d'Azémar
; & ce même Hugues , père de Margueritte
d'Adhémar , qui fe marie en
1309 avec Guy , ( par la grace de Dieu )
Comte de Cominges , prend le nom d'4-
dhémar dans le contrat de mariage de fa
fille , qu'on peut voir auffi dans les mêmes
manufcrits de la bibliothèque du Roi ,
vol. 38 , fol. 140.
le
On trouvera à Arles , dans les archives
de la vénérable langue de Provence ,
certificat de nobleffe de Marc Azémar ,
reçu en 1506 Chevalier de Saint Jean de
Jérufalem ; & l'on verra dans un regiſtre
in fol. des Prêtres de Peyruffe en Rouergue
, la minute du contrat de mariage de
Raimond d'Adhémar , frère aîné dudit
Marc Azémar , contractant fous le nom
d'Adhémar avec Claire de Peyruffe fa
femme , le 23 Novembre 1491.
L'on doit confulter encore l'armorial
général de France , au mot Pracontal
article fait par M. de Serigni lui-même :
2
103 MERCURE DE FRANCE.
•
l'on y verra des fceaux de la maifon d'Adhémar
, gravés d'après les originaux & légendés
des noms Adhemarii & Adzemarii.
Ces autorités paroiffent fuffifantes pour
démontrer l'identité des noms Adhémar,
·Azémar , Aymar.
On trouveroit dans les titres de famille,
cent preuves de cette nature à rapporter ,
s'il étoit poffible de les mettre fous les
yeux des lecteurs.
On s'eft reftraint , comme on peut le
voir , à ne citer ici que les pièces placées
dans des dépôts publics & fous la main
de tout le monde.
On fupplie ceux qui voudront difcuter
cette matière , de vouloir bien en prendre
connoiffance.
C'eft une légèreté de prononcer fans
être inftruit ; c'eft un procédé malhonnête
de déguifer la vérité ; c'eſt une injuftice
de ne pas s'en convaincre lorfqu'on le
peut & qu'on veut avoir un avis. Les gens
: indifférens doivent refter dans le filence.
Mais enfin , à ne juger des chofes que par
les yeux de la raifon , il feroit encore difficile
que M. le Comte de la Serre ne fût
pas de la maifon d'Adhémar ; l'on convient
dans la province , que fon nom d'Azémar
eft bon , qu'il eft connu dans l'Albigeois
& le Rouergue dès le commenDECEMBRE
1766. 209
cement du treizième fiècle ; qu'il y avoit
dans ce même- temps une branche des anciens
d' 4dhémars établis à Lombers en
Albigeois ( 2 ) , & que le nom d'Azémar étoit
(comme on l'a prouvé ) commun aux uns
& aux autres ; pourquoi donc féparer des
chofes qui fe lient fi naturellement ?
On peut ajouter encore que d'après l'opinion
publique , d'après celle de M. le
Comte de la Serre lui -même , qui connoiffoit
à peine fa naiffance , nulle raifon
ne pouvoit engager M. le Comte d'Adhémar
Panat & M. le Vicomte dAdhémar
Montfalçon a le reconnoître s'il n'avoit
eu véritablement une fource commune
avec eux ; & dans ce moment qu'il n'exifte
plus & qu'il n'a point de poftérité ,
quel intérêt auroit- on d'honorer fa mémoire
aux dépens de la vérité ?
Quand les raifonnemens concourent
( 2 ) Cet abrégé ne comportant pas une certaine
quantité de preuves , on renvoie , pour la connoiffance
de la poftérité des Ademars établis en Albigeois
, à un mémoire immenfe qui fut écrit en
1293 , à l'occafion d'un fameux procès concer
nant la Baronie de Lombers : parchemin original
aux archives de la Chambre des Comptes à Montpellier
; armoire des titres de la ville de Lombers ,
lille 20. On y trouvera encore des Lettres du Roi
des Arrêts de fa Cour & de fon Parlement qui
feront connoître une filiation que quelques hiftoriens
avoient ignorée jufqu'ici en copie légale ,
chez le fieur Bontemps.
210 MERCURE DE FRANCE .
avec les preuves pour établir les faits , il
faut fe laiffer convaincre ou s'avouer de
mauvaiſe foi .
Il eût été peut-être convenable d'ajouter
le filiation de feu M. le Comte de la
Serre à l'appui de tout ce qui vient d'être
dit ; on ne le fait pas , parce qu'une généalogie
préfentée d'une manière convictive
& fatisfaifante entraîne tant de détails,
tant de preuves & tant de copies de titres ,
qu'il n'eût pas été poffible de l'inférer dans
un volume périodique ; il faut que ces
fortes d'ouvrages portent le caractère de
la plus grande évidence ; c'eft ce que les
perfonnes juftes ne refuferont pas à cet
écrit que la justice a dicté.
LETTRE à M. DE LA PLACE , auteur du
Mercure de France , au fujet du Chocolat
oriental.
Vous êtes , Monfieur , trop inftruit
des nouvelles découvertes , pour n'avoir
pas entendu parler du Chocolat oriental.
Mais pour vous mettre mieux au fair ,
je vais vous rapporter en peu de mots ,
ce que j'en ai appris du favant Naturalifte
M. le Chevalier de Sertiron même ,
qui en eſt l'inventeur,
DECEMBRE 1766. 211
و د
و د
93
On conçoit aifément que , réparer les
»forces épuifées , prévenir & vaincre les
» infirmités de la vieilleffe , c'eft vérita-
» blement rendre un fervice effentiel aux
» hommes. Parmi les alimens qu'on prend
» tous les jours à cette fin , on recomman-
» de principalement ceux qui paffent pour
les plus analogues à notre conftitution ;
» ceux qui ne font pas venteux , & qui
» donnent peu de peine aux vifcères , pour
» les convertir en un chyle louable. On a
» donc atteint le but en offrant aux per-
»fonnes infirmes , une fubftance forr
agréable , fingulièrement combinée avec
» un fel neutre qui fe mêle aifé-
» ment avec l'eau chaude , & qui prife
» intérieurement , nourrit ranime les
»forces , rend l'efprit gai , fans caufer jamais
d'incommodité , ni dégour.
ود
"
و د
"
>
•
Je ne veux pas cependant , fous le
" beau nom de Chocolat oriental , préfen-
» ter au public une compofition de ces
» cordiaux , auffi connus qu'inutiles , &
» dont l'eſtomach fe révolte dès qu'on les
fent. Je me propofe uniquement de
» vous faire connoître , Monfieur , ainfi
qu'aux vieillards , aux convalefcens &
» aux infirmes , que la nourriture en queftion
leur est très - convenable , & fur-
» tout à ceux dont le fang eft appauvri.
20
212 MERCURE DE FRANCE .
و ر
Elle feconde aufli à merveille l'effet
» de cette préparation antimoniale ,,
qué
» M. le Comte de Moncade , digne fucceffeur
du charitable Marquis de la Ga-
»raye , & du célèbre M. de Chamouf
»fet , fait diftribuer gratis à tous les
و و
ود
و د
malades , attaqués de ces violens accès
» de rhumatifimes goutteux , qui les met-
» tent hors d'état de fe fervir de leurs
» membres. Lorfqu'il arrive que les glaires
» dont leur eftomach eft tapifié , les em-
»pêchent de retirer de će chocolat tous.
les avantages qu'ils peuvent en attendre ;
ils prennent en même-temps quelques
» dofes de la fufdite préparation d'anti-
» moine , dont le Comte de Moncade a
expofé les vertus dans fa belle Lettre à
Mylord Macclesfield ( Préſident de la
» Société Royale de Londres , dont il eft
» digne membre ) fur les chofes les plus
» remarquables d'Angleterre , & pourquoi
les Anglois font plus portés que
les autres
nations à fe tuer eux-mêmes .
» Encore un mot , & je finis , Monfieur
on me fait craindre que parce
» qu'on croira avoir deviné un ou deux
des ingrédiens de la compofition du
» chocolat en queſtion , on la contrefera ,
" & on affurera que c'eft la même. Si c'eft
» l'efprit de curiofité , ou d'intérêt plutôt
و د
NOVEMBRE 1766. 213
»
و د
و د
qui engage à en faire l'examen , je dois.
» m'attendre à tout , mais je n'y répon
drai finon , 1 ° . Que celle- là eft plutôt.
» l'affaire'du public que la mienne propre ;
» Car je laifferai tromper tranquillement
celui qui voudra l'être , après l'en avoir
» averti. 2 °. Qu'il eft auffi poffible de découvrir
ce mystère , qu'il l'eft d'avoir
» une belle impreffion de l'Iliade d'Ho-.
» mere , par la feule raifon que tout l'at-
» tirail de l'Imprimerie de Barbou , par ,
exemple , qu'il y faudroit employer pour:
» la faire , tombant du globe de la lune , -
fe placeroit de lui -même , de maniere
» que l'ouvrage fe trouveroit imprimé :
» la chofe eft cependant poffible , à ce que
» nous affure un auteur célèbre . «
"
Mais en attendant qu'un phénomène fi
fingulier fe préfente à nos yeux , je confeille
à celui qui n'aime pas à être trompé,
de fe pourvoir de ce chocolat chez M. Rouf
fel, marchand épicier droguifte , demeurant
à l'Abbaye Saint Germain- des - Près ,
en entrant par la rue Sainte - Marguerite ,
vis à - vis Madame du Liège .
J'ai l'honneur d'être , & c.
PARFAIT,
A Paris , ce 21 Novembre 1766.
P. S. Si j'avois eu en vue , Monfieur ,
214 MERCURE DE FRANCE .
de vous faire un éloge détaillé de cet excellent
chocolat , je n'aurois eu garde d'oublier
de vous dire , qu'il eft d'un grand
fecours dans les voyages par terre ou par
mer. Un petit poëlon de fayance verniffée ,
& un peu d'eau , qu'on trouve aifément
par-tout , eft tout l'attirail néceffaire pour
l'apprêter ; au moyen dequoi ; on a dans
le moment un confommé qui nourrit
agréablement , & ranime les forces , fans
échauffer , ni altérer en la moindre manière.
Je vous laiffe , Monfieur , qui favez
apprécier les chofes , à décider le jugement
qu'on doit porter de cette découverte.
M
A VIS.
DEODATI , auteur de la traduction italienne
des Lettres Péruviennes & de la Diſſertation
fur l'excellence de cette langue , fair ſavoir aux
amateurs de l'italien qu'il donnera un Cours fur
cette langue. Ce Cours commencera le 16 Décembre
prochain , à quatre heures préciſes , & durera
quatre mois , à raifon de trois leçons par ſemaine ;
le prix eft de 18 livres par mois. Ceux qui voudront
fuivre ce Cours auront la bonté de ſe faire.
infcrire chez lui avant ce temps- là . Il demeure
rue Sainte Marguerite , fauxbourg Saint Germain,
au petit hôsel du cornet d'or , vis- à- vis l'hôtel des
Romains , entre un Perruquier & un Marchand
de Vin , au premier fur le devant.
い
"
NOVEMBRE 1766. 215
AP PROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
ΛΙ
Chancelier , le Mercure du mois de Décembre
1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 30 Décembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
RÉPONSE à une lettre pleine de miſantropie. p . s
QUATRAIN pour fervir à une eftampe. 9
MADRIGAL à M. le Chevalier de Left .... 10
ODE anacréontique .
II
APPLICATION de la fable d Apollon & Daphné. 12
LES deux Amis , hiftoriette .
EPITAPHE de l'Infant Dom Emmanuel de
Portugal.
VERS à Mde T....
RÉPONSE à M. l'Abbé C. . . .
RÉPLIQUE à Mde T....
L'OCULISTE. Epigramme.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
VERS fur l'éducation.
L'ETONNEMENT. Conte.
DISCOURS en vers fur les devoirs du riche .
A Mde Coeur- de- Roi.
Βουουετ.
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES.
13
26
Ibid.
27
28
Ibid.
29
ཝ བགྤྱིཡཾཝ
49
Ibid.
So
116 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ESPIEGLERIE de l'Amour.
LETTRE adreifée à M. Lemoine.
REPONSE aux obfervations de M. Lemoine.
Avis concernant l'Almanach des Mufes.
THEATRE de M. Anfeaume.
56
37
64
68
90 TRAITE général & élémentaire du chant.
Le Bonheur des peuples , ode a Mgr le Dauphin. 96
RECUBIL de romances hittoriques .
ANNONCES de Livres .
101
103
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES .
ACADÉMIES.
PRIX foumis au jugement de l'Académie Fran
çoife.
MÉDECINE - CHIRURGIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
138
139
146
MEMOIRE de M. Dubois , Baron de Saint-
Hilaire , fur les poids & les mefures .
HISTOIRE & analyfe d'une pluie de fang. 156
Avis important.
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES. CHIRURGIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur les dragées
anti- vénériences.
162
163
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
169
MUSIQUE. 171
ARTICLE V. SPETACLES.
OPÉRA. 176
COMEDIE Françoife.
189
COMÉDIE Italienne.
183
SPECTACLES de province.
260
lat oriental.
A v 1 s.
GERÉALOGIE de la Maifon d'Adhémar.
LETTRE- à M. de la Place , au fujet du Choco-
Dermpienede LOUIS CELLOT, lue Dauphine .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères