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MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DE LA QUESTION :
COMMENT doit- on gouverner l'efprit & le
coeur d'un enfant pour le faire parvenir
à l'état d'homme heureux & utile ?
L'ENFANT , dans le berceau , ne jouit que
des mouvemens de fon coeur ; il difcerne
cependant par leur feule impreffion le
fentiment de tendreffe dans fa nourrice ,
& s'en affecte lui- même ; il trouve, malgré
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
la foibleffe de fes organes , les moyens de
lui en témoigner fa reconnoiffance & fait
s'en faire entendre : il les puife dans la
fimple nature : elle eft fon premier maître ;
il la fuit en croiffant , l'obferve d'un oeil
attentif , & fes mouvemens déterminent
ceux de fon coeur. L'étonnement le faifit
à la vue des objets qu'il apperçoit , & la
frayeur s'en empare au moindre figne qu'il
en voit : il s'afflige fur un objet douloureux
s'il voit qu'on s'en afflige ; il plaint
le malheureux s'il entend le plaindre ; i
pleure , il rit , & fon coeur s'affecte fuivant
l'impulfion qu'on lui donne : l'impreffion
s'en fait plus ou moins fentir chez lui ,
fuivant le degré de fenfibilité de fon
coeur ; & cette fenfibilité , caufe occafionnelle
des fentimens naturels , eft toujours
en raifon du phyfique des êtres.
L'étude du naturel d'un enfant doit
donc entrer dans les foins du maître qui
fe propofe fon éducation : quelquefois ce
naturel peut être détruit par l'impreffion
trop forte qu'il recevroit ; fouvent par fa
dureté il peut s'oppofer à toute efpèce de
modification qu'on voudroit lui donner .
Cette réſiſtance n'eft cependant pas invincible
; l'acier le plus dur céde aux fimples
frottemens de la lime ; l'impreffion fréquente
du fentiment peut , en accélérant
AVRIL 1766. 7
ou en altérant la force des mouvemens du
coeur , l'amollir infenfiblement ; c'eſt dans
cette partie de l'homme que réfide le
germe des vertus naturelles , elles éclofent
par fa fenfibilité ; fi la maffe eft trop dure ,
rien ne doit être négligé pour la rendre
maniable : leçons , exemples , objets capables
de l'ébranler , impreffions de crainte ,
d'amour , de compaffion , de douleur , tout
doit être employé ce n'eft que par cette
heureufe fenfibilité qu'il eft poffible à l'âme
de s'affecter d'humanité , d'amour , de
crainte & de reconnoiffance. Elle ne peut
ailleurs que dans un coeur remué par ces
fentimens , découvrir , par le fecours de fa
raifon , la loi de ne faire à autrui que ce
qu'on veut qu'on nous faffe, & s'affecter de
juftice & de probité ; enfin , ce n'eft que
far l'affemblage de l'amour , de la crainte
& de la reconnoiffance qu'on peut établir
dans un coeur la religion envers l'Être fuprême.
La religion , utile à l'homme pour
fon bonheur , le foutient contre fon orgueil
& adoucit l'amertume de fon fort
par l'efpérance dont elle l'entretient ; elle
modifie les paffions de l'âme & les dirige
vers les objets dignes de l'excellence de fon
être fans défapprouver l'homme dans fa
conftitution , elle lui apprend à faire ufage
des paffions humaines , & fait en allier la
A iv
0904
·
6345
Apr.
1766
MERCURE DE FRANCE.
jouiffance qu'elle lui permet avec la raiſon
qui l'éclaire ; elle l'inftruit à être vertueux
pour lui - même , & le confole de la perte
d'une partie de fes plaifirs par la félicité
qu'elle lui promet, & par celle qu'il éprouve
en fe foumettant à la loi qu'elle lui impofe;
c'eſt une chaîne facrée qui lie les hommes
entre eux & les lie à la divinité même :
en rapprochant les coeurs , elle réunit les
efprits dans l'obéiffance due aux auteurs
de nos jours , dans le refpect pour le Prince
& pour les loix , dans l'amour pour la
patrie & dans la jufte déférence que tout
homme doit à celui qui par fon état &
dans l'ordre public eft au- deffus de lui .
La connoiffance d'un Dieu créateur de
l'univers n'eft point au- deffus de la capacité
d'un enfant ; dès l'aurore de fa raiſon ,
il femble même par fes queftions demander
cette inftruction : à la furpriſe qu'il a
témoignée en découvrant les objets, l'admiration
fuccède dès qu'il peut en diftinguer
la forme , bientôt on l'entend en louer la
beauté & enfin demander qui eft - ce qui
a fait cela ? Seroit- il trop tôt de lui faire
connoître alors un premier principe ? &
doit- on lui laiffer plus long-temps ignorer
une vérité qu'il cherche ? En defcendant
avec lui de ce principe fublime , ne peut-on
pas l'aider à remonter par la gradation des
AVRIL 1766 .
connoiffances jufqu'au terme le plus près
de la Divinité qu'elle-même a prefcrit à
l'efprit humain , & au- delà duquel , quelque
effort qu'il faffe par le reffort de l'imagination
, il ne s'élancera jamais .
L'imagination , qui porte dans fon étendue
& dans fon impénétrabilité l'image la
plus rapprochée de la Divinité , eft une
portion de l'âme qui exige les foins les.
plus attentifs ; pour pouvoir la régler en
retardant fa marche , on ne fauroit trop tôt
exercer le jugement dans fon fujet. Le
jugement n'étant autre choſe que le produit
de la penfée fur deux idées relatives
conçues & comparées, il eft facile de préfenter
à un enfant deux idées analogues à fon
âge , qu'il conçoive , compare , & dont on
puiffe lui demander ce qu'il penfe : l'âme
aidée dans l'exercice de cette faculté , qui
fait partie de fon effence , ne peut que
contracter l'heureuſe habitude de difcerner
le jufte de l'injufte & celle de fe
familiarifer avec la vérité. Par cette importante
connoiffance , combien l'homme ,.
à mesure que fa raifon fe déploie , ne peut- il.
pas tirer de conféquences utiles à fon bonheur
& à celui de fes femblables ? Si fon
orgueil le porte à fe comparer à l'Auteur
de l'univers , ne le confidérât- il que dans
fes oeuvres , quel peut être le réfultat de
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
fa penſée ? S'il fe regarde vis -à- vis de l'univers
, que peut- il penfer de lui - même ?
S'il jette les yeux fur fes égaux , que peut- il
penfer d'eux vis - à -vis de lui & vis- à- vis
l'Etre fuprême ? Ce n'eft qu'à l'aide du
jugement que l'homme peut apprécier les
chofes à leur jufte valeur , & ce n'eft que
fur cette appréciation qu'il peut régler le
prix dont elles doivent lui être : c'eſt l'ouvrage
de fa raifon , dont on doit lui apprendre
à ne faire ufage que d'après l'effet du
jugement.
Combien d'hommes, ignorant cette maxime,
marchent dans lesténèbres à la lueur
d'une fauffe raifon qui les éclaire , les
égare & fouvent les conduit , aveuglés par
l'orgueil , au comble de la folie humaine !
En vain objecteroit-on , en adoptant le
fentiment du Philofophe moderne dont
j'ai déja parlé , que l'âme d'un enfant eſt
incapable de juger : la conception , la réflexion
& le jugement font des propriétés
de l'âme , comme l'étendue , la fenfibilité
& le mouvement font des propriétés du
corps humain ils ont également befoin
d'être exercés pour jouir de leurs facultés ,
& ils exigent les mêmes foins & les mêmes
ménagemens dans leurs exercices . Il feroit
auffi déraisonnable de demander la folution
d'un problême à un enfant, que d'exiger de
AVRIL 1766. Ì I
lui qu'il parcourût un très-grand efpace
de terrein dans un temps très-court ; on
doit par gradation l'accoutumer & l'aider
à concevoir , réfléchir & juger , comme on
l'accoutume & on l'aide à marcher fur le
terrein le plus uni , l'abandonnant quelquefois
à lui- même fans le perdre de vue ,
toujours prêt à le foutenir dès qu'il chancelle
& à le ramener au principe quand il
s'égare & s'en écarte. La docilité chez
l'homme n'eft l'effet que de fa foibleffe
& de fes befoins ; dès qu'il peut voler
de fes propres aîles , enhardi par l'orgueil ,
il ne connoît plus de maître .
Il eft effentiel de profiter de fon enfance
pour l'accoutumer au joug d'une
raifon étrangère jufqu'au moment où , par
la fienne , il puiſſe établir fon empire fur
lui - même. Ce moment eft pour l'homme
l'époque du bonheur ; & pour lui en procurer
une jouiffance plus certaine , on doit
préparer fa raifon contre le développement
des paffions. On étouffe aifément l'incendie
qui commence ; mais quand tout l'édifice
eft embrâfé , les efforts qu'on emploie
pour appaiſer la flamme ne fervent qu'à
l'irriter.
C'eft à tort qu'on accufe la raifon humaine
d'être trop foible pour s'opposer au
torrent des paffions ; fa foibleffe n'eft occa-
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
fionnée qué par le défaut de culture : c'eſt
le plus bel attribut de l'homme , puiſqu'ik
le diftingue feul des autres créatures vivantes
, & c'eft la partie la plus négligée dans
l'éducation qu'on lui donne. On l'inftruit
à raiſonner avant qu'il ait appris à juger ;
à décider avant qu'il fache ce qui eft juſte ,
on n'emploie fa mémoire qu'à orner fon
efprit ; on ne l'inftruit à faire ufage de fa
raifon que pour un faux art de difcourir :
il eft dans fa propre éducation l'objet prefque
feul oublié , on ne l'entretient jamais.
de lui -même , on veut qu'il connoiſſe tout ,
& on lui laiffe ignorer ce qu'il eft ; on voit
d'un oeil tranquille l'âge du trouble & du feu
des paffions s'approcher ; on ne prend aucun
foin de le fortifier contre leur dangereux
empire , & on le laiffe fans défenfe.
expofé à leur tyrannie : il fait tout cépendant
, hors l'art important de favoir fe
conduire lui - même.
C'eft ainfi que l'homme enfant , admiré
'comme un prodige dans l'efpèce humaine ,
excite la compaffion dans l'adolefcence
& termine fa carrière avec le mépris du
public. Le defir d'être heureux & là vaine
efpérance de l'être en fatisfaifant fes paffions
, lui fait tout entreprendre ; fans refpect
pour fon être qu'il ne connoît pas ,
fans égards pour fes femblables qu'il ne
AVRIL 1766.
connoît pas davantage, il facrifie tout au projet
de fon bonheur : fon efprit enrichi de
connoiffances , échauffé par l'orgueil , en
impofe à fon coeur , s'il ofe le défapprouver,
Sans rien attendre ni redouter d'une Divinité
dont la croyance le gêne , il ne connoît
d'autre diſtance entre le ciel & lui que l'efpace
qui l'en fépare ; & fi , pour le malheur
de l'humanité , fa naiffance l'a placé dans un
rang élevé , plus audacieux encore , s'éle
vant au- deffus des loix , il ofe fe regarder
comme un de ces demi- Dieux dont les
vices furent des vertus : le moindre obftacle
à fa volonté , la plus légère contradiction
qu'il éprouve dans les événemens
de la vie , font le fupplice de la
fienne , & il ne retrouve plus hors de
lui ce bonheur qu'il éprouvoit avec lui
dans fon enfance avant l'empire de fes:
paffions ; chargé d'opprobres & de mépris ,
fouvent accable fous le poids des infirmités:
humaines , auxquelles il ne peut oppofer
qu'une vaine fureur, fe déteftant lui - même,
déteftant la nature , il meurt , & le défef
poir l'accompagne au tombeau.
Formé par d'autres mains , il eût été
heureux ; fa raifon , fixée par le jugement ,
auroit été fon guide ; elle lui eût tracé une
autre route ; il eût appris à faire ufage des
paffions humaines & à les tenir dans les
14 MERCURE DE FRANCE.
bornes prefcrites par la Divinité pour
le
bonheur de l'homme. Son coeur , empreint
des fentimens qu'un maître habile auroit
fçu développer , en eût répandu les charmes
fur fon efprit , & faifant fon bonheur ,
eût fait celui de la fociété . Ses affections
bien dirigées euffent été des vertus ; fon
orgueil bien conduit eût tourné à fa gloire ;
fon efprit , foumis à la raifon , eût cherché,
d'intelligence avec fon coeur , à acquérir
des connoiffances utiles à lui-même & à
fes femblables ; enfin , content de luimême
, rempliffant fes devoirs vis - à - vis
de l'Etre fuprême & de fes pareils , il feroit
parvenu à l'état d'homme heureux &
utile.
}
AVRIL 1766 .
SUR la mort du R01 DE POLOGNE , Duc
de Lorraine & de Bar.
Q
U'ENTENDS - JE ? quels gémiffemens !
La terre eft couverte de larmes ,
Mon coeur eft pénétré des plus vives alarmes ,
Le cri de la douleur a paffé dans mes fens.
O ciel quel malheur nous accable ?
Tout annonce la mort d'un Monarque adorable ,
Le défefpoir règne aujourd'hui ,
Un deuil univerfel couvre cet hémisphère ,
Les Lorrains ont perdu leur père ,
La Religion fon appui.
Auprès d'un trifte mauſolée
Je vois la Vertu défolée ;
Les Arts , les Talens abattus
Pleurent ce moderne Titus.
Ah ! pourquoi , Parque trop cruelle ,
Couper la trame de les jours ?
Il auroit dû vivre toujours ,
Pour fervir aux Rois de modèle .
Des plus illuftres conquérans
On vante fans ceffe la gloire ;
De STANISLAS , dans tous les temps ,
On chérira plus la mémoire :
C'eſt toujours par le coeur que les Princes font
grands.
Par M. DE C ***.
16
MERCURE
DE
FRANCE
.
SUR le même fujet .
mort , quelle eft ton injuftice !
Le meilleur des Princes n'eft plus.
C'est un triomphe pour le vice ,
affreux pour les vertus..
Un
coup
Par le même.
LES ACADÉMIES ,
POEME lu à l'affemblée publique de l'Académie
de ROUEN ,. par M. l'Abbé
YART , des Académies de Lyon , de
Caen , & Cenfeur Royal de la Société
d'Agriculture de Rouen ..
ENN VAIN pour raifonner, pour inftruire & pour
plaire ,
Loin des fociétés Trinon fuit dans les bois ::
Mifantrope , chagrin , reur , atrabilaire ,
De la fage raifon il n'entend point la voix..
Ce Poëte ifolé de la cour , de la ville ,
Ofe tracer les goûts , les ufages , les moeurs
AVRIL 1766. 117
Il ne peint que lui - même , & fon pinceau ſtérile
colore fombrement des tableaux impofteurs.
Quelle ftupidité , quelle fureur t'entraîne ,
Philofophe infenfible au plaifir , à l'honneur !
Nos doux amuſemens ont allumé ta haine ;
Aimer eft ton fupplice , hair eſt ton bonheur.
Four adoucir l'efprit du fauvage Cynique ,
Pour attendrir le coeur du dur ftoïcien ,
L'élève de Socrate établit le Portique :
Alors le vrai favant fut le vrai citoyen .
C'étoit de cette école , en grands hommes
féconde ,
Que fortirent les arts , les grâces , les talens ,
D'éloquens écrivains , légiflateurs du monde ,
Des peuples courageux & des Rois bienfaifans.
Rome , vous appellez le fils d'un vil efclave :
Sur les pas de la gloire il avance à la cour :
Il écoute Mécène , il étudie Octave ,
Il chante les combats , les vertus & l'amour.
Reftaurateurs du goût , ô cignes d'Aufonie
Dont l'immortalité couronna tous les chants ,
Que feroit devenu votre puiſſant génie ,
S'il fe fût obfcurci dans les bois , dans les champ
18
MERCURE
DE
FRANCE
. Déja la barbarie en France difperſée ,
Infecte nos ayeux de menfonges divers ;
La main de Richelieu fonde un nouveau lycée
D'où le vrai , d'où le beau règnent fur l'univers.
Apollon , les neuf foeurs defcendent du Parnaſſe
,
Leurs plus chers favoris quittent ce mont fameux ;
L'efprit , le fentiment , l'énergie & la grâce ,
Et la profe & les vers defcendent avec eux.
L'âme des anciens a paffé toute entière
Dans les productions des écrivains nouveaux ,
Et Sophocle , & Corneille , & Térence , & Moliere,
Ont le même génie , ils ne font point rivaux.
De leurs cendres je vois renaître Rome, Athène ;
Homère s'embellir des traits de Fénelon ,
Le fublime Boffuet retrace Démosthène
Maffillon Ifocrate , & Fléchier Cicéron.
>
De quelle vive ardeur , de quelle fainte yvreſſe ,
Poëtes & favans , vous êtes tranſportés ,
Lorfqu'au milieu de vous l'Italie & la Grèce
Offrent à nos regards leurs Dieux reſſuſcités !
L'ombre du grand Corneille en ces murs les
appelle ;
Il verſe dans nos coeurs leurs nobles fentimens ;
AVRIL 1766. 19
Rempli de fon efprit , le fage Fontenelle ( 1 )
De ce temple des arts jette les fondemens.
O Citoyens ! entrez dans notre fanctuaire ( 2 ) ,
Affiftez aux combats de vos fils généreux ;
Ils préférent , dans l'âge où l'on ne fait que plaire,
Les lauriers immortels aux mirthes dangereux.
Voyez-les , étonnés de leur naiffante gloire ,
Triompher noblement de leurs jeunes rivaux ;
Mais espérer , encor après cette victoire ,
Des fuccès plus brillans , des triomphes plus
beaux.
Mufes , rappellez - vous cette célèbre année ,
Ce grand jour à jamais dans nos faſtes gravé ,
Où Sapho fut par vous de lauriers couronnée ,
Et ce temple aux beaux arts par Louis élevé.
Sur un front couronné qu'un laurier eft fertile !
Qu'il produit de lauriers une riche moiſſon !
Sapho , fur tous les trois vous formez votre ſtyle
Votre premier chef- d'oeuvre eft d'égaler Milton.
Vous volez fur fon char aux plaines éternelles ;
Vous vous précipitez dans les profonds enfers
( 1 ) M. de Fontenelle & M. de Cedeville ont rédigé
les ftatuts de l'Académie. 1
(2 ) Les prix accordés à tous les arts . Madame du Bocage
remporta le premier prix de l'Académie en 1744 , la prc
mière année de fon inftitution.
>
20 MERCURE DE FRANCE.
Pour un nouvel effor vous déployez vos aîles :
Votre vafte génie embraffe l'univers.
Elève de Milton, d'Euripide, & d'Homère , ( 3 )
Vous refpirez encor l'élégance & le goût :
L'Académie alors fut votre tendre mère ;
Vous ferez fon modèle affife auprès de nous.
Vos aimables confeils inftruiront la jeuneſſe ,
Vos exemples fenfés borneront les écarts ,
Votre enjouement léger ornera la ſageſſe ,
Vos riantes vertus embelliront les arts.
Votre gloire eft la nôtre , habitez ce Parnaffles
Répandez fur nos chants l'aimable aménité.
Quel plaifir d'admirer une Mufe , une Grâce ,
Et d'aller avec elle à l'immortalité !
( 3 ) On connoît le Poëme du Paradis perdu , la Colom
biade , les Amazones , les favantes & aimables lettres , Le
jolis vers.
AVRIL 1766. 23
EPITRE à Mlle DURANCY , Actrice de
L'Opéra.
Qu
UE de nos coeurs tu te rends bien maîtreſſe !
Eh ! qui pourroit te réſiſter ?
Voix , attitude , gefte , en toi tout intéreffe ;
Tes fons brillans viennent nous tranſporter.
Mais à voir ton jeu vrai , ton jeu plein de fineſſe ,
On dit de fes talens le moindre eft de chanter.
Sous mille formes différentes ,
:
C'est toujours , & ce n'eft pas toi ;
O magique fecret dont j'éprouve la loi !
Durancy , je te crois ce que tu repréſentes,
Princeffe , que d'éclat & quelle majeſté !
Tu ranges tout fous ton empire.
Bergère , ah , Dieux quelle naïveté !
C'eft la nature qui t'infpire ,
Et fixant tes attraits , d'amour friand butin
Chaque homme voudroit être ou le Prince ou
Colin.
De ce defir frivole où mon âme s'engage ,
Ton amitié , j'en fais grand cas ,
Ton amitié me dédommage.
Loin de l'intrigue & du fracas ,
De la gloire , des arts carreffée & fuivie ,
Tu leur a confacré ton innocente vie..
22 MERCURE
DE FRANCE.
Sans caprice , fans ton , fans dédain , fans humeur,
La fimplicité te décore.
Tes talens , tes appas n'ont rien que d'enchanteur :
Au théâtre on t'admire , à la ville on t'adore .
Par M. G *** .
ROZA LIE.
ANECDOTE FRANÇOISE.
( L'amour)
Fut de tout temps grand faifeur de miracles :
En gens coquets il change les Catons ;
Par lui les fots deviennent des oracles ;
Par lui les loups deviennent des moutons.
Q
La Fontaine.
ui m'empêchera de dire que Rozalie
étoit la plus belle & la plus aimable fille de
la ville qu'elle habitoit ; qu'elle en étoit
la plus riche ; qu'elle ne dépendoit que
d'un oncle & d'une mère auffi très- riches ,
qui l'adoroient & dont elle étoit l'héritière
?... Qui peut & doit le mieux favoir
que moi qui vous en offre aujourd'hui l'hif
toire ? Croyez- le donc , & je commence.
L'aimable & jeune Rozalie n'avoit connu
AVRIL 1766 , 23
que foiblement fon père ; elle avoit eu le
malheur de le perdre dans un âge trèstendre.
Madame de Forbin, fa mère , avoit penſé
fuccomber à la douleur que lui infpiroit
cette perte ; fa tendrelle pour Rozalie
avoit pu feule la rappeller à la vie : elle
avoit fenti combien elle étoit néceſſaire
au bonheur d'une fille fi chère , & avoit
fçu dès-lors lui facrifier l'efpèce de plaiſir
qu'elle trouvoit dans fon affliction . Cette
tendre mère avoit recueilli avec foin la
très- ample fucceffion que lui avoit laiffée
fon époux , perfuadée que de grands
biens , joints aux grâces naturelles de Rozalie
, ne pourroient que la rendre d'autant
plus heureuſe.
Rozalie annonça dès fon enfance tous les
charmes , tous les talens & toutes les connoiffances
qui devoient la rendre fi fupérieure
à fon fexe. Les fciences les plus
abftraites , les plus fublimes , les talens les
plus agréables , les plus variés , remplirent
tour à tour cet intervalle qui fépare l'adolefcence
de l'âge du fentiment.
Madame de Forbin ne penfoit pas, comine
tant d'autres , que des talens fuperficiels ,
qu'une vertu hériffée de préjugés , qu'une
connoiffance vague de ce que l'on appelle
le monde , étoient tout ce que moralement
#4 MERCURE
DE FRANCE
.
devoit favoir une jeune perfonne qui , par
fa figure & fes grands biens , pouvoit prétendre
à tout. Elle favoit qu'il eft mille
inftans dans la vie où l'âme éprouve un
vuide prefque toujours dangereux lorfque
l'on ne trouve point en foi des reffources
pour le remplir.
Rozalie apprit donc tout ce qu'il ne lui
étoit pas permis d'ignorer. Ses talens &
fes charmes furent bientôt regardés comme
autant de prodiges .
Elle touchoit à fa quinzième année , &
jufques-là n'avoit connu que d'innocens
defirs ; une volière , de la mufique, d'excellens
livres , avoient fait fes plaifirs : mais
infenfiblement ces objets , d'abord ſi chers
à fon coeur , n'en remplirent bientôt plus
qu'une légère partie. Une efpèce de langueur
, une forte de trifteffe fourde s'empara
de fon âme & fembloit communiquer
à toutes fes actions l'empreinte ou tout
au moins le germe de la mélancolie.
Parmi les perfonnes que Madame de
Forbin recevoit chez elle , Rozalie ne put
s'empêcher de remarquer & de diftinguer
même le Chevalier d'Alc *** , qui joignoit
à l'efprit le plus orné , aux talens les
plus agréables , une figure faite pour plaire.
Son régiment étoit en quartier dans le voifinage
du château de Madame de Forbin ,
AVRIL 1766. 25
& il venoit , ainfi que tout fon corps , fe
réunir à l'excellente compagnie que cette
femme charmante favoit raffembler chez
elle.
Si le Chevalier fit quelqu'impreffion ſur
le coeur de Rozalie , il ne fut pas lui -même
infenfible à fes charmes.
Rozalie , avec une taille médiocre , mais
bien prife , avoit les traits du vifage patfaitement
réguliers , des yeux d'un brun
très-vif, & dans lefquels fe peignoit fans
ceffe toute la beauté , toute la fenfibilité
de fon âme , les cheveux & les fourcils du
plus beau blond du monde , & le furplus
taillé par la main des Grâces mêmes.
Le Chevalier , quoique d'une taille
ordinaire , fe faifoit d'abord remarquer :
l'air de nobleffe répandu dans toute fa
perfonne , une phyfionomie mâle , mais
féduifante , prévenoient toujours en fa
faveur. Deux ou trois femmes de Paris
( à la mode alors ) qui , prefqu'au fortir de
fes exercices , s'étoient chargées de le former
, n'avoient que trop nourri chez lui
un germe de fuffifance & de prétention
avec lequel il étoit vraisemblablement né.
Il fentit trop , dès le premier coup d'oeil ,
tout ce que les charmes & la façon de penfer
de Rozalie avoient de fupérieur , pour
faire ufage auprès d'elle de ce jargon futile ,
Vol. I B
26 MERCURE DE FRANCE .
de cette conduite légère , vive , impertinente
même , dont il s'étoit jufques-là fi
bien trouvé. Dès qu'il put s'appercevoir
de l'efpèce de préférence dont l'honoroit
l'aimable Rozalie , il crut , pour l'attaquer ,
devoir employer d'autres armes. Il ne l'aborda
plus qu'avec le trouble dans les yeux
& l'embarras le plus marqué .
Elle n'eut garde de foupçonner une
telle conduite . La candeur de fon âme ne
lui permettoit point de prêter à autrui un
fentiment contraire à cette noble franchiſe
qui , quoique rare , eſt toujours l'apanage
des coeurs auffi purs que le fien.
Si le Chevalier ne lui avoit pas encore
dit qu'il l'adoroit , s'il gardoit encore le
filence , fes yeux & mille foins intére fans
qu'il cherchoit à lui rendre , affuroient
chaque inftant Rozalie des fentimens qu'elle
lui avoit infpirés : flattée de l'hommage
fecret qu'il rendoit à fes charmes , elle ne
voyoit dans cette paffion naiffante que le
plaifir de triompher d'un homme aimable
, que quelques fuccès précoces avoient
enorgueilli. Mais infenfiblement le Chevalier
fe défit de cette première timidité ;
il ofa parler de fa flamme , & Rozalie
( peut - être indifférente encore ) n'y fit
d'abord qu'une légère attention.
Cependant l'indifférence ne peut avoir
AVRIL 1766. 27
qu'un certain période. ... Le Chevalier
étoit aimable , amoureux & modeſte . On
combat rarement avec quelque avantage
un penchant qui nous eft cher , fur-tout
quand l'occafion d'en voir l'objet fe multiplie
affez pour nous familiarifer en quelque
forte avec le danger qui nous environne
. Rozalie , avec la réfolution la plus
forte de ne point aimer , fe laiffa infenfiblement
aller jufqu'au point de ne pouvoir
fe diffimuler fa naiffante tendreffe.
Elle ne preffentit pas plutôt fa défaite
, qu'effrayée de fon peu de réfiftance ,
le dépit l'indifpofa contre elle -même , në
tarda pas à prendre fur fa fanté , & changea
fon humeur affez pour alarmer fa
digne mère & inquietter fes amis. Son
amant feul triomphoit en fecret. Eh , quel
amant encore ! Un de ces êtres indéfiniffables
, favorifés de toutes les grâces extérieures
de la nature ; mais aimant par caprice
, par vanité , & plus fouvent encore
pour le feul plaifir de féduire.
Cet odieux caractère n'avoit point échappé
à la fagacité de Rozalie ; cette légéreté
folle , les inconféquences , les faux airs de
fon amant , quoique contraints , quoique
mafqués , ne lui avoient que trop fait
connoître les vices de fon coeur. Sa mère ,
heureuſement , avoit pénétré dans celui
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'une fille fi chère. Rozalie ne craint
point de rougir à fes yeux, ni de lui avouer
en gémiffant fa foibleffe . Madame de Forbin
la confole , la raffure , & finit par mêler
fes larmes à celles de fa fille ; & Rozalie
dès ce moment , reprit une partie de fes
charmes .
Le Chevalier avoit les yeux trop fins
pour que les moindres mouvemens de fon
amante puffent lui échapper . Séduit par de
fi flatteufes idées , cet amant jufques -là fi
modefte & fi réfervé , ceffa de fe contraindre
fûr d'être aimé de Rozalie , & la
jugeant d'après les femmes qu'il avoit connuës
, il vit fon triomphe certain , agit en
conféquence , & crut que le moment d'en
jouir ne dépendoit plus que des moyens
de le faire naître.
Cette nouvelle conduite du Chevalier
acheva de faire fur l'efprit de Rozalie ce
que fa vertu , fa raifon & les bons confeils
de fa mère avoient déja préparé
dans fon coeur. Certaine déformais du
véritable caractère de fon amant , elle ne
vit plus en lui que ce qu'elle devoit y voir :
c'est- à - dire , un jeune homme aimable en
apparence , avec quelques vertus que de
mauvais principes & un goût fans frein
pour les plaifirs avoient prefqu'étouffées
dès leur naiffance.
AVRIL 1766. 29
Un procès de conféquence vint alors
arracher Madame de Forbin à fa terre
& la força de fe rendre à Paris. Ce qui
venoit d'arriver à fa fille fut une raifon
de plus pour hâter fon départ : elle fe flattoit
que le nouveau tourbillon dans lequel
fe trouveroit bientôt Rozalie , acheveroit
de rétablir le calme dans fon coeur.
Madame de Forbin n'avoit point d'habitation
particulière à Paris. Son époux qui,
dans les premières années de fon mariage ,
s'étoit laiffé aller au torrent d'une très -forte
dépenfe , n'avoit trouvé d'autres moyens
pour rétablir fes affaires que de s'en éloigner
& de fe retirer dans fes terres , où il étoit
mort quelques années après , & d'où Madame
de Forbin n'avoit pas jugé à propos
de fortir depuis . Elle fe vit donc contrainte,
autant par bienféance que par amitié
d'accepter un logement chez Monfieur de
Forbin , frère aîné de feu fon époux , qui
depuis dix ans ne ceffoit de l'en prier avec
les plus tendres inftances.
M. de Forbin , à l'âge de foixante ans ,
étoit encore un affez bel homme . Ses fervices
lui avoient obtenu avec juftice du
Gouvernement ces marques d'honneur
deſtinées au vrai mérite & qui ne le couronnent
pas toujours. Il avoit fait un ma-
Biij
༣༠
MERCURE DE FRANCE.
riage étant encore dans les troupes , qui ,
contre l'ordinaire , avoit fait fa fortune.
Veuf depuis quelques années , il ne fuivoit
que fon penchant pour les plaiſirs :
une fociété choifie , une table excellente ,
& fouvent même recherchée , donnoient à
fa maiſon une forte de célébrité peu commune.
Les adieux du Chevalier à Rozalie furent
tendres : l'impreffion qu'il avoit faite fur
fon coeur n'étoit pas encore entièrement
effacée quelle violence ne dut- elle point
fe faire pour lui cacher jufqu'à la plus
légère trace de fa douleur ! ...
M. de Forbin reçut fa belle-four & fa
niéce avec tous les fentimens du coeur le
plus franc & le plus généreux. La figure de
Rozalie ajouta à la tendreffe qu'il avoit
déja pour elle , & les talens de cette aimable
fille achevèrent de la fixer .
Nous ne la fuivrons point dans les différentes
fociétés où il plut à fon oncle de
la conduire ; nous dirons feulement que
fes grâces n'y parurent point étrangères , &
qu'en plaifant à tous les hommes , elle fçur
ne point déplaire à la plupart des femmes..
Six mois s'étoient à - peu- près écoulés
depuis leur féjour à Paris lorfqu'on leur
annonça le Marquis de Prénin ***
Madame de Forbin , à qui ce nom n'étoit
AVRIL 1766. 31
pas connu , imagina d'abord que c'étoit
une méprife du domeftiqne . C'étoit le
Chevalier d'Alc *** , qui , après les premiers
complimens d'ufage , leur apprit
la mort de fon frère aîné . L'air de froideur
dont il fut accueilli par la mère , l'eût
probablement rebuté , s'il n'eût cru voir
dans les yeux de la fille un éloignement
moins marqué , fur- tout lorfqu'en prenant
congé d'elles , il avoit demandé la permiffion
de venir , pendant leur féjour à Paris ,
leur faire de temps en temps fa cour.
Il étoit à peine forti , qu'une jeune veuve
( l'une des connoiffances de M. de Forbin ,
ainfi que du Marquis ) vint épuifer fur
fon compte tout ce qu'une femme adroite
& qui craint de fe rendre fufpecte peut
dite à l'avantage de quelqu'un. Rozalie
écouta d'abord avec quelque plaifir une
partie de ce que Laure ( c'eft ainfi que
fe
nommoit notre jeune veuve ) débitoit
fur le compte de fon amant.... Elle frémit
pourtant bientôt , en lui voyant ap
plaudir jufqu'aux légéretés fucceflives de
fon coeur.... Vainement Laure s'appuyoitelle
fur le nombre & la rapidité des conquêtes
du Marquis ; les principes que Rozalie
s'étoit faits le lui rendoient d'autant plus
coupable , & les femmes que fa figure &
fon art avoient fubjuguées d'autant plus
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
dignes de mépris . Cette converfation fit
plus encore , elle lui dévoila le caractère
de Laure trop différent du fien pour qu'elle
ne cherchât pas dès ce moment les moyens
de la voir moins fouvent.
Rozalie , dès le même foir, ne cacha point
à fon oncle toutes fes craintes fur les prochaines
vifites du Marquis , & le pria
d'ordonner que fa porte à l'avenir lui fût
toujours fermée .
Madame de Forbin , vers ce temps-là ,
tomba très -dangereufement malade . Que
l'on juge qu'elle dut être la douleur de
Rozalie , & des foins qu'elle rendit à fa
mère ! Nous dirons feulement que Madame
de Forbin , juſtement inquiette du danger
où s'expofoit fa fille , exigea d'elle , lui
ordonna même de l'approcher moins fréquemment.
Rozalie ignoroit alors qu'un
chagrin bien plus vif encore dût bientôt
l'accabler .
Le Marquis , perfuadé que fes vifites ne
pouvoient qu'être bien reçues , fe rendit
quelques jours après chez Rozalie. Surpris
d'être refufé à la porte , il preffe , infifte
vainement le Suiffe eft inflexible . Le
Marquis furieux , après d'autres tentatives
également infructueufes , s'en prend à
F'oncle ou à la mère , & fe détermine à
gagner quelqu'un des gens de la maiſon
AVRIL 1766.
33
pour faire parvenir fes plaintes jufqu'à
Rozalie. Un laquais , nommé Antoine , fut
bientôt aux ordres du généreux Marquis
Rozalie , dès le lendemain , trouve une
lettre au bas de fon miroir : elle en frémit
; elle appelle fes gens , les queſtionne
vainement , & ( en jettant la lettre au feu )
menace de chaffer celui d'entre eux qui
déformais ofera fe charger d'une commiffion
de cette efpèce. Le Marquis , informé
du peu de fuccès de fa lettre , tenta d'autres
moyens également infructueux ; &
Rozalie,juftement alarmée de chercher fans
fuccès lequel des domeftiques pouvoit fi
effentiellement lui manquer , crut devoir
recourir à fon oncle , afin que fon autorité
pût mettre fin à des perfécutions dont elle
redoutoit les fuites. Ajoutons à ceci que
la fanté de Madame de Forbin empiroir
chaque jour, & que la trifte Rozalie fe
voyoit menacée de fe trouver bientôt fans
mère.
Un foir que , pour obéir aux ordres réitérés
de la malade , Rozalie , retirée dans
fon appartement pour y prendre quelque
repos , étoit livrée à toute fa douleur ; un
bruit affez foible d'abord , mais qui s'augmentoit
par degrés , l'arracha tout- à - coup
à fa rêverie. Mais fa frayeur fut bientôt à
fon comble , lorfqu'une des portes de fon
B. v
34 MERCURE DE FRANCE.
1
appartement s'ouvrit & offrit à fes yeux
un homme dont un manteau lui cachoit
le vifage ! .... Rozalie jette un cri affreux ,
veut fuir ; mais dans la vivacité de fes
mouvemens , tombe & renverfe la feule
Jumière qu'elle eût confervée , & la violence
de fa chûte abforbe pour quelques:
inftans toutes les facultés de fes fens...
Le Marquis ( car en effet c'étoit lui - même )
fe précipite à fes pieds , la remet fur un
fiége , lui peint dans les termes les plus
tendres toute la violence de fa paffion , &
abufant du filence de Rozalie , fe haſarde
à des libertés que l'obfcurité fembloit lui
permettre..
Mais la chûte de Rozalie avoit réveillé
fon oncle , qui , avec une partie de fa maifon
, fut bientôt entendu fur l'efcalier , &
le Marquis fe vit forcé de s'échapper par
les détours qu'il s'étoit difpofés pour fa
fuite..
L'impreffion que produifit cette cruelle
fcène fut cependant fi forte fur les fens de
Rozalie que fa fanté s'en trouva bientôt attaquée.
Pour comble de malheur , celle de
la mère ne laiffant plus d'efpoir aux Médecins
, on fut forcé d'en éloigner la fille .
Nous pafferons rapidement fur un tableau
fi trifte ; il fuffit de favoir qu'on lui cacha
Te plus long - temps qu'il fut poffible une
AVRIL 1766. 35
mort qui probablement eût caufé la fienne.
Dès qu'elle fut hors de danger , il ne
fallut pas moins que tout l'afcendant que
M. de Forbin avoit pris fur le coeur de fa
niéce , pour l'empêcher d'aller s'enfevelir
dans un couvent. Mais il fallut que l'oncle
confentît d'aller paffer deux ans au moins
dans une terre qu'il avoit à quarante lieuës
de Paris ; & tous les deux partirent en
effet auffi- tôt que la fanté de Rozalie luż
permit de foutenir la fatigue de ce voyage.
Le Marquis , plus furpris que touché du
peu de fuccès de fon aventure & du départ
de cette aimable fille , rentra dans le tourbillon
du grand monde , & tâcha vainement
d'oublier une amante qui avoit tant
de droits à fon eſtime.
Rozalie , de fon côté , en fe livrant a
la lecture & à tous les amuſemens que la
campagne peut produire , fe croyoit parvenue
à déraciner de fon coeur jufqu'au
fouvenir même du Marquis ; lorfque fon
oncle , depuis long- temps accoutumé à des
plaifirs plus vifs & fe laffant de ceux de la
province , la pria d'abréger de quelques:
mois le temps de leur exil.
Rozalie paffa les premiers fix mois de
fon retour à Paris dans une eſpèce de retraitę.
Son oncle la preffoit en vain de ſe
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
livrer aux plaifirs de la fociété : il ne fallut
pas moins que le fuccès éclatant d'une pièce
nouvelle & les inftances de M. de Forbin ,
pour la forcer de revoir la Comédie Françoife.
Mais à peine y eft- elle entrée , que le
Marquis , dans une loge à côté de la fienne ,
eft le premier objet fur qui fe fixent fes
regards , & qu'un frémiffement fubit lui
fait fentir combien cet amant ( quoique
odieux pour elle ) a confervé d'empire fut
fon coeur ! Ses yeux en vain femblent s'en
détourner avec horreur. Un pouvoir , auquel
elle réfifte fans fuccès , les porte de
nouveau fur le fatal objet qu'elle inéprife ,
& fait naître dans fon âme étonnée un concours
de fentimens fi contraires qu'elle .
fuccombe fous le poids , jette l'allarme
dans la loge & fait trembler ceux qui l'oc
cupoient, pour fa vie .
Une parente , qui l'accompagnoit avec
fon oncle , s'empreffe de la fecourir ; tout
s'intéreffe pour elle & l'accable de foins..
Elle ouvre enfin les yeux , voit le Marquis
à fes pieds , retombe dans un état plus
dangereux encore , & fon oncle effrayé la
Lamène en tremblant chez lui , où de nouyeaux
fecours achevèrent de la rétablir.
vir
Les motifs dont elle crut devoir fe ferpour
colorer cet évanouiffement , n'en
AVRIL 1766. 37
impofèrent point à l'oncle. L'effet qu'avoit
produit fur elle la vue du Marquis
ne lui étoit point échappé . Il attendit une
occafion plus favorable pour en faire part
à fa niéce , & cette occafion ne tarda pas
à fe préfenter.
Le Marquis , dès le foir même , & tous
les jours fuivans , n'avoit pas négligé ,
non-feulement d'envoyer favoir des nouvelles
de la malade , mais de fe préfenter
lui-même à fa porte ; & un empreffement
fi marqué avoit affez touché M. de Forbin
pour lui faire entreprendre de ramener fa
niéce à des fentimens plus favorables pour
ce jeune Seigneur. Mais rien ne put vaincre
la répugnance de Rozalie ; & très- peu
s'en fallut que , pour juſtifier fes refus ,
elle n'apprît à fon oncle l'infultante témérité
du Marquis. Elle aima pourtant mieux
les appuyer fur fon éloignement ( prétendu
invincible ) pour le mariage , & bien plus
encore fur la conduite trop légère & trop
diffipée de l'époux qu'il lui propofoit.
M. de Forbin ne parut donc plus infifter ,
& fit paffer à celui - ci les dernières réponſes
de fa niéce.
Le carnaval offrit à M. de Forbin un
nouveau prétexte pour la ramener encore
dans le cercle des plaifirs qu'il vouloit à
sette occafion lui faire partager.. Rozalie:
38 MERCURE DE FRANCE.
ne connoiffoit point le bal de l'Opéra : il
voulut les conduire ; & ce ne fut qu'à regret
e;
qu'elle confentit d'y aller maſquée avec
fon oncle & l'une de fes femmes.
Le Marquis , dont les obftacles avoient:
irrité la paffion au point de ne pouvoir
plus vivre s'il n'obtenoit la main de Rozalie
, & qui entretenoit toujours des intelligences
fecrettes dans la maifon de M. de
Forbin , ne tarde pas à être informé des
plus légers détails de la partie préméditée ,
& à former en conféquence un projet digne
de l'aveugle & pétulante vivacité de fon
caractère. Il fait faire trois domino parfaitement
femblables à ceux de M. de Forbin
& de fa nièce , met dans fa confidence
deux femmes à-peu-près de la taille de
Rozalie & de celle qui devoit l'accompagner
, y joint un homme de celle de
M. de Forbin , & lui- même , auffi mafqué
, fe rend au bal.
Le Marquis & fes trois mafques fe placèrent
le plus près de la porte qu'il leur
fut poffible ; un groupe d'autres , de fa
fuite , devoient les cacher pour un temps.
& le feconder au moyen d'un fignal convenu.
A l'aide de ces derniers il parvient
facilement à former une forte de preffe
affez confidérable ( au moment de l'arrivée.
de M. de Forbin & de fa niéce ) pour les
AVRIL 1766 . 39
forcer de fe féparer . Alors le domino qui
repréfentoit M. de Forbin s'empare du
bras de la timide Rozalie , tandis que
les deux autres femmes , conduites par
le
Marquis , courent fe faifir de M. de Forbin
même. Plufieurs autres mafques ( encore
apoftés par le Marquis ) prennent foin de
Farrêter prefqu'à chaque pas avec cette
Liberté , ou , pour mieux dire , avec cette
opiniâtreté que la licence du lieu femble
permettre.
Rozalie , déja épouvantée de ce tumulte ,
preffée , foulée par les perfonnes apoftées:
par le Marquis , ne tarde pas à s'ennuyer
& à preffer fon oncle prétendu de la remener
au logis. Le mafque , tranfporté de
joie , femble céder , quoiqu'avec peine ,
à fes inftances. Ils fortent à l'inftant ; une
voiture , que Rozalie prend pour la fienne ,
fe préfente ; ils y montent , & le cocher
les mène à toute bride. Elle eft cependant
étonnée du filence que garde fon oncle ,.
& l'attribuë au mécontentement qu'il pouvoit
avoir de fon impatience à quitter le
bal ; mais elle s'apperçoit qu'il eft plongé
dans le fommeil elle fe tait , & la voiture
vole .
:
La fuite au Mercure prochain..
40 MERCURE
DE FRANCE
.
ODE anacréontique.
AMOUR , feconde mes accords
Chantons l'objet de ma tendreffe ;
Qu'un autre vante les trésors ,
Iris fait toute ma richelle.
"
Grands , courez après les honneurs ,
Souvent le haſard vous les donne ;
Iris approuve mes ardeurs ,
Pour moi c'est plus qu'une couronne.
De Mars affrontez la fureur ,
De lauriers couronnez vos têtes ;
D'Iris j'ai fçu gagner le coeur :
Faites - vous de telles conquêtes ?
Volez dans le facré vallon ,
Vous , qu'une folle ardeur entraîne
Amour feul eft mon Apollon ,
Les yeux d'Iris mon hypocrène.
Vous , qui , le compas à la main ,
Des cieux mefurez la diftance ,
Newton , vous calculez en vain ;
L'amour est l'unique fcience.
Copernic a prouvé , dit on ,
Que nous tournons avec la terre
AVRIL 1766.
Que m'importe qu'il ait raison ,
Si je tourne avec ma bergère ?
D'Hypocrate orgueilleux rival ,
Le choix des fimples t'embarraſſe ;
Tu ne fais guérir d'aucun mal :
L'amour est bien plus efficace.
Pour défendre tes intérêts ,
Plaideur , Thémis eft ton refuge ;
Quand Iris me fait un procès ,
C'est l'amour que je prends pour juge,
Vous , qui criez contre nos feux ,
Hommes pétris d'indifférence ;
Qu'Iris le préfente à vos yeux ,
Que deviendra votre éloquence ?
Point de vrai bonheur ici bas ,
Nous dit le fage atrabilaire ;
Que pour lui feul il n'en foit pas :
On est heureux quand on fait plaire.
42 MERCURE DE FRANCE ,
EPITRE à AMÉLIE.
GRAND merci , charmante Amélie ,
Vous m'avez comblé de faveurs ;
Et loin que mon coeur les oublie ,
Souffrez , pour adopter nos moeurs
Que ma vanité les publie.
Pardonnez- moi fi je trahis
De mes plaifirs le doux myftère :
Être heureux & favoir fe taire
N'eft pas la mode en ce pays.
>
Quand des bords où vous êtes néc
Vous vintes embellir Paris ,
Vous vous vites environnée
D'une foule de beaux efprits ,
Dont la lyre tendre & polie
Ne fe monta plus que pour vous ,
Et foupira des vers plus doux
Que ceux du chantre de Lesbie.
Moi même j'allai chaque jour
Admirer votre ton modefte ,
Contempler le charmant contour
De votre figure céleîte ,
Ce beau corfage fait au tour
Ce fein qui s'élève & s'abaiffe ;
>
AVRIL 1766.
43
Et ces grands yeux bleus , où l'amour
Se difpute avec la fageffe.
Je fentois mon coeur s'échauffer
A poursuivre votre conquête :
Vos dix - neuf ans , cet air honnête
Dont nous aimons à triompher ,
Tout cela me tournoit la tête .
Dans vos regards mon oeil cherchoit
Et vos defirs & vos foibleſſes ,
Et déja ma main vous couchoit
Sur la lifte de mes maîtreffes .
Trop téméraire dans mes voeux ,
Et me croyant fûr de vous plaire ,
Dans ma cervelle un peu légère
Je m'arrangeois pour être heureux.
En vous voyant jeune & jolie ,
Je vous jugeois folle à l'excès :
Je vous crus de l'étourderie ,
De l'amour pour nos airs françois
Du goût pour la coquetterie :
Je vous jugeois dans mon erreur
D'après Cloé , Flore & Junie ,
Femmes de bonne compagnie ,
Qui m'ont un peu gâté le coeur.
Dans ma pétulante faillie
Vous m'avez vu tout femillant
De la fine galanterie
Parler le langage brillant ;
44 MERCURE DE FRANCE.
Je crus que ma minauderie ,
Mes gentilleſſes , mon jargon ,
Ma ridicule affetterie ,
Vous paroîtroient du meilleur ton :
Mais la pudeur & la raiſon
Reçurent bien mal la folie.
Que j'ai rougi du rôle plat
Qui me couvroit d'ignominie !
Grand merci , charmante Amélie :
Sans vous je n'euffe été qu'un fat.
Bientôt , pour me punir peut -être
D'avoir peu fçu vous estimer
Vous prites la peine d'aimer
>
Mon ami , mon guide , mon maître :
Pour qui j'ai fouvent demandé
Les dons que le Ciel doit répandre
Sur le mortel que d'un oeil tendre
Minerve a fouvent regardé .
Enfin mon attente eft remplie :
Mon ami voit combler fes voeux :
Vous l'aimez ; il devient heureux :
Grand merci , charmante Amélie :
Vous nous avez fervi tous deux !
·
Il manque ici plufieurs vers.
AVRIL 1766.
45
Que votre époux , belle Amélie ,
Compte aujourd'hui d'heureux inftans !
Des rofes de votre printems
Vous allez embellir fa vie.
Yous écarterez loin de lui
Et les traits perçans de l'envie ,
Et les bâillemens de l'ennui ,
Et la trifte mélancolie.
Avec vous , avec Uranie ,
Vous verrez fon coeur partagé ,
Et vous tirerez fon génie
De cette froide létargie
Où fi long- temps il fut plongé.
Sa gloire fera votre ouvrage :
Ainfi dans le monde on a vu
Naître la force & le courage ,
Lorfqu'aux beaux jours du premier âge
L'honneur s'unit à la vertu .
J'aime à vous voir , malgré l'ufage
Epoux fans ceffer d'être amans ,
Dans la paix d'un petit ménage
Vous prodiguer des noms charmans ,
Vous carrelſer comme au village ,
Et vous aimer comme au vieux tems,
Lorſque le Dieu qui fuit vos traces ,
Et qui fourit à votre époux ,
Viendra tenir cercle chez vous ,
Se croyant chez une des Grâces ,
MERCURE DE FRANCE.
Souvenez-vous que l'Amitié
Doit être auffi de la partie :
Comme elle va fouvent à pié ,
Et qu'elle cft fans cérémonie ,
Sans éclat , fans pompe & fans train s
Chez vous fouvent , fage Amélie
Je m'offre à lui donner la main.
Par M. LEGIER.
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure , au fujet de la dernière
proceffion des Captifs.
Vous avez vu , fans doute , Monfieur ,
le fpectacle touchant de ces captifs récemment
arrivés de Maroc , rachetés par
les foins dès Pères de la Trinité & de la
Merci ; vous avez été attendri commne
moi , à la vue de ces enfans , de ces vieillards
arrachés aux horreurs de l'esclavage ,
& vous avez applaudi aux foins de leurs
heureux rédempteurs. Ce n'eft point de
ceux-ci que je vous parle le Public , à
qui l'on a eu foin de faire connoître leurs
noms , les a lus avec plaifir , & a payé à
leur zèle le jufte tribut d'éloges qquuii leur
:
AVRIL 1766. 47
étoit dû ; je parle d'un Religieux de la
Merci , de la maifon de Cadix , dont le
nom ne fe trouve point fur les liftes qui
ont été diftribuées , & que l'on auroit cependant
dû publier, François , de naiffance,
& qui , s'il ne l'étoit pas , mériteroit d'être
adopté par la nation.
Le Père Breton , ayant appris à Cadix
que le Père Païs étoit Commiffaire député
de fa Congrégation en France pour
Maroc , & fe préparoit à partir , voulut
partager avec lui la gloire d'un voyage
dont le but étoit de rendre des hommes
à fa patrie , & la liberté à des François.
Cette grace dépendoit du Général de fon
Ordre en Espagne. Il la follicita auprès
de lui avec tant d'ardeur , qu'il l'obtint
enfin ; fut nommé adjoint , & partit avec
les rédempteurs. Quatre-vingt-douze captifs
furent délivrés ; mais les fonds n'étant
pas affez confidérables , il eut la douleur
de voir qu'on laiffoit dans les chaînes
prefqu'autant de malheureux qu'on en
Lauvoit ; il regrettoit , fur-tout , l'équipage
du vaiffeau de M. Pelegrin , compofé de
35 hommes. Les prières , les promeffes
ne font rien fur le coeur d'un pirate. Le
Père Breton eût employé inutilement ces
moyens : il en étoit un qu'il crut pouvoir
être efficace , & il l'employa ; c'eſt celui
8 MERCURE DE FRANCE.
du faint Evêque de Mofe *. Il fut le feul
quis'offriten ôtage , & voulut refter eſclave
dans les prifons pour tout l'équipage juſqu'à
ce qu'on eût levé les fonds néceffaires
pour acquitter fa promeffe. Son offre héroïque
n'a point été reçue ; mais le refus
ne doit rien diminuer du mérite qu'il y
avoit à le faire , ni des éloges qu'on doit
à la vertu . Les miens font fincères & doivent
lui être plus glorieux , parce qu'ils font
défintéreffés. Je ne connois le Père Breton ,
je ne fais fon nom que d'après les louanges
extraordinaires qu'ont prodiguées à leur
retour les Captifs à fon action héroïque
fur les côtes de Mogador & à fes foins
tendres pendant leur traverfée ; mais j'applaudirai
toujours à la vertu par - tout où
elle fe trouvera. Il est bien doux pour un
coeur patriote , tandis que les philofophes
crient de toutes parts l'humanité , la bienfaifance
, le patriotiſme , de voir l'homme
vertueux & modefte pratiquer dans le
filence ces belles vertus & nous prouver
qu'on peut les trouver encore ailleurs que
dans leurs déclamations.
J'ai l'honneur , & c. . CLOS.
* On lit dans les dialogues de Saint Grégoire , que
Saint Paulin fe rendit volontairement captif en Afrique
pour délivrer le fils d'une veuve qui avoit été pris par les
Vandales.
SUR
AVRIL 1766.
SUR le mariage de M. le Comte .
avec Mademoiselle
· ..
LES Grâces , à votre toilette ;
Vont s'empreffer de mettre au jour
Des beautés , des tréfors qui feroient de l'amour
Le triomphe & notre défaite ,
Quand à Cithère il tient fa cour ;
Mais vous avez appris dans un lieu reſpectable
A ne vouloir paroître aimable
Qu'à l'époux à qui feul vous devez votre coeur
Tout en ce lieu refpire la candeur >
Et la vôtre déja , par un lien durable ,
S'apprête à faire le bonheur
De l'amant , de l'époux , de l'ami véritable
Qui de vos jours auffi vous promet la douceur .
Saint-Cir annonce la naiſſance ,
Saint- Cir eft le féjour , le temple des vertus
On y prit foin de votre enfance ,
Votre éloge eſt tout fait . Je ne dis rien de plus.
Elevé dans les camps , vous , mon cher D ....
Vous qui depuis long - temps fervez bien notre
Roi ,
N'attendez pas non plus un éloge inutile
Vol. I. * C
MERCURE DE FRANCE.
Yos grades en diront aujourd'hui plus que moi-
Et dans la paix & dans la guerre
LOUIS.connut , employa vos talens ;
Ses bienfaits font le feul. encens
Que vous offre en ce jour le coeur d'un militaire..
CESSE
SUR une convalescence:
ESSE tes pleurs , Licas ; qu'ils cédent à la joie ;
Tu me vois revenu du ténébreux féjour ,
L'avare Acheron rend fa proie ,
Et la plus trifte nuit fait place au plus beau jour.
C'eft un autre , Atropos , que ton cifeau regarde :
Pouvois - tu réuffir dans ton cruel deffein ?
L'avois l'Amour pour garde ( 1 ) , -
Et l'Amitié pour Médecin ( 2 ) .
( 1 ) Demoiſelle aimable qui avoit gardé l'Auteur pla
feurs jours.
(1 ) M... célèbre Médecin……
BRALLET¸-
AVRIL 1766 . SI
LE BOUTON DE ROSE.
à Mlle FANIER.
CETTE ETTB rofe , dans fon bouton ,
Peint l'innocence de ton âge
Et de fes foeurs dévance la faifon
Pour être la première à t'offrir fon hommage.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
IL m'eft venu une idée , Monſieur , en
lifant les vers de M. Collet , fur la mort
de Mgr le Dauphin , inférés dans le fecond
Mercure du mois de Janvier de cette année
; permettez que je vous en faffe part.
Ce feroit de faire un médaillon de feu
Mgr le Dauphin , autour duquel feroient
repréſentées toutes les vertus que poffédoit
ce Prince à un fi haut degré. Le tableau
feroit couvert d'un rideau que la mort
fouleveroit d'une main , tandis que de
l'autre elle effuyeroit les larmes que lui
fait répandre la victoire qu'elle vient de
remporter , conformément aux vers en
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
queftion. Sa faulx feroit à fes pieds ; & la
France perfonnifiée feroit dans l'attitude de
quelqu'un qui guette le moment de la lui
dérober. Au bas du tableau feroient écrits
ces deux vers dont la penſée a plû fi généralement.
:
Et la Mort elle- même , en voyant tant de gloire ,
Pour la première fois a pleuré fa victoire.
J'ai l'honneur , &c.
LE D. D. D.
A Paris , le 16 Février 1756.
PORTRAIT de ZEPHIS , par un Capitaine
de Dragons , à Mde DE M.
ZÉPHIS , le plus puiffant des Dieux ,
Dans vos mains a remis fes armes ;
Le plaifir a mis dans vos yeux
Son éclat , fes traits & fes charmes.
De votre voix les fons brillans
Sont embellis par votre lyre ;
Le Dieu du goût & des talens
Vous fit pour orner fon empire.
Les amours ont verfé fur vous
Ces charmes qu'on ne peut décrire ,
AVRIL 1766. 53
Et dont le trait nous femble doux ,
Même au moment qu'il nous déchire.
Plus fenfible aux traits délicats ,
Un temps plus heureux que le nôtre ›
Vit naître des fleurs fous les pas
D'un pied moins charmant que le vôtre
L'efprit , la gaîté , la raifon
Se réuniffent fur vos traces ;
Vous penfez comme un vrai Caton ,
Et vous parlez comme les Grâces.
1
Pardon , Zéphis , à tant d'attraits
Si mon pinceau ne peut atteindre !
Mon efprit ne fauroit les peindre ,
Mais mon coeur en fent tous les traits.
LE mot de la première Enigme du Mercure
de Mars eft mais , qui donne Siam.
Celui de la feconde eft lin , ( plante ) qui
donne Nil. Celui du premier Logogryphe
eft vertige , confidéré comme inconftance ,
ou boutade , & comme maladie en fupprinant
le t & l'i , refte verge , qu'on prend
en main pour faire des tours d'adreffe ; &
en divifant le mot entier , on y trouve
tige , qui font les quatre lettres finales , & ver
de terre. Et celui du fecond eft cimeterre.
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
ENIGMES.
SANS dire mes noms de baptême ,
Qui ne feroient jamais finis ,
Lecteur , devine qui je fuis ,
Et développe cette emblême.
Au mois de Juillet on retourne
L'habit neuf qu'en Janvier j'ai pris ,
Et fans dire mot , je féjourne
Au cabinet où l'on m'a mis.
Quoi que je porte un peu de rouge ,
Je ne fuis point du tout coquet ;
Les mouches me vont au parfait :
De ma place très - peu je bouge.
J'ai quantité de vieux parens ,
Dont on fait un cas aflez mince :
Cependant en cour , en province ,
La plupart ont fervi long- temps .
Sans doute perfonne n'ignore
Que mon nom date d'affez loin ,
Et tout le monde fait encore
Ce que je vaux > ou plus ou moins .
AVRIL 1766. 59
AUTRE.
JE fuis un être imaginaire ;
Je fuis beaucoup , & ne fuis rien :
L'un m'appelle un mal néceffaire ,
Et l'autre m'appelle un vrai bien.
Qui m'a trop fans me fatisfaire ,
N'eft pas éloigné du tombeau ;
Et qui ne m'a point , au contraire ,
Perd un plaifir toujours nouveau .
Quand je règne avec l'abondance ,
Je procure bien des plaifirs ;
Mais quand je fuis chez l'indigence ,
J'irrite encor plus fes defirs.
LOGO GRYPH E S.
TOUJOUR OUJOURS fous mainte forme , enfant de
l'artifice ,
Je creuſe au téméraire un affreux précipice :
Et même aux animaux je fuis très - dangereux 3
Mais des maux que je caufe on s'amuſe en tous
lieux .
Mes neuf membres d'un dé * préfentent la figure ,
Et des horreurs de Mars une courte rupture ;
* A jouer.
Civ
16 MERCURE DE FRANCE.
La couronne du coq ; la fille de Junon ,
Qui , près du Roi des Dieux , eut l'emploi d'échanfon
;
L'infecte précieux , dont l'art inimitable
Offre à nos yeux furpris , le travail admirable
De ce riche tiffu qui devient en nos mains
L'ornement des palais , celui des Souverains ;
Un reptile qui ronge & défole un parterre ;
La brûlante faifon qui féconde la terre ;
Le tranchant que Pomone aimoit à manier ;
Le chef du corps humain ; celui du fanglier ;
Celle qui de nos maux eft la funefte caufe ;
Quand on a l'arc en main la fin qu'on le propofe ;
L'ornement des foyers dans les temps rigoureux
Des enfans de Comus l'attrait délicieux ;
. Du flamand bilieux la favorite dofe ;
La place où dans un lit notre tête repoſe ;
Le mot dont on défigne un ruftre , un ignorant .
Le peuple efclave -né de l'Empire Othoman ;
De l'efpace d'un jour la douzième partie ( 1 ) 3:
Deux notes dont les fons entrent dans l'harmonie §
Le réduit de l'abeille & celui du Berger ;
Le mur où le Soldat affronte le danger ;
Puis du Dieu d'Epidaure un préfent falutaire s
Ee grade avantageux que convoite un Vicaire ;
Une petite ville au Comté de Ponthieu ;
Un fommet dans les champs d'où l'on voit plus
d'un lieu ;
( 2 ) Dans l'équinoxe
AVRIL 1766. 57
Le mari de Progné , l'amant de Philomèle ;
Du bouc voluptueux la gaillarde femelle ;
Le corps d'un robinet ; une interjection ;
Au cahos , au néant une oppofition ;
Au mode infinitif un verbe auxiliaire ;
Un pronom ( 3 ) qui des grands eſt le ftyle
ordinaire ;
Des cris tumultueux vomis pour outrager ;
L'endroit par où l'oifeau peut , & boire , & mangers:
Ce qu'à coups redoublés , & fous un toît ruftique ,,
De l'écume du lait une femme fabrique ,
Et dont le moindre ufage au Minime eſt ôté ;:
En terme ignoble & vieux , mais fouvent ulité ,
D'un fimple louis d'or la huitième partie
Le nom qui fut jadis à l'Ile de Candie ;
De nos fens affoupis la fombre illufion
Qui ſouvent de nos coeurs flatte la paſſion ;
Un brufque impératif qui veut une victime ;
Mais j'ai peur ;je m'efquive , en achevant la rime
( 3 ) Perfonnel & conjonctif,
Par M. F.... d'Amiens .
CV
58
MERCURE
DE
FRANCE
.
AUTRE.
ON être eft un écueil funefte à l'imprudence ;
De loin le fage a foin de le prévoir :
Qui fait me fuir , a la grande fcience ;
De tout être penfant c'eſt le premier devoir.
Je renferme de Dieu le plus parfait ouvrage ;
Au défaut d'un vaiffeau ce qui mène au rivage ;
De nos maux le plus violent ;
Un animal ftupide & lent
D'un grand fervice chez le ruftre ;
Ce que cinq fois on trouve dans un luftre ;
Ce qu'au mérite on accordoit jadis ;
Ce qu'en paffant , cocher , tu dis ;
L'endroit où le nocher ne craint plus la tempête:;
Ce qu'une fille aime à taire à trente ans ;
Une ville chez les Flamans ,
Du François, de l'Anglois tour à tour la conquête.
Par M. LEJEUNE , Profefeur à
Sées en Normandie.
AVRIL 1766.
19
L'AMOUR AU VILLAGE,
ROMANCE.
PAR fa
frivolité
Tout s'agite à la ville !
De la tranquillité
Ces hameaux font l'afyle.
Que cet heureux féjour
Eft propre à mon empire ,
( Difoit le tendre amour }
Moi -même j'y foupire !
Du myrthe toujours verd
Le favorable ombragé ,
De l'habitant de l'air
Le
féduifant ramage ,
Tout concourt au bonheur
Qui règne dans mon âme ;
Rien n'y diftrait mon coeur
De l'objet qui l'enflâme.
Heureux dans ces vergers
Du feu qui les dévore ,
Le feul voeu des Bergers
Et de l'accroître encore.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE
Je répans dans leur coeur
Une allégreffe pure ;
Pour eux du vrai bonheur
Mes feux font la meſure.
De la fimplicité
C'eſt le rare avantage
Que de la vérité
Sa parole eft le gage ..
Mon nom faint dans ces lieux
N'y fait point de parjure ;
J'y fuis , à tous les yeux ,
L'époux de la nature.
>
Les foucis , à la Cour
N'offrent que des orages ;.
Sur la ville à fon tour
S'étendent leurs nuages .
La paix comble nos voeux
Sous un riant feuillage ;
Voulez vous être heureux
Venez vivre au village .
Paroles deM.... Mufique de M. HA
NOT , de l'Académie Royale de M
fique
AVRIL 1766. Gor
ARTICLE II
NOUVELLES LITTÉRAIRES..
RICHARDET. Poëme en douze chants
2 parties in- 8 ° de plus de trois cents
pages chacune. A la Haye , & fe vend à
Paris , chez LACOMBE , Libraire , quai
de Conti. 1766. Prix 4 liv. 4 fols broché,
& liv. relié. S.
ILparut en 1764 , une traduction libre:
en fix chans , de la moitié du Ricciardetto
, poëme fameux , compofé par un
Prélat Italien , & qui jouit de la plus
grande célébrité en Italie. Le poëte François
avoit retranché dans fon imitation
beaucoup de ces traits libres , de ces caricatures
grimacées & de ces écarts d'imagination
, dont notre langue & notre
goût font offenfes. Cependant comme il
vouloit faire connoître dans fon premier
effai la manière de fon original , il avoit
confervé les principaux traits du poëme-
Italien , & fa marche , diftribuée par
octaves ou ftances de huit vers . Mais
62 MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'il eût dès-lors élagué , changé ,
ajouté beaucoup , il a fenti lui -même
que fa traduction reffembloit encore trop ,
& qu'il ne pouvoit plaire qu'autant qu'il
s'éloigneroit de fon modèle. Il a donc
pris le parti de faire un nouveau poëme
dans lequel il n'a confervé que l'intention
en quelque forte de l'Italien ; il a
détruit les octaves qui rendoient la narration
traînante & monotone ; il a deffiné
entièrement ſon ſujet ; il a traité & foutenu
fes caractères avec plus de foin ; il
a achevé les figures & les grouppes qui
n'étoient auparavant qu'ébauchés ; il a
créé d'autres épiſodes ; il a fait de nouveaux
tableaux ; il a repeint ceux qu'il
a imités ; enfin , il a mis dans tout cet
ouvrage un enſemble , une gradation d'intérêt
, une richeffe qui en rendent la
lecture amufante & rapide.
Le genre bernefque , qui eft un compofé
de tous les ftyles , de l'enjoué & du
férieux , du moral & du galant , de l'héroïque
& du naïf , du grand & du fimple
, du fabuleux & de l'hiftorique , du
merveilleux & du vrai ; ce genre dont
les Italiens ont donné les premiers modèles
, & dans lequel l'Ariofte , & après
lui l'Auteur du Ricciardetto , ont eu le
plus de fuccès , n'étoit pas encore bien
AVRIL 1766. 63
connu en France. C'eft celui néanmoins
qui convient peut- être davantage à l'imagination
vive , enjouée & volage des
François . Il réunit tout ce qu'il faut pour
y réuffir la gaité & le goût , fur- tout ce
goût délicat qui fait toucher les fleurs
fans les faner. Nous fommes redevables
à l'Auteur du Richardet François , d'avoir
enrichi notre littérature d'un poëme qui
ne peut qu'avoir parmi nous beaucoup
de partifans & d'imitateurs . Il faut lire
dans la préface de la première traduction
( 1 ) du Ricciardetto , l'origine & l'hiftoire
du genre bernefque , & celle en
particulier du poëine Italien. Le poëte
François rend compte, dans l'avertiffement
qu'il a mis à la tête de fon nouvel ouvrage,
des principes qui l'ont conduit dans
fon travail , & nous croyons que c'eft.
le meilleur traité qu'on puiffe lire fur cet
objet . Il a donné les loix du genre , ceux
qui les fuivront avec le génie convenable
, feront sûrs de plaire , d'intéreffer &
d'amufer . Nous nous bornerons ici à faire
connoître la marche du poëme & à en citer
quelques morceaux dans les différents ftyles
qu'il renferme .
(1) On en trouve quelques exemplaires ches
Lacombe , Libraire , quai de Conti .. 2. livres
broché.
64 MERCURE DE FRANCE .
L'Auteur a dédié fon poëme à M. de
Voltaire. C'étoit un hommage bien dû
au plus bel efprit de la France. Il en a
reçu une réponſe charmante , imprimée
avec fon épître au commencement de
l'ouvrage.
Le poëte débute par des réflexions:
morales fur les différents âges de la vie..
J'en rapporterai quelques vers faits pour
devenir proverbes , parce qu'ils contiennent
des vérités facilement & agréablement
exprimées.
On ne peut pas toujours être au printemps ;;
» Les arts divers , les jeux , les exercices ,
> Du tendre amour les peines , les délices ,
» De la jeuneſſe occupent les momens .
» D'un temps plus mûr elle eft bientôt fuivie..
Les foins qu'on doit aux fiens , à ſa patrie ,
>> A fa fortune , à la fociété ,
>> Font fuccéder avec rapidité
Tous les aſpects d'une pénible vie.
·
» Voici mon mot que je crois de bon fens :
>> Tout ce qui vit enſemble eft du même âge ..
» Heureux qui fait être de tous les temps !
כ
5
» Mortel fenfé , jouis & fais jouir ,
» Dit la Raiſon ; jouir , c'eſt être fage.
AVRIL 1766, 65
»Des doux plaifirs faire un modefte uſage ,
» Sans défiance en goûter l'avantage ,
>> C'eft honorer celui qui les a faits .
» Notre bonheur eft le plus pur hommage
>> Dont fa bonté nous impofe les loix , &c.
On trouve encore dans ce poëme beaucoup
de vers qui font fentences.
»Douter de tout provient de l'ignorance ;
» Le lot des fots eft l'incrédulité :
>> Croire & douter font les écueils du fage.
Ce poëme contient les aventures & les
amours de Richardet . Ce Paladin devient
amoureux de la charmante Deſpine , dont
il a tué le frère dans un tournoi . Le Scric ,
Roi de Cafrerie, s'arme pour venger la mort
de fon fils , & Defpine elle-même combat
contre fon amant. Les Rois d'Afie ,
d'Afrique , d'Espagne , de France , de Négritie
& du pays Lapon ; des Paladins ,
des Géants , des Nains , des Magiciens ,
des Ogres , des Fées prennent part à cette
fameufe querelle .
Dans le premier chant le Scric déclare
la guerre à Charlemagne , Roi de France
qui pour lors étoit fort inquiet de l'abfence
de Roland , fon neveu. Le Duc
Aftolfe , Alard & Richardet , célèbres Par
66 MERCURE DE FRANCE.
ladins , s'étoient partagés pour l'aller
chercher.
>> Déja les monts ceffoient d'être éclairés ,
» Déja le jour avoit fait place aux ombres ,
>> Et les oiſeaux par la crainte attirés
» Cherchoient l'abri des forêts les plus fombres ,
Quand à leurs yeux paroît un joli nain ,
>> Leſte & portant trois bouquets dans la main.
>> Il les falue avec humble foupleffe :
ور
>> Guerriers , dit-il , mon aimable maîtreffe
>> M'a commandé de vous offrir ces fleurs.
>> Les Chevaliers acceptant ces faveurs ,
» Au meſſager font queſtions galantes .
Ils s'avançoient vers cent torches brillantes
>> Dont la clarté ramenoit un beau jour.
> Lors , au milieu de vingt filles charmantes
>> Dont les beaux yeux ne refpirent qu'amour ,
» Stelle paroît plus ravillante encore.
» (C'étoit le nom de la Nymphe du bois ).
>> Elle chantoit au pied d'un ficomore.
>> On eût pu croire , en écoutant fa voix ,
>> Entendre encor la divine le Maure.
>> D'un vif éclat fon beau teint fe colore ;
>> Elle fe lève avec un doux fouris.
» Le Duc Anglois en eft foudain épris , &c.
Les Chevaliers, après s'être repofés dans
le palais de cette Nymphe , pourfuivent
AVRIL 1766. 67
leur route. Cependant Renaud , coufin de
Roland , courant après lui , arrive dans
les États de la belle Angélique ,
>>
Qui de Roland poſsède les amours.
Chemin faifant , le Paladin combat
deux géans , délivre des amans qu'une fée
malfaifante tenoit dans fes enchantemens ,
& punit cette fée. Il faut lire dans le
poëme les détails agréables de ces aventures
fingulières.
Charles , affiégé dans Paris par les Sarrazins
, rappelle les Paladins ; Renaud
s'embarque , effuie une tempête , il eſt
obligé de relâcher en Barbarie.
»Le jour baifoit quand dans une prairie
"Qui confinoit à l'humide élément ,
» On mit la fleur de la chevalerie ,
» Et fon courfier plus léger que le vent.
» La Lune eft claire , on entend le ramage
» Du roffignol tapi fous un feuillage ,
» Et la fauvette à fon tour lui répond ;
د ر
Quand le héros , vers un fentier profond ,
» Tourne fes pas & pouffe à l'aventure
» Son bon cheval , qui ne broncha jamais ,
» Vers un réduit délicieux & frais
Qu'embelliffoient cent fources d'onde pure.
» Dans ces bocages il trouve , en frémiffant ,
68 MERCURE DE FRANCE.
» Au tronc d'un arbre une femme enchaînées
> Elle étoit nue , & , d'un ton gémillant ,
» Amérement pleuroit fa deftinée .
Le Paladin fent croître fon horreur ,
>> Voyant de loin deux monftres effroyables
Remplir les airs de cris épouventables ,
>> Et vers la belle accourir en fureur.
>> Tout deux étoient de taille tant énorme
»Qu'il ne pouvoit en difcerner la forme ;
» Mais de plus près ces cruels approchans ,
Il les connut pour des ogres géans , & c .
Le Paladin combat ces monftres , les
tue , délivre la belle qui lui raconte fon
hiftoire. Elle rencontre fon amant. C'eſt
un plaifir de voir comme tous ces mouvemens
s'enchaînent , fe précipitent , &
intéreffent l'art merveilleux du poëte ;
on ne peut quitter cette lecture pleine
de chaleur , de variété , de gaité , & d'agrément
.
par
Les traits d'une morale philofophique
fuccédent fouvent dans cet ouvrage , aux
jeux d'une imagination brillante ; tel eft
ce morceau par lequel le poëte termine.
l'hiftoire des deux amans .
Comptons fur tout , & ne comptons fur rien..
» Voyez comment au bord de leur ruine , 2.
AVRIL 1766. 69
33
Un grand malheur produit un très - grand bien.
D'où ce hafard tient-il fon origine ?
» D'un coup de vent , d'une vague mutine ,
و ر
Qui , fe moquant des projets des humains ,
» Jette Renaud fur les bords africains .
» Auffi ce bien , digne jouet d'Eole ,
» Comme fa caufe , eft changeant & frivole.
»Quoi ! dites-vous , faite fi peu de cas
ور
›› De ce bonheur ? quand la mort les menace !
>> Oui , ce bonheur . ... qui ne l'a point s'en paffe.
Ils feroient morts ! hé , ne mourront- ils pas ?
Apicius fit cent mille repas ,
در
» Le pauvre Irus n'en fit que trente mille ;
» Ils ne font plus , le compte eſt inutile ,
>> D'autres calculs les fuivent au tombeau.
» Des voyageurs voguans fur un vaiffeau
» Le long d'un fleuve admirent les rivages,
» De tous côtés de rians payfages
» Offrent aux yeux un ravillant tableau.
و ر
Chargés des dons de Pomone & de Flore ;
12 Les arbres même , à leurs avides voeux ,
» Loin d'oppoſer des obſtacles fâcheux ,
Semblent plutôt les prévenir encore
» En avançant leurs rameaux précieux.
>> Chacun pourſuit ce qui lui plait le mieux ,
Mais du fuccès l'événement décide .
>> Le moindre choc , un coup de gouvernail ,
>> Un mouvement trop lent ou trop rapide
» Vont rendre vain le plus conſtant travail.
70
MERCURE DE FRANCE.
» Adroit , puiffant , foible , fage ou ſtupide , D
» Tout est égal ; le bonheur ſeul décide.
» Aucun n'obtient le fruit qu'il veut manger.
• L'un trouve un chêne au lieu d'un oranger ,
» ▲ bien choiſir c'eſt en vain qu'on s'obſtine.
» L'un veut la roſe & ſe pique à l'épine.
» Heureux qui peut rencontrer une fleur !
» Tel du noyer dédaignoit la valeur ,
» Qui n'a cueilli qu'un ſtérile feuillage ;
» Un autre enfin n'emporte , par malheur ,
Qu'un peu de moule ou quelque mince her-
» bage.
"
» Qu'arrive - t- il ? Au bout de quelques jours
» Vers l'océan , précipitant fon cours ,
» Un beau matin le vaiſſeau fait naufrage ,
» Et de niveau voilà tout l'équipage .
>>
20
Joignons Renaud qui n'eft pas encor loin.
Ce Paladin fourient un combat contre
une armée de Grifons.
» Heureaſement les armes étoient fées ,
» Que nul effort ne pouvoit perforer ;
.
» Mais Veillantin , pour qui nulle forcière
» Ne fit jamais le moindre enchantement ,
» Déchiré , laiſſe , en fermant la paupière ,
» Son maître à pied dans ce péril urgent.
AVRIL 1766. 71
Renaud fait les funérailles de fon courfier
, & lui élève un tombeau fur lequel
eft écrit une épitaphe .
Nous bornerons notre extrait à ce premier
chant ; nous ferons connoître dans le
Mercure prochain la fuite de ce poëme ,
dont le charme & l'intérêt vont toujours
en augmentant.
DICTIONNAIRE d'Anecdotes , de traits
finguliers & caractéristiques , hiftoriettes,
bons mots , naïvetés , faillies , réparties
ingénuës , &c. & c. Volume in - 8 °, petit
format de plus de 700 pages , divifé
en deux parties . A Paris , chez LACOMBE
, Libraire , quai de Conty ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi : 4 liv. 10 fols relié en un volume.
L'AUTEUR du nouveau dictionnaire que
nous annonçons , a rangé fous différens
articles, qui forment autant de petits chapitres
, des faits hiftoriques & anecdotiques
, propres à fournir des preuves ou
des exemples de vérités morales. C'eft
le plan que lui avoient fourni Valere Ma72
MERCURE DE FRANCE.
xime & Camerarius , mais qu'il a étendu
fur plufieurs objets d'inftruction & d'agrément.
Il a cherché à attaquer le ridicule
plutôt par un bon mot que par une
fentence , à caractériser une vertu , &
quelquefois un vice , une paffion , plus
fouvent par un fait que par une réflexion .
La raiſon , comme il l'obferve ingénieu
fement , a l'ouie un peu dure chez la plupart
des hommes ; & le plus sûr moyen
de s'en faire écouter , eft de leur préſenter
des objets qu'ils puiffent , pour ainfi
dire , voir & toucher. Or les faits qui
qui
font impreffion fur leur imagination , les
rendent néceffairement attentifs , & font
plus à leur portée que des préceptes qui
d'ailleurs laiffent toujours l'auditeur froid
& tranquille. Nous voyons auffi que ce
font moins les chofes que les faits hiftoriques
ou anecdotiques , qui fourniffent
la matière des converfations ordinaires . Le
dictionnaire des anecdotes pourra à ce
titre être regardé comme le dictionnaire
de la converfation. C'eft pour le rendre
plus complet à cet égard , que l'auteur
a joint aux articles moraux d'autres articles
qui concernent les fpectacles , le
jeu , les modes & habillemens , &c.
Les articles de la Comédie Françoiſe
& de la Comédie Italienne intérefferont
d'autant
AVRIL 1766. 73
d'autant plus le lecteur , que la fuite d'anecdotes
qu'ils préfentent , donne le tableau
fidèle des changemens fucceflifs qui
y font furvenus .
On verra avec plaifir au mot Acteur ,
une partie des éloges que les Anglois donnent
à Garrick , le Rofcius de l'Angleterre.
Cet Acteur poffède , indépendamment
de ce que l'art & l'étude peuvent
donner , une de ces phyfionomies qui fe
montent & fe démontent pour prendre
tel caractère qu'il leur plaît. Une jolie
femme de Londres , qui reconnoiffoit ce
talent à Garrick , vint le trouver pour
avoir le portrait d'un Seigneur Anglois
qu'elle aimoit , & qui ne vouloit pas fe
laiffer peindre. Il s'agiffoit d'étudier la
phyfionomie du Lord , & de le revêtir
fi bien de tous fes traits , que le peintre
pût faire un tableau reffemblant fur cette
phyfionomie empruntée . L'Acteur en conféquence
examine le tic , le caractère particulier
de fon modèle , étudie les traits
qui le caractérisent le plus , & les copre
fi parfaitement , que ce n'eft plus Garrick ,
c'eſt le Lord lui - même. L'Acteur fe préfente
avec ce vifage compofé , à un peintre
habile , & fait tirer fon portrait. Tour
le monde reconnoît fans peine le Lord
en queſtion , qui , le premier , paroît in-
Vol. I. D
74 MERCURE DE FRANCE.
quiet fur les moyens que l'on a pris pour
le peindre fi reſſemblant.
Nous engageons le lecteur à lire auffi
les articles Pantomimes , Déclamation , Comique
larmoyant , Comédien. Tous ces articles
font relatifs entr'eux , & l'Auteur
les a affaifonnés de reparties ingénieufes
& de bons mots , dont on fe rappellera
plufieurs , mais qui reçoivent ici un nouveau
prix , parce qu'ils fe trouvent mis
en oeuvre avec avantage & pour l'inftruction
& l'amufement du lecteur.
L'article Joueur fera connoître aux jeunes
gens les dangers qu'il y a de fe livrer
avec trop de confiance à certains joueurs
de profeffion qui ont mille tours , mille
rubriques , dont un honnête homme ne
fe doute pas même. On même. On rapporte ici plufieurs
de ces tours. Ils font , dit judicieufement
l'Auteur , le fecret des fripons , &
ne peuvent par conféquent être trop divulgués.
Un Italien qui étoit venu , il
y a quelques années , à Paris , avoit imaginé
une rufe fort fimple , dont cependant
on ne s'apperçut que quand il eut
fait bien des dupes . Cet Italien avoit une
tabatière d'or unie fur les bords . Lorfqu'il
fe préfentoit quelques coups décififs
, il prenoit une prife de tabac , &
pofoit fa boëte affez négligemment fur
AVRIL 1766. 75
à
la table . Le moindre reflet de la tabatière
lui fuffifoit pour connoître les cartes
qu'il diftribuoit ; & il jouoit par ce moyen
coup sûr. Les minéraux s'emploient
pour piper les dez . Les grecs ( c'eft le nom
que les fripons du jeu fe donnent entr'eux )
font ufage pour les cartes de craies , de
pâtes , de favons & autres drogues qui ,
en altérant légèrement la furface de la
carte , la font aifément diftinguer par des
doigts exercés . Mais comme cet artifice
n'eft pas inconnu aux joueurs de gobelets
, & à beaucoup d'autres perfonnes ,
les plus habiles grecs négligent ces petits
fecrets qui , d'ailleurs , laiffent toujours des
témoins irréprochables de la friponnerie,
Le grand talent d'un grec , eft d'avoir
une rufe qui ne laiffe point de traces
après elle , & ne foit connue que de lui
feul . Il faut voir à cet article même tous
les tours d'adreffe que l'auteur y a raffemblés
.
L'auteur , au mot Songes , avoue qu'il
n'eft que trop ordinaire de trouver des
perfonnes qui ajoutent foi aux rêves . Il
cite en leur faveur plufieurs fonges qui
ont reçu leur accompliffement ; mais ,
ajoute- t- il en même temps , il feroit bien
plus étonnant fi l'on ne pouvoit point en
Dij
7 MERCURE DE FRANCE.
citer , vu le grand nombre de ceux qui
rêvent.
>
L'article Mode & Habillemens , auroit
pu , fans doute , être plus étendu . Mais
les faits qui y font rapportés , fſuffiſent
pour juftifier le mot de cet étranger
qui difoit que les François , toujours inconftans
dans leurs habillemens , revenoient
après bien des changemens aux
anciennes modes , c'eft-à - dire , qu'après
bien des mouvemens , ils ſe trouvoient
à l'endroit d'où ils étoient partis. On
ignore peut- être que ce font deux Angloifes
qui ont ramené en France les paniers
que nos Dames avoient auparavant
profcrits fous le nom de vertugardins. On
verra auffi avec plaifir ce qui a donné
lieu à la fuppreffion des hautes coëffures
à tuyaux d'orgues , que les Françoifes
portoient encore au commencement de ce
fiècle ; ces coeffures de femmes étoient
fi élevées , que leur tête fembloit placée
au milieu du corps. C'eft ce qui faifoit
dire au cauftique la Bruyere , qu'il falloit
juger des femmes , depuis la chauffure
jufqu'à la coëffure exclufivement , à peu
près comme on mefure le poiffon entre
queue & tête.
Quelques autres articles de ce diction
AVRIL 1766. 77
naire , qui font au nombre de plus de
deux cens , nous occuperont encore agréablement
dans un fecond extrait de cea
ouvrage.
SIDNEI & SILLI , ou la Bienfaisance & la
Reconnoiffance , hiftoire angloife , fuivie
d'odes anacréontiques , par l'auteur de
FANNI ( M. D'ARNAUD ) . A Londres ;
1766 : &ſe trouve à Paris , chez L'ESCLAPART
, quai de Gêvres , & chez DESAINT
junior , quai des Auguftins , près
la rue Git- le - coeur in- 12 .
N ous ne pouvons que répéter , pour
Sidnei & Silli ,les éloges mérités que nous
avons donnés à l'hiftoire attendriffante de
Fanni. On trouve dans ce nouveau morceau
ce ton vigoureux de couleur , cette
noble fimplicité , ce charme de la belle
nature , cette vérité pathétique , ce ſtyle
enflammé , qui femblent être les qualités
diftinctives de la plume de M. d'Arnaud.
Ce n'eft point ici l'amour qui nous attache
& qui fait tomber nos pleurs , c'eft l'admiration
, la vertu même dans toute fa fenfi-
Diij
58 MERCURE DE FRANCE .
bilité ; c'eſt en un mot l'expreffion la plus
énergique de l'étendue & de la délicateſſe
de la bienfaifance , & de l'excès de la reconnoiffance
; rien de plus moral , de plus
philofophique & de plus intéreffant.
Sidnei , Officier Anglois , occupoit aux
Indes un pofte honorable ; il apperçoit
dans un combat qui fe livre entre fa nation
& les Indiens un Européen furieux, acharné
fur un foldat ; il fait prifonnier ce forcené ;
Silli , c'eft le nom de cet homme mourant
de l'efpèce de létargie où l'avoient jetté
fes bleffures ; il annonce , en reprenant
l'ufage de fes fens , toute l'impétuofité de
fon caractère mifantrope , & donne à chaque
inftant un nouveau degré de force à
l'intérêt. Récit des aventures de Silli ; critique
animée & jufte des diverfes conditions
; les hommes montrés tels qu'ils font ,
& non comme les romans de nos beaux
efprits nous les repréfentent. Ce morceau
fi brûlant , fi philofophique , n'eft point
fufceptible d'extrait , il faut le lire dans
l'original. Silli a éprouvé des renverfemens
de fortune ; il partage fa trifte deftinée
avec un père refpectable ; quelle fituation !
& que M. d'Arnaud a bien fçu s'en pénétrer
& la rendre ! Silli enfin quitte Paris
avec ce père qui lui eft fi cher , eft forcé
d'abandonner l'objet d'un amour touchant
AVRIL 1766 .
79
& vertueux. Ils s'embarquent pour les
Indes . La fortune ne leur eft pas plus favorable
dans ces climats . Le père eft fur le
point d'expirer victime de l'indigence la
plus affreufe. Le fils fe précipite de fureur
à travers des bataillons. Tous les hommes
lui font en horreur , il n'afpire qu'à perdre
la vie . Sidnei le rappelle au jour , lui amène
fon père qu'il avoit cru mort ; ils volent
dans les bras l'un de l'autre . Ce tableau fi
fimple & fi vrai excite tous les fentimens ,
tous les tranfports de la belle nature.
Sidnei s'attache toujours davantage à
ces deux François. Ils quittent les Indes.
Silli lui confie fon amour pour Julie , c'eſt
ainfi que fe nommoit la jeune perfonne
qu'il aimoit , & qu'il avoit laiffée à Paris
dans un état brillant. Silli arrivé dans fa
patrie , trouve Julie fuccombant avec ſa
mère fous des malheurs imprévus . Sidnei ,
qui ne dément jamais le rôle de bienfaiteur
, laiſſe , en reprenant la route des
Indes , une fomme confidérable à fes deux
amis. Silli époufe tout ce qu'il aime , &
élève fes enfans dans les fentimens de
reconnoiffance qui l'attacheront éternellement
au généreux Anglois.
" Ils recevoient fouvent des nouvelles
» de Sidney ; & dans leurs réponfes ils lui
» envoyoient chaque fois leurs âmes plei-
Div
to MERCURE DE FRANCE.
23
» nes du fentiment le plus pur & le plus:
vif. Sidnei fait un fecond voyage aux
» Indes ; leur commerce épiftolaire ne pouvant
plus fubfifter avec la même exactitude
, ces coeurs fi fenfibles , fi reconnoif-
» fans , étoient pénétrés d'alarmes fur le
fort de leur ami ; tous les Anglois leur
» étoient chers. Quel coup de foudre vient
» les accabler ! ils apprennent que Sidnei
ود
"
""
n'eft plus. Le jeune Silli , toute la famille,
» eft en proie à la douleur la plus acca-
» blante le vieillard ne peut foutenir
cette affreufe nouvelle , il tombe malade
» & eft prêt d'expirer. Le fils , entouré de.
fon épouſe & de fes enfans , les repouffoit
quelquefois , & ne vouloit plus que
» mourir. Le nom de Sidnei étoit la feulo.
» expreffion qui échappât à fon défefpoir..
» Sa femme lui montroit fa famille qui
» n'avoit d'appui que lui. Il revient à la
vie , mais pour traîner la mélancolie.
» la plus affreufe , pour chercher les lieux.
» les plus fombres.
و د
22
» Il étoit un jour enfoncé dans un bois
» voifin du grand chemin. Affis au pied
» d'un arbre , la tête baiffée vers la terre ,
» accablé de la trifteffe de la mort même
» il s'écrioit : quoi , Sidnei , je ne te verrai
plus ! je ne pourrai plus te ferrer contre.
» mon coeur , contre ce coeur qui eſt plus
29
AVRIL 1766. 81
و ر
و د
que jamais pénétré de tes bienfaits ! âme
anglique , m'entends-tu ? vois - tu mes
» larmes , celles de toute ma famille ? ô
» mon cher Sidney , il eft dans tes bras ,
dit quelqu'un qui fe précipite dans les
» bras de Silli. C'étoit Sidnei lui-même.
» Sidnei. . . . c'est tout ce que peut dire
" Silli il avoit perdu connoiffance , &
" Sidnei , avec deux ruiffeaux de larmes
» oui c'eſt ton ami , mon cher Silli , qui
vient du bout de la terre pour jouir du
fpectacle de l'amitié , pour t'embraffer
" & t'offrir de nouveaux fervices. J'ai
" envoyé mon équipage chez toi lorfqu'un
" payfan m'a dit que tu étois dans ce bois ,
" & je me fuis fait un plaifir de te furprendre.
Silli revient à lui. C'est vous-
" même , cher Sidnei , que je tiens dans
"mes bras ! Ah ! il faut que vous voyez
" votre ouvrage , mes enfans qui font les
» vôtres. Il appelle un de fes domestiques
" qui étoit fur le grand chemin . Cours
» vîte chez moi ; mon bienfaiteur. . . .
و ر
33
כ
י נ
qu'on vienne fe jetter à fes pieds , mon
" père , ma femme , mes enfans ..... Mon
» ami , quelle joie ! je vous vois , je vous
embraffe , & pourquoi m'a - t - on foudroyé
de cette horrible nouvelle ? Vous
» le faurez , reprend Sidnei , hâtons - nous
d'allervoir votre chère famille. Ils arri
Dy
33
82 MERCURE DE FRANCE.
"
» vent prefque auffi- tôt que le payfan. Ils
entrent dans l'appartement du vieux
Silli. Il ne peut qu'étendre les bras à
Sidnei. O mon cher fils ! ô mon digne
» ami ! ... une femme charmante qui n'a-
" voit pas vingt-cinq ans , trois enfans ,
" dont le plus âgé en avoit fix , Silli lui-
" même fe précipitent aux pieds de Sid-
" nei. Ils lui embraffent les genoux avec
» des larmes , on n'entend que ce feul mot
qui échappe à leurs pleurs : notre cher
bienfaiteur ! Sidnei les relevant, les preffant
contre fon fein & pleurant fur eux ,
» voilà le fpectacle dont jouit la vertu ,
" voilà fon prix. Ma chère fenime , mes
» chers enfans , s'écrié Silli , vous voyez
votre véritable époux , votre véritable
» père , voilà l'auteur de vos jours , de ce
» bonheur que vous goûtez , rendez - lui
" vos hommages : c'eft les rendre à l'Être
fuprême , que d'honorer des âmes qui
» font fon image. O mon cher Sidnei ,
goûtez - vous bien la joie de la bienfai-
» fance ? enivrez- vous à longs traits de fes
"douceurs " .
ور
39
و د
Ces détails deviennent toujours plus
attachans . Cette hiftoire eft un drame plein
de force & de pathétique dont l'intérêt
croît avec l'action. Le dernier acte , c'eftà-
dire le dénouement , fans aucun effort
AVRIL 1766 . 83
tomanefque , fait éprouver ces émotions
délicieufes qu'excite l'enthoufiafme de la
vertu. Situation fingulière qui décide ces
larmes fi chères aux âmes fenfibles , & qui
eft produite par un excès de reconnoiffance
imprévu. C'eft à cet endroit que doit échapper
un cri d'attendriffement en faveur de
Silli & de Sidnei . Cette hiftoire finit par
la réunion de ces perfonnages fi intéreffans . (sic ) "
Sidnei & Silli méritent bien d'être dans
les mains des perfonnes qui ont fait l'acquifition
de Fanni : que de pareils ouvrages
font aimer la vertu , & que la morale
eft puiffante , préfentée fous de femblables
traits !
A la fuite de cet intéreffant morceau font
cinq livres d'odes anacréontiques . M. d'Arnaud
prouve bien que le vrai génie fait
s'approprier tous les genres & même tous
les pinceaux. Depuis Anacréon on n'a
peut- être eu dans aucune langue rien de
plus agréable , de plus ingénieux & en
même temps de plus naturel que ces petits
morceaux de poéfie ; ils font au nombre
de foixante , c'eſt la corbeille même de
rofes des Grâces , qu'elles ont répandues
avec goût. On ne fauroit mieux comparer
ces odes qu'à ces brillans tableaux de l'Albane
françois de M. Boucher ; ' nous en
citerons au hafard quelques- unes.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE..
La Loterie de l'Amour.
ON nous peint l'Amour enfant
Il a l'efprit de fon âge :
Dans fes defirs peu conſtant ,、
Et dans fes plaifirs volage.
37
Ce Dieu , pour changer les jeux ,
Invente une loterie ;
Tout féduifoit les yeux ,
y
Le coeur , tout faifoit envie.
C'étoient lots des plus brillans
Ces traits qu'on n'évite guères ,.
Ces feux fi vifs , fi brûlans ,
Et ces aîles fi légères..
J'ofai prendre deux billets ;:
L'un pour Life , qui de Flore
A la fraîcheur , les attraits ;
L'autre pour moi qui l'adore..
J'éprouvai , Dieux ! en ce jour-
Que vos faveurs font cruelles.
J'eus le flambeau de l'Amour ;.
Mais Life , hélas ! eut fes aîles.
L'origine des ailes de l'Amour.
JADIS de la terre habitant ,
L'Amour , dans une paix profonde .
AVRIL 1766. ལ་
Vivoit ici libre & content ,
Et faifoit le bonheur du monde.
Il fe repofoit fur des fleurs ;
Il marchoit avec l'innocence ,
Touchant , fans répandre des pleurs ,
Et nud , fans bleffer la décence.
On voulut le ravir aux bois ,
Lui tracer des routes nouvelles ;
On voulut lui donner des loix ,
L'affervir , l'amour eut des aîles.
Le Séjour de l'Amour.
Où fe trouve le tendre amour
Me demande la jeune Hortenfe ?
Par-tout est fon brillant féjour ,
Et le trône de fa puillance.
Dans cet aftre le Roi des airs ,
L'Amour anime la nature.
Il roule & gronde avec les mers
Avec ces ruiffeaux il murmure.
Il ouvre les portes du jour ,
Monté fur le char de l'aurore
Il allume , éteint tour à tour
Ses feux dont l'olympe fe dore..
"
86 MERCURE DE FRANCE.
•
Son haleine dans cette fleur
Exhale une odeur raviflante ;
Son éclat , fa vive couleur ,
Parent cette rofe naiflante .
Il fe cache dans le gaſon
Avec cette humble violette ;
C'est lui qui dans ce papillon
Echappe à la main indifcrette.
Mais lorsqu'il veut fe montrer mieux ,
S'offrir fans voile & fans nuage ,
Belle Hortenfe , c'eft dans tes yeux
Que l'amour reçoit notre hommage.
Nous ne pouvons nous difpenfer de
rapporter encore celle qui termine cette
collection .
L'Amour & le Poëte .
L'Am. Quoi de l'amour trahiffant les bontés ,
Un filence coupable enchaîneroit ta lyre !
Tu ne veux plus chanter la flamme que j'inſpire ,
Tu ne veux plus chanter les molles voluptés ,
Les grâces , la douceur de mon aimable empire ,
L'enchantement de mon heureux délire ?
Ingrat , de mes préfens ai-je pu te combler ?
Ma colère t'arrache une lire muette
>
Loin de tes pas Amour va s'en voler :
Rends -moi mes fleurs , mes crayons , ma palette...
!
AVRIL 1766 . $7
Le P. Ah ! laiffe - moi tes précieux bienfaits ,
Et couvre moi toujours , Dieu flatteur , de ton aîle.
Après m'être paré de la rofe nouvelle ,
Permets - moi de cueillir un rameau de ciprès.
Par des accens plaintifs Melpomène m'appelle.
J'aime à gémir , à pleurer avec elle .
A me rendre aux tombeaux elle vient in'exciter.
Une feconde fois , Amour , j'ofe y defcendre ;
Mais , Dieu charmant , c'eft pour te rapporter
Un coeur encor plus fenfible & plus tendre.
Il faut croire, par cette dernière ode , que
M. d'Arnaud nous prépare un fecond
drame dans le goût du Comte de Comminge.
Il y a tout lieu de penfer que cer
ouvrage ne fera qu'ajouter à la brillante
réputation de fon Auteur. Il a fçu s'ouvrir
dans le dramatique une route qu'il a
prefque remplie & où lui feul peut faire de
nouveaux pas. Ces charmans morceaux de
poéfie dont nous venons de rendre compte,
font voir que le vrai fublime fait fe répandre
fur les beautés terribles d'Efchyle & fur .
les grâces naïves d'Anacréon. On n'auroit
qu'une feule chofe à defirer dans les derniers
ouvrages de M. d'Arnaud , c'eft qu'il
eût bien voulu fuivre la mode & affocier
à fes talens ceux des Eifen & des Longueil :
rien n'étoit plus fufceptible que ces poé88
MERCURE DE FRANCE.
fies agréables des embelliffemens du crayon
& du burin.
ANNONCES DE LIVRES.
NOUVELLE
OUVELLE Encyclopédie portative , ou
Tableau général des connoiffances humai
nes , ouvrage recueilli des meilleurs auteurs
, dans lequel on entreprend de donner
une idée exacte des fciences les plus
utiles , & de les mettre à la portée du plus
grand nombre des lecteurs , avec cette
épigraphe :
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepr's.
La Fontaine
A Paris , chez Vincent , Imprimeur-Libraire
, rue Saint Severin ; 1766 avec
approbation & privilége du Roi ; 2 vol .
in- 8°.
Nous nous hâtons de faire favoir au Public
que cet ouvrage paroît nouvellement , &
qu'il ne doit pas être confondu avec un autre
du même genre que nous avons annoncé
dans notre Mercure précédent. Nous ferons
voir l'extrême différence qui fe trouve
entre ces deux productions , dans un extrait
étendu que nous nous propofons de donAVRIL
1766. 84
ner de celle- ci dans notre prochain Journal.
Ce livre eft digne de la plus grande
attention par fon objet , fon plan , fon but ,
fon utilité & fon exécution foit littéraire ,
foit typographique. Il n'y a pas un de ces
différens articles qui ne mérite les plus
grands éloges.
LA Prédication ; avec cette épigraphe
Omne in precipiti vitium ftetit. Juven.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez les
Libraires où fe vendent les nouveautés ;
1766 : in- 12.
Le but de cet ouvrage eft de prouver
que de tout temps les hommes ont prêché
les hommes , & toujours inutilement. Les
enfans de Seth ont prêché les enfans de
Caïn , & il en eft ainfi de tous les gens.
vertueux de l'ancien teftament , dont on
fait une longue énumération , & qui ont
prêché ceux qui ne l'étoient pas. Après ces
prédicateurs facrés vient une plus longue
lifte de prédicateurs profanes , tels que
les Poëtes Grecs , Latins , François , Anglois
, Efpagnols , Italiens , & c. qui ont
prêché avec auffi peu de fruit que les précédens.
Tous nos prédicateurs chrétiensne
le font pas avec plus de fuccès ; enfin ,
& c'eft ici le point où l'on en veut venir ,
il n'y a que le Gouvernement qui puiffe
90 MERCURE DE FRANCE.
bien prêcher. On veut qu'il établiffe des
cenfeurs comme à Rome pour la réformation
des moeurs ; qu'il propofe des récompenfes
& décerne des châtimens , voilà ce
qu'on appelle ici la vraie prédication .
LES Sens , poëme en fix chants, ouvrage
de 200 pages d'impreffion , avec eftampes ,
vignettes , fleurons & airs de mufique nottés
; grand in - 8°. en papier d'Hollande :
par M. Durofoy. Chez la veuve Duchefne ;
Fue Saint Jacques , & chez les Libraires
où fe diftribuent les nouveautés ; 1766.
Cet ouvrage , pour la beauté des deffeins
& des gravures , pour la partie de l'art
typographique , auroit les plus grands
droits à l'attention des connoiffeurs ; mais
une lecture du poëme , quoique rapide ,
nous a fait croire qu'une fimple annonce
he fuffiroit point pour le bien faire connoître
aux perfonnes qui ne fe le feroient
point encore procuré. Les morceaux de
métaphifique , profonds pour les recherches
, élégans pour la verfification , le
choix heureux & la variété des épifodes ,
l'unité d'intérêt qui lie tous les chants
méritent de notre part un extrait travaillé
que nous donnerons dans le Mercure pro
chain ; & l'Auteur ( M. Darofoy ) mérite ,
par fa jeuneffe & par fon travail ,› que
>
AVRIL 1766. 91
nous nous joignions au public pour l'encourager.
AMUSEMENT Curieux & divertiffant ,
propre à égayer l'efprit , ou Fleurs de
bons mots , contes à rire , valeur héroïque
, &c. le tout fans obfcénité , afin que
les perfonnes de tout état puiffent en faire
leurs récréations. Recueilli par D ***
jadis Imprimeur de l'Efcadre du Roi à
l'expédition de Minorque. A Florence ,
& fe vend à Marſeille , chez J. Moſſy,
Libraire au Parc ; à Cavaillon , chez Sébaftien
Jofeph Ducri ; 1766 ; deux parties
in- 12 .
Il y a dans ce recueil , comme dans la
plupart des ouvrages de ce genre , parmi
quelques bons mots que prefque tout le
monde fait , une infinité de traits qu'on
peut également fe difpenfer de favoir.
Depuis cinq ou fix mois nous avons annoncé
plufieurs de ces recueils de bons
mots ; nous avons fur- tout diftingué celui
qui fe vend chez la veuve Duchefne , rue
Saint Jacques , fous le titre de Reffource
contre l'ennui. Il nous a paru que c'étoit
celui où il y avoit le plus de goût & le
plus de choix .
ÉLÉMENS de l'Art Militaire ancien &
2 MERCURE DE FRANCE.
moderne , par M. Cugnot , ancien Ingé
nieur au fervice de S. M. I. & R. A
Paris , chez Vincent , Imprimeur- Libraire ,
- rue Saint Severin avec approbation &
privilége du Roi ; 1766 : deux vol . in- 12 .
On a de bons ouvrages fur les différentes
parties de l'art de la guerre ; mais
comme ils ont été faits par des militaires
qui fe font contentés de donner en général
des maximes , des règles & des méthodes ,
fans rendre un compte fuffifant des raifons
fur lesquelles elles font fondées , ils ne
peuvent être entendus & par conféquent
lus avec fruit que par des Officiers qui
ont déja fervi affez long- temps pour s'être
défaits de bien des préjugés & avoir acquis
des connoiffances fort étendues. Les commençans
ont befoin d'un traité elémentaire
qui puiffe les mettre en état d'entendre
ce que les meilleurs auteurs ont écrit
fur les différentes parties de l'art militaire.
Des gens du métier , qui ont lu ces Elémens
, nous ont affuré que rien n'étoit plus
capable de conduire à ce but que la lecture
d'un pareil ouvrage , & qu'il feroit à
fouhaiter que tous les jeunes Officiers en
fiffent une étude particulière. Le premier
volume eft compofé de quatre livres , dont
les trois premiers contiennent autant d'arithmétique
, de géométrie & de mécha
AVRIL 1766. 9$
nique qu'il en faut pour pouvoir entendre
de quatrième , où l'on traite des machines
des anciens , de l'artillerie & des armes
à feu. Quoique le volume foit fort petit
pour tant de matières , fi on le lit fans
prévention , on trouvera qu'elles font
moins abrégées que refferrées & fimpli
fiées. Le fecond volume contient les pring
cipes de la difcipline militaire & de la
guerre de campagne , appliqués à la milice
des Grecs & des Romains , & à la
milice moderne. Les moyens dont on fe
fert pour développer tous ces détails, quoi
que nouveaux , n'en font ni moins fimples
ni moins naturels. Nous voudrions pouvoir
donner plus d'étendue à l'annonce d'un
livre fait pour être entre les mains de tous
les gens de guerre.
LE Manuel des Dames de Charité , ou
Formules de Médicamens faciles à préparer
, dreffées en faveur des perfonnes charitables
qui diftribuent les remèdes aux
pauvres dans les villes & dans les campagnes
, avec des remarques pour faciliter la
jufte application des remèdes qui y font
contenus , enfemble un traité abrégé de la
faignée ; cinquième édition , revue , corrigée
& augmentée : prix 3 liv. relié. A
Paris , chez Debure l'aîné , quai des Au
94 MERCURE
DE FRANCE
.
guftins , à l'image S. Paul; avecapprobatio.n
& privilége du Roi ; 1766 : un vol . in 12 .
Cet ouvrage eft fi important & d'une
utilité fi générale , qu'il n'y a guères d'années
qu'on n'en faffe une nouvelle édition .
Auffi eft- il un des plus connus que nous
ayons en ce genre , & les additions que
l'on a faites dans celle- ci , la rendent bien
fupérieure aux précédentes. On l'a augmentée
d'un grand nombre de remèdes
nouveaux , dont l'expérience a conftaté l'utilité
& les avantages. On y a joint aufli
des remarques fur leur application , & la
defcription courte & fuccincte des maladies
pour lefquelles on les propofe.
ESSAIS politiques , par M. le Marquis
DE *** ; nouvelle édition . A Amfterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Vincent , rue
Saint Severin ; 1766 : 2 vol . in- 12 .
Il n'eft point d'hommes d'Etat qui ne
trouve dans la lecture de cet ouvrage mille
rapports qui lui font propres. Les devoirs
des perfonnes auxquelles le Prince a confié
une partie du gouvernement , y font expofés
d'une manière intéreffante , même pour
ceux qui ne font pas dans le cas de parvenir
au ministère. On y traite des qualités
naturelles & acquifes , utiles à un Miniftre,
& de la conduite du négociateur envers
AVRIL 1766.
95
fon Souverain , & à l'égard de la cour où
il réfide . On y fait enfuite mention du
culte dû à la Divinité , de l'origine des
établiffemens humains , & du droit de
guerre , avec un abrégé fommaire du droit
de la nature & des gens. Après cela vient
un tableau des intérêts préfens des Souverains
. La féchereffe de ces matières eft coupée
par des citations qui jettent dans la
narration autant de vivacité que de variété.
L'ouvrage inftruit & amufe en même tems;
& nous ne formes point étonnés des
que
livres de ce genre parviennent à avoir plu
fieurs éditions. Tous ceux qui fe deſtinent
à la politique ne peuvent rien lire de plus
à leur en faire naître le goût & à propre
leur en procurer en peu de temps la connoiffance.
LE Réformateur ; nouvelle édition à
laquelle on a ajouté le Réformateur réformé
, & précédée des obfervations fur
la nobleffe & le tiers état , à Amfterdam
chez Arkftée & Merkus ; 1766 : deux volumes
in- 1 2. On en trouve quelques exemplaires
chez Vincent , rue faint Severin.
Voici encore un de ces livres dans le
goût du précédent , & qui a eu le plus
grand fuccès , lorfqu'il a paru dans fa
nouveauté. Pour peu qu'on ait envie d'être
98 MERCURE DE FRANCE.
-
inftruit des abus qui règnent dans cer
taines parties de la fociété , dans celles
même où il eft le plus difficile de pénétrer
, on puifera dans cet ouvrage toutes
les lumières néceffaires , & l'on connoîtra
non feulement les inconvéniens de
chaque chofe , mais encore la manière
d'y remédier. Comme il arrive ſouvent
les projets les plus utiles fouffrent
des contradictions qui en font fentir encore
mieux l'utilité , on verra dans le
Réformateur réformé , qui termine ce recueil
, que ce fupplément manquoit à
l'ouvrage , & on faura gré à l'Éditeur
d'avoir réuni tout ce qui paroît avoir
rapport à cette matière très - piquante &
que
que
arès-inftructive.
VUES politiques fur le commerce des
denrées , nouvelle édition ; à Amſterdam ,
& fe vend à Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire, rue faint Severin ; 1766 :
un vol. in- 12.
De tous les livres qui ont été faits fur
le commerce & fur l'agriculture , il en
eft peu , pour ceux qui aiment ces fortes
de matières , qui répondent mieux à leurs
vucs , que celui dont nous annonçons
aujourd'hui une nouvelle édition . Nous
voudrions pouvoir entrer dans le détail
de
AVRIL 1766. 97
de toutes les parties qui la compofent ;
nous ouvririons à nos lecteurs un vafte
champ aux plus folides réflexions. Elles
tendroient toutes à l'utilité publique &
particulière ; & ceux qui font une collection
de ces fortes d'ouvrages , ne peuvent
fe difpenfer d'acquérir celui -ci , qui
paroît fait fur- tout pour les différents membres
des fociétés de commerce établies
depuis peu par tout le royaume.
ESSAI fur l'abus des règles générales
& contre les préjugés qui s'oppofent aux
progrès de l'art des accouchemens , avec
figures ; par M. André Levret , Accoucheur
de Mde la Dauphine . Prix 3 liv.
12 f. broché ; à Paris , chez Prault , quai
de Gèvres ; & chez P. F. Didot , le jeune ,
Libraire , quai des Auguftins , près du
pont faint Michel , à faint Auguftin ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; un vol. in- 8 ° .
Le nom de M. Levret , à la tête d'un
livre qui traite des accouchemens , eft un
préjugé favorable pour l'ouvrage . Perfonne
ne jouit de plus réputation dans fon art
que cet habile accoucheur ; auffi applaudiffons
-nous avec tous les maîtres à la ſageſſe
de fes principes ; nous voudrions feulement
qu'un homme de lettres eût revu
Vol. I. E
98 MERCURE DE FRANCE .
l'ouvrage quant à la partie du ſtyle ;
elle nous a paru un peu négligée dans cet
effai.
ÉLÉMENS de géométrie , traduits de
l'anglois par M. Thomas Sympfon , de
la Société Royale de Londres , Profeſſeur
de mathématiques à Woolvich. Nouvelle
édition ; à Paris , de l'Imprimerie de
Vincent , rue faint Severin ; avec approbation
& privilége du Roi : 1766 ; un
vol. in- 8°.
Le deffein de l'Auteur , en compofant
cet ouvrage , a été de procurer aux commençans
, des élémens dont la méthode
fût plus fimple , & en même temps plus
rigoureufe que celle qu'on emploie ordinairement.
Ces deux confidérations lui
ont paru néceffaires , pour que les principes
de la géométrie puiffent s'imprimer
plus aifément dans leur efprit ; il a cru
que c'étoit même le feul moyen de prévenir
le dégoût qu'entraîne après foi ce
grand nombre de propofitions inutiles
dont les anciens élémens font chargés . II
nous paroît avoir atteint cet objet , & nous
croyons que le lecteur trouvera dans ce
livre tout ce qui peut procurer la connoiffance
prompte & certaine d'une fcience ,
dont les principes par- tout ailleurs ne font
AVRIL 1766 . 99
ni auffi fimples , ni auffi clairs , ni auffi
exactement rafflemblés que dans ce volume.
TABLEAU des maladies de Lommius
ou deſcription exacte de toutes les maladies
qui attaquent le corps humain , avec
leurs fignes diagnoſtics & pronoftics ; ouvrage
fervant d'introduction au manuel
des Dames de Charité : traduction nouvelle
par M. l'Abbé le Mafcrier ; nouvelle
édition : prix 3 liv. 10 fols relié. A Paris ,
chez Debure père , Libraire , quai des
Auguſtins , à l'image Saint Paul ; avec
approbation & privilége du Roi : 1766 ;
un vol. in- 12.
Cet ouvrage eft diftribué en trois livres.
Le premier traite des maladies qui affectent
tout le corps en général ; le fecond ,
de celles qui font propres à chaque partie ; le
troifième préfente les indications qui fourniffent
, fur le caractère , l'état & l'événement
des maladies , les obfervations tirées
de l'âge du malade , des faifons , des lieux ,
des moeurs , du régime , du pouls , de la
refpiration , de l'appétit , du goût , des
rêves , des geftes , des déjections , & c . On
y trouve peinte en traits lumineux la partie
la plus effentielle de la Médecine ; celle
qui éclaire pour la connoiffance des mala-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
dies & l'adminiftration des remèdes ;
fin celle qui fait le Médecin.
LA Religion de l'honnête homme , par
le Marquis de Caraccioli . A Paris , chez
Nyon , Libraire , quai des Auguftins , à
l'occafion ; 1766 avec approbation &
privilége du Roi , un vol. in- 12.
L'intimité de la créature avec le Créateur
, les liens de la religion , la néceffité
d'un culte & fon unité , quelques caractères
de la religion chrétienne , le déifme
anathématifé , la définition de l'honnête
homme , fes qualités à l'égard de la religion
, l'homme abandonné de Dieu , les
traits des impies contre le chriftianifme ,
les peines qu'ils méritent , l'irreligion
caractères des incrédules , & de leurs ouvrages
, &c. font les divers articles que
traite ici M. Caraccioli , avec cette onction
qui a fait le fuccès de la jouiffance de foimême
, de la converfation avec foi-même
du tableau de la mort , du véritable Mentor
, des caractères de l'amitié , de l'univers
enymatique , de la grandeur d'âme , de la
gaîté , du langage de la raifon , du langage
de la religion , du cri de la vérité contre la
féduction du fiècle , &c ; autres ouvrages du
même auteur, qui fe trouvent chez le mêmę
Libraire.
AVRIL 1766. 107
ÉLOGE hiftorique de Benoît XIV , par
le Marquis Caraccioli. A Liege , de l'Imprimerie
de J. Fr. Baffompierre , Libraire ,
rue Neuvice ; & à Paris , chez Nyon
quai des Auguftins , à l'occafion ; 1766 :
prix I liv. broché ; in- 12 de 108 pages ..
Il eſt étonnant qu'on n'ait point encore
publié en France la vie de Benoît XIV ;
dont la postérité lira l'hiftoire comme des
événemens les plus dignes d'attention.
C'eft fans doute pour fuppléer à ce défaut
que M. Caraccioli en donne un abrégé . IL
dit tenir de plufieurs Cardinaux les anecdotes
qu'il rapporte.
ESSAIS hiftoriques fur les Régimens
d'Infanterie , Cavalerie & Dragons ; par
M.de Rouffel. CHAMPAGNE . A Paris , chez
Guillyn , Libraire , quai des Auguftins
au lys d'or. Prix 3 liv. relié ; 1766 : brochure
in- 12 de 300 pages.
que
Le plan de ce volume , où il eft parlé
du Régiment de Champagne , eft le même
celui des autres tomes où il eft queftion
des Régimens de Picardie & de
Béarn , que nous avons déja annoncés dans
notre Journal.
NOUVEAU Traité des Serins de Canarie;
contenant la manière de les élever , de les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE.
appareiller pour en avoir de belles races ;
avec des remarques fur les fignes &
caufes de leurs maladies , & plufieurs
fecrets pour les guérir : dédié à S. A. S.
Madame la Princeffe, par M. J. C. Hervieux
de Chanteloup , Doyen , & premier Syndic
de MM. les Commiffaires des bois à bâtir ;
nouvelle édition , revue , corrigée & augmentée.
A Paris , chez Saugrain le jeune ,
Libraire quai des Auguſtins , à la fleur de
lys d'or ; avec approbation & privilége
du Roi un vol. in- 12 ; 1766..
Le titre de ce livre en fait connoître
l'utilité & l'importance. Nous ajouterons
ici que l'on trouve auffi chez le même
Libraire les livres fuivans :
.
JACOBI Gothofredi Manuale juris , feu
parva juris myfteria ; un vol . in- 1 2 .
INSTITUTS Coutumiers de Loifel ; nouvelle
édition : un vol . in-12.
PRIERES d'un pécheur pénitent qui demande
pardon à Dieu de fes fautes ; in 12 .
ESSAI hiftorique & philofophique fur
les ridicules des différentes nations , fuivi
de quelques poéfies nouvelles , par M. G.
Dourz.... A Amfterdam , chez Rey , & à
AVRIL 1766. 103
Paris , chez Durand , rue Saint Jacques ;
in- 12 : 1766 .
Les nations dont on peint ici les ridicules
font les Egyptiens , les Juifs , les
Grecs , les Romains , les Mahométans , les
Indiens , les Américains , les Africains ,
les Chinois , les Italiens , les Efpagnols ,
les Allemands , les Mofcovites , les Anglois
& les François. Les poéfies qui fuivent
ces ridicules font des épîtres & des
odes. L'Auteur place parmi les ridicules
le fyftême de la métempfycofe chez la
nation Indienne , & en France les fureurs
de la ligue .
OEUVRES du feu P. André , Profeffeur
Royal de Mathématiques , de la Société
des Belles Lettres de Caen ; contenant un
traité de l'homme felon les différentes
merveilles qui le compofent. A Paris ,
chez Ganeau , Libraire , rue Saint Severin ,
près de l'églife , aux armes de Dombes ;
avec approbation & privilége du Roi ,
1766 : deux vol. in- 12 .
L'Editeur qui a préfidé à l'impreffion
de ce recueil lui a donné le titre d'Euvres ,
quoiqu'il ne contienne qu'un feul des différens
traités faits par le Père André , Jéfuite
. Son intention eft de completter cette
E iv
1704 MERCURE DE FRANCE.
collection . Le Libraire , chargé de l'imprimer
, a déja publié l'Effai fur le beau ,
fait par le même Auteur ; & en donnant
ainfi fucceffivement au public les différens
morceaux fortis de la plume de ce Jéfuite
célèbre , on ne tardera pas à en avoir un
recueil complet.
ALMANACH de la Ville de Lyon pour
F'année 1766 : prix 1 liv. 16 fols broché ,
& 2 liv. 3 fols relié en bafane . A Lyon ,
chez Aimé Delaroche , Imprimeur de
Mgr l'Archevêque & du Clergé , aux
Halles de la Grenette ; 1766 : in- 8 °.
A l'occafion de cet Almanach , qui ne
demande aucun détail , nous dirons que
le même Libraire publiera l'été prochain
un Dictionnaire typographique des trois
provinces qui compofent le Gouvernement
de Lyon , où chaque endroit eft bien détaillé.
Ce Dictionnaire ne fera point fujet
aux variations , parce qu'il n'y aura point
de nomenclature ; on la réferve pour l'Almanach
de Lyon , qui fe renouvelle tous
les ans.
INSTRUCTIONS de Saint Louis , Roi
de France , à fa Famille Royale , aux perfonnes
de fa Cour , & autres extraits du
recueil des hiftoriens contemporains de fa
AVRIL 1766. 1ος
vie , imprimés par les foins de MM . de la
Bibliothèque du Roi en 1761. Par M.
l'Abbé de Villiers , Licentié ès loix. A
Paris , chez A. M. Lottin l'aîné , Libraire
& Imprimeur de Mgr le Dauphin , rue
Saint Jacques , aú coq ; J. B. G. Mufier
fils , Libraire , quai des Auguftins , au
coin de la rue Pavée avec approbation
& privilége du Roi ; un vol. in - 12 : 1766.
Le choix des inftructions que M. l'Abbé
de Villiers préfente au public eft très- édifiant
, & l'on ne peut que lui favoir gré
d'avoir extrait , pour les âmes pieufes , des
maximes répandues en plufieurs volumes.
qu'il eft difficile de ſe procurer..
PROJET d'Ecoles publiques , qui répon
dront aux voeux de la nation , & dont
l'exercice n'exige que quatre Profeffeurs ;
précédé de l'expofition des abus de notre
éducation publique & des maux qui en
réfultent par rapport à la religion , aux
fentimens , aux moeurs & aux études . A
Bordeaux , chez les frères Labottière , Im
primeur-Libraire , place du Palais ; 1766
un vol. in- 12 de 280 pages.
Le grand nombre des ouvrages qui de
puis quatre à cinq ans paroiffent fur cette
matière , nous a fait prendre le parti de
nous contenter d'une fimple annonce pour
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
ne pas reproduire toujours les mêmes objets
fous les yeux de nos lecteurs . Chaque
Auteur qui préfente un traité d'éducation
fe perfuade aifément que fon ouvrage a
fur les autres écrits de ce genre une fupériorité
qui doit faire adopter fon fyftême.
LES Paffions des différens âges , ou Tableau
des folies du fiècle ; par M. N. A
Utrecht , & fe trouve à Paris , chez Dufour,
Libraire , quai de Gefvres : prix liv. 4
fols ; brochure in- 12 , petit format : 1766.
Quatre hiftoriettes négligeamment écrires
, & dont les héros ou héroïnes font
des gens de différens âges , compofent ce
recueil.
RUDIMENT des enfans , dont la concordance
, en forme de dictionnaire , eft
fuivie 1°. des modèles de thêmes relatifs
aux nº de ce dictionnaire . 2 °. D'autres
thêmes faits comme les premiers en exécution
des règles , mais fans autre ordre
que l'alphabétique , & fans autre fecours
pour l'écolier que le difcernement qu'il a
dû acquérir par l'ufage des précédens . On
a cru pouvoir y joindre une leçon plus
correcte de l'Appendix de Diis , dont la
traduction libré fournit une troifième efpèce
de thêmes , peut-être plus utile encore
AVRIL 1766. 107
que les deux autres ; dédié à Mgr . de la
Roche - Foucault , Archevêque de Rouen.
A Rouen , chez Etienne- Vincent Machuel ,
Imprimeur- Libraire , rue Saint Lo , visà
- vis le Palais ; 1765 : in- 8 ° d'environ
250 pages.
Cette annonce donne une idée fuffifante
de ce Rudiment fait pour les enfans.
OBSERVATIONS fur les Mémoires de
M. Guettard, concernant la porcelaine ;
lues à l'Académie des Sciences à Paris ;
1766 ; brochure in- 12 de 64 pages.
Ces obfervations font d'un homme
connu , & qui a des connoiffances étendues
fur la matière dont il eft ici queftion.
Son but eft de prouver que le mémoire
qu'a fait M. Guettard fur la porcelaine
ne lui a rien appris ; qu'il n'a pu
lui rien apprendre ; que M. Guettard n'a
jamais fait de porcelaine ; qu'il n'a pas
pu en faire ; & qu'enfin il eft de la gloire
de l'Auteur de ces obfervations , de ne pas
fe laiffer enlever le mérite d'une découverte
qui lui appartient uniquement.
LE Philofophe fans le favoir , Comédie
en profe & en cinq actes , repréfentée pour
la première fois par les Comédiens François
ordinaires du Roi le 2 Novembre
E vj
708 MERCURE DE FRANCE..
1765 ; par M. Sedaine : le prix eſt de
trente fols. A Paris , chez Claude Hériffant
, Libraire-Imprimeur , rue Neuve-
Notre-Dame , à la croix d'or ; avec approbation
& privilége du Roi : 1766 ; in 8º.
Il a été parlé fort au long de cette
pièce & de fon fuccès bien décidé dans
un de nos derniers Mercures , à l'article
des fpectacles. Elle vient d'être imprimée
avec bien des fautes ; auffi en préparet-
on une nouvelle édition plus correcte..
LA Bergère des Alpes , Paftorale en trois
actes & en vers , mêlée de chants ; par
M. Marmontel , de l'Académie Françoife :
le prix eft de 30 fols. A Paris , chez Merlin
, Libraire , rue de la Harpe , vis-à- vis
la rue Poupée ; 1766 : in- 8 ° avec figures.
On a parlé de cette Pièce dans l'article
des fpectacles il y a quelque temps ; nous
y trouvons à la lecture beaucoup de traits.
ingénieux & délicats..
LETTRE de Caton d'Utique à Céfar. A
Paris , de l'Imprimerie de Michel Lambert ,
au Collège de Bourgogne , rue des Cordeliers
; in - 8 ° , 1766.
C'eft une héroïde dans le goût de celles
qui fe font fi fort multipliées dans ces
dernières années . On l'a revêtue des orne
AVRIL 1766. ro
mens du burin , & l'on en a fait une brochure
qui peut entrer dans la collection
des Jorrys. Le papier , le caractère & la
gravure ne défigureront pas ce recueil.
ÉLOGE hiftorique d'Abraham Duquêne
Lieutenant - Général des Armées navales
de France ; par M. J. d'Agues de Clair→
Fontaine. A Paris , chez Nyon père , Libraire
, quai des Auguftins , à l'occafion ;
avec approbation & privilége du Roi
1766 in- 8°. de 36 pages. Prix 15 fols.
broché.
Dans le premier volume du Mercure
de France , Janvier 1763 , il parut un pre
mier effai de cet éloge . L'Auteur ayant
puifé dans de nouvelles fources , a augmenté
fon travail ; & , au lieu d'un fimple
effai , il nous a donné un éloge en
forme de M. Duquêne , qui peut fervir
de pendant à celui de M. Dugay- Trouin ,
qui a fait , il y a quelques années , le
fujet du prix de l'Académie Françoife.
LETTRES galantes & hiftoriques d'un
Chevalier de Malthe. A Avignon ; 17661.
brochure in - 12 de 140 pages.
Les perfonns qui aiment à voir le com
mencement & les progrès d'une paſſion
bien conduite , bien exprimée , & toutes
710 MERCURE DE FRANCE .
les règles de la galanterie bien obfervées
& bien décrites , lifent avec plaifir ces
nouvelles lettres. L'Auteur joint à la con
noiffance du coeur & du fentiment l'art
de bien rendre tout ce qu'il fent & tout
ce qu'il connoît.
LE Siége de Beauvais , ou Jeanne l'aînée
, Tragédie en cinq actes ; par M. Araignon
, Avocat au Parlement ; le prix eft de
30 fols. A Paris , de l'Imprimerie de Lambert
, rue des Cordeliers , au Collège de
Bourgogne ; 1766 : in - 8 ° .
La Ville de Beauvais s'eft immortalifée
fous le règne de Louis XI par fa glorieufe
défenſe contre une armée formidable de
Bourguignons , d'Anglois & de Flamands.
Les femmes ont donné dans cette occafion
des marques de valeur qui ont fourni à
M. Araignon le fujet d'une Tragédie ,
comme l'action des Bourgeois de Calais
à celle de M. de Belloy , avec toutes les
différences que le public peut fuppofer .
REMARQUES fur les douaires on alimens
accordés aux veuves , & fur quelques différences
entre les douaires Parifien & Normand
; par M. de Nord'ville. A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez Saugrain
le jeune , rue du Hurepoix , à la fleur-deAVRIL
1766. 111
lys d'or ; 1766 : brochure in-12 de 150 p.
Ces matières ne font point de notre
compétence ; nous laiffons aux gens de
loix à en juger felon les règles de la Juriſprudence
.
ÉTRENNES Françoifes , dédiées à la
Ville de Paris , pour l'année jubilaire du
règne de Louis- le-Bien - Aimé ; par M.
l'Abbé de Petity, Prédicateur de la Reine .
A Paris , chez Pierre Guillaume Simon
Imprimeur du Parlement ; avec approbation
& permiffion : 1766 ; in - 4°. avec un
affez grand nombre de figures en tailledouce.
L'établiffement de l'Ecole Militaire
l'inauguration de la ftatue équestre de
Louis XV , les nouvelles halles aux grains
& aux farines , la pofe de la première
pierre de la nouvelle églife de Sainte
Geneviève , accompagnées de quelques
tableaux allégoriques , font les fujets gravés
qui enrichiffent ce volume. Le reſte
du livre eft l'explication de ces divers
fujets.
ORAISON funèbre de très - haut , trèspuiffant
& excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée dans l'égliſe de Paris
le premier Mars 1766 , par Meffire Charles
VIZ MERCURE DE FRANCE.
de Lomenie de Brienne , Archevêque de
Touloufe. A Paris , chez Hériffant père ,
Imprimeur du Cabinet du Roi , & chez
Hériffant fils , rue Saint Jacques ; avec
approbation & permiflion ; 1766 : in -4° -
Comme nous avons plufieurs Oraifons.
funèbres à annoncer , & que nous voulons
éviter les répétitions , nous nous contenterons
de rapporter les divifions principales
de chacune fans porter aucun jugement
ce fera au public à en faire la comparaifon.
Celle de M. l'Archevêque de
Toulouſe eft partagée en deux points. « Né
» dans un rang élevé , Monfeigneur le
Dauphin a fçu en remplir les devoirs &
en éviter les écueils.
ور
"» Né dans un fiècle dont on ne peut
» admirer les lumières fans en développer
» les égaremens , il a fçu en avoir les talens
» & les vertus & en éviter les défauts » .
ORAISON funèbre de très-haut , trèspuiffant
& très-excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée par M. l'Abbé de
Ventoux , Chanoine & Chantre en dignité
de l'églife de Troyes , Vicaire & Official
du Diocèfe , & Abbé Commendataire de
l'Abbaye Royale de Notre-Dame du Reclus
, au Service folemnel que MM . les
Officiers Municipaux de ladite Ville ont
AVRIL 1766. II
pour le repos fait célébrer de l'âme de ce
Prince le 17 Février 1766. A Troyes , chez
Michel Gobelet , Imprimeur - Libraire
grande rue : in-4°.
32
L'Orateur loue dans Monfeigneur le
Dauphin « un Prince qui , par la réunion
des qualités effentielles qui font les bons
Rois , eûr honoré le trône s'il eût affez
» vécu pour y monter ; & un homme qui ,
» par la profeffion de toutes les vertus qui
rendent les hommes eftimables , & par
» la plus glorieufe de toutes les morts , a
» honoré l'humanité & a donné à la religion
un nouvel éclat ».
"
ORAISON funèbre de Mgr le Dauphin ,
prononcée en l'églife de l'Abbaye Royale
de Saint Corneille de Compiegne le 25
Janvier 1766 , & le 27 en celle de Royale
Lieu , par Dom Jean Baptifte Huet , Religieux
Bénédictin de la Congrégation de
Saint Maur. A Compiegne , chez Louis
Bertrand , Imprimeur du Roi , de la Reine
& de la Ville ; & fe trouve à Paris , chez
Guillyn , Libraire , quai des Auguftins ,
au lys d'or : in- 4° , 1766.
" Ce que Louis Dauphin
de France
dut
à la religion
, première
partie
; ce qua » lui doit la religion
, feconde
partie
»..
33
ÉLOGE funèbre de très-haut, très-puif
114 MERCURE DE FRANCE.
fant , très -excellent Prince Mgr Louis Dauphin
de France , par M. l'Abbé Maury.
A Sens , chez Yarbé , Imprimeur-Libraire ;
& à Paris , chez la veuvé Pierres & fils ,
Libraires , rue Saint Jacques , près de Saint
Yves , à Saint Ambroife & à la couronne
d'épines ; 1766 : in- 8 ° .
Louis confacra fon enfance à travailler
» à notre édification . Louis a confacré le
33
refte de fa vie à procurer notre bon-
» heur ».
ور
Defcription du Maufolée pour trèshaut
, très- puiffant & très excellent Prince
Louis Dauphin de France , fait à Paris dans
l'églife de Notre- Dame , le premier Mars
1766. Cette pompe funèbre , ordonnée par
M.le Duc d'Aumont , Pair de France , Premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi,
en exercice , a été conduite par M. Papillon
de la Ferté , Intendant & Contrôleur général
de l'Argenterie , Menus Plaifirs &
Affaires de la Chambre de Sa Majeſté , ſur
les deffeins du fieur Mic. Ang. Challe ,
Peintre ordinaire du Roi , & Deffinateur
de fa Chambre & de fon Cabinet. De
l'Imprimerie de P. R. C. Ballard , feul
Imprimeur pour la mufique de la Chambre
& Menus Plaifirs du Roi , & feul
Imprimeur de la grande Chapelle de Sa
AVRIL 1766.
115
Majefté , par exprès commandement de
Sa Majesté ; 1766 : in-4°.
En lifant cet écrit , orné de gravures ,
on croit avoir fous les yeux le magnifique
catafalque dont tout Paris a admiré le goût
& l'ordonnance.
ODE fur la mort de Mgr le Dauphin .
A Paris , chez Vente , Libraire , montagne
Sainte Genevieve ; , 1766 : in-4 ° .
Nous avons lu plufieurs odes faites fur
le même fujet , & dont nous allons rapporter
tous les titres , en indiquant tous
les Libraires où elles fe vendront , afin que
ceux qui font curieux d'avoir ces fortes de
collections puiffent aifément fe les procurer.
ODE fur la mort de Mgr le Dauphin ,
par M. Leroi d'Olibon , Gentilhomme . A
Paris , chez Efclapart , quai de Gefvres ;
1766 : in- 3 °.
> ODE fur la mort de Mgr le Dauphin
par M. Caret , Profeffeur de Rhétorique à
Dijon ; & fe vend à Dijon , chez la veuve
de P. Defaint , feul Imprimeur du Roi &
de Mgr. l'Evêque & du Collége ; 1766 :
in- 4° .
La Voix du Peuple , ode fur la mort
TIG MERCURE DE FRANCE.
de Mgr le Dauphin , par M. Delafargue
des Académies Royales des Sciences , Belles
Lettres & Arts de Caen , de Lyon &
de Bordeaux ; feconde édition , revue &
augmentée. A Paris , chez Jean - Thomas
Hériffant fils , Libraire , rue Saint Jacques &
avec approbation & privilége ; 1766: grand
in -°.
L'USAGE des talens , épître à Mlle de
Sainval , jeune débutante au théâtre françois.
En France ; 1766 : in- 8 ° de 12 pages.
L'Auteur du Poëme des Sens , que nous
avons annoncé au commencement de cet
article , a célébré les talens de Mlle de
Sainvalle qui a débuté il y a quelques
temps au théâtre de la Comédie Françoife.
Nous ne pouvons qu'applaudir aux éloges
qu'il donne à fon héroïne , & fur-tout à
la manière agréable & délicate dont il af
faifonne fes louanges .
SUPPLÉMENT aux obfervations fur les
maladies des armées dans les camps &
dans les garnifons . A Paris , chez Ganeau ,
Libraire , rue Saint Severin , aux armes de
Dombes & à Saint Louis ; avec approbation
& privilége du Roi : 1766 ; in- 12 .
de 82 pages.
C'est ici une traduction d'un ouvrage
AVRIL 1766. Ty
anglois de M. Pringle , fort connu des
gens de l'art.
MISS HONORA ; chez Durand , rue
Saint Jacques 1766 ; quatre volumes
in- 12 . Prix 6 liv .
Nous avons trouvé dans ce roman beau
coup d'intérêt.
DICTIONNAIRE de chymie , contenant
la théorie & la pratique de cette fcience ;
fon application à la phyfique , à l'hiftoire
natutelle , à la médecine , à l'économie
animale , avec l'explication détaillée
de la vertu & de la manière d'agir
des médicamens phyfiques , & les principes
fondamentaux des arts , manufactu
res , & métiers dépendans de la chymie.
A Paris chez Lacombe , Libraire , quai
de Conti ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi ; deux vol. in- 8 ° .
?
Cet ouvrage n'eft point un fimple vocabulaire
, ni un dictionnaire de défini
tions , mais une fuite de differtations
la plupart même fort étendues fur tous
les objets importans de la chymie , &
dans lesquelles on a rempli exactement
tout ce qui eft annoncé dans le titre.
Auffi- ferons nous obligés d'y revenir
dans le Mercure prochain , pour en don
MERCURE DE FRANCE.
ner un extrait qui le faffe connoître dans
toute fon étendue .
HISTOIRE des progrès de l'efprit humain
dans les fciences exactes & dans les
arts qui en dépendent favoir , l'arithmétique
, l'algèbre , la géométrie , l'aſtronomie
, la gnomonique , la chronologie ,
la navigation , l'optique , la méchanique ,
l'hydraulique , l'acouftique & la mufique ,
la géographie , l'architecture civile , l'architecture
militaire , l'architecture navalę :
avec un abrégé de la vie des auteurs les
plus célèbres dans les fciences ; par M.
Saverien. AParis , chez Lacombe , Libraire ,
quai de Conti ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; un vol . in - 8 °.
Nous ne croyons pas qu'on puiffe trouver
dans un livre plus de variété qu'en
contient cette hiftoire on y expofe les
découvertes qui ont été faites dans les
fciences exactes , c'eft- à - dire , dans celles
qui font fondées fur des principes évidens
, qui ne comportent aucune ambiguité
dans les termes , & où l'on démontre
tout ce qu'on avance , en ne fe fervant
que d'axiomes ou de propofitions
qui en ayant été déduites immédiatement,
deviennent autant de principes. Nous
donnerons inceflamment l'analyfe de cet
excellent ouvrage.
AVRIL 1766. 119
POÉTIQUE de M. de Voltaire , ou obfervations
recueillies de fes ouvrages ;
contenant la verfification françoife , les
différens genres de poéfie & de ſtyle
poétique ; le poëme épique , l'art dramatique
, la tragédie , la comédie , l'opéra ,
les petits poemes , & les poëtes les plus
célèbres , anciens & modernes . A Genève ;
& fe trouve à Paris , chez Lacombe , Libraire
, quai de Conti ; 1766 : deux parties
in- 8 °.
Si Homère ou Virgile , & Sophocle ou
Euripide , fi Menandre ou Terence , fi
Anacréon ou Ovide avoient donné des
obfervations fur les différens genres de
poéfie qu'ils ont traités , avec quel empreffement
ne chercheroit- on pas les principes
qui les ont conduits dans la compofition
de leurs ouvrages ? Un génie
heureux & fécond a excellé parmi nous
dans l'art de ces divers poetes , & a mis
en même temps le précepte à côté de fes
chef-d'oeuvres. Ce font des remarques
pleines de goût , de fineffe & de clarté ,
mais difperfées en mille endroits de fes
écrits , & qu'un homme d'efprit , qui a
le goût sûr & le difcernement fin , a dif
pofées & rapprochées , & dont l'enfemble
forme la pratique la plus complette
peut-être , & fans doute la plus lumi20
MERCURE DE FRANCE.
.
neufe que nous ayons dans notre langue .
L'ouvrage eft trop intéreffant pour ne
pas y revenir dans un de nos prochains
Mercures.
LETTRES en vers , ou épîtres héroïques
& amoureuſes ; à Paris , de l'Imprimerie
de Sébastien Jorry , rue & vis-à- vis de
la Comédie Françoife , au grand Monarque
; 1766 in- 8 ° de 52 pag. avec tous
les ornemens du deffein & de la gravure ,
par les Maîtres les plus connus & les plus
célèbres dans leur art.
C'eft une fuite des poéfies de M. Dorat ,
dont le recueil devient tous les jours plus
riche & plus précieux. Les trois pièces
qui compofent le nouveau volume , font
une lettre d'Octave , foeur d'Augufte , à
Antoine ; une lettre de Hero à Léandre.
& une lettre d'Abaillard à Héloïfe . Elles
avoient déja paru ; mais les changemens
que l'Auteur a fait dans les deux premières
, les rendent comme nouvelles ;
& la troisième eft prefque abfolument
neuve ; & toutes les trois font écrites
dans ce genre intéreffant , qui donne à
l'âme toutes les émotions dont elle eſt
fufceptible , peint tour à tour l'abattement
de la douleur ou l'yvreffe du plaifir,
arme l'amour d'un poignard , ou le couronne
AVRIL 1766.
fonne de fleur , remet fous nos yeux plafieurs
fujets , dont la tragédie n'ofe s'emparer
, & réunir le double mérite de favorifer
la pareſſe , en développant ſa ſen-
Gibilité.
LETTRE de M. de Rome de l'Ifle , à M.
Bertrand , fur les polipes d'eau douce
à Paris , chez Lacombe , Libraire , quai
de Conti ; 1766 : avec permiffion ; bro-
-chure in- 12 de 60 pag.
Cette lettre préfente une nouvelle ma
nière d'envifager les manoeuvres , la génération
& la nature des polipes d'eau
douce.
L'ART du plein chant , ou traité théo→
rico - pratique fur la façon de chanter
dans lequel on propofe aux églifes de
Province les règles & le goût reçus dans
la Capitale du Royaume , pour le chant
des offices ; à Villefranche de Rouergue
chez Pierre Védeilhié , Imprimeur du
Roi ; 1765 avec approbation & permiffion
; vol. in- 12 ; & fe trouve à Paris ,
chez Barbou , rue des Mathurins.
Cet ouvrage eſt deſtiné en même temps
pour ceux qui ignorent les règles du plein
chant , mais qui font capables de les apprendre
, & pour une infinité d'autres qui
Vol. I. F
122 MERCURE
DE FRANCE
.
les connoiffant parfaitement , s'en éloignent
dans la ptatique , entraînés par la force
de l'exemple , ou par indifférence pour
l'obfervation de ces mêmes règles.
REMARQUES fur Racine , par M. l'Abbé
d'Olivet ; nouvelle édition ; à Paris , chez
Barbou , Libraire , rue des Mathurins
1766 : brochure in- 12 de 140 pag.
Tout le monde connoît cet ouvrage
eftimé de M. l'Abbé d'Olivet , dont on
ne fauroit trop multiplier les éditions .
JOURNAL hiftorique des faftes du règne
de Louis XV, furnommé le Bien -Aimé. Ą
Paris , chez Prault , quai de Gefvres ; 1766:
deux volumes in- 12.
Ce qui s'eft paffé en France depuis plus
de cinquante ans fe trouve dans ces deux
volumes , qui fe font lire avec un extrême
intérêt,
AVRIL 1766. 123
LETTRE à M. de la PlacE , au fujet
d'une Epître à Mlle CLAIRON .
J'A1 été très -furpris , Monſieur , de voir
imprimée une épître à Mlle Clairon , qui
n'étoit pas deftinée à l'être ; j'ai été
plus étonné encore d'y trouver quelques
vers changés , d'autres ajoutés & un grand
nombre de paffés : ces derniers avoient déterminé
le fuffrage des connoiffeurs , & je
fuis bien aife d'avertir ceux auxquels ce
petit ouvrage a tombé fous la main , qu'il
ne paroît pas tel qu'il a été fait , qu'on en
a fupprimé la partie philofophique , &
celle qui louoit le plus dignement l'Actrice
célébre qui y a donné lieu ..
N. B. Nous pouvons ajouter à ceci , que
le hafard nous ayant procuré le plaifir de
lire cette épître manufcrite , elle nous a
fait très-fincèrement regretter que la modeftie
de l'Auteur ne lui ait pas permis
de nous en accorder une copie qui eût mis
le public à portée d'applaudir , ainfi que
nous , aux vraies beautés de cet ouvrage.
Fij
1.24 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
JE fuis bien fenfible , Monſieur , à l'annonce
obligeante que vous avez faite de
Gabrielle d'Eftrées * ; mais comme vous
n'avez point parlé des gravures qui embelliffent
cette édition , permettez- moi de
fuppléer à cette omiffion.
Tous les deffeins font de M. Eifen , fi
connu par fes idées poétiques & par la chaleur
avec laquelle il fait les rendre . La
Mort , qui , la faulx à la main , tranche
les jours de Gabrielle occupée à écrire ,
forme le principal fujet de l'eftampe. Deux
Amours emportent une lettre avec le médaillon
d'Henry IV , où la reffemblance
de ce Prince adorable eft des plus frappantes.
La vignette offre une image d'un
genre plus gracieux & contrafte fort bien
avec le fujet de l'eftampe. C'eſt une peinture
voluptueufe des jardins d'Anet , où
Henry IV , auprès de fa maîtreffe , fe livre
aux tranfports les plus tendres ; & le culde-
lampe repréſente un enfant défefpéré
* On trouve cet ouvrage chez Jorry , vis - à- vis
la Comédie Françoife , ainfi que la lettre de Biblis,
auffi ornée de très- belles eftampes,
AVRIL 1766 . 129
qui embraffe avec fureur une urne entourée
de cyprès.
Pour graver les deux premiers deffeins ,
j'ai ofé employer deux jeunes artiſtes dont
la réputation n'égale point encore le mérite
, & je n'ai point lieu de me repentir
de les avoir choifis . Celui qui a gravé
l'eſtampe eft M. Rouffeau . Les connoilleurs
ont trouvé que ce jeune homme avoit un
burin vigoureux & hardi . On a fur - tout
été très-fatisfait de Gabrielle d'Eftrées &
du portrait d'Henry IV. C'eft M. Maffard
qui a été chargé d'exécuter la vignette. Il a
mis dans cette gravure toute la fineffe ,
toute la douceur , toute la vérité , toutes
les grâces dont ce fujet étoit fufceptible.
J'ai cru ne pouvoir rendre plus publiques
la reconnoiffance & la juftice que je dois
à ces deux Artiftes qu'en vous priant d'inférer
ma lettre dans le Mercure . Je me
trouverois fort heureux fi j'avois pu contribuer
à faire connoître des talens auffi
eſtimables & auffi diftingués. Je ne parle
point de la gravure du cul - de - lampe ; il
fuffit de dire que c'eft M. Aliamet qui a
bien voulu y donner fes foins. Son mérite
eft digne de fa réputation , & cette gravure
eft digne de lui.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BLIN DE SAINMORE.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. MARIN , Cenfeur Royal
& de la Police , à M. DE LA PLACE ,
auteur du Mercure .
LE
E Public prétend , Monfieur , que j'ai
à me juftifier d'une faute que je n'ai pas
faite , & dont il m'accufe avec raifon .
On a été étonné de voir mon approbation
à la fin d'un difcours qui a eu une forte
de célébrité , & on m'en a fait un crime.
Je n'ai cependant jamais lu cet ouvrage ,
& voici ce qui a occafionné le reproche
qu'on me fait :
Ce difcours , compofé par le Père Fidèle,
Capucin , a été examiné & approuvé par
un des Cenfeurs Royaux qui étoit plus en
état que moi de prononcer fur ces fortes
d'écrits. L'Auteur , preffé d'en faire la diftribution
, & fon Cenfeur étant abfent , a
demandé la permiffion de la police , &
comme je fuis chargé feul de cette partie ,
j'ai été obligé , felon l'ufage , d'y mettre
mon nom .
C'eſt donc , Monfieur , par une formalité
de la police que mon approbation a
été fubftituée à celle de l'homme fage &
éclairé qui avoit été chargé de l'examiner ,
& qui n'a pas cru apparemment qu'on pût
AVRIL 1766.
127
trouver rien à reprendre dans une eſpèce
dé Sermon prêché dans une des églifes de
Paris par un Religieux qui a dû avoir l'approbation
de fes Supérieurs.
On m'a confeillé de me juftifier de la
faute qu'on m'attribue , & je fais trop de
cas de l'eftime du Public pour ne pas céder
à cet avis.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
SUJET du Prix de l'Académie des Sciences,
Arts & Belles- Lettres de DIJON pour
l'année 1767.
Déterminer ce que c'eft que les anti-feptiques
confidérés dans le fens le plus étendu.
Expliquer leur manière d'agir.
Diftinguer leurs différentes espèces.
Marquer leur ufage dans les maladies.
L'INTENTION de l'Académie eſt de rendre
méthodique l'ufage des remèdes de
cette claffe. Cette Compagnie efpère qu'après
avoir fait connoître les différentes
efpèces & les différens degrés de putridité ,
dont nos folides & nos humeurs font fufceptibles
, qu'après avoir indiqué les antifeptiques
que l'on peut leur oppofer , les
AVRIL 1766. 129
Auteurs s'attacheront à donner avec précifion
les fignes auxquels on pourra reconnoître
le moment où il faudra employer
ces remèdes .
Ceux qui voudront être admis au concours
ne fe feront connoître ni directement
ni indirectement ; ils mettront une devife ,
par forme d'épigraphe , à la tête de leur
ouvrage , & ils fuferiront de la même
devife un billet cacheté , dans lequel ils
auront infcrit leur nom .
Les Mémoires feront adreffés francs de
port à M. Maret , Docteur en Médecine ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , rue
Saint Jean à Dijon , qui les recevra jufqu'au
premier Avril 1767 inclufivement.
Le prix eft une médaille d'or de la valeur
de 300 livres , portant , fur une des
faces , la devife de l'Académie , & fur
l'autre , l'empreinte des armes du fondateur.
L'Académie laiffe à la difcrétion des
Auteurs l'étendue de leurs ouvrages , & ne
la limite point.
F V
130 MERCURE DE FRANCE.
SUJETS propofés par l'Académie Royale
des Sciences & Beaux Arts , établie à
PAU , pour trois Prix , qui feront diftribués
le premier Jeudi du mois de
Février 1767.
L'ACADÉMIE ayant jugé à propos de
réferver le prix de la profe & de la poésie ,
en donnera trois en 1767 ; l'un à un ouvrage
de profe , qui aura pour fujet
:
Le moyen le plus propre d'établir un
commerce utile en Bearn.
L'autre , à un ouvrage de profe , dont
le fujet fera :
Conviendroit - il d'établir des greniers publics
en Bearn , & qu'elle en feroit la
meilleure régie ?
Le troisième , à un ouvrage de poéfie ,
qui aura pour fujet :
Le ver à foie.
Les
ouvrages ne pourront excéder une
demi-heure de lecture ; il en fera fait
deux exemplaires , qui feront adreffés à
AVRIL 1766.
138
M. de Croufeilles , Secrétaire de l'Académie
: on n'en recevra aucun après le
mois de Novembre , & s'ils ne font affranchis
des frais du port. Chaque auteur
enverra deux copies de fon ouvrage , &
mettra à la fin la fentence qu'il voudra ,
& la répétera au - deffus d'un billet cacheté,
dans lequel il écrira fon nom.
L'ACADÉMIE Royale des Sciences vient
de perdre un célèbre Chymifte , qui étoit
auffi Membre de la Société Royale de
Londres , M. Hellot. Ce feroit un éloge
bien mince que d'apprendre au Public
qu'il avoit été chargé de la compofition
de la gazette de France , depuis 1718
jufqu'en 1730 , fi l'on n'ajoutoit qu'entre
fes mains cette gazette étoit devenue trèsintéreffante
. Il faut effentiellement le
voir dans les ouvrages qu'il a publiés ,
faifant partie des Mémoires de l'Académie
, où brillent les plus grandes connoiffances
dans la chymie & le ftyle le
plus correct dans fa compofition . Le
Confeil l'avoit chargé d'une efpèce d'infpection
pour les teintures , l'exploitation
des mines & la fabrication de la porcelaine
de France , & il a répandu fur ces
F vi
132
MERCURE DE FRANCE.
objets des lumières qui feront très - utiles
à ceux qui lui fuccèdent.
MÉDECIN E.
GOUTTE - PRATIQUE.
POUR remplir mes engagemens envers
la Société , à qui j'ai promis un compte
exact de ce qui l'intéreffe , je lui obferve
que pendant la rigueur de cet hyver , où
je craignois la violence des accès de la
goutte & la révolution de cette humeur
j'ai fait ufer de la tifane balfamique à
plufieurs de mes malades , foit dans Paris ,
foit dans les Provinces , à la doſe de chopine
tous les matins ; & j'ai vu avec
plaifir que cette méthode a garenti plufieurs
de leurs accès qui fe produifoient
régulièrement dans cette faifon , & que
les autres ont effuyé des accès bien plus
doux & plus courts. Il me paroît trèsconféquent
pour ceux qui n'ont pas ob
fervé cette méthode , de la prendre dans
ce moment de changement de faiſon
jufqu'à la fin du mois de Mai , pour
éviter des révolutions de l'humeur dans
un temps où il s'en fait une dans toute
AVRIL 1766. 133
la nature . Je ne peux trop répéter qu'un
régime de fanté , le bon air & l'exercice
modéré peuvent feuls affurer les fuccèsd'un
remède auffi doux & auffi familier
que le mien ; fans cette attention , l'on
doit en attendre peu d'effet : &, de bonne
foi , je n'en confeille point l'ufage . Lebaume
végétal a tout l'effet que je pouvois
en attendre , depuis la perfection
de la main d'oeuvre ; il eft ftomacal , doux
& agréable , & il ne peut échauffer puifqu'il
eft fait pour les goutteux. Je prie
d'affranchir les lettres. Je loge rue du
Gros chenet , quartier Montmartre .
DE MONGERBET , Médecin du Roi, &c.
A Amsterdam , ce 27 Février 176 §.
LETTRE écrite à M. RAY , Privilégié du
Roi pour fon ftomachique , rue Chapon
au Marais à Paris.
JEE dois la vie , Monfieur , à votre ſtomachique.
Vous favez que j'ai prefque
toujours été attaqué de coliques d'eftomac
, & que depuis quatre années elles
134 MERCURE DE FRANCE.
étoient devenues fi fréquentes & fi dangéreufes
, que je reftois quelquefois des
quinze jours fans pouvoir me remettre :
tout le genre nerveux étoit fi attaqué ,
que vous m'avez vu vous-même à Paris ,
hors d'état de pouvoir me foutenir. Que
de fouffrance n'ai -je pas endurées ? combien
d'argent n'ai -je pas dépenſé ? En
un mot , je puis dire que j'ai épuifé
les Facultés Allemande & Angloife . Je
fuis parti de Paris n'ayant ufé que trois
femaines de votre ftomachique ; mon
voyage a été très-pénible , & je n'en
prends à préfent qu'une fois par jour :
je n'ai jamais été fi vigoureux , fi frais ni
mieux vaqué à mes fonctions. J'ai été
obligé de faire élargir mes habits. Je pars
après demain pour mon voyage du Nord ,
& je me compte très -fort débarraffé de
mes coliques. Je fouhaite que le Public
rende juftice à vos talens , ainfi que je.
me trouve obligé de vous la rendre.
Je fuis , & c.
MALHEBIOCET, Négociant à Amfterdam.
AVRIL 1766. 139
ARTICLE IV.
BEAUX 1ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
SUITE de la lettre d'un Chirurgien de
campagne à M. DE LA PLACE , fur le
projet inféré dans le Mercure du mois
d'Août 1765.
Il y a encore une autre difficulté à l'exécution
du projet que M. Renard n'a pas
prévue , & qui eft pourtant auffi aifée
à appercevoir qu'elle eft naturelle. Les
hommes en général n'ont d'aptitude à
exercer leurs talens , qu'autant que l'intérêt
les y détermine. Dès qu'un homme
ne compte plus fur les honoraires qui
doivent être le prix de fon travail , fon
aptitude fe ralentit , & il n'en prend qu'à
fon aife : tel feroit le cas où fe trouveroient
les Médecins ruraux , appointés
& entretenus par les communautés religieufes
car il y auroit de l'injuſtice
de leur part d'exiger des honoraires de
* La première partie eft dans le Mercure de
Février de cette année .
136 MERCURE DE FRANCE.
ceux qu'ils auroient traités , puifqu'ils fe
trouveroient payés d'avance par les religieux
chargés de leur faire un état. La
récompenfe ne femblant donc plus fe trouver
à la fin du travail , on verroit fouvent
les pauvres villageois courir les rifques
de n'être pas foignés dans les temps néceffaires
, & d'être négligés fous différens
prétextes ; cet inconvénient qui feroit une
conféquence très - naturelle de la difpofition
du projet , feroit cent fois pire que
celui que l'Auteur fuppofe trouver dans
l'état où font les chofes. Le Chirurgien
de village , dont le bien-être dépend exclufivement
de fon travail , ne néglige
rien de ce qui peut concourir à l'augmenter,
& dirigé en partie par le grand motif
d'intérêt qui fait agir tous les hommes
il porte à fes malades des fecours auffi
prompts qu'efficaces , & tâche en leur fauvant
la vie , d'augmenter fa fortune. Qu'on
joigne à cela les exemptions & les prérogatives
dont jouiffent ceux qui exercent
les arts libéraux ; & la confidération que
l'Auteur veut qu'on attache aux places
de Médecins de campagne , & l'on verra
réellement les chofes dans leur plus grande
perfection ( 1 ).
( 1 ) Je ne puis m'empêcher de me récrier ich
fur le peu de confidération que l'on a pour la plus.
AVRIL 1766. 137
M. Renard veut- il une preuve incon
teſtable combien les Chirurgiens l'empor
tent fur des Médecins , dans les foins
qu'ils donnent à leurs malades , même
dans les cas les plus périlleux ; qu'il jette
les yeux fur un paffage de la relation de
la pefte qui affligea Toulon en 1721 , pu
grande partie des Chirurgiens de campagne. On
leur fait fupporter les mêmes charges qu'aux payfans
, leurs concitoyens , & l'on ne met aucune
différence entr'eux : taille arbitraire , collecte ,
corvée , conduite & logement de gens de guerre
fervitude de la part des feigneurs ; tout leur eſt
également impofé . En déprimant ainfi ces hommes
utiles , on leur ôte la confidération publique ,
& l'on dégoute par - là nombre de fils de fermiers
& de jeunes gens qui ont déja reçu une bonne éducation
, & dont les parens aités pourroient leur
faire étudier avec fuccès toutes les parties de l'art
de guérir de le faire Chirurgiens. Si l'on accordoit
aux Chirurgiens de la campagne les mêmes
diftinctions qu'aux Curés , & qu'on les fit refpecter
comme des hommes utiles & néceffaires , il eſt
incontestable qu'il en résulteroit un bien infini
pour les habitans. La plupart de ces jeunes gens.
qui ont du bien dans la campagne , & qui fe feroient
Chirurgiens , aimeroient mieux aller demeurer
dans leur bien & le faire valoir que de
prendre un autre état qui les en éloigne , en les
obligeant de s'habituer dans les villes ; & les Chirurgiens
un peu aifés par leur patrimoine feroient
plus à même qu'aucuns autres d'exercer la charité
envers les pauvres qui , dans leurs maladies ,
autant befoin de bouillon que de médicamens..
ont
138 MERCURE DE FRANCE.
bliée
par M. d'Antrechaux , premier Conful
de cette Ville ; voici ce qu'il dit à
à la pag. 214 de cette relation : « Je crois
" pouvoir dire que les connoiffances des
» Médecins fi étendues , ont été profitables
peu de malades , & que c'eſt au con-
» traire l'art du Chirurgien que je crois
principalement utile ; il fe livre fans
crainte & fans ménagement ; & s'é-
» tourdiffant fur tous les dangers , il va
» chercher la caufe du mal dans le mal
ود
"
à
» même , & c 5. Le témoignage
d'un
homme
dont la probité a été univerfellement
reconnue
, ne pouvant
être fufpect ,
doit fans doute fervir à juftifier la néceflité
de protéger
les Chirurgiens
dans les campagnes
, au lieu de les décourager
par
l'exécution
d'un projet onéreux
en luimême
, & qui ne peut être d'aucune
utilité
à fes habitans.
Pour donner du poids à l'établiffement
qu'il propofe , & en faire fentir la néceffité
, M. Renard a recours à un paffage
du projet d'éducation publique , donné
par M. de la Chalotais , où ce Magiftrat
femble defirer que les bonnes femmes
prennent quelques connoiffances des remèdes
pour en faire l'application aux
malades de la campagne . Mais fi M. de
la Chalotais a formé ce defir , c'eſt qu'il
AVRIL 1766. 139
›
n'a pas été informé qu'il y a dans les
campagnes des Chirurgiens fuffifamment
inftruits pour fubvenir dans tous les cas
au foulagement des pauvres , & qu'il n'eſt
pas convaincu que les remèdes qui ne
font pas adminiftrés d'après les indica
tions tirées de la nature des maladies.
& de leurs fymptomes , font dans les mains
des perfonnes qui ignorent les chofes
comme des épées dans celles des enfans ,
& dont les coups portés au hafard font
capables de produire les plus grands maux.
On foufcrit à l'affertion de M. Renard ,
lorfqu'il dit qu'il faut être confommé dans
l'art de guérir , pour apprécier les vertus
des médicamens , en fixer les dofes & en
en diriger l'action ; mais il ne faut pas
qu'il donne à entendre que les Chirurgiens
font dépourvus de ces connoiffances
puifqu'ils font des études propres à
les acquérir , & qu'ils ne s'immifcent pas
d'en employer fans en connoître la nature
& les effets.
Le projet de l'Auteur s'étend jufqu'à
defirer qu'on mette des Médecins dans
les vaiffeaux : il auroit bien dû en introduire
auffi dans les régimens. Mais pour
voir fi l'État gagneroit à changer les chofes
de ce qu'elles font , il faudroit l'éprouver
dans quelque lieu , & tenir un regiſtre
140 MERCURE DE FRANCE.
fur lequel on infcrivît le nombre des
morts ; par-là on s'affureroit lefquels des
Médecins & des Chirurgiens perdroient
le plus de malades dans le cours d'une
année , il y a à parier cent contre un qu'on
trouveroit les chofes égales. Le projet
tombe donc de lui - même , dès que l'état
ni gagne pas réellement. Mais en fuppofant
par la maniere dont il eft préſenté
qu'il en imposât au point d'être mis à
exécution ; en même-temps que l'État
fixeroit aux Médecins de la nouvelle
création , des appointemens fur les maifons
religieufes , il faudroit auffi que
l'État pourvût à la fubfiſtance des Chirurgiens
, dont cette exécution ruineroit
l'établiflement , & obligeât les profeffeurs
en l'art de guérir de n'admettre plus qu'un
petit nombre d'étudians en chirurgie , afin
de ne pas multiplier mal à propos des
fujets qui ne trouveroient pas même dans
les campagnes de quoi fubfifter : par la
fuite l'on verroit que cette révolution , à
qui l'on donne l'épithète d'heureuſe , deviendroit
funefte , parce que le nombre
des Chirurgiens fe trouyant diminué , le
peu qu'il en refteroit étant obligé de demeurer
à des diftances fort éloignées les
uns des autres , il feroit difficile de les
avoir dans les cas preffans , pour faire les
AVRIL 1766. 141
faignées & les opérations urgentes , dont
la vie des malades ne dépend fouvent
que de leur prompte exécution ; & le
temps que l'on mettroit à les aller chercher
fort loin , occafionnant des délais.
toujours trop longs en telles circonstances ,
donneroit incontestablement à ces malades
celui de périr : car on ne fuppofe
pas dans le projet que les Médecins puffent
dans ce cas fuppléer aux Chirurgiens ;
ce feroit évidemment les expofer au
même reproche que l'Auteur fait aujourd'hui
à ces derniers , ce qui feroit une
contradiction . D'ailleurs , où trouveroiton
des Chirurgiens pour le fervice des
armées , des hôpitaux & de la marine ?
Concluons donc , Monfieur , que le
projet de M. Renard n'eft ni admiffible
ni praticable : que fon exécution rendroit
les habitans de la campagne encore plus
malheureux qu'ils ne font : que par conféquent
l'état n'y doit pas faire plus d'attention
qu'à celui d'un philofophe de
nos jours qui propofoit d'établir dans
les villages des phyficiens pour diriger
les travaux d'agriculture , que les pay fans ,
tous groffiers qu'ils font conduifent
mieux que les philofophes , & qu'il eft
infiniment plus important pour les habitans
de la campagne de laiffer les chofes
>
142 MERCURE DE FRANCE.
telles qu'elles font , en y corrigeant , fi
l'on veut , quelques abus , que de fronder
par une nouveauté tous les pfages accrédités
par l'expérience d'une longue fuite
d'années.
J'ai l'honneur d'être , & c.
M. C. A. V.
LETTRE d'un Médecin de province à un de
fes amis à Paris , au fujet de l'Anthropotomie
de M. SUE.
MONSIEUR ,
J'ailu avec la plus grande furprife , dans
le Journal des Savans du mois de Février ,
à l'article de l'Anthropotomie , que l'on a
attribué à M. Suë , Démonftrateur à S.
Côme , la perfection d'injecter les corps.
Vous vous rappellez , fans doute , l'application
que nous donnâmes à cette partie
de l'anatomie , lorfque nous faifions nos
cours fous M. Suë. Le fieur Benoît Suë ,
neveu de celui- ci , connu par fes talens
pour injecter & difféquer , étoit alors
Prévôt de fon oncle à la Charité.
Il nous fit connoître M. Morgan , Docteur
en Médecine de la Faculté d'EdimAVRIL
1766. 143
bourg , qui demeuroit chez M. Suë , Démonſtrateur.
Nous y vîmes un rein que
ce Médecin avoit fait injecter par le fieur
Benoît Suë , qui fe corrodoit dans de l'efprit
de fel fumant. Cette corrofion fut ſept
à huit jours à fe faire. Enfin toute la pulpe
du rein s'étant détachée , nous laiffa voir
une quantité prodigieufe de vaiffeaux &
de
ramifications
, que l'on peur dire innombrables
. Ce rein , quoique très-imparfait
, fut préfenté à l'Académie de
Chirurgie comme une piece unique en
fon genre : & en effet , elle l'étoit alors.
Cette heureuſe découverte nous fit recher.
cher d'avantage l'amitié du neveu de M.
Sue. il nous permit d'affifter à fes injections
particulières , & même d'y travailler
avec lui chez un de nos amis communs.
Nous fumes témoins, pendant près de huit
mois , qu'il injecta plus de cinquante reins,
des différents degrès de perfection à laquelle
il porta cet art d'injecter ; de forte
que les premiers reins , dont on avoit fait
tant d'éloges , ne nous parurent plus que
des pièces imparfaites en comparaifon des
derniers qui étoient infiniment fupérieurs.
Il en fit préfent d'un à fon oncle qu'il
trouva admirable ; il en injecta un entr'autres
, dans lequel nous vimes les vaiffeaux
urinaires ' : il le donna à l'un de ces
144 MERCURE DE FRANCE.
hommes rares qui font nés pour le bonheur
de la fociété.
Comme la dépenfe de l'efprit de fel
étoit trop confidérable , & qu'elle n'accéleroit
pas affez la corroſion , que d'ailleurs
les couleurs de l'injection étoient altérées
, il imagina d'effayer de faire corroder
un rein dans l'eau- forte , & en qua-
Tante huit heures la corrofion fe fit , &
beaucoup mieux que dans l'efprit de
fel fumant , & fans altération des couleurs
alors il quitta la première méthode.
Lorfque la liqueur eut fait tout
fon effet , il effaya d'y faire tremper des
inteftins qui fe confervèrent très- fains
fans corrofion ni mauvaife odeur , ce
qui lui fit penfer qu'il tireroit un grand
parti de ce menftrue , pour conferver des
pièces anatomiques . En effet , elle évite
le dégoût qu'occafionnent ces fortes de
pièces que l'on met dans l'eau pour les
tenir fraîches , & qui font ordinairement
infectées d'une odeur infupportable.
Il communiqua fes nouvelles découvertes
à fon oncle , qui fe les eft attribuées
fort modeftement dans fon livre de l'anthropotomie.
Cependant elle ne font rien
moins que le fruit de fes recherches
puifqu'il n'a fait aucune injection de cette
manière.
11
>
>
AVRIL 1766. 145
Il eft vrai qu'il place fon neveu à côté
de lui , mais comme une eſpèce de manoeuvre.
Il eft aifé de fe convaincre de la vérité
de ce que je viens de vous écrire ,
par la lecture des pag. 83 & 84 de l'anthropotomie
de M. Suë.
Après avoir dit qu'il s'eft fervi de l'eauforte
pour corroder les membranes qui
enveloppent les vaiffeaux injectés , il ajoute
qu'il a encore employé avec fuccès l'efprit
de nitre. Ces deux affertions rapprochées
, prouvent le peu d'expérience
de M. Sue , dans l'art d'injecter & de
faire corroder . En effet , M. Sue diftingue
très- nettement l'eau- forte de l'efprit
de nitre ; & l'efprit de nitre diftingué
de l'eau -forte , ne peut être que l'efprit
de nitre fumant. Or , l'efprit de nitre
fumant eft un corrofif fi violent , qu'il
détruit totalement les corps injectés : par
conféquent il n'auroit trouvé que des
maffes informes au fond des vaiffeaux
dans lefquels il auroit mis corroder fes
injections.
M. Suë eft fi riche de fon propre fond ,
qu'il ne trouvera pas mauvais , fans doute ,
que par zèle pour la vérité , un amateur
de l'anatomie revendique en faveur de
fon neveu , des découvertes qu'il auroit
Vol. I. G
446 MERCURE DE FRANCE.
peut-être faites lui- même , s'il y eût porté
fon attention .
J'ai l'honneur d'être , & c.
RÉPLIQUE de M.THIERY,fils ,Fabriquant
de chapeaux , à la lettre de M. l'Abbe
NOLLET, inférée dans le premier volume
de Janvier.
SI l'ouvrage de M. l'Abbé Nollet n'eût
point eu d'autre défaut , que de manquer
d'exactitude dans l'expofé de certaines pratiques
de l'Art , qui auroientpu nnee point
venir à fa connoiffance , je me ferois
bien gardé de lui faire à ce fujet des reproches
publics , qui euffent été très - déplacés
de ma part ; attendu ( comme il le dit luimême
) qu'il n'eft point Chapelier : & dans
ce cas, il m'eût été beaucoup plus fimple de
lui adrefler directement les obfervations
que j'aurois jugé à propos de faire fur fon
travail , pour qu'il en fit l'ufage convenable.
Telle étoit effectivement mon intention.
Mais je déclare qu'après l'avoir examiné
; il m'a paru qu'à cet égard il n'avoit
rien laiffé d'effentiel à defirer ; auffi n'ai-je
AVRIL 1766. 147
Jamais prétendu infinuer le contraire. Ce
n'eft donc pas ce motif qui m'a fait prendre
la plume , ni la lettre d'invitation qu'à
reçue notre Bureau de fa part , dont je n'ai
pas eu connoiffance ( 1 ) , ni encore moins
l'humeur dont il me taxe. C'eft uniquement
l'envie naturelle d'acquérir des lumiéres
, & le zèle que j'ai toujours eu
pour la perfection de mon art. Tels font
les vrais motifs qui m'ont fait écrire , &
dont il eft aifé de fe convaincre .
Je n'ai donc point prétendu , comme .
le dit M. l'Abbé Nollet , qu'il nous enfeignât
tous les moyens poffibles de perfectionner
notre art. Je me fuis plaint fimplement
qu'il n'eût point effayé de nous éclairer
dans la partie Phyſique , lui qui étoit ſi à
portée de le faire , par les connoiffances
particulières qu'il a dans ce genre , & fans
qu'il lui en coûtât beaucoup de travail . On
ne peut douter que l'Académie ne l'eût
loué de l'avoir fait , & de s'être écarté en
cela de la route frayée . C'étoit un moyen
facile de nous faire attendre avec toute la
patience qu'il nous recommande les réfultats
des recherches qui doivent fe faire ;
& qui fuivant fon calcul ne paroîtront
(1 ) Les affaires du Bureau ne fe communiquent
qu'à ceux qui ont paffé les charges , & je ne fuis
point de ce nombre.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
peut- être que dans quelques fiécles. Il devoit
de plus nous prévenir des intentions
de l'Académie à cet égard , ou bien ne
point trouver mauvais que , les ignorant
abfolument , je lui faffe fur cet objet des
repréſentations fondées.
M. l'Abbé Nollet n'auroit pas de peine
à me perfuader qu'il connoit aufli bien
que moi l'avantage réel qu'a la laine fur
les autres étoffes en fait de teinture . Mais
il me permettra de dire , qu'il paroît l'avoir
oublié , lorfque dans fa comparaifon
des chapeaux de laine à ceux de poil , il
fait dépendre uniquement du fecret , la
difficulté qu'ont de plus ces derniers à pren
dre le noir : la feule raifon qu'il donne de
cette difficulté étant très -incertaine , & ne
devant être que foupçonnée , il étoit ce
me femble plus conféquent d'indiquer de
préférence la véritable ; qui eft l'âpreté naturelle
de la laine : qualité qui ne ſe trou
ve pas dans le poil ; & de faire connoître
enfuite la caufe de cette différence relativement
à la nature de chacune de ces
matières. C'eft précifément ce qu'il n'a
point fait , & ce dont il tâche en vain de
fe juftifier par un fort long raifonnement ,
qui au fond ne détruit rien de ce que
j'ai dit à ce fujet.
Voici la raifon qu'il donne de ne pas
AVRIL 1766. 149
ávoir fait l'expérience fuivante que je lui
demandois , c'eft que je n'ai point ( ditil
) une fabrique de chapeaux , ni un attelier
de teinture en ma difpofition , &c . Rien
de plus triomphant que cette raifon en apparence
. Mais que devient- elle , fi pour
s'affurer de l'existence de quelque partie
d'eau forte & de mercure dans un chapeau
fortant des mains de l'ouvrier ; il ne
faut rien moins que tour cet attirail . Un
morceau de feutre fabriqué exprès , & un
laboratoire pour en faire la décompofition
, étoient tout ce qu'il lui falloit . L'un
lui eût été facilement fourni par quelqu'un
de nous , pour l'autre je crois qu'il
l'eût trouvé fans fortir de chez lui .
Il n'eft donc pas néceffaire , comme on
le voit , qu'il fe dérange de fes grandes
occupations pour fe rendre à ma fabrique
, ainfi qu'il me le propoſe : je ferai
plus flatté de lui éviter cette peine en me
rendant chez lui lorfqu'il me fera l'honneur
de m'y inviter ; non pas que je me
croie en état de lui donner des lumières
fur cet objet ; mais feulement pour profiter
de celles qu'il voudra bien me communiquer.
M. l'Abbé Nollet continue ainfi en parlant
de ma lettre . « J'efpérois trouver
quelques remarques judicienfes & bien
G iij
T50 MERCURE DE FRANCE.
» articulées dont je puffe profiter , tant
» pour ma propre inftruction que pour la
forme & la perfection de mon ou-
و د
" vrage » & c. >
Je me fuis bien mal expliqué , ou M.
l'Abbé Nollet feint de ne me point entendre
: cependant quand j'ai prouvé par
les exemples les plus effentiels > qu'en
traitant de nouveau
notre art , il s'étoit
contenté fimplement
d'en expofer
la rou- tine ordinaire
, fans approfondir
ni rendre
raifon de rien ; je croyois avoir fait
fentir affez clairement
quels étoient
les défauts
de fon ouvrage
, & je n'imaginois
pas être obligé de plus à lui indiquer
tous les endroits
négligés
dans cette
partie , ni encore moins les moyens de les rectifier
. J'avois lieu d'efpérer
,au contraire
, qu'il voudroit
bien m'entendre
à demimot
, & m'épargner
par-là des détails que la crainte d'ennuyer
m'avoit
fait éviter.
mais puifqu'il
les exige abfolument
, il faut tâcher de le fatisfaire
.
Voici donc pour cet effet une idée des
chofes intéreffantes qui devoient entrer
dans une defcription raifonnée de notre
faite par un favant : c'étoit de faire
connoître , en quoi confifte la qualité plus
ou moins feutrante qu'ont toutes les étoffes
qui fe tirent des quadrupèdes ; la
art ,
AVRIL 1766. LSD
procaufe
de cette différence entre - elles ; comment
l'eau-forte & le mercure donnent
& augmentent cette qualité , & à quel
degré leur manière d'opérer enfemble
& féparément ; les différentes figures de ces
matières apprêtées & non apprêtées , confidérées
au microſcope ; pourquoi cette même
qualité feutrante ne fe trouve point
dans la foie , le duvet , le coton & autres
matières provenant des végétaux ; les
priétés de la lie de vin , quant à l'ufage
de la fabrique ; la manière dont elle coopére
à la fabrication ; quels font les effets
de l'air fur un chapeau fortant de la
chaudière à teindre ; les qualités & propriétés
différentes des drogues qui contribuent
au noir ; leurs effets particuliers ;
enfin quantité d'autres objets qu'il feroit
trop long de décrire , mais dont le détail
auroit certainement plus intéreffé les curieux
que de favoir fi ce font les crieurs de
vieille féraille & les raccommodeurs de
fayance caffée , ou autres qui recueillent
les peaux de lapin chez les rotiſſeurs ( 2 ) ;
i l'on nettoye le bain de la chaudière avec
une écumoire ordinaire ou une vieille poële
deferpercée d'une infinité de petits trous ( 3 );
( 2 ) Art du Chapelier , page 6.
( 3 ) Idem , page 39 .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
quelles font les raifons'd'éconothie qui font
préférer les lampes aux chandelles pour
éclairer les atteliers (4) , & beaucoup d'autres
circonstances femblables qu'il n'étoit
point néceffaire de multiplier , attendu
qu'elles font entièrement inutiles à l'intelligence
de la fabrication .
Mais M. l'Abbé Nollet convient « qu'il
» ne s'eft point propofé d'amufer ni d'inftruire
les maîtres qui , comme moi , ſe
» feroient élevés au - deffus du commun
ور
par des connoiffances fingulières , & c. ».
Qui lui a donc appris que j'avois des connoiffances
plus particulières que d'autres
des vues plus fines , plus étendues ? feroit- ce
parce que j'ai vu les défauts de fon ouvrage,
& que je les ai fait connoître ? Cependant
j'ai cela de commun avec le plus grand
nombre de mes confrères , & je pourrois
dire , à cet égard , n'avoir été que leur
organe .
Son but , continue-t- il , a été de fatiffaire
feulement la curiofué des amateurs .
C'eft en quoi je doute encore qu'il ait parfaitement
réufii. La remarque fuivante
pourra fervir à le décider .
De tous les curieux qui font venus chez
moi pour s'inftruire de la manière dont fe
fabrique le chapeau , il y en a très - peu qui fe
( 4 ) Art du Chapelier , page 39.
AVRIL 1766. 153
foient contentés de voir les opérations fans
me demander les caufes de tel & tel effet.
J'avoue que j'ai été quelquefois fort embarraffé
pour leur répondre. Qu'on juge
s'ils auront lieu d'être plus fatisfaits de
M. l'Abbé Nollet , qui n'eft entré dans
aucuns détails de ce genre.
Il réfulte donc de ce que j'ai dit , que
la defcription de notre art eft encore trèséloignée
du degré de perfection qu'on
devoit attendre , quant à préfent , des lumières
& de la fagacité de fon auteur.
Mais que cefoit un ouvrage indigne de tout
lecteur indiftinctement , ce font des expreffions
dont je ne me fuis jamais fervi , &
que l'on ne trouvera point dans ma lettre.
J'ai lieu d'être furpris de cette infidélité de
citation de la part de M. l'Abbé Nollet ,
& encore plus du reproche qu'il me fait
de manquer à l'Académie , dont je n'ai rien
dit qui ne foit conforme aux fentimens de
refpect & de vénération que j'aurai toujours
pour un corps auffi recommandable ;
qui d'ailleurs a déclaré , qu'en fe déterminant
à divulguer le fecret des artiſtes par
la defcription des arts & métiers , fon
intention n'étoit que d'en hâter les progrès
& de procurer à ces artiftes les lumières
& les connoiffances qu'ils n'étoient
point en état d'acquérir par eux - mêmes.
Gy
54 MERCURE DE FRANCE .
ORFÉVRERIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
IL a été annoncé , Monfieur , dans le
Mercure de Janvier 1766 , par le fieur
Caffiery , page 169 , article de l'Orfévrerie
, qu'il y avoit eu erreur dans la feuille
de l'Avant Coureur du 9 Décembre 1765.;.
mais c'est à tort que le fufdit fieur s'en
plaint , puifqu'il n'a été annoncé avec fes
affociés , dans cet ouvrage périodique , que
de fon aveu même & de fa propre connoiffance
. En vain veut - il récrimer contre
un fait qu'il a lu & approuvé avant l'impreffion
, & où il a lui- même fait ajouter
les titres de Sculpteur & Cifeleur du Roi ,
qu'on avoit omis faute de connoiſſance.
Mais pour répondre à la lettre qu'il
vous a écrite , Monfieur , nous ne craindrons
pas d'avancer que c'eft en vain que.
le fieur Caffiery veut s'arroger toute la
gloire d'avoir fait & exécuté la toilette de :
S. A. R. Madame la Princeffe des Afturies ,.
puifque dans l'exacte vérité il n'y a con
tribué que par fes deffeins & pour fon
tiers en avance , comme il en étoit con--
AVRIL 1766. 155
venu par écrit avec les fieurs Germain
furnommé le Romain , & Chancelier , fans
lefquels maîtres ou tel autre de l'art de
l'Orfévrerie ils n'auroit point eu le
droit de l'entreprendre ni de l'exécuter .
,
Quel a pu donc être le motif qui a engagé
le fieur Caffiery à bleffer directement:
& indécemment l'honneur & la délicateffe
de deux honnêtes gens qui fe font toujours:
diftingués par leurs talens & par leur probité
, & qui ne fe font engagés avec lui
que pour l'obliger & lui rendre tous les
fervices qui dépendoient de leur capacité ?
Par où les affociés du fieur Caffiery ont- ils
pu mériter une reconnoiffance fi fingulière
de fa part ? A-t-il eu en vue de s'attribuer
tout le mérite de l'exécution de cette toilette
, parce qu'il a vu & fçu tous les applaudiffemens
qu'on lui a donnés , tant à
Paris qu'à la Cour de Madrid ? Quelle
erreur ! Si , au contraire , il eût bien penfé ,
il auroit dû s'en trouver flatté conjointement
avec fes affociés. Mais fi cela lui a
fait naître la fingulière idée de s'annoncer
publiquement comme le feul qui pût faire
du beau & du diftingué , il fe trompe bien
groffièrement ; & à cette occafion nous ne
pouvons lui diffimuler que ce n'eſt pas par
le mépris qu'il affecte des talens dans l'art:
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
de l'Orfévrerie & de fes affociés qu'il fe
fera confidérer dans le public en qualité
d'homme univerfel , & le feul parmi les
artiſtes de ce genre qui puiffe exécuter
parfaitement tout ce qui fe fait pour Paris
& pour le pays étranger. Quelle étrange
abfurdité ! Peut- il ignorer de bonne foi
que nous avons des perfonnes parmi les
Orfévres qui , fans le méprifer & en lui
rendant juftice , feroient plus capables qu'il
ne peut l'être de compofer & d'exécuter
les morceaux les plus riches & les plus
variés de cet art ?
Au furplus , ce qui pourroit confirmer
l'idée flatteufe qu'a de fon mérite le fieur
Caffiery , ce font les faftueux éloges qu'il
fe donne dans fa lettre , où il femble vouloir
affoiblir les talens de fes affociés ,
dans l'exécution de la toilette , où feuls
ils ont mis la main- d'oeuvre , fans qu'il y
ait eu d'autre part que celle qu'il affecte
plaifamment de fe donner , en difant :
qu'il a fait perfectionner les travaux de ces
Artistes par fes propres Cifeleurs . Mais
quel avantage peut il revenir d'un pareil
difcours ? Ignore-t-il que nous nous fervons
tous les jours de ces mêmes gens ,
pour cifeler , & non pas pour donner la
perfection à nos ouvrages ? Ainfi ils ne
AVRIL 1766. 157
font pas à lui feul , mais à tous ceux qui
leur donnent de l'occupation ; auffi les
mémoires quittancés que nous avons en
mains , juftifient qu'ils ont travaillés pour
nous également comme pour M. Caffiery.
Il affecte encore avec emphafe , de dire :
mes modèles , qu'il affure avec vanité d'ê
tre en état de faire voir à tout le monde.
Oferoit- on lui reprocher affez peu de mémoire
pour avoir oublié qu'ils ont été
faits à frais communs , une partie par les
affociés , le refte par un Modeleur particulier
? Par conféquent il n'y a droit que
pour fon tiers ; & c'eft là le feul mérite
que nous ayons à partager avec lui dans
un ouvrage , où nous n'avons rien épargné
de nos foins pour l'exécution , & dont
nous avons même avancé tous les fonds
fans que le fieur Caffiery ait fait le moindre
débourfé à ce fujet , quoiqu'il y fût
obligé par le traité que nous avions enfemble.
On voit par ce détail , que c'eft
peu répondre à nos fentimens , en voulant
fe glorifier d'avoir perfectionné un ouvrage
, où nous ne défavouerons jamais
qu'il n'ait participé par fes deffeins feulement
, & que nous avons exécutés par ce
que nous les avons trouvés bien faits , & à
la fatisfation de la Cour d'Efpagne . Nous
158 MERCURE DE FRANCE.
Lui avons rendu à cet égard toute la juftice
qui lui étoit due , dans cette même
feuille de l' Avant Coureur dont il fe plaint..
Voilà de quoi il s'agit , & c'eft bien forcément
que nous nous voyons obligés
d'oppofer la vérité à une vanité mal placée
, & aux dépens de ceux qui ont fait
exactement tout ce qui étoit à faire. En
vain lui avons nous écrit en particulier ,
pour nous rendre plus de juftice ; mais
nous n'avons eu pour réponſe qu'un filence
obftiné , qui nous engage aujourd'hui
d'expofer aux yeux du Public équitable ,,
ce que nous prenons la liberté de vous com
muniquer.
Nous avons l'honneur , & c..
GERMAIN. CHANCELIER.
N. B. La pièce fuivante eſt toute la
réponſe que M. Caffiery nous a dit devoir
faire à cette lettre..
AVRIL 1766. TS
LETTRE de M. MAGALLON , Miniftre
chargé des Affaires de S. M. C. à la
- Cour de France , écrite à M. CAFFIERY
l'aîné, le 2 Janvier 1766..
MONSIEUR ,
ONSIEUR , je n'ai pas fait plutôt rá
ponſe à la lettre que vous avez bien voulu
m'écrire , par ce que j'attendois
des nouvelles
de l'arrivée de la toilette à Madrid ..
Je viens de les recevoir dans ce moment ,
& l'on me mande que leurs Alteffes Roya--
les le Prince & la Princeffe des Afturies>
en ont été très- contens , & que toutes les
perfonnes
qui l'ont vue en ont beaucoup
loué la forme , la dorure & le travail ,
ainfi que l'élégance
& le bon goût. Je
vous en fais , Monfieur
, mon compliment
, & fuis très- aife de m'être adreffé.
à un homme tel que vous pour la direction
d'un ouvrage qui devoit être pouffé
au plus haut point de perfection
, étant
deftiné pour une Princeffe qui par fon.
goût & fon difcernement
fait connoître
&
apprécier
toutes les beautés de l'art. L. A.
R. m'ont chargé de vous dire , Monfieur ,,
qu'elles n'hésiteront
point à vous donner
la préférence
dans toutes les occafions qui
160 MERCURE DE FRANCE.
pourront fe préfenter pour de pareils ouvrages.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MÉCHANIQUES.
LETTRE de M. THILLAYE , Pompier Privilégié
du Roi , demeurant à Rouen .
Vous avez annoncé , Monfieur , en différens
temps par votre Mercure les avantages
de mes pompes à incendies , ainfi
que celle pour les puits & les nouvelles
machines pneumatiques à deux corps de
ma conftruction ; j'ai fait publiquement
pendant plufieurs années les épreuves &
les démonftrations de toutes ces pompes
chez les RR. PP. Feuillans , rue Saint Honoré
, où eft mon magafin. Le grand débit
que j'en ai fait , tant pour le fervice
du Roi , que pour différens corps de Ville
& autres perfonnes de nom , a été pour
moi une preuve certaine de la préférence
que le Public a bien voulu donner à més
ouvrages.
Comme je ne néglige rien de ce qui
lui être utile , je lui propofe par peut la
AVRIL 1766. 161
voie de votre journal trois nouvelles machines
, defquelles il pourra tirer de trèsgrands
avantages.
La première eft la marmitte où digefteur
de Papin fimplifié. Cette machine à qui
on peut donner le nom de marmite économique
, puifqu'à peu de frais & avec des
chofes qui ne font plus que de rebut, comme
os de toute eſpèce , on en retire une trèsbonne
fubfiftance , eft une nouvelle reffource
pour les pauvres , dont ils font redevables
à M. l'Abbé Vregeon , membre de
l'Académie de Rouen , & affocié de celle
de Clermont. Les recherches & expérienees
multipliées de ce zèlé académicien
ont donné lieu à l'ufage de cette machine
dans plufieurs hôpitaux ; mais comme les
difpofitions & l'armure en fer larendoient
ridicule , beaucoup de perfonnes s'en
étoient dégoutées : c'eft par cette raiſon ,
& afin de répondre aux voeux de M. l'Abbé
Vregeon que j'ai porté mes réflexions
fur cette machine , pour chercher à la
rendre plus fimple , plus folide & d'un
ufage fi commode que chacun puiffe s'en
fervir fans courir aucuns rifques ; c'eſt à
quoi je me flatte d'être parvenu , & cela
fans en augmenter le prix.
La feconde eft une nouvelle cafferolle
domeftique fermant à vis & portant fon
12 MERCURE DE FRANCE.
bain - marie très - commode pour la cuiffon
des viandes .
La troifième enfin eft une nouvelle
caffetière portant auffi ſon bain - marie ,
& fermant très - exactement à vis , avec laquelle
on fait le caffé fans évaporation ,
par conféquent plus fpiritueux , & en outre
moins de goût de feu , moins d'acrimonie
, & dans lequel il faut moins de fucre.
L'utilité du bain-marie étant reconnue
par les Chymiftes & Diftillateurs , je ne
m'étendrai point pour faire connoître les
avantages qu'on en peut tirer ; il fe fait
concevoir par lui - même. Je n'entrerai
point dans la defcription de chacune de
ces machines , elle va fe trouver dans le
certificat d'approbation de MM . de l'Académie
des Sciences de Paris : en voici la
teneur.
Extrait des regiftres de l'Académie Royale
des Sciences , du 6 Juillet 1765 .
MESSIEURS Hellot & de Montigny, qui
avoient été nommés pour examiner quelques
changemens à faire au digefteur ou
machine de Papin, & quelques applications
du même principe à des ufages domeftiques
propofés par le fieur Thillaye, en ayant fait
AVRIL 1766. 163
leur rapport : l'Académie a jugé que la
manière propofée par l'Auteur , d'unir le
digefteur à fon couvercle par le moyen
d'un écrou mobile au lieu du lévier de
fer employé par Papin , & la vis qu'il y
joint pour pouvoir laiffer échapper les
vapeurs après l'opération , rendoient le fervice
de cet inftrument plus facile, fans rien
diminuer de fa folidité ; que les cafferolles
& les caffetières , clofes par des couvercles
affujettis par un écrou , & plongés dans un
bain-marie qu'on peut fermer comme le
digefteur, pourroientêtre fort utiles,pourvû
que les caffetières d'étain , qu'on peut faire
auffi fervir d'alembics , fuffent revêtues
d'une enveloppe de cuivre comme les cafferoles
,, pour réfifter à l'effort de la liqueur
qu'on y retient convertie en vapeurs ; que
ces vaiffeaux auront l'avantage de pouvoir
tenir l'eau & les autres liqueurs très-longtemps
en ébullition fans qu'elles s'evaporent
, fans que les matières qu'on y mettra
puiffent fe brûler & donner en s'attachant
au fond un goût défagréable ; & qu'enfin
on y pourra retenir les parties fpiritueufes
qui s'échappent néceffaitement dans les
vaiffeaux ordinaires , ce qui peut donner
lieu à quantité d'expériences curieufes
qu'on peut de plus réduire l'efpèce de digefteur
qui les enveloppe à un fimple bain
164 MERCURE DE FRANCE.
marie , en laiffant ouvert le tuyau par lequel
on y introduit l'eau ; mais qu'on ne fauroit
trop recommander à ceux qui s'en
ferviront aux ufages domeftiques , de ne les
pas laiffer trop long- temps fur le feu , s'ils
veulent éviter des exploſions dangereufes
que cauferoit néceffairement la vapeur
qu'on y retient fi on continuoit trop longtemps
à l'échauffer : qu'au furplus la conftruction
de ces différens inftrumens paroif
foit fimple , folide & commode , & préférable
à celle de Papin : en foi de quoi j'ai
figné ce préfent certificat. A Paris , le 13
Juillet 1765. Signé , GRAND Jean de
FOUCHY , Secrétaire Perpétuel de l'Académie
Royale des Sciences .
Par ce jugement il demeure conftant ,
1°. que le fervice du digefteur eft devenu
plus facile fans rien diminuer de fa folidité.
2°. Que les cafferolles ainfi que les caffetières
à bain - marie , fe fermant avec
exactitude , auront l'avantage de pouvoir
tenir l'eau & les autres liqueurs très - longtemps
en bullition fans évaporation , fans
aucun rifque que ce qu'on mettra cuire ou
infufer s'attache & brûle ; & qu'enfin on
pourra retenir - les parties fpiritueufes qui
s'échappent dans les vaiffeaux ordinaires ,
ce qui peut donner lieu à quantité d'expéAVRIL
1766. 166
riences curieuſes ; & qu'au furplus la conftruction
de ces différens inftrumens paroif
foit fimple , commode , folide , & préférable
à celle de Papin.
J'espère vers le 15 Avril me rendre à
Paris, fi quelques entreprifes inattenduës ne
m'en empêchoient. Je ferai les expériences
& démonftrations de toutes ces machines
chez les RR . PP. Feuillans , & notamment
d'une pompe à incendie pareille à deux
que je viens de fournir pour le Roi , qui
produit un muid d'eau à la minute , &
l'élève à 80 pieds au moins du rez de chauf
fée fans l'aide d'aucun boyaux de cuir . Je
délivre gratis les figures & les defcriptions
de toute ces machines à ceux qui m'en
demandent ; je les prie feulement d'affran
chir leurs lettres,
Je fuis , & c,
66 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
LES Traits de l'hiftoire univerfelle ,facrée
& profane. Dernier avis.
N ne reviendra point fur l'utilité d'un
ouvrage qui réunit , à la plus folide inftruction
, l'amufement innocent des yeux ;
qui retrace agréablement des faits qu'il eft
honteux d'ignorer ; qui les imprime dans
l'efprit , fans effort ; qui n'exige enfin
qu'un coup d'oeil , pour fixer fur des objets
intéreffants l'attention de ceux qui
en font le moins fufceptibles. Chaque fujet
de l'hiftoire facrée offre en même temps
un fait hiftorique , & une leçon de morale.
Ainfi , dans l'âge où les enfans incapables
d'application , ne font frappés que
des objets fenfibles , on peut rendre jufqu'à
leurs récréations inftructives , & leur faire
même defirer ces inftructions comme des
récompenfes.
Cet ouvrage , que les circonftances ont
obligé de réduire à l'hiftoire facrée , c'eſtà-
dire , à celle de l'ancien & du nouveau
AVRIL 1766. 167
teftament & à l'hiftoire poëtique , eft ,
comme on fait , tout en figures , ou compofé
d'eftampes dont le fujet eft expliqué
par un texte latin , fuivi de la traduction
françoife. Il fut commencé en 1760
par le fieur le Maire , Graveur , & par M.
l'Abbé Aubert , qui s'étoit chargé de la
partie littéraire. On s'étoit borné d'abord
à graver les figures au fimple trait ; &
toute la Genèfe , qui comprend 130 fujets
, depuis la création du monde , jufqu'à
la mort de Jofeph , fut exécutée de
cette façon . Cette manière étoit bien du
goût des Artiftes qui , dans une eftampe ,
cherchent préférablement à tout , le def
fein & la difpofition du fujet ; mais elle
ne rempliffoit point tout l'objet qu'on s'étoit
propofé. C'étoit principalement pour
l'éducation de la jeuneffe des deux fexes
qu'on avoit entrepris cet ouvrage. Il falloit
donc attacher ces jeunes gens par les
yeux. Des traits nuds , qui fuffifent aux
yeux des Artiftes , prononçoient trop foiblement
les fujets , ou n'étoient point
affez attrayans pour les jeunes gens qui
veulent être frappés par la couleur & les
ombres. Ainfi l'on commença à l'Exode ,
le fecond des livres de Moyfe , à jetter
des ombres & à drapper les figures. On fit
plus : on retoucha les planches de la Ge
# 68 MERCURE DE FRANCE.
nèfe qui furent ombrées , comme celles
de l'Exode , & tout l'ouvrage devint uniforme.
C'eft en cet état que les premiers volumes
furent préfentés à feu Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. Ce Prince permit qu'on lui
dédiât l'ouvrage , & il fut jugé digne
d'être mis entre fes mains , ainfi qu'en celles
des Princes , fes frères.
M. l'Abbé Aubert ayant abandonné cet
ouvrage après le Genèfe , l'Auteur de l'Affiche
de Province l'a continué jufqu'à la
fin .
Comme une entreprife de cette nature
entraînoit beaucoup de dépenfe , l'ouvrage
avoit d'abord été propofé par foufcription ,
& les foufcripteurs s'étoient préfentés en
foule : auffi l'exécution des premiers volumes
fut- elle rapide. Mais en 1762 plufieurs
voyages où des affaires de famille engagèrent
le fieur le Maire , & qui l'obligèrent
par la fuite de céder fon privilége à fes
alfociés , ralentirent beaucoup l'ouvrage ;
il fouffrit même une interruption affez
longue , jufqu'au moment où M. le Bas ,
Graveur du Roi , fe chargea de le faire
finir.
Les Ecrivains périodiques , en rendant
compte de fes progrès , ont fait remarquer
dans le temps combien cet ouvrage avoit
gagné
AVRIL 1766. 169
gagné entre les mains de M. le Bas , foit
pour le choix des compofitions , foit du
côté de la gravure qui a été beaucoup plus
foignée. Cependant l'augmentation du tra
vail , & par conféquent de la dépenfe , n'a
point fait augmenter le prix des foufcriptions.
Enfin on eft venu à bout de completter
l'hiftoire facrée & de la porter jufqu'aux
actes des Apôtres. Cette partie forme inaintenant
quatre volumes qui contiennent 632
fujets.
L'histoire poétique , commencée en 1761
fur le même plan que l'hiftoire facrée , eſt
pareillement achevée & compofée de deux
volumes , contenant 223 fujets.
Les foufcripteurs font donc avertis de
faire inceffamment retirer les fuites ou les
cahiers qui leur manquent.
Le prix de l'ouvrage complet , pour
ceux qui n'ont pas foufcrit , eft fixé à 75
livres io fols. Il fe vend ou par corps entier
, comprenant l'hiftoire facrée & l'hiftoire
potéique ; ou ces deux parties féparément
l'une de l'autre , c'eſt - à- dire , l'hiftoire
facrée à part , ainfi que la fable ; ou
par volume de chaque matière ; ou par
cahier de 20 fujets , au plus : mais non par
fujets détachés.
Les Libraires de province , les Libraires
Vol. I. H
170 MERCURE
DE FRANCE.
étrangers , & généralement toutes les perfonnes
qui defireront acquérir , en tout ou
en partie , cet ouvrage , s'adrefferont directement
à Mlle le Maire & afſociés , rue
Saint André - des- Arts , vis- à - vis la rue
Gît-le-coeur , & chez M. Lebas , Graveur du
Cabinet du Roi , rue de la Harpe , à Paris ;
& ils font priés d'affranchir leurs lettres.
M. Aliamet , Graveur du Roi , vient de
mettre au jour une grande & magnifique
eftampe , intitulée : l'ancien port de Gènes ,
gravée d'après l'un des meilleurs & des
plus beaux tableaux de Berghem , actuellement
dans le cabinet de M. Miotte de
Ravanne , Grand - Maître des Eaux &
Forêts d'Orléans , à qui cette même eſtampe
eft dédiée. Rien n'eft plus gracieux que ce
tableau , dont la compofition eft du plus
grand effet , & les différentes beautés qu'il
raffemble ne pouvoient être mieux rendues
que par un artifte déja célèbre , & dont le
burin unit les grâces à la vigueur requi
dans les fujets de cette efpèce . Le prix de
cette eftampe eft de 12 liv . On la trouve
chez l'Auteur , rue des Mathurins , vis-àvis
celle des Maçons.
Le Portrait de M. Jean-Jacques Rouffeau ,
deffiné à Neuf- Châtel en 1765 , gravé par
AVRIL 1766. 171
J. B. Michel , fe vend à Paris , chez Auvray
, rue Saint Jacques , vis-à- vis Saint
Yves. Cette eftampe , de bonne main , eſt
de même format que celle de M. de Voltaire
, annoncée dans le premier volume de
Janvier, & nous paroît avoir de quoi plaireaux
connoiffeurs autant que la première .
TETES de différens caractères , dédiées a
M. J. G. Wille , Graveur ordinaire du
Roi , par fon ami M. Greuze , chez qui
elles fe vendent , rue de Sorbonne , la
première porte-cochère à gauche en entrant
par la rue des Mathurins : prix 2 liv. On
ne peut qu'inviter M. Greuze à nous donner
la fuite d'un auffi précieux recueil.
Le fieur Gaillard , Graveur , vient de
mettre en vente une eftampe d'après M.
Schenau : c'eſt un vieillard qui médite fur
une lecture pieufe ; ce fujet eft éclairé par
zne croifée , ce qui produit un effet trèspiquant
, joint au fini & au bon goût du
burin de l'Artiste qui a rendu cette eftampe
des plus agréables. Elle a pour titre la
méditation , & doit fervir de pendant au
retourfurfoi- même , appartenant à M. Lempereur.
Cette nouvelle eftampe fe vend à
Paris , chez l'Auteur , rue Saint Jacques .
}
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
au-deffus des Jacobins , entre un Perruquier
& une Lingère.
CARTE générale de la Géorgie & de
l'Armenie , deffinée à Pétersbourg en 1738 ,
d'après les cartes , mémoires , meſures &
obfervations des gens du pays ; traduite
du géorgien en françois par le Secrétaire
du Roi de Géorgie ; publiée en 1766 , par
M.Jofeph- Nicolas de Lifle, Doyen des Profeffeurs
Royaux & de l'Académie Royale
des Sciences , premier Aftronome- Géographe
de la Marine , fous les aufpices de
M. le Duc de Choiseul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat. A Paris , chez Lattré , Graveur,
rue Saint Jacques , près la fontaine Saint
Severin , à la ville de Bordeaux ; avec privilége
du Roi : une grande feuille d'atlas .
Cette carte , qui repréfente dans le plus
grand détail tous les pays renfermés entre
la Mer Cafpienne & la Mer Noire , eft la
première & comme la carte générale d'un
atlas de Géorgie & d'Armenie qui eft compofé
de plufieurs autres cartes particulières .
Cet atlas a été fait dans le pays même , &
en langue géorgienne , mais dreffée par
des perfonnes inftruites , enforte qu'il n'eft
pas néceffaire de le retravailler pour le publier.
M. de Lifle étant en Ruffie , a fair
AVRIL 1766 . 173
´faire de ce beau recueil une copie accompagnée
des noms traduits en françois & l'a
apportée en France . C'eft la carte générale
qu'il donne aujourd'hui au public. On fent
aifément de quel prix doit être une carte de
ces pays , que nous connoiffons ſi peu , &
combien il feroit utile d'en publier la fuite ,
ce qui eft d'autant plus facile , que l'ouvrage
eft entièrement fait , & qu'il ne s'agit
que de le graver. Toute cette partie ,
renfermée entre les deux mers , a été le paffage
& l'afyle des Barbares , qui , de tous
temps , & particulièrement fous les Romains
, ont fait des courfes du côté de
l'Afie Mineure , de la Syrie , de la Perfe ,
& le féjour en partie de ceux qui font
venus en Hongrie & de là dans le refte
de l'Europe. Il eft important pour l'hiftoire
ancienne de connoître exactement le local
actuel, afin de retrouver, dans des immenfes
chaînes , les paffages que des anciens ont
connus fous le nom de Pyle ; tels étoient
les Pyle Sarmatica , les Pyla Caucafia ,
Pyla Albania , & d'autres qui étoient les
feuls endroits par lefquels on pouvoit pénétrer
du Nord dans le Midi ; on eft étonné
de retrouver encore dans des vallées
forment ces montagnes , des peuples nommés
Avares , qui font des reftes de ceux
qui fous le même nom pénétrèrent en
que
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Hongrie. On y rencontre auffi des Khitans,
peuples venus du fond de l'Afie , & qui
après avoir fait le tour de la Mer Caf
pienne ,
fe font retirés vers Kaîchgar ; une
peuplade de cette nation eſt reſtée au- deffus
de Derbend. Cette carte nous paroît donc
un morceau très -intéreffant pour la géographie
& pour l'hiftoire ; elle a l'avantage
d'être originale , d'avoir été composée par
des gens du pays , qu'aucun ſyſtème n'a
dirigés dans leurs recherches géographiques
, & qui donnent la defcription du
local tel qu'il leur étoit connu ; enfin de
repréfenter une contrée peu fréquentée par
les voyageurs. Il n'y avoit que des Géographes
Géorgiens & Arméniens , guidés par
des Aftronomės Ruffes , qui aient été en
état de nous donner tous les détails que
nous trouvons fur cette carte : on peut la
regarder en général comme fuffifante. Les
cartes particulières qui font fur un plus
grand point ne nous offrent en plufieurs
endroits que de vaftes chaînes de montagnes
& de forêts inhabitées. Malgré cette
féchereffe de quelques- unes , nous regrettons
cependant qu'elles ne foient pas publiées
, & nous exhortons M. de Lifle à en
donner une édition , comme il femble
l'avoir projetté , & le public ne fauroit
trop encourager le fieur Lattré à entrepren
AVRIL 1766. 179
dre cette gravure. Les cartes font fi parfaitement
deffinées qu'il ne s'agit que de les
copier ; il ne feroit même pas à
propos
qu'on voulût y faire des corrections . Il
convient de les publier dans l'état où elles
font , afin qu'elles confervent leur avantage
d'être originales . On y joint le plan de
Tiflis par les mêmes Auteurs avec une
defcription. Prix 2 liv. 10 fols.
MUSIQUE.
TRIO pour deux violons & baſſe ; ouvrage
pofthume de M. le Clair l'aîné . Prix 2 liv.
8 fols. A Paris , chez Madame la veuve le
Clair , rue de Four Saint Germain , dans
la maifon de M. Chavagnac , Maître Maçon-
Entrepreneur , & aux adreffes ordinaires
de mufique. A Lyon chez M. Caftaud
, place de la Comédie.
L'Hymen couronné par l'Amour , cantatille
à voix feule , avec accompagnement
de hautbois , violon & baffe ; dédiée à
Madame la Marquife de Beauffan , par
M. Dard , ordinaire de la mufique du
Roi , & de l'Académie Royale de Mufique.
Prix 1 liv. 16 fols.
Cette cantatille , bien faite & d'un chant
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
gracieux , fe trouve chez l'Auteur , rue
Saint Honoré , la porte cochère vis -à- vis
la rue du Four , & aux adreffes ordinaires.
Sei quartetti , par flauto , violino è violoncello
, intitulati Dialogo muficale , compoſti
da Giuſeppe Toefchi , virtuofo di
Camera e Maeftro di Concerto di S. A. S.
l'Elettore Palatino. Mis au jour par M.
Venier , feul éditeur dudit ouvrage . La
partie de la flute pourra s'exécuter avec un
violon ou hautbois. Les deux premiers
pourront s'exécuter à grande fymphonie.
Euvre V. Prix 9 liv . A Paris , chez M.
Venier , éditeur de plufieurs ouvrages de
mufique , à l'entrée de la rue Saint Thomas
du Louvre , vis-à- vis le château d'eau ,
& aux adreffes ordinaires ; & à Lyon , aux
adreffes ordinaires .
Sei trio par due violini e baffo. Compofti
dall Signor Melchior Chiefa , Maeftro
di Capella della Cita di Milano , novamente
ſtampa a fpefe di G. B. Venier.
Opera I. Prix 61. La partie du premier violon
pourra s'exécuter avec un hautbois ou
une flute. La baffe eft régulièrement chiffiée
pour la commodité des perfonnes qui
apprennent l'accompagnement. Voyez le
fecond OEuvre du même Auteur , qui pafoîtra
le 15 Avril prochain. A Paris , chez
AVRIL 1766. 177
M. Venier , éditeur de plufieurs ouvrages
de mufique , à l'adreffe énoncée dans le
précédent article.
Le fieur Lamoninary , qui s'eft déja
fait connoître avantageufement par plufieurs
ouvrages de mufique de fa compofition
, pour violon & baffe , vient de mettre
au jour une nouvelle production , dédiée
à M. le Marquis de Cernay , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , Gouverneur du Quefnoy. Ce
nouvel ouvrage confifte en fix quatuors en
fymphonie pour deux violons , alto violoncello
obligé & organo ; oeuvre quatrième,
gravée par Madame Oger. Prix 12 liv.
& fe vend à Paris , aux adreffes ordinaires
de mufique , & à Valenciennes chez l'Auteur.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
O PÉRA..
Na continué Thésée, juſqu'à laclôture,,
les trois jours ordinaires de la femaine.
On a donné pour les Acteurs trois repréfentations
d'Armide , les Mercredi , 26
Février , 5 & 12 Mars , & une autre repréfentation
du même Opéra pour le compte
de l'Académie , le Samedi 15 , jour de la
clôture des théâtres de Paris .
C'eft le grand rôle de cet Opéra, qui doir
être regardé comme l'époque des progrès
fenfibles de Mlle DUBOIS dans l'art du
chant & de l'action dramatique . Nous l'avons
remarqué avec éloge , dans ce Journal
, lorfqu'Armide étoit au théâtre. Nous
rendons avec plaifir à Mlle DUBOIS une
nouvelle juftice en difant que dans ces trois :
repréſentations de repriſe elle a été encore
fort fupérieure à ce qu'elle étoit lorfqu'elle
mérita dans ce rôle les applandiffemens du
public , dont nous avons fait mention . Ce:
AVRIL 1766. 179
elle
rôle , le plus confidérable de ce théâtre &
le plus rempli de tous les grands mouvemens
de l'âme , vient d'être rendu par
avec la perfection qu'on peut defirer , dans
une infinité de traits les plus importans
pour la jufteffe & l'énergie de l'expreffion..
Qu'il nous foit permis à ce fujet d'expofer
quelques réflexions .
Ce font , fans aucun doute , les grands
rôles qui font les grands acteurs fur tous
les théâtres. La plus excellente théorie &
Les leçons des plus grands maîtres ne peu--
vent fuppléer à cet utile pratique. C'eft
donc à tort que l'on a murmuré contre la mé
diocrité avec la quelle on a vu quelquefois
rendre certains rôles des Opéra de l'ancien
genre. Le cri de la jeuneffe s'eft élevé
contre ce genre ( peut - être. malgré un
fentiment naturel que l'on fe cache à
foi- même ). On avoit trop cédé pendant:
quelques temps , dans les nouveautés que
l'on offroit au ſpectateur , à ce goût pour
les poëmes en découpures & pour la mu
fique en épigrames.
Ce théâtre s'eft trouvé fucceffivement
occupé par Pirame , par Proferpine , Dardanus
, Iphigénie , Caftor & Pollux , Ar
mide , Hipermneftre ( que nous ne craignons
point de mettre au rang des meil
leurs drames lyriques ) , en dernier lieu par
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Théfée , quelques autres peut - être qui
échappent à notre mémoire. Ces ouvrages
ont contribué à développer des talens qu'on
auroit ignorés , à en former qui commençoient
à paroître avec eſpoir , & à confirmer
ceux que la nature dirigeoit elle - même
à l'action & au fentiment propres à l'art
théâtral. Si le genre oppofé à ces fortes de
drames prend une telle fupériorité qu'il
contraigne à bannir l'intérêt de la fcène
lyrique , que l'on s'y contente alors de voix
agréables & de chanteurs adroits , mais que
l'on n'y demande plus d'acteurs , cela feroit
trop inconféquent .
Une autre conféquence du même principe
fe préfente ici naturellement. S'il eft
vrai , comme on ne peut le contefter , que
les feuls rôles du grand genre peuvent
former des acteurs pour ce théâtre
très - injuſtement fe plaindroient & s'affligeroient
les nouveaux fujets qui n'ont pas
core eu ni le temps ni les occafions d'acquérir
une expérience fuffifante , lorfque nous
marquons quelques diftinctions entre eux &
ceux qui font déja confommés dans cette
pratique. Peuvent- ils regarder ces diftinctions
comme des cenfures ? Elles ne doivent
, au contraire , qu'allumer & foutenir
leur defir & leurs efforts pour s'avancer
dans une carrière , où la nature feconde
AVRIL 1766. 181
avec prédilection quelques fujets , mais où
il n'appartient qu'au temps & à l'exercice
de donner la perfection . Ces fortes de
remarques , dans le compte que rend un
Journal de théâtres , font indifpenfables
pour l'exactitude de la vérité ; elles n'ont
jamais rien d'humiliant pour ceux qui en
font les objets , au lieu qu'il pourroit l'être
pour nous de ne les pas faire. Sur quoi
feroit donc fondé le reproche ?
Nous ne pouvons terminer cet article
fans applaudir avec tout le public à la conftante
affiduité de Mlle DUBOIS , dans un
fervice laborieux & fatiguant , fans dif
tinction des jours marqués par le plus ou
le moins d'affluence des fpectateurs. Elle
avoit foutenu fans interruption le rôle
d'Armide jufqu'au dernier jour , tant que
cet Opéra a été fur la fcène. Elle vient de
le joindre pendant les trois dernières femaines
à celui de Médée , qu'elle n'avoit
pas quitté un feul jour. On connoît la
force & l'étendue de ces deux rôles. Si les
avantages d'une bonne conftitution ont
part au mérite de cet effort , on n'en doit
pas moins d'éloge au zèle qui en fait cet
ufage. Cette Actrice , indépendamment
de la bienveillance que le public doit à
fon travail , en a recueilli le fruit par les
82 MERCURE DE FRANCE .
progrès auxquels un perpétuel exercice l'a
conduite.
On a donné les Jeudis , jufqu'à la clôture
, les deux premiers actes des Fêtes de
l'Hymen avec le Devin du Village , dans
lequel Mile DURANCI a continué de jouer
affez affiduement : fouvent même il eſt
arrivé que la Colette des Jeudis difputoit
de mérite & d'applaudiffemens à la Princeffe
Eglé , comblée de fuffrages les autres
jours de la femaine , lorfque cette Ac
trice doubloit ce rôle dans Théfée.
Mlle DUPONT a débuté le Jeudi 6 Mars,
par un air détaché. Cette voix , l'une des
plus fortes des voix du fecond ordre en
volume , eft d'une qualité de fon trèsagréable.
Cette Débutante , qui a continuéde
chanter deux autres jours d'Opéra ,
malgré le trouble & tout ce que dérobe
une extrême crainte , a fait remarquer un
talent déja formé pour le chant , les plus.
agréables cadences , &c. Elle a été forr
applaudie , & tous ceux qui l'ont entendue
fe font réunis pour lui accorder leurs
fuffrages , moins fondés encore fur l'efpoir
que donne ce Sujet que fur ce que l'on
a déja jugé de fon mérite actuel .
On doit donner , l'un des premiers;
jours de l'ouverture , la Reine de Golconde
AVRIL 1766. 185
Ballet héroïque en trois actes. La réputation
& les fuccès des Auteurs du poëme
& de la mufique , fur d'autres fcènes ( 1 ) ,
donnent naturellement la plus vive curio.
fité de voir cet ouvrage fur le théâtre de
P'Opéra leurs talens en promettent la
fatisfaction la plus complette..
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Philoſophe fans le fçavoir a été retiré
après la vingt- huitième repréſentation ,
avec l'efpoir, de la part des fpectateurs , de:
revoir fouvent fur le théâtre ce drame ,
toujours plus intéreffant & toujours plus
admiré à mesure qu'on le connoît davan
tage ( 2 ).
Des circonftances ayant empêché de
donner la tragédie de Barnevelt , tragédie
nouvelle qui avoit été annoncée & répétée ,
on donna le lundi 3 Mars la première-
( 1 ) MM.. SEDAINE & MONCIGNY.
( 2 ) Cette Comédie eft imprimée avec des
variations à la fin que des confidérations avoient:
fait fupprimer ou changer par l'Auteur dans le
corps de la Pièce . Elle fe vend à Paris , chez .
CLAUDE HÉRISSANT , rue Neuve- Notre- Dame..
Prix 30 fols.
184 MERCURE DE FRANCE.
repréſentation de Guftave Vafa , tragédie
nouvelle de M. DE LA HARPE. Les deux
premiers actes de ce poëme & une partie
du troisième furent très- bien reçus & fort
applaudis , fpécialement le premier & une
grande partie du fecond , dans lesquels
on trouva de grandes beautés , & une fort
bonne manière d'expofer & d'écrire le
drame tragique. Les autres actes n'eurent
pas le même fuccès , & la pièce a été retirée
après cette unique repréfentation .
Quoique le titre & le héros de cette
tragédie foient les mêmes que dans celle
de M. PIRON , que l'on reverra toujours
avec plaifir fur le théâtre , les circonftances
du fujet , l'action & les fituations
étoient différentes . L'Auteur du nouveau
Guftave paroiffoit s'être plus approché de
la manière dont avoit pris ce fujet l'Auteur
Anglois , dont nous avons recommandé
il y a quelque tems la lecture dans
une fort bonne traduction françoife de
M. DU CLAIRON , qui fe trouve à Paris ,
chez Sebaſtien Jorry , vis- à- vis la Comédie
Françoife , & chez la veuve Duchesne ,
rue Saint Jacques.
On a donné depuis , jufqu'à la clôture ,
plufieurs tragédies de RACINE & de M.
de VOLTAIRE , du nombre de celles qui
forment le fond de ce théâtre . La débuAVRIL
1766. iss
tante , nièce de la Demoiſelle LA MOTTE ,
dont nous avons parlé dans les Mercures
précédens , après avoir terminé fon début
avec fuccès par Alzire , a joué dans ces tragédies
dont cette pièce de M. de Voltaire
étoit du nombre.
C'eſt par cette même pièce que l'on a
fermé le théâtre le famedi 15 Mars.
Après la tragédie M. BELLECOUR prononça
avec autant de grâces que de bienféance
le compliment fuivant.
COMPLIMENT.
MESSIEURS ,
Il n'eft aucun de nous qui ne defirât vous donner
particulièrement des preuves de fa reconnoiffance.
L'ulage veut qu'un feul foit chargé de vous
aflurer pour tous les autres combien cette reconnoillance
eft fincère ; aujourd'hui , Meffieurs , j'ai
cet honneur , c'eft un inftant bien flatteur pour
moi.
Que ne puis -je vous peindre le fentiment qui
nous anime ! Un difcours éloquent ne vaut pas le
langage du coeur . N'attendez donc de nous que
des remerciemens aufli fimples que vrais.
Notre objet , Meffieurs , en vous rendant grâce
186 MERCURE DE FRANCE .
des bontés dont vous nous avez comblés , des applaudiffemens
dont vous avez honoré les talens
des Acteurs que vous aimez , de l'indulgence que
vous avez accordée à ceux qui n'ont encore que des
difpofitions & beaucoup d'envie de vous être
agréables. Notre objet , dis je , eft de vous témoigner
à quel point nous y fommes fenfibles , & de
vous engager à nous continuer toujours votre bienveillance.
Nous allons employer le temps de la
clôture de notre théâtre , à chercher les moyens
de mériter vos fuffrages ; fi nous y parvenons ,
nous nous croirons parfaitement heureux .
Veuillez donc , Meffieurs , être bien perfuadés
de notre zèle , du defir que nous avons d'acquérir
des talens dignes du public le plus éclairé , du plaifir
que nous reffentons quand nous fommes fürs
que nos efforts ont pu vous plaire , & fur- tout de
notre bonheur, fi vous daignez recevoir favorablement
les affurances de notre attachement & de
notre profond reſpect.
AVRIL 1766. 189
COMÉDIE ITALIENNE.
LA Bergère des Alpes , paſtorale mêlée
d'ariettes , en trois actes , que nous avons
annoncée dans le précédent Mercure , a
été fufpendue après la fixième repréfentation.
Comme cette pièce a été imprimée ,
(1 ) comme nous avons déja donné un extrait
de la Bergère des Alpes du théâtre
françois , & que le fujet en eſt univerſellement
connu , nous croyons ne devoir
que tracer les points principaux qui diftinguent
le plan & la marche de cette
paftorale , d'avec la pièce du même titre
dont nous avons déja rendu compte .
M. MARMONTEL fait arriver le jeune
Fonrofe dans la vallée en habit de ville ,
& emploie la première fcène à faire entre
lui & Guillot (payfan berger) le marché de
fon habit , de fon troupeau , & de fa cabane
.
* Adelaïde vient, fuivant fon ufage, nourrir
fa douleur & fon amour auprès da
tombeau de fon époux. Elle eft interrom-
( 1 ) Chez MERLIN , Libraire , rue de la Harpe.
Une fort jolie eftampe de M. GRAVELOT orne le
frontifpice de cette édition . Prix 30 fols.
188 MERCURE DE FRANCE.
puc par Jeannette payfanne , qui vient fe
plaindre de la négligence & du mépris
de Guillot depuis qu'il eft devenu riche .
Ceci eft une épifode que M. Marmontel a
ajoutée . Adelaïde en appercevant de loin
un berger qui conduit un troupeau , fe
retire. Ce berger eft Fonrofe qui vient
faire l'effai de fon traveftiffement : il fe
cache derrière un buiffon , d'où il fait
entendre fon hautbois , dans les repos
d'un monologue d ' Adelaïde , qui eſt revenuë
en cet endroit , s'y croyant feule . Fonrofe
arrive pour délivrer la bonne femme
Renette du poids d'un fagot fort lourd fous
lequel cette vieille étoit accablée . C'eft
cette moitié du couple refpectable de
vieillards , chez lefquels fert Adelaïde , &
qui la regardent comme leur fille . Fonrofe
ne borne pas fes bons offices à ce premier
fervice ; il court porter la bourée
à la chaumière de Renette. Pendant cette
courte abfence de Fonrofe , la bonne femme
demande à la bergère fi elle connoît
ce berger , dont l'air & la bonne volonté
l'intéreffent . Renette , s'attendriffant fur
le fort de la bergère , voudroit la difpofer
à un mariage pour lui affurer un établiffement
; mais Adelaide fe refuſe à cette
idée.
Fonrefe revient précipitamment auprès
AVRIL 1766. 189
de la Bergère que Renette a laiffée feule,
Elle le remercie du fervice qu'il vient de
rendre à la bonne mère. Elle l'interroge
fur fon état , qu'elle foupçonne fort fupérieur
à celui de berger. Fonrofe s'en défend,
interroge à fon tour la Bergère , qu'il
achève de prévenir & d'intéreffer, en difant
qu'il a auffi des malheurs. Convention
mutuelle de fe confoler en pleurant enfemble
; rendez-vous au lendemain dès
Taurore au même lieu , pour fe confier leurs
douleurs & les caufes de leurs larmes.
Le fecond acte fe paffe dans l'intérieur
de la cabane de Renette & de Blaife.
Ces deux bonnes gens s'entretiennent
du fouvenir agréable de leurs anciennes
amours & de leur mariage. Leur affection
pour la Bergère leur fait defirer de voir
par elle renouveller chez eux cette cérémonie.
Elle ramène fes moutons . Revenus
tous trois , ils fe parlent avec une amitié
fi tendre, qu'il eft impoffible de ne pas être
touché. Adelaïde fait ici l'éloge des plaifirs
champêtres.
Un domestique de M. & de Mde Fonrofe
vient annoncer leur arrivée aux bons
vieillards , en même temps la fuite de leur
fils. Leurs gens ont rencontré Guillot revêtu
des habits de leur jeune maître ; ils l'amènent
à fes parens défolés . On le foupçonne
190 MERCURE DE FRANCE.
de tenir ce vêtement de quelque voleur
qui en aura dépouillé le jeune homme.
Guillot protefte qu'il provient d'un marché
que lui a fait faire malgré lui un jeune
homme dont il donne le fignalement.
Jeannette vient généreufement dépofer de
l'innocence & de l'honneur de Guillot
fon ingrat amant. On prend confiance en
ce Garçon. Il dit que le jeune homme
que l'on cherche eft dans fa cabane ,
dont il fe croit fort heureux d'être le
propriétaire. Tout s'éclaircit entre Adelaïde
, les deux vieilles gens & M. & Mde
Fonrofe. On devient certain que ce Berger
, qui joue fi bien du hautbois , eft le
jeune Fonrefe , & que c'eft l'amour qu'il
a conçu pour Adelaïde , fur le récit de fes
charmes & de fes vertus , qui lui a fait
faire cette fingulière démarche.
Dans le troifième acte la fcène fe retrouve
au même endroit où elle étoit au premier.
Le jeune Fonrofe ignore encore l'arrivée
de fes parens , & qu'il eft découvert ;
il vient le premier au rendez - vous.
Nous pafferons rapidement fur quelques
fcènes entre Jeannette & Guillot pour leur
raccommodement comme entre ce dernier
& Fonrofe, auquel le bon Guillor veutrendre
fon habitpour reprendre le fien . Il eft piqué
d'avoir été pris pour un voleur. Adelaïde
AVRIL 1766. 191
cependant adoucit fon chagrin & parvient
à fe débarraffer de lui . Dès qu'elle eft feule
avec le jeune Fonroſe , elle lui révèle fes
malheurs , & le fort funefte de fon amour
avec Doreftan , dont elle lui montre le
tombeau. Elle exige , pour prix de fa confiance
, l'aveu du jeune homme fur fa condition
& fur fes fentimens. Alarmé de ce
qu'il vient d'apprendre de ceux d'Adelaïde,
il réfifte quelque temps à fe déclarer , mais
il cède à ſes inſtances , & plus encore au
plaifir de parler de fa paffion toute malheureufe
qu'elle doit être. Adelaïde lui
fait des remontrances touchantes fur fon
égarement , & l'exhorte à la fuir. Les parens
de Fonrofe & tous les Acteurs de la
Pièce entrent fur la fcène. Fonrofe , aux
genoux de fon père , implore le pardon
de fa faute , mais il déclare à fa mère ne
pouvoir vivre fans Adelaide. C'eft par lui
que M. & Mde Fonrofe font inftruits de
l'état d'Adelaide , du nom de l'époux qu'elle
pleure. Ils connoiffent l'un & l'autre la
famille & la qualité d'Adelaïde. Le père
de Fonrofe en prend un nouveau motif
pour exhorter fon fils à refpecter la douleur
de cette veuve & pour perdre le vain
Pour
efpoir de la pofféder. Le jeune homme
veut fe jetter fur le tombeau de Doreftan ,
il tombe évanouï entre les bras de fon père.
192 MERCURE DE FRANCE.
Mde Fonrofe fe joint aux prières de ce
père effrayé , pour demander à Adelaïde la
vie de leur fils qu'elle feule peut leur rendre.
Malgré les liens de fon coeur , malgré
la conftante réfolution de fon amour & de
fa douleur , la fenfible Adelaïde ne peut
fe réfoudre à porter la mort & le défefpoir
dans le fein d'une famille dont elle
avoit reçu tant de preuves d'une tendre
amitié fous la forme d'une fimple Bergère.
Elle confent à les fuivre à Turin. A ces
mots d'Adelaïde , Fonrofe , revient an jour.
Le père , la mère, Blaife , Jeannette , Guillot
& Renette , que l'on promet de gratifier
& de marier enfemble , tous les perfonnages
du drame , excepté Adelaïde, expriment
leur joie & leur plaifir.
on
Si l'on veut jetter les yeux fur l'extrait
que nous avons donné de la pièce du
inême titre par M. DESFONTAINES ,
connoîtra en quoi differe le tour du ſujet
& le plan des deux ouvrages.
M. MARMONTEL a voulu annoblir le
genre du drame en ariettes ; c'eft ce qu'on
ne pourra fe refufer de voir en lifant cette
pièce , l'une de celles de cette efpèce , dont
la lecture plaira le plus aux amateurs de la
poéfie. On doit applaudir fans doute à
un projet dont le but eft de ramener le
génie national à un goût honnête & délicat
,
AVRIL 1766. 193
licat , génie national par la voie même
qui l'avoit égaré : mais après avoir lu avec
plaifir la verfification de la Bergère des
Alpes , on regrettera que les grâces
de ces détails n'ayent pas été employées
au profit de l'intérêt & du fentiment ,
dans un dialogue fuivi & naturel. Pour
qui fera-t- il jamais vraisemblable , conféquemment
intéreffant , que des perfonnages
, affectés des mouvemens les plus
fenfibles & fouvent les plus fubits , agiffent
& s'entretiennent par ariettes & par
romances ?
Nous fommes fâchés que les bornes de
nos articles nous obligent à ne mettre
fous les yeux de nos lecteurs qu'un fi petit
nombre de vers de M. MARMONTEL,
Fonrofe fait ainfi la peinture des délices
de la vie paftorale.
>> C'eft dans les bois que l'amour prit naiſſance ,
» Il ne fe plaît qu'à l'ombre des vergers ;
>>Et les plaifirs , enfans de l'innocence ,
>> Ne font connus que des fimples Bergers.
» De l'âge d'or vos beaux jours font l'image ,
» C'eſt ſa candeur qui règne dans vos jeux.
» De tous les biens un feul vous dédommage.
>>>Savoir aimer c'eft favoir être heureux.
>> C'eſt dans les bois , & c.
Vol. I. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Adelaïde près du tombeau de fon époux
s'entretient de fa douleur :
>> Ma douleur femble fe répandre
>> Sur tous les objets que je vois.
» Le Zéphir gémit dans les bois
» L'écho n'y répond à ma voix
>> Que par un fon plaintif & tendre.
>> Les oiſeaux mêlent à leur chant ,
>> Depuis qu'ils font venus m'entendre ,
» Je ne fais quoi de plus touchant.
» Autour de moi je vois s'éteindre
» L'éclat des plus brillantes fleurs ;
>> J'apprends aux ruiffeaux à fe plaindre ,
» On diroit qu'ils roulent des pleurs , &c. &c.
Ariette chantée par FONROSE.
>> Qui la nature eft la mère
Des Bergers comme des Rois.
» N'a-t - elle pas quelquefois
Paré d'une main légère
» La fimple & timide Bergère ;
>> Comme l'objet de fon choix ?
On trouvera à la fin de la pièce imprimée
, la mufique des deux airs de Fonrofe
dont nous venons de tranfcrire les
paroles.
Nous confeillons , avec confiance , à
nos lecteurs de fe procurer , par l'édition
AVRIL 1766 . 195
de la pièce , ce que nous fonimes trèsfâchés
d'être forcés de leur fouftraire.
On a repris les repréſentations de Tom
Jonesqui avoient été fufpendues. Le Public
a revu cet ouvrage avec tout l'empreffement
& toute la fatisfaction que nous
avions annoncés dans le Mercure précédent
; le nombre des repréfentations n'a
fait que multiplier le nombre des fpectateurs
& des fuffrages.
Mlle MANDEVILLE , de laquelle nous
avons parlé précédemment , a non - feulement
confirmé depuis , ce que nous en
avions dit d'avantageux , mais le fentiment
unanime du Public & des connoifſeurs
, a été au - deffus de l'éloge que nous
avons fait de fa voix & de fes talens.
On a revu fur ce théâtre avec grand
plaifir quelques repréfentations de la Fée
Urgelle , & d'Ifabelle & Gertrude. Cette
dernière pièce , précédée de la onzième
repréſentation de Tom Jones a fait la clôture
du théâtre , le famedi 15 Mars. A la
fin du fpectacle on exécuta pour compliment
le dialogue fuivant , que nous rapporterons
en entier.
Į ij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT, en dialogue mêlé d'ariettes,
pour la clôture du théâtre Italien , le
Samedi 15 Mars 1766.
PAR M. ANSEAUME,
ACTEURS.
M M.
CAILLOT,
LA RUETTE,
CLAIRV AL.
DESBROSSES dans l'orchefire.
APRE
Mlles
BERARD.
LA RUETTE,
BEAUPRÉ,
la dernière Pièce , l'orchestre joua en
ouverture l'air des Pélerins de Saint Jacques avec
toute la prétention poffible , & grande ſymphonie,
M, CLAIR VAL.
Qu'eft- ce donc que cela ?
Mlle BERAR D.
Ces Meffieurs s'amufent apparemment,
Mlle BEAU PRÉ.
C'eſt quelque férénade qu'ils répètent pour ce
foir.
M. CAILLO T.
Une férénade de ce ton- là ? cela fera gai.
AVRIL 1766. 197
M. LA RUETTE.
Mettez- nous au fait , s'il vous plaît , Meffieurs ,
que fignifie cette ſymphonie ?
M. DESBROSSE s dans l'orchestre.
Parbleu , Meffieurs , c'eft une ouverture.
M. CLAIR VAL.
Une ouverture , à préfent , quand le ſpectacle
eft fini ?
M. DESBROSSES .
Ma foi , Meffieurs , accommodez -vous ; pourquoi
l'avez-vous demandée ?
M. LA RUETTE.
Nous avons demandé cela !
M. DESBROSSES.
Ne femble- t - il pas que nous ne fachions ce que
nous difons ? N'avons nous pas nos parties où l'on
a marqué en très- gros caractère : APRES LA
DERNIERE PIECE ON JOUERA L'AIR SUIVANT
; & cet air fuivant , c'eft celui que nous
venons de jouer . Tenez , Meffieurs , fi vous en
doutez , le voila.
Voyons
M. CAILLOT.
OUVERTURE POUR LE COMPLIMENT.
C'est vrai , c'eſt vrai .
Mlle BERA R d.
Qu'est-ce que cette charge-là ?
M. CLAIR VAL.
Sans doute pour le compliment de clôture ;
c'eſt aujourd'hui la clôture .
4
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Mlle BERAR d.
Déja ?
Mlle LA RUETTE.
Hélas ! oui , Madame.
Mlle BERARD.
Mais cette clôture - là vient bien fouvent.
Mile BEAU PRÉ.
Tous les ans. Il y a un an nous étions dans le
même cas.
Mlle LA RUETTE.
Cela n'eft que trop vrai , ma chère Dame.
Mile BERA R D.
Eh bien , fi l'on m'en croyoit, on ne feroit point
de compliment.
*
Mlle LA RU ET TE .
Pourquoi donc ?
Mlle BERARD.
C'eft que rien n'eft fi mauffade que de dire
Boujours la même choſe ....
M. CLAIRY AL aux autres.
Elle l'a dans la tête .
Mlle BERARD.
Que vos complimens de clôture reflemblent à
ceux du jour de l'an , ...
Mlle BEAU PRÉ。
Qu'importe ?
AVRIL 1766. 199
Mlle BERARD .
Quand on en retrancheroit la moitié ,
auroit encore les trois quarts de rop .
M. CLAIR VAL.
il Y en
Oh , je vous demande pardon , c'eft une tâche
pénible à remplir fi vous voulez , mais c'eft la
feule occafion que nous ayons naturellement de
remercier le public de fes bontés , & nous fommes
trop reconnoiſſans pour n'en pas profiter.
Mlle BERARD.
A la bonne heure ; mais point de clôture &
point de compliment , cela feroit beaucoup mieux.
M. CLAIR VAL.
Vous avez raiſon.
M. LA RUETTE .
Oh ! allez -vous lui répondre fur tout ce qu'elle
vous dira ? nous n'en finirons pas ..
Mlle BEAU PRÉ.
N'abufons pas plus long - temps de la patience
des fpectateurs , & commençons ,
Mile BERAR D.
Oui , oui , commencez & finiflez comme vous
pourrez , car pour moi je ne m'en mêle pas.
( à part ) . C'eft fingulier ça ! dire qu'on eft en
train de bien aller , & puis tout d'un coup alte là ,
faut s'arrêter.
M. LA RUETTE.
Eh bien donc , qui eft- ce qui commence ?
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Mlle LA RUETTE .
C'est moi ; mais j'attends que Madame ait fait.
.
Mile BERAR D.
Moi ! oh que je ne vous gêne pas . Parlez ,
parlez.
Mlle LA RUETTE.
D'accord ; mais taiſez - vous .
Mlle BERAR D.
Eh je ne dis mot ; je vous écoute. Allons
voyons donc , qu'eft - ce que vous allez dire ? un
petit couplet fans doute ?"
Mlle LA RUETTE.
Madame ....
Mlle BERAR D.
Eh bien ?
Mlle LA RUETTE.
Quand il vous plaira .
' Mlle BERAR D.
Oui , c'est bien dit , du filence.
M. LA RUETTE à l'orchestre.
Allons , Meffieurs , le premier air.
Mlle BERAR D.
Chut , chut , paix donc vous autres .
M. CLAIR VAL.
Eh , paix donc vous-s- même.
Mlle BERARD.
Oh moi , voilà qui eft fini , je ne dis plus rien.
AVRIL 1766. 201
Mlle BERARD .
Duo.
Mes chers enfans ,
Telle eft la vie ;
Toujours la pluie
Amène le beau temps.
C'eft chofe fure , chofe cer
taine ;
Il faut , il faut en convenir
La chofe eft fûre , la chofe eft
certaine
De tels adieux nous font bien
de la peine ,
Voilà , voilà comme le temps
amène
Et du bonheur
Et du malheur .
Voilà , voilà , &c.
C'eft une loi févère ,
Mlle LA RUETTE.
Que les plaifirs paffent bien
vîte !
Que le moment où l'on vous
quitte
Caufe en ces lieux de dé
plaifir !
Notre coeur fuccombe à fa
peine
Dans les chagrins nous gémiffons
,
Quand nous voyons
Rompre la chaîne
Des plaifirs dont nous jouiffons.
O fort funefte ! ( bis )
Dans nos regrets
Quel bien nous refte ?
Mais qu'y pouvons-nous faire ? La mémoire de vos bien-
Je vous le dis , écoutez - moi ,
Néceffité n'a point de loi.
Voilà , voilà , & c..
faits .
Mlle BERAR D.
Eft-ce-là tout ?
Mlle LA RUETTE.
Comment voulez -vous que j'en dife davantage?
vous m'interrompez à tout moment.
Mile BERAR D.
Point du tout. Ce font de petites réflexions qui
meviennent naturellement à l'efprit.
M. CAILLOT.
Gardez-les pour vous , vos réflexions , nousn'en
avons que faire.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
M. CLAIR VAL .
Ce feroit demmage de ne les pas mettre au
car elles font belles .
jour
aci Mile BERAR D.
Ma foi , fans vanité , elles valent bien tous vos
lieux communs. Mais c'eſt qu'il y a des gens qui
ne trouvent bien que ce qu'ils font .... Allons ,
vous , Mlle BEAUPRÉ .
Mlle BEAU PRÉ.
Ah ! Madame , après vous,
Mlle BERAR D.
Non , je vous l'ai déja dit ; je ne fuis pour rien
dans tout ceci , mon rôle eft de vous écouter..
Mlle BEAU PRÉ.
Et de vous taire .
Mlle BERAR D.
Oui , oui , je vous le promets .
Mlle BEAU PRÉ.
Air : Dans un verger Colinette.
>> Tout mortel a für la terre
» Un objet dans fes defirs :
L'un , aux pieds de fa bergère
» Forme de tendres foupirs ;
>> Dans les hafards de la guerre
» L'autre met tous les plaifirs...
>> D'une inutile richeffe
>> L'avare fait fon bonheur
>> Pour décorer fa nobleſſe
Un grand cherche la faveur ;
AVRIL 1766.
203
>> Chacun court avec vîtelle :
» Où le porte fon ardeur.
L
» Le feul bien que j'envifage ,
» Pour moi , fe trouve en ces lieux :
Quand le zèle qui m'engage
>>
לכ
» Peut trouver grâce à vos yeux ,
» Quand j'obtiens votre fuffrage ,
» Je vois combler tous mes ,yoeux
Mlle BERAR D.
En avez -vous encore beaucoup ?
Mlle BEAU PRÉ.
Pourquoi ? eft- ce que cela vous ennuye ?
Mlle BERAR D
Eh qui ne s'ennuieroit pas d'entendre trois cou
plets pour dire chacun a fes plaifirs , les miensfont
de vous plaire.
M. La RUETTE.
Oh , que vous êtes févère !
Mlle BERA R D.
Ne feroit- il pas plus fimple de dire tout d'un
coup ? Meffieurs , nous vous aimons bien , aimez
nous toujours de même , & nous ferons contens..
Mile LA RUETTE..
Eh bien , je m'en vais le dire.
Mlle BERAR D.
C'eft que moi je parle peu , voyez-vous , mais;
je penfe.
Mile LA RUETTE,
Je m'en vais le dire
I vj.
204 MERCURE DE FRANCE.
Air : Ah { que l'amour eft choſe jolie !
Qu'un doux retour
>> Enchante un coeur tendre !
>> Sans ce retour
>> Peut-on prétendre
>> Plaifir en amour ?
>> Attentifs à vous plaire ,
>> Nous vous aimons fans détour ;
>> D'une ardeur auffi fincère
>> Rendez- nous amour pour amour.
» Qu'un doux retour , &c.
>> Mefarez votre tendreſſe
>> Au zèle ardent qui nous preſſe :
» Que rien n'en trouble le cours
» Faifons durer toujours
» De tels amours ;
>> Nous dirons fans celle
コン
"
رو Qu'un doux retour , &c.
( A Mlle Berard ) Eh bien , Madame , êtes-vous
contente ?
ز
Mlle BERAR D.
Comme ça l'intention eft bonne , mais il y a
trop de verbiage .
M. LA RUETTE .
Madame n'aime pas qu'on anticipe far fes droits,
Mlle BIRARD .
On ne parle pas à vous , M. la Ruettte , ne vous
mêlez pas de ça : faites votre tâche feulement fi
vous pouver.
AVRIL 1766 . 205
M. LA RUETTE.
Volontiers , & je brave votre courroux , qui pis eft.
Mlle BERARD.
Ce que vous allez dire eft donc bien beau !
M. LA RUETTE .
Non , mais la fimple vérité , la plus vive recon-
'noiffance en font tout le mérite ; au refte vous en
jugerez .
Air Quand il fallut aller , &c.
» Je fuis toujours joyeux
» Lorfque l'on me vient dire ,
» Le public à vos jeux
›› Daigne encore ſourire ;
>>Ça me fair un plaifir
>>Que je n'y puis tenir.
>>>Je fens dans mon délire
3.Mon coeur s'épanouir.
>> Ce plaifir enchanteur
›› Ranime mon ardeur ,
Et je dis en moi-même ,
» Toujours penfant à vous ,
Quand le public nous aime ,
» Que notre fort eſt doux !
» Alors ç'a me fait prendre
» Les moyens les plus vrais
>> Pour tâcher de vous rendre
» Le prix de vos bienfaits .
206 MERCURE DE FRANCE.
Mile BERA R D.
Ah , voilà qui eft bon , ça , mon ami , voilà
qui eft bon : ça ne dit ni trop ni trop peu . Qu'en
dites- vous , M. Clairval ?
M. CLAIR VAL.
Je fuis de votre fentiment .
I
Mile BER TRD.
Voilà qui vous ferme la bouche à vous.
M. CLAIR VAL.
Pourquoi donc ?
Mlle BERAR D.
Que pourriez -vous dire de plus ?
M. CLAIR VAL.
Rien pour ce qui nous regarde , Madame ;
tout ce que l'on a dit jufqu'à préfent exprime , on
ne peut pas mieux , les fentimens dont nous fommes
tous pénétrés ; mais , felon moi , cela ne
fuffit pas ,
& je crois qu'il eft à propos de rendre
grace au public , au nom de nos Auteurs , de l'accueil
favorable qu'il a fait à leurs ouvrages.
Mlle BERAR D.
Nos Auteurs ! nos Auteurs ont bien affaire -là .
M. CLAIRVA L.
Oui , Madame , nous faifons avec eux caufe
commune. Comme nous, ils ont befoin de l'indulgence
du public , comme nous , ils font animés du
defir de lui plaire , & par cette raifon ceux mêmes
qui n'ont pas le bonheur de réuffir font plus à plaindre
qu'à blamer. ( Au Public ) . Permettez- moi
donc , Meffieurs , de vous adreffer leur hommage
& de vous rappeller en peu de mots quelques-unes
AVRIL 1766. 207
des Pièces que vous avez honorées de vos fuffrages
pendant le cours de cette année.
Air : Vaudeville du Petit- Maître en Province.
>> Dans le Petit -Maître en Province ,
» Ce fat , monté fur de grands airs ,
و و
Qui voudroit, ' en tranchant du Prince
» Donner pour loix tous les travers ,
» De naint élégant perfonnage
» Vous avez reconnu l'image ,
Et plus d'un fpectateur a ri
De ce portrait fait d'après lui.
Air : De fa modefle mère , &c.
» La naive Ifabelle ( 1 ) ,.
" Si novice en amour ,.
» D'une grâce nouvelle.
» A paré ce féjour.
» De la Mufe fenfible
» Qui crayonne les traits .
» Votre goût infaillible
>> Affure le fuccès..
Air : A l'ombre de ce verd Bocages .
» De la plaintive Adelaïde ( 2 )
>> Vous avez partagé les pleurs ,
> Et le fentiment qui la guide
›› A paffé juſque dans vos coeurs.
1 ) Ifabelle & Gertrude.
(1 ) La Bergère des Alpes..
208 MERCURE DE FRANCE.
» Souvent la trifteffe a des charmes
>> Que rien ne fauroit égaler ,
>> Et l'on aime à verfer des larmes
» Quand le plaifir les fait couler.
Air Lifette eft faite pour Colin.
» Sexe charmant , votre ſecret
» A la fin fe révèle ,
>> Et nous favons ce qui vous plaît ,
>>Grâce à la Fée Urgelle ;
>> Accordez-lui votre ſecours
>> Sur vous elle fe fonde :
>>Ce qui plaît aux Dames toujours
>> Doit plaire à tout le monde.
M. CAILLOT.
Un moment , l'ami , tu te fatiguerois. Laiffemoi
, je t'en prie , parler à mon tour.
M. CLAIR VAL.
Eh non , non , je n'ai plus qu'une Pièce à citer.
M. CAILLOT.
Eh bien j'en rendrai compte.
M. CLAIR VAL.
Soit , je le veux bien .
M. CAILLOT.
Air du Vaudeville de Tom Jones.
» Rien ne réſiſte au defir de vous plaire ,
>> Ce penchant a trop de pouvoir ;
Par la critique un fage Auteur s'éclaire ,
» Tom Jones enfin nous le fait voir,
AVRIL 1766 . 209
>> Il reparoît dans un jour favorable
» Sous vos aufpices bienfaifans.
>> Docile Auteur , juge équitable
» C'eſt le triomphe des talens .
CHOUR.
Parodie de celui de Tom Jones.
>> Tout le bonheur de notre vie
> Eft de mériter vos faveurs ;
>> Oui , c'eſt-là notre unique rôle ,
» C'eſt l'eſpérance de nos coeurs .
L'ingénieufe naïveté de ce compliment
fut fort applaudie & méritoit de l'être .
L'Auteur a très- heureufement faifi , nonfeulement
le caractère de talens de chacun
de ces Acteurs , mais même les nuances
qui en diftinguent les manières & le langage
dans la vie familière. Le vrai a des
droits certains pour plaire dans toutes les
circonftances.
Le couplet fur la Fée Urgelle ayant été
généralement redemandé & applaudi , a
donné lieu à celui - ci , adreffé à Mlle FAVART.
Air C'est le triomphe des talens. ,
» Quand on élève un trophée à ta gloire
» La vérité prête fa voix ;
>
» Elle & le goût , au temple de mémoire ,
» Doivent placer qui fuit leurs loix.
210 MERCURE DE FRANCE.
» En captivant le public fi frivole ,
Qui les admire dans ton art ,
>> Tu lui fais dire à chaque rôle ,
C'eft le triomphe de Favart.
Par M. GUErin de FrémICOURT.
Tous les théâtres de Paris ont été fermés
le premier Mars à l'occafion du Service
folemnel de feu Mgr le DAUPHIN à Notre-
Dame , & le 13 du même mois , à l'occaſion
de celui de l'Infant Doм PHILIPPE , Duc
de Parme , de Plaiſance , &c.
CONCERTS SPIRIEUELS.
Du Dimanche , 16 Mars.
LE premier Motet à grand choeur , Diligam te
Domine , &c. par M. l'Abbé GOULET , ci-devant
Maître de Mulique de l'Eglife de Paris , a des
beautés de compofition qui furent applaudies.
Mlle OLIVIER , Voix délicate & un peu foible , mais
d'une jolie qualité de ſon , chanta Afferte , Motet
à voix feule . M. SECQHI , Ordinaire de la Mufique
de S. A. ELECTORALE DE BAVIERE exécuta un Concerto
de fa compofition . On applaudit à l'art , à
l'adreſſe & au goût infini de l'exécution ; mais on
ne fut pas aufli agréablement affecté du genre de
cette mufique , apparemment trop favante pour
nous les gens de l'art y trouverent beaucoup de
mérite. Il eft fingulier que prefque chaque fois
AVRIL 1766 . 217
que nous avons à parler du Concert , nous ayons à
rappeller ce fentiment univerfel qui répugne à la
mufique de difficulté , & qui afpire au chant agréable
& phraić. Les Symphoniftes célèbres ne l'ignorent
pas : il faut donc croire que le penchant qui
les entraîne au genre contraire , eſt irréſiſtible ,
puifqu'ils ont fi rarement égard au goût public.
Nous ne devons pas diffimuler cependant que la
choſe devient aujourd'hui très - importante pour ce
fpectacle : il eft intérellant de le foutenir ; il fait
honneur à la nation par la quantité des talens célèbres
de l'Europe qu'il raffemble ; il eft de plus trèsutile
, en ce qu'il recueille avec honnêteté & fort
agréablement , au défaut des autres fpectacles ,
une certaine quantité de gens embarralfés de leur
défoeuvrement. Ne feroit il donc pas ridiculement
inconféquent que les plus habiles artiſtes , que les
plus grands talens s'y filent craindre au point
d'en écarter entièrement le public ? Que l'on
prenne les voix dans la fociété , que l'on les compte
de bonne foi , on connoîtra fi nous fommes fondés
à ne plus rien ménager fur cet objet . Mlle
FEL chanta un Motet à voix feule M. CAPRON
exécuta un Concerto de violon , dans lequel il y
avoit un air connu & chantantqui fut fort applaudi
Le Concert finit par Domine aulivi , &c. Motet à
grand choeur de M. DAUVERGNE , Surintendant
de la Mufique du Roi , dans lequel il y a de grands
traits de compofition , de grandes images , rendues
avec énergie par des touches mâles , fortes &
d'un bon goût.
Du Vendredi , 21 Mars.
Confitemini , &c. Motet à grand choeur de M.
l'Abbé GOULET. Exurgat , &c . Motet à grand
ehoeur de LALANDE . M. SECQHI exécuta un nou
112 MERCURE DE FRANCE.
veau Concerto de hautbois de fa compofition , qui
lui mérita de nouveaux éloges de la part des connoiffeurs.
M. BERTHEAUME , élève de M. LEMIERE ,
exécuta un Concerto de violon de M. GAVINIÉ ,
d'un genre fort agréable. Ce jeune Artifte , qui
avoit déja fait le plus grand plaifir l'année dernière
, marque par fes progrès une application
foutenue & les talens qui conduifent à la grande
célébrité . Mile ROZET chanta un Motet à voix
feule. M. CAVAILLIER , de l'Académie Royale de
Mufique , débuta par le Motet à voix feule , Benedictus
Dominus , de MOURET , & fut accueilli
très-favorablement.
Du Dimanche 23.
Domine audivi , &c. Motet à grand choeur de
M. DAUVERGNE. Le Deus venerunt de l'Abbé
FANTON. Mile AVENEAUX , Quemadmodum, Motet
à voix feule de M. MOURET. Mlle FEL un Motet
à voix feule. M. SECQHI , un Concerto de
hautbois. M. CAPRON exécuta un Concerto de
violon , mêlé d'airs connus Les applaudiffemens
de l'affemblée , qui étoit affez nombreuſe , confirmèrent
ce que nous avons infinué fi fouvent , &
ce que nous venons de dire pofitivement . Dans les
arts d'agrément , les fuccès marqués fuivent bien
plus fouvent les grâces , qu'ils ne font obtenus par
les efforts de l'Artiſte à vaincre les difficultés .
Du Lundi 24.
Ce Concert a été un des plus fatisfaifans qu'on
puiffe entendre. Il a commencé par Omnes gentes
, Motet à grand choeur de M. DAUVERGNE ,
vivement applaudi & fait pour l'être toujours.
Enfuite Mlle BEAUVAIS , de l'Académie Royale
de Mufique , a débuté par Ufquequo , Motet à
voix feule de MoURET : elle a également étonné
AVRIL 1766. 213
& plu , par l'étendue & la qualité de fa voix
l'une des plus belles qu'on connoiffe : le public
l'a accueillie d'une manière auffi marquée que
fatisfaisante pour elle ; en un mot , les fuffrages
font unanimes & bien propres à lui infpirer la
plus vive émulation . M. SECQHI exécuta un Concerto
de hautbois. Mlle AVENEAUX & M. DURAND
chantèrent Cantemus Domino , Motet à deux voix
de MOURET , dans lequel ils firent grand plaifir,
M. BALBASTRE exécuta , d'une façon très - brillante
, l'Ouverture de Pigmalion , l'air charmant
du troisième acte des Talens Lyriques , & celui
qu'on nomme les Sauvagas ; c'eſt dire combien
il fut applaudi , Le Concert fut terminé par Memento
Domine David , nouveau Motet à grand
choeur de M. L'ABBÉ D'AUDIMONT, Maître de Mufique
de l'Eglife des Saints Innocens . Ce Motet ,
d'un genre agréable , fut fort goûté , & l'Auteur
eut lieu d'être content de la manière dont le public
le reçur ,
Du Mardi 25 .
Exaltabo te Domine , Motet à grand choeur
de LALANDE. Le nouveau Motet de M. l'Abbé
D'AUDIMONT , encore plus applaudi qu'il ne l'a
voit été la veille , & qui a attiré à l'Auteur des
applaudiffemens perfonnels. Mlle ROZET , Exul
tate Deo adjutori noftro , Motet à voix feule , done
la compofition & l'exécution ont également réaffi .
M. CAVAILLIER , Benedictus Dominus , où il a
reçu de nouveaux encouragemens, M. JANNSON
une Sonate de violoncelle , fort favante , & cependant
affez agréable pour être applaudie . M. BER
THEAUME , un nouveau Concerto de violon , où
fes talens ont fait beaucoup de fenfation .
214 MERCURE DE FRANCE.
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois d'Avril 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 29
Avril 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ARTICLE PREMIER.
SUITE de laqueftion : Comment doit- on gouverner
l'efprit & le coeur d'un enfant , &c. Page 5
SUR la mort du ROI DE POLOGNE, Duc de Lorraine
& de Bar.
SUR le même fujet.
LES Académies , Poëme.
Is
16
Ibid.
EPÎTRE à Mlle Durancy , Actrice de l'Opéra. 21
ROZALIE , anecdote françoiſe.
ODE anacreontique. '
EPITRE à Amélie.
LETTRE à M. de la Plate.
SUR le mariage du Comte D....
SUR une convalescence .
LF Bouton de roſe , à Mlle Fanier,
PORTRAIT de Zéphis.
ENIGMES.
22
40
42
46
49
51
54
54
AVRIL 1766. 215
LOGOGRYPH ES.
L'AMOUR au village , Romance .
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
RICHARDET , Poëme en douze chants.
ss
59
DICTIONNAIRE d'anecdotes , de traits finguliers
& caractériſtiques , &c .
SIDNEI & Silli , ou la Bienfaiſance & la Renoiffance
, &c.
ANNONCES de livres.
LETTRE à M. de la Place , au ſujet d'une
Epître à Mile Clairon .
61
71
77
89
123
LETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure. 1 24
LETTRE de M. Marin , Cenfeur Royal & de
la Police , à M. de la Place , Auteur du
Mercure .
•
· 126
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
SUJET du Prix de l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles - Lettres de Dijon. 128
SUJETS propofés par l'Académie Royale des
Sciences & Beaux Arts établie à Pau. 130
MÉDECINE.
GOUTTE-PRATIQUE . 132
LETTRE écrite à M. Ray , Privilégié du Roi
pour fon ftomachique. 133
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
SUITE de la Lettre d'un Chirurgien de camà
M. de la Place .
pagne
LETTRE d'un Médecin de province.
139
142
RÉPLIQUE de M. Thiery , Fabriquant de Chapeaux
, à la Lettre de M. l'Abbé Nollet, 146
19 MERCURE DE FRANCE .
ORFÉVRERIE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure. 154
LETTRE de M. Magallon , Miniftre chargé des
Affaires de S. M. C. à la Cour de France. 159 .
MECHANIQUES .
LETTRE de M. Thillaye , Pompier du Roi. 160
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE . Les traits de l'hiſtoire univer-
+
felle , facrée & profane,
MUSIQUE.
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA.
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne .
CONCERTS Spirituels,
166
174
178
183
187
210
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine....
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL 1766.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Siliva in
PapillonSculp
Chez
A PARIS,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis-à-vis la Comédie Françoife .
PRAULT , quai de Conti.
UCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
» C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les receyront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est-à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus .
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut,
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft compofée de
cent huit volumes . On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL 1766.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
و
LE SIEGE & LA PRISE DE RHODES par SOLIMAN
11 , Empereur des Turcs : difcours prononcé
en préfence du Pape CLEMENT VII , l'an
1523 , par THOMAS GUICHARD Rhodien
Docteur ès Droits , Orateur de l'Illuftriffime
Grand-Maître de l'Ordre de Saint Jean de Jérufalem
, dit de Rhodes. Traduit du latin ( 1 ) fur
l'imprimé de Cologne , en Mars 1524 : 22 pages
in - 12 , caractère italique.
TRES - SAINT PERE ,
CONVAINCU de mon infuffifance , &
cédant à de trop juftes raifons , je n'aurois
(1 ) Cette traduction eft du R. P. Charpentier ,
5
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
jamais ofé me préfenter à Votre Sainteté
ni lui adreffer la parole , ainfi qu'à l'augufte
affemblée devant laquelle je fuis chargé de
faire entendre ma timide voix : perfuadé
que pour m'en acquitter avec quelque fuccès
, je n'aurois dû y apporter rien moins
qu'un génie folide & fublime , une érudition
profonde , une éloquence & une diction
pleines de force & de majefté ; que
tout en un mot devoit y répondre à la dignité
de mon fujet je n'avois garde de
m'attribuer cette fupériorité de talens que
je reconnois ne m'être ni naturels ni acquis;
& , loin d'afpirer à cette gloire , qui ne
peut être que le prix d'un travail au - deſſus
de mes forces ; à la feule penfée d'en venir
à l'eifai & d'en faire une fimpie expérience ,
rare ,
Auguftin du Fauxbourg Saint Germain , Religieux.
recommandable par fa modeftie & fon goût pour
les lettres & les arts : il l'a faite , à la follicitation
de M. Jamet le jeune , fon ami , poffeffeur d'un
exemplaire latin du difcours de l'Orateur Rhodien
qui nous l'a communiquée . Ce morceau eft devenu
à caule fans doute de fon peu d'étendue ,
& la connoillance en a échappé aux Ecrivains de
l'hiftoire de Rhodes & de Malthe. C'eſt au même
Religieux que les amateurs devront l'excellente
traduction du poëme d'Imberdis fur la fabrique
du papier papyrus carmen ) , inférée avec le
latin dans l'Ellai d'une nouvelle hiftoire de l'Imprimerie
, qui doit paroître inceflàmment.
AVRIL 1766 . 7
je me trouvois agité d'un trouble extraordinaire
, & faifi d'une frayeur que je ne
pouvois furmonter. J'étois encore arrêté
par une cruelle incertitude , en réfléchif
fant fur l'impreffion que pourroit faire un
difcours où je ne vous entretiendrois que
d'événemens dont le bruit étonne encore
l'univers , & ne ceffe de répandre dans les
coeurs chrétiens de mortelles alarmes. A
quelle dure néceffité ne me voyois - je point
encore réduit , obligé de renouveller en
moi-même le fentiment de la plus vive
douleur , en vous retraçant l'image du trifte
fpectacle dont le fouvenir amer , loin de
me fournir des paroles , m'arrache plutôt
des larmes & des foupirs ?
Mais toutes ces réflexions ont été vaines ;
& , forcé de plier fous la loi du devoir ,
je me rends à l'autorité de Frère Philippe
de Villiers-Lifle- Adam , Grand Maître de
l'Ordre des Chevaliers de Saint Jean de
Jérufalem ( 2 ) , qui m'ordonne de m'élever
au - deffus de moi - même , & de porter
la parole en fon nom & en celui de tout
fon Ordre .
Il ne me refte donc plus qu'à implorer
( 2 ) Elu en 1521. Sous lui l'Ordre s'établit à
Malthe en 1530. Il mourut le 21 Août 1534.
Voyez l'efpèce de poëme épique intitulé Malthe
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
la bonté fingulière & la clémence fans
bornes de Votre Sainteté , & plein de cette
confiance que je regarde comme l'effet.
d'une force divine qui vient à l'appui de
ma foibleffe , après avoir touché en peu de
mots les motifs qui ont armé contre nous
l'ennemi déclaré du nom chrétien , après
être entré dans quelque détail fur ce qui
s'eft paffé dans l'attaque , la défenfe & la
prife de Rhodes , & qui pourroit fournir
une longue hiftoire , j'indiquerai les principales
caufes de fa reddition. Enfin pour
me conformer à l'ancien ufage , ( mais
hélas ! dans quelles circonftances, & qu'elles
font différentes de ces heureux temps mar-:
qués autrefois par nos profpérités & nos
victoires ) je renouvellerai à Votre Sainteté
, au fujet de fon exaltation au fouverain
pontificat ( 3 ) , les proteftations ordinaires
de refpect , d'obéiffance & de foumiffion
parfaite au nom de notre Grand-
Maître & de tout l'Ordre.
ou l'Isle-Adam , qui parut en 1749 , & un autre
poëme latin d'un Jéfuite Comtois fous le titre de
'Ifle- Adamus en 25 livres , c'eſt - à- dire , une fois
plus long que l'Enéide , & aufli mauffade que la
Pucelle de Chapelain , ou la Mariade du Prieur
de l'Enfourchure.
(3 ) Clement VII ( Jules de Médicis ) , élu le
AVRIL 1766. 9
Soliman , Il du nom , douzième Sultan
de la race Ottomane , occupé tout entier
de la penfée & des moyens de fignaler fa
puiffance par des exploits mémorables , &
de fe montrer à toute la terre comme un
Prince capable , non - feulement de fe maintenir
dans la poffeffion de douze Royaumes
floriffans de l'Afie & de trois grands Empires
qu'il tenoit de fon père , mais encore
d'en étendre les bornes , & de les gouverner
paifiblement & à couvert des entreprifes
des Puiffances voifines de fes Etats ,
s'étant rendu maître de Belgrade , ville du
Royaume de Hongrie , très - forte par fon
affiette & fes fortifications , ne fongea
plus qu'à la conquête de l'Ile de Rhodes.
Plus d'un motif preffant le portoit à tourner
de ce côté toutes fes vues. Il ne pouvoit
fe rappeller , fans frémir , que cette lfle
feule avoit de tout temps incommodé , &
incommodoit encore plus les Turcs que
tous les autres Etats Chrétiens , par des
hoftilités continuelles , des prifes fans nombre
, des défaites humiliantes , & des frais
immenfes qu'elle les obligeoit de faire ;
19 Novembre 1523 , mourut le 25 ou 26 Septembre
1534. Il étoit coufin - germain de Léon X ,
( Jean de Médicis ) le plus généreux & le plus
tiche des fuccefleurs de Saint Pierre.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
•
qu'il n'y auroit jamais de fûreté pour les
galères & autres bâtimens Turcs dans tout
' Archipel & les parages des autres Etats
à portée des fiens , tant qu'ils auroient en
tête ceux de Rhodes qui fe trouvoient partout
, pour s'oppofer à leurs brigandages &
à leurs pirateries ; que les tributs & impofitions
de l'Egypte , de la Syrie & de prefque
tout l'Orient , affervi depuis fix ans
à la domination Ortomanne , rifquoient
tous les jours d'être enlevés les vaifpar
feaux Rhodiens toujours armés en guerre
& continuellement en courfe ; de plus ,
l'honneur de venger la honteufe & fanglante
défaite des Turcs devant Rhodes , affiégée
fans fuccès du temps de fon biſayeul ,
dans cette fameufe journée où le Ciel combattit
visiblement pour les Rhodiens ; les
plaintes féditieufes & les cris tumultueux
mille fois répétés qui lui demandoient de
facrifier Rhodes au reffentiment de la
nation ; l'empreffement de fes principaux
Officiers , moins avides de gloire dans la
prife de Rhodes , que des richeffes immenfes
qu'ils fe promettoient d'en enlever ; le
ferment folemnel que le Sultan fon père ,
comme quelques uns l'affurent, avoit exigé
de lui , fe fentant près de fa fin , de fonger
avant toute choſe à ſe rendre maître de
AVRIL 1766. II
: Rhodes il n'en falloit pas tant pour le
déterminer à faire tomber tout le poids
de fes forces fur cette Ifle odieufe à lui &
à toute fa nation , dans le deffein de la
détruire de fond en comble.
Inftruit que les Princes Chrétiens armés
les uns contre les autres fe faifoient une
cruelle gguueerrrree ,, & que le flambeau de la
difcorde embrâfoit tout l'Occident ; prévoyant
en conféquence , ainsi que l'événementne
l'a que trop juftifié, & que les Rhodiens
ne pouvoient compter de ce côté que
fur de foibles fecours , & qui d'ailleurs
arriveroient probablement trop tard ; convaincu
que dans une conjoncture aufli favorable
tout dépendoit de la célérité de
l'exécution , il ordonne par- tout de groffes
levées de troupes , met fur pied une formidable
armée , fait rétablir l'ancienne
flotte , en commande une nouvelle , y
charge des magafins immenfes d'armes ,
de traits , de machines de guerre de toute
eſpèce , de vivres & de munitions , en un
mot , de tout ce qu'il croit néceffaire pour
une expédition de cette importance. Tous
ces préparatifs faits avec une diligence
incroyble , & la flotte n'attendant plus que
le fignal pour fe mettre en mer , il envoie
fominer les Rhodiens de fe ranger fous
fon obéiffance , menaçant , en cas de refus ,
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE.
de venir lui - même fondre fur Rhodes &
de n'y laiffer pierre fur pierre. Les Rhodiens
, fans s'étonner de ces menaces ,
fentent au contraire redoubler en eux ce
qu'ils ont de force & de courage à meſure
que le danger s'approche , & difpofés à la
plus vigoureufe défenfe , attendent l'ennemi
de pied ferme , en proteftant tout
d'une voix qu'ils font prêts à facrifier leurs
biens & leurs vies même , plutôt que de
manquer à ce qu'ils doivent à la religion
& à la patrie.
Cependant la flotte Ottomane faifoit
voiles depuis quelques jours chargée de
l'armée de terre qu'elle avoit prife fur le
continent de la Lycie , & parut enfin devant
Rhodes le jour de la Nativité de Saint
Jean (4 ) . Elle étoit de trois cents voiles ,
tant en galères qu'en autres bâtimens peu
inférieurs . L'armée ennemie étoit d'environ
deux cents mille hommes , dont foixante
mille devoient fervir en qualité de
mineurs & de pionniers. Le temps ne me
permet pas d'entrer dans le détail des différentes
efpèces d'armes dont les Turcs
étoient pourvus , ni du nombre & de l'effroyable
groffeur des pièces d'artillerie deftinées
à foudroyer nos remparts. Ce qu'il
( 4 ) 24 Juin 1522. La Place ſe rendit le jour
de Noël 25 Décembre ſuivant.
AVRIL 1766. 13
y a de vrai , c'eſt qu'autant cette armée
avoit de quoi en impofer par le nombre &
l'appareil de guerre , autant la rage & la
fureur éclatoient dans les Turcs réfolus
d'emporter Rhodes ou de mourir. Les Rhodiens
, de leur côté , jaloux de leur ancienne
réputation & accoutumés à vaincre , ſe
préparoient à les bien recevoir ; auffi ne
peut-on exprimer la hardieffe impétueufe
& l'intrépidité féroce , les prodiges de bravoure
& d'habileté guerrière qui fe firent
remarquer dans les attaques & les défenſes ;
fur- tout fi l'on confidère que la garniſon
de Rhodes n'étoit que d'environ fix cents
Chevaliers & cinq mille Rhodiens en état
de porter les armes . Malgré cette inégalité ,
loin de perdre courage & de refter fur la
défenfive , elle demandoit avec ardeur
qu'on la menât à l'ennemi. Enfin au bout
de quelques jours employés à mettre l'armée
à terre , à tranfporter les munitions
le bagage & les vivres , à dreffer les tentes ,
à reconnoître les lieux , & à toutes les
autres difpofitions que demande un fiége ,
les Turcs commencèrent celui de Rhodes ,
le plus mémorable dont fe fouviendra
l'hiſtoire.
Les fiècles à venir feront faifis d'étonnement
en lifant que Rhodes avec une garnifon
fi foible ait pu tenir fix mois con14
MERCURE DE FRANCE.
fre une armée formidable. qui couvroit la
mer & la terre ; que l'artillerie des Turcs ,
la plus groffe qu'on eût vue jufqu'alors ,
vomiffoit jour & nuit des globes de pierre
de fept ( 5 ) , huit & neuf ( 6 ) palmes de
circonférence , lancés avec affez de violence
pour renverfer , non -feulement les
plus forres murailles , mais les épaulemens
les plus folides ; que de quarante - cinq
mines qu'ils avoient établies fous nos fortifications
, trente - deux avoient été heu- .
reufement éventées , mais que le jeu des
treize autres fut fi terrible , qu'il fit fauter
en grande partie nos remparts & nos autres
ouvrages; qu'outre de profondes tranchées,
à la faveur defquelles ils faifoient impunément
leurs approches , une montagne ,
dont la hauteur excédoit de beaucoup celle
de nos remparts , nous parut fortir de terre
à la diſtance de huit cent pas ; décroître
enfuite & reparoître en avançant toujours ,
jufqu'à ce qu'enfin elle fut amenée jufqu'au
bord de nos foffés ; que pendant fix mois
(s ) En donnant au palme , pouces , 7 palmes
de circonférence font 21 pouces de diametre ; 8
2 pieds ; 9 , 2 pieds 3 pouces.
( 6 ) Brantome va juſqu'à 1 1 palmes , qui donnent
pieds de diametre , & dit que ces globes
ou boulets , qu'il appelle des bales , étoient de
bronze & de marbre .
AVRIL 1766. IS
entiers l'acharnement des Turcs à preffer
le fiége ne fe rallentit pas un inftant ; & que
dans quinze forties des plus vives l'avantagenous
demeuratoujours après un carnage
horrible des ennemis. Jelaiffe nombre d'autres
circonftances intéreffantes que le tempsne
me permet pas de vous rappeller . Maist
je ne puis taire la déteftable trahifon d'un
de nos Chevaliers , Frère André Damaral ,
Chancelier de la nation Portugaife , dont
le nom & la mémoire feront en exécration
dans toute la postérité . Ce fcélérat ambi →
tieux , après la mort de Frère Fabrice de
Carreto , qu'une prudence confominée ,
jointe à d'autres vertus qu'il poffédoit au
plus haut degré, nous rendoient cher & nous
font encore regretter , ce monftre briguoit
ouvertement la place de Grand - Maître.
Mais le choix étant tombé fur celui que
vous voyez ici , tandis que réfidant en
France , & tout occupé de nos affaires les
plus importantes , il n'avoit aucune connoiffance
de ce qui fe paffoit à Rhodes ,
Damaral en fut fi outré de dépit , & porta
le reſſentiment à un tel excès , qu'il jura
la perte de l'Ordre , duffe être au péril de
fa vie. Au premier bruit que Soliman avoit
des deffeins fur Rhodes , fous prétexte de
négocier l'échange de quelques prifonniers,
il lui envoie un exprès chargé de dépêches
16 MERCURE DE FRANCE .
fecrettes , par lefquelles il l'informe de
l'état de Rhodes , lui recommande de faire
diligence , & lui remontre qu'il eft temps
ou jamais de s'affurer cette conquête. Appellé
enfuite au Confeil, où le Grand-Maî
tre & les principaux Officiers de l'Ordre
délibéroient fur la demande d'un prompt
fecours aux Princes Chrétiens , il affirme ,
d'un ton impofant , que toutes ces précautions
font inutiles , que rien ne preffe , &
qu'il fait , à n'en pas douter , que les préparatifs
de l'ennemi , fur lefquels on prend
ombrage , n'ont rien moins que Rhodes
pour objet ; & cette perfide affurance en
impofa à plufieurs Officiers du Confeil
qui prirent ce langage pour celui de la
vérité. Cependant l'événement nous fit
bientôt voir le contraire ; & tandis que
fans ceffe aux mains avec l'ennemi , nous
portions auffi tous nos foins du côté des
fortifications ; lorfque quelqu'un des plus
expérimentés dans cette partie de l'art militaire
, après avoir établi fur de folides
raifons ce qu'il convenoit de faire , avoit
mérité l'approbation générale , lui feul ,
contre l'avis de tous , s'obftinoit à le contredire.
Ce traître enfin , pour hâter la
perte de Rhodes , employa un ftratagême
inouï pour faire parvenir à Soliman des
lettres par lefquelles il lui donnoit avis de
AVRIL 1766. 17
tout ce qui fe paffoit , & fur-tout des réfolutions
prifes dans le Confeil , l'exhortoit
à ne fe point rebuter , l'affuroit que
dans peu il fe verroit maître de Rhodes ,
& que cette conquête , quoi qu'elle dût
lui coûter , le dédommageroit au- delà de
fes eſpérances ; ce lâche & un valet complice
de fon crime attachoient des lettres
à des traits lancés par des balliftes dans le
camp des ennemis.
par
Le crime du valet , enfin découvert , fut
rendu public ; il étoit de nature à ne pouvoir
être diffimulé . Le Maître ne tarda pas
à fe voir foupçonné ; & l'un & l'autre
accufés de trahifon , fubirent leurs interrogatoires.
Le Maître fut convaincu , & ,
par la dépofition de fon complice , & fur
le témoignage d'un Prêtre Rhodien d'une
probité reconnue. Le valet fut exécuté le
premier , & foutint jufqu'au dernier foupir
que fa déclaration contenoit vérité. Je
dois mourir , dit- il ; mon crime eft trop
grand pour mériter quelque grace ; la ſeule
que j'ofe demander , eft que l'on daigne
prier pour moi . Le Maître fut enfuite
conduit au fupplice ; & quelqu'un lui ayant
préfenté une image de la très-fainte Vierge :
retire- toi ( dit il ) , en ajoutant l'impiété
à la trahison , va porter ailleurs cette idole.
Quelque temps avant la connoiffance de
78 MERCURE DE FRANCE.
cette trahifon , on avoit découvert celle
d'un Juif chrétien en apparence , qui
avoua dans fes interrogatoires que véritablement
il avoit été gagné par le Sultan
pour s'introduire dans Rhodes , examiner
de près l'état de la Place , lui en rendre
un fidèle compte , & lui communiquer
toutes les obfervations qu'il jugeroit
propres à lui en faciliter la prife ; à quoi
ce miférable s'appliqua avec tant de foin
& de circonfpection , que rien ne fe décidoit
dans le Confeil , rien ne fe difoit ni
ne fe faifoit dans Rhodes , dont il ne fût
exactement informé. Nous avions donc
en même temps à foutenir la force ouverte
de l'ennemi & à nous défendre des fourdes
menées des traîtres que Rhodes , pour
fon malheur , nourriffoit dans ſon ſein.
Mais , hélas ! fa gloire & fa liberté étoient
déja expirantes , & le double crime qui en
avança la perte avoit été puni trop tard !
Il ne me refte plus qu'à vous rendre compte
des dernières circonftances qui la précédèrent.
Après tant de fatigues & de combats
après les chocs furieux & redoublés des
énormes boulets de pierre , & l'effet des
mines dont je viens de parler , les forces
nous manquoient , & nos fortifications
ruinées nous laiffoient prefque à découvert.
De larges brêches en quatre endroits
AVRIL 1766. 19
I
différens fembloient appeller l'ennemi dans
le corps de la Place. Nous n'avions rien à
lui oppofer que des pièces de bois qui nous
tenoient lieu de murailles , foibles défenfes
fur lefquelles nous ne pouvions long-temps
compter ; au dedans même nous avions
en tête un corps de Turcs formé peu à peu
à la faveur d'un fouterrain qu'ils avoient
infenfiblement conduit par - deffous nos
remparts à quelques cent cinquante pas au
milieu de leur enceinte. Telle fut notre
pofition pendant les trente - fix derniers
jours que dura encore le fiége , au bout
defquels le Sultan nous demanda un pourparler
, nous offrit une capitulation , & en
propofa les articles . La nouvelle n'en fut
pas plutôt répandue que toute la ville fe
vit dans une confufion étrange , & fe
trouva , comme on peut le penfer , partagée
de fentimens.
Alors ce magnanime Grand - Maître ,
ici préfent , fe porte dans tous les quartiers
, n'écoutant que fon grand coeur qui
ne l'abandonna jamais pendant ce mémorable
fiége , où il a rempli les devoirs de
Soldat & de Capitaine , toujours le même
au milieu des dangers dont il étoit environné
, & prêt à racheter de tout fon fang
le falut de Rhodes . Eh , quoi ! ( s'écrie - t- il)
braves compagnons , & vous ,
& vous , chers Ci20
MERCURE DE FRANCE.
toyens , un bruit incertain vous déconcerte
, & vous délibérez déja fur le parti
qui vous refte à prendre ! Que font donc
devenus & ce courage à toute épreuve , &
cette fermeté d'âme fupérieure à tout événement
? Allons plutôt en un feul eſcadron
fondre fur l'ennemi , & vendons -lui
cher notre mort . Avez - vous oublié que
les bleffures font nos plus belles marques
d'honneur , & qu'une mort glorieufe eft
le plus précieux des moyens de fignaler la
foi que nous avons vouée à la religion &
à la patrie ?
Nous étions cependant tous les jours
refferrés de plus près ; nos paliffades étoient
prefque déja toutes arrachées ; nous perdions
beaucoup de monde , furpris par les
Turcs , pour peu qu'on fe tînt mal ſur ſes
gardes ; nous n'avions le temps ni de nous
reconnoître , ni de refpirer. Ce fut alors
que la confternation devint générale ; nos
remparts prefque déferts , nos poftes abandonnés
, ou confiés à un petit nombre
d'âmes vénales & chèrement foudoyées ;
le fervice enfin ne faifoit plus que languir
tout ce qui fe préfentoit à nos regards
, ne nous offroit que le fpectacle
d'une Ville prête à fe rendre , ou à
être emportée d'affaut.
Dans cette extrêmité notre Grand- Maî
AVRIL 1766. 21
tre affemble le Confeil , & s'adreffant
particulièrement aux Officiers chargés du
commandement des troupes , & de la diftribution
des munitions & des vivres ,
leur expofe l'état de la place , & les invite
à délibérer fur les moyens de la défendre
plus long-temps. Il n'étoit queftion
que de fe rendre à l'évidence , & il fut
convenu tout d'une voix qu'il n'en reftoit
plus d'autres que ceux qu'offre le défefpoir
.
Ce qui reftoit de Rhodiens , montoit
au plus à quinze cents ; mais quel fervice
en attendre ? Depuis fix mois toujours en
armes , toujours aux mains avec les Turcs ,
obligés de fervir nuit & jour , & privés
du repos que demande la nature , pâles ,
défaits & décharnés , à peine pouvoientils
fe foutenir. Il ne reftoit plus rien des
munitions qui s'étoient trouvées dans Rhodes
dès le commencement du fiége , ni
de celles qu'on y avoit amenées dans des
barques , à l'infçu de l'ennemi , tirées de
l'Ile de Cô , du Fort Saint Pierre dans
la Carie , & autres places de la dépendance
de l'Ordre. La difette des vivres &
autres denrées néceffaires en temps de
guerre , devenoit plus grande de jour en
jour ; il n'étoit plus poffible de fonger à
22 MERCURE DE FRANCE.
repouffer l'ennemi avec des forces fi inégales
; enfin , & cette confidération plus
que toute autre jettoit les afliégés dans le
dernier découragement , l'état des affaires
en Occident leur avoit ôté tout espoir de
fecours étranger,Tant de calamités réunies
ne laiffoient plus entrevoir de moyens
humains , ni de fauver , ni même de défendre
plus long- temps Rhodes,
Qu'on juge de notre douleur , en confidérant
qu'une défenfe plus opiniâtre alloit
nous faire inévitablement tomber entre
les mains d'un cruel ennemi , irrité par
notre réſiſtance , & incapable de reſpecter
ni l'âge , ni le fexe ! Un objet important
nous occupoit encore , en prévoyant les
difficultés extrêmes que l'Ordre une fois
détruit rencontreroit pour fe former un
établiffement ailleurs. Car nous favons
que dans plus d'un endroit du monde
chrétien , il s'eft trouvé des gens avides ,
qui , attentifs à cette crife , & le regardant
dès - lors comme anéanti fans reſſource ,
fongeoient déja à s'enrichir de fes dépouilles
, en s'appropriant fes bénéfices ,
fes poffeffions & fes revenus. Ce qui feroit
arrivé fans doute fans la volonté décidée
de votre prédéceffeur , de pieufe
mémoire , Adrien VI , qui rompit toutes
AVRIL 1766. 23
leurs mefures , en déclarant très - pofitivement
qu'il entendoit conferver cet Ordre,
& qu'il le prenoit fous fa protection .
Toouutteess ces confidérations , pour ne rien
dire de la crainte où nous étions de voir
les faints lieux profanés par des mains
impures , & les vives inftances des principaux
habitans de Rhodes, nous déterminèrent
enfin à écouter les propofitions ,
du Sultan.
Tels furent donc les articles de la ca
pitulation :
Que dans le terme de dix jours , à
compter d'après celui de leur ratification ,
nous aurions la liberté de pourvoir au
tranfport de nos effets , & de nous retirer
où bon nous fembleroit . Que les habitans
de la Ville & de l'Ifle , qui voudroient
y refter , feroient exempts de tout tribut
& de toute charge pendant cinq ans. Que
ceux qui aimeroient mieux s'expatrier ,
pourroient en toute fûreté & fans ernpêchement
s'établir ailleurs quand bon leur
fembleroit , dans le cours des trois premières
années . Qu'il ne feroit fait aucune
violence aux enfans chrétiens , pour les
obliger à fe faire Mahométans.
Que diront à cela ceux qui nous jugent
fans connoiffance de caufe , & nous font
un crime d'avoir donné les mains à une
24 MERCURE DE FRANCE.
capitulation ? Après ces raifons pefées à
la balance de l'équité , notre conduite devroit
être à couvert de tout blâme , &
ne mériter que des éloges. Mais telle eft
l'injuftice des jugemens humains ! on élève
quelquefois jufqu'aux cieux un Capitaine
fans nom & fans expérience , pour un
avantage qu'il ne doit fouvent qu'au hafard
; & au premier revers , on ofe dégrader
fans lui faire grace , un héros cent fois
couronné par les mains de la victoire.
Mais laiffons parler des ennemis jaloux ,
& n'oppofons que l'indifférence aux bruits
défa.vantageux qu'il leur plaît de répandre,
Que nous importe qu'aux dépens même
de la vérité , & fuivant fes divers intérêts
, chacun tienne fur notre compte tel
langage qu'il lui plaira , fi nous n'avons
aucuris reproches à nous faire ; fi notre
honneur ne peut être flétri ; fi le fiége de
Rhodes nous en fait plus qu'on ne devoit
moralement attendre de notre petit nombre
? Et quelle feroit donc aujourd'hui
notre gloire , fi la mefure de nos forces -
eût approché feulement de celle de notre
courage ? ...
Encore pouvons-nous dire avec vérité
que, malgré cette difproportion , nous avons
forcé l'ennemi à mettre des bornes à fes
projets inhumains , en l'amenant contre
toute
AVRIL 1766 . 27
Toute apparence , à nous offrir de luimême
une capitulation. Il eft vrai qu'un
changement fi peu prévu doit être regardé
comme un bienfait fignalé de la divine
miféricorde ; & tout nous porte à croire
que Dieu touché des prières & des torrens
de larmes que la piété des fidèles ne
ceffoit de répandre pour le falut de Rhodes
, a lui- même rendu le Sultan plus traitable
; & qu'en commendant en maître à
ce coeur féroce , dans le temps même que fa
victoire nous mettoit en fa puiffance , &
qu'il s'apprêtoit à nous égorger comme
autant de victimes de fa fureur , il lui a
infpiré des fentimens plus humains.
.
On doit cependant convenir que des
confidérations particulières pouvoient affez
fur l'efprit du Sultan , pour le porter à
ufer de cette modération. Nous reftions
encore maîtres de l'Ifle de Cô , du Fort
Saint-Pierre dans la Carie , & des trois
bourgs & châteaux fitués fur le fommet
de trois montages dans l'Ile de Rhodes ,
places dépourvues à la vérité de munitions,
que nous en avions tirées pour Rhodes
comme je l'ai dit ci- devant ; mais lui
en ayant heureuſement dérobé la connoiffance
, il fe perfuada fauffement que s'il
lui falloit les emporter de vive force
pour peu qu'elles duffent tenir , elles lui
Vol. II.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
coûteroient encore bien du monde. C'étoit
bien pis que fe réfoudre au parti violent
de prendre Rhodes d'affaut , & s'expofer
à voir encore l'horrible carnage d'une infinité
de Turcs , parmi lefquels l'opinion.
la plus commune en comptoit déja depuis
le commencement du fiége jufqu'alors environ
quatre-vingt mille tant tués que morts
de maladie ; d'autres faifoient monter ce
nombre à cent mille : quelques-uns même
à cent vingt mille ( 7 ).
La capitulation ayant donc été fignée le
20 Décembre , & les ôtages donnés de
part & d'autre ; le 25 , jour auquel l'Eglife
Chrétienne célèbre la naiffance du
Sauveur , Rhodes ouvrit fes portes ; &
couverte à l'iftant de l'affreux déluge de
fes tyrans , elle paffa fous leur odieufe domination
. Quelle cataſtrophe, grand Dieu !
quelle affligeante nouvelle pour tout le
monde chrétien ! Rhodes n'eft plus chrétienne
! Rhodes fans contredit la plus célèbre
des ifles , Rhodes habitée depuis plus
de deux fiècles ( 8 ) par un peuple de héros ,
(7 ) Brantome en compte jufqu'à cent quatrevingt
mille , & ajoute cette réflexion : c'eft tué ,
cela , & fait mourir ! Tome 15 , page 139 , édition
1743.
(8 ) Conquife en 1310 , fous le Grand- Maître
Fouques de Villeroë ou Villaret , Provençal.
AVRIL 1766. 27
( car notre Ordre l'a poffédée pendant deux
cents quatorze ans ) ; Rhodes , le plus ferme
boulevard de la foi contre l'infidélité Ottomanne
, l'écueil , la terreur & l'effroi de
fa puiffance , l'unique barrière de la chrétienté
du côté du Levant , l'aufpice ouvert
à tous les voyageurs Chrétiens , le port
affuré de leurs vaiffeaux pourfuivis par
l'ennemi , ou battus des vents & de l'orage ;
la nourtice & la mère des pauvres , le falut
des malades raffemblés de toutes parts dans
fon vafte hôpital , le plus magnifique &
le plus beau qui fut jamais ; Rhodes enfin
la confolatrice , le refuge , l'afyle de la
Grèce humiliée fous le joug Ottoman ;
Rhodes gémit dans les mêmes fers ! Rhodes
n'eft plus chrétienne !
Quelles mortelles atteintes ne donnent
pas à nos coeurs les plaintes de Rhodes
captive ? Hélas ! dit- elle , en déplorant fon
trifte fort , de quel comble de gloire , en
quel abyfme de malheurs me vois- je maintenant
engloutie ! Quels monftres impitoyables
, enfantés par la nature en courroux
, font devenus mes maîtres ! Faut- il
que fouillée par leurs débordemens impurs
, devenue le théâtre de leurs forfaits,
en proie à leurs mains avides & facriléges ,
en butte à leurs railleries & à leurs oppro-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
bres , écrasée fous leurs violences , j'endure
à la fois tous ces maux ?
Eft- ce donc à ce retour que je devois
m'attendre , après ce que j'ai fait à l'avan-..
tage de toutes les Puiffances Chrétiennes ?
Avec quel empreffement , par combien
d'efforts , de travaux & de foins ne me
fuis-je pas dévouée à leurs intérêts ? Combien
de fois n'ai- je pas facrifié à leur fûreté
le fang de mes propres enfans ? Que de
prifes n'ai- je pas enlevées à ces brigands ?
Que de Vaiffeaux Chrétiens n'ai-je pas
arrachés de leurs mains ? Combien d'autres
fans moi ne pouvoient éviter d'y tomber?
Que de captifs dont j'ai brifé les fers !
Qued'efclaves auxquels j'ai rendu la liberté!
Quels Chrétiens dans l'indigence , dans
l'oppreffion , dans le danger , me trouvèrent
infenfible à leurs maux , & n'éprouvèrent
pas les fecours empreffés de ma générofité
compatiffante ? Hélas ! répandus dans l'Archipel
& dans tout l'Orient , qu'ils vont
fe reffentir de la difgrace qui m'accable !
Auffi jaloufe de leur liberté que de la
mienne , j'aſſurois leur repos par mes victoires.
Aujourd'hui livrés au pillage , à la
fureur & à la brutalité de ces corfaires
impitoyables , quel fera leurs recours ?
Frivoles efpérances ! fecours vainement
implorés Princes Chrétiens ! devois -je
AVRIL 1966. 29
m'attendre à porter feule tout le poids des
forces de l'Afie & d'une grande partie de
l'Europe armée contre moi ? Votre criminelle
indifférence a - t - elle pu me laiffer
fuccomber fous l'effort de vos plus cruels
ennemis ( 9 ) ?
Mais c'eft affez déplorer le malheur de
Rhodes ; mais pardonnez à mes douleurs
fi j'ai verſé quelques larmes fur le fort de
ma malheureufe patrie !
Après m'être affez étendu fur les circonſtances
du fiége de Rhodes , & fur les
caufes de fa reddition , je ne m'arrêterai
pas , Très- Saint Père , à rendre compte ร
Votre Sainteté des traverfes que nous
avons eu à effuyer par terre & par mer
depuis ce trifte événement jufqu'à notre
arrivée dans cette Capitale du monde chrétien
; je craindrois de la fatiguer par le
de ce que les bruits publics récit
ennuyeux
( 9 ) Grande honte , certes ( dit l'Abbé de Brantome
) , pour les Princes Chrétiens d'alors , qui ,
s'amufant à s'entretuer , fe ruiner & le dépolléder
les uns les autres de leurs terres & Etats , laiſſèrent
ainfi miférablement perdre ces gens de biens de
Chevaliers , car le moindre fecours qui leur fuft
venu de la chreftienté ils étoient fauvez . Le Pape ,
certes , pour lors y eftoit plus échauffé à la guerre
chreftienne ; non pas , certes , chreſtienne , mais
barbare & cruelle ………. Difc. 87 , art. 12 , tome 15,
page 136 , édit. 1743.
B iij
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
>
en ont déja répandu . Chargé d'ailleurs de
la féliciter fur fon exaltation , il eft temps
d'impofer filence à la voix de la douleur ,
lorfque tout m'invite à joindre la mienne
aux acclamations de joie qui ont célébré
cet heureux jour où l'univers chrétien ,
ébranlé par les fecouffes d'une longue &
funefte guerre , commence enfin à refpirer
en regardant le choix de Votre Sainteté
comme le préfage affuré d'une paix durable
, & de la deftruction totale de fes véritables
ennemis. Nous ne doutons pas
que l'Eternel , pour accomplir fur nous les
defleins de fa miféricorde , en la rempliffant
avec abondance de fes dons les plus
précieux , n'ait voulu nous ménager dans
fa perfonne un chef vifible de fon Eglife ,
digne d'en remplir le premier fiége , un
père tendre & compatiffant dont les entrailles
fuffent ouvertes à tous les befoins.
de fes enfans.
O le plus fortuné des jours que celui de
votre naiffance , & quelle gloire pour la
maifon de Médicis de vous l'avoir donnée
! Diftinguée entre les plus illuftres de
Florence par la fplendeur de fon origine ,
par fes richeffes immenfes , par les grands
hommes qu'elle a donnés à l'Italie , elle fe
voit aujourd'hui au comble de la grandeur
, en vous comptant parmi fes PrinAVRIL
1766. 3/1
ces. Chez elle s'eft perpétué ce goût héréditaire
pour tout genre de littérature qui
la relève par- deffus les autres , & cet hono
rable accueil fait de tout temps au vrai
mérite qui fit éprouver aux favans qu'ils
ne pouvoient chercher ailleurs ni de protection
plus affurée , ni de plus magnifiques
récompenfes. Elle peut fe vanter d'avoir
égalé la gloire de la favante Athènes &
de l'ancienne Grèce , en donnant à la
robe & à l'épée autant de génies ſublimes
& de grands Capitaines , qu'elles ont
autrefois compté de héros & de philofophes.
Quel vafte champ pour l'éloquence
d'avoir à célébrer leurs exploits & leurs
vertus ! Mais V. S. n'a pas befoin du nom
ni des actions de fes ancêtres ; au- deffus:
de ces avantages , elle tire de fon propre
fonds une gloire plus folide , & qui lui
eft perfonnelle , puifque dès fes premières
années on remarquoit en elle une façon de
penfer fi belle , & de fi nobles ſentimens ,
qu'il étoit naturel d'en concevoir les plus
hautes efpérances. A quel point d'élévation
ne devoit pas en effet la conduire
cet excellent naturel , cette politeffe
accomplie , cette aimable candeur
cette conftante probité , cette fage difcrétion
, cet amour de la juftice , cette gran--
deur & cette fermeté d'âme , cette pru-
B iv
MERCURE DE FRANCE.
•
dence confommée & cette maturité de
jugement qui brilloient en elle dans un
âge encore tendre , & dont l'affemblage
nous remplit aujourd'hui d'admiration
autant que de refpect ?
Il n'étoit donc pas poffible que l'éclat
de tant de vertus & de qualités fupérieures
ne déterminât enfin tous les fuffrages à
F'élever au fuprême degré de la grandeur
& de la puiffance éccléfiaftique. Mais fi la
nouvelle de ce glorieux événement , auquel
la maifon de Médicis prend avec
raifon la plus grande part , a été reçue
avec un applaudiffement général , nous
pouvons dire que notre Grand - Maître , &
rout l'Ordre de Saint Jean de Jérufalem ,
l'avons appris avec des tranſports de joie
qu'on ne peut exprimer ni concevoir
car nous nous fouvenons que V. S. n'étant
encore que dans les premiers degrés
de la hiérarchie éccléfiaftique , avoit pour
cet Ordre une affection fingulière , qu'elle
le regardoit avec diſtinction & que
pour lui donner une preuve non équivoque
de fa bienveillance & de fon eſtime ,
elle en a porté la croix comme une marque
d'honneur pendant plufieurs années ;
que depuis elle a pris à coeur fa conſervation
, fon agrandiffement , fes intérêts
& fa défenſe avec autant d'ardeur & d'em-
›
AVRIL 1766. 33
preffement que les fiens propres auprès des
Souverains Pontifes Léon X, fon très aimé
frère ( 10) , & Adrien V1 , d'heureuſe mémoire.
Nous espérons donc avec confiance
qu'elle fe portera avec d'autant plus de
bonté à réparer tous nos défaftres , qu'elle
fçait parfaitement elle- même qu'on trouve
une plus folide gloire à partager les peines
de ceux qu'on aime , & que l'amitié conftante
fe fait beaucoup mieux connoîtte en
les aidant à furmonter leurs difgrâces ,
qu'en fe réjouiffant avec eux de leurs
profpérités. C'est donc avec la joie la
plus parfaite & la plus pure , que nous
rendons graces au Dieu des miféricordes,
de ce que dans le tems même où toute
reffource nous paroiffoit interdite , il a
daigné nous fufciter un Pontife le plus.
grand, le plus humain & le mieux intentionné
pour notre Ordre. Nous vous reconnoiffons
donc , T. S. P. pour l'unique.
Vicaire de J. C. fur la terre ; nous vous
rendons nos hommages & nos refpects
comme au Souverain Pontife de l'Eglife
Romaine , & au légitime & inconteſtable
fucceffeur de Saint Pierre ; nous applaudiffons
aux vues de fagcffe qui ont préfidé
à fon élection ; nous nous joignons enfin
à tout le monde chrétien dans l'attente
( 10 ) Coufin-germain.
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
du bienfait inestimable d'une paix pro
chaine , folide & univerfelle que cet événement
lui annonce . Car nous ne doutons
pas que les Princes chrétiens , dociles aux
leçons d'équité & de modération , qu'ils
admireront dans la fageffe de fon gouverment
, ne fe faffent honneur d'imiter
un fi grand exemple ; que revenus de leurs
préventions , & fatigués des rudes -fecouffes
dont le fléau de la guerre a agité depuis
trop long- temps leurs états, ils n'ouvrent enfin
les yeux fur leurs véritables intérêts ,
en fe portant à une réconciliation prompte
& fincère ;, & que fi le bruit des armes
les enchante , fi parmi l'horreur des combats
ils aiment à fe frayer un chemin à la
gloire, ils n'en cherchent une plus légitime
en réuniffant leurs forces contre l'ennemi
commun du nom chrétien . Votre Sainteté
n'a pas befoin qu'on faffe valoir auprès .
d'elle les motifs capables de les faire entrer
dans les vues d'une expédition fi defirable
; il s'agit de la caufe de J. C ; de ·
réparer les ravages étranges & les pertes
déplorables qui ont tant de fois affligé les
peuples chrétiens de l'Orient , & de prévenir
efficacement de pareils maux qui
s'apprêtent à fondre fur nous. Oui , Très-
Saint Père , il eft temps , ou jamais , que
Votre Sainteté nous délivre de ce monftre
féroce altéré du fang chrétien , & qui ne
AVRIL 1766.
35
fe repaît que de carnage ; il eft temps que
fuyant devant les étendards de Chriſt , il
reçoive le coup mortel , qui peut feul affurer
notre repos. O ! fi le ciel , en exaucant
nos voeux , daignoit attacher à votre
Pontificat l'époque d'un fi grand événement
, quels concerts d'éloges , d'acclamations
& d'actions de graces , les peuples
chrétiens ne feroient- ils pas entendre !
Sur combien de monumens éternels les
fiècles futurs n'en retrouveroient- ils pas
mémoire !
la
Mais je m'apperçois que j'excède les
bornes qui me font prefcrites , & je reviens
à notre Grand- Maître , ce digne Chef de
l'Ordre des Hofpitaliers de Saint Jean de
Jérufalem. Confacré à J. C. dans la perfonne
des pauvres , dont il a toujours été
le père & le protecteur , après avoir blanchi
autant dans les exercices tranquilles de
fa charité , que dans l'agitation de fes
travaux militaires , après avoir montré la
conftance la plus héroïque dans le cours
de nos malheurs , après s'être vu forcé
malgré le poids de fes années , de fuir
loin de fa chère Rhodes , à laquelle il
furvit par une eſpèce de prodige ; il ne
trouva rien de plus convenable à fa dignité
, ni de plus expédient pour fa fureté
, que de fe jetter entre les bras du faint
B vj
3.6
MERCURE DE FRANCE .
Siége , & s'étant profterné aux pieds dur
Très -Saint Père Adrien VI ( 11 ) , d'heureufe
mémoire , il lui repréſenta fa fitua--
tion actuelle , lui offrit fes fervices & ceux
de fes Chevaliers échappés à la fureur des
infidèles , & les remit entre fes mains pour
en difpofer à fon gré ; mais la maladie
furvenue au Saine Père , & fa mort qui
fuivit de près , ayant laiffé les chofes en
cet état , ce même Grand- Maître , après
avoir rendu compte à Votre Sainteté du
fiége & de la prife de Rhodes , aprèsles
proteftations du plus profond refpect ,
joint au fentiment de la joie la plus vive
fur fon exaltation , en qualité de Chef
de l'Ordre des Hofpitaliers de Saint Jean
Jérufalem , qu'il a gouverné jufqu'à préfent
avec autant de modération que de
douceur , préſente très - humblement , offre
très- refpectueufement , & abandonne fans
réferve au Très-Saint Siége Apoftolique ,
fa perfonne , l'Ordre entier & tout ce qui
lui appartient. Il la fupplie Votre Sainteté
, & la conjure d'employer fon crédit ,
fa bienveillance & fon autorité pour le
rétabliffement de ce même Ordre , en faveur
des fignalés fervices qu'il a rendus
( 11 ) Adrien Florent , Hollandois , ancien Précepteur
de l'Empereur Charles Quint , élu 9 Janvier÷15223
mort 14 Septembre 152 3.
AVRIL 1766. 37
jufqu'à ce jour à la religion , & que jamais
il ne ceffera de lui rendre ; d'ordon
ner que les bénéfices & revenus attribués
à l'Ordre pour la défenfe de la foi &
l'exercice de l'hoſpitalité , lui foient confervés
en entier ; de confirmer & renou→
veller d'une manière irrévocable les droits,
conftitutions , uſages , ftatuts , réglemens
immunités , exemptions & priviléges
quelconques accordés ci - devant à l'Ordre
par les Souverains Pontifes & le Saint Siege
Apoftolique ; de déclarer qu'il ne fera
permis à qui que ce foit d'y donner la
moindre atteinte , fous prétexte & en
conféquence de la perte de Rhodes ; dé
recommander l'Ordre aux Princes chrétiens
; & les engager par fes exhortations ,
à lui être favorables , en prenant fous
leur fauve- garde & protection tout ce qui
lui appartient dans l'étendue de leur domination
. Perfuadés , Très- Saint , Père que
Votre Sainteté s'empreffera de répandre
fur nous les effets de fa clémence , &
qu'elle ne pourra fe réfoudre à voir éteindre
fous fon pontificat un Ordre Religieux
, qu'elle honore & qui lui eft cher ,.
il ne nous refte qu'à lui fouhaiter de longues
années fuivies d'une félicité éter
nelle..
38
MERCURE
DE
FRANCE
.
SUR la mort de Mgr LE DAUPHIN..
Stances en vers libres.
Les élus du Seigneur remplacent chaque jour-
Ces Anges apoſtats que l'orgueil , le blaſphême ,
Ofèrent élever au- deffus de Dieu même , ..
Et qui furent chaffés de l'éternel ſéjour.
De ces prédeftinés , la nation modeſte ,
Eft ici bas plus ou moins en dépôt ;
Quand ce froment eft mûr , il occupe auffi- tôt
Les greniers du Père célefte .
De la fainte Cité quelquefois les largeffes
Se répandent abondamment .
La terre veut jouir long-temps de ces richeſſes ..
Le Ciel en décide autrement ..
Vous pleurez un héros vertueux, plein de charmes,
François , vous regrettez un fi rare tréſor.
S'il eût été moins digne de vos larmes
Vous le pofféderiez encor .
Si fa courfe trop refferrée
Dérobe à vos enfans un règne précieux ; ·
Mille graces qu'il puife au ſein de l'empirée
Se verferont toujours fur eux.
AVRIL 1766 . 39)
Il ne s'occupera , près de l'Etre Suprême ,
Qu'à prolonger le cours de leur félicité ; -
Et s'il n'a pu la faire par lui-même
Il la fera du moins par fa poftérité.
It laiffe un père auguftè , une héroïque épouſe ; ,
Modèles des vertus dont il étoit épris ;
O combien leur âme eft jalouſe
De le voir tout entier revivre dans fes fils !
Ce Prince vit briller dans fa pieufe mère ,
De la religion le flambeau radieux ,
Le coeur de notre Reine eft un pur fanctuaire ; -
L'encens qui s'en élève eſt le parfum des cieux.....
Dieu ! quel torrent de pleurs alloit couler encore ,
Si ta main eût frappé les plus terribles coups !
Ah ! feroit-ce en vain qu'on t'implore ?
Non , ta miféricorde éclate enfin fur nous.
Ce font les premiers fruits d'une fainte affiftance
De notre interceffeur auprès du Dieu des Dieux..
Reine , reçois fes dons par ce Fils glorieux ,
Devenu l'Ange de la France.
Par M. TANEVOT , Cenfeur Royal.
40 MERCURE DE FRANCE .
EPITRE à S. A. S. Mgr le Prince de
LEWENSTEIN , Prince régnant de
WERTHEIM , Membre honoraire de:
l'Académie des Sciences.
ΑνU vrai feul , dit un Moralifte ,
Eft attaché notre bonheur :
Mais la vérité qui m'attriſte
Vaut- elle une agréable erreur ?
Dois- je , éloigné de Votre Alteffe ,
Ne point efpérer de la voir ?
Puis-je , dans une douce yvreffe ,
N'en pas réaliſer l'efpoir ?
Laiffez- moi , Cenfeur trop auftère ,
Votre morale eſt un poiſon :
Je chéris , j'aime ma chimère ,
Elle eft l'effort de ma raiſon.
Dans la favante folitude
Où , dépofant votre grandeur ,
Votre esprit , avec certitude ,
Des mers fonde la profondeur
Et chaque jour fait fon étude
D'affurer la félicité .
D'un peuple aimé qui vous adore ;
Prince , je me crois tranfporté.
C'eft -là qu'au lever de l'aurore ,
AVRIL 1766. 41
J'écoute avec avidité
Ces traits qui portent dans mon âme
Le flambeau de la vérité :
Elle s'élève , elle s'enflâme
A leur raviffante clarté.
Je reſpecte dans ſon ouvrage
Le fage Auteur de l'univers :
Vous en êtes la vive image.
Jufte ennemi des coeurs pervers ,
Avec une égale juftice.
Votre main punit les forfaits ,
Arrête les progrès du vice
Et prodigue aux bons les bienfaits .
Mais , lorfque maître de vous- même ,
Dégagé de ce premier ſoin ,
Et des devoirs du diadême ,
Vous n'avez que moi pour temoin ;
Quand les noeuds de la confiance ,
Prince , m'élèvent juſqu'à vous ,
Je ne vois plus votre puiffance ,
Je m'éclaire & je prends vos goûts .
J'admire en vous l'homme eftimable ,
Le favant fimple & fans écarts ,
Le Philofophe raiſonnable ,
L'ami , le protecteur des arts.
Sublime , noble avec Virgile ,
Folâtre avec Anacréon
Votre génie ardent , facile ,
Careffe ou Voltaire ou Newton ::
42 MERCURE DE FRANCE
Il badine avec Lafontaine ,
Et fuit dans les cieux d'Alembert
Mais le mâle Rouffeau l'entraîne ::
Puis délicat près de Gefner ,
Il vole dans les bras d'Ovide
Soupirer de tendres amours :
Ou , prenant l'équerre d'Euclide ,,
Et , s'étayant de fon fecours ,
Il trace d'un crayon rapide
Et les rapports & les contours
Des Ordres dont l'architecture
Embellit nos riches palais ;
Et quelquefois de la nature ,
Déchirant les voiles épais ,
Il en pénètre la magie
Et lui dérobe fes fecrets.
O notre heureuſe Académie ,
Quel honneur rejaillit fur toi !
Ta gloire en doit être affermie :
Ta gloire toujours fut ta loi.
On t'inftruit qu'au fein de l'Empire
Un Prince , un mortel vertueux
Tient le compas , pince la lyre ,
Sait , s'occupe & fait des heureux :
Tu veux ravir cette conquête ..
Et ton choix jufte & précieux
De lauriers couronne fa tête.
Eh que pouvoit faire de mieux
Ce Sénat fage qui difpenfe:
AVRIL 1766: 43
Aux honneurs les auguftes droits ?
Mais où tend ma frêle éloquence ?
Tandis que j'élève la voix ,
Votre Alteffe ne peut m'entendre ,
Et , pouffant un cerf aux abois ,
Le force peut- être à fe rendre ;
Ou , calculant d'un trait hardi ,
Des aftres la viteffe extrême ,
Elle voit le globe arrondi ,
Et renverſe notre fyftême.
Et moi , dans mon donjon reclus ,
Plein de refpect & de tendreffe ,
Je forme des voeux fuperflus.
Qu'ils paffent donc à Votre Alteffe ..
Encor , fi j'avois fon portrait !
Cette favorable impofture
Rendroit mon coeur plus fatisfait :-
Je ferois heureux en peinture .
L' * * * * F ****;
44 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE d'un vieux marié aux vers d'un
jeune célibataire , inférés dans le fecond
volume du Mercure de Janvier 1766.
DA' APRÈS le portrait enchanteur ,
Dont l'original adorable
Pourra feul te rendre traitable
Et captiver enfin ton coeur ,
Randon , tu paroîs difficile :
Quant à moi , qui connois l'amour
Et fais combien il eſt habile ,
Je fuis affuré qu'un beau jour
Il faura te rendre docile
Et t'humanifer à ton tour.
Lorfque j'étois dans mon jeune âge ,
L'hymen ne s'offroit à mes yeux.
Que fous l'afpect faftidieux
D'un dur & fâcheux esclavage.
A qui me parloit de fes noeuds ,
Je demandois femme accomplie ;
Et , ferme dans ce fentiment ,
Je m'imaginois follement
Ne point m'engager de la vie..
AVRIL 1766.
Mais cet objet , mon cher Randon,
Que , dans ton aimable délire ,
Tu crois un être de raiſon ,
Je le trouvai , je vis Thémire.
Oui , de ces rares qualités
Dont ton erreur place l'image
Au- deffus des réalités ,
Je vis le divin affemblage.
Dès ce moment le mariage
N'eut plus rien d'effayant pour moi.
Je promis , je jurai ma foi
A la beauté qui pour partage
Auroit un coeur auffi charmant......
L'Amour entendit mon ferment ,
Il offrit à mes yeux Céphife :
D'abord j'admire avec ſurpriſe
Et les vertus & fes attraits ;
Je crus enfin voir dans fes traits
Les traits de Thémire elle -même :
Je l'époufai , je fuis heureux...
Ami , fi j'en ai trouvé deux ,
Tu peux rencontrer la troisième .
D.... auteur de la fable de l'Amour & la Raifon,
Paris , ce 14 Février 1766.
46 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. FRANÇOIS , jeune Poëte de
mon âge.
LORSQUE ,
ORSQUE , pour la première fois ,
Le Dieu qu'on adore au Parnaſſe ,
Près d'Anacreon & d'Horace
Fit affeoir le jeune François :
Morbleu s'éria Saint - Aulaire ( 1 ) ,
Seigneur Apollon , je croyois
Qu'il ne feroit plus de Voltaire. (2 ).
Le Marquis de la RE.....
(a ) Poëte qui faifoit de jolis vers à quatre-vingt -dix ans.
( 2 ) On fait qu'à dix ans M. de Voltaire étoit déja bon
Poëte.
Q
POEME CHAMPETRE.
U'UN autre fe plaiſe à demeurer dans
les villes , qu'il en aime le bruit incommode
, l'air empefté , le féjour mal - ſain ,
qu'il contemple avec enthouſiaſme les édifices
qui les décorent , les jardins où un
art bifarre étouffe la nature ; pour moi je
préfère la campagne : c'eſt- là où je jouis
d'un fpectacle magnifique & toujours nouveau.
Je me plais à errer dans les bois &
AVRIL 1766. 47
fur les montagnes . L'air pur que j'y refpire
répand dans mon fang le baume de la vie ,
porte dans mon âme la tranquillité & la
paix.
Que l'homme feroit heureux , fi tout ce
qui l'environne ne lui avoit pas fait perdre
le goût des chofes fimples ! mais en cherchant
fans ceffe le bonheur loin de lui , il
pourfuit fa chimère jufqu'au tombeau : le
vil intérêt , l'ambition funefte , la foifavide
des richeffes le tourmentant fans ceffe , il
ne peut jouir de lui-même que, lorſqu'ayant
le courage de renoncer à tout ce qui
féduit fes femblables , il ne cherche plus
que dans lui - même la récompenſe des
facrifices qu'il a faits à la vertu.
Loin de ces vices , loin de la foule des
hommes que je plains , mais que je ne
méprife ni ne hais , qu'il eft doux de vivre
en paix dans le recueillement de foi - même !
Quel eft le malheureux auquel le fpectacle
raviffant de la nature ne caufe plus d'émotion
! qui peut voir fans raviffement l'ordre
admirable qui règne dans l'univers ! quel
eft le coeur flétri qui ne s'ouvre plus aux
charmes de la bienfaifance , qui peut voir
fouffrir , gémir fon frère fans en être
attendri ?
Soit que je franchiffe les monts efcarpés
, foit que j'erre à l'ombre des forêts
48 MERCURE DE FRANCE .
fur la mouffe douce & fraîche , mon eſprit
s'occupe de tes ouvrages & de tes dons.
Être bienfaifant ! tant que je refpirerai
jamais le Soleil ne fe levera fans que je
chante une hymne à ton honneur.
Venez , ô mes amis ! partager mon bonheur
; venez admirer avec moi les beautés
fimples & mâles de la nature. Quelquefois
couché fur l'herbe je contemple le magnifique
fpectacle du Soleil couchant : frappé
de l'effet merveilleux de fes rayons réfléchis
dans un nuage d'une forme pittoreſque
, à peine apperçois -je la jeune Bergère ,
dont le vifage modefte peint l'innocence ,
qui paffe à côté de moi en conduifant fon
troupeau.
Tous les matins , lorfque le Soleil vient
vivifier la nature , éveillé par la fraîcheur
de l'air & par le chant du roffignol , j'ouvre
mes yeux à la lumière & mon âme au
plaifir je vais cultiver mes légumes favoureux
& l'oeillet odoriférant ; je leur
donne tous mes foins , & tous les jours je
jouis de ce que j'ai fais pour eux la veille.
:
Quelquefois , bravant l'ardeur de la
canicule , je vais partager les travaux des
moiffonneurs fatigués ; je mêle ma voix à
leurs chans ruftiques ; nous faifons fuir au
loin le liévre timide & la perdrix aux
pieds d'écarlate : & , lorfque la chaleur
invite
AVRIL 1766. 49
A
invite toute la nature à prendre du repos ,
affis tous enfemble fous un poirier fauvage
dont une fource pure arrofe les racines
, je partage avec eux leur frugal repas ;
je les laiffe enchantés & furpris de voir
renaître les douceurs de l'égalité.
Lorfque la lune répand fur l'horifon
fa lumière argentée , je vais trouver mon
bon & honnête voifin qui fe repofe des
fatigues de la journée fous un noyer qui
couvre fa cabane de fon ombrage ; fon
coeur naïf & fimple verfe avec confiance
dans mon fein fes chagrins & fa joie ; je
le foulage , non pas avec des paroles ftériles
, mais par les foins officieux & tendres
de l'amitié il me raconte l'hiftoire de fa
jeuneffe , les dangers qu'il a courus à la
guerre lorfque le plus aimé des Rois força ,
par fes vertus , la fortune à être jufte. Pendant
fon récit fes enfans jouant à côté de
nous à des jeux folâtres , convenables à
leurs âges , badinent innocemment jufqu'à
ce que l'amour vienne leur faire fentir fes
peines & fes plaifirs .
:
Si le foleil , s'élevant fur nos têtes , fait
defirer l'ombrage , alors affis fur le penchant
d'une colline dans un berceau de
noifettiers d'où je découvre un horifon
immenfe , je m'égaie avec Horace ou Chaulieu
, je m'inftruis en m'amufant avec Vol-
Vol. II. C
१०
MERCURE DE FRANCE .
taire , ou bien je puife des leçons fublimes
de vertu & debienfaifance dans les ouvrages
de nos plus fublimes Auteurs. Mon imagination
remplie des tableaux touchans &
pathétiques de la vertu qu'ils ont peinte avec
ce courage & cette force d'efprit qui leur
font propres , échauffe mon âme & l'élève ,
& mon coeur oppreffé peut à peine fuffire
aux fenfations délicieufes qu'il éprouve.
Quand le vent brûlant du mois d'Août
a mûri le raifin , le vendangeur empreſſé &
yvre de joie fe hâte d'aller recueillir le
fruit de fes fueurs. On voit avant le lever
de l'aurore des jeunes garçons & des jeunes
filles qui annoncent par leurs chanſons le
plaifir qu'ils fe promettent pendant la journée.
Le foleil paroît , il abat la rofée : la
troupe joyeuſe , la ferpette à la main
remplit fes paniers d'un fruit délicieux
qu'elle verfe dans de grandes cuves : le
cultivateur, étonné de l'abondance , pleure
de joie & bénit la Providence, Enfin le
plus beau jour finit ; les filles , la tête
couverte de chapeaux de paille garnis de
pampre , s'empreffent de faire cent efpiégleries
à leurs amans qui les tiennent par
la main la première efplanade de gafon
qui fe préfente les invite à danfer , malgré
les fatigues de la journée ; je prends ma
flute , & j'anime par mes fons la vivacité
:
AVRIL 1766.
de leurs pas , rendus plus vifs encore par le
defir mutuel de plaire.
Vous me verrez occupé à donner à l'arbriffeau
fléxible une forme agréable ; je
vois naître fous mes yeux les fruits de mon
travail. Tandis que le riche blafé fait venir
à grands frais des productions bifarres &
forcées , j'obtiens , prefque fans peine , des.
chofes que la nature me donne avec prodigalité
, parce que je ne cherche pas à les
lui arracher. Tous les jours je demande au
génie qui préfida à ma naiffance de me.
fournir les occafions de faire du bien ; il
m'exauce fouvent , quoi que je fois pauvre ;
& le jour où j'ai pu être utile eft gravé
dans mon coeur pour m'avertir de tâcher
de faire encore mieux demain.
SUITE DE ROZALIE ,
ANECDOTE FRANÇOISE .
CEPEND EPENDANT M. de Forbin , qui croyoit
promener Rozalie , fe fatiguoit , commençoit
à s'ennuier au bal , & le difoit à fa
prétendue niéce ; & cette niéce n'étoit
autre que cette Laure , dont nous avons
déja parlé , cette ancienne connoillance du
C ij
52 MERCURE DE FRANCE .
Marquis , & que M. de Forbin lui - même
avoit aimée , & confidéroit encore. Elle
confentit donc à revenir avec lui à fon
hôtel ; où , après s'être démaſquée , ainſi
que fa compagne , rien ne put égaler l'effroi
& la furpriſe dont il fut faifi à l'afpect
de Laure , que l'intrépide & fauffe gaieté
qu'elle affecta d'un prétendu tour de carnaval
dont elle fe difoit très- innocente .
M. de Forbin , plus inquiet de Rozalie
que difpofé à écouter cette femme , lui
parle & l'intimide de façon à tirer d'elle
l'humiliant aveu du complot auquel elle
s'étoit prêtée , ainfi que la perfidie & la
fuite du domeftique qui l'avoit fi indignement
trahi. En vain Laure cherchoitelle
à le raffurer fur la pureté des intentions
du Marquis : rien ne le féduit , rien
ne l'appaife ; il la fait reconduire chez
elle & fe fait remener à l'Opéra .
On devine aiſément que la recherche
qu'il y fit dut être fans fuccès. Il vole au
logis du Marquis , & parvient à s'en faire
ouvrir la porte ; mais fa fureur eft à fon
comble en apprenant qu'il n'étoit point en
ville , & qu'on le croyoit depuis quinze
jours à fa terre de L.... Il n'en parcourt
pas moins tous les coins & recoins de
l'hôtel , & n'y trouvant rien qui contreAVRIL
1766. S$
dife le rapport que l'on vient de lui faire ,
il retourne chez lui , prend à l'inſtant la
pofte , & fait une fi grande diligence , qu'il
arrive avant midi au château indiqués.
Mais les traces du Marquis n'y font pas
plus fenfibles que dans fon hôtel à Paris !
Il parvient cependant , à force de menaces ,
à découvrir qu'il en étoit parti la furveille ,
mais que l'on ignoroit exactement l'endroit
où il pouvoit être alors . Peu s'en
fallut que , cédant à fa colère , M. de Forbin
ne fe portât aux plus grandes violences
pour tirer de ces gens de plus fùres lumières
il ne vouloit rien moins que mettre
le feu aux quatre coins du château. Enfin ,
vaincu par les prières & par les larmes de
deux de fes laquais , par lefquels il s'étoit
fait accompagner , il remontoit dans fa
voiture ; lorfqu'une femme de mince apparence
, s'approchant de l'un d'eux , lui
dit myſtérieuſement d'engager fon maître
à l'attendre au détour d'un petit bois
qu'elle lui montra de la main . Là , M. de
Forbin , après avoir appris de cette femme
que le Marquis étoit probablement alors
dans une petite maifon à l'extrêmité de
l'un des fauxbourgs de Paris , où elle affuroit
lui avoir très- fouvent porté des fruits
& d'autres denrées de fa terre , il la ré-
C iij:
54 MERCURE DE FRANCE .
compenfa & s'en revint à toute bride à
Paris.
Nous avons laiffé Rozalie dans le chemin
qui , à ce qu'elle eſpéroit , devoit la
ramener bientôt chez elle . La voiture ,
après nombre de décours qui lui parurent
plus longs que de coutume , s'arrêta enfin :
une porte s'ouvrit , le carroffe entra ; alors
le mafque que Rozalie avoit toujours pris
pour fon oncle , feignit de fe réveiller &
difparut à l'inftant même. Rozalie , en
jettant les yeux fur tout ce qui l'entoure ,
pouffe un cri douloureux & s'évanouit.
On la porte dans un appartement prochain :
elle revient à elle environ une heure après ;
mais fes premiers regards , que le hafard
fait tomber fur le Marquis , en cet inftant
près d'elle , lui procure une feconde
foibleffe , plus dangereufe encore que
la première. On la fecoure de nouveau ,
mais le fentiment ſemble lui devenir prefqu'auffi
funefte que l'entier anéantiſſement
d'où elle fortoit. C'eſt au milieu des réfléxions
les plus douloureufes & des inquiétudes
les plus accablantes qu'elle & fa
femme- de-chambre attendirent le retour
du jour.
Én vain le Marquis fe préfenta-t- il
plus d'une fois à la porte de fon apparAVRIL
1766. $5
tement ; Rozalie lui en refufa conftamment
l'entrée . Cependant elle confentit enfin à
le recevoir , mais pourvu qu'il fe préfentât
feul . On conçoit aifément & la chaleur
& la force des reproches de notre jeune
héroïne , ainfi que fes inftances pour être
au plutôt remife dans la maifon de fon
oncle. Ses larmes , le ton perfuafif de ſa
douleur , l'expreffion du fentiment que la
vertu feule fair peindre avec tant de force ,
auroient touché le coeur le plus barbare ;
mais la paffion du Marquis ne lui permettoit
plus de confentir à fe féparer d'elle .
N'attribuez , lui dit -il , qu'à la violence de
mon amour une démarche qui m'indigne
contre moi-même , mais dont tous vos
mépris & la violence de ma flamme femblent
diminuer la noirceur . Mon but eft
légitime ma naiffance , mes biens , ma
conftance , quelques fentimens d'eftime ,
dont j'ofe croire que vous m'aviez jugé
digne autrefois .... tout ne devroit-il pas
vous parler en ma faveur ? ... Confentez
donc , Madame , à recevoir ma main . Dans
le jour je fuis certain d'obtenir toutes les
difpenfes néceffaires , même fans l'aveu de
votre oncle : dites un mot & gardez- vous
de jamais rien craindre du plus foumis &
du plus tendre des amans.
Rozalie , quoiqu'après avoir encore
C iv
16 MERCURE DE FRANCE .
effayé vainement de le ramener à fes vues ,
lui infpira cependant tant de refpect pour
elle , qu'il n'ofa s'écarter un inſtant du ton
ni des égards qu'elle ofoit à peine en attendre.
Laiffons - les dans ce combat de fentimens
pour revenir à M. de Forbin.
Son courage feul pouvoit le foutenir
contre un chagrin ft vif & contre lesfatigues
de fes premières démarches. Il
étoit prefque minuit lorfqu'en arrivant à
fon hôtel il ne fit que changer de voiture
pour fe rendre à la petite maifon du Marquis.
Arriver , enfoncer la première porte
& fe trouver à celle d'un appartement
qu'un domeftique lui avoua , en tremblant ,
être celui de Rozalie ..... tout cela fut
l'ouvrage d'un inftant . Ses yeux d'abord
fe portent für fa niéce : il apperçoit enfuite
le Marquis. Lâche ( dit- il ) en tirantfon
épée & en courant à lui : défens ta
vie ou meurs , ainfi que tu l'as mérité .....
Un mouvement en arrière que fait le Marquis
, ( & dont le feul but étoit de préparer
fa fuite, en attendant des circonftances plus.
heureufes ) trompe l'oncle de Rozalie ,
qui , n'écoutant plus que les tranfports de
fa fureur , l'atteint , le frappe , & l'envoie
tomber aux pieds de cette fille , qu'il arrofe
de fon fang , en tâchant d'implorer un par-.
don dont il avoue , en foupirant , n'être
AVRIL 1766 : 57
plus digne. Toute la maiſon eft en alarmes ;
tout fe réunit contre M. de Forbin , qui ,
fans s'émouvoir , tenant fa niéce d'une
main & fon épée de l'autre , traverſe tous
ces domeftiques , regagne avec elle fon
carroffe & la ramène en diligence en fon
hôtel. Rozalie apprit alors à fon oncle tout
ce qui s'étoit paffe depuis leur féparation ;
& ce fut au milieu de cet éclairciflement ,
auffi confolant que précieux pour l'un &
l'autre , qu'ils arrivèrent chez M. de Forbin
. Le fommeil , depuis deux jours , avoit
été étranger pour eux ; cependant l'état
où ils avoient laiffé le Marquis , & les
preffantes inſtances de la timide Rozalie ,
déterminèrent M. de Forbin à s'abfenter
pour quelque temps & à fe retirer dans
la terre où cette niéce chérie avoit été
élevée. Ils partirent dès le lendemain &
y menèrent une vie auffi douce que tranquille
, fur- tout pendant le cours de la
première année qu'ils l'habitèrent .
La bleffure du Marquis fit d'abord défefpérer
de fa vie. Il profita du premier
moment où il crut jouir un peu plus
de lui-même pour écrire à M. de Forbin
& à fa niéce. Ces deux lettres contenoient
à-peu - près les mêmes chofes. Nous ne
rapporterons ici que celle qu'il adreffoit à
Rozalie , à caufe de quelques anecdotes
C.v
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
qui ferviront à jetter un plus grand jour
fur quelques circonftances de cette hiftoire.
Le Marquis de PRENIN*** , à ROZALIE.
ود
33
« Je ne vous écris point , Mademoi-
» felle , pour obtenir de vous un pardon
que je fens bien ne plus mériter : votre
indignation me doit même ôter jufqu'à
l'efpérance que vous puiffiez lire ma
» lettre ! ... Daignez cependant vous y
réfoudre , fi vous voulez favoir quelques
détails qu'il vous eft important d'apprendre.
"
"
"
*
33
2 » Permettez - moi de vous rappeller
Mademoiſelle , les premiers temps où
j'ai été affez heureux pour vous connoî-
» tre . . . . C'eft l'époque de ma vie , qui ,
jufqu'à mon dernier foupir , me fera la
plus chère. J'avoue, en rougiffant , qu'entraîné
depuis dans une diffipation que
l'opiniâtreté de vos refus rendoit peut-
» être moins odieufe , je vous ai dû pa-
ور
99
ود
roître moins admirateur de vos charmes ,
» moins vivement pénétré de la fupériorité
» de votre âme je vous confefle même ,
» avec cette vérité que les approches
» d'un trépas que l'on me dit prochain ,
» doivent vous rendre moins fuſpecte ; je
vous confeffe , dis- je , que j'ai tout emAVRIL
1766.
59
19
33
ployé pour tâcher de vous oublier , mais
toujours inutilement ; mon défeſpoir
» me fit rechercher Laure : fon caractère
» m'étoit connu ; fes fréquentes pertes
» au jeu , la médiocrité de fes reffources ,
" me mirent bientôt à portée de la difpo-
» fer à me fervir auprès de vous. Je me flattois
, d'ailleurs , que l'eſpèce de penchant
" que M. de Forbin avoit eu ci- devant
» pour elle , lui donneroit affez de crédit
» pour me ménager les occafions de vous
» revoir. . . . . Mais toutes ces démarches
» furent infructueufes ; vous pénétrâtes
» dans fes vues & déconcertâtes les miennes .
» Je m'étois depuis long-temps affuré
» d'Antoine : c'eft par lui que je vous fis
» tenir des lettres , dont je fçais que vous
» n'avez jamais ouvert que la première.
» Il m'introduifit un foir chez M. de For-
» bin ; je reſtai deux jours cachés dans la
» maifon , fans trouver l'occafion que je
» cherchois , à caufe de la maladie de
» votre mère que vous n'abandonniez
jamais . Vint enfin cette nuit fatale ...
» ( mais pourquoi rappeller un fouvenir
و د
ور
ود
39
ود
qui me couvre de honte , & fait main-
» tenant mon plus cruel fupplice ? ) Péné-
» tré d'horreur pour moi-même , & d'ad-
» miration pour vous ; cent fois plus amou-
» reux encore ; défefpéré de me fentir à
C vj
Go MERCURE DE FRANCE.
""
و ر
jamais odieux pour vous ; je regagnai ,
à l'aide de l'obfcurité , le logement d'Antoine
, d'où je fortis le lendemain dé-
» chiré de remords . Vingt fois , j'ai voulu
» tout vous avouer ! ... Je le devois fans
» doute.... Je vous aurois épargné bien
» des larmes ! ...Peut- être même , hélas !
>> euffiez- vous fait grace à mon fincère
repentir ! ... Vous quittâtes trop tôt Paris ;
je m'étourdis fur mon forfait. Ce ne
» fut qu'à votre rétour , que ma paffion fe
» réveilla avec encore plus de fureur. Je
» tentai tout pour vous mieux difpofer
» en ma faveur ; je vous fuivis par - tout.
» Mais que je payai cher le bonheur de
» vous rencontrer au fpectacle ! ... ( Ah ,
belle Rozalie , de quels déchiremens affreux
mon coeur ne fut - il accablé ,
pas
lorfque mes yeux crurent vous voir pour
la dernière fois ! .. ) . Vous fûtes infor-
» mée de toutes mes démarches auprès
» de votre oncle ; elles ne furent pas plus
» heureuſes , & le défefpoir dont vous vous
plûtes à m'accabler , parvint infenfible-
» ment à fon comble .
22
و د
>>
21
» J'avois toujours confervé avec Laure
une forte de liaifon , & je m'entrete-
» nois un jour chez elle de la violence de
ma paffion avec vous , lorfque Antoine
s'y préfenta & me fit part du defAVRIL
1766 .
» fein qu'avoit votre oncle de vous me-
» ner au bal de l'Opéra. Mon projet fut
» bientôt formé , & approuvé par Laure
» qui s'offrit à l'inſtant à m'y fervir ; & le
» refte de mon crime ne vous eft que
trop connu » .
Nous fupprimons le reftant de cette let
tre ( déja probablement trop longue au
gré de quelques- uns de nos Lecteurs ) .
Nous ajouterons feulement , qu'après mille
fermens d'adorer même en expirant Rozalie
, il finiffoit par la fupplier de lui pardonner
fon crime , & de plaindre un infortuné
, que le feul excès de fon amour
avoit pu rendre fi coupable.
- Cette lettre produifit différens mouveinens
dans l'âme de Rozalie , parmi lesquels
nous n'oferions cependant affirmer que
celui de la haine l'emportât abfolument
fur tous les autres.
Quoi qu'il en foit , elle n'en revit pas
avec moins de plaifir une habitation qui
lui rappelloit les douceurs & la tranquillité
de fes premiers années. En fe livrant alors
à toute la bonté de fon coeur , Rozalie fe
livra toute entière à mille occupations ,
toutes plus utiles , toutes plus édifiantes ,
& toutes plus généreufes les unes que les
autres. Mais non contente d'accorder tous
les fecours qu'elle pouvoit donner à ceux
62 MERCURE DE FRANCE .
qui venoient librement implorer fa bienfaifance
, Rozalie cherchoit encore à découvrir
ceux qu'une honte refpectable retenoit
dans le filence , & qu'elle favoit être
dans le befoin : la délicateffe de fon âme
lui faifoit imaginer alors mille ingénieux
moyens , pour leur cacher la fource des
fecours qu'elle leur faifoit parvenir.
Le Marquis étoit à peine rétabli de fa
bleffure , qu'il affecta de répandre parmi
toutes fes connoiffances qu'il alloit paffer
en Italie , & partir de là pour un plus long
voyage. C'étoit peut-être même effectivement
fon projet : mais la découverte qu'il
fit d'une terre à vendre , dans le voisinage
de celle où demeuroit actuellement Rozalie
, lui fit bientôt former d'autres deffeins .
Il la fit acheter fous un autre nom que le
fien , récompenfa & congédia tous fes
domeftiques , arrangea fes affaires de façon
qu'elles ne fouffriffent point de fon abfence
, & vint enfin prendre poffeffion de
cette terre. La retraite dans laquelle il y
vécut près de feize mois de fuite , & les
bonnes actions qu'il y fit , ne feroient pas
croyables ( relativement à fa conduite
pallée ) , fi nous n'en avions pour témoins
ceux qui l'ont connu dans ce pays , & qui
tous nous atteftent que le nom fous lequel
il fe cachoit alors , y acquit prefque la
AVRIL 1766. 63
•
même célébrité que celui de Rozalie ! ...
Le feul plaifir qu'on lui vit prendre , étoit
celui de fe promener tous les foirs fur le
bord d'une rivière affez large , qui paffoir
aux pieds de la terraffe du château de Rozalie
, & fur laquelle elle venoit aſſez régulièrement
elle -même. Là , fous un extérieur
très- fimple & toujours feul , il jouiffoit
de ce bonheur , fi grand pour les âmes
fenfibles , de contempler l'objet dont la
fienne étoit uniquement occupée. Vainement
M. de Forbin , qui commençoit à
recevoir chez lui tout ce que la province
avoit de plus diftingué , chercha - t - il à
former quelque liaifon avec un étranger
dont on difoit univerfellement tant de
bien le Marquis trouvoit mille prétextes
honnêtes , pour ſe difpenfer de fe rendre
aux invitations qu'on lui faifoit , & vécut
toujours de cette forte.
L'affiduité avec laquelle l'étranger fe
trouvoit chaque foir aux bords de la rivière
oppofés à la terraffe , n'avoit point
d'abord frappé Rozalie . La fombre mélancolie
, qui depuis long - temps fembloit
ne la point quitter , l'occupoit trop entièrement,
pour qu'un fimple mouvement
de curiofité fût capable de l'en diftraire.
Cependant la préfence continuelle du
même objet & l'air noble d'un inconnu ,
64 MERCURE DE FRANCE.
dont les regards étoient toujours fixés fur
elle , obtinrent enfin de Rozalie une attention
un peu plus particulière. Cet inconnu ,
d'ailleurs , lui rappelloit la taille & tout
l'extérieur d'un homme qui lui avoit caufé
bien des peines , & qui ( car il faut l'avouer
) avoit encore fur fon coeur bien
plus de droits qu'elle nel'eût voulu . Auffi
nous a- t- elle avoué depuis , qu'un mouvement
involontaire , & dont elle craignoit
même de fe demander compte , l'attiroit
chaque foir , & fans qu'elle fongeât à y
réfifter , fur la terraffe du château.
Tous deux vivoient ainfi depuis plus
d'un an , lorfqu'un foir , en revenant à
pied de chez un gentilhomme du voifinage
, M. de Forbin , accompagné d'un
feul domestique , fe vit attaqué par quatre
hommes , qui , à l'avantage & du nombre
& des armes , joignoient encore celui de
la furpriſe. Son domeftique fut d'abord
mis hors de combat ; & M. de Forbin
après avoir tué l'un des quatre affai! lans ,
alloit fans doute fuccomber fous les coups
des trois autres ; lorfque le Marquis , revenant
de fa promenade ordinaire , accourt
au bruit des armes , vole au fecours de-
M. de Forbin , alors prêt à périr , bleſſe
L'un des brigands , tue le fecond , met le
troifième en fuite , mais en reçoit un coup
AVRIL 1766. 63
de feu , qui l'étend aux pieds de l'oncle de
Rozalie.
La nuit , pour comble de malheurs ,
étoit devenue très - obfcure , & M. de Forbin
effayoit vainement d'arrêter le fang ,
qui fortoit abondamment de la bleffure de
fon généreux libérateur , au moment où des
payfans qui conduifoient une voiture entendirent
fes cris , & lui offrirent leurs fervices.
On y plaça le Marquis le plus doucement
que faire fe put , ainfi que le domeftique
bleffé de M. de Forbin . L'on s'affura
du brigand que fa bleffure avoit mis
hors d'état de fe fauver , & l'on partit pour
le château de l'oncle de Rozalie.
On fe figure aifément tout l'effroi dont
cette aimable fille dut être pénétrée , au
récit que lui fit fon oncle , tant du danger
qu'il avoit couru lui -même , que de l'état
défefpéré où fe trouvoit l'inconnu , auquel
il avouoit devoir la vie ! ... Mais comment
dépeindre les cris , les pleurs & les
gémiffemens des bonnes gens qui venoient
de les ramener , lorfqu'à la clarté des flambeaux
, dont ils furent bientôt environnés ,
ils reconnurent dans l'inconnu bleffé &
prefque mourant , leur généreux & cher
bienfaîteur !
La fimplicité de fes habillemens , fa pâ¬
leur extrême , le fang qui le défiguroit ,,
66 MERCURE DE FRANCE.
tout jufques - là l'avoit fait méconnoître
de M. de Forbin & de fa nièce. Ils le reconnurent
enfin , & chacun d'eux en particulier
fut frappé d'une reffemblance fur
laquelle ils n'ofoient pourtant affeoir un
jugement certain.
Les douleurs du premier panfement
ayant rappellé le Marquis à la vie , fes pre
miers regards fe portant fur les objets dont
il étoit environné : Où fuis- je ? dit il , en
foupirant , & d'une voix prefque éteinte ...
Chez l'homme qui vous eftime & qui vous
doit le plus , répond vivement M. de Fortin
, en lui ferrant la main & en ſe nommant.
Ciel qu'entends-je ? reprend le
moribond , en faifant un dernier effort
pour lui prendre la main .... Mais , ajoutat-
il , vous ne devez plus me connoître ;
j'ai trop mérité votre haine. A ces mots
un nouvel évanouiffement fit trembler
pour fa vie. Rozalie, à quelques pas de là ,
fondoit en larmes : fon coeur venoit de reconnoître
fon amant ... Tous fes crimes
font oubliés ; elle ne le voir plus qu'entouré
des vertus qu'elle admiroit depuis
fi long-temps dans fon eftimable voifin .
Quelques cordiaux raniment encore le
Marquis , qui , en portant les yeux fur
Rozalie , fe refufe à tous les fecours...
Laiffez- moi mourir , difoit- il , avec autant
AVRIL 1766. 67
d'élévation que fes forces le lui pouvoient
permettre. Je n'ai que trop vécu ; j'ai fu
déplaire à la beauté , j'ai méconnu la vertu
même. Ses fanglots l'empêchent de pourfuivre
il fe couvre la face de fes mains
& ne veut plus rien entendre. Rozalie , en
cet inftant , vole à fon lit , lui parle & lui
préfente le médicament que le Chirurgien
le preffoit inutilement de prendre. Au fon
de cette voix chérie , le Marquis fe réveille ;
fes yeux cherchent à fe fixer fur ceux de fon
amante ; il preffe de fes mains tremblantes
celles que lui préfente Rozalie ; il verfe des
larmes amères , & femble retrouver fa vie
dans celles qu'il lui voit répandre ! ...
Chère amante , dit- il , ( en raffemblant
tout ce qui lui reftoit de forces ) ah ! pour
riez- vous encore me pardonner ? .. Vivez ,
mon cher Marquis , lui difoit à la fois
M. de Forbin & fa niéce : vivez , & foyez
plus tranquille , ou vous nous forcerez de
vous quitter. Depuis cet inftant le Marquis
ne refufa plus rien. La préfence de M. de
Forbin , celle de fa niéce & l'efpérance
d'un avenir plus heureux , le remirent fur
pieds beaucoup plutôt qu'on n'eût ofé l'efpérer
; & M. de Forbin , bien plus preffant
encore que lui , détermina enfin fa niéce
à remplir les voeux d'un amant qui de68
MERCURE DE FRANCE.
vint le plus aimable & le plus tendre des
époux.
On ne doit cependant point oublier que
le bleffé , qu'on avoit amené au château
avec le Marquis , étoit ce même Antoine
dont les perfidies font connues ; & que ce
malheureux , après s'être échappé de chez
M. de Forbin , s'eft retiré dans un cloître ,
où il a fait une vraie pénitence de fes forfaits
.
M. de Forbin a continué de vivre avec
les nouveaux époux , qui n'ont jamais
ceffé de le regarder comme leur père. Il s'eft
infenfiblement accoutumé à la vie de la
province , qui , quoique moins brillante
que celle quel ' on mène à Paris , n'en a
pas moins fes agrémens & fes plaifirs.
Par M. Duc ***..
AVRIL 1766. 69
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
LES
A Saint - Germain , le IS Février 1766.
Les campagnes , Monfieur , à l'exemple
des villes , s'empreffent de rendre au Prince
augufte dont nous pleurerons éternellement
le tribut de devoirs & d'hommaperte
,
la
ges , fi légitimement dû à fa mémoire.
Jaloufes de fe furpaffer dans les triſtes &
dernières preuves qu'elles ont à lui donner
de leurtendre attachement, elles n'oublient
rien pour en rendre l'appareil auffi ſolemnel
que leurs facultés le permettent . J'ai
été prié à une de ces pompes funèbres . Tout
y portoit l'empreinte de la piété la plus
profonde ; tout y caractérifoit le plus parfait
recueillement . Chaque habitant, animé.
par l'exemple de fon paſteur , s'efforça de
feconder fes pieuſes & louables intentions.
S'étant interdit toute efpèce de plaifirs dans
un temps de deuil & de confternation générale
, il fut arrêté d'un commun accord ,
que le fervice ordonné par M. l'Evêque fe
feroit le lundi gras . On l'annonça la veilla ,
9 du mois , par le fon de toutes les cloches ,
qui ne cefsèrent d'en prévenir les fidèles ,
qu'au moment où commença cette lugubre
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
cérémonie . Elle fut exécutée avec une édification
peu commune.
Quarante femmes vêtuës de noir , chacune
un cierge en main , rempliffoient le
milieu de la nef : un pareil nombre d'hommes
, auffi chacun avec un cierge , en garniffoient
les côtés ainfi que le choeur , au
milieu duquel étoit élevé un petit catafalque
orné d'attributs fymboliques , & entouré
de vingt- quatre cierges. Sur le devant
étoient écrits ces vers :
Il fut , tant qu'il vécut , l'objet de notre amour ;
Menacé du trépas , celui de nos alarmes.
Il n'eft plus ! ô douleur ! ô trop funeſte jour !
Un inftant nous condamne à d'éternelles larmes.
Ils renferment le fujet d'un difcours pathétique
& touchant que l'Officiant prononça
par forme d'oraifon funèbre . Elle
étoit terminée par cette courte péroraifon :
" Il n'eft donc plus , mes chers frères ,
» ce Prince augufte , digne objet de tout
» notre amour , fujet éternel de nos juftes
» regrets ! Il ne vit plus que dans nos coeurs !
» Il nous eft enlevé à la fleur de fon âge !
Ses rares vertus en avoient dévancé le
» terme. O jour affreux ! ô jour plein d'a-
» mertume ! un inftant détruit nos plus
flatteufes efpérances ; un inftant fait éva-
» nouir notre bonheur. Dies magna , &
AVRIL 1766. 75
» amara valde : Terrible jour qui nous
» ouvre une fource intariffable de larmes !
» Jour fatal qui nous pénètre de la plus
» vive douleur ! Portons la aux pieds des
» autels ; faifons à Dieu le facrifice de
» cette précieufe victime. Il l'appelle à fa
gloire ; qu'il daigne l'en faire jouir dans
» fon éternité bienheureufe » !
"
ود
Dieu tout-puiffant ! fouverain père de
miféricorde ! jettez un regard de pitié fur
ce Royaume éploré ; recevez fes regrets ;
adouciffez-en l'amertume , en confervant
les précieux reftes que vous laiffez pour
notre confolation , Exaucez nos voeux
écoutez nos prières , multipliez les jours
de notre augufte Monarque & de fon
illuftre Famille ! prolongez - en le cours
au-delà de nos espérances ! Ainfi foit- il,
Je fouhaite , Monfieur , que ce détail
puiffe trouver quelque place dans votre
Journal. La publication , je penfe , en eft
due au zèle pieux & vraiment patriotique
des habitans & de leur pafteur , le fieur
Herfent, Deffervant de la Paroiffe de Nezel,
annèxe d'Epone , village près Maules , dans
le Diocèfe de Chartres.
J'ai l'honneur d'être , &c.
T. D. Abonné au Mercure de France.
2 MERCURE DE FRANCE.
LES GRACES.
A Mademoiſelle B ** .
LORSQUE ORSQUE fenfément tu t'amufes
A confidérer tous ces Dieux ,
Dont quelques favoris des Mufes
Ont pris foin de peupler les cieux :
Il en faudroit , dis - tu , réformer quelques claſſes.
Pourquoi , par exemple , trois Grâces ?
Une feule eût fuffi .... D'accord , jeune Cloris ;
Les Poëtes fe font mépris :
Ils ne croyoient pas vraisemblable
Qu'une feule beauté raffemblât tant d'appas.
Mais cette erreur eſt pardonnable ,
Puifqu'ils ne vous connoiffoient pas .
Par M. l'Abbé L. B.
MADRIG AL
AVRIL 1766. 73
MADRIGAL à Madame ***.
JEE vous vis & je vous aimai :
Je vous connus , Madame , & je vous refpectai.
Voilà deux fentimens qui ne s'accordent guère ,
Et que pourtant tous deux j'éprouve à votre afpect .
Qui voulez- vous que je préfère ?
Vos yeux difent l'amour , vos difcours le reſpect .
Que croire la railon va décider l'affaire .
Le refpect dans mon coeur nâquit après l'amour :
La raifon dit que de ce jour ,
Puifqu'il eft le cadet , le reſpect doit ſe taire.
N. B.
ODE fur le changement de règne en DANEMARCK
, le 14 Janvier 1766 *.
L'ASTRE du jour pâlit , & fa foible lumière
Semble annoncer le deuil de la nature entière ;
Le fifflement des vents infpire la terreur ,
Les brouillards s'épaiffiffent ,
Le 13 Janvier , veille de la mort du Roi , qui arriva
la nuit , il faifoit un vent terrible & un brouillard fi épais ,
qu'on s'entrevoyoit à peine dans les rues ; le lendemain ,
jour de la proclamation de CHRETIEN VII , fut un des
plus beaux & des plus fereins de l'hiver.
Vol. II. D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
Et les vagues mugiffent ,
Dans ce jour plein d'horreur.
La Mort fe fait connoître à ces triftes préfages :
Elle defcend fur nous dans un char de nuages .
Un Souverain chéri bientôt ne fera plus .
Le maître du tonnerre ,
Ainfi marque à la terre
Ses décrets abfolus .
Ah le coup eft frappé la Sageſſe Eternelle
Enlève FREDERIC à fa grandeur mortelle !
Mais le calice amer que dans fon dernier jour ,
Le Monarque doit boire ,
Le conduit à la gloire
De l'immortel féjour.
Peuples qu'il gouverna , modérez vos alarmes
L'Eternel eft clément , il veut fécher vos larmes ,
CHRETIEN règne fur vous par l'ordre des deftins !
Banniffez votre peine ,
Son règne vous ramène
Des jours purs & fereins .
Déja le Tout -Puiſſant montre à ce Roi qu'il aime ,
Qu'il veut d'un nouveau luftre orner ſon diadême ;
pare l'horifon des plus vives couleurs ,
Et la brillante aurore ,
Sur les lieux qu'elle dore ,
Paroît femer des fleurs .
AVRIL 1766. 75
Accourez , citoyens un mortel eftimable ,
Du Confeil de vos Rois Miniftre reſpectable
Doit proclamer un Maître à cette nation :
Du trône , appui fidèle ,
Sa voix marque fon zèle ,
Et fon affliction .
J'entends l'air retentir de cent cris d'allégreffes
On fent pour les deux Rois une égale tendreſſe ;
Un double fentiment fait confondre les pleurs
La triftelle & la joie ,
Par une même voie ,
Font parler tous les coeurs.
•
Mais quels font leurs tranſports à l'aſpect de leur
Maître ?
Devenu Souverain , il eft digne de l'être.
Qui ne feroit touché de voir ce jeune Roi ,
Qui tendrement invite
Et de la main excite
A recevoir fa loi?
La candeur fur fon front ſe joint à l'innocence ;
Ses grâces , fa douceur , font aimer fa puiflance ;
Il paroît à fon peuple un aftre radieux ,
Qui lui fervant de guide ,
A fon bonheur préfide ,
Et comble tous fes voeux .
Dij
76
MERCURE
DE FRANCE
.
Prince , en qui les vertus dévancent les années ,
J'ofe te préfager d'heureuſes deſtinées ;
Le Ciel verfa fur toi fes dons les plus brillans,
En avançant en âge ,
Tu fauras faire ufage
De tes rares talens .
Si tu fais vaillamment défendre tes provinces ,
Ou, guerrier fortuné , donner des loix aux Princes ;
Craint de tes ennemis , éclipfant tes rivaux ,
Par les mains de la Gloire ,
Au temple de Mémoire
Vois graver Les travaux.
>
Si , cultivant les arts & l'utile induſtrie ,
Ta Cour peut des talens devenir la patrie ,
Si tu leur fais goûter l'abondance & la paix ;
Des Mufes careffantes ,
Les voix reconnoillantes ,
Chanteront tes bienfaits.
Mais fi , Roi citoyen , politique fublime ,
Protégeant l'innocence & pourfuivant le crime ,
Tu règnes par des loix & par l'humanité ;
Attens le titre auguſte ,
De vraiment GRAND & JUSTE ,
De la postérité.
AVRIL 1766. 17
ÉLOGE de M. DOULCET , Avocat au
Parlement , par M. HOCHEREAU ,
Avocat au Parlement . Cet éloge a été
prononcé au Bailliage du Chapitre de
l'Eglife de Paris , dont M. DOULCET
étoit Bailli. M. CELLIER , célèbre Avocant
Confultant , ayant fuccédé à M.
DOULCET dans cette place , M. Ho-
CHEREAU , chargé de la première cauſe
qui fe plaidoit au moment de l'inftallation
, a commencé ainfi fon plaidoyer.
CELUI ELUI que je défends toucheroit fans
doute au moment heureux de rentrer dans
l'héritage de fes pères , fi les portes de ce
temple où il invoquoit la protection de
la Juſtice, ne s'étoient fermées tout- à- coup,
La douleur des Magiftrats , les regrets
du public , les larmes & la défolation du
barreau , ont annoncé dans un même moment
la perte fubite du Jurifconfulte vertueux
qui préfidoit à cette audience . C'eſt
dans ce lieu , tant de fois témoin de la fageffe
& de l'intégrité de fes jugemens ,
que nos coeurs devroient donner à fa mé-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
moire les témoignages les plus éclatans de
refpect & de reconnoiffance : mais quel
hommage pourroient lui offrir mes foibles
talens ? Des voix plus fortes & plus dignes
de lui , ont déja fait retentir fon éloge fous
les voûtes facrées des premiers temples de
la juftice , qui retentirent fi fouvent de fa
voix. Déja fon nom a été placé auprès de
ces noms chers au barreau , que les talens
ont confacrés à l'immortalité ! Eh , que
puis-je faire , Meffieurs ? arrofer de mes
larmes les fleurs femées fur fon tombeau.
Les Magiftrats trouvoient en lui le favant
le plus profond , le dialecticien leplus
fûr, & toujours l'ami de la vérité .
Par la force & la jufteffe de fes raiſonnemens
, il les conduifoit de conféquences.
en conféquences au but de la loi , & leur
en faifoit faifir le véritable efprit. Dans le
détail même de ces difcuffions domeftiques
, qui exigent fi fouvent de l'Orateur
la peinture des déréglemens du coeur , il
confervoit le langage de la modération &
de la fageffe. Fout fe purifioit dans fa
bouche , & l'intérêt qu'il défendoit n'en
perdoit rien de fa force. Miniftre intègre.
de la Juftice , il ne portoit rien fur fes
autels qui ne fût digne de lui être préfenté .
Le public fe fouviendra long-temps des
fecours qu'il en a reçus. Les grands talens.
AVRIL 1766. 79
fe croient naturellement réfervés pour les
grands objets. Le Sage que nous pleurons
favoit que la chaumière du pauvre & le
champ du laboureur ne leur font pas moins
précieux , que pour le riche & le puiffant fes
palais fomptueux & fes vaftes domaines.
Il favoit qu'ils font tous également enfans
de l'Etat , dès qu'ils font citoyens ; qu'ils
font frères dès qu'ils font hommes . Le
plus malheureux , le plus opprimé avoit
les premiers droits à fon zèle.
Mais quelle perte pour le barreau !
Quel exemple nous avions au milieu de
nous ! Quelles reffources ! On diroit que
Quintilien , ce grand maître de l'éloquence
, l'avoit eu pour modèle , lorfqu'il
traçoit les devoirs de l'homme deſtiné au
barreau. Oratorem autem inflituimus illum
perfectum , qui effe nifi vir bonus nonpoteft ;
ideoque non dicendi modo eximiam in eo
facultatem , fed omnes animi virtutes exigimus.
*
Sa philofophie religieufe n'étoit point
l'effet du fyftême : toute fa conduite nous
retraçoit , dans ce fiècle de luxe & de frivolité
, des moeurs antiques & une fimplicité
touchante . L'honnêteté , la probité ,
la candeur faifoient pour ainfi dire le fond
* Quint. inft. orat . pram. lib . 1 , parag. 2 .
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fon âme. La plupart de ceux qui m'entendent
, ont eté témoins de cette affabilité
qu'il confervoit fous le poids des affaires
; de fa déférence pour fes égaux , dans
la carrière du barreau ; de fan empreffement
à aider , à foutenir les talens naiffans
; de fa modeftie fur-tout , cette qualité
qui fe trouve fi rarement unie aux
grands talens , & dont ils reçoivent cependant
tant d'éclat. On l'eût caractérifé par
ce feul mot , qui rappelloit en même temps
l'idée de fes vertus & de fes lumières ,
l'homme modefte .
Eft- il étonnant que tant de qualités infpiraffent
l'eftime , le refpect & la confiance
, à ceux même contre lefquels it
exerçoit fes talens avec le plus d'avantage ?
J'aurois dû m'attacher peut-être à préfenter
ici cet homme célèbre comme Juge ,
plutôt que comme Jurifconfulte & comme
Orateur ; mais celui qui connoiffoitfi profondément
les loix , qui joignoit à un
efprit fi droit une âme fi pure , qui préparoit
fi fouvent & avec tant de fuccès les
oracles de la Juftice , n'étoit-il pas digne
de les prononcer ?
Ce Tribunal a trouvé dans l'heureux
choix de celui qui le remplace , fes lumières
, fes talens , fes vertus .
AVRIL 1766. 81
IN mortem Sereniffimi DELPHINI.
INDUE funereas , moeærens ô Gallia , veſtes ;
Et tege vitrices nigro velamine lauros ;
Quodque modò noftris refonabat cantibus aër
Nunc excelfa ferat noftros ad fidera planetus.
Regnat ubique gravis dolor. Horrida noftrum
Triftitia invafit populum , caligine latos
Obfcurans foles , in queftus gaudia vertens.
Lugubri liceat. circumdare fronde fepulchrum ,
Fletibus & patria proprios adjungere fletus ,
Et fic , fi qua poteft , meritum lenire dolorem .
Occidis , heu ! Princeps , noftra fpes altera gentis ,
Nofter amor, LODOIX alter, noftrumque levamen!
Nempè piis feras nunc prabes queftibus aures ,
Omnipotens , caraque piget fuccurrere plebi !
En tua gens confoffa jacet nunc vulnere eodem ,
Nec folùm noftro vivit fub pecore luctus ,
Lumina mafta feram quocumque , nihil nifi gallica
cerno
Pectora : DELPHINUS toto dominatur in orbe,
Et cuntos una populos virtute fubegit.
Mors at regali non parcit pallida proli ,
Quin , & facrilegam Reges extollere in ipfos
Impia non dubitat falcem , folioque minatur.
D v
82
MERCURE DE FRANCE..
Scilicet incaffum gaudebit Gallia tanto
Principe , fecurifque fuos celebrabat amores
Cantibus. Heu ! demens , quæ non cernebat
amores
Rapturam mortem , ftrictâ jam falce verendam.
Quantùm , Relligio ! quantumue, ô Gallia ,perdis !
Heu ! pietas , heu rara fides , morefque benigni !
Spreviffet non hic inopum gemitufque , precefque..
Tetra ut fub dulci latitantia melle venena
Fugiffet vanas laudes , terramque quietus
Virtutum implefet famâ , non fanguine fufo..
Non claros inter lethalia bella triomphos
Quafiffet. Longa populos in pace beaffet .
Dilecti foboles patris non degener ille ,
Non lauros , fed paciferam coluiffet olivam.
Hoe ergo in tumulo reciderunt gaudia tanta !
Ergo improvifam DELPHINI Gallia mortem
Spefque fuas , favo delufas funere vidit !
Maturum cælo juvenem meliora manebant
Imperia ! Ah ! luctus tandem intermitte paternos ,-
Optime Rex ! meritoque caput marore gravatum:
Attolle. Ex alto , gentem , fua gaudia , coelo
Propitio cernit DELPHINUS lumine ; Gallos
Ille reget tecum placidus , iramque Tonantis
Avertet ; natifque fuum diadema relinquet ,
Wirtutefque dabit proprias , melioraque fata..
91
Par M. FUMERON DE VERRIERES
âgé de quinze ans , Penfionnaire..
AVRIL 1766.. 83
LE mot de la premièreEnigme du premier
volume du Mercure d'Avril eft l'almanach
de cabinet. Celui de la feconde eft la faim .
Celui du premier Logogryphe eft trébuchet,
dans lequel on trouve les quarante - trois
mots fuivans : cube ou quarré , Tréve , créte ,
Hébé , ver- à -foie , ver de terre , été , bêche ,
tête , hûre , Eve , but , buche , chère ( nourriture
) , thé , chevet , bête , Turc , heure ,
ut , ré , ruche , hutte ( cabane ) , brêche ,
cure ( guérifon ) , cure ( bénéfice ) , rue ,
butte ( lieu élevé ) , Théré , chèvre , tube
ou tuyau , he !, être ( exiftence ) , être
( verbe ) , te huée , bec , beure , bée ,
écu , Créte ( ifle ) , rêve , tuë. Et celui du
fecond eft danger , dans lequel on trouve
Ange , nage , rage , âne , an , rang , gare ,
rade , âge & Gand..
و و
ENIGMES.
A M. L......
C'érorr pouffer trop loin mainte plaiſanterie *; 'ÉTOIT
Que votre efprit fécond fut fi bien combiner ;
* Allusion au mot du premier Logogryphe du fecond
volume du Mercure de Janvier.
.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Car, fans le prompt fecours d'une Muſe ** chérie ,
Je chercherois peut- être encor à deviner .
Mais vous , qui de moi même avez fu faire uſage
Pour tourmenter ainfi mon efprit curieux ;
Sans faire attention à mon foible langage ,
Voyez à découvrir mon nom mystérieux.
Je fuis un papillon qui d'une aile légère
Vole en un même inſtant ſur cent objets divers ;
Qui joue avec Philis , folâtre avec Glicère ;
Qui plaît toujours aux champs , encor plus dans
vos vers
Ennemi déclaré de tout air de triſteſſe ,
Je fuis loin de ces lieux où n'eft point la gaîté ;
Par mes jeux innocens j'amufe & je carreffe ,
Et par- tout où je ſuis règne la liberté.
Tantôr c'eſt une main que je prends à Thémire ,
Ou bien un doux baifer que je donne à Cloris ;
Tantôt c'eſt une fleur que je jette à Zelmire ;
Hébé court , la ramaſſe & la jette à Doris .
Souvent avec Babet je fais d'intelligence
Pour furprendre Colin caché dans un détour ;
Et , par un de mes traits qui marque l'innocence ,
Colin fuit , & bientôt la furprend à ſon tour,
** Madame M.......
AVRIL 1766. 8.
Quelquefois , folâtrant fur les bords d'Hypocrène
,
On me voit effayer quelque tendre chanfon ;
Et c'eft-là que je joins , pour plaire à Célimène ,
Les accords de ma lyre au luth d'Anacréon ?
Si ce n'eft point affez , pour voir qui je puis
être ,
Et de favoir mon nom que quelqu'un foit jaloux' ;
'Aifément , cher L ...... on pourroit me connoître ,
Si l'on fait joliment me fervir comme vous.
Par M. FABRE , le 27 Janvier 1766.
SOLT
AUTRE.
OIT par-devant , foit par-derrière ,
Je ne produis qu'un même mor ;
Et , quoique je ne fois qu'un être imaginaire ,
Je mets l'hymen en fuite & rends l'amant capot.
ENVOI de laprécédente Enigme , qui avoit
été demandée par Mlle DE V.....
LA voilà , jeune Eglé , cette Enigme maudite ,
Ce prix trop familier de mon amour falot.
▲ vos genoux , pourtant , je revole bien vîte ,
Si vous me promettez d'en oublier le mot.
Par M. FORESTIER , Avocat au Parlement.
86 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPHE S.
CING
IN Q pieds forment mon tout ; mais à cette
notice ,
Qui n'eft qu'un terme général ,
Peut-on connoître ma malice
Si je ne me dépeins fous un trait moins banal ?
Semblable au médifant j'empoifonne & je pique ,
On me fuit comme on fait cet homme dangereux ;
En rampant ici bas avec ceux de ma clique ,
J'imite du flatteur les replis tortueux ;
Ma tête eft pour le jeu , ma queue
l'ouvrage ;
eft pour
Là je fuis fort léger , ici je fuis pelant ;
Ainfi je fuis utile & je fuis amuſant ,
Mais je déplais toujours fi l'on ne me partage .
Par le Chantre de Laval.-
DE
AUTRE.
E mes emplois ici , fans trop vanter les droits ,
Depuis long-temps je fais mon féjour ordinaire
Auprès des Potentats , dans les palais des Rois :
Mon rang eft éminent ; on trouve même en moi
Le figne diftinctif d'un grade militaire ;
Au théâtre fanglant des enfans de la guerre
Ma fureur porte au loin & la mort & l'effroi ;
AVRIL 1766..
87
De mon nom divifé la première partie ,
Pour les divers traités des befoins de la vie ,
Offre un abri ; le refte , un léger aliment
Qu'on joint à maint gibier qui , dans ma compagnie
,
Près d'un foyer actif devient plus fucculent.
Par M. F.... d'Amiens.
LES REPROCHES INDISCRETS.
UN
ROMANCE.
N jour de printemps Colinette
Avec fon frère Colinet ,
Pour une gentille fleurette
Qu'il lui refufoit , diſputait .
Je l'aurai , difoit Colinette ;
Je l'aurai , difoit Colinet.
A parfumer le fein d'Annette ,
Lui , tendrement la deftinait ;
Elle , à décorer la houlette
Du jeune berger qu'elle aimait .
Je l'aurai , difoit Colinette ;
Je l'aurai , difoit Colinet.
Colinet , d'une main avide ,,
En s'applaudiffant la tenait ;
Colinette , d'un oeil humide ,,
$8 MERCURE DE FRANCE.
En foupirant la regardait :
Le tendre intérêt qui la guide
La fait fondre far Colinet.
Le dépit la rend plus légère ,
Elle l'attaque en vrai lutin ;
Mais fes efforts rendent fon frère
Plus infléxible & plus mutin ;
Il la repouffe , & la Bergère
Sur le gafon tombe foudain.
Sa chûte augmente fa colère ;
Elle fe relève en fureur :
« Méchant , puifqu'elle t'eft fi chère ,
» Garde , dit- elle , cette fleur :
» Va , ce foir j'inftruirai mon père....
» Il t'en coûtera ton bonheur.
כ כ
Quand tu vois d'une tendre herbette
» Reverdir quelque champ nouveau ;
» Tu cours en avertir Annette ,
د ر
Tu conduis ailleurs ton troupeau ;
Qui , par cette raiſon ſecrette ,
» Eft le plus maigre du hameau.
» Quand le loup paroît dans la plaine ,
» Vîte tu lui mènes tes chiens ;
» De tes moutons , fans être en peine
» Tu fais tout pour fauver les fiens ,
» Et tu laiffes chaque femaine
» Dévorer les plus beaux des tiens..
"'
AVRIL 1766. 89
Il faura plus ... je fai le refte :
>> Sa fureur fuivra mes defirs .
» Porte à celle que je détefte ,
>> Porte ta fleur & tes foupirs :
» Donne- lui ce fignal funeſte
» De la fin de tous vos plaifirs >>.
Il aimait , il craignoit fon père :
Il parut d'abord interdit ;
Mais il favoit certain mystère ;
A Colinette il répondit :
« Avec Daphnis fur la fougère
» Certain jour... » . La belle rougit.
Elle baiffe l'oeil en filence ,
La crainte appaife fa fureur.
Il faifit l'inftant , il s'avance :
Embraffe- moi , dit- il , ma foeur ;
Et dans ce moment la prudence
L'engage à lui céder la fleur.
Elle fourit ; mais inquiette ,
Dans les mains elle la remet .
Tour à tour on fe la rejette ;
On veut s'allurer du tacet.
Tu l'auras , difoit Colinette ;
Tu l'auras , difoit Colinet.
Ainfi la paix fe trouva faite ,
Chacun fe promit le fecret.
90
MERCURE DE FRANCE.
Si l'un d'eux cueille une fleurette ,
Voilà depuis ce qu'il en fait :
Colinet l'offre à Colinette ,
Et Colinette à Colinet.
Par M. DE LA BOEssiere , Maître
d'Armes des Académies du Roi.
AVRIL 1766.
و د
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
و
LETTRE de M. LINGUET , Avocat au
Parlement auteur de l'Hiftoire des
Révolutions de l'Empire Romain , à
M. DE LA PLACE.
Si tous les Journaliſtes , Monfieur , vous
prenoient pour modèle , les Journaux deviendroient
fans contredit un bien pour la
littérature . Ils feroient fincères fans aiils
diroient la vérité avec politeffe ; greur ;
ils donneroient fans pédantifine des avis
utiles ; ils fe fouviendroient fur - tout qu'ils
ne font que les rapporteurs d'un procès ,
dont le public eft le feul juge . Ils ne fe
hafarderoient pas à en falfifier les pièces ;
ils ne les altéreroient pas avec réflexion ,
ou par négligence ; ils ne fubftitueroient
pas aux faits qu'elles contiennent , des faits
tout oppofés. Mais , par malheur , les trois
quarts des Journaliſtes ne vous reffemblent
pas. Ils font tout le contraire de ce qu'ils
92 MERCURE DE FRANCE,
la
feroient , s'ils vous imitoient. Par conféquent
les Journaux font un mal pour
littérature & pour les Littérateurs.
C'eſt une choſe bien fingulière & bien
révoltante , que la légèreté avec laquelle
ces Meffieurs prononcent un jugement décifif
fur un livre qu'ils n'ont pas lu . Ils
compromettent en trois lignes le nom d'un
écrivain , avec une aifance , une facilité
vraiment admirables. Ils apprécient defpotiquement
de deux mots une production
férieufe & longue , dont ils ne connoiffent
que le titre. Et ce qu'il y a de plus
étonnant , c'eft que le public eft fouvent
la duppe de ce ton tranchant , qui devroit
exciter fon indignation . Non-feulement
il leur pardonne d'ufurper fes droits : nonfeulement
il fouffre qu'ils le réduiſent à
n'être que le témoin des arrêts qu'il a feul
le pouvoir de rendre , & qu'ils lui difent
ce qu'il doit penfer d'un ouvrage , au lieu .
de le lui demander ; mais encore il ne
fauroit fe réfoudre à croire qu'ils puiffent
prévariquer dans l'exercice de ces droits
qui ne leur appartiennent pas. Il regarde
les proteftations de l'Auteur , injuftement
maltraité par eux , comme un artifice de
F'amour propre ; & les plaintes lui paroiffent
toujours fufpectes , plutôt que le jugement
qui les fait naître.
AVRIL 1766. 93
Cependant elles ne font que trop fouvent
bien fondées. Je puis en citer un
exemple où je me trouve intéreffé pour
quelque chofe . Le Journaliſte Encyclopédique
a jugé à propos d'inférer dans fa
feuille l'annonce de mon hiſtoire des
Révolutions de l'Empire Romain : il en a
copié le titre fort exactement; & pour le
fonds , voici la courte analyſe qu'il en a
faite.
Une critique amère de l'éloquent Vertot ,
( dit-il ) des éloges proftitués aux Nérons ,
aux Caligula, dela chaleur , unftyle hardi ,
mordant , voilà les principaux traits qui
caractérisent cet ouvrage , dont nous rendrons
compte.
Affurément s'il fe trouve que je n'ai dit
que du bien de M. l'Abbé Vertot ; fi je
puis démontrer que je n'ai parlé de lui
qu'avec éloge , avec refpect ; s'il n'y a pas
un feul paflage dans tout mon livre qui
ne refpire l'horreur de la tyrannie ; fi dans
le peu que j'ai eu occafion de dire de Caligula
, ou de Néron , je les ai repréſentés
comme les fléaux de leurs contemporains
, & la honte de la nature humaine.
dans tous les temps ; fi j'ai peint leurs fo- -
lies ou leurs fureurs avec plus de force
peut-être que ne l'a fait encore aucun de
ines prédéceffeurs ; fi enfin dans mes deux
94 MERCURE DE FRANCE.
volumes il n'y a pas un mot qui ne tende
à exciter la haine contre ces malheureux
Princes ou leurs pareils , & l'admiration
pour l'Abbé de Vertot , quand j'en
ai parlé il eft plus que probable que le
Journaliſte ne les a pas lus , lui qui m'accufe
en propres termes d'avoir loué ce que
je blâme , & blâmé ce que je loue. Or ,
Monfieur, j'en fais juges le Public & vous.
Voici comment je traite , foit l'Abbé de
Vertot , foit les deux Empereurs Romains.
Je ne parle du premier que dans le difcours
placé à la tête de l'hiftoire ; après
avoir rendu compte à l'ami à qui je l'adreffe
, des motifs qui m'ont engagé à
donner à l'ouvrage la forme qu'il a , je
lui dis , p. 9 : « Pour affermir ma marche
» dans ce paffage dangereux , dis- je à l'a-
» mi à qui je m'adreffe , je me fuis mis
» à la fuite de l'Abbé de Vertot , de même
» qu'un enfant fe cache derrière fon père ,
» à la vue d'un objet qui l'effraye . L'hif-
» toire des révolutions de la république
» romaine eft inconteftablement un chef-
» d'oeuvre. C'est une des productions de no-
» tre langue qui en a le plus répandu la
» gloire . On regrette feulement que fon
» auteur fe foit arrêté en quelque forte au
» milieu de fa carrière . On eft fâché de
"
AVRIL 1766. 95
lui voir finir fon livre à l'anéantiſſement
» de la république , & le terminer par l'éloge
d'un ufurpateur.
"3
» Il a fçu renfermer en trois volumes
» la grandeur de Rome. On voudroit
» qu'il n'en eût pas employé fept à déve-
39
»
و د
"D
lopper la petiteffe de Malthe. On aime-
» roit mieux avoir de fa main l'hiftoire.
des Empereurs que celle des Grands-
» Maîtres. On defireroit qu'après avoir
» fuivi dans la Capitale du monde , l'éta-
» bliffement & la deftruction de la liberté,
» il y eût auffi fait voir les gradations de
» la fervitude , & qu'au fpectacle magnifi
que , mais peu utile , d'un peuple fier ,
jaloux de fon indépendance , & toujours
porté à en abufer , il eût fait fuccéder
» le fpectacle plus inftructif & plus atten-
» driffant de ce même peuple accablé par
» le defpotifine , & flétri par l'esclavage.
" Cette partie de l'hiftoire Romaine ,
dédaignée ou négligée par l'Abbé de
» Vertot , eft celle que j'entreprends de
» traiter. Mon ouvrage va commencer à
completter le fien. Ön ne fe méprendra
» pas , je le fais , au mérite des deux mor-
» ceaux , que je voudrois en quelque forte
incorporer. On regardera cette histoire ,
» ainfi achevée , comme une ftatue finie
par un élève , mais dont Phidias ou Pi-
ور
"
ود
"
29
96 MERCURE DE FRANCE.
*
"
و ر
"
galle auroient fait la tête . Je ne me plaindrai
point de ce jugement , mon cher
ami ; j'y applaudirai moi-même parce
qu'il fera équitable , & qu'en me don-
» nant pour le continuateur de l'Abbé de
» Vertot , je ne me flatte pas d'être fon
» émule ».
39
29
و د
Voilà , Monfieur , ce qu'il plaît au
Journaliſte Encyclopédique , d'appeller une
cenfure amère. Cet homme affurément eft
difficile aux éloges ; quel nom donneroitil
donc aux jugemens que portent de fon
propre journal , ceux qui ont la complaifance
de le lire ? Car enfin il eſt aſſez probable
que tout le monde n'en penfe pas
autant de bien , que j'en ai dit de l'Abbé
de Vertot.
Pour Caligula , voici le jugement que
j'en porte dans le corps de l'hiftoire , tom,
1 , p. 181 & fuivantes.
ور
« On avoit cru tout gagner à la mort
» de Tibère , on fut bientôt forcé de le re-
» gretter. Sa tyrannie avoit été fombre ,
artificieufe , impitoyable ; celle de Caligula
, fut auffi cruelle : mais on peut
» attribuer fes crimes à l'égarement d'efprit
, plus qu'à la perverfité du coeur.
» L'hiftoire le repréfente comme un fou
›› couronné , qui fe trouvant dans les
» mains une arme terrible , la fouveraine
99
و د
puiffance ,
AVRIL 1766 .
97
23
"
ور
puiffance , en fit , comme il étoit naturel
, un bien funefte ufage .
» Parmi nous un Roi qui donneroit
des preuves de démence auffi fortes , ne
feroit pas long- temps obéi . On cacheroit
» bientôt dans l'obſcurité un accident hu-
» miliant pour la couronne & dangereux
pour les fujers. Les corps établis par les
loix , pour veiller à l'honneur de l'un
» & à la tranquillité des autres , trouveroient
bientôt le moyen de les concilier
» fans violence.
ور
"
ر و
و د
ور
On n'avoit pas cetre reffource à Ro-
» me , ainfi que je l'ai déja dit. La folie &
la fureur du maître n'étoient pas des rai-
» fons pour l'exclure , ou pour fufpendre
fon pouvoir , parce qu'il n'y avoit per-
,, fonne en droit de décider à quel point
» cette folie , cette fureur pouvoient être
tolérables . Cette 'Ville en fit une trifte
expérience fous Caligula .... »
» La cruauté de Tibere avoit été réflé-
» chie. Il cherchoit toujours à lui donner
» une apparence de juftice . C'étoit le Sé-
» nat qu'il choiffoit pour Miniftre de fes
» vengeances. Il y faifoit accufer & juger
» avec appareil les infortunés dont il vou-
» loit la mort. Par cet indigne abus des
» loix , it fe ménagoit le double plaifir de
» perdre ceux qui lui étoient à charge , &
Vol. II. E
98 MERCURE DE FRANCE .
""
و د
» de déshonorer ceux qu'il laiffoit vivre.
Caligula mettoit moins de politique
» dans fa barbarie. Les lenteurs inféparables
, même d'un arrêt injufte , fati-
" guoient fon impétuofité. Il faifoit exé-
» cuter tout d'un coup par des foldats , les
» affaffinats qu'il croyoit utiles ou nécef-
» faires . Peut- être d'ailleurs le mépris qu'il
» avoit pour les Sénateurs , l'empêchoit- il
» de paroître s'abaiffer jufqu'à fe mettre
» en quelque forte dans leur dépendance. Il
» les dédaignoit trop pour en faire ſes
» bourreaux.
Affez d'écrivains ont confervé le
trifte détail de fes crimes , & la patience
» de Rome à les fouffrir en a groffi la
lifte ور
"".
Certainement fi c'eft là de l'encens proftitué
à Caligula , ce n'eft pas du plus flatteur
, je m'en rapporte au Journaliſte luimême
; celui que je donne à Néron , eft
à peu près du même goût ; voici fon portrait
, p. 233 , 241 & fuivantes.
»
« La fixième année de fon règne , il
fit affaffiner fa mère , fous les yeux de
» fon Précepteur & de fon Gouverneur
» devenus fes premiers Miniftres , & qui ,
» s'ils n'aidèrent pas à commettre le parricide
, font au moins bien convaincus de
» l'avoir approuvé. Elle reçut ainfi la jufte
و ر
و د
AVRIL 1766. ་ ཉཉ་
"
punition de fes crimes. Mais il femble
que le droit de punir n'appartenoit pas
» à celui qui en avoit recueilli le fruit.
» Néron s'étoit effayé , avant que de
» commettre celui - ci cependant il ne
fut point à l'abri des remords , quand
il en apprit le fuccès. La nature fi cruel-
» lement outragée réclamoit avec force.
Il rougiffoit pour la première fois . Il
trembloit de reparoître à Rome . Aux
» horreurs dont cette Ville étoit pleine ,
» il en manquoit encore une : c'étoit de
voir les Romains juftifier le parricide ,
" & remercier les Dieux d'avoir donné à
leur Prince la force de le commettre.
»
"
"}
C'est ce qui arriva. Les Officiers des
troupes , avec Burrhus à leur tête , vin-
» rent baifer la main du meurtrier. Sénéque
, dans une longue lettre au Sénat
» fit l'aveu & l'apologie du meurtre. Cette
» compagnie , dès qu'elle l'eut reçue , or-
» donna des fêtes pour un fi heureux évé-
39
>
nement. On courut dans les temples.
" On couvrit les autels d'offrandes. On
ofa préfenter au Ciel l'encens d'un fi
abominable facrifice. ود
» Néron lui- même fe rendoit juftice.Il fe
» fentoit indigne de rentrer dans la Ville ,
après l'avoir fi horriblement fouillée . Il
59
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
ود
effayoit d'aller loin des murs cacher fon
» trouble & fa honte. Il fut prié en céré–
» monie de ne pas priver Rome plus long-
» temps de fa préfence. On lui répétoit
à chaque inftant que le nom d'Agrippine
étoit en horreur , que fa mort avoit
fait plaifir au peuple , qu'il pouvoit fe
préfenter hardiment , & fe fier à l'atta-
» chement refpectueux qu'on avoit pour
"
"
و ر
» lui.
ود
ود »Ilrevint.IlmontaauCapitole,au
» milien des acclamations de la multi-
» tude . Il offrit des facrifices, Alors , voyant
» les Dieux fe taire & les hommes ap- .
plaudir , il conclut qu'il n'avoit rien à
» craindre des uns , & qu'il pouvoit tout
hafarder avec les autres. Il fe livra donc
fans réserve à tous fes penchans.....
>>
ود
93
ود
ور
"
و ر
› Cependant Néron, baigné dans le fang,
» n'en étoit pas plus heureux. La Provi-
« dence n'a pas voulu qu'on pût com-
» mettre de grands crimes fans de grands
» remords. C'eft le premier , châtiment
qu'elle fait fubir aux hommes trop puiffans
, que les loix ne fauroient punir.
L'indigne baffeffe des Romains pouvoit
bien démentir aux yeux de leur oppreffeur
, le cri de fa confcience , mais non.
» pas l'étouffer dans fon coeur. Pour fe,
د ر
""
و د
و د
AVRIL 1766 . 101
s diftraire au moins , il cherchoit à noyer
» dans la débauche le fouvenir de fa
» cruauté .
13
""
» Ce miférable , devenu en tout fenis
l'opprobre du genre humain , las du
plaifir & du crime dont il avoit épuifé
les reffources , cherchoit de nouveaux
plaifirs dans des crimes nouveaux . Il
imagina de fe marier publiquement
» avec un des complices de fes débauches ,
& de jouer dans cette infâme cérémonie
» le rôle de femme. Les noces fe célébré-
» rent avec appareil. Rien ne fut oublié
» de ce qui pouvoit dégrader & le Prince
qui s'en amufoit & le peuple qui le
» fouffroit....
ود
la
» A ces divertiſſemens , qui outrageoient
nature , Néron en joignoit d'autres qui
so n'outrageoient que fon rang.
"
...
» On a peine à croire jufqu'où il portoit
» l'oubli de fa dignité & la fureur pour
» des petiteffes qui l'aviliffoient. On feroit
» inême tenté de prendre pour des fables
» ce qu'on en rapporre , fi les confrairies
» de Henri III , fi fes débauches hypo-
» crites & fes fuperftitions voluptueufes
» n'étoient précisément du même genre
que les minuties dont s'occupoient l'Em-
"pereur Romain.
Il avoit la voix fourde & peu flexi-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
و د
» ble cependant il ne croyoit pas que
perfonne pût chanter avec plus de goût
» & d'agrément. Il difputoit le prix dans
» les jeux publics contre les muficiens les
plus habiles. On peut croire que dans
cette efpèce de concours les juges étoient
» bientôt décidés , & que les prétendans
» étoient trop difcrets pour développer
tous leurs talens contre un pareil rival ... ».
Il eft vrai que j'ai cru trouver dans l'hiftoire
moderne des exemples prefque auffi
déplorables de corruption & d'atrocités .
J'ai fait obferver qu'Alexandre VI ,
Henri VIII , Catherine de Médicis , avoient
fait prefqu'autant de mal que Néron. J'ai
avancé que fi les fureurs de celui- ci étoient
devenues plus célèbres , plus frappantes ,
c'eft peut-être parce qu'elles ont eu Rome
pour théâtre , & Tacite pour hiſtorien .
Mais enfin prouver que Néron n'a pas été
le feul fcélérat de fon eſpèce , eſt- ce lui
proftituer des éloges ? Nommer une laidefemme
& prétendre qu'il y en a d'autres
prefqu'auffi hideufes , ce n'eft pas vanter
les charmes de la première. Soutenir que
le Journal Encyclopédique eft auffi peu
exact , auffi injufte que telle ou telle
autre feuille périodique , c'eft dire la vérité
fans doute , mais ce n'eft pas louer le
Journal Encyclopédique..
AVRIL 1766. 103
De tout ce qui précéde , il réfulte bien
clairement que fon auteur n'a pas lu un
livre qu'il condamne. Je ne m'en plains
point. Je fais , comme je l'ai dit , que c'eſt le
droit prefque de tous les périodiftes . Vous
êtes peut-être le feul , Monfieur, qui jugiez
avec connoiffance de caufe & qui puifiez
vos arrêts ailleurs que dans votre imagination.
Je ne fonge donc pas à contefter aut
Journaliſte de Bouillon le privilége de fes
confrères ; mais ces Meffieurs ont foin ,
pour rendre compte d'un livre , de parcourir
au moins les fommaires des chapitres.
Si mon Cenfeur avoit bien voulu prendre
fur lui cette petite fatigue , il auroit
vu le fujet du chapitre v , ainfi annoncé à
la page 241 du premier volume des R.
de L. E. R.
Néron alfaffine fa mère. Baffeffe abominable
des Romains & du philofophe Senèque
en cette occafion . Voluptés infâmes & petiteffes
de ce Prince.
Ce petit argument lui auroit fait foupconner
qu'il n'étoit pas tout- à-fait queftion
d'éloges dans le chapitre qui le fuit ;
il fe feroit épargné le défagrément d'être
convaincu où d'avoir prononcé fon jugement
avec une légéreté inexcufable , ou
d'avoir cherché à calomnier un homme
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
qui ne le connoît pas , & qui ne méritoit
point de fa part une femblable injuftice .
Il est vrai qu'au fond on ne fauroit
faire un crime à cet Auteur de ne pas fe
connoître en critiques ou en louanges. Jérôme
Carré , dans la dédicace de l'Ecoffoife
, s'avifa , il y a quelques années , de
dire aux Parifiens fort férieufement, comme
on fait , qu'il regardoit le Journal Encyclopédique
comme le premier des cent
foixante & treize Journaux qui paroiffent
tous les mois en Europe. Peu de temps
après , ce premier Journal releva avec emphafe
le paffage de Jérôme Carré. Il s'en
prévalut , comme auroit pu faire Socrate
de l'Oracle qui le déclaroit le plus fage des
Grecs. Il s'attribua modeftement & fans
façon la primauté qui lui appartenoit à un
titre fi inconteſtable .
:
A cet égard, perfonne n'a de reproche à
lui faire il eft fort permis à un homme
qu'on égratigne de croire qu'on le chatouille.
Un Nègre de Saint- Domingue eft
tout-à-fait le maître de fe perfuader qu'on
le careffe, quand on lui applique des coups
de fouet : mais enfin ce n'eft pas tout que
d'être loué par Jérôme Carré , il faut encore
fe montrer équitable & poli envers les
autres Ecrivains. De ce que le brave traducteur
de M. Hume a nommé honorableAVRIL
1766. 105
ment la compilation encyclopédique &
périodique , qu'il ne s'amufe probablement
pas à lire dans fa retraite , il ne s'enfuit
pas que moi j'aie cherché à décrier l'Auteur
des Révolutions de la République.
Je le refpecte comme mon maître. Je
l'honore comme un excellent modèle . Je
ne l'ai point imité , j'en conviens ; ce n'eſt
pas que je ne trouve fa manière admirable ,
mais ce n'eft pas la mienne. J'ai cru qu'il
valoit mieux être original médiocre que
mauvaiſe copie. Je n'ai point écrit comme
l'Abbé de Vertot ; mais je n'en ai point dit
de mal. Ma façon de m'exprimer fur fon
compte n'a pas plus de rapport à une cenfure
amère que le trait de Jérôme Carré
fur le Journal Encyclopédique ne reffemble
à un éloge.
S'il y avoit des Tribunaux à qui un
Ecrivain ainfi outragé fans motif par un
faifeur de feuilles pût avoir recours , je
ferois en droit d'y pourfuivre une réparation
authentique ; mais les querelles litté
raires ne font guères fufceptibles d'une
inftruction fi grave. La meilleure vengeance
que puiffe prendre l'offenfé , c'eſt
de prouver clairement qu'il n'a pas tort ;
je m'en tiendrai -là très - volontiers , & je
me tiendrai pour fatisfait fi vous avez ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur, la complaifance de publier cette
lettre , où je démontre que mon Cen ſeur
n'a pas raiſon.
J'ai l'honneur d'être , &c..
LINGUET..
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au fujer:
du roman intitulé Mifs HONORA.
MON intention , Monfieur , en vous
écrivant cette lettre , n'eft point de revendiquer
l'hiftoire de Mifs Honora. Il eft.
.vrai que dans mes loisirs je m'amufois
l'année dernière , à dicter un ouvrage.
fous ce titre , à un galant homme de mes
amis. Mais auffi voilà toute la part que je
puis me vanter d'avoir à cette hiftoire :
du refte , c'est un bien für lequel 'cet hon--
nête confident s'eft acquis les droits les
plus réels & les plus inconteftables , en
qualité , foit de copifte , foit de vendeur ,
foit d'éditeur du manufcrit. Il s'eft fervi
fur-tout de ce dernier titre avec tant d'avantage
, qu'il me feroit difficile , pour ne
pas dire impoffible. aujourd'hui , de. faire.
AVRIL 1766. 107
valoir les miens ; ainfi loin de me permettre
la moindre réclamation , je me crois en
confcience obligé de défavouer hautement
l'hiftoire de Mifs Honora. Non , Monfieur ,
je ne puis ni ne dois reconnoître mon ouvrage
dans la copie informe & défigurée
qu'on vient d'en publier. Après en avoir de
fi bonne grâce abandonné tout le profit à
F'éditeur , pour d'excellentes raifons à lui
connues ; pourquoi balancerois- je à lui ent
céder toute la gloire , avec le même défintéreffement
? Pourquoi le fecond facrifice
me coûteroit- il plus que le premier?
J'efpère , Monfieur , que vous voudrez
bien faire part au Public de cette déclara
tion , & me croire , & c.
LE FEBVRE DE BEAUVERAY.
A Paris , le 4 Mars 1766.
P. S. Entre plufieurs fautes qui déparent
la copie imprimée , permettez - moi ,
Monfieur , d'en relever deux , d'après lefquelles
il vous fera aifé de juger des autres
. Partie 2 , lettre so , on défigne par
la dernière fyllabe de fon nom Worth , le
célèbre Endworth , Métaphyficien Anglois
, fi connu par fon fyftême intellectuel
, & par fes formes plastiques.
Vers la fin de la même lettre , au fa
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
meux Varron , cet indocile compagnon
de Paul Emile à la journée de Cannes ,
on a fubftitué Varrus , défait par les
Germains dans une bataille fanglante dont
la nouvelle affligea fenfiblement Augufte ,
& lui fit dire en fe frappant la tête contre
le mur , Varrus , rends - moi mes légions.
Voilà , me direz - vous , de quoi fournir
un nouveau chapitre de l'hiftoire des
querelles littéraires. D'accord , ce ne ſeroit
peut-être pas le chapitre le moins intéreffant
& le moins curieux de ce livre
attribué communément à M. Auguftin
Yrail , Prêtre natif du Puy en Velai .
LETTRE à M. DE LA PLACE , à l'occafion
d'un livre intitulé RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES.
J'ai lu , Monfieur , dans le Mercure de
ce mois , l'annonce d'un livre imprimé à
Lyon , fous le titre de Récréations Littéraires
, &c. & la réflexion que vous avez ajoutée
à cet article. Il vous paroît étonnant
qu'un livre plein de perfonnalités foit
muni d'une approbation & dédié à un
homme en place. Vous avez raifon , MonAVRIL
1766. 109
fieur , & j'ai lieu de croire que vous en
feriez encore plus étonné, fi l'un & l'autre
étoient connus de vous . Moi , qui parois
avoir approuvé cet ouvrage , j'en fuis indigné
, & je m'empreffe de publier qu'il
n'eft nullement conforme au manufcrit
que j'avois corrigé. J'ai rendu compte à
M. de Sartine du procédé de l'Editeur &
j'ai détaillé tous fes torts ; l'amitié dont
ce Magiftrat m'honore me fait eſpérer
qu'il voudra bien me juftifier auprès des
perfonnes qui , en lui portant des plaintes
légitimes contre le livre dont eft queftion ,
croiroient pouvoir les diriger contre moi .
J'ai l'honneur d'être , &c.
PULLIGUIEU , Confeiller en la Cour
des Monnoies & Cenfeur Royal.
A Lyon , le 22 Mars 1766 .
A l'Auteur du Mercure , fur les Lettres de
HENRY IV, inférées dans le Mercure de
Janvier ,fecond volume.
EN lifant, Monfieur , le ſecond volume
du Mercure de Janvier , où vous avez
ΙΙΟ MERCURE DE FRANCE.
inféré les Lettres de Henry IV. à Jean
d'Harambure , je me fuis apperçu qu'il
s'eft gliffé deux fautes d'impreffion dans
la note généalogique qui accompagne ces
Lettres , page 8. La note imprimée dit ::
Molina..... cite auffi la Maiſon de
Harambure , nomme el palacio de Aramburu
; il y a dans l'original , qu'il nomme.
On a mis encore plus bas le Comte Dom
de Lope Haro , au lieu du Comte Dom
Lope de Haro.
Ces fautes font bien légères ; mais il y
en a une plus confidérable qui ne vient pas
du fait de l'Imprimeur. En faifant la copie.
légalifée des lettres & de la note , on a
oublié à la fin de celle- ci quelques lignes
qui complettoient l'énumération des defcendans
actuels de Jean d'Harambure . Voici
l'article omis :
Il y a auffi deux frères dans l'état eccléfiaftique
: l'un Abbé de Saint Juft , l'autre
Chanoine de l'Eglife de Poitiers ; & deux.
foeurs , dont l'aînée eft veuve de René-
Antoine de Pierre de Fontenailles , qui
lui a laiffé une fille & deux fils , dont le
cadet eft reçu Chevalier de Malte. Il y
avoit une troifième foeur , morte il y a
quelques années Religieufe à l'Abbaye du
Ronceré à Angers..
AVRIL 1766.
Je vous prie , Monfieur , d'inférer ma
lettre dans un de vos Mercures.
J'ai l'honneur , & c.
D'HARAMBURE , Gouverneur
de la Ville de Poitiers.
A Tours , le 8 Mars 1766.-
LES SENS , POEME.
Nous avons promis dans le dernier
Mercure de donner au public un extrait
du Poëme des Sens de M. de Rozoi. Noustiendrons
notre promeffe avec d'autant
plus de plaifir , qu'une lecture plus réfléchie
de cet ouvrage nous y a fait recon--
noître de nouvelles beautés , & nous a mis
dans le cas d'affurer que plus il eft lu , &.
plus il gagne.
L'Auteur , dans une épître dédicatoire ,
donne le plan de fon ouvrage : il fe plaint
en même temps que la littérature foit tyrannifée
par une foule de prétendus connoiffeurs
, qui feroient moins audacieux
s'ils favoient davantage. L'impartialité qui
forme le caractère de notre ouvrage nousa
fait lire , fans craindre d'y être reconnus ,
112 MERCURE DE FRANCE.
le portrait que l'Auteur y trace de ces
Ariftarques dont les jugemens décèlent
toujours ou le parafite ou le jaloux . Je ne
puis m'empêcher de citer ici la fable qu'il
adreffe à ces fortes de petits tyrans . L'idée
m'en a paru neuve , & la fin ingénieuſe ,
la voici :
BRAVANT Borée , un jeune ormeau
Levoit déja fa tête altière ,
Foible encor ; mais dès le berceau
L'âme de tout Hercule eft fière .
Elèvé bien plus haut que lui ,
Un lierre railloit fon enfance :
Un orme à fa frêle exiftence
De fes rameaux prêtoit l'appui .
•
Le lierre vantoit fa hauteur :
Homme en cela : toujours le plus fot eſt cenfeur ;
Qui , pour monter à quelque place ,
A plus rampé , montrera plus d'audace.
Que de lierres pour un ormeau !
Dans fa vengeance imitons l'arbriſſeau :
Pour rabaiffer l'arbufte informe
Rien ne trama , rien n'entreprit ;
Mais voici le parti qu'il prit ,
Il ne dit mot , & devint orme .
L'Epître peut paroître un peu longue ,
& l'eſt en effet ; mais quand on s'entreAVRIL
1766. 113
圈
tient avec une femme aimable ou aimée ,
on ne croit jamais en dire trop . Cette épître
eft terminée par de jolis vers , qui
finiffent ainsi :
Je veux t'aimer , & jamais t'adorer .
Laillons aux romans à la fable ,
>
Le beau nom de divinité.
Pour abjurer l'humanité ,
De trop d'attraits elle t'eft redevable :
Je ne crois point à la beauté
Qui refufe d'être palpable ;
Il eft plus d'un nectar aimable
Que les Dieux n'ont jamais goûté .
Tu perdrois trop à n'être qu'adorable.
Ce n'eft point le hafard qui nous unit.
Oui , l'aimant de notre exiſtence
A rapproché la même intelligence ,
Le même penchant au plaifir .
Quand tu daignes fourire à des vers pleins de
flamme ,
Tu me fais jouir de mon âme ,
Et mon âme te fait jouir .
Sois tous les dieux pour un amant qui t'aime :
Tu fuffis feule au coeur qui te veut célébrer ;
A qui peut- on te comparer ,
Mon Uranie , auffi bien qu'à toi - même ?
Après cette épître l'Auteur entre , en
114 MERCURE DE FRANCE.
matière. L'ouïe eft le premier chant ; nousallons
expofer fon plan . Le public le jugera.
Le peu d'éloges que nous avons donné à
cet ouvrage au commencement de cet extrait
nous paroît fuffire ; le public croiroit
que nous voulons furprendre fon fuffrage :
nous le fervirons mieux , ainfi que le jeune
Auteur , qui foumet à fon jugement un
Poëme d'un fi long travail , en lui laiffant
le plaifir de fentir que le livre l'intéreſſe ,
fans avoir eu d'autre panégyrifte que luimême.
L'Auteur a réuni dans cet ouvrage le
métaphyfique , le phyſique & le moral des
cinq fens. Il préfente d'abord à fon lecteur
une jeune Bergère , héroïne du Poëme,
qui s'échauffe par degrés aux rayons du
plaifir . Son amour naillant , fes furpriſes.
à chaque découverte qu'elle fait , les progrès
de fon amant , leurs plaifirs enfin forment
le nceud de l'ouvrage. Pour délaffer
l'efprit du lecteur , chaque chant eft enrichi
d'une épifode , ou tirée de la fable , ou
inventée par l'Auteur ; & chacune eft liée
au chant qui la renferme , en expliquant ,
ou les plaifirs , ou la force , ou les avan
tages du fens qu'elle décrit . L'Auteur commence
par une invocation à la volupté. Il
examine le fyftême de l'école de Zénon ,
& le combat par un autre plus vrai , renAVRIL
1766 . 11
fermé dans ces quatre vers qu'il développe
enfuite :
L'âme & les fens , nés pour la même cauſe
N'ont qu'un effet & qu'un même lien :
Sans les fens l'âme eft peu de choſe ,
Sans l'âme les fens ne font rien.
Après des raifonnemens vrais & convainquans
l'Auteur ajoute :
Avant que de fentir , penfer eft un abus :
Nos volontés alors font des caprices ;
Attendons tout des fens : le fang fait nos vertus ,
Le tempéramment fait nos vices ;
Nous leur payons nos penchans pour tributs,
Sans eux la nature muette ,
Sans rien aimer , defire tout :
Et l'inftant qui l'a fatisfaite ,
A comblé fes defirs fans . lui donner un goût..
Bientôt le germe femble éclore :
Tout fomente ce feu divin ;
Ce qui n'étoit aujourd'hui qu'une aurore ,
Peut être un beau jour dès demain .
Bientôt l'oeil curieux fe plaît à fuivre un fein .
Qui contre le corfet s'agite & le courrouce ;;
Et qui , fous le titlu de lin ,
Tantôt s'abaille & tantôt le repouffe..
On n'écoute plus fans deffein
116 MERCURE DE FRANCE .
Les accens d'une voix touchante ;
Point de ruiffeau dont l'onde tranſparente
Ne mérite un regard malin :
Point de fleur qui ne foit ou préſent ou larcin :
Un palais tout nouveau recrée une autre bouche ;
Et quand on entre dans un bain ,
Si le hafard veut qu'on fe touche ,
Le coeur interroge la main .
Glicère , jeune bergère , amante de Lycas
, paroît alors fur la fcène. Elle n'ofe
point encore regarder fon amant ; mais
bientôt elle ofera l'entendre . Ses combats
fon trouble , nous intéreffent déja pour
elle.
,
Sa fuité eft un aveu.... Dieux : c'eft en l'évitant
Qu'elle lui dit qu'il eſt aimable.
Dans ces combats elle cherche un appui
Contre la nature rebelle :
Elle est déja bien loin de lui ,
Qué fon coeur eft encor loin d'elle.
Elle fait dans un bofquet , lieu de la
fcène. Ses regrets , fon trouble augmentent.
Elle entend chanter Lycas . L'amour triontphe
; & l'Auteur dit avec élégance ,
Les regards d'un amant alarment la pudeur ,
Sa voix la rend peu fcrupuleufe :
AVRIL 1766. 117
Elle fe croit alors avec candeur
Bien moins tendre que curieufe.
Des fibres de ce fens la trame ingénieuſe
Semble de l'âme avertir les refforts :
C
Unanimes dans leurs rapports ,
Une concorde précieuſe
Sans les confondre , unit tous leurs tranſports,
A leur pacte toujours fidèles ,
Toujours l'un à l'autre répond ;
Deux lyres font d'accord ; pincez bien l'une d'elles ;
L'autre , fans lui toucher , foupire à l'uniffon.
Sans l'ouïe l'éloquence n'auroit plus de
pouvoir fur les âmes. L'art des Lulli &
des Rameau ne feroit plus un des plus
vifs plaifirs de la vie. La mufique nous eft
repréfentée par l'Auteur comme un fpécifique
contre les maladies de l'âme . İl
Y₁
peint Orphée , & les merveilles opérées
par fes chants. M. Jéliotte eft placé à côté
de ce chantre célèbre . Je ne puis m'empêcher
de citer ce morceau , parce que tout
y eft vrai & galant.
Sens enchanteur , c'eft ta noble juſteſſe
Qui de Veftris compte les pas :
C'eft par toi que des coeurs naît l'amoureufe
yvreffe
Quand la charmante Allard , comme Nymphe
ou Déelle ,
118 MERCURE DE FRANCE.
Voltige fur les fleurs & ne les foule pas .
Mais le chef- d'oeuvre heureux de ton intelligence ,
C'est alors que Lany dans les airs ſe balance »
De Terpficor: efface & l'art & les appas :
Et dans les yeux , fous fes pieds , dans fes bras ,
Exprime & marque la cadence.
Pour les fens vraiment délicats .
Ce chant finit par l'épiſode d'Ulyffe
qui fe fait attacher au mât de fon vaiffeau
pour entendre fans danger le chant des
Syrennes.
Le groffier Matelot fent naître le defir :
A ne plus rien entendre Ulyffe le condamne ;
Il le prive de cet organe
Qui fait penfer pour conduire à jouir.
Déja le defir meurt .... au temple du plaiſir ,
Tout mortel eft jugé profane
Dès qu'il eft privé de fentir.
Une remarque qu'on peut faire avec
plaifir fur cet ouvrage , c'eft que la chaleur
& l'intérêt croiffent avec chaque
chant. Celui de la vue eft le fecond. L'Auteur
commence par une invocation au'
Dieu des vers , & , par une tranfition heureufe
, retourne à fon fujet. Après avoir
détaillé les erreurs de ce ſens , il ajoute :
AVRIL 1766. I
Mais ne nous plaignons point , fi la vue infidelle
Eft le plus trompeur de nos fens :
Si nous nous abufons par elle ,
Nous corrigeons par elle auffi nos jugemens.
N'en croyons jamais l'apparence :
Voir n'eft point feulement diftinguer les objets.
C'eſt meſurer leurs rapports , leur diſtance ;
Bien voir , c'eft comparer les ombres , les reflets ;
C'eſt joindre à l'art del'oeil l'art de l'intelligence :
Bien voir , c'eſt raiſonner ; raiſonner , c'eſt juger.
Ne nous rendons jamais qu'à l'evidence :
Quand l'oeil veut décider , qu'avant notre esprit
penſe ;
L'ail doit toujours l'interroger.
La jeune Glycère , attentive par les
chants de fon amant , brûle de le voir &
de lui parler.
Quand elle doit voir fon amant
La Bergère la moins coquette ,
A fon innocente toilette ,
Ajoute un naïf agrément .
Glycère attendrie , inquiette ?
Se cherche des appas dans l'eau qui les répéte :
Bientôt foupire , & voit Lycas en fe voyant.
Le cryftal d'une onde argentine
Sert de miroir à fes attraits :
Ce jour une gale plus fine
120 MERCURE DE FRANCE.
Voilera fes trésors fecrets ,
Que l'oeil defire , & que le coeur devine.
Ses yeux font agités ; l'amour qui la chagrine
La veut parer aux yeux de fon vainqueur
Du céleste , de la candeur ,
Et du piquant d'une beauté lutine .
Enfin les deux amans ſe rencontrent. Le
Poëte nous dépeint ces momens où le cri
de la nature fe fait entendre .
Leur àme interroge leurs yeux :
Leurs yeux interrogent leur âme.
Détails fur les effets de la vuë , fur l'éloquence
des regards.
Tout fecret amoureux eft un peſant fardeau .
L'amour nâquit dans le fein de Glycère :
Mais cet enfant , rapide en fa carrière ,
Déja trop grand , veut quitter fon berceau.
Il voit Lycas , il reconnoît fon père ;
Il tarde à fes tranſports nailfans ,
De rapprocher , dans les yeux innocens ,
Le père & l'enfant & la mère .
Il la preffe , Glycère fuit ,
Et ferme au jour fa tremblante paupière.
Du nouveau jour qui l'éblouit
L'active & rapide lumière
Perce les ombres de la nuit.
Songe
AVRIL 1766. 12.1
-Songe de Glicere , fommeil voluptueux .
Lycas, conduit par l'amour , arrive dans.
ce bofquet où repoſe fa maîtreffe . Je ne
puis me refufer à citer cet endroit charmant.
L'amour le conduit par la main :
Il veut jouir de fa furprife ;
De fon aîle l'enfant badin
A la pudeur avoit fait un larcin
Que pour le coeur le plaifir autoriſe .
Du voile jetté fur ſon ſein
Zéphir , en s'en jouant , corrigeoit l'injuſtice :
Le Dieu , qui n'en vouloit que faire fon complice ,
Envia bientôt fon deftin ;
Zéphir traitoit cette beauté novice
En petit- maître élégant & badin ,
Qui , n'admettant de loi que fon caprice ,
Ne peut être galant fans être libertin.
Le refte eft une peinture voluptueufe
des objets que Lycas contemple , & des
tranfports qu'il éprouve. Il voudroit &
n'ofe éveiller fon amante. Elle s'éveille
enfin. Son embarras , fa confiance en fon
amant , qui s'occupe plus de lui plaire ,
que de fon propre bonheur. L'auteur lie
à fon fujet la fable de Narciffe qui brûle
& meurt en fe regardant , par les leçons
de délicateffe qu'il donne aux amans.
Vol. II. F
122 MERCURE
DE FRANCE.
Cette épiſode eft traitée avec chaleur , &
ramène infenfiblement au fpectacle touchant
du couple que la vue de la fontaine
dans laquelle Narciffe fe miroit , que la
fleur en laquelle il fut changé , inftruiſent
de fes véritables devoirs. La nuit qui s'approche
les force de retourner au hameau ;
mais dit l'auteur ,
Mais ils fe reverront ; c'eft leur plus doux espoir:
Ils conviennent d'un jour ; heureuſe impatience !
D'un tendre coeur c'eſt le premier devoir :
Quand on eft bien d'intelligence ,
Avant de fe quitter , on penfe à fe reveir.
Le tact eft le troifième chant. Une foule
d'objets en varie l'enfemble ; c'eft une galerie
de tableaux voluptueux. On y voit
les arts que le tact dirige ou enrichit , &
les plaifirs qu'il détaille. L'homme en
naiffant n'a point d'idée de l'étendue ; le
tact corrige fes erreurs.
Les regards font le tact de l'âme :
Le tact eft le regard des fens.
Le burin , le cifeau lui doivent leurs
prodiges ; la main d'Efculape interroge
Partere , les Gaviniers , les Balbatre , les
Duport , &c. font nommés & loués par
ces vers heureux.
AVRIL 1766. 123
Avec quel fentiment le bois vibre & frémit !
Un corps muet devient & fonore & fenfible :
A ces mortels heureux eft- il rien d'impoſſible ?
Tout jufqu'au tact en eux a de l'efprit.
Hiftoire d'un Artifte célèbre , à qui fon
art a fauvé la vie fous le pontificat d'Urbain
VIII : nouvelles découvertes de Glicere
, en touchant fes appas. Ce chant eft
écrit avec une chaleur étonnante . La gaze
qui voile les objets eft heureuſement jettée
quoique tranſparente. Peut- être , fans
mauvaiſe humeur , reprochera - t - on au
jeune Poëte d'avoir offert à l'efprit de fes
lecteurs des images trop vives , quoiqu'exprimées
décemment, & qui laiffent au lecteur
le plaifir d'être devinées . Tout le métaphyfique
de ce fens eft mis en action ; tous
détails en font intéreffans. Nous ne craignons
point d'affurer qu'il eft peu d'idées ,
auffi heureufes que celle de l'épifode de
ce chant. Il étoit difficile d'en trouver une
dans la fable. L'auteur a pris le moment où
Pfiché ne peut jouir avec l'amour qu'en
le touchant , puifqu'il lui eft défendu de
le voir. Le palais de Pfiché a fourni à
l'auteur une defcription brillante ; tout
Lecteur impartial doit comprendre combien
tout ce morceau eft ingénieux &
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
plein d'action. La Pfiché de Lycas eft dans
la même fituation. Elle furprend fon amant
au bain , & pendant la nuit ; quel danger
pour fa pudeur ! un événement differe le
triomphe de l'amour , en prouvant la
force du tact. Plufieurs lecteurs pourront
défapprouver le moyen que l'auteur a employé
, il eft de ces idées qu'on ne devroit
peut-être jamais rifquer. Au refte il faut
avouer que l'expreffion y eft toujours
ménagée & mystérieuſe. Les deux amans
fe féparent. Lycas toujours délicat trouve
un fujet de fe féliciter dans ce qui retarde
fon bonheur ; & les fenfations nouvelles
que Glicere a éprouvées dans ce chant ,
conduifent néceffairement à celui du goût ,
fens qui eft la perfection de tous les autres
, étant lui - même un fens ; réflexions
que l'auteur développe très - bien dans
le quatrième chant.
Nous bornerons ici cet extrait : dans
le Mercure prochain , nous donnerons celui
des trois autres chants. Tous les morceaux
de celui du tact étant trop liés à
d'autres , nous n'avons pu nous permettre
des citations ; mais nous engageons
nos lecteurs à fe procurer un ouvrage que
d'ailleurs MM. Wille , le fils , Eifen &
Longueil , ont enrichis de morceaux charmans.
Il eſt fans doute échappé des négliAVRIL
1766. 125
gences à l'auteur ; il eft impoffible que
dansun ouvrage de plus de deux mille vers,
il ne s'en foit pas gliffé : mais la variété du
fujet , la chaleur de la compofition , le
mérite de traiter une matière fur laquelle
on n'a jamais écrit en ce genre , tout doit
excufer les fautes que la critique pourroit
y chercher. L'auteur , au commencement
du troisième chant , s'eft permis une imitation
qui peut être une réminiſcence , mais
qui eft frappante en ce qu'elle tombe fur
la penfée. C'eft dans ces mots ,
Il folâtre fur la verdure ,
Il s'endort fur le lit des Rois.
Les auteurs doivent prendre garde à
ces fortes de plagiats. Au refte la nouveauté
, la fageffe du plan , & la richeffe
des détails doivent rendre cet ouvrage précieux
pour le Public. On ne peut trop recommander
aux jeunes auteurs de travail
ler à des fujets dont l'enſemble faffe le
premier mérite ; trop d'ouvrages nouveaux
ne font que de jolies amplifications d'un
jeune rhéteur : il faut avoir un ſyſtême ,
le développer , le mettre en action . C'eſt
un plan heureux qui prouve qu'on fait
créer ; c'est la combinaiſon des parties qui
fait le mérite du tout ; & c'eft ce mérite
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
que la critique ne pourra difputer à M.
de Rozoi.
NOUVELLE Encyclopédie portative , ou
Tableau général des connoiffances humaines
; ouvrage recueilli des meilleurs Auteurs
, dans lequel on entreprend de
donner une idée exacte des fciences les
plus utiles , & de les mettre à portée du
plus grand nombre de lecteurs ; avec
cette épigraphe prife de LAFONTAINE :
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
A Paris , chezVINCENT , Imprimeur-
Libraire , rue Saint - Severin ; 1766 ;
deux vol. in- 8 °.
L'AUTEUR de cette nouvelle Encyclopédie
nous paroît avoir rempli ce que promet
fon titre ; c'eft une fuite de traités
élémentaires de différentes branches des
connoiffances humaines. Difpofés dans
l'ordre le plus propre à en faire faifir la
chaîne , & dans lefquels font réunies
l'exactitude , la jufteffe & la préciſion des
idées. On trouve dans une préface , qui
AVRIL 1766. 127
paroît avoir été goûtée du public , le plant
de l'ouvrage & les raifons qui ont déterminé
l'Auteur à fuivre l'ordre qu'il a
adopté.
Convaincu que la véritable méthode
confifte à fuivre l'ordre de la génération
des idées , il a cru que , s'il étoit quelque
cas où il fut indifpenfablement néceffaire
de s'y affujettir , c'étoit fur-tout lorfqu'on
entreprenoit de tracer le tableau de toutes
les connoiffances humaines ; cas où l'on
ne doit fuppofer aucune idée à fes lecteurs ,
& dans lequel par conféquent on doit s'attacher
rigoureufement à la marche naturelle
de l'efprit. Pour parvenir à connoître
cette marche , il a cru devoir analyfer
exactement les différentes opérations de
notre âme , & il a trouvé que nous appercevions
tout ce qui exifte dans notre âme
tant les modifications ou changemens qui fe
produïfent en elle à l'occafion des impreffions
que font fur les fens les objets extérieurs
, quefes propres opérations : que ces
perceptions font le fondement de toutes
nos connoiffances ; mais que l'âme ne fet
comporte pas de la même manière relativement
aux unes & aux autres. Elle eft
purement paffive à l'égard des premières ;
il n'en eft pas de même des perceptions
qu'elle a de fes propres opérations : elle
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ne peut les former qu'en portant fon attention
fur ce qui fe paffe en elle , en fe repliant
& en fe réfléchiffant , pour ainfi dire ,
fur elle - même ; ce qui a fait donner le
nom de réflexion à l'action qu'elle exerce
alors ; action qui dépend entièrement ,
felon notre Auteur , de la faculté qu'elle
a de difpofer de fon attention.
Mais l'âme n'eft pas feulement maîtreffe
de s'occuper de fes propres opérations , elle
peut auffi , quand il lui fait confidérer les
idées qu'elle a reçues par les fens , foit enfemble
, foit féparément , elle peut comparer
fes différentes perceptions pour en
appercevoir la liaifon ou l'oppofition , la
convenance ou la difconvenance ;
elle peut
enfin réveiller des perceptions qu'elle a
déja euës & s'en repréfenter l'objet comme
préfent ; elle peut même quelquefois créer
de nouveaux objets fur le modèle de ceux
qui l'ont affectée , & qu'on appelle abf
traire , raifonner & imaginer ; opérations
qui font par conféquent fubordonnées à la
faculté de réfléchir , puifque , pour les
produire , l'âme eft obligée , pour ainfi
dire , de réagir fur elle- même & fur les
perceptions que la mémoire lui préſente .
D'où notre Auteur conclut que nos fens
& cette faculté que l'âme a de réagir fur
elle- même & fur fes idées , ou la réflexion
AVRIL 1766.
129
font les inftrumens qui nous fourniffent
les matériaux de toutes nos connoiffances.
C'eſt à nos fens qu'on doit attribuer
toutes nos connoiffances directes , ou celles
que nous recevons immédiatement fans
aucune opération de notre volonté ; & nos
connoiffances réfléchies font le produit de
la faculté que notre âme a de réagir fur
les connoiffances directes que les fens lui
ont fournies . Les fciences ou les différens
fyftêmes de nos connoiffances peuvent
donc fe rapporter à l'une & à l'autre de ces
fources , & quelques-unes à toutes les deux
en même temps , ce qui a fourni à l'Auteur
les divifions fous lefquelles il a cru
pouvoir les ranger toutes.
Les êtres qui compofent cet univers ,
l'Auteur qui l'a créé & le principe qui nous
anime font les feuls objets de nos connoiffances
nos fens & la réflexion font
comme on vient de le voir , les feuls inftrumens
que nous ayons pour les acquérir.
Nos fens font celle de nos facultés qui fe
développe la première : les connoiffances
qu'ils fourniffent doivent donc précéder
celles que nous acquérons par la réfléxion ;
auffi l'Auteur traite- t- il dans fa première
divifion des connoiffances que nous acquérons
par les fens. Il a diftribué cette divifion
en deux parties , la première a pour
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
objet les corps qui compofent cet univers
confidérés en eux- mêmes ; la feconde l'ufage
que nous avons fait de ces corps.
Les corps qui nous environnent , & qui
font à la furface de notre terre , ont attiré
les premiers regards des hommes ; les différens
rapports qu'ils ont obfervés entre
eux les leur a fait diftinguer en trois grandes
familles , auxquelles on a donné le:
nom de règnes.
99
ور
DO
« Le premier de ces règnes , dit l'Au-
» teur que nous analyfons , le
, par rapport
intime qu'il a avec l'homme , eft le
règne animal ; il eſt diſtingué des deux
» autres par un mouvement fpontané
qu'on remarque dans chacun de fesindividus
, à la faveur duquel ils fe
tranfportent d'un lieu dans un autre tout
entiers ou du moins quelques- unes de:
leurs parties ; on y remarque encore ,
mais ceci leur eft commun avec les indi-
» vidus de la feconde famille , un accroif-
» fement , c'est-à- dire , une augmentation:
» de leur volume , produit par l'action:
» d'une force intérieure.
29
ةد
"
» Le fecond eft le règne végétal , dont
» les individus croiffent comme les ani-
» maux ; mais ils n'ont pas , comme ces .
derniers , la faculté de fe mouvoir , ni
eux , ni aucune de leurs parties ; ou ,.
AVRIL 1766. 13F
s'ils fe meuvent , ce n'eſt
d'un mou-
» vement fpontané .
"
ود
ه د
pas
» Les minéraux qui conftituent la troi-
» fième famille , ou le troifième règne , ne
» ſe meuvent ni ne croiffent ; du moins
» leur accroiffement , autant qu'on a pu
» s'en affurer jufqu'ici , n'est-il pas dû à
» l'action d'une force intérieure. Il paroît
plutôt être l'effet de l'addition fucceffive
de parties fimilaires & homogènes » .
Après avoir donné cette idée des trois
règnes il expofe dans autant de chapitres
l'hiftoire des règnes animal , végétal &
minéral ; on trouve à la tête de chacun de
ces chapitres une defcriprion générale des
êtres qui en font le fujet. A la tête du chapitre
qui traite du règne animal , par exemple
, eft une defcription des différentes
parties & des différens organes qui font
commúns aux différens individus de ce
règne. L'Auteur diftribue enfuite ces individus
en un certain nombre de famillesdont
il donne le caractère , & foufdivife
chaque famille en un certain nombre de
genres fous lefquels il rapporte les efpèces
les plus connues pour faire mieux connoître
la marche qu'il a fuivie. Nous allons
préfenter à nos lecteurs le tableau qu'il fait
de la famille des quadrupèdes , en com-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
mençant par le caractère général de cette
famille.
« Les quadrupedes ont le corps couvert
» de poils , mais ils font plus épais que
dans l'homme ; ils marchent fur quatre
» pattes , mettent leurs petits vivans au
» monde , ont des mammelles , une bou-
» che qu'on appelic gueule dans quelques
ود
efpèces ; leurs mâchoires font garnies de
" dents , & leurs poumons font un tiffa
» d'un nombre infini de petites cellules » .
Il divife cette famille en fix ordres. La
première eft celui des animaux dont la
figure approche de celle de l'homme . Leur
caractère eft d'avoir quatre dents inciſives à
chacune des deux mâchoires & deux mammelles
fituées fur la poitrine. La feconde
eft celui des animaux carnaciers , dont le
caractère confifte à avoir fix dents incifives
à chaque mâchoire & les dents canines plus
longues que les autres. La troifième comprend
les animaux qu'il appelle agria ;
leur caractère eft de n'avoir pas de dents &
d'avoir une langue tres - longue & cylindrique.
Le quatrième eft compofé de ceux
qu'il appelle glires du loir , qui eft une de
fes efpèces ; leur caractère eft d'avoir deux
dents incifives très -faillantes . Le cinquième
ceux qu'il nomme jumenta , dont le caracAVRIL
1766. 133
de
tère eft d'avoir des dents irrégulières. Le
fixième enfin comprend les animaux ruminans
; leur caractère eft de n'avoir pas
dents incifives à la mâchoire fupérieure
d'en avoirfix ou huit à l'inférieure , d'avoir
les pieds fendus & garnis d'ongles , & les
mammelons dans les aînes.
Dans la feconde fection de cette première
partie , l'Auteur traite des corps céleftes
, qu'il diftingue en corps céleftes lumineux
ou étoiles , parmi lefquelles il
range le foleil , & en corps céleftes opaques
ou planètes , au nombre defquelles il place
la terre que nous habitons. En parlant des
étoiles dans le premier chapitre , il indique
tout ce que nos fens peuvent nous apprendre
, leur grandeur refpective ou apparente,
feur nombre , leur difpofition les unes à
F'égard des autres , ce que les a fait diftri
buer en un certain nombre de conftellations
dont il rapporte les noms , leurs mouvemens
, & c. De même , en traitant des
planètes , il fait connoître leur pofition à
l'égard du foleil , leurs mouvemens , &c.
il dit enfuite un mot des comètes , qu'il
ne balance pas de mettre au rang des planètes
, fur-tout depuis qu'on eft parvenu રે
en prédire le retour . Quoiqu'il eût parlé
des mouvemens de la terre dans ce fecond
chapitre , il a cru devoir en donner une
134 MERCURE DE FRANCE.
defcription plus particulière , ce qui fait
la matière du chapitre troiſième. Il y traite
de l'atmosphère & des phénomènes de l'atmofphère
, de la mer , des rivières , desmontagnes
, des différentes couches de la
terre , des volcans , &c. A cet abrégé de
géographie-phyfique il a fait fuccéder une
defcription des Etats & Empires que les
hommes ont établis fur la furface habitable
de la terre.
Après avoir fait connoître les différens
corps qui compofent cet univers , & dont
nous pouvons acquérir la connoiffance par
nos fens , l'Auteur paffe à l'ufage que les
hommes ont fait de ceux de ces corps qui
font à leur portée. « Le corps de l'homme ,
dit- il , foumis par fa conftitution natu-
» relle aux mêmes loix que tous les autres
» corps de la nature , & par conféquent
ود
ود
expofé par lui-même , non -feulement à
» fe détruire , mais encore à éprouver l'ac-
» tion de tout ce qui l'environne , avoit
» befoin de réparer fans ceffe les pertes
qu'il faifoit , & de fe mettre à l'abri des
injures auxquelles il étoit expofé ; de- là
» la néceffité de fe nourrir , de fe vêtir &
de fe défendre de l'intempérie de l'air
» & des faifons : c'eft pour fatisfaire à ces
befoins , que nous appellerons naturels ,
parce qu'ils découlent de la nature de
ود
AVRIL 1766. 1355
» notre corps , que les hommes ont fait
ufage des êtres dont nous avons parlé-
» jufqu'ici. Un petit nombre de ces êtres .
» auroit fans doute fuffi pour tous ces be→
» foins ; mais comme le Créateur avoit
ود
"
répandu avec prodigalité fur la furface
» de la terre ce qui pouvoit y être employé
, l'homme infenfé , voulant jouir
» de tout , s'eft créé de nouveaux befoins ,
» que nous nommerons befoins de luxe ,
» parce qu'en effet ils ne font que le be-
" foin du fuperflu, dont bien peu d'hommes
» peuvent fe paffer
23.~
Les corps ne font pas toujours propres
aux ufages que les hommes voudroient
en faire dans l'état où la nature nous les
préfente ; ils ont fouvent befoin , avant
d'être employés , de recevoir certaines préparations.
On a donné le nom d'art,
» ajoute notre Auteur , à l'affemblage des
» différentes opérations par lefquelles on
» les faifoit paffer avant de les employer
Ce qui l'a mis dans la néceffité , en parlanɛ
de l'ufage que les hommes ont fait des .
corps naturels , de traiter des arts auxquels
ils ont donné lieu. Il a divifé cette partie
en trois chapitres , dans lefquels il indique.
les ufages que les hommes ont faits des
corps de chacun des trois règnes. Il nous
feroit impoffible de rien extraire de ce
136 MERCURE DE FRANCE.
morceau intéreffant , qui mérite d'être la
en entier. Nous croyons qu'il feroit difficile
de trouver réunies dans aucun ouvrage
tant de notions exactes renfermées dans un
auffi petit efpace.
par
و د
Aux connoiffances qui nous viennent
les fens , l'Auteur a fait fuccéder celles
que nous acquérons par la réflexion , « H
» y a bien de l'apparence , dit - il , que
c'eft fur les corps qui l'avoient occupé
» juſqu'alors , qu'il fit le premier uſage de
cette faculté. Il remarqua donc d'abord
qu'il pouvoit confidérer chaque corps en
particulier comme un tout diftinct &
» féparé de tout ce qui l'environnoit , &
» les réunir enfemble fans ceffer pour cela
» de les diftinguer les uns des autres ; par- là
» il fe fit l'idée de l'unité & celle des nom .
» bres : il ne tarda pas à s'appercevoir que
» ces nombres & que les corps eux-mêmes
"
" étoient fufceptibles d'augmentation &
» de diminution , ce qui leur donna l'idée
» de la quantité en général. Enfuite , con-
» fidérant les corps fous un nouveau rap-
» port , il s'apperçut que les bornes qui
» les circonfcrivoient n'étoient pas contiguës
, & qu'il pouvoit concevoir dans
» l'intervalle qui les féparoit, d'autres corps
plus petits ; il fe forma donc l'idée géné-
» rale d'entendre. Enfin tous les phéno-
ود
AVRIL 1766 . 137
» mènes de la nature lui firent voir que
» l'intervalle qui féparoit deux corps dimi-
» nuoit ou augmentoit quelquefois par une
» action qu'il obferva , tantôt dans l'un des
» deux corps feulement , tantôt dans tous
» les deux à la fois ; il donna à cette ac-
» tion le nom de mouvement , & en fit le
» troisième objet de fes contemplations fur
» les corps ".
ود
93
ود
C'eft de ces idées fimples & préciſes des
nombres , de la quantité , de l'étendue &
du mouvement que notre Auteur déduit
le calcul numérique & algébrique , la
géométrie & les méchaniques , dont il
donne des traités élémentaires dans autant
de chapitres .
ور
«
La feconde partie de cette feconde divifion
traite de la connoiffance que nous
avons du temps : l'Auteur la déduit de
l'attention que les hommes ont faite à la
fucceffion de leurs idées. Ils donnèrent
» le nom de durée , dit- il , à la diftance
qu'ils crurent voir entre les parties de
» cette fucceffion , ou à l'intervalle qu'ils
» remarquèrent entre deux idées féparées
» l'une de l'autre par un nombre plus ou
» moins grand d'idées intermédiaires ;
appellant inftant celui qui féparoit deux
» idées qui fe fuivoient immédiatement » .
Après avoir fait voir comment les hommes
ود
و د
138 MERCURE DE FRANCE.
:
étoient parvenus à expliquer certains mowvemens
, à mefurer la durée , il ajoute :
«il paroît que ce n'eft qu'à la durée mefu-
» rée & diſtincte , qu'on donna le nom de
» temps ». Il expofe enfuite les différentes.
divifions que les hommes ont faites du
temps.
La troifième partie a pour objet la connoiffance
que nous avons de Dieu la
par
réflexion. il la déduit de la néceffité d'un
agent qui mette la matière en mouvement :
mais il faut voir dans l'ouvrage même
comment l'Auteur analyfe fes idées &
comment il fait découler les attributs de
la divinité , de fon exiſtence néceffaire .
La quatrième & dernière partie de cette
feconde divifion eft deftinée aux connoiffances
relatives à l'homme ; il l'a diſtribuće
en deux fections : dans la première il confidère
l'homme en lui -même , ou plutôt
l'âme humaine & fes facultés ; dans la
feconde il l'envifage dans l'état de fociété.
L'âme humaine apperçoit ou fe détermine
; quoiqu'elle foit la même dans l'un
& l'autre cas , on peut cependant confidérer
ces deux manières d'être comme diftinctes
, & par conféquent la concevoir
comme dans deux états différens ; c'eſt ce
qu'on a voulu défigner par les noms d'en
tendement & de volonté ; car l'entendement
AVRIL 1766. 139
n'eft que l'âme elle-même en tant qu'elle
apperçoit ; & la volonté eſt cette même
âme , en tant qu'elle fe détermine . La faculté
d'appercevoir , ou l'entendement
peut encore être confidéré fous différens.
points de vue , qu'on a diftingués par les
noms de faculté d'appercevoir ou de penfer,
de faculté de raifonner , de mémoire
& d'imagination.
L'Auteur traite dans un premier chapitre
, de la faculté de penfer. Après avoir
défini avec autant d'exactitude que de précifion
ce qu'on entend par fenfation ,
perception & idée , il parle de l'origine de
nos idées , & en fait connoître les différentes
efpèces , en les préfentant dans l'ordre
où elles s'engendrent dans l'efprit , ce qui
lui donne lieu de démontrer que nos premières
idées . nous viennent de nos fens ;
que l'âme venant à opérer fur ces premiè
res idées, s'en forme de nouvelles, & qu'elle
n'acquiert l'idée qu'elle a d'elle -même
qu'en réfléchiffant fur fes propres opérations
; d'où il conclut que nos fens font
la caufe au moins occafionnelle de toutes
nos idées , même de celle que nous nous
formons de notre âme , puifque notre âme
n'a d'idée d'elle- même , que parce qu'elle
penfe & qu'elle réfléchit , & qu'elle ne
penfe & ne réfléchit que parce qu'elle ap140
MERCURE DE FRANCE .
perçoit les impreffions que les objets extérieurs
font fur nos fens , ou plutôt ſur ellemême.
Après avoir traité des idées , il a
cru devoir parler des fignes dont nous nous
fervons pour les repréfenter : il en a fait
l'objet du fecond chapitre , dans lequel il
a donné un traité affez étendu de la grammaire
françoife . Il a confacré le troiſième
chapitre à la faculté de juger & de
raifonner . Il a dérivé ces deux facultés de
celle que les hommes ont de comparer
leurs idées . « L'art qui nous apprend à faire
» le meilleur ufage de ces facultés , dit-
» il dans fa préface , ou la logique , a été
"
regardé par bien des Philofophes , com-
» me la bafe de toutes les fciences , &
„ celui dont l'étude devoit précéder tous
» les autres. C'eft en effet la première idée
» qui fe préfente à l'efprit ; car , comme
" toutes les fciences fuppofent des raifon-
» nemens , s'il eſt un art de raifonner juf-
» te , il femble qu'il n'eft guère poffible
d'y faire quelques progrès , qu'autant
qu'on le poffède parfaitement. Mais fi
» Fon réfléchit au grand nombre d'obfer-
» vations fines , de réflexions profondes
» que cet art fuppofe , on verra qu'il n'y
» a qu'un efprit bien exercé qui puifle fai-
» fir les règles qu'il donne , & en profi-
» ter ; d'où il réfulte qu'il ne fauroit être
33
ود
ود
AVRIL 1766. 141
»
»
"
"
mis à la portée de quelqu'un qui n'a
» encore acquis aucune connoiffance , &
que fon utilité ainfi que celle de tous
» les arts , dont l'objet eft de diriger l'exer-
» cice de nos facultés , ſe borne à redreffer
» un efprit qui s'égare ; car telle eſt heu-
» reufement la nature de nos facultés ,
» qu'elles fe perfectionnent beaucoup plus
par l'ufage que nous en faifons , que par
» tous les préceptes & toutes les règles,
qu'on a propofés pour les bien conduire.
» Ce font ces confidérations qui m'ont
empêché de mettre la logique à la tête
» de mon encyclopédie ; j'ai cru qu'elle
» ne devoit y entrer que comme faiſant
partie de l'hiftoire de l'âme humaine ;
» & à ce titre elle a dû occuper la place
» que je lui ai affignée ; car il y a bien de
l'apparence que les hommes n'ont réflé-
» chi fur leurs facultés intérieures , que
» dans l'ordre où elles s'exercent entr'eux ,
» c'est- à- dire , qu'ils ont dû examiner la
faculté de penfer ou de former leurs
» idées , avant celle de juger & de raifonner
ou de les comparer » .
"
"
"
Notre Auteur a cru devoir rapporter à
l'imagination qui fait l'objet du quatrième
chapitre de cette fection , l'éloquence &
les arts agréables , tels que la poéfie , la déclamation
, la mufique , la danfe , la pein142
MERCURE DE FRANCE.
ture , la fculpture & l'architecture ; il a
traité de chacun de ces arts dans l'ordre
où nous venons de les expofer. Les bornes
que nous fommes obligés de nous prefcrire
, ne nous permettent pas d'entrer dans
aucun détail à ce fujet ; nous nous hâtons
d'en venir à la feconde fection de cette
quatrième partie de la feconde divifion.
L'Auteur avoit dit , en parlant des facultés
dont l'âme humaine eft douée , qu'elle commençoit
ou finiffoit de s'occuper d'un objet
, par une détermination qui lui étoit propre
, qu'elle ne recevoit pas du dehors , &
qu'elle produifoit dans fon corps des mouyemens
qui tendoient à l'approcher ou à
L'éloigner de certains objets . Ces déterminations
& ces mouvemens qu'on appelle
volontaires , forment entre lui & fes femblables
, de nouveaux rapports fous lefquels
il a cru devoir le confidérer. Il a
divifé cette fection en quatre parties : il a
tâché dans le premier de remonter au
principe de nos déterminations : « car ,
dit-il , quoiqu'elles n'ayent point de
» caufe hors de l'âme , cependant notre
» âme n'agit pas au hafard ; elles font
» toujours fondées fur un motif , qui eſt
» un but qu'elle fe propofe d'atteindre ».
H croit avoir trouvé ce motif dans l'attrait
puiffant que l'Auteur de la nature nous a
AVRIL 1766. 143
infpiré pour tout ce qui pouvoit tendre à
conferver notre exiſtence , & il en a déduit
les règles de la morale.
L'état de fociété ayant mis de nouveaux
rapports entre les hommes , a donné lieu
aux loix pofitives qui font l'objet du fe-,
cond chapitre ; il a confidéré ces loix fous
trois points de vue , fuivant ces différens
rapports ; ce qui lui a fourni la divifion
naturelle de ce chapitre en trois paragraphes.
Le premier traite des loix civiles
qui réfultent des rapports particuliers que
les membres d'une même fociété ont en-.
tr'eux le fecond a pour objet le droit
public , ou celui qui réfulte des rapports
qui exiftent entre les membres qui compofent
une fociété , & ceux qui font chargés
de maintenir cette fociété . Le droit
des gens , ou celui qui réfulte des rapports
que les nations ont entr'elles , fait le ſujet
du troifième & dernier paragraphe de ce
chapitre.
Perfuadé que c'eft une fuite de réflexions
fur les befoins & fur les moyens
d'engager leurs femblables à remplir leurs
devoirs , qui ont déterminé les hommes à
conferver la mémoire des perfonnages utiles
, ou les exemples de la conduite qu'on
a tenue dans certaines occafions difficiles
al a cru devoir placer l'hiftoire parmi 1
144 MERCURE DE FRANCE.
connoiffances réfléchies , & la ranger parmi
celles auxquelles l'état de fociété a donné
naiffance : c'eſt ce qui l'a déterminé à
en traiter dans le troifième chapitre de
cette fection . Il a féparé l'hiftoire des
Juifs de celle des autres nations , parce
qu'il lui a paru qu'elle étoit deftinée à nous
apprendre des vérités d'un ordre beaucoup
plus relevé , & à nous tranfmettre , non les
oeuvres des hommes , mais celles de Dieu.
Il en a fait la matière du quatrième chapitre
, dans lequel il s'eft principalement
attaché à expofer les vérités que le fouverain
Créateur à revélées aux hommes pour
les conduire dans la voie du ſalut. C'eſt
dans ce chapitre où il a parlé de la création
de l'homme , de fa chûte & du médiateur
que Dieu à envoyé fur la terre
pour appaiſer fa juftice , & lui ouvrir les
portes du Ciel qui s'étoient fermées. Il a
expofé la vie que cet Homme - Dieu à menée
fur la terre , les leçons qu'il a données ,
les nouvelles vérités qu'il a révélées , en
un mot, il a entrepris de donner une idée
de la religion chrétienne , & d'en tracer
l'hiftoire.
C'est ici que fe terminent les deux volumes
que nous annonçons aujourd'hui.
Il reste à l'Auteur , pour completter fon ouvrage
, de traiter des connoiffances que
nous
AVRIL 1766. 145
nous acquérons , en même temps par nos
fens & par la réflexion , c'eſt- à- dire , toutes
fciences phyfiques. Nous ne doutons
point que le Public n'attende avec impatience
cette dernière partie d'un ouvrage
auffi intéreffant. Nous devons avertir
avant de terminer , que quoique l'Auteur
convienne que la plus grande partie de
fon livre eft compofé d'extraits , ou d'ouvrages
déja connus , cependant on y
trouve un très-grand nombre de vues fines
& d'idées neuves , ou préfentées d'une
manière toute nouvelle , qui doivent empêcher
de confondre fon travail , avec la
plupart des compilations dont on inonde
depuis quelque temps le Public.
La partie typographique ne mérite
pas moins d'éloges ; il paroît que le Libraire
n'a rien négligé pour donner à fon
édition toute la perfection dont elle étoit
fufceptible. Papier, caractère , correction
rien n'y manque
.
Vol. II. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES DE LIVRES,
EXAMEN d'un livre qui a pour titre :
Parallèle des différentes méthodes de traiter
la maladie vénérienne , dans lequel on
réfute les fophifmes de l'auteur , & on
démontre par les faits les plus authentiques
la fupériorité des dragées anti - véneriennes
fur tous les remèdes anti-vénériens
connus jufqu'ici. A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez P. F. Gueffier ,
au bas de la rue de la Harpe ; 1766 ;
un volume in- 12.
Il y a un an qu'il parut un livre qui
attaquoit la méthode de M. Keyfer dans
le traitement des maladies vénériennes,
Dans ce livre , qui étoit fans nom d'au
teur , on s'efforçoit d'élever des doutes ,
des nuages & des difputes fur un remède
que la raifon , l'expérience , l'aveu des
plus habiles Praticiens en médecine & en
chirurgie , concourent à faire regarder
comme le plus efficace qui ait paru jufqu'à
préfent. L'anonyme y poſe des principes
, il en tire des conféquences que
M. Keyfer difcute , examine & réfute
dans cette réponfe ; c'eft ce qui forme la
AVRIL 1766. 147
première partie de cet examen , à laquelle
nous reviendrons dans notre prochain
journal , parce que cette matière peut in.
téreffer beaucoup de monde , & qu'elle
y eft traitée avec force , clarté & précifion.
Après la réfutation folide & victo
rieufe des principes & allégations de l'anonyme,
M. Keyfer rapporte , dans un
court expofé , tout ce que l'envie , la
haine , la mauvaife foi a fait imaginer
dans tous les temps , contre fa méthode ,
& fur- tout depuis que , par ordre de la
Cour , elle eft univerfellement pratiquée
dans tous les hôpitaux militaires. A
toutes ces imputations calomnieufes , il
oppofe des faits qui mettent dans tout fon
jour la paffion de fes ennemis. Il les tire
des regiftres des hôpitaux du Royaume ,
& des états envoyés au Miniftre , dépofés
au bureau de la guerre , où tout le
monde peut les vérifier ; de ces faits il
réfulte évidemment , que les dragées antivénériennes
guériffent les maladies les
plus légères comme les plus graves , &
qu'il n'en eft point qui réfiftent à leur efficacité
, lorfqu'elles font bien adminiſtrées.
Après une énumération des guérifons
très prouvées & atteftées par les maîrres
de l'art , dans toute l'étendue du
Royaume , fuit un extrait des états de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ces mêmes malades , où l'on voit qu'en
moins de deux ans , il y en a eu dix mille
quatre vingt neuf de guéris dans les hôpitaux
du Roi. Les Médecins & les Chirurgiens
de ces hôpitaux ont certifié la vérité
de ces guérifons , foir par des lettres particulières
écrites au Miniftre , foit par des
atteftations en bonne forme , & qui ne
laiffent aucun doute fur l'efficacité du
remède tant contrarié , tant combattu. Enfin
la réponſe de M. Keyfer eft terminée
par les pièces juftificatives , c'est- à-dire ,
par les procès verbaux & certificats des
Médecins & Chirurgiens commis pour
conftater les épreuves qui ont été faites à
Paris & dans toutes les Villes de Province
, de la bonté & de la vertu des
dragées anti-vénériennes. Les originaux
de ces certificats font entre les mains de
M. le premier Médecin , & leur réunion
forme ici une conviction à laquelle il eſt
impoffible de ne fe pas rendre.
DICTIONNAIRE Economique , contenant
l'art de faire valoir les terres , & de
mettre à profit les endroits les plus ftériles ;.
l'établiffement ; l'entretien & le produit
des prés , tant naturels qu'artificiels ; le
jardinage , la culture des vignes , des arbres
foreftiers & fruitiers & des arbustes ;
AVRIL 1766. 149
le foin qu'exigent les bêtes à cornes & celles
à laine ; les chevaux , les chiens , &c.
& c. la façon d'élever & de gouverner les
abeilles , les vers à foie , les oifeaux de
baffe-cour , de proie & de volière . On y
trouve un ample détail des profits & des
agrémens que procurent les biens de campagne
, objet qui comprend la chaffe , la
pêche , la fabrication des filets , piéges ,
&c. l'apprêt des alimens , la compofition
des liqueurs, confitures & autres chofes d'office
; une exacte defcription des végétaux
les plus propres à nous fervir d'alimens
à favorifer l'exploitation des biens de campagne
, à décorer les jardins ; des inftructions
pour prévenir les maladies & pour
les guérir la connoiffance des plantes
utiles à la médecine , à la teinture & à
d'autres arts ; le détail de leurs diverfest
propriétés , leur culture & les moyens de
les employer , avec une idée fommaire
de ce qui concerne les Droits Seigneuriaux
& ceux des Communautés , & des Eccléfiaftiques
, par rapport aux biens de campagne
, &c. &c. Ouvrage compofé originairement
par M. Noel Chomel, Curé de
Saint Vincent à Lyon ; nouvelle édition
entièrement corrigée , confidérablement
augmentée , & accompagnée de figures ;
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
rue
trois volumes in -folio , propofés par foufcription.
A Paris , chez Ganeau
Saint Severin , aux Armes de Dombes &
à Saint Louis ; chez Bauche , quai des
Auguftins , à Sainte Geneviève ; chez les
Frères Etienne , rue Saint Jacques , à la
Vertu ; chez d'Houry , rue de la vieille
Bouclerie , au Saint efprit & au Soleil
d'or; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi.
3 Après un titre fi long & fi détaillé
nous n'avons rien à dire pour faire connoître
cet ouvrage. Nous nous bornerons
donc à expofer ici les conditions de cette
foufcription. Le prix en feuilles de ce
Dictionnaire fera de 54 livres pour les
foufcripteurs , & l'on paiera en foufcrivant
30 livres , & en recevant l'ouvrage
entier au mois de Janvier 1767 , 24 liv.
On ne fera admis à foufcrire , que jufqu'au
premier de Septembre de cette année
1766 ; & l'on eft averti de faire retirer
fes exemplaires dans le courant de
l'année 1767 , paffé lequel temps , on ne
pourra plus faire valoir fa fouſcription ; &
F'on perdra l'accompte qu'on aura payé ;
c'eft une claufe expreffe des, préfentes conditions.
Le prix en feuilles de ce même
ouvrage fera de 66 livres pour ceux qui
n'auront pas foufcrit.
AVRIL 1766. 151
ESSAI fur la théorie des fatellites de
Jupiter , fuivi des tables de leurs mouvemens
, déduits du principe de la gravitation
univerfelle ; par M. Bailly , Garde
des tableaux du Roi , en furvivance , de
l'Académie Royale des Sciences ; avec les
tables de Jupiter , par M. Jeaurat , Profeffeur
de Mathématiqes à l'Ecole Royale
Militaire , de l'Académie Royale des
Sciences . A Paris , chez Nyon , Libraire
quai des Auguftins , à l'Occafion ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi , un
volume in-4° . de 200 pages.
>
Ce livre n'eft fufceptible que
d'une annonce
; car ce que nous pourrions en dire
ne feroit peut- être pas du goût commun
de nos lecteurs, à ces qui hautes matières ne
font pas familières quant à ceux qui y
ont acquis des connoiffances profondes ,
ils liront l'ouvrage même , & ne fe contenteroient
pas d'un fimple extrait.
:
CALENDRIER des réglemens , ou notice
des édits , déclarations , lettres- patentes ,
ordonnances , réglemens & arrêts , tant du
Confeil , que des Parlemens , Cours fouveraines
& autres Jurifdictions du Royaumne
, qui ont paru pendant l'année 1764 ;
par M. Vallat la Chapelle ; à Paris chez
Vallat la Chapelle , Libraire , au Palais ,
G iij
151 MERCURE DE FRANCE.
fur le perron de la Sainte- Chapelle , au
château de Champlâtreux ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; un volume
in- 18 , d'environ 600 pages .
Nous avons parlé de cet ouvrage l'année
dernière ; comme il ne contient rien
de plus cette année , nous renvoyons nos
lecteurs à l'article de notre journal , où
nous en avons fait mention .
ESSAF fur la formation des dents , comparée
avec celle des os , fuivi de plufieurs
expériences tant fur les os que fur les
parties qui entrent dans leurs conftiturions
; par M. Jourdain , Dentiſte , reçu
au Collège de Chirurgie. A Paris , chez
d'Houry, Imprimeur- Libraire de Mgr le
Duc d'Orléans , rue de la Vieille- Bouclerie
; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi ; un vol . in- 12 .
L'analyfe du germe de la dent & des
parties qui lui répondent , le développement
des alvéoles , foit des dents de lait
ou de celles des dents de remplacement ;
la fuppreffion du premier cordon dentaire ,
la naiffance du fecond , la formation des
eloifons alvéolaires , la progreffion qu'acquiert
l'arc maxillaire à raifon du développement
des différentes parties de la dent,
font autant d'objets qui ont paru mériter
l'attention de M. Jourdain , Dentiſte trèsAVRIL
1766. 1537
expert , & qu'il traite en homine habile
dans la pratique de fon art , & très- inftruit
dans la théorie.
PROSPECTUS de diverfes idées patriotiques
concernant des établiffemens & des
embelliffemens utiles à la ville de Paris ,
analogues aux travaux publics qui fe font
dans cette Capitale ; lefquels peuvent être
adaptés aux villes du Royaume , avec les
moyens d'économie & de finance qui ont
paru les plus propres à remplir ces vues ;
volume in- 8 ° , orné de figures en tailledouce
& de plans gravés ; propofé par
foufcription : le prix eft de 6 liv. A Paris ,
chez Gueffier , au bas de la rue de la Harpe,
à la liberté ; 1766 : avec approbation & permiffion.
Les divers établiſſemens dont il fera
fait mention dans ce livre font l'achevement
du Louvre , & la place à conftruire
devant fon périftile ; l'achevement des
Thuileries ; l'aggrandiffement des halles
& marchés , un nouvel établiffement pour
la célérité des fecours dans les incendies ;
un emplacement des cafernes pour le Régiment
des Gardes - Françoifes ; un établiffement
utile au foutien du commerce ; la.
conftruction de la place de Nancy pour la
ftatue du Roi Stanislas ; la fuppreffion de
G.v.
154 MERCURE DE FRANCE .
l'Hôtel- Dieu pour y fubftituer des maifons
de fecours ; de nouveaux établiſſemens
pour encourager l'agriculture & la population
un inftitut d'un ordre en faveur
;
du patriotifme ; la reconſtruction des falles
de fpectacles ; un établiſſement de nouveaux
fpectacles pour la faifon d'été. La
foufcription commence dès à préfent , &
finira le 15 Mai prochain. Il ne fera tiré
que le nombre d'exemplaires pour lequel
on aura fouferit.
HISTOIRE de l'Afrique & de l'Efpagne
fous la domination des Arabes ; compofée
fur différens manufcrits arabes de la Bibliothèque
du Roi : dédiée à Mgr le Dauphin ,
par M. Cardonne , Secrétaire - Interprête du
Roi pour les langues orientales , aux Affaires
Etrangères & à la Bibliothèque de Sa
Majesté . A Paris , chez Saillant , Libraire ,
rue Saint Jean- de- Beauvais ; 1766 .: avec
approbation & privilége du Roi ; z vol .
in- 1 2.
Plufieurs Auteurs ont écrit l'hiſtoire des
conquêtes des Arabes dans l'Orient ; celles
qu'ils ont faites dans l'Occident font moins
connues , & c'eft ce qui a déterminé M.
Cardonne à en publier les détails , dans
l'efpérance , bien fondée , que le public
verroit avec plaifir de quelle manière ces
AVRIL 1766. ISS
peuples parvinrent à établir leur empire
& leur religion en Afrique & en Eſpagne.
Nous pourrons donner un extrait de cette
hiftoire , où l'on trouvera des faits curieux
& intéreffans que nos lecteurs liront avec
plaifir.
LES Contes des Génies , ou les Charmantes
Leçons d'Horam , fils d'Aſmar ;
ouvrage traduit du perfan en anglois , par
Sir Charles Morell , ci - devant Ambaſſadeur
des Etabliſſemens Anglois dans l'Inde,
à la Cour du Grand Mogol ; & en françois
fur la traduction angloife , avec treize
figures. A Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey ; & fe trouve à Paris , chez Leclerc ,
Libraire , quai des Auguſtins ; 1766 : 3
vol. in- 12 .
Une partie de ces Contes avoient déja
paru dans des écrits périodiques publiés en
Angleterre ; & , fur l'accueil favorable
qu'ils ont reçu du public , l'Auteur s'eft
déterminé à en donner une édition complette.
Les perfonnes qui aiment la morale ,
inife en action par des êtres imaginaires ,
trouveront ici de quoi fatisfaire leur goût.
TABLEAU hiftorique & politique de la
Suiffe , où font décrits fa fituation , fon
état ancien & moderne ; fa divifion en
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
cantons , les diettes & l'union Helvétique ;
où l'on voit l'origine , la naiffance , l'établiffement
& les progrès de fes Républiques
; les moeurs , la politique , la religion
& le gouvernement de fes peuples ; avec.
un état de fon commerce , de fes revenus ,
de fa milice , & un appendice contenant
un détail de fes alliés ; traduit de l'anglois
prix 2 liv. 5 fols relié. A Fribourg ,
& fe trouve à Paris , chez Lottin le jeune ,
rue Saint Jacques , vis -à- vis celle de la
Parcheminerie ; 1766 : un vol. in- 12 .
Ce tableau intéreffant de la Suiffe préfente
un abrégé des révolutions de cette
République. On y trouvera dans un feul
volume les connoiffances les plus effentielles
fur le pays , la nation , fes alliés , &c .
On yvoit d'un coup- d'oeil ce qu'il faudroit
chercher dans des hiftoires générales &
trop volumineufes. On appercevra en quel.
ques endroits la partialité de l'Auteur contre
la France. L'Auteur eft Anglois & proteftant
; & le traducteur n'a pas cru qu'il
fût permis de défigurer fon modèle en
cherchant à le corriger & à publier des
fautes très-repréhenfibles dans un hiſtorien .
Le public reconnoîtra dans cette traduction
un ftyle qu'il a déja honoré de fon approbation
dans plufieurs autres ouvrages, & em
particulier dans le Proteftant cité au tribunal.
AVRIL 1766. 157
de la parole de Dieu dans les faintes écritures.
On trouve chez le même Libraire ,,
Lottin le jeune , l'Hiftoite Militaire des
Suiffes , avec les généalogies des Maiſons
illuftres , &c.. Par M. le Baron de Zur--
lauben , & le Code Militaire des Suiffes ;:
4 vol. in- 12 ; 1766..
MAHULEM , hiftoire orientale. A La
Haye ; 1766 brochure in- 12 de 200
pages.
Il eſt queſtion dans ce roman d'un
homme dont tous les deffeins tendent au .
bonheur , & qui ne peut jamais y parvenir..
"L'énergie des fituations , la morale fu-
» blime qui les permet & les répare , le
» cahos des paffions , dont le développe--
» ment eft fi bien ménagé , quelques pein-
» tures voluptueufes femées çà &-là , voilà ,,
» dit l'Auteur , de quoi faire paffer les
beautés lugubres de ce roman » . C'eſt
au public qui le lira à juger fi l'Ecrivains
n'eft pas un peu trop prévenu en faveur.
de fon ouvrage.
!
RÉFLEXIONS hafardées d'une femme.
ignorante , qui ne connoît les défauts des .
autres que par les fiens , & le monde que .
par relation & par ouï dire. A Amfterdam ,,
& fe trouve à Paris , chez Vincent , Im158
MERCURE DE FRANCE.
primeur- Libraire, rue Saint Severin ; 1766 :
deux parties in- 12.
C'eft véritablement ici l'ouvrage d'une
femme , & d'une femme qui connoît le
monde autrement que par ouï -dire . On
fent, en lifant fes réflexions , qu'elle a dû
le fréquenter , & que par la pénétration
& la fagacité de fon efprit elle doit y en
avoir acquis autant de connoiffances qu'elle
a été capable d'en répandre dans fes fociétés.
Chaque chofe fe préfente à elle dans
fon vrai point de vue ; & ce qu'elle dit
eft précisément ce que la raifon éclairée
par l'expérience doit penfer de chaque objet.
Nous reviendrons fur cet ouvrage dans
notre prochain Journal , & nous mettrons
fous les yeux de nos lecteurs quelques- unes
de ces penfées où l'efprit & le fentiment
ont eu une égale part.
ENTRETIENS d'Arifte & de Philidor
fur la religion & la philoſophie , les belleslettres
, l'efprit & le jugement , l'oiſiveté ,
l'éducation & la frivolité. Cet ouvrage
renferme des réflexions critiques & morales
; par MM.. llee CChheevvaalliieerr ddee ***. A Londres
, & fe trouve à Paris , chez Delalain ,
à Saint Jacques , rue Saint Jacques ; chez
Cuiffart , à la harpe , fur le pont-au- change ;
chez Crapart , rue de Vaugirard , & chez
AVRIL 1766 . 159
tous les Libraires où se trouvent les nouveautés
; 1766 : brochure in- 12 de 170
pages.
Ce Philidor , un des interlocuteurs dans
ces Entretiens , eft un Seigneur étranger
qui cherche à s'inftruire des moeurs de
notre nation en général , & en particulier
de tous les objets qui font énoncés dans
ce titre.
ques
RÉFLEXIONS importantes & apologifur
le nouveau Commentaire de M.
l'Abbé Fleury , touchant les libertés de
l'Eglife Gallicane , donné en 1765 ; fondées
fur l'Ecriture- fainte , fur les décifions
des Conciles , fur l'unanimité des Pères &
des Docteurs de l'Eglife , & fur le confentement
des meilleurs Théologiens, des plus
profonds Canoniftes , des plus favans Jurif
confultes , & des autres Ecrivains les plus
avoués ; avec une lettre à l'Auteur des
Nouvelles Eccléfiaftiques , par l'Auteur des
Commentaires , Avocat au Parlement : fe
vend avec le Commentaire. A Paris , chez
Defaint , rue du Foin , Saillant , rue Saint
Jean - de - Beauvais , Butard , rue Saint
Jacques , la veuve Amaulry , grand'falle
du Palais , Saugrain le jeune , quai des
Auguftins , Gogué , quai des Auguftins ,
160 MERCURE DE FRANCE.
Delalain , rue Saint Jacques ; 1766 : brochure
in- 12 de 132 pages.
Deux fortes d'Ecrivains périodiques ont
parlé dans leurs Journaux d'un nouveau
Commentaire du difcours de M. l'Abbé
Fleury ; les uns pour le louer , les autres
pour le critiquer. L'Auteur croit devoir
Juftifier aux yeux du public la pureté de
fes fentimens ; & ce font , à ce qu'il dit ,
les feuls motifs qui l'ont déterminé à
blier ces nouvelles réflexions , dont les
Théologiens font feuls juges compétens ,
cette matière étant uniquement de leur
reffort.
pu-
MEDICUS veri amator, ad Apollinea artis
alumnos. Typis Univerfitatis Cafares moxuenfis
, anno 1764 , & proftat Parifiis
apud N. M. TILLIARD , Bibliopolam ad
ripam Auguftinianorum , fub figno S. Benedicti
; in-- 8° : prix 2 liv . 8 fols broché.
Les principes de Médecine répandus
dans ce volume n'étant pas de notre com
pétence , nous nous abftenons d'en porter
aucun jugement. Nous dirons feulement
que l'Auteur pofféde parfaitement la langue
latine , & que la françoife ne lui eſt
pas
moins familière. C'est ce que prouvent
les notes qui font au bas des pages , l'épître :
AVRIL 1766. 161
dédicatoire à l'Impératrice règnante des
Ruffies , & les differtations françoifes qui
terminent cet ouvrage.
RECHERCHES fur la population des Généralités
d'Auvergne , de Lyon , de Rouen
& de quelques Provinces & Villes du
Royaume ; avec des réflexions fur la valeur
du bled , tant en France qu'en Angleterre
, depuis 1674 , jufqu'en 1764. Par
M. Miffance , Receveur des tailles de l'élection
de Saint Etienne . A Paris , chez
Durand , Libraire , rue Saint Jacques , å
la Sageffe ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi ; un volume in-4°.
L'ouvrage qu'on préfente au Public, n'eſt
qu'un recueil de faits rélatifs à la population
des trois Provinces que l'auteur a été
à portée de connoître. Il a fupprimé les
réflexions dont la matière étoit fufceptible
, pour ne s'attacher qu'à des faits ef
fentiels qui affignent le nombre des habitans
dans chaque Province. La plupart des
Auteurs politiques ont affuré une dépopulation
dans le Royaume , & n'en ont
apporté aucune preuve ; les lecteurs feront
en état de juger du mérite de pareils affertions.
A la fuite de ces recherches on a
ajouté une comparaifon de la valeur du
bled à Londres , à Paris & à Lyon , dans
162 MERCURE DE FRANCE.
l'efpace de quatre - vingt dix ans. On laiffe
à juger de l'avantage qui en peut réfulter
pour les deux nations .
STANCES fur une infidélité . Par M. de
Saint-Peravi. A Londres ; 1766 : avec
cette épigraphe que nous prenons la liberté
de condamner : tranfeat à me Calix ifte ;
brochure in-8 ° . de 36 pages.
Ces ftances font précédées d'un avertiffement
de 14 pages , où l'Auteur rend
compte de différentes pièces de vers qu'il
a faites, avant que de donner les derniers
au Public ; telle qu'une épitre fur la confomption
, que nous avons annoncée dans
le temps , & qu'on redonne aujourd'hui
avec les ftances. Ces deux ouvrages dans
le genre lugubre , pourront plaire à cette
claffe de lecteurs qui aiment à s'entretenir
d'idées noires & funeftes.
- ÉLOGE funèbre de très haut , trèspuiffant
& très- éxcellent Prince Monfeigneur
Louis Dauphin de France , prononcée
dans la falle du collége , le 28 Janvier
1766 , par M. Ricard , Profeffeur
d'éloquence. A Auxerre , chez François
Fournier , Imprimeur- Libraire de la ville
& du collége ; & à Paris , chez Villette
Libraire , rue Saint Jacques ; avec permiffion
; 1766 : in - 8 °.
AV RIL 1766.
163
La multitude prodigieufe des éloges &
oraifons funèbres de Mgr le Dauphin , ne
nous permet d'entrer dans aucun détail
fur chacun de ces difcours , la plupart fort
éloquens. C'est pourquoi nous nous contenterons
comme nous avons déja fait
jufqu'ici , de rapporter les divifions de
ces différentes pièces , ou d'expofer le fujet
, fi l'auteur n'a point fait de divifion •
comme il eft arrivé à M. Ricard. « Pré-
» venu dès fon enfance des bénédictions
» du Seigneur , toute la fuite de la vie
» de Mgr le Dauphin , ne nous dit - elle
» pas que c'eft dans fa miféricorde , que
» Dieu l'a frappé , & qu'il ne l'a enlevé
» à la couronne qui lui étoit deſtinée ſur
» la terre , que pour la changer en un
» diadême éternel ?
ORAISON funèbre de très -haut , trèspuiffant
& très-excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée dans la chapelle des
Nouveaux Convertis , le 17 Mars 1766 :
par M. l'Abbé le Cren , Chanoine , &
grand'Chantre de la Sainte- Chapelle de
Mortain. A Paris , chez Regnard , Imprimeur
de l'Académie Françoife , grand'-
falle du Palais , & rue Baffe -des - Urfins ;
1766 : in -4 ° .
сс
Je vous ferai voir en lui un ſage &
164 MERCURE DE FRANCE.
و ر
» un chrétien , dont tous les jours nous
» étoient précieux & utiles , & que nous
» n'avons pu perdre fans frémir : il a vécu
» trop peu pour nous ; il a vécu affez
» pour lui - même. C'eft dans ces deux ré-
» Aexions
que je renferme fon éloge ».
ORAISON funèbre de très -haut , trèspuiffant
& très-excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée dans la chapelle du
Louvre le 6 Mars 1766 , en préfence
de Meffieurs de l'Académie Françoife
par M. l'Abbé de Boifmont , Prédicateur
ordinaire du Roi , Abbé de Grétain
l'un des quarante de l'Académie . A Paris,
chez Regnard , Imprimeur de l'Académie,
grand falle du Palais , & rue Baffe - des-
Urfins ; 1766 : avec privilége du Roi ;
in-4° .
و د
Nous croyons qu'aucun de ceux qui ont
traité la même matière , n'a mieux faifi
fon objet , & ne l'a mieux préfenté . Le
Public en jugera. « Par une fingularité
qui caractérife Mgr le Dauphin , ce n'eft
pas feulement la vie de ce grand Prince
qu'il faut intérroger pour le connoître ,
c'eft fa mort. Il n'a commencé , pour
» ainfi dire , de vivre que dans ces inftans
» funeftes où les hommes vulgaires font
deja morts ; & il avoit commencé , en
»
ود
12
AVRIL 1766.
165
ود
quelque forte , à mourir , dans cet âge
dangereux où les Princes imprudens ne
penfent qu'à vivre. C'eft fous ce double
point de vue qu'il faut l'envifager pour
» le peindre
99
"
"".
LA Pharfale de Lucain , traduite en françois
, par M. Marmoniel , de l'Académie
Françoife. A Paris , chez Merlin, Libraire ,
rue de la Harpe , vis- à - vis la rue Poupée , à
l'image S. Jofeph ; 766 avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol . in - 8°.
Cet ouvrage paroît nouvellement ; il eſt
enrichi de très- belles gravures à la tête de
chaque chant : nous nous hâtons de l'annoncer
en attendant que nous puiflions en
donner un extrait plus étendu.
ÉLOGE de Louis Dauphin de France ;
par M. Thomas . A Paris , chez Regnard ,
Imprimeur de l'Académie Françoiſe ,
grand'falle du Palais , & rue Baffe - des-
Urfins ; 1766 : in- 8 °.
Tout le monde connoît l'éloquence de
M. Thomas , tant de fois couronné par l'Académie
pour ce même genre d'écrire .
Quoiqu'il n'ait pas été queftion de concourir
pour un prix , M. Thomas , qui a
loué tant de grands hommes , fembloit
avoir acquis un titre public de faire l'éloge
de Mgr le Dauphin.
166 MERCURE DE FRANCE.
ORATIO funebris fereniffimi DELPHINI
LUDOVICI , nomine & juffu Univerfitatis
habita in ade facrâ FF. Francifcanorum
, die menfis Martii decimâ
anno 1766 ; à M. FRANCISCO - NICOLAO
GUERIN , antiquo Rectore , Syndico,
& in Collegio MAZARINEO Rhetorum altero
; juffu Univerfitatis edita. Parifiis ,
apud viduam THIBOUT , Regis , necnon
Academia Parifienfis Typographum , in
plateâ Cameracenfi ; 1766 : in- 4°.
Cet éloge latin de Mgr. le Dauphin ,
prononcé dans le couvent des Cordeliers ,
au nom & par ordre de l'Univerſité , eſt
divifé en deux parties , Dans l'une , l'Orateur
fait voir que Mgr le Dauphin a montré
durant ſa vie , toutes les vertus que la
France pouvoit efpérer & fouhaiter. Dans
la feconde , que fa mort a ajouté un nouyel
éclat à fes vertus & à fa gloire.
DISSERTATION fur le mécanisme &
les ufages de la refpiration ; ouvrage couronné
par l'Académie des Sciences , des
Belles- Lettres & Arts de Rouen , le 7 Août
1766. Par M. David , Maître- ès - Arts &
en Chirurgie de Paris. A Paris , chez Vallat
la Chapelle , Libraire au Palais , fur le
perron de la Sainte Chapelle ; 1766 ; avec
AVRIL 1766.
167
approbation & privilége du Roi : brochure
in- 12 de 134 pages.
L'Auteur fait voir d'abord ce que c'eft
que la refpiration ; quels font les moyens
qui l'opèrent , la manière dont ils agiffent ,
comme elle a dû fe faire la premiere fois ;
il explique enfuite fes ufages , fes avantages
, fes effets fur le fang , & enfin ce
qui fe paffe dans le poumon , dans le coeur
& dans les gros vaiffeaux relativement
aux deux tems qui la conftituent , & il
appuie fes raifonnemens de preuves tirées
de l'expérience.
ORAISON funèbre de très-haut , trèspuiffant
& très excellent Prince Dom Philippe
de Bourbon , Infant d'Espagne , Duc
de Parme , de Plaifance & de Guaftalle ;
prononcée dans l'églife de Paris , le 13
Mars 1766 , par M. l'Abbé de Bauvais
Prédicateur du Roi , à Paris , de l'Imprimerie
de Guillaume Defprez , Imprimeur
ordinaire du Roi & du Clergé de France,
rue Saint Jacques ; 1766 : avec approba
tion & permiffion ; in- 4°.
Quoiqu'il ne foit plus queftion ici de
Mgr le Dauphin , nous fuivrons la même
méthode que dans les annonces précéden
tes , & nous nous bornerons à citer la divifion
du difcours. « Confidérons l'Infant
168 MERCURE DE FRANCE .
» dans toutes les fituations de fa vie po-
» litique & de fa vie privée , dans fes ar-
2
mées & dans fes confeils , dans l'intérieur
de fa cour & dans le fecret de fa
famille ; toujours nous y verrons régner
la fageffe & la magnanimité ; mais tou-
» jours nous y verrons dominer la bonté .
» Comme il ne fut point un meilleur
» Prince , il ne fut point un homme meil-
9) leur ?".
DESCRIPTION du maufolée érigé à Paris
dans l'églife de Notre - Dame , à l'occafion
du Service folemnel fait dans la même
églife , le 13 Mars pour très -haut , trèspuiffant
& très excellent Prince Dom Philippe
de Bourbon , Infant d'Eſpagne , Duc
de Parme , de Plaifance & de Guaftalle , &c.
& c . Cette pompe funèbre ordonnée par M.
le Duc d'Aumont , Pair de France , Premier
Gentilhomme de la Chambre du
Roi , en exercice , a été conduite par M.
Papillon de la Ferté , Intendant & Contrôleur
Général de l'argenterie , menus
plaifirs & affaires de la Chambre de Sa
Majefté , fur les deffeins du fieur Mic.
Ang. Challe , Peintre ordinaire du Roi ;
de l'Imprimerie de Ballard ; 1766 : par
exprès commandement de Sa Majesté.
in-4°.
Cette
AVRIL 1766. 169
Cette defcription très- claire & très - détaillée
, donne une idée très -avantageufe
des talens de M. Challe.
ODE fur la mort de Mgr. le Dauphin ,
quis defiderio fit pudor , aut modus tam
caricapitis ... Horat. A Paris , chez Vente,
Montagne Sainte Geneviève ; 1766 : in - 8 °.
H
Vol. II.
170 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
L'ACADEMIE Françoiſe a conſenti à
être juge des difcours qui lui feront envoyés
fur le plan annoncé dans les papiers
publics. D'après les éclairciffemens qui
ont été donnés à l'Académie , elle propofe
pour fujet, d'expofer les avantages de la
paix , d'infpirer de l'horreur pour les ravages
de la guerre , & d'inviter toutes les
nations à fe réunir pour affurer la tranquillité
générale. Le prix fera une médaille
d'or de la valeur de trois cents livres. Les
difcours feront en françois , ne pafferont
point trois quarts - d'heure de lecture , &
feront adreffés , francs de port , au fieur
Regnard , Imprimeur de l'Académie , rue
Baffe - des - Urfins , avant le premier Décembre
1766. Le prix fera adjugé le 2
Janvier 1767 .
AVRIL 1766. 178
DISCOURS lu à l'Académie de ROUEN ,
le 28 Janvier 1766 , par M. Du BOULLAY
, Secrétaire Perpétuel de l'Académie
pour la partie des Belles- Leures.
MESSIEUR ESSIEURS ,
TOUTE la France a été plongée dans la
plus profonde confternation par la mort de
Mgr le Dauphin. Dieu feul connoît toute
l'étendue de la perte que nous avons faite ,
& jufqu'à quel point elle pourra influer
fur la deftinée & la profpérité de ce royaume.
Les gens de lettres qui doivent toujours
être les meilleurs Citoyens , comme
ils font les plus éclairés , ont paru fentir
plus vivement encore que les autres ordres
de l'Etat , la grandeur de cette calamité
publique. Mgr le Dauphin avoit partagé
fa vie entre la pratique des vertus & la
culture des connoiffances les plus folides
& les plus importantes. Il n'étoit étranger
dans aucune , parce qu'il favoit que l'art
de gouverner les hommes & de les rendre
heureux , eft de tous les arts le plus étendu
auffi bien que le plus utile. Les muſes
Hij
172
MERCURE DE FRANCE.
ont déploré fa mort comme une perte qui
leur auroit été particulière. Après le premier
faififfement que produifent les grandes
douleurs , elles ont fait éclater leurs
regrets , & ont effayé d'orner fon tombeau
de ces monuments qu'on appelle magni
folatia luctus.
Mais un objet auſſi eſſentiel à la France ,
& dont elles ne fe font point encore occupées
, c'est le nouveau prix qu'une circonftance
fi trifte ajoute à la confervation
du Roi , déjà fi précieufe par elle même .
On ne peut , fans frémir , confidérer que
dans le moment préfent , non -feulement
le bonheur , mais peut-être la confervation
même de cet état en dépend . L'intérêt
devient encore plus preffant & plus
tendre , lorfque l'on fait attention que depuis
trois mois la mort a moiffonné un
nombre confidérable de Souverains ou de
Princes deftinés à l'être ; elle vient encore
de frapper tout récemment le Roi de Dannemarc
, l'un des plus grands Rois qui
aient jamais honoré le trône & l'humanité.
a paru
•
L'impreffion profonde que la douleur
faire fur l'âme fenfible du Roi ,
fuffit pour juftifier & néceffiter les voeux
les plus ardents , afin que le ciel prolonge
Les jours au gré des defirs de fon peuple.
AVRIL 1766. ་ 73
C'est l'objet de la pièce que je vais avoir
l'honneur de vous lire ; elle a été dictée
& vos coeurs en doivent être
par le coeur ,
les
juges.
VEUX pour la confervation du Roi.
Dieu , qui tiens dans tes mains le fil de nos
années ,
Qui preferis à la mort d'irrévocables loix ,
Et dont la volonté règle les deſtinées
Des peuples & des Rois !
Tes decrets dans le deuil plongent l'Europ
entière ;
Aux chefs des nations ils creufent des tombeaux :
Tu frappes les Paſteurs quand ta jufte colère
Veut punir- les troupeaux.
Nos crimes ont laffé ta longue patience ;
Ton redoutable bras s'appéfantit ſur nous :
Le digne appui du trône & l'efpoir de la France ,
Eft tombé fous tes coups.
>
Dieu Clément ! c'en eft trop fi tu frappes en père ;
Si tu punis en juge & veux nous accabler
Un péril plus affreux , une tête plus chère ,
Doit nous faire trembler.
Qui pourroit , fans frémir , contempler le naufrage
,
Le choc des aquilons & des flots en fureur
H iij
174 MERCURE DE FRANCE
Si le vaiffeau battu d'un violent orage
Reftoit fans conducteur ?
Déja l'avidité , l'altière indépendance ,
Nous ont fait oublier & les moeurs & les loix ;
L'Impiété hardie & fa foeur la Licence
Ont élevé la voix .
Arrête , Dieu vengeur ! arrête ! & que nos larmes
Eteignent dans tes mains les foudres dévorans ;
Epargne un Roi , l'objet de nos juftes alarmes ,
Et frappe les tyrans.
De fon coeur paternel vois la douleur profonde ;
Les noeuds de la nature & fa touchante voix ,
Trop fouvent méconnus par les maîtres du monde,
Ont fur lui tous leurs droits .
Grand Dieu ! falloit- il donc qu'une épreuve funefte
L'avertît qu'il eft homme & fujet aux douleurs
Falloit- il rappeller à fon âme modefte
Le néant des grandeurs !
Qui jamais connut moins l'orgueil qu'elles inf
pirent ?
Il a fait fur fon trône affeoir l'humanité :
Les derniers des mortels qui près de lui refpirena
Eprouvent la bonté.
Il adore , Seigneur , ta juſtice irritée ;
Il s'abaille devant ta fuprême grandeur =
AVRIL 1766 . 175
II eft temps que tu fois pour fon âme attriſtée
Un Dieu confolateur.
Et toi , qui pratiquois les vertus en filence ;
Toi , qui vécus en fage & mourus en héros ;
Qui préparois , hélas ! le bonheur de la France,
Sois fenfible à nos maux!
Tu règnes maintenant , ta gloire eft fans nuage ,
Et tu peux protéger ton peuple infortuné ;
Abaille tes regards fur nous ,
fur l'héritage
Qui t'étoit deftiné.
De tes François chéris vois la douleur amères
Nos yeux baignés de pleurs fur ta tombe attachés :
Obtiens- nous que le Ciel ajoute aux jours d'un
père ,
Ceux qu'il t'a retranchés.
L'Académie a arrêté qu'il fera célébré,
jeudi 6 Février , un Service pour le repos
de l'âme de feu Monfeigneur le
Dauphin , auquel elle affiftera en Corps ,
& que les deux pièces ci - deffus , feront
envoyées de fa part à Mgr le Duc de Harcourt
, fon Protecteur , & à M. Bertin ,
Secrétaire d'État de la Province , comme
contenant les fentimens dont elle eſt pénétrée
pour la perfonne du Roi , & pour
Famille Royale. Hiv
la
176 MERCURE DE FRANCE,
Le Jeudi , 6 Février 1766.
La Compagnie , affemblée & prête à
partir pour fe rendre à l'égliſe M. le Directeur
a pris la parole , & a dit.:
<
MESSIEURS ,
La Religion nous appelle aux autels ,
pour rendre à Mgr le Dauphin les derniers
& les plus faïnts devoirs. Un Prince
auffi vertueux , & qui a fupporté en héros
chrétien l'épreuve d'une maladie longue
& cruelle , doit s'être préfenté fans tache
au tribunal de Dieu. Nos voeux & nos
prières doivent donc fe réunir , pour obtenir
du Ciel la confervation des jours
infiniment précieux de Sa Majefté . Prions
auffi pour les jeunes Princes , l'espoir &
la confolation de la Famille Royale éplorée
, dont la nation entière reffent vivement
la douleur. Car vous le fçavez , Meffieurs
, c'eft le partage heureux des françois
, de regarder leurs Princes comme
leurs véritables pères , de les fervir , de
les aimer avec le même zèle pendant leur
vie , de les regretter , de les pleurer avec
Ja même vérité quand la mort a tranché
le fil de leurs jours.
AVRIL 1766. 177
EXTRAIT de la féance publique de la
Société Littéraire de CLERMONT-FERRAND
, tenue à l'Hôtel de Ville , le 25
Août 1765 .
MONSONSIEUR l'Abbé de Vienne a ouvert
la féance , par la lecture d'une paraphrafe ,
en vers libres , de l'oraifon univerfelle
pour le falut , qui
mots , ( mon Dieu je
fortifiez ma foi , & c.
commence par ces
crois en vous , mais
M. Cortigier a enfuite lu l'examen critique
d'un titre rapporté par Juftel , dans.
fon hiftoire généalogique de la maiſon
d'Auvergne.
L'objet de l'Auteur , en difcutant ce
titre , a été de combattre un fyftême injurieux
à l'indépendance des premiers.
Rois de France , qui fuit effentiellement
du texte du manufcrit..
On y lit que Calminius , Sénateur ,
fut déclaré Duc & Prince d'Aquitaine ,
par un décret de l'Empereur Juftinien ;
qu'il fut revêtu de cette dignité , par l'au 1
H v
178
MERCURE
DE
FRANCE
.
torité de l'Empire Romain , aux accla
mations du peuple , & en conféquence
d'une députation faite à Rome , par les
habitans de cette Province.
On y voit auffi que ce fut lui qui fit
bâtir le Monaftère de Sainte Théodefréde ,
dans l'Evêché du Puy , & le Monaſtère
de Mauzac en Auvergne.... Il fit un
voyage à Rome du temps du Pape Jean II.
Une induction naturelle porte à conclure
que dans le temps de cette inveſtiture
le Roi des Francs n'étoit pas en droit
de nommer des Ducs en Aquitaine , &
de leur donner l'inveftiture de ce gouvernement
; & que ce droit appartenoit
aux Empereurs...
...
Cependant la comparaifon des temps:
rapporte cet événement entre l'année 528 ,
temps de la proclamation de l'Empereur
Juftinien , & l'année 535 , où Jean ÌI fuccéda
à Boniface II , c'est-à- dire aux dernières
années du règne de Thierri , Roi
d'Auftrafie , ou fous les premières de celui
de Theodebert fon fils & fon fucceffeur ;;
donc les enfans & fucceffeurs de Clovis
étoient encore dépendans des Empereurs..
Cette conféquence démentie par l'hiftoire
n'auroit pas eu befoin d'une nouwelle
difcuffion , fi le titre qui y a donné
lieu n'étoit rapporté comme authentique:
AVRIL 1766. 179
par un Auteur refpectable , & dont l'autorité
pourroit induire quelqu'un en erreur.
Il a donc fallu découvrir la fauffeté du
titre , & en inftruire le Public , pour détruire
dans leur fondement des fyftêmes
qui pourroient s'élever fur des principes fi
peu folides.
M. Cortigier, pour y parvenir, commence
par l'énumération des précautions que
doit prendre un Archivifte , pour n'être
pas trompé ; des lumières qu'il doit fe
curer , & des connoiffances fans lefquelles
il ne peut entrer dans cette laborieufe
carrière.
pro-
Il établit des principes pour la fixation
des époques ; il les applique enfuite
au titre difcuté , & en déduit la fauffeté
les contradictions fuivantes..
par
1°. Le titre fuppofe que Juftinien étoit
alors à Rome .... mais il n'y a point
réfidé depuis fon avénement à l'Empire ,
jufqu'à la mort de Jean II.
2°. Que Rome étoit fous la domination
de l'Empereur ... mais cette ville étoit
pour lors fous les loix de Théodoric , Roi
des Oftrogoths.
3 °.Que le Sénat Romain jouiffoit de fon
ancienne autorité. ... Mais l'hiftoire du
Patrice Boëce & de Simmaque , prouve
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
que dans ce temps toute liberté avoit été
ôtée à la Ville & au Sénat
Ces trois contradictions , plus que fuffifantes
pour détruire l'authenticité du
titre , font fuivies des confidérations qui
déterminent l'Auteur à en rapporter la
contrefaction au dixième & onzième
fiécle.
Mais M. Cortigier , non content d'avoir
démontré la faufleté du titre , prouve encore
par des traits hiftoriques , que Clovis
& les Rois fes fucceffeurs ont été abfolument
indépendans des Empereurs , furtout
dans la diftribution des gouvernemens.
Il cire 1 ° . Juftel lui-même , au chapitre
2 des preuves , où il dit que Clovis
avoit fubftitué à Bazolus le Comte Agé-
Sippe pour gouverner l'Aquitaine , fans y
comprendre l'Auvergne ; mais que ce
Comte ayant époufé Severa , niéce de Clotilde
, il y ajouta cette province.
1
2° . Grégoire de Tours , qui rapporte que
Childebert donna le même gouvernement
à Nicetias.
Et enfin ce trait connu de Theodebert ,
qui déclara la guerre à Juftinien , pour
l'obliger à retrancher de fes titres celui de
Francicus.
L'Auteur obferve encore que le nom
AVRIL 1766. 182
و
de Calminius ne fe trouve ni dans Grégoire
de Tours , ni dans Procope contemporains
de Juftinien ; il n'attaque pas
néanmoins la tradition qui attribue au Seigneur
de ce nom la fondation du Monaftère
de Mauzac.
Cette differtation a été fuivie d'un mémoire
fur la cubature des courbes , lu par
le R. P. Sauvade , Religieux Minime.
On ne croit pas pouvoir donner une
analyfe plus claire , plus précife & en
même temps plus avantageufe du mémoire
du Père Sauvade , qu'en publiant le jugement
de l'Académie Royale des Sciences ,
à l'examen de laquelle l'Auteur l'avoir
foumis au mois d'Août 1763.
Extrait des regiftres de l'Académie Royale
des Sciences , du 2: 3 Août 1763 .
L'objet du Père Sauvade , eft de mefurer
les folides de révolution que l'on produit
en faifant tourner autour d'un axe des
courbes , dont les ordonnées font obliques
à l'axe , ou plutôt de déterminer le rapport
qui eft entre ces folides , & ceux
qu'auroit donnés la révolution d'autres
courbes , qui ne diffèrent des premières
que par l'angle qui eft entre les co-ordon182
MERCURE DE FRANCE.
nées.... Qu'on fe repréfente , par exemple
, deux demi- ellipfes décrites fur un
même diamètre avec le même centre ,
ayant également le même diamètre conjugué
, mais dont la première ait fes diamètres
conjugués obliques , tandis qu'ils
font perpendiculaires dans la feconde , &
qu'il foit question de trouver le rapport
qui eft entre la folidité conoïde en forme
de coeur , que produit la première ellipſe ;;
& la folidité de l'ellipfoïde ordinaire produit
par la révolution de la feconde. Le
Père Sauvade fait voir que ces deux folides
font entre eux dans la raifon du
quarré du finus total , au quarré du ſinus
de l'angle qui eft entre les deux diamètres
obliques.
Cette propofition , qui eft vraie nonfeulement
pour le cas des ellipfes , mais
pour toutes les courbures qui ne diffèrent
que par l'angle de leurs co- ordonnées , eft
démontrée généralement & d'une manière
très -claire par le Père Sauvade , en
n'employant que les principes les plus élé–
mentaires du calcul intégral , & montre
que le folide à mefurer dans le cas de
l'obliquité des co - ordonnées , eft compofé
d'une infinité de petits entonnoirs
dont chacun eft le produit d'une furface
AVRIL 1766. 183
conique , par la diftance particulière qui
eft entre les deux co- ordonnées voifinesqui
ont formé ces furfaces coniques. par
leur révolution..
· Comme M. Varignon , dans les mémoires
de 1692 , avoit traité le même
fujet , mais feulement pour le cas de l'ellipfe
, le Père Sauvade a comparé le réſul
tat de fa folution avec celui que M. Varignon
avoit donné , & les ayant trouvés
différens , il a cherché de quel côté pouvoit
être l'erreur ; il prouve très-bien que
c'eft M. Varignon qui l'a commife , & il
montre en quoi elle confifte : elle vient
principalement de ce que M. Varignon ,
après avoir regardé le folide en queſtion ,
comme compofé de furfaces coniques
chacune égale à un rectangle , transforme
F'affemblage de ces rectangles en une piramide
, qui ne pouvoit le repréfenter qu'en
prenant des paraléllogrames pour des rectangles
. Au refte quand on ne fe donneroit
pas la peine de fuivre la folution de
M. Varignon , qui eft longue & pénible ,
il fuffiroit pour être fûr qu'elle eft erronée
de voir qu'elle conduit à un réfultat différent
de celui qui vient par une méthode
extrêmement fimple , & qui ne fuppofe
que les élémens les plus communs du calcul
intégral..
184 MERCURE DE FRANCE.
Nous pouvons ajouter que la mépriſe
de M. Varignon avoit été apperçue il y
a long-temps par le Père Nicolas , Jéfuite
très- diftingué dans les mathématiques , &
dont M. de Mairan avoit retenu la note
en marge de fon exemplaire des mémoires
de 1692. Signé , Dortout , de Mairan
& Clairaut.
Dom Déchamps , Religieux Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur , à lu
enfuite un mémoire fur l'hiftoire de la
ville de Clermont.
tas
و و
L'antiquité de cette ville , connue fucceffivement
fous les noms de Nemet , Auguftonemetum
, Arvernam , Arverna civi-
Clarus mon's & enfin Clermont ;
l'importance & la variété des événemens
dont elle a été le théâtre depuis le fiége
qui en fut fait par Fabius Maximus , Général
Romain , environ l'an 629 de la
fondation de Rome , jufqu'aux ravages .
qu'elle éprouva fous le règne de Pepin , &
a fa réconftruction environ l'an 762 de
l'ère chrétienne.
Les moeurs de fes anciens habitans , la
beauté de fa fituation , & les embelliffemens
dont elle a été décorée depuis peu ,
font tout le fujet de cette differtation in
AVRIL 1766. 189
téreffante fur- tout pour les citoyens de
cette Ville , qui l'ont écoutée avec beaucoup
de fatisfaction , & dont elle a obtenu
les applaudiffemens les plus flatteurs.
Comme la plupart des faits énoncés
dans ce mémoire font déja connus par
l'hiſtoire , on n'entrera pas dans le détail ;
On fe contente d'obferver 1 ° . que l'Auteur
fait abandonner Nemet par les Gaulois
, après le fiége foutenu contre Fabius
Maximus , & qu'il prétend qu'ils fe retranchèrent
pendant tout le temps où ils furent
en guerre contre les Romains & leurs
alliés , fur Gergovia , colline très - élevée &
fortifiée par la nature à une lieue de Clermont,
où ils réunirent toutes leurs forces ,
& mirent en fûreté leur effets précieux
qu'ils abandonnèrent enfuite ce camp retranché
, lorfque leur alliance avec les
Romains les mit à couvert des ravages de
la guerre.
2 °. Qu'il réduit à Mars & à Mercure
les divinités dont les Auvergnats faifoient
l'objet de leur culte , avant qu'ils euffent
le bonheur de connoître le vrai Dieu .
3 °. Que ce peuple fut prefque le feul
qui eut le bonheur de faire le facrifice de
fes faux Dieux , fans immoler à leur mé186
MERCURE DE FRANCE.
moire les premiers Miniftres qui les exhortèrent
à renverfer leurs autels.
4°. Enfin que les Auvergnats ont dans
tous les temps & dans toutes les circonftances
fcellé de leur fang la fidélité qu'ils
devoient à leurs Souverains.
M. le Préſident de Fredefont a terminé
la féance par la lecture d'une ode fur la
religion chrétienne , que nous nous propofons
d'inférer dans le Mercure prochain.
AVRIL 1766. 187
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
TRAITÉ d'Optique par M. SMITH , traduit
de l'anglois : un vol. in- 4° . A Breft ,
chez ROMAIN MALASSIS , Imprimeur
de la Marine.
ILL y a déja du temps qu'on fouhaite voir
cet ouvrage en françois. Le defir qu'on en
a eft d'autant plus légitime , que nous n'ar
vons dans notre langue que des élémens
dans ce genre , & que même , dans quelque
langue que ce foit , il n'en eft point
où l'optique foit traitée avec autant d'éten
due. L'intention de celui qui a entrepris
ce travail faftidieux & pénible n'étant que,
de le rendre utile , il a cru devoir joindre
à l'ouvrage tout ce qui s'eft fait en optique
depuis le temps où il fur publié . Une theorie
, qu'on fera fort aife fans doute d'y
trouver , eft celle des lunettes achromati78%
MERCURE DE FRANCE.
ques ; auffi fait- elle partie des additions
confidérables qui ont été faites à l'ouvrage.
On n'a point oublié de décrire les inftrumens
de dioptrique & de catoptrique
inventés ou perfectionnés dans ces derniers
temps . Les notes , que l'Auteur avoit
rejettées à la fin de fon livre , ont été placées
aux endroits auxquels elles appartien
nent. Ila paru que c'étoit leur vraie place ;
Et , afin de leur faire occuper moins d'efpace
, on a fupprimé l'hiftorique qu'elles
contiennent : on le trouvera ailleurs .
Cet ouvrage eft prêt à paroître. Il fera
fini d'imprimer vers la fin du mois d'Avril
prochain ou dans les premiers jours
de Mai. On n'a pas cru devoir l'annoncer
plus-tôt , parce que rien n'eft fi ridicule
que de prévenir le public des années entières
avant la publication d'un ouvrage ;
tant il fe préfente quelquefois d'obftacles
imprévus qui en retardent l'impreffion ,
ou même l'empêchent abfolument.
On a réuni les deux volumes en un
feul , par l'attention qu'on a eu de mettre
prefque tout ce qu'on a ajouté fous la
forme de notes , ce qui a impofé la néceffité
de l'imprimer en petit caractère. Ce
volume ne fera que d'une groffeur raiſonnable.
On a été porté à cet arrangement
par le defir qu'on avoit de diminuer ,, le
AVRIL 1766. 189
plus qu'il étoit poffible , le prix de cet
ouvrage , lequel ne fe vendra que 16 liv.
en feuilles , & 18 liv. relié , tandis qu'en
Angleterre il ſe vend 36 liv. Le défintéreffement
que l'Imprimeur montre en cette
Occaſion eft d'autant plus louable , qu'il
n'a d'ailleurs rien épargné pour fatisfaire
pleinement le public dans ce qui le concerne.
On ne pourra qu'être furpris de la
beauté des caractères & du papier qui ont
été employés. On ofe répondre qu'il ne fe
fait rien de mieux à cet égard dans la Ca
pitale.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
SIX1x trio pour une flutte , un violon &
baffe , compofés par M. Vindling , de la
Mufique de Mgr l'Electeur Palatin : prix
7 liv 4 fols. Mis au jour par le fieur de la
Chevardiere , Marchand de Muſique , rue
du Roule , à la croix d'or.
Six Sonates pour le violoncelle feul &
baffe ou le violon , dédiées à S. A. S. Mgr
le Prince de Conty , & compofées par M.
Duport , de la Mufique de Sadite Altefle :
190 MERCURE DE FRANCE .
prix liv. 4 fols. 7 Mifes au jour par le
même Editeur. Le nom de cet Auteur eſt
affez connu par la fupériorité de fon talent
pour le violoncelle, pour donner une bonne
idée de fes Sonates , qui font cependant à
la portée d'un chacun. A Paris , chez le
même.
Six duo pour deux violons , compofés
par M. Burchoffer : prix 7 liv. 4 fols. A la
même adreffe.
Le Père de Famille , ariette de baſſetaille
, mife en mufique par M. Philidor :
prix 3 liv. à grande orcheftre. Cette ariette
eft le n°. 6 du Journal de MM. Philidor
& Trial , même adreffe.
Il paroît auffi une collection confidérable
de contredanfes avec les figures & l'explication
pour les danfer , que feu M. de la
Foffe ,Ingénieur- Géographe , avoit imaginé
de recueillir , & dont le fieur de la Chevardiere
a acquis le fonds pour les continuer
fans interruption dans le même genre
& par la même chorégraphie. Cet ouvrage
contient dix- huit recueils à vingt- quatre
pièces , ou trois volumes à fix pièces . On
le diftribue encore , pour la commodité du
public , à 4 fols la feuille. Il y a cent fix
contredances différentes .
Méthode pour apprendre à jouer du
tambourin fans aucun changement de cors
AVRIL 1766 . 197
dans tous les tons . Par M. Carbonel : prix
3 liv. 12 fols , &c. chez le même.
I paroît , depuis un mois , un petit
recueil de Chanſons pour fervir de fuite à
l'Anthologie Françoiſe , dont la gaieté , la
fingularité & le tour , vraiment original ,
acheveront de donner une idée complette
de la chanfon françoife. La plupart de ces
chanfons ne font pas connues. Il y en a
quelques- unes d'anciennes , mais qui ont
eu beaucoup de réputation dans leur temps.
Six duo à deux mandolines ou violons
ou par- deffus de viole. Par M. Marchi ,
Maître de Guitarre & de Mandoline.
Euvre XV : prix 6 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint Thomas du Louvre ,
du côté du château d'eau , chez un Menuifier
, dans la feconde cour , au premier , &
aux adreffes ordinaires de Mufique.
M
GRAVURE.
ESSIEURS les amateurs des belles eftampes
font avertis que M. le Bas , Graveur
du Roi , vient d'en mettre une au
jour d'après Berghem , Peintre Hollandois
, dont le tableau eft dans le célèbre
192 MERCURE DE FRANCE.
cabinet de M. le Duc de Praflin , ayant
pour titre l'embarquement des vivres , qui
repréfente un port où on embarque des
beftiaux pour les Ifles. Sur le devant eft une
jeune femme comptant l'argent qu'elle
vient de recevoir de la vente de ces animaux
. Plufieurs figures grouppées font
fur les côtés ; l'un eft un fagoteur qui fe
repofe , d'autres lifent une affiche : on
voit des vaiffeaux dans le lointain , des
montagnes dans les vapeurs maritimes ,
& un très-beau ciel , le tout en dégradation
admirable. On peut ajouter à ceci
des chèvres blanches , des moutons , une
terraffe couverte de rofeaux & de plantes
pittorefques , le tout dans un accord charmant.
La beauté de cette eftampe a tellement
piqué le goût de M. Alliamet, élève .
du fieur le Bas , qu'il en a pris la jufte
grandeur pour en faire le pendant que
nous avons annoncé dans le précédent
Mercure , fous le titre de l'ancien port de
Gènes. Celle de M. le Bas ne fe vend
que 6 liv. On trouve chez ledit fieur le
Bas les douze nouveaux ports du Royaume
, d'après la collection que le Roi a
fait peindre par M. Vernet , Peintre de Sa
Majefté , & fi connu par les tableaux qu'il
nous produit journellement. A Paris ,
ruo
AVRIL 1766 . 193
rue de la Harpe , dans la porte- cochère
vis-à-vis la rue Percée.
P.S. On a annoncé , par erreur , fix cens
vingt eftampes de l'hiftoire facrée , mais
la collection n'eft que de cinq cens vingt.
Le prix des fix volume eft de 74 livres
6 fols.
LE catalogue des tableaux de la galerie
électorale de Drefde , volume in- 8 °.
1766. A Drefde, & à Paris , chez Boudet ,
rue Saint Jacques , broché 6 livres 12 fols.
PETIT fupplément à l'ouvrage intitulé :
Monumens érigés à la gloire de Louis XV,
par M. Patte , comprenant la defcription
de l'inauguration de la ftatue du Roi à
Reims , & des fêtes qui l'ont accompagnée.
L'infcription françoife qui eft gravée fur le
piedeſtal mérite fur- tout d'être remarqué.
De l'amour des François , éternel monument.
Inftruifez à jamais la terrè
Que Louis , dans les murs , jura d'être leur pèrè,
Et fut fidèle à fon ferment.
Ce fupplément fe diftribuë gratuitement
à ceux qui ont déja acquis ce livre ,
tant chez l'Auteur rue des Noyers , la
fixième porte-cochère en entrant par la rue
S. Jacques , que chez les Libraires indiqués.
Vol. II. I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE
SPECTACLES.
OPÉRA.
V.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique a fait
l'ouverture de fon théâtre le mardi huit
Avril , par une repréfentation d'Hipermneftre
, tragédie - opéra. Mlle DORANCI
étant malade , elle a été remplacée dans
de rôle d'Hipermneftre, par Mlle DUPLAN,
laquelle a eu un fuccès qui doit l'encourager
à redoubler d'application , & à mettre
en oeuvre , au profit du talent théâtral , la
force & l'étendue d'organe qu'elle a reçue
de la nature. C'eſt le premier rôle d'un
grand genre , dans lequel on a vu Mlle
DUPLAN.
Les foins & les recherches multipliées
que l'on a employées pour ne rien laiffer
à defirer dans le fpectacle de la Reine de
Golconde ( 1 ) , ont faitfufpendre la repréfentation
de ce nouvel Opérajufqu'au diman-
( 1 ) Voyez les noms des Auteurs de cet ouvrage
dans le premier vol. d'Avril , à l'art. de l'Opéra.
AVRIL 1766. 195
che , 13 du mois. Nous fommes obligés
par conféquent de remettre au Mercure
prochain le compte que nous nous propofons
d'en rendre .
On a continué le jeudi & le vendredi
Hipermnestre. Mlle DUPLAN a toujours
reçu des encouragemens de la
Public.
part
du
On fe flattoit d'entendre à l'ouverture
de ce théâtre , dans un air détaché , Mlle
BEAUVAIS , dont la voix eft devenue intércifante
par le fuccès qu'elle a eu dans
les concerts fpiriruels ; mais une indifpofition
l'a empêchée de chanter fur le théâtre
le jour de l'ouverture. Nous espérons
avoir lieu d'annoncer les fuffrages qu'elle
y méritera du Public.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE même jour huit Avril , la Comédie
Françoife ouvrit le théâtre par une repréfentation
de Semiramis , tragédie de M.
DE VOLTAIRE , fuivie des Bourgeoifes de
qualité.
Cette repréſentation fut précédée du
compliment fuivant prononcé par M. DE
BELLECOUR .
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT pour l'ouverture du théâtre
François , le 8 Avril 1766.
MESSI
ور
ESSIEURS ,
« Rien de plus fatisfaifant pour nous
» que de vous affurer des efforts que nous
» comptons faire dans le courant de l'an-
» née , pour mériter vos fuffrages , que de
vous inviter à nous honorer fouvent de
» votre préfence , & de vous promettre des
nouveautés , des pièces remiſes , enfin
la plus grande exactitude : mais rien de
» plus difficile que de vous offrir des ta-
» lens qui égalent vos lumières.
ود
» Le zèle le plus ardent ne fuffit pas
» pour remplir l'objet que nous nous propofons
; fans votre indulgence , que nous
» réclamons , nous fentons qu'il eft impof-
» fible de parvenir au bonheur de vous
plaire.
ود
" Notre but eft de vous confacrer tous
» nos inftans , de les employer à vous don-
» ner des marques du plus fincère attachement
, de tout mettre en oeuvre pour
» varier vos plaifirs , & vous fournir des
» moyens de délaffement. Veuillez , MefAVRIL
1766. 197
» fieurs , vous prêter à notre intention.
Mettre notre gloire à.nous voir honorés
» de votre bienveillance , n'être contens
" que lorfque vous paroiffez l'être , c'eſt
ajouter à nos devoirs un fentiment di-
» gne du Public le plus refpectable.
و ز
و د
Que vos bontés , Mellieurs , foient
» la récompenfe de nos travaux , c'eft la
plus flatteufe que nous puiffions vous
» demander , & c'eft la feule qui puiffe
nous rendre heureux .
""
» Nous ne le fommes en effet , qu'autant
» que vous daignez paroître fenfibles aux
preuves de notre reconnoiffance & aux
» affurances que nous ofons vous donner
» de notre profond refpect ».
ور
و ر
Ce compliment fut fort applaudi . Le
ton honnête & réfervé dans lequel il eft
compofé , & celui avec lequel il fut prononcé
, méritoient également les fuffrages
de l'affemblée qui étoit très- nombreuſe.
Mlle DUMESNIL joua fupérieurement dans
cette repréſentation , & y reçut des applaudiffemens
univerfels. Mile DUBOIS ,
qui n'avoit pas paru depuis- long-temps ,
jouoit le rôle d'Azema , dans lequel elle
fut applaudie. Le Public parut fatisfait de
retrouver dans une des confidentes de
cette tragédie Mlle BRILLANT retirée
du théâtre depuis plufieurs années , &
›
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
qui vient d'y rentrer. Le talent de cette
actrice pour ces fortes de rôles , qui ne
font point indifférens à la bonne exécution
d'une tragédie , eft un avantage de
plus pour le théâtre , & ne peut être qu'agréable
aux fpectateurs. Les rôles principaux
en hommes, dans cette tragédie , furent
fort applaudis , & exécutés comme on doit
le préfumer des grands talens que poffède
aujourd'hui la fcène françoife en différens
genres.
Le lendemain ( mercredi ) , on remit au
théâtre pour la première fois l'Important
de cour , Comédie en cinq actes & en
profe, de BRUEYS . Il y avoit vingt-huit ou
vingt-neuf ans que l'on n'avoit mis cette
comédie fur la fcène . Le rôle du Comte
de Clinquant ou de l'Important a été fort
bien joué par M. DE BELLECOUR , de même
celui de Dorante par M. MoLÉ. Celui
de Vieuxcour par M. D'AUBERVAL ,
celui de l'oncle par M. BONNEVAL . Mile
DROUIN a faifi & fort bien rendu le caractère
de la Marquife Provinciale . Mlle
DEPINAI joua le petit rôle de Marianne ,
Mlle BELLECOUR joua avec intelligence ,
gaité & fineffe le rôle de Marton . M.
PREVILLE a fait beaucoup de plaifir , ainfi
qu'il en fait toujours , dans le rôle de M.
de la Branche.
AVRIL 1766. 199
•
Cette comédie , dans laquelle il y a des
caractères , une marche , une conduite &
une intrigue de bon comique , ne peut
cependant avoir un fuccès fuivi aujourd'hui
mais on doit toujours favoir gré
du foin que l'on prend de remettre ces
fortes de drames fur notre théâtre. 1 °.
Ils augmentent le répertoire & fourniffent
par -là des moyens de varier les repréfentations
journalières dans le courant
de l'année. 2 °. En expofant de temps en
remps fous les yeux du Public des drames
du vrai comique , on fufpend , on retarde
au moins d'autant , la perte totale de
ce genre. Enfin , quand ces ouvrages ne
ferviroient qu'à entretenir & à former des
acteurs pour le comique , ce que ne peuvent
plufieurs de nos comédies modernes ,
ce feroit , un motif très-fuffifant pour en
encourager les remifes , & pour applaudir
au zèle de ceux qui s'y emploient .
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a ouvert ce théâtre par la quatriè
>
me repréſentation de Camille magicienne
Comédie Italienne en cinq actes avec
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
fpectacle & divertiffemens. Cette pièce a ,
été fuivie par la variété & les foins qu'on a
donnés à fon fpectacle , encore plus par le
talent de l'excellente Actrice Italienne , qui
donne le titre à cette comédie.
Le lendemain on donna fur le même
théâtre , le Roi & le Fermier , précédé du
Peintre amoureux de fon modèle .
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DE LA GARDE , Penfionnaire
adjoint au privilège du Mercure ,
fur lefpectacle de Lyon .
DEPUIS ma dernière lettre , Monfieur ,
il ne s'eft rien paffé fur notre théâtre , qui
méritât d'être tranfmis au Public & confervé
dans vos archives , excepté la repréfentation
d'une comédie en deux actes ,
niêlée d'arriettes , par l'auteur du Faux Sçavant
; mais des raifons particulières m'empêchent
de vous en faire l'analyfe , & le
trifte fort qu'elle a effuyé m'en difpenfe
affez. La mufique fe trouve à Paris , aux
adreffes ordinnaires , fous le titre d'arriettes
de l'Aveugle mendiant.
Il n'entre pas dans mon plan de vous
AVRIL 1766. ΙΟΙ
entretenir de la repréfentation des piéces
nouvelles , que vous avez vues à Paris :
il n'y auroit guères qu'un contrafte fenfible
dans l'accueil qu'on feroit ici à ces pièces,
qui pourroit m'engager à en parler , parce
qu'il feroit utile alors de pénétrer la caufe
de cette oppofition de fentimens dans une
matière où tous les Publics éclairés d'une
même nation ont coutume de porter des
jugemens uniformes. Pour conftater cette
difparité de goût , il faudroit ne pouvoir
pas l'imputer à l'effet réfultant de la repréfentation.
Toutes les fois qu'un Directeur
fe fera trompé dans la diftribution
des rolles , que les acteurs n'en prendront
pas l'efprit , que par un défaut de talent
ou d'étude ils joueront à contre - fens , ils
feront tomber à coup für un parterre de
province dans l'erreur , & il recevra froidement
un drame eftimé , qui ne lui eſt
offert que fous un afpect défavorable. C'eſt
ce qui n'arrive point fur le théâtre de cette
ville , les Comédiens ayant l'attention de
n'y mettre que des piéces dont ils font en
état de faire valoir le deffein , l'ordonnance
& les principales beautés ; auffi y
voyons- nous confirmer les décifions que
vous prononcez . Si vous en voulez un
exemple récent, je vous citerai, Monfieur,
la comédie de la Bergère des Alpes . Elle
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
a paru un peu froide , malgré l'apparence
d'intérêt & de chaleur que l'on s'eſt efforcé
d'y répandre ! ...Mais laiffons cette
comédie. J'ai la tête pleine d'opéras foidifant
comiques. Mardi paffé , Monfieur
& Madame la Ruette & M. Clairval , acteurs
de l'Opéra bouffon , uni à la Comédie
Italienne , ont débuté par Iſabelle
& Gertrude , & Rofe & Colas . Ils ont joué
les quatre jours fuivans , à
quatre heures
de l'après-diner , & à dix heures du foir..
La falle étoit remplie dès qu'elle étoit
ouverte. On a admiré , en général , la
vérité d'expreffion , le naturel du débit ,
la fineffe dans les détails & l'élégance
du jeu , qu'ont montrés ces acteurs dans
les différens rolles qu'ils ont faits . Un
travail fructueux , dirigé par de bons confeils
, les a conduits prefqu'auffi loin qu'il
leur étoit poffible d'aller , dans un genre
qui exige des qualités dont la nature eft
avare. Ils ont été fecondés par un fujet ,
M. Nainville , qui fera dans quelque
temps pour vous l'occafion d'un nouveau
Jarcin . En formant des acteurs , nous travaillons
pour vos plaifirs . Au refte , Mon-
Geur , ne penfez pas , je vous prie , que
notre extrême empreffement pour l'Opéracomique
, & nos deux repréfentations
par jour , foient des preuves que nous
AVRIL 1766. 203
ayons pour ce ſpectacle un goût prédominant.
Eh , ne fommes- nous pas dans le
fiècle des penfeurs ! .... Seroit- il poffible
qu'on préférât des croquis informes aux
riches tableaux de nos grands Maîtres ?
J'ai l'honneur , & c.
A Lyon , ce 23 Mars 1766.
DE C ***
SUITE DES CONCERTS SPIRITUELS.
Du Mercredi , 26 Mars 1766.
MISERERE mei Domine , Motet à grand
choeur de M. DAUVERGNE , d'un très - bel effet ,
fort bien exécuté & vivement applaudi . Le Stabat
, de PERGOLEZE . Ufque que , chanté par Mlle
BEAUVAIS , qui réunit tous les fuffrages , & d'une
façon encore plus marquée que le jour de fon
début. Mlle AVENEAUX & M. DURAND chantèrent
Cantemus , Moter à deux voix , de MOURET. M.
JANNSON exécuta fupérieurement une Sonate de
violoncelle , & reçut de grands applaudiffemens ,
que méritoient l'Artiſte & la mufique qu'il avoit
rendue. M. BALBASTRE exécuta un nouveau Concerto
d'orgue de fa compofition & d'un genre
vraiment agréable.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Du Jeudi 27 .
De profundis , fort beau Motet à grand choeur
de M. DAUVERGNE Le Stabat . M. BERTHEAUME
exécuta un Concerto de violon . Mlle AVENEAUX
chanta Venite, &c . Motet à voix feule , de MOURET.
M. SEJAN , Organifte de Saint Severin & de Saint
André des Arts , déja connu au Concert , donna
de nouvelles preuves de fes talens dans un nouveau
Concerto de la compofition , qu'il exécuta d'une
manière très - brillante , & dont le public lui marqua
toute fa fatisfaction . M. LEGROS fit le plus
grand plaifir dans le Motet à voix feule , Coronate ,
de LEFEVRE.
Du Vendredi 28.
Miferere mei , de M. DAUVERGNE . Après lequel
M. SECGHI exécuta un nouveau Concerto de fa
compofition . M. DURAND ; chanta fort bien un
nouveau Motet à voix feule , de M. BLAINVILLE.
M. BERTHEAUME exécuta un concerto de violon.
Mile AVENEAUX chanta un Motet à voix feule . Le
Concert fut terminé par le Stabat de PERGOLEZE.
Le mérite fupérieur de ce Moter , également
fublime & pathétique , eft trop connu pour en
faire de nouveaux éloges , mais on en doit à
M. DAUVERGNE , qui l'a rendu encore plus faillant
cette année , par le foin qu'il a pris de fubftituer
à plufieurs des morceaux qui avoient été entendus
les années dernières , d'autres morceaux
du même ouvrage , également admirables & plus
piquans par une forte de nouveauté à laquelle le
public eft toujours fenfible. Mlle FEL & M. RICHER
, qui l'avoient chanté fi bien l'année précédente
, fe font , pour ainfi dire , furpallés celle - ci
par les grâces, le fini du chant & l'onction qu'ils y
AVRIL 1766. 205
ont mis à l'envi. On peut , d'après tout ce que
nous venons de dire , fe faire une idée du fuccès
de ce Motet ; mais il faut l'avoir entendu pour
en avoir une jufte de l'exécution dans toutes
les parties qui concourent à former le plus bel
enfemble.
Du Samedi 29.
Regina cali , Motet à deux voix & à grand
choeur de M. DAUVERGNE , chanté par Miles FEL
& ROZET. M. SECGHI , un nouveau Concerto de
hautbois de fa compofition. Mile BEAUVAIS, Quam
dilecta , nouveau Motet à voix feule , dans lequel
une indifpofition très -marquée l'empêcha de faire
briller fon organe , mais où elle ne fut pas vue
moins favorablement par le public , qui l'encouragea
beaucoup. M. BALBASTRE exécuta une fuite
d'airs connus & bien choifis , & entre autres , la
challe de Zaïde , avec tout le brillant qu'on lui
connoît. Mlle FEL & M. le GROs chantèrent le
très agréable Motet à deux voix de M. DAUVERGNE
, Exultate jufti in Domino. On termina le
Concert par Cantate Domino , de LALANDE ..
Du Dimanche , 30 , jour de Pâques
Unebrillante fymphonie. Le Moret de M. DAUVERGNE
, Regina cæli . Mlle AvENEAUX un Motet
à voix feule. M. BALBASTRE fon nouveau Concerto
d'orgue , dont le fuccès fut vivement confirmé.
Mile FEL un Motet à voix feule . M. CAPRON un
nouveau Concerto de violon , mêlé d'airs connus ,
qui firent d'autant plus de plaifir , qu'on préfére
unanimement le chant aux difficultés , & que l'Artifte
ajoute conftamment au mérite de ce qu'il
exécute . Le très- beau Te Deum de M. DAUVERGNE
termina ce Concert , dont l'affemblée étoit
très -nombreuſe & fort brillante . Un enrouement
206 MERCURE DE FRANCE.
confidérable a privé , dans ce Concert & dans les
deux fuivans , le public des talens de M. LEGROS.
Du Lundi 31.
Une fymphonie fort belle. Confitemini de
LALANDE . M. SECGHI un Concerto de hautbois.
Mile ROZET Exultate Deo , Motet à voix feule .
M. BERTHEAUME un Concerto de violon . Mlle FEL
un Motet à voix feule très- agréable . Ce Concert
finit par Diligam te Domine , nouveau Motet à
grand choeur de M. l'Abbé DUGUÉ , Maître de
Mufique de Saint Germain- l'Auxerrois . C'eſt le
premier ouvrage qu'il ait fait entendre au Concert
, & il a lieu d'être fatisfait de l'accueil du
public , dont les fuffrages , & même la critique ,
doivent encourager les hommes qui ont vraiment
du talent. Ce Motet , dans lequel l'Auteur a peutêtre
trop cherché à faire preuve de ſcience , n'en
eft pas moins pour cela un ouvrage de mérite , &
qui lui fait véritablement honneur.
Du Mardi , premier Avril.
Une fymphonie. Benedic anima mea , Motet à
grand choeur de M. DAUVERGNE . Dominus régnavit
de LALANDE. M. SÉJAN exécuta avec beaucoup
de fuccès fon nouveau Concert d'orgue. M. l'Abbé
L'ARSONNIER chanta un Motet de haute- contre de
M. l'Abbé GoULIT . M. CAPRON exécuta un Concerto
de violon , mêlé d'airs connus , & fur trèsapplaudi.
Madame GOSTELLO , accompagnée par
M. SECGHI , chanta deux airs italiens & fit grand
plaifir aux amateurs . M. RICHER chanta dans le
Benedic, en place de Mile FEL, abfente , le récit de
deffus , avec cette perfection de l'art , qu'il porte
au point le plus étonnant & le plus fatisfaisant tout
à la fois.
AVRIL 1766. 207
Du Vendredi , 4 Avril.
Une fymphonie . Domine audivi , &c. Motet à
grand choeur de M. DAUVERGNE , qui a beaucoup
réufli dans cette quinzainė , pendant laquelle il a
été donné plufieurs fois . Un Concerto exécuté
par M. SECGHI. Mlle BEAUVAIS chanta très-bien
un Motet à voix feule , dans lequel elle fut fort
applaudie. Mde GOSTELLO deux airs italiens . Le
Concert finit par Memento Domine David , Motet
de M. l'Abbé DAUDIMONT , qui avoit été déja
donné plufieurs fois , & qui ne pouvoit l'être trop
fouvent au gré des auditeurs . M. RICHER chantoit
un récit dans ce Motet avec ce goût , ce talent
& cette perfection d'art , que , fans faire injuftice
à perfonne , on peut regarder comme fupérieurs
à tout ce qu'on a entendu . Dans ce même Concert
le jeune M. BERTHEAUME exécuta fur le violon un
Concerto de M. GAVINIÉS . L'année dernière nous
parlâmes de ce phénomène prématuré , relativeinent
à fon âge ; cette année nous n'avons point
à employer la faveur de cet âge pour fonder les
éloges qui lui font dus. Il peut foutenir la comparaifon
des meilleurs maîtres , que fon talent menace
de furpaller en très- peu de temps.
Du Dimanche , 6 Avril.
Le Te Deum laudamus de M. DAUVERGNE, fort
beau Motet à grand cheeur & d'une grande diftinction
, qui a toujours réuni les fuffrages des gens
de l'art & du public. M. CAPRON joua avec applaudiffement
un Concerto mêlé d'airs connus. Mlle
GUESTELLO chanta deur airs italiens . M. SEJAN
Organiſte de Saint Severin & de Saint André- des-
Arcs , exécuta un Concerto d'orgue de fa compo
fition. On applaudit avec juftice au toucher net
218 MERCURE DE FRANCE.
précis & favant de cet Artifte , ainſi qu'à l'ordre
& à l'étendue de fa tête , mais ceux des auditeurs
qui n'ont pas l'avantage d'être artiftes eux- mêmes
ou foi- difans amateurs éclairés de l'art , auroient
defiré plus de chant , un peu plus de grâces &
d'agrémens dans la compofition de ce Concerto .
Mile FEL & M. LEGROS firent grand plaifir dans
le Motet à deux voix de M. DAUVERGNE Exultate
jufti,&c. Le beau Motet de GILLES (Diligam te &c .),
termina ce Concert.
Du Lundi , 7 Avril , fête de l'Annonciation .
Une fymphonie , enfuite le grand Moter
Deus venerunt gentes , &c. de FANTON . M. BALBASTRE
exécuta fur l'orgue un Concerto , auffi
agréable par la compofition que par l'exécution
. Mlle BEAUVAIS , dont nous avons déja parlé
avec éloges ( moins encore qu'elle en mérite ) ,
chanta très - bien le petit Motet Ufquequo . Cette
voix , du premier ordre pour le volume , eft du
plus beau genre pour la qualité du fon , touchante,
pleine, onctueule & flexible ; on ne feroit pas éloigné
, en l'écoutant , de fe rappeller la qualité de
fon fi admirable & fi rare de la célèbre Mlle LEMAURE.
M. CAPRON exécuta un Concerto de violon.
Mde GOSTELLO chanta des airs italiens . Cette
Cantatrice eft de la plus agréable figure . Le Concert
fut terminé par le Motet, chéri du public , de
M. l'Abbé DAUDIMONT , Maître de Mufique de
l'Eglife des Innocens. Depuis long-temps aucun
ouvrage n'a fait une fortune auffi univerfelle au
Concert que ce Motet. Ce fuccès eft dû aux grâces ,
à l'expreffion , au chant fimple , noble & agréable
qui caractérisent la compofition des récits . Rien
ne doit plus encourager ce Compofiteur à travail .
' ler , & fur- tout à ne pas s'écarter d'un genre toujours
affuré de plaire..
AVRIL 1766. 209
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES
DE STOCKHOLM , le 24 Janvier 1766.
AVANT - HIER le Baron de Breteuil , Ambaſſadeur
de France , eut une audience du Roi & de la
Reine , dans laquelle il notifia à Leurs Majeftés la
mort du Dauphin. Hier cet Ambaffadeur a fait
célébrer dans fa chapelle , pour le repos de l'âme
de ce Prince , un Service folemnel , auquel ont
affifté les Miniftres Catholiques & toutes les perfonnes
de la même religion qui fe trouvent ici .
DE ROME , le 29 Janvier 1766.
Le Prince Edouard , fils aîné du feu Chevalier
de Saint-Georges , eft arrivé depuis quelques jours
en cette ville.
Dus Février.
Le 31 du mois dernier on célébra dans la chapelle
Pauline du Quirinal les obféques que le Souverain
Pontife avoit ordonnées pour le repos de
l'âme du feu Dauphin. Sa Sainteté y affifta , ainfi
que le Sacré Collége , & la Grand'Melle de Requiem
fut chantée par le Prélat Mattei , Patriarche
d'Alexandrie .
DE GENES , le 25 Janvier 1766 .
Les François établis en cette ville firent célébrer
avant- hier , dans la chapelle de Saint Louis de
210 MERCURE DE FRANCE.
l'église de l'Annonciade des Pères Obſervantins ,
un Service folemnel pour le repos de l'âme du
Dauphin. Tous les Nationaux y affiftèrent , & les
Marins firent pendant trois jours dans le port une
décharge d'artillerie..
CÉRÉMONIES FUNEBRES.
On célébra le premier Mars par ordre du Roi ,
dans l'églife Métropolitaine de Notre- Dame , un
Service folemnel pour le repos de l'áme de feu
Monfeigneur le Dauphin. Le deuil étoit conduit.
par Monfeigneur le Dauphin , le Duc d'Orléans
& le Prince de Condé . L'Archevêque de Paris officia
à la Grand Melle qui fut chantée en muſique
à grande fymphonie , & l'Achevêque de Toulouſe
prononça l'oraiſon funèbre du Prince défunt . Le
Chapitre de l'égliſe de Paris affifta a cette cérémonie
, ainfi que le Parlement , la Chambre des
Comptes , la Cour des Aides , l'Univerfité & le
Corps de Ville. Toute l'enceinte intérieure de la
nef étoit tendue de noir jufqu'à la voûte avec
les armes & les chiffres de feu Monfeigneur le
Dauphin. Le Catafalque étoit placé à l'entrée du
choeur & formoit un temple ifolé d'ordre corinthien
orné de plufieurs infcriptions : le couronnement
de cet édifice fervoit de bafe à un grouppe
en or , qui repréfentoit la France implorant le
Ciel & repouflant la mort , tandis qu'un Ange
élevé fur un nuage lui préfente une couronne. Le
cénotaphe étoit illuminé par deux cens chandeliers
d'argent garnis de cierges & portant chacun
les armes de feu Monfeigneur le Dauphin , & par
des pyramides de lumières placées devant les colonnes.
Le choeur étoit décoré d'une architecture
d'ordre ionique ; quinze arcades & vingeAVRIL
1766. 213
deux pilaftres en formoient l'enceinte & étoient
garnis de cartouches : le vuide des arcades étoit
rempli par de grands cartels qui repréfentoient les
armes & le chiffre du Prince , que des anges
foutiennent en pleurant . Le fanctuaire étoit élevé
par trois degrés , & au fond du fanctuaire , trois
marches conduifoient à l'autel qui étoit couvert
d'un dais en argent , dont les pentes ornées des
armes de feu Monfeigneur le Dauphin , étoient
garnies de rideaux doublés d'hermine & parſemés
de larmes d'argent.
>
On célébra le treize du même mois , auffi par
ordre du Roi , & dans la même églife , un Service
folemnel pour le repos de l'âme de feu S. A. R.
Dom Philippe de Bourbon , Infant d'Espagne
Duc de Parme , de Plaifance & de Guaftalla . Le
Chapitre de l'Eglife de Paris affifta à cette cérémonie
, ainfi que le Parlement , la Chambre des
Comptes , la Cour des Aides , l'Univerfité & le
Corps de Ville . Toute l'enceinte intérieure de la
nef étoit tendue de noir jufqu'à la voûte , avec
les armes & les chiffres du feu Duc de Parme.
Le Maufolée étoit placé à l'entrée du choeur &
formoit un temple ifolé d'ordre dorique , orné de
plufieurs figures fymboliques , & des armies du
Prince. Le cénotaphe étoit illuminé par des chandeliers
d'argent garnis de cierges & par des pyramides
de lumières placées devant les colonnes.
Le choeur étoit décoré d'une architecture d'ordre
ionique ; quinze arcades & vingt - deux pilaftres
en formoient l'enceinte & étoient garnis de cartouches
, dont les unes portoient des têtes de
mort couvertes d'un voile lacrymatoire , & les
autres les armes & les chiffres du Duc de Parme .
Le Sanctuaire étoit élevé par trois degrés , &
dans l'enceinte du fanctuaire , trois marches con212
MERCURE DE FRANCE.
duifoient à l'autel , qui étoit couvert d'un dais
de velours noir , dont les pentes ornées des armes
du Prince , étoient garnies de rideaux doublés
d'hermine & parfemés de larmes d'argent.
Ces deux pompes exécutées avec autant de
goût que de magnificence , ont été ordonnées
par le Duc d'Aumont , Pair de France , premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi , & conduites
par le fieur Papillon de la Ferté , Intendant &
Contrôleur Général de l'Argenterie , Menus- Plaifirs
& Affaires de la Chambre de Sa Majeſté ,
fur les delleins de Mic. Ang . Challe , Peintre
ordinaire du Roi & Deffinateur de Sa Chambre &
de fon Cabinet.
SERVICES.
Mademoiſelle de Vermandois , Princeffe du fang
& Abbelle de l'Abbaye Royale de Beaumontlès-
Tours , fit célébrer dans cette Abbaye , le 16
Janvier & le 7 Février , deux fervices pour le
repos de l'âme de Monfeigneur le Dauphin .
Cette Princefle a officié à ces Services , auxquels
Mlle de Condé à affifté . Les trois Etats de la
Province de Languedoc , affemblés à Montpellier
le 30 Janvier , firent célébrer dans l'Eglife
de Notre- Dame des Tables , un Service folemnel
pour le même objet . L'Achevêque de Narbonne
, Préfident né de cette aflemblée , officia
pontificalemeut à la Meffe , & l'Oraifon funèbre
fut prononcée par l'Evêque de Lavaur.
On a célébré à Vannes , par les ordres du Duc
de la Vauguyon , dans l'Eglife des Dames du Père
Eternel, dont il eft le Fondateur , un Service folemnet
pour le même objet . La Nobleffe de la Ville
& des environs , les Officiers du Bataillon de Berry
qui y eft en garnifon , le Chapitre & le Clergé
AVRIL 1766. 213
féculier & régulier , ainfi que les principales
perfonnes de la Ville y ont allifté . Le Duc de la
Vauguyon a fait célébrer un pareil Service dans
la Ville de Cognac , dont il eft Gouverneur, Le
6 Mars , l'Académie Françoiſe en a fait célébrer
un pour le même objet , dans la Chapelle du
Louvre. Le Cardinal de Luynes , l'un des Qua
rante , y a officié pontificalement . L'Oraifon fu
nèbre a été prononcée par l'Abbé de Boifmont auffi
l'un des Quarante . Toute la Chapelle étoit tendue
de noir avec les armes & les chiffres de feu Monfeigneur
le Dauphin .
L'Académie Royale de Peinture & de Sculp
ture de cette Capitale a fait célébrer un pareil Service,
le premier Mars , dans l'Eglife des Prêtres de
l'Oratoire .
Le 24 Janvier les Fermiers Généraux firent célébrer
un pareil Service dans l'Eglife Paroiffiale de
Saint Euſtache,
Le 27 du même mois le Marquis de Tinteniac ,
Chevalier de Saint Louis & ancien Officier aux
Gardes Françoiles , fit auffi célébrer pour le même
objet un Service folemnel , auquel il avoit invité
toute la Nobleffe de cet Evêché.
A VIS.
On trouve chez le fieur Prudhomme , rue des
Lombards , vis- à- vis celle de la Vieille - Monnoie ,
de beaux papiers des Indes , de huit pieds de haut,
à petits perfonnages & de différens deffeins , propres
pour tentures d'appartemens , ainfi que des
papiers veloutés , dit tontiffes , de toutes les couleurs
pour le même ufage. Il lui eſt arrivé auſſi
des papiers blancs propres pour imprimer des
eftampes , fans aucun pli au milieu , de différentes
grandeurs , & tous de la plus grande beauté.
214 MERCURE DE FRANCE.
AP PROBATION.
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois d'Avril 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 17
Avril 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER.
LE Siége & la prife de Rhodes par Soliman
II , Empereur des Turcs.
SUR la mort de Mgr le Dauphin.
Page s
38
EPÎTRE à S. A. S. Mgr le Prince de Lowenftein. 40
RÉPONSE d'un vieux marié , & c. 44
VERS à M. François , jeune Poëte de mon âge. 46
POEME champêtre.
SUITE de Rozalie , conte.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
LES Grâces . A Mlle B * *.
MADRIGAL à Madame ****.
Ibid.
SI
69
72
73
ODE fur le nouveau règne en Danemarck. Ibid.
ELOGE de M. Doulcet , Avocat au Parlement,
par M. Hochereau.
IN mortem Sereniffimi DELPHINI.
77
AVRIL 1766. 215
ENIGMES.
LOGOGRYPF ES.
LES Reproche , indifcress .
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
83
86
87
LETTRE de M. Linguet , Avocat au Parlement. 91
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au fujet du
roman intitulé Mifs Honora.
106
LETTRE à M. de la Place. 108
A l'Auteur du Mercure , fur les Lettres de
Henry IV.
109
LES fens , Poëme.
NOUVELLE Encyclopédie portative , ou Tableau
général des connoillances humaines.
ANNONCES de livres.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
111
126
146
ACADÉMIE S. 170
DISCOURS lu à l'Académie de Rouen , le 28
Janvier 1766 . 171
EXTRAIT de la féance publique de la Société
Littéraire de Clermont- Ferrand. 177
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
TRAITÉ d'Optique , par M. Smith , traduit
ARTS AGRÉABLES.
de l'anglois .
MUSIQUE.
GRAVURE.
OPÉRA
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
187
189
191
194
216 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE Françoiſe .
195
COMÉDIE Italienne . 199
SPECTACLES de Province. 200
CONCERTS Spirituels.
203
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Stockholm , &c.
209
CEREMONIES funèbres, 210
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue.
Dauphine.
DE FRANCE.
AVRIL 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DE LA QUESTION :
COMMENT doit- on gouverner l'efprit & le
coeur d'un enfant pour le faire parvenir
à l'état d'homme heureux & utile ?
L'ENFANT , dans le berceau , ne jouit que
des mouvemens de fon coeur ; il difcerne
cependant par leur feule impreffion le
fentiment de tendreffe dans fa nourrice ,
& s'en affecte lui- même ; il trouve, malgré
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
la foibleffe de fes organes , les moyens de
lui en témoigner fa reconnoiffance & fait
s'en faire entendre : il les puife dans la
fimple nature : elle eft fon premier maître ;
il la fuit en croiffant , l'obferve d'un oeil
attentif , & fes mouvemens déterminent
ceux de fon coeur. L'étonnement le faifit
à la vue des objets qu'il apperçoit , & la
frayeur s'en empare au moindre figne qu'il
en voit : il s'afflige fur un objet douloureux
s'il voit qu'on s'en afflige ; il plaint
le malheureux s'il entend le plaindre ; i
pleure , il rit , & fon coeur s'affecte fuivant
l'impulfion qu'on lui donne : l'impreffion
s'en fait plus ou moins fentir chez lui ,
fuivant le degré de fenfibilité de fon
coeur ; & cette fenfibilité , caufe occafionnelle
des fentimens naturels , eft toujours
en raifon du phyfique des êtres.
L'étude du naturel d'un enfant doit
donc entrer dans les foins du maître qui
fe propofe fon éducation : quelquefois ce
naturel peut être détruit par l'impreffion
trop forte qu'il recevroit ; fouvent par fa
dureté il peut s'oppofer à toute efpèce de
modification qu'on voudroit lui donner .
Cette réſiſtance n'eft cependant pas invincible
; l'acier le plus dur céde aux fimples
frottemens de la lime ; l'impreffion fréquente
du fentiment peut , en accélérant
AVRIL 1766. 7
ou en altérant la force des mouvemens du
coeur , l'amollir infenfiblement ; c'eſt dans
cette partie de l'homme que réfide le
germe des vertus naturelles , elles éclofent
par fa fenfibilité ; fi la maffe eft trop dure ,
rien ne doit être négligé pour la rendre
maniable : leçons , exemples , objets capables
de l'ébranler , impreffions de crainte ,
d'amour , de compaffion , de douleur , tout
doit être employé ce n'eft que par cette
heureufe fenfibilité qu'il eft poffible à l'âme
de s'affecter d'humanité , d'amour , de
crainte & de reconnoiffance. Elle ne peut
ailleurs que dans un coeur remué par ces
fentimens , découvrir , par le fecours de fa
raifon , la loi de ne faire à autrui que ce
qu'on veut qu'on nous faffe, & s'affecter de
juftice & de probité ; enfin , ce n'eft que
far l'affemblage de l'amour , de la crainte
& de la reconnoiffance qu'on peut établir
dans un coeur la religion envers l'Être fuprême.
La religion , utile à l'homme pour
fon bonheur , le foutient contre fon orgueil
& adoucit l'amertume de fon fort
par l'efpérance dont elle l'entretient ; elle
modifie les paffions de l'âme & les dirige
vers les objets dignes de l'excellence de fon
être fans défapprouver l'homme dans fa
conftitution , elle lui apprend à faire ufage
des paffions humaines , & fait en allier la
A iv
0904
·
6345
Apr.
1766
MERCURE DE FRANCE.
jouiffance qu'elle lui permet avec la raiſon
qui l'éclaire ; elle l'inftruit à être vertueux
pour lui - même , & le confole de la perte
d'une partie de fes plaifirs par la félicité
qu'elle lui promet, & par celle qu'il éprouve
en fe foumettant à la loi qu'elle lui impofe;
c'eſt une chaîne facrée qui lie les hommes
entre eux & les lie à la divinité même :
en rapprochant les coeurs , elle réunit les
efprits dans l'obéiffance due aux auteurs
de nos jours , dans le refpect pour le Prince
& pour les loix , dans l'amour pour la
patrie & dans la jufte déférence que tout
homme doit à celui qui par fon état &
dans l'ordre public eft au- deffus de lui .
La connoiffance d'un Dieu créateur de
l'univers n'eft point au- deffus de la capacité
d'un enfant ; dès l'aurore de fa raiſon ,
il femble même par fes queftions demander
cette inftruction : à la furpriſe qu'il a
témoignée en découvrant les objets, l'admiration
fuccède dès qu'il peut en diftinguer
la forme , bientôt on l'entend en louer la
beauté & enfin demander qui eft - ce qui
a fait cela ? Seroit- il trop tôt de lui faire
connoître alors un premier principe ? &
doit- on lui laiffer plus long-temps ignorer
une vérité qu'il cherche ? En defcendant
avec lui de ce principe fublime , ne peut-on
pas l'aider à remonter par la gradation des
AVRIL 1766 .
connoiffances jufqu'au terme le plus près
de la Divinité qu'elle-même a prefcrit à
l'efprit humain , & au- delà duquel , quelque
effort qu'il faffe par le reffort de l'imagination
, il ne s'élancera jamais .
L'imagination , qui porte dans fon étendue
& dans fon impénétrabilité l'image la
plus rapprochée de la Divinité , eft une
portion de l'âme qui exige les foins les.
plus attentifs ; pour pouvoir la régler en
retardant fa marche , on ne fauroit trop tôt
exercer le jugement dans fon fujet. Le
jugement n'étant autre choſe que le produit
de la penfée fur deux idées relatives
conçues & comparées, il eft facile de préfenter
à un enfant deux idées analogues à fon
âge , qu'il conçoive , compare , & dont on
puiffe lui demander ce qu'il penfe : l'âme
aidée dans l'exercice de cette faculté , qui
fait partie de fon effence , ne peut que
contracter l'heureuſe habitude de difcerner
le jufte de l'injufte & celle de fe
familiarifer avec la vérité. Par cette importante
connoiffance , combien l'homme ,.
à mesure que fa raifon fe déploie , ne peut- il.
pas tirer de conféquences utiles à fon bonheur
& à celui de fes femblables ? Si fon
orgueil le porte à fe comparer à l'Auteur
de l'univers , ne le confidérât- il que dans
fes oeuvres , quel peut être le réfultat de
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
fa penſée ? S'il fe regarde vis -à- vis de l'univers
, que peut- il penfer de lui - même ?
S'il jette les yeux fur fes égaux , que peut- il
penfer d'eux vis - à -vis de lui & vis- à- vis
l'Etre fuprême ? Ce n'eft qu'à l'aide du
jugement que l'homme peut apprécier les
chofes à leur jufte valeur , & ce n'eft que
fur cette appréciation qu'il peut régler le
prix dont elles doivent lui être : c'eſt l'ouvrage
de fa raifon , dont on doit lui apprendre
à ne faire ufage que d'après l'effet du
jugement.
Combien d'hommes, ignorant cette maxime,
marchent dans lesténèbres à la lueur
d'une fauffe raifon qui les éclaire , les
égare & fouvent les conduit , aveuglés par
l'orgueil , au comble de la folie humaine !
En vain objecteroit-on , en adoptant le
fentiment du Philofophe moderne dont
j'ai déja parlé , que l'âme d'un enfant eſt
incapable de juger : la conception , la réflexion
& le jugement font des propriétés
de l'âme , comme l'étendue , la fenfibilité
& le mouvement font des propriétés du
corps humain ils ont également befoin
d'être exercés pour jouir de leurs facultés ,
& ils exigent les mêmes foins & les mêmes
ménagemens dans leurs exercices . Il feroit
auffi déraisonnable de demander la folution
d'un problême à un enfant, que d'exiger de
AVRIL 1766. Ì I
lui qu'il parcourût un très-grand efpace
de terrein dans un temps très-court ; on
doit par gradation l'accoutumer & l'aider
à concevoir , réfléchir & juger , comme on
l'accoutume & on l'aide à marcher fur le
terrein le plus uni , l'abandonnant quelquefois
à lui- même fans le perdre de vue ,
toujours prêt à le foutenir dès qu'il chancelle
& à le ramener au principe quand il
s'égare & s'en écarte. La docilité chez
l'homme n'eft l'effet que de fa foibleffe
& de fes befoins ; dès qu'il peut voler
de fes propres aîles , enhardi par l'orgueil ,
il ne connoît plus de maître .
Il eft effentiel de profiter de fon enfance
pour l'accoutumer au joug d'une
raifon étrangère jufqu'au moment où , par
la fienne , il puiſſe établir fon empire fur
lui - même. Ce moment eft pour l'homme
l'époque du bonheur ; & pour lui en procurer
une jouiffance plus certaine , on doit
préparer fa raifon contre le développement
des paffions. On étouffe aifément l'incendie
qui commence ; mais quand tout l'édifice
eft embrâfé , les efforts qu'on emploie
pour appaiſer la flamme ne fervent qu'à
l'irriter.
C'eft à tort qu'on accufe la raifon humaine
d'être trop foible pour s'opposer au
torrent des paffions ; fa foibleffe n'eft occa-
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
fionnée qué par le défaut de culture : c'eſt
le plus bel attribut de l'homme , puiſqu'ik
le diftingue feul des autres créatures vivantes
, & c'eft la partie la plus négligée dans
l'éducation qu'on lui donne. On l'inftruit
à raiſonner avant qu'il ait appris à juger ;
à décider avant qu'il fache ce qui eft juſte ,
on n'emploie fa mémoire qu'à orner fon
efprit ; on ne l'inftruit à faire ufage de fa
raifon que pour un faux art de difcourir :
il eft dans fa propre éducation l'objet prefque
feul oublié , on ne l'entretient jamais.
de lui -même , on veut qu'il connoiſſe tout ,
& on lui laiffe ignorer ce qu'il eft ; on voit
d'un oeil tranquille l'âge du trouble & du feu
des paffions s'approcher ; on ne prend aucun
foin de le fortifier contre leur dangereux
empire , & on le laiffe fans défenfe.
expofé à leur tyrannie : il fait tout cépendant
, hors l'art important de favoir fe
conduire lui - même.
C'eft ainfi que l'homme enfant , admiré
'comme un prodige dans l'efpèce humaine ,
excite la compaffion dans l'adolefcence
& termine fa carrière avec le mépris du
public. Le defir d'être heureux & là vaine
efpérance de l'être en fatisfaifant fes paffions
, lui fait tout entreprendre ; fans refpect
pour fon être qu'il ne connoît pas ,
fans égards pour fes femblables qu'il ne
AVRIL 1766.
connoît pas davantage, il facrifie tout au projet
de fon bonheur : fon efprit enrichi de
connoiffances , échauffé par l'orgueil , en
impofe à fon coeur , s'il ofe le défapprouver,
Sans rien attendre ni redouter d'une Divinité
dont la croyance le gêne , il ne connoît
d'autre diſtance entre le ciel & lui que l'efpace
qui l'en fépare ; & fi , pour le malheur
de l'humanité , fa naiffance l'a placé dans un
rang élevé , plus audacieux encore , s'éle
vant au- deffus des loix , il ofe fe regarder
comme un de ces demi- Dieux dont les
vices furent des vertus : le moindre obftacle
à fa volonté , la plus légère contradiction
qu'il éprouve dans les événemens
de la vie , font le fupplice de la
fienne , & il ne retrouve plus hors de
lui ce bonheur qu'il éprouvoit avec lui
dans fon enfance avant l'empire de fes:
paffions ; chargé d'opprobres & de mépris ,
fouvent accable fous le poids des infirmités:
humaines , auxquelles il ne peut oppofer
qu'une vaine fureur, fe déteftant lui - même,
déteftant la nature , il meurt , & le défef
poir l'accompagne au tombeau.
Formé par d'autres mains , il eût été
heureux ; fa raifon , fixée par le jugement ,
auroit été fon guide ; elle lui eût tracé une
autre route ; il eût appris à faire ufage des
paffions humaines & à les tenir dans les
14 MERCURE DE FRANCE.
bornes prefcrites par la Divinité pour
le
bonheur de l'homme. Son coeur , empreint
des fentimens qu'un maître habile auroit
fçu développer , en eût répandu les charmes
fur fon efprit , & faifant fon bonheur ,
eût fait celui de la fociété . Ses affections
bien dirigées euffent été des vertus ; fon
orgueil bien conduit eût tourné à fa gloire ;
fon efprit , foumis à la raifon , eût cherché,
d'intelligence avec fon coeur , à acquérir
des connoiffances utiles à lui-même & à
fes femblables ; enfin , content de luimême
, rempliffant fes devoirs vis - à - vis
de l'Etre fuprême & de fes pareils , il feroit
parvenu à l'état d'homme heureux &
utile.
}
AVRIL 1766 .
SUR la mort du R01 DE POLOGNE , Duc
de Lorraine & de Bar.
Q
U'ENTENDS - JE ? quels gémiffemens !
La terre eft couverte de larmes ,
Mon coeur eft pénétré des plus vives alarmes ,
Le cri de la douleur a paffé dans mes fens.
O ciel quel malheur nous accable ?
Tout annonce la mort d'un Monarque adorable ,
Le défefpoir règne aujourd'hui ,
Un deuil univerfel couvre cet hémisphère ,
Les Lorrains ont perdu leur père ,
La Religion fon appui.
Auprès d'un trifte mauſolée
Je vois la Vertu défolée ;
Les Arts , les Talens abattus
Pleurent ce moderne Titus.
Ah ! pourquoi , Parque trop cruelle ,
Couper la trame de les jours ?
Il auroit dû vivre toujours ,
Pour fervir aux Rois de modèle .
Des plus illuftres conquérans
On vante fans ceffe la gloire ;
De STANISLAS , dans tous les temps ,
On chérira plus la mémoire :
C'eſt toujours par le coeur que les Princes font
grands.
Par M. DE C ***.
16
MERCURE
DE
FRANCE
.
SUR le même fujet .
mort , quelle eft ton injuftice !
Le meilleur des Princes n'eft plus.
C'est un triomphe pour le vice ,
affreux pour les vertus..
Un
coup
Par le même.
LES ACADÉMIES ,
POEME lu à l'affemblée publique de l'Académie
de ROUEN ,. par M. l'Abbé
YART , des Académies de Lyon , de
Caen , & Cenfeur Royal de la Société
d'Agriculture de Rouen ..
ENN VAIN pour raifonner, pour inftruire & pour
plaire ,
Loin des fociétés Trinon fuit dans les bois ::
Mifantrope , chagrin , reur , atrabilaire ,
De la fage raifon il n'entend point la voix..
Ce Poëte ifolé de la cour , de la ville ,
Ofe tracer les goûts , les ufages , les moeurs
AVRIL 1766. 117
Il ne peint que lui - même , & fon pinceau ſtérile
colore fombrement des tableaux impofteurs.
Quelle ftupidité , quelle fureur t'entraîne ,
Philofophe infenfible au plaifir , à l'honneur !
Nos doux amuſemens ont allumé ta haine ;
Aimer eft ton fupplice , hair eſt ton bonheur.
Four adoucir l'efprit du fauvage Cynique ,
Pour attendrir le coeur du dur ftoïcien ,
L'élève de Socrate établit le Portique :
Alors le vrai favant fut le vrai citoyen .
C'étoit de cette école , en grands hommes
féconde ,
Que fortirent les arts , les grâces , les talens ,
D'éloquens écrivains , légiflateurs du monde ,
Des peuples courageux & des Rois bienfaifans.
Rome , vous appellez le fils d'un vil efclave :
Sur les pas de la gloire il avance à la cour :
Il écoute Mécène , il étudie Octave ,
Il chante les combats , les vertus & l'amour.
Reftaurateurs du goût , ô cignes d'Aufonie
Dont l'immortalité couronna tous les chants ,
Que feroit devenu votre puiſſant génie ,
S'il fe fût obfcurci dans les bois , dans les champ
18
MERCURE
DE
FRANCE
. Déja la barbarie en France difperſée ,
Infecte nos ayeux de menfonges divers ;
La main de Richelieu fonde un nouveau lycée
D'où le vrai , d'où le beau règnent fur l'univers.
Apollon , les neuf foeurs defcendent du Parnaſſe
,
Leurs plus chers favoris quittent ce mont fameux ;
L'efprit , le fentiment , l'énergie & la grâce ,
Et la profe & les vers defcendent avec eux.
L'âme des anciens a paffé toute entière
Dans les productions des écrivains nouveaux ,
Et Sophocle , & Corneille , & Térence , & Moliere,
Ont le même génie , ils ne font point rivaux.
De leurs cendres je vois renaître Rome, Athène ;
Homère s'embellir des traits de Fénelon ,
Le fublime Boffuet retrace Démosthène
Maffillon Ifocrate , & Fléchier Cicéron.
>
De quelle vive ardeur , de quelle fainte yvreſſe ,
Poëtes & favans , vous êtes tranſportés ,
Lorfqu'au milieu de vous l'Italie & la Grèce
Offrent à nos regards leurs Dieux reſſuſcités !
L'ombre du grand Corneille en ces murs les
appelle ;
Il verſe dans nos coeurs leurs nobles fentimens ;
AVRIL 1766. 19
Rempli de fon efprit , le fage Fontenelle ( 1 )
De ce temple des arts jette les fondemens.
O Citoyens ! entrez dans notre fanctuaire ( 2 ) ,
Affiftez aux combats de vos fils généreux ;
Ils préférent , dans l'âge où l'on ne fait que plaire,
Les lauriers immortels aux mirthes dangereux.
Voyez-les , étonnés de leur naiffante gloire ,
Triompher noblement de leurs jeunes rivaux ;
Mais espérer , encor après cette victoire ,
Des fuccès plus brillans , des triomphes plus
beaux.
Mufes , rappellez - vous cette célèbre année ,
Ce grand jour à jamais dans nos faſtes gravé ,
Où Sapho fut par vous de lauriers couronnée ,
Et ce temple aux beaux arts par Louis élevé.
Sur un front couronné qu'un laurier eft fertile !
Qu'il produit de lauriers une riche moiſſon !
Sapho , fur tous les trois vous formez votre ſtyle
Votre premier chef- d'oeuvre eft d'égaler Milton.
Vous volez fur fon char aux plaines éternelles ;
Vous vous précipitez dans les profonds enfers
( 1 ) M. de Fontenelle & M. de Cedeville ont rédigé
les ftatuts de l'Académie. 1
(2 ) Les prix accordés à tous les arts . Madame du Bocage
remporta le premier prix de l'Académie en 1744 , la prc
mière année de fon inftitution.
>
20 MERCURE DE FRANCE.
Pour un nouvel effor vous déployez vos aîles :
Votre vafte génie embraffe l'univers.
Elève de Milton, d'Euripide, & d'Homère , ( 3 )
Vous refpirez encor l'élégance & le goût :
L'Académie alors fut votre tendre mère ;
Vous ferez fon modèle affife auprès de nous.
Vos aimables confeils inftruiront la jeuneſſe ,
Vos exemples fenfés borneront les écarts ,
Votre enjouement léger ornera la ſageſſe ,
Vos riantes vertus embelliront les arts.
Votre gloire eft la nôtre , habitez ce Parnaffles
Répandez fur nos chants l'aimable aménité.
Quel plaifir d'admirer une Mufe , une Grâce ,
Et d'aller avec elle à l'immortalité !
( 3 ) On connoît le Poëme du Paradis perdu , la Colom
biade , les Amazones , les favantes & aimables lettres , Le
jolis vers.
AVRIL 1766. 23
EPITRE à Mlle DURANCY , Actrice de
L'Opéra.
Qu
UE de nos coeurs tu te rends bien maîtreſſe !
Eh ! qui pourroit te réſiſter ?
Voix , attitude , gefte , en toi tout intéreffe ;
Tes fons brillans viennent nous tranſporter.
Mais à voir ton jeu vrai , ton jeu plein de fineſſe ,
On dit de fes talens le moindre eft de chanter.
Sous mille formes différentes ,
:
C'est toujours , & ce n'eft pas toi ;
O magique fecret dont j'éprouve la loi !
Durancy , je te crois ce que tu repréſentes,
Princeffe , que d'éclat & quelle majeſté !
Tu ranges tout fous ton empire.
Bergère , ah , Dieux quelle naïveté !
C'eft la nature qui t'infpire ,
Et fixant tes attraits , d'amour friand butin
Chaque homme voudroit être ou le Prince ou
Colin.
De ce defir frivole où mon âme s'engage ,
Ton amitié , j'en fais grand cas ,
Ton amitié me dédommage.
Loin de l'intrigue & du fracas ,
De la gloire , des arts carreffée & fuivie ,
Tu leur a confacré ton innocente vie..
22 MERCURE
DE FRANCE.
Sans caprice , fans ton , fans dédain , fans humeur,
La fimplicité te décore.
Tes talens , tes appas n'ont rien que d'enchanteur :
Au théâtre on t'admire , à la ville on t'adore .
Par M. G *** .
ROZA LIE.
ANECDOTE FRANÇOISE.
( L'amour)
Fut de tout temps grand faifeur de miracles :
En gens coquets il change les Catons ;
Par lui les fots deviennent des oracles ;
Par lui les loups deviennent des moutons.
Q
La Fontaine.
ui m'empêchera de dire que Rozalie
étoit la plus belle & la plus aimable fille de
la ville qu'elle habitoit ; qu'elle en étoit
la plus riche ; qu'elle ne dépendoit que
d'un oncle & d'une mère auffi très- riches ,
qui l'adoroient & dont elle étoit l'héritière
?... Qui peut & doit le mieux favoir
que moi qui vous en offre aujourd'hui l'hif
toire ? Croyez- le donc , & je commence.
L'aimable & jeune Rozalie n'avoit connu
AVRIL 1766 , 23
que foiblement fon père ; elle avoit eu le
malheur de le perdre dans un âge trèstendre.
Madame de Forbin, fa mère , avoit penſé
fuccomber à la douleur que lui infpiroit
cette perte ; fa tendrelle pour Rozalie
avoit pu feule la rappeller à la vie : elle
avoit fenti combien elle étoit néceſſaire
au bonheur d'une fille fi chère , & avoit
fçu dès-lors lui facrifier l'efpèce de plaiſir
qu'elle trouvoit dans fon affliction . Cette
tendre mère avoit recueilli avec foin la
très- ample fucceffion que lui avoit laiffée
fon époux , perfuadée que de grands
biens , joints aux grâces naturelles de Rozalie
, ne pourroient que la rendre d'autant
plus heureuſe.
Rozalie annonça dès fon enfance tous les
charmes , tous les talens & toutes les connoiffances
qui devoient la rendre fi fupérieure
à fon fexe. Les fciences les plus
abftraites , les plus fublimes , les talens les
plus agréables , les plus variés , remplirent
tour à tour cet intervalle qui fépare l'adolefcence
de l'âge du fentiment.
Madame de Forbin ne penfoit pas, comine
tant d'autres , que des talens fuperficiels ,
qu'une vertu hériffée de préjugés , qu'une
connoiffance vague de ce que l'on appelle
le monde , étoient tout ce que moralement
#4 MERCURE
DE FRANCE
.
devoit favoir une jeune perfonne qui , par
fa figure & fes grands biens , pouvoit prétendre
à tout. Elle favoit qu'il eft mille
inftans dans la vie où l'âme éprouve un
vuide prefque toujours dangereux lorfque
l'on ne trouve point en foi des reffources
pour le remplir.
Rozalie apprit donc tout ce qu'il ne lui
étoit pas permis d'ignorer. Ses talens &
fes charmes furent bientôt regardés comme
autant de prodiges .
Elle touchoit à fa quinzième année , &
jufques-là n'avoit connu que d'innocens
defirs ; une volière , de la mufique, d'excellens
livres , avoient fait fes plaifirs : mais
infenfiblement ces objets , d'abord ſi chers
à fon coeur , n'en remplirent bientôt plus
qu'une légère partie. Une efpèce de langueur
, une forte de trifteffe fourde s'empara
de fon âme & fembloit communiquer
à toutes fes actions l'empreinte ou tout
au moins le germe de la mélancolie.
Parmi les perfonnes que Madame de
Forbin recevoit chez elle , Rozalie ne put
s'empêcher de remarquer & de diftinguer
même le Chevalier d'Alc *** , qui joignoit
à l'efprit le plus orné , aux talens les
plus agréables , une figure faite pour plaire.
Son régiment étoit en quartier dans le voifinage
du château de Madame de Forbin ,
AVRIL 1766. 25
& il venoit , ainfi que tout fon corps , fe
réunir à l'excellente compagnie que cette
femme charmante favoit raffembler chez
elle.
Si le Chevalier fit quelqu'impreffion ſur
le coeur de Rozalie , il ne fut pas lui -même
infenfible à fes charmes.
Rozalie , avec une taille médiocre , mais
bien prife , avoit les traits du vifage patfaitement
réguliers , des yeux d'un brun
très-vif, & dans lefquels fe peignoit fans
ceffe toute la beauté , toute la fenfibilité
de fon âme , les cheveux & les fourcils du
plus beau blond du monde , & le furplus
taillé par la main des Grâces mêmes.
Le Chevalier , quoique d'une taille
ordinaire , fe faifoit d'abord remarquer :
l'air de nobleffe répandu dans toute fa
perfonne , une phyfionomie mâle , mais
féduifante , prévenoient toujours en fa
faveur. Deux ou trois femmes de Paris
( à la mode alors ) qui , prefqu'au fortir de
fes exercices , s'étoient chargées de le former
, n'avoient que trop nourri chez lui
un germe de fuffifance & de prétention
avec lequel il étoit vraisemblablement né.
Il fentit trop , dès le premier coup d'oeil ,
tout ce que les charmes & la façon de penfer
de Rozalie avoient de fupérieur , pour
faire ufage auprès d'elle de ce jargon futile ,
Vol. I B
26 MERCURE DE FRANCE .
de cette conduite légère , vive , impertinente
même , dont il s'étoit jufques-là fi
bien trouvé. Dès qu'il put s'appercevoir
de l'efpèce de préférence dont l'honoroit
l'aimable Rozalie , il crut , pour l'attaquer ,
devoir employer d'autres armes. Il ne l'aborda
plus qu'avec le trouble dans les yeux
& l'embarras le plus marqué .
Elle n'eut garde de foupçonner une
telle conduite . La candeur de fon âme ne
lui permettoit point de prêter à autrui un
fentiment contraire à cette noble franchiſe
qui , quoique rare , eſt toujours l'apanage
des coeurs auffi purs que le fien.
Si le Chevalier ne lui avoit pas encore
dit qu'il l'adoroit , s'il gardoit encore le
filence , fes yeux & mille foins intére fans
qu'il cherchoit à lui rendre , affuroient
chaque inftant Rozalie des fentimens qu'elle
lui avoit infpirés : flattée de l'hommage
fecret qu'il rendoit à fes charmes , elle ne
voyoit dans cette paffion naiffante que le
plaifir de triompher d'un homme aimable
, que quelques fuccès précoces avoient
enorgueilli. Mais infenfiblement le Chevalier
fe défit de cette première timidité ;
il ofa parler de fa flamme , & Rozalie
( peut - être indifférente encore ) n'y fit
d'abord qu'une légère attention.
Cependant l'indifférence ne peut avoir
AVRIL 1766. 27
qu'un certain période. ... Le Chevalier
étoit aimable , amoureux & modeſte . On
combat rarement avec quelque avantage
un penchant qui nous eft cher , fur-tout
quand l'occafion d'en voir l'objet fe multiplie
affez pour nous familiarifer en quelque
forte avec le danger qui nous environne
. Rozalie , avec la réfolution la plus
forte de ne point aimer , fe laiffa infenfiblement
aller jufqu'au point de ne pouvoir
fe diffimuler fa naiffante tendreffe.
Elle ne preffentit pas plutôt fa défaite
, qu'effrayée de fon peu de réfiftance ,
le dépit l'indifpofa contre elle -même , në
tarda pas à prendre fur fa fanté , & changea
fon humeur affez pour alarmer fa
digne mère & inquietter fes amis. Son
amant feul triomphoit en fecret. Eh , quel
amant encore ! Un de ces êtres indéfiniffables
, favorifés de toutes les grâces extérieures
de la nature ; mais aimant par caprice
, par vanité , & plus fouvent encore
pour le feul plaifir de féduire.
Cet odieux caractère n'avoit point échappé
à la fagacité de Rozalie ; cette légéreté
folle , les inconféquences , les faux airs de
fon amant , quoique contraints , quoique
mafqués , ne lui avoient que trop fait
connoître les vices de fon coeur. Sa mère ,
heureuſement , avoit pénétré dans celui
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'une fille fi chère. Rozalie ne craint
point de rougir à fes yeux, ni de lui avouer
en gémiffant fa foibleffe . Madame de Forbin
la confole , la raffure , & finit par mêler
fes larmes à celles de fa fille ; & Rozalie
dès ce moment , reprit une partie de fes
charmes .
Le Chevalier avoit les yeux trop fins
pour que les moindres mouvemens de fon
amante puffent lui échapper . Séduit par de
fi flatteufes idées , cet amant jufques -là fi
modefte & fi réfervé , ceffa de fe contraindre
fûr d'être aimé de Rozalie , & la
jugeant d'après les femmes qu'il avoit connuës
, il vit fon triomphe certain , agit en
conféquence , & crut que le moment d'en
jouir ne dépendoit plus que des moyens
de le faire naître.
Cette nouvelle conduite du Chevalier
acheva de faire fur l'efprit de Rozalie ce
que fa vertu , fa raifon & les bons confeils
de fa mère avoient déja préparé
dans fon coeur. Certaine déformais du
véritable caractère de fon amant , elle ne
vit plus en lui que ce qu'elle devoit y voir :
c'est- à - dire , un jeune homme aimable en
apparence , avec quelques vertus que de
mauvais principes & un goût fans frein
pour les plaifirs avoient prefqu'étouffées
dès leur naiffance.
AVRIL 1766. 29
Un procès de conféquence vint alors
arracher Madame de Forbin à fa terre
& la força de fe rendre à Paris. Ce qui
venoit d'arriver à fa fille fut une raifon
de plus pour hâter fon départ : elle fe flattoit
que le nouveau tourbillon dans lequel
fe trouveroit bientôt Rozalie , acheveroit
de rétablir le calme dans fon coeur.
Madame de Forbin n'avoit point d'habitation
particulière à Paris. Son époux qui,
dans les premières années de fon mariage ,
s'étoit laiffé aller au torrent d'une très -forte
dépenfe , n'avoit trouvé d'autres moyens
pour rétablir fes affaires que de s'en éloigner
& de fe retirer dans fes terres , où il étoit
mort quelques années après , & d'où Madame
de Forbin n'avoit pas jugé à propos
de fortir depuis . Elle fe vit donc contrainte,
autant par bienféance que par amitié
d'accepter un logement chez Monfieur de
Forbin , frère aîné de feu fon époux , qui
depuis dix ans ne ceffoit de l'en prier avec
les plus tendres inftances.
M. de Forbin , à l'âge de foixante ans ,
étoit encore un affez bel homme . Ses fervices
lui avoient obtenu avec juftice du
Gouvernement ces marques d'honneur
deſtinées au vrai mérite & qui ne le couronnent
pas toujours. Il avoit fait un ma-
Biij
༣༠
MERCURE DE FRANCE.
riage étant encore dans les troupes , qui ,
contre l'ordinaire , avoit fait fa fortune.
Veuf depuis quelques années , il ne fuivoit
que fon penchant pour les plaiſirs :
une fociété choifie , une table excellente ,
& fouvent même recherchée , donnoient à
fa maiſon une forte de célébrité peu commune.
Les adieux du Chevalier à Rozalie furent
tendres : l'impreffion qu'il avoit faite fur
fon coeur n'étoit pas encore entièrement
effacée quelle violence ne dut- elle point
fe faire pour lui cacher jufqu'à la plus
légère trace de fa douleur ! ...
M. de Forbin reçut fa belle-four & fa
niéce avec tous les fentimens du coeur le
plus franc & le plus généreux. La figure de
Rozalie ajouta à la tendreffe qu'il avoit
déja pour elle , & les talens de cette aimable
fille achevèrent de la fixer .
Nous ne la fuivrons point dans les différentes
fociétés où il plut à fon oncle de
la conduire ; nous dirons feulement que
fes grâces n'y parurent point étrangères , &
qu'en plaifant à tous les hommes , elle fçur
ne point déplaire à la plupart des femmes..
Six mois s'étoient à - peu- près écoulés
depuis leur féjour à Paris lorfqu'on leur
annonça le Marquis de Prénin ***
Madame de Forbin , à qui ce nom n'étoit
AVRIL 1766. 31
pas connu , imagina d'abord que c'étoit
une méprife du domeftiqne . C'étoit le
Chevalier d'Alc *** , qui , après les premiers
complimens d'ufage , leur apprit
la mort de fon frère aîné . L'air de froideur
dont il fut accueilli par la mère , l'eût
probablement rebuté , s'il n'eût cru voir
dans les yeux de la fille un éloignement
moins marqué , fur- tout lorfqu'en prenant
congé d'elles , il avoit demandé la permiffion
de venir , pendant leur féjour à Paris ,
leur faire de temps en temps fa cour.
Il étoit à peine forti , qu'une jeune veuve
( l'une des connoiffances de M. de Forbin ,
ainfi que du Marquis ) vint épuifer fur
fon compte tout ce qu'une femme adroite
& qui craint de fe rendre fufpecte peut
dite à l'avantage de quelqu'un. Rozalie
écouta d'abord avec quelque plaifir une
partie de ce que Laure ( c'eft ainfi que
fe
nommoit notre jeune veuve ) débitoit
fur le compte de fon amant.... Elle frémit
pourtant bientôt , en lui voyant ap
plaudir jufqu'aux légéretés fucceflives de
fon coeur.... Vainement Laure s'appuyoitelle
fur le nombre & la rapidité des conquêtes
du Marquis ; les principes que Rozalie
s'étoit faits le lui rendoient d'autant plus
coupable , & les femmes que fa figure &
fon art avoient fubjuguées d'autant plus
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
dignes de mépris . Cette converfation fit
plus encore , elle lui dévoila le caractère
de Laure trop différent du fien pour qu'elle
ne cherchât pas dès ce moment les moyens
de la voir moins fouvent.
Rozalie , dès le même foir, ne cacha point
à fon oncle toutes fes craintes fur les prochaines
vifites du Marquis , & le pria
d'ordonner que fa porte à l'avenir lui fût
toujours fermée .
Madame de Forbin , vers ce temps-là ,
tomba très -dangereufement malade . Que
l'on juge qu'elle dut être la douleur de
Rozalie , & des foins qu'elle rendit à fa
mère ! Nous dirons feulement que Madame
de Forbin , juſtement inquiette du danger
où s'expofoit fa fille , exigea d'elle , lui
ordonna même de l'approcher moins fréquemment.
Rozalie ignoroit alors qu'un
chagrin bien plus vif encore dût bientôt
l'accabler .
Le Marquis , perfuadé que fes vifites ne
pouvoient qu'être bien reçues , fe rendit
quelques jours après chez Rozalie. Surpris
d'être refufé à la porte , il preffe , infifte
vainement le Suiffe eft inflexible . Le
Marquis furieux , après d'autres tentatives
également infructueufes , s'en prend à
F'oncle ou à la mère , & fe détermine à
gagner quelqu'un des gens de la maiſon
AVRIL 1766.
33
pour faire parvenir fes plaintes jufqu'à
Rozalie. Un laquais , nommé Antoine , fut
bientôt aux ordres du généreux Marquis
Rozalie , dès le lendemain , trouve une
lettre au bas de fon miroir : elle en frémit
; elle appelle fes gens , les queſtionne
vainement , & ( en jettant la lettre au feu )
menace de chaffer celui d'entre eux qui
déformais ofera fe charger d'une commiffion
de cette efpèce. Le Marquis , informé
du peu de fuccès de fa lettre , tenta d'autres
moyens également infructueux ; &
Rozalie,juftement alarmée de chercher fans
fuccès lequel des domeftiques pouvoit fi
effentiellement lui manquer , crut devoir
recourir à fon oncle , afin que fon autorité
pût mettre fin à des perfécutions dont elle
redoutoit les fuites. Ajoutons à ceci que
la fanté de Madame de Forbin empiroir
chaque jour, & que la trifte Rozalie fe
voyoit menacée de fe trouver bientôt fans
mère.
Un foir que , pour obéir aux ordres réitérés
de la malade , Rozalie , retirée dans
fon appartement pour y prendre quelque
repos , étoit livrée à toute fa douleur ; un
bruit affez foible d'abord , mais qui s'augmentoit
par degrés , l'arracha tout- à - coup
à fa rêverie. Mais fa frayeur fut bientôt à
fon comble , lorfqu'une des portes de fon
B. v
34 MERCURE DE FRANCE.
1
appartement s'ouvrit & offrit à fes yeux
un homme dont un manteau lui cachoit
le vifage ! .... Rozalie jette un cri affreux ,
veut fuir ; mais dans la vivacité de fes
mouvemens , tombe & renverfe la feule
Jumière qu'elle eût confervée , & la violence
de fa chûte abforbe pour quelques:
inftans toutes les facultés de fes fens...
Le Marquis ( car en effet c'étoit lui - même )
fe précipite à fes pieds , la remet fur un
fiége , lui peint dans les termes les plus
tendres toute la violence de fa paffion , &
abufant du filence de Rozalie , fe haſarde
à des libertés que l'obfcurité fembloit lui
permettre..
Mais la chûte de Rozalie avoit réveillé
fon oncle , qui , avec une partie de fa maifon
, fut bientôt entendu fur l'efcalier , &
le Marquis fe vit forcé de s'échapper par
les détours qu'il s'étoit difpofés pour fa
fuite..
L'impreffion que produifit cette cruelle
fcène fut cependant fi forte fur les fens de
Rozalie que fa fanté s'en trouva bientôt attaquée.
Pour comble de malheur , celle de
la mère ne laiffant plus d'efpoir aux Médecins
, on fut forcé d'en éloigner la fille .
Nous pafferons rapidement fur un tableau
fi trifte ; il fuffit de favoir qu'on lui cacha
Te plus long - temps qu'il fut poffible une
AVRIL 1766. 35
mort qui probablement eût caufé la fienne.
Dès qu'elle fut hors de danger , il ne
fallut pas moins que tout l'afcendant que
M. de Forbin avoit pris fur le coeur de fa
niéce , pour l'empêcher d'aller s'enfevelir
dans un couvent. Mais il fallut que l'oncle
confentît d'aller paffer deux ans au moins
dans une terre qu'il avoit à quarante lieuës
de Paris ; & tous les deux partirent en
effet auffi- tôt que la fanté de Rozalie luż
permit de foutenir la fatigue de ce voyage.
Le Marquis , plus furpris que touché du
peu de fuccès de fon aventure & du départ
de cette aimable fille , rentra dans le tourbillon
du grand monde , & tâcha vainement
d'oublier une amante qui avoit tant
de droits à fon eſtime.
Rozalie , de fon côté , en fe livrant a
la lecture & à tous les amuſemens que la
campagne peut produire , fe croyoit parvenue
à déraciner de fon coeur jufqu'au
fouvenir même du Marquis ; lorfque fon
oncle , depuis long- temps accoutumé à des
plaifirs plus vifs & fe laffant de ceux de la
province , la pria d'abréger de quelques:
mois le temps de leur exil.
Rozalie paffa les premiers fix mois de
fon retour à Paris dans une eſpèce de retraitę.
Son oncle la preffoit en vain de ſe
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
livrer aux plaifirs de la fociété : il ne fallut
pas moins que le fuccès éclatant d'une pièce
nouvelle & les inftances de M. de Forbin ,
pour la forcer de revoir la Comédie Françoife.
Mais à peine y eft- elle entrée , que le
Marquis , dans une loge à côté de la fienne ,
eft le premier objet fur qui fe fixent fes
regards , & qu'un frémiffement fubit lui
fait fentir combien cet amant ( quoique
odieux pour elle ) a confervé d'empire fut
fon coeur ! Ses yeux en vain femblent s'en
détourner avec horreur. Un pouvoir , auquel
elle réfifte fans fuccès , les porte de
nouveau fur le fatal objet qu'elle inéprife ,
& fait naître dans fon âme étonnée un concours
de fentimens fi contraires qu'elle .
fuccombe fous le poids , jette l'allarme
dans la loge & fait trembler ceux qui l'oc
cupoient, pour fa vie .
Une parente , qui l'accompagnoit avec
fon oncle , s'empreffe de la fecourir ; tout
s'intéreffe pour elle & l'accable de foins..
Elle ouvre enfin les yeux , voit le Marquis
à fes pieds , retombe dans un état plus
dangereux encore , & fon oncle effrayé la
Lamène en tremblant chez lui , où de nouyeaux
fecours achevèrent de la rétablir.
vir
Les motifs dont elle crut devoir fe ferpour
colorer cet évanouiffement , n'en
AVRIL 1766. 37
impofèrent point à l'oncle. L'effet qu'avoit
produit fur elle la vue du Marquis
ne lui étoit point échappé . Il attendit une
occafion plus favorable pour en faire part
à fa niéce , & cette occafion ne tarda pas
à fe préfenter.
Le Marquis , dès le foir même , & tous
les jours fuivans , n'avoit pas négligé ,
non-feulement d'envoyer favoir des nouvelles
de la malade , mais de fe préfenter
lui-même à fa porte ; & un empreffement
fi marqué avoit affez touché M. de Forbin
pour lui faire entreprendre de ramener fa
niéce à des fentimens plus favorables pour
ce jeune Seigneur. Mais rien ne put vaincre
la répugnance de Rozalie ; & très- peu
s'en fallut que , pour juſtifier fes refus ,
elle n'apprît à fon oncle l'infultante témérité
du Marquis. Elle aima pourtant mieux
les appuyer fur fon éloignement ( prétendu
invincible ) pour le mariage , & bien plus
encore fur la conduite trop légère & trop
diffipée de l'époux qu'il lui propofoit.
M. de Forbin ne parut donc plus infifter ,
& fit paffer à celui - ci les dernières réponſes
de fa niéce.
Le carnaval offrit à M. de Forbin un
nouveau prétexte pour la ramener encore
dans le cercle des plaifirs qu'il vouloit à
sette occafion lui faire partager.. Rozalie:
38 MERCURE DE FRANCE.
ne connoiffoit point le bal de l'Opéra : il
voulut les conduire ; & ce ne fut qu'à regret
e;
qu'elle confentit d'y aller maſquée avec
fon oncle & l'une de fes femmes.
Le Marquis , dont les obftacles avoient:
irrité la paffion au point de ne pouvoir
plus vivre s'il n'obtenoit la main de Rozalie
, & qui entretenoit toujours des intelligences
fecrettes dans la maifon de M. de
Forbin , ne tarde pas à être informé des
plus légers détails de la partie préméditée ,
& à former en conféquence un projet digne
de l'aveugle & pétulante vivacité de fon
caractère. Il fait faire trois domino parfaitement
femblables à ceux de M. de Forbin
& de fa nièce , met dans fa confidence
deux femmes à-peu-près de la taille de
Rozalie & de celle qui devoit l'accompagner
, y joint un homme de celle de
M. de Forbin , & lui- même , auffi mafqué
, fe rend au bal.
Le Marquis & fes trois mafques fe placèrent
le plus près de la porte qu'il leur
fut poffible ; un groupe d'autres , de fa
fuite , devoient les cacher pour un temps.
& le feconder au moyen d'un fignal convenu.
A l'aide de ces derniers il parvient
facilement à former une forte de preffe
affez confidérable ( au moment de l'arrivée.
de M. de Forbin & de fa niéce ) pour les
AVRIL 1766 . 39
forcer de fe féparer . Alors le domino qui
repréfentoit M. de Forbin s'empare du
bras de la timide Rozalie , tandis que
les deux autres femmes , conduites par
le
Marquis , courent fe faifir de M. de Forbin
même. Plufieurs autres mafques ( encore
apoftés par le Marquis ) prennent foin de
Farrêter prefqu'à chaque pas avec cette
Liberté , ou , pour mieux dire , avec cette
opiniâtreté que la licence du lieu femble
permettre.
Rozalie , déja épouvantée de ce tumulte ,
preffée , foulée par les perfonnes apoftées:
par le Marquis , ne tarde pas à s'ennuyer
& à preffer fon oncle prétendu de la remener
au logis. Le mafque , tranfporté de
joie , femble céder , quoiqu'avec peine ,
à fes inftances. Ils fortent à l'inftant ; une
voiture , que Rozalie prend pour la fienne ,
fe préfente ; ils y montent , & le cocher
les mène à toute bride. Elle eft cependant
étonnée du filence que garde fon oncle ,.
& l'attribuë au mécontentement qu'il pouvoit
avoir de fon impatience à quitter le
bal ; mais elle s'apperçoit qu'il eft plongé
dans le fommeil elle fe tait , & la voiture
vole .
:
La fuite au Mercure prochain..
40 MERCURE
DE FRANCE
.
ODE anacréontique.
AMOUR , feconde mes accords
Chantons l'objet de ma tendreffe ;
Qu'un autre vante les trésors ,
Iris fait toute ma richelle.
"
Grands , courez après les honneurs ,
Souvent le haſard vous les donne ;
Iris approuve mes ardeurs ,
Pour moi c'est plus qu'une couronne.
De Mars affrontez la fureur ,
De lauriers couronnez vos têtes ;
D'Iris j'ai fçu gagner le coeur :
Faites - vous de telles conquêtes ?
Volez dans le facré vallon ,
Vous , qu'une folle ardeur entraîne
Amour feul eft mon Apollon ,
Les yeux d'Iris mon hypocrène.
Vous , qui , le compas à la main ,
Des cieux mefurez la diftance ,
Newton , vous calculez en vain ;
L'amour est l'unique fcience.
Copernic a prouvé , dit on ,
Que nous tournons avec la terre
AVRIL 1766.
Que m'importe qu'il ait raison ,
Si je tourne avec ma bergère ?
D'Hypocrate orgueilleux rival ,
Le choix des fimples t'embarraſſe ;
Tu ne fais guérir d'aucun mal :
L'amour est bien plus efficace.
Pour défendre tes intérêts ,
Plaideur , Thémis eft ton refuge ;
Quand Iris me fait un procès ,
C'est l'amour que je prends pour juge,
Vous , qui criez contre nos feux ,
Hommes pétris d'indifférence ;
Qu'Iris le préfente à vos yeux ,
Que deviendra votre éloquence ?
Point de vrai bonheur ici bas ,
Nous dit le fage atrabilaire ;
Que pour lui feul il n'en foit pas :
On est heureux quand on fait plaire.
42 MERCURE DE FRANCE ,
EPITRE à AMÉLIE.
GRAND merci , charmante Amélie ,
Vous m'avez comblé de faveurs ;
Et loin que mon coeur les oublie ,
Souffrez , pour adopter nos moeurs
Que ma vanité les publie.
Pardonnez- moi fi je trahis
De mes plaifirs le doux myftère :
Être heureux & favoir fe taire
N'eft pas la mode en ce pays.
>
Quand des bords où vous êtes néc
Vous vintes embellir Paris ,
Vous vous vites environnée
D'une foule de beaux efprits ,
Dont la lyre tendre & polie
Ne fe monta plus que pour vous ,
Et foupira des vers plus doux
Que ceux du chantre de Lesbie.
Moi même j'allai chaque jour
Admirer votre ton modefte ,
Contempler le charmant contour
De votre figure céleîte ,
Ce beau corfage fait au tour
Ce fein qui s'élève & s'abaiffe ;
>
AVRIL 1766.
43
Et ces grands yeux bleus , où l'amour
Se difpute avec la fageffe.
Je fentois mon coeur s'échauffer
A poursuivre votre conquête :
Vos dix - neuf ans , cet air honnête
Dont nous aimons à triompher ,
Tout cela me tournoit la tête .
Dans vos regards mon oeil cherchoit
Et vos defirs & vos foibleſſes ,
Et déja ma main vous couchoit
Sur la lifte de mes maîtreffes .
Trop téméraire dans mes voeux ,
Et me croyant fûr de vous plaire ,
Dans ma cervelle un peu légère
Je m'arrangeois pour être heureux.
En vous voyant jeune & jolie ,
Je vous jugeois folle à l'excès :
Je vous crus de l'étourderie ,
De l'amour pour nos airs françois
Du goût pour la coquetterie :
Je vous jugeois dans mon erreur
D'après Cloé , Flore & Junie ,
Femmes de bonne compagnie ,
Qui m'ont un peu gâté le coeur.
Dans ma pétulante faillie
Vous m'avez vu tout femillant
De la fine galanterie
Parler le langage brillant ;
44 MERCURE DE FRANCE.
Je crus que ma minauderie ,
Mes gentilleſſes , mon jargon ,
Ma ridicule affetterie ,
Vous paroîtroient du meilleur ton :
Mais la pudeur & la raiſon
Reçurent bien mal la folie.
Que j'ai rougi du rôle plat
Qui me couvroit d'ignominie !
Grand merci , charmante Amélie :
Sans vous je n'euffe été qu'un fat.
Bientôt , pour me punir peut -être
D'avoir peu fçu vous estimer
Vous prites la peine d'aimer
>
Mon ami , mon guide , mon maître :
Pour qui j'ai fouvent demandé
Les dons que le Ciel doit répandre
Sur le mortel que d'un oeil tendre
Minerve a fouvent regardé .
Enfin mon attente eft remplie :
Mon ami voit combler fes voeux :
Vous l'aimez ; il devient heureux :
Grand merci , charmante Amélie :
Vous nous avez fervi tous deux !
·
Il manque ici plufieurs vers.
AVRIL 1766.
45
Que votre époux , belle Amélie ,
Compte aujourd'hui d'heureux inftans !
Des rofes de votre printems
Vous allez embellir fa vie.
Yous écarterez loin de lui
Et les traits perçans de l'envie ,
Et les bâillemens de l'ennui ,
Et la trifte mélancolie.
Avec vous , avec Uranie ,
Vous verrez fon coeur partagé ,
Et vous tirerez fon génie
De cette froide létargie
Où fi long- temps il fut plongé.
Sa gloire fera votre ouvrage :
Ainfi dans le monde on a vu
Naître la force & le courage ,
Lorfqu'aux beaux jours du premier âge
L'honneur s'unit à la vertu .
J'aime à vous voir , malgré l'ufage
Epoux fans ceffer d'être amans ,
Dans la paix d'un petit ménage
Vous prodiguer des noms charmans ,
Vous carrelſer comme au village ,
Et vous aimer comme au vieux tems,
Lorſque le Dieu qui fuit vos traces ,
Et qui fourit à votre époux ,
Viendra tenir cercle chez vous ,
Se croyant chez une des Grâces ,
MERCURE DE FRANCE.
Souvenez-vous que l'Amitié
Doit être auffi de la partie :
Comme elle va fouvent à pié ,
Et qu'elle cft fans cérémonie ,
Sans éclat , fans pompe & fans train s
Chez vous fouvent , fage Amélie
Je m'offre à lui donner la main.
Par M. LEGIER.
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure , au fujet de la dernière
proceffion des Captifs.
Vous avez vu , fans doute , Monfieur ,
le fpectacle touchant de ces captifs récemment
arrivés de Maroc , rachetés par
les foins dès Pères de la Trinité & de la
Merci ; vous avez été attendri commne
moi , à la vue de ces enfans , de ces vieillards
arrachés aux horreurs de l'esclavage ,
& vous avez applaudi aux foins de leurs
heureux rédempteurs. Ce n'eft point de
ceux-ci que je vous parle le Public , à
qui l'on a eu foin de faire connoître leurs
noms , les a lus avec plaifir , & a payé à
leur zèle le jufte tribut d'éloges qquuii leur
:
AVRIL 1766. 47
étoit dû ; je parle d'un Religieux de la
Merci , de la maifon de Cadix , dont le
nom ne fe trouve point fur les liftes qui
ont été diftribuées , & que l'on auroit cependant
dû publier, François , de naiffance,
& qui , s'il ne l'étoit pas , mériteroit d'être
adopté par la nation.
Le Père Breton , ayant appris à Cadix
que le Père Païs étoit Commiffaire député
de fa Congrégation en France pour
Maroc , & fe préparoit à partir , voulut
partager avec lui la gloire d'un voyage
dont le but étoit de rendre des hommes
à fa patrie , & la liberté à des François.
Cette grace dépendoit du Général de fon
Ordre en Espagne. Il la follicita auprès
de lui avec tant d'ardeur , qu'il l'obtint
enfin ; fut nommé adjoint , & partit avec
les rédempteurs. Quatre-vingt-douze captifs
furent délivrés ; mais les fonds n'étant
pas affez confidérables , il eut la douleur
de voir qu'on laiffoit dans les chaînes
prefqu'autant de malheureux qu'on en
Lauvoit ; il regrettoit , fur-tout , l'équipage
du vaiffeau de M. Pelegrin , compofé de
35 hommes. Les prières , les promeffes
ne font rien fur le coeur d'un pirate. Le
Père Breton eût employé inutilement ces
moyens : il en étoit un qu'il crut pouvoir
être efficace , & il l'employa ; c'eſt celui
8 MERCURE DE FRANCE.
du faint Evêque de Mofe *. Il fut le feul
quis'offriten ôtage , & voulut refter eſclave
dans les prifons pour tout l'équipage juſqu'à
ce qu'on eût levé les fonds néceffaires
pour acquitter fa promeffe. Son offre héroïque
n'a point été reçue ; mais le refus
ne doit rien diminuer du mérite qu'il y
avoit à le faire , ni des éloges qu'on doit
à la vertu . Les miens font fincères & doivent
lui être plus glorieux , parce qu'ils font
défintéreffés. Je ne connois le Père Breton ,
je ne fais fon nom que d'après les louanges
extraordinaires qu'ont prodiguées à leur
retour les Captifs à fon action héroïque
fur les côtes de Mogador & à fes foins
tendres pendant leur traverfée ; mais j'applaudirai
toujours à la vertu par - tout où
elle fe trouvera. Il est bien doux pour un
coeur patriote , tandis que les philofophes
crient de toutes parts l'humanité , la bienfaifance
, le patriotiſme , de voir l'homme
vertueux & modefte pratiquer dans le
filence ces belles vertus & nous prouver
qu'on peut les trouver encore ailleurs que
dans leurs déclamations.
J'ai l'honneur , & c. . CLOS.
* On lit dans les dialogues de Saint Grégoire , que
Saint Paulin fe rendit volontairement captif en Afrique
pour délivrer le fils d'une veuve qui avoit été pris par les
Vandales.
SUR
AVRIL 1766.
SUR le mariage de M. le Comte .
avec Mademoiselle
· ..
LES Grâces , à votre toilette ;
Vont s'empreffer de mettre au jour
Des beautés , des tréfors qui feroient de l'amour
Le triomphe & notre défaite ,
Quand à Cithère il tient fa cour ;
Mais vous avez appris dans un lieu reſpectable
A ne vouloir paroître aimable
Qu'à l'époux à qui feul vous devez votre coeur
Tout en ce lieu refpire la candeur >
Et la vôtre déja , par un lien durable ,
S'apprête à faire le bonheur
De l'amant , de l'époux , de l'ami véritable
Qui de vos jours auffi vous promet la douceur .
Saint-Cir annonce la naiſſance ,
Saint- Cir eft le féjour , le temple des vertus
On y prit foin de votre enfance ,
Votre éloge eſt tout fait . Je ne dis rien de plus.
Elevé dans les camps , vous , mon cher D ....
Vous qui depuis long - temps fervez bien notre
Roi ,
N'attendez pas non plus un éloge inutile
Vol. I. * C
MERCURE DE FRANCE.
Yos grades en diront aujourd'hui plus que moi-
Et dans la paix & dans la guerre
LOUIS.connut , employa vos talens ;
Ses bienfaits font le feul. encens
Que vous offre en ce jour le coeur d'un militaire..
CESSE
SUR une convalescence:
ESSE tes pleurs , Licas ; qu'ils cédent à la joie ;
Tu me vois revenu du ténébreux féjour ,
L'avare Acheron rend fa proie ,
Et la plus trifte nuit fait place au plus beau jour.
C'eft un autre , Atropos , que ton cifeau regarde :
Pouvois - tu réuffir dans ton cruel deffein ?
L'avois l'Amour pour garde ( 1 ) , -
Et l'Amitié pour Médecin ( 2 ) .
( 1 ) Demoiſelle aimable qui avoit gardé l'Auteur pla
feurs jours.
(1 ) M... célèbre Médecin……
BRALLET¸-
AVRIL 1766 . SI
LE BOUTON DE ROSE.
à Mlle FANIER.
CETTE ETTB rofe , dans fon bouton ,
Peint l'innocence de ton âge
Et de fes foeurs dévance la faifon
Pour être la première à t'offrir fon hommage.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
IL m'eft venu une idée , Monſieur , en
lifant les vers de M. Collet , fur la mort
de Mgr le Dauphin , inférés dans le fecond
Mercure du mois de Janvier de cette année
; permettez que je vous en faffe part.
Ce feroit de faire un médaillon de feu
Mgr le Dauphin , autour duquel feroient
repréſentées toutes les vertus que poffédoit
ce Prince à un fi haut degré. Le tableau
feroit couvert d'un rideau que la mort
fouleveroit d'une main , tandis que de
l'autre elle effuyeroit les larmes que lui
fait répandre la victoire qu'elle vient de
remporter , conformément aux vers en
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
queftion. Sa faulx feroit à fes pieds ; & la
France perfonnifiée feroit dans l'attitude de
quelqu'un qui guette le moment de la lui
dérober. Au bas du tableau feroient écrits
ces deux vers dont la penſée a plû fi généralement.
:
Et la Mort elle- même , en voyant tant de gloire ,
Pour la première fois a pleuré fa victoire.
J'ai l'honneur , &c.
LE D. D. D.
A Paris , le 16 Février 1756.
PORTRAIT de ZEPHIS , par un Capitaine
de Dragons , à Mde DE M.
ZÉPHIS , le plus puiffant des Dieux ,
Dans vos mains a remis fes armes ;
Le plaifir a mis dans vos yeux
Son éclat , fes traits & fes charmes.
De votre voix les fons brillans
Sont embellis par votre lyre ;
Le Dieu du goût & des talens
Vous fit pour orner fon empire.
Les amours ont verfé fur vous
Ces charmes qu'on ne peut décrire ,
AVRIL 1766. 53
Et dont le trait nous femble doux ,
Même au moment qu'il nous déchire.
Plus fenfible aux traits délicats ,
Un temps plus heureux que le nôtre ›
Vit naître des fleurs fous les pas
D'un pied moins charmant que le vôtre
L'efprit , la gaîté , la raifon
Se réuniffent fur vos traces ;
Vous penfez comme un vrai Caton ,
Et vous parlez comme les Grâces.
1
Pardon , Zéphis , à tant d'attraits
Si mon pinceau ne peut atteindre !
Mon efprit ne fauroit les peindre ,
Mais mon coeur en fent tous les traits.
LE mot de la première Enigme du Mercure
de Mars eft mais , qui donne Siam.
Celui de la feconde eft lin , ( plante ) qui
donne Nil. Celui du premier Logogryphe
eft vertige , confidéré comme inconftance ,
ou boutade , & comme maladie en fupprinant
le t & l'i , refte verge , qu'on prend
en main pour faire des tours d'adreffe ; &
en divifant le mot entier , on y trouve
tige , qui font les quatre lettres finales , & ver
de terre. Et celui du fecond eft cimeterre.
C iij
54 MERCURE
DE FRANCE
.
ENIGMES.
SANS dire mes noms de baptême ,
Qui ne feroient jamais finis ,
Lecteur , devine qui je fuis ,
Et développe cette emblême.
Au mois de Juillet on retourne
L'habit neuf qu'en Janvier j'ai pris ,
Et fans dire mot , je féjourne
Au cabinet où l'on m'a mis.
Quoi que je porte un peu de rouge ,
Je ne fuis point du tout coquet ;
Les mouches me vont au parfait :
De ma place très - peu je bouge.
J'ai quantité de vieux parens ,
Dont on fait un cas aflez mince :
Cependant en cour , en province ,
La plupart ont fervi long- temps .
Sans doute perfonne n'ignore
Que mon nom date d'affez loin ,
Et tout le monde fait encore
Ce que je vaux > ou plus ou moins .
AVRIL 1766. 59
AUTRE.
JE fuis un être imaginaire ;
Je fuis beaucoup , & ne fuis rien :
L'un m'appelle un mal néceffaire ,
Et l'autre m'appelle un vrai bien.
Qui m'a trop fans me fatisfaire ,
N'eft pas éloigné du tombeau ;
Et qui ne m'a point , au contraire ,
Perd un plaifir toujours nouveau .
Quand je règne avec l'abondance ,
Je procure bien des plaifirs ;
Mais quand je fuis chez l'indigence ,
J'irrite encor plus fes defirs.
LOGO GRYPH E S.
TOUJOUR OUJOURS fous mainte forme , enfant de
l'artifice ,
Je creuſe au téméraire un affreux précipice :
Et même aux animaux je fuis très - dangereux 3
Mais des maux que je caufe on s'amuſe en tous
lieux .
Mes neuf membres d'un dé * préfentent la figure ,
Et des horreurs de Mars une courte rupture ;
* A jouer.
Civ
16 MERCURE DE FRANCE.
La couronne du coq ; la fille de Junon ,
Qui , près du Roi des Dieux , eut l'emploi d'échanfon
;
L'infecte précieux , dont l'art inimitable
Offre à nos yeux furpris , le travail admirable
De ce riche tiffu qui devient en nos mains
L'ornement des palais , celui des Souverains ;
Un reptile qui ronge & défole un parterre ;
La brûlante faifon qui féconde la terre ;
Le tranchant que Pomone aimoit à manier ;
Le chef du corps humain ; celui du fanglier ;
Celle qui de nos maux eft la funefte caufe ;
Quand on a l'arc en main la fin qu'on le propofe ;
L'ornement des foyers dans les temps rigoureux
Des enfans de Comus l'attrait délicieux ;
. Du flamand bilieux la favorite dofe ;
La place où dans un lit notre tête repoſe ;
Le mot dont on défigne un ruftre , un ignorant .
Le peuple efclave -né de l'Empire Othoman ;
De l'efpace d'un jour la douzième partie ( 1 ) 3:
Deux notes dont les fons entrent dans l'harmonie §
Le réduit de l'abeille & celui du Berger ;
Le mur où le Soldat affronte le danger ;
Puis du Dieu d'Epidaure un préfent falutaire s
Ee grade avantageux que convoite un Vicaire ;
Une petite ville au Comté de Ponthieu ;
Un fommet dans les champs d'où l'on voit plus
d'un lieu ;
( 2 ) Dans l'équinoxe
AVRIL 1766. 57
Le mari de Progné , l'amant de Philomèle ;
Du bouc voluptueux la gaillarde femelle ;
Le corps d'un robinet ; une interjection ;
Au cahos , au néant une oppofition ;
Au mode infinitif un verbe auxiliaire ;
Un pronom ( 3 ) qui des grands eſt le ftyle
ordinaire ;
Des cris tumultueux vomis pour outrager ;
L'endroit par où l'oifeau peut , & boire , & mangers:
Ce qu'à coups redoublés , & fous un toît ruftique ,,
De l'écume du lait une femme fabrique ,
Et dont le moindre ufage au Minime eſt ôté ;:
En terme ignoble & vieux , mais fouvent ulité ,
D'un fimple louis d'or la huitième partie
Le nom qui fut jadis à l'Ile de Candie ;
De nos fens affoupis la fombre illufion
Qui ſouvent de nos coeurs flatte la paſſion ;
Un brufque impératif qui veut une victime ;
Mais j'ai peur ;je m'efquive , en achevant la rime
( 3 ) Perfonnel & conjonctif,
Par M. F.... d'Amiens .
CV
58
MERCURE
DE
FRANCE
.
AUTRE.
ON être eft un écueil funefte à l'imprudence ;
De loin le fage a foin de le prévoir :
Qui fait me fuir , a la grande fcience ;
De tout être penfant c'eſt le premier devoir.
Je renferme de Dieu le plus parfait ouvrage ;
Au défaut d'un vaiffeau ce qui mène au rivage ;
De nos maux le plus violent ;
Un animal ftupide & lent
D'un grand fervice chez le ruftre ;
Ce que cinq fois on trouve dans un luftre ;
Ce qu'au mérite on accordoit jadis ;
Ce qu'en paffant , cocher , tu dis ;
L'endroit où le nocher ne craint plus la tempête:;
Ce qu'une fille aime à taire à trente ans ;
Une ville chez les Flamans ,
Du François, de l'Anglois tour à tour la conquête.
Par M. LEJEUNE , Profefeur à
Sées en Normandie.
AVRIL 1766.
19
L'AMOUR AU VILLAGE,
ROMANCE.
PAR fa
frivolité
Tout s'agite à la ville !
De la tranquillité
Ces hameaux font l'afyle.
Que cet heureux féjour
Eft propre à mon empire ,
( Difoit le tendre amour }
Moi -même j'y foupire !
Du myrthe toujours verd
Le favorable ombragé ,
De l'habitant de l'air
Le
féduifant ramage ,
Tout concourt au bonheur
Qui règne dans mon âme ;
Rien n'y diftrait mon coeur
De l'objet qui l'enflâme.
Heureux dans ces vergers
Du feu qui les dévore ,
Le feul voeu des Bergers
Et de l'accroître encore.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE
Je répans dans leur coeur
Une allégreffe pure ;
Pour eux du vrai bonheur
Mes feux font la meſure.
De la fimplicité
C'eſt le rare avantage
Que de la vérité
Sa parole eft le gage ..
Mon nom faint dans ces lieux
N'y fait point de parjure ;
J'y fuis , à tous les yeux ,
L'époux de la nature.
>
Les foucis , à la Cour
N'offrent que des orages ;.
Sur la ville à fon tour
S'étendent leurs nuages .
La paix comble nos voeux
Sous un riant feuillage ;
Voulez vous être heureux
Venez vivre au village .
Paroles deM.... Mufique de M. HA
NOT , de l'Académie Royale de M
fique
AVRIL 1766. Gor
ARTICLE II
NOUVELLES LITTÉRAIRES..
RICHARDET. Poëme en douze chants
2 parties in- 8 ° de plus de trois cents
pages chacune. A la Haye , & fe vend à
Paris , chez LACOMBE , Libraire , quai
de Conti. 1766. Prix 4 liv. 4 fols broché,
& liv. relié. S.
ILparut en 1764 , une traduction libre:
en fix chans , de la moitié du Ricciardetto
, poëme fameux , compofé par un
Prélat Italien , & qui jouit de la plus
grande célébrité en Italie. Le poëte François
avoit retranché dans fon imitation
beaucoup de ces traits libres , de ces caricatures
grimacées & de ces écarts d'imagination
, dont notre langue & notre
goût font offenfes. Cependant comme il
vouloit faire connoître dans fon premier
effai la manière de fon original , il avoit
confervé les principaux traits du poëme-
Italien , & fa marche , diftribuée par
octaves ou ftances de huit vers . Mais
62 MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'il eût dès-lors élagué , changé ,
ajouté beaucoup , il a fenti lui -même
que fa traduction reffembloit encore trop ,
& qu'il ne pouvoit plaire qu'autant qu'il
s'éloigneroit de fon modèle. Il a donc
pris le parti de faire un nouveau poëme
dans lequel il n'a confervé que l'intention
en quelque forte de l'Italien ; il a
détruit les octaves qui rendoient la narration
traînante & monotone ; il a deffiné
entièrement ſon ſujet ; il a traité & foutenu
fes caractères avec plus de foin ; il
a achevé les figures & les grouppes qui
n'étoient auparavant qu'ébauchés ; il a
créé d'autres épiſodes ; il a fait de nouveaux
tableaux ; il a repeint ceux qu'il
a imités ; enfin , il a mis dans tout cet
ouvrage un enſemble , une gradation d'intérêt
, une richeffe qui en rendent la
lecture amufante & rapide.
Le genre bernefque , qui eft un compofé
de tous les ftyles , de l'enjoué & du
férieux , du moral & du galant , de l'héroïque
& du naïf , du grand & du fimple
, du fabuleux & de l'hiftorique , du
merveilleux & du vrai ; ce genre dont
les Italiens ont donné les premiers modèles
, & dans lequel l'Ariofte , & après
lui l'Auteur du Ricciardetto , ont eu le
plus de fuccès , n'étoit pas encore bien
AVRIL 1766. 63
connu en France. C'eft celui néanmoins
qui convient peut- être davantage à l'imagination
vive , enjouée & volage des
François . Il réunit tout ce qu'il faut pour
y réuffir la gaité & le goût , fur- tout ce
goût délicat qui fait toucher les fleurs
fans les faner. Nous fommes redevables
à l'Auteur du Richardet François , d'avoir
enrichi notre littérature d'un poëme qui
ne peut qu'avoir parmi nous beaucoup
de partifans & d'imitateurs . Il faut lire
dans la préface de la première traduction
( 1 ) du Ricciardetto , l'origine & l'hiftoire
du genre bernefque , & celle en
particulier du poëine Italien. Le poëte
François rend compte, dans l'avertiffement
qu'il a mis à la tête de fon nouvel ouvrage,
des principes qui l'ont conduit dans
fon travail , & nous croyons que c'eft.
le meilleur traité qu'on puiffe lire fur cet
objet . Il a donné les loix du genre , ceux
qui les fuivront avec le génie convenable
, feront sûrs de plaire , d'intéreffer &
d'amufer . Nous nous bornerons ici à faire
connoître la marche du poëme & à en citer
quelques morceaux dans les différents ftyles
qu'il renferme .
(1) On en trouve quelques exemplaires ches
Lacombe , Libraire , quai de Conti .. 2. livres
broché.
64 MERCURE DE FRANCE .
L'Auteur a dédié fon poëme à M. de
Voltaire. C'étoit un hommage bien dû
au plus bel efprit de la France. Il en a
reçu une réponſe charmante , imprimée
avec fon épître au commencement de
l'ouvrage.
Le poëte débute par des réflexions:
morales fur les différents âges de la vie..
J'en rapporterai quelques vers faits pour
devenir proverbes , parce qu'ils contiennent
des vérités facilement & agréablement
exprimées.
On ne peut pas toujours être au printemps ;;
» Les arts divers , les jeux , les exercices ,
> Du tendre amour les peines , les délices ,
» De la jeuneſſe occupent les momens .
» D'un temps plus mûr elle eft bientôt fuivie..
Les foins qu'on doit aux fiens , à ſa patrie ,
>> A fa fortune , à la fociété ,
>> Font fuccéder avec rapidité
Tous les aſpects d'une pénible vie.
·
» Voici mon mot que je crois de bon fens :
>> Tout ce qui vit enſemble eft du même âge ..
» Heureux qui fait être de tous les temps !
כ
5
» Mortel fenfé , jouis & fais jouir ,
» Dit la Raiſon ; jouir , c'eſt être fage.
AVRIL 1766, 65
»Des doux plaifirs faire un modefte uſage ,
» Sans défiance en goûter l'avantage ,
>> C'eft honorer celui qui les a faits .
» Notre bonheur eft le plus pur hommage
>> Dont fa bonté nous impofe les loix , &c.
On trouve encore dans ce poëme beaucoup
de vers qui font fentences.
»Douter de tout provient de l'ignorance ;
» Le lot des fots eft l'incrédulité :
>> Croire & douter font les écueils du fage.
Ce poëme contient les aventures & les
amours de Richardet . Ce Paladin devient
amoureux de la charmante Deſpine , dont
il a tué le frère dans un tournoi . Le Scric ,
Roi de Cafrerie, s'arme pour venger la mort
de fon fils , & Defpine elle-même combat
contre fon amant. Les Rois d'Afie ,
d'Afrique , d'Espagne , de France , de Négritie
& du pays Lapon ; des Paladins ,
des Géants , des Nains , des Magiciens ,
des Ogres , des Fées prennent part à cette
fameufe querelle .
Dans le premier chant le Scric déclare
la guerre à Charlemagne , Roi de France
qui pour lors étoit fort inquiet de l'abfence
de Roland , fon neveu. Le Duc
Aftolfe , Alard & Richardet , célèbres Par
66 MERCURE DE FRANCE.
ladins , s'étoient partagés pour l'aller
chercher.
>> Déja les monts ceffoient d'être éclairés ,
» Déja le jour avoit fait place aux ombres ,
>> Et les oiſeaux par la crainte attirés
» Cherchoient l'abri des forêts les plus fombres ,
Quand à leurs yeux paroît un joli nain ,
>> Leſte & portant trois bouquets dans la main.
>> Il les falue avec humble foupleffe :
ور
>> Guerriers , dit-il , mon aimable maîtreffe
>> M'a commandé de vous offrir ces fleurs.
>> Les Chevaliers acceptant ces faveurs ,
» Au meſſager font queſtions galantes .
Ils s'avançoient vers cent torches brillantes
>> Dont la clarté ramenoit un beau jour.
> Lors , au milieu de vingt filles charmantes
>> Dont les beaux yeux ne refpirent qu'amour ,
» Stelle paroît plus ravillante encore.
» (C'étoit le nom de la Nymphe du bois ).
>> Elle chantoit au pied d'un ficomore.
>> On eût pu croire , en écoutant fa voix ,
>> Entendre encor la divine le Maure.
>> D'un vif éclat fon beau teint fe colore ;
>> Elle fe lève avec un doux fouris.
» Le Duc Anglois en eft foudain épris , &c.
Les Chevaliers, après s'être repofés dans
le palais de cette Nymphe , pourfuivent
AVRIL 1766. 67
leur route. Cependant Renaud , coufin de
Roland , courant après lui , arrive dans
les États de la belle Angélique ,
>>
Qui de Roland poſsède les amours.
Chemin faifant , le Paladin combat
deux géans , délivre des amans qu'une fée
malfaifante tenoit dans fes enchantemens ,
& punit cette fée. Il faut lire dans le
poëme les détails agréables de ces aventures
fingulières.
Charles , affiégé dans Paris par les Sarrazins
, rappelle les Paladins ; Renaud
s'embarque , effuie une tempête , il eſt
obligé de relâcher en Barbarie.
»Le jour baifoit quand dans une prairie
"Qui confinoit à l'humide élément ,
» On mit la fleur de la chevalerie ,
» Et fon courfier plus léger que le vent.
» La Lune eft claire , on entend le ramage
» Du roffignol tapi fous un feuillage ,
» Et la fauvette à fon tour lui répond ;
د ر
Quand le héros , vers un fentier profond ,
» Tourne fes pas & pouffe à l'aventure
» Son bon cheval , qui ne broncha jamais ,
» Vers un réduit délicieux & frais
Qu'embelliffoient cent fources d'onde pure.
» Dans ces bocages il trouve , en frémiffant ,
68 MERCURE DE FRANCE.
» Au tronc d'un arbre une femme enchaînées
> Elle étoit nue , & , d'un ton gémillant ,
» Amérement pleuroit fa deftinée .
Le Paladin fent croître fon horreur ,
>> Voyant de loin deux monftres effroyables
Remplir les airs de cris épouventables ,
>> Et vers la belle accourir en fureur.
>> Tout deux étoient de taille tant énorme
»Qu'il ne pouvoit en difcerner la forme ;
» Mais de plus près ces cruels approchans ,
Il les connut pour des ogres géans , & c .
Le Paladin combat ces monftres , les
tue , délivre la belle qui lui raconte fon
hiftoire. Elle rencontre fon amant. C'eſt
un plaifir de voir comme tous ces mouvemens
s'enchaînent , fe précipitent , &
intéreffent l'art merveilleux du poëte ;
on ne peut quitter cette lecture pleine
de chaleur , de variété , de gaité , & d'agrément
.
par
Les traits d'une morale philofophique
fuccédent fouvent dans cet ouvrage , aux
jeux d'une imagination brillante ; tel eft
ce morceau par lequel le poëte termine.
l'hiftoire des deux amans .
Comptons fur tout , & ne comptons fur rien..
» Voyez comment au bord de leur ruine , 2.
AVRIL 1766. 69
33
Un grand malheur produit un très - grand bien.
D'où ce hafard tient-il fon origine ?
» D'un coup de vent , d'une vague mutine ,
و ر
Qui , fe moquant des projets des humains ,
» Jette Renaud fur les bords africains .
» Auffi ce bien , digne jouet d'Eole ,
» Comme fa caufe , eft changeant & frivole.
»Quoi ! dites-vous , faite fi peu de cas
ور
›› De ce bonheur ? quand la mort les menace !
>> Oui , ce bonheur . ... qui ne l'a point s'en paffe.
Ils feroient morts ! hé , ne mourront- ils pas ?
Apicius fit cent mille repas ,
در
» Le pauvre Irus n'en fit que trente mille ;
» Ils ne font plus , le compte eſt inutile ,
>> D'autres calculs les fuivent au tombeau.
» Des voyageurs voguans fur un vaiffeau
» Le long d'un fleuve admirent les rivages,
» De tous côtés de rians payfages
» Offrent aux yeux un ravillant tableau.
و ر
Chargés des dons de Pomone & de Flore ;
12 Les arbres même , à leurs avides voeux ,
» Loin d'oppoſer des obſtacles fâcheux ,
Semblent plutôt les prévenir encore
» En avançant leurs rameaux précieux.
>> Chacun pourſuit ce qui lui plait le mieux ,
Mais du fuccès l'événement décide .
>> Le moindre choc , un coup de gouvernail ,
>> Un mouvement trop lent ou trop rapide
» Vont rendre vain le plus conſtant travail.
70
MERCURE DE FRANCE.
» Adroit , puiffant , foible , fage ou ſtupide , D
» Tout est égal ; le bonheur ſeul décide.
» Aucun n'obtient le fruit qu'il veut manger.
• L'un trouve un chêne au lieu d'un oranger ,
» ▲ bien choiſir c'eſt en vain qu'on s'obſtine.
» L'un veut la roſe & ſe pique à l'épine.
» Heureux qui peut rencontrer une fleur !
» Tel du noyer dédaignoit la valeur ,
» Qui n'a cueilli qu'un ſtérile feuillage ;
» Un autre enfin n'emporte , par malheur ,
Qu'un peu de moule ou quelque mince her-
» bage.
"
» Qu'arrive - t- il ? Au bout de quelques jours
» Vers l'océan , précipitant fon cours ,
» Un beau matin le vaiſſeau fait naufrage ,
» Et de niveau voilà tout l'équipage .
>>
20
Joignons Renaud qui n'eft pas encor loin.
Ce Paladin fourient un combat contre
une armée de Grifons.
» Heureaſement les armes étoient fées ,
» Que nul effort ne pouvoit perforer ;
.
» Mais Veillantin , pour qui nulle forcière
» Ne fit jamais le moindre enchantement ,
» Déchiré , laiſſe , en fermant la paupière ,
» Son maître à pied dans ce péril urgent.
AVRIL 1766. 71
Renaud fait les funérailles de fon courfier
, & lui élève un tombeau fur lequel
eft écrit une épitaphe .
Nous bornerons notre extrait à ce premier
chant ; nous ferons connoître dans le
Mercure prochain la fuite de ce poëme ,
dont le charme & l'intérêt vont toujours
en augmentant.
DICTIONNAIRE d'Anecdotes , de traits
finguliers & caractéristiques , hiftoriettes,
bons mots , naïvetés , faillies , réparties
ingénuës , &c. & c. Volume in - 8 °, petit
format de plus de 700 pages , divifé
en deux parties . A Paris , chez LACOMBE
, Libraire , quai de Conty ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi : 4 liv. 10 fols relié en un volume.
L'AUTEUR du nouveau dictionnaire que
nous annonçons , a rangé fous différens
articles, qui forment autant de petits chapitres
, des faits hiftoriques & anecdotiques
, propres à fournir des preuves ou
des exemples de vérités morales. C'eft
le plan que lui avoient fourni Valere Ma72
MERCURE DE FRANCE.
xime & Camerarius , mais qu'il a étendu
fur plufieurs objets d'inftruction & d'agrément.
Il a cherché à attaquer le ridicule
plutôt par un bon mot que par une
fentence , à caractériser une vertu , &
quelquefois un vice , une paffion , plus
fouvent par un fait que par une réflexion .
La raiſon , comme il l'obferve ingénieu
fement , a l'ouie un peu dure chez la plupart
des hommes ; & le plus sûr moyen
de s'en faire écouter , eft de leur préſenter
des objets qu'ils puiffent , pour ainfi
dire , voir & toucher. Or les faits qui
qui
font impreffion fur leur imagination , les
rendent néceffairement attentifs , & font
plus à leur portée que des préceptes qui
d'ailleurs laiffent toujours l'auditeur froid
& tranquille. Nous voyons auffi que ce
font moins les chofes que les faits hiftoriques
ou anecdotiques , qui fourniffent
la matière des converfations ordinaires . Le
dictionnaire des anecdotes pourra à ce
titre être regardé comme le dictionnaire
de la converfation. C'eft pour le rendre
plus complet à cet égard , que l'auteur
a joint aux articles moraux d'autres articles
qui concernent les fpectacles , le
jeu , les modes & habillemens , &c.
Les articles de la Comédie Françoiſe
& de la Comédie Italienne intérefferont
d'autant
AVRIL 1766. 73
d'autant plus le lecteur , que la fuite d'anecdotes
qu'ils préfentent , donne le tableau
fidèle des changemens fucceflifs qui
y font furvenus .
On verra avec plaifir au mot Acteur ,
une partie des éloges que les Anglois donnent
à Garrick , le Rofcius de l'Angleterre.
Cet Acteur poffède , indépendamment
de ce que l'art & l'étude peuvent
donner , une de ces phyfionomies qui fe
montent & fe démontent pour prendre
tel caractère qu'il leur plaît. Une jolie
femme de Londres , qui reconnoiffoit ce
talent à Garrick , vint le trouver pour
avoir le portrait d'un Seigneur Anglois
qu'elle aimoit , & qui ne vouloit pas fe
laiffer peindre. Il s'agiffoit d'étudier la
phyfionomie du Lord , & de le revêtir
fi bien de tous fes traits , que le peintre
pût faire un tableau reffemblant fur cette
phyfionomie empruntée . L'Acteur en conféquence
examine le tic , le caractère particulier
de fon modèle , étudie les traits
qui le caractérisent le plus , & les copre
fi parfaitement , que ce n'eft plus Garrick ,
c'eſt le Lord lui - même. L'Acteur fe préfente
avec ce vifage compofé , à un peintre
habile , & fait tirer fon portrait. Tour
le monde reconnoît fans peine le Lord
en queſtion , qui , le premier , paroît in-
Vol. I. D
74 MERCURE DE FRANCE.
quiet fur les moyens que l'on a pris pour
le peindre fi reſſemblant.
Nous engageons le lecteur à lire auffi
les articles Pantomimes , Déclamation , Comique
larmoyant , Comédien. Tous ces articles
font relatifs entr'eux , & l'Auteur
les a affaifonnés de reparties ingénieufes
& de bons mots , dont on fe rappellera
plufieurs , mais qui reçoivent ici un nouveau
prix , parce qu'ils fe trouvent mis
en oeuvre avec avantage & pour l'inftruction
& l'amufement du lecteur.
L'article Joueur fera connoître aux jeunes
gens les dangers qu'il y a de fe livrer
avec trop de confiance à certains joueurs
de profeffion qui ont mille tours , mille
rubriques , dont un honnête homme ne
fe doute pas même. On même. On rapporte ici plufieurs
de ces tours. Ils font , dit judicieufement
l'Auteur , le fecret des fripons , &
ne peuvent par conféquent être trop divulgués.
Un Italien qui étoit venu , il
y a quelques années , à Paris , avoit imaginé
une rufe fort fimple , dont cependant
on ne s'apperçut que quand il eut
fait bien des dupes . Cet Italien avoit une
tabatière d'or unie fur les bords . Lorfqu'il
fe préfentoit quelques coups décififs
, il prenoit une prife de tabac , &
pofoit fa boëte affez négligemment fur
AVRIL 1766. 75
à
la table . Le moindre reflet de la tabatière
lui fuffifoit pour connoître les cartes
qu'il diftribuoit ; & il jouoit par ce moyen
coup sûr. Les minéraux s'emploient
pour piper les dez . Les grecs ( c'eft le nom
que les fripons du jeu fe donnent entr'eux )
font ufage pour les cartes de craies , de
pâtes , de favons & autres drogues qui ,
en altérant légèrement la furface de la
carte , la font aifément diftinguer par des
doigts exercés . Mais comme cet artifice
n'eft pas inconnu aux joueurs de gobelets
, & à beaucoup d'autres perfonnes ,
les plus habiles grecs négligent ces petits
fecrets qui , d'ailleurs , laiffent toujours des
témoins irréprochables de la friponnerie,
Le grand talent d'un grec , eft d'avoir
une rufe qui ne laiffe point de traces
après elle , & ne foit connue que de lui
feul . Il faut voir à cet article même tous
les tours d'adreffe que l'auteur y a raffemblés
.
L'auteur , au mot Songes , avoue qu'il
n'eft que trop ordinaire de trouver des
perfonnes qui ajoutent foi aux rêves . Il
cite en leur faveur plufieurs fonges qui
ont reçu leur accompliffement ; mais ,
ajoute- t- il en même temps , il feroit bien
plus étonnant fi l'on ne pouvoit point en
Dij
7 MERCURE DE FRANCE.
citer , vu le grand nombre de ceux qui
rêvent.
>
L'article Mode & Habillemens , auroit
pu , fans doute , être plus étendu . Mais
les faits qui y font rapportés , fſuffiſent
pour juftifier le mot de cet étranger
qui difoit que les François , toujours inconftans
dans leurs habillemens , revenoient
après bien des changemens aux
anciennes modes , c'eft-à - dire , qu'après
bien des mouvemens , ils ſe trouvoient
à l'endroit d'où ils étoient partis. On
ignore peut- être que ce font deux Angloifes
qui ont ramené en France les paniers
que nos Dames avoient auparavant
profcrits fous le nom de vertugardins. On
verra auffi avec plaifir ce qui a donné
lieu à la fuppreffion des hautes coëffures
à tuyaux d'orgues , que les Françoifes
portoient encore au commencement de ce
fiècle ; ces coeffures de femmes étoient
fi élevées , que leur tête fembloit placée
au milieu du corps. C'eft ce qui faifoit
dire au cauftique la Bruyere , qu'il falloit
juger des femmes , depuis la chauffure
jufqu'à la coëffure exclufivement , à peu
près comme on mefure le poiffon entre
queue & tête.
Quelques autres articles de ce diction
AVRIL 1766. 77
naire , qui font au nombre de plus de
deux cens , nous occuperont encore agréablement
dans un fecond extrait de cea
ouvrage.
SIDNEI & SILLI , ou la Bienfaisance & la
Reconnoiffance , hiftoire angloife , fuivie
d'odes anacréontiques , par l'auteur de
FANNI ( M. D'ARNAUD ) . A Londres ;
1766 : &ſe trouve à Paris , chez L'ESCLAPART
, quai de Gêvres , & chez DESAINT
junior , quai des Auguftins , près
la rue Git- le - coeur in- 12 .
N ous ne pouvons que répéter , pour
Sidnei & Silli ,les éloges mérités que nous
avons donnés à l'hiftoire attendriffante de
Fanni. On trouve dans ce nouveau morceau
ce ton vigoureux de couleur , cette
noble fimplicité , ce charme de la belle
nature , cette vérité pathétique , ce ſtyle
enflammé , qui femblent être les qualités
diftinctives de la plume de M. d'Arnaud.
Ce n'eft point ici l'amour qui nous attache
& qui fait tomber nos pleurs , c'eft l'admiration
, la vertu même dans toute fa fenfi-
Diij
58 MERCURE DE FRANCE .
bilité ; c'eſt en un mot l'expreffion la plus
énergique de l'étendue & de la délicateſſe
de la bienfaifance , & de l'excès de la reconnoiffance
; rien de plus moral , de plus
philofophique & de plus intéreffant.
Sidnei , Officier Anglois , occupoit aux
Indes un pofte honorable ; il apperçoit
dans un combat qui fe livre entre fa nation
& les Indiens un Européen furieux, acharné
fur un foldat ; il fait prifonnier ce forcené ;
Silli , c'eft le nom de cet homme mourant
de l'efpèce de létargie où l'avoient jetté
fes bleffures ; il annonce , en reprenant
l'ufage de fes fens , toute l'impétuofité de
fon caractère mifantrope , & donne à chaque
inftant un nouveau degré de force à
l'intérêt. Récit des aventures de Silli ; critique
animée & jufte des diverfes conditions
; les hommes montrés tels qu'ils font ,
& non comme les romans de nos beaux
efprits nous les repréfentent. Ce morceau
fi brûlant , fi philofophique , n'eft point
fufceptible d'extrait , il faut le lire dans
l'original. Silli a éprouvé des renverfemens
de fortune ; il partage fa trifte deftinée
avec un père refpectable ; quelle fituation !
& que M. d'Arnaud a bien fçu s'en pénétrer
& la rendre ! Silli enfin quitte Paris
avec ce père qui lui eft fi cher , eft forcé
d'abandonner l'objet d'un amour touchant
AVRIL 1766 .
79
& vertueux. Ils s'embarquent pour les
Indes . La fortune ne leur eft pas plus favorable
dans ces climats . Le père eft fur le
point d'expirer victime de l'indigence la
plus affreufe. Le fils fe précipite de fureur
à travers des bataillons. Tous les hommes
lui font en horreur , il n'afpire qu'à perdre
la vie . Sidnei le rappelle au jour , lui amène
fon père qu'il avoit cru mort ; ils volent
dans les bras l'un de l'autre . Ce tableau fi
fimple & fi vrai excite tous les fentimens ,
tous les tranfports de la belle nature.
Sidnei s'attache toujours davantage à
ces deux François. Ils quittent les Indes.
Silli lui confie fon amour pour Julie , c'eſt
ainfi que fe nommoit la jeune perfonne
qu'il aimoit , & qu'il avoit laiffée à Paris
dans un état brillant. Silli arrivé dans fa
patrie , trouve Julie fuccombant avec ſa
mère fous des malheurs imprévus . Sidnei ,
qui ne dément jamais le rôle de bienfaiteur
, laiſſe , en reprenant la route des
Indes , une fomme confidérable à fes deux
amis. Silli époufe tout ce qu'il aime , &
élève fes enfans dans les fentimens de
reconnoiffance qui l'attacheront éternellement
au généreux Anglois.
" Ils recevoient fouvent des nouvelles
» de Sidney ; & dans leurs réponfes ils lui
» envoyoient chaque fois leurs âmes plei-
Div
to MERCURE DE FRANCE.
23
» nes du fentiment le plus pur & le plus:
vif. Sidnei fait un fecond voyage aux
» Indes ; leur commerce épiftolaire ne pouvant
plus fubfifter avec la même exactitude
, ces coeurs fi fenfibles , fi reconnoif-
» fans , étoient pénétrés d'alarmes fur le
fort de leur ami ; tous les Anglois leur
» étoient chers. Quel coup de foudre vient
» les accabler ! ils apprennent que Sidnei
ود
"
""
n'eft plus. Le jeune Silli , toute la famille,
» eft en proie à la douleur la plus acca-
» blante le vieillard ne peut foutenir
cette affreufe nouvelle , il tombe malade
» & eft prêt d'expirer. Le fils , entouré de.
fon épouſe & de fes enfans , les repouffoit
quelquefois , & ne vouloit plus que
» mourir. Le nom de Sidnei étoit la feulo.
» expreffion qui échappât à fon défefpoir..
» Sa femme lui montroit fa famille qui
» n'avoit d'appui que lui. Il revient à la
vie , mais pour traîner la mélancolie.
» la plus affreufe , pour chercher les lieux.
» les plus fombres.
و د
22
» Il étoit un jour enfoncé dans un bois
» voifin du grand chemin. Affis au pied
» d'un arbre , la tête baiffée vers la terre ,
» accablé de la trifteffe de la mort même
» il s'écrioit : quoi , Sidnei , je ne te verrai
plus ! je ne pourrai plus te ferrer contre.
» mon coeur , contre ce coeur qui eſt plus
29
AVRIL 1766. 81
و ر
و د
que jamais pénétré de tes bienfaits ! âme
anglique , m'entends-tu ? vois - tu mes
» larmes , celles de toute ma famille ? ô
» mon cher Sidney , il eft dans tes bras ,
dit quelqu'un qui fe précipite dans les
» bras de Silli. C'étoit Sidnei lui-même.
» Sidnei. . . . c'est tout ce que peut dire
" Silli il avoit perdu connoiffance , &
" Sidnei , avec deux ruiffeaux de larmes
» oui c'eſt ton ami , mon cher Silli , qui
vient du bout de la terre pour jouir du
fpectacle de l'amitié , pour t'embraffer
" & t'offrir de nouveaux fervices. J'ai
" envoyé mon équipage chez toi lorfqu'un
" payfan m'a dit que tu étois dans ce bois ,
" & je me fuis fait un plaifir de te furprendre.
Silli revient à lui. C'est vous-
" même , cher Sidnei , que je tiens dans
"mes bras ! Ah ! il faut que vous voyez
" votre ouvrage , mes enfans qui font les
» vôtres. Il appelle un de fes domestiques
" qui étoit fur le grand chemin . Cours
» vîte chez moi ; mon bienfaiteur. . . .
و ر
33
כ
י נ
qu'on vienne fe jetter à fes pieds , mon
" père , ma femme , mes enfans ..... Mon
» ami , quelle joie ! je vous vois , je vous
embraffe , & pourquoi m'a - t - on foudroyé
de cette horrible nouvelle ? Vous
» le faurez , reprend Sidnei , hâtons - nous
d'allervoir votre chère famille. Ils arri
Dy
33
82 MERCURE DE FRANCE.
"
» vent prefque auffi- tôt que le payfan. Ils
entrent dans l'appartement du vieux
Silli. Il ne peut qu'étendre les bras à
Sidnei. O mon cher fils ! ô mon digne
» ami ! ... une femme charmante qui n'a-
" voit pas vingt-cinq ans , trois enfans ,
" dont le plus âgé en avoit fix , Silli lui-
" même fe précipitent aux pieds de Sid-
" nei. Ils lui embraffent les genoux avec
» des larmes , on n'entend que ce feul mot
qui échappe à leurs pleurs : notre cher
bienfaiteur ! Sidnei les relevant, les preffant
contre fon fein & pleurant fur eux ,
» voilà le fpectacle dont jouit la vertu ,
" voilà fon prix. Ma chère fenime , mes
» chers enfans , s'écrié Silli , vous voyez
votre véritable époux , votre véritable
» père , voilà l'auteur de vos jours , de ce
» bonheur que vous goûtez , rendez - lui
" vos hommages : c'eft les rendre à l'Être
fuprême , que d'honorer des âmes qui
» font fon image. O mon cher Sidnei ,
goûtez - vous bien la joie de la bienfai-
» fance ? enivrez- vous à longs traits de fes
"douceurs " .
ور
39
و د
Ces détails deviennent toujours plus
attachans . Cette hiftoire eft un drame plein
de force & de pathétique dont l'intérêt
croît avec l'action. Le dernier acte , c'eftà-
dire le dénouement , fans aucun effort
AVRIL 1766 . 83
tomanefque , fait éprouver ces émotions
délicieufes qu'excite l'enthoufiafme de la
vertu. Situation fingulière qui décide ces
larmes fi chères aux âmes fenfibles , & qui
eft produite par un excès de reconnoiffance
imprévu. C'eft à cet endroit que doit échapper
un cri d'attendriffement en faveur de
Silli & de Sidnei . Cette hiftoire finit par
la réunion de ces perfonnages fi intéreffans . (sic ) "
Sidnei & Silli méritent bien d'être dans
les mains des perfonnes qui ont fait l'acquifition
de Fanni : que de pareils ouvrages
font aimer la vertu , & que la morale
eft puiffante , préfentée fous de femblables
traits !
A la fuite de cet intéreffant morceau font
cinq livres d'odes anacréontiques . M. d'Arnaud
prouve bien que le vrai génie fait
s'approprier tous les genres & même tous
les pinceaux. Depuis Anacréon on n'a
peut- être eu dans aucune langue rien de
plus agréable , de plus ingénieux & en
même temps de plus naturel que ces petits
morceaux de poéfie ; ils font au nombre
de foixante , c'eſt la corbeille même de
rofes des Grâces , qu'elles ont répandues
avec goût. On ne fauroit mieux comparer
ces odes qu'à ces brillans tableaux de l'Albane
françois de M. Boucher ; ' nous en
citerons au hafard quelques- unes.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE..
La Loterie de l'Amour.
ON nous peint l'Amour enfant
Il a l'efprit de fon âge :
Dans fes defirs peu conſtant ,、
Et dans fes plaifirs volage.
37
Ce Dieu , pour changer les jeux ,
Invente une loterie ;
Tout féduifoit les yeux ,
y
Le coeur , tout faifoit envie.
C'étoient lots des plus brillans
Ces traits qu'on n'évite guères ,.
Ces feux fi vifs , fi brûlans ,
Et ces aîles fi légères..
J'ofai prendre deux billets ;:
L'un pour Life , qui de Flore
A la fraîcheur , les attraits ;
L'autre pour moi qui l'adore..
J'éprouvai , Dieux ! en ce jour-
Que vos faveurs font cruelles.
J'eus le flambeau de l'Amour ;.
Mais Life , hélas ! eut fes aîles.
L'origine des ailes de l'Amour.
JADIS de la terre habitant ,
L'Amour , dans une paix profonde .
AVRIL 1766. ལ་
Vivoit ici libre & content ,
Et faifoit le bonheur du monde.
Il fe repofoit fur des fleurs ;
Il marchoit avec l'innocence ,
Touchant , fans répandre des pleurs ,
Et nud , fans bleffer la décence.
On voulut le ravir aux bois ,
Lui tracer des routes nouvelles ;
On voulut lui donner des loix ,
L'affervir , l'amour eut des aîles.
Le Séjour de l'Amour.
Où fe trouve le tendre amour
Me demande la jeune Hortenfe ?
Par-tout est fon brillant féjour ,
Et le trône de fa puillance.
Dans cet aftre le Roi des airs ,
L'Amour anime la nature.
Il roule & gronde avec les mers
Avec ces ruiffeaux il murmure.
Il ouvre les portes du jour ,
Monté fur le char de l'aurore
Il allume , éteint tour à tour
Ses feux dont l'olympe fe dore..
"
86 MERCURE DE FRANCE.
•
Son haleine dans cette fleur
Exhale une odeur raviflante ;
Son éclat , fa vive couleur ,
Parent cette rofe naiflante .
Il fe cache dans le gaſon
Avec cette humble violette ;
C'est lui qui dans ce papillon
Echappe à la main indifcrette.
Mais lorsqu'il veut fe montrer mieux ,
S'offrir fans voile & fans nuage ,
Belle Hortenfe , c'eft dans tes yeux
Que l'amour reçoit notre hommage.
Nous ne pouvons nous difpenfer de
rapporter encore celle qui termine cette
collection .
L'Amour & le Poëte .
L'Am. Quoi de l'amour trahiffant les bontés ,
Un filence coupable enchaîneroit ta lyre !
Tu ne veux plus chanter la flamme que j'inſpire ,
Tu ne veux plus chanter les molles voluptés ,
Les grâces , la douceur de mon aimable empire ,
L'enchantement de mon heureux délire ?
Ingrat , de mes préfens ai-je pu te combler ?
Ma colère t'arrache une lire muette
>
Loin de tes pas Amour va s'en voler :
Rends -moi mes fleurs , mes crayons , ma palette...
!
AVRIL 1766 . $7
Le P. Ah ! laiffe - moi tes précieux bienfaits ,
Et couvre moi toujours , Dieu flatteur , de ton aîle.
Après m'être paré de la rofe nouvelle ,
Permets - moi de cueillir un rameau de ciprès.
Par des accens plaintifs Melpomène m'appelle.
J'aime à gémir , à pleurer avec elle .
A me rendre aux tombeaux elle vient in'exciter.
Une feconde fois , Amour , j'ofe y defcendre ;
Mais , Dieu charmant , c'eft pour te rapporter
Un coeur encor plus fenfible & plus tendre.
Il faut croire, par cette dernière ode , que
M. d'Arnaud nous prépare un fecond
drame dans le goût du Comte de Comminge.
Il y a tout lieu de penfer que cer
ouvrage ne fera qu'ajouter à la brillante
réputation de fon Auteur. Il a fçu s'ouvrir
dans le dramatique une route qu'il a
prefque remplie & où lui feul peut faire de
nouveaux pas. Ces charmans morceaux de
poéfie dont nous venons de rendre compte,
font voir que le vrai fublime fait fe répandre
fur les beautés terribles d'Efchyle & fur .
les grâces naïves d'Anacréon. On n'auroit
qu'une feule chofe à defirer dans les derniers
ouvrages de M. d'Arnaud , c'eft qu'il
eût bien voulu fuivre la mode & affocier
à fes talens ceux des Eifen & des Longueil :
rien n'étoit plus fufceptible que ces poé88
MERCURE DE FRANCE.
fies agréables des embelliffemens du crayon
& du burin.
ANNONCES DE LIVRES.
NOUVELLE
OUVELLE Encyclopédie portative , ou
Tableau général des connoiffances humai
nes , ouvrage recueilli des meilleurs auteurs
, dans lequel on entreprend de donner
une idée exacte des fciences les plus
utiles , & de les mettre à la portée du plus
grand nombre des lecteurs , avec cette
épigraphe :
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepr's.
La Fontaine
A Paris , chez Vincent , Imprimeur-Libraire
, rue Saint Severin ; 1766 avec
approbation & privilége du Roi ; 2 vol .
in- 8°.
Nous nous hâtons de faire favoir au Public
que cet ouvrage paroît nouvellement , &
qu'il ne doit pas être confondu avec un autre
du même genre que nous avons annoncé
dans notre Mercure précédent. Nous ferons
voir l'extrême différence qui fe trouve
entre ces deux productions , dans un extrait
étendu que nous nous propofons de donAVRIL
1766. 84
ner de celle- ci dans notre prochain Journal.
Ce livre eft digne de la plus grande
attention par fon objet , fon plan , fon but ,
fon utilité & fon exécution foit littéraire ,
foit typographique. Il n'y a pas un de ces
différens articles qui ne mérite les plus
grands éloges.
LA Prédication ; avec cette épigraphe
Omne in precipiti vitium ftetit. Juven.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez les
Libraires où fe vendent les nouveautés ;
1766 : in- 12.
Le but de cet ouvrage eft de prouver
que de tout temps les hommes ont prêché
les hommes , & toujours inutilement. Les
enfans de Seth ont prêché les enfans de
Caïn , & il en eft ainfi de tous les gens.
vertueux de l'ancien teftament , dont on
fait une longue énumération , & qui ont
prêché ceux qui ne l'étoient pas. Après ces
prédicateurs facrés vient une plus longue
lifte de prédicateurs profanes , tels que
les Poëtes Grecs , Latins , François , Anglois
, Efpagnols , Italiens , & c. qui ont
prêché avec auffi peu de fruit que les précédens.
Tous nos prédicateurs chrétiensne
le font pas avec plus de fuccès ; enfin ,
& c'eft ici le point où l'on en veut venir ,
il n'y a que le Gouvernement qui puiffe
90 MERCURE DE FRANCE.
bien prêcher. On veut qu'il établiffe des
cenfeurs comme à Rome pour la réformation
des moeurs ; qu'il propofe des récompenfes
& décerne des châtimens , voilà ce
qu'on appelle ici la vraie prédication .
LES Sens , poëme en fix chants, ouvrage
de 200 pages d'impreffion , avec eftampes ,
vignettes , fleurons & airs de mufique nottés
; grand in - 8°. en papier d'Hollande :
par M. Durofoy. Chez la veuve Duchefne ;
Fue Saint Jacques , & chez les Libraires
où fe diftribuent les nouveautés ; 1766.
Cet ouvrage , pour la beauté des deffeins
& des gravures , pour la partie de l'art
typographique , auroit les plus grands
droits à l'attention des connoiffeurs ; mais
une lecture du poëme , quoique rapide ,
nous a fait croire qu'une fimple annonce
he fuffiroit point pour le bien faire connoître
aux perfonnes qui ne fe le feroient
point encore procuré. Les morceaux de
métaphifique , profonds pour les recherches
, élégans pour la verfification , le
choix heureux & la variété des épifodes ,
l'unité d'intérêt qui lie tous les chants
méritent de notre part un extrait travaillé
que nous donnerons dans le Mercure pro
chain ; & l'Auteur ( M. Darofoy ) mérite ,
par fa jeuneffe & par fon travail ,› que
>
AVRIL 1766. 91
nous nous joignions au public pour l'encourager.
AMUSEMENT Curieux & divertiffant ,
propre à égayer l'efprit , ou Fleurs de
bons mots , contes à rire , valeur héroïque
, &c. le tout fans obfcénité , afin que
les perfonnes de tout état puiffent en faire
leurs récréations. Recueilli par D ***
jadis Imprimeur de l'Efcadre du Roi à
l'expédition de Minorque. A Florence ,
& fe vend à Marſeille , chez J. Moſſy,
Libraire au Parc ; à Cavaillon , chez Sébaftien
Jofeph Ducri ; 1766 ; deux parties
in- 12 .
Il y a dans ce recueil , comme dans la
plupart des ouvrages de ce genre , parmi
quelques bons mots que prefque tout le
monde fait , une infinité de traits qu'on
peut également fe difpenfer de favoir.
Depuis cinq ou fix mois nous avons annoncé
plufieurs de ces recueils de bons
mots ; nous avons fur- tout diftingué celui
qui fe vend chez la veuve Duchefne , rue
Saint Jacques , fous le titre de Reffource
contre l'ennui. Il nous a paru que c'étoit
celui où il y avoit le plus de goût & le
plus de choix .
ÉLÉMENS de l'Art Militaire ancien &
2 MERCURE DE FRANCE.
moderne , par M. Cugnot , ancien Ingé
nieur au fervice de S. M. I. & R. A
Paris , chez Vincent , Imprimeur- Libraire ,
- rue Saint Severin avec approbation &
privilége du Roi ; 1766 : deux vol . in- 12 .
On a de bons ouvrages fur les différentes
parties de l'art de la guerre ; mais
comme ils ont été faits par des militaires
qui fe font contentés de donner en général
des maximes , des règles & des méthodes ,
fans rendre un compte fuffifant des raifons
fur lesquelles elles font fondées , ils ne
peuvent être entendus & par conféquent
lus avec fruit que par des Officiers qui
ont déja fervi affez long- temps pour s'être
défaits de bien des préjugés & avoir acquis
des connoiffances fort étendues. Les commençans
ont befoin d'un traité elémentaire
qui puiffe les mettre en état d'entendre
ce que les meilleurs auteurs ont écrit
fur les différentes parties de l'art militaire.
Des gens du métier , qui ont lu ces Elémens
, nous ont affuré que rien n'étoit plus
capable de conduire à ce but que la lecture
d'un pareil ouvrage , & qu'il feroit à
fouhaiter que tous les jeunes Officiers en
fiffent une étude particulière. Le premier
volume eft compofé de quatre livres , dont
les trois premiers contiennent autant d'arithmétique
, de géométrie & de mécha
AVRIL 1766. 9$
nique qu'il en faut pour pouvoir entendre
de quatrième , où l'on traite des machines
des anciens , de l'artillerie & des armes
à feu. Quoique le volume foit fort petit
pour tant de matières , fi on le lit fans
prévention , on trouvera qu'elles font
moins abrégées que refferrées & fimpli
fiées. Le fecond volume contient les pring
cipes de la difcipline militaire & de la
guerre de campagne , appliqués à la milice
des Grecs & des Romains , & à la
milice moderne. Les moyens dont on fe
fert pour développer tous ces détails, quoi
que nouveaux , n'en font ni moins fimples
ni moins naturels. Nous voudrions pouvoir
donner plus d'étendue à l'annonce d'un
livre fait pour être entre les mains de tous
les gens de guerre.
LE Manuel des Dames de Charité , ou
Formules de Médicamens faciles à préparer
, dreffées en faveur des perfonnes charitables
qui diftribuent les remèdes aux
pauvres dans les villes & dans les campagnes
, avec des remarques pour faciliter la
jufte application des remèdes qui y font
contenus , enfemble un traité abrégé de la
faignée ; cinquième édition , revue , corrigée
& augmentée : prix 3 liv. relié. A
Paris , chez Debure l'aîné , quai des Au
94 MERCURE
DE FRANCE
.
guftins , à l'image S. Paul; avecapprobatio.n
& privilége du Roi ; 1766 : un vol . in 12 .
Cet ouvrage eft fi important & d'une
utilité fi générale , qu'il n'y a guères d'années
qu'on n'en faffe une nouvelle édition .
Auffi eft- il un des plus connus que nous
ayons en ce genre , & les additions que
l'on a faites dans celle- ci , la rendent bien
fupérieure aux précédentes. On l'a augmentée
d'un grand nombre de remèdes
nouveaux , dont l'expérience a conftaté l'utilité
& les avantages. On y a joint aufli
des remarques fur leur application , & la
defcription courte & fuccincte des maladies
pour lefquelles on les propofe.
ESSAIS politiques , par M. le Marquis
DE *** ; nouvelle édition . A Amfterdam ,
& fe trouve à Paris , chez Vincent , rue
Saint Severin ; 1766 : 2 vol . in- 12 .
Il n'eft point d'hommes d'Etat qui ne
trouve dans la lecture de cet ouvrage mille
rapports qui lui font propres. Les devoirs
des perfonnes auxquelles le Prince a confié
une partie du gouvernement , y font expofés
d'une manière intéreffante , même pour
ceux qui ne font pas dans le cas de parvenir
au ministère. On y traite des qualités
naturelles & acquifes , utiles à un Miniftre,
& de la conduite du négociateur envers
AVRIL 1766.
95
fon Souverain , & à l'égard de la cour où
il réfide . On y fait enfuite mention du
culte dû à la Divinité , de l'origine des
établiffemens humains , & du droit de
guerre , avec un abrégé fommaire du droit
de la nature & des gens. Après cela vient
un tableau des intérêts préfens des Souverains
. La féchereffe de ces matières eft coupée
par des citations qui jettent dans la
narration autant de vivacité que de variété.
L'ouvrage inftruit & amufe en même tems;
& nous ne formes point étonnés des
que
livres de ce genre parviennent à avoir plu
fieurs éditions. Tous ceux qui fe deſtinent
à la politique ne peuvent rien lire de plus
à leur en faire naître le goût & à propre
leur en procurer en peu de temps la connoiffance.
LE Réformateur ; nouvelle édition à
laquelle on a ajouté le Réformateur réformé
, & précédée des obfervations fur
la nobleffe & le tiers état , à Amfterdam
chez Arkftée & Merkus ; 1766 : deux volumes
in- 1 2. On en trouve quelques exemplaires
chez Vincent , rue faint Severin.
Voici encore un de ces livres dans le
goût du précédent , & qui a eu le plus
grand fuccès , lorfqu'il a paru dans fa
nouveauté. Pour peu qu'on ait envie d'être
98 MERCURE DE FRANCE.
-
inftruit des abus qui règnent dans cer
taines parties de la fociété , dans celles
même où il eft le plus difficile de pénétrer
, on puifera dans cet ouvrage toutes
les lumières néceffaires , & l'on connoîtra
non feulement les inconvéniens de
chaque chofe , mais encore la manière
d'y remédier. Comme il arrive ſouvent
les projets les plus utiles fouffrent
des contradictions qui en font fentir encore
mieux l'utilité , on verra dans le
Réformateur réformé , qui termine ce recueil
, que ce fupplément manquoit à
l'ouvrage , & on faura gré à l'Éditeur
d'avoir réuni tout ce qui paroît avoir
rapport à cette matière très - piquante &
que
que
arès-inftructive.
VUES politiques fur le commerce des
denrées , nouvelle édition ; à Amſterdam ,
& fe vend à Paris , chez Vincent , Imprimeur-
Libraire, rue faint Severin ; 1766 :
un vol. in- 12.
De tous les livres qui ont été faits fur
le commerce & fur l'agriculture , il en
eft peu , pour ceux qui aiment ces fortes
de matières , qui répondent mieux à leurs
vucs , que celui dont nous annonçons
aujourd'hui une nouvelle édition . Nous
voudrions pouvoir entrer dans le détail
de
AVRIL 1766. 97
de toutes les parties qui la compofent ;
nous ouvririons à nos lecteurs un vafte
champ aux plus folides réflexions. Elles
tendroient toutes à l'utilité publique &
particulière ; & ceux qui font une collection
de ces fortes d'ouvrages , ne peuvent
fe difpenfer d'acquérir celui -ci , qui
paroît fait fur- tout pour les différents membres
des fociétés de commerce établies
depuis peu par tout le royaume.
ESSAI fur l'abus des règles générales
& contre les préjugés qui s'oppofent aux
progrès de l'art des accouchemens , avec
figures ; par M. André Levret , Accoucheur
de Mde la Dauphine . Prix 3 liv.
12 f. broché ; à Paris , chez Prault , quai
de Gèvres ; & chez P. F. Didot , le jeune ,
Libraire , quai des Auguftins , près du
pont faint Michel , à faint Auguftin ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; un vol. in- 8 ° .
Le nom de M. Levret , à la tête d'un
livre qui traite des accouchemens , eft un
préjugé favorable pour l'ouvrage . Perfonne
ne jouit de plus réputation dans fon art
que cet habile accoucheur ; auffi applaudiffons
-nous avec tous les maîtres à la ſageſſe
de fes principes ; nous voudrions feulement
qu'un homme de lettres eût revu
Vol. I. E
98 MERCURE DE FRANCE .
l'ouvrage quant à la partie du ſtyle ;
elle nous a paru un peu négligée dans cet
effai.
ÉLÉMENS de géométrie , traduits de
l'anglois par M. Thomas Sympfon , de
la Société Royale de Londres , Profeſſeur
de mathématiques à Woolvich. Nouvelle
édition ; à Paris , de l'Imprimerie de
Vincent , rue faint Severin ; avec approbation
& privilége du Roi : 1766 ; un
vol. in- 8°.
Le deffein de l'Auteur , en compofant
cet ouvrage , a été de procurer aux commençans
, des élémens dont la méthode
fût plus fimple , & en même temps plus
rigoureufe que celle qu'on emploie ordinairement.
Ces deux confidérations lui
ont paru néceffaires , pour que les principes
de la géométrie puiffent s'imprimer
plus aifément dans leur efprit ; il a cru
que c'étoit même le feul moyen de prévenir
le dégoût qu'entraîne après foi ce
grand nombre de propofitions inutiles
dont les anciens élémens font chargés . II
nous paroît avoir atteint cet objet , & nous
croyons que le lecteur trouvera dans ce
livre tout ce qui peut procurer la connoiffance
prompte & certaine d'une fcience ,
dont les principes par- tout ailleurs ne font
AVRIL 1766 . 99
ni auffi fimples , ni auffi clairs , ni auffi
exactement rafflemblés que dans ce volume.
TABLEAU des maladies de Lommius
ou deſcription exacte de toutes les maladies
qui attaquent le corps humain , avec
leurs fignes diagnoſtics & pronoftics ; ouvrage
fervant d'introduction au manuel
des Dames de Charité : traduction nouvelle
par M. l'Abbé le Mafcrier ; nouvelle
édition : prix 3 liv. 10 fols relié. A Paris ,
chez Debure père , Libraire , quai des
Auguſtins , à l'image Saint Paul ; avec
approbation & privilége du Roi : 1766 ;
un vol. in- 12.
Cet ouvrage eft diftribué en trois livres.
Le premier traite des maladies qui affectent
tout le corps en général ; le fecond ,
de celles qui font propres à chaque partie ; le
troifième préfente les indications qui fourniffent
, fur le caractère , l'état & l'événement
des maladies , les obfervations tirées
de l'âge du malade , des faifons , des lieux ,
des moeurs , du régime , du pouls , de la
refpiration , de l'appétit , du goût , des
rêves , des geftes , des déjections , & c . On
y trouve peinte en traits lumineux la partie
la plus effentielle de la Médecine ; celle
qui éclaire pour la connoiffance des mala-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
dies & l'adminiftration des remèdes ;
fin celle qui fait le Médecin.
LA Religion de l'honnête homme , par
le Marquis de Caraccioli . A Paris , chez
Nyon , Libraire , quai des Auguftins , à
l'occafion ; 1766 avec approbation &
privilége du Roi , un vol. in- 12.
L'intimité de la créature avec le Créateur
, les liens de la religion , la néceffité
d'un culte & fon unité , quelques caractères
de la religion chrétienne , le déifme
anathématifé , la définition de l'honnête
homme , fes qualités à l'égard de la religion
, l'homme abandonné de Dieu , les
traits des impies contre le chriftianifme ,
les peines qu'ils méritent , l'irreligion
caractères des incrédules , & de leurs ouvrages
, &c. font les divers articles que
traite ici M. Caraccioli , avec cette onction
qui a fait le fuccès de la jouiffance de foimême
, de la converfation avec foi-même
du tableau de la mort , du véritable Mentor
, des caractères de l'amitié , de l'univers
enymatique , de la grandeur d'âme , de la
gaîté , du langage de la raifon , du langage
de la religion , du cri de la vérité contre la
féduction du fiècle , &c ; autres ouvrages du
même auteur, qui fe trouvent chez le mêmę
Libraire.
AVRIL 1766. 107
ÉLOGE hiftorique de Benoît XIV , par
le Marquis Caraccioli. A Liege , de l'Imprimerie
de J. Fr. Baffompierre , Libraire ,
rue Neuvice ; & à Paris , chez Nyon
quai des Auguftins , à l'occafion ; 1766 :
prix I liv. broché ; in- 12 de 108 pages ..
Il eſt étonnant qu'on n'ait point encore
publié en France la vie de Benoît XIV ;
dont la postérité lira l'hiftoire comme des
événemens les plus dignes d'attention.
C'eft fans doute pour fuppléer à ce défaut
que M. Caraccioli en donne un abrégé . IL
dit tenir de plufieurs Cardinaux les anecdotes
qu'il rapporte.
ESSAIS hiftoriques fur les Régimens
d'Infanterie , Cavalerie & Dragons ; par
M.de Rouffel. CHAMPAGNE . A Paris , chez
Guillyn , Libraire , quai des Auguftins
au lys d'or. Prix 3 liv. relié ; 1766 : brochure
in- 12 de 300 pages.
que
Le plan de ce volume , où il eft parlé
du Régiment de Champagne , eft le même
celui des autres tomes où il eft queftion
des Régimens de Picardie & de
Béarn , que nous avons déja annoncés dans
notre Journal.
NOUVEAU Traité des Serins de Canarie;
contenant la manière de les élever , de les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE.
appareiller pour en avoir de belles races ;
avec des remarques fur les fignes &
caufes de leurs maladies , & plufieurs
fecrets pour les guérir : dédié à S. A. S.
Madame la Princeffe, par M. J. C. Hervieux
de Chanteloup , Doyen , & premier Syndic
de MM. les Commiffaires des bois à bâtir ;
nouvelle édition , revue , corrigée & augmentée.
A Paris , chez Saugrain le jeune ,
Libraire quai des Auguſtins , à la fleur de
lys d'or ; avec approbation & privilége
du Roi un vol. in- 12 ; 1766..
Le titre de ce livre en fait connoître
l'utilité & l'importance. Nous ajouterons
ici que l'on trouve auffi chez le même
Libraire les livres fuivans :
.
JACOBI Gothofredi Manuale juris , feu
parva juris myfteria ; un vol . in- 1 2 .
INSTITUTS Coutumiers de Loifel ; nouvelle
édition : un vol . in-12.
PRIERES d'un pécheur pénitent qui demande
pardon à Dieu de fes fautes ; in 12 .
ESSAI hiftorique & philofophique fur
les ridicules des différentes nations , fuivi
de quelques poéfies nouvelles , par M. G.
Dourz.... A Amfterdam , chez Rey , & à
AVRIL 1766. 103
Paris , chez Durand , rue Saint Jacques ;
in- 12 : 1766 .
Les nations dont on peint ici les ridicules
font les Egyptiens , les Juifs , les
Grecs , les Romains , les Mahométans , les
Indiens , les Américains , les Africains ,
les Chinois , les Italiens , les Efpagnols ,
les Allemands , les Mofcovites , les Anglois
& les François. Les poéfies qui fuivent
ces ridicules font des épîtres & des
odes. L'Auteur place parmi les ridicules
le fyftême de la métempfycofe chez la
nation Indienne , & en France les fureurs
de la ligue .
OEUVRES du feu P. André , Profeffeur
Royal de Mathématiques , de la Société
des Belles Lettres de Caen ; contenant un
traité de l'homme felon les différentes
merveilles qui le compofent. A Paris ,
chez Ganeau , Libraire , rue Saint Severin ,
près de l'églife , aux armes de Dombes ;
avec approbation & privilége du Roi ,
1766 : deux vol. in- 12 .
L'Editeur qui a préfidé à l'impreffion
de ce recueil lui a donné le titre d'Euvres ,
quoiqu'il ne contienne qu'un feul des différens
traités faits par le Père André , Jéfuite
. Son intention eft de completter cette
E iv
1704 MERCURE DE FRANCE.
collection . Le Libraire , chargé de l'imprimer
, a déja publié l'Effai fur le beau ,
fait par le même Auteur ; & en donnant
ainfi fucceffivement au public les différens
morceaux fortis de la plume de ce Jéfuite
célèbre , on ne tardera pas à en avoir un
recueil complet.
ALMANACH de la Ville de Lyon pour
F'année 1766 : prix 1 liv. 16 fols broché ,
& 2 liv. 3 fols relié en bafane . A Lyon ,
chez Aimé Delaroche , Imprimeur de
Mgr l'Archevêque & du Clergé , aux
Halles de la Grenette ; 1766 : in- 8 °.
A l'occafion de cet Almanach , qui ne
demande aucun détail , nous dirons que
le même Libraire publiera l'été prochain
un Dictionnaire typographique des trois
provinces qui compofent le Gouvernement
de Lyon , où chaque endroit eft bien détaillé.
Ce Dictionnaire ne fera point fujet
aux variations , parce qu'il n'y aura point
de nomenclature ; on la réferve pour l'Almanach
de Lyon , qui fe renouvelle tous
les ans.
INSTRUCTIONS de Saint Louis , Roi
de France , à fa Famille Royale , aux perfonnes
de fa Cour , & autres extraits du
recueil des hiftoriens contemporains de fa
AVRIL 1766. 1ος
vie , imprimés par les foins de MM . de la
Bibliothèque du Roi en 1761. Par M.
l'Abbé de Villiers , Licentié ès loix. A
Paris , chez A. M. Lottin l'aîné , Libraire
& Imprimeur de Mgr le Dauphin , rue
Saint Jacques , aú coq ; J. B. G. Mufier
fils , Libraire , quai des Auguftins , au
coin de la rue Pavée avec approbation
& privilége du Roi ; un vol. in - 12 : 1766.
Le choix des inftructions que M. l'Abbé
de Villiers préfente au public eft très- édifiant
, & l'on ne peut que lui favoir gré
d'avoir extrait , pour les âmes pieufes , des
maximes répandues en plufieurs volumes.
qu'il eft difficile de ſe procurer..
PROJET d'Ecoles publiques , qui répon
dront aux voeux de la nation , & dont
l'exercice n'exige que quatre Profeffeurs ;
précédé de l'expofition des abus de notre
éducation publique & des maux qui en
réfultent par rapport à la religion , aux
fentimens , aux moeurs & aux études . A
Bordeaux , chez les frères Labottière , Im
primeur-Libraire , place du Palais ; 1766
un vol. in- 12 de 280 pages.
Le grand nombre des ouvrages qui de
puis quatre à cinq ans paroiffent fur cette
matière , nous a fait prendre le parti de
nous contenter d'une fimple annonce pour
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
ne pas reproduire toujours les mêmes objets
fous les yeux de nos lecteurs . Chaque
Auteur qui préfente un traité d'éducation
fe perfuade aifément que fon ouvrage a
fur les autres écrits de ce genre une fupériorité
qui doit faire adopter fon fyftême.
LES Paffions des différens âges , ou Tableau
des folies du fiècle ; par M. N. A
Utrecht , & fe trouve à Paris , chez Dufour,
Libraire , quai de Gefvres : prix liv. 4
fols ; brochure in- 12 , petit format : 1766.
Quatre hiftoriettes négligeamment écrires
, & dont les héros ou héroïnes font
des gens de différens âges , compofent ce
recueil.
RUDIMENT des enfans , dont la concordance
, en forme de dictionnaire , eft
fuivie 1°. des modèles de thêmes relatifs
aux nº de ce dictionnaire . 2 °. D'autres
thêmes faits comme les premiers en exécution
des règles , mais fans autre ordre
que l'alphabétique , & fans autre fecours
pour l'écolier que le difcernement qu'il a
dû acquérir par l'ufage des précédens . On
a cru pouvoir y joindre une leçon plus
correcte de l'Appendix de Diis , dont la
traduction libré fournit une troifième efpèce
de thêmes , peut-être plus utile encore
AVRIL 1766. 107
que les deux autres ; dédié à Mgr . de la
Roche - Foucault , Archevêque de Rouen.
A Rouen , chez Etienne- Vincent Machuel ,
Imprimeur- Libraire , rue Saint Lo , visà
- vis le Palais ; 1765 : in- 8 ° d'environ
250 pages.
Cette annonce donne une idée fuffifante
de ce Rudiment fait pour les enfans.
OBSERVATIONS fur les Mémoires de
M. Guettard, concernant la porcelaine ;
lues à l'Académie des Sciences à Paris ;
1766 ; brochure in- 12 de 64 pages.
Ces obfervations font d'un homme
connu , & qui a des connoiffances étendues
fur la matière dont il eft ici queftion.
Son but eft de prouver que le mémoire
qu'a fait M. Guettard fur la porcelaine
ne lui a rien appris ; qu'il n'a pu
lui rien apprendre ; que M. Guettard n'a
jamais fait de porcelaine ; qu'il n'a pas
pu en faire ; & qu'enfin il eft de la gloire
de l'Auteur de ces obfervations , de ne pas
fe laiffer enlever le mérite d'une découverte
qui lui appartient uniquement.
LE Philofophe fans le favoir , Comédie
en profe & en cinq actes , repréfentée pour
la première fois par les Comédiens François
ordinaires du Roi le 2 Novembre
E vj
708 MERCURE DE FRANCE..
1765 ; par M. Sedaine : le prix eſt de
trente fols. A Paris , chez Claude Hériffant
, Libraire-Imprimeur , rue Neuve-
Notre-Dame , à la croix d'or ; avec approbation
& privilége du Roi : 1766 ; in 8º.
Il a été parlé fort au long de cette
pièce & de fon fuccès bien décidé dans
un de nos derniers Mercures , à l'article
des fpectacles. Elle vient d'être imprimée
avec bien des fautes ; auffi en préparet-
on une nouvelle édition plus correcte..
LA Bergère des Alpes , Paftorale en trois
actes & en vers , mêlée de chants ; par
M. Marmontel , de l'Académie Françoife :
le prix eft de 30 fols. A Paris , chez Merlin
, Libraire , rue de la Harpe , vis-à- vis
la rue Poupée ; 1766 : in- 8 ° avec figures.
On a parlé de cette Pièce dans l'article
des fpectacles il y a quelque temps ; nous
y trouvons à la lecture beaucoup de traits.
ingénieux & délicats..
LETTRE de Caton d'Utique à Céfar. A
Paris , de l'Imprimerie de Michel Lambert ,
au Collège de Bourgogne , rue des Cordeliers
; in - 8 ° , 1766.
C'eft une héroïde dans le goût de celles
qui fe font fi fort multipliées dans ces
dernières années . On l'a revêtue des orne
AVRIL 1766. ro
mens du burin , & l'on en a fait une brochure
qui peut entrer dans la collection
des Jorrys. Le papier , le caractère & la
gravure ne défigureront pas ce recueil.
ÉLOGE hiftorique d'Abraham Duquêne
Lieutenant - Général des Armées navales
de France ; par M. J. d'Agues de Clair→
Fontaine. A Paris , chez Nyon père , Libraire
, quai des Auguftins , à l'occafion ;
avec approbation & privilége du Roi
1766 in- 8°. de 36 pages. Prix 15 fols.
broché.
Dans le premier volume du Mercure
de France , Janvier 1763 , il parut un pre
mier effai de cet éloge . L'Auteur ayant
puifé dans de nouvelles fources , a augmenté
fon travail ; & , au lieu d'un fimple
effai , il nous a donné un éloge en
forme de M. Duquêne , qui peut fervir
de pendant à celui de M. Dugay- Trouin ,
qui a fait , il y a quelques années , le
fujet du prix de l'Académie Françoife.
LETTRES galantes & hiftoriques d'un
Chevalier de Malthe. A Avignon ; 17661.
brochure in - 12 de 140 pages.
Les perfonns qui aiment à voir le com
mencement & les progrès d'une paſſion
bien conduite , bien exprimée , & toutes
710 MERCURE DE FRANCE .
les règles de la galanterie bien obfervées
& bien décrites , lifent avec plaifir ces
nouvelles lettres. L'Auteur joint à la con
noiffance du coeur & du fentiment l'art
de bien rendre tout ce qu'il fent & tout
ce qu'il connoît.
LE Siége de Beauvais , ou Jeanne l'aînée
, Tragédie en cinq actes ; par M. Araignon
, Avocat au Parlement ; le prix eft de
30 fols. A Paris , de l'Imprimerie de Lambert
, rue des Cordeliers , au Collège de
Bourgogne ; 1766 : in - 8 ° .
La Ville de Beauvais s'eft immortalifée
fous le règne de Louis XI par fa glorieufe
défenſe contre une armée formidable de
Bourguignons , d'Anglois & de Flamands.
Les femmes ont donné dans cette occafion
des marques de valeur qui ont fourni à
M. Araignon le fujet d'une Tragédie ,
comme l'action des Bourgeois de Calais
à celle de M. de Belloy , avec toutes les
différences que le public peut fuppofer .
REMARQUES fur les douaires on alimens
accordés aux veuves , & fur quelques différences
entre les douaires Parifien & Normand
; par M. de Nord'ville. A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez Saugrain
le jeune , rue du Hurepoix , à la fleur-deAVRIL
1766. 111
lys d'or ; 1766 : brochure in-12 de 150 p.
Ces matières ne font point de notre
compétence ; nous laiffons aux gens de
loix à en juger felon les règles de la Juriſprudence
.
ÉTRENNES Françoifes , dédiées à la
Ville de Paris , pour l'année jubilaire du
règne de Louis- le-Bien - Aimé ; par M.
l'Abbé de Petity, Prédicateur de la Reine .
A Paris , chez Pierre Guillaume Simon
Imprimeur du Parlement ; avec approbation
& permiffion : 1766 ; in - 4°. avec un
affez grand nombre de figures en tailledouce.
L'établiffement de l'Ecole Militaire
l'inauguration de la ftatue équestre de
Louis XV , les nouvelles halles aux grains
& aux farines , la pofe de la première
pierre de la nouvelle églife de Sainte
Geneviève , accompagnées de quelques
tableaux allégoriques , font les fujets gravés
qui enrichiffent ce volume. Le reſte
du livre eft l'explication de ces divers
fujets.
ORAISON funèbre de très - haut , trèspuiffant
& excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée dans l'égliſe de Paris
le premier Mars 1766 , par Meffire Charles
VIZ MERCURE DE FRANCE.
de Lomenie de Brienne , Archevêque de
Touloufe. A Paris , chez Hériffant père ,
Imprimeur du Cabinet du Roi , & chez
Hériffant fils , rue Saint Jacques ; avec
approbation & permiflion ; 1766 : in -4° -
Comme nous avons plufieurs Oraifons.
funèbres à annoncer , & que nous voulons
éviter les répétitions , nous nous contenterons
de rapporter les divifions principales
de chacune fans porter aucun jugement
ce fera au public à en faire la comparaifon.
Celle de M. l'Archevêque de
Toulouſe eft partagée en deux points. « Né
» dans un rang élevé , Monfeigneur le
Dauphin a fçu en remplir les devoirs &
en éviter les écueils.
ور
"» Né dans un fiècle dont on ne peut
» admirer les lumières fans en développer
» les égaremens , il a fçu en avoir les talens
» & les vertus & en éviter les défauts » .
ORAISON funèbre de très-haut , trèspuiffant
& très-excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée par M. l'Abbé de
Ventoux , Chanoine & Chantre en dignité
de l'églife de Troyes , Vicaire & Official
du Diocèfe , & Abbé Commendataire de
l'Abbaye Royale de Notre-Dame du Reclus
, au Service folemnel que MM . les
Officiers Municipaux de ladite Ville ont
AVRIL 1766. II
pour le repos fait célébrer de l'âme de ce
Prince le 17 Février 1766. A Troyes , chez
Michel Gobelet , Imprimeur - Libraire
grande rue : in-4°.
32
L'Orateur loue dans Monfeigneur le
Dauphin « un Prince qui , par la réunion
des qualités effentielles qui font les bons
Rois , eûr honoré le trône s'il eût affez
» vécu pour y monter ; & un homme qui ,
» par la profeffion de toutes les vertus qui
rendent les hommes eftimables , & par
» la plus glorieufe de toutes les morts , a
» honoré l'humanité & a donné à la religion
un nouvel éclat ».
"
ORAISON funèbre de Mgr le Dauphin ,
prononcée en l'églife de l'Abbaye Royale
de Saint Corneille de Compiegne le 25
Janvier 1766 , & le 27 en celle de Royale
Lieu , par Dom Jean Baptifte Huet , Religieux
Bénédictin de la Congrégation de
Saint Maur. A Compiegne , chez Louis
Bertrand , Imprimeur du Roi , de la Reine
& de la Ville ; & fe trouve à Paris , chez
Guillyn , Libraire , quai des Auguftins ,
au lys d'or : in- 4° , 1766.
" Ce que Louis Dauphin
de France
dut
à la religion
, première
partie
; ce qua » lui doit la religion
, feconde
partie
»..
33
ÉLOGE funèbre de très-haut, très-puif
114 MERCURE DE FRANCE.
fant , très -excellent Prince Mgr Louis Dauphin
de France , par M. l'Abbé Maury.
A Sens , chez Yarbé , Imprimeur-Libraire ;
& à Paris , chez la veuvé Pierres & fils ,
Libraires , rue Saint Jacques , près de Saint
Yves , à Saint Ambroife & à la couronne
d'épines ; 1766 : in- 8 ° .
Louis confacra fon enfance à travailler
» à notre édification . Louis a confacré le
33
refte de fa vie à procurer notre bon-
» heur ».
ور
Defcription du Maufolée pour trèshaut
, très- puiffant & très excellent Prince
Louis Dauphin de France , fait à Paris dans
l'églife de Notre- Dame , le premier Mars
1766. Cette pompe funèbre , ordonnée par
M.le Duc d'Aumont , Pair de France , Premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi,
en exercice , a été conduite par M. Papillon
de la Ferté , Intendant & Contrôleur général
de l'Argenterie , Menus Plaifirs &
Affaires de la Chambre de Sa Majeſté , ſur
les deffeins du fieur Mic. Ang. Challe ,
Peintre ordinaire du Roi , & Deffinateur
de fa Chambre & de fon Cabinet. De
l'Imprimerie de P. R. C. Ballard , feul
Imprimeur pour la mufique de la Chambre
& Menus Plaifirs du Roi , & feul
Imprimeur de la grande Chapelle de Sa
AVRIL 1766.
115
Majefté , par exprès commandement de
Sa Majesté ; 1766 : in-4°.
En lifant cet écrit , orné de gravures ,
on croit avoir fous les yeux le magnifique
catafalque dont tout Paris a admiré le goût
& l'ordonnance.
ODE fur la mort de Mgr le Dauphin .
A Paris , chez Vente , Libraire , montagne
Sainte Genevieve ; , 1766 : in-4 ° .
Nous avons lu plufieurs odes faites fur
le même fujet , & dont nous allons rapporter
tous les titres , en indiquant tous
les Libraires où elles fe vendront , afin que
ceux qui font curieux d'avoir ces fortes de
collections puiffent aifément fe les procurer.
ODE fur la mort de Mgr le Dauphin ,
par M. Leroi d'Olibon , Gentilhomme . A
Paris , chez Efclapart , quai de Gefvres ;
1766 : in- 3 °.
> ODE fur la mort de Mgr le Dauphin
par M. Caret , Profeffeur de Rhétorique à
Dijon ; & fe vend à Dijon , chez la veuve
de P. Defaint , feul Imprimeur du Roi &
de Mgr. l'Evêque & du Collége ; 1766 :
in- 4° .
La Voix du Peuple , ode fur la mort
TIG MERCURE DE FRANCE.
de Mgr le Dauphin , par M. Delafargue
des Académies Royales des Sciences , Belles
Lettres & Arts de Caen , de Lyon &
de Bordeaux ; feconde édition , revue &
augmentée. A Paris , chez Jean - Thomas
Hériffant fils , Libraire , rue Saint Jacques &
avec approbation & privilége ; 1766: grand
in -°.
L'USAGE des talens , épître à Mlle de
Sainval , jeune débutante au théâtre françois.
En France ; 1766 : in- 8 ° de 12 pages.
L'Auteur du Poëme des Sens , que nous
avons annoncé au commencement de cet
article , a célébré les talens de Mlle de
Sainvalle qui a débuté il y a quelques
temps au théâtre de la Comédie Françoife.
Nous ne pouvons qu'applaudir aux éloges
qu'il donne à fon héroïne , & fur-tout à
la manière agréable & délicate dont il af
faifonne fes louanges .
SUPPLÉMENT aux obfervations fur les
maladies des armées dans les camps &
dans les garnifons . A Paris , chez Ganeau ,
Libraire , rue Saint Severin , aux armes de
Dombes & à Saint Louis ; avec approbation
& privilége du Roi : 1766 ; in- 12 .
de 82 pages.
C'est ici une traduction d'un ouvrage
AVRIL 1766. Ty
anglois de M. Pringle , fort connu des
gens de l'art.
MISS HONORA ; chez Durand , rue
Saint Jacques 1766 ; quatre volumes
in- 12 . Prix 6 liv .
Nous avons trouvé dans ce roman beau
coup d'intérêt.
DICTIONNAIRE de chymie , contenant
la théorie & la pratique de cette fcience ;
fon application à la phyfique , à l'hiftoire
natutelle , à la médecine , à l'économie
animale , avec l'explication détaillée
de la vertu & de la manière d'agir
des médicamens phyfiques , & les principes
fondamentaux des arts , manufactu
res , & métiers dépendans de la chymie.
A Paris chez Lacombe , Libraire , quai
de Conti ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi ; deux vol. in- 8 ° .
?
Cet ouvrage n'eft point un fimple vocabulaire
, ni un dictionnaire de défini
tions , mais une fuite de differtations
la plupart même fort étendues fur tous
les objets importans de la chymie , &
dans lesquelles on a rempli exactement
tout ce qui eft annoncé dans le titre.
Auffi- ferons nous obligés d'y revenir
dans le Mercure prochain , pour en don
MERCURE DE FRANCE.
ner un extrait qui le faffe connoître dans
toute fon étendue .
HISTOIRE des progrès de l'efprit humain
dans les fciences exactes & dans les
arts qui en dépendent favoir , l'arithmétique
, l'algèbre , la géométrie , l'aſtronomie
, la gnomonique , la chronologie ,
la navigation , l'optique , la méchanique ,
l'hydraulique , l'acouftique & la mufique ,
la géographie , l'architecture civile , l'architecture
militaire , l'architecture navalę :
avec un abrégé de la vie des auteurs les
plus célèbres dans les fciences ; par M.
Saverien. AParis , chez Lacombe , Libraire ,
quai de Conti ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; un vol . in - 8 °.
Nous ne croyons pas qu'on puiffe trouver
dans un livre plus de variété qu'en
contient cette hiftoire on y expofe les
découvertes qui ont été faites dans les
fciences exactes , c'eft- à - dire , dans celles
qui font fondées fur des principes évidens
, qui ne comportent aucune ambiguité
dans les termes , & où l'on démontre
tout ce qu'on avance , en ne fe fervant
que d'axiomes ou de propofitions
qui en ayant été déduites immédiatement,
deviennent autant de principes. Nous
donnerons inceflamment l'analyfe de cet
excellent ouvrage.
AVRIL 1766. 119
POÉTIQUE de M. de Voltaire , ou obfervations
recueillies de fes ouvrages ;
contenant la verfification françoife , les
différens genres de poéfie & de ſtyle
poétique ; le poëme épique , l'art dramatique
, la tragédie , la comédie , l'opéra ,
les petits poemes , & les poëtes les plus
célèbres , anciens & modernes . A Genève ;
& fe trouve à Paris , chez Lacombe , Libraire
, quai de Conti ; 1766 : deux parties
in- 8 °.
Si Homère ou Virgile , & Sophocle ou
Euripide , fi Menandre ou Terence , fi
Anacréon ou Ovide avoient donné des
obfervations fur les différens genres de
poéfie qu'ils ont traités , avec quel empreffement
ne chercheroit- on pas les principes
qui les ont conduits dans la compofition
de leurs ouvrages ? Un génie
heureux & fécond a excellé parmi nous
dans l'art de ces divers poetes , & a mis
en même temps le précepte à côté de fes
chef-d'oeuvres. Ce font des remarques
pleines de goût , de fineffe & de clarté ,
mais difperfées en mille endroits de fes
écrits , & qu'un homme d'efprit , qui a
le goût sûr & le difcernement fin , a dif
pofées & rapprochées , & dont l'enfemble
forme la pratique la plus complette
peut-être , & fans doute la plus lumi20
MERCURE DE FRANCE.
.
neufe que nous ayons dans notre langue .
L'ouvrage eft trop intéreffant pour ne
pas y revenir dans un de nos prochains
Mercures.
LETTRES en vers , ou épîtres héroïques
& amoureuſes ; à Paris , de l'Imprimerie
de Sébastien Jorry , rue & vis-à- vis de
la Comédie Françoife , au grand Monarque
; 1766 in- 8 ° de 52 pag. avec tous
les ornemens du deffein & de la gravure ,
par les Maîtres les plus connus & les plus
célèbres dans leur art.
C'eft une fuite des poéfies de M. Dorat ,
dont le recueil devient tous les jours plus
riche & plus précieux. Les trois pièces
qui compofent le nouveau volume , font
une lettre d'Octave , foeur d'Augufte , à
Antoine ; une lettre de Hero à Léandre.
& une lettre d'Abaillard à Héloïfe . Elles
avoient déja paru ; mais les changemens
que l'Auteur a fait dans les deux premières
, les rendent comme nouvelles ;
& la troisième eft prefque abfolument
neuve ; & toutes les trois font écrites
dans ce genre intéreffant , qui donne à
l'âme toutes les émotions dont elle eſt
fufceptible , peint tour à tour l'abattement
de la douleur ou l'yvreffe du plaifir,
arme l'amour d'un poignard , ou le couronne
AVRIL 1766.
fonne de fleur , remet fous nos yeux plafieurs
fujets , dont la tragédie n'ofe s'emparer
, & réunir le double mérite de favorifer
la pareſſe , en développant ſa ſen-
Gibilité.
LETTRE de M. de Rome de l'Ifle , à M.
Bertrand , fur les polipes d'eau douce
à Paris , chez Lacombe , Libraire , quai
de Conti ; 1766 : avec permiffion ; bro-
-chure in- 12 de 60 pag.
Cette lettre préfente une nouvelle ma
nière d'envifager les manoeuvres , la génération
& la nature des polipes d'eau
douce.
L'ART du plein chant , ou traité théo→
rico - pratique fur la façon de chanter
dans lequel on propofe aux églifes de
Province les règles & le goût reçus dans
la Capitale du Royaume , pour le chant
des offices ; à Villefranche de Rouergue
chez Pierre Védeilhié , Imprimeur du
Roi ; 1765 avec approbation & permiffion
; vol. in- 12 ; & fe trouve à Paris ,
chez Barbou , rue des Mathurins.
Cet ouvrage eſt deſtiné en même temps
pour ceux qui ignorent les règles du plein
chant , mais qui font capables de les apprendre
, & pour une infinité d'autres qui
Vol. I. F
122 MERCURE
DE FRANCE
.
les connoiffant parfaitement , s'en éloignent
dans la ptatique , entraînés par la force
de l'exemple , ou par indifférence pour
l'obfervation de ces mêmes règles.
REMARQUES fur Racine , par M. l'Abbé
d'Olivet ; nouvelle édition ; à Paris , chez
Barbou , Libraire , rue des Mathurins
1766 : brochure in- 12 de 140 pag.
Tout le monde connoît cet ouvrage
eftimé de M. l'Abbé d'Olivet , dont on
ne fauroit trop multiplier les éditions .
JOURNAL hiftorique des faftes du règne
de Louis XV, furnommé le Bien -Aimé. Ą
Paris , chez Prault , quai de Gefvres ; 1766:
deux volumes in- 12.
Ce qui s'eft paffé en France depuis plus
de cinquante ans fe trouve dans ces deux
volumes , qui fe font lire avec un extrême
intérêt,
AVRIL 1766. 123
LETTRE à M. de la PlacE , au fujet
d'une Epître à Mlle CLAIRON .
J'A1 été très -furpris , Monſieur , de voir
imprimée une épître à Mlle Clairon , qui
n'étoit pas deftinée à l'être ; j'ai été
plus étonné encore d'y trouver quelques
vers changés , d'autres ajoutés & un grand
nombre de paffés : ces derniers avoient déterminé
le fuffrage des connoiffeurs , & je
fuis bien aife d'avertir ceux auxquels ce
petit ouvrage a tombé fous la main , qu'il
ne paroît pas tel qu'il a été fait , qu'on en
a fupprimé la partie philofophique , &
celle qui louoit le plus dignement l'Actrice
célébre qui y a donné lieu ..
N. B. Nous pouvons ajouter à ceci , que
le hafard nous ayant procuré le plaifir de
lire cette épître manufcrite , elle nous a
fait très-fincèrement regretter que la modeftie
de l'Auteur ne lui ait pas permis
de nous en accorder une copie qui eût mis
le public à portée d'applaudir , ainfi que
nous , aux vraies beautés de cet ouvrage.
Fij
1.24 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
JE fuis bien fenfible , Monſieur , à l'annonce
obligeante que vous avez faite de
Gabrielle d'Eftrées * ; mais comme vous
n'avez point parlé des gravures qui embelliffent
cette édition , permettez- moi de
fuppléer à cette omiffion.
Tous les deffeins font de M. Eifen , fi
connu par fes idées poétiques & par la chaleur
avec laquelle il fait les rendre . La
Mort , qui , la faulx à la main , tranche
les jours de Gabrielle occupée à écrire ,
forme le principal fujet de l'eftampe. Deux
Amours emportent une lettre avec le médaillon
d'Henry IV , où la reffemblance
de ce Prince adorable eft des plus frappantes.
La vignette offre une image d'un
genre plus gracieux & contrafte fort bien
avec le fujet de l'eftampe. C'eſt une peinture
voluptueufe des jardins d'Anet , où
Henry IV , auprès de fa maîtreffe , fe livre
aux tranfports les plus tendres ; & le culde-
lampe repréſente un enfant défefpéré
* On trouve cet ouvrage chez Jorry , vis - à- vis
la Comédie Françoife , ainfi que la lettre de Biblis,
auffi ornée de très- belles eftampes,
AVRIL 1766 . 129
qui embraffe avec fureur une urne entourée
de cyprès.
Pour graver les deux premiers deffeins ,
j'ai ofé employer deux jeunes artiſtes dont
la réputation n'égale point encore le mérite
, & je n'ai point lieu de me repentir
de les avoir choifis . Celui qui a gravé
l'eſtampe eft M. Rouffeau . Les connoilleurs
ont trouvé que ce jeune homme avoit un
burin vigoureux & hardi . On a fur - tout
été très-fatisfait de Gabrielle d'Eftrées &
du portrait d'Henry IV. C'eft M. Maffard
qui a été chargé d'exécuter la vignette. Il a
mis dans cette gravure toute la fineffe ,
toute la douceur , toute la vérité , toutes
les grâces dont ce fujet étoit fufceptible.
J'ai cru ne pouvoir rendre plus publiques
la reconnoiffance & la juftice que je dois
à ces deux Artiftes qu'en vous priant d'inférer
ma lettre dans le Mercure . Je me
trouverois fort heureux fi j'avois pu contribuer
à faire connoître des talens auffi
eſtimables & auffi diftingués. Je ne parle
point de la gravure du cul - de - lampe ; il
fuffit de dire que c'eft M. Aliamet qui a
bien voulu y donner fes foins. Son mérite
eft digne de fa réputation , & cette gravure
eft digne de lui.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BLIN DE SAINMORE.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. MARIN , Cenfeur Royal
& de la Police , à M. DE LA PLACE ,
auteur du Mercure .
LE
E Public prétend , Monfieur , que j'ai
à me juftifier d'une faute que je n'ai pas
faite , & dont il m'accufe avec raifon .
On a été étonné de voir mon approbation
à la fin d'un difcours qui a eu une forte
de célébrité , & on m'en a fait un crime.
Je n'ai cependant jamais lu cet ouvrage ,
& voici ce qui a occafionné le reproche
qu'on me fait :
Ce difcours , compofé par le Père Fidèle,
Capucin , a été examiné & approuvé par
un des Cenfeurs Royaux qui étoit plus en
état que moi de prononcer fur ces fortes
d'écrits. L'Auteur , preffé d'en faire la diftribution
, & fon Cenfeur étant abfent , a
demandé la permiffion de la police , &
comme je fuis chargé feul de cette partie ,
j'ai été obligé , felon l'ufage , d'y mettre
mon nom .
C'eſt donc , Monfieur , par une formalité
de la police que mon approbation a
été fubftituée à celle de l'homme fage &
éclairé qui avoit été chargé de l'examiner ,
& qui n'a pas cru apparemment qu'on pût
AVRIL 1766.
127
trouver rien à reprendre dans une eſpèce
dé Sermon prêché dans une des églifes de
Paris par un Religieux qui a dû avoir l'approbation
de fes Supérieurs.
On m'a confeillé de me juftifier de la
faute qu'on m'attribue , & je fais trop de
cas de l'eftime du Public pour ne pas céder
à cet avis.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
SUJET du Prix de l'Académie des Sciences,
Arts & Belles- Lettres de DIJON pour
l'année 1767.
Déterminer ce que c'eft que les anti-feptiques
confidérés dans le fens le plus étendu.
Expliquer leur manière d'agir.
Diftinguer leurs différentes espèces.
Marquer leur ufage dans les maladies.
L'INTENTION de l'Académie eſt de rendre
méthodique l'ufage des remèdes de
cette claffe. Cette Compagnie efpère qu'après
avoir fait connoître les différentes
efpèces & les différens degrés de putridité ,
dont nos folides & nos humeurs font fufceptibles
, qu'après avoir indiqué les antifeptiques
que l'on peut leur oppofer , les
AVRIL 1766. 129
Auteurs s'attacheront à donner avec précifion
les fignes auxquels on pourra reconnoître
le moment où il faudra employer
ces remèdes .
Ceux qui voudront être admis au concours
ne fe feront connoître ni directement
ni indirectement ; ils mettront une devife ,
par forme d'épigraphe , à la tête de leur
ouvrage , & ils fuferiront de la même
devife un billet cacheté , dans lequel ils
auront infcrit leur nom .
Les Mémoires feront adreffés francs de
port à M. Maret , Docteur en Médecine ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , rue
Saint Jean à Dijon , qui les recevra jufqu'au
premier Avril 1767 inclufivement.
Le prix eft une médaille d'or de la valeur
de 300 livres , portant , fur une des
faces , la devife de l'Académie , & fur
l'autre , l'empreinte des armes du fondateur.
L'Académie laiffe à la difcrétion des
Auteurs l'étendue de leurs ouvrages , & ne
la limite point.
F V
130 MERCURE DE FRANCE.
SUJETS propofés par l'Académie Royale
des Sciences & Beaux Arts , établie à
PAU , pour trois Prix , qui feront diftribués
le premier Jeudi du mois de
Février 1767.
L'ACADÉMIE ayant jugé à propos de
réferver le prix de la profe & de la poésie ,
en donnera trois en 1767 ; l'un à un ouvrage
de profe , qui aura pour fujet
:
Le moyen le plus propre d'établir un
commerce utile en Bearn.
L'autre , à un ouvrage de profe , dont
le fujet fera :
Conviendroit - il d'établir des greniers publics
en Bearn , & qu'elle en feroit la
meilleure régie ?
Le troisième , à un ouvrage de poéfie ,
qui aura pour fujet :
Le ver à foie.
Les
ouvrages ne pourront excéder une
demi-heure de lecture ; il en fera fait
deux exemplaires , qui feront adreffés à
AVRIL 1766.
138
M. de Croufeilles , Secrétaire de l'Académie
: on n'en recevra aucun après le
mois de Novembre , & s'ils ne font affranchis
des frais du port. Chaque auteur
enverra deux copies de fon ouvrage , &
mettra à la fin la fentence qu'il voudra ,
& la répétera au - deffus d'un billet cacheté,
dans lequel il écrira fon nom.
L'ACADÉMIE Royale des Sciences vient
de perdre un célèbre Chymifte , qui étoit
auffi Membre de la Société Royale de
Londres , M. Hellot. Ce feroit un éloge
bien mince que d'apprendre au Public
qu'il avoit été chargé de la compofition
de la gazette de France , depuis 1718
jufqu'en 1730 , fi l'on n'ajoutoit qu'entre
fes mains cette gazette étoit devenue trèsintéreffante
. Il faut effentiellement le
voir dans les ouvrages qu'il a publiés ,
faifant partie des Mémoires de l'Académie
, où brillent les plus grandes connoiffances
dans la chymie & le ftyle le
plus correct dans fa compofition . Le
Confeil l'avoit chargé d'une efpèce d'infpection
pour les teintures , l'exploitation
des mines & la fabrication de la porcelaine
de France , & il a répandu fur ces
F vi
132
MERCURE DE FRANCE.
objets des lumières qui feront très - utiles
à ceux qui lui fuccèdent.
MÉDECIN E.
GOUTTE - PRATIQUE.
POUR remplir mes engagemens envers
la Société , à qui j'ai promis un compte
exact de ce qui l'intéreffe , je lui obferve
que pendant la rigueur de cet hyver , où
je craignois la violence des accès de la
goutte & la révolution de cette humeur
j'ai fait ufer de la tifane balfamique à
plufieurs de mes malades , foit dans Paris ,
foit dans les Provinces , à la doſe de chopine
tous les matins ; & j'ai vu avec
plaifir que cette méthode a garenti plufieurs
de leurs accès qui fe produifoient
régulièrement dans cette faifon , & que
les autres ont effuyé des accès bien plus
doux & plus courts. Il me paroît trèsconféquent
pour ceux qui n'ont pas ob
fervé cette méthode , de la prendre dans
ce moment de changement de faiſon
jufqu'à la fin du mois de Mai , pour
éviter des révolutions de l'humeur dans
un temps où il s'en fait une dans toute
AVRIL 1766. 133
la nature . Je ne peux trop répéter qu'un
régime de fanté , le bon air & l'exercice
modéré peuvent feuls affurer les fuccèsd'un
remède auffi doux & auffi familier
que le mien ; fans cette attention , l'on
doit en attendre peu d'effet : &, de bonne
foi , je n'en confeille point l'ufage . Lebaume
végétal a tout l'effet que je pouvois
en attendre , depuis la perfection
de la main d'oeuvre ; il eft ftomacal , doux
& agréable , & il ne peut échauffer puifqu'il
eft fait pour les goutteux. Je prie
d'affranchir les lettres. Je loge rue du
Gros chenet , quartier Montmartre .
DE MONGERBET , Médecin du Roi, &c.
A Amsterdam , ce 27 Février 176 §.
LETTRE écrite à M. RAY , Privilégié du
Roi pour fon ftomachique , rue Chapon
au Marais à Paris.
JEE dois la vie , Monfieur , à votre ſtomachique.
Vous favez que j'ai prefque
toujours été attaqué de coliques d'eftomac
, & que depuis quatre années elles
134 MERCURE DE FRANCE.
étoient devenues fi fréquentes & fi dangéreufes
, que je reftois quelquefois des
quinze jours fans pouvoir me remettre :
tout le genre nerveux étoit fi attaqué ,
que vous m'avez vu vous-même à Paris ,
hors d'état de pouvoir me foutenir. Que
de fouffrance n'ai -je pas endurées ? combien
d'argent n'ai -je pas dépenſé ? En
un mot , je puis dire que j'ai épuifé
les Facultés Allemande & Angloife . Je
fuis parti de Paris n'ayant ufé que trois
femaines de votre ftomachique ; mon
voyage a été très-pénible , & je n'en
prends à préfent qu'une fois par jour :
je n'ai jamais été fi vigoureux , fi frais ni
mieux vaqué à mes fonctions. J'ai été
obligé de faire élargir mes habits. Je pars
après demain pour mon voyage du Nord ,
& je me compte très -fort débarraffé de
mes coliques. Je fouhaite que le Public
rende juftice à vos talens , ainfi que je.
me trouve obligé de vous la rendre.
Je fuis , & c.
MALHEBIOCET, Négociant à Amfterdam.
AVRIL 1766. 139
ARTICLE IV.
BEAUX 1ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
SUITE de la lettre d'un Chirurgien de
campagne à M. DE LA PLACE , fur le
projet inféré dans le Mercure du mois
d'Août 1765.
Il y a encore une autre difficulté à l'exécution
du projet que M. Renard n'a pas
prévue , & qui eft pourtant auffi aifée
à appercevoir qu'elle eft naturelle. Les
hommes en général n'ont d'aptitude à
exercer leurs talens , qu'autant que l'intérêt
les y détermine. Dès qu'un homme
ne compte plus fur les honoraires qui
doivent être le prix de fon travail , fon
aptitude fe ralentit , & il n'en prend qu'à
fon aife : tel feroit le cas où fe trouveroient
les Médecins ruraux , appointés
& entretenus par les communautés religieufes
car il y auroit de l'injuſtice
de leur part d'exiger des honoraires de
* La première partie eft dans le Mercure de
Février de cette année .
136 MERCURE DE FRANCE.
ceux qu'ils auroient traités , puifqu'ils fe
trouveroient payés d'avance par les religieux
chargés de leur faire un état. La
récompenfe ne femblant donc plus fe trouver
à la fin du travail , on verroit fouvent
les pauvres villageois courir les rifques
de n'être pas foignés dans les temps néceffaires
, & d'être négligés fous différens
prétextes ; cet inconvénient qui feroit une
conféquence très - naturelle de la difpofition
du projet , feroit cent fois pire que
celui que l'Auteur fuppofe trouver dans
l'état où font les chofes. Le Chirurgien
de village , dont le bien-être dépend exclufivement
de fon travail , ne néglige
rien de ce qui peut concourir à l'augmenter,
& dirigé en partie par le grand motif
d'intérêt qui fait agir tous les hommes
il porte à fes malades des fecours auffi
prompts qu'efficaces , & tâche en leur fauvant
la vie , d'augmenter fa fortune. Qu'on
joigne à cela les exemptions & les prérogatives
dont jouiffent ceux qui exercent
les arts libéraux ; & la confidération que
l'Auteur veut qu'on attache aux places
de Médecins de campagne , & l'on verra
réellement les chofes dans leur plus grande
perfection ( 1 ).
( 1 ) Je ne puis m'empêcher de me récrier ich
fur le peu de confidération que l'on a pour la plus.
AVRIL 1766. 137
M. Renard veut- il une preuve incon
teſtable combien les Chirurgiens l'empor
tent fur des Médecins , dans les foins
qu'ils donnent à leurs malades , même
dans les cas les plus périlleux ; qu'il jette
les yeux fur un paffage de la relation de
la pefte qui affligea Toulon en 1721 , pu
grande partie des Chirurgiens de campagne. On
leur fait fupporter les mêmes charges qu'aux payfans
, leurs concitoyens , & l'on ne met aucune
différence entr'eux : taille arbitraire , collecte ,
corvée , conduite & logement de gens de guerre
fervitude de la part des feigneurs ; tout leur eſt
également impofé . En déprimant ainfi ces hommes
utiles , on leur ôte la confidération publique ,
& l'on dégoute par - là nombre de fils de fermiers
& de jeunes gens qui ont déja reçu une bonne éducation
, & dont les parens aités pourroient leur
faire étudier avec fuccès toutes les parties de l'art
de guérir de le faire Chirurgiens. Si l'on accordoit
aux Chirurgiens de la campagne les mêmes
diftinctions qu'aux Curés , & qu'on les fit refpecter
comme des hommes utiles & néceffaires , il eſt
incontestable qu'il en résulteroit un bien infini
pour les habitans. La plupart de ces jeunes gens.
qui ont du bien dans la campagne , & qui fe feroient
Chirurgiens , aimeroient mieux aller demeurer
dans leur bien & le faire valoir que de
prendre un autre état qui les en éloigne , en les
obligeant de s'habituer dans les villes ; & les Chirurgiens
un peu aifés par leur patrimoine feroient
plus à même qu'aucuns autres d'exercer la charité
envers les pauvres qui , dans leurs maladies ,
autant befoin de bouillon que de médicamens..
ont
138 MERCURE DE FRANCE.
bliée
par M. d'Antrechaux , premier Conful
de cette Ville ; voici ce qu'il dit à
à la pag. 214 de cette relation : « Je crois
" pouvoir dire que les connoiffances des
» Médecins fi étendues , ont été profitables
peu de malades , & que c'eſt au con-
» traire l'art du Chirurgien que je crois
principalement utile ; il fe livre fans
crainte & fans ménagement ; & s'é-
» tourdiffant fur tous les dangers , il va
» chercher la caufe du mal dans le mal
ود
"
à
» même , & c 5. Le témoignage
d'un
homme
dont la probité a été univerfellement
reconnue
, ne pouvant
être fufpect ,
doit fans doute fervir à juftifier la néceflité
de protéger
les Chirurgiens
dans les campagnes
, au lieu de les décourager
par
l'exécution
d'un projet onéreux
en luimême
, & qui ne peut être d'aucune
utilité
à fes habitans.
Pour donner du poids à l'établiffement
qu'il propofe , & en faire fentir la néceffité
, M. Renard a recours à un paffage
du projet d'éducation publique , donné
par M. de la Chalotais , où ce Magiftrat
femble defirer que les bonnes femmes
prennent quelques connoiffances des remèdes
pour en faire l'application aux
malades de la campagne . Mais fi M. de
la Chalotais a formé ce defir , c'eſt qu'il
AVRIL 1766. 139
›
n'a pas été informé qu'il y a dans les
campagnes des Chirurgiens fuffifamment
inftruits pour fubvenir dans tous les cas
au foulagement des pauvres , & qu'il n'eſt
pas convaincu que les remèdes qui ne
font pas adminiftrés d'après les indica
tions tirées de la nature des maladies.
& de leurs fymptomes , font dans les mains
des perfonnes qui ignorent les chofes
comme des épées dans celles des enfans ,
& dont les coups portés au hafard font
capables de produire les plus grands maux.
On foufcrit à l'affertion de M. Renard ,
lorfqu'il dit qu'il faut être confommé dans
l'art de guérir , pour apprécier les vertus
des médicamens , en fixer les dofes & en
en diriger l'action ; mais il ne faut pas
qu'il donne à entendre que les Chirurgiens
font dépourvus de ces connoiffances
puifqu'ils font des études propres à
les acquérir , & qu'ils ne s'immifcent pas
d'en employer fans en connoître la nature
& les effets.
Le projet de l'Auteur s'étend jufqu'à
defirer qu'on mette des Médecins dans
les vaiffeaux : il auroit bien dû en introduire
auffi dans les régimens. Mais pour
voir fi l'État gagneroit à changer les chofes
de ce qu'elles font , il faudroit l'éprouver
dans quelque lieu , & tenir un regiſtre
140 MERCURE DE FRANCE.
fur lequel on infcrivît le nombre des
morts ; par-là on s'affureroit lefquels des
Médecins & des Chirurgiens perdroient
le plus de malades dans le cours d'une
année , il y a à parier cent contre un qu'on
trouveroit les chofes égales. Le projet
tombe donc de lui - même , dès que l'état
ni gagne pas réellement. Mais en fuppofant
par la maniere dont il eft préſenté
qu'il en imposât au point d'être mis à
exécution ; en même-temps que l'État
fixeroit aux Médecins de la nouvelle
création , des appointemens fur les maifons
religieufes , il faudroit auffi que
l'État pourvût à la fubfiſtance des Chirurgiens
, dont cette exécution ruineroit
l'établiflement , & obligeât les profeffeurs
en l'art de guérir de n'admettre plus qu'un
petit nombre d'étudians en chirurgie , afin
de ne pas multiplier mal à propos des
fujets qui ne trouveroient pas même dans
les campagnes de quoi fubfifter : par la
fuite l'on verroit que cette révolution , à
qui l'on donne l'épithète d'heureuſe , deviendroit
funefte , parce que le nombre
des Chirurgiens fe trouyant diminué , le
peu qu'il en refteroit étant obligé de demeurer
à des diftances fort éloignées les
uns des autres , il feroit difficile de les
avoir dans les cas preffans , pour faire les
AVRIL 1766. 141
faignées & les opérations urgentes , dont
la vie des malades ne dépend fouvent
que de leur prompte exécution ; & le
temps que l'on mettroit à les aller chercher
fort loin , occafionnant des délais.
toujours trop longs en telles circonstances ,
donneroit incontestablement à ces malades
celui de périr : car on ne fuppofe
pas dans le projet que les Médecins puffent
dans ce cas fuppléer aux Chirurgiens ;
ce feroit évidemment les expofer au
même reproche que l'Auteur fait aujourd'hui
à ces derniers , ce qui feroit une
contradiction . D'ailleurs , où trouveroiton
des Chirurgiens pour le fervice des
armées , des hôpitaux & de la marine ?
Concluons donc , Monfieur , que le
projet de M. Renard n'eft ni admiffible
ni praticable : que fon exécution rendroit
les habitans de la campagne encore plus
malheureux qu'ils ne font : que par conféquent
l'état n'y doit pas faire plus d'attention
qu'à celui d'un philofophe de
nos jours qui propofoit d'établir dans
les villages des phyficiens pour diriger
les travaux d'agriculture , que les pay fans ,
tous groffiers qu'ils font conduifent
mieux que les philofophes , & qu'il eft
infiniment plus important pour les habitans
de la campagne de laiffer les chofes
>
142 MERCURE DE FRANCE.
telles qu'elles font , en y corrigeant , fi
l'on veut , quelques abus , que de fronder
par une nouveauté tous les pfages accrédités
par l'expérience d'une longue fuite
d'années.
J'ai l'honneur d'être , & c.
M. C. A. V.
LETTRE d'un Médecin de province à un de
fes amis à Paris , au fujet de l'Anthropotomie
de M. SUE.
MONSIEUR ,
J'ailu avec la plus grande furprife , dans
le Journal des Savans du mois de Février ,
à l'article de l'Anthropotomie , que l'on a
attribué à M. Suë , Démonftrateur à S.
Côme , la perfection d'injecter les corps.
Vous vous rappellez , fans doute , l'application
que nous donnâmes à cette partie
de l'anatomie , lorfque nous faifions nos
cours fous M. Suë. Le fieur Benoît Suë ,
neveu de celui- ci , connu par fes talens
pour injecter & difféquer , étoit alors
Prévôt de fon oncle à la Charité.
Il nous fit connoître M. Morgan , Docteur
en Médecine de la Faculté d'EdimAVRIL
1766. 143
bourg , qui demeuroit chez M. Suë , Démonſtrateur.
Nous y vîmes un rein que
ce Médecin avoit fait injecter par le fieur
Benoît Suë , qui fe corrodoit dans de l'efprit
de fel fumant. Cette corrofion fut ſept
à huit jours à fe faire. Enfin toute la pulpe
du rein s'étant détachée , nous laiffa voir
une quantité prodigieufe de vaiffeaux &
de
ramifications
, que l'on peur dire innombrables
. Ce rein , quoique très-imparfait
, fut préfenté à l'Académie de
Chirurgie comme une piece unique en
fon genre : & en effet , elle l'étoit alors.
Cette heureuſe découverte nous fit recher.
cher d'avantage l'amitié du neveu de M.
Sue. il nous permit d'affifter à fes injections
particulières , & même d'y travailler
avec lui chez un de nos amis communs.
Nous fumes témoins, pendant près de huit
mois , qu'il injecta plus de cinquante reins,
des différents degrès de perfection à laquelle
il porta cet art d'injecter ; de forte
que les premiers reins , dont on avoit fait
tant d'éloges , ne nous parurent plus que
des pièces imparfaites en comparaifon des
derniers qui étoient infiniment fupérieurs.
Il en fit préfent d'un à fon oncle qu'il
trouva admirable ; il en injecta un entr'autres
, dans lequel nous vimes les vaiffeaux
urinaires ' : il le donna à l'un de ces
144 MERCURE DE FRANCE.
hommes rares qui font nés pour le bonheur
de la fociété.
Comme la dépenfe de l'efprit de fel
étoit trop confidérable , & qu'elle n'accéleroit
pas affez la corroſion , que d'ailleurs
les couleurs de l'injection étoient altérées
, il imagina d'effayer de faire corroder
un rein dans l'eau- forte , & en qua-
Tante huit heures la corrofion fe fit , &
beaucoup mieux que dans l'efprit de
fel fumant , & fans altération des couleurs
alors il quitta la première méthode.
Lorfque la liqueur eut fait tout
fon effet , il effaya d'y faire tremper des
inteftins qui fe confervèrent très- fains
fans corrofion ni mauvaife odeur , ce
qui lui fit penfer qu'il tireroit un grand
parti de ce menftrue , pour conferver des
pièces anatomiques . En effet , elle évite
le dégoût qu'occafionnent ces fortes de
pièces que l'on met dans l'eau pour les
tenir fraîches , & qui font ordinairement
infectées d'une odeur infupportable.
Il communiqua fes nouvelles découvertes
à fon oncle , qui fe les eft attribuées
fort modeftement dans fon livre de l'anthropotomie.
Cependant elle ne font rien
moins que le fruit de fes recherches
puifqu'il n'a fait aucune injection de cette
manière.
11
>
>
AVRIL 1766. 145
Il eft vrai qu'il place fon neveu à côté
de lui , mais comme une eſpèce de manoeuvre.
Il eft aifé de fe convaincre de la vérité
de ce que je viens de vous écrire ,
par la lecture des pag. 83 & 84 de l'anthropotomie
de M. Suë.
Après avoir dit qu'il s'eft fervi de l'eauforte
pour corroder les membranes qui
enveloppent les vaiffeaux injectés , il ajoute
qu'il a encore employé avec fuccès l'efprit
de nitre. Ces deux affertions rapprochées
, prouvent le peu d'expérience
de M. Sue , dans l'art d'injecter & de
faire corroder . En effet , M. Sue diftingue
très- nettement l'eau- forte de l'efprit
de nitre ; & l'efprit de nitre diftingué
de l'eau -forte , ne peut être que l'efprit
de nitre fumant. Or , l'efprit de nitre
fumant eft un corrofif fi violent , qu'il
détruit totalement les corps injectés : par
conféquent il n'auroit trouvé que des
maffes informes au fond des vaiffeaux
dans lefquels il auroit mis corroder fes
injections.
M. Suë eft fi riche de fon propre fond ,
qu'il ne trouvera pas mauvais , fans doute ,
que par zèle pour la vérité , un amateur
de l'anatomie revendique en faveur de
fon neveu , des découvertes qu'il auroit
Vol. I. G
446 MERCURE DE FRANCE.
peut-être faites lui- même , s'il y eût porté
fon attention .
J'ai l'honneur d'être , & c.
RÉPLIQUE de M.THIERY,fils ,Fabriquant
de chapeaux , à la lettre de M. l'Abbe
NOLLET, inférée dans le premier volume
de Janvier.
SI l'ouvrage de M. l'Abbé Nollet n'eût
point eu d'autre défaut , que de manquer
d'exactitude dans l'expofé de certaines pratiques
de l'Art , qui auroientpu nnee point
venir à fa connoiffance , je me ferois
bien gardé de lui faire à ce fujet des reproches
publics , qui euffent été très - déplacés
de ma part ; attendu ( comme il le dit luimême
) qu'il n'eft point Chapelier : & dans
ce cas, il m'eût été beaucoup plus fimple de
lui adrefler directement les obfervations
que j'aurois jugé à propos de faire fur fon
travail , pour qu'il en fit l'ufage convenable.
Telle étoit effectivement mon intention.
Mais je déclare qu'après l'avoir examiné
; il m'a paru qu'à cet égard il n'avoit
rien laiffé d'effentiel à defirer ; auffi n'ai-je
AVRIL 1766. 147
Jamais prétendu infinuer le contraire. Ce
n'eft donc pas ce motif qui m'a fait prendre
la plume , ni la lettre d'invitation qu'à
reçue notre Bureau de fa part , dont je n'ai
pas eu connoiffance ( 1 ) , ni encore moins
l'humeur dont il me taxe. C'eft uniquement
l'envie naturelle d'acquérir des lumiéres
, & le zèle que j'ai toujours eu
pour la perfection de mon art. Tels font
les vrais motifs qui m'ont fait écrire , &
dont il eft aifé de fe convaincre .
Je n'ai donc point prétendu , comme .
le dit M. l'Abbé Nollet , qu'il nous enfeignât
tous les moyens poffibles de perfectionner
notre art. Je me fuis plaint fimplement
qu'il n'eût point effayé de nous éclairer
dans la partie Phyſique , lui qui étoit ſi à
portée de le faire , par les connoiffances
particulières qu'il a dans ce genre , & fans
qu'il lui en coûtât beaucoup de travail . On
ne peut douter que l'Académie ne l'eût
loué de l'avoir fait , & de s'être écarté en
cela de la route frayée . C'étoit un moyen
facile de nous faire attendre avec toute la
patience qu'il nous recommande les réfultats
des recherches qui doivent fe faire ;
& qui fuivant fon calcul ne paroîtront
(1 ) Les affaires du Bureau ne fe communiquent
qu'à ceux qui ont paffé les charges , & je ne fuis
point de ce nombre.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
peut- être que dans quelques fiécles. Il devoit
de plus nous prévenir des intentions
de l'Académie à cet égard , ou bien ne
point trouver mauvais que , les ignorant
abfolument , je lui faffe fur cet objet des
repréſentations fondées.
M. l'Abbé Nollet n'auroit pas de peine
à me perfuader qu'il connoit aufli bien
que moi l'avantage réel qu'a la laine fur
les autres étoffes en fait de teinture . Mais
il me permettra de dire , qu'il paroît l'avoir
oublié , lorfque dans fa comparaifon
des chapeaux de laine à ceux de poil , il
fait dépendre uniquement du fecret , la
difficulté qu'ont de plus ces derniers à pren
dre le noir : la feule raifon qu'il donne de
cette difficulté étant très -incertaine , & ne
devant être que foupçonnée , il étoit ce
me femble plus conféquent d'indiquer de
préférence la véritable ; qui eft l'âpreté naturelle
de la laine : qualité qui ne ſe trou
ve pas dans le poil ; & de faire connoître
enfuite la caufe de cette différence relativement
à la nature de chacune de ces
matières. C'eft précifément ce qu'il n'a
point fait , & ce dont il tâche en vain de
fe juftifier par un fort long raifonnement ,
qui au fond ne détruit rien de ce que
j'ai dit à ce fujet.
Voici la raifon qu'il donne de ne pas
AVRIL 1766. 149
ávoir fait l'expérience fuivante que je lui
demandois , c'eft que je n'ai point ( ditil
) une fabrique de chapeaux , ni un attelier
de teinture en ma difpofition , &c . Rien
de plus triomphant que cette raifon en apparence
. Mais que devient- elle , fi pour
s'affurer de l'existence de quelque partie
d'eau forte & de mercure dans un chapeau
fortant des mains de l'ouvrier ; il ne
faut rien moins que tour cet attirail . Un
morceau de feutre fabriqué exprès , & un
laboratoire pour en faire la décompofition
, étoient tout ce qu'il lui falloit . L'un
lui eût été facilement fourni par quelqu'un
de nous , pour l'autre je crois qu'il
l'eût trouvé fans fortir de chez lui .
Il n'eft donc pas néceffaire , comme on
le voit , qu'il fe dérange de fes grandes
occupations pour fe rendre à ma fabrique
, ainfi qu'il me le propoſe : je ferai
plus flatté de lui éviter cette peine en me
rendant chez lui lorfqu'il me fera l'honneur
de m'y inviter ; non pas que je me
croie en état de lui donner des lumières
fur cet objet ; mais feulement pour profiter
de celles qu'il voudra bien me communiquer.
M. l'Abbé Nollet continue ainfi en parlant
de ma lettre . « J'efpérois trouver
quelques remarques judicienfes & bien
G iij
T50 MERCURE DE FRANCE.
» articulées dont je puffe profiter , tant
» pour ma propre inftruction que pour la
forme & la perfection de mon ou-
و د
" vrage » & c. >
Je me fuis bien mal expliqué , ou M.
l'Abbé Nollet feint de ne me point entendre
: cependant quand j'ai prouvé par
les exemples les plus effentiels > qu'en
traitant de nouveau
notre art , il s'étoit
contenté fimplement
d'en expofer
la rou- tine ordinaire
, fans approfondir
ni rendre
raifon de rien ; je croyois avoir fait
fentir affez clairement
quels étoient
les défauts
de fon ouvrage
, & je n'imaginois
pas être obligé de plus à lui indiquer
tous les endroits
négligés
dans cette
partie , ni encore moins les moyens de les rectifier
. J'avois lieu d'efpérer
,au contraire
, qu'il voudroit
bien m'entendre
à demimot
, & m'épargner
par-là des détails que la crainte d'ennuyer
m'avoit
fait éviter.
mais puifqu'il
les exige abfolument
, il faut tâcher de le fatisfaire
.
Voici donc pour cet effet une idée des
chofes intéreffantes qui devoient entrer
dans une defcription raifonnée de notre
faite par un favant : c'étoit de faire
connoître , en quoi confifte la qualité plus
ou moins feutrante qu'ont toutes les étoffes
qui fe tirent des quadrupèdes ; la
art ,
AVRIL 1766. LSD
procaufe
de cette différence entre - elles ; comment
l'eau-forte & le mercure donnent
& augmentent cette qualité , & à quel
degré leur manière d'opérer enfemble
& féparément ; les différentes figures de ces
matières apprêtées & non apprêtées , confidérées
au microſcope ; pourquoi cette même
qualité feutrante ne fe trouve point
dans la foie , le duvet , le coton & autres
matières provenant des végétaux ; les
priétés de la lie de vin , quant à l'ufage
de la fabrique ; la manière dont elle coopére
à la fabrication ; quels font les effets
de l'air fur un chapeau fortant de la
chaudière à teindre ; les qualités & propriétés
différentes des drogues qui contribuent
au noir ; leurs effets particuliers ;
enfin quantité d'autres objets qu'il feroit
trop long de décrire , mais dont le détail
auroit certainement plus intéreffé les curieux
que de favoir fi ce font les crieurs de
vieille féraille & les raccommodeurs de
fayance caffée , ou autres qui recueillent
les peaux de lapin chez les rotiſſeurs ( 2 ) ;
i l'on nettoye le bain de la chaudière avec
une écumoire ordinaire ou une vieille poële
deferpercée d'une infinité de petits trous ( 3 );
( 2 ) Art du Chapelier , page 6.
( 3 ) Idem , page 39 .
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
quelles font les raifons'd'éconothie qui font
préférer les lampes aux chandelles pour
éclairer les atteliers (4) , & beaucoup d'autres
circonstances femblables qu'il n'étoit
point néceffaire de multiplier , attendu
qu'elles font entièrement inutiles à l'intelligence
de la fabrication .
Mais M. l'Abbé Nollet convient « qu'il
» ne s'eft point propofé d'amufer ni d'inftruire
les maîtres qui , comme moi , ſe
» feroient élevés au - deffus du commun
ور
par des connoiffances fingulières , & c. ».
Qui lui a donc appris que j'avois des connoiffances
plus particulières que d'autres
des vues plus fines , plus étendues ? feroit- ce
parce que j'ai vu les défauts de fon ouvrage,
& que je les ai fait connoître ? Cependant
j'ai cela de commun avec le plus grand
nombre de mes confrères , & je pourrois
dire , à cet égard , n'avoir été que leur
organe .
Son but , continue-t- il , a été de fatiffaire
feulement la curiofué des amateurs .
C'eft en quoi je doute encore qu'il ait parfaitement
réufii. La remarque fuivante
pourra fervir à le décider .
De tous les curieux qui font venus chez
moi pour s'inftruire de la manière dont fe
fabrique le chapeau , il y en a très - peu qui fe
( 4 ) Art du Chapelier , page 39.
AVRIL 1766. 153
foient contentés de voir les opérations fans
me demander les caufes de tel & tel effet.
J'avoue que j'ai été quelquefois fort embarraffé
pour leur répondre. Qu'on juge
s'ils auront lieu d'être plus fatisfaits de
M. l'Abbé Nollet , qui n'eft entré dans
aucuns détails de ce genre.
Il réfulte donc de ce que j'ai dit , que
la defcription de notre art eft encore trèséloignée
du degré de perfection qu'on
devoit attendre , quant à préfent , des lumières
& de la fagacité de fon auteur.
Mais que cefoit un ouvrage indigne de tout
lecteur indiftinctement , ce font des expreffions
dont je ne me fuis jamais fervi , &
que l'on ne trouvera point dans ma lettre.
J'ai lieu d'être furpris de cette infidélité de
citation de la part de M. l'Abbé Nollet ,
& encore plus du reproche qu'il me fait
de manquer à l'Académie , dont je n'ai rien
dit qui ne foit conforme aux fentimens de
refpect & de vénération que j'aurai toujours
pour un corps auffi recommandable ;
qui d'ailleurs a déclaré , qu'en fe déterminant
à divulguer le fecret des artiſtes par
la defcription des arts & métiers , fon
intention n'étoit que d'en hâter les progrès
& de procurer à ces artiftes les lumières
& les connoiffances qu'ils n'étoient
point en état d'acquérir par eux - mêmes.
Gy
54 MERCURE DE FRANCE .
ORFÉVRERIE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
IL a été annoncé , Monfieur , dans le
Mercure de Janvier 1766 , par le fieur
Caffiery , page 169 , article de l'Orfévrerie
, qu'il y avoit eu erreur dans la feuille
de l'Avant Coureur du 9 Décembre 1765.;.
mais c'est à tort que le fufdit fieur s'en
plaint , puifqu'il n'a été annoncé avec fes
affociés , dans cet ouvrage périodique , que
de fon aveu même & de fa propre connoiffance
. En vain veut - il récrimer contre
un fait qu'il a lu & approuvé avant l'impreffion
, & où il a lui- même fait ajouter
les titres de Sculpteur & Cifeleur du Roi ,
qu'on avoit omis faute de connoiſſance.
Mais pour répondre à la lettre qu'il
vous a écrite , Monfieur , nous ne craindrons
pas d'avancer que c'eft en vain que.
le fieur Caffiery veut s'arroger toute la
gloire d'avoir fait & exécuté la toilette de :
S. A. R. Madame la Princeffe des Afturies ,.
puifque dans l'exacte vérité il n'y a con
tribué que par fes deffeins & pour fon
tiers en avance , comme il en étoit con--
AVRIL 1766. 155
venu par écrit avec les fieurs Germain
furnommé le Romain , & Chancelier , fans
lefquels maîtres ou tel autre de l'art de
l'Orfévrerie ils n'auroit point eu le
droit de l'entreprendre ni de l'exécuter .
,
Quel a pu donc être le motif qui a engagé
le fieur Caffiery à bleffer directement:
& indécemment l'honneur & la délicateffe
de deux honnêtes gens qui fe font toujours:
diftingués par leurs talens & par leur probité
, & qui ne fe font engagés avec lui
que pour l'obliger & lui rendre tous les
fervices qui dépendoient de leur capacité ?
Par où les affociés du fieur Caffiery ont- ils
pu mériter une reconnoiffance fi fingulière
de fa part ? A-t-il eu en vue de s'attribuer
tout le mérite de l'exécution de cette toilette
, parce qu'il a vu & fçu tous les applaudiffemens
qu'on lui a donnés , tant à
Paris qu'à la Cour de Madrid ? Quelle
erreur ! Si , au contraire , il eût bien penfé ,
il auroit dû s'en trouver flatté conjointement
avec fes affociés. Mais fi cela lui a
fait naître la fingulière idée de s'annoncer
publiquement comme le feul qui pût faire
du beau & du diftingué , il fe trompe bien
groffièrement ; & à cette occafion nous ne
pouvons lui diffimuler que ce n'eſt pas par
le mépris qu'il affecte des talens dans l'art:
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
de l'Orfévrerie & de fes affociés qu'il fe
fera confidérer dans le public en qualité
d'homme univerfel , & le feul parmi les
artiſtes de ce genre qui puiffe exécuter
parfaitement tout ce qui fe fait pour Paris
& pour le pays étranger. Quelle étrange
abfurdité ! Peut- il ignorer de bonne foi
que nous avons des perfonnes parmi les
Orfévres qui , fans le méprifer & en lui
rendant juftice , feroient plus capables qu'il
ne peut l'être de compofer & d'exécuter
les morceaux les plus riches & les plus
variés de cet art ?
Au furplus , ce qui pourroit confirmer
l'idée flatteufe qu'a de fon mérite le fieur
Caffiery , ce font les faftueux éloges qu'il
fe donne dans fa lettre , où il femble vouloir
affoiblir les talens de fes affociés ,
dans l'exécution de la toilette , où feuls
ils ont mis la main- d'oeuvre , fans qu'il y
ait eu d'autre part que celle qu'il affecte
plaifamment de fe donner , en difant :
qu'il a fait perfectionner les travaux de ces
Artistes par fes propres Cifeleurs . Mais
quel avantage peut il revenir d'un pareil
difcours ? Ignore-t-il que nous nous fervons
tous les jours de ces mêmes gens ,
pour cifeler , & non pas pour donner la
perfection à nos ouvrages ? Ainfi ils ne
AVRIL 1766. 157
font pas à lui feul , mais à tous ceux qui
leur donnent de l'occupation ; auffi les
mémoires quittancés que nous avons en
mains , juftifient qu'ils ont travaillés pour
nous également comme pour M. Caffiery.
Il affecte encore avec emphafe , de dire :
mes modèles , qu'il affure avec vanité d'ê
tre en état de faire voir à tout le monde.
Oferoit- on lui reprocher affez peu de mémoire
pour avoir oublié qu'ils ont été
faits à frais communs , une partie par les
affociés , le refte par un Modeleur particulier
? Par conféquent il n'y a droit que
pour fon tiers ; & c'eft là le feul mérite
que nous ayons à partager avec lui dans
un ouvrage , où nous n'avons rien épargné
de nos foins pour l'exécution , & dont
nous avons même avancé tous les fonds
fans que le fieur Caffiery ait fait le moindre
débourfé à ce fujet , quoiqu'il y fût
obligé par le traité que nous avions enfemble.
On voit par ce détail , que c'eft
peu répondre à nos fentimens , en voulant
fe glorifier d'avoir perfectionné un ouvrage
, où nous ne défavouerons jamais
qu'il n'ait participé par fes deffeins feulement
, & que nous avons exécutés par ce
que nous les avons trouvés bien faits , & à
la fatisfation de la Cour d'Efpagne . Nous
158 MERCURE DE FRANCE.
Lui avons rendu à cet égard toute la juftice
qui lui étoit due , dans cette même
feuille de l' Avant Coureur dont il fe plaint..
Voilà de quoi il s'agit , & c'eft bien forcément
que nous nous voyons obligés
d'oppofer la vérité à une vanité mal placée
, & aux dépens de ceux qui ont fait
exactement tout ce qui étoit à faire. En
vain lui avons nous écrit en particulier ,
pour nous rendre plus de juftice ; mais
nous n'avons eu pour réponſe qu'un filence
obftiné , qui nous engage aujourd'hui
d'expofer aux yeux du Public équitable ,,
ce que nous prenons la liberté de vous com
muniquer.
Nous avons l'honneur , & c..
GERMAIN. CHANCELIER.
N. B. La pièce fuivante eſt toute la
réponſe que M. Caffiery nous a dit devoir
faire à cette lettre..
AVRIL 1766. TS
LETTRE de M. MAGALLON , Miniftre
chargé des Affaires de S. M. C. à la
- Cour de France , écrite à M. CAFFIERY
l'aîné, le 2 Janvier 1766..
MONSIEUR ,
ONSIEUR , je n'ai pas fait plutôt rá
ponſe à la lettre que vous avez bien voulu
m'écrire , par ce que j'attendois
des nouvelles
de l'arrivée de la toilette à Madrid ..
Je viens de les recevoir dans ce moment ,
& l'on me mande que leurs Alteffes Roya--
les le Prince & la Princeffe des Afturies>
en ont été très- contens , & que toutes les
perfonnes
qui l'ont vue en ont beaucoup
loué la forme , la dorure & le travail ,
ainfi que l'élégance
& le bon goût. Je
vous en fais , Monfieur
, mon compliment
, & fuis très- aife de m'être adreffé.
à un homme tel que vous pour la direction
d'un ouvrage qui devoit être pouffé
au plus haut point de perfection
, étant
deftiné pour une Princeffe qui par fon.
goût & fon difcernement
fait connoître
&
apprécier
toutes les beautés de l'art. L. A.
R. m'ont chargé de vous dire , Monfieur ,,
qu'elles n'hésiteront
point à vous donner
la préférence
dans toutes les occafions qui
160 MERCURE DE FRANCE.
pourront fe préfenter pour de pareils ouvrages.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MÉCHANIQUES.
LETTRE de M. THILLAYE , Pompier Privilégié
du Roi , demeurant à Rouen .
Vous avez annoncé , Monfieur , en différens
temps par votre Mercure les avantages
de mes pompes à incendies , ainfi
que celle pour les puits & les nouvelles
machines pneumatiques à deux corps de
ma conftruction ; j'ai fait publiquement
pendant plufieurs années les épreuves &
les démonftrations de toutes ces pompes
chez les RR. PP. Feuillans , rue Saint Honoré
, où eft mon magafin. Le grand débit
que j'en ai fait , tant pour le fervice
du Roi , que pour différens corps de Ville
& autres perfonnes de nom , a été pour
moi une preuve certaine de la préférence
que le Public a bien voulu donner à més
ouvrages.
Comme je ne néglige rien de ce qui
lui être utile , je lui propofe par peut la
AVRIL 1766. 161
voie de votre journal trois nouvelles machines
, defquelles il pourra tirer de trèsgrands
avantages.
La première eft la marmitte où digefteur
de Papin fimplifié. Cette machine à qui
on peut donner le nom de marmite économique
, puifqu'à peu de frais & avec des
chofes qui ne font plus que de rebut, comme
os de toute eſpèce , on en retire une trèsbonne
fubfiftance , eft une nouvelle reffource
pour les pauvres , dont ils font redevables
à M. l'Abbé Vregeon , membre de
l'Académie de Rouen , & affocié de celle
de Clermont. Les recherches & expérienees
multipliées de ce zèlé académicien
ont donné lieu à l'ufage de cette machine
dans plufieurs hôpitaux ; mais comme les
difpofitions & l'armure en fer larendoient
ridicule , beaucoup de perfonnes s'en
étoient dégoutées : c'eft par cette raiſon ,
& afin de répondre aux voeux de M. l'Abbé
Vregeon que j'ai porté mes réflexions
fur cette machine , pour chercher à la
rendre plus fimple , plus folide & d'un
ufage fi commode que chacun puiffe s'en
fervir fans courir aucuns rifques ; c'eſt à
quoi je me flatte d'être parvenu , & cela
fans en augmenter le prix.
La feconde eft une nouvelle cafferolle
domeftique fermant à vis & portant fon
12 MERCURE DE FRANCE.
bain - marie très - commode pour la cuiffon
des viandes .
La troifième enfin eft une nouvelle
caffetière portant auffi ſon bain - marie ,
& fermant très - exactement à vis , avec laquelle
on fait le caffé fans évaporation ,
par conféquent plus fpiritueux , & en outre
moins de goût de feu , moins d'acrimonie
, & dans lequel il faut moins de fucre.
L'utilité du bain-marie étant reconnue
par les Chymiftes & Diftillateurs , je ne
m'étendrai point pour faire connoître les
avantages qu'on en peut tirer ; il fe fait
concevoir par lui - même. Je n'entrerai
point dans la defcription de chacune de
ces machines , elle va fe trouver dans le
certificat d'approbation de MM . de l'Académie
des Sciences de Paris : en voici la
teneur.
Extrait des regiftres de l'Académie Royale
des Sciences , du 6 Juillet 1765 .
MESSIEURS Hellot & de Montigny, qui
avoient été nommés pour examiner quelques
changemens à faire au digefteur ou
machine de Papin, & quelques applications
du même principe à des ufages domeftiques
propofés par le fieur Thillaye, en ayant fait
AVRIL 1766. 163
leur rapport : l'Académie a jugé que la
manière propofée par l'Auteur , d'unir le
digefteur à fon couvercle par le moyen
d'un écrou mobile au lieu du lévier de
fer employé par Papin , & la vis qu'il y
joint pour pouvoir laiffer échapper les
vapeurs après l'opération , rendoient le fervice
de cet inftrument plus facile, fans rien
diminuer de fa folidité ; que les cafferolles
& les caffetières , clofes par des couvercles
affujettis par un écrou , & plongés dans un
bain-marie qu'on peut fermer comme le
digefteur, pourroientêtre fort utiles,pourvû
que les caffetières d'étain , qu'on peut faire
auffi fervir d'alembics , fuffent revêtues
d'une enveloppe de cuivre comme les cafferoles
,, pour réfifter à l'effort de la liqueur
qu'on y retient convertie en vapeurs ; que
ces vaiffeaux auront l'avantage de pouvoir
tenir l'eau & les autres liqueurs très-longtemps
en ébullition fans qu'elles s'evaporent
, fans que les matières qu'on y mettra
puiffent fe brûler & donner en s'attachant
au fond un goût défagréable ; & qu'enfin
on y pourra retenir les parties fpiritueufes
qui s'échappent néceffaitement dans les
vaiffeaux ordinaires , ce qui peut donner
lieu à quantité d'expériences curieufes
qu'on peut de plus réduire l'efpèce de digefteur
qui les enveloppe à un fimple bain
164 MERCURE DE FRANCE.
marie , en laiffant ouvert le tuyau par lequel
on y introduit l'eau ; mais qu'on ne fauroit
trop recommander à ceux qui s'en
ferviront aux ufages domeftiques , de ne les
pas laiffer trop long- temps fur le feu , s'ils
veulent éviter des exploſions dangereufes
que cauferoit néceffairement la vapeur
qu'on y retient fi on continuoit trop longtemps
à l'échauffer : qu'au furplus la conftruction
de ces différens inftrumens paroif
foit fimple , folide & commode , & préférable
à celle de Papin : en foi de quoi j'ai
figné ce préfent certificat. A Paris , le 13
Juillet 1765. Signé , GRAND Jean de
FOUCHY , Secrétaire Perpétuel de l'Académie
Royale des Sciences .
Par ce jugement il demeure conftant ,
1°. que le fervice du digefteur eft devenu
plus facile fans rien diminuer de fa folidité.
2°. Que les cafferolles ainfi que les caffetières
à bain - marie , fe fermant avec
exactitude , auront l'avantage de pouvoir
tenir l'eau & les autres liqueurs très - longtemps
en bullition fans évaporation , fans
aucun rifque que ce qu'on mettra cuire ou
infufer s'attache & brûle ; & qu'enfin on
pourra retenir - les parties fpiritueufes qui
s'échappent dans les vaiffeaux ordinaires ,
ce qui peut donner lieu à quantité d'expéAVRIL
1766. 166
riences curieuſes ; & qu'au furplus la conftruction
de ces différens inftrumens paroif
foit fimple , commode , folide , & préférable
à celle de Papin.
J'espère vers le 15 Avril me rendre à
Paris, fi quelques entreprifes inattenduës ne
m'en empêchoient. Je ferai les expériences
& démonftrations de toutes ces machines
chez les RR . PP. Feuillans , & notamment
d'une pompe à incendie pareille à deux
que je viens de fournir pour le Roi , qui
produit un muid d'eau à la minute , &
l'élève à 80 pieds au moins du rez de chauf
fée fans l'aide d'aucun boyaux de cuir . Je
délivre gratis les figures & les defcriptions
de toute ces machines à ceux qui m'en
demandent ; je les prie feulement d'affran
chir leurs lettres,
Je fuis , & c,
66 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLE S.
GRAVURE.
LES Traits de l'hiftoire univerfelle ,facrée
& profane. Dernier avis.
N ne reviendra point fur l'utilité d'un
ouvrage qui réunit , à la plus folide inftruction
, l'amufement innocent des yeux ;
qui retrace agréablement des faits qu'il eft
honteux d'ignorer ; qui les imprime dans
l'efprit , fans effort ; qui n'exige enfin
qu'un coup d'oeil , pour fixer fur des objets
intéreffants l'attention de ceux qui
en font le moins fufceptibles. Chaque fujet
de l'hiftoire facrée offre en même temps
un fait hiftorique , & une leçon de morale.
Ainfi , dans l'âge où les enfans incapables
d'application , ne font frappés que
des objets fenfibles , on peut rendre jufqu'à
leurs récréations inftructives , & leur faire
même defirer ces inftructions comme des
récompenfes.
Cet ouvrage , que les circonftances ont
obligé de réduire à l'hiftoire facrée , c'eſtà-
dire , à celle de l'ancien & du nouveau
AVRIL 1766. 167
teftament & à l'hiftoire poëtique , eft ,
comme on fait , tout en figures , ou compofé
d'eftampes dont le fujet eft expliqué
par un texte latin , fuivi de la traduction
françoife. Il fut commencé en 1760
par le fieur le Maire , Graveur , & par M.
l'Abbé Aubert , qui s'étoit chargé de la
partie littéraire. On s'étoit borné d'abord
à graver les figures au fimple trait ; &
toute la Genèfe , qui comprend 130 fujets
, depuis la création du monde , jufqu'à
la mort de Jofeph , fut exécutée de
cette façon . Cette manière étoit bien du
goût des Artiftes qui , dans une eftampe ,
cherchent préférablement à tout , le def
fein & la difpofition du fujet ; mais elle
ne rempliffoit point tout l'objet qu'on s'étoit
propofé. C'étoit principalement pour
l'éducation de la jeuneffe des deux fexes
qu'on avoit entrepris cet ouvrage. Il falloit
donc attacher ces jeunes gens par les
yeux. Des traits nuds , qui fuffifent aux
yeux des Artiftes , prononçoient trop foiblement
les fujets , ou n'étoient point
affez attrayans pour les jeunes gens qui
veulent être frappés par la couleur & les
ombres. Ainfi l'on commença à l'Exode ,
le fecond des livres de Moyfe , à jetter
des ombres & à drapper les figures. On fit
plus : on retoucha les planches de la Ge
# 68 MERCURE DE FRANCE.
nèfe qui furent ombrées , comme celles
de l'Exode , & tout l'ouvrage devint uniforme.
C'eft en cet état que les premiers volumes
furent préfentés à feu Monſeigneur le Duc
de Bourgogne. Ce Prince permit qu'on lui
dédiât l'ouvrage , & il fut jugé digne
d'être mis entre fes mains , ainfi qu'en celles
des Princes , fes frères.
M. l'Abbé Aubert ayant abandonné cet
ouvrage après le Genèfe , l'Auteur de l'Affiche
de Province l'a continué jufqu'à la
fin .
Comme une entreprife de cette nature
entraînoit beaucoup de dépenfe , l'ouvrage
avoit d'abord été propofé par foufcription ,
& les foufcripteurs s'étoient préfentés en
foule : auffi l'exécution des premiers volumes
fut- elle rapide. Mais en 1762 plufieurs
voyages où des affaires de famille engagèrent
le fieur le Maire , & qui l'obligèrent
par la fuite de céder fon privilége à fes
alfociés , ralentirent beaucoup l'ouvrage ;
il fouffrit même une interruption affez
longue , jufqu'au moment où M. le Bas ,
Graveur du Roi , fe chargea de le faire
finir.
Les Ecrivains périodiques , en rendant
compte de fes progrès , ont fait remarquer
dans le temps combien cet ouvrage avoit
gagné
AVRIL 1766. 169
gagné entre les mains de M. le Bas , foit
pour le choix des compofitions , foit du
côté de la gravure qui a été beaucoup plus
foignée. Cependant l'augmentation du tra
vail , & par conféquent de la dépenfe , n'a
point fait augmenter le prix des foufcriptions.
Enfin on eft venu à bout de completter
l'hiftoire facrée & de la porter jufqu'aux
actes des Apôtres. Cette partie forme inaintenant
quatre volumes qui contiennent 632
fujets.
L'histoire poétique , commencée en 1761
fur le même plan que l'hiftoire facrée , eſt
pareillement achevée & compofée de deux
volumes , contenant 223 fujets.
Les foufcripteurs font donc avertis de
faire inceffamment retirer les fuites ou les
cahiers qui leur manquent.
Le prix de l'ouvrage complet , pour
ceux qui n'ont pas foufcrit , eft fixé à 75
livres io fols. Il fe vend ou par corps entier
, comprenant l'hiftoire facrée & l'hiftoire
potéique ; ou ces deux parties féparément
l'une de l'autre , c'eſt - à- dire , l'hiftoire
facrée à part , ainfi que la fable ; ou
par volume de chaque matière ; ou par
cahier de 20 fujets , au plus : mais non par
fujets détachés.
Les Libraires de province , les Libraires
Vol. I. H
170 MERCURE
DE FRANCE.
étrangers , & généralement toutes les perfonnes
qui defireront acquérir , en tout ou
en partie , cet ouvrage , s'adrefferont directement
à Mlle le Maire & afſociés , rue
Saint André - des- Arts , vis- à - vis la rue
Gît-le-coeur , & chez M. Lebas , Graveur du
Cabinet du Roi , rue de la Harpe , à Paris ;
& ils font priés d'affranchir leurs lettres.
M. Aliamet , Graveur du Roi , vient de
mettre au jour une grande & magnifique
eftampe , intitulée : l'ancien port de Gènes ,
gravée d'après l'un des meilleurs & des
plus beaux tableaux de Berghem , actuellement
dans le cabinet de M. Miotte de
Ravanne , Grand - Maître des Eaux &
Forêts d'Orléans , à qui cette même eſtampe
eft dédiée. Rien n'eft plus gracieux que ce
tableau , dont la compofition eft du plus
grand effet , & les différentes beautés qu'il
raffemble ne pouvoient être mieux rendues
que par un artifte déja célèbre , & dont le
burin unit les grâces à la vigueur requi
dans les fujets de cette efpèce . Le prix de
cette eftampe eft de 12 liv . On la trouve
chez l'Auteur , rue des Mathurins , vis-àvis
celle des Maçons.
Le Portrait de M. Jean-Jacques Rouffeau ,
deffiné à Neuf- Châtel en 1765 , gravé par
AVRIL 1766. 171
J. B. Michel , fe vend à Paris , chez Auvray
, rue Saint Jacques , vis-à- vis Saint
Yves. Cette eftampe , de bonne main , eſt
de même format que celle de M. de Voltaire
, annoncée dans le premier volume de
Janvier, & nous paroît avoir de quoi plaireaux
connoiffeurs autant que la première .
TETES de différens caractères , dédiées a
M. J. G. Wille , Graveur ordinaire du
Roi , par fon ami M. Greuze , chez qui
elles fe vendent , rue de Sorbonne , la
première porte-cochère à gauche en entrant
par la rue des Mathurins : prix 2 liv. On
ne peut qu'inviter M. Greuze à nous donner
la fuite d'un auffi précieux recueil.
Le fieur Gaillard , Graveur , vient de
mettre en vente une eftampe d'après M.
Schenau : c'eſt un vieillard qui médite fur
une lecture pieufe ; ce fujet eft éclairé par
zne croifée , ce qui produit un effet trèspiquant
, joint au fini & au bon goût du
burin de l'Artiste qui a rendu cette eftampe
des plus agréables. Elle a pour titre la
méditation , & doit fervir de pendant au
retourfurfoi- même , appartenant à M. Lempereur.
Cette nouvelle eftampe fe vend à
Paris , chez l'Auteur , rue Saint Jacques .
}
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
au-deffus des Jacobins , entre un Perruquier
& une Lingère.
CARTE générale de la Géorgie & de
l'Armenie , deffinée à Pétersbourg en 1738 ,
d'après les cartes , mémoires , meſures &
obfervations des gens du pays ; traduite
du géorgien en françois par le Secrétaire
du Roi de Géorgie ; publiée en 1766 , par
M.Jofeph- Nicolas de Lifle, Doyen des Profeffeurs
Royaux & de l'Académie Royale
des Sciences , premier Aftronome- Géographe
de la Marine , fous les aufpices de
M. le Duc de Choiseul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat. A Paris , chez Lattré , Graveur,
rue Saint Jacques , près la fontaine Saint
Severin , à la ville de Bordeaux ; avec privilége
du Roi : une grande feuille d'atlas .
Cette carte , qui repréfente dans le plus
grand détail tous les pays renfermés entre
la Mer Cafpienne & la Mer Noire , eft la
première & comme la carte générale d'un
atlas de Géorgie & d'Armenie qui eft compofé
de plufieurs autres cartes particulières .
Cet atlas a été fait dans le pays même , &
en langue géorgienne , mais dreffée par
des perfonnes inftruites , enforte qu'il n'eft
pas néceffaire de le retravailler pour le publier.
M. de Lifle étant en Ruffie , a fair
AVRIL 1766 . 173
´faire de ce beau recueil une copie accompagnée
des noms traduits en françois & l'a
apportée en France . C'eft la carte générale
qu'il donne aujourd'hui au public. On fent
aifément de quel prix doit être une carte de
ces pays , que nous connoiffons ſi peu , &
combien il feroit utile d'en publier la fuite ,
ce qui eft d'autant plus facile , que l'ouvrage
eft entièrement fait , & qu'il ne s'agit
que de le graver. Toute cette partie ,
renfermée entre les deux mers , a été le paffage
& l'afyle des Barbares , qui , de tous
temps , & particulièrement fous les Romains
, ont fait des courfes du côté de
l'Afie Mineure , de la Syrie , de la Perfe ,
& le féjour en partie de ceux qui font
venus en Hongrie & de là dans le refte
de l'Europe. Il eft important pour l'hiftoire
ancienne de connoître exactement le local
actuel, afin de retrouver, dans des immenfes
chaînes , les paffages que des anciens ont
connus fous le nom de Pyle ; tels étoient
les Pyle Sarmatica , les Pyla Caucafia ,
Pyla Albania , & d'autres qui étoient les
feuls endroits par lefquels on pouvoit pénétrer
du Nord dans le Midi ; on eft étonné
de retrouver encore dans des vallées
forment ces montagnes , des peuples nommés
Avares , qui font des reftes de ceux
qui fous le même nom pénétrèrent en
que
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Hongrie. On y rencontre auffi des Khitans,
peuples venus du fond de l'Afie , & qui
après avoir fait le tour de la Mer Caf
pienne ,
fe font retirés vers Kaîchgar ; une
peuplade de cette nation eſt reſtée au- deffus
de Derbend. Cette carte nous paroît donc
un morceau très -intéreffant pour la géographie
& pour l'hiftoire ; elle a l'avantage
d'être originale , d'avoir été composée par
des gens du pays , qu'aucun ſyſtème n'a
dirigés dans leurs recherches géographiques
, & qui donnent la defcription du
local tel qu'il leur étoit connu ; enfin de
repréfenter une contrée peu fréquentée par
les voyageurs. Il n'y avoit que des Géographes
Géorgiens & Arméniens , guidés par
des Aftronomės Ruffes , qui aient été en
état de nous donner tous les détails que
nous trouvons fur cette carte : on peut la
regarder en général comme fuffifante. Les
cartes particulières qui font fur un plus
grand point ne nous offrent en plufieurs
endroits que de vaftes chaînes de montagnes
& de forêts inhabitées. Malgré cette
féchereffe de quelques- unes , nous regrettons
cependant qu'elles ne foient pas publiées
, & nous exhortons M. de Lifle à en
donner une édition , comme il femble
l'avoir projetté , & le public ne fauroit
trop encourager le fieur Lattré à entrepren
AVRIL 1766. 179
dre cette gravure. Les cartes font fi parfaitement
deffinées qu'il ne s'agit que de les
copier ; il ne feroit même pas à
propos
qu'on voulût y faire des corrections . Il
convient de les publier dans l'état où elles
font , afin qu'elles confervent leur avantage
d'être originales . On y joint le plan de
Tiflis par les mêmes Auteurs avec une
defcription. Prix 2 liv. 10 fols.
MUSIQUE.
TRIO pour deux violons & baſſe ; ouvrage
pofthume de M. le Clair l'aîné . Prix 2 liv.
8 fols. A Paris , chez Madame la veuve le
Clair , rue de Four Saint Germain , dans
la maifon de M. Chavagnac , Maître Maçon-
Entrepreneur , & aux adreffes ordinaires
de mufique. A Lyon chez M. Caftaud
, place de la Comédie.
L'Hymen couronné par l'Amour , cantatille
à voix feule , avec accompagnement
de hautbois , violon & baffe ; dédiée à
Madame la Marquife de Beauffan , par
M. Dard , ordinaire de la mufique du
Roi , & de l'Académie Royale de Mufique.
Prix 1 liv. 16 fols.
Cette cantatille , bien faite & d'un chant
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
gracieux , fe trouve chez l'Auteur , rue
Saint Honoré , la porte cochère vis -à- vis
la rue du Four , & aux adreffes ordinaires.
Sei quartetti , par flauto , violino è violoncello
, intitulati Dialogo muficale , compoſti
da Giuſeppe Toefchi , virtuofo di
Camera e Maeftro di Concerto di S. A. S.
l'Elettore Palatino. Mis au jour par M.
Venier , feul éditeur dudit ouvrage . La
partie de la flute pourra s'exécuter avec un
violon ou hautbois. Les deux premiers
pourront s'exécuter à grande fymphonie.
Euvre V. Prix 9 liv . A Paris , chez M.
Venier , éditeur de plufieurs ouvrages de
mufique , à l'entrée de la rue Saint Thomas
du Louvre , vis-à- vis le château d'eau ,
& aux adreffes ordinaires ; & à Lyon , aux
adreffes ordinaires .
Sei trio par due violini e baffo. Compofti
dall Signor Melchior Chiefa , Maeftro
di Capella della Cita di Milano , novamente
ſtampa a fpefe di G. B. Venier.
Opera I. Prix 61. La partie du premier violon
pourra s'exécuter avec un hautbois ou
une flute. La baffe eft régulièrement chiffiée
pour la commodité des perfonnes qui
apprennent l'accompagnement. Voyez le
fecond OEuvre du même Auteur , qui pafoîtra
le 15 Avril prochain. A Paris , chez
AVRIL 1766. 177
M. Venier , éditeur de plufieurs ouvrages
de mufique , à l'adreffe énoncée dans le
précédent article.
Le fieur Lamoninary , qui s'eft déja
fait connoître avantageufement par plufieurs
ouvrages de mufique de fa compofition
, pour violon & baffe , vient de mettre
au jour une nouvelle production , dédiée
à M. le Marquis de Cernay , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de
Saint Louis , Gouverneur du Quefnoy. Ce
nouvel ouvrage confifte en fix quatuors en
fymphonie pour deux violons , alto violoncello
obligé & organo ; oeuvre quatrième,
gravée par Madame Oger. Prix 12 liv.
& fe vend à Paris , aux adreffes ordinaires
de mufique , & à Valenciennes chez l'Auteur.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
O PÉRA..
Na continué Thésée, juſqu'à laclôture,,
les trois jours ordinaires de la femaine.
On a donné pour les Acteurs trois repréfentations
d'Armide , les Mercredi , 26
Février , 5 & 12 Mars , & une autre repréfentation
du même Opéra pour le compte
de l'Académie , le Samedi 15 , jour de la
clôture des théâtres de Paris .
C'eft le grand rôle de cet Opéra, qui doir
être regardé comme l'époque des progrès
fenfibles de Mlle DUBOIS dans l'art du
chant & de l'action dramatique . Nous l'avons
remarqué avec éloge , dans ce Journal
, lorfqu'Armide étoit au théâtre. Nous
rendons avec plaifir à Mlle DUBOIS une
nouvelle juftice en difant que dans ces trois :
repréſentations de repriſe elle a été encore
fort fupérieure à ce qu'elle étoit lorfqu'elle
mérita dans ce rôle les applandiffemens du
public , dont nous avons fait mention . Ce:
AVRIL 1766. 179
elle
rôle , le plus confidérable de ce théâtre &
le plus rempli de tous les grands mouvemens
de l'âme , vient d'être rendu par
avec la perfection qu'on peut defirer , dans
une infinité de traits les plus importans
pour la jufteffe & l'énergie de l'expreffion..
Qu'il nous foit permis à ce fujet d'expofer
quelques réflexions .
Ce font , fans aucun doute , les grands
rôles qui font les grands acteurs fur tous
les théâtres. La plus excellente théorie &
Les leçons des plus grands maîtres ne peu--
vent fuppléer à cet utile pratique. C'eft
donc à tort que l'on a murmuré contre la mé
diocrité avec la quelle on a vu quelquefois
rendre certains rôles des Opéra de l'ancien
genre. Le cri de la jeuneffe s'eft élevé
contre ce genre ( peut - être. malgré un
fentiment naturel que l'on fe cache à
foi- même ). On avoit trop cédé pendant:
quelques temps , dans les nouveautés que
l'on offroit au ſpectateur , à ce goût pour
les poëmes en découpures & pour la mu
fique en épigrames.
Ce théâtre s'eft trouvé fucceffivement
occupé par Pirame , par Proferpine , Dardanus
, Iphigénie , Caftor & Pollux , Ar
mide , Hipermneftre ( que nous ne craignons
point de mettre au rang des meil
leurs drames lyriques ) , en dernier lieu par
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Théfée , quelques autres peut - être qui
échappent à notre mémoire. Ces ouvrages
ont contribué à développer des talens qu'on
auroit ignorés , à en former qui commençoient
à paroître avec eſpoir , & à confirmer
ceux que la nature dirigeoit elle - même
à l'action & au fentiment propres à l'art
théâtral. Si le genre oppofé à ces fortes de
drames prend une telle fupériorité qu'il
contraigne à bannir l'intérêt de la fcène
lyrique , que l'on s'y contente alors de voix
agréables & de chanteurs adroits , mais que
l'on n'y demande plus d'acteurs , cela feroit
trop inconféquent .
Une autre conféquence du même principe
fe préfente ici naturellement. S'il eft
vrai , comme on ne peut le contefter , que
les feuls rôles du grand genre peuvent
former des acteurs pour ce théâtre
très - injuſtement fe plaindroient & s'affligeroient
les nouveaux fujets qui n'ont pas
core eu ni le temps ni les occafions d'acquérir
une expérience fuffifante , lorfque nous
marquons quelques diftinctions entre eux &
ceux qui font déja confommés dans cette
pratique. Peuvent- ils regarder ces diftinctions
comme des cenfures ? Elles ne doivent
, au contraire , qu'allumer & foutenir
leur defir & leurs efforts pour s'avancer
dans une carrière , où la nature feconde
AVRIL 1766. 181
avec prédilection quelques fujets , mais où
il n'appartient qu'au temps & à l'exercice
de donner la perfection . Ces fortes de
remarques , dans le compte que rend un
Journal de théâtres , font indifpenfables
pour l'exactitude de la vérité ; elles n'ont
jamais rien d'humiliant pour ceux qui en
font les objets , au lieu qu'il pourroit l'être
pour nous de ne les pas faire. Sur quoi
feroit donc fondé le reproche ?
Nous ne pouvons terminer cet article
fans applaudir avec tout le public à la conftante
affiduité de Mlle DUBOIS , dans un
fervice laborieux & fatiguant , fans dif
tinction des jours marqués par le plus ou
le moins d'affluence des fpectateurs. Elle
avoit foutenu fans interruption le rôle
d'Armide jufqu'au dernier jour , tant que
cet Opéra a été fur la fcène. Elle vient de
le joindre pendant les trois dernières femaines
à celui de Médée , qu'elle n'avoit
pas quitté un feul jour. On connoît la
force & l'étendue de ces deux rôles. Si les
avantages d'une bonne conftitution ont
part au mérite de cet effort , on n'en doit
pas moins d'éloge au zèle qui en fait cet
ufage. Cette Actrice , indépendamment
de la bienveillance que le public doit à
fon travail , en a recueilli le fruit par les
82 MERCURE DE FRANCE .
progrès auxquels un perpétuel exercice l'a
conduite.
On a donné les Jeudis , jufqu'à la clôture
, les deux premiers actes des Fêtes de
l'Hymen avec le Devin du Village , dans
lequel Mile DURANCI a continué de jouer
affez affiduement : fouvent même il eſt
arrivé que la Colette des Jeudis difputoit
de mérite & d'applaudiffemens à la Princeffe
Eglé , comblée de fuffrages les autres
jours de la femaine , lorfque cette Ac
trice doubloit ce rôle dans Théfée.
Mlle DUPONT a débuté le Jeudi 6 Mars,
par un air détaché. Cette voix , l'une des
plus fortes des voix du fecond ordre en
volume , eft d'une qualité de fon trèsagréable.
Cette Débutante , qui a continuéde
chanter deux autres jours d'Opéra ,
malgré le trouble & tout ce que dérobe
une extrême crainte , a fait remarquer un
talent déja formé pour le chant , les plus.
agréables cadences , &c. Elle a été forr
applaudie , & tous ceux qui l'ont entendue
fe font réunis pour lui accorder leurs
fuffrages , moins fondés encore fur l'efpoir
que donne ce Sujet que fur ce que l'on
a déja jugé de fon mérite actuel .
On doit donner , l'un des premiers;
jours de l'ouverture , la Reine de Golconde
AVRIL 1766. 185
Ballet héroïque en trois actes. La réputation
& les fuccès des Auteurs du poëme
& de la mufique , fur d'autres fcènes ( 1 ) ,
donnent naturellement la plus vive curio.
fité de voir cet ouvrage fur le théâtre de
P'Opéra leurs talens en promettent la
fatisfaction la plus complette..
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Philoſophe fans le fçavoir a été retiré
après la vingt- huitième repréſentation ,
avec l'efpoir, de la part des fpectateurs , de:
revoir fouvent fur le théâtre ce drame ,
toujours plus intéreffant & toujours plus
admiré à mesure qu'on le connoît davan
tage ( 2 ).
Des circonftances ayant empêché de
donner la tragédie de Barnevelt , tragédie
nouvelle qui avoit été annoncée & répétée ,
on donna le lundi 3 Mars la première-
( 1 ) MM.. SEDAINE & MONCIGNY.
( 2 ) Cette Comédie eft imprimée avec des
variations à la fin que des confidérations avoient:
fait fupprimer ou changer par l'Auteur dans le
corps de la Pièce . Elle fe vend à Paris , chez .
CLAUDE HÉRISSANT , rue Neuve- Notre- Dame..
Prix 30 fols.
184 MERCURE DE FRANCE.
repréſentation de Guftave Vafa , tragédie
nouvelle de M. DE LA HARPE. Les deux
premiers actes de ce poëme & une partie
du troisième furent très- bien reçus & fort
applaudis , fpécialement le premier & une
grande partie du fecond , dans lesquels
on trouva de grandes beautés , & une fort
bonne manière d'expofer & d'écrire le
drame tragique. Les autres actes n'eurent
pas le même fuccès , & la pièce a été retirée
après cette unique repréfentation .
Quoique le titre & le héros de cette
tragédie foient les mêmes que dans celle
de M. PIRON , que l'on reverra toujours
avec plaifir fur le théâtre , les circonftances
du fujet , l'action & les fituations
étoient différentes . L'Auteur du nouveau
Guftave paroiffoit s'être plus approché de
la manière dont avoit pris ce fujet l'Auteur
Anglois , dont nous avons recommandé
il y a quelque tems la lecture dans
une fort bonne traduction françoife de
M. DU CLAIRON , qui fe trouve à Paris ,
chez Sebaſtien Jorry , vis- à- vis la Comédie
Françoife , & chez la veuve Duchesne ,
rue Saint Jacques.
On a donné depuis , jufqu'à la clôture ,
plufieurs tragédies de RACINE & de M.
de VOLTAIRE , du nombre de celles qui
forment le fond de ce théâtre . La débuAVRIL
1766. iss
tante , nièce de la Demoiſelle LA MOTTE ,
dont nous avons parlé dans les Mercures
précédens , après avoir terminé fon début
avec fuccès par Alzire , a joué dans ces tragédies
dont cette pièce de M. de Voltaire
étoit du nombre.
C'eſt par cette même pièce que l'on a
fermé le théâtre le famedi 15 Mars.
Après la tragédie M. BELLECOUR prononça
avec autant de grâces que de bienféance
le compliment fuivant.
COMPLIMENT.
MESSIEURS ,
Il n'eft aucun de nous qui ne defirât vous donner
particulièrement des preuves de fa reconnoiffance.
L'ulage veut qu'un feul foit chargé de vous
aflurer pour tous les autres combien cette reconnoillance
eft fincère ; aujourd'hui , Meffieurs , j'ai
cet honneur , c'eft un inftant bien flatteur pour
moi.
Que ne puis -je vous peindre le fentiment qui
nous anime ! Un difcours éloquent ne vaut pas le
langage du coeur . N'attendez donc de nous que
des remerciemens aufli fimples que vrais.
Notre objet , Meffieurs , en vous rendant grâce
186 MERCURE DE FRANCE .
des bontés dont vous nous avez comblés , des applaudiffemens
dont vous avez honoré les talens
des Acteurs que vous aimez , de l'indulgence que
vous avez accordée à ceux qui n'ont encore que des
difpofitions & beaucoup d'envie de vous être
agréables. Notre objet , dis je , eft de vous témoigner
à quel point nous y fommes fenfibles , & de
vous engager à nous continuer toujours votre bienveillance.
Nous allons employer le temps de la
clôture de notre théâtre , à chercher les moyens
de mériter vos fuffrages ; fi nous y parvenons ,
nous nous croirons parfaitement heureux .
Veuillez donc , Meffieurs , être bien perfuadés
de notre zèle , du defir que nous avons d'acquérir
des talens dignes du public le plus éclairé , du plaifir
que nous reffentons quand nous fommes fürs
que nos efforts ont pu vous plaire , & fur- tout de
notre bonheur, fi vous daignez recevoir favorablement
les affurances de notre attachement & de
notre profond reſpect.
AVRIL 1766. 189
COMÉDIE ITALIENNE.
LA Bergère des Alpes , paſtorale mêlée
d'ariettes , en trois actes , que nous avons
annoncée dans le précédent Mercure , a
été fufpendue après la fixième repréfentation.
Comme cette pièce a été imprimée ,
(1 ) comme nous avons déja donné un extrait
de la Bergère des Alpes du théâtre
françois , & que le fujet en eſt univerſellement
connu , nous croyons ne devoir
que tracer les points principaux qui diftinguent
le plan & la marche de cette
paftorale , d'avec la pièce du même titre
dont nous avons déja rendu compte .
M. MARMONTEL fait arriver le jeune
Fonrofe dans la vallée en habit de ville ,
& emploie la première fcène à faire entre
lui & Guillot (payfan berger) le marché de
fon habit , de fon troupeau , & de fa cabane
.
* Adelaïde vient, fuivant fon ufage, nourrir
fa douleur & fon amour auprès da
tombeau de fon époux. Elle eft interrom-
( 1 ) Chez MERLIN , Libraire , rue de la Harpe.
Une fort jolie eftampe de M. GRAVELOT orne le
frontifpice de cette édition . Prix 30 fols.
188 MERCURE DE FRANCE.
puc par Jeannette payfanne , qui vient fe
plaindre de la négligence & du mépris
de Guillot depuis qu'il eft devenu riche .
Ceci eft une épifode que M. Marmontel a
ajoutée . Adelaïde en appercevant de loin
un berger qui conduit un troupeau , fe
retire. Ce berger eft Fonrofe qui vient
faire l'effai de fon traveftiffement : il fe
cache derrière un buiffon , d'où il fait
entendre fon hautbois , dans les repos
d'un monologue d ' Adelaïde , qui eſt revenuë
en cet endroit , s'y croyant feule . Fonrofe
arrive pour délivrer la bonne femme
Renette du poids d'un fagot fort lourd fous
lequel cette vieille étoit accablée . C'eft
cette moitié du couple refpectable de
vieillards , chez lefquels fert Adelaïde , &
qui la regardent comme leur fille . Fonrofe
ne borne pas fes bons offices à ce premier
fervice ; il court porter la bourée
à la chaumière de Renette. Pendant cette
courte abfence de Fonrofe , la bonne femme
demande à la bergère fi elle connoît
ce berger , dont l'air & la bonne volonté
l'intéreffent . Renette , s'attendriffant fur
le fort de la bergère , voudroit la difpofer
à un mariage pour lui affurer un établiffement
; mais Adelaide fe refuſe à cette
idée.
Fonrefe revient précipitamment auprès
AVRIL 1766. 189
de la Bergère que Renette a laiffée feule,
Elle le remercie du fervice qu'il vient de
rendre à la bonne mère. Elle l'interroge
fur fon état , qu'elle foupçonne fort fupérieur
à celui de berger. Fonrofe s'en défend,
interroge à fon tour la Bergère , qu'il
achève de prévenir & d'intéreffer, en difant
qu'il a auffi des malheurs. Convention
mutuelle de fe confoler en pleurant enfemble
; rendez-vous au lendemain dès
Taurore au même lieu , pour fe confier leurs
douleurs & les caufes de leurs larmes.
Le fecond acte fe paffe dans l'intérieur
de la cabane de Renette & de Blaife.
Ces deux bonnes gens s'entretiennent
du fouvenir agréable de leurs anciennes
amours & de leur mariage. Leur affection
pour la Bergère leur fait defirer de voir
par elle renouveller chez eux cette cérémonie.
Elle ramène fes moutons . Revenus
tous trois , ils fe parlent avec une amitié
fi tendre, qu'il eft impoffible de ne pas être
touché. Adelaïde fait ici l'éloge des plaifirs
champêtres.
Un domestique de M. & de Mde Fonrofe
vient annoncer leur arrivée aux bons
vieillards , en même temps la fuite de leur
fils. Leurs gens ont rencontré Guillot revêtu
des habits de leur jeune maître ; ils l'amènent
à fes parens défolés . On le foupçonne
190 MERCURE DE FRANCE.
de tenir ce vêtement de quelque voleur
qui en aura dépouillé le jeune homme.
Guillot protefte qu'il provient d'un marché
que lui a fait faire malgré lui un jeune
homme dont il donne le fignalement.
Jeannette vient généreufement dépofer de
l'innocence & de l'honneur de Guillot
fon ingrat amant. On prend confiance en
ce Garçon. Il dit que le jeune homme
que l'on cherche eft dans fa cabane ,
dont il fe croit fort heureux d'être le
propriétaire. Tout s'éclaircit entre Adelaïde
, les deux vieilles gens & M. & Mde
Fonrofe. On devient certain que ce Berger
, qui joue fi bien du hautbois , eft le
jeune Fonrefe , & que c'eft l'amour qu'il
a conçu pour Adelaïde , fur le récit de fes
charmes & de fes vertus , qui lui a fait
faire cette fingulière démarche.
Dans le troifième acte la fcène fe retrouve
au même endroit où elle étoit au premier.
Le jeune Fonrofe ignore encore l'arrivée
de fes parens , & qu'il eft découvert ;
il vient le premier au rendez - vous.
Nous pafferons rapidement fur quelques
fcènes entre Jeannette & Guillot pour leur
raccommodement comme entre ce dernier
& Fonrofe, auquel le bon Guillor veutrendre
fon habitpour reprendre le fien . Il eft piqué
d'avoir été pris pour un voleur. Adelaïde
AVRIL 1766. 191
cependant adoucit fon chagrin & parvient
à fe débarraffer de lui . Dès qu'elle eft feule
avec le jeune Fonroſe , elle lui révèle fes
malheurs , & le fort funefte de fon amour
avec Doreftan , dont elle lui montre le
tombeau. Elle exige , pour prix de fa confiance
, l'aveu du jeune homme fur fa condition
& fur fes fentimens. Alarmé de ce
qu'il vient d'apprendre de ceux d'Adelaïde,
il réfifte quelque temps à fe déclarer , mais
il cède à ſes inſtances , & plus encore au
plaifir de parler de fa paffion toute malheureufe
qu'elle doit être. Adelaïde lui
fait des remontrances touchantes fur fon
égarement , & l'exhorte à la fuir. Les parens
de Fonrofe & tous les Acteurs de la
Pièce entrent fur la fcène. Fonrofe , aux
genoux de fon père , implore le pardon
de fa faute , mais il déclare à fa mère ne
pouvoir vivre fans Adelaide. C'eft par lui
que M. & Mde Fonrofe font inftruits de
l'état d'Adelaide , du nom de l'époux qu'elle
pleure. Ils connoiffent l'un & l'autre la
famille & la qualité d'Adelaïde. Le père
de Fonrofe en prend un nouveau motif
pour exhorter fon fils à refpecter la douleur
de cette veuve & pour perdre le vain
Pour
efpoir de la pofféder. Le jeune homme
veut fe jetter fur le tombeau de Doreftan ,
il tombe évanouï entre les bras de fon père.
192 MERCURE DE FRANCE.
Mde Fonrofe fe joint aux prières de ce
père effrayé , pour demander à Adelaïde la
vie de leur fils qu'elle feule peut leur rendre.
Malgré les liens de fon coeur , malgré
la conftante réfolution de fon amour & de
fa douleur , la fenfible Adelaïde ne peut
fe réfoudre à porter la mort & le défefpoir
dans le fein d'une famille dont elle
avoit reçu tant de preuves d'une tendre
amitié fous la forme d'une fimple Bergère.
Elle confent à les fuivre à Turin. A ces
mots d'Adelaïde , Fonrofe , revient an jour.
Le père , la mère, Blaife , Jeannette , Guillot
& Renette , que l'on promet de gratifier
& de marier enfemble , tous les perfonnages
du drame , excepté Adelaïde, expriment
leur joie & leur plaifir.
on
Si l'on veut jetter les yeux fur l'extrait
que nous avons donné de la pièce du
inême titre par M. DESFONTAINES ,
connoîtra en quoi differe le tour du ſujet
& le plan des deux ouvrages.
M. MARMONTEL a voulu annoblir le
genre du drame en ariettes ; c'eft ce qu'on
ne pourra fe refufer de voir en lifant cette
pièce , l'une de celles de cette efpèce , dont
la lecture plaira le plus aux amateurs de la
poéfie. On doit applaudir fans doute à
un projet dont le but eft de ramener le
génie national à un goût honnête & délicat
,
AVRIL 1766. 193
licat , génie national par la voie même
qui l'avoit égaré : mais après avoir lu avec
plaifir la verfification de la Bergère des
Alpes , on regrettera que les grâces
de ces détails n'ayent pas été employées
au profit de l'intérêt & du fentiment ,
dans un dialogue fuivi & naturel. Pour
qui fera-t- il jamais vraisemblable , conféquemment
intéreffant , que des perfonnages
, affectés des mouvemens les plus
fenfibles & fouvent les plus fubits , agiffent
& s'entretiennent par ariettes & par
romances ?
Nous fommes fâchés que les bornes de
nos articles nous obligent à ne mettre
fous les yeux de nos lecteurs qu'un fi petit
nombre de vers de M. MARMONTEL,
Fonrofe fait ainfi la peinture des délices
de la vie paftorale.
>> C'eft dans les bois que l'amour prit naiſſance ,
» Il ne fe plaît qu'à l'ombre des vergers ;
>>Et les plaifirs , enfans de l'innocence ,
>> Ne font connus que des fimples Bergers.
» De l'âge d'or vos beaux jours font l'image ,
» C'eſt ſa candeur qui règne dans vos jeux.
» De tous les biens un feul vous dédommage.
>>>Savoir aimer c'eft favoir être heureux.
>> C'eſt dans les bois , & c.
Vol. I. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Adelaïde près du tombeau de fon époux
s'entretient de fa douleur :
>> Ma douleur femble fe répandre
>> Sur tous les objets que je vois.
» Le Zéphir gémit dans les bois
» L'écho n'y répond à ma voix
>> Que par un fon plaintif & tendre.
>> Les oiſeaux mêlent à leur chant ,
>> Depuis qu'ils font venus m'entendre ,
» Je ne fais quoi de plus touchant.
» Autour de moi je vois s'éteindre
» L'éclat des plus brillantes fleurs ;
>> J'apprends aux ruiffeaux à fe plaindre ,
» On diroit qu'ils roulent des pleurs , &c. &c.
Ariette chantée par FONROSE.
>> Qui la nature eft la mère
Des Bergers comme des Rois.
» N'a-t - elle pas quelquefois
Paré d'une main légère
» La fimple & timide Bergère ;
>> Comme l'objet de fon choix ?
On trouvera à la fin de la pièce imprimée
, la mufique des deux airs de Fonrofe
dont nous venons de tranfcrire les
paroles.
Nous confeillons , avec confiance , à
nos lecteurs de fe procurer , par l'édition
AVRIL 1766 . 195
de la pièce , ce que nous fonimes trèsfâchés
d'être forcés de leur fouftraire.
On a repris les repréſentations de Tom
Jonesqui avoient été fufpendues. Le Public
a revu cet ouvrage avec tout l'empreffement
& toute la fatisfaction que nous
avions annoncés dans le Mercure précédent
; le nombre des repréfentations n'a
fait que multiplier le nombre des fpectateurs
& des fuffrages.
Mlle MANDEVILLE , de laquelle nous
avons parlé précédemment , a non - feulement
confirmé depuis , ce que nous en
avions dit d'avantageux , mais le fentiment
unanime du Public & des connoifſeurs
, a été au - deffus de l'éloge que nous
avons fait de fa voix & de fes talens.
On a revu fur ce théâtre avec grand
plaifir quelques repréfentations de la Fée
Urgelle , & d'Ifabelle & Gertrude. Cette
dernière pièce , précédée de la onzième
repréſentation de Tom Jones a fait la clôture
du théâtre , le famedi 15 Mars. A la
fin du fpectacle on exécuta pour compliment
le dialogue fuivant , que nous rapporterons
en entier.
Į ij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT, en dialogue mêlé d'ariettes,
pour la clôture du théâtre Italien , le
Samedi 15 Mars 1766.
PAR M. ANSEAUME,
ACTEURS.
M M.
CAILLOT,
LA RUETTE,
CLAIRV AL.
DESBROSSES dans l'orchefire.
APRE
Mlles
BERARD.
LA RUETTE,
BEAUPRÉ,
la dernière Pièce , l'orchestre joua en
ouverture l'air des Pélerins de Saint Jacques avec
toute la prétention poffible , & grande ſymphonie,
M, CLAIR VAL.
Qu'eft- ce donc que cela ?
Mlle BERAR D.
Ces Meffieurs s'amufent apparemment,
Mlle BEAU PRÉ.
C'eſt quelque férénade qu'ils répètent pour ce
foir.
M. CAILLO T.
Une férénade de ce ton- là ? cela fera gai.
AVRIL 1766. 197
M. LA RUETTE.
Mettez- nous au fait , s'il vous plaît , Meffieurs ,
que fignifie cette ſymphonie ?
M. DESBROSSE s dans l'orchestre.
Parbleu , Meffieurs , c'eft une ouverture.
M. CLAIR VAL.
Une ouverture , à préfent , quand le ſpectacle
eft fini ?
M. DESBROSSES .
Ma foi , Meffieurs , accommodez -vous ; pourquoi
l'avez-vous demandée ?
M. LA RUETTE.
Nous avons demandé cela !
M. DESBROSSES.
Ne femble- t - il pas que nous ne fachions ce que
nous difons ? N'avons nous pas nos parties où l'on
a marqué en très- gros caractère : APRES LA
DERNIERE PIECE ON JOUERA L'AIR SUIVANT
; & cet air fuivant , c'eft celui que nous
venons de jouer . Tenez , Meffieurs , fi vous en
doutez , le voila.
Voyons
M. CAILLOT.
OUVERTURE POUR LE COMPLIMENT.
C'est vrai , c'eſt vrai .
Mlle BERA R d.
Qu'est-ce que cette charge-là ?
M. CLAIR VAL.
Sans doute pour le compliment de clôture ;
c'eſt aujourd'hui la clôture .
4
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Mlle BERAR d.
Déja ?
Mlle LA RUETTE.
Hélas ! oui , Madame.
Mlle BERARD.
Mais cette clôture - là vient bien fouvent.
Mile BEAU PRÉ.
Tous les ans. Il y a un an nous étions dans le
même cas.
Mlle LA RUETTE.
Cela n'eft que trop vrai , ma chère Dame.
Mile BERA R D.
Eh bien , fi l'on m'en croyoit, on ne feroit point
de compliment.
*
Mlle LA RU ET TE .
Pourquoi donc ?
Mlle BERARD.
C'eft que rien n'eft fi mauffade que de dire
Boujours la même choſe ....
M. CLAIRY AL aux autres.
Elle l'a dans la tête .
Mlle BERARD.
Que vos complimens de clôture reflemblent à
ceux du jour de l'an , ...
Mlle BEAU PRÉ。
Qu'importe ?
AVRIL 1766. 199
Mlle BERARD .
Quand on en retrancheroit la moitié ,
auroit encore les trois quarts de rop .
M. CLAIR VAL.
il Y en
Oh , je vous demande pardon , c'eft une tâche
pénible à remplir fi vous voulez , mais c'eft la
feule occafion que nous ayons naturellement de
remercier le public de fes bontés , & nous fommes
trop reconnoiſſans pour n'en pas profiter.
Mlle BERARD.
A la bonne heure ; mais point de clôture &
point de compliment , cela feroit beaucoup mieux.
M. CLAIR VAL.
Vous avez raiſon.
M. LA RUETTE .
Oh ! allez -vous lui répondre fur tout ce qu'elle
vous dira ? nous n'en finirons pas ..
Mlle BEAU PRÉ.
N'abufons pas plus long - temps de la patience
des fpectateurs , & commençons ,
Mile BERAR D.
Oui , oui , commencez & finiflez comme vous
pourrez , car pour moi je ne m'en mêle pas.
( à part ) . C'eft fingulier ça ! dire qu'on eft en
train de bien aller , & puis tout d'un coup alte là ,
faut s'arrêter.
M. LA RUETTE.
Eh bien donc , qui eft- ce qui commence ?
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Mlle LA RUETTE .
C'est moi ; mais j'attends que Madame ait fait.
.
Mile BERAR D.
Moi ! oh que je ne vous gêne pas . Parlez ,
parlez.
Mlle LA RUETTE.
D'accord ; mais taiſez - vous .
Mlle BERAR D.
Eh je ne dis mot ; je vous écoute. Allons
voyons donc , qu'eft - ce que vous allez dire ? un
petit couplet fans doute ?"
Mlle LA RUETTE.
Madame ....
Mlle BERAR D.
Eh bien ?
Mlle LA RUETTE.
Quand il vous plaira .
' Mlle BERAR D.
Oui , c'est bien dit , du filence.
M. LA RUETTE à l'orchestre.
Allons , Meffieurs , le premier air.
Mlle BERAR D.
Chut , chut , paix donc vous autres .
M. CLAIR VAL.
Eh , paix donc vous-s- même.
Mlle BERARD.
Oh moi , voilà qui eft fini , je ne dis plus rien.
AVRIL 1766. 201
Mlle BERARD .
Duo.
Mes chers enfans ,
Telle eft la vie ;
Toujours la pluie
Amène le beau temps.
C'eft chofe fure , chofe cer
taine ;
Il faut , il faut en convenir
La chofe eft fûre , la chofe eft
certaine
De tels adieux nous font bien
de la peine ,
Voilà , voilà comme le temps
amène
Et du bonheur
Et du malheur .
Voilà , voilà , &c.
C'eft une loi févère ,
Mlle LA RUETTE.
Que les plaifirs paffent bien
vîte !
Que le moment où l'on vous
quitte
Caufe en ces lieux de dé
plaifir !
Notre coeur fuccombe à fa
peine
Dans les chagrins nous gémiffons
,
Quand nous voyons
Rompre la chaîne
Des plaifirs dont nous jouiffons.
O fort funefte ! ( bis )
Dans nos regrets
Quel bien nous refte ?
Mais qu'y pouvons-nous faire ? La mémoire de vos bien-
Je vous le dis , écoutez - moi ,
Néceffité n'a point de loi.
Voilà , voilà , & c..
faits .
Mlle BERAR D.
Eft-ce-là tout ?
Mlle LA RUETTE.
Comment voulez -vous que j'en dife davantage?
vous m'interrompez à tout moment.
Mile BERAR D.
Point du tout. Ce font de petites réflexions qui
meviennent naturellement à l'efprit.
M. CAILLOT.
Gardez-les pour vous , vos réflexions , nousn'en
avons que faire.
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
M. CLAIR VAL .
Ce feroit demmage de ne les pas mettre au
car elles font belles .
jour
aci Mile BERAR D.
Ma foi , fans vanité , elles valent bien tous vos
lieux communs. Mais c'eſt qu'il y a des gens qui
ne trouvent bien que ce qu'ils font .... Allons ,
vous , Mlle BEAUPRÉ .
Mlle BEAU PRÉ.
Ah ! Madame , après vous,
Mlle BERAR D.
Non , je vous l'ai déja dit ; je ne fuis pour rien
dans tout ceci , mon rôle eft de vous écouter..
Mlle BEAU PRÉ.
Et de vous taire .
Mlle BERAR D.
Oui , oui , je vous le promets .
Mlle BEAU PRÉ.
Air : Dans un verger Colinette.
>> Tout mortel a für la terre
» Un objet dans fes defirs :
L'un , aux pieds de fa bergère
» Forme de tendres foupirs ;
>> Dans les hafards de la guerre
» L'autre met tous les plaifirs...
>> D'une inutile richeffe
>> L'avare fait fon bonheur
>> Pour décorer fa nobleſſe
Un grand cherche la faveur ;
AVRIL 1766.
203
>> Chacun court avec vîtelle :
» Où le porte fon ardeur.
L
» Le feul bien que j'envifage ,
» Pour moi , fe trouve en ces lieux :
Quand le zèle qui m'engage
>>
לכ
» Peut trouver grâce à vos yeux ,
» Quand j'obtiens votre fuffrage ,
» Je vois combler tous mes ,yoeux
Mlle BERAR D.
En avez -vous encore beaucoup ?
Mlle BEAU PRÉ.
Pourquoi ? eft- ce que cela vous ennuye ?
Mlle BERAR D
Eh qui ne s'ennuieroit pas d'entendre trois cou
plets pour dire chacun a fes plaifirs , les miensfont
de vous plaire.
M. La RUETTE.
Oh , que vous êtes févère !
Mlle BERA R D.
Ne feroit- il pas plus fimple de dire tout d'un
coup ? Meffieurs , nous vous aimons bien , aimez
nous toujours de même , & nous ferons contens..
Mile LA RUETTE..
Eh bien , je m'en vais le dire.
Mlle BERAR D.
C'eft que moi je parle peu , voyez-vous , mais;
je penfe.
Mile LA RUETTE,
Je m'en vais le dire
I vj.
204 MERCURE DE FRANCE.
Air : Ah { que l'amour eft choſe jolie !
Qu'un doux retour
>> Enchante un coeur tendre !
>> Sans ce retour
>> Peut-on prétendre
>> Plaifir en amour ?
>> Attentifs à vous plaire ,
>> Nous vous aimons fans détour ;
>> D'une ardeur auffi fincère
>> Rendez- nous amour pour amour.
» Qu'un doux retour , &c.
>> Mefarez votre tendreſſe
>> Au zèle ardent qui nous preſſe :
» Que rien n'en trouble le cours
» Faifons durer toujours
» De tels amours ;
>> Nous dirons fans celle
コン
"
رو Qu'un doux retour , &c.
( A Mlle Berard ) Eh bien , Madame , êtes-vous
contente ?
ز
Mlle BERAR D.
Comme ça l'intention eft bonne , mais il y a
trop de verbiage .
M. LA RUETTE .
Madame n'aime pas qu'on anticipe far fes droits,
Mlle BIRARD .
On ne parle pas à vous , M. la Ruettte , ne vous
mêlez pas de ça : faites votre tâche feulement fi
vous pouver.
AVRIL 1766 . 205
M. LA RUETTE.
Volontiers , & je brave votre courroux , qui pis eft.
Mlle BERARD.
Ce que vous allez dire eft donc bien beau !
M. LA RUETTE .
Non , mais la fimple vérité , la plus vive recon-
'noiffance en font tout le mérite ; au refte vous en
jugerez .
Air Quand il fallut aller , &c.
» Je fuis toujours joyeux
» Lorfque l'on me vient dire ,
» Le public à vos jeux
›› Daigne encore ſourire ;
>>Ça me fair un plaifir
>>Que je n'y puis tenir.
>>>Je fens dans mon délire
3.Mon coeur s'épanouir.
>> Ce plaifir enchanteur
›› Ranime mon ardeur ,
Et je dis en moi-même ,
» Toujours penfant à vous ,
Quand le public nous aime ,
» Que notre fort eſt doux !
» Alors ç'a me fait prendre
» Les moyens les plus vrais
>> Pour tâcher de vous rendre
» Le prix de vos bienfaits .
206 MERCURE DE FRANCE.
Mile BERA R D.
Ah , voilà qui eft bon , ça , mon ami , voilà
qui eft bon : ça ne dit ni trop ni trop peu . Qu'en
dites- vous , M. Clairval ?
M. CLAIR VAL.
Je fuis de votre fentiment .
I
Mile BER TRD.
Voilà qui vous ferme la bouche à vous.
M. CLAIR VAL.
Pourquoi donc ?
Mlle BERAR D.
Que pourriez -vous dire de plus ?
M. CLAIR VAL.
Rien pour ce qui nous regarde , Madame ;
tout ce que l'on a dit jufqu'à préfent exprime , on
ne peut pas mieux , les fentimens dont nous fommes
tous pénétrés ; mais , felon moi , cela ne
fuffit pas ,
& je crois qu'il eft à propos de rendre
grace au public , au nom de nos Auteurs , de l'accueil
favorable qu'il a fait à leurs ouvrages.
Mlle BERAR D.
Nos Auteurs ! nos Auteurs ont bien affaire -là .
M. CLAIRVA L.
Oui , Madame , nous faifons avec eux caufe
commune. Comme nous, ils ont befoin de l'indulgence
du public , comme nous , ils font animés du
defir de lui plaire , & par cette raifon ceux mêmes
qui n'ont pas le bonheur de réuffir font plus à plaindre
qu'à blamer. ( Au Public ) . Permettez- moi
donc , Meffieurs , de vous adreffer leur hommage
& de vous rappeller en peu de mots quelques-unes
AVRIL 1766. 207
des Pièces que vous avez honorées de vos fuffrages
pendant le cours de cette année.
Air : Vaudeville du Petit- Maître en Province.
>> Dans le Petit -Maître en Province ,
» Ce fat , monté fur de grands airs ,
و و
Qui voudroit, ' en tranchant du Prince
» Donner pour loix tous les travers ,
» De naint élégant perfonnage
» Vous avez reconnu l'image ,
Et plus d'un fpectateur a ri
De ce portrait fait d'après lui.
Air : De fa modefle mère , &c.
» La naive Ifabelle ( 1 ) ,.
" Si novice en amour ,.
» D'une grâce nouvelle.
» A paré ce féjour.
» De la Mufe fenfible
» Qui crayonne les traits .
» Votre goût infaillible
>> Affure le fuccès..
Air : A l'ombre de ce verd Bocages .
» De la plaintive Adelaïde ( 2 )
>> Vous avez partagé les pleurs ,
> Et le fentiment qui la guide
›› A paffé juſque dans vos coeurs.
1 ) Ifabelle & Gertrude.
(1 ) La Bergère des Alpes..
208 MERCURE DE FRANCE.
» Souvent la trifteffe a des charmes
>> Que rien ne fauroit égaler ,
>> Et l'on aime à verfer des larmes
» Quand le plaifir les fait couler.
Air Lifette eft faite pour Colin.
» Sexe charmant , votre ſecret
» A la fin fe révèle ,
>> Et nous favons ce qui vous plaît ,
>>Grâce à la Fée Urgelle ;
>> Accordez-lui votre ſecours
>> Sur vous elle fe fonde :
>>Ce qui plaît aux Dames toujours
>> Doit plaire à tout le monde.
M. CAILLOT.
Un moment , l'ami , tu te fatiguerois. Laiffemoi
, je t'en prie , parler à mon tour.
M. CLAIR VAL.
Eh non , non , je n'ai plus qu'une Pièce à citer.
M. CAILLOT.
Eh bien j'en rendrai compte.
M. CLAIR VAL.
Soit , je le veux bien .
M. CAILLOT.
Air du Vaudeville de Tom Jones.
» Rien ne réſiſte au defir de vous plaire ,
>> Ce penchant a trop de pouvoir ;
Par la critique un fage Auteur s'éclaire ,
» Tom Jones enfin nous le fait voir,
AVRIL 1766 . 209
>> Il reparoît dans un jour favorable
» Sous vos aufpices bienfaifans.
>> Docile Auteur , juge équitable
» C'eſt le triomphe des talens .
CHOUR.
Parodie de celui de Tom Jones.
>> Tout le bonheur de notre vie
> Eft de mériter vos faveurs ;
>> Oui , c'eſt-là notre unique rôle ,
» C'eſt l'eſpérance de nos coeurs .
L'ingénieufe naïveté de ce compliment
fut fort applaudie & méritoit de l'être .
L'Auteur a très- heureufement faifi , nonfeulement
le caractère de talens de chacun
de ces Acteurs , mais même les nuances
qui en diftinguent les manières & le langage
dans la vie familière. Le vrai a des
droits certains pour plaire dans toutes les
circonftances.
Le couplet fur la Fée Urgelle ayant été
généralement redemandé & applaudi , a
donné lieu à celui - ci , adreffé à Mlle FAVART.
Air C'est le triomphe des talens. ,
» Quand on élève un trophée à ta gloire
» La vérité prête fa voix ;
>
» Elle & le goût , au temple de mémoire ,
» Doivent placer qui fuit leurs loix.
210 MERCURE DE FRANCE.
» En captivant le public fi frivole ,
Qui les admire dans ton art ,
>> Tu lui fais dire à chaque rôle ,
C'eft le triomphe de Favart.
Par M. GUErin de FrémICOURT.
Tous les théâtres de Paris ont été fermés
le premier Mars à l'occafion du Service
folemnel de feu Mgr le DAUPHIN à Notre-
Dame , & le 13 du même mois , à l'occaſion
de celui de l'Infant Doм PHILIPPE , Duc
de Parme , de Plaiſance , &c.
CONCERTS SPIRIEUELS.
Du Dimanche , 16 Mars.
LE premier Motet à grand choeur , Diligam te
Domine , &c. par M. l'Abbé GOULET , ci-devant
Maître de Mulique de l'Eglife de Paris , a des
beautés de compofition qui furent applaudies.
Mlle OLIVIER , Voix délicate & un peu foible , mais
d'une jolie qualité de ſon , chanta Afferte , Motet
à voix feule . M. SECQHI , Ordinaire de la Mufique
de S. A. ELECTORALE DE BAVIERE exécuta un Concerto
de fa compofition . On applaudit à l'art , à
l'adreſſe & au goût infini de l'exécution ; mais on
ne fut pas aufli agréablement affecté du genre de
cette mufique , apparemment trop favante pour
nous les gens de l'art y trouverent beaucoup de
mérite. Il eft fingulier que prefque chaque fois
AVRIL 1766 . 217
que nous avons à parler du Concert , nous ayons à
rappeller ce fentiment univerfel qui répugne à la
mufique de difficulté , & qui afpire au chant agréable
& phraić. Les Symphoniftes célèbres ne l'ignorent
pas : il faut donc croire que le penchant qui
les entraîne au genre contraire , eſt irréſiſtible ,
puifqu'ils ont fi rarement égard au goût public.
Nous ne devons pas diffimuler cependant que la
choſe devient aujourd'hui très - importante pour ce
fpectacle : il eft intérellant de le foutenir ; il fait
honneur à la nation par la quantité des talens célèbres
de l'Europe qu'il raffemble ; il eft de plus trèsutile
, en ce qu'il recueille avec honnêteté & fort
agréablement , au défaut des autres fpectacles ,
une certaine quantité de gens embarralfés de leur
défoeuvrement. Ne feroit il donc pas ridiculement
inconféquent que les plus habiles artiſtes , que les
plus grands talens s'y filent craindre au point
d'en écarter entièrement le public ? Que l'on
prenne les voix dans la fociété , que l'on les compte
de bonne foi , on connoîtra fi nous fommes fondés
à ne plus rien ménager fur cet objet . Mlle
FEL chanta un Motet à voix feule M. CAPRON
exécuta un Concerto de violon , dans lequel il y
avoit un air connu & chantantqui fut fort applaudi
Le Concert finit par Domine aulivi , &c. Motet à
grand choeur de M. DAUVERGNE , Surintendant
de la Mufique du Roi , dans lequel il y a de grands
traits de compofition , de grandes images , rendues
avec énergie par des touches mâles , fortes &
d'un bon goût.
Du Vendredi , 21 Mars.
Confitemini , &c. Motet à grand choeur de M.
l'Abbé GOULET. Exurgat , &c . Motet à grand
ehoeur de LALANDE . M. SECQHI exécuta un nou
112 MERCURE DE FRANCE.
veau Concerto de hautbois de fa compofition , qui
lui mérita de nouveaux éloges de la part des connoiffeurs.
M. BERTHEAUME , élève de M. LEMIERE ,
exécuta un Concerto de violon de M. GAVINIÉ ,
d'un genre fort agréable. Ce jeune Artifte , qui
avoit déja fait le plus grand plaifir l'année dernière
, marque par fes progrès une application
foutenue & les talens qui conduifent à la grande
célébrité . Mile ROZET chanta un Motet à voix
feule. M. CAVAILLIER , de l'Académie Royale de
Mufique , débuta par le Motet à voix feule , Benedictus
Dominus , de MOURET , & fut accueilli
très-favorablement.
Du Dimanche 23.
Domine audivi , &c. Motet à grand choeur de
M. DAUVERGNE. Le Deus venerunt de l'Abbé
FANTON. Mile AVENEAUX , Quemadmodum, Motet
à voix feule de M. MOURET. Mlle FEL un Motet
à voix feule. M. SECQHI , un Concerto de
hautbois. M. CAPRON exécuta un Concerto de
violon , mêlé d'airs connus Les applaudiffemens
de l'affemblée , qui étoit affez nombreuſe , confirmèrent
ce que nous avons infinué fi fouvent , &
ce que nous venons de dire pofitivement . Dans les
arts d'agrément , les fuccès marqués fuivent bien
plus fouvent les grâces , qu'ils ne font obtenus par
les efforts de l'Artiſte à vaincre les difficultés .
Du Lundi 24.
Ce Concert a été un des plus fatisfaifans qu'on
puiffe entendre. Il a commencé par Omnes gentes
, Motet à grand choeur de M. DAUVERGNE ,
vivement applaudi & fait pour l'être toujours.
Enfuite Mlle BEAUVAIS , de l'Académie Royale
de Mufique , a débuté par Ufquequo , Motet à
voix feule de MoURET : elle a également étonné
AVRIL 1766. 213
& plu , par l'étendue & la qualité de fa voix
l'une des plus belles qu'on connoiffe : le public
l'a accueillie d'une manière auffi marquée que
fatisfaisante pour elle ; en un mot , les fuffrages
font unanimes & bien propres à lui infpirer la
plus vive émulation . M. SECQHI exécuta un Concerto
de hautbois. Mlle AVENEAUX & M. DURAND
chantèrent Cantemus Domino , Motet à deux voix
de MOURET , dans lequel ils firent grand plaifir,
M. BALBASTRE exécuta , d'une façon très - brillante
, l'Ouverture de Pigmalion , l'air charmant
du troisième acte des Talens Lyriques , & celui
qu'on nomme les Sauvagas ; c'eſt dire combien
il fut applaudi , Le Concert fut terminé par Memento
Domine David , nouveau Motet à grand
choeur de M. L'ABBÉ D'AUDIMONT, Maître de Mufique
de l'Eglife des Saints Innocens . Ce Motet ,
d'un genre agréable , fut fort goûté , & l'Auteur
eut lieu d'être content de la manière dont le public
le reçur ,
Du Mardi 25 .
Exaltabo te Domine , Motet à grand choeur
de LALANDE. Le nouveau Motet de M. l'Abbé
D'AUDIMONT , encore plus applaudi qu'il ne l'a
voit été la veille , & qui a attiré à l'Auteur des
applaudiffemens perfonnels. Mlle ROZET , Exul
tate Deo adjutori noftro , Motet à voix feule , done
la compofition & l'exécution ont également réaffi .
M. CAVAILLIER , Benedictus Dominus , où il a
reçu de nouveaux encouragemens, M. JANNSON
une Sonate de violoncelle , fort favante , & cependant
affez agréable pour être applaudie . M. BER
THEAUME , un nouveau Concerto de violon , où
fes talens ont fait beaucoup de fenfation .
214 MERCURE DE FRANCE.
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois d'Avril 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 29
Avril 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ARTICLE PREMIER.
SUITE de laqueftion : Comment doit- on gouverner
l'efprit & le coeur d'un enfant , &c. Page 5
SUR la mort du ROI DE POLOGNE, Duc de Lorraine
& de Bar.
SUR le même fujet.
LES Académies , Poëme.
Is
16
Ibid.
EPÎTRE à Mlle Durancy , Actrice de l'Opéra. 21
ROZALIE , anecdote françoiſe.
ODE anacreontique. '
EPITRE à Amélie.
LETTRE à M. de la Plate.
SUR le mariage du Comte D....
SUR une convalescence .
LF Bouton de roſe , à Mlle Fanier,
PORTRAIT de Zéphis.
ENIGMES.
22
40
42
46
49
51
54
54
AVRIL 1766. 215
LOGOGRYPH ES.
L'AMOUR au village , Romance .
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
RICHARDET , Poëme en douze chants.
ss
59
DICTIONNAIRE d'anecdotes , de traits finguliers
& caractériſtiques , &c .
SIDNEI & Silli , ou la Bienfaiſance & la Renoiffance
, &c.
ANNONCES de livres.
LETTRE à M. de la Place , au ſujet d'une
Epître à Mile Clairon .
61
71
77
89
123
LETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure. 1 24
LETTRE de M. Marin , Cenfeur Royal & de
la Police , à M. de la Place , Auteur du
Mercure .
•
· 126
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
SUJET du Prix de l'Académie des Sciences ,
Arts & Belles - Lettres de Dijon. 128
SUJETS propofés par l'Académie Royale des
Sciences & Beaux Arts établie à Pau. 130
MÉDECINE.
GOUTTE-PRATIQUE . 132
LETTRE écrite à M. Ray , Privilégié du Roi
pour fon ftomachique. 133
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
SUITE de la Lettre d'un Chirurgien de camà
M. de la Place .
pagne
LETTRE d'un Médecin de province.
139
142
RÉPLIQUE de M. Thiery , Fabriquant de Chapeaux
, à la Lettre de M. l'Abbé Nollet, 146
19 MERCURE DE FRANCE .
ORFÉVRERIE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure. 154
LETTRE de M. Magallon , Miniftre chargé des
Affaires de S. M. C. à la Cour de France. 159 .
MECHANIQUES .
LETTRE de M. Thillaye , Pompier du Roi. 160
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE . Les traits de l'hiſtoire univer-
+
felle , facrée & profane,
MUSIQUE.
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA.
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne .
CONCERTS Spirituels,
166
174
178
183
187
210
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine....
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL 1766.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Siliva in
PapillonSculp
Chez
A PARIS,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis-à-vis la Comédie Françoife .
PRAULT , quai de Conti.
UCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
» C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les receyront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est-à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus .
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut,
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft compofée de
cent huit volumes . On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL 1766.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
و
LE SIEGE & LA PRISE DE RHODES par SOLIMAN
11 , Empereur des Turcs : difcours prononcé
en préfence du Pape CLEMENT VII , l'an
1523 , par THOMAS GUICHARD Rhodien
Docteur ès Droits , Orateur de l'Illuftriffime
Grand-Maître de l'Ordre de Saint Jean de Jérufalem
, dit de Rhodes. Traduit du latin ( 1 ) fur
l'imprimé de Cologne , en Mars 1524 : 22 pages
in - 12 , caractère italique.
TRES - SAINT PERE ,
CONVAINCU de mon infuffifance , &
cédant à de trop juftes raifons , je n'aurois
(1 ) Cette traduction eft du R. P. Charpentier ,
5
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
jamais ofé me préfenter à Votre Sainteté
ni lui adreffer la parole , ainfi qu'à l'augufte
affemblée devant laquelle je fuis chargé de
faire entendre ma timide voix : perfuadé
que pour m'en acquitter avec quelque fuccès
, je n'aurois dû y apporter rien moins
qu'un génie folide & fublime , une érudition
profonde , une éloquence & une diction
pleines de force & de majefté ; que
tout en un mot devoit y répondre à la dignité
de mon fujet je n'avois garde de
m'attribuer cette fupériorité de talens que
je reconnois ne m'être ni naturels ni acquis;
& , loin d'afpirer à cette gloire , qui ne
peut être que le prix d'un travail au - deſſus
de mes forces ; à la feule penfée d'en venir
à l'eifai & d'en faire une fimpie expérience ,
rare ,
Auguftin du Fauxbourg Saint Germain , Religieux.
recommandable par fa modeftie & fon goût pour
les lettres & les arts : il l'a faite , à la follicitation
de M. Jamet le jeune , fon ami , poffeffeur d'un
exemplaire latin du difcours de l'Orateur Rhodien
qui nous l'a communiquée . Ce morceau eft devenu
à caule fans doute de fon peu d'étendue ,
& la connoillance en a échappé aux Ecrivains de
l'hiftoire de Rhodes & de Malthe. C'eſt au même
Religieux que les amateurs devront l'excellente
traduction du poëme d'Imberdis fur la fabrique
du papier papyrus carmen ) , inférée avec le
latin dans l'Ellai d'une nouvelle hiftoire de l'Imprimerie
, qui doit paroître inceflàmment.
AVRIL 1766 . 7
je me trouvois agité d'un trouble extraordinaire
, & faifi d'une frayeur que je ne
pouvois furmonter. J'étois encore arrêté
par une cruelle incertitude , en réfléchif
fant fur l'impreffion que pourroit faire un
difcours où je ne vous entretiendrois que
d'événemens dont le bruit étonne encore
l'univers , & ne ceffe de répandre dans les
coeurs chrétiens de mortelles alarmes. A
quelle dure néceffité ne me voyois - je point
encore réduit , obligé de renouveller en
moi-même le fentiment de la plus vive
douleur , en vous retraçant l'image du trifte
fpectacle dont le fouvenir amer , loin de
me fournir des paroles , m'arrache plutôt
des larmes & des foupirs ?
Mais toutes ces réflexions ont été vaines ;
& , forcé de plier fous la loi du devoir ,
je me rends à l'autorité de Frère Philippe
de Villiers-Lifle- Adam , Grand Maître de
l'Ordre des Chevaliers de Saint Jean de
Jérufalem ( 2 ) , qui m'ordonne de m'élever
au - deffus de moi - même , & de porter
la parole en fon nom & en celui de tout
fon Ordre .
Il ne me refte donc plus qu'à implorer
( 2 ) Elu en 1521. Sous lui l'Ordre s'établit à
Malthe en 1530. Il mourut le 21 Août 1534.
Voyez l'efpèce de poëme épique intitulé Malthe
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
la bonté fingulière & la clémence fans
bornes de Votre Sainteté , & plein de cette
confiance que je regarde comme l'effet.
d'une force divine qui vient à l'appui de
ma foibleffe , après avoir touché en peu de
mots les motifs qui ont armé contre nous
l'ennemi déclaré du nom chrétien , après
être entré dans quelque détail fur ce qui
s'eft paffé dans l'attaque , la défenfe & la
prife de Rhodes , & qui pourroit fournir
une longue hiftoire , j'indiquerai les principales
caufes de fa reddition. Enfin pour
me conformer à l'ancien ufage , ( mais
hélas ! dans quelles circonftances, & qu'elles
font différentes de ces heureux temps mar-:
qués autrefois par nos profpérités & nos
victoires ) je renouvellerai à Votre Sainteté
, au fujet de fon exaltation au fouverain
pontificat ( 3 ) , les proteftations ordinaires
de refpect , d'obéiffance & de foumiffion
parfaite au nom de notre Grand-
Maître & de tout l'Ordre.
ou l'Isle-Adam , qui parut en 1749 , & un autre
poëme latin d'un Jéfuite Comtois fous le titre de
'Ifle- Adamus en 25 livres , c'eſt - à- dire , une fois
plus long que l'Enéide , & aufli mauffade que la
Pucelle de Chapelain , ou la Mariade du Prieur
de l'Enfourchure.
(3 ) Clement VII ( Jules de Médicis ) , élu le
AVRIL 1766. 9
Soliman , Il du nom , douzième Sultan
de la race Ottomane , occupé tout entier
de la penfée & des moyens de fignaler fa
puiffance par des exploits mémorables , &
de fe montrer à toute la terre comme un
Prince capable , non - feulement de fe maintenir
dans la poffeffion de douze Royaumes
floriffans de l'Afie & de trois grands Empires
qu'il tenoit de fon père , mais encore
d'en étendre les bornes , & de les gouverner
paifiblement & à couvert des entreprifes
des Puiffances voifines de fes Etats ,
s'étant rendu maître de Belgrade , ville du
Royaume de Hongrie , très - forte par fon
affiette & fes fortifications , ne fongea
plus qu'à la conquête de l'Ile de Rhodes.
Plus d'un motif preffant le portoit à tourner
de ce côté toutes fes vues. Il ne pouvoit
fe rappeller , fans frémir , que cette lfle
feule avoit de tout temps incommodé , &
incommodoit encore plus les Turcs que
tous les autres Etats Chrétiens , par des
hoftilités continuelles , des prifes fans nombre
, des défaites humiliantes , & des frais
immenfes qu'elle les obligeoit de faire ;
19 Novembre 1523 , mourut le 25 ou 26 Septembre
1534. Il étoit coufin - germain de Léon X ,
( Jean de Médicis ) le plus généreux & le plus
tiche des fuccefleurs de Saint Pierre.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
•
qu'il n'y auroit jamais de fûreté pour les
galères & autres bâtimens Turcs dans tout
' Archipel & les parages des autres Etats
à portée des fiens , tant qu'ils auroient en
tête ceux de Rhodes qui fe trouvoient partout
, pour s'oppofer à leurs brigandages &
à leurs pirateries ; que les tributs & impofitions
de l'Egypte , de la Syrie & de prefque
tout l'Orient , affervi depuis fix ans
à la domination Ortomanne , rifquoient
tous les jours d'être enlevés les vaifpar
feaux Rhodiens toujours armés en guerre
& continuellement en courfe ; de plus ,
l'honneur de venger la honteufe & fanglante
défaite des Turcs devant Rhodes , affiégée
fans fuccès du temps de fon biſayeul ,
dans cette fameufe journée où le Ciel combattit
visiblement pour les Rhodiens ; les
plaintes féditieufes & les cris tumultueux
mille fois répétés qui lui demandoient de
facrifier Rhodes au reffentiment de la
nation ; l'empreffement de fes principaux
Officiers , moins avides de gloire dans la
prife de Rhodes , que des richeffes immenfes
qu'ils fe promettoient d'en enlever ; le
ferment folemnel que le Sultan fon père ,
comme quelques uns l'affurent, avoit exigé
de lui , fe fentant près de fa fin , de fonger
avant toute choſe à ſe rendre maître de
AVRIL 1766. II
: Rhodes il n'en falloit pas tant pour le
déterminer à faire tomber tout le poids
de fes forces fur cette Ifle odieufe à lui &
à toute fa nation , dans le deffein de la
détruire de fond en comble.
Inftruit que les Princes Chrétiens armés
les uns contre les autres fe faifoient une
cruelle gguueerrrree ,, & que le flambeau de la
difcorde embrâfoit tout l'Occident ; prévoyant
en conféquence , ainsi que l'événementne
l'a que trop juftifié, & que les Rhodiens
ne pouvoient compter de ce côté que
fur de foibles fecours , & qui d'ailleurs
arriveroient probablement trop tard ; convaincu
que dans une conjoncture aufli favorable
tout dépendoit de la célérité de
l'exécution , il ordonne par- tout de groffes
levées de troupes , met fur pied une formidable
armée , fait rétablir l'ancienne
flotte , en commande une nouvelle , y
charge des magafins immenfes d'armes ,
de traits , de machines de guerre de toute
eſpèce , de vivres & de munitions , en un
mot , de tout ce qu'il croit néceffaire pour
une expédition de cette importance. Tous
ces préparatifs faits avec une diligence
incroyble , & la flotte n'attendant plus que
le fignal pour fe mettre en mer , il envoie
fominer les Rhodiens de fe ranger fous
fon obéiffance , menaçant , en cas de refus ,
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE.
de venir lui - même fondre fur Rhodes &
de n'y laiffer pierre fur pierre. Les Rhodiens
, fans s'étonner de ces menaces ,
fentent au contraire redoubler en eux ce
qu'ils ont de force & de courage à meſure
que le danger s'approche , & difpofés à la
plus vigoureufe défenfe , attendent l'ennemi
de pied ferme , en proteftant tout
d'une voix qu'ils font prêts à facrifier leurs
biens & leurs vies même , plutôt que de
manquer à ce qu'ils doivent à la religion
& à la patrie.
Cependant la flotte Ottomane faifoit
voiles depuis quelques jours chargée de
l'armée de terre qu'elle avoit prife fur le
continent de la Lycie , & parut enfin devant
Rhodes le jour de la Nativité de Saint
Jean (4 ) . Elle étoit de trois cents voiles ,
tant en galères qu'en autres bâtimens peu
inférieurs . L'armée ennemie étoit d'environ
deux cents mille hommes , dont foixante
mille devoient fervir en qualité de
mineurs & de pionniers. Le temps ne me
permet pas d'entrer dans le détail des différentes
efpèces d'armes dont les Turcs
étoient pourvus , ni du nombre & de l'effroyable
groffeur des pièces d'artillerie deftinées
à foudroyer nos remparts. Ce qu'il
( 4 ) 24 Juin 1522. La Place ſe rendit le jour
de Noël 25 Décembre ſuivant.
AVRIL 1766. 13
y a de vrai , c'eſt qu'autant cette armée
avoit de quoi en impofer par le nombre &
l'appareil de guerre , autant la rage & la
fureur éclatoient dans les Turcs réfolus
d'emporter Rhodes ou de mourir. Les Rhodiens
, de leur côté , jaloux de leur ancienne
réputation & accoutumés à vaincre , ſe
préparoient à les bien recevoir ; auffi ne
peut-on exprimer la hardieffe impétueufe
& l'intrépidité féroce , les prodiges de bravoure
& d'habileté guerrière qui fe firent
remarquer dans les attaques & les défenſes ;
fur- tout fi l'on confidère que la garniſon
de Rhodes n'étoit que d'environ fix cents
Chevaliers & cinq mille Rhodiens en état
de porter les armes . Malgré cette inégalité ,
loin de perdre courage & de refter fur la
défenfive , elle demandoit avec ardeur
qu'on la menât à l'ennemi. Enfin au bout
de quelques jours employés à mettre l'armée
à terre , à tranfporter les munitions
le bagage & les vivres , à dreffer les tentes ,
à reconnoître les lieux , & à toutes les
autres difpofitions que demande un fiége ,
les Turcs commencèrent celui de Rhodes ,
le plus mémorable dont fe fouviendra
l'hiſtoire.
Les fiècles à venir feront faifis d'étonnement
en lifant que Rhodes avec une garnifon
fi foible ait pu tenir fix mois con14
MERCURE DE FRANCE.
fre une armée formidable. qui couvroit la
mer & la terre ; que l'artillerie des Turcs ,
la plus groffe qu'on eût vue jufqu'alors ,
vomiffoit jour & nuit des globes de pierre
de fept ( 5 ) , huit & neuf ( 6 ) palmes de
circonférence , lancés avec affez de violence
pour renverfer , non -feulement les
plus forres murailles , mais les épaulemens
les plus folides ; que de quarante - cinq
mines qu'ils avoient établies fous nos fortifications
, trente - deux avoient été heu- .
reufement éventées , mais que le jeu des
treize autres fut fi terrible , qu'il fit fauter
en grande partie nos remparts & nos autres
ouvrages; qu'outre de profondes tranchées,
à la faveur defquelles ils faifoient impunément
leurs approches , une montagne ,
dont la hauteur excédoit de beaucoup celle
de nos remparts , nous parut fortir de terre
à la diſtance de huit cent pas ; décroître
enfuite & reparoître en avançant toujours ,
jufqu'à ce qu'enfin elle fut amenée jufqu'au
bord de nos foffés ; que pendant fix mois
(s ) En donnant au palme , pouces , 7 palmes
de circonférence font 21 pouces de diametre ; 8
2 pieds ; 9 , 2 pieds 3 pouces.
( 6 ) Brantome va juſqu'à 1 1 palmes , qui donnent
pieds de diametre , & dit que ces globes
ou boulets , qu'il appelle des bales , étoient de
bronze & de marbre .
AVRIL 1766. IS
entiers l'acharnement des Turcs à preffer
le fiége ne fe rallentit pas un inftant ; & que
dans quinze forties des plus vives l'avantagenous
demeuratoujours après un carnage
horrible des ennemis. Jelaiffe nombre d'autres
circonftances intéreffantes que le tempsne
me permet pas de vous rappeller . Maist
je ne puis taire la déteftable trahifon d'un
de nos Chevaliers , Frère André Damaral ,
Chancelier de la nation Portugaife , dont
le nom & la mémoire feront en exécration
dans toute la postérité . Ce fcélérat ambi →
tieux , après la mort de Frère Fabrice de
Carreto , qu'une prudence confominée ,
jointe à d'autres vertus qu'il poffédoit au
plus haut degré, nous rendoient cher & nous
font encore regretter , ce monftre briguoit
ouvertement la place de Grand - Maître.
Mais le choix étant tombé fur celui que
vous voyez ici , tandis que réfidant en
France , & tout occupé de nos affaires les
plus importantes , il n'avoit aucune connoiffance
de ce qui fe paffoit à Rhodes ,
Damaral en fut fi outré de dépit , & porta
le reſſentiment à un tel excès , qu'il jura
la perte de l'Ordre , duffe être au péril de
fa vie. Au premier bruit que Soliman avoit
des deffeins fur Rhodes , fous prétexte de
négocier l'échange de quelques prifonniers,
il lui envoie un exprès chargé de dépêches
16 MERCURE DE FRANCE .
fecrettes , par lefquelles il l'informe de
l'état de Rhodes , lui recommande de faire
diligence , & lui remontre qu'il eft temps
ou jamais de s'affurer cette conquête. Appellé
enfuite au Confeil, où le Grand-Maî
tre & les principaux Officiers de l'Ordre
délibéroient fur la demande d'un prompt
fecours aux Princes Chrétiens , il affirme ,
d'un ton impofant , que toutes ces précautions
font inutiles , que rien ne preffe , &
qu'il fait , à n'en pas douter , que les préparatifs
de l'ennemi , fur lefquels on prend
ombrage , n'ont rien moins que Rhodes
pour objet ; & cette perfide affurance en
impofa à plufieurs Officiers du Confeil
qui prirent ce langage pour celui de la
vérité. Cependant l'événement nous fit
bientôt voir le contraire ; & tandis que
fans ceffe aux mains avec l'ennemi , nous
portions auffi tous nos foins du côté des
fortifications ; lorfque quelqu'un des plus
expérimentés dans cette partie de l'art militaire
, après avoir établi fur de folides
raifons ce qu'il convenoit de faire , avoit
mérité l'approbation générale , lui feul ,
contre l'avis de tous , s'obftinoit à le contredire.
Ce traître enfin , pour hâter la
perte de Rhodes , employa un ftratagême
inouï pour faire parvenir à Soliman des
lettres par lefquelles il lui donnoit avis de
AVRIL 1766. 17
tout ce qui fe paffoit , & fur-tout des réfolutions
prifes dans le Confeil , l'exhortoit
à ne fe point rebuter , l'affuroit que
dans peu il fe verroit maître de Rhodes ,
& que cette conquête , quoi qu'elle dût
lui coûter , le dédommageroit au- delà de
fes eſpérances ; ce lâche & un valet complice
de fon crime attachoient des lettres
à des traits lancés par des balliftes dans le
camp des ennemis.
par
Le crime du valet , enfin découvert , fut
rendu public ; il étoit de nature à ne pouvoir
être diffimulé . Le Maître ne tarda pas
à fe voir foupçonné ; & l'un & l'autre
accufés de trahifon , fubirent leurs interrogatoires.
Le Maître fut convaincu , & ,
par la dépofition de fon complice , & fur
le témoignage d'un Prêtre Rhodien d'une
probité reconnue. Le valet fut exécuté le
premier , & foutint jufqu'au dernier foupir
que fa déclaration contenoit vérité. Je
dois mourir , dit- il ; mon crime eft trop
grand pour mériter quelque grace ; la ſeule
que j'ofe demander , eft que l'on daigne
prier pour moi . Le Maître fut enfuite
conduit au fupplice ; & quelqu'un lui ayant
préfenté une image de la très-fainte Vierge :
retire- toi ( dit il ) , en ajoutant l'impiété
à la trahison , va porter ailleurs cette idole.
Quelque temps avant la connoiffance de
78 MERCURE DE FRANCE.
cette trahifon , on avoit découvert celle
d'un Juif chrétien en apparence , qui
avoua dans fes interrogatoires que véritablement
il avoit été gagné par le Sultan
pour s'introduire dans Rhodes , examiner
de près l'état de la Place , lui en rendre
un fidèle compte , & lui communiquer
toutes les obfervations qu'il jugeroit
propres à lui en faciliter la prife ; à quoi
ce miférable s'appliqua avec tant de foin
& de circonfpection , que rien ne fe décidoit
dans le Confeil , rien ne fe difoit ni
ne fe faifoit dans Rhodes , dont il ne fût
exactement informé. Nous avions donc
en même temps à foutenir la force ouverte
de l'ennemi & à nous défendre des fourdes
menées des traîtres que Rhodes , pour
fon malheur , nourriffoit dans ſon ſein.
Mais , hélas ! fa gloire & fa liberté étoient
déja expirantes , & le double crime qui en
avança la perte avoit été puni trop tard !
Il ne me refte plus qu'à vous rendre compte
des dernières circonftances qui la précédèrent.
Après tant de fatigues & de combats
après les chocs furieux & redoublés des
énormes boulets de pierre , & l'effet des
mines dont je viens de parler , les forces
nous manquoient , & nos fortifications
ruinées nous laiffoient prefque à découvert.
De larges brêches en quatre endroits
AVRIL 1766. 19
I
différens fembloient appeller l'ennemi dans
le corps de la Place. Nous n'avions rien à
lui oppofer que des pièces de bois qui nous
tenoient lieu de murailles , foibles défenfes
fur lefquelles nous ne pouvions long-temps
compter ; au dedans même nous avions
en tête un corps de Turcs formé peu à peu
à la faveur d'un fouterrain qu'ils avoient
infenfiblement conduit par - deffous nos
remparts à quelques cent cinquante pas au
milieu de leur enceinte. Telle fut notre
pofition pendant les trente - fix derniers
jours que dura encore le fiége , au bout
defquels le Sultan nous demanda un pourparler
, nous offrit une capitulation , & en
propofa les articles . La nouvelle n'en fut
pas plutôt répandue que toute la ville fe
vit dans une confufion étrange , & fe
trouva , comme on peut le penfer , partagée
de fentimens.
Alors ce magnanime Grand - Maître ,
ici préfent , fe porte dans tous les quartiers
, n'écoutant que fon grand coeur qui
ne l'abandonna jamais pendant ce mémorable
fiége , où il a rempli les devoirs de
Soldat & de Capitaine , toujours le même
au milieu des dangers dont il étoit environné
, & prêt à racheter de tout fon fang
le falut de Rhodes . Eh , quoi ! ( s'écrie - t- il)
braves compagnons , & vous ,
& vous , chers Ci20
MERCURE DE FRANCE.
toyens , un bruit incertain vous déconcerte
, & vous délibérez déja fur le parti
qui vous refte à prendre ! Que font donc
devenus & ce courage à toute épreuve , &
cette fermeté d'âme fupérieure à tout événement
? Allons plutôt en un feul eſcadron
fondre fur l'ennemi , & vendons -lui
cher notre mort . Avez - vous oublié que
les bleffures font nos plus belles marques
d'honneur , & qu'une mort glorieufe eft
le plus précieux des moyens de fignaler la
foi que nous avons vouée à la religion &
à la patrie ?
Nous étions cependant tous les jours
refferrés de plus près ; nos paliffades étoient
prefque déja toutes arrachées ; nous perdions
beaucoup de monde , furpris par les
Turcs , pour peu qu'on fe tînt mal ſur ſes
gardes ; nous n'avions le temps ni de nous
reconnoître , ni de refpirer. Ce fut alors
que la confternation devint générale ; nos
remparts prefque déferts , nos poftes abandonnés
, ou confiés à un petit nombre
d'âmes vénales & chèrement foudoyées ;
le fervice enfin ne faifoit plus que languir
tout ce qui fe préfentoit à nos regards
, ne nous offroit que le fpectacle
d'une Ville prête à fe rendre , ou à
être emportée d'affaut.
Dans cette extrêmité notre Grand- Maî
AVRIL 1766. 21
tre affemble le Confeil , & s'adreffant
particulièrement aux Officiers chargés du
commandement des troupes , & de la diftribution
des munitions & des vivres ,
leur expofe l'état de la place , & les invite
à délibérer fur les moyens de la défendre
plus long-temps. Il n'étoit queftion
que de fe rendre à l'évidence , & il fut
convenu tout d'une voix qu'il n'en reftoit
plus d'autres que ceux qu'offre le défefpoir
.
Ce qui reftoit de Rhodiens , montoit
au plus à quinze cents ; mais quel fervice
en attendre ? Depuis fix mois toujours en
armes , toujours aux mains avec les Turcs ,
obligés de fervir nuit & jour , & privés
du repos que demande la nature , pâles ,
défaits & décharnés , à peine pouvoientils
fe foutenir. Il ne reftoit plus rien des
munitions qui s'étoient trouvées dans Rhodes
dès le commencement du fiége , ni
de celles qu'on y avoit amenées dans des
barques , à l'infçu de l'ennemi , tirées de
l'Ile de Cô , du Fort Saint Pierre dans
la Carie , & autres places de la dépendance
de l'Ordre. La difette des vivres &
autres denrées néceffaires en temps de
guerre , devenoit plus grande de jour en
jour ; il n'étoit plus poffible de fonger à
22 MERCURE DE FRANCE.
repouffer l'ennemi avec des forces fi inégales
; enfin , & cette confidération plus
que toute autre jettoit les afliégés dans le
dernier découragement , l'état des affaires
en Occident leur avoit ôté tout espoir de
fecours étranger,Tant de calamités réunies
ne laiffoient plus entrevoir de moyens
humains , ni de fauver , ni même de défendre
plus long- temps Rhodes,
Qu'on juge de notre douleur , en confidérant
qu'une défenfe plus opiniâtre alloit
nous faire inévitablement tomber entre
les mains d'un cruel ennemi , irrité par
notre réſiſtance , & incapable de reſpecter
ni l'âge , ni le fexe ! Un objet important
nous occupoit encore , en prévoyant les
difficultés extrêmes que l'Ordre une fois
détruit rencontreroit pour fe former un
établiffement ailleurs. Car nous favons
que dans plus d'un endroit du monde
chrétien , il s'eft trouvé des gens avides ,
qui , attentifs à cette crife , & le regardant
dès - lors comme anéanti fans reſſource ,
fongeoient déja à s'enrichir de fes dépouilles
, en s'appropriant fes bénéfices ,
fes poffeffions & fes revenus. Ce qui feroit
arrivé fans doute fans la volonté décidée
de votre prédéceffeur , de pieufe
mémoire , Adrien VI , qui rompit toutes
AVRIL 1766. 23
leurs mefures , en déclarant très - pofitivement
qu'il entendoit conferver cet Ordre,
& qu'il le prenoit fous fa protection .
Toouutteess ces confidérations , pour ne rien
dire de la crainte où nous étions de voir
les faints lieux profanés par des mains
impures , & les vives inftances des principaux
habitans de Rhodes, nous déterminèrent
enfin à écouter les propofitions ,
du Sultan.
Tels furent donc les articles de la ca
pitulation :
Que dans le terme de dix jours , à
compter d'après celui de leur ratification ,
nous aurions la liberté de pourvoir au
tranfport de nos effets , & de nous retirer
où bon nous fembleroit . Que les habitans
de la Ville & de l'Ifle , qui voudroient
y refter , feroient exempts de tout tribut
& de toute charge pendant cinq ans. Que
ceux qui aimeroient mieux s'expatrier ,
pourroient en toute fûreté & fans ernpêchement
s'établir ailleurs quand bon leur
fembleroit , dans le cours des trois premières
années . Qu'il ne feroit fait aucune
violence aux enfans chrétiens , pour les
obliger à fe faire Mahométans.
Que diront à cela ceux qui nous jugent
fans connoiffance de caufe , & nous font
un crime d'avoir donné les mains à une
24 MERCURE DE FRANCE.
capitulation ? Après ces raifons pefées à
la balance de l'équité , notre conduite devroit
être à couvert de tout blâme , &
ne mériter que des éloges. Mais telle eft
l'injuftice des jugemens humains ! on élève
quelquefois jufqu'aux cieux un Capitaine
fans nom & fans expérience , pour un
avantage qu'il ne doit fouvent qu'au hafard
; & au premier revers , on ofe dégrader
fans lui faire grace , un héros cent fois
couronné par les mains de la victoire.
Mais laiffons parler des ennemis jaloux ,
& n'oppofons que l'indifférence aux bruits
défa.vantageux qu'il leur plaît de répandre,
Que nous importe qu'aux dépens même
de la vérité , & fuivant fes divers intérêts
, chacun tienne fur notre compte tel
langage qu'il lui plaira , fi nous n'avons
aucuris reproches à nous faire ; fi notre
honneur ne peut être flétri ; fi le fiége de
Rhodes nous en fait plus qu'on ne devoit
moralement attendre de notre petit nombre
? Et quelle feroit donc aujourd'hui
notre gloire , fi la mefure de nos forces -
eût approché feulement de celle de notre
courage ? ...
Encore pouvons-nous dire avec vérité
que, malgré cette difproportion , nous avons
forcé l'ennemi à mettre des bornes à fes
projets inhumains , en l'amenant contre
toute
AVRIL 1766 . 27
Toute apparence , à nous offrir de luimême
une capitulation. Il eft vrai qu'un
changement fi peu prévu doit être regardé
comme un bienfait fignalé de la divine
miféricorde ; & tout nous porte à croire
que Dieu touché des prières & des torrens
de larmes que la piété des fidèles ne
ceffoit de répandre pour le falut de Rhodes
, a lui- même rendu le Sultan plus traitable
; & qu'en commendant en maître à
ce coeur féroce , dans le temps même que fa
victoire nous mettoit en fa puiffance , &
qu'il s'apprêtoit à nous égorger comme
autant de victimes de fa fureur , il lui a
infpiré des fentimens plus humains.
.
On doit cependant convenir que des
confidérations particulières pouvoient affez
fur l'efprit du Sultan , pour le porter à
ufer de cette modération. Nous reftions
encore maîtres de l'Ifle de Cô , du Fort
Saint-Pierre dans la Carie , & des trois
bourgs & châteaux fitués fur le fommet
de trois montages dans l'Ile de Rhodes ,
places dépourvues à la vérité de munitions,
que nous en avions tirées pour Rhodes
comme je l'ai dit ci- devant ; mais lui
en ayant heureuſement dérobé la connoiffance
, il fe perfuada fauffement que s'il
lui falloit les emporter de vive force
pour peu qu'elles duffent tenir , elles lui
Vol. II.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
coûteroient encore bien du monde. C'étoit
bien pis que fe réfoudre au parti violent
de prendre Rhodes d'affaut , & s'expofer
à voir encore l'horrible carnage d'une infinité
de Turcs , parmi lefquels l'opinion.
la plus commune en comptoit déja depuis
le commencement du fiége jufqu'alors environ
quatre-vingt mille tant tués que morts
de maladie ; d'autres faifoient monter ce
nombre à cent mille : quelques-uns même
à cent vingt mille ( 7 ).
La capitulation ayant donc été fignée le
20 Décembre , & les ôtages donnés de
part & d'autre ; le 25 , jour auquel l'Eglife
Chrétienne célèbre la naiffance du
Sauveur , Rhodes ouvrit fes portes ; &
couverte à l'iftant de l'affreux déluge de
fes tyrans , elle paffa fous leur odieufe domination
. Quelle cataſtrophe, grand Dieu !
quelle affligeante nouvelle pour tout le
monde chrétien ! Rhodes n'eft plus chrétienne
! Rhodes fans contredit la plus célèbre
des ifles , Rhodes habitée depuis plus
de deux fiècles ( 8 ) par un peuple de héros ,
(7 ) Brantome en compte jufqu'à cent quatrevingt
mille , & ajoute cette réflexion : c'eft tué ,
cela , & fait mourir ! Tome 15 , page 139 , édition
1743.
(8 ) Conquife en 1310 , fous le Grand- Maître
Fouques de Villeroë ou Villaret , Provençal.
AVRIL 1766. 27
( car notre Ordre l'a poffédée pendant deux
cents quatorze ans ) ; Rhodes , le plus ferme
boulevard de la foi contre l'infidélité Ottomanne
, l'écueil , la terreur & l'effroi de
fa puiffance , l'unique barrière de la chrétienté
du côté du Levant , l'aufpice ouvert
à tous les voyageurs Chrétiens , le port
affuré de leurs vaiffeaux pourfuivis par
l'ennemi , ou battus des vents & de l'orage ;
la nourtice & la mère des pauvres , le falut
des malades raffemblés de toutes parts dans
fon vafte hôpital , le plus magnifique &
le plus beau qui fut jamais ; Rhodes enfin
la confolatrice , le refuge , l'afyle de la
Grèce humiliée fous le joug Ottoman ;
Rhodes gémit dans les mêmes fers ! Rhodes
n'eft plus chrétienne !
Quelles mortelles atteintes ne donnent
pas à nos coeurs les plaintes de Rhodes
captive ? Hélas ! dit- elle , en déplorant fon
trifte fort , de quel comble de gloire , en
quel abyfme de malheurs me vois- je maintenant
engloutie ! Quels monftres impitoyables
, enfantés par la nature en courroux
, font devenus mes maîtres ! Faut- il
que fouillée par leurs débordemens impurs
, devenue le théâtre de leurs forfaits,
en proie à leurs mains avides & facriléges ,
en butte à leurs railleries & à leurs oppro-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
bres , écrasée fous leurs violences , j'endure
à la fois tous ces maux ?
Eft- ce donc à ce retour que je devois
m'attendre , après ce que j'ai fait à l'avan-..
tage de toutes les Puiffances Chrétiennes ?
Avec quel empreffement , par combien
d'efforts , de travaux & de foins ne me
fuis-je pas dévouée à leurs intérêts ? Combien
de fois n'ai- je pas facrifié à leur fûreté
le fang de mes propres enfans ? Que de
prifes n'ai- je pas enlevées à ces brigands ?
Que de Vaiffeaux Chrétiens n'ai-je pas
arrachés de leurs mains ? Combien d'autres
fans moi ne pouvoient éviter d'y tomber?
Que de captifs dont j'ai brifé les fers !
Qued'efclaves auxquels j'ai rendu la liberté!
Quels Chrétiens dans l'indigence , dans
l'oppreffion , dans le danger , me trouvèrent
infenfible à leurs maux , & n'éprouvèrent
pas les fecours empreffés de ma générofité
compatiffante ? Hélas ! répandus dans l'Archipel
& dans tout l'Orient , qu'ils vont
fe reffentir de la difgrace qui m'accable !
Auffi jaloufe de leur liberté que de la
mienne , j'aſſurois leur repos par mes victoires.
Aujourd'hui livrés au pillage , à la
fureur & à la brutalité de ces corfaires
impitoyables , quel fera leurs recours ?
Frivoles efpérances ! fecours vainement
implorés Princes Chrétiens ! devois -je
AVRIL 1966. 29
m'attendre à porter feule tout le poids des
forces de l'Afie & d'une grande partie de
l'Europe armée contre moi ? Votre criminelle
indifférence a - t - elle pu me laiffer
fuccomber fous l'effort de vos plus cruels
ennemis ( 9 ) ?
Mais c'eft affez déplorer le malheur de
Rhodes ; mais pardonnez à mes douleurs
fi j'ai verſé quelques larmes fur le fort de
ma malheureufe patrie !
Après m'être affez étendu fur les circonſtances
du fiége de Rhodes , & fur les
caufes de fa reddition , je ne m'arrêterai
pas , Très- Saint Père , à rendre compte ร
Votre Sainteté des traverfes que nous
avons eu à effuyer par terre & par mer
depuis ce trifte événement jufqu'à notre
arrivée dans cette Capitale du monde chrétien
; je craindrois de la fatiguer par le
de ce que les bruits publics récit
ennuyeux
( 9 ) Grande honte , certes ( dit l'Abbé de Brantome
) , pour les Princes Chrétiens d'alors , qui ,
s'amufant à s'entretuer , fe ruiner & le dépolléder
les uns les autres de leurs terres & Etats , laiſſèrent
ainfi miférablement perdre ces gens de biens de
Chevaliers , car le moindre fecours qui leur fuft
venu de la chreftienté ils étoient fauvez . Le Pape ,
certes , pour lors y eftoit plus échauffé à la guerre
chreftienne ; non pas , certes , chreſtienne , mais
barbare & cruelle ………. Difc. 87 , art. 12 , tome 15,
page 136 , édit. 1743.
B iij
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
>
en ont déja répandu . Chargé d'ailleurs de
la féliciter fur fon exaltation , il eft temps
d'impofer filence à la voix de la douleur ,
lorfque tout m'invite à joindre la mienne
aux acclamations de joie qui ont célébré
cet heureux jour où l'univers chrétien ,
ébranlé par les fecouffes d'une longue &
funefte guerre , commence enfin à refpirer
en regardant le choix de Votre Sainteté
comme le préfage affuré d'une paix durable
, & de la deftruction totale de fes véritables
ennemis. Nous ne doutons pas
que l'Eternel , pour accomplir fur nous les
defleins de fa miféricorde , en la rempliffant
avec abondance de fes dons les plus
précieux , n'ait voulu nous ménager dans
fa perfonne un chef vifible de fon Eglife ,
digne d'en remplir le premier fiége , un
père tendre & compatiffant dont les entrailles
fuffent ouvertes à tous les befoins.
de fes enfans.
O le plus fortuné des jours que celui de
votre naiffance , & quelle gloire pour la
maifon de Médicis de vous l'avoir donnée
! Diftinguée entre les plus illuftres de
Florence par la fplendeur de fon origine ,
par fes richeffes immenfes , par les grands
hommes qu'elle a donnés à l'Italie , elle fe
voit aujourd'hui au comble de la grandeur
, en vous comptant parmi fes PrinAVRIL
1766. 3/1
ces. Chez elle s'eft perpétué ce goût héréditaire
pour tout genre de littérature qui
la relève par- deffus les autres , & cet hono
rable accueil fait de tout temps au vrai
mérite qui fit éprouver aux favans qu'ils
ne pouvoient chercher ailleurs ni de protection
plus affurée , ni de plus magnifiques
récompenfes. Elle peut fe vanter d'avoir
égalé la gloire de la favante Athènes &
de l'ancienne Grèce , en donnant à la
robe & à l'épée autant de génies ſublimes
& de grands Capitaines , qu'elles ont
autrefois compté de héros & de philofophes.
Quel vafte champ pour l'éloquence
d'avoir à célébrer leurs exploits & leurs
vertus ! Mais V. S. n'a pas befoin du nom
ni des actions de fes ancêtres ; au- deffus:
de ces avantages , elle tire de fon propre
fonds une gloire plus folide , & qui lui
eft perfonnelle , puifque dès fes premières
années on remarquoit en elle une façon de
penfer fi belle , & de fi nobles ſentimens ,
qu'il étoit naturel d'en concevoir les plus
hautes efpérances. A quel point d'élévation
ne devoit pas en effet la conduire
cet excellent naturel , cette politeffe
accomplie , cette aimable candeur
cette conftante probité , cette fage difcrétion
, cet amour de la juftice , cette gran--
deur & cette fermeté d'âme , cette pru-
B iv
MERCURE DE FRANCE.
•
dence confommée & cette maturité de
jugement qui brilloient en elle dans un
âge encore tendre , & dont l'affemblage
nous remplit aujourd'hui d'admiration
autant que de refpect ?
Il n'étoit donc pas poffible que l'éclat
de tant de vertus & de qualités fupérieures
ne déterminât enfin tous les fuffrages à
F'élever au fuprême degré de la grandeur
& de la puiffance éccléfiaftique. Mais fi la
nouvelle de ce glorieux événement , auquel
la maifon de Médicis prend avec
raifon la plus grande part , a été reçue
avec un applaudiffement général , nous
pouvons dire que notre Grand - Maître , &
rout l'Ordre de Saint Jean de Jérufalem ,
l'avons appris avec des tranſports de joie
qu'on ne peut exprimer ni concevoir
car nous nous fouvenons que V. S. n'étant
encore que dans les premiers degrés
de la hiérarchie éccléfiaftique , avoit pour
cet Ordre une affection fingulière , qu'elle
le regardoit avec diſtinction & que
pour lui donner une preuve non équivoque
de fa bienveillance & de fon eſtime ,
elle en a porté la croix comme une marque
d'honneur pendant plufieurs années ;
que depuis elle a pris à coeur fa conſervation
, fon agrandiffement , fes intérêts
& fa défenſe avec autant d'ardeur & d'em-
›
AVRIL 1766. 33
preffement que les fiens propres auprès des
Souverains Pontifes Léon X, fon très aimé
frère ( 10) , & Adrien V1 , d'heureuſe mémoire.
Nous espérons donc avec confiance
qu'elle fe portera avec d'autant plus de
bonté à réparer tous nos défaftres , qu'elle
fçait parfaitement elle- même qu'on trouve
une plus folide gloire à partager les peines
de ceux qu'on aime , & que l'amitié conftante
fe fait beaucoup mieux connoîtte en
les aidant à furmonter leurs difgrâces ,
qu'en fe réjouiffant avec eux de leurs
profpérités. C'est donc avec la joie la
plus parfaite & la plus pure , que nous
rendons graces au Dieu des miféricordes,
de ce que dans le tems même où toute
reffource nous paroiffoit interdite , il a
daigné nous fufciter un Pontife le plus.
grand, le plus humain & le mieux intentionné
pour notre Ordre. Nous vous reconnoiffons
donc , T. S. P. pour l'unique.
Vicaire de J. C. fur la terre ; nous vous
rendons nos hommages & nos refpects
comme au Souverain Pontife de l'Eglife
Romaine , & au légitime & inconteſtable
fucceffeur de Saint Pierre ; nous applaudiffons
aux vues de fagcffe qui ont préfidé
à fon élection ; nous nous joignons enfin
à tout le monde chrétien dans l'attente
( 10 ) Coufin-germain.
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
du bienfait inestimable d'une paix pro
chaine , folide & univerfelle que cet événement
lui annonce . Car nous ne doutons
pas que les Princes chrétiens , dociles aux
leçons d'équité & de modération , qu'ils
admireront dans la fageffe de fon gouverment
, ne fe faffent honneur d'imiter
un fi grand exemple ; que revenus de leurs
préventions , & fatigués des rudes -fecouffes
dont le fléau de la guerre a agité depuis
trop long- temps leurs états, ils n'ouvrent enfin
les yeux fur leurs véritables intérêts ,
en fe portant à une réconciliation prompte
& fincère ;, & que fi le bruit des armes
les enchante , fi parmi l'horreur des combats
ils aiment à fe frayer un chemin à la
gloire, ils n'en cherchent une plus légitime
en réuniffant leurs forces contre l'ennemi
commun du nom chrétien . Votre Sainteté
n'a pas befoin qu'on faffe valoir auprès .
d'elle les motifs capables de les faire entrer
dans les vues d'une expédition fi defirable
; il s'agit de la caufe de J. C ; de ·
réparer les ravages étranges & les pertes
déplorables qui ont tant de fois affligé les
peuples chrétiens de l'Orient , & de prévenir
efficacement de pareils maux qui
s'apprêtent à fondre fur nous. Oui , Très-
Saint Père , il eft temps , ou jamais , que
Votre Sainteté nous délivre de ce monftre
féroce altéré du fang chrétien , & qui ne
AVRIL 1766.
35
fe repaît que de carnage ; il eft temps que
fuyant devant les étendards de Chriſt , il
reçoive le coup mortel , qui peut feul affurer
notre repos. O ! fi le ciel , en exaucant
nos voeux , daignoit attacher à votre
Pontificat l'époque d'un fi grand événement
, quels concerts d'éloges , d'acclamations
& d'actions de graces , les peuples
chrétiens ne feroient- ils pas entendre !
Sur combien de monumens éternels les
fiècles futurs n'en retrouveroient- ils pas
mémoire !
la
Mais je m'apperçois que j'excède les
bornes qui me font prefcrites , & je reviens
à notre Grand- Maître , ce digne Chef de
l'Ordre des Hofpitaliers de Saint Jean de
Jérufalem. Confacré à J. C. dans la perfonne
des pauvres , dont il a toujours été
le père & le protecteur , après avoir blanchi
autant dans les exercices tranquilles de
fa charité , que dans l'agitation de fes
travaux militaires , après avoir montré la
conftance la plus héroïque dans le cours
de nos malheurs , après s'être vu forcé
malgré le poids de fes années , de fuir
loin de fa chère Rhodes , à laquelle il
furvit par une eſpèce de prodige ; il ne
trouva rien de plus convenable à fa dignité
, ni de plus expédient pour fa fureté
, que de fe jetter entre les bras du faint
B vj
3.6
MERCURE DE FRANCE .
Siége , & s'étant profterné aux pieds dur
Très -Saint Père Adrien VI ( 11 ) , d'heureufe
mémoire , il lui repréſenta fa fitua--
tion actuelle , lui offrit fes fervices & ceux
de fes Chevaliers échappés à la fureur des
infidèles , & les remit entre fes mains pour
en difpofer à fon gré ; mais la maladie
furvenue au Saine Père , & fa mort qui
fuivit de près , ayant laiffé les chofes en
cet état , ce même Grand- Maître , après
avoir rendu compte à Votre Sainteté du
fiége & de la prife de Rhodes , aprèsles
proteftations du plus profond refpect ,
joint au fentiment de la joie la plus vive
fur fon exaltation , en qualité de Chef
de l'Ordre des Hofpitaliers de Saint Jean
Jérufalem , qu'il a gouverné jufqu'à préfent
avec autant de modération que de
douceur , préſente très - humblement , offre
très- refpectueufement , & abandonne fans
réferve au Très-Saint Siége Apoftolique ,
fa perfonne , l'Ordre entier & tout ce qui
lui appartient. Il la fupplie Votre Sainteté
, & la conjure d'employer fon crédit ,
fa bienveillance & fon autorité pour le
rétabliffement de ce même Ordre , en faveur
des fignalés fervices qu'il a rendus
( 11 ) Adrien Florent , Hollandois , ancien Précepteur
de l'Empereur Charles Quint , élu 9 Janvier÷15223
mort 14 Septembre 152 3.
AVRIL 1766. 37
jufqu'à ce jour à la religion , & que jamais
il ne ceffera de lui rendre ; d'ordon
ner que les bénéfices & revenus attribués
à l'Ordre pour la défenfe de la foi &
l'exercice de l'hoſpitalité , lui foient confervés
en entier ; de confirmer & renou→
veller d'une manière irrévocable les droits,
conftitutions , uſages , ftatuts , réglemens
immunités , exemptions & priviléges
quelconques accordés ci - devant à l'Ordre
par les Souverains Pontifes & le Saint Siege
Apoftolique ; de déclarer qu'il ne fera
permis à qui que ce foit d'y donner la
moindre atteinte , fous prétexte & en
conféquence de la perte de Rhodes ; dé
recommander l'Ordre aux Princes chrétiens
; & les engager par fes exhortations ,
à lui être favorables , en prenant fous
leur fauve- garde & protection tout ce qui
lui appartient dans l'étendue de leur domination
. Perfuadés , Très- Saint , Père que
Votre Sainteté s'empreffera de répandre
fur nous les effets de fa clémence , &
qu'elle ne pourra fe réfoudre à voir éteindre
fous fon pontificat un Ordre Religieux
, qu'elle honore & qui lui eft cher ,.
il ne nous refte qu'à lui fouhaiter de longues
années fuivies d'une félicité éter
nelle..
38
MERCURE
DE
FRANCE
.
SUR la mort de Mgr LE DAUPHIN..
Stances en vers libres.
Les élus du Seigneur remplacent chaque jour-
Ces Anges apoſtats que l'orgueil , le blaſphême ,
Ofèrent élever au- deffus de Dieu même , ..
Et qui furent chaffés de l'éternel ſéjour.
De ces prédeftinés , la nation modeſte ,
Eft ici bas plus ou moins en dépôt ;
Quand ce froment eft mûr , il occupe auffi- tôt
Les greniers du Père célefte .
De la fainte Cité quelquefois les largeffes
Se répandent abondamment .
La terre veut jouir long-temps de ces richeſſes ..
Le Ciel en décide autrement ..
Vous pleurez un héros vertueux, plein de charmes,
François , vous regrettez un fi rare tréſor.
S'il eût été moins digne de vos larmes
Vous le pofféderiez encor .
Si fa courfe trop refferrée
Dérobe à vos enfans un règne précieux ; ·
Mille graces qu'il puife au ſein de l'empirée
Se verferont toujours fur eux.
AVRIL 1766 . 39)
Il ne s'occupera , près de l'Etre Suprême ,
Qu'à prolonger le cours de leur félicité ; -
Et s'il n'a pu la faire par lui-même
Il la fera du moins par fa poftérité.
It laiffe un père auguftè , une héroïque épouſe ; ,
Modèles des vertus dont il étoit épris ;
O combien leur âme eft jalouſe
De le voir tout entier revivre dans fes fils !
Ce Prince vit briller dans fa pieufe mère ,
De la religion le flambeau radieux ,
Le coeur de notre Reine eft un pur fanctuaire ; -
L'encens qui s'en élève eſt le parfum des cieux.....
Dieu ! quel torrent de pleurs alloit couler encore ,
Si ta main eût frappé les plus terribles coups !
Ah ! feroit-ce en vain qu'on t'implore ?
Non , ta miféricorde éclate enfin fur nous.
Ce font les premiers fruits d'une fainte affiftance
De notre interceffeur auprès du Dieu des Dieux..
Reine , reçois fes dons par ce Fils glorieux ,
Devenu l'Ange de la France.
Par M. TANEVOT , Cenfeur Royal.
40 MERCURE DE FRANCE .
EPITRE à S. A. S. Mgr le Prince de
LEWENSTEIN , Prince régnant de
WERTHEIM , Membre honoraire de:
l'Académie des Sciences.
ΑνU vrai feul , dit un Moralifte ,
Eft attaché notre bonheur :
Mais la vérité qui m'attriſte
Vaut- elle une agréable erreur ?
Dois- je , éloigné de Votre Alteffe ,
Ne point efpérer de la voir ?
Puis-je , dans une douce yvreffe ,
N'en pas réaliſer l'efpoir ?
Laiffez- moi , Cenfeur trop auftère ,
Votre morale eſt un poiſon :
Je chéris , j'aime ma chimère ,
Elle eft l'effort de ma raiſon.
Dans la favante folitude
Où , dépofant votre grandeur ,
Votre esprit , avec certitude ,
Des mers fonde la profondeur
Et chaque jour fait fon étude
D'affurer la félicité .
D'un peuple aimé qui vous adore ;
Prince , je me crois tranfporté.
C'eft -là qu'au lever de l'aurore ,
AVRIL 1766. 41
J'écoute avec avidité
Ces traits qui portent dans mon âme
Le flambeau de la vérité :
Elle s'élève , elle s'enflâme
A leur raviffante clarté.
Je reſpecte dans ſon ouvrage
Le fage Auteur de l'univers :
Vous en êtes la vive image.
Jufte ennemi des coeurs pervers ,
Avec une égale juftice.
Votre main punit les forfaits ,
Arrête les progrès du vice
Et prodigue aux bons les bienfaits .
Mais , lorfque maître de vous- même ,
Dégagé de ce premier ſoin ,
Et des devoirs du diadême ,
Vous n'avez que moi pour temoin ;
Quand les noeuds de la confiance ,
Prince , m'élèvent juſqu'à vous ,
Je ne vois plus votre puiffance ,
Je m'éclaire & je prends vos goûts .
J'admire en vous l'homme eftimable ,
Le favant fimple & fans écarts ,
Le Philofophe raiſonnable ,
L'ami , le protecteur des arts.
Sublime , noble avec Virgile ,
Folâtre avec Anacréon
Votre génie ardent , facile ,
Careffe ou Voltaire ou Newton ::
42 MERCURE DE FRANCE
Il badine avec Lafontaine ,
Et fuit dans les cieux d'Alembert
Mais le mâle Rouffeau l'entraîne ::
Puis délicat près de Gefner ,
Il vole dans les bras d'Ovide
Soupirer de tendres amours :
Ou , prenant l'équerre d'Euclide ,,
Et , s'étayant de fon fecours ,
Il trace d'un crayon rapide
Et les rapports & les contours
Des Ordres dont l'architecture
Embellit nos riches palais ;
Et quelquefois de la nature ,
Déchirant les voiles épais ,
Il en pénètre la magie
Et lui dérobe fes fecrets.
O notre heureuſe Académie ,
Quel honneur rejaillit fur toi !
Ta gloire en doit être affermie :
Ta gloire toujours fut ta loi.
On t'inftruit qu'au fein de l'Empire
Un Prince , un mortel vertueux
Tient le compas , pince la lyre ,
Sait , s'occupe & fait des heureux :
Tu veux ravir cette conquête ..
Et ton choix jufte & précieux
De lauriers couronne fa tête.
Eh que pouvoit faire de mieux
Ce Sénat fage qui difpenfe:
AVRIL 1766: 43
Aux honneurs les auguftes droits ?
Mais où tend ma frêle éloquence ?
Tandis que j'élève la voix ,
Votre Alteffe ne peut m'entendre ,
Et , pouffant un cerf aux abois ,
Le force peut- être à fe rendre ;
Ou , calculant d'un trait hardi ,
Des aftres la viteffe extrême ,
Elle voit le globe arrondi ,
Et renverſe notre fyftême.
Et moi , dans mon donjon reclus ,
Plein de refpect & de tendreffe ,
Je forme des voeux fuperflus.
Qu'ils paffent donc à Votre Alteffe ..
Encor , fi j'avois fon portrait !
Cette favorable impofture
Rendroit mon coeur plus fatisfait :-
Je ferois heureux en peinture .
L' * * * * F ****;
44 MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE d'un vieux marié aux vers d'un
jeune célibataire , inférés dans le fecond
volume du Mercure de Janvier 1766.
DA' APRÈS le portrait enchanteur ,
Dont l'original adorable
Pourra feul te rendre traitable
Et captiver enfin ton coeur ,
Randon , tu paroîs difficile :
Quant à moi , qui connois l'amour
Et fais combien il eſt habile ,
Je fuis affuré qu'un beau jour
Il faura te rendre docile
Et t'humanifer à ton tour.
Lorfque j'étois dans mon jeune âge ,
L'hymen ne s'offroit à mes yeux.
Que fous l'afpect faftidieux
D'un dur & fâcheux esclavage.
A qui me parloit de fes noeuds ,
Je demandois femme accomplie ;
Et , ferme dans ce fentiment ,
Je m'imaginois follement
Ne point m'engager de la vie..
AVRIL 1766.
Mais cet objet , mon cher Randon,
Que , dans ton aimable délire ,
Tu crois un être de raiſon ,
Je le trouvai , je vis Thémire.
Oui , de ces rares qualités
Dont ton erreur place l'image
Au- deffus des réalités ,
Je vis le divin affemblage.
Dès ce moment le mariage
N'eut plus rien d'effayant pour moi.
Je promis , je jurai ma foi
A la beauté qui pour partage
Auroit un coeur auffi charmant......
L'Amour entendit mon ferment ,
Il offrit à mes yeux Céphife :
D'abord j'admire avec ſurpriſe
Et les vertus & fes attraits ;
Je crus enfin voir dans fes traits
Les traits de Thémire elle -même :
Je l'époufai , je fuis heureux...
Ami , fi j'en ai trouvé deux ,
Tu peux rencontrer la troisième .
D.... auteur de la fable de l'Amour & la Raifon,
Paris , ce 14 Février 1766.
46 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. FRANÇOIS , jeune Poëte de
mon âge.
LORSQUE ,
ORSQUE , pour la première fois ,
Le Dieu qu'on adore au Parnaſſe ,
Près d'Anacreon & d'Horace
Fit affeoir le jeune François :
Morbleu s'éria Saint - Aulaire ( 1 ) ,
Seigneur Apollon , je croyois
Qu'il ne feroit plus de Voltaire. (2 ).
Le Marquis de la RE.....
(a ) Poëte qui faifoit de jolis vers à quatre-vingt -dix ans.
( 2 ) On fait qu'à dix ans M. de Voltaire étoit déja bon
Poëte.
Q
POEME CHAMPETRE.
U'UN autre fe plaiſe à demeurer dans
les villes , qu'il en aime le bruit incommode
, l'air empefté , le féjour mal - ſain ,
qu'il contemple avec enthouſiaſme les édifices
qui les décorent , les jardins où un
art bifarre étouffe la nature ; pour moi je
préfère la campagne : c'eſt- là où je jouis
d'un fpectacle magnifique & toujours nouveau.
Je me plais à errer dans les bois &
AVRIL 1766. 47
fur les montagnes . L'air pur que j'y refpire
répand dans mon fang le baume de la vie ,
porte dans mon âme la tranquillité & la
paix.
Que l'homme feroit heureux , fi tout ce
qui l'environne ne lui avoit pas fait perdre
le goût des chofes fimples ! mais en cherchant
fans ceffe le bonheur loin de lui , il
pourfuit fa chimère jufqu'au tombeau : le
vil intérêt , l'ambition funefte , la foifavide
des richeffes le tourmentant fans ceffe , il
ne peut jouir de lui-même que, lorſqu'ayant
le courage de renoncer à tout ce qui
féduit fes femblables , il ne cherche plus
que dans lui - même la récompenſe des
facrifices qu'il a faits à la vertu.
Loin de ces vices , loin de la foule des
hommes que je plains , mais que je ne
méprife ni ne hais , qu'il eft doux de vivre
en paix dans le recueillement de foi - même !
Quel eft le malheureux auquel le fpectacle
raviffant de la nature ne caufe plus d'émotion
! qui peut voir fans raviffement l'ordre
admirable qui règne dans l'univers ! quel
eft le coeur flétri qui ne s'ouvre plus aux
charmes de la bienfaifance , qui peut voir
fouffrir , gémir fon frère fans en être
attendri ?
Soit que je franchiffe les monts efcarpés
, foit que j'erre à l'ombre des forêts
48 MERCURE DE FRANCE .
fur la mouffe douce & fraîche , mon eſprit
s'occupe de tes ouvrages & de tes dons.
Être bienfaifant ! tant que je refpirerai
jamais le Soleil ne fe levera fans que je
chante une hymne à ton honneur.
Venez , ô mes amis ! partager mon bonheur
; venez admirer avec moi les beautés
fimples & mâles de la nature. Quelquefois
couché fur l'herbe je contemple le magnifique
fpectacle du Soleil couchant : frappé
de l'effet merveilleux de fes rayons réfléchis
dans un nuage d'une forme pittoreſque
, à peine apperçois -je la jeune Bergère ,
dont le vifage modefte peint l'innocence ,
qui paffe à côté de moi en conduifant fon
troupeau.
Tous les matins , lorfque le Soleil vient
vivifier la nature , éveillé par la fraîcheur
de l'air & par le chant du roffignol , j'ouvre
mes yeux à la lumière & mon âme au
plaifir je vais cultiver mes légumes favoureux
& l'oeillet odoriférant ; je leur
donne tous mes foins , & tous les jours je
jouis de ce que j'ai fais pour eux la veille.
:
Quelquefois , bravant l'ardeur de la
canicule , je vais partager les travaux des
moiffonneurs fatigués ; je mêle ma voix à
leurs chans ruftiques ; nous faifons fuir au
loin le liévre timide & la perdrix aux
pieds d'écarlate : & , lorfque la chaleur
invite
AVRIL 1766. 49
A
invite toute la nature à prendre du repos ,
affis tous enfemble fous un poirier fauvage
dont une fource pure arrofe les racines
, je partage avec eux leur frugal repas ;
je les laiffe enchantés & furpris de voir
renaître les douceurs de l'égalité.
Lorfque la lune répand fur l'horifon
fa lumière argentée , je vais trouver mon
bon & honnête voifin qui fe repofe des
fatigues de la journée fous un noyer qui
couvre fa cabane de fon ombrage ; fon
coeur naïf & fimple verfe avec confiance
dans mon fein fes chagrins & fa joie ; je
le foulage , non pas avec des paroles ftériles
, mais par les foins officieux & tendres
de l'amitié il me raconte l'hiftoire de fa
jeuneffe , les dangers qu'il a courus à la
guerre lorfque le plus aimé des Rois força ,
par fes vertus , la fortune à être jufte. Pendant
fon récit fes enfans jouant à côté de
nous à des jeux folâtres , convenables à
leurs âges , badinent innocemment jufqu'à
ce que l'amour vienne leur faire fentir fes
peines & fes plaifirs .
:
Si le foleil , s'élevant fur nos têtes , fait
defirer l'ombrage , alors affis fur le penchant
d'une colline dans un berceau de
noifettiers d'où je découvre un horifon
immenfe , je m'égaie avec Horace ou Chaulieu
, je m'inftruis en m'amufant avec Vol-
Vol. II. C
१०
MERCURE DE FRANCE .
taire , ou bien je puife des leçons fublimes
de vertu & debienfaifance dans les ouvrages
de nos plus fublimes Auteurs. Mon imagination
remplie des tableaux touchans &
pathétiques de la vertu qu'ils ont peinte avec
ce courage & cette force d'efprit qui leur
font propres , échauffe mon âme & l'élève ,
& mon coeur oppreffé peut à peine fuffire
aux fenfations délicieufes qu'il éprouve.
Quand le vent brûlant du mois d'Août
a mûri le raifin , le vendangeur empreſſé &
yvre de joie fe hâte d'aller recueillir le
fruit de fes fueurs. On voit avant le lever
de l'aurore des jeunes garçons & des jeunes
filles qui annoncent par leurs chanſons le
plaifir qu'ils fe promettent pendant la journée.
Le foleil paroît , il abat la rofée : la
troupe joyeuſe , la ferpette à la main
remplit fes paniers d'un fruit délicieux
qu'elle verfe dans de grandes cuves : le
cultivateur, étonné de l'abondance , pleure
de joie & bénit la Providence, Enfin le
plus beau jour finit ; les filles , la tête
couverte de chapeaux de paille garnis de
pampre , s'empreffent de faire cent efpiégleries
à leurs amans qui les tiennent par
la main la première efplanade de gafon
qui fe préfente les invite à danfer , malgré
les fatigues de la journée ; je prends ma
flute , & j'anime par mes fons la vivacité
:
AVRIL 1766.
de leurs pas , rendus plus vifs encore par le
defir mutuel de plaire.
Vous me verrez occupé à donner à l'arbriffeau
fléxible une forme agréable ; je
vois naître fous mes yeux les fruits de mon
travail. Tandis que le riche blafé fait venir
à grands frais des productions bifarres &
forcées , j'obtiens , prefque fans peine , des.
chofes que la nature me donne avec prodigalité
, parce que je ne cherche pas à les
lui arracher. Tous les jours je demande au
génie qui préfida à ma naiffance de me.
fournir les occafions de faire du bien ; il
m'exauce fouvent , quoi que je fois pauvre ;
& le jour où j'ai pu être utile eft gravé
dans mon coeur pour m'avertir de tâcher
de faire encore mieux demain.
SUITE DE ROZALIE ,
ANECDOTE FRANÇOISE .
CEPEND EPENDANT M. de Forbin , qui croyoit
promener Rozalie , fe fatiguoit , commençoit
à s'ennuier au bal , & le difoit à fa
prétendue niéce ; & cette niéce n'étoit
autre que cette Laure , dont nous avons
déja parlé , cette ancienne connoillance du
C ij
52 MERCURE DE FRANCE .
Marquis , & que M. de Forbin lui - même
avoit aimée , & confidéroit encore. Elle
confentit donc à revenir avec lui à fon
hôtel ; où , après s'être démaſquée , ainſi
que fa compagne , rien ne put égaler l'effroi
& la furpriſe dont il fut faifi à l'afpect
de Laure , que l'intrépide & fauffe gaieté
qu'elle affecta d'un prétendu tour de carnaval
dont elle fe difoit très- innocente .
M. de Forbin , plus inquiet de Rozalie
que difpofé à écouter cette femme , lui
parle & l'intimide de façon à tirer d'elle
l'humiliant aveu du complot auquel elle
s'étoit prêtée , ainfi que la perfidie & la
fuite du domeftique qui l'avoit fi indignement
trahi. En vain Laure cherchoitelle
à le raffurer fur la pureté des intentions
du Marquis : rien ne le féduit , rien
ne l'appaife ; il la fait reconduire chez
elle & fe fait remener à l'Opéra .
On devine aiſément que la recherche
qu'il y fit dut être fans fuccès. Il vole au
logis du Marquis , & parvient à s'en faire
ouvrir la porte ; mais fa fureur eft à fon
comble en apprenant qu'il n'étoit point en
ville , & qu'on le croyoit depuis quinze
jours à fa terre de L.... Il n'en parcourt
pas moins tous les coins & recoins de
l'hôtel , & n'y trouvant rien qui contreAVRIL
1766. S$
dife le rapport que l'on vient de lui faire ,
il retourne chez lui , prend à l'inſtant la
pofte , & fait une fi grande diligence , qu'il
arrive avant midi au château indiqués.
Mais les traces du Marquis n'y font pas
plus fenfibles que dans fon hôtel à Paris !
Il parvient cependant , à force de menaces ,
à découvrir qu'il en étoit parti la furveille ,
mais que l'on ignoroit exactement l'endroit
où il pouvoit être alors . Peu s'en
fallut que , cédant à fa colère , M. de Forbin
ne fe portât aux plus grandes violences
pour tirer de ces gens de plus fùres lumières
il ne vouloit rien moins que mettre
le feu aux quatre coins du château. Enfin ,
vaincu par les prières & par les larmes de
deux de fes laquais , par lefquels il s'étoit
fait accompagner , il remontoit dans fa
voiture ; lorfqu'une femme de mince apparence
, s'approchant de l'un d'eux , lui
dit myſtérieuſement d'engager fon maître
à l'attendre au détour d'un petit bois
qu'elle lui montra de la main . Là , M. de
Forbin , après avoir appris de cette femme
que le Marquis étoit probablement alors
dans une petite maifon à l'extrêmité de
l'un des fauxbourgs de Paris , où elle affuroit
lui avoir très- fouvent porté des fruits
& d'autres denrées de fa terre , il la ré-
C iij:
54 MERCURE DE FRANCE .
compenfa & s'en revint à toute bride à
Paris.
Nous avons laiffé Rozalie dans le chemin
qui , à ce qu'elle eſpéroit , devoit la
ramener bientôt chez elle . La voiture ,
après nombre de décours qui lui parurent
plus longs que de coutume , s'arrêta enfin :
une porte s'ouvrit , le carroffe entra ; alors
le mafque que Rozalie avoit toujours pris
pour fon oncle , feignit de fe réveiller &
difparut à l'inftant même. Rozalie , en
jettant les yeux fur tout ce qui l'entoure ,
pouffe un cri douloureux & s'évanouit.
On la porte dans un appartement prochain :
elle revient à elle environ une heure après ;
mais fes premiers regards , que le hafard
fait tomber fur le Marquis , en cet inftant
près d'elle , lui procure une feconde
foibleffe , plus dangereufe encore que
la première. On la fecoure de nouveau ,
mais le fentiment ſemble lui devenir prefqu'auffi
funefte que l'entier anéantiſſement
d'où elle fortoit. C'eſt au milieu des réfléxions
les plus douloureufes & des inquiétudes
les plus accablantes qu'elle & fa
femme- de-chambre attendirent le retour
du jour.
Én vain le Marquis fe préfenta-t- il
plus d'une fois à la porte de fon apparAVRIL
1766. $5
tement ; Rozalie lui en refufa conftamment
l'entrée . Cependant elle confentit enfin à
le recevoir , mais pourvu qu'il fe préfentât
feul . On conçoit aifément & la chaleur
& la force des reproches de notre jeune
héroïne , ainfi que fes inftances pour être
au plutôt remife dans la maifon de fon
oncle. Ses larmes , le ton perfuafif de ſa
douleur , l'expreffion du fentiment que la
vertu feule fair peindre avec tant de force ,
auroient touché le coeur le plus barbare ;
mais la paffion du Marquis ne lui permettoit
plus de confentir à fe féparer d'elle .
N'attribuez , lui dit -il , qu'à la violence de
mon amour une démarche qui m'indigne
contre moi-même , mais dont tous vos
mépris & la violence de ma flamme femblent
diminuer la noirceur . Mon but eft
légitime ma naiffance , mes biens , ma
conftance , quelques fentimens d'eftime ,
dont j'ofe croire que vous m'aviez jugé
digne autrefois .... tout ne devroit-il pas
vous parler en ma faveur ? ... Confentez
donc , Madame , à recevoir ma main . Dans
le jour je fuis certain d'obtenir toutes les
difpenfes néceffaires , même fans l'aveu de
votre oncle : dites un mot & gardez- vous
de jamais rien craindre du plus foumis &
du plus tendre des amans.
Rozalie , quoiqu'après avoir encore
C iv
16 MERCURE DE FRANCE .
effayé vainement de le ramener à fes vues ,
lui infpira cependant tant de refpect pour
elle , qu'il n'ofa s'écarter un inſtant du ton
ni des égards qu'elle ofoit à peine en attendre.
Laiffons - les dans ce combat de fentimens
pour revenir à M. de Forbin.
Son courage feul pouvoit le foutenir
contre un chagrin ft vif & contre lesfatigues
de fes premières démarches. Il
étoit prefque minuit lorfqu'en arrivant à
fon hôtel il ne fit que changer de voiture
pour fe rendre à la petite maifon du Marquis.
Arriver , enfoncer la première porte
& fe trouver à celle d'un appartement
qu'un domeftique lui avoua , en tremblant ,
être celui de Rozalie ..... tout cela fut
l'ouvrage d'un inftant . Ses yeux d'abord
fe portent für fa niéce : il apperçoit enfuite
le Marquis. Lâche ( dit- il ) en tirantfon
épée & en courant à lui : défens ta
vie ou meurs , ainfi que tu l'as mérité .....
Un mouvement en arrière que fait le Marquis
, ( & dont le feul but étoit de préparer
fa fuite, en attendant des circonftances plus.
heureufes ) trompe l'oncle de Rozalie ,
qui , n'écoutant plus que les tranfports de
fa fureur , l'atteint , le frappe , & l'envoie
tomber aux pieds de cette fille , qu'il arrofe
de fon fang , en tâchant d'implorer un par-.
don dont il avoue , en foupirant , n'être
AVRIL 1766 : 57
plus digne. Toute la maiſon eft en alarmes ;
tout fe réunit contre M. de Forbin , qui ,
fans s'émouvoir , tenant fa niéce d'une
main & fon épée de l'autre , traverſe tous
ces domeftiques , regagne avec elle fon
carroffe & la ramène en diligence en fon
hôtel. Rozalie apprit alors à fon oncle tout
ce qui s'étoit paffe depuis leur féparation ;
& ce fut au milieu de cet éclairciflement ,
auffi confolant que précieux pour l'un &
l'autre , qu'ils arrivèrent chez M. de Forbin
. Le fommeil , depuis deux jours , avoit
été étranger pour eux ; cependant l'état
où ils avoient laiffé le Marquis , & les
preffantes inſtances de la timide Rozalie ,
déterminèrent M. de Forbin à s'abfenter
pour quelque temps & à fe retirer dans
la terre où cette niéce chérie avoit été
élevée. Ils partirent dès le lendemain &
y menèrent une vie auffi douce que tranquille
, fur- tout pendant le cours de la
première année qu'ils l'habitèrent .
La bleffure du Marquis fit d'abord défefpérer
de fa vie. Il profita du premier
moment où il crut jouir un peu plus
de lui-même pour écrire à M. de Forbin
& à fa niéce. Ces deux lettres contenoient
à-peu - près les mêmes chofes. Nous ne
rapporterons ici que celle qu'il adreffoit à
Rozalie , à caufe de quelques anecdotes
C.v
$ 8 MERCURE DE FRANCE.
qui ferviront à jetter un plus grand jour
fur quelques circonftances de cette hiftoire.
Le Marquis de PRENIN*** , à ROZALIE.
ود
33
« Je ne vous écris point , Mademoi-
» felle , pour obtenir de vous un pardon
que je fens bien ne plus mériter : votre
indignation me doit même ôter jufqu'à
l'efpérance que vous puiffiez lire ma
» lettre ! ... Daignez cependant vous y
réfoudre , fi vous voulez favoir quelques
détails qu'il vous eft important d'apprendre.
"
"
"
*
33
2 » Permettez - moi de vous rappeller
Mademoiſelle , les premiers temps où
j'ai été affez heureux pour vous connoî-
» tre . . . . C'eft l'époque de ma vie , qui ,
jufqu'à mon dernier foupir , me fera la
plus chère. J'avoue, en rougiffant , qu'entraîné
depuis dans une diffipation que
l'opiniâtreté de vos refus rendoit peut-
» être moins odieufe , je vous ai dû pa-
ور
99
ود
roître moins admirateur de vos charmes ,
» moins vivement pénétré de la fupériorité
» de votre âme je vous confefle même ,
» avec cette vérité que les approches
» d'un trépas que l'on me dit prochain ,
» doivent vous rendre moins fuſpecte ; je
vous confeffe , dis- je , que j'ai tout emAVRIL
1766.
59
19
33
ployé pour tâcher de vous oublier , mais
toujours inutilement ; mon défeſpoir
» me fit rechercher Laure : fon caractère
» m'étoit connu ; fes fréquentes pertes
» au jeu , la médiocrité de fes reffources ,
" me mirent bientôt à portée de la difpo-
» fer à me fervir auprès de vous. Je me flattois
, d'ailleurs , que l'eſpèce de penchant
" que M. de Forbin avoit eu ci- devant
» pour elle , lui donneroit affez de crédit
» pour me ménager les occafions de vous
» revoir. . . . . Mais toutes ces démarches
» furent infructueufes ; vous pénétrâtes
» dans fes vues & déconcertâtes les miennes .
» Je m'étois depuis long-temps affuré
» d'Antoine : c'eft par lui que je vous fis
» tenir des lettres , dont je fçais que vous
» n'avez jamais ouvert que la première.
» Il m'introduifit un foir chez M. de For-
» bin ; je reſtai deux jours cachés dans la
» maifon , fans trouver l'occafion que je
» cherchois , à caufe de la maladie de
» votre mère que vous n'abandonniez
jamais . Vint enfin cette nuit fatale ...
» ( mais pourquoi rappeller un fouvenir
و د
ور
ود
39
ود
qui me couvre de honte , & fait main-
» tenant mon plus cruel fupplice ? ) Péné-
» tré d'horreur pour moi-même , & d'ad-
» miration pour vous ; cent fois plus amou-
» reux encore ; défefpéré de me fentir à
C vj
Go MERCURE DE FRANCE.
""
و ر
jamais odieux pour vous ; je regagnai ,
à l'aide de l'obfcurité , le logement d'Antoine
, d'où je fortis le lendemain dé-
» chiré de remords . Vingt fois , j'ai voulu
» tout vous avouer ! ... Je le devois fans
» doute.... Je vous aurois épargné bien
» des larmes ! ...Peut- être même , hélas !
>> euffiez- vous fait grace à mon fincère
repentir ! ... Vous quittâtes trop tôt Paris ;
je m'étourdis fur mon forfait. Ce ne
» fut qu'à votre rétour , que ma paffion fe
» réveilla avec encore plus de fureur. Je
» tentai tout pour vous mieux difpofer
» en ma faveur ; je vous fuivis par - tout.
» Mais que je payai cher le bonheur de
» vous rencontrer au fpectacle ! ... ( Ah ,
belle Rozalie , de quels déchiremens affreux
mon coeur ne fut - il accablé ,
pas
lorfque mes yeux crurent vous voir pour
la dernière fois ! .. ) . Vous fûtes infor-
» mée de toutes mes démarches auprès
» de votre oncle ; elles ne furent pas plus
» heureuſes , & le défefpoir dont vous vous
plûtes à m'accabler , parvint infenfible-
» ment à fon comble .
22
و د
>>
21
» J'avois toujours confervé avec Laure
une forte de liaifon , & je m'entrete-
» nois un jour chez elle de la violence de
ma paffion avec vous , lorfque Antoine
s'y préfenta & me fit part du defAVRIL
1766 .
» fein qu'avoit votre oncle de vous me-
» ner au bal de l'Opéra. Mon projet fut
» bientôt formé , & approuvé par Laure
» qui s'offrit à l'inſtant à m'y fervir ; & le
» refte de mon crime ne vous eft que
trop connu » .
Nous fupprimons le reftant de cette let
tre ( déja probablement trop longue au
gré de quelques- uns de nos Lecteurs ) .
Nous ajouterons feulement , qu'après mille
fermens d'adorer même en expirant Rozalie
, il finiffoit par la fupplier de lui pardonner
fon crime , & de plaindre un infortuné
, que le feul excès de fon amour
avoit pu rendre fi coupable.
- Cette lettre produifit différens mouveinens
dans l'âme de Rozalie , parmi lesquels
nous n'oferions cependant affirmer que
celui de la haine l'emportât abfolument
fur tous les autres.
Quoi qu'il en foit , elle n'en revit pas
avec moins de plaifir une habitation qui
lui rappelloit les douceurs & la tranquillité
de fes premiers années. En fe livrant alors
à toute la bonté de fon coeur , Rozalie fe
livra toute entière à mille occupations ,
toutes plus utiles , toutes plus édifiantes ,
& toutes plus généreufes les unes que les
autres. Mais non contente d'accorder tous
les fecours qu'elle pouvoit donner à ceux
62 MERCURE DE FRANCE .
qui venoient librement implorer fa bienfaifance
, Rozalie cherchoit encore à découvrir
ceux qu'une honte refpectable retenoit
dans le filence , & qu'elle favoit être
dans le befoin : la délicateffe de fon âme
lui faifoit imaginer alors mille ingénieux
moyens , pour leur cacher la fource des
fecours qu'elle leur faifoit parvenir.
Le Marquis étoit à peine rétabli de fa
bleffure , qu'il affecta de répandre parmi
toutes fes connoiffances qu'il alloit paffer
en Italie , & partir de là pour un plus long
voyage. C'étoit peut-être même effectivement
fon projet : mais la découverte qu'il
fit d'une terre à vendre , dans le voisinage
de celle où demeuroit actuellement Rozalie
, lui fit bientôt former d'autres deffeins .
Il la fit acheter fous un autre nom que le
fien , récompenfa & congédia tous fes
domeftiques , arrangea fes affaires de façon
qu'elles ne fouffriffent point de fon abfence
, & vint enfin prendre poffeffion de
cette terre. La retraite dans laquelle il y
vécut près de feize mois de fuite , & les
bonnes actions qu'il y fit , ne feroient pas
croyables ( relativement à fa conduite
pallée ) , fi nous n'en avions pour témoins
ceux qui l'ont connu dans ce pays , & qui
tous nous atteftent que le nom fous lequel
il fe cachoit alors , y acquit prefque la
AVRIL 1766. 63
•
même célébrité que celui de Rozalie ! ...
Le feul plaifir qu'on lui vit prendre , étoit
celui de fe promener tous les foirs fur le
bord d'une rivière affez large , qui paffoir
aux pieds de la terraffe du château de Rozalie
, & fur laquelle elle venoit aſſez régulièrement
elle -même. Là , fous un extérieur
très- fimple & toujours feul , il jouiffoit
de ce bonheur , fi grand pour les âmes
fenfibles , de contempler l'objet dont la
fienne étoit uniquement occupée. Vainement
M. de Forbin , qui commençoit à
recevoir chez lui tout ce que la province
avoit de plus diftingué , chercha - t - il à
former quelque liaifon avec un étranger
dont on difoit univerfellement tant de
bien le Marquis trouvoit mille prétextes
honnêtes , pour ſe difpenfer de fe rendre
aux invitations qu'on lui faifoit , & vécut
toujours de cette forte.
L'affiduité avec laquelle l'étranger fe
trouvoit chaque foir aux bords de la rivière
oppofés à la terraffe , n'avoit point
d'abord frappé Rozalie . La fombre mélancolie
, qui depuis long - temps fembloit
ne la point quitter , l'occupoit trop entièrement,
pour qu'un fimple mouvement
de curiofité fût capable de l'en diftraire.
Cependant la préfence continuelle du
même objet & l'air noble d'un inconnu ,
64 MERCURE DE FRANCE.
dont les regards étoient toujours fixés fur
elle , obtinrent enfin de Rozalie une attention
un peu plus particulière. Cet inconnu ,
d'ailleurs , lui rappelloit la taille & tout
l'extérieur d'un homme qui lui avoit caufé
bien des peines , & qui ( car il faut l'avouer
) avoit encore fur fon coeur bien
plus de droits qu'elle nel'eût voulu . Auffi
nous a- t- elle avoué depuis , qu'un mouvement
involontaire , & dont elle craignoit
même de fe demander compte , l'attiroit
chaque foir , & fans qu'elle fongeât à y
réfifter , fur la terraffe du château.
Tous deux vivoient ainfi depuis plus
d'un an , lorfqu'un foir , en revenant à
pied de chez un gentilhomme du voifinage
, M. de Forbin , accompagné d'un
feul domestique , fe vit attaqué par quatre
hommes , qui , à l'avantage & du nombre
& des armes , joignoient encore celui de
la furpriſe. Son domeftique fut d'abord
mis hors de combat ; & M. de Forbin
après avoir tué l'un des quatre affai! lans ,
alloit fans doute fuccomber fous les coups
des trois autres ; lorfque le Marquis , revenant
de fa promenade ordinaire , accourt
au bruit des armes , vole au fecours de-
M. de Forbin , alors prêt à périr , bleſſe
L'un des brigands , tue le fecond , met le
troifième en fuite , mais en reçoit un coup
AVRIL 1766. 63
de feu , qui l'étend aux pieds de l'oncle de
Rozalie.
La nuit , pour comble de malheurs ,
étoit devenue très - obfcure , & M. de Forbin
effayoit vainement d'arrêter le fang ,
qui fortoit abondamment de la bleffure de
fon généreux libérateur , au moment où des
payfans qui conduifoient une voiture entendirent
fes cris , & lui offrirent leurs fervices.
On y plaça le Marquis le plus doucement
que faire fe put , ainfi que le domeftique
bleffé de M. de Forbin . L'on s'affura
du brigand que fa bleffure avoit mis
hors d'état de fe fauver , & l'on partit pour
le château de l'oncle de Rozalie.
On fe figure aifément tout l'effroi dont
cette aimable fille dut être pénétrée , au
récit que lui fit fon oncle , tant du danger
qu'il avoit couru lui -même , que de l'état
défefpéré où fe trouvoit l'inconnu , auquel
il avouoit devoir la vie ! ... Mais comment
dépeindre les cris , les pleurs & les
gémiffemens des bonnes gens qui venoient
de les ramener , lorfqu'à la clarté des flambeaux
, dont ils furent bientôt environnés ,
ils reconnurent dans l'inconnu bleffé &
prefque mourant , leur généreux & cher
bienfaîteur !
La fimplicité de fes habillemens , fa pâ¬
leur extrême , le fang qui le défiguroit ,,
66 MERCURE DE FRANCE.
tout jufques - là l'avoit fait méconnoître
de M. de Forbin & de fa nièce. Ils le reconnurent
enfin , & chacun d'eux en particulier
fut frappé d'une reffemblance fur
laquelle ils n'ofoient pourtant affeoir un
jugement certain.
Les douleurs du premier panfement
ayant rappellé le Marquis à la vie , fes pre
miers regards fe portant fur les objets dont
il étoit environné : Où fuis- je ? dit il , en
foupirant , & d'une voix prefque éteinte ...
Chez l'homme qui vous eftime & qui vous
doit le plus , répond vivement M. de Fortin
, en lui ferrant la main & en ſe nommant.
Ciel qu'entends-je ? reprend le
moribond , en faifant un dernier effort
pour lui prendre la main .... Mais , ajoutat-
il , vous ne devez plus me connoître ;
j'ai trop mérité votre haine. A ces mots
un nouvel évanouiffement fit trembler
pour fa vie. Rozalie, à quelques pas de là ,
fondoit en larmes : fon coeur venoit de reconnoître
fon amant ... Tous fes crimes
font oubliés ; elle ne le voir plus qu'entouré
des vertus qu'elle admiroit depuis
fi long-temps dans fon eftimable voifin .
Quelques cordiaux raniment encore le
Marquis , qui , en portant les yeux fur
Rozalie , fe refufe à tous les fecours...
Laiffez- moi mourir , difoit- il , avec autant
AVRIL 1766. 67
d'élévation que fes forces le lui pouvoient
permettre. Je n'ai que trop vécu ; j'ai fu
déplaire à la beauté , j'ai méconnu la vertu
même. Ses fanglots l'empêchent de pourfuivre
il fe couvre la face de fes mains
& ne veut plus rien entendre. Rozalie , en
cet inftant , vole à fon lit , lui parle & lui
préfente le médicament que le Chirurgien
le preffoit inutilement de prendre. Au fon
de cette voix chérie , le Marquis fe réveille ;
fes yeux cherchent à fe fixer fur ceux de fon
amante ; il preffe de fes mains tremblantes
celles que lui préfente Rozalie ; il verfe des
larmes amères , & femble retrouver fa vie
dans celles qu'il lui voit répandre ! ...
Chère amante , dit- il , ( en raffemblant
tout ce qui lui reftoit de forces ) ah ! pour
riez- vous encore me pardonner ? .. Vivez ,
mon cher Marquis , lui difoit à la fois
M. de Forbin & fa niéce : vivez , & foyez
plus tranquille , ou vous nous forcerez de
vous quitter. Depuis cet inftant le Marquis
ne refufa plus rien. La préfence de M. de
Forbin , celle de fa niéce & l'efpérance
d'un avenir plus heureux , le remirent fur
pieds beaucoup plutôt qu'on n'eût ofé l'efpérer
; & M. de Forbin , bien plus preffant
encore que lui , détermina enfin fa niéce
à remplir les voeux d'un amant qui de68
MERCURE DE FRANCE.
vint le plus aimable & le plus tendre des
époux.
On ne doit cependant point oublier que
le bleffé , qu'on avoit amené au château
avec le Marquis , étoit ce même Antoine
dont les perfidies font connues ; & que ce
malheureux , après s'être échappé de chez
M. de Forbin , s'eft retiré dans un cloître ,
où il a fait une vraie pénitence de fes forfaits
.
M. de Forbin a continué de vivre avec
les nouveaux époux , qui n'ont jamais
ceffé de le regarder comme leur père. Il s'eft
infenfiblement accoutumé à la vie de la
province , qui , quoique moins brillante
que celle quel ' on mène à Paris , n'en a
pas moins fes agrémens & fes plaifirs.
Par M. Duc ***..
AVRIL 1766. 69
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
LES
A Saint - Germain , le IS Février 1766.
Les campagnes , Monfieur , à l'exemple
des villes , s'empreffent de rendre au Prince
augufte dont nous pleurerons éternellement
le tribut de devoirs & d'hommaperte
,
la
ges , fi légitimement dû à fa mémoire.
Jaloufes de fe furpaffer dans les triſtes &
dernières preuves qu'elles ont à lui donner
de leurtendre attachement, elles n'oublient
rien pour en rendre l'appareil auffi ſolemnel
que leurs facultés le permettent . J'ai
été prié à une de ces pompes funèbres . Tout
y portoit l'empreinte de la piété la plus
profonde ; tout y caractérifoit le plus parfait
recueillement . Chaque habitant, animé.
par l'exemple de fon paſteur , s'efforça de
feconder fes pieuſes & louables intentions.
S'étant interdit toute efpèce de plaifirs dans
un temps de deuil & de confternation générale
, il fut arrêté d'un commun accord ,
que le fervice ordonné par M. l'Evêque fe
feroit le lundi gras . On l'annonça la veilla ,
9 du mois , par le fon de toutes les cloches ,
qui ne cefsèrent d'en prévenir les fidèles ,
qu'au moment où commença cette lugubre
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
cérémonie . Elle fut exécutée avec une édification
peu commune.
Quarante femmes vêtuës de noir , chacune
un cierge en main , rempliffoient le
milieu de la nef : un pareil nombre d'hommes
, auffi chacun avec un cierge , en garniffoient
les côtés ainfi que le choeur , au
milieu duquel étoit élevé un petit catafalque
orné d'attributs fymboliques , & entouré
de vingt- quatre cierges. Sur le devant
étoient écrits ces vers :
Il fut , tant qu'il vécut , l'objet de notre amour ;
Menacé du trépas , celui de nos alarmes.
Il n'eft plus ! ô douleur ! ô trop funeſte jour !
Un inftant nous condamne à d'éternelles larmes.
Ils renferment le fujet d'un difcours pathétique
& touchant que l'Officiant prononça
par forme d'oraifon funèbre . Elle
étoit terminée par cette courte péroraifon :
" Il n'eft donc plus , mes chers frères ,
» ce Prince augufte , digne objet de tout
» notre amour , fujet éternel de nos juftes
» regrets ! Il ne vit plus que dans nos coeurs !
» Il nous eft enlevé à la fleur de fon âge !
Ses rares vertus en avoient dévancé le
» terme. O jour affreux ! ô jour plein d'a-
» mertume ! un inftant détruit nos plus
flatteufes efpérances ; un inftant fait éva-
» nouir notre bonheur. Dies magna , &
AVRIL 1766. 75
» amara valde : Terrible jour qui nous
» ouvre une fource intariffable de larmes !
» Jour fatal qui nous pénètre de la plus
» vive douleur ! Portons la aux pieds des
» autels ; faifons à Dieu le facrifice de
» cette précieufe victime. Il l'appelle à fa
gloire ; qu'il daigne l'en faire jouir dans
» fon éternité bienheureufe » !
"
ود
Dieu tout-puiffant ! fouverain père de
miféricorde ! jettez un regard de pitié fur
ce Royaume éploré ; recevez fes regrets ;
adouciffez-en l'amertume , en confervant
les précieux reftes que vous laiffez pour
notre confolation , Exaucez nos voeux
écoutez nos prières , multipliez les jours
de notre augufte Monarque & de fon
illuftre Famille ! prolongez - en le cours
au-delà de nos espérances ! Ainfi foit- il,
Je fouhaite , Monfieur , que ce détail
puiffe trouver quelque place dans votre
Journal. La publication , je penfe , en eft
due au zèle pieux & vraiment patriotique
des habitans & de leur pafteur , le fieur
Herfent, Deffervant de la Paroiffe de Nezel,
annèxe d'Epone , village près Maules , dans
le Diocèfe de Chartres.
J'ai l'honneur d'être , &c.
T. D. Abonné au Mercure de France.
2 MERCURE DE FRANCE.
LES GRACES.
A Mademoiſelle B ** .
LORSQUE ORSQUE fenfément tu t'amufes
A confidérer tous ces Dieux ,
Dont quelques favoris des Mufes
Ont pris foin de peupler les cieux :
Il en faudroit , dis - tu , réformer quelques claſſes.
Pourquoi , par exemple , trois Grâces ?
Une feule eût fuffi .... D'accord , jeune Cloris ;
Les Poëtes fe font mépris :
Ils ne croyoient pas vraisemblable
Qu'une feule beauté raffemblât tant d'appas.
Mais cette erreur eſt pardonnable ,
Puifqu'ils ne vous connoiffoient pas .
Par M. l'Abbé L. B.
MADRIG AL
AVRIL 1766. 73
MADRIGAL à Madame ***.
JEE vous vis & je vous aimai :
Je vous connus , Madame , & je vous refpectai.
Voilà deux fentimens qui ne s'accordent guère ,
Et que pourtant tous deux j'éprouve à votre afpect .
Qui voulez- vous que je préfère ?
Vos yeux difent l'amour , vos difcours le reſpect .
Que croire la railon va décider l'affaire .
Le refpect dans mon coeur nâquit après l'amour :
La raifon dit que de ce jour ,
Puifqu'il eft le cadet , le reſpect doit ſe taire.
N. B.
ODE fur le changement de règne en DANEMARCK
, le 14 Janvier 1766 *.
L'ASTRE du jour pâlit , & fa foible lumière
Semble annoncer le deuil de la nature entière ;
Le fifflement des vents infpire la terreur ,
Les brouillards s'épaiffiffent ,
Le 13 Janvier , veille de la mort du Roi , qui arriva
la nuit , il faifoit un vent terrible & un brouillard fi épais ,
qu'on s'entrevoyoit à peine dans les rues ; le lendemain ,
jour de la proclamation de CHRETIEN VII , fut un des
plus beaux & des plus fereins de l'hiver.
Vol. II. D
74 MERCURE
DE FRANCE
.
Et les vagues mugiffent ,
Dans ce jour plein d'horreur.
La Mort fe fait connoître à ces triftes préfages :
Elle defcend fur nous dans un char de nuages .
Un Souverain chéri bientôt ne fera plus .
Le maître du tonnerre ,
Ainfi marque à la terre
Ses décrets abfolus .
Ah le coup eft frappé la Sageſſe Eternelle
Enlève FREDERIC à fa grandeur mortelle !
Mais le calice amer que dans fon dernier jour ,
Le Monarque doit boire ,
Le conduit à la gloire
De l'immortel féjour.
Peuples qu'il gouverna , modérez vos alarmes
L'Eternel eft clément , il veut fécher vos larmes ,
CHRETIEN règne fur vous par l'ordre des deftins !
Banniffez votre peine ,
Son règne vous ramène
Des jours purs & fereins .
Déja le Tout -Puiſſant montre à ce Roi qu'il aime ,
Qu'il veut d'un nouveau luftre orner ſon diadême ;
pare l'horifon des plus vives couleurs ,
Et la brillante aurore ,
Sur les lieux qu'elle dore ,
Paroît femer des fleurs .
AVRIL 1766. 75
Accourez , citoyens un mortel eftimable ,
Du Confeil de vos Rois Miniftre reſpectable
Doit proclamer un Maître à cette nation :
Du trône , appui fidèle ,
Sa voix marque fon zèle ,
Et fon affliction .
J'entends l'air retentir de cent cris d'allégreffes
On fent pour les deux Rois une égale tendreſſe ;
Un double fentiment fait confondre les pleurs
La triftelle & la joie ,
Par une même voie ,
Font parler tous les coeurs.
•
Mais quels font leurs tranſports à l'aſpect de leur
Maître ?
Devenu Souverain , il eft digne de l'être.
Qui ne feroit touché de voir ce jeune Roi ,
Qui tendrement invite
Et de la main excite
A recevoir fa loi?
La candeur fur fon front ſe joint à l'innocence ;
Ses grâces , fa douceur , font aimer fa puiflance ;
Il paroît à fon peuple un aftre radieux ,
Qui lui fervant de guide ,
A fon bonheur préfide ,
Et comble tous fes voeux .
Dij
76
MERCURE
DE FRANCE
.
Prince , en qui les vertus dévancent les années ,
J'ofe te préfager d'heureuſes deſtinées ;
Le Ciel verfa fur toi fes dons les plus brillans,
En avançant en âge ,
Tu fauras faire ufage
De tes rares talens .
Si tu fais vaillamment défendre tes provinces ,
Ou, guerrier fortuné , donner des loix aux Princes ;
Craint de tes ennemis , éclipfant tes rivaux ,
Par les mains de la Gloire ,
Au temple de Mémoire
Vois graver Les travaux.
>
Si , cultivant les arts & l'utile induſtrie ,
Ta Cour peut des talens devenir la patrie ,
Si tu leur fais goûter l'abondance & la paix ;
Des Mufes careffantes ,
Les voix reconnoillantes ,
Chanteront tes bienfaits.
Mais fi , Roi citoyen , politique fublime ,
Protégeant l'innocence & pourfuivant le crime ,
Tu règnes par des loix & par l'humanité ;
Attens le titre auguſte ,
De vraiment GRAND & JUSTE ,
De la postérité.
AVRIL 1766. 17
ÉLOGE de M. DOULCET , Avocat au
Parlement , par M. HOCHEREAU ,
Avocat au Parlement . Cet éloge a été
prononcé au Bailliage du Chapitre de
l'Eglife de Paris , dont M. DOULCET
étoit Bailli. M. CELLIER , célèbre Avocant
Confultant , ayant fuccédé à M.
DOULCET dans cette place , M. Ho-
CHEREAU , chargé de la première cauſe
qui fe plaidoit au moment de l'inftallation
, a commencé ainfi fon plaidoyer.
CELUI ELUI que je défends toucheroit fans
doute au moment heureux de rentrer dans
l'héritage de fes pères , fi les portes de ce
temple où il invoquoit la protection de
la Juſtice, ne s'étoient fermées tout- à- coup,
La douleur des Magiftrats , les regrets
du public , les larmes & la défolation du
barreau , ont annoncé dans un même moment
la perte fubite du Jurifconfulte vertueux
qui préfidoit à cette audience . C'eſt
dans ce lieu , tant de fois témoin de la fageffe
& de l'intégrité de fes jugemens ,
que nos coeurs devroient donner à fa mé-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
moire les témoignages les plus éclatans de
refpect & de reconnoiffance : mais quel
hommage pourroient lui offrir mes foibles
talens ? Des voix plus fortes & plus dignes
de lui , ont déja fait retentir fon éloge fous
les voûtes facrées des premiers temples de
la juftice , qui retentirent fi fouvent de fa
voix. Déja fon nom a été placé auprès de
ces noms chers au barreau , que les talens
ont confacrés à l'immortalité ! Eh , que
puis-je faire , Meffieurs ? arrofer de mes
larmes les fleurs femées fur fon tombeau.
Les Magiftrats trouvoient en lui le favant
le plus profond , le dialecticien leplus
fûr, & toujours l'ami de la vérité .
Par la force & la jufteffe de fes raiſonnemens
, il les conduifoit de conféquences.
en conféquences au but de la loi , & leur
en faifoit faifir le véritable efprit. Dans le
détail même de ces difcuffions domeftiques
, qui exigent fi fouvent de l'Orateur
la peinture des déréglemens du coeur , il
confervoit le langage de la modération &
de la fageffe. Fout fe purifioit dans fa
bouche , & l'intérêt qu'il défendoit n'en
perdoit rien de fa force. Miniftre intègre.
de la Juftice , il ne portoit rien fur fes
autels qui ne fût digne de lui être préfenté .
Le public fe fouviendra long-temps des
fecours qu'il en a reçus. Les grands talens.
AVRIL 1766. 79
fe croient naturellement réfervés pour les
grands objets. Le Sage que nous pleurons
favoit que la chaumière du pauvre & le
champ du laboureur ne leur font pas moins
précieux , que pour le riche & le puiffant fes
palais fomptueux & fes vaftes domaines.
Il favoit qu'ils font tous également enfans
de l'Etat , dès qu'ils font citoyens ; qu'ils
font frères dès qu'ils font hommes . Le
plus malheureux , le plus opprimé avoit
les premiers droits à fon zèle.
Mais quelle perte pour le barreau !
Quel exemple nous avions au milieu de
nous ! Quelles reffources ! On diroit que
Quintilien , ce grand maître de l'éloquence
, l'avoit eu pour modèle , lorfqu'il
traçoit les devoirs de l'homme deſtiné au
barreau. Oratorem autem inflituimus illum
perfectum , qui effe nifi vir bonus nonpoteft ;
ideoque non dicendi modo eximiam in eo
facultatem , fed omnes animi virtutes exigimus.
*
Sa philofophie religieufe n'étoit point
l'effet du fyftême : toute fa conduite nous
retraçoit , dans ce fiècle de luxe & de frivolité
, des moeurs antiques & une fimplicité
touchante . L'honnêteté , la probité ,
la candeur faifoient pour ainfi dire le fond
* Quint. inft. orat . pram. lib . 1 , parag. 2 .
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fon âme. La plupart de ceux qui m'entendent
, ont eté témoins de cette affabilité
qu'il confervoit fous le poids des affaires
; de fa déférence pour fes égaux , dans
la carrière du barreau ; de fan empreffement
à aider , à foutenir les talens naiffans
; de fa modeftie fur-tout , cette qualité
qui fe trouve fi rarement unie aux
grands talens , & dont ils reçoivent cependant
tant d'éclat. On l'eût caractérifé par
ce feul mot , qui rappelloit en même temps
l'idée de fes vertus & de fes lumières ,
l'homme modefte .
Eft- il étonnant que tant de qualités infpiraffent
l'eftime , le refpect & la confiance
, à ceux même contre lefquels it
exerçoit fes talens avec le plus d'avantage ?
J'aurois dû m'attacher peut-être à préfenter
ici cet homme célèbre comme Juge ,
plutôt que comme Jurifconfulte & comme
Orateur ; mais celui qui connoiffoitfi profondément
les loix , qui joignoit à un
efprit fi droit une âme fi pure , qui préparoit
fi fouvent & avec tant de fuccès les
oracles de la Juftice , n'étoit-il pas digne
de les prononcer ?
Ce Tribunal a trouvé dans l'heureux
choix de celui qui le remplace , fes lumières
, fes talens , fes vertus .
AVRIL 1766. 81
IN mortem Sereniffimi DELPHINI.
INDUE funereas , moeærens ô Gallia , veſtes ;
Et tege vitrices nigro velamine lauros ;
Quodque modò noftris refonabat cantibus aër
Nunc excelfa ferat noftros ad fidera planetus.
Regnat ubique gravis dolor. Horrida noftrum
Triftitia invafit populum , caligine latos
Obfcurans foles , in queftus gaudia vertens.
Lugubri liceat. circumdare fronde fepulchrum ,
Fletibus & patria proprios adjungere fletus ,
Et fic , fi qua poteft , meritum lenire dolorem .
Occidis , heu ! Princeps , noftra fpes altera gentis ,
Nofter amor, LODOIX alter, noftrumque levamen!
Nempè piis feras nunc prabes queftibus aures ,
Omnipotens , caraque piget fuccurrere plebi !
En tua gens confoffa jacet nunc vulnere eodem ,
Nec folùm noftro vivit fub pecore luctus ,
Lumina mafta feram quocumque , nihil nifi gallica
cerno
Pectora : DELPHINUS toto dominatur in orbe,
Et cuntos una populos virtute fubegit.
Mors at regali non parcit pallida proli ,
Quin , & facrilegam Reges extollere in ipfos
Impia non dubitat falcem , folioque minatur.
D v
82
MERCURE DE FRANCE..
Scilicet incaffum gaudebit Gallia tanto
Principe , fecurifque fuos celebrabat amores
Cantibus. Heu ! demens , quæ non cernebat
amores
Rapturam mortem , ftrictâ jam falce verendam.
Quantùm , Relligio ! quantumue, ô Gallia ,perdis !
Heu ! pietas , heu rara fides , morefque benigni !
Spreviffet non hic inopum gemitufque , precefque..
Tetra ut fub dulci latitantia melle venena
Fugiffet vanas laudes , terramque quietus
Virtutum implefet famâ , non fanguine fufo..
Non claros inter lethalia bella triomphos
Quafiffet. Longa populos in pace beaffet .
Dilecti foboles patris non degener ille ,
Non lauros , fed paciferam coluiffet olivam.
Hoe ergo in tumulo reciderunt gaudia tanta !
Ergo improvifam DELPHINI Gallia mortem
Spefque fuas , favo delufas funere vidit !
Maturum cælo juvenem meliora manebant
Imperia ! Ah ! luctus tandem intermitte paternos ,-
Optime Rex ! meritoque caput marore gravatum:
Attolle. Ex alto , gentem , fua gaudia , coelo
Propitio cernit DELPHINUS lumine ; Gallos
Ille reget tecum placidus , iramque Tonantis
Avertet ; natifque fuum diadema relinquet ,
Wirtutefque dabit proprias , melioraque fata..
91
Par M. FUMERON DE VERRIERES
âgé de quinze ans , Penfionnaire..
AVRIL 1766.. 83
LE mot de la premièreEnigme du premier
volume du Mercure d'Avril eft l'almanach
de cabinet. Celui de la feconde eft la faim .
Celui du premier Logogryphe eft trébuchet,
dans lequel on trouve les quarante - trois
mots fuivans : cube ou quarré , Tréve , créte ,
Hébé , ver- à -foie , ver de terre , été , bêche ,
tête , hûre , Eve , but , buche , chère ( nourriture
) , thé , chevet , bête , Turc , heure ,
ut , ré , ruche , hutte ( cabane ) , brêche ,
cure ( guérifon ) , cure ( bénéfice ) , rue ,
butte ( lieu élevé ) , Théré , chèvre , tube
ou tuyau , he !, être ( exiftence ) , être
( verbe ) , te huée , bec , beure , bée ,
écu , Créte ( ifle ) , rêve , tuë. Et celui du
fecond eft danger , dans lequel on trouve
Ange , nage , rage , âne , an , rang , gare ,
rade , âge & Gand..
و و
ENIGMES.
A M. L......
C'érorr pouffer trop loin mainte plaiſanterie *; 'ÉTOIT
Que votre efprit fécond fut fi bien combiner ;
* Allusion au mot du premier Logogryphe du fecond
volume du Mercure de Janvier.
.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Car, fans le prompt fecours d'une Muſe ** chérie ,
Je chercherois peut- être encor à deviner .
Mais vous , qui de moi même avez fu faire uſage
Pour tourmenter ainfi mon efprit curieux ;
Sans faire attention à mon foible langage ,
Voyez à découvrir mon nom mystérieux.
Je fuis un papillon qui d'une aile légère
Vole en un même inſtant ſur cent objets divers ;
Qui joue avec Philis , folâtre avec Glicère ;
Qui plaît toujours aux champs , encor plus dans
vos vers
Ennemi déclaré de tout air de triſteſſe ,
Je fuis loin de ces lieux où n'eft point la gaîté ;
Par mes jeux innocens j'amufe & je carreffe ,
Et par- tout où je ſuis règne la liberté.
Tantôr c'eſt une main que je prends à Thémire ,
Ou bien un doux baifer que je donne à Cloris ;
Tantôt c'eſt une fleur que je jette à Zelmire ;
Hébé court , la ramaſſe & la jette à Doris .
Souvent avec Babet je fais d'intelligence
Pour furprendre Colin caché dans un détour ;
Et , par un de mes traits qui marque l'innocence ,
Colin fuit , & bientôt la furprend à ſon tour,
** Madame M.......
AVRIL 1766. 8.
Quelquefois , folâtrant fur les bords d'Hypocrène
,
On me voit effayer quelque tendre chanfon ;
Et c'eft-là que je joins , pour plaire à Célimène ,
Les accords de ma lyre au luth d'Anacréon ?
Si ce n'eft point affez , pour voir qui je puis
être ,
Et de favoir mon nom que quelqu'un foit jaloux' ;
'Aifément , cher L ...... on pourroit me connoître ,
Si l'on fait joliment me fervir comme vous.
Par M. FABRE , le 27 Janvier 1766.
SOLT
AUTRE.
OIT par-devant , foit par-derrière ,
Je ne produis qu'un même mor ;
Et , quoique je ne fois qu'un être imaginaire ,
Je mets l'hymen en fuite & rends l'amant capot.
ENVOI de laprécédente Enigme , qui avoit
été demandée par Mlle DE V.....
LA voilà , jeune Eglé , cette Enigme maudite ,
Ce prix trop familier de mon amour falot.
▲ vos genoux , pourtant , je revole bien vîte ,
Si vous me promettez d'en oublier le mot.
Par M. FORESTIER , Avocat au Parlement.
86 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPHE S.
CING
IN Q pieds forment mon tout ; mais à cette
notice ,
Qui n'eft qu'un terme général ,
Peut-on connoître ma malice
Si je ne me dépeins fous un trait moins banal ?
Semblable au médifant j'empoifonne & je pique ,
On me fuit comme on fait cet homme dangereux ;
En rampant ici bas avec ceux de ma clique ,
J'imite du flatteur les replis tortueux ;
Ma tête eft pour le jeu , ma queue
l'ouvrage ;
eft pour
Là je fuis fort léger , ici je fuis pelant ;
Ainfi je fuis utile & je fuis amuſant ,
Mais je déplais toujours fi l'on ne me partage .
Par le Chantre de Laval.-
DE
AUTRE.
E mes emplois ici , fans trop vanter les droits ,
Depuis long-temps je fais mon féjour ordinaire
Auprès des Potentats , dans les palais des Rois :
Mon rang eft éminent ; on trouve même en moi
Le figne diftinctif d'un grade militaire ;
Au théâtre fanglant des enfans de la guerre
Ma fureur porte au loin & la mort & l'effroi ;
AVRIL 1766..
87
De mon nom divifé la première partie ,
Pour les divers traités des befoins de la vie ,
Offre un abri ; le refte , un léger aliment
Qu'on joint à maint gibier qui , dans ma compagnie
,
Près d'un foyer actif devient plus fucculent.
Par M. F.... d'Amiens.
LES REPROCHES INDISCRETS.
UN
ROMANCE.
N jour de printemps Colinette
Avec fon frère Colinet ,
Pour une gentille fleurette
Qu'il lui refufoit , diſputait .
Je l'aurai , difoit Colinette ;
Je l'aurai , difoit Colinet.
A parfumer le fein d'Annette ,
Lui , tendrement la deftinait ;
Elle , à décorer la houlette
Du jeune berger qu'elle aimait .
Je l'aurai , difoit Colinette ;
Je l'aurai , difoit Colinet.
Colinet , d'une main avide ,,
En s'applaudiffant la tenait ;
Colinette , d'un oeil humide ,,
$8 MERCURE DE FRANCE.
En foupirant la regardait :
Le tendre intérêt qui la guide
La fait fondre far Colinet.
Le dépit la rend plus légère ,
Elle l'attaque en vrai lutin ;
Mais fes efforts rendent fon frère
Plus infléxible & plus mutin ;
Il la repouffe , & la Bergère
Sur le gafon tombe foudain.
Sa chûte augmente fa colère ;
Elle fe relève en fureur :
« Méchant , puifqu'elle t'eft fi chère ,
» Garde , dit- elle , cette fleur :
» Va , ce foir j'inftruirai mon père....
» Il t'en coûtera ton bonheur.
כ כ
Quand tu vois d'une tendre herbette
» Reverdir quelque champ nouveau ;
» Tu cours en avertir Annette ,
د ر
Tu conduis ailleurs ton troupeau ;
Qui , par cette raiſon ſecrette ,
» Eft le plus maigre du hameau.
» Quand le loup paroît dans la plaine ,
» Vîte tu lui mènes tes chiens ;
» De tes moutons , fans être en peine
» Tu fais tout pour fauver les fiens ,
» Et tu laiffes chaque femaine
» Dévorer les plus beaux des tiens..
"'
AVRIL 1766. 89
Il faura plus ... je fai le refte :
>> Sa fureur fuivra mes defirs .
» Porte à celle que je détefte ,
>> Porte ta fleur & tes foupirs :
» Donne- lui ce fignal funeſte
» De la fin de tous vos plaifirs >>.
Il aimait , il craignoit fon père :
Il parut d'abord interdit ;
Mais il favoit certain mystère ;
A Colinette il répondit :
« Avec Daphnis fur la fougère
» Certain jour... » . La belle rougit.
Elle baiffe l'oeil en filence ,
La crainte appaife fa fureur.
Il faifit l'inftant , il s'avance :
Embraffe- moi , dit- il , ma foeur ;
Et dans ce moment la prudence
L'engage à lui céder la fleur.
Elle fourit ; mais inquiette ,
Dans les mains elle la remet .
Tour à tour on fe la rejette ;
On veut s'allurer du tacet.
Tu l'auras , difoit Colinette ;
Tu l'auras , difoit Colinet.
Ainfi la paix fe trouva faite ,
Chacun fe promit le fecret.
90
MERCURE DE FRANCE.
Si l'un d'eux cueille une fleurette ,
Voilà depuis ce qu'il en fait :
Colinet l'offre à Colinette ,
Et Colinette à Colinet.
Par M. DE LA BOEssiere , Maître
d'Armes des Académies du Roi.
AVRIL 1766.
و د
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
و
LETTRE de M. LINGUET , Avocat au
Parlement auteur de l'Hiftoire des
Révolutions de l'Empire Romain , à
M. DE LA PLACE.
Si tous les Journaliſtes , Monfieur , vous
prenoient pour modèle , les Journaux deviendroient
fans contredit un bien pour la
littérature . Ils feroient fincères fans aiils
diroient la vérité avec politeffe ; greur ;
ils donneroient fans pédantifine des avis
utiles ; ils fe fouviendroient fur - tout qu'ils
ne font que les rapporteurs d'un procès ,
dont le public eft le feul juge . Ils ne fe
hafarderoient pas à en falfifier les pièces ;
ils ne les altéreroient pas avec réflexion ,
ou par négligence ; ils ne fubftitueroient
pas aux faits qu'elles contiennent , des faits
tout oppofés. Mais , par malheur , les trois
quarts des Journaliſtes ne vous reffemblent
pas. Ils font tout le contraire de ce qu'ils
92 MERCURE DE FRANCE,
la
feroient , s'ils vous imitoient. Par conféquent
les Journaux font un mal pour
littérature & pour les Littérateurs.
C'eſt une choſe bien fingulière & bien
révoltante , que la légèreté avec laquelle
ces Meffieurs prononcent un jugement décifif
fur un livre qu'ils n'ont pas lu . Ils
compromettent en trois lignes le nom d'un
écrivain , avec une aifance , une facilité
vraiment admirables. Ils apprécient defpotiquement
de deux mots une production
férieufe & longue , dont ils ne connoiffent
que le titre. Et ce qu'il y a de plus
étonnant , c'eft que le public eft fouvent
la duppe de ce ton tranchant , qui devroit
exciter fon indignation . Non-feulement
il leur pardonne d'ufurper fes droits : nonfeulement
il fouffre qu'ils le réduiſent à
n'être que le témoin des arrêts qu'il a feul
le pouvoir de rendre , & qu'ils lui difent
ce qu'il doit penfer d'un ouvrage , au lieu .
de le lui demander ; mais encore il ne
fauroit fe réfoudre à croire qu'ils puiffent
prévariquer dans l'exercice de ces droits
qui ne leur appartiennent pas. Il regarde
les proteftations de l'Auteur , injuftement
maltraité par eux , comme un artifice de
F'amour propre ; & les plaintes lui paroiffent
toujours fufpectes , plutôt que le jugement
qui les fait naître.
AVRIL 1766. 93
Cependant elles ne font que trop fouvent
bien fondées. Je puis en citer un
exemple où je me trouve intéreffé pour
quelque chofe . Le Journaliſte Encyclopédique
a jugé à propos d'inférer dans fa
feuille l'annonce de mon hiſtoire des
Révolutions de l'Empire Romain : il en a
copié le titre fort exactement; & pour le
fonds , voici la courte analyſe qu'il en a
faite.
Une critique amère de l'éloquent Vertot ,
( dit-il ) des éloges proftitués aux Nérons ,
aux Caligula, dela chaleur , unftyle hardi ,
mordant , voilà les principaux traits qui
caractérisent cet ouvrage , dont nous rendrons
compte.
Affurément s'il fe trouve que je n'ai dit
que du bien de M. l'Abbé Vertot ; fi je
puis démontrer que je n'ai parlé de lui
qu'avec éloge , avec refpect ; s'il n'y a pas
un feul paflage dans tout mon livre qui
ne refpire l'horreur de la tyrannie ; fi dans
le peu que j'ai eu occafion de dire de Caligula
, ou de Néron , je les ai repréſentés
comme les fléaux de leurs contemporains
, & la honte de la nature humaine.
dans tous les temps ; fi j'ai peint leurs fo- -
lies ou leurs fureurs avec plus de force
peut-être que ne l'a fait encore aucun de
ines prédéceffeurs ; fi enfin dans mes deux
94 MERCURE DE FRANCE.
volumes il n'y a pas un mot qui ne tende
à exciter la haine contre ces malheureux
Princes ou leurs pareils , & l'admiration
pour l'Abbé de Vertot , quand j'en
ai parlé il eft plus que probable que le
Journaliſte ne les a pas lus , lui qui m'accufe
en propres termes d'avoir loué ce que
je blâme , & blâmé ce que je loue. Or ,
Monfieur, j'en fais juges le Public & vous.
Voici comment je traite , foit l'Abbé de
Vertot , foit les deux Empereurs Romains.
Je ne parle du premier que dans le difcours
placé à la tête de l'hiftoire ; après
avoir rendu compte à l'ami à qui je l'adreffe
, des motifs qui m'ont engagé à
donner à l'ouvrage la forme qu'il a , je
lui dis , p. 9 : « Pour affermir ma marche
» dans ce paffage dangereux , dis- je à l'a-
» mi à qui je m'adreffe , je me fuis mis
» à la fuite de l'Abbé de Vertot , de même
» qu'un enfant fe cache derrière fon père ,
» à la vue d'un objet qui l'effraye . L'hif-
» toire des révolutions de la république
» romaine eft inconteftablement un chef-
» d'oeuvre. C'est une des productions de no-
» tre langue qui en a le plus répandu la
» gloire . On regrette feulement que fon
» auteur fe foit arrêté en quelque forte au
» milieu de fa carrière . On eft fâché de
"
AVRIL 1766. 95
lui voir finir fon livre à l'anéantiſſement
» de la république , & le terminer par l'éloge
d'un ufurpateur.
"3
» Il a fçu renfermer en trois volumes
» la grandeur de Rome. On voudroit
» qu'il n'en eût pas employé fept à déve-
39
»
و د
"D
lopper la petiteffe de Malthe. On aime-
» roit mieux avoir de fa main l'hiftoire.
des Empereurs que celle des Grands-
» Maîtres. On defireroit qu'après avoir
» fuivi dans la Capitale du monde , l'éta-
» bliffement & la deftruction de la liberté,
» il y eût auffi fait voir les gradations de
» la fervitude , & qu'au fpectacle magnifi
que , mais peu utile , d'un peuple fier ,
jaloux de fon indépendance , & toujours
porté à en abufer , il eût fait fuccéder
» le fpectacle plus inftructif & plus atten-
» driffant de ce même peuple accablé par
» le defpotifine , & flétri par l'esclavage.
" Cette partie de l'hiftoire Romaine ,
dédaignée ou négligée par l'Abbé de
» Vertot , eft celle que j'entreprends de
» traiter. Mon ouvrage va commencer à
completter le fien. Ön ne fe méprendra
» pas , je le fais , au mérite des deux mor-
» ceaux , que je voudrois en quelque forte
incorporer. On regardera cette histoire ,
» ainfi achevée , comme une ftatue finie
par un élève , mais dont Phidias ou Pi-
ور
"
ود
"
29
96 MERCURE DE FRANCE.
*
"
و ر
"
galle auroient fait la tête . Je ne me plaindrai
point de ce jugement , mon cher
ami ; j'y applaudirai moi-même parce
qu'il fera équitable , & qu'en me don-
» nant pour le continuateur de l'Abbé de
» Vertot , je ne me flatte pas d'être fon
» émule ».
39
29
و د
Voilà , Monfieur , ce qu'il plaît au
Journaliſte Encyclopédique , d'appeller une
cenfure amère. Cet homme affurément eft
difficile aux éloges ; quel nom donneroitil
donc aux jugemens que portent de fon
propre journal , ceux qui ont la complaifance
de le lire ? Car enfin il eſt aſſez probable
que tout le monde n'en penfe pas
autant de bien , que j'en ai dit de l'Abbé
de Vertot.
Pour Caligula , voici le jugement que
j'en porte dans le corps de l'hiftoire , tom,
1 , p. 181 & fuivantes.
ور
« On avoit cru tout gagner à la mort
» de Tibère , on fut bientôt forcé de le re-
» gretter. Sa tyrannie avoit été fombre ,
artificieufe , impitoyable ; celle de Caligula
, fut auffi cruelle : mais on peut
» attribuer fes crimes à l'égarement d'efprit
, plus qu'à la perverfité du coeur.
» L'hiftoire le repréfente comme un fou
›› couronné , qui fe trouvant dans les
» mains une arme terrible , la fouveraine
99
و د
puiffance ,
AVRIL 1766 .
97
23
"
ور
puiffance , en fit , comme il étoit naturel
, un bien funefte ufage .
» Parmi nous un Roi qui donneroit
des preuves de démence auffi fortes , ne
feroit pas long- temps obéi . On cacheroit
» bientôt dans l'obſcurité un accident hu-
» miliant pour la couronne & dangereux
pour les fujers. Les corps établis par les
loix , pour veiller à l'honneur de l'un
» & à la tranquillité des autres , trouveroient
bientôt le moyen de les concilier
» fans violence.
ور
"
ر و
و د
ور
On n'avoit pas cetre reffource à Ro-
» me , ainfi que je l'ai déja dit. La folie &
la fureur du maître n'étoient pas des rai-
» fons pour l'exclure , ou pour fufpendre
fon pouvoir , parce qu'il n'y avoit per-
,, fonne en droit de décider à quel point
» cette folie , cette fureur pouvoient être
tolérables . Cette 'Ville en fit une trifte
expérience fous Caligula .... »
» La cruauté de Tibere avoit été réflé-
» chie. Il cherchoit toujours à lui donner
» une apparence de juftice . C'étoit le Sé-
» nat qu'il choiffoit pour Miniftre de fes
» vengeances. Il y faifoit accufer & juger
» avec appareil les infortunés dont il vou-
» loit la mort. Par cet indigne abus des
» loix , it fe ménagoit le double plaifir de
» perdre ceux qui lui étoient à charge , &
Vol. II. E
98 MERCURE DE FRANCE .
""
و د
» de déshonorer ceux qu'il laiffoit vivre.
Caligula mettoit moins de politique
» dans fa barbarie. Les lenteurs inféparables
, même d'un arrêt injufte , fati-
" guoient fon impétuofité. Il faifoit exé-
» cuter tout d'un coup par des foldats , les
» affaffinats qu'il croyoit utiles ou nécef-
» faires . Peut- être d'ailleurs le mépris qu'il
» avoit pour les Sénateurs , l'empêchoit- il
» de paroître s'abaiffer jufqu'à fe mettre
» en quelque forte dans leur dépendance. Il
» les dédaignoit trop pour en faire ſes
» bourreaux.
Affez d'écrivains ont confervé le
trifte détail de fes crimes , & la patience
» de Rome à les fouffrir en a groffi la
lifte ور
"".
Certainement fi c'eft là de l'encens proftitué
à Caligula , ce n'eft pas du plus flatteur
, je m'en rapporte au Journaliſte luimême
; celui que je donne à Néron , eft
à peu près du même goût ; voici fon portrait
, p. 233 , 241 & fuivantes.
»
« La fixième année de fon règne , il
fit affaffiner fa mère , fous les yeux de
» fon Précepteur & de fon Gouverneur
» devenus fes premiers Miniftres , & qui ,
» s'ils n'aidèrent pas à commettre le parricide
, font au moins bien convaincus de
» l'avoir approuvé. Elle reçut ainfi la jufte
و ر
و د
AVRIL 1766. ་ ཉཉ་
"
punition de fes crimes. Mais il femble
que le droit de punir n'appartenoit pas
» à celui qui en avoit recueilli le fruit.
» Néron s'étoit effayé , avant que de
» commettre celui - ci cependant il ne
fut point à l'abri des remords , quand
il en apprit le fuccès. La nature fi cruel-
» lement outragée réclamoit avec force.
Il rougiffoit pour la première fois . Il
trembloit de reparoître à Rome . Aux
» horreurs dont cette Ville étoit pleine ,
» il en manquoit encore une : c'étoit de
voir les Romains juftifier le parricide ,
" & remercier les Dieux d'avoir donné à
leur Prince la force de le commettre.
»
"
"}
C'est ce qui arriva. Les Officiers des
troupes , avec Burrhus à leur tête , vin-
» rent baifer la main du meurtrier. Sénéque
, dans une longue lettre au Sénat
» fit l'aveu & l'apologie du meurtre. Cette
» compagnie , dès qu'elle l'eut reçue , or-
» donna des fêtes pour un fi heureux évé-
39
>
nement. On courut dans les temples.
" On couvrit les autels d'offrandes. On
ofa préfenter au Ciel l'encens d'un fi
abominable facrifice. ود
» Néron lui- même fe rendoit juftice.Il fe
» fentoit indigne de rentrer dans la Ville ,
après l'avoir fi horriblement fouillée . Il
59
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
ود
effayoit d'aller loin des murs cacher fon
» trouble & fa honte. Il fut prié en céré–
» monie de ne pas priver Rome plus long-
» temps de fa préfence. On lui répétoit
à chaque inftant que le nom d'Agrippine
étoit en horreur , que fa mort avoit
fait plaifir au peuple , qu'il pouvoit fe
préfenter hardiment , & fe fier à l'atta-
» chement refpectueux qu'on avoit pour
"
"
و ر
» lui.
ود
ود »Ilrevint.IlmontaauCapitole,au
» milien des acclamations de la multi-
» tude . Il offrit des facrifices, Alors , voyant
» les Dieux fe taire & les hommes ap- .
plaudir , il conclut qu'il n'avoit rien à
» craindre des uns , & qu'il pouvoit tout
hafarder avec les autres. Il fe livra donc
fans réserve à tous fes penchans.....
>>
ود
93
ود
ور
"
و ر
› Cependant Néron, baigné dans le fang,
» n'en étoit pas plus heureux. La Provi-
« dence n'a pas voulu qu'on pût com-
» mettre de grands crimes fans de grands
» remords. C'eft le premier , châtiment
qu'elle fait fubir aux hommes trop puiffans
, que les loix ne fauroient punir.
L'indigne baffeffe des Romains pouvoit
bien démentir aux yeux de leur oppreffeur
, le cri de fa confcience , mais non.
» pas l'étouffer dans fon coeur. Pour fe,
د ر
""
و د
و د
AVRIL 1766 . 101
s diftraire au moins , il cherchoit à noyer
» dans la débauche le fouvenir de fa
» cruauté .
13
""
» Ce miférable , devenu en tout fenis
l'opprobre du genre humain , las du
plaifir & du crime dont il avoit épuifé
les reffources , cherchoit de nouveaux
plaifirs dans des crimes nouveaux . Il
imagina de fe marier publiquement
» avec un des complices de fes débauches ,
& de jouer dans cette infâme cérémonie
» le rôle de femme. Les noces fe célébré-
» rent avec appareil. Rien ne fut oublié
» de ce qui pouvoit dégrader & le Prince
qui s'en amufoit & le peuple qui le
» fouffroit....
ود
la
» A ces divertiſſemens , qui outrageoient
nature , Néron en joignoit d'autres qui
so n'outrageoient que fon rang.
"
...
» On a peine à croire jufqu'où il portoit
» l'oubli de fa dignité & la fureur pour
» des petiteffes qui l'aviliffoient. On feroit
» inême tenté de prendre pour des fables
» ce qu'on en rapporre , fi les confrairies
» de Henri III , fi fes débauches hypo-
» crites & fes fuperftitions voluptueufes
» n'étoient précisément du même genre
que les minuties dont s'occupoient l'Em-
"pereur Romain.
Il avoit la voix fourde & peu flexi-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
و د
» ble cependant il ne croyoit pas que
perfonne pût chanter avec plus de goût
» & d'agrément. Il difputoit le prix dans
» les jeux publics contre les muficiens les
plus habiles. On peut croire que dans
cette efpèce de concours les juges étoient
» bientôt décidés , & que les prétendans
» étoient trop difcrets pour développer
tous leurs talens contre un pareil rival ... ».
Il eft vrai que j'ai cru trouver dans l'hiftoire
moderne des exemples prefque auffi
déplorables de corruption & d'atrocités .
J'ai fait obferver qu'Alexandre VI ,
Henri VIII , Catherine de Médicis , avoient
fait prefqu'autant de mal que Néron. J'ai
avancé que fi les fureurs de celui- ci étoient
devenues plus célèbres , plus frappantes ,
c'eft peut-être parce qu'elles ont eu Rome
pour théâtre , & Tacite pour hiſtorien .
Mais enfin prouver que Néron n'a pas été
le feul fcélérat de fon eſpèce , eſt- ce lui
proftituer des éloges ? Nommer une laidefemme
& prétendre qu'il y en a d'autres
prefqu'auffi hideufes , ce n'eft pas vanter
les charmes de la première. Soutenir que
le Journal Encyclopédique eft auffi peu
exact , auffi injufte que telle ou telle
autre feuille périodique , c'eft dire la vérité
fans doute , mais ce n'eft pas louer le
Journal Encyclopédique..
AVRIL 1766. 103
De tout ce qui précéde , il réfulte bien
clairement que fon auteur n'a pas lu un
livre qu'il condamne. Je ne m'en plains
point. Je fais , comme je l'ai dit , que c'eſt le
droit prefque de tous les périodiftes . Vous
êtes peut-être le feul , Monfieur, qui jugiez
avec connoiffance de caufe & qui puifiez
vos arrêts ailleurs que dans votre imagination.
Je ne fonge donc pas à contefter aut
Journaliſte de Bouillon le privilége de fes
confrères ; mais ces Meffieurs ont foin ,
pour rendre compte d'un livre , de parcourir
au moins les fommaires des chapitres.
Si mon Cenfeur avoit bien voulu prendre
fur lui cette petite fatigue , il auroit
vu le fujet du chapitre v , ainfi annoncé à
la page 241 du premier volume des R.
de L. E. R.
Néron alfaffine fa mère. Baffeffe abominable
des Romains & du philofophe Senèque
en cette occafion . Voluptés infâmes & petiteffes
de ce Prince.
Ce petit argument lui auroit fait foupconner
qu'il n'étoit pas tout- à-fait queftion
d'éloges dans le chapitre qui le fuit ;
il fe feroit épargné le défagrément d'être
convaincu où d'avoir prononcé fon jugement
avec une légéreté inexcufable , ou
d'avoir cherché à calomnier un homme
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
qui ne le connoît pas , & qui ne méritoit
point de fa part une femblable injuftice .
Il est vrai qu'au fond on ne fauroit
faire un crime à cet Auteur de ne pas fe
connoître en critiques ou en louanges. Jérôme
Carré , dans la dédicace de l'Ecoffoife
, s'avifa , il y a quelques années , de
dire aux Parifiens fort férieufement, comme
on fait , qu'il regardoit le Journal Encyclopédique
comme le premier des cent
foixante & treize Journaux qui paroiffent
tous les mois en Europe. Peu de temps
après , ce premier Journal releva avec emphafe
le paffage de Jérôme Carré. Il s'en
prévalut , comme auroit pu faire Socrate
de l'Oracle qui le déclaroit le plus fage des
Grecs. Il s'attribua modeftement & fans
façon la primauté qui lui appartenoit à un
titre fi inconteſtable .
:
A cet égard, perfonne n'a de reproche à
lui faire il eft fort permis à un homme
qu'on égratigne de croire qu'on le chatouille.
Un Nègre de Saint- Domingue eft
tout-à-fait le maître de fe perfuader qu'on
le careffe, quand on lui applique des coups
de fouet : mais enfin ce n'eft pas tout que
d'être loué par Jérôme Carré , il faut encore
fe montrer équitable & poli envers les
autres Ecrivains. De ce que le brave traducteur
de M. Hume a nommé honorableAVRIL
1766. 105
ment la compilation encyclopédique &
périodique , qu'il ne s'amufe probablement
pas à lire dans fa retraite , il ne s'enfuit
pas que moi j'aie cherché à décrier l'Auteur
des Révolutions de la République.
Je le refpecte comme mon maître. Je
l'honore comme un excellent modèle . Je
ne l'ai point imité , j'en conviens ; ce n'eſt
pas que je ne trouve fa manière admirable ,
mais ce n'eft pas la mienne. J'ai cru qu'il
valoit mieux être original médiocre que
mauvaiſe copie. Je n'ai point écrit comme
l'Abbé de Vertot ; mais je n'en ai point dit
de mal. Ma façon de m'exprimer fur fon
compte n'a pas plus de rapport à une cenfure
amère que le trait de Jérôme Carré
fur le Journal Encyclopédique ne reffemble
à un éloge.
S'il y avoit des Tribunaux à qui un
Ecrivain ainfi outragé fans motif par un
faifeur de feuilles pût avoir recours , je
ferois en droit d'y pourfuivre une réparation
authentique ; mais les querelles litté
raires ne font guères fufceptibles d'une
inftruction fi grave. La meilleure vengeance
que puiffe prendre l'offenfé , c'eſt
de prouver clairement qu'il n'a pas tort ;
je m'en tiendrai -là très - volontiers , & je
me tiendrai pour fatisfait fi vous avez ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
Monfieur, la complaifance de publier cette
lettre , où je démontre que mon Cen ſeur
n'a pas raiſon.
J'ai l'honneur d'être , &c..
LINGUET..
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au fujer:
du roman intitulé Mifs HONORA.
MON intention , Monfieur , en vous
écrivant cette lettre , n'eft point de revendiquer
l'hiftoire de Mifs Honora. Il eft.
.vrai que dans mes loisirs je m'amufois
l'année dernière , à dicter un ouvrage.
fous ce titre , à un galant homme de mes
amis. Mais auffi voilà toute la part que je
puis me vanter d'avoir à cette hiftoire :
du refte , c'est un bien für lequel 'cet hon--
nête confident s'eft acquis les droits les
plus réels & les plus inconteftables , en
qualité , foit de copifte , foit de vendeur ,
foit d'éditeur du manufcrit. Il s'eft fervi
fur-tout de ce dernier titre avec tant d'avantage
, qu'il me feroit difficile , pour ne
pas dire impoffible. aujourd'hui , de. faire.
AVRIL 1766. 107
valoir les miens ; ainfi loin de me permettre
la moindre réclamation , je me crois en
confcience obligé de défavouer hautement
l'hiftoire de Mifs Honora. Non , Monfieur ,
je ne puis ni ne dois reconnoître mon ouvrage
dans la copie informe & défigurée
qu'on vient d'en publier. Après en avoir de
fi bonne grâce abandonné tout le profit à
F'éditeur , pour d'excellentes raifons à lui
connues ; pourquoi balancerois- je à lui ent
céder toute la gloire , avec le même défintéreffement
? Pourquoi le fecond facrifice
me coûteroit- il plus que le premier?
J'efpère , Monfieur , que vous voudrez
bien faire part au Public de cette déclara
tion , & me croire , & c.
LE FEBVRE DE BEAUVERAY.
A Paris , le 4 Mars 1766.
P. S. Entre plufieurs fautes qui déparent
la copie imprimée , permettez - moi ,
Monfieur , d'en relever deux , d'après lefquelles
il vous fera aifé de juger des autres
. Partie 2 , lettre so , on défigne par
la dernière fyllabe de fon nom Worth , le
célèbre Endworth , Métaphyficien Anglois
, fi connu par fon fyftême intellectuel
, & par fes formes plastiques.
Vers la fin de la même lettre , au fa
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
meux Varron , cet indocile compagnon
de Paul Emile à la journée de Cannes ,
on a fubftitué Varrus , défait par les
Germains dans une bataille fanglante dont
la nouvelle affligea fenfiblement Augufte ,
& lui fit dire en fe frappant la tête contre
le mur , Varrus , rends - moi mes légions.
Voilà , me direz - vous , de quoi fournir
un nouveau chapitre de l'hiftoire des
querelles littéraires. D'accord , ce ne ſeroit
peut-être pas le chapitre le moins intéreffant
& le moins curieux de ce livre
attribué communément à M. Auguftin
Yrail , Prêtre natif du Puy en Velai .
LETTRE à M. DE LA PLACE , à l'occafion
d'un livre intitulé RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES.
J'ai lu , Monfieur , dans le Mercure de
ce mois , l'annonce d'un livre imprimé à
Lyon , fous le titre de Récréations Littéraires
, &c. & la réflexion que vous avez ajoutée
à cet article. Il vous paroît étonnant
qu'un livre plein de perfonnalités foit
muni d'une approbation & dédié à un
homme en place. Vous avez raifon , MonAVRIL
1766. 109
fieur , & j'ai lieu de croire que vous en
feriez encore plus étonné, fi l'un & l'autre
étoient connus de vous . Moi , qui parois
avoir approuvé cet ouvrage , j'en fuis indigné
, & je m'empreffe de publier qu'il
n'eft nullement conforme au manufcrit
que j'avois corrigé. J'ai rendu compte à
M. de Sartine du procédé de l'Editeur &
j'ai détaillé tous fes torts ; l'amitié dont
ce Magiftrat m'honore me fait eſpérer
qu'il voudra bien me juftifier auprès des
perfonnes qui , en lui portant des plaintes
légitimes contre le livre dont eft queftion ,
croiroient pouvoir les diriger contre moi .
J'ai l'honneur d'être , &c.
PULLIGUIEU , Confeiller en la Cour
des Monnoies & Cenfeur Royal.
A Lyon , le 22 Mars 1766 .
A l'Auteur du Mercure , fur les Lettres de
HENRY IV, inférées dans le Mercure de
Janvier ,fecond volume.
EN lifant, Monfieur , le ſecond volume
du Mercure de Janvier , où vous avez
ΙΙΟ MERCURE DE FRANCE.
inféré les Lettres de Henry IV. à Jean
d'Harambure , je me fuis apperçu qu'il
s'eft gliffé deux fautes d'impreffion dans
la note généalogique qui accompagne ces
Lettres , page 8. La note imprimée dit ::
Molina..... cite auffi la Maiſon de
Harambure , nomme el palacio de Aramburu
; il y a dans l'original , qu'il nomme.
On a mis encore plus bas le Comte Dom
de Lope Haro , au lieu du Comte Dom
Lope de Haro.
Ces fautes font bien légères ; mais il y
en a une plus confidérable qui ne vient pas
du fait de l'Imprimeur. En faifant la copie.
légalifée des lettres & de la note , on a
oublié à la fin de celle- ci quelques lignes
qui complettoient l'énumération des defcendans
actuels de Jean d'Harambure . Voici
l'article omis :
Il y a auffi deux frères dans l'état eccléfiaftique
: l'un Abbé de Saint Juft , l'autre
Chanoine de l'Eglife de Poitiers ; & deux.
foeurs , dont l'aînée eft veuve de René-
Antoine de Pierre de Fontenailles , qui
lui a laiffé une fille & deux fils , dont le
cadet eft reçu Chevalier de Malte. Il y
avoit une troifième foeur , morte il y a
quelques années Religieufe à l'Abbaye du
Ronceré à Angers..
AVRIL 1766.
Je vous prie , Monfieur , d'inférer ma
lettre dans un de vos Mercures.
J'ai l'honneur , & c.
D'HARAMBURE , Gouverneur
de la Ville de Poitiers.
A Tours , le 8 Mars 1766.-
LES SENS , POEME.
Nous avons promis dans le dernier
Mercure de donner au public un extrait
du Poëme des Sens de M. de Rozoi. Noustiendrons
notre promeffe avec d'autant
plus de plaifir , qu'une lecture plus réfléchie
de cet ouvrage nous y a fait recon--
noître de nouvelles beautés , & nous a mis
dans le cas d'affurer que plus il eft lu , &.
plus il gagne.
L'Auteur , dans une épître dédicatoire ,
donne le plan de fon ouvrage : il fe plaint
en même temps que la littérature foit tyrannifée
par une foule de prétendus connoiffeurs
, qui feroient moins audacieux
s'ils favoient davantage. L'impartialité qui
forme le caractère de notre ouvrage nousa
fait lire , fans craindre d'y être reconnus ,
112 MERCURE DE FRANCE.
le portrait que l'Auteur y trace de ces
Ariftarques dont les jugemens décèlent
toujours ou le parafite ou le jaloux . Je ne
puis m'empêcher de citer ici la fable qu'il
adreffe à ces fortes de petits tyrans . L'idée
m'en a paru neuve , & la fin ingénieuſe ,
la voici :
BRAVANT Borée , un jeune ormeau
Levoit déja fa tête altière ,
Foible encor ; mais dès le berceau
L'âme de tout Hercule eft fière .
Elèvé bien plus haut que lui ,
Un lierre railloit fon enfance :
Un orme à fa frêle exiftence
De fes rameaux prêtoit l'appui .
•
Le lierre vantoit fa hauteur :
Homme en cela : toujours le plus fot eſt cenfeur ;
Qui , pour monter à quelque place ,
A plus rampé , montrera plus d'audace.
Que de lierres pour un ormeau !
Dans fa vengeance imitons l'arbriſſeau :
Pour rabaiffer l'arbufte informe
Rien ne trama , rien n'entreprit ;
Mais voici le parti qu'il prit ,
Il ne dit mot , & devint orme .
L'Epître peut paroître un peu longue ,
& l'eſt en effet ; mais quand on s'entreAVRIL
1766. 113
圈
tient avec une femme aimable ou aimée ,
on ne croit jamais en dire trop . Cette épître
eft terminée par de jolis vers , qui
finiffent ainsi :
Je veux t'aimer , & jamais t'adorer .
Laillons aux romans à la fable ,
>
Le beau nom de divinité.
Pour abjurer l'humanité ,
De trop d'attraits elle t'eft redevable :
Je ne crois point à la beauté
Qui refufe d'être palpable ;
Il eft plus d'un nectar aimable
Que les Dieux n'ont jamais goûté .
Tu perdrois trop à n'être qu'adorable.
Ce n'eft point le hafard qui nous unit.
Oui , l'aimant de notre exiſtence
A rapproché la même intelligence ,
Le même penchant au plaifir .
Quand tu daignes fourire à des vers pleins de
flamme ,
Tu me fais jouir de mon âme ,
Et mon âme te fait jouir .
Sois tous les dieux pour un amant qui t'aime :
Tu fuffis feule au coeur qui te veut célébrer ;
A qui peut- on te comparer ,
Mon Uranie , auffi bien qu'à toi - même ?
Après cette épître l'Auteur entre , en
114 MERCURE DE FRANCE.
matière. L'ouïe eft le premier chant ; nousallons
expofer fon plan . Le public le jugera.
Le peu d'éloges que nous avons donné à
cet ouvrage au commencement de cet extrait
nous paroît fuffire ; le public croiroit
que nous voulons furprendre fon fuffrage :
nous le fervirons mieux , ainfi que le jeune
Auteur , qui foumet à fon jugement un
Poëme d'un fi long travail , en lui laiffant
le plaifir de fentir que le livre l'intéreſſe ,
fans avoir eu d'autre panégyrifte que luimême.
L'Auteur a réuni dans cet ouvrage le
métaphyfique , le phyſique & le moral des
cinq fens. Il préfente d'abord à fon lecteur
une jeune Bergère , héroïne du Poëme,
qui s'échauffe par degrés aux rayons du
plaifir . Son amour naillant , fes furpriſes.
à chaque découverte qu'elle fait , les progrès
de fon amant , leurs plaifirs enfin forment
le nceud de l'ouvrage. Pour délaffer
l'efprit du lecteur , chaque chant eft enrichi
d'une épifode , ou tirée de la fable , ou
inventée par l'Auteur ; & chacune eft liée
au chant qui la renferme , en expliquant ,
ou les plaifirs , ou la force , ou les avan
tages du fens qu'elle décrit . L'Auteur commence
par une invocation à la volupté. Il
examine le fyftême de l'école de Zénon ,
& le combat par un autre plus vrai , renAVRIL
1766 . 11
fermé dans ces quatre vers qu'il développe
enfuite :
L'âme & les fens , nés pour la même cauſe
N'ont qu'un effet & qu'un même lien :
Sans les fens l'âme eft peu de choſe ,
Sans l'âme les fens ne font rien.
Après des raifonnemens vrais & convainquans
l'Auteur ajoute :
Avant que de fentir , penfer eft un abus :
Nos volontés alors font des caprices ;
Attendons tout des fens : le fang fait nos vertus ,
Le tempéramment fait nos vices ;
Nous leur payons nos penchans pour tributs,
Sans eux la nature muette ,
Sans rien aimer , defire tout :
Et l'inftant qui l'a fatisfaite ,
A comblé fes defirs fans . lui donner un goût..
Bientôt le germe femble éclore :
Tout fomente ce feu divin ;
Ce qui n'étoit aujourd'hui qu'une aurore ,
Peut être un beau jour dès demain .
Bientôt l'oeil curieux fe plaît à fuivre un fein .
Qui contre le corfet s'agite & le courrouce ;;
Et qui , fous le titlu de lin ,
Tantôt s'abaille & tantôt le repouffe..
On n'écoute plus fans deffein
116 MERCURE DE FRANCE .
Les accens d'une voix touchante ;
Point de ruiffeau dont l'onde tranſparente
Ne mérite un regard malin :
Point de fleur qui ne foit ou préſent ou larcin :
Un palais tout nouveau recrée une autre bouche ;
Et quand on entre dans un bain ,
Si le hafard veut qu'on fe touche ,
Le coeur interroge la main .
Glicère , jeune bergère , amante de Lycas
, paroît alors fur la fcène. Elle n'ofe
point encore regarder fon amant ; mais
bientôt elle ofera l'entendre . Ses combats
fon trouble , nous intéreffent déja pour
elle.
,
Sa fuité eft un aveu.... Dieux : c'eft en l'évitant
Qu'elle lui dit qu'il eſt aimable.
Dans ces combats elle cherche un appui
Contre la nature rebelle :
Elle est déja bien loin de lui ,
Qué fon coeur eft encor loin d'elle.
Elle fait dans un bofquet , lieu de la
fcène. Ses regrets , fon trouble augmentent.
Elle entend chanter Lycas . L'amour triontphe
; & l'Auteur dit avec élégance ,
Les regards d'un amant alarment la pudeur ,
Sa voix la rend peu fcrupuleufe :
AVRIL 1766. 117
Elle fe croit alors avec candeur
Bien moins tendre que curieufe.
Des fibres de ce fens la trame ingénieuſe
Semble de l'âme avertir les refforts :
C
Unanimes dans leurs rapports ,
Une concorde précieuſe
Sans les confondre , unit tous leurs tranſports,
A leur pacte toujours fidèles ,
Toujours l'un à l'autre répond ;
Deux lyres font d'accord ; pincez bien l'une d'elles ;
L'autre , fans lui toucher , foupire à l'uniffon.
Sans l'ouïe l'éloquence n'auroit plus de
pouvoir fur les âmes. L'art des Lulli &
des Rameau ne feroit plus un des plus
vifs plaifirs de la vie. La mufique nous eft
repréfentée par l'Auteur comme un fpécifique
contre les maladies de l'âme . İl
Y₁
peint Orphée , & les merveilles opérées
par fes chants. M. Jéliotte eft placé à côté
de ce chantre célèbre . Je ne puis m'empêcher
de citer ce morceau , parce que tout
y eft vrai & galant.
Sens enchanteur , c'eft ta noble juſteſſe
Qui de Veftris compte les pas :
C'eft par toi que des coeurs naît l'amoureufe
yvreffe
Quand la charmante Allard , comme Nymphe
ou Déelle ,
118 MERCURE DE FRANCE.
Voltige fur les fleurs & ne les foule pas .
Mais le chef- d'oeuvre heureux de ton intelligence ,
C'est alors que Lany dans les airs ſe balance »
De Terpficor: efface & l'art & les appas :
Et dans les yeux , fous fes pieds , dans fes bras ,
Exprime & marque la cadence.
Pour les fens vraiment délicats .
Ce chant finit par l'épiſode d'Ulyffe
qui fe fait attacher au mât de fon vaiffeau
pour entendre fans danger le chant des
Syrennes.
Le groffier Matelot fent naître le defir :
A ne plus rien entendre Ulyffe le condamne ;
Il le prive de cet organe
Qui fait penfer pour conduire à jouir.
Déja le defir meurt .... au temple du plaiſir ,
Tout mortel eft jugé profane
Dès qu'il eft privé de fentir.
Une remarque qu'on peut faire avec
plaifir fur cet ouvrage , c'eft que la chaleur
& l'intérêt croiffent avec chaque
chant. Celui de la vue eft le fecond. L'Auteur
commence par une invocation au'
Dieu des vers , & , par une tranfition heureufe
, retourne à fon fujet. Après avoir
détaillé les erreurs de ce ſens , il ajoute :
AVRIL 1766. I
Mais ne nous plaignons point , fi la vue infidelle
Eft le plus trompeur de nos fens :
Si nous nous abufons par elle ,
Nous corrigeons par elle auffi nos jugemens.
N'en croyons jamais l'apparence :
Voir n'eft point feulement diftinguer les objets.
C'eſt meſurer leurs rapports , leur diſtance ;
Bien voir , c'eft comparer les ombres , les reflets ;
C'eſt joindre à l'art del'oeil l'art de l'intelligence :
Bien voir , c'eſt raiſonner ; raiſonner , c'eſt juger.
Ne nous rendons jamais qu'à l'evidence :
Quand l'oeil veut décider , qu'avant notre esprit
penſe ;
L'ail doit toujours l'interroger.
La jeune Glycère , attentive par les
chants de fon amant , brûle de le voir &
de lui parler.
Quand elle doit voir fon amant
La Bergère la moins coquette ,
A fon innocente toilette ,
Ajoute un naïf agrément .
Glycère attendrie , inquiette ?
Se cherche des appas dans l'eau qui les répéte :
Bientôt foupire , & voit Lycas en fe voyant.
Le cryftal d'une onde argentine
Sert de miroir à fes attraits :
Ce jour une gale plus fine
120 MERCURE DE FRANCE.
Voilera fes trésors fecrets ,
Que l'oeil defire , & que le coeur devine.
Ses yeux font agités ; l'amour qui la chagrine
La veut parer aux yeux de fon vainqueur
Du céleste , de la candeur ,
Et du piquant d'une beauté lutine .
Enfin les deux amans ſe rencontrent. Le
Poëte nous dépeint ces momens où le cri
de la nature fe fait entendre .
Leur àme interroge leurs yeux :
Leurs yeux interrogent leur âme.
Détails fur les effets de la vuë , fur l'éloquence
des regards.
Tout fecret amoureux eft un peſant fardeau .
L'amour nâquit dans le fein de Glycère :
Mais cet enfant , rapide en fa carrière ,
Déja trop grand , veut quitter fon berceau.
Il voit Lycas , il reconnoît fon père ;
Il tarde à fes tranſports nailfans ,
De rapprocher , dans les yeux innocens ,
Le père & l'enfant & la mère .
Il la preffe , Glycère fuit ,
Et ferme au jour fa tremblante paupière.
Du nouveau jour qui l'éblouit
L'active & rapide lumière
Perce les ombres de la nuit.
Songe
AVRIL 1766. 12.1
-Songe de Glicere , fommeil voluptueux .
Lycas, conduit par l'amour , arrive dans.
ce bofquet où repoſe fa maîtreffe . Je ne
puis me refufer à citer cet endroit charmant.
L'amour le conduit par la main :
Il veut jouir de fa furprife ;
De fon aîle l'enfant badin
A la pudeur avoit fait un larcin
Que pour le coeur le plaifir autoriſe .
Du voile jetté fur ſon ſein
Zéphir , en s'en jouant , corrigeoit l'injuſtice :
Le Dieu , qui n'en vouloit que faire fon complice ,
Envia bientôt fon deftin ;
Zéphir traitoit cette beauté novice
En petit- maître élégant & badin ,
Qui , n'admettant de loi que fon caprice ,
Ne peut être galant fans être libertin.
Le refte eft une peinture voluptueufe
des objets que Lycas contemple , & des
tranfports qu'il éprouve. Il voudroit &
n'ofe éveiller fon amante. Elle s'éveille
enfin. Son embarras , fa confiance en fon
amant , qui s'occupe plus de lui plaire ,
que de fon propre bonheur. L'auteur lie
à fon fujet la fable de Narciffe qui brûle
& meurt en fe regardant , par les leçons
de délicateffe qu'il donne aux amans.
Vol. II. F
122 MERCURE
DE FRANCE.
Cette épiſode eft traitée avec chaleur , &
ramène infenfiblement au fpectacle touchant
du couple que la vue de la fontaine
dans laquelle Narciffe fe miroit , que la
fleur en laquelle il fut changé , inftruiſent
de fes véritables devoirs. La nuit qui s'approche
les force de retourner au hameau ;
mais dit l'auteur ,
Mais ils fe reverront ; c'eft leur plus doux espoir:
Ils conviennent d'un jour ; heureuſe impatience !
D'un tendre coeur c'eſt le premier devoir :
Quand on eft bien d'intelligence ,
Avant de fe quitter , on penfe à fe reveir.
Le tact eft le troifième chant. Une foule
d'objets en varie l'enfemble ; c'eft une galerie
de tableaux voluptueux. On y voit
les arts que le tact dirige ou enrichit , &
les plaifirs qu'il détaille. L'homme en
naiffant n'a point d'idée de l'étendue ; le
tact corrige fes erreurs.
Les regards font le tact de l'âme :
Le tact eft le regard des fens.
Le burin , le cifeau lui doivent leurs
prodiges ; la main d'Efculape interroge
Partere , les Gaviniers , les Balbatre , les
Duport , &c. font nommés & loués par
ces vers heureux.
AVRIL 1766. 123
Avec quel fentiment le bois vibre & frémit !
Un corps muet devient & fonore & fenfible :
A ces mortels heureux eft- il rien d'impoſſible ?
Tout jufqu'au tact en eux a de l'efprit.
Hiftoire d'un Artifte célèbre , à qui fon
art a fauvé la vie fous le pontificat d'Urbain
VIII : nouvelles découvertes de Glicere
, en touchant fes appas. Ce chant eft
écrit avec une chaleur étonnante . La gaze
qui voile les objets eft heureuſement jettée
quoique tranſparente. Peut- être , fans
mauvaiſe humeur , reprochera - t - on au
jeune Poëte d'avoir offert à l'efprit de fes
lecteurs des images trop vives , quoiqu'exprimées
décemment, & qui laiffent au lecteur
le plaifir d'être devinées . Tout le métaphyfique
de ce fens eft mis en action ; tous
détails en font intéreffans. Nous ne craignons
point d'affurer qu'il eft peu d'idées ,
auffi heureufes que celle de l'épifode de
ce chant. Il étoit difficile d'en trouver une
dans la fable. L'auteur a pris le moment où
Pfiché ne peut jouir avec l'amour qu'en
le touchant , puifqu'il lui eft défendu de
le voir. Le palais de Pfiché a fourni à
l'auteur une defcription brillante ; tout
Lecteur impartial doit comprendre combien
tout ce morceau eft ingénieux &
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
plein d'action. La Pfiché de Lycas eft dans
la même fituation. Elle furprend fon amant
au bain , & pendant la nuit ; quel danger
pour fa pudeur ! un événement differe le
triomphe de l'amour , en prouvant la
force du tact. Plufieurs lecteurs pourront
défapprouver le moyen que l'auteur a employé
, il eft de ces idées qu'on ne devroit
peut-être jamais rifquer. Au refte il faut
avouer que l'expreffion y eft toujours
ménagée & mystérieuſe. Les deux amans
fe féparent. Lycas toujours délicat trouve
un fujet de fe féliciter dans ce qui retarde
fon bonheur ; & les fenfations nouvelles
que Glicere a éprouvées dans ce chant ,
conduifent néceffairement à celui du goût ,
fens qui eft la perfection de tous les autres
, étant lui - même un fens ; réflexions
que l'auteur développe très - bien dans
le quatrième chant.
Nous bornerons ici cet extrait : dans
le Mercure prochain , nous donnerons celui
des trois autres chants. Tous les morceaux
de celui du tact étant trop liés à
d'autres , nous n'avons pu nous permettre
des citations ; mais nous engageons
nos lecteurs à fe procurer un ouvrage que
d'ailleurs MM. Wille , le fils , Eifen &
Longueil , ont enrichis de morceaux charmans.
Il eſt fans doute échappé des négliAVRIL
1766. 125
gences à l'auteur ; il eft impoffible que
dansun ouvrage de plus de deux mille vers,
il ne s'en foit pas gliffé : mais la variété du
fujet , la chaleur de la compofition , le
mérite de traiter une matière fur laquelle
on n'a jamais écrit en ce genre , tout doit
excufer les fautes que la critique pourroit
y chercher. L'auteur , au commencement
du troisième chant , s'eft permis une imitation
qui peut être une réminiſcence , mais
qui eft frappante en ce qu'elle tombe fur
la penfée. C'eft dans ces mots ,
Il folâtre fur la verdure ,
Il s'endort fur le lit des Rois.
Les auteurs doivent prendre garde à
ces fortes de plagiats. Au refte la nouveauté
, la fageffe du plan , & la richeffe
des détails doivent rendre cet ouvrage précieux
pour le Public. On ne peut trop recommander
aux jeunes auteurs de travail
ler à des fujets dont l'enſemble faffe le
premier mérite ; trop d'ouvrages nouveaux
ne font que de jolies amplifications d'un
jeune rhéteur : il faut avoir un ſyſtême ,
le développer , le mettre en action . C'eſt
un plan heureux qui prouve qu'on fait
créer ; c'est la combinaiſon des parties qui
fait le mérite du tout ; & c'eft ce mérite
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
que la critique ne pourra difputer à M.
de Rozoi.
NOUVELLE Encyclopédie portative , ou
Tableau général des connoiffances humaines
; ouvrage recueilli des meilleurs Auteurs
, dans lequel on entreprend de
donner une idée exacte des fciences les
plus utiles , & de les mettre à portée du
plus grand nombre de lecteurs ; avec
cette épigraphe prife de LAFONTAINE :
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
A Paris , chezVINCENT , Imprimeur-
Libraire , rue Saint - Severin ; 1766 ;
deux vol. in- 8 °.
L'AUTEUR de cette nouvelle Encyclopédie
nous paroît avoir rempli ce que promet
fon titre ; c'eft une fuite de traités
élémentaires de différentes branches des
connoiffances humaines. Difpofés dans
l'ordre le plus propre à en faire faifir la
chaîne , & dans lefquels font réunies
l'exactitude , la jufteffe & la préciſion des
idées. On trouve dans une préface , qui
AVRIL 1766. 127
paroît avoir été goûtée du public , le plant
de l'ouvrage & les raifons qui ont déterminé
l'Auteur à fuivre l'ordre qu'il a
adopté.
Convaincu que la véritable méthode
confifte à fuivre l'ordre de la génération
des idées , il a cru que , s'il étoit quelque
cas où il fut indifpenfablement néceffaire
de s'y affujettir , c'étoit fur-tout lorfqu'on
entreprenoit de tracer le tableau de toutes
les connoiffances humaines ; cas où l'on
ne doit fuppofer aucune idée à fes lecteurs ,
& dans lequel par conféquent on doit s'attacher
rigoureufement à la marche naturelle
de l'efprit. Pour parvenir à connoître
cette marche , il a cru devoir analyfer
exactement les différentes opérations de
notre âme , & il a trouvé que nous appercevions
tout ce qui exifte dans notre âme
tant les modifications ou changemens qui fe
produïfent en elle à l'occafion des impreffions
que font fur les fens les objets extérieurs
, quefes propres opérations : que ces
perceptions font le fondement de toutes
nos connoiffances ; mais que l'âme ne fet
comporte pas de la même manière relativement
aux unes & aux autres. Elle eft
purement paffive à l'égard des premières ;
il n'en eft pas de même des perceptions
qu'elle a de fes propres opérations : elle
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ne peut les former qu'en portant fon attention
fur ce qui fe paffe en elle , en fe repliant
& en fe réfléchiffant , pour ainfi dire ,
fur elle - même ; ce qui a fait donner le
nom de réflexion à l'action qu'elle exerce
alors ; action qui dépend entièrement ,
felon notre Auteur , de la faculté qu'elle
a de difpofer de fon attention.
Mais l'âme n'eft pas feulement maîtreffe
de s'occuper de fes propres opérations , elle
peut auffi , quand il lui fait confidérer les
idées qu'elle a reçues par les fens , foit enfemble
, foit féparément , elle peut comparer
fes différentes perceptions pour en
appercevoir la liaifon ou l'oppofition , la
convenance ou la difconvenance ;
elle peut
enfin réveiller des perceptions qu'elle a
déja euës & s'en repréfenter l'objet comme
préfent ; elle peut même quelquefois créer
de nouveaux objets fur le modèle de ceux
qui l'ont affectée , & qu'on appelle abf
traire , raifonner & imaginer ; opérations
qui font par conféquent fubordonnées à la
faculté de réfléchir , puifque , pour les
produire , l'âme eft obligée , pour ainfi
dire , de réagir fur elle- même & fur les
perceptions que la mémoire lui préſente .
D'où notre Auteur conclut que nos fens
& cette faculté que l'âme a de réagir fur
elle- même & fur fes idées , ou la réflexion
AVRIL 1766.
129
font les inftrumens qui nous fourniffent
les matériaux de toutes nos connoiffances.
C'eſt à nos fens qu'on doit attribuer
toutes nos connoiffances directes , ou celles
que nous recevons immédiatement fans
aucune opération de notre volonté ; & nos
connoiffances réfléchies font le produit de
la faculté que notre âme a de réagir fur
les connoiffances directes que les fens lui
ont fournies . Les fciences ou les différens
fyftêmes de nos connoiffances peuvent
donc fe rapporter à l'une & à l'autre de ces
fources , & quelques-unes à toutes les deux
en même temps , ce qui a fourni à l'Auteur
les divifions fous lefquelles il a cru
pouvoir les ranger toutes.
Les êtres qui compofent cet univers ,
l'Auteur qui l'a créé & le principe qui nous
anime font les feuls objets de nos connoiffances
nos fens & la réflexion font
comme on vient de le voir , les feuls inftrumens
que nous ayons pour les acquérir.
Nos fens font celle de nos facultés qui fe
développe la première : les connoiffances
qu'ils fourniffent doivent donc précéder
celles que nous acquérons par la réfléxion ;
auffi l'Auteur traite- t- il dans fa première
divifion des connoiffances que nous acquérons
par les fens. Il a diftribué cette divifion
en deux parties , la première a pour
F v
130 MERCURE DE FRANCE .
objet les corps qui compofent cet univers
confidérés en eux- mêmes ; la feconde l'ufage
que nous avons fait de ces corps.
Les corps qui nous environnent , & qui
font à la furface de notre terre , ont attiré
les premiers regards des hommes ; les différens
rapports qu'ils ont obfervés entre
eux les leur a fait diftinguer en trois grandes
familles , auxquelles on a donné le:
nom de règnes.
99
ور
DO
« Le premier de ces règnes , dit l'Au-
» teur que nous analyfons , le
, par rapport
intime qu'il a avec l'homme , eft le
règne animal ; il eſt diſtingué des deux
» autres par un mouvement fpontané
qu'on remarque dans chacun de fesindividus
, à la faveur duquel ils fe
tranfportent d'un lieu dans un autre tout
entiers ou du moins quelques- unes de:
leurs parties ; on y remarque encore ,
mais ceci leur eft commun avec les indi-
» vidus de la feconde famille , un accroif-
» fement , c'est-à- dire , une augmentation:
» de leur volume , produit par l'action:
» d'une force intérieure.
29
ةد
"
» Le fecond eft le règne végétal , dont
» les individus croiffent comme les ani-
» maux ; mais ils n'ont pas , comme ces .
derniers , la faculté de fe mouvoir , ni
eux , ni aucune de leurs parties ; ou ,.
AVRIL 1766. 13F
s'ils fe meuvent , ce n'eſt
d'un mou-
» vement fpontané .
"
ود
ه د
pas
» Les minéraux qui conftituent la troi-
» fième famille , ou le troifième règne , ne
» ſe meuvent ni ne croiffent ; du moins
» leur accroiffement , autant qu'on a pu
» s'en affurer jufqu'ici , n'est-il pas dû à
» l'action d'une force intérieure. Il paroît
plutôt être l'effet de l'addition fucceffive
de parties fimilaires & homogènes » .
Après avoir donné cette idée des trois
règnes il expofe dans autant de chapitres
l'hiftoire des règnes animal , végétal &
minéral ; on trouve à la tête de chacun de
ces chapitres une defcriprion générale des
êtres qui en font le fujet. A la tête du chapitre
qui traite du règne animal , par exemple
, eft une defcription des différentes
parties & des différens organes qui font
commúns aux différens individus de ce
règne. L'Auteur diftribue enfuite ces individus
en un certain nombre de famillesdont
il donne le caractère , & foufdivife
chaque famille en un certain nombre de
genres fous lefquels il rapporte les efpèces
les plus connues pour faire mieux connoître
la marche qu'il a fuivie. Nous allons
préfenter à nos lecteurs le tableau qu'il fait
de la famille des quadrupèdes , en com-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
mençant par le caractère général de cette
famille.
« Les quadrupedes ont le corps couvert
» de poils , mais ils font plus épais que
dans l'homme ; ils marchent fur quatre
» pattes , mettent leurs petits vivans au
» monde , ont des mammelles , une bou-
» che qu'on appelic gueule dans quelques
ود
efpèces ; leurs mâchoires font garnies de
" dents , & leurs poumons font un tiffa
» d'un nombre infini de petites cellules » .
Il divife cette famille en fix ordres. La
première eft celui des animaux dont la
figure approche de celle de l'homme . Leur
caractère eft d'avoir quatre dents inciſives à
chacune des deux mâchoires & deux mammelles
fituées fur la poitrine. La feconde
eft celui des animaux carnaciers , dont le
caractère confifte à avoir fix dents incifives
à chaque mâchoire & les dents canines plus
longues que les autres. La troifième comprend
les animaux qu'il appelle agria ;
leur caractère eft de n'avoir pas de dents &
d'avoir une langue tres - longue & cylindrique.
Le quatrième eft compofé de ceux
qu'il appelle glires du loir , qui eft une de
fes efpèces ; leur caractère eft d'avoir deux
dents incifives très -faillantes . Le cinquième
ceux qu'il nomme jumenta , dont le caracAVRIL
1766. 133
de
tère eft d'avoir des dents irrégulières. Le
fixième enfin comprend les animaux ruminans
; leur caractère eft de n'avoir pas
dents incifives à la mâchoire fupérieure
d'en avoirfix ou huit à l'inférieure , d'avoir
les pieds fendus & garnis d'ongles , & les
mammelons dans les aînes.
Dans la feconde fection de cette première
partie , l'Auteur traite des corps céleftes
, qu'il diftingue en corps céleftes lumineux
ou étoiles , parmi lefquelles il
range le foleil , & en corps céleftes opaques
ou planètes , au nombre defquelles il place
la terre que nous habitons. En parlant des
étoiles dans le premier chapitre , il indique
tout ce que nos fens peuvent nous apprendre
, leur grandeur refpective ou apparente,
feur nombre , leur difpofition les unes à
F'égard des autres , ce que les a fait diftri
buer en un certain nombre de conftellations
dont il rapporte les noms , leurs mouvemens
, & c. De même , en traitant des
planètes , il fait connoître leur pofition à
l'égard du foleil , leurs mouvemens , &c.
il dit enfuite un mot des comètes , qu'il
ne balance pas de mettre au rang des planètes
, fur-tout depuis qu'on eft parvenu રે
en prédire le retour . Quoiqu'il eût parlé
des mouvemens de la terre dans ce fecond
chapitre , il a cru devoir en donner une
134 MERCURE DE FRANCE.
defcription plus particulière , ce qui fait
la matière du chapitre troiſième. Il y traite
de l'atmosphère & des phénomènes de l'atmofphère
, de la mer , des rivières , desmontagnes
, des différentes couches de la
terre , des volcans , &c. A cet abrégé de
géographie-phyfique il a fait fuccéder une
defcription des Etats & Empires que les
hommes ont établis fur la furface habitable
de la terre.
Après avoir fait connoître les différens
corps qui compofent cet univers , & dont
nous pouvons acquérir la connoiffance par
nos fens , l'Auteur paffe à l'ufage que les
hommes ont fait de ceux de ces corps qui
font à leur portée. « Le corps de l'homme ,
dit- il , foumis par fa conftitution natu-
» relle aux mêmes loix que tous les autres
» corps de la nature , & par conféquent
ود
ود
expofé par lui-même , non -feulement à
» fe détruire , mais encore à éprouver l'ac-
» tion de tout ce qui l'environne , avoit
» befoin de réparer fans ceffe les pertes
qu'il faifoit , & de fe mettre à l'abri des
injures auxquelles il étoit expofé ; de- là
» la néceffité de fe nourrir , de fe vêtir &
de fe défendre de l'intempérie de l'air
» & des faifons : c'eft pour fatisfaire à ces
befoins , que nous appellerons naturels ,
parce qu'ils découlent de la nature de
ود
AVRIL 1766. 1355
» notre corps , que les hommes ont fait
ufage des êtres dont nous avons parlé-
» jufqu'ici. Un petit nombre de ces êtres .
» auroit fans doute fuffi pour tous ces be→
» foins ; mais comme le Créateur avoit
ود
"
répandu avec prodigalité fur la furface
» de la terre ce qui pouvoit y être employé
, l'homme infenfé , voulant jouir
» de tout , s'eft créé de nouveaux befoins ,
» que nous nommerons befoins de luxe ,
» parce qu'en effet ils ne font que le be-
" foin du fuperflu, dont bien peu d'hommes
» peuvent fe paffer
23.~
Les corps ne font pas toujours propres
aux ufages que les hommes voudroient
en faire dans l'état où la nature nous les
préfente ; ils ont fouvent befoin , avant
d'être employés , de recevoir certaines préparations.
On a donné le nom d'art,
» ajoute notre Auteur , à l'affemblage des
» différentes opérations par lefquelles on
» les faifoit paffer avant de les employer
Ce qui l'a mis dans la néceffité , en parlanɛ
de l'ufage que les hommes ont fait des .
corps naturels , de traiter des arts auxquels
ils ont donné lieu. Il a divifé cette partie
en trois chapitres , dans lefquels il indique.
les ufages que les hommes ont faits des
corps de chacun des trois règnes. Il nous
feroit impoffible de rien extraire de ce
136 MERCURE DE FRANCE.
morceau intéreffant , qui mérite d'être la
en entier. Nous croyons qu'il feroit difficile
de trouver réunies dans aucun ouvrage
tant de notions exactes renfermées dans un
auffi petit efpace.
par
و د
Aux connoiffances qui nous viennent
les fens , l'Auteur a fait fuccéder celles
que nous acquérons par la réflexion , « H
» y a bien de l'apparence , dit - il , que
c'eft fur les corps qui l'avoient occupé
» juſqu'alors , qu'il fit le premier uſage de
cette faculté. Il remarqua donc d'abord
qu'il pouvoit confidérer chaque corps en
particulier comme un tout diftinct &
» féparé de tout ce qui l'environnoit , &
» les réunir enfemble fans ceffer pour cela
» de les diftinguer les uns des autres ; par- là
» il fe fit l'idée de l'unité & celle des nom .
» bres : il ne tarda pas à s'appercevoir que
» ces nombres & que les corps eux-mêmes
"
" étoient fufceptibles d'augmentation &
» de diminution , ce qui leur donna l'idée
» de la quantité en général. Enfuite , con-
» fidérant les corps fous un nouveau rap-
» port , il s'apperçut que les bornes qui
» les circonfcrivoient n'étoient pas contiguës
, & qu'il pouvoit concevoir dans
» l'intervalle qui les féparoit, d'autres corps
plus petits ; il fe forma donc l'idée géné-
» rale d'entendre. Enfin tous les phéno-
ود
AVRIL 1766 . 137
» mènes de la nature lui firent voir que
» l'intervalle qui féparoit deux corps dimi-
» nuoit ou augmentoit quelquefois par une
» action qu'il obferva , tantôt dans l'un des
» deux corps feulement , tantôt dans tous
» les deux à la fois ; il donna à cette ac-
» tion le nom de mouvement , & en fit le
» troisième objet de fes contemplations fur
» les corps ".
ود
93
ود
C'eft de ces idées fimples & préciſes des
nombres , de la quantité , de l'étendue &
du mouvement que notre Auteur déduit
le calcul numérique & algébrique , la
géométrie & les méchaniques , dont il
donne des traités élémentaires dans autant
de chapitres .
ور
«
La feconde partie de cette feconde divifion
traite de la connoiffance que nous
avons du temps : l'Auteur la déduit de
l'attention que les hommes ont faite à la
fucceffion de leurs idées. Ils donnèrent
» le nom de durée , dit- il , à la diftance
qu'ils crurent voir entre les parties de
» cette fucceffion , ou à l'intervalle qu'ils
» remarquèrent entre deux idées féparées
» l'une de l'autre par un nombre plus ou
» moins grand d'idées intermédiaires ;
appellant inftant celui qui féparoit deux
» idées qui fe fuivoient immédiatement » .
Après avoir fait voir comment les hommes
ود
و د
138 MERCURE DE FRANCE.
:
étoient parvenus à expliquer certains mowvemens
, à mefurer la durée , il ajoute :
«il paroît que ce n'eft qu'à la durée mefu-
» rée & diſtincte , qu'on donna le nom de
» temps ». Il expofe enfuite les différentes.
divifions que les hommes ont faites du
temps.
La troifième partie a pour objet la connoiffance
que nous avons de Dieu la
par
réflexion. il la déduit de la néceffité d'un
agent qui mette la matière en mouvement :
mais il faut voir dans l'ouvrage même
comment l'Auteur analyfe fes idées &
comment il fait découler les attributs de
la divinité , de fon exiſtence néceffaire .
La quatrième & dernière partie de cette
feconde divifion eft deftinée aux connoiffances
relatives à l'homme ; il l'a diſtribuće
en deux fections : dans la première il confidère
l'homme en lui -même , ou plutôt
l'âme humaine & fes facultés ; dans la
feconde il l'envifage dans l'état de fociété.
L'âme humaine apperçoit ou fe détermine
; quoiqu'elle foit la même dans l'un
& l'autre cas , on peut cependant confidérer
ces deux manières d'être comme diftinctes
, & par conféquent la concevoir
comme dans deux états différens ; c'eſt ce
qu'on a voulu défigner par les noms d'en
tendement & de volonté ; car l'entendement
AVRIL 1766. 139
n'eft que l'âme elle-même en tant qu'elle
apperçoit ; & la volonté eſt cette même
âme , en tant qu'elle fe détermine . La faculté
d'appercevoir , ou l'entendement
peut encore être confidéré fous différens.
points de vue , qu'on a diftingués par les
noms de faculté d'appercevoir ou de penfer,
de faculté de raifonner , de mémoire
& d'imagination.
L'Auteur traite dans un premier chapitre
, de la faculté de penfer. Après avoir
défini avec autant d'exactitude que de précifion
ce qu'on entend par fenfation ,
perception & idée , il parle de l'origine de
nos idées , & en fait connoître les différentes
efpèces , en les préfentant dans l'ordre
où elles s'engendrent dans l'efprit , ce qui
lui donne lieu de démontrer que nos premières
idées . nous viennent de nos fens ;
que l'âme venant à opérer fur ces premiè
res idées, s'en forme de nouvelles, & qu'elle
n'acquiert l'idée qu'elle a d'elle -même
qu'en réfléchiffant fur fes propres opérations
; d'où il conclut que nos fens font
la caufe au moins occafionnelle de toutes
nos idées , même de celle que nous nous
formons de notre âme , puifque notre âme
n'a d'idée d'elle- même , que parce qu'elle
penfe & qu'elle réfléchit , & qu'elle ne
penfe & ne réfléchit que parce qu'elle ap140
MERCURE DE FRANCE .
perçoit les impreffions que les objets extérieurs
font fur nos fens , ou plutôt ſur ellemême.
Après avoir traité des idées , il a
cru devoir parler des fignes dont nous nous
fervons pour les repréfenter : il en a fait
l'objet du fecond chapitre , dans lequel il
a donné un traité affez étendu de la grammaire
françoife . Il a confacré le troiſième
chapitre à la faculté de juger & de
raifonner . Il a dérivé ces deux facultés de
celle que les hommes ont de comparer
leurs idées . « L'art qui nous apprend à faire
» le meilleur ufage de ces facultés , dit-
» il dans fa préface , ou la logique , a été
"
regardé par bien des Philofophes , com-
» me la bafe de toutes les fciences , &
„ celui dont l'étude devoit précéder tous
» les autres. C'eft en effet la première idée
» qui fe préfente à l'efprit ; car , comme
" toutes les fciences fuppofent des raifon-
» nemens , s'il eſt un art de raifonner juf-
» te , il femble qu'il n'eft guère poffible
d'y faire quelques progrès , qu'autant
qu'on le poffède parfaitement. Mais fi
» Fon réfléchit au grand nombre d'obfer-
» vations fines , de réflexions profondes
» que cet art fuppofe , on verra qu'il n'y
» a qu'un efprit bien exercé qui puifle fai-
» fir les règles qu'il donne , & en profi-
» ter ; d'où il réfulte qu'il ne fauroit être
33
ود
ود
AVRIL 1766. 141
»
»
"
"
mis à la portée de quelqu'un qui n'a
» encore acquis aucune connoiffance , &
que fon utilité ainfi que celle de tous
» les arts , dont l'objet eft de diriger l'exer-
» cice de nos facultés , ſe borne à redreffer
» un efprit qui s'égare ; car telle eſt heu-
» reufement la nature de nos facultés ,
» qu'elles fe perfectionnent beaucoup plus
par l'ufage que nous en faifons , que par
» tous les préceptes & toutes les règles,
qu'on a propofés pour les bien conduire.
» Ce font ces confidérations qui m'ont
empêché de mettre la logique à la tête
» de mon encyclopédie ; j'ai cru qu'elle
» ne devoit y entrer que comme faiſant
partie de l'hiftoire de l'âme humaine ;
» & à ce titre elle a dû occuper la place
» que je lui ai affignée ; car il y a bien de
l'apparence que les hommes n'ont réflé-
» chi fur leurs facultés intérieures , que
» dans l'ordre où elles s'exercent entr'eux ,
» c'est- à- dire , qu'ils ont dû examiner la
faculté de penfer ou de former leurs
» idées , avant celle de juger & de raifonner
ou de les comparer » .
"
"
"
Notre Auteur a cru devoir rapporter à
l'imagination qui fait l'objet du quatrième
chapitre de cette fection , l'éloquence &
les arts agréables , tels que la poéfie , la déclamation
, la mufique , la danfe , la pein142
MERCURE DE FRANCE.
ture , la fculpture & l'architecture ; il a
traité de chacun de ces arts dans l'ordre
où nous venons de les expofer. Les bornes
que nous fommes obligés de nous prefcrire
, ne nous permettent pas d'entrer dans
aucun détail à ce fujet ; nous nous hâtons
d'en venir à la feconde fection de cette
quatrième partie de la feconde divifion.
L'Auteur avoit dit , en parlant des facultés
dont l'âme humaine eft douée , qu'elle commençoit
ou finiffoit de s'occuper d'un objet
, par une détermination qui lui étoit propre
, qu'elle ne recevoit pas du dehors , &
qu'elle produifoit dans fon corps des mouyemens
qui tendoient à l'approcher ou à
L'éloigner de certains objets . Ces déterminations
& ces mouvemens qu'on appelle
volontaires , forment entre lui & fes femblables
, de nouveaux rapports fous lefquels
il a cru devoir le confidérer. Il a
divifé cette fection en quatre parties : il a
tâché dans le premier de remonter au
principe de nos déterminations : « car ,
dit-il , quoiqu'elles n'ayent point de
» caufe hors de l'âme , cependant notre
» âme n'agit pas au hafard ; elles font
» toujours fondées fur un motif , qui eſt
» un but qu'elle fe propofe d'atteindre ».
H croit avoir trouvé ce motif dans l'attrait
puiffant que l'Auteur de la nature nous a
AVRIL 1766. 143
infpiré pour tout ce qui pouvoit tendre à
conferver notre exiſtence , & il en a déduit
les règles de la morale.
L'état de fociété ayant mis de nouveaux
rapports entre les hommes , a donné lieu
aux loix pofitives qui font l'objet du fe-,
cond chapitre ; il a confidéré ces loix fous
trois points de vue , fuivant ces différens
rapports ; ce qui lui a fourni la divifion
naturelle de ce chapitre en trois paragraphes.
Le premier traite des loix civiles
qui réfultent des rapports particuliers que
les membres d'une même fociété ont en-.
tr'eux le fecond a pour objet le droit
public , ou celui qui réfulte des rapports
qui exiftent entre les membres qui compofent
une fociété , & ceux qui font chargés
de maintenir cette fociété . Le droit
des gens , ou celui qui réfulte des rapports
que les nations ont entr'elles , fait le ſujet
du troifième & dernier paragraphe de ce
chapitre.
Perfuadé que c'eft une fuite de réflexions
fur les befoins & fur les moyens
d'engager leurs femblables à remplir leurs
devoirs , qui ont déterminé les hommes à
conferver la mémoire des perfonnages utiles
, ou les exemples de la conduite qu'on
a tenue dans certaines occafions difficiles
al a cru devoir placer l'hiftoire parmi 1
144 MERCURE DE FRANCE.
connoiffances réfléchies , & la ranger parmi
celles auxquelles l'état de fociété a donné
naiffance : c'eſt ce qui l'a déterminé à
en traiter dans le troifième chapitre de
cette fection . Il a féparé l'hiftoire des
Juifs de celle des autres nations , parce
qu'il lui a paru qu'elle étoit deftinée à nous
apprendre des vérités d'un ordre beaucoup
plus relevé , & à nous tranfmettre , non les
oeuvres des hommes , mais celles de Dieu.
Il en a fait la matière du quatrième chapitre
, dans lequel il s'eft principalement
attaché à expofer les vérités que le fouverain
Créateur à revélées aux hommes pour
les conduire dans la voie du ſalut. C'eſt
dans ce chapitre où il a parlé de la création
de l'homme , de fa chûte & du médiateur
que Dieu à envoyé fur la terre
pour appaiſer fa juftice , & lui ouvrir les
portes du Ciel qui s'étoient fermées. Il a
expofé la vie que cet Homme - Dieu à menée
fur la terre , les leçons qu'il a données ,
les nouvelles vérités qu'il a révélées , en
un mot, il a entrepris de donner une idée
de la religion chrétienne , & d'en tracer
l'hiftoire.
C'est ici que fe terminent les deux volumes
que nous annonçons aujourd'hui.
Il reste à l'Auteur , pour completter fon ouvrage
, de traiter des connoiffances que
nous
AVRIL 1766. 145
nous acquérons , en même temps par nos
fens & par la réflexion , c'eſt- à- dire , toutes
fciences phyfiques. Nous ne doutons
point que le Public n'attende avec impatience
cette dernière partie d'un ouvrage
auffi intéreffant. Nous devons avertir
avant de terminer , que quoique l'Auteur
convienne que la plus grande partie de
fon livre eft compofé d'extraits , ou d'ouvrages
déja connus , cependant on y
trouve un très-grand nombre de vues fines
& d'idées neuves , ou préfentées d'une
manière toute nouvelle , qui doivent empêcher
de confondre fon travail , avec la
plupart des compilations dont on inonde
depuis quelque temps le Public.
La partie typographique ne mérite
pas moins d'éloges ; il paroît que le Libraire
n'a rien négligé pour donner à fon
édition toute la perfection dont elle étoit
fufceptible. Papier, caractère , correction
rien n'y manque
.
Vol. II. G
146 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES DE LIVRES,
EXAMEN d'un livre qui a pour titre :
Parallèle des différentes méthodes de traiter
la maladie vénérienne , dans lequel on
réfute les fophifmes de l'auteur , & on
démontre par les faits les plus authentiques
la fupériorité des dragées anti - véneriennes
fur tous les remèdes anti-vénériens
connus jufqu'ici. A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez P. F. Gueffier ,
au bas de la rue de la Harpe ; 1766 ;
un volume in- 12.
Il y a un an qu'il parut un livre qui
attaquoit la méthode de M. Keyfer dans
le traitement des maladies vénériennes,
Dans ce livre , qui étoit fans nom d'au
teur , on s'efforçoit d'élever des doutes ,
des nuages & des difputes fur un remède
que la raifon , l'expérience , l'aveu des
plus habiles Praticiens en médecine & en
chirurgie , concourent à faire regarder
comme le plus efficace qui ait paru jufqu'à
préfent. L'anonyme y poſe des principes
, il en tire des conféquences que
M. Keyfer difcute , examine & réfute
dans cette réponfe ; c'eft ce qui forme la
AVRIL 1766. 147
première partie de cet examen , à laquelle
nous reviendrons dans notre prochain
journal , parce que cette matière peut in.
téreffer beaucoup de monde , & qu'elle
y eft traitée avec force , clarté & précifion.
Après la réfutation folide & victo
rieufe des principes & allégations de l'anonyme,
M. Keyfer rapporte , dans un
court expofé , tout ce que l'envie , la
haine , la mauvaife foi a fait imaginer
dans tous les temps , contre fa méthode ,
& fur- tout depuis que , par ordre de la
Cour , elle eft univerfellement pratiquée
dans tous les hôpitaux militaires. A
toutes ces imputations calomnieufes , il
oppofe des faits qui mettent dans tout fon
jour la paffion de fes ennemis. Il les tire
des regiftres des hôpitaux du Royaume ,
& des états envoyés au Miniftre , dépofés
au bureau de la guerre , où tout le
monde peut les vérifier ; de ces faits il
réfulte évidemment , que les dragées antivénériennes
guériffent les maladies les
plus légères comme les plus graves , &
qu'il n'en eft point qui réfiftent à leur efficacité
, lorfqu'elles font bien adminiſtrées.
Après une énumération des guérifons
très prouvées & atteftées par les maîrres
de l'art , dans toute l'étendue du
Royaume , fuit un extrait des états de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ces mêmes malades , où l'on voit qu'en
moins de deux ans , il y en a eu dix mille
quatre vingt neuf de guéris dans les hôpitaux
du Roi. Les Médecins & les Chirurgiens
de ces hôpitaux ont certifié la vérité
de ces guérifons , foir par des lettres particulières
écrites au Miniftre , foit par des
atteftations en bonne forme , & qui ne
laiffent aucun doute fur l'efficacité du
remède tant contrarié , tant combattu. Enfin
la réponſe de M. Keyfer eft terminée
par les pièces juftificatives , c'est- à-dire ,
par les procès verbaux & certificats des
Médecins & Chirurgiens commis pour
conftater les épreuves qui ont été faites à
Paris & dans toutes les Villes de Province
, de la bonté & de la vertu des
dragées anti-vénériennes. Les originaux
de ces certificats font entre les mains de
M. le premier Médecin , & leur réunion
forme ici une conviction à laquelle il eſt
impoffible de ne fe pas rendre.
DICTIONNAIRE Economique , contenant
l'art de faire valoir les terres , & de
mettre à profit les endroits les plus ftériles ;.
l'établiffement ; l'entretien & le produit
des prés , tant naturels qu'artificiels ; le
jardinage , la culture des vignes , des arbres
foreftiers & fruitiers & des arbustes ;
AVRIL 1766. 149
le foin qu'exigent les bêtes à cornes & celles
à laine ; les chevaux , les chiens , &c.
& c. la façon d'élever & de gouverner les
abeilles , les vers à foie , les oifeaux de
baffe-cour , de proie & de volière . On y
trouve un ample détail des profits & des
agrémens que procurent les biens de campagne
, objet qui comprend la chaffe , la
pêche , la fabrication des filets , piéges ,
&c. l'apprêt des alimens , la compofition
des liqueurs, confitures & autres chofes d'office
; une exacte defcription des végétaux
les plus propres à nous fervir d'alimens
à favorifer l'exploitation des biens de campagne
, à décorer les jardins ; des inftructions
pour prévenir les maladies & pour
les guérir la connoiffance des plantes
utiles à la médecine , à la teinture & à
d'autres arts ; le détail de leurs diverfest
propriétés , leur culture & les moyens de
les employer , avec une idée fommaire
de ce qui concerne les Droits Seigneuriaux
& ceux des Communautés , & des Eccléfiaftiques
, par rapport aux biens de campagne
, &c. &c. Ouvrage compofé originairement
par M. Noel Chomel, Curé de
Saint Vincent à Lyon ; nouvelle édition
entièrement corrigée , confidérablement
augmentée , & accompagnée de figures ;
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
rue
trois volumes in -folio , propofés par foufcription.
A Paris , chez Ganeau
Saint Severin , aux Armes de Dombes &
à Saint Louis ; chez Bauche , quai des
Auguftins , à Sainte Geneviève ; chez les
Frères Etienne , rue Saint Jacques , à la
Vertu ; chez d'Houry , rue de la vieille
Bouclerie , au Saint efprit & au Soleil
d'or; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi.
3 Après un titre fi long & fi détaillé
nous n'avons rien à dire pour faire connoître
cet ouvrage. Nous nous bornerons
donc à expofer ici les conditions de cette
foufcription. Le prix en feuilles de ce
Dictionnaire fera de 54 livres pour les
foufcripteurs , & l'on paiera en foufcrivant
30 livres , & en recevant l'ouvrage
entier au mois de Janvier 1767 , 24 liv.
On ne fera admis à foufcrire , que jufqu'au
premier de Septembre de cette année
1766 ; & l'on eft averti de faire retirer
fes exemplaires dans le courant de
l'année 1767 , paffé lequel temps , on ne
pourra plus faire valoir fa fouſcription ; &
F'on perdra l'accompte qu'on aura payé ;
c'eft une claufe expreffe des, préfentes conditions.
Le prix en feuilles de ce même
ouvrage fera de 66 livres pour ceux qui
n'auront pas foufcrit.
AVRIL 1766. 151
ESSAI fur la théorie des fatellites de
Jupiter , fuivi des tables de leurs mouvemens
, déduits du principe de la gravitation
univerfelle ; par M. Bailly , Garde
des tableaux du Roi , en furvivance , de
l'Académie Royale des Sciences ; avec les
tables de Jupiter , par M. Jeaurat , Profeffeur
de Mathématiqes à l'Ecole Royale
Militaire , de l'Académie Royale des
Sciences . A Paris , chez Nyon , Libraire
quai des Auguftins , à l'Occafion ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi , un
volume in-4° . de 200 pages.
>
Ce livre n'eft fufceptible que
d'une annonce
; car ce que nous pourrions en dire
ne feroit peut- être pas du goût commun
de nos lecteurs, à ces qui hautes matières ne
font pas familières quant à ceux qui y
ont acquis des connoiffances profondes ,
ils liront l'ouvrage même , & ne fe contenteroient
pas d'un fimple extrait.
:
CALENDRIER des réglemens , ou notice
des édits , déclarations , lettres- patentes ,
ordonnances , réglemens & arrêts , tant du
Confeil , que des Parlemens , Cours fouveraines
& autres Jurifdictions du Royaumne
, qui ont paru pendant l'année 1764 ;
par M. Vallat la Chapelle ; à Paris chez
Vallat la Chapelle , Libraire , au Palais ,
G iij
151 MERCURE DE FRANCE.
fur le perron de la Sainte- Chapelle , au
château de Champlâtreux ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; un volume
in- 18 , d'environ 600 pages .
Nous avons parlé de cet ouvrage l'année
dernière ; comme il ne contient rien
de plus cette année , nous renvoyons nos
lecteurs à l'article de notre journal , où
nous en avons fait mention .
ESSAF fur la formation des dents , comparée
avec celle des os , fuivi de plufieurs
expériences tant fur les os que fur les
parties qui entrent dans leurs conftiturions
; par M. Jourdain , Dentiſte , reçu
au Collège de Chirurgie. A Paris , chez
d'Houry, Imprimeur- Libraire de Mgr le
Duc d'Orléans , rue de la Vieille- Bouclerie
; 1766 : avec approbation & privilége
du Roi ; un vol . in- 12 .
L'analyfe du germe de la dent & des
parties qui lui répondent , le développement
des alvéoles , foit des dents de lait
ou de celles des dents de remplacement ;
la fuppreffion du premier cordon dentaire ,
la naiffance du fecond , la formation des
eloifons alvéolaires , la progreffion qu'acquiert
l'arc maxillaire à raifon du développement
des différentes parties de la dent,
font autant d'objets qui ont paru mériter
l'attention de M. Jourdain , Dentiſte trèsAVRIL
1766. 1537
expert , & qu'il traite en homine habile
dans la pratique de fon art , & très- inftruit
dans la théorie.
PROSPECTUS de diverfes idées patriotiques
concernant des établiffemens & des
embelliffemens utiles à la ville de Paris ,
analogues aux travaux publics qui fe font
dans cette Capitale ; lefquels peuvent être
adaptés aux villes du Royaume , avec les
moyens d'économie & de finance qui ont
paru les plus propres à remplir ces vues ;
volume in- 8 ° , orné de figures en tailledouce
& de plans gravés ; propofé par
foufcription : le prix eft de 6 liv. A Paris ,
chez Gueffier , au bas de la rue de la Harpe,
à la liberté ; 1766 : avec approbation & permiffion.
Les divers établiſſemens dont il fera
fait mention dans ce livre font l'achevement
du Louvre , & la place à conftruire
devant fon périftile ; l'achevement des
Thuileries ; l'aggrandiffement des halles
& marchés , un nouvel établiffement pour
la célérité des fecours dans les incendies ;
un emplacement des cafernes pour le Régiment
des Gardes - Françoifes ; un établiffement
utile au foutien du commerce ; la.
conftruction de la place de Nancy pour la
ftatue du Roi Stanislas ; la fuppreffion de
G.v.
154 MERCURE DE FRANCE .
l'Hôtel- Dieu pour y fubftituer des maifons
de fecours ; de nouveaux établiſſemens
pour encourager l'agriculture & la population
un inftitut d'un ordre en faveur
;
du patriotifme ; la reconſtruction des falles
de fpectacles ; un établiſſement de nouveaux
fpectacles pour la faifon d'été. La
foufcription commence dès à préfent , &
finira le 15 Mai prochain. Il ne fera tiré
que le nombre d'exemplaires pour lequel
on aura fouferit.
HISTOIRE de l'Afrique & de l'Efpagne
fous la domination des Arabes ; compofée
fur différens manufcrits arabes de la Bibliothèque
du Roi : dédiée à Mgr le Dauphin ,
par M. Cardonne , Secrétaire - Interprête du
Roi pour les langues orientales , aux Affaires
Etrangères & à la Bibliothèque de Sa
Majesté . A Paris , chez Saillant , Libraire ,
rue Saint Jean- de- Beauvais ; 1766 .: avec
approbation & privilége du Roi ; z vol .
in- 1 2.
Plufieurs Auteurs ont écrit l'hiſtoire des
conquêtes des Arabes dans l'Orient ; celles
qu'ils ont faites dans l'Occident font moins
connues , & c'eft ce qui a déterminé M.
Cardonne à en publier les détails , dans
l'efpérance , bien fondée , que le public
verroit avec plaifir de quelle manière ces
AVRIL 1766. ISS
peuples parvinrent à établir leur empire
& leur religion en Afrique & en Eſpagne.
Nous pourrons donner un extrait de cette
hiftoire , où l'on trouvera des faits curieux
& intéreffans que nos lecteurs liront avec
plaifir.
LES Contes des Génies , ou les Charmantes
Leçons d'Horam , fils d'Aſmar ;
ouvrage traduit du perfan en anglois , par
Sir Charles Morell , ci - devant Ambaſſadeur
des Etabliſſemens Anglois dans l'Inde,
à la Cour du Grand Mogol ; & en françois
fur la traduction angloife , avec treize
figures. A Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey ; & fe trouve à Paris , chez Leclerc ,
Libraire , quai des Auguſtins ; 1766 : 3
vol. in- 12 .
Une partie de ces Contes avoient déja
paru dans des écrits périodiques publiés en
Angleterre ; & , fur l'accueil favorable
qu'ils ont reçu du public , l'Auteur s'eft
déterminé à en donner une édition complette.
Les perfonnes qui aiment la morale ,
inife en action par des êtres imaginaires ,
trouveront ici de quoi fatisfaire leur goût.
TABLEAU hiftorique & politique de la
Suiffe , où font décrits fa fituation , fon
état ancien & moderne ; fa divifion en
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
cantons , les diettes & l'union Helvétique ;
où l'on voit l'origine , la naiffance , l'établiffement
& les progrès de fes Républiques
; les moeurs , la politique , la religion
& le gouvernement de fes peuples ; avec.
un état de fon commerce , de fes revenus ,
de fa milice , & un appendice contenant
un détail de fes alliés ; traduit de l'anglois
prix 2 liv. 5 fols relié. A Fribourg ,
& fe trouve à Paris , chez Lottin le jeune ,
rue Saint Jacques , vis -à- vis celle de la
Parcheminerie ; 1766 : un vol. in- 12 .
Ce tableau intéreffant de la Suiffe préfente
un abrégé des révolutions de cette
République. On y trouvera dans un feul
volume les connoiffances les plus effentielles
fur le pays , la nation , fes alliés , &c .
On yvoit d'un coup- d'oeil ce qu'il faudroit
chercher dans des hiftoires générales &
trop volumineufes. On appercevra en quel.
ques endroits la partialité de l'Auteur contre
la France. L'Auteur eft Anglois & proteftant
; & le traducteur n'a pas cru qu'il
fût permis de défigurer fon modèle en
cherchant à le corriger & à publier des
fautes très-repréhenfibles dans un hiſtorien .
Le public reconnoîtra dans cette traduction
un ftyle qu'il a déja honoré de fon approbation
dans plufieurs autres ouvrages, & em
particulier dans le Proteftant cité au tribunal.
AVRIL 1766. 157
de la parole de Dieu dans les faintes écritures.
On trouve chez le même Libraire ,,
Lottin le jeune , l'Hiftoite Militaire des
Suiffes , avec les généalogies des Maiſons
illuftres , &c.. Par M. le Baron de Zur--
lauben , & le Code Militaire des Suiffes ;:
4 vol. in- 12 ; 1766..
MAHULEM , hiftoire orientale. A La
Haye ; 1766 brochure in- 12 de 200
pages.
Il eſt queſtion dans ce roman d'un
homme dont tous les deffeins tendent au .
bonheur , & qui ne peut jamais y parvenir..
"L'énergie des fituations , la morale fu-
» blime qui les permet & les répare , le
» cahos des paffions , dont le développe--
» ment eft fi bien ménagé , quelques pein-
» tures voluptueufes femées çà &-là , voilà ,,
» dit l'Auteur , de quoi faire paffer les
beautés lugubres de ce roman » . C'eſt
au public qui le lira à juger fi l'Ecrivains
n'eft pas un peu trop prévenu en faveur.
de fon ouvrage.
!
RÉFLEXIONS hafardées d'une femme.
ignorante , qui ne connoît les défauts des .
autres que par les fiens , & le monde que .
par relation & par ouï dire. A Amfterdam ,,
& fe trouve à Paris , chez Vincent , Im158
MERCURE DE FRANCE.
primeur- Libraire, rue Saint Severin ; 1766 :
deux parties in- 12.
C'eft véritablement ici l'ouvrage d'une
femme , & d'une femme qui connoît le
monde autrement que par ouï -dire . On
fent, en lifant fes réflexions , qu'elle a dû
le fréquenter , & que par la pénétration
& la fagacité de fon efprit elle doit y en
avoir acquis autant de connoiffances qu'elle
a été capable d'en répandre dans fes fociétés.
Chaque chofe fe préfente à elle dans
fon vrai point de vue ; & ce qu'elle dit
eft précisément ce que la raifon éclairée
par l'expérience doit penfer de chaque objet.
Nous reviendrons fur cet ouvrage dans
notre prochain Journal , & nous mettrons
fous les yeux de nos lecteurs quelques- unes
de ces penfées où l'efprit & le fentiment
ont eu une égale part.
ENTRETIENS d'Arifte & de Philidor
fur la religion & la philoſophie , les belleslettres
, l'efprit & le jugement , l'oiſiveté ,
l'éducation & la frivolité. Cet ouvrage
renferme des réflexions critiques & morales
; par MM.. llee CChheevvaalliieerr ddee ***. A Londres
, & fe trouve à Paris , chez Delalain ,
à Saint Jacques , rue Saint Jacques ; chez
Cuiffart , à la harpe , fur le pont-au- change ;
chez Crapart , rue de Vaugirard , & chez
AVRIL 1766 . 159
tous les Libraires où se trouvent les nouveautés
; 1766 : brochure in- 12 de 170
pages.
Ce Philidor , un des interlocuteurs dans
ces Entretiens , eft un Seigneur étranger
qui cherche à s'inftruire des moeurs de
notre nation en général , & en particulier
de tous les objets qui font énoncés dans
ce titre.
ques
RÉFLEXIONS importantes & apologifur
le nouveau Commentaire de M.
l'Abbé Fleury , touchant les libertés de
l'Eglife Gallicane , donné en 1765 ; fondées
fur l'Ecriture- fainte , fur les décifions
des Conciles , fur l'unanimité des Pères &
des Docteurs de l'Eglife , & fur le confentement
des meilleurs Théologiens, des plus
profonds Canoniftes , des plus favans Jurif
confultes , & des autres Ecrivains les plus
avoués ; avec une lettre à l'Auteur des
Nouvelles Eccléfiaftiques , par l'Auteur des
Commentaires , Avocat au Parlement : fe
vend avec le Commentaire. A Paris , chez
Defaint , rue du Foin , Saillant , rue Saint
Jean - de - Beauvais , Butard , rue Saint
Jacques , la veuve Amaulry , grand'falle
du Palais , Saugrain le jeune , quai des
Auguftins , Gogué , quai des Auguftins ,
160 MERCURE DE FRANCE.
Delalain , rue Saint Jacques ; 1766 : brochure
in- 12 de 132 pages.
Deux fortes d'Ecrivains périodiques ont
parlé dans leurs Journaux d'un nouveau
Commentaire du difcours de M. l'Abbé
Fleury ; les uns pour le louer , les autres
pour le critiquer. L'Auteur croit devoir
Juftifier aux yeux du public la pureté de
fes fentimens ; & ce font , à ce qu'il dit ,
les feuls motifs qui l'ont déterminé à
blier ces nouvelles réflexions , dont les
Théologiens font feuls juges compétens ,
cette matière étant uniquement de leur
reffort.
pu-
MEDICUS veri amator, ad Apollinea artis
alumnos. Typis Univerfitatis Cafares moxuenfis
, anno 1764 , & proftat Parifiis
apud N. M. TILLIARD , Bibliopolam ad
ripam Auguftinianorum , fub figno S. Benedicti
; in-- 8° : prix 2 liv . 8 fols broché.
Les principes de Médecine répandus
dans ce volume n'étant pas de notre com
pétence , nous nous abftenons d'en porter
aucun jugement. Nous dirons feulement
que l'Auteur pofféde parfaitement la langue
latine , & que la françoife ne lui eſt
pas
moins familière. C'est ce que prouvent
les notes qui font au bas des pages , l'épître :
AVRIL 1766. 161
dédicatoire à l'Impératrice règnante des
Ruffies , & les differtations françoifes qui
terminent cet ouvrage.
RECHERCHES fur la population des Généralités
d'Auvergne , de Lyon , de Rouen
& de quelques Provinces & Villes du
Royaume ; avec des réflexions fur la valeur
du bled , tant en France qu'en Angleterre
, depuis 1674 , jufqu'en 1764. Par
M. Miffance , Receveur des tailles de l'élection
de Saint Etienne . A Paris , chez
Durand , Libraire , rue Saint Jacques , å
la Sageffe ; 1766 : avec approbation &
privilége du Roi ; un volume in-4°.
L'ouvrage qu'on préfente au Public, n'eſt
qu'un recueil de faits rélatifs à la population
des trois Provinces que l'auteur a été
à portée de connoître. Il a fupprimé les
réflexions dont la matière étoit fufceptible
, pour ne s'attacher qu'à des faits ef
fentiels qui affignent le nombre des habitans
dans chaque Province. La plupart des
Auteurs politiques ont affuré une dépopulation
dans le Royaume , & n'en ont
apporté aucune preuve ; les lecteurs feront
en état de juger du mérite de pareils affertions.
A la fuite de ces recherches on a
ajouté une comparaifon de la valeur du
bled à Londres , à Paris & à Lyon , dans
162 MERCURE DE FRANCE.
l'efpace de quatre - vingt dix ans. On laiffe
à juger de l'avantage qui en peut réfulter
pour les deux nations .
STANCES fur une infidélité . Par M. de
Saint-Peravi. A Londres ; 1766 : avec
cette épigraphe que nous prenons la liberté
de condamner : tranfeat à me Calix ifte ;
brochure in-8 ° . de 36 pages.
Ces ftances font précédées d'un avertiffement
de 14 pages , où l'Auteur rend
compte de différentes pièces de vers qu'il
a faites, avant que de donner les derniers
au Public ; telle qu'une épitre fur la confomption
, que nous avons annoncée dans
le temps , & qu'on redonne aujourd'hui
avec les ftances. Ces deux ouvrages dans
le genre lugubre , pourront plaire à cette
claffe de lecteurs qui aiment à s'entretenir
d'idées noires & funeftes.
- ÉLOGE funèbre de très haut , trèspuiffant
& très- éxcellent Prince Monfeigneur
Louis Dauphin de France , prononcée
dans la falle du collége , le 28 Janvier
1766 , par M. Ricard , Profeffeur
d'éloquence. A Auxerre , chez François
Fournier , Imprimeur- Libraire de la ville
& du collége ; & à Paris , chez Villette
Libraire , rue Saint Jacques ; avec permiffion
; 1766 : in - 8 °.
AV RIL 1766.
163
La multitude prodigieufe des éloges &
oraifons funèbres de Mgr le Dauphin , ne
nous permet d'entrer dans aucun détail
fur chacun de ces difcours , la plupart fort
éloquens. C'est pourquoi nous nous contenterons
comme nous avons déja fait
jufqu'ici , de rapporter les divifions de
ces différentes pièces , ou d'expofer le fujet
, fi l'auteur n'a point fait de divifion •
comme il eft arrivé à M. Ricard. « Pré-
» venu dès fon enfance des bénédictions
» du Seigneur , toute la fuite de la vie
» de Mgr le Dauphin , ne nous dit - elle
» pas que c'eft dans fa miféricorde , que
» Dieu l'a frappé , & qu'il ne l'a enlevé
» à la couronne qui lui étoit deſtinée ſur
» la terre , que pour la changer en un
» diadême éternel ?
ORAISON funèbre de très -haut , trèspuiffant
& très-excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée dans la chapelle des
Nouveaux Convertis , le 17 Mars 1766 :
par M. l'Abbé le Cren , Chanoine , &
grand'Chantre de la Sainte- Chapelle de
Mortain. A Paris , chez Regnard , Imprimeur
de l'Académie Françoife , grand'-
falle du Palais , & rue Baffe -des - Urfins ;
1766 : in -4 ° .
сс
Je vous ferai voir en lui un ſage &
164 MERCURE DE FRANCE.
و ر
» un chrétien , dont tous les jours nous
» étoient précieux & utiles , & que nous
» n'avons pu perdre fans frémir : il a vécu
» trop peu pour nous ; il a vécu affez
» pour lui - même. C'eft dans ces deux ré-
» Aexions
que je renferme fon éloge ».
ORAISON funèbre de très -haut , trèspuiffant
& très-excellent Prince Mgr Louis
Dauphin , prononcée dans la chapelle du
Louvre le 6 Mars 1766 , en préfence
de Meffieurs de l'Académie Françoife
par M. l'Abbé de Boifmont , Prédicateur
ordinaire du Roi , Abbé de Grétain
l'un des quarante de l'Académie . A Paris,
chez Regnard , Imprimeur de l'Académie,
grand falle du Palais , & rue Baffe - des-
Urfins ; 1766 : avec privilége du Roi ;
in-4° .
و د
Nous croyons qu'aucun de ceux qui ont
traité la même matière , n'a mieux faifi
fon objet , & ne l'a mieux préfenté . Le
Public en jugera. « Par une fingularité
qui caractérife Mgr le Dauphin , ce n'eft
pas feulement la vie de ce grand Prince
qu'il faut intérroger pour le connoître ,
c'eft fa mort. Il n'a commencé , pour
» ainfi dire , de vivre que dans ces inftans
» funeftes où les hommes vulgaires font
deja morts ; & il avoit commencé , en
»
ود
12
AVRIL 1766.
165
ود
quelque forte , à mourir , dans cet âge
dangereux où les Princes imprudens ne
penfent qu'à vivre. C'eft fous ce double
point de vue qu'il faut l'envifager pour
» le peindre
99
"
"".
LA Pharfale de Lucain , traduite en françois
, par M. Marmoniel , de l'Académie
Françoife. A Paris , chez Merlin, Libraire ,
rue de la Harpe , vis- à - vis la rue Poupée , à
l'image S. Jofeph ; 766 avec approbation
& privilége du Roi ; deux vol . in - 8°.
Cet ouvrage paroît nouvellement ; il eſt
enrichi de très- belles gravures à la tête de
chaque chant : nous nous hâtons de l'annoncer
en attendant que nous puiflions en
donner un extrait plus étendu.
ÉLOGE de Louis Dauphin de France ;
par M. Thomas . A Paris , chez Regnard ,
Imprimeur de l'Académie Françoiſe ,
grand'falle du Palais , & rue Baffe - des-
Urfins ; 1766 : in- 8 °.
Tout le monde connoît l'éloquence de
M. Thomas , tant de fois couronné par l'Académie
pour ce même genre d'écrire .
Quoiqu'il n'ait pas été queftion de concourir
pour un prix , M. Thomas , qui a
loué tant de grands hommes , fembloit
avoir acquis un titre public de faire l'éloge
de Mgr le Dauphin.
166 MERCURE DE FRANCE.
ORATIO funebris fereniffimi DELPHINI
LUDOVICI , nomine & juffu Univerfitatis
habita in ade facrâ FF. Francifcanorum
, die menfis Martii decimâ
anno 1766 ; à M. FRANCISCO - NICOLAO
GUERIN , antiquo Rectore , Syndico,
& in Collegio MAZARINEO Rhetorum altero
; juffu Univerfitatis edita. Parifiis ,
apud viduam THIBOUT , Regis , necnon
Academia Parifienfis Typographum , in
plateâ Cameracenfi ; 1766 : in- 4°.
Cet éloge latin de Mgr. le Dauphin ,
prononcé dans le couvent des Cordeliers ,
au nom & par ordre de l'Univerſité , eſt
divifé en deux parties , Dans l'une , l'Orateur
fait voir que Mgr le Dauphin a montré
durant ſa vie , toutes les vertus que la
France pouvoit efpérer & fouhaiter. Dans
la feconde , que fa mort a ajouté un nouyel
éclat à fes vertus & à fa gloire.
DISSERTATION fur le mécanisme &
les ufages de la refpiration ; ouvrage couronné
par l'Académie des Sciences , des
Belles- Lettres & Arts de Rouen , le 7 Août
1766. Par M. David , Maître- ès - Arts &
en Chirurgie de Paris. A Paris , chez Vallat
la Chapelle , Libraire au Palais , fur le
perron de la Sainte Chapelle ; 1766 ; avec
AVRIL 1766.
167
approbation & privilége du Roi : brochure
in- 12 de 134 pages.
L'Auteur fait voir d'abord ce que c'eft
que la refpiration ; quels font les moyens
qui l'opèrent , la manière dont ils agiffent ,
comme elle a dû fe faire la premiere fois ;
il explique enfuite fes ufages , fes avantages
, fes effets fur le fang , & enfin ce
qui fe paffe dans le poumon , dans le coeur
& dans les gros vaiffeaux relativement
aux deux tems qui la conftituent , & il
appuie fes raifonnemens de preuves tirées
de l'expérience.
ORAISON funèbre de très-haut , trèspuiffant
& très excellent Prince Dom Philippe
de Bourbon , Infant d'Espagne , Duc
de Parme , de Plaifance & de Guaftalle ;
prononcée dans l'églife de Paris , le 13
Mars 1766 , par M. l'Abbé de Bauvais
Prédicateur du Roi , à Paris , de l'Imprimerie
de Guillaume Defprez , Imprimeur
ordinaire du Roi & du Clergé de France,
rue Saint Jacques ; 1766 : avec approba
tion & permiffion ; in- 4°.
Quoiqu'il ne foit plus queftion ici de
Mgr le Dauphin , nous fuivrons la même
méthode que dans les annonces précéden
tes , & nous nous bornerons à citer la divifion
du difcours. « Confidérons l'Infant
168 MERCURE DE FRANCE .
» dans toutes les fituations de fa vie po-
» litique & de fa vie privée , dans fes ar-
2
mées & dans fes confeils , dans l'intérieur
de fa cour & dans le fecret de fa
famille ; toujours nous y verrons régner
la fageffe & la magnanimité ; mais tou-
» jours nous y verrons dominer la bonté .
» Comme il ne fut point un meilleur
» Prince , il ne fut point un homme meil-
9) leur ?".
DESCRIPTION du maufolée érigé à Paris
dans l'églife de Notre - Dame , à l'occafion
du Service folemnel fait dans la même
églife , le 13 Mars pour très -haut , trèspuiffant
& très excellent Prince Dom Philippe
de Bourbon , Infant d'Eſpagne , Duc
de Parme , de Plaifance & de Guaftalle , &c.
& c . Cette pompe funèbre ordonnée par M.
le Duc d'Aumont , Pair de France , Premier
Gentilhomme de la Chambre du
Roi , en exercice , a été conduite par M.
Papillon de la Ferté , Intendant & Contrôleur
Général de l'argenterie , menus
plaifirs & affaires de la Chambre de Sa
Majefté , fur les deffeins du fieur Mic.
Ang. Challe , Peintre ordinaire du Roi ;
de l'Imprimerie de Ballard ; 1766 : par
exprès commandement de Sa Majesté.
in-4°.
Cette
AVRIL 1766. 169
Cette defcription très- claire & très - détaillée
, donne une idée très -avantageufe
des talens de M. Challe.
ODE fur la mort de Mgr. le Dauphin ,
quis defiderio fit pudor , aut modus tam
caricapitis ... Horat. A Paris , chez Vente,
Montagne Sainte Geneviève ; 1766 : in - 8 °.
H
Vol. II.
170 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIE S.
L'ACADEMIE Françoiſe a conſenti à
être juge des difcours qui lui feront envoyés
fur le plan annoncé dans les papiers
publics. D'après les éclairciffemens qui
ont été donnés à l'Académie , elle propofe
pour fujet, d'expofer les avantages de la
paix , d'infpirer de l'horreur pour les ravages
de la guerre , & d'inviter toutes les
nations à fe réunir pour affurer la tranquillité
générale. Le prix fera une médaille
d'or de la valeur de trois cents livres. Les
difcours feront en françois , ne pafferont
point trois quarts - d'heure de lecture , &
feront adreffés , francs de port , au fieur
Regnard , Imprimeur de l'Académie , rue
Baffe - des - Urfins , avant le premier Décembre
1766. Le prix fera adjugé le 2
Janvier 1767 .
AVRIL 1766. 178
DISCOURS lu à l'Académie de ROUEN ,
le 28 Janvier 1766 , par M. Du BOULLAY
, Secrétaire Perpétuel de l'Académie
pour la partie des Belles- Leures.
MESSIEUR ESSIEURS ,
TOUTE la France a été plongée dans la
plus profonde confternation par la mort de
Mgr le Dauphin. Dieu feul connoît toute
l'étendue de la perte que nous avons faite ,
& jufqu'à quel point elle pourra influer
fur la deftinée & la profpérité de ce royaume.
Les gens de lettres qui doivent toujours
être les meilleurs Citoyens , comme
ils font les plus éclairés , ont paru fentir
plus vivement encore que les autres ordres
de l'Etat , la grandeur de cette calamité
publique. Mgr le Dauphin avoit partagé
fa vie entre la pratique des vertus & la
culture des connoiffances les plus folides
& les plus importantes. Il n'étoit étranger
dans aucune , parce qu'il favoit que l'art
de gouverner les hommes & de les rendre
heureux , eft de tous les arts le plus étendu
auffi bien que le plus utile. Les muſes
Hij
172
MERCURE DE FRANCE.
ont déploré fa mort comme une perte qui
leur auroit été particulière. Après le premier
faififfement que produifent les grandes
douleurs , elles ont fait éclater leurs
regrets , & ont effayé d'orner fon tombeau
de ces monuments qu'on appelle magni
folatia luctus.
Mais un objet auſſi eſſentiel à la France ,
& dont elles ne fe font point encore occupées
, c'est le nouveau prix qu'une circonftance
fi trifte ajoute à la confervation
du Roi , déjà fi précieufe par elle même .
On ne peut , fans frémir , confidérer que
dans le moment préfent , non -feulement
le bonheur , mais peut-être la confervation
même de cet état en dépend . L'intérêt
devient encore plus preffant & plus
tendre , lorfque l'on fait attention que depuis
trois mois la mort a moiffonné un
nombre confidérable de Souverains ou de
Princes deftinés à l'être ; elle vient encore
de frapper tout récemment le Roi de Dannemarc
, l'un des plus grands Rois qui
aient jamais honoré le trône & l'humanité.
a paru
•
L'impreffion profonde que la douleur
faire fur l'âme fenfible du Roi ,
fuffit pour juftifier & néceffiter les voeux
les plus ardents , afin que le ciel prolonge
Les jours au gré des defirs de fon peuple.
AVRIL 1766. ་ 73
C'est l'objet de la pièce que je vais avoir
l'honneur de vous lire ; elle a été dictée
& vos coeurs en doivent être
par le coeur ,
les
juges.
VEUX pour la confervation du Roi.
Dieu , qui tiens dans tes mains le fil de nos
années ,
Qui preferis à la mort d'irrévocables loix ,
Et dont la volonté règle les deſtinées
Des peuples & des Rois !
Tes decrets dans le deuil plongent l'Europ
entière ;
Aux chefs des nations ils creufent des tombeaux :
Tu frappes les Paſteurs quand ta jufte colère
Veut punir- les troupeaux.
Nos crimes ont laffé ta longue patience ;
Ton redoutable bras s'appéfantit ſur nous :
Le digne appui du trône & l'efpoir de la France ,
Eft tombé fous tes coups.
>
Dieu Clément ! c'en eft trop fi tu frappes en père ;
Si tu punis en juge & veux nous accabler
Un péril plus affreux , une tête plus chère ,
Doit nous faire trembler.
Qui pourroit , fans frémir , contempler le naufrage
,
Le choc des aquilons & des flots en fureur
H iij
174 MERCURE DE FRANCE
Si le vaiffeau battu d'un violent orage
Reftoit fans conducteur ?
Déja l'avidité , l'altière indépendance ,
Nous ont fait oublier & les moeurs & les loix ;
L'Impiété hardie & fa foeur la Licence
Ont élevé la voix .
Arrête , Dieu vengeur ! arrête ! & que nos larmes
Eteignent dans tes mains les foudres dévorans ;
Epargne un Roi , l'objet de nos juftes alarmes ,
Et frappe les tyrans.
De fon coeur paternel vois la douleur profonde ;
Les noeuds de la nature & fa touchante voix ,
Trop fouvent méconnus par les maîtres du monde,
Ont fur lui tous leurs droits .
Grand Dieu ! falloit- il donc qu'une épreuve funefte
L'avertît qu'il eft homme & fujet aux douleurs
Falloit- il rappeller à fon âme modefte
Le néant des grandeurs !
Qui jamais connut moins l'orgueil qu'elles inf
pirent ?
Il a fait fur fon trône affeoir l'humanité :
Les derniers des mortels qui près de lui refpirena
Eprouvent la bonté.
Il adore , Seigneur , ta juſtice irritée ;
Il s'abaille devant ta fuprême grandeur =
AVRIL 1766 . 175
II eft temps que tu fois pour fon âme attriſtée
Un Dieu confolateur.
Et toi , qui pratiquois les vertus en filence ;
Toi , qui vécus en fage & mourus en héros ;
Qui préparois , hélas ! le bonheur de la France,
Sois fenfible à nos maux!
Tu règnes maintenant , ta gloire eft fans nuage ,
Et tu peux protéger ton peuple infortuné ;
Abaille tes regards fur nous ,
fur l'héritage
Qui t'étoit deftiné.
De tes François chéris vois la douleur amères
Nos yeux baignés de pleurs fur ta tombe attachés :
Obtiens- nous que le Ciel ajoute aux jours d'un
père ,
Ceux qu'il t'a retranchés.
L'Académie a arrêté qu'il fera célébré,
jeudi 6 Février , un Service pour le repos
de l'âme de feu Monfeigneur le
Dauphin , auquel elle affiftera en Corps ,
& que les deux pièces ci - deffus , feront
envoyées de fa part à Mgr le Duc de Harcourt
, fon Protecteur , & à M. Bertin ,
Secrétaire d'État de la Province , comme
contenant les fentimens dont elle eſt pénétrée
pour la perfonne du Roi , & pour
Famille Royale. Hiv
la
176 MERCURE DE FRANCE,
Le Jeudi , 6 Février 1766.
La Compagnie , affemblée & prête à
partir pour fe rendre à l'égliſe M. le Directeur
a pris la parole , & a dit.:
<
MESSIEURS ,
La Religion nous appelle aux autels ,
pour rendre à Mgr le Dauphin les derniers
& les plus faïnts devoirs. Un Prince
auffi vertueux , & qui a fupporté en héros
chrétien l'épreuve d'une maladie longue
& cruelle , doit s'être préfenté fans tache
au tribunal de Dieu. Nos voeux & nos
prières doivent donc fe réunir , pour obtenir
du Ciel la confervation des jours
infiniment précieux de Sa Majefté . Prions
auffi pour les jeunes Princes , l'espoir &
la confolation de la Famille Royale éplorée
, dont la nation entière reffent vivement
la douleur. Car vous le fçavez , Meffieurs
, c'eft le partage heureux des françois
, de regarder leurs Princes comme
leurs véritables pères , de les fervir , de
les aimer avec le même zèle pendant leur
vie , de les regretter , de les pleurer avec
Ja même vérité quand la mort a tranché
le fil de leurs jours.
AVRIL 1766. 177
EXTRAIT de la féance publique de la
Société Littéraire de CLERMONT-FERRAND
, tenue à l'Hôtel de Ville , le 25
Août 1765 .
MONSONSIEUR l'Abbé de Vienne a ouvert
la féance , par la lecture d'une paraphrafe ,
en vers libres , de l'oraifon univerfelle
pour le falut , qui
mots , ( mon Dieu je
fortifiez ma foi , & c.
commence par ces
crois en vous , mais
M. Cortigier a enfuite lu l'examen critique
d'un titre rapporté par Juftel , dans.
fon hiftoire généalogique de la maiſon
d'Auvergne.
L'objet de l'Auteur , en difcutant ce
titre , a été de combattre un fyftême injurieux
à l'indépendance des premiers.
Rois de France , qui fuit effentiellement
du texte du manufcrit..
On y lit que Calminius , Sénateur ,
fut déclaré Duc & Prince d'Aquitaine ,
par un décret de l'Empereur Juftinien ;
qu'il fut revêtu de cette dignité , par l'au 1
H v
178
MERCURE
DE
FRANCE
.
torité de l'Empire Romain , aux accla
mations du peuple , & en conféquence
d'une députation faite à Rome , par les
habitans de cette Province.
On y voit auffi que ce fut lui qui fit
bâtir le Monaftère de Sainte Théodefréde ,
dans l'Evêché du Puy , & le Monaſtère
de Mauzac en Auvergne.... Il fit un
voyage à Rome du temps du Pape Jean II.
Une induction naturelle porte à conclure
que dans le temps de cette inveſtiture
le Roi des Francs n'étoit pas en droit
de nommer des Ducs en Aquitaine , &
de leur donner l'inveftiture de ce gouvernement
; & que ce droit appartenoit
aux Empereurs...
...
Cependant la comparaifon des temps:
rapporte cet événement entre l'année 528 ,
temps de la proclamation de l'Empereur
Juftinien , & l'année 535 , où Jean ÌI fuccéda
à Boniface II , c'est-à- dire aux dernières
années du règne de Thierri , Roi
d'Auftrafie , ou fous les premières de celui
de Theodebert fon fils & fon fucceffeur ;;
donc les enfans & fucceffeurs de Clovis
étoient encore dépendans des Empereurs..
Cette conféquence démentie par l'hiftoire
n'auroit pas eu befoin d'une nouwelle
difcuffion , fi le titre qui y a donné
lieu n'étoit rapporté comme authentique:
AVRIL 1766. 179
par un Auteur refpectable , & dont l'autorité
pourroit induire quelqu'un en erreur.
Il a donc fallu découvrir la fauffeté du
titre , & en inftruire le Public , pour détruire
dans leur fondement des fyftêmes
qui pourroient s'élever fur des principes fi
peu folides.
M. Cortigier, pour y parvenir, commence
par l'énumération des précautions que
doit prendre un Archivifte , pour n'être
pas trompé ; des lumières qu'il doit fe
curer , & des connoiffances fans lefquelles
il ne peut entrer dans cette laborieufe
carrière.
pro-
Il établit des principes pour la fixation
des époques ; il les applique enfuite
au titre difcuté , & en déduit la fauffeté
les contradictions fuivantes..
par
1°. Le titre fuppofe que Juftinien étoit
alors à Rome .... mais il n'y a point
réfidé depuis fon avénement à l'Empire ,
jufqu'à la mort de Jean II.
2°. Que Rome étoit fous la domination
de l'Empereur ... mais cette ville étoit
pour lors fous les loix de Théodoric , Roi
des Oftrogoths.
3 °.Que le Sénat Romain jouiffoit de fon
ancienne autorité. ... Mais l'hiftoire du
Patrice Boëce & de Simmaque , prouve
H vj
180 MERCURE DE FRANCE .
que dans ce temps toute liberté avoit été
ôtée à la Ville & au Sénat
Ces trois contradictions , plus que fuffifantes
pour détruire l'authenticité du
titre , font fuivies des confidérations qui
déterminent l'Auteur à en rapporter la
contrefaction au dixième & onzième
fiécle.
Mais M. Cortigier , non content d'avoir
démontré la faufleté du titre , prouve encore
par des traits hiftoriques , que Clovis
& les Rois fes fucceffeurs ont été abfolument
indépendans des Empereurs , furtout
dans la diftribution des gouvernemens.
Il cire 1 ° . Juftel lui-même , au chapitre
2 des preuves , où il dit que Clovis
avoit fubftitué à Bazolus le Comte Agé-
Sippe pour gouverner l'Aquitaine , fans y
comprendre l'Auvergne ; mais que ce
Comte ayant époufé Severa , niéce de Clotilde
, il y ajouta cette province.
1
2° . Grégoire de Tours , qui rapporte que
Childebert donna le même gouvernement
à Nicetias.
Et enfin ce trait connu de Theodebert ,
qui déclara la guerre à Juftinien , pour
l'obliger à retrancher de fes titres celui de
Francicus.
L'Auteur obferve encore que le nom
AVRIL 1766. 182
و
de Calminius ne fe trouve ni dans Grégoire
de Tours , ni dans Procope contemporains
de Juftinien ; il n'attaque pas
néanmoins la tradition qui attribue au Seigneur
de ce nom la fondation du Monaftère
de Mauzac.
Cette differtation a été fuivie d'un mémoire
fur la cubature des courbes , lu par
le R. P. Sauvade , Religieux Minime.
On ne croit pas pouvoir donner une
analyfe plus claire , plus précife & en
même temps plus avantageufe du mémoire
du Père Sauvade , qu'en publiant le jugement
de l'Académie Royale des Sciences ,
à l'examen de laquelle l'Auteur l'avoir
foumis au mois d'Août 1763.
Extrait des regiftres de l'Académie Royale
des Sciences , du 2: 3 Août 1763 .
L'objet du Père Sauvade , eft de mefurer
les folides de révolution que l'on produit
en faifant tourner autour d'un axe des
courbes , dont les ordonnées font obliques
à l'axe , ou plutôt de déterminer le rapport
qui eft entre ces folides , & ceux
qu'auroit donnés la révolution d'autres
courbes , qui ne diffèrent des premières
que par l'angle qui eft entre les co-ordon182
MERCURE DE FRANCE.
nées.... Qu'on fe repréfente , par exemple
, deux demi- ellipfes décrites fur un
même diamètre avec le même centre ,
ayant également le même diamètre conjugué
, mais dont la première ait fes diamètres
conjugués obliques , tandis qu'ils
font perpendiculaires dans la feconde , &
qu'il foit question de trouver le rapport
qui eft entre la folidité conoïde en forme
de coeur , que produit la première ellipſe ;;
& la folidité de l'ellipfoïde ordinaire produit
par la révolution de la feconde. Le
Père Sauvade fait voir que ces deux folides
font entre eux dans la raifon du
quarré du finus total , au quarré du ſinus
de l'angle qui eft entre les deux diamètres
obliques.
Cette propofition , qui eft vraie nonfeulement
pour le cas des ellipfes , mais
pour toutes les courbures qui ne diffèrent
que par l'angle de leurs co- ordonnées , eft
démontrée généralement & d'une manière
très -claire par le Père Sauvade , en
n'employant que les principes les plus élé–
mentaires du calcul intégral , & montre
que le folide à mefurer dans le cas de
l'obliquité des co - ordonnées , eft compofé
d'une infinité de petits entonnoirs
dont chacun eft le produit d'une furface
AVRIL 1766. 183
conique , par la diftance particulière qui
eft entre les deux co- ordonnées voifinesqui
ont formé ces furfaces coniques. par
leur révolution..
· Comme M. Varignon , dans les mémoires
de 1692 , avoit traité le même
fujet , mais feulement pour le cas de l'ellipfe
, le Père Sauvade a comparé le réſul
tat de fa folution avec celui que M. Varignon
avoit donné , & les ayant trouvés
différens , il a cherché de quel côté pouvoit
être l'erreur ; il prouve très-bien que
c'eft M. Varignon qui l'a commife , & il
montre en quoi elle confifte : elle vient
principalement de ce que M. Varignon ,
après avoir regardé le folide en queſtion ,
comme compofé de furfaces coniques
chacune égale à un rectangle , transforme
F'affemblage de ces rectangles en une piramide
, qui ne pouvoit le repréfenter qu'en
prenant des paraléllogrames pour des rectangles
. Au refte quand on ne fe donneroit
pas la peine de fuivre la folution de
M. Varignon , qui eft longue & pénible ,
il fuffiroit pour être fûr qu'elle eft erronée
de voir qu'elle conduit à un réfultat différent
de celui qui vient par une méthode
extrêmement fimple , & qui ne fuppofe
que les élémens les plus communs du calcul
intégral..
184 MERCURE DE FRANCE.
Nous pouvons ajouter que la mépriſe
de M. Varignon avoit été apperçue il y
a long-temps par le Père Nicolas , Jéfuite
très- diftingué dans les mathématiques , &
dont M. de Mairan avoit retenu la note
en marge de fon exemplaire des mémoires
de 1692. Signé , Dortout , de Mairan
& Clairaut.
Dom Déchamps , Religieux Bénédictin
de la Congrégation de Saint Maur , à lu
enfuite un mémoire fur l'hiftoire de la
ville de Clermont.
tas
و و
L'antiquité de cette ville , connue fucceffivement
fous les noms de Nemet , Auguftonemetum
, Arvernam , Arverna civi-
Clarus mon's & enfin Clermont ;
l'importance & la variété des événemens
dont elle a été le théâtre depuis le fiége
qui en fut fait par Fabius Maximus , Général
Romain , environ l'an 629 de la
fondation de Rome , jufqu'aux ravages .
qu'elle éprouva fous le règne de Pepin , &
a fa réconftruction environ l'an 762 de
l'ère chrétienne.
Les moeurs de fes anciens habitans , la
beauté de fa fituation , & les embelliffemens
dont elle a été décorée depuis peu ,
font tout le fujet de cette differtation in
AVRIL 1766. 189
téreffante fur- tout pour les citoyens de
cette Ville , qui l'ont écoutée avec beaucoup
de fatisfaction , & dont elle a obtenu
les applaudiffemens les plus flatteurs.
Comme la plupart des faits énoncés
dans ce mémoire font déja connus par
l'hiſtoire , on n'entrera pas dans le détail ;
On fe contente d'obferver 1 ° . que l'Auteur
fait abandonner Nemet par les Gaulois
, après le fiége foutenu contre Fabius
Maximus , & qu'il prétend qu'ils fe retranchèrent
pendant tout le temps où ils furent
en guerre contre les Romains & leurs
alliés , fur Gergovia , colline très - élevée &
fortifiée par la nature à une lieue de Clermont,
où ils réunirent toutes leurs forces ,
& mirent en fûreté leur effets précieux
qu'ils abandonnèrent enfuite ce camp retranché
, lorfque leur alliance avec les
Romains les mit à couvert des ravages de
la guerre.
2 °. Qu'il réduit à Mars & à Mercure
les divinités dont les Auvergnats faifoient
l'objet de leur culte , avant qu'ils euffent
le bonheur de connoître le vrai Dieu .
3 °. Que ce peuple fut prefque le feul
qui eut le bonheur de faire le facrifice de
fes faux Dieux , fans immoler à leur mé186
MERCURE DE FRANCE.
moire les premiers Miniftres qui les exhortèrent
à renverfer leurs autels.
4°. Enfin que les Auvergnats ont dans
tous les temps & dans toutes les circonftances
fcellé de leur fang la fidélité qu'ils
devoient à leurs Souverains.
M. le Préſident de Fredefont a terminé
la féance par la lecture d'une ode fur la
religion chrétienne , que nous nous propofons
d'inférer dans le Mercure prochain.
AVRIL 1766. 187
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
TRAITÉ d'Optique par M. SMITH , traduit
de l'anglois : un vol. in- 4° . A Breft ,
chez ROMAIN MALASSIS , Imprimeur
de la Marine.
ILL y a déja du temps qu'on fouhaite voir
cet ouvrage en françois. Le defir qu'on en
a eft d'autant plus légitime , que nous n'ar
vons dans notre langue que des élémens
dans ce genre , & que même , dans quelque
langue que ce foit , il n'en eft point
où l'optique foit traitée avec autant d'éten
due. L'intention de celui qui a entrepris
ce travail faftidieux & pénible n'étant que,
de le rendre utile , il a cru devoir joindre
à l'ouvrage tout ce qui s'eft fait en optique
depuis le temps où il fur publié . Une theorie
, qu'on fera fort aife fans doute d'y
trouver , eft celle des lunettes achromati78%
MERCURE DE FRANCE.
ques ; auffi fait- elle partie des additions
confidérables qui ont été faites à l'ouvrage.
On n'a point oublié de décrire les inftrumens
de dioptrique & de catoptrique
inventés ou perfectionnés dans ces derniers
temps . Les notes , que l'Auteur avoit
rejettées à la fin de fon livre , ont été placées
aux endroits auxquels elles appartien
nent. Ila paru que c'étoit leur vraie place ;
Et , afin de leur faire occuper moins d'efpace
, on a fupprimé l'hiftorique qu'elles
contiennent : on le trouvera ailleurs .
Cet ouvrage eft prêt à paroître. Il fera
fini d'imprimer vers la fin du mois d'Avril
prochain ou dans les premiers jours
de Mai. On n'a pas cru devoir l'annoncer
plus-tôt , parce que rien n'eft fi ridicule
que de prévenir le public des années entières
avant la publication d'un ouvrage ;
tant il fe préfente quelquefois d'obftacles
imprévus qui en retardent l'impreffion ,
ou même l'empêchent abfolument.
On a réuni les deux volumes en un
feul , par l'attention qu'on a eu de mettre
prefque tout ce qu'on a ajouté fous la
forme de notes , ce qui a impofé la néceffité
de l'imprimer en petit caractère. Ce
volume ne fera que d'une groffeur raiſonnable.
On a été porté à cet arrangement
par le defir qu'on avoit de diminuer ,, le
AVRIL 1766. 189
plus qu'il étoit poffible , le prix de cet
ouvrage , lequel ne fe vendra que 16 liv.
en feuilles , & 18 liv. relié , tandis qu'en
Angleterre il ſe vend 36 liv. Le défintéreffement
que l'Imprimeur montre en cette
Occaſion eft d'autant plus louable , qu'il
n'a d'ailleurs rien épargné pour fatisfaire
pleinement le public dans ce qui le concerne.
On ne pourra qu'être furpris de la
beauté des caractères & du papier qui ont
été employés. On ofe répondre qu'il ne fe
fait rien de mieux à cet égard dans la Ca
pitale.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
SIX1x trio pour une flutte , un violon &
baffe , compofés par M. Vindling , de la
Mufique de Mgr l'Electeur Palatin : prix
7 liv 4 fols. Mis au jour par le fieur de la
Chevardiere , Marchand de Muſique , rue
du Roule , à la croix d'or.
Six Sonates pour le violoncelle feul &
baffe ou le violon , dédiées à S. A. S. Mgr
le Prince de Conty , & compofées par M.
Duport , de la Mufique de Sadite Altefle :
190 MERCURE DE FRANCE .
prix liv. 4 fols. 7 Mifes au jour par le
même Editeur. Le nom de cet Auteur eſt
affez connu par la fupériorité de fon talent
pour le violoncelle, pour donner une bonne
idée de fes Sonates , qui font cependant à
la portée d'un chacun. A Paris , chez le
même.
Six duo pour deux violons , compofés
par M. Burchoffer : prix 7 liv. 4 fols. A la
même adreffe.
Le Père de Famille , ariette de baſſetaille
, mife en mufique par M. Philidor :
prix 3 liv. à grande orcheftre. Cette ariette
eft le n°. 6 du Journal de MM. Philidor
& Trial , même adreffe.
Il paroît auffi une collection confidérable
de contredanfes avec les figures & l'explication
pour les danfer , que feu M. de la
Foffe ,Ingénieur- Géographe , avoit imaginé
de recueillir , & dont le fieur de la Chevardiere
a acquis le fonds pour les continuer
fans interruption dans le même genre
& par la même chorégraphie. Cet ouvrage
contient dix- huit recueils à vingt- quatre
pièces , ou trois volumes à fix pièces . On
le diftribue encore , pour la commodité du
public , à 4 fols la feuille. Il y a cent fix
contredances différentes .
Méthode pour apprendre à jouer du
tambourin fans aucun changement de cors
AVRIL 1766 . 197
dans tous les tons . Par M. Carbonel : prix
3 liv. 12 fols , &c. chez le même.
I paroît , depuis un mois , un petit
recueil de Chanſons pour fervir de fuite à
l'Anthologie Françoiſe , dont la gaieté , la
fingularité & le tour , vraiment original ,
acheveront de donner une idée complette
de la chanfon françoife. La plupart de ces
chanfons ne font pas connues. Il y en a
quelques- unes d'anciennes , mais qui ont
eu beaucoup de réputation dans leur temps.
Six duo à deux mandolines ou violons
ou par- deffus de viole. Par M. Marchi ,
Maître de Guitarre & de Mandoline.
Euvre XV : prix 6 liv. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint Thomas du Louvre ,
du côté du château d'eau , chez un Menuifier
, dans la feconde cour , au premier , &
aux adreffes ordinaires de Mufique.
M
GRAVURE.
ESSIEURS les amateurs des belles eftampes
font avertis que M. le Bas , Graveur
du Roi , vient d'en mettre une au
jour d'après Berghem , Peintre Hollandois
, dont le tableau eft dans le célèbre
192 MERCURE DE FRANCE.
cabinet de M. le Duc de Praflin , ayant
pour titre l'embarquement des vivres , qui
repréfente un port où on embarque des
beftiaux pour les Ifles. Sur le devant eft une
jeune femme comptant l'argent qu'elle
vient de recevoir de la vente de ces animaux
. Plufieurs figures grouppées font
fur les côtés ; l'un eft un fagoteur qui fe
repofe , d'autres lifent une affiche : on
voit des vaiffeaux dans le lointain , des
montagnes dans les vapeurs maritimes ,
& un très-beau ciel , le tout en dégradation
admirable. On peut ajouter à ceci
des chèvres blanches , des moutons , une
terraffe couverte de rofeaux & de plantes
pittorefques , le tout dans un accord charmant.
La beauté de cette eftampe a tellement
piqué le goût de M. Alliamet, élève .
du fieur le Bas , qu'il en a pris la jufte
grandeur pour en faire le pendant que
nous avons annoncé dans le précédent
Mercure , fous le titre de l'ancien port de
Gènes. Celle de M. le Bas ne fe vend
que 6 liv. On trouve chez ledit fieur le
Bas les douze nouveaux ports du Royaume
, d'après la collection que le Roi a
fait peindre par M. Vernet , Peintre de Sa
Majefté , & fi connu par les tableaux qu'il
nous produit journellement. A Paris ,
ruo
AVRIL 1766 . 193
rue de la Harpe , dans la porte- cochère
vis-à-vis la rue Percée.
P.S. On a annoncé , par erreur , fix cens
vingt eftampes de l'hiftoire facrée , mais
la collection n'eft que de cinq cens vingt.
Le prix des fix volume eft de 74 livres
6 fols.
LE catalogue des tableaux de la galerie
électorale de Drefde , volume in- 8 °.
1766. A Drefde, & à Paris , chez Boudet ,
rue Saint Jacques , broché 6 livres 12 fols.
PETIT fupplément à l'ouvrage intitulé :
Monumens érigés à la gloire de Louis XV,
par M. Patte , comprenant la defcription
de l'inauguration de la ftatue du Roi à
Reims , & des fêtes qui l'ont accompagnée.
L'infcription françoife qui eft gravée fur le
piedeſtal mérite fur- tout d'être remarqué.
De l'amour des François , éternel monument.
Inftruifez à jamais la terrè
Que Louis , dans les murs , jura d'être leur pèrè,
Et fut fidèle à fon ferment.
Ce fupplément fe diftribuë gratuitement
à ceux qui ont déja acquis ce livre ,
tant chez l'Auteur rue des Noyers , la
fixième porte-cochère en entrant par la rue
S. Jacques , que chez les Libraires indiqués.
Vol. II. I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE
SPECTACLES.
OPÉRA.
V.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique a fait
l'ouverture de fon théâtre le mardi huit
Avril , par une repréfentation d'Hipermneftre
, tragédie - opéra. Mlle DORANCI
étant malade , elle a été remplacée dans
de rôle d'Hipermneftre, par Mlle DUPLAN,
laquelle a eu un fuccès qui doit l'encourager
à redoubler d'application , & à mettre
en oeuvre , au profit du talent théâtral , la
force & l'étendue d'organe qu'elle a reçue
de la nature. C'eſt le premier rôle d'un
grand genre , dans lequel on a vu Mlle
DUPLAN.
Les foins & les recherches multipliées
que l'on a employées pour ne rien laiffer
à defirer dans le fpectacle de la Reine de
Golconde ( 1 ) , ont faitfufpendre la repréfentation
de ce nouvel Opérajufqu'au diman-
( 1 ) Voyez les noms des Auteurs de cet ouvrage
dans le premier vol. d'Avril , à l'art. de l'Opéra.
AVRIL 1766. 195
che , 13 du mois. Nous fommes obligés
par conféquent de remettre au Mercure
prochain le compte que nous nous propofons
d'en rendre .
On a continué le jeudi & le vendredi
Hipermnestre. Mlle DUPLAN a toujours
reçu des encouragemens de la
Public.
part
du
On fe flattoit d'entendre à l'ouverture
de ce théâtre , dans un air détaché , Mlle
BEAUVAIS , dont la voix eft devenue intércifante
par le fuccès qu'elle a eu dans
les concerts fpiriruels ; mais une indifpofition
l'a empêchée de chanter fur le théâtre
le jour de l'ouverture. Nous espérons
avoir lieu d'annoncer les fuffrages qu'elle
y méritera du Public.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE même jour huit Avril , la Comédie
Françoife ouvrit le théâtre par une repréfentation
de Semiramis , tragédie de M.
DE VOLTAIRE , fuivie des Bourgeoifes de
qualité.
Cette repréſentation fut précédée du
compliment fuivant prononcé par M. DE
BELLECOUR .
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT pour l'ouverture du théâtre
François , le 8 Avril 1766.
MESSI
ور
ESSIEURS ,
« Rien de plus fatisfaifant pour nous
» que de vous affurer des efforts que nous
» comptons faire dans le courant de l'an-
» née , pour mériter vos fuffrages , que de
vous inviter à nous honorer fouvent de
» votre préfence , & de vous promettre des
nouveautés , des pièces remiſes , enfin
la plus grande exactitude : mais rien de
» plus difficile que de vous offrir des ta-
» lens qui égalent vos lumières.
ود
» Le zèle le plus ardent ne fuffit pas
» pour remplir l'objet que nous nous propofons
; fans votre indulgence , que nous
» réclamons , nous fentons qu'il eft impof-
» fible de parvenir au bonheur de vous
plaire.
ود
" Notre but eft de vous confacrer tous
» nos inftans , de les employer à vous don-
» ner des marques du plus fincère attachement
, de tout mettre en oeuvre pour
» varier vos plaifirs , & vous fournir des
» moyens de délaffement. Veuillez , MefAVRIL
1766. 197
» fieurs , vous prêter à notre intention.
Mettre notre gloire à.nous voir honorés
» de votre bienveillance , n'être contens
" que lorfque vous paroiffez l'être , c'eſt
ajouter à nos devoirs un fentiment di-
» gne du Public le plus refpectable.
و ز
و د
Que vos bontés , Mellieurs , foient
» la récompenfe de nos travaux , c'eft la
plus flatteufe que nous puiffions vous
» demander , & c'eft la feule qui puiffe
nous rendre heureux .
""
» Nous ne le fommes en effet , qu'autant
» que vous daignez paroître fenfibles aux
preuves de notre reconnoiffance & aux
» affurances que nous ofons vous donner
» de notre profond refpect ».
ور
و ر
Ce compliment fut fort applaudi . Le
ton honnête & réfervé dans lequel il eft
compofé , & celui avec lequel il fut prononcé
, méritoient également les fuffrages
de l'affemblée qui étoit très- nombreuſe.
Mlle DUMESNIL joua fupérieurement dans
cette repréſentation , & y reçut des applaudiffemens
univerfels. Mile DUBOIS ,
qui n'avoit pas paru depuis- long-temps ,
jouoit le rôle d'Azema , dans lequel elle
fut applaudie. Le Public parut fatisfait de
retrouver dans une des confidentes de
cette tragédie Mlle BRILLANT retirée
du théâtre depuis plufieurs années , &
›
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
qui vient d'y rentrer. Le talent de cette
actrice pour ces fortes de rôles , qui ne
font point indifférens à la bonne exécution
d'une tragédie , eft un avantage de
plus pour le théâtre , & ne peut être qu'agréable
aux fpectateurs. Les rôles principaux
en hommes, dans cette tragédie , furent
fort applaudis , & exécutés comme on doit
le préfumer des grands talens que poffède
aujourd'hui la fcène françoife en différens
genres.
Le lendemain ( mercredi ) , on remit au
théâtre pour la première fois l'Important
de cour , Comédie en cinq actes & en
profe, de BRUEYS . Il y avoit vingt-huit ou
vingt-neuf ans que l'on n'avoit mis cette
comédie fur la fcène . Le rôle du Comte
de Clinquant ou de l'Important a été fort
bien joué par M. DE BELLECOUR , de même
celui de Dorante par M. MoLÉ. Celui
de Vieuxcour par M. D'AUBERVAL ,
celui de l'oncle par M. BONNEVAL . Mile
DROUIN a faifi & fort bien rendu le caractère
de la Marquife Provinciale . Mlle
DEPINAI joua le petit rôle de Marianne ,
Mlle BELLECOUR joua avec intelligence ,
gaité & fineffe le rôle de Marton . M.
PREVILLE a fait beaucoup de plaifir , ainfi
qu'il en fait toujours , dans le rôle de M.
de la Branche.
AVRIL 1766. 199
•
Cette comédie , dans laquelle il y a des
caractères , une marche , une conduite &
une intrigue de bon comique , ne peut
cependant avoir un fuccès fuivi aujourd'hui
mais on doit toujours favoir gré
du foin que l'on prend de remettre ces
fortes de drames fur notre théâtre. 1 °.
Ils augmentent le répertoire & fourniffent
par -là des moyens de varier les repréfentations
journalières dans le courant
de l'année. 2 °. En expofant de temps en
remps fous les yeux du Public des drames
du vrai comique , on fufpend , on retarde
au moins d'autant , la perte totale de
ce genre. Enfin , quand ces ouvrages ne
ferviroient qu'à entretenir & à former des
acteurs pour le comique , ce que ne peuvent
plufieurs de nos comédies modernes ,
ce feroit , un motif très-fuffifant pour en
encourager les remifes , & pour applaudir
au zèle de ceux qui s'y emploient .
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a ouvert ce théâtre par la quatriè
>
me repréſentation de Camille magicienne
Comédie Italienne en cinq actes avec
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
fpectacle & divertiffemens. Cette pièce a ,
été fuivie par la variété & les foins qu'on a
donnés à fon fpectacle , encore plus par le
talent de l'excellente Actrice Italienne , qui
donne le titre à cette comédie.
Le lendemain on donna fur le même
théâtre , le Roi & le Fermier , précédé du
Peintre amoureux de fon modèle .
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DE LA GARDE , Penfionnaire
adjoint au privilège du Mercure ,
fur lefpectacle de Lyon .
DEPUIS ma dernière lettre , Monfieur ,
il ne s'eft rien paffé fur notre théâtre , qui
méritât d'être tranfmis au Public & confervé
dans vos archives , excepté la repréfentation
d'une comédie en deux actes ,
niêlée d'arriettes , par l'auteur du Faux Sçavant
; mais des raifons particulières m'empêchent
de vous en faire l'analyfe , & le
trifte fort qu'elle a effuyé m'en difpenfe
affez. La mufique fe trouve à Paris , aux
adreffes ordinnaires , fous le titre d'arriettes
de l'Aveugle mendiant.
Il n'entre pas dans mon plan de vous
AVRIL 1766. ΙΟΙ
entretenir de la repréfentation des piéces
nouvelles , que vous avez vues à Paris :
il n'y auroit guères qu'un contrafte fenfible
dans l'accueil qu'on feroit ici à ces pièces,
qui pourroit m'engager à en parler , parce
qu'il feroit utile alors de pénétrer la caufe
de cette oppofition de fentimens dans une
matière où tous les Publics éclairés d'une
même nation ont coutume de porter des
jugemens uniformes. Pour conftater cette
difparité de goût , il faudroit ne pouvoir
pas l'imputer à l'effet réfultant de la repréfentation.
Toutes les fois qu'un Directeur
fe fera trompé dans la diftribution
des rolles , que les acteurs n'en prendront
pas l'efprit , que par un défaut de talent
ou d'étude ils joueront à contre - fens , ils
feront tomber à coup für un parterre de
province dans l'erreur , & il recevra froidement
un drame eftimé , qui ne lui eſt
offert que fous un afpect défavorable. C'eſt
ce qui n'arrive point fur le théâtre de cette
ville , les Comédiens ayant l'attention de
n'y mettre que des piéces dont ils font en
état de faire valoir le deffein , l'ordonnance
& les principales beautés ; auffi y
voyons- nous confirmer les décifions que
vous prononcez . Si vous en voulez un
exemple récent, je vous citerai, Monfieur,
la comédie de la Bergère des Alpes . Elle
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
a paru un peu froide , malgré l'apparence
d'intérêt & de chaleur que l'on s'eſt efforcé
d'y répandre ! ...Mais laiffons cette
comédie. J'ai la tête pleine d'opéras foidifant
comiques. Mardi paffé , Monfieur
& Madame la Ruette & M. Clairval , acteurs
de l'Opéra bouffon , uni à la Comédie
Italienne , ont débuté par Iſabelle
& Gertrude , & Rofe & Colas . Ils ont joué
les quatre jours fuivans , à
quatre heures
de l'après-diner , & à dix heures du foir..
La falle étoit remplie dès qu'elle étoit
ouverte. On a admiré , en général , la
vérité d'expreffion , le naturel du débit ,
la fineffe dans les détails & l'élégance
du jeu , qu'ont montrés ces acteurs dans
les différens rolles qu'ils ont faits . Un
travail fructueux , dirigé par de bons confeils
, les a conduits prefqu'auffi loin qu'il
leur étoit poffible d'aller , dans un genre
qui exige des qualités dont la nature eft
avare. Ils ont été fecondés par un fujet ,
M. Nainville , qui fera dans quelque
temps pour vous l'occafion d'un nouveau
Jarcin . En formant des acteurs , nous travaillons
pour vos plaifirs . Au refte , Mon-
Geur , ne penfez pas , je vous prie , que
notre extrême empreffement pour l'Opéracomique
, & nos deux repréfentations
par jour , foient des preuves que nous
AVRIL 1766. 203
ayons pour ce ſpectacle un goût prédominant.
Eh , ne fommes- nous pas dans le
fiècle des penfeurs ! .... Seroit- il poffible
qu'on préférât des croquis informes aux
riches tableaux de nos grands Maîtres ?
J'ai l'honneur , & c.
A Lyon , ce 23 Mars 1766.
DE C ***
SUITE DES CONCERTS SPIRITUELS.
Du Mercredi , 26 Mars 1766.
MISERERE mei Domine , Motet à grand
choeur de M. DAUVERGNE , d'un très - bel effet ,
fort bien exécuté & vivement applaudi . Le Stabat
, de PERGOLEZE . Ufque que , chanté par Mlle
BEAUVAIS , qui réunit tous les fuffrages , & d'une
façon encore plus marquée que le jour de fon
début. Mlle AVENEAUX & M. DURAND chantèrent
Cantemus , Moter à deux voix , de MOURET. M.
JANNSON exécuta fupérieurement une Sonate de
violoncelle , & reçut de grands applaudiffemens ,
que méritoient l'Artiſte & la mufique qu'il avoit
rendue. M. BALBASTRE exécuta un nouveau Concerto
d'orgue de fa compofition & d'un genre
vraiment agréable.
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Du Jeudi 27 .
De profundis , fort beau Motet à grand choeur
de M. DAUVERGNE Le Stabat . M. BERTHEAUME
exécuta un Concerto de violon . Mlle AVENEAUX
chanta Venite, &c . Motet à voix feule , de MOURET.
M. SEJAN , Organifte de Saint Severin & de Saint
André des Arts , déja connu au Concert , donna
de nouvelles preuves de fes talens dans un nouveau
Concerto de la compofition , qu'il exécuta d'une
manière très - brillante , & dont le public lui marqua
toute fa fatisfaction . M. LEGROS fit le plus
grand plaifir dans le Motet à voix feule , Coronate ,
de LEFEVRE.
Du Vendredi 28.
Miferere mei , de M. DAUVERGNE . Après lequel
M. SECGHI exécuta un nouveau Concerto de fa
compofition . M. DURAND ; chanta fort bien un
nouveau Motet à voix feule , de M. BLAINVILLE.
M. BERTHEAUME exécuta un concerto de violon.
Mile AVENEAUX chanta un Motet à voix feule . Le
Concert fut terminé par le Stabat de PERGOLEZE.
Le mérite fupérieur de ce Moter , également
fublime & pathétique , eft trop connu pour en
faire de nouveaux éloges , mais on en doit à
M. DAUVERGNE , qui l'a rendu encore plus faillant
cette année , par le foin qu'il a pris de fubftituer
à plufieurs des morceaux qui avoient été entendus
les années dernières , d'autres morceaux
du même ouvrage , également admirables & plus
piquans par une forte de nouveauté à laquelle le
public eft toujours fenfible. Mlle FEL & M. RICHER
, qui l'avoient chanté fi bien l'année précédente
, fe font , pour ainfi dire , furpallés celle - ci
par les grâces, le fini du chant & l'onction qu'ils y
AVRIL 1766. 205
ont mis à l'envi. On peut , d'après tout ce que
nous venons de dire , fe faire une idée du fuccès
de ce Motet ; mais il faut l'avoir entendu pour
en avoir une jufte de l'exécution dans toutes
les parties qui concourent à former le plus bel
enfemble.
Du Samedi 29.
Regina cali , Motet à deux voix & à grand
choeur de M. DAUVERGNE , chanté par Miles FEL
& ROZET. M. SECGHI , un nouveau Concerto de
hautbois de fa compofition. Mile BEAUVAIS, Quam
dilecta , nouveau Motet à voix feule , dans lequel
une indifpofition très -marquée l'empêcha de faire
briller fon organe , mais où elle ne fut pas vue
moins favorablement par le public , qui l'encouragea
beaucoup. M. BALBASTRE exécuta une fuite
d'airs connus & bien choifis , & entre autres , la
challe de Zaïde , avec tout le brillant qu'on lui
connoît. Mlle FEL & M. le GROs chantèrent le
très agréable Motet à deux voix de M. DAUVERGNE
, Exultate jufti in Domino. On termina le
Concert par Cantate Domino , de LALANDE ..
Du Dimanche , 30 , jour de Pâques
Unebrillante fymphonie. Le Moret de M. DAUVERGNE
, Regina cæli . Mlle AvENEAUX un Motet
à voix feule. M. BALBASTRE fon nouveau Concerto
d'orgue , dont le fuccès fut vivement confirmé.
Mile FEL un Motet à voix feule . M. CAPRON un
nouveau Concerto de violon , mêlé d'airs connus ,
qui firent d'autant plus de plaifir , qu'on préfére
unanimement le chant aux difficultés , & que l'Artifte
ajoute conftamment au mérite de ce qu'il
exécute . Le très- beau Te Deum de M. DAUVERGNE
termina ce Concert , dont l'affemblée étoit
très -nombreuſe & fort brillante . Un enrouement
206 MERCURE DE FRANCE.
confidérable a privé , dans ce Concert & dans les
deux fuivans , le public des talens de M. LEGROS.
Du Lundi 31.
Une fymphonie fort belle. Confitemini de
LALANDE . M. SECGHI un Concerto de hautbois.
Mile ROZET Exultate Deo , Motet à voix feule .
M. BERTHEAUME un Concerto de violon . Mlle FEL
un Motet à voix feule très- agréable . Ce Concert
finit par Diligam te Domine , nouveau Motet à
grand choeur de M. l'Abbé DUGUÉ , Maître de
Mufique de Saint Germain- l'Auxerrois . C'eſt le
premier ouvrage qu'il ait fait entendre au Concert
, & il a lieu d'être fatisfait de l'accueil du
public , dont les fuffrages , & même la critique ,
doivent encourager les hommes qui ont vraiment
du talent. Ce Motet , dans lequel l'Auteur a peutêtre
trop cherché à faire preuve de ſcience , n'en
eft pas moins pour cela un ouvrage de mérite , &
qui lui fait véritablement honneur.
Du Mardi , premier Avril.
Une fymphonie. Benedic anima mea , Motet à
grand choeur de M. DAUVERGNE . Dominus régnavit
de LALANDE. M. SÉJAN exécuta avec beaucoup
de fuccès fon nouveau Concert d'orgue. M. l'Abbé
L'ARSONNIER chanta un Motet de haute- contre de
M. l'Abbé GoULIT . M. CAPRON exécuta un Concerto
de violon , mêlé d'airs connus , & fur trèsapplaudi.
Madame GOSTELLO , accompagnée par
M. SECGHI , chanta deux airs italiens & fit grand
plaifir aux amateurs . M. RICHER chanta dans le
Benedic, en place de Mile FEL, abfente , le récit de
deffus , avec cette perfection de l'art , qu'il porte
au point le plus étonnant & le plus fatisfaisant tout
à la fois.
AVRIL 1766. 207
Du Vendredi , 4 Avril.
Une fymphonie . Domine audivi , &c. Motet à
grand choeur de M. DAUVERGNE , qui a beaucoup
réufli dans cette quinzainė , pendant laquelle il a
été donné plufieurs fois . Un Concerto exécuté
par M. SECGHI. Mlle BEAUVAIS chanta très-bien
un Motet à voix feule , dans lequel elle fut fort
applaudie. Mde GOSTELLO deux airs italiens . Le
Concert finit par Memento Domine David , Motet
de M. l'Abbé DAUDIMONT , qui avoit été déja
donné plufieurs fois , & qui ne pouvoit l'être trop
fouvent au gré des auditeurs . M. RICHER chantoit
un récit dans ce Motet avec ce goût , ce talent
& cette perfection d'art , que , fans faire injuftice
à perfonne , on peut regarder comme fupérieurs
à tout ce qu'on a entendu . Dans ce même Concert
le jeune M. BERTHEAUME exécuta fur le violon un
Concerto de M. GAVINIÉS . L'année dernière nous
parlâmes de ce phénomène prématuré , relativeinent
à fon âge ; cette année nous n'avons point
à employer la faveur de cet âge pour fonder les
éloges qui lui font dus. Il peut foutenir la comparaifon
des meilleurs maîtres , que fon talent menace
de furpaller en très- peu de temps.
Du Dimanche , 6 Avril.
Le Te Deum laudamus de M. DAUVERGNE, fort
beau Motet à grand cheeur & d'une grande diftinction
, qui a toujours réuni les fuffrages des gens
de l'art & du public. M. CAPRON joua avec applaudiffement
un Concerto mêlé d'airs connus. Mlle
GUESTELLO chanta deur airs italiens . M. SEJAN
Organiſte de Saint Severin & de Saint André- des-
Arcs , exécuta un Concerto d'orgue de fa compo
fition. On applaudit avec juftice au toucher net
218 MERCURE DE FRANCE.
précis & favant de cet Artifte , ainſi qu'à l'ordre
& à l'étendue de fa tête , mais ceux des auditeurs
qui n'ont pas l'avantage d'être artiftes eux- mêmes
ou foi- difans amateurs éclairés de l'art , auroient
defiré plus de chant , un peu plus de grâces &
d'agrémens dans la compofition de ce Concerto .
Mile FEL & M. LEGROS firent grand plaifir dans
le Motet à deux voix de M. DAUVERGNE Exultate
jufti,&c. Le beau Motet de GILLES (Diligam te &c .),
termina ce Concert.
Du Lundi , 7 Avril , fête de l'Annonciation .
Une fymphonie , enfuite le grand Moter
Deus venerunt gentes , &c. de FANTON . M. BALBASTRE
exécuta fur l'orgue un Concerto , auffi
agréable par la compofition que par l'exécution
. Mlle BEAUVAIS , dont nous avons déja parlé
avec éloges ( moins encore qu'elle en mérite ) ,
chanta très - bien le petit Motet Ufquequo . Cette
voix , du premier ordre pour le volume , eft du
plus beau genre pour la qualité du fon , touchante,
pleine, onctueule & flexible ; on ne feroit pas éloigné
, en l'écoutant , de fe rappeller la qualité de
fon fi admirable & fi rare de la célèbre Mlle LEMAURE.
M. CAPRON exécuta un Concerto de violon.
Mde GOSTELLO chanta des airs italiens . Cette
Cantatrice eft de la plus agréable figure . Le Concert
fut terminé par le Motet, chéri du public , de
M. l'Abbé DAUDIMONT , Maître de Mufique de
l'Eglife des Innocens. Depuis long-temps aucun
ouvrage n'a fait une fortune auffi univerfelle au
Concert que ce Motet. Ce fuccès eft dû aux grâces ,
à l'expreffion , au chant fimple , noble & agréable
qui caractérisent la compofition des récits . Rien
ne doit plus encourager ce Compofiteur à travail .
' ler , & fur- tout à ne pas s'écarter d'un genre toujours
affuré de plaire..
AVRIL 1766. 209
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES
DE STOCKHOLM , le 24 Janvier 1766.
AVANT - HIER le Baron de Breteuil , Ambaſſadeur
de France , eut une audience du Roi & de la
Reine , dans laquelle il notifia à Leurs Majeftés la
mort du Dauphin. Hier cet Ambaffadeur a fait
célébrer dans fa chapelle , pour le repos de l'âme
de ce Prince , un Service folemnel , auquel ont
affifté les Miniftres Catholiques & toutes les perfonnes
de la même religion qui fe trouvent ici .
DE ROME , le 29 Janvier 1766.
Le Prince Edouard , fils aîné du feu Chevalier
de Saint-Georges , eft arrivé depuis quelques jours
en cette ville.
Dus Février.
Le 31 du mois dernier on célébra dans la chapelle
Pauline du Quirinal les obféques que le Souverain
Pontife avoit ordonnées pour le repos de
l'âme du feu Dauphin. Sa Sainteté y affifta , ainfi
que le Sacré Collége , & la Grand'Melle de Requiem
fut chantée par le Prélat Mattei , Patriarche
d'Alexandrie .
DE GENES , le 25 Janvier 1766 .
Les François établis en cette ville firent célébrer
avant- hier , dans la chapelle de Saint Louis de
210 MERCURE DE FRANCE.
l'église de l'Annonciade des Pères Obſervantins ,
un Service folemnel pour le repos de l'âme du
Dauphin. Tous les Nationaux y affiftèrent , & les
Marins firent pendant trois jours dans le port une
décharge d'artillerie..
CÉRÉMONIES FUNEBRES.
On célébra le premier Mars par ordre du Roi ,
dans l'églife Métropolitaine de Notre- Dame , un
Service folemnel pour le repos de l'áme de feu
Monfeigneur le Dauphin. Le deuil étoit conduit.
par Monfeigneur le Dauphin , le Duc d'Orléans
& le Prince de Condé . L'Archevêque de Paris officia
à la Grand Melle qui fut chantée en muſique
à grande fymphonie , & l'Achevêque de Toulouſe
prononça l'oraiſon funèbre du Prince défunt . Le
Chapitre de l'égliſe de Paris affifta a cette cérémonie
, ainfi que le Parlement , la Chambre des
Comptes , la Cour des Aides , l'Univerfité & le
Corps de Ville. Toute l'enceinte intérieure de la
nef étoit tendue de noir jufqu'à la voûte avec
les armes & les chiffres de feu Monfeigneur le
Dauphin. Le Catafalque étoit placé à l'entrée du
choeur & formoit un temple ifolé d'ordre corinthien
orné de plufieurs infcriptions : le couronnement
de cet édifice fervoit de bafe à un grouppe
en or , qui repréfentoit la France implorant le
Ciel & repouflant la mort , tandis qu'un Ange
élevé fur un nuage lui préfente une couronne. Le
cénotaphe étoit illuminé par deux cens chandeliers
d'argent garnis de cierges & portant chacun
les armes de feu Monfeigneur le Dauphin , & par
des pyramides de lumières placées devant les colonnes.
Le choeur étoit décoré d'une architecture
d'ordre ionique ; quinze arcades & vingeAVRIL
1766. 213
deux pilaftres en formoient l'enceinte & étoient
garnis de cartouches : le vuide des arcades étoit
rempli par de grands cartels qui repréfentoient les
armes & le chiffre du Prince , que des anges
foutiennent en pleurant . Le fanctuaire étoit élevé
par trois degrés , & au fond du fanctuaire , trois
marches conduifoient à l'autel qui étoit couvert
d'un dais en argent , dont les pentes ornées des
armes de feu Monfeigneur le Dauphin , étoient
garnies de rideaux doublés d'hermine & parſemés
de larmes d'argent.
>
On célébra le treize du même mois , auffi par
ordre du Roi , & dans la même églife , un Service
folemnel pour le repos de l'âme de feu S. A. R.
Dom Philippe de Bourbon , Infant d'Espagne
Duc de Parme , de Plaifance & de Guaftalla . Le
Chapitre de l'Eglife de Paris affifta à cette cérémonie
, ainfi que le Parlement , la Chambre des
Comptes , la Cour des Aides , l'Univerfité & le
Corps de Ville . Toute l'enceinte intérieure de la
nef étoit tendue de noir jufqu'à la voûte , avec
les armes & les chiffres du feu Duc de Parme.
Le Maufolée étoit placé à l'entrée du choeur &
formoit un temple ifolé d'ordre dorique , orné de
plufieurs figures fymboliques , & des armies du
Prince. Le cénotaphe étoit illuminé par des chandeliers
d'argent garnis de cierges & par des pyramides
de lumières placées devant les colonnes.
Le choeur étoit décoré d'une architecture d'ordre
ionique ; quinze arcades & vingt - deux pilaftres
en formoient l'enceinte & étoient garnis de cartouches
, dont les unes portoient des têtes de
mort couvertes d'un voile lacrymatoire , & les
autres les armes & les chiffres du Duc de Parme .
Le Sanctuaire étoit élevé par trois degrés , &
dans l'enceinte du fanctuaire , trois marches con212
MERCURE DE FRANCE.
duifoient à l'autel , qui étoit couvert d'un dais
de velours noir , dont les pentes ornées des armes
du Prince , étoient garnies de rideaux doublés
d'hermine & parfemés de larmes d'argent.
Ces deux pompes exécutées avec autant de
goût que de magnificence , ont été ordonnées
par le Duc d'Aumont , Pair de France , premier
Gentilhomme de la Chambre du Roi , & conduites
par le fieur Papillon de la Ferté , Intendant &
Contrôleur Général de l'Argenterie , Menus- Plaifirs
& Affaires de la Chambre de Sa Majeſté ,
fur les delleins de Mic. Ang . Challe , Peintre
ordinaire du Roi & Deffinateur de Sa Chambre &
de fon Cabinet.
SERVICES.
Mademoiſelle de Vermandois , Princeffe du fang
& Abbelle de l'Abbaye Royale de Beaumontlès-
Tours , fit célébrer dans cette Abbaye , le 16
Janvier & le 7 Février , deux fervices pour le
repos de l'âme de Monfeigneur le Dauphin .
Cette Princefle a officié à ces Services , auxquels
Mlle de Condé à affifté . Les trois Etats de la
Province de Languedoc , affemblés à Montpellier
le 30 Janvier , firent célébrer dans l'Eglife
de Notre- Dame des Tables , un Service folemnel
pour le même objet . L'Achevêque de Narbonne
, Préfident né de cette aflemblée , officia
pontificalemeut à la Meffe , & l'Oraifon funèbre
fut prononcée par l'Evêque de Lavaur.
On a célébré à Vannes , par les ordres du Duc
de la Vauguyon , dans l'Eglife des Dames du Père
Eternel, dont il eft le Fondateur , un Service folemnet
pour le même objet . La Nobleffe de la Ville
& des environs , les Officiers du Bataillon de Berry
qui y eft en garnifon , le Chapitre & le Clergé
AVRIL 1766. 213
féculier & régulier , ainfi que les principales
perfonnes de la Ville y ont allifté . Le Duc de la
Vauguyon a fait célébrer un pareil Service dans
la Ville de Cognac , dont il eft Gouverneur, Le
6 Mars , l'Académie Françoiſe en a fait célébrer
un pour le même objet , dans la Chapelle du
Louvre. Le Cardinal de Luynes , l'un des Qua
rante , y a officié pontificalement . L'Oraifon fu
nèbre a été prononcée par l'Abbé de Boifmont auffi
l'un des Quarante . Toute la Chapelle étoit tendue
de noir avec les armes & les chiffres de feu Monfeigneur
le Dauphin .
L'Académie Royale de Peinture & de Sculp
ture de cette Capitale a fait célébrer un pareil Service,
le premier Mars , dans l'Eglife des Prêtres de
l'Oratoire .
Le 24 Janvier les Fermiers Généraux firent célébrer
un pareil Service dans l'Eglife Paroiffiale de
Saint Euſtache,
Le 27 du même mois le Marquis de Tinteniac ,
Chevalier de Saint Louis & ancien Officier aux
Gardes Françoiles , fit auffi célébrer pour le même
objet un Service folemnel , auquel il avoit invité
toute la Nobleffe de cet Evêché.
A VIS.
On trouve chez le fieur Prudhomme , rue des
Lombards , vis- à- vis celle de la Vieille - Monnoie ,
de beaux papiers des Indes , de huit pieds de haut,
à petits perfonnages & de différens deffeins , propres
pour tentures d'appartemens , ainfi que des
papiers veloutés , dit tontiffes , de toutes les couleurs
pour le même ufage. Il lui eſt arrivé auſſi
des papiers blancs propres pour imprimer des
eftampes , fans aucun pli au milieu , de différentes
grandeurs , & tous de la plus grande beauté.
214 MERCURE DE FRANCE.
AP PROBATION.
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois d'Avril 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 17
Avril 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER.
LE Siége & la prife de Rhodes par Soliman
II , Empereur des Turcs.
SUR la mort de Mgr le Dauphin.
Page s
38
EPÎTRE à S. A. S. Mgr le Prince de Lowenftein. 40
RÉPONSE d'un vieux marié , & c. 44
VERS à M. François , jeune Poëte de mon âge. 46
POEME champêtre.
SUITE de Rozalie , conte.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
LES Grâces . A Mlle B * *.
MADRIGAL à Madame ****.
Ibid.
SI
69
72
73
ODE fur le nouveau règne en Danemarck. Ibid.
ELOGE de M. Doulcet , Avocat au Parlement,
par M. Hochereau.
IN mortem Sereniffimi DELPHINI.
77
AVRIL 1766. 215
ENIGMES.
LOGOGRYPF ES.
LES Reproche , indifcress .
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
83
86
87
LETTRE de M. Linguet , Avocat au Parlement. 91
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au fujet du
roman intitulé Mifs Honora.
106
LETTRE à M. de la Place. 108
A l'Auteur du Mercure , fur les Lettres de
Henry IV.
109
LES fens , Poëme.
NOUVELLE Encyclopédie portative , ou Tableau
général des connoillances humaines.
ANNONCES de livres.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
111
126
146
ACADÉMIE S. 170
DISCOURS lu à l'Académie de Rouen , le 28
Janvier 1766 . 171
EXTRAIT de la féance publique de la Société
Littéraire de Clermont- Ferrand. 177
ARTICLE IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
TRAITÉ d'Optique , par M. Smith , traduit
ARTS AGRÉABLES.
de l'anglois .
MUSIQUE.
GRAVURE.
OPÉRA
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
187
189
191
194
216 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE Françoiſe .
195
COMÉDIE Italienne . 199
SPECTACLES de Province. 200
CONCERTS Spirituels.
203
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DE Stockholm , &c.
209
CEREMONIES funèbres, 210
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue.
Dauphine.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères