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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MAI 1766.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Silenes ima
RapillesSaulg.
Bos
A PARIS ,
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife,
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin . -
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS .
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
>
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à - dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eſt composée de
cent huit volumes. On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
Cotte
MERCURE
DE FRANCE.
MAI 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE fur la Religion Chrétienne ( 1 ) , luë
à l'affemblée publique de la Société Littéraire
de CLERMONT-FERRAND.
DEE la faine philofophie ,
Qui du fage fait le bonheur ,
Que le monde nomme folie ,
Que l'efprit-fort traite d'erreur ,
Je vais ouvrir le fanctuaire ;
Dans un projet fi téméraire ,
Guide , Efprit - Saint , tous mes efforts :
Ton feu facré déja m'enflâme ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Il pénètre , il remplit mon âme ;
Grand Dieu ! je céde à mes tranſports.
Bientôt le terme des années ,
Prédit au peuple d'Ifraël ,
Se perdra dans les deſtinées ,
Marquant le Fils de l'Eternel .
Tu n'as donc plus ni Roi ni Prince ,
Juda tu n'es qu'une province ,
Rampant fous le joug des Céfars ;
Les fiers Romains , dans ce beau temple ,
Que furpris l'univers contemple ,
Arboreront leurs étendars.
Je vois Sion , ville chérie ,
Détruite jufqu'aux fondemens ;
Victime de ta barbarie ,
Tu fers d'exemple à tous les tems.
Ah ! préviens ton deftin funefte ,
Une reffource enfin te refte ,
Le Christ paroît , t'offre fes loix s
Célèbre par tant de miracles ,
11 accomplit tous les oracles ,
Et fon triomphe eſt une croix.
Vainqueur de la mort & du monde,
Du fépulchre il fort glorieux ;
Que notre espoir fur lui fe fonde ,
Il monte , il règne dans les cieux.
MAI 1766. 7
Parcourez le double hémiſphère ,
Répandez par-tout la lumière ,
Apôtres zélés du Seigneur ;
Qu'au fon divin de vos paroles ,
A vos pieds tombent les idoles ;
Qu'on rende hommage au Rédempteur.
Ciel , qu'entends - je ? quels cris funèbres !
Que de héros font dans les fers !
Pourquoi le Prince des ténèbres
Trouble-t-il ainfi l'univers ?
C'eft contre la troupe choifie
Qu'il vient ranimer la furie
Des Prêtres , des Rois , des tyrans.
Jésus-Chrift , du haut de fa gloire ,
Montre le prix de la victoire ;
Céderoit-elle à fès tourmens ?
Pendant trois fiècles de fouffrance ;
Du vrai culte les défenfeurs
Ont fait admirer leur conftance
Aux barbares perfécuteurs.
Dans ce temps même l'héréfie
Ole élever fa voix hardie ;
Quel fujet de honte & d'effroi!
Malgré fa coupable entreprife ,
On ne perd jamais dans l'Eglife
Le dépôt facié de la foi.
A iv
$ MERCURE DE FRANCE .
Luther , Calvin , après mille autres,
Vrais Miniftres des paffions ,
S'érigent en nouveaux Apôtres ;
Qu'ils féduifent de nations !
A fon époux toujours fidèle ,
L'Eglife s'arme d'un faint zèle ,
Elle accable ces impofteurs.
Sur leur ruine le déifte ,
Aidé du matérialiſte ,
Seme le poifon fous des fleurs.
D'Anaxagore & d'Epicure ,
Jadis profcrits par les païens ,
On prèche la morale impure
Dans des livres anti - chrétiens .
Le Magiftrat qui les diffâme
A beau les livrer à la flâme ,
On les recherche avec fureur.
Spinofa reparoît encore ,
Outrageant le Dieu que j'adore ,
Sous le nom de plus d'un Auteur.
N'admettant point de Providence ,
Philofophes , que faites-vous ?
Du doux charme de l'efpérance ,
Vous vous montrez bien peu jaloux,
Une faulle clarté vous guide ;
Dans votre coeur toujours réfide
M A.I 1766.
Un germe de religion .
Si nos myſtères adorables ,
A vos yeux paroiffent des fables ,
De l'orgueil c'eſt l'illufion.
L'homme ne pouvant fe connoître ;
Porte ailleurs un oeil curieux :
L'infenfé je le vois paroître ,
Jugeant le Souverain des cieux.
Dans mille fecrets la nature
Sera pour lui toujours obfcure ,
Quelque effort qu'il ofe tenter.
Le Tout- Puiſſant , comme un bon père
Ne fe montre qu'au coeur fincère ,
Au faux fage il fait réſiſter .
Toi , qui prétends l'âme immortelle }
Mais qui nous peins le Créateur
Dédaignant du Chrétien fidèle.
L'hommage , les voeux & le coeur :
Crois-tu donc que ton ' Dieu s'abaiſſe
En m'honorant de fa tendreffe ,
Lui qui demande mon amour ?
Ingrat ! voudrois- tu méconnoître
L'Eternel qui t'a donné l'être ,
Et te conferve chaque jour ?
Tout mortel n'eft qu'une machine ;
Affure un Sceptique effronté ;
Av
10
MERCURE DE FRANCE .
Le limon eft fon origine ,
Sur cette plage il eſt jetté :
Il eft fage ou fe livre au crime ,
Il eft lâche , il eft magnanime ,
Par des organes différens.
La mort vient - elle à le diffoudre ,
L'âme & le corps réduits en poudre ,
Seront tous deux jouets des vents.
Tels font les dogmes de l'impie ;
Heureux fi tout pouvoit finir !
Tu blafphémas pendant ta vie ,
Qu'attendrois-tu de l'avenir ?
Près du trépas tes yeux s'entr'ouvrent ,
Et l'éternité qu'ils découvrent ,
Te faifit de crainte & d'horreur.
Jufqu'au bout impofe au vulgaire ,
Franchis le pas en téméraire ,
Tombe au pouvoir d'un Dieu vengeur.
Philofophie abominable ,
Fléau terrible des Etats ,
Rentre aux Enfers , monftre exécrable ,
•
On frémit de tes attentats !
L'homme ayant le fort de la bête ,
Perdroit le feul frein qui l'arrête
Dans les excès & fon courroux.
Les vertus , les loix , la juſtice ,
Seroient des noms dûs au caprice ;
Les humains fe détruiroient tous.
MAI 1766. 11
Quel bonheur ! j'apperçois encore
Plus d'un mortel né vertueux ,
Soumis à fon Dieu qu'il adore ,
Senfible aux pleurs des malheureux ; .
Abhorrant tout nouveau ſyſtême ,
Il aime , il craint l'Auteur fuprême,
En lui feul il ofe efpérer ;
Sur la paix de fa confcience ,
Il fe règle avec affurance ;
Pourroit-on ne pas l'admirer ?
Par l'offenfe la plus cruelle ,
Son coeur ne fauroit fe troubler
Jettant les yeux fur fon modèle ,
Il aſpire à lui reflembler.
Qu'un monde pervers t'autorife ,
Vengeance , que toujours méprife
Le difciple d'un Dieu fauveur ;
Dans les tranſports de la colère ,
Son ennemi ſe trouve un frère ,
L'amour fuccède à la fureur.
Du vain éclat de fa fortune
Le riche feroit- il épris ?
Aux indigens elle eſt commune ;
Qu'il la perde , il n'eft point furpris
Par un changement effroyable ,
Qu'un malheur obftiné l'accable ,
Il est conftant dans les revers ;
Rien n'affecte fon âme heureuſe
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Dans la prifon la plus affreuſe ,
Il bénit Dieu , baile fes fers.
Le terme où tout doit fe confondre ,
Qu'il prévoit fans étonnement ,
La mort paroît. Il va répondre
Au divin Juge qui l'attend .
Déja de la voûte azurée
Il parvient jufqu'à l'empirée ,
Où l'amour pur a fes autels .
L'Eternel , affis fur fon trône ,
2
Le voit , l'entend & le couronne ,
Il court fe joindre aux immortels,
Ainfi brillera dans la gloire
Des paffions l'homme vainqueur ;
Il eft aux cieux , & fa mémoire
Dans ces bas lieux eft en honneur.
Héros faſtueux de la terre ,
Auffi bruyans que le tonnerre ,
De vos exploits on eft frappé.
Tout ce fracas , femblable au fonge ,
Fruit de l'erreur & du menfonge ,
Comme un vain fouffle eft diffipé.
De nos faux fages mépriſée ,
Religion , reprends tes droits ;
Par fon orgueil l'âme abufée ,
Tôt ou tard entendra ta voix :
Du monde & de tout ce qui paffe ,
Tu nous détaches par la grace ,
MAI 1766.
Tu fers de guide & de foutien .
Oui tu feras , malgré l'envie ,
O fublime philoſophie !
Seule digne du vrai Chrétien.
Par M. le Président de Frédefont.
EPITRE à un ami , fur la rupture de fon
prétendu mariage.
Q&UOI ! vers cette beauté, qui peut - être t'oublie
Ten coeur encor laiffe échapper fes voeux !
Tu le prens donc au férieux ?
Et , fottement plongé dans la mélancolie ,
Malgré le dernier des adieux ,
Tes foupirs à l'hymen redemandent Julie ?
Pardonne ; mais , en vérité ,
Dans les revers d'une tendre folie ,
Je t'aurois cru plus de ftoïcité.
Que fur un prochain mariage ,
Une fille ait en vain compté ,
1
Je confens fort qu'elle en enrage :
C'eft pour elle une adverfité.
Tendre par goût , fenfible par nature ,
On doit excufer fes douleurs ;
Mais , en pareille conjoncture ,
Eft-ce à l'homme à verfer des pleurs ?
Ah ton chagrin nous fait injure !
4
14 MERCURE DE FRANCE .
Mon triſte ami , reviens à ton bon fens.
L'hymen avoit charmé ton âme prévenue ,
Un faux jour lui prêtoit des traits éblouiſſans :
Ofe le regarder ſous fon vrai point de vue :
Vois les esclaves malheureux
Que ce tyran met à la gêne ,
Et , par les maux qu'il raffemble fur eux ,
Apprens ce que pèſe ſa chaîne,
Moi , qui voudrois détruire ta douleur ,
Qui la blâme & qui la partage ,
Aux frappantes leçons de ceux qu'hymen engage ,
Des confeils d'un ami joindrai - je la vigueur
Ou fous fa riante couleur ,
Du célibat t'offrirai - je l'image !
Non. Si tu tiens encor à ton erreur ,
Tous mes avis feroient du verbiage ,
Mes raifons des propos , mon zèle de l'humeur
Et ma peinture un frivole étalage .
Je dois m'en remettre à ton coeur :
Il vient d'effuyer un orage ;
Mais , ramené fur le rivage ,
Déja , peut-être , il fent tout fon bonheur !
Par M. MuGNEROT.
>
MAI 1766.
VERS envoyés au nouvel an au feu ROI
DE POLOGNE , Duc de Lorraine & de
Bar.
J'ADMIR1 un Prince , qui fans ceffe
Travaille pour l'humanité ;
,
Qui , fous les loix de la fageffe ,
Refpecte la candeur , chérit la vérité,
Voilà la véritable gloire :
On vole à l'immortalité ,
Moins par l'éclat de la victoire ,
Que par les traits de la bonté.
L'hiftoire de Néron nous rappelle les vices ;
Trajan , par les vertus , eft par-tout renommé ;
Tibère n'eſt connu que par fes injuſtices ;
Alexandre fut craint ; Staniflas eſt aimé.
Par M. DE C....
z
ETRENNES à l'ELECTEUR PALATIN,
LORSQUE ORSQUE les Souverains qui gouvernent le
nionde ,
Sont toujours attendris au fort des malheureux ;
Que ce n'eft point en vain que leur eſpoir le fonde
Sur leur folide appui , fur leurs foins généreux ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Alors , d'une ardeur fans feconde ,
Ils fe facrifîroient pour eux :
Voilà les grands que je révère.
Mais j'abhorre le conquérant ,
Qui , dans le feu , dans le carnage ,
Cueille des lauriers teints de fang :
Un Prince pacifique & fage
Doit être mis au premier rang ;
Les Dieux lui doivent leur fuffrage .
Alexandre , conduit par l'aveugle fureur ,
Portoit par- tout le défordre & la guerre ;
Il effrayoit , il défoloit la terre ;
Et vous en faites le bonheur.
La vertu , la bonté , furent votre apanage.
O vous ! l'Antonin de nos jours ,
Vous , que Thémis conduit toujours ,
Prince illuftre , ſavant & fage ,
Vos peuples font comblés de vos bienfaits divers ;
Vous méritez des coeurs le plus fincère hommage,
Et l'eftime de l'univers.
Heureuſe la rive féconde
Où de toutes parts on abonde
Pour voir un Prince fi vanté !
Si nous encenfons la bonté ,
Le zèle toujours nous feconde ,
Et lorsqu'un potentat chérit l'humanité ,
Il a les voeux de tout le monde.
Par le même.
MAI 1766. 17
BOUQUET à Mde la Marquise de G **
qui fe nomme NICOLE.
1 JE vous compare , avec raifon y
Au Saint dont vous portez le nom ;
La grâce avec éclat jadis le vit paroître.
Il fut doux , équitable , bon ,
A ces traits on peut vous connoître ;
Avec ferveur nous le fêtons
Il a bien mérité de l'être.
:
Il doit benir les voeux que pour vous nous faisons ;
Vous l'avez pris pour votre guide ;
Comme vous il aima la fimple vérité ;
Toujours à vos difcours on voit qu'elle préfide :
Ce Saint eft protecteur de la félicité ,
Et c'eft chez vous qu'elle réfide.
Par le même.
QUATRAIN pour mettre au bas du portrait
de M. DE VOLTAIRE.
IL fut dès fon printemps couronné par la
Gloire ;
Le tour , le coloris de fes fublimes vers
L'ont mis , au premier rang , au temple de
mémoire ;
Il doit , dans tous les temps , étonner l'univers.
Par le même.
18 MERCURE
DE FRANCE
.
VERS fur la mort de Mgr LE DAUPHIN.
LAA trifteffe règne aujourd'hui.
Quel cruel revers pour la France !
Les vertus perdent leur appui ,
Et les François leur eſpérance .
Par le même.
ELOGE funèbre du ROI DE POLOGNE ,
Duc de Lorraine & de Bar , adreſſepar
M. le Chevalier DE JUILLY -THOMASSIN
, à la Société Royale & Littéraire
de NANCY , dont ce Prince étoit le fondateur
& le protecteur.
MEESSIEURS ,
CE Monarque bienfaifant que la Nation
adoroit , & que vous contempliez dans
la joie & dans l'admiration ; ce héros
philofophe , qui , jaloux & content de régner
fur vos tendres coeurs , s'honnoroit
encore de partager vos doctes travaux ,
MAI 1766. 19
n'eft donc plus ? ... Hélas ! cet appareil de
deuil , ces clameurs , ces fons lugubres ,
dont ces bords défolés retentiffent , ne
nous confirment que trop cette nouvelle
calamité !
Effrayés de le voir toucher au terme de
la vie , vos voeux redoublés imploroient le
fouverain Maître des Rois ; fans ceffe les
mains élevées vers le Ciel , vous lui demandiez
avec toute l'Europe de prolonger
encore des jours fi précieux à la religion ,
à la patrie , à l'humanité : mais en vain : vos
alarmes font juſtifiées ; & vous l'avez vu
difparoître pour toujours ! Puiffance éternelle
, qui veillez fur nos triftes deftins !
par quelle fatalité la tombe dévore- t- elle
coup fur coup les têtes les plus illuftres &
les plus chères ? ... O Reine ſenſible ! ô
Famille éperdue ! ... quel trait nouveau
vient vous accabler au fein de la douleur !
Cet événement , d'autant plus lamentable
que des circonftances malheureuſes
l'ont précipité ; cet événement que l'état
confterné n'envifage qu'en gémiffant , &
qui vous caufe en particulier , Meffieurs ,
les plus vifs regrets , m'arrache auffi les larmes
les plus amères ! ... Hélas, vous les voyez
couler ; & mon âme s'ouvre fans réſerve
devant vous pour déplorer cette perte irréparable
! Hé , pourquoi ne me ferois- je pas
20 MERCURE DE FRANCE .
gloire à vos yeux du trouble qui m'agite ,
vous , Meffieurs , que ce Prince , l'objet de
tous les voeux , gouvernoit avec un ſcèptre
d'or , celui de la clémence & du bonheur ;
vous , fes fidèles fujets , fes vrais amis , fes
dignes émules ; pourquoi me refuferois - je la
douceur de confondre en ces triftes conjonctures
mes foupirs avec les vôtres ? Quoique
nos intérêts foient différens , nos fentimens
font communs.
Mais quelle image affreufe fe retrace à
mes fens étonnés ! ... O que ce moment
terrible , où l'implacable tyran des humains
va frapper fa victime tremblante ; ce moment
qui décide des héros , offre une
grande victoire à la conftance de celui
que
nous pleurons ! ... La mort pâle & fanglante
lève fa faulx meurtrière : déja la
Hamme dévorante en a devancé le coup
pour le rendre encore plus fenfible ; & ce
grand homme n'en eft point ému ! ...
Oui , Meffieurs , je le vois , & mon
coeur fe déchire à ce fpectacle horrible !
Je le vois , ce fage Neftor , courbé fous
le faix des ans , fupporter fans foibleffe les
fouffrances les plus cruelles , & fuccomber
fans murmure à leur violence.... Ciel impitoyable
! ... entends les cris touchans
de fon peuple défefpéré , .... vois cette
foule tranfportée entourer fon cercueil &
MAI 1766. 21
le demander encore ! ... Hélas ! il étoit le
protecteur du pauvre & du malheureux .
Sa cour étoit l'afyle du mérite & de la vérité
; la tranquille paix , la timide innocence
refpiroient à l'abri de fon thrône ,
& tu nous l'as ravi ! ... Jamais les lauriers
qui brilloient fur ce front augufte devoientils
fe changer en cyprès ? ... Que fais - je ? ...
Mes efprits s'égarent à ce récit funefte ....
Eft- ce à nous à interroger la juftice redoutable
qui juge les Rois , & devant qui
toutes les grandeurs humaines s'anéantiffent
? ...
J'ai fait faigner la plaie de vos coeurs ,
Meffieurs , & vos gémiffemens redoublent
encore les miens . Plongé dans l'abattement
, le viſage inondé de pleurs , chacun
de vous rompant avec peine ce filence
douleureux , femble répondre à mes
plaintes par des fanglots , & dire d'une
voix opreffée : oui , c'en eft fait ! ... Ce
Maître fi généreux , ce Roi fi magnanime
, l'idole de nos coeurs , a fubi le coup
mortel ! ...STANISLAS n'eft plus ! ... Ne
mettons plus de bornes à nos douleurs.
Peut-on trop verfer de larmes , peut - on
affez regretter un Roi que la tendre humanité
réclame comme fon bienfaiteur , que
la Patrie inconfolable pleure comme fon
22 MERCURE DE FRANCE .
père , & que la religion affligée appelle
encore fon appui ? ... Que fon fouvenir
foit en bénédiction dans tous les âges !
que toutes les nations partagent notre défolation
& tranfmettent fa mémoire jufqu'à
la poftérité la plus reculée ! ...
Tant que tu vécus , cher Prince , la
louange la plus légitime te parut toujours
fufpècte ne crains rien ; la flatterie réduite
à fe taire pendant la vie , fouilleroitelle
ta cendre après la mort , & la vertu
du jufte , au-deffus de l'adulation & de
l'envie , ne fauroit- elle pas encore en
triompher, ainfi que des temps & du trépas?
Trop heureux, Meffieurs , d'avoir poffédé
fi long temps le meilleur des Rois ,
ne fongeons, en le perdant , qu'à imiter ſa
patience. Hé , quoi ! fa piété , fa juftice ,
fon courage , qui ne fe font jamais démentis
; prés d'un fiècle de talens , de
bienfaits & de vertus , ne lui ont- ils pas
enfin mérité d'aller au Ciel jouir de la
gloire d'avoir fait vos délices fur la
terre ? ... Que cette autre couronne ,
inacceffible aux vifficitudes du monde ,
dont il eft ceint dans l'empirée , foit le
motif de votre confolation .
Mais ce Prince fi chéri , femble encore
refpirer parmi vous que dis-je , MefMAI
1766. 23
fieurs , il revit dans un autre lui - même ;
& digne organe de fon génie , un ( 1 ) illuf
tre favori des beaux-arts , vient préfider
à vos aſſemblées : les leçons de fageffe que
dictoit STANISLAS à l'univers , font écrites
dans fon coeur ; & vous l'entendrez
encore lui-même prononcer par la bouche
de ce Mécène , dans ce fanctuaire des talens
, les oracles du goût & de la raiſon,
J'ofey pénétrer aujourd'hui , Meffieurs ,
& fans autre titres que celui de Citoyen
& d'amateur , je m'unis à vous pour lui
rendre les derniers devoirs : me défavourezvous
? Mais au défaut de termes pour le
célébrer dignement , je me contenterai de
verfer des larmes fincères fur fon tombeau,
Qu'ai- je befoin de l'expreffion du génie ,
où le cri du fentiment peut fuffire ? C'eft
à vous , Meffieurs , à publier avec cette
éloquence & cette vérité qui vous diftinguent
, les merveilles du règne de cet autre
Auréle : l'hiftoire vous a confié fes
crayons immortels : & c'eſt par vos mains
favantes que la Religion & les Mufes éplorées
placeront fon urne parée des palmes
de Minerve & des guirlandes des Grâces
dans le temple de la gloire.
( 1 ) M. le Duc de Nivernois , nommé Lieute
tenant- Général de la Lorraine.
24
MERCURE DE FRANCE.
Qu'il me foit feulement permis , Meffieurs
, de graver fur ce monument facré
ces mots plus flatteurs que les plus beaux
trophées d'Alexandre : il fut le père des
Peuples & le modèle des Rois ! . ..
S'il daigna agréer l'humble hommage
de mon zèle , que mon fervice auprès de
fa perfonne me mettoit quelquefois à portée
de lui rendre ; s'il parut affecté des
fentimens de tendreffe & de vénération ,
que les qualités fublimes de fon efprit &
de fon coeur m'infpiroient , & qui dans
les temps héroïques lui euffent obtenu
des autels & l'apotéofe ; pourquoi donc
craindrois- je de vous adreffer ce tribut
tendre & naïf d'amour & de reconnoiffance
, que je me hâte de rendre à la mémoire
de ce Prince le plus excellent & le
plus infortuné que la Providence impénétrable
dans fes decrets ait jamais fait
naître ?
Ces traits divins qui le caractérifoient ,
auroient pu vous faire regarder fa perte
comme le comble du malheur ; mais vous
faviez trop bien , Meffieurs , que quoiqu'il
méritât d'être adoré , il n'étoit pas immortel
, & déja vos regards attendiis fe tournoient
avec complaifance fur fon fucceffeur
bien aimé.
Sufpensi
ΜΑΙ 1766. 25
Sufpens , peuple chéri , ta douleur trop amère !
Quand tu perds STANISLAs , tu recouvres Louis :
En couronnant la gloire & les malheurs du père,
Tu confacrois l'amour & les vertus du fils .
A Arc en Barrois , le premier Mars 1766.
EPITRE à une Dame de Nevers , qui , dans
une lettre de fon mari à l'Auteur , avoit
mis ces mots en P. S : j'aimerai & eftimerai
toute ma vie le Chanoine de M...
Vous aimeriez , & digne épouſe & mère ô
D'objets chéris à jamais de mon coeur ,
Vous aimeriez un ingrat , un coureur ,
Qui , baloté par fon humeur légère ,
Déguerpiffant paroifle , presbitère ,
Fuyant amis , patrons zélés , parens ,
Aux bords lointains d'une plage étrangère ,
Alla pofer fes Pénates errans ?
Vous aimeriez un bénêt , un bélitre ,
Qui , décoré de très - bel & bon titre ,
D'un vain repos follement prévenu ,
Sacrifia dignité , revenu
( Eût fait pis même , eût abdiqué la mitre
Si d'une mitre il eût été pourvu )
Pour vivre obfcur , indigent , inconnu
Et le dernier dans un petit chapitre ?
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Vous aimeriez un Quaquer , un trembleur ,
Qui , balançant au poids de l'Evangile ,
Et les devoirs & les droits de paſteur ,
De cet état , agréable ( 1 ) & facile ,
Se fit un monſtre , un objet de terreur ;
Et décida , dans fa tête imbécile ,
Que fon falut , ou du moins fon bonheur ,
Etoit cy-bas giffant , au fond d'un choeur ,
Entre les bras d'une ftale inutile ,
Où mainte fois , tandis qu'avec rumeur
A fon oreille on fredonne Vigile ,
M. l'Abbé , guèri de fa frayeur ,
Tranquillement s'endort dans le Seigneur ?
Vous aimeriez un Huron , un Sauvage ,
Qui , tranfplanté fur un riant rivage ,
Environné de mille objets flatteurs ,
Loin d'en goûter les charmes , les douceurs
?
(1 ) A vingt-cinq ans , au fortir d'un Séminaire où ,
pendant dix- huit mois , on a fouffert des privations de
toute espèce , on regarde une cure riche , & d'ailleurs
gratieufe , comme un pofte fort agréable. A quarante ans
quand on penfe avec un peu de délicateffe , c'est toute
autre chofe ; on trouve que les cures riches & pauvres font
à peu près comme les femmes laides ou jolies après quelques
années de mariage , toutes faites les unes comme les
autres , & que , s'il y a quelque différence entre elles ,
c'eft que les plus belles & les plus riches font toujours les
plus pénibles & les plus chanceufes à deffervir : difference ,
difent les hommes , qui fe trouve également chez les femmes.
Tant pis pour eux. Pour moi , fi jamais je redeviens
Curé ( Dieu m'en garde ; cet état , l'un des plus refpectables
& des plus utiles qu'il y ait au monde , exige des talens &
des vertus que je n'ai pas ) , je ne demanderai pas une grande
& riche cure .
Quis feret uxorem cui conftant omnia ?
Malo Venufinam, ( Juven. ).
MAI 1766. 27
Dans un réduit retiré , folitaire ,
Loin des humains , qu'il aime , & ne voit guère,
Morne Lapon , automate parfait ,
Vit triftement heureux & fatisfait
Du for plaifir de n'avoir rien à faire ;
Allant , au plus , deux fois l'an à Paris ,
Non pour y voir fes fêtes , fes paris ( 2 ) ,
Ses chars pompeux , fon train épouvantable ,
Mais un Libraire , un Auteur eſtimable ,
Un bon artiste , & quelques vieux amis ?
Avec tant de travers , Madame , comment
pourriez - vous m'aimer , vous qui
n'avez que des agrémens & des vertus ?
Sans doute que fermant , à votre ordinaire ,
les yeux fur mes défauts , vous ne les ouvrez
, pour m'accorder l'honneur de votre
eftime & de votre amitié , que fur les fentimens
inviolables de refpect & d'attachemens
avec lefquels vous favez que je fuis,& c.
L'ancien Curé des Amognes.
( 2 ) Cette épître a été écrite dans le temps de certain fameux
pari , qui auroit été plus célébre & plus honorable pour
les contendans , fi le prix de la gageure eûc tourné au profit
des Hôpitaux , dont la dureté de la ſaiſon a fi fort multiplié
les habitans & les befoins ; c'auroit été un jufte tribut
payé à la pauvreté par l'opulence . Les grands & les
riches , fi jaloux de fe donner en ſpectacle , ne s'aviſerontils
jamais d'un moyen qui les couvriroit d'une gloire immortelle
eux & leur poftérité ce feroit de difputer entre -
eux à qui rendroit plus de fervices à l'Etat , donneroit plus
d'exemples de vertù , feroit , par ſes libéralités & ſes bien
faits , plus d'heureux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
CODRUS , Roi d'Athènes.
JE viens , Monfieur , de lire l'hiſtoire de
Codrus. J'ai été fi frappé de fa générosité ,
que je n'ai pu m'empêcher de jetter quelques
vers fur le papier ; fi vous ne les
jugez pas indignes du Mercure , je vous
prie de les y inférer .
RECIT.
Codrus , dernier Roi d'Athènes , étant
allé confulter l'Oracle , au fujet des Héraclides
qui infeftoient le Péloponèfe , apprit
que le peuple , dont le chef feroit tué ,
demeureroit victorieux ; il fe déguifa en
payfan , bleffa un foldat & fe fit tuer.
Vers fur CODRUS .
NON , je ne loürai point ces héros fanguinaires ;
Ces illuftres brigans , meurtriers de leurs frères .
Alexandre , Céfar , vos exploits trop fameux ,
En étonnant le monde , ont fait des malheureux ;
A votre ambition immolez des victimes ,
Ce font-là vos vertus ; vos vertus font des crimes.
MAI 1766. 29
Que vous a- t- il fervi de femer les horreurs ,
De vous faire admirer fans conquérir des coeurs ?
Vous périflez tous deux , vos deux morts font tra-
.giques :
Des pleurs auroient coulé pour deux Rois pacifiques.
Il falloit imiter ce Prince vertueux ,
Qui prodigua fon fang pour rendre un peuple
heureux.
Codrus !.. à ton feul nom tout mon feu fe ranime,
Codrus ! coeur généreux , âme grande & fublime ,
Qui préféras l'honneur de vaincre & de mourir ,
Au fort humiliant de vivre & de fervir !
A peine a - t- on rendu les arrêts de l'Oracle ;
Rien ne peut l'arrêter , il brife tout obftacle :
On exagère en vain le malheur de fon fort.;
Il s'avance foudain , court & vole à la mort.
Tel on voit dans les airs un aigle à l'oeil fuperbe ,
Fondre fur les troupeaux qui bondiffent ſur l'herbe,
Enlever les brébis , déchirer les ferpens ;
Tel on voit de Codrus le courage rapide
Attaquer & braver l'orgueilleux Héraclide.
Mais fes coups font trop lents , Codrus frappe un
Soldat ;
Codrus en eft frappé , meurt & fauve l'Etat .
Qu'il eft grand , qu'ileft beau de mépriser la vie ,
De favoir l'immoler au bien de la patrie !
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Vous qui divinifez d'indignes fcélérats ,
Sages Athéniens , vous êtes des ingrats :
C'étoit à la vertu , c'étoit au vrai courage ,
C'étoit à ce grand coeur qu'étoit dû votre hommage
;
Et fi de tels honneurs étoient pour des mortels
L'encens devoit pour lui fumer fur vos autels ..
GELEE , Prof. au Collège de Sées en Norm..
11 Mars 1765 .
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure , en réponse à celle de M. CLOS
fur la dernière rédemption des Captifs
inférée dans le Mercure d'Avril.
Vous favez , Monfieur , que l'homme
de bien peut être féduit par la prévention ,
fon coeur ne connoît pas l'artifice ; il fe
laiffe aifément furprendre & porte fouvent
un jugement faux avec l'intention la plus
droite .
J'ai vu avec peine que M. Clos , auteur
d'une Lettre inférée dans le Mercure d'A
vril fur la dernière rédemption , en avoit
fait l'expérience. Cet homme de bien
qui connoît le prix d'une bonne action &
9
MAI 1766. 3r
prend tant de plaifir à la louer , mérite
qu'on le défabuſe : il gagnera fans doute
à favoir que les éloges que fon coeur généreux
accorde au Père Breton , Religieux
de la Mercy en Efpagne , font dus à tous
les Rédempteurs François que Sa Majefté
a honorés de fa confiance , & à qui nous
devons la liberté de nos compatriotes.
Je ferois encore moins fufpe& de partialité
que M. Clos , fi je voulois dire mon
noin ; mais j'ai pour principe de rendre à
la vertu mes hommages fans me faire connoître
je fais : que la véritable générofité
fe couvre du voile de la modeftie , &
qu'elle ne cherche pas de panégyriftes . Le
filence des Religieux de la Rédemption
fur l'injuftice qu'on leur fait eft une preuve
que notre fiécle peut fe glorifier d'avoir
encore des homines pour qui le plaifir
de faire du bien fuffit , fans chercher les
applaudiffemens de la multitude .
M. Clos femble être l'Avocat du Père
Breton , adjoint , dit - il , du Père Pays
dans la rédemption ; il fe plaint que ſon
nom n'ait pas été mis fur les liftes qui ont
été diftribuées : il le méritoit bien , puifqu'il
s'étoit offert en ôtage pour le Capitaine
Pellegrin &Jon équipage , & qu'il avoit eu
un foin particulier des Captifs pendant leur
traversée. Les Religieux Rédempteurs eſti-
B iij
32 MERCURE DE FRANCE.
ment le Père Breton , ils rendent juſtice à
fon zèle , mais ils n'ont pu lui accorder
le titre de Rédempteur. La Cour , qui
nomme les négociateurs de la rédemption
, n'a jamais penſé au Père Breton .
Il eft vrai qu'il a fait avec les Religieux
François un voyage en Afrique & en
France ; mais il ne l'avoit entrepris que
pour jouir de je ne fais quels priviléges
accordés en Espagne aux Religieux qui
ont fuivi les Rédempteurs. De l'aveu du
Père Breton lui - même , ce voyage n'avoit
pour fin que fon intérêt & fon plaifir. Je
tiens ce détail d'un Officier captif de mes
parens , que j'ai gardé chez moi plufieurs
jours. Cet honnête Marin me nommoit
fes bienfaiteurs , & je ne lui ai jamais
entendu parler du Père Breton . Sa reconnoiffance
fe répandoit en éloges fur le
Père Pays , de la Mercy , bon citoyen ,
homme modeſte , Religieux refpectable.
il m'affuroit que ce vertueux patriote regardoit
fes Captifs comme une famille
qu'il avoit adoptée , & qu'il fe repofoit fi
peu fur des étrangers du foin de fes chers
enfans , que la fatigue lui caufa une maladie
dangereufe qui le retint dix- fept jours
au lit. Plufieurs autres Captifs m'en ont
dit autant des Trinitaires : dans l'effufion
de leur reconnoiffance ils les appelloient
MAI 1766. 33
leurs pères , leurs libérateurs ; aucun d'eux
ne faifoit au Père Breton , fimple paffager,
l'honneur de ces foins tendres qui leur
ont été prodigués.
Il eft fâcheux pour M. Clos de n'avoir
pas été mieux inftruit ; les Religieux de
la Rédemption doivent lui favoir mauvais
gré de les avoir accufés , fans les connoître
, de négligence à remplir le voeu qui
les oblige de demeurer en ôtages pour les
Captifs , fi les fonds de leur rançon ne fuffifent
pas ce voeu eft un engagement refpectable
qu'ils contractent avec la patrie ;
ils n'ont jamais penfé à l'éluder. Le fang
généreux que leurs Pères ont répandu pour
la liberté de leurs concitoyens , n'eft pas
épuifé ; le philofophe peut , au fein de la
tranquillité, raifonner le patriotifime ; cette
oifive fpéculation ne fuffit pas aux libérateurs
de nos Captifs François. Honorés de
la confiance de LOUIS LE BIEN- AIMÉ , le
Père de la patrie , qui connoît leur zèle , ils
viennent de recevoir des ordres pour fe
préparer à racheter les deux cents Captifs
François qui font reftés à Maroc. Dans un
temps plus fertile en panégyrifies de la
bienfaiſance qu'en hommes bienfaifans ,
ils auroient pu s'excufer fur l'épuisement
de leurs fonds ; mais les Religieux de la
Rédemption ont d'autres reffources : la
B v
34
MERCURE DE FRANCE .
voix de leur devoir s'eft fait entendre , la
patrie demande des citoyens utiles , malheureux
, expatriés , mais toujours fidèles:
à leur pays ; ils feront cautions auprès de
l'Empereur Maure de la générofité des
François ; ils baiferont les chaînes dont
les accablera l'avarice du pirate , trop contens
de brifer celles de leurs compatriotes..
Ces exemples de héroïfme ne font pas
rates parmi les Religieux de la Rédemption
:le publica vu il y a quelques années ( i )
un Religieux de la Mercy de Paris refter
en ôtage pour les Captifs ; il ne confia pas
aux Gazettes ( 2 ) le foin de publier cetteaction
généreufe. Les éloges de la multitude
valent- ils pour l'homme fage le plaifir
d'avoir bien fait ? C'eſt dans le filence :
qu'une âme bienfaiſante jouit d'elle - même :.
& quand les hommes ignoreroient une
bonne action , n'ont-ils pas au -deffus d'eux.
un jufte appréciateur , l'Être des êtres qui
donne le prix à la vertu ?
( 1 ) Le R. P. Olive , Commiffaire député par
la Cour pour la rédemption des Captifs en 1727 ,
refta en ôtage à Maroc pendant fix mois & fouffrit
des tourmens inouis . Ce Religieux eft mort en
3760%
( 2 ) Dans une des Gazettes du mois de Février
on a inféré un article fur le Père Breton qui peut:
avoir donné lieu à la lettre de M. Clos ; je fus
trompé avec le public : je n'avois pas alors les
éclairciffemens que j'ai à préfent ..
MAI 1766. 35
La réputation des hommes bienfaifans
feroit immortalifée , s'ils avoient tous des
panégyriftes auffi éloquens que M. Clos ;
je n'ai pas fans doute imité fa délicateffe ,
mais je fais que la voix de la vérité n'a pas.
befoin des fecours de l'art pour être écoutée:
des gens de bien.
Je vous prie , Monfieur , d'inférer cette
réponſe dans votre prochain Mercure . J'ai
eu plufieurs fois des preuves de votre attention
à obliger ceux qui avoient recours à
vous ; j'espère que vous ne me refuſerez
pas.
Je fuis , &c.
L *** , Avocat au Parlement.
Du 4 Avril 1766..
>
LETTRE à l'Auteur du Mercure..
J'OSE
' OSE eſpérer , Monfieur , que vous rece
vrez avec indulgence un hommage qui
vous étoit naturellement dû. Informé depuis
quelques jours d'un événement dont
le Mercure de France a eu tout l'honneur ,,
j'ai cru qu'il étoit convenable de vous en
B vj
1
36
RANCE MERCURE DE FRANCE.
faire part en vous priant de le rendre
public. J'ai celui d'ètre , &c.
D. R ***. Abonné au Mercure.
GRACES AU MERCURE DE FRANCE.
D
HISTORIETTE ( 1 ).
4
EUX frères vivoient à Châteaudun ,
lieu de leur naiffance . Ils s'aimoient beaucoup
; ils logeoient enfemble avec leurs
femmes , qui ne s'aimoient guères , & deux
enfans très-jolis. Comme ils portoient l'un
& l'autre le nom de Gafpaid , on étoit
dans l'ufage de les diftinguer par des
fobriquets. Gafpard l'aîné s'appelloit le
Philofophe il l'étoit en effet , & en
quelque forte malgré lui. C'étoit une philofophie
de tempéramment , où la raifon
n'entroit pour rien . Gafpard, le cadet ,
avoit un fobriquet que je crois devoir
fupprimer. Il avoit fervi avec diftinction
pendant la guerre de 1688 , foupiroit après
le
gouvernement d'une petite citadelle &
ne l'obtenoit pas. Il s'en plaignoit au Philofophe
, qui le confoloit d'un air calme .
Les circonstances lui devinrent enfin favorables
; on le nomma Gouverneur de ce
Fort tant defiré : il en fut tranfporté de
( 1 ) Elle avoit été égarée depuis deux ou trois
ans dans le dépôt du Mercure.
MAI 1766. 37
joie. Cette nouvelle produifit un effet bien
différent fur fon fils & fur fa niéce . L'un
avoit dix ans , l'autre fept. Ils ne s'étoient,
jamais quittés , ils fe voyoient à tous mòmens.
Ils s'aimoient , je ne dis pas avec
paffion ( c'eft l'unique bien qui manque à
cet âge ) , mais avec une grâce , une naïveté
inexprimables. Leur phyfionomie
étoit douce , riante , ingénue. La nature
avoit ébauché avec une fecrette complaifance
leurs traits délicats peu formés ,
encore indécis , & d'une main careffante
elle les embelliffoit tous les jours. Quand
il fallut les féparer , ils connurent pour la
première fois la douleur. Leurs adieux
attendrirent tout le monde ;; & M. le Gouverneur
, malgré l'ivreffe de fa dignité
nouvelle , en fut lui-même fort touché.
Les deux Dames eurent l'air de fe féparer
à regret. Les deux enfans s'embraffoient ,
pleuroient enfemble , & fe défefpéroient.
On a remarqué qu'en pareilles occafions
la perfonne qui ne part point eft pour l'ordinaire
la plus affligée ; mais il eût été
difficile de dire lequel des deux enfans
l'étoit davantage. Je ne dois pourtant pas
diffimuler qu'ils fe confolèrent affez vîte ;
c'eft un des priviléges de l'enfance. Ils paffèrent
plus de huit ans fans fe voir. Les
deux frères firent, à la vérité, plufieurs fois
38 MERCURE DE FRANCE .
des projets de voyage , mais aucun ne fut
exécuté. On prétend que les belles - foeurs
y trouvèrent toujours quelque obſtacle .
Quoi qu'il en foit , M. le Philofophe ne
fortit pas de Châteaudun & M. le Gouverneur
demeura dans fa fortereffe avec fon
époufe & fon fils ..
Mlle Gafpard, qu'on appelloit commu
nément Sophie , devint d'une beauté raviffante.
On s'étonnoit que la plus grande
régularité de traits qu'on eût peut - être
jamais vue , n'otât rien à l'agrément fingulier
de fa figure. Il eft , fi l'on ofe le dire ,
une certaine infipidité qui s'attache quelquefois
à la perfection , & dont Sophie
étoit dans tous les points exempte . Elle
avoit l'âme noble & généreufe , un efprit
jufte & naturel , une mélancolie douce ,
entretenue par une extrême fenfibilité , &
fa gaieté étoit auffi tranquille que naïve.
Malgré ces avantages , fi Sophie n'avoit
pas été riche , il eût peut -être été affez difficile
de la bien marier ; mais fes biens
devoient un jour être confidérables &
quoique fa mère aimât la dépenfe , le jeu
& la parure , le Philofophe paffoit avec
raifon pour être ce qu'on appelle riche. Il
avoit d'abord eu quelque légère envie de
marier fa fille à fon neveu , mais Mde
Gafpard avoit écarté cette idée . Une telle
MAI 1766. 3.9
alliance n'étoit pas digne de la fille , &
fon antipathie pour fa belle-feur eût fuffi.
pour l'en détourner. A force de chercher
un parti qui la flattât , & qui par conféquent
lui convînt davantage , la bonne
Dame, enfin crut un jour l'avoir rencontré
dans le fils de la Baronne d'Ornac , qui
habitoit un vieux château à quelques lieuës.
de Châteaudun .
Quelques réparations néceffaires ayant
obligé cette Dame de paffer plus de fix.
mois dans cette ville , Mde Gafpard avoit
appris que la Baronne avoit un fils unique
qui étoit à Paris , & s'étoit attachée à plaire
à la Baronne.
Mais tandis que l'enthoufiafme aveugloit
Mde Gafpard , le Philofophe , qui
voyoit les chofes de fang froid , faifoit
des informations fecrettes , & découvrit
que les affaires de Madame d'Ornac n'étoient
pas auffi bien arrangées que le penfoit
Madame fon époufe . Mais celle - ci le
raffura bientôt. Elle avoit fçu de la Baronne
que d'une branche des d'Ornac établie
depuis deux fiècles dans le Comté de
Foix , il ne reftoit qu'un homme de quatre-
vingt- quatre ans , autrefois mortellement
brouillé avec feu M. le Baron d'Or
nac , mais dont tous les biens étoient , au
défaut d'enfans mâles , fubftitués à ce
40 MERCURE DE FRANCE.
3
Baron & à fon fils ; & le Philofophe , après
avoir examiné les actes , ne défapprouva
plus un mariage que fa femnie & la Baronne
defiroient avec la même ardeur.
Le jeune Baron d'Ornac ne tarda pas à
arriver à Châteaudun.Agé d'environ vingthuit
ans au plus , il paroiffoit en avoir
davantage . Une taille affez avantageuſe ,
un vifage auffi long que maigre , un nez
pointu , de grands yeux verdâtres , l'air
auffi trifte qu'important : telle étoit fa figure.
Sophie , qui ne le trouvoit point aimable
, ne conçut cependant aucune averfion
pour lui. Ce qu'elle avoit à fouffrir du
caractère de fa mère , lui donnoit peu d'étoignement
pour le mariage ; & elle entendoit
fi fouvent répéter que M. le Baron
étoit l'homme du monde le plus raifonnable
, qu'elle ne s'avifoit pas même d'en
douter..
M. Gafpard avoit une jolie maifon de
campagne où l'on convint que fe feroit la
nôce. On s'y rendit huit jours auparavant;
& la joie animoit tous les conviés , excepté
M. le Baron , qui paffoit régulièrement
trois ou quatre heures dans fa chambre .
A quoi fa mère répondoit que la géométrie
étoit fa paflion la plus chérie , & qu'on
verroit un jour en lui le plus grand géométre
du Royaume , à moins que le goût
MAI 1766. 41
de la mufique , dans laquelle il excelloit
également , ne fît trop de diverfion à celui
qu'il avoit pour les fciences du calcul.
Cependant le jeune Gafpard , le fils du
Gouverneur , étoit à Paris & s'y amuſoit
fort. Sa tante crut pouvoir hafarder auprès
de lui une politeffe fans conféquence , en
l'invitant au mariage de fa coufine , & avec
d'autant moins de rifque qu'elle étoit pofitivement
informée que les parens de ce
jeune homme , piqués de ce qu'on leur
ce
avoit fait myftère
de d'eux
. Madame
foient fon retour auprès
;
Gafpard pria donc affez foiblement fon .
neveu d'affifter aux nôces de fa coufine
mais lui , qui en avoit la plus grande
envie , & penfoit qu'une invitation fur
laquelle il ne comptoit pas , lui ferviroit
d'excufe auprès de fes parens , fe hâta de
prendre la pofte & d'arriver chez fon oncle
au moment où on l'y attendoit le moins .
La joie des domestiques qui , pour la plupart
, l'avoient connu dans fon jeune âge ,
annonça dans l'inftant fon arrivée ; & l'air
de bonté qui brilloit dans fes yeux , jointe
aux charmes de fa figure , leur faifoit regretter
que ce ne fût pas lui qui dût être
l'époux de Sophie , & par conféquent
leur jeune maître . Mde Gafpard , ne le
42 MERCURE DE FRANCE.
>
reconnut pas d'abord . Le Philofophe fur
le premier qui s'écria : ah , Ciel ! c'eſt
mon neveu ! Sophie étoit immobile d'étonnement
; & Gafpard, les larmes aux
yeux , après avoir embraffé fon oncle &
fa tante , s'approcha de Sophie : mais
ébloui de fa beauté , ce qu'il lui dit n'avoit
aucune fuite , & fon embarras fut fi grand
qu'à peine ofa-t- il l'embraffer . Il fe remit
pourtant à la faveur des queftions multipliées
de Mde Gafpard & de la Baronne
fur les nouvelles de Paris , fur les aventuresdu
jour , les promenades , les fpectacles &
les modes les plus courües. Le jeune Gafpard
s'exprimoit avec une facilité & une
élégance dont on ne s'appercevoit qu'à
peine , tant elle lui étoit naturelle . Vivement
frappé par les objets , il les peignoit
de même. Toujours occupé des perfonnes ,
jamais de lui , ne fongeant à plaire que
parce que les autres lui plaifoient ; animé
dans fon action , dans fon air , dans l'expreffion
de fes idées , il avoit ce genre d'étourderie
fi rare & fi aimable , dans laquelle
il n'entre ni fatuité ni fottife , qui n'eft
que le feu de l'efprit & de l'âge , l'effet
d'un caractère fimple & facile , d'un coeur
fenfible & d'une gaieté vraie. Sa figure
n'étoit pas moins féduifante que fa converfation
; il avoit l'air frais , des couleurs.
MAI 1766. 43
vives , une phyfionomie heureuſe , tour
le brillant de la jeuneffe & une taille agréable
, quoique moins haute que celle de
M. le Baron.
Dans un inftant de la converfation où
il ne s'étoit pas trouvé d'accord avec lui
fur je ne fai fur quel fait : voilà mon garant
, dit- il , en tirant de fa poche le
Mercure du mois , où il trouva la vérité
de ce qu'il avançoit. Il fe fouvint
alors du goût que Sophie avoit eu dans
fon enfance pour les enigmes , & lui propofa
de lire celle de ce même Mercure.
M. le Baron non-feulement s'y oppofa
avec dédain ; mais , en invoquant l'autorité
de la Bruyere , traita cet ouvrage
périodique avec le plus profond mépris.
Pardon , Monfieur ! ( s'écria le jeune homme
) avec une vivacité charmante : mais
je défendrai contre vous le Mercure , qui
m'inftruit & que j'aime ( 2 ) . Rien de plus
amufant , rien de plus varié ; il eft néceffaire
en Province , utile à Paris , agréable
par-tout ; il établit entre les gens de lettres
une correfpondance dont ils tirent de
grands fecours ; il nous met au courant des
pièces de théârre & de la plupart des ouvrages
nouveaux : fes éloges font éclairés ,
(2 ) Nous avons cru devoir retrancher de ces
éloges tout ce qui n'étoit pas effentiel à la marche
du conte.
44
MERCURE DE FRANCE.
fa critique polie ; & quiconque s'en plaint,
a fouvent des raifons qu'il cache & que
l'Auteur de ce Journal , s'il étoit plus vindicatif
, pourroit à leurs dépens nous dévoiler.
Le Baron , à cette tirade , ne répondit
qu'en ricannant avec un air de fupériorité
qui déplut au jeune homme , lequel ne
s'en confola qu'en regardant Sophie affez
tendrement pour déplaire à fon tour à Mde
Gafpard, deja piquée du peu de déférence
qu'il avoit témoignée pour la critique de
M. le Baron.
Le jeune Gafpard cependant feuilletoit
d'autant fon Mercure ; & en jettant les
yeux fur l'article des fciences : M. le Baron
( s'écria-t- il ) , voici cependant du folide
, & de quoi vous raccommoder un
peu avec cet ouvrage frivole. Ce n'eft pas
moins qu'un problème d'algèbre d'algèbre
? ( s'écria la Baronne ) , de l'algèbre
dans le Mercure ? C'est justement ce qu'il
faut à mon fils. Ah ! Monfieur eft algébrifte
? ( interrompit Gafpard ) je ne m'en
étois point douté .
1
-
Je ne fais fi j'ai deviné de même , dit
le Baron , mais je ne vous ai pas foupçonné
de l'être . Eh bien , reprit Gafpard,
vous n'avez pas deviné fi jufte , car j'en ai
dumoins quelque teinture. Vous ? dit Mde
Gafpard , en éclatant de rire : en effet vous
MAI 1766. 45
en avez tout l'air ! Perfonne ici , je crois ,
n'en difpute le titre à mon oncle ( reprit
Gafpard avec un férieux plaifant ) . Je le
prends donc pour juge du défi que je pro- .
pofe à M. le Baron : qu'on nous donne du
papier à l'un & à l'autre , & travaillons dès
à préfent devant ces Dames à réfoudre le
problême en queſtion, Sophie , qui n'avoit
rien dit depuis long- temps , prit alors la
parole & offrit de le copier. On apporta deux
petites tables , & on les plaça chacune dans
un coin de l'appartement. Sophie , qui s'étoit
retirée un moment , reparut avec le
livre & ce qu'elle avoit copié. Les deux.
rivaux s'approchèrent ; le Baron , d'un air
indifférent , Gafpard , les yeux baiffés &
tremblant de n'avoir que le livre & non
pas l'écriture de Sophie , qui dès-lors avoit
faits le plus grands progrès fur fon coeur.
Sophie héfita un inftant , & cette incertitude
ajoutoit un nouveaux prix au choix
qu'elle alloit faire. Elle préfenta très - poliment
le livre au Baron , & laiffa ce qu'elle
avoit écrit à Gafpard fans lui rien dire , &
prefque fans le regarder. Gafpard n'ofoit
la remercier & ne pouvoit contenir fa
joie il courut s'établir à ſa petite table ;
& le Baron , de fon côté , fe plaça gravement
à la fienne. Il fe plaignit d'abord du
bruit. Sa mère exigea qu'on ne parlât point,
46 MERCURE DE FRANCE .
& tâcha d'en donner l'exemple. Il chercha
querelle aux plumes , qu'il effayoit avec
humeur ; il en demanda d'autres ;; il lut
& relut le problême , parut écrire quelque
chofe , appuya fa main fur fon front &
joua la rêverie ; puis tout-à- coup ſe récria
fur les fautes d'impreffion qui rendoient ,
felon lui , le problème indéchiffrable.
Eh bien , je fuis moins malheureux !
( s'écria en riant Gafpard ) ma coufine ,
probablement , poſsède à fond l'algèbre
car fa copie eft correcte au point que voici
le problême réfolu. Le Baron , un peu
humilié , fe rejetta fur les diſtractions
qu'avoit excité dans fon efprit la compagnie
, & Gafpard , en jouiſſant modeſtement
de fon triomphe , remit fon Mercure
à la Baronne , qui , en tombant fur l'air
noté , préſenta le livre à fon fils , dont la
voix , fuivant elle , étoit admirable , &
dans l'efpérance que la mufique le confeleroit
du petit chagrin que lui avoit occafionné
l'algèbre. Mais le Baron ne fut pas
plus heureux : il trouva l'air auffi plat que
mal fait , & le rejetta fur la table avec
dédain. Gafpard , qui favoit la mufique ,
& ne s'en eftimoit pas davantage , le prit ,
chanta couramment cet air avec la voix
la plus flexible , la plus légère , la plus
brillante , & déplut cependant à tout le
MAI 1766.. 47
monde , excepté à fa coufine. La converfation
tomba enfuite fur les vers . On eft
un peu prévena ( dit- il ) contre ceux du
Mercure, & je ne prétends pas que l'on ait
toujours eu tort : la complaifance, la difette,
la néceflité de remplir ( 2 ) douze fois le
mois cet article , ont fouvent forcé les
Auteurs de ce Journal d'être moins rigoureux
fur le choix des pièces. En voici , par
exemple, que probablement vous trouverez
bien foibles.
Il lut enfuite le portrait d'une célèbre
actrice de ce temps là, dont la retraite projettée
alarmoit tous les amateurs du théâtre.
Quoi ! vous n'aimez point ces vers- là ? dit
Sophie ; j'ai tort peut- être , mais je les
trouve charmans. Vous les trouvez charmans
? interrompit Gafpard , avec la plus
grande vivacité ; je fuis le plus heureux
des hommes ! II. fentit cependant que ce
tranfport pouvoit être traité d'extravagance,
& reprenant la parole avec plus de tranquillité
: puifque ma joie m'a trahi ( dit- il ) ,
il faut bien avouer que les vers font de
moi : on n'eft pas auteur impunément , &
vous voyez que je ne fuis pas fort accoutumé
aux louanges ! Sophie , dont la phyfionomie
s'étoit animée depuis quelques
(2 ) On ne donnoit alors que douze Mercures
par an , aujourd'hui l'on en denne feize.
48 MERCURE DE FRANCE.
momens , devint trifte & rêveuſe. Je ne
fais ce que Gafpard crut entrevoir dans fon
âme il fe hâta pourtant de dire qu'il n'avoit
jamais parlé à cette actrice , mais qu'il
étoit l'admirateur le plus défintéreſſé de
fes talens.
La Baronne , ennuyée de la poéfie , fit
reffouvenir Mde Gafpard qu'à l'arrivée de
fon neveu on difcutoit un article important
du contrat de mariage de fa fille & du
Baron. Gafpard , jugeant qu'il étoit là de
trop , fortit avec le coeur oppreffé de trifteffe
, fe fit conduire dans l'appartement
qu'on lui deftinoit , & emporta le Mercure
qui jufque-là lui avoit fi bien réuffi . Mais
quel fut l'étonnement de la compagnie ,
lorfqu'un quart - d'heure après on le vit
rentrer avec vivacité dans le falon.... !
Madame ! ( s'écria -il , en s'adreffant à
tante ) , ne m'avez -vous pas dit que le
vieux Comte d'Ornac fe trouvoit fans enfans
? Oui , fans doute , lui répondit Mde
Gafpard, & je le tiens de la Baronne ellemême.
Eh bien , ( pourfuivit le jeune
homme ) jettez les yeux fur cet article
du Mercure , vous y verrez le mariage de
fon fils. De fon fils ! s'écria en pâliffant la
Baronne..... Le fait , malheureuſementpour
elle , étoit vrai : l'ancienne brouillerie
& la mort des deux fils aînés du vieux
d'Ornac
ΜΑΙ 1766. 49
d'Ornac , tués à la bataille de Nervinde ,
étoient également vraies ; mais la Baronne ,
ou ignoroit , ou avoit feint d'ignorer , que
le vieillard , amoureux de fa poftérité ,
s'étoit remarié & que c'étoit un fils de ce
fecond lit dont le mariage fe trouvoit précifément
dans le Mercure. Mde Gafpard ,
furieufe d'avoir été trompée , ne voulut
rien écouter. L'imbécille Baronne & le
trifte Baron prirent congé dès le foir même.
L'heureux Gafpard époufa fa charmante
coufine. Un inftant l'avoit rendu amoureux
; on affure qu'il le fut toute fa vie.
On prétend même encore dans le pays ,
que chaque fois qu'il fe rappelloit l'excès
de fon bonheur , il s'écrioit , de l'air le
plus reconnoiffant : graces au Mercure de
France !
TRADUCTION libre de quelques épigrammes
d'OWEN .
BATTE ,
In Battum.
ATTE , tacenda ultrò loqueris , veniamque
precaris :
Visne tibi veniâ nil opus effe ? tace.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Traduction.
Vous demandez qu'on vous pardonne .
L'indécence de vos propos ,
Battus on le veut bien ; mais ſouffrez qu'on
vous donne
Ce petit avis en deux mots :
Pour n'avoir pas d'excufe à faire ,
Le vrai fecret eft de vous taire .
In fpeculo vultum quoties oculofque tueris ,
Si fortè elatam te tua forma facit ;
Splendida fed fragilis , pulchra at peritura memento
Quam fpeculo fimilis fis , Carolina , tuo,
Quand ton miroir te repréſente
Tes grâces , tes beaux yeux , ta figure charmante ,
Caroline , je fuis tenté
De croire que tu peux en tirer vanité.
Ta beauté cependant n'eft qu'un bien peu durable ;
Et fa fragilité devroit te faire voir
Que tu n'en es que plus femblable
A la glace de ton miroir.
Degener , Aule , tuis majoribus omnia debes
Debebit , credo , nil tibi pofteritas.
Crois- tu que ta naiſſance au public en impoſe
Non tu dois tout à tes ayeux.
MAI 1766 . 5Th
Mais ne crois pas que nos neveux
Te doivent jamais quelque chofe .
Emifti fatuum bis denis , Hernice , libris :
Emiffem tanto non ego te pretio.
Pour vingt livres d'un fat tu viens de faire emplette
,
Hernique , il eft de fots marchands :
Ma foi , fi jamais je t'achette ,
Je ne veux pas donner vingt francs.
Scripferunt afini laudes hoc tempore multi ;
Legimus & laudes , 6 Tomafine , tuas.
Plufieurs Auteurs dans leurs écrits
Ont chanté l'oifeau d'Arcadie .
Depuis peu , Tomafin , je n'en fuis pas ſurpris ,
On m'a lu ton apologie.
Nupfifti undecimo cur , Pontiliana , Decembri ?
Nulla magis nox eft longa , diefque brevis.
Dans le fort de l'hiver , l'onzième de Décembre ,
L'hymen introduiſit un époux dans ta chambre ,
Pontiliene. Eh quoi ! quelqu'un t'avoit donc dit .
Que c'eft le plus court jour & la plus longue nuit?
,
Effe in natura vacuum cur , Marce , negafti ;
Cui tamen ingenii tam fit inane caput ?
C ij
52
MERCURE DE FRANCE.
Marc , vous mettez au rang des four
Les partifans du vuide. Eft - ce.chofe fi fûre ,
Qu'il n'en foit point dans la nature ?
Votre tête déja dépofe contre vous.
Autre.
Du vuide en la nature ! oh parbleu je le nie.
Ses partifans toujours auront donc la manie
De vouloir fur ce point avec moi diſputer ?
Eh , Monfieur Marc , calmez votre colère.
Contre le vuide enfin pourquoi vous emporter ?
Votre tête en fournit une preuve fi claire !
Par M. T. P. C. DE ST. JACQ. D'EU.
A Madame DE L'E.... fur la frayeur
qu'elle témoigne pour les chats.
Vous avez peur d'un chat , Thémire ?
Le vôtre eft doux comme un mouton .
Sur nos coeurs vous avez l'empire ;
Ayez- en fur votre raiſon :
Cette peur eft hors de faifon ;
Je vais tâcher de la détruire.
C'étoit dans les temps fabuleux ,
Qu'un amant implora les Dieux
MAI 1766. 53
Pour qu'une chatte inestimable ,
Chatte d'un prix recommandable ,
Devînt une femme à fes yeux..
De cet exemple remarquable ,
Il faut profiter tous les deux.
Retournons ce que dit la fable :
Soyez toujours la femme aimable ,
Et moi le chat le plus heureux.
Par M. D. L. M.
DOLORIS Gallia monumentum .
Dolco fuper te , Jonatha, 2 , Reg. I , 26.
LUDOVICUS ,
DELPHINUS
Religionis cultor ,
Gentis amor >
Precibus olim datus ,
Precibus nunc
negatus :
Immaturâ morte ,
Primâ conjuge orbatus ;
Immaturâ morte ,
Orbatus & Primo -genito ;
Eheu ! Eheu !
Ipfe
Immaturâ morte ,
Raptus eft.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Cujus
Cor & Corpus ,
Ultimâ ipfius voluntate ,
Suum habent quodque tumulum :
Car ,
Propè venerandas SS. Galliæ Apoftolorum reli
quias ;
Corpus "
Ubi jacet antiquus ille Praful ( 1 ) ,
Cujus olim benedictionem ,
In fancti atavi fui LUDOVICI lumbis ( 2 );
Accepit :
Cor ,
Juxta patrum fuorum cineres ;
Corpus ,
In finu Ecclefia matris ,"
Sub cujus alis ,
Apud Fontem - Bellaqueum ,
Ultimum emifit fpiritum ,
Septimum vix fuprà trigefimum annum agens
Pridie natalis fan&ti Thoma Apoftoli ,
Anno à Chrifti nativitate M. DCC . LXV .
Scripfit L. St. R.
( 1 ) Gautier Cornu , Archevêque de Sens , qui donna
la bénédiction nuptiale à S. Louis , dans l'Eglife de Sens
en 1234. Fleury , Hift . Eccl. t . 17 , l . 80 , n . 42 .
( 2 ) S. Paul dit ( en fon Epître aux Hébr. c. 7 , v. 10 ),
que Lévi étoit dans Abraham fon aïeul , adhuc in lumbis
patris erat , quand Melchifedech bênit ce Patriarche..
MAI 1766. 55
LE
E mot de la première Énigme du ſecond
volume d'Avril eft le badinage. Celui de
la feconde eft non. Celui du premier Logogryphe
eft afpic, où l'on trouve as & pic, en
le coupant. Celui du fecond eft hallebarde.
ENIGMES.
Nous fommes deux d'égale reſſemblance' ;
A qui l'art donne la naiſſance.
C'eſt lui qui par des noeuds folides & parfaits
Nous réunit & nous raffemble.
Nous demeurons toujours enſemble ,
Et ne nous féparons jamais .
Sans pieds , fans mains , & fans changer de place,
Nous cheminons rapidement .
Quelquefois , tout- à - coup , nous faifons volte - face
Et revenons dans le même moment.
Quand nous avons achevé notre ouvrage
On nous refferre promptement
Dans un très- petit logement
Où l'on nous fait fouffrit un gênant esclavage.
Ceux qui nous font fortir de cette étroite cage
Goûtent, en nous voyant, les plaifirs les plus doux;
Et fitôt qu'ils ont fait de nos talens uſage ,
Ils marchent rarenrent fans nous.
Par M. d'ANGERS,
Civ
16 MERCURE
DE FRANCE
.
AUTRE.
ENTRE mes foeurs & moi la nature ſe joiie .
Deux , fans barbe ni poil , étalent leur beauté ;
Les deux autres en ont à l'une & l'autre jouë :
Moi , je n'en ai que d'un côté.
LOGO GRYPHE S.
D E mon total , ami Lecteur '
Je te dirai fort peu de chofe ,
Par la raison que j'ai trop peur
De découvrir le pot aux rofes.
J'avoûrai donc que j'ai l'honneur
D'être reçu dans la muſique.
S'il faut qu'autrement je m'explique ,
En deux parts viens me divifer ,
Tu vas m'entendre encor jaſer.
D'abord tu portes ma première.
Du vent ,
fi peu qu'il te plaira ,
Va te produire ma dernière .
Bon foir , je pars pour l'Opéra,
1
Tendre et léger.
Aufond de nos bois l'innocence est notre guide,
Basse.
B.C.
Aufond de nos bois L'amour nous dicte ses loix,
W
La vertu timide A nos feux pré-side,
P
Pour un coeurper fide Elleprévient notre choix.
W
MAI
1766.
ST
AUTRE.
AMI Lecteur
, avant
d'avoir
Un bon bidet à l'écurie ;
De vaches & de boeufs votre étable garnie ,
De moy fongez à vous pouvoir.
Si vous manquez à ce trait de prudence ,
Ce fera , j'ofe dire , un acte de démence ,
Digne de ma première part ,
L'animal pourroit bien échapper par hafard
A ma redoutable dernière ,
Mais il périroit de mifère.
Par M. T.P. C. DE ST. JACQ. D'HEV .
MUSETTE.
AUU fond de nos bois
L'innocence eft notre guide ;
Au fond de nos bois ,
L'amour nous dicte les loix,
La vertu timide ,
A nos feux préfide ;
Pour un coeur perfide
Elle prévient notre choix.
CV
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
Près de ton berger ,
Viens , accours , ma Paftourelle !.
Près de ton berger
Les momens vont s'abréger..
Quand l'amour appelle ,
Si l'on eft rebelle ,
D'un amant fidelle ,
On fait un amant léger..
L'un à l'autre unis ,
Sur l'émail de la prairie ,
Sans foins , fans foucis ,.
Sur nos pas marchent les ris.
L'amour qui nous lie ,
Jamais ne varie ;
Nos coeurs , pour la vie ,
Des mêmes feux font épris ..
Que nos doux accens
S'uniffent à nos muſettes !!
Que nos doux accens
Jufqu'aux cieux portent nos chants !
Du Dieu de nos fêtes ,
Chantons les conquêtes ;
Que dans ces retraites
Nos feux lui fervent d'encens !
Les paroles & la mufique font de M. DE LISLE
MAI 1766. ༡
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de FRANÇOIS I , Roi de
France , dit le Grand Roi & le père des
Lettres , par. M. GAILLARD , de l'Académie
des Infcriptions & Belles-Lettres.
A Paris , chez SAILLANT , rue Saint
Jean - de-Beauvais , vis - à- vis le Collége :
quatre volumes , grand in- 1.2 ..
LA
PREMIER EXTRAIT.
A préface offre des vues générales für
la manière d'écrire l'hiftoire . Deux points.
principaux y font difcutés, ce qui concerne
le plan général , & ce qui concerne le
ftyle. Quant au plan , l'Auteur rejette la
forme chronologique. « Ce plan , dit- il ,
» ne préfente jamais un fait, un tableau
» entier , toujours des portions de faits ,
» des morceaux de tableaux , qui , faute de
fuite & de contexture , ne peuvent fe
» graver dans la tête. C'eft la liaifon des:
» faits , c'eft. l'unité , c'eft l'intégrité du
و ر
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
20
و د
» tableau qui peuvent s'emparer de l'ima
gination du Lecteur , & y faire une impreffion
durable ; tantùm feries junctura-
» que pollent ! Dans les annales l'intérêt n'a
jamais le temps de fe former , & s'il fe
» formoit , ce ne feroit que pour impa-
» tienter le Lecteur , qui fe verroit à tous
» momens enlever à tous les objets de fa
curiofité & tranfporter avec une rapi-
» dité gênante à des événemens toujours
différens , toujours coupés , jamais liés ,
» jamais finis.... L'ordre chronologique
laiffe au Lecteur la peine de décompo
"3
"
""
ود
و ر
22
» fer l'hiftoire . Pour retrouver le fil des mê-
» mes faits , il faut qu'il rapproche laborieuſement
les traits épars , les portions
» de faits répandues çà & là dans un grand
» ouvrage & féparées par de longs intervalles....
Il s'inftruiroit avec plus d'agrément
& d'utilité dans une hiftoire où
» tous les faits d'un ordre différent feroient
traités à part , & ou les événe-
» mens d'un même ordre , liés avec art &
» conduits fans interruption depuis leur
origine jufqu'à leur terme , formeroient
» un tiffa entier que l'efprit pût embraffer
» d'un coup d'oeil » .
ور
ور
ود
On conçoit que la chronologie n'y perdroit
rien & qu'on auroit foin de marquer
exactement l'époque de chaque fait.
MAI 1706. 6.0
L'Auteur avoit déja expofé fon fystême
fur cet article dans le Journal des Savans ,
Juillet 1755 & Octobre 1759. L'hiſtoire
de François I a été compofée , autant qu'il
a été poffible, fur le plan que l'Auteur préfére
dans fa préface .
Quant au ftyle , l'Auteur regrette ce
feu divin que les grands Hiftoriens de la
Grèce & de Rome ont répandu dans.
leurs ouvrage , ce talent de peindre qui les
diftingue ; il loue & caractériſe en paffant
les plus célèbres d'entr'eux , il indique
leurs tableaux les plus frappans , il s'arrête
principalement fur Facite , & trace d'après:
lui quelques- uns de fes tableaux. Nous remarquerons
celui- ci..
ود
"
Que peut vous importer Meffaline ,
» après avoir épuifé toutes les horreurs du
» vice & toutes les fureurs du crime ? Eh
bien , le pinceau magique de Tacite va
» vous forcer de la plaindre.... Ce n'eſt
plus cette Impératrice toute- puiflante ,.
» terrible & criminelle ; l'orage s'eft élevé
» du côté d'Oftie , c'eft une infortunée:
fans appui , fans défenfe , que l'inflexi-
» ble Narciffe repouffe loin du char de
l'Empereur. Elle lui préfente en vain
» fes enfans, en criant : ne condamnez point
»fans l'entendre , la mère de Britannicus
» & d'Octavie ! Sa voix eft étouffée par
>>
"
62 MERCURE DE FRANCE.
"2
"3.
>
» les cris barbares de Narciffe , qui conmande
à l'Empereur le meurtre & la
vengeance : cependant l'imbécille Claude
» s'attendrit & le lecteur avec lui ; Claude
» veut entendre fafemme, il va lui pardon-
» ner , Narciffe la fait égorger au nom de
» Claude même ; on la trouve dans les
jardins de Lucullus , renverfée par terre ,
» abîmée dans le défeſpoir & dans la ter-
» reur , mourante fur le fein de fa mère
qui long- temps éloignée d'elle par l'é-
» clat de fa fortune , mais ramenée auprès
» d'elle par fon malheur , la confoloit ,
l'encourageoit , pleuroit avec elle. Le
» Tribun préfente le fer à Meffaline ; elle
" veut fe percer; mais fon âme affoiblie
» par le long ufage des voluptés , eft incapable
de ce dernier trait de courage ;
» elle pleure , elle héſite , le Tribun aide fa
» main tremblante , elle expire dans les
» bras de fa mère . Quand ce tableau tracé
» par Tacite eft fous vos yeux , vous avez .
» oublié tous les crimes de cette femme ,
"vous ne voyez que fes malheurs » .
و د
و د
33
20
Quel eft le principe général fur le ftyle.
de l'hiftoire ? Le voici : « varier le ftyle.
felon les chofes , prendre toujours le ton
r pe aux événemens qu'on raconte &
aux perfonnages qu'on produit fur la
» fcène , ne pas retracer du même pinceau.
MAI 1766. 63
2
les violences de la guerre & les fubti-
» lités de la négociation ; conferver aux
caractères toute leur énergie , aux crimes
toute leur horreur , aux vertus toute
» leur nobleſſe , aux grandes actions tout
» leur éclat , ne point dégrader l'héroïſme
» par un ftyle foible , ne point donner
» auffi par un ftyle élevé une fauffe importance
aux petits refforts , aux intrigues
frauduleufes , aux jeux fouvent
puérils de la politique
20
39. 15%
Tout ce qui précéde le règne de François
1 , eft placé dans une introduction
qui eft elle-même un ouvrage confidérable
; elle eft divifée en quatre chapitres.
Le premier contient tout ce qui concerne
la généalogie , la naiffance , l'éducation ,
le mariage , les premières campagnes de
François I , &c, jufqu'à fon avénement
au trône .
" La Comteffe d'Angoulême , qui
» comme femme & comme mère , devoit
» être frappée des moindres détails qui
» intéreffoient celui qu'elle appelloit fon
» Roi , fon Seigneur , fon Céfar &fon Fils ,
» tient dans fon Journal un regiftre fidèle
» de tous les petits dangers auxquels l'en-
» fance de François a échappé , de tous les
accès de fiévre qu'il a eus , & c. Elle nous
apprend que le petit chien Hapeguay
64 MERCURE DE FRANCE .
30
35
و د
qui étoit de bon amour & loyal à fon
maître , mourut le 24 Octobre 1502 ;
mais elle ne nous dit pas un mot des
» progrès de l'éducation de François , du
développement de fes bonnes qualités ,
» des mefures prifes pour étouffer les mau-
» vaifes. Ces objets ne lui ont point paru
affez importans . .
33
...
» Guillaume de Crouy Chiévres ne cul-
" tiva que trop bien dans Charles d'Au-
» triche fon élève , des talens qui devoient
» être fi funeftes à la France : ce fut en
politique , en homme d'état qu'il lui fit
» étudier l'hiftoire ; il l'accoutuma de
» bonne heure à tout voir par fes yeux ,
» à tout régler par lui -même ; il lui faifoit
» ouvrir, fire, difcuter , rapporter au Con-
» feil toutes les dépêches ; il l'exerçoit à
» délibérer , à prendre les voix , à les
» ter , à les pefer ...
ود
comp.
» L'éducation de François ne fut pas
» tournée du côté des affaires comme celle
» de l'Archiduc Charles , foit parce que
» Louis XII ayant ou pouvant avoir des
» fils , le Comte d'Angoulême paroiffoit
» moins deſtiné à porter la couronne ;
» foit parce que ce même Louis XII , &
» fur- tout Anne de Bretagne étant trop
jaloux du gouvernement pour en communiquer
les myftères , les occafions.
ود
MAI 1766. 65
""
ود
» manquoient à Boify pour inftruire fon
» élève dans ce genre. Il fit prendre une
» autre route à fa pénétration , à la viva-
» cité , à cet inftinct curieux , avide , qui
» voloit au - devant de l'inftruction , qui
» dévoroit tous les objets. Il tourna ces
difpofitions du côté de l'amour de la
gloire ; il cultiva en lui cette vérité ,
» cette valeur , cette générofité , caractères
» héroïques de la Chevalerie Françoife ;
il lui apprit à répandre fur toutes fes actions
, fur toutes fes manières le vernis de
» l'affabilité ; il lui fit fentir fur- tout que
» la barbarie feule avoit pu attacher de
» l'honneur à l'ignorance & de l'aviliffe-
» ment aux talens ; il lui fit aimer tous les
» arts , il le difpofa de bonne heure à cette
protection éclatante qu'il leur accorda
» dans la fuite , & en faveur de laquelle
» les arts reconnoiffans lui procurerent
» l'immortalité ».
و د
L'hiftoire des négociations pour le mariage
de François I, eft auffi celle de la
hane & de la rivalité de la Reine Anne
de Bretagne , & de la Comteffe d'Angoulême.
La mort & l'éloge de Louis XIIterminent
d'une manière touchante ce premier
chapitre.
" On ne peut lire fans attendriffement
66 MERCURE DE FRANCE.
ود
& fans volupté les témoignages d'amour
que les peuples , toujours bons quand ils
» font bien traités , lui prodiguoient. Ses
» voyages étoient des triomphes ; on voloit
» en foule autour de lui , on jonchoit fon
» chemin de feuillages & de fleurs , les
" gens de la campagne au bruit de fa
» marche abandonnoient leurs travaux ;
» ils accouroient de dix , de vingt , de
" trente lieues pour le voir ; ils l'entou-
» roient , ils le preffoient , ils pleuroient
» de joie & de tendreffe ; ils faifoient tou-
» cher des linges à ſa perfonne , à fes ha-
» bits , à ſon cheval , & les gardoient com-
»me les plus précieufes reliques ; on n'en-
» tendoit que murmures flatteurs
» voix paffionnées , que tranfports d'allé-
"greffe , que cris du coeur pour fa confer-
» vation.... Cet ami de l'humanité , que
, que
de fi douces chaînes attachoient au
» monde , qui ne pouvoit ouvrir les yeux
» fans qu'ils rencontraffent un ami, qui ne
» voyoit enfin que des raifons d'aimer la
" vie , témoigna , dit- on , quelque foibleffe
, quelque regret d'être enlevé ſi-
" tôt à tant d'objets fi chers & fi tendres.
ود
Le Duc de Valois , fondant en larmes ,
» le confoloit , l'encourageoit dans ces
" momens où la malheureufe humanité
tant befoin d'encouragemens & de conMAI
1766.
ن و ف
» folation. Louis XII expira entre fes
bras , le premier Janvier 1515 .
ر د
22
رد
François I monte fur le trône ; on
» s'attendoit à voir revivre les vertus de
» fon prédéceffeur embelli d'un éclat qui
» avoit manqué au règne heureux de Louis
» XII. Tout promettoit cet éclat fi de-
» firé , qui fait la gloire des nations &
» qu'on prend fouvent pour le bonheur .
François avoit fait fes preuves ; on l'a-
» voit vu aimable dans la paix , ardent &
» habile à la guerre , orner la cour , fervir
l'état , repouffer l'ennemi . La nobleffe
la
qui ne refpiroit que
guerre , attendoit
» tout de cet amour de la gloire dont
» elle le voyoit enflammé ; les femmes
» comptoient fur fa jeuneffe & fur fa fenfibilité
; les courtifans fur cette libéra-
» lité magnifique qui ne favoit rien refufer
; le peuple étoit enchanté de fa
franchife , de fon affabilité ; il ne dé-
» mentit dans la fuite aucun de ces préfa
ges ; l'amour de la gloire éclata le pre-
» mier , & bientôt on vit éclore des projets
dignes de fon courage ".
»
و ر
و د
ور
و د
Ces projets regardoient le Royaume de
Naples , le Duché de Milan & la Seigneurie
de Gènes. L'expofition des droits du
Roi fur ces trois états font l'objet du fecond
chapitre. On y trouve une hiſtoire
68 MERCURE DE FRANCE.
abrégée , mais fuivie , des révolutions de
Naples & de Sicile , depuis la décadence
de la maiſon de Suabe jufqu'au règne de
François I ; il en résulte quatre eſpèces
de droits différens qui font tous diſcutés
ici ; ceux de la maifon d'Arragon , ceux
de la couronne de France , ceux de la maifon
de Lorraine , ceux de la maifon de
la Tremoille .
L'hiftoire du Milanès eft conduite auffi
depuis les Vifcontis , de qui la couronne
de France tenoit fes droits, juqu'à la même
époque de l'avènement de François I. L'article
de Gènes eft un tableau rapide de tous les
troubles de cette tumultueufe république
jufqu'à la même époque.
Le troisième chapitre expofe les intérêts
, les vues , les difpofitions des diverfes
Puiffances de l'Europe , le caractère des
principaux Souverains qui alloient ou favorifer
ou traverfer les deffeins de François
I fur Naples , Milan & Gènes . Voici
quelques- uns de ces portraits .
Portrait de l'Empereur Maximilien.
« Inconftant , incertain , irréfolu , for-
» mant mille projets , n'en exécutant aucun
; d'un avidité infatiable , d'une
prodigalité faftueufe , amaffant d'une
MAI 1766. 69
ود
"
و د
» main , diflipant de l'autre , ne connoif-
» fant d'autre intérêt politique que l'intérêt
pécuniaire , rapportant tout à l'argent
qui lui manquoit toujours , changeant
» pour cela feul à tous momens d'ennemis
» & d'alliés , vendant au plus offrant des
fecours toujours trop foibles , fouque
» vent même il ne fourniffoit
» pant , mais plutôt par légéreté que par
fourberie ; ami peu sûr , ennemi peu
» redoutable , il n'eut d'eftimable que fon
» amour pour les arts & que la protec→
» tion qu'il leur accorda.
""
33
39
"
39
33
pas , trom-
Portrait du Cardinal de Syon.
» Ce Prélat belliqueux étoit né dans la
baſſeſſe ; il avoit été Régent , Curé ,
Chanoine ; il étoit enfin parvenu à force
» de talens , jufqu'à l'Epifcopat : élevé depuis
au Cardinalat par Jules II , dont il
s fervoit les fureurs contre la France , il
» s'étoit acquis la plus grande confidéra-
» tion auprès des Papes , de l'Empereur &
de fes Concitoyens ( les Suiffes & les
Valefans ) , par fon courage , par fon
activité , par une éloquence violente
» comme fon caractère ; il avoit voué aux
» François une haine pareille à celle qu'An-
» nibal fignala contre les Romains.
02
ود
">
"
...
70 MERCURE DE FRANCE.
" Il agitoit toutes les diètes
33
par les con
» vulfions
de fa haine éloquente
. On ne
» pouvoit
l'entendre
& ne pas haïr les » François
.
Portrait de Ferdinand le Catholique.
» Il lui avoit été donné de conquérir
» fans valeur perfonnelle , & de tromper
" peut- être fans vraie fineffe. Promettre
» toujours & n'exécuter jamais , étoit toute
» fa politique.... Jamais , il n'y eut de
» traité affez fort pour lui lier les mains ,
» jamais il n'y en eut d'affez clair pour
» ôter à fa fubtilité tout moyen de l'élu-
» der par quelque réferve , par quelque
"
diftinction . Il s'étoit propofé Louis XI
» pour modèle : il feroit difficile de dire s'il
» l'a égalé ou furpaffé; mais Louis XI a per-
» du par fafaute lafucceffion de Bourgogne.
» Ferdinand a fait de l'Efpagne , foible &
» divifée , une Monarchie unique & puif-
» ſante ; il y a joint des poffeffions confi-
» dérables en Europe & en Afrique ; il a
que
découvert l'Amérique , & s'il faut juger
» par l'événement , il appliqua toujours
» fes talens à de grands objets , au lieu
" Louis XI les appliqua fouvent à des
» détails ftériles , & les confuma trop en
petits efforts ».
MAI 1766. 71
Enfin , le quatrième & dernier chapitre
de cette introduction expofe les reffources
intérieures de la France & les
moyens qu'elle tiroit de fa conftitution
même pour combattre fes ennemis & pour
fecourir fes alliés.
La France , beaucoup moins étendue
alors qu'elle ne l'eft aujourd'hui , avec
des ports fur l'Océan & fur la & Méditerranée
, n'avoit point de marine , & malgré
des guerres continuelles , n'avoit point
d'infanterie nationale . « Les arts , ornemens
» de la paix , n'y fleuriffoient point encore
» le commerce ne l'enrichiffoit point , les
» manufactures n'y attiroient pas les étran-
» gers & leur argent : on croiroit d'abord
>>
"3
و ر
ور
qu'une telle nation ne devoit avoir d'é-
» clat ni dans la paix ni dans la guerre ;
cependant , comparée aux autres nations
de l'Europe , la France en étoit le modèle
; comparée à elle -même , elle voyoit
» luire fes plus beaux jours : elle n'étoit
plus ni tyrannifée par des ennemis étran-
» gers , comme fous les premiers Valois ,
» ni déchirée par des ennemis domeſtiques
, comme fous Louis XI & fous
" Charles VIII. La Bourgogne ni la Bre-
» tagne n'étoient plus le fiége de deux
Puiffances ennemies , elles faifoient alors
partie de ce même Royaume qu'elles
72 MERCURE DE FRANCE .
"3
و د
» avoient tant troublé autrefois. Toutes
» les anciennes plaies étoient fermées ; la
» douceur du gouvernement de Louis XII
» avoit fait de l'Etat un corps robuſte &
» bien conftitué ; elle procuroit au Royau-
» me un population plus abondante que
n'eût faire le commerce avec tous les
pu
» arts qu'il traîne à fa fuite : l'avantage
d'être gouvernés par de douces & fages
maximes de vivre dans une terre heu-
» reufe , fous une adminiftration pater-
» nelle , de ne porter que des charges
légères & toujours employées au bien
public , ce bonheur , goûté par les François
, ,
apperçu par leurs voifins , envié
» par leurs ennemis , ouvroit le fein de
la France à une multitude d'habitans.
» Sous Louis XI la terreur avoit été le
» reffort des François ; elle le fut encore
»
59
ور
-52
"
depuis fous Louis XIII. Le refpect l'a
» été de nos jours fous Louis XIV.
Sous François I ce fut l'honneur , fous
» Louis XI c'étoit l'amour . Le peuple
» même aimoit l'Etat & eftimoit le Minif
tère ; les grands étoient foumis fans que »
» la main terrible d'un Richelieu eût écrasé
» des têtes rebelles. Un attrait doux &
03
puiſſant les attachoit à la Cour & à leur
« devoir. Ils adoroient leur Prince , ils
» trouvoient
MA 1 1766. 73
trouvoient du plaifir à lui facrifier leur
» fortune à verfer leur fang pour lui »..
Dans l'hiftoire du règne de François I,
la feule partie civile , politique & militaire
eft divifée en fix livres ; le premier
qui eft fous - divifé en cinq chapitres , contient
tout ce qui s'eft paffé depuis l'avènement
de François I, jufqu'à la concurrence
à l'Empire ; le fecond livre qui contient
feize chapitres , s'étend depuis la concurrence
à l'Empire jufqu'à la paix de Cambrai
, dite des Dames , & comprend toute
la guerre de 1521. Le troifième livre a
huit chapitres & comprend tout l'intervalle
de la paix , depuis le traité de Cambrai
jufqu'à la guerre de 1535. Le quatrième
livre contient toute la guerre de
1535 jufqu'à la trève de Nice , le tout en
douze chapitres. Le cinquième livre , qui
n'a que quatre chapitres, contient tout l'intervalle
de l'armiftice depuis la trève de
Nice, jufqu'au renouvellement de la guerre
en 1542. Le fixième & dernier livre a
dix chapitres ; il contient toute la guerre
de 1542 & le refte des événemens du
règne de François 1 jufqu'à fa mort. Cette
divifion générale eft principale & nette ,
elle contient fix époques principales ; la
guerre contre les Suiffes & les fuites de
cette guerre ;
la rivalité de Charles-Quint
D
74
MERCURE DE FRANCE .
ces
& de François I, & la première guerre entre
deux Princes ; un intervalle de paix ; la
feconde guerre entre les deux rivaux ; un
fecond intervalle finon de paix , du moins
de trève entr'eux ; enfin la dernière guerre
& les derniers évenemens. L'ouvrage eft
terminé par neuf differtations & deux
éclairciffemens fur des objets particuliers ,
dont la difcuffion auroit trop interrompu
le fil de l'hiftoire. Il nous eft impoffible
de fuivre ce fil & de montrer ici tout l'enchaînement
des révolutions politiques ;
nous ne pouvons guère citer que des morceaux
de détail , des portraits , des defcriptions
fort courtes , des réfléxions plus
courtes encore , & nous nous contenterons
d'indiquer les objets les plus importans
pour les recommander d'une manière particulière
à l'attention de nos Lecteurs . De
ce nombre eft certainement le paffage des
Alpes dans le chapitre premier , que les
Lecteurs curieux pourront comparer avec
celui de Tite - Live , livre 21. Comme il
s'agit d'une expédition toute femblable , il
y a des traits de conformité marqués entre
ces deux tableaux , qui ont trop d'étendue
pour que nous puiffions les préfenter ici ;
nous en dirons autant de la bataille de
Marignan , tableau de la plus vafte ordonnance
, & qui contient une foule de détails
MAI 1766. 75
qu'on chercheroit vainement ailleurs , La
concurrence à l'Empire eft un autre tableau
immenfe dans un genre tout différent
c'est- à- dire , dans l'ordre purement politique
; les intrigues des deux rivaux auprès
de toutes les Puiffances de l'Europe ,
les divers ſuccès de ces intrigues , le caraçtère
des négociateurs , celui des Electeurs ,
les vues particulières de chacun d'eux ,
l'appareil avec lequel cette importante
caufe fut plaidée dans la diète d'élection
par l'Archevêque de Mayence , partifan du
Roi d'Efpagne , & par l'Archevêque de
Trèves , partifan du Roi de France , l'influence
des caufes en apparence les plus
foibles & les plus éloignées fur ce grand
événement d'où alloit dépendre la deftinée
de l'Europe : tout eft développé avec beaucoup
de foin dans ce morceau ; les harangues
des deux Electeurs font de la plus
grande force, du genre d'éloquence propre
au fujet , & annoncent une étude profonde
du droit public germanique.
La relation du camp du drap d'or dans
le fecond chapitre du fecond livre , nous
offre un de ces traits particuliers que nous
pouvons détacher. On fait que ce camp
du drap d'or fut un lieu d'entrevue des
Rois de France & d'Angleterre entre Ardres
& Guines.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
ود
. و د
3D
99
"3
و د
"
« Toutes les entrevues , foit pour les
» conférences , foit pour les fêtes , furent
» d'abord affujetties à ces précautions qui
naiffent de la défiance & qui produifent
la gêne ; des barrières étoient pofées ,
le nombre de la fuite des deux Princes
réglé , les diftances mefurées , les pas
comptés . Si le Roi d'Angleterre alloit
voir la Reine de France à Ardres ,
il falloit qu'à l'inftant le Roi de France
» allât voir la Reine d'Angleterre à Gui-
» nes , afin que les deux Rois fe ferviffent
» mutuellement d'otages ; il fembloit
qu'on eût toujours devant les yeux le pont
» de Montereau . La franchiſe de François I
s'impatientoit de ce cérémonial ombrales
deux Rois , que
il vouloit
» les Seigneurs des deux nations s'entrevif-
» fent librement , à leur gré , en tout lieu ,
toute heure , comme des amis , com-
» me des frères , comme des gentilshom-
» mes qui comptent fur la foi publique &
particulière , fans exiger toutes ces pré-
» cautions réciproquement injurieufes. Il
» fe lève un jour de grand matin contre
» fa coutume , prend avec lui deux Gen-
و د
و د
. و د
ود
ود
geux ;
à
que
tilshommes & un Page , parce qu'il les
» trouve fous fa main , monte à cheval &
» court à Guines ; il rencontre fur le pont
» le Gouverneur de Guines avec deux cens
MAI 1766. 77
93
: » Archers mes amis , leur crie- t - il d'un
» ton libre & gai , je vous fais mes prifonniers
& qu'on me mène tout à l'heure
» à l'appartement du Roi mon frère. Tandis
que les Anglois s'étonnent, en croient
» à peine leurs yeux , difent en bégayant
" que Henri n'eft point encore éveillé ;
François arrive à fa porte , frappe
» éveille Henri , qui furpris & charmé ,
» lui dit : mon frère, vous mefaites le plus
» agréable tour qu'on fit jamais , vous m'ap-
» prenez comment il faut vivre avec vous ;
و د
c'en eft fait , je me rends votre prifonnier
» & vous donne ma foi . Il lui préſenta en.
» même temps un collier qui valoit quinze
» mille angelors , & lui dit : portez- le au-
"jourd'hui , je vous , prie pour l'amour de
» Votre prifonnier. Le Roi le prit & lui
» donna un bracelet qui valoit plus de
» trente mille angelots . Le Roi d'Angle-
» terre voulut fe lever : mon frère , lui dit
» François , vous n'aurezpoint aujourd'hui
» d'autre valet de chambre que moi. Il lui
, donna la chemiſe , il remonta enfuite à
» cheval , rencontra fur fa route plufieurs
des fiens qui accouroient au - devant de lui
pleins d'inquiétude. Fleuranges lui dit de
» ce ton que le zèle juſtifie : mon maître
» vous êtes un fou d'avoir fait ce que vous
» avez fait , & fuis bien- aife de vous re-
"
ور
Diij
78 MERCURE
DE
FRANCE
.
»voir ici , & donne au diable celui qui vous
» l'a confeillé. Je n'ai pris confeil de perfonne
, dit le Roi , parce que je favois
bien que perfonne ne me donneroit celui
», que je voulois prendre. Il leur conta
», enfuite avec la plus grande gaieté ,
و ز
>
,, toutes les circonftances de fa vifite , dont
il s'applaudiffoit beaucoup. Le lendemain
le Roi d'Angleterre la lui rendit
de la même manière , mais le mérite
,, de cette franchife appartenoit à celui
,, qui en avoit donné l'exemple
25
و د
"
55
33°
Voici encore un trait qui peut trouver
place ici . " Au commencement de 1521 ,
,, un badinage innocent , mais dangereux ,
penfa priver la France d'un grand Roi ,
,, & Charles - Quint d'un rival peut- être
néceffaire à fa gloire. Les jeux du Roi
,, retraçoient toujours quelque, ombre de
,, guerre. La Cour étant à Romorentin en
,, Berry , & le Comte de Saint- Pol don-
,, nant le jour des Rois un grand fouper ,
,, où l'on avoit tiré un roi de la fève ,
François propofe à toute la folle & belliqueufe
jeuneffe de fa Cour de défier
s, ce roi du fort & d'aller l'affiéger dans
l'hôtel du Comte de Saint -Pol. Le défi
fut envoyé & accepté. Le Comte de
,, Saint-Pol forme à la hâte un magafin
», immenfe d'armes propres à la défenſe
و ر
5)
>>
>>
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د ر
ΜΑΙ 1766 . 79
و د
35
ל י כ
ל כ
de fa place , c'étoient des pelotes de
,, neige , des oeufs & des pommes cuites.
Ces munitions , après un combat opi-
,, niâtre , étant venues à manquer au mo-
,, ment où les affiégeans forçoient les por-
,, tes de l'hôtel , un des affiégés jetta imprudemment
par la fenêtre un tifon qui
tomba fur la tête du Roi ; fa bleffure
» fut telle , qu'on défefpéra de fa vie
pendant plufieurs jours. Les uns publiè
», rent qu'il étoit mort , les autres qu'il
avoit perdu la vue. Le bruit de fa mort
fe répandit en Flandre & en Espagne ;
l'Empereur en fentit , malgré lui , une
fecrette joie. Le Roi s'empreffa de fe
,, montrer aux Miniftres Etrangers qui
étoient dans fa Cour & de faire écrire
à fes Ambaffadeurs dans les Cours Etrangères
, pour diffiper tous ces bruits qui
pouvoient nuire aux arrangemens politiques.
Au refte il ne voulut jamais
qu'on recherchât par qui le tifon avoit
,, été jetté : c'est moi feul qui ai tout le
,, tort , dit- il , j'ai fait la folie , il eft jufte
,, que j'en fois puni.
"
"
ל י כ
"
33
"9
"
""
,, Cet accident donna lieu à un chans
, gement d'ufage. On avoit depuis long-
», temps porté les cheveux longs & la
barbe courte. Le Roi ayant été obligé
,, par fa bleffure de fe faire couper les
""
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
و د
">
cheveux , prit l'ufage des Italiens & des
Suiffes qui portoient les cheveux courts
,, & la barbe longue. La Cour l'imita ;
mais le peuple , les Corps , & fur-tout
les corps de magiftrature , confervent , le
,, plus qu'ils peuvent , les ufages antiques :
La longue barbe diftingua les courtiſans ,
tous les hommes graves fe faifoient rafer.
Le fameux Olivier de Leuville , qui fuɛ
depuis Chancelier , ne put être reçu au
Parlement , en qualité de Maître des
Requêtes , qu'à la charge de faire couper
fa longue barbe
">
"
"
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ל כ
"""
La grande guerre de 1521 donne à M.
Gaillard l'occafion de peindre plufieurs
Généraux , plufieurs Miniftres , divers perfonnages
célèbres dans tous les genres , de
développer bien des refforts politiques &
de tracer de grands tableaux militaires ,
tels que la campagne du Maréchal de Lautrec
dans le Milanais en 1521 & 1522 ;
celle de l'Amiral de Bonnivet dans le même
Duché en 1523 ; celle du Roi enfin en
1524 , qui fut fuivie de fa prifon . Parmi
les morceaux d'un grand détail , nous indiquerons
la bataille de la Bicoque & la
bataille de Pavie. En comparant ces deux
batailles avec celle de Marignan , nous
diftinguerons celle - ci par le tumulte & le
fracas ; celle de la Bicoque , au contraire ,
ΜΑΙ 1766.
SI
par la méthode , par le fyftême fuivi , par
la régularité du plan ; celle de Pavie par
le grand intérêt & de l'enfemble & des
détails : nous indiquerons encore , d'une
manière particulière , la déplorable & affreufe
aventure de Semblançay, fur laquelle
cette hiftoire contient beaucoup d'anecdotes
abfolument nouvelles ; mais le morceau,
peut-être le plus intéreffant de tout l'ouvrage
, eft celui de la défection du Connétable
de Bourbon , qui eft rapportée ici
d'un bout à l'autre fans aucune interruption
, depuis les premiers fymptômes de la
paffion malheureufe de la Ducheffe d'Angoulême
pour ce Prince , jufqu'à la condamnation
du Connétable & de fes complices
après fon évaſion. Ce morceau d'hiſtoire
a été composé d'après le procès manuſcrit
du Connétable de Bourbon , & il contient
une foule de détails curieux dont on n'avoit
pas la moindre idée.
Voici l'idée que donne M. Gaillard des
grands intérêts qui fe trouvoient compliqués
dans le procès que la Ducheffe d'Angoulême
intenta au Connétable pour la
fucceffion des biens de la Maifon de
Bourbon.
« Toutes les paffions étoient en mou-
» vement dans cette affaire. L'orgueil d'un
héros incapable de fléchir , trop capable
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
» de fe venger ; la rage d'une femme dédaignée
& toute- puiffante ; les préventions
d'un grand Roi qu'aveugloit une
» tendreffe refpectueufe pour fa mère ; de
la part des Juges , la crainte qu'infpiroit
» la Ducheffe , l'amour qu'on avoit pour
» le Roi , les égards qu'on devoit à la
gloire du Connétable , la honte de prêter
» fon miniftère à l'oppreffion du héros de
» la France , le defir de la faveur , l'efpé-
» rance des grâces , ce vent de la cour qui
» excite tant de tempêtes par- tout où il
» fouffle : ces divers mouvemens , com-
» battus les uns par les autres , agitoient
" & bouleverfoient toutes les âmes...
"
L'aviliffement & les malheurs qu'en
traîne la rebellion , s'annoncent bien fenfiblement
dans certains détails de l'évafion
du Connétable. Cependant Bourbon feul
"
avec Pomperant , pourfuivi de tous côtés
» par les troupes du Roi , ne pouvoit faire
» un pas fans fe voir entouré d'efpions &
d'ennemis ; il commençoit à recueillir
» les fruits amers de la trahifon , il appre
» noit à connoître la crainte , il fuyoit : &
qu'alloit- il chercher ? Des mépris. II
penfa mille fois être découvert ; il avoit
» beau changer de route , prendre des che-
» mins détournés , il rencontroit par-tout
» ceux qu'il évitoit ; ce fut par une efpèce
33
"3
MAI 1766. 83
ور
,
» de miracle qu'il leur échappa. En paffant
» le rhône dans un bac , il fe trouve au
» milieu de dix ou douze foldats ; quel
» foldat pouvoit ne pas connoître un tel
» Connétable ? Aucun d'eux ne le recon-
» nut. Un feul reconnut Pompérant , &
» c'en étoit affez pour mettre le Prince
dans le plus grand danger ; il échappe , il
» fuit quelque temps le grand chemin
» de Grenoble , il s'enfonce enfuite dans
» des bois , il va dans un château écarté
qu'habitoit une femme âgée dont il n'é-
» toit point connu il fe propofoit d'y
» coucher. Pendant le fouper, cette femme
» reconnoît Pompérant : feriez-vous , lui
dit-elle , de ces gens qui ont fait lesfoux
» avec M. de Bourbon ? Pompérant répond
» d'un ton ferme : je voudrois avoir perdu
» tout mon bien & être avec lui. Cette réponſe
ne parut apparemment qu'une expreffion
innocente d'attachement & de
» regret. L'aventure du Connétable devint
» le fujet de la converfation . Sur la fin du
fouper on vint dire que le Prévôt de
» l'Hôtel , cherchant par- tout le Connétable
, n'étoit qu'à une lieue avec une
puiffante eſcorte . Bourbon pâlit , fait un
» mouvement pour fe lever de table & fe
» fauver ; Pompérant l'arrête , tâche de
dérober à tout le monde le trouble du
"
و و
»
99
""
33
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» Prince & le fien ; mais après le fouper
» ils montent précipitamment à cheval & fe
fauvent par les fentiers les moins frayés ».
ود
Le refte de la vie du Connétable n'eft
plus qu'une fuite de malheurs d'où il réfulte
une leçon terrible de ne jamais trahir
fon pays , quelques outrages qu'on en ait
recus.
"5
ود
Voici un tableau bien frappant des horreurs
de la guèrre. Les Impériaux vivoient
à difcrétion dans le Milanès ; ceux qui
étoient logés à Milan , exigoient des vivres
» non-feulement pour eux , mais encore
» pour leurs amis , qui venoient les voir
» en foule. Leurs hôtes n'ayant pas affez
» de vivres pour tant de perfonnes , fe
voyoient fouvent arracher leur propre.
» fubfiftance ; & pour fe conferver le néceffaire
, étoient obligés de traiter avec
» les foldats & de leur donner de l'argent
» au lieu de vivres. Alors ces foldats al-
» loient forcer un autre bourgeois de les
loger & de les nourrir , eux & leurs amis.
Il y avoit tel foldat qui avoit à la fois
cinq ou fix hôtes , dont un feul le lo-
» geoit & le nourriffoit , tandis que tous.
» les autres lui donnoient de l'argent pour
» fon logement & fa nourriture. Bientôt
» ces exactions n'eurent plus de bornes.
Chaque foldat vouloit avoir une table
و ر
ود
"
90
,,
*
M A I 1766. $.5
>>
"
cc
22
-
» abondamment, délicatement fervie & de
l'argent à profufion. La patience échappå
quelquefois aux malheureux Mila-
" nois , le défefpoir leur fit prendre les
» armes , leur eſclavage n'en devint que
» plus infupportable , on les défarma; fous
prétexte de faire la recherche des armes ,
» les foldats pilloient par tout à loifir ,
» les Milanois n'avoient plus d'autre ref-
» fource que de fortir de la ville . Pour la
» leur ôter , les Efpagnols enchaînoient
leur hôtes , hommes , femmes , enfans
» dans les maifons ; ils forcoient les do
meftiques , le poignard fur la gorge , de
leur découvrir l'endroit où leurs maîtres
» avoient caché leur argent. A cette monf
» trueufe barbarie fe joignoit une incon-
» tinence féroce : ils abufoient brutale-
>> ment de l'un & de l'autre fexe , fans que
» ni l'âge , ni le malheur , ni les cris , ni
» les larmes de ces innocentes victimes
puffent troubler leurs infâmes plaifirs
Ceux qui avoient vu autrefois Milan
dans fa fplendeur , ne le reconnoiffoient
plus. Le commerce , ce principe de ri-
» cheffe , les arts qui le nourriffent , le
» luxe qu'il fait naître & qu'il entretient à
» fon tour , les fêtes , les plaifirs , la joie
» avoient fui de cette ville infortunée. Ce
» n'étoit plus qu'un vafte cachot , où des
"
n
29
86 MERCURE DE FRANCE.
» milliers de captifs expiroient chaque jour
» dans l'opprobre & dans la rage ; les magafins
étoient vuides, les comptoirs aban-
» donnés , les maiſons fermées ; l'or , l'ar-
" gent , les effets précieux confiés au fein
» de la terre ; nulles liaifons , nul fociété ;.
» à peine voyoit-on fe traîner languiffam-
» ment dans les rues quelques triftes Ci-
» toyens , revêtus de haillons , la honte &
» la misère fur le front , le défefpoir dans
» le coeur » .
La peinture du fac de Rome n'a pas
moins d'énergie :
30
وو
" Rome avoit trouvé plus de traces d'hu-
» manité dans ces brigands barbares , qui
» l'avoient faccagée autrefois fous les Alarics
, les Genferics , les Totilas. Les vier-
» ges violées , puis égorgées ; l'honneur
» tant vanté des Dames Romaines livré à
la plus infame proſtitution , en préſence
» de leurs maris; la nature outragée en mille
» manières & par la fureur & par le plaifir ;
» l'avarice & l'impiété fe difputant l'hon-
» neur de dépouiller les temples , de pro-
» faner les chofes facrées , de piller les
monastères ; la brutale infolence de l'héréfie
employant avec affectation les ha
» bits facerdotaux , les marques de la dignité
pontificale, aux farces les plus fcandaleufes
; l'opprobre , l'ignominie , les
MAI 1766. 87
39
» coups , la mutilation prodigués aux Prê-
» tres & aux Évêques , des rançons exor-
» bitantes arrachées jufqu'à trois & quatre
fois avec une fureur impitoyable à des
» malheureux qui donnoient tout pour
» fauver leur vie , & qu'on maſſacroit lorfqu'ils
n'avoient plus rien à donner; toutes
» les rues femées de cadavres & innondées
de fang ; tel fut le fpectacle qu'offrit pen-
» dant deux mois la Capitale du monde
chrétien , & c'étoit des chrétiens qui le
» donnoient ! » .
"
n
C'étoit fous les murs de cette place que
« le Connétable de Bourbon avoit été tué..
» Voici fon portrait , entiérement tiré des
» faits.
99
» La haine & la vengeance l'avoient
égaré dans la carrière de la gloire ; il re-
» jetta les faveurs folides que la fortune
» & l'amour lui offroient dans fa patrie ,
» pour pourfuivre des chimères dans des
» climats étrangers. Efclave de fes paffions
» & de fes efpérances , il rampa le moins
baffement qu'il put dans la Cour la plus
orgueilleufe , qui croyoit lui faire
en permettant qu'il la fit triompher. Ses
» rivaux qu'il effaçoit , traversèrent toutes
» fes entrepriſes ; ils feignoient de le méprifer
comme rebelle , pour fe venger
» d'être contraints de l'admirer & de le
"
"
و د
grace
88 MERCURE DE FRANCE.
craindre comme un homme fupérieur.
L'Efpagne qu'il fervit trop bien le né-
" gligea ; l'Italie qu'il opprimoit le déteſta ;
la France qu'il trahit , fut plus indul-
» gente , elle le plaignit. On s'y fouvenoit
» toujours qu'on avoit autrefois vaincu fous
lui & par lui , on rejettoit toute la haine de
fa révolte fur la Ducheffe d'Angoulême
qui l'y avoit forcé... On jugeoit qu'un
» héros n'avoit pas dû être opprimé pour
n'avoir pu aimer une femme ; on jugeoit
qu'il n'avoit manqué à Bourbon , pour
être toujours grand , que de fçavoir fouffrir
des injures & ne s'en pas venger.
Pleurez fur vous , Monfieur , lui avoit
» dit le Chevalier Bayard mourant &
vaincu par lui à la retraite de Roma-
" gnano , pleurezfur vous - même ; pour moi
»je ne fuis point à plaindre. Je meurs en
» faifant mon devoir , vous triomphez en
trahifant le vôtre. Vos fuccès font af-
» freux , le terme en ferafunefte ,,.
»
"
ور
و ر
·35
Ce Chevalier Bayard eft un exemple
unique de la réunion de toutes les vertus .
prefque fans aucun mêlange de défauts.
" Sa vie n'eft qu'une fuite d'exploits
» étonnans & d'actions vertueufes . Toujours
vainqueur dans les tournois ,
,, dans les combats finguliers , hardi dans
les coups de main , favant dans - les
33
ร
MAI 1766.
89
55
"
و د
و د
,, expéditions plus importantes , il fut le
plus grand des guerriers. Doux , fimple ,
,, modefte dans la fociété , amant délicat ,
ami fincère , franc chevalier , pieux ,
humain , libéral , il fut le meilleur des
hommes . On ne lit point fans verfer des
,, larmes de tendreffe , d'admiration & de
plaifir , tout ce qu'il a fait pour l'humanité
, pour la gloire & pour la galante-
», rie . La bienfaifance qui embellit & ani-
,, ma toutes fes vertus , joint un intérêt
,, touchant à l'éclat impofant de fa répu-
"
>>
tation ,,.
Cet éloge eft complettement juſtifié par
plufieurs traits de l'hiftoire du Chevalier
Bayard, que M. Gaillard rapporte tout de
fuite.
Nous pourrions citer encore une multi- .
tude d'autres traits femblables , & qui rendent
cette hiftoire l'une des plus intéreffantes
& des plus inftructives qui aient été
écrites , tant pour les François que pour les
étrangers mêine. Mais il faut finir cet extrait
qui ne roule que fur les deux premiers
volumes ; nous rendrons compte des deux
autres dans un fecond extrait . Obſervons
feulement que le fecond volume finit par
un chapitre très - important , dont nous regrettons
de ne pouvoir pas même donner
ici une idée abrégée. Ce chapitre a pour
20 MERCURE DE FRANCE .
objet les cartels refpectifs de Charles-
Quint & de François 1. Prefque toutes les
nations ont des préjugés patriotiques fur
cet article. En France on croit que le duel
a manqué par la faute de Charles - Quint.
En Eſpagne , en Allemagne , &c.' on ne
doute pas que ce ne foit par la faute de
François I. Pour favoir à quoi s'en tenir ,
il faut lire le chapitre dont nous parlons ,
où cette question eft difcutée avec la plus
grande impartialité d'après des pièces dont
lesunes n'avoient pas encore été employées,
les autres n'avoient pas été examinées avec
affez d'attention. Les principales de ces
pièces font , d'un côté le procès- verbal de
Bourgogne , Héraut d'Armes de l'Empereur
, qui vint en France pour porter l'af
furance du champ de la part de l'Empereur
, & de l'autre côté le procès- verbal
dreffé en France par le Secrétfire d'Etat
Bayart.
La partie de l'hiftoire de François I,
contenue dans les deux volumes dont on
vient de donner l'extrait , s'étend depuis
1515 jufqu'en 1527 & 1528.
MAI 1766. JE
NOUVEAU profpectus pour l'Hiftoire de
L'ORLÉANNOIS : trois vol. in-4°.
SiI on pouvoit s'excufer lorfqu'on a
manqué au public , nous pourrions alléguer
plufieurs raiſons qui nous ont forcé
de retarder la publication du premier volume
de l'Hiftoire de l'Orléannois . Il paroît
aujourd'hui. Le fecond fuivra de trèsprès.
Le premier projet de foufcription fut
mal conçu ; nous avons cru devoir le changer
& le préfenter au public d'un côté plus
convenable.
Ceux qui ont déja foufcrit , ne payeront
rien en recevant le premier volume ;
& ceux qui voudront foufcrire , payėront
quinze livres en le recevant.
Enfuite on payera neuf livres en recevant
le fecond volume , & fix livres en
recevant le troisième.
La foufcription fera ouverte le 10 Avril
1766 .
Ceux qui n'auront pas foufcrit , payeront
l'ouvrage 36 livres , & pourront acquérir
chaque volume féparément , à rại91
MERCURE
DE
FRANCE
.
fon de douze livres , dans le temps qu'il
paroîtra .
Le premier volume paroît & le fecond
eft fous preffe .
On fouferira chez P. F. Gueffier , fils ,
au bas de la rue de la Harpe , à la Liberté.
A Paris , le 7 Avril 1766 .
DE
LETTRE à M. de LA PLACE , Auteur
du Mercure de France.
PERMETTEZ - moi , Monfieur , de configner
dans votre Journal le zèle généreux.
& vraiment patriotique de MM: les Maire
& Echevins de la ville de Dieppe ,
qui ont daigné m'honorer de leurs bienfaits
, à l'occafion de mon éloge hiftorique
d'Abraham Duquêne. Le cinq de ce
mois un Député de cette Ville illuftre ,
me remit de la part de fes Officiers-Municipaux
, une lettre dont voici le contenu :
« Nous avons reçu , Monfieur , avec
» bien de la reconnoiffance les exemplaires
de l'éloge hiftorique d'Abraham Du-
» quêne , que vous avez adreffé à M. le
MAI 1766 . 93
<93 Bourgeois . Nous avons remis à M. Def
» marquets , celui que vous lui avez deftiné.
Nous vous remercions de votre
attention , & vous prions d'accepter une
» bourſe de quarante jettons aux armes de
» notre Ville , que le porteur de la pré-
>> fente vous remettra . Nous avons l'hon-
» neur d'être avec des fentimens diftingués
, vos très- humbles & très - obéiffans
» ferviteurs les Maires & Echevins de la
ville de Dieppe. Et ont figné , le Bour-
» geois , Thoumire , Jacques Jean , Go-
» debout , Houard , Camille Hames. A
Dieppele 30 Mars 1766 ».
ود
ر د
RÉPONSE de M. DE CLAIRFONTAINE ,
de l'Académie Royale d'Angers.
MESSIEURS ,
J'AI reçu avec les fentimens de la plus
vive & de la plus refpectueufe reconnoiffance
, la lettre gracieufe & obligeante
dont vous ayez bien voulu m'honorer.
La bourfe de quarante jettons dont vous
daignez me gratifier , eft le monument le
plus précieux de votre bienveillance à mon
94 MERCURE DE FRANCE.
égard. La légende qui couronne les armes
de votre Ville à jamais célèbre ( civicofoedere
proderit ) , eft à mes yeux une forte
de titre adoptif qui femble m'admettre au
nombre de vos Concitoyens ; titre infiniment
honorable pour moi , motif puiffant
qui m'engage à faire de nouveaux efforts
dans la carrière des lettres , pour mériter
par des travaux également utiles , votre
eftime & celle de tous les gens de bien.
Je fuis avec un très-profond refpect, & c.
DAGUES DE ClairfonTAINE ,
de l'Académie Royale d'Angers.
RICHARDET , Poëme en douze chants :
deux parties in - 8 ° . de plus de 300
pages chacune. A La Haye , & fe vend
à Paris , chez LACOMBE , Libraire ,
quai de Conty ; 1766 : prix 4 liv. 4fols
broché, & liv. relié.
S
Nous
SECOND EXTRAIT.
ous ne nous attacherons qu'à efquif
fer légèrement quelques traits principaux
de ce Poëme intéreffant. L'Auteur com·
MAI 1766 : 95
mence fon fecond chant par un morceau
bien philofophique fur l'homme .
« Beaux réſultats de deux êtres contraires ,
» Inconcevable & frêle humanité ,
>> Fatal écueil de tant d'efprits vulgaires ,
Qui fait unir avec fublimité
د ر
» Tant de mifère à tant de vanité &c. & c .
Il faut lire dans l'ouvrage même cette
tirade profondement penfée & richement
exprimée ; mais je ne puis me difpenſer
de rapporter les vers fuivans qui renferment
, avec une précifion fingulière , les
différens fyftêmes des anciens & des modernes
fur la nature de l'âme.
>> On définit mon âme & fa nature.
» Elle eft un nombre ( 1 ) un fouffle ( 2 ) , un
>
>> mouvement ( 3 ) ,
>> Un feu (4) , des fens (5 ), un cinquième élé-
>> ment (6) ;
Chaque parti foutient fa conjecture :
» Mon embarras augmente à tout moment ...
>> Vous mentez tous , dit d'un ton véhément
» Un grand Docteur (7 ) que l'Ecole révère
» Pour définir fi méchaniquement
» Ce pur rayon de divine lumière ,
(1 ) Pithagore. ( 2 ) Anaxagore. ( 3 ) Platoniciens.
( 4 ) Zénon. ( 5 ) Hypocrates . ( 6 ) Critolaus. ( 7 ) Le
Père Mallebranche,
36
MERCURE DE FRANCE.
» Préfomptueux
و د
favez- vous feulement
• S'il fut jamais des corps , une matière ? &c . &c .
Le Poëte rentre par des tranfitions heureufes
dans le fujet principal de fon Poëme,
& reprend bientôt fa gaieté ordinaire.
Renaud rencontre Ferragus , Hermite.
Ce Ferragus eft un hipocrite qui de Mahométan
s'eft fait Chrétien il raconte
fes aventures. Les Paladins qui cherchoient
Renaud , le trouvent à Gibraltar. Il étoit
⚫ devenu fou d'amour . On le guérit .
Les trois guerriers , pleins de compaſſion ,
>> De pain & d'eau nourriſſoient leur malade ,
>> Et lui donnoient avec affection
» Quatorze fois par jour la baſtonnade.
>> On trouvera ce remède cruel !
» Sans lui Rolland courroit les champs encore.
>> Contre ce mal c'eft l'unique ellébore ,
>> Pain fec , eau claire , & bâton éternel ,
Les Paladins volent au fecours de Charlemagne.
Ils combattent les Sarrafins. Defpine,
fille du Soudan , & illuftre guerrière,
accourt auffi à la tête d'une armée , pour
venger la mort de fon frère . Combat des
Paladins contre deux géans qui enlevoient
les paffans dans des filets d'acier : ces géans
font vaincus. Ferragus les convertit . Ils
fuivent
ን
MAI 1766. 97
fuivent les guerriers. Aventure d'une jeune
beauté.
» En attendant que ce divin objet
>> De fes chagrins raconte le fujet ,
>> Repofons- nous & reprenons haleine ,
"
» Ma voix s'enroue , & l'on m'entend à peine .
Le troifième chant débute par une apologie
ingénieufe & galante du beau fèxe .
La belle aventurière fait le récit de fes
malheurs. Les guerriers la délivrent de fes
ennemis & la rendent à fon amant. Ils
s'embarquent. La faim les preffe . Ils entrent
dans une auberge . Stratagême plaifant que
ces Paladins emploient pour trouver de
l'argent & payer leur hôte. Les Paladins
reprennent leur route ; la fatigue les épuife.
Une forcière leur donne du fecours , mais
un fecours perfide qui énerve leurs forces.
Elle les mène à Valence , où ils font réduits
à faire de vils métiers.
>> O miférable & trifte humanité !
O cruauté de fortune ennemie !
» Voici l'honneur de la chevalerie ,
>> Fleurs des vaillans , miroirs de loyauté 1
>> Dont le renom brille par-tout fans taches ,
ל כ
Où du foleil on connoît la clarté ,
» Réduits à faire une farce , un pâté ;
Penfer chevaux , & dreffer des mouftaches
E
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
3
Le Poëte met fes héros dans les plus
grands embarras pour avoir le plaifir de
les en dégager. Son art eft un Prothée qui
fe reproduit fous mille formes différentes ,
& qui fait toujours plaire , amuſer , intéreffer
. On trouve dans ce Poëme des modèles
excellens de tous les genres. La plaifanterie
qui règne principalement dans
l'ouvrage , n'en exclut ni le pathétique , ni
le tragique , ni le fimple & le naïf. Toute
la dignité du cothurne eft déployée dans
les fcènes de Richardet & de Defpine. Les
images poétiques font employées avec goût
par-tout où elles peuvent avoir lieu . Lorfque
Richardet , vainqueur de Sarpedon ,
fuccombe d'épuifement , on trouve cette
comparaifon ingénieufe .
» Comme en été vous voyez une fleur ,
و د
Que du foleil l'ardeur a defféchée ,
>> Courber fa tige , & la tête panchée ,
» Prête à périr d'une aride chaleur ;
» Si dans l'inſtant qu'elle céde au malheur ,
» Par une main bienfaifante arrofée ,
» Elle reçoit une heureuſe rofée ,
» Elle reprend la vie & fa fraîcheur ,
» Et brille encor de plus vive couleur ;
» Tel le héros , éprouvant ces doux charmes ,
» Renaît foudain plus brillant & plus beau ,
» En recueillant les précieuſes larmes
» Dont ſa maîtreſſe honore ſon tombeau.
MAI 1766 . ୭୭
Le fixième chant eft terminé par une
faillie neuve & piquante fur les différens
états de la vie. Il faut lire , dans l'ouvrage
même , ce morceau d'une philofophie enjouée
, & qui perdroit à être analyfé.
Le feptième chant s'annonce par un
problême métaphyfique , dont l'Auteur a
fçu tirer une morale utile. Il entre enfuite
dans des aventures magiques qui offrent
une fcène toujours variée & brillante.
La difpute de l'hermite Ferragus &
de Maugis le magicien eft d'une gaieté comique.
Dans le huitième chant le Poëte critique
la manie de ceux qui attachent une
importance ridicule à leur état.
» L'homme entêté de l'objet qu'il pourfuit ,
» Par-tout ailleurs ne voit qu'extravagance.
» Par fa marote enfin chacun féduit ,
>> A ce qu'il fait attache l'importance.
" .
>> Le fage feul , écartant les erreurs ,
» Sur fon chemin cueille des fruits , des fleurs ;
» Avec gaîté traverſe cette viè , &c.
En comparant le Poëme italien avec le
françois , on voit que dans ce dernier le
Poëte enchérit fouvent fur fon modèle ; le
goût guide fidèlement fes pinceaux , & le
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
génie anime fes peintures. Le neuvième
chant abonde en images , en tableaux intéreſſans
, en morceaux pleins d'art & d'invention
. I feroit impoffible d'indiquer
feulement les traits remarquables de ce
Poëme , fait pour réuffir dans tous les temps
& dans tous les pays. On ne peut rendre ,
avec plus d'énergie , le caractère lafcif &
violent de Ferragus , qui contrafte admirablement
avec les moeurs fi douces & fi
naïves de la jeune none , dont il eft brutalement
amoureux. Le caractère , les paffions
, l'aventure , le fupplice & la fin de
ce Ferragus font crayonnés avec la plus
grande force. Il faut lire auffi dans ce Poëme
la peinture effrayante de la fatale cataſtrophe
de Ponceveaux où périt l'armée Françoife.
Dans l'onzième chant le Poëte fe rit
des preftiges de l'opinion.
>> Tel qui du fort reçut avec largeſſe
>> Les vrais tréfors , la vigueur & l'adreſſe ,
» L'efprit , le goût , les talens , la fanté ,
» L'or le plus pur , la médiocrité !
>> Martyr du luxe eft appauvri fans ceſſe
>> Par des befoins de pure vanité , &c.
Au milieu de tant de fictions , d'épifodes
, d'aventures , de fcènes de toute efpèce,
le Poëte fait toujours appercevoir la chaîne
MAI 1766. for
de fon fujet principal ; il s'occupe de fon
dénouement qu'il prépare de loin . Richardet
& Defpine , protégés par la puiffante
Lirine & le favant Maugis , femblent hors
de toute atteinte . Tous leurs ennemis font
détruits , à la réferve d'une foible magicienne
, qui a pris la fuite . Lirine & Maugis
croient alors pouvoir renoncer à leur
art magique , ils rompent leurs baguettes ;
mais auffi - tôt la magicienne ennemie ,
fortifiée par un génie malfaifant , enlève
Lirine & la perfécute ainfi que fes
teurs.
protec-
>> Le char magique arrive en peu d'inftans
>> Sur des rochers , dans des antres terribles ;
» Sombres manoirs , célèbres dès long-
>> tems
>> Par le féjour des Gorgones horribles .
» C'eft dans ces lieux déferts , infortunés,
>> Que la nature' outragée , expirante ,
» Prête à regret des fucs empoisonnés
» Aux fleurs , aux fruits , aux herbes qu'elle
» enfante.
» L'air eft impur & l'eau trouble & ftagnante ;
» Jamais un jour clair & ferein n'y luit ,
» Et l'on n'y voit d'autre eſpèce vivante
>> Que les oiſeaux confacrés à la nuit
» L'affreux reptile & l'hydre dévorante
Qu'en ces marais un verd limon produit
১১
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Les événemens fe fuccèdent ici rapidement
; ce font des ſcènes pleines d'action
& de pathétique . Richardet poignarde fa
maîtreffe croyant la venger il reconnoît
bientôt fon erreur & tombe dans le défefpoir
; mais tous ces malheurs font enfin
réparés par des moyens furnaturels : tout
concourt au bonheur des amans.
"
Voguons , Lecteur , que rien ne vous étonne ,
» Voguons en paix , arrivons à Cobone ,
و ر ›Là,vousjugezqu'Anglante&Montauban
>> Avec les foeurs vont finir leur roman .
» Maugis , fans doute , époufera Lirine.
» Pour Richardet & la belle Defpine ,
Sans contredit , leur bonheur eft public !
> Bon foir , Lecteur , priez Dieu pour le Scric.
Le Poëme de Richardet eft devenu original
, & propre à la France par l'art de
l'Auteur , par la multitude de traits neufs
dont il l'a embelli , par le goût qui préfide
à fa poéfie , par fon coloris brillant & fon
pinceau énergique & frappant. La lecture
de cet ouvrage entraîne , elle pique à chaque
inftant la curiofité , elle foutient l'attention
; & telle eft la facilité & la variété
du ftyle, que l'efprit ne fe fatigue point en
parcourant la foule d'images , d'aventures ,
de réflexions & d'épifodes que ce Poëme
MAI 1766. 103
renferme. Je ne doute point qu'il ne faffe
une vive fenfation , même parmi les gens
de lettres d'Italie , & qu'il ne prenne fantaifie
à quelqu'un d'eux de traduire dans
fa langue ce nouveau Richardet , revêtu
des grâces & de la galanterie françoiſes.
EXAMEN d'un livre qui a pour titre :
Parallèle des différentes méthodes de
traiter la maladie vénérienne ; dans
lequel on réfute les fophifmes de l'Auteur
, & on démontre , par les faits les
plus authentiques , lafupériorité des dragées
antivénériennes fur tous les remèdes
antivénériens connus jufqu'ici. A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez
P. F. GUEFFIER , au bas de la rue de
la Harpe ; 1766 : un vol, in- 12 de près
de 500 pages.
NOUS ous avons annoncé cet ouvrage dans
le Mercure précédent , & nous en avons
promis un extrait dans celui - ci : cet extrait
demande quelques préliminaires que
nous puiferons dans le livre même.
A peine on commença à parler du
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
remède de M. Keyfer , que les partifans
des frictions , & d'autres perfonnes malintentionnées
mirent tout en oeuvre pour
effrayer le public , en préfentant le nouveau
remède , tantôt comme un poifon redoutable
, tantôt comme un fimple palliatif
qui ne pouvoit tout au plus que
plus que faire difparoître
de légers fymptômes. M. Keyfer
a détruit , par des cures innombrables &
notoires , toutes ces affertions ; mais plus
fon remède avoit la vogue , plus la certitude
des guérifons en démontroit l'utilité ,
& plus il lui fufcitoit d'adverfaires . Les
uns fe répandoient dans les maifons particulières
, aux fpectacles , aux promenades,
aux caffés , & fe déchaînoient avec humeur
contre les dragées antivénériennes. D'autres
les attaquoient par des écrits clandeftins
, d'autres enfin les combattoient
ouvertement dans des ouvrages imprimés
fous leurs noms. Cette foule d'ennemis
n'effraya point M. Keyfer ; d'un coté il
détruifoit , par des écrits victorieux , les
imputations de fes ennemis ; de l'autre
fon remède opérant toujours efficacement,
combattoit encore plus en fa faveur. Il
devoit fe flatter de leur avoir enfin impofé
filence ; & en effet , ils le laifferent reſpirer
pendant quelque temps , & jouir en paix de
cette fatisfaction douce pour une âme fenMAI
1766. Ιος
fible & pour un bon citoyen , d'être utile
en général à l'humanité , & fpécialement
à la patrie. Mais de nouveaux fuccès lui
ont attiré une nouvelle guerre : les cures
éclatantes opérées par fes dragées , les éloges
publics dictés par la reconnoiffance des
malades rendus à la vie & à la fanté , les
fuffrages accordés à ce remède par des
Médecins & des Chirurgiens du premier
mérite , l'adoption qu'ils en ont faite dans
leur pratique , la préférence que le Roi lui
a donnée pour le traitement de fes foldats
dans les hôpitaux militaires d'après les
témoignages qu'en ont rendus à Sa Majesté
les maîtres de l'art les plus éclairés ; les
ennemis de M. Keyfer , confondus & réduits
à fe taire ; tous ces triomphes réunis
firent naître une nouvelle fatyre , contre
laquelle M. Keyfer a repris la plume pour
la réfuter. C'eft de cette réfutation que
nous allons donner l'analyfe , fans trop
nous étendre fur une matière qui n'eft
point à la portée de tous nos lecteurs ;
mais nous tâcherons de nous rendre clairs.
Le nouvel adverfaire de M. Keyfer dit,
dans fon introduction , qu'il n'écoutera
point l'appui des hommes puiffans , dont la
protection n'eft que trop fouvent compromife.
M. Keyfer répond : « Si l'intention
» de l'Ecrivain a été que ce trait tombât
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
33
»
و د
fur les protecteurs puiffans des dragées
» antivénériennes , il eſt tout à la fois injufte
& mal-adroit ; on fait affez que
» ces protecteurs ont autant de lumières
que de zèle pour le bien de l'Etat ; que
» né dans un pays étranger , inconnu en
» France , dénué de tout autre mérite qui
pût me donner accès auprès d'eux , l'utilité
de ma découverte a feule attiré
leur attention ; & que , s'ils protègent
» mon remède , c'eft que des cures fans
» nombre leur en ont démontré les avan-
» tages ».
"
>>
→
و د
و و
30
L'Adverfaire de M. Keyfer prétend
qu'une méthode unique ne peut remédier
à des maux auffi variés que ceux qui viennent
du virus vénérien . " J'accorde , répond
M. Keyfer , qu'une feule méthode
ne fuffit pas pour guérir toutes les maladies
vénériennes , pourvu que l'on ne
confonde pas une méthode unique avec
,, un remède unique , ou une préparation
,, unique d'un même remède ; ce que mon
» Adverfaire fait par-tout , foit qu'il n'ait
», pas fenti certe différence , foit qu'il ait
affecté de ne pas la fentir , pour en impofer,
plus fûrement à l'ignorance & à
la crédulité. L'expérience a démontré
» que le mercure étoit le véritable fpécifique
de la maladie vénérienne ; mais
de ce qu'un feul remède peut fuffire dans
و و
99
29
20
MAI 1766 . 107
"
>>
و د
les différens fujets qui en font infectés ,
je n'ai garde d'en conclure qu'on doive,
l'adminiftrer de la même manière.dans
tous les cas ,,..
Nous allions continuer ainfi , article par
article , l'analyse de l'ouvrage de M. Keyfer
, lorfqu'on nous envoya une épître en
vers qui lui eft adreffée au fujet de ce.
même ouvrage , & que nos lecteurs ver-.
ront peut-être avec plus de plaifir quel'extrait
de fon livre. Nous allons donc le
difcontinuer , fauf à y revenir dans un de
nos prochains Mercures ; & nous plaçons.
ici , non pas toute l'épître , les bornes de
notre Journal ne nous le permettroient
pas , mais quelques morceaux pris de côté
& d'autre , & qui feront connoître tout
à la fois , & les fuccès de la méthode de
M. Keyfer , & les efforts inutiles de fes
ennemis contre fon remède..
EPITRE à M. KEYSER , au fujet de fa
réponse au PARALLELE , &c.
L eft donc vrai , Keyfer , que ta plume éloquente
,
Conduite par la vérité ,
Touchante avec fimplicité ,
Ecarte pour jamais la critique mordante
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Et fait ceffer les cris , les triftes fifflemens
De l'envie & de fes ferpens ?
Laiffe tes ennemis , rampant dans la pouffière ,.
S'exaler en cris fuperflus ;
Pourfuis ton utile carrière :
Ami du genre humain , fignale tes vertus .
•
·
Le temps en ta, faveur réunit les fuffrages
Et du peuple & des grands , du vulgaire & des
2 fages..
..
Ton art fait diffiper le poifon redouté
..
Que l'amour va puiſer au ſein de Cithérée ::
A la voix des defirs , la raifon égarée ,
Crut y trouver la volupté ;
Mais ce fonge flatteur eft bientôt diſſipé ,
Et le réveil l'a détrompée.
Dans l'âge fortuné de Saturne & de Rhée ,
Quand d'une maîtreſſe adorée
Un amant empreffé combattoit les rigueurs ,.
Il ne redoutoit pas fes cruelles faveurs.
•
MAI 1766. 109
Ah ! c'eſt la foif de l'or qui , des bords du Méxiquer
a détourné fur nos climats
Cette contagion qu'ils ne connoiffoient pas ,
Ce fleau réservé pour la feule Amérique ;
Poffeffeurs de fon or , nous partageons fes maux.
Les trésors du Potofe ont creufé nos tombeaux .
Et ce goufre profond , où la race future
Va s'écrouler & s'abîmer ,
C'eſt à Keyfer à le fermer.
Déja fa main prudente & fûre ,
Prépare & fait couler au ſein de la nature
L'antidote puiffant qui feul fait épurer
L'organe des plaifirs & la fource de l'être ;
La mère des amours commence à refpirer ,
Et la postérité ne craindra plus de naître.
Mais que fais-je ? Arrêtons ; c'eft affez d'efflearer
Un fujet étranger à ma Muſe naiſſante ;
Quelque Mule reconnoiſſante ,..
Keyfer , fera connoître à la poſtérité
Combien , digne rival du Dieu de la fanté ,.
Combien de citoyens tu rends à la patrie.
Ainfi quand , animés d'une jufte. furie ,,
•
Le Romain , citoyen au milieu des combats ,
Pour fauver un Romain s'expoſoit au trépas ,,
Et couroit à la mort pour garantir la vie 3 .
YIO MERCURE DE FRANCE .
Bientôt il recevoit le prix de fa valeur ,
La couronne civique ornoit fon front vainqueur.
Sans expofer les jours , Keyfer l'a méritée.
Du Romain généreux la valeur indomptée
Perçoit , pour l'obtenir , des bataillons épais :
Ce qu'il fut aux combats , Keyfer l'eft dans la
paix.
•
Mais c'est trop peu pour lui ; fon âme induſtrieufe
,
Trouve d'autres moyens d'étendre fes bienfaits :
Combien de fois , Keyfer , ton coeur vraiment
Français ,
Combien de fois ta pitié généreufe ,
Au fein de la vertu fouffrante & malheureuſe ,
Verfa le prix de ſes travaux !
Tel l'aftre bienfaifant dont la chaleur féconde
Réjouit , ranime le monde ,
Par fes rayons , tire du fein des eaux
Cette vapeur tranſparente & légère ,
Et cette heureuſe humidité ,
Qui bientôt rendue à la terre ,
Entretient fa fertilité !
Ne crois pas toutefois pouvoir charmer l'envie
Ta candeur , ton humanité ,
La bonté de ton coeur , ta générofité ,
N'appaileront jamais la trifte jalousie.
•
Mais fi fa fureur inſenſée
MAI 1766. DII
Te détournoit de tes travaux ;
L'amour du bien public échauffant ma penſée ,
Ma voix , ma foible voix , t'adrefferoit ces mots ::
Au nom de la France attendrie ,
Keyfer , vis pour les malheureux :
Tu dois à l'univers des fecours généreux ,
Et plus encore à ta patrie.
ANNONCES DE LIVRES,
OMÉLIES fur les épîtres des dimanches
& des fêtes principales de l'année ; par
M. Thiebaut , Docteur en Théologie , ancien
fupérieur de Séminaire , Examinateur
Synodal , & Curé de Sainte Croix à Metz.
A Metz , chez Jofeph Colignon , Imprimeur
du Roi & de Son Excellence Mgr l'Evêque,
à la bible d'or ; 1766 : & le trouve à
Paris , chez Hériſſant fils , rue Saint Jacques
avec approbation & privilége du
Roi ; quatre volumes in- 12.
Expliquer l'évangile , développer le
fens des épîtres , inftruire fur la foi , l'efpérance
, la charité , les bonnes oeuvres &
les facremens , font trois cours d'inftructions
dont M. Thiébaut dit avoir toujours:
compris la néceffité , & qu'il s'eft propofé
en conféquence de donner aux jeunes EcTI
MERCURE DE FRANCE .
cléfiaftiques. Il exécuta , il y a quelque
remps , fon projet pour la première partie ;
il l'exécute aujourd'hui pour la feconde ,
dans l'efpérance que dans peu il exécutera
la troifiéme.
LE Philofophe Dithyrambique , par le
R. P. Fidèle de Pau , Capucin de la Province
d'Aquitaine. A Paris , chez Vente ,
Libraire , montagne Sainte Geneviève ;
1766 : avec approbation & privilège du
Roi : un vol. in- 12 .
Les dithyrambes étoient des ouvrages
obfcènes , faits en l'honneur de Bacchus ;
productions d'ailleurs d'un ftyle emphatique
, obfcur , vrai galimatias . Ariftophane
appelloit les Auteurs dithyrambiques des
charlatans. Ainfi le titre de philofophe
dityrambique fignifie , dans le fens de
l'Auteur , le philofophe charlatan . Le célèbre
Père Fidèle de Pau en veut ici aux
philofophes déiftes , contre lefquels ce
livre eft écrit ; & il partage fon ouvrage
en deux parties . Dans la première il examine
quelles font les qualités qui doivent
caractériſer l'écrivain en fait de religion ;
& il confronte ces qualités avec les défauts
des philofophes qu'il a en vue ; il conclut
qu'ils euffent bien fait de ne pas écrire.
Dans la feconde il jette les yeux fur les
MAI 1766. 113
ravages qu'il dit que leurs livres font dans
le monde ; & il exhorte ceux qui aiment
à lire , à ne pas faire leur amufement des
lectures profanes .
ABRÉGÉ de l'Embryologie facrée , ou
Traité des devoirs des Prêtres , des Médecins
, des Chirurgiens & des Sages - Femmes
, envers les enfans qui font dans le
ſein de leurs mères ; par M. l'Abbé Di-
Rouart , Chanoine de l'Eglife Collégiale
de Saint Benoît , & de l'Académie des
Arcades de Rome ; feconde édition , con .
fidérablement augmentée , approuvée par
l'Académie Royale de Chirurgie , & avec
des figures en taille - douce. A Paris , chez
Nyon , Libraire , quai des Auguſtins , à
l'occafion ; 1766 avec approbation &
privilége du Roi , un volume in- 12 . Prix
3 liv. broché , & 3 liv. 12 fols relié .
L'ouvrage , dont ce n'eft ici qu'an
abrégé , a été fait originairement en italien
par M. Congiamila , Docteur en Théologie
, & Chanoine de l'Eglife de Palerme .
L'Auteur en a publié enfuite une édition
latine, d'après laquelle M. l'Abbé Dinouart
a fait cet abrégé . Voici en peu de mots les
principales matières qui y font contenues .
La vigilance des Curés & de tous les Eccléfaftiques
envers les femmes enceintes →
114 MERCURE DE FRANCE .
Ie
les voies d'empêcher les avortemens
baptême des avortons ; les fecours qu'on
doit donner à l'enfant qui n'eft pas né
lorfque la mère eft morte ; les devoirs des
Paſteurs à l'égard des enfans dans les accouchemens
difficiles & défefpérés . Les ſecours
que les parens , les Curés , les Evêques &
les Princes doivent procurer aux enfans
qui ne font pas nés ; les réglemens du
Royaume de Sicile en faveur des mêmes
enfans , & de ceux qui font fur le point
de naître les mandemens des Evêques ;
fur le même fujet ; des recherches fur l'opération
céfarienne par M. Simon ; une
confultation fur la pratique de cette opération
, fur les cas où il eft permis de la
pratiquer ; fi la mère eft obligée de s'y
foumettre ; du baptême des monftres ; un
extrait des mémoires du Clergé fur les
Sages Femmes ; arrêts qui les concerne, & c.
HISTOIRE Critique de l'Eclectifme , ou
des nouveaux Platoniciens ; 1766. A Paris ,
chez Saillant , rue Saint Jean-de - Beauvais ,
& Hériffant fils , rue Saint Jacques , deux
volumes in- 12.
Le Dictionnaire de l'Encyclopédie , &
T'hiftoire critique de la Philofophie , écrite
en latin par M. Brucker , font les deux ouvrages
dont on fe propofe de réfuter quelMAI
1766. IIS
ques articles dans ces deux volumes , fans
nom d'Auteur. L'anonyme a donc deux
adverſaires à combattre ; quelquefois tous
les deux enfemble , quelquefois M. Brucker
feul , & quelquefois les Encyclopédiftes.
Il commence par examiner quelle a
été la croyance d'Ammonius Saccas , qu'il
regarde comme le vrai fondateur de l'école
platonicienne d'Alexandrie , où l'on
a fait profeffion de la philofophie éclectique.
Après avoir donné un précis de
P'hiftoire des principaux chefs , il revient
fur un grand nombre d'endroits de l'Ency
clopédie , & fur quelques- uns de M. Brucker
, qu'il tâche de réfuter. Il recherche
enfuite quelle a été la principale fource
des erreurs des Eclectiques , ou nouveaux
Platoniciens ? Enfin il termine fon ouvrage.
en montrant que l'Eglife Catholique n'a
point altéré fa théologic par leur doctrine.
OBSERVATIONS fur l'hiftoire de la
Grèce , ou des caufes de la profpérité &
des malheurs des Grecs , par M. l'Abbé
de Mably. A Genève , par la compagnie
des Libraires ; 1766 : & fe trouve à Paris,
chez Nyon , quai des Auguftins , & la
veuve Durand, rue Saint Jacques : un vo
lume in- 12 de 300 pages. Prix 2 liv . broché,
& 2 liv. 10 fols relié.
Y16 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage n'eft qu'une fuite de ré-
Alexions fur les moeurs , le gouvernement
& la politique de la Grèce. L'Auteur y recherche
les caufes générales & particulières
de fa profpérité & de fes malheurs.
LES Penfées de Pope , avec un abrégé
de fa vie , extrait de l'édition angloife de
M. Warburthon , par M. *** . A Genève ,
& fe trouve à Paris , chez Humblot , rue
Saint Jacques , proche Saint Yves; 1766 :
prix 2 livres broché , 2 livres 10 fols relić .
Il eft avantageux de trouver dans un
affez petit volume , tout ce qu'un homme
comme Pope a penfé , a dit , a écrit de plus
ingénieux , de plus piquant , de plus agréable
, de plus fublime . Cette manière de
traduire un Poëte en penſées détachées eft
fur- tour convenable , lorfque ce Poëte s'eſt
propofé , ainfi que Pope , différens fujets
de morale dans fes écrits. On n'eft point
étonné alors de trouver fouvent des
fées qui étoient au commencement d'un
poëme , tranfportées au milieu ou à la fin ,
& plufieurs qui étoient à la fin , reportées
au commencement.
pen-
DEVOIRS Eccléfiaftiques ; feconde retraite
pour les Prêtres , fur les vices que
doivent éviter , & fur les vertus que doivent
pratiquer les Prêtres & les autres Ecclé
MA I 1766. 117
fiaftiques ; par M. Sevoy Prêtre, de la Congrégation
des Eudiftes . A Paris , chez Jean-
Thomas Hériffant fils , Libraire , rue Saint
Jacques , à Saint Paul & à Saint Hilaire ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; in- 12 .
;
A juger par le titre de ce livre , il doit
avoir été précédé d'autres volumes qui
ne font pas venus à notre connoiffance
quoi qu'il en foit , celui- ci préfente un
certain nombre d'entretiens & de méditions
fur des fujets relatifs à l'ordre éccléfiaftique
, & diftribués en huit articles ,
pour les huit jours que doit durer une retraite.
Ces fujets font de l'orgueil , de
l'avarice , de l'envie , de l'intempérance &
de l'impureté des Prêtres. Voilà pour les
premiers jours . Les jours fuivans on médite
fur les vertus , telles que la chafteté , la
modeftie , la dévotion envers la Sainte
Vierge , &c.
MÉMOIRE pour Jean- Baptifte Huffon
Subdélégué de l'Intendance de Metz , au
département de Sedan , Confeiller à la
Cour Souveraine de Bouillon , ci - devant
Maire par élection de la ville de Sedan ;
Tréforier de l'Extraordinaire des guerres ,
& Fermier des Domaines des Principautés
de Sedan & de Raucourt, demandeur
MERCURE DE FRANCE.
en nullité de toute la procédure extraor
dinairement inftruite contre lui au Parlement
de Metz , & en caffation des arrêts
qui y ont été rendus , & notamment de
l'arrêt introductif du 6 Septembre 1763 ,
& de l'arrêt définitif du 24 Septembre
1765 , par lequel il eſt condamné au blâme
, en 15000 liv. d'amende , & en 25000
livres de reftitution envers le Roi ; & il
eft ordonné que l'arrêt fera imprimé & affiché
par-tout où befoin fera . A Paris , de
l'Imprimerie de Vincent , rue Saint Severin
; 1766 : volume in-4°. de 200 pages.
Il eft dit dans ce mémoire , que le fieur
Huffon eft un Citoyen innocent qui gémit
fous le poids de l'oppreffion. Plus ce
Citoyen avoit d'emplois , de confiance &
de protection , plus il a été expofé à la
haine & à la jaloufie , par les places mêmes
qu'il rempliffoit , & par le crédit
qu'elles lui donnoient ; il demande à être
relevé d'un arrêt , qu'il dit être une machination
de fes ennemis. Ce mémoire
contient des détails curieux pour les per
fonnes qui occupent les mêmes places , &
qui peuvent fe trouver dans le même cas
que M. Huffon.
MÉMOIRE & Confultations pour
fervir
à l'hiftoire
de l'Abbaye
de Château
- Cha
MAI 1766. 119
lon. A Lons-le- Saunier , de l'Imprimerie
de Pierre de Lhorme , Imprimeur- Libraire,
place Cléricée ; 1766 : in -folio de 200
pages.
L'objet de cet écrit eft , non-ſeulement
de défendre les droits de l'Abbeſſe
mais encore de faire connoître des faits
& des monumens utiles , tant pour l'hiftoire
particulière de l'Abbaye de Château-
Chalon , que pour l'hiftoire générale de
la Franche- Comté. C'eſt fous ce double
point de vue que l'on peut confidérer &
apprécier ce mémoire très - bien écrit , &
fur- tout très-bien imprimé. Nous ofons
affurer qu'aucun écrit de ce genre , qui
s'imprime à Paris , n'eft fi bien exécuté ,
quant à la partie typographique. Il eft
étonnant que dans une Ville de Province
& fur-tout dans une très- petite Ville , il
fe trouve un Imprimeur auffi curieux de
fon art , & un ouvrage imprimé avec autant
de perfection que celui- ci.
LETTRES écrites en 1743 & 1744 au
Chevalier de Luzeincour , par une jeune
veuve ; chez les Libraires où fe diftribuent
les nouveautés ; volume in- 8 ° . petit
format ; 1766.
Ces lettres , dit l'éditeur , font exactemens
tranfcrites d'après un manuſcrit
120 MERCURE DE FRANCE.
cnnu depuis long - temps à Malthe , fous
le titre de Lettres d'une jeune veuve au
Chevalier de *** . Elles doivent avoir quelque
mérite aux yeux des amateurs du ftyle
naturel . On marque par des lignes ponctuées,
les retranchemens qui ont paru néceffaires
, quand il n'eſt queſtion que d'affaires
domeftiques , ou de certaines anecdotes
qui ne pourroient devenir publiques
fans indifcrétion. On verra auffi que l'éditeur
emprunte quelquefois des noms pris
au hafard dans le calendrier , ou dans quelque
roman. Bien des gens , les femmes furtout
, trouveront que la jeune veuve aime
de trop bonne foi & avec trop de tranfport
; mais il n'eſt pas queſtion ici de vrai-
Temblance ; il s'agit de donner des lettres
telles qu'elles ont été écrites. Quelquesunes
de ces lettres parurent fur la fin de
1760 ; mais on imprima alors dans cette
édition haſardée , des lettres entières qui
ne font pas du porte-feuille de Malthe ;
celles que l'on donne ici , font au nombre
de cinquante -trois , & l'on affure qu'elles
font toutes de la jeune veuve , dont on ne
veut pas que l'on fache le nom. Il eſt effentiel
d'avertir nos lecteurs , que les lettres
que nous annonçons aujourd'hui , ne font
pas les mêmes que celles qui ont paru il y
a quelque temps fous le titre de Lettres d'un
Chevalier
MAI 1766 .
12T
Chevalier de Malthe , & dont nous avons
fait mention dans un de nos derniers Mercures.
MÉMOIRES fur la manière de gouverner
les abeilles dans les nouvelles ruches
de bois , par M. Maffac , de la Société
Royale d'Agriculture de la Généralité de
Limoges , au Bureau de Brive ; à Paris ,
chez Ganeau , Libraire , rue Saint Severin ,
aux armes de Dombes ; 1766 : in- 12 de
72 pages.
On fait voir d'abord dans ce mémoire ,
les inconvéniens des différentes fortes de
ruches inventées en différens temps pour loger
les abeilles. On paffe enfuite aux avantages
des nouvelles ruches , dont on donne
la defcription avec des inftructions trèsutiles.
On invite les Seigneurs & les Pafteurs
des Paroiffes à les adopter ; & on leur
promet un produit très - confidérable , s'ils
admettent la nouvelle méthode.
HISTOIRES & paraboles du Père Bonaventure.
A Paris , chez Ganeau , rue Saint
Severin ; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi : in- 12 , petit format.
L'unique avertiffement qui fe trouve à
la tête de ce livre eft conçu en ces termes :
ceux qui voudront méditer fur les véri
F
A
122 MERCURE
DE FRANCE
.
""
tés de la religion pendant huit jours ,
pourront lire ces paraboles en les prenant
de fuite , cinq par jour ,, . Qui ne croiroit
d'après cela , que les verités de la religion
vont faire la matière des méditations
de la femaine ? Cependant voici les titres
des divers fujets que l'on propofe à méditer
: l'Orpheline indocile , l'Efclave mal
avifé , le Somnambule , l'Aftronome chez
les Lapons , le Preneur de vipère , la Poutre
dans l'eau , pieuſe Fraude d'un Capucin
, le Pénitent du Pape , le nouveau Narciffe
, le Poëte défabuſe , Plaiſant rêve d'un
moine , les Billets doux , les Armoiries de
Martin , la Belle Julie , l'Orpheline parvenue
, &c. &c. Nous n'entendons rien à
cette plaifanterie.
SUITE de Lucette ou des Progrès du Libertinage
; par M N. *** ; troifième partie.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Quillau , Imprimeur , rue du Fouarre ,
près la place Maubert ; 1766 : in- 12 , petit
format.
Nous avons annoncé les premières parties
de ce roman lorfqu'elles parurent. Encouragé
par leur fuccès , l'Auteur a continué
l'hiftoire de fon héroïne .
ÉLOGE de très- haut , très- puiſſant , trèsMAI
1766. 125
excellent Prince , Stanislas le
Bienfaifant ,
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar ; par M. l'Abbé Maury. A Paris ,
chez Antoine des Ventes de la Doué, Libraire
, rue Saint Jacques , vis - à-vis le collége
de Louis le Grand ; 1766 : in - 8° . de.
42 pages.
« Sur le trône , Staniflas fe fouvint
qu'il étoit homme ; il fut grand par l'u-
» fage généreux de fa puiffance .
""
+
" Dans fes écrits , il fit voir qu'il étoit
chrétien ; il fut grand par l'ufage éclairé
,, de la raifon.
""
ود
Dans fes
malheurs , il
n'oublia pas
„ , qu'il étoit Roi ; il fut grand par l'ufage
modéré du
courage ,,.
Ce font là les
trois parties qui divifent ce difcours , où
l'Auteur fe borne aux grands
événemens
qui ont illuftré la vie du Roi
Staniflas.
CONSOLATION à Madame la Dauphine ,.
poëme latin , avec la traduction françoife ;
par M. Hérivaux , Profeffeur
d'éloquence,
en
l'Univerfité de Paris , au collége de
Lifieu. A Paris , chez Barbou ,
Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins ; 1766 : in 4° .
de 22 pages.
Les amateurs de la belle poéfie latine
liront avec plaifir les vers de M. Hérivaux ;
à l'égard de ceux qui n'ont pas pour ce
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
même genre un goût bien décidé , ils fe contenteront
de la traduction en profe , mife
à côté des vers latins. C'eft une précaution
qu'on n'auroit pas prife il y a cinquante
ans : on faifoit encore cas alors de la poéfie
latine , faite par des François.
ODE fur la mort de Staniflas , Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar.
Cette Ode eft fuivie de notes qui rappellent
les principaux traits de la vie du
Monarque qui en fait le fujet ; quant
aux vers , ils nous ont paru mériter que le
public y jette les yeux ; & nous renvoyons
nos Lecteurs à l'ouvrage même.
NOUVELLES obfervations de M. André,
Maître en Chirurgie , Chirurgien de la
charité de la paroiffe royale de Saint
Louis à Verfailles , ancien Chirurgien de
la Maiſon Royale de Saint Cyr ; chargé
de la part des Miniftres , de la fourniture
des bougies chirurgicales pour les hôpitaux
militaires de terre & de mer ; fur les maladies
de l'urèthre & de la veffie , caufes
des rétentions d'urine : où l'Auteur démontre
contre les affertions de M. le
Cat , Chirurgien-major du grand hôpital
de Rouen , & de fes partifans , le vrai déguiſement
des maladies fecrettes , & l'imMAI
1766. 125
poffibilité de les guérir fans l'ufage de fes
bougies & de fa méthode. A Amfterdam ,
& fe vend à Paris , chez P. F. Gueffier ,
au bas de la rue de la Harpe , à la Liberté ;
1766 : in- 8 ° . de 30 pages.
Ce titre fuffit pour expliquer le fujet
de cette petite brochure .
APOTHÉOSE littéraire de Stanislas le
Bienfaifant , ou la nouvelle Arcadie , paftorale
héroïque , à l'honneur du Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar. A
Paris , chez Vincent , Libraire , rue Saint
Severin ; 1766 : avec approbation & permiffion
, un volume in- 12.
Tous les événemens qui ont fignalé le
règne de Stanislas , toutes les vertus dont
fa grande âme eft décorée , tout ce qui
peut faire connoître , aimer , admirer ce
grand Prince , eft peint de la manière la
plus vive , la plus touchante, la plus expreffive
, dans ce tableau allégorique , &
dont l'allégorie même fait un des principaux
agrémens. Cet ouvrage doit plaire
également & à ceux qui font touchés des
beautés de fentimens , & à ceux qui recherchent
les grâces de l'efprit. L'hiftorique ,
le littéraire , le paftoral , tous les genres
fe trouvent réunis dans ce volume , dont
la lecture eft auffi agréable qu'inftructive .
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
MÉTHODE nouvelle & facile pour apprendre
à jouer du par- deffus - de - viole ;
à Lyon , chez Caftaud , au magafin de mufique
, place de la Comédie , & à Paris ,
aux adreffes ordinaires de mufique ; 1766 :
feuille in- 12. de 12 pages. Prix 8 fols.
Les perfonnes qui feront dans le cas
d'avoir befoin de cet écrit , n'auront pas
de peine à fe le procurer ; il fuffit de le
leur avoir annoncé.
ABRÉGÉ chronologique de l'hiftoire
univerfelle , depuis les premiers empires
du monde jufqu'à l'année 1725 de l'erechrétienne
, nouvelle édition . A Amſterdam
, & fe trouve à Paris , chez Vincent,
rue Saint Severin ; 1766 : un volume in- 8°.
petit format.
Rien ne prouve mieux le mérite de ce
livre , que les fréquentes éditions qu'on
en a faites depuis qu'il exifte. Il eft vrai
que rien n'eft plus agréable que de trouver
en un feul volume tout ce que l'hiftoire
contient de plus important. Les faits n'y
font point trop refferrés ; & la manière
dont ils font expofés , en augmente l'intérêt.
La clarté , la méthode , l'ordre , la
précifion , le goût & le choix , voilà ce
qui mettra toujours cet excellent abrégé ,
ainfi que celui de M. le Préfident Hénault ,
MAI 1766. 127
Telativement à la France , fi fort au- deffus
de tout ce que nous avons de meilleur en
ce genre.
BIBLIOTHEQUE choifie de médecine
tirée des ouvrages périodiques , tant françois
qu'étrangers : avec plufieurs piéces rares
, & des remarques utiles & curieufes.
Par feu M. Planque, Docteur en médecine :
tome neuvième, avec figures . A Paris, chez
la veuve d'Houry , Imprimeur - Libraire
de Monfeigneur le Duc d'Orléans , rue
S. Severin près la rue S. Jacques : in - 4° .
Nous avons rendu compte des huit volumes
précédens , à mesure qu'ils ont paru :
nous continuerons à faire connoître ce
grand ouvrage ; & nous donnerons un extrait
de ce neuvième tome dans un de nos
prochains Mercures.
MÊLANGES de littérature & de poéfies ,
par M. de V *** . A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris chez Vincent , rue Saint Severin
; feconde édition 1766 : un vol .
in- 12.
>
Les différentes piéces qui compofent ce
recueil font dignes de l'attention de nos
lecteurs. La première eft un excellent morceau
fur le goût , dans lequel on donne
une jufte définition d'une chofe qui n'avoit
Fiv
128 MERCURE
DE FRANCE .
pas encore été affez bien définie. Suivent
des dialogues des morts fur des fujets imtéreffans
, & où la matière nous a paru trèsbien
traitée . On demande dans ces dialogues
, 1 ° . s'il eft permis en certaines occafions
, d'employer des moyens odieux, tels
que le poifon ou l'affaffinat ? 2 °. Si un
Prince qui fait le bien par fentiment , eft
préférable à celui qui ne le fait que par
raifon & par fyftême. 3. Si la puiffance
fouveraine eft un bien. Le quatrième enfin
traite de l'amitié des Rois , de leur éducation
, & des flatteurs. A ces quatre dialogues
pleins de la plus belle morale , fuccèdent
fept allégories , intitulées les Fourmis ,
les Champs Elysées , voyages dans le Microcofie
par un difciple de Pythagore , le
Songe , la Simplicité de la vie , le véritable
Amour , & l'Origine du refpect que
les hommes témoignent aux femmes. Il
n'y a prefque pas un de ces articles , qui ne
foit un morceau de génie . Les poéfies
forment la feconde partie de ce recueil , &
ne le cèdent point à la profe. Elles débutent
par une très - belle épitre fur l'amour de la
nouveauté. Suit une autre fur la vie champêtre
; & deux autres fur des fujets également
intéreffans. Des odes viennent après,
puis des ftances , des épigrammes, des contes
, des couplets , &c.
MAI 1766 . 129
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES,
ACADÉMIE S.
LETTRE d'un Négociant de LA ROCHELLE
fur le Recueil de l'Académie de la même
Ville , à M.... Confeiller au Confeil
Supérieur de P...
ENFIN , Monfieur , après pluſieurs amnées
d'un filence que la guerre feule pouvoit
occafionner , vous voilà rendu à vos
affaires , à vos études & à vos amis. Je
vois avec un plaifir infini que dans ce
long intervalle , & malgré la diftance des
lieux , vous n'avez pas perdu de vue notre
ancien commerce , & qu'il va fe renouveller
fous les aufpices les plus favorables.
Nous ne ferons plus féparés par la diverfité
de goût , cet objet éternel de difputes ,
dans les grandes comme dans les petites
chofes. Vous avez réfolu de croire déformais
à l'utilité des Académies de Provinces
, & abjurant les préjugés défavora
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
bles que vous aviez puifés dans les écrits
de quelques Ariftarques modernes , vous
êtes intimement perfuadé qu'elles peuvent
non-feulement être avantageufes aux Villes
particulières dans lefque les elles font
établies , mais encore à la république des
lettres en général.
Ce ne font point de fimples raifonnemens
qui vous ont déterminé , vous n'avez
cédé qu'à l'autorité des faits , à cette
forte de preuve , qu'on ne peut raifonnablement
ni contefter ni méconnoître.
Deux ouvrages qui vous font fucceffivement
parvenus , ont opéré ce changement.
L'hiftoire de la Rochelle ( 1 ) , par M.
Arcere , fi intéreffante par elle-même , &
d'ailleurs écrite avec une force & une
élégance continuë , a été le premier flambeau
qui a commencé à deffiller vos yeux ;
les travaux de M. Valin ( 2 ) , fur l'ordonnance
de 1681 , aujourd'hui fi connus &
recherchés dans toute l'Europe (3 ) , ont
(1) Imprimée à la Rochelle , chez Desbordes ;
& fe vend à Paris , chez Durand & Saugrain ;
premier vol. en 1756 , le ſecond vol. en 1757 ,
in-4°.
( 2 ) Avant l'Ordonnance de la Marine , feu
M.Valin avoit commenté la Coutume de la Rochelle
, imprimée chez Desbordes , & le trouve
à Paris , chez Durand ; 1756 : 3 vol . in - 4°.
(3 ) On travaille actuellement à la feconde
MAI 1766. 131
achevé de diffiper vos préventions ; &
comme vous êtes obligés par état de faire
quelquefois ufage des loix maritimes ,
vous avez fenti d'abord tout le mérite
d'un commentaire qui les éclaircit , & qui
manquoit abfolument à notre jurifprudence
nautique.
L'étonnement où vous avez été de voir
fortir des productions auffi eſtimables
d'une Académie formée dans une Ville
de commerce , a excité votre curiofité
fur les autres ouvrages que cette Société
a donnés en corps depuis fon établiſſement.
Vous m'ordonnez de vous les envoyer
par les premiers vaiffeaux qui pafferont
dans votre hémisphère , & d'y joindre
une notice des différentes pièces dont
chaque volume eft compofé .
Vous me mettriez , Monfieur , dans une
pofition bien embarraffante , s'il falloit
vous obéir à la rigueur : avez-vous donc
oublié que je ne fuis pas favant , & qu'on
parle toujours mal la langue d'une fcience
ou d'un art que l'on ne connoît qu'imparfaitement
, en un mot , que je vois trop
édition , la première étant épuifée. Ce travail fut
récompenſé par M. l'Amiral , qui envoya à l'Auteur
fon portrait dans une boëte d'or , en l'invitant
à traiter la matière des prifes fur mer , ce qui
a depuis été exécuté .
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
peu pour bien apprécier les objets ? Je veux
bien néanmoins en courir les rifques , mais
je vous préviens que j'aurai quelquefois recours
aux lumières de mes amis , dans les
fujets qui feront au- deffus de ma ſphère :
quant à ceux qui font renfermés dans le cercle
des belles - lettres , je tenterai de voler de
mes propres aîles dans ce genre de littérature
les fimples amateurs peuvent , fans
beaucoup de défavantage , lutter quelquefois
contre les Docteurs les plus redoutables
; le goût feul tient lieu d'érudition :
& c'eft ainfi que le Marquis de Sévigné,
armé à la légère , & prefqu'entièrement
ifolé , combattit avec fuccès le docte Dacier
armé de toutes pièces , & foutenu de
toutes les forces des Auteurs grecs &
latins.
Encouragé par cet exemple , que ne
m'eft- il permis de repouffer les traits hafardés
par ces détracteurs impérieux des
nouvelles Sociétés littéraires , qui voudroient
perfuader au public que l'efprit ,
le génie , les talens & les beautés même
de la nature ne peuvent éclorre que dans
le fein de la Capitale ! Mais ce feroit faire
une differtation critique , que vous n'exigez
pas , & il me fuffit ici pour détruire
un préjugé auffiévidemment injufte , d'obferver
que le génie n'a point de patrie dé
MAI 1766. 133
terminée , & qu'il naît par- tout & en tout
temps . Ainfiles Montefquieu , les Buffon ,
les Mairan , &c . &c . étoient des efprits
fupérieurs, des écrivains du premier ordre ,
avant qu'ils habitaffent le fol de Paris , &
ils n'en mériteroient pas moins notre admiration
, quand même leurs noms n'auroient
jamais décoré que les faftes acadé
miques de leurs Provinces.
Je ferois volontiers intariffable fur cet
article , fi je fuivois toute l'ardeur de mon
zèle , & je ne l'abandonne qu'à regret ,
pour vous parler des recueils . Après les
avoir légèrement parcourus , il m'a femblé
qu'ils avoient deux fortes de nuances
qui les diftinguoient de la plupart des autres
collections académiques : en effer ils
ne font remplis que des ouvrages propres
des Académiciens , & ne contiennent ni
complimens , ni éloges ; enforte qu'on ne
peut s'empêcher d'applaudir au moins au
bon efprit d'une fociété qui a fçu , dès les
premiers momens de fon exiſtence , fe paffer
de fecours étrangers , & s'affranchir de l'obligation
de mentir fouvent pour la gloire
des morts , & d'imaginer pour celle des
vivans.
Quoi qu'il en foit, l'Académie a donné
trois volumes de fes ouvrages qui ont été
134 MERCURE DE FRANCE.
imprimés en différens temps ( 4 ) . Vous
verrez au commencement du premier une
lettre de M. de Chaffiron , en forme de
relation contenant l'hiftoire de fon établiffement
, avec les pièces en entier ou par
extrait , qui parurent alors. Leur extrême
briéveté me difpenfe de vous en faire l'analyfe
; cependant pour vous en donner une
idée , je vais tranfcrire ici la lettre que M.
Gaftumeau , premier Secrétaire , fut chargé
d'écrire à M. le Comte de Maurepas ,
Miniftre de la Marine . La voici .
"
"
« L'intérêt que vous avez bien voulu
prendre à l'établiſſement de notre Académie
, eſt une de ces circonstances glo-
» rieuſes qu'elle relevera avec le plus de
» foin dans les actes publics de fa recon-
. » noiffance. Elle fe félicitera fans ceffe de
l'approbation d'un grand Miniftre , qui ,
» inftruit par lui-même des folides avan-
" tages que procurent les lettres , s'eft hâté
» de la former dès qui l'a crue propre à
» contribuer à leurs progrès. La joie que
" nous infpirent vos bontés , Monfeigneur
, eſt avouée de tous nos Conci-
( 4 ) Le premier chez Thibouft , Imprimeur
du Roi , 1747 : le fecond chez le même , 1752 :
le troiſième chez Légier , à la Rochelle , & fe
trouve à Paris , chez Mérigot ; 1763 : in- 8° .
MAI 1766. 159
30
toyens ; la Rochelle n'eft, occupée que
» de vos bienfaits : elle doit à votre heureufe
médiation auprès du Roi , ces
» ouvrages immortels qui s'élèvent fous
nos yeux pour la fûreté , & la commo-
» dité de fon commerce. Le port de la
» Rochelle rendra également fameux les
» noms de deux grands Miniftres , & ce
» fera un problême pour la poftérité , lequel
s'eft acquis plus de gloire , ou celui
qui força la nature pour éloigner la mer
» de fes bords , ou celui qui les ouvrit pour
» y faire entrer les richeffes & l'abon-
» dance » .
20
»
Que dites - vous , Monfieur , de cette
comparaifon ? Sent- elle le terroir ? Et ne
vous paroît-il pas également injufte & indécent
de renvoyer aux arts mécaniques.
des gens capables de fentir & de s'exprimer
de la forte ? Comme s'il n'y avoir
pour la Province aucune place d'honneur
fur le Parnaffe , ou qu'on dût craindre
que ceux qui y cultivent les mufes , n'augmentaffent
le nombre des mendians litté
raires , eſpèce de manoeuvres qu'elle ne
connoît point encore.
A la fuite de la lettre hiftorique de M.
de Chaffiron , vous trouverez la relation du
fiége de la Rochelle en 1573. Cette partie
détachée du corps de l'hiftoire annonça
136 MERCURE DE FRANCE.
dès lors l'énergie du pinceau de M. Arcere.
"
Je n'ai pas befoin de vous avertir que
l'extrait du morceau d'hiftoire naturelle
que vous allez lire , fort de la plume de
F'Auteur d'un excellent mémoire fur la
Pholade ( 5 ) ; vous l'euffiez reconnu à l'air
d'aifance qui caractériſe un écrivain auſſi
exercé dans ce genre que M. la Faille.
Les obfervations de M. Girard de Villards
fur les Zoophites , forment un morceau
curieux dans l'hiftoire des productions
marines. Ces fubftances organifées
ont exercé dans tous les temps la fagacité
des plus habiles Naturaliſtes : placées fur
les limites des deux règnes , elles femblent
les réunir : comme la plante , elles vivent
quoique mutilées ; elle végètent par leurs
morceaux coupés : comme l'animal , elles
en ont les fenfations , l'organe & les mouvemens.
Le corail qui en eft une des principales
, a été fujet à bien des métamorphofes.
Placé d'abord par fa dureté , fa pefanteur
& le fel qu'il contient , au rang des minéraux
, il a paffé enfuite à celui des végétaux.
Une foule de favans , Cefalpin , Boccone
, Venelte , Ray , Tournefort & Geof-
(5 ) Imprimé dans le troifième Recuil. Voyez
Hift . de la Rochelle , tom. 2 ,
aux additions.
ΜΑΙ 1766. 137
froy reconnurent qu'il appartenoit à ce
règne , en ce que fa racine étoit attachée
& fixée aux pierres & aux rochers , comme
celle des arbres l'eft à la terre . Le Comte
de Marfigly pouffa plus loin l'expérience
dans fes fameufes obfervations fur l'eau de
mer ; il découvrit en 1706 , ou plutôt il
prétendit découvrir les fleurs du corail.
M. Peyffonnel , Docteur en médecine ,
& affocié à l'Académie de la Rochelle ,
porté par une forte inclination au même
goût d'obfervations , fit les fiennes en
1719 fur ces fortes de productions , en
Egypte & en Barbarie. Il les répéta à Saint
Domingue , à la Guadeloupe , au Miffiffipi
ce fut toujours pour admirer une
merveille bien furprenante , mais qui ne
fe démentit jamais. L'habile naturaliſte
ne vit en effet dans les prétendues pétales
d'une fleur , que les bras d'un polype. Soit
que le hafard préfidât à fa découverte
foit qu'il ne la dût qu'aux efforts de fon
génie , le favant médecin crût devoir en
inftruire l'Académie des Sciences ; il lui
fit paffer en 1727 le détail de fes preuves ;
mais comme fes prétentions heurtoient
des opinions que de grandes autorités
& le temps paroiffoient avoir affermies ,
l'Académie n'y eut aucun égard , jufqu'à
ce que le célèbre Trembley , par fa décou
›
438 MERCURE DE FRANCE .
·
verte des polypes , & M. Bonnet dans fon
hiftoire des vers d'eau douce , rappellerent
& firent triompher celle de M. Peyf
fonel.
M. Bernard de Juffieu ne dédaigna pas ,
depuis cette époque , de travailler pour la
gloire des lettres fur ce fujet , & de remanier
après fon confrère la même matière.
Il vérifia fur les côtes de la Tranche
en Bas- Poitou , tout ce que M. de Villards
a vu depuis fur les rivages du pays
d'Aunis. Dans ce grand nombre de productions
, ce dernier paroît fe borner à
quelques efpèces. Les rofes & les figues
de mer , l'ortie & l'olothurie , dont la
nature étoit plus compofée & moins connue
, fixent principalement fon attention :
il en développe fur- tout l'organifation &
le méchanifme . Tantôt il defcend aux
fonctions particulières de quelques parties ,
tantôt il remonte au jeu & aux refforts
du corps entier. Il fait voir , d'après fes
propres expériences , qu'il peut appartenir
ce corps , auffi -bien à la plante par
la bouture & la fection , qu'au genre
animal par le mouvement & la contraction.
L'habile obfervateur fuit jufque
dans les moindres détails cet être mixte
que l'aveugle ignorance avoit placé au
nombre des productions informes.
ΜΑΙ 1766. 139
Donati , dans fon effai de la Mer Adriatique
, & le favant Ellis , dans fon traité
des cornallines , ont fixé à jamais le rang
des zoophites dans l'ordre de la nature
en les plaçant au nombre ou à la fuite
des polypes. Il me femble qu'on pourroit
regarder ces productions fi fingulières ,
comme des corps organifés, qui ne tiennent
aux végétaux que par la configuration extérieure
, mais qui font de vrais animaux
par leur manière de vivre , de fe reproduire
, &c. Cette opinion feroit affez
probable , fi la fenfitive qui eft généralement
reconnue pour une plante , ne fembloit
la rejetter par fa manière de végéter
en même temps comme celle- ci , & de
fentir par attouchement comme les ani→
maux.
Parmi les odes de M. Arcere qui fuivent
, il y en a plufieurs qui ont remporté
les prix des Académies de Toulouſe , de
Marſeille & de Pau. Tant de couronnes
lui affurent une place diftinguée dans le
petit nombre des Poëtes de nos jours deftinés
à paffer à la poftérité ; ainfi je ne
mettrai aucun foin pour apprécier des
ouvrages qui ont déja réuni les voix des
maîtres de l'art . D'ailleurs il en eft de la
poéfie comme de la peinture , un coup
d'oeil jetté fur l'original en apprend plus
140 MERCURE DE FRANCE .
que les defcriptions les plus exactes . La
lecture d'une fable de la Fontaine rend
mieux le génie , le ton & la manière de
cet inimitable fabuliſte , que tous les éloges
qu'on lui a donnés. Vous n'aurez donc
ici que quatre ftrophes tirées de l'ode préfentée
à S. A. S. Monfeigneur le Prince
de Conty , fur fa campagne de 1744.
Coloffes ( 1 ) immortels qui bravez les orages ,
Vous , dont le front audacieux
S'élève fièrement au- deffus des nuages ,
Et va fe perdre dans les cieux !
Sous le criftal des eaux ſe cachent vos Naïades ,
A travers les forêts je vois fuir vos Driades ;
Pan quitte les fombres vallons ;
La crainte vient troubler vos paifibles retraites ;
Les échos , effrayés du bruit de cent trompettes ,
A regret en rendent les fons .
·
·
Le Var ( 1 ) tremble à l'afpect de ce nouvel Achille ;
Enflé du tribut des ruifleaux ,
Frémiffant , i oppofe un courroux inutile ,
Et le fol orgueil de fes eaux.
Pour fervir la colère , une mer fufpendue ,
A flots précipités s'échappant de la nue ,
Apporte la foudre & la nuit :
( 1 ) Les Alpes .
( 2 ) Paffage du Var,
MAI 1766 . 141
Rien n'arrête Conty , tout cède à fa vaillance ,
La gloire l'accompagne , & l'effroi le dévance
Il marche , le triomphe fuit.
·
Redoutable château , barrière menaçante , ( 3 )!
O toi , qui furpaffes encor
Ces remparts qu'éleva des Dieux la main puiffante ,
Et que défendit un Hector ;
Le nombre , la valeur , le démon des batailles
Vainement réunis , défendent tes murailles.
Tombe , Montalban , fous nos coups ;
Vois du premier Céfar renaître les miracles
Oppofe les périls , raffemble les obftacles
Conty faura les vaincre tous .
>
Elèves des beaux arts , dans la cité fameuſe ( 4 ) ↓
Qui vit autrefois un Héros
Du fuperbe Océan dompter l'onde écumeuſe
Et des mers enchaîner les flots ;
De votre protecteur ofez graver l'hiftoire
Sur le bronze immortel du temple de mémoire
Qu'il foit le fujet de vos chans :
Son nom fans vos travaux volera d'âge en âge ;
Mais il faut de vos coeurs éternifer l'hommage
Par le tribut de vos accens.
(3 ) Prife du Château du Montalban .
(4 ) MM. de l'Académie,
142 MERCURE DE FRANCE .
Nous avons , Monfieur , plufieurs éditions
des poefies de M. Bologne ( 6 ) : vertueux
& chrétien , il n'a prefque délié fa
langue que pour chanter les louanges
de la Divinité. Un des principaux caractères
de ce poëte , eft de paroître pénétré
de fon fujet & d'en pénétrer les autres . Il
remplit parfaitement le précepte d'Horace :
Si vis me flere , dolendum eft , & c. Pour
moi , je fors toujours un peu meilleur de
la lecture de fes odes facrées , & je ne ſaurois
réciter fans émotion fon pfeaume 102,
Benedic anima mea domino , & omnia, &c .
Jugez par ces morceaux , fi j'ai tort ou
raiſon.
Rayon de la divine effence ,
Vous qui participez à fon éternité ,
Rendez gloire , mon âme , au Dieu de majeſté
Qui remplit l'univers de fa magnificence .
De fes graces fur vous il ouvre les tréſors ,
Que dis-je ? il fe donne lui- même ;
Pour chanter fes faveurs épuifez vos efforts ,
Célébrez fa grandeur fuprême ,
De mon coeur à l'envi fecondez les tranſports.
L'ode eft terminée par ces trois ftrophes.
(6) La dernière en 1758 , chez la veuve Thibouft.
ΜΑΙ 1766. 143
Vous , premiers nés de fa puiffance ,
A fervir votre Roi , Miniftres empreffés ,
Anges , qui dans le rang où vous êtes placés ,
N'en rendez à ſa voix que plus d'obéiſſance :
Vous tous , efprits heureux, qui compofez la Cour ,
Qui le contemplez fans nuages ;
·
Redoublez , s'il fe peut , vos tranſports en ce jour,
Offrez lui pour moi vos hommages ,
Suppléez aux efforts d'un impuiffant amour.
Goufre profond , vaſte carrière ,
Océan qu'il contient dans le creux de fa main
Tyran impétueux qui foulevez en vain
Des flors dont ſa parole a fixé la barrière :
Pavillon lumineux qui couvrez l'univers ,
Fiers monts qu'il pèfe à la balance ,
Globe que de trois doigts il fufpend dans les airs ,
Louez l'Etre par excellence ,
Qui fçut vous embellir de tant d'êtres divers
Vous enfin , fon dernier ouvrage ,
Vous , que l'Auteur de tout a feul envisagé ,
Noble Fils de la terre , univers abrégé ,
Sur qui feul de fon front il imprima l'image ,
Homme , offrez - lui ce coeur dont il eft fi jaloux :
A vous feul il s'eft fait connoître ;
Faites de le louer votre emploi le plus doux ,
Aimez , fervez l'aimable maître
Qui vous forma pour lui , comme il fit tout pour
yous.
144 MERCURE DE FRANCE.
En lifant les poéfies de M. de Boifragon
( 7 ) , vous regretterez que cet Académicien
, ami , difciple & compatriote
de M. Bologne , ait été enlevé au commencement
de fa carrière . Je crois qu'il
n'y a de fes ouvrages imprimés , que les
cinq odes compriſes dans ce volume ; mais
on en voit affez pour fentir que fa verve
étoit reimplie de douceur & de nobleſſe ,
dans le goût de celle de fon Maître. La
traduction du cantique de Moyfe , eft une
très - bonne pièce , & toute éclatante de
beautés ; en voici feulement deux ftrophes.
Il eſt le tout- puiffant , le Dieu fort , l'invincible ;
Nous avons vu par lui l'ennemi confondu :
Il s'eft armé pour nous de fon glaive inviſible ;
Son bras s'eft fait fentir au foldat éperdu.
Tel qu'un rocher brifé , dans fa chûte rapide ,
Soudain de l'élément liquide
Perce l'horrible immenfité ;
Tel Pharaon , Grand Dieu , devenu ta victime ,
Dans l'éternelle nuit de l'effrayant abîme ,
Eft pour jamais précipité.
A ce coup éclatant ta gloire intéreſſée
A plongé dans le deuil la fuperbe Memphis ;
Tu devois , pour venger ta grandeur offenfée ,
Ce jufte châtiment à fes coupables fils.
( 7 ) Lieutenant- Particulier au Préfidial d'An
goulême.
Ainfi
MAI 1766.
145
Ainfi que dans la plaine , allumé par la foudre ,
Le feu vengeur réduit en poudre
L'eſpoir du trifte laboureur ;
Ainfi de fa puiffance & d'orgueil ennivrée ,
Toute la nation vient d'être dévorée
Par le fouffle de ta fureur.
Après ce que je viens de vous dire des
accens pieux des poëtes de l'Académie ,
vous ne ferez pas furpris de ceux qui règnent
dans les deux drames lyriques de
M. l'Abbé Bonvallet , l'un intitulé Jefus
naiffant , & l'autre les Fêtes de la France ( 8).
Ce qu'il y a de remarquable dans cette
double production , c'eft qu'elle eft la première,
qui ait introduit l'auteur fur le parnaffe
, & qu'il n'y a pas remonté depuis ,
quoiqu'il pût fe flatter d'y figurer avec
honneur. Au refte l'aſſociation des anges
avec les bergers , eft fondée fur l'écriture ,
& c'eft moins le fond des chofes qu'il faut
examiner ici que la manière de les dire ;
fi le tour eft bon , tout est bien.
Dans la première paftorale , deux bergères
chantent cette arriette , imitée de la
fameufe cantate de Circé , fa voix redoutable.
&c.
( 8 ) Ces deux Paftorales , dédiées à la Reine ,
ont été repréfentées par les Demoiselles de l'Enfant
Jé.us.
G
146 MERCURE
DE FRANCE
.
La terre riante
Ici nous préfente
La fcène touchante
Des plus doux objets.
De fes premiers traits
L'aurore naiffante
Dore nos forêts ..
L'oeil de la nature ,
>
Le flambeau des cieux ,
D'une clarté pure
Y répand les feux .
Si vous étiez moins profane , vous fentiriez
avec plus de plaifir les beautés des
livres faints renfermées dans ce récitatif
que l'auteur fait chanter par un ange
dans la troiſième fcène du même poëme.
Tout va changer dans la nature :
Tout va de fa préfence éprouver les effets.
Ainfi qu'aux premiers jours , fans foins & fans
culture ,
D'abondantes moiffons couvriront les guerets.
L'hyver , au fein des campagnes fleuries ,
Ne féchera plus les gafons :
Et les feux du printemps dans les vertes prairies ,
Parmi les plantes chéries ,
Ne feront plus germer de funeftes poiſons.
Les fortunés Bergeis , au fon de la muſette ,
MA I 1966.
Verront bondir enſemble & le tigre & l'agneau »
Un tendre enfant , fous la même houlette ,
Les conduira dans le même hameau.
On verra l'ours & le lion paifibles ,
Dans leurs griffes terribles ,
Bercer le jeune chévreau .
Entre les fleurs & la fougère
L'enfant le plus timide ira flatter l'afpic ,
Et porter fa main légère
Sur la tête du bafilic .
Dans la paftorale des Fêtes de la France,
on apperçoit le fonds des mêmes couleurs ;
toujours vives , nobles & afforties à la na
ture du poëme. Les acteurs y font même
peu différents des premiers , car aflurément
les Demoifelles de l'Enfant Jefus
font auffi des anges . Quant aux divers
mouvemens que le poëte a voulu infpirer
à fes auditeurs , le degré de ſenſibilité n'a
pu être le même ; l'intérêt de la fanté du
Roi étoit feul capable d'émouvoir tous
les coeurs , au lieu que la joie toute celefte
des anges eſt un ſentiment épuré qui ne
trouve pas toujours toutes les âmes également
préparées à le recevoir.
Je vous laiffe à decider fi le fonge que
Crébillon prête à Clitemneflre ( 9 ) , a plus
( 9 ) Dans Electre.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
de force & de chaleur que celui M.
que
Bonvallet a mis dans la bouche d'Eulalie,
premier perfonnage de fon drame.
Sa voix parloit encor. A fes cris redoutés ,
L'altre du jour perdit fes fertiles clartés :
Une main l'arrêta dans fa courſe brillante :
La lune pâle & défaillante
N'éclaira plus la nuit de fes feux empruntés ;
Je vis avec effroi fes bords enfanglantés .
Ainfi le ciel , couvert de ténébreux nuages ,
N'offroit à mes regards que les triftes préfages
Du plus affreux de tous les coups.
L'air en feu mugiffoit fous l'effort des orages ,
Tout l'univers fembloit s'être armé contre nous :
Les torrens du haut des montagnes ,
Roulant leurs flots & leur couroux
Inondoient les vaſtes campagnes :
1
Les aquilons fougueux , fecondant leur fureur ,
Des vergers & des bois préparoient les ruines ,
Et des armes brifés ébranlant les racines ,>
Souffloient de tous côtés le ravage & l'horreur,
Quoique ce premier recueil foit terminé
dans l'impreffion , par les deux drames
de M. l'Abbé Bonvallet , cependant je fçais
qu'il devoit contenir encore un difcours
fur ce que les fciences & les arts doivent à
Pimagination. On ne trouve point cette
MAI 1766. 149
piéce dans le dépôt de l'Académie , Mais
il y en a eu un extrait affez long dans le
Mercure du mois de Janvier 1741. C'est
la fin de cet extrait que je joins ici , & qui
fuffira pour vous faire connoître la trèsbrillante
imagination de M. l'Abbé Brians
( 10 ).
La première partie eft destinée à prouver
l'utilité de l'imagination dans les arts qui
empruntent d'elle leurs plus nobles idées ,
comme l'Architecture , la Peinture , la
Sculpture , & c. Dans la feconde , l'auteur
montre ce qu'elle a d'agréable , & parcourt
les différens ouvrages enfantés par le génie
chez les anciens & les modernes ; il s'exprime
ainſi en parlant du paradis perdur :
« Milton auroit remis dans fon ancien
» luftre toutes les richeffes de l'Epopée ,
» s'il avoit pu fe borner , dans un fujet,
» le plus grand qui fut jamais..... A lui
n
feul étoit réfervé l'honneur de faire la
» découverte du monde idéal , à travers
» l'anarchie du cahos ; de meſurer fans
» s'étonner les profondeurs de l'abyme impénétrable
; de fuivre d'un oeil fixe les
» révolutions du royaume infernal' ; de d'é-
» crire d'un style plus qu'humain les tranf
» ports de l'ange jaloux , fes combats ful-
» minans , les noirs accès de fa rage , fon
( 10 ) Chanoine de la Rochelle.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
» atroce , fon indomptable fierté , fous les
» éclats embrafés de fes ruines , & la triſte
revanche qu'il prit dans fa défaite & fon
défefpoir , fur l'homme innocent mais
foible ".
Ce n'eſt pas feulement dans les fujets
intéreffans que l'imagination eft capable
d'attacher par l'agrément , elle fçait aufli
en répandre jufque dans les fujets les plus
fimples & les plus communs , tels que
la defcription que donne M. l'Abbé Brian's
d'un feu d'artifice .
« Sur la fin de ces beaux jours confacrés
à l'allégreffe publique , on entend gron-
» der des tonnères d'un heureux préſage .
» A l'inſtant s'élevent juſqu'aux aftres un
» million de flambeaux qui les imitent ;
» l'air file , il fe couvre de feux qui fé
croifent , & qui femblent former des
voûtes ardentes : des gerbes de feu fe
» détachent de ces voûtes , fe replient fur
» elles-mêmes , & fe diffipent avec fracas.
" Les flammes imitent les ondes , elles
و ر
flottent , elles fe précipitent en caſcades,
elles forment des nappes au pied des
» volcans qui vomiffent des tourbillons de
feu. Quelle charmante confufion ! Quel
heureux renversement dans l'ordre de la
nature ! Un élément femble avoir lui
» feul emprunté la forme & le jeu de tous
MAI 1766.
93
33
les autres . Le feu vole , il nage , il plonge,
» il ferpente , il s'éleve , il jaillit , il circule
, il tourne comme un foleil , fut
fon propre centre , & c'eft d'une imagi-
» nation vive & brillante qu'eft enfanté
» ce Prothée ».
>>
و د
"
"
ود
Lauteur finit par ce morceau dans le
quel il raffemble quelques- unes des plus
grandes images , dont les Prophètes fe font
fervis pour exprimer la majefté de Dieu ."
Fuyez idées , fentimens vulgaires ;
poëtes prophanes fufpendez vos lyres' ,
brifez vos luths ; une harmonie plus touchante
frappe , enleve nos chants .... ô
prodige Les cieux s'ouvrent ! Quel
" fpectacle ! ... Le Roi des fiècles paroît ,
il s'avance , il fort d'un féjour éblouiffant
, inacceffible. De longs fillons de
» lumière flottent fous fes pas . Les feux
» de fa pourpre teignent les nuages étincelans
qu'il foule : il fend les airs fur les
aîles tremblantes des vents dociles . A fa
» marche , le fommet orgueilleux des
» montagnes s'incline , leurs volcans embrafés
redoublent , prêts à fervir fa co-
» lère. Il monte fur les flots fufpendus :
quel char de triomphe ! La mer le voit ,
» elle fuit de frayeur , elle retire fes vagues
précipitées , amoncelées contre les rochers
efcarpés de ces rives lointaines
و د
و و
و د
""
و د
ود
"
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
» qui retentiſſent du coup en bondiſſant å
leur tour. Mer , flots , pourquoi vous re-
» courber fur vous même ?…….…. Et vous
» montagnes ! rochers ! Pourquoi vous é-
» branler ? pourquoi treffaillir? Arrêtés ! …..
» La nature fe diffout- elle ? va- t- elle s'é-
" crouler & difparoître ?
« Non : fon maître parle. A l'inftant je
» vois l'orgueuilleufe mer obéir. Cette
» mer fi affreufe dans ſa colère , n'eſt plus
qu'un enfant qui fe débat dans fes langes.
» Tout renaît dans la nature , dès qu'à l'air
» de maître le Tout- Puiffant fait fuccéder
» celui d'un époux careffant.... Heureufe
» terre , ouvre ton fein à la lumière , à la
" voix qui te rend féconde , & que tes
» enfans treffailliffent tous d'allègreffe avec
» toi , fous un empire fi glorieux & fi
» doux ».
"
Si la lecture de cette lettre a pu raffermir
votre eftime pour les établiffemens littéraires
de province , à quel point ne s'accroîtroit-
telle pas encore fi je pouvois vous
donner une idée fuffifante des travaux &
des progrès de plufieurs autres Académies ,
telles que celles de Lyon , de Rouen , de
Dijon, & c. &c. &c . quipofsèdent un grand
nombre de fujets excellens ?
Je fuis , &c.
MAI 1766. 153
'ACADÉMIE des Belles- Lettres de MON
TAUBAN.
LE 7 Février 1766, l'Académie des
Belles Lettres de Montauban a fait célé
brer dans l'Eglife de la Paroiffe , un fervice
folemnel pour le repos de l'âme de feu
Monfeigneur le Dauphin , & le même jour
elle tint dans la grand'falle de l'Hôtel
de Ville une féance publique uniquement
confacrée à l'éloge funèbre de ce
Prince , prononcé par M. l'Abbé Bellet
l'un des académiciens. Le difcours qui juftifie
les regrets de la France , a été imprimé
, & fe vend à Montauban , chez
Charles Chrofilhes , Libraire , & à Paris ,
chez J. C. Panckoucke , Libraire , rue & à
côté de la Comédie Françoiſe . L'Auteur y
démontre , fans fafte & fans Aatterie
mais avec une noble fimplicité , que Mgc
" le Dauphin avoit été accordé aux veux
» de la France pour continuer , pour
» perpétuer la gloire de la Maifon Royale ,
» & pour donner aux peuples le rare exemple
d'un Prince fagement appliqué dans
» le féjour de la diffipation & du tumulte ,
incorruptible dans le pays natal des paf
"
2-
2
, י
י
G
154 MERCURE DE FRANCE.
» fions les plus redoutables , tendre &
compatiffant dans un rang que l'on a
» fouvent eu lieu de croire inacceffible aux
» fentimens de la nature , chrétien fincère
» dans un fiècle qui panche vers l'incré--
» dulité , & plus grand au fein de la mort
6 que s'il avoit été fur le trône le plus
» brillant.... Heureux , ajouta- t- il , que
» la main de la Religion m'aide à cueillir
les fleurs que j'ai à répandre fur fon
>>> tombeau » !
AGRICULTURE.
AVIS de la Société Royale d'Agriculture
de PARIS , aux Cultivateurs.
Nous fommes redevables aux tentatives
& aux expériences de plufieurs Citoyens
zèlés de la certitude, que des moutons
de races étrangères tranfportés dans
plufieurs Provinces du Royaume peuvent
yréuffir fans dégénérer , & qu'en accouplant
les beliers de ces races avec les brebis
des efpèces communes de France , la
qualité des laines s'eft améliorée fenfiblement
dès les premières portées , de manière
qu'en peu d'années l'on peut parve
MA I 1766 . ISS
nir à changer totalement la nature des plus
médiocres troupeaux . Cette branche de
l'Agriculture eft trop importante pour laiffer
rien ignorer aux cultivateurs de ce
qui peut concourir à la perfectionner.
L'Angleterre & l'Espagne ne jouiffent
d'un avantage qui fait une partie de leurs
richeffes que depuis qu'elles ont tranfplanté
chez elles des races étrangères , qui
s'y font naturalifées. Pourquoi ne fuivrions
nous pas un exemple que la France
par fa pofition doit fe promettre de voir
couronné des mêmes fuccès ?
Mais comme peu de cultivateurs font
à portée de réformer entièrement leurs
troupeaux , & en état de remplacer aux
rifques des événemens , par de belles races
étrangères , les bêtes à laine communes &
chétives que nous élèvons prefque partout
; ce n'eft qu'infenfiblement que nous
pouvons efpérer des changemens dans
cette partie négligée , en ne propofant que
les moyens les plus économiques à portée
du plus grand nombre des cultivateurs.
C'est dans la vue de leur faciliter ces
moyens que la Société croit devoir leur
faire part du réſultat du mémoire qui lui
a été communiqué par un de fes affociés.
Il y a quelques années que M. M....
fit venir dans une ferme des environs de
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Paris un troupeau de bêtes Flandrines
tirées des cantons les plus eftimés. Il y
joignit un belier d'Angleterre pour rendre
fon expérience plus étendue. Il y a
cinq ans que le troupeau tranfplanté s'y
foutient , il s'eft même renouvellé prefqu'entièrement
fans avoir dégénéré malgré
le changement du climar , & la différence
des pâturages bien inférieurs à ceux de
Flandres. La race flamande s'eft perpétuée
dans toute fa beauté , & il s'en eft formé
une nouvelle qui tient de l'anglaife & de
la flamande ..
Comme les portées de l'hiver de 1765
à 1766 ont donné fuffisamment d'agneaux
mâles pour en pouvoir aider les cultivateurs
qui défireroient en faire l'effai fur
leurs troupeaux ; la Société à engagé M.
M.... à vouloir en céder ce qu'il pourroit
détacher du fien à un prix beaucoup audeffous
de leur valeur , pour en faciliter
l'achat aux cultivateurs.. Ces beliers.ne feront
en état de fervir les brebis qu'à la
remonte de 176.7 ; mais étant intéreffant
qu'ils s'accoutument de bonne heure à la
température & aux pâturages des endroits
où ils auront été tranfplantés , la Société a
cru devoir donner cet avis dès aujour
d'hui ; & elle invite les cultivateurs à
voir par eux- mêmes avant la tonte , le
MAI 1766. IST
troupeau qui fert de pepinière aux beliers
qu'elle leur propofe de fe procurer , afin
qu'ils foient à portée de juger combien il
eft avantageux d'élever une race auffi fupérieure
à tous égards de préférence aux
efpèces communes qu'ils perpétuent faute
de fecours pour l'améliorer. Ils peuvent
s'adreffer au fieur Diot , à la Ferme du
Perreux près Nogent-fur -Marne, par Vincennes
La Société ne croit pas inutile d'obfer
ver en même temps aux cultivateurs que
les caufes principales du dépériffement de
nos bêtes à laine en France font , 1 °. que
l'on fait communément ufage de beliers
trop jeunes , & qu'ils font énervés avant
l'âge où ils pourroient être dans toute leur
force. 2°. Que l'on donne aux beliers trop
de brebis à fervir , ce qui produit le même
inconvénient. Vingt ou vingt-cinq brebis
fuffisent pour un belier qui doit toujours
être féparé du refte du troupeau , excepté
vers la Saint Michel , époque la plus con
venable pour l'accouplement des brebis.
58 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
ON nous a remis un portrait gravé d'a
près M. Vigée , par M. Littret , repréfentant
un Magiftrat dont le nom ne fe
trouve point au bas de l'eftampe ; mais
où, indépendamment de cette infcription ,
res urbanas...moribus ornat , legibus emendat
, paffage d'Horace fi juftement appli
qué à la perfonne repréſentée , on reconnoît
dès le premier coup d'oeil un Magiftrat
auffi cher aux citoyens en général
qu'en particulier à ceux qui cultivent les
lettres.
Ce morceau de gravure qui , par la
beauté , le moelleux & la force du burin ,
ne peut que faire le plus grand honneur
au jeune & ingénieux artifte , a été préfenté
à M. de Sartine , Lieutenant Général
de Police de cette Capitale , par M.
d'Hémery , Infpecteur de la Librairie
comme un foible , mais jufte tribut de fa
refpectueufe reconnoiffance.
MAI 1766. 159
PROSPECTUS.
LE fuperbe monument que la ville de
Reims vient d'ériger dans fes murs , comme
un témoignage de fa reconnoiffance
& de fon amour pour le meilleur des
Rois , ne pouvoit manquer par le caractère
qu'il porte d'intéreffer toute la Nation .
Le fublime génie de M. Pigalle en a reçu
dans les papiers publics les éloges les plus
grands & les plus mérités.
Tous les artiftes & amateurs , applau→
diffant à l'attention que le corps des Magiftrats
a eue de mettre au jour les différen
tes vuës de ce monument , de la place qui
le renferme , & des principaux bâtimens à
fes abords , aiment à fe le procurer avec
empreffement.
Ileft naturel d'y joindre, comme on paroît
le défirer ardemment , les vues des fêtes
magnifiques & galantes qui fe font données
dans la même Ville , à l'occafion de la cérémonie
inaugurale de la ftatuë de SA MAJESTE
, ainsi que celles des portes & fon
taines que l'on a annoncé devoir y être
fucceffivement exécutées , conformément
au projet de M. le Gendre , Infpecteur
160 MERCURE DE FRANCE.
Général des ponts & chauffées & ports ma
ritimes du commerce , illuftré dans la
carrière des arts par plufieurs monumens
recommandables , notamment par la nouvelle
place.
Les feurs Varin frères , Graveurs , animés
par l'approbation & la protection de
M. Rouillé d'Orfeuil , Intendant de la Province
, & de MM. les Magiftrats de la
Ville de Reims , fe propofent de mettre
au jour cette collection intéreſſante , ſous
le même format que celle des vues du
monument de la place.
3
M. le Gendre leur communique les
deffeins des portes & fontaines ; M. Lefebvre
Sous- Ingénieur des ponts & chauffées
de la Province , ainfi que M. Clermont
Profeffeur de Peinture de l'Académie de
Saint Luc & de l'Ecole de Reims , leur
livrent les vues des Fêtes ; & le célèbre
M. Cochin , protecteur zèlé d'un art auquel
il a donné le plus grand luftre , veut bien
diriger cette entrepriſe.
MM. les Magiftrats de Reims , toujours
guidés par une fage économie , préférant
d'ailleurs à toutes autres dépenfes
la continuttion des bâtimens projettés ;
confeillent & déterminent les fieurs Varin
à propoſer au Public une foufcription à
se fujet.
MAI 1766. 161
a
La collection complette confiftera en
douze planches de vues :
La première offrira l'heure de la cérémonie
inaugurale , où tous les différens
Corps affemblés arrivent fur la place pour
complimenter SA MAJESTÉ.
La deuxième donnera le temple de la
Reconnoiffance , érigé dans la place de la
Coûture , fur lequel on avoit difpofé l'artifice
, & cette planche retracera l'inſtant
même de fon exécution ,
La troisième rendra l'ouverture du bal
donné dans une falle conftruite dans les
promenades publiques , ( & dont le coup
d'oeil fut fi raviffant ).
La quatrième repréſentera les danfes du
peuple , auprès de la pyramide d'illumina
tion élevée dans l'efplanade de la porte
de Mars , avec la diftribution des pains.
vin & viande.
>
Plus huit autres , dont fix portes & deux
fontaines , données fur des points de vuës
intéreffants & variés, deviendront pittorefques
par les acceffoires dont ils font fufceptibles
; auxquels on joindra les plans
géométraux & la deſcription détaillée des
fêtes.
CONDITIONS.
La foufcription fera ouverte depuis le
162 MERCURE DE FRANCE.
premier Avril prochain , juſqu'au quinze.
de Juillet fuivant inclufivement.
En foufcrivant on payera neuf livres ;
& en recevant au mois de Juillet 1767
les deux premières eftampes , l'une la falle
de bal , & l'autre le temple ou le feu d'artifice
, on paiera neuf livres. Ceux qui
auront foufcrit pour le total de l'ouvrage ,
en recevant au mois de Juillet 1768 les
deux autres eftampes , l'une la cérémonie
inaugurale , & l'autre la diftribution des
pains , vin & viande & la defcription de
ces fêtes , paieront neuf livres , & ceux
qui n'auront foufcrit que pour les fêtes ,
paieront fix livres feulement ; & en recevant
les portes & fontaines & leurs plans
géométraux au mois de Juillet 1769 , il
fera payé les autres neuf livres reftant ; ce
qui fera pour le total trente fix livres , &
vingt-quatre livres pour les fêtes feulement.
L'on ne diftribuera les eftampes aux
foufcripteurs que lorfque M. Cochin en
aura approuvé les retouches , dont les plus
belles épreuves feront par préférence délivrées
aux foufcripteurs fuivant l'ordre des
foufcriptions.
Le prix de la collection complette ſera
de cinquante livres pour les perfonnes qui
n'auront pas foufcrit , & celui des fêtes
feulement trente - fix livres.
MAI 1766. $163
On adreffera les foufcriptions à Reims ,
chez M. Callou , Receveur de la Ville ,
Tue du Porte - Enfeigne ; & à Paris , chez
M. Jombert , Libraire du Roi pour le génie
& l'artillerie , rue Dauphine , à l'image
Notre- Dame , chargés de la réception des
fonds , dont ils donneront une reconnoiffance.
Tous ces travaux feront éxécutés à Reims,
à l'ancienne Douanne , rue du Bourg- de-
Veflé.
MUSIQUE.
PREMIER REMIER Recueil d'ariettes choifies
avec accompagnement de guittare , par
Mlle Paifible , & accompagnement de
violon ad libitum , par M. fon frère , avec
baffle chiffrée , dédié aux Amateurs . Prix
en blanc 7 liv. 4 fols. Se vend à Paris ,
chez les Auteurs , rue de Richelieu , aux
Ecuries de feu Mde la Ducheffe d'Orléans ,
& aux adreffes ordinaires.
Quoique ce Recueil ait d'autres accompagnemens
que celui de guittare , ils ne
font pas pour cela obligés ; l'intention des
Auteurs a été de le rendre utile , non -feulementaux
perfonnes qui jouent de la guit164
MERCURE DE FRANCE.
tare , mais encore à celles qui s'accompagnent
du clavecin , & peut auffi former
un petit concert par le moyen du chant ,
du violon & de la baffe. Ce Recueil doit
paroître au commencement du mois de
Mai.
PREMIER Recueil de duo , airs , vaudevilles
, & c. avec accompagnement de
violon & baffe continuë , dédié à Clément
Marot : par M. P *** ; prix 3 liv. 12 fols.
A Paris , chez Mde Vendôme , rue Saint
Honoré , même maiſon du trait galant ,
l'escalier à gauche en entrant par la portecochère,
& aux adreffes ordinaires.
A. P. D. R.
1
MAI 1766. 15
ARTICLE V.
LA
SPECTACLES.
OPÉRA.
A première repréſentation d'Aline ;
Reine de Golconde , que nous avions annoncée
pour le 13 Avril
, n'a été donnée
que le mardi
15 , à caufe
de l'indifpofition
d'un Acteur
principal
. Il y avoit
une
des plus
nombreufes
affemblées
que l'on
puiffe
voir à nos théâtres
, & elle a été à
peu près telle jufques
& compriſe
la cinquième
repréfentation
, après
laquelle
on
écrit cet article
.
Il est très -peu d'Opéra qui n'éprouve
d'abord beaucoup de cenfures fur l'une
des deux parties qui les conftituent , & fou
vent fur toutes les deux ; celui - ci étant
d'un genre qui n'avoit pas encore été introduit
dans les opéras héroïques , a été
moins exempt qu'aucun autre de ces critiques.
Ce n'eft pas ici le lieu de les difcuter.
Quel qu'en foit l'événement , on rendra
compte fidèlement dans les prochains
166 MERCURE DE FRANCE .
Mercures de la fuite qu'aura eue la première
affluence des Spectateurs . .2
Nous allons fatisfaire à l'empreffement
de nos Lecteurs de Province , en leur donnant
quelque connoiffance de cette nouveauté
, par l'extrait du poëme , le détail
du Spectacle , & quelques légères obfer
vations à ce fujet.
EXTRAIT d'ALINE , REINE DE GOLCONDE,
Ballet héroïque en trois actes.
Repréfenté pour la première fois par l'Académie
Royale de Mufique le Mardi,
15 Avril 1766.
Le Poëme de M. SEDAINE . On a défigné par
M . *** fur le livre des paroles de l'Académie l'Àuteur
de la mufique , ( que nous avons nommé ,
dans le premier vol. d'Avril , à l'art. de l'Opéra ) ,
" L'Auteur du Poëme en explique lefujet par un
avertiffement fi court , qu'au lieu de l'extraire
nous le tranfcrivons.
« Le joli conte d'Aline , dit- il , m'a
» paru fi répandu dans le Public & fi di-
» gne de l'être , que je n'ai point hésité de
» le mettre au théâtre. Le fujet en eſt ſi
» connu , qu'il pourroit fe paffer de pro-
» gramme ; en effet , qui ne fait pas que
MAI 1766. 167
» S. Phar, Gentilhomme François, à peine
» adoleſcent , rencontra l'innocente Aline
かdans un vallon , au lever de l'aurore ?
» Se voir , s'aimer , fe le dire , ne fut
» pour ce joli couple que l'affaire d'un
» inftant . S. Phar , forcé de quitter ſa bergère
, lui donna un anneau d'or , qu'ik
» la pria de conferver toute fa vie.
ود
""
"""
Quelques années après , par un de ces
» événemens , qui n'a ( 1 ) pas beſoin de
preuves , Aline devint Reine de Gol-
» conde ( 2 ) , le coeur toujours occupé de.
» fon premier amour , elle fit arranger
» dans fon parc un lieu femblable à celui
ou elle avoit connu S. Phar.
ود
ور
» Par un événement peut-être auffi fingulier
, S. Phar quitte la France , paffe
dans les Indes , & eft nommé Ambaf-
» fadeur vers la Reine de Golconde ; il en
» eft reconnu ( premier acte ) . Elle ſe pré-
" fente à lui habillée en bergère ( fecond
( 1 ) Il faut qui n'ont. Apparemment que cette
incorrection provient de l'impreffion , elle ne peut
être imputée au Poète.
( 2 ) Il eſt vrai que dans le conte il n'y a aucune
preuve des événeniens qui portèrent Aline fur le
trône de Golconde ; mais ces événemens y font
énoncés & détaillés , l'Auteur du Poëme d'Opéra
les a fupprimés. Ceux qui connoiflent le conte
en fentent bien la raiſon ; mais il faut le connoître
pour entendre le Drame.
168 MERCURE DE FRANCE .
acte ) , & ils s'aiment comme le premier
jour ( troisième acte ).
L'hiſtoire , ajoute M. Sedaine , ne dit
pas que Saint- Phar monta fur le trône
» de Golconde , mais Aline a fans doute
fait pour Saint Phar ce qu'Angélique a
Medor """
ور
คร
fait
pour
PERSONNAGES. ACTEURS.
ALINE , Reine de Gol- Mlle ARNOULD ..
conde ,
ZELIS , amie & Confi- Mlle DURANCI ( 1 ) .
dente de la Reine ,
US BECK, Seigneur Gol- M. LEGROS.
condois ,
SAINT - PHAR , Géné- M. LARRIVÉE.
ral François ,
DURAND. Un VIBILLARD , Ber. M. Durand.
ger ,
Une BERGERE , Mlle DUBRIEULLE (2).
Les perfonnages des chceurs & des divertiſſemens
font des OFFICIERS FRANÇOIS & GOLCONDOIS , des
SOLDATS DE CES DEUX NATIONS , des GUERRIERS
GOLCONDOIS des AMAZONES GOLCONDOISES ,
MANDARINS , PEUPLES GOLCONDOIS , BERGERS &
BERGERES , PASTRES & PASTOURELLES , MATELOTS
& MATELOTES.
>
La fcène eft à Golconde.
4
(1 ) Remplacée par Mile Dubrieulle.
( 2 ) Remplacée par Mile Fontenai.
AU
MAI 1766. 169
Au premier acte le théâtre repréſente une
falle du palais de la Reine , deſtinée aux audiences
, dans laquelle eft un trône élevé fur quelques
gradins .
Les grands Seigneurs Golcondois font fuppofés
attendre la Reine ; ils font précédés par USBECK.
On commence par le choeur .
Chantons la Reine de Golconde ,
Qu'elle foit toujours
Les amours ,
La gloire & le bonheur du monde.
Usbeck annonce la Reine en avertiffant de fe
profterner. Elle arrive , le vifage couvert d'un
voile , accompagnée de Zélis , des autres femmes
de fa fuite , des Mandarins , Gardes , Amazones ;
elle eft précédée & fuivie par un cortège de Soldats
& d'Officiers Golcondois qui forment une marche
dans un genre d'exercice étranger à nos ufages.
Tous les grands fe profternent la Reine
monte à fon trône, en s'appuyant fur Zélis.Usbeck
dit :
Que le Général des François
Soit introduit dans le palais.
:
On ouvre les portes du palais ; Saint - Phar
entre précédé & fuivi d'une garde Golcondoife &
d'un cortège d'Officiers & de Soldats François..
Arrivé aux pieds du trône , Saint- Phar allure
la Reine du plus vif attachement de fa nation ; il
termine agréablement ce compliment par les
jolis vers fuivans ;
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Hé , quel François ne feroit pas enchanté
De remplir un traité que dicte la fageffe
Sous l'empire de la beauté !
Usbeck déclare à l'Ambaſſadeur , de la part de
la Reine , qu'elle veut renouveller avec la Nation
Françoife une alliance de paix. Saint- Phar , dans
un air que le choeur répéte , répond du zèle & des
bras de fes braves compatriotes pour défendre la
Souveraine contre les ennemis .
Zélis , après avoir pris l'ordre de la Reine ,
vient dire à Saint- Phar :
Ne quittez pas fitôt ce fortuné féjour ,
La Reine vous invite aux fêres de fa cour.
Après que l'Ambaffadeur eft retiré & toute la
Cour rentrée dans le palais , la Reine fe dévoile,
pour Zélis , en lui confiant que cet Ambaffadeur
eft ce François , ce guerrier , ce Saint- Phar en un
mot que fon coeur adore toujours. Les fentimens
de fa paffion & les mouvemens qu'elle a éprouvés
en revoyant ce premier objet de fa tendrelle , font
exprimés dans un air du genre de romance , ainfi
que prefque tout le corps de cet Opéra.
Sur ce que Zélis demande à la Reine quels
moyens elle emploiera pour favoir fi le coeur de
Saint-Phar elt fidèle à fes premiers feux , celle - ci
répond par cette agréable deſcription :
Tu connois ce gazon arrofé de mes larmes ,
Ce hameau , par mes foins élevé fous mes yeux ,
Ce boccage i plein de charmes ,
Ce bofquet fi délicieux ;
MAI 1766. 175
C'eft image des lieux où mon âme charmée
S'est vouée à l'objet que je n'ai pu bannir :
C'eſt-là que mon âme calmée
Jouit de fon reffouvenir , & c.
}
C’eft - là que la Reine projette de s'offrir aux
yeux de Saint- Phar le lendemain au lever de
l'aurore , fous la formé qu'elle avoit lorſqu'elle
le connut pour la première fois , & de redevenir
pour ce moment même Bergere , la même
Aline qui avoit touché fon coeur. Zélis doute
avec raifon , qu'il puifle en croire ſes yeux ; mais
la Reine ajoute :
Prends cet anneau : fi de ce gage
Il ne réconnoît pas le prix ,
>
Si le lien , fi l'inftant & le même bocage ,
Si fon Aline , offerte à les regards furpris ,
Ne dit rien à ce coeur , dont le mien eſt épris ;
Qu'il parte ..... il ne faura jamais que dans
Golconde
Son Aline n'aimoit , ne refpiroit que lui , &c
La Reine termine cette fcène par quatre couplets
de romance dont le fentiment d'une tendre
inquiétude fur la conftance de fon amant eſt le
fujet. Usbeck , pendant la ritournelle de l'air
précédent , entre fur la fcène ; il eft fuppofé parler
à Zelis , vers laquelle il s'eft avancé ; celle- ci
femble vouloir rendre compte de ce qu'Usbeck
eft venu lui apprendre , en difant :
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
O Reine !
LA REINE,
Je t'entends ; la fête eft commencée ,
Viens remplir le projet qui s'offre à ma pensée
Elles fortent , & , par un changement fubit
du théâtre , le ſpectateur fe trouve dans la place
publique où le paffe la fête .
Dans le commencement de cette fête , qui
paroît avoir pour objet d'amufer Saint- Phar , le
peuple de Golconde chante la paix & l'honneur du
nom François.Leur Général paroît d'abord dans un
kiofque ouvert qui donne fur la mer , où la jeuneſſe
Golcondoife lui préfente des fleurs . Lorsqu'il eft
arrivé vers le milieu du théâtre , entre les danfes
que forme cette jeunelle , Zélis lui préfente
deux bouquets , l'un de fleurs , l'autre de diamans ,
en chantant :
Dans nos climats l'éclat le plus divin ,
Plus qu'en tout lieu , fait briller la nature s
Voici les tréfors de fon fein ,
En voilà la parure.
•
On répéte ces vers en choeur & l'on danfe
pendant les ritournelles. Zélis fait prendre enfuite
à Saint-Phar le bouquet de fleurs & celui de diamans
chacun en particulier : le choeur répéte ce
qu'elle chante pour chacun de ces bouquets , &
T'on danfe dans les intervalles ; enfin Saint-Phar
'cédant à la vertu foporifique que contiennent
apparemment ces bouquets , s'endort après avoir
dis ;
>
MAI 1766. 173 .
Le parfum de ces fleurs , ces odeurs étrangères ,
Appefantiflent mes paupières ,
Le fommeil fur mes yeux vient verfer ſes pavots ,
Jouiffons un inftant des douceurs du repos.
Quand Saint-Phar eft endormi, on danfe & l'on
chante encore quelque temps ; on met à fon doigt ,
pendant cette dernière partie du Ballet , l'anneau
que la Reine a confié à Zélis dans la quatrième
fcène. Le premier acte fe termine , & Saint- Phar
endormi difparoît avec la décoration . Celle du
fecond acte repréfente un joli bocage , au fond
duquel eft un payſage charmant , un village fur le
revers d'une colline & un château dont les jardins
dominent fur la plaine entre le paysage & le
bocage eft un torrent fur lequel eft un pont fait
avec des arbres couchés fans art. Tour ce local
annonce un lieu de la France , & tous les perfonnages
danfans & chantans de cet acte font vêtus à
la françoiſe , dans le genre de bergerie galante.
L'inftant où commence cet acte eft le lever de
l'aurore. Une fymphonie peint le chant des poules ,
des coqs , & le bruit des divers animaux que réveille
la naiffance du jour.
On doit fuppofer que l'on a tranſporté Saint-
Phar endormi dans ce lieu , car il paroît encore
en cet état avec le changement de décoration. En
s'éveillant il dit :
Rêvé-je ? ... où fuis-je ? ... dans quels lieux ?
Que la nature paroît belle
En ce moment délicieux !
Le jour naît. .. il s'élève... il embrafe les cieux ,
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
L'air fe remplit d'une fraîcheur nouvelle ;
La terre femble reſpirer :
C Tout revit , tout fe colore ,
L'inftant invite à foupirer ;
Que de beautés vont éclore !
Le doux zéphir vient le jouer
Dans les perles que l'aurore
Aime à répandre pour parer
Le fein brillant de Flore.
Tout ici me rappelle un fouvenir charmant ;
Ce fut dans un même bocage ,
A la même heure , au même inftant ,
Que mon coeur partagea l'hommage
De l'amour le plus conftant.
Aline ! Aline ! ô doux momens !
Jamais fur un plus beau trône
L'amour n'éleva deux coeurs ,
Jamais plus belle couronne
Ne coûta moins aux vainqueurs ( 1 ), .
Tu parois , & tout annonce
Entre nous le plus beau feu ;
Un regard fit mon aveu ,
Un foupir fut ta réponſe.
Saint- Phar croit que c'eft en vain qu'il appelle ,
qu'il invoque fon Aline , puifqu'un eſpace im
menfe de mers les fépare l'un de l'autre.
( 1 ) C'eft fans doute pour fe conformer au conte , que
l'Auteur a expofé ainfi la facilité & la rapidité de cette
conquête.
MAI 1766. 175
Il apperçoit une jeune Bergère parée de fleurs ;
elle en porte une corbeille ; elle eft defcendue
de la colline ; elle paffe en tremblant fur le pont
chancelant. Touces ces circonftances rappellent
Aline à la mémoire de fon amant . Plus la Bergère
s'approche , plus il croit revoir les mêmes grâces ,
la même taille , les mêmes traits qui l'avoient
charmé dans Aline . Il n'ofe en croire fes yeux. Il
ne fait s'il dort encore ou fi l'éblouiffement d'un
prompt réveil égare les fens ; dans fon trouble il
nomme Aline. La Bergère , à ce mot , répond
comme quelqu'un qui fuppofe qu'on l'appelle .
SAINT- PHAR étonné.
Vous vous nommez Aline ?
ALINE.
C'eft mon.nom .
SAINT - PHAR.
Votre nom ?
ALINE.
Oui , Seigneur.
Saint -Phar, troublé , croit encore ſe tromper ;
il demande en quels lieux il eft la Bergère lui
répond :
Vous êtes ce Seigneur
Dont le jardin fur la plaine domine.
Saint- Phar.
SAINT - PHAR.
Eh bien , Saint -Phar !
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
I
ALINE.
Voici votre château.
Et moi j'habite ce hameau
Que nous cache cette colline.
Aline affure Saint - Phar de la vérité de ce qu'elle
dit ; tous les objets qu'il reconnoît le lui confirment
; il s'écrie :
Amour , amour , fi c'est un fonge ,
Que mes jours ne foient qu'un fommeil , &c.
Ce François , plus tendre que curieux , s'empreffe
de renouveller à fon Aline les proteftations
les plus vives de fon feu , fans s'inquiéter compient
& par quel prodige il retrouve à Golconde
ceite Bergère , le hameau qu'elle habitoit en
France & fon propre château à lui- même. Aline
de fon côté , s'engage de nouveau à faire le bonheur
de Saint-Phar , & lui en donne pour gage
un ruban & une fleur. Ce gage rappelle à Saint-
Phar celui qu'il lui avoit donné autrefois . Il regrette
de ne le pas avoir dans ce moment ; mais
il le trouve à fon doigt , il le rend avec tranſport
à celle à qui fon amour en avoit déja fait hommage.
L'un & l'autre chantent des duos , dans
lefquels ils expriment leur ancienne tendrelle &
leur nouveau bonheur . Lorfque Saint- Phar veut
s'informer des moyens & des caules de cette rencontre,
Aline fait un figné , & les Bergers paroilfent
defcendre de la colline , elle en prend occa❤
fion de fe féparer de fon amant ; il veut la fuivre ,
mais elle le lui défend expreflément , en promettant
qu'elle reviendra bientôt dans ce bocage ,
MAI 1766. 177
d'où elle lui recommande de ne ſe pas écarter.
Elle remonte promptement la colline , & laiffe
Saint - Phar au milieu des Bergers & des Bergères ,
auxquels il demande fi ils connoillent Aline. Uf
beck, travefti en Berger , répond :
Si nous la connoiffons !
Une Bergère , pour le prouver , ajoute ?
Ecoutez nos chanfons.
fa
En effet ils chantent en duo , en folo & en
choeur les louanges de cette Bergère , en exaltant
le bonheur que fa tendrelle , que ſa ſageſſe
& fa bienfaisance répandent fur leurs jours ; ce
qui doit donner à Saint- Phar une très - haute idée .
de la confidération que s'eft acquife cette Aline
qu'il avoit laiffée fimple Bergère. Les chants font
entremêlés de danfes . Un vieillard vient les interrompre
engrondant toute cette jeuneffe de ce qu'elle
danſe avant la fin du jour & pendant les heures
du travail : Usbeck avertit que telle eft la volonté
d'Aline qui a paru dans ces forêts. Et le Vieillard
dit alors :
Je le veux bien , pourvu qu'ils chantent
Et notre amour & fes bienfaits.
Beaucoup de fpectateurs fe font étonnés ici de
ce que Saint- Phar ne l'eft pas davantage d'entendre
parler ainfi de fon Aline , & de ce qu'il ne
foupçonne pas quelque myſtère fingulier dans tout
cela ; mais nous n'entreprenons que de rendre
compte de cet ouvrage , & non pas de l'examiner .
Saint-Phar chante un air fur le bonheur des
Bergers & de la vie champêtre : réflexion qui le
ramène à fon fentiment amoureux & à l'impar
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
rience qu'il a de revoir Aline de retour dans le
bocage. Usbeck lui chante une ariette , dont les
paroles expriment la préférence que donne l'a→
mour aux féjours champêtres fur les lambris dorés
en voici la fin , qui contient une penſée aſſez
délicate & agréable ment énoncée :
La fplendeur ,
La grandeur ,
L'importune ;
Et c'est ici qu'il vient fe confoler
De fe voir immoler à la fortune .
Pendant la danfe qui fuit cet air , Saint- Phar
impatienté , monte par le chemin qu'Aline a
parcouru ; il eft fuivi par des Soldats Golcondois
qui veilloient de loin fur fes démarches. Lorfque
Saint- Phar eft retiré , Usbeck avertit les Bergers &
les Bergères que la Reine eft fatisfaite de leur zèle ,
& chante avec eux , en fe retirant , une eſpèce
d'hymne , dont voici le premier couplet.
Aimons , aimons toujours
Notre Bergère ,
La plus chère ;
Aimons , aimons toujours
Celle qui règne fur nos jours , &c. &c.
Les premières fcènes du troisième acte ſe paffent
dans un falon intérieur du palais , conftruit
orné & meublé très - exactement dans le goût
indien. Saint-Phar y entre accompagné de SolMAI
1766. 179
dats Golcondois qui fe poftent en ſentinelle à toutes
les iflues de l'appartement . Il commence ainfi un
monologue dont l'air fait un très - bon effet muſical.
Suis- je en France ? fuis - je en Afie ?
A Golconde ou dans ma patrie ?
Je ne trouve dans mon coeur
Qu'incertitude & que fureur , &c.
Tout ce qui vient de fe paffer l'inquiete &
l'agite. Il doute fi ce n'eft pas un fonge ; il interroge
inutilement ceux qui paroiffent l'arrêter ;
tout redouble fon incertitude & ſes alarmes.
O toi ( pourfuit-il ) , que mon coeur adore ,
Et qu'il n'oublia jamais ,
Quoi ! je te perdrois encore ;
Et , frappé de nouveaux traits ,
Il ne reſteroit dans mon âme
Que l'ardent defir de te voir ;
Que la vérité de ma flâme
Et le vuide du désespoir !
Zélis vient offrir à Saint - Phar , de la part de
la Reine , fa main & fa couronne : il ne diffimule
point qu'Aline eſt tout ce qu'il adore & l'unique
objet de fes voeux. Zélis paroît indignée du refus
outrageant qu'il fait de fa Souveraine , & de la
balletle de fon choix . Saint- Phar ne le dément
point rien qu'Aline ne peut remplir les deurs. Il
paroît impatient de la conduite qu'on tient à fon
égard il en demande les raifons lorfque Zélis
lui annonce l'arrivée de la Reine. Elle eſt voilée
:
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
comme au premier acte. Zélis l'informe , enpréfence
de Saint Phar, du refus qu'il fait de fa main
& de fon Empire , en même temps de la cauſe de
ce refus . Saint Phar ne peut démentir ce que dit
Zélis . Il expofe , d'une façon touchante , le pou
voir invincible d'une première flamme.
J'ai rencontré celle qui n'étoit chère ,
J'ai retrouvé l'objet de tous mes voeux ;
Eft- elle moins ce que j'aime le mieux
Pour nêtre , hélas ! qu'une Bergère ? & c.
Il croit par ce langage offenfer la Reine ; mais
la tromper , gémir de fes dons , lui paroîtroit
l'offenfer davantage.
Cette Aline , que voile la pompe du rang fuprême
, eft bien éloignée de s'offenfer d'un aveu fi
flatteur. Après en avoir joui en fecret elle lève ſon
voile. Saint- Phar reconnoît , retrouve avec tranfport
fon Aline dans la perfonne de la Reine de
Golconde.
Si l'éclat du diadême
Peut ajoûter au bonheur ,
C'eſt à l'inftant que le coeur
Le reçoit de ce qu'il aime..
Les deux amans difent chacun ce couplet fur
un chant de romance . Saint - Phar témoigne fa
furpriſe à fon amiante .
Quoi vous régnez dans ce féjour ,
Mon Aline ? ah , c'eſt un preſtige !
MAI 1766.
181
A quoi la Reine répond ,
La fortune a fait un prodige
Pour en faire hommage à l'amour.
Ces deux feuls vers font toute l'explication que
l'Auteur a cru devoir donner de ſon ſujet & de
l'intrigue de fon Drame.
On entend un bruit confidérable . Usbeck entre
pour en annonçer la caufe ; ce font les Soldats
François qui , inquiets de leur Général , veulent
forcer la garde du palais. La Reine dit à Saint-
Phar de paroître pour calmer leurs alarmes , &
ordonne en même temps que les ſujets célébrent
par une fête le jour le plus heureux & le plus bril
lant de fa vie.
Un inftant préfente au fpectateur , par un chan
gement de théâtre , l'extérieur du palais dans
lequel l'autre fcène fe palloit , & l'on voit dans une
place publique des troupes Françoifes qui menacent
d'en venir aux mains avec une garde Golcondoife
qui défend la porte du palais. Saint - Phar paroît
fur un perron élevé ; il arrête l'impétuofité de fes
Soldats , en les invitant à partager les plaifirs
d'une fête charmante & à être auffi heureux que
lui. Les troupes fe retirent & la scène eft encore
tranfportée fur le champ dans un jardin totalement
afiatique , tant par les arbres & les fleurs ,
que par le kiofte élégant & magnifique qui le
termine .
Pendant cette fête , à laquelle affiftent & contribuent
les Officiers & Soldats François , ainfi
que tous les Ordres de l'Empire de Golconde
depuis les Grands jufques aux Bergers & aux Matelots
, fe fait l'inauguration de Saint-Phar, devenu
l'époux de la Reine.
182 MERCURE DE FRANCE.
N. B. Depuis que ce Poëme a paru on
a déja fait tant d'obfervations dans le public
, que cela nous difpenfe prefque d'en
faire . Nous avons cherché à donner dans
notre extrait tout ce qui peut mettre nos
lecteurs en état de juger fainement de la
conftitution du Drame , de la marche du
fujet & de celle des fcènes ; en même .
temps de la nouvelle forme qu'occafionne
néceffairement le nouveau genre de mufique
que l'on tente aujourd'hui d'étendre
de l'Opéra bouffon à l'Opéra héroïque.
Voilà à peu-près tout ce qu'on doit exiger
de nous en cette occafion . Puiffe encore
l'humeur des partifans outrés du vieux ou
du nouveau genre , nous faire grace fur le
peu ou fur le trop qu'ils croiront que nous
en aurons dit.
و
Nous ne pourrions cependant , fans trahir
le même fentiment de juftice & de
vérité qui nous a fait donner précédemment
tant d'éloges vrais & mérités à l'eftimable
Auteur du Philofophefans le favoir,
le défendre , dans la Reine de Golconde
contre quelques reproches qui paroiſſent
trop unanimes. Par exemple , on nous
foupçonneroit de mauvaife foi , fi nous
entreprenions de juftifier une certaine obfcurité
qui eft répanduë fur toute la marche
du fujet de ce Drame , faute de quelMAI
1766. 183
ques éclairciffemens indifpenfables. Il doit
être toujours défendu à l'Auteur dramatique
de fouftraire , dans les expofitions , ce
qu'il eft permis au fpectateur d'ignorer . Il
eft certain qu'on pourroit , fans rougir ,
n'avoir pas lu le conte d'Aline , quelqu'agréable
& quelque ingénieux que foit ce
joli ouvrage , on n'en devoit donc pas fuppofer
une connoiffance fiuniverfelle qu'elle
difpenfât de fonder & d'éclaircir bien des
chofes dans ce Drame qui ne peuvent
avoir lieu fans le fecours du merveilleux ,
lequel cependant n'y eft point employé.
Comment ne pas avouer l'effet peu agréable
dans le lyrique , des fréquentes réticences
qui découpent trop le peu de dialogue
auquel laiffent place les romances ? Il
en eft de même de quelques négligences
de verfification , même de ftyle , malheureufement
fenfibles dans le ton héroïque .
L'intérêt du goût , qui ne marche déja
plus fur nos théâtres que d'un pas chance→
lant , contraint de faire mention ici de
quelques - unes de ces remarques critiques ,
afin d'oppofer , autant qu'il eft en nous ,
un frein à l'ardeur avec laquelle fe portent
à toutes fortes de licences nos , jeunes
Auteurs , fur- tout lorfqu'ils s'y croient autorifés
par l'exemple de ceux dont les
ouvrages ont été couronnés du grand
134 MERCURE DE FRANCE.
fuccès. Indépendamment de l'eſpèce de
garantie que nous avons dans le fond
d'efprit & de talens de l'Auteur du nouvel
Opéra , nous fommes perfuadés que la
feule confidération que nous venons d'alléguer
, l'empêchera d'être bleffé des avis
dont nous ne fommes ici que les échos
& qu'il ne nous appartiendroit pas de lui
donner de nous- mêmes.
Le même motif nous oblige d'ajouter
encore , que l'on rifqueroit peut-être de
laiffer retomber notre théâtre dans l'ancienne
barbarie de goût , que nous avons
à reprocher à quelques nations de l'Europe
moins policées que nous à cet égard , fi
l'on s'accoutumoit à fe permettre , permettre même
dans l'Opéra , des changemens de fcène
tels que plufieurs de ceux que l'on voit
dans la Reine de Golconde . Nous entendons
par -là , les changemens fubits de l'intérieur
à l'extérieur d'un lieu , fans qu'il y ait le
temps idéalement vraisemblable pour que
les Acteurs puiffent s'y tranfporter ; vraifemblance
qui ne peut guères avoir lieu
que par les entr'actes , toutes les fois que
le pouvoir furnaturel ne les opère pas .
Malgré l'extrême licence que l'on a accordée
aux Opéras, ceux dans lefquels la magie
& la féerie ne font pas en jeu , tel que
celui- ci , rentrant dans l'ordre ordinaire
MAI 1766.
185
des chofes , doivent être affujettis aux
règles communes du dramatique.
OBSERVATIONS fur la Mufique , fur les
Ballets & fur le Spectacle du nouvel
Opéra.
A travers les rumeurs & les contradictions qui ,
comme nous l'avons déja dit , fermentent prefque
toujours pendant les premières repréfentations
d'un Opéra nouveau , on ne peut difconvenir
qu'il n'y ait dans celui- ci des chofes fort agréables
& en affez grand nombre. L'Auteur a déja fait
des preuves certaines à cet égard ; une nouvelle &
tout auffi convaincante, eft le nombre des auditeurs
qu'il y a eu jufqu'à préfent. La critique parle beaucoup,
fouvent très - haut , s'agite , mais revient fur
fon objet ; au lieu que l'ennui fouffre , fe tait , fort
& ne revient plus.
Cette mufique eft - elle convenable à la scène
à laquelle on effaye de l'adapter ? Ceci eft une
queſtion dont nous parlerons dans un moment ,
que nous nous garderons bien de décider , mais
fur laquelle probablement le public va bientôt
prononcer. Pallons à l'exécution de l'ouvrage.
Mlle ARNOULD orne le rôle d'Aline des dons
touchans du fentiment , des grâces de fa figure &
de fon talent fous le double aſpect de Reine & de
Bergère. Quel que foit le fort de cet Opéra , M.
186 MERCURE DE FRANCE .
LARRIVÉE a fait décider le triomphe de l'acteur
dans le rôle de Saint- Phar. On abrége cet éloge ,
qui n'eft qu'une juftice très- exacte , parce qu'on
l'affoibliroit en l'étendant davantage.
1
Le rôle d'Usbeck n'étant , par fa pofition dans
le fujet , qu'un rôle ſecondaire , eft moins officieux
pour M. LEGROS ; mais deux ariettes que l'on y a
placées font très - propres à faire jouir l'auditeur
de tout l'éclat de cette belle voix .
Les Ballers font variés & agréables. Un accident
confidérable prive pour quelque temps de
M. D'AUBERVAL. M. LANNI , pour réparer cette
privation , s'eft prêté à y danſer avec Mlle PESLIN,
dont le public aime , avec raiſon , le zèle & le
talent. On a retrouvé les aimables enfans dont
nous avons déja parlé précédemment , pour venir
encore au fecours des dérangemens qu'a éprouvé
le Ballet par des conjonctures forcées , & le public
voit toujours avec le même plaifir ces talens
nailfans qui s'élèvent avec tant de fuccès . Dans les
Ballets du genre férieux ou héroïque , ſe diftinguent
M. VESTRIS , qui avoit déja reparu
avec éclat dans Hypermnestre , & M. GARDEL ,
dans lequel le public continue d'applaudir des
progrès dont il jouit déja depuis allez long-temps
à chaque nouveauté.
On auroit defiré que , dans les divertiffemens
de cet Opéra où l'on introduit des Golcondois ,
ΜΑΙ 1766 . 187
la compofition & l'exécution des entrées eût eu
un caractère étranger , ou du moins éloigné des
danfes ordinaires de tous les Ballers d'Opéra.
Si la Danfe eft , dit- on , un art , elle doit ;
comme les autres , tels que la Poéfie , la Peinture
& la Mufique , par une combinaiſon de fes
propres moyens diverſement modifiés , préfenter
divers caractères fans fortir de fes règles fondamentales,&
fans emprunter les contorfions bifarres
& les caricatures que l'on nous a fait voir il y a
quelques années , au théâtre de la foire ,fous le nom
de Ballet Chinois , ce qui feroit déplacé dans des
fêtes d'où le genre héroïque doit bannir la bouffonnerie
. Nous ne fommes pas en état de rendre
raifon de cela . Si la Danfe eft véritablement un
elle doit en effet avoir cette faculté. C'eft aux
Maîtres de cet art à favoir fi cela eft poffible , &
dans ce cas à fatisfaire les critiques . On a donné
aux marches des Soldats afiatiques qui font cortége
cet air étranger ; cela a fait ſentir davantage
peut être ce qui manquoit à la danfe pour l'enfemble
& la vérité de l'effet .
art ,
On n'a pas , à beaucoup près , le même reproche
à faire aux autres parties du ſpectacie. On a
cherché à rendre l'exacte vérité du coftume dans
les habits ,lefquels ont été faits fur des deffeins exacts
même fur des modèles tirés du pays même. On
a parfaitement bien repréſenté la magnificence
& la richeffe afiatique , jufques fur les vêtemens
188 MERCURE DE FRANCE.
des nombreux cortéges qui forment la pompe de
cette repréſentation. Les mêmes foins & la mêmé
dépenſe ont été prodigués pour les décorations.
Une place publique , un kiofque élevé fur le bord
de la mer , une falle , où tout ce qui la meuble
eft copié d'après des objets réels du pays ,
un extérieur de palais , un jardin & un kioſque
dont l'effet eft charmant & qui tranſporté le ſpectateur
dans le fein de l'Inde , enfin , tout peint
avec nobleffe & agrément la nature & l'art d'un
climat étranger & fort différent du nôtre. On
connoît à préſent toute l'excellence des talens de
ceux qui exécutent les différentes parties des décorations
de ce ſpectacle. Celle du falon aſiatique &
du bocage européen , terminé par le plus agréable
paylage , ont été peintes d'après des delfeins
& efquiffes du célèbre M. BOUCHER , premier Peintre
du Roi ; on doit juger ce que cela ajoute ,
au mérite d'une fidèle & favante exécution.
L'invention des autres , chacune dans leur genre ,
n'eft pas moins caractéristique & très - heureuſement
adaptée aux meilleurs effets de la perfpective
théâtrale.
La fingularité , la variété & la magnificence de
ces diverfes parties du fpectacle produifent , de
l'aveu général , un grand effet , auquel la nouveauté
ajoute quelque chofe de piquant qui fou
tient le plaifir & donne le defir de le revoir.
MAI 1766; 189
N. B. C'est particulièrement en cette
Occafion que l'on doit les plus grands éloges
aux foins & à la dépense que l'on employe
à préfent pour le fpectacle de l'Opéra.
Par- là , & encore plus par le choix
d'un ouvrage de deux Auteurs favorifés
des applaudiffemens fur d'autres théâtres
par les amateurs mêmes de l'ancien genre
lyrique , on n'a laiffé rien à defirer
mettre le public en état de fe déterminer
définitivement fur la préférence d'un
genre à l'autre.
pour
On peut aujourd'hui examiner & difcuter
fainement la comparaifon entre ce
qu'on appelle la monotonie de nos anciens,
monologues , du récitatif de dialogue
dans les fcènes de nos Opéras , & le retour
néceſſaire du même chant à chaque couplet
des romances qui font ordinairement le fil
des fcènes dans le nouveau genre . On peut
juger fi la coupe qu'exigece ftylede romance
dans la verfification eft auffi favorable à la
liaifon néceffaire du dialogue , à l'expreffion
la plus naturelle des nuances & même
des grands mouvemens qui fe varient & qui
fe contraftent quelquefois d'un moment à
l'autre dans les paffions ? fi les ariettes , qui
tranchent fubitement & qui fe découpent
fur le fond général d'une fcène , font plus
190 MERCURE DE FRANCE .
fatisfaifantes pour le goût que ces airs
mefurés qui paroiffent naître & fe former
du fein même de l'ancien récitatif auquel
ils fe marient , tels qu'arrachez de mon
coeur dans Dardanus , & tels enfin qu'il
s'en trouve dans tous nos bons Opéras ?
enfin , pour fe fervir d'une comparaifon
toujours jufte entre des arts toujours analogues
, fi le pinceau d'un excellent payfa
gifte , ou celui de l'admirable Peintre du
père de famille , fans changer de manière
& de génie dans la compofition , eût été
également ou même plus propre à peindre
' les batailles d'Alexandre , les amours des
Dieux & des Bergers héroïques , que celui
des Lebrun , des Mignards , des Lemoine ,
&c. &c.? Tel eft aujourd'hui l'objet qui pa
roît occuper le public , & fur quoi il n'appartient
qu'à lui de prononcer.
On a entendu , les Jeudis , dans un air
détaché , le début de Mlle BEAUVAIS .
Nous avons déja parlé de cette belle voix
dans les derniers articles du Concert Spirituel
. Nous l'avons annoncée comme du
premier ordre pour le volume. Le théâtre
n'a rien changé au jugement des amateurs
fur cette voix , & nous pouvons l'annoncer
encore comme du premier ordre pour
la qualité & le caractère du fon , le plus
touchant , le plus expreffif que l'on ait
MAI 1766. 191
entendu depuis la célébre Mlle LEMAURE.
Une timidité , qui jufqu'à préfent paroît
infurmontable , dérobe une partie de ces
rares qualités , ou du moins ne les laiffe
qu'entrevoir par éclairs. Jamais timidité
ne parut moins fondée. Si les avantages
de la figure fervent à faire valoir les
talens , celle de cette Débutante eft noble
, marquée fans dureté , la taille de la
grande hauteur , & très - majeftueufe. A
travers même fon extrême timidité on
peut foupçonner en elle , un fentiment intérieur
qui donneroit des grâces & de l'expreffion
à fon maintien .
COMÉDIE FRANÇOISE.
DEPUIS la rentrée , on a donné plufieurs
des meilleures Tragédies du répertoire
courant , dans lefquelles Mlle DUBOIS a
joué les rôles de fon emploi. Il femble
que les principaux Acteurs tragiques de ce
théâtre faffent , à l'envi & avec beaucoup
de fuccès , les plus grands efforts pour
réparer , autant qu'il eft poffible , la perte
de Mlle CLAIRON , dont la fanté a déterminé
indifpenfablement la retraite. Les
talens de cette Actrice , peut-être un jour
192 MERCURE DE FRANCE.
templacés mais peut- être jamais ſurpaſſés ,
rendront toujours fa mémoire célébre &
chère aux amateurs de notre ,théâtre.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a donné fur ce théâtre une nouveauté
intitulée : les Pêcheurs : nous ne
pouvons en rendre compte , parce qu'elle
a été interrompuë après la première repréfentation
par l'indifpofition d'un Acteur.
SUPPLÉMENT à l'article des fpectacles.
Avis fur une nouvelle édition de la Partie de
challe d'Henry IV , Comédie en trois actes , par
M. COLLÉ.
LA première édition de cette Pièce , dont
nous avons précédemment rendu compte
avec éloges , & pour laquelle nous en aurions
toujours à ajouter , ayant été enlevée
en trois semaines , on en a fait une
feconde. Comme nous préfumons que
beaucoup de gens , qui n'ont pu avoir de
la première , feront empreffés à profiter de
celle- ci , on avertit que cette Pièce , qui
fait
MAI 1766. 193
faitpartiedu théâtre defociété de M. COLLE,
ne fe débite & ne fe vend plus , ainfi que
ledit théâtre de fociété , que chez Gueffier
fils , Libraire , rue de la Harpe , vis- à- vis
la rue Saint Severin : c'eft auffi le feul
Libraire chez lequel on trouvera des exemplaires
de la Veuve & du Roffignol , Pièces
qui font partie du même théâtre.
Nous avons lieu de croire obliger nos
lecteurs en les mettant à portée d'avoir ce
théâtre , dans lequel il n'y a aucune Pièce
qui ne porte le caractère du talent reconnu
de l'Auteur , & .qui conféquemment ne
fourniffe une lecture agréable : ce théâtre
d'ailleurs eft une reffource pour les particuliers
qui s'amufent à jouer la comédie ;
il leur fournit un moyen de plus de varier
leur amuſement.
I
194 MERCURE DE FRANCE. 1
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE FONTAINEBLEAU , le 13 Décembre 1765 .
LE 8 de ce mois le Roi a envoyé des ordres
pour arrêter cinq Officiers du Parlement de Bretagne
, & Sa Majesté a fait expédier des lettres
patentes adreffées au même Parlement pour lui
enjoindre d'inftruire le procès defdits Officiers .
Sa Majefté a expédié le même jour des ordres
pour que les Officiers de ce Parlement fe rendif
fent au Palais le 12 & y procédaffent à l'enrégiftrement
d'une déclaration qui règle les fuites de
l'abonnement accordé aux Etats , & par laquelle
les Officiers du Parlement , qui avoient donné
leur démiffion , étoient autorisés à continuer leur
fervice ordinaire après qu'ils auroient enrégiftré
ladite déclaration. L'aflemblée fe tint en conféquence
le 12, & fut terminée par un acte figné de
prefque tous ces Officiers , par lequel ils ont déclaré
qu'ils ne pouvoient enrégiftrer la déclaration,
& qu'ils perfiftoient dans leur acte de démiſſion ,
da 22 Mai précédent . Sa Majefté leur a fait favoir
que fon intention étant de difpofer de leurs offices ,
ils euffent à fe retirer de la ville de Rennes .
Le is le Roi a nommé trois Confeillers d'Etat
& douze Maîtres des Requêtes pour tenir le Parlement
de Bretagne & y adminiftrer la juftice juf
1
MAI 1766. 195
qu'à ce qu'il ait été pourvu aux offices vacans . Ils
ont été préfentés le 16 à Sa Majefté par le Vice-
Chancelier & ils fe font rendus à Rennes pour y
ouvrir leurs féances vers la fin de ce mois.
Le 19 la Cour a pris le deuil pour onze jours à
l'occafion de la mort du Duc de Cumberland .
Le Roi a accordé la place de Confeiller d'Etat ,
vacante par la mort du fieur d'Auriac , au fieur
Méliand , Intendant de Soiffons , qui a été préfenté
à cette occaſion à Sa Majeſté les de ce mois
par le Vice-Chancelier.
Le Roi a accordé le 4 deux brevets de Confeillers
d'Etat , l'un au fieur Félix , Contrôleur Général
de la Maifon de Sa Majefté , l'autre au Marquis
de Roux , Négociant - Armateur de la Ville de
Marſeille .
Sa Majesté a nommé le Marquis de Bloffet ,
ci -devant Miniftre du Roi à la Cour de Londres .
fon Miniftre Plénipotentiaire auprès du Grand
Duc de Tofcane . Il a eu l'honneur de remercier
à cette occafion Sa Majefté , à qui il a été préſenté
le 12 par le Duc de Praflin .
Sa Majefté a donné l'Abbaye de Cercamp ,
Ordre de Cîteaux , Diocèfe d'Amiens , à l'Archie
vêque de Rheims ; celle de Cheminon , même
Ordre , Diocèfe de Châlons - fur- Marne , au Comte
de Welbruck , Chanoine des Eglifes de Liege &
de Munſter ; celle de Longvilliers , même Ordre ,
Diocèle de Boulogne , à l'Abbé d'Arvillars celle
de Notre- Dame des Colonnes , Ordre de Saint
Benoît , Diocèfe de Vienne en Dauphiné , à la
Dame de Virieu , Religieufe de la même Abbaye ;
celle de Poulangy , même Ordre , Diocèfe de
Langres , à la Dame de Scepeaux , Prieure de
Ronceray , & celle de Bertaucourt , Ordre de
I ij
す
196 MERCURE DE FRANCE.
Saint Benoît , Diocèle d'Amiens , à la Dame de
Carondelet , Religieufe de la même Abbaye.
Le Roi a nommé l'Abbé Verrier de Ligneri à la
place de Chapelain de Sa Majefté , vacante par la
démiffion de l'Abbé Gellée ; l'Abbé du Pont de
Compiegne fuccède à l'Abbé de Ligneri dans la
place de Clerc de la Chapelle.
Le 12 la Cour a pris le deuil pour onze jours à
l'occafion de la mort de la Princeffe Sophie - Dorothée
, Margrave de Brandebourg - Schwedt & foeur
du Roi de Pruffe .
Le premier de ce mois le Comte de la Marmora
, Ambaffadeur du Roi de Sardaigne , eut
La première audience du Roi , à qui il préfenta fes
lettres de créance : il fut conduit enfuite à celles
de la Reine & de la Famille Royale . Le même
jour le Baron de Gleicken , Envoyé Extraordinaire
de Danemarck , préfenta au Roi , de la part de
Sa Majefté Danoiſe , trente gerfaults d'Iſlande .
Du 18 Janvier 1766.
Le fieur Feydeau de Marville , Confeiller d'Etat
, & le fieur Dupleix de Bacquencourt , Maître
des Requêtes , s'étant acquittés de la commiffion
importante dont ils ont été chargés par le Roi
auprès de fon Parlément de Navarre , font rèvenus
depuis quelques jours & ont rendu compte de
leurs opérations à Sa Majeſté dans le Confeil des
Dépêches qui s'eft tenu le 27 du mois dernier. Le
Roi , content de leur conduite , a bien voulu leur
en témoigner ſa ſatisfaction , & a accordé ſur le
champ au fieur de Marville l'entrée en fon Conſeil
Royal , & au fieur de Bacquencourt l'Intendance
de la Rochelle actuellement vacante , avec l'expectative
de la première Intendance importante qui
viendra à vaquer,
MAI 1766. 197
Le Roi a accordé les grandes entrées au Duc de
Chartres , & celles de fa Chambre au Duc de
Lorges , ancien Menin de Monfeigneur le Dauphin
, & au fieur Feydeau de Marville ; Sa Ma
jefté a accordé la même grace aux Menins de feu
Monfeigneur le Dauphin , qui lui ont été préſentés
le 3 de mois.
Leurs Majeftés ont pris , le 11 de ce mois , le
deuil pour onze jours à l'occafion de la mort du
Prince Frederic- Guillaume , frère du Roi d'Angleterre.
Le 7 le Comte d'Argental , Miniftre Plénipotentiaire
de l'Infant Duc de Parme , fut admis à
l'audience de Leurs Majeftés & de la Famille
Royale , & remit à Leurs Majeftés fes lettres de
créance .
Le fieur Pelletier de Morfontaine , qui a été
remplacé dans l'Intendance de la Rochelle par le
fieur Dupleix de Bacquencourt , a paílé à celle de
Soiffons .
Du 8 Février 1766 .
On a appris , par un courier dépêché de Cop .
penhague le 14 du mois dernier , que le Roi de
Danemark étoit mort la nuit précédente à une
heure & demie , & que , le même jour , on avoit
proclamé le Prince Royal , fon fils , Roi de Danemarck
, fous le nom de Chriftian VII . Fréderic
V, Roi de Danemark & de Norwege , étoit né
le 31 Mars 1723 , & avoit été couronné le
4 Septembre
1747. Il avoit épousé en 1743 la Princeſſe
Louife , fille du feu Roi d'Angleterre Georges III ,
morte le 19 Décembre 1751 , dont il a eu le
Prince Chriftian , aujourd'hui Roi de Danemarck ,
& trois Princeffes vivantes : il avoit épousé en
fecondes noces , le 26 Juin 1752 , la Princeffe
Julie-Marie , dernière foeur du Duc règnant de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Brunswick & de Wolfenbuttel , dont il a eu le
Prince Fréderic , aujourd'hui âgé de douze ans &
demi . Leurs Majeftés prendront demain le deuil
pour trois femaines à l'occafion de cette mort.
Le Roi a accordé les entrées de la Chambre au
Maréchal de Clermont- Tonnerre , & au Marquis
de Durfort- Civrac , Amballadeur Extraordinaire
de Sa Majesté auprès du Roi des Deux - Siciles .
DE PARIS , le 29 Novembre 1765 .
On écrit de Thionville que , le 4 de ce mois
le Régiment Dauphin , Dragons , qui eft en garnifon
dans cette Place , fit célèbrer dans l'églife
paroifliale une grand Melle folemnelle pour demander
au Ciel le rétabliffement de la fanté de
Monfeigneur le Dauphin. Le Comte de Vaux ,
qui commande dans la Province en l'abfence du
Marquis d'Armentieres , aflifta à cette cérémonie,
ainfi que Etat - Major de la Place , tous les Militaires
qui fe trouvoient dans la ville , & un grand
nombre d'autres perfonnes. Les Dragons fe font
d'eux - mêmes impofé un jeûne folemnel à cette
occafion , & la plupart d'entre eux ont diftribué
aux pauvres leur paie de ce jour- là.
La Compagnie des Arquebufiers de Châlons en
Champagne , créée en 1357 par Charles V , alors
Dauphin & Régent du Royaume , pour la garde
de fa perfonne , a fait célèbrer , le 21 de ce mois ,
dans l'églife des Pères Auguftins de la même ville,
une Melle folemnelle pour demander à Dieu le
rétabliflement de la fanté de Monfeigneur le
Dauphin.
Du 16 Décembre.
Le Marquis de Souvré , Chevalier , Commandeur
des Ordres du Roi , fe rendit , le 2 de ce
!
MAI 1766: 199
&
mois , au Convent des Religieux de l'Obſervance ,
où , revêtu du manteau & du collier de l'Ordre
de Saint Michel , il préfida au Chapitre des Chevaliers
de cet Ordre en qualité de Commiflaire
des Ordres du Saint Efprit & de Saint Michel ,
affiſta avec eux au Service qu'on célèbre tous les
ans , le premier Lundi de l'Avent , pour le repos
de l'âme des Rois , des Chevaliers & Officiers de
l'Ordre défunts. Avant l'office divin le Marquis
de Souvré reçut Chevaliers le fieur Marion ,
Dé- *
puté de la Ville de Saint-Malo & ancien Député
du Tiers-Etat de Bretagne ; le fieur Brianciaux ,
Négociant-Armateur de Dunkerque , & le fieur
Quevane , Confeiller du Roi , Eflayeur général
des monnoies de France.
On a ordonné dans tout le Royaume des Prières
publiques pour le rétabliſſement de la ſanté de
Monfeigneur le Dauphin. Les différens Corps de
toutes les Villes ont donné dans cette occafion ,
chacun à l'envi , les marques les plus édifiantes
de leur attachement pour la Famille Royale , &
en particulier de leur zèle pour la confervation
des jours précieux de Monfeigneur le Dauphin.
Le 11 , jour indiqué par le fieur le Bel , Recteur
de l'Univerfité de cette ville , pour l'affemblée
générale de ladite Univerfité & pour la Proceffion
qui fe fait annuellement , il a été arrêté d'une
voix unanime que tous les Membres , actuellement
au nombre de plus de fix cens , fe rendroient
fur le champ en proceffion dans l'églife de Sainte
Genevieve , & le profterneroient aux pieds des
aurels pour y demander à Dieu la confervation des
jours précieux de Monfeigneur le Dauphin il a
été arrêté en même temps que les Facultés fupérieures
& les quatre Nations feroient célèbrer chacune
une Meffe folemnelle ; que pendant neuf
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
1
jours on diroit dans tous les Colléges une Meſſe
& un Salut auxquels affifteroient les Maîtres & les
Ecoliers , & que , pour joindre les bonnes oeuvres
à la prière , on feroit une quête générale dont les
deniers feroient remis entre les mains du Recteur
pour être diftribués aux pauvres étudians ; en conféquence
l'Abbé Xaupi , Doyen de la Faculté de
Théologie , a indiqué la meſſe folemnelle pour le
14 · elle a été célébrée le matin à la chapelle de
Sorbonne avec la plus grande folemnité & un
concours extrordinaire de Docteurs .
Les fix Corps des Marchands de cette ville
ont fait célébrer en l'Eglife des Prêtres de l'Oratoire
une neuvaine pour le rétabliſſement de
la fanté de Monfeigneur le Dauphin . Elle a
commencé le 12 , par une grand' meffe folemnelle
à laquelle le Lieutenant Général de Police ,
l'Avocat du Roi & le Procureur du Roi ont
affifté.
DE VIENNE , le 8 Février 1769 .
Léopold , Comte de Daun & du Saint Empire ,
Prince de Thiano , Chevalier de l'Ordre de la
Toifon d'Or , Grand'Croix de l'Ordre Militaire
de Marie - Thérèſe , Confeiller Intime Actuel ,
Chambellan , Miniftre d'Etat pour les Affaires
intérieures , Maréchal des Armées de Leurs Majeftés
Impériales & Royale , Préfident du Confeil
des Guerres , Colonel propriétaire d'un Régiment
d'Infanterie , Directeur en chef de toutes les Académies
Militaires , &c . eft mort ici le រ de ce
mois.
DE LONDRES , le 7 Mars 1766.
Le Duc de Richmond , Ambaffadeur du Roi à
la Cour de France , eft arrivé ici le 22 du mois
dernier avec la Ducheffe fon époufe.
MAI 17'66 . 201
K
Une femme qui depuis fix femaines avoit perdu
l'ufage de la parole & étoit attaquée de violentes
convulfions , fut électrifée ici le premier de ce
mois , en préſence de beaucoup de monde : elle
n'eut pas plutôt reçu trois ou quatre commotions
électriques à la bouche qu'elle recouvra l'ufage de
la parole , & fes mouvemens convulfifs n'ont plus
reparu .
DE LA HAYE , le 11 Mars 1766 .
Le 8 de ce mois , jour anniverſaire de la naiffance
du Prince de Naffau , Son Alteſſe ayant dixhuit
ans accompli , fut inftallée dans les dignités
de Stadhouder , Capitaine Général & Amiral
Général de ces Provinces . Le même jour les
Etats Généraux envoyerent deux députations ſolemnelles
, l'une à l'Ambaffadeur de France , &
l'autre à celui d'Angleterre pour leur notifier cet
événement,
DE BRUXELIES , le 13 Février 1766 .
Le Comte de Lupcourt Drouville , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi de France auprès du Gouvernement
de ces Provinces , arriva ici le 7 de ce .
mois. Hier il fut conduit à l'audience du Prince
Charles de Lorraine , notre Gouverneur , à qui
il préfenta fes lettres de créance : il eut l'honneur
de dîner le même jour avec Son Alteſſe Royale.
le
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 26 Février 1766 .
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent
9 de ce mois , le contrat de mariage du Marquis
de Beauffan , Exempt des Gardes du Corps
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
du Roi , Compagnie de Luxembourg , avec Demoifelle
fille du fieur du Vaucel , Tréforier des
Aumônes ; & le 23 , celui du Comte de Brancas
avec Demoiselle de Lowendhal , fille du feu
Comte de Lowendhal , Maréchal de France .
Le Roi a nommé , pour fon Ecuyer ordinaire ,
le Marquis d'Heudreville , qui a été préſenté en
cette qualité à Sa Majesté.
Le 15 , jour anniverfaire de la naiffance du
Roi , on a chanté à cette occafion un Te Deum
dans l'églife de Notre- Dame , paroiffe du château.
Le Comte de Noailles , Gouverneur de
cette Ville , y a affifté , accompagné des Officiers
du Bailliage : il a enfuite allumé le feu qui avoit
été préparé vis - à - vis du portail de l'églife . La
garde des Invalides , qui s'y étoit rendue , a fait
plufieurs décharges de moufqueterie.
Sa Majefté ayant accordé au Marquis de Laval
les honneurs du Louvre , la Marquife de Laval a
eu l'honneur d'être préfentée le 16 à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale par la Ducheile de
Laval , & elle a pris le tabouret . Le même jour
la Comteffe de Baune & la Comtelle de Crenay
ont été préfentées auffi à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale , la première par la Comteffe de
Noailles , Dame d'Honneur de la Reine , & la
feconde par la Marquife de la Tour du Pin , fa
mère.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Saint- Omer
l'Abbé de Conzié , Vicaire Général du Diocèſe de
Senlis ; & Sa Majeſté a donné à l'Evêque de Fréjus
l'Abbaye du Mont -Saint - Quentin , Ordre de
Saint Benoît , Diocèle de Noyon .
Le 23 le Comte de Mellet a prêté ferment entre
les mains du Roi pour le Gouvernement dư
Maine , du Perche & du Comté de Laval.
MAI 1766 . 203
La Vicomteffe de Laval a été préfentée à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale par la Ducheffe de
Laval.
L'Académie Royale des Sciences préfenta au
Roi le 16 un nouveau volume de fes Mémoires
pour l'année 1759 ; c'eſt le troisième de ceux que
les fieurs le Roi , de Lalande , Tillet & Bezout
avoient été chargés de rédiger . Le fieur de Lalande,
Membre de cette Académie , eut auffi l'honneur
de présenter à Sa Majefté la Connoiffance des
mouvemens célestes pour l'année 1767. Le fieur
d'Après de Mannevillette , Capitaine des Vaiffeaux
de la Compagnie des Indes & Correſpondant de
la même Académie , a auffi préſenté au Roi un
Mémoire fur la Navigation de France aux Indes
& fur le retour , avec deux cartes relatives à cet
ouvrage.
Du premier Mars.
La Reine a eu ces jours derniers un rhume
accompagné de fiévre ; une légère faignée a arrêté
les progrès de cette indifpofition. Sa Majefté fe
trouve aujourd'hui beaucoup mieux.
Du s .
La maladie dont la Reine eft attaquée depuis
quelques jours, a pris le caractère d'une fluxion de
poitrine. Les redoublemens de fiévre & les autres
accidens ont obligé les Médecins d'ordonner plufieurs
faignées & l'on a eu recours aux remédes
les plus efficaces ; cependant la nuit du 3 au 4
ayant été plus orageufe que les précédentes , la
Reine a defiré recevoir le faint viatique , qui lui a
été adminiftré hier à fix heures & demie du foir
par l'Evêque de Chartres , premier Aumônier de
Sa Majefté. Elle s'eft trouvée plus calme pendant
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
le reste de la foirée : le redoublement eft venu plus
tard que le précédent , & il y a eu plufieurs évacuations
falutaires.
Demain le Roi prendra le deuil pour fix mois
à l'occafion de la mort du Roi de Pologne , Duc
de Lorraine & de Bar.
Les Confeillers d'Etat & les Maîtres des Requêtes
que le Roi avoit envoyés à Rennes pour
tenir le Parlement de Bretagne en arrivèrent le
25 du mois dernier & furent préfentés à Sa Majefté
par le Vice - Chancelier.
Le 2 de ce mois l'Abbé de Veri , Auditeur de
Rote , a pris congé du Roi pour retourner à Rome :
il a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté par le
Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant
le département des Affaires Etrangères.
Le même jour le Roi ainfi que la Famille Royale
a figné le contrat de mariage du fieur de la Bourdonnaye
, Confeiller au Parlement , avec Demoifelle
d'Ormeſſon.
Le 3 le Roi eft parti un peu avant dix heures
du matin , après avoir entendu la Meffe , & eft
allé à Paris tenir fon Parlement. Le procès-verbal
de tout ce qui s'eft paffé dans cette féance , tel
qu'il a été dreffé par ordre de Sa Majeſté , ſe
trouvera dans le Mercure prochain .
La grande députation du Parlement de Rouen ,
qui avoit été mandée par Sa Majesté avec ordre
de lui apporter des expéditions des arrêtés faits
par cette Cour le 22 Août 1765 & -15 Février
1766 , au fujet des affaires de Pau & de Bretagne ,
eft arrivée ici le 4 & a été introduite dans la Chambre
du Roi le même jour à fix heures après- midi .
Les Députés , au nombre de treize , ont été préfentés
à Sa Majesté par le fieur Bertin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ayant le département des ProMAI
1766 . 203
vinces de Normandie , & conduits par le fieur de
Nantouillet , Maître des Cérémonies. Le Roi les
a reçus dans fon fauteuil , en préfence des Princes
du Sang , des Miniftres de fon Confeil & de fes
Grands Officiers , & a dit au Premier Préſident :
remettez-moi vos Arrêts ; il a ajoutez , après qu'ils
lui ont été remis : allez attendre que je vous falle
ma réponſe. Les Députés s'étant retirés , le Roi a
tenu fur le champ fon confeil , après lequel Sa
Majefté a fait rentrer les Députés & leur a prononcé
elle -même fa réponſe en ces termes.
•
૯« J'ai lu vos Remontrances ; ne m'en adreffez
» jamais de ſemblables . Mes peuples font foumis
» & tranquilles ; l'agitation que vous fuppofez
» n'exifte que parmi vous . Le ferment que j'ai
» fait , non pas à la nation , comme vos ofez le
» dire , mais à Dieu feul , m'oblige fur - tout de
>> faire rentrer dans le devoir ceux qui s'en écar-
>>tent & qui veulent établir des principes con-
>> traires à la conftitution de mon Etat. Vous
>>n'avez pas craint de les mettre en pratique
›› dans des arrêtés que je ne puis laiſſer ſubſiſter ;
» vous allez entendre l'Arrêt par lequel je les ai
» caffés & annullés dans mon Confeil » .
Alors le fieur Bertin a lu l'Arrêt de caſſation ;
& près cette lecture Sa Majefté a dit :
""
« Je veux bien encore vous rappeller les vrais
principes en vous communiquant la réponſe que
>> j'ai faite à mon Parlement de Paris . Qu'elle
» vous ferve de règle , & ne me forcez pas à
>> punir ceux qui s'en écarteroient. Vous ferez
>> récit de tout ce qui vient de fe paſſer
même temps Sa Majesté a remis au Premier Préfident
la réponſe qu'Elle avoit faite la veille au
Parlement de Paris , & les Députés ſe font retirés .
». En
Sa Majeſté a donné l'Abbaye de Notre- Dame ,
206 MERCURE DE FRANCE.
Ordre de Saint Benoît , Diocèfe & Ville de Soif
fons , à la Dame de Roye de Roully de la Rochefoucault.
LOTERIES
.
Le premier tirage de la Loterie de la Compagnie
des Indes s'eft fait , le 29 Octobre , à l'Hôtel
de la Compagnie , en préſence de deux Commiffaires
du Parlement nommés pour cet objet. Le
premier lot , de 80000 livres , eft échu au numéro
39 , & le fecond lot , de soooo livres , au numéro
755.
Le fecond tirage de la même Loterie s'eft fait
le 29 Novembre de la même manière . Le premier
lot , de 120000 livres , eft échu au numero
464 , le lot de 60000 mille livres au numéro
3642 , & celui de 40000 mille livres au numéro
6767 .
Le cinquante- huitième tirage de la Loterie de
l'Hôtel de Ville s'eft fait , le 24 Octobre , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eft échu au numéro 561 ; celui de vingt
mille livres au numéro 19375 , & les deux de dix
mille livres aux numéros 2749 & 3294.
Le cinquante-neuvième tirage s'eft fait le 25
Novembre. Le lot de cinquante mille livres eft
échu au numéro 38909 ; celui de vingt mille
livres au numéro 34823 , & les deux de dix mille
livres aux numéros 22231 & 22501 .
Le foixantième tirage s'eft fait le 24 Décembre.
Le lot de cinquante mille livres eſt échu au numéro
47359 ; celui de vingt mille livres au numéro
43963 , & les deux de dix mille livres aux
numéros 50795 & 59232 .
Le foixante & unième tirage s'eft fait le 24
Janvier. Le lot de cinquante mille livres eſt
MAI 1766. 207
échu au numéro 64084 ; celui de vingt mille
livres au numéro 71878 , & les deux de dix mille
livres aux numéros 67039 & 77662 .
Les Novembre on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les numéros fortis de la roue
de fortune font , f3 , 79 , 18 , 6 , I 2.
Le tirage fuivant s'eft fait les Décembre. Les
numéros fortis de la roue de fortune font , 20 ,
73 , 26 , 62 , 80.
Le tirage fuivant s'eft fait le 4 Janvier. Les
numéros fortis de la roue de fortune font
59 , 36 , 86 .
55,30,
Le tirage fuivant s'eft fait les Février. Les
numéros fortis de la roue de fortune font 60 , 35,
27 , 71 , 65 .
NAISSANCE.
La Ducheffe de la Trémoille eft accouchée
heureuſement de deux enfans mâles le 27 Décem
bre de l'année dernière .
BAPTE M E.
Le 7 Février la fille du Marquis de Lévis ,
Gouverneur général de la Province d'Artois , a
été tenue fur les fonts de Baptême , dans la paroifle
de la Magdeleine de la Ville l'Evêque , par
les Etats de cette Province , repréfentés par l'Abbé
de Royere , Vicaire général d'Arras , pour le
Corps du Clergé ; par le Comte de Trazegnies ,
Brigadier des Armées du Roi , pour la Nobleffe ,
& par le feur Camp , pour le Tiers - Etat ils
l'ont nommée Marie Gabrielle Artois : la cérémonie
a été faite par l'Evêque d'Arras.
MORT S.
:
Jean - François de la Cropte de Bourzac , Evêque
& Comte de Noyon , Pair de France , Abbé
208 MERCURE DE FRANCE .
Commendataire de l'Abbaye Royale de Mons-
Saint-Quentin , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe
de Noyon , eft mort en fon palais épiſcopal , le
23 Janvier , dans la foixante dixième année de
fon âge.
Hervé-Nicolas Thépault du Breignon , Evêque
de Saint Brieux , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Moiremont , Ordre de Saint
Benoît , Diocèfe de Châlons-fur- Marne , eft mort
en fon palais épifcopal , le 26 Janvier , âgé de
foixante - trois ans .
François de Villeneuve , Évêque de Montpellier,
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale de St.
Lucien , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe de
Beauvais , eft mort vers la fin du même mois en
fon palais épiſcopal , âgé de quatre -vingt- deux
ans.
Jules- Antoine de la Ville de Ferolles des Dorides
, Prieur Commendataire du Prieuré Royal de
Montjean , Chanoine & Grand Archidiacre de
l'Eglife Cathédrale de Luçon & Vicaire général
du même Diocèfe , eft mort à Luçon le 15 Octobre
, dans la cinquante-fixième année de fon âge.
N. Lefquen , Chanoine de Rennes , Commiffaire
Provincial de la Chambre des Décimes &
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale de
Langonet , Ordre de Citeaux , Diocèle de Quimper
, mourut à Rennes le 20 Novembre , âgé de
foixante-fix ans.
Yrié de Beaupoil de Saint- Aulaire , ancien
Vicaire général de Nantes , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Saint Georges -fur-
Loire , Ordre de Saint Auguftin , Diocèle d'Angers
, eft mort à Paris le 19 Janvier , dans la
quatre- vingtième année de fon âge.
Louis - Charles le Pellerin de Gauville , Che
MAI 1766. 209
valier de l'Ordre de Saint Jean de Jéruſalem ,
Commandeur de la Commanderie de Troyes en
Champagne , eft mort à Bellefone , âgé de cinquante
- neuf ans .
René -Ifmidon- Nicolas de Prunier , Comte de
Saint -André , Marquis de Virieu , &c . Lieutenant-
Général des Armées du Roi , eft mort à Grenoble
la nuit du 24 au 25 Novembre , dans la foixantehuitième
année de fon âge.
François Florent , Marquis du Châtelet , Baron
de Cyrcey , Lieutenant- Général des Armées du
Roi , Grand'Croix de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , Gouverneur de Semur & de
Toul , Grand Bailli de la Marche & Grand Chambellan
du Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar , eft mort dans fon château de Loirez en
Barrois le 28 Novembre. Il étoit chef d'une des
branches de l'ancienne Maiſon du Châtelet , fortie
de la Maiſon de Lorraine par Ferri I , dit d'Enfer,
qui , dans le douzième fiècle , eut pour appanage
la tour du Châtelet & fes dépendances dont il prit
le nom .
Maurice , Comte de Courten , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , Grand'Croix de .
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis , Colonel
d'un Régiment Suiffe de fon nom , ci-devant
Envoyé Extraordinaire du Roi à la Cour de Berlin
& Chambellan du feu Empereur Charles VII , eft
mort le 29 Janvier , dans la foixante-quatorzième
année de fon âge.
> Fr. Gilbert Colbert , Marquis de Chabanois ,
Maréchal de Camp , Chevalier de Saint Louis ,
eft mort à Paris le 23 Décembre.
René-François de Menou , Marquis de Menou ,
Maréchal de Camp, eft morten fa terre de Bouffay
en Tourraine le 30 Décembre.
210 MERCURE DE FRANCE.
Roger Gabriel Rochefort Dally de Saint- Point ,
ancien Enfeigne des Gardes du Corps dans la
Compagnie de Beauvau , Maréchal de Camp &
Gouverneur du Fort de Scarpe , eft mort le 5 Janvier
, dans la foixante- feptième année de fon âge.
Le Chevalier de Contades , Brigadier des
Armées du Roi , & Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , eſt mort à
Paris le 12 Octobre , âgé de quatre- vingt- quatre
ans.
François -Raphaël de Sheldon , Brigadier des
Armées du Roi & Colonel du Régiment d'Infanterie
Irlandoife de Dillon , eft mort le 19 Décembre
, âgé de quarante & un ans .
Pierre de Durfort , Marquis de Durfort , eft
mort dans les terres en Languedoc le 6 Octobre ,
âgé de quatre-vingt quatre ans .
Guillaume Caftanier d'Auriac , Confeiller d'Etat
& Premier Préfident du Grand Confeil , eft
mort à Fontainebleau le 3 Décembre , dans la
foixante -troisième année de fon áge.
Louis - Pierre - Dominique Bontemps , l'un des
Premiers Valets de Chambre Ordinaire du Roi
& Gouverneur du Palais des Tuilleries , eft mort
à Paris le 23 Janvier , dans la vingt- huitième
année de fon âge.
La Dame de Montmorin , Abbeffe de l'Abbaye
de la Scauve , Ordre de Cîteaux , Diocèle du
Puy , eft morte âgée de foixante quinze ans .
La Vicomteffe de Beaune , Dame du Palais de
la Reine , eft morte à Paris de la petite vérole le
27 Janvier , dans la vingt- feptième année de fon
âge.
Marie Guerault , veuve de Mathieu Cooke ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , eft morte
à Paris le 3 Décembre , âgée de foixante - feize ans .
MAI 1766.
211
Marguerite- Genevieve de la Briffe , veuve de
Charles de Choifeul , Comte d'Eguilly , eft morte
à Paris le 10 Janvier.
Marie-Jofephe d'Amanzé , veuve du Marquis
de la Queüille , Lieutenant de la Province de
Bourgogne & Gouverneur de Bourbon - Lancy ,
eft morte le 20 Novembre dans fon château d'Amanzé
, âgée de quatre- vingt -fept ans.
SERVICE.
On célébra le 6 Décembre , dans l'eglife paroiffiale
de Notre- Dame de Verſailles , un Service
pour le repos de l'âme de feue Madame , Infante ,
Duchefle de Parme. Le fieur Allart , Curé de la
paroille , y officia .
AVIS DIVER S.
Les fuccès réïtérés & favorables dont le fieur
Rhombius père a toujours joui & jouit encore
dans fa penfion allemande , établie à l'inftigation
de feu Mgr le Duc d'Orléans , à qui il avoit l'honneur
d'enfeigner cette langue ; la confiance & l'eftime
dont ce Prince & la Noblete ont bien voulu
l'honorer , ainfi que fon fils , pendant les dix années
qu'il l'a profeflée avec lui ; celle que l'on
continue d'accorder à celui -ci depuis qu'il donne
fes leçons en ville lui avoient infpiré depuis longtemps
le projet de propofer au Public un Cours de
fes leçons. Ces motifs , quoique fuffifans , ne
l'avoient cependant point encore déterminé , mais
plufieurs perfonnes de diftinction à qui il a eu
212 MERCURE DE FRANCE .
l'honneur de faire part de fon projet , lui ayant
repréſenté l'utilité & l'avantage que le Militaire
pourroit en retirer , il s'engage à commencer les
leçons le premier Janvier 1766 ; l'expérience que
le fieur Rhombius a acquife depuis près de vingt
ans qu'il enfeigne la langue allemande , le defir
& l'emprellement que la Nobleffe témoigne de
plus en plus pour en acquérir la connoiffance lui
affurent le fuccès de cette entrepriſe . Il ofe fe flatter
que les foins qu'il fe donnera pour la réuſſite
ne feront pas infructueux , & que le Public voudra
bien y donner un accueil favorable.
Ce Cours le fera chez lui , à commencer du
premier Janvier , les Lundi , Mercredi & Vendredi
de chaque femaine fans interruption , depuis
fept heures du foir juſqu'à neuf , & continuera
jufqu'au premier Juin , temps auquel la plûpart
du monde quitte Paris pour aller à la campagne.
*
Les perfonnes qui defireront fuivre ce Cours
auront la bonté de venir fe faire infcrire chez lui .
Le mois fera de dix - huit livres par perfonne.
Ce Cours n'empêchera pas que le fieur Rhombius
fils ne continue à donner fes leçons en ville ,
comme il a fait jufqu'à préfent : il n'a en vue
par-là que de procurer des moyens plus faciles &
moins onéreux à ceux qui defireront apprendre la
langue allemande.
Il avertit les perfonnes qui voudront lui parler
à ce fujet de venir chez lui , depuis une heure &
demie jufqu'à trois.
Sa demeure eft rue des Mathurins , au petit
Hôtel de Clugny.
LE Sieur Lamy , Maître Perruquier , annonce
qu'il a trouvé , par la manière de monter les
perruques qu'il fait , celle d'empêcher qu'elles
MAI 1766. 213
ne reculent & varient fur la tête de ceux qui
les portent , au moyen de quoi elles fe trouvent
le foir comme elles ont été poſées le matin.
Les perfonnes qu'il a l'honneur de coeffer , ne
ceffant de fe louer de la forme qu'il donne
à la monture des perruques , de la qualité des
cheveux qu'il emploie , & de fa grace de tous
les ouvrages qui viennent de lui , il a été confeillé
par plufieurs de fes pratiques d'en prévenir
le Public. Il n'emploie ni refforts ni rien
d'étranger à l'ouvrage ordinaire de la perruque ;
ce qu'il annonce n'eft que l'effet des foins particuliers
qu'il s'eft donnés , & des connoillances
qu'il a acquifes en s'attachant à perfectionner
une profeffion auffi utile. Les perruques ne gênent
& ne ferrent point la tête , & il en fait
dans toutes les formes qu'on lui demande.
Le Sieur Lamy demeure rue des Foflés Montmartre
; & les perfonnes de la Province qui
voudront s'adreffer à lui , pourront lui envoyer
ou lui faire remettre leur mefure ; il ne fera
queftion que de bien diftinguer fur la meſure
la profondeur d'une tempe à l'autre , & celle
du front au derrière de la tête , c'eſt à dire ,
de bien faire connoître où l'on veut que la
pointe foit fur le front , ainfi que la hauteur
des oreilles .
J'AI
AP PROBATION.
'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de Mai 1766 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 3 Mai 1766 .
GUIROY.
214 MERCURE
DE FRANCE .
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
O DE fur la Religion Chrétienne ..
EPÎTRE à un ami fur la rupture de fon prétendu
mariage.
Page 5
13
VERS envoyés au nouvel an au feu Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar.
•
ETRENNES à l'Electeur Palatin .
IS
Ibid.
BOUQUET à Mde la Marquife de G ** , qui
fe nomme Nicole .
QUATRAIN pour mettre au bas du portrait
.de M. de Voltaire.
VERS fur la mort de Mgr le Dauphin.
17
Ibid.
ELOGE funèbre du Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar.
EPÎTRE à une Dame de Nevers.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur Codrus ,
Roi d'Athènes.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure
, en réponſe à celle de M. Clos.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
18
ibid.
25
28
30
354-
GRACES au Mercure de France , hiftoriette . 36
TRADUCTION libre de quelques épigrammes
d'Owen.
A Madame de l'E. .. •
DOLORIS Gallia monumentum.
ENIGMES .
LOGOGRYPHES.
MUSETTE
49
52
53
55
56
$7
MAI 1766. 113
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE de François I , Roi de France , .dit
Le Grand Roi & le père des Lettres. Premier
extrait .
NOUVEAU profpectus pour l'Hiftoire de l'Orléannois.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure
de France .
RÉPONSE à M. de Clairfontaine , de l'Académie
Royale d'Angers.
RICHARDET , Poëme en douze chants.
EXAMEN d'un livre qui a pour titre : Parallèle
des différentes méthodes de traiter la maladie
vénérienne .
EPITRE à M. Keyfer , au fujet de ſa réponſe
au parallèle , &c.
ANNONCES de livres.
59
91
92
93
94
103
107
111
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
ACADÉMIE S.
LETTRE d'un Négociant de la Rochelle fur le
Recueil de l'Académie de la même Ville , à
M...Confeiller au Confeil Supérieur de P ... 129
ACADÉMIE des Belles- Lettres de Montauban. 153
AGRICULTURE.
Avis de la Société Royale d'Agriculture de
Paris , aux Cultivateurs .
ARTICLE IV. BEAUX
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
PROSPECT U S.
MUSIQUE.
I54
ARTS.
158
159
163
216 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE V. SPECTACLES
OPÉRA .
COMÉDIE Françoiſe .
COMÉDIE Italienne .
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Fontainebleau , & c .
AVIS divers.
165
191
192
194
281
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue.
Dauphine.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MAI 1766.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Silenes ima
RapillesSaulg.
Bos
A PARIS ,
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife,
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue du Foin . -
CELLOT , Imprimeur , rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilege du Roi,
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS .
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
>
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à - dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eſt composée de
cent huit volumes. On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
Cotte
MERCURE
DE FRANCE.
MAI 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ODE fur la Religion Chrétienne ( 1 ) , luë
à l'affemblée publique de la Société Littéraire
de CLERMONT-FERRAND.
DEE la faine philofophie ,
Qui du fage fait le bonheur ,
Que le monde nomme folie ,
Que l'efprit-fort traite d'erreur ,
Je vais ouvrir le fanctuaire ;
Dans un projet fi téméraire ,
Guide , Efprit - Saint , tous mes efforts :
Ton feu facré déja m'enflâme ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Il pénètre , il remplit mon âme ;
Grand Dieu ! je céde à mes tranſports.
Bientôt le terme des années ,
Prédit au peuple d'Ifraël ,
Se perdra dans les deſtinées ,
Marquant le Fils de l'Eternel .
Tu n'as donc plus ni Roi ni Prince ,
Juda tu n'es qu'une province ,
Rampant fous le joug des Céfars ;
Les fiers Romains , dans ce beau temple ,
Que furpris l'univers contemple ,
Arboreront leurs étendars.
Je vois Sion , ville chérie ,
Détruite jufqu'aux fondemens ;
Victime de ta barbarie ,
Tu fers d'exemple à tous les tems.
Ah ! préviens ton deftin funefte ,
Une reffource enfin te refte ,
Le Christ paroît , t'offre fes loix s
Célèbre par tant de miracles ,
11 accomplit tous les oracles ,
Et fon triomphe eſt une croix.
Vainqueur de la mort & du monde,
Du fépulchre il fort glorieux ;
Que notre espoir fur lui fe fonde ,
Il monte , il règne dans les cieux.
MAI 1766. 7
Parcourez le double hémiſphère ,
Répandez par-tout la lumière ,
Apôtres zélés du Seigneur ;
Qu'au fon divin de vos paroles ,
A vos pieds tombent les idoles ;
Qu'on rende hommage au Rédempteur.
Ciel , qu'entends - je ? quels cris funèbres !
Que de héros font dans les fers !
Pourquoi le Prince des ténèbres
Trouble-t-il ainfi l'univers ?
C'eft contre la troupe choifie
Qu'il vient ranimer la furie
Des Prêtres , des Rois , des tyrans.
Jésus-Chrift , du haut de fa gloire ,
Montre le prix de la victoire ;
Céderoit-elle à fès tourmens ?
Pendant trois fiècles de fouffrance ;
Du vrai culte les défenfeurs
Ont fait admirer leur conftance
Aux barbares perfécuteurs.
Dans ce temps même l'héréfie
Ole élever fa voix hardie ;
Quel fujet de honte & d'effroi!
Malgré fa coupable entreprife ,
On ne perd jamais dans l'Eglife
Le dépôt facié de la foi.
A iv
$ MERCURE DE FRANCE .
Luther , Calvin , après mille autres,
Vrais Miniftres des paffions ,
S'érigent en nouveaux Apôtres ;
Qu'ils féduifent de nations !
A fon époux toujours fidèle ,
L'Eglife s'arme d'un faint zèle ,
Elle accable ces impofteurs.
Sur leur ruine le déifte ,
Aidé du matérialiſte ,
Seme le poifon fous des fleurs.
D'Anaxagore & d'Epicure ,
Jadis profcrits par les païens ,
On prèche la morale impure
Dans des livres anti - chrétiens .
Le Magiftrat qui les diffâme
A beau les livrer à la flâme ,
On les recherche avec fureur.
Spinofa reparoît encore ,
Outrageant le Dieu que j'adore ,
Sous le nom de plus d'un Auteur.
N'admettant point de Providence ,
Philofophes , que faites-vous ?
Du doux charme de l'efpérance ,
Vous vous montrez bien peu jaloux,
Une faulle clarté vous guide ;
Dans votre coeur toujours réfide
M A.I 1766.
Un germe de religion .
Si nos myſtères adorables ,
A vos yeux paroiffent des fables ,
De l'orgueil c'eſt l'illufion.
L'homme ne pouvant fe connoître ;
Porte ailleurs un oeil curieux :
L'infenfé je le vois paroître ,
Jugeant le Souverain des cieux.
Dans mille fecrets la nature
Sera pour lui toujours obfcure ,
Quelque effort qu'il ofe tenter.
Le Tout- Puiſſant , comme un bon père
Ne fe montre qu'au coeur fincère ,
Au faux fage il fait réſiſter .
Toi , qui prétends l'âme immortelle }
Mais qui nous peins le Créateur
Dédaignant du Chrétien fidèle.
L'hommage , les voeux & le coeur :
Crois-tu donc que ton ' Dieu s'abaiſſe
En m'honorant de fa tendreffe ,
Lui qui demande mon amour ?
Ingrat ! voudrois- tu méconnoître
L'Eternel qui t'a donné l'être ,
Et te conferve chaque jour ?
Tout mortel n'eft qu'une machine ;
Affure un Sceptique effronté ;
Av
10
MERCURE DE FRANCE .
Le limon eft fon origine ,
Sur cette plage il eſt jetté :
Il eft fage ou fe livre au crime ,
Il eft lâche , il eft magnanime ,
Par des organes différens.
La mort vient - elle à le diffoudre ,
L'âme & le corps réduits en poudre ,
Seront tous deux jouets des vents.
Tels font les dogmes de l'impie ;
Heureux fi tout pouvoit finir !
Tu blafphémas pendant ta vie ,
Qu'attendrois-tu de l'avenir ?
Près du trépas tes yeux s'entr'ouvrent ,
Et l'éternité qu'ils découvrent ,
Te faifit de crainte & d'horreur.
Jufqu'au bout impofe au vulgaire ,
Franchis le pas en téméraire ,
Tombe au pouvoir d'un Dieu vengeur.
Philofophie abominable ,
Fléau terrible des Etats ,
Rentre aux Enfers , monftre exécrable ,
•
On frémit de tes attentats !
L'homme ayant le fort de la bête ,
Perdroit le feul frein qui l'arrête
Dans les excès & fon courroux.
Les vertus , les loix , la juſtice ,
Seroient des noms dûs au caprice ;
Les humains fe détruiroient tous.
MAI 1766. 11
Quel bonheur ! j'apperçois encore
Plus d'un mortel né vertueux ,
Soumis à fon Dieu qu'il adore ,
Senfible aux pleurs des malheureux ; .
Abhorrant tout nouveau ſyſtême ,
Il aime , il craint l'Auteur fuprême,
En lui feul il ofe efpérer ;
Sur la paix de fa confcience ,
Il fe règle avec affurance ;
Pourroit-on ne pas l'admirer ?
Par l'offenfe la plus cruelle ,
Son coeur ne fauroit fe troubler
Jettant les yeux fur fon modèle ,
Il aſpire à lui reflembler.
Qu'un monde pervers t'autorife ,
Vengeance , que toujours méprife
Le difciple d'un Dieu fauveur ;
Dans les tranſports de la colère ,
Son ennemi ſe trouve un frère ,
L'amour fuccède à la fureur.
Du vain éclat de fa fortune
Le riche feroit- il épris ?
Aux indigens elle eſt commune ;
Qu'il la perde , il n'eft point furpris
Par un changement effroyable ,
Qu'un malheur obftiné l'accable ,
Il est conftant dans les revers ;
Rien n'affecte fon âme heureuſe
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Dans la prifon la plus affreuſe ,
Il bénit Dieu , baile fes fers.
Le terme où tout doit fe confondre ,
Qu'il prévoit fans étonnement ,
La mort paroît. Il va répondre
Au divin Juge qui l'attend .
Déja de la voûte azurée
Il parvient jufqu'à l'empirée ,
Où l'amour pur a fes autels .
L'Eternel , affis fur fon trône ,
2
Le voit , l'entend & le couronne ,
Il court fe joindre aux immortels,
Ainfi brillera dans la gloire
Des paffions l'homme vainqueur ;
Il eft aux cieux , & fa mémoire
Dans ces bas lieux eft en honneur.
Héros faſtueux de la terre ,
Auffi bruyans que le tonnerre ,
De vos exploits on eft frappé.
Tout ce fracas , femblable au fonge ,
Fruit de l'erreur & du menfonge ,
Comme un vain fouffle eft diffipé.
De nos faux fages mépriſée ,
Religion , reprends tes droits ;
Par fon orgueil l'âme abufée ,
Tôt ou tard entendra ta voix :
Du monde & de tout ce qui paffe ,
Tu nous détaches par la grace ,
MAI 1766.
Tu fers de guide & de foutien .
Oui tu feras , malgré l'envie ,
O fublime philoſophie !
Seule digne du vrai Chrétien.
Par M. le Président de Frédefont.
EPITRE à un ami , fur la rupture de fon
prétendu mariage.
Q&UOI ! vers cette beauté, qui peut - être t'oublie
Ten coeur encor laiffe échapper fes voeux !
Tu le prens donc au férieux ?
Et , fottement plongé dans la mélancolie ,
Malgré le dernier des adieux ,
Tes foupirs à l'hymen redemandent Julie ?
Pardonne ; mais , en vérité ,
Dans les revers d'une tendre folie ,
Je t'aurois cru plus de ftoïcité.
Que fur un prochain mariage ,
Une fille ait en vain compté ,
1
Je confens fort qu'elle en enrage :
C'eft pour elle une adverfité.
Tendre par goût , fenfible par nature ,
On doit excufer fes douleurs ;
Mais , en pareille conjoncture ,
Eft-ce à l'homme à verfer des pleurs ?
Ah ton chagrin nous fait injure !
4
14 MERCURE DE FRANCE .
Mon triſte ami , reviens à ton bon fens.
L'hymen avoit charmé ton âme prévenue ,
Un faux jour lui prêtoit des traits éblouiſſans :
Ofe le regarder ſous fon vrai point de vue :
Vois les esclaves malheureux
Que ce tyran met à la gêne ,
Et , par les maux qu'il raffemble fur eux ,
Apprens ce que pèſe ſa chaîne,
Moi , qui voudrois détruire ta douleur ,
Qui la blâme & qui la partage ,
Aux frappantes leçons de ceux qu'hymen engage ,
Des confeils d'un ami joindrai - je la vigueur
Ou fous fa riante couleur ,
Du célibat t'offrirai - je l'image !
Non. Si tu tiens encor à ton erreur ,
Tous mes avis feroient du verbiage ,
Mes raifons des propos , mon zèle de l'humeur
Et ma peinture un frivole étalage .
Je dois m'en remettre à ton coeur :
Il vient d'effuyer un orage ;
Mais , ramené fur le rivage ,
Déja , peut-être , il fent tout fon bonheur !
Par M. MuGNEROT.
>
MAI 1766.
VERS envoyés au nouvel an au feu ROI
DE POLOGNE , Duc de Lorraine & de
Bar.
J'ADMIR1 un Prince , qui fans ceffe
Travaille pour l'humanité ;
,
Qui , fous les loix de la fageffe ,
Refpecte la candeur , chérit la vérité,
Voilà la véritable gloire :
On vole à l'immortalité ,
Moins par l'éclat de la victoire ,
Que par les traits de la bonté.
L'hiftoire de Néron nous rappelle les vices ;
Trajan , par les vertus , eft par-tout renommé ;
Tibère n'eſt connu que par fes injuſtices ;
Alexandre fut craint ; Staniflas eſt aimé.
Par M. DE C....
z
ETRENNES à l'ELECTEUR PALATIN,
LORSQUE ORSQUE les Souverains qui gouvernent le
nionde ,
Sont toujours attendris au fort des malheureux ;
Que ce n'eft point en vain que leur eſpoir le fonde
Sur leur folide appui , fur leurs foins généreux ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Alors , d'une ardeur fans feconde ,
Ils fe facrifîroient pour eux :
Voilà les grands que je révère.
Mais j'abhorre le conquérant ,
Qui , dans le feu , dans le carnage ,
Cueille des lauriers teints de fang :
Un Prince pacifique & fage
Doit être mis au premier rang ;
Les Dieux lui doivent leur fuffrage .
Alexandre , conduit par l'aveugle fureur ,
Portoit par- tout le défordre & la guerre ;
Il effrayoit , il défoloit la terre ;
Et vous en faites le bonheur.
La vertu , la bonté , furent votre apanage.
O vous ! l'Antonin de nos jours ,
Vous , que Thémis conduit toujours ,
Prince illuftre , ſavant & fage ,
Vos peuples font comblés de vos bienfaits divers ;
Vous méritez des coeurs le plus fincère hommage,
Et l'eftime de l'univers.
Heureuſe la rive féconde
Où de toutes parts on abonde
Pour voir un Prince fi vanté !
Si nous encenfons la bonté ,
Le zèle toujours nous feconde ,
Et lorsqu'un potentat chérit l'humanité ,
Il a les voeux de tout le monde.
Par le même.
MAI 1766. 17
BOUQUET à Mde la Marquise de G **
qui fe nomme NICOLE.
1 JE vous compare , avec raifon y
Au Saint dont vous portez le nom ;
La grâce avec éclat jadis le vit paroître.
Il fut doux , équitable , bon ,
A ces traits on peut vous connoître ;
Avec ferveur nous le fêtons
Il a bien mérité de l'être.
:
Il doit benir les voeux que pour vous nous faisons ;
Vous l'avez pris pour votre guide ;
Comme vous il aima la fimple vérité ;
Toujours à vos difcours on voit qu'elle préfide :
Ce Saint eft protecteur de la félicité ,
Et c'eft chez vous qu'elle réfide.
Par le même.
QUATRAIN pour mettre au bas du portrait
de M. DE VOLTAIRE.
IL fut dès fon printemps couronné par la
Gloire ;
Le tour , le coloris de fes fublimes vers
L'ont mis , au premier rang , au temple de
mémoire ;
Il doit , dans tous les temps , étonner l'univers.
Par le même.
18 MERCURE
DE FRANCE
.
VERS fur la mort de Mgr LE DAUPHIN.
LAA trifteffe règne aujourd'hui.
Quel cruel revers pour la France !
Les vertus perdent leur appui ,
Et les François leur eſpérance .
Par le même.
ELOGE funèbre du ROI DE POLOGNE ,
Duc de Lorraine & de Bar , adreſſepar
M. le Chevalier DE JUILLY -THOMASSIN
, à la Société Royale & Littéraire
de NANCY , dont ce Prince étoit le fondateur
& le protecteur.
MEESSIEURS ,
CE Monarque bienfaifant que la Nation
adoroit , & que vous contempliez dans
la joie & dans l'admiration ; ce héros
philofophe , qui , jaloux & content de régner
fur vos tendres coeurs , s'honnoroit
encore de partager vos doctes travaux ,
MAI 1766. 19
n'eft donc plus ? ... Hélas ! cet appareil de
deuil , ces clameurs , ces fons lugubres ,
dont ces bords défolés retentiffent , ne
nous confirment que trop cette nouvelle
calamité !
Effrayés de le voir toucher au terme de
la vie , vos voeux redoublés imploroient le
fouverain Maître des Rois ; fans ceffe les
mains élevées vers le Ciel , vous lui demandiez
avec toute l'Europe de prolonger
encore des jours fi précieux à la religion ,
à la patrie , à l'humanité : mais en vain : vos
alarmes font juſtifiées ; & vous l'avez vu
difparoître pour toujours ! Puiffance éternelle
, qui veillez fur nos triftes deftins !
par quelle fatalité la tombe dévore- t- elle
coup fur coup les têtes les plus illuftres &
les plus chères ? ... O Reine ſenſible ! ô
Famille éperdue ! ... quel trait nouveau
vient vous accabler au fein de la douleur !
Cet événement , d'autant plus lamentable
que des circonftances malheureuſes
l'ont précipité ; cet événement que l'état
confterné n'envifage qu'en gémiffant , &
qui vous caufe en particulier , Meffieurs ,
les plus vifs regrets , m'arrache auffi les larmes
les plus amères ! ... Hélas, vous les voyez
couler ; & mon âme s'ouvre fans réſerve
devant vous pour déplorer cette perte irréparable
! Hé , pourquoi ne me ferois- je pas
20 MERCURE DE FRANCE .
gloire à vos yeux du trouble qui m'agite ,
vous , Meffieurs , que ce Prince , l'objet de
tous les voeux , gouvernoit avec un ſcèptre
d'or , celui de la clémence & du bonheur ;
vous , fes fidèles fujets , fes vrais amis , fes
dignes émules ; pourquoi me refuferois - je la
douceur de confondre en ces triftes conjonctures
mes foupirs avec les vôtres ? Quoique
nos intérêts foient différens , nos fentimens
font communs.
Mais quelle image affreufe fe retrace à
mes fens étonnés ! ... O que ce moment
terrible , où l'implacable tyran des humains
va frapper fa victime tremblante ; ce moment
qui décide des héros , offre une
grande victoire à la conftance de celui
que
nous pleurons ! ... La mort pâle & fanglante
lève fa faulx meurtrière : déja la
Hamme dévorante en a devancé le coup
pour le rendre encore plus fenfible ; & ce
grand homme n'en eft point ému ! ...
Oui , Meffieurs , je le vois , & mon
coeur fe déchire à ce fpectacle horrible !
Je le vois , ce fage Neftor , courbé fous
le faix des ans , fupporter fans foibleffe les
fouffrances les plus cruelles , & fuccomber
fans murmure à leur violence.... Ciel impitoyable
! ... entends les cris touchans
de fon peuple défefpéré , .... vois cette
foule tranfportée entourer fon cercueil &
MAI 1766. 21
le demander encore ! ... Hélas ! il étoit le
protecteur du pauvre & du malheureux .
Sa cour étoit l'afyle du mérite & de la vérité
; la tranquille paix , la timide innocence
refpiroient à l'abri de fon thrône ,
& tu nous l'as ravi ! ... Jamais les lauriers
qui brilloient fur ce front augufte devoientils
fe changer en cyprès ? ... Que fais - je ? ...
Mes efprits s'égarent à ce récit funefte ....
Eft- ce à nous à interroger la juftice redoutable
qui juge les Rois , & devant qui
toutes les grandeurs humaines s'anéantiffent
? ...
J'ai fait faigner la plaie de vos coeurs ,
Meffieurs , & vos gémiffemens redoublent
encore les miens . Plongé dans l'abattement
, le viſage inondé de pleurs , chacun
de vous rompant avec peine ce filence
douleureux , femble répondre à mes
plaintes par des fanglots , & dire d'une
voix opreffée : oui , c'en eft fait ! ... Ce
Maître fi généreux , ce Roi fi magnanime
, l'idole de nos coeurs , a fubi le coup
mortel ! ...STANISLAS n'eft plus ! ... Ne
mettons plus de bornes à nos douleurs.
Peut-on trop verfer de larmes , peut - on
affez regretter un Roi que la tendre humanité
réclame comme fon bienfaiteur , que
la Patrie inconfolable pleure comme fon
22 MERCURE DE FRANCE .
père , & que la religion affligée appelle
encore fon appui ? ... Que fon fouvenir
foit en bénédiction dans tous les âges !
que toutes les nations partagent notre défolation
& tranfmettent fa mémoire jufqu'à
la poftérité la plus reculée ! ...
Tant que tu vécus , cher Prince , la
louange la plus légitime te parut toujours
fufpècte ne crains rien ; la flatterie réduite
à fe taire pendant la vie , fouilleroitelle
ta cendre après la mort , & la vertu
du jufte , au-deffus de l'adulation & de
l'envie , ne fauroit- elle pas encore en
triompher, ainfi que des temps & du trépas?
Trop heureux, Meffieurs , d'avoir poffédé
fi long temps le meilleur des Rois ,
ne fongeons, en le perdant , qu'à imiter ſa
patience. Hé , quoi ! fa piété , fa juftice ,
fon courage , qui ne fe font jamais démentis
; prés d'un fiècle de talens , de
bienfaits & de vertus , ne lui ont- ils pas
enfin mérité d'aller au Ciel jouir de la
gloire d'avoir fait vos délices fur la
terre ? ... Que cette autre couronne ,
inacceffible aux vifficitudes du monde ,
dont il eft ceint dans l'empirée , foit le
motif de votre confolation .
Mais ce Prince fi chéri , femble encore
refpirer parmi vous que dis-je , MefMAI
1766. 23
fieurs , il revit dans un autre lui - même ;
& digne organe de fon génie , un ( 1 ) illuf
tre favori des beaux-arts , vient préfider
à vos aſſemblées : les leçons de fageffe que
dictoit STANISLAS à l'univers , font écrites
dans fon coeur ; & vous l'entendrez
encore lui-même prononcer par la bouche
de ce Mécène , dans ce fanctuaire des talens
, les oracles du goût & de la raiſon,
J'ofey pénétrer aujourd'hui , Meffieurs ,
& fans autre titres que celui de Citoyen
& d'amateur , je m'unis à vous pour lui
rendre les derniers devoirs : me défavourezvous
? Mais au défaut de termes pour le
célébrer dignement , je me contenterai de
verfer des larmes fincères fur fon tombeau,
Qu'ai- je befoin de l'expreffion du génie ,
où le cri du fentiment peut fuffire ? C'eft
à vous , Meffieurs , à publier avec cette
éloquence & cette vérité qui vous diftinguent
, les merveilles du règne de cet autre
Auréle : l'hiftoire vous a confié fes
crayons immortels : & c'eſt par vos mains
favantes que la Religion & les Mufes éplorées
placeront fon urne parée des palmes
de Minerve & des guirlandes des Grâces
dans le temple de la gloire.
( 1 ) M. le Duc de Nivernois , nommé Lieute
tenant- Général de la Lorraine.
24
MERCURE DE FRANCE.
Qu'il me foit feulement permis , Meffieurs
, de graver fur ce monument facré
ces mots plus flatteurs que les plus beaux
trophées d'Alexandre : il fut le père des
Peuples & le modèle des Rois ! . ..
S'il daigna agréer l'humble hommage
de mon zèle , que mon fervice auprès de
fa perfonne me mettoit quelquefois à portée
de lui rendre ; s'il parut affecté des
fentimens de tendreffe & de vénération ,
que les qualités fublimes de fon efprit &
de fon coeur m'infpiroient , & qui dans
les temps héroïques lui euffent obtenu
des autels & l'apotéofe ; pourquoi donc
craindrois- je de vous adreffer ce tribut
tendre & naïf d'amour & de reconnoiffance
, que je me hâte de rendre à la mémoire
de ce Prince le plus excellent & le
plus infortuné que la Providence impénétrable
dans fes decrets ait jamais fait
naître ?
Ces traits divins qui le caractérifoient ,
auroient pu vous faire regarder fa perte
comme le comble du malheur ; mais vous
faviez trop bien , Meffieurs , que quoiqu'il
méritât d'être adoré , il n'étoit pas immortel
, & déja vos regards attendiis fe tournoient
avec complaifance fur fon fucceffeur
bien aimé.
Sufpensi
ΜΑΙ 1766. 25
Sufpens , peuple chéri , ta douleur trop amère !
Quand tu perds STANISLAs , tu recouvres Louis :
En couronnant la gloire & les malheurs du père,
Tu confacrois l'amour & les vertus du fils .
A Arc en Barrois , le premier Mars 1766.
EPITRE à une Dame de Nevers , qui , dans
une lettre de fon mari à l'Auteur , avoit
mis ces mots en P. S : j'aimerai & eftimerai
toute ma vie le Chanoine de M...
Vous aimeriez , & digne épouſe & mère ô
D'objets chéris à jamais de mon coeur ,
Vous aimeriez un ingrat , un coureur ,
Qui , baloté par fon humeur légère ,
Déguerpiffant paroifle , presbitère ,
Fuyant amis , patrons zélés , parens ,
Aux bords lointains d'une plage étrangère ,
Alla pofer fes Pénates errans ?
Vous aimeriez un bénêt , un bélitre ,
Qui , décoré de très - bel & bon titre ,
D'un vain repos follement prévenu ,
Sacrifia dignité , revenu
( Eût fait pis même , eût abdiqué la mitre
Si d'une mitre il eût été pourvu )
Pour vivre obfcur , indigent , inconnu
Et le dernier dans un petit chapitre ?
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Vous aimeriez un Quaquer , un trembleur ,
Qui , balançant au poids de l'Evangile ,
Et les devoirs & les droits de paſteur ,
De cet état , agréable ( 1 ) & facile ,
Se fit un monſtre , un objet de terreur ;
Et décida , dans fa tête imbécile ,
Que fon falut , ou du moins fon bonheur ,
Etoit cy-bas giffant , au fond d'un choeur ,
Entre les bras d'une ftale inutile ,
Où mainte fois , tandis qu'avec rumeur
A fon oreille on fredonne Vigile ,
M. l'Abbé , guèri de fa frayeur ,
Tranquillement s'endort dans le Seigneur ?
Vous aimeriez un Huron , un Sauvage ,
Qui , tranfplanté fur un riant rivage ,
Environné de mille objets flatteurs ,
Loin d'en goûter les charmes , les douceurs
?
(1 ) A vingt-cinq ans , au fortir d'un Séminaire où ,
pendant dix- huit mois , on a fouffert des privations de
toute espèce , on regarde une cure riche , & d'ailleurs
gratieufe , comme un pofte fort agréable. A quarante ans
quand on penfe avec un peu de délicateffe , c'est toute
autre chofe ; on trouve que les cures riches & pauvres font
à peu près comme les femmes laides ou jolies après quelques
années de mariage , toutes faites les unes comme les
autres , & que , s'il y a quelque différence entre elles ,
c'eft que les plus belles & les plus riches font toujours les
plus pénibles & les plus chanceufes à deffervir : difference ,
difent les hommes , qui fe trouve également chez les femmes.
Tant pis pour eux. Pour moi , fi jamais je redeviens
Curé ( Dieu m'en garde ; cet état , l'un des plus refpectables
& des plus utiles qu'il y ait au monde , exige des talens &
des vertus que je n'ai pas ) , je ne demanderai pas une grande
& riche cure .
Quis feret uxorem cui conftant omnia ?
Malo Venufinam, ( Juven. ).
MAI 1766. 27
Dans un réduit retiré , folitaire ,
Loin des humains , qu'il aime , & ne voit guère,
Morne Lapon , automate parfait ,
Vit triftement heureux & fatisfait
Du for plaifir de n'avoir rien à faire ;
Allant , au plus , deux fois l'an à Paris ,
Non pour y voir fes fêtes , fes paris ( 2 ) ,
Ses chars pompeux , fon train épouvantable ,
Mais un Libraire , un Auteur eſtimable ,
Un bon artiste , & quelques vieux amis ?
Avec tant de travers , Madame , comment
pourriez - vous m'aimer , vous qui
n'avez que des agrémens & des vertus ?
Sans doute que fermant , à votre ordinaire ,
les yeux fur mes défauts , vous ne les ouvrez
, pour m'accorder l'honneur de votre
eftime & de votre amitié , que fur les fentimens
inviolables de refpect & d'attachemens
avec lefquels vous favez que je fuis,& c.
L'ancien Curé des Amognes.
( 2 ) Cette épître a été écrite dans le temps de certain fameux
pari , qui auroit été plus célébre & plus honorable pour
les contendans , fi le prix de la gageure eûc tourné au profit
des Hôpitaux , dont la dureté de la ſaiſon a fi fort multiplié
les habitans & les befoins ; c'auroit été un jufte tribut
payé à la pauvreté par l'opulence . Les grands & les
riches , fi jaloux de fe donner en ſpectacle , ne s'aviſerontils
jamais d'un moyen qui les couvriroit d'une gloire immortelle
eux & leur poftérité ce feroit de difputer entre -
eux à qui rendroit plus de fervices à l'Etat , donneroit plus
d'exemples de vertù , feroit , par ſes libéralités & ſes bien
faits , plus d'heureux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
CODRUS , Roi d'Athènes.
JE viens , Monfieur , de lire l'hiſtoire de
Codrus. J'ai été fi frappé de fa générosité ,
que je n'ai pu m'empêcher de jetter quelques
vers fur le papier ; fi vous ne les
jugez pas indignes du Mercure , je vous
prie de les y inférer .
RECIT.
Codrus , dernier Roi d'Athènes , étant
allé confulter l'Oracle , au fujet des Héraclides
qui infeftoient le Péloponèfe , apprit
que le peuple , dont le chef feroit tué ,
demeureroit victorieux ; il fe déguifa en
payfan , bleffa un foldat & fe fit tuer.
Vers fur CODRUS .
NON , je ne loürai point ces héros fanguinaires ;
Ces illuftres brigans , meurtriers de leurs frères .
Alexandre , Céfar , vos exploits trop fameux ,
En étonnant le monde , ont fait des malheureux ;
A votre ambition immolez des victimes ,
Ce font-là vos vertus ; vos vertus font des crimes.
MAI 1766. 29
Que vous a- t- il fervi de femer les horreurs ,
De vous faire admirer fans conquérir des coeurs ?
Vous périflez tous deux , vos deux morts font tra-
.giques :
Des pleurs auroient coulé pour deux Rois pacifiques.
Il falloit imiter ce Prince vertueux ,
Qui prodigua fon fang pour rendre un peuple
heureux.
Codrus !.. à ton feul nom tout mon feu fe ranime,
Codrus ! coeur généreux , âme grande & fublime ,
Qui préféras l'honneur de vaincre & de mourir ,
Au fort humiliant de vivre & de fervir !
A peine a - t- on rendu les arrêts de l'Oracle ;
Rien ne peut l'arrêter , il brife tout obftacle :
On exagère en vain le malheur de fon fort.;
Il s'avance foudain , court & vole à la mort.
Tel on voit dans les airs un aigle à l'oeil fuperbe ,
Fondre fur les troupeaux qui bondiffent ſur l'herbe,
Enlever les brébis , déchirer les ferpens ;
Tel on voit de Codrus le courage rapide
Attaquer & braver l'orgueilleux Héraclide.
Mais fes coups font trop lents , Codrus frappe un
Soldat ;
Codrus en eft frappé , meurt & fauve l'Etat .
Qu'il eft grand , qu'ileft beau de mépriser la vie ,
De favoir l'immoler au bien de la patrie !
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Vous qui divinifez d'indignes fcélérats ,
Sages Athéniens , vous êtes des ingrats :
C'étoit à la vertu , c'étoit au vrai courage ,
C'étoit à ce grand coeur qu'étoit dû votre hommage
;
Et fi de tels honneurs étoient pour des mortels
L'encens devoit pour lui fumer fur vos autels ..
GELEE , Prof. au Collège de Sées en Norm..
11 Mars 1765 .
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure , en réponse à celle de M. CLOS
fur la dernière rédemption des Captifs
inférée dans le Mercure d'Avril.
Vous favez , Monfieur , que l'homme
de bien peut être féduit par la prévention ,
fon coeur ne connoît pas l'artifice ; il fe
laiffe aifément furprendre & porte fouvent
un jugement faux avec l'intention la plus
droite .
J'ai vu avec peine que M. Clos , auteur
d'une Lettre inférée dans le Mercure d'A
vril fur la dernière rédemption , en avoit
fait l'expérience. Cet homme de bien
qui connoît le prix d'une bonne action &
9
MAI 1766. 3r
prend tant de plaifir à la louer , mérite
qu'on le défabuſe : il gagnera fans doute
à favoir que les éloges que fon coeur généreux
accorde au Père Breton , Religieux
de la Mercy en Efpagne , font dus à tous
les Rédempteurs François que Sa Majefté
a honorés de fa confiance , & à qui nous
devons la liberté de nos compatriotes.
Je ferois encore moins fufpe& de partialité
que M. Clos , fi je voulois dire mon
noin ; mais j'ai pour principe de rendre à
la vertu mes hommages fans me faire connoître
je fais : que la véritable générofité
fe couvre du voile de la modeftie , &
qu'elle ne cherche pas de panégyriftes . Le
filence des Religieux de la Rédemption
fur l'injuftice qu'on leur fait eft une preuve
que notre fiécle peut fe glorifier d'avoir
encore des homines pour qui le plaifir
de faire du bien fuffit , fans chercher les
applaudiffemens de la multitude .
M. Clos femble être l'Avocat du Père
Breton , adjoint , dit - il , du Père Pays
dans la rédemption ; il fe plaint que ſon
nom n'ait pas été mis fur les liftes qui ont
été diftribuées : il le méritoit bien , puifqu'il
s'étoit offert en ôtage pour le Capitaine
Pellegrin &Jon équipage , & qu'il avoit eu
un foin particulier des Captifs pendant leur
traversée. Les Religieux Rédempteurs eſti-
B iij
32 MERCURE DE FRANCE.
ment le Père Breton , ils rendent juſtice à
fon zèle , mais ils n'ont pu lui accorder
le titre de Rédempteur. La Cour , qui
nomme les négociateurs de la rédemption
, n'a jamais penſé au Père Breton .
Il eft vrai qu'il a fait avec les Religieux
François un voyage en Afrique & en
France ; mais il ne l'avoit entrepris que
pour jouir de je ne fais quels priviléges
accordés en Espagne aux Religieux qui
ont fuivi les Rédempteurs. De l'aveu du
Père Breton lui - même , ce voyage n'avoit
pour fin que fon intérêt & fon plaifir. Je
tiens ce détail d'un Officier captif de mes
parens , que j'ai gardé chez moi plufieurs
jours. Cet honnête Marin me nommoit
fes bienfaiteurs , & je ne lui ai jamais
entendu parler du Père Breton . Sa reconnoiffance
fe répandoit en éloges fur le
Père Pays , de la Mercy , bon citoyen ,
homme modeſte , Religieux refpectable.
il m'affuroit que ce vertueux patriote regardoit
fes Captifs comme une famille
qu'il avoit adoptée , & qu'il fe repofoit fi
peu fur des étrangers du foin de fes chers
enfans , que la fatigue lui caufa une maladie
dangereufe qui le retint dix- fept jours
au lit. Plufieurs autres Captifs m'en ont
dit autant des Trinitaires : dans l'effufion
de leur reconnoiffance ils les appelloient
MAI 1766. 33
leurs pères , leurs libérateurs ; aucun d'eux
ne faifoit au Père Breton , fimple paffager,
l'honneur de ces foins tendres qui leur
ont été prodigués.
Il eft fâcheux pour M. Clos de n'avoir
pas été mieux inftruit ; les Religieux de
la Rédemption doivent lui favoir mauvais
gré de les avoir accufés , fans les connoître
, de négligence à remplir le voeu qui
les oblige de demeurer en ôtages pour les
Captifs , fi les fonds de leur rançon ne fuffifent
pas ce voeu eft un engagement refpectable
qu'ils contractent avec la patrie ;
ils n'ont jamais penfé à l'éluder. Le fang
généreux que leurs Pères ont répandu pour
la liberté de leurs concitoyens , n'eft pas
épuifé ; le philofophe peut , au fein de la
tranquillité, raifonner le patriotifime ; cette
oifive fpéculation ne fuffit pas aux libérateurs
de nos Captifs François. Honorés de
la confiance de LOUIS LE BIEN- AIMÉ , le
Père de la patrie , qui connoît leur zèle , ils
viennent de recevoir des ordres pour fe
préparer à racheter les deux cents Captifs
François qui font reftés à Maroc. Dans un
temps plus fertile en panégyrifies de la
bienfaiſance qu'en hommes bienfaifans ,
ils auroient pu s'excufer fur l'épuisement
de leurs fonds ; mais les Religieux de la
Rédemption ont d'autres reffources : la
B v
34
MERCURE DE FRANCE .
voix de leur devoir s'eft fait entendre , la
patrie demande des citoyens utiles , malheureux
, expatriés , mais toujours fidèles:
à leur pays ; ils feront cautions auprès de
l'Empereur Maure de la générofité des
François ; ils baiferont les chaînes dont
les accablera l'avarice du pirate , trop contens
de brifer celles de leurs compatriotes..
Ces exemples de héroïfme ne font pas
rates parmi les Religieux de la Rédemption
:le publica vu il y a quelques années ( i )
un Religieux de la Mercy de Paris refter
en ôtage pour les Captifs ; il ne confia pas
aux Gazettes ( 2 ) le foin de publier cetteaction
généreufe. Les éloges de la multitude
valent- ils pour l'homme fage le plaifir
d'avoir bien fait ? C'eſt dans le filence :
qu'une âme bienfaiſante jouit d'elle - même :.
& quand les hommes ignoreroient une
bonne action , n'ont-ils pas au -deffus d'eux.
un jufte appréciateur , l'Être des êtres qui
donne le prix à la vertu ?
( 1 ) Le R. P. Olive , Commiffaire député par
la Cour pour la rédemption des Captifs en 1727 ,
refta en ôtage à Maroc pendant fix mois & fouffrit
des tourmens inouis . Ce Religieux eft mort en
3760%
( 2 ) Dans une des Gazettes du mois de Février
on a inféré un article fur le Père Breton qui peut:
avoir donné lieu à la lettre de M. Clos ; je fus
trompé avec le public : je n'avois pas alors les
éclairciffemens que j'ai à préfent ..
MAI 1766. 35
La réputation des hommes bienfaifans
feroit immortalifée , s'ils avoient tous des
panégyriftes auffi éloquens que M. Clos ;
je n'ai pas fans doute imité fa délicateffe ,
mais je fais que la voix de la vérité n'a pas.
befoin des fecours de l'art pour être écoutée:
des gens de bien.
Je vous prie , Monfieur , d'inférer cette
réponſe dans votre prochain Mercure . J'ai
eu plufieurs fois des preuves de votre attention
à obliger ceux qui avoient recours à
vous ; j'espère que vous ne me refuſerez
pas.
Je fuis , &c.
L *** , Avocat au Parlement.
Du 4 Avril 1766..
>
LETTRE à l'Auteur du Mercure..
J'OSE
' OSE eſpérer , Monfieur , que vous rece
vrez avec indulgence un hommage qui
vous étoit naturellement dû. Informé depuis
quelques jours d'un événement dont
le Mercure de France a eu tout l'honneur ,,
j'ai cru qu'il étoit convenable de vous en
B vj
1
36
RANCE MERCURE DE FRANCE.
faire part en vous priant de le rendre
public. J'ai celui d'ètre , &c.
D. R ***. Abonné au Mercure.
GRACES AU MERCURE DE FRANCE.
D
HISTORIETTE ( 1 ).
4
EUX frères vivoient à Châteaudun ,
lieu de leur naiffance . Ils s'aimoient beaucoup
; ils logeoient enfemble avec leurs
femmes , qui ne s'aimoient guères , & deux
enfans très-jolis. Comme ils portoient l'un
& l'autre le nom de Gafpaid , on étoit
dans l'ufage de les diftinguer par des
fobriquets. Gafpard l'aîné s'appelloit le
Philofophe il l'étoit en effet , & en
quelque forte malgré lui. C'étoit une philofophie
de tempéramment , où la raifon
n'entroit pour rien . Gafpard, le cadet ,
avoit un fobriquet que je crois devoir
fupprimer. Il avoit fervi avec diftinction
pendant la guerre de 1688 , foupiroit après
le
gouvernement d'une petite citadelle &
ne l'obtenoit pas. Il s'en plaignoit au Philofophe
, qui le confoloit d'un air calme .
Les circonstances lui devinrent enfin favorables
; on le nomma Gouverneur de ce
Fort tant defiré : il en fut tranfporté de
( 1 ) Elle avoit été égarée depuis deux ou trois
ans dans le dépôt du Mercure.
MAI 1766. 37
joie. Cette nouvelle produifit un effet bien
différent fur fon fils & fur fa niéce . L'un
avoit dix ans , l'autre fept. Ils ne s'étoient,
jamais quittés , ils fe voyoient à tous mòmens.
Ils s'aimoient , je ne dis pas avec
paffion ( c'eft l'unique bien qui manque à
cet âge ) , mais avec une grâce , une naïveté
inexprimables. Leur phyfionomie
étoit douce , riante , ingénue. La nature
avoit ébauché avec une fecrette complaifance
leurs traits délicats peu formés ,
encore indécis , & d'une main careffante
elle les embelliffoit tous les jours. Quand
il fallut les féparer , ils connurent pour la
première fois la douleur. Leurs adieux
attendrirent tout le monde ;; & M. le Gouverneur
, malgré l'ivreffe de fa dignité
nouvelle , en fut lui-même fort touché.
Les deux Dames eurent l'air de fe féparer
à regret. Les deux enfans s'embraffoient ,
pleuroient enfemble , & fe défefpéroient.
On a remarqué qu'en pareilles occafions
la perfonne qui ne part point eft pour l'ordinaire
la plus affligée ; mais il eût été
difficile de dire lequel des deux enfans
l'étoit davantage. Je ne dois pourtant pas
diffimuler qu'ils fe confolèrent affez vîte ;
c'eft un des priviléges de l'enfance. Ils paffèrent
plus de huit ans fans fe voir. Les
deux frères firent, à la vérité, plufieurs fois
38 MERCURE DE FRANCE .
des projets de voyage , mais aucun ne fut
exécuté. On prétend que les belles - foeurs
y trouvèrent toujours quelque obſtacle .
Quoi qu'il en foit , M. le Philofophe ne
fortit pas de Châteaudun & M. le Gouverneur
demeura dans fa fortereffe avec fon
époufe & fon fils ..
Mlle Gafpard, qu'on appelloit commu
nément Sophie , devint d'une beauté raviffante.
On s'étonnoit que la plus grande
régularité de traits qu'on eût peut - être
jamais vue , n'otât rien à l'agrément fingulier
de fa figure. Il eft , fi l'on ofe le dire ,
une certaine infipidité qui s'attache quelquefois
à la perfection , & dont Sophie
étoit dans tous les points exempte . Elle
avoit l'âme noble & généreufe , un efprit
jufte & naturel , une mélancolie douce ,
entretenue par une extrême fenfibilité , &
fa gaieté étoit auffi tranquille que naïve.
Malgré ces avantages , fi Sophie n'avoit
pas été riche , il eût peut -être été affez difficile
de la bien marier ; mais fes biens
devoient un jour être confidérables &
quoique fa mère aimât la dépenfe , le jeu
& la parure , le Philofophe paffoit avec
raifon pour être ce qu'on appelle riche. Il
avoit d'abord eu quelque légère envie de
marier fa fille à fon neveu , mais Mde
Gafpard avoit écarté cette idée . Une telle
MAI 1766. 3.9
alliance n'étoit pas digne de la fille , &
fon antipathie pour fa belle-feur eût fuffi.
pour l'en détourner. A force de chercher
un parti qui la flattât , & qui par conféquent
lui convînt davantage , la bonne
Dame, enfin crut un jour l'avoir rencontré
dans le fils de la Baronne d'Ornac , qui
habitoit un vieux château à quelques lieuës.
de Châteaudun .
Quelques réparations néceffaires ayant
obligé cette Dame de paffer plus de fix.
mois dans cette ville , Mde Gafpard avoit
appris que la Baronne avoit un fils unique
qui étoit à Paris , & s'étoit attachée à plaire
à la Baronne.
Mais tandis que l'enthoufiafme aveugloit
Mde Gafpard , le Philofophe , qui
voyoit les chofes de fang froid , faifoit
des informations fecrettes , & découvrit
que les affaires de Madame d'Ornac n'étoient
pas auffi bien arrangées que le penfoit
Madame fon époufe . Mais celle - ci le
raffura bientôt. Elle avoit fçu de la Baronne
que d'une branche des d'Ornac établie
depuis deux fiècles dans le Comté de
Foix , il ne reftoit qu'un homme de quatre-
vingt- quatre ans , autrefois mortellement
brouillé avec feu M. le Baron d'Or
nac , mais dont tous les biens étoient , au
défaut d'enfans mâles , fubftitués à ce
40 MERCURE DE FRANCE.
3
Baron & à fon fils ; & le Philofophe , après
avoir examiné les actes , ne défapprouva
plus un mariage que fa femnie & la Baronne
defiroient avec la même ardeur.
Le jeune Baron d'Ornac ne tarda pas à
arriver à Châteaudun.Agé d'environ vingthuit
ans au plus , il paroiffoit en avoir
davantage . Une taille affez avantageuſe ,
un vifage auffi long que maigre , un nez
pointu , de grands yeux verdâtres , l'air
auffi trifte qu'important : telle étoit fa figure.
Sophie , qui ne le trouvoit point aimable
, ne conçut cependant aucune averfion
pour lui. Ce qu'elle avoit à fouffrir du
caractère de fa mère , lui donnoit peu d'étoignement
pour le mariage ; & elle entendoit
fi fouvent répéter que M. le Baron
étoit l'homme du monde le plus raifonnable
, qu'elle ne s'avifoit pas même d'en
douter..
M. Gafpard avoit une jolie maifon de
campagne où l'on convint que fe feroit la
nôce. On s'y rendit huit jours auparavant;
& la joie animoit tous les conviés , excepté
M. le Baron , qui paffoit régulièrement
trois ou quatre heures dans fa chambre .
A quoi fa mère répondoit que la géométrie
étoit fa paflion la plus chérie , & qu'on
verroit un jour en lui le plus grand géométre
du Royaume , à moins que le goût
MAI 1766. 41
de la mufique , dans laquelle il excelloit
également , ne fît trop de diverfion à celui
qu'il avoit pour les fciences du calcul.
Cependant le jeune Gafpard , le fils du
Gouverneur , étoit à Paris & s'y amuſoit
fort. Sa tante crut pouvoir hafarder auprès
de lui une politeffe fans conféquence , en
l'invitant au mariage de fa coufine , & avec
d'autant moins de rifque qu'elle étoit pofitivement
informée que les parens de ce
jeune homme , piqués de ce qu'on leur
ce
avoit fait myftère
de d'eux
. Madame
foient fon retour auprès
;
Gafpard pria donc affez foiblement fon .
neveu d'affifter aux nôces de fa coufine
mais lui , qui en avoit la plus grande
envie , & penfoit qu'une invitation fur
laquelle il ne comptoit pas , lui ferviroit
d'excufe auprès de fes parens , fe hâta de
prendre la pofte & d'arriver chez fon oncle
au moment où on l'y attendoit le moins .
La joie des domestiques qui , pour la plupart
, l'avoient connu dans fon jeune âge ,
annonça dans l'inftant fon arrivée ; & l'air
de bonté qui brilloit dans fes yeux , jointe
aux charmes de fa figure , leur faifoit regretter
que ce ne fût pas lui qui dût être
l'époux de Sophie , & par conféquent
leur jeune maître . Mde Gafpard , ne le
42 MERCURE DE FRANCE.
>
reconnut pas d'abord . Le Philofophe fur
le premier qui s'écria : ah , Ciel ! c'eſt
mon neveu ! Sophie étoit immobile d'étonnement
; & Gafpard, les larmes aux
yeux , après avoir embraffé fon oncle &
fa tante , s'approcha de Sophie : mais
ébloui de fa beauté , ce qu'il lui dit n'avoit
aucune fuite , & fon embarras fut fi grand
qu'à peine ofa-t- il l'embraffer . Il fe remit
pourtant à la faveur des queftions multipliées
de Mde Gafpard & de la Baronne
fur les nouvelles de Paris , fur les aventuresdu
jour , les promenades , les fpectacles &
les modes les plus courües. Le jeune Gafpard
s'exprimoit avec une facilité & une
élégance dont on ne s'appercevoit qu'à
peine , tant elle lui étoit naturelle . Vivement
frappé par les objets , il les peignoit
de même. Toujours occupé des perfonnes ,
jamais de lui , ne fongeant à plaire que
parce que les autres lui plaifoient ; animé
dans fon action , dans fon air , dans l'expreffion
de fes idées , il avoit ce genre d'étourderie
fi rare & fi aimable , dans laquelle
il n'entre ni fatuité ni fottife , qui n'eft
que le feu de l'efprit & de l'âge , l'effet
d'un caractère fimple & facile , d'un coeur
fenfible & d'une gaieté vraie. Sa figure
n'étoit pas moins féduifante que fa converfation
; il avoit l'air frais , des couleurs.
MAI 1766. 43
vives , une phyfionomie heureuſe , tour
le brillant de la jeuneffe & une taille agréable
, quoique moins haute que celle de
M. le Baron.
Dans un inftant de la converfation où
il ne s'étoit pas trouvé d'accord avec lui
fur je ne fai fur quel fait : voilà mon garant
, dit- il , en tirant de fa poche le
Mercure du mois , où il trouva la vérité
de ce qu'il avançoit. Il fe fouvint
alors du goût que Sophie avoit eu dans
fon enfance pour les enigmes , & lui propofa
de lire celle de ce même Mercure.
M. le Baron non-feulement s'y oppofa
avec dédain ; mais , en invoquant l'autorité
de la Bruyere , traita cet ouvrage
périodique avec le plus profond mépris.
Pardon , Monfieur ! ( s'écria le jeune homme
) avec une vivacité charmante : mais
je défendrai contre vous le Mercure , qui
m'inftruit & que j'aime ( 2 ) . Rien de plus
amufant , rien de plus varié ; il eft néceffaire
en Province , utile à Paris , agréable
par-tout ; il établit entre les gens de lettres
une correfpondance dont ils tirent de
grands fecours ; il nous met au courant des
pièces de théârre & de la plupart des ouvrages
nouveaux : fes éloges font éclairés ,
(2 ) Nous avons cru devoir retrancher de ces
éloges tout ce qui n'étoit pas effentiel à la marche
du conte.
44
MERCURE DE FRANCE.
fa critique polie ; & quiconque s'en plaint,
a fouvent des raifons qu'il cache & que
l'Auteur de ce Journal , s'il étoit plus vindicatif
, pourroit à leurs dépens nous dévoiler.
Le Baron , à cette tirade , ne répondit
qu'en ricannant avec un air de fupériorité
qui déplut au jeune homme , lequel ne
s'en confola qu'en regardant Sophie affez
tendrement pour déplaire à fon tour à Mde
Gafpard, deja piquée du peu de déférence
qu'il avoit témoignée pour la critique de
M. le Baron.
Le jeune Gafpard cependant feuilletoit
d'autant fon Mercure ; & en jettant les
yeux fur l'article des fciences : M. le Baron
( s'écria-t- il ) , voici cependant du folide
, & de quoi vous raccommoder un
peu avec cet ouvrage frivole. Ce n'eft pas
moins qu'un problème d'algèbre d'algèbre
? ( s'écria la Baronne ) , de l'algèbre
dans le Mercure ? C'est justement ce qu'il
faut à mon fils. Ah ! Monfieur eft algébrifte
? ( interrompit Gafpard ) je ne m'en
étois point douté .
1
-
Je ne fais fi j'ai deviné de même , dit
le Baron , mais je ne vous ai pas foupçonné
de l'être . Eh bien , reprit Gafpard,
vous n'avez pas deviné fi jufte , car j'en ai
dumoins quelque teinture. Vous ? dit Mde
Gafpard , en éclatant de rire : en effet vous
MAI 1766. 45
en avez tout l'air ! Perfonne ici , je crois ,
n'en difpute le titre à mon oncle ( reprit
Gafpard avec un férieux plaifant ) . Je le
prends donc pour juge du défi que je pro- .
pofe à M. le Baron : qu'on nous donne du
papier à l'un & à l'autre , & travaillons dès
à préfent devant ces Dames à réfoudre le
problême en queſtion, Sophie , qui n'avoit
rien dit depuis long- temps , prit alors la
parole & offrit de le copier. On apporta deux
petites tables , & on les plaça chacune dans
un coin de l'appartement. Sophie , qui s'étoit
retirée un moment , reparut avec le
livre & ce qu'elle avoit copié. Les deux.
rivaux s'approchèrent ; le Baron , d'un air
indifférent , Gafpard , les yeux baiffés &
tremblant de n'avoir que le livre & non
pas l'écriture de Sophie , qui dès-lors avoit
faits le plus grands progrès fur fon coeur.
Sophie héfita un inftant , & cette incertitude
ajoutoit un nouveaux prix au choix
qu'elle alloit faire. Elle préfenta très - poliment
le livre au Baron , & laiffa ce qu'elle
avoit écrit à Gafpard fans lui rien dire , &
prefque fans le regarder. Gafpard n'ofoit
la remercier & ne pouvoit contenir fa
joie il courut s'établir à ſa petite table ;
& le Baron , de fon côté , fe plaça gravement
à la fienne. Il fe plaignit d'abord du
bruit. Sa mère exigea qu'on ne parlât point,
46 MERCURE DE FRANCE .
& tâcha d'en donner l'exemple. Il chercha
querelle aux plumes , qu'il effayoit avec
humeur ; il en demanda d'autres ;; il lut
& relut le problême , parut écrire quelque
chofe , appuya fa main fur fon front &
joua la rêverie ; puis tout-à- coup ſe récria
fur les fautes d'impreffion qui rendoient ,
felon lui , le problème indéchiffrable.
Eh bien , je fuis moins malheureux !
( s'écria en riant Gafpard ) ma coufine ,
probablement , poſsède à fond l'algèbre
car fa copie eft correcte au point que voici
le problême réfolu. Le Baron , un peu
humilié , fe rejetta fur les diſtractions
qu'avoit excité dans fon efprit la compagnie
, & Gafpard , en jouiſſant modeſtement
de fon triomphe , remit fon Mercure
à la Baronne , qui , en tombant fur l'air
noté , préſenta le livre à fon fils , dont la
voix , fuivant elle , étoit admirable , &
dans l'efpérance que la mufique le confeleroit
du petit chagrin que lui avoit occafionné
l'algèbre. Mais le Baron ne fut pas
plus heureux : il trouva l'air auffi plat que
mal fait , & le rejetta fur la table avec
dédain. Gafpard , qui favoit la mufique ,
& ne s'en eftimoit pas davantage , le prit ,
chanta couramment cet air avec la voix
la plus flexible , la plus légère , la plus
brillante , & déplut cependant à tout le
MAI 1766.. 47
monde , excepté à fa coufine. La converfation
tomba enfuite fur les vers . On eft
un peu prévena ( dit- il ) contre ceux du
Mercure, & je ne prétends pas que l'on ait
toujours eu tort : la complaifance, la difette,
la néceflité de remplir ( 2 ) douze fois le
mois cet article , ont fouvent forcé les
Auteurs de ce Journal d'être moins rigoureux
fur le choix des pièces. En voici , par
exemple, que probablement vous trouverez
bien foibles.
Il lut enfuite le portrait d'une célèbre
actrice de ce temps là, dont la retraite projettée
alarmoit tous les amateurs du théâtre.
Quoi ! vous n'aimez point ces vers- là ? dit
Sophie ; j'ai tort peut- être , mais je les
trouve charmans. Vous les trouvez charmans
? interrompit Gafpard , avec la plus
grande vivacité ; je fuis le plus heureux
des hommes ! II. fentit cependant que ce
tranfport pouvoit être traité d'extravagance,
& reprenant la parole avec plus de tranquillité
: puifque ma joie m'a trahi ( dit- il ) ,
il faut bien avouer que les vers font de
moi : on n'eft pas auteur impunément , &
vous voyez que je ne fuis pas fort accoutumé
aux louanges ! Sophie , dont la phyfionomie
s'étoit animée depuis quelques
(2 ) On ne donnoit alors que douze Mercures
par an , aujourd'hui l'on en denne feize.
48 MERCURE DE FRANCE.
momens , devint trifte & rêveuſe. Je ne
fais ce que Gafpard crut entrevoir dans fon
âme il fe hâta pourtant de dire qu'il n'avoit
jamais parlé à cette actrice , mais qu'il
étoit l'admirateur le plus défintéreſſé de
fes talens.
La Baronne , ennuyée de la poéfie , fit
reffouvenir Mde Gafpard qu'à l'arrivée de
fon neveu on difcutoit un article important
du contrat de mariage de fa fille & du
Baron. Gafpard , jugeant qu'il étoit là de
trop , fortit avec le coeur oppreffé de trifteffe
, fe fit conduire dans l'appartement
qu'on lui deftinoit , & emporta le Mercure
qui jufque-là lui avoit fi bien réuffi . Mais
quel fut l'étonnement de la compagnie ,
lorfqu'un quart - d'heure après on le vit
rentrer avec vivacité dans le falon.... !
Madame ! ( s'écria -il , en s'adreffant à
tante ) , ne m'avez -vous pas dit que le
vieux Comte d'Ornac fe trouvoit fans enfans
? Oui , fans doute , lui répondit Mde
Gafpard, & je le tiens de la Baronne ellemême.
Eh bien , ( pourfuivit le jeune
homme ) jettez les yeux fur cet article
du Mercure , vous y verrez le mariage de
fon fils. De fon fils ! s'écria en pâliffant la
Baronne..... Le fait , malheureuſementpour
elle , étoit vrai : l'ancienne brouillerie
& la mort des deux fils aînés du vieux
d'Ornac
ΜΑΙ 1766. 49
d'Ornac , tués à la bataille de Nervinde ,
étoient également vraies ; mais la Baronne ,
ou ignoroit , ou avoit feint d'ignorer , que
le vieillard , amoureux de fa poftérité ,
s'étoit remarié & que c'étoit un fils de ce
fecond lit dont le mariage fe trouvoit précifément
dans le Mercure. Mde Gafpard ,
furieufe d'avoir été trompée , ne voulut
rien écouter. L'imbécille Baronne & le
trifte Baron prirent congé dès le foir même.
L'heureux Gafpard époufa fa charmante
coufine. Un inftant l'avoit rendu amoureux
; on affure qu'il le fut toute fa vie.
On prétend même encore dans le pays ,
que chaque fois qu'il fe rappelloit l'excès
de fon bonheur , il s'écrioit , de l'air le
plus reconnoiffant : graces au Mercure de
France !
TRADUCTION libre de quelques épigrammes
d'OWEN .
BATTE ,
In Battum.
ATTE , tacenda ultrò loqueris , veniamque
precaris :
Visne tibi veniâ nil opus effe ? tace.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Traduction.
Vous demandez qu'on vous pardonne .
L'indécence de vos propos ,
Battus on le veut bien ; mais ſouffrez qu'on
vous donne
Ce petit avis en deux mots :
Pour n'avoir pas d'excufe à faire ,
Le vrai fecret eft de vous taire .
In fpeculo vultum quoties oculofque tueris ,
Si fortè elatam te tua forma facit ;
Splendida fed fragilis , pulchra at peritura memento
Quam fpeculo fimilis fis , Carolina , tuo,
Quand ton miroir te repréſente
Tes grâces , tes beaux yeux , ta figure charmante ,
Caroline , je fuis tenté
De croire que tu peux en tirer vanité.
Ta beauté cependant n'eft qu'un bien peu durable ;
Et fa fragilité devroit te faire voir
Que tu n'en es que plus femblable
A la glace de ton miroir.
Degener , Aule , tuis majoribus omnia debes
Debebit , credo , nil tibi pofteritas.
Crois- tu que ta naiſſance au public en impoſe
Non tu dois tout à tes ayeux.
MAI 1766 . 5Th
Mais ne crois pas que nos neveux
Te doivent jamais quelque chofe .
Emifti fatuum bis denis , Hernice , libris :
Emiffem tanto non ego te pretio.
Pour vingt livres d'un fat tu viens de faire emplette
,
Hernique , il eft de fots marchands :
Ma foi , fi jamais je t'achette ,
Je ne veux pas donner vingt francs.
Scripferunt afini laudes hoc tempore multi ;
Legimus & laudes , 6 Tomafine , tuas.
Plufieurs Auteurs dans leurs écrits
Ont chanté l'oifeau d'Arcadie .
Depuis peu , Tomafin , je n'en fuis pas ſurpris ,
On m'a lu ton apologie.
Nupfifti undecimo cur , Pontiliana , Decembri ?
Nulla magis nox eft longa , diefque brevis.
Dans le fort de l'hiver , l'onzième de Décembre ,
L'hymen introduiſit un époux dans ta chambre ,
Pontiliene. Eh quoi ! quelqu'un t'avoit donc dit .
Que c'eft le plus court jour & la plus longue nuit?
,
Effe in natura vacuum cur , Marce , negafti ;
Cui tamen ingenii tam fit inane caput ?
C ij
52
MERCURE DE FRANCE.
Marc , vous mettez au rang des four
Les partifans du vuide. Eft - ce.chofe fi fûre ,
Qu'il n'en foit point dans la nature ?
Votre tête déja dépofe contre vous.
Autre.
Du vuide en la nature ! oh parbleu je le nie.
Ses partifans toujours auront donc la manie
De vouloir fur ce point avec moi diſputer ?
Eh , Monfieur Marc , calmez votre colère.
Contre le vuide enfin pourquoi vous emporter ?
Votre tête en fournit une preuve fi claire !
Par M. T. P. C. DE ST. JACQ. D'EU.
A Madame DE L'E.... fur la frayeur
qu'elle témoigne pour les chats.
Vous avez peur d'un chat , Thémire ?
Le vôtre eft doux comme un mouton .
Sur nos coeurs vous avez l'empire ;
Ayez- en fur votre raiſon :
Cette peur eft hors de faifon ;
Je vais tâcher de la détruire.
C'étoit dans les temps fabuleux ,
Qu'un amant implora les Dieux
MAI 1766. 53
Pour qu'une chatte inestimable ,
Chatte d'un prix recommandable ,
Devînt une femme à fes yeux..
De cet exemple remarquable ,
Il faut profiter tous les deux.
Retournons ce que dit la fable :
Soyez toujours la femme aimable ,
Et moi le chat le plus heureux.
Par M. D. L. M.
DOLORIS Gallia monumentum .
Dolco fuper te , Jonatha, 2 , Reg. I , 26.
LUDOVICUS ,
DELPHINUS
Religionis cultor ,
Gentis amor >
Precibus olim datus ,
Precibus nunc
negatus :
Immaturâ morte ,
Primâ conjuge orbatus ;
Immaturâ morte ,
Orbatus & Primo -genito ;
Eheu ! Eheu !
Ipfe
Immaturâ morte ,
Raptus eft.
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
Cujus
Cor & Corpus ,
Ultimâ ipfius voluntate ,
Suum habent quodque tumulum :
Car ,
Propè venerandas SS. Galliæ Apoftolorum reli
quias ;
Corpus "
Ubi jacet antiquus ille Praful ( 1 ) ,
Cujus olim benedictionem ,
In fancti atavi fui LUDOVICI lumbis ( 2 );
Accepit :
Cor ,
Juxta patrum fuorum cineres ;
Corpus ,
In finu Ecclefia matris ,"
Sub cujus alis ,
Apud Fontem - Bellaqueum ,
Ultimum emifit fpiritum ,
Septimum vix fuprà trigefimum annum agens
Pridie natalis fan&ti Thoma Apoftoli ,
Anno à Chrifti nativitate M. DCC . LXV .
Scripfit L. St. R.
( 1 ) Gautier Cornu , Archevêque de Sens , qui donna
la bénédiction nuptiale à S. Louis , dans l'Eglife de Sens
en 1234. Fleury , Hift . Eccl. t . 17 , l . 80 , n . 42 .
( 2 ) S. Paul dit ( en fon Epître aux Hébr. c. 7 , v. 10 ),
que Lévi étoit dans Abraham fon aïeul , adhuc in lumbis
patris erat , quand Melchifedech bênit ce Patriarche..
MAI 1766. 55
LE
E mot de la première Énigme du ſecond
volume d'Avril eft le badinage. Celui de
la feconde eft non. Celui du premier Logogryphe
eft afpic, où l'on trouve as & pic, en
le coupant. Celui du fecond eft hallebarde.
ENIGMES.
Nous fommes deux d'égale reſſemblance' ;
A qui l'art donne la naiſſance.
C'eſt lui qui par des noeuds folides & parfaits
Nous réunit & nous raffemble.
Nous demeurons toujours enſemble ,
Et ne nous féparons jamais .
Sans pieds , fans mains , & fans changer de place,
Nous cheminons rapidement .
Quelquefois , tout- à - coup , nous faifons volte - face
Et revenons dans le même moment.
Quand nous avons achevé notre ouvrage
On nous refferre promptement
Dans un très- petit logement
Où l'on nous fait fouffrit un gênant esclavage.
Ceux qui nous font fortir de cette étroite cage
Goûtent, en nous voyant, les plaifirs les plus doux;
Et fitôt qu'ils ont fait de nos talens uſage ,
Ils marchent rarenrent fans nous.
Par M. d'ANGERS,
Civ
16 MERCURE
DE FRANCE
.
AUTRE.
ENTRE mes foeurs & moi la nature ſe joiie .
Deux , fans barbe ni poil , étalent leur beauté ;
Les deux autres en ont à l'une & l'autre jouë :
Moi , je n'en ai que d'un côté.
LOGO GRYPHE S.
D E mon total , ami Lecteur '
Je te dirai fort peu de chofe ,
Par la raison que j'ai trop peur
De découvrir le pot aux rofes.
J'avoûrai donc que j'ai l'honneur
D'être reçu dans la muſique.
S'il faut qu'autrement je m'explique ,
En deux parts viens me divifer ,
Tu vas m'entendre encor jaſer.
D'abord tu portes ma première.
Du vent ,
fi peu qu'il te plaira ,
Va te produire ma dernière .
Bon foir , je pars pour l'Opéra,
1
Tendre et léger.
Aufond de nos bois l'innocence est notre guide,
Basse.
B.C.
Aufond de nos bois L'amour nous dicte ses loix,
W
La vertu timide A nos feux pré-side,
P
Pour un coeurper fide Elleprévient notre choix.
W
MAI
1766.
ST
AUTRE.
AMI Lecteur
, avant
d'avoir
Un bon bidet à l'écurie ;
De vaches & de boeufs votre étable garnie ,
De moy fongez à vous pouvoir.
Si vous manquez à ce trait de prudence ,
Ce fera , j'ofe dire , un acte de démence ,
Digne de ma première part ,
L'animal pourroit bien échapper par hafard
A ma redoutable dernière ,
Mais il périroit de mifère.
Par M. T.P. C. DE ST. JACQ. D'HEV .
MUSETTE.
AUU fond de nos bois
L'innocence eft notre guide ;
Au fond de nos bois ,
L'amour nous dicte les loix,
La vertu timide ,
A nos feux préfide ;
Pour un coeur perfide
Elle prévient notre choix.
CV
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
Près de ton berger ,
Viens , accours , ma Paftourelle !.
Près de ton berger
Les momens vont s'abréger..
Quand l'amour appelle ,
Si l'on eft rebelle ,
D'un amant fidelle ,
On fait un amant léger..
L'un à l'autre unis ,
Sur l'émail de la prairie ,
Sans foins , fans foucis ,.
Sur nos pas marchent les ris.
L'amour qui nous lie ,
Jamais ne varie ;
Nos coeurs , pour la vie ,
Des mêmes feux font épris ..
Que nos doux accens
S'uniffent à nos muſettes !!
Que nos doux accens
Jufqu'aux cieux portent nos chants !
Du Dieu de nos fêtes ,
Chantons les conquêtes ;
Que dans ces retraites
Nos feux lui fervent d'encens !
Les paroles & la mufique font de M. DE LISLE
MAI 1766. ༡
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de FRANÇOIS I , Roi de
France , dit le Grand Roi & le père des
Lettres , par. M. GAILLARD , de l'Académie
des Infcriptions & Belles-Lettres.
A Paris , chez SAILLANT , rue Saint
Jean - de-Beauvais , vis - à- vis le Collége :
quatre volumes , grand in- 1.2 ..
LA
PREMIER EXTRAIT.
A préface offre des vues générales für
la manière d'écrire l'hiftoire . Deux points.
principaux y font difcutés, ce qui concerne
le plan général , & ce qui concerne le
ftyle. Quant au plan , l'Auteur rejette la
forme chronologique. « Ce plan , dit- il ,
» ne préfente jamais un fait, un tableau
» entier , toujours des portions de faits ,
» des morceaux de tableaux , qui , faute de
fuite & de contexture , ne peuvent fe
» graver dans la tête. C'eft la liaifon des:
» faits , c'eft. l'unité , c'eft l'intégrité du
و ر
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
20
و د
» tableau qui peuvent s'emparer de l'ima
gination du Lecteur , & y faire une impreffion
durable ; tantùm feries junctura-
» que pollent ! Dans les annales l'intérêt n'a
jamais le temps de fe former , & s'il fe
» formoit , ce ne feroit que pour impa-
» tienter le Lecteur , qui fe verroit à tous
» momens enlever à tous les objets de fa
curiofité & tranfporter avec une rapi-
» dité gênante à des événemens toujours
différens , toujours coupés , jamais liés ,
» jamais finis.... L'ordre chronologique
laiffe au Lecteur la peine de décompo
"3
"
""
ود
و ر
22
» fer l'hiftoire . Pour retrouver le fil des mê-
» mes faits , il faut qu'il rapproche laborieuſement
les traits épars , les portions
» de faits répandues çà & là dans un grand
» ouvrage & féparées par de longs intervalles....
Il s'inftruiroit avec plus d'agrément
& d'utilité dans une hiftoire où
» tous les faits d'un ordre différent feroient
traités à part , & ou les événe-
» mens d'un même ordre , liés avec art &
» conduits fans interruption depuis leur
origine jufqu'à leur terme , formeroient
» un tiffa entier que l'efprit pût embraffer
» d'un coup d'oeil » .
ور
ور
ود
On conçoit que la chronologie n'y perdroit
rien & qu'on auroit foin de marquer
exactement l'époque de chaque fait.
MAI 1706. 6.0
L'Auteur avoit déja expofé fon fystême
fur cet article dans le Journal des Savans ,
Juillet 1755 & Octobre 1759. L'hiſtoire
de François I a été compofée , autant qu'il
a été poffible, fur le plan que l'Auteur préfére
dans fa préface .
Quant au ftyle , l'Auteur regrette ce
feu divin que les grands Hiftoriens de la
Grèce & de Rome ont répandu dans.
leurs ouvrage , ce talent de peindre qui les
diftingue ; il loue & caractériſe en paffant
les plus célèbres d'entr'eux , il indique
leurs tableaux les plus frappans , il s'arrête
principalement fur Facite , & trace d'après:
lui quelques- uns de fes tableaux. Nous remarquerons
celui- ci..
ود
"
Que peut vous importer Meffaline ,
» après avoir épuifé toutes les horreurs du
» vice & toutes les fureurs du crime ? Eh
bien , le pinceau magique de Tacite va
» vous forcer de la plaindre.... Ce n'eſt
plus cette Impératrice toute- puiflante ,.
» terrible & criminelle ; l'orage s'eft élevé
» du côté d'Oftie , c'eft une infortunée:
fans appui , fans défenfe , que l'inflexi-
» ble Narciffe repouffe loin du char de
l'Empereur. Elle lui préfente en vain
» fes enfans, en criant : ne condamnez point
»fans l'entendre , la mère de Britannicus
» & d'Octavie ! Sa voix eft étouffée par
>>
"
62 MERCURE DE FRANCE.
"2
"3.
>
» les cris barbares de Narciffe , qui conmande
à l'Empereur le meurtre & la
vengeance : cependant l'imbécille Claude
» s'attendrit & le lecteur avec lui ; Claude
» veut entendre fafemme, il va lui pardon-
» ner , Narciffe la fait égorger au nom de
» Claude même ; on la trouve dans les
jardins de Lucullus , renverfée par terre ,
» abîmée dans le défeſpoir & dans la ter-
» reur , mourante fur le fein de fa mère
qui long- temps éloignée d'elle par l'é-
» clat de fa fortune , mais ramenée auprès
» d'elle par fon malheur , la confoloit ,
l'encourageoit , pleuroit avec elle. Le
» Tribun préfente le fer à Meffaline ; elle
" veut fe percer; mais fon âme affoiblie
» par le long ufage des voluptés , eft incapable
de ce dernier trait de courage ;
» elle pleure , elle héſite , le Tribun aide fa
» main tremblante , elle expire dans les
» bras de fa mère . Quand ce tableau tracé
» par Tacite eft fous vos yeux , vous avez .
» oublié tous les crimes de cette femme ,
"vous ne voyez que fes malheurs » .
و د
و د
33
20
Quel eft le principe général fur le ftyle.
de l'hiftoire ? Le voici : « varier le ftyle.
felon les chofes , prendre toujours le ton
r pe aux événemens qu'on raconte &
aux perfonnages qu'on produit fur la
» fcène , ne pas retracer du même pinceau.
MAI 1766. 63
2
les violences de la guerre & les fubti-
» lités de la négociation ; conferver aux
caractères toute leur énergie , aux crimes
toute leur horreur , aux vertus toute
» leur nobleſſe , aux grandes actions tout
» leur éclat , ne point dégrader l'héroïſme
» par un ftyle foible , ne point donner
» auffi par un ftyle élevé une fauffe importance
aux petits refforts , aux intrigues
frauduleufes , aux jeux fouvent
puérils de la politique
20
39. 15%
Tout ce qui précéde le règne de François
1 , eft placé dans une introduction
qui eft elle-même un ouvrage confidérable
; elle eft divifée en quatre chapitres.
Le premier contient tout ce qui concerne
la généalogie , la naiffance , l'éducation ,
le mariage , les premières campagnes de
François I , &c, jufqu'à fon avénement
au trône .
" La Comteffe d'Angoulême , qui
» comme femme & comme mère , devoit
» être frappée des moindres détails qui
» intéreffoient celui qu'elle appelloit fon
» Roi , fon Seigneur , fon Céfar &fon Fils ,
» tient dans fon Journal un regiftre fidèle
» de tous les petits dangers auxquels l'en-
» fance de François a échappé , de tous les
accès de fiévre qu'il a eus , & c. Elle nous
apprend que le petit chien Hapeguay
64 MERCURE DE FRANCE .
30
35
و د
qui étoit de bon amour & loyal à fon
maître , mourut le 24 Octobre 1502 ;
mais elle ne nous dit pas un mot des
» progrès de l'éducation de François , du
développement de fes bonnes qualités ,
» des mefures prifes pour étouffer les mau-
» vaifes. Ces objets ne lui ont point paru
affez importans . .
33
...
» Guillaume de Crouy Chiévres ne cul-
" tiva que trop bien dans Charles d'Au-
» triche fon élève , des talens qui devoient
» être fi funeftes à la France : ce fut en
politique , en homme d'état qu'il lui fit
» étudier l'hiftoire ; il l'accoutuma de
» bonne heure à tout voir par fes yeux ,
» à tout régler par lui -même ; il lui faifoit
» ouvrir, fire, difcuter , rapporter au Con-
» feil toutes les dépêches ; il l'exerçoit à
» délibérer , à prendre les voix , à les
» ter , à les pefer ...
ود
comp.
» L'éducation de François ne fut pas
» tournée du côté des affaires comme celle
» de l'Archiduc Charles , foit parce que
» Louis XII ayant ou pouvant avoir des
» fils , le Comte d'Angoulême paroiffoit
» moins deſtiné à porter la couronne ;
» foit parce que ce même Louis XII , &
» fur- tout Anne de Bretagne étant trop
jaloux du gouvernement pour en communiquer
les myftères , les occafions.
ود
MAI 1766. 65
""
ود
» manquoient à Boify pour inftruire fon
» élève dans ce genre. Il fit prendre une
» autre route à fa pénétration , à la viva-
» cité , à cet inftinct curieux , avide , qui
» voloit au - devant de l'inftruction , qui
» dévoroit tous les objets. Il tourna ces
difpofitions du côté de l'amour de la
gloire ; il cultiva en lui cette vérité ,
» cette valeur , cette générofité , caractères
» héroïques de la Chevalerie Françoife ;
il lui apprit à répandre fur toutes fes actions
, fur toutes fes manières le vernis de
» l'affabilité ; il lui fit fentir fur- tout que
» la barbarie feule avoit pu attacher de
» l'honneur à l'ignorance & de l'aviliffe-
» ment aux talens ; il lui fit aimer tous les
» arts , il le difpofa de bonne heure à cette
protection éclatante qu'il leur accorda
» dans la fuite , & en faveur de laquelle
» les arts reconnoiffans lui procurerent
» l'immortalité ».
و د
L'hiftoire des négociations pour le mariage
de François I, eft auffi celle de la
hane & de la rivalité de la Reine Anne
de Bretagne , & de la Comteffe d'Angoulême.
La mort & l'éloge de Louis XIIterminent
d'une manière touchante ce premier
chapitre.
" On ne peut lire fans attendriffement
66 MERCURE DE FRANCE.
ود
& fans volupté les témoignages d'amour
que les peuples , toujours bons quand ils
» font bien traités , lui prodiguoient. Ses
» voyages étoient des triomphes ; on voloit
» en foule autour de lui , on jonchoit fon
» chemin de feuillages & de fleurs , les
" gens de la campagne au bruit de fa
» marche abandonnoient leurs travaux ;
» ils accouroient de dix , de vingt , de
" trente lieues pour le voir ; ils l'entou-
» roient , ils le preffoient , ils pleuroient
» de joie & de tendreffe ; ils faifoient tou-
» cher des linges à ſa perfonne , à fes ha-
» bits , à ſon cheval , & les gardoient com-
»me les plus précieufes reliques ; on n'en-
» tendoit que murmures flatteurs
» voix paffionnées , que tranfports d'allé-
"greffe , que cris du coeur pour fa confer-
» vation.... Cet ami de l'humanité , que
, que
de fi douces chaînes attachoient au
» monde , qui ne pouvoit ouvrir les yeux
» fans qu'ils rencontraffent un ami, qui ne
» voyoit enfin que des raifons d'aimer la
" vie , témoigna , dit- on , quelque foibleffe
, quelque regret d'être enlevé ſi-
" tôt à tant d'objets fi chers & fi tendres.
ود
Le Duc de Valois , fondant en larmes ,
» le confoloit , l'encourageoit dans ces
" momens où la malheureufe humanité
tant befoin d'encouragemens & de conMAI
1766.
ن و ف
» folation. Louis XII expira entre fes
bras , le premier Janvier 1515 .
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22
رد
François I monte fur le trône ; on
» s'attendoit à voir revivre les vertus de
» fon prédéceffeur embelli d'un éclat qui
» avoit manqué au règne heureux de Louis
» XII. Tout promettoit cet éclat fi de-
» firé , qui fait la gloire des nations &
» qu'on prend fouvent pour le bonheur .
François avoit fait fes preuves ; on l'a-
» voit vu aimable dans la paix , ardent &
» habile à la guerre , orner la cour , fervir
l'état , repouffer l'ennemi . La nobleffe
la
qui ne refpiroit que
guerre , attendoit
» tout de cet amour de la gloire dont
» elle le voyoit enflammé ; les femmes
» comptoient fur fa jeuneffe & fur fa fenfibilité
; les courtifans fur cette libéra-
» lité magnifique qui ne favoit rien refufer
; le peuple étoit enchanté de fa
franchife , de fon affabilité ; il ne dé-
» mentit dans la fuite aucun de ces préfa
ges ; l'amour de la gloire éclata le pre-
» mier , & bientôt on vit éclore des projets
dignes de fon courage ".
»
و ر
و د
ور
و د
Ces projets regardoient le Royaume de
Naples , le Duché de Milan & la Seigneurie
de Gènes. L'expofition des droits du
Roi fur ces trois états font l'objet du fecond
chapitre. On y trouve une hiſtoire
68 MERCURE DE FRANCE.
abrégée , mais fuivie , des révolutions de
Naples & de Sicile , depuis la décadence
de la maiſon de Suabe jufqu'au règne de
François I ; il en résulte quatre eſpèces
de droits différens qui font tous diſcutés
ici ; ceux de la maifon d'Arragon , ceux
de la couronne de France , ceux de la maifon
de Lorraine , ceux de la maifon de
la Tremoille .
L'hiftoire du Milanès eft conduite auffi
depuis les Vifcontis , de qui la couronne
de France tenoit fes droits, juqu'à la même
époque de l'avènement de François I. L'article
de Gènes eft un tableau rapide de tous les
troubles de cette tumultueufe république
jufqu'à la même époque.
Le troisième chapitre expofe les intérêts
, les vues , les difpofitions des diverfes
Puiffances de l'Europe , le caractère des
principaux Souverains qui alloient ou favorifer
ou traverfer les deffeins de François
I fur Naples , Milan & Gènes . Voici
quelques- uns de ces portraits .
Portrait de l'Empereur Maximilien.
« Inconftant , incertain , irréfolu , for-
» mant mille projets , n'en exécutant aucun
; d'un avidité infatiable , d'une
prodigalité faftueufe , amaffant d'une
MAI 1766. 69
ود
"
و د
» main , diflipant de l'autre , ne connoif-
» fant d'autre intérêt politique que l'intérêt
pécuniaire , rapportant tout à l'argent
qui lui manquoit toujours , changeant
» pour cela feul à tous momens d'ennemis
» & d'alliés , vendant au plus offrant des
fecours toujours trop foibles , fouque
» vent même il ne fourniffoit
» pant , mais plutôt par légéreté que par
fourberie ; ami peu sûr , ennemi peu
» redoutable , il n'eut d'eftimable que fon
» amour pour les arts & que la protec→
» tion qu'il leur accorda.
""
33
39
"
39
33
pas , trom-
Portrait du Cardinal de Syon.
» Ce Prélat belliqueux étoit né dans la
baſſeſſe ; il avoit été Régent , Curé ,
Chanoine ; il étoit enfin parvenu à force
» de talens , jufqu'à l'Epifcopat : élevé depuis
au Cardinalat par Jules II , dont il
s fervoit les fureurs contre la France , il
» s'étoit acquis la plus grande confidéra-
» tion auprès des Papes , de l'Empereur &
de fes Concitoyens ( les Suiffes & les
Valefans ) , par fon courage , par fon
activité , par une éloquence violente
» comme fon caractère ; il avoit voué aux
» François une haine pareille à celle qu'An-
» nibal fignala contre les Romains.
02
ود
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"
...
70 MERCURE DE FRANCE.
" Il agitoit toutes les diètes
33
par les con
» vulfions
de fa haine éloquente
. On ne
» pouvoit
l'entendre
& ne pas haïr les » François
.
Portrait de Ferdinand le Catholique.
» Il lui avoit été donné de conquérir
» fans valeur perfonnelle , & de tromper
" peut- être fans vraie fineffe. Promettre
» toujours & n'exécuter jamais , étoit toute
» fa politique.... Jamais , il n'y eut de
» traité affez fort pour lui lier les mains ,
» jamais il n'y en eut d'affez clair pour
» ôter à fa fubtilité tout moyen de l'élu-
» der par quelque réferve , par quelque
"
diftinction . Il s'étoit propofé Louis XI
» pour modèle : il feroit difficile de dire s'il
» l'a égalé ou furpaffé; mais Louis XI a per-
» du par fafaute lafucceffion de Bourgogne.
» Ferdinand a fait de l'Efpagne , foible &
» divifée , une Monarchie unique & puif-
» ſante ; il y a joint des poffeffions confi-
» dérables en Europe & en Afrique ; il a
que
découvert l'Amérique , & s'il faut juger
» par l'événement , il appliqua toujours
» fes talens à de grands objets , au lieu
" Louis XI les appliqua fouvent à des
» détails ftériles , & les confuma trop en
petits efforts ».
MAI 1766. 71
Enfin , le quatrième & dernier chapitre
de cette introduction expofe les reffources
intérieures de la France & les
moyens qu'elle tiroit de fa conftitution
même pour combattre fes ennemis & pour
fecourir fes alliés.
La France , beaucoup moins étendue
alors qu'elle ne l'eft aujourd'hui , avec
des ports fur l'Océan & fur la & Méditerranée
, n'avoit point de marine , & malgré
des guerres continuelles , n'avoit point
d'infanterie nationale . « Les arts , ornemens
» de la paix , n'y fleuriffoient point encore
» le commerce ne l'enrichiffoit point , les
» manufactures n'y attiroient pas les étran-
» gers & leur argent : on croiroit d'abord
>>
"3
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ور
qu'une telle nation ne devoit avoir d'é-
» clat ni dans la paix ni dans la guerre ;
cependant , comparée aux autres nations
de l'Europe , la France en étoit le modèle
; comparée à elle -même , elle voyoit
» luire fes plus beaux jours : elle n'étoit
plus ni tyrannifée par des ennemis étran-
» gers , comme fous les premiers Valois ,
» ni déchirée par des ennemis domeſtiques
, comme fous Louis XI & fous
" Charles VIII. La Bourgogne ni la Bre-
» tagne n'étoient plus le fiége de deux
Puiffances ennemies , elles faifoient alors
partie de ce même Royaume qu'elles
72 MERCURE DE FRANCE .
"3
و د
» avoient tant troublé autrefois. Toutes
» les anciennes plaies étoient fermées ; la
» douceur du gouvernement de Louis XII
» avoit fait de l'Etat un corps robuſte &
» bien conftitué ; elle procuroit au Royau-
» me un population plus abondante que
n'eût faire le commerce avec tous les
pu
» arts qu'il traîne à fa fuite : l'avantage
d'être gouvernés par de douces & fages
maximes de vivre dans une terre heu-
» reufe , fous une adminiftration pater-
» nelle , de ne porter que des charges
légères & toujours employées au bien
public , ce bonheur , goûté par les François
, ,
apperçu par leurs voifins , envié
» par leurs ennemis , ouvroit le fein de
la France à une multitude d'habitans.
» Sous Louis XI la terreur avoit été le
» reffort des François ; elle le fut encore
»
59
ور
-52
"
depuis fous Louis XIII. Le refpect l'a
» été de nos jours fous Louis XIV.
Sous François I ce fut l'honneur , fous
» Louis XI c'étoit l'amour . Le peuple
» même aimoit l'Etat & eftimoit le Minif
tère ; les grands étoient foumis fans que »
» la main terrible d'un Richelieu eût écrasé
» des têtes rebelles. Un attrait doux &
03
puiſſant les attachoit à la Cour & à leur
« devoir. Ils adoroient leur Prince , ils
» trouvoient
MA 1 1766. 73
trouvoient du plaifir à lui facrifier leur
» fortune à verfer leur fang pour lui »..
Dans l'hiftoire du règne de François I,
la feule partie civile , politique & militaire
eft divifée en fix livres ; le premier
qui eft fous - divifé en cinq chapitres , contient
tout ce qui s'eft paffé depuis l'avènement
de François I, jufqu'à la concurrence
à l'Empire ; le fecond livre qui contient
feize chapitres , s'étend depuis la concurrence
à l'Empire jufqu'à la paix de Cambrai
, dite des Dames , & comprend toute
la guerre de 1521. Le troifième livre a
huit chapitres & comprend tout l'intervalle
de la paix , depuis le traité de Cambrai
jufqu'à la guerre de 1535. Le quatrième
livre contient toute la guerre de
1535 jufqu'à la trève de Nice , le tout en
douze chapitres. Le cinquième livre , qui
n'a que quatre chapitres, contient tout l'intervalle
de l'armiftice depuis la trève de
Nice, jufqu'au renouvellement de la guerre
en 1542. Le fixième & dernier livre a
dix chapitres ; il contient toute la guerre
de 1542 & le refte des événemens du
règne de François 1 jufqu'à fa mort. Cette
divifion générale eft principale & nette ,
elle contient fix époques principales ; la
guerre contre les Suiffes & les fuites de
cette guerre ;
la rivalité de Charles-Quint
D
74
MERCURE DE FRANCE .
ces
& de François I, & la première guerre entre
deux Princes ; un intervalle de paix ; la
feconde guerre entre les deux rivaux ; un
fecond intervalle finon de paix , du moins
de trève entr'eux ; enfin la dernière guerre
& les derniers évenemens. L'ouvrage eft
terminé par neuf differtations & deux
éclairciffemens fur des objets particuliers ,
dont la difcuffion auroit trop interrompu
le fil de l'hiftoire. Il nous eft impoffible
de fuivre ce fil & de montrer ici tout l'enchaînement
des révolutions politiques ;
nous ne pouvons guère citer que des morceaux
de détail , des portraits , des defcriptions
fort courtes , des réfléxions plus
courtes encore , & nous nous contenterons
d'indiquer les objets les plus importans
pour les recommander d'une manière particulière
à l'attention de nos Lecteurs . De
ce nombre eft certainement le paffage des
Alpes dans le chapitre premier , que les
Lecteurs curieux pourront comparer avec
celui de Tite - Live , livre 21. Comme il
s'agit d'une expédition toute femblable , il
y a des traits de conformité marqués entre
ces deux tableaux , qui ont trop d'étendue
pour que nous puiffions les préfenter ici ;
nous en dirons autant de la bataille de
Marignan , tableau de la plus vafte ordonnance
, & qui contient une foule de détails
MAI 1766. 75
qu'on chercheroit vainement ailleurs , La
concurrence à l'Empire eft un autre tableau
immenfe dans un genre tout différent
c'est- à- dire , dans l'ordre purement politique
; les intrigues des deux rivaux auprès
de toutes les Puiffances de l'Europe ,
les divers ſuccès de ces intrigues , le caraçtère
des négociateurs , celui des Electeurs ,
les vues particulières de chacun d'eux ,
l'appareil avec lequel cette importante
caufe fut plaidée dans la diète d'élection
par l'Archevêque de Mayence , partifan du
Roi d'Efpagne , & par l'Archevêque de
Trèves , partifan du Roi de France , l'influence
des caufes en apparence les plus
foibles & les plus éloignées fur ce grand
événement d'où alloit dépendre la deftinée
de l'Europe : tout eft développé avec beaucoup
de foin dans ce morceau ; les harangues
des deux Electeurs font de la plus
grande force, du genre d'éloquence propre
au fujet , & annoncent une étude profonde
du droit public germanique.
La relation du camp du drap d'or dans
le fecond chapitre du fecond livre , nous
offre un de ces traits particuliers que nous
pouvons détacher. On fait que ce camp
du drap d'or fut un lieu d'entrevue des
Rois de France & d'Angleterre entre Ardres
& Guines.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
ود
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3D
99
"3
و د
"
« Toutes les entrevues , foit pour les
» conférences , foit pour les fêtes , furent
» d'abord affujetties à ces précautions qui
naiffent de la défiance & qui produifent
la gêne ; des barrières étoient pofées ,
le nombre de la fuite des deux Princes
réglé , les diftances mefurées , les pas
comptés . Si le Roi d'Angleterre alloit
voir la Reine de France à Ardres ,
il falloit qu'à l'inftant le Roi de France
» allât voir la Reine d'Angleterre à Gui-
» nes , afin que les deux Rois fe ferviffent
» mutuellement d'otages ; il fembloit
qu'on eût toujours devant les yeux le pont
» de Montereau . La franchiſe de François I
s'impatientoit de ce cérémonial ombrales
deux Rois , que
il vouloit
» les Seigneurs des deux nations s'entrevif-
» fent librement , à leur gré , en tout lieu ,
toute heure , comme des amis , com-
» me des frères , comme des gentilshom-
» mes qui comptent fur la foi publique &
particulière , fans exiger toutes ces pré-
» cautions réciproquement injurieufes. Il
» fe lève un jour de grand matin contre
» fa coutume , prend avec lui deux Gen-
و د
و د
. و د
ود
ود
geux ;
à
que
tilshommes & un Page , parce qu'il les
» trouve fous fa main , monte à cheval &
» court à Guines ; il rencontre fur le pont
» le Gouverneur de Guines avec deux cens
MAI 1766. 77
93
: » Archers mes amis , leur crie- t - il d'un
» ton libre & gai , je vous fais mes prifonniers
& qu'on me mène tout à l'heure
» à l'appartement du Roi mon frère. Tandis
que les Anglois s'étonnent, en croient
» à peine leurs yeux , difent en bégayant
" que Henri n'eft point encore éveillé ;
François arrive à fa porte , frappe
» éveille Henri , qui furpris & charmé ,
» lui dit : mon frère, vous mefaites le plus
» agréable tour qu'on fit jamais , vous m'ap-
» prenez comment il faut vivre avec vous ;
و د
c'en eft fait , je me rends votre prifonnier
» & vous donne ma foi . Il lui préſenta en.
» même temps un collier qui valoit quinze
» mille angelors , & lui dit : portez- le au-
"jourd'hui , je vous , prie pour l'amour de
» Votre prifonnier. Le Roi le prit & lui
» donna un bracelet qui valoit plus de
» trente mille angelots . Le Roi d'Angle-
» terre voulut fe lever : mon frère , lui dit
» François , vous n'aurezpoint aujourd'hui
» d'autre valet de chambre que moi. Il lui
, donna la chemiſe , il remonta enfuite à
» cheval , rencontra fur fa route plufieurs
des fiens qui accouroient au - devant de lui
pleins d'inquiétude. Fleuranges lui dit de
» ce ton que le zèle juſtifie : mon maître
» vous êtes un fou d'avoir fait ce que vous
» avez fait , & fuis bien- aife de vous re-
"
ور
Diij
78 MERCURE
DE
FRANCE
.
»voir ici , & donne au diable celui qui vous
» l'a confeillé. Je n'ai pris confeil de perfonne
, dit le Roi , parce que je favois
bien que perfonne ne me donneroit celui
», que je voulois prendre. Il leur conta
», enfuite avec la plus grande gaieté ,
و ز
>
,, toutes les circonftances de fa vifite , dont
il s'applaudiffoit beaucoup. Le lendemain
le Roi d'Angleterre la lui rendit
de la même manière , mais le mérite
,, de cette franchife appartenoit à celui
,, qui en avoit donné l'exemple
25
و د
"
55
33°
Voici encore un trait qui peut trouver
place ici . " Au commencement de 1521 ,
,, un badinage innocent , mais dangereux ,
penfa priver la France d'un grand Roi ,
,, & Charles - Quint d'un rival peut- être
néceffaire à fa gloire. Les jeux du Roi
,, retraçoient toujours quelque, ombre de
,, guerre. La Cour étant à Romorentin en
,, Berry , & le Comte de Saint- Pol don-
,, nant le jour des Rois un grand fouper ,
,, où l'on avoit tiré un roi de la fève ,
François propofe à toute la folle & belliqueufe
jeuneffe de fa Cour de défier
s, ce roi du fort & d'aller l'affiéger dans
l'hôtel du Comte de Saint -Pol. Le défi
fut envoyé & accepté. Le Comte de
,, Saint-Pol forme à la hâte un magafin
», immenfe d'armes propres à la défenſe
و ر
5)
>>
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د ر
ΜΑΙ 1766 . 79
و د
35
ל י כ
ל כ
de fa place , c'étoient des pelotes de
,, neige , des oeufs & des pommes cuites.
Ces munitions , après un combat opi-
,, niâtre , étant venues à manquer au mo-
,, ment où les affiégeans forçoient les por-
,, tes de l'hôtel , un des affiégés jetta imprudemment
par la fenêtre un tifon qui
tomba fur la tête du Roi ; fa bleffure
» fut telle , qu'on défefpéra de fa vie
pendant plufieurs jours. Les uns publiè
», rent qu'il étoit mort , les autres qu'il
avoit perdu la vue. Le bruit de fa mort
fe répandit en Flandre & en Espagne ;
l'Empereur en fentit , malgré lui , une
fecrette joie. Le Roi s'empreffa de fe
,, montrer aux Miniftres Etrangers qui
étoient dans fa Cour & de faire écrire
à fes Ambaffadeurs dans les Cours Etrangères
, pour diffiper tous ces bruits qui
pouvoient nuire aux arrangemens politiques.
Au refte il ne voulut jamais
qu'on recherchât par qui le tifon avoit
,, été jetté : c'est moi feul qui ai tout le
,, tort , dit- il , j'ai fait la folie , il eft jufte
,, que j'en fois puni.
"
"
ל י כ
"
33
"9
"
""
,, Cet accident donna lieu à un chans
, gement d'ufage. On avoit depuis long-
», temps porté les cheveux longs & la
barbe courte. Le Roi ayant été obligé
,, par fa bleffure de fe faire couper les
""
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
ود
و د
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cheveux , prit l'ufage des Italiens & des
Suiffes qui portoient les cheveux courts
,, & la barbe longue. La Cour l'imita ;
mais le peuple , les Corps , & fur-tout
les corps de magiftrature , confervent , le
,, plus qu'ils peuvent , les ufages antiques :
La longue barbe diftingua les courtiſans ,
tous les hommes graves fe faifoient rafer.
Le fameux Olivier de Leuville , qui fuɛ
depuis Chancelier , ne put être reçu au
Parlement , en qualité de Maître des
Requêtes , qu'à la charge de faire couper
fa longue barbe
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"
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ל כ
"""
La grande guerre de 1521 donne à M.
Gaillard l'occafion de peindre plufieurs
Généraux , plufieurs Miniftres , divers perfonnages
célèbres dans tous les genres , de
développer bien des refforts politiques &
de tracer de grands tableaux militaires ,
tels que la campagne du Maréchal de Lautrec
dans le Milanais en 1521 & 1522 ;
celle de l'Amiral de Bonnivet dans le même
Duché en 1523 ; celle du Roi enfin en
1524 , qui fut fuivie de fa prifon . Parmi
les morceaux d'un grand détail , nous indiquerons
la bataille de la Bicoque & la
bataille de Pavie. En comparant ces deux
batailles avec celle de Marignan , nous
diftinguerons celle - ci par le tumulte & le
fracas ; celle de la Bicoque , au contraire ,
ΜΑΙ 1766.
SI
par la méthode , par le fyftême fuivi , par
la régularité du plan ; celle de Pavie par
le grand intérêt & de l'enfemble & des
détails : nous indiquerons encore , d'une
manière particulière , la déplorable & affreufe
aventure de Semblançay, fur laquelle
cette hiftoire contient beaucoup d'anecdotes
abfolument nouvelles ; mais le morceau,
peut-être le plus intéreffant de tout l'ouvrage
, eft celui de la défection du Connétable
de Bourbon , qui eft rapportée ici
d'un bout à l'autre fans aucune interruption
, depuis les premiers fymptômes de la
paffion malheureufe de la Ducheffe d'Angoulême
pour ce Prince , jufqu'à la condamnation
du Connétable & de fes complices
après fon évaſion. Ce morceau d'hiſtoire
a été composé d'après le procès manuſcrit
du Connétable de Bourbon , & il contient
une foule de détails curieux dont on n'avoit
pas la moindre idée.
Voici l'idée que donne M. Gaillard des
grands intérêts qui fe trouvoient compliqués
dans le procès que la Ducheffe d'Angoulême
intenta au Connétable pour la
fucceffion des biens de la Maifon de
Bourbon.
« Toutes les paffions étoient en mou-
» vement dans cette affaire. L'orgueil d'un
héros incapable de fléchir , trop capable
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
» de fe venger ; la rage d'une femme dédaignée
& toute- puiffante ; les préventions
d'un grand Roi qu'aveugloit une
» tendreffe refpectueufe pour fa mère ; de
la part des Juges , la crainte qu'infpiroit
» la Ducheffe , l'amour qu'on avoit pour
» le Roi , les égards qu'on devoit à la
gloire du Connétable , la honte de prêter
» fon miniftère à l'oppreffion du héros de
» la France , le defir de la faveur , l'efpé-
» rance des grâces , ce vent de la cour qui
» excite tant de tempêtes par- tout où il
» fouffle : ces divers mouvemens , com-
» battus les uns par les autres , agitoient
" & bouleverfoient toutes les âmes...
"
L'aviliffement & les malheurs qu'en
traîne la rebellion , s'annoncent bien fenfiblement
dans certains détails de l'évafion
du Connétable. Cependant Bourbon feul
"
avec Pomperant , pourfuivi de tous côtés
» par les troupes du Roi , ne pouvoit faire
» un pas fans fe voir entouré d'efpions &
d'ennemis ; il commençoit à recueillir
» les fruits amers de la trahifon , il appre
» noit à connoître la crainte , il fuyoit : &
qu'alloit- il chercher ? Des mépris. II
penfa mille fois être découvert ; il avoit
» beau changer de route , prendre des che-
» mins détournés , il rencontroit par-tout
» ceux qu'il évitoit ; ce fut par une efpèce
33
"3
MAI 1766. 83
ور
,
» de miracle qu'il leur échappa. En paffant
» le rhône dans un bac , il fe trouve au
» milieu de dix ou douze foldats ; quel
» foldat pouvoit ne pas connoître un tel
» Connétable ? Aucun d'eux ne le recon-
» nut. Un feul reconnut Pompérant , &
» c'en étoit affez pour mettre le Prince
dans le plus grand danger ; il échappe , il
» fuit quelque temps le grand chemin
» de Grenoble , il s'enfonce enfuite dans
» des bois , il va dans un château écarté
qu'habitoit une femme âgée dont il n'é-
» toit point connu il fe propofoit d'y
» coucher. Pendant le fouper, cette femme
» reconnoît Pompérant : feriez-vous , lui
dit-elle , de ces gens qui ont fait lesfoux
» avec M. de Bourbon ? Pompérant répond
» d'un ton ferme : je voudrois avoir perdu
» tout mon bien & être avec lui. Cette réponſe
ne parut apparemment qu'une expreffion
innocente d'attachement & de
» regret. L'aventure du Connétable devint
» le fujet de la converfation . Sur la fin du
fouper on vint dire que le Prévôt de
» l'Hôtel , cherchant par- tout le Connétable
, n'étoit qu'à une lieue avec une
puiffante eſcorte . Bourbon pâlit , fait un
» mouvement pour fe lever de table & fe
» fauver ; Pompérant l'arrête , tâche de
dérober à tout le monde le trouble du
"
و و
»
99
""
33
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» Prince & le fien ; mais après le fouper
» ils montent précipitamment à cheval & fe
fauvent par les fentiers les moins frayés ».
ود
Le refte de la vie du Connétable n'eft
plus qu'une fuite de malheurs d'où il réfulte
une leçon terrible de ne jamais trahir
fon pays , quelques outrages qu'on en ait
recus.
"5
ود
Voici un tableau bien frappant des horreurs
de la guèrre. Les Impériaux vivoient
à difcrétion dans le Milanès ; ceux qui
étoient logés à Milan , exigoient des vivres
» non-feulement pour eux , mais encore
» pour leurs amis , qui venoient les voir
» en foule. Leurs hôtes n'ayant pas affez
» de vivres pour tant de perfonnes , fe
voyoient fouvent arracher leur propre.
» fubfiftance ; & pour fe conferver le néceffaire
, étoient obligés de traiter avec
» les foldats & de leur donner de l'argent
» au lieu de vivres. Alors ces foldats al-
» loient forcer un autre bourgeois de les
loger & de les nourrir , eux & leurs amis.
Il y avoit tel foldat qui avoit à la fois
cinq ou fix hôtes , dont un feul le lo-
» geoit & le nourriffoit , tandis que tous.
» les autres lui donnoient de l'argent pour
» fon logement & fa nourriture. Bientôt
» ces exactions n'eurent plus de bornes.
Chaque foldat vouloit avoir une table
و ر
ود
"
90
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M A I 1766. $.5
>>
"
cc
22
-
» abondamment, délicatement fervie & de
l'argent à profufion. La patience échappå
quelquefois aux malheureux Mila-
" nois , le défefpoir leur fit prendre les
» armes , leur eſclavage n'en devint que
» plus infupportable , on les défarma; fous
prétexte de faire la recherche des armes ,
» les foldats pilloient par tout à loifir ,
» les Milanois n'avoient plus d'autre ref-
» fource que de fortir de la ville . Pour la
» leur ôter , les Efpagnols enchaînoient
leur hôtes , hommes , femmes , enfans
» dans les maifons ; ils forcoient les do
meftiques , le poignard fur la gorge , de
leur découvrir l'endroit où leurs maîtres
» avoient caché leur argent. A cette monf
» trueufe barbarie fe joignoit une incon-
» tinence féroce : ils abufoient brutale-
>> ment de l'un & de l'autre fexe , fans que
» ni l'âge , ni le malheur , ni les cris , ni
» les larmes de ces innocentes victimes
puffent troubler leurs infâmes plaifirs
Ceux qui avoient vu autrefois Milan
dans fa fplendeur , ne le reconnoiffoient
plus. Le commerce , ce principe de ri-
» cheffe , les arts qui le nourriffent , le
» luxe qu'il fait naître & qu'il entretient à
» fon tour , les fêtes , les plaifirs , la joie
» avoient fui de cette ville infortunée. Ce
» n'étoit plus qu'un vafte cachot , où des
"
n
29
86 MERCURE DE FRANCE.
» milliers de captifs expiroient chaque jour
» dans l'opprobre & dans la rage ; les magafins
étoient vuides, les comptoirs aban-
» donnés , les maiſons fermées ; l'or , l'ar-
" gent , les effets précieux confiés au fein
» de la terre ; nulles liaifons , nul fociété ;.
» à peine voyoit-on fe traîner languiffam-
» ment dans les rues quelques triftes Ci-
» toyens , revêtus de haillons , la honte &
» la misère fur le front , le défefpoir dans
» le coeur » .
La peinture du fac de Rome n'a pas
moins d'énergie :
30
وو
" Rome avoit trouvé plus de traces d'hu-
» manité dans ces brigands barbares , qui
» l'avoient faccagée autrefois fous les Alarics
, les Genferics , les Totilas. Les vier-
» ges violées , puis égorgées ; l'honneur
» tant vanté des Dames Romaines livré à
la plus infame proſtitution , en préſence
» de leurs maris; la nature outragée en mille
» manières & par la fureur & par le plaifir ;
» l'avarice & l'impiété fe difputant l'hon-
» neur de dépouiller les temples , de pro-
» faner les chofes facrées , de piller les
monastères ; la brutale infolence de l'héréfie
employant avec affectation les ha
» bits facerdotaux , les marques de la dignité
pontificale, aux farces les plus fcandaleufes
; l'opprobre , l'ignominie , les
MAI 1766. 87
39
» coups , la mutilation prodigués aux Prê-
» tres & aux Évêques , des rançons exor-
» bitantes arrachées jufqu'à trois & quatre
fois avec une fureur impitoyable à des
» malheureux qui donnoient tout pour
» fauver leur vie , & qu'on maſſacroit lorfqu'ils
n'avoient plus rien à donner; toutes
» les rues femées de cadavres & innondées
de fang ; tel fut le fpectacle qu'offrit pen-
» dant deux mois la Capitale du monde
chrétien , & c'étoit des chrétiens qui le
» donnoient ! » .
"
n
C'étoit fous les murs de cette place que
« le Connétable de Bourbon avoit été tué..
» Voici fon portrait , entiérement tiré des
» faits.
99
» La haine & la vengeance l'avoient
égaré dans la carrière de la gloire ; il re-
» jetta les faveurs folides que la fortune
» & l'amour lui offroient dans fa patrie ,
» pour pourfuivre des chimères dans des
» climats étrangers. Efclave de fes paffions
» & de fes efpérances , il rampa le moins
baffement qu'il put dans la Cour la plus
orgueilleufe , qui croyoit lui faire
en permettant qu'il la fit triompher. Ses
» rivaux qu'il effaçoit , traversèrent toutes
» fes entrepriſes ; ils feignoient de le méprifer
comme rebelle , pour fe venger
» d'être contraints de l'admirer & de le
"
"
و د
grace
88 MERCURE DE FRANCE.
craindre comme un homme fupérieur.
L'Efpagne qu'il fervit trop bien le né-
" gligea ; l'Italie qu'il opprimoit le déteſta ;
la France qu'il trahit , fut plus indul-
» gente , elle le plaignit. On s'y fouvenoit
» toujours qu'on avoit autrefois vaincu fous
lui & par lui , on rejettoit toute la haine de
fa révolte fur la Ducheffe d'Angoulême
qui l'y avoit forcé... On jugeoit qu'un
» héros n'avoit pas dû être opprimé pour
n'avoir pu aimer une femme ; on jugeoit
qu'il n'avoit manqué à Bourbon , pour
être toujours grand , que de fçavoir fouffrir
des injures & ne s'en pas venger.
Pleurez fur vous , Monfieur , lui avoit
» dit le Chevalier Bayard mourant &
vaincu par lui à la retraite de Roma-
" gnano , pleurezfur vous - même ; pour moi
»je ne fuis point à plaindre. Je meurs en
» faifant mon devoir , vous triomphez en
trahifant le vôtre. Vos fuccès font af-
» freux , le terme en ferafunefte ,,.
»
"
ور
و ر
·35
Ce Chevalier Bayard eft un exemple
unique de la réunion de toutes les vertus .
prefque fans aucun mêlange de défauts.
" Sa vie n'eft qu'une fuite d'exploits
» étonnans & d'actions vertueufes . Toujours
vainqueur dans les tournois ,
,, dans les combats finguliers , hardi dans
les coups de main , favant dans - les
33
ร
MAI 1766.
89
55
"
و د
و د
,, expéditions plus importantes , il fut le
plus grand des guerriers. Doux , fimple ,
,, modefte dans la fociété , amant délicat ,
ami fincère , franc chevalier , pieux ,
humain , libéral , il fut le meilleur des
hommes . On ne lit point fans verfer des
,, larmes de tendreffe , d'admiration & de
plaifir , tout ce qu'il a fait pour l'humanité
, pour la gloire & pour la galante-
», rie . La bienfaifance qui embellit & ani-
,, ma toutes fes vertus , joint un intérêt
,, touchant à l'éclat impofant de fa répu-
"
>>
tation ,,.
Cet éloge eft complettement juſtifié par
plufieurs traits de l'hiftoire du Chevalier
Bayard, que M. Gaillard rapporte tout de
fuite.
Nous pourrions citer encore une multi- .
tude d'autres traits femblables , & qui rendent
cette hiftoire l'une des plus intéreffantes
& des plus inftructives qui aient été
écrites , tant pour les François que pour les
étrangers mêine. Mais il faut finir cet extrait
qui ne roule que fur les deux premiers
volumes ; nous rendrons compte des deux
autres dans un fecond extrait . Obſervons
feulement que le fecond volume finit par
un chapitre très - important , dont nous regrettons
de ne pouvoir pas même donner
ici une idée abrégée. Ce chapitre a pour
20 MERCURE DE FRANCE .
objet les cartels refpectifs de Charles-
Quint & de François 1. Prefque toutes les
nations ont des préjugés patriotiques fur
cet article. En France on croit que le duel
a manqué par la faute de Charles - Quint.
En Eſpagne , en Allemagne , &c.' on ne
doute pas que ce ne foit par la faute de
François I. Pour favoir à quoi s'en tenir ,
il faut lire le chapitre dont nous parlons ,
où cette question eft difcutée avec la plus
grande impartialité d'après des pièces dont
lesunes n'avoient pas encore été employées,
les autres n'avoient pas été examinées avec
affez d'attention. Les principales de ces
pièces font , d'un côté le procès- verbal de
Bourgogne , Héraut d'Armes de l'Empereur
, qui vint en France pour porter l'af
furance du champ de la part de l'Empereur
, & de l'autre côté le procès- verbal
dreffé en France par le Secrétfire d'Etat
Bayart.
La partie de l'hiftoire de François I,
contenue dans les deux volumes dont on
vient de donner l'extrait , s'étend depuis
1515 jufqu'en 1527 & 1528.
MAI 1766. JE
NOUVEAU profpectus pour l'Hiftoire de
L'ORLÉANNOIS : trois vol. in-4°.
SiI on pouvoit s'excufer lorfqu'on a
manqué au public , nous pourrions alléguer
plufieurs raiſons qui nous ont forcé
de retarder la publication du premier volume
de l'Hiftoire de l'Orléannois . Il paroît
aujourd'hui. Le fecond fuivra de trèsprès.
Le premier projet de foufcription fut
mal conçu ; nous avons cru devoir le changer
& le préfenter au public d'un côté plus
convenable.
Ceux qui ont déja foufcrit , ne payeront
rien en recevant le premier volume ;
& ceux qui voudront foufcrire , payėront
quinze livres en le recevant.
Enfuite on payera neuf livres en recevant
le fecond volume , & fix livres en
recevant le troisième.
La foufcription fera ouverte le 10 Avril
1766 .
Ceux qui n'auront pas foufcrit , payeront
l'ouvrage 36 livres , & pourront acquérir
chaque volume féparément , à rại91
MERCURE
DE
FRANCE
.
fon de douze livres , dans le temps qu'il
paroîtra .
Le premier volume paroît & le fecond
eft fous preffe .
On fouferira chez P. F. Gueffier , fils ,
au bas de la rue de la Harpe , à la Liberté.
A Paris , le 7 Avril 1766 .
DE
LETTRE à M. de LA PLACE , Auteur
du Mercure de France.
PERMETTEZ - moi , Monfieur , de configner
dans votre Journal le zèle généreux.
& vraiment patriotique de MM: les Maire
& Echevins de la ville de Dieppe ,
qui ont daigné m'honorer de leurs bienfaits
, à l'occafion de mon éloge hiftorique
d'Abraham Duquêne. Le cinq de ce
mois un Député de cette Ville illuftre ,
me remit de la part de fes Officiers-Municipaux
, une lettre dont voici le contenu :
« Nous avons reçu , Monfieur , avec
» bien de la reconnoiffance les exemplaires
de l'éloge hiftorique d'Abraham Du-
» quêne , que vous avez adreffé à M. le
MAI 1766 . 93
<93 Bourgeois . Nous avons remis à M. Def
» marquets , celui que vous lui avez deftiné.
Nous vous remercions de votre
attention , & vous prions d'accepter une
» bourſe de quarante jettons aux armes de
» notre Ville , que le porteur de la pré-
>> fente vous remettra . Nous avons l'hon-
» neur d'être avec des fentimens diftingués
, vos très- humbles & très - obéiffans
» ferviteurs les Maires & Echevins de la
ville de Dieppe. Et ont figné , le Bour-
» geois , Thoumire , Jacques Jean , Go-
» debout , Houard , Camille Hames. A
Dieppele 30 Mars 1766 ».
ود
ر د
RÉPONSE de M. DE CLAIRFONTAINE ,
de l'Académie Royale d'Angers.
MESSIEURS ,
J'AI reçu avec les fentimens de la plus
vive & de la plus refpectueufe reconnoiffance
, la lettre gracieufe & obligeante
dont vous ayez bien voulu m'honorer.
La bourfe de quarante jettons dont vous
daignez me gratifier , eft le monument le
plus précieux de votre bienveillance à mon
94 MERCURE DE FRANCE.
égard. La légende qui couronne les armes
de votre Ville à jamais célèbre ( civicofoedere
proderit ) , eft à mes yeux une forte
de titre adoptif qui femble m'admettre au
nombre de vos Concitoyens ; titre infiniment
honorable pour moi , motif puiffant
qui m'engage à faire de nouveaux efforts
dans la carrière des lettres , pour mériter
par des travaux également utiles , votre
eftime & celle de tous les gens de bien.
Je fuis avec un très-profond refpect, & c.
DAGUES DE ClairfonTAINE ,
de l'Académie Royale d'Angers.
RICHARDET , Poëme en douze chants :
deux parties in - 8 ° . de plus de 300
pages chacune. A La Haye , & fe vend
à Paris , chez LACOMBE , Libraire ,
quai de Conty ; 1766 : prix 4 liv. 4fols
broché, & liv. relié.
S
Nous
SECOND EXTRAIT.
ous ne nous attacherons qu'à efquif
fer légèrement quelques traits principaux
de ce Poëme intéreffant. L'Auteur com·
MAI 1766 : 95
mence fon fecond chant par un morceau
bien philofophique fur l'homme .
« Beaux réſultats de deux êtres contraires ,
» Inconcevable & frêle humanité ,
>> Fatal écueil de tant d'efprits vulgaires ,
Qui fait unir avec fublimité
د ر
» Tant de mifère à tant de vanité &c. & c .
Il faut lire dans l'ouvrage même cette
tirade profondement penfée & richement
exprimée ; mais je ne puis me difpenſer
de rapporter les vers fuivans qui renferment
, avec une précifion fingulière , les
différens fyftêmes des anciens & des modernes
fur la nature de l'âme.
>> On définit mon âme & fa nature.
» Elle eft un nombre ( 1 ) un fouffle ( 2 ) , un
>
>> mouvement ( 3 ) ,
>> Un feu (4) , des fens (5 ), un cinquième élé-
>> ment (6) ;
Chaque parti foutient fa conjecture :
» Mon embarras augmente à tout moment ...
>> Vous mentez tous , dit d'un ton véhément
» Un grand Docteur (7 ) que l'Ecole révère
» Pour définir fi méchaniquement
» Ce pur rayon de divine lumière ,
(1 ) Pithagore. ( 2 ) Anaxagore. ( 3 ) Platoniciens.
( 4 ) Zénon. ( 5 ) Hypocrates . ( 6 ) Critolaus. ( 7 ) Le
Père Mallebranche,
36
MERCURE DE FRANCE.
» Préfomptueux
و د
favez- vous feulement
• S'il fut jamais des corps , une matière ? &c . &c .
Le Poëte rentre par des tranfitions heureufes
dans le fujet principal de fon Poëme,
& reprend bientôt fa gaieté ordinaire.
Renaud rencontre Ferragus , Hermite.
Ce Ferragus eft un hipocrite qui de Mahométan
s'eft fait Chrétien il raconte
fes aventures. Les Paladins qui cherchoient
Renaud , le trouvent à Gibraltar. Il étoit
⚫ devenu fou d'amour . On le guérit .
Les trois guerriers , pleins de compaſſion ,
>> De pain & d'eau nourriſſoient leur malade ,
>> Et lui donnoient avec affection
» Quatorze fois par jour la baſtonnade.
>> On trouvera ce remède cruel !
» Sans lui Rolland courroit les champs encore.
>> Contre ce mal c'eft l'unique ellébore ,
>> Pain fec , eau claire , & bâton éternel ,
Les Paladins volent au fecours de Charlemagne.
Ils combattent les Sarrafins. Defpine,
fille du Soudan , & illuftre guerrière,
accourt auffi à la tête d'une armée , pour
venger la mort de fon frère . Combat des
Paladins contre deux géans qui enlevoient
les paffans dans des filets d'acier : ces géans
font vaincus. Ferragus les convertit . Ils
fuivent
ን
MAI 1766. 97
fuivent les guerriers. Aventure d'une jeune
beauté.
» En attendant que ce divin objet
>> De fes chagrins raconte le fujet ,
>> Repofons- nous & reprenons haleine ,
"
» Ma voix s'enroue , & l'on m'entend à peine .
Le troifième chant débute par une apologie
ingénieufe & galante du beau fèxe .
La belle aventurière fait le récit de fes
malheurs. Les guerriers la délivrent de fes
ennemis & la rendent à fon amant. Ils
s'embarquent. La faim les preffe . Ils entrent
dans une auberge . Stratagême plaifant que
ces Paladins emploient pour trouver de
l'argent & payer leur hôte. Les Paladins
reprennent leur route ; la fatigue les épuife.
Une forcière leur donne du fecours , mais
un fecours perfide qui énerve leurs forces.
Elle les mène à Valence , où ils font réduits
à faire de vils métiers.
>> O miférable & trifte humanité !
O cruauté de fortune ennemie !
» Voici l'honneur de la chevalerie ,
>> Fleurs des vaillans , miroirs de loyauté 1
>> Dont le renom brille par-tout fans taches ,
ל כ
Où du foleil on connoît la clarté ,
» Réduits à faire une farce , un pâté ;
Penfer chevaux , & dreffer des mouftaches
E
98
MERCURE
DE
FRANCE
.
3
Le Poëte met fes héros dans les plus
grands embarras pour avoir le plaifir de
les en dégager. Son art eft un Prothée qui
fe reproduit fous mille formes différentes ,
& qui fait toujours plaire , amuſer , intéreffer
. On trouve dans ce Poëme des modèles
excellens de tous les genres. La plaifanterie
qui règne principalement dans
l'ouvrage , n'en exclut ni le pathétique , ni
le tragique , ni le fimple & le naïf. Toute
la dignité du cothurne eft déployée dans
les fcènes de Richardet & de Defpine. Les
images poétiques font employées avec goût
par-tout où elles peuvent avoir lieu . Lorfque
Richardet , vainqueur de Sarpedon ,
fuccombe d'épuifement , on trouve cette
comparaifon ingénieufe .
» Comme en été vous voyez une fleur ,
و د
Que du foleil l'ardeur a defféchée ,
>> Courber fa tige , & la tête panchée ,
» Prête à périr d'une aride chaleur ;
» Si dans l'inſtant qu'elle céde au malheur ,
» Par une main bienfaifante arrofée ,
» Elle reçoit une heureuſe rofée ,
» Elle reprend la vie & fa fraîcheur ,
» Et brille encor de plus vive couleur ;
» Tel le héros , éprouvant ces doux charmes ,
» Renaît foudain plus brillant & plus beau ,
» En recueillant les précieuſes larmes
» Dont ſa maîtreſſe honore ſon tombeau.
MAI 1766 . ୭୭
Le fixième chant eft terminé par une
faillie neuve & piquante fur les différens
états de la vie. Il faut lire , dans l'ouvrage
même , ce morceau d'une philofophie enjouée
, & qui perdroit à être analyfé.
Le feptième chant s'annonce par un
problême métaphyfique , dont l'Auteur a
fçu tirer une morale utile. Il entre enfuite
dans des aventures magiques qui offrent
une fcène toujours variée & brillante.
La difpute de l'hermite Ferragus &
de Maugis le magicien eft d'une gaieté comique.
Dans le huitième chant le Poëte critique
la manie de ceux qui attachent une
importance ridicule à leur état.
» L'homme entêté de l'objet qu'il pourfuit ,
» Par-tout ailleurs ne voit qu'extravagance.
» Par fa marote enfin chacun féduit ,
>> A ce qu'il fait attache l'importance.
" .
>> Le fage feul , écartant les erreurs ,
» Sur fon chemin cueille des fruits , des fleurs ;
» Avec gaîté traverſe cette viè , &c.
En comparant le Poëme italien avec le
françois , on voit que dans ce dernier le
Poëte enchérit fouvent fur fon modèle ; le
goût guide fidèlement fes pinceaux , & le
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
génie anime fes peintures. Le neuvième
chant abonde en images , en tableaux intéreſſans
, en morceaux pleins d'art & d'invention
. I feroit impoffible d'indiquer
feulement les traits remarquables de ce
Poëme , fait pour réuffir dans tous les temps
& dans tous les pays. On ne peut rendre ,
avec plus d'énergie , le caractère lafcif &
violent de Ferragus , qui contrafte admirablement
avec les moeurs fi douces & fi
naïves de la jeune none , dont il eft brutalement
amoureux. Le caractère , les paffions
, l'aventure , le fupplice & la fin de
ce Ferragus font crayonnés avec la plus
grande force. Il faut lire auffi dans ce Poëme
la peinture effrayante de la fatale cataſtrophe
de Ponceveaux où périt l'armée Françoife.
Dans l'onzième chant le Poëte fe rit
des preftiges de l'opinion.
>> Tel qui du fort reçut avec largeſſe
>> Les vrais tréfors , la vigueur & l'adreſſe ,
» L'efprit , le goût , les talens , la fanté ,
» L'or le plus pur , la médiocrité !
>> Martyr du luxe eft appauvri fans ceſſe
>> Par des befoins de pure vanité , &c.
Au milieu de tant de fictions , d'épifodes
, d'aventures , de fcènes de toute efpèce,
le Poëte fait toujours appercevoir la chaîne
MAI 1766. for
de fon fujet principal ; il s'occupe de fon
dénouement qu'il prépare de loin . Richardet
& Defpine , protégés par la puiffante
Lirine & le favant Maugis , femblent hors
de toute atteinte . Tous leurs ennemis font
détruits , à la réferve d'une foible magicienne
, qui a pris la fuite . Lirine & Maugis
croient alors pouvoir renoncer à leur
art magique , ils rompent leurs baguettes ;
mais auffi - tôt la magicienne ennemie ,
fortifiée par un génie malfaifant , enlève
Lirine & la perfécute ainfi que fes
teurs.
protec-
>> Le char magique arrive en peu d'inftans
>> Sur des rochers , dans des antres terribles ;
» Sombres manoirs , célèbres dès long-
>> tems
>> Par le féjour des Gorgones horribles .
» C'eft dans ces lieux déferts , infortunés,
>> Que la nature' outragée , expirante ,
» Prête à regret des fucs empoisonnés
» Aux fleurs , aux fruits , aux herbes qu'elle
» enfante.
» L'air eft impur & l'eau trouble & ftagnante ;
» Jamais un jour clair & ferein n'y luit ,
» Et l'on n'y voit d'autre eſpèce vivante
>> Que les oiſeaux confacrés à la nuit
» L'affreux reptile & l'hydre dévorante
Qu'en ces marais un verd limon produit
১১
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Les événemens fe fuccèdent ici rapidement
; ce font des ſcènes pleines d'action
& de pathétique . Richardet poignarde fa
maîtreffe croyant la venger il reconnoît
bientôt fon erreur & tombe dans le défefpoir
; mais tous ces malheurs font enfin
réparés par des moyens furnaturels : tout
concourt au bonheur des amans.
"
Voguons , Lecteur , que rien ne vous étonne ,
» Voguons en paix , arrivons à Cobone ,
و ر ›Là,vousjugezqu'Anglante&Montauban
>> Avec les foeurs vont finir leur roman .
» Maugis , fans doute , époufera Lirine.
» Pour Richardet & la belle Defpine ,
Sans contredit , leur bonheur eft public !
> Bon foir , Lecteur , priez Dieu pour le Scric.
Le Poëme de Richardet eft devenu original
, & propre à la France par l'art de
l'Auteur , par la multitude de traits neufs
dont il l'a embelli , par le goût qui préfide
à fa poéfie , par fon coloris brillant & fon
pinceau énergique & frappant. La lecture
de cet ouvrage entraîne , elle pique à chaque
inftant la curiofité , elle foutient l'attention
; & telle eft la facilité & la variété
du ftyle, que l'efprit ne fe fatigue point en
parcourant la foule d'images , d'aventures ,
de réflexions & d'épifodes que ce Poëme
MAI 1766. 103
renferme. Je ne doute point qu'il ne faffe
une vive fenfation , même parmi les gens
de lettres d'Italie , & qu'il ne prenne fantaifie
à quelqu'un d'eux de traduire dans
fa langue ce nouveau Richardet , revêtu
des grâces & de la galanterie françoiſes.
EXAMEN d'un livre qui a pour titre :
Parallèle des différentes méthodes de
traiter la maladie vénérienne ; dans
lequel on réfute les fophifmes de l'Auteur
, & on démontre , par les faits les
plus authentiques , lafupériorité des dragées
antivénériennes fur tous les remèdes
antivénériens connus jufqu'ici. A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez
P. F. GUEFFIER , au bas de la rue de
la Harpe ; 1766 : un vol, in- 12 de près
de 500 pages.
NOUS ous avons annoncé cet ouvrage dans
le Mercure précédent , & nous en avons
promis un extrait dans celui - ci : cet extrait
demande quelques préliminaires que
nous puiferons dans le livre même.
A peine on commença à parler du
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
remède de M. Keyfer , que les partifans
des frictions , & d'autres perfonnes malintentionnées
mirent tout en oeuvre pour
effrayer le public , en préfentant le nouveau
remède , tantôt comme un poifon redoutable
, tantôt comme un fimple palliatif
qui ne pouvoit tout au plus que
plus que faire difparoître
de légers fymptômes. M. Keyfer
a détruit , par des cures innombrables &
notoires , toutes ces affertions ; mais plus
fon remède avoit la vogue , plus la certitude
des guérifons en démontroit l'utilité ,
& plus il lui fufcitoit d'adverfaires . Les
uns fe répandoient dans les maifons particulières
, aux fpectacles , aux promenades,
aux caffés , & fe déchaînoient avec humeur
contre les dragées antivénériennes. D'autres
les attaquoient par des écrits clandeftins
, d'autres enfin les combattoient
ouvertement dans des ouvrages imprimés
fous leurs noms. Cette foule d'ennemis
n'effraya point M. Keyfer ; d'un coté il
détruifoit , par des écrits victorieux , les
imputations de fes ennemis ; de l'autre
fon remède opérant toujours efficacement,
combattoit encore plus en fa faveur. Il
devoit fe flatter de leur avoir enfin impofé
filence ; & en effet , ils le laifferent reſpirer
pendant quelque temps , & jouir en paix de
cette fatisfaction douce pour une âme fenMAI
1766. Ιος
fible & pour un bon citoyen , d'être utile
en général à l'humanité , & fpécialement
à la patrie. Mais de nouveaux fuccès lui
ont attiré une nouvelle guerre : les cures
éclatantes opérées par fes dragées , les éloges
publics dictés par la reconnoiffance des
malades rendus à la vie & à la fanté , les
fuffrages accordés à ce remède par des
Médecins & des Chirurgiens du premier
mérite , l'adoption qu'ils en ont faite dans
leur pratique , la préférence que le Roi lui
a donnée pour le traitement de fes foldats
dans les hôpitaux militaires d'après les
témoignages qu'en ont rendus à Sa Majesté
les maîtres de l'art les plus éclairés ; les
ennemis de M. Keyfer , confondus & réduits
à fe taire ; tous ces triomphes réunis
firent naître une nouvelle fatyre , contre
laquelle M. Keyfer a repris la plume pour
la réfuter. C'eft de cette réfutation que
nous allons donner l'analyfe , fans trop
nous étendre fur une matière qui n'eft
point à la portée de tous nos lecteurs ;
mais nous tâcherons de nous rendre clairs.
Le nouvel adverfaire de M. Keyfer dit,
dans fon introduction , qu'il n'écoutera
point l'appui des hommes puiffans , dont la
protection n'eft que trop fouvent compromife.
M. Keyfer répond : « Si l'intention
» de l'Ecrivain a été que ce trait tombât
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
33
»
و د
fur les protecteurs puiffans des dragées
» antivénériennes , il eſt tout à la fois injufte
& mal-adroit ; on fait affez que
» ces protecteurs ont autant de lumières
que de zèle pour le bien de l'Etat ; que
» né dans un pays étranger , inconnu en
» France , dénué de tout autre mérite qui
pût me donner accès auprès d'eux , l'utilité
de ma découverte a feule attiré
leur attention ; & que , s'ils protègent
» mon remède , c'eft que des cures fans
» nombre leur en ont démontré les avan-
» tages ».
"
>>
→
و د
و و
30
L'Adverfaire de M. Keyfer prétend
qu'une méthode unique ne peut remédier
à des maux auffi variés que ceux qui viennent
du virus vénérien . " J'accorde , répond
M. Keyfer , qu'une feule méthode
ne fuffit pas pour guérir toutes les maladies
vénériennes , pourvu que l'on ne
confonde pas une méthode unique avec
,, un remède unique , ou une préparation
,, unique d'un même remède ; ce que mon
» Adverfaire fait par-tout , foit qu'il n'ait
», pas fenti certe différence , foit qu'il ait
affecté de ne pas la fentir , pour en impofer,
plus fûrement à l'ignorance & à
la crédulité. L'expérience a démontré
» que le mercure étoit le véritable fpécifique
de la maladie vénérienne ; mais
de ce qu'un feul remède peut fuffire dans
و و
99
29
20
MAI 1766 . 107
"
>>
و د
les différens fujets qui en font infectés ,
je n'ai garde d'en conclure qu'on doive,
l'adminiftrer de la même manière.dans
tous les cas ,,..
Nous allions continuer ainfi , article par
article , l'analyse de l'ouvrage de M. Keyfer
, lorfqu'on nous envoya une épître en
vers qui lui eft adreffée au fujet de ce.
même ouvrage , & que nos lecteurs ver-.
ront peut-être avec plus de plaifir quel'extrait
de fon livre. Nous allons donc le
difcontinuer , fauf à y revenir dans un de
nos prochains Mercures ; & nous plaçons.
ici , non pas toute l'épître , les bornes de
notre Journal ne nous le permettroient
pas , mais quelques morceaux pris de côté
& d'autre , & qui feront connoître tout
à la fois , & les fuccès de la méthode de
M. Keyfer , & les efforts inutiles de fes
ennemis contre fon remède..
EPITRE à M. KEYSER , au fujet de fa
réponse au PARALLELE , &c.
L eft donc vrai , Keyfer , que ta plume éloquente
,
Conduite par la vérité ,
Touchante avec fimplicité ,
Ecarte pour jamais la critique mordante
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Et fait ceffer les cris , les triftes fifflemens
De l'envie & de fes ferpens ?
Laiffe tes ennemis , rampant dans la pouffière ,.
S'exaler en cris fuperflus ;
Pourfuis ton utile carrière :
Ami du genre humain , fignale tes vertus .
•
·
Le temps en ta, faveur réunit les fuffrages
Et du peuple & des grands , du vulgaire & des
2 fages..
..
Ton art fait diffiper le poifon redouté
..
Que l'amour va puiſer au ſein de Cithérée ::
A la voix des defirs , la raifon égarée ,
Crut y trouver la volupté ;
Mais ce fonge flatteur eft bientôt diſſipé ,
Et le réveil l'a détrompée.
Dans l'âge fortuné de Saturne & de Rhée ,
Quand d'une maîtreſſe adorée
Un amant empreffé combattoit les rigueurs ,.
Il ne redoutoit pas fes cruelles faveurs.
•
MAI 1766. 109
Ah ! c'eſt la foif de l'or qui , des bords du Méxiquer
a détourné fur nos climats
Cette contagion qu'ils ne connoiffoient pas ,
Ce fleau réservé pour la feule Amérique ;
Poffeffeurs de fon or , nous partageons fes maux.
Les trésors du Potofe ont creufé nos tombeaux .
Et ce goufre profond , où la race future
Va s'écrouler & s'abîmer ,
C'eſt à Keyfer à le fermer.
Déja fa main prudente & fûre ,
Prépare & fait couler au ſein de la nature
L'antidote puiffant qui feul fait épurer
L'organe des plaifirs & la fource de l'être ;
La mère des amours commence à refpirer ,
Et la postérité ne craindra plus de naître.
Mais que fais-je ? Arrêtons ; c'eft affez d'efflearer
Un fujet étranger à ma Muſe naiſſante ;
Quelque Mule reconnoiſſante ,..
Keyfer , fera connoître à la poſtérité
Combien , digne rival du Dieu de la fanté ,.
Combien de citoyens tu rends à la patrie.
Ainfi quand , animés d'une jufte. furie ,,
•
Le Romain , citoyen au milieu des combats ,
Pour fauver un Romain s'expoſoit au trépas ,,
Et couroit à la mort pour garantir la vie 3 .
YIO MERCURE DE FRANCE .
Bientôt il recevoit le prix de fa valeur ,
La couronne civique ornoit fon front vainqueur.
Sans expofer les jours , Keyfer l'a méritée.
Du Romain généreux la valeur indomptée
Perçoit , pour l'obtenir , des bataillons épais :
Ce qu'il fut aux combats , Keyfer l'eft dans la
paix.
•
Mais c'est trop peu pour lui ; fon âme induſtrieufe
,
Trouve d'autres moyens d'étendre fes bienfaits :
Combien de fois , Keyfer , ton coeur vraiment
Français ,
Combien de fois ta pitié généreufe ,
Au fein de la vertu fouffrante & malheureuſe ,
Verfa le prix de ſes travaux !
Tel l'aftre bienfaifant dont la chaleur féconde
Réjouit , ranime le monde ,
Par fes rayons , tire du fein des eaux
Cette vapeur tranſparente & légère ,
Et cette heureuſe humidité ,
Qui bientôt rendue à la terre ,
Entretient fa fertilité !
Ne crois pas toutefois pouvoir charmer l'envie
Ta candeur , ton humanité ,
La bonté de ton coeur , ta générofité ,
N'appaileront jamais la trifte jalousie.
•
Mais fi fa fureur inſenſée
MAI 1766. DII
Te détournoit de tes travaux ;
L'amour du bien public échauffant ma penſée ,
Ma voix , ma foible voix , t'adrefferoit ces mots ::
Au nom de la France attendrie ,
Keyfer , vis pour les malheureux :
Tu dois à l'univers des fecours généreux ,
Et plus encore à ta patrie.
ANNONCES DE LIVRES,
OMÉLIES fur les épîtres des dimanches
& des fêtes principales de l'année ; par
M. Thiebaut , Docteur en Théologie , ancien
fupérieur de Séminaire , Examinateur
Synodal , & Curé de Sainte Croix à Metz.
A Metz , chez Jofeph Colignon , Imprimeur
du Roi & de Son Excellence Mgr l'Evêque,
à la bible d'or ; 1766 : & le trouve à
Paris , chez Hériſſant fils , rue Saint Jacques
avec approbation & privilége du
Roi ; quatre volumes in- 12.
Expliquer l'évangile , développer le
fens des épîtres , inftruire fur la foi , l'efpérance
, la charité , les bonnes oeuvres &
les facremens , font trois cours d'inftructions
dont M. Thiébaut dit avoir toujours:
compris la néceffité , & qu'il s'eft propofé
en conféquence de donner aux jeunes EcTI
MERCURE DE FRANCE .
cléfiaftiques. Il exécuta , il y a quelque
remps , fon projet pour la première partie ;
il l'exécute aujourd'hui pour la feconde ,
dans l'efpérance que dans peu il exécutera
la troifiéme.
LE Philofophe Dithyrambique , par le
R. P. Fidèle de Pau , Capucin de la Province
d'Aquitaine. A Paris , chez Vente ,
Libraire , montagne Sainte Geneviève ;
1766 : avec approbation & privilège du
Roi : un vol. in- 12 .
Les dithyrambes étoient des ouvrages
obfcènes , faits en l'honneur de Bacchus ;
productions d'ailleurs d'un ftyle emphatique
, obfcur , vrai galimatias . Ariftophane
appelloit les Auteurs dithyrambiques des
charlatans. Ainfi le titre de philofophe
dityrambique fignifie , dans le fens de
l'Auteur , le philofophe charlatan . Le célèbre
Père Fidèle de Pau en veut ici aux
philofophes déiftes , contre lefquels ce
livre eft écrit ; & il partage fon ouvrage
en deux parties . Dans la première il examine
quelles font les qualités qui doivent
caractériſer l'écrivain en fait de religion ;
& il confronte ces qualités avec les défauts
des philofophes qu'il a en vue ; il conclut
qu'ils euffent bien fait de ne pas écrire.
Dans la feconde il jette les yeux fur les
MAI 1766. 113
ravages qu'il dit que leurs livres font dans
le monde ; & il exhorte ceux qui aiment
à lire , à ne pas faire leur amufement des
lectures profanes .
ABRÉGÉ de l'Embryologie facrée , ou
Traité des devoirs des Prêtres , des Médecins
, des Chirurgiens & des Sages - Femmes
, envers les enfans qui font dans le
ſein de leurs mères ; par M. l'Abbé Di-
Rouart , Chanoine de l'Eglife Collégiale
de Saint Benoît , & de l'Académie des
Arcades de Rome ; feconde édition , con .
fidérablement augmentée , approuvée par
l'Académie Royale de Chirurgie , & avec
des figures en taille - douce. A Paris , chez
Nyon , Libraire , quai des Auguſtins , à
l'occafion ; 1766 avec approbation &
privilége du Roi , un volume in- 12 . Prix
3 liv. broché , & 3 liv. 12 fols relié .
L'ouvrage , dont ce n'eft ici qu'an
abrégé , a été fait originairement en italien
par M. Congiamila , Docteur en Théologie
, & Chanoine de l'Eglife de Palerme .
L'Auteur en a publié enfuite une édition
latine, d'après laquelle M. l'Abbé Dinouart
a fait cet abrégé . Voici en peu de mots les
principales matières qui y font contenues .
La vigilance des Curés & de tous les Eccléfaftiques
envers les femmes enceintes →
114 MERCURE DE FRANCE .
Ie
les voies d'empêcher les avortemens
baptême des avortons ; les fecours qu'on
doit donner à l'enfant qui n'eft pas né
lorfque la mère eft morte ; les devoirs des
Paſteurs à l'égard des enfans dans les accouchemens
difficiles & défefpérés . Les ſecours
que les parens , les Curés , les Evêques &
les Princes doivent procurer aux enfans
qui ne font pas nés ; les réglemens du
Royaume de Sicile en faveur des mêmes
enfans , & de ceux qui font fur le point
de naître les mandemens des Evêques ;
fur le même fujet ; des recherches fur l'opération
céfarienne par M. Simon ; une
confultation fur la pratique de cette opération
, fur les cas où il eft permis de la
pratiquer ; fi la mère eft obligée de s'y
foumettre ; du baptême des monftres ; un
extrait des mémoires du Clergé fur les
Sages Femmes ; arrêts qui les concerne, & c.
HISTOIRE Critique de l'Eclectifme , ou
des nouveaux Platoniciens ; 1766. A Paris ,
chez Saillant , rue Saint Jean-de - Beauvais ,
& Hériffant fils , rue Saint Jacques , deux
volumes in- 12.
Le Dictionnaire de l'Encyclopédie , &
T'hiftoire critique de la Philofophie , écrite
en latin par M. Brucker , font les deux ouvrages
dont on fe propofe de réfuter quelMAI
1766. IIS
ques articles dans ces deux volumes , fans
nom d'Auteur. L'anonyme a donc deux
adverſaires à combattre ; quelquefois tous
les deux enfemble , quelquefois M. Brucker
feul , & quelquefois les Encyclopédiftes.
Il commence par examiner quelle a
été la croyance d'Ammonius Saccas , qu'il
regarde comme le vrai fondateur de l'école
platonicienne d'Alexandrie , où l'on
a fait profeffion de la philofophie éclectique.
Après avoir donné un précis de
P'hiftoire des principaux chefs , il revient
fur un grand nombre d'endroits de l'Ency
clopédie , & fur quelques- uns de M. Brucker
, qu'il tâche de réfuter. Il recherche
enfuite quelle a été la principale fource
des erreurs des Eclectiques , ou nouveaux
Platoniciens ? Enfin il termine fon ouvrage.
en montrant que l'Eglife Catholique n'a
point altéré fa théologic par leur doctrine.
OBSERVATIONS fur l'hiftoire de la
Grèce , ou des caufes de la profpérité &
des malheurs des Grecs , par M. l'Abbé
de Mably. A Genève , par la compagnie
des Libraires ; 1766 : & fe trouve à Paris,
chez Nyon , quai des Auguftins , & la
veuve Durand, rue Saint Jacques : un vo
lume in- 12 de 300 pages. Prix 2 liv . broché,
& 2 liv. 10 fols relié.
Y16 MERCURE DE FRANCE.
Cet ouvrage n'eft qu'une fuite de ré-
Alexions fur les moeurs , le gouvernement
& la politique de la Grèce. L'Auteur y recherche
les caufes générales & particulières
de fa profpérité & de fes malheurs.
LES Penfées de Pope , avec un abrégé
de fa vie , extrait de l'édition angloife de
M. Warburthon , par M. *** . A Genève ,
& fe trouve à Paris , chez Humblot , rue
Saint Jacques , proche Saint Yves; 1766 :
prix 2 livres broché , 2 livres 10 fols relić .
Il eft avantageux de trouver dans un
affez petit volume , tout ce qu'un homme
comme Pope a penfé , a dit , a écrit de plus
ingénieux , de plus piquant , de plus agréable
, de plus fublime . Cette manière de
traduire un Poëte en penſées détachées eft
fur- tour convenable , lorfque ce Poëte s'eſt
propofé , ainfi que Pope , différens fujets
de morale dans fes écrits. On n'eft point
étonné alors de trouver fouvent des
fées qui étoient au commencement d'un
poëme , tranfportées au milieu ou à la fin ,
& plufieurs qui étoient à la fin , reportées
au commencement.
pen-
DEVOIRS Eccléfiaftiques ; feconde retraite
pour les Prêtres , fur les vices que
doivent éviter , & fur les vertus que doivent
pratiquer les Prêtres & les autres Ecclé
MA I 1766. 117
fiaftiques ; par M. Sevoy Prêtre, de la Congrégation
des Eudiftes . A Paris , chez Jean-
Thomas Hériffant fils , Libraire , rue Saint
Jacques , à Saint Paul & à Saint Hilaire ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; in- 12 .
;
A juger par le titre de ce livre , il doit
avoir été précédé d'autres volumes qui
ne font pas venus à notre connoiffance
quoi qu'il en foit , celui- ci préfente un
certain nombre d'entretiens & de méditions
fur des fujets relatifs à l'ordre éccléfiaftique
, & diftribués en huit articles ,
pour les huit jours que doit durer une retraite.
Ces fujets font de l'orgueil , de
l'avarice , de l'envie , de l'intempérance &
de l'impureté des Prêtres. Voilà pour les
premiers jours . Les jours fuivans on médite
fur les vertus , telles que la chafteté , la
modeftie , la dévotion envers la Sainte
Vierge , &c.
MÉMOIRE pour Jean- Baptifte Huffon
Subdélégué de l'Intendance de Metz , au
département de Sedan , Confeiller à la
Cour Souveraine de Bouillon , ci - devant
Maire par élection de la ville de Sedan ;
Tréforier de l'Extraordinaire des guerres ,
& Fermier des Domaines des Principautés
de Sedan & de Raucourt, demandeur
MERCURE DE FRANCE.
en nullité de toute la procédure extraor
dinairement inftruite contre lui au Parlement
de Metz , & en caffation des arrêts
qui y ont été rendus , & notamment de
l'arrêt introductif du 6 Septembre 1763 ,
& de l'arrêt définitif du 24 Septembre
1765 , par lequel il eſt condamné au blâme
, en 15000 liv. d'amende , & en 25000
livres de reftitution envers le Roi ; & il
eft ordonné que l'arrêt fera imprimé & affiché
par-tout où befoin fera . A Paris , de
l'Imprimerie de Vincent , rue Saint Severin
; 1766 : volume in-4°. de 200 pages.
Il eft dit dans ce mémoire , que le fieur
Huffon eft un Citoyen innocent qui gémit
fous le poids de l'oppreffion. Plus ce
Citoyen avoit d'emplois , de confiance &
de protection , plus il a été expofé à la
haine & à la jaloufie , par les places mêmes
qu'il rempliffoit , & par le crédit
qu'elles lui donnoient ; il demande à être
relevé d'un arrêt , qu'il dit être une machination
de fes ennemis. Ce mémoire
contient des détails curieux pour les per
fonnes qui occupent les mêmes places , &
qui peuvent fe trouver dans le même cas
que M. Huffon.
MÉMOIRE & Confultations pour
fervir
à l'hiftoire
de l'Abbaye
de Château
- Cha
MAI 1766. 119
lon. A Lons-le- Saunier , de l'Imprimerie
de Pierre de Lhorme , Imprimeur- Libraire,
place Cléricée ; 1766 : in -folio de 200
pages.
L'objet de cet écrit eft , non-ſeulement
de défendre les droits de l'Abbeſſe
mais encore de faire connoître des faits
& des monumens utiles , tant pour l'hiftoire
particulière de l'Abbaye de Château-
Chalon , que pour l'hiftoire générale de
la Franche- Comté. C'eſt fous ce double
point de vue que l'on peut confidérer &
apprécier ce mémoire très - bien écrit , &
fur- tout très-bien imprimé. Nous ofons
affurer qu'aucun écrit de ce genre , qui
s'imprime à Paris , n'eft fi bien exécuté ,
quant à la partie typographique. Il eft
étonnant que dans une Ville de Province
& fur-tout dans une très- petite Ville , il
fe trouve un Imprimeur auffi curieux de
fon art , & un ouvrage imprimé avec autant
de perfection que celui- ci.
LETTRES écrites en 1743 & 1744 au
Chevalier de Luzeincour , par une jeune
veuve ; chez les Libraires où fe diftribuent
les nouveautés ; volume in- 8 ° . petit
format ; 1766.
Ces lettres , dit l'éditeur , font exactemens
tranfcrites d'après un manuſcrit
120 MERCURE DE FRANCE.
cnnu depuis long - temps à Malthe , fous
le titre de Lettres d'une jeune veuve au
Chevalier de *** . Elles doivent avoir quelque
mérite aux yeux des amateurs du ftyle
naturel . On marque par des lignes ponctuées,
les retranchemens qui ont paru néceffaires
, quand il n'eſt queſtion que d'affaires
domeftiques , ou de certaines anecdotes
qui ne pourroient devenir publiques
fans indifcrétion. On verra auffi que l'éditeur
emprunte quelquefois des noms pris
au hafard dans le calendrier , ou dans quelque
roman. Bien des gens , les femmes furtout
, trouveront que la jeune veuve aime
de trop bonne foi & avec trop de tranfport
; mais il n'eſt pas queſtion ici de vrai-
Temblance ; il s'agit de donner des lettres
telles qu'elles ont été écrites. Quelquesunes
de ces lettres parurent fur la fin de
1760 ; mais on imprima alors dans cette
édition haſardée , des lettres entières qui
ne font pas du porte-feuille de Malthe ;
celles que l'on donne ici , font au nombre
de cinquante -trois , & l'on affure qu'elles
font toutes de la jeune veuve , dont on ne
veut pas que l'on fache le nom. Il eſt effentiel
d'avertir nos lecteurs , que les lettres
que nous annonçons aujourd'hui , ne font
pas les mêmes que celles qui ont paru il y
a quelque temps fous le titre de Lettres d'un
Chevalier
MAI 1766 .
12T
Chevalier de Malthe , & dont nous avons
fait mention dans un de nos derniers Mercures.
MÉMOIRES fur la manière de gouverner
les abeilles dans les nouvelles ruches
de bois , par M. Maffac , de la Société
Royale d'Agriculture de la Généralité de
Limoges , au Bureau de Brive ; à Paris ,
chez Ganeau , Libraire , rue Saint Severin ,
aux armes de Dombes ; 1766 : in- 12 de
72 pages.
On fait voir d'abord dans ce mémoire ,
les inconvéniens des différentes fortes de
ruches inventées en différens temps pour loger
les abeilles. On paffe enfuite aux avantages
des nouvelles ruches , dont on donne
la defcription avec des inftructions trèsutiles.
On invite les Seigneurs & les Pafteurs
des Paroiffes à les adopter ; & on leur
promet un produit très - confidérable , s'ils
admettent la nouvelle méthode.
HISTOIRES & paraboles du Père Bonaventure.
A Paris , chez Ganeau , rue Saint
Severin ; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi : in- 12 , petit format.
L'unique avertiffement qui fe trouve à
la tête de ce livre eft conçu en ces termes :
ceux qui voudront méditer fur les véri
F
A
122 MERCURE
DE FRANCE
.
""
tés de la religion pendant huit jours ,
pourront lire ces paraboles en les prenant
de fuite , cinq par jour ,, . Qui ne croiroit
d'après cela , que les verités de la religion
vont faire la matière des méditations
de la femaine ? Cependant voici les titres
des divers fujets que l'on propofe à méditer
: l'Orpheline indocile , l'Efclave mal
avifé , le Somnambule , l'Aftronome chez
les Lapons , le Preneur de vipère , la Poutre
dans l'eau , pieuſe Fraude d'un Capucin
, le Pénitent du Pape , le nouveau Narciffe
, le Poëte défabuſe , Plaiſant rêve d'un
moine , les Billets doux , les Armoiries de
Martin , la Belle Julie , l'Orpheline parvenue
, &c. &c. Nous n'entendons rien à
cette plaifanterie.
SUITE de Lucette ou des Progrès du Libertinage
; par M N. *** ; troifième partie.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Quillau , Imprimeur , rue du Fouarre ,
près la place Maubert ; 1766 : in- 12 , petit
format.
Nous avons annoncé les premières parties
de ce roman lorfqu'elles parurent. Encouragé
par leur fuccès , l'Auteur a continué
l'hiftoire de fon héroïne .
ÉLOGE de très- haut , très- puiſſant , trèsMAI
1766. 125
excellent Prince , Stanislas le
Bienfaifant ,
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar ; par M. l'Abbé Maury. A Paris ,
chez Antoine des Ventes de la Doué, Libraire
, rue Saint Jacques , vis - à-vis le collége
de Louis le Grand ; 1766 : in - 8° . de.
42 pages.
« Sur le trône , Staniflas fe fouvint
qu'il étoit homme ; il fut grand par l'u-
» fage généreux de fa puiffance .
""
+
" Dans fes écrits , il fit voir qu'il étoit
chrétien ; il fut grand par l'ufage éclairé
,, de la raifon.
""
ود
Dans fes
malheurs , il
n'oublia pas
„ , qu'il étoit Roi ; il fut grand par l'ufage
modéré du
courage ,,.
Ce font là les
trois parties qui divifent ce difcours , où
l'Auteur fe borne aux grands
événemens
qui ont illuftré la vie du Roi
Staniflas.
CONSOLATION à Madame la Dauphine ,.
poëme latin , avec la traduction françoife ;
par M. Hérivaux , Profeffeur
d'éloquence,
en
l'Univerfité de Paris , au collége de
Lifieu. A Paris , chez Barbou ,
Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins ; 1766 : in 4° .
de 22 pages.
Les amateurs de la belle poéfie latine
liront avec plaifir les vers de M. Hérivaux ;
à l'égard de ceux qui n'ont pas pour ce
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
même genre un goût bien décidé , ils fe contenteront
de la traduction en profe , mife
à côté des vers latins. C'eft une précaution
qu'on n'auroit pas prife il y a cinquante
ans : on faifoit encore cas alors de la poéfie
latine , faite par des François.
ODE fur la mort de Staniflas , Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar.
Cette Ode eft fuivie de notes qui rappellent
les principaux traits de la vie du
Monarque qui en fait le fujet ; quant
aux vers , ils nous ont paru mériter que le
public y jette les yeux ; & nous renvoyons
nos Lecteurs à l'ouvrage même.
NOUVELLES obfervations de M. André,
Maître en Chirurgie , Chirurgien de la
charité de la paroiffe royale de Saint
Louis à Verfailles , ancien Chirurgien de
la Maiſon Royale de Saint Cyr ; chargé
de la part des Miniftres , de la fourniture
des bougies chirurgicales pour les hôpitaux
militaires de terre & de mer ; fur les maladies
de l'urèthre & de la veffie , caufes
des rétentions d'urine : où l'Auteur démontre
contre les affertions de M. le
Cat , Chirurgien-major du grand hôpital
de Rouen , & de fes partifans , le vrai déguiſement
des maladies fecrettes , & l'imMAI
1766. 125
poffibilité de les guérir fans l'ufage de fes
bougies & de fa méthode. A Amfterdam ,
& fe vend à Paris , chez P. F. Gueffier ,
au bas de la rue de la Harpe , à la Liberté ;
1766 : in- 8 ° . de 30 pages.
Ce titre fuffit pour expliquer le fujet
de cette petite brochure .
APOTHÉOSE littéraire de Stanislas le
Bienfaifant , ou la nouvelle Arcadie , paftorale
héroïque , à l'honneur du Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar. A
Paris , chez Vincent , Libraire , rue Saint
Severin ; 1766 : avec approbation & permiffion
, un volume in- 12.
Tous les événemens qui ont fignalé le
règne de Stanislas , toutes les vertus dont
fa grande âme eft décorée , tout ce qui
peut faire connoître , aimer , admirer ce
grand Prince , eft peint de la manière la
plus vive , la plus touchante, la plus expreffive
, dans ce tableau allégorique , &
dont l'allégorie même fait un des principaux
agrémens. Cet ouvrage doit plaire
également & à ceux qui font touchés des
beautés de fentimens , & à ceux qui recherchent
les grâces de l'efprit. L'hiftorique ,
le littéraire , le paftoral , tous les genres
fe trouvent réunis dans ce volume , dont
la lecture eft auffi agréable qu'inftructive .
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
MÉTHODE nouvelle & facile pour apprendre
à jouer du par- deffus - de - viole ;
à Lyon , chez Caftaud , au magafin de mufique
, place de la Comédie , & à Paris ,
aux adreffes ordinaires de mufique ; 1766 :
feuille in- 12. de 12 pages. Prix 8 fols.
Les perfonnes qui feront dans le cas
d'avoir befoin de cet écrit , n'auront pas
de peine à fe le procurer ; il fuffit de le
leur avoir annoncé.
ABRÉGÉ chronologique de l'hiftoire
univerfelle , depuis les premiers empires
du monde jufqu'à l'année 1725 de l'erechrétienne
, nouvelle édition . A Amſterdam
, & fe trouve à Paris , chez Vincent,
rue Saint Severin ; 1766 : un volume in- 8°.
petit format.
Rien ne prouve mieux le mérite de ce
livre , que les fréquentes éditions qu'on
en a faites depuis qu'il exifte. Il eft vrai
que rien n'eft plus agréable que de trouver
en un feul volume tout ce que l'hiftoire
contient de plus important. Les faits n'y
font point trop refferrés ; & la manière
dont ils font expofés , en augmente l'intérêt.
La clarté , la méthode , l'ordre , la
précifion , le goût & le choix , voilà ce
qui mettra toujours cet excellent abrégé ,
ainfi que celui de M. le Préfident Hénault ,
MAI 1766. 127
Telativement à la France , fi fort au- deffus
de tout ce que nous avons de meilleur en
ce genre.
BIBLIOTHEQUE choifie de médecine
tirée des ouvrages périodiques , tant françois
qu'étrangers : avec plufieurs piéces rares
, & des remarques utiles & curieufes.
Par feu M. Planque, Docteur en médecine :
tome neuvième, avec figures . A Paris, chez
la veuve d'Houry , Imprimeur - Libraire
de Monfeigneur le Duc d'Orléans , rue
S. Severin près la rue S. Jacques : in - 4° .
Nous avons rendu compte des huit volumes
précédens , à mesure qu'ils ont paru :
nous continuerons à faire connoître ce
grand ouvrage ; & nous donnerons un extrait
de ce neuvième tome dans un de nos
prochains Mercures.
MÊLANGES de littérature & de poéfies ,
par M. de V *** . A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris chez Vincent , rue Saint Severin
; feconde édition 1766 : un vol .
in- 12.
>
Les différentes piéces qui compofent ce
recueil font dignes de l'attention de nos
lecteurs. La première eft un excellent morceau
fur le goût , dans lequel on donne
une jufte définition d'une chofe qui n'avoit
Fiv
128 MERCURE
DE FRANCE .
pas encore été affez bien définie. Suivent
des dialogues des morts fur des fujets imtéreffans
, & où la matière nous a paru trèsbien
traitée . On demande dans ces dialogues
, 1 ° . s'il eft permis en certaines occafions
, d'employer des moyens odieux, tels
que le poifon ou l'affaffinat ? 2 °. Si un
Prince qui fait le bien par fentiment , eft
préférable à celui qui ne le fait que par
raifon & par fyftême. 3. Si la puiffance
fouveraine eft un bien. Le quatrième enfin
traite de l'amitié des Rois , de leur éducation
, & des flatteurs. A ces quatre dialogues
pleins de la plus belle morale , fuccèdent
fept allégories , intitulées les Fourmis ,
les Champs Elysées , voyages dans le Microcofie
par un difciple de Pythagore , le
Songe , la Simplicité de la vie , le véritable
Amour , & l'Origine du refpect que
les hommes témoignent aux femmes. Il
n'y a prefque pas un de ces articles , qui ne
foit un morceau de génie . Les poéfies
forment la feconde partie de ce recueil , &
ne le cèdent point à la profe. Elles débutent
par une très - belle épitre fur l'amour de la
nouveauté. Suit une autre fur la vie champêtre
; & deux autres fur des fujets également
intéreffans. Des odes viennent après,
puis des ftances , des épigrammes, des contes
, des couplets , &c.
MAI 1766 . 129
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES,
ACADÉMIE S.
LETTRE d'un Négociant de LA ROCHELLE
fur le Recueil de l'Académie de la même
Ville , à M.... Confeiller au Confeil
Supérieur de P...
ENFIN , Monfieur , après pluſieurs amnées
d'un filence que la guerre feule pouvoit
occafionner , vous voilà rendu à vos
affaires , à vos études & à vos amis. Je
vois avec un plaifir infini que dans ce
long intervalle , & malgré la diftance des
lieux , vous n'avez pas perdu de vue notre
ancien commerce , & qu'il va fe renouveller
fous les aufpices les plus favorables.
Nous ne ferons plus féparés par la diverfité
de goût , cet objet éternel de difputes ,
dans les grandes comme dans les petites
chofes. Vous avez réfolu de croire déformais
à l'utilité des Académies de Provinces
, & abjurant les préjugés défavora
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
bles que vous aviez puifés dans les écrits
de quelques Ariftarques modernes , vous
êtes intimement perfuadé qu'elles peuvent
non-feulement être avantageufes aux Villes
particulières dans lefque les elles font
établies , mais encore à la république des
lettres en général.
Ce ne font point de fimples raifonnemens
qui vous ont déterminé , vous n'avez
cédé qu'à l'autorité des faits , à cette
forte de preuve , qu'on ne peut raifonnablement
ni contefter ni méconnoître.
Deux ouvrages qui vous font fucceffivement
parvenus , ont opéré ce changement.
L'hiftoire de la Rochelle ( 1 ) , par M.
Arcere , fi intéreffante par elle-même , &
d'ailleurs écrite avec une force & une
élégance continuë , a été le premier flambeau
qui a commencé à deffiller vos yeux ;
les travaux de M. Valin ( 2 ) , fur l'ordonnance
de 1681 , aujourd'hui fi connus &
recherchés dans toute l'Europe (3 ) , ont
(1) Imprimée à la Rochelle , chez Desbordes ;
& fe vend à Paris , chez Durand & Saugrain ;
premier vol. en 1756 , le ſecond vol. en 1757 ,
in-4°.
( 2 ) Avant l'Ordonnance de la Marine , feu
M.Valin avoit commenté la Coutume de la Rochelle
, imprimée chez Desbordes , & le trouve
à Paris , chez Durand ; 1756 : 3 vol . in - 4°.
(3 ) On travaille actuellement à la feconde
MAI 1766. 131
achevé de diffiper vos préventions ; &
comme vous êtes obligés par état de faire
quelquefois ufage des loix maritimes ,
vous avez fenti d'abord tout le mérite
d'un commentaire qui les éclaircit , & qui
manquoit abfolument à notre jurifprudence
nautique.
L'étonnement où vous avez été de voir
fortir des productions auffi eſtimables
d'une Académie formée dans une Ville
de commerce , a excité votre curiofité
fur les autres ouvrages que cette Société
a donnés en corps depuis fon établiſſement.
Vous m'ordonnez de vous les envoyer
par les premiers vaiffeaux qui pafferont
dans votre hémisphère , & d'y joindre
une notice des différentes pièces dont
chaque volume eft compofé .
Vous me mettriez , Monfieur , dans une
pofition bien embarraffante , s'il falloit
vous obéir à la rigueur : avez-vous donc
oublié que je ne fuis pas favant , & qu'on
parle toujours mal la langue d'une fcience
ou d'un art que l'on ne connoît qu'imparfaitement
, en un mot , que je vois trop
édition , la première étant épuifée. Ce travail fut
récompenſé par M. l'Amiral , qui envoya à l'Auteur
fon portrait dans une boëte d'or , en l'invitant
à traiter la matière des prifes fur mer , ce qui
a depuis été exécuté .
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
peu pour bien apprécier les objets ? Je veux
bien néanmoins en courir les rifques , mais
je vous préviens que j'aurai quelquefois recours
aux lumières de mes amis , dans les
fujets qui feront au- deffus de ma ſphère :
quant à ceux qui font renfermés dans le cercle
des belles - lettres , je tenterai de voler de
mes propres aîles dans ce genre de littérature
les fimples amateurs peuvent , fans
beaucoup de défavantage , lutter quelquefois
contre les Docteurs les plus redoutables
; le goût feul tient lieu d'érudition :
& c'eft ainfi que le Marquis de Sévigné,
armé à la légère , & prefqu'entièrement
ifolé , combattit avec fuccès le docte Dacier
armé de toutes pièces , & foutenu de
toutes les forces des Auteurs grecs &
latins.
Encouragé par cet exemple , que ne
m'eft- il permis de repouffer les traits hafardés
par ces détracteurs impérieux des
nouvelles Sociétés littéraires , qui voudroient
perfuader au public que l'efprit ,
le génie , les talens & les beautés même
de la nature ne peuvent éclorre que dans
le fein de la Capitale ! Mais ce feroit faire
une differtation critique , que vous n'exigez
pas , & il me fuffit ici pour détruire
un préjugé auffiévidemment injufte , d'obferver
que le génie n'a point de patrie dé
MAI 1766. 133
terminée , & qu'il naît par- tout & en tout
temps . Ainfiles Montefquieu , les Buffon ,
les Mairan , &c . &c . étoient des efprits
fupérieurs, des écrivains du premier ordre ,
avant qu'ils habitaffent le fol de Paris , &
ils n'en mériteroient pas moins notre admiration
, quand même leurs noms n'auroient
jamais décoré que les faftes acadé
miques de leurs Provinces.
Je ferois volontiers intariffable fur cet
article , fi je fuivois toute l'ardeur de mon
zèle , & je ne l'abandonne qu'à regret ,
pour vous parler des recueils . Après les
avoir légèrement parcourus , il m'a femblé
qu'ils avoient deux fortes de nuances
qui les diftinguoient de la plupart des autres
collections académiques : en effer ils
ne font remplis que des ouvrages propres
des Académiciens , & ne contiennent ni
complimens , ni éloges ; enforte qu'on ne
peut s'empêcher d'applaudir au moins au
bon efprit d'une fociété qui a fçu , dès les
premiers momens de fon exiſtence , fe paffer
de fecours étrangers , & s'affranchir de l'obligation
de mentir fouvent pour la gloire
des morts , & d'imaginer pour celle des
vivans.
Quoi qu'il en foit, l'Académie a donné
trois volumes de fes ouvrages qui ont été
134 MERCURE DE FRANCE.
imprimés en différens temps ( 4 ) . Vous
verrez au commencement du premier une
lettre de M. de Chaffiron , en forme de
relation contenant l'hiftoire de fon établiffement
, avec les pièces en entier ou par
extrait , qui parurent alors. Leur extrême
briéveté me difpenfe de vous en faire l'analyfe
; cependant pour vous en donner une
idée , je vais tranfcrire ici la lettre que M.
Gaftumeau , premier Secrétaire , fut chargé
d'écrire à M. le Comte de Maurepas ,
Miniftre de la Marine . La voici .
"
"
« L'intérêt que vous avez bien voulu
prendre à l'établiſſement de notre Académie
, eſt une de ces circonstances glo-
» rieuſes qu'elle relevera avec le plus de
» foin dans les actes publics de fa recon-
. » noiffance. Elle fe félicitera fans ceffe de
l'approbation d'un grand Miniftre , qui ,
» inftruit par lui-même des folides avan-
" tages que procurent les lettres , s'eft hâté
» de la former dès qui l'a crue propre à
» contribuer à leurs progrès. La joie que
" nous infpirent vos bontés , Monfeigneur
, eſt avouée de tous nos Conci-
( 4 ) Le premier chez Thibouft , Imprimeur
du Roi , 1747 : le fecond chez le même , 1752 :
le troiſième chez Légier , à la Rochelle , & fe
trouve à Paris , chez Mérigot ; 1763 : in- 8° .
MAI 1766. 159
30
toyens ; la Rochelle n'eft, occupée que
» de vos bienfaits : elle doit à votre heureufe
médiation auprès du Roi , ces
» ouvrages immortels qui s'élèvent fous
nos yeux pour la fûreté , & la commo-
» dité de fon commerce. Le port de la
» Rochelle rendra également fameux les
» noms de deux grands Miniftres , & ce
» fera un problême pour la poftérité , lequel
s'eft acquis plus de gloire , ou celui
qui força la nature pour éloigner la mer
» de fes bords , ou celui qui les ouvrit pour
» y faire entrer les richeffes & l'abon-
» dance » .
20
»
Que dites - vous , Monfieur , de cette
comparaifon ? Sent- elle le terroir ? Et ne
vous paroît-il pas également injufte & indécent
de renvoyer aux arts mécaniques.
des gens capables de fentir & de s'exprimer
de la forte ? Comme s'il n'y avoir
pour la Province aucune place d'honneur
fur le Parnaffe , ou qu'on dût craindre
que ceux qui y cultivent les mufes , n'augmentaffent
le nombre des mendians litté
raires , eſpèce de manoeuvres qu'elle ne
connoît point encore.
A la fuite de la lettre hiftorique de M.
de Chaffiron , vous trouverez la relation du
fiége de la Rochelle en 1573. Cette partie
détachée du corps de l'hiftoire annonça
136 MERCURE DE FRANCE.
dès lors l'énergie du pinceau de M. Arcere.
"
Je n'ai pas befoin de vous avertir que
l'extrait du morceau d'hiftoire naturelle
que vous allez lire , fort de la plume de
F'Auteur d'un excellent mémoire fur la
Pholade ( 5 ) ; vous l'euffiez reconnu à l'air
d'aifance qui caractériſe un écrivain auſſi
exercé dans ce genre que M. la Faille.
Les obfervations de M. Girard de Villards
fur les Zoophites , forment un morceau
curieux dans l'hiftoire des productions
marines. Ces fubftances organifées
ont exercé dans tous les temps la fagacité
des plus habiles Naturaliſtes : placées fur
les limites des deux règnes , elles femblent
les réunir : comme la plante , elles vivent
quoique mutilées ; elle végètent par leurs
morceaux coupés : comme l'animal , elles
en ont les fenfations , l'organe & les mouvemens.
Le corail qui en eft une des principales
, a été fujet à bien des métamorphofes.
Placé d'abord par fa dureté , fa pefanteur
& le fel qu'il contient , au rang des minéraux
, il a paffé enfuite à celui des végétaux.
Une foule de favans , Cefalpin , Boccone
, Venelte , Ray , Tournefort & Geof-
(5 ) Imprimé dans le troifième Recuil. Voyez
Hift . de la Rochelle , tom. 2 ,
aux additions.
ΜΑΙ 1766. 137
froy reconnurent qu'il appartenoit à ce
règne , en ce que fa racine étoit attachée
& fixée aux pierres & aux rochers , comme
celle des arbres l'eft à la terre . Le Comte
de Marfigly pouffa plus loin l'expérience
dans fes fameufes obfervations fur l'eau de
mer ; il découvrit en 1706 , ou plutôt il
prétendit découvrir les fleurs du corail.
M. Peyffonnel , Docteur en médecine ,
& affocié à l'Académie de la Rochelle ,
porté par une forte inclination au même
goût d'obfervations , fit les fiennes en
1719 fur ces fortes de productions , en
Egypte & en Barbarie. Il les répéta à Saint
Domingue , à la Guadeloupe , au Miffiffipi
ce fut toujours pour admirer une
merveille bien furprenante , mais qui ne
fe démentit jamais. L'habile naturaliſte
ne vit en effet dans les prétendues pétales
d'une fleur , que les bras d'un polype. Soit
que le hafard préfidât à fa découverte
foit qu'il ne la dût qu'aux efforts de fon
génie , le favant médecin crût devoir en
inftruire l'Académie des Sciences ; il lui
fit paffer en 1727 le détail de fes preuves ;
mais comme fes prétentions heurtoient
des opinions que de grandes autorités
& le temps paroiffoient avoir affermies ,
l'Académie n'y eut aucun égard , jufqu'à
ce que le célèbre Trembley , par fa décou
›
438 MERCURE DE FRANCE .
·
verte des polypes , & M. Bonnet dans fon
hiftoire des vers d'eau douce , rappellerent
& firent triompher celle de M. Peyf
fonel.
M. Bernard de Juffieu ne dédaigna pas ,
depuis cette époque , de travailler pour la
gloire des lettres fur ce fujet , & de remanier
après fon confrère la même matière.
Il vérifia fur les côtes de la Tranche
en Bas- Poitou , tout ce que M. de Villards
a vu depuis fur les rivages du pays
d'Aunis. Dans ce grand nombre de productions
, ce dernier paroît fe borner à
quelques efpèces. Les rofes & les figues
de mer , l'ortie & l'olothurie , dont la
nature étoit plus compofée & moins connue
, fixent principalement fon attention :
il en développe fur- tout l'organifation &
le méchanifme . Tantôt il defcend aux
fonctions particulières de quelques parties ,
tantôt il remonte au jeu & aux refforts
du corps entier. Il fait voir , d'après fes
propres expériences , qu'il peut appartenir
ce corps , auffi -bien à la plante par
la bouture & la fection , qu'au genre
animal par le mouvement & la contraction.
L'habile obfervateur fuit jufque
dans les moindres détails cet être mixte
que l'aveugle ignorance avoit placé au
nombre des productions informes.
ΜΑΙ 1766. 139
Donati , dans fon effai de la Mer Adriatique
, & le favant Ellis , dans fon traité
des cornallines , ont fixé à jamais le rang
des zoophites dans l'ordre de la nature
en les plaçant au nombre ou à la fuite
des polypes. Il me femble qu'on pourroit
regarder ces productions fi fingulières ,
comme des corps organifés, qui ne tiennent
aux végétaux que par la configuration extérieure
, mais qui font de vrais animaux
par leur manière de vivre , de fe reproduire
, &c. Cette opinion feroit affez
probable , fi la fenfitive qui eft généralement
reconnue pour une plante , ne fembloit
la rejetter par fa manière de végéter
en même temps comme celle- ci , & de
fentir par attouchement comme les ani→
maux.
Parmi les odes de M. Arcere qui fuivent
, il y en a plufieurs qui ont remporté
les prix des Académies de Toulouſe , de
Marſeille & de Pau. Tant de couronnes
lui affurent une place diftinguée dans le
petit nombre des Poëtes de nos jours deftinés
à paffer à la poftérité ; ainfi je ne
mettrai aucun foin pour apprécier des
ouvrages qui ont déja réuni les voix des
maîtres de l'art . D'ailleurs il en eft de la
poéfie comme de la peinture , un coup
d'oeil jetté fur l'original en apprend plus
140 MERCURE DE FRANCE .
que les defcriptions les plus exactes . La
lecture d'une fable de la Fontaine rend
mieux le génie , le ton & la manière de
cet inimitable fabuliſte , que tous les éloges
qu'on lui a donnés. Vous n'aurez donc
ici que quatre ftrophes tirées de l'ode préfentée
à S. A. S. Monfeigneur le Prince
de Conty , fur fa campagne de 1744.
Coloffes ( 1 ) immortels qui bravez les orages ,
Vous , dont le front audacieux
S'élève fièrement au- deffus des nuages ,
Et va fe perdre dans les cieux !
Sous le criftal des eaux ſe cachent vos Naïades ,
A travers les forêts je vois fuir vos Driades ;
Pan quitte les fombres vallons ;
La crainte vient troubler vos paifibles retraites ;
Les échos , effrayés du bruit de cent trompettes ,
A regret en rendent les fons .
·
·
Le Var ( 1 ) tremble à l'afpect de ce nouvel Achille ;
Enflé du tribut des ruifleaux ,
Frémiffant , i oppofe un courroux inutile ,
Et le fol orgueil de fes eaux.
Pour fervir la colère , une mer fufpendue ,
A flots précipités s'échappant de la nue ,
Apporte la foudre & la nuit :
( 1 ) Les Alpes .
( 2 ) Paffage du Var,
MAI 1766 . 141
Rien n'arrête Conty , tout cède à fa vaillance ,
La gloire l'accompagne , & l'effroi le dévance
Il marche , le triomphe fuit.
·
Redoutable château , barrière menaçante , ( 3 )!
O toi , qui furpaffes encor
Ces remparts qu'éleva des Dieux la main puiffante ,
Et que défendit un Hector ;
Le nombre , la valeur , le démon des batailles
Vainement réunis , défendent tes murailles.
Tombe , Montalban , fous nos coups ;
Vois du premier Céfar renaître les miracles
Oppofe les périls , raffemble les obftacles
Conty faura les vaincre tous .
>
Elèves des beaux arts , dans la cité fameuſe ( 4 ) ↓
Qui vit autrefois un Héros
Du fuperbe Océan dompter l'onde écumeuſe
Et des mers enchaîner les flots ;
De votre protecteur ofez graver l'hiftoire
Sur le bronze immortel du temple de mémoire
Qu'il foit le fujet de vos chans :
Son nom fans vos travaux volera d'âge en âge ;
Mais il faut de vos coeurs éternifer l'hommage
Par le tribut de vos accens.
(3 ) Prife du Château du Montalban .
(4 ) MM. de l'Académie,
142 MERCURE DE FRANCE .
Nous avons , Monfieur , plufieurs éditions
des poefies de M. Bologne ( 6 ) : vertueux
& chrétien , il n'a prefque délié fa
langue que pour chanter les louanges
de la Divinité. Un des principaux caractères
de ce poëte , eft de paroître pénétré
de fon fujet & d'en pénétrer les autres . Il
remplit parfaitement le précepte d'Horace :
Si vis me flere , dolendum eft , & c. Pour
moi , je fors toujours un peu meilleur de
la lecture de fes odes facrées , & je ne ſaurois
réciter fans émotion fon pfeaume 102,
Benedic anima mea domino , & omnia, &c .
Jugez par ces morceaux , fi j'ai tort ou
raiſon.
Rayon de la divine effence ,
Vous qui participez à fon éternité ,
Rendez gloire , mon âme , au Dieu de majeſté
Qui remplit l'univers de fa magnificence .
De fes graces fur vous il ouvre les tréſors ,
Que dis-je ? il fe donne lui- même ;
Pour chanter fes faveurs épuifez vos efforts ,
Célébrez fa grandeur fuprême ,
De mon coeur à l'envi fecondez les tranſports.
L'ode eft terminée par ces trois ftrophes.
(6) La dernière en 1758 , chez la veuve Thibouft.
ΜΑΙ 1766. 143
Vous , premiers nés de fa puiffance ,
A fervir votre Roi , Miniftres empreffés ,
Anges , qui dans le rang où vous êtes placés ,
N'en rendez à ſa voix que plus d'obéiſſance :
Vous tous , efprits heureux, qui compofez la Cour ,
Qui le contemplez fans nuages ;
·
Redoublez , s'il fe peut , vos tranſports en ce jour,
Offrez lui pour moi vos hommages ,
Suppléez aux efforts d'un impuiffant amour.
Goufre profond , vaſte carrière ,
Océan qu'il contient dans le creux de fa main
Tyran impétueux qui foulevez en vain
Des flors dont ſa parole a fixé la barrière :
Pavillon lumineux qui couvrez l'univers ,
Fiers monts qu'il pèfe à la balance ,
Globe que de trois doigts il fufpend dans les airs ,
Louez l'Etre par excellence ,
Qui fçut vous embellir de tant d'êtres divers
Vous enfin , fon dernier ouvrage ,
Vous , que l'Auteur de tout a feul envisagé ,
Noble Fils de la terre , univers abrégé ,
Sur qui feul de fon front il imprima l'image ,
Homme , offrez - lui ce coeur dont il eft fi jaloux :
A vous feul il s'eft fait connoître ;
Faites de le louer votre emploi le plus doux ,
Aimez , fervez l'aimable maître
Qui vous forma pour lui , comme il fit tout pour
yous.
144 MERCURE DE FRANCE.
En lifant les poéfies de M. de Boifragon
( 7 ) , vous regretterez que cet Académicien
, ami , difciple & compatriote
de M. Bologne , ait été enlevé au commencement
de fa carrière . Je crois qu'il
n'y a de fes ouvrages imprimés , que les
cinq odes compriſes dans ce volume ; mais
on en voit affez pour fentir que fa verve
étoit reimplie de douceur & de nobleſſe ,
dans le goût de celle de fon Maître. La
traduction du cantique de Moyfe , eft une
très - bonne pièce , & toute éclatante de
beautés ; en voici feulement deux ftrophes.
Il eſt le tout- puiffant , le Dieu fort , l'invincible ;
Nous avons vu par lui l'ennemi confondu :
Il s'eft armé pour nous de fon glaive inviſible ;
Son bras s'eft fait fentir au foldat éperdu.
Tel qu'un rocher brifé , dans fa chûte rapide ,
Soudain de l'élément liquide
Perce l'horrible immenfité ;
Tel Pharaon , Grand Dieu , devenu ta victime ,
Dans l'éternelle nuit de l'effrayant abîme ,
Eft pour jamais précipité.
A ce coup éclatant ta gloire intéreſſée
A plongé dans le deuil la fuperbe Memphis ;
Tu devois , pour venger ta grandeur offenfée ,
Ce jufte châtiment à fes coupables fils.
( 7 ) Lieutenant- Particulier au Préfidial d'An
goulême.
Ainfi
MAI 1766.
145
Ainfi que dans la plaine , allumé par la foudre ,
Le feu vengeur réduit en poudre
L'eſpoir du trifte laboureur ;
Ainfi de fa puiffance & d'orgueil ennivrée ,
Toute la nation vient d'être dévorée
Par le fouffle de ta fureur.
Après ce que je viens de vous dire des
accens pieux des poëtes de l'Académie ,
vous ne ferez pas furpris de ceux qui règnent
dans les deux drames lyriques de
M. l'Abbé Bonvallet , l'un intitulé Jefus
naiffant , & l'autre les Fêtes de la France ( 8).
Ce qu'il y a de remarquable dans cette
double production , c'eft qu'elle eft la première,
qui ait introduit l'auteur fur le parnaffe
, & qu'il n'y a pas remonté depuis ,
quoiqu'il pût fe flatter d'y figurer avec
honneur. Au refte l'aſſociation des anges
avec les bergers , eft fondée fur l'écriture ,
& c'eft moins le fond des chofes qu'il faut
examiner ici que la manière de les dire ;
fi le tour eft bon , tout est bien.
Dans la première paftorale , deux bergères
chantent cette arriette , imitée de la
fameufe cantate de Circé , fa voix redoutable.
&c.
( 8 ) Ces deux Paftorales , dédiées à la Reine ,
ont été repréfentées par les Demoiselles de l'Enfant
Jé.us.
G
146 MERCURE
DE FRANCE
.
La terre riante
Ici nous préfente
La fcène touchante
Des plus doux objets.
De fes premiers traits
L'aurore naiffante
Dore nos forêts ..
L'oeil de la nature ,
>
Le flambeau des cieux ,
D'une clarté pure
Y répand les feux .
Si vous étiez moins profane , vous fentiriez
avec plus de plaifir les beautés des
livres faints renfermées dans ce récitatif
que l'auteur fait chanter par un ange
dans la troiſième fcène du même poëme.
Tout va changer dans la nature :
Tout va de fa préfence éprouver les effets.
Ainfi qu'aux premiers jours , fans foins & fans
culture ,
D'abondantes moiffons couvriront les guerets.
L'hyver , au fein des campagnes fleuries ,
Ne féchera plus les gafons :
Et les feux du printemps dans les vertes prairies ,
Parmi les plantes chéries ,
Ne feront plus germer de funeftes poiſons.
Les fortunés Bergeis , au fon de la muſette ,
MA I 1966.
Verront bondir enſemble & le tigre & l'agneau »
Un tendre enfant , fous la même houlette ,
Les conduira dans le même hameau.
On verra l'ours & le lion paifibles ,
Dans leurs griffes terribles ,
Bercer le jeune chévreau .
Entre les fleurs & la fougère
L'enfant le plus timide ira flatter l'afpic ,
Et porter fa main légère
Sur la tête du bafilic .
Dans la paftorale des Fêtes de la France,
on apperçoit le fonds des mêmes couleurs ;
toujours vives , nobles & afforties à la na
ture du poëme. Les acteurs y font même
peu différents des premiers , car aflurément
les Demoifelles de l'Enfant Jefus
font auffi des anges . Quant aux divers
mouvemens que le poëte a voulu infpirer
à fes auditeurs , le degré de ſenſibilité n'a
pu être le même ; l'intérêt de la fanté du
Roi étoit feul capable d'émouvoir tous
les coeurs , au lieu que la joie toute celefte
des anges eſt un ſentiment épuré qui ne
trouve pas toujours toutes les âmes également
préparées à le recevoir.
Je vous laiffe à decider fi le fonge que
Crébillon prête à Clitemneflre ( 9 ) , a plus
( 9 ) Dans Electre.
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
de force & de chaleur que celui M.
que
Bonvallet a mis dans la bouche d'Eulalie,
premier perfonnage de fon drame.
Sa voix parloit encor. A fes cris redoutés ,
L'altre du jour perdit fes fertiles clartés :
Une main l'arrêta dans fa courſe brillante :
La lune pâle & défaillante
N'éclaira plus la nuit de fes feux empruntés ;
Je vis avec effroi fes bords enfanglantés .
Ainfi le ciel , couvert de ténébreux nuages ,
N'offroit à mes regards que les triftes préfages
Du plus affreux de tous les coups.
L'air en feu mugiffoit fous l'effort des orages ,
Tout l'univers fembloit s'être armé contre nous :
Les torrens du haut des montagnes ,
Roulant leurs flots & leur couroux
Inondoient les vaſtes campagnes :
1
Les aquilons fougueux , fecondant leur fureur ,
Des vergers & des bois préparoient les ruines ,
Et des armes brifés ébranlant les racines ,>
Souffloient de tous côtés le ravage & l'horreur,
Quoique ce premier recueil foit terminé
dans l'impreffion , par les deux drames
de M. l'Abbé Bonvallet , cependant je fçais
qu'il devoit contenir encore un difcours
fur ce que les fciences & les arts doivent à
Pimagination. On ne trouve point cette
MAI 1766. 149
piéce dans le dépôt de l'Académie , Mais
il y en a eu un extrait affez long dans le
Mercure du mois de Janvier 1741. C'est
la fin de cet extrait que je joins ici , & qui
fuffira pour vous faire connoître la trèsbrillante
imagination de M. l'Abbé Brians
( 10 ).
La première partie eft destinée à prouver
l'utilité de l'imagination dans les arts qui
empruntent d'elle leurs plus nobles idées ,
comme l'Architecture , la Peinture , la
Sculpture , & c. Dans la feconde , l'auteur
montre ce qu'elle a d'agréable , & parcourt
les différens ouvrages enfantés par le génie
chez les anciens & les modernes ; il s'exprime
ainſi en parlant du paradis perdur :
« Milton auroit remis dans fon ancien
» luftre toutes les richeffes de l'Epopée ,
» s'il avoit pu fe borner , dans un fujet,
» le plus grand qui fut jamais..... A lui
n
feul étoit réfervé l'honneur de faire la
» découverte du monde idéal , à travers
» l'anarchie du cahos ; de meſurer fans
» s'étonner les profondeurs de l'abyme impénétrable
; de fuivre d'un oeil fixe les
» révolutions du royaume infernal' ; de d'é-
» crire d'un style plus qu'humain les tranf
» ports de l'ange jaloux , fes combats ful-
» minans , les noirs accès de fa rage , fon
( 10 ) Chanoine de la Rochelle.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
» atroce , fon indomptable fierté , fous les
» éclats embrafés de fes ruines , & la triſte
revanche qu'il prit dans fa défaite & fon
défefpoir , fur l'homme innocent mais
foible ".
Ce n'eſt pas feulement dans les fujets
intéreffans que l'imagination eft capable
d'attacher par l'agrément , elle fçait aufli
en répandre jufque dans les fujets les plus
fimples & les plus communs , tels que
la defcription que donne M. l'Abbé Brian's
d'un feu d'artifice .
« Sur la fin de ces beaux jours confacrés
à l'allégreffe publique , on entend gron-
» der des tonnères d'un heureux préſage .
» A l'inſtant s'élevent juſqu'aux aftres un
» million de flambeaux qui les imitent ;
» l'air file , il fe couvre de feux qui fé
croifent , & qui femblent former des
voûtes ardentes : des gerbes de feu fe
» détachent de ces voûtes , fe replient fur
» elles-mêmes , & fe diffipent avec fracas.
" Les flammes imitent les ondes , elles
و ر
flottent , elles fe précipitent en caſcades,
elles forment des nappes au pied des
» volcans qui vomiffent des tourbillons de
feu. Quelle charmante confufion ! Quel
heureux renversement dans l'ordre de la
nature ! Un élément femble avoir lui
» feul emprunté la forme & le jeu de tous
MAI 1766.
93
33
les autres . Le feu vole , il nage , il plonge,
» il ferpente , il s'éleve , il jaillit , il circule
, il tourne comme un foleil , fut
fon propre centre , & c'eft d'une imagi-
» nation vive & brillante qu'eft enfanté
» ce Prothée ».
>>
و د
"
"
ود
Lauteur finit par ce morceau dans le
quel il raffemble quelques- unes des plus
grandes images , dont les Prophètes fe font
fervis pour exprimer la majefté de Dieu ."
Fuyez idées , fentimens vulgaires ;
poëtes prophanes fufpendez vos lyres' ,
brifez vos luths ; une harmonie plus touchante
frappe , enleve nos chants .... ô
prodige Les cieux s'ouvrent ! Quel
" fpectacle ! ... Le Roi des fiècles paroît ,
il s'avance , il fort d'un féjour éblouiffant
, inacceffible. De longs fillons de
» lumière flottent fous fes pas . Les feux
» de fa pourpre teignent les nuages étincelans
qu'il foule : il fend les airs fur les
aîles tremblantes des vents dociles . A fa
» marche , le fommet orgueilleux des
» montagnes s'incline , leurs volcans embrafés
redoublent , prêts à fervir fa co-
» lère. Il monte fur les flots fufpendus :
quel char de triomphe ! La mer le voit ,
» elle fuit de frayeur , elle retire fes vagues
précipitées , amoncelées contre les rochers
efcarpés de ces rives lointaines
و د
و و
و د
""
و د
ود
"
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
» qui retentiſſent du coup en bondiſſant å
leur tour. Mer , flots , pourquoi vous re-
» courber fur vous même ?…….…. Et vous
» montagnes ! rochers ! Pourquoi vous é-
» branler ? pourquoi treffaillir? Arrêtés ! …..
» La nature fe diffout- elle ? va- t- elle s'é-
" crouler & difparoître ?
« Non : fon maître parle. A l'inftant je
» vois l'orgueuilleufe mer obéir. Cette
» mer fi affreufe dans ſa colère , n'eſt plus
qu'un enfant qui fe débat dans fes langes.
» Tout renaît dans la nature , dès qu'à l'air
» de maître le Tout- Puiffant fait fuccéder
» celui d'un époux careffant.... Heureufe
» terre , ouvre ton fein à la lumière , à la
" voix qui te rend féconde , & que tes
» enfans treffailliffent tous d'allègreffe avec
» toi , fous un empire fi glorieux & fi
» doux ».
"
Si la lecture de cette lettre a pu raffermir
votre eftime pour les établiffemens littéraires
de province , à quel point ne s'accroîtroit-
telle pas encore fi je pouvois vous
donner une idée fuffifante des travaux &
des progrès de plufieurs autres Académies ,
telles que celles de Lyon , de Rouen , de
Dijon, & c. &c. &c . quipofsèdent un grand
nombre de fujets excellens ?
Je fuis , &c.
MAI 1766. 153
'ACADÉMIE des Belles- Lettres de MON
TAUBAN.
LE 7 Février 1766, l'Académie des
Belles Lettres de Montauban a fait célé
brer dans l'Eglife de la Paroiffe , un fervice
folemnel pour le repos de l'âme de feu
Monfeigneur le Dauphin , & le même jour
elle tint dans la grand'falle de l'Hôtel
de Ville une féance publique uniquement
confacrée à l'éloge funèbre de ce
Prince , prononcé par M. l'Abbé Bellet
l'un des académiciens. Le difcours qui juftifie
les regrets de la France , a été imprimé
, & fe vend à Montauban , chez
Charles Chrofilhes , Libraire , & à Paris ,
chez J. C. Panckoucke , Libraire , rue & à
côté de la Comédie Françoiſe . L'Auteur y
démontre , fans fafte & fans Aatterie
mais avec une noble fimplicité , que Mgc
" le Dauphin avoit été accordé aux veux
» de la France pour continuer , pour
» perpétuer la gloire de la Maifon Royale ,
» & pour donner aux peuples le rare exemple
d'un Prince fagement appliqué dans
» le féjour de la diffipation & du tumulte ,
incorruptible dans le pays natal des paf
"
2-
2
, י
י
G
154 MERCURE DE FRANCE.
» fions les plus redoutables , tendre &
compatiffant dans un rang que l'on a
» fouvent eu lieu de croire inacceffible aux
» fentimens de la nature , chrétien fincère
» dans un fiècle qui panche vers l'incré--
» dulité , & plus grand au fein de la mort
6 que s'il avoit été fur le trône le plus
» brillant.... Heureux , ajouta- t- il , que
» la main de la Religion m'aide à cueillir
les fleurs que j'ai à répandre fur fon
>>> tombeau » !
AGRICULTURE.
AVIS de la Société Royale d'Agriculture
de PARIS , aux Cultivateurs.
Nous fommes redevables aux tentatives
& aux expériences de plufieurs Citoyens
zèlés de la certitude, que des moutons
de races étrangères tranfportés dans
plufieurs Provinces du Royaume peuvent
yréuffir fans dégénérer , & qu'en accouplant
les beliers de ces races avec les brebis
des efpèces communes de France , la
qualité des laines s'eft améliorée fenfiblement
dès les premières portées , de manière
qu'en peu d'années l'on peut parve
MA I 1766 . ISS
nir à changer totalement la nature des plus
médiocres troupeaux . Cette branche de
l'Agriculture eft trop importante pour laiffer
rien ignorer aux cultivateurs de ce
qui peut concourir à la perfectionner.
L'Angleterre & l'Espagne ne jouiffent
d'un avantage qui fait une partie de leurs
richeffes que depuis qu'elles ont tranfplanté
chez elles des races étrangères , qui
s'y font naturalifées. Pourquoi ne fuivrions
nous pas un exemple que la France
par fa pofition doit fe promettre de voir
couronné des mêmes fuccès ?
Mais comme peu de cultivateurs font
à portée de réformer entièrement leurs
troupeaux , & en état de remplacer aux
rifques des événemens , par de belles races
étrangères , les bêtes à laine communes &
chétives que nous élèvons prefque partout
; ce n'eft qu'infenfiblement que nous
pouvons efpérer des changemens dans
cette partie négligée , en ne propofant que
les moyens les plus économiques à portée
du plus grand nombre des cultivateurs.
C'est dans la vue de leur faciliter ces
moyens que la Société croit devoir leur
faire part du réſultat du mémoire qui lui
a été communiqué par un de fes affociés.
Il y a quelques années que M. M....
fit venir dans une ferme des environs de
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Paris un troupeau de bêtes Flandrines
tirées des cantons les plus eftimés. Il y
joignit un belier d'Angleterre pour rendre
fon expérience plus étendue. Il y a
cinq ans que le troupeau tranfplanté s'y
foutient , il s'eft même renouvellé prefqu'entièrement
fans avoir dégénéré malgré
le changement du climar , & la différence
des pâturages bien inférieurs à ceux de
Flandres. La race flamande s'eft perpétuée
dans toute fa beauté , & il s'en eft formé
une nouvelle qui tient de l'anglaife & de
la flamande ..
Comme les portées de l'hiver de 1765
à 1766 ont donné fuffisamment d'agneaux
mâles pour en pouvoir aider les cultivateurs
qui défireroient en faire l'effai fur
leurs troupeaux ; la Société à engagé M.
M.... à vouloir en céder ce qu'il pourroit
détacher du fien à un prix beaucoup audeffous
de leur valeur , pour en faciliter
l'achat aux cultivateurs.. Ces beliers.ne feront
en état de fervir les brebis qu'à la
remonte de 176.7 ; mais étant intéreffant
qu'ils s'accoutument de bonne heure à la
température & aux pâturages des endroits
où ils auront été tranfplantés , la Société a
cru devoir donner cet avis dès aujour
d'hui ; & elle invite les cultivateurs à
voir par eux- mêmes avant la tonte , le
MAI 1766. IST
troupeau qui fert de pepinière aux beliers
qu'elle leur propofe de fe procurer , afin
qu'ils foient à portée de juger combien il
eft avantageux d'élever une race auffi fupérieure
à tous égards de préférence aux
efpèces communes qu'ils perpétuent faute
de fecours pour l'améliorer. Ils peuvent
s'adreffer au fieur Diot , à la Ferme du
Perreux près Nogent-fur -Marne, par Vincennes
La Société ne croit pas inutile d'obfer
ver en même temps aux cultivateurs que
les caufes principales du dépériffement de
nos bêtes à laine en France font , 1 °. que
l'on fait communément ufage de beliers
trop jeunes , & qu'ils font énervés avant
l'âge où ils pourroient être dans toute leur
force. 2°. Que l'on donne aux beliers trop
de brebis à fervir , ce qui produit le même
inconvénient. Vingt ou vingt-cinq brebis
fuffisent pour un belier qui doit toujours
être féparé du refte du troupeau , excepté
vers la Saint Michel , époque la plus con
venable pour l'accouplement des brebis.
58 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
ON nous a remis un portrait gravé d'a
près M. Vigée , par M. Littret , repréfentant
un Magiftrat dont le nom ne fe
trouve point au bas de l'eftampe ; mais
où, indépendamment de cette infcription ,
res urbanas...moribus ornat , legibus emendat
, paffage d'Horace fi juftement appli
qué à la perfonne repréſentée , on reconnoît
dès le premier coup d'oeil un Magiftrat
auffi cher aux citoyens en général
qu'en particulier à ceux qui cultivent les
lettres.
Ce morceau de gravure qui , par la
beauté , le moelleux & la force du burin ,
ne peut que faire le plus grand honneur
au jeune & ingénieux artifte , a été préfenté
à M. de Sartine , Lieutenant Général
de Police de cette Capitale , par M.
d'Hémery , Infpecteur de la Librairie
comme un foible , mais jufte tribut de fa
refpectueufe reconnoiffance.
MAI 1766. 159
PROSPECTUS.
LE fuperbe monument que la ville de
Reims vient d'ériger dans fes murs , comme
un témoignage de fa reconnoiffance
& de fon amour pour le meilleur des
Rois , ne pouvoit manquer par le caractère
qu'il porte d'intéreffer toute la Nation .
Le fublime génie de M. Pigalle en a reçu
dans les papiers publics les éloges les plus
grands & les plus mérités.
Tous les artiftes & amateurs , applau→
diffant à l'attention que le corps des Magiftrats
a eue de mettre au jour les différen
tes vuës de ce monument , de la place qui
le renferme , & des principaux bâtimens à
fes abords , aiment à fe le procurer avec
empreffement.
Ileft naturel d'y joindre, comme on paroît
le défirer ardemment , les vues des fêtes
magnifiques & galantes qui fe font données
dans la même Ville , à l'occafion de la cérémonie
inaugurale de la ftatuë de SA MAJESTE
, ainsi que celles des portes & fon
taines que l'on a annoncé devoir y être
fucceffivement exécutées , conformément
au projet de M. le Gendre , Infpecteur
160 MERCURE DE FRANCE.
Général des ponts & chauffées & ports ma
ritimes du commerce , illuftré dans la
carrière des arts par plufieurs monumens
recommandables , notamment par la nouvelle
place.
Les feurs Varin frères , Graveurs , animés
par l'approbation & la protection de
M. Rouillé d'Orfeuil , Intendant de la Province
, & de MM. les Magiftrats de la
Ville de Reims , fe propofent de mettre
au jour cette collection intéreſſante , ſous
le même format que celle des vues du
monument de la place.
3
M. le Gendre leur communique les
deffeins des portes & fontaines ; M. Lefebvre
Sous- Ingénieur des ponts & chauffées
de la Province , ainfi que M. Clermont
Profeffeur de Peinture de l'Académie de
Saint Luc & de l'Ecole de Reims , leur
livrent les vues des Fêtes ; & le célèbre
M. Cochin , protecteur zèlé d'un art auquel
il a donné le plus grand luftre , veut bien
diriger cette entrepriſe.
MM. les Magiftrats de Reims , toujours
guidés par une fage économie , préférant
d'ailleurs à toutes autres dépenfes
la continuttion des bâtimens projettés ;
confeillent & déterminent les fieurs Varin
à propoſer au Public une foufcription à
se fujet.
MAI 1766. 161
a
La collection complette confiftera en
douze planches de vues :
La première offrira l'heure de la cérémonie
inaugurale , où tous les différens
Corps affemblés arrivent fur la place pour
complimenter SA MAJESTÉ.
La deuxième donnera le temple de la
Reconnoiffance , érigé dans la place de la
Coûture , fur lequel on avoit difpofé l'artifice
, & cette planche retracera l'inſtant
même de fon exécution ,
La troisième rendra l'ouverture du bal
donné dans une falle conftruite dans les
promenades publiques , ( & dont le coup
d'oeil fut fi raviffant ).
La quatrième repréſentera les danfes du
peuple , auprès de la pyramide d'illumina
tion élevée dans l'efplanade de la porte
de Mars , avec la diftribution des pains.
vin & viande.
>
Plus huit autres , dont fix portes & deux
fontaines , données fur des points de vuës
intéreffants & variés, deviendront pittorefques
par les acceffoires dont ils font fufceptibles
; auxquels on joindra les plans
géométraux & la deſcription détaillée des
fêtes.
CONDITIONS.
La foufcription fera ouverte depuis le
162 MERCURE DE FRANCE.
premier Avril prochain , juſqu'au quinze.
de Juillet fuivant inclufivement.
En foufcrivant on payera neuf livres ;
& en recevant au mois de Juillet 1767
les deux premières eftampes , l'une la falle
de bal , & l'autre le temple ou le feu d'artifice
, on paiera neuf livres. Ceux qui
auront foufcrit pour le total de l'ouvrage ,
en recevant au mois de Juillet 1768 les
deux autres eftampes , l'une la cérémonie
inaugurale , & l'autre la diftribution des
pains , vin & viande & la defcription de
ces fêtes , paieront neuf livres , & ceux
qui n'auront foufcrit que pour les fêtes ,
paieront fix livres feulement ; & en recevant
les portes & fontaines & leurs plans
géométraux au mois de Juillet 1769 , il
fera payé les autres neuf livres reftant ; ce
qui fera pour le total trente fix livres , &
vingt-quatre livres pour les fêtes feulement.
L'on ne diftribuera les eftampes aux
foufcripteurs que lorfque M. Cochin en
aura approuvé les retouches , dont les plus
belles épreuves feront par préférence délivrées
aux foufcripteurs fuivant l'ordre des
foufcriptions.
Le prix de la collection complette ſera
de cinquante livres pour les perfonnes qui
n'auront pas foufcrit , & celui des fêtes
feulement trente - fix livres.
MAI 1766. $163
On adreffera les foufcriptions à Reims ,
chez M. Callou , Receveur de la Ville ,
Tue du Porte - Enfeigne ; & à Paris , chez
M. Jombert , Libraire du Roi pour le génie
& l'artillerie , rue Dauphine , à l'image
Notre- Dame , chargés de la réception des
fonds , dont ils donneront une reconnoiffance.
Tous ces travaux feront éxécutés à Reims,
à l'ancienne Douanne , rue du Bourg- de-
Veflé.
MUSIQUE.
PREMIER REMIER Recueil d'ariettes choifies
avec accompagnement de guittare , par
Mlle Paifible , & accompagnement de
violon ad libitum , par M. fon frère , avec
baffle chiffrée , dédié aux Amateurs . Prix
en blanc 7 liv. 4 fols. Se vend à Paris ,
chez les Auteurs , rue de Richelieu , aux
Ecuries de feu Mde la Ducheffe d'Orléans ,
& aux adreffes ordinaires.
Quoique ce Recueil ait d'autres accompagnemens
que celui de guittare , ils ne
font pas pour cela obligés ; l'intention des
Auteurs a été de le rendre utile , non -feulementaux
perfonnes qui jouent de la guit164
MERCURE DE FRANCE.
tare , mais encore à celles qui s'accompagnent
du clavecin , & peut auffi former
un petit concert par le moyen du chant ,
du violon & de la baffe. Ce Recueil doit
paroître au commencement du mois de
Mai.
PREMIER Recueil de duo , airs , vaudevilles
, & c. avec accompagnement de
violon & baffe continuë , dédié à Clément
Marot : par M. P *** ; prix 3 liv. 12 fols.
A Paris , chez Mde Vendôme , rue Saint
Honoré , même maiſon du trait galant ,
l'escalier à gauche en entrant par la portecochère,
& aux adreffes ordinaires.
A. P. D. R.
1
MAI 1766. 15
ARTICLE V.
LA
SPECTACLES.
OPÉRA.
A première repréſentation d'Aline ;
Reine de Golconde , que nous avions annoncée
pour le 13 Avril
, n'a été donnée
que le mardi
15 , à caufe
de l'indifpofition
d'un Acteur
principal
. Il y avoit
une
des plus
nombreufes
affemblées
que l'on
puiffe
voir à nos théâtres
, & elle a été à
peu près telle jufques
& compriſe
la cinquième
repréfentation
, après
laquelle
on
écrit cet article
.
Il est très -peu d'Opéra qui n'éprouve
d'abord beaucoup de cenfures fur l'une
des deux parties qui les conftituent , & fou
vent fur toutes les deux ; celui - ci étant
d'un genre qui n'avoit pas encore été introduit
dans les opéras héroïques , a été
moins exempt qu'aucun autre de ces critiques.
Ce n'eft pas ici le lieu de les difcuter.
Quel qu'en foit l'événement , on rendra
compte fidèlement dans les prochains
166 MERCURE DE FRANCE .
Mercures de la fuite qu'aura eue la première
affluence des Spectateurs . .2
Nous allons fatisfaire à l'empreffement
de nos Lecteurs de Province , en leur donnant
quelque connoiffance de cette nouveauté
, par l'extrait du poëme , le détail
du Spectacle , & quelques légères obfer
vations à ce fujet.
EXTRAIT d'ALINE , REINE DE GOLCONDE,
Ballet héroïque en trois actes.
Repréfenté pour la première fois par l'Académie
Royale de Mufique le Mardi,
15 Avril 1766.
Le Poëme de M. SEDAINE . On a défigné par
M . *** fur le livre des paroles de l'Académie l'Àuteur
de la mufique , ( que nous avons nommé ,
dans le premier vol. d'Avril , à l'art. de l'Opéra ) ,
" L'Auteur du Poëme en explique lefujet par un
avertiffement fi court , qu'au lieu de l'extraire
nous le tranfcrivons.
« Le joli conte d'Aline , dit- il , m'a
» paru fi répandu dans le Public & fi di-
» gne de l'être , que je n'ai point hésité de
» le mettre au théâtre. Le fujet en eſt ſi
» connu , qu'il pourroit fe paffer de pro-
» gramme ; en effet , qui ne fait pas que
MAI 1766. 167
» S. Phar, Gentilhomme François, à peine
» adoleſcent , rencontra l'innocente Aline
かdans un vallon , au lever de l'aurore ?
» Se voir , s'aimer , fe le dire , ne fut
» pour ce joli couple que l'affaire d'un
» inftant . S. Phar , forcé de quitter ſa bergère
, lui donna un anneau d'or , qu'ik
» la pria de conferver toute fa vie.
ود
""
"""
Quelques années après , par un de ces
» événemens , qui n'a ( 1 ) pas beſoin de
preuves , Aline devint Reine de Gol-
» conde ( 2 ) , le coeur toujours occupé de.
» fon premier amour , elle fit arranger
» dans fon parc un lieu femblable à celui
ou elle avoit connu S. Phar.
ود
ور
» Par un événement peut-être auffi fingulier
, S. Phar quitte la France , paffe
dans les Indes , & eft nommé Ambaf-
» fadeur vers la Reine de Golconde ; il en
» eft reconnu ( premier acte ) . Elle ſe pré-
" fente à lui habillée en bergère ( fecond
( 1 ) Il faut qui n'ont. Apparemment que cette
incorrection provient de l'impreffion , elle ne peut
être imputée au Poète.
( 2 ) Il eſt vrai que dans le conte il n'y a aucune
preuve des événeniens qui portèrent Aline fur le
trône de Golconde ; mais ces événemens y font
énoncés & détaillés , l'Auteur du Poëme d'Opéra
les a fupprimés. Ceux qui connoiflent le conte
en fentent bien la raiſon ; mais il faut le connoître
pour entendre le Drame.
168 MERCURE DE FRANCE .
acte ) , & ils s'aiment comme le premier
jour ( troisième acte ).
L'hiſtoire , ajoute M. Sedaine , ne dit
pas que Saint- Phar monta fur le trône
» de Golconde , mais Aline a fans doute
fait pour Saint Phar ce qu'Angélique a
Medor """
ور
คร
fait
pour
PERSONNAGES. ACTEURS.
ALINE , Reine de Gol- Mlle ARNOULD ..
conde ,
ZELIS , amie & Confi- Mlle DURANCI ( 1 ) .
dente de la Reine ,
US BECK, Seigneur Gol- M. LEGROS.
condois ,
SAINT - PHAR , Géné- M. LARRIVÉE.
ral François ,
DURAND. Un VIBILLARD , Ber. M. Durand.
ger ,
Une BERGERE , Mlle DUBRIEULLE (2).
Les perfonnages des chceurs & des divertiſſemens
font des OFFICIERS FRANÇOIS & GOLCONDOIS , des
SOLDATS DE CES DEUX NATIONS , des GUERRIERS
GOLCONDOIS des AMAZONES GOLCONDOISES ,
MANDARINS , PEUPLES GOLCONDOIS , BERGERS &
BERGERES , PASTRES & PASTOURELLES , MATELOTS
& MATELOTES.
>
La fcène eft à Golconde.
4
(1 ) Remplacée par Mile Dubrieulle.
( 2 ) Remplacée par Mile Fontenai.
AU
MAI 1766. 169
Au premier acte le théâtre repréſente une
falle du palais de la Reine , deſtinée aux audiences
, dans laquelle eft un trône élevé fur quelques
gradins .
Les grands Seigneurs Golcondois font fuppofés
attendre la Reine ; ils font précédés par USBECK.
On commence par le choeur .
Chantons la Reine de Golconde ,
Qu'elle foit toujours
Les amours ,
La gloire & le bonheur du monde.
Usbeck annonce la Reine en avertiffant de fe
profterner. Elle arrive , le vifage couvert d'un
voile , accompagnée de Zélis , des autres femmes
de fa fuite , des Mandarins , Gardes , Amazones ;
elle eft précédée & fuivie par un cortège de Soldats
& d'Officiers Golcondois qui forment une marche
dans un genre d'exercice étranger à nos ufages.
Tous les grands fe profternent la Reine
monte à fon trône, en s'appuyant fur Zélis.Usbeck
dit :
Que le Général des François
Soit introduit dans le palais.
:
On ouvre les portes du palais ; Saint - Phar
entre précédé & fuivi d'une garde Golcondoife &
d'un cortège d'Officiers & de Soldats François..
Arrivé aux pieds du trône , Saint- Phar allure
la Reine du plus vif attachement de fa nation ; il
termine agréablement ce compliment par les
jolis vers fuivans ;
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Hé , quel François ne feroit pas enchanté
De remplir un traité que dicte la fageffe
Sous l'empire de la beauté !
Usbeck déclare à l'Ambaſſadeur , de la part de
la Reine , qu'elle veut renouveller avec la Nation
Françoife une alliance de paix. Saint- Phar , dans
un air que le choeur répéte , répond du zèle & des
bras de fes braves compatriotes pour défendre la
Souveraine contre les ennemis .
Zélis , après avoir pris l'ordre de la Reine ,
vient dire à Saint- Phar :
Ne quittez pas fitôt ce fortuné féjour ,
La Reine vous invite aux fêres de fa cour.
Après que l'Ambaffadeur eft retiré & toute la
Cour rentrée dans le palais , la Reine fe dévoile,
pour Zélis , en lui confiant que cet Ambaffadeur
eft ce François , ce guerrier , ce Saint- Phar en un
mot que fon coeur adore toujours. Les fentimens
de fa paffion & les mouvemens qu'elle a éprouvés
en revoyant ce premier objet de fa tendrelle , font
exprimés dans un air du genre de romance , ainfi
que prefque tout le corps de cet Opéra.
Sur ce que Zélis demande à la Reine quels
moyens elle emploiera pour favoir fi le coeur de
Saint-Phar elt fidèle à fes premiers feux , celle - ci
répond par cette agréable deſcription :
Tu connois ce gazon arrofé de mes larmes ,
Ce hameau , par mes foins élevé fous mes yeux ,
Ce boccage i plein de charmes ,
Ce bofquet fi délicieux ;
MAI 1766. 175
C'eft image des lieux où mon âme charmée
S'est vouée à l'objet que je n'ai pu bannir :
C'eſt-là que mon âme calmée
Jouit de fon reffouvenir , & c.
}
C’eft - là que la Reine projette de s'offrir aux
yeux de Saint- Phar le lendemain au lever de
l'aurore , fous la formé qu'elle avoit lorſqu'elle
le connut pour la première fois , & de redevenir
pour ce moment même Bergere , la même
Aline qui avoit touché fon coeur. Zélis doute
avec raifon , qu'il puifle en croire ſes yeux ; mais
la Reine ajoute :
Prends cet anneau : fi de ce gage
Il ne réconnoît pas le prix ,
>
Si le lien , fi l'inftant & le même bocage ,
Si fon Aline , offerte à les regards furpris ,
Ne dit rien à ce coeur , dont le mien eſt épris ;
Qu'il parte ..... il ne faura jamais que dans
Golconde
Son Aline n'aimoit , ne refpiroit que lui , &c
La Reine termine cette fcène par quatre couplets
de romance dont le fentiment d'une tendre
inquiétude fur la conftance de fon amant eſt le
fujet. Usbeck , pendant la ritournelle de l'air
précédent , entre fur la fcène ; il eft fuppofé parler
à Zelis , vers laquelle il s'eft avancé ; celle- ci
femble vouloir rendre compte de ce qu'Usbeck
eft venu lui apprendre , en difant :
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
O Reine !
LA REINE,
Je t'entends ; la fête eft commencée ,
Viens remplir le projet qui s'offre à ma pensée
Elles fortent , & , par un changement fubit
du théâtre , le ſpectateur fe trouve dans la place
publique où le paffe la fête .
Dans le commencement de cette fête , qui
paroît avoir pour objet d'amufer Saint- Phar , le
peuple de Golconde chante la paix & l'honneur du
nom François.Leur Général paroît d'abord dans un
kiofque ouvert qui donne fur la mer , où la jeuneſſe
Golcondoife lui préfente des fleurs . Lorsqu'il eft
arrivé vers le milieu du théâtre , entre les danfes
que forme cette jeunelle , Zélis lui préfente
deux bouquets , l'un de fleurs , l'autre de diamans ,
en chantant :
Dans nos climats l'éclat le plus divin ,
Plus qu'en tout lieu , fait briller la nature s
Voici les tréfors de fon fein ,
En voilà la parure.
•
On répéte ces vers en choeur & l'on danfe
pendant les ritournelles. Zélis fait prendre enfuite
à Saint-Phar le bouquet de fleurs & celui de diamans
chacun en particulier : le choeur répéte ce
qu'elle chante pour chacun de ces bouquets , &
T'on danfe dans les intervalles ; enfin Saint-Phar
'cédant à la vertu foporifique que contiennent
apparemment ces bouquets , s'endort après avoir
dis ;
>
MAI 1766. 173 .
Le parfum de ces fleurs , ces odeurs étrangères ,
Appefantiflent mes paupières ,
Le fommeil fur mes yeux vient verfer ſes pavots ,
Jouiffons un inftant des douceurs du repos.
Quand Saint-Phar eft endormi, on danfe & l'on
chante encore quelque temps ; on met à fon doigt ,
pendant cette dernière partie du Ballet , l'anneau
que la Reine a confié à Zélis dans la quatrième
fcène. Le premier acte fe termine , & Saint- Phar
endormi difparoît avec la décoration . Celle du
fecond acte repréfente un joli bocage , au fond
duquel eft un payſage charmant , un village fur le
revers d'une colline & un château dont les jardins
dominent fur la plaine entre le paysage & le
bocage eft un torrent fur lequel eft un pont fait
avec des arbres couchés fans art. Tour ce local
annonce un lieu de la France , & tous les perfonnages
danfans & chantans de cet acte font vêtus à
la françoiſe , dans le genre de bergerie galante.
L'inftant où commence cet acte eft le lever de
l'aurore. Une fymphonie peint le chant des poules ,
des coqs , & le bruit des divers animaux que réveille
la naiffance du jour.
On doit fuppofer que l'on a tranſporté Saint-
Phar endormi dans ce lieu , car il paroît encore
en cet état avec le changement de décoration. En
s'éveillant il dit :
Rêvé-je ? ... où fuis-je ? ... dans quels lieux ?
Que la nature paroît belle
En ce moment délicieux !
Le jour naît. .. il s'élève... il embrafe les cieux ,
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
L'air fe remplit d'une fraîcheur nouvelle ;
La terre femble reſpirer :
C Tout revit , tout fe colore ,
L'inftant invite à foupirer ;
Que de beautés vont éclore !
Le doux zéphir vient le jouer
Dans les perles que l'aurore
Aime à répandre pour parer
Le fein brillant de Flore.
Tout ici me rappelle un fouvenir charmant ;
Ce fut dans un même bocage ,
A la même heure , au même inftant ,
Que mon coeur partagea l'hommage
De l'amour le plus conftant.
Aline ! Aline ! ô doux momens !
Jamais fur un plus beau trône
L'amour n'éleva deux coeurs ,
Jamais plus belle couronne
Ne coûta moins aux vainqueurs ( 1 ), .
Tu parois , & tout annonce
Entre nous le plus beau feu ;
Un regard fit mon aveu ,
Un foupir fut ta réponſe.
Saint- Phar croit que c'eft en vain qu'il appelle ,
qu'il invoque fon Aline , puifqu'un eſpace im
menfe de mers les fépare l'un de l'autre.
( 1 ) C'eft fans doute pour fe conformer au conte , que
l'Auteur a expofé ainfi la facilité & la rapidité de cette
conquête.
MAI 1766. 175
Il apperçoit une jeune Bergère parée de fleurs ;
elle en porte une corbeille ; elle eft defcendue
de la colline ; elle paffe en tremblant fur le pont
chancelant. Touces ces circonftances rappellent
Aline à la mémoire de fon amant . Plus la Bergère
s'approche , plus il croit revoir les mêmes grâces ,
la même taille , les mêmes traits qui l'avoient
charmé dans Aline . Il n'ofe en croire fes yeux. Il
ne fait s'il dort encore ou fi l'éblouiffement d'un
prompt réveil égare les fens ; dans fon trouble il
nomme Aline. La Bergère , à ce mot , répond
comme quelqu'un qui fuppofe qu'on l'appelle .
SAINT- PHAR étonné.
Vous vous nommez Aline ?
ALINE.
C'eft mon.nom .
SAINT - PHAR.
Votre nom ?
ALINE.
Oui , Seigneur.
Saint -Phar, troublé , croit encore ſe tromper ;
il demande en quels lieux il eft la Bergère lui
répond :
Vous êtes ce Seigneur
Dont le jardin fur la plaine domine.
Saint- Phar.
SAINT - PHAR.
Eh bien , Saint -Phar !
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
I
ALINE.
Voici votre château.
Et moi j'habite ce hameau
Que nous cache cette colline.
Aline affure Saint - Phar de la vérité de ce qu'elle
dit ; tous les objets qu'il reconnoît le lui confirment
; il s'écrie :
Amour , amour , fi c'est un fonge ,
Que mes jours ne foient qu'un fommeil , &c.
Ce François , plus tendre que curieux , s'empreffe
de renouveller à fon Aline les proteftations
les plus vives de fon feu , fans s'inquiéter compient
& par quel prodige il retrouve à Golconde
ceite Bergère , le hameau qu'elle habitoit en
France & fon propre château à lui- même. Aline
de fon côté , s'engage de nouveau à faire le bonheur
de Saint-Phar , & lui en donne pour gage
un ruban & une fleur. Ce gage rappelle à Saint-
Phar celui qu'il lui avoit donné autrefois . Il regrette
de ne le pas avoir dans ce moment ; mais
il le trouve à fon doigt , il le rend avec tranſport
à celle à qui fon amour en avoit déja fait hommage.
L'un & l'autre chantent des duos , dans
lefquels ils expriment leur ancienne tendrelle &
leur nouveau bonheur . Lorfque Saint- Phar veut
s'informer des moyens & des caules de cette rencontre,
Aline fait un figné , & les Bergers paroilfent
defcendre de la colline , elle en prend occa❤
fion de fe féparer de fon amant ; il veut la fuivre ,
mais elle le lui défend expreflément , en promettant
qu'elle reviendra bientôt dans ce bocage ,
MAI 1766. 177
d'où elle lui recommande de ne ſe pas écarter.
Elle remonte promptement la colline , & laiffe
Saint - Phar au milieu des Bergers & des Bergères ,
auxquels il demande fi ils connoillent Aline. Uf
beck, travefti en Berger , répond :
Si nous la connoiffons !
Une Bergère , pour le prouver , ajoute ?
Ecoutez nos chanfons.
fa
En effet ils chantent en duo , en folo & en
choeur les louanges de cette Bergère , en exaltant
le bonheur que fa tendrelle , que ſa ſageſſe
& fa bienfaisance répandent fur leurs jours ; ce
qui doit donner à Saint- Phar une très - haute idée .
de la confidération que s'eft acquife cette Aline
qu'il avoit laiffée fimple Bergère. Les chants font
entremêlés de danfes . Un vieillard vient les interrompre
engrondant toute cette jeuneffe de ce qu'elle
danſe avant la fin du jour & pendant les heures
du travail : Usbeck avertit que telle eft la volonté
d'Aline qui a paru dans ces forêts. Et le Vieillard
dit alors :
Je le veux bien , pourvu qu'ils chantent
Et notre amour & fes bienfaits.
Beaucoup de fpectateurs fe font étonnés ici de
ce que Saint- Phar ne l'eft pas davantage d'entendre
parler ainfi de fon Aline , & de ce qu'il ne
foupçonne pas quelque myſtère fingulier dans tout
cela ; mais nous n'entreprenons que de rendre
compte de cet ouvrage , & non pas de l'examiner .
Saint-Phar chante un air fur le bonheur des
Bergers & de la vie champêtre : réflexion qui le
ramène à fon fentiment amoureux & à l'impar
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
rience qu'il a de revoir Aline de retour dans le
bocage. Usbeck lui chante une ariette , dont les
paroles expriment la préférence que donne l'a→
mour aux féjours champêtres fur les lambris dorés
en voici la fin , qui contient une penſée aſſez
délicate & agréable ment énoncée :
La fplendeur ,
La grandeur ,
L'importune ;
Et c'est ici qu'il vient fe confoler
De fe voir immoler à la fortune .
Pendant la danfe qui fuit cet air , Saint- Phar
impatienté , monte par le chemin qu'Aline a
parcouru ; il eft fuivi par des Soldats Golcondois
qui veilloient de loin fur fes démarches. Lorfque
Saint- Phar eft retiré , Usbeck avertit les Bergers &
les Bergères que la Reine eft fatisfaite de leur zèle ,
& chante avec eux , en fe retirant , une eſpèce
d'hymne , dont voici le premier couplet.
Aimons , aimons toujours
Notre Bergère ,
La plus chère ;
Aimons , aimons toujours
Celle qui règne fur nos jours , &c. &c.
Les premières fcènes du troisième acte ſe paffent
dans un falon intérieur du palais , conftruit
orné & meublé très - exactement dans le goût
indien. Saint-Phar y entre accompagné de SolMAI
1766. 179
dats Golcondois qui fe poftent en ſentinelle à toutes
les iflues de l'appartement . Il commence ainfi un
monologue dont l'air fait un très - bon effet muſical.
Suis- je en France ? fuis - je en Afie ?
A Golconde ou dans ma patrie ?
Je ne trouve dans mon coeur
Qu'incertitude & que fureur , &c.
Tout ce qui vient de fe paffer l'inquiete &
l'agite. Il doute fi ce n'eft pas un fonge ; il interroge
inutilement ceux qui paroiffent l'arrêter ;
tout redouble fon incertitude & ſes alarmes.
O toi ( pourfuit-il ) , que mon coeur adore ,
Et qu'il n'oublia jamais ,
Quoi ! je te perdrois encore ;
Et , frappé de nouveaux traits ,
Il ne reſteroit dans mon âme
Que l'ardent defir de te voir ;
Que la vérité de ma flâme
Et le vuide du désespoir !
Zélis vient offrir à Saint - Phar , de la part de
la Reine , fa main & fa couronne : il ne diffimule
point qu'Aline eſt tout ce qu'il adore & l'unique
objet de fes voeux. Zélis paroît indignée du refus
outrageant qu'il fait de fa Souveraine , & de la
balletle de fon choix . Saint- Phar ne le dément
point rien qu'Aline ne peut remplir les deurs. Il
paroît impatient de la conduite qu'on tient à fon
égard il en demande les raifons lorfque Zélis
lui annonce l'arrivée de la Reine. Elle eſt voilée
:
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
comme au premier acte. Zélis l'informe , enpréfence
de Saint Phar, du refus qu'il fait de fa main
& de fon Empire , en même temps de la cauſe de
ce refus . Saint Phar ne peut démentir ce que dit
Zélis . Il expofe , d'une façon touchante , le pou
voir invincible d'une première flamme.
J'ai rencontré celle qui n'étoit chère ,
J'ai retrouvé l'objet de tous mes voeux ;
Eft- elle moins ce que j'aime le mieux
Pour nêtre , hélas ! qu'une Bergère ? & c.
Il croit par ce langage offenfer la Reine ; mais
la tromper , gémir de fes dons , lui paroîtroit
l'offenfer davantage.
Cette Aline , que voile la pompe du rang fuprême
, eft bien éloignée de s'offenfer d'un aveu fi
flatteur. Après en avoir joui en fecret elle lève ſon
voile. Saint- Phar reconnoît , retrouve avec tranfport
fon Aline dans la perfonne de la Reine de
Golconde.
Si l'éclat du diadême
Peut ajoûter au bonheur ,
C'eſt à l'inftant que le coeur
Le reçoit de ce qu'il aime..
Les deux amans difent chacun ce couplet fur
un chant de romance . Saint - Phar témoigne fa
furpriſe à fon amiante .
Quoi vous régnez dans ce féjour ,
Mon Aline ? ah , c'eſt un preſtige !
MAI 1766.
181
A quoi la Reine répond ,
La fortune a fait un prodige
Pour en faire hommage à l'amour.
Ces deux feuls vers font toute l'explication que
l'Auteur a cru devoir donner de ſon ſujet & de
l'intrigue de fon Drame.
On entend un bruit confidérable . Usbeck entre
pour en annonçer la caufe ; ce font les Soldats
François qui , inquiets de leur Général , veulent
forcer la garde du palais. La Reine dit à Saint-
Phar de paroître pour calmer leurs alarmes , &
ordonne en même temps que les ſujets célébrent
par une fête le jour le plus heureux & le plus bril
lant de fa vie.
Un inftant préfente au fpectateur , par un chan
gement de théâtre , l'extérieur du palais dans
lequel l'autre fcène fe palloit , & l'on voit dans une
place publique des troupes Françoifes qui menacent
d'en venir aux mains avec une garde Golcondoife
qui défend la porte du palais. Saint - Phar paroît
fur un perron élevé ; il arrête l'impétuofité de fes
Soldats , en les invitant à partager les plaifirs
d'une fête charmante & à être auffi heureux que
lui. Les troupes fe retirent & la scène eft encore
tranfportée fur le champ dans un jardin totalement
afiatique , tant par les arbres & les fleurs ,
que par le kiofte élégant & magnifique qui le
termine .
Pendant cette fête , à laquelle affiftent & contribuent
les Officiers & Soldats François , ainfi
que tous les Ordres de l'Empire de Golconde
depuis les Grands jufques aux Bergers & aux Matelots
, fe fait l'inauguration de Saint-Phar, devenu
l'époux de la Reine.
182 MERCURE DE FRANCE.
N. B. Depuis que ce Poëme a paru on
a déja fait tant d'obfervations dans le public
, que cela nous difpenfe prefque d'en
faire . Nous avons cherché à donner dans
notre extrait tout ce qui peut mettre nos
lecteurs en état de juger fainement de la
conftitution du Drame , de la marche du
fujet & de celle des fcènes ; en même .
temps de la nouvelle forme qu'occafionne
néceffairement le nouveau genre de mufique
que l'on tente aujourd'hui d'étendre
de l'Opéra bouffon à l'Opéra héroïque.
Voilà à peu-près tout ce qu'on doit exiger
de nous en cette occafion . Puiffe encore
l'humeur des partifans outrés du vieux ou
du nouveau genre , nous faire grace fur le
peu ou fur le trop qu'ils croiront que nous
en aurons dit.
و
Nous ne pourrions cependant , fans trahir
le même fentiment de juftice & de
vérité qui nous a fait donner précédemment
tant d'éloges vrais & mérités à l'eftimable
Auteur du Philofophefans le favoir,
le défendre , dans la Reine de Golconde
contre quelques reproches qui paroiſſent
trop unanimes. Par exemple , on nous
foupçonneroit de mauvaife foi , fi nous
entreprenions de juftifier une certaine obfcurité
qui eft répanduë fur toute la marche
du fujet de ce Drame , faute de quelMAI
1766. 183
ques éclairciffemens indifpenfables. Il doit
être toujours défendu à l'Auteur dramatique
de fouftraire , dans les expofitions , ce
qu'il eft permis au fpectateur d'ignorer . Il
eft certain qu'on pourroit , fans rougir ,
n'avoir pas lu le conte d'Aline , quelqu'agréable
& quelque ingénieux que foit ce
joli ouvrage , on n'en devoit donc pas fuppofer
une connoiffance fiuniverfelle qu'elle
difpenfât de fonder & d'éclaircir bien des
chofes dans ce Drame qui ne peuvent
avoir lieu fans le fecours du merveilleux ,
lequel cependant n'y eft point employé.
Comment ne pas avouer l'effet peu agréable
dans le lyrique , des fréquentes réticences
qui découpent trop le peu de dialogue
auquel laiffent place les romances ? Il
en eft de même de quelques négligences
de verfification , même de ftyle , malheureufement
fenfibles dans le ton héroïque .
L'intérêt du goût , qui ne marche déja
plus fur nos théâtres que d'un pas chance→
lant , contraint de faire mention ici de
quelques - unes de ces remarques critiques ,
afin d'oppofer , autant qu'il eft en nous ,
un frein à l'ardeur avec laquelle fe portent
à toutes fortes de licences nos , jeunes
Auteurs , fur- tout lorfqu'ils s'y croient autorifés
par l'exemple de ceux dont les
ouvrages ont été couronnés du grand
134 MERCURE DE FRANCE.
fuccès. Indépendamment de l'eſpèce de
garantie que nous avons dans le fond
d'efprit & de talens de l'Auteur du nouvel
Opéra , nous fommes perfuadés que la
feule confidération que nous venons d'alléguer
, l'empêchera d'être bleffé des avis
dont nous ne fommes ici que les échos
& qu'il ne nous appartiendroit pas de lui
donner de nous- mêmes.
Le même motif nous oblige d'ajouter
encore , que l'on rifqueroit peut-être de
laiffer retomber notre théâtre dans l'ancienne
barbarie de goût , que nous avons
à reprocher à quelques nations de l'Europe
moins policées que nous à cet égard , fi
l'on s'accoutumoit à fe permettre , permettre même
dans l'Opéra , des changemens de fcène
tels que plufieurs de ceux que l'on voit
dans la Reine de Golconde . Nous entendons
par -là , les changemens fubits de l'intérieur
à l'extérieur d'un lieu , fans qu'il y ait le
temps idéalement vraisemblable pour que
les Acteurs puiffent s'y tranfporter ; vraifemblance
qui ne peut guères avoir lieu
que par les entr'actes , toutes les fois que
le pouvoir furnaturel ne les opère pas .
Malgré l'extrême licence que l'on a accordée
aux Opéras, ceux dans lefquels la magie
& la féerie ne font pas en jeu , tel que
celui- ci , rentrant dans l'ordre ordinaire
MAI 1766.
185
des chofes , doivent être affujettis aux
règles communes du dramatique.
OBSERVATIONS fur la Mufique , fur les
Ballets & fur le Spectacle du nouvel
Opéra.
A travers les rumeurs & les contradictions qui ,
comme nous l'avons déja dit , fermentent prefque
toujours pendant les premières repréfentations
d'un Opéra nouveau , on ne peut difconvenir
qu'il n'y ait dans celui- ci des chofes fort agréables
& en affez grand nombre. L'Auteur a déja fait
des preuves certaines à cet égard ; une nouvelle &
tout auffi convaincante, eft le nombre des auditeurs
qu'il y a eu jufqu'à préfent. La critique parle beaucoup,
fouvent très - haut , s'agite , mais revient fur
fon objet ; au lieu que l'ennui fouffre , fe tait , fort
& ne revient plus.
Cette mufique eft - elle convenable à la scène
à laquelle on effaye de l'adapter ? Ceci eft une
queſtion dont nous parlerons dans un moment ,
que nous nous garderons bien de décider , mais
fur laquelle probablement le public va bientôt
prononcer. Pallons à l'exécution de l'ouvrage.
Mlle ARNOULD orne le rôle d'Aline des dons
touchans du fentiment , des grâces de fa figure &
de fon talent fous le double aſpect de Reine & de
Bergère. Quel que foit le fort de cet Opéra , M.
186 MERCURE DE FRANCE .
LARRIVÉE a fait décider le triomphe de l'acteur
dans le rôle de Saint- Phar. On abrége cet éloge ,
qui n'eft qu'une juftice très- exacte , parce qu'on
l'affoibliroit en l'étendant davantage.
1
Le rôle d'Usbeck n'étant , par fa pofition dans
le fujet , qu'un rôle ſecondaire , eft moins officieux
pour M. LEGROS ; mais deux ariettes que l'on y a
placées font très - propres à faire jouir l'auditeur
de tout l'éclat de cette belle voix .
Les Ballers font variés & agréables. Un accident
confidérable prive pour quelque temps de
M. D'AUBERVAL. M. LANNI , pour réparer cette
privation , s'eft prêté à y danſer avec Mlle PESLIN,
dont le public aime , avec raiſon , le zèle & le
talent. On a retrouvé les aimables enfans dont
nous avons déja parlé précédemment , pour venir
encore au fecours des dérangemens qu'a éprouvé
le Ballet par des conjonctures forcées , & le public
voit toujours avec le même plaifir ces talens
nailfans qui s'élèvent avec tant de fuccès . Dans les
Ballets du genre férieux ou héroïque , ſe diftinguent
M. VESTRIS , qui avoit déja reparu
avec éclat dans Hypermnestre , & M. GARDEL ,
dans lequel le public continue d'applaudir des
progrès dont il jouit déja depuis allez long-temps
à chaque nouveauté.
On auroit defiré que , dans les divertiffemens
de cet Opéra où l'on introduit des Golcondois ,
ΜΑΙ 1766 . 187
la compofition & l'exécution des entrées eût eu
un caractère étranger , ou du moins éloigné des
danfes ordinaires de tous les Ballers d'Opéra.
Si la Danfe eft , dit- on , un art , elle doit ;
comme les autres , tels que la Poéfie , la Peinture
& la Mufique , par une combinaiſon de fes
propres moyens diverſement modifiés , préfenter
divers caractères fans fortir de fes règles fondamentales,&
fans emprunter les contorfions bifarres
& les caricatures que l'on nous a fait voir il y a
quelques années , au théâtre de la foire ,fous le nom
de Ballet Chinois , ce qui feroit déplacé dans des
fêtes d'où le genre héroïque doit bannir la bouffonnerie
. Nous ne fommes pas en état de rendre
raifon de cela . Si la Danfe eft véritablement un
elle doit en effet avoir cette faculté. C'eft aux
Maîtres de cet art à favoir fi cela eft poffible , &
dans ce cas à fatisfaire les critiques . On a donné
aux marches des Soldats afiatiques qui font cortége
cet air étranger ; cela a fait ſentir davantage
peut être ce qui manquoit à la danfe pour l'enfemble
& la vérité de l'effet .
art ,
On n'a pas , à beaucoup près , le même reproche
à faire aux autres parties du ſpectacie. On a
cherché à rendre l'exacte vérité du coftume dans
les habits ,lefquels ont été faits fur des deffeins exacts
même fur des modèles tirés du pays même. On
a parfaitement bien repréſenté la magnificence
& la richeffe afiatique , jufques fur les vêtemens
188 MERCURE DE FRANCE.
des nombreux cortéges qui forment la pompe de
cette repréſentation. Les mêmes foins & la mêmé
dépenſe ont été prodigués pour les décorations.
Une place publique , un kiofque élevé fur le bord
de la mer , une falle , où tout ce qui la meuble
eft copié d'après des objets réels du pays ,
un extérieur de palais , un jardin & un kioſque
dont l'effet eft charmant & qui tranſporté le ſpectateur
dans le fein de l'Inde , enfin , tout peint
avec nobleffe & agrément la nature & l'art d'un
climat étranger & fort différent du nôtre. On
connoît à préſent toute l'excellence des talens de
ceux qui exécutent les différentes parties des décorations
de ce ſpectacle. Celle du falon aſiatique &
du bocage européen , terminé par le plus agréable
paylage , ont été peintes d'après des delfeins
& efquiffes du célèbre M. BOUCHER , premier Peintre
du Roi ; on doit juger ce que cela ajoute ,
au mérite d'une fidèle & favante exécution.
L'invention des autres , chacune dans leur genre ,
n'eft pas moins caractéristique & très - heureuſement
adaptée aux meilleurs effets de la perfpective
théâtrale.
La fingularité , la variété & la magnificence de
ces diverfes parties du fpectacle produifent , de
l'aveu général , un grand effet , auquel la nouveauté
ajoute quelque chofe de piquant qui fou
tient le plaifir & donne le defir de le revoir.
MAI 1766; 189
N. B. C'est particulièrement en cette
Occafion que l'on doit les plus grands éloges
aux foins & à la dépense que l'on employe
à préfent pour le fpectacle de l'Opéra.
Par- là , & encore plus par le choix
d'un ouvrage de deux Auteurs favorifés
des applaudiffemens fur d'autres théâtres
par les amateurs mêmes de l'ancien genre
lyrique , on n'a laiffé rien à defirer
mettre le public en état de fe déterminer
définitivement fur la préférence d'un
genre à l'autre.
pour
On peut aujourd'hui examiner & difcuter
fainement la comparaifon entre ce
qu'on appelle la monotonie de nos anciens,
monologues , du récitatif de dialogue
dans les fcènes de nos Opéras , & le retour
néceſſaire du même chant à chaque couplet
des romances qui font ordinairement le fil
des fcènes dans le nouveau genre . On peut
juger fi la coupe qu'exigece ftylede romance
dans la verfification eft auffi favorable à la
liaifon néceffaire du dialogue , à l'expreffion
la plus naturelle des nuances & même
des grands mouvemens qui fe varient & qui
fe contraftent quelquefois d'un moment à
l'autre dans les paffions ? fi les ariettes , qui
tranchent fubitement & qui fe découpent
fur le fond général d'une fcène , font plus
190 MERCURE DE FRANCE .
fatisfaifantes pour le goût que ces airs
mefurés qui paroiffent naître & fe former
du fein même de l'ancien récitatif auquel
ils fe marient , tels qu'arrachez de mon
coeur dans Dardanus , & tels enfin qu'il
s'en trouve dans tous nos bons Opéras ?
enfin , pour fe fervir d'une comparaifon
toujours jufte entre des arts toujours analogues
, fi le pinceau d'un excellent payfa
gifte , ou celui de l'admirable Peintre du
père de famille , fans changer de manière
& de génie dans la compofition , eût été
également ou même plus propre à peindre
' les batailles d'Alexandre , les amours des
Dieux & des Bergers héroïques , que celui
des Lebrun , des Mignards , des Lemoine ,
&c. &c.? Tel eft aujourd'hui l'objet qui pa
roît occuper le public , & fur quoi il n'appartient
qu'à lui de prononcer.
On a entendu , les Jeudis , dans un air
détaché , le début de Mlle BEAUVAIS .
Nous avons déja parlé de cette belle voix
dans les derniers articles du Concert Spirituel
. Nous l'avons annoncée comme du
premier ordre pour le volume. Le théâtre
n'a rien changé au jugement des amateurs
fur cette voix , & nous pouvons l'annoncer
encore comme du premier ordre pour
la qualité & le caractère du fon , le plus
touchant , le plus expreffif que l'on ait
MAI 1766. 191
entendu depuis la célébre Mlle LEMAURE.
Une timidité , qui jufqu'à préfent paroît
infurmontable , dérobe une partie de ces
rares qualités , ou du moins ne les laiffe
qu'entrevoir par éclairs. Jamais timidité
ne parut moins fondée. Si les avantages
de la figure fervent à faire valoir les
talens , celle de cette Débutante eft noble
, marquée fans dureté , la taille de la
grande hauteur , & très - majeftueufe. A
travers même fon extrême timidité on
peut foupçonner en elle , un fentiment intérieur
qui donneroit des grâces & de l'expreffion
à fon maintien .
COMÉDIE FRANÇOISE.
DEPUIS la rentrée , on a donné plufieurs
des meilleures Tragédies du répertoire
courant , dans lefquelles Mlle DUBOIS a
joué les rôles de fon emploi. Il femble
que les principaux Acteurs tragiques de ce
théâtre faffent , à l'envi & avec beaucoup
de fuccès , les plus grands efforts pour
réparer , autant qu'il eft poffible , la perte
de Mlle CLAIRON , dont la fanté a déterminé
indifpenfablement la retraite. Les
talens de cette Actrice , peut-être un jour
192 MERCURE DE FRANCE.
templacés mais peut- être jamais ſurpaſſés ,
rendront toujours fa mémoire célébre &
chère aux amateurs de notre ,théâtre.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a donné fur ce théâtre une nouveauté
intitulée : les Pêcheurs : nous ne
pouvons en rendre compte , parce qu'elle
a été interrompuë après la première repréfentation
par l'indifpofition d'un Acteur.
SUPPLÉMENT à l'article des fpectacles.
Avis fur une nouvelle édition de la Partie de
challe d'Henry IV , Comédie en trois actes , par
M. COLLÉ.
LA première édition de cette Pièce , dont
nous avons précédemment rendu compte
avec éloges , & pour laquelle nous en aurions
toujours à ajouter , ayant été enlevée
en trois semaines , on en a fait une
feconde. Comme nous préfumons que
beaucoup de gens , qui n'ont pu avoir de
la première , feront empreffés à profiter de
celle- ci , on avertit que cette Pièce , qui
fait
MAI 1766. 193
faitpartiedu théâtre defociété de M. COLLE,
ne fe débite & ne fe vend plus , ainfi que
ledit théâtre de fociété , que chez Gueffier
fils , Libraire , rue de la Harpe , vis- à- vis
la rue Saint Severin : c'eft auffi le feul
Libraire chez lequel on trouvera des exemplaires
de la Veuve & du Roffignol , Pièces
qui font partie du même théâtre.
Nous avons lieu de croire obliger nos
lecteurs en les mettant à portée d'avoir ce
théâtre , dans lequel il n'y a aucune Pièce
qui ne porte le caractère du talent reconnu
de l'Auteur , & .qui conféquemment ne
fourniffe une lecture agréable : ce théâtre
d'ailleurs eft une reffource pour les particuliers
qui s'amufent à jouer la comédie ;
il leur fournit un moyen de plus de varier
leur amuſement.
I
194 MERCURE DE FRANCE. 1
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE FONTAINEBLEAU , le 13 Décembre 1765 .
LE 8 de ce mois le Roi a envoyé des ordres
pour arrêter cinq Officiers du Parlement de Bretagne
, & Sa Majesté a fait expédier des lettres
patentes adreffées au même Parlement pour lui
enjoindre d'inftruire le procès defdits Officiers .
Sa Majefté a expédié le même jour des ordres
pour que les Officiers de ce Parlement fe rendif
fent au Palais le 12 & y procédaffent à l'enrégiftrement
d'une déclaration qui règle les fuites de
l'abonnement accordé aux Etats , & par laquelle
les Officiers du Parlement , qui avoient donné
leur démiffion , étoient autorisés à continuer leur
fervice ordinaire après qu'ils auroient enrégiftré
ladite déclaration. L'aflemblée fe tint en conféquence
le 12, & fut terminée par un acte figné de
prefque tous ces Officiers , par lequel ils ont déclaré
qu'ils ne pouvoient enrégiftrer la déclaration,
& qu'ils perfiftoient dans leur acte de démiſſion ,
da 22 Mai précédent . Sa Majefté leur a fait favoir
que fon intention étant de difpofer de leurs offices ,
ils euffent à fe retirer de la ville de Rennes .
Le is le Roi a nommé trois Confeillers d'Etat
& douze Maîtres des Requêtes pour tenir le Parlement
de Bretagne & y adminiftrer la juftice juf
1
MAI 1766. 195
qu'à ce qu'il ait été pourvu aux offices vacans . Ils
ont été préfentés le 16 à Sa Majefté par le Vice-
Chancelier & ils fe font rendus à Rennes pour y
ouvrir leurs féances vers la fin de ce mois.
Le 19 la Cour a pris le deuil pour onze jours à
l'occafion de la mort du Duc de Cumberland .
Le Roi a accordé la place de Confeiller d'Etat ,
vacante par la mort du fieur d'Auriac , au fieur
Méliand , Intendant de Soiffons , qui a été préfenté
à cette occaſion à Sa Majeſté les de ce mois
par le Vice-Chancelier.
Le Roi a accordé le 4 deux brevets de Confeillers
d'Etat , l'un au fieur Félix , Contrôleur Général
de la Maifon de Sa Majefté , l'autre au Marquis
de Roux , Négociant - Armateur de la Ville de
Marſeille .
Sa Majesté a nommé le Marquis de Bloffet ,
ci -devant Miniftre du Roi à la Cour de Londres .
fon Miniftre Plénipotentiaire auprès du Grand
Duc de Tofcane . Il a eu l'honneur de remercier
à cette occafion Sa Majefté , à qui il a été préſenté
le 12 par le Duc de Praflin .
Sa Majefté a donné l'Abbaye de Cercamp ,
Ordre de Cîteaux , Diocèfe d'Amiens , à l'Archie
vêque de Rheims ; celle de Cheminon , même
Ordre , Diocèfe de Châlons - fur- Marne , au Comte
de Welbruck , Chanoine des Eglifes de Liege &
de Munſter ; celle de Longvilliers , même Ordre ,
Diocèle de Boulogne , à l'Abbé d'Arvillars celle
de Notre- Dame des Colonnes , Ordre de Saint
Benoît , Diocèfe de Vienne en Dauphiné , à la
Dame de Virieu , Religieufe de la même Abbaye ;
celle de Poulangy , même Ordre , Diocèfe de
Langres , à la Dame de Scepeaux , Prieure de
Ronceray , & celle de Bertaucourt , Ordre de
I ij
す
196 MERCURE DE FRANCE.
Saint Benoît , Diocèle d'Amiens , à la Dame de
Carondelet , Religieufe de la même Abbaye.
Le Roi a nommé l'Abbé Verrier de Ligneri à la
place de Chapelain de Sa Majefté , vacante par la
démiffion de l'Abbé Gellée ; l'Abbé du Pont de
Compiegne fuccède à l'Abbé de Ligneri dans la
place de Clerc de la Chapelle.
Le 12 la Cour a pris le deuil pour onze jours à
l'occafion de la mort de la Princeffe Sophie - Dorothée
, Margrave de Brandebourg - Schwedt & foeur
du Roi de Pruffe .
Le premier de ce mois le Comte de la Marmora
, Ambaffadeur du Roi de Sardaigne , eut
La première audience du Roi , à qui il préfenta fes
lettres de créance : il fut conduit enfuite à celles
de la Reine & de la Famille Royale . Le même
jour le Baron de Gleicken , Envoyé Extraordinaire
de Danemarck , préfenta au Roi , de la part de
Sa Majefté Danoiſe , trente gerfaults d'Iſlande .
Du 18 Janvier 1766.
Le fieur Feydeau de Marville , Confeiller d'Etat
, & le fieur Dupleix de Bacquencourt , Maître
des Requêtes , s'étant acquittés de la commiffion
importante dont ils ont été chargés par le Roi
auprès de fon Parlément de Navarre , font rèvenus
depuis quelques jours & ont rendu compte de
leurs opérations à Sa Majeſté dans le Confeil des
Dépêches qui s'eft tenu le 27 du mois dernier. Le
Roi , content de leur conduite , a bien voulu leur
en témoigner ſa ſatisfaction , & a accordé ſur le
champ au fieur de Marville l'entrée en fon Conſeil
Royal , & au fieur de Bacquencourt l'Intendance
de la Rochelle actuellement vacante , avec l'expectative
de la première Intendance importante qui
viendra à vaquer,
MAI 1766. 197
Le Roi a accordé les grandes entrées au Duc de
Chartres , & celles de fa Chambre au Duc de
Lorges , ancien Menin de Monfeigneur le Dauphin
, & au fieur Feydeau de Marville ; Sa Ma
jefté a accordé la même grace aux Menins de feu
Monfeigneur le Dauphin , qui lui ont été préſentés
le 3 de mois.
Leurs Majeftés ont pris , le 11 de ce mois , le
deuil pour onze jours à l'occafion de la mort du
Prince Frederic- Guillaume , frère du Roi d'Angleterre.
Le 7 le Comte d'Argental , Miniftre Plénipotentiaire
de l'Infant Duc de Parme , fut admis à
l'audience de Leurs Majeftés & de la Famille
Royale , & remit à Leurs Majeftés fes lettres de
créance .
Le fieur Pelletier de Morfontaine , qui a été
remplacé dans l'Intendance de la Rochelle par le
fieur Dupleix de Bacquencourt , a paílé à celle de
Soiffons .
Du 8 Février 1766 .
On a appris , par un courier dépêché de Cop .
penhague le 14 du mois dernier , que le Roi de
Danemark étoit mort la nuit précédente à une
heure & demie , & que , le même jour , on avoit
proclamé le Prince Royal , fon fils , Roi de Danemarck
, fous le nom de Chriftian VII . Fréderic
V, Roi de Danemark & de Norwege , étoit né
le 31 Mars 1723 , & avoit été couronné le
4 Septembre
1747. Il avoit épousé en 1743 la Princeſſe
Louife , fille du feu Roi d'Angleterre Georges III ,
morte le 19 Décembre 1751 , dont il a eu le
Prince Chriftian , aujourd'hui Roi de Danemarck ,
& trois Princeffes vivantes : il avoit épousé en
fecondes noces , le 26 Juin 1752 , la Princeffe
Julie-Marie , dernière foeur du Duc règnant de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Brunswick & de Wolfenbuttel , dont il a eu le
Prince Fréderic , aujourd'hui âgé de douze ans &
demi . Leurs Majeftés prendront demain le deuil
pour trois femaines à l'occafion de cette mort.
Le Roi a accordé les entrées de la Chambre au
Maréchal de Clermont- Tonnerre , & au Marquis
de Durfort- Civrac , Amballadeur Extraordinaire
de Sa Majesté auprès du Roi des Deux - Siciles .
DE PARIS , le 29 Novembre 1765 .
On écrit de Thionville que , le 4 de ce mois
le Régiment Dauphin , Dragons , qui eft en garnifon
dans cette Place , fit célèbrer dans l'églife
paroifliale une grand Melle folemnelle pour demander
au Ciel le rétabliffement de la fanté de
Monfeigneur le Dauphin. Le Comte de Vaux ,
qui commande dans la Province en l'abfence du
Marquis d'Armentieres , aflifta à cette cérémonie,
ainfi que Etat - Major de la Place , tous les Militaires
qui fe trouvoient dans la ville , & un grand
nombre d'autres perfonnes. Les Dragons fe font
d'eux - mêmes impofé un jeûne folemnel à cette
occafion , & la plupart d'entre eux ont diftribué
aux pauvres leur paie de ce jour- là.
La Compagnie des Arquebufiers de Châlons en
Champagne , créée en 1357 par Charles V , alors
Dauphin & Régent du Royaume , pour la garde
de fa perfonne , a fait célèbrer , le 21 de ce mois ,
dans l'églife des Pères Auguftins de la même ville,
une Melle folemnelle pour demander à Dieu le
rétabliflement de la fanté de Monfeigneur le
Dauphin.
Du 16 Décembre.
Le Marquis de Souvré , Chevalier , Commandeur
des Ordres du Roi , fe rendit , le 2 de ce
!
MAI 1766: 199
&
mois , au Convent des Religieux de l'Obſervance ,
où , revêtu du manteau & du collier de l'Ordre
de Saint Michel , il préfida au Chapitre des Chevaliers
de cet Ordre en qualité de Commiflaire
des Ordres du Saint Efprit & de Saint Michel ,
affiſta avec eux au Service qu'on célèbre tous les
ans , le premier Lundi de l'Avent , pour le repos
de l'âme des Rois , des Chevaliers & Officiers de
l'Ordre défunts. Avant l'office divin le Marquis
de Souvré reçut Chevaliers le fieur Marion ,
Dé- *
puté de la Ville de Saint-Malo & ancien Député
du Tiers-Etat de Bretagne ; le fieur Brianciaux ,
Négociant-Armateur de Dunkerque , & le fieur
Quevane , Confeiller du Roi , Eflayeur général
des monnoies de France.
On a ordonné dans tout le Royaume des Prières
publiques pour le rétabliſſement de la ſanté de
Monfeigneur le Dauphin. Les différens Corps de
toutes les Villes ont donné dans cette occafion ,
chacun à l'envi , les marques les plus édifiantes
de leur attachement pour la Famille Royale , &
en particulier de leur zèle pour la confervation
des jours précieux de Monfeigneur le Dauphin.
Le 11 , jour indiqué par le fieur le Bel , Recteur
de l'Univerfité de cette ville , pour l'affemblée
générale de ladite Univerfité & pour la Proceffion
qui fe fait annuellement , il a été arrêté d'une
voix unanime que tous les Membres , actuellement
au nombre de plus de fix cens , fe rendroient
fur le champ en proceffion dans l'églife de Sainte
Genevieve , & le profterneroient aux pieds des
aurels pour y demander à Dieu la confervation des
jours précieux de Monfeigneur le Dauphin il a
été arrêté en même temps que les Facultés fupérieures
& les quatre Nations feroient célèbrer chacune
une Meffe folemnelle ; que pendant neuf
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
1
jours on diroit dans tous les Colléges une Meſſe
& un Salut auxquels affifteroient les Maîtres & les
Ecoliers , & que , pour joindre les bonnes oeuvres
à la prière , on feroit une quête générale dont les
deniers feroient remis entre les mains du Recteur
pour être diftribués aux pauvres étudians ; en conféquence
l'Abbé Xaupi , Doyen de la Faculté de
Théologie , a indiqué la meſſe folemnelle pour le
14 · elle a été célébrée le matin à la chapelle de
Sorbonne avec la plus grande folemnité & un
concours extrordinaire de Docteurs .
Les fix Corps des Marchands de cette ville
ont fait célébrer en l'Eglife des Prêtres de l'Oratoire
une neuvaine pour le rétabliſſement de
la fanté de Monfeigneur le Dauphin . Elle a
commencé le 12 , par une grand' meffe folemnelle
à laquelle le Lieutenant Général de Police ,
l'Avocat du Roi & le Procureur du Roi ont
affifté.
DE VIENNE , le 8 Février 1769 .
Léopold , Comte de Daun & du Saint Empire ,
Prince de Thiano , Chevalier de l'Ordre de la
Toifon d'Or , Grand'Croix de l'Ordre Militaire
de Marie - Thérèſe , Confeiller Intime Actuel ,
Chambellan , Miniftre d'Etat pour les Affaires
intérieures , Maréchal des Armées de Leurs Majeftés
Impériales & Royale , Préfident du Confeil
des Guerres , Colonel propriétaire d'un Régiment
d'Infanterie , Directeur en chef de toutes les Académies
Militaires , &c . eft mort ici le រ de ce
mois.
DE LONDRES , le 7 Mars 1766.
Le Duc de Richmond , Ambaffadeur du Roi à
la Cour de France , eft arrivé ici le 22 du mois
dernier avec la Ducheffe fon époufe.
MAI 17'66 . 201
K
Une femme qui depuis fix femaines avoit perdu
l'ufage de la parole & étoit attaquée de violentes
convulfions , fut électrifée ici le premier de ce
mois , en préſence de beaucoup de monde : elle
n'eut pas plutôt reçu trois ou quatre commotions
électriques à la bouche qu'elle recouvra l'ufage de
la parole , & fes mouvemens convulfifs n'ont plus
reparu .
DE LA HAYE , le 11 Mars 1766 .
Le 8 de ce mois , jour anniverſaire de la naiffance
du Prince de Naffau , Son Alteſſe ayant dixhuit
ans accompli , fut inftallée dans les dignités
de Stadhouder , Capitaine Général & Amiral
Général de ces Provinces . Le même jour les
Etats Généraux envoyerent deux députations ſolemnelles
, l'une à l'Ambaffadeur de France , &
l'autre à celui d'Angleterre pour leur notifier cet
événement,
DE BRUXELIES , le 13 Février 1766 .
Le Comte de Lupcourt Drouville , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi de France auprès du Gouvernement
de ces Provinces , arriva ici le 7 de ce .
mois. Hier il fut conduit à l'audience du Prince
Charles de Lorraine , notre Gouverneur , à qui
il préfenta fes lettres de créance : il eut l'honneur
de dîner le même jour avec Son Alteſſe Royale.
le
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 26 Février 1766 .
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent
9 de ce mois , le contrat de mariage du Marquis
de Beauffan , Exempt des Gardes du Corps
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
du Roi , Compagnie de Luxembourg , avec Demoifelle
fille du fieur du Vaucel , Tréforier des
Aumônes ; & le 23 , celui du Comte de Brancas
avec Demoiselle de Lowendhal , fille du feu
Comte de Lowendhal , Maréchal de France .
Le Roi a nommé , pour fon Ecuyer ordinaire ,
le Marquis d'Heudreville , qui a été préſenté en
cette qualité à Sa Majesté.
Le 15 , jour anniverfaire de la naiffance du
Roi , on a chanté à cette occafion un Te Deum
dans l'églife de Notre- Dame , paroiffe du château.
Le Comte de Noailles , Gouverneur de
cette Ville , y a affifté , accompagné des Officiers
du Bailliage : il a enfuite allumé le feu qui avoit
été préparé vis - à - vis du portail de l'églife . La
garde des Invalides , qui s'y étoit rendue , a fait
plufieurs décharges de moufqueterie.
Sa Majefté ayant accordé au Marquis de Laval
les honneurs du Louvre , la Marquife de Laval a
eu l'honneur d'être préfentée le 16 à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale par la Ducheile de
Laval , & elle a pris le tabouret . Le même jour
la Comteffe de Baune & la Comtelle de Crenay
ont été préfentées auffi à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale , la première par la Comteffe de
Noailles , Dame d'Honneur de la Reine , & la
feconde par la Marquife de la Tour du Pin , fa
mère.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Saint- Omer
l'Abbé de Conzié , Vicaire Général du Diocèſe de
Senlis ; & Sa Majeſté a donné à l'Evêque de Fréjus
l'Abbaye du Mont -Saint - Quentin , Ordre de
Saint Benoît , Diocèle de Noyon .
Le 23 le Comte de Mellet a prêté ferment entre
les mains du Roi pour le Gouvernement dư
Maine , du Perche & du Comté de Laval.
MAI 1766 . 203
La Vicomteffe de Laval a été préfentée à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale par la Ducheffe de
Laval.
L'Académie Royale des Sciences préfenta au
Roi le 16 un nouveau volume de fes Mémoires
pour l'année 1759 ; c'eſt le troisième de ceux que
les fieurs le Roi , de Lalande , Tillet & Bezout
avoient été chargés de rédiger . Le fieur de Lalande,
Membre de cette Académie , eut auffi l'honneur
de présenter à Sa Majefté la Connoiffance des
mouvemens célestes pour l'année 1767. Le fieur
d'Après de Mannevillette , Capitaine des Vaiffeaux
de la Compagnie des Indes & Correſpondant de
la même Académie , a auffi préſenté au Roi un
Mémoire fur la Navigation de France aux Indes
& fur le retour , avec deux cartes relatives à cet
ouvrage.
Du premier Mars.
La Reine a eu ces jours derniers un rhume
accompagné de fiévre ; une légère faignée a arrêté
les progrès de cette indifpofition. Sa Majefté fe
trouve aujourd'hui beaucoup mieux.
Du s .
La maladie dont la Reine eft attaquée depuis
quelques jours, a pris le caractère d'une fluxion de
poitrine. Les redoublemens de fiévre & les autres
accidens ont obligé les Médecins d'ordonner plufieurs
faignées & l'on a eu recours aux remédes
les plus efficaces ; cependant la nuit du 3 au 4
ayant été plus orageufe que les précédentes , la
Reine a defiré recevoir le faint viatique , qui lui a
été adminiftré hier à fix heures & demie du foir
par l'Evêque de Chartres , premier Aumônier de
Sa Majefté. Elle s'eft trouvée plus calme pendant
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
le reste de la foirée : le redoublement eft venu plus
tard que le précédent , & il y a eu plufieurs évacuations
falutaires.
Demain le Roi prendra le deuil pour fix mois
à l'occafion de la mort du Roi de Pologne , Duc
de Lorraine & de Bar.
Les Confeillers d'Etat & les Maîtres des Requêtes
que le Roi avoit envoyés à Rennes pour
tenir le Parlement de Bretagne en arrivèrent le
25 du mois dernier & furent préfentés à Sa Majefté
par le Vice - Chancelier.
Le 2 de ce mois l'Abbé de Veri , Auditeur de
Rote , a pris congé du Roi pour retourner à Rome :
il a eu l'honneur d'être préſenté à Sa Majesté par le
Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant
le département des Affaires Etrangères.
Le même jour le Roi ainfi que la Famille Royale
a figné le contrat de mariage du fieur de la Bourdonnaye
, Confeiller au Parlement , avec Demoifelle
d'Ormeſſon.
Le 3 le Roi eft parti un peu avant dix heures
du matin , après avoir entendu la Meffe , & eft
allé à Paris tenir fon Parlement. Le procès-verbal
de tout ce qui s'eft paffé dans cette féance , tel
qu'il a été dreffé par ordre de Sa Majeſté , ſe
trouvera dans le Mercure prochain .
La grande députation du Parlement de Rouen ,
qui avoit été mandée par Sa Majesté avec ordre
de lui apporter des expéditions des arrêtés faits
par cette Cour le 22 Août 1765 & -15 Février
1766 , au fujet des affaires de Pau & de Bretagne ,
eft arrivée ici le 4 & a été introduite dans la Chambre
du Roi le même jour à fix heures après- midi .
Les Députés , au nombre de treize , ont été préfentés
à Sa Majesté par le fieur Bertin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ayant le département des ProMAI
1766 . 203
vinces de Normandie , & conduits par le fieur de
Nantouillet , Maître des Cérémonies. Le Roi les
a reçus dans fon fauteuil , en préfence des Princes
du Sang , des Miniftres de fon Confeil & de fes
Grands Officiers , & a dit au Premier Préſident :
remettez-moi vos Arrêts ; il a ajoutez , après qu'ils
lui ont été remis : allez attendre que je vous falle
ma réponſe. Les Députés s'étant retirés , le Roi a
tenu fur le champ fon confeil , après lequel Sa
Majefté a fait rentrer les Députés & leur a prononcé
elle -même fa réponſe en ces termes.
•
૯« J'ai lu vos Remontrances ; ne m'en adreffez
» jamais de ſemblables . Mes peuples font foumis
» & tranquilles ; l'agitation que vous fuppofez
» n'exifte que parmi vous . Le ferment que j'ai
» fait , non pas à la nation , comme vos ofez le
» dire , mais à Dieu feul , m'oblige fur - tout de
>> faire rentrer dans le devoir ceux qui s'en écar-
>>tent & qui veulent établir des principes con-
>> traires à la conftitution de mon Etat. Vous
>>n'avez pas craint de les mettre en pratique
›› dans des arrêtés que je ne puis laiſſer ſubſiſter ;
» vous allez entendre l'Arrêt par lequel je les ai
» caffés & annullés dans mon Confeil » .
Alors le fieur Bertin a lu l'Arrêt de caſſation ;
& près cette lecture Sa Majefté a dit :
""
« Je veux bien encore vous rappeller les vrais
principes en vous communiquant la réponſe que
>> j'ai faite à mon Parlement de Paris . Qu'elle
» vous ferve de règle , & ne me forcez pas à
>> punir ceux qui s'en écarteroient. Vous ferez
>> récit de tout ce qui vient de fe paſſer
même temps Sa Majesté a remis au Premier Préfident
la réponſe qu'Elle avoit faite la veille au
Parlement de Paris , & les Députés ſe font retirés .
». En
Sa Majeſté a donné l'Abbaye de Notre- Dame ,
206 MERCURE DE FRANCE.
Ordre de Saint Benoît , Diocèfe & Ville de Soif
fons , à la Dame de Roye de Roully de la Rochefoucault.
LOTERIES
.
Le premier tirage de la Loterie de la Compagnie
des Indes s'eft fait , le 29 Octobre , à l'Hôtel
de la Compagnie , en préſence de deux Commiffaires
du Parlement nommés pour cet objet. Le
premier lot , de 80000 livres , eft échu au numéro
39 , & le fecond lot , de soooo livres , au numéro
755.
Le fecond tirage de la même Loterie s'eft fait
le 29 Novembre de la même manière . Le premier
lot , de 120000 livres , eft échu au numero
464 , le lot de 60000 mille livres au numéro
3642 , & celui de 40000 mille livres au numéro
6767 .
Le cinquante- huitième tirage de la Loterie de
l'Hôtel de Ville s'eft fait , le 24 Octobre , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
livres eft échu au numéro 561 ; celui de vingt
mille livres au numéro 19375 , & les deux de dix
mille livres aux numéros 2749 & 3294.
Le cinquante-neuvième tirage s'eft fait le 25
Novembre. Le lot de cinquante mille livres eft
échu au numéro 38909 ; celui de vingt mille
livres au numéro 34823 , & les deux de dix mille
livres aux numéros 22231 & 22501 .
Le foixantième tirage s'eft fait le 24 Décembre.
Le lot de cinquante mille livres eſt échu au numéro
47359 ; celui de vingt mille livres au numéro
43963 , & les deux de dix mille livres aux
numéros 50795 & 59232 .
Le foixante & unième tirage s'eft fait le 24
Janvier. Le lot de cinquante mille livres eſt
MAI 1766. 207
échu au numéro 64084 ; celui de vingt mille
livres au numéro 71878 , & les deux de dix mille
livres aux numéros 67039 & 77662 .
Les Novembre on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les numéros fortis de la roue
de fortune font , f3 , 79 , 18 , 6 , I 2.
Le tirage fuivant s'eft fait les Décembre. Les
numéros fortis de la roue de fortune font , 20 ,
73 , 26 , 62 , 80.
Le tirage fuivant s'eft fait le 4 Janvier. Les
numéros fortis de la roue de fortune font
59 , 36 , 86 .
55,30,
Le tirage fuivant s'eft fait les Février. Les
numéros fortis de la roue de fortune font 60 , 35,
27 , 71 , 65 .
NAISSANCE.
La Ducheffe de la Trémoille eft accouchée
heureuſement de deux enfans mâles le 27 Décem
bre de l'année dernière .
BAPTE M E.
Le 7 Février la fille du Marquis de Lévis ,
Gouverneur général de la Province d'Artois , a
été tenue fur les fonts de Baptême , dans la paroifle
de la Magdeleine de la Ville l'Evêque , par
les Etats de cette Province , repréfentés par l'Abbé
de Royere , Vicaire général d'Arras , pour le
Corps du Clergé ; par le Comte de Trazegnies ,
Brigadier des Armées du Roi , pour la Nobleffe ,
& par le feur Camp , pour le Tiers - Etat ils
l'ont nommée Marie Gabrielle Artois : la cérémonie
a été faite par l'Evêque d'Arras.
MORT S.
:
Jean - François de la Cropte de Bourzac , Evêque
& Comte de Noyon , Pair de France , Abbé
208 MERCURE DE FRANCE .
Commendataire de l'Abbaye Royale de Mons-
Saint-Quentin , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe
de Noyon , eft mort en fon palais épiſcopal , le
23 Janvier , dans la foixante dixième année de
fon âge.
Hervé-Nicolas Thépault du Breignon , Evêque
de Saint Brieux , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Moiremont , Ordre de Saint
Benoît , Diocèfe de Châlons-fur- Marne , eft mort
en fon palais épifcopal , le 26 Janvier , âgé de
foixante - trois ans .
François de Villeneuve , Évêque de Montpellier,
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale de St.
Lucien , Ordre de Saint Benoît , Diocèfe de
Beauvais , eft mort vers la fin du même mois en
fon palais épiſcopal , âgé de quatre -vingt- deux
ans.
Jules- Antoine de la Ville de Ferolles des Dorides
, Prieur Commendataire du Prieuré Royal de
Montjean , Chanoine & Grand Archidiacre de
l'Eglife Cathédrale de Luçon & Vicaire général
du même Diocèfe , eft mort à Luçon le 15 Octobre
, dans la cinquante-fixième année de fon âge.
N. Lefquen , Chanoine de Rennes , Commiffaire
Provincial de la Chambre des Décimes &
Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale de
Langonet , Ordre de Citeaux , Diocèle de Quimper
, mourut à Rennes le 20 Novembre , âgé de
foixante-fix ans.
Yrié de Beaupoil de Saint- Aulaire , ancien
Vicaire général de Nantes , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Saint Georges -fur-
Loire , Ordre de Saint Auguftin , Diocèle d'Angers
, eft mort à Paris le 19 Janvier , dans la
quatre- vingtième année de fon âge.
Louis - Charles le Pellerin de Gauville , Che
MAI 1766. 209
valier de l'Ordre de Saint Jean de Jéruſalem ,
Commandeur de la Commanderie de Troyes en
Champagne , eft mort à Bellefone , âgé de cinquante
- neuf ans .
René -Ifmidon- Nicolas de Prunier , Comte de
Saint -André , Marquis de Virieu , &c . Lieutenant-
Général des Armées du Roi , eft mort à Grenoble
la nuit du 24 au 25 Novembre , dans la foixantehuitième
année de fon âge.
François Florent , Marquis du Châtelet , Baron
de Cyrcey , Lieutenant- Général des Armées du
Roi , Grand'Croix de l'Ordre Royal & Militaire
de Saint Louis , Gouverneur de Semur & de
Toul , Grand Bailli de la Marche & Grand Chambellan
du Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar , eft mort dans fon château de Loirez en
Barrois le 28 Novembre. Il étoit chef d'une des
branches de l'ancienne Maiſon du Châtelet , fortie
de la Maiſon de Lorraine par Ferri I , dit d'Enfer,
qui , dans le douzième fiècle , eut pour appanage
la tour du Châtelet & fes dépendances dont il prit
le nom .
Maurice , Comte de Courten , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , Grand'Croix de .
l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis , Colonel
d'un Régiment Suiffe de fon nom , ci-devant
Envoyé Extraordinaire du Roi à la Cour de Berlin
& Chambellan du feu Empereur Charles VII , eft
mort le 29 Janvier , dans la foixante-quatorzième
année de fon âge.
> Fr. Gilbert Colbert , Marquis de Chabanois ,
Maréchal de Camp , Chevalier de Saint Louis ,
eft mort à Paris le 23 Décembre.
René-François de Menou , Marquis de Menou ,
Maréchal de Camp, eft morten fa terre de Bouffay
en Tourraine le 30 Décembre.
210 MERCURE DE FRANCE.
Roger Gabriel Rochefort Dally de Saint- Point ,
ancien Enfeigne des Gardes du Corps dans la
Compagnie de Beauvau , Maréchal de Camp &
Gouverneur du Fort de Scarpe , eft mort le 5 Janvier
, dans la foixante- feptième année de fon âge.
Le Chevalier de Contades , Brigadier des
Armées du Roi , & Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , eſt mort à
Paris le 12 Octobre , âgé de quatre- vingt- quatre
ans.
François -Raphaël de Sheldon , Brigadier des
Armées du Roi & Colonel du Régiment d'Infanterie
Irlandoife de Dillon , eft mort le 19 Décembre
, âgé de quarante & un ans .
Pierre de Durfort , Marquis de Durfort , eft
mort dans les terres en Languedoc le 6 Octobre ,
âgé de quatre-vingt quatre ans .
Guillaume Caftanier d'Auriac , Confeiller d'Etat
& Premier Préfident du Grand Confeil , eft
mort à Fontainebleau le 3 Décembre , dans la
foixante -troisième année de fon áge.
Louis - Pierre - Dominique Bontemps , l'un des
Premiers Valets de Chambre Ordinaire du Roi
& Gouverneur du Palais des Tuilleries , eft mort
à Paris le 23 Janvier , dans la vingt- huitième
année de fon âge.
La Dame de Montmorin , Abbeffe de l'Abbaye
de la Scauve , Ordre de Cîteaux , Diocèle du
Puy , eft morte âgée de foixante quinze ans .
La Vicomteffe de Beaune , Dame du Palais de
la Reine , eft morte à Paris de la petite vérole le
27 Janvier , dans la vingt- feptième année de fon
âge.
Marie Guerault , veuve de Mathieu Cooke ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , eft morte
à Paris le 3 Décembre , âgée de foixante - feize ans .
MAI 1766.
211
Marguerite- Genevieve de la Briffe , veuve de
Charles de Choifeul , Comte d'Eguilly , eft morte
à Paris le 10 Janvier.
Marie-Jofephe d'Amanzé , veuve du Marquis
de la Queüille , Lieutenant de la Province de
Bourgogne & Gouverneur de Bourbon - Lancy ,
eft morte le 20 Novembre dans fon château d'Amanzé
, âgée de quatre- vingt -fept ans.
SERVICE.
On célébra le 6 Décembre , dans l'eglife paroiffiale
de Notre- Dame de Verſailles , un Service
pour le repos de l'âme de feue Madame , Infante ,
Duchefle de Parme. Le fieur Allart , Curé de la
paroille , y officia .
AVIS DIVER S.
Les fuccès réïtérés & favorables dont le fieur
Rhombius père a toujours joui & jouit encore
dans fa penfion allemande , établie à l'inftigation
de feu Mgr le Duc d'Orléans , à qui il avoit l'honneur
d'enfeigner cette langue ; la confiance & l'eftime
dont ce Prince & la Noblete ont bien voulu
l'honorer , ainfi que fon fils , pendant les dix années
qu'il l'a profeflée avec lui ; celle que l'on
continue d'accorder à celui -ci depuis qu'il donne
fes leçons en ville lui avoient infpiré depuis longtemps
le projet de propofer au Public un Cours de
fes leçons. Ces motifs , quoique fuffifans , ne
l'avoient cependant point encore déterminé , mais
plufieurs perfonnes de diftinction à qui il a eu
212 MERCURE DE FRANCE .
l'honneur de faire part de fon projet , lui ayant
repréſenté l'utilité & l'avantage que le Militaire
pourroit en retirer , il s'engage à commencer les
leçons le premier Janvier 1766 ; l'expérience que
le fieur Rhombius a acquife depuis près de vingt
ans qu'il enfeigne la langue allemande , le defir
& l'emprellement que la Nobleffe témoigne de
plus en plus pour en acquérir la connoiffance lui
affurent le fuccès de cette entrepriſe . Il ofe fe flatter
que les foins qu'il fe donnera pour la réuſſite
ne feront pas infructueux , & que le Public voudra
bien y donner un accueil favorable.
Ce Cours le fera chez lui , à commencer du
premier Janvier , les Lundi , Mercredi & Vendredi
de chaque femaine fans interruption , depuis
fept heures du foir juſqu'à neuf , & continuera
jufqu'au premier Juin , temps auquel la plûpart
du monde quitte Paris pour aller à la campagne.
*
Les perfonnes qui defireront fuivre ce Cours
auront la bonté de venir fe faire infcrire chez lui .
Le mois fera de dix - huit livres par perfonne.
Ce Cours n'empêchera pas que le fieur Rhombius
fils ne continue à donner fes leçons en ville ,
comme il a fait jufqu'à préfent : il n'a en vue
par-là que de procurer des moyens plus faciles &
moins onéreux à ceux qui defireront apprendre la
langue allemande.
Il avertit les perfonnes qui voudront lui parler
à ce fujet de venir chez lui , depuis une heure &
demie jufqu'à trois.
Sa demeure eft rue des Mathurins , au petit
Hôtel de Clugny.
LE Sieur Lamy , Maître Perruquier , annonce
qu'il a trouvé , par la manière de monter les
perruques qu'il fait , celle d'empêcher qu'elles
MAI 1766. 213
ne reculent & varient fur la tête de ceux qui
les portent , au moyen de quoi elles fe trouvent
le foir comme elles ont été poſées le matin.
Les perfonnes qu'il a l'honneur de coeffer , ne
ceffant de fe louer de la forme qu'il donne
à la monture des perruques , de la qualité des
cheveux qu'il emploie , & de fa grace de tous
les ouvrages qui viennent de lui , il a été confeillé
par plufieurs de fes pratiques d'en prévenir
le Public. Il n'emploie ni refforts ni rien
d'étranger à l'ouvrage ordinaire de la perruque ;
ce qu'il annonce n'eft que l'effet des foins particuliers
qu'il s'eft donnés , & des connoillances
qu'il a acquifes en s'attachant à perfectionner
une profeffion auffi utile. Les perruques ne gênent
& ne ferrent point la tête , & il en fait
dans toutes les formes qu'on lui demande.
Le Sieur Lamy demeure rue des Foflés Montmartre
; & les perfonnes de la Province qui
voudront s'adreffer à lui , pourront lui envoyer
ou lui faire remettre leur mefure ; il ne fera
queftion que de bien diftinguer fur la meſure
la profondeur d'une tempe à l'autre , & celle
du front au derrière de la tête , c'eſt à dire ,
de bien faire connoître où l'on veut que la
pointe foit fur le front , ainfi que la hauteur
des oreilles .
J'AI
AP PROBATION.
'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de Mai 1766 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 3 Mai 1766 .
GUIROY.
214 MERCURE
DE FRANCE .
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
O DE fur la Religion Chrétienne ..
EPÎTRE à un ami fur la rupture de fon prétendu
mariage.
Page 5
13
VERS envoyés au nouvel an au feu Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar.
•
ETRENNES à l'Electeur Palatin .
IS
Ibid.
BOUQUET à Mde la Marquife de G ** , qui
fe nomme Nicole .
QUATRAIN pour mettre au bas du portrait
.de M. de Voltaire.
VERS fur la mort de Mgr le Dauphin.
17
Ibid.
ELOGE funèbre du Roi de Pologne , Duc de
Lorraine & de Bar.
EPÎTRE à une Dame de Nevers.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur Codrus ,
Roi d'Athènes.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure
, en réponſe à celle de M. Clos.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
18
ibid.
25
28
30
354-
GRACES au Mercure de France , hiftoriette . 36
TRADUCTION libre de quelques épigrammes
d'Owen.
A Madame de l'E. .. •
DOLORIS Gallia monumentum.
ENIGMES .
LOGOGRYPHES.
MUSETTE
49
52
53
55
56
$7
MAI 1766. 113
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE de François I , Roi de France , .dit
Le Grand Roi & le père des Lettres. Premier
extrait .
NOUVEAU profpectus pour l'Hiftoire de l'Orléannois.
LETTRE à M. de la Place , auteur du Mercure
de France .
RÉPONSE à M. de Clairfontaine , de l'Académie
Royale d'Angers.
RICHARDET , Poëme en douze chants.
EXAMEN d'un livre qui a pour titre : Parallèle
des différentes méthodes de traiter la maladie
vénérienne .
EPITRE à M. Keyfer , au fujet de ſa réponſe
au parallèle , &c.
ANNONCES de livres.
59
91
92
93
94
103
107
111
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
ACADÉMIE S.
LETTRE d'un Négociant de la Rochelle fur le
Recueil de l'Académie de la même Ville , à
M...Confeiller au Confeil Supérieur de P ... 129
ACADÉMIE des Belles- Lettres de Montauban. 153
AGRICULTURE.
Avis de la Société Royale d'Agriculture de
Paris , aux Cultivateurs .
ARTICLE IV. BEAUX
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
PROSPECT U S.
MUSIQUE.
I54
ARTS.
158
159
163
216 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE V. SPECTACLES
OPÉRA .
COMÉDIE Françoiſe .
COMÉDIE Italienne .
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Fontainebleau , & c .
AVIS divers.
165
191
192
194
281
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT, rue.
Dauphine.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères