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1766, 01, vol. 1-2, 02-03
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER 1766.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochin
Sausin
Ropillo Seulp 1315
A PARIS ,
-CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à- vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Sain: Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335330
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATION3
1906
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure est chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'eft- à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
"'étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft compofée de
cent huit volumes. On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DES RÉFLEXIONS SUR LA
LITTÉRATURE , DE M. B ***.
CHAPITRE X I.
Sur la jufteffe d'efprit.
LA jufteffe d'efprit eft le produit de la
raifon éclairée dans les chofes utiles , &
de ce fentiment fin & précis de la belle
nature dans les chofes d'agrément.
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Des vues faines fur l'objet qu'on examine
,, un ordre aifé dans les moyens de
développement , un enchaînement progreffif
& néceffaire des parties , les déductions
fimples & nettes des principes ; voilà les
effets de la jufteffe d'efprit , dont la fource
eft dans la vérité.
La jufteffe d'efprit n'en fuppofe l'étendue
que lorfque la matière qu'il embraſſe
fe généralife par des rapports plus ou moins
décidés avec le tout phyfique & moral de
cet univers liens intimes & fecrets qui fe
dérobent à des regards foibles & mal
affurés.
:
Cet Ecrivain fage , dont les talens naturels
, aidés de toutes les lumières acquifes ,
lui font percer les ténèbres qu'ont répandues
l'erreur , le préjugé , l'ignorance fur toutes
les fuperficies ; cet Ecrivain ( dis - je ) ne
peut écrire & penfer qu'avec jufteffe.
Le génie , l'érudition , la force & la
profondeur préfidèrent fans doute à la totalité
de l'immortel efprit des loix ; mais les
chapitres qui traitent de la nature de tous
les Gouvernemens font le point fixe de la
jufteffe d'efprit de cer ouvrage : parce que
tout émane de cette heureufe diftinction ,
que tout y rentre également, & qu'enfin elle
eft l'axe inébranlable de ce chef - d'oeuvre.
Telle eft l'idée qu'on peut fe faire de la
jufteffe du grand.
JANVIER 1766. 7
que
Quant à la jufteffe de détail , c'eft furtout
à donner une idée vraie des choſes
que cette qualité confifte . M. de Corbinelli,
par exemple , avoit vu dans l'autre fiècle
que ce qu'on appelle fynonyme dans notre
langue n'étoit pris pour tel faute de
jufteffe . Il ne fit qu'effayer de le démontrer
( 1 ) , M. l'Abbé Girard , de l'Académie
Françoiſe , fentit qu'il étoit en état
d'en porter l'évidence plus loin ; & s'il n'y
avoit point d'ouvrage où la jufteffe de détail
fut plus néceffaire , il y en a peu où
elle foit plus généralement répandue que
dans le fien .
L'efprit juste est né pour le vrai , il fuit
les paradoxes , ou les donne pour tels ; il
ne fe laiffe point entraîner par les preftiges
de l'imagination ; il apperçoit tous les
excès & s'en écarte ; il n'eft , ni d'une timidité
puérile , ni d'une confiance téméraire :
il fe rappellera toujours ce que dit Lamotte-
Levayer d'après Cicéron : qu'il eft des matières
, telles que font celles qui regardent la
confcience & les bonnes moeurs , où il ne
faut jamais fe fervir de la force du raiſonnement
pour foutenir ce qui les choque ( 2 ).
Un axiome du célèbre Defcartes , de
tenir pour véritable ce qui eſt clairement
( 1 ) Voyez les Lettres de Buffy Rabutin.
( 2 ) Cicero , de fato.
A iv
* MERUCRE DE FRANCE .
contenu dans l'idée qu'on a d'une chofe ,
nous a conduit à la jufteffe. Avant ce Philofophe
tout étoit vague , indéterminé ; la
philofophie confiftoit à rajeunir des erreurs
anciennes , ou à leur en fubftituer de plus
grandes. Ilparut , il écrivit ; & cette chaîne
de vérités , qui n'eft autre chofe que la
raifon , reprit fes droits naturels fur l'intelligence
des hommes .
Y
Les plus grands obftacles à la jufteffe
d'efprit font la précipitation , les préjugés ,
les paffions , l'enthoufiafme religieux ou
philofophique , l'entêtement ou l'efprit de
parti. Tels font les canaux par où le faux
de toute efpèce inonde l'univers intelligent.
L'obfervation exacte & fuivie conduit
à la jufteffe d'efprit dans la phyfique.
Cette jufteffe confifte principalement dans
le moral , à bien placer fon mépris ou fon
eftime..
4
On a dit que dans les chofes d'agrément
c'étoit le goût qui produifoit la jufteffe ,
parce que c'eft à ce fouffle , à cette infpiration
des grâces de diftinguer les ambitieux
ornemens des vrais , de rejetter les .
fauffes images & cette ftérile abondance
de fleurs entaffées qui fe flétriffent l'une
par l'autre.
La jufteffe d'efprit voit dans tous les
objets les rapports & les convenances ;
JANVIER 1766.
elle s'armera toujours contre les jeux de
mots puériles , les chocs de termes difparates
, les équivoques miférables , & ces
défis d'expreffions ou précieufes ou vuides
de fens qui révoltent également & la raifon
& la vérité.
Le plus grand citoyen qu'ait eu la
France dans les lettres , l'Abbé de Saint-
Pierre , à qui nous devons le mot immortel
de bienfaiſance , avoit auffi créé celui
d'injufteffe d'efprit ; c'eft l'inverfe de ce
qu'on vient de dire.
CHAPITRE X I I.
Sur Tamour - propre & l'amour de for
même.
Ces deux êtres métaphyſiques ſemblent
au premier coup-d'oeil repréfenter la même
idée ; mais après un examen plus appro
fondi , n'y remarqueroit - on pas , dans
l'ufage qu'on en fait , quelque différence
qui ne permît pas de les regarder comme
fynonymes ?
L'ingénieux , le fublime & dangereux
Auteur des Maximes , qui voyoit tout dans
l'amour- propre , confondoit cette affection
de l'âme avec l'amour de foi -même. C'eſt
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
une autorité puiffante que celle de M. de
la R... mais une autorité n'eft pas toujours
une raiſon.
L'amour - propre eft peut - être plus le
défaut des François que d'aucun autre
peuple ; l'amour de foi - même doit être
moins commun chez une nation où l'efprit
de fociabilité a plus d'étendue , parce
que rien n'eft fi contraire à cet efprit que
l'amour de foi- même.
L'amour-propre , tel que nous l'entendons
prefque toujours , eft un être de raifon
avant que de concevoir les hommes
raffemblés , unis entre eux & policés ;
l'amour de foi - même s'apperçoit avant
cela . Moins une nation a de moeurs , plus
eft - elle livrée à ce fentiment perfonnel.
Avez vous adouci fa rudeffe & fa barbarie;
aux plaifirs de s'entre - aider fuccéderont
les defirs de fe plaire : de- là peut naître
l'amour - propre , qui fans doute eft un
défaut ; mais ce qu'il gagne eft aux dépens
d'un plus grand vice , qui eft l'amour de
foi-même.
Répandez l'amour - propre fur un plus
grand nombre d'hommes , c'eft augmenter
au milieu d'eux l'émulation , la politeffe ,
les égards refpectifs , la crainte du ridicule
& la honte vous ne ferez qu'étendre
l'indépendance , l'oubli des devoirs , l'inJANVIER
1766. 11
humanité , la féchereffe d'âme & l'infociabilité
, en doublant l'amour de foi-même.
Que de gens célèbres dans tous les arts
on doit à l'amour-propre ! C'eſt à l'amour
de foi-même qu'eft dû ce peuple d'oififs ,
d'inutiles & de fainéans que défend &
foutient la fociété fans en retirer aucun
fruit.
L'amour-propre eft la fource de quelques
vices , mais il l'eft auffi de mille
chofes utiles au bien général . L'amour de
foi-même et le poifon de la fociété ; il
en attaque le principe ; il ramène tout au
perfonnel.
Le premier produit des gloriolles , mais
il marche fouvent à la véritable gloire.
L'autre ne conduit qu'à l'intérêt : il cefferoit
d'être ce qu'il eſt s'il confidéroit quelque
chofe au-delà. Horace le comparoit à
un centre d'où il ne part aucune ligne.
Infe ipfo totus, teres atque rotundus . Sát. 7, lib. 2 .
L'amour-propre , comme vice , appartient
à l'efprit ; l'amour de foi -même eft
le produit des fens . Le premier peut faire
des fats , l'autre des groffiers & des brutaux.
L'amour -propre rend quelquefois l'amitié
trop épineufe ; l'amour de foi -même
en ignore jufqu'au nom. Avec le vice on
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
n'a de place dans fon coeur que pour foimême.
Il ne faut que pouffer un peu loin l'amour
de foi-même pour arriver à des paffions
féroces ; l'amour - propre enfante des
goûts délicats & fociables.
L'amour-propre mal entendu , fait rire.
L'amour de foi- même révolte . L'un eft
fou , l'autre eft injurieux. La vanité naît
du premier , & l'orgueil du fecond. Or ,
au fentiment de M. de la Motte , la vanité
n'eft qu'une envie d'occuper les hommes
de foi & de fes talens , & de préférer quelquefois
l'opinion à la réalité même du
mérite ; au lieu que l'orgueil eft une haute
idée de fon excellence & de fa fupériorité
fur les autres. La vanité eft un bon reffort ,
l'orgueil en eft un dangereux , a dit le plus
bel efprit des Ecrivains profonds.
Cette baffeffe d'âme , ce ton d'efclavage
qu'on prend aujourd'hui trop aifément &
avec fipeu de pudeur auprès de nosMécénes .
bourgeois , de nos petits protecteurs du
jour , doivent répugner à l'amour- propre .
Ils peuvent convenir à l'amour de foimême
, qui ne voit alors qu'une exiſtence
plus commode & plus faite pour l'appétit
groflier des fens.
Cléon a des prétentions aux grâces de la
figure , aux charmes de l'efprit ; toujours
JANVIER 1766. Is
occupé de plaire , il affecte tous les talens ,
tous les goûts ; poéfie , mufique , peinture ,
tout est délicieux , divin ou miférable à fes
yeux : il a le bon air de protéger les artiſtes
& prefque de les aimer ; il leur prête faftueufement
des fecours publics ; Cleon eft
très -fenfible aux éloges qu'une pareille
conduite peut lui attirer ; Cléon a vraiment
de l'amour-propre.
Concentré dans lui- même , Ergafte eft
ce qu'on appelle un homme effentiel , un
voluptueux. Il ne fait fe refufer rien . Ses
goûts font tous matériels & n'ont d'objet
que lui . Le deſtin a toujours des torts avec
Ergafte , qui ne ſe croit jamais affez heureux
: il n'eſt dans l'univers point de douleurs
, point de peines , point d'adverfités
que les fiennes. Lui parle-t-on d'un infortuné
? il ofe auffi-tôt fe plaindre lui -même ;
l'incommodité d'autrui ne fait que réveiller
l'idée de celles qu'il imagine éprouver
& qu'il exagère toujours. Dira - t- on qu'Er.
gafte a de l'amour - propre ? Il n'eft dominé
que par l'amour de foi -même.
On imagine que ce qu'on vient de dire
établit affez de différence entre ces deux
expreffions que nos Moraliftes ont prefque
toujours paru confondre. L'amour - propre
eft plus relatif aux autres & au moral . L'autre
l'eft davantage au phyfique & à foi$
4
MERCURE DE FRANCE.
même. Le plaifir & la gloire , ces deux
biens pour lefquels fe tourmentent tous les
hommes , fondent , je crois , leur diffemblance.
C'eſt au plaifir qu'eft dû l'amour
de foi-même ; l'amour- propre appartient à
à la gloire. Enfin l'amour- propre me femble
plus oppofé à la bienféance & à la
modeftie , & l'amour de foi-même à la
bienfaiſance & au véritable eſprit de ſociété.
VERS fur la belle action du Régiment
DAUPHIN , à l'occafion de la maladie
de MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
O généreux François ! & Soldats ! & mes frères !
Puiffent vos voeux être écoutés !
Eh comment les Cieux irrités
Auroient-ils pu rejetter vos prières ?
Qui fans doute vos cris ont fléchi l'Eternel.
Dans quel temps vit - il fon autel
Chargé d'une offrande auffi pure ?
Ce qui fuffit à peine à votre nourriture ,
Vous le portez chez l'indigent ;
Et dans l'excès de vos alarmes ,
Vous ne devrez un funefte aliment
Qu'à l'amertume de vos larmes .
JANVIER 1766.
O prodige ô fublime effor !
Tendre vertu de ma patrie ,
Dans ce fiècle de fer vous renaiſſez encor !
La fource de ſes maux va donc être tarie.
Jeune BOURBON , digne foutien des lys !
J'espère tout de ce préfage ;
Ta fanté doit être le gage
Du bonheur qui nous eft promis
VERS fur les Tableaux de M. LE PRINCE,
expofés au Sallon cette année.
Qu
U AND la Néva coule fous ton pinceau ¿
Le Prince , & qu'au bord de la Seine
Il nous offre un monde nouveau ;
Pardonne ! mon regard triftement s'y promène ,
Lorsque j'y cherche en vain ce qu'il a de plus
beau....
Son immortelle Souveraine .
DE F.....
16 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à M. H**. ancien Introducteur
des Ambaffadeurs , en lui envoyant un
bouquet le jour de fa fête.
Voici des vers encor de ma façon ,
Pour célébrer votre patron ,
Ou pour vous célébrer vous-même.
Qui vous voit une fois , vous eftime & vous aime.
Vous avez beau montrer de la vivacité ,
Quand on vous dit certaine vérité :
Duffiez- vous vivre mille années ,
On bénira vos deſtinées
Tant qu' Atropos épargnera vos jours.
Ce ne font point de vains difcours ,
Ce n'est point un conte frivole ;
Un népotifme fort nombreux
M'applaudira fur ma parole .
Qui voulez- vous qui foit l'objet de tous nos voeux ?
Eft- ce un tyran qui fait des malheureux ?
Seroit- ce l'homme injufte , & cruel , & barbare ,
Dont la mort n'eft que trop´avare ?
C'est donc un homme droit ; c'eſt un bon citoyen
Qui ne veut que la paix , qui ne veut que le bien ,
Et qui le fait. L'exemple eft affez rare.
JANVIER 1766 . 17
A ce portrait vous reconnoillez vous ?
Non , fûrement ; vous êtes trop modefte.
Quoi qu'il en foit , paffez - le nous ,
Et je vous fais grace du refte .
En attendant recevez ce bouquet.
Il vous est préſenté par un ami fidèle ,
Qui dans ce jour n'a d'autre objet
Que de vous témoigner fon zèle.
Envain le Temps , d'un pied léger ,
Efface tout & rend tout variable ;
Impuiffant fur fon coeur , il ne pourra changer
Un fentiment auffi durable ,
Que l'éclat de ces fleurs eft court & paſſager.
Par fon très-humble & très - obéiffant ferviteur.
JOURDAN.
VERS à Mde *** , âgée de foixante ans ,
en lui envoyant le jour de fa fête un
bouquet d'immortelles.
Q
UAND l'amour autrefois vous offroit une
fleur ,
Il la cueilloit fraîche & nouvelle ;
Mais , hélas , combien duroit-elle ?
L'Amitié , fon aimable foeur ,
Sans chercher l'éclat ni odeur ,
A préféré cette immor telle .
18 MERCURE DE FRANCE,
A une Dlle Espagnolle , qui demandoit
quel étoit le pays de l'Auteur.
HIERIER j'étois François : près de vous je l'oublie.
J'y prends un nouvel être & de nouveaux deſtins :
Tendre Emire , vos yeux font mes feuls fouverains,
Et votre coeur eft ma patrie.
N. B.
t
DELIRE d'un Célibataire las de l'être.
Torv
O vers qui la nature emporte mes defirs ,
Sans que mes yeux peut-être aient vu jamais tes
charmes ;
Toi qui dois feule un jour faire tous mes plaiſirs ,
Ou devenir , hélas ! le fujet de mes larmes ,
Future époufe objet qui de mes longs ennuis
Sais par ta feule idée adoucir l'amertume ,
Et joindre au feu fecret qui déja me confume ,
L'eſpoir , reſſource unique en l'état où je fuis .
Sur la mélancolie où mon âme eſt plongée ,
Fais agir de nouveau ce charme confolant !
Si la réalité vers moi vient d'un pas lent ,
Qu'au moins l'illufion foit encor prolongée !
JANVIER 1966. 19
f
Ami des paffions , mais ami de l'honneur ,
Sur les pas infenfés d'une folle jeuneffe
Je ne fais point marcher fans goût & fans pudeur t
Jamais dans les plaifirs d'une groffière ivreffe
Mon coeur né délicat ne mettra fon bonheur ?
Il lui faut les tranfports de la volupté même ,
De cette volupté , fi chère à mes ſouhaits ,
Que la nature avoue & que favoure en paix
Un couple vertueux qui s'eſtime & qui s'aime.
D'une époufe fidelle , oh ! que fidèle époux
Je chérirois les noeuds d'une union fi tendre !
Que mon coeur à fon coeur fauroit fe faire entendre
!
Que j'emploierois fouvent un langage fi doux !
De peine & de plaifir la vie eſt un mêlange ;
Pour nous fans amertume il n'eſt point de douceur
,
Et dans tous les états où le deftin nous range
Il place l'infortune à côté du bonheur.
C'eft fur- tout dans les temps de triſtelle & d'orage,
Que l'himen eft pour nous un Dieu confolateur :
Quand deux tendres époux reflentent la douleur ,
La vertu la fupporte & l'amour la foulage.
Mais dans le célibat , qu'un philofophe , un fage,
De l'injuftice humaine éprouve les rigueurs ;
Combien fon coeur brifé dévorera de pleurs
Anxquels , n'en doutons point , il donneroit pa
fage ,
20
MERCURE
DE
FRANCE
.
Si pour les effuyer la fenfible pitié
Lui préſentoit la main d'une aimable moitié ? ..
Aux pieds de tes autels , refpectable hymenée ,
Quand l'amour viendra-t-il recévoir mon ferment ?
Ma trifte liberté n'eft pour moi qu'un tourment :
Pour vivre fous ta loi mon âme fe fent née ;
Je veux le nom d'époux & non celui d'amant. ...
Mais où fuis-je ? Mon coeur de tendreffe friffonne !
Quel appareil augufte à mes yeux inconnu ?
Quelle eft cette beauté dont le front ingénu
Paroît modeftement orné d'une couronne ? ..
Luiroit- il , ce beau jour fi long- temps attendu ?
L'himen à mes defirs auroit - il répondu .
Chère épouſe eſt- ce toi ? Quel charme m'environne
?
Sur moi , quoi qu'en fecret ta pudeur s'en étonne ,
Tu jettes un regard tendrement éperdu .
Que dis-je ? En ce moment ta main eft dans la
' mienne !
Je te donne ma foi , tu me jures la tienne.
C'en eft fait ; dans mon coeur ton coeur eft confondu
....
Mais la pompe & l'autel ont déja diſparu !
L'amour nous a fuivis pour tenir les promeffes ;
Du voile de l'himen il couvre nos careffes .
Je vois auprès de lui ton embarras charmant ';
La pudeur dans tes yeux fe mêle au fentiment ;
Succombant fous l'effort de ma tendrefle extrême ,
JANVIER 1766. 21
Tu caches ta rougeur dans mon fein palpitant :
La nature triomphe ! oh ! moitié de moi-même,
Embraſe- toi des feux que mon âme reſſent !
Livre- toi fans rougir au tendre époux qui t'aime ›
La vertu qui te voit elle - même confent.
Par M. MUGNEROT.
.
COUPLETS à un ami la veille de Saint
NICOLAS , fon patron.
DANS ANS ces lieux ( 1 ) le jour de demain
Répand l'allégreffe à la ronde ;
Et votre fête , cher . . . . . in.
Devient celle de tout le monde.
Entre vous & votre patron ,
Je vois maint trait de reflemblance :
Vous réuniffez à fon nom
Ses talens & fa bienfaifance .
Aimer & fervir ( 2 ) les humains
Etoit fa vertu fouveraine ;
Si cette vertu fait les Saints ,
Votre apothéofe eft certaine.
( 1 ) Chartrais , près Melun .
( 2 ) Les actes de charité & de bienfaifance attribués
par la légende à Saint Nicolas , font connus de tout le
monde.
22 MERCURE DE FRANCE.
D'aller joindre les bienheureux ,
Cependant ne vous preffez guère ;
Saint , tel que vous , eft dans les cieux
Moins ute que fur la terre..
1
LETTRE fur le BONHEUR , par l'Auteur
des Lettres fur l'AMITIÉ , à M. le R...
POURQUOI , mon cher ami , ces Américains
& ces Sauvages que nous nous vantons
d'avoir civilifés , ont- ils ceffé d'être heureux
en recevant notre éducation ? C'eſt
que nous leur avons enlevé leur fimplicité ,
que nous les avons égarés du chemin de
la nature , & qu'en leur fuggérant nos
moeurs , nous leur avons fait le funefte
préfent de nos paffions , de nos beſoins ,
de nos defirs & de nos inquiétudes.
Exempts d'ambition , ne connoiffant ni
l'intérêt , ni le luxe , ni la débauche , leurs
defirs fe bornoient à l'inſtinct de la nature ,
& leurs plaifirs à régner fur les animaux
dont ils tiroient leur nourriture & leurs
vêtemens. L'amour n'étoit chez eux ni
galant ni délicat , mais il étoit vrai , ſans
foucis , fans caprices & fans jaloufie ; les
femmes ne penfoient qu'à devenir mères ,
JANVIER 1766. 23
& elles ne l'étoient que pour nourrir leurs
enfans : le ménage étoit tranquille , parce
que tout s'y paffoit de part & d'autre fans
prétentions perfonnelles , & qu'il n'y étoit
queftion que de fe prêter mutuellement
les fecours & les plaifirs de la vie conjugale.
Sans code ni Jurifconfultes , la juſtice
régnoit dans les familles & entre les voifins
; chacun fe faifoit une loi de la loi
naturelle ; jamais les altercations ne dégénéroient
en procès , le bon fens & le refpect
pour les anciens terminoient à l'amiable
les querelles du tempérament. Moins
fujets que nous aux maladies , parce qu'ils
prenoient plus d'exercice , qu'ils étoient
plus fobres , & qu'ils n'avoient ni Médecins
ni pharmacie , ils fupportoient avec
courage les altérations inévitables de leur
fanté ; & la mort , qui n'étoit ordinairement
que le terme de leur vieilleffe , n'excitoit
dans leur âme ni murmures inutiles ,
ni regrets infenfés : leur dernier ſentiment
étoit celui de la reconnoiffance pour la
nature qui leur fermoit les yeux. Ils avoient
vécu tranquilles & heureux , ils mouroient
de même.
N'en doutons pas , mon cher ami , ces
peuples , devenus les captifs de notre ambition
, ou les efclaves de notre zèle tyrannique
, ne font déchus en même temps du
24 MERCURE DE FRANCE .
bonheur , qui leur étoit comme naturel ,
que parce qu'ils ont appris à raiſonner
d'après nous , à réfléchir felon nos paffions ,
& à multiplier leurs befoins , en voulant ,
à notre exemple , varier leurs plaifirs .
En effet , s'il y a fi peu d'heureux parni
les hommes , quoique chacun de nous afpire
au bonheur , c'eft qu'il n'y a prefque perfonne
qui étudie & fe connoiffe affez pour
prendre les moyens directs d'y parvenir.
Confeillés par nos paffions , nous croyons
trouver le bonheur en fuivant les routes
qu'elles nous indiquent ; flattés par quelques
illufions paffagères , notre erreur encourage
nos defirs ; & toujours guidés par
ces defirs perfides , fi nous arrivons enfin
au but de notre ambition , de notre intérêt
ou de notre amour , nous n'y trouvons ,
comme Ixion , que le fantôme du bonheur
, nous n'embraffons que fon ombre.
Mais en quoi confifte le bonheur ? Quel
eft fon principe le plus naturel & le plus
folide dans le coeur de l'homme ? Que
faut-il faire , quand on fe fent capable de
le defirer fincèrement , pour y parvenir en
effet ?
Le bonheur , mon cher ami , n'eſt point
une chimère ni un fyftême. Ses fources
font en nous- mêmes ; il dépend de nous
de les découvrir & de l'y puifer. La raifon
&
JANVIER 1766. 25
& les fens fuffisent pour nous le procurer,.
s'ils agiffent de concert avec la vertu ;
c'eſt à nous à ne defirer que les plaifirs de
celle - là , & à fubordonner les befoins ,
les defirs & l'activité de ceux - ci à la modération
& à la délicateffe du fentiment.
Etre heureux , difoit le fage Empereur
Marc- Aurele , c'eft fe faire une bonne
fortune à foi - même ; & la bonne fortune ,
ce font les difpofitions de l'âme , les bons
mouvemens , les bonnes actions . La paix
du coeur , la tranquillité de l'efprit & la
fanté , voilà le bonheur que Dieu & la
nature nous deſtinent ; la vertu nous en
ouvre le chemin , elle s'offre à nous y conduire.
C'est toujours notre faute fi nous
n'y parvenons pas.
Au lieu de le chercher où il eft cffentiellement
, on le pourfuit par-tout où il
n'eft pas. Celui-ci prétend le trouver dans
les tréfors qu'il accumule , celui - là dans
les honneurs auxquels il afpire , ou dont
il jouit ; les uns dans une réputation brillante
pendant leur vie , les autres dans une
renommée hiftorique après leur mort ;
un Poëte dans les acclamations du parterre ,
un petit-maître dans fa fatuité & fès bonnes
fortunes, une jolie femme dans l'art de
plaire ou dans le fuccès de fes caprices ,
une prude dans les grimaces d'une vertu
Vol. I. B
26 MERCURE DE FRANCE .
poftiche , une dévote dans la quiétude &
les extâfes. Qu'en penfez- vous , mon cher
ami ? Le Chymifte qui s'épuife à chercher
la pierre philofophale , & qui meurt de
faim auprès de fes creufets , eft- il plus fou
que cette multitude d'avares , d'ambitieux ,
de coquettes & de prudes , qui s'imaginent
avoir faifi le bonheur ? Je le crois au moins
plus excufable , & moralement moins malheureux.
Ce n'eſt pas que les richeffes , la gloire ,
les honneurs & les talens , l'amour & le
plaifir, ne puiffent en effet fervir de moyens
pour devenir heureux ; mais il faudroit
pour cela qu'ils fuffent employés par la
raifon & la vertu , & c'eft ce qui n'arrive
que très- rarement. Un homme qui n'amafferoit
des richeffes qu'avec probité & que
pour les répandre à propos dans le fein
des indigens ou au profit de la fociété
trouveroit effectivement le bonheur dans
fes tréfors , puifqu'il jouiroit dans leur
ufage du plaifir délicieux d'être humain ,
généreux & bienfaifant. Mais qu'il eft rare
aujourd'hui que les riches aient du fentiment
! Ils font , pour la plupart , & de
notoriété publique , ou avares , ou faftueux,
ou voluptueux. Les uns ne veulent point
borner leur cupidité , & ne ceffent , au
préjudice fenfible de l'humanité , d'entafJANVIER
1766. 27
fer or fur or ; les autres ne difperfent leurs
richeffes que par oftentation ou dépravation.
Le jeu , des équipages , une maîtreffe ,
une petite maiſon , voilà l'emploi qu'ils
en font. Paris compteroit dans fon fein
des milliers de Craffus , d'Alcibiades , de
Lucullus & d'Apicius ; à peine y trouveroit-
il un Nicias & deux Fouquets. Il en
eft de même des honneurs , des talens , de
l'amour , & c. On en abufe au lieu de s'en
fervir. La raifon fauroit bien les faire concourir
au bonheur des hommes en général
& en particulier ; mais les paffions décréditent
la raiſon , & l'on ferme l'oreille à
fa voix.
Un ambitieux eft- il jamais content ? A
mefure qu'il réuffit dans fes deffeins , n'en
conçoit- il pas encore de plus hardis & de
plus vaftes ? & lorfqu'il eft enfin parvenu
au terme de fes prétentions , jouit- il tranquillement
de fes fuccès ? Ou il craint
alors que fa fortune ne lui faffe des jaloux ,
& que les mêmes refforts qu'il a fait jouer
pour l'acquérir ne foient mis en oeuvre
pour la lui enlever ; ou , en proie à fes
remords , il a au fond de fon âme le fort
cruel & défefpérant de Pigmalion.
L'amour feroit fans doute des heureux
s'il ne devenoit pas dans la plupart des
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
coeurs une paffion honteufe & cynique ,
ou une efpèce de frénéfie. La nature qui
l'infpire en a voulu faire le charme & le
lien des deux fexes , & peut- être n'eſt - il
point de bonheur plus naturel à l'homme
que celui qui en devroit réfulter ; mais
nous avons fubftitué le tempérament à
l'amour , le libertinage au fentiment , l'intempérance
du plaifir à la délicateffe du
defir , & le défordre des fens aux charmes
de la fenfation : non , les deux fexes ne
s'aiment plus , ils ne font qu'exciter leur
inftinct réciproque , quelquefois pour des
vues & par des moyens fimples & légitimes
, le plus fouvent & prefque toujours
pour faire affaut , l'un de coquetterie &
de volupté , l'autre d'indécence , de témérité
, d'inconftance & de perfidie. Ce qu'ils
appellent leur amour n'eft , à proprement
parler, que le mouvement méchanique de
leurs fens.Et voilà auffi pourquoi on épouſe
une femme dont on ne fe foucie guère ,
pour ſe ruiner avec une maîtreſſe que l'on
eftime encore moins. En un mot , les femmes
ne font plus que des femelles , & les
hommes que des mâles. Tel eft l'amour
de cette multitude de jeunes fous & d'hom
mes agréables qui fe renouvellent fans ceſſe,
& dont les femmes , dès l'âge de quinze
JANVIER 1766. 29
ans , s'empreffent de faire des amans.
Comment , avec un amour de cette eſpèce,
feroit- il poffible d'être heureux ?
On ne l'eft pas davantage , mon cher
ami , avec cet amour paffionné qui , fans
être libertin , ne laiffe pas cependant de
tourner la tête aux plus philofophes . Son
principe l'excufe , il peut même le juftifier
jufqu'à un certain point , mais fes effets
le rendent le tyran d'une âme ; & quicónque
le reffent eft auffi malheureux , même
en jouiffant de fon objet , qu'un avare qui
pond fur fes tréfors .
L'amour délicat & vertueux eft le feul
qui faffe des heureux , parce qu'il n'a que
le coeur pour principe , pour mouvemens
que ceux de l'eftime , & que fes defirs font
toujours affujettis à la raifon & au fentiment.
Il n'exclut pas le commerce des fens ,
mais il l'annoblit ; & ce qui eft foibleſſe
ou vice dans un coeur où il ne règne pas
eft prefque une vertu dans les amans qu'il
unit. Tel fut l'amour de Cyrus & d'Afpafie.
C'eft cet amour que j'ai voulu peindre
dans ce couplet fur l'air de la marche des
calottins.
S'enflammer ,
Ce n'eft pas favoir aimer ;
L'art feul d'estimer
Forme la tendrelle :
Biij
go MERCURE DE FRANCE.
Le plaifir
Eteint le feu du defir ;
L'eftime fans ceffe
Fait jouir.
L'inconftant débite pour excufe
Que l'amour comme l'appétit s'uſe ;
Mais le fentiment
Qui guide un amant ,
Même en jouiffant ,
N'est jamais content.
Le plaifir que fait goûter l'eftime
Loin d'ufer les defirs , les ranime ;
Toujours vif , délicat , tendre , intime
D'un coeur
Il fixe le bonheur.
Non , il n'y a que cet amour qui puiffe
fympathifer dans le coeur avec la raiſon ,
& concourir avec la fage nature au bonheur
de l'homme . Je ne prétends pas dire ,
mon cher ami , que pour être heureux
autant que notre vie le comporte , il foit
néceffaire d'aimer aumoins de cet amour- là;
l'exemple de M. de Fontenelle , ce fage
ce philofophe heureux , quoi qu'il n'ait
jamais aimé , fuffiroit feul pour détruire
mon paradoxe. Je veux dire feulement ,
que s'il eft vrai que l'amour faffe des heuJANVIER
1766. 31
reux , le cas eſt très- rare , fur- tout aujourd'hui
, & qu'il n'arrive jamais qu'à des
coeurs folides , vraîment tendres & délicats.
Au refte , il en eft de l'amour comme
des autres paffions ; il contribuera toujours
au bonheur des hommes lorfqu'il fera modéré.
On eft infailliblement heureux quand
on fe trouve entre l'indifférence & la paffion.
Ce n'eft pas précisément le defir des
honneurs , des richeffes , de la gloire , qui
nous rend malheureux , c'eſt le déréglement
& l'excès de ce defir. Toutes les
paffions naturelles ne font en elles - mêmes
ni vices ni vertus , elles deviennent l'un
ou l'autre , felon l'ufage qu'on en fait.
Pour les rendte honnêtes & utiles , il ne
s'agit que de les mettre en action avec
mefure , d'en guider la marche avec le fil
de la raiſon , de leur prefcrire des bornes
& ces bornes doivent être un jufte milieu
où la vertu puiffe fe trouver , régler leurs
refforts & leurs mouvemens , précipiter
leurs pas ou les rallentir , fuivant les circonftances
& les accidens de la vie . M. de
Voltaire dit excellamment :
1
Ufez , n'abufez point , le, fage ainfi l'ordonne.
Je fuis également Epiflère & Pétrone :
L'abftinence ou l'excès ne fit janais d'heureux.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
L'effentiel eft fans doute d'empêcher
que nos paffions ne portent le trouble dans
notre âme , qu'elles n'agitent la confcience,
& qu'elles ne nous privent des lumières
de la raifon ; mais dès qu'elles ne nous
pofféderont pas , nous n'aurons rien à craindre
d'elles : bien loin de nous nuire , elles
nous aideront au contraire à devenir vertueux
, & par conféquent à acquérir cette
paix du coeur , ce calme des fens & cette
tranquillité d'efprit , qui font en même
temps & les effets de la vertu & le bonheur
lui-même.
Il eſt donc évident , par notre propre
expérience , que le bonheur ne nous fuit
que parce que nous le fuyons nous-mêmes.
Il eft en nous , puifque nous avons la raifon
& la confcience , qui en font le premier
principe. Pourquoi fortir hors de
nous pour le chercher , ou dans des plaifirs
qui finiront pour nous long - temps
avant nous , ou dans des honneurs dont
on ne jouit jamais qu'à moitié , ou dans
une hiftoire qui ne fera faite qu'après nous ?
Hélas ! mon cher ami , c'eft , comme je
vous l'ai déja dit , que prefque tous les
hommes fe laiffent aveugler par les preftiges
de l'amour -propre & de la volupté ,
& qu'au lieu d'étudier la vraie gloire & le
vrai plaifir , pour en jouir tranquillement ,
JANVIER 1766. 33
ils fe livrent aux illufions d'une imagination
déréglée & au torrent du mauvais
exemple ; mais une vieilleffe précoce , les
triftes débris de leur fanté , la fervitude où
les réduifent les honneurs , l'abandon de
leurs amis , la perte de leur réputation , le
mépris du public , les foucis & les inquiétudes
, fouvent même la mifère , diffipent
enfin ces preftiges & ces illufions , & ils
ont alors le fort de ce fou qui brûla le
temple d'Ephèse pour fe faire un nom célèbre.
Ils prétendoient fe rendre heureux en
allumant fans ceffe le feu de leurs paffions ,
& il ne leur refte , comme à Eroftrate ,
que l'ignominie de leurs excès & le défefpoir
de s'être détruits eux-mêmes. Ah !
trop heureux encore fi la honte & les remords
les ramenoient à la raiſon & à la
vertu !
Il est toujours temps de devenir raiſonnable
& vertueux , quoique l'on ait toujours
à fe repentir d'y avoir penfé trop
tard ; mais ces regrets , dernière reffource
d'un coupable qui veut ceffer de l'être ,
font eux- mêmes la preuve du progrès de
la réflexion . En agitant l'âme , en y faifant
naître un fentiment douloureux , ils l'inftruifent,
ils la dégagent des liens des paffions
, ils la purifient ; ils y rappellent infenfiblement
la fageffe & la vertu , & avec
By
34 MERCURE DE FRANCE .
elles la tranquillité . Cet ambitieux , ce
voluptueux , cet avare , ce libertin , cette
coquette , cette prude , qui avoit dédaigné
le bonheur, ou qui l'avoit cherché dans les
chimères de l'imagination & d'une fauffe
confcience , le retrouve enfin où il étoit
naturellement , dans le calme des paffions
& la férénité de l'efprit , dans la rectitude
du coeur & la tempérance des fens ; en
un mot , dans l'amour & la pratique de
la vertu .
: Mais , mon cher ami , que ces retours
au bonheur font rares , & qu'il faut peu
s'y attendre ! Il n'eft pas même poffible que
F'on foit auffi heureux fi tard , qu'on l'eût
été plus - tôt. Raifon effentielle pour s'accoutumer
de bonne heure à réfléchir , à
à s'étudier , à fe connoître foi - même & à
modérer des defirs & des paffions , dont le
repentir le plus fincère ne répare prefque
jamais tous les torts.
Le bonheur dépend encore du choix
d'un état. C'eſt beaucoup en général pour
être heureux , autant que les accidens de
la vie peuvent le permettre , de ménager
fa fanté par la tempérance , & de favoir
commander à fes penchans & à fes paffions
; mais ce n'eft pas affez pour le bonheur
de chaque particulier. Comme les
différens états que les hommes embraffent
JANVIER 1766..
35
contribuent néceffairement à leur bonheur
ou à leur malheur , il eft de la dernière
importance pour quiconque veut être heu
reux , de ne choifir que celui où il lui fera
aifé de le devenir. Comment , en prenant
un état fans le connoître ni fe connoître
affez foi-même , fans réflexion , fans examen
, par intérêt ou par ambition , y trouver
le bonheur ? On n'y rencontre au contraire
que la fervitude , les défagrémens
le dégoût & l'ennui ; & ce font - là des
occafions toutes naturelles de fecouer le
joug de la raifon & de la vertu . Les paffions
ne manquent jamais d'en profiter ;
& comme elles n'offrent que des diftractions
féduifantes , la liberté & le plaiſir ,
elles réuffiffent fans peine à faire oublier
des devoirs qu'on s'eft impofés fans les
aimer, & pour lefquels on n'étoit pas né.
Les moyens de fe rendre heureux ne
font donc pas auffi difficiles à trouver
qu'on fe l'imagine. Il ne s'agit que de
réfléchir. fur foi - même , de maîtriſer fes
defirs & fes fens , & de fe procurer un
état où le devoir fe concilie avec l'inclination
, le caractère & le talent. Il faut
cependant l'avouer , on les trouve plus aifément
qu'il n'eft facile de les employer. Il
en coûte pour acquerir le bonheur , plus à
ceux- ci , moins à ceux- là , felon la diffé-
B vj
36 MERCURE
DE
FRANCE
.
rence des tempéramens , des penchans &
des fituations , & toujours beaucoup aux
uns & aux autres ; mais enfin il eft évidemment
vrai que Dieu & la nature veulent
que nous foyons heureux , & que cette
volonté ne pouvant être que conféquente
aux moyens qu'ils nous fourniffent l'un
& l'autre d'y parvenir , il dépend immédiatement
de nous d'y concourir & de l'effectuer
avec leurs fecours.
Ne l'oublions jamais , mon cher ami ,
le grand art d'être heureux , c'eft celui
d'être vertueux. En quelque état , en quelque
fituation que l'on foit , la vertu eſt le
point fixe du bonheur. Il ne fe trouve que
dans fon fein , il n'a de ſtabilité que dans
la pratique de fes principes & de fes confeils.
Ariftide & Socrate , ces célèbres heureux
chez les Grecs , Scipion , Tuus &
Marc Aurele chez les Romains , & chez
nous MM. Pafcal , de Pomponne , de
Catinat , de Fontenelle & de Montesquieu ,
ne l'ont été que par elle . La paix de l'âme
dont ils jouiffoient eft fon apanage effentiel
, on ne peut s'en inveftir qu'avec elle .
C'est elle qui éclaire la raifon , qui régle
l'efprit & le coeur , qui calme & captive
les paffions , & leur fait tenir un jufte
milieu entre l'indifférence & l'excès . Elle
nous rend religieux envers notre Dieu
JANVIER 1766. 37
foumis à fa Providence ; refpectueux pour
la religion ; fenfibles , juftes & généreux
pour le prochain ; fenfés , fages & prudens
pour nous - mêmes. C'eft elle qui nous
acquiert de l'eftime , qui forme notre réputation
, qui nous fait jouir des délices de
l'amitié . Elle nous rend fermes dans l'adverfité
, modeftes dans la profpérité , contens
du préfent , & prévoyans fans inquiétude
pour l'avenir .
Vous me direz fans doute qu'il y a des
maux fi inévitables , des difgraces fi cuifantes
, des privations fi douloureufes , que,
malgré le calme des paffions & la pratique
de la vertu , il n'eft guères poffible que le
plus honnête homme foit heureux . C'eft une
époufe adorable que la mort enlève à celuici
; celui-là perd fur un champ de bataille
un fils unique , la gloire & le foutien de fon ,
nom ; c'eft votre patrimoine dont l'injuf
tice & la force vous dépouillent ; ou il
vous furvient une maladie qui ruine votre
fanté & qui vous rend la vie même amère :
comment fe garantir de ces malheurs ? &
comment , fi on ne le peut pas , être effec
tivement heureux dans ce monde , à moins
qu'on ne foit infenfible?
N'allez pas plus loin , mon cher ami :
je conviens avec vous que le bonheur de
cette vie n'eft pas inaltérable ; mais c'eſt
38 MERCURE
DE FRANCE
.
par cette raifon - là même que nous ne
devons rien négliger pour préparer notre
âme à ces accidens & à ces viciffitudes , fi
capables de la troubler & de l'aigrir . La
vertu eft l'unique reffource du fage dans
ces circonftances fâcheufes. Elle modère fes
fenfibilités , elle adoucit fes chagrins par
des comparaifons officieufes , elle le confole
de fes pertes par les careffes de l'efpérance
, elle en devient ' elle-même enfin le
conftant dédommagement ; & c'eft alors
qu'il fe félicite d'avoir affujettides paffions,
qui dans leur excès ne mettroient d'autres
bornes à fes peines que le défefpoir. Vous
ne le voyez pas fe piquer de l'orgueilleufe
infenfibilité des ftoïciens ; il eft homme
& ce font-là des occafions où la vertu & la
religion approuvent qu'on le foit ; mais en
fatisfaifant à la nature , à la tendreſſe & à
l'amitié , fes regrets font foumis à la providence
de l'Être Suprême. L'homme paffionné
eft extrême dans fes peines comme
dans fes plaifirs , fon imagination les multiplie
en les lui exagérant , & l'habitude
de jouir à outrance le défefpère dans les
privations. L'homme fage , au contraire ,
tempère fes chagrins eu les affujettiffant
aux réflexions de la vertu ; & comme il a
jouï fans excès , il ne s'irrite , ni des revers
JANVIER 1766. 39
qu'il effuie , ni des douleurs qu'il reffent ;
il ne fe plaint de fes pertes qu'avec modé
ration , fa vertu y fupplée , & il fe confole
en fe reftant à lui- même.
Il eſt donc vrai , mon cher ami , que ce
bonheur que nous defirons toujours nous
pouvons en effet nous le procurer , & qu'il
ne nous paroît fi fouvent chimérique que
parce que nous nous obftinons à y être
conduits par nos paffions. Prenons au contraire
la route de la raifon , & pour guide
la vertu ; s'il nous en coûte pour y arriver ,
nous aurons au moins la certitude de ne
point perdre nos pas , & le plaifir d'être
devenus fages nous convaincra bientôt que
nous fommes heureux.
Je vous embraffe , & fuis de tout mon
coeur , & c.
DUP... R. B..
40 MERCURE DE FRANCE.
:
SECONDE Epître , à NINON.
ΟΙ ,
tous les
, que mon coeur aima dans to
temps ,
Ame fenfible & digne de ton Père * ,
Qu'un mot allume , & qu'un autre tempère ;
Toi qui , je crois , m'aimas depuis vingt ans ;
Qui , par nature , & même à tes dépens ,
Cherches le bien , fais tout au mieux le faire 2
Et par humeur fouvent fais le contraire !
Qui , de ton fexe , avec tous les attraits
Et les talens , tout ce qui fait nous prendre ,
En m'infpirant l'amitié la plus tendre ,
Me plus toujours , fans m'enflammer jamais !
Dis-moi , Ninon , comment à tant de charmes,
Dont nul amant ne fentit mieux le prix ,
Ton Père feul n'a point rendu les armes ?
Pourquoi toi-même , après m'avoir appris ,
Par plus d'un fait qu'on aura peine à croire ,
Qu'il peut loger dans l'âme de Cypris
Des fentimens dignes d'être chéris
Par tout mortel qui fait aimer la gloire ?
( 1 ) La première a paru dans le Mercure de Septembre:
de cette année.
(2 ) Nom d'amitié ,
JANVIER 1766. 41
.
Pourquoi toi- même , en meublant ma mémoire
,
Et mieux mon coeur , de cent traits de bonté ,
Qu'un peu plus fot j'aurois pris pour tendreffe ,
Même par fois pour amoureufe yvreffe ;
Toujours avec tête froide & coeur chaud ,
Tu me prouvois , pour être ma maîtreſſe ,
Que le dernier n'avoit pas ce qu'il faut ;
Qu'amitié feule eût produit ta foibleffe ?
L'âge pourtant , car vingt ans font paffés
Depuis l'inftant que l'amitié nous lie ;
L'âge pourtant , les fexes compenfés ,
Pouvoit en nous de galante faillie
Juftifier & la caufe & l'effet ;
Et fans braver , ni remords , ni regret ,
Nous y mener au moins par fantaiſie ,
Ou par penchant.
En tout cas , par folie.
Tous deux fans gêne & pas trop ſcrupuleur ,
Tous deux aimant le Dieu qui fait les Dieux ;
» Par quel caprice étonnant , incroyable ,
( A dit plus d'une & plus d'un agréable ) ,
« Se pourroit-il , intimes comme ils font ,
Qu'un tel lien pût être fi durable ,
Sans avoir fait comme tant d'autres font ?
>> Salut à ceux qui jamais le croiront :
»Ces traits font beaux , mais ils font dans la
»fable »
42 MERCURE DE FRANCE.
De ces propos , qui venoient juſqu'à nous ,
Chère Ninon , quoi qu'ils puffent te nuire ,
Et contre nous armer plus d'un jaloux ,
Ainfi que moi je t'ai cent fois vu rire ;
Tant l'innocence eft au-deſſus des coups
Qu'olent porter l'Envie & la fatyre !
Ta te fouviens de ce difcours fenfé ,
Que tint un jour le cauftique Therſandre :
«<< Cette union , auffi longue que tendre ,
» Ferme aujourd'hui , comme par le paffé ,
» Je l'avouerai , fans doute peut furprendre .....
>> Si c'eft amour c'eft être bien conftant ;
›
>> Simple amitié , c'eft être bien fidèles :
د ر
>> Ainfi tous deux , ou d'amis , ou d'amans ,
>> Offrent du moins de bien rares modèles >> {
Mais fi fur nous le public en fufpens ,
Quant à l'amour & fes rufes fecrettes ,
( Car d'amitié les preuves en font faites , )
Peut fur ce point jafer encore long- tems ;
Nous qui favons , & de pleine fcience
Sur ce problême à quoi nous en tenir ;
Dis moi , comment fi rare continence ,
Entre nous deux d'abord a pris naiſſance
Et ( qui plus eft ) a pu fe foutenir ?
En attendant , voici ce que j'en penfe.
1.
Quand le hafard te fit connoître à moi
( Heureux moment que je bénis fans ceſſe ! )
JANVIER 1766.
Toi , dans la fleur de l'aimable jeuneſſe ;
. Moi , depuis peu connu fur le Permee ,
Moins jeune , mais beaucoup plus fou que toi :
Tous deux très-francs , peu riches , fans foupleſſe
,
Sans préjugés , fans orgueil , fans baffeffe ;
Aimant le bien , le plaifir , notre Roi ,
Et du furplus , refpectant la fageffe ,
En l'attendant.... Telle étoit notre loi !
Ceci pofé , tous deux penfant de même ,
Et nous aimant comme en tel cas on s'aime ,
Toujours gaîment , & s'aimant d'autant mieux ;
Tu m'aurois vu moins ami qu'amoureux ,
Si ta franchiſe avoit pu te permettre
De me cacher , que certains premiers feux
Couvans encor , t'empêchoient de promettre
Ce qu'il falloit pour que je fulle heureux.
Tout autre , à moins , eût été furieux ! ...
Mon coeur , furpris , touché de ce langage ,
Sans t'aimer moins , t'eftima davantage :
Tu m'en fus gré ; moi , je m'en applaudis .
De mon côté , quand je me vis épris
D'un jeune objet , qui de moi fembloit l'être ;
A ton égard je ne fus pas plus traître :
Je te le dis.... Tu voulus le connoître ;
Tu l'accueillis que dis - je ? Tu l'aimas.
Tu fis bien plus ; mille fois tu riſquas ,
MERCURE DE FRANCE.
>
De ces propos , qui venoient jufqu'à nous ,
Chère Ninon , quoi qu'ils puſſent te nuire
Et contre nous armer plus d'un jaloux ,
Ainfi que moi je t'ai cent fois vu rire ;
Tant l'innocence eft au-deſſus des coups
Qu'olent porter l'Envie & la fatyre !
Ta te fouviens de ce difcours fenfé ,
Que tint un jour le cauftique Therſandre :
« Cette union , auffi longue que tendre ,
» Ferme aujourd'hui , comme par le paffé ,
» Je l'avouerai , fans doute peut furprendre .....
>> Si c'eſt amour , c'eft être bien conftant ;
» Simple amitié , c'eft être bien fidèles : در
>> Ainfi tous deux , ou d'amis , ou d'amans
» Offrent du moins de bien rares modèles ›› £
Mais fi fur nous le public en fufpens ,
Quant à l'amour & fes rufes fecrettes ,
( Car d'amitié les preuves en font faites , }
Peut fur ce point jafer encore long- tems ;
Nous qui favons , & de pleine ſcience ,
Sur ce problême à quoi nous en tenir ;
Dis moi , comment fi rare continence ,
Entre nous deux d'abord a pris naiſſance
Et ( qui plus eft ! ) a pu fe foutenir ?
En attendant , voici ce que j'en penfe.
72
Quand le hafard te fit connoître à moi ,
( Heureux moment que je bénis fans ceſſe ! )
JANVIER 1766. 43
"
Toi , dans la fleur de l'aimable jeuneſſe ;
Moi , depuis peu connu fur le Permee ,
Moins jeune , mais beaucoup plus fou que toi :
Tous deux très-francs , peu riches , fans foupleſſe
,
Sans préjugés , fans orgueil , fans baffeffe ;
Aimant le bien , le plaifir , notre Roi ,
Et du furplus , refpectant la ſageſſe ,
En l'attendant .... Telle étoit notre loi !
Ceci pofé , tous deux penfant de même ,
Et nous aimant comme en tel cas on s'aime ,
Toujours gaîment , & s'aimant d'autant mieux;
Tu m'aurois vu moins ami qu'amoureux ,
Si ta franchiſe avoit pu te permettre
De me cacher , que certains premiers feux
Couvans encor , t'empêchoient de promettre
Ce qu'il falloit pour que je fulle heureux.
Tout autre , à moins , eût été furieux !...
Mon coeur , furpris , touché de ce langage ,
Sans t'aimer moins , t'eftima davantage :
Tu m'en fus gré ; moi , je m'en applaudis .
:
De mon côté , quand je me vis épris
D'un jeune objet , qui de moi fembloit l'être
A ton égard je ne fus pas plus traître :
Je te le dis.... Tu voulus le connoître ;
Tu l'accueillis que dis -je ? Tu l'aimas.
Tu fis bien plus ; mille fois tu rifquas ,
44 MERCURE DE FRANCE.
"
Pour mieux couvrir cette fecrette chaîne
Pendant dix ans une perte certaine !
Et fi le Ciel , trop jaloux des appas
De ma légère & charmante Syrène ,
Avant le mien n'eût hâté fon trépas ;
Je te verrois , fans en être plus vaine ,
Four nous encor braver mêmes éclats..
Traits fi connus ne fe démentent pas ,
Même par ceux à qui la preuve claire ,
En certains temps , en purut néceſſaire ,
Et qui de nous n'ont pas fait moins de cas.
Ainfi , livrés à différentes flâmes ,
D'abord enfemble , & de- là tour-à- tour ;
Paroîtra- t- il étonnant que nos âmes ,
Quoi qu'en tous points très- faites pour l'amour,
N'euffent d'abord brûlé l'une pour l'autre
Que d'un feu doux , tel qu'eft encor le nôtre ,
Toujours nourri du plus fimple retour ?
Or , ce feu doux , dans les âmes paffives ,
Peut , fans miracle , en produire d'actives :
Mais où l'actif domine à certain point ,
Ce feu fi doux ne fe fent prefque point ;
Et tout amant , s'il ne le fent mieux croître ,
Rougit toujours de le laiffer paroître.
A ces motifs , déja de quelque poids ,
Pour qui connoît ombre de bienséance ;
JANVIER 1766.
45
Difons encor que la reconnoiffance ,
Sur l'un & l'autre agillant à la fois ,
Sentiment pur , & qui toujours balance
Dans áme honnête & les faits & les droits ,
Retient , émoulfe , ou rend fans conféquence
Ces traits qu'amour ne trouve en fon carquois
Qu'autant qu'il eft conduit par la licence.
Mais la licence & la franche amitié
N'eurent jamais d'empire par moitié.
L'une , toujours compagne de l'eftime ,
L'autre , fouvent trop voifine du crime ;
Lifez , cherchez , parcourez tous les tems ,
Ont rarement fait des baux de vingt ans.
Pour achever d'éclaircir ce mystère ,
Qui doit peu l'être aux profès de Cythère ;
J'ajouterai ces deux mots feulement :
Qu'un vieil ami naiſſe d'un jeune amant ;
C'est marche fimple , & de tout temps vulgaire
:
Mais que l'ami dégénère en galant ;
Le cas fe peut , mais on n'en cite guère.
Toi , que jamais n'affecta leur caquet ,
Brave Ninon ; voilà , je crois , les cauſes
D'un phénomène affez rare en effet
Pour excufer les critiques & glofes
Qu'à dû produire un texte fi complet.
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
croire !
Si l'incrédule en eſt peu fatisfait ;
Très-libre à lui : c'eſt don du Ciel que
On n'en dira pas moins à notre gloire ,
Malgré l'envie , & fes malignes dents ,
Malgré les fots & les fempiternelles :
>> S'ils font amans , tous deux font bien conftans;
S'ils font amis , tous deux font bien fidèles !
D. La P.
COUPLET à mon ami FAVART, en fortant
de la première repréfentation de fa Comédie
intitulée: LA FÉEURGÉLE . Air : Que
devant vous tout s'abaiffe & tout tremble.
Q
UI mieux que toi , cher Favart , ſe ſignale
Par des fuccès plus nombreux , plus conftans 2
Chaque faifon pour ta muſe eſt égale ;
Elle produit , & fait plaire en tout temps.
Envain il géle ,
Ta Fée Urgéle
De fes ardeurs
Embrafe tous les coeurs !
Par le même
JANVIER 1766. 47
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur le
Poëme de RICHARDET .
Vous avez rendu compte , Monſieur ,
d'une imitation en vers françois du Poëme
italien de Richardet. Je crois que vous
ferez bien aiſe de voir une épiſode tirée du
douzième & dernier chant de cet ouvrage.
Il eſt achevé depuis long - temps ; &
l'Auteur a jugé convenable de refondre
entièrement fa première partie , & de lui
donner un autre ton. Vous verrez par le
morceau que je vous envoie , que les
octaves ( manière italienne qu'il avoit
adoptée ) ne fubfiftent plus.
S'il excite votre curiofité , je pourrai
vous en procurer d'autres , dans l'efpérance
que l'Auteur aura lieu de ne pas fe plaindre
de cette eſpèce d'infidélité.
J'ai l'honneur , &c.
RICHARDETfuit dans l'obfcurité les traces
de DESPINE qui vient de lui être
enlevée.
د
It pourſuivoit cette plainte touchante ;
Mais les accens d'une voix gémiſſante
De fes regrets interrompent le cours.
48 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la nuit déja foit moins obfcure
Il cherche envain fur ces bords eſcarpés
Ce qui produit ce languiffant murmure ,
Ces triftes fons , ces mots entrecoupés ,
Ces longs fanglots dont les fens font frappés.
Il en eft proche ; il écoute ; il s'arrête.
On peut juger de fa foudaine horreur
Quand à les pieds il rencontre une tête
D'où provenoient ces fignes de douleur.
O vous , dit- il , étrange créature ,
Qui par des cris dont frémit la nature ,
Attendriffez mes efprits foulevez !
Apprenez - moi quelle eft cette avanture ?
Quel est votre être ? & comment vous vivez !
Vaillant guerrier , dit la voix lamentable ;
Retirez moi de cet affreux tombeau :
Je perds l'haleine , & le poids qui m'accable
Va de mes jours éteindre le flambeau.
Le Paladin , plaignant la deftinée ,
A la clarté de l'aſtre du matin ,
Se courbe , & voit un vifage divin
Qui fort du fein de la terre étonnée.
Sans perdre temps , fon bras s'emploie alors
A découvrir l'horrible précipice..
Le fer en main , il fait de tels efforts ,
Qu'en un moment , de ce cruel fupplice ,
Il délivra le plus parfait des corps.
La
JANVIER 1766.
49
La belle eft nue , & le deftin propice
Fait arriver Lirine avec Maugis.
De tant d'appas cette belle charmée
Avec Zima partage fes habits.
( C'étoit le nom de la Dame exhumée ) .
Quand par leurs foins elle eut pris du repos ,
Aux trois amis avides de l'entendre ,
Elle conta fon hiftoire en ces mots :
Seigneur , mon fort a de quoi vous furprendre.
Dans les Etats d'Ador , Roi d'Angola ,
Chez mes parens je vivois retirée ;
Mais je n'y pus , hélas être ignorée.
De ma beauté par- tout le bruit vola ,
En peu de temps il parvint jufqu'aux trône.
Ador bientôt me vit , & me parla ,
M'offrit enfin fa main & fa couronne.
Dans les tranſports d'un mutuel amour ,
Nous accufions la lenteur infinie
Des vains apprêts d'une cérémonie
Qui de l'hymen reculoit l'heureux jour.
Près de la mer , dans une folitude
Où de mon père eft le riche palais ,
Sur un balcon , dans mon inquiétude ,
Je me plaifois à refpirer le frais .
Je promenois un foir mes yeux diftraits
Sur le cryſtal de la plaine liquide :
Vol. I. C
ૐ
MERCURE DE FRANCE.
Du fein des eaux je vois fortir foudain
Un habitant de l'élément humide ,
Ayant le bufte & le vifage humain ,
Mais dont le corps qu'une écaille décore
A mes regards offre un homme marin.
Il m'enviſage avec un air ferein.
Objet charmant , dit- il , je vous adore !
Depuis deux mois je vous vois chaque jour ,
Sans vous ofer découvrir mon amour.
Je brûlerois , & me tairois encore !
Mais trop de maux preſſent mon coeur jaloux
• Je fais qu'Ador veut être votre époux.
Prenez pitié de ma peine cruelle .
Le Souverain qui commande là-bas ,
N'eft point fujet à la loi du trépas :
Je fuis fon fils ; mais ma mère eft mortelle ,
Et le deftin me rend mortel comme elle .
Si je confens d'allier à mon fort
Une beauté de l'Océan native ,
J'acquiers le droit dont ma mère me prive ,
Et me fouftrais à l'infaillible mort.
Je vous ai vue & renonce à la vie.
•
Sans nul regret je vous la facrifie ;
Mais pour le prix d'un effort généreux ,
Rendez du moins tous mes inftans heureux.
En prononçant cet aveu qui me touche ,
D'ardens éclairs s'élançoient de fes yeux ,
Et les foupirs exhalés de fa bouche
Embrafoient l'air d'un feu prodigieux ,
JANVIER 1766.
5D
Seigneur , lui dis-je , une fi belle flâme
Vous eût acquis l'empire de mon âme ,
Si je pouvois en difpofer encor
Mais vous parlez à l'époufe d'Ador.
La foi nous lie , & les noeuds d'himenée
Vont à la fienne unir ma deſtinée.
Je dirai plus. La générofité ,
Peut- être même un fentiment plus tendre ;
( Peut- il , hélas , être mieux mérité ! )
A vos defirs me défend de me rendre ;
Ce court bonheur vous auroit trop coûté.
En vous privant d'une félicité
Dont votre coeur s'eft trop laillé furprendre ¿
Celle à laquelle il m'eft doux de prétendre
Eft de vous rendre à l'immortalité.
Ah , c'eſt en vain dit - il . Daignez m'ea
tendre ,
Et connoiffez la trifte vérité.
D'un mot ici mon deftin va dépendre.
J'ai combattu mon penchant dangereux ,
Sa violence à la fin me furmonte.
Tout fous les mers eft inftruit de mes feux
Mais s'il falloit qu'un rival plus heureux
Vînt m'accabler de dépit & de honte ;
Quand je renonceau rang des deni- Dieux
Mon feul recours eft la mort la plus prompte.
Je n'irai point dans mes voeux dédaignez
Trop vil rebut d'une eſpèce étrangère
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE .
Offrir ce coeur qu'un affront défeſpère ,
Sur qui , cruelle , encore vous régnez
A des objets que j'ai trop indignez.
Quel est ce Roi qu'ici l'on me préfère ?
Savez - vous bien , dans vos feux infenfés
Ce que je puis & qui vous offenſez ?
Si je voulois , dans ma jufte vengeance ,
Anéantir ce fortuné rival ,
Vous jugeriez par un éclat fatal
De quel côté dut pencher la balance ,
Et de combien je le paffe en puiffance !
Mais , quelque grand que vous paroiffe un Roi ,
Cet ennemi n'eſt pas digne de moi .
Je vous l'ai dit : un feul mot va fuffire .
Je ne veux point chercher à vous féduire
Par les tréfors fous les flots entaffés ; .
Par ce pouvoir que dans un vafte Empire
Vous donneroient mes voeux récompenfés .
Des fentimens purs , défintérellez ,
Un amour noble , eft le but où j'aſpire ;
Mon tendre coeur vous parle , & c'eſt affez .
Penfez-y bien , ingrate , & choififfez .
De mon bonheur fi vous daignez m'inſtruire ,
Dans un billet que ces mots foient tracés ,
Et dans la mer par votre main lancés :
Venez , Zéys , c'est vous que je défire.
Demain , j'attends , pour régler mon deſtin,
Votre filence , ou cet ordre divin.
Mais , comptez-y. Je triomphe , ou j'expire
JANVIER 1766.
53
Je vois alors plonger le demi- Dieu ,
En prononçant encor un tendre adieu.
A ce départ , inquiéte , chagrine ,
Un trouble affreux m'agite & me domine .
Le lendemain Ador , qui vient me voir ,
Chaffe bientôt un préfage fi noir.
Le jour fuivant eft marqué pour la fête.
Dans le bonheur qui pour nos coeurs s'aprête ,
Pouvois - je encor foupçonner des revers !
J'oublie , hélas , Zéys , & l'univers !
Depuis l'inftant que dans la mer profonde.
S'étoit caché mon malheureux amant ,
Le Dieu du jour , plus vermeil , plus brillant ,
Déja deux fois étoit forti de l'onde.
Pour abréger ce récit étonnant ,
Au prochain temple où le peuple s'affemble ,
Ador & moi nous nous rendons enſemble .
Mais , au moment qu'approchant de l'autel
On nous dictoit le ferment folemnel ;
Les Cieux , foudain , de nuages le couvrent ;
Les feux , les eaux , s'élancent par torrens ,
L'air retentit d'horribles fifflemens ,
Et du lieu faint les murailles s'entrouvrent ;
céde & fe brife avec bruit .
La
porte
Les élémens contre notre hymenée
Semblent s'unir . Le Prêtre tremble & fuit ;
Avec frayeur fon cortège le fuit.
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
Du peuple en pleurs la foule confternée
Pouffe des cris qu'on entend jufqu'aux cieux )
L'onde s'élève , & la mer mutinée
Jufqu'à l'afyle où repofent les Dieux
Ole rouler fes flots audacieux !
Rapidement par la vague entraînée
Je m'affoiblis ! Les ombres de la mort
Glacent mes fens & ferment ma paupière.
Je fais enfin rendue à la lumière ,
Pour mieux fentir les horreurs de mon fort !
Sans mouvement , nue , & de coups meurtrie ,
Par les douleurs rappellée à la vie ,
De l'Océan les palais azurés
Frappent bientôt mes yeux mal affurés.
Dans un falon , fous ces voûtes humides
Je vois Zéys mort , couronné de fleurs ,
Qu'environnoient comme trois Euménides
Sa trifte mère , & fes barbares fours....
Viens , me dit- on : contemple ton ouvrage.
De cet objet viens affouvir ta rage .
Zéys n'eft plus ; jouis de fon malheur.
Après ces mots on me frappe , on m'outrage,
On me déchire avec plus de fureur .
Je pers encor la force & le courage ,
Et je fuccombe à cet affreux tourment.
Que de mes yeux on l'ôte promptement ,
S'écrie alors la mère rugiffante ;
Il faut la rendre à fon vil élément :
JANVIER 1766. 59
Que dans fon fein on l'enferme vivante.
Mais , que ces yeux , ces dangereux appas
Qui de mon fils ont caufé le trépas ,
Abandonnés , privés de fépulture ,
Des noirs vautours deviennent la pâture.
Par fon martyre effrayons les ingrats ;
Et
que des maux tels que ceux que j'endure ,
Puiffent encor l'accabler aux enfers .
A cet arrêt deux Tritons me faififfent ,
Me font franchir l'immenfité des mers ,
Creufent ma tombe en ces vaſtes déferts ,
Et dans les flancs foudain m'enfeveliffent.
Là , j'attendois que les monftres des airs
Vinſſent enfin terminer mon fupplice ,
Et de la mer achever l'injuftice.
Le jufte Ciel , pour conferver mes jours ,
A fufcité vos généreux fecours.
Civ
56 MERCURE
DE
FRANCE
.
LE SAGE , HONTEUX DE L'ÊTRE ,
CONTE.
QuUE le brillant tourbillon du monde
m'excède ! s'écrioit Dorval ; que fes foupés
divins m'ennuient ! que je fuis las d'être
cité , recherché , imité d'afficher des
travers que je méprife ; de parler un jargon
que j'entends à peine ; de créer de
nouvelles modes & de nouveaux mots :
enfin , d'être à tout Paris & de ne pouvoir
-être à moi ! Jamais on ne fe donna tant de
peine pour acquérir le titre d'homme eftimable
, que moi pour mériter celui de fat.
Quittons un rôle qui m'a fi bien réuffi. Il
m'eft étranger , & je veux finir par celui
qui m'eft propre
.
Ainfi parloit Dorval , l'homme à la
mode , mais qui au fond rougiffoit de
l'être. Ce difcours peignoit fon vrai caractère.
Dorval , parvenu à l'âge de trente
ans , en regrettoit douze perdus dans la
diffipation. Il avoit en lui de quoi fe rectifier
un efprit jufte , quoique brillant ;
un coeur fenfible , quoique partagé. Douze
ans de travers n'avoient pu anéantir cet
JANVIER 1766 .
57
heureux naturel , & Dorval n'afpiroit qu'à
fe montrer tel que la nature l'avoit fait
naître .
Une feule difficulté l'arrêtoit . Comment
changer de rôle fi fubitement ? Croira- t- on
à cette métamorphofe ? ... Eh ! que m'importe
que l'on croie ou que l'on doute?
ajoutoit Dorval. Je veux déformais vivre
pour moi. On me prêtera , fans doute
bien des ridicules. J'ai , fans rien prêter ,
de quoi prendre ma revanche.
Tout confidéré , cependant , il crut
devoir encore diffimuler. On n'apperçut
aucun changement , ni dans fa conduite
ni dans fes difcours ; mais il étoit difficile
que cette contrainte fubfiftât long- temps.
Dorval épioit l'occafion de s'en dédommager.
Elle fe préfenta d'elle- même.
Il étoit lié avec le Chevalier de Séricourt ,
plus jeune que lui de quelques années .
Séricourt le glorifioit même d'avoir paru
dans le monde fous fes aufpices , d'avoir
profité de fes leçons . Il eft vrai que jamais
élève ne faifit mieux celles de fon maître .
Il eft vrai auffi que jamais vocation ne fut
moins équivoque. Séricourt étoit par nature
ce que Dorval n'étoit que par lyftême.
Que deviens - tu donc ? lui difoit un
jour ce difciple zélé ; on ne te rencontre
nulle part , & ce qui eft bien moins con-
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE .
cevable , on te trouve chez toi . Il ne te
manque plus que d'y être un Platon à la
main. Sais - tu qu'il ne me fera bientôt
plus permis de me dire ton élève ?
Qui le croiroit ? Dorval fat embarraffé
par ce difcours. Loin de faire parler la
raifon , il eut recours au perfifflage. Ne
puis-je pas , difoit - il , prendre quelques
jours de repos ? Le moyen de fuffire à
tout ! Les Gens du Palais ont leur vacances ;
crois -tu que nous méritions moins d'avoir
les nôtres ?
-
Beaucoup mieux , reprit Séricourt ;
mais que dira la tendre Dorimene , elle
qui veut être aimée avec tant d'exactitude ? -
Elle s'accoutumera à l'être comme tant
d'autres. — Et la vive Eliane qui ne fçut
jamais attendre ? - Elle attendra. — Tu
vas perdre fans retour la prude Araminte :
une prude ne veut point être négligée..
Elle s'y fera . Pour la coquette Eglé, que
de coups - d'oeil elle aura prodigués durant
ton abfence ! Elle m'en dédommagera .
Il faut pourtant , ajouta Séricourt , quitter
dès demain ta folitude . - Eh pourquoi
dès demain ? C'est que je t'ai engagé :
je t'ai promis à la Comteffe. Je n'ignore
pas que tu fais les honneurs de fa maifon ;
mais voudrois - tu auffi m'y inftaler ?
Pourquoi non ? Je t'exhorte à faire de ton
----
-
--
JANVIER 1766.. 59
-
-
-
mieux , & je m'engage à faire du mien
pour te produire . Avoue , mon cher ,
qu'il y a là bien du défintéreſſement ou de
la préfomption ? N'êtes - vous pas au mieux
l'un avec l'autre la Comteffe & toi ?
Je l'ai cru & elle auffi , mais nous nous
trompions tous deux . C'eft une chofe merveilleufe
que notre embarras mutuel . —
Toi , embarraffé ? - Parbleu on le feroit
à moins. Que dire à une femme à laquelle
on a tout dit , & qui elle- même ne fauroit
que répondre ? J'entends ; tu me délègues
ton embarras ; mais fi tu vas redoubler
le fien ? - Non , elle te diftingue . Je
t'avouerai même que ce qui l'avoit d'abord
prévenue en ma faveur , c'eft l'honneur
que j'ai d'être ton élève.... Fort bien !
difoit Dorval en lui- même , je vois qu'il
faudra maintenir auprès d'elle ma réputation
; c'eft affez mal remplir mes projets
de retraite. Ce n'eft pas tout , pourfuivit
Séricourt , il faut nous rendre dès aujourd'hui
à fa campagne. Elle y prépare une
fête brillante & je veux que tu en fois le
héros. - Une fête, & pour qui ? · Pour
fon mari. Quoi ! fe font- ils rapprochés ?
-La bonne plaifanterie ! Eft - ce qu'on
fe rapproche ? La Comteffe , en feinme
raifonnable , permet une fois par an à fon
mari de fe croire quelque, chofe dans fa
-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
maifon. De fon côté , il eft aflez difcret
pour ne point abufer de cette indulgence .
Dorval oppofa quelques difficultés à ce
départ fubit , mais il n'eut point la force
d'infifter. Veux- tu , difoit Séricourt , laiffer
le Comte tête à tête avec fa femme ? Il
fe croiroit en bonne fortune .
Le château de la Comteffe n'étoit éloigné
de Paris que de huit lieuës. Déja
Dorval & Séricourt en avoient franchi la
moitié. Ils voyageoient chacun dans leur
voiture , qui l'une & l'autre étoient des
plus brillantes . Une voiture d'une autre
efpèce , un fimple char de
campagne ättelé
de deux boeufs , fixa tout à coup l'attention
des deux voyageurs. On voyoit fur le char
une jeune fille vêtue de blanc , couronnée
de fleurs , & d'une beauté fingulière . Elle
étoit affife fur un monceau d'épis nouvellement
moiffonnés. D'une main elle
renoit une faucille ornée galamment , de
l'autre un faifceau de liens raffemblés avec
des rubans de diverfes couleurs : des gerbes
liées comme ce faifceau s'élevoient pour
elle en forme de trône. Telle , fans doute ,
parut Cérès avant que d'être la mère de
Proferpine , ou telle fut Proferpine avant
que d'être enlevée à ſa mère .
Autour de ce char s'avançoit gaîment
une troupe de jeunes gens des deux fexes .
JANVIER 1766. 61
Le fon de quelques inftrumens , la plupart
champêtres , égayoit & régloit leur marche .
Plus loin on voyoit venir les pères de ces
jeunes gens. Tout ce cortége avoit quelque
chofe de frappant & de nouveau . Séricourt
en dérangea un peu l'ordre , tant fa voiture
frifa de près le char de la jeune perfonne.
Elle eft divine ! s'écria - t- il , avec un ton
& un regard qui la déconcertèrent ; elle
eft divine ! mais il faut troquer ces fleurs
contre des diamans , & cette ruftique voiture
contre un leſte vis - à - vis .
La ruftique voiture avançoit toujours ;
ce qui empêcha Séricourt d'en dire davantage.
Quant à Dorval , il avoit ordonné à
fes gens de laiffer le chemin libre & de
s'arrêter. Il contemploit ce fpectacle avec
furprife , mais avec encore plus d'intérêt.
Il fe rappella que c'étoit l'ufage en certains
lieux de terminer ainfi la récolte , & de
choifir pour Reine des Moiffons la plus
jolie fille du village on ne pouvoit ,
difoit-il , mieux choifir . Que de tréfors
qui n'ont peut- être pour afyle qu'une miférable
cabanne ! Quel palais ne pourroientils
pas embellir ? Ses regards étoient abfolument
fixés fur cette Reine champêtre ;
ils ne firent qu'augmenter fon embarras ,
& cet embarras l'embelliffoit encore .
Dorval crut même découvrir que ce trou62
MERCURE DE FRANCE.
ble ne reffembloit point au premier , c'eſtà-
dire , à celui que le perfifflage de Séricourt
avoit caufé à la belle villageoife..
Cette idée fit fur lui une impreffion qui
l'étonna , mais elle n'étonnera point ceux
qui favent que dans une villageoife , comme
dans une Princeffe , les droits de la beauté
font les mêmes. Des yeux qui n'ont rien.
dit encore font bien éloquens lorfqu'ils.
effayent de parler.
Dorval ne pourfuivit fa route qu'à regret..
Il vit Séricourt occupé à queftionner un de
ceux qui fermoient ce cortège ruftique . Cer
homme étoit un peu mieux vêtu qu'un
villageois ordinaire , mais du refte il en
affectoit la fimplicité. Que fignifie , lui
demandoit Séricourt , cet appareil fingulier
? Que la moiffon eft finie , répondit
l'homme champêtre. J'ignorois qu'on
en célébrât ainfi la clôture. Bien d'autres.
que vous l'ignorent . C'eft un ancien ufage
que je fais revivre . Il amufe cet jeuneffe ,
& tout amufement confole. Eft - ce aufli
pour vous confoler que cette jolie enfant
a été choifie par vous ? .. - Je ne l'ai
point choifie , elle a été éluë. — Avoitelle
des concurrentes ? Si cela eft , il faudra
venir fe pourvoir ici.- L'emplette
pourroit bien ne pas vous fatisfaire . Nos
villageoifes font fi fimples ! On les
-
JANVIER 1766. 63
forme . Par exemple , je veux que cette
jolie enfant qu'on promène, perde avant fix
femaines letic de rougir. -Je vous réponds.
qu'elle rougira encore dans fix mois. C'eft
un tic dont j'efpère qu'elle ne ſe défera
point. - Avez vous quelque intérêt qu'elle
le garde ? -Cela pourroit être. J'ai auffi quelque
crédit auprès d'elle . Ce crédit- là ,
mon cher , eſt un peu fujet à caution ;
mais n'importe ne pourriez - vous pas
l'employer en ma faveur ? -Auprès d'elle ?
-Bien entendu. Qui da ! la commiffion
a fon mérite. Oh ! je vous réponds
de m'en acquitter comme je dois ! - I !
me femble , bon homme , que vous plaifantez
? Point du tout , je parle auffi
férieufement que vous-même . Je vous
crois le fens commun , ainfi vous fentez
qu'on ne plaifante point un homme de ma
forte... Ah , Monfieur ! interrompit le
Villageois , n'auriez-vous point le malheur
d'être homme de qualité ? -Sans doute ,
je le fuis. Qu'entendez - vous par ce malheur
? Peut-être aufli êtes - vous bien en
Cour ? On ne peut y être mieux.
Hélas ! tant pis ! Je gage même que vous
faites les délices de la bonne compagnie ?
-
-
-
-
Je m'en flatte. — J'en fuis défefpéré
pour vous ! .. Je vois auffi que vous avez
dû trouver de cruelles. Eft - ce qu'on
peu
TANGE
• 64 MERCURE DE FRANCE.
-
-
On
en trouve ? Je ne m'en fuis point encore
apperçu . Monfieur ! fuyez ce malheureux
village , vous en rencontreriez. -
Comment? Cette petite Cécile qui vous
paroît fi jolie...- Hé bien ? - Hé bien !
plus un homme de Cour eft aimable , plus
il l'effraie. Elle s'apprivoifera ..- J'en
doute. On lui a furieuſement gâté l'efprit
à ce fujet. - C'eft apparamment quelque
ruftre... C'eft fon propre père.
commencera par le convertir. La philofophie
villageoife ne tient guères contre certains
argumens
. C'eft un homme
bien opiniâtre , je vous en avertis.
Opiniâtre comme on l'eft dans ces fortes.
d'occafions ! - Celui-là l'eft dans toutes.
Je vais en deux mots vous le faire connoître.
Il prêche fans ceffe à tout le village
qu'on n'eft heureux que quand on eft petit ,
& quand on n'approche point des grands .
Il dir avoir eu le malheur de les chercher ,
& enfuite le bonheur de les fuir. Il les fuit
-
. encore ... C'eft apparamment , interrompit
Séricourt , quelque mifantrope ſubalterne
? Point du tout ; c'eft un homme
fort gai ; & ce qui eft encore plus rare , on
ne le voit jamais trifte. -Et que fait-il
dans ce village ? - Il fait valoir fon bien.
Ce bien eft- il confidérable ? Non ,
mais il lui paroît fuffifant. - Et Cécile ,
JANVIER 1766. 65
―
quelles font fes occupations ? - · Celles
qu'on donne à une jeune fille qu'on ne
veut pas fatiguer. Ce qui me confole ,
reprit Séricourt , c'eft qu'on a refpecté la
fraîcheur de fon teint. Oh ! pour cela
fon père y veille lui-même . Il dit que
quand une femme est belle , ce qu'elle peut
faire de mieux c'eft de l'être toujours.
Il a raiſon. Parbleu ! je veux l'en remercier.
Il n'y a pas de quoi , répliqua
l'inconnu en fouriant. Alors il s'éloigne
avec vîteffe , & Séricourt demeure étonné
pour la première fois .
-
Dorval ne put entendre qu'une partie
de ce dialogue , mais il devina aifément
le furplus. Cet homme , difoit - il , n'eſt
rien moins qu'un payfan ; c'eft un rôle
qu'il joue , foit par fyftême , foit par caprice.
J'aimerois mieux que ce fût par
fyftême . Je médite moi- même un perfonnage
qui pourra fembler auffi bifarre que
le fien.
Séricourt , de fon côté , avoit fon projet.
Il faudra bien , difoit- il , apprivoifer cet
homme , ou recourir à d'autres voies
pour
tirer cette enfant d'efclavage. Que dis- tu
de cette rencontre ? cria - t - il à Dorval ,
qui le regardoit en riant. Je dis , reprit ce
dernier , qu'on peut être belle dans un
char traîné par des boeufs , & homme d'ef66
MERCURE DE FRANCE.
prit fous un habit ruftique. Avouë cependant
, reprit Séricourt , que cet homme
d'efprit a befoin qu'on le forme. Il veur
enterrer cette jeune Cécile dans fon village ;
elle eft faite pour quelque chofe de mieux.
Je lui deftine la place de Rhodope.
Il eft bon d'obferver que cette Rhodope
étoit une courtifane aux gages de Séricourt.
La comparaifon déplut à Dorval , il alloit
en démontrer l'injuftice ; mais Séricourt
avoit pourfuivi fa route , & fon rival fut
contraint de l'imiter. D'ailleurs c'étoit fe
déclarer hautement le partifan de la raifon,
& le foible de notre fage étoit de n'ofer le
paroître.
L'image de Cécile ne le quittoit cependant
pas. On arrive. Ah ! c'eft Dorval ,
s'écria la Comteffe , avant même que celui-
ci l'eût apperçue : c'eft Dorval ; nous
ne craignons plus ni l'ennui ni le pédantifme
, il faura bien leur en impofer. Ce
difcours embaraffa Dorval. Hé bien ! difoitil
en lui -même , ne voila-t- il pas de nouvelles
entraves ? Puis- je démentir ici mon
premier rôle ? non , il faut le foutenir
mais en continuant de l'apprécier ce qu'il
vaut.
En effet il le foutint. Il avoit dans Séricourt
un émule qui n'épargnoit rien pour
l'effacer , & à qui ce rôle étoit naturel.
JANVIER 1766.
خ و
Croiriez-vous , difoit- il à la Comteffe , que
le férieux gagne Dorval de jour en jour?
C'est un homme qui s'enterre chez lui , &
il n'a pas fallu moins que votre nom pour
l'arracher à fon boudoir.
--
-
Je fuis , reprit elle , flattée de la diftinction
; mais il eft affreux de fe féqueftrer
ainfi ! c'est déroger bien fubitement. Madame
, reprit Dorval , d'un ton libre , je
fuis ferme dans mes principes ; mais j'avoue
que certains cercles me femblent quelquefois
fi ennuyeux... Quoi ! Marquis ,
vous pourriez vous ennuyer ? Madame ,
je n'ai pas le privilége exclufif de ne m'ennuyer
jamais. Je l'ai , moi , reprit la Comteffe
, & l'uſage en eft facile. Premièrement
je m'amufe de tout. Et moi auffi
ajouta Séricourt. Mais , Madame , répliqua
Dorval , tout n'eſt pas amuſant ! Pardonnez
moi , reprit la Comteffe , tout peut
l'être pour nous : cela dépend de notre
manière de voir. Les objets prennent à nos
yeux la teinte de notre âme. Si elle eft trifte,
ils feront lugubres ; fi elle eft gaie , tout le
noir difparoîtra .Ne prenons rien au férieux,
l'ennui fe gardera de nous approcher. J'ai
vu , ajouta Dorval , des gens férieux qui
ne s'ennuyoient point. C'eft , reprit la Comteffe
, qu'ils s'amufoient à être graves. Pour
vous , Marquis , je crains que Séricourt
68 MERCURE DE FRANCE.
---
Chain
fén'ait
dit vrai ; vous deviendrez grave
rieufement. Je n'en crois rien ; mais enfin
, qu'en réfulteroit - il ? - Un million de
brocards. Tant de gens que vous avez perfifflés
, défolés , prendroient leur revanche .
On vous redoutoit , on vous bravera : vous
ferez honni , tympanifé . On n'attribuera
point votre changement au choix volontaire
d'un nouveau rôle , mais plutôt à
l'incapacité de foutenir celui que vous aviez
d'abord pris. -Oh ! pour celui là, Madame,
j'ai fait mes preuves. Il faut les réitérer ,
Monfieur. Qu'à cela ne tienne , je fuis
en fonds. Mais vous , Madame , quelles
font ici vos refources ? La campagne fournit
peu. Beaucoup , Monfieur , au contraire
, beaucoup. Ce ne font pas les mêmes.
ridicules qu'à Paris , mais , enfin , ce font
des ridicules . Par exemple , j'ai pour voifine
une Baronne qui l'eft depuis un demifiècle
, & qui ne foupçonne pas de plus
beau titre. Elle habite conftamment un
château bâti par un de fes ayeux qui fuivoit
l'arrière- ban à la journée des Eperons . La
forme de ce château eft facrée pour elle.
Jamais elle ne comprendra qu'il puiffe y
en avoir un fans tourelles & fans pontlevis
. Sa garenne & fon colombier ont
auffi beaucoup de part dans les diftinctions
qu'elle exige. On ne la verra jamais s'abJANVIER
1766. 69
fenter un Dimanche , tant elle eſt jalouſe
des droits honorifiques de fa paroiffe . J'efpère
cependant que nous pourrons nous en
amufer. D'ailleurs j'ai des vaffaux : je ne
leur impofe pas de pénibles corvées , mais
je cherche à lire dans ces âmes groffières ,
& j'y lis quelquefois bien des chofes. J'y
vois que la nature toute fimple ne l'eft point
à l'excès. Les plus déliés d'entre eux fe
jouent des autres : cette règle eft la même
pour tous les hommes. A propos de gens
groffiers , il eft bon de vous prévenir que
ce font mes vaffaux qui font les honneurs
de la fête que je prépare ... Il eſt vrai ,
interrompit Séricourt , que dans une fête
pour un mari , tout doit être fingulier . Je
fais , reprit la Comteffe , combien cela.
frife le ridicule , mais j'en cours volontiers
les rifques. Peut-on faire moins pour un
mari qui veut bien n'en pas exiger davantage
? Il eft délicieux ! & depuis que nous
ne nous aimons plus , nous fommes les
meilleurs amis du monde.
Je conçois cela , reprit Séricourt ; mais
puifque vous nous bornez au fimple rôle
de fpectateurs , au moins choififfez bien
les Actrices. Ah ! de mon mieux , repliqua
la Comteffe . Une d'entre elles , & c'eft
la principale , m'a coûté plus d'une dé70
MERCURE DE FRANCE.
marche. Je ne doute pas , non plus , que
mon mari n'en foit très- content.
Elle eft donc jolie ? demanda Séricourt.
- Elle eft affez bien reprit la Comtelle .
Elle est donc pour le moins jolie , difoit
Dorval en lui même ; & en parlant ainſi
il fongeoit à Cécile.
Le lendemain , jour fixé pour la fête ,
le Comte parut chez lui. Meffieurs , dit - il.
à Dorval & à Séricourt , vous ferez témoins
d'une complaifance réciproque .
Madame exige que je me laiffe aujourd'hui
glorifier , & elle- même veut bien
contribuer à ma gloire. Mais quoi ? tout me
paroît bien calme ! Je fuis défolée , reprit la
Comteffe ; je voulois vous gratifier d'un
Opéra comique à grandes ariettes ; nos
Acteurs m'ont manqué. C'eft dommage ,
reprit le Comte , il n'eft point de bonnet
fête fans Opéra comique . Mais quel étoit
le titre du vôtre ? - Le bon Seigneur. Ce.
titre n'eft pas heureux , ajouta Dorval ;
j'ai déja vu .... Oh bien ! interrompit la
Comteffe , nous nous bornerons au fpectacle
de la nature ; celui - là en vaut bien
d'autres.
On prit la route du jardin. Il étoit
vafte , bien orné ; & ce qui eft encore plus.
heureuſement varié. On arrive au
rare,
JANVIER 1766. 71
parterre , au milieu duquel on appercevoit
une ftatuë de Flore . Elie tenoit en main un
bouquet , & étoit entourée d'autres ftatuës
, qui , à l'exception de deux , ſe tenoient
toutes par des guirlandes : ce qui
formoit un cercle où l'on ne pouvoit pénétrer
que par un feul endroit. Vous êtes
furpris , dit la Comteffe à fon époux , de
voir des ftatuës coloriées . On m'a affuré
que les plus anciennes , dans la Grèce , l'étoient
, & qu'on prétend renouveller cet
ufage parmi nous . J'ai voulu vous en don
ner les prémices. Alors , elle le conduifit
elle-même jufqu'auprès de Flore , qui , à
l'inftant cella de paroître ftatue , & préfenta
au Comte fon bouquet , avec une
grace naïve , qui charma les fpectateurs.
Mais Dorval & Séricourt n'étoient guères
moins furpris que charmés. Ils retrouvoient
dans cette Flore la jeune Cérès ,
qu'ils avoient rencontrée en route ; ou ,
pour mieux dire , Flore & Cérès n'étoient
autre chofe que Cécile.
Dès ce moment , les autres parties de
la fête n'intérefsèrent plus , ni Dorval ,
ni Séricourt. Le premier diffimula de fon
mieux ; mais Séricourt ne favoit pas fe
contraindre. Il aborda la prétendue Flore.
Quoi toujours Déeſſe ? lui dit-il. En vérité
ce rôle vous fied à merveille ; mais
72
MERCURE DE FRANCE.
•
celui qui vous eft propre ne vous fiéroit
pas moins . Auffi vais- je le reprendre , lui
répondit Cécile , & je n'en ai jamais ambitionné
d'autrè Quoi ? la connoiffiezvous
? lui demanda la Comteffe . Alors
Séricourt lui détailla la rencontre de la
veille . Et vous , Dorval , ajouta de nouveau
la Comteffe , l'aviez - vous auffi remarquée
? Il feroit plaifant qu'elle vous eût
rendus rivaux !
Dorval fut prêt à répondre d'une maniere
qui auroit déplu à celle qui l'interrogeoit.
Cependant , il fe modéra. Il n'ofa
même prendre fur foi de répondre férieufement.
Le ten léger , le perfifflage, lui fervit
à déguifer ce qu'il éprouvoit. Prendre
un autre ton , c'étoit fe mettre en butte à
celui- là , & c'étoit à quoi il ne vouloit
point encore s'expofer.
Mais quelle fut fa douleur & fa furprife
? Cécile , qui n'avoit fait nulle attention
au propos de Séricourt , parut attriftée
du fien. Elle baiffoit les yeux ; mais il
avoit cru y voir du dépit & de la confufion.
Quoi ? difoit - il , à voix baffe , je
l'aime , & j'ai pu me réfoudre à l'humilier
? Eft elle faite pour qu'on l'humilie ?
Les grâces dans une femme font des titres
de nobleffe ; & dès lors , eft- il une femme
plus noble que Cécile ? J'ai , cependant ,
paru
JANVIER 1766. 73
paru la confondre avec fes compagnes.
Quelle injuftice ! Peut- être viens - je de me
fermer fon coeur pour jamais . Cette réflexion
le mettoit hors de lui-même . Il
étoit prêt à tomber aux genoux de Cécile ,
pour défavouer & réparer cette injure.
Les divertiffemens continuoient , & lei
fournirent enfin l'occafion de s'expliquer
avec elle fans être obfervé . Daignez , lui
dit- il , oublier à jamais la réponſe qu'il
m'a fallu faire à la Comteffe. Mon feul
but a été de lui faire prendre le change.
L'aveu réel de ce que je reffens pour vous ,
ne doit être fait qu'à vous. Je faifis le moment
de vous en inftruire ; je faifirai tous
les moyens de vous le prouver. Me le permettez
- vous charmante Cécile ?
Monfieur , lui répondit- elle , d'une voix
tremblante , je ſuis fille , & je n'ai rien à
vous permettre . Au moins , ajouta Dorval,
ne me le défendez pas. Vous êtes fi
fort au- deffus de moi , reprit Cécile , que
je n'ai non plus rien à vous défendre . Mais
mon père eft tellement prévenu contre les
Grands , qu'il ne croira rien de tout ce
que vous pourrez dire , & qu'il me défendra
de le croire. Ne l'en croyez pas
lui-même ; je faurai bien le guerir de cette
prévention . Cela eft impoffible.- Mais
n'a-t'il pas permis que vous vinffiez chez
Vol. I.
-
-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
le Comte ?
- -
Nous fommes fes vaffaux ;
& , d'ailleurs , Monfieur le Comte eft le
-
feul Grand qu'il eftime. Il m'eftimera
auffi , je vous le proteſte. Comment
ferez - vous ? J'en ai un moyen fûr ;
mais confentez- vous que je l'emploie ?
Oui , reprit Cécile en s'éloignant , je confens
à tout ce qui peut vous faire estimer
de mon père.
Lafuite au Mercure prochain .
IMPROMPTU en forme de harangue , à
M. le Ch. DE B...lejour defa naiffance ,
par M. l'Abbé P...
MESSIEURS & Dames , du filence .
Célébrons l'heureufe naiffance
De notre aimable Chevalier ,
Et faifons lui la révérence ,
L'Abbé P... tout le premier.
Il parle mieux qu'un Chancelier.;
Il écrit mieux qu'homme de France :
Il eft , de plus , grand Chevalier ( 1 ) .
Faifons- lui donc la révérence ,
L'Abbé P ... tout le premier.
( 1 ) la preuve en eft dans l'épitaphe ſuivante.
JANVIER 1766 . 75
Modeſte amant & fier guerrier ,
Il excelle dans tout métier ,
( Exceptons -en pourtant la danfe ) .
Faifons- lui done la révérence ,
L'Abbé P... tout le premier.
O l'être heureux & fingulier!
Son maître , dans chaque fcience ,
Eft devenu fon écolier ( 2 ).
Faifons -lui donc la révérence ,
L'Abbé P... tout le premier.
EPITAPHE de M. le Ch . DE B ... faite par
lui-même.
Cy git un Chevalier , qui fans ceffe courut ,
Qui fur les grands chemins naquit , vécut , mourac
( 3 ) ,
Pour prouver , ce qu'a dit le fage ,
Que notre vie est un voyage.
(2 ) Nous trouvons d'autant plus de fineffe & de graces
dans ces derniers vers , que M. L. P... D. S... de A. D. R...
de P... D. de L... & M. de L. R. de N.
fois attaché à l'éducation de M. le Ch. de B.
.. a été autre-
(3 ) Le premier article eft certain ; l'Auteur nous affûre
que le fecond eft vrai , il juge fans doute le troifième vraifemblable.
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
Vau de la Nation , pour Monfieur le
DAUPHIN .
D.TEU plus puiffant que tout l'art des humains ,
Qui voit la France à tes décrets foumife ;
Ecartes en la douleur & la crife ,
Et de fon Prince affare les deftins.
Il eſt fils tendre , ainſi qu'époux ; bon père ;
C'est un BOURBON que réclament nos voeux.
Il a du Roi la bonté dans les yeux ,
Il a le coeur auffi pur que fa mère.
Daigne , ô grand Dieu ! défarmer ta colère.
Si c'eft t'aimer que d'avoir des vertus ,
N'en ravis point le modèle à la terre :
Tu perdrois trop fi Louis n'étoit plus .
ΜΑΤΟΝ.
JANVIER 1766. 77
LE mot de la première Enigme du Mercure
de Décembre eft le tocfin. Celui de la
feconde eft le crime du viol. Celui du premier
Logogryphe eft cône , dans lequel on
trouve Noé, once & noce. Celui du fecond
eft gorge, c'est- à- dire , le fein d'une femme ,
dans lequel on trouve ce qui fuit : Ré ,
l'Ile de Ré , orge , l'or , reg, gor , erog.
Celui du troisième eft la loupe ; où l'on
trouve loup , pôle & poule.
ÉNIGME S.
LECTEUR , je ECTEUR, fuis fouvent le fujet de tes foinsă
Si je t'occupe ici ; fi tu me donnes l'être ;
Alors , moins que jamais tu pourras me connoître ;
J'exifte d'autant plus que l'on me connoît moins.
Par M. R... de Marfeille.
Diij
78 MERUCRE DE FRANCE.
A U.T R E.
Mon cher Lecteur ,
Au vrai bonheur
Je conduis fans ceffe
Quiconque à moi s'intéreffe ,
Et qui fait fon fouverain bien
Avec moi de n'aimer plus rien
Que celui qui m'a donné l'être .
Veux -tu maintenant me connoître ?
Regarde en moi cet objet principal
Qui porte au bien, & qui fait fuir le mal ,
Er fans lequel nul deffein ne profpère ,
Du moins celui qui nous eft falutaire .
Cherche encor: tu verras qu'en moi le coeur humain
Peut trouver du bonheur le principe certain ;
Un moyen für pour fouffrir la mifère
Que nous tenons de notre premier père :
Mais, qui plus eft , c'eft dans mon tribunal
Que fe détruit le pouvoir infernal ;
De chez moi je fais difparoître
Celui dont l'orgueil eft le maître ;
Enfin je fuis le vrai foutien
De celui qui par mon lien
Dans l'humilité s'abaiſſe ,
Et fa douleur celle
Quand dans fon coeur
Git ma douceur.
Par M. FABRE, à Limoux , en Languedoc.
JANVIER 1766. 72
Lafingulière compofition de cette Enigme
a feule engagé l'Auteur à l'envoyer au
Mercure , 1. parce que des vingt- fix vers
qui compofent cet ouvrage , les treize derniers
répondent parfaitement aux treize
premiers par le nombre des pieds , 2º. par
le nombre des mêmes rimes diftribuées
également , depuis le milieu de l'ouvrage
jufqu'à la fin , comme du milieu au commencement
, 3. parce que la ftructure de
tous les vers & leur arrangement forment
enfemble un lozange parfait.
3
ÉNIGME - LOGOGRYPHE.
AVEC VEC quatre des miens nous nous trouvons
par-tout ;
A la Ville , à la Cour , on a befoin de nous :
On nous trouve en tout cercle , en toute compagnie
,
Et nous ne paroiffons que deux fois dans la vie .
GUILLAUME
, étudiant .
LOGO GRYPH E.
POOUURRfe flatter de pouvoir me connoître ,
Il faut par le calcul que renferme mon corps
Chercher auparavant mes différens rapports ;
Voilà le vrai moyen de voir qui je puis être
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Car autrement , quoique fimple par fois ,
Je donne du fil à retordre
A
A quiconque , croyant m'avoir au bout des doigts ,
Pour me trouver ne fuit point avec ordre
La route qu'ont tracé mes rigoureuſes loix.
Mais pour te rendre encor plus claire
Ma jufte propofition ,
Sans parler de mon caractère ,
Je vais , mon cher Lecteur , par la divifion
De mon corps feulement dévoiler le mystère,
D'abord , fans beaucoup me gêner ,
J'en fais deux portions égales ,
Et qui plus eft , toutes les deux font mâles 3
Par les deux traits fuivans tu les vas deviner.
L'une , c'eſt un objet que le travail pénible
Forme prefque dans un inftant ;
L'autre , qu'on reçoit en naillant >
Par pudeur fe rènd invifible.
Enfuite , en les bouleverfant ,
( C'est-à-dire apperçus tous les deux par derrière }
Tu verras en cette manière
Que chacun forme encor un objet différent :
D'un élément très - néceffaire
Le premier eft un réservoir ;
Le fecond , tu le pourras voir
Dans l'almanach ou dans le breviaire .
T
Par M. FABRE , à Limoux , en Languedoc.
chene, (Laissant errer mes moutons)Il te
plait,charmante Helene De répéler mes chansons;
Rempli du Dien qui m'inspire , Lesyeux
W
sur les liens fixes, je nepuis que le re-
-dire,Sans croire te direasses : Un charme
Imprimé par Recoquillée.
Gracieusement
Un charme vainqueur m'enchante Et S'em
ра re de mes sens, Lorsque de ta voice tou
=chanie ,jentens les tendres accens . Quej'aime
à te les apprendre Ces chansons faites pour
toi! Le seul plaisir de tentendre , M'élève
Fin .
Mineur
W
au dessus d'un Roi.
Si quelque fois,sous un
JANVIER 1766. 81
ROMANCE NOUVELLE.
UN charme vainqueur m'enchante
Et s'empare de mes fens ,
Lorfque de ta voix touchante
J'entends les tendres accens.
Que j'aime à te les apprendre ,
Ces chanfons faites pour toi !
Le feul plaifir de t'entendre
M'élève au- deffus d'un Roi.
Mineur.
Si quelquefois , fous un chêne ,
( Laiffant errer tes moutons ) ,
Il te plaît , charmante Hélène ,
De répéter mes chanfons ;
Rempli du Dieu qui m'inſpire ,
Les yeux fur les tiens fixés ,
Je ne puis que te redire
Sans croire te dire affez :
Un charme vainqueur m'enchante , &q
Reprenez le majeur..
Dv
82
MERCURE
DE
FRANCE
.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
- LETTRE en réponse à une Differtation
inférée dans le Mercure du mois de Novembre
1765 , article II , page 80 &
fuivantes , fur les noms de lieu Savegium
& Succiacum .
J'AT ' AT lu , Monfieur , dans votre Mercure
du mois de Novembre dernier , article 2 ,
page 80 & fuivantes , une differtation ,
par laquelle un anonyme femble vouloir
établir l'indentité des mots Savegium &
Succiacum , Sucy en Brie , terre feigneuriale
appartenante au Chapitre de l'Eglife de
Paris. La méthode qu'il a employée , m'a
parue' fi étrange , que peut-être il feroit
avantageux aux lettres & à l'art de raifonner,
que vous inféraffiez dans votre premier
Mercure quelques obfervations que
j'ai faites fur fa differtation.
Vous conviendrez , Monfieur , que l'anonyme
a dû fe propofer d'éclairer les gens.
JANVIER 1766. 83
de lettres , & d'être utile à l'hiftoire des
environs de Paris ; ou je me trompe fort ,
eſt
a manqué ces deux objets. La thèſe
que Savegium & Sueciacum ont la même
fignification , font les deux noms latins de
Sucy en Brie. Il n'ignore pas que des favans ,
diftingués dans la republique des lettres ,
Monfieur l'Abbé le Bauf entr'autres , &
les Pères Bénédictins , ont démontré que
Savegium , mons Savegia , étoit l'ancien
nom de Belleville , près de Paris. Mais ces
autorités qu'il auroit dû refpecter , s'il eft
homme de lettres , ne l'ont pas fubjugué.
Je conçois que , dans les problèmes littéraires
, on peut toujours appeller de la
fimple autorité au tribunal de la raiſon ;
mais comme la vérité ne peut naître du
choc de deux affertions contraires , ne convenez
vous pas , Monfieur , qu'il faut combattre
l'autorité par des autorités plus confidérables
, & les raifons , dont elle s'eft
appuyée , par des raifons , ou plus fortes ,
ou au moins d'un poids égal ? Que l'Auteur
de la differtation connoît peu cette pratique
! Il affure qu'il ne penfe pas comme
M. l'Abbé le Bauf; mais il ne le réfute
pas . Aux folides raifons de ce favant , il
oppofe des propos fi frivoles , qu'en vérité
il faut qu'il ait bien mauvaiſe opinion de
fes talents , s'il a prétendu les perfuader,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Jugez - en , Monfieur , par le parallele de
la differtation de M. l'Abbé le Bouf avec
celle de l'anonyme , que vous avez donnée
au public.
Une monnoie , du temps de nos Rois
de la premiere race , fur laquelle eft gravé
le mot Save , a fourni à M. l'Abbé le Boeuf
l'occafion de chercher quelle pouvoit être
la fituation du lieu défigné par ce mot.
Dom Jacques Martin avoit pensé qu'il
défignoit le Village de Séve ou Sévre , à
deux lieues de Paris. M. l'Abbé le Bauf
croit au contraire , que fi on trouve aux
environs de cette Ville , un lieu anciennement
nommé Save , dans lequel nos
Rois aient eu une maifon , il ne faut chercher
la fabrique de la monoie en queftion ,.
ni loin de Paris , ni dans un lieu qui porte
un nom différent de Save. Il en avoit vu
un , nommé dans les anciens titres Savegia,
mons Savegia , mons Saveia , Sauveia ,
mons Savies , mons Savias . L'analogie de
ces noms , avec celui de Save , a été le fil
qui l'a guidé dans fes recherches .
Dans un diplome royal , qui eft du Roi
Robert , il a d'abord trouvé , parmi les
biens donnés au monaftère de faint Magloire
, l'énonciation d'un clos de vignes ,
juxtà Sauveias , quem dedit dive memoria
Hugo avus nofter . Il a lu enfuite , dans le
1
JANVIER 1766 . 85
nécrologe de l'Eglife de Paris , écrit fous.
faint Louis , & confervé à la bibliothèque
du Roi , le paffage fuivant , fous l'époque
du 20 Septembre . Dedit etiam nobis pro
ejus animâ Barbedaurus decanus nofter clericus
illius , quatuor arpenta vinearum tres
& dimidium apud Savies juxtà prefforium
fancti Martini de Campis & dimidium apud
Laïacum . Conduit par ce texte aux biens
du Prieuré de faint Martin -des- Champs ,
il a remarqué , dans la Bulle de Calixte II,
ces deux énonciations ; In monte Savias &
monte Martyrum torcularia & vineas .... In
monte Savias torcularia & vineas.... Une
Bulle d'Eugène III , de 1147 , en faveur
du monastère de Montmartre , lui a fourni
le paffage fuivant ; In monte Savias vineam
Burgardi. Le nécrologe de faint Victor , à
l'époque 3 ° : idus Decembris , item an
niverfarium Johannis dicti apud pueros &
Johanna filia ejufdem , qui dedit nobis duas
partesfeptem quarteriorum vinea apud Savias
in cenfiva noftrâ. Il avoit lu cet autre
dans un cartulaire du Prieuré de faint Eloy
de Paris , écrit vers l'an 1391 : apud Sauveias
, montem Martyrum , Villetam fancti
Lazari decimam annona & vini . Enfin il
avoit vu , dans un ancien pouillé de faint
Maar : Habet monafterium Foſſatenſe in Savegias
manfos feptem , ubi manent homines
86 MERCURE DE FRANCE.
decem. Solvit unuſquiſque omni anno vervecem
cum agno , de vino modios II , pullos
III , cum ovis arat ad hyvernaticum perticas
quatuor.
Monfieur l'Abbé le Bauf auroit pu
joindre à ces différens paffages , l'énonciation
fuivante , d'une charte de Charlesle-
Chauve , de l'an 862 , qui confirme le
partage de la menfe conventuelle de l'Abbaye
de Saint Denis : Unum manfionile in
Savegia pofitum.
Quoiqu'il en foit , des paffages qu'il a
rapportés , il a conclu que nos Reis , de
la première race , avoient un fifc au lieu
nommé Save , Savegium , Savegia , Saveia
; que fondateurs & bienfaiteurs des
Eglifes ci - deffus énoncées , il leur avoient
partagé leur fifc de Savie ; que ce lieu étoit
fur une montagne , près de la Villette ,
dans les environs de Montmartre ; & que
c'étoit un vignoble.
Le mot Save, fuivant M. l'Abbé le Boeuf,
eft une des anciennes racines Celtiques ,
qui fignifie une terre réduite en fimple gazon
: de là , dans certaines provinces , le
mot Savard , terre en Savard , qu'on nomme
dans les environs de Paris , terre en
friche.
Ces découvertes donnoient de grandes
lumieres ; elles n'indiquoient cependant
JANVIER 1766. 87
qu'à peu près la fituation du Save , du mont
Savy. M. l'Abbé le Boeuf ſoupçonnoit que
c'étoit la célèbre montagne de Belleville ;
mais en homme éclairé , qui fe propoſe
d'inftruire , il ne crut pas devoir s'en tenir
à de fimples foupçons . Il en fit part à Dom
Perrenot , Bibliothécaire de faint Martindes
- Champs , qui lui répondit que , par ces
mots de leurs Bulles , In monte Savias , où
ils ont des vignes & un preffoir , ils entendoient
Belleville; & qu'en effet , de temps
immémorial , ils poffédoient à Belleville
une Ferme , nommée de Savie , qui eft aujourd'hui
dans le lot de leur Prieur Commendataire
.
M. l'Abbé le Baufa voulu voir cette
Ferme ; elle eft dans le vignoble de Belleville
, à l'entrée du Village , & encore à
préfent les payfans l'appellent la Ferme de
Savie , & plus fouvent la Ferme fans addition
. Voilà ce qu'attefte M. l'Abbé le
Boeuf.
Je puis moi vous affurer , Monfieur ,
que Meffieurs de Saint Denis , confultés
pareillement fur ce qu'ils entendent par
in Savegia , de la charte de 862 , ont pareillement
répondu , qu'ils entendoient
Belleville , où leur Abbaye poffede encore
à préfent une mouvance , fingulièrement
88 MERCURE DE FRANCE .
fur quelques cenfives , que M. de Fremieu
y tient d'elle en arrière-fief.
Voilà , Monfieur , la differtation de M.
l'Abbé le Bauf; fes faits , fes raiſons ,
fes conféquences , & les garands des vérités
qu'il a établies. Peut-il encore y avoir
lieu de douter que le Save , Savegium , le
mons Savegia , foient les noms anciens de
Belleville ? fur-tout , fi on joint à toutes
ces preuves le témoignage des favans Auteurs
du nouveau Traité de Diplomatique ..
» On a encore découvert , depuis le Père-
Mabillon , difent-ils , page 670 , du cinquieme
tome , note ( 1 ) , quelques maifons
Royales , Save , fur la montagne de
» Belleville.....
"
ور
l'Auteur anonyme de la differtation ne
met pas dans fa marche la même franchife
que M. l'Abbé le Boeuf a mife dans
la fienne. Il ajoute au texte de la charte ,
dont il s'appuie , & l'altère . Il me femble ,
Monfieur , voir , dans fes procédés , toutes
ces petites rufes de Palais , qui ont plus
pour objet de conduire au gain de la cauſe ,
que d'en établir la juftice ..
Selon lui , Clotaire donna , au Monaftère
de faint Pierre-des- Foffez , appellé
depuis faint Maur , un lieu confidérable ,
dominé par une montagne , que dans fes
JANVIER 1766.. 89
lettres il nomme Savegium ; & que , dit
l'anonyme , je rends par le mot de Sucy ,
malgré l'opinion de plufieurs favans . Mais ,
premièrement , les prétendues lettres de
donation n'exiftent point. Ce que l'Auteur
préfente comme une chartre , n'eft
autre chofe qu'un recit , fait par un Religieux
, dans la vie de faint Babolein , qu'il
avoit compofée ; d'ailleurs , ce recit ne
contient point d'expreffions qui préfentent
l'idée de confidération & d'importance.
Dedit ergo Rex ad ipfum locum Vicum cujus
nomine gaudet mons fupereminens dictum
Savegium. En voilà les termes , & voici
comme ils font écrits dans la vie de faint
Babolein & dans le cartulaire de S. Maur :
* Dedit ergo Rex ad ipfũ locú Vicú cujus
» noie gaudet mons fupereminens ditu
Savegú » L'anonyme l'a fait imprimer ,
ponctué de cette forte ; Dedit ergo Rex ad
ipfum , locum Vicum , cujus nomine gaudet
mons fupereminens , dictum Savegium. De
cette ponctuation , que l'anonyme fupplée
de fon autorité privée , il tire deux avantages.
1º , Il jette de l'obfcurité dans la
phrafe, &.la rend équivoque. 2 °, Il s'en fait
un titre , pour ddéécciiddeerr qu'il 'il ne faut pas lire
Vicum , mais Vicinum : enforte que l'altération
du texte , réfułtante de la ponctuation
fuppléée , le conduit à changer le texte
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
même de l'expreffion . Un Differtateur ,
qui ne veut qu'inftruire , fe livre- t- il à
ces fortes de licences ?
Comment encore le juftifier fur un fait
faux qu'il allégue ? Il place à Sucy le fief
de Rency , Renciacum. Ce fief , Monfieur ,
eft fitué à Bonneuil , dans la partie de ce
Village , qui eft à l'oppofite de celle qui
touche au territoire de Sucy. Il paroît connoître
la topographie du canton : ne commettroit
il qu'une erreur ?
Mais je laiffe les petites fubtilités de
l'Auteur , & je viens à fes raifons . Voici
à quoi elles fe réduifent.
"
و د
و د
و ر » Save , racine du mot Savegium, indique
un pays originairement inculte.
» Ce mot latin , fuivant les Etimologiftes,
fignifie des roches , des landes , des
» bruières. Les anciens Hiftoriographes di-
» fent pofitivement , que tout le pays , depuis
Vincennes , jufques vers la Brie ,
»formoit pofitivement un fol de roches ,
» de bois , de bruières , de landes. Il y
» a encore aujourd'hui , fur la hauteur de
Sucy , une grande étendue. de pays inculte
, en bruières , & tout meublé par
» canton de roches monftrueufes . D'autres
Hiftoriographes affurent , que S. Maur,
» & fes environs , étoient couverts de bois ,
» & faifoient partie de la forêt de Vin-
39
و ر
وو
JANVIER 1766. 91
» cennes. En s'avançant du haut de la
» montagne de Sucy , vers la Brie , on
» voit encore une grande chaîne de bois ;
première preuve que Savegium eft Sucy.
و ر
Adrien de Valois , dans fa notice des
» Gaules , a dit : Savegium fortè eft Sulcia-
» cum.... Sulciacum in veteri poliptico di-
» citur. Par ces mots , in veteri poliptico ,
» cet Auteur entend parler de notre car-
» tulaire de S. Maur en Velin , dans lequel
» on trouve en titre , Sulciacum , & ces
» mots , in qua villa ficut in aliis locis habet
» dicta Abbatia hofpites & homines de cor-
» pore.
و د
Autre preuve de l'identité des mots Sa
vegium & Succiacum . Beaucoup de noms
de l'ancienne Géographie , » n'ont aucune
analogie avec les dénominations actuelles
; Cafarodunum , Tours ; Vidunum , le
Mans ; Gennabum , Orléans , &c. fou-
» tiennent évidemment mon opinion , dit
l'anonyme.
و د
»
>>
་ ་
Il ne faut pas s'en rapporter au Père
» Simon- Martin , Minime , qui , dans fa
» traduction de la vie de S. Babolein , a
» traduit Savegium par Savigny. Il s'eft
trompé. Saviniacum eft l'ancien nom de
»tous les Savignis.
ود
« Un pouillé de S. Maur , tranfcrit à la
» fuite d'une bible du neuvieme fiècle ,
92 MERCURE
DE FRANCE .
ور
rend encore très- probable l'opinion de
» l'identité des deux mots. Après l'énon-
» ciation du Savegium , fe trouve celle de
» Renciacum , fief fis à Sucy. La culture
» des terres les a augmentées. Le domaine
» de Sucy eft plus confidérable aujour-
و د
ود
d'hui , qu'il n'étoit dans le treizième
» fiecle , époque du cartulaire en Velin ;
» & à cette époque plus confidérable qu'au
» temps du pouillé .
""
Depuis environ trois fiècles , Sucy a
changé de forme. La grande rue com-
» mençoit au fommet de la montagne , &
» deſcendoit juſqu'à ce qu'on appelle le
" grand- Val. Il y avoit trente- trois maifons
couvertes de chaume dans la cen-
» five & Juftice de S. Maur. Leur deftruc-
» tion a occafionné la retraite des habi-
» tans , du côté de l'Eglife , fur les hau-
» teurs. Qui , d'après cela , dit l'anonyme ,
» pourra affurer que Savegium n'eſt pas
Sucy ?
و ر
Selon l'anonyme , fes preuves acquerront
de nouvelles forces , fi on porte le
flambeau de la critique fur l'hiftoire da
diocèfe de Paris , par M. l'Abbé le Boeuf.
» Cet Académicien avoit fouillé à fon
» aife , & prefque toute fa vie , dans les
» archives de S. Maur. Il affure que Savegium
, Savia , Savia , Savegias , figniJANVIER
1766. 93
"
» fient Belleville ; que S. Maur y renoit de
» Clothaire III , la Ferme de Savie ; &
» aucun de nos actes , dit l'anonyme , que
» nous avons dans nos archives , ne nous .
» difent rien de Belleville , avant 1107 ;
"temps où Philippe I nous unit les biens
du Prieuré de S. Eloy , qui , depuis notre
fécularifation , ont été poffédés par les
Archevêques de Paris.
"
وو
39
Belleville eft d'ailleurs éloigné du
» Château des Bagaudes , de Bretigny &
» de Boiffy ; & le manufcrit de la vie de
» S. Babolein , fon traducteur Adrien de
» Valois , & notre cartulaire en papier ,
» indiquent le Savegium , comme étant
» dans le voisinage . Donc Savegium eft
» un don fait à notre Eglife , par le fils de
» Clovis.
و د
Enfin , il ne faut pas lire locum vicum
» dans la charte . La phrafe feroit barbare.
» Mais locum vicinum. L'anonyme fait à ce
fujet une belle differtation grammaticale ,
qu'il termine par des reproches amers ,
qu'il fait à Dom Bouquet & à Duchefne ,
entr'autres , pour avoir rendu dans leurs
collections le mot vicum lettre pour lettre ,
comme il fe trouve dans le manufcrit de
S. Babolein , dans le cartulaire de S. Maur
en papier , & peut-être auffi dans l'original
de la charte , qu'ils auront eue entre les
9.4 MERCURE DE FRANCE.
mains. Ce font , Monfieur , les termes de
l'anonyme , & telle eft fa logique.
Il n'a pas pris la peine de fe cacher aut
public. Vous voyez qu'il eft membre d'un
Corps intéreffé à ce que Savie foit Sucy.
Notre Cartulaire , nos Archives , notre
Eglife , &c. Ce langage eft très- clair , &
pour vous indiquer de quel poids peut être
l'autorité de l'anonyme , il fuffit , Monfieur
, de vous apprendre qu'il existe un
procès , dans lequel des Laïques , ceffion--
naires de S. Maur , prétendent que Savie
eft Sucy; & que, s'ils avoient raifon , la
fuzeraineté de cette Seigneurie appartien
droit à l'anonyme & à fes confrères. Sous
les dehors fcientifiques d'un Differtateur ,
il veut prévenir le Parlement contre l'opinion
des Savans , qui nous ont montré
Savie dans Belleville.
Il vaut bien mieux qu'il en foit cru , lui ,
qui prend pour du latin la racine celtique
Save, & qui ne s'apperçoit pas qu'en affimilant
le fol , depuis Vincennes jufqu'à
la Brie , au fol du lieu Savegium , il rend
impoffible l'identité qu'il fuppofe . Comment
en effet appliquer à Sucy une dénomination
qui conviendroit également à
tout lieu , placé au bas d'une montagne , &
originairement en friche & en favard?
La conjecture d'Adrien de Valois , ne
JANVIER 1766. 95
vous paroît- elle pas merveilleufe pour la
preuve de l'identité prétendue ? Ce Savant
a dit
que Savie eft peut-être Sucy . Mais il
ajoute que Sucy eft Sacy dans un vieux polyptique.
Adrien de Valois a craint qu'on
ne prît fa conjecture pour une affertion , &
il n'avoit pas d'intérêt que les deux lieux
fuffent confondus .
L'anonyme n'auroit- il pas dû mettre un
peu plus de bonne foi dans fes propos ? Le
cartulaire , dans lequel Succiatum eft mis
en titre , & au- deffus de ces mots , in quâ
villâ &c , ne parle que de Sucy & non de
Şavie : les mots , Habet in Savegias manfos
feptem , ne s'y trouvent point. C'eft dans ce
que l'Auteur appelle le pouillé du neuvième
fiècle , qu'ils ont écrits , & il n'eft pas dit un
mot de Sucy dans ce prétendur pouillé , qui
n'eft qu'un fragement de trois pages. Ces
obfervations ne vous paroiffent- elles pas
affez fortes pour démentir l'identité & démontrer
la diftinction des deux lieux ? Obſervez
auffi , l'anonyme rapporte les termes
du cartulaire habet hofpites & homines de
corpore , & ce que le cartulaire dit , aliquot
hofpites & homines. Cet aliquot auroit dérangé
fon fystême de l'identité ; car de fon
aveu , Sucy eft un lieu conſidérable.
Ne trouvez - vous pas bien admirable la
conféquence , tirée de l'anonyme , de la
.96 MERCURE DE FRANCE .
différence qu'il y a entre les dénominations
anciennes & modernes . Sans doute
beaucoup d'anciens noms de lieu , latins ,
paroiffent n'avoir aucune analogie avec
les noms François ; mais qu'importe cette
différence à la queftion de l'identité de
deux anciennes dénominations latines ?
L'Auteur raifonneroit- il bien , s'il difoit :
il n'y a point d'analogie entre Gennabum
& Orléans : donc il y a indentité des mots
entre Gennabum & Vidunum le Mans. Tel
eſt cependant le raifonnement qu'il fait par
rapport à Sucy. Il n'y a pas d'analogie entre
les dénominations anciennes & modernes.
Donc il ne faut pas être furpris que Savegium
& Succiacum foient des noms identifiques
& fignifient également Sucy.
Que ne diriez- vous pas encore , Monfieur
, fi vous faviez que l'Eglife de Paris
poffede l'original d'une charte de 811 ,
par laquelle Sucy lui eft donné fous le nom
Sulciacus ; & dans laquelle cette dénomination
eft indiquée comme ancienne , d'un
ufage ordinaire , in loco qui vocatur Sulciacus
? Mais que penferiez - vous de l'anonyme
, s'il connoiffoit cette charte , & s'il
favoit que l'Eglife de Paris a des diplomes
de Rois , des Bulles & des titres de toute
efpèce , depuis cette époque de 811 , dans
lefquels
JANVIER 1766 . 97
lefquels Sucy eft toujours nommé Sulciacus
, Sulciacum , Succiacum ?
La Bible , dite du neuvième fiècle , ne
parle , ni de Savegium , ni de Sulciacum ;
mais les Religieux de S. Maur ont inféré ,
enfuite de ce manufcrit , la vie , les miracles
de leur patron , & les poffeffions de
leur monaftère de S. Maur , au rang defquelles
on trouve l'article du Savegium ,
conçu comme dans Baluze ; Habet monafterium
Foffatenfe in Savegias manfos
feptem.
Que la Bible foit du neuvième fiècle :
cela eft fort indifférent. Mais fous quelle
époque faut- il placer l'état des poffeffions ?
Il n'eft pas d'un temps antérieur à l'achat
fait de la Bible. Or , c'eft l'Abbé Pierre
de Chevry qui l'a achetée. Il a occupé la
dignité Abbatiale de S. Maur , de 1256 à
1285 ; & vous trouverez , Monfieur , au
folio 33 , du cartulaire de S. Maur en
Velin , qui appartient à l'Archevêché de
Paris , un acte fait dans l'Abbaye de faint
Maur , par lequel fes Prieur & Religieux
fe foumettent à conferver la Bible , que
Pierre , leur Abbé , avoit achetée 200 livres
Tournois , des Exécuteurs teflamentaires de
Jacques de Boulogne . Le pouillé , ou état
des poffeflions , ne peut donc être que de
la fin du treizième fiècle , ou du commen-
Vol. I. E
8 MERCURE
DE FRANCE .
ment du quatorzième . Mais depuis plus de
quatre à cinq fiècles , Sucy étoit nommé Succiacum
ou Sulciacum ; on ne trouve même
aucun monument qui lui donne une dénomination
différente : au refte , le pouillé
, ou état des poffeffions , ne dit pas un
mot de Sucy. Je ne parle plus de Renciacum.
Quel rapport la fituation de ce fief,
quand il feroit à Sucy , pourroit-elle avoir
avec l'identité des mots Savegium & Suc»
ciacum ? L'anonyme voudroit- il auffi indentifier
Renciacum , avec Savegium &
Sucy ?
Il a fenti que les fept menfes , dont le
pouillé attribue la poffeffion au monaftère
de S. Maur , ne répondent pas à l'idée
qu'il doune lui- même de Sucy , Bourg confidérable
; & il fait des efforts pour détourner
cette idée de celle de fes lecteurs . Il
parle d'accroiffemens & de révolutions
arrivées dans la forme de Sucy ; mais obfervez
, Monfieur , qu'il fe trompe encore
dans le parallèle ; qu'à ce fujet il fait des
époques du pouillé & du Cartulaire . Si
on l'en croit , Sucy étoit plus confidérable
au temps de la confection du cartulaire ,
qu'à celui de la confection du pouillé .
Cette affertion n'eſt- elle pas indifférente à
la queftion de l'identité ? Mais ſi le pouillé
n'eft que du treizième ſiècle , que
vient l'affertion ?
deJANVIER
1766. 09
Il me femble , Monfieur , qu'il y a bien
de la mal-adreffe dans les obfervations de
l'anonyme , fur la deftruction de trentetrois
chaumières , qui , felon lui , s'étendoient
jufqu'au grand-Val , & fur la retraite
des habitans , du côté de l'Eglife ,
fur les hauteurs de Sucy. N'a- t - il pas vu
qu'il fourniffoit , par ces obfervations , une
très forte raifon contre l'identité qu'il prétend
établir ? L'Eglife , de fon aveu , exiftoit
donc alors , comme à préfent , fur les
hauteurs de Sucy. Les trente- trois maifons ,
qui s'étendoient jufqu'au grand - Val , à
l'endroit le plus abaiffé de la Vallée , ne
formoient pas le lieu de Sucy ; & fi , contre
la vérité démontrée , oonn ffuuppppooffooiitt que S.
Maur eût poffédé les trente- trois maiſons ,
fous la dénomination de Savegium , feroitil
poffible d'identifier ces poffeffions avec
Sucy ? Enfin le feptem manfos in Savegias ,
le paffage du cartulaire , habet dicla Abbatia
aliquot hofpites & homines de corpore ,
ne démentent- ils pas le fait des trente- trois
maifons ?
Quelles armes , Monfieur , que celles
avec lefquelles l'anonyme attaque l'hiftoire
de M. l'Abbé le Bauf! Les poffeffions ,
que , de fon aveu , S. Maur a eues à Belleville
, & qui appartiennent aujourd'hui
aux Archevêques de Paris , comme Doyens
E ij
$85330
100 MERCURE DE FRANCE.
de S. Maur , n'ont paffé dans les mains de
ce monastère , qu'en 1107 ; époque de
l'union du Prieuré de S. Eloy . Donc M.
l'Abbé le Bauf a tort d'affurer
que Savegium
, Savegia foient Belleville : l'admirable
conféquence ! Etoit-il impoffible que
S. Maur eût cédé , avant cette époque , fon
Savegium aux Religieufes de l'Abbaye de
S. Eloy , ou aux Templiers ? Ce qui eft
conftant , c'eft qu'on lit , au fol. 324 du
cartulaire de S. Maur , que ce Monaſtère
percevoit annuellement dix livres de rente
fur le Temple à Paris , & fept livres fur le
Prieuré de S. Eloy. Une aliénation du Savegium
a pu être la caufe de ces redevances ;
avec d'autant plus de raiſon , que le Grand-
Prieur de France , au lieu des Templiers , &
-les Archevêques de Paris , comme Doyens
de S. Maur , & repréfentans , en partie à
ce titre , les Prieurs de S. Eloy , poffédent
encore aujourd'hui des fiefs à Savie , à Belleville
d'ailleurs , quand on ne fauroit
pas ce que feroit devenu le Savegium de
Clotaire , s'enfuivroit- il que ce fût Sucy ?
Enfin , Monfieur , fi , fur la queftion de
l'identité , il faut s'en rapporter à quelque
autorité , celle de l'anonyme , intéreffé à
identifier Savie & Sucy , eft- elle préférable
à celle de M. l'Abbé le Boeuf, qui ,
fans autre intérêt que celui de la vérité , a
JANVIER 1766. ΙΟΙ
facrifié toute fa vie à la recherche des monumens
antiques ? Eft - elle préférable à
celle des favans Bénédictins qui n'ont pas
cherché & trouvé Savie dans Belleville ,
pour enlever une prétention aux repréfentans
d'une maifon de leur Ordre ? De quel
poids peut être l'autorité de l'anonyme ,
qui met de bonne foi l'inconduite des anciennes
Religieufes de faint Eloy , fur la
confcience de Religieux qui n'ont jamais
exiftés ? Enfin , Monfieur , que dites- vous
de la métamorphofe du mot Vicum en celui
Vicinum , que l'anonyme prétend faire ?
Eft- ce de bonne foi qu'il ofe aflurer que le
manufcrit de la vie de S. Babolein , fon Traducteur
Adrien de Valois , & le cartulaire
en papier, l'indiquent comme un lieu voifin
du Château des Bagaudes ? Quand cela feroit
vrai , ne vaudroit- il pas mieux s'en
rapporter à Dom Bouquet , & à Duchefne ,
qui , dit l'anonyme , ont paru avoir l'original
de la charte de Clotaire , qu'à
l'Auteur de la vie , qu'à Adrien ' de Valois
, qu'aux Religieux , Auteurs du Cartulaire
, qui auroient parlé fur la foi d'autrui ?
Mais la vie de S. Babolein porte Vicu.
Ce cartulaire ne parle pas du Savegium ,
& ne dit , ni Vicum , ni Vicinum. Adrien
de Valois , page 431 de fa notice des
Gaules , a dit Vicum & non pas Vicinum.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Quand le Traducteur de la vie de S. Babolein
auroit traduit Vicum par le mot voiſin ,
cela feroit fort indifférent. Cet Auteur
s'eft auffi trompé , de l'aveu de l'anonyme
dans l'interprétation du mot Savegium . Si
le Cartulaire en papier portoit Vicinum ,
il faudroit le réformer comme contraire
à des titres plus refpectables ; fingulièrement
à l'original en Velin , dont il n'eſt
que la copie, & d'une écriture moderne .
Mais le mot Vicinum n'eft pas dans cette
copie , & c'eſt par interprétation que l'anonyme
l'y fuppofe . Vous en ferez convaincu
, Monfieur , fi vous faites attention.
aux reproches qu'il fait à Dom Bouquet &
à Duchefne , d'avoir rendu , dans leurs
collections , cette expreffion de la charte ,
Lettre pour lettre , comme elle eft dans le
manufcrit de la vie de faint Babolein , &
dans le Cartulaire en papier. Ce font là ſes
termes.
N'eft- il pas en effet bien épouvantable ,
Monfieur , que des Savans , qui n'ont pour
objet que la vérité , s'avifent d'inférer
dans leurs collections , les actes précifément
tels qu'ils les trouvent ? Je pourrois
m'en tenir là , & ne pas vous parler de la
differtation grammaticale , par laquelle l'anonyme
prétend prouver qu'il faut lire Vi
cinum. Si on lifoit locum Vicum , la phrafe,
JANVIER 1766. 103
dit- il , feroit barbare. Locum Vicinum forme
au contraire un fens fort clair . D'ailleurs ,
toute la difficulté s'évanouit , fi on retranche
la virgule que l'anonyme a placée
entre ipfum & locum. Il veut que les mots
ad ipfum foient relatifs à Blidegifile , &
qu'on traduife les termes de la charte par
ceux- ci : Et le Roi lui donna un lieu voifin.
Mais le texte réprouve cette prétention.
Blidegifile expofe à Clotaire les bienfaits
du Roi fon père , pour le Monaftère des
Foffez ; & Clotaire lui répond : Noftra
regalis donatio non deerit coenobio. Dedit
ergo Rex ad ipfum locum ( ad ipfum coenobium
, pour ipfi loco , ipfi coenobio vicum
cujus , &c. C'eft- là le véritable fens de la
charte , & c'eft ainfi que l'a entendu Adrien
de Valois. Clotharius , Clodovei junioris
filius , dedit Monafterio Foffatenfi Vicum
Savegium. Obfervez que ce Savant ne croit
pas que cette dernière façon de parler foir
barbare , comme le prétend l'anonyme,
J'ai l'honneur d'être , avec une très -parfaite
confidération , & c.
Avant de vous envoyer ma lettre , je
l'ai communiquée à M. Bonamy , de l'Accadémie
des Infcriptions & Belles Lettres ;
aux connoiffances , aux talens & à la vafte
érudition duquel le public eft en poffeffion
d'applaudir . Je vous prie , Monfieur ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
d'inférer , à la fin de ce pofcriptum , les
réflexions qu'il me fait dans le billet que
voici , & qui eft écrit de fa main.
pas
J'ai lu , Monfieur , le Mémoire que vous
m'avez bien voulu ' communiquer. Je connoiffois
les autorités , d'après lefquelles
plufieurs favans Auteurs ont placé , dans
un canton du Territoire de Belleville , le
lieu nommé , dans tous les titres anciens ,
depuis le neuvième fiècle , mons Savegia ,
mons Savus , mons Savegium , Saveia ou
Sauveia , & en françois Saves , Savies &
Savis. Les autorités fur lefquelles ce fentiment
eft appuyé , forment une démonſtration
hiftorique , à laquelle il n'eſt
poffible de fe refufer , à moins que de vouloir
nier les faits les plus conftans . On peut
encore ajouter , aux preuves que l'Auteur
du mémoire allègue , des lettres de Jean
du Pin , Prieur de S. Martin des- Champs ,
datées du 17 Avril 1363. Le Dauphin
Charles , depuis Roi , après la mort du
Roi Jean , ayant fait l'acquifition des bâtimens
, qui compofèrent l'hôtel de faint)
Pol , la demeure de nos Rois , demanda
au Prieur de faint Martin , une partie des
eaux que les Religieux tiroient de leur
fontaine de Savie , pour l'ufage de leur
monaftère ce que ce Prieur octroya , au
nom de fa Communauté , dans les termes
:
JANVIER 1766. 105.
fuivants ; » comme très-noble & très-puifpuiffant
Prince , Charles , aîné , fils du
» Roi de France .... nous eut requis que
» nous lui voulfiffions octroyer l'yaue de
» notre fontaine de Savis , qui fouloit
» venir en notre courtille , pour la faire
» venir en la maifon de S. Pol . Nous....
» avons incliné & inclinons , octroyé &
» octroyons , par ces préfentes , audit Sei-
» gneur , notredite fontaine , à la prendre
" aux premiers tuyaux de notre maifon
» de Savis , &c.
"
و ر
Cette maifon de Savis , ou ferme de
S. Martin , ainfi que les tuyaux de la fontaine
de Savis , exiftent encore aujourd'hui
, & conduifent à Paris , comme autrefois,
les eaux pour l'ufage de cette Ville ,
& du monaftère de S. Martin . Ce lieu de
Savis eft le même qui eft nommé , dans
les titres latins de S. Martin , de S. Denis
& de S. Magloire , Savegium , Saveia ,
Savia. Ces Communautés , qui ont des
cenfives dans ce canton de Belleville , n'en
connoiffoient pas d'autres. Comment eftil
poffible qu'on ait penfé à identifier ce
lieu , fitué aux portes de Paris , avec Sucy
en Brie ? C'est ce qu'on a peine à concevoir.
Quoique le mons Savegia foit de la dépendance
de Belleville , il n'étoit cependant
pas l'ancien nom de ce village ; il
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
s'appelloit Poitronville ou Petronville ; il
étoit , dès le treizième fiècle , dans la cenfive
du Chapitre de S. Merry , & encore
aujourd'hui Belleville n'eft qu'une Succurfale
de S. Merry , deffervie par un Vicaire
amovible , que le Curé- chefcier du Chapitre
y envoie. Cette dépendance de Belleville
, à l'égard du Curé de S. Merry , feroit
croire que fon nom ancien de Pointronville
, pourroit venir de celui de faint
Pierre, Petrivilla , qui étoit le premier Patron
de l'Eglife de S. Merry . On peut confulter
fur ce nom les pièces juftificatives:
de l'hift. de Paris , par Felibien , tom. I „
pag. 24 , & le tom. 3 , pag. 619.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur un
PLAGIAT.
ILY [Ly a eu toujours , Monfieur, des plagiaires
dans la république des lettres , & c'eft à
cette espèce de forbans qu'elle doit la quantité
de livres inutiles dont elle eft inondée .
On a vu plus encore ; des hommes déguiſer
légèrement les titres des ouvrages des autres
& y mettre leur nom fans la moindre
pudeur ; tels que Doler & Scapula , dont
angeant un peu la forme & le titre
F'un ch
JANVIER 1766. 107
du Tréfor de la langue latine de Robert
Etienne , donna le même livre au public
fous le nom de Commentaire de la langue
latine ; & l'autre fit à peu près la même
chofe à l'égard du Tréfor de la langue grecque
d'Henry Etienne. Mais il eft rare que ,
fans aucun déguiſement , fans aucun voile ,
le même ouvrage paroiffe titre pour titre &
mot pour mot, à quelques fragmens près ,
fous deux noms différens : tels font les
Mémoires Militaires fur les Grecs & les
Romains donnés par M. Guifchardt , fous
le nom de Lyon en 1760 , & les Mémoires
Militaires fur les anciens , publiés en 1762
par M. Maubert de Gouveft , fous le nom
de Bruxelles.
Lorfque le fameux Barbofa fit imprimer
fous fon nom le livre du Droit Eccléfiaf
tique , qu'il avoit acheté manufcrit d'une
Poiffonnière, au moins ce manufcrit étoit- il
peut-être affez ancien pour avoir été perdu
de vue par le public ; mais ce n'eft pas ici
la même chofe : les deux éditions de l'ouvrage
, qui fait le fujet de cette lettre ,
Monfieur , ont paru prefque en même
temps , il a procuré au premier Auteur qui
la rendu public de la célébrité & de l'avancement
; car on dit qu'un Prince trèsconnoiffeur
en talens militaires l'a attiré
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à fon fervice , & qu'il y eft aujourd'hui
très-avancé.
و د
ود
ور
Le Public doit donc trouver étrange que
M. Maubert de Gouveft , s'il eft véritablement
l'Auteur des Mémoires Militaires ,
ne revendique pas fon ouvrage lui-même ,
& qu'il remette les droits facrés de la paternité
à un Editeur qui fe contente de
dire dans fon avertiffement que , « tandis
» que cet ouvrage , par des raifons parti-
» culières à l'Auteur , dormoit en pile tout
imprimé dans la pouflière d'un magaſin ,
fans avoir jamais vu le jour , un Parti-
» culier qui s'en étoit procuré furtivement
» un exemplaire & les planches , l'a plus
» furtivement encore fait réimprimer &
» le vend & fait vendre publiquement
» pour fon compte au mépris de la probité ,
» de l'honneur & des loix. L'imputation
» n'eſt point hafardée , ajoute l'Editeur ,
» l'Auteur du vol en a fait lui - même l'aveu
» au Public à la tête de l'édition contrefaite
qu'il a ofé en donner ». Mais pourquoi
ne pas nommer cet Auteur , fi digne
du mépris public dans le cas où fon larcin
feroit prouvé ? Pourquoi , dans toutes
les éditions que nous avons des Mémoires
Militaires de M. Guifchardt , ne voyonsnous
aucune trace de cet aveu ? nous lifons ,
au contraire , dans l'Epître dédiée au
و ر
»
JANVIER 1766. 109
و د
Prince Stadthouder , Guillaume V , par cet
auteur , « que le goût de l'étude fut fa
première recommandation auprès du père
» de ce Prince , qui le plaça lui - même
» dans les troupes de la République , en
» l'invitant à fe repofer fur fa bienveillance
» du foin de fa fortune » ; & dans un difcours
préliminaire très - raifonné & trèsbien
fait il ajoute : « je n'avois pour objet
» que mon inſtruction & mon plaifir ; mais
» lorfque j'ai vu les amateurs de la profef-
» fion applaudir fouvent au talent & tou-
» jours à l'ambition de plufieurs Officiers
François qui ont publié le fruit de leurs
» études , je me fuis fenti piqué d'une
" noble émulation.
ود
ود
"3
» Certain d'avoir trouvé dans Polibe ce
» que M. Folard n'y avoit
ور
>>
و د
pas rencontré ,
je me fuis dit que ce laborieux Officier
» me fubftituoit , pour ainfi dire , au privilége
qu'il avoit reçu de tous les Mili-
» taires , & qu'il m'appelloit lui - même à
remplir fon intention . . . J'ai eu
» le plaifir de travailler de tête fur Polibe
fans autre guide que lui - même ». Tous
ces traits , comme vous voyez , Monfieur ,
ne renferment point l'aveu dont on parle.
Mais , d'un autre côté , on doit être bien
étonné que M. Guifchardt lui- même ne
s'infcrive pas en faux contre l'édition de
""
110 MERCURE DE FRANCE.
M. Maubert , & qu'il néglige autant les
droits de la propriété , fi chers à la réputation
& à l'amour- propre. Il faut avouer
que les traductions d'Onofander & d'Arrien
qui fe trouvent dans le fecond volume des
Mémoires de M. Guifchardt feulement ,
la liberté qu'il prend de mettre fon ouvrage
fous la protection de la Maifon de Naffau ,
les fuffrages du Héros du Nord ; il faut
avouer , dis - je , que toutes ces circonftances
militent infiniment en faveur de cet Auteur :
mais les doutes du Public ne font point
effacés , & l'équité la plus ordinaire défend
abfolument l'affirmative contre un de ces
deux Auteurs.
Le mérite de l'ouvrage qui a intéreſſé
tous les Militaires leur fait defirer d'en
connoître déterminément l'Auteur , & " ofe
inviterMM. Guichardt & de Maubert,fous.
les aufpices du vôtre , Monfieur , à prouver
qui des deux doit recevoir le tribut de
louanges & d'hommages qu'on ne veut
payer qu'au véritable père d'un enfant précieux
adopté par une Profeffion aujourd'hui
fi éclairée.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Le Chevalier DE LAMOTTE , Major
du Régiment Royal- Comtois.
JANVIER 1766. III
O
ANNONCES DE LIVRES.
BSERVATIONS fur différens points:
d'harmonie , par M. l'Abbé Rouſſier ; avec
cette épigraphe :
Falfificati Jupiter curfum brevem
Dies at omnes veritati preftitit. Gravina .
A Genève , & fe trouvent à Paris , chez
d'Houry, Imprimeur- Libraire de Monfeigneur
le Duc d'Orléans , rue de la Vieille
Bouclerie , & aux adreffes ordinaires de
muſique : 1765 ; un vol. in- 8 ° , de 250
pages.
La premiere des cinq obfervations qui
compofent ce volume , a pour objet la
nature & la formation des diffonnances ;
& comme elle eft la baſe de toutes les autres
, il eft effentiel au lecteur , qui voudra
profiter de la lecture de cet ouvrage ,
pas la paffer legérement. Outre cet avan
tage particulier , elle a encore celui de
pouvoir fervir de clef pour l'intelligence
des favans écrits de feu M. Rameau , &
de préfervatif contre les erreurs , où des
préjugés reçus ont fait quelquefois tomber
ce grand Muficien , Nous n'entrons point
112 MERCURE DE FRANCE.
dans le détail des quatre autres obfervations
; il faut les lire dans le livre même ,
ainfi que les notes favantes , dont M.
l'Abbé Rouffier a enrichi fon travail . Il les
a rejettées à la fin de l'ouvrage , pour ne
pas couper trop fouvent le texte.
MÉMOIRES de M. de S. H. contenant
ce qui s'eft paffé de plus confidérable en
France , depuis le décès du Cardinal Mazarin
, jufqu'à la mort de Louis XIV ; à
Amfterdam , chez Arkſtée & Merkus :
1766 ; quatre volumes in- 12 . On trouve
des exemplaires de ce livre chez Defaint ,
rue du Foin ; Saillant , rue Saint Jean de
Beauvais ; & Ve Savoye , rue Saint Jacques.
L'Auteur de ces Mémoires eft M. de
S. Hilaire , mort Lieutenant- Général des
armées du Roi , & ancien Officier dans
l'Artillerie ; le même qui fe trouva , étant
très-jeune , à côté de M. de Turenne , lorfqu'il
fut tué en Allemagne , & que M. de
S. Hilaire , le père , fut bleffé auprès de
ce grand homme. M. de S. Hilaire , Auteur
de l'ouvrage que nous annonçons , ne
l'avoit d'abord écrit que pour l'utilité de
ceux de fa famille , entre les mains defquels
ces Mémoires pourroient tomber.
C'eft pour cette raifon qu'ils font reſtés
fort long-temps fans voir le jour. Des gens
JANVIER 1766. 113
de guerre , experts dans leur métier , en
ayant eu communication , ont demandé
qu'ils fuffent imprimés , les jugeant un
des livres les plus utiles qui puiffent entrer
dans une bibliothèque militaire. Le deffein
de l'Auteur a été de fe rappeller les guerres
de fon temps , fans oublier les moindres
circonftances qu'il en a pu
en a pu favoir , pour y
puifer les inftructions qu'un homme de
guerre comme lui pouvoit en tirer. Dans
cette vue , il s'eft attaché à des defcriptions
de terrein , & à des détails d'actions , dont
il a eu une parfaite connoiffance ; détails
que la plupart des Hiftoriens évitent foigneufement
; parce que , n'étant pas du
métier , on ne réuffiroit pas à les décrire.
On verra dans ces Mémoires , que , fous
un Roi belliqueux & avide de gloire , la
nation Françoife s'eft trouvée digne de fa
réputation , de tenir dans l'Europe le prerang
pour la valeur . Elle a prefque toujours
en les armes à la main contre la plupart
des Puiffances liguées enfemble , & fans
ceffe alarmées par la crainte de tomber
fous le joug. On verra des armées nombreufes
envahir les pays ennemis ; & le
Roi à leur tête , conquérir des provinces
en auffi peu de temps qu'il auroit fallu à
un voyageur pour les parcourir. On verra
des Généraux fameux , & peu fecourus ,
114 MERCURE DE FRANCE .
parce qu'ils ne vouloient point s'abaiffer
devant certains Miniftres , & qui , cependant
, exécutoient les plus grandes choſes ;
on en verra d'autres favorifés, qui ont manqué
des coups décififs , parce qu'ils faifoient
leur principale étude de fe régler
fur les ordres du Cabinet. Enfin , on verra
dans cet ouvrage , d'excellens Capitaines
dans l'inaction , parce qu'ils refiftoient au
joug ; d'autres , fort inférieurs en capacité ,
mais entièrement foumis , fubftitués à leur
place ; & malgré cela , un bonheur prefque
continuel attaché aux armes de la France ;
des paix glorieufes , d'autres qui ne l'ont
point été, des conquêtes en pleine paix ;
des Souverains détrônés , des révolutions
d'Etat & de Religion ; un Roi toujours
magnifique , imité par fes fujets , quoique
furchargés de contributions publiques ; le
Confeil gouverné par des Miniftres envieux
les uns des autres , fouvent très habiles
, & quelquefois ignorans , inappliqués
, ou fans ménagement pour le peuple 3
& au milieu de tout cela , l'autorité , la
gloire du Roi , la terreur de fes armes & de
fa puiffance, fe maintenir jufqu'à nos jours .
Voilà en abrégé ce que nous offrent ces Mémoires
que nous avons lus avec beaucoup
de plaifir. Nous y avons vu des anecdotes
intéreffantes & curieufes , qui ne fe trouJANVIER
1766. 119
vent point dans d'autres hiftoires du même
temps . Nous croyons fur- tout qu'il y a bien
peu d'ouvrages hiftoriques fur la guerre ,
dont les détails foient plus utiles pour les
gens du métier.
LA Marquife de Los Valientes , ou la
Dame Chrétienne , hiftoire Caftillanne ,
par le R. P. Michel Ange Marin , de l'ordre
des Minimes ; à Avignon , chez J. J.
Niel , Imprimeur- Libraire , rue de la balance
: 1765 ; avec permiffion des Supérieurs.
A Paris , chez Humblot , Libraire ,
rue Saint Jacques , entre la rue du Plâtre.
& la rue des Noyers , près Saint Yves ; 2
vol. in- 12.
On propofe ici un modèle aux femmes
du monde , qui défirent de fe fanctifier.
Elles y trouveront la folide piété , alliée
avec la nobleffe , & avec tout ce qui eft
propre aux perfonnes de leur rang. Par-là
on combat plus efficacement les prétextes
pour fe difpenfer de la pratiquer , & on
montre que ce ne font , ni la grandeur de
la naiſſance , ni l'abondance des biens qui
y mettent un obftacle. On fuppofe l'Héroïne
de ce roman , dans les différentes
circonftances où elles peuvent fe trouver.
Si elles font à la cour , la Marquife de Los
Valientes n'y figuroit pas moins ; fi elles
116 MERCURE DE FRANCE.
portiennent
un rang diftingué dans la Ville ,
eMe le tenoit également ; fi elles jouiffent de
grands biens , elle étoit auffi opulente . Elle
a des affaires à conduire , des enfans à élever
& à placer , des peines à fouffrir ; &
dans toutes ces conjonctures elle a pratiqué
la vertu , & s'eft fanctifiée . On ne lit
rien dans fon hiftoire , qui ne foit à la
tée des femmes à qui on la propoſe pour
modèle. On la fait marcher par les vertus
communes ; mais elle les pratique d'une
maniere non commune . Onla voit d'abord
livrée aux vains amufemens du monde ;
mais elle en revient heureufement ; elle
réfléchit , elle s'inftruit , elle confulte avec
droiture de coeur ; elle fe rend à fa foi , &.
marche avec fidélité fous la conduite de
la grâce. Tel eft le plan de cet ouvrage ;
il est aisé de comprendre dans quelle vue
il a été entrepris. L'auteur , animé du zèle
le plus pur pour le falut des âmes , trace
un plan de perfection chrétienne ; & un
pareil livre ne peut manquer d'être bien
accueilli par tout ce qu'il y a de lecteurs
pieux , & de femmes qui afpirent à la dévotion.
Les jeunes Demoifelles dans les
Couvens y trouveront des fujets de lecture
moins arides que les livres ordinaires
qui propofent plus de préceptes que d'exemples
: ici ces deux avantages font réunis ;
JANVIER 1766. 117
& l'on s'amufe en même temps que l'on
eft inftruit & édifié.
TUSCULANES de Cicéron , traduites par
Meffieurs Bouhier & d'Olivet , de l'Académie
Françoife ; quatrième édition , à
Paris chez Barbou , rue & vis-à-vis la grille
des Mathurins : 1766 ; 2 vol. in- 12 .
Nous avons déja annoncé dans quelquesuns
de nos précédens Mercures plufieurs
ouvrages de Cicéron , traduits par M. l'Abbé
d'Ölivet , & nous avons rendu juftice
au mérite de cet élégant & fçavant Académicien
, ainfi qu'à la perfection avec laquelle
le Libraire Barbou , fi connu par la
beauté des éditions qui fortent de fon Imprimerie
, à remis au jour ces excellentes
traductions.Nous n'ajouterons rien aux éloges
du Public , dont nous n'avons été que
les interprêtes ; nous nous contenterons de
donner une lifte de ces mêmes ouvrages
déja annoncés , pour apprendre que cette
collection comprend les Penfées de Cicéron
, un vol. Les Philipiques de Démof
thène avec les Catilinaires , un vol . La Nature
des Dieux , 2 vol. L'Orateur de Cicé
ron , par M. Colin , latin françois , un vol.
La nouvelle édition de l'Hiftoire Univerfelle
par M. Boffuet , 2 vol. Tous ces livres
nouvellement imprimés , & imprimés
118 MERCURE DE FRANCE.
avec beaucoup de foin & d'élégance , fe
trouvent chez le même Libraire.
L'ORPHELINE léguée , Comédie en trois
actes en vers libres , par M. Saurin , de
l'Académie Françoife , repréfentée pour la
première fois par les Comédiens François
ordinaires du Roi à Fontainebleau le S
Novembre , & à Paris le 6 , 1765. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques,
au temple du goût ; 1765 : avec approbation
& privilége du Roi ; in - 12 . Prix i liv.
4 fols.
On a lu dans le Mercure du mois der
nier , à l'article des fpectacles , un extrait
fort étendu de cette Comédie ; nous ne
l'annonçons que pour apprendre au Public
qu'elle eft imprimée , & fait à la lecture
le même plaifir qu'à la repréſentation .
LA Fée Urgéle , ou ce qui plaît aux
Dames , Comédie en quatre actes , mélée
d'ariettes ; repréfentée devant Leurs Majeftés
par les Comédiens Italiens ordinaires.
du Roi le 26 Octobre 1765 , & à Paris le 4
Décembre fuivant ; in- 8 °. Prix 1 liv . 10 f. I
On lira dans l'article des fpectacles de
ce Mercure des détails touchant cette Comédie
qui eft imprimée , & fe vend chez
la veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
JANVIER 1766. 119
temple du goût ; 1765 : avec approbation
& privilége du Roi.
OEUVRES de Théâtre de M. Guyot de
Merville. A Paris , chez la veuve Duchefne,
rue Saint Jacques , au temple du goût ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; 3 vol . in - 12.
Nous rendrons compte dans le prochain
Mercure de ce Recueil , où il y a de trèsbonnes
pièces , & où fe trouve l'abrégé de
la vie de l'Auteur , qui nous fournira un
article intéreffant .
TABLETTES hiftoriques & Anecdotes
des Rois de France , depuis Pharamond
jufqu'à Louis XV ; contenant les traits
remarquables de leur hiftoire , leurs actions
fingulières , leurs maximes & leurs bons
mots. Par M. Dreux du Radier ; avec cette
épigraphe :
Et prodeffe.... . & delectare.
Seconde édition ; à Londres , & fe trouvent
à Paris , chez la veuve Duchefne , Libraire ,
rue Saint Jacques , au temple du goût ;
1766 trois vol. in - 12 .
On a confidérablement augmenté cette
édition , bien fupérieure à la précédente
par le choix des anecdotes & la manière
de les rendre. Tout ce que notre hiftoire
120 MERCURE DE FRANCE.
préfente de plus piquant eft foigneufement
recueilli dans ces trois volumes.
VOYAGES depuis Saint-Petersbourg en
Ruffie , dans diverfes contrées de l'Aſie ,
à Pékin , à la fuite de l'ambaffade envoyée
par le Czar Pierre à Kamhi , Empereur de
la Chine ; à Ifpahan en Perfe , avec l'Ambaffadeur
du même Prince , à Schah- Huffein
, Sophi de Perfe ; à Derbent , en Perfe ,
avec l'armée de Ruffie , commandée par
le Czar en perfonne ; à Conftantinople ,
par ordre du Comte Ofterman , Chancelier
de Ruffie , & de M. Rondeau , Miniftre
d'Angleterre à la Cour de Ruffie. On y a
joint une defcription de la Sybérie , & une
carte des deux routes de l'auteur , entre
Mofcou & Pékin. Par Jean Bell d'Antermoni
: traduits de l'Anglois par M*** ,
avec des remarques hiftoriques , géographiques
& c. à Paris chez Robin , rue des
Cordeliers , près celle de la Comédie Françoife
: 1766 ; avec approbation & privilége
du Roi ; 3 vol. in 12.
Le titre de cet ouvrage en annonce bien
exactement le fujet & la divifion ; le ſtyle
dont il eft écrit , & la forme de jonrnal que
l'Auteur à donné à fon livre , paroît en
éloigner tout foupçon d'infidélité ; ainfi
nous croyons que tout ce que contiennent
ces
JANVIER 1766. 121
、
ces deux volumes eft exact ; & dans cette
idée , nous penfons que ces voyages ne
feront pas moins utiles aux géographes ,
qu'aux amateurs de l'hiftoire naturelle . Ils
ferviront aux premiers , à rectifier quantité
d'erreurs dont leurs cartes fourmillent ;
& aux gens qui veulent connoître les
moeurs & les ufages des pays , à fe défaire
des préjugés qu'ils ont conçus contre des
nations qu'ils traitent comme des barbares .
Les perfonnes qui aiment l'hiftoire naturelle
, y acquerront la connoiffance d'une
infinité de plantes , d'animaux & de productions
que nous ignorons.
LES Penfées de Jean- Jacques Rouffeau ,
citoyen de Genève ; à Amfterdam , & fe
trouvent à Paris , chez Prault , petit - fils ,
Libraire , Quai des Auguftins , à l'Immortalité
: 1766 ; 2 vol. in- 12.
« Ces Penfées font tirées de mes écrits ,
difoit M. Rouffeau , après avoir lu ce livre ,
» mais ce ne font pas mes penfées ». Quoi
qu'il en foit , il eft certain que ces deux
volumes , dont on donne une édition
nouvelle , font bien inférieurs pour
choix des penfées , pour l'ordre des matières
, pour le foin qu'on a employé à
l'impreffion , pour le caractère même , pour
le papier , enfin pour tous les ornemens
Vol. I. F
le
122 MERCURE DE FRANCE.
typographiques , à un autre ouvrage intitulé
Efprit , Maximes & Principes de M.
Rouffeau , qui fe vend chez la veuve Duchefne
, rue Saint Jacques , au temple du
goût. Non - feulement M. Rouffeau ne l'a
point défavoué , mais il permet qu'il faſſe
partie de la collection de fes OEuvres . Il
eft vrai que ce volume de l'Eſprit , Maximes,
&c. de M. Rouffeau , eft fait avec autant
de goût que d'intelligence ; deux chofes
que nous défirerions trouver également
que
dans les deux volumes de ces Penfées.
LES Préjugés des anciens & nouveaux
Philofophes fur la nature de l'âme humaine,
ou Examen du Matérialifme ; par M. de
Nefle. A Paris , chez Vincent , rue Saint
Severin , & chez Dehanfy , le jeune , rue
Saint Jacques ; 1765 : avec approbation &
privilége du Roi : deux vol . in - 12 .
Puifque , par le vice du temps , on eft
réduit à ne pouvoir fe fervir que de la
lumière naturelle , contre des gens qui ne
connoiffent qu'elle , l'Auteur a pris le parti
de l'employer & de combattre dans cet
ouvrage à armes égales. Il rappelle les premiers
principes , pour montrer leur connexion
avec toute la fuite des conféquences
qui en réfultent. Au refte , c'eft moins pour
Les Philofophes qu'a écrit M. de Nefle ,
JANVIER 1766. 123
que pour ceux qui , ayant un bon efprit &
de mauvais principes , faute d'examen ,
agiffent en conféquence , & font perfuadés
qu'ils n'ont rien à fe reprocher. S'il ne préfente
pas des raifons nouvelles , c'eft que
la matière n'en eft pas fufceptible ; il y a
tant de fiècles qu'elle a fait le fujet de l'examen
des Philofophes , que c'eft beaucoup ,
quand on peut , comme M. de Nefle , réunir
à la folidité & à la multiplicité des
anciennes preuves contre les matérialistes ,
une clarté , une méthode , une préciſion ,
une force toute nouvelle.
TRAITÉ de la Formation Méchanique
des Langues , & des Principes Phyfiques de
l'étymologie. A Paris , chez Saillant , rue
Saint Jean de Beauvais , Vincent , rue Saint
Severin , Defaint , rue du Foin ; 1765 :
avec approbation & privilége du Roi . Deux
volumes in- 12.
Ce Traité eft depuis long-temps connu
d'un affez grand nombre de gens de lettres.
L'ouvrage manufcrit eft refté pendant plufieurs
années entre les mains de quelquesuns
d'entre eux , & a paffé des uns aux
autres . Son but principal eft d'examiner
le matériel de la parole. La fabrique des
mots roule fur quatre élémens diffemblables
entre eux ; l'être réel , l'idée , le fon
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
& la lettre . Leur réunion en un même
point prouve que , malgré leur diffemblance
, elles fe tiennent par un lien fecret ,
principe néceffaire de la fabrique des mots ,
& qu'il eft queftion de découvrir ? Quelle
eft la caufe de leur réunion , & des premiers
germes ou racines des mots. Quelle
eft celle de leur écart dans le progrès & le
développement des langues ? Quelle eſt la
manière de les réduire par l'analyſe aux
mêmes principes généraux & communs.
Tels font les principaux objets fur lefquels
roule cet ouvrage , très - métaphyfique &
très - favant. On y a joint la conformité
des mots avec les chofes nommées ; on
y fait voir que l'étymologie n'eft , ni un art
incertain , ni un art inutile. Il y a dans ce
Traité des recherches profondes & des connoiffances
étendues, qu'on ne peut guère fe
difpenfer d'acquérir , quand on a à coeur de
favoir les langues parfaitement & par principes.
HISTOIRE de Ferdinand & Ifabelle . A
Paris , chez Leclerc , Libraire , quai des
Auguftins , à la toifon d'or ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi. Deux
volumes in-12.
Les règnes de Ferdinand & d'Ifabelle
ont été la fource de toute la grandeur
JANVIER 1766. 125
Efpagnole ; c'eft ce qui doit rendre cette
hiftoire intéreffante. Une autre raifon qui
la fera rechercher avec empreffement , c'eft
qu'elle eft du même Auteur que l'Hiftoire
de l'Impératrice Irene , & de celle de
Jeanne I , Reine de Naples. Ces deux derniers
ouvrages ont été accueillis favorablement
; nous ofons affurer nos Lecteurs
que l'Hiftoire de Ferdinand & d'Ifabelle
ne le céde point aux deux précédentes .
ESSAIS hiftoriques fur les loix , traduits
de l'anglois , par M. Bouchaud , Cenfeur-
Royal , & Docteur agrégé de la Faculté
de Droit , avec des notes , & une differtation
du traducteur . A Paris , chez Vente ,
Libraire , au bas de la montagne de Sainte
Genevieve , près les RR. PP. Carmes ;
avec privilége du Roi ; un vol . in - 12 .
L'objet de ce livre , très - bien traduit
par M. Bouchaud , & dédié au Magiſtrat
qui préfide avec tant de fageffe & de douceur
à la Librairie , tant de fermeté & de
vigilance à la police , eft de remonter à
l'origine des loix fur les points de Jurifprudence
les plus importans , & de tracer
enfuite les changemens progreffifs de ces
loix dans les différens âges du monde , &
chez les différentes nations . Le fuccès
que
ces Effais hiftoriques ont eu à Londres ont
Fiij
226 MERCURE DE FRANCE.
engagé M. Bouchaud à les traduire ; mais
en les faifant paffer dans notre langue , il
s'eft permis des libertés dont il rend compte
dans fa préface. Nous nous fommes apperçus
à la page 328 , ligne 2 , d'une faute
confidérable que l'Auteur nous a priés de
corriger ; elle eft répétée à la page fuivante,
ligne 11. Cette faute confifte en ce qu'au
Hieu de quarante fefierces , il faut lire
rante fois cent mille fefterces.
qua-
ESSAIS hiftoriques fur les Régimens
d'Infanterie , Cavalerie & Dragons. Par
M. Rouffel. BEARN. A Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguftins , au lys d'or ;
1765 : un vol. in- 12 , de 280 pages . Prix 3 l.
Le plan de cet ouvrage eft le même que
celui qui a été obfervé dans l'Hiftoire du
Régiment de Picardie , dont nous avons
rendu compte dans un de nos Mercures
précédens. On y trouve d'abord l'origine
du Régiment , enfuite l'Hiftoire Militaire
des Colonels , des Lieutenans - Colonels
& Majors qui l'ont commandé depuis fa
création jufqu'à préfent ; en troisième
lieu , une lifte hiftorique de tous les Capitaines
, dont les uns font parvenus aux
premières dignités de la guerre ; les autres
ont été employés dans les Etats-
Majors des Places . Plufieurs ont été tués à
JANVIER 1766. 227
la tête de leurs compagnies , d'autres fe
font retirés. En quatrième lieu on donne
le Journal des campagnes du Régiment ,
le détail des fiéges & batailles où il s'eft
trouvé , la perte qu'il a faite , les noms des
Officiers qui y ont été tués ou bleflés , &
de dix ans en dix ans un contrôle du Corps.
Rien n'eft plus propre que ce plan pour
ranimer , entretenir & perpétuer cet efprit
de Corps , fi néceffaire pour la gloire d'une
nation. L'Hiftore des Régimens donnera
aux chefs la connoiffance des belles actions
particulières de ceux qu'ils ont à commander.
Ils pourront en rappeller à propos le
fouvenir ; l'exemple infpire du courage &
porte à l'héroïfme. On trouve chez le
même Libraire l'Abrégé Chronologique &
Hiftorique de l'origine , du progrès & de
l'état actuel de la Maifon du Roi , avec un
Journal hiftorique des fiéges , batailles ,
combats & attaques où elle s'eft trouvée :
trois vol. in- 4°.
SUPPLÉMENT au Traité du contrat de
louage , ou Traité des contrats de louage
maritimes. Par l'Auteur du Traité des
Obligations ; à Paris , chez Debure l'aî
né , quai des Auguftins , à l'image Saint
Paul . A Orléans , chez J. Rouzeau Montaut,
Imprimeur de la Ville & de l'Uni-
Fiv
228 MERCURE DE FRANCE.
verfité ; 1765 avec approbation & privilége
du Roi : un vol. in- 12 . Prix 3 liv.
relié.
Ce livre traite d'une matière qui n'eſt
point du reffort de la plupart de nos Lecteurs
; nous nous contenterons donc de
dire uniquement , que des Jurifconfultes
font très -grand cas de cet ouvrage , & qu'il
eft abfolument néceffaire aux Avocats qui
habitent les ports de mer & des villes
maritimes.
LES Plagiats de M. J. J. Rouffeau de Genêve
, fur l'éducation ; avec cette épigraphe
:
Grandia verba ubi funt ? Si vir es , ecce nega
Mart. 1. 2. épigr.
D. J. C. B. A La Haye , & fe trouve à
Paris chez Durand , Libraire , rue Saint
Jacques , à la fageffe ; 1766 : un vol in - 12 .
On veut ôter à M. Rouffeau le mérite
de l'invention , & l'on prétend qu'il n'a
rien écrit qui ne foit des répétitions de
tout ce qui fe trouve dans les ouvrages
d'autrui . Nous ne vérifierons pas cette accu
fation , qui nous paroît trop vague & trop
étendue ; mais nous croyons que cette
force de ftyle , cette éloquence vive qui
caractérisent les écrits du Philofophe de
JANVIER 1766. 129
Genêve , eft un bien qu'on ne peut , ni
lui enlever , ni lui conteſter.
LE Proteftant cité au tribunal de la
parole de Dieu dans les faintes écritures ,
au fujet des points de foi controverfés ;
avec de longues épigraphes tirées de Daniel
& d'Ifaïe : traduit de l'anglois. A Paris ,
chez Defpilly , rue Saint Jacques , à la
croix d'or ; 1765 : avec approbation & permiffion
: un vol. in - 1 2. Prix 2 liv. 1e fols
relié.
Les Proteftans foutiennent trente- trois
points principaux qui ne s'accordent pas
avec la doctrine de plufieurs autres églifes.
C'eft pour les réfuter , que l'Auteur du livre
que nous annonçons a compofé cet ouvrage.
Il appelle l'écriture fainte à fon fecours ;
& comme ces matières ne font point de
notre compétence , nous laiffons aux Théologiens
des différentes Communions à juger
de la bonté de ce travail..
LE Porte - Feuille François , ou Choix
nouveau & intéreffant de différentes pièces
de profe & de poéfie ; avec cette épigraphe :
Paffez du grave au doux , du plaifant au févère.
Boileau .
en France ; 1765 un vol. in - 12.
130 MERCURE DE FRANCE.
Le fuccès fi bien mérité du Porte- Feuille
d'un homme de goût a fait naître l'idée de
ce nouveau Porte Feuille , fi inférieur en
tout point à celui qui lui a fervi de modèle .
Quelle différence dans le choix des pièces
qui fe trouvent dans l'un & l'autre ouvrage !
Le premier remplit fon titre dans toute fon
étendue. Il ne contient pas un morceau de
poéfie , pas une épigramme , un madrigal ,
un impromptu , qui ne foit un chef- d'oeuvre
; auffi le Public a-t- il été fi fatisfait
de l'excellence de ce recueil , qu'on en
prépare une nouvelle édition chez Vincent,
rue Saint Severin . Le Libraire Rozet , qui
demeure dans la même rue , débite celui
que nous annonçons , & dans lequel nous
trouvons quelques bonnes pièces parmi un
très -grand nombre de médiocres & de
mauvaifes. Ce qui nous a le plus frappé
dans le Porte- Feuille François , font deux
grandes pages d'errata , où l'on a omis
beaucoup de fautes qui font encore dans,
le livre.
EQUIVOQUES & bizarreries de l'ortographe
françoife , avec les moyens d'y remédier.
A Paris , chez Gueffier , fils , au bas de
rue de la Harpe , prefque vis-à- vis de la
rue Saint Severin , à la liberté ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi : un vol.
in- 12 de 160 pages.
JANVIER 1766. 131
On propofe , dans cette differtation ,
une réformation de notre ortographe commune
. Sur plufieurs points l'Auteur dit fon
opinion ; fur d'autres , il ne fait que demander
l'opinion des perfonnes intelligentes.
Cet écrit nous a paru contenir de
bonnes remarques , & nous croyons que ,
fi l'ortographe propofée n'eſt pas admife
par tous les Ecrivains , elle aura du moins
un certain nombre de partifans.
PROJET d'une Salle de Spectacle pour
un théâtre de Comédie. A Londres , & fe
trouve à Paris , chez Charles- Antoine Jombert
, Libraire du Roi pour l'Artillerie &
le Génie , à l'image de Notre - Dame , rue
Dauphine ; 1765 : in - 12 , de 40 pages ,
avec fix planches très-bien gravées , repréfentant
différentes parties d'une falle de
fpectacle : 48 fols broché.
On ne préfente point ce projet comme
entièrement neuf ; c'eft proprement le
théâtre de Palladio appliqué à nos ufages :
on ne le donne pas non plus comme propre
à être érigé à Paris ; il peut y avoir des
loix de convenance relatives à cette Capitale
, auxquelles on ne s'eft point affujetti.
Mais fi quelques villes de province vouloient
fe conftruire des falles de fpectacles ,
moins grandes que celles de Paris , elles
F vj
332 MERCURE DE FRANCE.
pourroient profiter des avantages que leur
offre ce nouveau plan . Au refte , on le foumet
aux regards des Architectes , pour
qu'ils le jugent , le corrigent , l'embelliffent
même , s'il leur paroît recevable. Nous
ignorons quel eft l'Auteur de ce projet ,
mais il nous paroît expofé avec beaucoup
de clarté & d'intelligence. Nous le croyons
de quelque Artifte célèbre , à qui les beautés
de ce genre font familières , & les connoiffances
fondées fur l'expérience.
DISSERTATION philofophique & critique
fur le voeu de Jephté , rapporté dans
le livre des Juges , chap. x1 , v. 30 , 40 .
Par F. C. Baer , Aumônier de la Chapelle
Royale de Suéde à Paris , Profeffeur à l'Univerfité
de Strasbourg , de l'Académie des
Sciences de Stockholm , de celle d'Hiftoire
& des Belles - Lettres de Gottingue , Correfpondant
de l'Académie Royale des
Sciences de Paris. A Strasbourg , & fe
trouve à Paris , chez Guillyn , Libraire ,
quai des Auguftins , au lys d'or ; 1765 :
brochure in- 12 de 52 pages.
que
Jephthe a -t - il immolé fa fille ? ou ce
l'écriture en dit doit- il être autrement
entendu ? De tous les temps cette queſtion
a été jugée digne de l'attention des perfonnes
curieufes & religieufes. M. Baer a
JANVIER 1766. 133
lu ce qu'on a écrit de part & d'autre fur
ce fujet ; & tout bien confidéré , il ne croit
pas probable que Jephthé ait immolé fa
fille . Nos Lecteurs qui prendront intérêt
à cette queftion , liront dans l'ouvrage
même de quelle manière l'Auteur veut
qu'on interprête le voeu de Jephthé , &
quelle eft l'opinion de M. Baer fur la
nature de ce vou .
GUSTAVE VASA , le libérateur de fon
pays , tragédie. Par Henry Brooke , Ecuyer ;
traduite de l'anglois : à Paris , chez Sébaftien
Jorry , rue & vis-à- vis de la Comédie
Françoife , au grand Monarque ; & la
veuve Duchesne , rue Saint Jacques , au
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& permiffion ; in - 8 ° .
Nous avons fous ce titre une Tragédiede
M. Piron ; mais l'Auteur n'a pas vu
fon fujet fous le même point de vue que
de Poëte Anglois . L'amour eft la première
caufe & l'unique effet de tous les mouvemens
de la Tragédie de M. Piron ; au lieu
que dans la Pièce angloife tout concourt
aux droits de la liberté : Guftave n'a vêcu
que pour elle ; il n'a combattu que pour
elle. Voilà ce qui différencie principalement
ces deux Pièces. Le Traducteur a bien
134 MERCURE DE FRANCE.
faifi le caractère de l'original & l'a rendu
en profe dans notre langue avec une force
qui ne nous paroît point inférieure à la
verfification du Poëte Anglois. Quant au
mérite de la Tragédie , c'eft au Public à
décider fi le Guftave de M. Brooke gagnera
à être comparé à celui de M. Piron . Nous
y avons trouvé des morceaux de la plus
grande beauté , & les fituations les plus
intéreffantes.
LES Tourterelles de Zelmis , poëme en
trois chants ; par l'Auteur de Barnevelt . A
Paris , chez Jorry , vis- à- vis la Comédie
Françoife , & Bauche , quai des Anguſtins ;
de 56 pages , avec une très - jolie eſtampe ,
une vignette & un cul de lampe , beau papier
& belle impreffion .
Un chat , pendant une nuit d'orage , fe
gliffe dans une volière & emporte une
tourterelle ; voilà tout le fujet de ce poëme ,
& ce fujet, tout aride qu'il paroît , s'étend ,
fe féconde , s'embellit fous la main de M.
Dorat . C'est toujours cette même fraîcheur
de coloris , cette délicateffe de pinceau qui
peint à la fois la volupté & le fentiment ;
& dans une préface en profe qui eft à la tête
de ce poëme , eft une critique faine , ornée
des grâces du langage , & guidée par la
JANVIER 1766. 139
philofophie. On réimprime la Lettre de
Barnevelt & celle de Zéila du même Auteur.
ARTAXERCE , Tragédie en trois actes ,
imitée de l'italien de M. l'Abbé P. Métaftafio.
Par M. Burfay ; repréſentée à Marfeilles
, par les Comédiens à la fuite de la
Cour le 22 Février 1765 à Paris , chez
Vente , Libraire , au bas de la montagne
de Sainte Genevieve ; 1765 in- 8° .
Quoi qu'en général on ne foit pas avantageufement
difpofé en faveur des Pièces
de théâtre qui n'ont point été repréſentées
à Paris , nous croyons qu'on trouvera dans
cette Tragédic des endroits dignes d'occuper
les amateurs , & capables de les faire
revenir de ce préjugé défavorable.
ELOGE de René Descartes , difcours qui
a remporté le prix de l'Académie Françoiſe
en 1765. Par M. Gaillard , de l'Académie
des Infcriptions & Belles- Lettres ; avec
cette épigraphe :
Felix qui potuit rerum cognofcere caufas.
A Paris , chez Regnard , Imprimeur de
l'Académie Françoife , grand'falle du Palais
& rue Baffe des Urfins ; 1765 in- 8 °,
de 43 pages.
En difant que ce difcours a été couronné
par l'Académie Françoife , c'eft en faire un
136 MERCURE DE FRANCE.
éloge qui n'eft point démenti à la lecture ;
l'éloge devient encore plus flatteur , lorfqu'on
fe rappelle que cet ouvrage a partagé
le prix avec celui de M. Thomas .
MÉMOIRE pour les Curés à portion congrue
; par M. Leclerc , Avocat au Bailliage
de Caen avec cette épigraphe :
Poftulatio eorum non ex defiderio , fed`ex neceffitate
eft. S. Petr. Chryfolog.
A Caen , chez Gilles le Roi , Libraire , rue
de Froide - Rue , 1765 : & à Paris , chez
Defpilly , rue Saint Jacques , à la croix
d'or : in-4° , de 58 pages . Prix 20 fols.
Les queftions qui font l'objet de ce Mémoire
, & qui nous paroiffent judicieuſement
& favamment difcutées , font , 1º . fi
de droit commun les dixmes appartiennent
aux Curés ? 2 °. Comment une partie condérable
des dixmes a paffé en d'autres
mains ; quelle eft l'origine des Curés primitifs
& de la portion congrue ; quelles
ont été les changemens & les augmentations
de cette portion dans les différens
temps. 3 ° . Cette portion fuffit- elle aujour
d'hui pour leur nourriture & leur entretien
? 4°. Quels font les moyens de leur
procurer un état honnête & affuré , dans
lequel ils puiffent s'acquitter des devoirs
attachés à leur ministère ?
JANVIER 1765. 137
OEUVRES Philofophiques latines &
françoiſes de feu M. de Leibnitz ; tirées
de fes manufcrits qui fe confervent dans
la Bibliothèque Royale à Hanovre , & publiées
par M. Rud . Eric Rafpe , avec une
préface de M. Kaeftner , Profeffeur en
Mathématiques à Gottingue. A Amfterdam,
& fe trouve à Paris , chez Ch . Ant. Jombert,
Libraire du Roi pour l'artillerie & le génie,
rue Dauphine , à l'image Notre - Dame ;
1766 : in- 4° . Tome premier ; contenant 1 ,
Préface de M. Kaefiner; 2 , Préface de l'Editeur
; 3 , Nouveaux Effais fur l'entendement
humain ; 4 , Examen du fentiment du Père
Malebranche , que nous voyons tout en
Dieu; 5 , Dialogus de connexione inter res &
verba , 6 , Difficultates quadam logica , 7 ,
Difcours touchant la méthode de la certitude
, & de l'art d'inventer ; 8 , Hiftoria
& commendatio characterica univerfalis que
fimulfit ars inveniendi. Prix , 12 liv. broché.
Nous rendrons compte de cet important
ouvrage dans un des Mercures fuivans .
LIVRES de Liturgie ; à Lyon , chez
Aimé de la Roche , Imprimeur - Libraire
du Clergé , du Gouvernement & de l'Hôtel
de Ville de Lyon , aux Halles de la
Grenette.
138 MERCURE DE FRANCE.
LE commerce des livres de Liturgie à
l'ufage de Rome , qui étoit autrefois fi
confidérable en France , eft aujourd'hui
prefque reftreint à une feule maifon , &
cela à caufe des ufages particuliers que
bien des Archevêques & Evêques ont introduits
dans leurs Diocèfes . Aimé de la
Roche , Imprimeur- Libraire à Lyon , qui
a acquis en 1749 les fonds de M. Valfray,
s'eft appliqué à rendre cette partie complette
, & en a formé les plus belles édi
tions. Les Bréviaires Romains in- 12 , un
tome , & in- 12 deux vol. qu'il a publiés
depuis quelques années , & les Miffels
in fol. & in 4° . qu'il vient de finir , en
font une preuve ; mais le Graduale Romanum
, l'Antiphonarium Rom. & le Vefperale
Rom. qu'il vient d'imprimer in fol.
magno , rouge & noir , juftifient particu
lièrement qu'il n'a rien épargné pour rendre
ces ouvrages & plus beaux & plus
exacts. Les notes ont été conférées avec les
meilleures anciennes éditions du Louvre ,
de Léonard , & des frères Belifgrand de
Toul ; de favants Rubricaires , & des Maîtres
de Choeur de plufieurs fameufes Cathédrales
où l'on chante de temps immémorial
le chant romain grégorien , ont été
confultés , & deux ont faivi ces éditions.
JANVIER 1766. 139
On a ajouté à chaque morceau de chant
une marque qui en défigne la dominante
afin de faciliter l'intonation . On a noté
tout au long le premier verfet de chaque
pfeaume ; & enfin les éditions qu'on a
faites de ces trois livres de chant , foit
en in 4 °. foit en in 12 , font abfolument
conformes à ces grands livres. Ceux qui
voudront fe procurer des livres de ce genre ,
& les différents offices donnés nouvellement
à l'Eglife univerfelle , pourront s'adreffer
au Libraire nommé ci - deffus.
Il a auffi les fupplémens , pour les Miffels
, & les Bréviaires , des Saints propres
à l'Efpagne , le Portugal , Bafle & l'Allemagne
; ceux de tous les Ordres de Saint
François , des Auguftins , des Chanoines
Réguliers , des Carmes Déchauffés , des
Carmelites & autres Ordres.
Le petit Tableau de l'Univers , Almanach
pour 1766 ; à Paris chez Guillyn ,
quai des Auguft ns , du côté du pont
Saint-Michel , au l'ys d'or : 1766 ; avec
approbation & privilége du Roi : in- 18.
Prix 2 liv . relié.
Cet Almanach comprend la defcription
de tous les pays & villes du monde ; leur
pofition & leur diſtance de Paris ; les gran
140 MERCURE DE FRANCE.
des routes de terre , de mer & de rivières
de France ; l'étendue des côtes des mers ,
avec les Royaumes & les Villes qui y font
fitués ; le cours des rivières , les hautes
montagnes , les Gouvernemens de France .
Généralités , refforts des Parlemens , Diocèfes
; les Ordres de Chevaliers & les
Ordres Religieux de l'Europe ; & les écrivains
prophanes de tous les fiècles de l'èrechretienne.
LE Bon Jardinier , Almanach pour l'année
1766 ; à Paris chez le même Libraire
que l'Amanach précédent : 1766 ; avec
approbation & privilége du Roi : in- 18.
C'est une nouvelle édition de cet Almanach
connu déja depuis plufieurs années.
Elle eft confidérablement augmentée ; & la
partie des fleurs y a été entièrement refondue
par un amateur. Ce petit livre donne
une idée générale de quatre fortes de jardins
; les règles pour les cultiver la
manière de les planter , & celle d'élever
les plus belles fleurs.
ALMANACH de Paris ; ou le Calendrier
hiftorique des Parifiens illuftres ; pour l'année
1766 ; à Paris chez Vincent , rue Saint
Severin un vol. petit in- 24.
JANVIER 1766 . 141
On comprend ici fous le nom d'illuftres
Parifiens , non - feulement ceux à qui leur
naiffance ou leurs grandes dignités donnent
naturellement ce titre ; mais encore
tous ceux & celles qui fe font diftingués ,
& fe font fait un nom célèbre par leur
mérite & leurs talens en quelque genre
que ce foit. Ce petit ouvrage , qui intéreffe
particulièrement les Parifiens , eft
curieux par les recherches de l'Auteur , &
l'exactitude de fon catalogue hiftorique.
LES Soupirs du Cloître , ou le Triomphe
du Fanatifine ; Epître de feu M. Guymond
de la Touche ; à Londres chez les Libraires
affociés : 1766 ; in- 8 ° , de 60 pages,
On a joint à cet ouvrage en vers une
épitre à l'Amitié faite par le même Auteur,
& publiée il y a quelques années. Cette
épître eft connue , nous ne parlerons que
de celle qui eft annoncée dans le titre.
Les gens de lettres favent queM. Guymond
de la Touche a paffé quelques années
chez les Jéfuites ; mais ce que peu de gens
ont fçu , c'eft que cet ex-Jéfuite étant encore
dans la Société , faifoit des vers contr'elle
; s'il ne les fit point imprimer , nous
dit- on , c'eft qu'il « craignoit d'indifpofer
» contre lui une Société qui a joui long-
» temps d'un très- grand crédit » . Aujour
142 MERCURE DE FRANCE .
d'hui qu'elle est détruite , & que l'Auteur
lui-même n'existe plus , on a cru que les
raifons qui avoient empêché qu'on ne
publiât cet ouvrage , devoient cefler auffi :
La Chartreufe de M. Greffet , & ce qu'il
dit dans fa petite pièce intitulée les Ombres,
ont probablement fourni à M. de la Touche
l'idée des Soupirs du Cloître : il a para
phrafé quelques paffages de ces deux pièces ,
& en a fait un morceau de poéfie où il y a
la même facilité , le même fentiment , la
même vigueur qu'on a remarqué dans l'épître
àl'Amitié.
ÉCLAIRSSEMENS détaillés fur un ſpécifique
anti- vénérien , dans lequel il n'entre
point de mercure . Par M. Nicole , Chirur
gien ordinaire du Roi , poffeffeur de ce
reméde : brochure in- 8 , petit format :
1765 ; avec approbation & permiſſion .
L'objet de ce petit imprimé , dont on
trouve des exemplaires chez M. Nicole ,
eft de faire connoître toujours de plus en
plus un remède très - utile , & dont l'efficacité
a été prouvée & confirmée par les
guérifons les plus nombreufes , les plus
authentiques , & les plus complettes.
Pour éviter les accidens qui réfultent
de la méthode de traiter les maladies
vénériennes avec le mercure , pris intérieuJANVIER
1766. 143
tement ou extérieurement , M. Nicole a
inventé pour les mêmes maladies , un autre
remède plus efficace encore , & dans lequel
il n'entre point de mercure. Ce n'est qu'après
plufieurs années de foins , de dépenfes
, de recherches & d'expériences , qu'il
eft parvenu à cette découverte heureuſe
dont tant de malades éprouvent tous les
jours les effets les plus falutaires . Des maux
qui avoient réfifté à toutes les méthodes
mercurielles , ont difparu en très peu de
temps , traités par la méthode de M. Nicole
; il en fait le détail dans fa brochure ;
& afin que le public prenne dans fon remède
la confiance qu'il mérite , les cures
admirables font certifiées par les malades
eux-mêmes , qui ne font point de difficulté
de fervir de témoignage à l'efficacité
de cet excellent fpécifique. C'eft ce qu'il
faut lire dans l'imprimé, où ces certificats
font rapportés avec toutes leurs circonftances.
On y verra auffi que M. Nicole
eft le feul poffeffeur de fon remède ; qu'il
peut être employé par toutes fortes de tempérammens
; on y verra quelles doivent en
être les préparations , comment il opère ,
& les effets qu'il produit. On y trouvera
fur-tout l'extrait de la lettre d'un Docteur
de la Faculté de Médecine de Paris , dont
les Journaux ont fait mention , & qui af144
MERCURE DE FRANCE.
fure de la manière la plus perfuafive , la
bonté du fpécifique de M. Nicole , fondée
fur des guérifons multipliées. Ce qui ne
ne doit être oublié encore ,
pas
c'eft que
le même remède guérit auffi les anciens
ulcères en différentes parties du corps ,
fans qu'il y ait aucune caufe vénérienne :
on l'a même employé avec fuccès dans le
commencement des maladies de poitrine .
peut être tranfporté en tout pays , fans
que fes qualités puiffent en être altérées.
Les perfonnes qui écriront , font priées de
vouloir bien affranchir leurs lettres ; fans
cette précaution elles refteront à la pofte.
Il
Ce Chirurgien occupe la maifon où demeuroit
anciennement feu M le Maréchal
de Saxe , rue du Battoir , quartier S. André
Arts , à Paris .
Le fieur Lattré , Graveur , rue Saint
Jacques , près la fontaine Saint Severin ,
à la Ville de Bordeaux , publie la fuite de
l'Almanach Iconologique. L'accueil que le
public a fait au premier ( les arts ) dédié à
M. le Marquis de Marigny , l'a engagé à
continuer cet ouvrage utile & intéreffant.
Dans cette feconde fuite font les Sciences,
les deffeins ; & leurs explications font de
M. Gravelot : la gravure eft excutée par les
meilleurs Artiftes. On y a ajouté l'abrégé de
l'hiftoire
JANVIER 1766. 145
•
l'hiftoire & de l'origine de chaque fcience .
Prix relié en maroquin , fix liv. Broché &
couvert en maroquin , cinq liv. Broché en
papier , quatre liv. Celui des Arts, le même
prix que l'année derniere .
AVIS concernant l'Almanach des MUSES.
PARMI la foule des Almanachs de toute
efpèce qui renaiffent exactement chaque
année , il en eft quelques-uns d'utiles &
même d'affez curieux . Tous les autres ne
font que des recueils compofés au haſard
de chanfons médiocres , & fouvent anciennes
, ou d'anecdotes peu vraisemblables &
faites pour le peuple .
On a entrepris d'en donner un pour les
gens de goût. C'eft un recueil fait avec
foin des meilleurs pièces de poéfies fugitives
qui ont paru dans le cours de l'année.
Ces poéfies feront rangées dans l'ordre le
plus propre à les faire paroître plus piquantes
; elles feront accompagnées de remarques
fur les défauts & les beautés de chaque
pièce , fur la pureté du langage , les
grâces du ftyle & l'harmonie des vers.
Cette idée , dont on a déja réalifé l'exécution
au commencement de 1765 , a été
trouvée affez heureufe. Le premier effai
qu'on en a publié avoit été fait à la hate ,
Vol. I. G
146 MERCURE DE FRANCE.
& trop tard pour le faire paroître dans les
provinces ; mais il a été généralement goûté
par les amateurs de la poéfie , & tous les
Journaux fe font empreffés d'en faire l'éloge.
Ce fuccès a engagé les Editeurs à de
nouveaux efforts. Indépendamment des
pièces qui ont paru dans les différens Journaux
, plufieurs perfonnes ont eu la complaifance
d'envoyer de très- jolis vers qui
n'avoient pas encore été imprimés ; l'on
a choifi les meilleurs , & l'on ofe fe flatter
que cette collection fera une des plus agréables
qu'on ait vues dans ce genre.
Cet Almanach , renouvellé tous les ans ,
pourra fervir à répandre & à perfectionner.
le goût de la poéfie dans les provinces , où
l'on eft moins à portée de fe procurer les
nouveautés de cette nature. On fe plaint
tous les jours de la perte d'un grand nombre
de pièces charmantes qui n'ont été confervées
dans aucun recueil : notre entrepriſe
préviendra ce malheur à l'avenir , &
fera peut-êtte regretter aux gens de lettres
qu'elle n'ait pas commencé plutôt .
Bien différent des autres Almanachs qui
perdent tout leur prix le dernier Décembre
, l'Almanach des Mufes de 1766 ne
ceffera point d'être un livre de littérature
agréable l'année fuivante. Cette collection
deviendra dans peu une forte de biblioJANVIER
1766. 147
thèque poétique , ou un recueil de pièces
fugitives aufli complet qu'il puiffe y en
avoir. On reproche à ces fortes de recueils
de fe copier fans ceffe les uns les autres ;
mais on ne trouvera dans celui - ci que des
pièces toujours différentes & toujours nouvelles.
Un avantage particulier à notre Almanach
, & qui ne fe rencontre dans aucun
autre ouvrage , ce font les anecdotes littéraires
, & les notes dont il fera accompagné.
On trouve dans les Journaux des jugemens
fur les ouvrages d'une certaine étendue ;
& malgré toutes les révoltes de l'amourpropre
, il eft certain qu'ils ont beaucoup
contribué aux progrès de la littérature parmi
nous , mais il n'y en a aucun dans lequel
on faffe des remarques critiques fur les
pièces fugitives. On s'eft efforcé de remplir
cet objet dans l'Almanach des Mufes ,
& l'on a cru que des obfervations honnêtes,
faites avec un difcernement févère , pourroient
être de quelque utilité pour l'inftruction
des étrangers & des jeunes gens ,
la pureté de la langue , & la confervation
du vrai goût .
En comparant dans la fuite ces Almanachs
, on y verra les progrès ou la décadence
de la poéfie . On a eu foin d'y faire
entrer les épitaphes de plufieurs hommes
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
célèbres , & des pièces fur les principaux
événemens de l'année. Ainfi cet ouvrage
réunira les différens avantages d'un Almanach
, d'un choix de poéfies légères , d'un
Journal critique pour ces fortes de pièces ,
& d'un recueil d'anecdotes littéraires .
L'Almanach des Mufes formera un volume
d'environ 150 pages , petit in- 12 . Il
fera imprimé avec le plus grand foin fur
du papier façon de Hollande , avec des caractères
neufs, conformes à ceux de la lettre
d'avis ; le frontispice fera gravé. Prix 24 f.
Cet Almanach fe trouve chez Vallat la
Chapelle , Libaire au Palais , fur le perron
de la Sainte- Chapelle.
XXXX
JANVIER 1766. 149
SUPP. A L'ART. DES PIECES FUGITIVES.
Q
ENTHOUSIASME François .
UELLE Race , grand Dieu , que celle des
BOURBONS ! ....
O vous qui des Héros appréciez la gloire ,
Critiques éclairés , ouvrez , creufez l'hiftoire ,
Depuis le vieux CAPETparcourez tous leurs noms ;
Et voyez , à travers leurs nombreux rejettons ,
S'il fe trouva jamais de lâches avortons
Qui de ce nom fameux ternirent la mémoire !
C'eft ainfi que Damis , les yeux baignés de pleurs ,
Du DAUPHIN expirant admiroit le courage ;
Et c'est toujours ainfi , qu'au comble des douleurs
,
Un coeur vraiment François les fent.... & les
foulage.
DE LA PLACE.
G iij
# 50 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
LETTRE à M. M*** . de l'Académie des
Sciences.
L'INTÉRÊT de la vérité & les plaintes
vagues & fuperflues , annoncées contre
M. le Monnier , dans le Mercure de Décembre
, m'obligent d'éclaircir ici , une
queftion , que M. de la Perriere de Roiffé
n'eft pas fur la voie de pouvoir entendre.
Admettre un athmofphère très- denſe autour
de la Lune , c'eft n'être pas plus avancé
qu'on ne l'étoit avant Galilée , il y a bientôt
deux cens ans.
Depuis plus d'un fiècle , l'opinion fur
l'athmofphère de la Lune a été débattue ,
fans que les partifans de cet athmofphère ,
ni ceux qui en nient l'exiſtence , aient jamais
pu prouver leur affertion .
Enfin , M. de Fouchy a publié en 1739
un effai dans les Tranfactions philofophiJANVIER
1766. 1766. 151
ques , dans lequel , à l'aide des obfervations
de l'éclipfe de 1724 , il fait voir que
cette athmosphère , fi elle avoit lieu , ne
pourroit produire qu'un effet infenfible.
On ignoroit alors fi le diamêtre de la
Lune , vue fur le Soleil , dans l'obſcurité
de la grande éclipfe du mois de Mai 1724 ,
étoit altéré fenfiblement ; mais fans avoir
égard à cette altération , ou fit voir que
le Soleil , étant entièrement caché par
Lune , ne pourroit être grofli fuffifamment
par l'effet de cette athmofphère , pour que
l'éclipfe totale en fût anéantie.
la
En 1748 il fut décidé , par les obfervations
d'Ecoffe , dont celles de Berlin ne
furent qu'une légère confirmation , publiée
même poftérieurement , que le difque
opaque de la Lune vu fur le Soleil n'étoit
pas altéré enfuite M. Euler publia , d'après
fon obfervation faite fur le tableau ,
à la maniere de ceux qui cherchent à voir
le Soleil bien moins terminé & environné
de couleurs , faute de fe fervir immédiatement
des meilleurs lunettes ) que le Soleil
avoit paru s'enfler , pour ainsi dire , pendant
le milieu de l'éclipfe , ce qu'il attribue
à l'effet de l'atmofphère lunaire. Il eut
mieux fait de difcuter foigneufement le
temps de la durée de cette éclipfe annulaire
, & de faire voir combien cette durée
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
étoit prolongée au- delà de fes limites : ces
faits lui ont échappé , & il s'en faut bien
qu'il ait prouvé , par la durée de l'anneau,
l'exiftence réelle d'une athmofphère , laquelle
eft certainement très - déliée ; elle
n'a été donc prouvée qu'en 1764, l'anneau
ayant duré 3 minutes 20 fecondes à
Rennes.
On demande actuellement ce que fignifie
l'écrit publié par M. de la Perriere de
Roiffé en 1761 .
Je fuis , & c.
Paris , 10 Décembre 1765
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur l'ino
culation .
J'APPRENS , Monfieur , qu'on m'attribue
la lettre fur l'inoculation , inférée dans le
Mercure de Décembre , fur la poffibilité
d'une feconde petite vérole , après l'avoir
eue par inoculation . Cette lettre judicieuſe
ne peut que faire honneur à celui qui l'a
écrite ; & par cette raiſon même , je crois
devoir défabufer ceux qui me l'ont attribuée
. Elle eft , fuivant une note de la lettre
JANVIER 1766. 153
même , de l'Auteur de la Défense de la doctrine
des combinaifons , qui ne s'eft point
caché , puiſqu'il a figné la lettre qui précède
cet ouvrage , quoiqu'il n'ait pas mis
fon nom au frontifpice du livre. C'eft M.
Maffé de la Rudeliere , Lieutenant de l'Amirauté
des fables d'Olonne. Il y a de plus
une raifon qui fait que la lettre ne peut
être de moi. Quoique l'Auteur ne nomme
perfonne , il paroît perfuadé que la petite
vérole naturelle , que Madame la Ducheffe
de Boufflers a eue , au mois d'Août dernier
, a été précédée de l'artificielle ; &
que celle- ci lui avoit été communiquée ,
y a deux ans & demi , par l'inoculation .
il
Il n'eft pas étonnant qu'on le croie ainſi
auxfables d'Olonne , quand le même bruit
s'eft répandu dans toute l'Europe , fur la
foi du Courier d'Avignon , copié par les
autres gazettes , & quand il y a encore des
gens à Paris qui ne font pas défabufés.
Pour moi , quoique je fuffe alors à trente
lieues de la capitale , j'ai vu ,
dans la gazette
littéraire du premier Septembre , une
lettre de M. Gatti , fuivie d'un certificat
de Madame la Ducheffe de Boufflers , qui
fait l'hiftoire de fa maladie ; & il fuffic
d'en lire le détail , pour fe convaincre que
l'infertion n'a pas communiqué la petite
vérole à cette Dame. Douze jours après
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
l'opération , dans un temps où la plus
legère indifpofition ne pouvoit manquer
d'être regardée comme un avant- coureur
de la maladie qu'elle attendoit , elle ſe
Sentit quelque émotion , fe coucha plutôt
qu'à l'ordinaire , dormit bien , &fe réveilla
en bonne fanté. Or la petite vérole , même
inoculée , n'existe point fans fièvre & fans
éruption , ou fans une fuppuration des
plaies équivalentes à l'éruption . Rien de
tout cela n'eft arrivé à Madame la Ducheffe
de Boufflers. Une fuppuration de quelques
jours , telle que celle d'une fimple coupure
, n'eft point une fuppuration variolique
, qui a fes caractères particuliers , &
non équivoques celle- ci ne fe termine
pas en peu de jours ; elle dure ordinairement
plufieurs femaines , elle fe manifefte
par l'odeur particulière à là petite vérole ;
elle eft accompagnée d'inflammation : il
fe forme à l'incifion une efcarre , dont les
bords font blancs , durs , & légèrement
douloureux quand on y touche : enfin , la
plaie laiffe une cicatrice ineffaçable . Madame
la Ducheffe de Boufflers n'a donc
point reçu la perite vérole par infertion ;
& fi l'on a préfumé qu'elle n'en étoit
fufceptible , & que le virus ne pouvoit
avoir d'autre effet fur elle , comme il ne
peut fur ceux qui ont déja eu cette ma
le
pas
JANVIER 1766. 155
ladie ; au moins ce n'eft pas la faute de
ceux qui nous ont tranfmis l'art de l'inoculation
. Les Docteurs Jurin & Netleton ,
ont écrit , en 1723 , & Pylarini en 1715 ,
que ceux à qui l'infertion ne communiquoit
pas la petite vérole , n'étoient pas plus
à l'abri de cette maladie , que s'ils n'avoient
rienfait : voyez le Recueil de pièces publiées
en 1756 par M. Montacla , Auteur de l'hiftoire
des Mathématiques : recueil qui devroit
être le bréviaire des Inoculateurs ,
(pag. 39 , 85 , 121 ) & vous verrez que les
Auteurs cités ne laiffent là deffus aucun
doute.
Le fait de Madame la Ducheffe de
Boufflers n'a donc rien d'extraordinaire :
il y a par tout pays des exemples de pareils
accidens , & même quelquefois de petites
véroles mortelles , après une inoculation
inefficace. Tel eft celui de la fille du célèbre
Timani , le premier qui a fait connoître
la petite vérole artificielle dans nos
climats ; elle mourut à Conftantinople , en
1741 , de cette maladie , qu'elle prit de
fon frère & de fa foeur du fecond lit , qui
venoient d'être inoculés , & qu'elle garda
imprudemment , dans la perfuafion où elle
étoit qu'elle n'avoit rien à craindre , ayant
été inoculée dans fon enfance , & ayant
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
depuis bravé , pendant vingt- quatre an
nées , plufieurs épidémies , impunément.
Cette perfonne avoit en effet fubi l'opétion
; mais fans avoir éprouvé , ni fièvre ,
ni éruption , ni fuppuration. Voyez fon
hiftoire , & l'extrait de la lettre que j'ai
reçue de fon frère même , dans les Mémoires
de l'Académie des Sciences , pour
l'année 1758 , pag. 478 .
M. de la Rudeliere , perfuadé d'après le
bruit public , quelquefois d'autant plus fufpect
qu'il eft plus général , n'a pas douté
que Madame la Ducheffe de Boufflers
n'ait eu deux fois la petite vérole , l'une
artificiellement , l'autre naturellement ; &
dans cette fuppofition il prétend , avec raifon
, que cet événement , étant dans l'ordre
des chofes d'une rareté prodigieufe , ne
diminue la fécurité de cette opération que
d'une quantité qu'on peut regarder comme
infiniment petite , ou nulle ; & il le prouve.
Tous les Médecins Anglois nient qu'on
puiffe avoir deux fois la petite vérole ; mais
M. de Haën , le plus redoutable adverfaire
de l'inoculation , a cité un grand nombre
de Médecins d'opinion contraire , parmi
lefquels il en eft dont il me femble qu'on
ne peut récufer le témoignage ; & cela feul
fuffiroit pour me faire changer d'avis fi
JANVIER 1766. 157
j'avois jamais nié la poffibilité phyfique du
retour de la petite vérole. Aufli me fuis- je
contenté de prouver que le cas étoit fi rare ,
qu'il n'arrivoit pas de dix mille fois une :
permettez-moi de vous renvoyer pour la
preuve au Mémoire de l'Académie déja
cité , immédiatement après l'Hiftoire de
Mlle Timani , ou au Mercure de France,
de Juin 1759 , pag. 161 & fuivantes. En
fuppofant que l'inoculation ne préferve pas
plus de la rechûte que la petite vérole
naturelle , ce que l'on pourroit bien contefter
par des raifons plaufibles : j'en conclus
que de dix mille inoculés un feul
pourra contracter une feconde fois cette
maladie , mais ce n'eft pas tout ; ce qu'on
peut fuppofer de pis , eft que cette feconde
petite vérole foit auffi dangereufe que
fi
le malade l'avoit pour la première fois ; &
en ce cas , de fept ou huit malades il n'en
mourroit qu'un : il faudra donc que fept
ou huit inoculés foient repris de la petite
vérole pour que l'un d'eux en meure ;
mais fi de dix mille inoculés un feul eft
menacé de la récidive , il faudra fept ou
huit fois dix mille inoculés , c'eft- à -dire ,
foixante-dix ou quatre - vingt mille pour
qu'il y ait fept ou huit récidives , dont
une mortelle. Voilà donc une foixante &
158 MERCURE DE FRANCE.
dix millième ou une quatre -vingt-millième
partie qu'il faut ajouter au rifque de l'inoculation
: & celui qui , pour s'exempter
du très-grand rifque qu'il court de mourir
un jour de la petite vérole s'il ne la prévient
pas , confentoit à s'expofer au rifque d'un
fur trois cens , qui eft avoué de la plupart
des Inoculiftes ; celui- là , dis- je , renonceroit
à cet avantage par ce qu'il apprend
qu'il faut augmenter ce rifque d'un fur
quatre-vingt mille ? c'eft raifonner comme
celui qui acheteroit fans répugnance une
pièce de vin dans laquelle il auroit vu verfer
une pinte d'eau , & qui romproit le
marché l'on y ajoutoit une goutte de
plus. Je fouhaite qu'on me dife , qu'à cette
comparaifon près , je ne fais que me répéter
c'eft le fouhait que faifoit feu M.
l'Abbé de Saint Pierre , à qui je voudrois
bien avoir l'honneur de reffembler . Je n'ai
pas encore eu la confolation de m'entendre
faire ce reproche de répétion . Ce feroit au
moins une preuve que l'on m'auroit
écouté .
J'ai l'honneur , &c.
LA CONDAMINE.
P. S. Il n'eft peut-être pas inutile d'aJANVIER
1766. 159
vertir ceux qui veulent en douter que les
douze mille francs confignés par M. Gatti
en faveur de celui qui prouvera la réalité
d'une feconde petite vérole dans celui qui
l'aura reçue par inoculation , font encore
entre les mains du dépofitaire à Paris ,
chez M. Bataille , place de Vendôme.
160 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
SECONDE édition des planches anatomiques
imprimées en couleur & grandeur naturelle
, par M. GAUTIER , Anatomiſte
penfionné du Roi.
•
CETTE ETTE feconde édition des planches
anatomiques eft compofée de deux formats.
Le grand format eft compris en 36 grandes
planches qui , jointes enfemble de trois en
trois , forment douze grands tableaux ,
dans lefquels font repréfentées feize figures
difféquées d'homme & de femme de la
hauteur des fujets ordinaires , deffinées
felon les règles de proportion admifes par
les Peintres & les Sculpteurs , & tirées des
antiques qui nous fervent de modèles . Il y
a dans ces planches des pièces détachées
JANVIER 1766. 1GB
pour démontrer en général toutes les parties
du corps humain .
Le petit format eft auffi compofé de
trente-fix planches , qui , jointes enſemble
de deux en deux , font dix -huit tableaux ;
dans lesquels font repréfentées feize figures
de la hauteur de de nature , & réduites
fur les mêmes deffeins avec les mêmes
pièces détachées du grand format qui rempliffent
les deux derniers tableaux de celui-
ci.
Le fieur Gautier , qui joint aux qualités
d'Anatomiſte - Phyficien celles de Peintre
& Graveur , ayant obtenu par Arrêt du
Confeil , du 5 Septembre 1741 , la permiffion
d'exercer pendant trente années
l'art d'imprimer les tableaux , & depuis
vingt- quatre ans qu'il exerce fon art , malgré
toutes les oppofitions de fes concurrens,
étant refté feul poffeffeur de ce talent ; Sa
Majefté , par un brévet du 18 Novembre
de l'année dernière 1764 , a confirmé fa
décifion du 29 Septembre 1749 , qui lui
accorde une penfion de fix cens livres fur
le tréfor royal à l'occafion de la première
édition des planches anatomiques qu'il a
fait paroître. L'honneur que lui fait Sa
Majefté le détermine à donner actuellement
au Public & dans Paris , où il eſt à
portée du plus grand nombre des amateurs
162 MERCURE DE FRANCE.
fa feconde édition , efpérant que ces amateurs
l'aideront à fupporter le poids d'un
ouvrage encore plus confidérable que celui
qu'il a déja donné au public. Il a difféqué
lui - même tous les fujets qui ferviront à
cette feconde édition , après avoir confulté
les meilleurs Anatomiftes , & il a cru auffi
qu'il lui feroit utile de montrer aux aſſemblées
de MM . des Académies Royales des
Sciences & de Chirurgie de Paris & à celle
de MM. des Sciences & Belles - Lettres de
Dijon , dont il eft Membre , les tableaux
qu'il a peints d'après fes diffections , & ces
Meffieurs lui ont fait l'honneur de lui don.
ner leur avis.
Heuftache , dans fes tables anatomiques ,
& Bourdon , qu'on eftimoit ci - devant en
France, auroient eu befoin de confulter auffi
les Académiciens ou les connoiffeurs de leur
temps avant de faire paroître leur ouvrage.
Véfale , plus ancien encore , qui a fervi de
modèle à Tortebat pour l'inftruction des
Peintres & des Sculpteurs , que Dulaurent
a copié dans fon Traité d'Anatomie , n'étoit
pas à portée de recevoir des avis & de
confulter des compagnies de favans aſſemblés.
Willis , Vieuffens , Verheyen , font
de très- habiles Anatomiftes , & cependant
leurs planches font pleines de défauts par
les mêmes raifons. On trouve dans VieufJANVIER
1766 . 163
fens un deffein fort exact concernant les
nerfs ; mais cette partie du corps humain ,
détachée de toutes les autres , n'eft pas
repréſentée avec le goût qu'il convenoit
pour donner l'idée des pofitions naturelles
des branches capitales & de leurs ramifications
; c'est ce qu'on peut appeller incor
rection de deffein . Souvent les Graveurs &
les Deflinateurs qu'ont employés les Anatomiftes
ont fait valoir les diflections de
leurs Auteurs , & fouvent ils les ont dégradées.
On voit qu'Heuftache étoit favant &
qu'il avoit de grandes idées pour les coupes
& pour les pofitions de fes figures , mais
fon Deffinateur eft fans goût & fans correction
: toutes les parties y font véritablement
repréſentées , du moins autant que
des petites planches & de très - petites figu
res peuvent en contenir fans confufion .
mais elles le font durement. Rien n'eft
plus mauvais que fon oftéologie & l'anatomie
de fes vifcères ; la feule myologie
mérite attention . Véfale , dont nous avons
parlé , a eu de meilleurs Deffinateurs , mais
il étoit moins favant , il est très -peu entré
dans les détails effentiels. Bourdon , au
contraire , n'a été fervi que par les plus
mauvais Graveurs & les plus mauvais
Deffinateurs de fon temps ; il fe difoit
Graveur & Deflinateur , & il fe peut fort.
164 MERCURE DE FRANCE.
bien qu'il ait gravé lui -même fes planches ,
dont les figures font les plus grandes de
toutes celles qu'on avoit données avant M.
Gautier , & qu'on a quelquefois groffièrement
enluminées pour vendre aux étudians
en Chirurgie & en Médecine ; mais la
couleur n'effaçoit pas leur monftruofué.
Aujourd'hui nous avons des Auteurs
plus fcrupuleux & qui cherchent le fecours
de ce qu'il y a de mieux dans les artiſtes
pour les feconder ; mais avec cela ils ne
font pas deffinateurs eux-même & leurs
graveurs ne font pas anatomiftes ; ce qui.
fe voit dans M. Haller : fes planches font
extrêmement bien gravées quoique d'un
deffein un peu incorrect , ce que l'on peut
voir dans fes têtes de grandeur naturelle
ou les raccourcis font fans règles ; du refte
de fon anatomie ce ne font que des petits
enfans difféqués réduits à demi nature ,
dont l'angéologie eft parfaite en ellemême
, mais confufe par le défaut des
couleurs qui diftingueroient les veines des
artères , & au défaut defquelles on ſe
creufe la tête pour les déchiffrer , & ou la
confufion augmente aux endroits où font
encore les nerfs . Il n'y a rien cependant
dans tout cela contre cet Auteur ; fon graveur
ne gravoit pas en couleur, & fon deffinateur
n'entendoit pas les raccourcis. M.
JANVIER 1766. 165
Camper a donné des bras de grandeur naturelle
très- bien deffinés & d'une favante
diffection. La gravure n'eft pas fi belle
que celle de M. Haller , mais on peut
cependant dire qu'il ne manque à fes bras
que la feule couleur. L'anatomie & les
plantes , & tout ce qui concerne l'hiſtoire
naturelle demande les couleurs. On peut
voir la néceffité de l'art de graver & imprimer
en couleur qu'a perfectionné M,
Gautier & dont il a inventé la théorie , dans
l'avis de l'Académie Royale des Sciences.
Extrait des regiftres de l'Académie des
» Sciences du 8 Janvier 1741 par le fieur
» Dortous de Mairan , Secrétaire perpétuel
» de l'Académie . Qu'après avoir examiné
quelques ouvrages de gravure par le
» moyen de trois planches repréfentant des
fujets avec leurs couleurs naturelles , &
» ayant fait leur rapport à l'Académie ,
» elle auroit jugé qu'il étoit important de
» conferver cet art parce qu'il peut être
» d'une grande utilité pour l'anatomie , la
botanique & l'hiftoire naturelle. Ces
fortes d'eftampes pouvant tenir lieu de
» ce qui feroit exécuté au pinceau
"
ود
"
>>
"9.
Soufcription des planches anatomiques.
La foufcription que le fieur Gautier
annonce aujourd'hui eft la même que celle
166 MERUCRE DE FRANCE.
qui a été publiée depuis 1756 , à la différence
que cette foufcription comprenoit
le fupplément de la première édition , & la
feconde édition , en même-temps que l'on
annonçoit fous le petit format des figures
de de nature dont on parlé ci - deffus ; le
fupplément en vingt planches a été fini &
diftribué à peu - près dans les temps promis ;
mais les diffections & les deffeins de la
feconde édition étant plus amples & plus
recherchés que l'Auteur n'avoit promis ,
cela a beaucoup retardé la diftribution de
cette dernière partie. On efpère que les
amateurs en voyant les pièces qui la compofent
, ne feront plus fâchés du retard.
Aujourd'hui , outre le format dont on
vient de parler , promis aux premiers foufcripteurs
de l'édition dont il s'agit , on
donne un grandformat où les figures font
de grandeur naturelle , comme on a déja
dit , qui comprendra tout l'ouvrage , & où
toutes les figures entières & les pièces détachées
de l'anatomie de M. Gautier feront
raffemblées ; ces deux formats de fa feconde
édition auront chacun le même nombre
de planches ; celles du petit format s'affembleront
de deux en deux , & celles du grand
format de trois en trois , pour repréſenter
les figures dans leur entier,
Quant aux perfonnes qui voudront acJANVIER
1766. 167
tuellement profiter de la foufcription de
l'un ou de l'autre format , il fuffira qu'elles
paient les trois premières planches d'avance
, lefquelles formeront , comme nous
avons dit , un tableau complet du grand
format , & un tableau & la moitié d'un
autre du petit format ; & en recevant ces
trois premières planches on foufcrira pour
les trois , fuivantes & ainfi des unes aux
autres jufqu'aux trois dernières , où il n'y
aura rien à payer..
Chaque paiement fera de 14 liv. & il
y aura douze paiement pour les 36 planches
qui feront 168 liv . Après la diſtribution
des planches elles fe vendront 18 liv.
les trois & le tout , coutera 216 liv. à ceux
qui n'auront foufcrit dans aucune diftribution.
à
On foufcrira chez le fieur Gautier ,
Paris rue Saint Honoré , vis-à vis la rue
des Poulies , chez M. Tibierge , Marchand
Epicier , & non aux anciennes adreffes.
A la diftribution des trois premières
planches , on annoncera en même temps
au Public le temps des autres diftributions.
On prie de nouveau MM. les amateurs
&foufcripteurs d'affranchir les lettres adreffées
à l'Auteur, & on avertit que les billets
ferontfeulementfignés de l'Auteur & cachetés
; on obfervera que perfonne ne les pourra
figner , fe difant chargé de procuration .
68 MERCURE
DE FRANCE
.
ORFÉVRERIE.
LẸ fieur Germain , Sculpteur - Orfévre
du Roi , & Compagnie , toujours animé
du defir de porter les ouvrages qu'il entre
prend à la plus haute perfection , prévient
le Public que le 24 de ce mois on verra
dans la maifon où font fes atteliers , rue
des Orties , vis-à- vis le Guichet Saint Nicaife
, une collection de vafes antiques de
différentes formes agréables , d'une compofition
qui égale en beauté l'agathe , &
les pierres les plus précieufes , tous ornés
de bronzes d'un goût exquis , & de la plus
belle dorure qu'il a encore perfectionnée
depuis qu'elle a été préfentée au Roi.
Le fieur Germain fe propofe de continuer
en tout genre , & de varier ingénieufement
les formes , & les ornemens de
tous les ouvrages d'argenterie ; la quantité
de modèles qu'il a joints à ceux de fon père
le mettent à même , plus que tout autre
artifte , de produire de quoi fatisfaire les
perfonnes les plus curieufes d'ouvrages recherchés.
- Les ennemis du fieur Germain ont fait
les plus puiffans efforts pour le perdre ;
les
JANVIER 1766. 169
les perfonnes qui ont pris connoiffance à
fond de fa fituation , n'ont trouvé en lui
qu'un homme malheureux : d'après ce fes
commanditaires & créanciers lui prêtent
tous les fecours , il eft plus occupé qu'il
n'a jamais été , & ya travailler à convaincre
la Cour & la Ville , qu'il n'eft
point indigne de la réputation que fon
père a laiffée ; les ouvrages qui font fortis
de fes atteliers ne l'ont point démentie .
Le fieur Germain continuera d'entreprendre
toutes fortes d'ouvrages à tel prix
qu'ils puiffent monter, & il n'exigera point
comme il eft d'ufage des avances pour les
matières.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
VOTRE Journal , Monfieur , étant le dépôt
le plus fidèle de tout ce qui concerne
les arts , j'ai l'honneur de m'adreffer à vous
pour vous prier de relever deux erreurs
inférées dans l'Avant- Coureur de ce mois.
On dit dans la feuille du 2 , à l'article
Orféverie, qu'une toillette de vermeil, faite
pour S. A. R. Madame la Princeffe des
Afturies , eft l'ouvrage de M. Germain
Vol. I. H
170 MERCURE DE FRANCE .
Orfévre du Roi : & dans la feuille du 9 ,
pour corriger cette erreur , on tombe dans
une feconde , en attribuant l'ouvrage à
M. Germain furnommé le Romain , & à
M. Chancelier tous deux Orfévres à Paris .
Il est bien vrai qu'on annonce que j'ai
donné les deffeins , mais par la tournure
de la phraſe il femble que ces Meffieurs
font les principaux auteurs , & que ce
font eux qui m'ont employé. Au contraire.
c'eft moi , Monfieur , qui ait été ſeul
chargé de faire cette toilette ; j'en ai
compofé les deffeins & les modèles dans
un genre tout nouveau , & pour l'exécution
j'ai fait choix de MM . Germain &
Chancelier , dont j'ai même fait perfectionner
les travaux par mes propres Cifeleurs.
Voilà l'exacte vérité que ces MM.
n'auront pas l'injuftice de défavouer. Si
l'ouvrage n'eût pas réuffi , le blâme n'en
feroit pas tombé fur eux ; & par conféquent
il eft trop injufte qu'ils jouiffent ,
à mon exclufion , d'un fuccès qui appartient
d'abord au premier Auteur : auffi
fuis-je perfuadé qu'ils n'ont aucune part
à l'annonce dont je me plains. La defcription
que l'on fait de cette toilette dans
l'Avant-Coureur , n'eſt point exacte , & il
eft bien aifé de voir que ce n'eft pas l'inventeur
qui a rendu compte de fon ouvra →
JANVIER 1766. 171
#
ge. J'aurai foin de vous en faire parvenir
une defcription correcte, que je vous prierai
d'inférer dans le Mercure prochain . J'ai
chez moi mes deffeins & mes modèles
que je me ferai un plaifir de montrer aux
amateurs d'autant plus que la précipitation
avec laquelle il m'a fallu achever cette
riche toilette , ne m'a pas permis de l'expofer
aux yeux du Public aufli long- temps
que je l'aurois defiré pour répondre à l'empreffement
qu'il a témoigné de la voir.
:
J'ai l'honneur d'être , &c.
P. CAFFIERI l'aîné , Sculpteur & Cifeleur
du Roi , demeurant rue Princeffe.
A Paris , ce 22 Décembre 1765 .
RÉPONSE de M. l'Abbé NoLLET , à la
Lettre de M. THIERY , Fabriquant de
Chapeaux , inférée dans lefecond volume
du Mercure de France , Octobre 1765 .
EN décrivant l'art du Chapelier , je n'ai
pas compté donner au Public un ouvrage
fans défaut , j'étois , & je le fuis encore ,
tellement éloigné de cette vaine préten-
Hij
172 MERCEUR DE FRANCE .
tion , que j'ai envoyé les premiers exemplaires
fortant de la preffe au Bureau des
Maîtres Chapeliers , avec une lettre , par
laquelle je priois ces MM. de vouloir bien
me communiquer leurs remarques , afin
qu'on pût en faire ufage dans une autre
édition . C'eft ce que j'ai cru pouvoir faire
de mieux , pour parvenir un jour à une
defcription complette & correcte : n'étant
point Chapelier , je n'ai pu que rendre ce
que j'ai appris de ceux qui le font ; &
comme il ne m'a pas été poffible de les
confulter tous , après avoir pris des leçons
des plus habiles , après avoir fréquenté les
atteliers & queftionné les compagnons , il
ne me reftoit d'autre moyen pour favoir
fi j'avois bien vu & bien compris , que
de faire paffer mon écrit fous les yeux de
la Communauté . Si c'eft à propos de cette
invitation que M. Thiery s'eft déterminé
à en faire la critique , j'ai à lui rendre
graces de fa complaifance : mais ne pouvoit-
il pas m'inftruire , fans me dire des
chofes défobligeantes ? Si nous difputions,
mes confrères & moi , aux artiſtes l'honneur
de décrire les arts , ils auroient peutêtre
raifon de prendre de l'humeur contre
nous , & de nous critiquer durement ;
mais M. Thiery ignore- t-il que l'Académie
a déclaré & déclare encore tous les
JANVIER 1766. 173
jours qu'elle préférera conftamment fur
cet objet les inftructions qui lui feront
offertes par ceux qui pratiquent , à charge
de leur en faire honneur vis-à- vis du Public
? On peut voir par les arts déja décrits
& publiés , avec quelle fidélité cela
s'obferve je n'ai point dérogé à une conduite
fi fage & fi jufte. J'aurois volontiers
cédé la plume à M. Thiery , ou à
quelqu'autre de fes confrères ; fi je ne l'ai
tenue qu'à leur défaut , fi j'ai fait d'ailleurs
tout ce qu'il m'étoit poffible de faire
pour remplir ma tâche , qu'eft- ce qu'on
peut me reprocher ?
Je n'ai point fenti , dit -on , l'étendue de
mon engagement , lorfque j'ai entrepris de
faire connoître l'art du Chapelier ; on
prétend que j'aurois dû enfeigner en même
tems tous les moyens poffibles de le perfectionner.
Il reste à favoir fi j'y étois
obligé M. Thiery le dit ; mais il fe
trompe je vais le défabufer. :
Il feroit fans doute à defirer que l'Académicien
qui décrit un art , pût faire
toutes les recherches néceffaires pour redreffer
les mauvais procédés qui font en
ufage , pour y en fubftituer de meilleurs ,
& pour conduire l'ouvrier par des voyes
fûres à la plus grande perfection poffible ;
mais avec de telles conditions , l'hiftoire
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
des arts refteroit long- temps en arrière ;
des fiecles n'y fuffiroient pas. L'Académie.
qui a fenti cet inconvénient , s'eft donc
reftreinte par néceffité à décrire pour le
préfent les arts tels qu'ils font , fauf à remarquer
ce qu'il y a de deffectueux ou ce
qu'on pourroit faire de mieux afin de s'en
occuper féparement : les recherches qui fe
feront pour remplir cet objet feront con- :
fignées dans nos Mémoires Académiques ,
pour être un jour réunies aux defcriptions
qui auront précédé. Pour lors l'Auteur
qui fe croira en droit d'intituler fonouvrage:
Hiftoire de tel art porté à fa plus
grande perfection , fera refponfable envers
les Fabriquants de toutes les améliorations
qu'ils pourront defirer ; quant à préfent
, il faut qu'ils prennent patience .
Je n'ai donc fait que me conformer
aux intentions de ma Compagnie,, & fuivre
exactement la route qui ma été frayée
par mes confrères , lorfqu'en confidérant
combien les Chapeliers font peu d'accord
entr'eux fur la manière de fecreter le poil
qu'ils mettent en oeuvre , j'ai dit par for-:
me de remarque , qu'ils avoient befoin d'être
éclairés fur cette pratique ; réſervant
pour un autre temps les recherches que je
ne propofois de faire à cet égard.
Voici un fecond grief par lequel M.
JANVIER 1766. 175
Thiery prétend prouver que mon ouvrage
devient prefqu'inutile : après avoir dit que
les chapeaux de laine prennent plus facilement
le noir que ceux de poil , j'ajoute
qu'il y a apparence que le fecret qu'on
donne au poil & qu'on ne donne point à la
laine, contribue à cet effet. Cela mérite t- il
qu'on me taxe d'ignorance ? Et cette expreffion
peu mefurée eft - elle juftifiée , par ce
qui fuit immédiatemment après : « Ne
fembleroit- t- il point par-là que l'Auteur,
(M. L. N. ) ignoreroit que de toutes les
étoffes la laine eft celle qui fe teint le
»plus facilement ? »>
ود
ور
ود
L' apparence que j'allègue en cet endroit
de mon ouvrage eft fondée fur ce que
l'efprit de nitre , ou l'eau forte dont on fe
fert pour fecreter le poil , eft capable comme
l'on fçait de défunir les drogues qui
concourent à produire le noir. N'eft- il
pas poffible que l'étoffe fecretée retienne
quelque chofe de l'acide nitreux , malgré
les lavages de la foule ? Et quand je dis
que cette caufe apparente contribue à l'effet
dont il s'agit , n'eft- ce point affez faire
entendre qu'on peut encore en foupçonner
une autre ?
Par mes propres paroles que M. Thiery
à citées quelques lignes auparavant , il a
dû voir que je fçais comme lui , que la
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ;
laine prend mieux ou plus facilement le
noir qu'aucune autre étoffe de la chapelemais
la connoiffance du fait fuffit - elle
pour rendre raifon de la différence qu'il y
a à cet égard , entre le poil & la laine ?
Qu'auroit-on penſé de mon explication ,
fi ne produifant d'autre raifon que celle à
laquelle M. Thiery me renvoye , j'euffe
dit : « le chapeau de poil fe teint en noir
plus difficilement que celui de laine ,
» par ce que la laine fe teint plus facile-
" ment que le poil » . C'étoit la caufe de
cette différence que je cherchois à indiquer
, & non par la différence elle- même .
وو
Je vois bien qu'indépendamment de
toute préparation , le poil eft toujours
plus difficile à teindre que la laine ; mais
jufqu'à ce qu'on ait fait affez d'épreuves
pour fçavoir au jufte à quoi cela tient , il
fera permis je penfe de faire concourir
une autre caufe avec celle- ci ; cette caufe
ne fût-elle que vraisemblable .
M. Thiery me demande d'un ton , qui
fent trop le reproche , pourquoi je n'ai
point fait toutes ces épreuves ? J'aurois
plufieurs réponses à faire à cette interrogation
; pour abreger je n'en ferai qu'une
qui doit fuffire. C'eft que je n'ai point en
ma difpofition une fabrique de chapeaux ,
où j'en puiffe faire préparer de telles maJANVIER
1766. 177
tières , de telles façons , & en telle quantité
que je jugerois à propos , ni un attelier
de teinture pour les foumettre à l'éxpérience
cependant pour feconder le zèle
de M. Thiery , je confens de me rendre à
fa fabrique aux jours & heures que nous
conviendrons , pour travailler de concert
avec lui s'il le veut , à terminer cette quef
tion qui lui paroît fi importante.
Après les deux articles auxquels je
viens de répondre , j'efperois trouver quelques
remarques judicieufes & bien articulées
dont je puffe profiter , tant pour
ma propre inftruction , que pour la forme
& la perfection de mon ouvrage ; mais la
critique de M. Thiery fe termine ici par
les paroles fuivantes : « je ne finirois pas ,
» dit-il , fi je citois tout ce que l'Auteur
»a négligé d'interreffant pour fe livrer
»à des détails minutieux , & fouvent
» auffi peu dignes de lui , qu'ennuyeux
pour le lecteur & c.
ور
Il y auroit fans doute de l'indifcrétion
àexiger de M. Thiery , qu'il épuifât ſon
attention & fa patience à relever mes
fautes , fi j'en ai fait autant qu'il le dit ;
mais n'eft- ce pas trop peu faire auffi après
des reproches durs & vagues comme ceux
qu'on vient d'entendre , de n'entrer en
preuve par aucun exemple ? Si j'ai omis
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
des chofes interreffantes , c'eft que les plus
habiles Fabriquants de qui j'ai pris des
leçons, les ont ignorées , ou ont oublié de
me les dire ; au refte fi M. Thiery poffède
mieux fon art qu'aucun autre Chapelier ,
s'il a des connoiffances qui lui foient particulieres
, des vues plus fines , plus étendues
, & c. il n'a qu'à me mettre en état de
fuppléer à ce qui manque par des additions
; ce remède a déja été employé plus
d'une fois dans les defcriptions d'Arts, qui
ont précédé la mienne : je l'invite donc à
prendre cette peine , & je fouhaite qu'il
le faffe ; car fans cela on pourroit croire
que ce feroit légèrement & par
qu'il m'a reproché d'avoir laiffé à l'écart
ce qu'il y a d'interreffant pour me livrer
à des détails minutieux & ennuyeux.
humeur
A l'égard de ce dernier point M. Thiery
me permetra de lui répréfenter , qu'en decrivant
fon art je ne me fais propofé ni
d'amufer , ni d'inftruire les maîtres qui
comme lui fe feroient élevés au-deffus du
commun par des connoiffances fingulières
& par un talent confommé ; mon ambition
s'eſt bornée à remplir les vues de
l'Académie , par une defcription méthodique
, exacte & bien circonftanciée de
tout ce qui fe pratique dans la Chapelerie.
J'ai tâché d'en faire un tableau , qui
JANVIER 1766. 179
pût fatisfaire la curiofité des Amateurs ,
& apprendre un jour à nos neveux quel
étoit de notre temps l'état de cet Art. J'ai
ofé même me flatter , de trouver parmi les
Chapeliers ou parmi ceux qui voudroient
l'être , des lecteurs qui auroient le courage
de parcourir ces détails minutieux qui
ont tant ennuyé M. Thiery. Eh ! n'auroisje
pas fait préciſement ce qu'il leur faut ,
s'ils étoient tels que fa lettre nous les dépeint
, "ne s'occupant ni de Phyfique ni
de Chymie ; fe contentant des lumières
» bornées qu'un autre leur à acquifes,
» s'en tenant à une connoiffance méthodique
des effets ; s'inquiétant peu des
» cauſes : n'ayant ni le temps ni le deſir
» d'en favoir davantage
33
و د
و و
و د
13.
J'espère que M. Thiery voudra bien
entrer dans les raifons que je viens d'expofer
; qu'il nous fournira de nouvelles connoiffances
s'il en a ; qu'il me donnera le
temps d'acquérir par des recherches particulières
celles que nous n'avons point
encore ni lui ni moi ; qu'il ne lira point
mon Art de Chapelerie puifqu'il l'ennuie ;
mais qu'il aura la difcretion de ne le
décrier comme inutile , comme indigne de
tout lecteur indiftinctement ; ne fût- ce
que par refpect pour l'Académie qui a jugé
pas
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
cet ouvrage digne de l'impreffion , & de
paroître avec fon approbation .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
ECUEIL d'ariettes à voix feule & à
grande fymphonie , de la compofition de
MM. PHILIDOR & TRIAL , Compofiteur
& Directeur de la Muſique de S. A. S.
Monfeigneur le Prince de CONTY ; propofé
par foufcription , en forme de Journal
Périodique.
La variété eft l'âme des Concerts . Les
Cantatilles ont fuccédé aux Cantates. Les
Ariettes & autres airs détachés fuccèdent
aux Cantatilles qui ont encore paru avoir
trop d'étendue , & remplir trop de temps
dans un Concert . MM. TRIAL & PHILIpour
DOR fe font réunis
fournir par leurs
ouvrages à cette diverfité qu'exige le goût
du Public. La réputation de ces deux Auteurs
eft trop établie , fur- tout dans le
genre de ce qu'on propofe , pour avoir à
craindre qu'ils confentiffent à la compromettre
, dans l'entreprife qu'ils ont formée
& dans les engagemens qu'ils contractent.
JANVIER 1766. 181
Il faut donc bien diftinguer ce Journal de
Mufique , d'avec la plupart de ceux qu'on
a donnés depuis quelque temps. Prefque
toutes les ariettes , qui forment déja un
fond fuffifant pour deux ans , ont été exécutées
dans quelques Concerts des mieux
compofés , notament dans celui de S. A. S.
Monfeigneur le Prince de CONTY.
Pour rendre ces ariettes plus faciles à
exécuter , & pour mettre à portée d'en
faire ufage dans les affemblées parliculières
de Mufique comme dans les grands Concerts
, MM. PHILIDOR & TRIAL donnent
deux accompagnemens de violon
différens l'un de l'autre , enforte que lorfqu'on
voudra chanter leurs airs avec un
fimple accompagnement de violon & de
baffe , on le trouvera gravé au deffus &
au deffous de la partie chantante ; & fr
l'on veut exécuter ces mêmes airs à grande
fymphonie , on ne fe fervira alors que de
la baffe avec toutes les autres parties qui
feront gravées féparément.
Les noms & les talens des Auteurs ne
permettent pas de douter de la fatisfaction
des amateurs qui fe procureront ce recueil.
Conditions.
La foufcription eſt de 48 liv. par an
182 MERCURE DE FRANCE.
pour Paris , & de 54 liv. pour la Province ,
a caufe du port par la pofte.
Le premier exemplaire a dû paroître le
premier du préfent mois de Janvier 1766.
Le fecond le 15 du même mois , & fucceffivement
les premiers & 15 de chaque
mois.
Les foufcriptions feront ouvertes jufà
la fin du mois de Mars. On deliques
vrera à chaque foufcripteur les exemplaires
qui auront précédé en payant l'année entière.
Chaque exemplaire contiendra une ariette
fuivie d'un ou deux petits airs plus gais
imprimés in -fol. d'une belle gravure &
fur beau papier.
On recevra les exemplaires , francs de
port , tant à Paris que dans les provinces.
Les Compofiteurs ont travaillé pour
toutes les voix & dans tous les genres.
Les ariettes fe vendront trois liv . féparément,
ce qui feroit dans le cours de l'année
foixante - douze liv. conféquemment 24
liv. de bénéfice pour les abonnés.
On délivre les foufcriptions chez M.
de la Chevardiere , Marchand de Mufique,
rue du Roule , à la croix d'or.
JANVIER 1766. 183
GRAVURE.
LETTRE de M. DANZEL , à M. DE LA
PLACE .
C'EST dans la crainte , Monfieur , que
l'on ne faffe une mauvaiſe copie d'un portrait
que je viens de faire de M. de Voltaire
, que je permets à mon Doreur de
le mettre au jour. Il n'a d'autre mérite que
celui d'une parfaite reffemblance , & l'approbation
de ce grand homme. Vous le
verrez par les jolis vers qu'il a bien voulu
faire à ce fujet , & que je prens la liberté
de vous envoyer . Vous jugez combien
l'amour-propre d'un jeune homme eft comblé
de pareil louanges !
J'ai l'honneur d'être , & c.
N. B. Le fieur Auvray , rue Saint Jaeques
, vis-à-vis Saint Yves , eft le feul dé- '
pofitaire de cette eftampe , dont le prix eft
de 3 liv.
184 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre de M. DE VOLTAIRE,
à M. le Marquis DE VILLette.
A Ferney , le 11 Décembre 1765 .
J'OUVRE
' OUVRE une caiffe , Monfieur ; j'y vois ,
quoi ??
moi - même en perfonne , deffiné
d'une belle main.
Je me fouviens très - bien que ,
CE Danzel , beau comme le jour ,
Soutien de l'amoureux empire ,
A dans mon champêtre séjour
Deffiné le maigre contour
D'un vieux vifage à faire rire.
En vérité c'étoit l'amour ,
S'amufant à peindre un Satyre
Avec les crayons de La Tour.
Il eft vrai
que dans l'eftampe on me fait
terriblement montrer les dents ; cela feroit
foupçonner que j'en ai encore. Je dois au
moins en avoir une contre vous , de ce
que vous avez paffez tant de temps fans
m'écrire.
Bérénice difoit à Titus :
Voyez-moi plus fouvent , & ne me donnez rien.
JANVIER 1766. 185
Je pourrois vous dire :
Ecrivez-moi fouvent , & ne me peignez point.
Mais fi je fuis flatté de votre galanterie ,
je ne peux me plaindre du burin . Je remercie
le Peintre , & je pardonne au Graveur.
On prétend que vous avez des affaires
& des procès. Qui terre n'a pas, ſouvent a
guerre ; à plus forte raifon qui terre a.
Dii tibi formam,
Dii tibi divitias dederunt , artemque fruendi.
Ajoutez-y fur- tout la fanté , & ayez la
bonté de m'en dire des nouvelles quand
vous n'aurez rien à faire . L'abfence ne
m'empêchera jamais de m'intéreffer à votre
bien-être & à vos plaifirs. Si vous êtes dans
le tourbillon , vous me négligerez ; fi vous
en êtes dehors , vous vous fouviendrez ,
Monfieur , d'un des plus vrais amis que
vous ayez. Vous l'avez dit dans vos vers ,
& je ne vous démentirai jamais.
Votre très-humble , & c.
186 MERCURE DE FRANCE.
LES Pefcheurs Florentins , eftampe gravée
par Anne-Philibert Coulet , d'après le
tableau original de Jofeph Vernet , avec un
burin très-gracieux & digne du fujet , fe
vend chez Lempereur , Graveur du Roi ,
rue & porte Saint Jacques , au - deffus du
Petit- Marché .
LE fieur Breffon de Maillard , Graveur
& Marchand d'Eftampes , rue Saint Jacques
, près celle des Mathurins à Paris .
continue de vendre fes petites Etrennes à
la jeuneffe , gravées & coloriées ; comme
auffi d'autres nouveautés relatives aux
étrennes , emblèmes en vélin d'Allemagne,
& autres , bouquets , complimens , &c.
JANVIER 1766. 187
ARTICLE V.
SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA.
ON a remis à ce théâtre , le Vendredi
13 Décembre 1765 , Théfée , Tragédie-
Opéra , Poëme de QUINAULT , mufique
de LULLY. ( 1 )
Si nous faififfons fouvent , avec plaifir ,
des prétextes , pour garder le filence fur
quelques ouvrages de théâtre , nous nous
voyons quelquefois , avec peine , privés de
parcourir les beaurés de quelques autres ,
dont la célébrité & le mérite trop connus,
de nos lecteurs , ne permettent prefque
(1 ) La première repréfentation en avoit été
indiquée pour le Dimanche précédent , 8 du même
mois ; mais M. LE GROS , qui répétoit la veille le
rôle de Thefee fur le théâtre , étant tombé , par
un mouvement précipité de fon jeu , dans une
trape ouverte derrière lui , on fut obligé de remettre
au Vendredi , parce que cet accident lui occafionna
une commotion violente dans l'épaule , qui
le mit hors d'état de faire ufage d'un bras pendant
quelques jours .
188 MERCURE DE FRANCE.
plus de les en entretenjr. Tel eft l'admirable
Poëme de Théfée. On en a trop fenti
le prix , pour changer à cette repriſe aucun
des vers du Prince de nos Poëtes Liryques.
Quel enchaînement naturel dans
toutes les parties de l'action de ce Poëme !
Quelle jufteffe , quelle liaifon dans le dialogue
! Quelle riche fimplicité dans le
ftile ; & fur- tout , quel crayon dans le
deffein des caractères ! Quelle correction
en même temps , & quelle belle continuité
dans chacun des traits primitifs qui les
diftinguent. D'autre part, que ne nous eftil
permis de remarquer en détail l'analogie
& la précifion des rapports de l'élocution
muficale de Lully , dans fon récitatif, à
l'élocution poëtique de Quinault ? On a
donc très- fagement fait de conferver ce
précieux dépôt de goût & de génie en
mufique ; comme auffi de retrancher certains
hors d'oeuvres , en paroles & en mufique
, qui ne tenoient point au fond de
l'ouvrage , & dont le temps a détruit les
agrémens , qu'admettoit un âge plus reculé
. On a enrichi les divertiffemens d'un
nombre de très - beaux airs , en différens
genres , empruntés des ouvrages de nos
plus grands Compofiteurs modernes , &
adaptés avec un goût infini , tant aux caractères
différens de chaque fituation ,
JANVIER 1766. 189
qu'au genre de nobleffe de l'ancien Auteur.
Les mêmes foins ont été étendus fur
quelques monologues & autres morceaux
qui ont été fournis des accompagnemens
qui leur manquoient , travaillés de manière
à laiffer croire qu'ils auroient été
compofés par le premier Auteur , quoiqu'ils
foient ornés de toute la richeffe que
Part a acquife de nos jours.
On vient de nous adreffer à cette ọccafion
la lettre fuivante , pour la rendre
publique .
my
>>
"
P
و د »Monfieur,leboneffetqu'aproduit
» la manière dont on a arrangé l'Opéra de
Théfée , & les fuffrages que le public
» lui donne , fuffiffent pour décider bien
des queſtions ; entr'autres , l'ufage qu'il
auroit à faire de l'ancien fond de notre
Opéra. Il paroît conftant que , pour le
» conferver , il n'y a qu'à s'en tenir à profiter
de la vocale de LULLY , toujours
» excellente dans fon récitatif, quand il
fera bien débité ; fans en exclure celui
» de quelques Compofiteurs qui lui ont
fuccédé ; d'ailleurs , prendre les mêmes
foins pour ces Opéras , que l'on vient de
» faire pour celui de Théfée. Il feroit peutêtre
encore plus agréable au public que
» l'on compofât exprès ce qu'on ajouteroit
» aux acceffoires de ces ouvrages ; mais il
"
"
"
96 MERCURE DE FRANCE.
}
و د
و ر
و ر
و ر
faudroit alors
que le Compofiteur mo
» derne s'unît, s'identifiât, pour ainsi dire ,
» au génie de l'ancien ; de forte qu'il parût
» que ce dernier , parvenu du point où il
» avoit laiffé la mufique , jufqu'à celui où
» elle eft aujourd'hui , fût l'Auteur du
» tout. En propoſant cette condition comme
néceffaire , nous convenons qu'elle
eft difficile à remplir . C'eft en cela même
» que l'entreprife en feroit plus digne des
Muficiens célèbres , & de ceux qui fe fen-
» tent appellés par le génie à le devenir.
Il eſt au moins certain que ce travail fe-
» roit moins hafardeux que de refaire des
» parties qui ne peuvent & ne pourroient
» être mieux. S'il y a moins de mérite à
» éluder une difficulté qu'à la vaincre , il
feroit dû moins de gloire dans le fuccès ,
à ceux qui s'affranchiroient ainfi d'un
travail qui exige toutes les forces du ta-
» lent , & beaucoup plus de confufion dans
» les chûtes.
"
و د
ور
ور
ة د
Cl
Quand j'ai dit que prefque tout le
», récitatif des bons Opéras de LULLY , &
» bien des parties de quelques autres anciens
, ne pourroient être mieux , j'ai
,, entendu dès- lors le cri du fanatifme mo-
» dene , s'élever contre cette affertion .
Qu'on daigne écouter quelques vérités
"
ود
» à cette occafion. Il eft inconteftable en "
JANVIER 1766. 191
"
و د
»
"
و و
"3
général , que la fuperftitieufe admiration
» pour les anciens , peut arrêter les progrès
,, des arts , affoupir l'émulation , quelque-
» fois même refferrer , étouffer le génie ,
mais il n'eft pas moins vrai que le fyftême
, de percer toujours en avant , de
» laiffer le vrai beau , pour courir fans ceſſe
à un mieux imaginaire , a porté de bien
plus grands préjudices à ces mêmes arts ,
» en les replongeant dans le défordre de la
barbarie . Pour le prouver , nous n'avons
qu'à renvoyer à l'hiſtoire de leurs ré-
» volutions , dans le vafte intervalle des
fiècles , écoulés depuis leur origine. Le
,, FINI eft l'attribut conftitutif de toute
production , de toute effort humain . II
» eft dans les arts comme dans beaucoup
» d'autres chofes , un terme de perfection ,
» au-delà duquel ils extravaguent. Alors ,
à mesure que l'on croit y faire des décou-
» vertes , on s'égare dans de nouvelles er-
>> reurs qui touchent de près au vieux ca-
» hos d'où l'on s'étoit dégagé . On écrafe ,
dans la route , d'anciennes beautés réelles;
,, & fur leurs débris , on s'éleve , on fe
guinde pour faifir de nouveaux phantômes
, qui s'évanouiffent prefque en
paroiffant. On fécoue une imagination
déréglée, pour produire des bluettes femblables
à celle des feux d'artifices . Elles
» brillent , elles éclatent ; le Badaut ap-
39
و د
"
ه د
23
02.
"
192 MERCURE DE FRANCE .
" plaudit , s'extafie ; elles de convertiffent
» en fumée , il s'en retourne à vuide , en
"
33
cherchant fon chemin dans les ténèbres.
» Il est bien à craindre , qu'à force de vou-
» loir peindre des images neuves , on
ne finiffe par charbonner des chimères.
Nous en avons un exemple récent , dans
,, la révolution arrivée à notre architec-
» ture & à tout ce qui y eft relatif , il
» n'y a pas encore 25 ans. La fougue pittorefque
avoit pénétré dans cet art ; elle
» y avoit produit une fièvre qui monta rapidement
jufqu'au délire. Ce délire fut
» auffi-tôt qualifié feu du génie , tant par
» les Artiftes qui en étoient affectés , que
» par la jeuneffe inconfidérée , & par la
foule étonnée d'admirateurs , qu'attire
toujours la nouveauté. Le travers des
» contraſtes forcés , la furabondance des
» ornements déplacés ; en un mot , le ren-
» verſement des principes , avoit pris la
place des fages combinaifons de cet art ,
» & de la richeffe mâle , noble , ou élé-
» gante de fa décoration . Il vint , heureu-
» fement pour notre honneur, des Artiſtes
plus inftruits , qui n'avoient
pas befoin
» des fauffes reffources du délire , pour
paroître plus lumineux. Ils furent foutenus
, protégés par des amateurs d'une
» vue affez ferme pour n'être
N
"
99
pas éblouis ;
ils
JANVIER 1766. 193
» ils diffipèrent cette révolte contre le goût,
» ils remirent les règles & le bon ordre
» dans tous leurs droits ; c'eft ainfi que
» nous avons vu renaître , dans cet art ,
» les beaux fiécles d'Athènes & de Rome ,
» dont nous avions encore fous les yeux
des imitations dignes d'être des modèles , ´
lorfque pour être trop modernes nous
» allions redevenir gothiques.
ور
"
و د
و ر
ود »Jenefçaisfinotremufiquenevapas
" fe trouver bientôt à peu -près dans le
» même cas où étoit notre architecture il
ور
» y a vingt-cinq ans. Puiffe- t- il , pour la
» confervation d'un art fi agréable & pour
» la gloire du goût national , fe trouver
quelque génie affez heureux & affez
» éclairé pour fixer les progrès de la
mufique , précifement au point qui
» toucheroit immédiatement à fa déca-
» dence !
وو
ور
Votre , & c.
A Paris , le 17 Décembre 1765.
Les rôles font remplis à la fatisfaction
du Public , & très heureuſement diftribués
fuivant les divers genres de talent
des fujets de cette Académie . Mlle Du-
BOIS étoit déja fort bien au fens au
Vol. I. I
›
194 MERCURE DE FRANCE.
débit , à l'action & à la repréſentation convenable
au rôle de Médée ; pour lequel il
eft encore fi avantageux de rencontrer une
voix auffi belle par le volume , par la force-
& par l'étendue. Celui D'EGLÉ , rendu par
Mlle ARNOUD , n'exige point de détails
pour en annoncer l'éloge à ceux qui con--
noiffent le rôle , la figure , le caractère
de voix & du talent de l'Actrice .
Dans le quatrième acte Mlle LARRIVÉE
, en chantant les petits airs du divertiffement
, & fur-tout une ariette charmante
de M. le BERTON , mérite & receuille
au moins & peut- être plus d'applaudiffemens
que n'en promet ordinairement
le plus grand rôle & le mieux exé--
curé. Cette partie feule de l'Opéra doir
exciter & foutenir long- temps l'empreffe-·
ment des amateurs du chant porté au plus
haut degré de ce talent.
M. le GROS trouve aujourd'hui dans le
rôle de Théjée , le fruit de l'étude & de
l'éxercice qu'il a faite de l'action théatrale ,
& de l'art du débit dans le récitatif. Ce
n'eft pas toujours , comme on voudroit le
faire croire , par les éclats perpétuels d'une
voix difpofée à cela par la nature , que l'on
fe diftingue le plus ordinairement fur ce
théâtre. Il n'eft rien dû , il n'appartient
rien au fujet qui poſsède cette faculté , tout
JANVIER 1766. 195
en eft à la nature ; mais le talent de bien
rendre un rôle qui ne fait pas hurler l'acteur
(comme font quelques Compofiteurs
modernes ) , eft l'ouvrage de fes réflec-'
tions , de fon intelligence & des difpofitions
de fon âme à s'émouvoir à propos.
Ce mérite doit bien autant flatter l'amour
propre du chanteur, & l'oreille de l'auditeur
fenfé , que celui de crier plus fort &
plus long- temps qu'un autre. Cependant
comme le bon goût n'eft extrême ni dans
fes adoptions , ni dans fes exclufions ; il
faut fçavoir beaucoup de gré à ceux qui ont
arrangé cet Opéra , d'avoir donné à chanter
M. LE GROS un morceau au cin-'
quième acte , originairement de feu M.
GRENET, & très-habilement ajusté par M.
le BERTON , pour donner lieu de faire briller
les éclats flatteurs de la belle voix de
M. LE GROS. Ce morceau , adroitement
combiné avec un choeur , fait un très grand
effet , fans déroger à la dignité convenable
au caractère du rôle.
Le rôle d'Egée eft très-bien rendu par M.
LARRIVÉE ; il ne nous refte qu'à en appeller
aux applaudiffemens qu'il y a reçus ,
pour autorifer nos éloges. Il y méritera
toujours les mêmes fuffrages , s'il met
toute fon attention à retenir dans de juftes
bornes , les grâces riantes de fa voix & de
I ij
1.96 MERCURE DE FRANCE .
fon chant , à éviter le manièré , & à bien
employer , comme il a déja fait , les avantages
du caractère de fa voix , pour rendre
avec une noble fimplicité la galanterie
d'un grand Roi , déja vieux , mais que
l'amour anime encore de fes feux.
Les ballets ont été applaudis ; il y a des
chofes nouvelles peintes avec vérité dans le
tumulte populaire du triomphe de Théfée ;
des images fortes , nouvelles & fort ingénieufes
dans celui du troisième acte :
mais nous réfervons à les détailler dans
le fecond volume de ce mois ; ainfi que
la pompes & les décorations magnifiques
de ce Spectacle , parce que nous ne doutons
pas que l'on n'y ajoute encore , ainfi que
l'on a fait dans Caftor & Pollux. Les foins ,
l'empreffement de plaire au Public , & l'art
de dépenser à propos , dont les Directeurs
actuels nous donnent tous les jours de
nouvelles preuves , nous font préfumer
qu'ils ne laifferont rien à defirer fur les
moindres objets qui peuvent contribuer
à la plus grande perfection : cet Opéra
étant devenu prefque leur ouvrage par le
choix de ce qu'ils y ont ajouté , & par ce
qu'ils ont travaillé eux-mêmes dans plufieurs
parties.
Les Ballets du deuxième , du quatrième .
& du cinquième acte , font de la compoJANVIER
1766. 197
fition de M. LANI ; ceux du premier &
du troisième acte de M. LAVAL fils .
Mlles LANI ( époufe du fieur GELIN ) ,
ALLARD, LYONOIS , GUIMARD, PESLIN &
GRANDI , danfent dans les principales entrées
, ainfi que MM. LANI , LAVAL ,
LYONOIS , LEGER , ROGIER , & M. GARDEL
qui danfe avec une diftinction marquée
dans le cinquième acte.
N. B. Le mardi 17 Décembre & jours
fuivans , ce théâtre fut fermé par ordre ,
ainfi que tous les autres de Paris , pendant
les Prières & Proceffions publiques à
l'occafion de l'extrémité où fe trouva
MONSEIGNEUR LE DAUPHIN, Cette interruption
a été continuée par le funefte événement
de la mort de ce Prince , décédé
à Fontainebleau le Vendredi 20 du même
mois.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi , 2 Décembre , on donna la
première repréſentation du Philofophe
fans lefçavoir; Comédie nouvelle en cinq
actes & en profe , par M. SEDAINE.
Cette première reprefentation fut applaudie
dans les quatre derniers actes ; mais
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
le premier , dans lequel eft établi tout ce
qui concoure à l'intérêt du fujet, ne pouvant
être faifi que par la connoiffance de
ce qui fuit , fut fur le point de prévenir
le public d'une façon très- défavorable au
fuccès de la pièce . Celui qu'elle a continué
d'avoir , & qu'elle aura fans doute , après
l'interruption des fpectacles, juftifie l'Auteur
de la nouveauté , ou même de l'efpèce
de fingularrité dans fa manière d'expofer
& de faire marcher fon action dramatique.
Nous allons en rendre juges nos lecteurs
par l'analyse de cette Comédie : très-fâchés
, pour leur fatisfaction & pour la
gloire de l'Auteur , de ne pouvoir , par ce
moyen, leur procurer qu'un foible trait
d'un tableau , dont il faut voir les plus
petites parties pour fentir le grand effet
qu'il produit.
JANVIER 1766. 199
EXTRAIT du Philofophe fans le favoir ,
Comédie en cinq actes , en profe , par
M. SEDAINE.
Perfonnages.
VANDERK père , riche Commerçant
,
VANDERK fils, Officier de
Marine ,
Mlle VANDERK , fille de M.
Vanderk ,
Un PRESIDENT , futur époux
de Mlle Vanderk ,
Mde VANDERK , mère,
Une COMTESSE , foeur de M.
Vanderk père,
ANTOINE , homme de confiance
de M. Vanderk père ,
Acteurs.
M. BRISART .
M. MozÉ.
Mlle DÉPINAY.
M. D'AUBERVAL.
Mlle DUMESNIL.
Mile DROUIN.
M. PREVILLE.
VICTORINE , fille d'Antoine, Mlle DOLIGNY.
Le BARON D'ESPARVILLE , ancien
Militaire , M. GRANDY AL.
LE FILS DU BARON , Officier , M. LE Kain.
Un VALET du Baron , M. BOURET.
Le VALET de Vanderk fils , M. AUGER.
La fcène eft à Paris , dans le grand cabinet de
M. Vanderk père.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
MONSIEUR Vanderk père eft né Gentilhomme
& d'une ancienne nobleffe ; fes enfans l'ignorent .
Des circonftances qu'on apprendra par la fuite ,
l'avoient obligé de quitter fon nom & de prendre
celui- ci en époufant la fille d'un riche Négociant
qui s'appelloit ainfi , & qui lui avoit laillé tout fon
commerce. Il a profpéré ; & par les voies les plus
légitimes , il a fait une grande fortune . Il a remis
dans fes mains tous les biens que la néceffité de
fervir le Prince avoit fait fortir de celles de fes
ancêtres. Il a deux enfans , une fille & un fils . Sa
femme est toujours aimable , vraie mère de familie
, mais d'une fanté délicate. La maiſon eſt
fort nombreuſe , par la quantité de Commis pour
la caifle , pour les bureaux de correfpondance , & c.
Il a pour le feconder & pour le fecourir un homme
de confiance ( Antoine ) , qu'il a connu autrefois
fur un vaiffeau de fon beau -père , & qu'il a vu
même payer de fa perfonne . Cet Antoine a une
fille dont la mère a nourri le fils de M. Vanderk.
Ils s'aiment comme des enfans fort honnêtes élévés
dans la même maiſon , & Victorine prend un
intérêt fingulier à tout ce qui regarde ce fils . Cette
amitié pourroit un jour peut- être devenir de l'amour
; mais le progrès ni le fort de ce fentiment
n'entrent point dans l'inftant où fe renferme l'ac
tion de la Pièce .
C'est dans cette pofition des perſonnages que
commence le premier acte.
Antoine & fa fille Victorine ouvrent la fcène.
Elle a appris qu'un jeune homme a eu une querelle
dans un Caffé ; qu'il a mis l'épée à la main.
Il eft dans la Marine . Il a vingt à vingt- deux ans ;
il est bien fait . Ces circonftances l'ont frappée
parce qu'elles conviennent toutes à M. Vanderk
>
JANVIER 1766. 201
fils. Elle s'impatiente de ce que fon père Antoine
fait peu d'attention à fes petites conjectures . Celui-
ci s'étonne à fon tour de cette vivacité d'intérêt
pour le jeune homme ; elle le juftifie par les motifs
d'amitié que nous avons exposés. Antoine lui
recommande de contenir toujours dans des bornes
honnêtes ce fentiment qu'il ne peut pas encore
condamner en elle . M. Vanderk , père , les interrompt.
Il vient de quitter les Notaires qui ont
dreſſé le contrat de fa fille . Elle épouſe un homme
qui occupe une des premières places dans la robe .
M. Vanderk donne à Antoine des ordres particuliers
pour la fête du lendemain , jour où ſe doit
célèbrer le mariage. Mile Vanderk paroît . On lui
a ellayé les habits de nôces , du rouge , fes diamans.
Sa mère & elle penfent que fon père ne la
reconnoîtra pas ; elle s'eft fait annoncer fous le
nom d'une prétendue Marquife. Le père le prête
à ce badinage , dont il avoit été prévenu par Antoine
, cela eft bientôt changé en une fituation
férieufe & morale , lorfque la mère , accompagnée
du futur époux , entre dans le cabinet pour dire à
fa fille de demander la bénédiction de fon père.
Les avis de ce père commencent à établir le ton
de fon caractère , qui ne ſe dément en rien juſqu'à
la fin. Ils font interrompus par la jeune Victorine ,
qui crie en arrivant le voila , le voilà , c'eſt le
jeune Vanderk en habit d'uniforme. Sa four lui
donne une montre comme préfent de nôces . Elle
accompagne ce préfent de quelques reproches
obligeans fur ce qu'il rentre fi tard . Les Notaires ,
qui font arrivés , obligent le père , la mère , le
gendre & la fille de rentrer dans le fallon. Vanderk
fils refte avec Victorine , qui lui dit : vous avez eu
une difpute dans un Caffé ? - Eſt- ce que mon
père fçait cela ? Est-ce que cela est vrai? -Non,
--
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
non , Victorine. Il fort ; ah ! dit - elle , que cela
m'inquiéte !
Dans le fecond acte Vanderk fils confie à fon
père la furpriſe où l'ont jetté le nom & les qualités
qu'il a pris dans le contrat de mariage. Celui- ci
lui déclare fa noblelle ; & , fondé fur la raiſon &
fur la fageffe qu'il lui connoît , il ne lui diffimule
plus les circonstances de fa vie . A l'âge de feize
ans il devint amoureux d'une Demoiſelle âgée de
onze. Il fut obligé de fe battre contre un rival . Ici
le fils interrompt fon père avec vivacité pour lui
demander s'il fe battit au piftolet ? Le père répond
froidement non ; à l'épée. Il continue . Les fuites
de ce combat l'obligèrent de quitter fa patrie . Il
s'embarqua fur un vaiffeau marchand qui fut attaqué
dans fa courfe . Le jeune homme eut le bonheur
de le défendre fi bien qu'il fauva le vaifleau .
Le propriétaire , qui fe nommoit Vanderk , par
reconnoiffance , l'affocia à ſon commerce. Il lui
offrit fa nièce & fa fortune ; mais le jeune Gentilhomme
expofa les engagemens qu'il avoit pris
dans fa province avec la fille d'un autre Gentilhomme
voifin de fa terre. Le Négociant partit ,
alla trouver les parens , obtint la fille , les unit ,
mourut quelque temps après . Il lui laiſſa fon commerce
& fon nom , qu'il le pria de porter. L'Auteur
prend occafion de là de mettre dans la bouche
de ce père une apologie très -fenfée & très- philofophique
de l'état de commerçant . Il ajoute qu'il
attend la foeur , qui vit en province , dans des terres
qu'il a acquifes pour elle. Il expoſe le caractère
de cette femme , comme fi fingulièrement entêtée
de fa nobleffe , qu'elle veut paffer plutôt pour la
protectrice de la famille d'un Commerçant , que
pour y appartenir de fi près. Il excufe néanmoins
cet entêtement par le tour naturel & doux de fa
&
JANVIER 1766. 203
philofophie , en difant que c'eft un honneur mal
entendu , mais , ajoute- t- il , c'est toujours de
l'honneur. A la fin de cet acte Victorine & le jeune
Vanderk restent fur la fcène. Victorine prend occafion
de fon enfantillage , fur la nouvelle montre
qu'elle demande à voir , pour découvrir s'il n'a
point de rendez- vous le lendemain pour fe battre.
Elle affecte , pour cela de prévoir heure par heure
toutes les occupations du jour fuivant , qu'elle
arrange fur la cérémonie des nôces de fa foeur. II
échappe au jeune homme de dire à Victorine
qu'elle feroit bien étonnée s'il ne faifoit pas un
mot de tout ce qu'elle a prévu . Elle montre beaucoup
de plaifir à faire fonner la répétition de cette
montre. Il la lui laille pour la garder pendant la
nuit dans fa chambre . Tout cela inquiéte Vitorine
& ne l'éclaire pas . Le jeune Vanderk , prêt à
fortir, revient pour lui recommander de ne rendre
la montre qu'a lui. Il répéte plufieurs fois , avec
un air préoccupé , qu'à moi , qu'à moi . Ces dernières
paroles , fur lefquelles Victorine réfléchit ,
achèvent de troubler få jeune tête . Elle ne peut
en démêler le fens.
Le troisième acte commence à la pointe du jour.
Le fils paroît en habit convenable pour monter à
cheval ; il remet fes piftolets à fon Valet , avec
ordre de les plaçer à l'arçon de fa felle , & de
faire ranger les chevaux fous une remife . Il demande
fi perfonne ne les a apperçus . Il n'y a de
lumières que dans la chambre de Victorine . La
porte-cochère eft fermée. Il ne peut fortir. Il
réveille Antoine pour avoir les clefs , mais elles
font dans la chambre du père . Il prie Antoine
d'aller les chercher. Il y va ; mais le père eft déja
réveillé . Il entre , trouve fon fils prêt à partir , il
s'informe du motif qui l'engage à fortir fi matin ,>
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
& à cheval , le jour des nôces de fa focur . Le fils ,
après quelques vaines défaites eft forcé , par l'amitié
, par la bonté de ce père , de lui avouer qu'il a
pris querelle la veille dans un Caffé , où la pluie
l'avoit obligé d'entrei , avec un jeune Officier
qu'il ne connoît pas , fur ce qu'il l'a entendu parler
en termes méprifans des Commerçans . Qu'ils
ont mis l'épée à la main , qu'on les a léparés , &
qu'ils le font donné rendez - vous au lendemain
pour fe battre au piftolet. Le père commence par
faire entendre à fon fils qu'il a eu tort dans le motif
de la querelle ; il réclame enfuite fortement
contre le préjugé funefte qui place l'homme d'honneur
entre la honte & l'échaffaut. Cette fcène eſt
d'une force de vérité , de raifonnement & de
fentiment admirable. Son fils lui oppoſe fon propre
exemple. Le père lui ordonne de remonter
a fon appartement pour lui laiffer le loifir de trouver
les moyens de concilier fon honneur & la fou.
miffion due aux loix . Il traite fon fils avec fécherefle
. Celui- ci fort défolé ; au lieu de rentrer
chez lui , il monte à cheval & s'échappe . Antoine
, tout ému , vient en inftruire le père. En
même temps il lui dit , avec cette véhémence de
l'âme pénétrée , que fon fils ne fe battra point ,
qu'il va courir le dévancer ; qu'il attaquera fon
adverfaire , qu'il le tuera ou qu'il en fera tué , que
s'il en eft tué il fera plus embarraffé que lui , que
s'il le tue il lui recommande à Vanderk père )
fa fille , &c. Ce père , troublé lui - même , a toutes
les peines du monde à calmer le défordre des
idées du bon Antoine. Il le conjure , il lui ordonné
de fe trouver au lieu du rendez vous. Si mon fils ,
dit - il , a le bonheur cruel de tuer fon adverfaire ,
aide- le dans fa fuite ; mais s'il eft tué , comme
ta préſence diroit trop ici ; frappe trois grands
JANVIER 1766 . 205
coups bien diftincts à la porte de la baffe - cour &
nous y courerons. La tante , arrivée au ſecond acte,
a vu le jeune Vanderk , fon neveu, l'a trouvé charmant
& la retenu pour lui donner la main , vient
avec tous les airs de fon caractère . Elle redemande
ce neveu mort ou vif à ſon malheureux père ,
qui tâche de colorer fon abfence fous le prétexte
d'une commiffion indifpenfable qu'il lui a donnée
le matin. Après que cette tante a , fans le favoir ,
tourné , pour ainfi dire , le poignard dans le coeur
du père , par des projets d'établillement pour ce
fils au moment que peut- être il n'exiſtera plus ; la
mère vient annoncer que tout le monde eft prêt
pour la cérémonie. Ainfi fe termine le quatrième
acte .
Le cinquième acte eft ouvert par Victorine , qui
eft fort alarmée de ne pas voir le fils de la maifon
dans un jour comme celui - là , ni fon père à elle.
Entre alors un homme qui demande à parler à
M. Vanderk père. Cet homme eft le Baron d'Efparville.
Il n'eft point étranger à la Pièce . Il a dès
le premier acte envoyé un domestique avec une
lettre pour demander cette entrevue . Le même
domeftique eft revenu au fecond acte favoir la
réponſe , Vanderk père l'a promiſe pour ce jour
même , à quatre heures après midi ; on a parlé
encore de ce meffage au quatrième acte : ainfi ce
perfonnage eft très -annoncé . Victorine va avertir
M. Vanderk , qui ſe rend auffi - tôt dans ce cabinet,
Ce Baron d'Efparville eſt un vieux militaire . Il dit
avoir couru tous les Banquiers de la ville inutilement.
Ils l'ont remis à certaine échéance pour lui
efcompter une lettre en argent comptant , dont il
a un befoin preflant & fur l'heure . M. Vanderk
regarde le papier , appelle des gens pour en aller
chercher le montant dans fa caiffe . Le Baron
a
206 MERCURE DE FRANCE.
encouragé par un procédé fi obligeant , prie M.
Vanderk de lui donner la fomme en or , ce qui eft
exécuté. Tranfporté de joie & de reconnoiffance ,
le Baron lui confie que dans le temps qu'il eft
chez lui , fon fils eft allé le battre contre un jeune
étourdi qui lui a cherché querelle la veille . Ignorant
l'état de la famille de ce malheureux père , &
croyant qu'il n'a que la fille qui fe marie , il l'en
félicite . Hélas ! dit Vanderk , en foupirant , j'ai
peut-être encore un fils . Le Baron ne craint cependant
pas pour les jours du fien , dont il vante beaucoup
l'adreffe. Alors on entend frapper les trois
coups. Partez , Monfieur , dit Vanderk au Baron ,
en tombant fur un fiège , vous n'avez pas de temps
à perdre , permettez- moi de ne vous pas reconduire.
Le Baron fort précipitamment. Antoine entre
éperdu. Il croit avoir vu tomber les deux combattans.
Il eſt accouru auſſi - tôt . Allez , lui dit le
père , faites approcher mon carroffe . Antoine
fort pour exécuter cet ordre. Victorine a entendu
quelques détails , elle pleure. M. Vanderk cherche
à impofer filence à fa douleur. Dans cet inf
tant entre le jeune Vanderk accompagné de ce
même Baron d'Efparville & de fon fils , qui étoit
l'adverfaire contre lequel il prit querelle. Antoine
avoit mal vu . Le jeune d'Efparville fait le récit
du combat. Il a tiré le premier. Vanderk a dit : je
tire en l'air , & il l'a fait . Monfieur , m'a- t- il dit
enfuite, j'ai cru hier que vous infultiez mon père
en parlant des Négocians. Je vous ai infulté, je
vous en fais excufe : n'êtes -vous pas content ?
éloignez- vous , & recommençons. Vaincu par ce
procédé , le jeune d'Efparville s'eft précipité de
deffus fon cheval. Vanderk en a fait autant , & ils
fe font embraffés . Le père d'Efparville , pénétré
d'estime & de reconnoiffance pour le père VanJANVIER
1765. 207
derk , lui ramène les jeunes gens. Ce dernier les
prie tous de la nôce , & les préfente à la mère , au
gendre , à la fille & à la tante , qui rentrent dans
dans le cabinet . Celle- ci reconnoît le vieux Baron
d'Efparville. Le père Vanderk garde le fifence fur
les motifs de fa joie & de l'accueil qu'il fait aux
d'Efparvilles. On demande fi l'on doit fervir . Antoine
vient dire à M. Vanderk que fon carroile eft
prêt. Il retourne la tête & voit fon jeune maître. Il
lui faute au col , il l'embraffe , il pouffe fon tranf
port jufqu'à l'extravagance . M. Vanderk lui met la
main fur la bouche pour l'empêcher de parler , il
parvient à débarrailer fon fils de fes bras & il emmène
toute la compagnie. Antoine reſté le dernier
, dit au parterre , en s'en allant , ah ! jeunes
gens , jeunes gens , ne penferez- vous jamais que
l'étourderie , même la plus pardonnable , peut faire
le malheur de tout ce qui vous entourre. ?
OBSERVATION S.
Voici une fingularité à remarquer & à conferver
. Deux Comédies nouvelles paroiffent immédiatement
l'une après l'autre . Toutes deux trèseftimables
, chacune dans leur genre , & toutes
deux par leur titre ont été fur le point de fubir
le jugement le plus injufte de la part du parterre.
Celui de ( l'Orpheline léguée ) Pièce de caractère ,
à la vérité , en annonçoit une d'intrigue & de
fentiment . Cela feul penfa faire perdre de vue
tout le mérite d'un ridicule trop réellement exiftant,
bienvu, bien traité, & d'une morale auffi fage,
auffi utile qu'élégamment écrite. Celle - ci, au contraire
, pai le titre de Philofophe fans le fçavoir ,
en ne propofant qu'un caractère à admirer , fournit
tout ce qui eft le plus capable d'émouvoir la
fenfibilité . Cela feul à fuffi pour faire paffer d'abord
la multitude par - deffus le grand effet qu'elle
a
208 MERCURE DE FRANCE.
a produit depuis . Nous laiffons aux Lecteurs à
faire fur cela des réflexions & à en tirer des conféquences.
Le caractère de Vanderk père pourroit
peut-être juftifier le titre. Il faut convenir cependant
que c'étoit à l'action à le fournir , mais jufqu'au
nom de cette action eft profcrit par la plus
refpectable des loix . Ce feroit donc ( fuivant l'avis
d'un Académicien de beaucoup d'efprit ) celui de
la tyrannie du préjugé qui fuppléeroit le mieux au
titre naturel de cette Pièce . Quel que foit le titre
fous lequel elle reftera au théâtre , elle fera dans
tous les temps beaucoup d'honneur à l'Auteur &
la plus vive impreffion fur les auditeurs. Ce n'eft
pas , il eft vrai , une Comédie dans les règles
anciennes & connues ; c'eft un drame nationnal
c'eft un genre nouveau , mais fondé fur la nature
& fur des vérités locales . C'eſt un tableau moral
plus animé , plus en mouvement que le Père de
Famille & le Fils Naturel , auxquels ce drame
pourroit le mieux être comparé ; quoi que celui- ci
tienne davantage à la vraie Comédie , puifque le
comique s'y trouve fans ceffe tellement uni , tellement
fondu avec le plus grand pathétique , que
c'eft de là d'où partent les traits qui pénètrent &
qui brifent l'âme du fpectateur dans plufieurs endroits
de la Pièce.
"
"
L'action eft , une , fimple dans fon principe &
dans fa marche. Elle commence avec le drame
même , par la querelle du jeune Vanderk dont
Victorine parle à l'ouverture de la ſcène . Elle a fes
progrès gradués naturellement , & devenant de
plus en plus intéreffans à mesure que ceux de la
fête nuptiale rendent la fituation du père plus
pénible & fa conduite plus embarraffante ..
On ne doit pas moins d'éloges aux caractères .
Celui du père eft admirable & jamais démenti. Il
faudroit avoir des idées bien fauffes de la faine
JANVIER 1766. 209
philofophie pour lui refufer le titre du plus eftímable
des philofophes , avec le moins de prétentions
à le paroître.
Le fils eft ce qu'il doit être. Jeune homme,
bien né , bien élevé , plein de tendreſſe & de refpect
pour les parens , mais fenfible à l'honneur
entraîné par un faux préjugé , emporté par fon
âge , & puifant dans les fources mêmes de l'horineteté
, les motifs d'une étourderie , fuite d'une
vue trop vive & pas encore affez allurće .
Antoine , le bon Antoine , eſt l'image naïve de
toutes les vertus de la fimple nature . C'eſt un portrait
bien animé , bien vif , d'une âme guidée par
cet attachement domeftique , fi touchant , fi précieux
quand il eft auffi pur & auffi fincère que
dans ce perfonnage. On ne croira jamais , à la
fimple vue d'une analyfe, combien le perſonnage de
la petite Victorine eft intérellant , par l'innocente
pétulence de fon intérêt pour le fils de la maifon ,
ni combien il concoure à l'intérêt & à l'éclairciffement
de toute l'action , quoi que ce perfonnage
ne paroiffe y tenir en rien . Tel eft l'avantage des
accefloires d'un tableau lorfqu'ils font pris dans la
nature même & peints avec cet art qui en tranfmet
toutes les vérités . Le caractère de la foeur , entêtée
de nobleffe , eft des mieux traité . C'eſt un ridicule
dans toute fon étendue , qui , fans le fecours de la
caricature , produit un comique d'un fort bon ton,
& qui fert au pathétique de fituation . Tous ces
divers caractères , tracés avec la fidélité d'un pinceau
qu'il femble que la nature même conduife ,
font également foutenus dans tous les inftans où
ils paroillent.
Nous ignorons comment jugeront du ftyle de
cette Pièce , quand elle fera imprimée , les obfervateurs
trop fuperficiels de cette partie dans les
ouvrages de théâtre. On ne pourra au moins lui
210 MERCURE DE FRANCE .
conteſter un mérite , peut être unique , c'eft qu'il
n'y a prefque pas un mot de la part d'aucun des
perfonnages qui , le plus na urellement placé
dans le dialogue , ne porte avec force fur l'intérêt
principal du fujet , ou ne tende à en mieux établir
tous les points.
l'être !
Nous ne pouvons louer , autant qu'ils le méritent
, tous les principaux Acteurs . Il n'y avoit
point eu d'exemple de Pièce jouée avec cette perfection
de naturel qui attache , qui frappe , qui
faifit dans les repréſentations de celle ci . Que l'on
juge du talent par la difficulté de rendre , avec
autant de vérité que M. MoLé , le rôle du jeune
Vanderk, perlonnage toujours préoccupé, toujours
à deux faces , l'une pour le fpectateur inftruit .
l'autre pour l'interlocuteur , qui ne doit pas
D'après le caractère du père , tel que nous l'avons
tracé , & bien fupérieur encore dans l'ouvrage ,
que l'on préfume combien il faut de parties recommandables
pour intéreffer par le feul fecours de la
vérité, enfin pour paroître, comme M. BRISART ,CE
père même & nonl'acteur qui le repréſente ! Combien
de qualités qui conftituent le grand Comédien
pour arracher des pleurs , pour déchirer le coeur
dans le rôle comique que remplit M. PRÉVILLE !
Victorine eft au deffus de tout éloge fous la figure
de Mlle DoLIGNI . On fent bien mieux que l'on
ne conçoit comment , d'un rôle prefque épifodique
, cette jeune Actrice en a fait un rôle effentiel
dans la Pièce . Mlle Drouin , dans le rôle de
la tante , imite avec beaucoup d'agrément ce qui
dans l'original deviendroit peut -être moins amufant
; mais , fans altérer la vérité , elle mêle à ce
caractère de ridicule une certaine nobleffe naturelle
qu'on ne peut rendre auffi bien qu'avec une
connoiffance très- fine du monde , apperçu dans
tous les ordres & fous toutes les nuances.
JANVIER 1766. 211
La Comédie du Philofophefans le fçavoir a été
continuée avec beaucoup de concours & les plus
grands applaudiflemens pendant fept repréſentations
, juſqu'au jour de la clôture des théâtres.
On a donné fur le même théâtre , le 15
Décembre , la première repréfentation de
la Bergère des Alpes , Comédie nouvelle
en vers , en un acte , dont le fujet eft tiré de
l'un des Contes Moraux de M. Marmontel.
On parlera dans la fuite de cette Pièce ,
qui a été interrompue par la trifte circonftance
dont on a déja parlé .
COMÉDIE ITALIENNE.
ON donna Mercredi , 4 Décembre , la
première repréſentation de la Fée Urgelle ,
Comédie en vers , en quatre actes , mêlée
d'ariettes & de divertiffemens ; qui a été
interrompue , comme tous les autres Spectacles
, le 17 du même mois , après fept
repréſentations d'une très- grande affluence
& très-applaudie.
Nous avons déja parlé de cet agréable
ouvrage dans le Mercure précédent à l'article
des Spectacle de la Cour. Nous n'avons
que les mêmes éloges à faire de la
Pièce , & du jeu des Acteurs. Les bornes
de ce volume ne nous permettent pas d'en
MERCURE DE FRANCE .
inférer ici l'extrait. Elle eft imprimée , &
fe trouve à Paris chez la veuve Duchefne ,
rue Saint-Jacques.
CONCERT SPIRITUEL
Du 8 Décembre 1765 , Fête de la Conception
.
LE premier Motet à grand choeur fut Dominus
regnavit de LALANDE . M RODOLPHE , de la Mufique
de S. A. S. Monfeigneur le PRINCE DE
CONTY, exécuta divers morceaux de cor de chaffe ,
avec cette précision , ce fini & ce charme qui font
. particuliers à ce rare talent , & qui excite toujours
les plus grands applaudiffemens. M. CAPRON exécuta
un Concerto de violon qui fut fort applaudi .
Les talens de M. CAPRON paroiffent croître par les
fuffrages qu'ils fe concilie de plus en plus , & confolent
du regret qu'auroient pu caufer ceux qui
l'ont précédé. Mlle FEL chanta un Motet à voix
feule. Les amateurs , toujours charmés de la voix
& de l'art de cette célèbre Cantatrice , fe rappellant
le plaifir qu'elle leur a fait dans le chant françois
; ils ne voyent pas fans douleur qu'un talent
fi aimable fe foit naturalifé dans l'italien , ils defireroient
qu'il daignât revenir quelquefois à des
fentimens plus patriotiques . Mlle AVENEAUX , de
la Mufique du Roi , en chanta un autre , & dans ce
Concert donna encore des preuves plus fenfibles
du progrès qu'elle fait dans l'art du chant. Elle y
fut extrêmement applaudie , ce qui doit encourager
infiniment ceux qui donnent des foins à cette
belle voix , & elle -même à profiter des leçons
JANVIER 1766. 273
qu'elle reçoit . Le Concert finit par Lauda Jérufalem
, nouveau Motet à grand choeur de M. PHILIDOR.
Jamais peut- être Motet n'avoit été plus applaudi
par les battemens de mains que celui-ci le
fut à ce Concert ; mais le reſpect dû à la vérité
des faits ne nous permet pas de taire que les opinions
réunies des connoifleurs & du Public , ont un
peu contredit ce genre de fuffrage , fi fouvent équivoque.
On a été fâché qu'un auffi grand Compofiteur
ait abandonné la richeffe d'harmonie de notre
mufique latine, pour ſe reſtreindre dans la manière
petite & féche des choeurs à l'italienne , & dans la
marche uniforme & languiffante des récits. Mile
FEL & M. RICHER les exécutoient avec tout l'art
dont ils font capables l'un & l'autre.
Nota. Il n'y a point eu de Concerts , ni
la veille ni le jour de Noël ; la mort de
Monfeigneur le Dauphin ayant fait ceffer
tous genres de Spectacles à Paris.
AVISfur un article du Courier d'Avignon.
ON lit dans une des feuilles du Courier d'Avignon
un fort grand éloge du Baume de Vie de
M. Lelievre , & l'on ajoute que cet Elixir eft perdu.
depuis fa mort. Quel qu'ait été le motif de cette affertion
, nous ofons certifier que plus de deux ans
avant fon décès M. Lelievre avoit confié la manipulation
de fon remède à Mde fon épouſe & à
M. fon fils , qui , fous les yeux & avec les recettes ,
l'ont continué l'un & l'autre jufqu'à la mort , & le
continuent encore aujourd'hui avec le même fuccès .
On dit auffi dans le même article que l'inventeur
du Baume de Vie de M. le Lelievre est le Docteur
Hierner , fçavant Médecin Suédois, qui, à fa mort,
214 MERCURE DE FRANCE .
en a rendu la compofition publique. C'est encore
une erreur . Les recettes du Docteur Hierner ne
font pas les mêmes que celles de M. Lelievre ; &
fon Baume de Vie eft abfolument différent de l'Elixir
du Médecin Suédois .
J
APPROBATION.
'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois de Janvier 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris ,
ce dernier Décembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE. ,
ARTICLE PREMIER.
SUITE des réflexions fur la Littérature de
M. B ***
Page s
VERS fur la belle action du Régiment Dauphin . 14
VERS fur les tableaux de M. le Prince , expolés
au fallon cette année.
EPITRE à M. H ** . ancien Introducteur des
Ambaſſadeurs .
VERS à Mde *** âgée de foixante ans , en lui
envoyant un bouquet le jour de fa fête.
Aune Dile Espagnolle , qui demandoit quel
étoit le pays de l'Auteur.
DÉLIRE d'un Célibataire las de l'être .
COUPLETS à un ami la veille de Saint Nicolas,
fon patron.
IS
16
17 .
18
ibid.
27
JANVIER 1766. 215
LETTRE fur le Bonheur , par l'Auteur des Lettres
fur l'Amitié.
SECONDE Epitre à Ninon.
COUPLET à M. Favart , en fortant de ſa Comédie
intitulée : la Fée Uegelle .
LETTRE à M. de la Place , fur le Poëme de
Richardet.
Le Sage , honteux de l'être , Conte.
IMPROMPTU en forme de harangue , à M. le
Ch . de B... le jour de fa naillance .
EPITAPHE de M. le Ch. de B... faite par luimême.
22
40
46
47
56
74
75
VOEU de la Nation , pour Mgr le Dauphin. 76
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
ROMANCE nouvelle.
77
79
81
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE en réponſe à une Differtation inférée
dans le Mercure du inois de Novembre
1765.
LETTRE à l'Auteur du Mercure, fur un Plagiat. 106
ANNONCES DE LIVRES.
Supplément à l'Article des Pièces Fugitives .
Enthoufiafme François.
82
III
148
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
ACADÉMIE S.
LETTRE à M. M *** . de l'Académie des
Sciences.
ISO
lation.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur l'inocu-
ARTICLE IV . BEAUX ARTS.
112
Chirurgie..
Orféyrerie.
ARTS UTILES.
160
168
216 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
RÉPONSE de M. l'Abbé Nollet , à la Lettre de
M. Thiery , Fabriquant de Chapeaux.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQU E.
GRAVUR E.
LETTRE de M. Danzel , à M. de la Place.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de Voltaire ,
M. le Marquis de Villette.
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
· OPÉRA .
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne .
CONCERT Spirituel.
AVIS.
C
169
171
180
183 >
à
184
187
197
211
212
213
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI
JANVIER 1766.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c eft ma devije. La Fontaine.
Cachin
Suein
Pop Seulp.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à- vis la Comédie Françoife .
Chez PRAULT , quai de Conti .
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE
au
E Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port:
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à - dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour ſeize volumes .
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
eirangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure . Cette collection eft compofée de
cent huit volumes . On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
A Preuilly , en Touraine , ce 27 Novembre 1765.
SUR
UR l'accueil que le Public a fait , Monfieur
, aux lettres de Henry IV , qui ont
paru dans votre Mercure , j'ai cru pouvoir
vous en adreffer quelques - unes que ce grand
& bon Roi écrivoit à un de mes ancêtres ;
elles ont été copiées avec une grande exac-
* Et légalitées.
*
A iij
MERCURE DE FRANCE.
titude. J'ai pensé qu'on y verroit avec plaifir
quelques rayons de l'âme & de l'efprit
d'un Prince dont la mémoire eft fi chère à
tous les bons François. Si vous en jugez de
même, je vous prie de les inférer dans vos
premiers Mercures.
J'ai l'honneur d'être , &c .
D'HARAMBURE , Gouverneur
de la Ville de Poitiers.
LETT RES
DU ROI HENRY IV , à JEAN D'HARAMBURE
, Baron de Picaffary , en Baſſe-
Navarre, & Seigneur de Romefort , Châ
tres , Cachet , la Boiffière , &c. en Berry.
PREMIERE LETTRE.
Au dos à Harambure * .
HARAMBURE ,
AMBURE , je vous envoye ces quatre
honnêtes hommes pour eftre de ma
* Jean d'Harambure , de Harambure ou de
Haramburu , car fon nom fe trouve écrit de ces
trois manières , & fouvest fans la lettre H. II
étoit né en Navarre la même année que le Roi
JANVIER 1766. 7
compagnie , faites leur prefter le ferment
& les retenez , & leur faites bailler quartier
; ils ont des chevaux , mais non trop
bons , il fauldra aduifer le moyen de leur
Henry IV. Il eut l'honneur d'être nourri auprès
de ce Prince dès fes plus jeunes ans ; il le fervit
dans toutes fes guerres , il fut Gentilhomme ordinaire
de fa Chambre , Grand Giboyeur de fa Maifon
, Commandant de fa Compagnie de Chevaux-
Légers , Gouverneur de Vendôme & d'Aigues-
Mortes. Il continua fes fervices au Roi Louis XIII,
qui lui donna en 1624 le commandement de
deux mille chevaux partagés en trois Régimens ,
dont un portoit fon nom ; il les conduifit en Hollande
, par ordre du Roi , à l'armée du Comte de
Mansfeld , où il fervit en qualité de Lieutenant-
Général de la Cavalerie.
D'Aubigné , les Mémoires de Sully , Charles
Duchesne , dans un Mémoire qui eft a la fuite du
Journal d'Henry IV, par l'Etoile , les journées
mémorables des François & autres Ecrivains, parlent
de lui en plufieurs occafions .
Il étoit fils de Bertrand d'Harambure , Baron
de Picaflary en Baffe Navarre , Gouverneur de
Mauléon & de la Vicomté de Soule , & de Florence
de Betfunce.
Ce Bertrand étoit cadet de la Maifon de Haramburu
en Navarre ; Dom Martin de Vifcay , dans
fon livre intitulé : Drecho de Naturalezza , &c.
imprimé à Sarragolie en 1621 , page 114 , cite
les Maifons des Vicomtes de Meharin , de Harifmendy
, Sorria , Haramburu , Behafcan , &c.
parmi les principales des Royaumes de Caftille &
de Navarre qui ont confervé des afpas ou croix
A iv
8 MERUCRE DE FRANCE.
1
en faire retrouuer de meilleurs & à bon
marché , car je croy que la longueur du
chemin à me venir trouuer leur a ung peu
fait alléger la bourfe : lon ma affeuré quils
font braues & courageulx. C'eft ce que
de Saint André dans leurs armes en mémoire de
l'infigne victoire remportée fur les Maures à
Bacça du temps du Roi Ferdinand III de Caftille .
Il parle encore de cette Maifon de Haramburu à
la page 118 .
Mar-
Molina , autre Auteur Eſpagnol , dans fon livre
de la Noblezza de Andalusia , imprimé à Séville
l'an 1588 , cite auffi la Maifon de Harambure
nomme el Palacio de Aramburu , il en blafonne
les armes ( chap . 80 ) de la même façon que .
tin Vifcay ; & , comme lui , il rapporte l'origine
de la bordure chargée de croix.de Saint André ,
que cette Maifon , ainfi que beaucoup d'autres
d'Elpagne , a ajoutée à ſes armes , à l'expédition de
Bacça , exécutée le jour de Saint André l'an 1227
par le Comte Dom de Lope Haro , Seigneur
de
Bifcaye , à la tête de cinq cens jeunes Cavaliers ,
fils des Ricos Hombres & Hijos d' Algo d'Elpagne .
Jean d' Harambure , à qui ces lettres s'adreflent ,
quitta la Navarre fous le règne de Henry IV, &
s'établit au château de Romefort en Berry. Il eut
deux fils l'ainé , nommé Jean comme lui , lui
fuccéda au Gouvernement d'Aigues - Mortes , dans
la place de Gentilhomme de la Chambre , & dans
la charge de Grand Giboyeur. Il fut tué en Piémont
commandant un Régiment de Cavalerie en
1639. Il ne laiffa point de poſtérité .
Son frère , nommé Henry, Seigneur de Romefort
, la Boiffiere , &c . Capitaine de ChevauxJANVIER
1766. 9
vous aurez à préfent de moy , qui prie
Dieu vous avoir , Harambure , en fa fainte
& digne garde. A la Rochelle , ce premir
jour de Feburier 1589 .
Votre afectyonné mettre & amy HENRY.
Nota. Cette lettre eft écrite de main étrangère,
excepté la loufcription , qui eft de la main du Roi.
Toutes les lettres fuivantes font en entier de la
main de ce Prince.
Seconde Lettre à HARAM BURE.
HARAM BURE , ceux de Mortaygne fan
retournent , je leur ay fet antandre que je
uoulloys quyls fyffent fayre une monftre à
ma compagnye auant quyls an deflogeaffent
; follyrytés les an , autrement fetes
Légers , eut fa charge de Grand Giboyeur & fut
honoré par le Roi Louis XIII de commiffions de
confiance.
Ses defcendans actuels font établis en Tourraine:
ils ont été fept frères au ſervice du Roi ; deux font
morts Enfeignes des Vailleaux . Des cinq qui ref
tent , l'aîné eft Gouverneur de Poitiers , le fecond
a été Major Général des troupes de l'Inde , le
troisième eft Colonel Commandant de la Légion
de Harnaut , le quatrième Capitaine réformé de
Dragons au Régiment de Baufremont , & le cinquième
Capitaine de Cavalerie au Régiment de
Bourbon.
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
leur antandre que je leur anuoyerai un
regymant. Nous aurons demeyn le paffage
de la ryuyere de Loyre , ou nous nous achemynons
, ceft ce que pour le prefent uous
aurés de
Votre affectyonné mettre & amy HENRY.
Troisième Lettre à HARAMBURE.
HARAMBURE , jefcrys à M. des Effars ,
Gouuerneur de Taylebourg , pour y receuoir
uotre troupe , ly fere loger & y porter
des uyures néceffayres pour le prys que
uous & luy y metrés anfamblement, allés
y auec les compagnons yncontynant la prefante
refue , & fy uous aprenés quelque
chofe des annemys , donnés man auys auffytoft.
Adyeu . De la Rochelle , ce Dymanche
, à fept heures du foy , doufyefine de
Nouambre : ceſt
Votre byen affeclyonné mettre HENRY.
Ceus qui portent largant de la monftre
partyront demeyn matyn .
Quatrième Lettre à HARAMBURe .
HARAMBURE , je fuys byen ayfe que
uous foyés logé , fétes que les habytans me'
JANVIER 1766. II
uyenent parler , je men uay ce foyr à Gonort.
Adieu.
Votre byen afectyoné mettre HEnry .
Cinquième Lettre au BORGNE .
BORGNE * , prenés carante ou
prenés carante ou fynquante
mettres & alés donner jufques dans les
portes de Parys. Il faut an fcavoir des
nounelles , car lon tyent que l'armée des
enemys reuyent la ; ce porreur eft braue
& Gentyllome d'honeur , il ceft tout le
pays. Bon foyr , borgne , menés trante
Harquebufyers
.
Votre meylleur mettre HENRY.
Sixième Lettre à M. DE HARAM BURE .
BORGNE , jay byen receu ce que Lomenye
ma dyt de uotre part & uos excufes ;
je defyre que yncontinant que uous aurés
mys quelque ordre an uos aferes ( lefquelles
je recommande à Byfonce par une dépefche
que je luy fés ) , que uous me uenyès
trouuer au pluftoft , affuré que uous cerés
toufyours le tres byen uenu & ueu de moy
* Il avoit perdu un ceil à la furpriſe de Niort
en 1589 .
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
quy uous ayme. An demeurant uous faurés
que ma mettreffe accoucha hyer dune belle
fylle. Uenés me trouuer , car ie ne ueus
pas crére que uous foyés jamés autre que
mon ceruyteur. Adieu . Ce xii me Nouambre.
A Rouan .
HENRY.
Septième Lettre à M. DE HARAM bure.
bat
HARAMBURE , pandés vous de ne uous
eftre poynt trouué pres de moy an un comque
nous auons eu contre les annemys
qu nous auons fet rage , mes non pas tous
ceus qui eftoyent auec mov . Je uous an
dyré les partycularytés quand ie uous uerray
; Lomenye ma fet antandre ce que nous;
auyés pryé Uycofe de me dyre , ce quyl na
fet : affurés uous que puyfquan ce fet la yl
y ua de uotre contantemant , je uous tefmoygneray
que ie lafectyonne & que ie
nous ayme ; repofés uous de cet afére fur
moy, qui ny manqueray nullemant & uous
an donne ma parolle , & me uenés trouuer
au pluftoft & uous haftés , car jay beſoyn
de uous . Adieu , borgne. Ce xiii me Juyn ..
A Dyjon .
HENRY.
JANVIER 1766. 13
Huitième Lettre à HARAMBure.
BORGNE , fi les annemys nont poynt
paffé , uous maurés demeyn au matyn , ou
le Baron , cepandant tenés moy auerty ;
cepandant conferués uous tous , car jef
pere que nous nous batrons byentôt : M. de
Turenne arryue demeyn , je ranforceray
uotre trouppe.
Recomandés moy aus compagnons. De
l'Hermytage , ce Mercredy à cync heures
du foy , xxix me Auft.
HENRY.
Le Chancelyer des Quynfe - uyns uous
béfe les meyns ; gare layl , car uous ceryés
aueugle.
Neuvième Lettre à M. DE HARAMBURE.
BORGNE , je uous enuoye un faucon &
un ty ercelet , quv eftoyent encore à Saynt
Jermayn entre les mayns de Lalemánd ;
metés les dedans le pluftoft que nous pourés
; lorfque je ceray de retour à Blovs ie
uous manderay de m'y uenir trouuer ou
quand je uous yray uoyr. Adieu , borgne
Ce xiiii me Aut. A Parys.
HENRY.
14
MERCURE DE FRANCE.
Dixième Lettre à M. d'HARambure .
BORGNE , j'ai été trés éfe de fauoyr que
uous etes arryué à Parys , haftés uous fy
uous uoulés eftre à la bataylle , car les annemys
marchent droyt à nous , & ie monte
à cheual pour les aller reconnoytre ; ufés
de dylygance fy uous maymés, & fy pardela
yl y an a encores , haftés les . Adieu . Ce
uendredy matin , à fys heures , au camp
deuant Amyens , xxix me Aut .
HENRY .
Onzième Lettre à M. DE HARambure.
BORGNE , fur l'auys que jay eu de uotre
perte , je uous dépefche ce lacquay pour
uous uyfyter & uous tefmoygner par ce
mot comme jy partycype par la conoyffance
que jauois de notre fame & lamytyé que
je fay que uous luy portyés & elle à uous
de uos jeunes ans ; mes aprés que uous
aurés an uous mefmes confyderé que telle
eftoit la uolonté de Dieu , à laquelle yl
nous faut conformer , yl me famble que
le mylleur confeyl que ie uous puyffe donner
an cette douleur eft de monftrer que
uous eftes plus courageux a fupporter les
aflyxyons que les fames , qui nont autre
JANVIER 1766.
IS
remede que leurs larmes , & ne cherchent
autre confolatyon an leurs annuys que celle
que leurs yeux leur fourniffent , leffés leur
an donc lufage & uenés uous confoller
auec uotre metre , quy uous ayme & quy
ueut auoir foyn de uous. Adieu , borgne ,
lequel je prie de tout mon coeur quyl uous
confolle. Ce xix me Cetambre. A Fontainebleau.
HENRY.
SECOND épisode du Poëme de RICHARDET.
RENAUD fe met à la pourfuite
des Indiens qui ont furpris & emmené
ROLAND ; il cherche leurs traces la
nuit dans une forêt , & trouve une caverne
où plufieurs Maures faifoient débauche.
De tous côtés Renaud portant la vue ,
Voit dans un coin une femme éperdue ,
Qui dans fon fein preffoit languiffamment
Une beauté fur la terre étendue ,
que la douleur privoit du fentiment.
16 MERCURE DE FRANCE,
C
Un jeune amant , qui tendrement l'appelle ;
Ouvrant les bras , de défefpoir touché ,
Semble vouloir , en s'élançant vers elle ,
Rompre les fers dont il eft attaché ;
Et tout près d'eux an vieillard vénérable ,
Qui dans l'horreur paroît enfeveli ,
Levant au ciel un regard pi oyable ,
Des malheureux lui reproche l'oubli .
Renaud , touché de compaffion , détruit
les Barbares & met ces captifs en liberté.
Il veut favoir par quel accident ils font
tombés entre les mains de ces Noirs cruels.
Le jeune homme lui conte leurs malheurs.
Nous nous nommons Agenor & Zirfile ;
Voici l'objet de mon fidèle amour
Et les époux dont elle tient le jour .
A Marmora nous avons pris naillance ;
Et l'amitié qui lioit nos parens ,
A nous unir par des noeuds plus preffans ,
Nous deftina dès la plus, tendre enfance.
Notre berceau fut celui de l'amour.
İl enflammoit déja notre innocence ,
Ainfi que nous il crolloit chaque jour.
C'est dans les coeurs qu'il établit ſon trône ;
Mais dès l'inftant qu'il en eft fouverain ,
Il envahit tout ce qui l'environne ,
Sans qu'on y pente il gagne du terrein.
JANVIER 1766. 17
Déja nos yeux foumis à fon empire ,
Par des regards étincelans & doux ,
Avertilloient ceux qui veilloient fur nous
De prévenir un trop tendre délire .
Tous deux chéris des auteurs de nos jours ,
Nous nous flattions d'un prochain hymenée.
Pour couronner nos fidèles amours ,
Ils font d'accord , la parole eft donnée ;
Un accident en hâta la journée.
Le fier Léarque , un corfaire infolent ,
Qui dans Averfe , à fes loix affervie ,
Régnoit alors , vit Zirfile un moment ,
Et de moment l'enflamma pour la vie.
Il fut bientôt que j'étois fon rival.
Notre union pour fon orgueil brutal
Eft un fupplice ; il rencontre Glicère ,
( De mon épouse elle eft la digne mère ,
Et pour tous deux fon amour eſt égal ) .
Je ne crois pas que votre elprit balance
A rompre un noeud trop indigne de vous ,
Quand vous faurez , dit - il , quelle alliance
Offre à Zirfile un plus illuftre époux.
Vous vous trompez , notre choix nous honore ,
Je le préfère a celui que j'ignore ,
Répond Glicere. Il s'agit de ma main ,
Dit le tyran. Vous vous trompez encore ,
Lui répart - elle , avec quelque dédain ;
8 MERCURE DE FRANCE .
1
Sachez , Seigneur , que le plus grand Monarque
Ne me pourroit diftraire de ma foi .
Il feroit donc moins abfolu que moi ,
Dit en fureur le farouche Léarque.
Cet entretien avança nos plaifirs .
Le lendemain , fins éclat & fans fête ,
Un doux hymen combla tous nos defirs ,
Et mon rival m'affura ma conquête .
Que fon audace eut d'attraits pour mon coeur !
Qu'avec transport je bravois fa colère !
- Qu'à le punir nous montrâmes d'ardeur !
A mon amour Zirfile en fut plus chère ,
Et fon dépit augmentoit mon bonheur .
Notre ennemi retiré dans Averfe
Nous abufoit par un calme trompeur ,
Et des del ins de fon âme perverfe
Sut déguiler la perfide noirceur.
Hélas , fans peine on trahit l'innocence !
Rien n'eft fufpect aux efprits généreux !
Pour nous tromper avec plus d'apparence ,
-D'une autre belle il feint d'être amoureux.
Nous jouiffions , dans une paix profonde ,
Des doux plaifirs qui nous étoient offerts ,
Challes , tournois , mafcarades , concerts ,
Danfes , feftins , promenades fur l'onde ,
Spectacles , jeux , amuſemens divers .
Un jour , ce jour , caufe de ma ruine
Fut le dernier de mies félicités , )
1 19
JANVIER
1766 .
A l'appareil d'une fête marine
Zirfile & moi nous fûmes invités.
Pour y conduire Arbante , mon beau - père ,
Nous fimes tous un inutile effort ,
Et ce refus femble être un coup du fort !
Je n'emmenai que Zirfile & Glicère ,
Et dans mon char nous nous rendons au port.
Par des combats & des joûtes brillantes
La fête s'ouvre , & cent barques galantes
Gliffent fur l'onde au gré des matelots ,
Sans effleurer la furface des flots .
Tous à l'envi fignalent leur adreſſe ,
Mille concerts fe fuccédant fans ceffe ,
Les mats dorés , les guirlandes de fleurs ,
Les pavillons de brillantes couleurs ,
Tout infpiroit la joie & l'allégreffe .
Nous nous mêlons à ces jeux innocens ,
Et nous montons une riche galère ,
Qui , dans fa courfe effrayante & légère ,
Semble pofer fur les ailes des vents .
Dans ces plaifirs on palle la journée ,
La nuit nous offre un fpectacle à fon tour
Chaque nacelle étoit illuminée ,
E: cet éclat ramène un nouveau jour.
Les feux manquoient à ma feule galère.
J'ai fait exprès fupprimer la clarté ,
Dit le Pilote , avec un air fincère ;
Venez , Seigneur , c'eft dans l'obscurité
Que du coup d'oeil vous verrez la beauté .
20 MERCURE DE FRANCE.
Jamais enfin fête ne fut fi belle .
Je pafferai fur les déguifemens ,
Les chants , les jeux , les rafraîchiffemens ,
Dont , pour cacher fa trame criminelle
Nous amufa notre guide infidelle .
Mais le cruel riant de nos erreurs ,
Force de voile & preffe fes rameurs .
Au jour naillant, quel fut mon trouble extrême!
Averfe s'offre à mes regards confus !
On nous entraîne , & malgré nos refus ,
On nous conduit à Léarque lui - même !
Venez -vous donc , dit - il , heureux époux
Pour infulter à mon dépit jaloux ;
Et m'étalant votre chaîne odieuſe ,
Braver ici ma flamme malheureufe ?
Non , dis -je alors , nous ne vous cherchions
pas.
-
Dans votre Cour fi nous portons nos pas ,
Vous n'éprouvez que par la violence
De ces époux l'importune préfence.
Je ne dois donc rendre graces qu'au fort
De ce bienfait , s'il eft involontaire .
Mais , nous dit- il , un fentiment contraire
Me fera faire ici tout mon effort
Pour prévenir ce qui pourra vous plaire.
Je cache à peine un vif rellentiment .
Mais , nous voyant foumis à fa puillance ,
Près du palais , quoiqu'avec répugnance ,
Nous acceptons un riche appartement.
JANVIER 1766. 21
Là , chaque jour nous recevons des fêtes ;
La volupté , fous des dehors honnêtes ,
Tend chaque jour des piéges à l'honneur ,
Et mille objets charmans , mais fans pudeur ,
Daignent m'offrir de faciles conquêtes.
Tous les moyens les plus infinuans ,
Meubles , bijoux , étoffes , diamans ,
( Objets d'horreur pour cette illuftre mère ! )
Sont prodigués pour amollir Glicère.
On peut juger fi ce monftre rulé
Laiffoit en paix ma fidèle Zirfile !
Par fes dédains bientôt défabulé ,
Bientôt il quitte une feinte inutile .
J'abrégerai cet horrible récit .
Son fol amour faiſant place à la rage ,
Il s'emportoit un jour juſqu'à l'outrage ,
Près d'eux alors le hafard me conduit ;
A mon afpect il demeure interdit .
Mais à l'inftant , fe livrant aux furies ,
C'eſt trop braver ma flamme & mon courroux ,
A des mépris je dois des barbaries ;
Tu céderas , en perdant ton époux :
Gémis du fort que ta fierté t'apprête ,
Femme orgueilleuſe ; ou de force , ou de gré ,
Demain , dit-il , tu feras ma conquête .
Sur ton refus , d'Agénor maffacré ,
Ta propre main m'apportera la tête !
part foudain. Il Je m'écrie en fureur ,
Que tu fais bien , monftre que je déteſte ,
22 MERCURE DE FRANCE.
En dévoilant une trame funefte ,
Trouver ici le foible de mon coeur !
Ce feroit peu que de perdre la vie !
Mais expirer fans fauver fon honneur !
Dans le tombeau traîner l'ignominie !
Perdre la mort ! c'eft l'excès de l'horreur.
Ce trifte jour le paſſe dans les larmes .
Celui qui fuit preſſe encor nos alarmes ;
A mon efprit , le Ciel même irrité ,
N'inſpire rien dans cette extrêmité.
De nos adieux le moment fe prépare ,
Et de nos coeurs le défefpoir s'empare ,
Le temps s'envole & le fupplice eft prêt !
Je vois de loin la cohorte barbare
Qui vient du lâche exécuter l'afrêt.
A cet afpect je demeure immobile .
Vois ces cruels ils vont nous défunir !
Tout eft fini pour moi , dis -je à Zirfile ;
Mais toi , grands Dieux ! que vas - tu devenir !
Meurs fans regret , me dit ma noble amie.
Vois Agénor , vois mon libérateur :
Au même inftant où tu perdras la vie ,
Je plongerai ce poignard dans mon coeur.
Ce mot me calme , & j'en frémis encore !
Son déſeſpoir flatte mon coeur jaloux !
Et le trépas de celle que j'adore
Eft fouhaité par fon barbare époux !
Dans ce moment un trait de feu m'éclaire ,
Et je médite un projet téméraire ;
JANVIER 1765 . 28
C'eft un moyen douteux , plein de danger ;
Mais qui périt n'a rien à ménager .
Nous confultons fur ce moyen funeſte.
Pour nous fauver il offre peu d'eſpoir !
Ah ! dis -je alors , les Dieux feront le refte ,
Mais rempliffons du moins notre devoir .
En gémillant , Glicère nous embraffe ,
Elle confent au projet que je trace.
De fes habits elle aide à me couvrir ,
Puis difparoît ; je demeure à fa place
Et nous voyons notre porte s'ouvrir.
Vers l'Officier de cette troupe impie
Zirfile avance , & dit avec fierté :
Puifqu'à ce point le deftin m'humilie ,
Que mon époux du moins foit refpeété.
J'espère encor fléchir votre Monarque ;
Ma mère & moi confentent à le voir ;
Vous me voyez foumife à fon pouvoir ,
Et vous pouvez me conduire à Léarque.
On obéit . De ces difcours obfcurs
Le fens échappe ; & ces monftres impurs ,
Sans deviner nos fecrettes penfées ,
Vers le tyran nous mènent embraffées .
De fon palais la mer baigne les murs.
Nous pénétrons . J'obferve chaque iſſue ,
Par-tout je porte un regard curieux ;
Tout el gardé . Rien ne s'offre à ma vue
Qui favorise un deffein glorieux.
24 MERCURE DE FRANCE .
Dans un fallon nous fommes introduites .
Un triple rang d'infames fatellites
Prouve la peur du tyran que l'on hait.
Tout dans ces lieux peint un trifte esclavage .
Il fort enfin. Chacun tremble & fe tait.
Il vient à nous , & d'un air fatisfait ,
A notre afpect déride fon vifage.
De mon pouvoir forcé de faire uſage ,
Je vous parois , dit-il , bien criminel ;
Mais , pour vous vaincre , il falloit vous déplaire.
Puifqu'à mes voeux vous êtes moins contraire ,
Levez , Madame , un voile fi cruel .
Faites celler le trouble qui me dompte ,
Répond Zirfile à cet audacieux ;
De ces témoins épargnez - moi la honte ,
C'eſt bien aſſez de rougir à vos yeux.
Yvre d'amour dans l'ardeur qui l'emporte ,
A fes defirs il confent aifément ,
Et la conduit à fon appartement .
J'entre après eux & je ferme la porte ,
Que pardedans j'arrête fortement .
Vers un balcon mon époufe s'avance ,
Le fcélérat la fuit fans défiance ,
Il fe croit für du fuccès de fes vocux.
Enfin , dit-il , c'eft ici que mes feux
Vont triompher d'un rival que j'abhorre !
Il n'eft pas temps de triompher encore ,
Dis - je ,
JANVIER 1766. 20
Dis- je , en jettant mes longs habillemens ;
Vois cet époux que ton feu deshonore ,
Prêt à punir tes tranfports infolens .
Je le faifis . Il appelle fa garde ,
Veut le défendre , & s'écrie éperdu.
Mon bras puiffant le renverſe étendu ;
Mon pied le foule , & ma main le poignardes
Déja la garde accourue à fa voix ,
Frappe à grands coups . A l'effort redoutable ,
Tout va céder. Viens , époufe admirable ,
Dis -je , embraffant Zirfile mille fois !
Bravons encore le fort qui nous accable !
Viens puifqu'il faut recourir au trépas ;
Libres , vengés , notre mort eſt trop belle !
Plein de fureur , je la prens dans mes bras
Et dans les flots je m'élance avec elle.
La mer fembla refpecter ce fardeau !
Et fes habits la foutinrent fur l'onde.
J'en pénétrai l'immenfité profonde.
Mais , reprenant un courage nouveau ,
Je reparois & je nage vers elle .
Je reffaifis l'idole de mon coeur ;
Mon bras la preffe , & ma bouche l'appelle
Et fon péril redcuble ma vigueur.
Je fends les flots d une audace incroyable .
Fier d'entraîner cet objet adorable ,
La tête aux cieux , je ne préfume pas
Que la mer ofe engloutir tant d'appas .
Vol. II. Ᏼ .
26 MERCURE DE FRANCE .
C
L'efpoir m'anime , & je nage fans crainte .
Les yeux fur moi , fans former une plainte ,
Je vois , hélas ! qu'elle fe fait effort
Pour me cacher la rigueur de fon fort ;
Mais la terreur fur fon viſage eft peinte !
Elle pâlit , &.fa force et éteinte !
Enfin , tranfis , battus du flot amer ,
Contre la mort , luttant fans eſpérance ,
Je veux envain ranimer fa conftance ;
DO
Elle ne voit que le ciel & la mer !
Bientôt des fens elle perd tout uſage ;
Ma voix l'appelle , elle ne m'entend pas !
Elle fuccombe ; & je vois avec rage
Ses yeux couverts des ombres du trépas !
Malgré l'effroi dont mon âme eſt ſaiſie ,
J'eflaye encor de la rendre à la vie.
Tout mes efforts , mes foins font fuperflus ! ....
Ah ! m'écriai- je en pleurs ; elle n'eſt plus !
Zirfile ! attends : mon âme fuit la tienne.
Je colle alors ma bouche fur la fienne ;
Et la preffant avec avec mille fanglots ,
Je me dévoue & m'abandonne aux flots.
Le jufte ciel veilloit fur notre vie .
Nota. On chercheroit envain dans l'original italien , &
dans toute autre fource , le modèle de cet épifode. L'Auteur
François l'a tiré de fon propre fonds , ainfi que plufieurs
autres. On apprend que ce Poëme eft actuellement
à l'impreffion.
JANVIER 1766. 27
SUITE du SAGE , HONTEUX DE L'ETRE.
Conte.
Les dernières paroles de Cécile comblèrent
de joie Dorval. Il les répétoit
avec complaifance . Oui , je confens à tout
ce qui peut vous faire eflimer de mon
père . L'heureux tour d'expreffion ! difoitil
: eft- ce ainfi qu'une fimple payfanne
s'exprime ? D'ailleurs , le ton avec lequel
ces mots ont été prononcés en dit encore
plus. Cécile n'eft , ni ne peut être une
perfonne vulgaire. Un voile , placé à deffein
, nous dérobe fa naiffance . Il faut
lever ce voile. Mais enfin , s'il arrive que
je me fois trompé , il faudra bien aimer
Cécile telle que le hafard l'aura fait
naître.
,
Quelques éclats de rire le tirèrent de
fa rêverie. Ils partoient de Séricourt & de
la Comteffe qui avoient remarqué la fin
de ce dialogue , & le férieux dans lequel
Dorval étoit tombé. C'eft de l'héroïque ,
difoit Séricourt ! ou tout au moins c'eft le
ton de l'églogue.Pour être un parfaitberger,
il ne lui manquera bientôt plus qu'une
houlette. Je veux la lui offrir & l'orner
moi- même , difoit la Comteffe. Il me
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
-
paroît avoir lu l'Aftrée : il ne manquera
pas de me comparer à la Nymphe de
Montbrison qu'il facrifie à fa bergère. *
Dorval refta un peu confus. Son premier
mouvement fut de répondre avec
franchife : mais Cécile n'avoit rien entendu
de fes difcours ; elle s'étoit éloignée
Dorval crut devoir diffimuler encore
. Il ofa même reprendre le ton qu'il
fe propofoit d'abjurer , ou plutôt il n'ofa
en prendre d'autre. Madame , dit-il à la
Comteffe , je tiens Céladon pour un modèle
fort décrié ; je ne me calque point
fur de pareils originaux , & je vous déclare
que j'euffe pris au mot la Nymphe
de Montbrilon.
Mais , ajouta la Comteffe , vous n'euffiez
pas non plus dédaigné la belle Aftrée ?
Je ne dédaigne rien de ce qui eft beau ,
répliqua Dorval. Paffe encore pour cela ,
dit alors Séricourt ; il n'eft pas totalement
égaré on peut le ramener , & c'eft vous ,
Madame , que ce foin regarde. - Moi ?
Vous - même. S'il devenoit transfuge
dans toute la rigueur du mot , avouez que
cela vous feroit peu d'honneur . Je vous
jure , Chevalier , que je ne vois point en
quoi ma gloire feroit compromife.
Rien de plus palpable , Madame. Je vois
Dorval prêt à démentir toute fa conduite
JANVIER 1766. 29
paffée. Il nous échappera , & dans quel
tems ! Lorfqu'un feul de vos regards
auroit dû le fixer. C'est pour vous un
triomphe de moins ; & ne pas triompher
dans certaines circonftances, c'eft .. c'eft être
vaincue n'est - ce pas ? interrompit la
Comteffe. Mais qui vous a dit que je,
vouluffe vaincre de cette manière ? D'ailleurs
, on ne violente point les gens ; & fi
le Marquis eft bien réfolu d'embrafler la
réforme , je ne m'oppofe point à fa vocation.
Ma vocation n'a point changé , Madame
, reprit Dorval , que ce perfiflage embaraffoit
de plus en plus , & qui perfiftoit
à rendre le change ; il vous fera bien
facile d'en juger par vous-même. Oh ! je
ne m'oblige à rien , répliqua - t - elle : &
puis n'admirez-vous pas l'efpèce de convention
qui nous occupe ? C'eft dommage
que mon mari n'en vienne pas lui -même
régler les articles ! Eh Madame ! s'écria
Séricourt , un mari ne peut - il pas être
occupé de la même manière ? Voyez le
vôtre ; il me paroît avoir auffi plus d'un
article à régler. Comment donc ? dit en
riant la Comteffe , il me femble en converfation
bien férieufe avec Cécile ! Vous
verrez que cette charmante Flore va raffembler
autour d'elle plus d'un Zéphire.
B iij.
30 MERCURE DE FRANCE.
Je penfe , reprit Séricourt , que le Comte
veut juger fi cette ftatue s'eft effectivement
animée pour lui. De pareilles ftatuës ,
ajouta la Comteffe , s'animent toujours
fans prodige.
Dorval ne joignit point fon mot à
toutes ces plaifanteries. Il trouvoit qu'en
effet le Comte parloit à Cécile avec biendu
recueillement. Trouverai- je en lui un
rival ? difoit - il en lui-même. Cécile m'en
a parlé comme du feul Grand que fon
père eftimât : qui fait fi elle ne va pas
encore plus loin que fon père ? D'un autre
côté les attentions du Comte pouvoient
avoir des caufes différentes ; elles pouvoient
fignifier que Cécile étoit née audeffus
de l'état qu'elle affichoit , & que
le Comte étoit informé de ce mystère.
Cette idée s'accordoit trop avec fon penchant
pour ne pas lui donner la préférence.
Il refta huit jours au château de la
Comtelle ; mais il ne s'y occupa guères
que de Cécile , & des moyens de la mieux
connoître. Il chargea de cette rechercheun
de fes gens qui avoit toute fa confiance.
Cet homme étoit intelligent . Le
moyen qui lui parut le plus fimple fut de
fe déguifer ; fon habit de livrée pouvant
le rendre fufpect. Il s'annonça pour un
JANVIER 1766 . 31
homme qui vouloit faire dans le village
certaines emplettes de grains. Ce prétexte
le mit à même de queftionner à fon aife
les habitans du lieu. Il apprit que Dalicourt
( c'est le nom du père de Cécile )
étoit étranger dans ce canton ; qu'il ne
l'habitoit que depuis quelques années ; qu'il
' y avoit acquis un domaine fuffifant pour
faire fubfifter fa famille , & que fon
principal amufement étoit de le cultiver
lui-même. A- t- il des enfans ? demanda
l'adroit député. Il n'a , lui repondit - on ,
qu'une fille ; mais c'eft un préfent du
Ciel. Nos campagnes n'en offrent guères
de femblables. C'eft la beauté , la douceur
même il faut encore y ajoûter la fageffe.
Elle est tout cela fans paroître s'en douter.
On voit bien qu'elle eft née au - deſſus de
nos filles ; cependant elle va prefque vêtuë
comme elles , & fon père ne va jamais
guères mieux vêtu que nous. Il eft de tous
nos amuſemens , & fa fille n'en prend non
plus qu'avec les nôtres.
Voilà qui eft fingulier ! reprit le quef
tionneur ; mais ne peut - on favoir enfin ',
qui eft cet homme ? Voilà tout ce que
nous en favons , répliqua le villageois
on dit feulement que Monfieur le Comte
le confidère & lui veut du bien . - Monfieur
le Comte ne protège - t- il pas encore
Biw
32 MERCURE DE FRANCE .
mieux fa fille ? ✔
Ma foi , reprit l'homme
de village , s'il la protège , ce n'eft que
de loin ; car il ne vient pas ici deux fois
par an.
Il étoit facile à l'émiffaire de s'introduire
jufques chez Dalicourt ; mais il jugea
avec raifon qu'il ne lui en diroit pas
plus que ce payfan , ou plutôt qu'il lui "
en diroit moins. Il retourna donc auprès
de fon maître , & lui répèta ce qu'il avoit
entendu. Ce récit flatta & raffura Dorval.
Ilfongea aux moyens d'effectuer fous peu
de jours le projet qu'il avoit formé : projet
un peu romanefque , mais qu'il eſpéroit
devoir le conduire à un heureux dénouëment.
>
Le hafard parut encore le favorifer.
La Baronne dont on a vu ci - devant la
Comteffe tracer un portrait fatyrique
cette Baronne n'avoit point , affifté à la
fète : elle étoit malade alors , & fa maladie
n'avoit depuis fait que s'accroître . Elle
mourut le jour même que Dorval devoit
retourner à Paris. Dès ce moment il forma.
le projet d'acheter ce vieux château qui
touchoit , pour ainsi dire , au village habité
par Cécile.
Heureufement encore l'héritier de la
Baronne étoit bien moins épris qu'elle ,
des honneurs de la baronnie . Il ne fe renJANVIER
1766. 33
dit point difficile fur les conditions ; &
d'ailleurs , Dorval étoit réfolu de foufcrire
à tout. Il fe vit enfin Baron avec plus
de joie , qu'un Baron Allemand n'en auroit
de fe voir Prince de l'Empire.
Dorval mit dans cet arrangement tout
le fecret poffible. Ni la Comteffe , ni Séricourt
, n'en furent informés ; & la conduite
qu'il fe propofoit de tenir ,
lui perfuadoit
qu'il pourroit garder long - temps
avec eux l'incognito. Le voifinage de la
Comteffe l'inquiétoit peu ; elle habitoit
rarement cette campagne . Le point le plus
embarraſſant étoit de lui en impoſer à Paris
, de même qu'à Séricourt & à tant
d'autres. Dorval ne pouvoit encore fe réfoudre
à être authentiquement philofophe.
De plus , il étoit perfuadé que cet
éclat nuiroit à fes deffeins amoureux . Peutêtre
il avoit raifon ; mais dût - il avoir,
tort , il fe feroit toujours conduit de
même.
Il prit donc le parti de fuppofer une
affaire qui l'éloignoit pour quelque tems
de la capitale , & il parut dans fa nouvelle
baronnie en fimple particulier : car
il ne lui étoit pas moins effentiel que le
père de Cécile ne le foupçonnât point homme
de Cour. Son domeftique étoit peu
nombreux , fon extérieur étoit modefte,
By
34 MERCURE DE FRANCE .
11 parut faire peu de cas des droits hono
rifiques dont la Baronne avoit été fi jaloufe
. Prefque tous furent fupprimés ; il
ne réferva que ceux auxquels il ne pouvoit
fans affectation renoncer. Il n'y eut
plus ni fervitudes , ni corvées pour fes
vaffaux . Il voulut cependant les connoître
tous ; mais ce fut pour être utile à ceux
qui en avoient befoin. On le vit defcendre
dans les moindres détails , & pourvoir
à tout. Un de fes premiers foins fut
auffi de faire abbattre les tourelles antiques
, & tout ce qui donnoit à fon château
un air de fortereffe. Il trouvoit cette
forme des plus ridicules , vû les temps
& les lieux. Elle répugnoit , fur - tout ,
à fa manière de penfer.. Je veux , difoit-
il à quelques uns de fes inférieurs
qui l'entouroient , je veux mes enfans
que tout ferve à me rapprocher de vous.
Je veux être votre ami plutôt que votre
fupérieur. Nous nous entr'aiderons ; voilà
tous les devoirs que je vous impofe . Ces
bonnes gens pleuroient de joie en l'écoutant.
Ah ! lui difoit un vieillard , qui
pleuroir comme les autres , tous les
Seigneurs penfoient & agiffoient comme
vous , on fe confoleroit aifément d'être
leur vaffal ; mais il leur faut des efclaves.
Ils croyent qu'un homme qui n'a ni châJrA
NVIER 1766 . 35
teau , ni lévriers , n'eft pas un homme.
Vous ne les imitez pas , & vous y gagnez
: chacun de nous vous aime ; c'eftlà
, je crois , la plus belle des récompenfes.
Dorval, en ce moment , l'éprouvoit. La
fatisfaction de ces pauvres gens lui en
caufoit une abfolument nouvelle pour lui.
L'amour lui-même n'en avoit plus tout
l'honneur. Il avoit d'abord tracé à Dor,
val ce plan de conduite ; mais l'humanité
, la grandeur d'âme préfidoient à
l'exécution . C'étoit déja pour le nouveau
fage un plaifir indépendant de ceux que
lui promettoit l'amour.
Le nouveau fage ne renonçoit cepen→
dant pas à ces derniers . Il étoit fans ceffe
occupé de l'image de Cécile , & des
moyens de fe lier avec Dalicourt. Lui
faire une vifite fans nul prétexte apparent
, c'étoit s'expofer à une mauvaiſe réception
; ce qui tiroit fort à conféquence
pour l'avenir. D'un autre côté , attendre
que Dalicourt vînt de lui- même le vifiter
, c'étoit fe flatter inutilement. Dorval
s'arrêta au premier parti ; mais il avoit
de quoi motiver fa démarche . En parcourant
certains papiers , il reconnut que
feue
la Baronne étoit en procès avec Dalicourt ,
de qui le domaine étoit en partie dans fa
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
dépendance. Dorval en achetant la terre
avoit aufli acheté le procès , & ce ne fut
pas ce qu'il eftima le moins dans cette
acquifition. Ce qu'il defiroit le plus étoit
que Dalicourt eût tort , afin de lui faire
le facrifice de fes droits . Il fe trouva , au
contraire , que Dalicourt avoit raiſon : ce
qui mortifia beaucoup fon adverfaire.
Quel gré me fçaura - t-il de ma démarche
? difoit Dorval : il croira que la crainte
feule d'être condamné me la fait faire ...
mais qu'importe , reprenoit- il , elle fera
faite ; je verrai , du moins Cécile , & c'eſt
toujours beaucoup .
Il ne tarda point à fe rendre chez Dalicourt
. La maifon qu'occupoit ce dernier
étoit féparée des autres , & avoit un peu
plus d'apparence. Plus Dorval en approchoit
, plus il étoit ému ; mais fa furpriſe
égaloit fon émotion. Quoi ? difoit- il ,
cette humble demeure m'en impofe ! J'éprouve
à fon afpect ce que ne me fit jamais
éprouver celui des plus fuperbes palais
; celui de tant d'afyles du luxe & de
la volupté ! Je pénètre dans ceux-là avec
indifférence & fans précaution : je n'approche
de celui - ci qu'avec receuillement ,
avec refpect. Il eft donc vrai que l'amour
fe joue des titres dont fe pare l'orgueil ?
Il élève , il abaiffe à fon gré. On croit
JANVIER 1766. 37
•
être ce qu'il veut qu'on foit ; on voit les
objets comme il veut qu'on les apperçoive .
Cette maifon ruftique eft à mes yeux plus
qu'un palais ; & celle qui l'habite , l'aimable
Cécile , a tous les titres que l'apparence
lui refufe.
:
Dorval , en raiſonnant ainfi , ſe trouve
à la porte de Dalicourt ; elle étoit ouverte
& perfonne ne fe préfenta d'abord pour lui
répondre. Il erre dans une cour très - vafte ,
voir toutes les autres portes fermées à l'exception
de celle du jardin. Il y entre : quelques
accens agréables frappent fon oreille ;
c'étoient ceux de la nature même ; l'art
n'y entroit pour rien mais ce qui intéreffoit
beaucoup plus Dorval , c'étoit Cé
cile qui chantoit ; le choix de l'air & des
paroles annonçoit une âme doucement
affectée. Cécile , en même temps , étoit
occupée à ceuillir des fruits qu'elle arrangeoit
dans un panier. Qu'elle met de grace
dans fes moindres actions , difoit Dorval!
Il regrettoit de l'interrompre & n'approchoit
qu'en héfitant ; mais cependant il
approchoit toujours. Cécile enfin l'apperçut.
L'extérieur fous lequel il paroiffoit
pouvoit le lui faire méconnoître ; Cécile
ne le méconnut point. Un cri involontaire
& qui tenoit de la joie , annonça en
même temps fa furprife. Quoi ! c'eft vous ?
38 MERCURE DE FRANCE.
>
lui dit -elle d'une voix tremblante ; par
quel hazard.... Le hazard , ma chere Cé
cile , ne me conduit point ici , reprit Dorval
; c'eſt le defir feul de vous y voir ; c'eſt
celui de vous prouver que mes fentimens
font toujours les mêmes : c'eft l'amour
oui l'amour , qui feul préfide à mes démarches.
Mais M. le Marquis , ajouta Cécile
... Point de Marquis , interrompit de
nouveau Dorval ; je fuis devenu Baron
pour m'approcher de vous , pour me rendre
plus fupportable aux yeux de votre
père. Hélas ! reprit Cécile , Baron eft encore
beaucoup. Ce n'eft prefque rien , repliqua
Dorval ; une feule paroiffe , le feul village
de ... eft fuppofé former tout mon
domaine. Quoi ! s'écria Cécile avec étonnement
, feriez vous le nouveau feigneur
de ce village ? -Oui charmante Cécile !
-
Quoi ! c'eft vous dont chacun chante
les louanges & vante la bonté ? Le récit
qu'on nous en a fait a charmé mon père ,
& m'a touchée jufqu'à répandre des larmes.
O ciel ! s'écria Dorval , voilà donc
le prix attaché à la vertu ? Que cette ré→
compenfe eft bien digne d'elle ! Mais Cécile
, c'eft à vous qu'en revient tout le mérite.
A moi ! A vous feule. Mon
penchant me portoit à changer de conduite
; mais l'habitude eût vaincu le pen-
-
JANVIER 1766. 39
chant. l'Orgueil parloit encore plus haut
que
la Raifon. J'ai fenti enfin qu'une claffe
d'hommes dans laquelle vous viviez , méritoit
les égards de tous les hommes.
Cécile fe trouva embaraffée de répondre
, & ce fut fans doute ce qui lui fit fe
rappeller que fon père n'étoit pas loin.
Elle en avertit Dorval, qui avoit lui- même
oublié le prétexte de fa vifite ; il en fit
part à fa maîtreffe , & elle le trouva merveilleux.
Mais un facheux fcrupule troubla
tout-à-coup la joie de Cécile ; devoitelle
en impofer à fon père ? Dorval cachoit
une partie de fes titres ; devoit- elle feconder
for artifice ? Toutes ces raifons furent
expofées au nouveau Baron qui les combattit
de fon mieux . Avouez , lui difoit- il ,
que la prévention de Dalicourt eft injufte ;
j'efpére l'en convaincre , & enfuite me
faire connoître. Ah ! reprit Cécile, vous ne
le convaincrez que bien difficilement . Je
fuis fûr de mon fait , répliqua Dorval.
Plût au Ciel ! ajouta Cécile ; & jamais fou
hait ne fut plus fincère.
Dalicourt étoit au fond de fon verger ;
il vit venir fa fille fuivie d'un inconnu ;
car il n'avoit point fixé Dorval à la première
rencontre ; & d'ailleurs l'extrême
différence des habits fuffifoit feule pour
le lui faire méconnoître .. Dalicourt lui
40 MERCURE DE FRANCE.
demanda ce qui pouvoit lui mériter fa
vifite ? Je viens, Monfieur, reprit Dorval ,
mettre fin à certaine tracafferie que feuë
Madame la Baronne vous à fufcitée . J'ai
acquis fes droits ; mais je n'eus jamais
deffein de la remplacer dans une injuftice.
Quoi ! Monfieur, reprit Dalicourt, ce qu'on
publie à votre avantage eft donc réel ?
Quoi ! vous avez des vaffaux , & vous ne
les opprimez pas ? Vous avez même l'indul
gence d'avouer qu'ils peuvent avoir raifon
? Je fais plus , reprit Dorval, je conviendrai
qu'ils l'ont prefque toujours :
mais convenez vous- même qu'on vous a
trop prévenu contre toute efpèce de ſeigneur
? Je n'en crois rien ; d'ailleurs , je
n'agit que d'après une longue expérience..
Quoi ! Vous les placerez tous dans la
même claffe ? -J'en excepte un , & peutêtre
ferez vous le fecond ? - Je pourrois
de mon côté vous en nommer plufieurs.
Oh ! s'il vous plaît , reprit Dalicourt , tenons
nous en à ces deux là ! Ce n'eſt pas
fe rendre trop difficile .
Durant ce difcours , Cécile avoit cru devoir
s'éloigner ; mais , foit deffein , foit
hafard , elle paffoit d'un lieu du verger
à l'autre ; de manière qu'elle fembloit fe
multiplier. C'étoit à chaque inftant pour
Dorval un plaifir tout nouveau. Il la fuiJANVIER
1766. 41
voit des yeux avec encore plus d'attention
qu'il n'en mettoit à réfuter Dalicourt. Ce
dernier lui propofa de fe repofer fous un
berceau du jardin ; il y joignit l'offre d'une
colation champêtre . Tous mes gens font
occupés au dehors , ajouta Dalicourt ;
mais il nous refte Cécile , & elle fait les
remplacer au befoin : vous verrez que
nous n'en ferons pas plus mal fervis . Je le
crois , reprit Dorval ; mais je ne ſouffrirai
point ... Eh pourquoi ? interrompit
Dalicourt ; eft- ce parce qu'elle eft un
peu jolie ? ... Un peu , répliqua vivement
Dorval; dites belle , au-delà de toute
expreffion . Comme il vous plaira , ajouta
Dalicourt ; mais il me femble que cela
ne gâte rien. Telle que vous la voyez ,
elle fera le bonheur de quelque honnête
campagnard, . . . . Elle fera celui de tel
homme que ce puiffe être , interrompit
de nouveau Dorval. - Oh ! je veux qu'il
habite la campagne , & qu'il foit ce que
je fuis ; rien de plus , rien de moins. Ce
difcours fit pâlir le nouveau Baron. C'eſt
donc en vain , difoit - il en lui - même
que j'ai renoncé au faſte de la Cour &
de la ville , que je fuis devenu fimple
Seigneur de Paroiffe ? On va me trouver
encore d'un rang trop élevé. Peut - être
auffi Dalicourt eft- il au - deffus du rang
4
42 MERCURE DE FRANCE.
qu'il affiche. Différens traits me l'annoncent
; mais après tout , rien ne me l'attefte.
Dalicourt appella fa fille qui ne fe tenoit
pas fort éloignée . Voilà , lui dit- il ,
Monfieur le Baron qui veut bien accepter
quelques rafraîchiffemens : je te charge
du foin de le bien traiter. Cécile rougit
beaucoup ; & Dorval n'étoit guères moins
ému. C'étoit peu d'avoir vu Cécile , de
lui avoir parlé, il alloit être fervi par elle.
Il envifageoit cette colation comme un
repas bien délicieux.
Elle fut bientôt fervie , quoique Cécile
parût fort troublée , & que la main lui
tremblât. Votre préfence lui en impoſe
difoit Dalicourt à Dorval ; vous êtes
après le Seigneur de ce village , l'homme
le plus diftingué qu'elle ait vu ici. Dor
val , feignant de ne point connoître ce
Seigneur , demanda qui il étoit. C'eſt
le Comte d'O ... répond Dalicourt.
Mais , reprit Dorval , il à donc auffi trouvé
grace devant vous ? & cette grace s'étend
loin ; car le Comte d'O ... eſt un trèsgrand
Seigneur. C'eft ce qu'il ne m'a jamais
fait obferver , ajouta le Philofophe villageois
; nous vivons en amis , & nous
nous voyons affez rarement pour que cela
ne tire point trop à conféquence .
a
JANVIER 1766. 43
Ils vivent en amis ! difoit tout bas
Dorval. Ces mots venoient à l'appui de fa
conjecture. Il s'aflit auprès d'une table de
pierre placée & fcellée au milieu du berceau.
Dalicourt en fit autant . Cette fituation
parut fingulière à Dorval , tout amoureux
qu'il étoit. Il fongeoit malgré lui ,
aux farcafmes qu'elle fourniroit à la Comtelle
& à Séricourt , s'ils pouvoient en
être témoins. Il eft vrai , pourtant , que
Dorval n'eût point fait ces réflexions , fi
Cécile elle-même eût été aflife à cette table
: mais il n'ofoit demander cette faveur
à Dalicourt. Ce dernier le prévint. Je vois ,
lui dit - il , que vous plaignez beaucoup
la peine de celle qui vous fert. C'eſt une
compaffion dont je vous fais bon gré ;
car on doit favoir gré de tout à ceux qui
pourroient ne fe croire obligés à rien .
Ecoute Cécile , vient prendre place ici .
Monfieur le Baron voudra bien t'y ſouffrir.
Le Baron n'y étoit que trop difpofé.
Peu s'en fallut que fa joie n'éclatât jufqu'au
point de le trahir. Avec quel empreffement
il fervoit Cécile ! Mais Dalicourt
, fans rien fupçonner , le mit encore
plus à fon aife. Il voulut , au contraire
que ce fût Cécile qui le fervît. On préfume
aifément qu'il trouvoit délicieux
>
44
MERCURE DE FRANCE.
tout ce qu'elle lui offroit. Il demanda du
fruit . C'étoit le même que Cécile avoit
cueilli de fa propre main . Dorval fe garda
bien d'en enlever la fuperficie. Mais , lui
difoit Dalicourt , votre poire en feroit
meilleure fi elle étoit pelée. Elle en feroit
moins bonne pour moi , reprit Dorval ;
il mangeoit avidement la poire fans la
peler.
--
-
—
--
Ecoute , Cécile , reprit Dalicourt , ne
t'accoutume point à vivre avec les Barons.
Eh pourquoi , demanda celui- ci fort alarmé
? C'est qu'elle eft destinée à vivre
avec fes égaux. Ne fuis- je pas du nombre
? Il y a quelque chofe à déduire.
Peu s'en faut que nous ne vous devions
un tribut. -Vous favez fi j'abuſe de ce
prétendu droit envers perfonne ? Vous
en avez du moins le pouvoir. Je ne
l'ai que pour l'oublier. Il vaudroitmieux
encore ne l'avoir pas. Votre morale eft
un peu févère. Auriez - vous lu certain
difcours de certain philofophe ? - Qui
dà ; j'ai quelquefois tué le temps à lire .
Mais de quel difcours parlez-vous ? - Ma
foi le titre m'échappe. Je me rappelle feulement
qu'on veut y ramener les hommes
à l'heureux état de pure nature , c'eſt- àdire
, à manger l'herbe ou leurs femblables.
---
Ah, oui ! le diſcours fur l'inégalité des
JANVIER 1766 . 45
conditions , n'est - ce pas ?
--
C'eſt cela
même. Je l'ai lu autrefois , repfit Dalicourt
, & de peur de l'oublier , je n'ai rien
voulu lire depuis. C'eft - à - dire , que
vous pensez à peu près comme l'Auteur ?
Non ; c'eft l'Auteur qui s'eft trouvé pen-
1
――
fer à peu près comme moi. Bien entendu ,
pourtant , que je ne veux manger perfonne. '
Dorval fut tenté de lui faire un difcours
bien approfondi , bien éloquent , pour lui
prouver l'utilité de la fubordination. Mais
il fongea qu'avec un tel homme , un tel
difcours ne prouvoit rien. Travaillons ,
difoit-il , à mériter de plus en plus fon
eftime par des actions louables : elles prou
veront plus que des raifonnemens profonds.
Ainfi , avant de quitter Dalicourt , il
termina entièrement le procès que lui avoit
fufcité la Baronne. Ce trait d'équité ne
gliffa point fur l'âme de Dalicourt. A l'égard
de Cécile , elle en connoiffoit en partie
le motif ; mais elle n'en fut que plus
fenfible à l'effet. Dorval eut lieu de s'en
appercevoir ; & jamais découverte , dans
tout autre genre , ne caufa autant de joie
à fon Auteur.
Quelques affaires privilégiées exigeoiênt
La préſence dans Paris. Il y reparut , comme
auparavant , avec le même fafte , les mêmes
prétentions. Le motif de fon féjour
46 MERCURE DE FRANCE.
hors de la capitale n'avoit point été foupçonné.
On le croyoit abfent pour vifiter
fes terres, & faire payer d'avance les Régiffeurs
, faut à les en bien dédommager.
L'éclat avec lequel il reparut n'annonçoit
nul changement dans fon caractère , & luimême
ne vouloit point que ce changement
fût annoncé. Le mystère avoit pour lui des
douceurs , mais une raifon plus forte le
rendoit mystérieux ; il n'ofoit encore ni
lever ni quitter le mafque du ridicule.
Enfin , notre fage de la campagne s'annonçoit
de nouveau pour un franc petit-maître
dans Paris.
Il y avoit retrouvé la Comteffe & Séricourt.
Ce dernier ne renonçoit pas au deffein
de les unir de fentimens , ou plutôt
d'habitude. Il avoit pour lui - même un
autre deffein, qu'il fe propofoit d'effectuer
inceffamment. L'image de Cécile ne le
quittoit pas. Ce n'étoit point de l'amour :
c'étoit le defir le plus vif de s'approprier
cet objet tout neuf, de le former. Il plaignoit
de bonne foi Cécile d'être enterrée
dans un village , & ne foupçonnoit pas la
moindre injuftice dans ce qu'il méditoit
contre elle .
Dans une de ces converfations vagues,
où l'on paffe fans motif & fans liaiſon
d'un objet à un autre, la Comteffe parla
JANVIER 1766. 47
de Cécile & de l'impreffion que fes champêtres
attraits avoient faite fur trois hommes
de cour & du bel air. Dorval rougit. La
Comteffe ne manqua point d'attribuer ce
mouvement à l'eſpèce de honte que devoit
lui caufer ce fouvenir. Mais Dorval craignoit
feulement d'avoir été pénétré. Il ne
fe fentoit point encore affez de réfolution
pour défendre & juftifier hautement fon
choix. A propos , ajouta la Comteffe , vous
favez , peut-être , que la vieille Baronne
n'eft plus. J'apprends qu'elle a pour fucceffeur
un homme encore plus fingulier
qu'elle ne fut ridicule. Ce nouveau Baron
borne toute fa fociété à fes payfans . Il vit
comme eux & avec eux. C'eſt une eſpèce
de philofophe , car tout homme inhabile
à vivre dans le monde fe targue volontiers
de ce titre... Mais , Madame , interrompit
Dorval , chacun ne peut - il pas vivre
comme bon lui femble ? Des payſans font
des hommes.... Çela vous plaît à dire ,
interrompit à fon tour la petite- maîtreſſe :
au moins ne doit- on pas leur donner la
préférence fur fes égaux & fes fupérieurs.
Je n'en fais rien , Madame , reprit Dorval
un peu plus vivement ; paffe encore pour
fes égaux , mais pour les autres , je crois
qu'il eft plus naturel de fe plaire avec ceux
que
le hafard nous a fubordonnés. Le
48 MERCURE DE FRANCE .
hafard ! s'écria-t- elle ; mais favez - vous ,
Marquis , que voilà de la philofophie
toute pure ? Non , Madame , je crois
que c'eft tout fimplement de la raiſon .
Eh mais ! depuis quand raifonnez - vous ? ...
Venez , venez , Chevalier , dit- elle à Séricourt
, qui s'occupoit fort férieuſement à
examiner un meuble de fantaiſie ; venez
entendre les fages documens de ce nouveau
moralifte. C'eſt beaucoup s'il ne vous détermine
à vivre dans une de vos métairies.
Ma foi , mon cher Marquis , dit alors
Séricourt , je crois pouvoir tirer ton horofcope.
Tu deviendras avant qu'il foit peu
unfranc noble campagnard, dont la fociété
ic partage entre fon Magifter & fes chiens
courans.
Il n'étoit pas difficile à Dorval de répondre
; d'appuyer fur les avantages de la
vie champêtre , fur l'utilité & les prérogatives
de l'agriculture.... Il n'en fit rien ,
& ce récit n'y perd que peu de choſe.
D'ailleurs notre fage ne put encore
prendre fur lui de le paroître entièrement.
Il fe défendit mal , parce qu'il craignoit
de trop prouver en ſe défendant bien . Il
reprit le ton frivole dont il n'avoit pas
encore perdu l'habitude , & ce ton per
fuada . On lui fit grâce fur celui qu'il avoit
d'abord pris . Cela fut regardé comme une
faillie
JANVIER 1766. 49
faillie de raifon qui ne tiroit point trop à
conféquence.
Ecoute donc , lui difoit Séricourt dans
un moment où la Comtelle s'étoit éloignée
, tu négliges furieufement l'occafion.
A quel propos cette fubite & longue abfence
? J'ai eu la bonté de veiller à tes
intérêts. Il est bien temps que tu y veilles
toi-même.
J'en ſuis fâché , reprit Dorval , mais
une autre tournée m'appelle. J'entends
dit alors Séricourt , voilà qui fent l'aventure
, & le mystère eft de la partie . Cela
vaut encore mieux que de vifiter gravement
fes domaines. Croirois- tu que je veux
auffi dans peu recourir au myſtère. - Tant
mieux pour toi ! Ce mot dit tout . Mais
fatisfais moi encore fur une chofe. Te
fouviens-tu de cette petite Cécile ? Quelle
Cécile ? demanda Dorval un peu ému.
Quoi tu ne le faifis pas d'abord ? Point
du tout , reprit Dorval avec plus de fang
froid. J'en fuis comblé ! ajouta Séricourt.
Je croyois que ta compaffion pour elle
égaloit au moins la mienne : il n'en eft
rien , je me trouve être plus humain que
toi, & je m'en félicite . Explique-toi mieux ,
répliqua Dorval en cachant fon inquiétude.
Eh non ! tout eft dit. C'eft à moi
de me charger du refte. J'avois cru le
Vol. II. C
50
MERCURE DE FRANCE.
Comte un peu attentif fur elle ; je lui
foupçonnois des idées qu'il n'a pas. Un
abandon fi général ne peut ni fe tolérer
ni fe concevoir.
La Comteffe reparut & mit fin à ce dialogue.
Dorval fut inquiet & rêveur le
refte de la foirée . Il annonça fon départ
pour le jour fuivant : ce qui parut furprendre
& piquer la Comteffe. Elle ne le témoigna
que par des railleries ; mais dans
certaines femmes la raillerie eft l'expreffion
même de l'humeur
Dorval partit en effet & prit une route
oppofée à celle qu'il avoit deffein de fuivre.
A peine il eut fait quelques lieuës
qu'il ordonna à ceux de fes gens , qui n'étoient
pas du fecret , de fe rendre à une
de fes terres peu éloignée , d'y conduire fa
voiture & d'y refter jufqu'à nouvel ordre .
Enfuite il monte à cheval & prend luimême
le chemin de fa Baronnie.
Son premier foin fut de rendre vifite à
Dalicourt , c'eft - à- dire à Cécile. Moins
beureux que la première fois , il ne la
trouva point feule , mais il eut le plaisir
de voir qu'elle en avoit du regret. D'un
autre côté il voyoit dans fes yeux une forte
de fatisfaction qui répondoit à la fienne ,
car Cécile n'avoit point appris à diffimuler ,
& Dalicourt lui-même ne croyoit point
JANVIER 1766.
cette partie néceffaire à fon éducation .
Ah ! difoit Dorval , qu'une joie naïve
embellit encore la beauté !
C'étoit un jour de fête. Une partie des
jeunes filles du village étoient alors auprès
de Cécile , vêtue elle-même à peu - près
comme elles . D'autres habitans du lieu
étoient avec Dalicourt dans une chambre
voifine. Il parut l'inftant après amené
par Cécile. Elle jouit alors d'une fatisfaction
bien vive & bien pure. A peine Dalicourt
eut fait connoître Dorval pour le
Seigneur du village voifin , que tous les
coeurs parurent voler vers lui. Les pères
en parloient à leurs filles avec refpect ,
avec vénération , & leurs filles écoutoient
ces louanges avec un intérêt que la préfence
de Dorval redoubloit encore. Ces
âmes , quoique fimples , trouvoient que
dans un homme de trente ans & fait pour
plaire , la bienfaiſance n'en plaifoit que
davantage.
Mes amis , difoit Dalicourt à ceux qui
l'environnoient , fi tous les nobles reffembloient
à celui- ci , ce feroit un très grand
malheur que de n'être pas noble ; mais le
plus grand nombre fert à nous confoler.
Ces mots défignoient affez clairement que
·Dalicourt étoit né dans la roture , & cette
réflexion affligea Dorval. Ce n'eft pas qu'il
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
ne fût affez vivement épris de Cécile pour
lui pardonner fa naiffance & mettre à l'écart
le préjugé reçu ; mais , enfin , c'étoit
un préjugé de plus à vaincre.
pas
Il n'eut , pour cette fois , aucun entretien
particulier avec Cécile , mais leur
filence en avoit dir beaucoup. Cécile avoit
tout entendu & avoit fçu fe faire entendre.
Elle avoit même ofé rifquer , au milieu
de tous ces témoins , certains regards
qu'elle n'eût point hafardés dans un tête à
tête. Une jeune fille timide ne devine
toujours la caufe de cette contradiction :
il eft même rare qu'elle cherche à la deviner
; mais l'effet n'en eft pas moins précieux
, & Dorval en fentoit tout le prix.
Il s'en retourna plus amoureux que jamais
& pleinement déterminé à ſuivre fon penchant.
On en parlera , difoit- il , mais que
m'importe ? j'aurai fait la fortune de Cécile,
& Cécile fera mon bonheur. J'y trouve
pour moi un double avantage .
Il fongeoit aux moyens de la revoir
au plutôt , & il fut fervi par les circonftances.
La fête du lieu qui formoit ſa
Baronnie approchoit. Elle occafionnoit chaque
année certains divertiffemens qui attiroient
toute la jeuneffe des environs. Le
nouveau Seigneur déclara qu'il vouloir
rendre ces jeux plus brillans qu'à l'ordimaire.
La première année de fa réſidence
JANVIER 1766. 53
en fourniffoit un prétexte plaufible , & ce
fut celui qu'il employa . Tout fut difpofé
avec foin. Dorval fongea en même temps
à ne point fe trahir par une dépenfe trop
au-deffus de fon nouvel état , ce qui n'empêcha
point que fa fête ne fût très - digne
d'exciter un nombreux concours. Elle fe
donnoit fur - tout pour les jeunes gens ;
c'étoit l'ufage établi , mais les pères n'en
étoient point exclus . Dorval n'ofoit pourtant
efpérer que Dalicourt voulût s'y rendre
, & dès - lors pouvoit- il efpérer d'y voir
Cécile ? Cette incertitude le défoloit. Il
s'informa fans affectation fi Dalicourt &
fa fille avoient paru dans les fêtes précédentes
. Ni l'un ni l'autre ne s'y étoient
montrés . C'étoit néanmoins chez une
femme que ces fêtes fe donnoient pouvoit-
il fe flatter qu'on fît pour lui ce qu'on
n'avoit point fait pour elle ? D'un autre
côté , rifquer une invitation particulière ,
c'étoit s'expofer à un refus ; c'étoit peutêtre
marquer un deffein & fe rendre fufpect
à Dalicourt. Cet homme ne fe conduifoit
point comme un autre ; il falloit donc fe
conduire tout autrement envers lui.
Le jour de la fête arriva ſans que Dorval
fût délivré de fon incertitude , ou plutôt
il n'avoit pas même d'incertitude. Il portoit
un habit très fimple & qui le diftin-
C iij
$4
MERCURE
DE
FRANCE
.
4
:
guoit peu du refte de l'affemblée . Elle
étoit déja très - nombreufe quand il parut.
Les acclamations fe firent entendre , & Dorval
y fut fenfible ; mais il étoit toujours
affligé cependant il n'épargnoit rien pour
exciter la joie chez les autres . Ses regards
fe promenoient fans s'arrêter ; ils cherchoient
celle qu'il n'efpéroit point appercevoir.
Un grouppe de jeunes perfonnes
attira fon attention . Il s'en approche , &
rencontre d'abord des yeux qui cherchoient
les fiens avec timidité , des yeux qui pénétrèrent
jufqu'à fon âme ? C'étoit Cécile
confondue parmi la foule , vêtue comme
les autres , mais qui n'avoit de commun
avec elles que fes habits . Quoi ! c'est vous !
lui dit Dorval avec une joie qu'il ne put
diffimuler ; vous êtes ici , & je l'ignore ?
vous ne m'inftruifez point de votre arrivée ?
Ces mots , prononcés à haute voix &
en préfence des autres jeunes perfonnes ,
déconcertèrent beaucoup la timide Cécile.
Monfieur , lui répondit - elle d'une voix
mal affurée , je n'ai pas cru devoir vous
interrompre , & mon père ne me l'eût point
permis. Quoi ? votre père eſt aufìì des
nôtres , & lui-même ne daigne pas . . .
Où puis- je , du moins , le rencontrer ? Je
vais , reprit Cécile , vous y conduire. C'étoit
ce que defiroit Dorval.
-
Il l'inftruifit , en marchant , du motif
JANVIER 1766.
réel de cette fête , & de celui qui avoit
retenu fon invitation particulière. Ah ! lui
dit Cécile , vous avez deviné ; mon père
n'y feroit point venu fi vous l'eufliez invité
d'y venir. Et vous , charmante Cécile ? -
Moi , je ne pouvois y venir qu'avec
mon père. L'amour m'a donc bien infpiré !
reprit Dorval ; mais quoi ? n'êtes vous
venue ici que par obéiffance ? - J'ai du
moins obéi bien volontiers . Ces mots tranfportèrent
notre fage. Il alloit multiplier
fes remercîmens & fes queftions , mais
Cécile y mit fin , quoiqu'à regret elle
l'avertit que fon père étoit à portée de
l'entendre.
Dalicourt , en ce moment , fe trouvoit
au milieu d'un groupe de villageois à peu
près de fon âge. Il étoit lui-même vêtu à
peu près comme eux & s'amufoit à regarder
certains jeux qu'une troupe de jeunes
gens venoit de commencer. Dorval , en
l'abordant , lui reprocha de garder ainfi
l'incognito. Vous auriez trop à faire , lui
répondit Dalicourt , fi tous ceux qui viennent
ici vous avertiffoient de leur arrivée .
Je ne fuis venu qu'avec mes voiſins &
à titre de voifin . Ce titre eft un peu
général ; j'aimerois mieux que vous en
priffiez un autre : celui d'ami , par exemple.
Celui - là me coûteroit un peu
-
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE
.
plus à prendre , & pourroit ne pas fignifier
davantage. Vous êtes feigneur , & moi je
ne fuis qu'un bon villageois vaffal de feigneur.
Mon rôle eſt de vous reſpecter &
je vous refpecte . Point de refpect , furtout
; je veux qu'on m'aime . -·On n'aime
guère que fes égaux , & vous êtes Baron ;
un Baron pourra fe dire votre ami. Et puis
c'eft toujours quelque chofe d'être reſpecté
de fes inférieurs . Je connois quelques
grands qu'on n'aime point & qu'on ne
refpecte pas davantage. Dorval infifta & -
ne put rien obtenir de plus.
La danfe fait communément partie d'une
fête , & fur- tout d'une fête villageoife.
Dorval, quoiqu'affligé de ce qu'il venoit
d'entendre , vouloit au moins danfer avec
Cécile. Une circonftance légère en ellemême
, mais qui ne l'étoit pas pour un
amant , adoucit un peu fa trifteffe . Il vit
que Cécile étoit devenue en quelque forte
reine de la fête. Ce n'étoit point lui qui
avoit préfidé à cet arrangement , c'étoit
un mouvement d'équité naturelle . Parmi
les jeunes perfonnes que raffembloient ces
jeux , il s'en trouvoit plufieurs que
la nature
avoit favorifées , & qu'il n'étoit point
facile de voir avec indifférence ; mais ellesmêmes
fentoient combien la nature avoit
encore plus fait pour Cécile . On les voyoit
JANVIER 1766.
57
l'entourer , la fuivre , la parer de leurs
propres mains . Sa modeftie & la grande
fupériorité de fes charmes ne lui laiffoient
ni jalouſes ni rivales .
Son amant jouiffoit de fon triomphe. Il
y joignit tout ce que cette occafion & la
préfence de Dalicourt lui permettoient d'y
ajouter.Cécile danfoit avec une jufteffe & des
grâces qui l'étonnoient. Où donc les a - t- elle
puifées ? difoit Dorval en lui - même. Tout
en elle marque une éducation foignée ;
mais d'où lui vient cette éducation ?
Il trouva encore une fois le moment
de lui parler fans témoins , c'eſt - à - dire ,
fans pouvoir être entendu . Tout m'étonne
& me charme de votre part , lui difoit- il ,
mais votre père continue à me défoler. Il
ne me pardonne pas même d'être feigneur
d'un village. Hélas ! reprit Cécile , que
fera -ce donc lorfqu'il faura tout ce que
vous êtes ? -Ma chère Cécile ! - Monfieur
le Marquis , je fens que je vais pleurer !
que dira- t- on fi l'on s'en apperçoit ? —
Ah ! de pareilles larmes me dédommageroient
de tout ! que je les voie , ces larmes
précieufes.... Mais non , je ne veux point
que ma Cécile foit calomniée. Je vais même
borner cet entretien : cependant , fi la prévention
de votre père continue. . . . Elle
continuëra , interrompit Cécile. Elle con-
C v
53 MERCURE
DE FRANCE
.
tinuera ! reprit triftement Dorval ; eh que
deviendrai - je fi cela eft ? Dois - je y ſoufcrire
fans appel ? ... Il le faudra bien !
ajouta Cécile ; & alors les larmes qu'elle
s'efforçoit de retenir coulèrent en abondance.
Dorval cède lui- même à ce fpectacle.
Il oublie qu'il peut être apperçu ; il tombe
aux genoux de Cécile . Dalicourt , qui alors
s'approchoit d'eux , les furprend dans cette
attitude : ce qui obligea Dorval à fe relever
avec une extrême vîtelle. Son embarras
& la confufion de Cécile étoient extrêmes.
Dalicourt ne parut ni piqué ni furpris.
Monfieur le Baron , dit - il à Dorval , vous
voyez que tout feigneur agit en feigneur.
Il ne paroît procurer certains plaifirs aux
autres que pour mieux affurer les fiens . Je
ne vous blâme point de trouver Cécile à
votre fantaifie ; elle pourroit fatisfaire celle
de bien d'autres : mais trouvez bon que je
ne l'expofe pas plus long- temps à l'honneur
que vous lui faites.
Dorval , au défefpoir , employa , pour
fe juftifier , toute l'éloquence de la douleur
& de la paffion. Il protefta à Dalicourt
qu'il n'avoit fur fa fille que des vuës légitimes
. Peu m'importe , reprit Dalicourt
je ne veux pas plus de celles- là que des
autres. Vous m'avez vu n'ofer accepter le
JANVIER 1766. ༡༡
titre d'ami que vous m'offriez. Le titre de
beau-père me fiéroit encore moins.
Quoi ? s'écria Dorval , vous expoferiez
l'aimable Cécile aux difcours qu'un départ
fi fubit peut occafionner ? - Les difcours
ne font rien ; je ne crains que la réalité.
- Mais la calomnie eft à craindre . - Je
la redoute moins que la médifance . D'ail
leurs , chacun eft occupé de la fête , & il
ne paroît pas qu'on ait vu autre chofe :
faudra - t- il vous laiffer le temps de fournir
à toute cette affemblée une occafion de
mieux voir ? Encore une fois , Monfieur
le Baron , je ne vous en veux pas de trouver
Cécile jolie ne m'en voulez pas de vous
trouver dangereux. On peut l'être pour une
jeune fille , même en faifant du bien à
tout le refte .
Dorval infifta vainement. Dalicourt fit
entendre à ceux qui le connoiffoient qu'une
affaire preffante l'obligeoit de quitter la
fête avant les autres. În regretta de voit
partir Cécile , mais on n'en devina point
la caufe. Au moins , difoit Dorval à ce père
obſtiné , permettez-moi de vous accompagner
une partie du chemin qui fépare votre
demeure de la mienne . A vous très - permis,
reprenoit Dalicourt , vous êtes fur vos
terres ! On préfume bien que Dorval uſa
de la permiffion .
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Chemin faifant il voulut ramener l'entretien
fur ce qui venoit de fe paffer. 11
efpéroit encore émouvoir Dalicourt ou
vaincre fes préjugés ; mais Dalicourt ne
voulut pas même entrer en matière. Il fit
plus , il ordonna à Cécile , qui marchoit
devant eux , d'accélérer encore fa marche.
Mets - toi , lui difoit- il , hors de la portée
de fes difcours . Ils font plus à craindre
pour toi que le plomb du chaffeur ne l'eft
pour la colombe. Cécile obéit ; mais il étoit
facile de voir que la colombe ne fuyoit
qu'à regret le chaffeur.
Le jour baiffoit & ils avoient déja fait
une partie de la route , lorfqu'une chaife
paffa auprès d'eux avec beaucoup de vîteſſe.
Elle étoitfuivie de quatre hommes à cheval.
Un des quatre approchant de Cécile, dit tout
haut : la voilà ! Au même inftant deux de
ces hommes mettent pied à terre , enlèvent
Cécile à force de bras & la jettent dans la
chaife qui s'éloigne fur le champ. Dorval ,
aux premiers cris de Cécile , avoit volé
plutôt que couru ; mais il étoit fans armes ,
ce qui ne l'empêcha point de faifir à la
bride le cheval d'un des raviffeurs , & de
prefcrire au cavalier de refter là . Mon
ami , lui dit ce dernier , refte -là toi même
& fois fage. On ne veut faire aucun mal
à cette jeune perfonne ; je ne t'en ferai
JANVIER 1766. 61
aucun non plus , à moins que tu ne m'y
forces.
Que vois je? qu'entends- je ? ah ! traître
Séricourt ! s'écria Dorval ; quoi ? tu ofes
me ravir ce que j'ai de plus cher ? arrachemoi
donc la vie auparavant !
Que diable vois- je à mon tour ? s'écria
le Chevalier , car c'étoit lui - même ; eft- ce
toi , Marquis ? que fignifie cette mafcarade ?
venois- tu auffi pour l'enlever ? - Ordonne
auparavant qu'on me la ramène , & je t'expliquerai
tout. Rien de plus aifé , reprit
Séricourt , & à l'inftant il fit courir un de
fes cavaliers après la chaiſe .
Es- tu content ? pourſuivit- il , en s'adreffant
toujours à Derval. Pourquoi m'astu
caché que tu voulois prendre foin de
Cécile ? Tu m'aurois épargné une démarche
que la feule compaffion m'a fait rifquer.
La feule compaffion ! s'écria Dalicourt
qui pour quelques inftans avoit perdu la
parole ; quoi ? barbare ! c'eft la compaffion
qui vous porte à arracher une fille
des bras de fon père ? Sans doute , reprit
Séricourt , quand ce père eft affez barbare
lui-même pour vouloir enfouir un
diamant précieux dans la fange . Voilà bien
les grands ! difoit le père de Cécile , voilà
le fond de leur âme. Pour eux le vice
62 MERCURE DE FRANCE .
prend les couleurs de la vertu , & le plus
noir attentat n'eft qu'un fimple amuſement.
Je vous jure , ajouta le Chevalier ,
que je voulois faire le bien de Cécile , &
voilà tout. Mais toi , dit - il à Dorval , quel
eft ton but ? Explique- moi cette énigme ,
cette bifarre métamorphofe . Dis - moi ,
enfin , pourquoi l'homme de Paris le plus
élégant , fe trouve ici affublé en coq de
village ?
Ces queftions défoloient Dorval. Il
avoit un peu de confufion du déguifement
qui y donnoit lieu ; mais , fur.
tout , il étoit furieux des éclairciffemens
qu'elles fourniffoient à Dalicourt. Quant
à ce dernier , il n'en perdoit rien. Cependant
, il étoit encore plus attentif au
retour de la chaife qui emmenoit Cécile.
A peine elle reparoît , qu'il vole à fa
rencontre. Il eft fuivi & bientôt devancé
par Dorval,
Cécile étoit à peine revenuë d'un évanouiffement
que la furprife & la frayeur
lui avoient caufé , elle fe raffuta en voyant
fon père. Tous deux verfoient des larmes
de joie & d'attendriffement Viens , lui
dit-il en lui tendant les bras , viens , ma
fille , abandonne cette horrible voiture :
c'eft le fiége du vice & de l'opprobre.
JANVIER 1766. 65
Jamais elle ne fut conftruite pour te recevoir.
Mais Cécile ne faifoit que de la quitter ,
quand on en vit une autre s'avancer avec
une viteffe prodigieufe. Eft- ce encore un
raviffeur , s'écria Dalicourt ? Máis , non ;
je reconnois plutôt un appui de l'innocence
, & c'est le feul que je connoiffe.
Je vois approcher le Comte d'O .... Ciel !
s'écria Dorval plus embarraffé que jamais .
Ah ! parbleu , dit le Chevalier, en s'avançant
vers la voiture , la rencontre eft unique
& tient du roman. Point du tout ,
Monfieur , lui dit le Comte ; je voulois ,
& j'efpérois vous rencontrer : je fuis charmé
de l'avoir fait fi à propos.
En vérité , Chevalier , dit la Comteffe
qui étoit avec fon mari , vous êtes un
Chevalier à hautes aventures. Il ne vous
'faut pas moins que des enlèvemens ! N'avez-
vous point eu aufli d'enchanteurs à
combattre ?
N'en doutez pas , Madame , revrit Séricourt
ce pays eft celui des métamorphofes.
Jettez les yeux fur ce magicien 3
c'eft lui qui a déconcerté mon entrepriſe.
En parlant ainsi , il montroit Dorval
qui eût voulu pouvoir fe cacher. Ah ! Ciel,
dit la Comteffe , me trompai - je ? Est- ce
64 MERCURE DE FRANCE.
le Marquis ? N'en doutons point..... c'eſt
lui-même. Eh ! mon pauvre Dorval, comme
vous voilà fait ? Que veut dire cette caricature
?
L'étonnement du Comte égaloit celui
de fa femme , & étoit encore furpaſſé par
da confufion de Dorval. 11 prit , enfin ,
fon parti. J'avouë , Madame , dit- il à la
Comteffe , que cet ajuftement doit vous
paroître bifarre ; il annonce que je me
rapproche de la nature toute fimple. Je
n'en connois le prix que depuis quelque
temps ; mais j'ai bien appris à le connoître
.
Eh ! qui vous a fi bien rectifié ? demanda
la Comteffe n'eft- pas Cécile ?
Tout , jufqu'au coftume , l'annonce .
Je voudrois bien , reprit Dorval , en
avoir des preuves plus authentiques. La
réfolution de me traveftir a été motivée
par une autre. Mais toutes deux n'ont
rien d'offenfant pour l'aimable & vertueufe
Cécile.
Voilà qui devient férieux , dit la Comteffe.
Très-férieux , pourſuivit le Chevalier.
Trop férieux ? ajouta Dalicourt. M.
le Marquis doit prévoir ma réponſe. Je
ne fouffrirai point qu'il s'abaiffe jufqu'à
ma fille , ni que ma fille s'élève juſqu'à
lui.
JANVIER 1766. 65
Mais , reprit le Comte , la difproportion
pourroit être moindre qu'elle ne
le paroît. Qu'entends - je ! s'écria Dorval ,
achevez ! de graces tirez-moi d'incertitude !
Meffieurs , ajouta le Comte , rendonsnous
chez Dalicourt . Ce que j'ai à vous
dire exige quelques détails fecrets , & cette
fcène publique n'a déja que trop duré.
Dès ce moment Dorval ne s'occupa
plus que du fecret qui alloit être dévoilé .
Cécile , qu'on avoit admife dans la voiture
du Comte , s'occupoit comme Dorval.
Quant à Dalicourt , loin de marquer
nul empreffement à cet égard , il doutoit
d'avance de ce qu'on alloit lui dire.
Dalicourt avoit repris le ton & la gaieté
qui lui étoient propres. Il fit les honneurs
de chez lui avec fa franchiſe ordinaire.
Toutes les généalogies du monde ne me
changeroient pas , difoit- il ; & d'ailleurs ,
je crois peu aux généalogies.
Il faut pourtant , lui dit le Comte , il
faut vous réfoudre à ne point douter de
la vôtre. Vous êtes noble.-Je fuis noble
? Oui vous l'êtes. -Je n'en crois
rien. Je vous le certifie . - Prouvez - le
moi. - En croirez-vous mes preuves ?
Nous verrons enfuite . -Eh ! bien , je n'ai
pas avec moi vos titres ; mais je déclare
qu'ils font en mon pouvoir. Je déclare ,
-
66 MERCURE DE FRANCE.
en outre , que nous fommes très- proches
parens. Votre mère fut foeur de la mienne :
vorre père fut un Gentilhomme diſtingué
, qui périt en commandant un vaiffeau
de haut bord . Vous êtes le feul fruit
de leur union. Cette union étoit fecrete ,
vu la haine qui divifoit les deux familles.
Votre père mourut avant que vous
fuffiez né. Votre mère perdit le jour en
vous le donnant. Une parente.qui avoit
toute fa confiance , devint pour vous une
autre mère. Elle vous fit élever avec foin ;
mais elle garda un profond fecret far
12
votre naiffance . La crainte de voir éclôre
des procès qu'elle ne pourroit voir finir
fut le principal motif de fa difcrétion. Il
faut tout dire ; votre père eut plus de
conduite & de bravoure que de fortune.
Votre mère étoit réduite à fa légitime ,
que la coutume des lieux rendoit fort
modique. Enfin , cette parente mourut
lorfque vous n'étiez encore âgé que de i 2
ans. Elle vous avoit mis fous la protection
d'un oncle maternel , qui fe garda
bien de vous traiter en neveu . C'eft chez
lui que vous avez puifé votre haine contre
les grands , & j'avouë qu'à cet égard elle
eft fondée . Le refte ne doit pas être moins
préfent à votre mémoire. Vous fîtes fur
mer quelques voyages qui vous réufficent.
JANVIER 1766. 67
Vous vous mariâtes à Saint- Domingue.
Je ne vous parlerai point des accidens
qui renverfèrent votre fortune.... Dites
plutôt des perfécutions , interrompit Dalicourt
; & ce fut encore un homme en
place qui me les fit effuyer. Soit , reprit
le Comte ; j'achève en peu de mots.
Obligé de repaffer en France , vous n'y
trouvâtes pas un accueil propre à vous
confoler. Pardonnez - moi , interrompit
Dalicourt. Je vous y ai trouvé ; ( car je
fens qu'il eft à propos que j'achève moimême
ce récit ) . Vous eûtes pour moi des
égards & des procédés qui m'étonnèrent
dans un homme de cour. C'eft à vos bienfaits
que Cécile doit l'éducation qu'elle a
reçue ; & lorfque devenu veuf, je quittai
la Province où j'étois né , lorfque je vins
me fixer dans ce canton , ce fut encore
par vos foins que j'y trouvai un afyle ,
un bien- être & du repos.
Tout cela eft peu de chofe , reprit le
Comte ; parlons de ce qui reste à faire . Ce
qui refte à faire eft peu de chofe , répliqua
Dalicourt : vous aviez tout prévu ; mes
fouhaits ne s'étendent point au - delà. -
Il faut prendre un état plus conforme à
votre naiffance , car je préfume que vous
n'en doutez plus ? Ma foi fi tout autre
que vous me l'affuroit.... Quoi ! le récit
68 MERCURE DE FRANCE.
Il
que je vous fais n'eſt - il pas circonftancié ?
porte conviction ! s'écria Dorval.... Il
pourroit , interrompit Dalicourt , paſſer
dans un conte où l'on fe tire d'intrigue
comme on peut ; mais , pour me croire
noble , j'exige d'autres preuves. Hé bien,
lui dit le Comte , vous en aurez . Pour moi ,
ajouta Dorval, ces preuves me fuffiſent.
Je me ferois même , en un befoin ; contenté
du foupçon. Nul préjugé ne peut
tenir contre Cécile , & j'euffe mis à l'écart
tout ce qui tendoit à m'éloigner d'elle.
Monfieur , pourfuivit- il , en s'adreffant à
Dalicourt , les obſtacles que vous m'oppofiez
ne fubfiftent plus : daignez confentir
à mon bonheur. Ces obftacles , reprit Dalicourt
, ne font pas tous détruits . Il en reſte
un non moins embarraffant que l'autre. Je
fuppofe Cécile noble , elle ne fera jamais ri--
che...Et moi je le fais ! s'écriaDorval
, j'aurai
le bonheur inexprimable
d'enrichir ce que
j'aime ! Peut- on faire un plus digne ufage
de fa fortune ?
Dalicourt ne fe rendit pas encore . Il
fallut que le Comte joignît fes follicitations
à celles de Dorval, On vit même la
Comteffe quitter le ton de l'ironie pour
plaider la caufe des deux amans. Peu s'en
fallut que Séricourt lui - même ne démentît
fon caractère . Mais il feroit difficile de
JANVIER 1766. 69
peindre l'état où fe trouvoit Cécile. On
voyoit fur fon vifage la crainte le difputer
à l'efpoir , l'agitation à la retenue. Son
état eût pu toucher un ennemi , & Dalicourt
étoit fon père . Il s'approcha d'elle ,
& la ferrant entre fes bras : hé bien ! ma
chère Cécile , ma chère enfant , lui dit- il ,
réponds avec confiance , avec fincérité ;
crois- tu donc pouvoir être heureufe avec
un Marquis ? Mon père ! lui répondit Cécile
, en tremblant .... & elle n'ofoit en
dire davantage. Parie , achève , reprit Dalicourt....
Mon père ! ajouta Cécile , je
crois pouvoir être heureuſe avec Dorval !
A ces mots , la crainte d'en avoir trop dit ,
mêlée avec une autre crainte , lui fit , pour
ainfi dire , perdre toute connoillance. Va ,
lui dit fon père , tu mérites au moins que
ton attente foit remplie , Je ne veux pas
que tu m'accufes de m'y être oppofé.
Je ne peindrai ni les tranfports de Dorval
ni la reconnoiffance de Cécile. Enfin ,
dit le Comte , nous voici au dénouëment.
Je pardonne au Chevalier fon entrepriſe
en faveur de ce qui en réfulte. Au moins ,
reprit ce dernier , dites-moi comment cette
entrepriſe eft venuë jufqu'à vous ? Par une
voie affez oblique , lui dit le Comte. Un
de vos confidens , c'est-à - dire , un de vos
domestiques , a confié votre fecret à l'un
70
MERCURE DE FRANCE.
des miens , qui a cru qu'un tel ſecret pouvoit
m'intéreffer . J'ai profité de la découverte
, & vous voyez que j'avois quelque
intérêt de vous prévenir. A la bonne heure !
lui dit Séricourt , je me confole d'avoir
été prévenu . Je ne voulois qu'arracher
Cécile à l'obfcurité. Mon zèle pourra s'exercer
en faveur de quelqu'autre , & j'eſpère
qu'on n'en préviendra point l'effet.
Séricourt jugeoit la Comteffe piquée
contre lui : elle n'étoit irritée que contre
elle - même. Son coeur avoit été moins
égaré que fon efprit. Elle fentit que Dorval
& Cécile alloient être heureux , & elle
fe rappella qu'un pareil bonheur lui avoit
été offert. Ne pouvoit- elle donc plus en
jouir ? Le Comte étoit aimable , il l'avoit
aimée , il pouvoit l'aimer encore , & ces
réflexions annonçoient qu'il feroit payé de
retour. I le fut en effet. La Comteffe
oublia le perfifflage pour adopter le fentiment.
Dalicourt abjura le ton de la mifantropie
, & Dorval celui de la fatuité . Il
aime encore Cécile , qui l'aimera toujours.
Il fe gouverne en fage & n'eft plus honteux
de l'être.
Par l'Auteur des Contes Philofophiques.
N. B. Une maladie de l'Auteur eft caufe
que la fin de ce Conte , ainfi que le Mercure
, ont été retardés.
JANVIER 1766. 71
VERS mis au bas de l'inftruction de Mgr
LE DAUPHIN à Mgr LE DUC DE
BERRY , lorsqu'on l'apréfentée au Roi
DE POLOGNE.
B AIGNONS -
facrées !
LES de nos pleurs , ces paroles
Que des maîtres du monde elles foient révérées ! ....
Grand Roi , fon dernier voeu fut pour notre bonheur
;
Le Ciel , d'après le vôtre , avcit formé fon coeur.
Quand vous perdez un fils , le trône perd un fage.
Hélas ! il eût régné comme vous , ou Titus .
Il fçut , pendant fa vie imiter vos vertus ;
Sachez , après la mort , imiter fon courage.
VERS pour mettre au bas du portrait da
Prince augufte que l'Europe vient de
perdre.
L'ETAT ' ETAT en lui n'eût vu qu'un père au lieu d'un
maître ;
Qu'un héros , des vertus l'exemple & le foutien :
Grand autant que pieux , fans affecter de l'être ,
Il n'eût été puiffant que pour faire le bien.
Par le Chevalier DE JUILLY THOMASSIN ,
Garde du Corps du Roi .
72 MERCURE DE FRANCE .
UNE Perfonne , charmée du nouveau Roman
d'ELIZABETH , donna une fête à Madame
***
·
و
auteur de cet ouvrage. Au
deffert on lui préfenta une couronne de
mirthe & de laurier , avec les vers fuivans
.
D E mirthe & de laurier , Iris , cette couronne
Doit orner votre front ; l'amitié vous la donne :
Elle eft l'emblême heureux du talent enchanteur
De charmer par l'efprit & de toucher le coeur.
Si d'un foible mortel . vous agréez l'hommage ,
Combien goûterez - vous le flatteur avantage
De recevoir le prix de tant de qualités ,
Par les auguftes mains de deux divinités !
Apollon & Vénus fe difputent la gloire
De vous placer près d'eux au temple de mémoire.
De mille adorateurs elle embellit na cour ,
S'écrie avec tranſport la Déelle d'amour ;
Ainfi je lui deftine à ma fuite une place :
Qu'elle foit déformais ma quatrième Grâce .
Tout l'Olympe applaudit.... Et moi , reprend
Phabus ,
Je veux créer pour elle une Mufe de plus .
Par M. DE POUJOL.
JANVIER 1766. 732
AM** .fur un portrait de Mlle DOLIGNY ,
en NANINE.
V.OYEZ-VOUS l'âme & les talens ,
A travers les yeux de Nanine , '
Percer & fufpendre nos fens
Avec fa candeur enfantine ?
Dans ce portrait fait à moitié ,
J'en crois démêler quelques traces ;
C'est l'efquille d'une des Grâces
Que vous préfente l'amitié.
EPITRE à ma SaUR.
VOUS ous qui fous un ciel fans nuage.
Dans le plus riant des climats , ( 1 )
Paffez le midi de votre âge
Loin de ces rigoureux frimats
Qui font ici notre partage :
Vous qui dans les foins du ménage
Trouvez vos plaifirs les plus doux ;
Mère d'une aimable famille ,
Qui près de vous faute & babille ,
Et compagne d'un tendre époux.
( 1 ) Nifmes.
Vol. II. D
74 MERCURE DE FRANCE.
le
Vous enfin à qui je fuis lié par la double
chaîne du fang & de l'amitié , fouffrez que
je vous adreffe cette lettre , moitié vers ,
moitié profe , genre d'écrire dont je ne
fuis nullement l'inventeur , & dont ma
pareffe s'accommode fort bien. Il eſt rare
d'oublier ceux qu'on aimoit véritablement ;
& une amitié que temps ou la diftance
des lieux a pu faire expirer , étoit déja
bien malade. La mienne jouit d'une fanté
parfaite , & n'a rien perdu de fa vivacité.
Vingt ans d'abfence & cent foixante lieues
d'éloignement ne vous ont point effacée de
mon fouvenir. Je me rappelle avec plaifir
ces temps heureux où Paris vous renfermoit
dans fon enceinte , ces jours où vous
croiffiez fous les aîles maternelles , ornée
par les grâces , & embellie par la feule
nature.
En voyant vos nailfans appas ,
Et la douceur de votre caractère ,
Chacun , difoit , & ne fe trompoit pas
C'est tout le portrait de la mère .
Après avoir parlé de vous , s'il m'étoit
permis de parler un peu de moi -même ,
je vous dirois que mon long féjour à Paris
ne me fait point oublier entièrement ma
patrie.
JANVIER 1766. 75
De ces murs que la Seine atrofe ,
Je tourne quelquefois les yeux
Vers ce pays délicieux
Où demeuroient mes bons ayeux ,
Où même leur cendre repofe .
pas
On rira peut-être de ma foibleffe , en
difant que le philofophe ne fe borne
à un petit coin de la terre , & qu'il a le
monde entier pour patrie. Pour moi ,
qui n'ai pas l'honneur d'être philofophe ,
je me fais gloire de penfer & de parler
différemment. L'amour de la patrie eft
gravé dans nos coeurs en caractères trop
profonds pour qu'il foit facile de l'effacer ;
les objets étrangers ne font que gliffer fut
la furface : ils amufent , mais ils ne fatiffont
pas. Ainfi , vous pouvez croire que
je ne donne pas le dernier rang à la ville
qui m'a vu naître ; & fi l'on me fâchoit ,
je lui donnerois la préférence fur les plus
belles cités de l'univers. Si je me trouve
engagé dans une partie qui me gêne , fi la
converfation eft montée fur un ton qui
me déplaife , je prens auffi- tôt l'effor ; je
m'abfente de la maifon fans la quitter , je
fors à l'inftant de Paris par la porte Saint
Antoine , mon efprit fait feul le voyage ,
& ma bourſe en profite.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Dans ces afyles fi vantés ,
Dans ces cercles fi fréquentés ,
Où l'on compoſe ſa figure ,
Où l'on étale fa parure ,
Où l'on parle fans s'écouter ,
Je voyage fans m'arrêter ;
Et mon efprit , qui toujours veille ,
Me berçant d'une douce erreur ,
Sait bien dédommager mon coeur
fouffre mon oreille.
De ce que
Vous faurez à ce fujet le rêve que je fis
la nuit dernière. Il me fembloit qu'un
Génie bienfaifant brifoit les liens qui me
retiennent dans cette ville , & qu'en partant
je m'écriois avec humeur adieu ,
ville de bruit & de fumée , qui renfermes
dans ton fein tant de réformateurs & fi
peu de fages , tant d'habitans & fi peu
d'hommes : ville où l'amitié n'est qu'un
vain nom , la vertu que l'art de déguiſer
fes vices , la piété qu'un mafque qui couvre
la perfidie .
Adieu , temple de la molleſſe ,
Adieu , féjour de la trifteffe ,
Où le regret vient nous faifir
Jufques dans les bras du plaifir ;
Où l'on ne cherche qu'à paroître ,
Où l'on s'embraffe fans s'aimer ,
L'on fe prife fans s'eftimer ;
L'on s'époufe fans fe connoître.
JANVIER 1766. 77
A peine avois -je fini de prononcer ces
mots que j'avois perdu de vue la ville à
qui je les adreffois. Déja ( l'on fait en
rêve beaucoup de chemin & en peu de
temps ) j'approchois de cette cité commerçante
dont la Saône majestueufe baigne
les murailles . Je ne donnois qu'une attention
fuperficielle aux divers objets que je
rencontrois fur la route : je ne marchois
pas , j'étois porté fur les aîles du defir.
Plus j'approchois des lieux charmans que
vous habitez , plus mon âme fe livroit à
Pallégreffe ainfi l'hirondelle , au retour
de la belle faifon , revient avec plaifir
dans les lieux que l'hiver l'avoit forcée de
quitter. Je vous revois enfin , ô terre fi
long- temps l'objet de mes foupirs & de
mes voeux ! Je vous falue , ô ma chère
patrie ! Je vous perdis que j'étois à peine
en état de vous connoître , mais mon âme
erroit toujours dans vos riches campagnes.
Que de nouvelles chaînes nous uniffent
pour ne fe brifer jamais !
Vous aviez part aux voeux que je faifois
pour mon pays , ô vous qui en êtes l'ornement
! vous aviez même en quelque forte
fur lui la préférence , car j'oubliois pour
vous le fpectacle merveilleux que la nature
& l'art s'empreffoient de m'offrir. Vous
aviez le pas fur ce vafte amphithéâtre qui
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
•
nous peint une image fi vive de la magnificence
romaine : fur ce temple célèbre où
l'on rendoit hommage à la Déeffe des
forêts fur cette étonnante fontaine que
conftruifirent autrefois les Maîtres du
monde , & que nos Magiftrats viennent
de réparer à grands frais : fur ce fuperbe
maufolée qu'un Empereur Romain fit ,
dit- on , bâtir pour honorer la mémoire:
de Plotine , femme de Trajan : fur tant
d'autres monumens de l'antiquité que l'oeil
du voyageur contemple avidement , &
dont les reftes auguftes font regretter ce
que les temps ont détruit. Je me réfervois
le plaifir de les confidérer avec vous , perfuadé
que votre goût naturel & la connoiffance
que vous avez du pays me feroient
découvrir de nouvelles beautés. Je vous
voyois enfin , je vous parlois..... Quel
bien réel vaut un tel fonge ! Vous ne fûtes
pas long- temps à vous appercevoir que mes
yeux inquiets cherchoient encore une autre
perfonne que vous , & qui ne m'eſt pas
moins chère , & vous m'y conduisîtes avec
empreffement.
Sur fon front régnoit la candeur ,
Et dans fon âme la fageſſe ;
La vertu faifoit fa richeffe ,
Et l'innocence fa grandeur.
JANVIER 1766. 79
En la voyant, un torrent de pleurs inonda
mon vifage. La joie fufpendit quelque
temps en moi l'ufage de la parole ; je
n'exiftois que par les fentimens. Il fembloit
que mon coeur , jaloux de les éprouver
, voulûr refufer à mes lévres la douceur
de les exprimer. Mouvemens de tendreffe
que la nature infpire , que la religion
même autorife ! fi dans ce fiècle des ingrats
l'on rougit de vous laiffer paroître ,
fi l'orgueilleufe philofophie vous renvoie
au petit peuple , fi les branches de la ſcience
étouffent les racines du fentiment , fi notre
âme ſe refferre à mesure que nos connoiffances
s'étendent , je préfére l'ignorance ;
que le don de fentir me tienne lieu de
l'art de penfer , & que jamais mon efprit
ne s'enrichiffe aux dépens de mon coeur !
Je parlois ainfi en dormant , lorfqu'une
nuée de parens de tout genre & de tout
âge vint fondre fur moi. J'arrivois de
Paris , ainfi j'étois un perfonnage qu'on ne
pouvoit fe laffer de voir & d'entendre ; je
réfléchiffois à laquelle de toutes les queftions
qui m'étoient faites je répondrois
d'abord , lorfqu'un fâcheux m'éveillant en
furfaut , mit fin à mes plaiſirs & à mon
voyage .
Falloit - il donc interrompre le cours
D'un fi délicieux menfonge ?
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! je voudrois dormir toujours
Si de nouveau j'avois un pareil fonge .
Par M. L. COMPAN.
CHANSON pour le jour de Sainte ELISABETH.
Air : Jufques dans la moindre
chofe.
HATE ATE-TOI de faire éclore ,
nature pour Babet ,
Du fein expirant de Flore
Le lys , la rofe & l'oeillet.
En lui rendant cet hommage ,
Sois fûre de plaire aux Dieux ;
Je réponds de leur fuffrage ,
Il est écrit dans les yeux.
Oui , Babet les intéreſſe
Et , dans les traits reflemblans
Chaque Dieu voit & carefle
L'heureux, fruit de fes talens .
Comme eux de la bienveillance ,
Son coeur fenfible à l'attrait ,
Du don fait la jouiſſance ,
Et fes plaifirs du bienfait.
JANVIER 1766. 81
Pour alfortir cette belle ,
Dieu d'hymen , qu'il t'a fallu
Brifer de fois ton modèle
Et raffembler de vertu !
Que vois-je ton induſtrie
N'a fçu d'un couple fi beau
Tirer que double copie.
Ah , que n'ai -je ton pinceau !
LA chanfon précédente n'ayant point eu le
bonheur de plaire à BABET , & la préférence
ayant été donnée par elle à une
autre chanfon , l'Auteur garda l'ano-
& lui envoya les vers fuivans. nyme
U
MADRIGAL.
N autre à tracer votre image
Réuffit , dit - on , mieux que moi ,
Et de lui céder l'avantage ,
Votre goût m'impofe la loi.
Eh bien , en lui rendant hommage ,
J'aime à remplir votre defir.
Mais , s'il m'enlève votre eftime ,
Au moins il me reste un plaifir ;
D v
$2 MERCURE DE FRANCE.
C'eft qu'à l'ombre de l'anonyme ,
A quelques loix qu'on veuille m'aſſervir ,
Lorfqu'il s'agit de vous , il ne peut me ravir
La gloire de penfer plus encor qu'il n'exprime.
PRIERE queles Juifs Portugais de BORDEAUX
ont faite , pour demander à
Dieu le rétablissement de la fanté de
Monfeigneur le DAUPHIN , le 21 Novembre
1765 , jour auquel ils fe font
abftenus de toutes fortes d'affaires , ont
fait des aumônes publiques , & ont obfervé
un jeûne général de vingt quatre heures .
Compofée en hébreu par leur Rabin , le
Haham DAVID ATHIAS , & traduite.
en françois par le fieur P...... , leur
Agent à Paris , Penfionnaire & Interprête
du Roi.
CRÉATEUR du monde , qui as formé
tout & conferves tout dans ce vafte univers
, par ta bonté , ta puiffance & ta fageffe
infinies ! lorfque contens & heureux
fous la protection du meilleur de Rois ,
JANVIER 1766. $ 3
nous commencions à goûter les fruits de
la paix ( jufte fujet de nos continuelles
actions de graces ) , nous venons d'apprendre
que notre DAUPHIN , fils chéri de notre
augufte Monarque , eft accablé de fouffrances
& dangereufement malade . Cette
nouvelle , ô Seigneur Dieu ! nous a pénétrés
jufqu'au fond du coeur : elle a changé notre
joie en trifteffe , nos plaifirs en peines ,
nos chants en foupirs , nos tis en pleurs ; &
nous n'éprouvons plus qu'affliction & angoiffes.
Mais comme tu es , ô Seigneur !
le fouverain arbitre de la vie & de la mort ,
que toi feul
toi feul peux donner la vertu efficace
aux médicamens , que l'existence & la con
fervation de toutes les créatures émane
de toi , & que hors de toi rien n'exifte ,
nous recourons à la multitude de tes bontés
: & profternés devant ta face , le coeur
contrit , les yeux pleins de larmes , les
bras étendus vers le ciel , en jeûne ,
pénitence , répandant des aumônes , qui
font le préfervatif de la mort , nous te
fupplions de rendre la fanté au vertueux
Prince qui caufe nos alarmes.
en
Daigne ta volonté toute- puiffante , ô
Seigneur Dieu d'Ifraël , fouverain Maître.
de tous les Rois , père des graces & des
miféricordes ! avoir préfente , pour exaucer
notre prière , la bonté paternelle avec
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
•
laquelle notre bon Roi nous traite en fes
états , à l'exemple de fes prédéceffeurs , &
celle que nos neveux doivent s'attendre à
éprouver un jour de fon digne Fils ( 1 ) .
Dieu tout- puiffant , plein de clémence ,
prête l'oreille aux accens lamentables ,
aux gémiffens douloureux de ton peuple ,
pour t'en laiffer toucher en faveur des
jours précieux d'une tête fi chere ! Le
rendre amour filial que nous lui portons ,
comme fidèles fujets , excite nos coeurs à
r'adreffer nos plus ferventes prières pour
fa confervation : que ta bonté infinie , ô
Seigneur miféricordieux ! te porte à l'affifter
dans fes maux & à le guérir.
Père clément & éternel , regarde en
pitié l'inquiétude , la peine & la défolation
où la cruelle maladie de notre DAUPHIN
jette le Roi & la REINE , fes tendres
père & mère , notre augufte DAUPHINĘ
fon époufe chérie , les précieux Princes
fes enfans , & les vertueufes Princeffes fes
fours ! Quelle douleur une confidération
fi affligeante n'ajoute- t- elle pas à notre
douleur , en nous perçant le coeur de nouveaux
traits ! Révoque , ô Seigneur notre
(1) Les Juifs Portugais jouiffent en France des
mêmes priviléges que les naturels François , en
vertu de lettres patentes de Henry II , renouvellées
& ratifiées de règne en règne.
JANVIER 1766. 85
Dieu , révoque la rigueur des decrets terribles
de ta juftice ! fais y fuccéder les effets
de ta miféricorde ! Qu'il te fuffife , pour
défarmer ta colère , des grandes fouffrances
que ce Prince a déja endurées ! Ordonne
à l'Ange exterminateur de s'éloigner de fa
perfonne.
Seigneur Dieu d'Ifraël , maître fuprême
de toutes les puiffances ! daigne ta volonté
-divine rendre ce jour , où nous t'implorons
pour la fanté du Fils du Roi , un jour
de graces & de bienfaits de ta main fecourable
! Puiffent nos pleurs , ô Seigneur !
l'affliction de nos amis , l'affoibliffement
de nos forces par le jeûne , nos charités
verfées dans le fein des pauvres , procurer
à ce Prince une prompte & parfaite guérifon
! Que le rétabliſſement de fa fanté
faffe la joie du Roi , celle de fon augufte
Famille, & de tous fes peuples !
Juge éternel , Dieu des armées , Roi
fouverain de tous les Rois , formidable &
terrible ! fi , profternés devant le trône
fuprême de ta gloire , nous ne pouvons
par nous -mêmes fléchir ta juſtice à caufe
de nos péchés , nous te conjurons par le
mérite de nos faints Patriarches & de toutes
les ames juftes & pieufes , de ne pas rejetter
l'humble prière que nous t'adreſſons ,
avec un coeur navré de douleur , & le
86 MERCURE DE FRANCE.
plus ardent defir de te la rendre agréable.
Préferve- nous , Seigneur , préferve - nousde
recevoir une nouvelle qui mettroit le
comble à notre défolation & à l'amertume
que nous éprouvons. Que ta colère
s'appaife , ô Dieu miféricordieux ! laiſſetoi
attendrir par nos clameurs , nonobftant
nos iniquités . Répands , Seigneur , tes bénédictions
les plus abondantes fur le Roi
notre maître , LOUIS XV LE BIEN-AIMÉ .
Qu'il n'éprouve plus que fatisfaction ! Quela
prospérité environne fa perfonne facrée !
Que ta providence veille fur lui , & le
conferve & garde comme la prunelle de
l'oeil , jufqu'à la vieilleffe la plus prolongée
! Que fon cher Fils , notre DAUPHIN ,
foit promptement guéri , fortifié , & com
blé d'un bonheur permanent ! Que toute
l'augufte Famille Royale enfin , jouiffe ,
pour longues années , de la plus parfaite
félicité , & faffe les délices du meilleur
des Rois , & de la plus vertueufe des
Reines .
Que ta fainte volonté , Seigneur Dieu
d'Ifraël , indulgent & miféricordieux ,
daigne ufer envers nous de ta grande clémence
! Que tes graces devancent nos
prières , comme tu nous l'as fait efpérer ,
en difant : avant qu'ils crient vers moi , je
les écouterai ; & lorſqu'ils parleront encore ,
JANVIER 1766. 87
Fexaucerai leurs demandes ( 2 ) Hâte-toidonc
, Seigneur Dieu ! hâte -toi de nousfecourir
, afin qu'au moment où tes bontés
opéreront ce prodige , nos voix publient :
tes merveilles , dans le tranfport de notrereconnoiffance
, par des concerts de louan--
ges & d'actions de graces . Ainfi foit- il..
Les Juifs Portugais de Bordeaux n'ont
pas été les feuls à témoigner tant de zèle
dans ces tiftes circonftances. Le 22 Novembre
ceux de Bayonne , fur la nouvelle de
la maladie de MONSEIGNEUR LE DAUPHIN,
fermerent leurs comptoirs , magafins &
boutiques , s'affemblèrent avec empreffement
, jeûnèrent , & firent une prière non
moins touchante que celle qu'on vient de
lire , , pour obtenir du Ciel la guérifon de
ce Prince. Ils ont réitéré ces actes de piété
dans les deux jours fuivans ; & le troisième,
après avoir fait réciter la même prière par
tous les jeunes enfans affemblés , ils ont
diftribué des aumônes à tous les pauvres
du lieu , en leur recommandant de demander
à Dieu le rétabliffement de la fanté
de MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
( 2 ) Ifaïe , chap. 65 , verf. 24.
88 MERCURE DE FRANC.E
VERS envoyés à Mde DU BOCCAGE ,
l'occafion de la nouvelle année.
LESEs ans qui roulent fur nos têtes
Emportent fouvent dans leur cours
Ces traits qui firent des conquêtes
Dans l'âge fleuri des amours ....
Pour vous , divine du Boccage
Vous ne ferez dans aucun âge
Sujette à leur fatalité ;
Les ans , quel que foit leur ravage ,
N'ont jamais de pouvoir fur l'immortalité.
Le Marquis DE ST. A *****
ά
'A Se** en Norm*** ** premier Janvier 1766.
VERS d'un jeune Célibataire à un de fes
amis qui l'invite à fe marier cette année .
UNNE femme de belle humeur ,
Point farouche, encor moins fauvage ,
Portant un minois féducteur ,
Non par cet exact aſſemblage
Qui forme un objet enchanteur ,
Mais par Les grâces , la fraîcheur :
JANVIER 1766.
89
Fort amoureuſe , encór plus fage ;
Légère , fans être volage ;
Vive , mais pleine de douceur ;
Tendre , fenfible , fans fadeur :
Travaillant au bien du ménage :
Ayant la vertu dans le coeur
Sans en afficher l'étalage ;
Et fe prêtant au badinage
Qui ne bleffe point la pudeur :
D'un certain monde ayant l'ufage ,
Dans les choix faifant le meilleur :
Inftruite , fans briguer l'honneur
De monter au plus haut étage :
Prévenante , fans cette ardeur
Que fouvent l'intérêt ménage
Qui méprife cet avantage
Décrit par un célèbre Auteur ,
De dominer
·
droit trop flatteur !
Qui plaît aux Dames à tout âge ,
Et qui toujours fit leur malheur.
Telle femme auroit mon hommage.
Je tremble au nom de mariage ;
Je crains fes ennuis , fa rigueur ;
Mais , fi l'on m'offroit en partage
Un auffi charmant perfonnage ,
( Phoenix dans ce fiècle trompeur ! )
Ami , fans tarder davantage ,
Malgré le préjugé vainqueur ,
Qui de l'hymen ne fait horreur ,
20 MERCURE DE FRANCE .
Je volerois à l'esclavage
Qui m'en rendroit le poffeffeur ;
Et j'y trouverois le bonheur
Dont ailleurs on n'a que l'image.
RANDON , Avocat au Parlement.
Ce 8 Janvier 1766.
SENTIMENS d'un Coeur reconoiffant pour
fes bienfaiteurs , M M. les Fermiers
Généraux.
6
DANANs les jours d'un an qui commence
Avec plaifir on voit les coeurs
Offrir à tous leurs bienfaiteurs.
L'encens de la reconnoiffance .
O vous mes fages protecteurs
Tendres amis de l'infortune ,
Vous qu'une pitié peu commune
Rend fi fenfibles à fes pleurs !
Pourrai-je affez faire connoître ,
Qu'au plaifir d'enrichir l'Etat ,
Vous joignez encor celui d'être
Bons & généreux fans éclat ?
JANVIER 1766. 92
Oui prompts à fervir l'indigence ,
Et bienfaifans , fans vanité ,
Dans vos coeurs il eft arrêté
De ne confacrer qu'en filence
Les faftes de votre bonté .
Eh
Je le dis , je ne puis me taire :
combien d'autres , avec moi ,
Le publiroient , fi du mystère
Vous ne leur impofiez la loi !
Mais que chacun parle pour fois
Moi , je n'ai que ces voeux à faire :
C'eft qu'on foit inftruit déformais
Que du trône de la Finance
Vous fçûtes faire pour jamais
Le trône de la Bienfaisance.
*
VERS latins fur la mort de Monfeigneur
LE DAUPHIN.
DELPHINUM ELPHINUM juvenem rapuit mors invida
quare ?
Virtutes numerans , credidit effe fenem.
Traduction.
LA FRANCE.
MORT barbare , pourquoi de Louis jeune encor
As tu tranché fitôt les belles deftinées ?
* Ces vers font imités de Martial . Epi . 1 , lib. 10,
92 MERCURE DE FRANCE.
En nombre ſes vertus furpaffoient les années.
LA MORT.
C'estce qui m'a trompé ; je l'ai pris pour Neftor.
Par l'Auteur des Stances à ADELAÏDE .
EPITAPHE de Mgr LE DAUPHIN.
PAR AR un aveuglement du trop funefte fort ,
Ce DAUPHIN fi chéri périt dans fa jeuneile ,
Malgré nos voeux . Hélas ! l'inpitoyable mort ,
En comptant les vertus , l'a cru dans fa vieilleffe !
VERS fur la mort de Mgr LE DAUPHIN ,
N E vous contraignez point , laiffez couler
vos pleurs ,
>
>
François , il méritoit l'excès de vos douleurs
Ce Prince , à qui le fort promit une couronne ,
Et que l'éclat du Ciel à préſent environne.
Bon père , tendre époux , enfant refpectueux ,
Maître affable & fenfible , eſprit juftè & nerveux ,
Quoique né près du trône , adoré pour lui- même,
Plus grand par fes vertus que par fon rang fuprême,
JANVIER 1766. 95.
De la religion l'exemple & le foutien ,
Connoiffant l'amitié , penfant en Citoyen.
Tel étoit LE DAUPHIN quand la Parque cruelle
Précipita fes jours dans la nuit éternelle.
Comme un Héros Chrétien , qui ne trouve ici bas
Que des biens pallagers qui ne l'affectent pas ,
Ce Prince en fon printemps a vu d'un regard ferme
L'inftant qui de fa vie avoit marqué le terme.
Seul il étoit tranquille en cet affreux revers ,
Tandis que de fes maux frémifloit l'univers ;
Mais , hélas , il n'eft plus ! notre douleur profonde,
Nos pleurs , nos bras levés vers le Maître du
monde
N'ont pu le garantir de cet arrêt du Ciel ,
Que le jufte fubit comme le criminel.
Maintenant un tombeau , que couvre un peu
d'argile ,
De l'Espoir des François, eft le dernier afyle ,
On n'entend plus par- tout que leurs gémiſſemens ,
Le cri du défefpoir forme tous leurs accens ;
Et la mort elle-même , en voyant tant de gloire ,
Pour la première fois a pleuré fa victoire.
Par M. COLLET , Chevalier de l'Ordre de Saint
Michel , & Secrétaire des Commandemens de
feuë Madame INfante,
94 MERCURE
DE FRANCE.
LE mot de la première Enigme du premier
volume du Mercure de Janvier eft
l'erreur ; celui de la feconde eft la ſageſſe;
& celui de la troifième font les voyelles.
Le mot du Logogryphe eft calcul , qui ,
partagé en deux , forme cal & cul , & en
renverfant ces deux mots , on trouve lac
& luc.
ÉNIGMES.
JE fuis petit de ma nature ,
Souvent je nuis aux plus puiffants.
J'annonce toujours le doux tems ;
On me perd quand vient la froidure.
Comme l'amour je porte un dard ,
Qui fouvent fait mainte bleffure.
Philis me craint ; mais tôt ou tard ,
Un ennemi qui vit de brigandage ,
Me tend un piége , hélas ! qui cauſe mon naufrage.
JANVIER 1766.
25
J
AUTRE.
E fuis fraîche , bien blanche , agréable à la vue :
Chacun me peut toucher & me voir toute nue.
J'ai du repos le jour , mais un mauvais deftin
Me menace depuis le foir jufqu'au matin.
Etant vierge & tout innocente ,
Je ne puis concevoir de criminel deffein ;
Cependant une flamme ardente ,
Que la nuit allume en mon fein ,
Me dévore le corps , m'agite & me tourmente.
LOGO GRYPH E.
DAN'S Ces
A M. F. •
ANS ces cercles bruyans où règnent tour
à tour ,
L'efprit léger , le badinage ,
Et les vains propos de la cour
On me met fouvent en uſage ;
Quelquefois le deftin volage
Vient s'opposer à mon fuccès
Mais mon père en devient plus fage.
Vous croyez déja , je le gage ,
1
MERCURE DE FRANCE.
Savoir qui je fuis à peu près.
Vous vous trompez , prenez courage ,
Cherchez l'objet de cet ouvrage
Dans plus de cent détours fecrets .
Neuf * membres différens m'offrent à votre vue
Ils préfentent d'abord une boiffon connue ;
Un jeu très - ufité ; ce qu'étoit Parocel ;
Une Maifen auftère ; un des Rois d'Ifrael ;
L'endroit où le lyon va dévorer fa proie ;
Une étoffe eftimée ; une antique monoie ;
Un animal rongeur ; fix pronoms conjonctifs
Un fort dans la Norwége , & vingt infinitifs ;
Le contraire de prompt ; un des fruits de l'au
tomne ;
Un poiffon de la mer ; une foeur de Latone ;
Ce que la jeune Eglé fouftrait à nos regards ;
Ce qui fert à l'autel ; un fils du Dieu des arts ;
Deux beautés de Corinthe ; une augufte affemblée ;
Le contraſte de lent ; une eau coagulée ;
Cinq termes de blazon ; un mal contagieux ;
L'épouse de Jacob ; deux prophêtes fameux ;
Un outil de Sculpteur ; de l'oeil une partie ;
Dix-huit villes en France , & treize en Italie ;
La mère d'Ariftippe ; un nombre cardinal ;
Une très- belle fleur ; la Déeſſe du mal ;
Un furnom de Diane ; une des Minéides ;
Deux Royaumes d'Afie ; une des Danaïdes ;
* On diroit douze fi trois d'entr'eux n'étoient point
répétés. !
Deux
JANVIER 1766. 97
Deux arbres des plus hauts ; trois prépofitions
Ce qui mène au tombeau ; quatre conjonctions ;
◄ Un Poëte latin ; les Nymphes des bocages ;
La Déelle des pâturages ;
Un Royaume où Pyrrhus vit abréger les jours :
Celui qui par un trait barbare ,
Fit reculer Phabus au milieu de fon cours ;
De l'Anglois ce qui nous sépare ;
Dans la Perfe une dignités
En France un titre refpectć ;
Un arbriffeau qui plaît à la jeune Bergère ,
Quand il eft paré de fes fleurs ;
Un repos connu des chaleurs ;
Des Dieux l'aimable meffagère ;
Ce dont Alger ne manque pas ;
Ce qu'un bon chien fuit lorfqu'il chaffe ;
Un grand lac en Irlande , un autre en Canada ;
Ce qu'Agla prend avec grâce ;
Un bourg où naquit Abaillard ;
L'oppofé du plaifir ; l'oppofé de la peine ;
La monture du vieux Silène ;
:: Le plus néceffaire aliment ;
Un légume d'un goût piquant ;
Un Géant qui fit, voeu de bâtir à Neptune
Un temple de crânes humains ;
Ce qu'on préfére à la fortune ;
Ce qu'on quitte tous les matins.
Vol. II. E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
J'offre enfin celle dont les grâces ,
L'air féduifant & la légéreté
Enchaînent l'amour fur les traces ,
Et Terpficore à ſon côté.
Par M. LAGACHE fils , à Amiens,
J.
AUTRE,
' HABITE affez fouvent dans les vaſtes jardins ,
Et mon centre autrefois fut propice aux Romains.
Par le même,
Q
UI
AUTRE,
ur que tu fois , Lecteur , crains mes appas,
Devine moi , mais ne me cherche pas.
Sans corps en mon entier j'enferme un corps
folide
Que l'homme ofe employer pour perdre les
humains ;
Une aſſemblée où le plaifir préfide ,
Où le fage fouvent court avec des pantins ;
Une ville jadis rivale des Romains ;
Ce qu'une femme craint d'avoir pour épithète ;
Ge que le pauvre a rarement chez lui ;
JANVIER 1766. 22
Une humeur qui produit l'ennui ;
De Mahomet le gendre & l'interprète ;
Ce qu'un buveur craint de voir dans fon broc
Une ville de Languedoci
D'un des fils d'Ifaac l'époufe & la parente.
Mais pourquoi te gêner , Lecteur , outre raifon ?
Ote trois de mes pieds , je ne fuis qu'une plante :
Plufieurs , en le cherchant , ont prononcé mon
nom .
Par M. l'Abbé LE JEUNE , Profeffeur
à Sées en Normandie.
EPIGRAMME à propos d'un avare , qui
paroît n'aimer perfonne que l'Auteur ,
dont le nom eft Louis.
DE
E Chrifippe , pour moi , l'amitié parolt
forte ;
De ce bonheur prefque feul je jouis :
J'en rends grace au nom que je porte į
Car de tout temps il aima les Louis .
Par le même
E ij
1:00 MERCEUR DE FRANCE.
CHANSON.
SUR l'air Des rigueurs de la jeune
Agathe.
BEAUTÉS , dont le coeur eft né tendre
Vous fuyez en vain les amours :
Dans le projet de s'en défendre
On ne réuffit pas toujours.
Victime d'une ardeur fecrette ,
J'aimois & j'évitois Colin ;
Hier il me furprit feulette ,
Je rougis ; il baifa ma main.
Beautés , dont le coeur eft né tendre
Vous fuyez en vain les amours :
Dans le projet de s'en défendre
On ne réuffit pas toujours.
Je m'arme d'un regard févère ,
Colin fourit de ma colère ;
Son coeur en appelle à mon coeur ,
Le mien fe trouble... Il fut vainqueur.
Beautés , dont le coeur eft né tendre ,
Vous fuyez en vain les amours :
Dans le projet de s'en défendre
On ne réuflit pas toujours.
N. B.
JANVIER 1766. 101
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ELOGE hiflorique de J. GAUTHIER
D'ANDERNACH
, Médecin ordinaire
de FRANÇOIS I , avec un catalogue
raifonné de fes ouvrages ; difcours qui a
remporté le prix propofé pour l'année
1765 , dans la Faculté de Médecine de
Paris. Par L. A. PROSPER HÉRISEtudiant
en Médecine dans
P'Univerfité de cette Ville. A Paris , de
'Imprimerie de J. TH. HERISSANT ,
Imprimeur du Cabinet du Roi , rue Saint
Jacques ; 1765 in 12 , de 88 pages.
SANT ,
IL eft des hommes utiles à leurs femblables
, qui malgré la réputation dont ils
ont joui quand ils étoient encore fur la
terre , tombent cependant après leur mort
dans une eſpèce d'oubli qu'ils ne méritent
pas. Tel a été le fort du Médecin dont:
nous annonçons l'éloge. Son nom n'eft
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE.
prefque connu que de ceux qui s'appliquent
à l'Anatomie. On peut cependant
le regarder comme un favant , dont les
vaftes connoiffances n'ont jamais été dirigées
que vers l'utilité publique. Son génie
feul le foutint dans fes premières études.
La pauvreté de fes parens lui préfenta
des obftacles fuffifans pour le décourager ,
fi le coeur n'eût point animé en lui les
efforts de l'efprit . Obligé d'errer de provinces
en provinces fans trouver de demeure
fixe , il ne commença guères à
être paifible qu'à Paris , où François I le
fit fon Médecin . Ce fut là proprement le
premier théâtre de fa gloire. Il donna des
leçons d'Anatomie , fit d'utiles découvertes
dans cette fcience , & l'enrichit d'obfervations
nouvelles , qu'il joignit à celles
des anciens. Les troubles excités par l'héréfie
de Luther , auquel Gonthier étoit
attaché , le forcèrent après quelques agitations
de fe retirer à Strasbourg , où il
pratiqua la médecine pendant le refte de
fa vie.
M. Heriffant retrace avec ordre ces
différens objets. Il fuit Gonthier , depuis
1487 , époque de fa naiffance , jufqu'à ſa
mort , arrivée à Strasbourg au mois d'Octobre
1574. Le récit des faits eft varié
par des efpeces de digreflions qui naifeng
JANVIER 1766. 10 }
´des chofes mêmes . Le renouvellement des
Sciences au fiècle de François I , l'état de
l'Anatomie , de la Chirurgie , de la Chymie
, de la Botanique , forment autant
de tableaux , qui font difparoître la féchereſſe
de la narration , & qui font ornés ·
des graces du ftyle.
Outre l'expofition de la doctrine de
Gonthier fur l'Anatomie , ce qui fait une
partie effentielle de l'état de cette fcience ,
M. Heriffant détaille auffi dans l'éloge
même, la pratique que cette habile Médecin
a fuivie pour traiter différentes maladies.
L'auteur de l'éloge de Louis Duret
avoit féparé cet article important , du
refte de la vie de fon héros . M. Heriffant
développe dans fon avertiffement les
juftes raifons qui l'ont engagé à s'écarter
en ce point des pas de fon modèle . « II
» en eft , dit - il , de la condition de
» Médecin , comme de celle d'un philo-
» fophe. Les événemens de leur vie , peu
» variés pour l'ordinaire , ne méritent
prefque d'être lus que lorfqu'ils font
animés par la peinture de leurs moeurs ,
ou de leurs opinions particulières » .
و د
→
ود
Afin de donner plus de poids à fon
expofé , l'auteur , d'après l'exemple de M.
Chomel , a cité en note les paffages de
Gonthier. Par -là on entend ce grand homÉ
iv
104 MERCURE DE FRANCE.
TI
•
me , pour ainfi dire , développer lui- même
fes propres fentimens. Le précis qui eft
dans le texte de fon éloge , paroît affez
étendu & plus convenable au génie de
notre langue . Elle femble fe refufer à des
dérails que le latin fupporte , & qui ne
font pas de nature à attacher tous les lecteurs.
Dans cet ouvrage , M. Heriffant paroît
s'être propofé pour modèles , les éloges
que l'Académie des Sciences & celle des
Infcriptions confacrent aux Savans qu'elles
ont perdus. Cette forme , en effet , repréfente
les circonftances d'une manière plus
füre & plus détaillée que les difcours
oratoires. Dans ceux - ci on connoît fouvent
plus l'efprit de l'auteur , que celui
du héros que l'on eft obligé de chercher
dans des notes explicatives. On doit donc
favoir gré à un panégyrifte qui préfère l'avantage
de faire connoître le génie de fon
auteur , à la gloire de faire briller le fien..
On reconnoît déja dans la manière d'écrire
du jeune M. Heriſſant , le caractère
de folidité & de gravité qui convient fi
bien à la profeffion qu'il a embraffée .
Mais en s'interdifant les figures pompeufes
& les grands traits d'éloquence
dont l'éloge d'un Médecin ne femble pas
fufceptible , M. Heriffant n'a pas négligé
JANVIER 1766. Ιος
les ornemens de l'élocution . Entre le genre
fublime & le rampant , il eft un milieu
que notre jeune Médecin a préféré comme
plus conforme à l'objet même du prix &
aux voeux de la Faculté qui a déja couronné
un ouvrage à peu près femblable .
La doctrine , & , pour ainfi dire , l'efprit
de Gonthier , font encore développés dans
le catalogue raifonné qui fuit l'éloge. Les
ouvrages de ce Médecin font de deux fortes
, & par conféquent divifés en deux
claffes. On voit d'abord les traités qui
appartiennent particulièrement à Gonthier.
Ceux qu'il n'a fait que traduire des plus:
habiles Médecins de l'antiquité , occupent
le fecond rang. M. Heriffant a rapporté
fidélement les titres des ouvrages & les
années où ils ont été publiés : ce que M.
Chomel avoit fait d'une manière bien peu
exacte , puifqu'il ne citoit aucune édition,
& qu'il mettoit en françois les titres d'ouvrages
latins. Ces détails bibliographiques
, peu curieux en eux-mêmes , comme
il le dit dans fon avertiſſement , & dont
la féchereffe rebute quelquefois , « ont:
l'avantage de faire connoître les diffé-
» rentes éditions , & peuvent aider les
» Savans dans le choix de celles qui mé-
» ritent d'être préférées ». L'analyfe qui
fuit chaque titre , le fait connoître fuffi-
""
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
famment fans être cependant trop étendue.
Dans les traductions des ouvrages des
Médecins anciens , l'auteur rapporte en
peu de mots ce qui eft néceffaire pour
faire connoître les Médecins dont Gonthier
donne des traductions.
Les fources nombreuſes où tous les détails
ont été puifés , font indiquées par des
citations marginales , & mieux encore par
une table alphabétique , qui mettent le
lecteur en état de vérifier les faits avancés.
C'eſt une précaution néceffaire qui
manquoit à l'éloge de Louis Duret.
1
Si nous ne citons aucuns morceaux particuliers
du difcours de M. Heriffant , ce
n'eft pas que nous n'en ayons trouvé plu
fieurs qui euffent bien mérité cette dif
tinction ; mais les bornes de notre journal
ne nous permettent pas de nous étendretrop
fur un même ouvrage. Nous ajouterons
feulement , que le deffein de notre
jeune auteur étoit de faire paroître fon
héros comme un homme qui dans tout
le cours de fa vie , n'étoit animé que par
l'amour du bien public , & n'acquéroit
des connoiffances , que pour avoir plus
de moyens d'être utile à fes femblables.
Pour faire un tableau de ce genre , M.
Hériffant a été obligé d'étudier les devoirs
de la profeffion qu'il embraffe ; & ils lui
JANVIER 1766. 107
ont paru raffemblés dans le favant Médecin
qu'il a fi bien dépeint. On conçoit
affez combien de recherches il a fallu faire
pour ne rien omettre dans une vie , fur laquelle
il n'y avoit prefque rien de recueilli.
L'auteur a été obligé de feuilleter une
multitude de livres , dans lefquels on n'eft
pas toujours für de trouver des éclairciffemens.
M. Heriffant , Imprimeur du cabinet
du Roi , & père de notre jeune auteur , a
foigné l'édition de cet éloge . Les différentes
fortes de caractères , dont la préface ,
le texte , les notes & le catalogue font compofés
, demandoient une forte de combinaifon
toujours difficile.
AVIS au Public concernant le Corps complet
de l'Hiftoire & des Mémoires de l'Acadé
mie Royale des Sciences , en 88 volumes
in-4° , avec figures gravées en tailledouce.
Propofé à un rabais de près de
moitié. A Paris , chez PANCKOUCKE ,
rue & à côté de la Comédie Françoife ;
à Londres , chez J. NOURSE , Libraire,
& chez tous les Libraires de l'Europe.
L'un des monumens littéraires qui faie
le plus d'honneur à la nation , eft fans con
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
tous les
tredit les Mémoires de l'Académie Royale
des Sciences ; cette immenfe collection.
qu'on peut regarder comme une bibliothèque
complette de toutes les fciences:
naturelles , eſt l'ouvrage d'un fiécle de travaux
, & des hommes les plus célèbres dans
genres. Ces Mémoires traitent de
toutes les parties de la phyfique , de l'hiftoire
naturelle , de la médecine , de la chirurgie
, de l'anatomie , de la chymie , des
mathématiques , de l'aftronomie , de las
géographie , des méchaniques, & généralement
de toutes les fciences . M. de Fontenelle
rédigea l'hiftoire de toutes les découvertes
contenues dans ces Mémoires , avec
le plus brillant fuccès depuis 1699 juf
qu'en 1740 ; M. de Mairan lui fuccéda ..
& fit avec un fuccès égal les années 1741 ,
1742 , 1743 enfin M. de Fouchi qui les
rédige aujourd'hui , remplit dignement:
l'attente du Public à cet égard.
Chaque volume contient non- fenlement
les extraits hiftoriques des découvertes
, les éloges des Académiciens morts
dans l'année ; mais encore tous les Mémoires
que l'Académie juge chaque année
dignes d'être donnés au Public , & l'extrait
de ceux que l'Académie n'a pas cru
devoir publier en entier ; il n'eft aucun deces
volumes qui ne foit auffi utile que
JANVIER 1766 . 10
eurieux , foit par l'importance ou la diverfité
des matières , foit parce que tour
y eft traité avec la plus grande clarté , &
la précifion la plus exacte.
Le Libraire Panckoucke , qui a acquis .
le fonds de tous ces volumes , & qui a
donné l'année dernière au rabais les corps
complets des vol . de l'Académie des Infcriptions
& Belles - lettres , propofeaujour
d'hui le même avantage pour les Mémoires
de l'Académie des Sciences : en 88 vol.
in- 4° . Il a cru qu'en diminuant le prix.
ordinaire de ce précieux recueil , & donnant
des facilités pour le paiement , il
pourroit déterminer les amateurs & les
gens de lettres , à qui principalement il
peut être d'un fi grand ufage , à ſe le
procurer ; en conféquence il eft parvenu.
avec beaucoup de frais à former cent
corps complets , en y comprenant les fix
volumes de tables , & les Mémoires des.
Savans étrangers , en 4 volumes ; il donnera
ces exemplaires complers jufqu'au.
premier Août prochain , au prix de 700 li
vres , fuivant les conditions ci après défignées.
Il eft à propos d'obferver 1 ° . qu'on a
fait il y a plus de 16 ans , un rabais affez
confidérable fur cet ouvrage : on l'offroit
alors à 660 liv. pour 78 vol . L'avan16
MERCURE DE FRANCE.
tage qu'on propofe aujourd'hui eft beau
coup plus confidérable , puiſqu'on aura 88
vol . pour 700 liv.
2º. Sur les repréſentations qui ont été
faites par plufieurs particuliers , on n'a
pas joint aux corps complets de l'académie
les ouvrages féparés des académiciens
, comme l'aurore boréale , l'aſtronomie
de M. de Caffini , le journal de M.
de la Condamine , le voyage de M. Chabert,
la méridienne de Paris , l'optique de M.
Bouguer , parce que ces ouvrages n'ont
d'autre rapport avec les mémoires de
l'académie , que d'être compofés par quelques-
uns de fes membres .
3. On n'y a pas joint le recueil des
machines , parce que cet ouvrage a encore
un rapport plus éloigné , puifqu'il n'eft pas
même des membres de l'académie.
4°. On à joint les mémoires des favans
étrangers , quatre vol . in-4° , parce que
l'objet de la diftribution de ce recueil eft
le même que celui des mémoires qui
terminent les volumes de l'académie.
5 °. On pourra acquérir ces différens
ouvrages féparément , en payant néanmoins
chacun des volumes , fur le pied
de 7 liv. & les fix vol . du recueil des
machines fur le pied de 105 , à caufe du
JANVIER 1766.
nombre des figures , & du très - petit nombre
qu'il en refte.
6. Comme plufieurs perfonnes & furtout
les étrangers defirent encore de pou
voir acquérir les mémoires de l'académie
des infcriptions , trente vol. in-4° , fur
le pied de 210 liv. au lieu de 360 , on
continuera à le donner à ce prix jufqu'audit
premier Août 1766.
7°. On donnera auffi au prix de 7 liv.
tous les vol . féparés des Sciences , depuis
1754 à 1762 , & les vol. féparés des mémoires
des infcriptions depuis le tome
onze jufqu'au trente.
8°. Tous les autres vol. féparés fe
vendront fur le pied de 12 liv. chaque
vol. en feuille , ainfi que l'année 1762
& 1759.
9°. Les vol. de 1666 à 1699 , fe vendront
chacun 15 liv. en feuilles . Ces vol.
étant les plus rares & n'y ayant qu'un
très- petit nombre d'exemplaires , excèdent
les corps complets.
10°. Les mémoires des favans étrangers
quatre vol. in-4 , fe vendront 48 liv.
& les vol. féparés 12 liv . en feuilles.
Ordre des paiemens & des fournitures.
I. En fe faifant infcrire on paiera 150l.
& on recevra les favans étrangers , 4 vol .
& les mémoires de l'académie des fciences
112 MERCURE
DE FRANCE.
1762 , 1761 , 1760 , 1759 , 1758 , 1757
1756 , 1755 , 1754 , 1753 , en tout 14 vol..
avec une reconnoiffance & une obligation
fignée du Libraire pour le reftant de'
la fourniture
150 liv. 14 f. •
II. Au premier Avril 1766 , en recevant
1752 , 1751 , 1750 , 1749 , 1748 , 1747 ,
1746 , 1745 , 1744 , 1743 , 1742 , 1741
80 liv. 12 f
III . Au premier Juillet 1766 , en recevant
les années 1740 , 1739 , 1738 , 1737,
1736 , 1735 , 1734 , 1733 , 1732 , 1731 ,
1730 , 1729.
80 liv. 12 f.
•
IV. Au premier Octobre 1766 , en re-'
cevant les années 1728 , 1727 , 1726, 1725,
1724 , 1723 , 1722 , 1721 , 1720 , 1719 ,
1718 , 1717 80 liv. 12 f..
V. Au premier Janvier 1767 , en recevant
les années 1716 , 1715 , 1714 , 1713 ,
1712 , 1711 , 1710 , 1709 , 1708 , 1707 ,
1706 , 1705 • 80 liv. 12 f..
VI. Au premier Avril 1767 , en recevant
les annés 1704 , 1703 , 1702 , 1701 ,
1700 , 1699 , & les fix vol . de table.
So liv. 12 f..
VII. Au premier Jaillet 1767 , en recevant
les années 1698 à 1666 , faifant 11
tom. en 14 vol . I • 150 liv. 14 f.
Total du prix d'un exemplaire , 7001 .
Nombre des vol . qui feront délivrés 88.
JANVIER 1766. 113
1º. On aura foin de retirer les vol. aux
termes où ils doivent être délivrés , faute
de quoi les avances feront perdues fix mois
après le terme du mois de Juillet 1767
expiré : condition fans laquelle cet avan→
tage n'auroit pas été propofé.
2º. Ceux qui voudront payer ladite
fomme de 700 liv. en un feul paiement ,
recevront en même temps un exemplaire
complet en 88 vol .
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des
Auteurs claffiques , grecs & latins , tant
facrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiftoire , la fable & les antiquités.
Par. M. SABBATHIER , Profeffeur
au Collège de Châlons fur- Marne ,
& Sous- Secrétaire de la Société Littéraire
de la même Ville. Ouvrage propofé par
foufcription .
QUOIQUE l'on n'ait jamais vu paroîtreplus
de Dictionnaires que dans ces temps ,
fans doute parce qu'on en fent de plus en
plus la néceffité , on peut dire avec raifon
, que celui- ci manquoit à la Littérature
114 MERCURE DE FRANCË.
françoife. C'eft en partie ce qui a déterminé
l'auteur à faire choix de cette forme
, par préférence à toute autre. D'ailleurs
il n'étoit guères poffible d'en don
ner une plus convenable à un ouvrage
dans lequel on fe propofe de préfenter
tout de fuite ce qui concerne une villé , un
homme illuftre , une divinité , un monument.
1º. La géographie. Cette partie ne fera
pas la moins intéreflante. Nous avons ,
il eft vrai , plufieurs volumes in-fol. fur la
Géographie ; mais il faut convenir en
même temps que la Géographie ancienne
n'y eft qu'effleurée. Ajoutez à cela qu'il
n'y eft pas feulement fait mention de la
plupart des lieux dont les noms fe rencontrent
dans les Auteurs claffiques. Et
quand même ils s'y trouveroient , ces ouvrages
immenfes font - ils à la portée de
tout le monde ? Ce Dictionnaire fuppléera
à ce défaut. L'on y trouvera la defcription
des empires , royaumes , provinces,
villes , bourgs , villages , montagnes , vallées
, déferts , mers , ifles , prefqu'ifles ,
ifthmes , détroits , golfes , fleuves , ruiffeaux
, lacs , fontaines , & c .
Chaque article fera traité avec plus ou
moins d'étendue , felon que les anciens
Géographes & Hiftoriens , comme StraJANVIER
1766. TIS
·
bon , Ptolemée , Pline , Pomponius Mela ,
Hérodote , Diodore de Sicile , Paufanias
& autres , fourniront plus ou moins de
matière. En général , M. S. après avoir
rapporté les étymologies grecque & latine
d'un lieu , s'attache à raconter , par exemple
, fi c'eft une ville , qui en a été le
fondateur , dans quel endroit elle eft fituée,
quels font les principaux événemens qui
s'y font paffés , ce qu'on y voyoit de plus
remarquable , fi elle a été détruite &
rétablie depuis , fi elle exifte encore de
nos jours , dans quel pays elle fe trouve
relativement à la Géographie moderne ,
quel nom elle porte à préfent. On voit
par-là que la Géographie ancienne eft mife
en parallèle avec la Géographie moderne.
C'est un double avantage que l'on chercheroit
en vain dans bien d'autres ouvragéographiques.
ges
Au refte , on ne doit pas s'imaginer
que M. S. prenne tellement les anciens
pour guides , qu'il ne confulte point les
modernes. Il profite des découvertes que
ceux- ci ont faites , & qui avoient échappé
à ceux -là. Ainfi on trouvera fondues dans
fon ouvrage les recherches fur la Géographie
ancienne , qui font répandues dans
les excellens Mémoires de l'Académie des
Infcriptions & Belles Lettres. On y trou
116 MERCURE DE FRANCE.
vera également fondues les autres recherches
qui ont rapport à l'hiftoire , à la
fable & aux antiquités. On fait combien
toutes ces chofes font expliquées avec
netteté & élégance par les membres qui
compofent cette fçavante fociété.
2. L'hiftoire. On peut appliquer à
cette feconde partie ce qui vient d'être
dit de la première . En effet on ne manque
pas aujourd'hui de dictionnaires hiftoriques.
Mais l'on ne peut nier auffi que
ceux qui ne font pas d'une certaine étendue
, n'ont pour objet que les Grands
Hommes les plus connus ; que conféquemment
l'on y chercheroit inutilement l'hiftoire
de plufieurs perfonnages qu'on rencontre
dans les auteurs claffiques . On ne
les trouveroit pas même dans les dictionnaires
les plus étendus ; à plus forte raifon
dans les autres. Ces confidérations
doivent rendre cette deuxième partie d'autant
plus intéreffante.
3 °. La fable . Rien n'eft d'un plus grand
ufage que. la fable. Sans parler des livres
des auteurs claffiques , fur- tout des Poëtes:
grecs & latins , qu'il eft prefque impoffible
d'entendre fi on n'a quelque connoiffance
de la fable , combien de livres
d'une autre eſpèce font fans ceffe expofés
à nos regards ! Les peintures , les tableaux ,
JANVIER 1766. 117
les eftampes , les ftatues , les tapifferies fe
préfentent continuellement aux yeux de
tout le monde. Ce font , dit M. Rollin ,
autant d'énigmes pour ceux qui ignorent
Ja fable , qui fouvent en eft l'explication
& le dénouement . D'ailleurs il n'eft pas
rare , continue cet écrivain célèbre , que
dans les entretiens on parle de ces matières.
Ce n'eft point une chofe agréable
que de demeurer muet & de paroître
tupide dans une compagnie , faute d'avoir
été inftruit dans fa jeuneffe d'une
chofe qui coûte fi peu à apprendre.
Avec le fecours du nouveau diction .
naire , on évitera ce défagrément. L'hiftoire
des Dieux & des Déeffes du Paganifine
y fera expofée . Et comme les fables
contiennent prefque toujours quelque trait
hiftorique , enveloppé fous les fictions
poétiques , on aura foin de rapporter les
explications qu'en ont données plufieurs
Savans modernes , tels que M. l'Abbé Banier
, Dom B. de Montfaucon , & c.
4°. Les antiquités. Sous ce nom eft
compris en général tout ce qui concerne
les moeurs , les coutumes , les ufages des
anciens. Quand on lit les auteurs claffiques
, on entend fouvent parler de religion,
de cérémonies , de prêtres , de facrifices ,
de combats , de troupes
guerres , troupes de de
118 MERCURE DE FRANCE.
pied , de cavalerie , de cafques , de javelots
, de jeux , de fpectacles , de repas ,
d'habits , de monnoies , de tribus , de comices
, d'augures , de temples , d'oracles ,
de dictateur , de conful , de quefteur , de
prêteur , d'édile , &c. toutes chofes dont
on n'a pour l'ordinaire aucune idée . Néanmoins
la connoiffance de ces monumens
eft très-néceffaire , felon la remarque du
même M. Rollin , qui femble avoir fervi
de guide à M. S. dans le plan de fon ou
vrage.
La connoiffance des fciences & des arts,
la poésie , la peinture , la mufiquè , la médecine
, la philofophie , &c. n'étant pas
moins néceffaires , le nouveau dictionnaire
en contiendra auffi une hiftoire abrégée ,
où l'on trouvera des chofes curieufes fur
chaque article , comme l'origine , les progrès
d'un art , ceux qui y ont excellé ; par
rapport à la philofophie , par exemple , les
diverfes fectes de Philofophes , tels que
les Pythagoriciens , les Stoïciens , les Péripatéticiens
, les Académiciens , les fentimens
particuliers qui les diftinguoient ,
&c.
La chronologie , cet oeil de l'hiftoire ,
qui fert , pour ainfi dire , à guider nos
pas
dans l'étude que nous en faifons , ne
JANVIER 1766. 119
fera pas oubliée. En un mot , cette rédac
tion , dont on ne donne ici qu'un trèsléger
crayon , doit être regardée comme
un ouvrage qui tiendra lieu à ceux qui en
feront pourvus , d'une infinité de livres que
l'on ne pourroit fe procurer qu'à grands
frais , & dont la lecture même effraieroit.
>
Pour faciliter au Public le moyen d'avoir
cet ouvrage à un prix raifonnable
on le propofe par foufcription , laquelle
a été ouverte depuis le premier Septembre
de l'année 1765 , jufqu'au dernier Avril
de l'année 1766. Elle eft prolongée de
quelques mois de plus qu'elle n'eût été ,
afin que les perfonnes des pays étrangers ,
où l'on defire la publication de l'ouvrage
ayent le temps de fe pourvoir. Paffé le
temps indiqué , on ne recevra plus aucune
foufcription , quelques raifons qu'on allégue
.
Chaque volume , grand in- 8 ° . papier
d'Auvergne , beaux caractères & d'environ
fept cents pages , fans compter la préface
ou l'avertiſſement que l'on pourra
quelquefois inférer à la tête , fera payé 4
liv. par les Soufcripteurs , & 6 liv . par ceur
qui n'auront pas foufcrit.
On donnera 12 liv. la première fois ,
& on recevra le premier volume , fans
120 MERCURE DE FRANCE.
rien payer. En recevant le fecond, on complivres
en recevant le troifième autant,
& ainfi des autres ; de façon que les
deux derniers feront délivrés gratuitement.
tera 4
On s'adreffera pour la foufcription à
Seneuze , Imprimeur du Roi à Châlonsfur-
Marne , & à Antoine Degaulle , Libraire
dans la même ville . A Paris chez
Lalain , Libraire , rue Saint Jacques.
Comme l'ouvrage va être imprimé fous,
les yeux de l'Auteur , il fera à portée de
veiller lui-même à la partie typographique
; ce qui eft fort important pour un
livre de cette nature. Les preffes qu'on
doit employer, font déja connues d'une manière
avantageufe . Les ouvrages qui en font
fortis , font foi de ce que l'on avance.
par
Les perfonnes des pays éloignés , &
fur-tout des pays étrangers , pourront , fi
elles le jugent à propos , s'adreffer pour
la foufcription aux Libraires des principales
villes.
Le terme de la foufcription expiré , on
commencera à imprimer le premier volume
qui paroîtra au mois de Novembre
1766 ; le fecond environ fix mois après ,
& les autres fucceffivement.
Lorfque le livre fera achevé , on fera
dreffer par les plus habiles ouvriers de Patis
des cartes géographiques , & même
les
JANVIER 1766. 121
les planches que l'on croira néceffaires
pour l'intelligence des matières . On les
délivrera féparément ; & les Soufcripteurs
les payeront un tiers moins que les
autres.
On aura la bonté de faire parvenir les
lettres & l'argent francs de port , & d'indiquer
par quelle voie on veut recevoir chaque
volume , ainfi qu'une reconnoiffance
de la foufcription.
ANNONCES DE LIVRES.
L'HEROÏSME , ou l'Hiftoire militaire des
plus illuftres Capitaines qui ayent paru
dans le monde , inftructive & intéreffante
, fur- tout pour la jeuneffe deftinée
à la profeffion des armes ; avec cette épigraphe
: Conamur tenues grandia ; à Paris ,
chez Merlin , Libraire , rue de la Harpe ,
vis-à- vis la rue Poupée , à Saint Jofeph :
1766 ; avec approbation & privilége du
Roi ; vol . in-12 .
Le but de cet ouvrage utile eft d'infpirer
à la jeuneffe le goût de l'art militaire
, d'enflammer celui qu'ils en avoient
déja , de leur apprendre les vraies manières
de faire la guerre , de fatisfaire la
Vol. II. F
I 22 MERCURE DE FRANCE.
curiofité naturelle de favoir quels font
ceux qui fe font le plus diftingués dans
leur profeffion , & enfin de leur mettre
fous les yeux les meilleures fources dont
ils puiffent tirer tous ces avantages. On
ne fuit point ici l'ordre chronologique ,
& l'on ne fait aucun parallèle. Il fuffit ,
pour l'agrément du Lecteur , de mettre un
héros nouveau à côté d'un ancien . Les
héros dont la vie compofe le premier
volume , font Annibal , Turenne , Alexandre
, le Prince Eugène & Paul
Emile. Ces cinq vies font écrites avec
une chaleur , une rapidité qui échauffent
& animent l'imagination du lecteur.
PASTORALES & Poëmes de M. Geffner,
qui n'avoient pas encore été traduits , fuivis
de deux odes de M. Haller , traduites
de l'allemand ; & d'une ode de M. Dryden
, traduite de l'anglois en vers françois ;
à Paris , chez Vincent , rue faint Severin ,
& Lottin le jeune , rue faint Jacques ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; un vol. in- 8 ° petit format.
Le fuccès bien mérité des ouvrages de.
M. Geffner , rend précieux tout ce qui
fort de la plume de ce Poëte plein d'images
& de fentimens. Ses nouvelles
Paftorales ne peuvent manquer de plaire à
JANVIER 1766. 123
ceux qui aiment les écrits de ce genre ,
& completteront le recueil qu'il nous a
donné & que le Public a reçu fi favorablement.
Les autres pièces qu'on a jointes
ici à celles de M. Geffner , portent un
nom qui forme un heureux préjugé , que
la lecture ne démentira point. La force ,
le fublime , le fentiment , le goût , &
fur- tout cette aimable fimplicité puifée
dans la nature même , diftinguent la plûpart
des ouvrages renfermés dans ce volume.
ZELIS AU BAIN , Poëme en quatre
chants, par M. de Pezay, nouvelle édition,
liv. broché .
3
LETTRE DE BARNEVELT à Truman fon
ami , par M. Dorat , quatrième édition ,
I liv. 16 f. broché.
LETTRE DE ZELA à Valcour , fuivie
d'une lettre de Julie à Ovide : le tout de
M. Dorat , troifième édition , 2 liv . 8 f.
à Genève , & fe trouve à Paris chez Bauche
, Quai des Auguftins.
Ces trois jolis ouvrages font déja fi
univerfellement & fi avantageufement connus
, qu'il nous fuffit de les annoncer &
d'affurer que la nouvelle édition qu'on
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
en donne , & qui eft attendue avec impatience
depuis long - temps , eft au moins
égale aux précédentes , foit pour la beauté
du papier , foit pour celle de l'impreffion ,
des caractères , des planches, vignettes , culs
de lampe , &c. & il eft à préfumer qu'elle
ne fera pas enlevée avec moins d'empreffement.
On vendra féparément 24 f. broc. la Lettre
de Julie à Ovide , en faveur de ceux qui
ont déja celle de Zéla à Valcour ; elle eft
ornée d'une vignette & d'un cul de lampe.
L'ART du Poëte & de l'Orateur , nouvelle
rhétorique à l'ufage des colléges ,
précédé d'un effai d'éducation ; à Paris
chez Bauche , Quai des Auguftins , in- 12 ;
prix 3 liv. relié.
Nous parlerons de cet ouvrage dans le
prochain Mercure.
VOYAGES de Milord Céton dans les
fept planetes , ou le nouveau Mentor , traduits
par Madame de R. R. à la Haye ,
& fe trouve à Paris chez Defpilly , rue
faint Jacques ; la veuve Duchefne , rue
faint Jacques ; Delalain , rue faint Jacques
; Saillant , rue faint Jean- de- Beauvais
; Cellot , Imprimeur , rue Dauphine ;
Panckoucke , rue de la Comédie ; 1766 :
tomes 5 , 6 & 7.
JANVIER 1766. 125
Nous avons annoncé dans le temps les
premiers volumes de cet ouvrage agréable
, intéreffant , critique & moral . Aujourd'hui
que le livre eft achevé , nous
en promettons un extrait détaillé ; & nous
faifirons cette occafion de rappeller les
autres écrits de Madame Robert , fur lef
quels nous ne nous fommes point affez
étendus. Ils méritoient de notre part une
attention plus marquée ; & nous réparerons
cette omillion le plus tôt qu'il nous
fera poffible.
,
HISTOIRE des révolutions de l'Empire
Romain pour fervir de fuite à celle
des révolutions de la République , par
M. S. N. H. Avocat au Parlement ; a
Paris chez Defaint , Libraire , rue du Foin ,
la première porte cochère en entrant par
la rue faint Jacques ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux volumes
in- 12.
Le fujet auquel s'attache M. Linguet
eft un des plus beaux que l'hiftoire puiffe
traiter. C'est d'abord le fpectacle de la
première République de l'univers , changée
par un ufurpateur en une monarchie
immenfe. Celle- ci dégénère bientôt en
une cruelle tyrannie ; on voit les Romains,
après avoir été long- temps le plus fu-
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
perbe de tous les peuples , devenir le plus
bas de tous les efclaves. Cette efpèce de
prodige fe confomma dans l'intervalle qui
fépare Augufte & Domitien ; Rome recouvre
de temps en temps quelque eſpèce
de vigueur , mais elle l'emploie à déchirer
fes entrailles ; elle fe ranime fous les
règnes des Trajan , des Antonin , des
Marc- Aurèle ; mais fes larmes effuyées
pour un inftant , recommencent bientôt
à couler le trône toujours fouillé , eft
toujours fanglant : & ce font toutes ces
variations que M. Linguet fait paffer fucceffivement
fur la fcène avec cetre rapidité
de ftyle qui convient fi bien au genre.
qu'il a embraffé , & qui rend cette hiftoire
digne de figurer à côté de celle de
l'Abbé de Vertot.:
ܪ܂
INSTRUCTION chrétienne des pauvres ,
des ouvriers , ouvrières , & des domeſtiques
; nouvelle édition augmentée d'exercices
de piété à leur ufage , pour chaque
jour , chaque femaine , chaque mois &
chaque année ; à Paris , chez Auguftin-
Martin Lottin , l'aîné , rue faint Jacques ,
près faint Yves , au Coq ; 1766 avec
approbation & privilége du Roi ; un volume
in- 12 , petit format de plus de 700 pag.
Quoiqu'on fe foit attaché principale
JANVIER 1766. 127
ment dans cet ouvrage à parler aux pauvres
, & que ce foit eux fur-tout qu'on
ait eus en vue , cela n'empêche pas que
tous ceux qui ne font pas tout - à - fait
pauvres , ne trouvent dans ce livre édifiant
une partie de leurs devoirs ; les principes
qu'on y expofe peuvent fervir à leur découvrir
la plupart de leurs obligations . Il
peut auffi être très-utile aux riches même ,
aux maîtres & aux maîtreffes. Ils y découvriront
l'idée qu'ils doivent avoir de leur
état ; les dangers qu'il renferme ; la manière
dont ils doivent s'y conduire ; ils y
trouveront divers avis qui peuvent leur
être utiles pour la conduite & l'éducation
de leurs enfans ; ils pourront auffi fe fervit
de ce livre pour inftruire leurs domeftiques
, & particulièrement ceux qui ne
favent pas lire.
MANUEL du Cavalier , qui renferme
les connoiffances néceffaires pour conferver
le cheval en fanté , & pour le guérir
en cas de maladie ; feconde édition , revue
, corrigée , confidérablement augmentée
, & avec figures , par M. le Baron
de Sind , Colonel d'un régiment de cavalerie
, & premier Ecuyer de Son Alteffe
Electorale de Cologne , Prince de
Munfer ; auteur du remède contre la
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
morve ; à Paris , chez G. Desprez , Imprimeur
ordinaire du Roi , rue faint Jacques
, au coin de la rue des Noyers ;
1766 avec approbation & privilége du
Roi ; un vol . in- 12 , petit format , prix
livre 16 fols broché.
On a euprincipalement en vue dans cet
ouvrage de mettre les chevaux des armées à
l'abri d'une foule d'accidens qui leur
furviennent par l'ignorance & l'incapacité
de ceux qui les panfent..Ce manuel renferme
tout ce qu'il eft néceffaire de favoir
pour le choix du cheval , pour la manière
de le panfer , & pour les foulagemens
qu'on peut Ini procurer dans toutes fortes
de cas. Cette feconde édition eft beaucoup
plus ample que celle de 1761 ; &
le Public , en le lifant , eft prié de fe reffouvenir
que c'eft un Allemand qui écrit
en françois. On fera fatisfait de la beauté
du papier & de la netteté des figures.
༣
L'ECHO , Ou Journal de Mufique françoife
& italienne , qui paroît tous les
mois depuis Janvier 1758 ; il coûte 15
livres de France , & 3 livres de port pour
les douze recueils. Moyennant 18 livres
payées d'avance , on les recevra francs par
toute la France & l'Allemagne . Un cahier
féparé , 30 fols ; à Liége , chez B.
André ; 1765 : in- 4 “ .
JANVIER 1766. 129
Nous ne dirons rien de cet ouvrage
connu , & dont nous rappellons au Pu
blic le fouvenir par cette annonce.
CALENDRIER des Princes & de la Nobleffe
de France , contenant auffi dans
une feconde partie , l'état actuel des Maifons
fouveraines , Princes & Seigneurs de
l'Europe , par l'Auteur du Dictionnaire
Généalogique , Héraldique , Hiftorique
& Chronologique , pour l'année 1766 ;
à Paris , chez la veuve Duchefne , rue S.
Jacques , au temple du goût ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; un vol.
in- 12 , petit format.
On a profité , comme l'année dernière ,
pour l'exactitude de cet ouvrage , de plufieurs
remarques données par des perfonnes
de diftinction. On y rappelle les
noms de ceux dont les états actuels font
mentionnés dans les volumes précédens ,
& qu'on n'a pu répéter dans celui - ci . S'il
y a quelque ouvrage fufceptible de chan--
gement , c'eft un livre de ce genre , par
rapport aux naiffances , mariages , morts ,
préfentations, entrées de la chambre , gouvernemens
donnés , promotions faites par
Sa Majesté . Toutes ces particularités rendent
ce calendrier intéreſſant & d'un uſage
journalier.
F V
130 MERCURE DE FRANCE .
ALMANACH des Centenaires , ou durée
de la vie humaine au- delà de cent
ans , démontrée par des exemples fans
nombre , tant anciens que modernes , avec
le calendrier de l'année 1766 ; la gazette
centenaire , c'est -à- dire de 1666 , & la
table générale des centenaires ; tomes ;
à Paris , chez Lottin , l'aîné , rue S. Jacques
, au cocq ; 1766 : avec approbation
& permiffion ; un vol. in 18 .
,
Voici la cinquième année que ce petit
almanach paroît. On continue de prier
ceux & celles qui pourront juftifier leur
qualité de centenaire , d'envoyer leurs
noms écrits bien lifiblement , pour être
cités dans l'almanach de l'année prochaine.
Pour répondre à cette invitation nous
croyons devoir avertir le Libraire , qu'une
Dame de Bretagne , mère d'un Académicien
célèbre & actuellement Hiftoriographe de
France , eft dans le cas de pouvoir occuper
une place diftinguée dans cet ouvrage , qui
par-là même , acquièrera auffi un nouveau
degré de diftinction. Madame Duclos
jouit d'une parfaite fanté , d'un très - grand
fens , & lit fans lunettes.
1
PLAIDOYERS & Mémoires contenant
des queftions intéreffantes , tant en matières
civiles , canoniques & criminelles ,
JANVIER 1766. 131
que de police & de commerce , avec les
jugemens & leurs motifs fommaires ; &
plufieurs difcours fur différentes matières ,
foit de droit public , foit d'hiftoire , par
M. Mannory, ancien Avocat au Parlement ,
tome 16 ; à Paris , chez Claude Hériffant ,
Libraire , rue neuve Notre - Dame , à la
croix d'or ; 1765 avec approbation &
privilége du Roi , in - 12 .
Nous avons parlé tant de fois de ce
recueil , dont on donne tous les ans deux
volumes , que nous nous contenterons
aujourd'hui & déformais d'en rapporter le
titre à mesure que les autres tomes paroîtront.
ELISABETH , roman ; à Amfterdam
chez Arktée & Merkus ; 1766 : & fe
trouve à Paris chez Durand , neveu , à
la fageffe , rue faint Jacques ; quatre parties
in- 1 2 .
écrites en
Des aventures communes
forme de lettres par une femme à une
de fes amies , font la matière de ce roman
, fur lequel nous ne donnerons pas
de plus amples éclairciffemens , pour laiffer
à nos lecteurs & au public le plaifir ou
la curiofité de le lire.
LES amours de Paliris & de Dirphé ;
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
à Paris , chez Panckoucke , rue de la
Comédie Françoife ; 1766 : un vol . in - 12.
de 188 pages .
Ce roman eft dans le genre du temple
de Gnide . On en a voulu faire un
poëme ; il eft divifé en fix chants , &
écrit en profe. On fait ce qu'on doit penfer
de ces fortes d'ouvrages , quand on n'écrit
ni comme M. de Fenelon ni comme M.
de Montefquieu .
ETAT militaire de la France , pour
l'année 1766 , huitième édition , corrigée
& augmentée , par MM . Montandre de
Longchamps , Chevalier de Montandre , &
de Rouffel ; prix 3 liv. relié ; à Paris ,
chez Guillyn , Libraire , quai des Auguf
tins , du côté du pont faint Michel , au
lys d'or ; avec approbation & privilége
du Roi ; vol. in- 12 , petit format .
Cette partie d'un ouvrage commencé
depuis plufieurs années , & favorablement
accueilli , ne fera pas la moins curieufe.
Il paroît que les auteurs ont apporté tous
leurs foins pour la rendre plus exacte &
plus complette que les précédentes.
TABLE hiftorique de l'état militaire de
la France , depuis 1758 jufqu'à préfent ;
prix liv. relié 3 ; à Paris , chez le même
JANVIER 1766. 132
Libraire que l'ouvrage précédent ; 1766.
On a imaginé cette table pour l'intelligence
des différens états qui ont para
depuis 1758. Elle eft dreffée de manière
que l'on y trouve par ordre alphabétiques
la naiffance , le nom de baptême , la patrie
, les fervices & l'époque de la retraite
ou de la mort de ceux des Officiers majors
des régimens , qui ayant été compris
dans quelques - uns de ces états , ne fe
trouvent plus dans d'autres . On y a joint
auffi tout ce qui a paru devoir intéreffer
les perfonnes qui compofent actuellement
l'état major de chaque corps..
CONFERENCES fur la Langue & fur la
Littérature Françoife , propofées par foufcription
, par le fieur Abbé de la Pouyade.
C'eft le titre d'un petit imprimé de 16
pages in- 12 , où l'on fait voir d'abord la
néceffité qu'il y a de favoir bien fa langue ,
dans quelque état que l'on s'engage . On
explique enfuite la méthode qu'on fuivra
dans l'ordre des conférences & des leçons ;
& l'on finit par ce qui fuit : « M. l'Abbé
» de la Pouyade a ouvert le cours chez
» lui le 8 de ce mois . Il tient fes con-
»férences les lundi , mercredi & vendredi,
depuis onze heures du matin jufqu'à
» midi & demi . Le cours entier fera de
134 MERCURE DE FRANCE.
,
» trois mois. La foufcription eft de deux
louis. On foufcrit chez M. Quillau
» Libraire , rue Chriftine , au Magazin
» Littéraire. Ceux qui ne voudront pas
» foufcrire , payeront un louis au com-
» mencement de chaque mois. On croit
» devoir avertir que les Dames pourront
» foufcrire , & que l'on ne recevra à ces
» conférences que les perfonnes faites .
» Si quelqu'un veut faire un cours en
» particulier , on s'y prêtera ».
OBSERVATIONS fur la nature & les
progrès de quelques liqueurs , ou compofitions
ufuelles , par M. Onfroy , Diſtillateur
ordinaire du Roi ; à Paris ; 1765 :
in-8° de 30 pages.
On trouve dans cette brochure : 1 °. une
note exacte de toutes les liqueurs , eaux
de fenteurs , beurre de cacao , &c. qui
fe vendent chez le fieur Onfroy , au bas
du pont faint Michel. 2 ° . Des recherches
fur l'origine des liqueurs. 3 °. Les moyens
d'en faire ufage fans danger. 4°. Les avantages
& la fupériorité des liqueurs qui
fe fabriquent chez ce Diftillateur , fur la
plupart de celles qui fe vendent à Paris ,
& c. & c.
Le triomphe du beau fexe , ou calenJANVIER
1766. 135
drier des Dames illuftres , contenant les
éloges hiftoriques des Dames qui fe font
diftinguées par leur politique , leur attachement
pour leurs époux , leur courage ,
leur chafteté & leur efprit ; enrichi de
chanfons nouvelles fur les plus beaux airs
connus ; à Paris , chez Grangé & Dufour ,
au Cabinet Littéraire , pont Notre-Dame ,
près la pompe ; & chez Manier , dans
faint Jean de Latran , in - 32 .
Nous avons dit l'année derniere en
quoi confiftoit le mérite de ce petit a! -
manach.
ALMANACH triomphant , hiftorique &
chantant , ou calendrier des hommes illuftres
, contenant leur éloge , leur valeur
& leur courage ; comme ils fe font diftingués
dans les batailles où ils fe font
trouvés , pour la gloire de leur Prince
& de leur patrie , depuis le règne de
l'Empereur Titus , jufqu'à celui de Louis
XV , aujourd'hui régnant : enrichi des
conquêtes de plufieurs Rois & Empereurs ;
des chanfons de guerre & hiftoires curieufes
; 1766 in- 12 .
On ne dit pas où fe vend cet almanach
, qui paroît être le pendant du précédent
, & qui fe trouve fans doute chez
les mêmes Libraires .
136 MERCURE DE FRANCE.
ETRENNES d'Agriculture , très - utiles
aux laboureurs & à tous ceux qui cultivent
ou qui afferment leurs terres ; année
1766 ; contenant plufieurs chapitres fur
les engrais , fur les prairies artificielles ,
fur le treffle , fur la luferne , fur le fainfoin
, fur le lin & le chanvre , & des
obfervations générales fur l'Agriculture ;
feconde partie , fuite de la première qui
a paru en 1762 ; à Amiens , chez la veuve
Godard , Imprimeur du Roi : in - 32 .
La longueur de ce titre nous difpenfe
de toute autre explication fur ce petit
almanach.
AVIS pour le Journal
hiftorique
de Verdun
fur les matières
du temps , in- 8 ° , 14 vol.
CEUX qui defireront recevoir le Journal
de Verdun , foit à Paris , foit dans
les différens endroits du Royaume , font
avertis de s'adreffer à Ganeau , Libraire
à Paris , rue S. Severin , & ils feront fürs
de le recevoir très- exactement. Les perfonnes
qui demeurent à Paris lui feront
remettre la fomme de 8 liv . 8 f. avec
leurs noms & leurs adreffes , & elles recevront
ledit Journal le premier de chaque
mois , franc de port pendant le cours
d'une année.
JANVIER 1766. 137
Pour celles qui demeurent en Province ,
elles enverront à la même adrele la fomme
de 12 liv. 12 f. franche de port avec leurs
noms & leurs adreffes ; favoir 8 liv. 8 f.
pour le prix dudit journal , & 4 liv. 4 f.
pour le port par la pofte , & elles le recevront
exactement pendant une année au
commencement de chaque mois , franc
de port. L'on peut s'abonner dans tel temps
de l'année que l'on jugera à propos.
Meffieurs les Abonnés font avertis de
vouloir bien faire renouveller leur abonnement
dans le courant du mois de Décembre.
138 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles Lettres
de DIJON
tenue le 25 Août 1765 ,
dans la grandfalle de l'Univerfité.
MONSIEUR MARET , Docteur en Médecine
, Sécrétaire perpétuel , a ouvert la
féance par l'expofition des motifs qui ont
empêché l'Académie d'adjuger le prix
qu'elle avoit propofé pour cette année ,
& qui l'ont engagée à donner le même
fujet pour celui qu'elle diftribuera en 1768 ,
& qui fera double ( 1 ) ; il a dit enfuite :
« Il me refte , Meffieurs , à payer à feu
» M. Rameau , un de nos Académiciens
» non- réfidens , le tribut de louanges que
» nous devons à ce grand homme ; mais
( 1 ) On les peut voir dans une lettre de cet
Académicien à l'Auteur du Mercure , inférée dans
le volume du mois de
JANVIER 1766. 139
» en ce fiècle philofophe , les favoris de
» Mars ambitionnent plus d'un laurier. Un
» des héros de Fontenoi , de Raucou , de
» Laufelt , de Clofter - Camp , & c. a defiré
d'être admis dans notre licée , & je "
ور
diffère la lecture de l'éloge du grand
» Rameau , pour ne pas trop éloigner le
» moment où vous allez connoitre que
» nous ne pouvions pas choifir avec trop
d'empreffement pour un de nos Aca-
» démiciens honoraires , M. le Marquis
» de laTour- du-Pin , Maréchal des Camps
» & Armées du Roi , Commandant ent
» chef pour Sa Majefté en cette Pro-
و د
ود
ود
» vince ».
و د
Ce nouvel Académicien a pris alors
la parole , & il a fait voir que la plus
haute nobleffe eft celle qui connoît le
mieux la vraie fource de la gloire.
En effet , il ne s'eft pas feulement attaché
à exprimer noblement fa reconnoiffance
dans le difcours de remercîment
qu'il a prononcé ; mais il s'eft encore
appliqué à démontrer avec précifion de
quelle utilité étoient les Belles - Lettres
dans un Etat ; & confidérant fucceffivement
leur influence fur les ordres les plus -
diftingués qui le compofent , il a faifi cette
occafion pour diftribuer avec délicateffe
des louanges méritées à Monfeigneur le
140 MERCURE DE FRANCE .
Prince de Condé , protecteur de l'Académie
; à M. de Beneuvre qui préfidoit , à
M. l'ancien Evêque de Troyes , Chancelier
, & à M. le Préfident de Ruffey
Vice -Chancelier ; il a fini par donner
des preuves de fon eftime à tous les Académiciens
en général , & a répandu quelques
fleurs fur le tombeau de M. le Marquis
d'Anlezi , un de fes prédéceffeurs
dans le commandement de la Province ,
& qui a occupé une place à l'Académie.
Forcé par la modeftie de l'auteur , je
me bornerai à détacher de fon difcours
ce qu'il dit du Prince de Condé.
M. de la Tour- du- Pin n'a point cherché
à louer ce héros par une énumération
des brillantes qualités qui le diftinguent
, mais par l'hiftoire fidèle de fes
actions. Cet éloge vraiment digne de
celui qui en eft l'objet , & du panégyriſte
qui l'entreprend , fut amené par des réflexions
fur les qualités littéraires de Céfar
, fur l'utilité des commentaires de ce
célèbre Empereur, & des ouvrages des autres
guerriers , & fur l'avantage que nos,
plus grands Généraux ont retiré de leur,
lecture.
« Ils ont fervi de guides aux Turenne ,
aux Condé , aux Créqui , qui ont fait
» l'admiration du fiècle de Louis le Grand,
»C'eſt dans ces fources qu'avoit puifé le
JANVIER 1769. 141
"
" grand Maurice de Saxe..... les bons
François verfent encore des larmes fur
fon tombeau mais en même temps
» notre espoir fe ranime à la vue du héros
» votre protecteur.
93
"
""
,
Quelle fatisfaction pour nous , de voir
» dans ce jeune Prince toutes les qualités
qui caractérisent l'homme d'Etat , l'hom-
» me aimable & le grand Capitaine ! Efprit
jufte & folide , on l'a vu dans des
» occafions critiques & intéreffantes , choi-
» fir le feul bon parti qu'il y eût à prendre.
Les deux affaires des 24 & 30 Sept. 1762 ,
» en font des preuves convaincantes.
و د
"3
» Dans la premiere , preffé par un en-
» nemi entreprenant , courageux & plus
nombreux que lui , il faifit d'un coup
d'oeil l'avantage du pofte qu'il alloit
quitter , s'y arrête , & par fes favantes
difpofitions , par l'emplacement lumineux
de fon artillerie , foudroie les colonnes
du Prince Héréditaire , & l'oblige
» à une retraite précipitée & en défordre.
ככ
n
» Dans l'autre , obligé à faire une re-
» traite , il voit fon arrière- garde forcée
par le même Prince Héréditaire ; il
» faut qu'il fe détermine ou à le com-
» battre , ou à continuer une marche lon-
" gue & difficile. Il n'étoit pas douteux que
»ม harcelé par un ennemi enflé de fon pre142
MERCURE DE FRANCE.
و ر
ود
ور
و د
"
وو
ב כ
و ر
و د
""
و د
;
mier avantage , il n'arriveroit pas à fon
,, but fans effuyer quelque échec confidérable
. Il revient fur fes pas , il voit
l'ennemi pofté fur des hauteurs avantageufes
; il ne lui donne pas le temps
d'en defcendre il prend la premiere
troupe qu'il rencontre & marche à fa
tête attaquer & renverfer l'ennemi ,
eſt lui l'affaire d'un moment. Cet pour
heureux fort tomba fur le Régiment à
la tête duquel j'ai eu l'honneur de fervir
pendant quinze ans ; je devois d'abord
» être le témoin de cette victoire , mais
„ ma deſtination avoit été changée ( 2 ) .
» Je regretterai toute ma vie de n'avoir
» pu donner dans ce grand jour de nou-
» velles marques de mon zèle pour le fervice
de mon Roi , & de mon amour au
» Prince auquel je fuis attaché par les
» liens de la plus vive reconnoiffance.
» Je n'ai pas befoin d'en expliquer le
motif; le pofte dont j'ai l'honneur d'être
» revêtu dans cette Province , le dit affez .
Trop heureux fi je puis juftifier fon
>> choix » !
د د
و د
"
ور
""
ور
M. l'ancien Evêque de Troyes , Chancelier
de l'Académie , a répondu au difcours
de M. le Marquis de la Tour-du-
(2 ) M. de la Tour- Dupin fut employé à l'araće
envoyée en Efpagne.
JANVIER 1766. 143
53
Pin ; il a commencé par rappeller le fouvenir
de ces temps malheureux où les préjugés
de la nobleffe lui faifoient méconnoître
les fources de la véritable gloire
dont l'amour l'enflammoit. « Les plus fa-
» meux de nos héros étoient les moins
inftruits des hommes ; leurs noms , quoi-
» que gravés par la victoire fur les rem-
» parts des villes , feroient reftés fous
» leurs débris , enfevelis avec ceux des
» Barbares dont ils avoient triomphé , fi
» ces mêmes Mufes , quoique rebutées
par eux , n'avoient fait fortir leurs exploits
de l'oubli , & verfé fur ces illuftres
» ingrats , tout l'éclat de l'immortalité
qu'elles poffédent » .
و د
, כ
ور
L'Orateur a enfuite oppofé à ce tableau
celui que préfente notre fiècle. « Une
élégante rivalité d'efprit & des talens
» qui fait les hommes éclairés & polis ,
» a remplacé cette émulation de fang &
» de carnage qui étoit auparavant le dé-
» faut de l'héroïfme & le malheur de
» l'humanité. Les defcendans des perfé-
» cuteurs des Mufes , font devenus leurs
protecteurs. Loin de fe croire avilis ou
dégradés par le commerce avec les Sa-
» vans , ils ont ajouté la gloire de la
» fcience à celle des armes ; ils ont cher-
» ché dans les Lettres , fij'ofe ainfi parler ,
ر د
"
$ 44 MERCURE DE FRANCE .
» une feconde nobleffe que leurs ancêtres
n'avoient pas , dont ils font eux- mêmes
les auteurs , & qui eft plus à eux
» que leurs titres mêmes , puifqu'elle
» eft leur ouvrage. Les affemblées litté-
» raires fe font ouvertes à leurs defirs ;
"
"
"
ils y apportent leur gloire , ils y en
» trouvent une nouvelle ; là , fans diftinc-
» tion d'état & de rang , fe place le héros
qui défend les peuples & le favant qui
» les éclaire. Là , les Achilles qui fe fignalent
dans les combats , fe mêlent
» avec les hommes qui les chantent . Les
» Lettres ajoutent leur couronne à celle
de la Victoire , & mettent fur les mê-
» mes fronts le fceau d'une double im-
» mortalité ».
ور
93
M. l'ancien Evêque de Troyes s'adreffant
enfuite plus particulièrement à M. de la
Tour-du- Pin , lui a dit : « C'eſt ainſi , Monfieur.....
que vous venez à leur exemple
dans l'empire des Mufes , ajouter
» de nouveaux lauriers à ceux que vous
» avez moiffonnés dans les champs de
» Bellone.
""
» Une haute naiffance , des actions mé-
" morables , le luftre des qualités joint à
» celui des honneurs , la célébrité que
» vous vous êtes acquife dans plufieurs
campagnes , jointe à celle de tant de
fiècles
JANVIER 1766 . 145
ود
و ر
» fiècles illuftrés par vos ancêtres , avoient
» intérellé cette province à votre fort
lorfque vous n'étiez pas encore à portée
» de vous intéreffer efficacement au
» fien ...... L'eftime avoit préparé la con-
» fiance des peuples , & celle - ci vous
garantit leur amour ; un exercice de
quelques inois vous donne déja fur
» les efprits & fur les coeurs un afcendant
" que des années de poffeflion n'obtien-
» nent pas toujours : votre pouvoir com-
» mence , & il eft établi . Rien enfin ne
manquoit à votre gloire , mais il man-
» quoit à la nôtre de vous voir aflis parmi
ود
و د
" nous .
Ce célèbre Prélat a fait enfuite mention
des applaudiffemens que méritoit &
que reçut le difcours éloquent que M. de
la Tour-du Pin prononça lors de fa réception
au Parlement , ainfi que l'éloge
de celui que l'on venoit d'entendre ; &
après avoir fait remarquer au nouvel
Académicien les agrémens qu'il pouvoit
fe promettre dans la Société dont il devenoit
Membre , il ajouta : « Témoin
» de nos travaux , & les partageant , vous
» ferez en état , Monfieur , de rendre
» compte au Prince qui honore cette Aca-
» démie de fa protection , des efforts
qu'elle fera toujours pour la mériter
Vol. II. G
">
146 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
DD
30
» & pour la conferver. Chargé de le res
préfenter ailleurs par la grandeur &
par la magnificence , vous nous le repréfenterez
ici par les graces que vous
» nous annoncerez de fa part. Au milieu
» des honneurs dont il jouit , & qui font
» encore plus un tribut qu'on paie à ſes
qualités & à fa valeur , qu'un hom-
» mage qu'on rend à fa naiffance , il n'a
» pas dédaigné de s'intéreffer à celui de
» cette Société Littéraire où vous entrez.
que ne doit-elle pas attendre du
» bonheur qu'elle a de partager avec celle
» de Paris , le privilége glorieux d'appartenir
au Trône ? Celle -ci a nos Rois
» pour fes Protecteurs : le Protecteur de
» la nôtre eſt un Prince du Sang de nos
» Rois ".
و د
29
Eh !
Monfieur le Préſident de Ruffey , Vice-
Chancelier , a lu la fuite de fon Effai
Hiftorique fur les Académies.
On peut regarder cet ouvrage comme
l'hiftoire abrégée des progrès des Lettres ,
des Arts & des Sciences , puifqu'il eft peu
de vrai Savans qui ne fe foient fait gloire
d'occuper une place dans l'Académie de
leur pays , & de l'enrichir de leurs travaux.
Monfieur de R. a grand foin de citer
les noms des grands hommes qui ont
JANVIER 1766. 147
illuftré les Compagnies favantes dont il
fait mention , & il n'oublie aucune des
anecdotes qui leur font honneur.
En parlant de l'Académie de Bordeaux ,
M. de R. fait remarquer que le célèbre
de Montefquieu en étoit Membre , &
s'eft toujours intéreffé vivement à fon fort.
Il rappelle à ce fujet la preuve de reconnoiffance
& de vénération que lui a donnée
cette refpectable Compagnie en plaçant
le bufte en marbre de ce grand homme
dans la falle de fes Affemblées.
C'eft ainfi que M. de R. recueille tous
les événemens honorables qui doivent
entrer dans l'hiftoire des différentes Sociétés
Littéraires. C'eſt ainſi qu'à l'article
de l'Académie de Lyon , il cite les réceptions
du Prince de Saxe Gottha & de
Madame du Bocage. C'eſt ainfi qu'il a
fait mention du don précieux que l'Electeur
Palatin a fait de fon médaillon en
or , à l'Académie d'Arras.
L'ordre chronologique eft celui que
M. de R. a fuivi dans cette efpèce de
galerie hiftorique , & il a préfenté dans
cette féance ce qui concernoit les Académies
de Caën , Montpellier , Bordeaux ,
Pau , Beziers , Lyon , Marfeille, Toulouſe ,
la Rochelle , Arras , & l'Académie Royale
de Chirurgie établie à Paris.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
8
Il a terminé fa lecture par le précis
de l'hiftoire de notre Académie fondée
par M. Pouffier; & après avoir parlé de
fon fondateur , de la dare où elle a commencé
fes féances , ainfi que des différens
événemens dont la mémoire métite
d'être confervée , il s'eft ainfi exprimé
au fujer de la protection que le Prince
de Condé a accordée à cette Académie :
ود
"
« Le trait le plus glorieux & le plus
» mémorable de l'hiftoire de notre Académie
, fera fans doute l'honneur que
» vient de lui faire un Prince qui , à la
tête de nos armées , a fait voir à la
» France qu'il étoit digne du nom de
» Condé , & qui en daignant fe déclarer
» le Protecteur de cette Académie , mon-
» tre qu'il fe fait gloire de joindre les
lauriers des Mufes à ceux que Mars
» lui a prodigués dans les combats » .
ود
Il a fini en témoignant fa fenfibilité à
" la perte que nous venons de faire d'un
» Sophocle & d'un Orphée , de MM . Cré-
» billon & Rameau ; & il a cherché en
» même temps à nous confoler , en nous
engageant à porter nos regards fur le
" monument que la libéralité & le dif-
» cernement du Roi ont fait élever à la
mémoire de Crébillon , & fur les per-
» fonnes diftinguées qui viennent de prendre
place parmi nous » .
ود
"
JANVIER 1766. 149
" La réception dont vous venez d'être
» témoins , Meffieurs , a- t- il dit , vous
tappelle le temps où l'Hercule Gaulois ,
" par les charmes de fon éloquence , enchaînoit
les efprits & les cours de vos
*
» ancêtres ".
Enfuite parlant de M. Amelot de Chaillou
, Intendant de cette Province , nouvellement
admis , & qui fera reçu à la
féance publique du mois de Décembre ,
il a ajouté :
" Un Magiftrat dont le nom eft aufli
célèbre dans la république des lettres ,
» qu'illuftré par les fervices rendus à
l'Etat dans les négociations & le Mi-
» niſtère , fe propofe d'allier les travaux
académiques aux importantes fonctions
de fa place.
30
ود
" De tels exemples font bien propres
» à entretenir dans cette ville le goût des
fciences & l'amour des lettres » . ?
Monfieur Maret a fait enfuite l'éloge
hiftorique de feu M. Rameau , Compofiteur
de la Mufique du Cabinet du Roi ,
Affocié non - réfident de l'Académie.
Ce célèbre muficien , né à Dijon en
1680 , n'étoit pas moins diftingué par
fes connoiffances théoriques , que par les
chef- d'oeuvres dont il a enrichi le théâtre
lyrique.
G iij
50 MERCURE DE FRANCE.
ود
Monfieur Maret s'eft attaché a le montrer
fous ces deux points de vue ; « auffi
profond philofophe qu'habile muficien ,
» a -t- il dit , Rameau a perfectionné la
» théorie de la mufique , & il en a porté
la pratique en France au plus haut point
de gloire ».
ود
»
Après avoir développé fucceffivement
ces deux propofitions , M. Maret a fait
connoître l'homme dans M. Rameau , &
2 fini par l'énumération des graces dont
Sa Majefté le combla , & des témoignages
d'eftime que le Public lui a donnés
pendant fa vie & après fa mort.
A cette occafion il a difculpé fa parie
de n'avoir pas , à l'exemple de Paris ,
Orléans & Marſeille , fait faire un fervice
folemnel pour ce grand homme . Il
a cité plufieurs faits qui prouvent combien
fes compatriotes eftimoient Rameau
& combien ils ont été fenfibles à fa perte ;
& il a parlé de l'empreffement que plufieurs
Académiciens avoient eu de foufcrire
, pour faire élever à Rameau une
ftatue foufcription qui avoit été annoncée
par le Journal Encyclopédique.
Enfuite en exprimant leurs regrets fur
l'inutilité de leurs démarches , il a fait
fentir l'avantage qui réfulteroit de l'établiffement
des galeries patriotriques , imaJANVIER
1766.
ginées par M. Duterail , & dans lefquelles
les ftatues des grands hommes devoient
être placées ; galeries dont il croit que
Dijon devroit donner l'exemple à la
France , puifque cette Ville a eu le bonheur
de voir naître dans fes murs Saumaife
, Boffuet , Lamonnoie , le Préfident
Bouhier , Crébillon & Rameau , & qu'elle
compte encore avec complaifance parmi
fes enfans MM. Piron & de Buffon.
La féance a été terminée par M. Picardet,
Prieur de Neuilly , qui a lu un difcours
dans lequel il examine fi l'homme qui
ne feroit pas civilifé , en feroit meilleur
& plus heureux .
Pour réfoudre cette queftion , M. Picardet
confidère d'abord quels font les
effets que la Société doit produire fur les
hommes , & il trouve que tous les voeux ,
tous les efforts de la fociété , tendant à
rendre l'homme meilleur & plus heureux ,
s'il eft réellement malheureux & méchant
ce n'eft point la fociété , mais l'homme
même qu'on doit en accufer.
Après avoir ainſi établi dans la première
partie qu'il y a de l'injuftice à rendre
la fociété comptable des égaremens des
hommes ; il fait voir dans la feconde ,
des preuves de fait , que l'homme en par
Giv
132 MERCURE DE FRANCE.
fociété , l'homme civilifé , eft meilleur
& plus heureux.
Des réflexions fur l'état & les qualités
des hommes , dont la fociété a eu moins
d'occafion de réprimer les penchans & de
régler les actions , tels que les enfans , les
gens de la campagne & les fauvages , fervent
à M. Picardet pour prouver que ,
guidé par le fentiment de fes befoins
préfens , l'homme livré aux mains feules
de la nature , concentre toutes les vues
fur lui - même , & que cet égoïfine le
rend naturellement impérieux , avide &
cruel.
Que fi l'on trouve parmi les fauvages
quelques vertus , ils le doivent à l'efpèce
de fociété dans laquelle ils vivent. Il compare
l'homme qui n'eft pas civilifé au
fauvageon qui peut acquérir de la force ,
étendre au loin fes branches , mais qui
ne produit que des fruits acerbes , tandis
que celui que la fociété a poli , eſt
un arbre auquel la main habile du cultivateur
affure l'honneur d'une belle fructification
.
Un parallèle de l'état d'un Hottentot
& celui d'un Européen civilifé , termine
le difcours de M. Picardet , & cet Académicien
en prend occafion de demander
JANVIER 1766. 753
aux détracteurs de la fociété , s'il eft vrai
qu'elle rende l'homme malheureux & méchant
?
J'A
A Rouen , ce 12 Décembre 1761 .
' AI l'honneur de vous adreffer , Monfieur
, l'extrait de l'affemblée publique de
l'Académie de Rouen. Des circonstances
qui n'ont pas dépendu de moi m'ont empêché
de vous l'envoyer plus tôt. Je vous
prie , au nom de la Compagnie , de vouloir
bien lui donner place dans votre prochain
Mercure , on du moins dans le
fecond volume. Quoiqu'on eût pris la
précaution d'annoncer d'avance les fujets
des prix , il eft cependant néceffaire d'en
rappeller le fouvenir aux Auteurs & au
Public.
J'ai l'honneur , &c.
MAILLET DU BOULLAY , Maître des
Comptes & Secrétaire de l'Académie
pour les Belles Lettres .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
ASSEMBLEE publique de l'Académie des
Sciences Belles Lettres & Arts de
و
› ROUEN tenue dans la grand'falle de
l'Hôtel de Ville , le 7 Août 1765 .
MONSIEUR ONSIEUR
le Cat , Secrétaire
pour les
Sciences
, ouvrit la féance par l'extrait
des
travaux
de l'année
académique
dans fon
département
. Nous n'en pouvons
donner
que les titres.
la
Mémoire fur une efpèce particulière de
tranfpiration mielleufe , occafionnée par
piquure d'un puceron particulier , couvert
d'un duvet blanc ; par M. Neveu , Adjoint.
Mémoire fur les pieux , pilots & pilotis ,
leur nature , leur force , la manière de les
employer ; par M. Baronnet , Affocié de
l'Académie , & de celle des Sciences de
Paris.
Mémoire fur la chûte des corps , pour
perfectionner , s'il eft poffible , la théorie
de la defcente des graves ; par M. le Cat.
Obfervation d'une féve de haricot ,
trouvée dans le blanc d'un oeuf durci ; par
M. Pinard.
JANVIER 1766. 155
Mémoire fur la force de percuffion des
corps graves ; par M. Hubert , Adjoint.
Obfervations fur le chronomètre , &
fur les expériences faites pour conftater la
théorie de la gravité ; par M. Balliere.
Mémoire fur le même fujet ; par M.
Neveu , Adjoint.
Réponse aux Obfervations fur les expériences
de la chûte des corps ; par M. le
Cat. t
Mémoire fur la pouffée des voûtes ; par
M. Hubert , Adjoint.
Mémoire fur l'accélération du pendule ,
& la manière de la mefurer méchaniquement
; par le même.
Differtation fur la diffolubilité du mercure
dans le vinaigre diftillé ; par M. Chandelier
, Adjoint.
Obfervation d'une aurore boréale ; par
M. l'Abbé Jaquin , Correfpondant.
Obfervation qui prouve la fenfibilité
de la pie-mère ; envoyée par M. Beyer ,
Affocié étranger .
Réflexion fur la manière dont s'opère
la congellation des eaux courantes , à l'occafion
d'un Mémoire anonyme envoyé fur
cette matière . Ces rédexions font de M..
Neveu , Adjoint.
Plante
propre à être fubftituée
à la garence
, découverte
par M. Dambourney
,
G vi
156 MERCURE DE FRANCE .
Obfervation d'un garçon de dix- neuf
ans, ayant fix doigts aux pieds & aux mains ;
par M. le Cat.
Examen d'une préparation de mercure
précipité , décrite fous le nom de poudre
de vie , & qui mériteroit mieux celui de
poudre de mort ; par M. Chandelier
Adjoint.
Mémoire fur la culture & la greffe du
mûrier ; par M. Rondeau.
Obfervations qui prouvent décifivement
la réalité de la fuperfétation ; par M. Pilore,
Adjoint.
Le Secrétaire des Sciences proclama
enfuite les prix des Ecoles de fon département.
Savoir :
Prix d'Anatomie.
Premier. M. Blifs de Saint - Vandrille ,
le même qui l'an paffé remporta encore ce
prix , le troisième de Chirurgie , & le
quatrième de Botanique .
Second. M. de la Porterie , d'auprès de
Gifors , qui a remporté l'an paffé le même
prix , & il y a deux ans , le premier.
Troifième , M. Poulin.
Quatrième , refté de l'an paffé , M. Nicole
, de Rouen.
JANVIER 1766. 157
Prix de Chirurgie.
Premier. M. Blifs , déja nommé.
Second. M. Nicole , déja nommé.
Troisième. M. Scieaux , d'Evreux , qui
l'an paffé remporta le premier du même
genre.
Prix de Mathématiques .
Premier , fur les fections coniques. A
M. Faverel , de Lyon en Forets .
Un même prix réfervé de l'an paflé a
été donné à M. Aubert , de Rouen .
Second prix fur la Géométrie Elémentaire
, à M. Godefroy , de Dernetal .
Prix de Botanique .
Premier. M. le Carpentier , de Rouen.
Second. M. de la Porterie, déja nommé .
Prix d'accouchemens.
Premier. M. Nicole , de Rouen , déja
deux fois nommé.
Second. M. de la Porterie , déja nommé.
Grand Prix de la Claffe des Sciences.
Le fujet de ce prix remis de l'an paffé
158 MERCURE DE FRANCE.
étoit le méchanifme & les ufages de la
refpiration , & c.
Il a été unanimemenr adjugé par MM .
les Commiffaires au Mémoire n°. 3 , qui
a pour devife , te finè nil altun mens inchoat.
C'eft le Mémoire qui l'an paffé
avoit été jugé le meilleur , mais avec des
défauts qu'on a indiqués en général dans
les Journaux . L'Auteur , profitant de ces
avis , a fait de nouveaux efforts qui lui ont
mérité le prix que l'Académie lui accorde
aujourd'hui. Elle voit avec plaifir que la
célébrité de celui qu'elle couronne confirme
la jufteffe de fon jugement. M. David
, Maître-ès - Arts & en Chirurgie du
Collége de Paris , avoit fait , dès l'âge de
vingt- trois ans , un traité de la faignée ,
dont tous les Journaux ont fait l'éloge. Il
a remporté en 1762 le prix de l'Académie
de Harlem , & l'an paffé le prix double
de l'Académie de Chirurgie de Paris.
Senfible au nouvel honneur qu'il acquiert
par les fuffrages de celle de Rouen , il eſt
venu en jouir à l'affemblée publique , &
a reçu le prix des mains de M. le Directeur.
Le Mémoire qui a le plus approché de
celui no. 2 eft le n . 4 , qui a pour devife :
Sic rerum fumma novatur
n°.
Semper. Lucret, Lib . 1 , v. 74
JANVIER 1766. 159
L'Auteur eft M. Boulard , Chirurgien
interne de l'Hôtel Dieu de Rouen , lequel
a été célébré plufieurs fois dans ces féances
par les prix d'Anatomie & de Chirurgie
qu'on lui a adjugés , & dont celui de 1762
étoit accompagné de la note honorable
longè primus. On doit regarder cet acceffit
comme un des fruits de l'émulation que
ces féances & ces prix excitent dans nos
Ecoles.
M. Maillet du Boullay , Secrétaire des
Belles Lettres , rendit enfuite compte des
travaux de l'année dans fon département ,
dont nous ne pouvons pareillement donner
que les titres.
Les Amans malheureux ou le Comte
de Comminge , Drame envoyé à l'Académie
par M. Darnaud , Correfpondant.
Réflexions fur ce Drame , envoyées à
l'Auteur par M. du Boullay.
Lettre de M. Rouffeau de Genève , à
M. Balliere , fur fa théorie de la muſique.
Lettre de M. de Voltaire , à M. le Cat
fur fon traité du fluide des nerfs & de la
fenfibilité animale.
Mémoire pour la famille Calas , envoyé
à l'Académie par M. Elie de Beaumont ,
Correfpondant.
Differtation fur l'origine de l'Univerfité
de Paris , par M. l'Abbé des Houffayes.
160 MERCURE DE FRANCE.
Deux portraits , l'un en miniature
l'autre à l'huile ; préfentés par M Dupont.
Remerciement en vers de Madame du
Bocage , fur fa réception en qualité d'Affociée
libre .
Traité de Peinture , envoyé par M. Dandré
, Affocié.
Hiftoire de la Ville & Doyenné de
Montdidier ; par le Père Daire , Affocié.
Obfervations fur l'utilité des voyages ;
par M. Dornay : ouvrage divifé en trois
parties , dont la première feulement a été
lue à la féance .
Divers extraits pour la collection de
l'Académie ; par M. du Boullay.
Pocine didactique fur les avantages &
les règles des vers libres ; par M. Midy.
Eftampe repréfentant la vue de Rouen ,
prife du petit château , deffinée & gravée
M. Bacheley , aux frais de M. le Cat ,
& deftinée pour un ouvrage de cet Académicien
fur le climat particulier de cette
ville , les maladies qui y régnent , & c.
par
Prix de l'Ecole de Deffein.
Les Elèves s'étant trouvés trop foibles
cette année pour le prix de génie ou de
compofition en Peinture & en Sculpture ,
l'Académie n'a pas diftribué de médaille
JANVIER 1766.
d'or , qu'elle réſerve pour un autre temps."
Premier prix d'après nature. M. Jean-
Martin Paulet , Sculpteur de Rouen , qui
avoit remporté le premier prix d'après la
Boffe en 1763 .
Second. Jacques , Chef d'Hôtel de Beaulieu
, Peintre de Rouen.
Prix d'après la Boffe. Mlle Dorothée
Jacques , de Rouen , qui avoit mérité en
1762 un prix extraordinaire dans la claffe
du deffein,
Prix extraordinaire. M. François Affelin,
Peintre de Coutances.
Acceffit . Nicolas Jofeph Billot , de Leri ,
qui avoit remporté le prix de la Claffe de
Deffein en 1764.
Prix d'après le deffein . Mlle Marie-
Anne Thérèfe Van- Vergeloo , d'Anvers.
Acceffit. M. Guillaume - Ambroife Bertin,
de Lanctot , près de Bolbec , en Caux.
Architecture.
Le fujet du prix de compofition cette
année étoit , dans un terrein donné le
long d'une rivière , de conftruire une manufacture
ou fabrique de toile ou paſſementerie
comme celles de Rouen , le logement
de l'Entrepreneur , les atteliers néceffaires
, & c. On a demandé un plan généY62
MERCURE DE FRANCE.
ral du rez- de- chauffée, un autre du premier
étage , une coupe fimple , & une élevation
de la maifon , en préférant l'utile & le
folide à la magnificence.
Ce prix a été remporté par M. Louis-
Augufte Hardi, Maître Plâtrier de Rouen.
Grand Prix de la Claffe des Belles Lettres.
L'Académie avoit réſervé l'an paffé le
prix double de poéfie , dont le ſujet étoit
la délivrance de Salerne , & la fondation
du royaume de Sicile , qui fut la fuite de
cette expédition.
Dans les avis qu'elle crut devoir donner
aux auteurs , elle défigna fuffifamment
le Poëme qui a pour devife , funt hîc
etiam fua pramia laudi , & qui les années
précédentes avoit été envoyé fous celle de
credite pofteri. Comme cet ouvrage a toujours
été fort fupérieur à fes concurrens
par la poéfie de ftyle & l'harmonie des
vers , l'Académie n'a pas cru devoir différer
davantage une décifion qui fe fait attendre
depuis fi long- temps ; & elle l'a couronné
comme le meilleur de tous ceux qui
lui ont été préfentés. L'Auteur , qui s'eſt
depuis fait connoître , eft M. de la Harpe ,
célèbre par fa Tragédie de Warwick.
A l'égard du prix d'Hiftoire , dont le
JANVIER 1766. 163
fujet eft l'origine , la forme & les changemens
fucceffifs de l'Echiquier ou Parlement
ambulatoire de Normandie , & c .
quoique l'Académie n'eût annoncé ce
prix que pour le mois d'Août 1766 , quelques
Auteurs ont déja envoyé des ouvrages
, parmi lefquels un , fur- tout , qui a
pour devife , Magiftratus eft lex loquens
a mérité toute fon attention par fes favantes
recherches & la bonne méthode avec
laquelle il eft rédigé. L'Académie exhorte
l'Auteur à profiter du temps qui lui refte
pour donner à fon ouvrage toute la perfection
qu'il eft capable de lui procurer.
Il y auroit fur-tout quelques corrections a
faire , qu'elle le prie de ne point négliger.
Le Public voudra bien fe rappeller auffi ,
qu'outre ce prix , l'Académie en diftribuera
encore un double l'année prochaine 1766
à fa féance publique du premier Mercredi
d'Août.
Le fujer de ce prix donné par Monfeigneur
le Duc d'Harcourt , Gouverneur de
la Province & Protecteur de l'Académie ,
a été annoncé dès l'année dernière . Il s'agit
d'expofer quelles font les mines de
Normandie , tant métalliques que demimétalliques
& bitumineufes , & les avantages
qu'on pourroit tirer de leur exploi
tation .
164 MERCURE DE FRANCE.
+
Les ouvrages , francs de port & fous la
forme ordinaire , doivent être adreffés ,
avant le premier Juillet , à M. le Cat
Secrétaire Perpétuel de l'Académie pour
la partie des fciences , au lieu de Santé .
,
Ceux , pour la partie des Belles Lettres ,
à M. Maillet du Boullay , Secrétaire pour
cette partie , derrière l'Archevêché.
Monfieur le Cat lut enfuite l'éloge de
feu Monfeigneur le Maréchal de Luxembourg,
Gouverneur de Normandie & Protecteur
de l'Académie de Rouen .
Après quelques réflexions fur l'antiquité.
de la Maifon de Montmorency , fur la
multitude de héros qu'elle a produits , fur
l'attachement & le refpect de la nation
pour ce nom illuftre ; fentimens fi bien
mérités par le dévouement de ceux qui
Pont porté au fervice de la patrie : M. le
Cat entre en matière & fuit M. le Maréchal
de Luxembourg dernier mort , depuis
fes premières campagnès , fous la Régence ,
juſqu'à la guerre ddee où il eut l'hon- 1741 ,
neur d'être Aide - de- Camp du Roi dans les
glorieufes campagnes qui la terminèrent.
" C'eft une espèce de paradoxe , dit
M. le Cat , que la bravoure foit fi fami-
» lière à la nation la plus douce , la plus
» polie , la plus galante de l'Europe . Mais
» on le comprend aifément , lorfque l'on
39
JANVIER 1766. 165
و د
"
و د
» réfléchit qu'un tempérament de feu ,
» un fentiment vif de point d'honneur ,
» font auffi naturels aux François que l'ur-
» banité . Ce dernier fentiment eft en effet
» fi vif dans la nation , que les guerriers
» même qui n'ont pas ce feu , ces paffions
ardentes , tiennent encore à cet
» amour délicat pour l'honneur , beaucoup
plus qu'à la vie . Par ce fentiment domi-
» nant , leur fang -froid devient dans les
" occafions meurtrières & chaudes , une
» intrépidité clairvoyante & fage , qui fait
une bravoure préférable , fans doute , au
moins pour un Général , à celle qui eft
» bouillante & plus active. Tel étoit le
» caractère de M. de Luxembourg.
ود
"
M. le Car fait enfuite le parallele des
talens de l'homme de cour & de ceux du
guerrier.
""
"
و د
Il y a beaucoup d'analogie , dit M. le
» Cat , entre les intrigues de cour & les
ftratagêmes de guerre. De part & d'au-
» tre une attention perpétuelle aux manoeu-
» vres des ennemis , un coup - d'oeil jufte
fur leurs deffeins , une indifcrétion impénétrable
fur nos propres vues , une
» activité infatigable à prévenir les uns &
» à exécuter les autres , font des moyens
affurés de fe procurer des triomphes ,
fur- tout fi la grandeur d'âme , l'équité,
وو
"
"9
166 MERCURE DE FRANCE .
ور
و د
'99
» la probité , la candeur , ofent être de la
» partie. Or ces qualités , fi rares à la
Cour , compofoient très- réellement tout
» le fond du perfonnage que faifoit auprès
du Roi M. de Luxembourg , & lui
» méritèrent de fon Maître toutes les dif-
» tinctions dont il jouiffoit , & au- deffus
defquelles il mettoit l'affection particu-
» lière dont le Roi l'honoroit. Il avoit
acquis auprès de ce Prince toute la familiarité
qui peut être permife à un fujet
» avec fon Souverain , & qu'une grande
circonfpection ne pouvoit rendre que
plus fûre & plus durable . Cette fageffe
» ne lui coûtoit rien , elle venoit en lui
» d'une modeftie fincère & vraie qu'il
» tenoit de la nature même » .
"
59
"
"
DJ
M. de Luxembourg étoit univerfellement
eftimé , refpecté , aimé. Cette réputation
flatteufe , fans laquelle la gloire même n'a
rien de defirable , étoit le fruit de fa bienfaifance
, de fon exactitude fcrupuleufe à
fes devoirs , de fon attention à plaire , de
fa douceur inaltérable ; il jouit jufques
dans fes derniers momens du fpectacle
touchant des fentimens publics. Pendant
une vingtaine de jours qui précédèrent
les derniers de fa vie , il fe fit porter dans
un fallon de fon jardin , qui donne ſur le
Boulevard. « Dès qu'on l'apperçut on le
JANVIER 1766. 167
و د
ود
"3
» crut convalefcent , & il s'y fit un con-
» cours de peuple & de voitures , accompagné
des témoignages les plus vifs de
l'allégreffe que caufoit au Public cet
efpoir , tout trompeur qu'il étoit. Cette
» fcène attendriffante fut renouvellée au-
» tant de fois qu'il put être porté à ce
» fallon , & elle fut plus attendriffante
» encore par les gémiffemens & les pleurs
lorfqu'on ne le vit plus & qu'on appris
» fa mort , arrivée le 18 Mai 1764 , dans
» fa foixante- deuxième année » .
ود
M. du Boullay lut enfuite l'éloge de
MM. Paul & Michel- Ange Slodtz, frères ,
Sculpteurs , Affociés de l'Académie , &
Membres de l'Académie Royale de Peinture
& Sculpture de Paris. Ils avoient un
autre frère, Antoine- René- Sébastien Slodtz,
auffi très-habile Sculpteur , mort en 1754.
Trois frères , dit M. du Boullay , fils
d'un Artiſte juftement célèbre , parvenus
tous trois dans le même art à une réputation
fupérieure , plus eftimables encore
par cette concorde inaltérable qui leur
fit mettre en commun , jufqu'à la fin de
leur vie , toutes les espèces de biens , font
un fpectacle auffi intéreffant pour les âmes
fenfibles , que pour les amateurs des talens.
L'Académie fit l'éloge de l'aîné quelque
temps après fa mort. Le fecond , fort
-168 MERCURE DE FRANCE.
connu dans la Capitale du Royaume par
les embelliffemens qu'il a faits à plufieurs
églifes , notamment à Saint Méri , ne l'eft
pas moins dans celle de cette province , par
les monumens qu'il y a exécutés . C'eſt de
lui que font les figures du méridien de la
Bourſe , la ſtatuë de la Pucelle d'Orléans ,
les deux anges adorateurs du choeur de
l'églife de Saint Ouen .
Le troifième furpafla encore fes frères ,
& mérita , dans Rome même , le nom de
Michel- Ange. Il obtint la préférence du
choix pour une ftatue dans l'églife de Saint
Pierre ; diftinction qui n'a jamais été accordée
à d'autres étrangers que lui , au
célèbre le Gros , auffi François , & à François
du Quefnoy , Flamand .
و د
cr
Ce fut en cette occafion qu'il com-
» mença à déployer fes talens pour l'expref-
» fion , cette partie des beaux arts , qui en
» eft , à proprement parler , la poéfie , &
qui , par cette raiſon , eft fi chère aux
hommes de génie , & fi élevée au - deffus
» de la portée des hommes médiocres » .
و د
"
Dans un tombeau qu'il exécuta enſuite ,
il perfonnifia l'Immortalité & la rendit reconnoiffable
, bien plus par le caractère
fublime de la figure , que par les fymboles
qui l'accompagnent . Pour réalifer ainfi cet
objet de l'efperance & de la confolation
des
JANVIER 1766. 169
des grands hommes , il falloit être foimême
embrafé de ce fea divin qui furvit
à la foible humanité , & qui , tranfmis par
les ouvrages qu'il a infpirés , va fufciter ,
dans la longue fuite des fiècles , des diſciples
aux beaux arts , & des adorateurs à la
vertu .
L'amitié & l'amour de la patrie rappellèrent
M. Slodiz en France. Sa gloire l'y
avoit précédé. Deux buftes qu'il envoya
de Rome à Lyon , & qui repréſentent
Iphigénie & Chalchas , compofent une ſcène
digne de Racine , & qui femble traitée par
le génie qui l'anima. Ce font , au témoignage
de ceux qui ont le droit d'en juger ,
deux des plus précieux ouvrages qu'on
connoille en fculpture.
Cependant il étoit dans fa deftinée de
rencontrer d'abord des obftacles , & de ne
les furmonter qu'à force de mérite . Il fut
reçu froidement par ceux qui préfidoient
aux arts. L'amitié & la vertu le foutinrent .
Il vint partager avec fes frères le tréfor
d'études & de connoiffances qu'il avoit
amaffé en Italie ; & le Public s'apperçut
bientôt de cette riche contribution au fond
de la fociété fraternelle .
Un modèle confacré à l'amitié , cette
Déelle bienfaifante , qu'il étoit fi digne
de connoître & de faire adorer , lui ouvris
Vol. II. H
170 MERCURE DE FRANCE.
l'entrée de l'Académie de Peinture & de
Sculpture. Pour prix de cet hommage elle
lui mérita celle de tous fes confrères. Il fe
fit une révolution dans le goût : tous les
grands artiftes fe rangèrent de fon côté ; &
le vrai beau , regardé dabord comme trop
auftère , s'attira des applaudiffemens univerfels.
Le maufolée du Curé de Saint Sulpice
, la décoration du choeur de la Cathédrale
d'Amiens , quantité d'autres ouvrages
trop longs à citer , tant pour le Roi que
pour le public & les particuliers , lui affurent
une gloire immortelle , & l'un des
premiers rangs parmi nos Sculpteurs François.
Il étoit auffi excellent Architecte , & il
eut fouvent occafion d'exercer ce talent
dans fa place de Deflinateur du Cabinet
du Roi. Il donnoit aux décorations momentanées
, qu'il deftinoit aux cérémonies
publiques , toute la nobleffe & la correction
qu'auroient exigé les monumens les
plus durables. Les deffeins , qui en ont
été confervés avec foin , feront un jour
des fources précieufes pour notre architecture
fi , jamais raffafiés de ce tuxe privé
qui concentre les hommes dans leur exiftence
paffagere , & qui énerve le génie
nous pouvions nous élever à la magnificence
publique , qui attache les citoyens
JANVIER 1766. 171
à la patrie , & conduit feule les arts à la
perfection & l'immortalité .
Malgré fes fuccès , il eut encore occafion
d'éprouver ces chagrins & ces contradictions
, qui trop fouvent troublent la vie
des grands hommes & compenfent leur
gloire par la perte de leur repos . Le Roi
de Pruffe voulut l'attirer dans fes Etats :
M. Slodtz le refufa ; l'amitié & la vertu ,
qui avoient toujours été pour lui les premiers
des biens , ne lui parurent pas trop
payées par la modération & par la patience.
Peu de temps après il fut attaqué de la
maladie dont il mourut ; c'étoit la même
qui avoit enlevé fes frères : nouveau trait
'attendriffant de reffemblance entre ces
trois hommes , qui avoient puifé , dans la
même fource , les mêmes talens , les mêmes.
vertus , la même portion des maux attachés
à la condition humaine.
le
Cet éloge fut terminé par une infcription
en ftyle lapidaire à la mémoire des
trois frères , qui , réunis par la nature ,
furent encore davantage par l'amitié , la
vertu & la gloire.
M. l'Abbé Yart lut enfuite une ode
intitulée , les Académies , & qu'il doit
donner en entier , d'autant plus que ces
fortes d'ouvrages font peu fufceptibles
d'extraits.
Hij
172
MERCURE DE FRANCE.
M. Dornay lut un mémoire intitulé ,
Obfervations fur les moyens de rendre les
voyages utiles. Cet ouvrage a trois parties ;
dans la première il examine cette utilité
relativement aux voyageurs mêmes ; dans
la feconde , relativement à la patrie ; dans
la troisième , relativement à l'humanité en
général. La première de ces trois parties
fut feule luë à la féance .
M. Dornay remarqua d'abord que prefque
tous les Auteurs qui ont traité ce fujet
fe font arrêtés à prefcrire aux voyageurs
les précautions qu'il falloit prendre & les
règles qu'il falloit fuivre pendant les voyages
; mais ils ont trop négligé de leur recommander
les précautions , fans lefquelles
les voyages mêmes ne peuvent être ni
agréables ni utiles. L'une des plus effentielles
eft d'acquérir les connoiffances néceffaires
pour voyager avec agrément &
avec fruit. Lorfque les voyageurs ne fe
propofent que leur utilité particulière , il
faut que leurs connoiffances foient étendues
, mais elles peuvent être un peu fuperficielles
; à mesure que l'utilité de leur
entreprise devient plus générale , leurs
études doivent fe concentrer davantage &
acquerir de la profondeur . Enfin les génies
fupérieurs, qui travaillent pour l'humanité ,
doivent s'attacher à un objet unique , & le
JANVIER 1766 . 173
fuivre jufques dans les dernières ramifications
qui échappent aux yeux vulgaires.
Pour prouver que la multiplicité des
connoiffances eft fort néceffaire aux voyageurs
même de la première claffe , & pour
fauver en même temps la féchereffe des
préceptes , M. Dornay fit le parallèle des
deux voyageurs , dont l'un s'eft appliqué à
acquérir une teinture raisonnable de deffein
, d'architecture , de belles lettres , d'hiftoire
, d'antiquités , de phyfique , d'hiftoire
naturelle , de mathématiques , tandis que
l'autre a négligé ces connoiffances , & ne
voyage que pour changer de place. Il les
repréfente dans les différentes pofitions où
fe trouvent le plus ordinairement les voyageurs
ce qui donne lieu à des defcriptions
agréables & variées. Tout eft pour le premier
voyageur un objet de plaifir , d'intérêt
, d'inftruction ; tandis que l'autre
humilié à chaque inftant par le fentiment
de fon infuffifance , n'éprouve que du
dégoût , ne fent de plaifir que par le changement
rapide d'objets , & n'eft point en
état de tirer du fpectacle de la diverfité
des productions , des moeurs , des ufages ,
des caractères , des loix , la première &
la plus importante des utilités , celle de
revenir chez foi plus éclairé , meilleur &
plus heureux . Car , comme l'ajoute M.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Dornay, à quoi ferviroient & les études
& les voyages , s'ils ne nous donnoient
des
moyens pour mieux nous conduire
dans le grand voyage de la vie ?
M. du Boullay lut , pour M. l'Abbé
Fontaine , une traduction littérale & en
ftrophes régulières de la première pythyque
de Pyndare , dont le fujet eft Hieron
vainqueur à la courfe des chars.
Tout le monde connoît l'extrême diffi
culté de traduire littéralement des poëmes
en vers , & que cette difficulté augmente
encore lorfque ces poëmes remontent à la
haute antiquité , parce que le temps , qui
change & qui détruir tout , amène une fi
grande différence dans les moeurs , les
ufages , le goût , la manière de penfer ,
qu'il n'eft prefque plus poffible de conferver
dans la copie que les principaux
traits de l'original. Mais de tous les Poëtes
anciens , il n'en eft peut- être pas de plus
intraduifible que Pindare , dont le génie
fougueux & impatient du frein , femble
au premier coup- d'oeil , ne marcher que
par bonds , & ne pas fuivre de route certaine.
Aucun Poëte d'ailleurs ne s'eft plus
attaché à préfenter à fes contemporains des
peintures tirées de leurs moeurs & de leur
théologie. Or ces peintures , malgré la
fierté de leur compofition & la vigueur
de leur coloris , ne peuvent pas intéreffer
JANVIER 1766. 175
la postérité autant que le fiècle même du
Poëte.
Cependant M. Fontaine , qui s'est déja
exercé dans ce genre par une traduction
du premier livre des odes d'Horace , qui
n'eft pas imprimée , & qui mériteroit de
l'être , n'a pas cru cette nouvelle entrepriſe
impoffible. Sans s'écarter du texte , qu'autant
que la diverfité du génie des deux
langues l'exige , il a trouvé le moyen de
donner à ceux qui n'entendent pas le grec
une idée de l'enthoufiafme lyrique qui
caractériſe Pindare . Nous ne pouvons citer
que quelques ftrophes.
Le Poëte s'adreffe à la lyre des Mufes
qui éteint la foudre dévorante qu'embrafent
des feux éternels.
DE Jupiter l'aigle eft fenfible ,
Sa noble fierté s'adoucit ,
Sous le fceptre du Dieu paisible
Ton charme vainqueur l'affoupit .
L'ombre dérobe à la lumière
Le bec recourbé de l'oiſeau ,
Une vapeur fombre eft le fceau
Qui clot fa pefante paupière .
Dominé par un doux tranſport ,
Il élève fon dos humide ,
Abaiffe fon aîle rapide ,
Enfle fon plumage & s'endort.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Les Dieux cédent à ta puiffance ,
Et Mars même , Mars indompté
Laiffe à tes fons tomber fa lance ;
Le coeur ému de volupté ,
Ceux que le Maître du tonnerre
Voulut priver de ſes faveurs ,
Et fur la mer & fur la terre
Redoutent le chant des neuf Soeurs.
Tel des Dieux l'ennemi barbare ,
Géant à cent têtes , Typhon ,
Couché dans le fond du tartare ,
Rugit dans fa triſte priſon.
Les monts de Cumes , de Sicile ,
Oppreffent le fein héritlé
De ce monftre , énorme reptile
Dans le fourd aby me enfoncé.
D'éternels frimats entourée ,
Colonne d'un ciel orageux ,
L'Ethna de redcutables feux
Vomit une fource facrée .
Dans le jour ces fleuves ardens
Qu'un feu fombre rougit , allume ,
Sortis d'un gouffre de bitume ,
Semblent d'impétueux torrens .
La nuit la famine étincelante
S'élance en tourbillons divers :
Des rochers la maffe brûlante
Coule à grand bruit au fein des mers
JANVIER 1766. 177
Parmi les torrens de fumée.
Typhon , ô prodige étonnant !
Repoutle une fource enflammée
Au fommet de l'Ethna tonnant .
De fon dos le Géant terrible
Soulève le mont embrafé :
L'Ethna , d'une fecouffe horrible ,
Terraffe le monftre écrasé .
A ces peintures fi énergiques ajoutons
quelques ftrophes morales , qui feront connoître
le génie de Pindare & le talent du
traducteur en différens genres. Le Poëte
s'adreffe à fon héros.
Que tes faits chantés fur la lyre
Soient toujours dignes d'Hieron ,
Et pour gouverner ton Empire ,
De l'équité prends le timon .
Ainfi qu'un inftrument fidèle ,
Métal fur l'enclume apprêté ,
Ta langue de la vérité
Doit porter l'en.preinte avec elle.
Ouvert fur vos vices fecrets ,
Rois , l'oeil jaloux les exagère :
Une faute n'eft point légère ,
Hieron , fi tu la commers .
Le renom confacre la vie
Des grands hommes qui ne font plus ;
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Nous chériffons , malgré l'envie ,
La noble vertu de Créfus.
Phalaris , monftre qu'on détefte ,
Embrafe le taureau d'airain ,
Laiſſe aux fléaux du genre humain
Le poids d'une haine funefte .
D'honneurs fuperbes revêtu ,
Jouis d'une entière victoire :
Le fecond des biens eft la gloire ,
Et le premier eſt la vertu .
Jamais aucun philofophe n'établit une
aufli belle maxime que celle qui eft contenue
dans ces deux derniers vers.
M. de Couronne lut des Mémoires.
pour fervir à la vie de François du Quefnoy
, Sculpteur né à Bruxelles en 1592 .
Il s'attacha d'abord à éclaircir l'équivoque
cruelle qui l'a fait confondre avec
fon frère Jérôme du Quesnoy , auffi Sculpteur
habile , mais qui deshonora fes talens
par fes crimes , & fut brûlé à Gand
en 1654. François du Quefnoy ne fut
occupé toute fa vie que des travaux & des
recherches de fon art. « Il furpaffa dès fa
» première jeuneffe tous les Elèves de l'E-
» cole où il étudioit , & fes progrès euffent
été bien plus rapides fans l'avarice de fa
» mère , qui lui défendoit de travailler
» à la lumière , & le tout par efprit d'é-
ود
JANVIER 1766. 179
» conomie. Du Quefnoy , qui aimoit le
» travail , modela un vafe de terre , dans
» lequel il cachoit fa lampe lorfque fa
» mère venoit le ſurprendre.
ور
"
Amor omnia vincit.
» Ce feroit l'objet d'une queftion cu-
» rieufe & agréable que celle d'examiner
» s'il faut donner des entraves au defir
» que marquent certains enfans pour la
préférence de telle ou telle étude , &
» de chercher jufqu'à quel point , en ce
" cas , le génie peut s'alarmer lorfqu'il
» rencontre des obftacles
ور
L'Archiduc Albert , Gouverneur des
Pays -Bas , protégea du Quefnoy , l'envoya
à Rome & lui paya fa penfion ; mais cet
Artifte ne jouit pas long- temps de fon
bonheur. Il perdit fon Protecteur & fe vit
contraint , pour vivre , de travailler à divers
ouvrages en yvoire & en bois de la
plus mince valeur .
39
Lorfqu'on confidère le fort de ceux
» qui fe donnent à l'étude & aux arts ,
» on ne peut s'empêcher d'être étonné de
» voir combien la nature & la fortune oppofent
d'obſtacles à leurs efforts , avant
qu'ils puiffent arriver au point de mé-
» riter quelque confidération .. Que de.
difficultés, d'ennuis, de découragemens,
و د
و د
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
"
» même lorfqu'on eft dans l'état d'opu
» lence ; à plus forte raifon quand il faut
»pourvoir avec peine aux befoins de pre-
" mière néceffité » !
ور
Du Quefnoy fe tira de ce malheureux
état par une ftatuë en marbre , qui repréfente
Vénus , & qui le fit connoître
très avantageufement. Il devint l'ami intime
du célèbre Pouffin , notre compatriote.
L'amour des arts & celui de la
gloire furent les liens de cette amitié .
A force d'étudier les grands modèles
& fur- tout le Titien , du Quefnoy acquit
cette délicateffe fi précieufe de détails
qu'on remarque dans les enfans qu'il a
fculptés, & qui l'a rendu , jufqu'à ce jour,
fupérieur en ce genre , l'un des plus difficiles
de l'art ; " & en effet , comment
» imiter cette tendreffe dans les chairs ,
" cette molleffe dans les détails , ces nuan-
» ces de proportion , ces formes où rien
» n'eft prononcé , & où cependant tout fe
» prépare & s'apperçoit ? Combien d'ob-
»fervations enfuite , fi l'on veut exprimer
» cette agilité , cette prefteffe des mou-
>> vemens ce principe d'activité que les
» enfans ignorent être dans leur âme
quoiqu'ils annoncent , fans qu'ils le fa-
» chent , leur force naiffante ? Comment
faire appercevoir fur le marbre ce dé-
39
›
JANVIER 1766. 181
"
veloppement d'organes , qui chaque jour
" fe prépare & perce à travers les mou-
» vemens des différens jeux ?
و ر
ور
و ر » Il fit un Amour divin qui terraffe
» l'Amour profane ; tandis que d'un pied
» cet amour arrête l'effort de fon Adver-
»faire , & que d'une main il cherche à
» le réduire au filence , on apperçoit un
» Génie qui vient élever fur lui une bran-
» che de laurier pour prix de fa victoire
» immortelle ".
ود
ود
Du Quesnoy exécuta en marbre , pour
l'églife de Saint Pierre de Rome, la ftatuë
de Saint André , qui eft le monument le
plus durable de fa gloire . « Cet Apôtre a
ود
"
la tête droite , élevée , & le regard eft
» fixé vers le Ciel. Derrière lui on apper-
» çoit fa croix ; de fa droite il embraffe
» une des branches , tandis que fa main
gauche , qui eft ouverte & étendue
» marque bien l'expreflion du defir qu'il
a de mériter la palme du martyre. Le
» bras droit , qui fe porte , comme on vient
de le dire , fur un des troncs de fa croix ,
» découvre , à ce moyen , le nud du haut
» du corps ; mais le manteau , qui paffe
» derrière ce bras , revient fur l'autre épaule .
" On fent que cette draperie eft attachée
» fur une des branches , les plis en font
grands & d'une manière large : ils paffent
ود
ود
و د
182 MERCURE DE FRANCE .
23
"
ود
à mi-jambe , & vont tomber fur l'autre
» pied. On remarque en tout ceci une
grande intelligence. Ce manteau , ainſi
» jetté en arrière , & qui fe reploie fur
» lui- même , a donné occafion à l'Artifte
» de faire valoir les reffources de fon art..
» A ce moyen une grande portion de cette
draperie fe détache vers le côté droit &
» vient , en fe déployant fur le côté gauche ,
» former une belle maffe de plis amples
» & dont le trait eft favant. L'attitude de
l'Apôtre eft grande & noble ; quant aux
détails , les muſcles font prononcés tels
» qu'il convient à un homme qui a exercé
» le dur métier de Pêcheur , & qui com-
» mence à reffentir l'altération des années ;
» le vifage eft un peu maigre , le front élevé
» & chauve , la barbe négligée. Mais dans
» toute cette compofition règne une har-
» monie qui féduit , & l'oeil s'y repofe
» avec fatisfaction » .
33
">
Du Quefnoy, malgré fes talens , ne vécut
pas riche. Il étoit fur le point de venir en
France en qualité de Sculpteur du Roi
Louis XIII. Sa fanté fe dérangea , & , pour
comble d'horreur , on foupçonna Jérôme
du Quesnoy , fon indigne frère , de l'avoir
empoifonné. Il mourut à Livourne comme
il fe difpofoit à retourner en Flandre ,
le 12 Juillet 1643 .
JANVIER 1766. 183:
La féance fut terminée par la lecture du
poëme
couronné fur la délivrance de Salerne
& la fondation du Royaume de Sicile.
par M. de la Harpe.
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences , Belles Lettres & Arts de BOR
DEAUX. Du 25 Août 1765.
L'ACADÉMIE de Bordeaux avoit trois
prix à diftribuer , cette année , & elle les
avoit deftinés à ces trois différens fujets.
1º . Quelle eft la caufe de la formation
des montagnes.
2º . Si dans la préparation des laines ,
on ne pourroit point trouver un moyen qui ,
fans altérer leur qualité , pût les préferver
pour la fuite de la piquure des infectes ; ou
du moins fi dans les différentes teintures
qu'on leur donne , on ne pourroit point
mêler quelque ingrédient qui , fans ternir ni
endommager les couleurs , pût produire le
même effet.
3°. S'ilferoit poffible de trouver dans le
genre végétal quelques plantes du nombre
de celles qui croiffent en Europe ( autres
néanmoins que les plantes légumineufes.
& les bleds de toute efpèce ) qui , foit
184 MERCURE DE FRANCE.
dans leur état naturel , foit par les préparations
dont elles pourroient avoir befoin ,
puffent fuppléer dans des temps de difette
au défaut des grains , & fournir une nourriturefaine.
Le premier de ces fujets ne lui a fourni
aucun ouvrage qu'elle ait pu croire mériter
d'être couronné. Elle n'a pu juger dignes
de fes fuffrages, des pièces qui n'ayant fait
que recueillir & remettre fous fes yeux
les différens fyftêmes qui ont été imaginés
par divers auteurs fur ce fujet , laiffoient
fubfifter , fans les réfoudre , les difficultés
que ces fyftêmes , quelque ingénieux qu'ils
puiffent être , préfentent cependant à l'efprit
. Elle a donc été obligée de réſerver
ce prix pour l'année 1767 .
Quant aux deux autres fujets , dont l'un
étoit propofé pour la troifième fois , &
l'autre pour la feconde , elle auroit eu peutêtre
la fatisfaction de ne pas tenir plus longtemps
dans l'incertitude les auteurs qui
fe font préfentés pour le concours , & de
donner enfin à leurs travaux la récompenfe
qui a été l'objet de leur ambition , s'il
n'eût été queſtion que de matières purement
fpéculatives , qui pouvant donner
lieu à des fyftêmes indifférens pour les
conféquences , lui euffent laiffé la liberté
de fe décider pour ceux qui lui auroient
JANVIER 1766 . 185
paru avoir le plus de probabilité ; fi elle
n'avoit eu qu'à balancer le mérite refpectif
des pièces qu'elles a reçues , quà fe
déterminer par la netteté dans le développement
des idées , par la précifion dans
les détails , par les traits de génie dans les
obfervations , par la fineffe du procédé dans
les expériences ; mais elle n'a pu perdre de
vue relativement à l'objet de ces deux fujets
, que tous ces avantages ne pouvoient
former qu'un mérite acceffoire , & comme
fubordonné ; qu'elle avoit à préfenter aux
hommes , ou une reffource pour leur fubfiftance
lorsque l'injure des temps leur
enlève ce grain que la nature leur deftina
pour leur nourriture ordinaire , ou un
moyen de prévenir le dépériffement le plus
à craindre de cette dépouille qu'elle offre
à leur industrie pour en former un tiffu de
leurs vêtemens & de leurs meubles ; que
des objets de ce genre lui faifoient un
devoir d'une fage défiance fur tout ce qu'on
lui propofoit de nouveau pour les remplir ;
& que le jugement qu'elle avoit à prononcer
fur les pièces qui lui indiquoient ces
moyens & ces reffources , devoit en garantir
à l'humanité le ſuccès & les avantages . Ce
fut par ces motifs ces motifs que , pour s'affurer par
elle même du mérite des nouvelles découvertes
qui lui étoient préfentées , elle fuf186
MERCURE DE FRANCE.
pendit en 1763 à adjuger le prix , & qu'elle
repropofa les mêmes fujets pour cette année
, en exhortant les auteurs qui s'étoient
mis fur les rangs , à continuer leurs recherches
, à faire de nouveaux efforts pour
perfectionner leurs ouvrages, & en invitant
ceux qui auroient d'autres vues à communiquer
, à fe préfenter auffi pour le concours.
C'eſt par ces mêmes motifs qu'elle
a fufpendu encore aujourd'hui fa déciſion ,
& qu'elle l'a renvoyée à l'année prochaine,
fans cependant repropofer ces fujets à
traiter elle fe flatte que ce nouveau délai
qu'elle a jugé convenable de prendre pour
achever de fixer fa détermination par fes
propres expériences , trouvera aifément
grace , & aux yeux du Public , à qui il
importe que fur les queftions dont il s'agit,
on ne lui propofe point des fecours qui
foient équivoques , ou qui puiffent être
nuifibles ou dangereux , & aux yeux mêmes.
des auteurs qui les propofent : il tournera
au profit de leur gloire , fi le fuccès de ces
expériences vient à fe déclarer en leur
faveur.
Cette compagnie annonça par fon programme
de l'année dernière , qu'elle auroit.
deux prix à diftribuer en 1766 , & qu'elle
demandoit pour fujet de l'un , que l'on
établit le genre , & que l'on développât le
JANVIER 1766. 187
caractère effentiel des maladies épidémiques
qu'occafionne ordinairement le defféchement
des marais dans les cantons qui les environnent
; qu'on indiquât les précautions néceffaires
pour prévenir ces maladies ; & les
moyens d'en garantir les travailleurs , &
qu'on donnât une méthode curative , fondée
fur l'expérience , que l'on pût mettre en pratique
avecfuccès : & pour fujet de l'autre ,
quelles font les caufes des différentes coagulations.
Elle en aura auffi deux à donner en
1767 ; & pour fujet du premier , elle
demande , quels font les principes qui conftituent
l'argile , & les différens changemens
naturels qu'elle éprouve, & quels feroient
les moyens de lafertilifer ; & pour fujet du
fecond , elle demande que l'on détermine
l'action & l'utilité des bains , foit d'eau
douce , foit d'eau de mer.
Les differtations fur tous ces fujets ne
feront reçues que jufqu'au premier Mai
de l'année pour laquelle ils font propofés..
Les auteurs auront attention qu'elles.
foient écrites en caractères lifibles : ils
mettront au bas une fentence ; & on les
prie de ne point négliger d'envoyer en:
même temps , dans un billet féparé cacheté
, fur lequel la même fentence fera
188 MERCURE
DE FRANCE.
répétée , leurs noms , leurs qualités &
leurs adreffes .
On les avertit encore de nouveau que
l'Académie n'admet point pour le concours
les pièces qui fe trouvent fignées
par leurs auteurs , & qu'elle rejette également
toutes celles qui font écrites en
d'autres langues qu'en françois ou en latin.
Faute d'exactitude de la part des favans
étrangers , à fe conformer à cet avertiffement
, elle fe voit fouvent , avec peine ,
obligée de priver le Public du fruit de
leurs travaux .
Les paquets feront affranchis de port ,
& adreffés à M. de Lamontaigne fils
Confeiller au Parlement , & Secrétaire de
L'Académie , fur les foffés de la Vifitation ;
ou au fieur Brun , Imprimeur aggrégé de l'Académie
, rue Saint James.
PRIX de Poéfie de l'Académie Françoife ,
pour l'année 1766 .
LE vingt- cinquième jour du mois d'Août
1766 , fête de Saint Louis , l'Académie
Françoiſe donnera un prix de poéfie , qui
fera une médaille d'or de la valeur de fix
cents livres ( 1) .
(1) Le prix de l'Académie eft formé de fonJANVIER
1766. 189
Le prix fera donné à un poëme de cent
vers alexandrins , dont le fujer eft au choix
des auteurs . La pièce fera de cent vers au
moins.
Toutes perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour le prix.
Les auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages , mais ils y mettront
une fentence ou devife , telle qu'il leur
plaira.
Ceux qui prétendent au prix , font avertis
que s'ils fe font connoître avant le jugement
, foit par eux-mêmes , foit par leurs
amis , ils ne concourront point.
Les ouvrages feront envoyés avant le
premier jour du mois de Juillet prochain ,
& ne pourront être remis qu'à A. L.
Regnard , Imprimeur de l'Académie Françoife
, rue Baffe de l'Hôtel des Urfins , ou
au Palais : & fi le port n'en eft point affran
chi , ils ne feront point retirés.
dations réunies de MM . de Balzac , de Clermont-
Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron .
190 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
PRIX propofé par l'Académie Royale de
Chirurgie , pour l'année 1767 .
L'ACADÉMIE Royale de Chirurgie avoit
propofé pour le prix de l'année 1765 le
fujet fuivant :
Déterminer le caractère effentiel des tumeurs
connues fous le nom de loupes ; expofer
leurs différences , & quels font les
moyens que la Chirurgie doit employer de
préférence dans chaque efpèce , & relativement
à la partie qu'elles occupent .
Les Mémoires qui lui ont été envoyés
n'ayant pas paru remplir toute l'étendue de
ce fujet , elle propofe la même queſtion
avec un prix double ; il confiftera en deux
médailles d'or de la valeur de cinq cens
livres chacune , fuivant la fondation de
M. de la Peyronie.
JANVIER 1766. 191
Ceux qui envoieront des Mémoires
font priés de les écrire en françois ou en
latin , & d'avoir attention qu'ils foient
fort lifibles.
Les auteurs mettront fimplement une
devife à leurs ouvrages ; ils y joindront ,
à part dans un papier cacheté & écrit de
leur propre main , leurs noms , qualités
& demeure ; & ce papier ne fera ouvert
qu'en cas que la pièce ait mérité le prix.
.
Ils adrefferont leurs ouvrages , francs de
port , à M. Louis , Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Chirurgie , à Paris ;
ou les lui feront remettre entre les mains.
Toutes perfonnes , de quelque qualité
& pays qu'elles foient , pourront afpirer
au prix ; on n'en excepte que les Membres
de l'Académie .
Les deux médailles , ou une médaille
& la valeur d'une autre , à volonté , feront
délivrées à l'auteur même qui fe fera fait
connoître , ou au porteur d'une procuration
de fa part ; l'un ou l'autre repréfentant
la marque diftinctive , & une copie
nette du Mémoire.
Les ouvrages feront reçus jufqu'au dernier
jour de Décembre 1766 , inclufivement
; & l'Académie , à fon affemblée
publique de 1767 , qui fe tiendra le jeudi
d'après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le prix .
192 MERCURE DE FRANCE.
L'ACADÉMIE ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui
ont été légués par M. de la Peyronie , une
médaille d'or de deux cents livres , à celui
des Chirurgiens étrangers ou régnicoles ,
non Membre de l'Académie , qui l'aura
méritée par un ouvrage fur quelque matière
de chirurgie que ce foit , au choix de
L'auteur ; elle adjugera ce prix d'émulation
le jour de la féance publique , à celui qui
aura envoyé le meilleur ouvrage dans le
courant de l'année 1766 .
Le même jour , elle diftribuera cinq
médailles d'or de cent francs chacune , à
cinq Chirurgiens , foit Académiciens de
la claffe des Libres , foit fimplement régnicoles
, qui auront fourni dans le cours de
l'année 1766 , un Mémoire , ou trois obfervations
intéreſlantes .
UN particulier ayantobtenu un Arrêt
du Confeil d'Etat du Roi , qui l'autoriſe
à faire un établiffement près la ville &
port de mer de Rochefort , d'un moum
à fcier les bois de conftruction &
autres , monté depuis foixante jufqu'à cent
fcies , & quatre moulins à farine d'une
conftruction toute nouvelle , & qui iront
perpétuellement
JANVIER 1766. 133
perpétuellement par le flux & reflux de
la mer ; pour raifon duquel établiffement
Sa Majefté lui cède à perpétuité
tous les terreins qui lui feront néceffaires
; auroit befoin pour l'exécution
d'une affaire fi avantageufe pour l'Etat ,
tant pour l'établiffement , que pour faire
le commerce defdits bois fciés & farines ,
d'une fomme de fix cents mille livres qui
produiront aux bailleurs de fonds au moins
quarante pour cent annuellement & à
perpétuité , ainfi qu'il eft démontré par
les divers mémoires détaillés & calculés
au plus bas.
Les plans & devis font dreffés & approuvés
par le Confeil , fur le rapport de
Meffieurs les Députés du Commerce &
Architectes de la ville de Paris , qui font
dépofés , ainfi que l'Arrêt du Confeil &
tous les différents Mémoires , chez M.
Robineau , Notaire , rue de Buffi , faubourg
faint Germain , chez lequel toutes
les perfonnes qui defireront prendre intérêt
dans cet établiffement , trouveront
tous les éclairciflemens néceffaires , &
pourront foufcrire pour les fommes qu'elles
jugeront à propos , mais qui cependant
ne fauroient être moins de mille livres.
On ne recevra plus de foufcription paffé
le 20 Février prochain , attendu que les
Vol. I. 1
1
194 MERCURE DE FRANCE.
ouvrages doivent fe commencer au mois
de Mars , & être entièrement finis dans
le courant de Décembre fuivant.
ARTS AGRÉAB.L E S.
MUSIQUE.
AVERTISSEMENT à MM. les Soufcripteurs
du Journal Hebdomadaire ou Feuille
Chantante , qui paroît chaque semaine
chez le fieur DE LA CHEVARDIERE ,
Marchand de Mufique du Roi , rue dụ
Roule , à la croix d'or,
L'ACCUEIL
›
que le Public a daigné faire
au Journal de Mufique Hebdomadaire
la décence l'ordre & l'exactitude qui
ont régné dans cet ouvrage , promettent
à l'Editeur la continuation du fuccès le
plus heureux pour l'année 1766 ; & ce
n'eft que dans la vue de fon amufement ,
que le fieur de la Chevardière le continuëra.
On recevra le premier Janvier 1766 ,
une table alphabétique de tous les airs
qui ont paru pendant 1765 , pour fervir
JANVIER 1766. 195
de renfeignement aux perfonnes qui ,
ayant confervé avec foin leurs feuilles ,
voudront les faire relier ; s'ils en ont
égarées , l'Editeur fe fera un plaifir de les
leur remplacer à peu de frais . On en trouvera
auffi chez lui au premier Janvier ,
des exemplaires complets très- proprement
reliés il n'y aura que la reliûre qui augmentera
le prix . Ce recueil n'eſt compofé
que des airs des Opéra - Comiques.
L'accompagnement de violon , baſſe .
ou clavecin que l'on trouve dans ce recueil
, le rend extrêmement complet , c'eſt
ce qui n'a pas encore été obfervé pour
ces feuilles volantes qui ont paru juſqu'à
préfent. On a foin auffi de faire graver
les airs fur la clef de fol , fur la feconde
ligne ,, pour que les perfonnes qui ne
chantent point , s'amufent avec les inftrumens
ils peuvent s'exécuter prefque avec
toutes fortes. On fuivra pour l'année
1766 le même ordre que pour la dernière
ainfi il paroîtra une feuille chaque
femaine , compofée de deux airs , qui
fera rendue chez les foufcripteurs , à Paris
port franc ; & pour la province dix huit
livres , également port franc.
Meffieurs les abonnés de province font
priés de renouveller leur abonnement dans
le courant du mois de Décembre , en af-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
franchiffant le port de l'argent & de la
lettre d'avis.
Quant à Meffieurs les abonnés de Paris ,
ils auront la bonté de renouveller leur
abonnement depuis le 15 Décembre , jufqu'au
premier Janvier 1766 , & d'en remettre
le prix au facteur de la feuille ,
qui leur donnera quittance ſignée de l'Editeur.
LE Public eft averti que le fieur Naderman
, facteur de harpes , a porté la
perfection de cet inftrument jufqu'à pouvoir
le couvrir de bois de rofe ou tel
autre que l'on voudra , ce qui le garantit
de fracture & n'en interrompt point l'harmonie.
Il vient d'en finir un d'un genre
tout nouveau ; le derrière du corps eft
en cuivre peint à la chinoife avec un
très -beau vernis , les autres ornemens analogues
; le principal mérite eft une colle
que l'auteur a inventée , avec laquelle il
joint le bois & le cuivre , même l'or &
l'argent , dont les joints font inperceptibles
, & ne peuvent jamais manquer ; un
autre mérite plus confidérable , eft que le
corps de cuivre rend l'inftrument bien plus
fonore & plus harmonieux que les corps
de bois , qui d'ailleurs ont toujours l'inconvénient
de la température des lieux
JANVIER 1766 . 197
où ils reftent , & qui par le frottement
peuvent être endommagés , même fracturés.
Les curieux & amateurs pourront voir
cet inftrument & autres faits avec beaucoup
de foin chez l'auteur trois fois par
femaine , mardi , jeudi & famedi.
Il demeure ruë de Charenton , faubourg
faint Antoine , entre les ruës faint
Nicolas & Traverfier , vis - à - vis un
Pâtiffier.
SUITE
GRAVURE.
UITE des ajuftemens , moeurs & coutumes
des peuples du Nord , deffinée
d'après nature , & gravée à l'eau-forte , par
M. le Prince , Peintre du Roi . L'auteur
ayant formé le projet de rendre public le
fruit des études qu'il a faites dans ce
genre , en a mis au jour trente-fix eftampes
l'année dernière ; il vient de l'augmenter
d'un pareil nombre plus intéreffant
, & exécuté avec plus de foin ; il
y a comme aux précédentes , un difcours
au bas de chacune pour en expliquer le
fujet ; ce qui joint de cette manière ,
formera un hiftoire vivante de plufieurs
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
peuples , dont on n'a eu jufqu'à préfent
que des idées peu fidèles ; elles font imprimées
fur du papier de la même gran
deur que les précédentes ; le prix eft
de 12 liv. pour les trente- fix feuilles , &
les trente- x premières font de 8 liv.
On les trouvera chez l'auteur , rue de
Clery , vis-à- vis la rue du Gros Chenet.
Et chez les Sieurs Joullain , Marchand
d'Eftampes , fur le quai de lå Mégiſferie ;
Bazan , Graveur & Marchand d'Eftampes,
rue du Foin , proche la rue faint Jacques.
JANVIER 1766. 199
ARTICLE V.
SPECTACLES DE PARIS.
LES théâtres , fermés depuis le 17 Décembre
dernier , à l'occafion des prières publiques
& de la mort de feu Mgr LE DAVPHIN
, ont été r'ouverts le Dimanche ,
12 du préfent mois.
OPÉRA.
L'ACADEMIE Royale de Mufique a
donné ce même jour , la troifieme repréfentation
de Théfée , tragédie - opéra , remife
au théâtre. On a parlé dans le premier
volume de ce mois , du poëme , de
la mufique & de l'exécution des rôles ;
elle eft la même aujourd'hui ; s'il y a quel
que différence , ce n'eft que par la précifion
, par l'intelligence , que le temps &
la pratique des rôles perfectionnent ordinairement
dans les principaux acteurs . Il
nous refte à décrire le fpectacle , pour- la
plus grande pompe duquel on a mis à pro-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
fit le temps de l'interruption. Le temple
de Minerve , où eft pofée la fcène pendant
le premier acte , eft d'une belle &
grande ordonnance. Une divifion , ou
fanctuaire , renferme au fond de ce temple
un autel élevé fur plufieurs marches ,
& qui eft apperçu de toutes parts. Lorfque
les Prêtreffes s'avancent pour la fête
& pour le facrifice , elles forment un cortége
majeftueux par leur nombre & par la
dignité de leurs habillemens. Après quelques
danfes facrées , elles accompagnent
fur deux files la principale Prêtreffe , pour
monter à l'autel, à travers les foldats de
la garde du Roi , qui occupent les côtés.
Là fe célèbre un facrifice felon l'ufage
des anciens. On apporte le feu facré ; la
principale Prêtreffe , fervie par les jeunes ,
fait les libations , brûle l'encens , & dépofe
aux pieds de l'autel les armes du
Roi vainqueur , qu'il vient confacrer à la
Déeffe. Pendant ces cérémonies , quelques-
unes des Prêtrelles reprennent des
danfes facrées . Au devant du fanctuaire
un autre fpectacle fuccède à celui- ci ; ce
font les jeux militaires prefcrits par la
grande Prêtreffe , en l'honneur de Pallas.
Une troupe triomphante de foldats armés
à l'antique , entre dans le temple , les
fignes ou enfeignes nationnales à leurs
JANVIER 1766. 201
tête ; ils apportent en trophées les armes
& les enfeignes des peuples vaincus. Cette
troupe nombreufe forme d'abord une trèsbelle
marche ; elle fe partage enfuite en
divers corps , dont les uns armés de piques
& de boucliers , foutiennent les attaques
des autres différemment armés ; ces corps
fe forment & fe reforment en plufieurs
figures , & préfentent une image trèsvraie
& très-bien exécutée des principales
manoeuvres de la tactique des anciens . Ces
jeux guerriers , qui doivent être fans effufion
de fang , font terminés par des
combats d'adreffe , où les foldats de quelques
partis rendent les armes à d'autres.
L'effet de ce fpectacle , auquel il feroit
difficile de rien ajouter , pour la vérité du
coftume , pour l'exacte précision , & le parfait
enſemble des évolutions , remplit noblement
cette ſcène ; & l'on n'avoit point
encore vu au théâtre rien d'auffi fatisfaifant
pour les curieux éclairés fur les ufages
de l'antiquité.
Celui du fecond acte , dans le triomphe
de Théfée , joint à tous ces autres avantages
, celui de fournir un ballet d'un genre
nouveau au théâtre , & plus naturel que
les autres . Une multitude tumultueuſe ,
où les jeunes , les vieillards & les enfans
des deux fexes , mêlent enfemble leurs
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
chants & leurs danfes , repréfente bien
mieux la vérité d'une effervescence populaire
, que les pas feuls, les pas de deux & les
airs particuliers dont on a coutume de
couper les autres divertiffemens . C'eft donc
en avoir fort ingénieufement faifi le caraetère
, que d'avoir hazardé de s'écarter en
cette occafion des ufages ordinaires. La
gaieté naturelle , foutenue par le fon des
inftrumens antiques , fur lefquels frappent
les danfeurs , entretient l'attention & le
plaifir du fpectateur pendant toute la durée
de ce ballet. Dans toute imitation , le vrai
a des droits fupérieurs aux règles , ſurtout
quand on fçait le bien préfenter. C'eft
ce qu'a fait M. Lani dans la compofition
de fon ballet.
Au milieu de ces danfes populaires on
apporte Thésée affis fur un faiſceau de piques
, de boucliers & d'autres armes . H´eſt
environné d'un nombre de foldats fans
ordre , à travers lefquels le peuple continue
fes réjouiffances , jufqu'au moment
où , par l'ordre du héros , les troupes de
foldats fe reforment pour aller en bon
ordre aux poftes qu'il faut défendre. Il
règne tant de variété , tant de mouvement
, & une forte de nouveauté pour le
théâtre , dans tout ce tableau , qu'il femble
ne refter qu'un inftant fous les yeux , quoiJANVIER
1766. 203
qu'il occupe fort long- temps la fcène. Les
jeunes enfans , élèves de l'académie , qui
ont fait tant de plaifir dans Hypermnestre ,
font encore un des principaux ornemens
de ce ballet.
Des touches bien plus fortes , & d'un
tout autre genre , frappent les yeux & faififfent
l'âme du fpectateur au troisième
acte. Le défert où Médée tranſporte la
fcène en un inftant , pour y faire fes enchantemens
& le fupplice de fa rivale
eſt une vaſte excavation dans des rochers
arides , dont les cimes , courbées en demivoûte
, s'élèvent prefque jufqu'au ciel , dont
elles ne laiffent appercevoir la lumière
que par un percé. Le fond de ce lieu terrible
n'offre qu'une longue fuite de cavetnes
obfcures , retraites des monftres les
plus hideux. C'est là que Médée évoque
les êtres infernaux. On voit la terre fe
foulever , s'entrouvrir , en fe plotonnant ,
pour leur faire paffage. Ce moyen , qui
n'avoit pas encore été pratiqué au théâtre ,
ajoute à l'illufion & prépare à l'horreur
du fpectacle qu'on attend . Les êtres infernaux
fortent avec quelqu'effort du fein de
la terre , dans des attitudes pittorefques &
bien caractérifées. Médée les délivre de
leurs chaînes. Ils expriment très - fortement
par leurs pas & d'une manière affez claire
I vj .
1204 MERCURE DE FRANCE .
ceplaifir cruel des âmes tourmentées de
crimes & de remords ; à pouvoir en liberté
rendre les autres aufli malheureufes qu'elles.
L'effroi , la douleur de la jeune Églé , la
rage jouiffante de fa barbare rivale , compofent
avec tout ce grand enfemble , un
tableau énergique , également intéreffant
pour le coeur & pour les yeux. Les flambeaux
, dont s'arment les habitans des enfers ,
en augmentent la terreur. En agitant ces
Aambeaux , la flamme s'en accroît fi prodigieufement,
qu'elle femble tantôt envelopper
dans des torrens de feu ceux qui s'en
fervent , & tantôt prête à confumer l'intéreffante
victime de leur furie. Cer effet ,
fi prodigieux en apparence , eft celui d'une
poudre contenue dans les capfules des
flambeaux; cette poudre eft fi fubtilement
inflammable , qu'elle ne produit nulle
fumée , nulle odeur , & n'eft d'aucun rifque
pour brûler , même légèrement , dans
fa plus vive explofion ; la découverte de
ce moyen eft dû aux foins & au zèle ardent
de M. DE LAVAL , compofiteur de cette
partie du ballet , ainfi que du premier
acte , pour tout ce qui peut rendre la vérité
dans le fpectacle. Il y danfe lui-même , il
anime & dirige toute cette partie. Miles
ALLARD , LYONOIS & PESLIN , en furies ,
s'y diftinguent fupérieurement, & feconJANVIER
1766. 203
dent admirablement les talens du compofiteur
, à qui l'on doit de très - juftes éloges.
A ce tableau d'horreur le pouvoir de
Médée en fait fubitement fuccéder un des
plus riants ; c'eft un payfage charmant , où
F'art paroît n'avoir eu qu'à embellir légèrement
la nature. Pour en donner quelqu'idée
à ceux qui connoiffent un peu l'art & les
artiftes , il nous fuffira de les informer que
cette décoration , ainfi que la précédente ,
eft exécutée avec foin par les meilleurs
Peintres de ce genre d'après des deffeins
de M. Boucher , premier Peintre du Roi .
On fait fous quels afpects la nature fe préfente
toujours à ce célèbre artifte , & avec
quelle élégance fon génie en embellit les
plus fimples effets. Le ballet de ce quatrième
acte , formé par des bergers & par
des pâtres galants , eft difpofé le plus
agréablement par M. DE LANI ; & exécuté
dans le même efprit , avec tous les applaudiffemens
que méritent M. GARDEL &
Mile GUIMARD dans des entrées de bergers
du genre gracieux , & par Mlle PEs-
LIN & M. D'AUBERVAL que le Public à
revu avec toute la fatisfaction que doit
faire fuppofer le plaifir que lui fait tou
jours le talent de ce danfeur. Mlle LANI
enrichit auffi ce ballet , lorfque fa ſanté
204 MERCURE DE FRANCE.
ceplaific cruel des âmes tourmentées de
crimes & de remords , à pouvoir en liberté
rendre les autres aufli malheureufes qu'elles .
L'effroi , la douleur de la jeune Églé , la
rage jouiffante de fa barbare rivale , compofent,
avec tout ce grand enfemble , un
tableau énergique , également intéreffant
pour le coeur & pour les yeux. Les flambeaux,
dont s'arment les habitans des enfers,
en augmentent la terreur. En agitant ces
flambeaux , la flamme s'en accroît fi prodigieufement,
qu'elle femble tantôt envelop-
"per dans des torrens de feu ceux qui s'en
fervent , & tantôt prête à confumer l'intéreffante
victime de leur furie. Cet effet ,
-fi prodigieux en apparence , eft celui d'une
poudre contenue dans les capfules des
flambeaux ; cette poudre eft fi fubtilement
inflammable , qu'elle ne produit nulle
fumée , nulle odeur , & n'eſt d'aucun rifque
pour brûler , même légèrement , dans
fa plus vive exploſion ; la découverte de
ce moyen eftdû aux foins & au zèle ardent
de M. DE LAVAL , compofiteur de cette
partie du ballet , ainfi que du premier
acte , pour tout ce qui peut rendre la vérité
dans le fpectacle. Il y danfe lui- même , il
anime & dirige toute cette partie. Miles
ALLARD , LYONOIS & PESLIN , en furies ,
s'y diftinguent fupérieurement, & feconJANVIER
1766. 203
dent admirablement les talens du compofiteur
, à qui l'on doit de très - juftes éloges
.
A ce tableau d'horreur le pouvoir de
Médée en fait fubitement fuccéder un des
plus riants ; c'eft un payfage charmant , où
Fart paroît n'avoir eu qu'à embellir légèrement
la nature. Pour en donner quelqu'idée
à ceux qui connoiffent un peu l'art & les
artiftes , il nous fuffira de les informer que
cette décoration , ainſi que la précédente ,
eſt exécutée avec foin par les meilleurs
Peintres de ce genre d'après des deffeins
de M. Boucher , premier Peintre du Roi .
On fait fous quels afpects la nature fe préfente
toujours à ce célèbre artifte , & avec
quelle élégance fon génie en embellit les
plus fimples effets . Le ballet de ce quatrième
acte , formé par des bergers & par
des pâtres galants , eft difpofé le plus
agréablement par M. DE LANI ; & exécuté
dans le même efprit , avec tous les applaudiffemens
que méritent M. GARDEL &
Mile GUIMARD dans des entrées de bergers
du genre gracieux , & par Mile PESLIN
& M. D'AUBERVAL que le Public à
revu avec toute la fatisfaction que doit
faire fuppofer le plaifir que lui fait toujours
le talent de ce danfeur. Mlle LANI
enrichit auffi ce ballet , lorfque fa fanté
206 MERCURE DE FRANCE.
lui permet d'exercer fon talent , toujours
admirable , & toujours très -juſtement admir
é.
Au cinquième acte , Médée a élevé un
magnifique palais pour les nôces infidieuſes
de Théfée & d'Églée. Le crime affreux que
Médée projettoit eft découvert. Dans fon
dépit , en quittant la cour d'Egée , elle
fait détruire ce palais par les mêmes puiffances
qui l'avoient élevé. Cette décoration
s'enflamme au feu des puiffances infernales
, elle fe détruit & les ruines tombent
en relief ; ce qui laiffe voir un fond de
palais embrafé , qui eft d'un grand effet , &
qui peut être comparé aux meilleurs tableaux
. Nous le qualifierions un chefd'oeuvre
du talent de M. CANOT , excellent
en ce genre , fans la décoration qui
vient fubitement recouvrir les ruines &
l'embrafement. C'eft un vafte grouppe
nuages , qui occupe l'étendue du théâtre ,
jufqu'à l'avant-fcène ; Minerve eft pittoref
quement pofée au centre de ce grouppe.
C'eft au gré des plus grands maîtres un
des plus beaux , un des plus parfaits effets
de peinture , pour l'harmonie des tons &
l'entente des lumières , en un mot pour
toutes les vérités les plus difficiles à faifir .
Rien ne doit être auffi flatteur pour le
peintre qui l'a exécuté , M. CANOT ) que -
de
JANVIER 1766, 207
le fuffrage unanime des premiers artiſtes
de la nation. La beauté de cette grande
machine n'eft pas moins fentie par le
Public , & toujours applaudie avec vivacité.
Après quatre vers que chante Minerve,
cette immenfe grouppe de nuages s'enlève
& laiſſe voir l'intérieur du palais fomptueux
que le pouvoir de la Déelle vient
de faire élever. Ce palais d'ordonnance corinthienne
, en marbre blanc , cannelures
& ornemens dorés , eft d'un très - beau
genre d'architecture ; fa diftribution , les
belles proportions de toutes fes parties
font approuvées des connoiffeurs , & produifent
un effet plus éclatant que le faux
brillant des moyens étrangers à l'architecture
, & dont on a quelquefois couvert
fes vices. Il y a dans la partie du fond ,
des percés , entre des colonnes ifolées , qui
produifent le meilleur effet , la difpofition
de ces colonnes étant auffi fage que noble
& élégante. Au - deffus de l'attique en
vouffure, qui courronne l'entablement , eſt
un plafond peint en fujets de figures ,
lequel,par une heureufe illufion , paroît paffer
en plein horifontalement fur tout l'ef
pace , && nnee laiffe pas même foupçoner les
bandes dont il eft formé ; ces fujets offrent
dans la compofition , dans le deffein &
dans le ton général de couleur , l'apparence
208 MERCURE DE FRANC.E
des morceaux célèbres en ce genre & des
plus grands maîtres.
L'exécution totale de cette décoration
répond à fa compofition : le ton général
de peinture en eft fuave , en même temps
lumineux , & d'un très -bel accord.
Cette décoration eft de la compofition
de M. Boquet , père , aux talens duquel
nous avons déjà rendu juftice dans un
autre genre , à l'article des fpectacles de
la Cour.
Si jamais , fur ce théâtre , on a bien
imité le merveilleux de la magie , c'eſt
dans l'effet de ces trois changemens qui
fe fuccèdent rapidement , & qui , pour
ainfi dire , s'opèrent l'un fur l'autre .
Nous n'aurons rien avancé de trop ,
en annonçant tout le fpectacle de cet
Opéra , comme le premier , le plus foigné,
& le plus grand effet de repréfentation
théâtrale qu'on ait encore vu à notre
Opéra depuis fon inftitution.
On continue avec fuccès les repréſentations
de Thésée les dimanche , mardi &
vendredi de chaque femaine . On a remis
le ballet des fêtes de l'Hymen & de l'Amour
pour les jeudis feulement.
Les bals ont commencé le Dimanche
12 .
JANVIER 1766. 200
COMÉDIE FRANÇOISE.~
LE même jour , 12 du mois , on r’ouvrit
ce théâtre par la huitième repréſentation
du Philofophe fans le favoir , que
l'on a dû continuer le lundi & jours fuivans.
On a donné l'extrait de cette pièce ,
avec des remarques , dans le précédent
Mercure ; elle eſt toujours fuivie : & fes
fuccès ayant leur principe dans le fentiment
, ne doivent pas être foumis aux
viciffitudes de la mode & du caprice.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON donna , le même jour , fur ce théâtre
, la huitième repréfentation de la Fée
Urgèle. Le même plaifir , le même empreffement
du Public pour cette aimable
production , fe foutient conftamment.
Voilà la troisième fois que nous avons
occafion d'en parler. Nous nous étions
propofés d'en placer ici l'extrait ; mais
indépendamment que cet ouvrage eft imprimé
depuis le jour de fa première re210
MERCURE DE FRANCE.
>
préſentation à Paris , que l'édition en a
été fort répandue , que tout le monde
par conféquent la connoît aujourd'hui
foit du théâtre , foit de la lecture , nous
nous fommes apperçus que la multitude
des jolis détails , leur enchaînement , &
cet art par lequel ils tiennent à l'action ,
feroient perdus dans un analyſe. Nous
exhortons ceux qui n'en auroient pas encore
connoiffance à s'en procurer l'impreffion
( 1 ). Nous avons cru devoir y fubftituer
l'Epitre que cet ouvrage a infpirée à
un Auteur trop eftimé par fes talens &
par fon caractère , pour que l'éloge qu'elle
contient puiffe paroître fufpect.
EPITRE de M. SAURIN , de l'Académie
Françoife , à M. FAVART.
« TES drames font , mon cher Favart ,
» Un chef-d'oeuvre d'eſprit , de naturel & d'art.
>> Cet art , en l'imitant , embellit la nature.
>>
Quand on fait comme toi varier fes couleurs ,
» Et dans une aimable peinture ,
» Mêlant les fruits avec les fleurs ,
Entraîner les efprits & féduire les coeurs ,
» De Vénus on a la ceinture :
>> D'elle en naiffant tu la reçus ;
( 1 ) A Paris , chez la veuve Ducheſne , rue
Saint Jacques.
JANVIER 1766. 211
» Le Ciel , pour adoucir l'envie ,
>> Voulut y joindre encor les modeftes vertus ;
» Et la fimplicité , compagne du génie .
دو
N'efpère pas pourtant , avec impunité ,
>> Effacer tes rivaux & marquer ton ouvrage
» Au fceau de l'immortalité.
» Lorfqu'emportant tous les fuffrages
>> Sous des traits à la fois naturels & nouveaux,
» La petite Ifabelle & la Dame Gertrude ,
» De la naïve & de la prude
» Nous offrent de piquans tableaux ;
» Quand, difint ce qui plait aux Dames ,
Ta FEE URGELE plaît à tous ;
Et qu'on voit le Public , en dépit des jaloux ,
» Courir en foule à ces deux drames :
» L'envie & la malignité
>
» Couronnent ton ami qu'on refufe d'en croire.
>> Et lui , riche affez de fa gloire ,
» Rougit , mais vainement , d'un éclat emprunté,
Qu'on vante en lui l'Auteur d'une aimable
Féerie
>> Où la fine plaifanterie ,
ל כ
» Les grâces & la volupté ,
» Règnent par-tout avec gaîté ;
> Qu'on dife qu'en bons mots fertile
>> Son efprit enjoué , facile ,
>> A l'aide d'un trait délicat ,
>> Sait à la cour comme à la ville
» S'égayer aux dépens d'un fat ;
212 MERCURE DE FRANCE.
» Qu'on exalte fa mufe élégante & polie :
» Voilà fes véritables traits .
در
Ce ne font pas les tiens ; une touche marquée
>> Diftingue l'un & l'autre en tout ce qu'il écrit.
>> ... n'eût pas fait la Chercheufe d'efprit ,
Ni toi la Coquette fixée.
» Ami , confole- toi pourtant.
» Si tu montrois moins de talent ,
>> On te rendroit plus de juftice.
>> Fais de nouveaux efforts , c'eft en te ſurpaſſant
ג כ
Qu'il faut des envieux confondre la malice.
» Le Ciel , qui fe plut à former
Un ver induftrieux pour produire la foie ,
» L'aigle pour fondre fur la proie ,
, כ
>> Les tourterelles pour s'aimer ;
» Fit naître l'homme de génie
>> Pour écrire & paffer fa vie
›› A travailler pour des ingrats.
>> Pourfuis donc & vois fur tes pas
» Voler la gloire avec l'envie .
» Mais moi , qui du Dieu de Delos
>> Rellens moins les tranfports & la fougue im-
›› portune ,
>> Brifé par la tempête & tout mouillé des flots ,
» J'appens mes vêtemens au temple de Neptune.
» C'eſt trop immoler mon repos ,
>>Je quitte , une ingrate carrière.
» C'eſt déſormais de la barrière
» Que j'applaudirai mes rivaux.
JANVIER 1766. 213
» Ah , fi du moins dans nos travaux ,
>> Pour juges nous avions les fages !
» O vaine Renommée on brigue ton fuffrage !
>> Tes cent bouches fouvent font l'organe des fots !
SUPPLÉMENT A L'ART. DES SPECTACLES .
ILa
a paru
depuis
quelque
temps
une
Traduction
, par
M.
DU CLAIRON
, Cenfeur
Royal
, d'une
Tragédie
Angloife
de HENRI
BROOKE
, intitulée
Gustave
Vafa
, le Libérateur
de fon
Pays
; elle
fe trouve
à
Paris
, chez
Sebaftien
Jorry
, rue
& visà-
vis
la Comédie
Françoife
, & chez
la
veuve
Duchefne
, rue
Saint
-Jacques
.
Cette Traduction a beaucoup de cours ;
elle mérite en effet l'attention des amateurs
de ce genre de littérature. C'eſt un
Spectacle moral fort intéreffant , que le
héros de cette Tragédie , & les autres
perfonnages qui ont part à l'action du
drame. Cette action , qui eft relevée par
le merveilleux humain , eft conduite avec
énergie & même affez d'ordre , par l'Auteur
Anglois. Tous les caractères en font
admirablement foutenus , & touchés avec
la force angloife. Le Traducteur François
a eu le judicieux talent de conferver
214 MERCURE DE FRANCE .
l'air natal à cette Pièce , en la tranfmettant
néanmoins très - correctement dans
notre langue. Nous ne craignons point de
reproches en en confeillant la lecture .
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Vice- A
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois de Janvier 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris ,
ce 23 Janvier 1766 .
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ARTICLE PREMIER .
LETTRE à
Page s
ETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure
de France .
LETTRES du Roi HENRY IV , à Jean d'Harambure
, Baron de Picaffary , en Baſle-
Navarre , & Seigneur de Romefort , &c.
Second épisode du Poëme de Richardet.
SUITE du Sage , honteux de l'être , Conte.
VERS mis au bas de l'inftruction de Mgr le
DAUPHIN à Mgr le Duc DE Berry.
VERS pour mettre au bas du portrait du Prince
Augufte que l'Europe vient de perdre.
VERS fur le nouveau Roman d'Elizabeth .
6
15
27
71
ibid.
72
JANVIER 1766. 215
A M*** , fur un portrait de Mlle Doligny ,
en Nanine.
EPÎTRE .
73
ibid.
CHANSON pour le jour de Sainte Elifabeth. 80
EPIGRAMME .
PRIERE des Juifs Portugais de Bordeaux pour
demander à Dieu le rétablitlement de la
fanté de Mgr le DAUPHIN.
81
82
88
VERS envoyés à Mde du Boccage , à l'occafion
de la nouvelle année .
VERS d'un jeune Célibataire à un de fes amis
qui l'invite à fe marier cette année . ibid.
SENTIMENS d'un coeur reconnoiffant pour fes
bienfaiteurs , MM . les Fermiers Généraux . 90
VERS latins fur la mort de Mgr le DAUPHIN. 91
EPITAPHE de Mgr le DAUPHIN.
VERS fur la mort de Mgr le DAUPHIN.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
EPIGRAMME.
CHANSON .
92
ibid.
94
95
99
100
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ELOGE hiftorique de J. Gauthier d'Andernach
, Médecin ordinaire de FRANÇOIS I. 101
AVIS au Public concernant le Corps complet
de l'Hiftoire & des Mémoires de l'Académie
Royale des Sciences.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des Auteurs
claffiques , grecs & latins , tant facrés que
profanes.
ANNONCES DE LIVRES .
107
113
121
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
216 MERCURE DE FRANCE.
des Sciences , Arts & Belles Lettres de
Dijon.
LETTRE à M. de la Place.
ASSEMBLEE publique de l'Académie des Sciences
, Belles Lettres & Arts de Rouen .
PROGRAMME de l'Académie Royale des Sciences
, Belles Lettres & Arts de Bordeaux.
PRIX de Poéfie de l'Académie Françoiſe .
ARTICLE IV . BEAUX ARTS.
ARTS UTILES .
CHIRURGIE . Prix propofé par l'Académie
Royale de Chirurgie.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE .
138
153
154
183
188
190
AVERTISSEMENT à MM. les Soufcripteurs du
Journal Hebdomadaire , ou Feuille Chan- L
tante .
GRAVURE .
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA .
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne .
SUPPLÉMENT à l'article dcs Spectacles .
134
197
199
239
ibid.
213
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER 1766.
iverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Chez.
Cochin
FilenaLove
Bio Scalp. 1778
A PARIS,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis - a- vis la Comédie Françoife .
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi
C
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement
Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
on
Les perfonnes de province auxquelles
enverra le Mercure par la Pofle
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres, afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refleront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eflampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft composée de
cent huit volumes . On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE écrite de CALAIS à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure.
Vous avez été , Monfieur , l'organe des
fentimens que nous devions à la fameufe
tragédie qui a répandu notre patriotiſme
dans toute l'Europe; votre coeur m'affure que
vous le ferez de là douleur où nous a plongé
la perte que l'Etat à faite. A nos beaux
jours a fuccédé la trifteffe la plus profonde.
Nous nous étions flattés que le Ciel favo-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
rable à l'ardeur & à la conftance de nos
prières publiques , nous conferveroit un
Prince fi cher & fi précieux à la nation ;
il n'eft point d'actes de piété & de religion
que les Calaifiens n'ayent exercés pour
obtenir du Ciel fa guérifon ; il n'eft point
d'alarmes & d'inquiétudes qu'ils n'ayent
éprouvées dans le cours de fa maladie.
L'arrivée de chaque courier étoit pour
nous un redoublement de crainte & de
douleurs , de prières & de voeux ; les
temples retentifoient des offrandes & des
larmes du peuple le plus fidèle au fang de
fes Rois. A peine ces mêmes temples fuffifoient
au concours & à l'affluence des
citoyens de tous les états. Le Dieu qui
nous avoit prêté ce Prince vertueux pour le
bonheur & l'édification de la France , a fans
doute voulu qu'il en fût déformais auprès de
lui l'interceffeur. Cette penfée , quelque fublime
& quelque confolante qu'elle foit ,
eu égard à la religion , ne l'eft pas également
lorsqu'il s'agit de la nature.
Tout parle à la raifon , mais rien ne parle au coeur.
Tout François , tout Calaifien , en adorant
la main qui les frappe , ne rend pas
moins à la mémoire du Prince , tout ce
que le fentiment nous infpire dans cet
inftant douloureux.
FEVRIER 1766. 7
Un deuil univerfel pris par l'Etat Major
, par la Nobleffe , par toutes les Jurifdictions,
par le Corps municipal & les Citoyens
les plus diftingués , joint au fon lugubre
pendant neufjours de tout ce que nos temples
ont de cloches , ont annoncé à nos Citoyens
défolés , ainfi qu'aux étrangers en ce
momenten notre port, la perte que la France
& nous venons de faire ; & les Officiers Municipaux
indiquèrent pour le huit de ce mois
un fervice folemnel, où tous les Corps Religieux
, Militaires & Civils qu'ils y avoient
invités , s'emprefsèrent tous de fe rendre.
Figurez - vous , Monfieur une famille
>
entière dans le deuil & dans l'accablement
le plus profond , profternée aux pieds des
autels , & mêlant fes larmes aux prières des
Miniftres du Seigneur : tel eft le tableau
vraiment touchant de cette trifte & funèbre
journée ! Le Clergé , affecté des mêmes
fentimens , célébra le lendemain un fervice
auffi folemnel que le premier , où le
concours ne fut pas moins nombreux , &
ou M. Duteil , Curé Doyen de cette ville ,
prononça une oraifon funèbre digne de la
réputation que fes vertus & fes talens lui
ont depuis long - temps acquife , & pénétra
de plus en plus fes auditeurs des fentimens
dont il étoit lui - même pénétré.
Nous attendons les ordres du Roi aux
1
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prélats du Royaume fur ce trifte événement
, pour nous y conformer. En les anticipant
, nous avons cru devoir céder à ce
qu'exigoient de nous notre douleur &
notre zèle.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Calais , le 11 Janvier 1766.
P. D. L. Y
ODE * fur la mort de Monfeigneur le
DAUPHIN.
I.
FRANÇOIS , il n'eft donc plus ce Prince vertueux ,
Qui devoit de vos Fils devenir le Monarque !
Son fang ni fes vertus , nos larmes ni nos voeux
N'ont pu le dérober au ciſeau de la Parque.
Otoi , qui dans tes mains tiens le deſtin des Rois ,
Dieu , qui dans le néant fais rentrer leur puiffance ,
Dans ce Prince adoré tu frappes à la fois
Tout un peuple expirant avec fon eſpérance.
I I.
Pleure , Roi défolé , pleure à jamais ce Fils ,
Dont tu fis ton ami pour être mieux fon père.
* Elle a été préfentée au Roi & à la Famille Royale.
FEVRIER 1766. 9
Donnez un libre effor , grande Reine , à vos cris :
La nature a fes droits : pleureź , vous êtes mère.
Digne Epouſe , pleurez ce cher & tendre Epoux ,
Dont le Ciel fit le coeur fi reffemblant au vôtre ;
Et fouffrez que mes yeux le pleurent avec vous :
Votre douleur , Princeffe , eft aujourd'hui la nôtre.
ΙΙΙ .
Auprès de fon tombeau , peuples , venez du
moins
Contempler dans fa mort le néant de la vie :
Du terme des grandeurs venez être témoins .
Il meurt , comme une rofe à peine épanouie ,
Sur les degrés d'un trône où l'appelloit l'amour ..
A peine , en s'occupant d'imiter Marc- Aurèle ,
De trente -fix printemps a -t- il vu le retour
Qu'il eft enfeveli dans la nuit éternelle.
I V.
Mais ce Héros Chrétien , plus heureux aujourd'hui
,
A pour les biens du Ciel quitté ceux de la terre.
Il revole à fon Dieu qui le créa pour lui :
Son trépas pour nous feuls eft un coup de tonnerre.
Ombre augufte , ombre chère aux coeurs nés
pour le bien ,
Du temps qui détruit tout , tu ne crains point-
L'outrage ,
A Y
10 MERCURE DE FRANCE .
Et l'oubli contre toi ne pourra jamais rien.
On ne voit point périr la mémoire du fage ( 1 ) . ·
V.
Prince , tu n'allas point , fur les pas des Céfars ,
Te rendre des humains le fléau redoutable ;
Au prix du fang des tiens , verfé fous des remparts ,
Tu ne t'acquis jamais une gloire coupable ;
Les meurtres ennoblis n'ont point fouillé ton bras ;
Tes jours n'ont pas été marqués par des tempêtes 3 .
Tu n'as point eu la foif d'envahir des Etats :.
Mais tous les coeurs enſemble ont été tes conquêtes.
V I.
En vain le fier Xerxès , avec mille vaiffeaur ,
Pourfuit la liberté de la Grèce & de Sufe ;
En vain fait - il percer l'Ifthme du Mont Athos :
Il aſpire à la gloire , & fon ombre l'abuſe .
A peine l'Héllefpont contient fes combattans ;;
Mais bientôt fon orgueil fe brife aux Thermopyles..
Salamine acheva fes revers éclatans ,
Et le crime envieux trancha fes jours ftériles.
VII.
C'eſt la feule vertu qui fait les vrais héros.
Ce Conquérant fameux qui mit le monde en
cendre ,
( 1 ) In memoriâ æternâ erit juſtus , Pf. 1114
FEVRIER 1766. II
Dont le trifte bonheur fur d'ouvrir des tombeaux ,
Quel fut après fa mort le terrible Alexandre?
Quand chaque âge bénit les Princes de ton fang ,
Qui n'ont point , quoique Rois , méconnu la
nature ,
'Alexandre n'eft plus qu'un illuftre brigand ( 2) ,
Et le nom de Néron palle pour une injure.
VIIL
Le courage n'eft point à livrer des combats ,
Où l'orgueil eft conduit par l'attrait de la gloire :
Cette yvreffe à l'efprit dérobe le trépas ,
Qui s'éclipfe à l'éclat dont brille la victoire.
Mais quand la mort cruelle , une faulx à la main ,
Portant autour d'un lit fon appareil funèbre ,
On la voit , comme toi , d'un oeil fixe & ferein ( 3 ),
C'eſt-là de la valeur l'effort le plus célèbre ..
I X.
Si des peuples jaloux , ou des Rois prévenus ,
D'un règne floriffant enviant l'harmonie ,
( 2 ) C'est le reproche que lui fit un pirate. Alexandre
lui ayant demandé quel droit il croyoit avoir d'infefter les
mers le même que toi , lui répondit-il avec autant d'éner
gie que de liberté , d'infefter l'univers : mais parce que je le
fais avec un petit vaiffeau on m'appelle brigand , & parce
que tu le fais avec une grande flotte , on te donne le nom de
conquérant. Cicér .
Un Ambaſſadeur des Scythes lui tint à peu près le même:
langage : Tu te vantes lui dit-il , de venir pour exterminer
les voleurs , mais tu es toi- même le plus graud voleur de la
terre. Quiat. Curt
(3 ) Spiritu magno vidit ultima. Ecc. 48.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
.
T'euffent forcé d'ouvrir le Temple de Janus ( 4) ,.
Tu n'aurois point laiffé leur audace impunie.
Ce que tu fus fi jeune aux champs de Fontenoy ( s ),.
Fit voir à nos héros , fiers de ta contenance ,.
Quand ton Père , en danger , ne craignoit que
pour toi ,
Ce que tu pouvois être avec l'expérience ..
X.
Tu n'as point regretté le fceptre des François ,
Qui devoit être un jour ton brillant héritage ::
Tu l'aurois vu toujours fans l'envier jamais ,
Entre les mains d'un Roi qui des Dieux eft
l'image.
Laiffe à tes Fils le foin de prefcrire des loix.
A ce peuple , connu par l'amour pour ſes Maîtres ..
Un citoyen des cieux eft au- deifus des Rois :
C'eſt -là , Prince , fur- tout que font grands tes
ancêtres.
( 4 ) Le Temple de Janus n'étoit ouvert à Rome que
pendant la guerre il fut fermé pendant tout le règne de
Numa qui l'avoit bâti ; mais il ne le fut qu'une feule fois
fous le Confulat de Manlius , après la première guerre
Punique , depuis la mort de Numa , l'an de Rome 82 ,
jufqu'à la bataille d'Actium , l'an de Rome 723 .
( 5 ) Monfeigneur le Dauphin avoit montré là plus
grande valeur à la bataille de Fontenoy , le 11 Mai 1745 ›
n'ayant encore que feize ans. Un boulet de canon , dit M.
de Voltaire , dans une note du poëme de Fontenoy , couvrit
de terre un homme entre le Roi & Monfeigneur le
Dauphin ; & un domeftique de M. le Comte d'Argenfon
fut atteint d'une balle de fufil derrière eux.
FEVRIER 1766. 13
X I.
C'eft de-là que , couvert d'un éclat immortel ,
Le Père des BOURBONS veille fur la patrie ;
Plus heureux , plus puiffant aux pieds de l'Eternel,
Qu'avec tous les tréfors du trône de Lydie.
Tu vois là le bonheur de tes fages aïeux :
Du bien que dans leur règne ils ont fait à la
France ,
Ainfi que des vertus qui brillèrent en eux ,
Les plaifirs que Dieu goûte, y font la récompenſe.
X I I.
Triomphant avec eux , avec eux déformais
Veille fur le deftin de ton augufte Père :.
Sur nous qui par le coeur fûmes tous tes ſujets ; .
Veille fur tes Enfans que ta mort défefpère .
Qu'ils apprennent long - temps d'un aïeul généreux
A préférer la paix au ravage du monde !
L'art de régner confifte à faire des heureux ::
Qu'ils puiffent imiter ta fageffe profonde !
XIII
Cher Prince , quand ici j'ofe employer ce nom;.
Pardonne à mes regrets cette tendre épithète .
En voyant triftement le deuil de ta Maifon
C'eſt le cri de mon coeur que ma muſe répète.
14 MERCURE DE FRANCE.
Excufe fi l'efprit orne peu mes concerts :
Jamais le fentiment avec art ne s'exprime.
Incapable du foin qu'exigent les beaux vers ,
La douleur qui fe tait eft la feule ſublime ( 6) .
XI V.
Lorfque d'Iphigénie achevant le tableau ,
Ce Peintre ingénieux , le premier de la Grèce ,
De tous les fpectateurs qu'animoit fon pinceau ,
Eut peint diverſement la diverfe triſtelſe ;
Cómme fi fur la toile aucun trait de crayon
Ne pouvoit exprimer l'accablement d'un père ,
Timanthe , épuifant l'art , couvrit Agamemnon
D'un voile plus frappant qu'un autre caractère.
X V.
Ah du moins
douceur
en mourant , emporte la
De favoir que ta mort , déplorable & fatale ,
Eft pour nous en ce jour , éclairé par l'horreur ,
Une calamité publique & générale.
Les yeux baignés de pleurs , & le coeur attrifté ,
Vois au pieds des autels la vieilleſſe & l'enfance ,
Encore après ta mort demander ta ſanté ,
Tâchant au Ciel pour toi de faire violence .
X V I.
Entends la voix plaintive & les lugubres cris ,
Dont par - tout à l'envi les temples retentiffent.
( 6 ) Cura leves loquuntur , ingentes ftupent. Senec, in
Hipp. act. 2 , fcen. 3 .
FEVRIER 1766.
Les pères font ici ton éloge à leurs fils :
Là , comme les François , les étrangers gémiffent
Dans la même douleur le monde eft confondu
Et des rives du Pô jufqu'à celles de l'Ebre ,,
Le cri du défefpoir eft lui feul entendu.
Un deuil univerfel eft ta pompe funèbre..
X VI I.
Si l'amour des vivans intéreffe les morts ;
Voyant du haut des cieux la France défolée ,
Goûte à jamais le charme , & jouis des tranſports
De penfer que nos coeurs feront ton mauſolée .
Si le bonheur du Ciel pouvoit être augmenté ,
Il n'eft que ce plaifir qui pût s'y joindre encore ;
Et Dieu qui fe fuffit pour fa félicité ,
Senfible à ce tribut , l'exige & s'en honore .
Par M. DE LA FARGUE , des Académies:
des Sciences , Belles Lettres & Arts de
Caën , de Lyon & de Bordeaux.
16 MERCURE DE FRANCE.
ERIPPE * ,
CONTE GAULOI S.
Les Gaulois , comme on fait , étoient d'étranges:
gars ;
Ce qu'il en coûte à l'Italie ,
A la Grèce , à la Pannonie ,
Fait affez voir que les plus forts remparts
Ne pouvoient arrêter leur valeur indomptable.
Cette nation redoutable
A fait bien loin parler de foi ;
L'Ionie en va faire foi .
Dans ces pays , fi j'ai bonne mémoire ,
Eft la fcène de cette hiftoire.
ENVIRON l'an 300 de notre Ere , les
Gaulois pafferent en Afie , ravagèrent
l'Ionie , & y pillèrent plufieurs villes ::
ċelle de Milet , par les foins & par la
vigilance de fes habitans , s'étoit longtemps
garantie de leur fureur ; mais un
jour qu'on y célébroit la fête de Cérès ,
le peuple s'étant affemblé dans un temple
deſtiné à leurs facrifices, & qui étoit à quel-
* Ce Conte a été trouvé dans les papiers de la fucceffion
de M. L. P. D. B
FEVRIER 1766. 17
ques ftades de la ville , les Gaulois en
furent avertis , & en les furprenant , tombèrent
fur eux à main armée , tuèrent un
grand nombre d'hommes , & prirent
force femmes & force filles , dont une
bonne partie fut rachetée fur l'heure par
les pères & par les maris.
Ces gens , moins fots que l'on ne penfe ,
Crurent que Meffieurs les Gaulois ,
Ne paffant pas chez eux pour être fort courtois ,
Feroient monter à trop haut leur dépenfe.
Ils fe hâtèrent de façon ,
Craignant de voir par trop accroître leurs familles,
Que des femmes comme des filles
Dès le foir même on paya la rançon .
Une jeune Dame , très- belle , demeura
entre les mains d'un Capitaine Gaulois ,
homme fort recommandable parmi eux ,
nommé Cavara , lequel ne voyant perfonne
pour la rachetter , l'emmena avec
lui. La prifonnière lui fit entendre qu'elle
étoit femme d'un homme de qualité
nommé Xanthe , duquel elle avoit un fils
âgé de deux ans ; qu'elle fe nommoit
Erippe , & que puifque dans cette fâcheufe
rencontre elle n'avoit aucune nouvelle defon
mari , dont elle étoit tendrement aimée
, elle en pouvoit conclure qu'il avoit
18
MERCURE
DE FRANCE
.
été tué par les Gaulois. Le Capitaine , étant
arrivé chez lui , dans la Gaule Celtique ,
épris de la beauté d'Erippe , dont la renommée
s'étoit étenduë preſque par toute
l'Afie , prit la réfolution de l'époufer s'il
apprenoit la mort de Xanthe , dont il
projettoit de s'informer foigneufement ,
& lui jura cependant de vivre auprès
d'elle avec toute la retenuë , la modeſtie
& le refpect qui étoient dus à fon fèxe &
à fa naifance ; à quoi il fut fi ponctuel ,
qu'il parvint bientôt non-feulement à acquérir
l'eftime de la Dame , mais encore à
la confoler de fa captivité.
Combien en eft- il aujourd'hui
Qui n'auroient pas été fi fcrupuleux que lui !
Tel auroit cru par le droit de la guerre
En avoir fur fa prifonnière ,
Et fans trop s'occuper du deftin du mari ;
Se feroit érigé ſur l'heure en favori .
Mais notre Cavara fait confifter fa gloire
A ne tenir cette victoire
Que des facrés noeuds de l'hymen.
Reverrons-nous ces moeurs ? . . Amen !
Xanthe avoit été dangereufement bleffé
lorfque fa femme fut enlevée , & même
étoit refté parmi les morts. Ses amis l'en
ayant retiré pour lui rendre les derniers.
FEVRIER 1766.
devoirs , lui trouvèrent encore quelques
fignes de vies , en prirent foin , & en
peu de jours le mirent hors de danger.
Il n'eut pas plutôt recouvré la connoiffance
& la parole , qu'il s'informa de fa chère
Erippe. On ne put long- temps lui céler
la vérité : il fallut lui avouer que les Gaulois
l'avoient emmenée. On peut juger
de la mortelle douleur que lui caufa cette
perte . Il fit des efforts extraordinaires
pour y réfifter , ne fongea qu'à faire
une fomme confidérable pour fa rançon ,
& à l'aller chercher en Gaule.
Lorfqu'il apprit cette nouvelle ,
Il crut bien en avoir dans l'aîle ,
Et ne doutoit pas que fon front
N'en eût reffenti quelque affront .
Sa femme étoit & jeune & belle ,
C'étoit allez pour troubler la cervelle
A qui l'auroit bien meilleure que lui :
Mais pour ne fuccomber à ce mortel ennui ,
Il fait combien l'or peut lever d'obſtacles
Et de tout temps produifit de miracles.
>
En partant de cette idée , le bon époux
vendit du bien & plufieurs meubles , emprunta
chez tous fes amis , & fit une affez
bonne fomme avec laquelle il fe mit en
chemin . Il traverfa l'Italie où il étoit
20 MERCURE DE FRANCE .
connu , & fut affez heureux pour y apprendre
des nouvelles de ce qu'il cherchoit
, il fut que Cavara avoit emmené
chez lui une jeune femme très belle ; &
par le portrait qu'on lui en fit , il jugea
que c'étoit la fienne. En paffant par Marfeille
, il fut de plus en plus confirmé
que c'étoit elle- même ; il prit un guide,
qui le conduifit dans la Gaule Celtique
à la maifon de Cavara.
Il eſt mal - aifé de comprendre
Les divers mouvemens de fon coeur affligé,
Cavara , difoit - il , ne peut être obligé
Qu'à force d'or de me la rendre.
Si ce Gaulois a le coeur tendre ,
Erippe l'aura pu charmer ,
Elle a de quoi ſe faire aimer ;
Plus fin que lui s'y pourroit laiffer prendre
Qu'importe enfin qu'il foit Gaulois !
Mon Erippe eft femme une fois ,
Elle a pu n'être point cruelle .
•
Et Xanthe n'eft plus auprès d'elle !
A peine fut- il entré chez le Capitaine ,
qu'il vit Erippe fortant d'un jardin , accompagnée
de quelques femmes . Dès
qu'elle l'apperçut , elle courut fe jetter à
fon col avec toutes les marques d'une
joie auffi grande que devoit être la fienne.
FEVRIER 1766. 21
Elle fit avertir fon hôte de l'arrivée de
Xanthe , qui l'alla recevoir avec beaucoup
de civilité. Après les premiers complimens,
Xanthe le mit fur le chapitre de la rançon
de fa femme. Cavara lui demanda quel
argent il apportoit. Il répondit , que par
le crédit de fes amis , & au moyen de
quelques biens qu'il avoit vendus , il avoit
fait une fomme de mille pièces d'or. A
quoi le Capitaine répliqua qu'il falloit
en faire quatre parts , dont les trois feroient
pour lui , pour fa femme & pour
fon fils , & que l'autre fuffiroit pour la
rançon d'Erippe. Xanthe lui rendit tou
tes les graces que méritoit une géné
rofité fi peu commune , & Cavara convia
fes amis à fouper avec fon nouvel hôte
qu'il régala le mieux qu'il put , quoiqu'il
reffentit quelque chagrin de perdre ainfi
la belle Erippe , pour laquelle il avoit
conçu de l'amour.
Trop généreux Gaulois , il le faut avouer ,
On ne fauroit allez dignement vous louer ;
Cette franchife fans exemple
Eft une matière bien ample
A vous ériger des autels ,
Et vous placer parmi les immortels !
>
La nuit arrivée , toute la compagnie
12 MERCURE DE FRANCE .
fe fépara ; Xanthe & Erippe fe retirèrent
dans l'appartement qu'on leur avoit préparé
, où après les différens témoignages
de leur tendreffe réciproque , Erippe parut
furpriſe de la diligence avec laquelle
fon mari étoit parvenu à raffembler une
fomme fi confidérable pour fa rançon
.
Mais Xanthe, pour lui prouver que l'amour
qu'il avoit pour elle avoit été capable
de bien plus grands efforts , lui dit que ,
n'en croyant pas être quitte à fi bon marché
pour la rançon d'une femme auffi charmante
, il avoit amaffé le double de la
fomme prétendüe , & l'avoit fait coudre
dans les fouliers de fes dómeftiques .
>
Examine bien , belle Erippe ,
Ce que mérite tant de foin ,
D'avoir dans ce preffant befoin
Vendu maint joyau , mainte nippe
Engagé tout fon fond , mépriſé le danger.
.
D'un long & pénible voyage ,
T
Pour te tirer d'un esclavage
Que lui- même au befoin eût voulu partager !
Cependant, peu fenfible à la tendreffe ,
aux peines & aux fatigues incroyables de
fon époux ; préocupée d'une paffion que
les foins & les complaifances de Cavara
avoient fait naître , & de l'efpérance
FEVRIER 1766. 25
qu'elle avoit conçue d'être fa femme auffitôt
qu'il feroit affuré de la mort de fon
mari , elle ne chercha plus que les moyens
de s'en défaire pour fe donner entièrement
à fon nouveau vainqueur. Dès
qu'elle fut levée , elle lui découvrit tout
le fecret dont Xanthe lui avoit fait part ,
lui déclara l'argent qu'il avoit , & tâcha
de perfuader à Cavara qu'il fe devoit tenir
offenfé du peu de franchiſe d'un homme
qui lui avoit tant d'obligation ; ajoutant
que s'il vouloit répondre aux fentimens
qu'elle avoit pour fon maître , il fe faifiroit
de tout l'argent de Xanthe , & tâcheroit
de s'en défaire , ainfi que de l'enfant
qu'elle avoit eu de lui , pour qu'elle
pût paffer le refte de fa vie auprès d'un
homme que tant de belles qualités ren →
doient fi charmant à fes yeux.
Indigne Erippe , à qui t'adreſſes- tu ?
Ton coeur jamais ne connut la vertu .
Notre Gaulois a l'âme & trop noble & trop belle
Pour être épris d'une époufe infidelle.
Cette perfidie , en effet , infpira tant
d'horreur au généreux Gaulois , que peu
s'en fallut qu'il n'en laiffât tranfpirer
quelques marques. Il fe contenta de lui
dire qu'un projet de cette importance
24 MERCURE DE FRANCE.
exigeoit des précautions , & qu'il alloie
tout difpofer pour être bientôt en état de
lui marquer fa reconnoiffance. Dès le lendemain
Xanthe preffa fon retour ; à quoi
fon hôte confentit , en lui témoignant qu'il
feroit charmé de l'accompagner jufqu'au
lieu de fon embarquement . Ils partirent tous
enfemble ; & le jour qu'ils fe devoient
féparer , Cavara propofa de faire un facrifice
, tant pour l'heureux voyage de
Xanthe , que pour jurer entr'eux une amitié
indiffoluble. L'autel étant dreffé
Cavara s'avança poliment , pria Erippe
de vouloir bien préfenter & tenir la victime
, c'étoit une jeune brebis ) & de
joindre fes voeux aux leurs, Mais quels
furent les tranfports de Xanthe , lorfque
celui qui étoit chargé d'immoler la victime
tirant fon coutelas , fit voler à
leurs pieds la tête d'Erippe elle - même ! ....
,
I eft certain , fi l'on compare
Les héros de nos jours à ceux du temps jadis ,
Que cet acte paroît barbare ,
Et qu'un pareil exemple eft rare
Chez nos modernes Amadis .
Cette action , que nous trouvons cruelle ,
Etoit chez nos Gaulois d'une gloire immortelle ;
Pour punir la déloyautép :
Rien ne palloit pour cruauté ,
| Et
FEVRIER 1766. 25
Et l'on a vu cent fois pour de bien moindres
crimes ,
Immoler fans refpect de plus nobles victimes.
Xanthe éperdu , s'attendoit au même
traitement , lorfque Cavara lui raconta
la trahifon d'Erippe , lui rendit l'argent
qu'il avoit reçu pour fa rançon , lui offrit
tout ce qui étoit en fon pouvoir ,
le fit embarquer pour Milet , & reprit
le chemin de fon pays.
A mon Frère , Chanoine Régulier de l'Or
dre de Sainte Genevieve à Liege.
A mon cher frère , au meilleur des amis ,
Au compagnon des jeux de mon enfance ,
Bon jour , bon an , plaifir doux & permis ,
Santé , travail & quelquefois bombance !
En peu de mots voilà tous mes fouhaits :
Avec ces biens c'en eft un que la vie.
Pour des mondains , à ces voeux que je fais ,
Pajouterois celui de deux grains de folie ,
Qui leur feroit , fous des traits feduifans ,
De ce bas monde entrevoir les chimères ,
Ses faux plaifirs , fes réelles mifères ,
Et tromperoit leur raifon par leurs fens
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour toi , que l'étude & la philoſophie
Nourriffent dans les bras de la Religion ;
Toi fur qui , loin du fafte & de l'ambition
La paix a déployé l'aîle de fon génie ,
As- tu beſoin d'un tel contrepoifon ?
Non , j'ai , mon cher , tiré ton horoſcope ,
Et tu feras du nombre des heureux ;
Un paisible bonheur fatisfera tes voeux :
Loin des humains , fans être mifantrope ,
Avide de ſcience , & favant fans orgueil ,
D'un cabinet la retraite tranquille ,
- Sur l'océan du monde en naufrage fertile ,
Mettra ta nef à l'abri de l'écueil .
A l'Etat cependant , devenu néceffaire ,
Apôtre refpecté de la divine loi
Tu paroîtras fous le dais de la chaire ,
Ceint du baudrier de la foi.
C'eft de - là que ton bras , armé pour ſa défenſe ,
Joignant au feu de l'éloquence.
Le flambeau de la vérité ,
Dans les ombres de l'ignorance ,
D'un jour confolateur répandra la clarté.
L'aigle de Meaux te prêtera fes ailes ;
Le cigne de Cambray t'enfeignera ces lieux ,
Où d'un lac toujours pur les rivages heureux
S'embelliffoient pour lui de fleurs toujours nouvelles
. C
Devant ton Roi , peut-être un jour admis
Tu lui retracèras l'intéreſſante image
2
FEVRIER 27 1766.
De ces vertus dont il connoît l'uſage ,
Et qui de fes fujets refpectueux , foumis ,
Depuis qu'il reçut leur hommage ,
Lui firent un peuple d'amis.
Voilà comment mon coeur fait ton hiftoire ;
Oui , je vois tes lauriers dans les mains de la
gloire.
1 attendant ces jours fi fortunés ,
Sur la palette du génie ,
>
Des plus vives couleurs obferve l'harmonie ;
Exerce tes pinceaux à ton Dieu deſtinés .
Que jufqu'à ton repos tout te devienne utile :
Dans tes jardins , à l'ombre des ormeaux
Sur le penchant de tes rians côteaux ,
Regarde la nature , & cette main habile ,
Qui fait naître à la fois le chêne & les roſeaux ,
Qui fait mugir les mers , murmurer les ruifleaux ;
Qui , foutenant le foible , écrafant le fuperbe ,
Elève les cités & les cache fous l'herbe .
Sur de moindres objets abaiffant tes efprits ,
Vers le foir d'un beau jour vois fumer les chaumières
,
Ecoute des bergers la mufette & les ris ,
Vois s'élever pour eux le trône des fougères ,
Entends- les de leurs chants y difputer le prix ;
Mais n'y vois jamais de bergères.
LEFEVRE.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL à Mde DE S.... qui avoit
fait la galanterie à l'Auteur d'un petit
habit de campagne.
DEPUI EPUIS le moment que j'ai pris
Certaine gentille vêture ,
Je m'apperçois que les jeux & les ris
Avec moi prennent leur allure.
J'ai même , dit quelqu'un , plus pallable figure :
J'en fuis , ma foi , tout étonné ! ...
Madame , dans l'habit que vous m'avez donné ,
Auriez-vous par hafard laillé votre ceinture ?
Par M. D ....
EPITAPHIUM hominis quem uxor acerbo
procacique ingenio confumpfit tandemque
enecavit.
H1c jacet infelix quem è vivis fuftulit uxor,
Improba ; crudelis morbus. Concede quietem ,
Omnipotens , illi , qui fato debita folvit ,
His quoque viventes quos morbus conficit idem.
C. D. ANGLAIS.
FEVRIER 1766. 19
EPITRE à M. MUGNEROT.
To1 , dont le coeur généreux & fincère
De l'artifice ignore les détours ,
Cher Mugnerot , que j'aimerai toujours ;
Fidèle ami , dont l'amitié m'eft chère ,
Et le fera jufqu'au dernier foupir ;
Reçois ces vers , enfans de mon loifir ,
Que le caprice aujourd'hui m'a fait faire.
Envie aurois de voyager un peu ,
Et cependant fans fortir de ma place ;
Car j'aime mieux être auprès de mon feu
Qu'aller courir à travers neige & glace.
Où donc aller? .. Óù , mon cher ! au Parnaſſe,
Qui , quelque fort qui m'attende en ce lieu ,
Tout en eft dit , je m'en fais une fête ;
J'y veux aller , & la voiture eft prête :
Voiture ailée , & , le meilleur du jeu ,
Ne coûtant rien ; voiture honnête & fûre ,
Et , qui plus eft , conduite par un Dieu.
Tu la connois , mon cher , cette voiture ;
Ce font les traits dont ton léger pinceau ,
Par un détour délicat & nouveau ,
Nous a dépeint depuis peu le Mercure.
* Voyez le Mercure d'Oâobre 1765 , premier vol.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Or , c'eſt par lui que du docte côteau ,
Sans rien rifquer , j'entreprends le voyage.
Avec un Dieu , peut- on faire naufrage ?
Ne vas pas croire au moins qu'avec orgueil
J'ole prétendre arriver jufqu'au faîte ;
Pour y grimper il eft plus d'un écueil :
Maint s'y rifqua , qui fe caffant la tête ,
Au lieu de gloire y trouva fon cercueil.
Le plus fûr eft de refter fur le feuil .
J'y refte donc , & fais en homme fage ;
Car que trouver fur le facré coupeau ?
Neuf vieilles foeurs , un cheval & de l'eau :
Du Pinde enfin voilà tout le bagage.
Pas n'eſt beſoin d'aller chercher ſi haut ;
J'en trouve ici bien plus , qu'il ne m'en faut .
Sans penfer donc au haut de la colline ,
Ce n'eft qu'au pied qu'arriver je prétends ;
Volontiers même y prendrois - je racine ,
Car j'ai deffein d'y demeurer long- temps.
Sais-tu pourquoi ? c'eſt pour voir à mon aife
Tous les débats de nos demi- ſavans ,
Dont le courroux ou s'aigrit où s'appaile
Suivant la lune ou les différens vents.
Oh , quel plaifir ! il me femble d'avance
Les voir de près l'un l'autre s'aboyant ,
Se déchirer avec pleine licence ;
Et tous enſemble avec impertinence ,
De leurs écrits accabler tous venans
Et pour les mordre attendre les pallans.
FEVRIER 1766. 3 %
De froids auteurs une troupe éperduë ,
A ces braillards faifant le pied de gruë ,
Vont à genoux leur offrir leur encens .
Qu'ils l'offrent , foit ; mais pour moi j'en veux
rire .
C'eft le plaifir où dès long- temps j'afpire ;
Et pour l'avoir il faut refter en bas ;
Car fur le haut du mufaïque empire ,
Malgré leurs cris , on ne les connoît pas.
Mais toi , mon cher , qui préféres la gloire
A ce plaifir où le bornent mes voeux ;
Toi dont les vers doux , faciles , heureux ,'
Seront gravés au temple de mémoire ,
Guide mes pas , conduis- moi par la main
Jufques au pied du docte capitole ;
Quand j'y ferai , je te donne parole
De te laiffer pourſuivre ton chemin.
Par M. AUBOUIN.
B iv
32
MERCURE DE FRANCE.
VERS à ma Maîtreffe , fur l'envoi de fon
portrait.
UN difciple d'Apelle envoyé par les Dieux ,
A donc doublé ton image charmante ?
Rival de la nature , il remet fous mes yeux
Les traits chéris de ma fidelle amante ,
Et je vois refpirer fur la toile vivante
L'objet de mes plus tendres feux !
C'eft là ton fouris gracieux ,
Et cette forme intéreffante ,
Dont le contour voluptueux
Anime le coeur & l'enchantè ;
C'eſt auffi ce regard toujours victorieux ,
Où brille de ton âme aimante
Le ton fenfible & généreux.
Je reconnois cette bouche touchante
Qui tant de fois fur ma bouche brûlante
Prit & reçut ces baiers amoureux ,
Dont le defir fe nourrit & s'augmente.
O ma Julie un art fi précieux
Fixe le temps , il rapproche les lieux :
Son preftige enchanteur imitant ta préſence ,
Adoucit les tourmens d'un amour malheureux ;
Mais de cet art divin quelque foit l'excellence ,
Sois fûre que mon coeur te peint encor bien
mieux !
FEVRIER 1766. 33
LETTRES du Roi HENRY IV& de CATHERINE
de France , fafæeur , écrites à JEAN
DE FOUCAULD , Seigneur de Lardimalye
, Baron d' Aubroche , Chambellan
&Gentilhomme ordinaire defa Chambre,
Gouverneur des Vicomté de Limoges &
Comté de Périgord.
Première Lettre , le 19 Août 1578.
MONSIEUR
ONSIEUR de Lardimaillye , délibérant
partir bientoft , pour aller recueillir la
Royne & ma femme qui fen viennent en
ce pays , jai advifé de vous écrire la préfente
, pour le defir que jai d'etre accompagné
de mes ferviteurs & amis , au
nombre defquels je vous tiens l'un
pour
des plus affectionnés , vous priant bien
fort de vous tenir preft pour me venir
trouver lorfque que je vous manderay ,
& vous ferez le très- bien venu & me
ferez un fingulier plaifir , lequel je reconnoitrai
en toutes les occafions qui s'en
préfenteront , d'auffi bonne volonté que
je prie le Créateur vous tenir , Monfieur
de Lardimaillye , en fa fainte & digne
B v
3+
MERCURE DE FRANCE .
garde . De Montauban , ce 19° jour d'aouſt
1578.
Votre bien bon amy ,figné , HENRY.
Seconde Lettre, le 16e jour de... 1578.
M. de Lardimallye , combien que
je ne fait aucun doute qu'ayant reçu ma
précédente lettre , par laquelle je vous
ay prié me faire ce plaifir de me venir
trouver & faire compagnie allant audevant
de la Royne & de la Royne ma
femme , vous ne me voudrez éconduire
de la priere que je vous en ay faite ,
étant réfolu de promptement partir de ce
lieu pour cet effet , & me trouver au plustard
à Bergerac au 26 de ce mois ; jai
avifé vous faire cette recharge pour vous
en avertir & très- affectueufement prier
de vous y trouver en meilleur équipage
que la briéveté du tems qu'avez pour y
pouryoir le vous pourra permettre & pour
ce que je m'affure que vous ne douttez point
combien vous y ferez le très- bien venu
& de bon coeur receu ; je finis cette cy
par la priere que je fais au Créateur
vous donner , Monfieur de Lardimallye ,
fes faintes graces. De Nerac , le 16 jour
de....... 1578.
Votrebien affectionné amy,figné , HENRY.
FEVRIER 1766. 35
Troisième Lettre , le 8 Février 1579 .
M. de Lardymalye , je vous puis
affeurer que jai en eftime vous &
Votre vertu & ay autant de contentement
de vous , que vous le fçauriez
defirer , ainfi que les effets vous le feront
toujours paroitre : & partant , je vous prie
faire état de moi pour le regard du Gouvernement
de mon Comté de Perigord
& Vicomté de Limoges , pour quelques
occafions que je vous dirai quand la
commodité fe préfentera ; jai avifé etre
bon de ny toucher ne innover encore
aucune chofe pour le préfent , ce que je
vous prie prendre de bonne part , &
notre Seigneur vous tenir , Monfieur de
Lardimalye , en fa très- fainte protection.
- De Nerac , le 8 Février 1579.
Votre bien bon & affuré amy , figné ,
HENRY .
Quatrième Lettre , le 7 Janvier 1582 .
M. de Lardimalye , dautant que ma
femme fait état de partir dans le 25
de ce mois ,, pour faire fon voyage
de la Cour , & que jai déliberé de la con-
B vi
36 MERCURE
DE FRANCE
.
duire jufqu'à St. Jehan d'Angely , je defirerois
pour cette occafion etre accompagné
de quelques uns de mes bons amis ,
& m'affurant que vous etes du nombre ,
je vous ai bien voulu prier par cette cy
de m'accompagner en ce court voyage ,
& à ces fins vous rendre au lieu de Cotran
le dernier jour de ce mois , fous
cette affurance que vous me ferez un bien
grand plaifir , duquel je vous demeureray
obligé pour le vous reconnoitre là où
j'aurai le moyen , de même affection que
je prie Dieu vous avoir , Monfieur de
Lardimalye , en fa fainte & digne garde.
Ecrit à Nerac , ce 7e jour de Janvier
1582 .
Je vous prie de rechef de vous préparer
à faire ce voyage.
Votre bien bon amy , figné , HENRY.
Cinquième Lettre , le 29 Novembre 1583 .
M. de Lardimalye , jai entendu par
le fieur de la Valade les bons offices
dont vous avez ufé en la négociation
d'Ayen , & comme vous êtes en train
d'en faire autant dailleurs , fi vous pouvé ,
chofe qui me feroit fort agréable & que
je vous prie vouloir embraffer de telle
affection , que bientoft on en puiffe voir
FEVRIER 1766. 37
quelques bonnes fins , & je vous affeure
que je n'en demeureray point ingrat.
Quand aud. fait d'Ayen , l'on m'avoit
donné efperance de plus qu'il n'eft porté
par l'offre , je ne fcay comment on sarrête
a préfent. Il eft bien vrai que je me
fie que les principaux y ayant intéreſt ,
étant enfemble , ils savanceront à ce que
jen ait efperé , comme led. de la Valade
vous fera entendre , a quoi je vous prie
tenir la main , & vous connoifterez que
je ne vous oubliray point , les affaires
ayant réufli. Sur ce je vous prieray de
faire eftat de ma bonne volonté , comme
auffi je prie Dieu vous tenir , Monfieur
de Lardimalye, en fa fainte & digne garde.
De Mont de Marfan , ce 29 ° jour de Novembre
1583.
Et plus bas eft écrit :
Je vous pry ne faillir de m'envoier
promptement les deniers que me devez
de refte de l'acquifition par vous faicte ,
car jen ait grandement affaire , & ne me
fcauriez faire fervice plus agréable .
Et plus bas eft écrit de la main
du Roi Henri IV :
Votre bon & afſuré ami , figné , HENRY.
38 MERCURE
DE
FRANCE
.
Et au dos de ladite pièce eft écrit :
A Monfieur dé Lardimalye , Gentilhomme
ordinaire de ma Chambre.
Sixième Lettre , le 23 jour de Mars 1590.
M. de Lardimalye , j'ai efté bien ayfes
d'entendre de vos nouvelles par la lettre
que vous mavez écrite ,
& reçu de
bonne part vos excufes , de ce que vous
ne m'êfte point encor venu trouver , la
qualité de mes affaires étant telle que
l'affection de mes bons ferviteurs en
quelques lieux quils foyent maintenant
ne demour point fans exercice ; je fuis
bien affuré que la votre n'eft pas inutile
ayant de trop longtems congnu quelle elle
eft , & la paffion que vous apporté à mes
dites affaires , du difcours defquels en ce
qui eft de deça , je m'en remets a ce dit
porteur qui vous en faura rendre bon
compte ; je vous diray feullement pour
votre particulier que , ayant tant de tefmoignages
& de fi longue main de votre
affection a mon fervice , j'en garderay la
fouvenance & les recongnoiftray très volontiers
; fur ce je prie Dieu , Monfieur
de Larmimalye, vous conferver en fa fainte
FEVRIER 1766. 39
garde. Efcript au camp de Mante , le 23
jour de Mars 1590 , figné , HENRY .
Et plus bas par fon Secretaire ,
M. FORGET.
Et au dos eft ecrit :
A Monfieur de Lardimalye , Gentil
homme ordinaire de ma Chambre .
Septième Lettre , le 19e jour de Mars 1595 .
M. de Lardimalye , & Meffieurs les
Gentilhommes de mon pais de Guyenne
, defquels jai defiré d'être fervi , jay
toujour fait principalement eftat de votre
affection au bien de mes affaires pour les
tefmoignages que vous en avez rendu en
plufieurs endroits ou vous avez eſté employés
, & parce que au voyage que je
fuis deliberé de faire incontinent en mon
païs de Lyonnois , pour moppofer aux
forces que mes ennemis y font defandre ,
il fe prefente une belle occafion dacquerir
de lhonneur & continuer les effets
de votre fidelité ; ayant commandé au
fieur de Bourdeilles , Senechal & Gouverneur
de mon pais de Perigor , de fi
trouver , je ay ben voulu ecrire cefte lettre
pour vous prier de me faire ce fervice
40 MERCURE DE FRANCE.
de ly accompagner au meilleur équipage
que vous pourez , pour participer à l'honneur
que mes bons ferviteurs auront de
mavoir fidelement affifté , & je recognoiftray
a jamais ce bon devoir en tout ce
qui foffrira pour votre bien & advantage ;
priant Dieu , Monfieur de Lardimalye ,
quil vous ait en fa fainte & digne garde.
Écrite à Paris , ce 19e jour de Mars 1595 ,
figné , HENRY.
Et plus bas figné par fon Secretaire ,
DE NEUFVILLE .
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
Huitième Lettre , le 28 Octobre 1601 .
M. de Lardimalye , nous avons fait
expedier au fieur Prefident du Pont
& à vous , nos lettres de commiffions
pour proceder à la vente & aliennation
de tous le domaine qui nous reſte au
Comté de Perigord & Vicomté de Limoges
, & même à la revente de ce qui
a été ci devant alienné a faculté de rachapt
efdits lieux . Nous vous l'envoions
par ce préfent porteur , Secretaire de notre
maiſon , avec le confentement de noFEVRIER
1766. 41
tre foeur , la Ducheffe de Bar , affin que
vous ayez a faciliter lexecution d'icelle ,
le plus promptement qu'il vous fera poffible
, & aux conditions que vous jugerez
les plus avantageufes pour le bien de notre
fervice , & de tout en donner advis aud.
fieur du Pont , & le tems qu'il aura à fe
rendre aux lieux ou vous ferez lefd. ventes,
affin d'en paffer enfamblement les contrats
. Sur- tout , nous defirons qu'il ni ayt
aulcune longueur , & que le tout s'effectue
avec le moings de frais & depenfes qu'il
fera poffible. Se faifant , vous nous ferez
fervice très agréable ; fur ce nous prions
Dieu , Monfieur de Lardimalye, vous avoir
en fa garde. De Fontainebleau , ce 28◄
jour d'Octobre 1601 , figné , HENRY.
Et plus bas eft écrit :
Signé , DE LOMENIE , Secretaire.
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye , Baron
d'Aubroche , mon Confeiller & Chambellan
ordinaire .
N. B. Les Lettres de Catherine de France
au Mercure prochain.
1 42 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. le M... DE V....
De fon châteaus
Suis- moi , douce mélancolie ;
Viens dans ces bois filentieux ,
Nourrir le calme douloureux
Où mon âme eft enfevelie.
Le plaifir , fur ces bords , fe peint trop à mes
yeux :
D'un brillant horifon l'afpect majestueux ;
Le fol riant de ces prairies ;
Ces canaux reflerrés dans des rives fleuries
Sont des tableaux trop gracieux :
Un fpectacle délicieux
N'eft point fait pour mes rêveries.
Fuyons ... mais du plaifir le fentiment vainqueur
Par un charme fecret dans ces lieux me ramène ;
Qu'il eft doux d'éprouver un pouvoir enchanteur !
Et que le coeur céde fans peine
Au premier efpoir du bonheur !
Sans doute de ces bords le charmant payſage ,
Ces flexibles ormeaux mollement agités ,
Ce flot tranquille & lent mourant fur fon rivage ,
Pourront mieux retracer à mes fens attristés
De mon héros brillant la douce & chère image :
Hélas ! combien de fois les regards de mon fage
N'ont-ils pas embelli ces objets enchantés !
FEVRIER 1766. 43
Approchons.... c'eft ici qu'inftruit par Uranie ,
Il dictoit à mon coeur les utiles leçons
D'une heureufe philofophie.
Là , plein du beau feu de Thalie
Il célébroit dans fes chanfons
Et les plaifirs & leur magie :
Des amours la troupe chérie
Venoit applaudir à fes fons.
Tantôt , d'une main plus hardie ,
De Fombrun guidant les crayons ,
Il animoit de fon génie
Vingt automates Amphions ;
Et fur le foir , de compagnie
A nos modernes Apollons ,
Dans une lecture choisie ,
Quelquefois nous facrifiyons.
Toi , Voltaire , oracle du fage ,
O toi , chantre immortel du plus grand des Henris,
Combien de fois tous deux , de tes beaux vers
épris ,
Nous aimions à t'offrir un légitime hommage !
O momens fortunés dont j'ai goûté le prix !
Mon trifte coeur fourit encor à votre image.
Hélas ! ... que vous tardez à revenir !
Momens trop différés pour mon impatience ,
Délicieufe jouillance ,
N'exifteriez -vous plus que dans le ſouvenir ?
Quel jour viendra me rendre au fage que j'adore?
44 MERCURE DE FRANCE.
D'un jour fi cher à mes deſirs ,
Quand renaîtra la douce aurore !
Mes yeux reverrez -vous encore
Celui qui fait tous mes plaifirs ?
EPITALAME à M. DE TOURNOI , Capitaine
au Régiment de.
AIMABLE
· ·
IMABLE & tendre époux que doit chérir ma
fille ,
Nous allons renaître par toi .
Donne toujours des hommes à ton Roi ;
Et , pour que le plaifir règne dans ma famille ,
Tous les ans un petit Tournoi.
Par M. GUIBERT.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
Jugement mémorable.
On trouve , Monfieur , dans une ancienne
relation latine , d'un voyage à
Pékin , par J. B. Pétau , d'Orléans , imprimé
chez Moretus , à Anvers , en 1760 ,
FEVRIER 1766 .
45
une anecdote fingulière , & qui eft d'autant
plus intéreffante , qu'elle tient à l'éducation.
Je ne fais que la traduire , &
vous prie , Monfieur , de vouloir bien.
l'inférer dans votre Mercure.
Un Infpecteur des manufactures de la
Chine , étant fur le point de faire une
longue tournée , donna un gouverneur à
fes deux fils , dont l'aîné n'avoit que 8
ans , & qui tous deux annonçoient d'heureufes
difpofitions. Le père fut à peine
parti que l'inftituteur , abufant de l'autorité
qu'on lui avoit confiée , devint le
tyran de la maifon. Il éloigna les honnêtes
gens qui pouvoient éclairer fes démarches
, & fit chaffer ceux d'entre les
domestiques qui avoient le plus à coeur
les intérêts du maître abfent. On eut beau
l'inftruire de ce défordre , il n'en voulut
rien croire , parce qu'ayant l'âme belle ,
il n'imaginoit pas qu'on pût en agir ainſi .
Au fond ce n'eût été encore que demi
mal , fi ce méchant pédagogue eût pu
donner à fes écoliers quelques vertus &
quelques talens ; mais en en manquant luimême
, il n'en fit que des enfans groffiers ,
impérieux , faux , cruels , libertins & ignorans.
Après quatre ans de courfes , l'Infpecteur
vit enfin la vérité, mais trop tard ,
46 MERCURE
DE FRANCE .
و د
و د
& renvoya le ferpent qu'il avoit réchauffé
dans fon fein. Ce monftre eut l'impudence
de citer fon maître au tribunal
d'un Mandarin , pour qu'on eût à lui
faire la penfion qui lui avoit été promife.
« Je la paierois très-volontiers , &
» même le double , répondit-il en pré-
» fence du Juge , fi ce malheureux m'a-
» voit rendu mes enfans tels que je devois
» l'efpérer. Les voici , pourfuivit- il , en
» s'adreffant à l'homme de la loi , exami-
» nez- les, & prononcez . » En effet,après les
avoir interrogés , & entendu toutes leurs
fottifes , ce Mandarin porta cette fentence
mémorable. « Je condamne cet éducateur
» à la mort , comme homicide de fes
» élèves , & l'infpecteur à l'amende de
» trois livres de poudre d'or , non pour
l'avoir choisi mauvais , car on peut fe
» tromper , mais pour avoir eu la foi-
» bleffe de le conferver fi long-temps. Il
» faut qu'un homme , ajouta- t-il par ré-
» flexion , ait la force d'en perdre un
» autre quand il le mérite , & que le
» bien de plufieurs l'exige ».
و ر
و ر
"
J'ai l'honneur , & c.
M. Curé de St. M. S. L. V.
FEVRIER 1766. 47
EXTRAIT d'une Lettre de M. MATTI ,
à M. le Duc DE NIVERNOIS.
De Londres , Décembre 1765.
*
PERMETTEZ , M. le Duc , à un étranger
que vos bontés ont prefque naturalifé ,
de mêler fes larmes aux vôtres , & à celles
de toute la France. Germanicus pleuré
des Romains , le fut auffi de leurs voifins
, & même des ennemis de leur Empire.
Si M. LE DAUPHIN jette encore fes
regards fur la terre , il n'y voit en cet
inftant que des coeurs François .
LE mot de la première Enigme du ſecond
volume du Mercure de Janvier eft
le moucheron. Celui de la feconde eft la
bougie. Celui du premier Logogryphe eft
plaifanterie , ( quoiqu'il y ait douze lettres
dans ce mot , il n'y en a que neuf de différentes
formes , l'a , l'i & l'e étant répétés ) ,
on y trouve tifane , tri , Peintre , trape ,
Ela , antre , fatin, pile , rat , te , le , la , les
fa , en , Aas , faler , aliéner , penfer , élire,
* Son nom eft auffi célèbre dans la république des lettres
que par-tout ailleurs.
1
48 MERCURE
DE FRANCE.
appaifer , plaire , naître , lire , planter ,
pâlir , faper , peler , pâtir , piler , nier ,
Jalir , plier , lent , faifin , plie , Aftera ,
fein , patène , Ariftée , Laïs , Senat , prefte,
fel, tires , pairles , alefé , pal , pefte , Lia ,
Ifaïe , Elie , rape , retine , Air , Alais , Ris ,
Nefle , Lefpare , Renti, Aire , Lens , Anfe,
Arles , Apt , Elne , Eftain , Arle , Lanta ,
Liran , Paris , Sarlat , Salerne , Efte,
Trani , Naples , Trapani , Népi , Ifernia ,
Tel , Nifita , Aftie , Atri , Atena , Alatri ;
Arete , Sept , Lis , Até , Néléis , Iris ,
Alatin , Perfe , Itea , pin , fapin , après ,
en , a , ans , à peine , ainfi , après , fi ,
Perfe , Napées , Palès , Epire , Atrée ,
pas ( fous entendu de Calais ) , Satraṛe ,
Sire , épine , alte , Iris , pirates , piſte ,
Earne , Erié , prife , Palais ( en Bretagne ) ,
peine , plaifir , âne , pain , ail , Anté ,ſanté ,
lit , Lani ( Mlle ) . Celui du fecond eſt
noyer , dont le centre eft ove. Et celui
du troiſième eſt diable , dans lequel entrent
Bale , bal , Albe , laide , bled , bile , Ali ,
Lie , Albi , Lia & ail..
le
ENIGMES.
JANVIER 1766. 49
ENIGMES.
JE fuis un compofé de diverſes parties .
Tel eſt , ami Lecteur , mon déplorable fort ;
A peine un élément les a - t- il réunies ,
Qu'il fert à me donner la mort.
Mon corps eft long, d'agréable ſtructure ;
D'une belle & riche peinture ,
Il a le coloris , l'éclat.
Quoique je fois fragile & délicat ,
Lorfque l'on veut de moi tirer quelques ſervices ,
On me fait fupporter les plus cruels fupplices ,
Et mon bourreau s'en applaudit.
Après cette affreuſe torture ,
•
J'éprouve un changement fubit ,
Et quelquefois un autre habit
M'offre à tes yeux fous une autre figure.
AUTRE.
JE fuis de nouvelle origine ,
Je ne parois au jour que par l'ordre des Rois
Ils règlent les emplois , auxquels on me deftine
Le nombre de mes jours eft fixé par leurs loix.
C
50 MERCURE
DE FRANCE
.
Pour me faire grande fortune ,
Je promets mes faveurs à tous ,
Un feul heureux en obtient une ,
Des autres je me ris au jour du rendez-vous,
C
Mon grand talent c'eft l'artifice ;
J'attire , je féduis par les plus grands appas ,
Et celui qui me fait le plus grand facrifice
Eft bien fouvent celui que je ne choiſis pas ,
Des nourriffons de Mars je fuis la tendre mère ;
Des orphelins je fuis l'afylé & le foutien.
Je fuis marâtre meurtrière
De ceux qui m'aiment trop & qui me font du
bien.
Par M. l'Abbé DE L. P*** , auteur de COLAS.
LOGO GRY PHE S.
F AIT pour le bonheur des humains ,
Par un renversement étrange ,
Souvent de ris & de chagrins
Je leur fais éprouver le monftrueux mêlange ;
Mes quatre premiers pieds t'indiqueront le nom
De celui qui me donne l'être ,
FEVRIER 1766.
51
Et , fans nulle combinaiſon ,
Les derniers te feront connoître
Ce que plus d'une femme évite avec grand foin
De prononcer devant témoin .
Par Mlle DAngers.
DU
AUTRE.
U néant où je ſuis , fans aucune puiffance ;
De moi , qui que tu fois , tu tiens tón exiſtence :
Pour me donner la vie il faut m'ôter le coeur ;
Telle eft de mon deftin l'inflexible rigueur;
Combien au même prix où je reçois naiffance ,
Trouveroient du trépas l'affreuſe différence ?
Mais de mon nouvel être évitez la fureur ,
A l'univers entier j'infpire la terreur ;
Nul autre ne m'égale en valeur , en nobleſſe ,
Mon empire s'étend fur bien plus d'une eſpèce...
Eh ! quoi quel autre droit encor plus précieux ?
Près de la Vierge alors j'ai mon rang dans les
cieux.
Par M. FERET , Notaire à Amiens.
7
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Tour muet que je fuis je donne des leçons ,
Que bien fouvent l'on préfére
Aux beaux difeurs de la terre :
Si j'ai le coeur brifé , je ne rends que des fons.
Par le même.
PARODIE des deux Gavottes de la quatrième
Sonate de M. DARD , Ordinaire
de la Mufique du Roi , & c.
Dialogue.
LE BERGER,
RENDS - MOT ENDS MOr ton coeur •
Quitte cet air févère ;
Mon retour fincère
Prouve mon ardeur ;
Rends moi ton coeur ,
Mon aimable Bergère ;
L'eſpoir de te pla:re ,
Fait tout mon bonheur.
l'armes.Pourquoi vos charmes Sont ils sifla-
W
-teurs Mots séducteurs,Transports allarmes Mieux la
Fin.
W
mant Vouspeint, mieux il ment Mais c'est en
vain Queje sens mon in jure Quoi que parjure,
W
De ma blessure toi seul, Colin Tiens le re
+
W
mède souverain . Rens moi bon coeur.
W
Le
berger. +
Rens moi ton coeur,Quilte cet air severe .
Mon retour sincere, Prouve mon ardeur.
1
Rens moi ton coeur Mon aimable ber gere
Fin.
L'espoir de teplaire Fait tout mon bonheur .Je t'as
W
sure,Ouije jureQueje t'aimai toujours , de
l'ardeur la pluspure ! Etqu'absent de toi Tu re-
La bergère
gnois surmoi..... Sons enchanteurs , soupirs et
W
FEVRIER 1766.
53
Je t'aflure 5
Oui , je jure
Que je t'aimai toujours de l'ardeur la plus pure ,
Et qu'abfent de toi ,
Tu règnois fur moi !
Rends moi ton coeur , -
Mineur.
LA BERGERE,
Sons enchanteurs
Soupirs & larmes ,
Pourquoi vos charmes
Sont ils fi Aatteurs ? ·
Mots féducteurs ,
Tranſports , alarmes
Mieux l'amant
&c.
Vous peint.... mieux il ment.
Mais c'eft envain que je fens mon injure
Quoique parjure ,
De ma bleffure
Toi feul , Colin ,
Tiens le remède fouverain.
Sons enchanteurs , & c.
Au majeur.
LE BERGER.
Rends moi ton coeur , & c. -
Paroles de M. D. L. P.
C iij
154 MERCURE
DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à M. DE LA PLACE , pour fervir
de réponse à la critique qu'un anonyme
a fait inférer dans le Mercure du
mois de Janvier de cette année , fur une
differtation auffi inférée dans le Mercure
du mois de Novembre de l'année précédente
, page 80 &fuivantes , par laquelle
on a prétendu prouver l'identité des mots
Savegium & Succiacum , Sucy en Brie.
J'Ar lu , Monfieur , dans votre Mercure
du mois de Janvier dernier , une critique
de la differtation que j'avois donnée au
mois de Novembre 1765 , par laquelle
je prétendois prouver l'identité des mots
Savegium & Succiacum : cette critique
exige une réponſe de ma part , & je dois
être affuré que vous ne me refuferez point
de la rendre publique . Je ne fuivrai point
du tout le plan de mon adverfaire , mon
FEVRIER 1766.
55
objet ne fut jamais d'invectiver perfonne :
je n'ai travaillé qu'à éclaircir un point
important de littérature ; voici mes obfervations
en conféquence.
Le critique , pour détruire mon opinion
, rapporte dans fon écrit , d'après
l'abbé le Boeuf , plufieurs monumens anciens
que je n'ignorois pas , & il en fait
la bafe de fon fyftême . Offrent - ils des
forces fuffifantes de deftruction & d'anéantiffement
? C'est ce qu'il faut examiner
avec le plus grand foin.
Le premier de ces monumens eft une
monnoie , dit- il , du temps de nos Rois
de la première race foit, Mais comme
l'état de la queftion eft de favoir fi le
mot Savegium eft ou n'eft pas identique
au mot Succiacum , ce premier titre ne
préfentant point l'énonciation entière de
Savegium , mais feulement celle de Save ,
& ne parlant point d'ailleurs en aucune
manière du monaftère des Foffés , doit
être ici regardé comme nul .
Le fecond , qui eft un diplôme du Roi
Robert , portant donation d'un clos de
vignes fait au monaftère de faint Magloire,
juxta Sauveias , préfente une énonciation
fi différente du monument qui le précéde
, de l'énonciation de Savegium dont
il s'agit , & a aufli fi peu de rapport avec
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
le monaftère des Foffés , qu'il devient tour
auffi étranger à l'état de la queſtion , que
le premier.
Il en eft de même du troifième , qui
eft un nécrologe de l'églife de Paris
énonçant une donation de vignes en fa
faveur , apud Savias : ce qui préfente
encore une énonciation différente des
précédentes , & de celle de Savegium , qui
fait l'état de la queftion.
Dans le quatrième , qui eft la bulle de
Calixte II, où fe lifent ces mots , in monte
Savias & monte Martyrum :
Dans le cinquième , qui eft la bulle
d'Eugène III , où on lit auffi in monte
Savias :
Dans le fixième , qui eft le nécrologe
de faint Victor , où on lit encore apud
Savias.
Et dans le feptième enfin , qui eft le
cartulaire de faint Eloy , contenant ces
mots , apud Sauveias , on ne trouve aucune
relation directe avec le mot Savegium
, ni avec l'églife des Foffés . Voilà
cependant , Monfieur , les armes formidables
que le critique annonce , & dont
il fait ufage , pour commencer à établir
une analogie avec le mot Savegium ; mais
comme il fentoit que ce plan n'étoit pas
encore d'une netteté fuffifamment à l'abri
FEVRIER 1766. 57
>
de la contradiction , & qu'il entroit d'ailleurs
dans fes vues de foutenir le fyftême
chimérique de l'Abbé le Bauf ( qu'il n'a
fait que tranfcrire ) , il a profité adroitement
de la confufion que fait cet Académicien
, du poulier déjà cité dans ma
differtation , pour en faire ( fi je n'y eus
pas pris garde ) avec les titres ci -deffus
quoique portant des énonciations toutes
diffemblables , un tout lié & affemblé
pour en tirer après cela des conféquences.
qui paruffent frappantes. A qui en impofera-
t- il , Monfieur ? D'abord il ne
fe rappelle pas qu'il aa dit que l'Abbé:
le Bauf avoit douté de la relation de
ces monumens , avec l'état de la queſtion
cependant , dans la fuite de fa critique
il en fait ufage , & foutient avec cet
Académicien que l'ancien monaftère de
faint Maur , tenoit de Clotaire II I la
ferme de Savies ou quelqu'autre poffeffion
de ce genre à Belleville . Mais com
ment concilier cette opinion avec ce qui
eft rapporté en termes fi clairs & fi précis
dans l'ancien & authentique manuf
crit de la vie de faint Babolein qui
( quoi qu'en dife le critique ) contient:
tout au moins le difpofitif de la charte de
Clotaire , puifque l'endroit où eft énoncé
le locum vicum dictum. Savegium , com
"'
C v
58 MERCURE DE FRANCE .
:
mence par ces mots : Anno igitur XVI.
regni fui defuncto Clodoveo , filius ejus
Clotharius , &c. dedit ergo Rex ad ipfum
locum vicum dictum Savegium , &c. & finit
par ces mots juffitque fuper hoc fieri
præceptum . Ces dernieres expreflions ne
préfentent elles pas évidemment le difpofitif
d'une charte ? Je dis plus : quand
imême ce ne feroit là qu'un fimple récit
( comme le veut le critique ) , Clotaire
n'en auroit pas moins donné, non pas
une ferme ou une poffeffion mince , mais
un bien féodal , locum un lieu , vicum
un bourg ou village. En fuppofant même
encore que ce mot ne fût pas l'abbréviation
du mot vicinum , c'eſt donc toujours
le lieu de Savegium qu'il donne , locum
dictum Savegium : vicum le bourg ou village
, la totalité du lieu , un bien noble
& féodal diftrait de fon fifc puifque
c'eft lui- même qui donne : & voilà ce
qui fe lie , on ne peut pas mieux , avec
les mots que l'on trouve dans le poulier
à la fuite de la bible énoncée déja tant
de fois. Habet in Savegias manfos vij,
( le monastère des Foffés ) ubi manent
homines x. folvit unufquifque omni anno
vervecem cum agno , de vino modios ij.
pullos iij . cum ovis arat ad ivernaticum
perticas iiij.
1
FEVRIER 1766. 59
:
#
Que fait ici le critique ? Il commence
par vouloir infirmer cette autorité. Selon
lui , ce poulier n'en eft pas un , & il ne
peut pas être de l'époque où je le place.
Il faut qu'il ait bien peu de connoiffances
des anciens manufcrits . Meffieurs de
la bibliothèque du Roi en font un autre
cas , & ne feront certainement pas de fon
avis. Mais , felon lui encore , ce poulier
eft une mifère , parce qu'il n'a , dit -il ,
que trois pages & il ne voit pas qu'il
fut écrit peu de temps après la fondarion
du monaftère des Foffés , & que par
conféquent il ne peut indiquer que fes
poffeffions primitives. S'il étoit plus verfé
dans la lecture des manufcrits anciens ,
des cartulaires & des chartes , il fauroit
qu'alors , & même encore depuis , ce monaftère
n'étoit regardé que comme une
Celle ou un fort petit couvent , & que
dans les diplômes de ces fiècles reculés ,
nos Rois l'appelloient Cella qua dicitur
Foffatis.
Le critique ne fe contente pas de fronder
tout , il fupprime encore tous les
termes qui fe trouvent dans ce poulier ,
après les mots habet in Savegias manfos
vij...... Voyons pour lui ce qu'indique
ce poulier après ces mots , habet in
Savegias manfos vij. ubi manent homi-
C vj
601 MERCURE DE FRANCE .
nes x. folvit unufquifque omni anno vervecem
cum agno , de vino modios ij. pullos
iij. cum ovis arat ad ivernaticum perticas
iiij. Ce font des vaffaux , des redevances :
de différentes efpèces , & des terres qu'il
préfente, L'objet à la vérité étoit peu de
chofe alors , parce que c'étoit en génétal
un pays inculte mais il n'avoit pas
le caractère d'une fimple ferme ; c'étoit
au contraire , une poffeffion noble & féodale
, diftraite par le Prince de fes propres
domaines .
Mais en fuppofant que cette noble poffeffion
de l'églife des Foffés eût été fituée
à Belleville , le poulier & le manufcrit
de faint Babolein , qui repréfente la
donation de Clotaire , devroient donc
faire lire ces mots , locum vicum dictum
Save ou Saveias ou Sauveias ou Savias .
ou Savies , mais il n'en eft rien : le premier
dit in Savegias manfos ubi manent
homines x , & c. & le fecond , locum vicum
dictum Savegium. Ce n'eft donc plus
ni le lieu de Belleville qui a été donné
ni une ferme ou autre espèce de poſſeſfion
à Belleville , c'eft locum vicum dictum
Savegium. Voilà donc les premiers .
titres , annoncés par le critique , affez difcutés
& éclaircis , pour n'être d'aucune:
confidération ..
FEVRIER 1766. 6t
Les autorités qu'il préfente enfuite ,
auront- elles plus de poids ? Le critique
annonce une charte de l'an 862 , dont
les termes fe trouvent avoir de plus grand
rapport avec le mot Savegium. Cette charte
contient les mots in Savegia , dit- il : &
Meffieurs de faint Denis , confultés fur
ce qu'ils entendent par cette expreffion ,
répondent que c'eft Belleville , où de
temps immémorial ils poflédent une
mouvance très- étendue : & Meffieurs de
faint Martin des Champs , dit- il auffi , y
poffédent une ferme , des vignes , un preffoir.
Cependant Clotaire III, ( en fuppofant
que Savegium fignifie Belleville )
avoit donné aux moines des Foffés locum
vicum dictum Savegium , la totalité de ce
lieu . Comment conciliera - t - on encoro
ces autres idées ? Voilà des maifons , des
vignes , un preffoir , une mouvance , unes
poffeffion enfin de temps immémorial ,
pour Meffieurs de faint Denis & de faint
Martin ; c'eft donc d'un autre lieu que:
de Belleville , que la dénomination:
de Savegium doit s'entendre pour l'églife
des Foffés , à qui Clotaire avoit donné
fous la dénomination de Savegium non--
feulement un bien noble & féodal , mais :
même la totalité de ce lieu , locum
vicum ..
62 MERCURE DE FRANCE .
La preuve encore que ce ne peut pas
être de Belleville qu'on entende parler
par le mot Savegium , fe manifeſte tant
par l'époque de la donation de Savegium ,
faite par Clotaire dans le feptième ſiècle
que par la poffeffion qu'a eu feulement
au douzième fiècle le même monastère
dans Belleville , en vertu de l'union qui
lui fut faite pour lors des biens du prieuré
de faint Eloy.
J'avois donc eu raifon de dire dans
ma differtation , que nous n'avions eu à
Belleville aucune poffeffion avant l'an
1107 , & que ç'avoit été fous la dénomination
feule de culture ou couture S.
Eloy , que nous y tenions , felon cette
époque , quelque chofe qui auparavant
avoit appartenu à ce prieuré ; mais cette
poffeffion n'a pas le caractère de la donation
de Clotaire III : 1. parce qu'elle
n'annonce pas une totalité de lieu ; 2 °.
parce qu'elle n'eft pas un don fait par
le Prince. C'eft donc à un autre lieu que
Belleville que doivent s'appliquer les
termes habet in Savegias manfos , &c. &
ceux dedit locum vicum dictum Savegium
infcrits tant dans le poulier que dans le
manufcrit de la vie de faint Babolein.
>
Le critique qui confond toujours les
objets , dit que le premier de ces maFEVRIER
1766. 63
> nufcrits eft une bible & non pas un
poulier qu'on y trouve feulement un
fragment de trois pages. Cependant quoique
ce manufcrit contienne auffi une bible
, & même plufieurs pièces qui naturellement
lui font étrangères , on ne l'appelle
communément que codex Anaworeth
, à caufe de la charte d'Anaworeth ,
Seigneur Breton , qui fe trouve à la fin
du poulier ; mais puifque mon adverfaire
le critique fans l'avoir ni vu ni lu , je vais
lui en donner la notice. Ce manufcrit
précieux de la bibliotheque du Roi , eſt
un des plus grands in -fol. billot qu'il y ait.
Il comprend en tête & au premier feuillet
recto & verfo , tous les droits qu'avoit
anciennement l'églife des Foffés dans les
marchés , fitués en différens lieux de la
ville de Paris ; enfuite les épîtres de S.
Paul , la Genefe , &c. & vers la fin , l'hiftoire
de faint Maur , par Odon de Glanfeuil
, fous le nom de Faufte , avec la
tranflation de faint Maur de l'abbaye de
Glanfeuille au lieu des Foffés , auffi écrite
par le même Odon , dans lefquelles hiftoires
font énoncées quelques poffeflions
de faint Maur ; & enfin aux trois derniers
feuillets du manuſcrit , 1 °. p. 407
verfo , & 408 recto , plufieurs anciennes
poffeffions de l'églife de faint Maur , tant
›
64 MERCURE DE FRANCE.
du moment de fa fondation , que quelques
années après comme la Varenne à
faint Maur , Nogent-fur- Marne , Torcy ,
Yvette, Ferrieres , Neuilly , Boiffy , Rancy ,
&c. & enfin le dénombrement des écuyers.
de l'églife des Foffés. 2°. Pag. 408 verfo ,
la charte d'Anaworeth. 3 ° . Pag. 409 verfo,
le cens que l'églife des Foffés avoit à
Torcy en voici à préfent l'extrait tel
qu'il eft dans le poulier : Habet ( dit ce
poulier ) in Varenna manfos carroperarios
, &c. Habet in Buxido , &c. Habet
in Ferrarias , &c. Habet in Novigento ,
&c. Habet in Torciaco , &c. Habet in
Aqua , &c. Habet in Fabarias , &c. De
Nobiliaco , &c. HABET IN SAVEGIOS MANSOS
VIJ. UBI MANENT HOMINES , & C. HABET
INDE RENTIACO MANSOS SERVILES
VIJ. UBI MANENT HOMINES XXIIIJ. SOLVIT
UNUSQUISQUE VERVECEM CUM AGNO
ARAT AD IVERNATICUM PERTICAS IIIJ..
AD TRAMISIUM IJ . ET INTER IVERNATICUM
ET TRAMISIUM CORBADAS VIIIJ..
SOLVIT PULLOS IIJ . CUM OVIS .
Ce n'est donc point fans raifon que·
j'avois parlé dans ma differtation du fief
de Rancy , cette ancienne poffeffion du:
monaftère des Foffés , fife au bas de la:
montagne de Sucy , puifque ce poulier ,,
après avoir dit ces mots , HABET IN SA
FEVRIER 1766 . 69
VEGIAS MANSOs , &c. & difant tout de
fuite , HABET INDE RENTIACO , & c . établit
une liaiſon de ces deux endroits par
le mot INDE comme voifins l'un de l'au-
Tre ; ce qui prouve démonſtrativement
que le vicum dictum Savegium ne doit
s'entendre que de Sucy. L'argument me
paroît fans replique.
>
Le critique veut encore jetter du louche
fur ce poulier , & voici comme il
s'y prend ; if argumente de ce que Pierre
de Cherery , Abbé des Foffés acheta
cette bible qui le renferme à préfent ,
pour tirer l'induction de la non exiſtence
de ce poulier avant l'acquifition de la
bible ; mais toutes ces vraisemblances
font qu'il exiftoit auparavant que Pierre
de Cherery le fît inférer dans la bible ,
après fon acquifition , & les perſonnes
verfées dans la connoiffance des écritures
anciennes le jugeront antérieur de bien
des fiécles à l'époque qu'il donne. Qu'il
confulte là - deffus Meffieurs de la biblioteque
du Roi les mots d'ailleurs HABET
INDE RENTIACO , levent tous les doutes.
L'opinion de M. Bonamy étoit certainement
d'un très-grand poids pour
foutenir le fyftême du critique ; mais il
auroit dû auffi rapporter l'opinion de M.
Danville , ce Géographe fi connu dans
:
66 MERCURE
DE FRANCE
.
le royaume , & même chez l'étranger ,
par fes connoiffances profondes fur l'ancienne
géographie. Cet Académicien dit
qu'il perfifte à penfer que Savegium eft
Sucy , & que l'altération qui paroît
du nom de Savegium dans celui de
» Succiacum , ne détruit point l'identité
» du lieu , puifqu'il y a un nombre in-
-» fini de dénominations actuelles qui ne
- و ر
و د
font pas moins différentes des déno
» minations primitives. » Sa lettre à ce
fujet doit être produite au procès dont
parle le critique ; mais comme elle n'étoit
pas avantageufe à fon fyftême , il
a pris le patti de n'en point parler.
Ce ne font pas là les feuls moyens
dont j'aurois pu me fervir pour renverfer
par fes propres fondemens fon fyftême
illufoire ; mais l'appréhenfion que j'ai
eue de trop charger cette differtation &
votre Mercure , Monfieur , me fait réferver
ce plan pour l'inférer dans les
nouveaux fragmens que je me fuis propofé
de donner pour l'hiftoire de l'églife
des Foffés à préfent faint Louis du
Louvre , feul objet de ma première dif
fertation , & abfolument étranger à toute
efpèce de procès.
>
Je fuis , &c.
FEVRIER 1766. 67
(
·HISTOIRE amoureuse de PIERRE LELONG
& defa très-honorée Dame BLANCHE
BAZU , écrite par icelui.
L'AUTEUR de cette agréable nouveauté ,
eft M. de Sauvigny , déja connu par une
tragédie de la mort de Socrate , & un
recueil de pièces anacréontiques , qui ont
mérité les fuffrages du public . Ce nouvel
ouvrage , quelque peu confidérable qu'il
foit pour fon étendue , fuffiroit néanmoins
pour faire une réputation à M. de Sauvigny
on y trouve réunies la naïveté
du fiècle de François I & toute la cor
rection de celui- ci : c'eft d'ailleurs un
nouveau genre extrêmement piquant par
fa fimplicité intéreffante & l'air de vérité
qui lui eft tout particulier ; & ce
n'eft pas un foible mérite que de donner
du nouveau dans ce temps de difette où
l'on rencontre tant d'imitateurs , un fi
grand nombre d'ouvrages , & fi peu d'auteurs.
C
Nous allons expofer au Lecteur le plan
détaillé de ce roman qui , comme la
plupart des ouvrages bien faits , eft très68
MERCURE DE FRANCE.
fimple , & bien éloigné de cette multiplicité
d'événemens que l'imagination
fournit au défaut du véritable talent.
Céfar de Haulte Roche vivoit en la
ville de Corbie , en Picardie ; fa femme
étant paffée de vie à mort , il en fut fi
tellement frappé , qu'il s'en vint à Paris ,
où il fe fit Capucin. Pierre Lelong , fon fils,
avoit vingt- fix ans , & étudioit au collége
de Navarre , quand fon feigneur fon
père fut fait Gardien ; dont il s'encourut
en l'églife des Révérends Pères , à celle fin
de regracier Dieu de l'honneur qu'il fefoit
à la famille. C'eft là que l'ami Bazu
lui fait connoître fes deux foeurs , Geneviéve
l'aînée , qui étoit brune , & Blanche ,
la cadette , qui étoit blonde. « Mon premier
regard ( dit-il lui-même ) envers
» Blanche , fut fuivi d'un très - profond
foupir qui me fortit fans mon comman-
» dement , de la poîtrine ; Geneviève étoit
» merveilleufement grande , gente & belle ,
» mais Blanche étoit pourvue de plus
» extrême beauté , douceur & mignardife
; c'étoit un objet aux yeux fi tellement
defirable , qu'elle fembloit émou-
» voir les coeurs aux chofes d'amour ;
aufi me fenti-je féru d'abord d'un
trait qui me tira l'âme hors du corps .
" Or , un jour que l'ami venoit de
ود
39.
"
"
FEVRIER 1766. 69
» parler à Blanche , il s'en revint à moi
» ayant une mine gaie & gaillarde
"
"
ô
" Pierre ô mon bon & cher ami ( fe
» fit- il en m'embraffant ) , nous fommes
» liés bien étroitement , & fi pourtant
» faire fe pourroit que le fuffions davantage.
Par la foi de mon corps , reprisje
, ne je fais -je comment cela fe pour-
" roit. Prenant une des miennes foeurs à
femme , ce dit- il . Sur cela je me mis
» bien à rougir, & fi extrême fut ma joie ,
» que de mes deux mains je lui prins
» le cou , & le tenant ferré contre moi
beaucoup me mis à le baifer aux deux
jouës fort & ferme » . Il a une conférence
avec Blanche , pendant laquelle
il prend un baifer fur fa main ; elle fe
retire en colère , & laiffe Pierre tout feul ,
lequel tout honteux , fe retire auffi en
fon collége. Pour l'appaifer , deux jours
après il lui donne une férénade compofée
d'une complainte , dans laquelle on trouve
ce couplet :
"
وو
Ah baifer de miel & de lair ,
Que ma bouche a pris fans licence ,
Du grand plaifir que m'avez fait ,
Faut donc que j'aie repentence :
Contentement d'amour très - dous ,
Si venez , pourquoi fuyez- vous ?
70 MERCURE DE FRANCE .
& d'un appel à fa Dame en deux autres
couplets , également bien faits dans
le genre. Enfin l'ami Bazu adoucit Blanche
; cependant foeur Geneviève qui n'étoit
bonne & douce , fefant malice &
méchanceté à tout un chacun , & furtout
à mère , foeur , frère & parens , charmée
des férénades que Pierre donnoit à fa
maîtreffe , fe prend d'amour pour lui.
Bientôt elle fait tant par adreffe , que mère
Bazu eft acquieffante à la requête de Pierre,
d'époufer une de fes filles. Pierre croit
que c'eft Blanche il va trouver l'ami
Bazu qui étoit au collége , & lui ayant
dit comme il venoit d'être accueilli de
ود
و د
و د
2)
foeur & mère ; " auffi- tôt il fe dépite bien.
» fort : & puis levant les mains & les
» yeux contre le Ciel , le voilà qui s'écrie :
» ah ! pauvre ami , pauvre Pierre ! Geneviéve
eft fottement
enamourée
de toi
voir même qu'elle l'a confeffé à mère
Bazy , qui eft affolée d'icelle , & ne fe
départira pas de te la bailler , pour ce
qu'elle veut la marier première étant
» l'aînée..... A ces mots , de gros foupirs me
failloient de l'âme . J'avois bien le coeur
» fi nayré , que fi fortune eût voulu me
» donner contentement
, autre coeur encore
» lui eût fallu me donner pour le recevoir ».
Il va trouver Père Gardien pour avoir
ود
""
ود
ور
FEVRIER 1766. 71
و ر
n
""
fon confentement , lequel il ne lui baille
mais lui dit : « Eh ! quoi , Pierre , toi
qui es un fils de Gardien , tu peux ter
» ravaler fi bas de faire autre métier que
» celui de fainte Eglife ? Autant le chétif
goujat eft en ce monde bien au-deffous
» d'un gros Roi , autant icelui eſt - il mince
» devant le plus moindre de mes Capu-
» cins ....... François Pierre , mon unique
fils , détoupez ici vos oreilles , & écoutez-
» moi bien ces paroles , pource qu'elles
font merveilleufement bonnes & fages ».
Il lui fait part d'un fonge qu'il a eu au
fujet de fon mariage. Le Capucin avoit
coutume de faire « de beaux & grands
fermons qu'il prêchoit contre les héré-
» tiques , enfans du diable , pour les faire
» occire & exterminer , ce qui lui don-
» noit une très-merveillable renommée. »
L'affligée Blanche ſe croit délaiffée de
Pierre Lelong : il va chez elle pour la
détromper ; « d'abord j'avifai la porte
qui bailloit , & tout calinement je la
pouffe & regarde par- tout ; je me gliffe
» avec vîteffe dans l'efcalier , & puis là
j'entends mère Bazu qui coupe une
galette , & en baille à four Blanche &
» à foeur Geneviève. Or , y avoit près la
ruelle du lit un grand & beau portrait ;
» je me boutte derrière , deffus mes deux
و د
و د
و د
ود
ود
ود
و و
72 MERCURE DE FRANCE.
י נ
» genoux , pour être d'autant mieux ca-
» ché ». Mais icelui portrait le jette bientôt
dans des tranfes non pareilles ; Geneviève
le veut avoir : voilà qu'elle le remue
& le pouffe , & puis elle le hauffoit
& baiffoit beaucoup . Blanche reftée feule ,
adreffe cette complainte au tableau , dans
l'idée qu'il repréfente Pierre Lelong.
Où donc eft-elle ,
Cette tant belle ,
Celle-là donc tu es l'ami ,
Pour ce que je la ſerve auffi ?
Si t'as caufé du domage ,
Ma trop extrême rigueur ,
Mets tes yeux fur mon viſage
Et ta main deffus mon coeur.
Où donc eft- elle , &c.
Pierre Lelong ne peut ouir ces propos
fi doux fans tomber en fincope ; Blanche
approche fon beau vifage du portrait, & fe
met à genoux devant. Pierre de fon côté ne
pouvant pas non plus fe tenir , pouſſe le
tableau bien loin à la renverfe . « J'appa-
» rois aux yeux de Blanche , étant à genoux
» & elle encore ; puis de la forte pofturés
" l'un & l'autre , demeurâmes muets par
» la grande force du plaifir ». Pour Pour qu'elle
n'ait
FEVRIER 1766. 73°
2
'ait plus de foupçon il propofe à
Blanche un bon avifoir : c'eft d'aller én
une églife , & que là ' ils jurent de n'avoir
d'autre époux ni d'autre époufée qu'eux.
Blanche le refufe. Si fainte Notre- Dame ,
dit Lelong , & fimère Bazu vous bailloir
ordre de prendre un mari autre que moi ,
le feriez donc ? Si le ferois , fans doute ,
répond- elle. Il - fort défeſpéré : un puits
fe préfente devant lui , & de bien loin
prenant fon élan , il court fus & dégringole
avec bruit tout au fond. L'ami Bazu
qui avoir vu vient au fecours avec
Blanche , mais il ne veut confentir à remonter
qu'après que fa
pauvre amie lui
eut crié long- temps par ferment , qu'elle
confentoit d'être unie à lui. Enfin , après
bien des peines on le retire. Relevé
que je fus , elle mit fa main deffus le
puits , comme moi la mienne , & ainfi
prenant le Ciel & l'ami pour témoins ,
nous jurâmes un amour fans fin. C'eft
» pour ce qui nous avint à ce puits , que´
tot après je le fis bâtir à neuf & y
» ayant inferit de ma main ceci : l'amour
» m'a fait ma mie lui bailla le nom
» de puits d'amour » . L'ami Bazu le fair
entrer chez Maître Grillet , Marchand
Frippier , qui lui vend de fes nippes ,
puis il lui baille encore une belle mar
2x
→
31
D
-
F
74 MERCURE
DE FRANCE
.
"
i
que de fon amitié , en le menant près ,
un bon & faint homme avec fa mie.
Blanche ; le faint homme les cérémonia ,
& fa mie dit oui , & lui encore. « Quand
fut dit le mot , voilà Blanche qui femble
toute morte tant elle fe fait pâle
» & languiffante , moi auffitôt par mes,
foins empreffés & chaftes carreffes , la
fait revivre ; mais là ce n'étoit que
» pour foupirer & pleurer , puis quereller
» frère & ami , & demander à deux mains
» pardon à la mère Bazu ». L'homme
bon & faint , prononce que fera la fenêtre
de l'épousée toute nuit ouverte pour
fon époux, Geneviève qui , comme nous .
avons dit , aimoit Pierre , apprend cela :
elle demande d'abord à Blanche de lui
céder fa chambre pour cette nuit , fur
fon refus elle la pouffe dehors par force ,
fe couche & prend la place de l'épousée :
vous jugez bien que Pierre y eft d'abord
trompé ; mais enfin il s'en apperçoit ,
parce que Genevieve étoit plus grande
que fa forur. Mère Bazu entre le matin
dans la chambre de Blanche , & eft étonnée
d'y trouver Geneviève. Celle- ci qui ne
defiroit rien tant que d'être apperçue avec.
Pierre, afin qu'il fût contraint de l'époufer,
fait fi bien que mère Bazu eft fur le
point de voir que Pierre y eft auffi CeluiFEVRIER
1766.
75
ci s'efquive tout d'un coup , en dégringolant
tout l'efcalier. « Mais à la fenêtre
étoit la mère qui après moi crioit fort ,
» faifant relever deffus pied tout un cha-
» cun qui fe mettoit aux fenêtres & crioit
» encore ; or des vilains de campagne
» qui menoient au marché de groffes prosvifions
, fe trouvèrent en mon chemin ;
» & me voyant , me pourfuivirent , &
» m'ayant prins , me menèrent en la pri
fon comme voleur & pillard , quoique
néanmoins je fuffe tout nud
و د
33.
Après avoir long-temps fouffert dans
les cachots de prifon , il eft mené devant
fes Juges , qui le condamnent à époufer
Geneviève ou à être pendu ; un d'iceuxfait
une belle harangue , & fuivant fon
avis , le mariage avec Blanche eſt caflé .
Blanche affuble fa tête d'un haut toquet
, puis avec le gros bourdon au
» poing , elle s'en va ainfi trouver Père
» Gardien , & de cette forte lui parle :
Monfeigneur , je vous fais confeflion
d'avoir aimé fire Pierre , votre fils , de
» toute la puiffance de mon coeur ; &
» tout maintenant que je vous parle , bien
"
que foit annullé notre mariage , jamais
» ne le fera mon amour : auffi pour à
» cette fin que je m'en puniffe , & que
» Dieu ne laiffe mourir Pierre , je fais
D ij
16 MERCURE DE FRANCE.
??
» voeu à Dieu & à vous , d'aller à faint
Jacques en Galice , par pelerinage , &
de m'y bâtir un hermitage en un roc ,
" & d'y faire pénitence comme une grande
péchereffe que je fuis ; or je prierai Dieu,
» ce difoit la pauvre petite toute larmoyante
, je le prierai tant & tant , que
de fa toute puiffance j'obtiendrai , non
» pas de n'aimer Pierre , mais de n'en être
» aiméz , afin qu'époufant Geneviève , il
» ne foit pas tourmenté de mon amour ".
Cette tirade eft affurément de la plus
grande beauté , c'eft la nature même.
Pere Gardien & elle s'en vont au Palais.
"
92
30
Or , durant le temps qu'ils s'en ve-
» noient , ma fentence de mort m'étoit
lue , & voilà que quand ils arrivent ,
» je fuis lié & garrotté aux pieds d'un
» Confeffeur , qui eft Jacobin. Là- deffus
» Blanche de fon haut tombe évanouie
près la porte ; Père Gardien , les yeux
» en bas , refte contre tout immobile , &
» mère Bazu crie & fe démêne avec fu-
» reur & défefpoir ; or , jugez de l'état
défefpérable où étoit le coeur du pauvre
» Pierre ; jugez voir fi ma prochaine
» mort étoit ce qui plus me touchoit
» voyant ma chère amie demi trépaffée ,
Geneviève cependant pouffée par fes remords
, inftruit les Juges de l'innocence
FEVRIER 1766. 77
de Pierre , mais rien ne fert. « Jà la porte
» étoit ouverte , & je montois dedans
» le coche mortuaire , quand il s'entendit
» au loin de groffes & longues rifées
39
& c'étoit pour ce , qu'un Père Capu-
» cin qui fe démenoit fur une grande
» haquenée , étoit chut en un ruiffeau
» fans toutefois s'être mal fait ; & auffitôt
» qu'il eft ramaffé , le voilà qu'il remonte
» deffus fa bête , & regaloppe à tric &
» à trac de vers la prifon , criant grace ,
ן כ
grace ce que répétoit le peuple. Tôt
» après je vis de mes yeux le fufdit Père
» qui , en main , tenoit lettres du Roi
qu'il fignifie ». C'étoit le Père Madré
qui par le moyen d'une belle & grande
Dame de Cour , avoit fait avoir la vie
à Pierre , & ce qui eft plus , de garder
Blanche pour épouse.
Des Médecins arrivent , qui veulent
lui bailler des faignées & autres médicamens
ce qu'il refufe obftinément , difant
que pour être guéri , lui fuffiroit de
revoir Blanche , Père Gardien & l'ami
Bazu. Enfin Père Gardien confent , au
mariage , qui fe célèbre en la prifon &
en la préſence de nos Seigneurs les Juges.
Nous avons fuivi le plus qu'il nous
a été poffible , le ftyle de l'ouvrage même ,
afin que nos Lecteurs puffent juger plus
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
aifément de l'effet qu'il produit. Au furplus
, comme nul ouvrage n'eft exempt
de défauts , on en rencontre auffi quelques-
uns dans celui - ci . Peut- être , par exemple
, ne trouvera- t-on pas naturel le duo
de la fin , quelque bien fait qu'il foit ,
dans les circonstances où il fe trouve
placé.
Il y a dans le cours de l'ouvrage plufieurs
romances autres que celles que nous
avons rapportées , également jolies & naïves.
La mufique eft de M. Philidor &
fe trouve gravée enfuite du livre . On
trouve auffi en tête une gravure qui repréfente
le puits d'amour .
و
ELIZABETH , Roman , par Mde ***. A
Amfterdam , chez Arkstée & Merkus ;
&fe trouve à Paris , chez DURAND le
jeune , rue Saint Jacques , à la fageffe :
quatre parties in- 12 . Prix s livres bro- S
chées.
CE roman , que nous n'avons fait qu'annoncer
dans le Mercure précédent , nous
a paru mériter un article plus étendu ,
FEVRIER 1766. 79
& nous nous propofons d'en donner une
idée dans celui- ci.
Les perfonnes qui dans ces fortes de
lectures ne cherchent que des aventures
fingulières & merveilleufes , n'y trouveront
pas de quoi fatisfaire leur curiofité .
Toutes les fituations font vraies & naturelles.
C'eft un tableau fidele de la fociété
, une peinture exacte de nos moeurs ;
d'où réfulte un excellent traité de morale ,
propre à infpirer la vertu , en intéreflant
le coeur , & en amufant l'efprit. Tout y
refpire l'honnêteté , l'amour de l'ordre &
des devoirs. ,
Le caractère d'une amitié tendre , fincère
& vertueuſe , y eft bien frappé ;
l'Auteur qui paroît connoître ce fentiment
, en montre le charme & l'utilité ;
en fait fentir les avantages & les douceurs
, par les confolations qu'il procure
dans les occafions difficiles & épincufes.
:
L'amour , la plus féduifante & la plus
naturelle des paffions , y eft peint avec
énergie , & préfenté avec tous fes charmes
; mais la vertu en eft la baſe , le
guide & l'appui auffi ne s'eft- on point
attaché à en infpirer l'horreur ; mais ce
qui eft plus effentiel , on y apprend à
le gouverner & le diriger par la vertu .
On yvoit que fon empire n'a rien de re-
D iv
80 MERCURE DE FRANCE.
doutable pour les coeurs vertueux , & qu'il
peut être le reffort & le mobile des actions
les plus nobles & les plus généreufes.
L'héroïne de ce roman n'eft point un
de ces prodiges imaginaires qui furprennent
; une jeune adolefcente , à peine
fortie de l'enfance , dont la raifon & la
fagelle prématurées étonnent & confondent
les fages même ; Elifabeth , âgée de
24 ans , accoutumée à réfléchir , dont le
coeur & le jugement font formés , aime
le Chevalier de Luzan , qui eft dans l'ordre
de Malthe . Elle confie la fituation de
fon coeur à Madame d'Albi , fon amie
en la priant de l'éclairer par fes confeils.
Ma tendreffe pour toi , lui dit - elle , a
toujours été hi vive depuis que je t'ai
connue , depuis cet inftant heureux où
l'amitié donna la vie à mon coeur , que
" je n'ai refpiré que pour t'aimer : un
» fentiment fi vif n'auroit- il pas dû сар-
tiver toutes les puiffances de mon âme ?
Et devois-je attendre fi tard pour te
» donner un rival ? Ne me trouves - tu pas
» ridicule d'aimer à mon âge pour la
première fois de ma vie , Cette fage
& prudente amie prend de juftes allarmes.
de la paffion d'Elifabeth pour un homme
qui ne peut devenir . fon époux , puifque
"
FEVRIER 1766. si
•
on état l'éloigne du mariage. Elle ne
néglige rien pour la détourner d'une
pareille liaifon , lui exagère les effets de
l'amour dans les perfonnes de fon âge ,
lui en montre les dangers , & lui fait une
vive peinture des maux qu'elle fe prépare.
" Tu me demandes fi je ne te trouve pas
ridicule d'aimer : non ; mais fi cela t'at
» rivoit un jour , je te croirois bien mak
» heureufe , parce qu'à ton âge les pen
chans font des paffions , & que la raifon
, quoique dans toute fa force , loin
» de nous guider , ajoute au preſtige.
" Hélas ! féduite elle-même , elle nous per-
" fuade que nulle illufion n'embellit l'idole
»
"
»
» de notre coeur.
» Plut au Ciel que je puffe encore dou-
» ter de ton malheur ! C'en eft fait , Elis
»fabeth , tu aimes ; & qui ? un homme
و د
que mille obftacles auroient dû éloi-
" gner de ton coeur . Songes- tu que des
» voeux facrés & la fortune mettent une
éternelle barrière entre vous ? Quelle
félicité te promets- tu d'un attachement
" que les loix condamnent ? Crois-moi ,
» un amour vertueux & fans but eft un
être de raifon. Je frémis d'une paffion
>> conçue fous de fi malheureux aufpices »..
Il eſt fâcheux que les bornes d'un extrait
ne nous permettent pas de tranferire tour
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
ce que cette éloquente & pathétique lettre
contient. Ces remontrances font d'autant
mieux placées & fortement exprimées
dans la circonftance , que Madame ďAlbi
n'eft point de ces âmes froides que l'indifférence
a préfervées des tourmens & des
délices de l'amour ; une malheureuſe expérience
lui avoit fait connoître cette triſte
vérité. « Ah ! trop fenfible amie , que ne
ود
»
fuis- je auprès de toi , pour t'arrêter au
» moins fur le bord du précipice ! mes
»,craintes te paroîtront frivoles ou imagi-
» naires. Cependant tu fais que j'ai failli
» payer de ma vie le fatal droit de favoir
» la vérité à cet égard. Ah ! je ferois trop
à plaindre ! je fouffrirois tous tes maux ,
» & ta fituation me retraceroit mes malheurs
». Enfin , dans la naiffance de ce
penchant , la tendre amitié de Madame
d'Albi lui fait tout craindre , & pour
prémunir fon amie contre les dangers de
cette paffion elle lui fait tout redouter ;
elle tâche de lui perfuader que plus elle
a de confiance en fa vertu & en l'honnêteté
de Luzan , plus elle doit veiller fur fa
conduite. « Car , lui dit- elle , l'enthou-
» fiafme de la vertu égare plus d'amans
" que la volupté n'en féduit ».
Elizabeth juftifie fa tendreffe aux yeux
de fon amie par les affurances que Luzan
FEVRIER 1766. 83
"
poſe,
vient de lui donner . Luzan n'a point prononcé
fes voeux ; il n'eft engagé que par
la démarche qu'il a faite pour complaire
à fa mère. La mort d'un frère aîné change
fa deſtinée. Le Comte DE ** , fon grandpère
, homme impérieux & abfolu , voulant
perpétuer fon nom , exige que fon
fils rentre dans le monde. La Marquife ,
mère de Luzan , femme dévote qui a une
antipathie décidée pour le mariage , s'opà
la vérité , à ce que fon fils quitte
l'Ordre de Malthe. Ce conflit d'autorité
fufpend l'état de Luzan & lui empêche de
prendre un parti . Cette fituation eft touchante
& bien rendue. Luzan , preflé par
fon amour & les follicitations du Comte ,
fon grand- père , retenu par fon refpect &
fa foumiflion pour les volontés de fa mère ,
& par les tendres prières qu'elle lui fait
ne peut fe déterminer ; il fait part de fa
perplexité & de fon irréfolution à Elizabeth.
Pardonnez , chère Elizabeth , par-
» donnez à votre malheureux amant s'il
» balance entre la nature & l'amour ; mais
» une mère tendre & infortunée eft la
» feule rivale qui fût digne de vous , la
>> feule qui pût vous être oppofée ».
>
Elizabeth , perfuadée que le véritable
amour doit être fondé fur la vertu & ne
peut exifter fans elle , jaloufe de l'eftime
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
"
3-
de fon amant , veut en tour lui en donner
l'exemple , & cette noble paflion la rend
capable des plus vertueux facrifices. « Que
je rougirois , marque- t-elle à Me d'Albi
s'il avoit quelque défaut à me pardonner !
» J'ai befoin de l'indulgence de mon amie,.
» mais je veux l'admiration de mon amant.
» Son amour , je le fens , ne peut être parfait
qu'à ce prix » 30
و د
20 fens
Dans cette vue , Elizabeth faifit cette
occafion pour donner à Luzan l'exemple
d'une parfaite réfignation ; en lui faifant:
l'aveu de fa tendreffe elle l'excite à facrifier
fon amour aux defirs de fa mère. « Ah!!
» fans doute l'union de nos coeurs fera
éternelle , j'en ai la confiance. Oui , je
que la fortune , le préjugé , le fort
» même , rien n'eft capable de rompre une
→ chaîne dont la vertu eft le plus fort lien.
» Mais que cette douce certitude eft mêlée
» d'alarmes ! je frémis & j'admire tout à
» la fois vos héroïques fentimens. Hélas !
» ils font mon défefpoir & mon raviſſe-
» ment. Ah , Luzan ! idole de mon coeur
» charme de ma vie , cher Luzan , votre
amour fait mon bonheur & votre vertu
» ma gloire. Vous implorez mon indul-
» gence ; ah ! comment pourrois-je ne pas
» excufer votre irréfolution ? Elle me
» prouve également & Pexcès de votre
FEVRIER 1766. 85
» tendreffe & votre refpectable piété
La Marquife , qui tient tout de la
bonté du Comte, fon beau- père, eft obligée:
de céder. Il eft décidé que Luzan rentre
dans le monde ; il fe hâte d'en donner la
nouvelle à Elizabeth . La fituation de nos
deux amans change , mais ce n'eft que
pour paffer à une plus affreufe. A peine
jouiffent-ils des douceurs de l'efpérance ,
qu'un nouvel incident vient les accabler.
Le Comte avoit pris des engagemens avec
une famille illuftre , & exige de fon fils
qu'il les rempliffe. Rien ne peut fléchir
l'inflexibilité du Comte . Luzan inftruit
Elizabeth du nouvel obftacle qui s'oppofe
à leur bonheur , & lui déclare qu'il eft
décidé à réfifter à fon grand- père. Cette
circonftance fournit à Elizabeth un nouveau
moyen de faire éclater fa générofité & fa
vertu. Effrayée des difgraces que la réſiftance
du Chevalier ne manqueroit pas
d'attirer fur la Marquife , elle le conjure:
de fe rendre aux volontés de fon père.
Hélas ! dit- elle à fon amie , en lui en-
» voyant la copie de cette lettre , quand
j'aurois épuifé goutte à goutte tout le
fang qui anime mon être pour tracer cer
» écrit , je n'aurois pas plus fouffert » ..
و د
Le Chevalier prend le parti de fuir
pour ne pas fe foumettre à une démarche
86 MERCURE DE FRANCE .
"
qui lui ôteroit toute efpérance d'être à fa
chère Elizabeth. Son grand-père pénétre
fon deffein & le fait arrêter avec ordre de
l'enfermer dans la tour du château . Le
Chevalier , voyant qu'on attente à fa
liberté , par un acte de défefpoir , fe
plonge fon épée dans le fein . Qu'on fe
peigne les alarmes & la douleur de la
fenfible Elizabeth. Les tendres gémiſſemens
d'un amour malheureux & traversé
ne peuvent être mieux exprimés. Elle fe
reproche les ordres rigoureux qu'elle avoit
donnés à fon amant , fe livre à toutes les
plaintes que la douleur lui arrache, & les
répand dans le fein de fon amie. Le Chevalier
guérit de fa bleffure ; fon mariage avec
Mile DE *** , que fon grand- père lui
deftinoit , eft rompu . Leurs efpérances
renaiffent , & Luzan prie Elizabeth de
confentir à un mariage fecret . Elle ne
veut rien lui promettre fans avoir le fuffrage
de fon amie . Elle écrit à Mde d'Albi
& lui laiffe entrevoir fes difpofitions à
confentir aux propofitions du Chevalier.
Le zèle de Mde d'Albi à garantir fon amie
des illufions de fon coeur , épuisé par tant
: de facrifices & de revers , éclate dans cette
occafion. Sa tendre amitié , toujours guidée
par la raison , n'oublie rien pour détourner
Elifabeth de ce projet. Mde d'Albi
FEVRIER 1766. 87
fait dans cette lettre une vive peinture des
malheurs auxquels cette démarche l'expoferoit.
« Le mariage fecret que le Cheva-
» lier te propofe feroit ton bonheur actuel ,
ود
و د
و د
ود
je le fais ; mais as- tu oublié quels maux
» il entraîneroit à fa fuite lorfqu'il feroit
découvert , & combien tu les aurois
» mérités en te rendant complice d'un
» fils déſobéiſſant , en fruftrant un père
» de ſes juſtes droits fur celui qui lui doit
» le jour , en empruntant le fecours de la
religion & des loix pour braver celles
» de la nature ? Et cette mère infortunée
» pour qui ta tendre pitié te rendoit fi
éloquente lorfque tu preffois fon fils de
» ne point attirer fur elle les difgraces du
» Comte , penfes - tu qu'elle fût affranchie
» de ce malheur quand le Comte fe verroit
hors d'état de difpofer de la main
de Luzan.... ? Que dis-je , hors d'état ?
les voies frauduleufes qu'on eft obligé
d'employer pour cacher des noeuds clan-
» deftins,ne font- ils pas fouvent des moyens
» trop fûrs qui autorifent les familles à
» faire caffer un mariage contracté fous
» les aufpices du myſtère & d'une paffion
», inconfidérée ? N'aurois - tu pas à craindre
» d'être expofée à rougir un jour d'avoir
» pris un titre qui , devant faire ta gloire ,
» ne feroit plus que ton opprobre lorfqu'il
- "
»
و د
88 MERCURE DE FRANCE .
".
"
feroit défavoué authentiquement par une
» famille entière ? Jufte Dieu ! mon Eli-
" zabeth feroit réduite à ce comble d'igncminie!
Ah ! j'en mourrois de douleur.
» Tu m'allégues que le Chevalier eft d'un
âge qui le rend maître de fon fort. Hé
» bien je veux fuppofer pour un moment
» que cette circonftance fuffit pour te metso
tre à l'abri des humiliantes pourfuites de
» fes parens ; mais fonges- tu combien il
" eft affreux d'être en but aux reproches
» d'une famille irritée , de n'être enviſagée
d'elle & même du public que comme
» une fille foible , imprudente , incapable
de remplir fes devoirs , puifqu'elle a
manqué au plus effentiel ? Ne pouvoir
» fe diffimuler qu'on s'eft rendu l'objet de
» fa haine en foulant aux pieds fon autorité
, en ruinant fes projets , en mettant
» un éternel obftacle à fes voeux ; & cé
» qu'il y a de plus affligeant , fe voir priver
» à jamais du charme de fes foins caref
» fans , ne fe point entendre nommer des
" doux noms de fille , de foeur , de nièce ,
» fe voir plus étrangère dans fa famille
" que chez des peuples barbares ! Ah !
Elizabeth , toi qui fais tes délices de
" mon coeur , tu ferois odieufe ou indif-
» férente à quelqu'un cette perfpective
» me défeſpère » .
"
"
"
FEVRIER 1766. 89
Ces fages confidérations font impreffion
fur le coeur d'Elizabeth ; mais Luzan , craignant
toujours quelque nouveau malheur ,
la follicite vivement , la fupplie , la conjure.
La réfiſtance d'Elizabeth le jette dans
le défefpoir, & il eft prêt à fe percer le fein.
Elizabeth effrayée , attendrie , promet tout
pour lui conferver la vie. Tout est arrêté
pour la célébration . Elizabeth , fortement
occupée de l'action qu'elle doit faire , eſt
troublée la nuit par un fonge effrayant qui
lui préfage fon malheur .
Le Chevalier de Lazan , le jour même
-qu'il doit s'unir à Elizabeth , deux heures
avant celle de la cérémonie , eft forcé de
partir avec le Comte fon grand- père. Elizabeth
, ne fachant ce qui lui eft arrivé ,
& ne recevant aucune nouvelle , redoute
tour & eft livrée aux plus affreux tourmens .
Elle paffe plufieurs jours dans cet état déplorable.
Elizabeth apprend enfin que Luzan
époufe Mile de N**** & ne peut
foupçonner fon amant de perfidie. La foible
fanté de la Marquife de Mérinville
nom qu'avoit pris Mlle de N****, en époufant
Luzan , laiſſe à Elizabeth un espoir
qui alarme fa vertu ; & , après beaucoup
de remontrances de la part de Me d'Albi
fur cette criminelle efpérance , elle prend
le parti d'unir fon fort à celui d'un homune
و .
90 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle eftimoit , pour s'ôter un espoir fi
contraire à la pureté de fon âme & à l'honnêteté
de fes fentimens . Elle fe rend à l'autel.
Luzan , devenu libre par la mort de
fa femme , s'y trouve à la vue du Chevalier
Elizabeth s'évanouit & la cérémonie
eft différée. On la tranfporte chez fon
oncle ; & , après quelques difficultés levées,
elle épouſe le Chevalier de Luzan.
"
ود
L'invocation qu'Elizabeth fait avant de
fe rendre à l'Eglife eft un morceau trèspathétique
, plein de feu & de fentiment.
" Ciel ! je crois entendre M. d'Arbroc.
Un trouble mortel s'empare de tous mes
» fens. Dieu ! comment foutenir fa vuë &
» fes curieux regards ? comment foutenir
le religieux appareil qui m'attend ? Bonté
» du Ciel , défends- moi de ma propre foi-
» bleffe ! O fouverain de mon être , ne
»permets pas que je porte aux pieds de
» tes autels un coeur, embrafé d'un coupa-
» blé feu ! éteins , anéantis pour jamais la
» flamme qui le confume ! épure - le ! une
feule étincelle de ta grace fuffit pour
» rendre digne de l'angufte facrement où
" je vais m'engager. Anime mon âine du
» noble amour de fes devoirs. Donne-
» noi , grand Dieu , donne -moi la force
» de fupporter le douloureux facrifice que
» ta juftice me prefcric » !
» le
FEVRIER 1766. 95
Le plan de ce roman eft très- fimple ,
Paction bien liée & bien conduite , les
épifodes & les incidens naturels & bien
amenés. Le ſtyle en eft facile , les caractères
bien foutenus il faut lire dans l'ouvrage
même une affemblée de parens qui forme
une fcène vraiment théâtrale . En général
il y a beaucoup de vérité dans tous fes
tableaux. Les moeurs , l'honneur & la
vertu ne peuvent qu'y gagner. Puiffe l'Auteur
, encouragé par nos éloges , continuer
une carrière où fon début lui promet des
fuccès. Cet ouvrage eft plein de fentiment.
Le coeur eft affecté en plufieurs endroits ,
& il s'y trouve des fituations intéreffantes.
Les âmes honnêtes & fenfibles fauront gré
à Mde Benoist de ce travail , qui fait autant
d'honneur à fon coeur qu'à fa plume.
2 MERCURE DE FRANCE.
au
OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE
MERVILLE. A Paris , chez la veuve
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi : 3 vol. in- 12 .
C'EST ici la première édition complette
du théâtre de M. Guyot de Merville.
Il ne manque à ce recueil que trois tragédies
, qui n'ont été ni repréſentées ni
imprimées , & qui en effet ne méritoient
point de l'être. On les a trouvées dans
les papiers de l'Auteur après fa mort ,
ainfi que quelques poéfies fugitives que
l'ou n'a pas cru devoir inférer dans la
collection de fon théâtre ; elles ne répondent
ni à fa réputation , ni au mérite
de fes autres ouvrages . Ces trois tragédies
font Achille à Troyes , Manlius Torquatus
, & Sallufte. L'Auteur les compofa
dans fa jeuneffe ; & le refus qu'elles ef
fuyèrent de la part des Comédiens , fut
la première fource des querelles qu'il eut
avec plufieurs Acteurs de la Comédie
Françoife. Ces querelles , toujours trèsFEVRIER
1766: 93
vives de fa part , le dégoûtèrent enfin du
théâtre , & peut-être même de fa patrie ,
qu'il quitta pour fe livrer à fon goût pour
les voyages
.
Michel Guyot de Merville étoit né à
Verfailles , le premier de Février de l'année
1696. Il donna fa première comédie
les Mafcarades amoureufes , au théâtre
Italien , le 4 Août 1736 ; & elle y fut
reçue avec applaudiffement. C'eft la première
pièce dans le goût de Molière , qui
ait paru fur ce théâtre. Elle eft bien conduite
; l'intrigue nous en paroît fimple
& ingénieufe , les caractères vrais & foutenus
, les fentimens bien placés , & fur
le ton de la bonne comédie. :
L'Editeur n'a point trouvé dans les
manufcrits de M. de Merville , une pièce
jouée fous fon nom à la Comédie Italienne
, le 3 Décembre de la même année
en voici le fujet. Elle eft intitulée
les Amans affortis fans le favoir. Deux
amis , dont l'un a un fils & l'autre, une
fille , ont formé la réfolution de marier
enfemble ces jeunes gens , lorfqu'ils au
ront atteint l'âge convenable. Différens
accidens font que ces enfans fe trouvent
perdus. Le hafard les réunit dans le même
lieu ils deviennent amoureux l'un de
l'autre ; & enfin ils font reconnus de leurs
94 MERCURE DE FRANCE .
parens , qui accompliffent le mariage projetté.
Cette pièce n'eut point de fuccès ;
'Auteur la retira à la feconde repréfentation
, & ne la fit point imprimer.
L'année fuivante , 9 Février , il donna
fur le même théâtre les Impromptus de
l'Amour , dont le fuccès le confola de
la chûte des Amans affortis ; & à la
Comédie Françoife , le io Octobre , la
comédie héroïque d'Achille à Scyros , où
les connoiffeurs trouvèrent beaucoup d'ef
prit , des fituations bien imaginées , du
jeu de théâtre , un tragique intéreſſant
joint à un comique décent , & en général
, une affez belle verfification. L'Auteur
rend compte , dans fa préface , de
la nature de ce poëme , qui tient un milieu
entre la tragédie & la comédie , c'eſtà-
dire , qui eft dans le genre tragi- comique.
Le Confentementforce , pièce jouée pour
la première fois , par les Comédiens François
, le 13 Août 1738 , eft , à próprement
parler , le triomphe de M. de Merville.
Cette petite comédie , qui eft reſtée
eut dans fa nouveauté le fuccès le plus
Alatteur.
Elle fut fuivie la même année , 3 I
Octobre, fur le même théâtre , des Epoux
réunis comédie en cinq actes , On y
FEVRIER 1766. 95
trouva , dans le temps , une gradation
d'intérêt bien ménagée , d'où naît le plaifir
de la furprife , qui ne fauroit être étouffé ,
parce que le dénouement a été prévu
d'une manière incertaine & vague. Cette
pièce n'eut cependant pas un grand fuccès
dans fa nouveauté , parce qu'elle fut
donnée pendant le voyage de Fontainebleau
, temps auquel les bons Acteurs
jouent rarement à Paris. Heureuſement
la preffe redreffa les torts du parterre , autant
que les préjugés femés dans le Public
peuvent être réformés.
L'Auteur travailloit indiftinctement
pour les François ou pour les Italiens. II
fit jouer par ces derniers , le 11 Juin 1742 ,
la comédie du Dédit inutile ou les
Vieillards intérelés. Il eft vrai qu'elle
fut refufée au théâtre François ; & c'eſt
encore une des caufes de cette haine
éternelle de M. de Merville contre les
Acteurs principaux de ce fpectacle , auxquels
il n'offrit plus aucune de fes pièces .
11 fe dévoua uniquement à la Comédie
Italienne , & fit paroître deux mois après ,
le 2 Août , les Dieux traveftis , ou l'exil
d'Apollon, Cette petite pièce , en un acte ,
envers , précédée d'un prologue , fut trèsapplaudie
, & n'a cependant été imprimée
pour la première fois , que dans cette
édition.
96 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la comédie intitulée , le Roman
, ne paroiffe ici que fous le nom de
M. Guyot de Merville , il eft conſtant
néanmoins que M. Procope y a eu beaucoup
de part. Ce dernier l'avoit composée
en profe il la communiqua à M. de
Merville , qui y fit des changemens dans
l'intrigue & dans l'arrangement des fcènes.
Elle fut repréfentée le 22 Mai 1743 , &
reçue avec affez d'applaudiffement , quoiqu'on
en défapprouvât le dénouement.
L'Apparence trompeufe , donnée l'année
fuivante , le 2 Mars , eft , fans contredit ,
la meilleure pièce que M. de Merville
ait donnée à la Comédie Italienne . Quelques-
uns la préfèrent au Confentement
forcé, fi accueilli au théâtre François . Rien
n'eft plus naturel & plus heureux que
cette petite comédie en un acte. Le dialogue
eft par-tout vif & agréable , &
lé plan bien trace & bien rempli . On en
a condamné le dénouement , qui s'annonce
dé lui- même.
Le 20 Août de la même année , l'Auteur
fitjouer avec fuccès les Talens déplacés,
qui le brouillèrent avec les Italiens . Depuis
cette époque aucune de fes pièces n'a
été repréſentée , ni même imprimée . On
les trouve pour la première fois dans cette
édition ; & nous croyons qu'elles pourroient
FEVRIER 1766. 97
roient être bien reçues du Public , fi les
Comédiens entreprenoient de les mettre
au théâtre. Elles font intitulées , le Jugement
téméraire , les Tracafferies ou le
Mariage fuppofé , le Triomphe de l'Amour
& du Hazard , la Coquette punie. Nous
n'en portons aucun jugement , pour ne
point prévenir celui du parterre , s'il arrive
qu'elles foient repréfentées .
On a joint aux ouvrages de théâtre
de M. Guyot de Merville , quelques pièces
fugitives , qui font l'élite de celles qu'il
a laiffées en mourant , & qui euffent ai
fément formé un volume. On a cru ne
devoir faire ufage que de ce qu'il auroit
publié lui-même , s'il n'eût confulté que
fa réputation . On lui attribue une comédie
jouée au théâtre François en 1739 , fous
le titre du Médecin de l'efprit , & qui
ne fut repréfentée qu'une fois. On le dit
auffi auteur de l'Hiftoire, littéraire de l'Europe
, publiée en 1726 , & d'un Voyage
d'Italie , en deux volumes .
Après avoir parlé des ouvrages qui ont
mérité à M. de Merville une place diftinguée
dans l'hiftoire de notre théâtre , nous
croyons ne pouvoir mieux faire connoître
fon caractère , qu'en terminant cette analyfe
par une lettre d'un Gentilhomme
Suiffe de fes amis , avec qui M. de Mer-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ville a paffé les dernières années de fa vie ;
elle eft écrite d'un ftyle fi intéreffant , que
nous ne nous permettons pas d'y faire de
changement.
93
« M. de Merville , dit l'Auteur de
» cette lettre , vint en Suiffe vers l'an
" 1750 ou 1751 ; le hafard me procura
» fa connoiffance : il me fit une vifite ici
» dans ma campagne : il y revint enfuite
plufieurs fois paffer quelques jours &
quelques femaines. Nos liaifons fe for-
» mèrent infenfiblement. Son efprit , fes
" talens , fon caractère , fes malheurs m'af-
» fectèrent. Je m'apperçus qu'il avoit dans
» l'âme de cuifans chagrins qui l'oceupoient
beaucoup, quoiqu'il en parlât affez
» peu. Sa femme , & une fille qu'il ai-
» moit très-tendrement , en étoient les
ود
"
principaux objets . Il en avoit fait le
» fujet d'une de fes comédies , qu'il ne
» lifoit jamais fans répandre des larmes :
» c'eft , fi je me le rappelle bien , le Confentement
forcé. Sa fortune , fans doute
» dérangée , y contribuoit ; l'interruption
" des fonctions des Cours de juftice de
Paris , lors des derniers troubles , met-
粉
33
" toit obftacle à la perception de fes petites
rentes. Les Comédiens l'avoient
» traversé
pour la repréſentation de plufieurs
pièces de théâtre , & par-là lui
FEVRIER 1766. 99
ور
ور
و د
و د
» avoient êté , fes reffources. Une gou-
» vernante infidelle avoit abufé de fa
» confiance ; & ces revers réunis formoient
» un tout qui ne le mettoit point dans
» une affiette tranquille. Agité & inquiet
» à la fuite de tant de traverſes , il chercha
» à faire diverfion à fon ennui . Il alla
» à Francfort, en Hollande , en Provence ,
» à Lyon ; revint enfin à Genève dans
» le deffein de s'y fixer , & m'écrivit de
» tous ces différens lieux. Il fut , à fon
paffage à Lyon , que M. de Voltaire ,
» qui y étoit en même temps , vencit
» auffi s'établir à Genève. Il s'étoit brouillé
» avec lui au fujet d'une pièce que Rouffeau
» & l'Abbé des Fontaines lui avoient fuggérée
. Il craignit que M. de Voltaire
» n'en eût confervé du reffentiment , &
» que leur commun féjour dans cette
» Ville ne donnât lieu à quelques défagrémens.
Il fe détermina donc à faire
»les avances de la réconciliation , & lui
» envoya dans cette vue , avant fon dé-
» part de Lyon , des vers que le porteur
» ne put lui remettre , parce qu'il le trouva
parti . M. de Merville les lui adreffa
» à Genève : mais cette démarche fut fans
» effet ; & quoique M. de Voltaire ne
» lui eût point répondu , il ne laiffa
deux ou trois jours après fon arrivée
"9
و د
و د
و د
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"
pas ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
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20
"
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و د
و ر
*
» à Genève , de lui faire une vifite . Il
» en fut reçu poliment , mais froidement .
» De là il vint paffer huit ou dix jours
» chez moi . Quand il fut de retour à
Genève , il mit ordre à fes affaires , fit
» le bilan de fes dettes & de fes meubles :
» l'un compenfoit & acquittoit l'autre . Il
» mit ce bilan fur fa table , fortit de la
», maifon qu'il habitoit , le vendredi 23
» Mai 1755 , n'emporta avec lui qu'une
mauvaiſe capotte , laiffa fes habits , fon
épée & tous les effets pour le paiement
de fes créanciers , écrivit plufieurs let-
» tres ; une , entre autres , à un Magiftrat
» pour l'exécution de fes volontés ; &
il fortit en difant qu'on ne l'attendît
» pas pour le lendemain . Quelques jours
», s'écoulèrent fans qu'il reparût. Son hôte
» en fut furpris. Il m'écrivit pour favoir
» s'il ne feroit pas revenu chez moi. Vers
» ce même temps on trouva un homme
» mort au bord du lac de Genève fur
,, les terres de Savoie . La réunion de ces
» circonftanees fit dire que c'étoit lui ;
» voilà l'origine du bruit qui fe répandit
» que M. de Merville s'étoit noyé . Sur
» ces entrefaites je reçus fa lettre d'adieu .
» Je m'informai de fon fort fans en rien
apprendre de pofitif. Les uns l'ont dit
mort ; d'autres ont affuré qu'il s'étoit
39
و ر
و و
30
»
FEVRIER 1766. ΙΟΙ
» retiré dans un couvent au pays de Gex
» à deux ou trois lieues de Genève. J'ai
ور
ور
appris depuis qu'il étoit mort , & qu'on
» le favoit par M. le Réfident de France ,
» avec qui il avoit été en relation. On a
» vendu fes effets , comme il l'avoit or-
» donné ; & par ce moyen fes dettes ont
» été acquittées. Vous voyez dans toute
fa conduite la candeur , la droiture &
» la probité d'un honnête homme , digne
» affùrément d'être regretté ; & en mon
particulier , j'ai pris une part bien fincère
à fes infortunes. Il avoit fait une
critique des oeuvres de M. de Voltaire ,
» que j'ai parcourue ; un autre ouvrage
qu'il appelloit l'Esprit d'Horace , & un
» troisième intitulé les Veillées de Vénus » .
ود
و ر
ور
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ouvrage
PETITE Encyclopédie ou les Elémens des
Connoiffances humaines , contenant les
notions générales de toutes les fciences,
de tous les arts utiles , & des matières
qui ont rapport à la fociété
dans lequel on s'eft proposé d'inftruire les
jeunes gens d'une infinité de chofes qu'ils
ignorent , c'est-à- dire , de leur faire connoître
le monde qu'ils habitent , la terre
qui les nourrit , les arts qui fourniſſent
à leurs befoins , les connoiffances qui
font l'objet de divers états qu'ils pourront
embraffer , en un mot , de former des
citoyens deux volumes in- 12 , le premier
de 600 pages , le fecond de 540.
A Paris , chez NYON , quai des Auguftins
, & la veuve SAVOYE , rue Saint
Jacques ; avec approbation & privilége
du Roi : 1766.
CET ouvrage mérite l'attention du Public
, & principalement de ceux qui font
chargés de l'éducation de jeunes gens déja
FEVRIER 1766 . 103
formés . Ce n'eft pas , comme on pourroit
fe l'imaginer , un dictionnaire ou une
efquiffe informe de l'ouvrage immenfe
de l'Encyclopédie ; l'Auteur ne s'eſt pas
propofé , comme ceux de ce dernier , d'approfondir
les principes de toutes les fciences
& de tous les arts , de difcuter les matières
les plus abftraites , ni de fonder tout
ce que l'efprit de l'homme peut découvrir.
On peut avoir une idée très-exacte de fon
but & de fon plan par la fimple expofition
du titre de fon ouvrage que nous venons
de rapporter : il eft renfermé en deux bons
volumes in- 12 ; ainfi on peut , fans s'incommoder
, en faire l'acquifition & avoir
le loifir de le lire .
Les motifs qui l'ont engagé à l'entreprendre
font les réflexions faites par plufieurs
perfonnes qui ont traité de l'éducation.
Ces perfonnes obfervent que les jeunes
gens ignorent en quoi confiftent les
devoirs communs à tous les hommes ; qu'ils
n'ont reçu aucun principe pour juger des
actions , des moeurs , des opinions , des
coutumes ; qu'ils ignorent les affaires les
plus communes & les plus ordinaires , ce
qui fait l'entretien de la vie , le fondement
de la fociété ; qu'ils ne connoiffent , ni ce
monde qu'ils habitent , ni la terre qui les
nourrit , ni les hommes qui fourniffent à
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
leurs befoins , ni les arts , ni les artifans ,
ni les animaux qui les fervent... Qu'il y
a une infinité de chofes très communes fur
lefquelles ils ne peuvent s'énoncer ou dire
ce que c'eft , par exemple , un moulin ,
une charrue ; qu'il faudroit donc leur donner
des définitions claires de quantité de
chofes dont ils entendent parler tous les
jours , &c.
L'Auteur de cet ouvrage a cru devoir
remplir les intentions des perfonnes qu'il
cite , & dont le fentiment et d'un grand
poids ; mais il ajugé à propos de donner une
plus grande étendue à fon plan , & de ne
pas fe borner à de fimples définitions.
D'un autre côté il n'a voulu rien omettre ;
c'eſt - à- dire , qu'il a embraffé en quelque
manière le ciel & la terre , & , pour le
dire plus fimplement , il a entrepris de
donner des idées de toutes chofes dans une
jufte étenduë. Il eft conftant que les parens
fenfés qui voient avec quelque peine tout
le temps de l'éducation employé dans le
latin & dans le grec , regarderont cet ouvrage
comme capable de fuppléer à ce qui
manque à l'éducation des colléges.
FEVRIER 1766. 105
ANNONCES DE LIVRES.
L'ART du Poëte & de l'Orateur , nouvelle
rhétorique à l'ufage des Colléges , précédée
d'un effai d'éducation ; avec cette
épigraphe :
Plurimum enim intererit quibus artibus & quibus
hos tu moribus inflituas. Juven. Satyr. XIV.
A Lyon , chez les frères Périffe , Libraires
des Colléges , rue Mercière ; 1766 : avec
privilége du Roi ; & fe trouve à Paris ,
chez Nyon & Bauche , quai des Auguftins,
Saillant rue Saint Jean de Beauvais ,
Brocas & Hériffant fils , rue Jacques , Barbou
, rue des Mathurins , Defaint , rue du
Foin un vol. in- 12.
J
On ne peut trop multiplier les ouvrages
de ce genre , les derniers venus ayant pref
que toujours un degré de fupériorité fur
ceux qui les précédent. Nous avons déja
plufieurs traités de rhétorique & de poéfie
à l'ufage de la jeuneffe , à l'ufage des Dames
, à l'ufage des Demoifelles. Celui- ci ,
qui eft à l'ufage des Colléges , peut tenir
lieu de tous ceux que nous venons de
nommer , & a fur eux l'avantage d'être
beaucoup plus court & moins chargé de
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
ces inutilités claffiques , où l'on parle un
langage inconnu aux gens du monde. Tous
les devoirs de l'Orateur & du Poëte font
expofés clairement dans ce volume ; & les
règles qui conduifent à la perfection de
ces deux arts , y font développées dans une
jufte étendue. Les exemples qui viennent
à l'appui de ces règles font choifis avec
goût , & le ftyle de l'Auteur eft analogue
augenre didactique , clair , fimple & précis.
NOUVEL abrégé de l'Hiftoire de France ,
à l'ufage des jeunes gens , par Mlle d'Efpinaſſi.
A Paris , chez Saillant , rue Saint
Jean de Beauvais , & chez Defaint , rue
du Foin , la première porte - cochère en
entrant par la rue Saint Jacques ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi ;
deux parties in- 12 , qui feront fuivies de
plufieurs autres volumes.
Mile d'Efpinaffi , dont nous avons annoncé
autrefois un Effai fur l'éducation
des Demoifelles , s'eft propofé de réduire
en abrégé l'Hiftoire de France commencée
par M. l'Abbé Velly , & continuée par
M. de Villaret. Voici de quelle manière
elle rend compte dans fa préface des différentes
parties de fon travail. « Je ne pré-
» tends point me donner le titre d'hifto-
و ر
rienne ; j'abrége & j'élague , voilà tour.
FEVRIER 1769. 107
و د
"
ود
» Je me fuis moins appliquée à la pureté
& à l'élégance de la diction qu'à la clarté .
J'ai mis en marge le fujet de chaque
article qui alloit être traité , afin d'aider
» & de faciliter la mémoire. Je n'ai cité
» aucun des auteurs anciens qui rappor-
» toient les faits ; j'ai cru que rien n'étoit
plus inutile ; la jeuneffe n'a que faire de
» ces autorités. Dans quelques endroits
j'ai fuivi mon auteur prefque mot à mot,
dans d'autres je m'en écarte. J'ai pris la
liberté d'y joindre quelques réflexions
quand l'occafion s'en eft préfentée...
» Ne pouvant donner l'hiftoire entière
auffi promptement que je le defirerois , ...
» je ne publierai dans cet inftant que
» le premier volume ; s'il eft agréé &
*» trouvé utile aux vues que je me propofe ,
ور
ود
و ر
و د
»
و د
ور
je travaillerai avec tout le zèle poffible à
» continuer ». Nous croyons que Mlle
d'Efpinaffi aura lieu de fe louer de l'accueil
du public.
NOUVELLE Phyfique célefte & terreftre
à la portée de tout le monde, par M. J.C. F.
de la Pierriere , Chevalier , Seigneur de
Roiffé , de la Société Royale des Sciences
& des Arts de Metz ; avec cette épigraphe :
Dulcique animos novitate tenebo . Ovide.
A Paris , chez Nicolas- Auguftin Delalain ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Libraire , rue Saint Jacques ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ;
vol. in 12.
trois
Ce n'eft point ici une fimple compilation
de différens traités de phyfique dont
on a formé un recueil ; c'eft un ouvrage
original où l'Auteur a imaginé pluſieurs
fyftemes qui font à lui , & dont il ne pattage
la gloire avec perfonne . Nous laiffons
aux Phyficiens de profeffion le droit
de prononcer fur le mérite de l'ouvrage.
Nous croyons feulement que les divers
fyftêmes qui le compofent , pourront être
combattus , parce qu'il y en a plufieurs
qui combattent ceux des autres.
De la population de la France , par M.
l'Abbé Expilly , Chanoine , Tréforier en
dignité du Chapitre Royal de Tarafcon ,
des Académies Royales des Sciences &
Belles Lettres de Lorraine , de Pruffe , & c.
feconde partie. A Amfterdam , & fe trouve
à Paris , chez Defaint & Saillant , Bauche ,
quai des Auguftins , Hériffant , rue Saint
Jacques , Defpilly , rue Saint Jacques ,
Nyon , quai des Auguftins ; 1765 in-fol.
de 224 pages.
Le but de cet ouvrage eft de donner
une connoiffance exacte du nombre des
habitans du Royaume de France. On y
FEVRIER 1766. 109
fait le dénombrement de toutes les paroiffes
contenues dans chaque province ; les
naiffances , les morts arrivées pendant un
certain temps , les hommes , les femmes
qui ont vécu ou qui vivent dans chaque
paroiffe ; voilà ce qu'offre cet in -folio plein
de recherches , & qui fuppofe dans l'Auteur
une patience & un travail extraordinaires
.
CALCUL des Décimales , appliqué aux
différentes opérations du commerce de
banque & de finance , avec des tables
qui contiennent la réduction de toutes
les parties de la livre de compte , de la
livre pefante , du marc , de la botte de
foie , de la toife , de l'année & de l'aune ,
en parties décimales , avec toutes leurs
combinaifons ; par J. D. O. Delille , de
l'Académie royale d'Ecriture dédié à
M. Feydeau de Brou , ancien Garde des
Sceaux de France , & Doyen du Confeil
d'Etat , & c . A Paris , chez la veuve Savoye,
rue faint Jacques , Saillant , rue faint Jeande
-Beauvais , Defpilly , rue faint Jacques ,
Defaint , rue du Foin , Durand , tue faint
Jacques ; 1765 : avec approbation & privilége
du Roi ; vol. in- 8 ° . de 150 pag.
>
Il manquoit à notre arithmétique mercantille
, l'application du calcul des déciΙΙΟ
MERCURE DE FRANCE.
males ; en effet , on ne pourra difconvenir
par l'expofé de ce traité , qu'il ne
foit d'un grand fecours pour les opérations
complexes ; car les multiplications
& les divifions compofées font réduites
à une multiplication ou à une diviſion
fimple. C'est- à - dire, que fi l'on a des marcs ,
onces & gros à multiplier par des livres ,
fols & deniers , la multiplication eft
changée en une autre où il n'y a plus
que des livres à multiplier par des marcs.
Il en eft de même pour les divifions.
L'Auteur n'a donné ce traité au Public
qu'après l'avoir fait pratiquer à fes élèves.
Il contient toutes fortes de queſtions relatives
aux commerce , à la banque &
à la finance ; elles font d'abord opérées
par la façon ordinaire , & enfuite par les
décimales , afin que l'on puiffe en voir d'un
coup-d'oeil les avantages réels. On trouve
à la fin de ce traité , des tables qui contiennent
la réduction de toutes les parties
de la livre de compte , de la livre pefante ,
du marc , de la botte de foie , de la
toife , de l'aúne & de l'année en parties
décimales , avec toutes leurs combinaiſons
poffibles.
LETTRES intéreflantes fur différentes
matières , écrites de Paris à un Magiftrat
FEVRIER 1766 . III
de Province ; par M. Ifaac- Etienne d'Argent
, Avocat en Parlement , demeurart
rue de la Feuillade , auteur des Lettres
fur divers fujets , imprimées en 1764 , &
annoncées dans le Mercure de France du
mois de Novembre ; fe trouve en brochures
in 12 , fignées par l'Auteur à
Londres , chez Chryfologue , à la penſée ;
à Paris , chez Vallat la- Chapelle, Libraire ,
au Palais , perron de la fainte Chapelle ;
1765 in- 12 de 300 pages .
,
Les différentes matières qui font le
fujet de ces lettres , feroient difficiles à
détailler. C'eft de la littérature , de la
morale , de la métaphyfique , de la poésie ,
de la critique , de la religion , &c. &c.
L'Auteur fe permet des digreffions en vers
& en profe , en latin & en françois.
>
LETTRES d'Emérance à Lucie , par Madame
le Prince de Beaumont , en deux vol.
in - 12 ; à Lyon , chez Pierre Bruyfet Ponthus
, à l'entrée de la rue faint Dominique
à côté du cloître des RR. PP. Jacobins ;
& fe trouve à Paris , chez Humblot , Libraire
, rue faint Jacques , entre la rue
du Plâtre & la rue des Noyers , près faint
Yves ; avec approbation & privilége du
Roi.
Une femme illuftre par fes vertus &
112 MERCURE DE FRANCE.
par fes malheurs , s'étoit retirée dans une
campagne , où elle entretient un commerce
de lettres avec de jeunes Demoifelles
qu'elle avoit connues dans le monde,
& qui fe gouvernoient par fes confeils.
Ces lettres contiennent par conféquent des
règles de conduite pour les jeunes perfonnes
du fexe . Elles préfentent auſſi l'hiſtoire
de cette femme , dont la lecture
attache & intéreffe. La réputation que
s'eft acquife Madame le Prince de Beaumont
, pour les ouvrages de ce genre , tels
que le Magafin des enfans , &c. forment
un préjugé favorable pour celui-ci .
MEMOIRES de Madame la Baronne de
Batteville , ou la Veuve parfaite › par
Madame le Prince de Beaumont ; à Lyon ,
chez Bruyfet Ponthus , à l'entrée de la
rue faint Dominique , à côté du cloître
des RR. PP. Jacobins ; 1766 : & fe trouve
à Paris , chez Humblot , Libraire , rue faint
Jacques , entre la rue du Plâtre & la rue
des Noyers , près faint Yves ; in- 8 °.
C'eft encore ici un roman en forme
de lettres de Madame le Prince de Beaumont.
On y retrouve le même genre d'intérêt
, les mêmes précepres de morale qui
diftinguent les écrits de cette Dame Auteur.
FEVRIER 1766. 113
LA Bergère des Alpes , comédie en un
acte , & en vers libres , par M. Desfontaines
; repréfentée pour la première fois
par les Comédiens François ordinaires du
Roi , le dimanche 15 Décembre 1765 .
Le prix eft de 24 fols broché. A Paris ,
chez Lefclapart , le jeune , Libraire , quai
de Gêvres ; 1766 : avec approbation ;
in- 8'.
Les contes de M. Marmontel ont déja
donné beaucoup de fujets à nos poëtes
dramatiques , & plufieurs ont été traités
avec fuccès. La Bergère des Alpes , mife
en action par M. Desfontaines , va l'être
encore par M. Marmontel lui - même , à
la Comédie Italienne : & le Public l'attend
avec impatience. Il aime à comparer
les divers ouvrages qui traitent le même
fujet. Celui de M. Desfontaines eft dans
un genre différent ; il n'y a dans fa pièce
ni mufique ni ariettes ; ornemens
qui fe trouveront dans celle de M. Marmontel
, & fans lefquels cependant M. Desfontaines
, fe fait encore lire avec plaifir.
> LA mort d'Abel , drame en trois actes
en vers , imité du poëme de Geffner , &
fuivi du vou de Jephte , poëme , par M.
l'Abbé Aubert ; prix de 30 fols ; à Paris ,
chez la veuve Duchefne , Libraire , rue
114 MERCURE DE FRANCE.
faint Jacques , au- deffous de la fontaine
faint Benoît , au temple du goût ; 1765 :
avec approbation & privilége du Roi ;
in-8°. de-100 pag.
Le fuccès du poëme de la mort d'Abel ,
par M.Geffner, a engagé M. l'Abbé Aubert,
fi avantageufement connu par fes fables ,
à le mettre en action ; ce qui doit en
rendre l'acquifition en quelque forte plus
particulière à la littérature françoife , par
le moyen de la verfification . Les endroits
les plus pathétiques de l'original font
rendus dans le drame d'une manière trèstouchante
; & M. Geffner doit être flatté
d'avoir fourni à un homme eftimé en
France , le fujet d'un excellent drame.
ODE fur la mort de Monfeigneur le
Dauphin , par M. le Fevre feconde
édition corrigée , avec cette épigraphe :
Si qua fata afpera rumpas , tu Lodoïcus
eris ; à Paris , chez Knapen , Imprimeur-
Libraire , grand'falle du Palais , à l'L couronnée
, au bon protecteur , & au bas du
pont faint Michel ; 1766 : in- 4°.
ODE fur la mort de Monfeigneur le
Dauphin , par M. Moline. A Paris , chez
la veuve Valleyre , Libraire , à l'entrée
du quai de Gêvre , du côté du Pont- auFEVRIER
1766. 115
Change ; 1766 : avec approbation & permiffion
; in- 8 °.
Nous avons trouvé dans cette Ode &
dans la précédente d'excellentes ftrophes
que nous ne rapportons point ici , pour re
pas les détacher de leur véritable place.
Elles perdroient à n'être pas luës dans
l'ouvrage même , auquel nous renvoyons
nos Lecteurs.
ORAISON funèbre de Madame Marie-
Louife de Thimbrone de Valence , Abbeſſe ,
Chef, Supérieure générale de la maiſon &
ordre de Fontevrault ; prononcée dans
l'Eglife de l'Abbaye Royale de Fontevrault
, le 15 Septembre 1765 ; par M.
Michel Teftas , Curé de faint Paul , & ancien
profeffeur de rhétorique au Collége
Royal de fainte Marthe de Poitiers. A
Poitiers chez Louis Braud , Imprimeur &
Libraire de l'Univerfité & du Collége
près les Cordeliers ; 1766 : avec approbation
& permiffion , in- 4° . & à Paris chez
Barbou , Imprimeur - Libraire , rue des
Mathurins.
L'orateur célèbre dans les deux parties
de fon difcours , l'héroïfme de la juftice
chrétienne. 1 °. Dans une vierge qui offre
à Dieu avec fimplicité de coeur & avec
joie , tout ce qu'elle tient du monde , &
116 MERCURE DE FRANCE.
tout ce qu'elle eft elle- même. 2 °. Dans
une Abbeffe qui renouvelle & confomme
ce double facrifice avec la même joie &
la même fimplicité . Ces deux parties font
traitées avec tout le pathétique de l'éloquence
chrétienne.
L'ART de la Toilette , almanach des
Dames , où l'on trouve la façon de compofer
toutes les eaux & pommades pour
l'embelliffement du vifage ; le fard , le
rouge , les pâtes pour les mains , & géné
ralement tout ce qui s'emploie à la toilette ,
tant du matin que du foir ; de préparer
les eaux & opiates pour les dents , les gans
& cornettes de nuit , &c. Tous ces fecrets
font tirés des meilleurs Auteurs , & ont
été approuvés par la Faculté de Médecine.
A la Haye , & fe trouve à Paris , chez la
veuve Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
, au temple du goût : in- 18 .
On a écrit en différens temps fur les
dangers des eaux , pommades & fards fouvent
mal apprêtés , dont les femmes fe
fervent à la toilette ; c'eft pour les en garantir
, qu'on leur préfente ce petit ouvrage.
Avec ce fecours elles fe mettront à l'abri
d'un nombre infini d'accidens qui arrivent
en fe fervant de chofes dont elles ne connoiffent
pas les ingrédiens. Les compoFEVRIER
1766. 117
fitions font expliquées affez- intelligiblement
, pour apprendre à faire foi - même
les eaux & pommades dont on aura befoin.
Elles choiſiront celles qui leur feront propres.
ETRENNES à la jeuneffe de l'un & l'autre
fexe ; utiles & agréables pour former le
jugement , orner l'efprit & perfectionner
le corps ; le tout tiré des meilleurs auteurs ;
à Paris , chez la veuve Duchefne , Libraire ,
rue faint Jacques au temple du goût , avec
approbation & privilége du Roi ; 1766 :
in-8°.
Quelques perfonnes voyant donner pour
étrennes des frivolités , ont tenté de faire
part au Public de quelques petits ouvrages
qui puffent former des préfens plus conve
nables. On fe propofe ici de les imiter ;
mais en compofant ce petit ouvrage , on
a eu principalement en vue la jeuneffe à
qui on apprend les moyens de perfectionner
le jugement & de fe conduire avec
prudence dans le monde ; ceux de cultiver
& d'orner l'efprit , & de fe procurer
un maintien convenable dans l'extérieur ;
& c . & c.
ETRENNES Nantoifes , Eccléfiaftiques ,
Civiles & Nautiques , pour l'année com118
MERCURE DE FRANCE.
>
mune ; calculées au méridien de Nantes ;
à Nantes , chez la veuve de Jofeph Vatar
Imprimeur de Monfeigneur l'Evêque ; &
à Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins.
Prix une liv . in- 18 .
Les habitans de Nantes , & ceux qui
prennent intérêret à la Province de Bretagne
, trouveront dans ce petit ouvrage des
chofes qui piqueront leur curiofité.
Avis du Libraire concernant le Journal
Eccléfiaftique.
LE Journal Eccléfiaftique ayant paru
en Octobre 1760 , le nombre de foufcripteurs
répondit bientôt aux efpérances
que l'on avoit conçues fur un projet d'au
tant plus avantageux , qu'il devoit réunir
ce qu'on a de plus folide & de mieux écrit
fur les Sciences Eccléfiaftiques. En 1761 ,
le Libraire fut obligé de faire imprimer
un plus grand nombre d'exemplaires ; depuis
, plufieurs particuliers ayant defiré ſe
procurer ce Journal en entier , & n'ayant
pu fe fatisfaire , il donne avis qu'il vient
de réimprimer plufieurs mois qui lui manquoient
, à l'effet d'en former cent collections
complettes qu'il délivrera au prix
ordinaire . Les perfonnes qui voudront fe
le procurer , auront la bonté d'adreffer
FEVRIER 1766. 119
leurs lettres & leur argent par la poſte ,
franc de port , il le leur fera parvenir par
la voie qui lui fera indiquée. La collection
complette , depuis octobre 1760 , jufques &
compris feptembre 1765 , envoyée par la
pofte , franche de port , fera de 70 liv. à
raifon de 14 liv. par année : prife chez
lui , elle coûtera 49 liv.
AVISfur la PHARSALE DE LUCain.
Le fieur Merlin , Libraire , rue de la
Harpe , vis -à- vis de la rue Poupée , donne
avis au Public , que vers la fin de Février
ou au commencement du mois de Mars ,
il publiera une très belle édition de la
Pharfale de Lucain , traduite par M. Marmontel
, de l'Académie Françoife , avec
des notes hiftoriques , & un choix des plus
beaux morceaux du texte latin. Cette édition
fera enrichie de onze planches en tailledouce
d'après les deffeins de M. Gravelot ,
à l'exécution defquelles le Deffinateur &
les Graveurs ont donné les plus grands
foins. Ceux qui defireront avoir des premieres
épreuves , peuvent s'adreffer au ſieur
Merlin ; l'édition eft en deux volumes
in- 8°,
120 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
DE CHALONS - SUR- MArne.
LA Société Littéraire de cette ville tint
fa feconde féance publique , le 4 de feptembre
de l'année dernière. M. Rouillé
d'Orfeuil , Intendant de Champagne , l'honora
de fa préfence en qualité de Préfident .
Monfieur Billet de la Pagerie , Tréforier
de France ; ouvrit la féance par la
lecture d'un mémoire en faveur des pauvres
habitans de la maigre Champagne .
L'auteur peint d'abord les foins paternels
de Louis le Bien aimé , attentif à décou
vrir les moyens de fertilifer les terres de
fes Etats , & d'augmenter par- là la popula
tion . Il en conclut que l'exemple du Monarque
bienfaiſant doit porter fes fujets à
mettre au jour les nouvelles découvertes
qu'ils pourroient faire fur la culture des
terres. Il fait enfuite un abrégé de ce qu'il
avoit
FEVRIER 1766. 1219
avoit dit à ce fajet dans quelques mémoires
précédens , & des réponfes qu'il avoit
faites à la Société d'Agronomie établie
à Paris.
Ses vues toujours patriotiques lui font
découvrir les befoins les plus preffans de
la maigre Champagne ; cette partie de la
France manque de bras , dont le nombre
diminue tous les jours . Pour y remédier ,
l'auteur propofe de faciliter les mariages.
Sa jufte indignation contre les célibataires
qui ne fuyent les embarras du mariage ,
que pour vivre dans l'opulence , devroit
faire revivré dans les citoyens le defir de
fervir leur patrie , la religion & l'état , en
donnant à Dieu des adorateurs , & des
fujets au Monarque. Les fentimens d'une
humanité religieufe conduifant M. de la
Pagerie dans la chaumière du miférable.
laboureur , il y découvre la vraie caufe de .
la dépopulation. Pour y obvier il propoſe,
à ceux qui font à la tête des peuples par
leurs dignités , ou par leurs richeffes , de
doter tous les ans un certain nombre de
filles . Ce confeil fuivi ranimeroit nos
campagnes , diminueroit le libertinage
confoleroit la religion & procureroit le
bien de l'Etat.
M. Sabbathier, fous - Secrétaire & profef
feur , lut enfuite un difcours préliminaire..
F
1.22 MERCURE DE FRANCE.
fur fon dictionnaire pour l'intelligence
des auteurs claffiques , grecs & latins , tant
facrés que profanes , contenant la gréographie
, l'hiftoire , la fable & les antiquités .
On a déja publié un profpectus de cet
ouvrage intéreffant , propofé par foufcrip
tion , laquelle fera ouverte jufqu'au dernier
Avril .
C M. Sabbathier ayant rendu compte des
motifs qui l'ont engagé à l'entreprendre ,
en montre les avantages dans l'expofé
qu'il fait de chacune des quatre parties
qu'il s'eft propofées.
C'eft donc en premier lieu dans la géographie
ancienne qu'il faut puifer , dit- il ,
principalement dans Strabon , Ptolémée ,
Pline , Pomponius Mela , Etienne de Byzance.
«Cette fcience , ajoute l'auteur ,
» eft d'une étendue vafte & immenfe , car
» elle comprend généralement tous les pays
» connus des anciens ; & tel eft précifé-
"
رو
ment l'objet des auteurs grecs & latins ,
» que l'on voit pour l'ordinaire dans les
claffes. En effet , Tacite nous préfente
» les divers peuples qui habitèrent autre-
» fois la Germanie , maintenant l'Allemagne
, ainfi que ceux qui poffédoient les
» Illes Britanniques. Cefar fait connoître
» nos premiers pères ; je veux dire les
habitans des Gaules , les Belges , les
FEVRIER 1766. 123
peu-
Celtes , les Aquitains. Quinte- Curce , en
» racontant l'hiſtoire des expéditions d'A-
» lexandre , paffe en revue les divers
ples qui occupèrent les contrées d'Afie ,
jufqu'aux Indes. Tite-Live donne une
idée de ceux qui poffédèrent l'Italie dans
» les temps les plus reculés. Son hiftoire
» embraffant toutes les guerres que les Romains
avoient eues avant lui , cela lui
donne lieu de parler des habitans d'une
infinité de pays , fitués non - feulement
dans l'Europe , comme l'Espagne , la
» Grèce , la Macédoine , la Thrace , mais
" encore dans l'Afrique & dans l'Afie. Les
auteurs grecs , fouvent copiés par les
auteurs latins , embraffent à peu près la
» même étendue de terrein.
199
Ajoutez à cela qu'une partie de la
géographie du moyen âge fe trouve ici
» jointe à la géographie ancienne ; par ce
que les écrits de quelques auteurs claffiques
, tels qu'Eutrope & autres , s'é-
» tendent jufques vers la fin du quatriè
me fiècle » .
On fait que M. Rollin veut que dans
l'explication d'un auteur , on ne laiffe
jamais paffer aucun lieu , fans avoir foin
de le faire remarquer , & même de le
montrer s'il eft poffible fur une carte géographique
; c'eft en effet la manière la plus
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
fimple , la plus aifée , qui fe place le plus
facilement dans la mémoire ; & qui y fixe
le plus nettement les événemens hiftoriques
: auffi M. Sabbathier fe propoſe de
faire graver un certain nombre de cartes ,
' où l'on aura l'attention d'inférer le nom
de tous les lieux , dont il fera parlé dans
le corps du dictionnaire. On pourra même
'y ajouter quelques planches pour les autres
matières ; mais on s'en tiendra aux plus
néceffaires.
}
Rien ne prouve mieux la néceffité de
joindre les cartes à l'étude de la géographie
, que ce que M. Sabbathier dit -liri
être arrivé , un jour qu'il expliquoit à deux
jeunes gens ce pallage de Cornelius Nepos.
La flotte confédérée des Grecs composée de
trois cens voilés , dont ily en avoit deuxcens
des Athéniens , attaqua d'abord l'armée
navale des Perfes auprès du capd'Artémife,
entre l'Ifle d'Eubée & la terre ferme , car
Thémiftocle ( qui commandoit les Grecs )
avoit foin' de n'engager le combat que dans
des détroits , dans la crainte d'être enveloppé
par la multitude des vaiffeaux énnemis.
Quoique l'avantage eût été égal de
part & d'autre , les Grecs n'osèrent pas
néanmoins refter dans ce pofte ; parce qu'il
étoit à craindre pour eux qu'une partie de
la flotte ennemie venant à paffer la pointe
1
FEVRIER 1966. 125:
de l'Ifle d'Eubée , on ne les attaquât des
deux côtés. Ainfi ayant doublé le cap d'Ar
témife , ils vinrent mouiller auprès de Salamine
à la vue d'Athènes.
""
ود
T
Mes deux jeunes gens , continue M.
» Sabbathier , ne comprenoient pas com
» ment les Grecsfe trouveroient attaqués à
» la fois des deux côtés par les Perfes , lorf-.
qu'une partiede ceux- ciauroit tourné le:
long de l'Ifle d'Eubée . J'avois beau m'exprimer
de toutes les façons imaginables ,
» pour le leur faire entendre , je n'en pou
» vois venir àbout. Voyant cela je pris une
carte géographique , & je leur montrai
» ce dont il étoit queftion . Les deux jeunes
gens me dirent alors d'un air quil
annonçoit leur fatisfaction intérieure
» Monfieur , nous de comprenons fort bien
» maintenant , mais auparavant nous n'y
» entendions rien » .
Pour ce qui eft de la manière de traiter
un article géographique , l'auteur croit
devoir s'attacher fur-tout à intéreffer le
lecteur par des récits qui plaifent & inf
truifent en même temps. Si c'eft une ville
dont il faille donner la defeription , après
qu'il a fait connoître fes anciens noms ,
foit grecs , foit latins , ainfi que fa pofition
par rapport à la géographie ancienne , il
expofe quel eft celui à qui on en attribue les
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
premiers fondemens; cequ'on y a vude plus
digne de remarque , de quels événemens
elle a été témoin ; fi elle a été détruite &
puis rétablie , quel nom elle porte aujourd'hui
, fuppofé qu'elle exifte encore , dans
quel pays elle eft fituée felon la gréogra
phie moderne , & conféquemment à quel
Prince elle appartient. Par- là, la géographie
ancienne & moderne font miſes en parallèle.
Par rapport aux anciens peuples , M.
Sabbathier commence par rechercher leur
origine , il donne enfuite une idée fuccinte
de leurs excurfions , de leur caractère
, de leurs moeurs ; ce qui lui donne
lieu de faire mention de leur façon de
vivre , de s'habiller , de faire la guerre ,
d'indiquer les exercices dans lefquels ils
excelloient davantage. On fait que les uns
étoient d'habiles frondeurs , d'autres d'excellens
archers ; que ceux- ci s'appliquoient
à manier une pique , ceux - là à traiter
leurs corps avec dureté.
f
Viennent enfuite les autres parties , fur
lefquelles on ne s'étendra pas autant que
fur la première , quoiqu'elles ne foient pas
moins intéreffantes. M. Sabbathier réduit
à deux fortes les dictionnaires hiftoriques
que nous avons. Les uns font d'une éten
due immenfe , formant plufieurs gros va
FEVRIER 1766. 127
lumes in-folio ; par conféquent ils ne font
pas à la portée de tout le monde. Les autres
ont moins d'étendue , c'eft ce qu'on appelle
des abrégés ; mais ceux- ci n'embraffent
qu'une certaine fphère , où font enfermés
les grands hommes les plus connus ; ainfi
il s'en faut bien qu'on y trouve l'hiftoire
d'une multitude de perfonnages , dont il
eft fouvent queftion dans les livres clafliques.
On ne les trouveroit pas même dans
les premiers , quelque vaftes qu'ils foient,
Une preuve fans réplique de ce que l'auteur
avance , c'est que dans le grand dictionnaire
de Moreri , par exemple , qui eft
fans contredit le plus étendu que nous
ayons fur cette matière , on ne trouve
qu'une vingtaine d'articles d'hommes illuftres
du nom d'Alexandre , tandis que celui
de M. Sabbathier en contiendra une foixantaine.
Quelle prodigieufe différence !
En faut- il davantage pour montrer l'uti
lité de cette deuxième partie , & jufqu'à
quel point le nouveau Léxicographe pouffe
fes recherches ?
La troifième partie concerne la fable ,
dont la connoiffance eft aufli très -utile &
très-néceffaire , puifqu'on ne peut fans çela
entendre parfaitement les ouvrages des
poëtes grecs & latins , ni ceux même de
la plupart des hiftoriens & des orateurs.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Ce ne font pas feulement les auteurs profanes
qui , pour être entendus , exigent
l'intelligence de la fable , mais les Pères
même de l'Eglife. M. Rollin ne fait pas
difficulté de dire qu'il eft impoffible d'entendre
autrement les livres qu'ils ont compofés
pour la deftruction de l'idolâtrie .
Le grand ouvrage de Saint Auguftin , qui
a pour titre , de la Cité de Dieu , pourfait
M. Rollin , & qui a fait tant d'honneur
à l'Eglife , en eft une preuve. Il en faut
dire autant des autres Pères qui ont travaillé
fur le même plan , dès les premiers
fiécles de l'Eglife. Il y a fur-tout S. Clément
d'Alexandrie , dont les ftromates
font un livre fermé & inacceffible à quiconque
n'eft point verfé dans cette partie
de l'ancienne érudition ; au lieu la
que
connoiffance des fables en facilite infiniment
l'intelligence ; ce qui ne doit pas
être compté pour un médiocre avantage.
Combien de livres d'une autre cfpèce
font encore expofés fans ceffe à nos yeux!
Tels font les ftatues , les peintures , les eftampes
, les tableaux , les tapifferies , les
médailles , les bas-reliefs , les figures des
divinités & bien d'autres monumens qu'on
trouve dans les cabinets des curieux & des
antiquaires. N'est - ce pas autant d'énigmes
pour ceux qui ignorent la fable , qui fouFEVRIER
1766. 119
1
vent en eft l'explication & le dénouement ?
Ce font là les motifs qui ont porté l'au
teur à faire entrer Phiftoire des divinités
fabuleufes dans le plan de ce dictionnaire .
Au refte , non content de rapporter ce qui
peut faire connoître un dieu , une déeſſe ;
un demi -dieu , ou tout héros que les païens
ont jugé digne des honneurs divins ; it
donne une explication des circonftances
qui accompagnent cette hiftoire.
La connoiffance des antiquités qui
font l'objet de la quatrième partie de l'ouvrage
, eft auffi très - effentielle à quiconque
étudie , ou eft chargé d'enfeigner les
belles - lettres . Cette connoiffance , felon
M. Rollin , eft jufqu'à un certain point
d'une néceflité abfoluë. Combien n'y a- til
pas en effet dans les auteurs claffiques
d'expreffions , d'allufions , de comparaifons
, de phrafes qu'on ne peut entendre
fi l'on n'a quelque teinture des antiquités ?
Il n'eft prefque pas poffible de faire un
pas dans la lecture même de l'histoire
qu'on ne fe trouve arrêté par des difficultés
dont fouvent une légère connoiffance
de l'antiquité donneroit la folution.
Tout le monde fait que fous le nom
d'antiquités , eft compris ce qu'on appelle
coutumes , moeurs & ufages des an-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
ciens. Pour donner un peu plus d'éten
due à ces trois objets , on peut , felon M,
Sabbathier , réduire cela à un certain nombre
d'article , comme le gouvernement ,
la religion , la guerre , la navigation , les
édifices publics , les fpectacles , les uſages
de la vie commune , enfin les arts & les
fciences. Chacun de ces articles comprend
une infinité de parties qui s'y rapportent ;
c'est ainsi que fous le nom de gouvernement
font compris les confuls , les proconfuls
, les magiftrats , les cenfeurs , les
préteurs , les quefteurs , les archontes , leş
tribunaux , les loix , les accufations , les
jugemens , les mariages , les adoptions , les
affemblées , les comices , les tribus , les
tribuns , les fénateurs , &c. On peut en
dire autant de chacun des autres articles.
Les fciences & les arts font mis au
nombre des antiquités ; c'eft pourquoi
on trouvera dans le nouveau dictionnaire
une hiftoire fuccincte de l'agriculture ,
de la médecine , de l'architecture , de la
fculpture , de la philofophie , de la poéfie
de l'éloquence , de la grammaire , de l'aftronomie
, de la géométrie , &c . C'eſt-àdire
qu'on s'inftruira de l'origine , des
progrès d'un art , d'une fcience ; qu'on
apprendra quels font ceux qui s'y font
diftingués d'une manière particulière,
FEVRIER 1766. 131
Quoique M. Sabbathier n'ait pas compté
la chronologie pour une cinquième partie,
elle n'en entre pas moins dans le plan de
fon ouvrage , parce qu'elle eft naturellement
jointe à l'hiftoire.
Enfin M. Sabbathier n'a pas cru devoir
féparer l'hiftoire facrée de l'hiftoire profane
, quoique d'habiles gens ayent donné
de bons dictionnaires fur l'écriture fainte.
Son deffein étant de donner un ouvrage
qui pût , s'il étoit poffible ne laiffer rieni
à defirer , il lui a femblé avec raifon qu'il
convenoit pour cela d'y faire entrer ce
qui regarde l'ancien & le nouveau teftament.
M. Rouffel , Curé de cette ville , termina
la féance par un difcours fur le
beau , où règnent à la fois l'élégance &
la folidité. Le beau fait la gloire des
cieux & les délices de la terre. Ses charmes
exercent un empire fouverain fur
les coeurs . Le barbare le refpecte ; l'ignorant
y eft fenfible ; le favant l'adore ; *
les villes & les nations veulent en être
les dépofitaires ; les fouverains voudroient
y ajouter ; tous les peuples le célèbrent ;
chaque état voudroit le peindre ; & jufques
dans le fein de la pauvreté on defire
d'en voir quelque rayon .
L'auteur ayant divifé fon difcours en
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
deux partics , recherche le vrai beau dans
la première , & dans la feconde il recherche
fes qualités effentielles ou fa nature.
La vérité qui plait à l'efprit , ne plait
pas toujours au coeur ; & fouvent l'efprit
voudroit jetter des nuages fur le bien réel
Qu, apparent qui entraîne le coeur. Le beau
feul captive en même temps le coeur &
l'efprit; ces deux facultés réuniffent leurs
hommages. Le beau ne feroit - il donc pas
T'heureux affemblage des rayons de la vérité
la plus pure , & des charmes du bien
le plus parfait ? Ajoutons-y le doux éclat
des couleurs & l'harmonie des proportions
, nous concevrons un beau total ,
qui ne pourroit être que l'affemblage de la
nature ou fon auteur. Séparons ces objets,
nous concevrons un beau partiel , le
feul que l'homme puiffe connoître en
cette vie ; & ce beau peut être métaphyfique
, phyfique , ou moral .
L'or , chez toutes les nations , l'émail;
des prairies , l'éclat des aftres , la majeſté
des cieux forment un beau naturel , indépendant
de nos jugemens , & auffi ancien
que le monde. L'auteur oppofe ce beau
réel au beau arbitraire des ufages & des
modes . La piété dans les enfans , la foumiflion
dans les fujets , la clémence dans
les fouverains , la bienfaiſance dans les
FEVRIER 1766. 133
grands , l'humanité dans tous les hommes ,
la vérité , la modeftie , la reconnoiſſance ,
l'amour de l'être fuprême , le refpect pour
la religion furent toujours de belles ver
tus. Le beau moral eft indépendant de
l'aveuglement de l'efprit & de la corrup
tion du coeur. M. Rouffel l'oppofe au
beau capricieux des paflions : il paffe enfuite
à la nature du beau.
Le beau métaphyfique ne confifte que
dans l'enchaînement des vérités abftraites.
Le beau phyfique que nous offrent la peinture
, le deffein , l'architecture & la mufique
, confifte dans la jufteffe des propora
tions ou des rappors ; & cette jufteffe qui
nous enchante , n'eft que la vérité ellemême
renduë fenfible. Toutes les merveilles
que la nature offre à nos yeux
dans le ciel & fur la terre , ne font qu'une
jufteffe de proportions , exécutée avec
magnificence par la main du créateur.
Quelle précision dans le mouvement, des
aftres ! Quel rapport entre leurs maffes ,
leur viteffe , & leur éloignement ! Dans
une fleur l'affortiment des couleurs , tous
les coups de peinceau , qui ne font don
nés que fucceffivement , & qui difparoiffent
de même , ces juftes proportions que
nous admirons entre la tige & les bran
ches , entre la fleur & le fruit , ne font134
MERCURE DE FRANCE.
elles pas autant de vérités combinées avec
le foleil , la terre , les eaux & nos yeux ?
Le beau phyfique eft donc la vérité même.
Le beau moral confifte dans les charmes
de la vertu. La générofité , la tendreffe
paternelle ou filiale , la grandeur d'ame
dont l'auteur peint les tableaux , ne lui
préfentent que les traits raviffans de la miféricorde
, de la vraie piété & de la nobleffe
des fentimens ; & tous ces traits font
les traits de la vertu. L'auteur établit enfuite
l'amour que nous avons pour la vérité
fur le defit de connoître commun à
tous les êtres intelligens ; & l'amour que
nous avons pour la vertu , fur l'amour de
l'ordre.
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure de France.
CE n'e
E n'eft plus le temps , Monfieur , où
les plus fameux de nos héros étoient les
moins inftruits des hommes ; où la nobleffe
, par un préjugé malheureux , fembloit
rougir de cultiver les lettres , & d'ho
norer ceux qui en faifoient leur étude.
Ce qui vient d'arriver à l'Académie des
Sciences , en eft une nouvelle preuve ;
FEVRIER 1766. 135.
}
& je me hâte de vous en faire part avec,
d'autant plus de raifon , que je fais avec
quel plaifir vous vous empreffez d'annoncer
dans votre Journal tout ce qui
peut illuftrer les fciences , ainfi que la
littérature , & ajouter aux fentimens fi
légitimement dûs à ceux , qui fe diftin-.
guent dans la carrière qu'elles ouvrent
au génie. Vous préfumez fans doute,
Monfieur , qu'il s'agit ici des applaudiffemens
qu'a reçus dans cette célèbre Académie
, le Mémoire que vient d'y envoyer
S. A. S. Mgr le Prince Charles
de Lowenftein , Prince régnant de Wertheim
, fur les différentes propriétés de la
mer ainfi que fur la néceffité de réitérer
fouvent les expériences qui peuvent conduire
à la connoiffance de ces diverfes propriétés :
ouvrage aufli tranfcendant que fage , auffi
lumineux que profond , & capable de
mettre le fceau à la réputation d'un favant
qui , foit par étát , foit par goût ,
auroit réfléchi & travaillé long-temps fur
cette utile & très - importante matière.
Auffi l'Académie , " en dérogeant à fes
ufages , & par une déférence plus particulière
encore pour le mérite que pour
le rang de l'illuftre Auteur , n'a- t- elle pas
un inftant balancé à l'infcrire , d'une voix
و
136 MERCURE DE FRANCE.
unanime , au nombre de fes Membres ,
en qualité d'Honoraire furnuméraire .
Ce que je pourrois ajouter ici , Monfieur
, à la gloire de S. A. S. ne pourroit
qu'affaiblir l'éloge , en action , que vient
d'en faire l'Académie des Sciences ; & il
ne me refte qu'à vous affurer des fentiinens
, & c.
A Paris , le 17 Janvier 1764.
N***
M
FEVRIER 1766. 137
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
LETTRE d'un Chirurgien de campagne à
M. DE LA PLACE , auteur du Mercure ,
fur le projet inféré dans le Mercure du
mois d'Août 1765.
'Ar l'honneur de vous adreffer , Monfieur
, les réflexions que m'a , fuggérées la
lecture du projet de M. Renard , Docteur-
Médecin à la Fére , qui cherche à
faire connoître au Public que rien n'eft
plus important pour l'humanité & le bien
de l'Etat , que l'établiffement d'une Médecine
gratuite pour les pauvres de la
campagne , lefquels , felon lui , périffent
par le défaut de perfonnes capables d'en
prendre foin dans leurs maladies . Il eft
perfuadé que cet établiffement confervetoit
à l'Etat un nombre infini de fujets
138 MERCURE DE FRANCE.
que la mort enlève prématurément à la
fleur de leur âge . Mais comme il faudroit
à ces Médecins une fubfiftance honnête
& leur procurer toutes les aifances poffibles
; l'Auteur , pour n'en pas charger
l'Etat , propofe d'employer à cet objet la
partie du revenu des Communautés religieufes
, qui excède leurs dépen fes annuelles
: & il difpofe les chofes de manière
que ces Médecins ruraux , fans
être à charge à l'Etat , lui rendroient les
plus importans fervices. Et pour les déterminer
à prendre des établiffemens dans
les campagnes , il defire de plus que l'on
attache à l'exercice de leur profeffion
quelque marque honorable qui les diftingue
des autres hommes , & les faffe jouir
dans tous les lieux de la plus grande
confidération .
Voilà fans doute un projet bien imaginé
; on ne pourroit qu'y applaudir , &
en defirer l'exécution , fi ce nouvel établiffement
pouvoir réellement diminuer
chaque année le nombre des morts dans
les campagnes. Il n'eft pas douteux que
F'Etat n'y gagnât beaucoup , en trouvanť
par- là un moyen de fe conferver un nombre
confidérable de fujets dont les travaux
journaliers en font vraiment les richeffes.
Mais l'Auteur penfe-t- il de bonne
FEVRIER 1766. 139
foi pouvoir faire croire que la diminution
annuelle des habitans de la campagne
, fuppofé qu'elle foit aufli réelle qu'il
fe le perfuade , vienne de la mort prématurée
, qu'il fuppofe en enlever la plus
grande partie , par le défaut de Médecins
capables de traiter ces malheureux prétendu
abandonnés à leur fort ? L'ex-
> оц
périence ne lui a -t-elle pas appris
le diffimule- t- il , que les payfans ont
chez eux des Chirurgiens dévoués à les
fecourir auffitôt qu'ils en font requis , &
que les Chirurgiens qu'il tâche de déprimer
, ont été de tout temps , & partout
, eftimés fuffifans pour traiter les malades
de la campagne , & leur adminif
trer les remedes convenables ? Si cela eft ,
comme l'on n'en peut
douter
, ilsne
périclitent donc pas , & l'on ne peut
donc à ce fujet former aucun projet de
réforme , fufceptible d'étre adopté.
L'Auteur de celui dont il s'agit , ne
diffimule pas en effet qu'il n'y ait des
Chirurgiens dans les villages ; il avance
même en termes - formels , qu'ils abandonnent
leur art pour troubler les Médecins
dans l'exercice de leur profeffion
Mais premiérement , je demande à cet
Auteur comment il conçoit que les Chi146
MERCURE DE FRANCE.
rurgiens puitlent troubler dans leurs fonc
tions des êtres qui n'exiftent point ? car
il n'y a point encore de Médecins dans
les campagnes, puifqu'il veut y en établir.
Secondement , comment il peut infinuer
que les Chirurgiens quittent leur art pour
iroubler les Médecins , tandis qu'ils font
journellement occupés à traiter les maladies
chirurgicales qui , comme on le fait ,
font très-fréquentes parmi les payfans ? Les
a-t-il jamais vus fe refufer au foulagement
de ces malheureux , lorfqu'affectés
de ces maladies , ils ont reclamé leurs
fecours ? Ne les voit- il pas au contraire le
faire tous les jours avec zèle & difcernement
? Pourquoi donc faire valoir un
projet auffi foible au dépens de la vérité j
& publier dans un Journal que tout le
monde lit , des affertions aufli fauffes ?
Si de tous les temps les Chirurgiens fe
font appliqués au traitement des maladies
internes , ce qu'ils ont fait plus communément
dans la campagne que dans
les grandes villes , ce n'a jamais été à
titre d'ufurpation , mais à celui de befoin ,
denéceflité & d'humanité pour les pauvres
malades qui n'ont jamais ceffè , dans
tous les cas , de recourir à eux . Pourquoi
donc imputer cet ufage à mauvaiſe
FEVRIER 1766. 141
fin , & vouloir ôter au Public la confiance
qu'il leur a toujours vouée , & qu'ils
ont fi juftement méritée ?
10
M. Renard ajoute que c'est par préfomption
que les Chirurgiens de la
campagne
font la médecine , & que cette préfomption
eft le partage de l'ignorance. On a
déja vu que c'eft la néceflité , & non la
prefonfption , qui a de tout temps obligé
les Chirurgiens de s'attacher au traitement
des maladies internes : quant à l'ignofance
, quelque dur qu'en foit le reproche ,
il pourroit être permis à l'Auteur , s'il
prouvoit que tous ces Chirurgiens fuffent
ignorans, Toute perfonne raifonnable conviendra
comme lui , qu'un ignorant net
peut exercer un alt qu'il n'entend pas ,
& que les défordres qui peuvent en réfulter
, font des raifons bien fuffifantes
de lui en interdire l'exercice. Les anciens
Médecins en étoient même fi perfuadés ,
qu'on lit dans les ouvrages d'un favant
Arabe , ( ) que c'eft une témérité bien
grande que de fe mêler de traiter les
maladies , lorfquon n'y eft pas parfaitement
verfé : comme auffi d'employer des
remèdes dont on ne connoît pas à fond
la , nature l'action & les effets ; mais
n'y auroit-il pas de l'injuftice de croire
les Chirurgiens dépourvus de ces connoif-
( 1 ) Albucafis.
142 MERCURE DE france.
fances ? C'est ce qu'il eft important d'examiner.
->
Les Médecins modernes ont montré
dans nombre d'endroits , qu'on pouvoit
à peu de frais & de foins , prendre des
connoiffances fuftifantes des maladies internes
& de leurs remèdes ; ils ont publié
& approuvé des livres qui , felon
leurs auteurs rendent la médecine fi
facile à exercer , qu'il n'y a point de Curés
de villages , de Soeurs grifes , de Moines ,
de bonnes femmes & d'autres particuliers ,
qui , avec ces ouvrages , ne fe prétendent
affez inftruits , pour croire le faire , même
avec fuccès, De ces ouvrages , à la portée
de tout le monde , je ne citerai que le
Médecin charitable ; le Médecin des рац-
vres de Dubé ; le ; Traité des maladies les
plusfréquentes; la Médecine aifée de Lecler ;
le Dictionnaire botanique & pharmaceutique
le Dictionnaire médicinal ; la Médecine
& la Chirurgie des pauvres , ouvrage
décoré d'une approbation de feu M. Andry
; le Manuel des Dames de Charité ; le
Dictionnaire portatif de fanté , dont le
titre affure que « tout le monde peut y
»prendre une connoiffance fuffifante de
» toutes les maladies & des remèdes les
" plus efficaces pour les guérir , &c. &c. »
Si avec de tels livres tout le monde , fans
FEVRIER 1766. 143
d'autres connoiffances acceffoires , peut
traiter toutes les maladies qui font du
reffort de la médecine à plus forte
raifon les Chirurgiens qui ont fait une
étude particulière du corps humain & des
médicamens , & qui n'ont pas borné leurs
lectures à ces ouvrages fuperficiels , pourront-
ils le faire ; car on ne peut fuppofer
à ces hommes utiles , moins d'intelligence
& de conception , qu'aux particuliers qui
les achètent & en font leur unique objet ,
& qui , fur la promeffe du titre , prétendent
en favoir plus que les Chirurgiens
, & qui auroient la même prétention
à l'égard des Médecins , s'ils avoient
à lutter contre ces derniers.
Le reproche d'ignorance que M. Renard
fait aux Chirurgiens de campagne ,
n'a donc aucun fondement : & fi ce Médecin
étoit auffi perfuadé de l'incapacité
de ces Chirurgiens qu'il l'infinue dans
fon écrit , il donneroit lieu de préfumer
(fi l'on n'étoit certain que pour obtenir
le titre de Docteur- Médecin , il faut ſuivre
les écoles de médecine ) qu'il n'a jamais
fréquenté celles de Paris , de Montpellier,
& des autres villes où l'on enfeigne l'art
de guérir ; car s'il les a fuivies , comme
l'on n'en peut douter , il doit fe ref
fouvenir que la plupart des étudians qui
144 MERCURE DE FRANCE.
vont prendre les leçons des profeffeurs
qui y enfeignent , font des Chirurgiens.
Ce font ces mêmes étudians qui , à la
fuite de leurs études , vont s'établir dans
les campagnes , pour foulager de fes
maux la partie la plus intéreſſante de
Phumanité. Mais en fuppofant qu'il ne
s'en refouvienne pas , qu'il confulte M.
Petit , dont il cite les difcours comine
peu favorables aux Chirurgiens ; il ne fe
refufera fûrement pas de lui dire qu'il
a toujours eu des Chirurgiens parmi fes
élèves .
-L'étude de l'art de guérir n'est qu'une :
F'étudiant en médecine & l'étudiant en
chirurgie difféquent le même cadavre ,
& reçoivent leurs leçons du même mtre
; ils apprennent la théorie de leur
art dans les mêmes livres & fous les mêmes
Profeffeurs ; la connoiffance des médicamens
tant fimples que compofés la décompofition
des mixtes , dont on tire les
plus grands fecours dans le traitement des
maladies , & leur récompofition , leur font
enfeignées par les mêmes profeffeurs &
les mêmes artistes . Que l'auteur du projet
fe donne la peine de fuivre les cours
publics & particuliers qui fe font tous
les ans dans les villes où il y a Univerfité ;
qu'il affifte régulièrement à ceux qui fe
font
FEVRIER 1766. 145
font de même au Jardin royal de Paris ;
qu'il entre dans l'amphithéâtre du collége
de Navarre , où l'on enfeigne publiquement
depuis douze ans la phyfique expérimentale
; qu'il s'introduife dans les
écoles pratiques d'anatomie ; qu'il pénétre
dans les laboratoires des Chymiftes ,
& il verra pêle- mêle les étudians en
médecine & les étudians en chirurgie ,
également attentifs à écouter & à faific
ce que l'on y enfeigne , & à travailler
également à s'inftruire de toutes les chofes
relatives à leur profeflion . De croire que
lorfqu'un Profeffeur parle , il ne puifle être
entendu que de la partie des auditeurs
qui fe deftine particuliérement à l'exercice
de la médecine , ce feroit la chofe
la plus abfurde ; & l'on ne penfe pas
que M. Renard ait une telle idée : une
école eft une fource commune où chacun
a droit de puifer ; l'étudiant en chirur
gie qui a écouté avec attention les enfeignemens
qu'on y a donnés & bien
faili les idées du Profeffeur , emporte sûrement
avec lui une fomme de connoiffances
au moins égale à celle que l'étudiant
en médecine a pu recueillir , étant
certain que la différence apparente des
profeffions ne change en rien les facultés
de l'ame : il eſt donc évident que ,
,
G
146 MERCURE DE FRANCE.
l'étude de la médecine & de la chirurgie
ne met aucune différence entre ces
deux profeffions qu'on a féparées depuis
Erafftrate , & qui fe trouvent encore
réunies & exercées par la même perfonne
dans beaucoup d'endroits ; & que la différence
ne fe trouve réellement que dans
le genre d'exercice que chacun adopte enfuite
felon fon goût.
Ceux qui fe deftinent à la chirurgie ,
prennent d'abord des Profeffeurs du collége
de Chirurgie toutes les connoiſſances
de cet art ; enfuite ils vont entendre
les Profeffeurs en médecine dans leurs
écoles , pour s'y inftruire de l'art de traiter
les maladies internes ; on les voit après
cela dans les hôpitaux fuivre au lit des
malades le Médecin praticien , & faifir
avidement ce qu'il prononce , afin d'en
faire ultérieurement une application utile
aux malades qui doivent être confiés à
leurs foins. C'eft de cette manière , Monfieur
, que les Chirurgiens s'inftruifent
de la théorie & de la pratique du traitement
des maladies internes ; & avant
de fe répandre dans les campagnes , ils
vont encore fe perfectionner chez les
maîtres. Comment d'après tels faits M.
Renard ofe- t-il avancer que les Chirurgiens
font des ignorans ? Et pourquoi
FEVRIER 1766. 147
. veut-il leur fubftituer des Médecins qui
ne font pas plus inftruits , puifque les uns
& les autres n'ont pour leur inftruction
qu'un feul & même genre d'étude , &
qu'un feul & même fujet pour y appliquer
leurs connoiffances ? Ce nouvel établiffement
eft donc phyfiquement inutile ;
& d'ailleurs , pourquoi mettre les Médecins
à la charge des Communautés religieufes
, dont le fuperflu eft notoirement
employé à nourrir & à foulager dans
leur mifère les pauvres qui les avoifinent
? N'eft- ce pas là le fûr moyen de
fruftrer ces derniers d'un bien réel pour
leur en procurer un qui n'eft réellement
qu'imaginaire ?
L'auteur du projet dit qu'un Médecin
peut fuffire pour dix paroiffes : ce
qui eft impoffible , même dans les faifons
où il y a le moins de malades , en fuppofant
que le Médecin demeure une , demiheure
auprès de fon malade ;, & il ne peut
y demeurer moins , s'il veut avoir le temps
d'examiner tous les phénomènes d'une
maladie , & de réfléchir convenablement
fur les moyens de guérifon qu'il doit
appliquer à plus forte raifon n'y fuffira
-t-il pas dans les faifons où les maladies
font très-fréquentes , & où chaque
paroille a des hameaux & des fermes
y
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ifolées en rafe campagne & fort écartées
les unes des autres. Dans cette fuppofition
il y auroit donc une partie confidérable
de malades qui demeureroit fans
fecours ? Car , felon l'efprit du projet , les
Chirurgiens forcés de rentrer dans les bornes
de leur art , fuppléeroient d'autant moins
aux Médecins , que M. Renard ne veut
pas leur reconnoître à cet effet des talens
fuffifans ; & s'il arrivoit que le Médecin
d'un canton tombât lui-même malade
fon voifin occupé des fiens propres , ne
pouvant fecourir ceux de vingt paroiffes ,
ne verroit-on pás arriver de deux chofes
l'une ? ou les malades périroient fans fecours
, ou il faudroit que les Chirurgiens
les traitaffent
; cette néceffité
alors ne
feroit-elle pas retomber
les chofes dans
l'état où elles font aujourd'hui
, & où
elles ont toujours été ? Cet inconvénient
,
fur lequel M. Renard ne paroît pas avoir
fuffifamment
réfléchi , n'a pas lieu dans
l'état où font les chofes ; les Chirur
giens font trop multipliés
dans les campagnes
, pour que le fervice des malades
puiffe jamais manquer
; non - feulement
il y a des Chirurgiens
dans prefque
tous les villages , mais il y en a encore
deux ou trois dans plufieurs paroilles , pour le peu qu'elles aient d'étendue
: ces
FEVRIER 1766. 149
Chirurgiens qui peuvent fe fuppléer les
uns les autres , & même fe confulter dans
les cas difficiles , font donc bien éloignés
de laiffer les malades de la campagne fans
fecours , & de les abandonner à leur fort.
La fuite au Mercure prochain.
SUPPLÉMENT à l'article des Sciences &
Belles Lettres.
ASTRONOMIE.
LETTRE à M. DE LA PACE.
NE pouvant , Monfieur , què par votre
ministère , répondre à l'anonyme dont vous
avez inféré la lettre dans votre Journal de
Janvier , page 150 , j'ofe me flatter que
vous ne me le refuferez pas. L'écrit que
j'ai publié en 1761 fignifie que dès - lors
j'ai attribué les grandeurs apparentes du
foleil , tant à l'horifon & fur le méridien
que dans les éclipfes , aux réfractions que
les rayons de fa circonférence éprouvent
au travers des atmoſphères convexes de la
terre & de la lune ; & j'établis les raifons
& les preuves de cette doctrine écliptique
& réfractionnelle dans les cinq premiers
chapitres de ma nouvellle phyfique célefte ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
qui en finiffent le premier tome & commencent
le fecond , & dans les avertiffemens
placés à la tête du fecond & du troifième
tome.
Or , convenir aujourd'hui que la lune
a une athmosphère convexe qui , pliant les
rayons de la circonférence du foleil vers
l'axe du cône , en amplifie le difque , prolonge
les éclipfes annulaires aftronomiques
& enabrége les éclipfes totales & partiales ,
& que par conféquent l'athmofphère convexe
de la terre produifant hors des éclipfes
le même effet réfractionnel fur les rayons
de la circonférence de cet aftre, eft la caufe
optique inévitable de fes grandeurs apparentes
à l'horifon & fur le méridien , eft
adopter ma doctrine écliptique & réfractionnelle
& juftifier la réclamation que
j'en ai fai e.
Il fignifie donc , cet écrit que j'ai publié
en 1761 , que , d'après les couronnes des
éclipfes totales de 1706 , 1715 & 1724 ,
& d'après l'agrandiflement momentané
de l'anneau de celle de 1748 , j'ai dès -lors
attribué à l'athmofphère de la lune ce dont ,
d'après le calcul de la durée de l'anneau de
l'éclipfe de 1764 , l'anonyme & ceux dont
il prend la défenfe conviennent unanimement
, & par conféquent d'après mon écrit
de 1761 , qu'on ne peut attribuer à une
autre caufe ; j'ai donc dès lors pofé en fait
FEVRIER 1766.
151
ce que l'éclipfe de 1764 leur a confirmé.
Si , comme l'anonyme en convient
l'agrandiffement de l'anneau de l'éclipfe
de 1764 , calculé fur fa durée , prouve
l'exiftence & la réfraction de l'athmosphère
de la lune , j'ai donc eu raifon de les
admettre & de les invoquer dès 1761 fur
les couronnes lumineufes dont le difque
obfcur de la lune a été environné dans les
éclipfes totales de 1706 , 1715 & 1724 ,
& fur l'agrandiffement de l'anneau de
celle de 1748 , qu'on ne peut attribuer
qu'aux réfractions de l'athmofphère de la
lune , & qui n'en prouvent pas moins l'exiftence
que l'agrandriffement de l'anneau
de 1764 invoqué par l'anonyme.
Me voilà donc d'accord avec l'anonyme
fur l'existence & la réfraction de l'athmofphère
de la lune ; ce n'eft plus que fur la
quantité de cette réfraction écliptique que
nous ne nous accordons pas , & cet article
n'eft pas auffi effentiel que l'autre dans
mon fyftême.
J'en ai déduit & établi la quantité ſur
les couronnes lumineufes ou efpèces d'aurores
& de crépufcules , dont le difque
obfcur de la lune a paru environné dans
les éclipfes totales du foleil en 1706 , 1715
& 1724 , qu'on ne peut attribuer qu'à
l'athmofphère de la lune & à la réfraction
G. iv
152 MERCURE DE FRANCE.
que les rayons divergens de la circonférence
du foleil , qui fe croiſent avant d'y
arriver , y éprouvent ; & fur l'agrandiffement
de l'anneau aftronomique de l'éclipfe
de 1748 , que , par des obfervations & des
mefures immédiates infaillibles & inconteſtables
, MM. Kies & Euler, ont trouvé
de 19. L'anonyme , de fon côté , fur les
calculs aftronomiques compliqués de la
durée de l'anneau de l'éclipfe de 1764 ,
prétend que la réfraction de la lune ne l'a
agrandi que de 2 " feulement , & il affirme
que fon athmosphère refringence eft certainement
très - deliée & mille fois plus
rare que celle de la terre ; mais n'ofant
attaquer directement l'obfervation inconteftable
de MM. Kies & Euler , il s'en
prend aux lunettes dont ils fe font fervis ,
comme fi leurs lunettes bonnes , médiocres
ou mauvaifes pouvoient ainfi , au
milieu de l'éclipfe de 1748 , avoir malicieufement
agrandi l'image du foleil fur
le tableau ou carton , fans qu'il ait été
agrandi lui - même par la même cauſe
optique ou réfraction lunaire qu'il admet
dans l'éclipfe de 1764.
Il préfére la méthode de déterminer
ces fortes d'agrandiffemens momentanés
& réfractionnels du difque du foleil par
des calculs compliqués qui donnent fouFEVRIER
1766. 153
і
vent plufieurs minutes d'erreur & qui ne
font jamais exactement d'accord avec l'obfervation
, à la méthode infaillible des
obfervations & des mefures immédiates
que MM. Kies & Euler ont fuivie dans
l'éclipfe de 1748 : refte à favoir laquelle
des deux eft la meilleure , & fi la préciſion
de 2 " , qu'il déduit de la fienne , eft bien
auffi exacte qu'il le penfe ; en tout cas , cet
article eft plus offenfant pour ces deux
célèbres obfervateurs , dont il attaque l'obfervation
, que pour moi , qui m'en fers de
bonne foi.
Dès que la lune eft enveloppée d'une
athmofphère , fon difque obfcur fur celui
du foleil doit néceffairement , comme
ceux de Mercure & de Vénus dans leur
paffage fur cet aftre , être environné d'une
couronne de lumière crépufculaire qui en
altère le diamètre , & que par même raifon
tous les corps opaques enveloppés des
leurs , paroiffent plus grands du côté éclairé
, que du côté obfcur oppofé ; il faut
néceffairement que la lunette achromatique
ou autre , dont on s'eft fervi en
1748 dans l'obfervation d'Ecoffe , ait
effacé la couronne crépufculaire & l'altération
du diamétre du difque obfcur
de la lune fur le foleil , comme en 1753
le verre verd ajouté fur l'objectif de la
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
lunette de M. Barros , effaça celles di
difque obfcur de Mercure à fon paffage
fur cet aftre.
Comme ce n'eft certainement pas l'athmofphère
prétendue du foleil qui produit
la couronne lumineufe dont l'ombre
des corps opaques eft environnée fur le
carton dans les éclipfes totales artificielles
, ni la diffraction de Grimaldy , qui ,
fuppofant que la lumière arrêtée par le
corps opaque un peu plus large que fon
courant , regonfle & en franchit les bords.
comme un torrent d'eau ceux des digues
qu'il rencontre , eft une propriété de la
lumière incompatible avec la loi générale
de fes réflexions ; ce n'eft conféquemment
ni l'une ni l'autre de ces caufes illufoires
qui produit les couronnes lumineufes dont
le difque obfcur de la lune paroît environné
dans les éclipfes totales naturelles
du foleil.
Devine qui pourra , dit M. Saverien
à cette occafion , comment la lumière
franchit ainfi les obftacles qu'elle rencontre
? ( I auroit dû ajouter au lieu de
s'en réfléchir ) .
Ce n'eft pas que le cilindre de rayons
parallèles qui tombe fur la furface folide
de ces corps opaques , en franchiffe tout
autour les bords ; c'eft que les rayons di
FEVRIER 1766. 155
vergens de la circonférence du foleil , qui
fe croifent avant d'arriver fur eux , paffent
outre , tombent très - obliquement fur
l'atmosphère qui les environne , l'illuminent
, s'y colorent , s'y réfractent vers l'axe
du cône , & vont dans les éclipfes torales
du foleil pour la terre , colorer fon difque
éclipfé de la couleur rougeâtre qu'on y
obferve ; de - là les couronnes lumineufes
& la pénombre.
J'étendrois davantage l'explication phyfique
& méchanique de ces curieux phénomènes
qui concourent avec mes autres
preuves de l'exiftence & de la réfraction
de l'athmofphère de la lune , & l'appuyeroit
de figures démonftratives propres à
former la conviction la plus complette ,
fi les bornes de votre Journal me le permettoient.
Je laiffe à préfent, Monfieur, au Public
judicieux & éclairé , & à vous , à apprécier
le mérite , le ton & le motif de la
lettre de l'anonyme , & à juger lequel de
nous deux eft mieux fur la voie de pouvoir
entendre , difcuter & réfoudre la
queftion de l'athmofphère de la lune &
des couronnes lumineufes des éclipſes to
tales naturelles & artificielles..
J'ai l'honneur d'être , & c.
' DE LA PERRIERE DE ROIFFÉ..
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
SCULPTURE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Il vient , Monfieur , de me tomber entre
les mains une feuille de l'Avant Coureur ,
en date du ' Novembre dernier , dans
laquelle je trouve une lettre d'un Prêtre
de Saint Roch fur un fait qui me concerne
& qui lui a été fans doute mal expofé.
L'Auteur de cette lettre m'attribuë
injuftement l'entreprife d'un ouvrage qui
peut faire honneur à l'artifte qui en eft
chargé. La gloire des autres eft un bien
que l'on ufarpe affez communément aujourd'hui
, mais mon premier foin fera
toujours d'éviter jufqu'au foupçon de cette
efpèce de vol public.
Feu M. Challe , Sculpteur du Roi , &
l'un des Membres de l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture , avoit été
choifi pour compofer l'architecture & l'ordonnance
générale des ornemens acceffoires
des deux chapelles de la croifée de l'églife
de Saint Roch. Ily devoit même exécuter
en pierre de Tonnerre deux figures ,
& non pas quatre , comme le dit la lettre ,
FEVRIER 1766. 157
de fix pieds de proportion , repré entant
S. Charles & S. Grégoire. Deux autres
artiftes , MM . Pajou & D'hués , étoient
chargés des deux figures deftinées à accompagner
celles que je viens de nommer.
Lorfque les arts perdirent M. Challe ,
les deux chapelles n'étoient point finies
& les deux figures étoient à peine ébauchées
. M. le Curé de Saint Roch s'adreffa
à M. Challe , Peintre du Roi , & Profeffeur
en fon Académie Royale , pour achever
l'ouvrage de feu fon frère quant à la
partie de l'architecture . Il eft vrai qu'il
jetta les yeux pour fur moi pour finir les deux
figures de S. Grégoire & de S. Charles ;
mais d'autres ouvrages qui me demandoient
tout mon temps ne me permirent
pas de répondre à l'honneur de ce choix ,
& m'obligèrent de me refufer à l'empreffement
que l'on vouloit bien me témoigner.
C'eft M. Bridan , Sculpteur du Roi
& Agréé en l'Académie Royale , qui s'oc
cupe actuellement à terminer cette entreprife
importante . C'eft donc à lui qu'il
faut d'avance en reftituer la gloire , & je
crois lui devoirl'honnêteté de ne pas laiffer
fubfifter une erreur qui ne peut que lui
être très- défagréable. Voilà dans quel objet
je me hâte de rendre à la vérité ce té158
MERCURE DE FRANCE .
moignage que je vous prie , Monfieur ,
d'inférer dans votre Journal.
J'ai l'honneur , &c.
CAFFIERY, Sculpteur du Roi , Adjoint
à Profeffeur de fon Académie de
Peinture & Sculpture.
A Paris , ce 10 Janvier 1766 .
GÉOGRAPHIE.
ATLAS élémentaire de la Géographie ,
contenant les quatre parties du monde ;
les Empires , Royaumes & Républiques
de l'Europe, en 20 feuilles , dreffées d'après
les cartes des meilleurs auteurs , & affujetties
aux nouvelles obfervations de MM.
de l'Académie Royale des Sciences ; grand
in-folio , oblong. A Paris , chez Bourgoin ,
Graveur , rue de la Harpe , vis - à- vis le paffage
des Jacobins , à côté du caffé de
Condé, Cailleau , Libraire , rue du Foin
faint Jacques , vis - à - vis les Mathurins ,
faint André ; Vene , Libraire , rue de la
montagne fainte Genevieve , au bâtiment
à
FEVRIER 1766. 159
neuf des RR. PP. Carmes ; la veuve Valleyre
, Libraire , quai de Gefvres, à l'entrée
par le Pont-au- change , à la Nouveauté
.
Catalogue des cartes.
La Mappe- Monde , l'Amérique feptentrionale
, l'Amérique méridionale , l'Afrique
, l'Afie , l'Europe , l'Angleterre , l'Efpagne
& le Portugal , la France , les Pays-
Bas , l'Allemagne , l'Italie , les Suiffes , la
Hongrie , la Turquie d'Europe , la Pologne
& Pruffe , le Dannemarck , la Suéde,
la Ruffie feptentrionale , la Ruffie méridionale.
Prix en blanc & en feuilles fix liv.
coloré & broché en onglets , 7 liv. 4 fol.
en carton , 8 liv.
ARCHITECTURE..
L'ACADÉMIE Royale d'Architecture
Monfieur , qui avoit retardé la diftribution
de fes prix , à caufe de l'abfence de
M. le Marquis de Marigny , l'a faite en
la manière accoutumée , le famedi 14
Décembre dernier. J'ai eu la fatisfaction
d'y voir couronnér le mérite & les talens,
160 MERCURE DE FRANCE .
en la perfonne de mon ami M. Heurtier ,
de Verfailles , élève de M. l'Ecuyer ,
Chevalier de l'Ordre de faint Michel.
Comme je crois , Monfieur , qu'il eſt
d'ufage d'en inftruire le Public , par votre
Journal , je prends la liberté de vous prier
de vouloir bien le faire dans le prochain
Mercure .
Il ne faut pas que j'oublie que le fujet
du concours étoit un dôme de cathédrale.
J'ai l'honneur , &c.
A Paris , ce 23 Décembre 1765 .
DANNERY.
ORFÉVRERIE.
Le fieur Germain , Sculpteur , Orfévre E
pardu
Roi , & fes commanditaires ont l'honneur
de vous prévenir que l'on voit à
l'attelier vis- à-vis le guichet de la rue
faint Nicaife , une collection de vafes
d'une matière nouvelle qui imite fi
faitement la priíme de rubis , & d'ainéthifte
, l'albâtre & l'agathe , que les yeux
des connoiffeurs s'y trouvent trompés ; ils
ofent dirent que les formes , & les ornemens
de bronze qui décorent ces vafes ,
font d'un bon goût , & qu'il n'y a encore
eu rien femblable en ce genre.
FEVRIER 1766. 161
ARTICLE V.
SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA.
ONN continue Théfée avec un fuccèsqui
multiplie de jour en jour le nombre
des fpectateurs & des applaudiffemens .
Dans une des repréfentations des Fêtes
de l'Hymen & de l'Amour , que l'on donne
les jeudis , par un accident impoſſible à
prévoir & à prévenir , Mlle GUIMARD a
eu un bras caffé : mais la fracture n'a été
accompagnée d'aucune complication accidentelle
qui pût rendre la réunion difficile
, cette réunion , faite fur le champ &
par des mains expérimentées dans l'art ,
n'en laiffe craindre aucunes fuites fâcheufes.
On efpère que les talens d'un fujet
auffi intérellant pour le Public , lui feront
rendus , auffi tôt que le permettra le temps
indifpenfablement nécelfaire pour confolider
ces fortes de cures.
162 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François continuent
toujours avec fuccès les repréfentations du
Philofophe fans le favoir, les lundis , mercredis
& famedis ; & la Bergère des Alpes,
comédie en un acte en vers par M. DESFONTAINES
, les dimanches & jeudis. La
première repréſentation de cette dernière
fut donnée le dimanche 15 Décembre .
Comme cette comédie eft imprimée
depuis quelques jours ( 1 ) , & qu'il eſt néceffaire
, pour en fentir tout le prix , de lire
l'enchaînement du dialogue ; nous n'en
donnerons ici qu'une notice la plus concife
qu'il nous fera poffible , pour ne pas
effleurer le plaifir qu'en doit procurer la
lecture.
1
( 1 ) A Paris , chez l'Esclapart le jeune ,
Libraire , quai de Gêvres , Prix 24 fols. Cette
édition et dédiée à M. le Marquis d'Aubigné ,
Maréchal de Camp , Gouverneur de Saumur.
FEVRIER 1766. 163
NOTICE de La Bergere deS ALPES ,
Comédie en un acte & en vers libres , par
M. DESFONTAINES.
Perfonnages.
ADELAIDE ,
Le jeune FONRose ,
Mde DE FONROSE ,
GERMAIN , vieillard ,
Acteurs .
Mlle DOLIGNY.
M. MOLÉ.
Mlle DUMESNIL.
M. PREVILLE.
JUSTINE , femme de Germain..Mlle DROUIN ,
PASQUIN , valet de Fonrofe. M. AUGER.
La feène eft dans un vallon au pied des Alpes.
Tout le monde connoît le conte moral
qui fait le fujet de cette pièce. Il fuffira ,
pour l'intelligence du drame , de fe rappeller
que le Marquis & la Marquife de
Fonrofe , retournant de France en Italie
leur voiture fe rompit fur la route de
Briançon à Modène , ce qui les obligea
de chercher un afyle dans la vallée voifine
. On fait qu'ils rencontrèrent une
jeune bergère qui leur fervit de guide ,
& qui les conduisit à la cabane de fes
164 MERCURE DE FRANCE.
maîtres , qui étoient un vieillard & fa
femme , vertueux , contens de leur fort,
à peu près tels que la fable nous peint
Baucis & Philemon . M. & Mde de Fonrofe,
accueillis par ce refpectable couple , pri
rent un repas champêtre qui leur fut fervi
par la jeune bergère , dont la figure , la
taille , le maintien & les difcours déceloient
une naiffance & des fentimens diftingués.
M. & Mde. de Fonrofe , étonnés
& enchantés de cette jeune perfonne ,
ne purent apprendre autre choſe du vieillard
& de fa femme , finon qu'Adelaïde
s'étoit préfentée pour les fervir , qu'ils
l'aimoient comme leur propre fille , mais
que fon fort leur étoit inconnu , & qu'elle
paroiffoit vouloir qu'il le fut toujours.
Elle réfifta à toutes les inftances que fit
Mde de Fonrofe pour l'emmener avec elle,
& en faire fon amie.
De retour à Turin , M. & Mde de
Fourofe parlèrent avec tant d'enthouſiaſme
de la jeune bergère , que le jeune Fonrofe
leur fils , dont l'âme étoit fenfible & l'imagination
vive , ne pouvant réfifter au
double attrait du fentiment & de la curiofité
que l'on avoit excité en lui , part
à l'infu de fes parens , prend un habit
de payfan dans le voifinage de la vallée
de Briançon , fe fait confier un troupeau
FEVRIER 1766. 165
par un des habitans , le conduit chaque
jour dans les lieux où Adélaïde conduifoit
le fien , parvient avec difcrétion à
fe faire remarquer d'elle , par fa figure ,
par le talent de jouer de la flûte , & furtout
par un air noble , fage & modefte ,
& enfin après un temps affez confidérable
, accoutume la bergère à converfer
quelquefois avec lui .
C'eft dans cette fituation que l'Auteur
du drame a commencé l'action.
Un monologue de Pafquin , valet du
jeune Fonrole , une fcène avec fon maîdans
laquelle il lui reproche fon fol
amour & l'inquiétude où il plonge fes
parens , expofent naturellement ce que
nous venons de rappeller fur l'avant-ſcène
de la pièce. Fonrofe apperçoit Adélaïde ,
il fe débarraffe de Pajquin . Dans cette
ſcène , très-bien filée , l'un & l'autre , fans
fe découvrir fur leur fentiment ni fur
feur condition , cherchent à pénétrer leur
fecret : Fonrofe preffe vivement , mais en
vain , la jeune bergère de lui confier la
caufe de fes chagrins ; elle réfifte à ſes
inftances mais on fent bien qu'un fentiment
d'eftime & de confiance pour ce
berger inconnu , entraîneroit bientôt Adé
laide à fe trahir , fi l'arrivée du vieux
Germain ne venoit les interrompre .
166 MERCURE DE FRANCE.
Le jeune Fonrofe fe retire avec intention
de revenir & de vaincre enfin le
filence obstiné de la bergère . Germain
la plaifante fur fon entretien avec Colin ,
( c'eft le nom qu'a pris Fonronfe ) avec
cette bonhommie qui fait de ce perfonnage
un caractère fort agréable , & en même
temps fort intéreſſant pour les âmes dou-
>
ces , honnêtes & amies de l'humanité.
Sur ce qu'il paroîtroit defirer qu'Adélaïde
eût du penchant pour le jeune Colin
celle-ci ne peut s'empêcher d'invoquer ,
part , le nom & les cendres de fon époux.
Germain , qui croit à fon air qu'elle fe
défend d'éprouver de l'amour , s'explique
fur ce fentiment d'une manière qui
doit faire tant d'honneur à l'Auteur , &
tant de plaifir à nos lecteurs , que nous
ne pouvons nous refufer de tranfcrire cet
endroit.
"
« L'amour , ( lui dit ce vieillard ) n'eft point un
» crime , il n'a rien de honteux
›› Quand on a comme › vous , de l'honneur ,
» mérite ,
» Car autrement.
>> reux
du
tenez p on eft toujours heuob
2
Ma chère enfant , lorfqu'on eft vertueux :
» Moi , j'ai tâché de l'être , & depuis ma jeuneſle
Le bonheur m'a fuivi fous ces ruftiques toîts.
FEVRIER 1766 . 167
Il n'eft point dans les lieux qu'habite la richeffe ,
Il n'eft point chez les grands , on le dit , je
>> le crois ;
» Le vrai bonheur fe trouve auprès de la fageffe ,
» Et la fageffe eft dans les bois.
ود
Quand je reçut la main de mon épouſe ,
Elle ne m'apporta ni dignités ni biens ;
> Mais fon coeur eft la dot dont mon âme eft
» jalouſe ,
» Et la douceur de nos tendres liens
5 Fait tous les tréfors & les miens.
>> L'amour...
ADELAIDE .
Caufe fouvent le malheur de la vie .
GERMAIN .
>> Joint aux vertus , au goût de la fimplicité ,
» Il eft le fondement de la félicité , &c. &c . » .
Pendant cette fcène Adélaïde porte
fes regards vers un cyprès qui couvre
un petit tombeau caché fous un gafon .
Dans fon attendriffement elle adreffe à
Germain le doux nom de père ; celui - ci
en profite pour lui déclarer que lui & fa
femme ont déterminé de l'inftituer leur
unique héritière : il voudroit , pour fon
bien, qu'elle époufât Colin . Il a déja fait
168 MERCURE DE FRANCE.
des démarches auprès du compère Simon ,
dont il croit ce jeune berger parent . Cette
propofition que rejette Adélaïde l'attendrit
par un double fentiment , celui de la
reconnoiffance & celui de la perte d'un
époux qu'elle pleure en fecret . La bonne
Juftine fuivient & furprend Adélaïde dans
cette fituation. Germain convient que c'eſt
lui qui l'a occafionnée involontairement.La
bonne femme appaife , confole Adélaïde , &
fe flatte qu'elle lui fera entendre raiſon ; elle
avertit fon mari que Simon l'attend. Ils
conviennent à demi-bas que l'on ne lui
fera pas encore l'ouverture du projet de
mariage , mais qu'il lui fera voir le contrat
que le Marquis de Fonrofe a laiffé en faveur
d'Adélaïde à fon infçu. Reftée feule
auprès du tombeau de l'époux qu'elle
pleure , Adélaïde croit pouvoir en liberté
exhaler fa douleur & l'amour qu'elle conferve
à fa mémoire ; mais le jeune Fonrofe
, fous l'habit de Colin , furprend fes
larmes , fes dernières paroles & par conféquent
une partie de fon fecret. Devenu
forcément fon confident , Fonrofe n'a pas
de peine à engager Adélaïde à lui confier
qu'elle aimoit , qu'elle étoit aimée de Doreflan;
qu'un autre hymen déterminé par
fes parens étant prêt à l'enlever à cet amant
chéri , elle l'avoit fuivi dans un de fes
châteaux
FEVRIER 1766. 169
châteaux voifins de cette vallée ; que là, ils
s'étoient unis par des liens que profcrivent
les loix , mais toujours facrés pour des
coeurs fenfibles & vertueux. Son imprudente
tendreffe avoit arrêté fon nouvel
époux , qui devoit joindre fon régiment :
il partit & n'arriva qu'après une affaire
victorieufe où ce régiment avoit fait des
prodiges de valeur . Ilavoit écrit à Adélaïde
de fe rendre en fecret dans le même lieu
de cette vallée où il avoit reçu fes adieux.
Elle s'y rend ; il lui apprend , au défefpoir ,
qu'il eſt déshonoré , flétri par ce funeſte
retour : fa malheureufe époufe s'évanouit
à cette nouvelle . Doreftan avoit profité
de ce moment pour fe tuer ; le fpectacle
de fon mari expirant , avoit été le premier
objet qui eût frappé fes yeux en
revenant à la lumière. On doit juger de
la fituation de Fonrofe à ce récit .. Adélaïde
a creufé elle - même le ruftique tombeau
qui recèle le corps de cet époux
adoré. Elle eft déterminée à ne point
abandonner ce trifte monument de fon
amour & d'une éternelle douleur. Elle
croit ne voir en Fonrofe qu'un fentiment
vif de compaffion , nourri par quelque
rapport de malheurs. Elle le preffe d'abord
de ne point partager l'horreur de
H
170 MERCURE DE FRANCE .
>
fa fituation ; mais la paffion de Fonrofe
ne pouvant plus fe contenir l'éclaire
bientôt fur fes vrais fentimens. Le voile
eft tombé ; elle ne voit plus en lui qu'un
amant déféfpéré & jaloux des manes de
fon mari ; en même temps ce ne peut
plus être un fimple berger. Ne pouvant
arracher de lui le fecret de fa naiſſance
& de fes parens , elle eſpère en être éclairée
par Pafquin , qui reparoît en ce moment.
Fonrofe lui défend de parler ; mais
il apperçoit Mde de Fonrofe fa mère , à
laquelle ce garçon avoit écrit la retraite
& l'amour de fon jeune maître . Elle arrête
fon fils qui veut s'éloigner , fes reproches
font amers , elle les tourne enfuite
contre Adélaïde , qu'elle croit avoir mal
connue , & qu'elle foupçonne de retenir
fon fils. Celui- ci la juftifie , en proteftant
à fa mère qu'elle ignoroit fa paffion juf
qu'à ce moment, & qu'elle vouloit s'informer
du nom de fes parens pour les avertir .
Mde de Fonrofe embraffe. tendrement
Adélaïde , en exhortant fon fils à imiter
fes vertus. Le bon homme Germain vient
& reconnoît Mde de Fonrofe , il appelle
fa femme Juftine. Mde de Fonrofe vient ,
dit le bon homme , fort à propos pour
déterminer la jeune bergère au mariage
FEVRIER 1766. 171
qu'il a projetté ; au mot de mariage Fonrofe
entre en fureur . Sa mère lui demande
de quel droit il veut s'y oppofer , & ſi ſon
projet eft de la féduire ? Germain qui n'eſt
pas encore inftruit , dit que Colin eft
cet époux qu'il deſtine à Adélaïde . Mde
de Fonrofe dit alors à fon fils : téméraire ,
ton rang te permet- il de lui donner tafoi ?
Trompés par le faux nom de Colin , Germain
& Juftine affurent qu'ils fort d'honnêtes
gens. Ils apprennent fon véritable
état par une exclamation dans laquelle il
appelle Mde de Fonrofe , fa mère. Adélaïde
eft avilie , felon lui , il ne peut plus garder
fon fecret il apprend à fa mère que
cette jeune bergère les égale au moins en
naiffance. Adélaïde lui reproche fon indifcrétion.
Mde de Fonrofe la regarde avec
cet air de fatisfaction qui défigne qu'elle
fouhaite que cela foit vrai. Adélaïde invoque
l'autorité de Mde de Fonroſe pour
emmener fon fils . En vain cette mère oppofe-
t- elle à fon fils toutes les raifons qui
doivent le déterminer à refpecter les motifs
de refus d'Adélaïde ; il protefte que
rien ne le féparera d'elle ; il fe jette aux
pieds de cette mère tendre , à laquelle
Adélaïde , en gémiffant des maux qu'elle
caufe , déclare qu'un autre époux reclame
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
1
fa foi dans ces mêmes lieux. La mère
alors défefpérée , adreffe à fon fils des
reproches foudroyans , en lui difant un
éternel adieu , pour aller apprendre à fon
père que le plus indigne des fils ſe refuſe
à conferver fes jours , & même à lui fermer
les yeux. Elle veut s'en aller. Le fils
égaré la rappelle , la retient. Le bon Germain
alors , en s'adreffant à Adélaïde , lui
demande fi elle réfiftera à ce qu'il va lui
faire voir. C'eft un contrat que lui avoit
laiffé le vieux Marquis , père du jeune
Fonrofe , en faveur de cette jeune perfonne
lorfqu'on ignoroit encore fon fort ,
pour joindre au petit héritage de Germain
& de fa femme. Mde de Fonrofe dit
qu'elle en étoit inftruite . Adélaïde, pour qui
ce contrat devoit être un fecret , vaincue
alors par ce trait de générofité , protefte
que ce vénérable vieillard ne mourra
point ; & confent , pour lui rendre fon
fils á fuivre Mde de Fonrofe à Turin
avec lui mais elle impofe une loi à ce
jeune amant.
›
:
» Et vous , lui dit-elle , qui de cette chau-
>> mière
» M'arrachez , hélas ! malgré moi ,
Qui feul , après l'objet de ma douleur amère
Pourrez peut-être un jour afpirer à ma foi :
FEVRIER 1766. 173
» Au nom du facrifice où je me vois réduite ,
» Monfieur , refpectez mon deſtin
» Attendez que je vous mérite ;
>> Que ne devez- vous point à mon juſte chagrin ?
:
Fonrofe enchanté , promet de fe foumettre
aux volontés d'Adélaïde , qui fe
jette entre les bras de Mde de Fonrofe ,
en preffant Germain & fa femme de les
fuivre ce bon vieillard eût en d'autres
temps accepté ce bonheur ; mais touchant
atı terme de la vie , il croit en devoir fans
partage tous les momens à Juftine ; celleci
penfe de même. Adélaïde les embraffe
& les quitte avec autant de regret que
de reconnoiffance. Le bon Germain lui
adreffe pour adieu les vers fuivans qui
terminent la piéce .
L'on vous attend , rendez-vous à Turin ,
› Vous y retrouverez la grandeur , la richeſſe ;
>> Mais foyez-y toujours la fille de Germain.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
REMARQUES fur la Comédie de LA BERGERE
DES ALPES.
IL y a de l'art dans l'expofition de ce drame ,
>
qui , fans avoir l'air d'être faite pour inſtruire
le fpectateur , développe peu à peu , dans un
dialogue vif & foutenu , tout ce qu'il eſt néceffaire
de favoir du fujet. Il n'y en a pas moins dans
le tour ingénieux que l'Auteur a fait prendre au
fond du conte qui fait la matière de ſa pièce , pour
en porter l'action au dernier degré du trouble
par la paffion opiniâtre de Fonrofe pour Adélaïde ,
par les refus de celle - ci , fondés fur des motifs
facrés & qui doivent être invariables , conféquemment
écarter tout dénouement , enfin pour introduire
un motif fupérieur à ceux- là , par le bienfait
du vieux Marquis de Fonrofe , enforte qu'Adélaïde
, en laillant prévoir feulement la poffibilité
de l'inconftance qui pouvoit feule former le dénouement
, n'en devient ni moins vertueuſe ni
moins refpectable. C'eft fort judicieuſement que
l'Auteur du drame s'eft écarté ici de celui du conte ,
en ne faiſant pas paffer fubitement une femme
éplorée , du tombeau d'un mari qu'elle adoroit ,
dans les bras d'un nouvel époux qu'à peine a- t-elle
eu le temps de connoître. Le théâtre bornant le taFEVRIER
1766. 175
bleau dans le cadre étroit d'un efpace de temps
fort court , n'eût préfenté la Bergère des Alpes
que comme une copie affez mépriſable de la Matrone
d'Ephefe , parce que le fpectateur n'a pas
le temps de fe pénétrer fucceffivement & de fuivre ,
comme le lecteur d'un conte , toutes les gradations
amenées par le temps & par les conjonctures,
qui peuventfubftituer ,dans une áme honnête , mais
fenfible, de nouveaux fentimens à ceux dont l'objet
n'existe plus , fans en dégrader pour cela le caractère.
La reconnoiffance qui détermine l'Adelaïde du
théâtre, non pas encore à époufer fon nouvel époux ,
mais à fe prêter au changement que le temps & la
tendreffe d'une famille , à laquelle fon coeur en
doit tant , eft donc un motif qui lui convenoit
bien mieux que la féduction qui donne un nouvel
époux à l'Adélaïde dụ conte .
Le ftyle de cette pièce plaira certainement à
tous ceux dont le goût n'eft pas encore dépravé
par le faux éclat du clinquant. En l'examinant bien ,
nous n'y trouvons nulle enflure , par- tout une
fimplicité élégante & jamais voifine de la baffeffe ,
point de jeux d'efprit puériles , point d'affectation ,
rien de manièré ni de précieux . L'Auteur fait
parler fes perfonnages fuivant leurs caractères
& leurs paffions , & fuivant les pofitions où ils
fe trouvent. La peinture des moeurs innocentes
& du bonheur des habitans de la campagne
H iv
176 MERCURE DE FRANCE .
dans la perfonne de Germain a fait généralement
plaifir , & tout le monde en a été touché . L'excellent
Acteur qui rendoit ce rôle ( M. PREVILLE ) a
mis le dernier coup de pinceau à cette agréable
image. On ne peut douter du fuccès des rôles
Adélaïde & de Fonrofe entre les mains de Mlle
DOLIGNY & de M. MOLÉ.
Nous croyons cependant que cette petite pièce
fait encore plus d'honneur à fon Auteur à la lecture
qu'aux repréſentations , parce qu'elle manque
d'intrigue & de mouvement dans l'action . Ceci
paroît abfolument venir du fujet qui n'en produit
pas. Un jeune homme , tranſporté d'amour ,
veut
époufer une jeune veuve qui pleure amérment la
mort de fon mari : voilà tout le ſujet ; ce qu'on
imagineroit pour y introduire ce qui manque pour
ja chaleur de la scène feroit épifodique , étranger ;
& ce ne feroit plus alors la Bergère des Alpes du
conte moral. De ce vuide d'action , que les plus
beaux vers ne peuvent entièrement couvrir , réfulte
une certaine langueur qui fe répand fur l'effet
général de la pièce , quoique l'on en ait vu , quoi
que l'on en ait écouté chaque perfonnage avec
plaifir. Ce fujet pèche encore au théâtre du côté
de l'intérêt , je veux dire de l'intérêt proprement
dramatique , qu'il ne faut pas confondre ( comme
font fouvent les femmes & les jeunes gens ) avec
les plaintes de l'amour & l'affection larmoyante
FEVRIER 177 1766.
qu'excitent certains détails attendrillans . L'intérêt
qu'on prendroit pour le fuccès des feux de Fonrose,
qui eft le feul perfonnage actif , eft combattu par
celui de la Bergère , parce qu'elle celleroit d'être
intéreffante dès qu'elle cefferoit d'être fidele à fa
douleur. L'auteur du drame a concilié , autant
qu'il étoit poffible , ces deux intérêts , mais il n'a
pu le faire qu'au dénouement , & jufques- là le
fpectateur n'a pu prendre un véritable intérêt à
l'événement.
Les défauts que nous venons de remarquerdans
cette pièce , & qui font une fuite néceffaire du
choix du fujet , influent fur l'effet de la repréfentation
beaucoup plus que fur celui de la lecture ,
auffi ne craignons- nous point de reproches en la
recommandant . En convenant que M. DESFONTAINES
a fait un mauvais choix de fujet , il faut
convenir auffi que ce mauvais choix lui a donné
occafion de faire mieux connoître les reflources &
fon talent , & que l'on en doit beaucoup efpérer
quand il traitera des fujets plus heureux .
Nota. La Bergère des Alpes a eu fept repre
fentations.
Le 16 Janvier Mlle SAINVAL , niéce
de Mlle LAMOTTE , ancienne Actrice de
ce théâtre , débuta par le rôle de Phèdre
dans la tragédie de ce nom. Depuis ellea
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
au
continué fon début par celui d'Alzire:
Cette débutante n'avoit encore paru
fur aucun théâtre public. La taille & la
figure n'ont, rien que d'avantageux. Quoiqu'elle
eût eu des applaudiffemens dans
le rôle de Phèdre , quoique fon jeu
& fa déclamation paruffent déja formés
& affez décidés , on jugea affez généralement
ce rôle trop fupérieur
talent actuel de cette nouvelle Actrice.
Elle a
eu beaucoup plus d'applaudiffemens
dans le rôle d'Alzire , & ils ont
été unanimes fur plufieurs traits. Il eſt
difficile de difcerner d'abord dans le
grand art de la déclamation tragique ,
ce qui provient de l'intelligence naturelle
& d'une certaine chaleur de fentiment
propre au fujet , d'avec le fruit des leçons
bien retenues , & d'un exercice réitéré
fur-tout lorfque le jeu paroît auffi réglé
& auffi décidé que celui de cette débutante.
Nous ne pouvons encore rapporter
de conjectures certaines fur le
vrai degré du talent de celle - ci . Le temps
& la variété des rôles qu'elle jouera
pourront feuls éclaircir les doutes des
connoiffeurs à cet égard.
Les grandes beautés de la tragédie de
Phèdre , fi généralement fenties & fi anFEVRIER
1766. 179
ciennement reconnues , ont paru toutes
nouvelles ; ou , pour mieux dire , de nouveaux
traits fublimes ont été développés
aux repréſentations de ce début , par le
jeu de MM. MOLE & BRISSART , dans
les rôles d'Hypolite & de Théfée . Il n'eſt
pas poffible d'imaginer rien au - delà du
degré de perfection avec lequel ces deux
Acteurs ont joué , principalement dans
les fcènes qu'ils ont entre eux.
On peut dire exactement la même
chofe de M. LE KAIN dans le rôle de
Zamor aux deux repréfentations d'Alzire.
Ce que nous venons de remarquer
a lieu de l'être depuis quelque temps à
toutes les repriſes des anciennes tragédies.
C'eft une juftice que nous devons
& que rendent aux principaux Acteurs
de ce théâtre , tous ceux qui le fréquentent
affiduement & avec attention .
On attend une tragédie nouvelle dans
les premiers jours du carême .
Nota. Le théâtre François a perdu le
plus ancien de fes Acteurs , & l'un de
ceux qui avoient rendu des fervices utiles
à la comédie & agréables au Public , prefque
jufqu'aux derniers momens . Nous
voulons parler de FRANÇOIS ARMAND
HUGUET connu au théâtre fous le
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
nom d'ARMAND , mort à Paris le 26 Novembre
1765 , inhumé à S. Sulpice fa paroiffe.
Il étoit né à Richelieu au mois de
Mars 1699 , & reçu à la Comédie Françoife
en 1724. La taille , la fanté , la
vigueur agile , & fur-tout la gaîté libre
& naturelle de cet Acteur, l'avoient rendu
un des plus agréables comiques de fon
temps. Nous n'examinerons point ici ce
que la févérité de la critique auroit eu
à reprocher aux écarts dans lefquels l'entrainoit
quelquefois cette heureuſe difpofition
de la nature . Jufques dans ces
mêmes écarts il avoit des agrémens qui
obtenoient fouvent l'indulgence , & qui
impofoient à la délicateffe du goût. Le
naturel , qui en étoit la caufe , obtenoit
grace pour l'effet : mais nous nous gar
derions bien cependant de propofer ces
mêmes écarts pour modèles , attendu qu'il
n'eft pas facile d'avoir le même privilége
FEVRIER 1766. 18€
COMÉDIE ITALIENNE.
MERCREDI , 15 Janvier , Mlle FÉLLCITE
MANDEVILLE débuta fur ce théâtre
par le rôle de Laurette , dans le Peintre
amoureux de fon modèle , & par celui de
Perrette dans les Chaffeurs & la Laitière.
Le 19 elle parut dans les mêmes pièces.
Le mercredi fuivant elle joua Nicolette
dans la Fille mal gardée , & Life dans On
ne s'avife jamais de tout. Mlle MANDEVILLE
, dans ces différens rôles , a fait connoître
qu'elle deviendroit capable de rendre
toutes les nuances des caractères .
Une figure intéreffante , un air noble
& décent , un voix affez étendue , jufte
& flexible , une prononciation nette , qui
ne laiffe perdre aucun mot , & qui deviendra
plus correcte avec le temps , un
jeu naturel , rien de contraint , rien qui
annonce la prétention , voilà les qualités
qui ont réuni tous les fuffrages en faveur
de cette débutante. On defireroit qu'elle
mît plus d'âme & plus de gaîté dans fon
jeu ; mais peut- on exiger d'une jeune débutante
, qui n'avoit joué fur aucun théâtre
182 MERCURE DE FRANCE.
ni public ni particulier, toute la perfection
de l'art , dès les premiers pas qu'elle fait
dans un carrière où l'on eft fouvent encore
loin de cette perfection , quand on
eft prêt à la quitter ?
Mlle MANDEVILLE , le fecond jour de
fon début , adreffa au Parterre le couplet
fuivant.
AIR du Vaudeville des Chaffeurs .
« Aux effais d'une débutante
» On applaudit avec tranfport :
>> Elle eft dans une douce attente
» Souvent elle fe trompe fort.
» On m'a dit qu'il faut que j'espère ,
> Mais j'aurois tort de me flatter ,
尊Avant d'avoir fçu mériter
>> Le bonheur de plaire au Partère.
Le 18 du même mois on donna la
première repréfentation du Garde chaffe
& du Braconier , pièce nouvelle en un
acte , mêlée d'ariettes . Cette piéce n'a eu
que cette repréfentation .
On a continué les repréfentations de
la Fée Urgèle , pendant le cours de ce
mois.
FEVRIER 1766. 183
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE STOCKHOLM , le 27 Septembre 1765.
LE Roi a nommé pour fon Miniſtre Plénipotentiaire
auprès de Sa Majesté Très- Chretienne ,
à la place du Baron de Scheffer , le Comte de
Creutz , qui réfide actuellement à Madrid avec la
même qualité.
D'INSPRUCK , le 19 Août 1765.
Hier la Cour & la Ville éprouvèrent la plus
grande confternation par la mort inopinée de
I'Empereur François , premier du nom , décédé
à neuf heures du foir. Ce Prince , né le 8 Décembre
1708 , avoit été Duc de Lorraine & de Bar
le 27 Mars 1727 , Grand Duc de Tofcane le 9 Juillet
1735 , marié le 12 Février 1736 avec Marie-
Thérèfe , Archidacheffe d'Autriche , déclaré Co-
Régent du pays héréditaire d'Autriche en 1741 ,
élu Empereur le 17 Septembre 1745 , & couronné
en cette qualité le 4 Octobre fuivant. Il laiffe de
fon mariage quatre Archi lucs , dont l'aîné , comme
Roi des Romains , fuccéde à la Couronne Impériale
, & fept Archiduchelles.
184 MERCURE DE FRANCE.
DE ROME , le 11 Septembre 1765.
Hier le Cardinal Buffi eft mort après une longue
agonie cet événement fait vaquer dans le Sacré
College un quinzième Chapeau , y compris celui
qui eft réservé à la nomination du Roi de Portugal .
DE PARME , le 21 Septembre 1765 .
Le Comte de Rochechouart , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi Très - Chrétien en cette Cour , eft
parti Jeudi dernier pour retourner en France.
DE LONDRES , le 22 Août 1765 .
Hier , à quatre heures du matin , la Reine
accoucha très-heureuſement d'un Prince.
DE LA HAYE , le 15 Août 1765.
Le Marquis d'Havrincour , Ambaffadeur de
France auprès des Etats Généraux , ayant obtenu
la permiffion d'aller faire un voyage à Paris , prit
congé le 12 de Leurs Hautes Puiffances. Le fieur
Defrivaux , premier Secrétaire de l'Ambaſſade ,
été préfenté & accrédité auprès des Etats Généraux
en qualité de chargé des Affaires de Francependant
T'abfence de l'Ambaffadeur.
Du 3 Octobre.
a
Le 28 du mois dernier , entre fix & fept heures
du foir , la Princcffe de Naffau- Weilbourg eft
accouchée heureufement d'une fille , qui a été
nommée Guillelmine- Louife ,
FEVRIER 1766. 185
DE BRUXELLES , le 16 Septembre 1765.
Le fieur de Leffeps , Miniftre de France en
cette Ville , a obtenu fon rappel. Il a eu dernièrement
fon audience de congé du Prince Charles ,
qui lui a donné de grandes marques de fon eftime,
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE COMPIEGNE , le 21 Août 1765 .
Le Roi a donné au fieur Perrier , Lieutenant-
Général de fes Armées Navales , la place de
Grand'Croix de l'Ordre de Saint Louis , vacante
par la mort du Comte Dubois de la Motte , Vice-
Amiral.
Le is de ce mois
le fieur
le Péletier
, ci- devant
Premier
Préfident
du Parlement
de Paris
, a préfenté
au Roi le fieur
de Rofambo
, fon petit- fils ,
qui a fuccédé
à fon père
dans
la charge
de Préfi
dent
à Mortier
.
DE VERSAILLES , le 31 Août 1765.
Le 25 de ce mois , fête de Saint Louis , les
Hautbois de la Chambre jouerent , au lever du
Roi , plufieurs morceaux de fymphonie de la
compofition du fieur Dard , Ordinaire de la Mufique
le foir Sa Majeſté ſoupa à ſon grand couvert ;
les Muficiens du Roi exécuterent pendant le fouper
plufieurs morceaux de fymphonie de différens
Auteurs , fous la direction du fieur Dauvergne
186 MERCURE DE FRANCE.
Surintendant de la Mufique de Sa Majesté , en
furvivance du fieur Francoeur.
Le même jour le Corps de Ville de Paris ayant
à la tête le Duc de Chevreufe , Gouverneur de
cette Capitale , eut audience du Roi : il fut préfenté
à Sa Majefté par le Comte de Saint- Florentin
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , & conduit par
le Marquis de Dreux , Grand Maître des Cérémonies.
Le fieur Larfonnyer , Confeiller de Ville ,
& le fieur Merlet , ancien Avocat au Parlement ,
ci - devant Bâtonnier de l'Ordre des Avocats &
Adminiftrateur de l'Hôpital Général , prêtèrent
entre les mains du Roi , en qualité de nouveaux
Echevins , le ferment de fidélité dont le Comte
de Saint-Florentin fit la lecture , ainfi què du
fcrutin qui fut préfenté par le fieur Deflandre
de Brunville , Avocat du Roi au Châtelet . Après
cette audience le Corps de Ville rendit ſes rèſpects
à toute la Famille Royale.
Le fieur Boucher , Membre de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , a été nommé
à la place de premier Peintre du Roi , vacante
par la mort du fieur Carlo-Vanloo , & , en cette
qualité , a été préſenté le 24 à Sa Majesté & à
la Famille Royale par le Marquis de Marigny ,
Directeur & Ordonnateur général des Bâtimens
du Roi , Jardins , Arts , Académies & Manufac
tures Royales.
>
On a appris que la Reine , à fon arrivée à
Bar , avoit été reçue par le Duc de Fleury , Pair
de France , premier Gentilhomme de la Chambre
du Roi , Lieutenant-Général des Armées de Sa
Majefté & Gouverneur Général de la Lorraine :
il a préfenté à la Reine le Commandant & les
Officiers Municipaux . Sa Majefté a été eſcortée
FEVRIER 1766. 187
à fon entrée dans la Ville , ainfi qu'à fa fortie ,
par le Régiment Meftre de-Camp- Général , Dragons
, qui y eft en garnifon les Dragons à
pied formoient la haie dans la Ville baſſe .
:
Du 18 Septembre.
Le Roi ayant décidé que le cérémonial de
l'audience de congé de la Comteffe de Hertford ,
Ambaffadrice d'Angleterre , fe feroit chez Madame
la Dauphine , attendu l'abſence de la Reine , &
Sa Majefté ayant fixé le 2 de ce mois pour cette
cérémonie , le fieur de la Live de la Briche , Introducteur
des Ambaffadeurs , alla en conféquence
dans le carrolle de Madame la Dauphine prendre
la Comtelle de Hertford , qui étoit arrivée ici dès
la veille , & il la mena à la falle des Ambaffadeurs
fuivant l'ordre & les formalités accoutumés.
A midi & demie le fieur de la Live de la Briche
& le fieur de Sequeville , Secrétaire ordinaire du
Roi à la fuite des Ambaffadeurs , conduifirent
l'Ambaffadrice chez Madame la Dauphine , qui
étoit affife dans fon cabinet & tenoit cercle de
Dames ; la Ducheffe de Brancas , Dame d'Honneur
de cette Princeffe , vint recevoir à la porte
du cabinet la Comtelle de Hertford , à qui elle
donna la main & qu'elle fit entrer dans le cercle ,
où l'Ambaffadrice prit le tabouret qui fut placé
derrière elle . L'Introducteur alors alla avertir le
Roi que la Comtelle de Hertford étoit chez Madame
la Dauphine ; Sa Majefté arriva & donna
audience de congé à l'Ambaſſadrice ; le Roi étant
rentré chez lui , l'Introducteur alla avertir Monfeigneur
le Dauphin , Monfeigneur le Duc de
Berry , Monfeigneur le Comte de Provence &
188 MERCURE DE FRANCE.
Monfeigneur le Comte d'Artois : ces Princes arrivèrent
fucceffivement & donnèrent l'audience de
congé à l'Ambaffadrice , qui fut conduite enfuite
par l'Introducteur a l'audience de Meſdames , filles
de Monfeigneur le Dauphin , & enfuite à celles
de Madame Adelaïde , & de Mefdames Victoire ,
Sophie & Loïfe.
Ces Audiences étant terminées , l'Introducteur
conduifit à la falle du traitement la Comteffe de
Hertford pour laquelle on fervit , à la table de
Madame la Dauphine , chez le Marquis de Muy,
fon premier Maître d'Hôtel , un repas de foixantehuit
couverts , dont la Ducheffe de Brancas
Dame d'Honneur , & le Marquis du Muy , firent
des honneurs. Après le dîner l'Introducteur reconduifit
l'Amballadrice chez elle avec le même céré
monial qui avoit été observé le matin.
Le même jour les Etats de Languedoc ont eu
' audience de Sa Majefté : ils ont été préfentés par
le Comte d'Eu , Gouverneur Général de la Province
, & par le Comte de Saint - Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , & conduits par le Marquis
de Dreux , Grand - Maître des Cérémonies . La
députation étoit compotée , pour le Clergé , de
l'Evêque de Montauban , qui porta la parole ;
pour la Nobleffe , du Marquis de Calviffon ; pour
le Tiers- Etat , du fieur Bezaucelle , Député de la
Vile de Carcaffonne , & du fieur Dammartin ,
Député de celle d'Uzès , & du Marquis de Montferrier
, Syndic général de la Province . Après
l'audience du Roi ils ont été conduits à celles de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
& des autres perfonnes de la Famille Royale.
Le Duc de Lorges , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , & ci - devant Menin de Monfei .
FEVRIER 1766. 189
gneur le Dauphin , a prêté ferment entre les mains
de Sa Majesté pour la furvivance de la Lieutenance-
Générale du Comté de Bourgogne , dont le Duc
de Randan , fon frère , eft pourvu.
Le Comte de Starhemberg , Ambaſſadeur de
Leurs Majeftés Impériales & Royales eut le 7 une
audience particulière du Roi , dans laquelle il
remit à Sa Majeſté une lettre de notification de la
mort de l'Empereur . Il fut conduit à cette audience
, ainſi qu'à celles de la Famille Royale , par
le fieur de la Live de la Briche , Introducteur des
Ambaffadeurs. Le lendemain Sa Majesté a pris
le deuil à cette occafion pour trois ſemaines.
Le 8 l'allemblée du Clergé de France eut une
audience du Roi , à qui elle fut préfentée par le
fieur Bertin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , en
l'absence du Comte de Saint - Florentin elle fut
conduite par le Marquis de Dreux , Grand - Maître
des Cérémonies , & par le fieur de Nantouillet ,
Maître des Cérémonies. L'Archevêque de Touloufe
porta la parole.
Sa Majefté & la Famille Royale fignèrent le
même jour le contrat de mariage du fieur Séré ,
Exempt des Gardes du Corps , Compagnie de
Villeroy , avec Demoifelle Savary.
Le Marquis d'Havrincour , Ambaſſadeur du
Roi auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies , qui a obtenu un congé pour ſe rendre
à la Cour , eut l'honneur d'être préſenté à Sa Majefté
par le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département des Affaires Etrangères
.
Le Comte de Saint- Florentin étant le 7 à la
chaffe , le canon de fon fufil a crevé & lui a
racaffé la main gauche , de manière que les
190 MERCURE DE FRANCE.
Chirurgiens ont jugé néceffaire de lui faire fur
le champ l'amputation du poignet.
Le 13 Madame la Dauphine , Madame Adelaïde
, & Meldames Victoire , Sophie & Louïfe
partirent d'ici pour aller au-devant de la Reine
qui revenoit de Commercy. Ces Princeffes dînerent
à Bondis avec Sa Majefté , qui arriva ici le
même jour vers les fix heures du foir.
Le Roi a nommé à l'Abbaye Royale & Réguliere
de Beaubecq , Ordre de Cîteaux , Diocèle
de Rouen , Dom d'Ortigue , Religieux du même
Ordre.
Le fieur Gautier , Penfionnaire du Roi , a eu
l'honneur de préſenter à Sa Majesté les tableaux
qu'il a peints d'après nature pour la ſeconde édition
de fon Cours d'Anatomie .
Du S Octobre.
Le 23 du mois dernier le Roi & la Reine , accompagnés
de la Famille Royale , tinrent fur les
fonts de baptême , dans la Chapelle du Château
le Duc de Bourbon , à qui Leurs Majeftés donnèrent
les noms de Louis- Henry-Jofeph. Les cérémonies
du baptême furent fupplées , en préfence
du Curé de la Paroifle , par l'Archevêque de
Reims , Grand Aumônier de France .
Le même jour la Princene de Kinski a été préfentée
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale .
par la Ducheffe de Praflin ; la Comtelle de Blangy,
par la Marquife de Valbelle , & la Vicomteffe de
Béarn , par la Comteffe de Périgord.
Le Roi a nommé pour fon Miniftre Plénipotentiaire
auprès de l'Electeur de Mayence le Marquis
d'Entraigues , qui a eu à cette occafion l'honFE
VRIER 1766. 191
neur d'être préfenté le 23 du mois dernier à Sa
Majefté par le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat .
Le 22 le Marquis de Santa- Cruz , Grand d'Elpagne
, qui eft arrivé dans cette Cour pour y notifier
le mariage du Prince des Afturies avec la
Princelle de Parme , s'eft rendu à Choify , accompagné
du fieur de Magallon , chargé des Affaires
de la Cour d'Espagne , & a été introduit à l'audience
du Roi par le Duc de Choiſeul , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ayant les départemens de la
Guerre & de la Marine. Le Marquis de Santa-
Cruz a été préfenté ici le 23 à la Reine , à Monfeigneur
le Dauphin & à la Famille Royale par le
Comte de Cantillana , Amballadeur de Naples.
Ce même Ambaffadeur a préſenté au Roi le lendemain
le quatrième volume des Antiquités
d'Herculanum .
Le Comte de Bafchy , Ambaffadeur du Roi
auprès de la République de Venife , eft arrivé
ici fur la fin du mois dernier , & a été préſenté
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale par le
Duc de Praflin .
Sa Majesté a nommé pour fon Miniſtre Plénipotentiaire
auprès de Son Alteffe Royale l'Infant
Don Ferdinand le Baron de la Houze , ci- devant
chargé des Affaires du Roi auprès des Cours de
Naples & de Rome , qui lui a été présenté en
cette qualité le premier de ce mois par le Duc
de Praflin .
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 27 du même mois , le contrat de mariage du
fieur de Villeneuve , Marquis de Villevieille , avec-
Demoiſelle d'Havrincour ; & celui du Marquis
d'Auréville , Exempt Sous-Aide-Major des Gardes
1
192 MERCURE DE FRANCE.
du Corps dans la Compagnie de Noailles , avec-
Demoiselle Léon de Nolnens.
Le Roi a nommé le fieur Hennin , ci - devant
fon Réfident auprès du Roi & de la République de
Pologne , pour remplacer , en la même qualité ,
le feu Baron de Montperoux auprès de la République
de Genêve .
Le premier de ce mois la Marquife de Toulonjon
a été préſentée à Sa Majesté & à la Famille
Royale par la Comteffe de Toulonjon.
Le Roi a donné l'Abbaye de Clairets ,
Ordre
de Citeaux , Diocèfe de Chartres , à la Dame de
la Baume des Achards , Religieufe de Sainte
Claire à Avignon ; celle d'Andezy , Ordre de
Saint Benoît , Diocèfe de Châlons- fur-Marne , à
la Dame d'Hacqueville , Religieufe à Gomer-
Fontaine ; & celle de Beauvoir , Ordre de Câteaux ,
Diocèle de Bourges , à la Dame de Montigny ,
Religieufe de la même Abbaye.
Sa Majefté vient d'accorder une penfion de
douze cents livres à la Demoiſelle Clairaut , foeur
du célèbre Géométre de ce nom > mort il y a envi→
ron deux mois.
Le fieur Baffet de la Marrelle , Avocat Général
du Parlement de Dombes , a eu l'honneur de
présenter au Roi , ainſi qu'à la Reine & à la
Famille Royale , un ouvrage de fa compofition ,
intitulé : La différence du patriotisme national
chez les François & chez les Anglois.
T
Le fieur Paffemant , Ingénieur du Roi , & le
fieur Bellart , Avocat au Confeil , ont eu l'honneur
de préſenter au Roi , le 2 , un Plan en relief
& un Mémoire contenant des moyens de la plus
grande fimplicité pour faire arriver les vaiſſeaux
Paris .
DE
FEVRIER 1766. 193
DE FONTAINEBLEAU , le 16 Octobre 1765.
Le Roi , Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine & Madame Adelaide font partis de
Verfailles , le 3 de ce mois , pour aller à Choily
& font arrivés ici le 5. La Reine & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife s'y font rendues de
Verfailles le même jour. Monfeigneur le Duc
de Berry , Monfeigneur le Comte de Provence
& Monfeigneur le Comte d'Artois y étoient arrivés
le 4.
Le Comte de Rochechouart , ci - devant Miniftre
Plénipotentiaire du Roi auprès de l'Infant Don
Philippe , Duc de Parme , a été préfenté au Roi ,
le 9 , par le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le Département des Affaires
Etrangères.
Le Comte de Clermont-Tonnerre , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , prêta ferment , le
13 , entre les mains de Sa Majefté pour la Lieutenance-
Générale du Dauphiné , dont il a obtenu'
la furvivance , ainfi que le Commandement de
cette Province , en l'ablence du Maréchal de Clermont-
Tonnerre , ſon père… ,
Le Comte de la Marmora , Miniftreidu Roi
de Sardaigne à la Cour de Londres , a été nommé
par ce Prince pour venir remplacer le feu Bailli
de Solar en qualité de fon Ambaffadeur auprès
du Roi.
DE PARIS , le 16 Septembre 1765.
Le 8 du mois dernier l'Univerfité s'affembla
dans les Ecoles de Sorbonne pour la diftribution
de fes prix. Cette cérémonie , à laquelle le Par-
I
A
194 MERCURE DE FRANCE.
lement allifta , fur précédée d'un difcours latin
que prononça le fiear Coupé , Profefleur d'Humanités
au Collége de Navarre. Le prix d'Eloquence
de 1764 , fondé pour les Maîtres ès Arts ,
par le fieur Coignard , Secrétaire du Roi & Confervateur
des Hypothèques , & qui avoit été remis
à cette année , a été adjugé au fieur Guyot ,
Prefeffeur au Collège de Mazarin , lequel a auffi
remporté celui qui avoit été proposé pour la préfente
année .
Le 25 , Fête de Saint Louis , la Proceffion des
Carmes du grand Couvent , à laquelle le Corps
de Ville affifta , fe rendit , felon la coutume , à
la Chapelle du Palais des Tuileries , où ces Religieux
chantèrent la Melle.
Le Roi ayant ordonné qu'il y eût cette année
au Louvre une expofition des ouvrages de fon
Académie de Peinture & de Sculpture , l'ouverture
du fallon où ils font placés s'eft faite , felon
l'ufage , le 25 , Fête de Saint Louis .
On a appris par un Courier extraordinaire que
la célébration du mariage du Prince des Afturies
avec la Princeffe Louife Marie- Thérèfe de Parme
a été faite le 4 de ce mois à Saint - Ildephone ,
& que le Cardinal de la Cerda , Patriarche des
Indes , leur a donné la bénédiction nuptlale.
Du 7 Octobre.
On a appris par une lettre particulière qu'un
Vaiffeau d'Oftende , dernièrementarrivé à Nantes,
allant de concert avec un autre , à découvert dans la
traversée , fous le Méridien de Ténériffe , une Ifle
engloutie , près de laquelle il s'eft arrêté quelque
temps. Le Capitaine en a levé le plan , qu'il a
FEVRIER 1766. 195
envoyé à Oftende pour fervir à ceux qui dans la
fuite auront occafion de diriger leur courſe vers
cet endroit.
On est enfin heureuſement délivré de la bête
féroce qui pendant fi long-temps a défolé le Gevaudan
& l'Auvergne. Le fieur Antoine , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis
& Lieutenant des Chaſſes du Roi , qui eſt parti au
mois de Juin dernier , par ordre de Sa Majefté ,
pour aller donner la chaffe à ce redoutable animal,
s'étoit d'abord rendu à l'Abbaye Royale des Chazes
en Auvergne , où les loups faifoient depuis quel
que temps beaucoup de ravage . Le 19 du mois
dernier des Gardes- chaffe qu'il avoit envoyés avec
leurs limiers pour reconnoître le terrein , l'avertirent
qu'ils avoient vu un très-grand loup dans un
bois voifin , & qu'ils y avoient eu auffi pleine connoillance
d'une louve avec des louveteaux aflez
forts. En conféquence , le fieur Antoine ſe tranſporta
fur les lieux , & le lendemain , 20 Septem
bre , ayant eu avis que ce grand loup , ainfi que
ła louve & les louveteaux , avoient été détournés
dans les bois de Pommieres , de la réferve de
l'Abbaye Royale des Chazes , il s'y tranfporta avec
tous les Gardes- chaſſe qu'il avoit amenés , & quarante
tireurs , habitans de la ville de Langeac &
des Paroiffes voifines . Tous ces Chaffeurs ayant
entouré les bois , les Valets de limiers y entrerent
avec les chiens de la Louveterie pour le fouiller .Le
feur Antoine , qui s'étoit placé dans un détroit ,
vit venir à lui , par un fentier , à la diſtance de
cinquante pas , le grand loup qui lui préfentoid le
côté droit & qui tourna la tête pour le regarder.
Sur le champ le fieur Antoine lui tira un coup de
derrière , d'une canardiere chargée de cinq coups
I
įj
196 MERCURE DE FRANCE.
:
de poudre , de trente- cinq poftes à loup & d'une
bale de calibre ; le loup reçut la bale dans l'oeil
droit & toutes les poftes dans le côté , tout près
de l'épaule il tomba fous le coup , mais il ſe
releva promptement & revint en tournant fur le
fieur Antoine , qui , n'ayant pas le temps de
recharger fa canardière , appella à lui le nommé
Reinchard , Garde à cheval du Duc d'Orléans :
celui- ci tira la bête , qui reçut le coup dans le
derrière , & qui s'enfuit à vingt- cinq pas dans la
plaine , où elle tomba morte . On reconnut que
c'étoit un loup il avoit trente-deux pouces de
hauteur après la mort , & cinq pieds fept pouces
& demi de longueur , & pefoit cent trente livres.
Le même jour plufieurs habitans des villages voifins
, qui avoient été attaqués en différens temps
par la bête féroce qui ravageoit le pays , furent
appellés fur les lieux pour reconnoître le loup
qu'on venoit de tuer : ils déclarèrent tous que
c'étoit le même animal qui les avoit attaqués ou
qu'ils avoient vu précédemment. Le fieur Antoine
de Beauterme , qui avoit accompagné le fieur
Antoine fon père , eft arrivé en pofte avec le
corps de ce loup & a eu l'honneur de le préfenter
au Roi le premier de ce mois. Les Chaleurs les
plus expérimentés ont jugé que c'étoit un vérita
ble loup qui n'avoit rien d'extraordinaire ni pour
la taille ni pour la conformation .
MARIAGES.
Le famedi , 11 Janvier 1766 , Mellire François-
Jofeph Lelievre , Marquis de la Grange & de
Fourille , Seigneur d'Atilly & de Beaurepaire ,
Sous-Lieutenant de la feconde Compagnie des
FEVRIER 1766. 197
-
Moufquetaires de la Garde ordinaire du Roi , &
Brigadier de Cavalerie , a époufé Demoiselle Angélique
-Adelaide Méliand , fille de Meffire Charles-
Blaife Méliand , Confeiller d'Etat, ci- devant Intendant
de la Généralité de Soiffons , & de Marie-
Louife- Adelaide Duquesnoy. La cérémonie de ce
mariage a été faite par M. le Cardinal de Gefvres
dans la chapelle de l'Hôtel de Gefvres , en préfence
des parens , alliés & amis des deux familles.
On connoît l'ancienneté , la noblefle & les
alliances du nom de Lelievre . Le 3 Avril de l'an
1358 Gilles Lelievre , Ecuyer , & Jeanne de Monceaux
, fa femme , vendirent conjointement à
Philippe , fils de France , premier Duc d'Orléans ,
& frère cadet du Roi Jean , une rente qu'ils avoient
für la recette d'Orléans . Le prix de cette rente fut .
de foixante & dix écus d'or , de l'ancien coin de
France. L'acte fe conferve dans le tréfor , des
Chartes du Roi , & forme un monument dont
l'autorité eft certaine .
Ce Gilles Lelievre fuivit la profeffion des
armes , ainfi que fes defcendans , juſqu'en 1500 .
On les voit Capitaines de cent lances , dans la
compagnie du fameux Connétable du Guefclin ,
Gouverneurs de Places & grand- Bailli de Sens ,
comme il paroît par des actes de 1408 ( 1 ) .
Sous le Roi Louis XII , Jean Lelievre , Confeiller
au Parlement de Paris , fut employé à la
réformation des coutumes de plufieurs provinces ,
& enfuite Avocat Général au même Parlement ;
il l'étoit encore au temps de l'enregistrement du.
Concordat , le 22 Mars de l'an 1517 , felon l'ancienne
manière de compter , c'eft - à - dire , 1518
felon la nouvelle .
( 1 ) Voyez l'Hiftoire du Connétable du Guefclin , par
Duchatelet.
I iij
198 MERCURE
DE FRANCE
.
Claude Lelievre , fils de Jean , fut marié avec
Charlotte Meniffon , dont une tante , nommée
Magdeleine Menillon , avoit épousé , par contrat
du 13 Avril 15os , Jean Molé , frère aîné de
Nicolas , qui fut le grand- père du célèbre Mathieu
Molé , Procureur Général , puis Premier
Préfident du Parlement de Paris & Garde des
Sceaux de France dans les premières années de la
majorité du feu Roi. De ce mariage fortirent
deux fils qui formèrent chacun une branche.
Philippe Lelievre , fils aîné de Claude & de
Charlotte Meniffon , époufa Marie Gayant , fille
de Louis , Confeiller au Parlement & Prevôt des
Marchands à Paris en 1540. De deux foeurs qu'avoit
Louis Gayant , père de Marie , l'une avoit
époufé François de Villars , d'abord Confeiller en
la Sénéchauffée de Lyon , puis Lieutenant Particulier
au même Siége & frère aîné de Pierre de
Villars , qui fut fucceffivement Evêque de Mirepoix
& Archevêque de Vienne en Dauphiné , &
eut pour fuccefleur dans ces deux prélatures un
fecond Pierre de Villars , fils de François , fon
frère aîné .
L'autre foeur de Louis Gayant , nommée Charlotte
Gayant , fut la femme d'un Claude de Villars
, qui étoit frère cadet des mêmes François
& Pierre de Villars , & qui fuccéda dans le Gouvernement
du Château de Condrieux à Jean
Gayant , père commun de Charlotte & de Louis
Gayant , & ils ont été les trifayeux de feu M. le
Maréchal Duc de Villars , père de M. le Duc de
Villars , aujourd'hui Grand d'Eſpagne , Chevalier
de la Toifon d'or , & Gouverneur de Provence.
Du mariage de Philippe Lelievre avec Marie
Gayant , fortit Louis Lelievre , qui fut Confeiller
FEVRIER 1766. 199
au Parlement , après avoir été quelque temps
Subftitut du Procureur Général . Ce Louis Lelievre
eut pour fils Nicolas Lelievre , qui fut Seigneur
de Chauvigny & celui - ci en eut deux , qui
furent Capitaines dans le Régiment du Caftelet ,
mais ils moururent l'un & l'autre fans poſtérité.
Gilles Lelievre , fecond fils de Claude & de
Charlotte Meniffon , fut marié avec Agnès le
Picart , de famille très - connue dans la magiſtrature
de Paris , qui a des alliances avec celle de
Cauchon , & par celle - ci avec la Maiſon de
Joyeuse. Feu M. le Chancelier d'Aguelleau en
defcendoit auffi du chef de Claire - Eugénie le
Picart , fa mère ; & le Chancelier Nicolas Brulart
, Marquis de Sillery & de Puifieux étoit fils
d'une Marie Cauchon , dont la mère ſe nommoit
Marie le Picart. C'est même par ce mariage que
les terres de Sillery & de Puifieux font entrées
dans la famille de Brulart.
M. le Marquis de Puifieux , ci-devant Miniſtra
& Secrétaire d'Etat au département des Affaires
Etrangères , Chevalier , Commandeur des Ordres
du Roi , qui eft l'unique defcendant en ligne mafculine
du Chancelier Nicolas Brylart , Marquis de
Sillery ne pofféde ces deux terres que comme
iffu du même mariage.
>
De celui de Gilles Lelievre avec Agnès le
Picart , fortirent cinq fils & quatre filles . Un des
fils cadet époufa une foeur du Cardinal Denis
de Marquemont , Archevêque de Lyon . Des qua
tre filles , l'une a été la bifayeule de M. de Mauroy,
Lieutenant Général des Armées du Roi. Une autre
fut la mère de la femme du Préfident l'Eſcalopier
; & la dernière ayant été mariée à Gaillot
Mandat ; de ce mariage vint , entr'autres enfans ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
une fille qui fut mère de la fenime de Nicolas
Potier , Seigneur de Novion , Premier Préfident
du Parlement de Paris.
Claude Lelievre , fils aîné de Gilles & d'Agnès
le Picart , époula Catherine Gayant , fille de Thonias
, Préfident aux Enquêtes , & de Charlotte
Bochart de Champigny & de Saron' , & n'en eut
qu'un fils , qui fut Thomas Lelievre , Marquis de
Lagrange , & de Fourille , fucceffivement Confeiller
au Parlement , Maître des Requêtes , Préfident
au grand Confeil & Intendant de la Généralité
de Paris . Celui - ci époufa Anne Faure , fille
de Jules - Célar , fieur de Berlize , Confeiller au
Parlement , dont la mère étoit foeur du Chancelier
Nicolas Brulart , Marquis de Sillery , & la
foeur dudit fieur Faure de Berlize fut mariée à
Claude de Bullion , l'un des Préfidens du Parlement
de Paris , & Sur- Intendant des Finances.
Feu M. le Marquis de Fervaques , Chevalier ,
Commandeur des Ordres du Roi , & père de la
première Ducheffe d'Olonne , de Madame la
Ducheffe de Laval - Montmorency , & de la première
femme de feu M. le Duc de Beauvilliers ,
defcendoient d'eux au troifième degré , ainfi que
Madame la Ducheffe d'Uzès , fa foeur , grandmère
de M. le Duc d'Uzès d'aujourd'hui & mère.
de Mde la Ducheffe de la Valliere ."
Thomas Lelievre , Marquis de la Grange & de
Fourille , & Anne Faure , fa femme , eurent deux
fils & quatre filles , dont la feconde fut mariée à
Fleuri d'Efcoubleau , Comte de Montluc , fils &
petit fils de Chevaliers , Commandeurs des Ordres
du Roi , & frère aîné de François d'Efcou
bleau , Comte de Sourdis , qui reçut le même
Ordre le 31 Décembre 1688. Pierre d'Ef : oubleau ,'
FEVRIER 1766. 201
Marquis de Sourdis , leur oncle , avoit été le troiſième
mari d'Antoinette d'Avaugour,feconde femme
de Pierre de Rohan , Prince de Guimenée , & en
avoit eu une fille , mariée à François de Simiane ,
Marquis de Gordes , auffi Chevalier , Comman
deur des Ordres du Roi , de qui étoit née la
Comtelle de Moncha , mère de la feconde femme
de feu M. le Duc de Bouillon , auparavant Duc
d'Albret ; & de celui - ci étoit fortie la première
femme de M. le Maréchal Prince de Soubife , qui
en a eu feuë Madame la Princeſſe de Condé . MM .
Lelievre ont même été chargés d'acquitter une
partie des conventions du premier de ces mariages ,
& ils la payent encore aujourd'hui à M. le Duc de
Bourbon & à la Princeffe fa foeur.
>
Anne-Judith Lelievre , fille cadette de Thomas ,
Marquis de la Grange , & d'Anne Faure , épouſa
le 13 Avril 1673 , Claude d'Avaugour , Comte
de Vertus , & a été la mère de feu M. le Comte
de Vertus , fecond mari de Madame la Baronne
de Montmorency , & de Marie- Claire - Genevieve
d'Avaugour , femme du feu Prince de Courtenay,
frère de Madame la Marquife douairière de Bauffremont.
Une foeur de Claude d'Avaugour
Comte de Vertus , avoit été la feconde femme
d'Hercule de Rohan , fecond Duc de Montbazon ',
qui eut de ce mariage François de Rohan , Prince
de Soubife , bifayeul de M. le Maréchal Prince
de Soubife , & la Ducheffe de Luynes , mère de
feu M. le Prince de Grimberghen , d'abord appellé
Comte d'Albert ; l'auteur des Princes de
Guimenée , Ducs de Montbazon , étoit forti d'un
premier mariage du même Hercule de Rohan ,
fecond Duc de Montbazon .
Pierre- François Lelievre, Marquis de la Grange,
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
aîné des deux fils de Thomas & d'Anne Faure ,
fut tué à la journée de Mont- Callel , le 11 Avril
1677 , étant Guidon de la Compagnie des Gendarmes
Ecollois , à la tête defquels Monfieur
frère unique du feu Roi , s'étoit mis. Il n'étoit
pas encore marié. Le fecond , nommé Armand-
François , eft mort à l'âge de foixante-cinq ans ,
portant le titre de Marquis de la Grange. C'eft
Tui qui a été le père du Marquis de la Grange ,
dont le mariage donne lieu à cet article. Il a une
foeur , nominée Marie - Renée Lelievre , qui a été
mariée le 16 Janvier 1747 , à François - Guillaume
Joly, Seigneur de Fleury & autres lieux , ci- devant
Avocat Général , & aujourd'hui Procureur Général
au Parlement. Leur mère , qui eft vivante.
fe nomme Marie - Magdeleine de Caffan d'Oriac
, & eft fille d'un Capitaine de Cavalerie .
Le nom de Méliand eft fort ancien ; il eft
connu depuis long- temps dans la magiftrature.
Le trifayeul de Mlle Méliand , frère de Victor
Méliand , Aumônier de la Reine - mère & Evêque
d'Alet , fuccéda à Mathieu Molé dans la charge
de Procureur Général , après avoir été Préſident
des Enquêtes & Ambaſſadeur en Suiffe. Sa femme,
étoit de la Maifon des Hurault de l'Hôpital , fille
d'une Bourdin. Il eut deux fils qui formèrent deux
branches ; la cadette a fini dans M. Méliand
Confeiller d'Honneur au Parlement , mort fans
enfins , & M. Méliand , Confeiller d'Etat , père
de Mde la Marquife d'Argenfon , fa fille unique.
M. Méliand , aujourd'hui Confeiller d'Etat , refte
feul de la branche aînée. La foeur de fon père
avoit épousé M. de Lamoignon de Courfon
Confeiller d'Etat & au Confeil Royal , qui a eu
pour enfans M. de Lamoignon de Montrevault ,
FEVRIER 1766. 203
Préfident honoraire du Parlement ; Mde de Maudont
peou , Vice-Chancelière ; Mde de Gourgues ,
lé fils eft actuellement Préfident du Parlement i
& Mde de Périgny , femme de M. Gagne de
Périgny , Maître des Requêtes honoraire.
AVIS DIVER S.
Entreprise des voitures pour les incendies.
Lis
•
SECOND AVIS.
ES Entrepreneurs ont déja rendu compte au
Public , de l'objet principal de leur entreprife ; ils
fe font engagés à porter les fecours les plus
prompts aux incendies qui peuvent arriver dans
la ville de Paris . Pour remplir leurs engagemens
à cet egard , ils entretiennent un nombre confidérable
de chevaux , & leurs voitures chargées de
tonneaux pleins d'eau , diſtribuées dans les différents
quartiers de la ville , feront prêtes à toute
heure du jour & de la nuit , à partir au premier
ordre .
Ce nouvel établiſſement réunit un ſecond objet
d'utilité pour le Public.
On cherche depuis long-temps les moyens de
procurer aux habitans de Paris , une eau plus pure
& plus falubre que celle que l'on puife dans le
baffin intérieur de cette capitale . L'eau de la
Seine a toujours été confidérée comme pure &
falubre par excellence ; elle l'eft en effet ; mais
une rivière qui traverfe une ville immenfe &
très-peuplée , ne peur conferver long- temps fa
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
pureté. Tel eft en effet le fort de la Seine , infectée
dans fon cours en traverfant Paris , par les matières
putrides & malfaifantes , & les liqueurs corrompues
, fortes & corrofives qui y font portées
continuellement par la rivière des Gobelins , les
égouts des hôpitaux , ceux des rues , des quais ,
des ponts , des inaifons particulières & des atteliers
d'artifans de toute efpece ; elle n'eft bientôt qu'un
grand cloaque , & n'offre pius aux habitans qu'une
boiffon pernicieufe . On abrégé le détail dégoûtant
de toutes les matières & les liqueurs infectées
dont l'écoulement continuel altère & corrompt la
qualité de fes eaux ; d'autres ont déja pris le foin
d'en mettre le tableau fous les yeux du Public.
:
En vain cherche - t-on à fe raflurer fur l'effet des
fontaines filtrantes elles rendront à l'eau fa limpidité
naturelle ; mais lui rendront- elles fa première
pureté? Appas trompeur ! Les fels empoifonnés
débarraflés des parties hétérogènes qui
pouvoient en modérer l'action , n'en agiront
qu'avec plus de promptitude & de malignité.
Toute précaution à cet égard eft illufoire : ces
fels pernicieux , intimément mêlés avec l'eau
refteront ; il n'eft aucun filtre qui puiffe les en
éparer.
Le poifon que l'on puife avec ces eaux a des
effets marqués , beaucoup plus fenfibles fur les
provinciaux & les étrangers . Les naturels de
Paris , fortifiés par l'ufage , réfiftent mieux :
mais combien de femmes , d'enfans de tempéramens
foibles ou délicats , font peut être les triftes
victimes de cette boillon dangereufe ! combien,
de maladies peu connues dont elle eft peut - être la
cauf première , fur-tout en été , où le volume des
eaux de la Seine excède à peine de moitié celui
FEVRIER 1766. 205
des matières & des liqueurs corrompues qu'elle
reçoit chaque jour.
Il n'eft qu'un moyen d'éviter les funeftes effets
de ces eaux dangereufes ; c'eft de les puifer dans
les endroits où elles coulent dans toute leur pureté.
Excités par ces confidérations , les entrepreneurs
, munis d'une permiffion de M. le
Lieutenant- Général de Police , & fous la protection
de ce Magiftrat , ont fait conftruire & placer , à
la pointe de l'Ifle faint Louis , une machine hydraulique
, au moyen de laquelle ils puifent dans
le courant le plus profond & élèvent l'eau qu'ils
offrent au Public.
L'emplacement qui leur a été affigné eft bien
au-deflus de tous les égouts & hors de portée de
la rivière des Gobelins , qui continuellement repoullée
vers la rive par le courant de la Seine ,
ne fe mêle entièrement avec les eaux , qu'après
avoir été divifée par les bateaux du port faint
Bernard & le pont de la Tournelle.
Au choix du lieu , les Entrepreneurs joignent
les précautions les plus fcrupuleufes , pour mériter
la confiance du Public ; leurs tonneaux font rincés
très fouvent , & avec le plus grand foin ; ils font
exactement fermés & ne peuvent être ouverts que
par les employés, de leur régie , qui ont feuls
les clefs des cadenats : ils s'affûrent par là que ces
tonneaux ne peuvent être remplis qu'à leurs
pompes , & préviennent les abus que pourroient
commetre leurs charretiers , en vendant de l'eau
de puits ou en prenant celle qu'ils diftribueroient
fur les bords de la rivière , où les matières corrompues
& les fels corrofifs en diffolution refluent
en plus grande abondance .
Les voitures de ce nouvel établiffement font
206 MERCURE DE FRANCE .
peintes en vert : les tonneaux font numérotés &
portent pour infcriptions , fur le devant , voitures
pour les incendies , & fur le derrière , cau de la
Seine , prife à la pointe de l'Ifle faint Louis , à
I f. 6 den. la voie. Les chartiers & porteurs d'eau
ont chacun une médaille fur laquelle font les infcriptions
& le numero du tonneau qui leur eft affecté.
Ces précautions ferviront à dénoncer précifément
ceux d'entr'eux qui pourroient donner
matière à quelque plainte , foit pour raifon de
leur fervice , foit autrement.
Les Entrepreneurs fourniront l'eau à 1 f. 6 den.
la voie , à toutes les perfonnes qui voudront faire
ufage de celle qu'ils offrent au Public , foit pour
leur confommation ordinaire , foit pour leurs
bains.
Les perfonnes qui defireront des approvifionnemens
réguliers pourront fe faire infcrite au Bureau
général , rue du Mail , ou donner à un des Employés
de la régie , ou feulement à un de fes
charretiers ou porteurs d'eau , leurs noms , leurs
adrelles préciſes , & par approximation , la quantité
de voies d'eau qu'elles peuvent conſommer
par mois.
Il fera remis aux perfonnes qui fe feront fait
infcrire , une quantité de cartes imprimées & timbrées
du cachet de la régie , proportionnelle à la
confommation qu'elles auront arbitré , chacune de
ces cartes repréfentant le paiement d'une voie
d'eau. Il en fera remis au fur & meſure des livraifons
aux charretiers de l'entrepriſe un nombre
égal à celui des voies d'eau qu'ils livreront.
A la fin de chaque mois , ces cartes feront raffemblées
, & un Commis préposé pour cette
partie , les rapportera aux perfonnes infcrites ,
FEVRIER 1766. 207
& en recevra le montant , à raiſon de 1 f. 6
den. par carte.
Les perfonnes qui , avant l'expiration du mois ,
auroient épuifé les cartes qui leur auront été délivrées
, font priées de vouloir bien faire avertir
au bureau général , & il leur en fera remis
fur le champ de nouvelles.
Celles qui n'auroient pas une confommation
fixe , ou qui voudront éviter l'embarras du paiement
périodique à la fin de chaque mois , pourront
faire prendre au bureau général , telle quantité
de ces cartes qu'elles jugeront à propos ,
en les payant par forme de confignation , à raifon
de 1 f. 6 deniers chacune.
Les enregistremens que les Entrepreneurs.
propofent au Public , ne procurent d'autres avantages
que ceux d'être alluré de la bonne qualité
de l'eau , d'être fervi régulièrement & de
préférence , & d'être difpenfé de payer chaque
jour ; les dépenfes qu'ils font obligés de faire ,
& la forme de leur régie ne leur permettent
pas de recevoir encore des abonnemens conditionnels.
Les perfonnes qui fe feront fait infcrire , font
priées de vouloir bien contremarquer les cartes
qui leur feront remifes , de manière qu'elles
puiffent certainement les reconnoître
Les charretiers & porteurs - d'eau montent à
tous les étages , & il leur eft expreflément défendu
de vendre l'eau plus de 1 f. 6. den. la
voie. On peut en tout temps s'adreffer au bureau
général pour y porter les plaintes que l'on
pourroit avoir à faire contre eux,
¿
208 MERCURE DE FRANCE .
Parpermiffion du Roi & de M. le Lieutenant-
Général de Police.
Ancienne & feule Manufacture d'Encre , connue
à Paris , rue des Arcis , depuis plus de 150
ans , fous le nom d'Encre de la Petite-Vertu.
1
tant
LE Public eft averti que le fieur Guyot , feul
poflefleur du fecret de l'encre de la Petite Vertu ,
par acte de notoriété publique , a établi foixante
bureaux dans foixante villes du royaume , & .
vingt- fix à Paris , dans lefquels fe débite ladite
encre en bouteilles de pinte , chopine & demifeptier
meſure de Paris , étiquetées & fcellées
de fon cachet. Elle eſt très - recherchée ,
par fa noirceur que par fon indélébilité , qui eſt
telle , que les actes écrits depuis fon origine ,
n'ont pas reçu d'altération , qualité eflentielle
pour la confervation des actes publics , dont dépendent-
la confervation & fûreté des biens des
familles , lefdits actes étant fouvent inlifibles par
la mauvaiſe qualité des encres dont on s'eſt ſervi .
Sa qualité lui a mérité la préférence de la part
des Cours Souveraines & des principaux bureaux.
Elle fe vend à Paris , compris les bouteilles
favoir double luifante , la bouteille de pinte 44.
fols , celle de chopine 23 fols , celle de demifeptier
12 fols . Double : la bouteille de pinte
40 fols , celle de chopine 21 fols , ceile de demifeptier
fols. Commune : la bouteille de pinte
28 fols , celle de chopine is fols , celle de demifeptier
8 fols . ..
En rapportant les bouteilles vuides , on rend
pour celle de pinte 4 fols , pour celle de cho-
>
FEVRIER 1766 : 209
pine fols , & pour celle de demi - feptier 2
fols .
Il n'eft pas poffible de mettre le prix qu'elle
Te vend en Province , attendu qu'on la fait payer
dans chaque Ville , à proportion des frais qu'elle
occafionne.
Comme nombre de Capitaines de vaiffeaux
& Armateurs ont repréfenté audit Sieur Guyot ,
qu'il feroit à propos d'imaginer un encre portative
, moins coûteufe & moins riſquable pour
le tranfport des Ines & des Colonies , que l'encre
liquide ; il vient de trouver le fecret d'en compofer
une en poudre , avec laquelle on peut faire
foi-même , très - facilement , & fur le champ ,
de l'encre fupérieure à la plupart de celles qu'on
débite liquide en Province & dans les Illes .
Le prix eft de 4 francs la livre , avec laqueile
ont fait quatre pintes ou bouteilles d'encre , mefure
de Paris ; il y a des paquets de livre , de
demi livre & de quarteron .
霏
Le prix , la manière de la faire & le cachet
du Sieur Guyot , font imprimés fur chaque paquet.
Les Capitaines de vaiffeaux , Armateurs ou
Marchands de Province qui voudront fe charger
d'une pacotille de ladite encre , ſoit en bouteilles
, tonneaux ou barrils , ou de celle en poudre
, font priés d'écrire audit Sieur Guyot , qui
leur enverra les prix & termes de paiement qu'il
tient avec tous les correfpondans , leur fera une
remife de laquelle ils auront lieu d'être contens ,
& leur fera tenir à tel port de France qu'ils
jugeront à propos , en obfervant que lesdites
encres s'envoient pour le compte des Commettans
& non autrement .
MERCURE DE FRANCE.
Ledit Sieur Guyot compofe & débite auffi des
encres de couleur & à fecret.
Nota. Il y a à la porte de chaque débitan
de Paris un tableau portant cette infcription :
encre de la petite vertu , compoſée par le fieur
Guyot , bureau de diftribution de ladite encre
en bouteille & en poudre.
LE Sieur Machart, Marchand Bijoutier, demeurant
ci - devant rue faint Honoré , entre la rue
des Poulies & les Pères de l'Oratoire , à la Ducheffe
de Bourgogne , continue fon commerce ;
il a même fait faire des bijoux nouveaux & agréables
pour les étrennes . Il demeure à préfent
même rue faint Honoré , au - deffus de la rue
des Frondeurs , chez M. Lenoir , Notaire , au
premier fur le devant.
Pâte fans pareille couleur de rofe.
La Sieur Marmé fait favoir au Public qu'il
fait une pâte couleur de rofe , & qui en a l'odeur,
qui blanchit & adoucit la peau , tant pour le
vilage que pour les mains , & garantit la peau
feche de fe caffer au froid. La façon de s'en
fervir eft fans eau , elle eft portative par- tout
fans fe corrompre ; l'on en trouvera dans les
dépôts ordinaires de la blanche , qui font chez
le Suiffe de S. A. S. Mgr le Comte de Cler
mont , à l'Abbaye , fauxbourg faint Germain , &
chez le Suiffe de la grille du Palais Royal , &
à Versailles , chez le Suiffe des petites écuries
du Roi . Les pots de pâte couleur de rofe , font
de 6 livres 12 fols , & la blanche de 3 livres
12 fols ; en rapportant les pots , c'eſt 6 livres
& 3 livres.
FEVRIER 1766. 211
LE Sieur Charlard , Maître Apothicaire , rue
Baffe , porte faint Denis à Paris , vient de recevoir
en retour plufieurs centaines de bouteilles
de vin de Conftance , rouge & blanc , du Cap
de Bonne- Efpérance . Il le vend 12 livres la bou
teille le rouge , & 10 le blanc. Il le garantit
véritable , & le donne à goûter à ceux qui en
doutent .
Par privilége exclufif, permiffion & lettres -patentes
du Roi , enrégiftrées au Parlement de Paris.
Le fieur DE SIGOGNE , neveu du feu fieur de
SIGOGNE Médecin des Cent Suiffes de la Garde
du Roi , donne avis au Public qu'il eft feul poffeffeur
, & tient du feu fieur de Sigogne , fon oncle ,
avec lequel il a travaillé pendant plufieurs années ,
le fecret de la compofition de l'Elixir connu fous
le nom d'Huile de Vénus.
M. le Premier Médecin de fa Majeſté , après
avoir vérifié par lui-même les opérations pour
cette compofition , & avoir reconnu toutes les
propriétés de cet Elixir , a donné au fieur de Sigogne
un brevet & privilége exclufif les Avril 1761 ,
lequel a été enregistré en la Prevôté de l'Hôtel du
Roi , le 9 des mêmes mois & an .
Sa Majefté elle-même , voulant récompenfer
en la perfonne du fieur de Sigogne neveu , nonfeulement
le mérite de l'invention de fon oncle ,
mais encore les travaux & connoiffances perfonnelles
, a eu la bonté de lui accorder , le 20 Février
1762 , des lettres - patentes portant privilége
exclufif pour la compofition & débit de cet Elixir
dans toute l'étendue du Royaume : elles ont été
enregistrées en la Cour de Parlement de Paris le
31 Juillet 1762 , fur les certificats des Doyen &
ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Paris ,
212 MERCURE DE FRANCE .
& avis de Meffieurs les Lieutenant- Général de
Police & Procureur du Roi au Châtelet de Paris
donnés les 2 & 14 du même mois de Juillet , ek
exécution d'un arrêt préparatoire du 30 Juin précédent.
: Depuis , & par autre arrêt du 4 Septembre
1762 , ladite Cour de Parlement , pour prévenir
tous les inconvéniens qui pourroient tromper
le Public , empêcher la contrefaction de cet Èlixir
, & même l'annonce faite par plufieurs perfonnes
qu'elles tenoient du feu fieur de Sigogne fon
fecret avec fon cachet , a fait défenſes à toutes perfonnes
, de quelque qualité & condition qu'elles
foient , de contrefaire , vendre & débiter ledit
Elixir connu fous le nom d'Huile de Venus , & de
fe fervir du nom & cachet du feu fieur de Sigogne ,
fous les peines portées par l'arrêt : au préjudice de
ces défenſes , deux particuliers ayant ofé y contrevenir,
par un autre arrêt contradictoire de la Cour
de Parlement du 20 Juin 1764 , il leur a été fair
de nouvelles défenfes d'employer à l'avenir le
nom & le cachet du fieur de Sigogne , & de faire
inférer dans les papiers publics & tableaux aucunes
annonces de l'Huile de Vénus.
Propriétés de l'Huile de Vénus.
Cet Elixir , un des plus puiffans ftomachiques
qu'il y ait , rétablit par fon ufage continué , les
eftomacs les plus foibles , en en prenant tous les
jours une cuillerée à bouche , une heure ou deux
après le repas.
Cette huile fortifie les vieillards , en confumant
cette pituite froide & crue qui les accable , aide
à faire la digeftion , & fortifie le cerveau & toute
l'économie animale.
Elle procure les règles aux filles & aux femmes
, en réparant le vice des fermens de l'eftoFEVRIER
1766. 213
mac , & en donnant de la fluidité aux humeurs
excrementeufes qui doivent s'évacuer tous les
mois ; & c'eft de-là principalement que dépend.
a fanté ou la maladie du fexe.
Elle diffipe & calme toutes fortes de vapeurs ,
en en prenant une cuillerée ou deux , & buvant un
verte d'eau fraîche par - delius .
Elle facilite merveilleufement les accouchemens
laborieux ; on en prend dans le travail jufqu'à
quatre cuillerées , & même fix : la quantité
ne peut jamais faire de mal.
C'eft un des plus puiflans fpécifiques pour calmer
& guérir fur le champ toutes fortes de coliques
; on en prend une ou deux cuillerées.
C'est un excellent cordial pour les petites véroles
; on en mêlange une troifième ou quatrième
partie avec les eaux de chardon - bénit , ou de fcabieufe
on en donne plus ou moins , fuivant que
la nature l'indique.
>
Cette huile peut s'employer avec fuccès dans
les affections fcorbutiques : fon ufage continué
d'une cuillerée ou deux par jour après le repas
garantit de ces maux dangereux , ou en arrête le
progrès , en confumant cet acide fixe & froid qui
ronge la tiffure du fang , & fouvent même les os ;
ce remède poule au dehors par les excrétions &
les fécrétions naturelles .
Une ou deux cuillerées de cette liqueur arrête
fubitement le mal de mer ; c'est - à - dire ces dé.
goûts , ces défaillances , ces naufées , ces vomiffemens
affreux qui font occafionnés par le mouvement
du vaiffeau & par l'odeur de la mer.
De toutes les liqueurs connues , il n'y en a point
de fi agréable que celle - ci pour le goût ; d'ailleurs ,
bien différente des autres liqueurs ordinaires ,
214 MERCURE DE FRANCE.
celle-ci ne peut jamais faire de mal , quelque
ufage que l'on en falle .
Elle ne s'évente jamais ; & plus elle eft gardée
meilleure elle eft , & pour les qualités & pour
goût.
Il y a des bouteilles , demi - bouteilles , & de
petites.
Le fieur de Sigogne demeure actuellement à
Paris , rue de l'Arbre-fec , entre les rues Bailleul
& celle des Foffés Saint Germain l'Auxerrois
quartier Saint - Honoré, où il tient fon magafin ;fon
tableau eft au-deffus de la porte.
Il y a plufieurs perfonnes qui s'ingèrent de
contrefaire & de vendre l'Huile de Venus: le Public
eft averti que la véritable ne ſe vend que chez le
feur de Sigogne.
Il y a fur chaque bouteille une étiquette fignée
du fieur de Sigogne , avec fon cachet.
L'empreinte du même cachet fera auffi fur le
bouchon.
J'AI
AP PROBATIO N.
A lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois de
Février 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 6 Février
1766.
GUIROY.
FEVRIER 1766. 215
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LETT
ETTRE écrite de Calais à M. de la Place ,
Auteur du Mercure .
ODE fur la mort de Mgr le Dauphin .
ERIPPE , Conte Gaulois.
Page s
8
16
25
28
A mon Frère , Chanoine Réguler de l'Ordre
de Ste Geneviève à Liège.
MADRIGAL à Mde de S....
EPITAPHIUM hominis ab uxore confumpti . ibid.
EPÎTRE à M. Muşnerot. 29
VERS à ma Maîtreffe , fur l'envoi de fon portrait. 32
LETTRES du Roi Henry IV & de Catherine de
France fa foeur.
VERS à M. le M... de V...
EXTRAIT d'une Lettre de M. Matti.
EPITALAME à M. de Tournoi , Capitaine au
1 Régiment de. . . . .
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
PARODIE des deux Gavottes de la quatrième
Sonate de M. Dard , Muficien du Roi.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à M. de la Place , en réponſe d'une
critique inférée dans le Mercure de Janvier
1766 .
HISTOIRE amoureufe de Pierre Lelong & de fa
très -honorée Dame Blanche Bazu.
33
42
47
44
49
so
52
$4.
67
216 MERCURE DE FRANCE.
ELIZABETH , Roman , par Mde
***
78
OEUVRES de Théâtre de M. Guyot de Merville. 92
PETITE Encyclopédie ou les Elémens des Connoiffances
humaines.
ANNONCES DE LIVRES.
102
105
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
DE Châlons- fur- Marne.
LETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure
de la France. -
ARTICLE IV. BEAUX ARTS. )
ARTS UTILE S.
120
134
CHIRURGIE . Lettre d'un Chirurgien de campagne
à M. de la Place , auteur du Mercure . 137
SUPPLÉMENT à l'article des Sciences & Belles
Lettres .
SCULPTURE. Lettre à l'Auteur du Mercure .
149
GÉOGRAPHIE .
ARCHITECTURE .
ORFÉVRERIE .
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
QPÉRA .
COMÉDIE Françoiſe .
COMÉDIE Italienne .
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DR Stockholm , & c.
Avis divers .
156
158
159.
160
161
1621
1813
183
203
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphined hand
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS 1766.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochin
Tous inv
Papilla Sculp
A
PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis - à- vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
J
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes .
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
dtrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
2
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft composée de
cent huit volumes. On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.Čette Table ſe vend féparément
au même Bureau.
plu
Cotte
MERCURE
DE FRANCE.
MARS 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRES de CATHERINE de FRANCE,
foeur du Roi HENRY IV , écrites de la
Jarrye , le 19 Août 1571 , à M. DE
LARDIMALYE.
Première Lettre.
MONSIEUR de Lardimalye , étant deliberée
de partir avec mon fils dans fort
peu de jours , pour m'acheminer
en mes
païs fouverains , & defirant etre accompaignée
daucuns Gentilhommes
auffi af-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
fectionnés a mon fervice , comme toujour
je vous ait coignu , jai bien voulu vous
faire ce mot , pour vous prier de me faire
ce plaifir de vouloir me venir trouver
vers Barbefiyeux où je dreffe mon chemin
, & où je m'attend paffer environ
le 29 ou 30 de ce mois , affin de m'accompaigner
une partie de mon voyage ,
comme je m'attend que voluntier vous
le ferez , & comme auffi je vous promet
que toujour je reconnoitray ce bon &
honête devoir es lieux où s'offrant loccafion,
vous voudrez m'emploier, & d'auffi
bon coeur que je prie Dieu , M. de Lardimalye
, vous conferver fous fa garde
fainte. De la Jarrye , ce 1e jour d'Aouft
1571.
Et au bas eft écrit :
Votre bonne amie , CATHERINE.
Au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
Seconde Lettre.
gens
M. de Lardimalye , je fuis bien marrye
que je ne puis gratiffier des confirmations
de leurs eftats ces honneftes
de la ville de Perigueux , pour lefquels
vous m'avez écrit ; mais la verité eft telle
que jai fait partye defdites confirmations
avec certains perfonnages qui ne vouMARS
1766. 7
droient permettre qua leur defavantage
& au préjudice du contrat que je leur
en ait fait , jen difpofaffe , mais voudroient
prétendre beaucoup de dédomagemens a
loccafion de quelqu'avance quils m'ont
faites ; & outre ce , quand cela ne feroit ,
je préjudicierois en fe faifant beaucoup
a mes affaires , car ce feroit ouvrir la porte
a beaucoup d'autres qui n'attendent autres
chofes que le commencement de telles
gratifications. Sil fe préfente quelqu'autres
occafions de m'employer pour ces honneftes
gens , ils m'y trouveront fort difpofée
; & non-feulement eux , mais tous
ceux qui me feront par vous recommandés
, affin de vous faire paroître combien
je fuis votre amie qui prie Dieu , M. de
Lardimalye , quil veule vous maintenir
fous fa très-fainte & digne garde . De
Paris , ce 12 jour de Juillet 1594.
Et au bas eft écrit :
Votre affectionnée amie , CATHERINE,
Et au dos eft écrit .
A Monfieur de Lardimalye.
Troisième Lettre.
M. de Lardimalye , vous m'avez faict
plaifir de me donner advis par fieur du
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Poirier , de ce qui fe paffe de dela & de
la vente que lon veut faire des terres du
Comté de Perigor , pour empefcher laquelle
je feray tout ce qui fera en ma
puiffance , ayant un defplaifir extreme
de voir ainfi diffiper le bien de notre maifon
; & pour y remedier , ledit fieur du
Poirier vous dira comme jai deja efcrit
au fieur de Calignon , Chancelier de Navarre
, affin de différer & faire furfeoir
lad . vente que nen aye parlé a Sa Majefté
, ce que je feray à la premiere vue ,
& lui repréfenteray toutes les raifons qui
len doivent empefcher , efperant que les
ayant comprifes , il ne permettra poinct
quil foit paffé outre ; & en tout cas j'empefcheray
que lon ne touche a ce qui
ma été laiflé par mon partage provifional ,
vous priant d'y tenir exactement la main -
de dela , & ne point permettre que lon
falle rien à mon préjudice , vous y oppofant
fi befoing eft , & m'en donnant incontinant
advis , comme auffi des entreprifes
& ufurpations que j'entend qui fe
font des droits qui m'appartiennent à ma
Vicomté de Limoges , par la connivence
de mes Juges , Officiers & autres . Quand a
la prierre que vous me faicte de recevoir
un de vos fils pour lung de mes Pages ,
je vous dirai que le nombre de fix à quoi
MARS 1766. 2
je les ait reduit de dix quils étoient , eft
maintenant complet , mais la premiere
place vaquante lui fera refervée , & feray
bien aife de me fervir de lui , ne doubtant
point que fuivant les traces & gardant
les inftructions dun fi bon pere , il ne
parvienne a bien : jai accordé le placet
que led. fieur du Poirier ma prefenté de
votre part , mais je ferai bien aife que
les redevables foyent traités fi doucement ,
quils n'ayent point de fubjet de venir a
plaincte ; fur quoi je prieray le Créateur
M. de Lardimalye , qu'il vous tienne en
fa fainte & digne garde . Ecrite à Fontainebleau
, le 21 Juin 1596.
Et au bas eft écrit :
Votre meilleur amic , CATHERINE .
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye , Gouverneur
de notre Comté de Limoges. "
Quatrième Lettre.
M. de Lardimalye , fan allant par delà, le
St de Couftures , Capitaine de mes Gardes ,
pour des affaires qui m'importent , je lui ai
commandé vous voir de ma part & vous en
difcouri , vous priant qu'en ce qu'il aura
A v
70 MERCURE
DE FRANCE
.
befoing de votre confeil & affiftance vous
len affiftiez , comme je m'en affure que
ferez tant vous avez de bonnes affections
a ce qui importe mon fervice ; que fik
fe préfente a faire en ma Vicomté de
Limoge , dont je doive être avertië , vous
len pourez charger , & cependant je vous
prie d'avoir toujour en recommandation
le bien de mefdittes affaires , m'y coninuant
la bonne volonté que j'ai recognue
que vons y avez ci-devant eue , &
croyez auffi que de ma part je feray fort
votre amie pour m'emploier pour vous ,
lorfque les occafions fen préfenteront
aultant volontier que je prie Dieu qu'il
veulent , M. de Lardimalye , vous conferver
en fa fainte grâce. Ecrite à Paris , le
31 Mars 1597.
Au bas eft écrit :
Votre bonne amie , & fignée , CATHERINE
Et au dos efl écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
Cinquième Lettre.
M. de Lardimalye , j'ai été fort esbayé
quand jai fcu des fieurs Martin de Bour
MARS 1766. TI
pour
deaux , qu'ils nont pas été fatisfait des
dix mille cent écus qui leur font dûs
par le Roi , Monfeigneur & frere , de
refte des vingt- fix mille cent écus , & que
par faute de cella ils me menaffent de
faire de nouveaux reffaifir le revenu de
mon Duché d'Albret. Je trouve dautant
plus étrange ce deffault , que par condition
expreffe dans le confentement que
jai baillé l'aliennation du revenu
de mon Vicomté de Limoge , a été mis
que lefd. Martin feroient fatisfaits de lad.
fomme de dix mille cent écus fur les
premiers & plus clair deniers qui en proviendroient
, & porteroit patiament les
longueurs & difficultés que l'on feroit
n'eftre pour l'exécution de ce qui a été
accordé a cauſe de lacquit de lad. fomme ;
& parce que je fait que vous avez été
& êfte lung des Commiffaires pour faire
lad . aliennation , jai penſé vous écrire la
préfente comme à mon ferviteur particulier
, & vous prier comme je fay de
toute affection de tenir la main lefd.
que
fieurs Martin puiffent avoir contentement
avant toute autres chofes ,
fuivant la promeffe
qu'il m'a été faicte , & fans laquelle
je neuffe voulu accorder lad . `aliennation ..
L'affurance que j'ai que vous ni voudray
manquer , fera raifon
fera raifon que je ne vous ferai
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE .
la préfente plus longue , finon pour vous
affurer , M. de Lardimalye , que je fuis ,
De Nanci , ce dernier jour de Mai 1605 .
Et plus eft écrit de la main de Catherine
, foeur du Roi Henri IV.
M. de Lardimalye, vous m'avez toujour
promis beaucoup d'amitié , faite le moi
paroître en cette affaire qui m'importe ,
& vous m'obligerez beaucoup.
Votre bien affectionnée & meilleure
amie , fignée , CATHERINE.
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
VERS de M. FRANÇOIS , de Neufchateau ,
en Lorraine , âgé de quatorze ans , à
l'Académie de Dijon , pour la remercier
de la place d'Académicien Affocié dont
elle la honoré. Lus dans l'affemblée
pul lique du 15 Décembre 1765.
Q
UELLE vafte carrière à mes yeux ſe préſente !
Des fages , raffemblés par l'amour des beaux arts,
Sur les foibles effais de ma mufe naiffante
Jettent de propices regards.
MARS 1766. 13
Minerve au milieu d'eux affife & triomphante ,
Seconde leur ardeur , anime leurs talens ;
Au pied de fes autels ma voix reconnoillante
Ole faire entendre fes chans .
Lorfque le doux printems rend aux bois leur feuillage
,
Sous le riant abri de ce nouvel ombrage ,
Nous voyons un oiſeau , qui jeune & foible encor,
Court , fautille , voltige , ofe éllayer fes aîles ,
Et de fa tendre mère atteint enfin l'effor :
Ah ! de même puiflai - je imiter mes modèles '
Pour les faivre , tentons un généreux effort.
Imagination , délire du génie ,
Epuife pour moi ta chaleur :
Toi , dont le pouvoir créateur
Aux talens fçait donner la vie ,
Confie à mes defirs tes fublimes pinceaux ;
De tes vives couleurs nuance mes tableaux .
Déja ta fame qui m'éclaire
M'offre des fpectacles nouveaux.
Je vois l'augufte fanctuaire ( 1 ) ,
Où les beaux Arts étalent leurs travaux :
Ici nous admirons les dons que la nature
Répand fur ce vafte univers ,
Ceux que fon fein cachoit dans une nuit obfcure ;
Les muets habitans de l'empire des mers
( 1 ) Bibliothèque de l'Académie.
14 MERCURE DE FRANCE.
Sont unis aux oifeaux , dont le tendre ramage:
Forme de gracieux concerts ,
Ou qui font briller dans les airs
Le fuperbe appareil de leur riant plumage.
Un mortel généreux , un philofophe , un fage ,
De ces rares tréfors autrefois poſſeſſeur ,
A ce lycée en fit hommage ;
Il fut fon premier bienfaiteur ( 2 ) .
Plus loin font raffemblés les monumens fidelles ,
Les témoins de l'antiquité ,
Ces métaux qui des temps perçant l'obſcurité ,
Sont les archives éternelles
Où l'hiftoire grava la fimple vérité.
Ce font-là tes préfens , ô fublime Uranie ( 3 )!
Les doctes Nymphes d'Aonie
Ont reconnu leur foeur à ce don précieux :
Tu daignas fuivre fans envie
D'un de leurs Favoris ( 4 ) l'exemple glorieux.
Avançons , contemplons une scène nouvelle : .
Deux buftes entourés d'une palme immortelle
Frappent mes regards dans ces lieux.
و
A côté du premier , l'altière Melpomène :
Le poignad dans la main & le feu dans les yeux ,
( 2 ) Cabinet d'Hiftoire naturelle donné par M. Legouz.
(3 ) Don d'un Médailler fait par Mde la Comteffe de
Rochechouart en 1765 .
( 4 ) M. le Préſident de Ruffey avoit fait un pareil don
en 1764.
MARS 1766...
IS
Du tragique Laurier qui borde l'Hypocrène
Couronne fon front radieux ( 5 ).
Près de lui j'apperçois le fils ( 6 ) de Polymnie ;
Sur fa lyre , fes doigts , fource de l'harmonie ,
Se promènent rapidement :
Soit que faifant gronder la foudre & les orages ,
De la mer foulevée il chante les ravages
Et le fombre mugiffement ;
Soit que fes fons légers , enfans badins des Grâces,
De l'amour & des jeux qui volent fur fes traces ,
Nous fallent partager le doux enchantement.
Ce hardi Prométhée , au féjour des nuages ,
A dérobé le feu qui règne en fes accords ;
Il peint tout à nos fens par la foule d'images.
Qu'enfantent à la fois les lyriques tranſports.
O grands hommes ! mânes célèbres !
Terrible Crébillon , & toi , divin Rameau !
Vous percez les noires ténèbres
Et la trifte horreur du tombeau ::
Du haut de la voûte afurée:
Pardonnez aux efforts d'un jeune audacieux ,
Dont la mufe mal aflurée ,
Voudroit chanter les demi- Dieux.
Mais quel aigle intrépide , aux aîles étenduës ,
Fend des cieux étonnés les lambris éclatans ?
Et fixant du foleil les feux étincelans >>
(5 ) Crébillon.
(6) Rameau..
16 MERCURE DE FRANCE .
Plane dans le vague des nuës :
De toute la nature heureux fpéculateur ,
De fes fecrets cachés fuperbe raviſſeur ,
L'Archimede François ( 7 ) prend cet effor rapide ;
La Phyfique en fes mains a remis fon flambeau ,
Et la lumière qui le guide
Elève dans les airs ce Dédale nouveau .
Je vois un Citoyen ( 8 ) qu'honore fa patrie ;
Envain l'envienfe furie ,
Par fa cabale & fes clameurs ,
Ola lui dérober le laurier des neuf Soeurs ;
Sa modefte philofophie
Sans regret abandonne un honneur ſi vanté ,
Il lui fuffit de l'avoir mérité .
Tel qu'un cèdre immortel aux cieux
tête ,
Affronte Eole & la tempête ,
portant fa
Ainfi l'on voit briller dans ce facré vallon
Cet homme univerfel ( 9 ) , qui d'une main hardie,
Aux crayons légers de Thalie ,
Au fceptre d'Euripide , au luth d'Anacréon ,
Sait allier les fleurs du plus brillant génie ;
Et la trompette de Milton ,
Au burin de l'hiftoire , au compas de Newton.
(7 ) M. de Buffon .
(8) Piron.
( 9 ) M. de Voltaire.
MARS 1766. 17
Ah ! fi les Mufes plus propices
M'infpiroient les accens , fes vers harmonieux ;
Si ma lyre fous fes aupices
Formoit des fons mélodieux ,
Je chanterois CONDÉ , ( 10 ) , fes exploits , fon
courage ,
La gloire de fon nom , les vertus de fon coeur ;
Je peindrois ce jeune vainqueur
Protégeant les talens fous l'immortel ombrage.
Des lauriers qu'aux combats moillonna fa valeur.
Aux fiècles à venir , en traçant ſon hiſtoire ,
Je leur dirois que la victoire
De CONDÉ fur le Mein fuivit les étendards ;
Que ce Prince , au milieu des horreurs de la
guerre ,
Quand pour venger les lys il voloit aux hafards ,
D'une main lançant le tonnerre ,
De l'autre cultivoit & ranimoit les arts .
Je dirois . ... Mais où va mon ardeur téméraire ?
Et qu'allois- je tenter fans l'aveu d'Apollon ?
Pour chanter un Achlille , il fallut un Homère :
Eſt- ce à moi de vouloir célébrer un BOURBON ?
( 10 ) Mgt le Prince de Condé , prote &eur de l'Académie .
18 MERCURE DE FRANCE.
·
EPITRE à un ancien Ami , Grand Vicaire
d'un Diocèfe , qui reprochoit à l'Auteur
de l'avoir oublié.
VOUSs oublier ! ah ! cher D.. :
Si vous pouvez , d'un tel forfait
Soupçonner un coeur qui vous aime ,
Vous avez oublié vous - même
Tout le bien que vous m'avez fait.
Votre bonté, dans ma jeuneſſe ,
M'offrit en vous un patron fûr ,
Sans hauteur & fans petiteffe.
Votre crédit , dans l'âge mûr ,
Scut encourager ma foibleffe
Et me tirer d'un poſte ( 1 ) obfcur
Où me retenoit la pareſſe
Er l'oubli du befoin ( 2 ) futur.
L'état agréable & tranquile
Où je me vois en ce moment ;
(1 ) Une Cure de campagne d'environ 260 bonnes livres
de revenu clair & net , où l'Auteur a vécu plufieurs années
fans foucis , fans domeftiques , fans parafites , & fans autres
pauvres plus néceffiteux que lui- même.
( 2 ) La vieilleffe où la bonne nature éteint tout doucement
nos befoins vraîment néceffaires ; mais où l'habitude
& la fureur aveugle de ne vouloir ni fouffrir ni mourir en
enfante une infinité de frivoles , d'inutiles & de fort
coûteux à fatisfaire .
MARS 1766.
:
Ce commode & riant afyle
Dont je reffens tout l'agrément ;
Le feul bien , le feul avantage
Dont jamais j'aie été flaté ,
Ma précieuſe liberté ,
Sage D... eſt votre ouvrage ;
Et c'est à vous , en vérité ,
Que j'en dois le premier hommage.
En goûtant un fort gracieux
Qui fait le bonheur de ma vie ,
Comment voulez- vous que j'oublie
L'ami bienfaifant , le génie ,
Qui , m'arrachant de l'inercie
Où dormoient mes fens langoureux ,
Sçut m'infpirer le goût , l'envie ,
Et l'efpérance d'être heureux ?
Sur le cryftal d'une onde unie ,
Où fon oeil s'arrête fouvent ,
Une bergère , en y voyant
L'image aimable & réfléchie
Du bouquet d'épine fleurie
Qui pare fon fein innocent ,
Peut - elle oublier la prairie
Qui lui prêta cet ornement ?
Par un Chanoine de M...
ancien Curé des Amognes
20
MERCURE
DE FRANCE
.
VERS fur la mort de M. DEMOTS , Prieur
de l'Abbaye Royale de Chaffagne en
Breffe.
IL n'eft plus ! De fa faux terrible
La mort a moiffonné fes refpectables jours .
D'un regard faint , doux & paifible ,
Il en a vû trancher le cours.
O regrets éternels douleur indicible !
La religion perd un modèle en vertus ;
L'amitié perd un coeur ſenſible ,
Et la bienfaifance un Titus.
Ni le marbre , ni l'or ne couvrent point fa cendre :
Son tombeau fimple eſt ſemblable à ſes moeurs.
Il fut compatiffant , bon , charitable , tendre ;
Son mauſolée eft dans les coeurs.
D. J. JANNIN , Religieux de l'Abbaye Royale
de Chaffagne , Ordre de Citeaux en Breffe ,
le 24 Janvier 1766.
MARS 1766. 21
Q
I DILL E.
MIRTIS , DAMON.
DAMON,
UOI ? lorfqu'un doux hymen couronne nos
amours ,
O Mirtis ! de tes yeux je vois couler des larmes !
Permets à mes baifers d'en arrêter le cours.
MIRTI S.
Diffipe , cher Damon , mes fecrettes allarmes.
Nous allons être unis ; mais loin de nos fecours
Laifferons - nous ma tendre' mère ,
Dans la cabane folitaire ,
Achever triftement fes jours ?
DAMON.
A quel foupçon ton coeur fe livre !
Pourquoi la féparer de nous ?
Le même toît , Mirtis , pourra fuffire à tous.
Auprès de fes enfans une mère doit vivre,
Qu'il m'eft doux d'approcher de moi
Tous les objets de ma tendreſſe !
Pofféder ce qui tient à toi ,
C'eſt multiplier ma richeſſe.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ton époux de ta mère eft déformais le fils ,
Et mon amour pour elle égalera la tienne .
Je veux être à Tes goûts aveuglement ſoumis...
MIRTI S.
Eh bien ? écoute - moi... d'abord qu'il te fouvienne
De te régler fur ſes avis....
DAMON.
Oh , tu peut y compter ! & je te l'ai promis
Sa volonté fera la mienne.
Et toi , Mirtis , peut- être un jour
Tu deviendras mère à ton tour.
A ce mot je treffaille & fens couler mes larmes...
O fortuné moment jour pour moi plein de
charmes !
Où les noms de père & d'époux
Portèront à mes fens leur paifible murmure ;
Où l'amour , joint à la nature ,
Enivrera mon coeur des plaifirs les plus doux !
Nous aurons des enfans ; ils feront ron image ;
Comme toi , doux , intéreſſans....
MIRTI S.
Ah tu me fais frémir , cher Damon ! ... des
enfans ....
L'infortune eft, notre partage ;
Mais à des êtres innocens
Faut-il communiquer ce funefte appanage ?
MARS 1766. 23
Le peu que nous avons fuffiroit- il pour eux ?
Quelle accablante idée ! , .. ils feroient malheu
reux ;
Leurs peines feroient notre ouvrage ;
Et chaque jour mcn trifte coeur ,
En fentant de leurs bras la carreffante étreinte
Epancheroit fur eux des larmes de douleur .
DAMON.
Ceffe de te frapper d'une frivole crainte .
Je fuis pauvre , il eft vrai , mais je fuis jeune
encor .
A qui peut travailler qu'importe la fortune ?
Vas , le courage eft un tréfor ;
A notre pourfuite importune
La terre ouvre des fources d'or.
Tant qu'un fang vigoureux coulera dans mes
veines ,
Tant que ces bras pourront agir ,
Nos enfans , fois en fûre , ignoreront les peines ;
Un jour.... ils apprendront l'art de s'en affranchir."
Pour courir au travail , dès la naiſſante aurore
Je m'arracherai de tes bras .
Mirtis , que ce travail aura pour moi d'appas ! . :
Mais la peine à mon coeur fera plus douce encore !
Quel plaifir de fonger que je fouffre pour toi !
Quelquefois ta main bienfaifante
24
MERCURE DE FRANCE.
Daignera de mon front effuyer l'eau brûlante ,
Et tes baifers feront pour moi
Ce que la fraîcheur d'un bois fombre ,
Dans les jours ardens de l'été ,
Eft pour l'homme épuiſé qui repoſe à ſon ombre.
Quand la nuit à nos champs rendra l'obscurité ,
En quittant mes travaux j'irai trouver ma mère.
Dans mes tendres embraffemens ,
Mon âme à fes regards s'ouvrira toute entière
Le foir nous faurons , pour lui plaire ,
Varier nos amuſemens.
Heures de l'amitié ! délicieux momens !
Libres des foins du jour , le loifir nous raſſemble
En fortant de tes bras je cours à mes enfans ,
Charmé de me mêler à leurs jeux innocens ;
Enfuite nous prenons enſemble
Un repas dont ta main a fait tous les apprêts :
Quel repas ! ... ô feftins ! vous n'êtes rien auprès.
Là nous aimons à nous confondre
Avec les fruits de nos amours >
Qui , placés près de nous écoutent nos difcours ,
Et , dans leur ton naïf , s'empreffent d'y répondre.
Nous nous obfervons tous les deux ,
En fouriant de les entendre ;
Nos coeurs émus , preflés , cherchent à fe répandre
,
Et des larmes de joie échappent à nos yeux.
MIRTIS.
MARS 1766. 25
MIRTI S.
Nous aurons foin de leur apprendre
A prononcer nos noms dès l'âge le plus tendre :
Il faut que fur nous même ils fe règlent un jour ,
Et qu'ils héritent de l'amour
Que nous avons pour notre mère....
Je fens à ce feul nom renaître ma frayeur.
O Damon ! fi j'allois leur devenir moins chère ;
S'ils ofoient me quitter.... j'en mourrois de douleur.
DAMON.
Ils t'aimeront toujours , & j'en répons d'avance
Mirtis , feroient- ils notre fang ,
S'ils ceffoient de bénir , de refpecter le flanc
Qui leur a donné la naiſſance ?
Quand le temps fur nos fronts imprimera fes
doigts ,
Nous revivrons dans notre image.
Nous nous rappellerons , en voyant leur jeune
âge ,
Ce que nous fûmes autrefois ,
Et nos coeurs affoupis dans leur dernière aurore ,
Au cri du fentiment s'éveilleront encore.
Quand la mort dans tes bras viendra me viſiter
Lorſqu'un jour, ô Mirtis ! ce coeur qui l'idolatre,
Près du tien ceffera de battre ;
B
ร
26 MERCURE DE FRANCE.
Que mon départ va te coûter !
Que nos derniers adieux feront mêlés de larmes !
Quand on aime à ſe voir , devroit - on fe quitter ?
Mais plus l'exil eft dur , plus fon terme a de charmes.
MIRTI S.
Hélas ! fi je te perds , qui pourroit m'arrêter ›
Je te fuivrai , Damon ; vivons , mourons enfemble
;
Que le même tombeau tous les deux nous raſfemble.
Affis près de les bords ombragés de ciprès ,
Nos enfans , l'oeil en pleurs & fixé fur la terre ,
Sembleront y chercher l'empreinte de nos traits.
Ils diront ces mortels font unis pour jamais ;
Leur dépouille eft ici ; ce monument l'enferre ;
Satisfaits d'être enfemble , ils repofent en paix.
MARS 1766. 27
LA VERTU RÉCOMPENSÉE ,
NOUVELLE CHINOISE * .
IL y avoit autrefois à Vou - Si , petite
ville de la province de Kiang - nan , une
famille de condition médiocre . Elle étoit
compofée de trois frères ; l'aîné s'appelloit
Liu le Diamant , le fecond Liù le
Tréfor , & le troisième Liu la Perle. Les
deux premiers étoit mariés : le dernier ,
trop jeune encore pour l'être . La femme
de l'aîné fe nommoit Ouang , celle de
l'autre Yang , & toutes deux étoient fort
aimables.
Liu le Tréfor , adonné au vin & au
jeu , y confacroit tous fes momens. Sa
femme étoit à peu près du même caractère
, & faifoit aufli peu de cas de la
vertu , que fa belle-four y étoit fcrupuleufement
attachée. Elles vivoient pourtant
enſemble avec tous les dehors de
l'union la moins fufpecte , & les époux
fuivoient le même exemple.
* On la prétend réellement traduite du Chinois
en Anglois , pour une Dame qui defiroit de connoître
la façon d'écrire de cette nation dans les
ouvrages de ce genre.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE.
Quang avoit un fils furnommé Hi-eul,
c'eſt-à dire , l'Enfant de lajoie , & qui avoit
à peine quatre ans , lorfqu'un jour s'étant
amufé dans la rue à voir paffer une proceffion
de Mandarins , il fe trouva perdu
dans la foule des affiftans , & ne revint
pas le foir au logis .
Ses parens , inconfolables
, firent envain
toutes les perquifitions
ordinaires
en pareil
cas ; & le père après avoir pleuré longtemps
fon fils , ne voyant rien dans fa
maifon qui ne lui en rappellât
le fouvenir
, prit le parti de la quitter , du moins
pour quelque temps. Il emprunta
à des
amis quelques
légères fommes , fe retira
dans les fauxbourgs
, où il entreprit
un petit commerce
à fa portée , avec l'efpoir
que dans fes courfes journalières
il
pourroit avoir quelque révélation
du tréfor
qu'il avoit perdu .
Uniquement occupé de fon fils , il étoit
peu fenfible aux avantages qu'il retiroit
de fon commerce. I le continua pourtant
durant l'espace de cinq ans , fans s'éloigner
beaucoup de fa maifon , où il alloit
régulièrement chaque année paffer
l'automne.
Mais après avoir perdu l'efpérance de
retrouver fon fils dans fa patrie , & d'en
avoir un autre de fa femme , il ſe déMARS
1766.
termina à pouffer plus loin fon commerce,
toujours dans l'idée que quelque heureux
hafard lui rendroit cet enfant dans l'inftant
où il y penferoit le moins.
Un très - riche Marchand qu'il rencontra
dans la route , & qui connut bientôt
tous fes talens pour le commerce , lui fit
de fi brillantes offres , que Liu confentit
de s'affocier avec lui.
Arrivés dans la province de Chang- Si ,
tour réuffit au gré de leurs defirs ; ils firent
fur leurs marchandifes un profit
très-confidérable. Mais les paiemens ayant
été rejettés à deux ans à caufe d'une
maladie épidémique qui furvint dans le
pays , & dont Liu lui-même fe trouva
bientôt attaqué , fon affocié fe vit contraint
de l'y laiffer , tant pour s'y rétablir
que pour y faire leurs recouvremens ; &
ce ne fut qu'après trois ans paffés que
Liu pur fe mettre en route pour retourner
dans fa patrie.
Un jour que pour fe repofer de la
fatigue du voyage , il s'étoit affis fous
des arbres , aux environs de la ville de
Tehin-Liceou , il apperçut à fes pieds une
ceinture de drap bleu , en forme de bourſe
étroite & longue , telle qu'on les porte
en ce pays deffous la robe , quand on
weut cacher fon argent. Cette bourfe étoit
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
lourde ; & après s'être écarté du grand
chemin , dans l'intention de la vifiter
il la trouva remplie d'environ deux cens
taëls.
A cette vue , la joie s'empara de fon
coeur.Mais après ce premier mouvement...
C'eft ma bonne fortune ( s'écria- t- il ) qui
met ce tréfor dans mes mains , & je puis
me l'approprier fans crainte..... Mais ,
puis-je me diffimuler quelle doit être la
douleur , quel peut être le défefpoir de
celui qui l'a perdu ? .... Nos ancêtres
dit-on ) lorfqu'ils faifoient de femblables
trouvailles , ne les prenoient que pour
les rendre à leurs propriétaires ...... Et
cela me paroît d'autant plus jufte en ce
cas- ci , que ma vieilleffe approche , que
je fuis fans héritier , & que cet argent
n'eft à moi qu'autant qu'il n'aura point
de maître.
A l'inftant même il courut fe remettre
au même endroit où il avoit trouvé la
ceinture , paffa vainement tout le jour à
attendre que quelqu'un vînt la réclamer ,
& le lendemain fe remit en route .
Après fix jours de marche , il arriva
vers le foir , à Nan Sou Tceheou , & defcendit
dans une hôtellerie , où il trouva
plufieurs Marchands , dont la converfation
étant tombée fur les divers accidens
MARS 1766. 31
du commerce , l'un d'eux s'écria , en foupirant
hélas ! je viens d'en faire une
cruelle expérience. Il y a aujourd'hui cinq
jours que fur la route de Tcehin-Lieou
ici , me trouvant fatigué , & pour mieux
me repofer , ayant détaché ma ceinture
un Mandarin qui vint tout à coup à paffer
avec fon train , me fit ranger fi précipitamment
, que j'oubliai de la reprendre.
Ce ne fut même que le foir , en me defhabillant
, que je m'apperçus d'une fatale
étourderie qui me coûte 200 taëls . J'allois
retourner fur mes pas ; lorfque réfléchiffant
combien cette route eft fréquentée ,
je n'ai pas cru devoir retarder mon voyage
pour chercher ce que j'étois à peu près
sûr de ne pas retrouver.
Chacun plaignit le Marchand ; & Liu
s'empreffa de lui demander fon nom , &
celui de la Ville qu'il habitoit.
Le Marchand lui dit qu'il s'appelloit
Teehin ; qu'il demeuroit à Yang-Tcheou ,
où il avoit une boutique & un magafin
paffablement garnis. Mais , de
de grace ,
( ajouta- t- il ) me feroit-il permis , à mon
tour , de favoir à qui j'ai l'honneur de
parler ?
Liu lui dit fon nom , & qu'il étoit
habitant de Vou Si ; que fon chemin ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
pour y aller , étoit de paffer par Yang-
Teeheou , & qu'il feroit charmé d'accompagner
le Marchand jufques chez lui .
Tcehin accepta poliment cette offre. Ils
partirent le lendemain , & ne tardèrent
pas à arriver à Yang-Tceheou.
Après les civilités d'ufage , Tcehin invita
fon compagnon de voyage à fouper
chez lui ; & pendant le repas , Liu remit
le Marchand fur le chapitre de fon argent
perdu.
De quelle couleur ( lui dit-il ) étoit la
ceinture où votre argent étoit caché ? &
comment étoit- elle faite ?
Elle étoit bleuë ( reprit Tcehin ) ; & ce
qui la diftinguoit de toute autre de cette
efpèce , c'eft que mon nom étoit en broderie
de foie à l'une de fes extrêmités.
Eh bien , la reconnoiffez- vous ( répliqua
Liu ) , en la détachant de fes reins ,
& en la jettant fur la table ?
C'eftelle, c'eftelle-même (s'écria Tcehin)!
J'ai donc plus de plaifir à vous la rendre
( lui dit en l'embraffant Liu ) , que je n'en
eus lorfque je la trouvai fur le chemin
de Tcehin-Liceou.
Dans les tranſports de fa reconnoiffance
, Tcehin le preffa d'accepter du moins
la moitié de la fomme. Mais Liu ne
voulut abfolument rien prendre. On apMARS
1766. 3.3
porta le meilleur vin , & l'on but largement
de part & d'autre.
,
Techin cependant rêvoit de temps à autre,
& difoit en lui- même..... où trouver
dans ce fiècle , un ami dont la probité
foit plus grande ? .... Mais dois je être
fon obligé jufqu'à ce point , fans lui marquer
par quelqu'endroit combien j'y ſuis
fenfible ?.... Ma fille touche à fa treizième
année , & s'il avoit un fils , je pourrois
faire fa fortune.....
Mon ami ( s'écria- t- il alors ) > Vous
avez fans doute un fils ? Quel eſt à
près fon âge ?
>
peu
A ces mots , le pauvre . Liu tout en
larmes , lui dit ( en fanglottant
) , hélas !
j'en avois un , & que j'aimois uniquement.....
Il y a huit ans paffés , qu'étant
forti de chez moi , fans qu'on s'en
apperçût , pour voir paffer la proceffion
des Mandarins
, le pauvre enfant eſt difparu
jamais je n'en eus de nouvelles
;
& pour comble de malheurs , ma femme ,
hélas ! n'a pu , depuis ce temps , réuffic
à m'en faire un autre .
A ces mots Tcehin devint encore plus
rêveur. Puis , reprenant tout à coup, fon
difcours..... Mon frère , mon ami , mon
bienfaiteur ! ( s'écria- t- il ) , quel âge avoit
votre fils lorfque vous le perdites ? →→→
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
-
Quatre ans.- Quel étoit fon furnom ?
quelle étoit fa figure ? Je l'appellois
Hi-eul : il avoit eu la petite vérole , mais
il n'y paroiffoit prefque pas. Sa figure
étoit très -aimable.
Tcehin , fans paroître affecté de ces réponfes
, fe contenta de parler bas à un
domeftique , qui fortit dans le moment.
Liu étonné des différentes queſtions que
lui faifoit fon hôte , & du feu qui , malgré
les efforts de Tcehin , avoit tout à coup
animé fes yeux , ne favoit quel jugement
en porter ; lorfqu'un jeune domeftique ,
qui paroiffoit avoir douze ou treize ans
au plus , vint fe placer derrière fon maître.
Il étoit bien vêtu , d'une figure intéreffante
, l'air modefte & d'un maintien
très agréable. Son oeil noir & perçant pénétra
Liu jufqu'à l'âme.
Le jeune homme , à la vue de l'étranger
, s'approcha , s'inclina profondément ,
fe plaça de nouveau derrière fon maître ,
& fixa Liu d'un air honnête ; & delà
s'adreffant à Tcekin... Mon père (lui dit- il) ,
en quoi Hi- eul peut-il maintenant vous
fervir ? Je vous le dirai bientôt ( lui dit
fon maître ) reftez , & attendez mes
ordres.
Au nom d'Hi- eul , un trouble involontaire
, des mouvemens inconnus & fecrets
MARS 1766. 35
s'emparèrent de Liu . Le fentiment intérieur
de la nature lui retraça l'image de
fon fils , fon vifage , fon air , fon maintien.
Tout fe retrouvoit à la fois dans
l'objet qu'il regardoit & parcouroit d'un
oeil avide ; & rien ne contredifoit fon
efpoir que le nom de père dont le jeune
homme avoit qualifié fon prétendu maître .
Les Chinois font exceffivement formaliftes
& réservés. Liu n'ofa prendre affez
fur lui-même pour demander à fon hôte
fi cet enfant étoit réellement fon fils ,
attendu que deux perfonnes pouvoient ,
fans miracle , porter le même nom &
qui plus eft , fe reffembler.
>
Profondément occupé de ces réflexions,
Liu n'étoit plus à la fête. L'excès de ſa
perplexité fe peignoit fur toute fa perfonne.
Ses yeux étoient toujours fixés fur
le jeune homme , & le dévoroient en détail
. Hi-eul , de fon côté , malgré la modeftie
& la timidité de fon âge , avoit
les fiens attachés fur Liu comme fi la .
nature , en parlant à fon coeur ,
lui eût
dit cet homme eft ton père.
>
Liu ne put y tenir plus long - temps.
Ami ( s'écria til ) , ce jeune homme eft- il
en effet votre fils ? Je le regarde comme
tel : mais ce n'eft point à moi qu'il doit
la vie.
B vj
༣༦ MERCURE
DE FRANCE
.
Un homme qui palla dans cette Ville ,
il y a environ fept ans , & que le hafard
m'adreffa , vint me prier de l'affiſter dans
un befoin extrême. Sa femme ( me dit- il )
venoit de mourir , & lui avoit laiffé cet
enfant. Le mauvais état de fes affaires
l'avoit forcé de quitter pour un temps
fon pays , pour fe retirer à Hoai-gan , chez
fes parens , defquels il efpéroit toucher
une fomme d'argent capable de le rétablir.
Mais il fe trouvoit hors d'état de
continuer fon voyage , & me pria d'être
affez charitable pour lui avancer quelques
taëls , en promettant de me les rendre à
fon retour. Pour preuve de ma foi (ajoutatil
) , gardez ce que j'ai de plus cher ;
gardez , pour caution , mon fils unique.
Je n'aurai rien de plus preffé que de venir
en vous payant , le retirer d'entre vos
mains.
>
>
Son fort m'intéreffa . Je lui donnai ce
qu'il me demandoit : il me quitta tout
en larmes. Je remarquai pourtant que
Fenfant n'étoit ni ému ni affligé de cette
féparation. Tout ce que j'en pus tirer
c'eft qu'il avoit probablement été enlevé
à fes parens , foit par la perfonne même
qui me l'avoit laillé en gage , foit par
quelque autre à qui cet homme l'avoit
enlevé lui -même. Son âge , fon malheur ,
MARS 1766. 37
fa gentilleffe excitèrent ma pitié ; & fa
conduite lui a gagné mon coeur. Pendant
ce difcours , le père & le fils dans les
bras l'un de l'autre , étoient baignés de
larmes , & s'accabloient mutuellement des
tranfports les plus tendres.
Dès que Liu put refpirer... Mon ami !
( s'écria-t- il ) en fe précipitant dans les
bras de Tcehin , oh ! mon ami , mon bonheur
eft certain , & c'eft à vous que je
le dois. Mais pour qu'il n'en refte aucum
doute , ouvrez fa robe ; examinez for
fein du côté droit vous y verrez une
marque rougeâtre , en forme de cerife ,
que ce cher & trop malheureux enfant
avoit dès fa naiffance , & qui ne peut
être effacée.
A la vue de ce figne que le jeune
homme montra dans l'inftant même , en
pouffant un cri de joie , les tranfports du
père & du fils redoublèrent au point qu'on
ne tentera point de les décrire. On dira
feulement que Tcehin tout auffi enchanté
qu'eux- mêmes , ne tarda pas à jouir des
fentimens de leur reconnoiffance , & mêla
fes larmes aux leurs,
Oh ! mon cher bienfaiteur (dit- il enfin ,
en s'adreffant à Liu ) , c'eſt le Ciel qui
récompenfe la belle & louable action
que tu fis en me reftituant les deux cens.
38 MERCURE
DE FRANCE.
taëls , que tout autre que toi fe feroit
probablement appropriés ; c'eft le Ciel
qui t'a conduit ici pour y retrouver ce
que toi- même avois perdu & cherché vainement
depuis tant d'années . Et quand
je vois en lui ton fils , je n'ai d'autres
regrets que de ne lui avoir point marqué
depuis qu'il eft chez moi , mille fois plus
de tendreffe encore.
Tombe à fes pieds , mon fils ! ( lui dit
Liu ) ; marque à ton bienfaiteur toute
la fincérité de ta reconnoiffance.
Tcehin , après les avoir priés de fe remettre
à table , & placé Hi- eul du côté
de fon père : mon frère , dit-il à Liu ,
( car c'eft le nom que je prendrai déformais
avec toi ) , ma fille aura bientôt treize
ans ; mon deffein eft de la donner en
mariage à ton fils , pour mieux m'unir à
jamais avec l'un & l'aure.
, y
Cette propofition avoit fi bien l'air de la
franchife , que Liu , affez tranfporté de joie
pour écarter tous les complimens ordinaires
confentit dans le moment.
Il étoit tard lorfqu'ils fe féparèrent :
Hi- eul alla coucher dans la chambre de fon
père ; & l'on peut imaginer combien leur
tendreffe mutuelle rendit à tous les deux
cette nuit délicieufe.
Le jour fuivant , Liu fongeoit àprendre
MARS 1766. 32
congé de fon hôte . Mais Teehin avoit préparé
une nouvelle fête où il n'avoit rien
épargné pour régaler le futur beau- père
de fa fille , ainfi que fon futur gendre.
Cette fête fut charmante , & l'on s'y réjouit
beaucoup.
Vers la fin du repas , Tcehin tirant
tout à coup de fa poche une bourſe de
vingt taëls , en s'adreffant à Hi- eul.....
Mon aimable gendre ( lui dit- il ) , pendant
le temps que vous avez pallé chez
moi , j'ai pu , fans le vouloir , vous occafionner
quelques légères peines . En
attendant de plus fortes preuves de mon
amitié , recevez , jjee vvoouuss pprriiee ,, par forme
de réparation , ce préfent médiocre , &
fongez que votre refus me feroit de la
peine.
Liu voulut parler & témoigner à Teehin
combien fa délicateffe fouffroit de l'offre
faite à ce jeune homme , après les obligations
qu'ils lui avoient déja . Mais Tcehin
non -feulement força fon futur gendre à
F'accepter , mais l'envoya dans l'intérieur
de la maifon rendre fes devoirs à fa future
belle-mère , lui demander fon agrément ,
& lui rendre compte de tout ce qui s'étoir
paffé.
Liu retiré dans fon appartement , fe
livra aux réflexions que lui inspiroit
•
40 MERCURE DE FRANCE .
cette étrange aventure. Il faut convenit
( s'écria-t-il ) qu'en rendant les deux cens
taëls à leur vrai propriétaire , j'ai fait une
action honnête , & dont le Ciel me récompenfe
en procurant à mon fils une
alliance auffi honorable & auffi avantageufe
que celle- ci. C'eft bonheur fur bonheur
; c'eft comme qui diroit ajouter de
nouvelles fleurs d'or fur une étoffe déja
riche & du plus beau tiffu. Comment
marquer aux Cieux l'excès de ma reconnoiffance
? Puis-je mieux difpofer des
vingt taëls que Tcehin donne à mon fils ,
qu'en les diftribuant aux plus vertueux
de nos Bonzes ? .... Non , fans doute :
& ce feront autant de bénédictions répandues
fur la terre.
Le jour fuivant , après le déjeûner ,
Liu & fon fils préparèrent leur équipage
& prirent congé de leur hôte. Ils allèrent
au port , louèrent une barque , & partirent.
Mais à peine avoient- ils vogué l'efpace
d'une lieuë , qu'un bruit confus de voix
& l'agitation fubite de la rivière , fixèrent
leur attention. C'étoit une autre barque
furchargée de paffagers , & prête à couler
à fond. Les cris de ces infortunés excitoient
en vain la pitié des gens qui bordoient
le rivage. Mais les matelots , eſpèce
MARS 1766.
d'hommes auffi féroce
qu'intéreffée , ne
vouloient point pour eux fe mettre en
rifque , à moins que d'être sûrs d'une
très - ample récompenfe.
Liu voyant les paffagers prêts à périr ,
dit en lui- même..... fauver la vie d'un
homme , eft fans doute plus méritoire
aux yeux de l'Être Souverain, que le bienêtre
des Bonzes , & la décoration de leurs
temples. Confacrons à cette bonne oeuvre
les vingt taëls que mon fils a reçus de
Tcehin.
Cette réfolution ne fut pas plutôt effectuée
,
, que non-feulement les matelots
mais tous les autres fpectateurs qui favoient
nager , s'élancèrent dans l'eau , & fauverent
les paffagers .
Liu tint fa promeffe , leur délivra les
ringt taëls , & rendit grace aux Cieux
de la bonne penfée qu'il avoit euë.
Ces malheureux arrachés à la mort ,
tombèrent à fes pieds ; & l'un d'eux
après l'avoir
attentivement regardé...
Ciel ! ( dit- il ) Eft ce à vous ? eft ce à mon
frère aîné que je dois maintenant la vie ?
Liu , après avoir examiné fes traits
le reconnut effectivement pour fon troifième
frère , pour Liu la Perle , & penſa
en expirer de joie.
O fuprême Tien ! ( s'écria- t-il ) c'e
42 MERCURE
DE FRANCE
.
encore toi , fans doute , qui m'as conduit
ici , précisément dans cet inftant , pour
fauver les jours de mon frère !
Liu la Perle , après s'être acquitté en
vers fon aîné de ce qu'il lui devoit , lui
demanda quel étoit le jeune homme
qu'il voyoit à côté de lui , & qui lui
reffembloit fi fort ? C'eſt mon fils ( lui
dit - il ) c'est le Ciel qui me l'a rendu
d'une façon auffi miraculeufe , que l'eft
celle dont il m'a mis à portée de vous
fauver la vie.
Il raconta enfuite , & Liu la Perle
écouta avec admiration l'hiftoire que lui
fit fon aîné de la manière dont il avoit
retrouvé ce cher fils. Mais dites - moi
vous- même ( ajouta- t- il avec chaleur &
en s'interrompant ) par quel hafard je
vous rencontre en un pays fi éloigné du
nôtre ?
Ce récit feroit long ( lui dit Liu la
Perle ) , & fur-tout dans ce moment- ci.
Je vous dirai uniquement qu'après la
quatrième année de votre abfence , on
nous dit que vous étiez mort de maladie
dans la province de Chang- Si. Sur quoi
notre frère commun , Liu le Tréfor , en
qualité de chef de la famille , en votre
abfence , fe chargea de s'informer du fait ,
& nous affura qu'il n'étoit que trop vrai.
MARS 1766 . 43
Ce fut un coup de foudre pour ma bellefoeur
, qui fut inconfolable & prit à l'inftant
le grand deuil. Quant à moi , je doutai
toujours , & je ne fai par quel preffentiment
je ne défefpérai jamais de vous
revoir.
Quelque temps après , mon fecond frère
preffa ma belle- foeur de fonger à un nouveau
mariage ; mais elle en rejetta toujours
la propofition avec horreur : bref , elle
m'engagea à entreprendre le voyage de
Chang Si pour m'informer de votre fort fur
les lieux mêmes ; & au moment où j'allois
périr dans les flots , c'eft mon frère que je
retrouve , c'eſt à lui que je dois la vie !...
Croyez - moi cependant ; il n'eft pas un
inftant à perdre fi vous voulez revoir la
plus aimable & la plus affligée des femmes .
Les perfécutions qu'elle endure de la part
de notre frère pourroient à la fin la porter à
des extrêmités , qui probablement feroient
fans remède .
A ce récit Liu , très- confterné , donna
ordre , quoiqu'il fût très- tard , au patron
de la barque de remettre à la voile & do
voguer toute la nuit.
Tandis que Liu le Diamant éprouvoit
toutes ces aventures , fa femme Quang
étoit dans le plus grand accablement : rien
44 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvoit la convaincre que fon mari fût
mort. Mais Liu le Tréfor , devenu maître
de la maiſon , l'affirmoit fi pofitivement ,
qu'enfin elle parut le croire.
Cet homme avoit un mauvais coeur &
capable de tout ofer. Sa belle-four étoit
jeune , belle & bien faite ; fes parens étoient
trop éloignés d'elle pour qu'elle en pût
attendre quelques fecours : il étoit d'ailleurs
fort dérangé dans fes affaires , & avoit
réfolu , en la mariant , de fe procurer une
fomme affez confidérable pour les rétablir
& fubvenir à fes débauches.
Sa femme Yang étoit fa confidente &
penfoit comme lui . Il lui fit part de fes
deffeins ; l'engagea , pour y parvenir , à
employer tous les talens de l'un de leurs
amis , fameux courtier de mariages , & de
difpofer Ouang aux propofitions qui bientôt
lui feroient faites.
Mais Ouang étoit inflexible fur ce point ,
demandoit les preuves lesplus authentiques
de la mort de fon mari , & avoit enfin
obtenu que Liu la Perle allat les chercher
en perfonne.
Mais l'abfence du jeune frère avoit
rendu Liu le Tréfor plus ardent que jamais
dans la pourfuite de fes projets. Ses affaires
étoient réduites à l'état le plus déplorable ;
le jeu l'avoit ruiné de fond en comble ;
MARS 1766. 45
il ne favoit où trouver de reffources &
n'en envifageoit que dans la vente qu'il
feroit de fa belle-feur.
C'eſt dans ces difpofitions que le courtier
de mariages lui amena un riche marchand
de Chang- Si , qui venoit de perdre
fa femme , qui en cherchoit une autre , &
qui abfolument la vouloit belle.
Liu le Tréfor profita de fa foibleffe ,
vanta les charmes de fa belle-foeur ; & le
marchand , après les informations néceffaires
pour n'être point dupé , lui compta
cinquante taëls.
Dès que Liu le Tréfor ent reçu cette
fomme, il crut devoir prévenir le marchand
que fa belle foeur étoit vaine , formalifte à
l'excès ; qu'elle affecteroit la répugnance
la plus grande à quitter la maifon de fon
défunt mari , & qu'on pourroit trouver
quelques difficultés à l'y réfoudre. Il faut
(ajouta-t-il ) , pour abréger toutes ces fimagrées
, qu'à l'entrée de la nuit vous foyez
pourvu d'une chaiſe fermée , ornée ſuivant
l'ufage , avec de bons porteurs , &
vous tenir en filence à la porte de la maifon.
La femme que vous y verrez paroître
en grand deuil eft ma belle- four ; mais
gardez-vous de lui parler ni d'écouter ce
qu'elle vous dira. Prenez-la brufquement
à travers le corps , placez -la dans la chaiſe ,
46 MERCURE
DE FRANCE
.
& le plus tôt que vouspourrez conduifez la
à votre barque. Le bruit des inftrumens
qui accompagneront la chaife étoufferont
les cris qu'elle affectera de jetter , ainſi que
font tant d'autres , & probablement vous
ne tarderez pas à la voir radoucie. L'expédient
fut du goût du marchand , qui alla
tout difpofer pour la nuit même , & Liu
le Tréfor revint chez lui pour prévenir &
inftruire fa femme.
Après lui avoir appris ce qui s'étoit
paffé avec le marchand , ainfi que ce
qu'elle devoit faire , & avoir ajouté qu'il
avoit des raifons pour n'être point au
logis quand cet homme viendroit ; un
bruit qu'il entendit à la fenêtre de la
cour , l'arrêta tout à coup , & le fit courir
pour voir ce que ce pouvoit être.
C'étoit fa belle - foeur , l'affligée Ouang
elle-même , qui paffoit le long des fenêtres
de la chambre . Sur quoi , la crainte
d'en avoir été entendu , lui tourna la
tête au point de fe fauver précipitamment
par la porte de la rue , fans fonger
à avertir fa femme qu'il avoit dit au
marchand d'enlever celle qu'il trouveroit
coëffée en deuil .
Ouang , de fon côté , s'étoit aisément
apperçue que le bruit qu'elle avoit fait
à la fenêtre , avoit obligé fon beau-frère
MARS 1766. 47
de rompre brufquement le difcours qu'il
tenoit à fa femme. Le ton dont il parloit
, fuffifoit feul pour la convaincre qu'il
n'avoit pas fini ce qu'il avoit à dire. Elle
avoit feulement entendu ces mots : ils
l'enelveront à l'inftant même , & la jetteront
dans la chaife ; & c'en étoit bien
plus qu'il n'en falloit pour lui donner
lieu de tout appréhender de fon beaufrère
, & pour dévoiler fes craintes à fa
belle-foeur.
Celle- ci ne put d'abord s'empêcher de
rougir. Mais après s'être recueillie .....
En vérité , ma foeur ( s'écria - t-elle ) , je
ne puis concevoir vos craintes ! Vous
flattez - vous , fi mon époux avoit encore
eu ce deffein , que vous euffiez pu l'empêcher
? .... Pourquoi donc tant de larmes
? Pourquoi ce défefpoir ? Hélas ! à
quel propos fe précipiter foi- même dans
les eaux , quand la barque fubfifte encore?
Ce mot de barque échappé à fa bellefoeur
, & fur- tout dans une circonftance
auffi funefte que celle-ci , acheva de convaincre
Ouang que ce qu'elle avoit entendu
de la bouche de fon beau - frère ,
ne pouvoit effectivement regarder qu'ellemême
, & lui perça le coeur.
Dans l'excès de fon défefpoir , elle courut
& s'enferma dans fon appartement ,
48 MERCURE DE FRANCE.
où après s'être livrée à la douleur la plus
amère , elle ne vit enfin d'autre moyen
d'échapper aux cruels complots d'un beaufrère
auffi méchant & auffi redouté
par
fes voifins , que celui de renoncer à la
vie dès que la nuit feroit venue.
Une corde qui , par hafard , fe trouvoit
fous fa main , fut attachée à la quenouille
de fon lit , avec un noeud coulant.
Elle monta fur une chaife , jetta
par terre fa coëffure de deuil , & après
s'être arrangée d'une façon décente , elle
invoqua le fuprême Tien , & du pied
renverfa la chaife.
•
Mais la corde , qui heureufement étoit
trop foible , ne put long- temps la foutenir.
L'infortunée Quang tomba fur le
plancher à demi - morte. Heureuſement
encore fa belle- foeur , qui dans l'inftant
paffoit par-là , épouvantée du bruit de
cette chûte , & trouvant la porte barricadée
, s'arma d'une barre de fer , & la
fit tomber en éclats.
La nuit alors étoit très-noire. Yang en
entrant dans fa chambre , s'empêtra les
pieds dans les habillemens de fa bellefoeur
, & fe trouva nue tête au moment
qu'elle revint de fa frayeur. Son premier
foin fut d'aller chercher une lampe , à
la lueur de laquelle , après avoir vu avec
horreur
MARS 1766. 49
horreur fa belle-four étendue par terre ,
& prête à rendre l'âme , elle parvint à
force d'eaux fpiritienfes , à rappeller dans
cette infortunée quelques fignes de vic.
Un bruit foudain qui fe fit alors à
la porte , ne lui laiflant pas
douter que
ce ne fût le Marchand lui même qui
venoit chercher fon époufe. Yang y vola
dans le deffein de le recevoir , & de l'introduire
dans la chambre de fa bellefour
, afin qu'il pût être témoin de ce
qui venoit d'arriver. Mais dans l'excès
de fon trouble & de fa précipitation ,
Yang , en fortant de la chambre , au lieu
de fa coëffure , avoit pris celle de fa bellefoeur
, c'est -à - dire la cccffure de deuil
que l'autre avoit jettée par terre au moment
qu'elle comptoit aller mourir.
C'étoit en effet le marchand de Kiang -fi,
qui venoit enlever fa proie . Sa chaife étoit
fuperbement ornée de pavillons de foie ,
de fleurs & de feftons de toutes les couleurs
, garnie de beaucoup de lanternes ,
environnée d'une troupe de domeftiques
portans des torches allumées &
d'une foule de muficiens qui n'attendoient
que l'ordre du marchand pour faire entenque
dre avec éclat leurs haut-bois , leurs tambours
& leurs flûtes. Cette troupe étoit
rangée le long des murs & obfervoit le
C
50
MERCURE DE FRANCE .
plus grand filence. Le marchand feul s'étoit
approché , avoit heurté doucement à
la porte ; mais l'ayant trouvée à demiouverte
, il étoit entré avec quelques flambeaux
.
Dès que Yang fe montra , le marchand
qui la voyoit coëffée en deuil ( conformé
ment au fignalement convenu ) , enchanté
d'ailleurs de fa figure & de fon air coquet ,
tomba fur elle ainfi qu'un épervier fur une
innocente colombe : fes affliftans vinrent à
fon fecours & la jettèrent dans la chaife .
En vain elle crioit : Vous vous trompez ;
ce n'est pas moi ! Le bruit des inftrumens
partirentenfemble ne permit pas qu'elle
fût entendue , tandis que les porteurs ,
qui les promeffes du marchand donnoient
des aîles , la tranfportèrent à la barque .
qui
Tandis que ceci fe palloit , Ouang,
par les fecours qu'elle avoit reçus de fa
belle -foeur , avoit repris fes fens . Le grand
bruit de la porte avoit réveillé fes terreurs ;
mais lorfqu'elle apperçut de la fenêtre que
le cortège & le bruit s'éloignoient , elle
s'enhardit par degrés jufqu'à defcendre
chez fa belle foeur pour en favoir la cauſe.
Après l'avoir, mais vainement , plufieurs
fois appellée , elle finit par foupçonner que
le marchand pouvoit s'être mépris & l'avoir
enlevée comptant l'avoir enlevée elleMARS
1766.
même ; mais elle n'en craignit pas moins
le retour de Liu le Tréfor , qu'elle croyoit
déja voir très- furieux de la méprife.
Elle s'enferma & de nouveau fe barricada
dans fa chambre , où , après avoir
ramaffé tout ce qu'elle poffédoit de précieux
, elle paffa le refte de la nuit dans
les trances les plus cruelles.
Au point du jour Cuang étoit debout ,
& tandis qu'elle cherchoit fa coëffure de
deuil , on frappa rudement à la porte en
criant ouvrez vite , c'est moi ; & cette
voix n'étoit pas moins que celle de fon
redoutable beau-frère.
Elle ne délibéra pas long-temps fur ce
qu'elle avoit à faire en conféquence . Ce
fut de le laiffer frapper & crier auffi
long-temps qu'il lui plairoit .
"
Liu le Tréfor , à demi - yvre , heurta
jura , cria & tempêta affez long - temps
pour ennuyer fa belle-foeur , qui enfin
mais fans lui ouvrir , lui demanda qui
ofoit faire un tel vacarme à la porte d'un
citoyen ?
Liu le Trefor , à la voix de cette
femme , fentit fon fang fe glacer dans fes
veines. Il fe remit pourtant bientôt ; &
d'une voix plus douce . . . . ouvrez , dit- il ,
ma chère foeur , je vous apporte une heureufe
nouvelle : Liu la Perle eft de retour ,
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
,
& notre frère aîné fe porte bien. . . Ouvrez
donc vite , je vous prie !
A ces mots la crédule Ouang , après
avoir ouvert , courut chercher la coëffure
que
fa belle foeur avoit laiffée , & defcendit
avec tranfport pour recevoir fon cher
Liu. Mais quelle fut fa peine en ne voyant
entrer que fon beau-frère !
Celui-ci , après avoir parcouru la maifon
fans retrouver fa femme ; après avoir
remarqué fa coëffure fur la tête de fa bellefoeur
, lui demanda , en tremblant , ce
qu'Yang étoit devenuë ?
Vous le devez favoir bien mieux que
moi ( dit - elle ) , puifque vous-même avez
conduit cette louable intrigue.
Le fcélérat , certain de fon malheur ,
ne fe contraignit plus. J'ai du moins encore
un efpoir ( s'écria- t- il ) , ma bellefoeur
me refte : avec le prix que je compte
en tirer , j'aurai bientôt une autre femme ;
& qui que ce foit ne faura que j'ai vendu
la mienne. J'ai perdu cette nuit tout
l'argent que m'avoit donné le marchand
de Kiang Si ; cet homme eft déja loin
avec Yang je ne la reverrai jamais.....
Adieu ; tu n'attendras pas long-temps ma.
vengeance .
Ce furieux partoit pour aller chercher
à vendre de nouveau fa belle- four , lorfMARS
1766.
53
qu'en ouvrant fa porte , il fe vit tout à
coup arrêté par quatre ou cinq perfonnes ,
qui fe mirent en devoir d'entrer chez
lui. C'étoit fon frère aîné , Liu le Diamant
, Liu la Perle , & fon neveu Hi- eul ,
avec deux domeftiques qui portoient leur
bagage.
Liu le Tréfor , que leur afpect pétrifioit
, ne revint de fon étonnement
que pour retourner fur fes
paroître comme un éclair par la porte de
derrière de fa maifon.
pas ,
& dif
L'aimable & vertueufe Ouang , au comble
du raviſſement , fe précipita dans les
bras de fon époux , qui , en lui préfentant
fon fils , penfa la faire expirer &
de furprife & de plaifir.
Ce ne fut que plus d'une heure après
qu'il fut poffible à Liu le Diamant de
raconter , ainfi qu'à fon époufe d'entendre
le détail de leurs aventures . Ce ne
fut même que le lendemain qu'Ouang
eut affez de fang froid pour leur raconter
à fon tour tous les maux qu'elle avoit
foufferts de la part de Liu le Tréfor.
Liu le Diamant , après avoir donné à
fa femme tous les éloges que méritoient
& fa conftance & fa vertu ..... Si l'amour
aveugle des richeffes ( s'écria - t- il ) m'eût
fait garder les deux cents taëls que j'avois
C iij
54
MERCURE DE FRANCE .
trouvés par hafard , comment aurois - je
retrouvé mon fils ? Si l'avarice m'eût
détourné de donner les vingt taëls pour
fauver ceux qui fe noyoient , mon frère
eût péri dans les eaux , je ne l'aurois jamais
revu. Si je ne l'avois point revu ,
comment aurois-je appris les maux qui
menaçoient & mon époufe & ma maifon
? .... O mes amis ! uniffez - vous à
moi , & béniffons la Providence .
Quant à mon autre frère qui , fans le
vouloir , a lui - même vendu fa femme
il ne doit imputer fon infortune qu'à luimême.
Le fuprême Tien nous traite ainfi
que nous le méritons : nul ne peut échapper
à fa juftice .
Hi- eul ne tarda pas à obtenir de fes
parens la permiffion d'aller chercher fon
époule à Yang-Thceou. Le bon & généreux
Tcehin voulut l'amener lui - même à fon
ami Liu le Diamant & à l'aimable Ouang.
Les nouveaux époux furent long- temps
heureux , & leur postérité fubfifte encore
dans ce que la Chine a de plus illuftre
dans les fciences & dans les emplois les
plus diftingués de cet Empire.
D. L. P.
MARS 1766.
55
VERS fur un portrait de Mde la D.....
DE S.... étant à S.
D
• •
Es amours feroit- ce la mère ?
Seroit -ce la reine des cieux ?
Non..... la Déelle de Cithère
N'a point ce port majestueux :
Et la divinité fi fière ,
Epoufe du maître des Dieux ,
N'eût jamais ce feu dans les yeux.
Pour trouver le modèle aimable ,
Des traits charmans qu'on voit ici ,
Eft - ce l'hiftoire , eft - ce la fable
Qu'il faut confulter aujourd'hui ?
Eh ! non .... faut- il tant de myſtère ?
Crois moi , le féjour du tonnerre
N'a point d'objet plus accompli ;
L'original eft fur la terre ,
Mais ne le cherche qu'à Su .
• •
Par M. D. • · · •
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
FRAGMENS d'une Lettre à M. LE C. D. B.
que l'on difoit fâché d'avoir été imprimé,
fans fon aveu , dans le Mercure.
TONNE ONNEZ , ô gentil Chevalier !
Envoyez au diable Mercure :
Ce Dieu n'en a fouci ni cure ;
Comme vous il fait fon métier.
Si votre lot et d'entreprendre
Geftes & chants faits pour vieillir ;
Le fien , s'il peut les recueillir ,
Sera toujours de les répandre .
D. L. P.
A Paris le ... Février 1766.
P. S.
Cependant n'oubliez jamais
Que ce Dieu , qu'à tort on méprife ,
Eft utile avant , même après
Mainte avantureuſe entrepriſe.
MARS 1766. 57
L'ABEILLE ET LE PAPILLON ,
U
FABLE.
N jour un petit papillon
Qui raifonnoit à fa manière ,
A l'abeille faifoit , dit- on ,
Cette harangue fingulière :
Pourquoi viens- tu fur le gafon
Souiller l'air que Zéphire épure ,
Vil infecte , animal félon ,
Toi dont chacun craint la piquure-
Comme on redoute le poiſon ?
L'abeille répondit , d'un ton modefte & fage ::
Avant de m'outrager , connois mieux qui je fuis 3.
De mon aiguillon que tu fuis ,
On peut bien , il eſt vrai , craindre quelque
dommage :
Mais , mon ami , le miel eft mon ouvrage ,,
Or , dis moi ce que tu produis ?
Que de Midas , à longue oreille ,
Des talens qu'ils n'ont pas dénigrent les attraits !!
Ami Lecteur , renvoyons- les
A la réponte de l'abeille.
Par M. COUSTILLIER DUVAL ·
Cv
58 MERCURE
DE
FRANCE
.
A Mademoiſelle GUIMARD , fur des vers
qu'on lui avoit envoyés , & qu'elle attribuoit
à l'auteur de ceux- ci.
L'AMOUR ' AMOUR VOUS foumet tous les coeurs ,
Vous embelliffez fon empire ;
Le fort vous comble de faveurs ,
Vous les fixez par un foûrire.
Ces Dieux , bien aveugles tous deux ,
Avoient pour vous céffé de l'être ;
Avec ces appuis précieux
Eft- il des maux qu'on peut connoître ?
J'ai gémi de votre malheur ,
Un autre en vers a fçu le peindre ;
Trop occupé de la douleur ,
Mon efprit n'a pu que vous plaindre.
On a de ce trifte accident
Fait un crime au Dieu le plus tendre :
C'eſt l'erreur qui le peint méchant ;
Eft- ce à l'amour qu'il faut s'en prendre ?
De tout on charge cet enfant.
Hélas ! il fentoit nos allarmes ;
En proie aux regrets , à l'ennui ,
- Je l'ai vu qui verſoit des larmes ,
Et j'en répandois avec lui.
MARS 1766. 59
COUPLETSfur le mariage de M. le Vicomte
DE MONTMORENCY- LAV AL avec Mlle
DE BOULLONGNE.
Air : Fanfare de la Gouvernante.
QuUELLE eft cette pompeufe fête ?
Pour qui brillent tous ces flambeaux ?
C'est le Dieu d'hymen qui s'apprête
A former les noeuds les plus beaux.
Turcis , ce rejetton illuftre ,
S'unità Flore en ce grand jour ;
La Nymphe , à fon troifième luftre ,
Eft un chef- d'oeuvre de l'amour.
Ce tendre & charmant hymenée
Comble les voeux de ces époux ;
De leur brillante deſtinée ,
Et Vénus & Mars font jaloux.
Il naîtra de la jeune Flore
Des amours , des grâces ; auffi
Combien de héros vont éclore !
L'époux eft un Montmorency.
Sur ces jeunes âmes ravies ,
Dieu puiffant , verfe tes faveurs ;
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Qu'à jamais le cours de leurs vies
Soit femé de perles , de fleurs !
*
Un Prélat plein de ta fagefle ,
Du Clergé la gloire & l'honneur
Serre ce noud qui l'intéreſſe :
Quel préfage pour leur bonheur !
Par Mlle CosSON DE LA CRESSONIERE.
QUESTION.
COMMENT doit - on gouverner l'esprit &
le coeur d'un enfant pour le faire parvenir
à l'état d'homme heureux & utile ?
L'HOMME HOMME ne peut trouver fon bonheur
qu'en lui - même ; c'eft en vain qu'il le
cherche dans les objets étrangers à fon
être , le dégoût chez lui fuit de près la
poffeffion d'un objet auquel il a cru fa
félicité attachée , & les peines en font
prefqu'inféparables.
Celui - là eft vraiment heureux , qui ,.
content de lui- même , confidère fon âme
& n'apperçoit en elle aucun trait qui ait
pu offenfer ou le Ciel ou les hommes.
* M. l'Evêque de Metz , oncie de M. le Vicomte de
Laval , donnoit la bénédiction nuptiale .
MARS 1766.
68
Méconnoître un bienfait c'eft offenfer
le bienfaiteur ; négliger fes femblables
quand on peut leur être utile , c'eſt ſe
rendre coupable envers eux . L'homme ne
peut donc être heureux fans reconnoiffance
pour l'Etre Suprême , auquel il doit fon
exiftence , & fans zèle pour fecourir l'humanité
la perfection de ce bonheur portenéceffairement
à l'amour de l'un & l'autre.
Pour gouverner l'efprit & le coeur d'un
enfant , & le conduire à l'état d'homme
heureux & utile , il faut donc lui faire
connoître l'auteur de fon exiftence . ( Eh !
quel autre qu'un Dieu peut avoir formé
l'homme ? lui apprendre à fe connoître
lui-même ; lui faire fentir par degré l'excellence
de fon être , fource de fon bonheur
& de celui de fes égaux ; & prenant
dans le berceau fon âme empreinte du
germe des paffions humaines , chercher à
modérer fes affections , & à les diriger
utilement fans vouloir les détruire : elles :
font la fubftance des vertus , les vices ne
dans leurs extrêmités.
font que
L'orgueil , cette paffion dominante de
l'âme , & qui prouve à mes yeux fa fpiritualité
, et vertu quand il eft contenu dans.
les bornes que lui prefcrivent la juftice &
l'humanité.
C'eft lui qui , fous le nom d'amour62
MERCURE DE FRANCE.
propre, d'amour de la gloire, de la patrie &
des belles-lettres , de la fermeté, du courage
& d'honnête ambition , forme les grands
Princes , les héros , les philofophes , les
gens de lettres , le bon citoyen & l'homme
utile à fa patrie ; c'eft lui qui porté jufqu'à
l'excès où il peut s'étendre , fait de l'homme
un fcélérat & un monftre.
Cette paffion devance par fa vigueur
toutes les autres paffions de l'âme , elle
exerce fes fonctions fur l'homme dès le
moment de fa naiffance : l'enfant qui vient
de naître témoigne fa réfiftance à la contrainte
; dès qu'il eft queftion d'affujettir
fon corps à une pofition qu'il n'a pas choifie
, fon âme , déja orgueilleufe , témoigne,
par les cris les plus perçans , fuivis de l'effufion
des pleurs , fa fenfibilité à l'injure
qu'on lui fait à peine fa foible machine
a-t- elle acquis quelque confiftance , qu'il
fait ufage de fes membres pour attirer en
maître tout ce qu'il defire , ou repouffer
& bleffer tout ce qui s'oppofe à fa volonté.
dès que fes yeux peuvent foutenir l'impreffion
de la lumière , il les fixe fur tous les
corps brillans : parvenu à cet état où l'âme
commence à mieux exercer fes fonctions
fur fon corps mieux formé , il veut fe les
approprier & prétend difpofer de tout. La
poffeffion en Alatte déja fa vanité , & fa
MARS 1766. 63
bouche bégayante exprime par un fon le
plaifir qu'il reffent : on le voit en mangeant
oublier qu'il a faim , fixer fes yeux für un
objet lumineux , étendre fa main
pour s'en
emparer , & refufer fa fubfiftance , jufqu'à
ce que fon defir foit fatisfait ; l'orgueil
croît avec lui , & réglant fa volonté,
détermine fa conduite.
C'eft cette paflion dominante qu'il faut
diriger , élever ou abaiffer dès l'inftant
même de la naiffance , & dont il faut apprendre
à l'homme à faire ufage. Négligée
dans l'enfance , elle prend dans un corps
heureufement conftitué , un empire qu'il
eft quelquefois impoflible de détruire,
C'eft l'orgueil qui fait les mauvais princes
, les tyrans , les oppreffeurs de la liberté
& les deftructeurs du genre humain ;
qui fait naître de mauvais pères , des enfans
encore plus méchans : c'eft lui qui ,
en leur infpirant un amour , d'eux-mêmes
défordonné , les inftruit au menfonge & à
l'impofture : c'eft de lui que naît le defir
⚫ immodéré des richeffes , foit pour les répandre
avec prodigalité , ſoit pour les entaffer
& les fouftraire à la fociété . L'avare,
par une vanité démefurée , croit tout l'or
de l'univers fait pour le plaifir de fa jouiffance.
C'est l'orgueil qui apprend à l'im64
MERCURE DE FRANCE.
pie & au fcélérat à méprifer les Dieux &
les Princes , les loix & la vie de fes fem
blables ; qui lui donne l'idée de l'égalité
des hommes & de la loi du plus fort.
C'est lui qui , au moindre trait qui le
bleſſe , échauffe la bile & le fang , & porte
à des excès auffi nuifibles au fujet fur lequel
il exerce fa puiffance , qu'à celui fur
qui tombent fes effets . C'eft cette paffion
enfin qui tient les corps dans l'inaction , &
perfuade à l'homme que fon être eft trop
excellent pour être foumis à la peine du
travail , & que pour éxifter avec fplendeur ,
il n'a pas befoin de décoration étrangère..
Les vices phyfiques dans l'homme dépendent
de fa conftitution ; & pour en réprimer
les effets , je chercherois dans ſa vanité
même & dans fon amour- propre un
frein à fes paffions ; je lui apprendrois la
dignité & le prix de la partie périffante
de fon individu , & lui ferois fentir , par
les misères attachées à l'humanité , combien
il fe dégrade & fe prépare de peines ,
en prenant la fimple nature pour guide.
Les refforts de l'amour propre peuvent être
mis en jeu chez l'homme , prefqu'au moment
de fa naiffance ; & le Philofophe
moderne , qui , dans fon ingénieux fyftême
fur l'éducation , veut qu'il foit abandonné
MARS 1766. 65
à lui -même , comme incapable de recevoir
aucune impreffion jufqu'à l'âge de 1 2 ou 15
ans , n'a pas affez fenti l'empire de l'orgueil
fur l'âme , ni bien connu la naiffance &
les progrès rapides de cette paffion . II
n'a pas fu démêler davantage l'effence de
l'âme , ni le temps de l'exercice de fes
facultés ; elle n'attend , pour agir , qu'un
corps affez formé pour foutenir l'impreffion
de fa force active : elle fe déploie
quelquefois dans toute fon étendue ,
dans un fujet à peine forti des mains de
la nourrice. Le jeune Allemand que tout
Paris a vu muficien & compofiteur à
l'âge de fix ans , prouve invinciblement
que l'âme peut concevoir combiner
juger & être orgueilleufe dans le corps
d'un enfant ; on l'a vu regarder d'un
oeil de mépris , tout muficien dont il
,
a cru les talens inférieurs au fien , s'affliger
, & pleurer quand il en a reconnu
de fupérieurs.
Les principes généraux d'éducation qui
peuvent conduire à l'état d'hommes heureux
& utiles , font les mêmes pour tous
les hommes . Mais la différence des états
chez l'homme en fociété , faifant la différence
des obligations que chacun contracte
avec elle ; de cette diverfité de devoirs
à remplir , s'enfuit néceffairement
66 MERCURE DE FRANCE.
une diverfité dans le bonheur , & dans
l'éducation particulière qui doit en frayer
le chemin. L'éducation d'un Prince ne
peut être la même que celle d'an fujet :
l'un ne doit reconnoître d'autre maître
que l'Être Souverain , fa propre juſtice
& celle des loix ; l'autre doit en outre
fon obéillance à tous ceux qui par degrés
defcendent du Prince jufqu'à lui . Le
bonheur du Prince eft de vouloir le bien ,
& dêtre aimé de fes fujets ; le bonheur
du fujet eft de le pratiquer & d'aimer
fon Prince. Un Prince dont la volonté
eft injufte , eft bien plus éloigné du point
du bonheur , qu'un fujet qui a enfreint
une loi jufte. La bonté du Prince peut
le lui pardonner ; mais qui peut fur la
terre abfoudre un Prince injufte ? L'amour
propre d'un homme deftiné par
état à commander aux autres , doit donc.
être foutenu & dirigé bien différemment
de celui d'un homme qui eft fait pour
obéir depuis le Prince jufqu'au dernier
fujet , combien d'états intermédiaires qui
exigent des principes différens dans l'éducation
particulière !
-
La fource du malheur & de l'inutilité
de la plupart des hommes dans la fociété ,
vient du vice d'une éducation dans laquelle
on s'eft attaché uniquement à la
MARS 1766. 67
culture de l'efprit & négligé celle du coeur.
On charge la tête d'un enfant des mots
refpectables de religion , de juftice , de
probité , de reconnoiffance , d'humanité ;
on lui apprend même à définir ces fentimens
; mais fon coeur n'en a jamais
fenti la plus légère impreffion : tout ce
qu'il en fait ne fert qu'à nourrir fon
orgueil.
La théorie des vertus eft une fcience
plus funefte qu'utile au bonheur de
l'homme , fi la pratique ne l'accompagne ;
cette pratique doit être enfeignée , & ne
peut l'être que par l'exemple. Pour pouvoir
perfuader de l'excellence d'un bien ,
il faut commencer par convaincre qu'on
en eft perfuadé , & on ne peut en mieux
convaincre qu'en le pratiquant. L'enfant
qui voit fon gouverneur fe porter à des
excès d'orgueil & de fureur , peut- il
croire que l'orgueil & la colère foient
un mal ? Un père livré à la débauche ,
fe flattera- t-il d'infpirer à fes enfans ,
par les charmes de l'éloquence , l'horreur
des vices qu'ils remarquent en lui ? L'horreur
du vice porte au mépris du vicieux ;
mais il en coûte moins à la nature chez
un enfant
pour imiter fon père dans fes
vices , qu'il ne lui en coûteroit pour les
méprifer.
68 MERCURE DE FRANCE.
:
L'enſemble des paffions forme des caractères
auffi variés , que l'enfemble des
traits forme de figures différentes entre
les hommes ; l'orgueil donne la teinte
aux caractères comme la couleur la donne
aux figures les vifages ont leur fard ,
& l'orgueil a le fien ; il fe cahe ſouvent
fous la trompeufe timidité ou fous la
fauffe modeftie ; l'étude du caractère doit
être l'objet du premier foin de l'homme
chargé de former le coeur & l'efprit d'un
enfant. Pour gouverner l'efprit , il doit
chercher le coeur , le flatter , le furprendre
, enfin s'y établir , y femer des principes
, & tâcher d'en recueillir le fruit.
La ſcience , dans un maître , eſt une qualité
néceffaire pour qu'il puiffe enfeigner;
mais elle ne fuffit pas pour inftruire l'efprit
& former le coeur. La culture de l'efprit
eft un art particulier , fon inftruction
doit dépendre de la capacité de ce maître :
la formation du coeur exige des foins différens
, & fa fenfibilité doit régler l'impreffion
qu'on veut lui donner. L'ouvrier
mal habile qui , pour graver fur la pierre
molle , fe fert du même burin & emploie
la même force dont il s'eft fervi pour
travailler fur la pierre dure , détruit néceffairement
le fond de fon ouvrage. Pour
choisir l'inftrument , il doit d'abord étuMARS
1766. 69
dier fon fujet l'homme , comme le diamant
, fortant des mains de la nature ,
apporte dans fon coeur des qualités dif
férentes , & plus ou moins de flexibilité ;
la connoiffance de ces qualités appartient
à l'efprit. Mais pour former un coeur ,
l'efprit eft inutile : c'eft du coeur même
que le coeur reçoit fon inftruction ; il a ,
fe faire entendre , un langage que
pour
l'efprit ne peut imiter ; il peint ce qu'il
fent fans rien emprunter de l'art : toutes
fes affections font dans la nature , & c'eſt
par la nature même qu'il s'exprime.
Lafuite au Mercure prochain.
PREMIERE IDYLL E.
VOIS - TU , Daphnis , comme le foleil dore
déja le fommet des montagnes ? Entendstu
les oifeaux qui annoncent fon lever
par leurs chants ? Viens , il eft temps ;
allons à la cabane du vieux Philémon :
j'appris hier que fon fils étoit dans la
douleur. Le pauvre Milon ! ce n'eft pas
fans fujet : Philémon refufe de lui donner
pour époufe la jeune Chloé cette
aimable bergère qu'il aime plus que fa
vie. Il mourra s'il ne l'obtient pas ; un
70 MERCURE DE FRANCE.
vil intérêt met obftacle à leur bonheur ;
comme fi le bonheur étoit attaché aux
richeffes mais je le toucherai peut être ,
car je lui dirai : Philemon , voyez votre
fils ; il périt comme une jeune plante
defféchée par l'ardeur brûlante de la canicule.
I périt n'aurez- vous point pitié
de lui ? Si ce vieillard eft infenfible à
ma plainte , je lui dirai : prenez dans
mon troupeau deux de mes plus belles
géniffes , je les donne à Chloé ; je réfervois
la plus graffe pour en faire un facrifice ;
mais le plus beau préfent qu'on puiffe
faire à la divinité , eft de rendre heureux
fes femblables.
prière
›
O Daphnis ! Philémon écoute ma
prière & accepte mon offre , que je ferai
heureux ! Je rendrai la vie à Milon à
Chloé ils me devront leur bonheur ;
Chloé reprendra fa fraîcheur , fa beauté :
elle regardera Milon avec attendriffement ,
elle ne prendra par la main , elle me
fourira , ils fe jetteront dans mes bras
leurs larmes me remercieront. O Daphnis¸
quel homme fera plus heureux que moi !
Je verrai ces tendres époux fe courronner
de fleurs , danfer à l'ombre des coudriers .
Je les verrai ..... O Daphnis ! ne ferai - je
pas bien dédommagé de la perte de mes
génifles ?
MARS 1766 . 71
SECONDE IDYLL E.
Nous ne vivons qu'un inftant ; nous
n'avons qu'un moment pour jouir ; heureux
celui qui peut dire , j'ai vécu ! Cette
onde qui s'échappe & qui fuit , ce nuage
qui n'eft jamais un moment à la même
place , ces feuilles que le moindre vent
agite , & qui n'ont qu'un printemps , tout
m'annonce que chaque chofe a fa révolution
, & qu'il faut que tout finife :
moi même j'aurai une fin ; que devien
drai -je , lorfqu'en apparence je ne ferai
plus ? .... Ainfi raifonnoit Amintas , &
dans l'agitation de fes penfées , il parloit
affez haut pour être entendu ; lorfque
Ménalque , caché derrière un faule , l'interrompit.
Amintas , lui dit- il , à quoi
te fert d'entretenir dans ton efprit des
idées fombres & triftes ? Que te ferviroitil
de favoir ce que nous ferons un jour?
Tâchons , ô mon ami ! d'être bienfaifans ,
juftes , honnêtes & compatiffans , & laiffons
à la Divinité le foin de difpofer de
nous.
Mais l'homme n'eft pas fait pour vivre
feul , ainfi l'a voulu la nature . O fi
jamais j'étois affez heureux pour trouver
une compagne fuivant mon coeur , rien
2 MERCURE DE FRANCE.
ne manqueroit à ma félicité . Sans ceffe
occupé d'elle , je fentirois que mon bonheur
croît avec le fien : elle m'aideroit
auffi à faire celui de tout ce qui m'environne
; alors je ferois heureux du bonheur
de tous je fentirois doubler mon
être. Bientôt , recevant dans mes bras les
gages de fon amour , je promettrois à la
face du Ciel , d'adoucir par tous les
foins fuggérés par la bienfaifance & par
l'amour paternel , les maux attachés à la
condition de l'enfant que je mouillerai
de mes larmes.
C'eft ainfi que , paffant tranquillement
mes jours , loin des foucis cuifans , des
peines cruelles qui dévorent les malheureux
mortels , j'attends fans inquiétude
la fin de mon exiftence. Lorfque le
terme en fera venu , j'oferai dire : ô toi
qui me donnas un coeur fenfible , Étre
bienfaifant , je te falue ! c'eft le plus beau
préfent que tu aies pu me faire , je t'en
remercie ; il m'a appris à fentir qu'il
n'y avoit rien de bon que toi , rien de
bon que ce que tu avois ordonné ; en te
contemplant , je ne ferai que réaliſet le
fublime modèle de perfection que mon
imagination avoit gravé dans mon coeur.
Le
MARS 1766. 73
LE mot de la première Enigme du Mercure
de Février eſt la cire d'Eſpagne. Celui
de la feconde eft loterie. Celui du premier
Logogryphe eft mariage , dans lequel on
trouve mari & âge. Celui du fecond eft
limon ; la fuppreffion de l'm , qui eft la
lettre du milieu , fait trouver lion , roi des
animaux , & auffi l'un des douze ſignes du
zodiaque où le foleil entre en Juillet , lequel
eft fuivi du figne de la Vierge où le
foleil entre au mois d'Août . Et celui du
troisième est livre ; le retranchement de
I'v , qui forme le milieu , donne le mot
inftrument.
lire ,
J
ENIGMES.
E fuis dans mon vrai fens une conjonction ,
Tu me tiens , cher Lecteur , fi je dis caufative :
N'importe.... de mon corps l'exacte inverfion
D'un Royaume Indien t'offre la perspective.
Par M. FORESTIER , Avocat à Cuffet.
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
AUTRE.
ON tire de mon être une étoffe légère ;
C'eft fur-tout en été que je fuis de faifon.
Retourne- moi , Lecteur. ... fur une autre hémifphère
,
Par mes débordemens , j'enrichis le colon.
Par le même.
LOGO GRYPHE S..
SOUVEN OUVENT de la fociété
Je trouble la douce harmonie :
Et , pour dire la vérité ,
Je tiens beaucoup de la folie.
Souvent , par mon illufion ,
A ce qui vaut la préférence
On donne , hélas ! l'exclufion
Sous la plus frivole apparence.
Malheur au débile cerveau
Que je couvre de mon nuage ;
Pour l'ordinaire mon bandeau-
Des plus grands maux eft le préfage:
MARS 1769 . 75
Lorsque j'ai deux membres de moins ,
J'enfante alors mille preftiges :
Par moi ( plus encor par les foins }
Qu'un Hiftrion fait de prodiges !
Enfin , quel contrafte eft le mien ?
Sur mes quatre pieds de derrière'
La tendre fleur a fon foutien ;
Et ma tête lui fait la guerre.
·
Par M. F. d'Amiens. ...
AUTRE.
MALGRÉ ma brutale figure ,
On ne m'en eftime pas moins :
Pour être vengé d'une injure ,
On peut s'en fier à mes foins .
Dans les tranfports de ma colère
Je fuis un être dangereux ;
Et de la Parque meurtrière.
Le cifeau n'eft pas plus affreux .
Ma queue , au fein de la nature ,
Offre au contraire mille appas ;
Et jufqu'à notre nourriture ,
Sans elle , nous ne l'aurions pas.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE ,
Quant à ma tête , ſa ſtature
Du cédre égale la hauteur ,
Et même , de fa chevelure ,
Souvent furpaffe la longueur.
Par le même,
Ii
CHANSON.
L eft temps que l'amour nous enchaîne ,
Il fait vaincre les plus fiers vainqueurs .
Rendons -nous ; la feinte eft vaine ,
Ce Dieu charme tous les coeurs :
Il n'eft point de bien fans peine ;
Mais peut-on trop payer les douceurs ?
Par M. DU PERRIER,
Tendremt.
3
W
Il est tems
que
l'amour nous en chai..
e, Il sait vaincre les plus fiers vainqueurs:
W
endons nous lafeinte est vai ne, Ce Dieu
Petite
Reprise.
arme tous les coeurs,
Il n'est point de biens sans
3
eine, Maispeut-on troppayer ses douceurs.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATION8
. **
MARS 1766. 77
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
Ville où nâquit LOUIS DURET.
Pontdevaux en Breffe , ce 20 Novembre 1765.
J'AI lu , Monfieur , dans votre Mercure
du mois de Septembre dernier, une réponfe
de M. Pernetti , Chevalier de l'Eglife de
Lyon , à ce qu'il appelle une accufation
formée contre lui par M. Chomel , dans
fon éloge de Louis Duret : M. Chomel
affure , fondé fans doute fur de bons Mémoires
, que ce célèbre Médecin naquit en
Breffe , & M. Pernetti , au contraire , foutient
que le Forez l'a vu naître . Je fuis
Breffand , & comme tel , me trouvant intéreffé
dans cette difpute littéraire , je me
fuis cru obligé de faire des recherches fur
la patrie de Louis Duret. Si vous croyez
que mes obfervations puiffent aider à éclaircir
la queftion , je vous prie de les inférer
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
dans un de vos Mercures ; vous obligerez
une province qui fe glorifie d'avoir donné
plufieurs grands hommes à la république
des lettres , notamment à l'Académie Françoife
, les Vaugelas , les Farret , les Méziriacs
, &c.
Je ne prétends point au refte donner la
moindre atteinte à l'eftime que mérite à fi
jufte titre M. Pernetti , je lui rends toute
la juftice qui lui eft due : il s'eft trompé
ou plutôt il a été trompé par les Auteurs
qu'il a fuivi ; mais l'erreur n'eſt pas un
crime , & nul homme n'eft infaillible :
omnis homo mendax.
J'ai l'honneur , & c.
BORJON DE SCELLERY.
Mémoire fur la patrie de Louis Duret.
M. Pernetti foutient que Louis Duret
naquit en Forez, & M. Chomel affure qu'il
étoit Breffand ; ils s'appuient l'un & l'autre
d'autorités refpectables , & ce qui paroît
devoir éclaircir la queftion ne fert qu'à
l'embrouiller davantage ; il me femble
qu'il y avoit un moyen bien fimple pour
s'affurer du lieu de la naiffance de ce célèbre
Médecin avant que de rien écrire fùr
MARS 1766 . 79
ce fujet , il falloit s'informer exactement
en Breffe , en Forez & ailleurs , d'où l'on
dit qu'étoit originairement Louis Duret ;
c'eft ce qu'il paroît qu'a négligé M. Pernetti
, qui , fans autre examen , a foutenu
qu'il étoit du Forez , parce qu'il prenoit le
furnom de Segufianus.
Avant que d'examiner fi ce nom eſt
celui des Breffands ou des Foréfiens , je
me fuis informé à Baugé de ce que l'on
pouvoit favoir fur la naiffance de Louis
Duret , & le réfultat de mes informations
ne me permet pas de douter que cette
ville n'ait été le berceau de ce grand Médecin
; en effet , les archives de l'Hôtel de
Ville & les terriers du Seigneur de Baugé
en fourniffent les preuves les plus complettes
on montre encore la maifon dans
laquelle la tradition affure que nâquit
notre Duret ; cette maifon , actuellement
occupée par le fieur Gacon , eft appellée
dans les terriers maifon Duret .
Il n'est pas douteux , dit M. Pernetti ,
que Louis Duret ne foit forti du Forez ,
puifqu'il prend le furnom de Segufianus ;
qui, au jugement de Céfar , de Ptolomée &
de la plupart des Géographes modernes
défigne ceux de cette province. Il s'appuie
principalement du témoignage de Guichenon
, qui , dit-il , peut tenir lieu des autres.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Le fentiment de ce dernier ne fauroit être
d'aucun poids , puifqu'il eft prouvé par fes
ouvrages mêmes qu'il n'avoit qu'une connoiffance
imparfaite de la géographie ancienne
d'ailleurs fon hiftoire de Breffe
fourmille de tant d'erreurs , qu'on ne fauroit
être trop en garde contre tout ce qu'il
annonce.
M. Pernetti dit encore , comme une
preuve de la naiffance de Louis Duret en
Forez , qu'il y a eu dans cette province
plufieurs branches d'une famille de ce
nom , tant à Montbrifon qu'à Chazelles ,
& qu'il en exifte encore une à Rouanne.
Je le veux , mais cette pretenduë preuve
ne prouve rien ; ne voit- on pas dans une
même province, & fouvent dans une même
ville , des perfonnes de même nom qui ne
font point parentes : par exemple , il y a
dans la petite ville de Pondevaux en Breſſe
trois familles du même nom & qui toutes
les trois ont une origine différente. Mais
quand les Durets du Forez feroient parens
de Louis Duret , il ne s'enfuivroit pas qu'il
fût de cette province : une branche de
cette famille ne pouvoit- elle pas être établie
en Breffe & une autre en Forez ? Peutêtre
que les Durets du Forez font originaires
de Breffe , comme il fe peut faire
que ceux de Baugé , qui n'exiftent plus ,
fuffent fortis du Forez.
MARS 1766. 81
Le paffage de Duboulay , cité par M.
Pernetti , ne prouve pas non plus que Louis
Duret fût né dans le Royaume ; il eſt dit
feulement que Jean Duret étoit de cette
famille ( de Louis ) ex ea gente . Jean &
Louis pouvoient être parens fans être du
même pays , comme ils pouvoient être du
même pays fans être parens ; d'ailleurs , fi
je m'en rapporte à Duboulay , Louis étoit
de l'Autunois , & non pas du Forez .
Je n'examinerai point , au refte , fi les
reproches de M. Pernetti fur d'autres faits
avancés par M. Chomel font bien ou mal
fondés ; il me fuffit , pour remplir mon
objet , de prouver que Louis Duret naquir
en Breffe & non en Forez , comme le prétend
M. Pernetti.
J'ai dit
que la petite ville de Baugé en
Breffe avoit vu naître Louis Duret ; mais
fi les Breffands ne font pas les peuples
auxquels Céfar donne le nom de Segufiani ,
le Duret de Baugé n'eft pas celui dont
M. Chomel a fait l'éloge , puifqu'il eft certain
que Louis Duret , Médecin , prenoit
le furnom de Segufianus. C'eft- là le point
de la queſtion , & c'eft auffi fur quoi fe
fonde M. Pernetti pour foutenir qu'il étoit
du Forez .
J'avoue que la diverfité d'opinions des
Géographes modernes m'a d'abord embar-
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
raffe ; mais après les avoir tous paffés err
revuefans être plus éclairci , j'ai eu recours.
à un manufcrit original que j'ai entre les
mains , & j'y ai trouvé de quoi prouver
par les Commentaires de Cefar mêmeque
les anciens Ségufiens font les Breffands
d'aujourd'hui.
66
Céfar ( dit mon manufcrit ) , dans le
premier livre de fes Commentaires , dit
qu'il conduifit fon armée par le pays des
» Allobroges chez les Ségufiens qui étoient
» les peuples qu'il devoit trouver après
» avoir paffé le Rhône : inde ( 1 ) in Allobrogum
fines ab Allobrogibus in Segufia-
» nos ( 2 ) exercitum ducit , hi funt extrà
provinciam trans Rhodanum primi . Céfar
» donne le Rhône pour une limite qui eft
» très- connuë ; mais de quel côté eft cette
"
( 1 ) Mon manufcrit dit feulement , hi funt
tranfmiffo Rhodano primi , mais j'ai cru qu'il
étoit plus à propos de tranfcrire fa phraſe entière.
(2 ) On trouve dans quelques éditions le mot
de Sebufiani pour Segufiani , mais cela ne doit
faire aucune impreffion , puifqu'il eft certain que
ce n'eft que le même nom corrompu ; les Auteurs
du Journal de Trévoux , du mois de Juin 1713 ,
donnent le nom de Sebufiani à ceux du Forez .
Si l'on foutient que les Ségufiens & les Sébufiens
étoient deux peuples différens , je ne manquerai
pas d'autorités pour prouver que Segufiani
ou Sebufiani font ceux du même pays , qui eft la
Brefle
MARS 1766. 83
و د
» limite ? eft ce au nord ou au fud , à l'eſt
» ou à l'oueft ? Céfar n'en dit rien , &
» c'eft précisément ce filence qui a jetté
» les Auteurs dans des erreurs qui n'ont
» pas peu contribué à répandre les ténébres
» fur la géographie ancienne de ce pays ;
» les uns donnent le nom de Segufianum
» aux Breffands , & les autres à ceux du
>> Forez.
ود
وو
و د
» Pour décider la queftion , il faut re-
» prendre le difcours de Céfar , qui parle
» du chemin qu'il faifoit pour fecourir les
» Celtes , & particulièrement les Heduois :
» il étoit parti d'Italie , les Suiffes ou Hel-
» vétiens n'avoient pas paffé le Rhône,
» Cefar les en avoit empêché ; ils étoient
» donc au- delà du Rhône & au nord de
» ce fleuve , ainfi que le Mont Jura , au pied
duquel ils furent obligés de prendre leur
route pour entrer dans la Gaule Celtique
→ & pour paffer la Saône . Cefar alloit à
eux , il avoit donc le Rhône devant lui.
» & au nord ; Segufiani étoient les peuples.
qu'il devoit trouver les premiers après:
» avoir paffé le Rhône , c'étoit donc ceux
que nous appellons aujourd'hui Bref
» fands ; c'eft là une démonftration , puiſ-..
qu'ils font au nord de ce fleuve .
2 .
ود
Comment peut - on foutenir que ce
➡nom ait été celui des Foreffans ? Leur
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
" pays ne confine point au Rhône en aucun
» endroit ; les Lyonnois habitent tout le
pays qui eft entre la montagne & ce fleuve .
» Il n'eft donc pas poffible de donner le
» nom de Segufiani à ceux du Forez » .
"
ود
Il faut avouer cependant que les Foréfiens
prirent dans la fuite le furnom de
Segufiani , mais ce ne fut qu'après la divifion
des provinces en diocèfes , & même
après l'extinction du nom de Segufiani ,
auquel fut fubftitué celui de Lugdunenfis
tractus , fous lequel étoient compris tous
les peuples qui étoient du Diocèle de Lyon ;
il y a apparence que ceux du Forez ont
pris le nom de Segufiani , fe fondant fur
ce qu'ils étoient du Diocèle de Lyon ,
ainfi que les Ségufiens..
of ,
Pline dit que Lyon eft fitué dans le pays
des Séguliens ou Sécufiens, Secufiani liberi,
in quorum agro colonia Lugdunum ( 3 ) . On
objectera peut- être que le Forcz étant &
ayant prefque toujours été du gouvernement
de Lyon , il s'enfuit que les Foréfiens
font les Ségufiens , dans le pays defquels
Lyon étoit fitué. Quelque fpécieufe que
paroiffe cette objection , il n'eft pas difficile .
de la détruire. Perfonne n'ignore que le
partage des provinces par gouvernemens
( 3 ) Hift. nat . livre 4 , chap. 18.
MARS 1766 . 85
eft de beaucoup poftérieur à la divifion par
diocèfe , faite inconteftablement par les
Romains , & qui fubfifte encor telle qu'elle
fut fixée par ces anciens maîtres du monde.
Sur ce principe il eft probable que les Breffans
doivent emporter le nom de Segufiani
fur ceux du Forez , puifqu'il eft certain
que Lyon étant fitué entre le Rhône & la
Saône , & n'y ayant aucune féparation
d'avec la Breffe , un des fauxboutgs de
cette ville étant encor de cette province (4) ,
on pourroit foutenir avec plus de fondement
que Lyon étoit fitué en Breffe plutôt
que dans le Lyonnois ou Forez , pays qui
font au- delà de la Saône .
On doit donc conclure de tout ce que
j'ai dit ci -deffus que Segufiani font les
Breffands , que par conféquent Louis Duret
nâquit en Brelle comme l'affure M. Chomel
, & dans la ville de Beaugé comme le
dit Guichenon , auteur d'ailleurs fi peu
exact.
( 4 ) Calvire .
86 MERCURE DE FRANCE.
EPHÉMÉRIDES du Citoyen , ou Chronique
de l'efprit national : tomes premier &
Second.
Quid pulchrum , quid turpe , quid utile , quid
non. Hor.
LES Ephémérides du Citoyen font un
ouvrage périodique , critique, moral , hiftorique
& politique . Le deffein de l'auteur
eft de peindre la France telle qu'elle eft ,
telle qu'elle fut , & telle qu'elle pourroit
être. Il fe propofe d'examiner tour à tour
les objets qui concernent l'adminiftration ,
la légiflation , l'économie intérieure , le
commerce , les arts , les fciences & les
lettres , les préjugés publics , les erreurs ,.
les abus & les vices ; il ne s'eft pas attaché
d'abord, comme le Spectateur Anglois,
à faifir en détail les ridicules particuliers.
de quelques hommes ou de quelques petites
fociétés. Il commence par le tableau
général des moeurs & de l'efprit national ;
fon but n'eft pas , dit- il , d'amufer la curiofité
maligne , c'eft d'éclairer le patriotiſme.
& de ranimer s'il fe peut le zèle trop refroidi
des Citoyens.
MARS 1766. 87
"
Les fujets entamés dans les deux premiers
volumes font , 1º . les moyens politiques
de perfectionner l'agriculture
c'est-à-dire , d'arrêter la dépopulation de
nos campagnes , de donner aux agricoles
des lumières , de l'émulation & de l'aifance
(tome premier , n° . III, IV ; tome 2 ,
n°. xv ) . 2 ° . L'adminiftration de la juftice
, le mal que caufe à l'Etat la multiplication
des procès , la caufe & les remè
des ( tome premier , n°. v ; tome 2 , n °.
VI ). 3 ° . L'éducation nationale , ou le
fyftême univerfel des études propres à toutes
les espèces de Citoyens ( tome premier ,
n°. vir ; tome 2 nº. v ). 4°. Le commerce
maritime & les colonies ( tome premier
, n°. vi ; tome 2 , n°. 111 & IV ).
5. Des réflexions politiques & morales
fur Paris ( tome premier , n° . x , tome 2 ,
no. VII & Ix ). 6°. Des obfervations critiques
& patriotiqnes fur l'état actuel des
fciences , des belles lettres & des arts parmi
nous ( tome premier n°. 16 , tome 2 ,
nº . viii ) . 70. Des mémoires hiftoriques
fur les anciens Francs , nos ancêtres , dont
les origines font peu connuës ( tome premier
, nº . x1 , tome 2 , nº . x1 & XII ) .
8°. Le monde politique , ou l'état actuel de
tous les Empires connus , & leurs relations
88
MERCURE
DE FRANCE
.
avec les intérêts de la France ( tome 2 ,
n°. 11 ).
Il fe propofe de traiter auffi de temps
en temps des ridicules , des préjugés &
des modes ; il en a donné des effais ( tome
lernº.1 , II , III , tome 2 , no. 1 & XVII ).
Pour jetter plus de variété dans fon ouvrage,
il a imaginé un vieux.roman grec intitulé
les rêves de Lycurgue , dont il donne la
traduction prétendue en profe poétique ,
( tome premier , n° . ix , & xiv , tome 2 ,
n° . xiv ) . Il annonce fous le nom de trois
amis affociés aux Eméphérides une fuite
de paradoxes , ( tome premier , n°. vi &
XIII , tome 2 , nº. xv ) . Sous celui d'un
traducteur, le Valere Maxime François , ou
les exemples mémorables , grecs , romains
& françois , ( tome 2 , n°. x ) . Enfin fous
celui de deux affociés , une hiftoire univerſelle
des femmes depuis la naiffance du
monde jufqu'à nous (tome premier , nº.
XII , tome 2 , n ° . xvi ) .
On voit par ces objets déja commencés,
que fon plan eft très- vafte & qu'il en contient
beaucoup d'autres femblables . Sa méthode
eft d'entrelacer toujours les matières,
fes feuilles font alternativement critiques
morales , hiftoriques & politiques ; mais il
ramène tout à fon but principal , de peindre
la nation elle-même.
MARS 1766. 89
Les feuilles font in- 8° . petit formât ,
elle fe diftribuent régulièrement aux foufcripteurs
les lundis & vendredis de chaque
femaine , elles forment un volume tous
les deux mois : elles ont commencé le
4 Novembre dernier ; on donne les feuilles
ou les volumes féparément à ceux qui
n'ont pas foufcrit.
Il faut s'adreffer à Delalain , Libraire ,
rue faint Jacques , à faint Jacques , prefque
vis-à-vis la rue de la Parcheminerie.
Nous ne pouvons que fouhaiter la continuation
de cet ouvrage , aufli inftructif
qu'agréable.
༡༠ MERCURE DE FRANCE .
BIBLIOGRAPHI E.
LETTRE de V. P. T. G. V. D. F. à M.
fur une édition des élégances latines de
LAURENT VALLE.
E n'attache sûrement pas plus de prix
qu'il ne convient à toutes ces précieuſes
inutilités , que la médiocrité des idées
d'une part , & l'excès des richeffes de
l'autre , font fi avidement rechercher à
ceux qui ont beaucoup d'envie & peu
de moyens de faire appercevoir leur exiftence.
Je fais qu'on peut facilement être
heureux fans tout cela , qu'il eft même
en ce genre de célébrité quelque chofe
de frivole , & d'affez peu féduifant pour
un homme qui fait s'occuper plus utilement.
Cependant , puifqu'il faut des hochets
pour tous les âges , on peut bien croire
qu'il en faut auffi pour toutes les fortunes
, peut-être même pour tous les genres
de goûts . De tout temps il s'eft trouvé
des hommes riches qui ont aimé à entaffer
les raretés littéraires , & d'autres
qui , avec des lumières & des talens
MARS 1766. 91
n'ont point regardé comme tout-à-fait
puéril le goût des monumens anciens
de la littérature & des arts. Dans ce dernier
genre ils ont fur -tout diftingué les
premiers effais d'un art dont les progrès
devoient porter un changement fi confidérable
dans la conftitution de l'efprit
humain .
Un homme de lettres ne peut confidérer
, fans quelqu'efpèce d'attachement ,
ces premières éditions qui dépofent encore
de la tradition jufqu'alors peu connue
des anciens écrivains ; & il voit avec
plaifir par quelle fuite d'efforts l'induſtrie
des hommes eft parvenue à étendre la
communication des penfées , & à multiplier
par cette facilité les voies d'inftruction
& d'amufement avec un peu de
myfantropie j'aurois dit les voies d'infortune
& de dépravation .
Je n'ai pu m'empêcher de faire ces
réflexions à l'occafion d'un ancien livre.
fort rare , dont je fis en dernier lieu l'acquifition
, & duquel je crois que vous
verrez la notice avec plaifir. Ce font les
élégances latines de Laurent Valle , de
l'édition de Gering , faite en Sorbonne
en 1471 , fuivant la date de l'épître de
remerciment de Jean de la Pierre , à
l'Éditeur Pierre- Paul Senilis . Edibus Sor
92 MERCURE DE FRANCE .
bona fcriptum anno uno & feptuagefimo
quadringentefimo fupra millefimum.
Vous favez que la typographie n'a rien
de plus ancien que ces premières éditions
au nombre de douze ou treize , que
donnèrent les trois premiers Imprimeurs
qui aient paru en France , Ulric Gering ,
Martin Cranlz & Michel Friburger (1 ) . Ces
trois artiſtes Allemands furent appellés en
Sorbonne par deux célèbres Docteurs de
cette maifon , Guillaume Fichel & Jean
de la Pierre , qu'on peut regarder comine
les fondateurs de l'imprimerie en France.
C'eſt au zèle de ces Docteurs que nos
premiers Imprimeurs dûrent leur établiſ
fement en France . Ils furent eux - mêmes
les auteurs , les éditeurs ou les correcteurs
de la plupart des ouvrages qu'ils imprimèrent
en Sorbonne ; ils leur fournirent
(1 ) M. Maittaire avoit cru que la typographie
françoife avoit pris naiffance à Tours fur la foi de
deux différentes éditions du livre de Florius de
amore Camilli etamilia , imprimées l'une & l'autre
Turones in domo Archiepifcopi en 1467 ; mais M.
de Foncemagne a fait voir combien peu il y avoit de
fonds à faire fur l'épigraphe de ce livre , qui paroît
être de même aloi que celle du Petrus Auréolus
de Virginis Conceptione , imprimé à Toulouſe
en 1314 , & de tant d'autres livres qui portent
une fauffe date. Sur quoi voyez les Differtations
de Loercher , Maittaire , & les Mém . de l'Acad .
des' Infcriptions , tom . I.
MARS 1766. 93
les fecours néceffaires pour un premier
établiſſement ; & quand ils ne purent
fuffire par eux - mêmes aux travaux de
cette Imprimerie naiffante , ils engagèrent
d'autres gens de lettres à les aider de
leurs fecours , & à leur procurer de bonnes
éditions. C'eft ainfi que Jean de la
Pierre engagea l'un de fes amis Pierre-
Paul Senilis , à fe charger de l'édition
des élégances latines de Laurent Valle ,
comme il le témoigne lui-même dans
la préface ou épître dédicatoire de cet
ouvrage qu'il adreffe à Jean Cyling de
la Pierre & dont Cheviller rapporte
d'affez longs fragmens.
>
Comme ce Docteur est entré dans un
grand détail fur ce qui concerne les éditions
des Gering , & qu'il donne furtout
une notice exacte du Laurent l'alle
je crois qu'il eft affez inutile de répéter
ici tout ce qu'on trouve dans fon ouvrage
; je me contenterai de rapporter ce
qu'il y aura de plus intéreffant , de faire
quelques obfervations fur l'exemplaire
que j'ai fous les yeux , & d'expofer quel
ques conjectures dont vous ferez le juge.
I.
Il y a trois époques à diftinguer dans
l'ordre des éditions qu'ont données Gering
94 MERCURE DE FRANCE .
& fes affociés ; & c'eft relativement à
ces époques que M. Cheviller a donné
trois liftes différentes des ouvrages de cet
Imprimeur. La première contient les livres
qu'il a imprimés dans la maifon de Sorbonne
( 2 ) , depuis l'an 1470 , époque de
fon établiſſement dans cette maiſon jufqu'à
l'année 1472 , qui fut l'époque de
la fortie & du changement de fes preffes
à la rue faint Jacques , au foleil d'or . Les
livres compris dans cette lifte , font d'une
extrême rareté : Cheviller ne cite que la
bibliothèque de Sorbonne , où l'on puiffe
les trouver. Cependant on en trouve aujourd'hui
quelques-uns dans quelques bibliothèques
& dáns quelques catalogues
où ils font portés à très-haut prix. De
ce nombre eft la rhétorique de Fichet
( 2 ) Naudé avoit cru que Gering s'étoit établi
en Sorbonne en 1466 , mais M. Cheviller fixe
l'époque de cet établiſſement à l'année 1 470 , ou
au plus tard 1471. Un Bibliographe Allemand ,
M. Woght , a rapporté en l'an 1464 l'édition de
la Bible de Gering , ce qui fembleroit détruire le
fyftême de M. Cheviller ; mais les raifons fur lef
quelles s'appuie M. Woght ne paroiſſent pas péremptoires
, & ne peuvent tenir contre les monumens
donieftiques de la Maifon de Sorbonne
fur lefquelles M. Cheviller s'eft fondé. Aufli ce
dernier fentiment a- t- il toujours été fuivi par MM.
de Foncemagne, Maittaire, Lacaille & tous les bons
Bibliographes.
>
MARS 1766 . 95
qui eft marquée 100 liv. au catalogue
de M. de Selle. Les lettres du même
Docteur , marquées 78 liv . au petit catalogue
de M. de Boze , &c. Les élégances
latines de Laurent Valle font de cette
première lifte . Mais je n'hélite point à
croire que fur 1 3 articles dont elle eft compofée
, il en eft peu d'auffi difficiles à trouver
que celui -ci . J'ai parcouru bien des
catalogues , & notamment ceux de MM.
Colbert , Rothelin , de Boze , de Selle
nulle part je ne l'ai pu trouver pas
même dans le catalogue de la bibliothèque
du Roi , où sûrement il n'eft pas ;
je l'ai demandé vainement dans bien des
bibliothèques , & n'ai pu le voir que dans
celle de Sorbonne.
-
C'est là que je l'ai confronté avec
l'exemplaire que je pofféde ; & j'y ai
trouvé une entière conformité , ſauf l'épître
dédicatoire de Pierre - Paul Senilis
au Docteur de la Pierre , qui manque
à l'exemplaire de Sorbonne , & qui fe
trouve dans le mien. Je puis même dire
que la confervation de ce dernier eft bien
fupérieure , & qu'il n'y a pas la plus légère
tache ni piquure de vers.
Comme perfonne n'a mieux décrit la
forme & les caractères de ces premières
éditions de Gering que Maittaire , &
96 MERCURE
DE FRANCE.
que
1
d'ailleurs fon livre eft peu commun
dans le pays où vous vivez , j'ai cru que
vous liriez avec plaifir la defcription qu'il
en fait. Libri illi , dit ce favant bibliographe
, t. 1 , p. 25 , impreſſifunt craffo , romano,
rotundo caractere , nigredine atramenti
pulchra nitidâque , chartâ haud nimium
albenti , fed firma fatis & bene glutinata¸
fine litteris majufculis , capitumque initia
libus , vacante ibi fpatio poftea coloribus
illuminando , abfque titulis & voculis quas
dicunt reclamantibus , paginarum
indicibus , & litterarum ordine alphabetico
difpofitarum , fignaturis notis , compendiariis
referti..... Codices plurimà tribus illis
Typrchraphis,impreffitemporis quoprodierunt
notatione deftituuntur , annufque & ordo
nonnifi ex circumftantiis , infcriptione puta
epiftolarum , epigrammatibus quibufdam
adjectis aut caracteris formâ poteft conjectari.
Tous ces caractères que Maittaire
affigne comme diftinctifs des éditions de
Gering , conviennent parfaitement à
l'exemplaire que j'ai fous les yeux , ainſi
que vous vous en convaincrez par vos
propres regards.
I I.
Après cette dernière remarque de Maittaire
, il devient fort aifé de fixer la date
dụ
MARS 1766. 97
و د
du Laurent Valle de Gering. L'infcription
que j'ai rapportée plus haut , & qui termine
la lettre du Docteur de la Pierre ,
fuffit pour cela . « Je crois , dit Cheviller
» que le Laurent Valle n'a été imprimé
que l'année 1471 , à caufe que la lettre
» de de la Pierre , à Pierre- Paul Senilis ,
qui y eft imprimée , eft de la même
" date ". Tel eft auffi le fentiment de
Lacaille , & de tous les bons auteurs de
bibliographie.
93
ود
97
CC
Cependant un écrivain moderne parlant
de cette édition , vient de nous dire
" que comme elle n'a point de date , elle
eft inférieure aux précédentes ( celle de
Rome & de Venife ) ». Il ajoute que
ce n'eft que par conjecture qu'on l'a
» jugée imprimée en 1471 , & qu'on
» n'en peut avoir de certitude particulière
» il eft difficile de prononcer
fur de pareilles affertions fans paroître
comber dans des perfonnalités ; & nous
vions offert à l'auteur de la nouvelle
bibliographie , tous les éclairciffemens néceffaires
pour fe convaincre lui -même de
'identité des caractères de Laurent Valle ,
avec ceux dont Gering ne fit ufage qu'en
Sorbonne.
La feconde & la troifième lifte des
Éditions de Gering qu'a données Che-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
viller , renferment bien quelques livres
affez recherchés par les bibliophiles : mais
l'Imprimerie ayant déja fait quelques progrès
en France , & Gering s'étant lui- .
même fervi , prefqu'auffi-tôt après fa fortie
de Sorbonne , de ces caractères gothiques
qui inondèrent la typographie ( 3 ) , fes éditions
çefferent d'être aufli recherchées : &
nombre de fes productions font encore
aujourd'hui reléguées parmi ces livres qui
n'ont plus de valeur .
(3 ) A peine l'Imprimerie étoit - elle inventée ,
que l'Allemagne , où elle avoit pris naiflance ,
la vit dégradée par l'introduction du gothique . On
conferve en Sorbonne un décret de Gratien , imprimé
en caractère gothique à Strasbourg l'an
1471. Dès 1484 Louis Martineau fe fervoit à
Paris de ces caractères . Gering s'en fervit prefqu'en
même temps ; mais on imprimoit affez communément
le françois en caractère demi -gothique
ou financier. J'ai la Cité de Dieu de S. Auguſtin ,
imprimée à Abbeville en1 486 , qui eft de ce caraçtère.
Alde inventa en 1502 la lettre italique , &
obtint un privilége du Pape Alexandre Vi , pour
empêcher qu'un autre ne s'en fervit. Tous ces
mauvais caractères difparurent pour faire piace à
celui dont nous nous fervons . En 1658 le Libraire
Graujon obtint un privilége pour la reftitution
des lettres curtives ou financières. J'ai le poème
latin d'Alexandreido , qu'il donna pour effai de ce
caractère , mais cet effai ne plut pas , le caractère
romain reſta toujours en ufage , & il a été conduit
de nos jours à une grande perfection.
MARS 1766 . ୨୭
Il n'en eft pas de même des livres
qu'il donna durant les trois années qu'il
paffa en Sorbonne. « Tous ces livres , dit
» Cheviller font imprimés des mêmes
ود
ود
22
>
» lettres fondues dans les mêmes matrices :
» c'eſt un caractère rond gros romain
» &c. Les livres de la feconde lifte
dit encore ce même Auteur , « ne font
pas de même caractère que ceux de la
»première. Ses éditions de la rue faint
Jacques font toutes de nouvelles lettres
,, fondues dans de nouvelles matrices . On
و ر
و ر
رد
» ne voit plus dans leurs autres impref-
» fions ces caractères de Sorbonne , qui ont
» été les premiers effais de l'Imprimerie
», de Paris ".
ور
J'ai vu quelques éditions de cette première
lifte que j'ai confrontrées avec mon
Laurent Valle , & je me fuis convaincu
de la vérité de l'obfervation de Cheviller.
Je ne fais pourquoi ce nouvel Auteur
dont j'ai parlé , qui de fon propre aveu
n'avoit jamais vu le Laurent Valle de
Gering , vouloit s'infcrire en faux contre
Identité des caractères dont parlent Cheviller
& Maittaire.
I I I.
C'eft à l'occafion de ce dernier & du
rang qu'il a fuivi dans l'ordre des édi-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
tions de Laurent Valle , que j'ai cru devoir
vous propofer quelques conjectures,
Maittaire cite fous l'année 1471 , trois
éditions différentes des Élégances latines,
La première eft celle de Gering en Sorbonne.
La feconde eft celle de Denis
Richet , Nicolas Janfon ; & la troisième
eft celle de Rome , in Pinia regione.
Or c'est toujours celle de Gering , que
Maittaire met à la tête des autres , tam
au premier tome de fes annales typographiques
, pag. 294 , qu'au tome cinquième
qui en forme le fupplément , pag,
310. Cependant l'Auteur du catalogue
de la bibliothèque du Roi , ainfi que celui
du catalogue de M. de Boże , donnent
à l'édition de Rome la qualification d'editio
princeps , & c'est précisément celle que
Maittaire place toujours la dernière.
J'ai cherché quelle pouvoit être la raifon
qui avoit déterminé Maittaire à placer
conftamment l'édition de Gering avant
toutes les autres , & celle qui pouvoit
avoir déterminé MM. Melot & de Boze ,
à donner cette place à l'édition de Rotej
or , quoique j'aie bien attentivement comparé
ces deux éditions pour voir de quel
côté pouvoient fe trouver les raifons de
préférence , je n'ai pu rien découvrir qui
pût décider la queftion . Voici donc les
MARS 1766. ΙΟΙ
conjectures que j'ai formées à cet égard ,
& qui peuvent fuppléer au défaut des
raifons qui ne font alléguées de part ni
d'autre .
que
Il est sûr que l'édition de Rome eft
beaucoup inférieure à celle de Gering ,
le papier en eft moins bon , l'encre
moins noire , le caractère plus grêle , &
c'eft peut-être ce qui a décidé Maittaire
à ne lui donner le trofième rang.
D'autre part les bibliographes qui ont
dreffé les catalogues dont nous avons
parlé , n'ayant jamais vu le Laurent Valle
de Gering , non plus que celui de Janſon ,
qui font l'un & l'autre fort rares , ont
donné la qualification d'editio princeps
la plus ancienne des éditions qui fe trouvoient
ordinairement ; car outre les trois
éditions du Laurent Valle de 1471 , il
en eft nombre d'autres antérieures à l'année
isoo. 1500. C'est donc par rapport
à ces
derniers feulement qu'on aura qualifié
d'editio princeps l'édition de Rome , &
non par rapport aux deux autres qui ,
quoique citées par les Auteurs , ne fe
trouvent point fi communément que des
celle- ci.
Je conviens que ce ne font ici que des
conjectures. Mais conjecture pour conjecture
, celle de Maittaire qui regarde
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
l'édition du Laurent Valle de Gering
comme l'édition princeps, vaut bien autant
que celle des autres bibliographes
qui ont donné cette qualification à l'édition
de Rome . Perfonne affurément n'avoit
vu plus d'anciennes éditions que
Maittaire : or l'édition de Rome n'eft
par lui mife qu'au troifième rang , au
lieu qu'il place la première l'édition de
Gering ; il eft donc auffi probable que
celle - ci mérite cette qualification_autant
ou plus que toute autre ; & d'ailleurs
quand bien même elle ne feroit point à
cet égard la principale , elle auroit toujours
un mérite que les autres ne fauroient
avoir , ce feroit celui de nous repréfenter
les premiers caractères qui ont
été en ufage dans l'Imprimerie de Paris ;
car le Gafparin de Pergame , les épîtres
de Beffarion , la rhétorique de Fichet , &c.
& les autres livres qui peuvent tout au
plus être de l'année 1570 , ne font point
imprimés d'un autre caractère ; le témoignage
de Cheviller eft formel , & nous
nous en fommes convaincus par la comparaifon
que nous avons faite de ces
éditions .
Voilà , Monfieur , tous les dérails que
je vous avois promis , & qui amuferont
un moment votre curiofité littéraire. On
MARS 1766 . 103
ne peut pas toujours être dans les ténè
bres de la métaphyfique , & de la plupart
des fciences exactes : la faifon fe refufe
aux délaffemens de la botanique & de
l'hiſtoire naturelle ; que peut-on faire de
plus amufant que de s'occuper un peu
de la bibliographie ? Si ce morceau ne
vous déplaifoit pas , peut-être pourroisje
vous en donner quelqu'autre fur quelques
livres affez intéreffans .
J'ai l'honneur , & c .
Du 16 Novembre 1765.
L'Abbé B ***
MÉMOIRES fecrets , tirés des archives
des Souverains de l'Europe , depuis le
règne de HENRY IV, ouvrage traduit de
l'Italien. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez SAILLANT, rue Saint Jean
de Beauvais. III , IV , V & VI parties
in- 12 : 1766.
L'ANNONCE qui fut faite de la feconde
édition des deux premières parties de
cet ouvrage prefqu'aufli-tôt qu'elles eurent
paru , étoit celle du fuccès que nous
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
en avions auguré. Il ne faut que lire
l'avant-propros qui fe trouve à la tête de
la troisième , pour fe convaincre de plus
en plus du mérite de l'Auteur. Il fuffic
de jetter un coup d'oeil général fur les
matières traitées dans les quatre parties
que nous annonçons , pour s'étonner de
la grandeur du plan & de la manière
dont il eft exécuté.
!
Quelle foule d'objets intéreſſans , placés
fous le même point de vue , Lans
être confondus ! que de nations en mouvement
tout à la fois ! quelle vaſte ſcène !
que de perfonnages ! quel Monarque que
ce Roi de France ( 1 ) qui joue le principal
rôle que d'intérêts qui fe heurtent , qui
fe divifent , qui fouvent fe réuniffent
qui varient de nouveau , qui changent
quelquefois tout-à-fait ! que de jaloufies ,
de rivalités , d'ombrages, d'allarmes ! que
de vues fines , de négociations adroites ,
de projets plus ou moins heureuſement
conçus ! que de fublimes leçons de politique
!
t
Tous les cabinets des Souverains ouverts
ce qu'il y a de plus fecret dans
les intrigues , les cabales , les conjurations
expofées au grand jour : les Miniftres
de la première force , employés par
(1) Henry IV.
MARS 1766. 1ος
les diverfes Puiffances , pour le foutien
de leurs intérêts refpectifs ; peut-on propofer
au lecteur rien de plus capable
de l'attacher & de l'inftruire ?
Nous ne ferons point d'extraits de ces.
quatre nouvelles parties : nous n'en citerons
pas même les articles les plus effentiels.
Comment le pourrions- nous ? ils
le font tous également. Nous nous contenterons
feulement de dire que quelquediftingués
que foient certains mémoires ,
connus déja dans notre langue , ils ne
paroiffent que de maigres efquiffes , comparés
à ceux- ci , les plus nourris & les
plus célèbres qu'ait la littérature en général
.
On trouve dans le traducteur , toujours
même force , même clarté , même élégance
, & fur- tout , cet art de foutenir l'attention
du lecteur fans jamais la fatiguer.
Il feroit à fouhaiter que la partie typographique
de cet ouvrage fût entre les
mains d'un Imprimeur qui en fentît mieux
l'importance.
Le traducteur s'eft reftreint , dans fes
errata , aux fautes qui défiguroient le
fens. Il n'a point cru devoir les groffir
de celles qui font fi fort vifibles , que le
lecteur le moins judicieux les corrige
aifément de lui - même. Tels font les mots
Ev
IOG MERCURE DE FRANCE.
partifante pour partifane , Aldermons pour
Aldermans , & quelques autres , qui ne
devroient point échapper à l'ouvrier le
moins habile dans l'art d'arranger des caractères.
ANNONCES DE LIVRES.
4
RÉPONSE de Valcour à Zéila , précédée
d'une lettre de l'Auteur à une femme
qu'il ne connoît pas . A Paris , chez Sébaftien
Jorry , rue & vis-à-vis de la Co-:
médie Françoife , au grand Monarque ;
& chez Bauche , quai des Auguftins ;
1766 : brochure in- 8 °. avec de très -belles
vignettes , & autres ornemens typographiques.
Le fuccès des poéfies de M. Dorat ,
& en particulier de l'épître de Zéila à
Valcour , n'ont pas peu contribué à lêngager
à grollir un recueil , qu'on peut
regarder comme un chef- d'oeuvre de typographie
& du burin , indépendamment
du mérite littéraire , très réel & trèsreconnu.
Cette réponſe de Valcour à
Zéila ne le cède ni du côté du fentiment
, ni du côté de la poéfie , aux autres.
ouvrages de ce genre , dont on trouve
MARS 1766. 107
une collection complette chez les Libraires
nommés ci-deffus.
LETTRE de Julie , fille d'Augufte , à
Ovide ; à Genève , & fe trouve à Paris ,
chez Bauche , quai des Auguftins ; 1766 :
in- 8°. avec une vignette & un cul - delampe
en taille- douce , beau papier , belle
impreffion , & auffi bien exécutée du côté
de la typographie , que les Lettres de
Barnevelt , de Zeila , &c.
Cette lettre parut en 1760 : elle eut
alors deux éditions confécutives ; mais elle
eft abfolument nouvelle par les changemens
que l'Auteur y a faits . Il n'a pas
confervé trente vers de l'ancienne façon ;
& il a cru le fujet affez piquant , pour
lui donner tous fes foins . La lettre de
Julie à Ovide eft du même Auteur, que
la réponſe de Valcour à Zéila , & fait
partie de la collection de Bauche & de
Jorry. Dans l'état où elle eft actuellement ,
c'eft , fans contredit , une des meilleures
-pièces de cet agréable recueil .
LA partie de chaffe de Henri IV , Comédie
en trois actes & en profe , avec
quatre eftampes en taille - douce , d'après
les deffeins de M. Gravelot ; par M.
Collé , Lecteur de S. A. S. Mgr le Duc
E vj
108 MERCURE DE FRANCE,
J
d'Orléans , premier Prince du Sang ; à
Paris , chez la veuve Duchesne , rue faint
Jacques , au temple du goût , & chez
Gueffier , fils , rue de la Harpe , vis- à - vis
de la rue faint Severin , à la Liberté ;
1766 ; in- 8°.
Cette comédie , dont il fera parlé plus
amplement dans l'article des Spectacles
fait partie du théâtre de fociété , compofé
par le même Auteur , & qui fe trouve
également chez la veuve Duchefne. Ce
théâtre renferme déja quatre comédies
Dupuis & Defronais , la Veuve , le Roffignol
, & celle qui fait aujourd'hui le
fujet de cet article. Cette dernière pièce
demande un long extrait , parce que tout
en eft intéreffant , & qu'il a n'y pas de
François qui ne doive defirer de la connoître
& de la lire.
LES préjugés du Public fur l'honneur ,
avec des obfervations critiques , morales
& hiftoriques ; par M. Denefle ; à Paris ,
chez H. C.de Hanfy , Libraire , rue S. Jacques
, près les Mathurins , à fainte Thérèfe
avec approbation & privilége du
Roi ; trois vol . in- 12 ; 1766 : avec cette
épigraphe Tantò major fama fitis eft ,
quam virtutis.
On fe propófe ici de faire obferver la
MARS 1766. 109
différence qui fe trouve entre l'honneur
confidéré felon l'idée générale que le
Public s'en forme , & l'honneur confidéré
en lui-même. On efpère que le
lecteur verra par cette diftinction que
plufieurs de ceux qui croient avoir beaucoup
d'honneur , n'en ont fouvent point
du tout ; & que ceux qui paffent pour
en être abfolument dénués , en ont quelquefois
plus que les autres . Voilà ce qui
doit réfulter d'une lecture bien réfléchie
de ces trois volumes , dans lefquels nous
avons trouvé d'excellentes réflexions qui
regardent tous les états , tous les âges ,
toutes les conditions.
COURS de mathématiques à l'ufage
des gardes du pavillon & de la marine ;
par M. Bézout , de l'Académie Royale
des Sciences , examinateur des gardes du
pavillon & de la marine ; troifième partie
, contenant l'algèbre & l'application
de cette fcience à l'arithmétique & à la
géométrie ; à Paris , chez J. B. G. Mufier,
fils , Libraire , quai des Auguftins , à S.
Etienne ; 1766 avec approbation & privilége
du Roi ; in - 8 °.
C'eft la fuite d'un ouvrage dont nous
avons annoncé les deux premieres parties.
Le mérite en eft univerfellement
MERCURE DE FRANCE.
"
reconnu , & l'utilité généralement avouée.
HISTOIRE des philofophes modernes ,
avec leur portrait dans le goût du crayon ;
par M. Saverien ; publiée par François ,
Graveur des deffeins du cabinet du Roi.
Hiftoire des mathématiciens ; à Paris ,
chez François , rue faint Jacques , à la
vieille pofte , & chez les Libraires ordinaires
; avec approbation & privilége du
Roi ; 1766 in- 12 .
Cet ouvrage eft commencé & connu
depuis long- temps , & nous en avons
annoncé les premiers tomes à mefure qu'ils
ont paru. Les philofophes , dont les vies
compofent ce volume , font Copernic ,
Tychobrahé , Galilée , Kepler , Fermet ,
Caffini , Hughens , Lahire , Varignon.
LETTRE fur une nouvelle dénomination
des fept degrés fucceffifs de la gamme
, où l'on propofe de nouveaux caractères
propres à les noter , avec figures ;
à Paris : 1766.
Quoique cette lettre foit déja publiée
dans un de nos derniers Mercures , l'Auteur
a cru pouvoir encore la faire imprimer
féparément , attendu que des raifons
particulières ont empêché , d'y inférer
quelques additions & quelques figuMARS
1766 . III
res néceffaires. Nous n'entrons ici dans
aucun détail , pour ne pas répéter ce que
l'on a déjà vu en lifant cette lettre dans
notre Journal.
HISTOIRE de François I , Roi de
France , dit le Grand , Roi & père des
lettres ; par M. Gaillard , de l'Académie
des Infcriptions & Belles Lettres . A Paris
chez Saillant , rue faint Jean - de - Beauvais
, vis-à- vis le collége ; 1766 avec
approbation & privilége du Roi ; quatre
vol. in- 12.
Le fond de cet ouvrage étant l'hiftoire
du règne de François I , l'Auteur a placé
dans l'introduction tout ce qui précède
fon règne , c'eſt- à- dire , fa généalogie ,
fa naiflance , & ce qu'il a fait avant que
de monter fur le thrône. Dans le corps de
l'ouvrage il a traité féparément tous les
événemens d'un ordre différent ; & ceux
qui comprennent plufieurs années , forment
des tableaux entiers & fuivis , fans
mêlange d'autres faits . Quand dans le
cours de l'hiftoire il fe rencontre plufieurs
points qui exigent une diſcuſſion
particulière , & qu'ils peuvent fe fondre
avec le récit , M. Gaillard ne manque
pas de l'y faire entrer : fi , au contraire
ces difcuffions font étrangères
MERCURE DE FRANCE.
à la narration , il les renvoie à la fin de
l'ouvrage.
> chez
HISTOIRE des révolutions de la haute
Allemagne , contenant les ligues & les
guerres de la Suiffe > avec une notice
fur les loix , les moeurs & les différentes
formes de gouvernement de chacun des
Etats compris dans le corps Helvétique ,
avec cette épigraphe : Stetimus tamen ,
& Deus adfuit aufis . A Zurich
Heidegger & Compagnie , & fe trouve à
à Paris , chez H. C. de Hanfy , rue faint
Jacques ; 1766 deux vol. in 12.
L'Auteur de cet ouvrage prétend que
nous n'avons encore aucune bonne hif
toire de la Suiffe , & la fienne pourra
fuppléer à ce qui nous manque à cet
égard. Il ajoute que n'étant pas François ,
il ne feroit pas étonnant que cette hiftoire
fût moins bien écrite qu'on pourroit
le defirer ; cependant il nous a paru que
les Suiffes , qu'elle intéreffe particulière.
ment , pourront la lire avec plaifir.
que
HISTOIRE , antiquités , & defcription
de la ville & du port du Havre de Grace ,
avec un traité de fon commerce , & une
notice des lieux circonvoifins de cette
place ; par M. l'Abbé Pleuyri, A Paris ,
MARS 1766. 113
au Palais , chez C. E. Chenault , Libraire ,
grand'falle , au Lion d'or ; avec approbation
& permiffion du Roi , 1766 : un
vol. in- 12.
Les hiftoires particulières de villes &
de provinces formeront un jour un riche
fond pour l'hiftoire générale. Celle du
Havre de Grace eft pleine de recherches
qui plairont même aux habitans des autres
villes & des autres provinces.
RÉCRÉATIONS littéraires, ou anecdoctes
& remarques fur différens fujets , recueillies
par M. C. R*** ; à Lyon , chez Jacques-
Marie Beffiat , Libraire , rue Mercière
, près de la mort qui trompe ; &
fe trouve à Paris , chez Defaint ; 1765 :
avec approbation ; un vol. in- 12 de 264
pages.
On trouve dans ce volume plufieurs
anecdoctes dramatiques , plufieurs traits
concernant des hommes connus dans la
littérature , & dont plufieurs font vivans
& mal traités. Il lyy en a de piquans , & qu'il
eft bon d'avoir recueillis pour ne pas les
laiffer tomber dans l'oubli. Il en eft d'aytres
de moins intéreffans , & qui fe trouvoient
déja dans plufieurs de nos Ana.
Il y en a enfin qui font répétés plufieurs
fois dans ce volume même ; tel
114 MERCURE DE FRANCE.
eft en particulier le bon mot de M. Piron ,
fur l'Abbé Desfontaines , qui lui reprochoit
d'être trop bien vêtu pour un poëte.
Ce trait fe trouve d'abord à la page
31 de cet ouvrage ; & on le retrouve
à la page 56. La plupart de ces anecdotes
n'ont jamais été imprimées ; mais il y en
a quelques- unes que l'on donne comme
telles , & que nous avons lues ailleurs.
Comment un livre plein de perfonnalités
eft- il muni d'une approbation & dédié à
un homme en place ?
IDÉE générale des chofes phyfiques ,
morales , naturelles , civiles , politiques
& de commerce ; par M. Rubelleau . A
Paris , chez Valleyre pere , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin ; 1766 : un vol.
in-12 de 120 pages.
L'ouvrage que nous annonçons , n'eſt
point un fyftême de raifonnement , de
principes & de conféquences ; ce font
feulement de fimples obfervations fur diverſes
chofes , & fur le rapport qu'elles
ont entr'elles . Ces chofes diverfes font
annoncées dans le titre du livre.
LA Comteffe de Vergi & Raoul de
Couci , époux & amans fidèles , hiftoire
MARS 1766. 115
véritable , galante & tragique. A Paris ,
chez Dufour , Libraire , quai de Gêvre
au bon Paſteur ; deux parties in- 12 ; 1766 :
prix , 1 liv. 16 fols .
ر
Il y a plufieurs éditions des amours
de la Comteffe de Vergi & de Raoul de
Couci. Les héros de cette hiftoire tragique
ont vécu fous Eudes Comte de
Bourgogne. La conftance de ces deux
époux qui ont été amans jufqu'à la mort ,
n'eft pas une imagination romanefque.
Ce rare exemple de fidélité doit exciter
la curiofité des Lecteurs François. On
efpère que cette nouvelle édition , qui
a l'avantage d'être corrigée des mots qui
ont trop vieilli dans notre langue , fera
reçue auffi favorablement que les précédentes.
:
TRADUCTION en profe & en vers , d'une
ancienne hymne fur les fêtes de Vénus ,
intitulée Pervigilium Veneris. A Londres
, & fe trouve à Paris , chez Barbou ,
Libraire- Imprimeur , rue & vis-à- vis la
grille des Mathurins ; 1766 brochure
in- 8°. de so pag.
Cette hymne a été traduite par plufieurs
auteurs qui n'ont point effrayé celui qui
nous la redonne de nouveau dans notre
116 MERCURE DE FRANCE.
langue ; c'eſt au Public à juger s'il a
mieux réuffi que Lachapelle & le Préfident
Bouhier.
ÉLOGE de Monfeigneur le Dauphin ;
fragment d'un difcours prononcé à Saint-
Quentin , dans l'églife de S. Thomas ,
le 30 Décembre 1765. On y a joint des
notes hiftoriques & intéreffantes. A Saint-
Quentin , chez François - Théodore Hautoy
, Libraire , fur la place ; & fe trouve
à Paris , chez Brocas , Libraire , rue S.
Jacques , au chef Saint Jean ; in- 8 ° . de
14 pages.
Nous ne citerons rien de ce fragment
ce feroit le mutiler entiérement . Nous
nous contenterons de dire , en renvoyant
le Lecteur à l'ouvrage même , que le coeur,
& l'efprit y font également affectés.
LA Parque , ode fur la mort de Mgr
le Dauphin , par M. Nougaret ; à Paris ,
chez Vente , Libraire , montagne fainte
Genevieve 1766 : avec approbation &
permiffion , feuille in- 8 ° .
Nous voudrions pouvoir rapporter ici
cette ode toute entière : elle décèle dans
l'Auteur un germe de talent , & fur- tout
beaucoup de zèle & des fentimens patriotiques.
MARS 1766. 117
LISTE générale des Officiers de la Marine
, fuivant leur rang & ancienneté
pour l'année 1766 ; dreffée avec la permiffion
de M. le Duc de Choifeul , Miniftre
& Secretaire d'État ; à Paris , chez
Nyon , quai des Auguftins , & le Breton ,
premier Imprimeur ordinaire du Roi ,
rue de la Harpe ; prix 15 fols broché
& liv, 10 fols en maroquin. I
Le titre de ce livre en explique le contenu
, & en indique l'utilité.
CATALOGUE des livres de langues étrangères
qui fe trouvent en nombre à Paris
chez Prault le jeune , Libraire , quai de
Conti , à la charité ; 1766.
Livres Grecs.
NOUVELLE Méthode pour apprendre la
langue grecque vulgaire , par Thomas.
Paris ; 1709 in- 8 ° .
SUIDA Lexicon græcè & latinè . Curâ &
ſtudio Kufteri. Cantabrigia ; 1705 : 3 vol.
in-fol.
LEXICON græco-profodiacum ; verfus ,
& fynonyma, auctore T. Morell , S. T. P.
Etone ; 1762 2 vol. in-4 ° .
TESORO della lingua græca volgare ed
118 MERCURE DE FRANCE.
italiana , ed italiana è græca volgare di
Somavera. Parigi , 1799 : 2 vol . in -4°.
HERODOTI hiftoria Halicarnaffenfis ex
editione Jacobi Gronovii græcè & latinè.
Glafcua ; 1761 : 9 vol . in- 8 °.
Idem liber , cum notis Petri Weſſelingii.
Amftelodami ; 1763 ; in-fol.
XENOPHONTIS Opera ex editione T. Hutchinfon
cum annotationibus EdwardiWells
gr . lat. Glafcua ; 1762 & 1764 : 8 vol . in 8 °.
PLUTARCHI Charonenfis Vitæ parallelæ
cum fingulis aliquot græcè & latinè ;
adduntur variantes lectiones ex mff. codd.
veteres & novæ Doctorum virorum notæ ,
& emendationes & indices accuratiffimi .
Recenfuit Anguftinus Bryanus. Londini ;
1729 in-4° , 6 vol. Ch. Major.
THUCYDIDIS Bellum Peloponefiacum ,
græcè & latinè , ex editione Walii &
Dukeri . Glafcua ; 1759 : 8 vol . in - 8 ° .
Idem liber, Amftelodami ; 1763 : in fol.
HERODIANI Hiftoriarum libri vin ; præmiffa
eft M. Antonini Philofophi vita , à
Joanne Xiphilino confcripta gr, lat, Edimburgii
; 1724 : in- 8º,
ANTIQUITATES Afiatica , Chriftianam
MARS 1766 . 119
Eram antecedentes , ex primariis monumentis
Græcis defcriptæ , latinè verfæ , notifque
& commentariis illuftratæ per Edmundum
Chishull , gr . lat. Londini ; 1728 ;
in -fol.
INSCRIPTIONES antiquæ inEtruriæ urbibus
exftantes , curâ & ftudio Gorii & notis
Salvini , gr. fat, Florentia ; 1726 ; 3 vol .
in-fol. fig.
CATALOGUS Codicum manufcriptorum
Bibliotheca Medicea Laurentianæ , varia
continens opera Græcorum Patrum . Gr,
lat. Recenfuit , illuftravit & edidit Mar.
Bandinius. Florentia ; 1764 : in -fol .
PLATONIS de Republicâ , five de Jufto ,
libri X. Gr, lat. Cantabrigia ; 1713 : 2 vol.
in- 8°.
THEOPHRASTI Caracteres Ethici gr. ex
recenfione. Petri Needham , & verfione
latinâ Ifaaci Cafauboni. Glafcua ; 1748 :
in- 12.
IDEM liber. G. L. Glafcua , in- 8 °.
CEBETIS Thebani tabula cum notulis ,
ex editione Jacobi Gronovii , gr . & lat.
Glafcua ; 1757 : in- 8°,
EPICTETI Enchiridion gr. & lat, ex
120 MERCURE DE FRANCE.
editione Joannis Upton , accuratè expres
fum. Glafcue ; 1758 : in- 8 °.
IDEM lib. gr. Glafcua ; 1751 : in - 32.
EPITECTI quæ fuperfunt differtationes
ab Ariano collectæ , necnon Enchiridion
& fragmenta in duos tomos diftributa ,
cum integris Jacobi Schegkii & Hieronymi
Wolfii, felectifque aliorum Doctorum
annotationibus. Recenfuit , notis & indice
illuftravit Joannes Uptonus. Londini ;
1751 : 2 vol. in-4°.
HIPPOCRATIS Aphorifimi Gr. & Lat.
ex editione Theodori Janffonii ab Almeloveen
, M. D. Glafcua ; 1758 : in - 12 .
ELIANI de nâtura Animalium Libri
XVII. cum animadverfionibus Conradi
Gefneri , & Danielis Wilhelmi Tribberi ,
curante Abrahamo Gronovio , qui & fuas
annotationes adjecit. Londini ; 1744 : 2
vol. in- 4°.
NICANDRI Theriaca & Alexipharmaca
Joann. Gorrhas. G. cum verfione lat. &
ital. ab Ant. Mar. Salvinio . Curante Mar.
Bandinio. Florentia ; 1764 : in- 8 °.
ARRIANI Ars Tactica , Acies contra
Alanos , Periplus Ponti Euxini , Periplus
Mari Erythræi , liber de venatione , Epicteti
MARS 1766 .
120
teti
Enchiridion ;
ejufdem
apophtegmata
& fragmenta quæ in J. Strobei florilegio ,
& in A. Gelli noctibus Atticis
furperfunt ,
cum notis ; ex recenfione N. Blancardi .
gr. & lat. Amft. 1750 in- 8 °.
HOMERI Ilias & Odyffea græcè & latinè
, item
Batrachomyomachia , hymni
& epigrammata Homero vulgò adfcripta.
Edidit ,
annotationefque ex notis nonnullis
mff. à Samuele Clarke S. T. P.
defuncto relictis partim collectas adjecit
SAMUEL
CLARKE , S. R. S. Londini ;
1740 4 vol . in - 4°.
Idem liber. gr . Glafcue ; 1756 : 4 vol.
in-fol.
ÆSCHYLI tragoediæ quæ exftant feptem
cum verfione latinâ & lectionibus variantibus.
Glafcua ; 1746 : 2 vol. in- 8 °.
IDEM liber. gr. Glafcua ; in-4° .
ARISTOPHANIS
comoediæ gr. & lat.
Lugduni
Batavorum ; 1760 : 2 vol . in-4°.
G. P.
IDEM liber. gr. lat. Glafcue ; in- 8 °.
SOPHOCLIS
tragoediæ quæ exftant feptem
gr. additæ funt lectiones variantes ,
& note viri doctiffimi T. Johnfon in
quatuor tragoedias . Glafcua ; 1745 : in-4° .
F
122 MERCURE DE FRANCE .
ANACREONTIS Carmina , cum Saphonis
& Alcæi fragmentis . Gr. Glafcua ;
1757 in-8 °.
IDEM liber. Glafcua ; 1751 : in- 32.
SELECTIORES Efopi Phrygii fabulæ , &
Lucani Samofatenfis dialogi , Ifocratis orationes
quæ ad Demniocum & Nicoclem ;
Cebetis Thebani tabula necnon Galeni Pergameni
fuaforia ad artes oratio , gr. &
lat. Edimburgi ; 1747 : in- 8 °.
THEOCRITI quæ exftant ex editione
Danielis Heinfii expreffa , g. 1. Glafcua ;
1746 in- 8°.
IDEM liber. gr. Glafcua ; in 4°.
PINDARI opera omnia G. ex editione
Oxonienfi. Glafcua ; 1754 ; 4 vol. in- 3 2.
LUCANI Samofatenfis colloquia felecta ,
Cebetis tabula , Menandri fententiæ morales
, gr. & lat . cum notis Teb. Hemfterbufii.
Amftelod. 1732 : in- 12 .
DYONISII Longini de fublimitate commentarius
ex editione tertiâ Zachariæ
Pearce , gr. & lat . Glafcua ; 1761 : in- 8 ° .
IDEM liber. in-4 ° .
gr.
DEMOSTHENIS & Æfchinis orationes
& lat. Oxonia ; 1721 in- 8 °.
MARS 1766.
[ 23
MURACI
grammatici de Herone &
Leandro Carmen ab Ant. Mar. Salvinio ,
gr. lat. & ital. Florentia ; 1765 in - 8 °.
HIEROCLIS philofophi Alexandrini in
aurea carmina cómmentarius gr. & lat,
Londini ; 1742 : in - 8 °.
CALLIMACHI Cyrenæi hymni gr . lat. &
ital. Florentie ; 1763 ; in- 8 °.
IDEM liber. Glafcua ; in-4°.
BIONIS & Mofchii Idylia cum notis
Joannis Heskin . gr. lat , Oxonia ; 1748 :
in- 8 °.
IDEM liber ex recenfione Nicolai Schwe.
bellii ,
, gr. & lat. Venetiis ; 1746 ; in- 8 °.
;
DICTIONNAIRE raifonné d'anatomie
& de phyfiologie , dans lequel on trouve ,
1º. la defcription exacte de toutes les
parties du corps humain ; 2 °. l'étymologie
de beaucoup de termes difficiles
30. des réflexions pathologiques & thérapeutiques
fur les parties que l'on décrit ;
4. la maniere de faire toutes fortes de
préparations anatomiques , & l'art de les
conferver ; 5. l'explication phyfique & méchanique
de toutes les fonctions de l'homme
, avec des réflexions pathologiques &
thérapeutiques fur les dérangemens quí
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
peuvent y furvenir. Le tout orné de beaucoup
d'obfervations utiles & curieuſes ;
2 vol . in- 8°. de 108 feuilles ; à Paris ,
chez Defaint & Saillant , rue S. Jeande-
Beauvais ; Vincent rue S. Severin ;
P. F. Didot , quai des Auguftins ; Cellot ,
Imprimeur- Libraire , grand'falle du Palais
& rue Dauphine ; 1766 avec approbation
& privilége du Roi.
و
LETTRE deGabrielle d' Eftrées à HenryIV,
précédée d'une épître à M. de Voltaire ,
& de fa réponſe. Par M. Blin de Sainmore :
nouvelle édition ; à Paris , chez Jorry ,
rue & vis- à-vis la Comédie Françoife.
Cet ouvrage , qui a déja mérité les applaudiffemens
du Public , ne peut en être
que plus digne encore par les foins qu'en
a pris l'Auteur dans cette nouvelle édition.
MARS 1766. 125
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MÉDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
cure d'uncancer occulte , par M. RENARD,
Docteur-Médecin.
MONSIE ONSIE UR "
DEPUIS quelques années le cancer
n'eft plus du nombre des maladies ineurables.
On commence à reconnoître l'efficacité
de la ciguë contre cette terrible
maladie. L'hiftoire que je vais rapporter ,
en eft une nouvelle preuve .
Madame *** , Religieufe de l'Abbaye
Royale du Calvaire de cette Ville , portoit
en Novembre 1763 , au fein gauche ,
depuis environ dix-huit mois , un cancer
occulte , confirmé , malin & adhérant.
Cependant il n'avoit pas fait de grands
progrès pendant un filong efpace de temps,
(
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
car le fquirrhe égaloit tout au plus la groffeur
d'un pois ordinaire ; mais il avoit
jetté de profondes racines dans toutes les
parties environnantes qui étoient tendues ,
tuméfiées , lancinantes & extrêmement
douloureufes. La peau qui recouvroit la
tumeur , paroiffoit rouge , luifante &
comme marbrée par un grand nombre
de veines remplies d'un fang noir &
épais. La troifième des vraies - côtes , placée
au -deffus du fquirrhe , étoit fi prodigieufement
arquée , que je la crus exoftofée.
M. Jofnet , célèbre Médecin , & praticien
heureux de la ville de Rheims , avoit vu
la malade , & reconnu le cancer longtemps
avant moi. Il avoit confeillé les
bains domeftiques & l'ufage de quelques
autres adouciffans. Mais l'indication étoit
de fondre. Dans cette vue , je fis appli
quer deffus la tumeur , pendant quelque
temps , les emplâtres de vigo , de ciguë
& de favon , mais inutilement. La ciguë
verte pilée ou cuite , & quelques cataplafmes
réfolutifs & anodins , n'eurent
pas plus de fuccès , quoique tant confeillés
par d'illuftres praticiens . Cependant
M. Rouffelot , Chirurgien de Paris , vient
d'annoncer un topique efficace contre les
cancers ulcérés & autres . J'attends avec
grande impatience la compofition d'un
MARS 1766. 127
reméde fi merveilleux . Puiffe t - il réellement
mériter à fon Auteur les éloges
que lui prodigue d'avance un Médecin
Avignonois ! L'humanité y gagneroit infiniment.
Chez notre malade le vice étoit interne ;
ainfi les topiques feuls ne pouvoient rien
opérer ; au contraire , les élancemens devenoient
tous les jours plus fréquens &
plus atroces ; tous les mufcles de la poitrine
paroiffoient entrepris , & la malade
n'ofoit plus refpirer . L'action même de
parler , de marcher ou de manger , augmentoit
fes douleurs , & devenoit pour
elle un nouveau fupplice. Déja elle ne
goûtoit plus les douceurs du fommeil
fes yeux n'étoient guère ouverts qu'aux
larmes ; & pour comble de malheur,
tout lui préfageoit un avenir funefte ;
car elle n'ignoroit pas qu'un cancer , foit
caché , foit ouvert , dès qu'il eft confirmé
& adhérent , eft abfolument incu
rable. L'extirpation même , ce moyen fi
cruel de guérir , & peut - être le feul connu
autrefois , n'eft pas praticable alors ( 1 ) .
;
( 1 ) Albucafis croit que , quelque nouveaux
que foient les cancers , s'ils font grands & adhérens
, on ne doit pas entreprendre de les extirper ;
car , ajoute- t- il , je n'en ai jamais guéri , ni vu
aucun Chirurgien en guérir un feul.
F iv
128 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs , la mort lui paroiffoit , ainfi
qu'à la plupart des cancéreux , dans pareilles
circonstances , préférable à l'opération
: elle l'attendoit donc ( la mort )
en philofophe chrétienne , fans la deſirer
ni la craindre.
Parfaitement foumife aux ordres de la
Providence , & occupée fans ceffe , ainfi
que toutes les autres Dames de fa Communauté
, de la pratique de toutes les
vertus , fous la difcipline & à l'exemple
d'une illuftre & refpectable Abbeffe , ou
plutôt d'une mère chérie , elle faifoit tous
les jours à fon Dieu le facrifice de fes
maux. Ce que peut la religion ! Cependant
malgré tant de vertus & de réfignation
, notre malade a encore paffé
plufieurs intervalles de deux ou trois femaines
, fans prendre aucun remède . Mais
la renaiffance des douleurs & leur atrocité
la forçoient bientôt d'y recourir , & je
puis affurer que ç'a toujours été avec un
nouveau fuccès. Enfin après treize ou
quatorze mois paffés dans ces alternatives
, le fquirrhe s'eft trouvé totalement
fondu , & la malade radicalement guérie.
Cette cure a été notoire à toute la
Ville , où elle a caufé d'autant plus de
furprife & d'admiration , que Mde ***
eft d'an tempérament cacochyme ( 2 ) ,
( 2 ) Evidens eft cancrum à caufis internis ortum,
MARS 1766. 129
qu'elle a effuyé plufieurs graves & longues
maladies , & qu'enfin elle eft dans
l'âge critique ( 3 ) . Cette dernière complication
a exigé , pendant le cours de
la maladie , fept faignées du bras & une
du pied. Je les confeillois fut -tout , toutes
les fois que je remarquois plus d'élévation
& de plénitude dans le pouls ,
plus de gonflement , de chaleur & d'élancement
dans le fein ( 4 ) ; alors tous ces
accidens diminuoient confidérablement ,
& la malade jouiffoit , pendant quelques
jours , d'un calme affez tranquille . Les
purgatifs , compofés , pour l'ordinaire , de
rhubarbe , de mercure doux , de diagrède
& de gomme ammoniac , répétés toutes
les trois ou quatre femaines , la foulageoient
auffi beaucoup . Dans les plus
violentes douleurs & les infomnies les
plus accablantes , j'ordonnois un peu de
narcotiques , tels les émulfions avec
que
vix unquam cum fpe felicis eventús tolli poffe ; &
maximè quidem fi effata atas , vel infignis cacochymia
demonftrent..... Van Swieten , comment. in
Hermann. Boerh. Aphor. tom. I.
( 3 ) Parentes etiam , fi fama nuncia veri , agra
trahebant corpora.
(4 ) Vacuatio ante primum tentanda eft fangui
nis.... Mox purgatione utendum , pevinitia quidem
ex fimplicioribus petita. Fuchfius , lib. v. cap、
xv , ubi de cancro.
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
le firop diacode , la thériaque avec demigrain
de laudanum , quelques gouttes anodines
de Sydenham , &c. Mais le grand
remède , & peut - être le feul fpécifique
dans la cure du cancer c'est la ciguë..
C'eft à elle feule fans doute que notre
malade doit la bonne fanté dont elle
jouit aujourd'hui ( 5 ) .
Il paroîtra toujours étonnant qu'une
plante fi utile ait éprouvé , dans tous les
temps , mille contradictions. A Athènes
elle avoit des qualités très - venimeuſes.
Socrate , Phocion , & tant d'autres grands
hommes , ont été empoifonnés avec le
fuc de cette herbe , tandis qu'à Rome
on la regardoit comme un remède propre
à modérer ou à tempérer la bile , & qu'en
Lombardie on la mangeoit en falade..
Plufieurs Médecins , long- temps avant M..
Storck , en ont confeillé l'ufage interne..
Il paroît qu'ils préféroient la racine au
وا
(5) Cependant plufieurs Médecins célèbres vantent
, comme fpécifique dans cette maladie , la
bella dona , quelques préparations de plomb , &c .
& Jean de Gaddefden auteur d'un ouvrage intitalé
Rofa Anglica , prétend auffi guérir les cancers
produits par une caufe externe, avec la parelle
rouge ou fang de dragon , la pathum fanguineum..
C'eft la bette fauvage de Galien : les feuilles , felon
les meilleurs praticiens , font laxatives & rafraî→
chillantes , & fa graine aftringente & anodine..
MARS 1766. 131
refte de la plante . J. Ray , mort en 1706
à 78 ans , l'employoit comme fébrifuge
& diaphorétique. M. Reneaume , Médeçin
de Blois , la faifoit prendre en fub-.
ftance depuis un fcrupule jufqu'à demigros
, dans du vin , ou bien en infufion
depuis un gros jufqu'à deux , pour les
fquirrhes du foie & du pancréas. De nos
jours , on n'eft guères plus d'accord fur
fon efficacité . Quelques tentatives infructuenfes
, ou tout au plus quelques accidens
légers , paroiffent contrebalancer
des cures heureufes. Pour moi je crois ,
avec M. Larrouture Médecin ( 6 ) , que
fi ce remède n'a point par-tout le même
fuccès , il faut s'en prendre à la différence
du climat & du fol. Quand on aura , par
un grand nombre d'obſervations heureufes
, conftaté la plus grande efficacité de
la ciguë d'un pays , alors on obligera tous.
les Apothicaires d'en tenir toujours dans
leur boutique ; & les Médecins auront
foin de la diftinguer de toutes les autres ,
par le nom du pays d'où on la tirera ;
comme on dit le fafran du Gatinois ,
petite fauge de Provence , l'écorce du
Pérou , la racine du Bréfil , &c, on dira
la ciguë de Picardie , par exemple , des
( 6 ) Voyez le Journal de Médecine du mois de
Juin 1764.
la
F
vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Pyrénées (7) , ou de telle autre province .
Parlons maintenant de la caufe du cancer
de Mde *** , de la manière dont la >
ciguë lui a été adminiftrée , à quelle doſe ,
dans quel temps , & comme tout s'eſt
scrminé heureuſement.
Les cancers , dit le favant Aftruc , font
toujours une fuite d'un fquirrhe formé
peu à peu par congeftion . Celui de Mde
*** venoit de deux caufes ; l'une intérieure
, la difcrafie des humeurs , l'autre
extérieure & accidentelle ; le bout du
manche d'une pelle à feu heurta le ſein ,
& fit contufion : delà l'épanchement eft
l'amas d'une humeur épaiffe , capable de
former , fur- tout dans un fujet cacochyme ,
une tumeur dure & renitente , telle que
le fquirrhe ; & on fait qu'un fquirrhe
fe convertit en cancer , toutes les fois que
la chaleur du fang eft augmentée par
quelque caufe que ce foit , ou qu'il aborde
en trop grande quantité à la tumeur
fquirrheufe , ou enfin parce qu'il eft trop
abondant dans le corps , comme cela eft
ordinaire dans le dernier âge critique.
Les principales indications dans la cure
(7 ) Il eft prouvé, par l'excellente obfervation
de M. Larrouture , que la ciguë de Baygorry , fur
les frontières d'Espagne , elt très- efficace dans la
cure du cancer.
MARS 1766. 133
,
du cancer , font d'atténuer , de fondre
d'évacuer & de calmer . L'extrait de ciguë
réunit prefque feul toutes ces vertus . Je
le fis préparer & adminiftrer à la manière
de M. Storck. La malade le prit feul
fans addition pendant fix femaines
d'abord à la dofe de deux grains & demi ,
matin & foir. On augmenta enfuite tous
les jours chaque prife d'un demi - grain ,
jufqu'à environ un fcrupule. Mais en
Janvier 1764 , il furvint pefanteur d'eftomac
, & mauvaifes digeftions : je fis
ajouter alors aux pilules fimples de ciguë
ci- deffus , une fixième partie d'aquila
alba , & autant de pilules favonneufes ;
cette correction ne fuffit pas encore , &
l'eftomac parut fe délabrer de plus en
plus jufqu'au mois de Mai. Enfin la malade
perdit courage , & voulut tout abandonner
, quoique pourtant les douleurs
les élancemens & la renitence fuffent
déja bien diminués : je l'encourageai par
toutes fortes de motifs , & je vins à bout
de lui perfuader de fe purger de nouveau
& de continuer fes pilules , auxquelles
je fis ajouter une quatrième partie
de femences de fenouil » pour fortifier
l'eftomac & provoquer les urines. Ce
fut la dernière fois où je fis quelques
changemens aux pilules , dont nous aug-
›
134 MERCURE DE FRANCE .
mentames chaque prife petit à petit , jufqu'à
un demi gros . Cette dofe continuée
jufqu'en Janvier 1765 , a fuffi pour terminer
la cure ; ainfi nous avons eu la
confolation de voir le fquirthe qui s'allongeoit
vers la glande axillaire , fe ramollir
, fe fondre infenfiblement , & enfin
difparoître entiérement . Il n'eft donc pas
néceffaire , comme quelques - uns confeil.
lent , pour guérir un cancer , de prendre
deux fois par jour , jufqu'à un gros ou
un gros & demi de pilules de ciguë.
D'ailleurs , j'étois trop circonfpect pour
le tenter , j'aurois crains de faire périr
ma malade . Les nouveaux remèdes n'ont
pas pourtant le même fuccès. On pourroit
sûrement reprocher à la bella- dona
dont on vante l'efficacité dans les cancers ,
plus d'un homicide : c'eſt un poiſon dangereux.
Le régime pendant tout le traitement
de cette maladie , a été fort ſimple. La
malade ne prenoit jamais que des alimens
de facile digeftion , s'interdifoit
tous ceux qui étoient cruds , vifqueux ou
incraffans buvoit peu où point de liqueurs
fermentées fa boifon ordinaire
étoit une infufion théiforme avec les fleurs.
pectorales céphaliques ou vulnéraires , à
fon choix. Le fureau , la mauve , le til
;
MARS 1766. T39
feuil , le coquelicot , la violette , l'ortie
blanche & la menthe , auxquelles elle a
donné la préférence , ont varié tour à
tour fa boiffon : elle y ajoutoit toujours:
un peu de régliffe , de firop ou de fucre ,
pour adulcorer elle prenoit auffi quelques
lavemens d'eau tiède ou émolliens
pour entretenir la liberté du ventre , dans.
les intervalles d'une médecine à l'autre.
:
Enfin , Mde *** , vient de prendre dans.
les deux faifons le lait d'âneffe , pendant
environ un mois , pour affermir de plus
en plus fa fanté qui eft très-bonne aujourd'hui.
Jai l'honneur , & c.
RENARD , D. M.
Ala Fere en Picardie , ce 2 Novembre 1765..
XOX
136 MERCURE DE FRANCE .
PLANTES ufuelles , felon le fyftême de
M. TOURNEFORT , tirées du jardin de
MM. les Apothicaires de Paris , gravées
& imprimées en couleur & de leur forme
naturelle , avec leurs fleurs , leurs fruits ,
leurs graines & leurs racines d'ufage , &
les plantes curieufes & étrangères du jardindu
Roi. Par M. GAUTIERDAGOTY,
Anatomifte penfionné de S. M.
APRÈS l'étude de l'anatomie , il n'y a
rien de plus néceffaire à la médecine que
celle de la connoiffance des plantes &
de leur ufage. Ce font les végétaux qui
font le fondement de nos remèdes : ils
naiffent non- feulement pour nous nourrir ,
& prefque tous les animaux & les infectes
de la terre , mais encore pour nous fecourir
dans nos maladies , foit par le moyen
de leurs fruits , ou par celui de leurs
feuilles , de leurs graines ou de leurs racines.
Si nous avons intérêt de favoir
comme nous fommes faits , & quels font
les refforts qui nous font agir , nous n'avons
pas moins befoin de connoître ce
qui peut nous conferver & diffiper les
MARS 1766. 137
défordres de nos fluides , ou les maladies
de nos vifcères.
C'eſt aujourd'hui un goût général , on
aime à herborifer. Les Dames même veulent
connoître les plantes & leur ufage.
Combien de plantes précieufes ne foulonsnous
pas fous nos pieds , qui guériroient
bien fouvent les maladies dont nous fommes
quelquefois attaqués. A la campagne
ceux qui craignent la fatigue de la chaffe
font heureux de pouvoir s'amufer à la
recherche de ces petits tréfors de fanté ,
où il y a même tant de curiofités à
cevoir.
apper-
Mais ce qui a rebuté plufieurs amateurs ,
ce font ces planches à manière noire faites
avec le burin & l'eau forte , ou à la façon
d'Allemagne , qui ne défignent rien de
pofitif; car la couleur eft la bafe des fleurs
& des plantes ; leur forme eft auffi néceffaire
pour les connoître , mais l'une fans
l'autre n'eft rien. Perfonne n'ayant le talent
d'imprimer en couleur , il a bien fallu
fe contenter de la gravure en bois , comme
ont fait Mathiole & Fuschius & nombre
d'autres botaniftes anciens ; ou de la gravure
au burin , comme M. Tournefort &
M. Chomel & quantité de modernes . Mais
le Public n'y a pas trouvé ce qu'il en efpéroit
, & quand on a voulu herborifer le
138 MERCURE DE FRANCE .
livre en main , on në reconnoiffoit rien du
tout ; il falloit beaucoup d'attention pour
comparer une fleur ou une plante gravée
en noir avec celle que préfente la nature.
Pour remédier à ce défaut, les Allemands
& les Hollandois , & même quelques - uns
de nos François ont enluminé ces planches
noires mais tout le brillant de leurs
couleurs n'a produit que des teintes faulles
incapables de repréfenter le vrai & le beau
des plantes. Il faut des couleurs imprimées
en huile avec diverfes planches qui fe
fondent & produifent les teintes du tableau
, où la nature fe repréfente avec
toute la richeffe de fes variétés .
Quelques-uns fe font avifés d'écrire
contre cet art , par ce qu'ils ne le poffédoit
pas , & ont voulu foutenir l'ancienne gravure
: cette gravure à fon mérite & fon
utilité particulière , elle rend plufieurs
parties du tableau , comme le deffein , la
la compofition & le clair obfcur , & on l'a
pouffée aujourd'hui à fon plus haut point de
perfection ; mais elle n'a rien à prétendre
fur l'anatomie ni fur l'hiftoire naturelle.
Ces raifons ont porté les amateurs à folliciter
M. Gautier de donner une collection
de plantes d'ufage & de plantes curieufes
en couleur felon fon nouvel art .
La feconde édition de l'anatomie que
MARS 1766. 139
l'auteur vient d'annoncer , dont il a fait
tous les deffeins & les diffections , n'empêchera
pas l'ouvrage qu'il propofe aujour
d'hui , & pour donner un ordre convenable
à l'étude des plantes , M. Gautier fuivra le
fyftême de M. Tournefort, fon compatriote ;
ce fyftême lui a paru le plus folide , étant
fondé fur les fleurs des plantes & leurs diverfes
façons de produire leur fruit & leurgraine
, par le moyen de leurs étamines ,
de leur piftile , leur petale & leur calice ;
d'autant mieux que la façon de produire
étant beaucoup diverfifiée dans les plantes ,
rien ne fixe leurs claffes ; & dans le temps
de leurs fleurs , par le moyen de cet arrangement
on les reconnoît avec facilité.
La connoiffance des plantesdoit être auffi
ancienne que le monde; car il eft naturel que
d'abord les animaux , au fortir des main du
Créateur, ayent cherché à paître & à fe nourrir
d'herbes , de graines & des fruits qui ont
été créés certainement avant eux , & qu'ils
ont trouvé tout auffi- tôt à leur portée.
Quoiqu'il y ait des animaux carnafliers ,
qui aujourd'hui ne goûtent jamais d'aucun
fruit , ni d'aucune plante que dans leurs
maladies , comme font les lions , les tigres ,
les chiens , &c. cependant dans leur premier
befoin il eft à préfumer qu'ils fe font
contentés d'herbes , de racines , ou de
140 MERCURE DE FRANCE .
fruits. C'est ce qu'on à éprouvé fur les
chiens enfermés avec de l'eau , des oignons
& des navets ou chofes femblables pour
toute nourriture , qui fe font nourris plufieurs
mois dans ce changement de mets fi
extraordinaire fans perdre leur fanté , ni
leur vivacité , ni même leur embonpoint.
L'homine , comme les animaux , dans les
premiers temps n'a pas cherché la chair
pour fe nourrir : mais la facilité de pourvoir
aux alimens néceffaires à la vie en
égorgeant les foibles bétails a rendu l'homme
carnaffier , & les animaux les plus
forts. Par exemple , ceux qui fe font trouvés
pourvus de bonne griffes & de bonnes
dents , ont trouvé cette façon de vivre plus
commode , & ont abandonné les fruits &
les herbes : ce qui s'eft ainfi établi dans plufieurs
ofpèces par la fuite des générations.
On objectera les dents & les griffes
faites pour déchirer la chair & brifer les
os ; mais ces inftrumens naturels peuvent
également avoir été créés pour fervir de
défenfe & moudre & brifer des fruits
durs , creufer des cavernes & déterrer de
fortes racines. Les fangliers , ou les cochons
dans leur faim , armés comme ils
font de bonnes dents , dévorent la chair ;
mais naturellement ils fe nourriffent plus
volontiers d'herbes & de fruits . Les homMARS
1766. 141
mes dans les déferts vivent de fruits & de
racines ; c'eft leur nourriture la plus naturelle
; mais la fenfualité & l'habitude les
portent à manger les animaux , les oiſeaux ,
les poiffons , les coquillages , les infectes
même , & , qui plus eft , à fe dévorer
entre eux dans les pays des canibales.
Les poiffons ont leur pâturage au fond
des eaux , mais ils ont imité les animaux
de la terre ; & les oifeaux dans les airs fe
font auffi la guerre & fe donnent la chaffe
pour fatisfaire leur appetit. Mais tout cela
ne dit pas que les plantes & leur fruit ne
foient créés fur la terre & dans la mer
pour la nourriture de tous les êtres vivans .
L'étude des végétaux doit donc être néceffaire
; comme aliment naturel & effentiel à
l'homme , le régime eft une partie de la
médecine , & la chair des animaux ne
fait pas notre unique nourriture : la plus
groffe partie des mets eft compofée de
plantes , des fruits & de graines. Il faut
donc favoir ce qui nous convient pour la
confervation de notre fanté felon notre
tempérament & nos befoins dans l'ufage
que nous en faifons : c'eft ce que l'on
trouve dans les recherches des favans botaniftes
que nous allons citer , dont on fera
enforte de donner par abrégé le fentiment
142 MERCURE DE FRANCE .
J
dans les tables des collections que l'on
propofe.
L'étude des végétaux doit auffi être
néceffaire comme médicament. Les animaux
n'ont point de médecins parmi eux ,
ils font fujets cependant comme nous à
des corruptions , des inflammations , &
des fièvres , & à toutes les maladies qui
nous affligent ; mais ils connoiffent les
herbes qui les guériffent & qui les foulagent.
Les ours , comme l'on fçait , & les
chiens ont des herbes médicinales dont
ils font ufage ; les chats & d'autres animaux
ont les leurs. On les voit ces efpèces
de doctes animaux fe purger d'euxmêmes
, faife diette & fe priver de la
chair dans le befoin. Leur étude fur cet
article n'eſt cependant pas bien profonde ;
car ils fuccombent dans certain cas , où nos
médecins nous tirent du danger ; mais il
fuffit que nons ayons vu le chien fe purger
avec le chiendent , pour nous enfeigner
que les plantes ont des vertus médecinales
; auffi les hommes de temps immémorial
ont étudié & ont connu les vertus
des plantes les plus communes & les
plus ufuelles.
Les Grecs , nos maîtres en tout genre ,
ont recueilli les qualités & l'ufage des
plantes découvertes par nos premiers pères ,
MARS 1766. 143
& y ont ajouté de nouvelles remarques
ils ont augmenté le nombre de celles qui
étoient connues avant eux . Pythagore , Euriphontis
, Dieuchis , Proxagore , Dioclis ,
Herophile , Diagore , Philipe , Archigenis ,
Chryfippe , Afclepiade , Erafiftrate , Pliftonice
& Sofimenis , font les premiers qui
ont écrit fur les plantes & leurs vertus ; enfuite
Theophrafte , Celfe , Pline , & Galien ,
en nous confervant les recherches de ces
premiers auteurs , ont enrichi l'étude des
plantes de nouvelles découvertes . Hypocrate
, le prince de la médecine , né vers
la 80 olympiade, & qui connoiffoit fi parfaitement
l'art de guérir avant ceux- ci , a
beaucoup écrit fur les propriétés des plantes.
Diofcoride de Cilicie nous en a donné
un traité connu de tous les Médecins , &
fes oeuvres traduites & commentées , ont
paru dans les derniers fiécles . Columella
pas bien long-temps après Diofcoride, dans
fes treize livres de re rufticâ , a traité des
plantes.
>
Galien , que nous avons déja cité , né
à Pergame ville d'Afie en 133 , du temps
de l'Empereur Adrien , & que quelquesuns
comparent à Hypocrate , a beaucoup
augmenté la connoiffance des plantes & a
traité de leurs vertus ; on le cite communément
dans l'étude de la botanique. Orif
144 MERCURE DE FRANCE.
bafte de Sardaigne , Aetius d'Amida en
Méfopotamie, qui vivoit en 350 ,Alexandre
de Traillie en Lydie dans l'Afie mineure
, Paul d'Aegine que Manardus appelle
le finge de Galien , ont tous écrit fur les
plantes & leurs vertus.
Les Arabes non moins amateurs que les
Grecs de la connoiffance des plantes & de
leur ufage , ont auffi traité la botanique ;
leur Calife Abujafar- Almanſar fut le premier
qui mit les fciences en vogue dans
l'Arabie , en outre la médecine & l'étude
des plantes. Ce Prince eut la fatisfaction
de voir feconder fes vuës , fi utiles à la
confervation de fes fujets , par plufieurs
favans qui s'adonnèrent à la botanique &
aux autres parties de la médecine , ce qui
a produit quantité d'auteurs de cette nation
. Avicène qui vivoit dans le 10° fiécle ,
Serapio & Bazile dans le fiécle fuivant &
Jean Mefues de Damas , ont tous traité
dans leurs oeuvres de médecine , de la
vertu & de l'ufage des plantes . Averroës
de Cordoue , en Eſpagne , grand Médecin
Botaniſte , vivoit dans le 12 fiécle , &
Baitar de Malaga en Bætique, Médecin &
Philofophe renommé , protégé du fameux
Saladin , mourut dans le commencement
du 13 fiécle ; il avoit écrit fur la médecine
& fur les plantes. Ces auteurs médee
cins
MARS 1766. 145
cins & botaniftes Arabes , ou iffus de
cette nation , qui ont écrit fur l'ufage des
plantes , nous ont confervé le fil de cette
étude prefque abandonnée des autres nations
dans les fiécles que nous venons de
citer.
Après les Arabes , l'étude de la botanique
fe renouvella en plufieurs endroits .
Nicolas Myrepri d'Alexandrie fleurit dans
la médecine & dans la connoiffance des
plantes , fous Frédéric furnommé Barbe-
Rouffe. Hildogarde , Abbeffe de la Communauté
de faint Rupert , de l'Ordre de
faint Benoît en Allemagne , qui vivoit en
1180 , a traité l'hiftoire naturelle des animaux
& celle des plantes en général , des
arbres , des arbuftes , de leur fruit & de
leur graine . En 1363 Arnaud de Villeneuve ,
Jacques de Padoue en 1385 , & Petrus Crecentienfis
, Sénateur de Boulogne en 1473 ,
ont écrit fur les plantes & leur ufage .
Celui- ci a traité en même temps l'agricul
ture & plufieurs parties de l'hiftoire naturelle.
Le célèbre Jean Manardus , de Ferrare ,
mort en 1536 , a beaucoup écrit fur Diofcoride
& les auteurs anciens concernant les
plantes. Leonhartus Fuchfius , en 1542 fit
paroître un grand herbier fous le titre de
Hiftoria ftirpium commentarii infignes , où
G
146 MERCURE DE FRANCE.
les planches en bois fe trouvent enluminées
à la détrempe , comme on a fait dernièrement
en Hollande , & il y a quelque
temps en Allemagne , fur d'autres fortes de
gravures noires : mais la couleur mife après
coup par diverfes mains , n'indique rien
du caractère des plantes , & elles ont toujours
le faux des enluminures. Pierre-
André Mathiole , de Tofcane , fi célèbre
dans la botanique par fes traités & fes remarques
fur Diofcoride , après Fuchfius fir
paroître les oeuvres , généralement applaudies.
On doit s'appercevoir par le grand nom
bre d'auteurs que nous venons de citer ,
qui ont tous écrit , & depuis tant de fiécles
, fur la même matière , què les plantes
font la partie la plus utile & la plus curieufe
de l'hiftoire naturelle ; cependant
pour abréger toutes ces citations qui ne
finiroient point, on a retranché celles d'une
infinité d'autres auteurs anciens qui ont
donné des traités fur les plantes depuis les
botaniftes Grecs & Arabes dont nous avons
parlé , jufqu'au milieu du dernier fiécle .
Nous ne difons rien non plus des célèbres
médecins & naturaliftes modernes , en
très-grand nombre , qui ont écrit fur cette
partie de la médecine depuis Mathiole
jufqu'aujourd'hui ; ils font affez connus
MARS 1766. 147
& leurs ouvrages exiftent dans les bibliothèques.
Parmi ces auteurs MM. les Profeffeurs
de botanique du jardin du Roi
fe font les plus diftingués ; cette place étant
toujours occupée par des favans d'une réputation
bien établie , lefquels ont donné
la dernière main à l'étude de cette ſcience
ayant augmenté l'herbier d'une infinité de
nouvelles plantes qu'ils ont découvertes
& en ont formé des claffes & donné l'ordre
qui convenoit pour diftinguer & connoître
facilement leur genre & leur efpèce ,
fans la confufion que l'on trouve dans les
anciens ; ce qui ne manquoit pas de rebuter
les étudians .
>
Il manque cependant aux étudians &
aux amateurs la repréfentation naturelle de
ces plantes , pour abréger leur étude & en
conferver les fruits ; c'eft ce qu'entreprend
M. Gautier par le moyen
de fon impreffion
en couleur . Démontrer les plantes
les faire voir au naturel fur la terre , ou
dans les amphitéâtres , & écrire. fur leur
forme, leur couleur & leur vertu ; c'est tout
ce que l'on peut defirer d'un habile botanifte.
Mais la foibleffe de nos organes
nous fait oublier en peu de temps tout ce
que nous avons vu & entendu fur les
fciences d'un vafte détail ; il faut à ceux
qui étudient , untableau fenfible & perpé-
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
tuel , joint à la defcription des fujets qu'on
à vu démontrer , pour s'en rappeller la
forme , la couleur & le nom. Tout le
monde ne peut pas comme les Profeſfeurs
, n'avoir pour objet que les plantes
, aujourd'hui connues fous un nombre
infini de claffes , de genres & d'efpèces :
cela eft fi vrai que les élèves dans cette
fcience , après leur cours , ne trouvant rien
de fatisfaifant dans les planches noires ,
fe font des herbiers avec les tiges & les
fleurs naturelles des plantes qu'ils peuvent
recueillir , où ils mettent le nom à côté ,
& qu'ils pofent entre des feuilles de papier
pour avoir quelque idée de ce qu'ils
ont vu démontrer. Mais outre que certe
méthode eft longue , les collections de ces
herbes mortes deviennent toutes défigurées
& changées de couleurs par la féchereffe ;
elles périffent en peu de temps & il faut
toujours recommencer.
L'herbier peint fous preffe , fera un
herbier toujours vivant ; & comme les
portraits reffemblans de quelqu'un rappellent
l'air , le maintien & le caractère des
perfonnes , & les font aifément connoître ,
de même les plantes imprimées doivent
occafionner le même effet fur les plantes
naturelles des campagnes & des jardins.
M. Tournefort ne donne pas les feuilles
MARS 1766. 149
& les tiges , elles font cependant auffi
néceffaires que les fleurs pour connoître
les plantes ; de forte que M. Gautier , en
donnant également les fleurs & leur anatomie
comme M. Tournefort , augmentera le
traité de cet auteur , outre la couleur qui
fait la bafe de ce nouveau travail , des
feuilles , des tiges , des graines & des racines
des plantes.
On diftribuera tous les quinze jours
quatre planches , dont trois de plantes d'ufage
& une de plante curieufe & éirangère
avec leur table explicative , où fera
tout au long le fentiment & l'explication
de M. Tournefort en latin , celui de plufieurs
auteurs fur la vertu & l'ufage des
plantes, en latin auffi, & dont on fera choix
à propos felon les plantes dont il fera queftion
, & un extrait françois de ces citations.
A la tête des tables il y aura un petit
détail fur les lieux où naiffent , & la
faifon ou fleuriffent les plantes d'ufage.
Chaque plante fe vendra is fols y compris
la table explicative ; & quoique l'on
foit obligé de les donner felon le temps
qu'on pourra les avoir avec leurs fleurs ,
ce qu'on ne peut s'empêcher de faire , on
pourra toujours les ranger felon les claffes
de M. Tournefort , quand on aura l'ouvrage
complet , qui fera compofé de quatre cens
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
planches , parce que chaque planche fera
cotée & numérotée conformément au fyftême
de cet auteur.
On redoublera par la fuite les diftributions
, afin que l'ouvrage foit plutôt
complerté , & on fera libre de fuivre les
plantes d'ufage , ou les plantes curieufes
felon le goût des amateurs & des étudians ,
ou de prendre toutes les deux collections à
a fois pour mieux completter le nouvel
herbier dont il s'agit.
Soufcription.
En donnant un louis d'or d'avance on
aura quarante planches qui ne reviendront
qu'à 12 fols pièce avec leurs tables explicatives
; & on pourra foufcrire de quarantaine
de planches en quarantaine , mais
celles qui feront une fois diftribuées fe
vendront 15 fols.
د
On fait actuellement la première diftribution
. Les plantes d'ufage font le Ricin¸
le Souci & le Tabac , la plante étrangère eft
le Chupalone du Pérou , découvert par
M. de la Condamine.
On fait les diftrubutions & on foufcrit
à Paris , chez l'auteur , ruë faint Honoré
vis-à- vis la rue des Poulies , dans la maifon
de M. Tibierge , Marchand Epicier;
MARS 1766 . 151
chez M. Simonet Maître, en Pharmacie
& Apothicaire de Monfeigneur le Prince
de Clermont , rue de la Croix des Petits-
Champs , & chez M. Boudet Libraire &
Imprimeur du Roi , rue faint Jacques ; à
Verſailles chez M. Balomet , Apothicaire
du Roi , ruë de la Pompe ; à Lion chez M.
Gautier , fils de l'auteur , dans la maifon
de M. Robert , Plumaffier , Quai de Villeroi
, au coin du pont de Pierre , & chez
M. Deville , Libraire , grande ruë Merciere
près de faint Antoine .
Nota. Les billets de foufcription feront
tous fignés du fieur Gautier Dagoty père ,
& cachetés de fon cachet , où il y a un
foleil levant avec cette devife : lucet in
tenebris.
J
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
PEINTURE .
DESCRIPTION d'un deffein original d'un
des grands Peintres d'Italie , repréfentant
le triomphe de PÉTRARQUE , couronné
Poëte au Capitole le 8 Avril
1336 , à l'âge de 32 ans , fous le pontificat
de Benoit XII.
LE Peintre célèbre dont il eſt ici queftion
s'appelloit Fréderic Zucchero ou Zuccharo.
Il étoit né dans le Duché d'Urbin ;
il avoit appris la peinture de Thadée fon
frère , qui mourut en 1566 , à l'âge de
trente fept ans , jouiffant de la plus grande
réputation , & laiffant beaucoup d'ouvrages
imparfaits. Fréderic les acheva , & travailla
enfuite à Florence pour le grand Duc,
à Rome pour les Papes , en France pour
le cardinal de Lorraine , en Angleterre
pour la Reine Elifabeth , & dans plufieurs
MARS 1766. 153
autres cours. Ce fut lui qui acheva à Rome
l'établiſſement de l'académie , dont il
fut le premier chef. Il y mourut en 1609 ,
à l'âge de foixante - fix ans .
Il avoit fans doute formé le projet de
confacrer un jour par fon pinceau , cet
événement fi glorieux à la mémoire de
Pétrarque , qui avoit échappé à la peinture
depuis près de trois fiècles. Il jetta
donc fur le papier peu de temps avant de
mourir les premières idées qu'il avoit conçues
de ce triomphe , & en fit un deffein
de fix pieds fix pouces fix lignes de long,
fur fept pouces cinq lignes de haut , dans
la forme d'une frife ou bas relief , fur
du papier gris à l'encre de la Chine &
lavé au biftre . Les figures font dans la
proportion de trois pouces de hauteur. Ce
deffein a beaucoup fouffert ; mais il eſt
dans fon entier , & les parties qui ont été
les moins endommagées font honneur à la
fécondité du génie de Fréderic Zuccharo.
Feu M. Brunetti , Peintre habile en
architecture & connu par fes ouvrages
tant à la Chapelle des Enfans - Trouvés ,
qu'aux Palais des Princes de Soubife , de
Bouillon & ailleurs , eftimoit infiniment
ce deffein ; il appartient à M. l'Abbé Carpentier
, Chanoine & Garde des archives
de faint Louis du Louvre.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
gen-
La marche de ce triomphe eft diftribuée
par grouppes , dont les fix premiers expriment
allégoriquement les différens
res de littérature qui ont immortalifé
Pétrarque ; & les quatre autres grouppes
marquent les honneurs qui lui ont été décernés
par les Grands de la ville de Rome ;
ainfi qu'il eft indiqué par les notes écrites
en italien au deffus de chaque grouppe.
Au bas eft repété le mot Ingirlandati ,
comme fi le deffinateur avoit eu l'idée de
peindre ce triomphe en forme de guirlande
dans la frife de quelque rotonde .
Premier
grouppe.
Balle de Sateri , Fauni , e Ninfe : en
effet ce font des Satyres , des Faunes & des
Nimphes , qui en danfant ouvrent la marche
de cette pompe.
Second
grouppe .
La Fama : Poeti Tofcani , Latini , Graci :
la Renommée tient deux trompettes dans
fes mains , elle embouche une , & marche
à la tête de ces Poëtes qui font partagés
en trois corps : ils font habillés fuivant
la coutume de leur fiécle.
Troisième grouppe.
Trofei delle nove Mufe : Le nove Mufe
MARS 1769 . 755
con Appollo : deux Pages portent les attributs
de la Poéfie en trophée ; ils font
fuivis des neuf Soeurs uniffant leur voix
& danfant au fon de l'inftrument du dieu
qui les accompagne .
Quatrième grouppe.
Li fette Arte liberali , con li omini unichi
di taleprofeffioni : les fept Arts libéraux;
& ceux qui dans chaque profeffion fe
font rendus fupérieurs. Ils marchent deux
à deux & font défignés par des attributs de
leurs fciences , par exemple l'Aftronomie
porte une fphère , l'Architecture tient un
compas & une équerre ; ainfi des autres.
Cinquième grouppe.
Coro di inftrumenti : choeur de mufique
inftrumentale , formé par des Muficiens
avec des inftrumens antiques ; d'autres
avec des trompettes , des violons & des
baffes.
Sixième
grouppe.
Coro de Mufiche di voce : des Muficiens
de différens genres de voix , uniffent leurs
fons & forment un concert.
Septième & principal grouppe.
Pofto di ceremonie : à la tête du char eft
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
placé le Maître de cérémonies fur un che
val richement caparaçonné & conduit par
deux Ecuyers de main ; il eft revêtu de
l'habit long, du camail & du bonnet quarré
, & donne fes ordres avec le bâton de
grand- maître pour faire obferver la marche
du char qui le fuit.
Invidia: cette furie placée à la tête des
chevaux qui traînent le char , tire de fon
carquois des flèches quelle cherche à lancer
fur la Vertu qui tient les rennes.
Patientia cette tranquille vertu qui
s'eft chargé de conduire le char , anime fes
quatre courfiers , & force l'Envie à reculer
malgré tous les efforts qu'elle met en
ufage .
Baccho : il eft affis à la droite de la
Patience applaudiffant cette conductrice ,
& répand à la fois la joie que ce dieu du
vin fçait infpirer dans les fêtes ou il préfide.
Venere, Cupido e Marfo : fur un piedeſtal
font affis Mars & Vénus . Ce Dieu calme
fa fureur à la prière de Vénus qui lai
retient le bras armé d'une épée , tandis
que Cupidon entre eux deux , s'amufe à
bander fon arc & décocher des flèches.
Au deffus du piedeſtal eft placé le
Triomphateur. Il eft affis dans un fauteuil
frangé élevé fur un focle. On le voit de
MARS 1766 . 157
profil tenant un violon comme le fceptre
& le fymbole du Dieu de la Poëfie. L'artifte
à fçu par fon vêtement défigner les
dignités qu'avoit Pétrarque dans l'Eglife ,
dans la Magiftrature & dans les belles
lettres ; car il lui couvre la tête d'un
bonnet en forme de mître , & le revêt de
la toge , habillement qui convient également
à l'homme de Loi , ainfi qu'au favant.
Il ne le couronne point encore de laurier
par ce qu'il le fuppofe allant au Capitole
chercher la couronne qu'on lui a deftinée
; mais il le décore en attendant d'une
guirlande paffée autour du col .
Le tre Gracie : derrière le fauteil de
Pétrarque font debout les trois Grâces ,
elles forment un grouppe auffi agréable
qu'ingénieux , & donnent à connoître
qu'elles accompagnoient par- tout la plume
de ce grand écrivain .
Poverta e Divifione au pied du char
marchent la Divifion & la Mifère : elles:
fontoccupées à ( 1 ) en arracher les ornemens:
& fuivent les confeils de la Folie , Pazzia,
(1 ) Sous cet emblême le Peintre a voulu moins
défigner l'action infâme du vol , que ces fuppôts
de la littérature qui cherchent à ravir les productions
des grands écrivains . Heureux toutefois fi
la folie leur permettoit d'en profiter avec fagefe
& difcernement !
158 MERCURE DE FRANCE.
qui les fuit & qui eft caractérisée par fa
marche égarée & par un fceptre d'aîles de
moulin à vent.
Le char eft pofé fur quatre roues , il
la forme d'un piedeſtal quarré long dont
l'épaiffeur eft divifée par tablettes dans
chacune defquelles par alternative eft une
couronne & une devife , avec ces lettres
pour âme , S. P. Q. R. recouvertes par
des guirlandes de fleurs .
Des Pages à pied tenant des branches
d'arbres dans leurs mains , environnent
ce char & embelliffent cette fête.
Huitième
grouppe.
Staffieri del Popolo Romano : ici commence
le cortège dont la ville de Rome
honora cette pompe. Quatre valets de pied
avec des longs bâtons ouvrent cette marche..
Neuvième
grouppe.
Capitani de duoi rioni di Roma : après
ces Eftafiers furvient quatre Capitaines de
deux quartiers de Rome ; ils portent la
hallebarde fur l'épaule , & font revêtus
de la cotte d'armes , du poten tête & ceints
d'une épée. Deux Pages marchent devans
eux portant chacun un bouclier.
MARS 1766. 159
Dixième & dernier grouppe.
Duoi Paggi di Roma : deux Pages à
cheval tiennent chacun un étendard déployé
avec ces lettres pour corps S. P. Q. R.
Ils marchent à la tête d'un détachement
d'Arbaleſtriers & de Pontonniers , foldats
d'Infanterie du gouvernement Romain
ainfi que l'explique l'infcription qui eft
au deffus conçue en ces termes : Balestrieri
e Pontonieri cioe foldato del Popolo Romano
: ces trouppes marchent fans ordre
& précédent les deux Gouverneurs de Rome
, à cheval & tenant leur bâton de
commandement ; tous deux font à la gauche
de l'Ambaffadeur du Roi de Naples. Cette
Excelleuce fur un cheval richement enharnaché
occupe la place d'honneur , elle
eft accompagnée par quatre gardes marchant
l'épée nuë , armés d'un cafque &
d'un bouclier. Au deffus , on lit à peine ces
mots : Cappomanni di Rione e l'Ambaſciador
del Re di Napoli.
La marche eſt fermée par quelques
Cavaliers nommés Homini di malli : ces
maffiers contiennent l'affluence du peuple
qui fuit cette pompe ; & pour borner l'oeil
du fpectateur , Zuccharo à terminé fa marche
par un arc de triomphe , d'où vient de
paffer Pétrarque pour monter au Capitole .
160 MERCURE DE FRANCE .
Dans toute la longeur de ce deffein
un amour en l'air tend un rideau pliffé ,
de manière que dans une eſpace mefuré
font placées neuf tablettes prêtes à recevoir
des infcriptions. A l'une des
extrémités de ce rideau on voit trois médaillons
attachés avec des guirlandes de
fleurs dans l'un font les armes de Pétrarque
, dans le fecond fon effigie , & dans
le troifième les trois couronnes qu'il reçut
au Capitole , pour fes poéfies grecques , latines
& tofcanes.
L £ fieur Joly , Peintre du Roi de Pologne,
Duc de Lorraine & de Bar , ayant
fait à Paris plufieurs effais de la peinture à
frefque , telle que les anciens la peignoient,
ainfi quelle fe pratique encore aujourd'hui
en Italie & ailleurs , ofe affurer que rien
n'empêche qu'on ne puiffe en faire également
ufage à Paris & avec fuccès , où cette
manière de peindre eft totalement ignorée.
Il s'eft attaché à perfectionner la freſque
depuis fa réfidence dans cette ville , où
F'on peut voir plufieurs morceaux de fa
main, entr'autres dans le jardin de Madame
la Préfidente Chauvelin , rue de l'Univerfité
, & chez Madame de l'Hopital, rue du
MARS 1766 . 161
Temple , près le Boulevard , & plufieurs
autres aux environs de Paris.
La folidité & la durée de cette manière
de peindre eft inconteftable , & c'eſt la
feule qui puiffe réfifter aux intempéries &
aux injures du temps : elle fe conferve
également , foit en dedans , foit au dehors.
des bâtimens , au lieu que l'huile qu'on
emploie par-tout à Paris n'a que très-peu
de durée fur les murailles & coûte des frais
immenfes à réparer. La frefque , avec les
précautions que le fieur Joly prend pour
la faire durer , fe confervera dans toute fa
fraîcheur autant que les murs fur lesquelles
elle eft appliquée.
Ledit Jolypeint l'architecture , la perfpective
, les falons , les plafonds , les efcaliers,
les façades extérieures , tant au grand
air qu'à couvert , & répond de la durée de
fes ouvrages
.
Son adreffe eft rue de la Harpe , au coin
de la rue Poupée , entre un Papetier & un
Tapiffier.
1
162 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
LA FLEURIST E.
' ESTIME générale que le célèbre Girard
Dovy a méritée , tant par l'extrême déli
cateffe de fon pinceau , que par l'excellence
de fon coloris & la grande force de fon
clair obfcur , difpenfe d'ajouter aux éloges
que lui donnent journellement les connoiffeurs.
On dira feulement que c'est d'après
ce grand colorifte que M. de Marcenay de
Ghuy a gravé une nouvelle eftampe qu'il
vient de mettre au jour fous le titre de la
Fleurifte. Elle repréſente une jeune perfonne
appuyée négligeamment fur le bord
d'une fenêtre quelque chofe paroît la diftraire
agréablement du mouvement qu'elle
fait pour cueillir un oeillet que fes foins
:
ont fait éclorre.
Le Peintre ayant voulu raffembler la
lumière fur la tête de la figure , s'eft fervi
des plus favantes dégradations pour en
augmenter l'éclat , & introduire en même
temps des acceffoires analogues au fujet ,
qui , fans divifer l'attention , enrichiffent
fingulièrement le tableau . C'eft ainfi qu'un
MARS 1766. 163
artiſte habile fe joue des difficultés qu'il
rencontre à chaque inſtant dans le rendu
de la nature il fait à fon gré produire
l'enfoncement & le relief malgré la réfiftance
opiniâtre qu'une fuperficie platte
oppofe fans ceffe à cette partie magique
de la peinture , fans laquelle on peut bien
dire que toutes les autres réunies ne procurent
qu'une foible fenfation . Celle - ci
arrête , étonne , quand même elle ne préfenteroit
que des objets ordinaires : tant
il eft vrai que le premier devoir du Peintre
eft de rendre un compte exact du relief de
la nature , & qu'il ne mérite réellement ce
titre qu'en fédaifant nos yeux.
On trouve cette eftampe , qui eft la
vingt-fixième de l'oeuvre , chez l'Auteur ,
rue d'Anjou , la dernière porte- cochère à
gauche par la rue Dauphine ; & chez M.
Wille , Graveur du Roi , quai des Auguſtins
, ainfi que chez Mde Chereau , rue
Saint Jacques , aux deux piliers d'or , &
chez le fieur Bafan , Marchand d'eftampes ,
rue du foin , fauxbourg Saint Germain.
164 MERCURE DE FRANCE.
Le portrait de M. de Voltaire a été li
bien reçu du Public que cela a engagé un
Artifte , qui avoit defiiné depuis peu celui
de M. Rouffeau, à le mettre au jour , en
le faifant graver pour pendant de celui de
M. de Voltaire. On le trouvera , comme
l'autre , chez Auvray , Doreur , rue Saint
Jacques , vis - à - vis Saint Yves , & il ſe
vendra le même prix , 3 liv . en feuille .
MUSIQUE.
PREMIER recueil d'airs choiſis pour la
guittare , avec des préludes à la fin du recueil
, en mufique & en tablature , par
M. Gougelot , ordinaire de la Mufique de
M. le Duc de Gramont. Prix 6 liv. aux
adreffes ordinaires de mufique. Ce recueil
nous a paru très -agréable & de bon goût.
Le fieur Venier , muni d'un privilége
pour la mufique inftrumentale , vient de
faire l'acquifition de plufieurs manufcrits
de la compofition du célèbre Toëfchi , dont
l'Auteur a donné plein pouvoir audit fieur
Venier de les faire graver.
Il a commencé de mettre au jour VI
MARS 1766 . 165
quarletti per flauto , violino , alto e violoncello
, intitolati il dialogo muficale
compofti da Giuseppe Toëfchi , virtuofo
di Camera e Maeſtro di Concerto di S. A. S.
l'Ellectore Palatine .
Opéra V. Prix 9 liv. A Paris , chez
M. Venier , éditeur de plufieurs ouvrages
de mufique , à l'entrée de la rue Saint
Thomas du Louvre , vis- à- vis le château
d'eau , & aux adreffes ordinaires.
1º. Six duo pour deux violons ou pardeffus
, par M. Cardoni , ordinaire de la
Mufique du Roi , compofés de marches ,
ménuets , gavottes , romances , allemandes,
chaffes , &c. Prix 3 liv. 12 fols . Ces duo
font des plus variés qui aient parus & d'un
genre à la portée de tous les amateurs . A
Paris , chez M. de la Chevardiere , Marchand
de Mufique du Roi , rue du Roule ,
à la croix d'or.
2º. Six quatuors pour deux violons ,
alto & baffe , par M. Hayen ; troifième
oeuvre. Prix liv . à la même adreffe .
3. Six pièces dialoguées à trois , quatre
& cinq parties , compofées par M. Toëfchi .
Prix 9 liv. idem .
4°. Six quatuors pour flutte , violon ,
alto & baffo , par MM. Cannabich & Neman.
Prix 9 liv. idem.
166 MERCURE DE FRANCE .
6º. Six Duetti pour deux fluttes ou violons
, par M. Paganelli . Prix 6 liv. idem.
SUPPLÉMENT
A L'ARTICLE DES PIECES FUGITIVES .
DISCOURS prononcé le 9 Janvier 1766 au
Service célébré dans l'églife de Notre-
Dame de CALAIS pour Mgr le DAUPHIN
.
U E la figure de ce monde paſſe avec
rapidité , qu'elle eft fujette à d'étranges.
viciffitudes ! que le deuil & la trifteffe у
fuivent de bien près les démonſtrations de
la joie la plus vive ! Que vois- je ici , Mef-*
fieurs ? que viens- je d'entendre ? Un funè,
bre appareil , de triftes accens , de lugubres
fons voilà donc où viennent fe terminer
les grandeurs les plus éclatantes , les efpérances
les plus flatteufes du monde !
Eft- il donc vrai qu'il a payé comme le
refte des hommes le tribut à la nature ,
ce Prince fi digne de l'immortalité , cet
homme felon le coeur de Dieu , ce conftant
ami du bien & du vrai , ce tendre &
généreux Protecteur. du malheureux & du
pauvre ?
MARS 1766 . 167
Monfeigneur Louis de Bourbon , Dauphin
de France , digne fils d'un Monarque
BIEN AIME , eft donc le trifte mais cher
objet qui caufe également aujourd'hui les
regrets amères des grands dont il étoit le
modèle , & du peuple dont il faifoit les
délices quelle perte pour la Cour , quel
malheur pour la Patrie !
Le Ciel ne nous l'avoit- il donc montré ,
ce bon Prince , que pour flatter fi peu de
temps nos efpérances , & faire couler fitôt
nos larmes ? La mort , l'impitcyable mort ,
avoit- elle donc compté le nombre de fes
années par celui de fes vertus , pour nous
le ravir à la fleur de fon âge ? -
Pleurons notre malheur , Meffieurs
mais pleurons en chrétiens , & confolonsnous
par l'efpérance .
J'entends la voix de la Religion éplorée
qui me raffure : le Prince que nous regrettons
n'eft pas perdu pour nous : réuni ,
felon fes defirs à l'auteur de fon être ,' placé
par fes vertus au rang des héros chrétiens.
dont le fang couloit dans fes veines , il
fera notre protecteur dans le féjour de la
gloire avec autant de zèle & d'affection
qu'il eût été notre Roi dans cette vallée
de larmes.
Mais que dis-je , Meffieurs ! ai - je on168
MERCURE DE FRANCE.
blié que je parle en préſence du Dieu qui
juge les juftices même ? Adorons fes def
feins ; admirons nos modèles ; imitons ,
mais gardons de décider fur leur fort.
Les bonnes oeuvres multipliées de l'illuftre
défunt que nous regrettons , me
font tout efpérer de fa félicité ; mais la
foi m'apprend que le plus jufte n'eft pas
fans tache aux yeux du Dieu que j'adore :
continuons donc à le fupplier d'accélérer
le bonheur de celui que nous pleurons ,
s'il n'a pas encore couronné fes mérites.
Redoublons nos voeux & demandons avec
inftance au Dieu de toute confolation
qu'il prolonge au delà des bornes communes
les jours de notre augufte Monarque ,
pour apprendre long- temps à nos Princes
à règner en père , à fon exemple , fur un
peuple qui l'aime & qu'il veut rendre
heureux .
Réveillons enfin notre foi & profitons
du fpectacle touchant que l'églife nous
préfente. Il eft donc vrai que tout paffe
dans le monde , mais que les mérites des
juftes furvivent à leur trépas : il eft donc
vrai qu'il faut vivre comme eux pendant
le court efpace du temps qui nous échappe
pour prétendre à la gloire dont ils jouiffent
dans l'immenfe durée d'une éternité qui
ne finira jamais.
ARTICLE
MARS 1766 . 167
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
LE fuccès du magnifique ſpectacle de
Thésée fe foutient toujours.
Mlle DURANCY , en l'abfence de Mlle.
ARNOUD , joua le rôle d'Eglée , le mardi
4 Février, & jours fuivans. Les talens de
Mlle DURANCY font actuellement fi décidés
, qu'elle eft sûre de paroître avec
avantage dans toutes les occafions.
>
Quoique ce rôle ne foit pas un des
plus officieux aux traits marqués
aux grandes touches qui caractérisent le
jeu de cette jeune actrice elle a fait
voir que la véritable intelligence de la
fcène n'a point de genre qui ne lui foit
propre , & dans lequel on ne trouve , par
les reffources de cet art , le moyen de
faire fentir des beautés qui obtiennent
toujours les grands applaudiffemens . Malgré
tous ceux qu'on a donnés avec juſtice
a Mlle DURANCY , on n'a pas revu avec
H
168 MERCURE DE FRANCE.
moins de plaifir Mlle ARNOULD , lorfqu''
eelle a repris le rôle d'Eglée , le vendredi
14 du même mois.
Une légère indifpofition de M. LI
GROS , dont la voix eſt ſi chère au Public ,
a fait reparoître fur cette fcène un Acteur
qui l'avoit long- temps occupé feul
en premier. On entend bien que nous
parlons de M. PILLOT , dans le rôle de
Théfée , qu'il a joué le mardi 11 Février ,
& les jours fuivans. Le Public a paru
rendre avec plaifir la même juftice qu'il
avoit rendue autrefois à cet Acteur fur
l'intelligence , le débit , l'action , & enfin
l'art & le goût du chant de la ſcène ;
qualités qui ont fouvent fuppléé aux agrémens
de l'organe , qu'on ne peut fe donner.
Combien donc ceux qui tiennent de
la nature cet heureux avantage , doiventils
avoir d'émulation pour acquérir les
autres talens , auxquels l'organe feul ne
peut fuppléer long-temps , fi l'on eft jaloux
de s'y affurer le droit d'y plaire conftamment
, & fur-tout aux vrais connoiffeurs
! M. LE GROs a repris avec beaucoup
d'applaudiffemens ce même rôle, le dimanche
23.
M. DURAND , a eu occafion auffi de
paroître dans le rôle d'Egée , qu'un
thume avoit obligé M. LARRIVÉE d'in
MARS 1766. 169
terrompre pendant quelques repréſentations.
Le plaifir que le Public a toujours
d'entendre M. LARRIVÉE , & far- tout
dans un rôle où il a tant de fuffrages
rendoit plus difficile l'emploi de le doubler
, & doit faire valoir le prix des
applaudiffemens qu'on n'a pu refufer à
M. DURAND. Ce dernier vient de donner
des preuves d'un progrès que le Public
defire d'autant plus , qu'il aime &
reconnoît le mérite de fa voix On
doit lui favoir gré de l'attention avec
laquelle il a profité de fon modèle , en
cherchant à imiter le beau débit de M.
LARRIVÉE ; il feroit injufte de taire en
même temps qu'il a donné des preuves
de fa propre application à fuivre & à
rendre avec jufteffe le fens des scènes ,
tant par l'action vocale que par l'action
muette . Par cette éloge , quoique trèsconforme
au fentiment public , nous defirons
cependant que ce fujet d'efpérance ,
n'entende pas , comme trop d'autres font
fouvent , qu'il ne reste plus qu'à jouir
avec confiance de l'heureufe difpofition
des fpectateurs. On ne diftingue pas
toujours affez , dans les rapports favorables
que nous faifons , les motifs fondés
d'encouragement , pour les fujets qui
ont encore à acquérir , d'avec le tri-
Hij
170 MERCURE DE FRANCE.
but de louanges que nous payons quelquefois
à la perfection des fujets formés :
malheureufement nos lecteurs s'y trompent
auffi fouvent que les fujets dont
nous parlons , & nous en imputent trèsinjuftement
les erreurs .
M. LARRIVÉE a repris le rôle d'Egée
le vendredi 21 Février , avec de très - grands
applaudiffemens. Mlle LARRIVÉE, incommodée
depuis quelque temps , a repris
le même jour les airs & l'ariette du quatrième
acte , dans lefquels elle avoit déja
enchanté les fpectateurs.
Mile ALLARD a reparu dans fes entrées
, à la grande fatisfaction du Public,
L'inimitable Mlle LANI ( Mde GELIN )
a continuellement & très - affiduement
danfé dans ce même acte.
2 Nous ne pouvons terminer cet article
fans rendre à la jeune enfant , qui eft
devenue précieufe au Public ( Mile Du
PEREY ) , toute la juftice que méritent
fes talens prématurés , defquels elle fait
un ufage tous les jours de plus en plus
agréable dans le divertiffement du triomphe
de Thésée.
Mlle GUIMARD , fur l'accident de laquelle
on n'avoit déja plus d'inquiétudes ,
a paru plufieurs fois au fpectacle , ayec
fon bras en écharpe. Elle y a reçu les
MARS 1766. 171
témoignages les plus flatteurs de l'intérêt
public.
On a donné , & l'on continue de donner
les jeudis , les deux premiers actes des
Fêtes de l'Hymen , avec le Devin de
Village.
COMÉDIE FRANÇOISE .
ON a continué fans interruption le
Philofophe fans le favoir. Lorfqu'on imprime
cet article on en eft à la 2 Se repréfentation.
Il n'y a point d'exemple récent fur ce
théâtre d'un fuccès auffi foutenu pour une
Comédie nouvelle . Celle- ci , comme nous
l'avons précédemment obfervé , devoit ,
par le fecours du temps , faire de nouveaux
progrès fur le fentiment des fpectateurs ,
dont le plus grand nombre , fouvent trop
inappliqué , ne faifit pas dès les premières
fois , fous leur véritable face , les grands
traits de pathétique, de la nature de celui qui
règne dans toute cette Pièce . L'événement
a juftifié notre remarque , en mettant le
fceau à la réputation de l'ouvrage & à la
gloire de l'Auteur.
Mlle SAINVALLE , dont nous avons
parlé dans le Mercure précédent , a con-
Hiij
172 MERCURE DE FRANCE .
tinué fon début dans le tragique par le
rôle de Camille des Horaces avec beaucoup
d'applaudiffemens . Elle a débuté enfuite
dans le comique par les rôles de Mélite
du Philofophe marié , & par celui de
Conftance dans le Préjugé à la mode. Elle
a été applaudie en plufieurs endroits de
ces rôles.
Le Mardi , 11 Février , dernier jour du
carnaval , on remit Dom Japhet d'Armenie
, que l'on a continué les dimanches.
Les foins & les talens des acteurs comiques
de ce théâtre ont rendu fi agréable
la plaifanterie de la cavalcade , que cela
a produit une grande affluence de fpecta
teurs. Il nous paroît plus convenable de
l'attribuer à cette caufe , qu'à un penchant
pour les farces telles que celle de Dom
Japhet.
MARS 1766. 173
SUPPLÉMENT
A L'ART. DE LA COMÉDIE FRANÇOISE.
LA PARTIE DE CHASSE DE HENRY IV,
Comédie en trois actes & en profe , par
M. COLLÉ , Lecteur de S. A. S. Mgr le
Duc d'Orléans.
Nouvellement imprimée à la fuite du Théâtre de
fociété du même auteur. Prix 3 liv . A Paris
chez la VEUVE DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
& chez GUEFFIER fils , rue de la Harpe.
Τουτ Our ce qui fert aujourd'hui à rappeller
la mémoire du Monarque adorable & du
digne Miniftre qui figurent éminemment
dans ce drame, excite le plus grand empreffement
& la plus avide curiofité : mais
plus l'efprit & le coeur attendent en ces
occafions , plus il y a de rifques pour celui
qui entreprend de remplir l'idée que l'on
s'eft formée . Le fuccès univerfel qu'a cet
ouvrage , le plaifir & l'intérêt que l'on
éprouve en le lifant, en deviennent d'autant
plus flatteurs pour M. COLLÉ . C'eft la
couronne la plus honorable que puiffe rece
voir un grand talent.
Hiv
174 MERCURE DE FRANCE .
Les principaux perfonnages de cette
Comédie font HENRI IV, Roi de France ;
le DUC DE SULLY , premier Miniftre ; le
DUC DE BELLEGARDE , grand Ecuyer ; le
MARQUIS DE CONCHINY , favori de la
Reine ; MICHEL RICHARD , dit MICHAUD,
Meunier à Lieurfain ; RICHARD , fils de
MICHAU , amoureux d'Agathe ; la FEMME
& la FILLE du Meunier ; un PAYSAN de
Lieur/ain nommé LUCAS ; AGATHE ,
Payfanne de Leurfain , amoureufe de Richard
; un Bucheron , des Braconniers , un
Garde- chaffe , &c.
و
Le premier acte fe paffe dans la galerie
de Fontainebleau , entre le MARQUIS DE
CONCHINY & le DUC DE BELLEGARDE . Il
s'agit d'une intrigue de cour contre le Duc
DE SULLY , à travers de laquelle l'Auteur a
trouvé le moyen de fonder adroitement
l'action & l'intérêt des deux derniers actes.
Le MARQUIS DE CONCHINY avoue être
fort contrarié par la partie de chaffe de ce
jour & par l'honneur de fouper avec le
Roi le même foir , attendu les nouvelles
qu'il a reçues de Paris de l'évafion d'une
jeune villageoife qu'il avoit fait enlever ,
& qu'il y faifoit garder par un de fes valets
de chambre. On revient à traiter de matiè
res plus férieuſes . On eft parvenu à donner
des foupçons auRoi contre le Duc DE SULLY,
MARS 1766. 175
affez colorés pour lui avoir attiré un refroidiffement
marqué de la part de ce Monarque.
Il s'eft même répandu de ces bruits
précurfeurs d'une difgrace , d'un exil .
C'eft le MARQUIS DE CONCHINY qui développe
progreffivement tout le détail , tous
les refforts fecrets de cette brigue au Duc
DE BELLEGARDE , afin de l'engager à entrer
dans le parti ; mais celui - ci eft un de ces
hommes qui ne font abfolument ni bons
ni méchans , qui obfervent les conjonctures
, qui fe déterminent en conféquence ,
& qui ne fe décident que fur les événemens
, toujours attentifs à en profiter pour
fe foutenir ou pour s'avancer encore , s'il
eft poffible , dans la faveur. Le MARQUIS
DE CONCHINI eft le portrait de ces âmes
impudemment dévouées au démon de
l'intérêt perfonnel & de l'ambition , n'ayant
qu'un principe , qui eft de les violer tous .
Nous laiffons à penfer ce que doit produire
une fcène de cour entre ces deux caractères ,
fur-tout quand elle eft traitée avec autant
d'art & de vérité que celle - ci . Le Roi fort
du confeil avec le DUC DE SULLY , auquel
il paroît d'abord vouloir parler. Il fe contient
& parle indifféremment aux autres
courtifans. Ses diſtractions , fon embarras ,
font fenfiblement marqués. Il revient en-
Hv
176 MERCURE DE FRANCE.
fuite à plufieurs fois à fon Miniftre , ou
plutôt à fon ami , pour l'engager à lui
parler , dans la vue d'amener une explica
tion ; enfin voyant qu'il s'obftine à fe
taire fur l'objet qui intéreffe fon coeur , il
prend le parti de lui ordonner de l'attendre
& paffe chez la Reine avec le DUC DE
BELLEGARDE . Comme l'air du Roi a été
plus affectueux pour le DUC DE SULLY en
affignant un rendez-vous , les courti fans font
déconcertés. C'eft dans cette incertitude
que le MARQUIS DE CONCHINY joint le
DUC DE SULLY , dans la vue d'exciter ce
caractère un peu âpre , & de furprendre
quelques propos de dépit qu'il puiffe rendre
au Roi avec le poifon de la malignité.
La fcène entre ces deux perfonnes eft un
tableau admirable de la baffe politique
d'un côté , & de l'autre , de la noble candeur
qui jouit , qui fe jouë pendant un
moment des petits efforts de l'artifice &
qui finit la confondre. Le Roi rentre
dans la galerie. Après avoir fait paſſer
tous les courtifans dans l'autre pièce , il
ordonne que l'on pofe des gardes aux portes,
qui reftent ouvertes pour ne laiffer paſſer
perfonne , parce qu'il veut parler en particulier
au DuC DE SULLY. La foule . des
Courtifans peut voir le Roi & fon Miniſtre ,
mais ne peut entendre leur converſation.
par
MARS 1766. 177
C'est ici que fe déploie toute entière la
grande âme de ce Monarque. Nous ne
tenterons point d'efquiffer une copie imparfaite
d'un tableau auffi intéreffant , auffi
honorable pour la véritable grandeur du
trône que pour l'humanité . Il faut le voir
en original dans la Pièce même. C'eſt à la
fin de cette fcène qu'on ne peut lire ou
entendre , fans verfer des larmes d'attendriffement
& d'admiration , que le Duc
DE SULLY, pénétré des bontés de fon Maître
, qui l'embraffe plufieurs fois , fe précipite
à fes genoux pour lui baifer les
mains. Le Roi lui dit alors : relevez-vous:
donc , Rofny ; ils vont croire que je vous
pardonne : ce qui fait l'épigraphe de la première
des eftampes qui enrichit cette édition
. Le Roi fait relever les fentinelles ,
tout le monde rentre. On va partir pour
la chaffe , mais HENRI veut auparavant
que tout le monde fache de fa bouche fa
réconciliation avec le Duc DE SULLY , &
qu'entre eux deux c'eft à la vie & à la mort..
Il invite à partir pour la chaffe . Il ordonne
à SULLY de l'y fuivre. Ce bon , cet augufte
Monarque dit à fes courtiſans quelques
mots d'éloges qui portent le caractère
de la vraie tendreffe du coeur. Le Due DE
BELLEGARDE & le MARQUIS DE CONCHINY
font les premiers à féliciter le Roi
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
fur cet événement , & voudroient enchérir
encore fur les éloges donnés au Miniftre.
On fe difpofe à monter à cheval & à partir
pour la chaffe.
La fcène du fecond acte eft dans la
forêt de Senart , du côté de Lieurfain.
Toutes les premières fcènes , entre des
payfans de Lieurfain , font employées à
développer l'enlèvement d'AGATHE par
le MARQUIS DE CONCHINY. L'amour
de RICHARD pour elle . Elle s'eft dérobée
à fes taviffeurs , elle revient à Lieurfain ;
mais elle aura peine à convaincre de
fon innocence fon amant RICHARD
& le Meûnier MICHAUD , père de cet
amant. Pendant ces premières fcènes , le
jour tombe progreffivement ; une nuit profonde
lui fuccède. LE DUC DE BELLEGARDE
& le MARQUIS DE CONCHINY ,
qui ont manqué leurs relais , parviennent
en tâtonnant jufqu'à cet endroit de la forêt,
en maudiffant leur fort , le cerf, la chaffe
& l'obfcurité. Ils font joints par le Duc
DE SULLY , qui cherche le Roi . Ils fe
reconnoiffent à la voix. La diftinction
du véritable attachement pour le Maître
d'avec celui de la fimple bienféance eſt
fenfible entre ces trois perfonnages. SULLY
n' ft occupé que de fes craintes pour la
perfonne du Roi. Les autres le raffurent &
MARS 1766 . 179
ne s'occupent que de l'embarras où ils fe
trouvent. Un Bucheron , chargé de bois ,
paffe par-là en chantant ; les trois Seigneurs
l'appellent. Il les prend pour des voleurs
& leurdemande la vie . Leurs libéralités le
raffurent bientôt & l'engagent à leur fervir
de guide pour aller à Lieurfain chez le
garde- chaffe , où il les affure qu'ils trou
veront de quoi manger. Le Roi , qui s'eft
laiffe emporter trop loin de fa fuite , fe
trouve feul & égaré dans ce même endroit
de la forêt , dans laquelle il marche depuis
deux heures. Il s'arrête pour fe repofer au
pied d'un arbre. Il ne trouve pas le fiége
trop mauvais , ni le gîte fort incommode
pour y paffer la nuit. Ce monologue eft.
encore un portrait charmant de ce grand
Prince & frappant pour tous les François ,
à qui fa mémoire eft auffi familière
précieufe. Ne dérobons rien du plaifir
qu'on aura à en faifir l'enfemble dans la
lecture de cette Pièce . Il entend tirer un
coup de fufil , il fe lève & fe met fur fes
gardes. Ce font des braconniers , leurs propos
, que le Roi écoute , les lui fait reconnoîpour
tels ; n'importe , il en attend quelques
éclairciffemens , & les appelle à cet
effet : mais fe croyant découverts , fa voix
les fait fuir bien loin de là . En même temps
il eftfaifi par un payfan qui dit : ah je tenons
que
+80 MERCURE DE FRANCE.
le coquin qui vient de tirer fur les cerfs de
notre bon Roi. Le bonheur dont jouiffent
les gens de la campagne fous fon règne &
l'amour qu'ils portent à ce Maître adoré
font faire l'office de garde- chaffe à tous
les payfans du canton . Celui- ci eft MICHAUD
, le Meûnier. Le Roi a pris foin
de cacher fon cordon bleu , & ne veut
point fe faire connoître. La ſcène entre
lui & MICHAUD eft très- plaifante & traitée
avec feu ; elle commence par de l'humeur
& de la défiance de la part du Meûnier.
HENRI s'en amufe ; mais la faim , qui le
preffe , l'oblige à fe concilier l'amitié de ce
bon Meûnier , auprès duquel il fe donne
pour un des Officiers fubalternes de la
Maifon du Roi . Le bon Meûnier l'amène
fouper & coucher chez lui.
C'eft dans l'intérieur de la maifon de
MICHAU , qu'il eft agréable de voir au
troifième acte le plus grand de nos Rois,
pour ainsi dire , en famille avec celle du
Meunier. Avant que celui- ci foit arrivé
avec l'étranger qu'il ne connoît pas , l'Auteur
a placé
un tableau
très- naïf
des occupations
, des moeurs
& du tour
d'ef
prit
des villageois
. La femme
& la fille
du Meûnier
, après
avoir
préparé
le fouper
,
travaillent
& s'entretiennent
enfemble
.
L'Auteur
y fait tourner
adroitement
la
MARS 1766 .
converfation fur cette AGATHE . La jeune
fille ne peut la croire coupable , fon bon
coeur la juftifie en attendant les éclairciffemens.
On s'entretient enfuite d'hiſtoires
de Revenans . La mère & la fille fe communiquent
infenfiblement une telle frayeur ,
qu'elles ne peuvent fe réfoudre à aller
ouvrir la porte , à laquelle on frappe trèsfort.
Cependant on y va à la voix de
RICHARD , du fils de la maifon qui fe fait
entendre. Il revient de Paris où il étoit
allé pour s'éclaircir du fort & de la conduite
d'Agathe ; il en revient parce que
le Marquis de Conchiny l'avoit fait menacer
de le faire arrêter. Če RICHARD, quoique
fils de payfan , a fait quelques études
. Il eft aimé & confidéré dans fa famille.
Sa mère & fa foeur le reçoivent
à bras ouverts . MICHAU arrive avec HENRI,
qu'il préfente à fa femme comme un
étranger qu'il a rencontré dans la forêt ,
auquel il faut donner à fouper & à coucher.
MARGO difant à fon mari avoir fait une
bien meilleure rencontre , le fait retourner
& lui montre leur fils RICHARD . Le
Meûnier pouffe très - rudement le Roi ,
pour aller embraffer fon fils . Il lui fait
mille queſtions ; la converfation fe fait
long- temps entre eux à voix baffe , fans.
faire aucune attention à l'hôte étranger :
182 MERCURE DE FRANCE.
ce qui donne lieu à un à parte d'HENRI ,
dans lequel il admire l'âme & les moeurs
de ces bonnes gens. On revient un peu à
lui ; il a remarqué la gentilleffe de la
jeune CATAU , il en fait compliment au
père qui le reçoit bonnement & avec plai
fir. L'auteur a trouvé le moyen , par une
touche légère & délicate , au profit même
de la grandeur d'âme & de la probité du
Monarque , de mettre à ce caractère le
dernier trait & celui qui auroit manqué
à la parfaite reffemblance. Tout le monde
connoît trop le penchant de ce Prince
pour qu'il n'en fût pas tracé quelque chofe
dans un ouvrage qui préfente l'image
du grand Roi , & le tableau de fa vie
privée. Les foins de la maifon du Meûnier
procurent à HENRI un moment d'entretien
particulier avec CATAU . Il n'en uſe
que pour apprendre d'elle qu'elle aime &
qu'elle eft aimée d'un payfan nommé Lucas
, auquel fes parens devoient la marier :
mais la malheureufe aventure d'AGATHE
ayant mis obftacle au mariage du frère de
Catau , le père MICHAU ne veut plus entendre
parler d'hymen dans fa famille . On
prépare la table pour le fouper ; la galanterie
d'HENRI le rend très-empreffé à feconder
CATAU dans le fervice ; mais en
même temps cela le rend fouvent importun
MARS 1766. 183
à ces bonnes gens. La fcène de la table eſt un
des endroits de cette piéce qui doit donner
le plus de regret de ce qu'elle n'eft pas
repréfentée publiquement . Le bon Roi y
mange comine quatre ; fon appetit fait
très -bien les honneurs des mets fimples
& groffiers qu'on lui fert , & il en fait de
fort bonne foi de grands complimens aux
maîtres de la maifon. On boit aux fantés
les uns des autres ; HENRI trouve toujours
les moyens de gliffer quelques petits propos
galans à la jolie CATAU . Le père Mi-
CHAU fait chanter fon fils , dont la trifteffe
eft remarquable : mais l'autorité de père
le contraint à cette complaifance , RICHARD
chante donc.
» Si le Roi m'avoit donné
د ر
Paris , fa grand ville , &c . &c .
Le Roi trouve la chanfon fort jolie &
très -bien chantée Le Meunier lui dit que
cela n'eft pas étonnant puifque c'eſt R1-
CHARD qui l'a faite. Ce Prince n'a pas
oublié que la jolie CATAU devoit chanter
auffi ; elle ne fe fait pas prier & chante,
» Charmante Gabrielle ,
» Percé de mille traits , &c. & c .
Pendant cette chanfon HENRI cherche
184 MERCURE DE FRANCE.
à cacher fon émotion ; quand elle eſt finie
il embraffe Catau qui eft fort étonnée de
cette liberté ; mais le père Michau , en
gaité & enchanté de la gentilleffe de ſes
enfans , ne le trouve pas mauvais , pourvu
que l'on ne recommence pas. Le bon
homme veut chanter auffi , il entonne
fur l'air du pas d'HENRI IV dans les trico
tets les couplets fuivans :
» J'aimons les filles ,
» Et j'aimons le bon vin.
On fait chorus.
>> De nos bons drilles
Voilà tout le refrain.
». J'aimons , &c.
On reprend le refrain en choeur.
» Moins de foudrilles
>> Euffent troublé le fein
» De nos familles ,
» Si l'Ligueux , plus humain
» Eût aimé les filles ,
>> Eût aimé le bon vin.
On répéte les deux derniers vers.
Vive Henri quatre ,
» Vive ce Roi vaillant :
MARS 1766. 185
» Ce diable à quatre ,
» A le triple talent ,
د و
» De boire , & de battre ,
» Et d'être un verd galant.
:
Tout le monde reprend en cheur avec
enthouſiaſme ce dernier couplet. HENRI
eft affecté jufqu'aux larmes , & tout auditeur
partage fon émotion . La chaleur
que viennent d'infpirer les chanſons ,
porte à boire à la fanté de HENRI ; on le
prie lui-même de le dire au Roi , puifqu'il
a le bonnheur de l'approcher. Chacun
fe leve pour boire cette fanté. L'émotion
du Roi devient fi forte qu'il eft
contraint de fe détourner pour cacher fes
pleurs cela eft pris en mauvaiſe
part ; il
s'excufe du mieux qu'il peut . Toute la famille
boit & chacun dit fon mot , à la fanté
de ce bon Roi , de ce cher Roi , ce font
les femmes , de ce vaillant Roi , de ce grand
Roi,difent MICHAU & fon fils. HENRI , dont
l'embarras & la fenfibilité redoublent , eft
foupçonné par ces bonnes gens ,
de ne pas
affez aimer le Roi ; il fe tire d'affaire
comme il peut , il articule avec peine ce
ce bon Roi. On n'en eft que médiocrement
fatisfait ; mais le tranfport où l'on eft fur
le compte de ce Monarque , fait grace fur
ce qui peut manquer aux expreffions de for
186 MERCURE DE FRANCE.
prétendu Officier. On travaille à ôter le
couvert. HENRI n'oublie point d'aider la
jolie CATAU dans fon fervice , mais il n'y
eft ni heureux ni adroit. Le Meunier lui
en impofe. On lui prépare un lit dans un
efpèce de grenier de la maifon ; car on lui
dit tout naturellement qu'il n'eft pas jufte
de découcher pour lui l'enfant de la maifon
qui revient d'un voyage pénible.
AGATHE vient alors fe jetter aux pieds de
MICHAU & de fon fils pour leur perfuader
fon innocence. Elle déclare que c'eft le
MARQUIS DE CONCHINY qui l'a fait enle
ver. Le Roi écoute cette plainte avec un
grand intérêt. Alors on frappe à la porte.
C'eft le Garde- chaffe qui vient annoncer
trois Seigneurs de la Cour du Roi , ayant
appris qu'il y avoit quelqu'un de fa fuite
chez MICHAU . Les DUCS DE BELLEGARDE,
DE SULLY & le MARQUIS DE CONCHINY
entrent. Tous enfemble s'écrient : Quoi !
c'est vous , Sire ! .. Sire , c'eft vous même.
A ces mots toute la famille tombe à ge.
noux , criant auffi tous enfemble : Quoi!
c'eft le Roi ! C'est là notre bon Roi ! notre
grand Roi ! Il n'y a point de lectures de
cette Piète à laquelle nous ayons affifté, ſans
voir répandre des larmes aux auditeurs à
la fin de cette fcène. Le Roi fait relever
tous ces ces bonnes gens. Il demande une
MARS 1766.
187
explication au MARQUIS DE CONCHINY
fur le compte d'AGATHE . Le Marquis s'en
tire mal ; il ne peut déguifer la violence
dont il eft coupable ; mais ici le crime
rend hommage à la vertu. Il juftifie , il
garantit celle de cette fille , l'Auteur avoit
eu la précaution de prévenir cette déclaration
& de la rendre encore moins fufpecte
, dès le premier acte , dans une confidence
que CoNCHINY fait fur cela au MAR-:
QUIS DE BELLEGARDE aux dépens même
de fa vanité. Le Roi condamne CONCHINY
à faire une rente de deux cens écus d'or à
cette fille ; mais elle refufe ce bienfait ,
qui laifferoit des foupçons. Ce refus perfuade
RICHARD & fon père de l'innocence
d'AGATHE . Le Roi fe charge de la dette
de CONCHINY , auquel il ordonne de ne
pas paroître devant lui qu'il ne lui faffe
dire. Ce Roi jufte , bienfaiſant & géné→
reux , donne dix mille francs à RICHARD
& à AGATHE, La même fomme à CATAU ,
fille du Meûnier , à laquelle il avoit promis
de faire époufer fon amant LUCAS.
Il eft non- feulement approuvé , mais admiré
par SULLY dans ces dons fi bien placés.
Tous ces bonnes gens remercient le Roi à
leur manière , mais avec un caractère de
fentiment & de vérité qui attendrit . Ils
le conjurent tous de conferver des jours
188 MERCURE DE FRANCE.
•
qui leur font fi chers. HENRI , HENRI le
Grand , demande au Meûnier de refter
fon ami ; mais il a beſoin de repos. On
le conduit coucher dans le propre lit du
Meûnier , & les deux Seigneurs dans ceux
de RICHARD & de CATAU ; toute la famille
va paffer la nuit au moulin .
>
L'Auteur prévient , dans un avertiſſement , qu'il
a puilé fon fujet dans la même fource d'où M.
SEDAINE a tire le Roi & le Fermier , c'eſt - à - dire ,
dans une Pièce Angloiſe dont la traduction eſt
imprimée ; mais il eft certain qu'ils ne fe font
point rencontrés dans la manière d'en faire uſage.
On ne peut fe difpenfer non plus d'obferver
l'avantage de la Pièce de M. COLLÉ , & fans déprimer
en rien le talent reconnu de M. SEDAINE
ni le grand fuccès du Roi &fon Fermier , que le
plus grand , que le pius aimé de nos Rois , ne foit
un objet beaucoup plus intéreflant pour des auditeurs
ou des fpectateurs françois, qu'un Roi d'Angleterre.
Il y a & il y aura toujours une fi
grande différence entre un drame libre , régulier ,
dans les bornes de la vraisemblance & fous le
frein du bon goût , d'avec une Pièce aſſervie ( on
feroit tenté de dire avilie) fous le joug de l'ariette,
qu'avec le même degré de talent , on ne pourra
jamais fatisfaire les efprits juftes dans celles- ci
comme dans l'autre. M. SEDAINE lui - même ,
dont nous fommes les premiers & les plus vifi
admirateurs, doit fentir cette différence dans l'honneur
qu'il reçoit du Philofophe fans lefavoir.
La rapidité avec laquelle s'eft enlevée déja la
première édition de lapartie de chaffe de Henri IV
MARS 1766. 189
nous a fait concevoir qu'il feroit inutile d'en donner
un extrait plus étendu que l'analyfe qu'on vient
de lire puifque nous préfumons que la plus
grande partie de nos Lecteurs ont déja cette Pièce
fous les yeux. Par la même raiſon nous nous difpenferons
d'ajouter des obfervations qui ne contiendroient
que des éloges fur la fable , fur la
contexture , fur les caractères & fur le ftyle varié
de cette Pièce , toujours conforme à la condition ,
aux intérêts & au coftume ( fi l'on peut le dire ,
des divers perfonnages employés dans ce drame.
Nous aurions fans doute été prévenus à cet égard
par nos Lecteurs : le grand fuccès de cet ouvrage
doit au moins nous le faire croire .
Contraint cependant d'écrire à l'occafion de
cette Pièce quelques réflexions plus approfondies
fur la poétique du théâtre , nous les hafarderons
dans le Mercure du mois prochain , fi les perfon
nes refpectables qui nous les ont demandées en
font allez fatisfaites pour confentir que nous les
faffions paroître.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE 30 Janvier , on remit à ce théâtre
Tom Jones , avec des changemens dans le
drame & dans la mufique. Nous avons
parlé de cette piéce dans le temps de fa
nouveauté. On fçait que les paroles font
de M. POINCINET & la mufique de M.
PHILIDOR. Cette remife a eu le plus grand
190 MERCURE DE FRANCE.
fuccès ; on a marqué par des applaudiffemens
continuels la fatisfaction qu'ont
donnée les changemens . Ce fuccès s'eft foutenu
avec une prodigieufeaffluence pendant
fept repréfentations. On peut même préfumer
qu'elle dureroit encore , par l'empreffement
général des amateurs de ce théâtre
pour voir reprendre cette piéce , depuis
qu'on a été obligé de l'interrompre ,
par l'indifpofition d'un acteur .
Le 13 Février on donna par ordre fupérieur
, une repréſentation de la Fée Ùrgele.
Le mercredi 19 la première repréfentation
de la Bergère des Alpes , paftorale
en trois actes & en vers par M. MARMONTEL
, de l'Académie Françoife ; mufique
de M. Koor, ordinaire de la mufique de
S. A. S. Mgr LE PRINCE DE CONTI .
Dans le Mercure précédent , en rendant
juſtice au talent de M. DESFONTAINES
, & à tout l'art qu'il avoit employé
pour tâcher de mettre le conte de la Bergère
des Alpes en action fur la fcène francoife
, nous avons fait fentir le défavantage
de ce fujet pour le théâtre. Quoique
le premier acte de celle- ci ait fait plaifir
aux deux premières repréfentations , &
malgré les agrémens d'une mufique que
l'on aime , l'impreffion générale des autres
actes
MARS 1766. 193
actes a paru porter jufqu'à la démonftration
ce que nous avions avancé fur ce
fujet.
CONCERT SPIRITUEL.
Du 2 Février , Fête de la Purification.
LE Concert a commencé par Omnes gentes ,
Motet à grand choeur de M. D'AUVERGNE : ce
Motet , deja connu , a été de nouveau accueilli
par le Public d'une manière très - fatisfaifante pour
l'Auteur.
Mlle OLIVIER a débuté par le Motet à voix
feule , Afferte Domino , fouvent entendu & toujours
également agréable. Cette Demoiſelle unit
à la jufteffe de l'organe & à la préciſion muficale
une étendue de voix , fur- tout dans le haut , dont
l'impreffion a été générale & marquée par des
applaudiffemens , qui doivent être encore plus
vifs lorfque la crainte lui laifferà plus de liberté
dans l'ufage de les talens .
M. JANNSON a exécuté fur le violoncelle plufieurs
airs de différens auteurs , dont le choix & l'exécu
tion ont fait un vrai plaifir."
M. LEGKOS a chanté Nunc dimittis , nouveau
Motet à voix feule de M. JACOB , de l'Académie
Royale de Mufique. Séparément du charme de la
voix de M. LEGROS , on a généralement applaudi
l'ouvrage du nouvel Auteur , qui mérite d'autant
plus d'éloges , qu'il a évité les écarts trop à la
mode , & s'eft attaché à exprimer les paroles fans
I
194 MERCURE DE FRANCE .
négliger les vraies reffources de l'art , la mélodie
& harmonie ..
M. CAPRON a exécuté , avec tous les talens
qu'on lui connoît , un nouveau Concerto de violon
de fa compofition ; & il a lieu d'être fatisfait
de la manière dont il a été reçu par le Public , &
de s'applaudir des efforts qu'il ne ceffe de faire
pour réunir tous les fuffrages. Mile AVENEAUX ,
de la Mufique du Roi , a chanté enſuite un Motet
à voix feule. Le Concert a été terminé par Lauda
Jerufalem, Motet à grand choeur de M. PHILIDOR,
qui avoit été entendu au Concert du mois de
Décembre , & dont on a rendu compte dans
le Mercure de Janvier , premier volume.
L'affemblée du Concert qu'on vient de détailler
toit fort brillante & très-nombreuſe.
MARS 1766. 195
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie du théâtre.
Troyes , ce 16 Février 1766.
MONSIEUR ,
DIRECTEUR de la troupe de la comédie
qui eft à Troyes , je fais mon poffible
pour fatisfaire le Public qui y eft fort
éclairé ; mon répertoire eft compofé de
toutes les piéces nouvelles des théâtres
françois & italien ; mes acteurs ne paſſent
pas pour mauvais , & je ne fuis point mécontent
du féjour que je fais ici. La ville
de Troyes ayant eu pour Maire M. le
Comte de Mégrigni , le choix que le Roi
a fait de fa perfonne , le voeu des citoyens
accompli & celui même de ceux qui lui
avoient été donnés pour concurrens , ont
produit une joie générale , le jour de fon
installation , qui s'est faite le 23 Janvier
dernier. M. Simon m'avoit apporté , la
veille au foir , les couplets que je vous
envoie ; ils étoient fur l'air du vaudeville
I ij
194 MERCURE DE FRANCE.
négliger les vraies reffources de l'art , la mélodie
& harmonie.
M. CAPRON a exécuté , avec tous les talens
qu'on lui connoît , un nouveau Concerto de violon
de fa compofition ; & il a lieu d'être fatisfait
de la manière dont il a été reçu par le Public , &
de s'applaudir des efforts qu'il ne ceffe de faire
pour réunir tous les fuffrages. Mile AVENEAUX ,
de la Mufique du Roi , a chanté enfuite un Motet
à voix feule. Le Concert a été terminé par Lauda
Jerufalem, Motet à grand choeur de M. PHILIDOR,
qui avoit été entendu au Concert du mois de
Décembre , & dont on a rendu compte dans
le Mercure de Janvier , premier volume.
L'affemblée du Concert qu'on vient de détailler
toit fort brillante & très-nombreuſe.
MARS 1766. 195
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie du théâtre.
Troyes, ce 16 Février 1766.
MONSIEUR ,
DIRECTEUR de la troupe de la comédie
qui eft à Troyes , je fais mon poffible
pour fatisfaire le Public qui y eft fort
éclairé , mon répertoire eft compofé de
toutes les piéces nouvelles des théâtres
françois & italien ; mes acteurs ne paſſent
pas pour mauvais , & je ne fuis point mécontent
du féjour que je fais ici . La ville
de Troyes ayant eu pour Maire M. le
Comte de Mégrigni , le choix que le Roi
a fait de fa perfonne , le voeu des citoyens
accompli & celui même de ceux qui lui
avoient été donnés pour concurrens , ont
produit une joie générale , le jour de fon
installation , qui s'est faite le 23 Janvier
dernier. M. Simon m'avoit apporté , la
veille au foir , les couplets que je vous
envoie ; ils étoient fur l'air du vaudeville
I ij
195 MERCURE DE FRANCE.
du Roi & le Fermier , que nous devions
donner , ils ont été chantés par deux actrices
affez bien accueillies du Public, Les
applaudiffemens ont été univerfels . M.
le Comte de Mégrigny , qui ne s'attendoit
point à s'entendre célébrer , étoit fur le
théâtre , & j'ai vu une chofe rare ; la modeſ
tie victorieufe d'elle - même , recevoir fans
embarras, des hommages qu'elle a toujours
refufés . Comme vous avez annoncé que
vous parleriez des théâtres de province,
faites-moi le plaifir de dire quelque chofe
du refpect que nous avons pour un
homme que le peuple a appellé à la têt
de fa patrie , & que les honnêtes gens y
voient avec fatisfaction , s'empreffer de
ramener la tranquillité . Je fuis avec refpect,
MONSIEUR ,
Votre , & c,
BELLEVAL , Directeur de la troupe
des Comédiens de Troyes.
O vous qu'un choix prudent & ſage
>> Nomme le premier de ces lieux ,
» Les Troyens vous offrent leurs voeux.
» Daignez-y joindre notre hommage ;
» Il ne faut s'oppofer à rien :
» Ce qu'un Roi fait , il le fait bien.
MARS 1766. 197
>> Les vertus ont la préférence
» Sur l'éclat d'un illuftre rang ;
>> Mais l'avantage eft bien plus grand
>> De les unir à la naiſſance .
>>> Ne vous étonnez donc de rien ,
» Ce qu'un Roi fait , il le fait bien.
» Citoyens , une longue attente
Balançoit l'efpoir dans vos coeurs ;
>> Vous en fentez mieux les douceurs
" Que ce jour heureux vous préfente .
» Il ne faut s'étonner de rien ;
>> Il n'eft qu'un pas du mal au bien.
N. B. Cette lettre nous a paru trop bien pour
ne la pas tranfcrire en entier. Nous prions l'Auteur
d'en recevoir ici nos. remerciemens. Nous
nous ferons toujours un devoir très - agréable de
configner dans les faftes publics, du théâtre , ce qui
nous fera adreffé des provinces , lorfque cela pourra
intéreffer le Public en général , fur- tout lorsqu'il
s'agira , comme en cette occafion , d'étendre la
célébrité des hommages juftement rendus au vrai
mérite.
I'iij
198 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE VIENNE , le 18 Décembre 1765 .
L'EMPER ' EMPEREUR vient de nommer Princes de l'Empire
le Lieutenant - Général Prince Poniatowski ,
frère du Roi de Pologne , & le Comte de Starhemberg
, Ambaffadeur de Leurs Majeftés Impé
riales & Royales à la Cour de France.
DE BERLIN, le 16 Novembre 1765.
Sophie- Dorothée- Marie , Princeffe de Pruffe
foeur du Roi & époufe de Fréderic-Guillaume
Prince de Pruffe & Margrave de Brandebourg,
Schwedt , eft morte à Schwedt , le 13 de ce mois
dans la quarante-feptième année de fon âge.
DE HAMBOURG , le 21 Octobre 1765.
On mande de Holſtein que la Princeſſe Sophie-
Louiſe de Holftein Sonderbourg , tante du Duc
règnant , eft morte à Auguftebourg , le 16 de ce
mois , âgée de foixante- tept ans.
DE ROME , le 8 Janvier 1766.
Le Chevalier de Saint - Georges , fils de Jacques
II , Roi d'Angleterre , qui réfidoit depuis
MARS 1766. 192
près de cinquante ans dans cette Capitale , & que
les infirmités retenoient dans fon palais depuis
près de fix ans , eft mort , après une longue maladie
, la nuit du 1 au 2 de ce mois , âgé de foixante-
dix-fept ans , fix mois & vingt jours. On
lui deftine un tombeau dans la bafilique de Saint
Pierre , où fon corps , en attendant , a été mis
dans un fouterrein .
DE FLORENCE , le 24 Janvier 1766.
Le Prince Charles- Edouart Stuart , fils du feu
Chevalier de Saint- Georges , pafla par cette ville ,
le zo de ce mois , dirigeant la route vers Rome.
DE PARME , le 26 Octobre 1765 .
Il eſt arrivé ici , le - o de ce mois , un courier
extraordinaire dépêché de Madrid pour informer
le Prince Ferdinand que Sa Majeſté Catholique l'a
déclaré Infant d'Eſpagne : cette marque éclatante
de la tendreſſe de ce Monarque pour Son Alteffe
Royale a répandu ici la joie la plus vive & la plus
générale .
DE LONDRES , le premier Novembre 1765.
Le Comte de Guerchy,Ambaffadeur de S. M.T. C.
eft retourné ici depuis hier.
-
Son Alteffe Royale Guillaume- Augufte , Due
de Cumberland , oncle du Roi règnant , eft mort
fubitement hier au foir , Ce Prince étoit né le 15
Avril 1721.
Du 31 Décembre.
Son Alteffe Royale le Prince Frederic- Guil-
Laume , quatrième frère du Roi , eft mort ici le
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
29 , de la maladie de langueur dont il étoit atta
qué depuis quatorze mois. Ce Prince étoit âgé de
quinze ans , fept mois & cinq jours.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE FONTAINEBLEAU , le 13 Novembre 1765.
Le Roi a déclaré Miniftre d'Etat le fieur de
l'Averdy , Contrôleur Général des Finances , qui
a pris féance le 27 du mois dernier au Confeil
d'Etat de Sa Majesté .
Le Roi a nommé pour fon Ambaffadeur auprès
du Roi de Sardaigne le Baron de Choifeul , Capitaine
de Gendarmerie ; il a eu l'honneur de faire .
à cette occafion fa révérence à Sa Majesté , à qui
il a été préfenté , le 8 de ce mois , par le Duc de
Praflin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le
département des Affaires Etrangères .
La maladie dont Monfeigneur le Dauphin eft
attaqué depuis quelque temps ayant fait des progrès
, fon état eft devenu fort inquiétant à l'entrée
de la nuit du II au 12 de ce mois . Ce Prince a
encore été fort agité la nuit dernière : ce matin
il s'eft trouvé plus tranquille ; fa piété l'a engagé,
à demander le faint viatique qui lui a été adminiftré.
Le Roi a ordonné qu'on découvrît la châffe de
Sainte Génevieve & qu'on fit des prières publiques
- pour demander au Ciel la confervation des jours
précieux de ce Prince.
Le Marquis de Chauvelin , ci- devant Ambaſſadeur
du Roi auprès du Roi de Sardaigne , fur
1
MARS 1766. 201
préfenté le 10 à Sa Majesté par le Duc de Pralin .
Hier il prêta ferment entre les mains du Roi pour
la charge de Maître de la Garde- robe dont Sa
Majefté l'avoit pourvu avant fon départ pour
Turin. Lorsqu'il prit congé du Roi de Sardaigne
ce Prince lui fit préfent de fon portrait enrichi de
diamans.
Quoique Monfeigneur le Dauphin ſe ſentît le
24 beaucoup mieux qu'il n'étoit auparavant , fa
piété lui a fait defirer de recevoir encore le faint
viatique. En conféquence l'Archevêque de Rheims
a dit la meffe dans l'appartement de ce Prince &
lui a donné la Communion.
Du 14 Décembre.
Le 17 le Duc de Richmond , Ambaffadeur de
la Grande Bretagne en cette Cour , eut une audience
particulière de Sa Majesté & de la Famille
Royale , dans laquelle , après avoir remis fes
lettres de créance , il notifia la mort du Duc de
Cumberland.
Le Roi a nommé Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis le fieur du Chaffaut
, Chef d'Efcadre , qui commandoit l'Eſcadre
de Sa Majefté employée fur la côte de Salé , & a
accordé différentes graces aux Officiers qui ont
fervi fous les ordres du fieur du Chaffaut , & particulièrement
à ceux qui ont été bleflés à l'expédition
de Larrache.
Le Roi a auffi accordé une place de Commandeur
dans l'Ordre de Saint Louis au Comte d'Ennery
, Maréchal de Camp & Gouverneur de la
Martinique ; & le grade de Maréchal de Camp
au fieur de Saint- Vaft , Brigadier & Lieutenant-
Colonel du Régiment de la Couronne.
I v
MERCURE DE FRANCE.
DE VERSAILLES , le 31 Décembre 176 Sa
L'état de Monfeigneur le Dauphin étant devenu,
depuis la nuit du 18 de ce mois , à chaque inftant
plus dangereux , ce Prince a fuccombé enfin à la
longueur & à la violence de la maladie ; il eſt
mort à Fontainebleau le 20 , vers les huit heures
du matin , âgé de trente- fix ans , quatre mois &
feize jours , étant né à Versailles le 4 Septembre
1729. Il avoit épousé , le zs Février 1745 , Marie-
Therefe , Infante d'Efpagne , morte en couche
le zz Juillet 1746 , après avoir mis au monde
une Princeffe qui n'a vécu que jufqu'au 27 Avril
1748. Le 9 Février 1747 il époufa en fecondes
nôces Marie- Jofephe de Saxe , & il laiffe de ce
mariage Monfeigneur le Duc de Berry , Monfeigneur
le Comte de Provence , Monfeigneur le
Comte d'Artois & deux Princeffes . Il avoit accompagné
le Roi à la campagne de 1745 , & s'étoit
trouvé à la bataille de Fontenoy , où il avoit
donné les plus grandes marques de valeur & d'intrépidité.
Ce Prince , qui avoit toujours été d'une
piété exemplaire , a reçu plufieurs fois pendant fa
maladie les Sacremens de l'Eglife . Il joignait à
beaucoup de talens naturels des connoiffances trèsétendues.
Les qualités de fon coeur , fon attachement
& fon refpect pour Leurs Majeſtés , fa tendrelle
pour Madame la Dauphine , pour les Princes:
fes enfans & les Princeffes fes fours , fa douceur
& fon affabilité envers toutes les perfonnes qui
avoient l'honneur de le fervir ou de l'approcher ,
fon humanité , fa charité , fon application conf
tante à tous fes devoirs , la fermeté inaltérable
qu'il a montrée pendant tout le cours de fa maladie
& qui s'eft foutenue jufqu'au moment de fa
mort , ont fait naître dans tous les coeurs les:
regrets les plus vifs & les plus juftes fur la perte
MARS 766. 203
d'un Prince fi digne du rang auquel il étoit deftiné
. Toute la nation a donné , à l'occafion de fa
maladie , les témoignages les plus univerfels &
les plus touchans de fon amour & de fon zèle pour
le fang de fes Rois .
Le Roi a donné à Monſeigneur le Duc de Berry
le titre de Dauphin .
Leurs Majeftés & la Famille Royale font revenues
ici de Fontainebleau.
Du 18 Janvier 1766 .
Le 25 du mois dernier la Cour a pris le deuil
pour fix mois à l'occafion de la mort de Monfeigneur
le Dauphin.-
Du 8 Février.
>
Le Roi a nommé Gouverneur - Lieutenant
Général des Ifles fous le vent le Chevalier
Prince de Rohan , Chef d'Eſcadre des Armées
Navales de Sa Majefté . Il a été préſenté au Roi
en cette qualité , le 2 , par le Duc de Choiſeul ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le départe
ment de la guerre & de la marine , qui préfenta
auffi à Sa Majefté le fieur de Bongars , Préfi
dent à Mortier du Parlement de Metz , en qualité
d'Intendant des mêmes Ifles.
›
Le premier de ce mois le fieur le Bel , Recteur
de l'Univerfité accompagné des Doyens des
quatre Facultés , a préfenté , felon l'ufage , les ,
cierges de la Chandeleur à Leurs Majeftés &
à Monſeigneur le Dauphin.
Le lendemain , fête de la Purification de la
Sainte Vierge , les Chevaliers , Commandeurs &:
Officiers de l'Ordre du Saint Eſprit , s'étant affemblés
dans le Cabinet du Roi vers les onze
heures du matin , Sa Majeſté fe rendit à la Chapelle
, étant précédée du Duc de Chartres , du:
'i
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
Prince de Condé , du Prince de Conty , du Comte
de la Marche , du Comte d'Eu , du Duc de Penthièvre
, du Prince de Lamballe , & des Chevaliers
, Commandeurs & Officiers de l'Ordre .
Sa Majesté , devant laquelle les deux Huifliers
de la Chambre portoient leurs maſſes , étoit en
manteau , ayant le Collier de l'Ordre par- deffus ,
ainfi que celui de la Toifon d'Or . L'Evêque ,
Duc de Langres , Commandeur de l'Ordre , célébra
la grand'meffe , qui fut chantée par la
Mufique de la Chapelle , & à laquelle la Reine ,
Madame la Dauphine , Monfeigneur le Dauphin ,'
Monfeigneur le Comte de Provence & Monleigneur
le Comte d'Artois affiftèrent dans la tribune
, ainfi que Madame Adélaide & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife. Après l'office divin ,
le Roi fut reconduit à fon appartement en la
manière accoutumée.
Le 3 , Sa Majefté donna audience aux Etats
de Bretagne , compofés de l'Evêque de Tréguier
pour le Clergé , du Comte de Gaébriant pour
la Noblefle , du fieur de Kerlivio pour le Tiers-
Etat , du Comte de Robien , Procureur - Général-
Syndic , & du fieur de Lalande - Magon , Tréforier
de la Province. L'Evêque de Tréguier porta la
parole. Ils furent préfentés au Roi par le Duc
de Penghièvre , Gouverneur de la Province , &
par le Comte de Saint Florentin , Ministre &
Secrétaire d'Etat , ayant le département de cette
Province , & conduits à cette audience , ainfi
qu'à celle de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin
, de Monfeigneur le Comte de Provence ,
de Monfeigneur le Comte d'Artois , de Madame
Adélaïde , & de Meſdames Victoire , Sophie &
Louife , par le Marquis de Dreux , Grand Maître
des Cérémonies.
Le Roi a nommé à la place de Dame du
MARS 1766. 205
Palais de la Reine , vacante par la mort de la
Vicomtelle de Beaune , la Ducheffe de Picquigny.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 26 du mois dernier , le contrat de mariage
du Comte de Biron , avec Demoiselle de Boufflers
, fille de la Ducheffe de Boufflers , Dame
du Palais de la Reine ; & celui du Comte d'Offun ,
fils du Marquis d'Oflun , Ambaſſadeur Extraor
dinaire du Roi auprès de Sa Majefté Catholique ,
avec Demoiſelle de Gramont , fille du feu Comte:
de Gramont , Menin de feu Monſeigneur le
Dauphin.
"
Le Roi a donné l'Abbaye d' Ambournay , Ordre
de Saint Benoît , Diocèle de Lyon , à l'Abbé de
Murat , Aumônier de Madaine la Dauphine ;
celle d'Acey , Ordre de Cîteaux , Diocèſe de Be- }
fançon , à l'Abbé du Chayla , Aumônier de la :
Reine ; celle de Fontaine - les - Blanches , même
Ordre , Diocèfe de Tours , à l'Abbé Caulet , Confefleur
de feu Monfeigneur le Dauphin ; celle de
Corneville , Ordre de Saint Auguftin , Diocèſe de
Rouen , à l'Abbé de Gamanfon , premier Secrétaire
de la feuille des Bénéfices ; celle de Langonet
, Ordre de Citeaux , Diocèle de Quimper , à.
l'Abbé de Saint- Luc , Vicaire général du Diocèſe
de Rennes ; celle de Saint George fur Loire , Ordre
de Saint Auguftin , Diocèfe d'Angers , à
l'Abbé de Salles , Confeiller - Clerc du Parlement
de Pau & Théologal de l'Eglife de l'Efcar ; celle .
des Clairets , Ordre de Cîteaux , Diocèse de
Chartres , à la Dame de Portebife , Religieufe de
la même Abbaye ; celle de Sauvebeniſte , même
Ordre , Diocèle du Puy , à la Dame de Fumel ,
Religieufe Maltoiſe à Saindolfen en Quercy ; celle
de Poulangy , Ordre de Saint Benoît , Diocèſe de
Langres , à la Dame de Vaudray, Religieufe ChaTOG
MERCURE DE FRANCE.
noinelle de l'Abbaye de Migette ; & celle de la
Joye , Ordre de Citeaux , Diocèle de Vannes
vacante par la démiſſion de la Dame de Bertin , à
la Dame de Verdiere.
DE RENNES , le 31 Janvier 1766.
Le 16 de ce mois , le Parlement de Bretagne ,
compofé tant de ceux des Officiers de ce Parlement
, qui n'avoient pas donné leurs démiflions ,
que de plufieurs autres qui les avoient données &
qui font rentrés avec eux en conféquence des ordres
du Roi , a enregistré des lettres - patentes de
Sa Majesté , du 9 du même mois , pour reprendre
le fervice ordinaire. Le même jour cette
Compagnie , en délibérant fur des lettres- patentes
qui lui ordonnoient de procéder fans délai ,
& même en temps de vacations , à l'inſtruction
& au jugement du procès criminel , commencé
par ordre de Sa Majefté , contre les fieurs de
Caradeuc père & fils , Picquet de Montreuil ,
Charette de la Gacherie & Charette de la Coliniere
, a arrêté qu'attendu les motifs de réculation
de la plupart de fes membres , qu'elle avoit
jugé valables , & qui la mettoient hors d'état de
prendre connoiffance de ce procès , Sa Majefté
feroit fuppliée de retirer fefdites lettres-patentes.
Trois jours auparavant , les Confeillers d'Etat &
Maîtres des Requêtes , qui avoient été députés
pour tenir le Parlement de Bretagne avoient enregiftré
des lettres- patentes , portant ceflation des.
pouvoirs qui leur avoient été donnés à cet effet,
De Paris , le 29 Novembre 1765.
Les captifs rachetés par l'Ordre de la Sainte
Trinité , dit des Mathurins , & par la Congré
MARS 1766. 207
gation de l'Ordre de la Merci , ont été conduits
ces jours derniers en proceffion dans les
différens quartiers de cette Capitale..
Le fieur d'Ormeflon , Président à Mortier du
Parlement de Paris , a été nommé à la place
d'Académicien Honoraire de l'Académie Royale
des Infcriptions & Belles Lettres , vacante par la
mort du Comte de Caylus..
Le Prince de Lewenftein , Prince regnant de
Wertheim , vient d'être reçu à l'Académie Royale
des Sciences en qualité d'Affocié Honoraire furnuméraire
; ce Prince a envoyé à l'Académie un
Mémoire fur les différentes propriétés de la mer &
fur la néceffité de réitérer fouvent les expériences
qui peuvent conduire à la connoiffance de fes
diverfes propriétes.
CÉRÉMONIES FUNEBRES..
Feu Monfeigneur le Dauphin ayant defiré que
fon coeur fût dépofé à l'Abbaye Royale de Saint:
Denis , on l'y a transporté le Jeudi 26 Décembre
avec les cérémonies ordinaires . Le Prince de
Condé & le Duc de Coigny ont été nommés par
le Roi pour l'accompagner.
Après la mort de Monfeigneur le Dauphin ,,
fon corps eft demeuré expofé dans le Château
de Fontainebleau . Le Roi a ordonné que le Duc
d'Orléans y refteroit pour commander les détachemens
de fa Maifon Militaire & Domeftique:
qui devoient faire le fervice , & pour donner tous
les ordres convenables , relativemeut aux obsèques
& au tranfport du corps de Fontainebleau
à Sens , où feu Monfeigneur le Dauphin a defiré
d'être enterré. Le famedi 28 du mois dernier ,,
tout étant prêt pour le départ du convoi , l'Archevêque
de Reims , Grand-Aumônier , fit a
108 MERCURE DE FRANCE .
onze heures du matin la cérémonie de lever
le corps qui fut placé dans le char deſtiné à le
porter à l'églife métropolitaine de Sens ; le convoi
fe mit en marche , peu après , dans l'ordre fuivant
deux Gardes du Corps ; foixante pauvres
portant des flambeaux ; plufieurs carroffes des perfonnes
qui compofoient le deuil ; 50 Moufqueraires
de la feconde Compagnie , so de la première , so
Chevaux- Legers ; 2 carroffes du Roi occupés par
les Menins ; un autre carroſſe du Roi où étoient
dans le fond le Duc d'Orléans , ayant à côté de
lui le Duc de Fronfac , premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi ; fur le devant , le Duc de
Trefmes & le Marquis de Chauvelin , Maître de la
Garderobe de S. M. A la portière du côté du
Prince , le Comte de Pons-Saint- Maurice , premier
Gentilhomme de fa chambre , & à l'autre
portière le Vicomte de Noé , l'un de fes Chambellans
; un quatrième , dans lequel étoient l'Archevêque
de Reims , un Aumônier du Roi , le
Confefleur de feu Monfeigneur le Dauphin &
le Curé de l'églife paroitfiale de Fontainebleau s
les Pages de Madame la Dauphine , les Pages
de la Reine , vingt- quatre Pages du Roi & plufieurs
Ecuyers de Leurs Majeftés ; quatre Trompettes
des Ecuries ; les Hérauts d'Armes ; le Maîare
des cérémonies ; le Marquis de Dreux , Grand-
Maître des Cérémonies , quatre Chevaux- Légers ;
le char funèbre aux deux côtés duquel marchoient
les Cent- Suiffes de la Garde du Roi , & qui étoit
entouré d'un grand nombre de Valets de Pied
de Sa Majesté. Quatre Aumôniers du Roi portoient
les quatre coins du poële ; les Conmandans
des Gendarmes , des Chevaux - Légers & des
Moufquetaires marchoient près des roues. Le
fieur de Saint- Sauveur , Lieutenant des Gardes du
Corps , fuivoit le char à la tête de fon détaMARS
1766 . 109
chement qui précédoit cinquante Gendarmes.
Toutes les troupes de Sa Majefté , ainſi que les
Pages & les Valets de Pied , portoient des flambeaux.
La marche étoit fermée par des carroffes
des perfonnes qui compofoient le deuil.
Vers les fept heures du foir , le convoi arriva
à Sens ; le Cardinal de Luynes , Archevêque
de cette Ville , reçut le corps de Monfergneur
le Dauphin à la porte de l'églife ; l'Archevêque
de Reims le préfenta au Cardinal ; le
cercueil fut porté dans le choeur ; on chanta les
prières ordinaires ; après quoi le Duc d'Orléans &
toutes les perfonnes qui avoient accompagné le
convoi fe retirèrent. Le corps de Monfeigneur le
Dauphin a été expofé dans le choeur de l'églife
pendant la nuit , & le lendemain 29 on a fait
un fervice folemnel qui a été célébré par le Cardinal
de Luynes & où le Duc d'Orléans & toutes
les perfonnes nommées ci - deffus ont affifté. Après
le fervice , le corps de Monfeigneur le Dauphin
a été inhumé dans le caveau qui avoit été conſtruit
pour l'y dépofer.
Services pour le repos de l'âme de Monfeigneur
le Dauphin.
Le Roi a écrit à l'Archevêque de Paris la lettre
fuivante :
« Mon Coufin , la mort de mon fils le Dau-
> phin me cauſe une douleur d'autant plus jufte
qu'il joignoit à une folide piété les qualités &
>> toutes les vertus dignes de fa naiſſance ; elles
>> avoient paru en lui pendant le cours de fa
» vie , & elles lui avoient acquis toute ma ten-
2 dreffe & toute mon eftime ; elles ont encore
210 MERCURE DE FRANCE.
ל כ
»été plus particulièrement reconnues dans la lon
" gue maladie à laquelle il a fuccombé. Ce
» Prince a montré , jufqu'à les derniers momens ,
» fa foumiffion aux décrets de la Providence &
>>fa confiance en fa bonté. Cette perte qui pé-
»› nétre mon coeur de la plus vive affliction
» & que tout mon Peuple partage , ne me permet
» pas de différer d'unir mes prières aux fiennes
» pour demander à Dieu le repos de l'âme de
» ce cher fils , & la confolation dont j'ai besoin
» dans une circonftance auffi douloureuſe . Ainfi
» je vous fais cette lettre pour vous dire qu'aufſi-
"
tôt que vous l'aurez reçue , vous faffiez faire
» des prières publiques dans l'étendue de votre
diocèle , & que vous ayez à inviter à celles
qui feront faites dans votre Eglife , les Corps
qui ont coutume d'affifter à ces triftes céré
» monies. En m'alfurant que vous me donnerez
>>
en cette occafion des marques de votre piété
» ordinaire , je prie Dieu qu'il vous ait , mon
» Coufin , en fa fainte & digne garde. Ecrit à
» Verfailles le 24 Décembre 1765 » .
Conformément aux ordres du Roi , l'Archevêque
a fait publier un Mandement , par lequel
il a ordonné dans toutes les Eglifes de fon Diocèle
des prières publiques pour le repos de l'âme de
feu Monfeigneur le Dauphin , & il a indiqué
pour le même objet , un fervice folemnel qui
a été célébré le 8 de ce mois dans l'Egliſe Métropolitaine
de cette Capitale , auquel il a officié.
Un grand nombre d'Evêques & de Magiftrats ,
& plufieurs perfonnes de la première diftinction
Xont affifté.
9 On a inféré dans quelques gazettes étrangères
un prétendu difcours de feu Monfeigneur le Deu
phin à Monfeigneur le Duc de Berry , que ce
Prince n'a jamais prononcé..
MARS 1766. ZIJ
Quelques heures avant fa mort Monfeigneur le
Dauphin fit appeller le Duc de la Vauguyon , &.
lui dit : « Je fouhaite à mes enfans toures fortes
» de bonheur & de bénédictions : je leur recom-
» mande de profiter de la bonne éducation que
» vous leur donnez. Inſpirez- leur la crainte de
>> Dieu & le plus grand reípect pour la religion ;
» qu'ils foient toujours foumis au Roi , & qu'ils.
>> confervent toute leur vie pour Madame la Dau-
> phine l'obéiſſance & la confiance qu'ils doivent
» à une mère auffi refpectable » .
Pour fatisfaire aux volontés du Roi , toutes les
Métropoles , Cathédrales , Collégiales , Abbayes ,
Paroifles , Couvens , Officiers Municipaux , Corps.
& Communautés des villes du Royaume ont fait
& continuent de faire célébrer. fucceffivement des
fervices folemnels pour le repos de l'âme de Monfeigneur
le Dauphin.
Le 4 Janvier la Faculté de Théologie a fair
célébrer avec beaucoup de pompe dans l'églife de
Sorbonne un Service folemnel pour le même
objet.
Le 9 les fix Corps des Marchands firent auffi
célébrer , pour le même objet , dans l'églife des
Prêtres de l'Oratoire , un Service folemnel , auquel
affiftèrent le Lieutenant- Général de Police & l'un
des Avocats du Roi au Châtelet.
Le 14 la Chambre de Monſeigneur le Dauphin
& celles de Monfeigneur le Comte de Provence &
de Monfeigneur le Comte d'Artois , ont fait célé
brer à Verfailles , dans l'églife des Pères Récolets ,
´an Service folennel pour le repos de l'âme de feu
Monfeigneur le Dauphin . L'Evêque de Limoges.
a officié à cette cérémonie , à laquelle Monfeigneurle
Dauphin & les Princeffes ont affifté.
Le 1s le Corps de la Mufique- Chapelle a fait
212. MERCURE DE FRANCE.
auffi célébrer , pour le même objet , un Service
folemnel dans l'églife paroiffiale de Notre- Dame
de Verſailles. L'Evêque de Verdun y a officié.
Plufieurs Seigneurs & Dames de la Cour y ont
affifté , ainfi que tous les Corps de la Maiſon de
Sa Majesté.
Le même jour le Marquis de Sourches , Prevôt
de l'Hôtel du Roi & Grand Prevôt de France , &
les Syndics généraux du Corps des Marchands &
Artifans privilégiés du Roi fuivant la Cour , ont
fait célébrer un femblable Service dans l'églife des
Pères Auguftins du grand Couvent. Le Grand
Prevôt , les Lieutenans Généraux , le Procureur
du Roi & le Tribunal de la Prevôté de l'Hôtel y
ont affifté.
Le même jour on a célébré un femblable Service
folemnel à l'Hôtel des Invalides : cette cérémonie
" s'eft faite avec beaucoup de pompe & de dévotion..
Les Maréchaux de France , le Miniſtre de la Guerre
& tout le Militaire y ont affifté . L'Archevêque de
Cambrai y a officié .
Le 16 la Compagnie des Moufquetaires noirs,
& celle de la Lieutenance- Colonelle des Gardes-
Suiffes ont affifté en corps au Service qui s'eft fait ,
pour le même objet , dans l'églife paroiffiale de
Sainte Marguerite.
Le 18 , les Officiers de la Chambre de Madame
la Dauphine on fait célébrer un femblable fervice
dans l'églife des Pères Récollets de Verſailles . Le
Cardinal de Luynes , preniier Aumônier de Madame
la Dauphine , y a officié , plufieurs performes
de la Cour y ont affifté.
Le même jour , les Officiers du régiment du
Roi en on fait célébrer un dans l'égliſe des Dominicains
de Nancy , auquel le Cardinal de Choifeul
& toute la Noblelle ont affifté.
MARS 1766. 213
Le 23 , les Etats d'Artois en firent célébrer un
dans l'égliſe des Récollets d'Arras.
Le 25 , on célébra un femblable fervice dans
la chapelle des Elèves de l'Hôtel de l'Ecole Royale
Militaire. Le Confeil de l'Hôtel , l'Etat Major &
les Elèves aſſiſtèrent à cette cérémonie , ainfi que
les différens ordres de la maiſon.
Le 27 , les Intendans & Adminiſtrateurs généraux
des Poftes en ont fait. célébrer auſſi un dans l'églife
paroiffiale de Saint Euftache.
Le 28 , la Compagie des Contrôleurs Généraux
des rentes de l'Hôtel de Ville , en a fait célébrer
un dans l'églife des Bénédictins , dits Blanc-
Manteaux ; elle a donné une aumône de 300 liv.
pour être employée à la rédemption des Captifs .
Le même jour l'Académie Royale d'Architecture
en a fait célébrer un dans l'égliſe des Prêtres de
l'Oratoite.
Le 29 , les Receveurs Généraux des Finances ,
en ont fait célébrer un dans l'égliſe des Minimes
de la Place Royale , l'Evêque de Blois y a officié.
Le 30 , le Baron de Magalas , ancien Capitaine
de Dragons , Gouverneur des Pages de la
Chambre du Roi & Penfionnaire de feu Monfeigneur
le Dauphin , & le fieur de Caterby ,
Huiffier ordinaire du Cabinet de Sa Majefte ,
en ont fait célébrer un dans l'églife royale de
Bailly , paroiffe du Parc de Verfailles.
Les quatre Compagnies des Gardes du Corps
du Roi ont fait célébrer aufli chacune dans fon
quartier , un fervice folemnel pour le même
objet. Les Officiers du Régiment du Meſtre de
Camp Général des Dragons , en garnifon à Barle
Duc ; le Régiment de Royal - Lorraine , Cavalerie
, en quartier dans la ville de Pontivy ,
& le- Régiment Dauphin , Dragons , en garnifon
214 MERCURE DE FRANCE.
à Thionville , ont fait célébrer un femblable
fervice dans leurs différens quartiers.
L'Archiconfrairie Royale du Saint Sepulchre
de Jérusalem , établie en cette Capitale , & les
Fermiers Généraux des poudres & falpêtres de
France , fe font auffi acquittés de ce devoir.
Le Curé de Saint Laurent prononça l'oraifon
funèbre avant la melle que cette paroiffe fit célébrer
le 30 Janvier , pour le même objet. Les
Administrateurs de l'Archiconfrairie Royale du
Saint Efprit , érigée au Couvent des Religieux
Pénitens de Courbevoye , ont fait célébrer à Verfailles
, le 21 Janvier , un ſemblable ſervice dans
l'églife des Peres Recollers .
Les Etats du Mâconnois ont pareillement fait
célébrer un fervice folemnel pour le repos de
J'âme de Monfeigneur le Dauphin , dans l'églife
Cathédrale de Macon. L'Evêque diocélain , Chef
& Préfident né des Etats , a officié , & l'oraifon
funèbre a été prononcée par l'Abbé Sigorgne ,
Chanoine & Archidiacre de l'églife de Mâcon ,
& Vicaire Général de ce diocèfe . Les Officiers du
Régiment de Sens , en garnifon à Pontoite , ont
affifté à celui que le Chapitre de la Sainte Chapelle
de cette Ville a célébré le 20 Janvier pour
le même objet .
AP PROBATION.
J'A1 lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois de
Mars 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puille
en empêcher l'impreſſion . A Paris , ce premier
Mars 1766,
GUIROY.
1
215
MARS 1766.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
L
ARTICLE PREMIER.
ETTRE de Catherine de France , foeur du
Roi Henri IV. Page 5
12
18
VIRI de M. François , de Neufchateau en Lorraine
, âgé de quatorze ans.
EPÎTRE à un ancien ami .
VERS fur la mort de M. Demots.
IDILLE.
LA Vertu récompenfée , Nouvelle chinoife.
20
21
27
VERS fur un portrait de Mde la Ducheffe de S... ss
FRAGMENS d'une Lettre à M. le C. D. B.
L'ABEILLE & le Papillon.
VERS à Mlle Guimard.
COUPLETS fur le mariage de M. le Vicomte
de Montmorency-Laval.
QUESTION.
56
57
58
ر و
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON.
60
73
74
76
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur Louis Duret . 77
EPHÉMÉRIDES du Citoyen.
MÉMOIRES fecrets tirés des archives des Souve-
BIBLIOGRAPHIE .
rains de l'Europe.
ANNONCES DE Livres,
86
90
103
106
216 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MÉDECINE . Lettre fur un Cancer .
PLANTES ufuelles felon le fyftême de M. Tournefort.
ARTICLE IV, BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
125
136
PEINTURE.
GRAVURE.
152
162
MUSIQUE,
164
SUPPLÉMENT à l'article des pièces fugitives .
166
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA .
167
COMÉDIE Françoife. 171
COMÉDIE Italienne , 189
CONCERT Spirituel .
193
SPECTACLES de Province. 195
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES.
DE Vienne , & c.
198
CÉRÉMONIES funèbres,
207
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , ruе
Dauphine.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
JANVIER 1766.
PREMIER VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochin
Sausin
Ropillo Seulp 1315
A PARIS ,
-CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à- vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Sain: Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
335330
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATION3
1906
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure est chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'eft- à dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
"'étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en ſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft compofée de
cent huit volumes. On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer. Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DES RÉFLEXIONS SUR LA
LITTÉRATURE , DE M. B ***.
CHAPITRE X I.
Sur la jufteffe d'efprit.
LA jufteffe d'efprit eft le produit de la
raifon éclairée dans les chofes utiles , &
de ce fentiment fin & précis de la belle
nature dans les chofes d'agrément.
A iij
MERCURE DE FRANCE.
Des vues faines fur l'objet qu'on examine
,, un ordre aifé dans les moyens de
développement , un enchaînement progreffif
& néceffaire des parties , les déductions
fimples & nettes des principes ; voilà les
effets de la jufteffe d'efprit , dont la fource
eft dans la vérité.
La jufteffe d'efprit n'en fuppofe l'étendue
que lorfque la matière qu'il embraſſe
fe généralife par des rapports plus ou moins
décidés avec le tout phyfique & moral de
cet univers liens intimes & fecrets qui fe
dérobent à des regards foibles & mal
affurés.
:
Cet Ecrivain fage , dont les talens naturels
, aidés de toutes les lumières acquifes ,
lui font percer les ténèbres qu'ont répandues
l'erreur , le préjugé , l'ignorance fur toutes
les fuperficies ; cet Ecrivain ( dis - je ) ne
peut écrire & penfer qu'avec jufteffe.
Le génie , l'érudition , la force & la
profondeur préfidèrent fans doute à la totalité
de l'immortel efprit des loix ; mais les
chapitres qui traitent de la nature de tous
les Gouvernemens font le point fixe de la
jufteffe d'efprit de cer ouvrage : parce que
tout émane de cette heureufe diftinction ,
que tout y rentre également, & qu'enfin elle
eft l'axe inébranlable de ce chef - d'oeuvre.
Telle eft l'idée qu'on peut fe faire de la
jufteffe du grand.
JANVIER 1766. 7
que
Quant à la jufteffe de détail , c'eft furtout
à donner une idée vraie des choſes
que cette qualité confifte . M. de Corbinelli,
par exemple , avoit vu dans l'autre fiècle
que ce qu'on appelle fynonyme dans notre
langue n'étoit pris pour tel faute de
jufteffe . Il ne fit qu'effayer de le démontrer
( 1 ) , M. l'Abbé Girard , de l'Académie
Françoiſe , fentit qu'il étoit en état
d'en porter l'évidence plus loin ; & s'il n'y
avoit point d'ouvrage où la jufteffe de détail
fut plus néceffaire , il y en a peu où
elle foit plus généralement répandue que
dans le fien .
L'efprit juste est né pour le vrai , il fuit
les paradoxes , ou les donne pour tels ; il
ne fe laiffe point entraîner par les preftiges
de l'imagination ; il apperçoit tous les
excès & s'en écarte ; il n'eft , ni d'une timidité
puérile , ni d'une confiance téméraire :
il fe rappellera toujours ce que dit Lamotte-
Levayer d'après Cicéron : qu'il eft des matières
, telles que font celles qui regardent la
confcience & les bonnes moeurs , où il ne
faut jamais fe fervir de la force du raiſonnement
pour foutenir ce qui les choque ( 2 ).
Un axiome du célèbre Defcartes , de
tenir pour véritable ce qui eſt clairement
( 1 ) Voyez les Lettres de Buffy Rabutin.
( 2 ) Cicero , de fato.
A iv
* MERUCRE DE FRANCE .
contenu dans l'idée qu'on a d'une chofe ,
nous a conduit à la jufteffe. Avant ce Philofophe
tout étoit vague , indéterminé ; la
philofophie confiftoit à rajeunir des erreurs
anciennes , ou à leur en fubftituer de plus
grandes. Ilparut , il écrivit ; & cette chaîne
de vérités , qui n'eft autre chofe que la
raifon , reprit fes droits naturels fur l'intelligence
des hommes .
Y
Les plus grands obftacles à la jufteffe
d'efprit font la précipitation , les préjugés ,
les paffions , l'enthoufiafme religieux ou
philofophique , l'entêtement ou l'efprit de
parti. Tels font les canaux par où le faux
de toute efpèce inonde l'univers intelligent.
L'obfervation exacte & fuivie conduit
à la jufteffe d'efprit dans la phyfique.
Cette jufteffe confifte principalement dans
le moral , à bien placer fon mépris ou fon
eftime..
4
On a dit que dans les chofes d'agrément
c'étoit le goût qui produifoit la jufteffe ,
parce que c'eft à ce fouffle , à cette infpiration
des grâces de diftinguer les ambitieux
ornemens des vrais , de rejetter les .
fauffes images & cette ftérile abondance
de fleurs entaffées qui fe flétriffent l'une
par l'autre.
La jufteffe d'efprit voit dans tous les
objets les rapports & les convenances ;
JANVIER 1766.
elle s'armera toujours contre les jeux de
mots puériles , les chocs de termes difparates
, les équivoques miférables , & ces
défis d'expreffions ou précieufes ou vuides
de fens qui révoltent également & la raifon
& la vérité.
Le plus grand citoyen qu'ait eu la
France dans les lettres , l'Abbé de Saint-
Pierre , à qui nous devons le mot immortel
de bienfaiſance , avoit auffi créé celui
d'injufteffe d'efprit ; c'eft l'inverfe de ce
qu'on vient de dire.
CHAPITRE X I I.
Sur Tamour - propre & l'amour de for
même.
Ces deux êtres métaphyſiques ſemblent
au premier coup-d'oeil repréfenter la même
idée ; mais après un examen plus appro
fondi , n'y remarqueroit - on pas , dans
l'ufage qu'on en fait , quelque différence
qui ne permît pas de les regarder comme
fynonymes ?
L'ingénieux , le fublime & dangereux
Auteur des Maximes , qui voyoit tout dans
l'amour- propre , confondoit cette affection
de l'âme avec l'amour de foi -même. C'eſt
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
une autorité puiffante que celle de M. de
la R... mais une autorité n'eft pas toujours
une raiſon.
L'amour - propre eft peut - être plus le
défaut des François que d'aucun autre
peuple ; l'amour de foi - même doit être
moins commun chez une nation où l'efprit
de fociabilité a plus d'étendue , parce
que rien n'eft fi contraire à cet efprit que
l'amour de foi- même.
L'amour-propre , tel que nous l'entendons
prefque toujours , eft un être de raifon
avant que de concevoir les hommes
raffemblés , unis entre eux & policés ;
l'amour de foi - même s'apperçoit avant
cela . Moins une nation a de moeurs , plus
eft - elle livrée à ce fentiment perfonnel.
Avez vous adouci fa rudeffe & fa barbarie;
aux plaifirs de s'entre - aider fuccéderont
les defirs de fe plaire : de- là peut naître
l'amour - propre , qui fans doute eft un
défaut ; mais ce qu'il gagne eft aux dépens
d'un plus grand vice , qui eft l'amour de
foi-même.
Répandez l'amour - propre fur un plus
grand nombre d'hommes , c'eft augmenter
au milieu d'eux l'émulation , la politeffe ,
les égards refpectifs , la crainte du ridicule
& la honte vous ne ferez qu'étendre
l'indépendance , l'oubli des devoirs , l'inJANVIER
1766. 11
humanité , la féchereffe d'âme & l'infociabilité
, en doublant l'amour de foi-même.
Que de gens célèbres dans tous les arts
on doit à l'amour-propre ! C'eſt à l'amour
de foi-même qu'eft dû ce peuple d'oififs ,
d'inutiles & de fainéans que défend &
foutient la fociété fans en retirer aucun
fruit.
L'amour-propre eft la fource de quelques
vices , mais il l'eft auffi de mille
chofes utiles au bien général . L'amour de
foi-même et le poifon de la fociété ; il
en attaque le principe ; il ramène tout au
perfonnel.
Le premier produit des gloriolles , mais
il marche fouvent à la véritable gloire.
L'autre ne conduit qu'à l'intérêt : il cefferoit
d'être ce qu'il eſt s'il confidéroit quelque
chofe au-delà. Horace le comparoit à
un centre d'où il ne part aucune ligne.
Infe ipfo totus, teres atque rotundus . Sát. 7, lib. 2 .
L'amour-propre , comme vice , appartient
à l'efprit ; l'amour de foi -même eft
le produit des fens . Le premier peut faire
des fats , l'autre des groffiers & des brutaux.
L'amour -propre rend quelquefois l'amitié
trop épineufe ; l'amour de foi -même
en ignore jufqu'au nom. Avec le vice on
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
n'a de place dans fon coeur que pour foimême.
Il ne faut que pouffer un peu loin l'amour
de foi-même pour arriver à des paffions
féroces ; l'amour - propre enfante des
goûts délicats & fociables.
L'amour-propre mal entendu , fait rire.
L'amour de foi- même révolte . L'un eft
fou , l'autre eft injurieux. La vanité naît
du premier , & l'orgueil du fecond. Or ,
au fentiment de M. de la Motte , la vanité
n'eft qu'une envie d'occuper les hommes
de foi & de fes talens , & de préférer quelquefois
l'opinion à la réalité même du
mérite ; au lieu que l'orgueil eft une haute
idée de fon excellence & de fa fupériorité
fur les autres. La vanité eft un bon reffort ,
l'orgueil en eft un dangereux , a dit le plus
bel efprit des Ecrivains profonds.
Cette baffeffe d'âme , ce ton d'efclavage
qu'on prend aujourd'hui trop aifément &
avec fipeu de pudeur auprès de nosMécénes .
bourgeois , de nos petits protecteurs du
jour , doivent répugner à l'amour- propre .
Ils peuvent convenir à l'amour de foimême
, qui ne voit alors qu'une exiſtence
plus commode & plus faite pour l'appétit
groflier des fens.
Cléon a des prétentions aux grâces de la
figure , aux charmes de l'efprit ; toujours
JANVIER 1766. Is
occupé de plaire , il affecte tous les talens ,
tous les goûts ; poéfie , mufique , peinture ,
tout est délicieux , divin ou miférable à fes
yeux : il a le bon air de protéger les artiſtes
& prefque de les aimer ; il leur prête faftueufement
des fecours publics ; Cleon eft
très -fenfible aux éloges qu'une pareille
conduite peut lui attirer ; Cléon a vraiment
de l'amour-propre.
Concentré dans lui- même , Ergafte eft
ce qu'on appelle un homme effentiel , un
voluptueux. Il ne fait fe refufer rien . Ses
goûts font tous matériels & n'ont d'objet
que lui . Le deſtin a toujours des torts avec
Ergafte , qui ne ſe croit jamais affez heureux
: il n'eſt dans l'univers point de douleurs
, point de peines , point d'adverfités
que les fiennes. Lui parle-t-on d'un infortuné
? il ofe auffi-tôt fe plaindre lui -même ;
l'incommodité d'autrui ne fait que réveiller
l'idée de celles qu'il imagine éprouver
& qu'il exagère toujours. Dira - t- on qu'Er.
gafte a de l'amour - propre ? Il n'eft dominé
que par l'amour de foi -même.
On imagine que ce qu'on vient de dire
établit affez de différence entre ces deux
expreffions que nos Moraliftes ont prefque
toujours paru confondre. L'amour - propre
eft plus relatif aux autres & au moral . L'autre
l'eft davantage au phyfique & à foi$
4
MERCURE DE FRANCE.
même. Le plaifir & la gloire , ces deux
biens pour lefquels fe tourmentent tous les
hommes , fondent , je crois , leur diffemblance.
C'eſt au plaifir qu'eft dû l'amour
de foi-même ; l'amour- propre appartient à
à la gloire. Enfin l'amour- propre me femble
plus oppofé à la bienféance & à la
modeftie , & l'amour de foi-même à la
bienfaiſance & au véritable eſprit de ſociété.
VERS fur la belle action du Régiment
DAUPHIN , à l'occafion de la maladie
de MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
O généreux François ! & Soldats ! & mes frères !
Puiffent vos voeux être écoutés !
Eh comment les Cieux irrités
Auroient-ils pu rejetter vos prières ?
Qui fans doute vos cris ont fléchi l'Eternel.
Dans quel temps vit - il fon autel
Chargé d'une offrande auffi pure ?
Ce qui fuffit à peine à votre nourriture ,
Vous le portez chez l'indigent ;
Et dans l'excès de vos alarmes ,
Vous ne devrez un funefte aliment
Qu'à l'amertume de vos larmes .
JANVIER 1766.
O prodige ô fublime effor !
Tendre vertu de ma patrie ,
Dans ce fiècle de fer vous renaiſſez encor !
La fource de ſes maux va donc être tarie.
Jeune BOURBON , digne foutien des lys !
J'espère tout de ce préfage ;
Ta fanté doit être le gage
Du bonheur qui nous eft promis
VERS fur les Tableaux de M. LE PRINCE,
expofés au Sallon cette année.
Qu
U AND la Néva coule fous ton pinceau ¿
Le Prince , & qu'au bord de la Seine
Il nous offre un monde nouveau ;
Pardonne ! mon regard triftement s'y promène ,
Lorsque j'y cherche en vain ce qu'il a de plus
beau....
Son immortelle Souveraine .
DE F.....
16 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à M. H**. ancien Introducteur
des Ambaffadeurs , en lui envoyant un
bouquet le jour de fa fête.
Voici des vers encor de ma façon ,
Pour célébrer votre patron ,
Ou pour vous célébrer vous-même.
Qui vous voit une fois , vous eftime & vous aime.
Vous avez beau montrer de la vivacité ,
Quand on vous dit certaine vérité :
Duffiez- vous vivre mille années ,
On bénira vos deſtinées
Tant qu' Atropos épargnera vos jours.
Ce ne font point de vains difcours ,
Ce n'est point un conte frivole ;
Un népotifme fort nombreux
M'applaudira fur ma parole .
Qui voulez- vous qui foit l'objet de tous nos voeux ?
Eft- ce un tyran qui fait des malheureux ?
Seroit- ce l'homme injufte , & cruel , & barbare ,
Dont la mort n'eft que trop´avare ?
C'est donc un homme droit ; c'eſt un bon citoyen
Qui ne veut que la paix , qui ne veut que le bien ,
Et qui le fait. L'exemple eft affez rare.
JANVIER 1766 . 17
A ce portrait vous reconnoillez vous ?
Non , fûrement ; vous êtes trop modefte.
Quoi qu'il en foit , paffez - le nous ,
Et je vous fais grace du refte .
En attendant recevez ce bouquet.
Il vous est préſenté par un ami fidèle ,
Qui dans ce jour n'a d'autre objet
Que de vous témoigner fon zèle.
Envain le Temps , d'un pied léger ,
Efface tout & rend tout variable ;
Impuiffant fur fon coeur , il ne pourra changer
Un fentiment auffi durable ,
Que l'éclat de ces fleurs eft court & paſſager.
Par fon très-humble & très - obéiffant ferviteur.
JOURDAN.
VERS à Mde *** , âgée de foixante ans ,
en lui envoyant le jour de fa fête un
bouquet d'immortelles.
Q
UAND l'amour autrefois vous offroit une
fleur ,
Il la cueilloit fraîche & nouvelle ;
Mais , hélas , combien duroit-elle ?
L'Amitié , fon aimable foeur ,
Sans chercher l'éclat ni odeur ,
A préféré cette immor telle .
18 MERCURE DE FRANCE,
A une Dlle Espagnolle , qui demandoit
quel étoit le pays de l'Auteur.
HIERIER j'étois François : près de vous je l'oublie.
J'y prends un nouvel être & de nouveaux deſtins :
Tendre Emire , vos yeux font mes feuls fouverains,
Et votre coeur eft ma patrie.
N. B.
t
DELIRE d'un Célibataire las de l'être.
Torv
O vers qui la nature emporte mes defirs ,
Sans que mes yeux peut-être aient vu jamais tes
charmes ;
Toi qui dois feule un jour faire tous mes plaiſirs ,
Ou devenir , hélas ! le fujet de mes larmes ,
Future époufe objet qui de mes longs ennuis
Sais par ta feule idée adoucir l'amertume ,
Et joindre au feu fecret qui déja me confume ,
L'eſpoir , reſſource unique en l'état où je fuis .
Sur la mélancolie où mon âme eſt plongée ,
Fais agir de nouveau ce charme confolant !
Si la réalité vers moi vient d'un pas lent ,
Qu'au moins l'illufion foit encor prolongée !
JANVIER 1966. 19
f
Ami des paffions , mais ami de l'honneur ,
Sur les pas infenfés d'une folle jeuneffe
Je ne fais point marcher fans goût & fans pudeur t
Jamais dans les plaifirs d'une groffière ivreffe
Mon coeur né délicat ne mettra fon bonheur ?
Il lui faut les tranfports de la volupté même ,
De cette volupté , fi chère à mes ſouhaits ,
Que la nature avoue & que favoure en paix
Un couple vertueux qui s'eſtime & qui s'aime.
D'une époufe fidelle , oh ! que fidèle époux
Je chérirois les noeuds d'une union fi tendre !
Que mon coeur à fon coeur fauroit fe faire entendre
!
Que j'emploierois fouvent un langage fi doux !
De peine & de plaifir la vie eſt un mêlange ;
Pour nous fans amertume il n'eſt point de douceur
,
Et dans tous les états où le deftin nous range
Il place l'infortune à côté du bonheur.
C'eft fur- tout dans les temps de triſtelle & d'orage,
Que l'himen eft pour nous un Dieu confolateur :
Quand deux tendres époux reflentent la douleur ,
La vertu la fupporte & l'amour la foulage.
Mais dans le célibat , qu'un philofophe , un fage,
De l'injuftice humaine éprouve les rigueurs ;
Combien fon coeur brifé dévorera de pleurs
Anxquels , n'en doutons point , il donneroit pa
fage ,
20
MERCURE
DE
FRANCE
.
Si pour les effuyer la fenfible pitié
Lui préſentoit la main d'une aimable moitié ? ..
Aux pieds de tes autels , refpectable hymenée ,
Quand l'amour viendra-t-il recévoir mon ferment ?
Ma trifte liberté n'eft pour moi qu'un tourment :
Pour vivre fous ta loi mon âme fe fent née ;
Je veux le nom d'époux & non celui d'amant. ...
Mais où fuis-je ? Mon coeur de tendreffe friffonne !
Quel appareil augufte à mes yeux inconnu ?
Quelle eft cette beauté dont le front ingénu
Paroît modeftement orné d'une couronne ? ..
Luiroit- il , ce beau jour fi long- temps attendu ?
L'himen à mes defirs auroit - il répondu .
Chère épouſe eſt- ce toi ? Quel charme m'environne
?
Sur moi , quoi qu'en fecret ta pudeur s'en étonne ,
Tu jettes un regard tendrement éperdu .
Que dis-je ? En ce moment ta main eft dans la
' mienne !
Je te donne ma foi , tu me jures la tienne.
C'en eft fait ; dans mon coeur ton coeur eft confondu
....
Mais la pompe & l'autel ont déja diſparu !
L'amour nous a fuivis pour tenir les promeffes ;
Du voile de l'himen il couvre nos careffes .
Je vois auprès de lui ton embarras charmant ';
La pudeur dans tes yeux fe mêle au fentiment ;
Succombant fous l'effort de ma tendrefle extrême ,
JANVIER 1766. 21
Tu caches ta rougeur dans mon fein palpitant :
La nature triomphe ! oh ! moitié de moi-même,
Embraſe- toi des feux que mon âme reſſent !
Livre- toi fans rougir au tendre époux qui t'aime ›
La vertu qui te voit elle - même confent.
Par M. MUGNEROT.
.
COUPLETS à un ami la veille de Saint
NICOLAS , fon patron.
DANS ANS ces lieux ( 1 ) le jour de demain
Répand l'allégreffe à la ronde ;
Et votre fête , cher . . . . . in.
Devient celle de tout le monde.
Entre vous & votre patron ,
Je vois maint trait de reflemblance :
Vous réuniffez à fon nom
Ses talens & fa bienfaifance .
Aimer & fervir ( 2 ) les humains
Etoit fa vertu fouveraine ;
Si cette vertu fait les Saints ,
Votre apothéofe eft certaine.
( 1 ) Chartrais , près Melun .
( 2 ) Les actes de charité & de bienfaifance attribués
par la légende à Saint Nicolas , font connus de tout le
monde.
22 MERCURE DE FRANCE.
D'aller joindre les bienheureux ,
Cependant ne vous preffez guère ;
Saint , tel que vous , eft dans les cieux
Moins ute que fur la terre..
1
LETTRE fur le BONHEUR , par l'Auteur
des Lettres fur l'AMITIÉ , à M. le R...
POURQUOI , mon cher ami , ces Américains
& ces Sauvages que nous nous vantons
d'avoir civilifés , ont- ils ceffé d'être heureux
en recevant notre éducation ? C'eſt
que nous leur avons enlevé leur fimplicité ,
que nous les avons égarés du chemin de
la nature , & qu'en leur fuggérant nos
moeurs , nous leur avons fait le funefte
préfent de nos paffions , de nos beſoins ,
de nos defirs & de nos inquiétudes.
Exempts d'ambition , ne connoiffant ni
l'intérêt , ni le luxe , ni la débauche , leurs
defirs fe bornoient à l'inſtinct de la nature ,
& leurs plaifirs à régner fur les animaux
dont ils tiroient leur nourriture & leurs
vêtemens. L'amour n'étoit chez eux ni
galant ni délicat , mais il étoit vrai , ſans
foucis , fans caprices & fans jaloufie ; les
femmes ne penfoient qu'à devenir mères ,
JANVIER 1766. 23
& elles ne l'étoient que pour nourrir leurs
enfans : le ménage étoit tranquille , parce
que tout s'y paffoit de part & d'autre fans
prétentions perfonnelles , & qu'il n'y étoit
queftion que de fe prêter mutuellement
les fecours & les plaifirs de la vie conjugale.
Sans code ni Jurifconfultes , la juſtice
régnoit dans les familles & entre les voifins
; chacun fe faifoit une loi de la loi
naturelle ; jamais les altercations ne dégénéroient
en procès , le bon fens & le refpect
pour les anciens terminoient à l'amiable
les querelles du tempérament. Moins
fujets que nous aux maladies , parce qu'ils
prenoient plus d'exercice , qu'ils étoient
plus fobres , & qu'ils n'avoient ni Médecins
ni pharmacie , ils fupportoient avec
courage les altérations inévitables de leur
fanté ; & la mort , qui n'étoit ordinairement
que le terme de leur vieilleffe , n'excitoit
dans leur âme ni murmures inutiles ,
ni regrets infenfés : leur dernier ſentiment
étoit celui de la reconnoiffance pour la
nature qui leur fermoit les yeux. Ils avoient
vécu tranquilles & heureux , ils mouroient
de même.
N'en doutons pas , mon cher ami , ces
peuples , devenus les captifs de notre ambition
, ou les efclaves de notre zèle tyrannique
, ne font déchus en même temps du
24 MERCURE DE FRANCE .
bonheur , qui leur étoit comme naturel ,
que parce qu'ils ont appris à raiſonner
d'après nous , à réfléchir felon nos paffions ,
& à multiplier leurs befoins , en voulant ,
à notre exemple , varier leurs plaifirs .
En effet , s'il y a fi peu d'heureux parni
les hommes , quoique chacun de nous afpire
au bonheur , c'eft qu'il n'y a prefque perfonne
qui étudie & fe connoiffe affez pour
prendre les moyens directs d'y parvenir.
Confeillés par nos paffions , nous croyons
trouver le bonheur en fuivant les routes
qu'elles nous indiquent ; flattés par quelques
illufions paffagères , notre erreur encourage
nos defirs ; & toujours guidés par
ces defirs perfides , fi nous arrivons enfin
au but de notre ambition , de notre intérêt
ou de notre amour , nous n'y trouvons ,
comme Ixion , que le fantôme du bonheur
, nous n'embraffons que fon ombre.
Mais en quoi confifte le bonheur ? Quel
eft fon principe le plus naturel & le plus
folide dans le coeur de l'homme ? Que
faut-il faire , quand on fe fent capable de
le defirer fincèrement , pour y parvenir en
effet ?
Le bonheur , mon cher ami , n'eſt point
une chimère ni un fyftême. Ses fources
font en nous- mêmes ; il dépend de nous
de les découvrir & de l'y puifer. La raifon
&
JANVIER 1766. 25
& les fens fuffisent pour nous le procurer,.
s'ils agiffent de concert avec la vertu ;
c'eſt à nous à ne defirer que les plaifirs de
celle - là , & à fubordonner les befoins ,
les defirs & l'activité de ceux - ci à la modération
& à la délicateffe du fentiment.
Etre heureux , difoit le fage Empereur
Marc- Aurele , c'eft fe faire une bonne
fortune à foi - même ; & la bonne fortune ,
ce font les difpofitions de l'âme , les bons
mouvemens , les bonnes actions . La paix
du coeur , la tranquillité de l'efprit & la
fanté , voilà le bonheur que Dieu & la
nature nous deſtinent ; la vertu nous en
ouvre le chemin , elle s'offre à nous y conduire.
C'est toujours notre faute fi nous
n'y parvenons pas.
Au lieu de le chercher où il eft cffentiellement
, on le pourfuit par-tout où il
n'eft pas. Celui-ci prétend le trouver dans
les tréfors qu'il accumule , celui - là dans
les honneurs auxquels il afpire , ou dont
il jouit ; les uns dans une réputation brillante
pendant leur vie , les autres dans une
renommée hiftorique après leur mort ;
un Poëte dans les acclamations du parterre ,
un petit-maître dans fa fatuité & fès bonnes
fortunes, une jolie femme dans l'art de
plaire ou dans le fuccès de fes caprices ,
une prude dans les grimaces d'une vertu
Vol. I. B
26 MERCURE DE FRANCE .
poftiche , une dévote dans la quiétude &
les extâfes. Qu'en penfez- vous , mon cher
ami ? Le Chymifte qui s'épuife à chercher
la pierre philofophale , & qui meurt de
faim auprès de fes creufets , eft- il plus fou
que cette multitude d'avares , d'ambitieux ,
de coquettes & de prudes , qui s'imaginent
avoir faifi le bonheur ? Je le crois au moins
plus excufable , & moralement moins malheureux.
Ce n'eſt pas que les richeffes , la gloire ,
les honneurs & les talens , l'amour & le
plaifir, ne puiffent en effet fervir de moyens
pour devenir heureux ; mais il faudroit
pour cela qu'ils fuffent employés par la
raifon & la vertu , & c'eft ce qui n'arrive
que très- rarement. Un homme qui n'amafferoit
des richeffes qu'avec probité & que
pour les répandre à propos dans le fein
des indigens ou au profit de la fociété
trouveroit effectivement le bonheur dans
fes tréfors , puifqu'il jouiroit dans leur
ufage du plaifir délicieux d'être humain ,
généreux & bienfaifant. Mais qu'il eft rare
aujourd'hui que les riches aient du fentiment
! Ils font , pour la plupart , & de
notoriété publique , ou avares , ou faftueux,
ou voluptueux. Les uns ne veulent point
borner leur cupidité , & ne ceffent , au
préjudice fenfible de l'humanité , d'entafJANVIER
1766. 27
fer or fur or ; les autres ne difperfent leurs
richeffes que par oftentation ou dépravation.
Le jeu , des équipages , une maîtreffe ,
une petite maiſon , voilà l'emploi qu'ils
en font. Paris compteroit dans fon fein
des milliers de Craffus , d'Alcibiades , de
Lucullus & d'Apicius ; à peine y trouveroit-
il un Nicias & deux Fouquets. Il en
eft de même des honneurs , des talens , de
l'amour , & c. On en abufe au lieu de s'en
fervir. La raifon fauroit bien les faire concourir
au bonheur des hommes en général
& en particulier ; mais les paffions décréditent
la raiſon , & l'on ferme l'oreille à
fa voix.
Un ambitieux eft- il jamais content ? A
mefure qu'il réuffit dans fes deffeins , n'en
conçoit- il pas encore de plus hardis & de
plus vaftes ? & lorfqu'il eft enfin parvenu
au terme de fes prétentions , jouit- il tranquillement
de fes fuccès ? Ou il craint
alors que fa fortune ne lui faffe des jaloux ,
& que les mêmes refforts qu'il a fait jouer
pour l'acquérir ne foient mis en oeuvre
pour la lui enlever ; ou , en proie à fes
remords , il a au fond de fon âme le fort
cruel & défefpérant de Pigmalion.
L'amour feroit fans doute des heureux
s'il ne devenoit pas dans la plupart des
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
coeurs une paffion honteufe & cynique ,
ou une efpèce de frénéfie. La nature qui
l'infpire en a voulu faire le charme & le
lien des deux fexes , & peut- être n'eſt - il
point de bonheur plus naturel à l'homme
que celui qui en devroit réfulter ; mais
nous avons fubftitué le tempérament à
l'amour , le libertinage au fentiment , l'intempérance
du plaifir à la délicateffe du
defir , & le défordre des fens aux charmes
de la fenfation : non , les deux fexes ne
s'aiment plus , ils ne font qu'exciter leur
inftinct réciproque , quelquefois pour des
vues & par des moyens fimples & légitimes
, le plus fouvent & prefque toujours
pour faire affaut , l'un de coquetterie &
de volupté , l'autre d'indécence , de témérité
, d'inconftance & de perfidie. Ce qu'ils
appellent leur amour n'eft , à proprement
parler, que le mouvement méchanique de
leurs fens.Et voilà auffi pourquoi on épouſe
une femme dont on ne fe foucie guère ,
pour ſe ruiner avec une maîtreſſe que l'on
eftime encore moins. En un mot , les femmes
ne font plus que des femelles , & les
hommes que des mâles. Tel eft l'amour
de cette multitude de jeunes fous & d'hom
mes agréables qui fe renouvellent fans ceſſe,
& dont les femmes , dès l'âge de quinze
JANVIER 1766. 29
ans , s'empreffent de faire des amans.
Comment , avec un amour de cette eſpèce,
feroit- il poffible d'être heureux ?
On ne l'eft pas davantage , mon cher
ami , avec cet amour paffionné qui , fans
être libertin , ne laiffe pas cependant de
tourner la tête aux plus philofophes . Son
principe l'excufe , il peut même le juftifier
jufqu'à un certain point , mais fes effets
le rendent le tyran d'une âme ; & quicónque
le reffent eft auffi malheureux , même
en jouiffant de fon objet , qu'un avare qui
pond fur fes tréfors .
L'amour délicat & vertueux eft le feul
qui faffe des heureux , parce qu'il n'a que
le coeur pour principe , pour mouvemens
que ceux de l'eftime , & que fes defirs font
toujours affujettis à la raifon & au fentiment.
Il n'exclut pas le commerce des fens ,
mais il l'annoblit ; & ce qui eft foibleſſe
ou vice dans un coeur où il ne règne pas
eft prefque une vertu dans les amans qu'il
unit. Tel fut l'amour de Cyrus & d'Afpafie.
C'eft cet amour que j'ai voulu peindre
dans ce couplet fur l'air de la marche des
calottins.
S'enflammer ,
Ce n'eft pas favoir aimer ;
L'art feul d'estimer
Forme la tendrelle :
Biij
go MERCURE DE FRANCE.
Le plaifir
Eteint le feu du defir ;
L'eftime fans ceffe
Fait jouir.
L'inconftant débite pour excufe
Que l'amour comme l'appétit s'uſe ;
Mais le fentiment
Qui guide un amant ,
Même en jouiffant ,
N'est jamais content.
Le plaifir que fait goûter l'eftime
Loin d'ufer les defirs , les ranime ;
Toujours vif , délicat , tendre , intime
D'un coeur
Il fixe le bonheur.
Non , il n'y a que cet amour qui puiffe
fympathifer dans le coeur avec la raiſon ,
& concourir avec la fage nature au bonheur
de l'homme . Je ne prétends pas dire ,
mon cher ami , que pour être heureux
autant que notre vie le comporte , il foit
néceffaire d'aimer aumoins de cet amour- là;
l'exemple de M. de Fontenelle , ce fage
ce philofophe heureux , quoi qu'il n'ait
jamais aimé , fuffiroit feul pour détruire
mon paradoxe. Je veux dire feulement ,
que s'il eft vrai que l'amour faffe des heuJANVIER
1766. 31
reux , le cas eſt très- rare , fur- tout aujourd'hui
, & qu'il n'arrive jamais qu'à des
coeurs folides , vraîment tendres & délicats.
Au refte , il en eft de l'amour comme
des autres paffions ; il contribuera toujours
au bonheur des hommes lorfqu'il fera modéré.
On eft infailliblement heureux quand
on fe trouve entre l'indifférence & la paffion.
Ce n'eft pas précisément le defir des
honneurs , des richeffes , de la gloire , qui
nous rend malheureux , c'eſt le déréglement
& l'excès de ce defir. Toutes les
paffions naturelles ne font en elles - mêmes
ni vices ni vertus , elles deviennent l'un
ou l'autre , felon l'ufage qu'on en fait.
Pour les rendte honnêtes & utiles , il ne
s'agit que de les mettre en action avec
mefure , d'en guider la marche avec le fil
de la raiſon , de leur prefcrire des bornes
& ces bornes doivent être un jufte milieu
où la vertu puiffe fe trouver , régler leurs
refforts & leurs mouvemens , précipiter
leurs pas ou les rallentir , fuivant les circonftances
& les accidens de la vie . M. de
Voltaire dit excellamment :
1
Ufez , n'abufez point , le, fage ainfi l'ordonne.
Je fuis également Epiflère & Pétrone :
L'abftinence ou l'excès ne fit janais d'heureux.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
L'effentiel eft fans doute d'empêcher
que nos paffions ne portent le trouble dans
notre âme , qu'elles n'agitent la confcience,
& qu'elles ne nous privent des lumières
de la raifon ; mais dès qu'elles ne nous
pofféderont pas , nous n'aurons rien à craindre
d'elles : bien loin de nous nuire , elles
nous aideront au contraire à devenir vertueux
, & par conféquent à acquérir cette
paix du coeur , ce calme des fens & cette
tranquillité d'efprit , qui font en même
temps & les effets de la vertu & le bonheur
lui-même.
Il eſt donc évident , par notre propre
expérience , que le bonheur ne nous fuit
que parce que nous le fuyons nous-mêmes.
Il eft en nous , puifque nous avons la raifon
& la confcience , qui en font le premier
principe. Pourquoi fortir hors de
nous pour le chercher , ou dans des plaifirs
qui finiront pour nous long - temps
avant nous , ou dans des honneurs dont
on ne jouit jamais qu'à moitié , ou dans
une hiftoire qui ne fera faite qu'après nous ?
Hélas ! mon cher ami , c'eft , comme je
vous l'ai déja dit , que prefque tous les
hommes fe laiffent aveugler par les preftiges
de l'amour -propre & de la volupté ,
& qu'au lieu d'étudier la vraie gloire & le
vrai plaifir , pour en jouir tranquillement ,
JANVIER 1766. 33
ils fe livrent aux illufions d'une imagination
déréglée & au torrent du mauvais
exemple ; mais une vieilleffe précoce , les
triftes débris de leur fanté , la fervitude où
les réduifent les honneurs , l'abandon de
leurs amis , la perte de leur réputation , le
mépris du public , les foucis & les inquiétudes
, fouvent même la mifère , diffipent
enfin ces preftiges & ces illufions , & ils
ont alors le fort de ce fou qui brûla le
temple d'Ephèse pour fe faire un nom célèbre.
Ils prétendoient fe rendre heureux en
allumant fans ceffe le feu de leurs paffions ,
& il ne leur refte , comme à Eroftrate ,
que l'ignominie de leurs excès & le défefpoir
de s'être détruits eux-mêmes. Ah !
trop heureux encore fi la honte & les remords
les ramenoient à la raiſon & à la
vertu !
Il est toujours temps de devenir raiſonnable
& vertueux , quoique l'on ait toujours
à fe repentir d'y avoir penfé trop
tard ; mais ces regrets , dernière reffource
d'un coupable qui veut ceffer de l'être ,
font eux- mêmes la preuve du progrès de
la réflexion . En agitant l'âme , en y faifant
naître un fentiment douloureux , ils l'inftruifent,
ils la dégagent des liens des paffions
, ils la purifient ; ils y rappellent infenfiblement
la fageffe & la vertu , & avec
By
34 MERCURE DE FRANCE .
elles la tranquillité . Cet ambitieux , ce
voluptueux , cet avare , ce libertin , cette
coquette , cette prude , qui avoit dédaigné
le bonheur, ou qui l'avoit cherché dans les
chimères de l'imagination & d'une fauffe
confcience , le retrouve enfin où il étoit
naturellement , dans le calme des paffions
& la férénité de l'efprit , dans la rectitude
du coeur & la tempérance des fens ; en
un mot , dans l'amour & la pratique de
la vertu .
: Mais , mon cher ami , que ces retours
au bonheur font rares , & qu'il faut peu
s'y attendre ! Il n'eft pas même poffible que
F'on foit auffi heureux fi tard , qu'on l'eût
été plus - tôt. Raifon effentielle pour s'accoutumer
de bonne heure à réfléchir , à
à s'étudier , à fe connoître foi - même & à
modérer des defirs & des paffions , dont le
repentir le plus fincère ne répare prefque
jamais tous les torts.
Le bonheur dépend encore du choix
d'un état. C'eſt beaucoup en général pour
être heureux , autant que les accidens de
la vie peuvent le permettre , de ménager
fa fanté par la tempérance , & de favoir
commander à fes penchans & à fes paffions
; mais ce n'eft pas affez pour le bonheur
de chaque particulier. Comme les
différens états que les hommes embraffent
JANVIER 1766..
35
contribuent néceffairement à leur bonheur
ou à leur malheur , il eft de la dernière
importance pour quiconque veut être heu
reux , de ne choifir que celui où il lui fera
aifé de le devenir. Comment , en prenant
un état fans le connoître ni fe connoître
affez foi-même , fans réflexion , fans examen
, par intérêt ou par ambition , y trouver
le bonheur ? On n'y rencontre au contraire
que la fervitude , les défagrémens
le dégoût & l'ennui ; & ce font - là des
occafions toutes naturelles de fecouer le
joug de la raifon & de la vertu . Les paffions
ne manquent jamais d'en profiter ;
& comme elles n'offrent que des diftractions
féduifantes , la liberté & le plaiſir ,
elles réuffiffent fans peine à faire oublier
des devoirs qu'on s'eft impofés fans les
aimer, & pour lefquels on n'étoit pas né.
Les moyens de fe rendre heureux ne
font donc pas auffi difficiles à trouver
qu'on fe l'imagine. Il ne s'agit que de
réfléchir. fur foi - même , de maîtriſer fes
defirs & fes fens , & de fe procurer un
état où le devoir fe concilie avec l'inclination
, le caractère & le talent. Il faut
cependant l'avouer , on les trouve plus aifément
qu'il n'eft facile de les employer. Il
en coûte pour acquerir le bonheur , plus à
ceux- ci , moins à ceux- là , felon la diffé-
B vj
36 MERCURE
DE
FRANCE
.
rence des tempéramens , des penchans &
des fituations , & toujours beaucoup aux
uns & aux autres ; mais enfin il eft évidemment
vrai que Dieu & la nature veulent
que nous foyons heureux , & que cette
volonté ne pouvant être que conféquente
aux moyens qu'ils nous fourniffent l'un
& l'autre d'y parvenir , il dépend immédiatement
de nous d'y concourir & de l'effectuer
avec leurs fecours.
Ne l'oublions jamais , mon cher ami ,
le grand art d'être heureux , c'eft celui
d'être vertueux. En quelque état , en quelque
fituation que l'on foit , la vertu eſt le
point fixe du bonheur. Il ne fe trouve que
dans fon fein , il n'a de ſtabilité que dans
la pratique de fes principes & de fes confeils.
Ariftide & Socrate , ces célèbres heureux
chez les Grecs , Scipion , Tuus &
Marc Aurele chez les Romains , & chez
nous MM. Pafcal , de Pomponne , de
Catinat , de Fontenelle & de Montesquieu ,
ne l'ont été que par elle . La paix de l'âme
dont ils jouiffoient eft fon apanage effentiel
, on ne peut s'en inveftir qu'avec elle .
C'est elle qui éclaire la raifon , qui régle
l'efprit & le coeur , qui calme & captive
les paffions , & leur fait tenir un jufte
milieu entre l'indifférence & l'excès . Elle
nous rend religieux envers notre Dieu
JANVIER 1766. 37
foumis à fa Providence ; refpectueux pour
la religion ; fenfibles , juftes & généreux
pour le prochain ; fenfés , fages & prudens
pour nous - mêmes. C'eft elle qui nous
acquiert de l'eftime , qui forme notre réputation
, qui nous fait jouir des délices de
l'amitié . Elle nous rend fermes dans l'adverfité
, modeftes dans la profpérité , contens
du préfent , & prévoyans fans inquiétude
pour l'avenir .
Vous me direz fans doute qu'il y a des
maux fi inévitables , des difgraces fi cuifantes
, des privations fi douloureufes , que,
malgré le calme des paffions & la pratique
de la vertu , il n'eft guères poffible que le
plus honnête homme foit heureux . C'eft une
époufe adorable que la mort enlève à celuici
; celui-là perd fur un champ de bataille
un fils unique , la gloire & le foutien de fon ,
nom ; c'eft votre patrimoine dont l'injuf
tice & la force vous dépouillent ; ou il
vous furvient une maladie qui ruine votre
fanté & qui vous rend la vie même amère :
comment fe garantir de ces malheurs ? &
comment , fi on ne le peut pas , être effec
tivement heureux dans ce monde , à moins
qu'on ne foit infenfible?
N'allez pas plus loin , mon cher ami :
je conviens avec vous que le bonheur de
cette vie n'eft pas inaltérable ; mais c'eſt
38 MERCURE
DE FRANCE
.
par cette raifon - là même que nous ne
devons rien négliger pour préparer notre
âme à ces accidens & à ces viciffitudes , fi
capables de la troubler & de l'aigrir . La
vertu eft l'unique reffource du fage dans
ces circonftances fâcheufes. Elle modère fes
fenfibilités , elle adoucit fes chagrins par
des comparaifons officieufes , elle le confole
de fes pertes par les careffes de l'efpérance
, elle en devient ' elle-même enfin le
conftant dédommagement ; & c'eft alors
qu'il fe félicite d'avoir affujettides paffions,
qui dans leur excès ne mettroient d'autres
bornes à fes peines que le défefpoir. Vous
ne le voyez pas fe piquer de l'orgueilleufe
infenfibilité des ftoïciens ; il eft homme
& ce font-là des occafions où la vertu & la
religion approuvent qu'on le foit ; mais en
fatisfaifant à la nature , à la tendreſſe & à
l'amitié , fes regrets font foumis à la providence
de l'Être Suprême. L'homme paffionné
eft extrême dans fes peines comme
dans fes plaifirs , fon imagination les multiplie
en les lui exagérant , & l'habitude
de jouir à outrance le défefpère dans les
privations. L'homme fage , au contraire ,
tempère fes chagrins eu les affujettiffant
aux réflexions de la vertu ; & comme il a
jouï fans excès , il ne s'irrite , ni des revers
JANVIER 1766. 39
qu'il effuie , ni des douleurs qu'il reffent ;
il ne fe plaint de fes pertes qu'avec modé
ration , fa vertu y fupplée , & il fe confole
en fe reftant à lui- même.
Il eſt donc vrai , mon cher ami , que ce
bonheur que nous defirons toujours nous
pouvons en effet nous le procurer , & qu'il
ne nous paroît fi fouvent chimérique que
parce que nous nous obftinons à y être
conduits par nos paffions. Prenons au contraire
la route de la raifon , & pour guide
la vertu ; s'il nous en coûte pour y arriver ,
nous aurons au moins la certitude de ne
point perdre nos pas , & le plaifir d'être
devenus fages nous convaincra bientôt que
nous fommes heureux.
Je vous embraffe , & fuis de tout mon
coeur , & c.
DUP... R. B..
40 MERCURE DE FRANCE.
:
SECONDE Epître , à NINON.
ΟΙ ,
tous les
, que mon coeur aima dans to
temps ,
Ame fenfible & digne de ton Père * ,
Qu'un mot allume , & qu'un autre tempère ;
Toi qui , je crois , m'aimas depuis vingt ans ;
Qui , par nature , & même à tes dépens ,
Cherches le bien , fais tout au mieux le faire 2
Et par humeur fouvent fais le contraire !
Qui , de ton fexe , avec tous les attraits
Et les talens , tout ce qui fait nous prendre ,
En m'infpirant l'amitié la plus tendre ,
Me plus toujours , fans m'enflammer jamais !
Dis-moi , Ninon , comment à tant de charmes,
Dont nul amant ne fentit mieux le prix ,
Ton Père feul n'a point rendu les armes ?
Pourquoi toi-même , après m'avoir appris ,
Par plus d'un fait qu'on aura peine à croire ,
Qu'il peut loger dans l'âme de Cypris
Des fentimens dignes d'être chéris
Par tout mortel qui fait aimer la gloire ?
( 1 ) La première a paru dans le Mercure de Septembre:
de cette année.
(2 ) Nom d'amitié ,
JANVIER 1766. 41
.
Pourquoi toi- même , en meublant ma mémoire
,
Et mieux mon coeur , de cent traits de bonté ,
Qu'un peu plus fot j'aurois pris pour tendreffe ,
Même par fois pour amoureufe yvreffe ;
Toujours avec tête froide & coeur chaud ,
Tu me prouvois , pour être ma maîtreſſe ,
Que le dernier n'avoit pas ce qu'il faut ;
Qu'amitié feule eût produit ta foibleffe ?
L'âge pourtant , car vingt ans font paffés
Depuis l'inftant que l'amitié nous lie ;
L'âge pourtant , les fexes compenfés ,
Pouvoit en nous de galante faillie
Juftifier & la caufe & l'effet ;
Et fans braver , ni remords , ni regret ,
Nous y mener au moins par fantaiſie ,
Ou par penchant.
En tout cas , par folie.
Tous deux fans gêne & pas trop ſcrupuleur ,
Tous deux aimant le Dieu qui fait les Dieux ;
» Par quel caprice étonnant , incroyable ,
( A dit plus d'une & plus d'un agréable ) ,
« Se pourroit-il , intimes comme ils font ,
Qu'un tel lien pût être fi durable ,
Sans avoir fait comme tant d'autres font ?
>> Salut à ceux qui jamais le croiront :
»Ces traits font beaux , mais ils font dans la
»fable »
42 MERCURE DE FRANCE.
De ces propos , qui venoient juſqu'à nous ,
Chère Ninon , quoi qu'ils puffent te nuire ,
Et contre nous armer plus d'un jaloux ,
Ainfi que moi je t'ai cent fois vu rire ;
Tant l'innocence eft au-deſſus des coups
Qu'olent porter l'Envie & la fatyre !
Ta te fouviens de ce difcours fenfé ,
Que tint un jour le cauftique Therſandre :
«<< Cette union , auffi longue que tendre ,
» Ferme aujourd'hui , comme par le paffé ,
» Je l'avouerai , fans doute peut furprendre .....
>> Si c'eft amour c'eft être bien conftant ;
›
>> Simple amitié , c'eft être bien fidèles :
د ر
>> Ainfi tous deux , ou d'amis , ou d'amans ,
>> Offrent du moins de bien rares modèles >> {
Mais fi fur nous le public en fufpens ,
Quant à l'amour & fes rufes fecrettes ,
( Car d'amitié les preuves en font faites , )
Peut fur ce point jafer encore long- tems ;
Nous qui favons , & de pleine fcience
Sur ce problême à quoi nous en tenir ;
Dis moi , comment fi rare continence ,
Entre nous deux d'abord a pris naiſſance
Et ( qui plus eft ) a pu fe foutenir ?
En attendant , voici ce que j'en penfe.
1.
Quand le hafard te fit connoître à moi
( Heureux moment que je bénis fans ceſſe ! )
JANVIER 1766.
Toi , dans la fleur de l'aimable jeuneſſe ;
. Moi , depuis peu connu fur le Permee ,
Moins jeune , mais beaucoup plus fou que toi :
Tous deux très-francs , peu riches , fans foupleſſe
,
Sans préjugés , fans orgueil , fans baffeffe ;
Aimant le bien , le plaifir , notre Roi ,
Et du furplus , refpectant la fageffe ,
En l'attendant.... Telle étoit notre loi !
Ceci pofé , tous deux penfant de même ,
Et nous aimant comme en tel cas on s'aime ,
Toujours gaîment , & s'aimant d'autant mieux ;
Tu m'aurois vu moins ami qu'amoureux ,
Si ta franchiſe avoit pu te permettre
De me cacher , que certains premiers feux
Couvans encor , t'empêchoient de promettre
Ce qu'il falloit pour que je fulle heureux.
Tout autre , à moins , eût été furieux ! ...
Mon coeur , furpris , touché de ce langage ,
Sans t'aimer moins , t'eftima davantage :
Tu m'en fus gré ; moi , je m'en applaudis .
De mon côté , quand je me vis épris
D'un jeune objet , qui de moi fembloit l'être ;
A ton égard je ne fus pas plus traître :
Je te le dis.... Tu voulus le connoître ;
Tu l'accueillis que dis - je ? Tu l'aimas.
Tu fis bien plus ; mille fois tu riſquas ,
MERCURE DE FRANCE.
>
De ces propos , qui venoient jufqu'à nous ,
Chère Ninon , quoi qu'ils puſſent te nuire
Et contre nous armer plus d'un jaloux ,
Ainfi que moi je t'ai cent fois vu rire ;
Tant l'innocence eft au-deſſus des coups
Qu'olent porter l'Envie & la fatyre !
Ta te fouviens de ce difcours fenfé ,
Que tint un jour le cauftique Therſandre :
« Cette union , auffi longue que tendre ,
» Ferme aujourd'hui , comme par le paffé ,
» Je l'avouerai , fans doute peut furprendre .....
>> Si c'eſt amour , c'eft être bien conftant ;
» Simple amitié , c'eft être bien fidèles : در
>> Ainfi tous deux , ou d'amis , ou d'amans
» Offrent du moins de bien rares modèles ›› £
Mais fi fur nous le public en fufpens ,
Quant à l'amour & fes rufes fecrettes ,
( Car d'amitié les preuves en font faites , }
Peut fur ce point jafer encore long- tems ;
Nous qui favons , & de pleine ſcience ,
Sur ce problême à quoi nous en tenir ;
Dis moi , comment fi rare continence ,
Entre nous deux d'abord a pris naiſſance
Et ( qui plus eft ! ) a pu fe foutenir ?
En attendant , voici ce que j'en penfe.
72
Quand le hafard te fit connoître à moi ,
( Heureux moment que je bénis fans ceſſe ! )
JANVIER 1766. 43
"
Toi , dans la fleur de l'aimable jeuneſſe ;
Moi , depuis peu connu fur le Permee ,
Moins jeune , mais beaucoup plus fou que toi :
Tous deux très-francs , peu riches , fans foupleſſe
,
Sans préjugés , fans orgueil , fans baffeffe ;
Aimant le bien , le plaifir , notre Roi ,
Et du furplus , refpectant la ſageſſe ,
En l'attendant .... Telle étoit notre loi !
Ceci pofé , tous deux penfant de même ,
Et nous aimant comme en tel cas on s'aime ,
Toujours gaîment , & s'aimant d'autant mieux;
Tu m'aurois vu moins ami qu'amoureux ,
Si ta franchiſe avoit pu te permettre
De me cacher , que certains premiers feux
Couvans encor , t'empêchoient de promettre
Ce qu'il falloit pour que je fulle heureux.
Tout autre , à moins , eût été furieux !...
Mon coeur , furpris , touché de ce langage ,
Sans t'aimer moins , t'eftima davantage :
Tu m'en fus gré ; moi , je m'en applaudis .
:
De mon côté , quand je me vis épris
D'un jeune objet , qui de moi fembloit l'être
A ton égard je ne fus pas plus traître :
Je te le dis.... Tu voulus le connoître ;
Tu l'accueillis que dis -je ? Tu l'aimas.
Tu fis bien plus ; mille fois tu rifquas ,
44 MERCURE DE FRANCE.
"
Pour mieux couvrir cette fecrette chaîne
Pendant dix ans une perte certaine !
Et fi le Ciel , trop jaloux des appas
De ma légère & charmante Syrène ,
Avant le mien n'eût hâté fon trépas ;
Je te verrois , fans en être plus vaine ,
Four nous encor braver mêmes éclats..
Traits fi connus ne fe démentent pas ,
Même par ceux à qui la preuve claire ,
En certains temps , en purut néceſſaire ,
Et qui de nous n'ont pas fait moins de cas.
Ainfi , livrés à différentes flâmes ,
D'abord enfemble , & de- là tour-à- tour ;
Paroîtra- t- il étonnant que nos âmes ,
Quoi qu'en tous points très- faites pour l'amour,
N'euffent d'abord brûlé l'une pour l'autre
Que d'un feu doux , tel qu'eft encor le nôtre ,
Toujours nourri du plus fimple retour ?
Or , ce feu doux , dans les âmes paffives ,
Peut , fans miracle , en produire d'actives :
Mais où l'actif domine à certain point ,
Ce feu fi doux ne fe fent prefque point ;
Et tout amant , s'il ne le fent mieux croître ,
Rougit toujours de le laiffer paroître.
A ces motifs , déja de quelque poids ,
Pour qui connoît ombre de bienséance ;
JANVIER 1766.
45
Difons encor que la reconnoiffance ,
Sur l'un & l'autre agillant à la fois ,
Sentiment pur , & qui toujours balance
Dans áme honnête & les faits & les droits ,
Retient , émoulfe , ou rend fans conféquence
Ces traits qu'amour ne trouve en fon carquois
Qu'autant qu'il eft conduit par la licence.
Mais la licence & la franche amitié
N'eurent jamais d'empire par moitié.
L'une , toujours compagne de l'eftime ,
L'autre , fouvent trop voifine du crime ;
Lifez , cherchez , parcourez tous les tems ,
Ont rarement fait des baux de vingt ans.
Pour achever d'éclaircir ce mystère ,
Qui doit peu l'être aux profès de Cythère ;
J'ajouterai ces deux mots feulement :
Qu'un vieil ami naiſſe d'un jeune amant ;
C'est marche fimple , & de tout temps vulgaire
:
Mais que l'ami dégénère en galant ;
Le cas fe peut , mais on n'en cite guère.
Toi , que jamais n'affecta leur caquet ,
Brave Ninon ; voilà , je crois , les cauſes
D'un phénomène affez rare en effet
Pour excufer les critiques & glofes
Qu'à dû produire un texte fi complet.
46 MERCURE
DE
FRANCE
.
croire !
Si l'incrédule en eſt peu fatisfait ;
Très-libre à lui : c'eſt don du Ciel que
On n'en dira pas moins à notre gloire ,
Malgré l'envie , & fes malignes dents ,
Malgré les fots & les fempiternelles :
>> S'ils font amans , tous deux font bien conftans;
S'ils font amis , tous deux font bien fidèles !
D. La P.
COUPLET à mon ami FAVART, en fortant
de la première repréfentation de fa Comédie
intitulée: LA FÉEURGÉLE . Air : Que
devant vous tout s'abaiffe & tout tremble.
Q
UI mieux que toi , cher Favart , ſe ſignale
Par des fuccès plus nombreux , plus conftans 2
Chaque faifon pour ta muſe eſt égale ;
Elle produit , & fait plaire en tout temps.
Envain il géle ,
Ta Fée Urgéle
De fes ardeurs
Embrafe tous les coeurs !
Par le même
JANVIER 1766. 47
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur le
Poëme de RICHARDET .
Vous avez rendu compte , Monſieur ,
d'une imitation en vers françois du Poëme
italien de Richardet. Je crois que vous
ferez bien aiſe de voir une épiſode tirée du
douzième & dernier chant de cet ouvrage.
Il eſt achevé depuis long - temps ; &
l'Auteur a jugé convenable de refondre
entièrement fa première partie , & de lui
donner un autre ton. Vous verrez par le
morceau que je vous envoie , que les
octaves ( manière italienne qu'il avoit
adoptée ) ne fubfiftent plus.
S'il excite votre curiofité , je pourrai
vous en procurer d'autres , dans l'efpérance
que l'Auteur aura lieu de ne pas fe plaindre
de cette eſpèce d'infidélité.
J'ai l'honneur , &c.
RICHARDETfuit dans l'obfcurité les traces
de DESPINE qui vient de lui être
enlevée.
د
It pourſuivoit cette plainte touchante ;
Mais les accens d'une voix gémiſſante
De fes regrets interrompent le cours.
48 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la nuit déja foit moins obfcure
Il cherche envain fur ces bords eſcarpés
Ce qui produit ce languiffant murmure ,
Ces triftes fons , ces mots entrecoupés ,
Ces longs fanglots dont les fens font frappés.
Il en eft proche ; il écoute ; il s'arrête.
On peut juger de fa foudaine horreur
Quand à les pieds il rencontre une tête
D'où provenoient ces fignes de douleur.
O vous , dit- il , étrange créature ,
Qui par des cris dont frémit la nature ,
Attendriffez mes efprits foulevez !
Apprenez - moi quelle eft cette avanture ?
Quel est votre être ? & comment vous vivez !
Vaillant guerrier , dit la voix lamentable ;
Retirez moi de cet affreux tombeau :
Je perds l'haleine , & le poids qui m'accable
Va de mes jours éteindre le flambeau.
Le Paladin , plaignant la deftinée ,
A la clarté de l'aſtre du matin ,
Se courbe , & voit un vifage divin
Qui fort du fein de la terre étonnée.
Sans perdre temps , fon bras s'emploie alors
A découvrir l'horrible précipice..
Le fer en main , il fait de tels efforts ,
Qu'en un moment , de ce cruel fupplice ,
Il délivra le plus parfait des corps.
La
JANVIER 1766.
49
La belle eft nue , & le deftin propice
Fait arriver Lirine avec Maugis.
De tant d'appas cette belle charmée
Avec Zima partage fes habits.
( C'étoit le nom de la Dame exhumée ) .
Quand par leurs foins elle eut pris du repos ,
Aux trois amis avides de l'entendre ,
Elle conta fon hiftoire en ces mots :
Seigneur , mon fort a de quoi vous furprendre.
Dans les Etats d'Ador , Roi d'Angola ,
Chez mes parens je vivois retirée ;
Mais je n'y pus , hélas être ignorée.
De ma beauté par- tout le bruit vola ,
En peu de temps il parvint jufqu'aux trône.
Ador bientôt me vit , & me parla ,
M'offrit enfin fa main & fa couronne.
Dans les tranſports d'un mutuel amour ,
Nous accufions la lenteur infinie
Des vains apprêts d'une cérémonie
Qui de l'hymen reculoit l'heureux jour.
Près de la mer , dans une folitude
Où de mon père eft le riche palais ,
Sur un balcon , dans mon inquiétude ,
Je me plaifois à refpirer le frais .
Je promenois un foir mes yeux diftraits
Sur le cryſtal de la plaine liquide :
Vol. I. C
ૐ
MERCURE DE FRANCE.
Du fein des eaux je vois fortir foudain
Un habitant de l'élément humide ,
Ayant le bufte & le vifage humain ,
Mais dont le corps qu'une écaille décore
A mes regards offre un homme marin.
Il m'enviſage avec un air ferein.
Objet charmant , dit- il , je vous adore !
Depuis deux mois je vous vois chaque jour ,
Sans vous ofer découvrir mon amour.
Je brûlerois , & me tairois encore !
Mais trop de maux preſſent mon coeur jaloux
• Je fais qu'Ador veut être votre époux.
Prenez pitié de ma peine cruelle .
Le Souverain qui commande là-bas ,
N'eft point fujet à la loi du trépas :
Je fuis fon fils ; mais ma mère eft mortelle ,
Et le deftin me rend mortel comme elle .
Si je confens d'allier à mon fort
Une beauté de l'Océan native ,
J'acquiers le droit dont ma mère me prive ,
Et me fouftrais à l'infaillible mort.
Je vous ai vue & renonce à la vie.
•
Sans nul regret je vous la facrifie ;
Mais pour le prix d'un effort généreux ,
Rendez du moins tous mes inftans heureux.
En prononçant cet aveu qui me touche ,
D'ardens éclairs s'élançoient de fes yeux ,
Et les foupirs exhalés de fa bouche
Embrafoient l'air d'un feu prodigieux ,
JANVIER 1766.
5D
Seigneur , lui dis-je , une fi belle flâme
Vous eût acquis l'empire de mon âme ,
Si je pouvois en difpofer encor
Mais vous parlez à l'époufe d'Ador.
La foi nous lie , & les noeuds d'himenée
Vont à la fienne unir ma deſtinée.
Je dirai plus. La générofité ,
Peut- être même un fentiment plus tendre ;
( Peut- il , hélas , être mieux mérité ! )
A vos defirs me défend de me rendre ;
Ce court bonheur vous auroit trop coûté.
En vous privant d'une félicité
Dont votre coeur s'eft trop laillé furprendre ¿
Celle à laquelle il m'eft doux de prétendre
Eft de vous rendre à l'immortalité.
Ah , c'eſt en vain dit - il . Daignez m'ea
tendre ,
Et connoiffez la trifte vérité.
D'un mot ici mon deftin va dépendre.
J'ai combattu mon penchant dangereux ,
Sa violence à la fin me furmonte.
Tout fous les mers eft inftruit de mes feux
Mais s'il falloit qu'un rival plus heureux
Vînt m'accabler de dépit & de honte ;
Quand je renonceau rang des deni- Dieux
Mon feul recours eft la mort la plus prompte.
Je n'irai point dans mes voeux dédaignez
Trop vil rebut d'une eſpèce étrangère
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE .
Offrir ce coeur qu'un affront défeſpère ,
Sur qui , cruelle , encore vous régnez
A des objets que j'ai trop indignez.
Quel est ce Roi qu'ici l'on me préfère ?
Savez - vous bien , dans vos feux infenfés
Ce que je puis & qui vous offenſez ?
Si je voulois , dans ma jufte vengeance ,
Anéantir ce fortuné rival ,
Vous jugeriez par un éclat fatal
De quel côté dut pencher la balance ,
Et de combien je le paffe en puiffance !
Mais , quelque grand que vous paroiffe un Roi ,
Cet ennemi n'eſt pas digne de moi .
Je vous l'ai dit : un feul mot va fuffire .
Je ne veux point chercher à vous féduire
Par les tréfors fous les flots entaffés ; .
Par ce pouvoir que dans un vafte Empire
Vous donneroient mes voeux récompenfés .
Des fentimens purs , défintérellez ,
Un amour noble , eft le but où j'aſpire ;
Mon tendre coeur vous parle , & c'eſt affez .
Penfez-y bien , ingrate , & choififfez .
De mon bonheur fi vous daignez m'inſtruire ,
Dans un billet que ces mots foient tracés ,
Et dans la mer par votre main lancés :
Venez , Zéys , c'est vous que je défire.
Demain , j'attends , pour régler mon deſtin,
Votre filence , ou cet ordre divin.
Mais , comptez-y. Je triomphe , ou j'expire
JANVIER 1766.
53
Je vois alors plonger le demi- Dieu ,
En prononçant encor un tendre adieu.
A ce départ , inquiéte , chagrine ,
Un trouble affreux m'agite & me domine .
Le lendemain Ador , qui vient me voir ,
Chaffe bientôt un préfage fi noir.
Le jour fuivant eft marqué pour la fête.
Dans le bonheur qui pour nos coeurs s'aprête ,
Pouvois - je encor foupçonner des revers !
J'oublie , hélas , Zéys , & l'univers !
Depuis l'inftant que dans la mer profonde.
S'étoit caché mon malheureux amant ,
Le Dieu du jour , plus vermeil , plus brillant ,
Déja deux fois étoit forti de l'onde.
Pour abréger ce récit étonnant ,
Au prochain temple où le peuple s'affemble ,
Ador & moi nous nous rendons enſemble .
Mais , au moment qu'approchant de l'autel
On nous dictoit le ferment folemnel ;
Les Cieux , foudain , de nuages le couvrent ;
Les feux , les eaux , s'élancent par torrens ,
L'air retentit d'horribles fifflemens ,
Et du lieu faint les murailles s'entrouvrent ;
céde & fe brife avec bruit .
La
porte
Les élémens contre notre hymenée
Semblent s'unir . Le Prêtre tremble & fuit ;
Avec frayeur fon cortège le fuit.
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
Du peuple en pleurs la foule confternée
Pouffe des cris qu'on entend jufqu'aux cieux )
L'onde s'élève , & la mer mutinée
Jufqu'à l'afyle où repofent les Dieux
Ole rouler fes flots audacieux !
Rapidement par la vague entraînée
Je m'affoiblis ! Les ombres de la mort
Glacent mes fens & ferment ma paupière.
Je fais enfin rendue à la lumière ,
Pour mieux fentir les horreurs de mon fort !
Sans mouvement , nue , & de coups meurtrie ,
Par les douleurs rappellée à la vie ,
De l'Océan les palais azurés
Frappent bientôt mes yeux mal affurés.
Dans un falon , fous ces voûtes humides
Je vois Zéys mort , couronné de fleurs ,
Qu'environnoient comme trois Euménides
Sa trifte mère , & fes barbares fours....
Viens , me dit- on : contemple ton ouvrage.
De cet objet viens affouvir ta rage .
Zéys n'eft plus ; jouis de fon malheur.
Après ces mots on me frappe , on m'outrage,
On me déchire avec plus de fureur .
Je pers encor la force & le courage ,
Et je fuccombe à cet affreux tourment.
Que de mes yeux on l'ôte promptement ,
S'écrie alors la mère rugiffante ;
Il faut la rendre à fon vil élément :
JANVIER 1766. 59
Que dans fon fein on l'enferme vivante.
Mais , que ces yeux , ces dangereux appas
Qui de mon fils ont caufé le trépas ,
Abandonnés , privés de fépulture ,
Des noirs vautours deviennent la pâture.
Par fon martyre effrayons les ingrats ;
Et
que des maux tels que ceux que j'endure ,
Puiffent encor l'accabler aux enfers .
A cet arrêt deux Tritons me faififfent ,
Me font franchir l'immenfité des mers ,
Creufent ma tombe en ces vaſtes déferts ,
Et dans les flancs foudain m'enfeveliffent.
Là , j'attendois que les monftres des airs
Vinſſent enfin terminer mon fupplice ,
Et de la mer achever l'injuftice.
Le jufte Ciel , pour conferver mes jours ,
A fufcité vos généreux fecours.
Civ
56 MERCURE
DE
FRANCE
.
LE SAGE , HONTEUX DE L'ÊTRE ,
CONTE.
QuUE le brillant tourbillon du monde
m'excède ! s'écrioit Dorval ; que fes foupés
divins m'ennuient ! que je fuis las d'être
cité , recherché , imité d'afficher des
travers que je méprife ; de parler un jargon
que j'entends à peine ; de créer de
nouvelles modes & de nouveaux mots :
enfin , d'être à tout Paris & de ne pouvoir
-être à moi ! Jamais on ne fe donna tant de
peine pour acquérir le titre d'homme eftimable
, que moi pour mériter celui de fat.
Quittons un rôle qui m'a fi bien réuffi. Il
m'eft étranger , & je veux finir par celui
qui m'eft propre
.
Ainfi parloit Dorval , l'homme à la
mode , mais qui au fond rougiffoit de
l'être. Ce difcours peignoit fon vrai caractère.
Dorval , parvenu à l'âge de trente
ans , en regrettoit douze perdus dans la
diffipation. Il avoit en lui de quoi fe rectifier
un efprit jufte , quoique brillant ;
un coeur fenfible , quoique partagé. Douze
ans de travers n'avoient pu anéantir cet
JANVIER 1766 .
57
heureux naturel , & Dorval n'afpiroit qu'à
fe montrer tel que la nature l'avoit fait
naître .
Une feule difficulté l'arrêtoit . Comment
changer de rôle fi fubitement ? Croira- t- on
à cette métamorphofe ? ... Eh ! que m'importe
que l'on croie ou que l'on doute?
ajoutoit Dorval. Je veux déformais vivre
pour moi. On me prêtera , fans doute
bien des ridicules. J'ai , fans rien prêter ,
de quoi prendre ma revanche.
Tout confidéré , cependant , il crut
devoir encore diffimuler. On n'apperçut
aucun changement , ni dans fa conduite
ni dans fes difcours ; mais il étoit difficile
que cette contrainte fubfiftât long- temps.
Dorval épioit l'occafion de s'en dédommager.
Elle fe préfenta d'elle- même.
Il étoit lié avec le Chevalier de Séricourt ,
plus jeune que lui de quelques années .
Séricourt le glorifioit même d'avoir paru
dans le monde fous fes aufpices , d'avoir
profité de fes leçons . Il eft vrai que jamais
élève ne faifit mieux celles de fon maître .
Il eft vrai auffi que jamais vocation ne fut
moins équivoque. Séricourt étoit par nature
ce que Dorval n'étoit que par lyftême.
Que deviens - tu donc ? lui difoit un
jour ce difciple zélé ; on ne te rencontre
nulle part , & ce qui eft bien moins con-
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE .
cevable , on te trouve chez toi . Il ne te
manque plus que d'y être un Platon à la
main. Sais - tu qu'il ne me fera bientôt
plus permis de me dire ton élève ?
Qui le croiroit ? Dorval fat embarraffé
par ce difcours. Loin de faire parler la
raifon , il eut recours au perfifflage. Ne
puis-je pas , difoit - il , prendre quelques
jours de repos ? Le moyen de fuffire à
tout ! Les Gens du Palais ont leur vacances ;
crois -tu que nous méritions moins d'avoir
les nôtres ?
-
Beaucoup mieux , reprit Séricourt ;
mais que dira la tendre Dorimene , elle
qui veut être aimée avec tant d'exactitude ? -
Elle s'accoutumera à l'être comme tant
d'autres. — Et la vive Eliane qui ne fçut
jamais attendre ? - Elle attendra. — Tu
vas perdre fans retour la prude Araminte :
une prude ne veut point être négligée..
Elle s'y fera . Pour la coquette Eglé, que
de coups - d'oeil elle aura prodigués durant
ton abfence ! Elle m'en dédommagera .
Il faut pourtant , ajouta Séricourt , quitter
dès demain ta folitude . - Eh pourquoi
dès demain ? C'est que je t'ai engagé :
je t'ai promis à la Comteffe. Je n'ignore
pas que tu fais les honneurs de fa maifon ;
mais voudrois - tu auffi m'y inftaler ?
Pourquoi non ? Je t'exhorte à faire de ton
----
-
--
JANVIER 1766.. 59
-
-
-
mieux , & je m'engage à faire du mien
pour te produire . Avoue , mon cher ,
qu'il y a là bien du défintéreſſement ou de
la préfomption ? N'êtes - vous pas au mieux
l'un avec l'autre la Comteffe & toi ?
Je l'ai cru & elle auffi , mais nous nous
trompions tous deux . C'eft une chofe merveilleufe
que notre embarras mutuel . —
Toi , embarraffé ? - Parbleu on le feroit
à moins. Que dire à une femme à laquelle
on a tout dit , & qui elle- même ne fauroit
que répondre ? J'entends ; tu me délègues
ton embarras ; mais fi tu vas redoubler
le fien ? - Non , elle te diftingue . Je
t'avouerai même que ce qui l'avoit d'abord
prévenue en ma faveur , c'eft l'honneur
que j'ai d'être ton élève.... Fort bien !
difoit Dorval en lui- même , je vois qu'il
faudra maintenir auprès d'elle ma réputation
; c'eft affez mal remplir mes projets
de retraite. Ce n'eft pas tout , pourfuivit
Séricourt , il faut nous rendre dès aujourd'hui
à fa campagne. Elle y prépare une
fête brillante & je veux que tu en fois le
héros. - Une fête, & pour qui ? · Pour
fon mari. Quoi ! fe font- ils rapprochés ?
-La bonne plaifanterie ! Eft - ce qu'on
fe rapproche ? La Comteffe , en feinme
raifonnable , permet une fois par an à fon
mari de fe croire quelque, chofe dans fa
-
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
maifon. De fon côté , il eft aflez difcret
pour ne point abufer de cette indulgence .
Dorval oppofa quelques difficultés à ce
départ fubit , mais il n'eut point la force
d'infifter. Veux- tu , difoit Séricourt , laiffer
le Comte tête à tête avec fa femme ? Il
fe croiroit en bonne fortune .
Le château de la Comteffe n'étoit éloigné
de Paris que de huit lieuës. Déja
Dorval & Séricourt en avoient franchi la
moitié. Ils voyageoient chacun dans leur
voiture , qui l'une & l'autre étoient des
plus brillantes . Une voiture d'une autre
efpèce , un fimple char de
campagne ättelé
de deux boeufs , fixa tout à coup l'attention
des deux voyageurs. On voyoit fur le char
une jeune fille vêtue de blanc , couronnée
de fleurs , & d'une beauté fingulière . Elle
étoit affife fur un monceau d'épis nouvellement
moiffonnés. D'une main elle
renoit une faucille ornée galamment , de
l'autre un faifceau de liens raffemblés avec
des rubans de diverfes couleurs : des gerbes
liées comme ce faifceau s'élevoient pour
elle en forme de trône. Telle , fans doute ,
parut Cérès avant que d'être la mère de
Proferpine , ou telle fut Proferpine avant
que d'être enlevée à ſa mère .
Autour de ce char s'avançoit gaîment
une troupe de jeunes gens des deux fexes .
JANVIER 1766. 61
Le fon de quelques inftrumens , la plupart
champêtres , égayoit & régloit leur marche .
Plus loin on voyoit venir les pères de ces
jeunes gens. Tout ce cortége avoit quelque
chofe de frappant & de nouveau . Séricourt
en dérangea un peu l'ordre , tant fa voiture
frifa de près le char de la jeune perfonne.
Elle eft divine ! s'écria - t- il , avec un ton
& un regard qui la déconcertèrent ; elle
eft divine ! mais il faut troquer ces fleurs
contre des diamans , & cette ruftique voiture
contre un leſte vis - à - vis .
La ruftique voiture avançoit toujours ;
ce qui empêcha Séricourt d'en dire davantage.
Quant à Dorval , il avoit ordonné à
fes gens de laiffer le chemin libre & de
s'arrêter. Il contemploit ce fpectacle avec
furprife , mais avec encore plus d'intérêt.
Il fe rappella que c'étoit l'ufage en certains
lieux de terminer ainfi la récolte , & de
choifir pour Reine des Moiffons la plus
jolie fille du village on ne pouvoit ,
difoit-il , mieux choifir . Que de tréfors
qui n'ont peut- être pour afyle qu'une miférable
cabanne ! Quel palais ne pourroientils
pas embellir ? Ses regards étoient abfolument
fixés fur cette Reine champêtre ;
ils ne firent qu'augmenter fon embarras ,
& cet embarras l'embelliffoit encore .
Dorval crut même découvrir que ce trou62
MERCURE DE FRANCE.
ble ne reffembloit point au premier , c'eſtà-
dire , à celui que le perfifflage de Séricourt
avoit caufé à la belle villageoife..
Cette idée fit fur lui une impreffion qui
l'étonna , mais elle n'étonnera point ceux
qui favent que dans une villageoife , comme
dans une Princeffe , les droits de la beauté
font les mêmes. Des yeux qui n'ont rien.
dit encore font bien éloquens lorfqu'ils.
effayent de parler.
Dorval ne pourfuivit fa route qu'à regret..
Il vit Séricourt occupé à queftionner un de
ceux qui fermoient ce cortège ruftique . Cer
homme étoit un peu mieux vêtu qu'un
villageois ordinaire , mais du refte il en
affectoit la fimplicité. Que fignifie , lui
demandoit Séricourt , cet appareil fingulier
? Que la moiffon eft finie , répondit
l'homme champêtre. J'ignorois qu'on
en célébrât ainfi la clôture. Bien d'autres.
que vous l'ignorent . C'eft un ancien ufage
que je fais revivre . Il amufe cet jeuneffe ,
& tout amufement confole. Eft - ce aufli
pour vous confoler que cette jolie enfant
a été choifie par vous ? .. - Je ne l'ai
point choifie , elle a été éluë. — Avoitelle
des concurrentes ? Si cela eft , il faudra
venir fe pourvoir ici.- L'emplette
pourroit bien ne pas vous fatisfaire . Nos
villageoifes font fi fimples ! On les
-
JANVIER 1766. 63
forme . Par exemple , je veux que cette
jolie enfant qu'on promène, perde avant fix
femaines letic de rougir. -Je vous réponds.
qu'elle rougira encore dans fix mois. C'eft
un tic dont j'efpère qu'elle ne ſe défera
point. - Avez vous quelque intérêt qu'elle
le garde ? -Cela pourroit être. J'ai auffi quelque
crédit auprès d'elle . Ce crédit- là ,
mon cher , eſt un peu fujet à caution ;
mais n'importe ne pourriez - vous pas
l'employer en ma faveur ? -Auprès d'elle ?
-Bien entendu. Qui da ! la commiffion
a fon mérite. Oh ! je vous réponds
de m'en acquitter comme je dois ! - I !
me femble , bon homme , que vous plaifantez
? Point du tout , je parle auffi
férieufement que vous-même . Je vous
crois le fens commun , ainfi vous fentez
qu'on ne plaifante point un homme de ma
forte... Ah , Monfieur ! interrompit le
Villageois , n'auriez-vous point le malheur
d'être homme de qualité ? -Sans doute ,
je le fuis. Qu'entendez - vous par ce malheur
? Peut-être aufli êtes - vous bien en
Cour ? On ne peut y être mieux.
Hélas ! tant pis ! Je gage même que vous
faites les délices de la bonne compagnie ?
-
-
-
-
Je m'en flatte. — J'en fuis défefpéré
pour vous ! .. Je vois auffi que vous avez
dû trouver de cruelles. Eft - ce qu'on
peu
TANGE
• 64 MERCURE DE FRANCE.
-
-
On
en trouve ? Je ne m'en fuis point encore
apperçu . Monfieur ! fuyez ce malheureux
village , vous en rencontreriez. -
Comment? Cette petite Cécile qui vous
paroît fi jolie...- Hé bien ? - Hé bien !
plus un homme de Cour eft aimable , plus
il l'effraie. Elle s'apprivoifera ..- J'en
doute. On lui a furieuſement gâté l'efprit
à ce fujet. - C'eft apparamment quelque
ruftre... C'eft fon propre père.
commencera par le convertir. La philofophie
villageoife ne tient guères contre certains
argumens
. C'eft un homme
bien opiniâtre , je vous en avertis.
Opiniâtre comme on l'eft dans ces fortes.
d'occafions ! - Celui-là l'eft dans toutes.
Je vais en deux mots vous le faire connoître.
Il prêche fans ceffe à tout le village
qu'on n'eft heureux que quand on eft petit ,
& quand on n'approche point des grands .
Il dir avoir eu le malheur de les chercher ,
& enfuite le bonheur de les fuir. Il les fuit
-
. encore ... C'eft apparamment , interrompit
Séricourt , quelque mifantrope ſubalterne
? Point du tout ; c'eft un homme
fort gai ; & ce qui eft encore plus rare , on
ne le voit jamais trifte. -Et que fait-il
dans ce village ? - Il fait valoir fon bien.
Ce bien eft- il confidérable ? Non ,
mais il lui paroît fuffifant. - Et Cécile ,
JANVIER 1766. 65
―
quelles font fes occupations ? - · Celles
qu'on donne à une jeune fille qu'on ne
veut pas fatiguer. Ce qui me confole ,
reprit Séricourt , c'eft qu'on a refpecté la
fraîcheur de fon teint. Oh ! pour cela
fon père y veille lui-même . Il dit que
quand une femme est belle , ce qu'elle peut
faire de mieux c'eft de l'être toujours.
Il a raiſon. Parbleu ! je veux l'en remercier.
Il n'y a pas de quoi , répliqua
l'inconnu en fouriant. Alors il s'éloigne
avec vîteffe , & Séricourt demeure étonné
pour la première fois .
-
Dorval ne put entendre qu'une partie
de ce dialogue , mais il devina aifément
le furplus. Cet homme , difoit - il , n'eſt
rien moins qu'un payfan ; c'eft un rôle
qu'il joue , foit par fyftême , foit par caprice.
J'aimerois mieux que ce fût par
fyftême . Je médite moi- même un perfonnage
qui pourra fembler auffi bifarre que
le fien.
Séricourt , de fon côté , avoit fon projet.
Il faudra bien , difoit- il , apprivoifer cet
homme , ou recourir à d'autres voies
pour
tirer cette enfant d'efclavage. Que dis- tu
de cette rencontre ? cria - t - il à Dorval ,
qui le regardoit en riant. Je dis , reprit ce
dernier , qu'on peut être belle dans un
char traîné par des boeufs , & homme d'ef66
MERCURE DE FRANCE.
prit fous un habit ruftique. Avouë cependant
, reprit Séricourt , que cet homme
d'efprit a befoin qu'on le forme. Il veur
enterrer cette jeune Cécile dans fon village ;
elle eft faite pour quelque chofe de mieux.
Je lui deftine la place de Rhodope.
Il eft bon d'obferver que cette Rhodope
étoit une courtifane aux gages de Séricourt.
La comparaifon déplut à Dorval , il alloit
en démontrer l'injuftice ; mais Séricourt
avoit pourfuivi fa route , & fon rival fut
contraint de l'imiter. D'ailleurs c'étoit fe
déclarer hautement le partifan de la raifon,
& le foible de notre fage étoit de n'ofer le
paroître.
L'image de Cécile ne le quittoit cependant
pas. On arrive. Ah ! c'eft Dorval ,
s'écria la Comteffe , avant même que celui-
ci l'eût apperçue : c'eft Dorval ; nous
ne craignons plus ni l'ennui ni le pédantifme
, il faura bien leur en impofer. Ce
difcours embaraffa Dorval. Hé bien ! difoitil
en lui -même , ne voila-t- il pas de nouvelles
entraves ? Puis- je démentir ici mon
premier rôle ? non , il faut le foutenir
mais en continuant de l'apprécier ce qu'il
vaut.
En effet il le foutint. Il avoit dans Séricourt
un émule qui n'épargnoit rien pour
l'effacer , & à qui ce rôle étoit naturel.
JANVIER 1766.
خ و
Croiriez-vous , difoit- il à la Comteffe , que
le férieux gagne Dorval de jour en jour?
C'est un homme qui s'enterre chez lui , &
il n'a pas fallu moins que votre nom pour
l'arracher à fon boudoir.
--
-
Je fuis , reprit elle , flattée de la diftinction
; mais il eft affreux de fe féqueftrer
ainfi ! c'est déroger bien fubitement. Madame
, reprit Dorval , d'un ton libre , je
fuis ferme dans mes principes ; mais j'avoue
que certains cercles me femblent quelquefois
fi ennuyeux... Quoi ! Marquis ,
vous pourriez vous ennuyer ? Madame ,
je n'ai pas le privilége exclufif de ne m'ennuyer
jamais. Je l'ai , moi , reprit la Comteffe
, & l'uſage en eft facile. Premièrement
je m'amufe de tout. Et moi auffi
ajouta Séricourt. Mais , Madame , répliqua
Dorval , tout n'eſt pas amuſant ! Pardonnez
moi , reprit la Comteffe , tout peut
l'être pour nous : cela dépend de notre
manière de voir. Les objets prennent à nos
yeux la teinte de notre âme. Si elle eft trifte,
ils feront lugubres ; fi elle eft gaie , tout le
noir difparoîtra .Ne prenons rien au férieux,
l'ennui fe gardera de nous approcher. J'ai
vu , ajouta Dorval , des gens férieux qui
ne s'ennuyoient point. C'eft , reprit la Comteffe
, qu'ils s'amufoient à être graves. Pour
vous , Marquis , je crains que Séricourt
68 MERCURE DE FRANCE.
---
Chain
fén'ait
dit vrai ; vous deviendrez grave
rieufement. Je n'en crois rien ; mais enfin
, qu'en réfulteroit - il ? - Un million de
brocards. Tant de gens que vous avez perfifflés
, défolés , prendroient leur revanche .
On vous redoutoit , on vous bravera : vous
ferez honni , tympanifé . On n'attribuera
point votre changement au choix volontaire
d'un nouveau rôle , mais plutôt à
l'incapacité de foutenir celui que vous aviez
d'abord pris. -Oh ! pour celui là, Madame,
j'ai fait mes preuves. Il faut les réitérer ,
Monfieur. Qu'à cela ne tienne , je fuis
en fonds. Mais vous , Madame , quelles
font ici vos refources ? La campagne fournit
peu. Beaucoup , Monfieur , au contraire
, beaucoup. Ce ne font pas les mêmes.
ridicules qu'à Paris , mais , enfin , ce font
des ridicules . Par exemple , j'ai pour voifine
une Baronne qui l'eft depuis un demifiècle
, & qui ne foupçonne pas de plus
beau titre. Elle habite conftamment un
château bâti par un de fes ayeux qui fuivoit
l'arrière- ban à la journée des Eperons . La
forme de ce château eft facrée pour elle.
Jamais elle ne comprendra qu'il puiffe y
en avoir un fans tourelles & fans pontlevis
. Sa garenne & fon colombier ont
auffi beaucoup de part dans les diftinctions
qu'elle exige. On ne la verra jamais s'abJANVIER
1766. 69
fenter un Dimanche , tant elle eſt jalouſe
des droits honorifiques de fa paroiffe . J'efpère
cependant que nous pourrons nous en
amufer. D'ailleurs j'ai des vaffaux : je ne
leur impofe pas de pénibles corvées , mais
je cherche à lire dans ces âmes groffières ,
& j'y lis quelquefois bien des chofes. J'y
vois que la nature toute fimple ne l'eft point
à l'excès. Les plus déliés d'entre eux fe
jouent des autres : cette règle eft la même
pour tous les hommes. A propos de gens
groffiers , il eft bon de vous prévenir que
ce font mes vaffaux qui font les honneurs
de la fête que je prépare ... Il eſt vrai ,
interrompit Séricourt , que dans une fête
pour un mari , tout doit être fingulier . Je
fais , reprit la Comteffe , combien cela.
frife le ridicule , mais j'en cours volontiers
les rifques. Peut-on faire moins pour un
mari qui veut bien n'en pas exiger davantage
? Il eft délicieux ! & depuis que nous
ne nous aimons plus , nous fommes les
meilleurs amis du monde.
Je conçois cela , reprit Séricourt ; mais
puifque vous nous bornez au fimple rôle
de fpectateurs , au moins choififfez bien
les Actrices. Ah ! de mon mieux , repliqua
la Comteffe . Une d'entre elles , & c'eft
la principale , m'a coûté plus d'une dé70
MERCURE DE FRANCE.
marche. Je ne doute pas , non plus , que
mon mari n'en foit très- content.
Elle eft donc jolie ? demanda Séricourt.
- Elle eft affez bien reprit la Comtelle .
Elle est donc pour le moins jolie , difoit
Dorval en lui même ; & en parlant ainſi
il fongeoit à Cécile.
Le lendemain , jour fixé pour la fête ,
le Comte parut chez lui. Meffieurs , dit - il.
à Dorval & à Séricourt , vous ferez témoins
d'une complaifance réciproque .
Madame exige que je me laiffe aujourd'hui
glorifier , & elle- même veut bien
contribuer à ma gloire. Mais quoi ? tout me
paroît bien calme ! Je fuis défolée , reprit la
Comteffe ; je voulois vous gratifier d'un
Opéra comique à grandes ariettes ; nos
Acteurs m'ont manqué. C'eft dommage ,
reprit le Comte , il n'eft point de bonnet
fête fans Opéra comique . Mais quel étoit
le titre du vôtre ? - Le bon Seigneur. Ce.
titre n'eft pas heureux , ajouta Dorval ;
j'ai déja vu .... Oh bien ! interrompit la
Comteffe , nous nous bornerons au fpectacle
de la nature ; celui - là en vaut bien
d'autres.
On prit la route du jardin. Il étoit
vafte , bien orné ; & ce qui eft encore plus.
heureuſement varié. On arrive au
rare,
JANVIER 1766. 71
parterre , au milieu duquel on appercevoit
une ftatuë de Flore . Elie tenoit en main un
bouquet , & étoit entourée d'autres ftatuës
, qui , à l'exception de deux , ſe tenoient
toutes par des guirlandes : ce qui
formoit un cercle où l'on ne pouvoit pénétrer
que par un feul endroit. Vous êtes
furpris , dit la Comteffe à fon époux , de
voir des ftatuës coloriées . On m'a affuré
que les plus anciennes , dans la Grèce , l'étoient
, & qu'on prétend renouveller cet
ufage parmi nous . J'ai voulu vous en don
ner les prémices. Alors , elle le conduifit
elle-même jufqu'auprès de Flore , qui , à
l'inftant cella de paroître ftatue , & préfenta
au Comte fon bouquet , avec une
grace naïve , qui charma les fpectateurs.
Mais Dorval & Séricourt n'étoient guères
moins furpris que charmés. Ils retrouvoient
dans cette Flore la jeune Cérès ,
qu'ils avoient rencontrée en route ; ou ,
pour mieux dire , Flore & Cérès n'étoient
autre chofe que Cécile.
Dès ce moment , les autres parties de
la fête n'intérefsèrent plus , ni Dorval ,
ni Séricourt. Le premier diffimula de fon
mieux ; mais Séricourt ne favoit pas fe
contraindre. Il aborda la prétendue Flore.
Quoi toujours Déeſſe ? lui dit-il. En vérité
ce rôle vous fied à merveille ; mais
72
MERCURE DE FRANCE.
•
celui qui vous eft propre ne vous fiéroit
pas moins . Auffi vais- je le reprendre , lui
répondit Cécile , & je n'en ai jamais ambitionné
d'autrè Quoi ? la connoiffiezvous
? lui demanda la Comteffe . Alors
Séricourt lui détailla la rencontre de la
veille . Et vous , Dorval , ajouta de nouveau
la Comteffe , l'aviez - vous auffi remarquée
? Il feroit plaifant qu'elle vous eût
rendus rivaux !
Dorval fut prêt à répondre d'une maniere
qui auroit déplu à celle qui l'interrogeoit.
Cependant , il fe modéra. Il n'ofa
même prendre fur foi de répondre férieufement.
Le ten léger , le perfifflage, lui fervit
à déguifer ce qu'il éprouvoit. Prendre
un autre ton , c'étoit fe mettre en butte à
celui- là , & c'étoit à quoi il ne vouloit
point encore s'expofer.
Mais quelle fut fa douleur & fa furprife
? Cécile , qui n'avoit fait nulle attention
au propos de Séricourt , parut attriftée
du fien. Elle baiffoit les yeux ; mais il
avoit cru y voir du dépit & de la confufion.
Quoi ? difoit - il , à voix baffe , je
l'aime , & j'ai pu me réfoudre à l'humilier
? Eft elle faite pour qu'on l'humilie ?
Les grâces dans une femme font des titres
de nobleffe ; & dès lors , eft- il une femme
plus noble que Cécile ? J'ai , cependant ,
paru
JANVIER 1766. 73
paru la confondre avec fes compagnes.
Quelle injuftice ! Peut- être viens - je de me
fermer fon coeur pour jamais . Cette réflexion
le mettoit hors de lui-même . Il
étoit prêt à tomber aux genoux de Cécile ,
pour défavouer & réparer cette injure.
Les divertiffemens continuoient , & lei
fournirent enfin l'occafion de s'expliquer
avec elle fans être obfervé . Daignez , lui
dit- il , oublier à jamais la réponſe qu'il
m'a fallu faire à la Comteffe. Mon feul
but a été de lui faire prendre le change.
L'aveu réel de ce que je reffens pour vous ,
ne doit être fait qu'à vous. Je faifis le moment
de vous en inftruire ; je faifirai tous
les moyens de vous le prouver. Me le permettez
- vous charmante Cécile ?
Monfieur , lui répondit- elle , d'une voix
tremblante , je ſuis fille , & je n'ai rien à
vous permettre . Au moins , ajouta Dorval,
ne me le défendez pas. Vous êtes fi
fort au- deffus de moi , reprit Cécile , que
je n'ai non plus rien à vous défendre . Mais
mon père eft tellement prévenu contre les
Grands , qu'il ne croira rien de tout ce
que vous pourrez dire , & qu'il me défendra
de le croire. Ne l'en croyez pas
lui-même ; je faurai bien le guerir de cette
prévention . Cela eft impoffible.- Mais
n'a-t'il pas permis que vous vinffiez chez
Vol. I.
-
-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
le Comte ?
- -
Nous fommes fes vaffaux ;
& , d'ailleurs , Monfieur le Comte eft le
-
feul Grand qu'il eftime. Il m'eftimera
auffi , je vous le proteſte. Comment
ferez - vous ? J'en ai un moyen fûr ;
mais confentez- vous que je l'emploie ?
Oui , reprit Cécile en s'éloignant , je confens
à tout ce qui peut vous faire estimer
de mon père.
Lafuite au Mercure prochain .
IMPROMPTU en forme de harangue , à
M. le Ch. DE B...lejour defa naiffance ,
par M. l'Abbé P...
MESSIEURS & Dames , du filence .
Célébrons l'heureufe naiffance
De notre aimable Chevalier ,
Et faifons lui la révérence ,
L'Abbé P... tout le premier.
Il parle mieux qu'un Chancelier.;
Il écrit mieux qu'homme de France :
Il eft , de plus , grand Chevalier ( 1 ) .
Faifons- lui donc la révérence ,
L'Abbé P ... tout le premier.
( 1 ) la preuve en eft dans l'épitaphe ſuivante.
JANVIER 1766 . 75
Modeſte amant & fier guerrier ,
Il excelle dans tout métier ,
( Exceptons -en pourtant la danfe ) .
Faifons- lui done la révérence ,
L'Abbé P... tout le premier.
O l'être heureux & fingulier!
Son maître , dans chaque fcience ,
Eft devenu fon écolier ( 2 ).
Faifons -lui donc la révérence ,
L'Abbé P... tout le premier.
EPITAPHE de M. le Ch . DE B ... faite par
lui-même.
Cy git un Chevalier , qui fans ceffe courut ,
Qui fur les grands chemins naquit , vécut , mourac
( 3 ) ,
Pour prouver , ce qu'a dit le fage ,
Que notre vie est un voyage.
(2 ) Nous trouvons d'autant plus de fineffe & de graces
dans ces derniers vers , que M. L. P... D. S... de A. D. R...
de P... D. de L... & M. de L. R. de N.
fois attaché à l'éducation de M. le Ch. de B.
.. a été autre-
(3 ) Le premier article eft certain ; l'Auteur nous affûre
que le fecond eft vrai , il juge fans doute le troifième vraifemblable.
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
Vau de la Nation , pour Monfieur le
DAUPHIN .
D.TEU plus puiffant que tout l'art des humains ,
Qui voit la France à tes décrets foumife ;
Ecartes en la douleur & la crife ,
Et de fon Prince affare les deftins.
Il eſt fils tendre , ainſi qu'époux ; bon père ;
C'est un BOURBON que réclament nos voeux.
Il a du Roi la bonté dans les yeux ,
Il a le coeur auffi pur que fa mère.
Daigne , ô grand Dieu ! défarmer ta colère.
Si c'eft t'aimer que d'avoir des vertus ,
N'en ravis point le modèle à la terre :
Tu perdrois trop fi Louis n'étoit plus .
ΜΑΤΟΝ.
JANVIER 1766. 77
LE mot de la première Enigme du Mercure
de Décembre eft le tocfin. Celui de la
feconde eft le crime du viol. Celui du premier
Logogryphe eft cône , dans lequel on
trouve Noé, once & noce. Celui du fecond
eft gorge, c'est- à- dire , le fein d'une femme ,
dans lequel on trouve ce qui fuit : Ré ,
l'Ile de Ré , orge , l'or , reg, gor , erog.
Celui du troisième eft la loupe ; où l'on
trouve loup , pôle & poule.
ÉNIGME S.
LECTEUR , je ECTEUR, fuis fouvent le fujet de tes foinsă
Si je t'occupe ici ; fi tu me donnes l'être ;
Alors , moins que jamais tu pourras me connoître ;
J'exifte d'autant plus que l'on me connoît moins.
Par M. R... de Marfeille.
Diij
78 MERUCRE DE FRANCE.
A U.T R E.
Mon cher Lecteur ,
Au vrai bonheur
Je conduis fans ceffe
Quiconque à moi s'intéreffe ,
Et qui fait fon fouverain bien
Avec moi de n'aimer plus rien
Que celui qui m'a donné l'être .
Veux -tu maintenant me connoître ?
Regarde en moi cet objet principal
Qui porte au bien, & qui fait fuir le mal ,
Er fans lequel nul deffein ne profpère ,
Du moins celui qui nous eft falutaire .
Cherche encor: tu verras qu'en moi le coeur humain
Peut trouver du bonheur le principe certain ;
Un moyen für pour fouffrir la mifère
Que nous tenons de notre premier père :
Mais, qui plus eft , c'eft dans mon tribunal
Que fe détruit le pouvoir infernal ;
De chez moi je fais difparoître
Celui dont l'orgueil eft le maître ;
Enfin je fuis le vrai foutien
De celui qui par mon lien
Dans l'humilité s'abaiſſe ,
Et fa douleur celle
Quand dans fon coeur
Git ma douceur.
Par M. FABRE, à Limoux , en Languedoc.
JANVIER 1766. 72
Lafingulière compofition de cette Enigme
a feule engagé l'Auteur à l'envoyer au
Mercure , 1. parce que des vingt- fix vers
qui compofent cet ouvrage , les treize derniers
répondent parfaitement aux treize
premiers par le nombre des pieds , 2º. par
le nombre des mêmes rimes diftribuées
également , depuis le milieu de l'ouvrage
jufqu'à la fin , comme du milieu au commencement
, 3. parce que la ftructure de
tous les vers & leur arrangement forment
enfemble un lozange parfait.
3
ÉNIGME - LOGOGRYPHE.
AVEC VEC quatre des miens nous nous trouvons
par-tout ;
A la Ville , à la Cour , on a befoin de nous :
On nous trouve en tout cercle , en toute compagnie
,
Et nous ne paroiffons que deux fois dans la vie .
GUILLAUME
, étudiant .
LOGO GRYPH E.
POOUURRfe flatter de pouvoir me connoître ,
Il faut par le calcul que renferme mon corps
Chercher auparavant mes différens rapports ;
Voilà le vrai moyen de voir qui je puis être
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Car autrement , quoique fimple par fois ,
Je donne du fil à retordre
A
A quiconque , croyant m'avoir au bout des doigts ,
Pour me trouver ne fuit point avec ordre
La route qu'ont tracé mes rigoureuſes loix.
Mais pour te rendre encor plus claire
Ma jufte propofition ,
Sans parler de mon caractère ,
Je vais , mon cher Lecteur , par la divifion
De mon corps feulement dévoiler le mystère,
D'abord , fans beaucoup me gêner ,
J'en fais deux portions égales ,
Et qui plus eft , toutes les deux font mâles 3
Par les deux traits fuivans tu les vas deviner.
L'une , c'eſt un objet que le travail pénible
Forme prefque dans un inftant ;
L'autre , qu'on reçoit en naillant >
Par pudeur fe rènd invifible.
Enfuite , en les bouleverfant ,
( C'est-à-dire apperçus tous les deux par derrière }
Tu verras en cette manière
Que chacun forme encor un objet différent :
D'un élément très - néceffaire
Le premier eft un réservoir ;
Le fecond , tu le pourras voir
Dans l'almanach ou dans le breviaire .
T
Par M. FABRE , à Limoux , en Languedoc.
chene, (Laissant errer mes moutons)Il te
plait,charmante Helene De répéler mes chansons;
Rempli du Dien qui m'inspire , Lesyeux
W
sur les liens fixes, je nepuis que le re-
-dire,Sans croire te direasses : Un charme
Imprimé par Recoquillée.
Gracieusement
Un charme vainqueur m'enchante Et S'em
ра re de mes sens, Lorsque de ta voice tou
=chanie ,jentens les tendres accens . Quej'aime
à te les apprendre Ces chansons faites pour
toi! Le seul plaisir de tentendre , M'élève
Fin .
Mineur
W
au dessus d'un Roi.
Si quelque fois,sous un
JANVIER 1766. 81
ROMANCE NOUVELLE.
UN charme vainqueur m'enchante
Et s'empare de mes fens ,
Lorfque de ta voix touchante
J'entends les tendres accens.
Que j'aime à te les apprendre ,
Ces chanfons faites pour toi !
Le feul plaifir de t'entendre
M'élève au- deffus d'un Roi.
Mineur.
Si quelquefois , fous un chêne ,
( Laiffant errer tes moutons ) ,
Il te plaît , charmante Hélène ,
De répéter mes chanfons ;
Rempli du Dieu qui m'inſpire ,
Les yeux fur les tiens fixés ,
Je ne puis que te redire
Sans croire te dire affez :
Un charme vainqueur m'enchante , &q
Reprenez le majeur..
Dv
82
MERCURE
DE
FRANCE
.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
- LETTRE en réponse à une Differtation
inférée dans le Mercure du mois de Novembre
1765 , article II , page 80 &
fuivantes , fur les noms de lieu Savegium
& Succiacum .
J'AT ' AT lu , Monfieur , dans votre Mercure
du mois de Novembre dernier , article 2 ,
page 80 & fuivantes , une differtation ,
par laquelle un anonyme femble vouloir
établir l'indentité des mots Savegium &
Succiacum , Sucy en Brie , terre feigneuriale
appartenante au Chapitre de l'Eglife de
Paris. La méthode qu'il a employée , m'a
parue' fi étrange , que peut-être il feroit
avantageux aux lettres & à l'art de raifonner,
que vous inféraffiez dans votre premier
Mercure quelques obfervations que
j'ai faites fur fa differtation.
Vous conviendrez , Monfieur , que l'anonyme
a dû fe propofer d'éclairer les gens.
JANVIER 1766. 83
de lettres , & d'être utile à l'hiftoire des
environs de Paris ; ou je me trompe fort ,
eſt
a manqué ces deux objets. La thèſe
que Savegium & Sueciacum ont la même
fignification , font les deux noms latins de
Sucy en Brie. Il n'ignore pas que des favans ,
diftingués dans la republique des lettres ,
Monfieur l'Abbé le Bauf entr'autres , &
les Pères Bénédictins , ont démontré que
Savegium , mons Savegia , étoit l'ancien
nom de Belleville , près de Paris. Mais ces
autorités qu'il auroit dû refpecter , s'il eft
homme de lettres , ne l'ont pas fubjugué.
Je conçois que , dans les problèmes littéraires
, on peut toujours appeller de la
fimple autorité au tribunal de la raiſon ;
mais comme la vérité ne peut naître du
choc de deux affertions contraires , ne convenez
vous pas , Monfieur , qu'il faut combattre
l'autorité par des autorités plus confidérables
, & les raifons , dont elle s'eft
appuyée , par des raifons , ou plus fortes ,
ou au moins d'un poids égal ? Que l'Auteur
de la differtation connoît peu cette pratique
! Il affure qu'il ne penfe pas comme
M. l'Abbé le Bauf; mais il ne le réfute
pas . Aux folides raifons de ce favant , il
oppofe des propos fi frivoles , qu'en vérité
il faut qu'il ait bien mauvaiſe opinion de
fes talents , s'il a prétendu les perfuader,
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Jugez - en , Monfieur , par le parallele de
la differtation de M. l'Abbé le Bouf avec
celle de l'anonyme , que vous avez donnée
au public.
Une monnoie , du temps de nos Rois
de la premiere race , fur laquelle eft gravé
le mot Save , a fourni à M. l'Abbé le Boeuf
l'occafion de chercher quelle pouvoit être
la fituation du lieu défigné par ce mot.
Dom Jacques Martin avoit pensé qu'il
défignoit le Village de Séve ou Sévre , à
deux lieues de Paris. M. l'Abbé le Bauf
croit au contraire , que fi on trouve aux
environs de cette Ville , un lieu anciennement
nommé Save , dans lequel nos
Rois aient eu une maifon , il ne faut chercher
la fabrique de la monoie en queftion ,.
ni loin de Paris , ni dans un lieu qui porte
un nom différent de Save. Il en avoit vu
un , nommé dans les anciens titres Savegia,
mons Savegia , mons Saveia , Sauveia ,
mons Savies , mons Savias . L'analogie de
ces noms , avec celui de Save , a été le fil
qui l'a guidé dans fes recherches .
Dans un diplome royal , qui eft du Roi
Robert , il a d'abord trouvé , parmi les
biens donnés au monaftère de faint Magloire
, l'énonciation d'un clos de vignes ,
juxtà Sauveias , quem dedit dive memoria
Hugo avus nofter . Il a lu enfuite , dans le
1
JANVIER 1766 . 85
nécrologe de l'Eglife de Paris , écrit fous.
faint Louis , & confervé à la bibliothèque
du Roi , le paffage fuivant , fous l'époque
du 20 Septembre . Dedit etiam nobis pro
ejus animâ Barbedaurus decanus nofter clericus
illius , quatuor arpenta vinearum tres
& dimidium apud Savies juxtà prefforium
fancti Martini de Campis & dimidium apud
Laïacum . Conduit par ce texte aux biens
du Prieuré de faint Martin -des- Champs ,
il a remarqué , dans la Bulle de Calixte II,
ces deux énonciations ; In monte Savias &
monte Martyrum torcularia & vineas .... In
monte Savias torcularia & vineas.... Une
Bulle d'Eugène III , de 1147 , en faveur
du monastère de Montmartre , lui a fourni
le paffage fuivant ; In monte Savias vineam
Burgardi. Le nécrologe de faint Victor , à
l'époque 3 ° : idus Decembris , item an
niverfarium Johannis dicti apud pueros &
Johanna filia ejufdem , qui dedit nobis duas
partesfeptem quarteriorum vinea apud Savias
in cenfiva noftrâ. Il avoit lu cet autre
dans un cartulaire du Prieuré de faint Eloy
de Paris , écrit vers l'an 1391 : apud Sauveias
, montem Martyrum , Villetam fancti
Lazari decimam annona & vini . Enfin il
avoit vu , dans un ancien pouillé de faint
Maar : Habet monafterium Foſſatenſe in Savegias
manfos feptem , ubi manent homines
86 MERCURE DE FRANCE.
decem. Solvit unuſquiſque omni anno vervecem
cum agno , de vino modios II , pullos
III , cum ovis arat ad hyvernaticum perticas
quatuor.
Monfieur l'Abbé le Bauf auroit pu
joindre à ces différens paffages , l'énonciation
fuivante , d'une charte de Charlesle-
Chauve , de l'an 862 , qui confirme le
partage de la menfe conventuelle de l'Abbaye
de Saint Denis : Unum manfionile in
Savegia pofitum.
Quoiqu'il en foit , des paffages qu'il a
rapportés , il a conclu que nos Reis , de
la première race , avoient un fifc au lieu
nommé Save , Savegium , Savegia , Saveia
; que fondateurs & bienfaiteurs des
Eglifes ci - deffus énoncées , il leur avoient
partagé leur fifc de Savie ; que ce lieu étoit
fur une montagne , près de la Villette ,
dans les environs de Montmartre ; & que
c'étoit un vignoble.
Le mot Save, fuivant M. l'Abbé le Boeuf,
eft une des anciennes racines Celtiques ,
qui fignifie une terre réduite en fimple gazon
: de là , dans certaines provinces , le
mot Savard , terre en Savard , qu'on nomme
dans les environs de Paris , terre en
friche.
Ces découvertes donnoient de grandes
lumieres ; elles n'indiquoient cependant
JANVIER 1766. 87
qu'à peu près la fituation du Save , du mont
Savy. M. l'Abbé le Boeuf ſoupçonnoit que
c'étoit la célèbre montagne de Belleville ;
mais en homme éclairé , qui fe propoſe
d'inftruire , il ne crut pas devoir s'en tenir
à de fimples foupçons . Il en fit part à Dom
Perrenot , Bibliothécaire de faint Martindes
- Champs , qui lui répondit que , par ces
mots de leurs Bulles , In monte Savias , où
ils ont des vignes & un preffoir , ils entendoient
Belleville; & qu'en effet , de temps
immémorial , ils poffédoient à Belleville
une Ferme , nommée de Savie , qui eft aujourd'hui
dans le lot de leur Prieur Commendataire
.
M. l'Abbé le Baufa voulu voir cette
Ferme ; elle eft dans le vignoble de Belleville
, à l'entrée du Village , & encore à
préfent les payfans l'appellent la Ferme de
Savie , & plus fouvent la Ferme fans addition
. Voilà ce qu'attefte M. l'Abbé le
Boeuf.
Je puis moi vous affurer , Monfieur ,
que Meffieurs de Saint Denis , confultés
pareillement fur ce qu'ils entendent par
in Savegia , de la charte de 862 , ont pareillement
répondu , qu'ils entendoient
Belleville , où leur Abbaye poffede encore
à préfent une mouvance , fingulièrement
88 MERCURE DE FRANCE .
fur quelques cenfives , que M. de Fremieu
y tient d'elle en arrière-fief.
Voilà , Monfieur , la differtation de M.
l'Abbé le Bauf; fes faits , fes raiſons ,
fes conféquences , & les garands des vérités
qu'il a établies. Peut-il encore y avoir
lieu de douter que le Save , Savegium , le
mons Savegia , foient les noms anciens de
Belleville ? fur-tout , fi on joint à toutes
ces preuves le témoignage des favans Auteurs
du nouveau Traité de Diplomatique ..
» On a encore découvert , depuis le Père-
Mabillon , difent-ils , page 670 , du cinquieme
tome , note ( 1 ) , quelques maifons
Royales , Save , fur la montagne de
» Belleville.....
"
ور
l'Auteur anonyme de la differtation ne
met pas dans fa marche la même franchife
que M. l'Abbé le Boeuf a mife dans
la fienne. Il ajoute au texte de la charte ,
dont il s'appuie , & l'altère . Il me femble ,
Monfieur , voir , dans fes procédés , toutes
ces petites rufes de Palais , qui ont plus
pour objet de conduire au gain de la cauſe ,
que d'en établir la juftice ..
Selon lui , Clotaire donna , au Monaftère
de faint Pierre-des- Foffez , appellé
depuis faint Maur , un lieu confidérable ,
dominé par une montagne , que dans fes
JANVIER 1766.. 89
lettres il nomme Savegium ; & que , dit
l'anonyme , je rends par le mot de Sucy ,
malgré l'opinion de plufieurs favans . Mais ,
premièrement , les prétendues lettres de
donation n'exiftent point. Ce que l'Auteur
préfente comme une chartre , n'eft
autre chofe qu'un recit , fait par un Religieux
, dans la vie de faint Babolein , qu'il
avoit compofée ; d'ailleurs , ce recit ne
contient point d'expreffions qui préfentent
l'idée de confidération & d'importance.
Dedit ergo Rex ad ipfum locum Vicum cujus
nomine gaudet mons fupereminens dictum
Savegium. En voilà les termes , & voici
comme ils font écrits dans la vie de faint
Babolein & dans le cartulaire de S. Maur :
* Dedit ergo Rex ad ipfũ locú Vicú cujus
» noie gaudet mons fupereminens ditu
Savegú » L'anonyme l'a fait imprimer ,
ponctué de cette forte ; Dedit ergo Rex ad
ipfum , locum Vicum , cujus nomine gaudet
mons fupereminens , dictum Savegium. De
cette ponctuation , que l'anonyme fupplée
de fon autorité privée , il tire deux avantages.
1º , Il jette de l'obfcurité dans la
phrafe, &.la rend équivoque. 2 °, Il s'en fait
un titre , pour ddéécciiddeerr qu'il 'il ne faut pas lire
Vicum , mais Vicinum : enforte que l'altération
du texte , réfułtante de la ponctuation
fuppléée , le conduit à changer le texte
༡༠ MERCURE DE FRANCE.
même de l'expreffion . Un Differtateur ,
qui ne veut qu'inftruire , fe livre- t- il à
ces fortes de licences ?
Comment encore le juftifier fur un fait
faux qu'il allégue ? Il place à Sucy le fief
de Rency , Renciacum. Ce fief , Monfieur ,
eft fitué à Bonneuil , dans la partie de ce
Village , qui eft à l'oppofite de celle qui
touche au territoire de Sucy. Il paroît connoître
la topographie du canton : ne commettroit
il qu'une erreur ?
Mais je laiffe les petites fubtilités de
l'Auteur , & je viens à fes raifons . Voici
à quoi elles fe réduifent.
"
و د
و د
و ر » Save , racine du mot Savegium, indique
un pays originairement inculte.
» Ce mot latin , fuivant les Etimologiftes,
fignifie des roches , des landes , des
» bruières. Les anciens Hiftoriographes di-
» fent pofitivement , que tout le pays , depuis
Vincennes , jufques vers la Brie ,
»formoit pofitivement un fol de roches ,
» de bois , de bruières , de landes. Il y
» a encore aujourd'hui , fur la hauteur de
Sucy , une grande étendue. de pays inculte
, en bruières , & tout meublé par
» canton de roches monftrueufes . D'autres
Hiftoriographes affurent , que S. Maur,
» & fes environs , étoient couverts de bois ,
» & faifoient partie de la forêt de Vin-
39
و ر
وو
JANVIER 1766. 91
» cennes. En s'avançant du haut de la
» montagne de Sucy , vers la Brie , on
» voit encore une grande chaîne de bois ;
première preuve que Savegium eft Sucy.
و ر
Adrien de Valois , dans fa notice des
» Gaules , a dit : Savegium fortè eft Sulcia-
» cum.... Sulciacum in veteri poliptico di-
» citur. Par ces mots , in veteri poliptico ,
» cet Auteur entend parler de notre car-
» tulaire de S. Maur en Velin , dans lequel
» on trouve en titre , Sulciacum , & ces
» mots , in qua villa ficut in aliis locis habet
» dicta Abbatia hofpites & homines de cor-
» pore.
و د
Autre preuve de l'identité des mots Sa
vegium & Succiacum . Beaucoup de noms
de l'ancienne Géographie , » n'ont aucune
analogie avec les dénominations actuelles
; Cafarodunum , Tours ; Vidunum , le
Mans ; Gennabum , Orléans , &c. fou-
» tiennent évidemment mon opinion , dit
l'anonyme.
و د
»
>>
་ ་
Il ne faut pas s'en rapporter au Père
» Simon- Martin , Minime , qui , dans fa
» traduction de la vie de S. Babolein , a
» traduit Savegium par Savigny. Il s'eft
trompé. Saviniacum eft l'ancien nom de
»tous les Savignis.
ود
« Un pouillé de S. Maur , tranfcrit à la
» fuite d'une bible du neuvieme fiècle ,
92 MERCURE
DE FRANCE .
ور
rend encore très- probable l'opinion de
» l'identité des deux mots. Après l'énon-
» ciation du Savegium , fe trouve celle de
» Renciacum , fief fis à Sucy. La culture
» des terres les a augmentées. Le domaine
» de Sucy eft plus confidérable aujour-
و د
ود
d'hui , qu'il n'étoit dans le treizième
» fiecle , époque du cartulaire en Velin ;
» & à cette époque plus confidérable qu'au
» temps du pouillé .
""
Depuis environ trois fiècles , Sucy a
changé de forme. La grande rue com-
» mençoit au fommet de la montagne , &
» deſcendoit juſqu'à ce qu'on appelle le
" grand- Val. Il y avoit trente- trois maifons
couvertes de chaume dans la cen-
» five & Juftice de S. Maur. Leur deftruc-
» tion a occafionné la retraite des habi-
» tans , du côté de l'Eglife , fur les hau-
» teurs. Qui , d'après cela , dit l'anonyme ,
» pourra affurer que Savegium n'eſt pas
Sucy ?
و ر
Selon l'anonyme , fes preuves acquerront
de nouvelles forces , fi on porte le
flambeau de la critique fur l'hiftoire da
diocèfe de Paris , par M. l'Abbé le Boeuf.
» Cet Académicien avoit fouillé à fon
» aife , & prefque toute fa vie , dans les
» archives de S. Maur. Il affure que Savegium
, Savia , Savia , Savegias , figniJANVIER
1766. 93
"
» fient Belleville ; que S. Maur y renoit de
» Clothaire III , la Ferme de Savie ; &
» aucun de nos actes , dit l'anonyme , que
» nous avons dans nos archives , ne nous .
» difent rien de Belleville , avant 1107 ;
"temps où Philippe I nous unit les biens
du Prieuré de S. Eloy , qui , depuis notre
fécularifation , ont été poffédés par les
Archevêques de Paris.
"
وو
39
Belleville eft d'ailleurs éloigné du
» Château des Bagaudes , de Bretigny &
» de Boiffy ; & le manufcrit de la vie de
» S. Babolein , fon traducteur Adrien de
» Valois , & notre cartulaire en papier ,
» indiquent le Savegium , comme étant
» dans le voisinage . Donc Savegium eft
» un don fait à notre Eglife , par le fils de
» Clovis.
و د
Enfin , il ne faut pas lire locum vicum
» dans la charte . La phrafe feroit barbare.
» Mais locum vicinum. L'anonyme fait à ce
fujet une belle differtation grammaticale ,
qu'il termine par des reproches amers ,
qu'il fait à Dom Bouquet & à Duchefne ,
entr'autres , pour avoir rendu dans leurs
collections le mot vicum lettre pour lettre ,
comme il fe trouve dans le manufcrit de
S. Babolein , dans le cartulaire de S. Maur
en papier , & peut-être auffi dans l'original
de la charte , qu'ils auront eue entre les
9.4 MERCURE DE FRANCE.
mains. Ce font , Monfieur , les termes de
l'anonyme , & telle eft fa logique.
Il n'a pas pris la peine de fe cacher aut
public. Vous voyez qu'il eft membre d'un
Corps intéreffé à ce que Savie foit Sucy.
Notre Cartulaire , nos Archives , notre
Eglife , &c. Ce langage eft très- clair , &
pour vous indiquer de quel poids peut être
l'autorité de l'anonyme , il fuffit , Monfieur
, de vous apprendre qu'il existe un
procès , dans lequel des Laïques , ceffion--
naires de S. Maur , prétendent que Savie
eft Sucy; & que, s'ils avoient raifon , la
fuzeraineté de cette Seigneurie appartien
droit à l'anonyme & à fes confrères. Sous
les dehors fcientifiques d'un Differtateur ,
il veut prévenir le Parlement contre l'opinion
des Savans , qui nous ont montré
Savie dans Belleville.
Il vaut bien mieux qu'il en foit cru , lui ,
qui prend pour du latin la racine celtique
Save, & qui ne s'apperçoit pas qu'en affimilant
le fol , depuis Vincennes jufqu'à
la Brie , au fol du lieu Savegium , il rend
impoffible l'identité qu'il fuppofe . Comment
en effet appliquer à Sucy une dénomination
qui conviendroit également à
tout lieu , placé au bas d'une montagne , &
originairement en friche & en favard?
La conjecture d'Adrien de Valois , ne
JANVIER 1766. 95
vous paroît- elle pas merveilleufe pour la
preuve de l'identité prétendue ? Ce Savant
a dit
que Savie eft peut-être Sucy . Mais il
ajoute que Sucy eft Sacy dans un vieux polyptique.
Adrien de Valois a craint qu'on
ne prît fa conjecture pour une affertion , &
il n'avoit pas d'intérêt que les deux lieux
fuffent confondus .
L'anonyme n'auroit- il pas dû mettre un
peu plus de bonne foi dans fes propos ? Le
cartulaire , dans lequel Succiatum eft mis
en titre , & au- deffus de ces mots , in quâ
villâ &c , ne parle que de Sucy & non de
Şavie : les mots , Habet in Savegias manfos
feptem , ne s'y trouvent point. C'eft dans ce
que l'Auteur appelle le pouillé du neuvième
fiècle , qu'ils ont écrits , & il n'eft pas dit un
mot de Sucy dans ce prétendur pouillé , qui
n'eft qu'un fragement de trois pages. Ces
obfervations ne vous paroiffent- elles pas
affez fortes pour démentir l'identité & démontrer
la diftinction des deux lieux ? Obſervez
auffi , l'anonyme rapporte les termes
du cartulaire habet hofpites & homines de
corpore , & ce que le cartulaire dit , aliquot
hofpites & homines. Cet aliquot auroit dérangé
fon fystême de l'identité ; car de fon
aveu , Sucy eft un lieu conſidérable.
Ne trouvez - vous pas bien admirable la
conféquence , tirée de l'anonyme , de la
.96 MERCURE DE FRANCE .
différence qu'il y a entre les dénominations
anciennes & modernes . Sans doute
beaucoup d'anciens noms de lieu , latins ,
paroiffent n'avoir aucune analogie avec
les noms François ; mais qu'importe cette
différence à la queftion de l'identité de
deux anciennes dénominations latines ?
L'Auteur raifonneroit- il bien , s'il difoit :
il n'y a point d'analogie entre Gennabum
& Orléans : donc il y a indentité des mots
entre Gennabum & Vidunum le Mans. Tel
eſt cependant le raifonnement qu'il fait par
rapport à Sucy. Il n'y a pas d'analogie entre
les dénominations anciennes & modernes.
Donc il ne faut pas être furpris que Savegium
& Succiacum foient des noms identifiques
& fignifient également Sucy.
Que ne diriez- vous pas encore , Monfieur
, fi vous faviez que l'Eglife de Paris
poffede l'original d'une charte de 811 ,
par laquelle Sucy lui eft donné fous le nom
Sulciacus ; & dans laquelle cette dénomination
eft indiquée comme ancienne , d'un
ufage ordinaire , in loco qui vocatur Sulciacus
? Mais que penferiez - vous de l'anonyme
, s'il connoiffoit cette charte , & s'il
favoit que l'Eglife de Paris a des diplomes
de Rois , des Bulles & des titres de toute
efpèce , depuis cette époque de 811 , dans
lefquels
JANVIER 1766 . 97
lefquels Sucy eft toujours nommé Sulciacus
, Sulciacum , Succiacum ?
La Bible , dite du neuvième fiècle , ne
parle , ni de Savegium , ni de Sulciacum ;
mais les Religieux de S. Maur ont inféré ,
enfuite de ce manufcrit , la vie , les miracles
de leur patron , & les poffeffions de
leur monaftère de S. Maur , au rang defquelles
on trouve l'article du Savegium ,
conçu comme dans Baluze ; Habet monafterium
Foffatenfe in Savegias manfos
feptem.
Que la Bible foit du neuvième fiècle :
cela eft fort indifférent. Mais fous quelle
époque faut- il placer l'état des poffeffions ?
Il n'eft pas d'un temps antérieur à l'achat
fait de la Bible. Or , c'eft l'Abbé Pierre
de Chevry qui l'a achetée. Il a occupé la
dignité Abbatiale de S. Maur , de 1256 à
1285 ; & vous trouverez , Monfieur , au
folio 33 , du cartulaire de S. Maur en
Velin , qui appartient à l'Archevêché de
Paris , un acte fait dans l'Abbaye de faint
Maur , par lequel fes Prieur & Religieux
fe foumettent à conferver la Bible , que
Pierre , leur Abbé , avoit achetée 200 livres
Tournois , des Exécuteurs teflamentaires de
Jacques de Boulogne . Le pouillé , ou état
des poffeflions , ne peut donc être que de
la fin du treizième fiècle , ou du commen-
Vol. I. E
8 MERCURE
DE FRANCE .
ment du quatorzième . Mais depuis plus de
quatre à cinq fiècles , Sucy étoit nommé Succiacum
ou Sulciacum ; on ne trouve même
aucun monument qui lui donne une dénomination
différente : au refte , le pouillé
, ou état des poffeffions , ne dit pas un
mot de Sucy. Je ne parle plus de Renciacum.
Quel rapport la fituation de ce fief,
quand il feroit à Sucy , pourroit-elle avoir
avec l'identité des mots Savegium & Suc»
ciacum ? L'anonyme voudroit- il auffi indentifier
Renciacum , avec Savegium &
Sucy ?
Il a fenti que les fept menfes , dont le
pouillé attribue la poffeffion au monaftère
de S. Maur , ne répondent pas à l'idée
qu'il doune lui- même de Sucy , Bourg confidérable
; & il fait des efforts pour détourner
cette idée de celle de fes lecteurs . Il
parle d'accroiffemens & de révolutions
arrivées dans la forme de Sucy ; mais obfervez
, Monfieur , qu'il fe trompe encore
dans le parallèle ; qu'à ce fujet il fait des
époques du pouillé & du Cartulaire . Si
on l'en croit , Sucy étoit plus confidérable
au temps de la confection du cartulaire ,
qu'à celui de la confection du pouillé .
Cette affertion n'eſt- elle pas indifférente à
la queftion de l'identité ? Mais ſi le pouillé
n'eft que du treizième ſiècle , que
vient l'affertion ?
deJANVIER
1766. 09
Il me femble , Monfieur , qu'il y a bien
de la mal-adreffe dans les obfervations de
l'anonyme , fur la deftruction de trentetrois
chaumières , qui , felon lui , s'étendoient
jufqu'au grand-Val , & fur la retraite
des habitans , du côté de l'Eglife ,
fur les hauteurs de Sucy. N'a- t - il pas vu
qu'il fourniffoit , par ces obfervations , une
très forte raifon contre l'identité qu'il prétend
établir ? L'Eglife , de fon aveu , exiftoit
donc alors , comme à préfent , fur les
hauteurs de Sucy. Les trente- trois maifons ,
qui s'étendoient jufqu'au grand - Val , à
l'endroit le plus abaiffé de la Vallée , ne
formoient pas le lieu de Sucy ; & fi , contre
la vérité démontrée , oonn ffuuppppooffooiitt que S.
Maur eût poffédé les trente- trois maiſons ,
fous la dénomination de Savegium , feroitil
poffible d'identifier ces poffeffions avec
Sucy ? Enfin le feptem manfos in Savegias ,
le paffage du cartulaire , habet dicla Abbatia
aliquot hofpites & homines de corpore ,
ne démentent- ils pas le fait des trente- trois
maifons ?
Quelles armes , Monfieur , que celles
avec lefquelles l'anonyme attaque l'hiftoire
de M. l'Abbé le Bauf! Les poffeffions ,
que , de fon aveu , S. Maur a eues à Belleville
, & qui appartiennent aujourd'hui
aux Archevêques de Paris , comme Doyens
E ij
$85330
100 MERCURE DE FRANCE.
de S. Maur , n'ont paffé dans les mains de
ce monastère , qu'en 1107 ; époque de
l'union du Prieuré de S. Eloy . Donc M.
l'Abbé le Bauf a tort d'affurer
que Savegium
, Savegia foient Belleville : l'admirable
conféquence ! Etoit-il impoffible que
S. Maur eût cédé , avant cette époque , fon
Savegium aux Religieufes de l'Abbaye de
S. Eloy , ou aux Templiers ? Ce qui eft
conftant , c'eft qu'on lit , au fol. 324 du
cartulaire de S. Maur , que ce Monaſtère
percevoit annuellement dix livres de rente
fur le Temple à Paris , & fept livres fur le
Prieuré de S. Eloy. Une aliénation du Savegium
a pu être la caufe de ces redevances ;
avec d'autant plus de raiſon , que le Grand-
Prieur de France , au lieu des Templiers , &
-les Archevêques de Paris , comme Doyens
de S. Maur , & repréfentans , en partie à
ce titre , les Prieurs de S. Eloy , poffédent
encore aujourd'hui des fiefs à Savie , à Belleville
d'ailleurs , quand on ne fauroit
pas ce que feroit devenu le Savegium de
Clotaire , s'enfuivroit- il que ce fût Sucy ?
Enfin , Monfieur , fi , fur la queftion de
l'identité , il faut s'en rapporter à quelque
autorité , celle de l'anonyme , intéreffé à
identifier Savie & Sucy , eft- elle préférable
à celle de M. l'Abbé le Boeuf, qui ,
fans autre intérêt que celui de la vérité , a
JANVIER 1766. ΙΟΙ
facrifié toute fa vie à la recherche des monumens
antiques ? Eft - elle préférable à
celle des favans Bénédictins qui n'ont pas
cherché & trouvé Savie dans Belleville ,
pour enlever une prétention aux repréfentans
d'une maifon de leur Ordre ? De quel
poids peut être l'autorité de l'anonyme ,
qui met de bonne foi l'inconduite des anciennes
Religieufes de faint Eloy , fur la
confcience de Religieux qui n'ont jamais
exiftés ? Enfin , Monfieur , que dites- vous
de la métamorphofe du mot Vicum en celui
Vicinum , que l'anonyme prétend faire ?
Eft- ce de bonne foi qu'il ofe aflurer que le
manufcrit de la vie de S. Babolein , fon Traducteur
Adrien de Valois , & le cartulaire
en papier, l'indiquent comme un lieu voifin
du Château des Bagaudes ? Quand cela feroit
vrai , ne vaudroit- il pas mieux s'en
rapporter à Dom Bouquet , & à Duchefne ,
qui , dit l'anonyme , ont paru avoir l'original
de la charte de Clotaire , qu'à
l'Auteur de la vie , qu'à Adrien ' de Valois
, qu'aux Religieux , Auteurs du Cartulaire
, qui auroient parlé fur la foi d'autrui ?
Mais la vie de S. Babolein porte Vicu.
Ce cartulaire ne parle pas du Savegium ,
& ne dit , ni Vicum , ni Vicinum. Adrien
de Valois , page 431 de fa notice des
Gaules , a dit Vicum & non pas Vicinum.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Quand le Traducteur de la vie de S. Babolein
auroit traduit Vicum par le mot voiſin ,
cela feroit fort indifférent. Cet Auteur
s'eft auffi trompé , de l'aveu de l'anonyme
dans l'interprétation du mot Savegium . Si
le Cartulaire en papier portoit Vicinum ,
il faudroit le réformer comme contraire
à des titres plus refpectables ; fingulièrement
à l'original en Velin , dont il n'eſt
que la copie, & d'une écriture moderne .
Mais le mot Vicinum n'eft pas dans cette
copie , & c'eſt par interprétation que l'anonyme
l'y fuppofe . Vous en ferez convaincu
, Monfieur , fi vous faites attention.
aux reproches qu'il fait à Dom Bouquet &
à Duchefne , d'avoir rendu , dans leurs
collections , cette expreffion de la charte ,
Lettre pour lettre , comme elle eft dans le
manufcrit de la vie de faint Babolein , &
dans le Cartulaire en papier. Ce font là ſes
termes.
N'eft- il pas en effet bien épouvantable ,
Monfieur , que des Savans , qui n'ont pour
objet que la vérité , s'avifent d'inférer
dans leurs collections , les actes précifément
tels qu'ils les trouvent ? Je pourrois
m'en tenir là , & ne pas vous parler de la
differtation grammaticale , par laquelle l'anonyme
prétend prouver qu'il faut lire Vi
cinum. Si on lifoit locum Vicum , la phrafe,
JANVIER 1766. 103
dit- il , feroit barbare. Locum Vicinum forme
au contraire un fens fort clair . D'ailleurs ,
toute la difficulté s'évanouit , fi on retranche
la virgule que l'anonyme a placée
entre ipfum & locum. Il veut que les mots
ad ipfum foient relatifs à Blidegifile , &
qu'on traduife les termes de la charte par
ceux- ci : Et le Roi lui donna un lieu voifin.
Mais le texte réprouve cette prétention.
Blidegifile expofe à Clotaire les bienfaits
du Roi fon père , pour le Monaftère des
Foffez ; & Clotaire lui répond : Noftra
regalis donatio non deerit coenobio. Dedit
ergo Rex ad ipfum locum ( ad ipfum coenobium
, pour ipfi loco , ipfi coenobio vicum
cujus , &c. C'eft- là le véritable fens de la
charte , & c'eft ainfi que l'a entendu Adrien
de Valois. Clotharius , Clodovei junioris
filius , dedit Monafterio Foffatenfi Vicum
Savegium. Obfervez que ce Savant ne croit
pas que cette dernière façon de parler foir
barbare , comme le prétend l'anonyme,
J'ai l'honneur d'être , avec une très -parfaite
confidération , & c.
Avant de vous envoyer ma lettre , je
l'ai communiquée à M. Bonamy , de l'Accadémie
des Infcriptions & Belles Lettres ;
aux connoiffances , aux talens & à la vafte
érudition duquel le public eft en poffeffion
d'applaudir . Je vous prie , Monfieur ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
d'inférer , à la fin de ce pofcriptum , les
réflexions qu'il me fait dans le billet que
voici , & qui eft écrit de fa main.
pas
J'ai lu , Monfieur , le Mémoire que vous
m'avez bien voulu ' communiquer. Je connoiffois
les autorités , d'après lefquelles
plufieurs favans Auteurs ont placé , dans
un canton du Territoire de Belleville , le
lieu nommé , dans tous les titres anciens ,
depuis le neuvième fiècle , mons Savegia ,
mons Savus , mons Savegium , Saveia ou
Sauveia , & en françois Saves , Savies &
Savis. Les autorités fur lefquelles ce fentiment
eft appuyé , forment une démonſtration
hiftorique , à laquelle il n'eſt
poffible de fe refufer , à moins que de vouloir
nier les faits les plus conftans . On peut
encore ajouter , aux preuves que l'Auteur
du mémoire allègue , des lettres de Jean
du Pin , Prieur de S. Martin des- Champs ,
datées du 17 Avril 1363. Le Dauphin
Charles , depuis Roi , après la mort du
Roi Jean , ayant fait l'acquifition des bâtimens
, qui compofèrent l'hôtel de faint)
Pol , la demeure de nos Rois , demanda
au Prieur de faint Martin , une partie des
eaux que les Religieux tiroient de leur
fontaine de Savie , pour l'ufage de leur
monaftère ce que ce Prieur octroya , au
nom de fa Communauté , dans les termes
:
JANVIER 1766. 105.
fuivants ; » comme très-noble & très-puifpuiffant
Prince , Charles , aîné , fils du
» Roi de France .... nous eut requis que
» nous lui voulfiffions octroyer l'yaue de
» notre fontaine de Savis , qui fouloit
» venir en notre courtille , pour la faire
» venir en la maifon de S. Pol . Nous....
» avons incliné & inclinons , octroyé &
» octroyons , par ces préfentes , audit Sei-
» gneur , notredite fontaine , à la prendre
" aux premiers tuyaux de notre maifon
» de Savis , &c.
"
و ر
Cette maifon de Savis , ou ferme de
S. Martin , ainfi que les tuyaux de la fontaine
de Savis , exiftent encore aujourd'hui
, & conduifent à Paris , comme autrefois,
les eaux pour l'ufage de cette Ville ,
& du monaftère de S. Martin . Ce lieu de
Savis eft le même qui eft nommé , dans
les titres latins de S. Martin , de S. Denis
& de S. Magloire , Savegium , Saveia ,
Savia. Ces Communautés , qui ont des
cenfives dans ce canton de Belleville , n'en
connoiffoient pas d'autres. Comment eftil
poffible qu'on ait penfé à identifier ce
lieu , fitué aux portes de Paris , avec Sucy
en Brie ? C'est ce qu'on a peine à concevoir.
Quoique le mons Savegia foit de la dépendance
de Belleville , il n'étoit cependant
pas l'ancien nom de ce village ; il
E v
106 MERCURE DE FRANCE .
s'appelloit Poitronville ou Petronville ; il
étoit , dès le treizième fiècle , dans la cenfive
du Chapitre de S. Merry , & encore
aujourd'hui Belleville n'eft qu'une Succurfale
de S. Merry , deffervie par un Vicaire
amovible , que le Curé- chefcier du Chapitre
y envoie. Cette dépendance de Belleville
, à l'égard du Curé de S. Merry , feroit
croire que fon nom ancien de Pointronville
, pourroit venir de celui de faint
Pierre, Petrivilla , qui étoit le premier Patron
de l'Eglife de S. Merry . On peut confulter
fur ce nom les pièces juftificatives:
de l'hift. de Paris , par Felibien , tom. I „
pag. 24 , & le tom. 3 , pag. 619.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur un
PLAGIAT.
ILY [Ly a eu toujours , Monfieur, des plagiaires
dans la république des lettres , & c'eft à
cette espèce de forbans qu'elle doit la quantité
de livres inutiles dont elle eft inondée .
On a vu plus encore ; des hommes déguiſer
légèrement les titres des ouvrages des autres
& y mettre leur nom fans la moindre
pudeur ; tels que Doler & Scapula , dont
angeant un peu la forme & le titre
F'un ch
JANVIER 1766. 107
du Tréfor de la langue latine de Robert
Etienne , donna le même livre au public
fous le nom de Commentaire de la langue
latine ; & l'autre fit à peu près la même
chofe à l'égard du Tréfor de la langue grecque
d'Henry Etienne. Mais il eft rare que ,
fans aucun déguiſement , fans aucun voile ,
le même ouvrage paroiffe titre pour titre &
mot pour mot, à quelques fragmens près ,
fous deux noms différens : tels font les
Mémoires Militaires fur les Grecs & les
Romains donnés par M. Guifchardt , fous
le nom de Lyon en 1760 , & les Mémoires
Militaires fur les anciens , publiés en 1762
par M. Maubert de Gouveft , fous le nom
de Bruxelles.
Lorfque le fameux Barbofa fit imprimer
fous fon nom le livre du Droit Eccléfiaf
tique , qu'il avoit acheté manufcrit d'une
Poiffonnière, au moins ce manufcrit étoit- il
peut-être affez ancien pour avoir été perdu
de vue par le public ; mais ce n'eft pas ici
la même chofe : les deux éditions de l'ouvrage
, qui fait le fujet de cette lettre ,
Monfieur , ont paru prefque en même
temps , il a procuré au premier Auteur qui
la rendu public de la célébrité & de l'avancement
; car on dit qu'un Prince trèsconnoiffeur
en talens militaires l'a attiré
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à fon fervice , & qu'il y eft aujourd'hui
très-avancé.
و د
ود
ور
Le Public doit donc trouver étrange que
M. Maubert de Gouveft , s'il eft véritablement
l'Auteur des Mémoires Militaires ,
ne revendique pas fon ouvrage lui-même ,
& qu'il remette les droits facrés de la paternité
à un Editeur qui fe contente de
dire dans fon avertiffement que , « tandis
» que cet ouvrage , par des raifons parti-
» culières à l'Auteur , dormoit en pile tout
imprimé dans la pouflière d'un magaſin ,
fans avoir jamais vu le jour , un Parti-
» culier qui s'en étoit procuré furtivement
» un exemplaire & les planches , l'a plus
» furtivement encore fait réimprimer &
» le vend & fait vendre publiquement
» pour fon compte au mépris de la probité ,
» de l'honneur & des loix. L'imputation
» n'eſt point hafardée , ajoute l'Editeur ,
» l'Auteur du vol en a fait lui - même l'aveu
» au Public à la tête de l'édition contrefaite
qu'il a ofé en donner ». Mais pourquoi
ne pas nommer cet Auteur , fi digne
du mépris public dans le cas où fon larcin
feroit prouvé ? Pourquoi , dans toutes
les éditions que nous avons des Mémoires
Militaires de M. Guifchardt , ne voyonsnous
aucune trace de cet aveu ? nous lifons ,
au contraire , dans l'Epître dédiée au
و ر
»
JANVIER 1766. 109
و د
Prince Stadthouder , Guillaume V , par cet
auteur , « que le goût de l'étude fut fa
première recommandation auprès du père
» de ce Prince , qui le plaça lui - même
» dans les troupes de la République , en
» l'invitant à fe repofer fur fa bienveillance
» du foin de fa fortune » ; & dans un difcours
préliminaire très - raifonné & trèsbien
fait il ajoute : « je n'avois pour objet
» que mon inſtruction & mon plaifir ; mais
» lorfque j'ai vu les amateurs de la profef-
» fion applaudir fouvent au talent & tou-
» jours à l'ambition de plufieurs Officiers
François qui ont publié le fruit de leurs
» études , je me fuis fenti piqué d'une
" noble émulation.
ود
ود
"3
» Certain d'avoir trouvé dans Polibe ce
» que M. Folard n'y avoit
ور
>>
و د
pas rencontré ,
je me fuis dit que ce laborieux Officier
» me fubftituoit , pour ainfi dire , au privilége
qu'il avoit reçu de tous les Mili-
» taires , & qu'il m'appelloit lui - même à
remplir fon intention . . . J'ai eu
» le plaifir de travailler de tête fur Polibe
fans autre guide que lui - même ». Tous
ces traits , comme vous voyez , Monfieur ,
ne renferment point l'aveu dont on parle.
Mais , d'un autre côté , on doit être bien
étonné que M. Guifchardt lui- même ne
s'infcrive pas en faux contre l'édition de
""
110 MERCURE DE FRANCE.
M. Maubert , & qu'il néglige autant les
droits de la propriété , fi chers à la réputation
& à l'amour- propre. Il faut avouer
que les traductions d'Onofander & d'Arrien
qui fe trouvent dans le fecond volume des
Mémoires de M. Guifchardt feulement ,
la liberté qu'il prend de mettre fon ouvrage
fous la protection de la Maifon de Naffau ,
les fuffrages du Héros du Nord ; il faut
avouer , dis - je , que toutes ces circonftances
militent infiniment en faveur de cet Auteur :
mais les doutes du Public ne font point
effacés , & l'équité la plus ordinaire défend
abfolument l'affirmative contre un de ces
deux Auteurs.
Le mérite de l'ouvrage qui a intéreſſé
tous les Militaires leur fait defirer d'en
connoître déterminément l'Auteur , & " ofe
inviterMM. Guichardt & de Maubert,fous.
les aufpices du vôtre , Monfieur , à prouver
qui des deux doit recevoir le tribut de
louanges & d'hommages qu'on ne veut
payer qu'au véritable père d'un enfant précieux
adopté par une Profeffion aujourd'hui
fi éclairée.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Le Chevalier DE LAMOTTE , Major
du Régiment Royal- Comtois.
JANVIER 1766. III
O
ANNONCES DE LIVRES.
BSERVATIONS fur différens points:
d'harmonie , par M. l'Abbé Rouſſier ; avec
cette épigraphe :
Falfificati Jupiter curfum brevem
Dies at omnes veritati preftitit. Gravina .
A Genève , & fe trouvent à Paris , chez
d'Houry, Imprimeur- Libraire de Monfeigneur
le Duc d'Orléans , rue de la Vieille
Bouclerie , & aux adreffes ordinaires de
muſique : 1765 ; un vol. in- 8 ° , de 250
pages.
La premiere des cinq obfervations qui
compofent ce volume , a pour objet la
nature & la formation des diffonnances ;
& comme elle eft la baſe de toutes les autres
, il eft effentiel au lecteur , qui voudra
profiter de la lecture de cet ouvrage ,
pas la paffer legérement. Outre cet avan
tage particulier , elle a encore celui de
pouvoir fervir de clef pour l'intelligence
des favans écrits de feu M. Rameau , &
de préfervatif contre les erreurs , où des
préjugés reçus ont fait quelquefois tomber
ce grand Muficien , Nous n'entrons point
112 MERCURE DE FRANCE.
dans le détail des quatre autres obfervations
; il faut les lire dans le livre même ,
ainfi que les notes favantes , dont M.
l'Abbé Rouffier a enrichi fon travail . Il les
a rejettées à la fin de l'ouvrage , pour ne
pas couper trop fouvent le texte.
MÉMOIRES de M. de S. H. contenant
ce qui s'eft paffé de plus confidérable en
France , depuis le décès du Cardinal Mazarin
, jufqu'à la mort de Louis XIV ; à
Amfterdam , chez Arkſtée & Merkus :
1766 ; quatre volumes in- 12 . On trouve
des exemplaires de ce livre chez Defaint ,
rue du Foin ; Saillant , rue Saint Jean de
Beauvais ; & Ve Savoye , rue Saint Jacques.
L'Auteur de ces Mémoires eft M. de
S. Hilaire , mort Lieutenant- Général des
armées du Roi , & ancien Officier dans
l'Artillerie ; le même qui fe trouva , étant
très-jeune , à côté de M. de Turenne , lorfqu'il
fut tué en Allemagne , & que M. de
S. Hilaire , le père , fut bleffé auprès de
ce grand homme. M. de S. Hilaire , Auteur
de l'ouvrage que nous annonçons , ne
l'avoit d'abord écrit que pour l'utilité de
ceux de fa famille , entre les mains defquels
ces Mémoires pourroient tomber.
C'eft pour cette raifon qu'ils font reſtés
fort long-temps fans voir le jour. Des gens
JANVIER 1766. 113
de guerre , experts dans leur métier , en
ayant eu communication , ont demandé
qu'ils fuffent imprimés , les jugeant un
des livres les plus utiles qui puiffent entrer
dans une bibliothèque militaire. Le deffein
de l'Auteur a été de fe rappeller les guerres
de fon temps , fans oublier les moindres
circonftances qu'il en a pu
en a pu favoir , pour y
puifer les inftructions qu'un homme de
guerre comme lui pouvoit en tirer. Dans
cette vue , il s'eft attaché à des defcriptions
de terrein , & à des détails d'actions , dont
il a eu une parfaite connoiffance ; détails
que la plupart des Hiftoriens évitent foigneufement
; parce que , n'étant pas du
métier , on ne réuffiroit pas à les décrire.
On verra dans ces Mémoires , que , fous
un Roi belliqueux & avide de gloire , la
nation Françoife s'eft trouvée digne de fa
réputation , de tenir dans l'Europe le prerang
pour la valeur . Elle a prefque toujours
en les armes à la main contre la plupart
des Puiffances liguées enfemble , & fans
ceffe alarmées par la crainte de tomber
fous le joug. On verra des armées nombreufes
envahir les pays ennemis ; & le
Roi à leur tête , conquérir des provinces
en auffi peu de temps qu'il auroit fallu à
un voyageur pour les parcourir. On verra
des Généraux fameux , & peu fecourus ,
114 MERCURE DE FRANCE .
parce qu'ils ne vouloient point s'abaiffer
devant certains Miniftres , & qui , cependant
, exécutoient les plus grandes choſes ;
on en verra d'autres favorifés, qui ont manqué
des coups décififs , parce qu'ils faifoient
leur principale étude de fe régler
fur les ordres du Cabinet. Enfin , on verra
dans cet ouvrage , d'excellens Capitaines
dans l'inaction , parce qu'ils refiftoient au
joug ; d'autres , fort inférieurs en capacité ,
mais entièrement foumis , fubftitués à leur
place ; & malgré cela , un bonheur prefque
continuel attaché aux armes de la France ;
des paix glorieufes , d'autres qui ne l'ont
point été, des conquêtes en pleine paix ;
des Souverains détrônés , des révolutions
d'Etat & de Religion ; un Roi toujours
magnifique , imité par fes fujets , quoique
furchargés de contributions publiques ; le
Confeil gouverné par des Miniftres envieux
les uns des autres , fouvent très habiles
, & quelquefois ignorans , inappliqués
, ou fans ménagement pour le peuple 3
& au milieu de tout cela , l'autorité , la
gloire du Roi , la terreur de fes armes & de
fa puiffance, fe maintenir jufqu'à nos jours .
Voilà en abrégé ce que nous offrent ces Mémoires
que nous avons lus avec beaucoup
de plaifir. Nous y avons vu des anecdotes
intéreffantes & curieufes , qui ne fe trouJANVIER
1766. 119
vent point dans d'autres hiftoires du même
temps . Nous croyons fur- tout qu'il y a bien
peu d'ouvrages hiftoriques fur la guerre ,
dont les détails foient plus utiles pour les
gens du métier.
LA Marquife de Los Valientes , ou la
Dame Chrétienne , hiftoire Caftillanne ,
par le R. P. Michel Ange Marin , de l'ordre
des Minimes ; à Avignon , chez J. J.
Niel , Imprimeur- Libraire , rue de la balance
: 1765 ; avec permiffion des Supérieurs.
A Paris , chez Humblot , Libraire ,
rue Saint Jacques , entre la rue du Plâtre.
& la rue des Noyers , près Saint Yves ; 2
vol. in- 12.
On propofe ici un modèle aux femmes
du monde , qui défirent de fe fanctifier.
Elles y trouveront la folide piété , alliée
avec la nobleffe , & avec tout ce qui eft
propre aux perfonnes de leur rang. Par-là
on combat plus efficacement les prétextes
pour fe difpenfer de la pratiquer , & on
montre que ce ne font , ni la grandeur de
la naiſſance , ni l'abondance des biens qui
y mettent un obftacle. On fuppofe l'Héroïne
de ce roman , dans les différentes
circonftances où elles peuvent fe trouver.
Si elles font à la cour , la Marquife de Los
Valientes n'y figuroit pas moins ; fi elles
116 MERCURE DE FRANCE.
portiennent
un rang diftingué dans la Ville ,
eMe le tenoit également ; fi elles jouiffent de
grands biens , elle étoit auffi opulente . Elle
a des affaires à conduire , des enfans à élever
& à placer , des peines à fouffrir ; &
dans toutes ces conjonctures elle a pratiqué
la vertu , & s'eft fanctifiée . On ne lit
rien dans fon hiftoire , qui ne foit à la
tée des femmes à qui on la propoſe pour
modèle. On la fait marcher par les vertus
communes ; mais elle les pratique d'une
maniere non commune . Onla voit d'abord
livrée aux vains amufemens du monde ;
mais elle en revient heureufement ; elle
réfléchit , elle s'inftruit , elle confulte avec
droiture de coeur ; elle fe rend à fa foi , &.
marche avec fidélité fous la conduite de
la grâce. Tel eft le plan de cet ouvrage ;
il est aisé de comprendre dans quelle vue
il a été entrepris. L'auteur , animé du zèle
le plus pur pour le falut des âmes , trace
un plan de perfection chrétienne ; & un
pareil livre ne peut manquer d'être bien
accueilli par tout ce qu'il y a de lecteurs
pieux , & de femmes qui afpirent à la dévotion.
Les jeunes Demoifelles dans les
Couvens y trouveront des fujets de lecture
moins arides que les livres ordinaires
qui propofent plus de préceptes que d'exemples
: ici ces deux avantages font réunis ;
JANVIER 1766. 117
& l'on s'amufe en même temps que l'on
eft inftruit & édifié.
TUSCULANES de Cicéron , traduites par
Meffieurs Bouhier & d'Olivet , de l'Académie
Françoife ; quatrième édition , à
Paris chez Barbou , rue & vis-à-vis la grille
des Mathurins : 1766 ; 2 vol. in- 12 .
Nous avons déja annoncé dans quelquesuns
de nos précédens Mercures plufieurs
ouvrages de Cicéron , traduits par M. l'Abbé
d'Ölivet , & nous avons rendu juftice
au mérite de cet élégant & fçavant Académicien
, ainfi qu'à la perfection avec laquelle
le Libraire Barbou , fi connu par la
beauté des éditions qui fortent de fon Imprimerie
, à remis au jour ces excellentes
traductions.Nous n'ajouterons rien aux éloges
du Public , dont nous n'avons été que
les interprêtes ; nous nous contenterons de
donner une lifte de ces mêmes ouvrages
déja annoncés , pour apprendre que cette
collection comprend les Penfées de Cicéron
, un vol. Les Philipiques de Démof
thène avec les Catilinaires , un vol . La Nature
des Dieux , 2 vol. L'Orateur de Cicé
ron , par M. Colin , latin françois , un vol.
La nouvelle édition de l'Hiftoire Univerfelle
par M. Boffuet , 2 vol. Tous ces livres
nouvellement imprimés , & imprimés
118 MERCURE DE FRANCE.
avec beaucoup de foin & d'élégance , fe
trouvent chez le même Libraire.
L'ORPHELINE léguée , Comédie en trois
actes en vers libres , par M. Saurin , de
l'Académie Françoife , repréfentée pour la
première fois par les Comédiens François
ordinaires du Roi à Fontainebleau le S
Novembre , & à Paris le 6 , 1765. A Paris ,
chez la veuve Duchefne , rue Saint Jacques,
au temple du goût ; 1765 : avec approbation
& privilége du Roi ; in - 12 . Prix i liv.
4 fols.
On a lu dans le Mercure du mois der
nier , à l'article des fpectacles , un extrait
fort étendu de cette Comédie ; nous ne
l'annonçons que pour apprendre au Public
qu'elle eft imprimée , & fait à la lecture
le même plaifir qu'à la repréſentation .
LA Fée Urgéle , ou ce qui plaît aux
Dames , Comédie en quatre actes , mélée
d'ariettes ; repréfentée devant Leurs Majeftés
par les Comédiens Italiens ordinaires.
du Roi le 26 Octobre 1765 , & à Paris le 4
Décembre fuivant ; in- 8 °. Prix 1 liv . 10 f. I
On lira dans l'article des fpectacles de
ce Mercure des détails touchant cette Comédie
qui eft imprimée , & fe vend chez
la veuve Duchefne , rue Saint Jacques , au
JANVIER 1766. 119
temple du goût ; 1765 : avec approbation
& privilége du Roi.
OEUVRES de Théâtre de M. Guyot de
Merville. A Paris , chez la veuve Duchefne,
rue Saint Jacques , au temple du goût ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; 3 vol . in - 12.
Nous rendrons compte dans le prochain
Mercure de ce Recueil , où il y a de trèsbonnes
pièces , & où fe trouve l'abrégé de
la vie de l'Auteur , qui nous fournira un
article intéreffant .
TABLETTES hiftoriques & Anecdotes
des Rois de France , depuis Pharamond
jufqu'à Louis XV ; contenant les traits
remarquables de leur hiftoire , leurs actions
fingulières , leurs maximes & leurs bons
mots. Par M. Dreux du Radier ; avec cette
épigraphe :
Et prodeffe.... . & delectare.
Seconde édition ; à Londres , & fe trouvent
à Paris , chez la veuve Duchefne , Libraire ,
rue Saint Jacques , au temple du goût ;
1766 trois vol. in - 12 .
On a confidérablement augmenté cette
édition , bien fupérieure à la précédente
par le choix des anecdotes & la manière
de les rendre. Tout ce que notre hiftoire
120 MERCURE DE FRANCE.
préfente de plus piquant eft foigneufement
recueilli dans ces trois volumes.
VOYAGES depuis Saint-Petersbourg en
Ruffie , dans diverfes contrées de l'Aſie ,
à Pékin , à la fuite de l'ambaffade envoyée
par le Czar Pierre à Kamhi , Empereur de
la Chine ; à Ifpahan en Perfe , avec l'Ambaffadeur
du même Prince , à Schah- Huffein
, Sophi de Perfe ; à Derbent , en Perfe ,
avec l'armée de Ruffie , commandée par
le Czar en perfonne ; à Conftantinople ,
par ordre du Comte Ofterman , Chancelier
de Ruffie , & de M. Rondeau , Miniftre
d'Angleterre à la Cour de Ruffie. On y a
joint une defcription de la Sybérie , & une
carte des deux routes de l'auteur , entre
Mofcou & Pékin. Par Jean Bell d'Antermoni
: traduits de l'Anglois par M*** ,
avec des remarques hiftoriques , géographiques
& c. à Paris chez Robin , rue des
Cordeliers , près celle de la Comédie Françoife
: 1766 ; avec approbation & privilége
du Roi ; 3 vol. in 12.
Le titre de cet ouvrage en annonce bien
exactement le fujet & la divifion ; le ſtyle
dont il eft écrit , & la forme de jonrnal que
l'Auteur à donné à fon livre , paroît en
éloigner tout foupçon d'infidélité ; ainfi
nous croyons que tout ce que contiennent
ces
JANVIER 1766. 121
、
ces deux volumes eft exact ; & dans cette
idée , nous penfons que ces voyages ne
feront pas moins utiles aux géographes ,
qu'aux amateurs de l'hiftoire naturelle . Ils
ferviront aux premiers , à rectifier quantité
d'erreurs dont leurs cartes fourmillent ;
& aux gens qui veulent connoître les
moeurs & les ufages des pays , à fe défaire
des préjugés qu'ils ont conçus contre des
nations qu'ils traitent comme des barbares .
Les perfonnes qui aiment l'hiftoire naturelle
, y acquerront la connoiffance d'une
infinité de plantes , d'animaux & de productions
que nous ignorons.
LES Penfées de Jean- Jacques Rouffeau ,
citoyen de Genève ; à Amfterdam , & fe
trouvent à Paris , chez Prault , petit - fils ,
Libraire , Quai des Auguftins , à l'Immortalité
: 1766 ; 2 vol. in- 12.
« Ces Penfées font tirées de mes écrits ,
difoit M. Rouffeau , après avoir lu ce livre ,
» mais ce ne font pas mes penfées ». Quoi
qu'il en foit , il eft certain que ces deux
volumes , dont on donne une édition
nouvelle , font bien inférieurs pour
choix des penfées , pour l'ordre des matières
, pour le foin qu'on a employé à
l'impreffion , pour le caractère même , pour
le papier , enfin pour tous les ornemens
Vol. I. F
le
122 MERCURE DE FRANCE.
typographiques , à un autre ouvrage intitulé
Efprit , Maximes & Principes de M.
Rouffeau , qui fe vend chez la veuve Duchefne
, rue Saint Jacques , au temple du
goût. Non - feulement M. Rouffeau ne l'a
point défavoué , mais il permet qu'il faſſe
partie de la collection de fes OEuvres . Il
eft vrai que ce volume de l'Eſprit , Maximes,
&c. de M. Rouffeau , eft fait avec autant
de goût que d'intelligence ; deux chofes
que nous défirerions trouver également
que
dans les deux volumes de ces Penfées.
LES Préjugés des anciens & nouveaux
Philofophes fur la nature de l'âme humaine,
ou Examen du Matérialifme ; par M. de
Nefle. A Paris , chez Vincent , rue Saint
Severin , & chez Dehanfy , le jeune , rue
Saint Jacques ; 1765 : avec approbation &
privilége du Roi : deux vol . in - 12 .
Puifque , par le vice du temps , on eft
réduit à ne pouvoir fe fervir que de la
lumière naturelle , contre des gens qui ne
connoiffent qu'elle , l'Auteur a pris le parti
de l'employer & de combattre dans cet
ouvrage à armes égales. Il rappelle les premiers
principes , pour montrer leur connexion
avec toute la fuite des conféquences
qui en réfultent. Au refte , c'eft moins pour
Les Philofophes qu'a écrit M. de Nefle ,
JANVIER 1766. 123
que pour ceux qui , ayant un bon efprit &
de mauvais principes , faute d'examen ,
agiffent en conféquence , & font perfuadés
qu'ils n'ont rien à fe reprocher. S'il ne préfente
pas des raifons nouvelles , c'eft que
la matière n'en eft pas fufceptible ; il y a
tant de fiècles qu'elle a fait le fujet de l'examen
des Philofophes , que c'eft beaucoup ,
quand on peut , comme M. de Nefle , réunir
à la folidité & à la multiplicité des
anciennes preuves contre les matérialistes ,
une clarté , une méthode , une préciſion ,
une force toute nouvelle.
TRAITÉ de la Formation Méchanique
des Langues , & des Principes Phyfiques de
l'étymologie. A Paris , chez Saillant , rue
Saint Jean de Beauvais , Vincent , rue Saint
Severin , Defaint , rue du Foin ; 1765 :
avec approbation & privilége du Roi . Deux
volumes in- 12.
Ce Traité eft depuis long-temps connu
d'un affez grand nombre de gens de lettres.
L'ouvrage manufcrit eft refté pendant plufieurs
années entre les mains de quelquesuns
d'entre eux , & a paffé des uns aux
autres . Son but principal eft d'examiner
le matériel de la parole. La fabrique des
mots roule fur quatre élémens diffemblables
entre eux ; l'être réel , l'idée , le fon
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
& la lettre . Leur réunion en un même
point prouve que , malgré leur diffemblance
, elles fe tiennent par un lien fecret ,
principe néceffaire de la fabrique des mots ,
& qu'il eft queftion de découvrir ? Quelle
eft la caufe de leur réunion , & des premiers
germes ou racines des mots. Quelle
eft celle de leur écart dans le progrès & le
développement des langues ? Quelle eſt la
manière de les réduire par l'analyſe aux
mêmes principes généraux & communs.
Tels font les principaux objets fur lefquels
roule cet ouvrage , très - métaphyfique &
très - favant. On y a joint la conformité
des mots avec les chofes nommées ; on
y fait voir que l'étymologie n'eft , ni un art
incertain , ni un art inutile. Il y a dans ce
Traité des recherches profondes & des connoiffances
étendues, qu'on ne peut guère fe
difpenfer d'acquérir , quand on a à coeur de
favoir les langues parfaitement & par principes.
HISTOIRE de Ferdinand & Ifabelle . A
Paris , chez Leclerc , Libraire , quai des
Auguftins , à la toifon d'or ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi. Deux
volumes in-12.
Les règnes de Ferdinand & d'Ifabelle
ont été la fource de toute la grandeur
JANVIER 1766. 125
Efpagnole ; c'eft ce qui doit rendre cette
hiftoire intéreffante. Une autre raifon qui
la fera rechercher avec empreffement , c'eft
qu'elle eft du même Auteur que l'Hiftoire
de l'Impératrice Irene , & de celle de
Jeanne I , Reine de Naples. Ces deux derniers
ouvrages ont été accueillis favorablement
; nous ofons affurer nos Lecteurs
que l'Hiftoire de Ferdinand & d'Ifabelle
ne le céde point aux deux précédentes .
ESSAIS hiftoriques fur les loix , traduits
de l'anglois , par M. Bouchaud , Cenfeur-
Royal , & Docteur agrégé de la Faculté
de Droit , avec des notes , & une differtation
du traducteur . A Paris , chez Vente ,
Libraire , au bas de la montagne de Sainte
Genevieve , près les RR. PP. Carmes ;
avec privilége du Roi ; un vol . in - 12 .
L'objet de ce livre , très - bien traduit
par M. Bouchaud , & dédié au Magiſtrat
qui préfide avec tant de fageffe & de douceur
à la Librairie , tant de fermeté & de
vigilance à la police , eft de remonter à
l'origine des loix fur les points de Jurifprudence
les plus importans , & de tracer
enfuite les changemens progreffifs de ces
loix dans les différens âges du monde , &
chez les différentes nations . Le fuccès
que
ces Effais hiftoriques ont eu à Londres ont
Fiij
226 MERCURE DE FRANCE.
engagé M. Bouchaud à les traduire ; mais
en les faifant paffer dans notre langue , il
s'eft permis des libertés dont il rend compte
dans fa préface. Nous nous fommes apperçus
à la page 328 , ligne 2 , d'une faute
confidérable que l'Auteur nous a priés de
corriger ; elle eft répétée à la page fuivante,
ligne 11. Cette faute confifte en ce qu'au
Hieu de quarante fefierces , il faut lire
rante fois cent mille fefterces.
qua-
ESSAIS hiftoriques fur les Régimens
d'Infanterie , Cavalerie & Dragons. Par
M. Rouffel. BEARN. A Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguftins , au lys d'or ;
1765 : un vol. in- 12 , de 280 pages . Prix 3 l.
Le plan de cet ouvrage eft le même que
celui qui a été obfervé dans l'Hiftoire du
Régiment de Picardie , dont nous avons
rendu compte dans un de nos Mercures
précédens. On y trouve d'abord l'origine
du Régiment , enfuite l'Hiftoire Militaire
des Colonels , des Lieutenans - Colonels
& Majors qui l'ont commandé depuis fa
création jufqu'à préfent ; en troisième
lieu , une lifte hiftorique de tous les Capitaines
, dont les uns font parvenus aux
premières dignités de la guerre ; les autres
ont été employés dans les Etats-
Majors des Places . Plufieurs ont été tués à
JANVIER 1766. 227
la tête de leurs compagnies , d'autres fe
font retirés. En quatrième lieu on donne
le Journal des campagnes du Régiment ,
le détail des fiéges & batailles où il s'eft
trouvé , la perte qu'il a faite , les noms des
Officiers qui y ont été tués ou bleflés , &
de dix ans en dix ans un contrôle du Corps.
Rien n'eft plus propre que ce plan pour
ranimer , entretenir & perpétuer cet efprit
de Corps , fi néceffaire pour la gloire d'une
nation. L'Hiftore des Régimens donnera
aux chefs la connoiffance des belles actions
particulières de ceux qu'ils ont à commander.
Ils pourront en rappeller à propos le
fouvenir ; l'exemple infpire du courage &
porte à l'héroïfme. On trouve chez le
même Libraire l'Abrégé Chronologique &
Hiftorique de l'origine , du progrès & de
l'état actuel de la Maifon du Roi , avec un
Journal hiftorique des fiéges , batailles ,
combats & attaques où elle s'eft trouvée :
trois vol. in- 4°.
SUPPLÉMENT au Traité du contrat de
louage , ou Traité des contrats de louage
maritimes. Par l'Auteur du Traité des
Obligations ; à Paris , chez Debure l'aî
né , quai des Auguftins , à l'image Saint
Paul . A Orléans , chez J. Rouzeau Montaut,
Imprimeur de la Ville & de l'Uni-
Fiv
228 MERCURE DE FRANCE.
verfité ; 1765 avec approbation & privilége
du Roi : un vol. in- 12 . Prix 3 liv.
relié.
Ce livre traite d'une matière qui n'eſt
point du reffort de la plupart de nos Lecteurs
; nous nous contenterons donc de
dire uniquement , que des Jurifconfultes
font très -grand cas de cet ouvrage , & qu'il
eft abfolument néceffaire aux Avocats qui
habitent les ports de mer & des villes
maritimes.
LES Plagiats de M. J. J. Rouffeau de Genêve
, fur l'éducation ; avec cette épigraphe
:
Grandia verba ubi funt ? Si vir es , ecce nega
Mart. 1. 2. épigr.
D. J. C. B. A La Haye , & fe trouve à
Paris chez Durand , Libraire , rue Saint
Jacques , à la fageffe ; 1766 : un vol in - 12 .
On veut ôter à M. Rouffeau le mérite
de l'invention , & l'on prétend qu'il n'a
rien écrit qui ne foit des répétitions de
tout ce qui fe trouve dans les ouvrages
d'autrui . Nous ne vérifierons pas cette accu
fation , qui nous paroît trop vague & trop
étendue ; mais nous croyons que cette
force de ftyle , cette éloquence vive qui
caractérisent les écrits du Philofophe de
JANVIER 1766. 129
Genêve , eft un bien qu'on ne peut , ni
lui enlever , ni lui conteſter.
LE Proteftant cité au tribunal de la
parole de Dieu dans les faintes écritures ,
au fujet des points de foi controverfés ;
avec de longues épigraphes tirées de Daniel
& d'Ifaïe : traduit de l'anglois. A Paris ,
chez Defpilly , rue Saint Jacques , à la
croix d'or ; 1765 : avec approbation & permiffion
: un vol. in - 1 2. Prix 2 liv. 1e fols
relié.
Les Proteftans foutiennent trente- trois
points principaux qui ne s'accordent pas
avec la doctrine de plufieurs autres églifes.
C'eft pour les réfuter , que l'Auteur du livre
que nous annonçons a compofé cet ouvrage.
Il appelle l'écriture fainte à fon fecours ;
& comme ces matières ne font point de
notre compétence , nous laiffons aux Théologiens
des différentes Communions à juger
de la bonté de ce travail..
LE Porte - Feuille François , ou Choix
nouveau & intéreffant de différentes pièces
de profe & de poéfie ; avec cette épigraphe :
Paffez du grave au doux , du plaifant au févère.
Boileau .
en France ; 1765 un vol. in - 12.
130 MERCURE DE FRANCE.
Le fuccès fi bien mérité du Porte- Feuille
d'un homme de goût a fait naître l'idée de
ce nouveau Porte Feuille , fi inférieur en
tout point à celui qui lui a fervi de modèle .
Quelle différence dans le choix des pièces
qui fe trouvent dans l'un & l'autre ouvrage !
Le premier remplit fon titre dans toute fon
étendue. Il ne contient pas un morceau de
poéfie , pas une épigramme , un madrigal ,
un impromptu , qui ne foit un chef- d'oeuvre
; auffi le Public a-t- il été fi fatisfait
de l'excellence de ce recueil , qu'on en
prépare une nouvelle édition chez Vincent,
rue Saint Severin . Le Libraire Rozet , qui
demeure dans la même rue , débite celui
que nous annonçons , & dans lequel nous
trouvons quelques bonnes pièces parmi un
très -grand nombre de médiocres & de
mauvaifes. Ce qui nous a le plus frappé
dans le Porte- Feuille François , font deux
grandes pages d'errata , où l'on a omis
beaucoup de fautes qui font encore dans,
le livre.
EQUIVOQUES & bizarreries de l'ortographe
françoife , avec les moyens d'y remédier.
A Paris , chez Gueffier , fils , au bas de
rue de la Harpe , prefque vis-à- vis de la
rue Saint Severin , à la liberté ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi : un vol.
in- 12 de 160 pages.
JANVIER 1766. 131
On propofe , dans cette differtation ,
une réformation de notre ortographe commune
. Sur plufieurs points l'Auteur dit fon
opinion ; fur d'autres , il ne fait que demander
l'opinion des perfonnes intelligentes.
Cet écrit nous a paru contenir de
bonnes remarques , & nous croyons que ,
fi l'ortographe propofée n'eſt pas admife
par tous les Ecrivains , elle aura du moins
un certain nombre de partifans.
PROJET d'une Salle de Spectacle pour
un théâtre de Comédie. A Londres , & fe
trouve à Paris , chez Charles- Antoine Jombert
, Libraire du Roi pour l'Artillerie &
le Génie , à l'image de Notre - Dame , rue
Dauphine ; 1765 : in - 12 , de 40 pages ,
avec fix planches très-bien gravées , repréfentant
différentes parties d'une falle de
fpectacle : 48 fols broché.
On ne préfente point ce projet comme
entièrement neuf ; c'eft proprement le
théâtre de Palladio appliqué à nos ufages :
on ne le donne pas non plus comme propre
à être érigé à Paris ; il peut y avoir des
loix de convenance relatives à cette Capitale
, auxquelles on ne s'eft point affujetti.
Mais fi quelques villes de province vouloient
fe conftruire des falles de fpectacles ,
moins grandes que celles de Paris , elles
F vj
332 MERCURE DE FRANCE.
pourroient profiter des avantages que leur
offre ce nouveau plan . Au refte , on le foumet
aux regards des Architectes , pour
qu'ils le jugent , le corrigent , l'embelliffent
même , s'il leur paroît recevable. Nous
ignorons quel eft l'Auteur de ce projet ,
mais il nous paroît expofé avec beaucoup
de clarté & d'intelligence. Nous le croyons
de quelque Artifte célèbre , à qui les beautés
de ce genre font familières , & les connoiffances
fondées fur l'expérience.
DISSERTATION philofophique & critique
fur le voeu de Jephté , rapporté dans
le livre des Juges , chap. x1 , v. 30 , 40 .
Par F. C. Baer , Aumônier de la Chapelle
Royale de Suéde à Paris , Profeffeur à l'Univerfité
de Strasbourg , de l'Académie des
Sciences de Stockholm , de celle d'Hiftoire
& des Belles - Lettres de Gottingue , Correfpondant
de l'Académie Royale des
Sciences de Paris. A Strasbourg , & fe
trouve à Paris , chez Guillyn , Libraire ,
quai des Auguftins , au lys d'or ; 1765 :
brochure in- 12 de 52 pages.
que
Jephthe a -t - il immolé fa fille ? ou ce
l'écriture en dit doit- il être autrement
entendu ? De tous les temps cette queſtion
a été jugée digne de l'attention des perfonnes
curieufes & religieufes. M. Baer a
JANVIER 1766. 133
lu ce qu'on a écrit de part & d'autre fur
ce fujet ; & tout bien confidéré , il ne croit
pas probable que Jephthé ait immolé fa
fille . Nos Lecteurs qui prendront intérêt
à cette queftion , liront dans l'ouvrage
même de quelle manière l'Auteur veut
qu'on interprête le voeu de Jephthé , &
quelle eft l'opinion de M. Baer fur la
nature de ce vou .
GUSTAVE VASA , le libérateur de fon
pays , tragédie. Par Henry Brooke , Ecuyer ;
traduite de l'anglois : à Paris , chez Sébaftien
Jorry , rue & vis-à- vis de la Comédie
Françoife , au grand Monarque ; & la
veuve Duchesne , rue Saint Jacques , au
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& permiffion ; in - 8 ° .
Nous avons fous ce titre une Tragédiede
M. Piron ; mais l'Auteur n'a pas vu
fon fujet fous le même point de vue que
de Poëte Anglois . L'amour eft la première
caufe & l'unique effet de tous les mouvemens
de la Tragédie de M. Piron ; au lieu
que dans la Pièce angloife tout concourt
aux droits de la liberté : Guftave n'a vêcu
que pour elle ; il n'a combattu que pour
elle. Voilà ce qui différencie principalement
ces deux Pièces. Le Traducteur a bien
134 MERCURE DE FRANCE.
faifi le caractère de l'original & l'a rendu
en profe dans notre langue avec une force
qui ne nous paroît point inférieure à la
verfification du Poëte Anglois. Quant au
mérite de la Tragédie , c'eft au Public à
décider fi le Guftave de M. Brooke gagnera
à être comparé à celui de M. Piron . Nous
y avons trouvé des morceaux de la plus
grande beauté , & les fituations les plus
intéreffantes.
LES Tourterelles de Zelmis , poëme en
trois chants ; par l'Auteur de Barnevelt . A
Paris , chez Jorry , vis- à- vis la Comédie
Françoife , & Bauche , quai des Anguſtins ;
de 56 pages , avec une très - jolie eſtampe ,
une vignette & un cul de lampe , beau papier
& belle impreffion .
Un chat , pendant une nuit d'orage , fe
gliffe dans une volière & emporte une
tourterelle ; voilà tout le fujet de ce poëme ,
& ce fujet, tout aride qu'il paroît , s'étend ,
fe féconde , s'embellit fous la main de M.
Dorat . C'est toujours cette même fraîcheur
de coloris , cette délicateffe de pinceau qui
peint à la fois la volupté & le fentiment ;
& dans une préface en profe qui eft à la tête
de ce poëme , eft une critique faine , ornée
des grâces du langage , & guidée par la
JANVIER 1766. 139
philofophie. On réimprime la Lettre de
Barnevelt & celle de Zéila du même Auteur.
ARTAXERCE , Tragédie en trois actes ,
imitée de l'italien de M. l'Abbé P. Métaftafio.
Par M. Burfay ; repréſentée à Marfeilles
, par les Comédiens à la fuite de la
Cour le 22 Février 1765 à Paris , chez
Vente , Libraire , au bas de la montagne
de Sainte Genevieve ; 1765 in- 8° .
Quoi qu'en général on ne foit pas avantageufement
difpofé en faveur des Pièces
de théâtre qui n'ont point été repréſentées
à Paris , nous croyons qu'on trouvera dans
cette Tragédic des endroits dignes d'occuper
les amateurs , & capables de les faire
revenir de ce préjugé défavorable.
ELOGE de René Descartes , difcours qui
a remporté le prix de l'Académie Françoiſe
en 1765. Par M. Gaillard , de l'Académie
des Infcriptions & Belles- Lettres ; avec
cette épigraphe :
Felix qui potuit rerum cognofcere caufas.
A Paris , chez Regnard , Imprimeur de
l'Académie Françoife , grand'falle du Palais
& rue Baffe des Urfins ; 1765 in- 8 °,
de 43 pages.
En difant que ce difcours a été couronné
par l'Académie Françoife , c'eft en faire un
136 MERCURE DE FRANCE.
éloge qui n'eft point démenti à la lecture ;
l'éloge devient encore plus flatteur , lorfqu'on
fe rappelle que cet ouvrage a partagé
le prix avec celui de M. Thomas .
MÉMOIRE pour les Curés à portion congrue
; par M. Leclerc , Avocat au Bailliage
de Caen avec cette épigraphe :
Poftulatio eorum non ex defiderio , fed`ex neceffitate
eft. S. Petr. Chryfolog.
A Caen , chez Gilles le Roi , Libraire , rue
de Froide - Rue , 1765 : & à Paris , chez
Defpilly , rue Saint Jacques , à la croix
d'or : in-4° , de 58 pages . Prix 20 fols.
Les queftions qui font l'objet de ce Mémoire
, & qui nous paroiffent judicieuſement
& favamment difcutées , font , 1º . fi
de droit commun les dixmes appartiennent
aux Curés ? 2 °. Comment une partie condérable
des dixmes a paffé en d'autres
mains ; quelle eft l'origine des Curés primitifs
& de la portion congrue ; quelles
ont été les changemens & les augmentations
de cette portion dans les différens
temps. 3 ° . Cette portion fuffit- elle aujour
d'hui pour leur nourriture & leur entretien
? 4°. Quels font les moyens de leur
procurer un état honnête & affuré , dans
lequel ils puiffent s'acquitter des devoirs
attachés à leur ministère ?
JANVIER 1765. 137
OEUVRES Philofophiques latines &
françoiſes de feu M. de Leibnitz ; tirées
de fes manufcrits qui fe confervent dans
la Bibliothèque Royale à Hanovre , & publiées
par M. Rud . Eric Rafpe , avec une
préface de M. Kaeftner , Profeffeur en
Mathématiques à Gottingue. A Amfterdam,
& fe trouve à Paris , chez Ch . Ant. Jombert,
Libraire du Roi pour l'artillerie & le génie,
rue Dauphine , à l'image Notre - Dame ;
1766 : in- 4° . Tome premier ; contenant 1 ,
Préface de M. Kaefiner; 2 , Préface de l'Editeur
; 3 , Nouveaux Effais fur l'entendement
humain ; 4 , Examen du fentiment du Père
Malebranche , que nous voyons tout en
Dieu; 5 , Dialogus de connexione inter res &
verba , 6 , Difficultates quadam logica , 7 ,
Difcours touchant la méthode de la certitude
, & de l'art d'inventer ; 8 , Hiftoria
& commendatio characterica univerfalis que
fimulfit ars inveniendi. Prix , 12 liv. broché.
Nous rendrons compte de cet important
ouvrage dans un des Mercures fuivans .
LIVRES de Liturgie ; à Lyon , chez
Aimé de la Roche , Imprimeur - Libraire
du Clergé , du Gouvernement & de l'Hôtel
de Ville de Lyon , aux Halles de la
Grenette.
138 MERCURE DE FRANCE.
LE commerce des livres de Liturgie à
l'ufage de Rome , qui étoit autrefois fi
confidérable en France , eft aujourd'hui
prefque reftreint à une feule maifon , &
cela à caufe des ufages particuliers que
bien des Archevêques & Evêques ont introduits
dans leurs Diocèfes . Aimé de la
Roche , Imprimeur- Libraire à Lyon , qui
a acquis en 1749 les fonds de M. Valfray,
s'eft appliqué à rendre cette partie complette
, & en a formé les plus belles édi
tions. Les Bréviaires Romains in- 12 , un
tome , & in- 12 deux vol. qu'il a publiés
depuis quelques années , & les Miffels
in fol. & in 4° . qu'il vient de finir , en
font une preuve ; mais le Graduale Romanum
, l'Antiphonarium Rom. & le Vefperale
Rom. qu'il vient d'imprimer in fol.
magno , rouge & noir , juftifient particu
lièrement qu'il n'a rien épargné pour rendre
ces ouvrages & plus beaux & plus
exacts. Les notes ont été conférées avec les
meilleures anciennes éditions du Louvre ,
de Léonard , & des frères Belifgrand de
Toul ; de favants Rubricaires , & des Maîtres
de Choeur de plufieurs fameufes Cathédrales
où l'on chante de temps immémorial
le chant romain grégorien , ont été
confultés , & deux ont faivi ces éditions.
JANVIER 1766. 139
On a ajouté à chaque morceau de chant
une marque qui en défigne la dominante
afin de faciliter l'intonation . On a noté
tout au long le premier verfet de chaque
pfeaume ; & enfin les éditions qu'on a
faites de ces trois livres de chant , foit
en in 4 °. foit en in 12 , font abfolument
conformes à ces grands livres. Ceux qui
voudront fe procurer des livres de ce genre ,
& les différents offices donnés nouvellement
à l'Eglife univerfelle , pourront s'adreffer
au Libraire nommé ci - deffus.
Il a auffi les fupplémens , pour les Miffels
, & les Bréviaires , des Saints propres
à l'Efpagne , le Portugal , Bafle & l'Allemagne
; ceux de tous les Ordres de Saint
François , des Auguftins , des Chanoines
Réguliers , des Carmes Déchauffés , des
Carmelites & autres Ordres.
Le petit Tableau de l'Univers , Almanach
pour 1766 ; à Paris chez Guillyn ,
quai des Auguft ns , du côté du pont
Saint-Michel , au l'ys d'or : 1766 ; avec
approbation & privilége du Roi : in- 18.
Prix 2 liv . relié.
Cet Almanach comprend la defcription
de tous les pays & villes du monde ; leur
pofition & leur diſtance de Paris ; les gran
140 MERCURE DE FRANCE.
des routes de terre , de mer & de rivières
de France ; l'étendue des côtes des mers ,
avec les Royaumes & les Villes qui y font
fitués ; le cours des rivières , les hautes
montagnes , les Gouvernemens de France .
Généralités , refforts des Parlemens , Diocèfes
; les Ordres de Chevaliers & les
Ordres Religieux de l'Europe ; & les écrivains
prophanes de tous les fiècles de l'èrechretienne.
LE Bon Jardinier , Almanach pour l'année
1766 ; à Paris chez le même Libraire
que l'Amanach précédent : 1766 ; avec
approbation & privilége du Roi : in- 18.
C'est une nouvelle édition de cet Almanach
connu déja depuis plufieurs années.
Elle eft confidérablement augmentée ; & la
partie des fleurs y a été entièrement refondue
par un amateur. Ce petit livre donne
une idée générale de quatre fortes de jardins
; les règles pour les cultiver la
manière de les planter , & celle d'élever
les plus belles fleurs.
ALMANACH de Paris ; ou le Calendrier
hiftorique des Parifiens illuftres ; pour l'année
1766 ; à Paris chez Vincent , rue Saint
Severin un vol. petit in- 24.
JANVIER 1766 . 141
On comprend ici fous le nom d'illuftres
Parifiens , non - feulement ceux à qui leur
naiffance ou leurs grandes dignités donnent
naturellement ce titre ; mais encore
tous ceux & celles qui fe font diftingués ,
& fe font fait un nom célèbre par leur
mérite & leurs talens en quelque genre
que ce foit. Ce petit ouvrage , qui intéreffe
particulièrement les Parifiens , eft
curieux par les recherches de l'Auteur , &
l'exactitude de fon catalogue hiftorique.
LES Soupirs du Cloître , ou le Triomphe
du Fanatifine ; Epître de feu M. Guymond
de la Touche ; à Londres chez les Libraires
affociés : 1766 ; in- 8 ° , de 60 pages,
On a joint à cet ouvrage en vers une
épitre à l'Amitié faite par le même Auteur,
& publiée il y a quelques années. Cette
épître eft connue , nous ne parlerons que
de celle qui eft annoncée dans le titre.
Les gens de lettres favent queM. Guymond
de la Touche a paffé quelques années
chez les Jéfuites ; mais ce que peu de gens
ont fçu , c'eft que cet ex-Jéfuite étant encore
dans la Société , faifoit des vers contr'elle
; s'il ne les fit point imprimer , nous
dit- on , c'eft qu'il « craignoit d'indifpofer
» contre lui une Société qui a joui long-
» temps d'un très- grand crédit » . Aujour
142 MERCURE DE FRANCE .
d'hui qu'elle est détruite , & que l'Auteur
lui-même n'existe plus , on a cru que les
raifons qui avoient empêché qu'on ne
publiât cet ouvrage , devoient cefler auffi :
La Chartreufe de M. Greffet , & ce qu'il
dit dans fa petite pièce intitulée les Ombres,
ont probablement fourni à M. de la Touche
l'idée des Soupirs du Cloître : il a para
phrafé quelques paffages de ces deux pièces ,
& en a fait un morceau de poéfie où il y a
la même facilité , le même fentiment , la
même vigueur qu'on a remarqué dans l'épître
àl'Amitié.
ÉCLAIRSSEMENS détaillés fur un ſpécifique
anti- vénérien , dans lequel il n'entre
point de mercure . Par M. Nicole , Chirur
gien ordinaire du Roi , poffeffeur de ce
reméde : brochure in- 8 , petit format :
1765 ; avec approbation & permiſſion .
L'objet de ce petit imprimé , dont on
trouve des exemplaires chez M. Nicole ,
eft de faire connoître toujours de plus en
plus un remède très - utile , & dont l'efficacité
a été prouvée & confirmée par les
guérifons les plus nombreufes , les plus
authentiques , & les plus complettes.
Pour éviter les accidens qui réfultent
de la méthode de traiter les maladies
vénériennes avec le mercure , pris intérieuJANVIER
1766. 143
tement ou extérieurement , M. Nicole a
inventé pour les mêmes maladies , un autre
remède plus efficace encore , & dans lequel
il n'entre point de mercure. Ce n'est qu'après
plufieurs années de foins , de dépenfes
, de recherches & d'expériences , qu'il
eft parvenu à cette découverte heureuſe
dont tant de malades éprouvent tous les
jours les effets les plus falutaires . Des maux
qui avoient réfifté à toutes les méthodes
mercurielles , ont difparu en très peu de
temps , traités par la méthode de M. Nicole
; il en fait le détail dans fa brochure ;
& afin que le public prenne dans fon remède
la confiance qu'il mérite , les cures
admirables font certifiées par les malades
eux-mêmes , qui ne font point de difficulté
de fervir de témoignage à l'efficacité
de cet excellent fpécifique. C'eft ce qu'il
faut lire dans l'imprimé, où ces certificats
font rapportés avec toutes leurs circonftances.
On y verra auffi que M. Nicole
eft le feul poffeffeur de fon remède ; qu'il
peut être employé par toutes fortes de tempérammens
; on y verra quelles doivent en
être les préparations , comment il opère ,
& les effets qu'il produit. On y trouvera
fur-tout l'extrait de la lettre d'un Docteur
de la Faculté de Médecine de Paris , dont
les Journaux ont fait mention , & qui af144
MERCURE DE FRANCE.
fure de la manière la plus perfuafive , la
bonté du fpécifique de M. Nicole , fondée
fur des guérifons multipliées. Ce qui ne
ne doit être oublié encore ,
pas
c'eft que
le même remède guérit auffi les anciens
ulcères en différentes parties du corps ,
fans qu'il y ait aucune caufe vénérienne :
on l'a même employé avec fuccès dans le
commencement des maladies de poitrine .
peut être tranfporté en tout pays , fans
que fes qualités puiffent en être altérées.
Les perfonnes qui écriront , font priées de
vouloir bien affranchir leurs lettres ; fans
cette précaution elles refteront à la pofte.
Il
Ce Chirurgien occupe la maifon où demeuroit
anciennement feu M le Maréchal
de Saxe , rue du Battoir , quartier S. André
Arts , à Paris .
Le fieur Lattré , Graveur , rue Saint
Jacques , près la fontaine Saint Severin ,
à la Ville de Bordeaux , publie la fuite de
l'Almanach Iconologique. L'accueil que le
public a fait au premier ( les arts ) dédié à
M. le Marquis de Marigny , l'a engagé à
continuer cet ouvrage utile & intéreffant.
Dans cette feconde fuite font les Sciences,
les deffeins ; & leurs explications font de
M. Gravelot : la gravure eft excutée par les
meilleurs Artiftes. On y a ajouté l'abrégé de
l'hiftoire
JANVIER 1766. 145
•
l'hiftoire & de l'origine de chaque fcience .
Prix relié en maroquin , fix liv. Broché &
couvert en maroquin , cinq liv. Broché en
papier , quatre liv. Celui des Arts, le même
prix que l'année derniere .
AVIS concernant l'Almanach des MUSES.
PARMI la foule des Almanachs de toute
efpèce qui renaiffent exactement chaque
année , il en eft quelques-uns d'utiles &
même d'affez curieux . Tous les autres ne
font que des recueils compofés au haſard
de chanfons médiocres , & fouvent anciennes
, ou d'anecdotes peu vraisemblables &
faites pour le peuple .
On a entrepris d'en donner un pour les
gens de goût. C'eft un recueil fait avec
foin des meilleurs pièces de poéfies fugitives
qui ont paru dans le cours de l'année.
Ces poéfies feront rangées dans l'ordre le
plus propre à les faire paroître plus piquantes
; elles feront accompagnées de remarques
fur les défauts & les beautés de chaque
pièce , fur la pureté du langage , les
grâces du ftyle & l'harmonie des vers.
Cette idée , dont on a déja réalifé l'exécution
au commencement de 1765 , a été
trouvée affez heureufe. Le premier effai
qu'on en a publié avoit été fait à la hate ,
Vol. I. G
146 MERCURE DE FRANCE.
& trop tard pour le faire paroître dans les
provinces ; mais il a été généralement goûté
par les amateurs de la poéfie , & tous les
Journaux fe font empreffés d'en faire l'éloge.
Ce fuccès a engagé les Editeurs à de
nouveaux efforts. Indépendamment des
pièces qui ont paru dans les différens Journaux
, plufieurs perfonnes ont eu la complaifance
d'envoyer de très- jolis vers qui
n'avoient pas encore été imprimés ; l'on
a choifi les meilleurs , & l'on ofe fe flatter
que cette collection fera une des plus agréables
qu'on ait vues dans ce genre.
Cet Almanach , renouvellé tous les ans ,
pourra fervir à répandre & à perfectionner.
le goût de la poéfie dans les provinces , où
l'on eft moins à portée de fe procurer les
nouveautés de cette nature. On fe plaint
tous les jours de la perte d'un grand nombre
de pièces charmantes qui n'ont été confervées
dans aucun recueil : notre entrepriſe
préviendra ce malheur à l'avenir , &
fera peut-êtte regretter aux gens de lettres
qu'elle n'ait pas commencé plutôt .
Bien différent des autres Almanachs qui
perdent tout leur prix le dernier Décembre
, l'Almanach des Mufes de 1766 ne
ceffera point d'être un livre de littérature
agréable l'année fuivante. Cette collection
deviendra dans peu une forte de biblioJANVIER
1766. 147
thèque poétique , ou un recueil de pièces
fugitives aufli complet qu'il puiffe y en
avoir. On reproche à ces fortes de recueils
de fe copier fans ceffe les uns les autres ;
mais on ne trouvera dans celui - ci que des
pièces toujours différentes & toujours nouvelles.
Un avantage particulier à notre Almanach
, & qui ne fe rencontre dans aucun
autre ouvrage , ce font les anecdotes littéraires
, & les notes dont il fera accompagné.
On trouve dans les Journaux des jugemens
fur les ouvrages d'une certaine étendue ;
& malgré toutes les révoltes de l'amourpropre
, il eft certain qu'ils ont beaucoup
contribué aux progrès de la littérature parmi
nous , mais il n'y en a aucun dans lequel
on faffe des remarques critiques fur les
pièces fugitives. On s'eft efforcé de remplir
cet objet dans l'Almanach des Mufes ,
& l'on a cru que des obfervations honnêtes,
faites avec un difcernement févère , pourroient
être de quelque utilité pour l'inftruction
des étrangers & des jeunes gens ,
la pureté de la langue , & la confervation
du vrai goût .
En comparant dans la fuite ces Almanachs
, on y verra les progrès ou la décadence
de la poéfie . On a eu foin d'y faire
entrer les épitaphes de plufieurs hommes
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
célèbres , & des pièces fur les principaux
événemens de l'année. Ainfi cet ouvrage
réunira les différens avantages d'un Almanach
, d'un choix de poéfies légères , d'un
Journal critique pour ces fortes de pièces ,
& d'un recueil d'anecdotes littéraires .
L'Almanach des Mufes formera un volume
d'environ 150 pages , petit in- 12 . Il
fera imprimé avec le plus grand foin fur
du papier façon de Hollande , avec des caractères
neufs, conformes à ceux de la lettre
d'avis ; le frontispice fera gravé. Prix 24 f.
Cet Almanach fe trouve chez Vallat la
Chapelle , Libaire au Palais , fur le perron
de la Sainte- Chapelle.
XXXX
JANVIER 1766. 149
SUPP. A L'ART. DES PIECES FUGITIVES.
Q
ENTHOUSIASME François .
UELLE Race , grand Dieu , que celle des
BOURBONS ! ....
O vous qui des Héros appréciez la gloire ,
Critiques éclairés , ouvrez , creufez l'hiftoire ,
Depuis le vieux CAPETparcourez tous leurs noms ;
Et voyez , à travers leurs nombreux rejettons ,
S'il fe trouva jamais de lâches avortons
Qui de ce nom fameux ternirent la mémoire !
C'eft ainfi que Damis , les yeux baignés de pleurs ,
Du DAUPHIN expirant admiroit le courage ;
Et c'est toujours ainfi , qu'au comble des douleurs
,
Un coeur vraiment François les fent.... & les
foulage.
DE LA PLACE.
G iij
# 50 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
LETTRE à M. M*** . de l'Académie des
Sciences.
L'INTÉRÊT de la vérité & les plaintes
vagues & fuperflues , annoncées contre
M. le Monnier , dans le Mercure de Décembre
, m'obligent d'éclaircir ici , une
queftion , que M. de la Perriere de Roiffé
n'eft pas fur la voie de pouvoir entendre.
Admettre un athmofphère très- denſe autour
de la Lune , c'eft n'être pas plus avancé
qu'on ne l'étoit avant Galilée , il y a bientôt
deux cens ans.
Depuis plus d'un fiècle , l'opinion fur
l'athmofphère de la Lune a été débattue ,
fans que les partifans de cet athmofphère ,
ni ceux qui en nient l'exiſtence , aient jamais
pu prouver leur affertion .
Enfin , M. de Fouchy a publié en 1739
un effai dans les Tranfactions philofophiJANVIER
1766. 1766. 151
ques , dans lequel , à l'aide des obfervations
de l'éclipfe de 1724 , il fait voir que
cette athmosphère , fi elle avoit lieu , ne
pourroit produire qu'un effet infenfible.
On ignoroit alors fi le diamêtre de la
Lune , vue fur le Soleil , dans l'obſcurité
de la grande éclipfe du mois de Mai 1724 ,
étoit altéré fenfiblement ; mais fans avoir
égard à cette altération , ou fit voir que
le Soleil , étant entièrement caché par
Lune , ne pourroit être grofli fuffifamment
par l'effet de cette athmofphère , pour que
l'éclipfe totale en fût anéantie.
la
En 1748 il fut décidé , par les obfervations
d'Ecoffe , dont celles de Berlin ne
furent qu'une légère confirmation , publiée
même poftérieurement , que le difque
opaque de la Lune vu fur le Soleil n'étoit
pas altéré enfuite M. Euler publia , d'après
fon obfervation faite fur le tableau ,
à la maniere de ceux qui cherchent à voir
le Soleil bien moins terminé & environné
de couleurs , faute de fe fervir immédiatement
des meilleurs lunettes ) que le Soleil
avoit paru s'enfler , pour ainsi dire , pendant
le milieu de l'éclipfe , ce qu'il attribue
à l'effet de l'atmofphère lunaire. Il eut
mieux fait de difcuter foigneufement le
temps de la durée de cette éclipfe annulaire
, & de faire voir combien cette durée
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
étoit prolongée au- delà de fes limites : ces
faits lui ont échappé , & il s'en faut bien
qu'il ait prouvé , par la durée de l'anneau,
l'exiftence réelle d'une athmofphère , laquelle
eft certainement très - déliée ; elle
n'a été donc prouvée qu'en 1764, l'anneau
ayant duré 3 minutes 20 fecondes à
Rennes.
On demande actuellement ce que fignifie
l'écrit publié par M. de la Perriere de
Roiffé en 1761 .
Je fuis , & c.
Paris , 10 Décembre 1765
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur l'ino
culation .
J'APPRENS , Monfieur , qu'on m'attribue
la lettre fur l'inoculation , inférée dans le
Mercure de Décembre , fur la poffibilité
d'une feconde petite vérole , après l'avoir
eue par inoculation . Cette lettre judicieuſe
ne peut que faire honneur à celui qui l'a
écrite ; & par cette raiſon même , je crois
devoir défabufer ceux qui me l'ont attribuée
. Elle eft , fuivant une note de la lettre
JANVIER 1766. 153
même , de l'Auteur de la Défense de la doctrine
des combinaifons , qui ne s'eft point
caché , puiſqu'il a figné la lettre qui précède
cet ouvrage , quoiqu'il n'ait pas mis
fon nom au frontifpice du livre. C'eft M.
Maffé de la Rudeliere , Lieutenant de l'Amirauté
des fables d'Olonne. Il y a de plus
une raifon qui fait que la lettre ne peut
être de moi. Quoique l'Auteur ne nomme
perfonne , il paroît perfuadé que la petite
vérole naturelle , que Madame la Ducheffe
de Boufflers a eue , au mois d'Août dernier
, a été précédée de l'artificielle ; &
que celle- ci lui avoit été communiquée ,
y a deux ans & demi , par l'inoculation .
il
Il n'eft pas étonnant qu'on le croie ainſi
auxfables d'Olonne , quand le même bruit
s'eft répandu dans toute l'Europe , fur la
foi du Courier d'Avignon , copié par les
autres gazettes , & quand il y a encore des
gens à Paris qui ne font pas défabufés.
Pour moi , quoique je fuffe alors à trente
lieues de la capitale , j'ai vu ,
dans la gazette
littéraire du premier Septembre , une
lettre de M. Gatti , fuivie d'un certificat
de Madame la Ducheffe de Boufflers , qui
fait l'hiftoire de fa maladie ; & il fuffic
d'en lire le détail , pour fe convaincre que
l'infertion n'a pas communiqué la petite
vérole à cette Dame. Douze jours après
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
l'opération , dans un temps où la plus
legère indifpofition ne pouvoit manquer
d'être regardée comme un avant- coureur
de la maladie qu'elle attendoit , elle ſe
Sentit quelque émotion , fe coucha plutôt
qu'à l'ordinaire , dormit bien , &fe réveilla
en bonne fanté. Or la petite vérole , même
inoculée , n'existe point fans fièvre & fans
éruption , ou fans une fuppuration des
plaies équivalentes à l'éruption . Rien de
tout cela n'eft arrivé à Madame la Ducheffe
de Boufflers. Une fuppuration de quelques
jours , telle que celle d'une fimple coupure
, n'eft point une fuppuration variolique
, qui a fes caractères particuliers , &
non équivoques celle- ci ne fe termine
pas en peu de jours ; elle dure ordinairement
plufieurs femaines , elle fe manifefte
par l'odeur particulière à là petite vérole ;
elle eft accompagnée d'inflammation : il
fe forme à l'incifion une efcarre , dont les
bords font blancs , durs , & légèrement
douloureux quand on y touche : enfin , la
plaie laiffe une cicatrice ineffaçable . Madame
la Ducheffe de Boufflers n'a donc
point reçu la perite vérole par infertion ;
& fi l'on a préfumé qu'elle n'en étoit
fufceptible , & que le virus ne pouvoit
avoir d'autre effet fur elle , comme il ne
peut fur ceux qui ont déja eu cette ma
le
pas
JANVIER 1766. 155
ladie ; au moins ce n'eft pas la faute de
ceux qui nous ont tranfmis l'art de l'inoculation
. Les Docteurs Jurin & Netleton ,
ont écrit , en 1723 , & Pylarini en 1715 ,
que ceux à qui l'infertion ne communiquoit
pas la petite vérole , n'étoient pas plus
à l'abri de cette maladie , que s'ils n'avoient
rienfait : voyez le Recueil de pièces publiées
en 1756 par M. Montacla , Auteur de l'hiftoire
des Mathématiques : recueil qui devroit
être le bréviaire des Inoculateurs ,
(pag. 39 , 85 , 121 ) & vous verrez que les
Auteurs cités ne laiffent là deffus aucun
doute.
Le fait de Madame la Ducheffe de
Boufflers n'a donc rien d'extraordinaire :
il y a par tout pays des exemples de pareils
accidens , & même quelquefois de petites
véroles mortelles , après une inoculation
inefficace. Tel eft celui de la fille du célèbre
Timani , le premier qui a fait connoître
la petite vérole artificielle dans nos
climats ; elle mourut à Conftantinople , en
1741 , de cette maladie , qu'elle prit de
fon frère & de fa foeur du fecond lit , qui
venoient d'être inoculés , & qu'elle garda
imprudemment , dans la perfuafion où elle
étoit qu'elle n'avoit rien à craindre , ayant
été inoculée dans fon enfance , & ayant
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
depuis bravé , pendant vingt- quatre an
nées , plufieurs épidémies , impunément.
Cette perfonne avoit en effet fubi l'opétion
; mais fans avoir éprouvé , ni fièvre ,
ni éruption , ni fuppuration. Voyez fon
hiftoire , & l'extrait de la lettre que j'ai
reçue de fon frère même , dans les Mémoires
de l'Académie des Sciences , pour
l'année 1758 , pag. 478 .
M. de la Rudeliere , perfuadé d'après le
bruit public , quelquefois d'autant plus fufpect
qu'il eft plus général , n'a pas douté
que Madame la Ducheffe de Boufflers
n'ait eu deux fois la petite vérole , l'une
artificiellement , l'autre naturellement ; &
dans cette fuppofition il prétend , avec raifon
, que cet événement , étant dans l'ordre
des chofes d'une rareté prodigieufe , ne
diminue la fécurité de cette opération que
d'une quantité qu'on peut regarder comme
infiniment petite , ou nulle ; & il le prouve.
Tous les Médecins Anglois nient qu'on
puiffe avoir deux fois la petite vérole ; mais
M. de Haën , le plus redoutable adverfaire
de l'inoculation , a cité un grand nombre
de Médecins d'opinion contraire , parmi
lefquels il en eft dont il me femble qu'on
ne peut récufer le témoignage ; & cela feul
fuffiroit pour me faire changer d'avis fi
JANVIER 1766. 157
j'avois jamais nié la poffibilité phyfique du
retour de la petite vérole. Aufli me fuis- je
contenté de prouver que le cas étoit fi rare ,
qu'il n'arrivoit pas de dix mille fois une :
permettez-moi de vous renvoyer pour la
preuve au Mémoire de l'Académie déja
cité , immédiatement après l'Hiftoire de
Mlle Timani , ou au Mercure de France,
de Juin 1759 , pag. 161 & fuivantes. En
fuppofant que l'inoculation ne préferve pas
plus de la rechûte que la petite vérole
naturelle , ce que l'on pourroit bien contefter
par des raifons plaufibles : j'en conclus
que de dix mille inoculés un feul
pourra contracter une feconde fois cette
maladie , mais ce n'eft pas tout ; ce qu'on
peut fuppofer de pis , eft que cette feconde
petite vérole foit auffi dangereufe que
fi
le malade l'avoit pour la première fois ; &
en ce cas , de fept ou huit malades il n'en
mourroit qu'un : il faudra donc que fept
ou huit inoculés foient repris de la petite
vérole pour que l'un d'eux en meure ;
mais fi de dix mille inoculés un feul eft
menacé de la récidive , il faudra fept ou
huit fois dix mille inoculés , c'eft- à -dire ,
foixante-dix ou quatre - vingt mille pour
qu'il y ait fept ou huit récidives , dont
une mortelle. Voilà donc une foixante &
158 MERCURE DE FRANCE.
dix millième ou une quatre -vingt-millième
partie qu'il faut ajouter au rifque de l'inoculation
: & celui qui , pour s'exempter
du très-grand rifque qu'il court de mourir
un jour de la petite vérole s'il ne la prévient
pas , confentoit à s'expofer au rifque d'un
fur trois cens , qui eft avoué de la plupart
des Inoculiftes ; celui- là , dis- je , renonceroit
à cet avantage par ce qu'il apprend
qu'il faut augmenter ce rifque d'un fur
quatre-vingt mille ? c'eft raifonner comme
celui qui acheteroit fans répugnance une
pièce de vin dans laquelle il auroit vu verfer
une pinte d'eau , & qui romproit le
marché l'on y ajoutoit une goutte de
plus. Je fouhaite qu'on me dife , qu'à cette
comparaifon près , je ne fais que me répéter
c'eft le fouhait que faifoit feu M.
l'Abbé de Saint Pierre , à qui je voudrois
bien avoir l'honneur de reffembler . Je n'ai
pas encore eu la confolation de m'entendre
faire ce reproche de répétion . Ce feroit au
moins une preuve que l'on m'auroit
écouté .
J'ai l'honneur , &c.
LA CONDAMINE.
P. S. Il n'eft peut-être pas inutile d'aJANVIER
1766. 159
vertir ceux qui veulent en douter que les
douze mille francs confignés par M. Gatti
en faveur de celui qui prouvera la réalité
d'une feconde petite vérole dans celui qui
l'aura reçue par inoculation , font encore
entre les mains du dépofitaire à Paris ,
chez M. Bataille , place de Vendôme.
160 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
SECONDE édition des planches anatomiques
imprimées en couleur & grandeur naturelle
, par M. GAUTIER , Anatomiſte
penfionné du Roi.
•
CETTE ETTE feconde édition des planches
anatomiques eft compofée de deux formats.
Le grand format eft compris en 36 grandes
planches qui , jointes enfemble de trois en
trois , forment douze grands tableaux ,
dans lefquels font repréfentées feize figures
difféquées d'homme & de femme de la
hauteur des fujets ordinaires , deffinées
felon les règles de proportion admifes par
les Peintres & les Sculpteurs , & tirées des
antiques qui nous fervent de modèles . Il y
a dans ces planches des pièces détachées
JANVIER 1766. 1GB
pour démontrer en général toutes les parties
du corps humain .
Le petit format eft auffi compofé de
trente-fix planches , qui , jointes enſemble
de deux en deux , font dix -huit tableaux ;
dans lesquels font repréfentées feize figures
de la hauteur de de nature , & réduites
fur les mêmes deffeins avec les mêmes
pièces détachées du grand format qui rempliffent
les deux derniers tableaux de celui-
ci.
Le fieur Gautier , qui joint aux qualités
d'Anatomiſte - Phyficien celles de Peintre
& Graveur , ayant obtenu par Arrêt du
Confeil , du 5 Septembre 1741 , la permiffion
d'exercer pendant trente années
l'art d'imprimer les tableaux , & depuis
vingt- quatre ans qu'il exerce fon art , malgré
toutes les oppofitions de fes concurrens,
étant refté feul poffeffeur de ce talent ; Sa
Majefté , par un brévet du 18 Novembre
de l'année dernière 1764 , a confirmé fa
décifion du 29 Septembre 1749 , qui lui
accorde une penfion de fix cens livres fur
le tréfor royal à l'occafion de la première
édition des planches anatomiques qu'il a
fait paroître. L'honneur que lui fait Sa
Majefté le détermine à donner actuellement
au Public & dans Paris , où il eſt à
portée du plus grand nombre des amateurs
162 MERCURE DE FRANCE.
fa feconde édition , efpérant que ces amateurs
l'aideront à fupporter le poids d'un
ouvrage encore plus confidérable que celui
qu'il a déja donné au public. Il a difféqué
lui - même tous les fujets qui ferviront à
cette feconde édition , après avoir confulté
les meilleurs Anatomiftes , & il a cru auffi
qu'il lui feroit utile de montrer aux aſſemblées
de MM . des Académies Royales des
Sciences & de Chirurgie de Paris & à celle
de MM. des Sciences & Belles - Lettres de
Dijon , dont il eft Membre , les tableaux
qu'il a peints d'après fes diffections , & ces
Meffieurs lui ont fait l'honneur de lui don.
ner leur avis.
Heuftache , dans fes tables anatomiques ,
& Bourdon , qu'on eftimoit ci - devant en
France, auroient eu befoin de confulter auffi
les Académiciens ou les connoiffeurs de leur
temps avant de faire paroître leur ouvrage.
Véfale , plus ancien encore , qui a fervi de
modèle à Tortebat pour l'inftruction des
Peintres & des Sculpteurs , que Dulaurent
a copié dans fon Traité d'Anatomie , n'étoit
pas à portée de recevoir des avis & de
confulter des compagnies de favans aſſemblés.
Willis , Vieuffens , Verheyen , font
de très- habiles Anatomiftes , & cependant
leurs planches font pleines de défauts par
les mêmes raifons. On trouve dans VieufJANVIER
1766 . 163
fens un deffein fort exact concernant les
nerfs ; mais cette partie du corps humain ,
détachée de toutes les autres , n'eft pas
repréſentée avec le goût qu'il convenoit
pour donner l'idée des pofitions naturelles
des branches capitales & de leurs ramifications
; c'est ce qu'on peut appeller incor
rection de deffein . Souvent les Graveurs &
les Deflinateurs qu'ont employés les Anatomiftes
ont fait valoir les diflections de
leurs Auteurs , & fouvent ils les ont dégradées.
On voit qu'Heuftache étoit favant &
qu'il avoit de grandes idées pour les coupes
& pour les pofitions de fes figures , mais
fon Deffinateur eft fans goût & fans correction
: toutes les parties y font véritablement
repréſentées , du moins autant que
des petites planches & de très - petites figu
res peuvent en contenir fans confufion .
mais elles le font durement. Rien n'eft
plus mauvais que fon oftéologie & l'anatomie
de fes vifcères ; la feule myologie
mérite attention . Véfale , dont nous avons
parlé , a eu de meilleurs Deffinateurs , mais
il étoit moins favant , il est très -peu entré
dans les détails effentiels. Bourdon , au
contraire , n'a été fervi que par les plus
mauvais Graveurs & les plus mauvais
Deffinateurs de fon temps ; il fe difoit
Graveur & Deflinateur , & il fe peut fort.
164 MERCURE DE FRANCE.
bien qu'il ait gravé lui -même fes planches ,
dont les figures font les plus grandes de
toutes celles qu'on avoit données avant M.
Gautier , & qu'on a quelquefois groffièrement
enluminées pour vendre aux étudians
en Chirurgie & en Médecine ; mais la
couleur n'effaçoit pas leur monftruofué.
Aujourd'hui nous avons des Auteurs
plus fcrupuleux & qui cherchent le fecours
de ce qu'il y a de mieux dans les artiſtes
pour les feconder ; mais avec cela ils ne
font pas deffinateurs eux-même & leurs
graveurs ne font pas anatomiftes ; ce qui.
fe voit dans M. Haller : fes planches font
extrêmement bien gravées quoique d'un
deffein un peu incorrect , ce que l'on peut
voir dans fes têtes de grandeur naturelle
ou les raccourcis font fans règles ; du refte
de fon anatomie ce ne font que des petits
enfans difféqués réduits à demi nature ,
dont l'angéologie eft parfaite en ellemême
, mais confufe par le défaut des
couleurs qui diftingueroient les veines des
artères , & au défaut defquelles on ſe
creufe la tête pour les déchiffrer , & ou la
confufion augmente aux endroits où font
encore les nerfs . Il n'y a rien cependant
dans tout cela contre cet Auteur ; fon graveur
ne gravoit pas en couleur, & fon deffinateur
n'entendoit pas les raccourcis. M.
JANVIER 1766. 165
Camper a donné des bras de grandeur naturelle
très- bien deffinés & d'une favante
diffection. La gravure n'eft pas fi belle
que celle de M. Haller , mais on peut
cependant dire qu'il ne manque à fes bras
que la feule couleur. L'anatomie & les
plantes , & tout ce qui concerne l'hiſtoire
naturelle demande les couleurs. On peut
voir la néceffité de l'art de graver & imprimer
en couleur qu'a perfectionné M,
Gautier & dont il a inventé la théorie , dans
l'avis de l'Académie Royale des Sciences.
Extrait des regiftres de l'Académie des
» Sciences du 8 Janvier 1741 par le fieur
» Dortous de Mairan , Secrétaire perpétuel
» de l'Académie . Qu'après avoir examiné
quelques ouvrages de gravure par le
» moyen de trois planches repréfentant des
fujets avec leurs couleurs naturelles , &
» ayant fait leur rapport à l'Académie ,
» elle auroit jugé qu'il étoit important de
» conferver cet art parce qu'il peut être
» d'une grande utilité pour l'anatomie , la
botanique & l'hiftoire naturelle. Ces
fortes d'eftampes pouvant tenir lieu de
» ce qui feroit exécuté au pinceau
"
ود
"
>>
"9.
Soufcription des planches anatomiques.
La foufcription que le fieur Gautier
annonce aujourd'hui eft la même que celle
166 MERUCRE DE FRANCE.
qui a été publiée depuis 1756 , à la différence
que cette foufcription comprenoit
le fupplément de la première édition , & la
feconde édition , en même-temps que l'on
annonçoit fous le petit format des figures
de de nature dont on parlé ci - deffus ; le
fupplément en vingt planches a été fini &
diftribué à peu - près dans les temps promis ;
mais les diffections & les deffeins de la
feconde édition étant plus amples & plus
recherchés que l'Auteur n'avoit promis ,
cela a beaucoup retardé la diftribution de
cette dernière partie. On efpère que les
amateurs en voyant les pièces qui la compofent
, ne feront plus fâchés du retard.
Aujourd'hui , outre le format dont on
vient de parler , promis aux premiers foufcripteurs
de l'édition dont il s'agit , on
donne un grandformat où les figures font
de grandeur naturelle , comme on a déja
dit , qui comprendra tout l'ouvrage , & où
toutes les figures entières & les pièces détachées
de l'anatomie de M. Gautier feront
raffemblées ; ces deux formats de fa feconde
édition auront chacun le même nombre
de planches ; celles du petit format s'affembleront
de deux en deux , & celles du grand
format de trois en trois , pour repréſenter
les figures dans leur entier,
Quant aux perfonnes qui voudront acJANVIER
1766. 167
tuellement profiter de la foufcription de
l'un ou de l'autre format , il fuffira qu'elles
paient les trois premières planches d'avance
, lefquelles formeront , comme nous
avons dit , un tableau complet du grand
format , & un tableau & la moitié d'un
autre du petit format ; & en recevant ces
trois premières planches on foufcrira pour
les trois , fuivantes & ainfi des unes aux
autres jufqu'aux trois dernières , où il n'y
aura rien à payer..
Chaque paiement fera de 14 liv. & il
y aura douze paiement pour les 36 planches
qui feront 168 liv . Après la diſtribution
des planches elles fe vendront 18 liv.
les trois & le tout , coutera 216 liv. à ceux
qui n'auront foufcrit dans aucune diftribution.
à
On foufcrira chez le fieur Gautier ,
Paris rue Saint Honoré , vis-à vis la rue
des Poulies , chez M. Tibierge , Marchand
Epicier , & non aux anciennes adreffes.
A la diftribution des trois premières
planches , on annoncera en même temps
au Public le temps des autres diftributions.
On prie de nouveau MM. les amateurs
&foufcripteurs d'affranchir les lettres adreffées
à l'Auteur, & on avertit que les billets
ferontfeulementfignés de l'Auteur & cachetés
; on obfervera que perfonne ne les pourra
figner , fe difant chargé de procuration .
68 MERCURE
DE FRANCE
.
ORFÉVRERIE.
LẸ fieur Germain , Sculpteur - Orfévre
du Roi , & Compagnie , toujours animé
du defir de porter les ouvrages qu'il entre
prend à la plus haute perfection , prévient
le Public que le 24 de ce mois on verra
dans la maifon où font fes atteliers , rue
des Orties , vis-à- vis le Guichet Saint Nicaife
, une collection de vafes antiques de
différentes formes agréables , d'une compofition
qui égale en beauté l'agathe , &
les pierres les plus précieufes , tous ornés
de bronzes d'un goût exquis , & de la plus
belle dorure qu'il a encore perfectionnée
depuis qu'elle a été préfentée au Roi.
Le fieur Germain fe propofe de continuer
en tout genre , & de varier ingénieufement
les formes , & les ornemens de
tous les ouvrages d'argenterie ; la quantité
de modèles qu'il a joints à ceux de fon père
le mettent à même , plus que tout autre
artifte , de produire de quoi fatisfaire les
perfonnes les plus curieufes d'ouvrages recherchés.
- Les ennemis du fieur Germain ont fait
les plus puiffans efforts pour le perdre ;
les
JANVIER 1766. 169
les perfonnes qui ont pris connoiffance à
fond de fa fituation , n'ont trouvé en lui
qu'un homme malheureux : d'après ce fes
commanditaires & créanciers lui prêtent
tous les fecours , il eft plus occupé qu'il
n'a jamais été , & ya travailler à convaincre
la Cour & la Ville , qu'il n'eft
point indigne de la réputation que fon
père a laiffée ; les ouvrages qui font fortis
de fes atteliers ne l'ont point démentie .
Le fieur Germain continuera d'entreprendre
toutes fortes d'ouvrages à tel prix
qu'ils puiffent monter, & il n'exigera point
comme il eft d'ufage des avances pour les
matières.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
VOTRE Journal , Monfieur , étant le dépôt
le plus fidèle de tout ce qui concerne
les arts , j'ai l'honneur de m'adreffer à vous
pour vous prier de relever deux erreurs
inférées dans l'Avant- Coureur de ce mois.
On dit dans la feuille du 2 , à l'article
Orféverie, qu'une toillette de vermeil, faite
pour S. A. R. Madame la Princeffe des
Afturies , eft l'ouvrage de M. Germain
Vol. I. H
170 MERCURE DE FRANCE .
Orfévre du Roi : & dans la feuille du 9 ,
pour corriger cette erreur , on tombe dans
une feconde , en attribuant l'ouvrage à
M. Germain furnommé le Romain , & à
M. Chancelier tous deux Orfévres à Paris .
Il est bien vrai qu'on annonce que j'ai
donné les deffeins , mais par la tournure
de la phraſe il femble que ces Meffieurs
font les principaux auteurs , & que ce
font eux qui m'ont employé. Au contraire.
c'eft moi , Monfieur , qui ait été ſeul
chargé de faire cette toilette ; j'en ai
compofé les deffeins & les modèles dans
un genre tout nouveau , & pour l'exécution
j'ai fait choix de MM . Germain &
Chancelier , dont j'ai même fait perfectionner
les travaux par mes propres Cifeleurs.
Voilà l'exacte vérité que ces MM.
n'auront pas l'injuftice de défavouer. Si
l'ouvrage n'eût pas réuffi , le blâme n'en
feroit pas tombé fur eux ; & par conféquent
il eft trop injufte qu'ils jouiffent ,
à mon exclufion , d'un fuccès qui appartient
d'abord au premier Auteur : auffi
fuis-je perfuadé qu'ils n'ont aucune part
à l'annonce dont je me plains. La defcription
que l'on fait de cette toilette dans
l'Avant-Coureur , n'eſt point exacte , & il
eft bien aifé de voir que ce n'eft pas l'inventeur
qui a rendu compte de fon ouvra →
JANVIER 1766. 171
#
ge. J'aurai foin de vous en faire parvenir
une defcription correcte, que je vous prierai
d'inférer dans le Mercure prochain . J'ai
chez moi mes deffeins & mes modèles
que je me ferai un plaifir de montrer aux
amateurs d'autant plus que la précipitation
avec laquelle il m'a fallu achever cette
riche toilette , ne m'a pas permis de l'expofer
aux yeux du Public aufli long- temps
que je l'aurois defiré pour répondre à l'empreffement
qu'il a témoigné de la voir.
:
J'ai l'honneur d'être , &c.
P. CAFFIERI l'aîné , Sculpteur & Cifeleur
du Roi , demeurant rue Princeffe.
A Paris , ce 22 Décembre 1765 .
RÉPONSE de M. l'Abbé NoLLET , à la
Lettre de M. THIERY , Fabriquant de
Chapeaux , inférée dans lefecond volume
du Mercure de France , Octobre 1765 .
EN décrivant l'art du Chapelier , je n'ai
pas compté donner au Public un ouvrage
fans défaut , j'étois , & je le fuis encore ,
tellement éloigné de cette vaine préten-
Hij
172 MERCEUR DE FRANCE .
tion , que j'ai envoyé les premiers exemplaires
fortant de la preffe au Bureau des
Maîtres Chapeliers , avec une lettre , par
laquelle je priois ces MM. de vouloir bien
me communiquer leurs remarques , afin
qu'on pût en faire ufage dans une autre
édition . C'eft ce que j'ai cru pouvoir faire
de mieux , pour parvenir un jour à une
defcription complette & correcte : n'étant
point Chapelier , je n'ai pu que rendre ce
que j'ai appris de ceux qui le font ; &
comme il ne m'a pas été poffible de les
confulter tous , après avoir pris des leçons
des plus habiles , après avoir fréquenté les
atteliers & queftionné les compagnons , il
ne me reftoit d'autre moyen pour favoir
fi j'avois bien vu & bien compris , que
de faire paffer mon écrit fous les yeux de
la Communauté . Si c'eft à propos de cette
invitation que M. Thiery s'eft déterminé
à en faire la critique , j'ai à lui rendre
graces de fa complaifance : mais ne pouvoit-
il pas m'inftruire , fans me dire des
chofes défobligeantes ? Si nous difputions,
mes confrères & moi , aux artiſtes l'honneur
de décrire les arts , ils auroient peutêtre
raifon de prendre de l'humeur contre
nous , & de nous critiquer durement ;
mais M. Thiery ignore- t-il que l'Académie
a déclaré & déclare encore tous les
JANVIER 1766. 173
jours qu'elle préférera conftamment fur
cet objet les inftructions qui lui feront
offertes par ceux qui pratiquent , à charge
de leur en faire honneur vis-à- vis du Public
? On peut voir par les arts déja décrits
& publiés , avec quelle fidélité cela
s'obferve je n'ai point dérogé à une conduite
fi fage & fi jufte. J'aurois volontiers
cédé la plume à M. Thiery , ou à
quelqu'autre de fes confrères ; fi je ne l'ai
tenue qu'à leur défaut , fi j'ai fait d'ailleurs
tout ce qu'il m'étoit poffible de faire
pour remplir ma tâche , qu'eft- ce qu'on
peut me reprocher ?
Je n'ai point fenti , dit -on , l'étendue de
mon engagement , lorfque j'ai entrepris de
faire connoître l'art du Chapelier ; on
prétend que j'aurois dû enfeigner en même
tems tous les moyens poffibles de le perfectionner.
Il reste à favoir fi j'y étois
obligé M. Thiery le dit ; mais il fe
trompe je vais le défabufer. :
Il feroit fans doute à defirer que l'Académicien
qui décrit un art , pût faire
toutes les recherches néceffaires pour redreffer
les mauvais procédés qui font en
ufage , pour y en fubftituer de meilleurs ,
& pour conduire l'ouvrier par des voyes
fûres à la plus grande perfection poffible ;
mais avec de telles conditions , l'hiftoire
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
des arts refteroit long- temps en arrière ;
des fiecles n'y fuffiroient pas. L'Académie.
qui a fenti cet inconvénient , s'eft donc
reftreinte par néceffité à décrire pour le
préfent les arts tels qu'ils font , fauf à remarquer
ce qu'il y a de deffectueux ou ce
qu'on pourroit faire de mieux afin de s'en
occuper féparement : les recherches qui fe
feront pour remplir cet objet feront con- :
fignées dans nos Mémoires Académiques ,
pour être un jour réunies aux defcriptions
qui auront précédé. Pour lors l'Auteur
qui fe croira en droit d'intituler fonouvrage:
Hiftoire de tel art porté à fa plus
grande perfection , fera refponfable envers
les Fabriquants de toutes les améliorations
qu'ils pourront defirer ; quant à préfent
, il faut qu'ils prennent patience .
Je n'ai donc fait que me conformer
aux intentions de ma Compagnie,, & fuivre
exactement la route qui ma été frayée
par mes confrères , lorfqu'en confidérant
combien les Chapeliers font peu d'accord
entr'eux fur la manière de fecreter le poil
qu'ils mettent en oeuvre , j'ai dit par for-:
me de remarque , qu'ils avoient befoin d'être
éclairés fur cette pratique ; réſervant
pour un autre temps les recherches que je
ne propofois de faire à cet égard.
Voici un fecond grief par lequel M.
JANVIER 1766. 175
Thiery prétend prouver que mon ouvrage
devient prefqu'inutile : après avoir dit que
les chapeaux de laine prennent plus facilement
le noir que ceux de poil , j'ajoute
qu'il y a apparence que le fecret qu'on
donne au poil & qu'on ne donne point à la
laine, contribue à cet effet. Cela mérite t- il
qu'on me taxe d'ignorance ? Et cette expreffion
peu mefurée eft - elle juftifiée , par ce
qui fuit immédiatemment après : « Ne
fembleroit- t- il point par-là que l'Auteur,
(M. L. N. ) ignoreroit que de toutes les
étoffes la laine eft celle qui fe teint le
»plus facilement ? »>
ود
ور
ود
L' apparence que j'allègue en cet endroit
de mon ouvrage eft fondée fur ce que
l'efprit de nitre , ou l'eau forte dont on fe
fert pour fecreter le poil , eft capable comme
l'on fçait de défunir les drogues qui
concourent à produire le noir. N'eft- il
pas poffible que l'étoffe fecretée retienne
quelque chofe de l'acide nitreux , malgré
les lavages de la foule ? Et quand je dis
que cette caufe apparente contribue à l'effet
dont il s'agit , n'eft- ce point affez faire
entendre qu'on peut encore en foupçonner
une autre ?
Par mes propres paroles que M. Thiery
à citées quelques lignes auparavant , il a
dû voir que je fçais comme lui , que la
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ;
laine prend mieux ou plus facilement le
noir qu'aucune autre étoffe de la chapelemais
la connoiffance du fait fuffit - elle
pour rendre raifon de la différence qu'il y
a à cet égard , entre le poil & la laine ?
Qu'auroit-on penſé de mon explication ,
fi ne produifant d'autre raifon que celle à
laquelle M. Thiery me renvoye , j'euffe
dit : « le chapeau de poil fe teint en noir
plus difficilement que celui de laine ,
» par ce que la laine fe teint plus facile-
" ment que le poil » . C'étoit la caufe de
cette différence que je cherchois à indiquer
, & non par la différence elle- même .
وو
Je vois bien qu'indépendamment de
toute préparation , le poil eft toujours
plus difficile à teindre que la laine ; mais
jufqu'à ce qu'on ait fait affez d'épreuves
pour fçavoir au jufte à quoi cela tient , il
fera permis je penfe de faire concourir
une autre caufe avec celle- ci ; cette caufe
ne fût-elle que vraisemblable .
M. Thiery me demande d'un ton , qui
fent trop le reproche , pourquoi je n'ai
point fait toutes ces épreuves ? J'aurois
plufieurs réponses à faire à cette interrogation
; pour abreger je n'en ferai qu'une
qui doit fuffire. C'eft que je n'ai point en
ma difpofition une fabrique de chapeaux ,
où j'en puiffe faire préparer de telles maJANVIER
1766. 177
tières , de telles façons , & en telle quantité
que je jugerois à propos , ni un attelier
de teinture pour les foumettre à l'éxpérience
cependant pour feconder le zèle
de M. Thiery , je confens de me rendre à
fa fabrique aux jours & heures que nous
conviendrons , pour travailler de concert
avec lui s'il le veut , à terminer cette quef
tion qui lui paroît fi importante.
Après les deux articles auxquels je
viens de répondre , j'efperois trouver quelques
remarques judicieufes & bien articulées
dont je puffe profiter , tant pour
ma propre inftruction , que pour la forme
& la perfection de mon ouvrage ; mais la
critique de M. Thiery fe termine ici par
les paroles fuivantes : « je ne finirois pas ,
» dit-il , fi je citois tout ce que l'Auteur
»a négligé d'interreffant pour fe livrer
»à des détails minutieux , & fouvent
» auffi peu dignes de lui , qu'ennuyeux
pour le lecteur & c.
ور
Il y auroit fans doute de l'indifcrétion
àexiger de M. Thiery , qu'il épuifât ſon
attention & fa patience à relever mes
fautes , fi j'en ai fait autant qu'il le dit ;
mais n'eft- ce pas trop peu faire auffi après
des reproches durs & vagues comme ceux
qu'on vient d'entendre , de n'entrer en
preuve par aucun exemple ? Si j'ai omis
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
des chofes interreffantes , c'eft que les plus
habiles Fabriquants de qui j'ai pris des
leçons, les ont ignorées , ou ont oublié de
me les dire ; au refte fi M. Thiery poffède
mieux fon art qu'aucun autre Chapelier ,
s'il a des connoiffances qui lui foient particulieres
, des vues plus fines , plus étendues
, & c. il n'a qu'à me mettre en état de
fuppléer à ce qui manque par des additions
; ce remède a déja été employé plus
d'une fois dans les defcriptions d'Arts, qui
ont précédé la mienne : je l'invite donc à
prendre cette peine , & je fouhaite qu'il
le faffe ; car fans cela on pourroit croire
que ce feroit légèrement & par
qu'il m'a reproché d'avoir laiffé à l'écart
ce qu'il y a d'interreffant pour me livrer
à des détails minutieux & ennuyeux.
humeur
A l'égard de ce dernier point M. Thiery
me permetra de lui répréfenter , qu'en decrivant
fon art je ne me fais propofé ni
d'amufer , ni d'inftruire les maîtres qui
comme lui fe feroient élevés au-deffus du
commun par des connoiffances fingulières
& par un talent confommé ; mon ambition
s'eſt bornée à remplir les vues de
l'Académie , par une defcription méthodique
, exacte & bien circonftanciée de
tout ce qui fe pratique dans la Chapelerie.
J'ai tâché d'en faire un tableau , qui
JANVIER 1766. 179
pût fatisfaire la curiofité des Amateurs ,
& apprendre un jour à nos neveux quel
étoit de notre temps l'état de cet Art. J'ai
ofé même me flatter , de trouver parmi les
Chapeliers ou parmi ceux qui voudroient
l'être , des lecteurs qui auroient le courage
de parcourir ces détails minutieux qui
ont tant ennuyé M. Thiery. Eh ! n'auroisje
pas fait préciſement ce qu'il leur faut ,
s'ils étoient tels que fa lettre nous les dépeint
, "ne s'occupant ni de Phyfique ni
de Chymie ; fe contentant des lumières
» bornées qu'un autre leur à acquifes,
» s'en tenant à une connoiffance méthodique
des effets ; s'inquiétant peu des
» cauſes : n'ayant ni le temps ni le deſir
» d'en favoir davantage
33
و د
و و
و د
13.
J'espère que M. Thiery voudra bien
entrer dans les raifons que je viens d'expofer
; qu'il nous fournira de nouvelles connoiffances
s'il en a ; qu'il me donnera le
temps d'acquérir par des recherches particulières
celles que nous n'avons point
encore ni lui ni moi ; qu'il ne lira point
mon Art de Chapelerie puifqu'il l'ennuie ;
mais qu'il aura la difcretion de ne le
décrier comme inutile , comme indigne de
tout lecteur indiftinctement ; ne fût- ce
que par refpect pour l'Académie qui a jugé
pas
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
cet ouvrage digne de l'impreffion , & de
paroître avec fon approbation .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
ECUEIL d'ariettes à voix feule & à
grande fymphonie , de la compofition de
MM. PHILIDOR & TRIAL , Compofiteur
& Directeur de la Muſique de S. A. S.
Monfeigneur le Prince de CONTY ; propofé
par foufcription , en forme de Journal
Périodique.
La variété eft l'âme des Concerts . Les
Cantatilles ont fuccédé aux Cantates. Les
Ariettes & autres airs détachés fuccèdent
aux Cantatilles qui ont encore paru avoir
trop d'étendue , & remplir trop de temps
dans un Concert . MM. TRIAL & PHILIpour
DOR fe font réunis
fournir par leurs
ouvrages à cette diverfité qu'exige le goût
du Public. La réputation de ces deux Auteurs
eft trop établie , fur- tout dans le
genre de ce qu'on propofe , pour avoir à
craindre qu'ils confentiffent à la compromettre
, dans l'entreprife qu'ils ont formée
& dans les engagemens qu'ils contractent.
JANVIER 1766. 181
Il faut donc bien diftinguer ce Journal de
Mufique , d'avec la plupart de ceux qu'on
a donnés depuis quelque temps. Prefque
toutes les ariettes , qui forment déja un
fond fuffifant pour deux ans , ont été exécutées
dans quelques Concerts des mieux
compofés , notament dans celui de S. A. S.
Monfeigneur le Prince de CONTY.
Pour rendre ces ariettes plus faciles à
exécuter , & pour mettre à portée d'en
faire ufage dans les affemblées parliculières
de Mufique comme dans les grands Concerts
, MM. PHILIDOR & TRIAL donnent
deux accompagnemens de violon
différens l'un de l'autre , enforte que lorfqu'on
voudra chanter leurs airs avec un
fimple accompagnement de violon & de
baffe , on le trouvera gravé au deffus &
au deffous de la partie chantante ; & fr
l'on veut exécuter ces mêmes airs à grande
fymphonie , on ne fe fervira alors que de
la baffe avec toutes les autres parties qui
feront gravées féparément.
Les noms & les talens des Auteurs ne
permettent pas de douter de la fatisfaction
des amateurs qui fe procureront ce recueil.
Conditions.
La foufcription eſt de 48 liv. par an
182 MERCURE DE FRANCE.
pour Paris , & de 54 liv. pour la Province ,
a caufe du port par la pofte.
Le premier exemplaire a dû paroître le
premier du préfent mois de Janvier 1766.
Le fecond le 15 du même mois , & fucceffivement
les premiers & 15 de chaque
mois.
Les foufcriptions feront ouvertes jufà
la fin du mois de Mars. On deliques
vrera à chaque foufcripteur les exemplaires
qui auront précédé en payant l'année entière.
Chaque exemplaire contiendra une ariette
fuivie d'un ou deux petits airs plus gais
imprimés in -fol. d'une belle gravure &
fur beau papier.
On recevra les exemplaires , francs de
port , tant à Paris que dans les provinces.
Les Compofiteurs ont travaillé pour
toutes les voix & dans tous les genres.
Les ariettes fe vendront trois liv . féparément,
ce qui feroit dans le cours de l'année
foixante - douze liv. conféquemment 24
liv. de bénéfice pour les abonnés.
On délivre les foufcriptions chez M.
de la Chevardiere , Marchand de Mufique,
rue du Roule , à la croix d'or.
JANVIER 1766. 183
GRAVURE.
LETTRE de M. DANZEL , à M. DE LA
PLACE .
C'EST dans la crainte , Monfieur , que
l'on ne faffe une mauvaiſe copie d'un portrait
que je viens de faire de M. de Voltaire
, que je permets à mon Doreur de
le mettre au jour. Il n'a d'autre mérite que
celui d'une parfaite reffemblance , & l'approbation
de ce grand homme. Vous le
verrez par les jolis vers qu'il a bien voulu
faire à ce fujet , & que je prens la liberté
de vous envoyer . Vous jugez combien
l'amour-propre d'un jeune homme eft comblé
de pareil louanges !
J'ai l'honneur d'être , & c.
N. B. Le fieur Auvray , rue Saint Jaeques
, vis-à-vis Saint Yves , eft le feul dé- '
pofitaire de cette eftampe , dont le prix eft
de 3 liv.
184 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre de M. DE VOLTAIRE,
à M. le Marquis DE VILLette.
A Ferney , le 11 Décembre 1765 .
J'OUVRE
' OUVRE une caiffe , Monfieur ; j'y vois ,
quoi ??
moi - même en perfonne , deffiné
d'une belle main.
Je me fouviens très - bien que ,
CE Danzel , beau comme le jour ,
Soutien de l'amoureux empire ,
A dans mon champêtre séjour
Deffiné le maigre contour
D'un vieux vifage à faire rire.
En vérité c'étoit l'amour ,
S'amufant à peindre un Satyre
Avec les crayons de La Tour.
Il eft vrai
que dans l'eftampe on me fait
terriblement montrer les dents ; cela feroit
foupçonner que j'en ai encore. Je dois au
moins en avoir une contre vous , de ce
que vous avez paffez tant de temps fans
m'écrire.
Bérénice difoit à Titus :
Voyez-moi plus fouvent , & ne me donnez rien.
JANVIER 1766. 185
Je pourrois vous dire :
Ecrivez-moi fouvent , & ne me peignez point.
Mais fi je fuis flatté de votre galanterie ,
je ne peux me plaindre du burin . Je remercie
le Peintre , & je pardonne au Graveur.
On prétend que vous avez des affaires
& des procès. Qui terre n'a pas, ſouvent a
guerre ; à plus forte raifon qui terre a.
Dii tibi formam,
Dii tibi divitias dederunt , artemque fruendi.
Ajoutez-y fur- tout la fanté , & ayez la
bonté de m'en dire des nouvelles quand
vous n'aurez rien à faire . L'abfence ne
m'empêchera jamais de m'intéreffer à votre
bien-être & à vos plaifirs. Si vous êtes dans
le tourbillon , vous me négligerez ; fi vous
en êtes dehors , vous vous fouviendrez ,
Monfieur , d'un des plus vrais amis que
vous ayez. Vous l'avez dit dans vos vers ,
& je ne vous démentirai jamais.
Votre très-humble , & c.
186 MERCURE DE FRANCE.
LES Pefcheurs Florentins , eftampe gravée
par Anne-Philibert Coulet , d'après le
tableau original de Jofeph Vernet , avec un
burin très-gracieux & digne du fujet , fe
vend chez Lempereur , Graveur du Roi ,
rue & porte Saint Jacques , au - deffus du
Petit- Marché .
LE fieur Breffon de Maillard , Graveur
& Marchand d'Eftampes , rue Saint Jacques
, près celle des Mathurins à Paris .
continue de vendre fes petites Etrennes à
la jeuneffe , gravées & coloriées ; comme
auffi d'autres nouveautés relatives aux
étrennes , emblèmes en vélin d'Allemagne,
& autres , bouquets , complimens , &c.
JANVIER 1766. 187
ARTICLE V.
SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA.
ON a remis à ce théâtre , le Vendredi
13 Décembre 1765 , Théfée , Tragédie-
Opéra , Poëme de QUINAULT , mufique
de LULLY. ( 1 )
Si nous faififfons fouvent , avec plaifir ,
des prétextes , pour garder le filence fur
quelques ouvrages de théâtre , nous nous
voyons quelquefois , avec peine , privés de
parcourir les beaurés de quelques autres ,
dont la célébrité & le mérite trop connus,
de nos lecteurs , ne permettent prefque
(1 ) La première repréfentation en avoit été
indiquée pour le Dimanche précédent , 8 du même
mois ; mais M. LE GROS , qui répétoit la veille le
rôle de Thefee fur le théâtre , étant tombé , par
un mouvement précipité de fon jeu , dans une
trape ouverte derrière lui , on fut obligé de remettre
au Vendredi , parce que cet accident lui occafionna
une commotion violente dans l'épaule , qui
le mit hors d'état de faire ufage d'un bras pendant
quelques jours .
188 MERCURE DE FRANCE.
plus de les en entretenjr. Tel eft l'admirable
Poëme de Théfée. On en a trop fenti
le prix , pour changer à cette repriſe aucun
des vers du Prince de nos Poëtes Liryques.
Quel enchaînement naturel dans
toutes les parties de l'action de ce Poëme !
Quelle jufteffe , quelle liaifon dans le dialogue
! Quelle riche fimplicité dans le
ftile ; & fur- tout , quel crayon dans le
deffein des caractères ! Quelle correction
en même temps , & quelle belle continuité
dans chacun des traits primitifs qui les
diftinguent. D'autre part, que ne nous eftil
permis de remarquer en détail l'analogie
& la précifion des rapports de l'élocution
muficale de Lully , dans fon récitatif, à
l'élocution poëtique de Quinault ? On a
donc très- fagement fait de conferver ce
précieux dépôt de goût & de génie en
mufique ; comme auffi de retrancher certains
hors d'oeuvres , en paroles & en mufique
, qui ne tenoient point au fond de
l'ouvrage , & dont le temps a détruit les
agrémens , qu'admettoit un âge plus reculé
. On a enrichi les divertiffemens d'un
nombre de très - beaux airs , en différens
genres , empruntés des ouvrages de nos
plus grands Compofiteurs modernes , &
adaptés avec un goût infini , tant aux caractères
différens de chaque fituation ,
JANVIER 1766. 189
qu'au genre de nobleffe de l'ancien Auteur.
Les mêmes foins ont été étendus fur
quelques monologues & autres morceaux
qui ont été fournis des accompagnemens
qui leur manquoient , travaillés de manière
à laiffer croire qu'ils auroient été
compofés par le premier Auteur , quoiqu'ils
foient ornés de toute la richeffe que
Part a acquife de nos jours.
On vient de nous adreffer à cette ọccafion
la lettre fuivante , pour la rendre
publique .
my
>>
"
P
و د »Monfieur,leboneffetqu'aproduit
» la manière dont on a arrangé l'Opéra de
Théfée , & les fuffrages que le public
» lui donne , fuffiffent pour décider bien
des queſtions ; entr'autres , l'ufage qu'il
auroit à faire de l'ancien fond de notre
Opéra. Il paroît conftant que , pour le
» conferver , il n'y a qu'à s'en tenir à profiter
de la vocale de LULLY , toujours
» excellente dans fon récitatif, quand il
fera bien débité ; fans en exclure celui
» de quelques Compofiteurs qui lui ont
fuccédé ; d'ailleurs , prendre les mêmes
foins pour ces Opéras , que l'on vient de
» faire pour celui de Théfée. Il feroit peutêtre
encore plus agréable au public que
» l'on compofât exprès ce qu'on ajouteroit
» aux acceffoires de ces ouvrages ; mais il
"
"
"
96 MERCURE DE FRANCE.
}
و د
و ر
و ر
و ر
faudroit alors
que le Compofiteur mo
» derne s'unît, s'identifiât, pour ainsi dire ,
» au génie de l'ancien ; de forte qu'il parût
» que ce dernier , parvenu du point où il
» avoit laiffé la mufique , jufqu'à celui où
» elle eft aujourd'hui , fût l'Auteur du
» tout. En propoſant cette condition comme
néceffaire , nous convenons qu'elle
eft difficile à remplir . C'eft en cela même
» que l'entreprife en feroit plus digne des
Muficiens célèbres , & de ceux qui fe fen-
» tent appellés par le génie à le devenir.
Il eſt au moins certain que ce travail fe-
» roit moins hafardeux que de refaire des
» parties qui ne peuvent & ne pourroient
» être mieux. S'il y a moins de mérite à
» éluder une difficulté qu'à la vaincre , il
feroit dû moins de gloire dans le fuccès ,
à ceux qui s'affranchiroient ainfi d'un
travail qui exige toutes les forces du ta-
» lent , & beaucoup plus de confufion dans
» les chûtes.
"
و د
ور
ور
ة د
Cl
Quand j'ai dit que prefque tout le
», récitatif des bons Opéras de LULLY , &
» bien des parties de quelques autres anciens
, ne pourroient être mieux , j'ai
,, entendu dès- lors le cri du fanatifme mo-
» dene , s'élever contre cette affertion .
Qu'on daigne écouter quelques vérités
"
ود
» à cette occafion. Il eft inconteftable en "
JANVIER 1766. 191
"
و د
»
"
و و
"3
général , que la fuperftitieufe admiration
» pour les anciens , peut arrêter les progrès
,, des arts , affoupir l'émulation , quelque-
» fois même refferrer , étouffer le génie ,
mais il n'eft pas moins vrai que le fyftême
, de percer toujours en avant , de
» laiffer le vrai beau , pour courir fans ceſſe
à un mieux imaginaire , a porté de bien
plus grands préjudices à ces mêmes arts ,
» en les replongeant dans le défordre de la
barbarie . Pour le prouver , nous n'avons
qu'à renvoyer à l'hiſtoire de leurs ré-
» volutions , dans le vafte intervalle des
fiècles , écoulés depuis leur origine. Le
,, FINI eft l'attribut conftitutif de toute
production , de toute effort humain . II
» eft dans les arts comme dans beaucoup
» d'autres chofes , un terme de perfection ,
» au-delà duquel ils extravaguent. Alors ,
à mesure que l'on croit y faire des décou-
» vertes , on s'égare dans de nouvelles er-
>> reurs qui touchent de près au vieux ca-
» hos d'où l'on s'étoit dégagé . On écrafe ,
dans la route , d'anciennes beautés réelles;
,, & fur leurs débris , on s'éleve , on fe
guinde pour faifir de nouveaux phantômes
, qui s'évanouiffent prefque en
paroiffant. On fécoue une imagination
déréglée, pour produire des bluettes femblables
à celle des feux d'artifices . Elles
» brillent , elles éclatent ; le Badaut ap-
39
و د
"
ه د
23
02.
"
192 MERCURE DE FRANCE .
" plaudit , s'extafie ; elles de convertiffent
» en fumée , il s'en retourne à vuide , en
"
33
cherchant fon chemin dans les ténèbres.
» Il est bien à craindre , qu'à force de vou-
» loir peindre des images neuves , on
ne finiffe par charbonner des chimères.
Nous en avons un exemple récent , dans
,, la révolution arrivée à notre architec-
» ture & à tout ce qui y eft relatif , il
» n'y a pas encore 25 ans. La fougue pittorefque
avoit pénétré dans cet art ; elle
» y avoit produit une fièvre qui monta rapidement
jufqu'au délire. Ce délire fut
» auffi-tôt qualifié feu du génie , tant par
» les Artiftes qui en étoient affectés , que
» par la jeuneffe inconfidérée , & par la
foule étonnée d'admirateurs , qu'attire
toujours la nouveauté. Le travers des
» contraſtes forcés , la furabondance des
» ornements déplacés ; en un mot , le ren-
» verſement des principes , avoit pris la
place des fages combinaifons de cet art ,
» & de la richeffe mâle , noble , ou élé-
» gante de fa décoration . Il vint , heureu-
» fement pour notre honneur, des Artiſtes
plus inftruits , qui n'avoient
pas befoin
» des fauffes reffources du délire , pour
paroître plus lumineux. Ils furent foutenus
, protégés par des amateurs d'une
» vue affez ferme pour n'être
N
"
99
pas éblouis ;
ils
JANVIER 1766. 193
» ils diffipèrent cette révolte contre le goût,
» ils remirent les règles & le bon ordre
» dans tous leurs droits ; c'eft ainfi que
» nous avons vu renaître , dans cet art ,
» les beaux fiécles d'Athènes & de Rome ,
» dont nous avions encore fous les yeux
des imitations dignes d'être des modèles , ´
lorfque pour être trop modernes nous
» allions redevenir gothiques.
ور
"
و د
و ر
ود »Jenefçaisfinotremufiquenevapas
" fe trouver bientôt à peu -près dans le
» même cas où étoit notre architecture il
ور
» y a vingt-cinq ans. Puiffe- t- il , pour la
» confervation d'un art fi agréable & pour
» la gloire du goût national , fe trouver
quelque génie affez heureux & affez
» éclairé pour fixer les progrès de la
mufique , précifement au point qui
» toucheroit immédiatement à fa déca-
» dence !
وو
ور
Votre , & c.
A Paris , le 17 Décembre 1765.
Les rôles font remplis à la fatisfaction
du Public , & très heureuſement diftribués
fuivant les divers genres de talent
des fujets de cette Académie . Mlle Du-
BOIS étoit déja fort bien au fens au
Vol. I. I
›
194 MERCURE DE FRANCE.
débit , à l'action & à la repréſentation convenable
au rôle de Médée ; pour lequel il
eft encore fi avantageux de rencontrer une
voix auffi belle par le volume , par la force-
& par l'étendue. Celui D'EGLÉ , rendu par
Mlle ARNOUD , n'exige point de détails
pour en annoncer l'éloge à ceux qui con--
noiffent le rôle , la figure , le caractère
de voix & du talent de l'Actrice .
Dans le quatrième acte Mlle LARRIVÉE
, en chantant les petits airs du divertiffement
, & fur-tout une ariette charmante
de M. le BERTON , mérite & receuille
au moins & peut- être plus d'applaudiffemens
que n'en promet ordinairement
le plus grand rôle & le mieux exé--
curé. Cette partie feule de l'Opéra doir
exciter & foutenir long- temps l'empreffe-·
ment des amateurs du chant porté au plus
haut degré de ce talent.
M. le GROS trouve aujourd'hui dans le
rôle de Théjée , le fruit de l'étude & de
l'éxercice qu'il a faite de l'action théatrale ,
& de l'art du débit dans le récitatif. Ce
n'eft pas toujours , comme on voudroit le
faire croire , par les éclats perpétuels d'une
voix difpofée à cela par la nature , que l'on
fe diftingue le plus ordinairement fur ce
théâtre. Il n'eft rien dû , il n'appartient
rien au fujet qui poſsède cette faculté , tout
JANVIER 1766. 195
en eft à la nature ; mais le talent de bien
rendre un rôle qui ne fait pas hurler l'acteur
(comme font quelques Compofiteurs
modernes ) , eft l'ouvrage de fes réflec-'
tions , de fon intelligence & des difpofitions
de fon âme à s'émouvoir à propos.
Ce mérite doit bien autant flatter l'amour
propre du chanteur, & l'oreille de l'auditeur
fenfé , que celui de crier plus fort &
plus long- temps qu'un autre. Cependant
comme le bon goût n'eft extrême ni dans
fes adoptions , ni dans fes exclufions ; il
faut fçavoir beaucoup de gré à ceux qui ont
arrangé cet Opéra , d'avoir donné à chanter
M. LE GROS un morceau au cin-'
quième acte , originairement de feu M.
GRENET, & très-habilement ajusté par M.
le BERTON , pour donner lieu de faire briller
les éclats flatteurs de la belle voix de
M. LE GROS. Ce morceau , adroitement
combiné avec un choeur , fait un très grand
effet , fans déroger à la dignité convenable
au caractère du rôle.
Le rôle d'Egée eft très-bien rendu par M.
LARRIVÉE ; il ne nous refte qu'à en appeller
aux applaudiffemens qu'il y a reçus ,
pour autorifer nos éloges. Il y méritera
toujours les mêmes fuffrages , s'il met
toute fon attention à retenir dans de juftes
bornes , les grâces riantes de fa voix & de
I ij
1.96 MERCURE DE FRANCE .
fon chant , à éviter le manièré , & à bien
employer , comme il a déja fait , les avantages
du caractère de fa voix , pour rendre
avec une noble fimplicité la galanterie
d'un grand Roi , déja vieux , mais que
l'amour anime encore de fes feux.
Les ballets ont été applaudis ; il y a des
chofes nouvelles peintes avec vérité dans le
tumulte populaire du triomphe de Théfée ;
des images fortes , nouvelles & fort ingénieufes
dans celui du troisième acte :
mais nous réfervons à les détailler dans
le fecond volume de ce mois ; ainfi que
la pompes & les décorations magnifiques
de ce Spectacle , parce que nous ne doutons
pas que l'on n'y ajoute encore , ainfi que
l'on a fait dans Caftor & Pollux. Les foins ,
l'empreffement de plaire au Public , & l'art
de dépenser à propos , dont les Directeurs
actuels nous donnent tous les jours de
nouvelles preuves , nous font préfumer
qu'ils ne laifferont rien à defirer fur les
moindres objets qui peuvent contribuer
à la plus grande perfection : cet Opéra
étant devenu prefque leur ouvrage par le
choix de ce qu'ils y ont ajouté , & par ce
qu'ils ont travaillé eux-mêmes dans plufieurs
parties.
Les Ballets du deuxième , du quatrième .
& du cinquième acte , font de la compoJANVIER
1766. 197
fition de M. LANI ; ceux du premier &
du troisième acte de M. LAVAL fils .
Mlles LANI ( époufe du fieur GELIN ) ,
ALLARD, LYONOIS , GUIMARD, PESLIN &
GRANDI , danfent dans les principales entrées
, ainfi que MM. LANI , LAVAL ,
LYONOIS , LEGER , ROGIER , & M. GARDEL
qui danfe avec une diftinction marquée
dans le cinquième acte.
N. B. Le mardi 17 Décembre & jours
fuivans , ce théâtre fut fermé par ordre ,
ainfi que tous les autres de Paris , pendant
les Prières & Proceffions publiques à
l'occafion de l'extrémité où fe trouva
MONSEIGNEUR LE DAUPHIN, Cette interruption
a été continuée par le funefte événement
de la mort de ce Prince , décédé
à Fontainebleau le Vendredi 20 du même
mois.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Lundi , 2 Décembre , on donna la
première repréſentation du Philofophe
fans lefçavoir; Comédie nouvelle en cinq
actes & en profe , par M. SEDAINE.
Cette première reprefentation fut applaudie
dans les quatre derniers actes ; mais
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
le premier , dans lequel eft établi tout ce
qui concoure à l'intérêt du fujet, ne pouvant
être faifi que par la connoiffance de
ce qui fuit , fut fur le point de prévenir
le public d'une façon très- défavorable au
fuccès de la pièce . Celui qu'elle a continué
d'avoir , & qu'elle aura fans doute , après
l'interruption des fpectacles, juftifie l'Auteur
de la nouveauté , ou même de l'efpèce
de fingularrité dans fa manière d'expofer
& de faire marcher fon action dramatique.
Nous allons en rendre juges nos lecteurs
par l'analyse de cette Comédie : très-fâchés
, pour leur fatisfaction & pour la
gloire de l'Auteur , de ne pouvoir , par ce
moyen, leur procurer qu'un foible trait
d'un tableau , dont il faut voir les plus
petites parties pour fentir le grand effet
qu'il produit.
JANVIER 1766. 199
EXTRAIT du Philofophe fans le favoir ,
Comédie en cinq actes , en profe , par
M. SEDAINE.
Perfonnages.
VANDERK père , riche Commerçant
,
VANDERK fils, Officier de
Marine ,
Mlle VANDERK , fille de M.
Vanderk ,
Un PRESIDENT , futur époux
de Mlle Vanderk ,
Mde VANDERK , mère,
Une COMTESSE , foeur de M.
Vanderk père,
ANTOINE , homme de confiance
de M. Vanderk père ,
Acteurs.
M. BRISART .
M. MozÉ.
Mlle DÉPINAY.
M. D'AUBERVAL.
Mlle DUMESNIL.
Mile DROUIN.
M. PREVILLE.
VICTORINE , fille d'Antoine, Mlle DOLIGNY.
Le BARON D'ESPARVILLE , ancien
Militaire , M. GRANDY AL.
LE FILS DU BARON , Officier , M. LE Kain.
Un VALET du Baron , M. BOURET.
Le VALET de Vanderk fils , M. AUGER.
La fcène eft à Paris , dans le grand cabinet de
M. Vanderk père.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
MONSIEUR Vanderk père eft né Gentilhomme
& d'une ancienne nobleffe ; fes enfans l'ignorent .
Des circonftances qu'on apprendra par la fuite ,
l'avoient obligé de quitter fon nom & de prendre
celui- ci en époufant la fille d'un riche Négociant
qui s'appelloit ainfi , & qui lui avoit laillé tout fon
commerce. Il a profpéré ; & par les voies les plus
légitimes , il a fait une grande fortune . Il a remis
dans fes mains tous les biens que la néceffité de
fervir le Prince avoit fait fortir de celles de fes
ancêtres. Il a deux enfans , une fille & un fils . Sa
femme est toujours aimable , vraie mère de familie
, mais d'une fanté délicate. La maiſon eſt
fort nombreuſe , par la quantité de Commis pour
la caifle , pour les bureaux de correfpondance , & c.
Il a pour le feconder & pour le fecourir un homme
de confiance ( Antoine ) , qu'il a connu autrefois
fur un vaiffeau de fon beau -père , & qu'il a vu
même payer de fa perfonne . Cet Antoine a une
fille dont la mère a nourri le fils de M. Vanderk.
Ils s'aiment comme des enfans fort honnêtes élévés
dans la même maiſon , & Victorine prend un
intérêt fingulier à tout ce qui regarde ce fils . Cette
amitié pourroit un jour peut- être devenir de l'amour
; mais le progrès ni le fort de ce fentiment
n'entrent point dans l'inftant où fe renferme l'ac
tion de la Pièce .
C'est dans cette pofition des perſonnages que
commence le premier acte.
Antoine & fa fille Victorine ouvrent la fcène.
Elle a appris qu'un jeune homme a eu une querelle
dans un Caffé ; qu'il a mis l'épée à la main.
Il eft dans la Marine . Il a vingt à vingt- deux ans ;
il est bien fait . Ces circonftances l'ont frappée
parce qu'elles conviennent toutes à M. Vanderk
>
JANVIER 1766. 201
fils. Elle s'impatiente de ce que fon père Antoine
fait peu d'attention à fes petites conjectures . Celui-
ci s'étonne à fon tour de cette vivacité d'intérêt
pour le jeune homme ; elle le juftifie par les motifs
d'amitié que nous avons exposés. Antoine lui
recommande de contenir toujours dans des bornes
honnêtes ce fentiment qu'il ne peut pas encore
condamner en elle . M. Vanderk , père , les interrompt.
Il vient de quitter les Notaires qui ont
dreſſé le contrat de fa fille . Elle épouſe un homme
qui occupe une des premières places dans la robe .
M. Vanderk donne à Antoine des ordres particuliers
pour la fête du lendemain , jour où ſe doit
célèbrer le mariage. Mile Vanderk paroît . On lui
a ellayé les habits de nôces , du rouge , fes diamans.
Sa mère & elle penfent que fon père ne la
reconnoîtra pas ; elle s'eft fait annoncer fous le
nom d'une prétendue Marquife. Le père le prête
à ce badinage , dont il avoit été prévenu par Antoine
, cela eft bientôt changé en une fituation
férieufe & morale , lorfque la mère , accompagnée
du futur époux , entre dans le cabinet pour dire à
fa fille de demander la bénédiction de fon père.
Les avis de ce père commencent à établir le ton
de fon caractère , qui ne ſe dément en rien juſqu'à
la fin. Ils font interrompus par la jeune Victorine ,
qui crie en arrivant le voila , le voilà , c'eſt le
jeune Vanderk en habit d'uniforme. Sa four lui
donne une montre comme préfent de nôces . Elle
accompagne ce préfent de quelques reproches
obligeans fur ce qu'il rentre fi tard . Les Notaires ,
qui font arrivés , obligent le père , la mère , le
gendre & la fille de rentrer dans le fallon. Vanderk
fils refte avec Victorine , qui lui dit : vous avez eu
une difpute dans un Caffé ? - Eſt- ce que mon
père fçait cela ? Est-ce que cela est vrai? -Non,
--
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
non , Victorine. Il fort ; ah ! dit - elle , que cela
m'inquiéte !
Dans le fecond acte Vanderk fils confie à fon
père la furpriſe où l'ont jetté le nom & les qualités
qu'il a pris dans le contrat de mariage. Celui- ci
lui déclare fa noblelle ; & , fondé fur la raiſon &
fur la fageffe qu'il lui connoît , il ne lui diffimule
plus les circonstances de fa vie . A l'âge de feize
ans il devint amoureux d'une Demoiſelle âgée de
onze. Il fut obligé de fe battre contre un rival . Ici
le fils interrompt fon père avec vivacité pour lui
demander s'il fe battit au piftolet ? Le père répond
froidement non ; à l'épée. Il continue . Les fuites
de ce combat l'obligèrent de quitter fa patrie . Il
s'embarqua fur un vaiffeau marchand qui fut attaqué
dans fa courfe . Le jeune homme eut le bonheur
de le défendre fi bien qu'il fauva le vaifleau .
Le propriétaire , qui fe nommoit Vanderk , par
reconnoiffance , l'affocia à ſon commerce. Il lui
offrit fa nièce & fa fortune ; mais le jeune Gentilhomme
expofa les engagemens qu'il avoit pris
dans fa province avec la fille d'un autre Gentilhomme
voifin de fa terre. Le Négociant partit ,
alla trouver les parens , obtint la fille , les unit ,
mourut quelque temps après . Il lui laiſſa fon commerce
& fon nom , qu'il le pria de porter. L'Auteur
prend occafion de là de mettre dans la bouche
de ce père une apologie très -fenfée & très- philofophique
de l'état de commerçant . Il ajoute qu'il
attend la foeur , qui vit en province , dans des terres
qu'il a acquifes pour elle. Il expoſe le caractère
de cette femme , comme fi fingulièrement entêtée
de fa nobleffe , qu'elle veut paffer plutôt pour la
protectrice de la famille d'un Commerçant , que
pour y appartenir de fi près. Il excufe néanmoins
cet entêtement par le tour naturel & doux de fa
&
JANVIER 1766. 203
philofophie , en difant que c'eft un honneur mal
entendu , mais , ajoute- t- il , c'est toujours de
l'honneur. A la fin de cet acte Victorine & le jeune
Vanderk restent fur la fcène. Victorine prend occafion
de fon enfantillage , fur la nouvelle montre
qu'elle demande à voir , pour découvrir s'il n'a
point de rendez- vous le lendemain pour fe battre.
Elle affecte , pour cela de prévoir heure par heure
toutes les occupations du jour fuivant , qu'elle
arrange fur la cérémonie des nôces de fa foeur. II
échappe au jeune homme de dire à Victorine
qu'elle feroit bien étonnée s'il ne faifoit pas un
mot de tout ce qu'elle a prévu . Elle montre beaucoup
de plaifir à faire fonner la répétition de cette
montre. Il la lui laille pour la garder pendant la
nuit dans fa chambre . Tout cela inquiéte Vitorine
& ne l'éclaire pas . Le jeune Vanderk , prêt à
fortir, revient pour lui recommander de ne rendre
la montre qu'a lui. Il répéte plufieurs fois , avec
un air préoccupé , qu'à moi , qu'à moi . Ces dernières
paroles , fur lefquelles Victorine réfléchit ,
achèvent de troubler få jeune tête . Elle ne peut
en démêler le fens.
Le troisième acte commence à la pointe du jour.
Le fils paroît en habit convenable pour monter à
cheval ; il remet fes piftolets à fon Valet , avec
ordre de les plaçer à l'arçon de fa felle , & de
faire ranger les chevaux fous une remife . Il demande
fi perfonne ne les a apperçus . Il n'y a de
lumières que dans la chambre de Victorine . La
porte-cochère eft fermée. Il ne peut fortir. Il
réveille Antoine pour avoir les clefs , mais elles
font dans la chambre du père . Il prie Antoine
d'aller les chercher. Il y va ; mais le père eft déja
réveillé . Il entre , trouve fon fils prêt à partir , il
s'informe du motif qui l'engage à fortir fi matin ,>
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
& à cheval , le jour des nôces de fa focur . Le fils ,
après quelques vaines défaites eft forcé , par l'amitié
, par la bonté de ce père , de lui avouer qu'il a
pris querelle la veille dans un Caffé , où la pluie
l'avoit obligé d'entrei , avec un jeune Officier
qu'il ne connoît pas , fur ce qu'il l'a entendu parler
en termes méprifans des Commerçans . Qu'ils
ont mis l'épée à la main , qu'on les a léparés , &
qu'ils le font donné rendez - vous au lendemain
pour fe battre au piftolet. Le père commence par
faire entendre à fon fils qu'il a eu tort dans le motif
de la querelle ; il réclame enfuite fortement
contre le préjugé funefte qui place l'homme d'honneur
entre la honte & l'échaffaut. Cette fcène eſt
d'une force de vérité , de raifonnement & de
fentiment admirable. Son fils lui oppoſe fon propre
exemple. Le père lui ordonne de remonter
a fon appartement pour lui laiffer le loifir de trouver
les moyens de concilier fon honneur & la fou.
miffion due aux loix . Il traite fon fils avec fécherefle
. Celui- ci fort défolé ; au lieu de rentrer
chez lui , il monte à cheval & s'échappe . Antoine
, tout ému , vient en inftruire le père. En
même temps il lui dit , avec cette véhémence de
l'âme pénétrée , que fon fils ne fe battra point ,
qu'il va courir le dévancer ; qu'il attaquera fon
adverfaire , qu'il le tuera ou qu'il en fera tué , que
s'il en eft tué il fera plus embarraffé que lui , que
s'il le tue il lui recommande à Vanderk père )
fa fille , &c. Ce père , troublé lui - même , a toutes
les peines du monde à calmer le défordre des
idées du bon Antoine. Il le conjure , il lui ordonné
de fe trouver au lieu du rendez vous. Si mon fils ,
dit - il , a le bonheur cruel de tuer fon adverfaire ,
aide- le dans fa fuite ; mais s'il eft tué , comme
ta préſence diroit trop ici ; frappe trois grands
JANVIER 1766 . 205
coups bien diftincts à la porte de la baffe - cour &
nous y courerons. La tante , arrivée au ſecond acte,
a vu le jeune Vanderk , fon neveu, l'a trouvé charmant
& la retenu pour lui donner la main , vient
avec tous les airs de fon caractère . Elle redemande
ce neveu mort ou vif à ſon malheureux père ,
qui tâche de colorer fon abfence fous le prétexte
d'une commiffion indifpenfable qu'il lui a donnée
le matin. Après que cette tante a , fans le favoir ,
tourné , pour ainfi dire , le poignard dans le coeur
du père , par des projets d'établillement pour ce
fils au moment que peut- être il n'exiſtera plus ; la
mère vient annoncer que tout le monde eft prêt
pour la cérémonie. Ainfi fe termine le quatrième
acte .
Le cinquième acte eft ouvert par Victorine , qui
eft fort alarmée de ne pas voir le fils de la maifon
dans un jour comme celui - là , ni fon père à elle.
Entre alors un homme qui demande à parler à
M. Vanderk père. Cet homme eft le Baron d'Efparville.
Il n'eft point étranger à la Pièce . Il a dès
le premier acte envoyé un domestique avec une
lettre pour demander cette entrevue . Le même
domeftique eft revenu au fecond acte favoir la
réponſe , Vanderk père l'a promiſe pour ce jour
même , à quatre heures après midi ; on a parlé
encore de ce meffage au quatrième acte : ainfi ce
perfonnage eft très -annoncé . Victorine va avertir
M. Vanderk , qui ſe rend auffi - tôt dans ce cabinet,
Ce Baron d'Efparville eſt un vieux militaire . Il dit
avoir couru tous les Banquiers de la ville inutilement.
Ils l'ont remis à certaine échéance pour lui
efcompter une lettre en argent comptant , dont il
a un befoin preflant & fur l'heure . M. Vanderk
regarde le papier , appelle des gens pour en aller
chercher le montant dans fa caiffe . Le Baron
a
206 MERCURE DE FRANCE.
encouragé par un procédé fi obligeant , prie M.
Vanderk de lui donner la fomme en or , ce qui eft
exécuté. Tranfporté de joie & de reconnoiffance ,
le Baron lui confie que dans le temps qu'il eft
chez lui , fon fils eft allé le battre contre un jeune
étourdi qui lui a cherché querelle la veille . Ignorant
l'état de la famille de ce malheureux père , &
croyant qu'il n'a que la fille qui fe marie , il l'en
félicite . Hélas ! dit Vanderk , en foupirant , j'ai
peut-être encore un fils . Le Baron ne craint cependant
pas pour les jours du fien , dont il vante beaucoup
l'adreffe. Alors on entend frapper les trois
coups. Partez , Monfieur , dit Vanderk au Baron ,
en tombant fur un fiège , vous n'avez pas de temps
à perdre , permettez- moi de ne vous pas reconduire.
Le Baron fort précipitamment. Antoine entre
éperdu. Il croit avoir vu tomber les deux combattans.
Il eſt accouru auſſi - tôt . Allez , lui dit le
père , faites approcher mon carroffe . Antoine
fort pour exécuter cet ordre. Victorine a entendu
quelques détails , elle pleure. M. Vanderk cherche
à impofer filence à fa douleur. Dans cet inf
tant entre le jeune Vanderk accompagné de ce
même Baron d'Efparville & de fon fils , qui étoit
l'adverfaire contre lequel il prit querelle. Antoine
avoit mal vu . Le jeune d'Efparville fait le récit
du combat. Il a tiré le premier. Vanderk a dit : je
tire en l'air , & il l'a fait . Monfieur , m'a- t- il dit
enfuite, j'ai cru hier que vous infultiez mon père
en parlant des Négocians. Je vous ai infulté, je
vous en fais excufe : n'êtes -vous pas content ?
éloignez- vous , & recommençons. Vaincu par ce
procédé , le jeune d'Efparville s'eft précipité de
deffus fon cheval. Vanderk en a fait autant , & ils
fe font embraffés . Le père d'Efparville , pénétré
d'estime & de reconnoiffance pour le père VanJANVIER
1765. 207
derk , lui ramène les jeunes gens. Ce dernier les
prie tous de la nôce , & les préfente à la mère , au
gendre , à la fille & à la tante , qui rentrent dans
dans le cabinet . Celle- ci reconnoît le vieux Baron
d'Efparville. Le père Vanderk garde le fifence fur
les motifs de fa joie & de l'accueil qu'il fait aux
d'Efparvilles. On demande fi l'on doit fervir . Antoine
vient dire à M. Vanderk que fon carroile eft
prêt. Il retourne la tête & voit fon jeune maître. Il
lui faute au col , il l'embraffe , il pouffe fon tranf
port jufqu'à l'extravagance . M. Vanderk lui met la
main fur la bouche pour l'empêcher de parler , il
parvient à débarrailer fon fils de fes bras & il emmène
toute la compagnie. Antoine reſté le dernier
, dit au parterre , en s'en allant , ah ! jeunes
gens , jeunes gens , ne penferez- vous jamais que
l'étourderie , même la plus pardonnable , peut faire
le malheur de tout ce qui vous entourre. ?
OBSERVATION S.
Voici une fingularité à remarquer & à conferver
. Deux Comédies nouvelles paroiffent immédiatement
l'une après l'autre . Toutes deux trèseftimables
, chacune dans leur genre , & toutes
deux par leur titre ont été fur le point de fubir
le jugement le plus injufte de la part du parterre.
Celui de ( l'Orpheline léguée ) Pièce de caractère ,
à la vérité , en annonçoit une d'intrigue & de
fentiment . Cela feul penfa faire perdre de vue
tout le mérite d'un ridicule trop réellement exiftant,
bienvu, bien traité, & d'une morale auffi fage,
auffi utile qu'élégamment écrite. Celle - ci, au contraire
, pai le titre de Philofophe fans le fçavoir ,
en ne propofant qu'un caractère à admirer , fournit
tout ce qui eft le plus capable d'émouvoir la
fenfibilité . Cela feul à fuffi pour faire paffer d'abord
la multitude par - deffus le grand effet qu'elle
a
208 MERCURE DE FRANCE.
a produit depuis . Nous laiffons aux Lecteurs à
faire fur cela des réflexions & à en tirer des conféquences.
Le caractère de Vanderk père pourroit
peut-être juftifier le titre. Il faut convenir cependant
que c'étoit à l'action à le fournir , mais jufqu'au
nom de cette action eft profcrit par la plus
refpectable des loix . Ce feroit donc ( fuivant l'avis
d'un Académicien de beaucoup d'efprit ) celui de
la tyrannie du préjugé qui fuppléeroit le mieux au
titre naturel de cette Pièce . Quel que foit le titre
fous lequel elle reftera au théâtre , elle fera dans
tous les temps beaucoup d'honneur à l'Auteur &
la plus vive impreffion fur les auditeurs. Ce n'eft
pas , il eft vrai , une Comédie dans les règles
anciennes & connues ; c'eft un drame nationnal
c'eft un genre nouveau , mais fondé fur la nature
& fur des vérités locales . C'eſt un tableau moral
plus animé , plus en mouvement que le Père de
Famille & le Fils Naturel , auxquels ce drame
pourroit le mieux être comparé ; quoi que celui- ci
tienne davantage à la vraie Comédie , puifque le
comique s'y trouve fans ceffe tellement uni , tellement
fondu avec le plus grand pathétique , que
c'eft de là d'où partent les traits qui pénètrent &
qui brifent l'âme du fpectateur dans plufieurs endroits
de la Pièce.
"
"
L'action eft , une , fimple dans fon principe &
dans fa marche. Elle commence avec le drame
même , par la querelle du jeune Vanderk dont
Victorine parle à l'ouverture de la ſcène . Elle a fes
progrès gradués naturellement , & devenant de
plus en plus intéreffans à mesure que ceux de la
fête nuptiale rendent la fituation du père plus
pénible & fa conduite plus embarraffante ..
On ne doit pas moins d'éloges aux caractères .
Celui du père eft admirable & jamais démenti. Il
faudroit avoir des idées bien fauffes de la faine
JANVIER 1766. 209
philofophie pour lui refufer le titre du plus eftímable
des philofophes , avec le moins de prétentions
à le paroître.
Le fils eft ce qu'il doit être. Jeune homme,
bien né , bien élevé , plein de tendreſſe & de refpect
pour les parens , mais fenfible à l'honneur
entraîné par un faux préjugé , emporté par fon
âge , & puifant dans les fources mêmes de l'horineteté
, les motifs d'une étourderie , fuite d'une
vue trop vive & pas encore affez allurće .
Antoine , le bon Antoine , eſt l'image naïve de
toutes les vertus de la fimple nature . C'eſt un portrait
bien animé , bien vif , d'une âme guidée par
cet attachement domeftique , fi touchant , fi précieux
quand il eft auffi pur & auffi fincère que
dans ce perfonnage. On ne croira jamais , à la
fimple vue d'une analyfe, combien le perſonnage de
la petite Victorine eft intérellant , par l'innocente
pétulence de fon intérêt pour le fils de la maifon ,
ni combien il concoure à l'intérêt & à l'éclairciffement
de toute l'action , quoi que ce perfonnage
ne paroiffe y tenir en rien . Tel eft l'avantage des
accefloires d'un tableau lorfqu'ils font pris dans la
nature même & peints avec cet art qui en tranfmet
toutes les vérités . Le caractère de la foeur , entêtée
de nobleffe , eft des mieux traité . C'eſt un ridicule
dans toute fon étendue , qui , fans le fecours de la
caricature , produit un comique d'un fort bon ton,
& qui fert au pathétique de fituation . Tous ces
divers caractères , tracés avec la fidélité d'un pinceau
qu'il femble que la nature même conduife ,
font également foutenus dans tous les inftans où
ils paroillent.
Nous ignorons comment jugeront du ftyle de
cette Pièce , quand elle fera imprimée , les obfervateurs
trop fuperficiels de cette partie dans les
ouvrages de théâtre. On ne pourra au moins lui
210 MERCURE DE FRANCE .
conteſter un mérite , peut être unique , c'eft qu'il
n'y a prefque pas un mot de la part d'aucun des
perfonnages qui , le plus na urellement placé
dans le dialogue , ne porte avec force fur l'intérêt
principal du fujet , ou ne tende à en mieux établir
tous les points.
l'être !
Nous ne pouvons louer , autant qu'ils le méritent
, tous les principaux Acteurs . Il n'y avoit
point eu d'exemple de Pièce jouée avec cette perfection
de naturel qui attache , qui frappe , qui
faifit dans les repréſentations de celle ci . Que l'on
juge du talent par la difficulté de rendre , avec
autant de vérité que M. MoLé , le rôle du jeune
Vanderk, perlonnage toujours préoccupé, toujours
à deux faces , l'une pour le fpectateur inftruit .
l'autre pour l'interlocuteur , qui ne doit pas
D'après le caractère du père , tel que nous l'avons
tracé , & bien fupérieur encore dans l'ouvrage ,
que l'on préfume combien il faut de parties recommandables
pour intéreffer par le feul fecours de la
vérité, enfin pour paroître, comme M. BRISART ,CE
père même & nonl'acteur qui le repréſente ! Combien
de qualités qui conftituent le grand Comédien
pour arracher des pleurs , pour déchirer le coeur
dans le rôle comique que remplit M. PRÉVILLE !
Victorine eft au deffus de tout éloge fous la figure
de Mlle DoLIGNI . On fent bien mieux que l'on
ne conçoit comment , d'un rôle prefque épifodique
, cette jeune Actrice en a fait un rôle effentiel
dans la Pièce . Mlle Drouin , dans le rôle de
la tante , imite avec beaucoup d'agrément ce qui
dans l'original deviendroit peut -être moins amufant
; mais , fans altérer la vérité , elle mêle à ce
caractère de ridicule une certaine nobleffe naturelle
qu'on ne peut rendre auffi bien qu'avec une
connoiffance très- fine du monde , apperçu dans
tous les ordres & fous toutes les nuances.
JANVIER 1766. 211
La Comédie du Philofophefans le fçavoir a été
continuée avec beaucoup de concours & les plus
grands applaudiflemens pendant fept repréſentations
, juſqu'au jour de la clôture des théâtres.
On a donné fur le même théâtre , le 15
Décembre , la première repréfentation de
la Bergère des Alpes , Comédie nouvelle
en vers , en un acte , dont le fujet eft tiré de
l'un des Contes Moraux de M. Marmontel.
On parlera dans la fuite de cette Pièce ,
qui a été interrompue par la trifte circonftance
dont on a déja parlé .
COMÉDIE ITALIENNE.
ON donna Mercredi , 4 Décembre , la
première repréſentation de la Fée Urgelle ,
Comédie en vers , en quatre actes , mêlée
d'ariettes & de divertiffemens ; qui a été
interrompue , comme tous les autres Spectacles
, le 17 du même mois , après fept
repréſentations d'une très- grande affluence
& très-applaudie.
Nous avons déja parlé de cet agréable
ouvrage dans le Mercure précédent à l'article
des Spectacle de la Cour. Nous n'avons
que les mêmes éloges à faire de la
Pièce , & du jeu des Acteurs. Les bornes
de ce volume ne nous permettent pas d'en
MERCURE DE FRANCE .
inférer ici l'extrait. Elle eft imprimée , &
fe trouve à Paris chez la veuve Duchefne ,
rue Saint-Jacques.
CONCERT SPIRITUEL
Du 8 Décembre 1765 , Fête de la Conception
.
LE premier Motet à grand choeur fut Dominus
regnavit de LALANDE . M RODOLPHE , de la Mufique
de S. A. S. Monfeigneur le PRINCE DE
CONTY, exécuta divers morceaux de cor de chaffe ,
avec cette précision , ce fini & ce charme qui font
. particuliers à ce rare talent , & qui excite toujours
les plus grands applaudiffemens. M. CAPRON exécuta
un Concerto de violon qui fut fort applaudi .
Les talens de M. CAPRON paroiffent croître par les
fuffrages qu'ils fe concilie de plus en plus , & confolent
du regret qu'auroient pu caufer ceux qui
l'ont précédé. Mlle FEL chanta un Motet à voix
feule. Les amateurs , toujours charmés de la voix
& de l'art de cette célèbre Cantatrice , fe rappellant
le plaifir qu'elle leur a fait dans le chant françois
; ils ne voyent pas fans douleur qu'un talent
fi aimable fe foit naturalifé dans l'italien , ils defireroient
qu'il daignât revenir quelquefois à des
fentimens plus patriotiques . Mlle AVENEAUX , de
la Mufique du Roi , en chanta un autre , & dans ce
Concert donna encore des preuves plus fenfibles
du progrès qu'elle fait dans l'art du chant. Elle y
fut extrêmement applaudie , ce qui doit encourager
infiniment ceux qui donnent des foins à cette
belle voix , & elle -même à profiter des leçons
JANVIER 1766. 273
qu'elle reçoit . Le Concert finit par Lauda Jérufalem
, nouveau Motet à grand choeur de M. PHILIDOR.
Jamais peut- être Motet n'avoit été plus applaudi
par les battemens de mains que celui-ci le
fut à ce Concert ; mais le reſpect dû à la vérité
des faits ne nous permet pas de taire que les opinions
réunies des connoifleurs & du Public , ont un
peu contredit ce genre de fuffrage , fi fouvent équivoque.
On a été fâché qu'un auffi grand Compofiteur
ait abandonné la richeffe d'harmonie de notre
mufique latine, pour ſe reſtreindre dans la manière
petite & féche des choeurs à l'italienne , & dans la
marche uniforme & languiffante des récits. Mile
FEL & M. RICHER les exécutoient avec tout l'art
dont ils font capables l'un & l'autre.
Nota. Il n'y a point eu de Concerts , ni
la veille ni le jour de Noël ; la mort de
Monfeigneur le Dauphin ayant fait ceffer
tous genres de Spectacles à Paris.
AVISfur un article du Courier d'Avignon.
ON lit dans une des feuilles du Courier d'Avignon
un fort grand éloge du Baume de Vie de
M. Lelievre , & l'on ajoute que cet Elixir eft perdu.
depuis fa mort. Quel qu'ait été le motif de cette affertion
, nous ofons certifier que plus de deux ans
avant fon décès M. Lelievre avoit confié la manipulation
de fon remède à Mde fon épouſe & à
M. fon fils , qui , fous les yeux & avec les recettes ,
l'ont continué l'un & l'autre jufqu'à la mort , & le
continuent encore aujourd'hui avec le même fuccès .
On dit auffi dans le même article que l'inventeur
du Baume de Vie de M. le Lelievre est le Docteur
Hierner , fçavant Médecin Suédois, qui, à fa mort,
214 MERCURE DE FRANCE .
en a rendu la compofition publique. C'est encore
une erreur . Les recettes du Docteur Hierner ne
font pas les mêmes que celles de M. Lelievre ; &
fon Baume de Vie eft abfolument différent de l'Elixir
du Médecin Suédois .
J
APPROBATION.
'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois de Janvier 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris ,
ce dernier Décembre 1766.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE. ,
ARTICLE PREMIER.
SUITE des réflexions fur la Littérature de
M. B ***
Page s
VERS fur la belle action du Régiment Dauphin . 14
VERS fur les tableaux de M. le Prince , expolés
au fallon cette année.
EPITRE à M. H ** . ancien Introducteur des
Ambaſſadeurs .
VERS à Mde *** âgée de foixante ans , en lui
envoyant un bouquet le jour de fa fête.
Aune Dile Espagnolle , qui demandoit quel
étoit le pays de l'Auteur.
DÉLIRE d'un Célibataire las de l'être .
COUPLETS à un ami la veille de Saint Nicolas,
fon patron.
IS
16
17 .
18
ibid.
27
JANVIER 1766. 215
LETTRE fur le Bonheur , par l'Auteur des Lettres
fur l'Amitié.
SECONDE Epitre à Ninon.
COUPLET à M. Favart , en fortant de ſa Comédie
intitulée : la Fée Uegelle .
LETTRE à M. de la Place , fur le Poëme de
Richardet.
Le Sage , honteux de l'être , Conte.
IMPROMPTU en forme de harangue , à M. le
Ch . de B... le jour de fa naillance .
EPITAPHE de M. le Ch. de B... faite par luimême.
22
40
46
47
56
74
75
VOEU de la Nation , pour Mgr le Dauphin. 76
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
ROMANCE nouvelle.
77
79
81
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE en réponſe à une Differtation inférée
dans le Mercure du inois de Novembre
1765.
LETTRE à l'Auteur du Mercure, fur un Plagiat. 106
ANNONCES DE LIVRES.
Supplément à l'Article des Pièces Fugitives .
Enthoufiafme François.
82
III
148
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
ACADÉMIE S.
LETTRE à M. M *** . de l'Académie des
Sciences.
ISO
lation.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur l'inocu-
ARTICLE IV . BEAUX ARTS.
112
Chirurgie..
Orféyrerie.
ARTS UTILES.
160
168
216 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
RÉPONSE de M. l'Abbé Nollet , à la Lettre de
M. Thiery , Fabriquant de Chapeaux.
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQU E.
GRAVUR E.
LETTRE de M. Danzel , à M. de la Place.
EXTRAIT d'une Lettre de M. de Voltaire ,
M. le Marquis de Villette.
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
· OPÉRA .
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne .
CONCERT Spirituel.
AVIS.
C
169
171
180
183 >
à
184
187
197
211
212
213
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI
JANVIER 1766.
SECOND VOLUME.
Diverfité , c eft ma devije. La Fontaine.
Cachin
Suein
Pop Seulp.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à- vis la Comédie Françoife .
Chez PRAULT , quai de Conti .
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilège du Roi.
AVERTISSEMENT.
LE
au
E Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port:
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à - dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour ſeize volumes .
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
eirangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure . Cette collection eft compofée de
cent huit volumes . On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
JANVIER 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
A Preuilly , en Touraine , ce 27 Novembre 1765.
SUR
UR l'accueil que le Public a fait , Monfieur
, aux lettres de Henry IV , qui ont
paru dans votre Mercure , j'ai cru pouvoir
vous en adreffer quelques - unes que ce grand
& bon Roi écrivoit à un de mes ancêtres ;
elles ont été copiées avec une grande exac-
* Et légalitées.
*
A iij
MERCURE DE FRANCE.
titude. J'ai pensé qu'on y verroit avec plaifir
quelques rayons de l'âme & de l'efprit
d'un Prince dont la mémoire eft fi chère à
tous les bons François. Si vous en jugez de
même, je vous prie de les inférer dans vos
premiers Mercures.
J'ai l'honneur d'être , &c .
D'HARAMBURE , Gouverneur
de la Ville de Poitiers.
LETT RES
DU ROI HENRY IV , à JEAN D'HARAMBURE
, Baron de Picaffary , en Baſſe-
Navarre, & Seigneur de Romefort , Châ
tres , Cachet , la Boiffière , &c. en Berry.
PREMIERE LETTRE.
Au dos à Harambure * .
HARAMBURE ,
AMBURE , je vous envoye ces quatre
honnêtes hommes pour eftre de ma
* Jean d'Harambure , de Harambure ou de
Haramburu , car fon nom fe trouve écrit de ces
trois manières , & fouvest fans la lettre H. II
étoit né en Navarre la même année que le Roi
JANVIER 1766. 7
compagnie , faites leur prefter le ferment
& les retenez , & leur faites bailler quartier
; ils ont des chevaux , mais non trop
bons , il fauldra aduifer le moyen de leur
Henry IV. Il eut l'honneur d'être nourri auprès
de ce Prince dès fes plus jeunes ans ; il le fervit
dans toutes fes guerres , il fut Gentilhomme ordinaire
de fa Chambre , Grand Giboyeur de fa Maifon
, Commandant de fa Compagnie de Chevaux-
Légers , Gouverneur de Vendôme & d'Aigues-
Mortes. Il continua fes fervices au Roi Louis XIII,
qui lui donna en 1624 le commandement de
deux mille chevaux partagés en trois Régimens ,
dont un portoit fon nom ; il les conduifit en Hollande
, par ordre du Roi , à l'armée du Comte de
Mansfeld , où il fervit en qualité de Lieutenant-
Général de la Cavalerie.
D'Aubigné , les Mémoires de Sully , Charles
Duchesne , dans un Mémoire qui eft a la fuite du
Journal d'Henry IV, par l'Etoile , les journées
mémorables des François & autres Ecrivains, parlent
de lui en plufieurs occafions .
Il étoit fils de Bertrand d'Harambure , Baron
de Picaflary en Baffe Navarre , Gouverneur de
Mauléon & de la Vicomté de Soule , & de Florence
de Betfunce.
Ce Bertrand étoit cadet de la Maifon de Haramburu
en Navarre ; Dom Martin de Vifcay , dans
fon livre intitulé : Drecho de Naturalezza , &c.
imprimé à Sarragolie en 1621 , page 114 , cite
les Maifons des Vicomtes de Meharin , de Harifmendy
, Sorria , Haramburu , Behafcan , &c.
parmi les principales des Royaumes de Caftille &
de Navarre qui ont confervé des afpas ou croix
A iv
8 MERUCRE DE FRANCE.
1
en faire retrouuer de meilleurs & à bon
marché , car je croy que la longueur du
chemin à me venir trouuer leur a ung peu
fait alléger la bourfe : lon ma affeuré quils
font braues & courageulx. C'eft ce que
de Saint André dans leurs armes en mémoire de
l'infigne victoire remportée fur les Maures à
Bacça du temps du Roi Ferdinand III de Caftille .
Il parle encore de cette Maifon de Haramburu à
la page 118 .
Mar-
Molina , autre Auteur Eſpagnol , dans fon livre
de la Noblezza de Andalusia , imprimé à Séville
l'an 1588 , cite auffi la Maifon de Harambure
nomme el Palacio de Aramburu , il en blafonne
les armes ( chap . 80 ) de la même façon que .
tin Vifcay ; & , comme lui , il rapporte l'origine
de la bordure chargée de croix.de Saint André ,
que cette Maifon , ainfi que beaucoup d'autres
d'Elpagne , a ajoutée à ſes armes , à l'expédition de
Bacça , exécutée le jour de Saint André l'an 1227
par le Comte Dom de Lope Haro , Seigneur
de
Bifcaye , à la tête de cinq cens jeunes Cavaliers ,
fils des Ricos Hombres & Hijos d' Algo d'Elpagne .
Jean d' Harambure , à qui ces lettres s'adreflent ,
quitta la Navarre fous le règne de Henry IV, &
s'établit au château de Romefort en Berry. Il eut
deux fils l'ainé , nommé Jean comme lui , lui
fuccéda au Gouvernement d'Aigues - Mortes , dans
la place de Gentilhomme de la Chambre , & dans
la charge de Grand Giboyeur. Il fut tué en Piémont
commandant un Régiment de Cavalerie en
1639. Il ne laiffa point de poſtérité .
Son frère , nommé Henry, Seigneur de Romefort
, la Boiffiere , &c . Capitaine de ChevauxJANVIER
1766. 9
vous aurez à préfent de moy , qui prie
Dieu vous avoir , Harambure , en fa fainte
& digne garde. A la Rochelle , ce premir
jour de Feburier 1589 .
Votre afectyonné mettre & amy HENRY.
Nota. Cette lettre eft écrite de main étrangère,
excepté la loufcription , qui eft de la main du Roi.
Toutes les lettres fuivantes font en entier de la
main de ce Prince.
Seconde Lettre à HARAM BURE.
HARAM BURE , ceux de Mortaygne fan
retournent , je leur ay fet antandre que je
uoulloys quyls fyffent fayre une monftre à
ma compagnye auant quyls an deflogeaffent
; follyrytés les an , autrement fetes
Légers , eut fa charge de Grand Giboyeur & fut
honoré par le Roi Louis XIII de commiffions de
confiance.
Ses defcendans actuels font établis en Tourraine:
ils ont été fept frères au ſervice du Roi ; deux font
morts Enfeignes des Vailleaux . Des cinq qui ref
tent , l'aîné eft Gouverneur de Poitiers , le fecond
a été Major Général des troupes de l'Inde , le
troisième eft Colonel Commandant de la Légion
de Harnaut , le quatrième Capitaine réformé de
Dragons au Régiment de Baufremont , & le cinquième
Capitaine de Cavalerie au Régiment de
Bourbon.
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
leur antandre que je leur anuoyerai un
regymant. Nous aurons demeyn le paffage
de la ryuyere de Loyre , ou nous nous achemynons
, ceft ce que pour le prefent uous
aurés de
Votre affectyonné mettre & amy HENRY.
Troisième Lettre à HARAMBURE.
HARAMBURE , jefcrys à M. des Effars ,
Gouuerneur de Taylebourg , pour y receuoir
uotre troupe , ly fere loger & y porter
des uyures néceffayres pour le prys que
uous & luy y metrés anfamblement, allés
y auec les compagnons yncontynant la prefante
refue , & fy uous aprenés quelque
chofe des annemys , donnés man auys auffytoft.
Adyeu . De la Rochelle , ce Dymanche
, à fept heures du foy , doufyefine de
Nouambre : ceſt
Votre byen affeclyonné mettre HENRY.
Ceus qui portent largant de la monftre
partyront demeyn matyn .
Quatrième Lettre à HARAMBURe .
HARAMBURE , je fuys byen ayfe que
uous foyés logé , fétes que les habytans me'
JANVIER 1766. II
uyenent parler , je men uay ce foyr à Gonort.
Adieu.
Votre byen afectyoné mettre HEnry .
Cinquième Lettre au BORGNE .
BORGNE * , prenés carante ou
prenés carante ou fynquante
mettres & alés donner jufques dans les
portes de Parys. Il faut an fcavoir des
nounelles , car lon tyent que l'armée des
enemys reuyent la ; ce porreur eft braue
& Gentyllome d'honeur , il ceft tout le
pays. Bon foyr , borgne , menés trante
Harquebufyers
.
Votre meylleur mettre HENRY.
Sixième Lettre à M. DE HARAM BURE .
BORGNE , jay byen receu ce que Lomenye
ma dyt de uotre part & uos excufes ;
je defyre que yncontinant que uous aurés
mys quelque ordre an uos aferes ( lefquelles
je recommande à Byfonce par une dépefche
que je luy fés ) , que uous me uenyès
trouuer au pluftoft , affuré que uous cerés
toufyours le tres byen uenu & ueu de moy
* Il avoit perdu un ceil à la furpriſe de Niort
en 1589 .
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
quy uous ayme. An demeurant uous faurés
que ma mettreffe accoucha hyer dune belle
fylle. Uenés me trouuer , car ie ne ueus
pas crére que uous foyés jamés autre que
mon ceruyteur. Adieu . Ce xii me Nouambre.
A Rouan .
HENRY.
Septième Lettre à M. DE HARAM bure.
bat
HARAMBURE , pandés vous de ne uous
eftre poynt trouué pres de moy an un comque
nous auons eu contre les annemys
qu nous auons fet rage , mes non pas tous
ceus qui eftoyent auec mov . Je uous an
dyré les partycularytés quand ie uous uerray
; Lomenye ma fet antandre ce que nous;
auyés pryé Uycofe de me dyre , ce quyl na
fet : affurés uous que puyfquan ce fet la yl
y ua de uotre contantemant , je uous tefmoygneray
que ie lafectyonne & que ie
nous ayme ; repofés uous de cet afére fur
moy, qui ny manqueray nullemant & uous
an donne ma parolle , & me uenés trouuer
au pluftoft & uous haftés , car jay beſoyn
de uous . Adieu , borgne. Ce xiii me Juyn ..
A Dyjon .
HENRY.
JANVIER 1766. 13
Huitième Lettre à HARAMBure.
BORGNE , fi les annemys nont poynt
paffé , uous maurés demeyn au matyn , ou
le Baron , cepandant tenés moy auerty ;
cepandant conferués uous tous , car jef
pere que nous nous batrons byentôt : M. de
Turenne arryue demeyn , je ranforceray
uotre trouppe.
Recomandés moy aus compagnons. De
l'Hermytage , ce Mercredy à cync heures
du foy , xxix me Auft.
HENRY.
Le Chancelyer des Quynfe - uyns uous
béfe les meyns ; gare layl , car uous ceryés
aueugle.
Neuvième Lettre à M. DE HARAMBURE.
BORGNE , je uous enuoye un faucon &
un ty ercelet , quv eftoyent encore à Saynt
Jermayn entre les mayns de Lalemánd ;
metés les dedans le pluftoft que nous pourés
; lorfque je ceray de retour à Blovs ie
uous manderay de m'y uenir trouuer ou
quand je uous yray uoyr. Adieu , borgne
Ce xiiii me Aut. A Parys.
HENRY.
14
MERCURE DE FRANCE.
Dixième Lettre à M. d'HARambure .
BORGNE , j'ai été trés éfe de fauoyr que
uous etes arryué à Parys , haftés uous fy
uous uoulés eftre à la bataylle , car les annemys
marchent droyt à nous , & ie monte
à cheual pour les aller reconnoytre ; ufés
de dylygance fy uous maymés, & fy pardela
yl y an a encores , haftés les . Adieu . Ce
uendredy matin , à fys heures , au camp
deuant Amyens , xxix me Aut .
HENRY .
Onzième Lettre à M. DE HARambure.
BORGNE , fur l'auys que jay eu de uotre
perte , je uous dépefche ce lacquay pour
uous uyfyter & uous tefmoygner par ce
mot comme jy partycype par la conoyffance
que jauois de notre fame & lamytyé que
je fay que uous luy portyés & elle à uous
de uos jeunes ans ; mes aprés que uous
aurés an uous mefmes confyderé que telle
eftoit la uolonté de Dieu , à laquelle yl
nous faut conformer , yl me famble que
le mylleur confeyl que ie uous puyffe donner
an cette douleur eft de monftrer que
uous eftes plus courageux a fupporter les
aflyxyons que les fames , qui nont autre
JANVIER 1766.
IS
remede que leurs larmes , & ne cherchent
autre confolatyon an leurs annuys que celle
que leurs yeux leur fourniffent , leffés leur
an donc lufage & uenés uous confoller
auec uotre metre , quy uous ayme & quy
ueut auoir foyn de uous. Adieu , borgne ,
lequel je prie de tout mon coeur quyl uous
confolle. Ce xix me Cetambre. A Fontainebleau.
HENRY.
SECOND épisode du Poëme de RICHARDET.
RENAUD fe met à la pourfuite
des Indiens qui ont furpris & emmené
ROLAND ; il cherche leurs traces la
nuit dans une forêt , & trouve une caverne
où plufieurs Maures faifoient débauche.
De tous côtés Renaud portant la vue ,
Voit dans un coin une femme éperdue ,
Qui dans fon fein preffoit languiffamment
Une beauté fur la terre étendue ,
que la douleur privoit du fentiment.
16 MERCURE DE FRANCE,
C
Un jeune amant , qui tendrement l'appelle ;
Ouvrant les bras , de défefpoir touché ,
Semble vouloir , en s'élançant vers elle ,
Rompre les fers dont il eft attaché ;
Et tout près d'eux an vieillard vénérable ,
Qui dans l'horreur paroît enfeveli ,
Levant au ciel un regard pi oyable ,
Des malheureux lui reproche l'oubli .
Renaud , touché de compaffion , détruit
les Barbares & met ces captifs en liberté.
Il veut favoir par quel accident ils font
tombés entre les mains de ces Noirs cruels.
Le jeune homme lui conte leurs malheurs.
Nous nous nommons Agenor & Zirfile ;
Voici l'objet de mon fidèle amour
Et les époux dont elle tient le jour .
A Marmora nous avons pris naillance ;
Et l'amitié qui lioit nos parens ,
A nous unir par des noeuds plus preffans ,
Nous deftina dès la plus, tendre enfance.
Notre berceau fut celui de l'amour.
İl enflammoit déja notre innocence ,
Ainfi que nous il crolloit chaque jour.
C'est dans les coeurs qu'il établit ſon trône ;
Mais dès l'inftant qu'il en eft fouverain ,
Il envahit tout ce qui l'environne ,
Sans qu'on y pente il gagne du terrein.
JANVIER 1766. 17
Déja nos yeux foumis à fon empire ,
Par des regards étincelans & doux ,
Avertilloient ceux qui veilloient fur nous
De prévenir un trop tendre délire .
Tous deux chéris des auteurs de nos jours ,
Nous nous flattions d'un prochain hymenée.
Pour couronner nos fidèles amours ,
Ils font d'accord , la parole eft donnée ;
Un accident en hâta la journée.
Le fier Léarque , un corfaire infolent ,
Qui dans Averfe , à fes loix affervie ,
Régnoit alors , vit Zirfile un moment ,
Et de moment l'enflamma pour la vie.
Il fut bientôt que j'étois fon rival.
Notre union pour fon orgueil brutal
Eft un fupplice ; il rencontre Glicère ,
( De mon épouse elle eft la digne mère ,
Et pour tous deux fon amour eſt égal ) .
Je ne crois pas que votre elprit balance
A rompre un noeud trop indigne de vous ,
Quand vous faurez , dit - il , quelle alliance
Offre à Zirfile un plus illuftre époux.
Vous vous trompez , notre choix nous honore ,
Je le préfère a celui que j'ignore ,
Répond Glicere. Il s'agit de ma main ,
Dit le tyran. Vous vous trompez encore ,
Lui répart - elle , avec quelque dédain ;
8 MERCURE DE FRANCE .
1
Sachez , Seigneur , que le plus grand Monarque
Ne me pourroit diftraire de ma foi .
Il feroit donc moins abfolu que moi ,
Dit en fureur le farouche Léarque.
Cet entretien avança nos plaifirs .
Le lendemain , fins éclat & fans fête ,
Un doux hymen combla tous nos defirs ,
Et mon rival m'affura ma conquête .
Que fon audace eut d'attraits pour mon coeur !
Qu'avec transport je bravois fa colère !
- Qu'à le punir nous montrâmes d'ardeur !
A mon amour Zirfile en fut plus chère ,
Et fon dépit augmentoit mon bonheur .
Notre ennemi retiré dans Averfe
Nous abufoit par un calme trompeur ,
Et des del ins de fon âme perverfe
Sut déguiler la perfide noirceur.
Hélas , fans peine on trahit l'innocence !
Rien n'eft fufpect aux efprits généreux !
Pour nous tromper avec plus d'apparence ,
-D'une autre belle il feint d'être amoureux.
Nous jouiffions , dans une paix profonde ,
Des doux plaifirs qui nous étoient offerts ,
Challes , tournois , mafcarades , concerts ,
Danfes , feftins , promenades fur l'onde ,
Spectacles , jeux , amuſemens divers .
Un jour , ce jour , caufe de ma ruine
Fut le dernier de mies félicités , )
1 19
JANVIER
1766 .
A l'appareil d'une fête marine
Zirfile & moi nous fûmes invités.
Pour y conduire Arbante , mon beau - père ,
Nous fimes tous un inutile effort ,
Et ce refus femble être un coup du fort !
Je n'emmenai que Zirfile & Glicère ,
Et dans mon char nous nous rendons au port.
Par des combats & des joûtes brillantes
La fête s'ouvre , & cent barques galantes
Gliffent fur l'onde au gré des matelots ,
Sans effleurer la furface des flots .
Tous à l'envi fignalent leur adreſſe ,
Mille concerts fe fuccédant fans ceffe ,
Les mats dorés , les guirlandes de fleurs ,
Les pavillons de brillantes couleurs ,
Tout infpiroit la joie & l'allégreffe .
Nous nous mêlons à ces jeux innocens ,
Et nous montons une riche galère ,
Qui , dans fa courfe effrayante & légère ,
Semble pofer fur les ailes des vents .
Dans ces plaifirs on palle la journée ,
La nuit nous offre un fpectacle à fon tour
Chaque nacelle étoit illuminée ,
E: cet éclat ramène un nouveau jour.
Les feux manquoient à ma feule galère.
J'ai fait exprès fupprimer la clarté ,
Dit le Pilote , avec un air fincère ;
Venez , Seigneur , c'eft dans l'obscurité
Que du coup d'oeil vous verrez la beauté .
20 MERCURE DE FRANCE.
Jamais enfin fête ne fut fi belle .
Je pafferai fur les déguifemens ,
Les chants , les jeux , les rafraîchiffemens ,
Dont , pour cacher fa trame criminelle
Nous amufa notre guide infidelle .
Mais le cruel riant de nos erreurs ,
Force de voile & preffe fes rameurs .
Au jour naillant, quel fut mon trouble extrême!
Averfe s'offre à mes regards confus !
On nous entraîne , & malgré nos refus ,
On nous conduit à Léarque lui - même !
Venez -vous donc , dit - il , heureux époux
Pour infulter à mon dépit jaloux ;
Et m'étalant votre chaîne odieuſe ,
Braver ici ma flamme malheureufe ?
Non , dis -je alors , nous ne vous cherchions
pas.
-
Dans votre Cour fi nous portons nos pas ,
Vous n'éprouvez que par la violence
De ces époux l'importune préfence.
Je ne dois donc rendre graces qu'au fort
De ce bienfait , s'il eft involontaire .
Mais , nous dit- il , un fentiment contraire
Me fera faire ici tout mon effort
Pour prévenir ce qui pourra vous plaire.
Je cache à peine un vif rellentiment .
Mais , nous voyant foumis à fa puillance ,
Près du palais , quoiqu'avec répugnance ,
Nous acceptons un riche appartement.
JANVIER 1766. 21
Là , chaque jour nous recevons des fêtes ;
La volupté , fous des dehors honnêtes ,
Tend chaque jour des piéges à l'honneur ,
Et mille objets charmans , mais fans pudeur ,
Daignent m'offrir de faciles conquêtes.
Tous les moyens les plus infinuans ,
Meubles , bijoux , étoffes , diamans ,
( Objets d'horreur pour cette illuftre mère ! )
Sont prodigués pour amollir Glicère.
On peut juger fi ce monftre rulé
Laiffoit en paix ma fidèle Zirfile !
Par fes dédains bientôt défabulé ,
Bientôt il quitte une feinte inutile .
J'abrégerai cet horrible récit .
Son fol amour faiſant place à la rage ,
Il s'emportoit un jour juſqu'à l'outrage ,
Près d'eux alors le hafard me conduit ;
A mon afpect il demeure interdit .
Mais à l'inftant , fe livrant aux furies ,
C'eſt trop braver ma flamme & mon courroux ,
A des mépris je dois des barbaries ;
Tu céderas , en perdant ton époux :
Gémis du fort que ta fierté t'apprête ,
Femme orgueilleuſe ; ou de force , ou de gré ,
Demain , dit-il , tu feras ma conquête .
Sur ton refus , d'Agénor maffacré ,
Ta propre main m'apportera la tête !
part foudain. Il Je m'écrie en fureur ,
Que tu fais bien , monftre que je déteſte ,
22 MERCURE DE FRANCE.
En dévoilant une trame funefte ,
Trouver ici le foible de mon coeur !
Ce feroit peu que de perdre la vie !
Mais expirer fans fauver fon honneur !
Dans le tombeau traîner l'ignominie !
Perdre la mort ! c'eft l'excès de l'horreur.
Ce trifte jour le paſſe dans les larmes .
Celui qui fuit preſſe encor nos alarmes ;
A mon efprit , le Ciel même irrité ,
N'inſpire rien dans cette extrêmité.
De nos adieux le moment fe prépare ,
Et de nos coeurs le défefpoir s'empare ,
Le temps s'envole & le fupplice eft prêt !
Je vois de loin la cohorte barbare
Qui vient du lâche exécuter l'afrêt.
A cet afpect je demeure immobile .
Vois ces cruels ils vont nous défunir !
Tout eft fini pour moi , dis -je à Zirfile ;
Mais toi , grands Dieux ! que vas - tu devenir !
Meurs fans regret , me dit ma noble amie.
Vois Agénor , vois mon libérateur :
Au même inftant où tu perdras la vie ,
Je plongerai ce poignard dans mon coeur.
Ce mot me calme , & j'en frémis encore !
Son déſeſpoir flatte mon coeur jaloux !
Et le trépas de celle que j'adore
Eft fouhaité par fon barbare époux !
Dans ce moment un trait de feu m'éclaire ,
Et je médite un projet téméraire ;
JANVIER 1765 . 28
C'eft un moyen douteux , plein de danger ;
Mais qui périt n'a rien à ménager .
Nous confultons fur ce moyen funeſte.
Pour nous fauver il offre peu d'eſpoir !
Ah ! dis -je alors , les Dieux feront le refte ,
Mais rempliffons du moins notre devoir .
En gémillant , Glicère nous embraffe ,
Elle confent au projet que je trace.
De fes habits elle aide à me couvrir ,
Puis difparoît ; je demeure à fa place
Et nous voyons notre porte s'ouvrir.
Vers l'Officier de cette troupe impie
Zirfile avance , & dit avec fierté :
Puifqu'à ce point le deftin m'humilie ,
Que mon époux du moins foit refpeété.
J'espère encor fléchir votre Monarque ;
Ma mère & moi confentent à le voir ;
Vous me voyez foumife à fon pouvoir ,
Et vous pouvez me conduire à Léarque.
On obéit . De ces difcours obfcurs
Le fens échappe ; & ces monftres impurs ,
Sans deviner nos fecrettes penfées ,
Vers le tyran nous mènent embraffées .
De fon palais la mer baigne les murs.
Nous pénétrons . J'obferve chaque iſſue ,
Par-tout je porte un regard curieux ;
Tout el gardé . Rien ne s'offre à ma vue
Qui favorise un deffein glorieux.
24 MERCURE DE FRANCE .
Dans un fallon nous fommes introduites .
Un triple rang d'infames fatellites
Prouve la peur du tyran que l'on hait.
Tout dans ces lieux peint un trifte esclavage .
Il fort enfin. Chacun tremble & fe tait.
Il vient à nous , & d'un air fatisfait ,
A notre afpect déride fon vifage.
De mon pouvoir forcé de faire uſage ,
Je vous parois , dit-il , bien criminel ;
Mais , pour vous vaincre , il falloit vous déplaire.
Puifqu'à mes voeux vous êtes moins contraire ,
Levez , Madame , un voile fi cruel .
Faites celler le trouble qui me dompte ,
Répond Zirfile à cet audacieux ;
De ces témoins épargnez - moi la honte ,
C'eſt bien aſſez de rougir à vos yeux.
Yvre d'amour dans l'ardeur qui l'emporte ,
A fes defirs il confent aifément ,
Et la conduit à fon appartement .
J'entre après eux & je ferme la porte ,
Que pardedans j'arrête fortement .
Vers un balcon mon époufe s'avance ,
Le fcélérat la fuit fans défiance ,
Il fe croit für du fuccès de fes vocux.
Enfin , dit-il , c'eft ici que mes feux
Vont triompher d'un rival que j'abhorre !
Il n'eft pas temps de triompher encore ,
Dis - je ,
JANVIER 1766. 20
Dis- je , en jettant mes longs habillemens ;
Vois cet époux que ton feu deshonore ,
Prêt à punir tes tranfports infolens .
Je le faifis . Il appelle fa garde ,
Veut le défendre , & s'écrie éperdu.
Mon bras puiffant le renverſe étendu ;
Mon pied le foule , & ma main le poignardes
Déja la garde accourue à fa voix ,
Frappe à grands coups . A l'effort redoutable ,
Tout va céder. Viens , époufe admirable ,
Dis -je , embraffant Zirfile mille fois !
Bravons encore le fort qui nous accable !
Viens puifqu'il faut recourir au trépas ;
Libres , vengés , notre mort eſt trop belle !
Plein de fureur , je la prens dans mes bras
Et dans les flots je m'élance avec elle.
La mer fembla refpecter ce fardeau !
Et fes habits la foutinrent fur l'onde.
J'en pénétrai l'immenfité profonde.
Mais , reprenant un courage nouveau ,
Je reparois & je nage vers elle .
Je reffaifis l'idole de mon coeur ;
Mon bras la preffe , & ma bouche l'appelle
Et fon péril redcuble ma vigueur.
Je fends les flots d une audace incroyable .
Fier d'entraîner cet objet adorable ,
La tête aux cieux , je ne préfume pas
Que la mer ofe engloutir tant d'appas .
Vol. II. Ᏼ .
26 MERCURE DE FRANCE .
C
L'efpoir m'anime , & je nage fans crainte .
Les yeux fur moi , fans former une plainte ,
Je vois , hélas ! qu'elle fe fait effort
Pour me cacher la rigueur de fon fort ;
Mais la terreur fur fon viſage eft peinte !
Elle pâlit , &.fa force et éteinte !
Enfin , tranfis , battus du flot amer ,
Contre la mort , luttant fans eſpérance ,
Je veux envain ranimer fa conftance ;
DO
Elle ne voit que le ciel & la mer !
Bientôt des fens elle perd tout uſage ;
Ma voix l'appelle , elle ne m'entend pas !
Elle fuccombe ; & je vois avec rage
Ses yeux couverts des ombres du trépas !
Malgré l'effroi dont mon âme eſt ſaiſie ,
J'eflaye encor de la rendre à la vie.
Tout mes efforts , mes foins font fuperflus ! ....
Ah ! m'écriai- je en pleurs ; elle n'eſt plus !
Zirfile ! attends : mon âme fuit la tienne.
Je colle alors ma bouche fur la fienne ;
Et la preffant avec avec mille fanglots ,
Je me dévoue & m'abandonne aux flots.
Le jufte ciel veilloit fur notre vie .
Nota. On chercheroit envain dans l'original italien , &
dans toute autre fource , le modèle de cet épifode. L'Auteur
François l'a tiré de fon propre fonds , ainfi que plufieurs
autres. On apprend que ce Poëme eft actuellement
à l'impreffion.
JANVIER 1766. 27
SUITE du SAGE , HONTEUX DE L'ETRE.
Conte.
Les dernières paroles de Cécile comblèrent
de joie Dorval. Il les répétoit
avec complaifance . Oui , je confens à tout
ce qui peut vous faire eflimer de mon
père . L'heureux tour d'expreffion ! difoitil
: eft- ce ainfi qu'une fimple payfanne
s'exprime ? D'ailleurs , le ton avec lequel
ces mots ont été prononcés en dit encore
plus. Cécile n'eft , ni ne peut être une
perfonne vulgaire. Un voile , placé à deffein
, nous dérobe fa naiffance . Il faut
lever ce voile. Mais enfin , s'il arrive que
je me fois trompé , il faudra bien aimer
Cécile telle que le hafard l'aura fait
naître.
,
Quelques éclats de rire le tirèrent de
fa rêverie. Ils partoient de Séricourt & de
la Comteffe qui avoient remarqué la fin
de ce dialogue , & le férieux dans lequel
Dorval étoit tombé. C'eft de l'héroïque ,
difoit Séricourt ! ou tout au moins c'eft le
ton de l'églogue.Pour être un parfaitberger,
il ne lui manquera bientôt plus qu'une
houlette. Je veux la lui offrir & l'orner
moi- même , difoit la Comteffe. Il me
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
-
paroît avoir lu l'Aftrée : il ne manquera
pas de me comparer à la Nymphe de
Montbrison qu'il facrifie à fa bergère. *
Dorval refta un peu confus. Son premier
mouvement fut de répondre avec
franchife : mais Cécile n'avoit rien entendu
de fes difcours ; elle s'étoit éloignée
Dorval crut devoir diffimuler encore
. Il ofa même reprendre le ton qu'il
fe propofoit d'abjurer , ou plutôt il n'ofa
en prendre d'autre. Madame , dit-il à la
Comteffe , je tiens Céladon pour un modèle
fort décrié ; je ne me calque point
fur de pareils originaux , & je vous déclare
que j'euffe pris au mot la Nymphe
de Montbrilon.
Mais , ajouta la Comteffe , vous n'euffiez
pas non plus dédaigné la belle Aftrée ?
Je ne dédaigne rien de ce qui eft beau ,
répliqua Dorval. Paffe encore pour cela ,
dit alors Séricourt ; il n'eft pas totalement
égaré on peut le ramener , & c'eft vous ,
Madame , que ce foin regarde. - Moi ?
Vous - même. S'il devenoit transfuge
dans toute la rigueur du mot , avouez que
cela vous feroit peu d'honneur . Je vous
jure , Chevalier , que je ne vois point en
quoi ma gloire feroit compromife.
Rien de plus palpable , Madame. Je vois
Dorval prêt à démentir toute fa conduite
JANVIER 1766. 29
paffée. Il nous échappera , & dans quel
tems ! Lorfqu'un feul de vos regards
auroit dû le fixer. C'est pour vous un
triomphe de moins ; & ne pas triompher
dans certaines circonftances, c'eft .. c'eft être
vaincue n'est - ce pas ? interrompit la
Comteffe. Mais qui vous a dit que je,
vouluffe vaincre de cette manière ? D'ailleurs
, on ne violente point les gens ; & fi
le Marquis eft bien réfolu d'embrafler la
réforme , je ne m'oppofe point à fa vocation.
Ma vocation n'a point changé , Madame
, reprit Dorval , que ce perfiflage embaraffoit
de plus en plus , & qui perfiftoit
à rendre le change ; il vous fera bien
facile d'en juger par vous-même. Oh ! je
ne m'oblige à rien , répliqua - t - elle : &
puis n'admirez-vous pas l'efpèce de convention
qui nous occupe ? C'eft dommage
que mon mari n'en vienne pas lui -même
régler les articles ! Eh Madame ! s'écria
Séricourt , un mari ne peut - il pas être
occupé de la même manière ? Voyez le
vôtre ; il me paroît avoir auffi plus d'un
article à régler. Comment donc ? dit en
riant la Comteffe , il me femble en converfation
bien férieufe avec Cécile ! Vous
verrez que cette charmante Flore va raffembler
autour d'elle plus d'un Zéphire.
B iij.
30 MERCURE DE FRANCE.
Je penfe , reprit Séricourt , que le Comte
veut juger fi cette ftatue s'eft effectivement
animée pour lui. De pareilles ftatuës ,
ajouta la Comteffe , s'animent toujours
fans prodige.
Dorval ne joignit point fon mot à
toutes ces plaifanteries. Il trouvoit qu'en
effet le Comte parloit à Cécile avec biendu
recueillement. Trouverai- je en lui un
rival ? difoit - il en lui-même. Cécile m'en
a parlé comme du feul Grand que fon
père eftimât : qui fait fi elle ne va pas
encore plus loin que fon père ? D'un autre
côté les attentions du Comte pouvoient
avoir des caufes différentes ; elles pouvoient
fignifier que Cécile étoit née audeffus
de l'état qu'elle affichoit , & que
le Comte étoit informé de ce mystère.
Cette idée s'accordoit trop avec fon penchant
pour ne pas lui donner la préférence.
Il refta huit jours au château de la
Comtelle ; mais il ne s'y occupa guères
que de Cécile , & des moyens de la mieux
connoître. Il chargea de cette rechercheun
de fes gens qui avoit toute fa confiance.
Cet homme étoit intelligent . Le
moyen qui lui parut le plus fimple fut de
fe déguifer ; fon habit de livrée pouvant
le rendre fufpect. Il s'annonça pour un
JANVIER 1766 . 31
homme qui vouloit faire dans le village
certaines emplettes de grains. Ce prétexte
le mit à même de queftionner à fon aife
les habitans du lieu. Il apprit que Dalicourt
( c'est le nom du père de Cécile )
étoit étranger dans ce canton ; qu'il ne
l'habitoit que depuis quelques années ; qu'il
' y avoit acquis un domaine fuffifant pour
faire fubfifter fa famille , & que fon
principal amufement étoit de le cultiver
lui-même. A- t- il des enfans ? demanda
l'adroit député. Il n'a , lui repondit - on ,
qu'une fille ; mais c'eft un préfent du
Ciel. Nos campagnes n'en offrent guères
de femblables. C'eft la beauté , la douceur
même il faut encore y ajoûter la fageffe.
Elle est tout cela fans paroître s'en douter.
On voit bien qu'elle eft née au - deſſus de
nos filles ; cependant elle va prefque vêtuë
comme elles , & fon père ne va jamais
guères mieux vêtu que nous. Il eft de tous
nos amuſemens , & fa fille n'en prend non
plus qu'avec les nôtres.
Voilà qui eft fingulier ! reprit le quef
tionneur ; mais ne peut - on favoir enfin ',
qui eft cet homme ? Voilà tout ce que
nous en favons , répliqua le villageois
on dit feulement que Monfieur le Comte
le confidère & lui veut du bien . - Monfieur
le Comte ne protège - t- il pas encore
Biw
32 MERCURE DE FRANCE .
mieux fa fille ? ✔
Ma foi , reprit l'homme
de village , s'il la protège , ce n'eft que
de loin ; car il ne vient pas ici deux fois
par an.
Il étoit facile à l'émiffaire de s'introduire
jufques chez Dalicourt ; mais il jugea
avec raifon qu'il ne lui en diroit pas
plus que ce payfan , ou plutôt qu'il lui "
en diroit moins. Il retourna donc auprès
de fon maître , & lui répèta ce qu'il avoit
entendu. Ce récit flatta & raffura Dorval.
Ilfongea aux moyens d'effectuer fous peu
de jours le projet qu'il avoit formé : projet
un peu romanefque , mais qu'il eſpéroit
devoir le conduire à un heureux dénouëment.
>
Le hafard parut encore le favorifer.
La Baronne dont on a vu ci - devant la
Comteffe tracer un portrait fatyrique
cette Baronne n'avoit point , affifté à la
fète : elle étoit malade alors , & fa maladie
n'avoit depuis fait que s'accroître . Elle
mourut le jour même que Dorval devoit
retourner à Paris. Dès ce moment il forma.
le projet d'acheter ce vieux château qui
touchoit , pour ainsi dire , au village habité
par Cécile.
Heureufement encore l'héritier de la
Baronne étoit bien moins épris qu'elle ,
des honneurs de la baronnie . Il ne fe renJANVIER
1766. 33
dit point difficile fur les conditions ; &
d'ailleurs , Dorval étoit réfolu de foufcrire
à tout. Il fe vit enfin Baron avec plus
de joie , qu'un Baron Allemand n'en auroit
de fe voir Prince de l'Empire.
Dorval mit dans cet arrangement tout
le fecret poffible. Ni la Comteffe , ni Séricourt
, n'en furent informés ; & la conduite
qu'il fe propofoit de tenir ,
lui perfuadoit
qu'il pourroit garder long - temps
avec eux l'incognito. Le voifinage de la
Comteffe l'inquiétoit peu ; elle habitoit
rarement cette campagne . Le point le plus
embarraſſant étoit de lui en impoſer à Paris
, de même qu'à Séricourt & à tant
d'autres. Dorval ne pouvoit encore fe réfoudre
à être authentiquement philofophe.
De plus , il étoit perfuadé que cet
éclat nuiroit à fes deffeins amoureux . Peutêtre
il avoit raifon ; mais dût - il avoir,
tort , il fe feroit toujours conduit de
même.
Il prit donc le parti de fuppofer une
affaire qui l'éloignoit pour quelque tems
de la capitale , & il parut dans fa nouvelle
baronnie en fimple particulier : car
il ne lui étoit pas moins effentiel que le
père de Cécile ne le foupçonnât point homme
de Cour. Son domeftique étoit peu
nombreux , fon extérieur étoit modefte,
By
34 MERCURE DE FRANCE .
11 parut faire peu de cas des droits hono
rifiques dont la Baronne avoit été fi jaloufe
. Prefque tous furent fupprimés ; il
ne réferva que ceux auxquels il ne pouvoit
fans affectation renoncer. Il n'y eut
plus ni fervitudes , ni corvées pour fes
vaffaux . Il voulut cependant les connoître
tous ; mais ce fut pour être utile à ceux
qui en avoient befoin. On le vit defcendre
dans les moindres détails , & pourvoir
à tout. Un de fes premiers foins fut
auffi de faire abbattre les tourelles antiques
, & tout ce qui donnoit à fon château
un air de fortereffe. Il trouvoit cette
forme des plus ridicules , vû les temps
& les lieux. Elle répugnoit , fur - tout ,
à fa manière de penfer.. Je veux , difoit-
il à quelques uns de fes inférieurs
qui l'entouroient , je veux mes enfans
que tout ferve à me rapprocher de vous.
Je veux être votre ami plutôt que votre
fupérieur. Nous nous entr'aiderons ; voilà
tous les devoirs que je vous impofe . Ces
bonnes gens pleuroient de joie en l'écoutant.
Ah ! lui difoit un vieillard , qui
pleuroir comme les autres , tous les
Seigneurs penfoient & agiffoient comme
vous , on fe confoleroit aifément d'être
leur vaffal ; mais il leur faut des efclaves.
Ils croyent qu'un homme qui n'a ni châJrA
NVIER 1766 . 35
teau , ni lévriers , n'eft pas un homme.
Vous ne les imitez pas , & vous y gagnez
: chacun de nous vous aime ; c'eftlà
, je crois , la plus belle des récompenfes.
Dorval, en ce moment , l'éprouvoit. La
fatisfaction de ces pauvres gens lui en
caufoit une abfolument nouvelle pour lui.
L'amour lui-même n'en avoit plus tout
l'honneur. Il avoit d'abord tracé à Dor,
val ce plan de conduite ; mais l'humanité
, la grandeur d'âme préfidoient à
l'exécution . C'étoit déja pour le nouveau
fage un plaifir indépendant de ceux que
lui promettoit l'amour.
Le nouveau fage ne renonçoit cepen→
dant pas à ces derniers . Il étoit fans ceffe
occupé de l'image de Cécile , & des
moyens de fe lier avec Dalicourt. Lui
faire une vifite fans nul prétexte apparent
, c'étoit s'expofer à une mauvaiſe réception
; ce qui tiroit fort à conféquence
pour l'avenir. D'un autre côté , attendre
que Dalicourt vînt de lui- même le vifiter
, c'étoit fe flatter inutilement. Dorval
s'arrêta au premier parti ; mais il avoit
de quoi motiver fa démarche . En parcourant
certains papiers , il reconnut que
feue
la Baronne étoit en procès avec Dalicourt ,
de qui le domaine étoit en partie dans fa
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
dépendance. Dorval en achetant la terre
avoit aufli acheté le procès , & ce ne fut
pas ce qu'il eftima le moins dans cette
acquifition. Ce qu'il defiroit le plus étoit
que Dalicourt eût tort , afin de lui faire
le facrifice de fes droits . Il fe trouva , au
contraire , que Dalicourt avoit raiſon : ce
qui mortifia beaucoup fon adverfaire.
Quel gré me fçaura - t-il de ma démarche
? difoit Dorval : il croira que la crainte
feule d'être condamné me la fait faire ...
mais qu'importe , reprenoit- il , elle fera
faite ; je verrai , du moins Cécile , & c'eſt
toujours beaucoup .
Il ne tarda point à fe rendre chez Dalicourt
. La maifon qu'occupoit ce dernier
étoit féparée des autres , & avoit un peu
plus d'apparence. Plus Dorval en approchoit
, plus il étoit ému ; mais fa furpriſe
égaloit fon émotion. Quoi ? difoit- il ,
cette humble demeure m'en impofe ! J'éprouve
à fon afpect ce que ne me fit jamais
éprouver celui des plus fuperbes palais
; celui de tant d'afyles du luxe & de
la volupté ! Je pénètre dans ceux-là avec
indifférence & fans précaution : je n'approche
de celui - ci qu'avec receuillement ,
avec refpect. Il eft donc vrai que l'amour
fe joue des titres dont fe pare l'orgueil ?
Il élève , il abaiffe à fon gré. On croit
JANVIER 1766. 37
•
être ce qu'il veut qu'on foit ; on voit les
objets comme il veut qu'on les apperçoive .
Cette maifon ruftique eft à mes yeux plus
qu'un palais ; & celle qui l'habite , l'aimable
Cécile , a tous les titres que l'apparence
lui refufe.
:
Dorval , en raiſonnant ainfi , ſe trouve
à la porte de Dalicourt ; elle étoit ouverte
& perfonne ne fe préfenta d'abord pour lui
répondre. Il erre dans une cour très - vafte ,
voir toutes les autres portes fermées à l'exception
de celle du jardin. Il y entre : quelques
accens agréables frappent fon oreille ;
c'étoient ceux de la nature même ; l'art
n'y entroit pour rien mais ce qui intéreffoit
beaucoup plus Dorval , c'étoit Cé
cile qui chantoit ; le choix de l'air & des
paroles annonçoit une âme doucement
affectée. Cécile , en même temps , étoit
occupée à ceuillir des fruits qu'elle arrangeoit
dans un panier. Qu'elle met de grace
dans fes moindres actions , difoit Dorval!
Il regrettoit de l'interrompre & n'approchoit
qu'en héfitant ; mais cependant il
approchoit toujours. Cécile enfin l'apperçut.
L'extérieur fous lequel il paroiffoit
pouvoit le lui faire méconnoître ; Cécile
ne le méconnut point. Un cri involontaire
& qui tenoit de la joie , annonça en
même temps fa furprife. Quoi ! c'eft vous ?
38 MERCURE DE FRANCE.
>
lui dit -elle d'une voix tremblante ; par
quel hazard.... Le hazard , ma chere Cé
cile , ne me conduit point ici , reprit Dorval
; c'eſt le defir feul de vous y voir ; c'eſt
celui de vous prouver que mes fentimens
font toujours les mêmes : c'eft l'amour
oui l'amour , qui feul préfide à mes démarches.
Mais M. le Marquis , ajouta Cécile
... Point de Marquis , interrompit de
nouveau Dorval ; je fuis devenu Baron
pour m'approcher de vous , pour me rendre
plus fupportable aux yeux de votre
père. Hélas ! reprit Cécile , Baron eft encore
beaucoup. Ce n'eft prefque rien , repliqua
Dorval ; une feule paroiffe , le feul village
de ... eft fuppofé former tout mon
domaine. Quoi ! s'écria Cécile avec étonnement
, feriez vous le nouveau feigneur
de ce village ? -Oui charmante Cécile !
-
Quoi ! c'eft vous dont chacun chante
les louanges & vante la bonté ? Le récit
qu'on nous en a fait a charmé mon père ,
& m'a touchée jufqu'à répandre des larmes.
O ciel ! s'écria Dorval , voilà donc
le prix attaché à la vertu ? Que cette ré→
compenfe eft bien digne d'elle ! Mais Cécile
, c'eft à vous qu'en revient tout le mérite.
A moi ! A vous feule. Mon
penchant me portoit à changer de conduite
; mais l'habitude eût vaincu le pen-
-
JANVIER 1766. 39
chant. l'Orgueil parloit encore plus haut
que
la Raifon. J'ai fenti enfin qu'une claffe
d'hommes dans laquelle vous viviez , méritoit
les égards de tous les hommes.
Cécile fe trouva embaraffée de répondre
, & ce fut fans doute ce qui lui fit fe
rappeller que fon père n'étoit pas loin.
Elle en avertit Dorval, qui avoit lui- même
oublié le prétexte de fa vifite ; il en fit
part à fa maîtreffe , & elle le trouva merveilleux.
Mais un facheux fcrupule troubla
tout-à-coup la joie de Cécile ; devoitelle
en impofer à fon père ? Dorval cachoit
une partie de fes titres ; devoit- elle feconder
for artifice ? Toutes ces raifons furent
expofées au nouveau Baron qui les combattit
de fon mieux . Avouez , lui difoit- il ,
que la prévention de Dalicourt eft injufte ;
j'efpére l'en convaincre , & enfuite me
faire connoître. Ah ! reprit Cécile, vous ne
le convaincrez que bien difficilement . Je
fuis fûr de mon fait , répliqua Dorval.
Plût au Ciel ! ajouta Cécile ; & jamais fou
hait ne fut plus fincère.
Dalicourt étoit au fond de fon verger ;
il vit venir fa fille fuivie d'un inconnu ;
car il n'avoit point fixé Dorval à la première
rencontre ; & d'ailleurs l'extrême
différence des habits fuffifoit feule pour
le lui faire méconnoître .. Dalicourt lui
40 MERCURE DE FRANCE.
demanda ce qui pouvoit lui mériter fa
vifite ? Je viens, Monfieur, reprit Dorval ,
mettre fin à certaine tracafferie que feuë
Madame la Baronne vous à fufcitée . J'ai
acquis fes droits ; mais je n'eus jamais
deffein de la remplacer dans une injuftice.
Quoi ! Monfieur, reprit Dalicourt, ce qu'on
publie à votre avantage eft donc réel ?
Quoi ! vous avez des vaffaux , & vous ne
les opprimez pas ? Vous avez même l'indul
gence d'avouer qu'ils peuvent avoir raifon
? Je fais plus , reprit Dorval, je conviendrai
qu'ils l'ont prefque toujours :
mais convenez vous- même qu'on vous a
trop prévenu contre toute efpèce de ſeigneur
? Je n'en crois rien ; d'ailleurs , je
n'agit que d'après une longue expérience..
Quoi ! Vous les placerez tous dans la
même claffe ? -J'en excepte un , & peutêtre
ferez vous le fecond ? - Je pourrois
de mon côté vous en nommer plufieurs.
Oh ! s'il vous plaît , reprit Dalicourt , tenons
nous en à ces deux là ! Ce n'eſt pas
fe rendre trop difficile .
Durant ce difcours , Cécile avoit cru devoir
s'éloigner ; mais , foit deffein , foit
hafard , elle paffoit d'un lieu du verger
à l'autre ; de manière qu'elle fembloit fe
multiplier. C'étoit à chaque inftant pour
Dorval un plaifir tout nouveau. Il la fuiJANVIER
1766. 41
voit des yeux avec encore plus d'attention
qu'il n'en mettoit à réfuter Dalicourt. Ce
dernier lui propofa de fe repofer fous un
berceau du jardin ; il y joignit l'offre d'une
colation champêtre . Tous mes gens font
occupés au dehors , ajouta Dalicourt ;
mais il nous refte Cécile , & elle fait les
remplacer au befoin : vous verrez que
nous n'en ferons pas plus mal fervis . Je le
crois , reprit Dorval ; mais je ne ſouffrirai
point ... Eh pourquoi ? interrompit
Dalicourt ; eft- ce parce qu'elle eft un
peu jolie ? ... Un peu , répliqua vivement
Dorval; dites belle , au-delà de toute
expreffion . Comme il vous plaira , ajouta
Dalicourt ; mais il me femble que cela
ne gâte rien. Telle que vous la voyez ,
elle fera le bonheur de quelque honnête
campagnard, . . . . Elle fera celui de tel
homme que ce puiffe être , interrompit
de nouveau Dorval. - Oh ! je veux qu'il
habite la campagne , & qu'il foit ce que
je fuis ; rien de plus , rien de moins. Ce
difcours fit pâlir le nouveau Baron. C'eſt
donc en vain , difoit - il en lui - même
que j'ai renoncé au faſte de la Cour &
de la ville , que je fuis devenu fimple
Seigneur de Paroiffe ? On va me trouver
encore d'un rang trop élevé. Peut - être
auffi Dalicourt eft- il au - deffus du rang
4
42 MERCURE DE FRANCE.
qu'il affiche. Différens traits me l'annoncent
; mais après tout , rien ne me l'attefte.
Dalicourt appella fa fille qui ne fe tenoit
pas fort éloignée . Voilà , lui dit- il ,
Monfieur le Baron qui veut bien accepter
quelques rafraîchiffemens : je te charge
du foin de le bien traiter. Cécile rougit
beaucoup ; & Dorval n'étoit guères moins
ému. C'étoit peu d'avoir vu Cécile , de
lui avoir parlé, il alloit être fervi par elle.
Il envifageoit cette colation comme un
repas bien délicieux.
Elle fut bientôt fervie , quoique Cécile
parût fort troublée , & que la main lui
tremblât. Votre préfence lui en impoſe
difoit Dalicourt à Dorval ; vous êtes
après le Seigneur de ce village , l'homme
le plus diftingué qu'elle ait vu ici. Dor
val , feignant de ne point connoître ce
Seigneur , demanda qui il étoit. C'eſt
le Comte d'O ... répond Dalicourt.
Mais , reprit Dorval , il à donc auffi trouvé
grace devant vous ? & cette grace s'étend
loin ; car le Comte d'O ... eſt un trèsgrand
Seigneur. C'eft ce qu'il ne m'a jamais
fait obferver , ajouta le Philofophe villageois
; nous vivons en amis , & nous
nous voyons affez rarement pour que cela
ne tire point trop à conféquence .
a
JANVIER 1766. 43
Ils vivent en amis ! difoit tout bas
Dorval. Ces mots venoient à l'appui de fa
conjecture. Il s'aflit auprès d'une table de
pierre placée & fcellée au milieu du berceau.
Dalicourt en fit autant . Cette fituation
parut fingulière à Dorval , tout amoureux
qu'il étoit. Il fongeoit malgré lui ,
aux farcafmes qu'elle fourniroit à la Comtelle
& à Séricourt , s'ils pouvoient en
être témoins. Il eft vrai , pourtant , que
Dorval n'eût point fait ces réflexions , fi
Cécile elle-même eût été aflife à cette table
: mais il n'ofoit demander cette faveur
à Dalicourt. Ce dernier le prévint. Je vois ,
lui dit - il , que vous plaignez beaucoup
la peine de celle qui vous fert. C'eſt une
compaffion dont je vous fais bon gré ;
car on doit favoir gré de tout à ceux qui
pourroient ne fe croire obligés à rien .
Ecoute Cécile , vient prendre place ici .
Monfieur le Baron voudra bien t'y ſouffrir.
Le Baron n'y étoit que trop difpofé.
Peu s'en fallut que fa joie n'éclatât jufqu'au
point de le trahir. Avec quel empreffement
il fervoit Cécile ! Mais Dalicourt
, fans rien fupçonner , le mit encore
plus à fon aife. Il voulut , au contraire
que ce fût Cécile qui le fervît. On préfume
aifément qu'il trouvoit délicieux
>
44
MERCURE DE FRANCE.
tout ce qu'elle lui offroit. Il demanda du
fruit . C'étoit le même que Cécile avoit
cueilli de fa propre main . Dorval fe garda
bien d'en enlever la fuperficie. Mais , lui
difoit Dalicourt , votre poire en feroit
meilleure fi elle étoit pelée. Elle en feroit
moins bonne pour moi , reprit Dorval ;
il mangeoit avidement la poire fans la
peler.
--
-
—
--
Ecoute , Cécile , reprit Dalicourt , ne
t'accoutume point à vivre avec les Barons.
Eh pourquoi , demanda celui- ci fort alarmé
? C'est qu'elle eft destinée à vivre
avec fes égaux. Ne fuis- je pas du nombre
? Il y a quelque chofe à déduire.
Peu s'en faut que nous ne vous devions
un tribut. -Vous favez fi j'abuſe de ce
prétendu droit envers perfonne ? Vous
en avez du moins le pouvoir. Je ne
l'ai que pour l'oublier. Il vaudroitmieux
encore ne l'avoir pas. Votre morale eft
un peu févère. Auriez - vous lu certain
difcours de certain philofophe ? - Qui
dà ; j'ai quelquefois tué le temps à lire .
Mais de quel difcours parlez-vous ? - Ma
foi le titre m'échappe. Je me rappelle feulement
qu'on veut y ramener les hommes
à l'heureux état de pure nature , c'eſt- àdire
, à manger l'herbe ou leurs femblables.
---
Ah, oui ! le diſcours fur l'inégalité des
JANVIER 1766 . 45
conditions , n'est - ce pas ?
--
C'eſt cela
même. Je l'ai lu autrefois , repfit Dalicourt
, & de peur de l'oublier , je n'ai rien
voulu lire depuis. C'eft - à - dire , que
vous pensez à peu près comme l'Auteur ?
Non ; c'eft l'Auteur qui s'eft trouvé pen-
1
――
fer à peu près comme moi. Bien entendu ,
pourtant , que je ne veux manger perfonne. '
Dorval fut tenté de lui faire un difcours
bien approfondi , bien éloquent , pour lui
prouver l'utilité de la fubordination. Mais
il fongea qu'avec un tel homme , un tel
difcours ne prouvoit rien. Travaillons ,
difoit-il , à mériter de plus en plus fon
eftime par des actions louables : elles prou
veront plus que des raifonnemens profonds.
Ainfi , avant de quitter Dalicourt , il
termina entièrement le procès que lui avoit
fufcité la Baronne. Ce trait d'équité ne
gliffa point fur l'âme de Dalicourt. A l'égard
de Cécile , elle en connoiffoit en partie
le motif ; mais elle n'en fut que plus
fenfible à l'effet. Dorval eut lieu de s'en
appercevoir ; & jamais découverte , dans
tout autre genre , ne caufa autant de joie
à fon Auteur.
Quelques affaires privilégiées exigeoiênt
La préſence dans Paris. Il y reparut , comme
auparavant , avec le même fafte , les mêmes
prétentions. Le motif de fon féjour
46 MERCURE DE FRANCE.
hors de la capitale n'avoit point été foupçonné.
On le croyoit abfent pour vifiter
fes terres, & faire payer d'avance les Régiffeurs
, faut à les en bien dédommager.
L'éclat avec lequel il reparut n'annonçoit
nul changement dans fon caractère , & luimême
ne vouloit point que ce changement
fût annoncé. Le mystère avoit pour lui des
douceurs , mais une raifon plus forte le
rendoit mystérieux ; il n'ofoit encore ni
lever ni quitter le mafque du ridicule.
Enfin , notre fage de la campagne s'annonçoit
de nouveau pour un franc petit-maître
dans Paris.
Il y avoit retrouvé la Comteffe & Séricourt.
Ce dernier ne renonçoit pas au deffein
de les unir de fentimens , ou plutôt
d'habitude. Il avoit pour lui - même un
autre deffein, qu'il fe propofoit d'effectuer
inceffamment. L'image de Cécile ne le
quittoit pas. Ce n'étoit point de l'amour :
c'étoit le defir le plus vif de s'approprier
cet objet tout neuf, de le former. Il plaignoit
de bonne foi Cécile d'être enterrée
dans un village , & ne foupçonnoit pas la
moindre injuftice dans ce qu'il méditoit
contre elle .
Dans une de ces converfations vagues,
où l'on paffe fans motif & fans liaiſon
d'un objet à un autre, la Comteffe parla
JANVIER 1766. 47
de Cécile & de l'impreffion que fes champêtres
attraits avoient faite fur trois hommes
de cour & du bel air. Dorval rougit. La
Comteffe ne manqua point d'attribuer ce
mouvement à l'eſpèce de honte que devoit
lui caufer ce fouvenir. Mais Dorval craignoit
feulement d'avoir été pénétré. Il ne
fe fentoit point encore affez de réfolution
pour défendre & juftifier hautement fon
choix. A propos , ajouta la Comteffe , vous
favez , peut-être , que la vieille Baronne
n'eft plus. J'apprends qu'elle a pour fucceffeur
un homme encore plus fingulier
qu'elle ne fut ridicule. Ce nouveau Baron
borne toute fa fociété à fes payfans . Il vit
comme eux & avec eux. C'eſt une eſpèce
de philofophe , car tout homme inhabile
à vivre dans le monde fe targue volontiers
de ce titre... Mais , Madame , interrompit
Dorval , chacun ne peut - il pas vivre
comme bon lui femble ? Des payſans font
des hommes.... Çela vous plaît à dire ,
interrompit à fon tour la petite- maîtreſſe :
au moins ne doit- on pas leur donner la
préférence fur fes égaux & fes fupérieurs.
Je n'en fais rien , Madame , reprit Dorval
un peu plus vivement ; paffe encore pour
fes égaux , mais pour les autres , je crois
qu'il eft plus naturel de fe plaire avec ceux
que
le hafard nous a fubordonnés. Le
48 MERCURE DE FRANCE .
hafard ! s'écria-t- elle ; mais favez - vous ,
Marquis , que voilà de la philofophie
toute pure ? Non , Madame , je crois
que c'eft tout fimplement de la raiſon .
Eh mais ! depuis quand raifonnez - vous ? ...
Venez , venez , Chevalier , dit- elle à Séricourt
, qui s'occupoit fort férieuſement à
examiner un meuble de fantaiſie ; venez
entendre les fages documens de ce nouveau
moralifte. C'eſt beaucoup s'il ne vous détermine
à vivre dans une de vos métairies.
Ma foi , mon cher Marquis , dit alors
Séricourt , je crois pouvoir tirer ton horofcope.
Tu deviendras avant qu'il foit peu
unfranc noble campagnard, dont la fociété
ic partage entre fon Magifter & fes chiens
courans.
Il n'étoit pas difficile à Dorval de répondre
; d'appuyer fur les avantages de la
vie champêtre , fur l'utilité & les prérogatives
de l'agriculture.... Il n'en fit rien ,
& ce récit n'y perd que peu de choſe.
D'ailleurs notre fage ne put encore
prendre fur lui de le paroître entièrement.
Il fe défendit mal , parce qu'il craignoit
de trop prouver en ſe défendant bien . Il
reprit le ton frivole dont il n'avoit pas
encore perdu l'habitude , & ce ton per
fuada . On lui fit grâce fur celui qu'il avoit
d'abord pris . Cela fut regardé comme une
faillie
JANVIER 1766. 49
faillie de raifon qui ne tiroit point trop à
conféquence.
Ecoute donc , lui difoit Séricourt dans
un moment où la Comtelle s'étoit éloignée
, tu négliges furieufement l'occafion.
A quel propos cette fubite & longue abfence
? J'ai eu la bonté de veiller à tes
intérêts. Il est bien temps que tu y veilles
toi-même.
J'en ſuis fâché , reprit Dorval , mais
une autre tournée m'appelle. J'entends
dit alors Séricourt , voilà qui fent l'aventure
, & le mystère eft de la partie . Cela
vaut encore mieux que de vifiter gravement
fes domaines. Croirois- tu que je veux
auffi dans peu recourir au myſtère. - Tant
mieux pour toi ! Ce mot dit tout . Mais
fatisfais moi encore fur une chofe. Te
fouviens-tu de cette petite Cécile ? Quelle
Cécile ? demanda Dorval un peu ému.
Quoi tu ne le faifis pas d'abord ? Point
du tout , reprit Dorval avec plus de fang
froid. J'en fuis comblé ! ajouta Séricourt.
Je croyois que ta compaffion pour elle
égaloit au moins la mienne : il n'en eft
rien , je me trouve être plus humain que
toi, & je m'en félicite . Explique-toi mieux ,
répliqua Dorval en cachant fon inquiétude.
Eh non ! tout eft dit. C'eft à moi
de me charger du refte. J'avois cru le
Vol. II. C
50
MERCURE DE FRANCE.
Comte un peu attentif fur elle ; je lui
foupçonnois des idées qu'il n'a pas. Un
abandon fi général ne peut ni fe tolérer
ni fe concevoir.
La Comteffe reparut & mit fin à ce dialogue.
Dorval fut inquiet & rêveur le
refte de la foirée . Il annonça fon départ
pour le jour fuivant : ce qui parut furprendre
& piquer la Comteffe. Elle ne le témoigna
que par des railleries ; mais dans
certaines femmes la raillerie eft l'expreffion
même de l'humeur
Dorval partit en effet & prit une route
oppofée à celle qu'il avoit deffein de fuivre.
A peine il eut fait quelques lieuës
qu'il ordonna à ceux de fes gens , qui n'étoient
pas du fecret , de fe rendre à une
de fes terres peu éloignée , d'y conduire fa
voiture & d'y refter jufqu'à nouvel ordre .
Enfuite il monte à cheval & prend luimême
le chemin de fa Baronnie.
Son premier foin fut de rendre vifite à
Dalicourt , c'eft - à- dire à Cécile. Moins
beureux que la première fois , il ne la
trouva point feule , mais il eut le plaisir
de voir qu'elle en avoit du regret. D'un
autre côté il voyoit dans fes yeux une forte
de fatisfaction qui répondoit à la fienne ,
car Cécile n'avoit point appris à diffimuler ,
& Dalicourt lui-même ne croyoit point
JANVIER 1766.
cette partie néceffaire à fon éducation .
Ah ! difoit Dorval , qu'une joie naïve
embellit encore la beauté !
C'étoit un jour de fête. Une partie des
jeunes filles du village étoient alors auprès
de Cécile , vêtue elle-même à peu - près
comme elles . D'autres habitans du lieu
étoient avec Dalicourt dans une chambre
voifine. Il parut l'inftant après amené
par Cécile. Elle jouit alors d'une fatisfaction
bien vive & bien pure. A peine Dalicourt
eut fait connoître Dorval pour le
Seigneur du village voifin , que tous les
coeurs parurent voler vers lui. Les pères
en parloient à leurs filles avec refpect ,
avec vénération , & leurs filles écoutoient
ces louanges avec un intérêt que la préfence
de Dorval redoubloit encore. Ces
âmes , quoique fimples , trouvoient que
dans un homme de trente ans & fait pour
plaire , la bienfaiſance n'en plaifoit que
davantage.
Mes amis , difoit Dalicourt à ceux qui
l'environnoient , fi tous les nobles reffembloient
à celui- ci , ce feroit un très grand
malheur que de n'être pas noble ; mais le
plus grand nombre fert à nous confoler.
Ces mots défignoient affez clairement que
·Dalicourt étoit né dans la roture , & cette
réflexion affligea Dorval. Ce n'eft pas qu'il
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
ne fût affez vivement épris de Cécile pour
lui pardonner fa naiffance & mettre à l'écart
le préjugé reçu ; mais , enfin , c'étoit
un préjugé de plus à vaincre.
pas
Il n'eut , pour cette fois , aucun entretien
particulier avec Cécile , mais leur
filence en avoit dir beaucoup. Cécile avoit
tout entendu & avoit fçu fe faire entendre.
Elle avoit même ofé rifquer , au milieu
de tous ces témoins , certains regards
qu'elle n'eût point hafardés dans un tête à
tête. Une jeune fille timide ne devine
toujours la caufe de cette contradiction :
il eft même rare qu'elle cherche à la deviner
; mais l'effet n'en eft pas moins précieux
, & Dorval en fentoit tout le prix.
Il s'en retourna plus amoureux que jamais
& pleinement déterminé à ſuivre fon penchant.
On en parlera , difoit- il , mais que
m'importe ? j'aurai fait la fortune de Cécile,
& Cécile fera mon bonheur. J'y trouve
pour moi un double avantage .
Il fongeoit aux moyens de la revoir
au plutôt , & il fut fervi par les circonftances.
La fête du lieu qui formoit ſa
Baronnie approchoit. Elle occafionnoit chaque
année certains divertiffemens qui attiroient
toute la jeuneffe des environs. Le
nouveau Seigneur déclara qu'il vouloir
rendre ces jeux plus brillans qu'à l'ordimaire.
La première année de fa réſidence
JANVIER 1766. 53
en fourniffoit un prétexte plaufible , & ce
fut celui qu'il employa . Tout fut difpofé
avec foin. Dorval fongea en même temps
à ne point fe trahir par une dépenfe trop
au-deffus de fon nouvel état , ce qui n'empêcha
point que fa fête ne fût très - digne
d'exciter un nombreux concours. Elle fe
donnoit fur - tout pour les jeunes gens ;
c'étoit l'ufage établi , mais les pères n'en
étoient point exclus . Dorval n'ofoit pourtant
efpérer que Dalicourt voulût s'y rendre
, & dès - lors pouvoit- il efpérer d'y voir
Cécile ? Cette incertitude le défoloit. Il
s'informa fans affectation fi Dalicourt &
fa fille avoient paru dans les fêtes précédentes
. Ni l'un ni l'autre ne s'y étoient
montrés . C'étoit néanmoins chez une
femme que ces fêtes fe donnoient pouvoit-
il fe flatter qu'on fît pour lui ce qu'on
n'avoit point fait pour elle ? D'un autre
côté , rifquer une invitation particulière ,
c'étoit s'expofer à un refus ; c'étoit peutêtre
marquer un deffein & fe rendre fufpect
à Dalicourt. Cet homme ne fe conduifoit
point comme un autre ; il falloit donc fe
conduire tout autrement envers lui.
Le jour de la fête arriva ſans que Dorval
fût délivré de fon incertitude , ou plutôt
il n'avoit pas même d'incertitude. Il portoit
un habit très fimple & qui le diftin-
C iij
$4
MERCURE
DE
FRANCE
.
4
:
guoit peu du refte de l'affemblée . Elle
étoit déja très - nombreufe quand il parut.
Les acclamations fe firent entendre , & Dorval
y fut fenfible ; mais il étoit toujours
affligé cependant il n'épargnoit rien pour
exciter la joie chez les autres . Ses regards
fe promenoient fans s'arrêter ; ils cherchoient
celle qu'il n'efpéroit point appercevoir.
Un grouppe de jeunes perfonnes
attira fon attention . Il s'en approche , &
rencontre d'abord des yeux qui cherchoient
les fiens avec timidité , des yeux qui pénétrèrent
jufqu'à fon âme ? C'étoit Cécile
confondue parmi la foule , vêtue comme
les autres , mais qui n'avoit de commun
avec elles que fes habits . Quoi ! c'est vous !
lui dit Dorval avec une joie qu'il ne put
diffimuler ; vous êtes ici , & je l'ignore ?
vous ne m'inftruifez point de votre arrivée ?
Ces mots , prononcés à haute voix &
en préfence des autres jeunes perfonnes ,
déconcertèrent beaucoup la timide Cécile.
Monfieur , lui répondit - elle d'une voix
mal affurée , je n'ai pas cru devoir vous
interrompre , & mon père ne me l'eût point
permis. Quoi ? votre père eſt aufìì des
nôtres , & lui-même ne daigne pas . . .
Où puis- je , du moins , le rencontrer ? Je
vais , reprit Cécile , vous y conduire. C'étoit
ce que defiroit Dorval.
-
Il l'inftruifit , en marchant , du motif
JANVIER 1766.
réel de cette fête , & de celui qui avoit
retenu fon invitation particulière. Ah ! lui
dit Cécile , vous avez deviné ; mon père
n'y feroit point venu fi vous l'eufliez invité
d'y venir. Et vous , charmante Cécile ? -
Moi , je ne pouvois y venir qu'avec
mon père. L'amour m'a donc bien infpiré !
reprit Dorval ; mais quoi ? n'êtes vous
venue ici que par obéiffance ? - J'ai du
moins obéi bien volontiers . Ces mots tranfportèrent
notre fage. Il alloit multiplier
fes remercîmens & fes queftions , mais
Cécile y mit fin , quoiqu'à regret elle
l'avertit que fon père étoit à portée de
l'entendre.
Dalicourt , en ce moment , fe trouvoit
au milieu d'un groupe de villageois à peu
près de fon âge. Il étoit lui-même vêtu à
peu près comme eux & s'amufoit à regarder
certains jeux qu'une troupe de jeunes
gens venoit de commencer. Dorval , en
l'abordant , lui reprocha de garder ainfi
l'incognito. Vous auriez trop à faire , lui
répondit Dalicourt , fi tous ceux qui viennent
ici vous avertiffoient de leur arrivée .
Je ne fuis venu qu'avec mes voiſins &
à titre de voifin . Ce titre eft un peu
général ; j'aimerois mieux que vous en
priffiez un autre : celui d'ami , par exemple.
Celui - là me coûteroit un peu
-
Civ
56 MERCURE
DE FRANCE
.
plus à prendre , & pourroit ne pas fignifier
davantage. Vous êtes feigneur , & moi je
ne fuis qu'un bon villageois vaffal de feigneur.
Mon rôle eſt de vous reſpecter &
je vous refpecte . Point de refpect , furtout
; je veux qu'on m'aime . -·On n'aime
guère que fes égaux , & vous êtes Baron ;
un Baron pourra fe dire votre ami. Et puis
c'eft toujours quelque chofe d'être reſpecté
de fes inférieurs . Je connois quelques
grands qu'on n'aime point & qu'on ne
refpecte pas davantage. Dorval infifta & -
ne put rien obtenir de plus.
La danfe fait communément partie d'une
fête , & fur- tout d'une fête villageoife.
Dorval, quoiqu'affligé de ce qu'il venoit
d'entendre , vouloit au moins danfer avec
Cécile. Une circonftance légère en ellemême
, mais qui ne l'étoit pas pour un
amant , adoucit un peu fa trifteffe . Il vit
que Cécile étoit devenue en quelque forte
reine de la fête. Ce n'étoit point lui qui
avoit préfidé à cet arrangement , c'étoit
un mouvement d'équité naturelle . Parmi
les jeunes perfonnes que raffembloient ces
jeux , il s'en trouvoit plufieurs que
la nature
avoit favorifées , & qu'il n'étoit point
facile de voir avec indifférence ; mais ellesmêmes
fentoient combien la nature avoit
encore plus fait pour Cécile . On les voyoit
JANVIER 1766.
57
l'entourer , la fuivre , la parer de leurs
propres mains . Sa modeftie & la grande
fupériorité de fes charmes ne lui laiffoient
ni jalouſes ni rivales .
Son amant jouiffoit de fon triomphe. Il
y joignit tout ce que cette occafion & la
préfence de Dalicourt lui permettoient d'y
ajouter.Cécile danfoit avec une jufteffe & des
grâces qui l'étonnoient. Où donc les a - t- elle
puifées ? difoit Dorval en lui - même. Tout
en elle marque une éducation foignée ;
mais d'où lui vient cette éducation ?
Il trouva encore une fois le moment
de lui parler fans témoins , c'eſt - à - dire ,
fans pouvoir être entendu . Tout m'étonne
& me charme de votre part , lui difoit- il ,
mais votre père continue à me défoler. Il
ne me pardonne pas même d'être feigneur
d'un village. Hélas ! reprit Cécile , que
fera -ce donc lorfqu'il faura tout ce que
vous êtes ? -Ma chère Cécile ! - Monfieur
le Marquis , je fens que je vais pleurer !
que dira- t- on fi l'on s'en apperçoit ? —
Ah ! de pareilles larmes me dédommageroient
de tout ! que je les voie , ces larmes
précieufes.... Mais non , je ne veux point
que ma Cécile foit calomniée. Je vais même
borner cet entretien : cependant , fi la prévention
de votre père continue. . . . Elle
continuëra , interrompit Cécile. Elle con-
C v
53 MERCURE
DE FRANCE
.
tinuera ! reprit triftement Dorval ; eh que
deviendrai - je fi cela eft ? Dois - je y ſoufcrire
fans appel ? ... Il le faudra bien !
ajouta Cécile ; & alors les larmes qu'elle
s'efforçoit de retenir coulèrent en abondance.
Dorval cède lui- même à ce fpectacle.
Il oublie qu'il peut être apperçu ; il tombe
aux genoux de Cécile . Dalicourt , qui alors
s'approchoit d'eux , les furprend dans cette
attitude : ce qui obligea Dorval à fe relever
avec une extrême vîtelle. Son embarras
& la confufion de Cécile étoient extrêmes.
Dalicourt ne parut ni piqué ni furpris.
Monfieur le Baron , dit - il à Dorval , vous
voyez que tout feigneur agit en feigneur.
Il ne paroît procurer certains plaifirs aux
autres que pour mieux affurer les fiens . Je
ne vous blâme point de trouver Cécile à
votre fantaifie ; elle pourroit fatisfaire celle
de bien d'autres : mais trouvez bon que je
ne l'expofe pas plus long- temps à l'honneur
que vous lui faites.
Dorval , au défefpoir , employa , pour
fe juftifier , toute l'éloquence de la douleur
& de la paffion. Il protefta à Dalicourt
qu'il n'avoit fur fa fille que des vuës légitimes
. Peu m'importe , reprit Dalicourt
je ne veux pas plus de celles- là que des
autres. Vous m'avez vu n'ofer accepter le
JANVIER 1766. ༡༡
titre d'ami que vous m'offriez. Le titre de
beau-père me fiéroit encore moins.
Quoi ? s'écria Dorval , vous expoferiez
l'aimable Cécile aux difcours qu'un départ
fi fubit peut occafionner ? - Les difcours
ne font rien ; je ne crains que la réalité.
- Mais la calomnie eft à craindre . - Je
la redoute moins que la médifance . D'ail
leurs , chacun eft occupé de la fête , & il
ne paroît pas qu'on ait vu autre chofe :
faudra - t- il vous laiffer le temps de fournir
à toute cette affemblée une occafion de
mieux voir ? Encore une fois , Monfieur
le Baron , je ne vous en veux pas de trouver
Cécile jolie ne m'en voulez pas de vous
trouver dangereux. On peut l'être pour une
jeune fille , même en faifant du bien à
tout le refte .
Dorval infifta vainement. Dalicourt fit
entendre à ceux qui le connoiffoient qu'une
affaire preffante l'obligeoit de quitter la
fête avant les autres. În regretta de voit
partir Cécile , mais on n'en devina point
la caufe. Au moins , difoit Dorval à ce père
obſtiné , permettez-moi de vous accompagner
une partie du chemin qui fépare votre
demeure de la mienne . A vous très - permis,
reprenoit Dalicourt , vous êtes fur vos
terres ! On préfume bien que Dorval uſa
de la permiffion .
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Chemin faifant il voulut ramener l'entretien
fur ce qui venoit de fe paffer. 11
efpéroit encore émouvoir Dalicourt ou
vaincre fes préjugés ; mais Dalicourt ne
voulut pas même entrer en matière. Il fit
plus , il ordonna à Cécile , qui marchoit
devant eux , d'accélérer encore fa marche.
Mets - toi , lui difoit- il , hors de la portée
de fes difcours . Ils font plus à craindre
pour toi que le plomb du chaffeur ne l'eft
pour la colombe. Cécile obéit ; mais il étoit
facile de voir que la colombe ne fuyoit
qu'à regret le chaffeur.
Le jour baiffoit & ils avoient déja fait
une partie de la route , lorfqu'une chaife
paffa auprès d'eux avec beaucoup de vîteſſe.
Elle étoitfuivie de quatre hommes à cheval.
Un des quatre approchant de Cécile, dit tout
haut : la voilà ! Au même inftant deux de
ces hommes mettent pied à terre , enlèvent
Cécile à force de bras & la jettent dans la
chaife qui s'éloigne fur le champ. Dorval ,
aux premiers cris de Cécile , avoit volé
plutôt que couru ; mais il étoit fans armes ,
ce qui ne l'empêcha point de faifir à la
bride le cheval d'un des raviffeurs , & de
prefcrire au cavalier de refter là . Mon
ami , lui dit ce dernier , refte -là toi même
& fois fage. On ne veut faire aucun mal
à cette jeune perfonne ; je ne t'en ferai
JANVIER 1766. 61
aucun non plus , à moins que tu ne m'y
forces.
Que vois je? qu'entends- je ? ah ! traître
Séricourt ! s'écria Dorval ; quoi ? tu ofes
me ravir ce que j'ai de plus cher ? arrachemoi
donc la vie auparavant !
Que diable vois- je à mon tour ? s'écria
le Chevalier , car c'étoit lui - même ; eft- ce
toi , Marquis ? que fignifie cette mafcarade ?
venois- tu auffi pour l'enlever ? - Ordonne
auparavant qu'on me la ramène , & je t'expliquerai
tout. Rien de plus aifé , reprit
Séricourt , & à l'inftant il fit courir un de
fes cavaliers après la chaiſe .
Es- tu content ? pourſuivit- il , en s'adreffant
toujours à Derval. Pourquoi m'astu
caché que tu voulois prendre foin de
Cécile ? Tu m'aurois épargné une démarche
que la feule compaffion m'a fait rifquer.
La feule compaffion ! s'écria Dalicourt
qui pour quelques inftans avoit perdu la
parole ; quoi ? barbare ! c'eft la compaffion
qui vous porte à arracher une fille
des bras de fon père ? Sans doute , reprit
Séricourt , quand ce père eft affez barbare
lui-même pour vouloir enfouir un
diamant précieux dans la fange . Voilà bien
les grands ! difoit le père de Cécile , voilà
le fond de leur âme. Pour eux le vice
62 MERCURE DE FRANCE .
prend les couleurs de la vertu , & le plus
noir attentat n'eft qu'un fimple amuſement.
Je vous jure , ajouta le Chevalier ,
que je voulois faire le bien de Cécile , &
voilà tout. Mais toi , dit - il à Dorval , quel
eft ton but ? Explique- moi cette énigme ,
cette bifarre métamorphofe . Dis - moi ,
enfin , pourquoi l'homme de Paris le plus
élégant , fe trouve ici affublé en coq de
village ?
Ces queftions défoloient Dorval. Il
avoit un peu de confufion du déguifement
qui y donnoit lieu ; mais , fur.
tout , il étoit furieux des éclairciffemens
qu'elles fourniffoient à Dalicourt. Quant
à ce dernier , il n'en perdoit rien. Cependant
, il étoit encore plus attentif au
retour de la chaife qui emmenoit Cécile.
A peine elle reparoît , qu'il vole à fa
rencontre. Il eft fuivi & bientôt devancé
par Dorval,
Cécile étoit à peine revenuë d'un évanouiffement
que la furprife & la frayeur
lui avoient caufé , elle fe raffuta en voyant
fon père. Tous deux verfoient des larmes
de joie & d'attendriffement Viens , lui
dit-il en lui tendant les bras , viens , ma
fille , abandonne cette horrible voiture :
c'eft le fiége du vice & de l'opprobre.
JANVIER 1766. 65
Jamais elle ne fut conftruite pour te recevoir.
Mais Cécile ne faifoit que de la quitter ,
quand on en vit une autre s'avancer avec
une viteffe prodigieufe. Eft- ce encore un
raviffeur , s'écria Dalicourt ? Máis , non ;
je reconnois plutôt un appui de l'innocence
, & c'est le feul que je connoiffe.
Je vois approcher le Comte d'O .... Ciel !
s'écria Dorval plus embarraffé que jamais .
Ah ! parbleu , dit le Chevalier, en s'avançant
vers la voiture , la rencontre eft unique
& tient du roman. Point du tout ,
Monfieur , lui dit le Comte ; je voulois ,
& j'efpérois vous rencontrer : je fuis charmé
de l'avoir fait fi à propos.
En vérité , Chevalier , dit la Comteffe
qui étoit avec fon mari , vous êtes un
Chevalier à hautes aventures. Il ne vous
'faut pas moins que des enlèvemens ! N'avez-
vous point eu aufli d'enchanteurs à
combattre ?
N'en doutez pas , Madame , revrit Séricourt
ce pays eft celui des métamorphofes.
Jettez les yeux fur ce magicien 3
c'eft lui qui a déconcerté mon entrepriſe.
En parlant ainsi , il montroit Dorval
qui eût voulu pouvoir fe cacher. Ah ! Ciel,
dit la Comteffe , me trompai - je ? Est- ce
64 MERCURE DE FRANCE.
le Marquis ? N'en doutons point..... c'eſt
lui-même. Eh ! mon pauvre Dorval, comme
vous voilà fait ? Que veut dire cette caricature
?
L'étonnement du Comte égaloit celui
de fa femme , & étoit encore furpaſſé par
da confufion de Dorval. 11 prit , enfin ,
fon parti. J'avouë , Madame , dit- il à la
Comteffe , que cet ajuftement doit vous
paroître bifarre ; il annonce que je me
rapproche de la nature toute fimple. Je
n'en connois le prix que depuis quelque
temps ; mais j'ai bien appris à le connoître
.
Eh ! qui vous a fi bien rectifié ? demanda
la Comteffe n'eft- pas Cécile ?
Tout , jufqu'au coftume , l'annonce .
Je voudrois bien , reprit Dorval , en
avoir des preuves plus authentiques. La
réfolution de me traveftir a été motivée
par une autre. Mais toutes deux n'ont
rien d'offenfant pour l'aimable & vertueufe
Cécile.
Voilà qui devient férieux , dit la Comteffe.
Très-férieux , pourſuivit le Chevalier.
Trop férieux ? ajouta Dalicourt. M.
le Marquis doit prévoir ma réponſe. Je
ne fouffrirai point qu'il s'abaiffe jufqu'à
ma fille , ni que ma fille s'élève juſqu'à
lui.
JANVIER 1766. 65
Mais , reprit le Comte , la difproportion
pourroit être moindre qu'elle ne
le paroît. Qu'entends - je ! s'écria Dorval ,
achevez ! de graces tirez-moi d'incertitude !
Meffieurs , ajouta le Comte , rendonsnous
chez Dalicourt . Ce que j'ai à vous
dire exige quelques détails fecrets , & cette
fcène publique n'a déja que trop duré.
Dès ce moment Dorval ne s'occupa
plus que du fecret qui alloit être dévoilé .
Cécile , qu'on avoit admife dans la voiture
du Comte , s'occupoit comme Dorval.
Quant à Dalicourt , loin de marquer
nul empreffement à cet égard , il doutoit
d'avance de ce qu'on alloit lui dire.
Dalicourt avoit repris le ton & la gaieté
qui lui étoient propres. Il fit les honneurs
de chez lui avec fa franchiſe ordinaire.
Toutes les généalogies du monde ne me
changeroient pas , difoit- il ; & d'ailleurs ,
je crois peu aux généalogies.
Il faut pourtant , lui dit le Comte , il
faut vous réfoudre à ne point douter de
la vôtre. Vous êtes noble.-Je fuis noble
? Oui vous l'êtes. -Je n'en crois
rien. Je vous le certifie . - Prouvez - le
moi. - En croirez-vous mes preuves ?
Nous verrons enfuite . -Eh ! bien , je n'ai
pas avec moi vos titres ; mais je déclare
qu'ils font en mon pouvoir. Je déclare ,
-
66 MERCURE DE FRANCE.
en outre , que nous fommes très- proches
parens. Votre mère fut foeur de la mienne :
vorre père fut un Gentilhomme diſtingué
, qui périt en commandant un vaiffeau
de haut bord . Vous êtes le feul fruit
de leur union. Cette union étoit fecrete ,
vu la haine qui divifoit les deux familles.
Votre père mourut avant que vous
fuffiez né. Votre mère perdit le jour en
vous le donnant. Une parente.qui avoit
toute fa confiance , devint pour vous une
autre mère. Elle vous fit élever avec foin ;
mais elle garda un profond fecret far
12
votre naiffance . La crainte de voir éclôre
des procès qu'elle ne pourroit voir finir
fut le principal motif de fa difcrétion. Il
faut tout dire ; votre père eut plus de
conduite & de bravoure que de fortune.
Votre mère étoit réduite à fa légitime ,
que la coutume des lieux rendoit fort
modique. Enfin , cette parente mourut
lorfque vous n'étiez encore âgé que de i 2
ans. Elle vous avoit mis fous la protection
d'un oncle maternel , qui fe garda
bien de vous traiter en neveu . C'eft chez
lui que vous avez puifé votre haine contre
les grands , & j'avouë qu'à cet égard elle
eft fondée . Le refte ne doit pas être moins
préfent à votre mémoire. Vous fîtes fur
mer quelques voyages qui vous réufficent.
JANVIER 1766. 67
Vous vous mariâtes à Saint- Domingue.
Je ne vous parlerai point des accidens
qui renverfèrent votre fortune.... Dites
plutôt des perfécutions , interrompit Dalicourt
; & ce fut encore un homme en
place qui me les fit effuyer. Soit , reprit
le Comte ; j'achève en peu de mots.
Obligé de repaffer en France , vous n'y
trouvâtes pas un accueil propre à vous
confoler. Pardonnez - moi , interrompit
Dalicourt. Je vous y ai trouvé ; ( car je
fens qu'il eft à propos que j'achève moimême
ce récit ) . Vous eûtes pour moi des
égards & des procédés qui m'étonnèrent
dans un homme de cour. C'eft à vos bienfaits
que Cécile doit l'éducation qu'elle a
reçue ; & lorfque devenu veuf, je quittai
la Province où j'étois né , lorfque je vins
me fixer dans ce canton , ce fut encore
par vos foins que j'y trouvai un afyle ,
un bien- être & du repos.
Tout cela eft peu de chofe , reprit le
Comte ; parlons de ce qui reste à faire . Ce
qui refte à faire eft peu de chofe , répliqua
Dalicourt : vous aviez tout prévu ; mes
fouhaits ne s'étendent point au - delà. -
Il faut prendre un état plus conforme à
votre naiffance , car je préfume que vous
n'en doutez plus ? Ma foi fi tout autre
que vous me l'affuroit.... Quoi ! le récit
68 MERCURE DE FRANCE.
Il
que je vous fais n'eſt - il pas circonftancié ?
porte conviction ! s'écria Dorval.... Il
pourroit , interrompit Dalicourt , paſſer
dans un conte où l'on fe tire d'intrigue
comme on peut ; mais , pour me croire
noble , j'exige d'autres preuves. Hé bien,
lui dit le Comte , vous en aurez . Pour moi ,
ajouta Dorval, ces preuves me fuffiſent.
Je me ferois même , en un befoin ; contenté
du foupçon. Nul préjugé ne peut
tenir contre Cécile , & j'euffe mis à l'écart
tout ce qui tendoit à m'éloigner d'elle.
Monfieur , pourfuivit- il , en s'adreffant à
Dalicourt , les obſtacles que vous m'oppofiez
ne fubfiftent plus : daignez confentir
à mon bonheur. Ces obftacles , reprit Dalicourt
, ne font pas tous détruits . Il en reſte
un non moins embarraffant que l'autre. Je
fuppofe Cécile noble , elle ne fera jamais ri--
che...Et moi je le fais ! s'écriaDorval
, j'aurai
le bonheur inexprimable
d'enrichir ce que
j'aime ! Peut- on faire un plus digne ufage
de fa fortune ?
Dalicourt ne fe rendit pas encore . Il
fallut que le Comte joignît fes follicitations
à celles de Dorval, On vit même la
Comteffe quitter le ton de l'ironie pour
plaider la caufe des deux amans. Peu s'en
fallut que Séricourt lui - même ne démentît
fon caractère . Mais il feroit difficile de
JANVIER 1766. 69
peindre l'état où fe trouvoit Cécile. On
voyoit fur fon vifage la crainte le difputer
à l'efpoir , l'agitation à la retenue. Son
état eût pu toucher un ennemi , & Dalicourt
étoit fon père . Il s'approcha d'elle ,
& la ferrant entre fes bras : hé bien ! ma
chère Cécile , ma chère enfant , lui dit- il ,
réponds avec confiance , avec fincérité ;
crois- tu donc pouvoir être heureufe avec
un Marquis ? Mon père ! lui répondit Cécile
, en tremblant .... & elle n'ofoit en
dire davantage. Parie , achève , reprit Dalicourt....
Mon père ! ajouta Cécile , je
crois pouvoir être heureuſe avec Dorval !
A ces mots , la crainte d'en avoir trop dit ,
mêlée avec une autre crainte , lui fit , pour
ainfi dire , perdre toute connoillance. Va ,
lui dit fon père , tu mérites au moins que
ton attente foit remplie , Je ne veux pas
que tu m'accufes de m'y être oppofé.
Je ne peindrai ni les tranfports de Dorval
ni la reconnoiffance de Cécile. Enfin ,
dit le Comte , nous voici au dénouëment.
Je pardonne au Chevalier fon entrepriſe
en faveur de ce qui en réfulte. Au moins ,
reprit ce dernier , dites-moi comment cette
entrepriſe eft venuë jufqu'à vous ? Par une
voie affez oblique , lui dit le Comte. Un
de vos confidens , c'est-à - dire , un de vos
domestiques , a confié votre fecret à l'un
70
MERCURE DE FRANCE.
des miens , qui a cru qu'un tel ſecret pouvoit
m'intéreffer . J'ai profité de la découverte
, & vous voyez que j'avois quelque
intérêt de vous prévenir. A la bonne heure !
lui dit Séricourt , je me confole d'avoir
été prévenu . Je ne voulois qu'arracher
Cécile à l'obfcurité. Mon zèle pourra s'exercer
en faveur de quelqu'autre , & j'eſpère
qu'on n'en préviendra point l'effet.
Séricourt jugeoit la Comteffe piquée
contre lui : elle n'étoit irritée que contre
elle - même. Son coeur avoit été moins
égaré que fon efprit. Elle fentit que Dorval
& Cécile alloient être heureux , & elle
fe rappella qu'un pareil bonheur lui avoit
été offert. Ne pouvoit- elle donc plus en
jouir ? Le Comte étoit aimable , il l'avoit
aimée , il pouvoit l'aimer encore , & ces
réflexions annonçoient qu'il feroit payé de
retour. I le fut en effet. La Comteffe
oublia le perfifflage pour adopter le fentiment.
Dalicourt abjura le ton de la mifantropie
, & Dorval celui de la fatuité . Il
aime encore Cécile , qui l'aimera toujours.
Il fe gouverne en fage & n'eft plus honteux
de l'être.
Par l'Auteur des Contes Philofophiques.
N. B. Une maladie de l'Auteur eft caufe
que la fin de ce Conte , ainfi que le Mercure
, ont été retardés.
JANVIER 1766. 71
VERS mis au bas de l'inftruction de Mgr
LE DAUPHIN à Mgr LE DUC DE
BERRY , lorsqu'on l'apréfentée au Roi
DE POLOGNE.
B AIGNONS -
facrées !
LES de nos pleurs , ces paroles
Que des maîtres du monde elles foient révérées ! ....
Grand Roi , fon dernier voeu fut pour notre bonheur
;
Le Ciel , d'après le vôtre , avcit formé fon coeur.
Quand vous perdez un fils , le trône perd un fage.
Hélas ! il eût régné comme vous , ou Titus .
Il fçut , pendant fa vie imiter vos vertus ;
Sachez , après la mort , imiter fon courage.
VERS pour mettre au bas du portrait da
Prince augufte que l'Europe vient de
perdre.
L'ETAT ' ETAT en lui n'eût vu qu'un père au lieu d'un
maître ;
Qu'un héros , des vertus l'exemple & le foutien :
Grand autant que pieux , fans affecter de l'être ,
Il n'eût été puiffant que pour faire le bien.
Par le Chevalier DE JUILLY THOMASSIN ,
Garde du Corps du Roi .
72 MERCURE DE FRANCE .
UNE Perfonne , charmée du nouveau Roman
d'ELIZABETH , donna une fête à Madame
***
·
و
auteur de cet ouvrage. Au
deffert on lui préfenta une couronne de
mirthe & de laurier , avec les vers fuivans
.
D E mirthe & de laurier , Iris , cette couronne
Doit orner votre front ; l'amitié vous la donne :
Elle eft l'emblême heureux du talent enchanteur
De charmer par l'efprit & de toucher le coeur.
Si d'un foible mortel . vous agréez l'hommage ,
Combien goûterez - vous le flatteur avantage
De recevoir le prix de tant de qualités ,
Par les auguftes mains de deux divinités !
Apollon & Vénus fe difputent la gloire
De vous placer près d'eux au temple de mémoire.
De mille adorateurs elle embellit na cour ,
S'écrie avec tranſport la Déelle d'amour ;
Ainfi je lui deftine à ma fuite une place :
Qu'elle foit déformais ma quatrième Grâce .
Tout l'Olympe applaudit.... Et moi , reprend
Phabus ,
Je veux créer pour elle une Mufe de plus .
Par M. DE POUJOL.
JANVIER 1766. 732
AM** .fur un portrait de Mlle DOLIGNY ,
en NANINE.
V.OYEZ-VOUS l'âme & les talens ,
A travers les yeux de Nanine , '
Percer & fufpendre nos fens
Avec fa candeur enfantine ?
Dans ce portrait fait à moitié ,
J'en crois démêler quelques traces ;
C'est l'efquille d'une des Grâces
Que vous préfente l'amitié.
EPITRE à ma SaUR.
VOUS ous qui fous un ciel fans nuage.
Dans le plus riant des climats , ( 1 )
Paffez le midi de votre âge
Loin de ces rigoureux frimats
Qui font ici notre partage :
Vous qui dans les foins du ménage
Trouvez vos plaifirs les plus doux ;
Mère d'une aimable famille ,
Qui près de vous faute & babille ,
Et compagne d'un tendre époux.
( 1 ) Nifmes.
Vol. II. D
74 MERCURE DE FRANCE.
le
Vous enfin à qui je fuis lié par la double
chaîne du fang & de l'amitié , fouffrez que
je vous adreffe cette lettre , moitié vers ,
moitié profe , genre d'écrire dont je ne
fuis nullement l'inventeur , & dont ma
pareffe s'accommode fort bien. Il eſt rare
d'oublier ceux qu'on aimoit véritablement ;
& une amitié que temps ou la diftance
des lieux a pu faire expirer , étoit déja
bien malade. La mienne jouit d'une fanté
parfaite , & n'a rien perdu de fa vivacité.
Vingt ans d'abfence & cent foixante lieues
d'éloignement ne vous ont point effacée de
mon fouvenir. Je me rappelle avec plaifir
ces temps heureux où Paris vous renfermoit
dans fon enceinte , ces jours où vous
croiffiez fous les aîles maternelles , ornée
par les grâces , & embellie par la feule
nature.
En voyant vos nailfans appas ,
Et la douceur de votre caractère ,
Chacun , difoit , & ne fe trompoit pas
C'est tout le portrait de la mère .
Après avoir parlé de vous , s'il m'étoit
permis de parler un peu de moi -même ,
je vous dirois que mon long féjour à Paris
ne me fait point oublier entièrement ma
patrie.
JANVIER 1766. 75
De ces murs que la Seine atrofe ,
Je tourne quelquefois les yeux
Vers ce pays délicieux
Où demeuroient mes bons ayeux ,
Où même leur cendre repofe .
pas
On rira peut-être de ma foibleffe , en
difant que le philofophe ne fe borne
à un petit coin de la terre , & qu'il a le
monde entier pour patrie. Pour moi ,
qui n'ai pas l'honneur d'être philofophe ,
je me fais gloire de penfer & de parler
différemment. L'amour de la patrie eft
gravé dans nos coeurs en caractères trop
profonds pour qu'il foit facile de l'effacer ;
les objets étrangers ne font que gliffer fut
la furface : ils amufent , mais ils ne fatiffont
pas. Ainfi , vous pouvez croire que
je ne donne pas le dernier rang à la ville
qui m'a vu naître ; & fi l'on me fâchoit ,
je lui donnerois la préférence fur les plus
belles cités de l'univers. Si je me trouve
engagé dans une partie qui me gêne , fi la
converfation eft montée fur un ton qui
me déplaife , je prens auffi- tôt l'effor ; je
m'abfente de la maifon fans la quitter , je
fors à l'inftant de Paris par la porte Saint
Antoine , mon efprit fait feul le voyage ,
& ma bourſe en profite.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Dans ces afyles fi vantés ,
Dans ces cercles fi fréquentés ,
Où l'on compoſe ſa figure ,
Où l'on étale fa parure ,
Où l'on parle fans s'écouter ,
Je voyage fans m'arrêter ;
Et mon efprit , qui toujours veille ,
Me berçant d'une douce erreur ,
Sait bien dédommager mon coeur
fouffre mon oreille.
De ce que
Vous faurez à ce fujet le rêve que je fis
la nuit dernière. Il me fembloit qu'un
Génie bienfaifant brifoit les liens qui me
retiennent dans cette ville , & qu'en partant
je m'écriois avec humeur adieu ,
ville de bruit & de fumée , qui renfermes
dans ton fein tant de réformateurs & fi
peu de fages , tant d'habitans & fi peu
d'hommes : ville où l'amitié n'est qu'un
vain nom , la vertu que l'art de déguiſer
fes vices , la piété qu'un mafque qui couvre
la perfidie .
Adieu , temple de la molleſſe ,
Adieu , féjour de la trifteffe ,
Où le regret vient nous faifir
Jufques dans les bras du plaifir ;
Où l'on ne cherche qu'à paroître ,
Où l'on s'embraffe fans s'aimer ,
L'on fe prife fans s'eftimer ;
L'on s'époufe fans fe connoître.
JANVIER 1766. 77
A peine avois -je fini de prononcer ces
mots que j'avois perdu de vue la ville à
qui je les adreffois. Déja ( l'on fait en
rêve beaucoup de chemin & en peu de
temps ) j'approchois de cette cité commerçante
dont la Saône majestueufe baigne
les murailles . Je ne donnois qu'une attention
fuperficielle aux divers objets que je
rencontrois fur la route : je ne marchois
pas , j'étois porté fur les aîles du defir.
Plus j'approchois des lieux charmans que
vous habitez , plus mon âme fe livroit à
Pallégreffe ainfi l'hirondelle , au retour
de la belle faifon , revient avec plaifir
dans les lieux que l'hiver l'avoit forcée de
quitter. Je vous revois enfin , ô terre fi
long- temps l'objet de mes foupirs & de
mes voeux ! Je vous falue , ô ma chère
patrie ! Je vous perdis que j'étois à peine
en état de vous connoître , mais mon âme
erroit toujours dans vos riches campagnes.
Que de nouvelles chaînes nous uniffent
pour ne fe brifer jamais !
Vous aviez part aux voeux que je faifois
pour mon pays , ô vous qui en êtes l'ornement
! vous aviez même en quelque forte
fur lui la préférence , car j'oubliois pour
vous le fpectacle merveilleux que la nature
& l'art s'empreffoient de m'offrir. Vous
aviez le pas fur ce vafte amphithéâtre qui
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
•
nous peint une image fi vive de la magnificence
romaine : fur ce temple célèbre où
l'on rendoit hommage à la Déeffe des
forêts fur cette étonnante fontaine que
conftruifirent autrefois les Maîtres du
monde , & que nos Magiftrats viennent
de réparer à grands frais : fur ce fuperbe
maufolée qu'un Empereur Romain fit ,
dit- on , bâtir pour honorer la mémoire:
de Plotine , femme de Trajan : fur tant
d'autres monumens de l'antiquité que l'oeil
du voyageur contemple avidement , &
dont les reftes auguftes font regretter ce
que les temps ont détruit. Je me réfervois
le plaifir de les confidérer avec vous , perfuadé
que votre goût naturel & la connoiffance
que vous avez du pays me feroient
découvrir de nouvelles beautés. Je vous
voyois enfin , je vous parlois..... Quel
bien réel vaut un tel fonge ! Vous ne fûtes
pas long- temps à vous appercevoir que mes
yeux inquiets cherchoient encore une autre
perfonne que vous , & qui ne m'eſt pas
moins chère , & vous m'y conduisîtes avec
empreffement.
Sur fon front régnoit la candeur ,
Et dans fon âme la fageſſe ;
La vertu faifoit fa richeffe ,
Et l'innocence fa grandeur.
JANVIER 1766. 79
En la voyant, un torrent de pleurs inonda
mon vifage. La joie fufpendit quelque
temps en moi l'ufage de la parole ; je
n'exiftois que par les fentimens. Il fembloit
que mon coeur , jaloux de les éprouver
, voulûr refufer à mes lévres la douceur
de les exprimer. Mouvemens de tendreffe
que la nature infpire , que la religion
même autorife ! fi dans ce fiècle des ingrats
l'on rougit de vous laiffer paroître ,
fi l'orgueilleufe philofophie vous renvoie
au petit peuple , fi les branches de la ſcience
étouffent les racines du fentiment , fi notre
âme ſe refferre à mesure que nos connoiffances
s'étendent , je préfére l'ignorance ;
que le don de fentir me tienne lieu de
l'art de penfer , & que jamais mon efprit
ne s'enrichiffe aux dépens de mon coeur !
Je parlois ainfi en dormant , lorfqu'une
nuée de parens de tout genre & de tout
âge vint fondre fur moi. J'arrivois de
Paris , ainfi j'étois un perfonnage qu'on ne
pouvoit fe laffer de voir & d'entendre ; je
réfléchiffois à laquelle de toutes les queftions
qui m'étoient faites je répondrois
d'abord , lorfqu'un fâcheux m'éveillant en
furfaut , mit fin à mes plaiſirs & à mon
voyage .
Falloit - il donc interrompre le cours
D'un fi délicieux menfonge ?
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! je voudrois dormir toujours
Si de nouveau j'avois un pareil fonge .
Par M. L. COMPAN.
CHANSON pour le jour de Sainte ELISABETH.
Air : Jufques dans la moindre
chofe.
HATE ATE-TOI de faire éclore ,
nature pour Babet ,
Du fein expirant de Flore
Le lys , la rofe & l'oeillet.
En lui rendant cet hommage ,
Sois fûre de plaire aux Dieux ;
Je réponds de leur fuffrage ,
Il est écrit dans les yeux.
Oui , Babet les intéreſſe
Et , dans les traits reflemblans
Chaque Dieu voit & carefle
L'heureux, fruit de fes talens .
Comme eux de la bienveillance ,
Son coeur fenfible à l'attrait ,
Du don fait la jouiſſance ,
Et fes plaifirs du bienfait.
JANVIER 1766. 81
Pour alfortir cette belle ,
Dieu d'hymen , qu'il t'a fallu
Brifer de fois ton modèle
Et raffembler de vertu !
Que vois-je ton induſtrie
N'a fçu d'un couple fi beau
Tirer que double copie.
Ah , que n'ai -je ton pinceau !
LA chanfon précédente n'ayant point eu le
bonheur de plaire à BABET , & la préférence
ayant été donnée par elle à une
autre chanfon , l'Auteur garda l'ano-
& lui envoya les vers fuivans. nyme
U
MADRIGAL.
N autre à tracer votre image
Réuffit , dit - on , mieux que moi ,
Et de lui céder l'avantage ,
Votre goût m'impofe la loi.
Eh bien , en lui rendant hommage ,
J'aime à remplir votre defir.
Mais , s'il m'enlève votre eftime ,
Au moins il me reste un plaifir ;
D v
$2 MERCURE DE FRANCE.
C'eft qu'à l'ombre de l'anonyme ,
A quelques loix qu'on veuille m'aſſervir ,
Lorfqu'il s'agit de vous , il ne peut me ravir
La gloire de penfer plus encor qu'il n'exprime.
PRIERE queles Juifs Portugais de BORDEAUX
ont faite , pour demander à
Dieu le rétablissement de la fanté de
Monfeigneur le DAUPHIN , le 21 Novembre
1765 , jour auquel ils fe font
abftenus de toutes fortes d'affaires , ont
fait des aumônes publiques , & ont obfervé
un jeûne général de vingt quatre heures .
Compofée en hébreu par leur Rabin , le
Haham DAVID ATHIAS , & traduite.
en françois par le fieur P...... , leur
Agent à Paris , Penfionnaire & Interprête
du Roi.
CRÉATEUR du monde , qui as formé
tout & conferves tout dans ce vafte univers
, par ta bonté , ta puiffance & ta fageffe
infinies ! lorfque contens & heureux
fous la protection du meilleur de Rois ,
JANVIER 1766. $ 3
nous commencions à goûter les fruits de
la paix ( jufte fujet de nos continuelles
actions de graces ) , nous venons d'apprendre
que notre DAUPHIN , fils chéri de notre
augufte Monarque , eft accablé de fouffrances
& dangereufement malade . Cette
nouvelle , ô Seigneur Dieu ! nous a pénétrés
jufqu'au fond du coeur : elle a changé notre
joie en trifteffe , nos plaifirs en peines ,
nos chants en foupirs , nos tis en pleurs ; &
nous n'éprouvons plus qu'affliction & angoiffes.
Mais comme tu es , ô Seigneur !
le fouverain arbitre de la vie & de la mort ,
que toi feul
toi feul peux donner la vertu efficace
aux médicamens , que l'existence & la con
fervation de toutes les créatures émane
de toi , & que hors de toi rien n'exifte ,
nous recourons à la multitude de tes bontés
: & profternés devant ta face , le coeur
contrit , les yeux pleins de larmes , les
bras étendus vers le ciel , en jeûne ,
pénitence , répandant des aumônes , qui
font le préfervatif de la mort , nous te
fupplions de rendre la fanté au vertueux
Prince qui caufe nos alarmes.
en
Daigne ta volonté toute- puiffante , ô
Seigneur Dieu d'Ifraël , fouverain Maître.
de tous les Rois , père des graces & des
miféricordes ! avoir préfente , pour exaucer
notre prière , la bonté paternelle avec
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
•
laquelle notre bon Roi nous traite en fes
états , à l'exemple de fes prédéceffeurs , &
celle que nos neveux doivent s'attendre à
éprouver un jour de fon digne Fils ( 1 ) .
Dieu tout- puiffant , plein de clémence ,
prête l'oreille aux accens lamentables ,
aux gémiffens douloureux de ton peuple ,
pour t'en laiffer toucher en faveur des
jours précieux d'une tête fi chere ! Le
rendre amour filial que nous lui portons ,
comme fidèles fujets , excite nos coeurs à
r'adreffer nos plus ferventes prières pour
fa confervation : que ta bonté infinie , ô
Seigneur miféricordieux ! te porte à l'affifter
dans fes maux & à le guérir.
Père clément & éternel , regarde en
pitié l'inquiétude , la peine & la défolation
où la cruelle maladie de notre DAUPHIN
jette le Roi & la REINE , fes tendres
père & mère , notre augufte DAUPHINĘ
fon époufe chérie , les précieux Princes
fes enfans , & les vertueufes Princeffes fes
fours ! Quelle douleur une confidération
fi affligeante n'ajoute- t- elle pas à notre
douleur , en nous perçant le coeur de nouveaux
traits ! Révoque , ô Seigneur notre
(1) Les Juifs Portugais jouiffent en France des
mêmes priviléges que les naturels François , en
vertu de lettres patentes de Henry II , renouvellées
& ratifiées de règne en règne.
JANVIER 1766. 85
Dieu , révoque la rigueur des decrets terribles
de ta juftice ! fais y fuccéder les effets
de ta miféricorde ! Qu'il te fuffife , pour
défarmer ta colère , des grandes fouffrances
que ce Prince a déja endurées ! Ordonne
à l'Ange exterminateur de s'éloigner de fa
perfonne.
Seigneur Dieu d'Ifraël , maître fuprême
de toutes les puiffances ! daigne ta volonté
-divine rendre ce jour , où nous t'implorons
pour la fanté du Fils du Roi , un jour
de graces & de bienfaits de ta main fecourable
! Puiffent nos pleurs , ô Seigneur !
l'affliction de nos amis , l'affoibliffement
de nos forces par le jeûne , nos charités
verfées dans le fein des pauvres , procurer
à ce Prince une prompte & parfaite guérifon
! Que le rétabliſſement de fa fanté
faffe la joie du Roi , celle de fon augufte
Famille, & de tous fes peuples !
Juge éternel , Dieu des armées , Roi
fouverain de tous les Rois , formidable &
terrible ! fi , profternés devant le trône
fuprême de ta gloire , nous ne pouvons
par nous -mêmes fléchir ta juſtice à caufe
de nos péchés , nous te conjurons par le
mérite de nos faints Patriarches & de toutes
les ames juftes & pieufes , de ne pas rejetter
l'humble prière que nous t'adreſſons ,
avec un coeur navré de douleur , & le
86 MERCURE DE FRANCE.
plus ardent defir de te la rendre agréable.
Préferve- nous , Seigneur , préferve - nousde
recevoir une nouvelle qui mettroit le
comble à notre défolation & à l'amertume
que nous éprouvons. Que ta colère
s'appaife , ô Dieu miféricordieux ! laiſſetoi
attendrir par nos clameurs , nonobftant
nos iniquités . Répands , Seigneur , tes bénédictions
les plus abondantes fur le Roi
notre maître , LOUIS XV LE BIEN-AIMÉ .
Qu'il n'éprouve plus que fatisfaction ! Quela
prospérité environne fa perfonne facrée !
Que ta providence veille fur lui , & le
conferve & garde comme la prunelle de
l'oeil , jufqu'à la vieilleffe la plus prolongée
! Que fon cher Fils , notre DAUPHIN ,
foit promptement guéri , fortifié , & com
blé d'un bonheur permanent ! Que toute
l'augufte Famille Royale enfin , jouiffe ,
pour longues années , de la plus parfaite
félicité , & faffe les délices du meilleur
des Rois , & de la plus vertueufe des
Reines .
Que ta fainte volonté , Seigneur Dieu
d'Ifraël , indulgent & miféricordieux ,
daigne ufer envers nous de ta grande clémence
! Que tes graces devancent nos
prières , comme tu nous l'as fait efpérer ,
en difant : avant qu'ils crient vers moi , je
les écouterai ; & lorſqu'ils parleront encore ,
JANVIER 1766. 87
Fexaucerai leurs demandes ( 2 ) Hâte-toidonc
, Seigneur Dieu ! hâte -toi de nousfecourir
, afin qu'au moment où tes bontés
opéreront ce prodige , nos voix publient :
tes merveilles , dans le tranfport de notrereconnoiffance
, par des concerts de louan--
ges & d'actions de graces . Ainfi foit- il..
Les Juifs Portugais de Bordeaux n'ont
pas été les feuls à témoigner tant de zèle
dans ces tiftes circonftances. Le 22 Novembre
ceux de Bayonne , fur la nouvelle de
la maladie de MONSEIGNEUR LE DAUPHIN,
fermerent leurs comptoirs , magafins &
boutiques , s'affemblèrent avec empreffement
, jeûnèrent , & firent une prière non
moins touchante que celle qu'on vient de
lire , , pour obtenir du Ciel la guérifon de
ce Prince. Ils ont réitéré ces actes de piété
dans les deux jours fuivans ; & le troisième,
après avoir fait réciter la même prière par
tous les jeunes enfans affemblés , ils ont
diftribué des aumônes à tous les pauvres
du lieu , en leur recommandant de demander
à Dieu le rétabliffement de la fanté
de MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
( 2 ) Ifaïe , chap. 65 , verf. 24.
88 MERCURE DE FRANC.E
VERS envoyés à Mde DU BOCCAGE ,
l'occafion de la nouvelle année.
LESEs ans qui roulent fur nos têtes
Emportent fouvent dans leur cours
Ces traits qui firent des conquêtes
Dans l'âge fleuri des amours ....
Pour vous , divine du Boccage
Vous ne ferez dans aucun âge
Sujette à leur fatalité ;
Les ans , quel que foit leur ravage ,
N'ont jamais de pouvoir fur l'immortalité.
Le Marquis DE ST. A *****
ά
'A Se** en Norm*** ** premier Janvier 1766.
VERS d'un jeune Célibataire à un de fes
amis qui l'invite à fe marier cette année .
UNNE femme de belle humeur ,
Point farouche, encor moins fauvage ,
Portant un minois féducteur ,
Non par cet exact aſſemblage
Qui forme un objet enchanteur ,
Mais par Les grâces , la fraîcheur :
JANVIER 1766.
89
Fort amoureuſe , encór plus fage ;
Légère , fans être volage ;
Vive , mais pleine de douceur ;
Tendre , fenfible , fans fadeur :
Travaillant au bien du ménage :
Ayant la vertu dans le coeur
Sans en afficher l'étalage ;
Et fe prêtant au badinage
Qui ne bleffe point la pudeur :
D'un certain monde ayant l'ufage ,
Dans les choix faifant le meilleur :
Inftruite , fans briguer l'honneur
De monter au plus haut étage :
Prévenante , fans cette ardeur
Que fouvent l'intérêt ménage
Qui méprife cet avantage
Décrit par un célèbre Auteur ,
De dominer
·
droit trop flatteur !
Qui plaît aux Dames à tout âge ,
Et qui toujours fit leur malheur.
Telle femme auroit mon hommage.
Je tremble au nom de mariage ;
Je crains fes ennuis , fa rigueur ;
Mais , fi l'on m'offroit en partage
Un auffi charmant perfonnage ,
( Phoenix dans ce fiècle trompeur ! )
Ami , fans tarder davantage ,
Malgré le préjugé vainqueur ,
Qui de l'hymen ne fait horreur ,
20 MERCURE DE FRANCE .
Je volerois à l'esclavage
Qui m'en rendroit le poffeffeur ;
Et j'y trouverois le bonheur
Dont ailleurs on n'a que l'image.
RANDON , Avocat au Parlement.
Ce 8 Janvier 1766.
SENTIMENS d'un Coeur reconoiffant pour
fes bienfaiteurs , M M. les Fermiers
Généraux.
6
DANANs les jours d'un an qui commence
Avec plaifir on voit les coeurs
Offrir à tous leurs bienfaiteurs.
L'encens de la reconnoiffance .
O vous mes fages protecteurs
Tendres amis de l'infortune ,
Vous qu'une pitié peu commune
Rend fi fenfibles à fes pleurs !
Pourrai-je affez faire connoître ,
Qu'au plaifir d'enrichir l'Etat ,
Vous joignez encor celui d'être
Bons & généreux fans éclat ?
JANVIER 1766. 92
Oui prompts à fervir l'indigence ,
Et bienfaifans , fans vanité ,
Dans vos coeurs il eft arrêté
De ne confacrer qu'en filence
Les faftes de votre bonté .
Eh
Je le dis , je ne puis me taire :
combien d'autres , avec moi ,
Le publiroient , fi du mystère
Vous ne leur impofiez la loi !
Mais que chacun parle pour fois
Moi , je n'ai que ces voeux à faire :
C'eft qu'on foit inftruit déformais
Que du trône de la Finance
Vous fçûtes faire pour jamais
Le trône de la Bienfaisance.
*
VERS latins fur la mort de Monfeigneur
LE DAUPHIN.
DELPHINUM ELPHINUM juvenem rapuit mors invida
quare ?
Virtutes numerans , credidit effe fenem.
Traduction.
LA FRANCE.
MORT barbare , pourquoi de Louis jeune encor
As tu tranché fitôt les belles deftinées ?
* Ces vers font imités de Martial . Epi . 1 , lib. 10,
92 MERCURE DE FRANCE.
En nombre ſes vertus furpaffoient les années.
LA MORT.
C'estce qui m'a trompé ; je l'ai pris pour Neftor.
Par l'Auteur des Stances à ADELAÏDE .
EPITAPHE de Mgr LE DAUPHIN.
PAR AR un aveuglement du trop funefte fort ,
Ce DAUPHIN fi chéri périt dans fa jeuneile ,
Malgré nos voeux . Hélas ! l'inpitoyable mort ,
En comptant les vertus , l'a cru dans fa vieilleffe !
VERS fur la mort de Mgr LE DAUPHIN ,
N E vous contraignez point , laiffez couler
vos pleurs ,
>
>
François , il méritoit l'excès de vos douleurs
Ce Prince , à qui le fort promit une couronne ,
Et que l'éclat du Ciel à préſent environne.
Bon père , tendre époux , enfant refpectueux ,
Maître affable & fenfible , eſprit juftè & nerveux ,
Quoique né près du trône , adoré pour lui- même,
Plus grand par fes vertus que par fon rang fuprême,
JANVIER 1766. 95.
De la religion l'exemple & le foutien ,
Connoiffant l'amitié , penfant en Citoyen.
Tel étoit LE DAUPHIN quand la Parque cruelle
Précipita fes jours dans la nuit éternelle.
Comme un Héros Chrétien , qui ne trouve ici bas
Que des biens pallagers qui ne l'affectent pas ,
Ce Prince en fon printemps a vu d'un regard ferme
L'inftant qui de fa vie avoit marqué le terme.
Seul il étoit tranquille en cet affreux revers ,
Tandis que de fes maux frémifloit l'univers ;
Mais , hélas , il n'eft plus ! notre douleur profonde,
Nos pleurs , nos bras levés vers le Maître du
monde
N'ont pu le garantir de cet arrêt du Ciel ,
Que le jufte fubit comme le criminel.
Maintenant un tombeau , que couvre un peu
d'argile ,
De l'Espoir des François, eft le dernier afyle ,
On n'entend plus par- tout que leurs gémiſſemens ,
Le cri du défefpoir forme tous leurs accens ;
Et la mort elle-même , en voyant tant de gloire ,
Pour la première fois a pleuré fa victoire.
Par M. COLLET , Chevalier de l'Ordre de Saint
Michel , & Secrétaire des Commandemens de
feuë Madame INfante,
94 MERCURE
DE FRANCE.
LE mot de la première Enigme du premier
volume du Mercure de Janvier eft
l'erreur ; celui de la feconde eft la ſageſſe;
& celui de la troifième font les voyelles.
Le mot du Logogryphe eft calcul , qui ,
partagé en deux , forme cal & cul , & en
renverfant ces deux mots , on trouve lac
& luc.
ÉNIGMES.
JE fuis petit de ma nature ,
Souvent je nuis aux plus puiffants.
J'annonce toujours le doux tems ;
On me perd quand vient la froidure.
Comme l'amour je porte un dard ,
Qui fouvent fait mainte bleffure.
Philis me craint ; mais tôt ou tard ,
Un ennemi qui vit de brigandage ,
Me tend un piége , hélas ! qui cauſe mon naufrage.
JANVIER 1766.
25
J
AUTRE.
E fuis fraîche , bien blanche , agréable à la vue :
Chacun me peut toucher & me voir toute nue.
J'ai du repos le jour , mais un mauvais deftin
Me menace depuis le foir jufqu'au matin.
Etant vierge & tout innocente ,
Je ne puis concevoir de criminel deffein ;
Cependant une flamme ardente ,
Que la nuit allume en mon fein ,
Me dévore le corps , m'agite & me tourmente.
LOGO GRYPH E.
DAN'S Ces
A M. F. •
ANS ces cercles bruyans où règnent tour
à tour ,
L'efprit léger , le badinage ,
Et les vains propos de la cour
On me met fouvent en uſage ;
Quelquefois le deftin volage
Vient s'opposer à mon fuccès
Mais mon père en devient plus fage.
Vous croyez déja , je le gage ,
1
MERCURE DE FRANCE.
Savoir qui je fuis à peu près.
Vous vous trompez , prenez courage ,
Cherchez l'objet de cet ouvrage
Dans plus de cent détours fecrets .
Neuf * membres différens m'offrent à votre vue
Ils préfentent d'abord une boiffon connue ;
Un jeu très - ufité ; ce qu'étoit Parocel ;
Une Maifen auftère ; un des Rois d'Ifrael ;
L'endroit où le lyon va dévorer fa proie ;
Une étoffe eftimée ; une antique monoie ;
Un animal rongeur ; fix pronoms conjonctifs
Un fort dans la Norwége , & vingt infinitifs ;
Le contraire de prompt ; un des fruits de l'au
tomne ;
Un poiffon de la mer ; une foeur de Latone ;
Ce que la jeune Eglé fouftrait à nos regards ;
Ce qui fert à l'autel ; un fils du Dieu des arts ;
Deux beautés de Corinthe ; une augufte affemblée ;
Le contraſte de lent ; une eau coagulée ;
Cinq termes de blazon ; un mal contagieux ;
L'épouse de Jacob ; deux prophêtes fameux ;
Un outil de Sculpteur ; de l'oeil une partie ;
Dix-huit villes en France , & treize en Italie ;
La mère d'Ariftippe ; un nombre cardinal ;
Une très- belle fleur ; la Déeſſe du mal ;
Un furnom de Diane ; une des Minéides ;
Deux Royaumes d'Afie ; une des Danaïdes ;
* On diroit douze fi trois d'entr'eux n'étoient point
répétés. !
Deux
JANVIER 1766. 97
Deux arbres des plus hauts ; trois prépofitions
Ce qui mène au tombeau ; quatre conjonctions ;
◄ Un Poëte latin ; les Nymphes des bocages ;
La Déelle des pâturages ;
Un Royaume où Pyrrhus vit abréger les jours :
Celui qui par un trait barbare ,
Fit reculer Phabus au milieu de fon cours ;
De l'Anglois ce qui nous sépare ;
Dans la Perfe une dignités
En France un titre refpectć ;
Un arbriffeau qui plaît à la jeune Bergère ,
Quand il eft paré de fes fleurs ;
Un repos connu des chaleurs ;
Des Dieux l'aimable meffagère ;
Ce dont Alger ne manque pas ;
Ce qu'un bon chien fuit lorfqu'il chaffe ;
Un grand lac en Irlande , un autre en Canada ;
Ce qu'Agla prend avec grâce ;
Un bourg où naquit Abaillard ;
L'oppofé du plaifir ; l'oppofé de la peine ;
La monture du vieux Silène ;
:: Le plus néceffaire aliment ;
Un légume d'un goût piquant ;
Un Géant qui fit, voeu de bâtir à Neptune
Un temple de crânes humains ;
Ce qu'on préfére à la fortune ;
Ce qu'on quitte tous les matins.
Vol. II. E
98 MERCURE
DE FRANCE
.
J'offre enfin celle dont les grâces ,
L'air féduifant & la légéreté
Enchaînent l'amour fur les traces ,
Et Terpficore à ſon côté.
Par M. LAGACHE fils , à Amiens,
J.
AUTRE,
' HABITE affez fouvent dans les vaſtes jardins ,
Et mon centre autrefois fut propice aux Romains.
Par le même,
Q
UI
AUTRE,
ur que tu fois , Lecteur , crains mes appas,
Devine moi , mais ne me cherche pas.
Sans corps en mon entier j'enferme un corps
folide
Que l'homme ofe employer pour perdre les
humains ;
Une aſſemblée où le plaifir préfide ,
Où le fage fouvent court avec des pantins ;
Une ville jadis rivale des Romains ;
Ce qu'une femme craint d'avoir pour épithète ;
Ge que le pauvre a rarement chez lui ;
JANVIER 1766. 22
Une humeur qui produit l'ennui ;
De Mahomet le gendre & l'interprète ;
Ce qu'un buveur craint de voir dans fon broc
Une ville de Languedoci
D'un des fils d'Ifaac l'époufe & la parente.
Mais pourquoi te gêner , Lecteur , outre raifon ?
Ote trois de mes pieds , je ne fuis qu'une plante :
Plufieurs , en le cherchant , ont prononcé mon
nom .
Par M. l'Abbé LE JEUNE , Profeffeur
à Sées en Normandie.
EPIGRAMME à propos d'un avare , qui
paroît n'aimer perfonne que l'Auteur ,
dont le nom eft Louis.
DE
E Chrifippe , pour moi , l'amitié parolt
forte ;
De ce bonheur prefque feul je jouis :
J'en rends grace au nom que je porte į
Car de tout temps il aima les Louis .
Par le même
E ij
1:00 MERCEUR DE FRANCE.
CHANSON.
SUR l'air Des rigueurs de la jeune
Agathe.
BEAUTÉS , dont le coeur eft né tendre
Vous fuyez en vain les amours :
Dans le projet de s'en défendre
On ne réuffit pas toujours.
Victime d'une ardeur fecrette ,
J'aimois & j'évitois Colin ;
Hier il me furprit feulette ,
Je rougis ; il baifa ma main.
Beautés , dont le coeur eft né tendre
Vous fuyez en vain les amours :
Dans le projet de s'en défendre
On ne réuffit pas toujours.
Je m'arme d'un regard févère ,
Colin fourit de ma colère ;
Son coeur en appelle à mon coeur ,
Le mien fe trouble... Il fut vainqueur.
Beautés , dont le coeur eft né tendre ,
Vous fuyez en vain les amours :
Dans le projet de s'en défendre
On ne réuflit pas toujours.
N. B.
JANVIER 1766. 101
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ELOGE hiflorique de J. GAUTHIER
D'ANDERNACH
, Médecin ordinaire
de FRANÇOIS I , avec un catalogue
raifonné de fes ouvrages ; difcours qui a
remporté le prix propofé pour l'année
1765 , dans la Faculté de Médecine de
Paris. Par L. A. PROSPER HÉRISEtudiant
en Médecine dans
P'Univerfité de cette Ville. A Paris , de
'Imprimerie de J. TH. HERISSANT ,
Imprimeur du Cabinet du Roi , rue Saint
Jacques ; 1765 in 12 , de 88 pages.
SANT ,
IL eft des hommes utiles à leurs femblables
, qui malgré la réputation dont ils
ont joui quand ils étoient encore fur la
terre , tombent cependant après leur mort
dans une eſpèce d'oubli qu'ils ne méritent
pas. Tel a été le fort du Médecin dont:
nous annonçons l'éloge. Son nom n'eft
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE.
prefque connu que de ceux qui s'appliquent
à l'Anatomie. On peut cependant
le regarder comme un favant , dont les
vaftes connoiffances n'ont jamais été dirigées
que vers l'utilité publique. Son génie
feul le foutint dans fes premières études.
La pauvreté de fes parens lui préfenta
des obftacles fuffifans pour le décourager ,
fi le coeur n'eût point animé en lui les
efforts de l'efprit . Obligé d'errer de provinces
en provinces fans trouver de demeure
fixe , il ne commença guères à
être paifible qu'à Paris , où François I le
fit fon Médecin . Ce fut là proprement le
premier théâtre de fa gloire. Il donna des
leçons d'Anatomie , fit d'utiles découvertes
dans cette fcience , & l'enrichit d'obfervations
nouvelles , qu'il joignit à celles
des anciens. Les troubles excités par l'héréfie
de Luther , auquel Gonthier étoit
attaché , le forcèrent après quelques agitations
de fe retirer à Strasbourg , où il
pratiqua la médecine pendant le refte de
fa vie.
M. Heriffant retrace avec ordre ces
différens objets. Il fuit Gonthier , depuis
1487 , époque de fa naiffance , jufqu'à ſa
mort , arrivée à Strasbourg au mois d'Octobre
1574. Le récit des faits eft varié
par des efpeces de digreflions qui naifeng
JANVIER 1766. 10 }
´des chofes mêmes . Le renouvellement des
Sciences au fiècle de François I , l'état de
l'Anatomie , de la Chirurgie , de la Chymie
, de la Botanique , forment autant
de tableaux , qui font difparoître la féchereſſe
de la narration , & qui font ornés ·
des graces du ftyle.
Outre l'expofition de la doctrine de
Gonthier fur l'Anatomie , ce qui fait une
partie effentielle de l'état de cette fcience ,
M. Heriffant détaille auffi dans l'éloge
même, la pratique que cette habile Médecin
a fuivie pour traiter différentes maladies.
L'auteur de l'éloge de Louis Duret
avoit féparé cet article important , du
refte de la vie de fon héros . M. Heriffant
développe dans fon avertiffement les
juftes raifons qui l'ont engagé à s'écarter
en ce point des pas de fon modèle . « II
» en eft , dit - il , de la condition de
» Médecin , comme de celle d'un philo-
» fophe. Les événemens de leur vie , peu
» variés pour l'ordinaire , ne méritent
prefque d'être lus que lorfqu'ils font
animés par la peinture de leurs moeurs ,
ou de leurs opinions particulières » .
و د
→
ود
Afin de donner plus de poids à fon
expofé , l'auteur , d'après l'exemple de M.
Chomel , a cité en note les paffages de
Gonthier. Par -là on entend ce grand homÉ
iv
104 MERCURE DE FRANCE.
TI
•
me , pour ainfi dire , développer lui- même
fes propres fentimens. Le précis qui eft
dans le texte de fon éloge , paroît affez
étendu & plus convenable au génie de
notre langue . Elle femble fe refufer à des
dérails que le latin fupporte , & qui ne
font pas de nature à attacher tous les lecteurs.
Dans cet ouvrage , M. Heriffant paroît
s'être propofé pour modèles , les éloges
que l'Académie des Sciences & celle des
Infcriptions confacrent aux Savans qu'elles
ont perdus. Cette forme , en effet , repréfente
les circonftances d'une manière plus
füre & plus détaillée que les difcours
oratoires. Dans ceux - ci on connoît fouvent
plus l'efprit de l'auteur , que celui
du héros que l'on eft obligé de chercher
dans des notes explicatives. On doit donc
favoir gré à un panégyrifte qui préfère l'avantage
de faire connoître le génie de fon
auteur , à la gloire de faire briller le fien..
On reconnoît déja dans la manière d'écrire
du jeune M. Heriſſant , le caractère
de folidité & de gravité qui convient fi
bien à la profeffion qu'il a embraffée .
Mais en s'interdifant les figures pompeufes
& les grands traits d'éloquence
dont l'éloge d'un Médecin ne femble pas
fufceptible , M. Heriffant n'a pas négligé
JANVIER 1766. Ιος
les ornemens de l'élocution . Entre le genre
fublime & le rampant , il eft un milieu
que notre jeune Médecin a préféré comme
plus conforme à l'objet même du prix &
aux voeux de la Faculté qui a déja couronné
un ouvrage à peu près femblable .
La doctrine , & , pour ainfi dire , l'efprit
de Gonthier , font encore développés dans
le catalogue raifonné qui fuit l'éloge. Les
ouvrages de ce Médecin font de deux fortes
, & par conféquent divifés en deux
claffes. On voit d'abord les traités qui
appartiennent particulièrement à Gonthier.
Ceux qu'il n'a fait que traduire des plus:
habiles Médecins de l'antiquité , occupent
le fecond rang. M. Heriffant a rapporté
fidélement les titres des ouvrages & les
années où ils ont été publiés : ce que M.
Chomel avoit fait d'une manière bien peu
exacte , puifqu'il ne citoit aucune édition,
& qu'il mettoit en françois les titres d'ouvrages
latins. Ces détails bibliographiques
, peu curieux en eux-mêmes , comme
il le dit dans fon avertiſſement , & dont
la féchereffe rebute quelquefois , « ont:
l'avantage de faire connoître les diffé-
» rentes éditions , & peuvent aider les
» Savans dans le choix de celles qui mé-
» ritent d'être préférées ». L'analyfe qui
fuit chaque titre , le fait connoître fuffi-
""
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
famment fans être cependant trop étendue.
Dans les traductions des ouvrages des
Médecins anciens , l'auteur rapporte en
peu de mots ce qui eft néceffaire pour
faire connoître les Médecins dont Gonthier
donne des traductions.
Les fources nombreuſes où tous les détails
ont été puifés , font indiquées par des
citations marginales , & mieux encore par
une table alphabétique , qui mettent le
lecteur en état de vérifier les faits avancés.
C'eſt une précaution néceffaire qui
manquoit à l'éloge de Louis Duret.
1
Si nous ne citons aucuns morceaux particuliers
du difcours de M. Heriffant , ce
n'eft pas que nous n'en ayons trouvé plu
fieurs qui euffent bien mérité cette dif
tinction ; mais les bornes de notre journal
ne nous permettent pas de nous étendretrop
fur un même ouvrage. Nous ajouterons
feulement , que le deffein de notre
jeune auteur étoit de faire paroître fon
héros comme un homme qui dans tout
le cours de fa vie , n'étoit animé que par
l'amour du bien public , & n'acquéroit
des connoiffances , que pour avoir plus
de moyens d'être utile à fes femblables.
Pour faire un tableau de ce genre , M.
Hériffant a été obligé d'étudier les devoirs
de la profeffion qu'il embraffe ; & ils lui
JANVIER 1766. 107
ont paru raffemblés dans le favant Médecin
qu'il a fi bien dépeint. On conçoit
affez combien de recherches il a fallu faire
pour ne rien omettre dans une vie , fur laquelle
il n'y avoit prefque rien de recueilli.
L'auteur a été obligé de feuilleter une
multitude de livres , dans lefquels on n'eft
pas toujours für de trouver des éclairciffemens.
M. Heriffant , Imprimeur du cabinet
du Roi , & père de notre jeune auteur , a
foigné l'édition de cet éloge . Les différentes
fortes de caractères , dont la préface ,
le texte , les notes & le catalogue font compofés
, demandoient une forte de combinaifon
toujours difficile.
AVIS au Public concernant le Corps complet
de l'Hiftoire & des Mémoires de l'Acadé
mie Royale des Sciences , en 88 volumes
in-4° , avec figures gravées en tailledouce.
Propofé à un rabais de près de
moitié. A Paris , chez PANCKOUCKE ,
rue & à côté de la Comédie Françoife ;
à Londres , chez J. NOURSE , Libraire,
& chez tous les Libraires de l'Europe.
L'un des monumens littéraires qui faie
le plus d'honneur à la nation , eft fans con
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
tous les
tredit les Mémoires de l'Académie Royale
des Sciences ; cette immenfe collection.
qu'on peut regarder comme une bibliothèque
complette de toutes les fciences:
naturelles , eſt l'ouvrage d'un fiécle de travaux
, & des hommes les plus célèbres dans
genres. Ces Mémoires traitent de
toutes les parties de la phyfique , de l'hiftoire
naturelle , de la médecine , de la chirurgie
, de l'anatomie , de la chymie , des
mathématiques , de l'aftronomie , de las
géographie , des méchaniques, & généralement
de toutes les fciences . M. de Fontenelle
rédigea l'hiftoire de toutes les découvertes
contenues dans ces Mémoires , avec
le plus brillant fuccès depuis 1699 juf
qu'en 1740 ; M. de Mairan lui fuccéda ..
& fit avec un fuccès égal les années 1741 ,
1742 , 1743 enfin M. de Fouchi qui les
rédige aujourd'hui , remplit dignement:
l'attente du Public à cet égard.
Chaque volume contient non- fenlement
les extraits hiftoriques des découvertes
, les éloges des Académiciens morts
dans l'année ; mais encore tous les Mémoires
que l'Académie juge chaque année
dignes d'être donnés au Public , & l'extrait
de ceux que l'Académie n'a pas cru
devoir publier en entier ; il n'eft aucun deces
volumes qui ne foit auffi utile que
JANVIER 1766 . 10
eurieux , foit par l'importance ou la diverfité
des matières , foit parce que tour
y eft traité avec la plus grande clarté , &
la précifion la plus exacte.
Le Libraire Panckoucke , qui a acquis .
le fonds de tous ces volumes , & qui a
donné l'année dernière au rabais les corps
complets des vol . de l'Académie des Infcriptions
& Belles - lettres , propofeaujour
d'hui le même avantage pour les Mémoires
de l'Académie des Sciences : en 88 vol.
in- 4° . Il a cru qu'en diminuant le prix.
ordinaire de ce précieux recueil , & donnant
des facilités pour le paiement , il
pourroit déterminer les amateurs & les
gens de lettres , à qui principalement il
peut être d'un fi grand ufage , à ſe le
procurer ; en conféquence il eft parvenu.
avec beaucoup de frais à former cent
corps complets , en y comprenant les fix
volumes de tables , & les Mémoires des.
Savans étrangers , en 4 volumes ; il donnera
ces exemplaires complers jufqu'au.
premier Août prochain , au prix de 700 li
vres , fuivant les conditions ci après défignées.
Il eft à propos d'obferver 1 ° . qu'on a
fait il y a plus de 16 ans , un rabais affez
confidérable fur cet ouvrage : on l'offroit
alors à 660 liv. pour 78 vol . L'avan16
MERCURE DE FRANCE.
tage qu'on propofe aujourd'hui eft beau
coup plus confidérable , puiſqu'on aura 88
vol . pour 700 liv.
2º. Sur les repréſentations qui ont été
faites par plufieurs particuliers , on n'a
pas joint aux corps complets de l'académie
les ouvrages féparés des académiciens
, comme l'aurore boréale , l'aſtronomie
de M. de Caffini , le journal de M.
de la Condamine , le voyage de M. Chabert,
la méridienne de Paris , l'optique de M.
Bouguer , parce que ces ouvrages n'ont
d'autre rapport avec les mémoires de
l'académie , que d'être compofés par quelques-
uns de fes membres .
3. On n'y a pas joint le recueil des
machines , parce que cet ouvrage a encore
un rapport plus éloigné , puifqu'il n'eft pas
même des membres de l'académie.
4°. On à joint les mémoires des favans
étrangers , quatre vol . in-4° , parce que
l'objet de la diftribution de ce recueil eft
le même que celui des mémoires qui
terminent les volumes de l'académie.
5 °. On pourra acquérir ces différens
ouvrages féparément , en payant néanmoins
chacun des volumes , fur le pied
de 7 liv. & les fix vol . du recueil des
machines fur le pied de 105 , à caufe du
JANVIER 1766.
nombre des figures , & du très - petit nombre
qu'il en refte.
6. Comme plufieurs perfonnes & furtout
les étrangers defirent encore de pou
voir acquérir les mémoires de l'académie
des infcriptions , trente vol. in-4° , fur
le pied de 210 liv. au lieu de 360 , on
continuera à le donner à ce prix jufqu'audit
premier Août 1766.
7°. On donnera auffi au prix de 7 liv.
tous les vol . féparés des Sciences , depuis
1754 à 1762 , & les vol. féparés des mémoires
des infcriptions depuis le tome
onze jufqu'au trente.
8°. Tous les autres vol. féparés fe
vendront fur le pied de 12 liv. chaque
vol. en feuille , ainfi que l'année 1762
& 1759.
9°. Les vol. de 1666 à 1699 , fe vendront
chacun 15 liv. en feuilles . Ces vol.
étant les plus rares & n'y ayant qu'un
très- petit nombre d'exemplaires , excèdent
les corps complets.
10°. Les mémoires des favans étrangers
quatre vol. in-4 , fe vendront 48 liv.
& les vol. féparés 12 liv . en feuilles.
Ordre des paiemens & des fournitures.
I. En fe faifant infcrire on paiera 150l.
& on recevra les favans étrangers , 4 vol .
& les mémoires de l'académie des fciences
112 MERCURE
DE FRANCE.
1762 , 1761 , 1760 , 1759 , 1758 , 1757
1756 , 1755 , 1754 , 1753 , en tout 14 vol..
avec une reconnoiffance & une obligation
fignée du Libraire pour le reftant de'
la fourniture
150 liv. 14 f. •
II. Au premier Avril 1766 , en recevant
1752 , 1751 , 1750 , 1749 , 1748 , 1747 ,
1746 , 1745 , 1744 , 1743 , 1742 , 1741
80 liv. 12 f
III . Au premier Juillet 1766 , en recevant
les années 1740 , 1739 , 1738 , 1737,
1736 , 1735 , 1734 , 1733 , 1732 , 1731 ,
1730 , 1729.
80 liv. 12 f.
•
IV. Au premier Octobre 1766 , en re-'
cevant les années 1728 , 1727 , 1726, 1725,
1724 , 1723 , 1722 , 1721 , 1720 , 1719 ,
1718 , 1717 80 liv. 12 f..
V. Au premier Janvier 1767 , en recevant
les années 1716 , 1715 , 1714 , 1713 ,
1712 , 1711 , 1710 , 1709 , 1708 , 1707 ,
1706 , 1705 • 80 liv. 12 f..
VI. Au premier Avril 1767 , en recevant
les annés 1704 , 1703 , 1702 , 1701 ,
1700 , 1699 , & les fix vol . de table.
So liv. 12 f..
VII. Au premier Jaillet 1767 , en recevant
les années 1698 à 1666 , faifant 11
tom. en 14 vol . I • 150 liv. 14 f.
Total du prix d'un exemplaire , 7001 .
Nombre des vol . qui feront délivrés 88.
JANVIER 1766. 113
1º. On aura foin de retirer les vol. aux
termes où ils doivent être délivrés , faute
de quoi les avances feront perdues fix mois
après le terme du mois de Juillet 1767
expiré : condition fans laquelle cet avan→
tage n'auroit pas été propofé.
2º. Ceux qui voudront payer ladite
fomme de 700 liv. en un feul paiement ,
recevront en même temps un exemplaire
complet en 88 vol .
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des
Auteurs claffiques , grecs & latins , tant
facrés que profanes , contenant la géographie
, l'hiftoire , la fable & les antiquités.
Par. M. SABBATHIER , Profeffeur
au Collège de Châlons fur- Marne ,
& Sous- Secrétaire de la Société Littéraire
de la même Ville. Ouvrage propofé par
foufcription .
QUOIQUE l'on n'ait jamais vu paroîtreplus
de Dictionnaires que dans ces temps ,
fans doute parce qu'on en fent de plus en
plus la néceffité , on peut dire avec raifon
, que celui- ci manquoit à la Littérature
114 MERCURE DE FRANCË.
françoife. C'eft en partie ce qui a déterminé
l'auteur à faire choix de cette forme
, par préférence à toute autre. D'ailleurs
il n'étoit guères poffible d'en don
ner une plus convenable à un ouvrage
dans lequel on fe propofe de préfenter
tout de fuite ce qui concerne une villé , un
homme illuftre , une divinité , un monument.
1º. La géographie. Cette partie ne fera
pas la moins intéreflante. Nous avons ,
il eft vrai , plufieurs volumes in-fol. fur la
Géographie ; mais il faut convenir en
même temps que la Géographie ancienne
n'y eft qu'effleurée. Ajoutez à cela qu'il
n'y eft pas feulement fait mention de la
plupart des lieux dont les noms fe rencontrent
dans les Auteurs claffiques. Et
quand même ils s'y trouveroient , ces ouvrages
immenfes font - ils à la portée de
tout le monde ? Ce Dictionnaire fuppléera
à ce défaut. L'on y trouvera la defcription
des empires , royaumes , provinces,
villes , bourgs , villages , montagnes , vallées
, déferts , mers , ifles , prefqu'ifles ,
ifthmes , détroits , golfes , fleuves , ruiffeaux
, lacs , fontaines , & c .
Chaque article fera traité avec plus ou
moins d'étendue , felon que les anciens
Géographes & Hiftoriens , comme StraJANVIER
1766. TIS
·
bon , Ptolemée , Pline , Pomponius Mela ,
Hérodote , Diodore de Sicile , Paufanias
& autres , fourniront plus ou moins de
matière. En général , M. S. après avoir
rapporté les étymologies grecque & latine
d'un lieu , s'attache à raconter , par exemple
, fi c'eft une ville , qui en a été le
fondateur , dans quel endroit elle eft fituée,
quels font les principaux événemens qui
s'y font paffés , ce qu'on y voyoit de plus
remarquable , fi elle a été détruite &
rétablie depuis , fi elle exifte encore de
nos jours , dans quel pays elle fe trouve
relativement à la Géographie moderne ,
quel nom elle porte à préfent. On voit
par-là que la Géographie ancienne eft mife
en parallèle avec la Géographie moderne.
C'est un double avantage que l'on chercheroit
en vain dans bien d'autres ouvragéographiques.
ges
Au refte , on ne doit pas s'imaginer
que M. S. prenne tellement les anciens
pour guides , qu'il ne confulte point les
modernes. Il profite des découvertes que
ceux- ci ont faites , & qui avoient échappé
à ceux -là. Ainfi on trouvera fondues dans
fon ouvrage les recherches fur la Géographie
ancienne , qui font répandues dans
les excellens Mémoires de l'Académie des
Infcriptions & Belles Lettres. On y trou
116 MERCURE DE FRANCE.
vera également fondues les autres recherches
qui ont rapport à l'hiftoire , à la
fable & aux antiquités. On fait combien
toutes ces chofes font expliquées avec
netteté & élégance par les membres qui
compofent cette fçavante fociété.
2. L'hiftoire. On peut appliquer à
cette feconde partie ce qui vient d'être
dit de la première . En effet on ne manque
pas aujourd'hui de dictionnaires hiftoriques.
Mais l'on ne peut nier auffi que
ceux qui ne font pas d'une certaine étendue
, n'ont pour objet que les Grands
Hommes les plus connus ; que conféquemment
l'on y chercheroit inutilement l'hiftoire
de plufieurs perfonnages qu'on rencontre
dans les auteurs claffiques . On ne
les trouveroit pas même dans les dictionnaires
les plus étendus ; à plus forte raifon
dans les autres. Ces confidérations
doivent rendre cette deuxième partie d'autant
plus intéreffante.
3 °. La fable . Rien n'eft d'un plus grand
ufage que. la fable. Sans parler des livres
des auteurs claffiques , fur- tout des Poëtes:
grecs & latins , qu'il eft prefque impoffible
d'entendre fi on n'a quelque connoiffance
de la fable , combien de livres
d'une autre eſpèce font fans ceffe expofés
à nos regards ! Les peintures , les tableaux ,
JANVIER 1766. 117
les eftampes , les ftatues , les tapifferies fe
préfentent continuellement aux yeux de
tout le monde. Ce font , dit M. Rollin ,
autant d'énigmes pour ceux qui ignorent
Ja fable , qui fouvent en eft l'explication
& le dénouement . D'ailleurs il n'eft pas
rare , continue cet écrivain célèbre , que
dans les entretiens on parle de ces matières.
Ce n'eft point une chofe agréable
que de demeurer muet & de paroître
tupide dans une compagnie , faute d'avoir
été inftruit dans fa jeuneffe d'une
chofe qui coûte fi peu à apprendre.
Avec le fecours du nouveau diction .
naire , on évitera ce défagrément. L'hiftoire
des Dieux & des Déeffes du Paganifine
y fera expofée . Et comme les fables
contiennent prefque toujours quelque trait
hiftorique , enveloppé fous les fictions
poétiques , on aura foin de rapporter les
explications qu'en ont données plufieurs
Savans modernes , tels que M. l'Abbé Banier
, Dom B. de Montfaucon , & c.
4°. Les antiquités. Sous ce nom eft
compris en général tout ce qui concerne
les moeurs , les coutumes , les ufages des
anciens. Quand on lit les auteurs claffiques
, on entend fouvent parler de religion,
de cérémonies , de prêtres , de facrifices ,
de combats , de troupes
guerres , troupes de de
118 MERCURE DE FRANCE.
pied , de cavalerie , de cafques , de javelots
, de jeux , de fpectacles , de repas ,
d'habits , de monnoies , de tribus , de comices
, d'augures , de temples , d'oracles ,
de dictateur , de conful , de quefteur , de
prêteur , d'édile , &c. toutes chofes dont
on n'a pour l'ordinaire aucune idée . Néanmoins
la connoiffance de ces monumens
eft très-néceffaire , felon la remarque du
même M. Rollin , qui femble avoir fervi
de guide à M. S. dans le plan de fon ou
vrage.
La connoiffance des fciences & des arts,
la poésie , la peinture , la mufiquè , la médecine
, la philofophie , &c. n'étant pas
moins néceffaires , le nouveau dictionnaire
en contiendra auffi une hiftoire abrégée ,
où l'on trouvera des chofes curieufes fur
chaque article , comme l'origine , les progrès
d'un art , ceux qui y ont excellé ; par
rapport à la philofophie , par exemple , les
diverfes fectes de Philofophes , tels que
les Pythagoriciens , les Stoïciens , les Péripatéticiens
, les Académiciens , les fentimens
particuliers qui les diftinguoient ,
&c.
La chronologie , cet oeil de l'hiftoire ,
qui fert , pour ainfi dire , à guider nos
pas
dans l'étude que nous en faifons , ne
JANVIER 1766. 119
fera pas oubliée. En un mot , cette rédac
tion , dont on ne donne ici qu'un trèsléger
crayon , doit être regardée comme
un ouvrage qui tiendra lieu à ceux qui en
feront pourvus , d'une infinité de livres que
l'on ne pourroit fe procurer qu'à grands
frais , & dont la lecture même effraieroit.
>
Pour faciliter au Public le moyen d'avoir
cet ouvrage à un prix raifonnable
on le propofe par foufcription , laquelle
a été ouverte depuis le premier Septembre
de l'année 1765 , jufqu'au dernier Avril
de l'année 1766. Elle eft prolongée de
quelques mois de plus qu'elle n'eût été ,
afin que les perfonnes des pays étrangers ,
où l'on defire la publication de l'ouvrage
ayent le temps de fe pourvoir. Paffé le
temps indiqué , on ne recevra plus aucune
foufcription , quelques raifons qu'on allégue
.
Chaque volume , grand in- 8 ° . papier
d'Auvergne , beaux caractères & d'environ
fept cents pages , fans compter la préface
ou l'avertiſſement que l'on pourra
quelquefois inférer à la tête , fera payé 4
liv. par les Soufcripteurs , & 6 liv . par ceur
qui n'auront pas foufcrit.
On donnera 12 liv. la première fois ,
& on recevra le premier volume , fans
120 MERCURE DE FRANCE.
rien payer. En recevant le fecond, on complivres
en recevant le troifième autant,
& ainfi des autres ; de façon que les
deux derniers feront délivrés gratuitement.
tera 4
On s'adreffera pour la foufcription à
Seneuze , Imprimeur du Roi à Châlonsfur-
Marne , & à Antoine Degaulle , Libraire
dans la même ville . A Paris chez
Lalain , Libraire , rue Saint Jacques.
Comme l'ouvrage va être imprimé fous,
les yeux de l'Auteur , il fera à portée de
veiller lui-même à la partie typographique
; ce qui eft fort important pour un
livre de cette nature. Les preffes qu'on
doit employer, font déja connues d'une manière
avantageufe . Les ouvrages qui en font
fortis , font foi de ce que l'on avance.
par
Les perfonnes des pays éloignés , &
fur-tout des pays étrangers , pourront , fi
elles le jugent à propos , s'adreffer pour
la foufcription aux Libraires des principales
villes.
Le terme de la foufcription expiré , on
commencera à imprimer le premier volume
qui paroîtra au mois de Novembre
1766 ; le fecond environ fix mois après ,
& les autres fucceffivement.
Lorfque le livre fera achevé , on fera
dreffer par les plus habiles ouvriers de Patis
des cartes géographiques , & même
les
JANVIER 1766. 121
les planches que l'on croira néceffaires
pour l'intelligence des matières . On les
délivrera féparément ; & les Soufcripteurs
les payeront un tiers moins que les
autres.
On aura la bonté de faire parvenir les
lettres & l'argent francs de port , & d'indiquer
par quelle voie on veut recevoir chaque
volume , ainfi qu'une reconnoiffance
de la foufcription.
ANNONCES DE LIVRES.
L'HEROÏSME , ou l'Hiftoire militaire des
plus illuftres Capitaines qui ayent paru
dans le monde , inftructive & intéreffante
, fur- tout pour la jeuneffe deftinée
à la profeffion des armes ; avec cette épigraphe
: Conamur tenues grandia ; à Paris ,
chez Merlin , Libraire , rue de la Harpe ,
vis-à- vis la rue Poupée , à Saint Jofeph :
1766 ; avec approbation & privilége du
Roi ; vol . in-12 .
Le but de cet ouvrage utile eft d'infpirer
à la jeuneffe le goût de l'art militaire
, d'enflammer celui qu'ils en avoient
déja , de leur apprendre les vraies manières
de faire la guerre , de fatisfaire la
Vol. II. F
I 22 MERCURE DE FRANCE.
curiofité naturelle de favoir quels font
ceux qui fe font le plus diftingués dans
leur profeffion , & enfin de leur mettre
fous les yeux les meilleures fources dont
ils puiffent tirer tous ces avantages. On
ne fuit point ici l'ordre chronologique ,
& l'on ne fait aucun parallèle. Il fuffit ,
pour l'agrément du Lecteur , de mettre un
héros nouveau à côté d'un ancien . Les
héros dont la vie compofe le premier
volume , font Annibal , Turenne , Alexandre
, le Prince Eugène & Paul
Emile. Ces cinq vies font écrites avec
une chaleur , une rapidité qui échauffent
& animent l'imagination du lecteur.
PASTORALES & Poëmes de M. Geffner,
qui n'avoient pas encore été traduits , fuivis
de deux odes de M. Haller , traduites
de l'allemand ; & d'une ode de M. Dryden
, traduite de l'anglois en vers françois ;
à Paris , chez Vincent , rue faint Severin ,
& Lottin le jeune , rue faint Jacques ;
1766 : avec approbation & privilége du
Roi ; un vol. in- 8 ° petit format.
Le fuccès bien mérité des ouvrages de.
M. Geffner , rend précieux tout ce qui
fort de la plume de ce Poëte plein d'images
& de fentimens. Ses nouvelles
Paftorales ne peuvent manquer de plaire à
JANVIER 1766. 123
ceux qui aiment les écrits de ce genre ,
& completteront le recueil qu'il nous a
donné & que le Public a reçu fi favorablement.
Les autres pièces qu'on a jointes
ici à celles de M. Geffner , portent un
nom qui forme un heureux préjugé , que
la lecture ne démentira point. La force ,
le fublime , le fentiment , le goût , &
fur- tout cette aimable fimplicité puifée
dans la nature même , diftinguent la plûpart
des ouvrages renfermés dans ce volume.
ZELIS AU BAIN , Poëme en quatre
chants, par M. de Pezay, nouvelle édition,
liv. broché .
3
LETTRE DE BARNEVELT à Truman fon
ami , par M. Dorat , quatrième édition ,
I liv. 16 f. broché.
LETTRE DE ZELA à Valcour , fuivie
d'une lettre de Julie à Ovide : le tout de
M. Dorat , troifième édition , 2 liv . 8 f.
à Genève , & fe trouve à Paris chez Bauche
, Quai des Auguftins.
Ces trois jolis ouvrages font déja fi
univerfellement & fi avantageufement connus
, qu'il nous fuffit de les annoncer &
d'affurer que la nouvelle édition qu'on
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
en donne , & qui eft attendue avec impatience
depuis long - temps , eft au moins
égale aux précédentes , foit pour la beauté
du papier , foit pour celle de l'impreffion ,
des caractères , des planches, vignettes , culs
de lampe , &c. & il eft à préfumer qu'elle
ne fera pas enlevée avec moins d'empreffement.
On vendra féparément 24 f. broc. la Lettre
de Julie à Ovide , en faveur de ceux qui
ont déja celle de Zéla à Valcour ; elle eft
ornée d'une vignette & d'un cul de lampe.
L'ART du Poëte & de l'Orateur , nouvelle
rhétorique à l'ufage des colléges ,
précédé d'un effai d'éducation ; à Paris
chez Bauche , Quai des Auguftins , in- 12 ;
prix 3 liv. relié.
Nous parlerons de cet ouvrage dans le
prochain Mercure.
VOYAGES de Milord Céton dans les
fept planetes , ou le nouveau Mentor , traduits
par Madame de R. R. à la Haye ,
& fe trouve à Paris chez Defpilly , rue
faint Jacques ; la veuve Duchefne , rue
faint Jacques ; Delalain , rue faint Jacques
; Saillant , rue faint Jean- de- Beauvais
; Cellot , Imprimeur , rue Dauphine ;
Panckoucke , rue de la Comédie ; 1766 :
tomes 5 , 6 & 7.
JANVIER 1766. 125
Nous avons annoncé dans le temps les
premiers volumes de cet ouvrage agréable
, intéreffant , critique & moral . Aujourd'hui
que le livre eft achevé , nous
en promettons un extrait détaillé ; & nous
faifirons cette occafion de rappeller les
autres écrits de Madame Robert , fur lef
quels nous ne nous fommes point affez
étendus. Ils méritoient de notre part une
attention plus marquée ; & nous réparerons
cette omillion le plus tôt qu'il nous
fera poffible.
,
HISTOIRE des révolutions de l'Empire
Romain pour fervir de fuite à celle
des révolutions de la République , par
M. S. N. H. Avocat au Parlement ; a
Paris chez Defaint , Libraire , rue du Foin ,
la première porte cochère en entrant par
la rue faint Jacques ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi ; deux volumes
in- 12.
Le fujet auquel s'attache M. Linguet
eft un des plus beaux que l'hiftoire puiffe
traiter. C'est d'abord le fpectacle de la
première République de l'univers , changée
par un ufurpateur en une monarchie
immenfe. Celle- ci dégénère bientôt en
une cruelle tyrannie ; on voit les Romains,
après avoir été long- temps le plus fu-
Fij
126 MERCURE DE FRANCE.
perbe de tous les peuples , devenir le plus
bas de tous les efclaves. Cette efpèce de
prodige fe confomma dans l'intervalle qui
fépare Augufte & Domitien ; Rome recouvre
de temps en temps quelque eſpèce
de vigueur , mais elle l'emploie à déchirer
fes entrailles ; elle fe ranime fous les
règnes des Trajan , des Antonin , des
Marc- Aurèle ; mais fes larmes effuyées
pour un inftant , recommencent bientôt
à couler le trône toujours fouillé , eft
toujours fanglant : & ce font toutes ces
variations que M. Linguet fait paffer fucceffivement
fur la fcène avec cetre rapidité
de ftyle qui convient fi bien au genre.
qu'il a embraffé , & qui rend cette hiftoire
digne de figurer à côté de celle de
l'Abbé de Vertot.:
ܪ܂
INSTRUCTION chrétienne des pauvres ,
des ouvriers , ouvrières , & des domeſtiques
; nouvelle édition augmentée d'exercices
de piété à leur ufage , pour chaque
jour , chaque femaine , chaque mois &
chaque année ; à Paris , chez Auguftin-
Martin Lottin , l'aîné , rue faint Jacques ,
près faint Yves , au Coq ; 1766 avec
approbation & privilége du Roi ; un volume
in- 12 , petit format de plus de 700 pag.
Quoiqu'on fe foit attaché principale
JANVIER 1766. 127
ment dans cet ouvrage à parler aux pauvres
, & que ce foit eux fur-tout qu'on
ait eus en vue , cela n'empêche pas que
tous ceux qui ne font pas tout - à - fait
pauvres , ne trouvent dans ce livre édifiant
une partie de leurs devoirs ; les principes
qu'on y expofe peuvent fervir à leur découvrir
la plupart de leurs obligations . Il
peut auffi être très-utile aux riches même ,
aux maîtres & aux maîtreffes. Ils y découvriront
l'idée qu'ils doivent avoir de leur
état ; les dangers qu'il renferme ; la manière
dont ils doivent s'y conduire ; ils y
trouveront divers avis qui peuvent leur
être utiles pour la conduite & l'éducation
de leurs enfans ; ils pourront auffi fe fervit
de ce livre pour inftruire leurs domeftiques
, & particulièrement ceux qui ne
favent pas lire.
MANUEL du Cavalier , qui renferme
les connoiffances néceffaires pour conferver
le cheval en fanté , & pour le guérir
en cas de maladie ; feconde édition , revue
, corrigée , confidérablement augmentée
, & avec figures , par M. le Baron
de Sind , Colonel d'un régiment de cavalerie
, & premier Ecuyer de Son Alteffe
Electorale de Cologne , Prince de
Munfer ; auteur du remède contre la
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
morve ; à Paris , chez G. Desprez , Imprimeur
ordinaire du Roi , rue faint Jacques
, au coin de la rue des Noyers ;
1766 avec approbation & privilége du
Roi ; un vol . in- 12 , petit format , prix
livre 16 fols broché.
On a euprincipalement en vue dans cet
ouvrage de mettre les chevaux des armées à
l'abri d'une foule d'accidens qui leur
furviennent par l'ignorance & l'incapacité
de ceux qui les panfent..Ce manuel renferme
tout ce qu'il eft néceffaire de favoir
pour le choix du cheval , pour la manière
de le panfer , & pour les foulagemens
qu'on peut Ini procurer dans toutes fortes
de cas. Cette feconde édition eft beaucoup
plus ample que celle de 1761 ; &
le Public , en le lifant , eft prié de fe reffouvenir
que c'eft un Allemand qui écrit
en françois. On fera fatisfait de la beauté
du papier & de la netteté des figures.
༣
L'ECHO , Ou Journal de Mufique françoife
& italienne , qui paroît tous les
mois depuis Janvier 1758 ; il coûte 15
livres de France , & 3 livres de port pour
les douze recueils. Moyennant 18 livres
payées d'avance , on les recevra francs par
toute la France & l'Allemagne . Un cahier
féparé , 30 fols ; à Liége , chez B.
André ; 1765 : in- 4 “ .
JANVIER 1766. 129
Nous ne dirons rien de cet ouvrage
connu , & dont nous rappellons au Pu
blic le fouvenir par cette annonce.
CALENDRIER des Princes & de la Nobleffe
de France , contenant auffi dans
une feconde partie , l'état actuel des Maifons
fouveraines , Princes & Seigneurs de
l'Europe , par l'Auteur du Dictionnaire
Généalogique , Héraldique , Hiftorique
& Chronologique , pour l'année 1766 ;
à Paris , chez la veuve Duchefne , rue S.
Jacques , au temple du goût ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ; un vol.
in- 12 , petit format.
On a profité , comme l'année dernière ,
pour l'exactitude de cet ouvrage , de plufieurs
remarques données par des perfonnes
de diftinction. On y rappelle les
noms de ceux dont les états actuels font
mentionnés dans les volumes précédens ,
& qu'on n'a pu répéter dans celui - ci . S'il
y a quelque ouvrage fufceptible de chan--
gement , c'eft un livre de ce genre , par
rapport aux naiffances , mariages , morts ,
préfentations, entrées de la chambre , gouvernemens
donnés , promotions faites par
Sa Majesté . Toutes ces particularités rendent
ce calendrier intéreſſant & d'un uſage
journalier.
F V
130 MERCURE DE FRANCE .
ALMANACH des Centenaires , ou durée
de la vie humaine au- delà de cent
ans , démontrée par des exemples fans
nombre , tant anciens que modernes , avec
le calendrier de l'année 1766 ; la gazette
centenaire , c'est -à- dire de 1666 , & la
table générale des centenaires ; tomes ;
à Paris , chez Lottin , l'aîné , rue S. Jacques
, au cocq ; 1766 : avec approbation
& permiffion ; un vol. in 18 .
,
Voici la cinquième année que ce petit
almanach paroît. On continue de prier
ceux & celles qui pourront juftifier leur
qualité de centenaire , d'envoyer leurs
noms écrits bien lifiblement , pour être
cités dans l'almanach de l'année prochaine.
Pour répondre à cette invitation nous
croyons devoir avertir le Libraire , qu'une
Dame de Bretagne , mère d'un Académicien
célèbre & actuellement Hiftoriographe de
France , eft dans le cas de pouvoir occuper
une place diftinguée dans cet ouvrage , qui
par-là même , acquièrera auffi un nouveau
degré de diftinction. Madame Duclos
jouit d'une parfaite fanté , d'un très - grand
fens , & lit fans lunettes.
1
PLAIDOYERS & Mémoires contenant
des queftions intéreffantes , tant en matières
civiles , canoniques & criminelles ,
JANVIER 1766. 131
que de police & de commerce , avec les
jugemens & leurs motifs fommaires ; &
plufieurs difcours fur différentes matières ,
foit de droit public , foit d'hiftoire , par
M. Mannory, ancien Avocat au Parlement ,
tome 16 ; à Paris , chez Claude Hériffant ,
Libraire , rue neuve Notre - Dame , à la
croix d'or ; 1765 avec approbation &
privilége du Roi , in - 12 .
Nous avons parlé tant de fois de ce
recueil , dont on donne tous les ans deux
volumes , que nous nous contenterons
aujourd'hui & déformais d'en rapporter le
titre à mesure que les autres tomes paroîtront.
ELISABETH , roman ; à Amfterdam
chez Arktée & Merkus ; 1766 : & fe
trouve à Paris chez Durand , neveu , à
la fageffe , rue faint Jacques ; quatre parties
in- 1 2 .
écrites en
Des aventures communes
forme de lettres par une femme à une
de fes amies , font la matière de ce roman
, fur lequel nous ne donnerons pas
de plus amples éclairciffemens , pour laiffer
à nos lecteurs & au public le plaifir ou
la curiofité de le lire.
LES amours de Paliris & de Dirphé ;
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
à Paris , chez Panckoucke , rue de la
Comédie Françoife ; 1766 : un vol . in - 12.
de 188 pages .
Ce roman eft dans le genre du temple
de Gnide . On en a voulu faire un
poëme ; il eft divifé en fix chants , &
écrit en profe. On fait ce qu'on doit penfer
de ces fortes d'ouvrages , quand on n'écrit
ni comme M. de Fenelon ni comme M.
de Montefquieu .
ETAT militaire de la France , pour
l'année 1766 , huitième édition , corrigée
& augmentée , par MM . Montandre de
Longchamps , Chevalier de Montandre , &
de Rouffel ; prix 3 liv. relié ; à Paris ,
chez Guillyn , Libraire , quai des Auguf
tins , du côté du pont faint Michel , au
lys d'or ; avec approbation & privilége
du Roi ; vol. in- 12 , petit format .
Cette partie d'un ouvrage commencé
depuis plufieurs années , & favorablement
accueilli , ne fera pas la moins curieufe.
Il paroît que les auteurs ont apporté tous
leurs foins pour la rendre plus exacte &
plus complette que les précédentes.
TABLE hiftorique de l'état militaire de
la France , depuis 1758 jufqu'à préfent ;
prix liv. relié 3 ; à Paris , chez le même
JANVIER 1766. 132
Libraire que l'ouvrage précédent ; 1766.
On a imaginé cette table pour l'intelligence
des différens états qui ont para
depuis 1758. Elle eft dreffée de manière
que l'on y trouve par ordre alphabétiques
la naiffance , le nom de baptême , la patrie
, les fervices & l'époque de la retraite
ou de la mort de ceux des Officiers majors
des régimens , qui ayant été compris
dans quelques - uns de ces états , ne fe
trouvent plus dans d'autres . On y a joint
auffi tout ce qui a paru devoir intéreffer
les perfonnes qui compofent actuellement
l'état major de chaque corps..
CONFERENCES fur la Langue & fur la
Littérature Françoife , propofées par foufcription
, par le fieur Abbé de la Pouyade.
C'eft le titre d'un petit imprimé de 16
pages in- 12 , où l'on fait voir d'abord la
néceffité qu'il y a de favoir bien fa langue ,
dans quelque état que l'on s'engage . On
explique enfuite la méthode qu'on fuivra
dans l'ordre des conférences & des leçons ;
& l'on finit par ce qui fuit : « M. l'Abbé
» de la Pouyade a ouvert le cours chez
» lui le 8 de ce mois . Il tient fes con-
»férences les lundi , mercredi & vendredi,
depuis onze heures du matin jufqu'à
» midi & demi . Le cours entier fera de
134 MERCURE DE FRANCE.
,
» trois mois. La foufcription eft de deux
louis. On foufcrit chez M. Quillau
» Libraire , rue Chriftine , au Magazin
» Littéraire. Ceux qui ne voudront pas
» foufcrire , payeront un louis au com-
» mencement de chaque mois. On croit
» devoir avertir que les Dames pourront
» foufcrire , & que l'on ne recevra à ces
» conférences que les perfonnes faites .
» Si quelqu'un veut faire un cours en
» particulier , on s'y prêtera ».
OBSERVATIONS fur la nature & les
progrès de quelques liqueurs , ou compofitions
ufuelles , par M. Onfroy , Diſtillateur
ordinaire du Roi ; à Paris ; 1765 :
in-8° de 30 pages.
On trouve dans cette brochure : 1 °. une
note exacte de toutes les liqueurs , eaux
de fenteurs , beurre de cacao , &c. qui
fe vendent chez le fieur Onfroy , au bas
du pont faint Michel. 2 ° . Des recherches
fur l'origine des liqueurs. 3 °. Les moyens
d'en faire ufage fans danger. 4°. Les avantages
& la fupériorité des liqueurs qui
fe fabriquent chez ce Diftillateur , fur la
plupart de celles qui fe vendent à Paris ,
& c. & c.
Le triomphe du beau fexe , ou calenJANVIER
1766. 135
drier des Dames illuftres , contenant les
éloges hiftoriques des Dames qui fe font
diftinguées par leur politique , leur attachement
pour leurs époux , leur courage ,
leur chafteté & leur efprit ; enrichi de
chanfons nouvelles fur les plus beaux airs
connus ; à Paris , chez Grangé & Dufour ,
au Cabinet Littéraire , pont Notre-Dame ,
près la pompe ; & chez Manier , dans
faint Jean de Latran , in - 32 .
Nous avons dit l'année derniere en
quoi confiftoit le mérite de ce petit a! -
manach.
ALMANACH triomphant , hiftorique &
chantant , ou calendrier des hommes illuftres
, contenant leur éloge , leur valeur
& leur courage ; comme ils fe font diftingués
dans les batailles où ils fe font
trouvés , pour la gloire de leur Prince
& de leur patrie , depuis le règne de
l'Empereur Titus , jufqu'à celui de Louis
XV , aujourd'hui régnant : enrichi des
conquêtes de plufieurs Rois & Empereurs ;
des chanfons de guerre & hiftoires curieufes
; 1766 in- 12 .
On ne dit pas où fe vend cet almanach
, qui paroît être le pendant du précédent
, & qui fe trouve fans doute chez
les mêmes Libraires .
136 MERCURE DE FRANCE.
ETRENNES d'Agriculture , très - utiles
aux laboureurs & à tous ceux qui cultivent
ou qui afferment leurs terres ; année
1766 ; contenant plufieurs chapitres fur
les engrais , fur les prairies artificielles ,
fur le treffle , fur la luferne , fur le fainfoin
, fur le lin & le chanvre , & des
obfervations générales fur l'Agriculture ;
feconde partie , fuite de la première qui
a paru en 1762 ; à Amiens , chez la veuve
Godard , Imprimeur du Roi : in - 32 .
La longueur de ce titre nous difpenfe
de toute autre explication fur ce petit
almanach.
AVIS pour le Journal
hiftorique
de Verdun
fur les matières
du temps , in- 8 ° , 14 vol.
CEUX qui defireront recevoir le Journal
de Verdun , foit à Paris , foit dans
les différens endroits du Royaume , font
avertis de s'adreffer à Ganeau , Libraire
à Paris , rue S. Severin , & ils feront fürs
de le recevoir très- exactement. Les perfonnes
qui demeurent à Paris lui feront
remettre la fomme de 8 liv . 8 f. avec
leurs noms & leurs adreffes , & elles recevront
ledit Journal le premier de chaque
mois , franc de port pendant le cours
d'une année.
JANVIER 1766. 137
Pour celles qui demeurent en Province ,
elles enverront à la même adrele la fomme
de 12 liv. 12 f. franche de port avec leurs
noms & leurs adreffes ; favoir 8 liv. 8 f.
pour le prix dudit journal , & 4 liv. 4 f.
pour le port par la pofte , & elles le recevront
exactement pendant une année au
commencement de chaque mois , franc
de port. L'on peut s'abonner dans tel temps
de l'année que l'on jugera à propos.
Meffieurs les Abonnés font avertis de
vouloir bien faire renouveller leur abonnement
dans le courant du mois de Décembre.
138 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles Lettres
de DIJON
tenue le 25 Août 1765 ,
dans la grandfalle de l'Univerfité.
MONSIEUR MARET , Docteur en Médecine
, Sécrétaire perpétuel , a ouvert la
féance par l'expofition des motifs qui ont
empêché l'Académie d'adjuger le prix
qu'elle avoit propofé pour cette année ,
& qui l'ont engagée à donner le même
fujet pour celui qu'elle diftribuera en 1768 ,
& qui fera double ( 1 ) ; il a dit enfuite :
« Il me refte , Meffieurs , à payer à feu
» M. Rameau , un de nos Académiciens
» non- réfidens , le tribut de louanges que
» nous devons à ce grand homme ; mais
( 1 ) On les peut voir dans une lettre de cet
Académicien à l'Auteur du Mercure , inférée dans
le volume du mois de
JANVIER 1766. 139
» en ce fiècle philofophe , les favoris de
» Mars ambitionnent plus d'un laurier. Un
» des héros de Fontenoi , de Raucou , de
» Laufelt , de Clofter - Camp , & c. a defiré
d'être admis dans notre licée , & je "
ور
diffère la lecture de l'éloge du grand
» Rameau , pour ne pas trop éloigner le
» moment où vous allez connoitre que
» nous ne pouvions pas choifir avec trop
d'empreffement pour un de nos Aca-
» démiciens honoraires , M. le Marquis
» de laTour- du-Pin , Maréchal des Camps
» & Armées du Roi , Commandant ent
» chef pour Sa Majefté en cette Pro-
و د
ود
ود
» vince ».
و د
Ce nouvel Académicien a pris alors
la parole , & il a fait voir que la plus
haute nobleffe eft celle qui connoît le
mieux la vraie fource de la gloire.
En effet , il ne s'eft pas feulement attaché
à exprimer noblement fa reconnoiffance
dans le difcours de remercîment
qu'il a prononcé ; mais il s'eft encore
appliqué à démontrer avec précifion de
quelle utilité étoient les Belles - Lettres
dans un Etat ; & confidérant fucceffivement
leur influence fur les ordres les plus -
diftingués qui le compofent , il a faifi cette
occafion pour diftribuer avec délicateffe
des louanges méritées à Monfeigneur le
140 MERCURE DE FRANCE .
Prince de Condé , protecteur de l'Académie
; à M. de Beneuvre qui préfidoit , à
M. l'ancien Evêque de Troyes , Chancelier
, & à M. le Préfident de Ruffey
Vice -Chancelier ; il a fini par donner
des preuves de fon eftime à tous les Académiciens
en général , & a répandu quelques
fleurs fur le tombeau de M. le Marquis
d'Anlezi , un de fes prédéceffeurs
dans le commandement de la Province ,
& qui a occupé une place à l'Académie.
Forcé par la modeftie de l'auteur , je
me bornerai à détacher de fon difcours
ce qu'il dit du Prince de Condé.
M. de la Tour- du- Pin n'a point cherché
à louer ce héros par une énumération
des brillantes qualités qui le diftinguent
, mais par l'hiftoire fidèle de fes
actions. Cet éloge vraiment digne de
celui qui en eft l'objet , & du panégyriſte
qui l'entreprend , fut amené par des réflexions
fur les qualités littéraires de Céfar
, fur l'utilité des commentaires de ce
célèbre Empereur, & des ouvrages des autres
guerriers , & fur l'avantage que nos,
plus grands Généraux ont retiré de leur,
lecture.
« Ils ont fervi de guides aux Turenne ,
aux Condé , aux Créqui , qui ont fait
» l'admiration du fiècle de Louis le Grand,
»C'eſt dans ces fources qu'avoit puifé le
JANVIER 1769. 141
"
" grand Maurice de Saxe..... les bons
François verfent encore des larmes fur
fon tombeau mais en même temps
» notre espoir fe ranime à la vue du héros
» votre protecteur.
93
"
""
,
Quelle fatisfaction pour nous , de voir
» dans ce jeune Prince toutes les qualités
qui caractérisent l'homme d'Etat , l'hom-
» me aimable & le grand Capitaine ! Efprit
jufte & folide , on l'a vu dans des
» occafions critiques & intéreffantes , choi-
» fir le feul bon parti qu'il y eût à prendre.
Les deux affaires des 24 & 30 Sept. 1762 ,
» en font des preuves convaincantes.
و د
"3
» Dans la premiere , preffé par un en-
» nemi entreprenant , courageux & plus
nombreux que lui , il faifit d'un coup
d'oeil l'avantage du pofte qu'il alloit
quitter , s'y arrête , & par fes favantes
difpofitions , par l'emplacement lumineux
de fon artillerie , foudroie les colonnes
du Prince Héréditaire , & l'oblige
» à une retraite précipitée & en défordre.
ככ
n
» Dans l'autre , obligé à faire une re-
» traite , il voit fon arrière- garde forcée
par le même Prince Héréditaire ; il
» faut qu'il fe détermine ou à le com-
» battre , ou à continuer une marche lon-
" gue & difficile. Il n'étoit pas douteux que
»ม harcelé par un ennemi enflé de fon pre142
MERCURE DE FRANCE.
و ر
ود
ور
و د
"
وو
ב כ
و ر
و د
""
و د
;
mier avantage , il n'arriveroit pas à fon
,, but fans effuyer quelque échec confidérable
. Il revient fur fes pas , il voit
l'ennemi pofté fur des hauteurs avantageufes
; il ne lui donne pas le temps
d'en defcendre il prend la premiere
troupe qu'il rencontre & marche à fa
tête attaquer & renverfer l'ennemi ,
eſt lui l'affaire d'un moment. Cet pour
heureux fort tomba fur le Régiment à
la tête duquel j'ai eu l'honneur de fervir
pendant quinze ans ; je devois d'abord
» être le témoin de cette victoire , mais
„ ma deſtination avoit été changée ( 2 ) .
» Je regretterai toute ma vie de n'avoir
» pu donner dans ce grand jour de nou-
» velles marques de mon zèle pour le fervice
de mon Roi , & de mon amour au
» Prince auquel je fuis attaché par les
» liens de la plus vive reconnoiffance.
» Je n'ai pas befoin d'en expliquer le
motif; le pofte dont j'ai l'honneur d'être
» revêtu dans cette Province , le dit affez .
Trop heureux fi je puis juftifier fon
>> choix » !
د د
و د
"
ور
""
ور
M. l'ancien Evêque de Troyes , Chancelier
de l'Académie , a répondu au difcours
de M. le Marquis de la Tour-du-
(2 ) M. de la Tour- Dupin fut employé à l'araće
envoyée en Efpagne.
JANVIER 1766. 143
53
Pin ; il a commencé par rappeller le fouvenir
de ces temps malheureux où les préjugés
de la nobleffe lui faifoient méconnoître
les fources de la véritable gloire
dont l'amour l'enflammoit. « Les plus fa-
» meux de nos héros étoient les moins
inftruits des hommes ; leurs noms , quoi-
» que gravés par la victoire fur les rem-
» parts des villes , feroient reftés fous
» leurs débris , enfevelis avec ceux des
» Barbares dont ils avoient triomphé , fi
» ces mêmes Mufes , quoique rebutées
par eux , n'avoient fait fortir leurs exploits
de l'oubli , & verfé fur ces illuftres
» ingrats , tout l'éclat de l'immortalité
qu'elles poffédent » .
و د
, כ
ور
L'Orateur a enfuite oppofé à ce tableau
celui que préfente notre fiècle. « Une
élégante rivalité d'efprit & des talens
» qui fait les hommes éclairés & polis ,
» a remplacé cette émulation de fang &
» de carnage qui étoit auparavant le dé-
» faut de l'héroïfme & le malheur de
» l'humanité. Les defcendans des perfé-
» cuteurs des Mufes , font devenus leurs
protecteurs. Loin de fe croire avilis ou
dégradés par le commerce avec les Sa-
» vans , ils ont ajouté la gloire de la
» fcience à celle des armes ; ils ont cher-
» ché dans les Lettres , fij'ofe ainfi parler ,
ر د
"
$ 44 MERCURE DE FRANCE .
» une feconde nobleffe que leurs ancêtres
n'avoient pas , dont ils font eux- mêmes
les auteurs , & qui eft plus à eux
» que leurs titres mêmes , puifqu'elle
» eft leur ouvrage. Les affemblées litté-
» raires fe font ouvertes à leurs defirs ;
"
"
"
ils y apportent leur gloire , ils y en
» trouvent une nouvelle ; là , fans diftinc-
» tion d'état & de rang , fe place le héros
qui défend les peuples & le favant qui
» les éclaire. Là , les Achilles qui fe fignalent
dans les combats , fe mêlent
» avec les hommes qui les chantent . Les
» Lettres ajoutent leur couronne à celle
de la Victoire , & mettent fur les mê-
» mes fronts le fceau d'une double im-
» mortalité ».
ور
93
M. l'ancien Evêque de Troyes s'adreffant
enfuite plus particulièrement à M. de la
Tour-du- Pin , lui a dit : « C'eſt ainſi , Monfieur.....
que vous venez à leur exemple
dans l'empire des Mufes , ajouter
» de nouveaux lauriers à ceux que vous
» avez moiffonnés dans les champs de
» Bellone.
""
» Une haute naiffance , des actions mé-
" morables , le luftre des qualités joint à
» celui des honneurs , la célébrité que
» vous vous êtes acquife dans plufieurs
campagnes , jointe à celle de tant de
fiècles
JANVIER 1766 . 145
ود
و ر
» fiècles illuftrés par vos ancêtres , avoient
» intérellé cette province à votre fort
lorfque vous n'étiez pas encore à portée
» de vous intéreffer efficacement au
» fien ...... L'eftime avoit préparé la con-
» fiance des peuples , & celle - ci vous
garantit leur amour ; un exercice de
quelques inois vous donne déja fur
» les efprits & fur les coeurs un afcendant
" que des années de poffeflion n'obtien-
» nent pas toujours : votre pouvoir com-
» mence , & il eft établi . Rien enfin ne
manquoit à votre gloire , mais il man-
» quoit à la nôtre de vous voir aflis parmi
ود
و د
" nous .
Ce célèbre Prélat a fait enfuite mention
des applaudiffemens que méritoit &
que reçut le difcours éloquent que M. de
la Tour-du Pin prononça lors de fa réception
au Parlement , ainfi que l'éloge
de celui que l'on venoit d'entendre ; &
après avoir fait remarquer au nouvel
Académicien les agrémens qu'il pouvoit
fe promettre dans la Société dont il devenoit
Membre , il ajouta : « Témoin
» de nos travaux , & les partageant , vous
» ferez en état , Monfieur , de rendre
» compte au Prince qui honore cette Aca-
» démie de fa protection , des efforts
qu'elle fera toujours pour la mériter
Vol. II. G
">
146 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
DD
30
» & pour la conferver. Chargé de le res
préfenter ailleurs par la grandeur &
par la magnificence , vous nous le repréfenterez
ici par les graces que vous
» nous annoncerez de fa part. Au milieu
» des honneurs dont il jouit , & qui font
» encore plus un tribut qu'on paie à ſes
qualités & à fa valeur , qu'un hom-
» mage qu'on rend à fa naiffance , il n'a
» pas dédaigné de s'intéreffer à celui de
» cette Société Littéraire où vous entrez.
que ne doit-elle pas attendre du
» bonheur qu'elle a de partager avec celle
» de Paris , le privilége glorieux d'appartenir
au Trône ? Celle -ci a nos Rois
» pour fes Protecteurs : le Protecteur de
» la nôtre eſt un Prince du Sang de nos
» Rois ".
و د
29
Eh !
Monfieur le Préſident de Ruffey , Vice-
Chancelier , a lu la fuite de fon Effai
Hiftorique fur les Académies.
On peut regarder cet ouvrage comme
l'hiftoire abrégée des progrès des Lettres ,
des Arts & des Sciences , puifqu'il eft peu
de vrai Savans qui ne fe foient fait gloire
d'occuper une place dans l'Académie de
leur pays , & de l'enrichir de leurs travaux.
Monfieur de R. a grand foin de citer
les noms des grands hommes qui ont
JANVIER 1766. 147
illuftré les Compagnies favantes dont il
fait mention , & il n'oublie aucune des
anecdotes qui leur font honneur.
En parlant de l'Académie de Bordeaux ,
M. de R. fait remarquer que le célèbre
de Montefquieu en étoit Membre , &
s'eft toujours intéreffé vivement à fon fort.
Il rappelle à ce fujet la preuve de reconnoiffance
& de vénération que lui a donnée
cette refpectable Compagnie en plaçant
le bufte en marbre de ce grand homme
dans la falle de fes Affemblées.
C'eft ainfi que M. de R. recueille tous
les événemens honorables qui doivent
entrer dans l'hiftoire des différentes Sociétés
Littéraires. C'eſt ainſi qu'à l'article
de l'Académie de Lyon , il cite les réceptions
du Prince de Saxe Gottha & de
Madame du Bocage. C'eſt ainfi qu'il a
fait mention du don précieux que l'Electeur
Palatin a fait de fon médaillon en
or , à l'Académie d'Arras.
L'ordre chronologique eft celui que
M. de R. a fuivi dans cette efpèce de
galerie hiftorique , & il a préfenté dans
cette féance ce qui concernoit les Académies
de Caën , Montpellier , Bordeaux ,
Pau , Beziers , Lyon , Marfeille, Toulouſe ,
la Rochelle , Arras , & l'Académie Royale
de Chirurgie établie à Paris.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
8
Il a terminé fa lecture par le précis
de l'hiftoire de notre Académie fondée
par M. Pouffier; & après avoir parlé de
fon fondateur , de la dare où elle a commencé
fes féances , ainfi que des différens
événemens dont la mémoire métite
d'être confervée , il s'eft ainfi exprimé
au fujer de la protection que le Prince
de Condé a accordée à cette Académie :
ود
"
« Le trait le plus glorieux & le plus
» mémorable de l'hiftoire de notre Académie
, fera fans doute l'honneur que
» vient de lui faire un Prince qui , à la
tête de nos armées , a fait voir à la
» France qu'il étoit digne du nom de
» Condé , & qui en daignant fe déclarer
» le Protecteur de cette Académie , mon-
» tre qu'il fe fait gloire de joindre les
lauriers des Mufes à ceux que Mars
» lui a prodigués dans les combats » .
ود
Il a fini en témoignant fa fenfibilité à
" la perte que nous venons de faire d'un
» Sophocle & d'un Orphée , de MM . Cré-
» billon & Rameau ; & il a cherché en
» même temps à nous confoler , en nous
engageant à porter nos regards fur le
" monument que la libéralité & le dif-
» cernement du Roi ont fait élever à la
mémoire de Crébillon , & fur les per-
» fonnes diftinguées qui viennent de prendre
place parmi nous » .
ود
"
JANVIER 1766. 149
" La réception dont vous venez d'être
» témoins , Meffieurs , a- t- il dit , vous
tappelle le temps où l'Hercule Gaulois ,
" par les charmes de fon éloquence , enchaînoit
les efprits & les cours de vos
*
» ancêtres ".
Enfuite parlant de M. Amelot de Chaillou
, Intendant de cette Province , nouvellement
admis , & qui fera reçu à la
féance publique du mois de Décembre ,
il a ajouté :
" Un Magiftrat dont le nom eft aufli
célèbre dans la république des lettres ,
» qu'illuftré par les fervices rendus à
l'Etat dans les négociations & le Mi-
» niſtère , fe propofe d'allier les travaux
académiques aux importantes fonctions
de fa place.
30
ود
" De tels exemples font bien propres
» à entretenir dans cette ville le goût des
fciences & l'amour des lettres » . ?
Monfieur Maret a fait enfuite l'éloge
hiftorique de feu M. Rameau , Compofiteur
de la Mufique du Cabinet du Roi ,
Affocié non - réfident de l'Académie.
Ce célèbre muficien , né à Dijon en
1680 , n'étoit pas moins diftingué par
fes connoiffances théoriques , que par les
chef- d'oeuvres dont il a enrichi le théâtre
lyrique.
G iij
50 MERCURE DE FRANCE.
ود
Monfieur Maret s'eft attaché a le montrer
fous ces deux points de vue ; « auffi
profond philofophe qu'habile muficien ,
» a -t- il dit , Rameau a perfectionné la
» théorie de la mufique , & il en a porté
la pratique en France au plus haut point
de gloire ».
ود
»
Après avoir développé fucceffivement
ces deux propofitions , M. Maret a fait
connoître l'homme dans M. Rameau , &
2 fini par l'énumération des graces dont
Sa Majefté le combla , & des témoignages
d'eftime que le Public lui a donnés
pendant fa vie & après fa mort.
A cette occafion il a difculpé fa parie
de n'avoir pas , à l'exemple de Paris ,
Orléans & Marſeille , fait faire un fervice
folemnel pour ce grand homme . Il
a cité plufieurs faits qui prouvent combien
fes compatriotes eftimoient Rameau
& combien ils ont été fenfibles à fa perte ;
& il a parlé de l'empreffement que plufieurs
Académiciens avoient eu de foufcrire
, pour faire élever à Rameau une
ftatue foufcription qui avoit été annoncée
par le Journal Encyclopédique.
Enfuite en exprimant leurs regrets fur
l'inutilité de leurs démarches , il a fait
fentir l'avantage qui réfulteroit de l'établiffement
des galeries patriotriques , imaJANVIER
1766.
ginées par M. Duterail , & dans lefquelles
les ftatues des grands hommes devoient
être placées ; galeries dont il croit que
Dijon devroit donner l'exemple à la
France , puifque cette Ville a eu le bonheur
de voir naître dans fes murs Saumaife
, Boffuet , Lamonnoie , le Préfident
Bouhier , Crébillon & Rameau , & qu'elle
compte encore avec complaifance parmi
fes enfans MM. Piron & de Buffon.
La féance a été terminée par M. Picardet,
Prieur de Neuilly , qui a lu un difcours
dans lequel il examine fi l'homme qui
ne feroit pas civilifé , en feroit meilleur
& plus heureux .
Pour réfoudre cette queftion , M. Picardet
confidère d'abord quels font les
effets que la Société doit produire fur les
hommes , & il trouve que tous les voeux ,
tous les efforts de la fociété , tendant à
rendre l'homme meilleur & plus heureux ,
s'il eft réellement malheureux & méchant
ce n'eft point la fociété , mais l'homme
même qu'on doit en accufer.
Après avoir ainſi établi dans la première
partie qu'il y a de l'injuftice à rendre
la fociété comptable des égaremens des
hommes ; il fait voir dans la feconde ,
des preuves de fait , que l'homme en par
Giv
132 MERCURE DE FRANCE.
fociété , l'homme civilifé , eft meilleur
& plus heureux.
Des réflexions fur l'état & les qualités
des hommes , dont la fociété a eu moins
d'occafion de réprimer les penchans & de
régler les actions , tels que les enfans , les
gens de la campagne & les fauvages , fervent
à M. Picardet pour prouver que ,
guidé par le fentiment de fes befoins
préfens , l'homme livré aux mains feules
de la nature , concentre toutes les vues
fur lui - même , & que cet égoïfine le
rend naturellement impérieux , avide &
cruel.
Que fi l'on trouve parmi les fauvages
quelques vertus , ils le doivent à l'efpèce
de fociété dans laquelle ils vivent. Il compare
l'homme qui n'eft pas civilifé au
fauvageon qui peut acquérir de la force ,
étendre au loin fes branches , mais qui
ne produit que des fruits acerbes , tandis
que celui que la fociété a poli , eſt
un arbre auquel la main habile du cultivateur
affure l'honneur d'une belle fructification
.
Un parallèle de l'état d'un Hottentot
& celui d'un Européen civilifé , termine
le difcours de M. Picardet , & cet Académicien
en prend occafion de demander
JANVIER 1766. 753
aux détracteurs de la fociété , s'il eft vrai
qu'elle rende l'homme malheureux & méchant
?
J'A
A Rouen , ce 12 Décembre 1761 .
' AI l'honneur de vous adreffer , Monfieur
, l'extrait de l'affemblée publique de
l'Académie de Rouen. Des circonstances
qui n'ont pas dépendu de moi m'ont empêché
de vous l'envoyer plus tôt. Je vous
prie , au nom de la Compagnie , de vouloir
bien lui donner place dans votre prochain
Mercure , on du moins dans le
fecond volume. Quoiqu'on eût pris la
précaution d'annoncer d'avance les fujets
des prix , il eft cependant néceffaire d'en
rappeller le fouvenir aux Auteurs & au
Public.
J'ai l'honneur , &c.
MAILLET DU BOULLAY , Maître des
Comptes & Secrétaire de l'Académie
pour les Belles Lettres .
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
ASSEMBLEE publique de l'Académie des
Sciences Belles Lettres & Arts de
و
› ROUEN tenue dans la grand'falle de
l'Hôtel de Ville , le 7 Août 1765 .
MONSIEUR ONSIEUR
le Cat , Secrétaire
pour les
Sciences
, ouvrit la féance par l'extrait
des
travaux
de l'année
académique
dans fon
département
. Nous n'en pouvons
donner
que les titres.
la
Mémoire fur une efpèce particulière de
tranfpiration mielleufe , occafionnée par
piquure d'un puceron particulier , couvert
d'un duvet blanc ; par M. Neveu , Adjoint.
Mémoire fur les pieux , pilots & pilotis ,
leur nature , leur force , la manière de les
employer ; par M. Baronnet , Affocié de
l'Académie , & de celle des Sciences de
Paris.
Mémoire fur la chûte des corps , pour
perfectionner , s'il eft poffible , la théorie
de la defcente des graves ; par M. le Cat.
Obfervation d'une féve de haricot ,
trouvée dans le blanc d'un oeuf durci ; par
M. Pinard.
JANVIER 1766. 155
Mémoire fur la force de percuffion des
corps graves ; par M. Hubert , Adjoint.
Obfervations fur le chronomètre , &
fur les expériences faites pour conftater la
théorie de la gravité ; par M. Balliere.
Mémoire fur le même fujet ; par M.
Neveu , Adjoint.
Réponse aux Obfervations fur les expériences
de la chûte des corps ; par M. le
Cat. t
Mémoire fur la pouffée des voûtes ; par
M. Hubert , Adjoint.
Mémoire fur l'accélération du pendule ,
& la manière de la mefurer méchaniquement
; par le même.
Differtation fur la diffolubilité du mercure
dans le vinaigre diftillé ; par M. Chandelier
, Adjoint.
Obfervation d'une aurore boréale ; par
M. l'Abbé Jaquin , Correfpondant.
Obfervation qui prouve la fenfibilité
de la pie-mère ; envoyée par M. Beyer ,
Affocié étranger .
Réflexion fur la manière dont s'opère
la congellation des eaux courantes , à l'occafion
d'un Mémoire anonyme envoyé fur
cette matière . Ces rédexions font de M..
Neveu , Adjoint.
Plante
propre à être fubftituée
à la garence
, découverte
par M. Dambourney
,
G vi
156 MERCURE DE FRANCE .
Obfervation d'un garçon de dix- neuf
ans, ayant fix doigts aux pieds & aux mains ;
par M. le Cat.
Examen d'une préparation de mercure
précipité , décrite fous le nom de poudre
de vie , & qui mériteroit mieux celui de
poudre de mort ; par M. Chandelier
Adjoint.
Mémoire fur la culture & la greffe du
mûrier ; par M. Rondeau.
Obfervations qui prouvent décifivement
la réalité de la fuperfétation ; par M. Pilore,
Adjoint.
Le Secrétaire des Sciences proclama
enfuite les prix des Ecoles de fon département.
Savoir :
Prix d'Anatomie.
Premier. M. Blifs de Saint - Vandrille ,
le même qui l'an paffé remporta encore ce
prix , le troisième de Chirurgie , & le
quatrième de Botanique .
Second. M. de la Porterie , d'auprès de
Gifors , qui a remporté l'an paffé le même
prix , & il y a deux ans , le premier.
Troifième , M. Poulin.
Quatrième , refté de l'an paffé , M. Nicole
, de Rouen.
JANVIER 1766. 157
Prix de Chirurgie.
Premier. M. Blifs , déja nommé.
Second. M. Nicole , déja nommé.
Troisième. M. Scieaux , d'Evreux , qui
l'an paffé remporta le premier du même
genre.
Prix de Mathématiques .
Premier , fur les fections coniques. A
M. Faverel , de Lyon en Forets .
Un même prix réfervé de l'an paflé a
été donné à M. Aubert , de Rouen .
Second prix fur la Géométrie Elémentaire
, à M. Godefroy , de Dernetal .
Prix de Botanique .
Premier. M. le Carpentier , de Rouen.
Second. M. de la Porterie, déja nommé .
Prix d'accouchemens.
Premier. M. Nicole , de Rouen , déja
deux fois nommé.
Second. M. de la Porterie , déja nommé.
Grand Prix de la Claffe des Sciences.
Le fujet de ce prix remis de l'an paffé
158 MERCURE DE FRANCE.
étoit le méchanifme & les ufages de la
refpiration , & c.
Il a été unanimemenr adjugé par MM .
les Commiffaires au Mémoire n°. 3 , qui
a pour devife , te finè nil altun mens inchoat.
C'eft le Mémoire qui l'an paffé
avoit été jugé le meilleur , mais avec des
défauts qu'on a indiqués en général dans
les Journaux . L'Auteur , profitant de ces
avis , a fait de nouveaux efforts qui lui ont
mérité le prix que l'Académie lui accorde
aujourd'hui. Elle voit avec plaifir que la
célébrité de celui qu'elle couronne confirme
la jufteffe de fon jugement. M. David
, Maître-ès - Arts & en Chirurgie du
Collége de Paris , avoit fait , dès l'âge de
vingt- trois ans , un traité de la faignée ,
dont tous les Journaux ont fait l'éloge. Il
a remporté en 1762 le prix de l'Académie
de Harlem , & l'an paffé le prix double
de l'Académie de Chirurgie de Paris.
Senfible au nouvel honneur qu'il acquiert
par les fuffrages de celle de Rouen , il eſt
venu en jouir à l'affemblée publique , &
a reçu le prix des mains de M. le Directeur.
Le Mémoire qui a le plus approché de
celui no. 2 eft le n . 4 , qui a pour devife :
Sic rerum fumma novatur
n°.
Semper. Lucret, Lib . 1 , v. 74
JANVIER 1766. 159
L'Auteur eft M. Boulard , Chirurgien
interne de l'Hôtel Dieu de Rouen , lequel
a été célébré plufieurs fois dans ces féances
par les prix d'Anatomie & de Chirurgie
qu'on lui a adjugés , & dont celui de 1762
étoit accompagné de la note honorable
longè primus. On doit regarder cet acceffit
comme un des fruits de l'émulation que
ces féances & ces prix excitent dans nos
Ecoles.
M. Maillet du Boullay , Secrétaire des
Belles Lettres , rendit enfuite compte des
travaux de l'année dans fon département ,
dont nous ne pouvons pareillement donner
que les titres.
Les Amans malheureux ou le Comte
de Comminge , Drame envoyé à l'Académie
par M. Darnaud , Correfpondant.
Réflexions fur ce Drame , envoyées à
l'Auteur par M. du Boullay.
Lettre de M. Rouffeau de Genève , à
M. Balliere , fur fa théorie de la muſique.
Lettre de M. de Voltaire , à M. le Cat
fur fon traité du fluide des nerfs & de la
fenfibilité animale.
Mémoire pour la famille Calas , envoyé
à l'Académie par M. Elie de Beaumont ,
Correfpondant.
Differtation fur l'origine de l'Univerfité
de Paris , par M. l'Abbé des Houffayes.
160 MERCURE DE FRANCE.
Deux portraits , l'un en miniature
l'autre à l'huile ; préfentés par M Dupont.
Remerciement en vers de Madame du
Bocage , fur fa réception en qualité d'Affociée
libre .
Traité de Peinture , envoyé par M. Dandré
, Affocié.
Hiftoire de la Ville & Doyenné de
Montdidier ; par le Père Daire , Affocié.
Obfervations fur l'utilité des voyages ;
par M. Dornay : ouvrage divifé en trois
parties , dont la première feulement a été
lue à la féance .
Divers extraits pour la collection de
l'Académie ; par M. du Boullay.
Pocine didactique fur les avantages &
les règles des vers libres ; par M. Midy.
Eftampe repréfentant la vue de Rouen ,
prife du petit château , deffinée & gravée
M. Bacheley , aux frais de M. le Cat ,
& deftinée pour un ouvrage de cet Académicien
fur le climat particulier de cette
ville , les maladies qui y régnent , & c.
par
Prix de l'Ecole de Deffein.
Les Elèves s'étant trouvés trop foibles
cette année pour le prix de génie ou de
compofition en Peinture & en Sculpture ,
l'Académie n'a pas diftribué de médaille
JANVIER 1766.
d'or , qu'elle réſerve pour un autre temps."
Premier prix d'après nature. M. Jean-
Martin Paulet , Sculpteur de Rouen , qui
avoit remporté le premier prix d'après la
Boffe en 1763 .
Second. Jacques , Chef d'Hôtel de Beaulieu
, Peintre de Rouen.
Prix d'après la Boffe. Mlle Dorothée
Jacques , de Rouen , qui avoit mérité en
1762 un prix extraordinaire dans la claffe
du deffein,
Prix extraordinaire. M. François Affelin,
Peintre de Coutances.
Acceffit . Nicolas Jofeph Billot , de Leri ,
qui avoit remporté le prix de la Claffe de
Deffein en 1764.
Prix d'après le deffein . Mlle Marie-
Anne Thérèfe Van- Vergeloo , d'Anvers.
Acceffit. M. Guillaume - Ambroife Bertin,
de Lanctot , près de Bolbec , en Caux.
Architecture.
Le fujet du prix de compofition cette
année étoit , dans un terrein donné le
long d'une rivière , de conftruire une manufacture
ou fabrique de toile ou paſſementerie
comme celles de Rouen , le logement
de l'Entrepreneur , les atteliers néceffaires
, & c. On a demandé un plan généY62
MERCURE DE FRANCE.
ral du rez- de- chauffée, un autre du premier
étage , une coupe fimple , & une élevation
de la maifon , en préférant l'utile & le
folide à la magnificence.
Ce prix a été remporté par M. Louis-
Augufte Hardi, Maître Plâtrier de Rouen.
Grand Prix de la Claffe des Belles Lettres.
L'Académie avoit réſervé l'an paffé le
prix double de poéfie , dont le ſujet étoit
la délivrance de Salerne , & la fondation
du royaume de Sicile , qui fut la fuite de
cette expédition.
Dans les avis qu'elle crut devoir donner
aux auteurs , elle défigna fuffifamment
le Poëme qui a pour devife , funt hîc
etiam fua pramia laudi , & qui les années
précédentes avoit été envoyé fous celle de
credite pofteri. Comme cet ouvrage a toujours
été fort fupérieur à fes concurrens
par la poéfie de ftyle & l'harmonie des
vers , l'Académie n'a pas cru devoir différer
davantage une décifion qui fe fait attendre
depuis fi long- temps ; & elle l'a couronné
comme le meilleur de tous ceux qui
lui ont été préfentés. L'Auteur , qui s'eſt
depuis fait connoître , eft M. de la Harpe ,
célèbre par fa Tragédie de Warwick.
A l'égard du prix d'Hiftoire , dont le
JANVIER 1766. 163
fujet eft l'origine , la forme & les changemens
fucceffifs de l'Echiquier ou Parlement
ambulatoire de Normandie , & c .
quoique l'Académie n'eût annoncé ce
prix que pour le mois d'Août 1766 , quelques
Auteurs ont déja envoyé des ouvrages
, parmi lefquels un , fur- tout , qui a
pour devife , Magiftratus eft lex loquens
a mérité toute fon attention par fes favantes
recherches & la bonne méthode avec
laquelle il eft rédigé. L'Académie exhorte
l'Auteur à profiter du temps qui lui refte
pour donner à fon ouvrage toute la perfection
qu'il eft capable de lui procurer.
Il y auroit fur-tout quelques corrections a
faire , qu'elle le prie de ne point négliger.
Le Public voudra bien fe rappeller auffi ,
qu'outre ce prix , l'Académie en diftribuera
encore un double l'année prochaine 1766
à fa féance publique du premier Mercredi
d'Août.
Le fujer de ce prix donné par Monfeigneur
le Duc d'Harcourt , Gouverneur de
la Province & Protecteur de l'Académie ,
a été annoncé dès l'année dernière . Il s'agit
d'expofer quelles font les mines de
Normandie , tant métalliques que demimétalliques
& bitumineufes , & les avantages
qu'on pourroit tirer de leur exploi
tation .
164 MERCURE DE FRANCE.
+
Les ouvrages , francs de port & fous la
forme ordinaire , doivent être adreffés ,
avant le premier Juillet , à M. le Cat
Secrétaire Perpétuel de l'Académie pour
la partie des fciences , au lieu de Santé .
,
Ceux , pour la partie des Belles Lettres ,
à M. Maillet du Boullay , Secrétaire pour
cette partie , derrière l'Archevêché.
Monfieur le Cat lut enfuite l'éloge de
feu Monfeigneur le Maréchal de Luxembourg,
Gouverneur de Normandie & Protecteur
de l'Académie de Rouen .
Après quelques réflexions fur l'antiquité.
de la Maifon de Montmorency , fur la
multitude de héros qu'elle a produits , fur
l'attachement & le refpect de la nation
pour ce nom illuftre ; fentimens fi bien
mérités par le dévouement de ceux qui
Pont porté au fervice de la patrie : M. le
Cat entre en matière & fuit M. le Maréchal
de Luxembourg dernier mort , depuis
fes premières campagnès , fous la Régence ,
juſqu'à la guerre ddee où il eut l'hon- 1741 ,
neur d'être Aide - de- Camp du Roi dans les
glorieufes campagnes qui la terminèrent.
" C'eft une espèce de paradoxe , dit
M. le Cat , que la bravoure foit fi fami-
» lière à la nation la plus douce , la plus
» polie , la plus galante de l'Europe . Mais
» on le comprend aifément , lorfque l'on
39
JANVIER 1766. 165
و د
"
و د
» réfléchit qu'un tempérament de feu ,
» un fentiment vif de point d'honneur ,
» font auffi naturels aux François que l'ur-
» banité . Ce dernier fentiment eft en effet
» fi vif dans la nation , que les guerriers
» même qui n'ont pas ce feu , ces paffions
ardentes , tiennent encore à cet
» amour délicat pour l'honneur , beaucoup
plus qu'à la vie . Par ce fentiment domi-
» nant , leur fang -froid devient dans les
" occafions meurtrières & chaudes , une
» intrépidité clairvoyante & fage , qui fait
une bravoure préférable , fans doute , au
moins pour un Général , à celle qui eft
» bouillante & plus active. Tel étoit le
» caractère de M. de Luxembourg.
ود
"
M. le Car fait enfuite le parallele des
talens de l'homme de cour & de ceux du
guerrier.
""
"
و د
Il y a beaucoup d'analogie , dit M. le
» Cat , entre les intrigues de cour & les
ftratagêmes de guerre. De part & d'au-
» tre une attention perpétuelle aux manoeu-
» vres des ennemis , un coup - d'oeil jufte
fur leurs deffeins , une indifcrétion impénétrable
fur nos propres vues , une
» activité infatigable à prévenir les uns &
» à exécuter les autres , font des moyens
affurés de fe procurer des triomphes ,
fur- tout fi la grandeur d'âme , l'équité,
وو
"
"9
166 MERCURE DE FRANCE .
ور
و د
'99
» la probité , la candeur , ofent être de la
» partie. Or ces qualités , fi rares à la
Cour , compofoient très- réellement tout
» le fond du perfonnage que faifoit auprès
du Roi M. de Luxembourg , & lui
» méritèrent de fon Maître toutes les dif-
» tinctions dont il jouiffoit , & au- deffus
defquelles il mettoit l'affection particu-
» lière dont le Roi l'honoroit. Il avoit
acquis auprès de ce Prince toute la familiarité
qui peut être permife à un fujet
» avec fon Souverain , & qu'une grande
circonfpection ne pouvoit rendre que
plus fûre & plus durable . Cette fageffe
» ne lui coûtoit rien , elle venoit en lui
» d'une modeftie fincère & vraie qu'il
» tenoit de la nature même » .
"
59
"
"
DJ
M. de Luxembourg étoit univerfellement
eftimé , refpecté , aimé. Cette réputation
flatteufe , fans laquelle la gloire même n'a
rien de defirable , étoit le fruit de fa bienfaifance
, de fon exactitude fcrupuleufe à
fes devoirs , de fon attention à plaire , de
fa douceur inaltérable ; il jouit jufques
dans fes derniers momens du fpectacle
touchant des fentimens publics. Pendant
une vingtaine de jours qui précédèrent
les derniers de fa vie , il fe fit porter dans
un fallon de fon jardin , qui donne ſur le
Boulevard. « Dès qu'on l'apperçut on le
JANVIER 1766. 167
و د
ود
"3
» crut convalefcent , & il s'y fit un con-
» cours de peuple & de voitures , accompagné
des témoignages les plus vifs de
l'allégreffe que caufoit au Public cet
efpoir , tout trompeur qu'il étoit. Cette
» fcène attendriffante fut renouvellée au-
» tant de fois qu'il put être porté à ce
» fallon , & elle fut plus attendriffante
» encore par les gémiffemens & les pleurs
lorfqu'on ne le vit plus & qu'on appris
» fa mort , arrivée le 18 Mai 1764 , dans
» fa foixante- deuxième année » .
ود
M. du Boullay lut enfuite l'éloge de
MM. Paul & Michel- Ange Slodtz, frères ,
Sculpteurs , Affociés de l'Académie , &
Membres de l'Académie Royale de Peinture
& Sculpture de Paris. Ils avoient un
autre frère, Antoine- René- Sébastien Slodtz,
auffi très-habile Sculpteur , mort en 1754.
Trois frères , dit M. du Boullay , fils
d'un Artiſte juftement célèbre , parvenus
tous trois dans le même art à une réputation
fupérieure , plus eftimables encore
par cette concorde inaltérable qui leur
fit mettre en commun , jufqu'à la fin de
leur vie , toutes les espèces de biens , font
un fpectacle auffi intéreffant pour les âmes
fenfibles , que pour les amateurs des talens.
L'Académie fit l'éloge de l'aîné quelque
temps après fa mort. Le fecond , fort
-168 MERCURE DE FRANCE.
connu dans la Capitale du Royaume par
les embelliffemens qu'il a faits à plufieurs
églifes , notamment à Saint Méri , ne l'eft
pas moins dans celle de cette province , par
les monumens qu'il y a exécutés . C'eſt de
lui que font les figures du méridien de la
Bourſe , la ſtatuë de la Pucelle d'Orléans ,
les deux anges adorateurs du choeur de
l'églife de Saint Ouen .
Le troifième furpafla encore fes frères ,
& mérita , dans Rome même , le nom de
Michel- Ange. Il obtint la préférence du
choix pour une ftatue dans l'églife de Saint
Pierre ; diftinction qui n'a jamais été accordée
à d'autres étrangers que lui , au
célèbre le Gros , auffi François , & à François
du Quefnoy , Flamand .
و د
cr
Ce fut en cette occafion qu'il com-
» mença à déployer fes talens pour l'expref-
» fion , cette partie des beaux arts , qui en
» eft , à proprement parler , la poéfie , &
qui , par cette raiſon , eft fi chère aux
hommes de génie , & fi élevée au - deffus
» de la portée des hommes médiocres » .
و د
"
Dans un tombeau qu'il exécuta enſuite ,
il perfonnifia l'Immortalité & la rendit reconnoiffable
, bien plus par le caractère
fublime de la figure , que par les fymboles
qui l'accompagnent . Pour réalifer ainfi cet
objet de l'efperance & de la confolation
des
JANVIER 1766. 169
des grands hommes , il falloit être foimême
embrafé de ce fea divin qui furvit
à la foible humanité , & qui , tranfmis par
les ouvrages qu'il a infpirés , va fufciter ,
dans la longue fuite des fiècles , des diſciples
aux beaux arts , & des adorateurs à la
vertu .
L'amitié & l'amour de la patrie rappellèrent
M. Slodiz en France. Sa gloire l'y
avoit précédé. Deux buftes qu'il envoya
de Rome à Lyon , & qui repréſentent
Iphigénie & Chalchas , compofent une ſcène
digne de Racine , & qui femble traitée par
le génie qui l'anima. Ce font , au témoignage
de ceux qui ont le droit d'en juger ,
deux des plus précieux ouvrages qu'on
connoille en fculpture.
Cependant il étoit dans fa deftinée de
rencontrer d'abord des obftacles , & de ne
les furmonter qu'à force de mérite . Il fut
reçu froidement par ceux qui préfidoient
aux arts. L'amitié & la vertu le foutinrent .
Il vint partager avec fes frères le tréfor
d'études & de connoiffances qu'il avoit
amaffé en Italie ; & le Public s'apperçut
bientôt de cette riche contribution au fond
de la fociété fraternelle .
Un modèle confacré à l'amitié , cette
Déelle bienfaifante , qu'il étoit fi digne
de connoître & de faire adorer , lui ouvris
Vol. II. H
170 MERCURE DE FRANCE.
l'entrée de l'Académie de Peinture & de
Sculpture. Pour prix de cet hommage elle
lui mérita celle de tous fes confrères. Il fe
fit une révolution dans le goût : tous les
grands artiftes fe rangèrent de fon côté ; &
le vrai beau , regardé dabord comme trop
auftère , s'attira des applaudiffemens univerfels.
Le maufolée du Curé de Saint Sulpice
, la décoration du choeur de la Cathédrale
d'Amiens , quantité d'autres ouvrages
trop longs à citer , tant pour le Roi que
pour le public & les particuliers , lui affurent
une gloire immortelle , & l'un des
premiers rangs parmi nos Sculpteurs François.
Il étoit auffi excellent Architecte , & il
eut fouvent occafion d'exercer ce talent
dans fa place de Deflinateur du Cabinet
du Roi. Il donnoit aux décorations momentanées
, qu'il deftinoit aux cérémonies
publiques , toute la nobleffe & la correction
qu'auroient exigé les monumens les
plus durables. Les deffeins , qui en ont
été confervés avec foin , feront un jour
des fources précieufes pour notre architecture
fi , jamais raffafiés de ce tuxe privé
qui concentre les hommes dans leur exiftence
paffagere , & qui énerve le génie
nous pouvions nous élever à la magnificence
publique , qui attache les citoyens
JANVIER 1766. 171
à la patrie , & conduit feule les arts à la
perfection & l'immortalité .
Malgré fes fuccès , il eut encore occafion
d'éprouver ces chagrins & ces contradictions
, qui trop fouvent troublent la vie
des grands hommes & compenfent leur
gloire par la perte de leur repos . Le Roi
de Pruffe voulut l'attirer dans fes Etats :
M. Slodtz le refufa ; l'amitié & la vertu ,
qui avoient toujours été pour lui les premiers
des biens , ne lui parurent pas trop
payées par la modération & par la patience.
Peu de temps après il fut attaqué de la
maladie dont il mourut ; c'étoit la même
qui avoit enlevé fes frères : nouveau trait
'attendriffant de reffemblance entre ces
trois hommes , qui avoient puifé , dans la
même fource , les mêmes talens , les mêmes.
vertus , la même portion des maux attachés
à la condition humaine.
le
Cet éloge fut terminé par une infcription
en ftyle lapidaire à la mémoire des
trois frères , qui , réunis par la nature ,
furent encore davantage par l'amitié , la
vertu & la gloire.
M. l'Abbé Yart lut enfuite une ode
intitulée , les Académies , & qu'il doit
donner en entier , d'autant plus que ces
fortes d'ouvrages font peu fufceptibles
d'extraits.
Hij
172
MERCURE DE FRANCE.
M. Dornay lut un mémoire intitulé ,
Obfervations fur les moyens de rendre les
voyages utiles. Cet ouvrage a trois parties ;
dans la première il examine cette utilité
relativement aux voyageurs mêmes ; dans
la feconde , relativement à la patrie ; dans
la troisième , relativement à l'humanité en
général. La première de ces trois parties
fut feule luë à la féance .
M. Dornay remarqua d'abord que prefque
tous les Auteurs qui ont traité ce fujet
fe font arrêtés à prefcrire aux voyageurs
les précautions qu'il falloit prendre & les
règles qu'il falloit fuivre pendant les voyages
; mais ils ont trop négligé de leur recommander
les précautions , fans lefquelles
les voyages mêmes ne peuvent être ni
agréables ni utiles. L'une des plus effentielles
eft d'acquérir les connoiffances néceffaires
pour voyager avec agrément &
avec fruit. Lorfque les voyageurs ne fe
propofent que leur utilité particulière , il
faut que leurs connoiffances foient étendues
, mais elles peuvent être un peu fuperficielles
; à mesure que l'utilité de leur
entreprise devient plus générale , leurs
études doivent fe concentrer davantage &
acquerir de la profondeur . Enfin les génies
fupérieurs, qui travaillent pour l'humanité ,
doivent s'attacher à un objet unique , & le
JANVIER 1766 . 173
fuivre jufques dans les dernières ramifications
qui échappent aux yeux vulgaires.
Pour prouver que la multiplicité des
connoiffances eft fort néceffaire aux voyageurs
même de la première claffe , & pour
fauver en même temps la féchereffe des
préceptes , M. Dornay fit le parallèle des
deux voyageurs , dont l'un s'eft appliqué à
acquérir une teinture raisonnable de deffein
, d'architecture , de belles lettres , d'hiftoire
, d'antiquités , de phyfique , d'hiftoire
naturelle , de mathématiques , tandis que
l'autre a négligé ces connoiffances , & ne
voyage que pour changer de place. Il les
repréfente dans les différentes pofitions où
fe trouvent le plus ordinairement les voyageurs
ce qui donne lieu à des defcriptions
agréables & variées. Tout eft pour le premier
voyageur un objet de plaifir , d'intérêt
, d'inftruction ; tandis que l'autre
humilié à chaque inftant par le fentiment
de fon infuffifance , n'éprouve que du
dégoût , ne fent de plaifir que par le changement
rapide d'objets , & n'eft point en
état de tirer du fpectacle de la diverfité
des productions , des moeurs , des ufages ,
des caractères , des loix , la première &
la plus importante des utilités , celle de
revenir chez foi plus éclairé , meilleur &
plus heureux . Car , comme l'ajoute M.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Dornay, à quoi ferviroient & les études
& les voyages , s'ils ne nous donnoient
des
moyens pour mieux nous conduire
dans le grand voyage de la vie ?
M. du Boullay lut , pour M. l'Abbé
Fontaine , une traduction littérale & en
ftrophes régulières de la première pythyque
de Pyndare , dont le fujet eft Hieron
vainqueur à la courfe des chars.
Tout le monde connoît l'extrême diffi
culté de traduire littéralement des poëmes
en vers , & que cette difficulté augmente
encore lorfque ces poëmes remontent à la
haute antiquité , parce que le temps , qui
change & qui détruir tout , amène une fi
grande différence dans les moeurs , les
ufages , le goût , la manière de penfer ,
qu'il n'eft prefque plus poffible de conferver
dans la copie que les principaux
traits de l'original. Mais de tous les Poëtes
anciens , il n'en eft peut- être pas de plus
intraduifible que Pindare , dont le génie
fougueux & impatient du frein , femble
au premier coup- d'oeil , ne marcher que
par bonds , & ne pas fuivre de route certaine.
Aucun Poëte d'ailleurs ne s'eft plus
attaché à préfenter à fes contemporains des
peintures tirées de leurs moeurs & de leur
théologie. Or ces peintures , malgré la
fierté de leur compofition & la vigueur
de leur coloris , ne peuvent pas intéreffer
JANVIER 1766. 175
la postérité autant que le fiècle même du
Poëte.
Cependant M. Fontaine , qui s'est déja
exercé dans ce genre par une traduction
du premier livre des odes d'Horace , qui
n'eft pas imprimée , & qui mériteroit de
l'être , n'a pas cru cette nouvelle entrepriſe
impoffible. Sans s'écarter du texte , qu'autant
que la diverfité du génie des deux
langues l'exige , il a trouvé le moyen de
donner à ceux qui n'entendent pas le grec
une idée de l'enthoufiafme lyrique qui
caractériſe Pindare . Nous ne pouvons citer
que quelques ftrophes.
Le Poëte s'adreffe à la lyre des Mufes
qui éteint la foudre dévorante qu'embrafent
des feux éternels.
DE Jupiter l'aigle eft fenfible ,
Sa noble fierté s'adoucit ,
Sous le fceptre du Dieu paisible
Ton charme vainqueur l'affoupit .
L'ombre dérobe à la lumière
Le bec recourbé de l'oiſeau ,
Une vapeur fombre eft le fceau
Qui clot fa pefante paupière .
Dominé par un doux tranſport ,
Il élève fon dos humide ,
Abaiffe fon aîle rapide ,
Enfle fon plumage & s'endort.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
Les Dieux cédent à ta puiffance ,
Et Mars même , Mars indompté
Laiffe à tes fons tomber fa lance ;
Le coeur ému de volupté ,
Ceux que le Maître du tonnerre
Voulut priver de ſes faveurs ,
Et fur la mer & fur la terre
Redoutent le chant des neuf Soeurs.
Tel des Dieux l'ennemi barbare ,
Géant à cent têtes , Typhon ,
Couché dans le fond du tartare ,
Rugit dans fa triſte priſon.
Les monts de Cumes , de Sicile ,
Oppreffent le fein héritlé
De ce monftre , énorme reptile
Dans le fourd aby me enfoncé.
D'éternels frimats entourée ,
Colonne d'un ciel orageux ,
L'Ethna de redcutables feux
Vomit une fource facrée .
Dans le jour ces fleuves ardens
Qu'un feu fombre rougit , allume ,
Sortis d'un gouffre de bitume ,
Semblent d'impétueux torrens .
La nuit la famine étincelante
S'élance en tourbillons divers :
Des rochers la maffe brûlante
Coule à grand bruit au fein des mers
JANVIER 1766. 177
Parmi les torrens de fumée.
Typhon , ô prodige étonnant !
Repoutle une fource enflammée
Au fommet de l'Ethna tonnant .
De fon dos le Géant terrible
Soulève le mont embrafé :
L'Ethna , d'une fecouffe horrible ,
Terraffe le monftre écrasé .
A ces peintures fi énergiques ajoutons
quelques ftrophes morales , qui feront connoître
le génie de Pindare & le talent du
traducteur en différens genres. Le Poëte
s'adreffe à fon héros.
Que tes faits chantés fur la lyre
Soient toujours dignes d'Hieron ,
Et pour gouverner ton Empire ,
De l'équité prends le timon .
Ainfi qu'un inftrument fidèle ,
Métal fur l'enclume apprêté ,
Ta langue de la vérité
Doit porter l'en.preinte avec elle.
Ouvert fur vos vices fecrets ,
Rois , l'oeil jaloux les exagère :
Une faute n'eft point légère ,
Hieron , fi tu la commers .
Le renom confacre la vie
Des grands hommes qui ne font plus ;
Hv
178 MERCURE DE FRANCE .
Nous chériffons , malgré l'envie ,
La noble vertu de Créfus.
Phalaris , monftre qu'on détefte ,
Embrafe le taureau d'airain ,
Laiſſe aux fléaux du genre humain
Le poids d'une haine funefte .
D'honneurs fuperbes revêtu ,
Jouis d'une entière victoire :
Le fecond des biens eft la gloire ,
Et le premier eſt la vertu .
Jamais aucun philofophe n'établit une
aufli belle maxime que celle qui eft contenue
dans ces deux derniers vers.
M. de Couronne lut des Mémoires.
pour fervir à la vie de François du Quefnoy
, Sculpteur né à Bruxelles en 1592 .
Il s'attacha d'abord à éclaircir l'équivoque
cruelle qui l'a fait confondre avec
fon frère Jérôme du Quesnoy , auffi Sculpteur
habile , mais qui deshonora fes talens
par fes crimes , & fut brûlé à Gand
en 1654. François du Quefnoy ne fut
occupé toute fa vie que des travaux & des
recherches de fon art. « Il furpaffa dès fa
» première jeuneffe tous les Elèves de l'E-
» cole où il étudioit , & fes progrès euffent
été bien plus rapides fans l'avarice de fa
» mère , qui lui défendoit de travailler
» à la lumière , & le tout par efprit d'é-
ود
JANVIER 1766. 179
» conomie. Du Quefnoy , qui aimoit le
» travail , modela un vafe de terre , dans
» lequel il cachoit fa lampe lorfque fa
» mère venoit le ſurprendre.
ور
"
Amor omnia vincit.
» Ce feroit l'objet d'une queftion cu-
» rieufe & agréable que celle d'examiner
» s'il faut donner des entraves au defir
» que marquent certains enfans pour la
préférence de telle ou telle étude , &
» de chercher jufqu'à quel point , en ce
" cas , le génie peut s'alarmer lorfqu'il
» rencontre des obftacles
ور
L'Archiduc Albert , Gouverneur des
Pays -Bas , protégea du Quefnoy , l'envoya
à Rome & lui paya fa penfion ; mais cet
Artifte ne jouit pas long- temps de fon
bonheur. Il perdit fon Protecteur & fe vit
contraint , pour vivre , de travailler à divers
ouvrages en yvoire & en bois de la
plus mince valeur .
39
Lorfqu'on confidère le fort de ceux
» qui fe donnent à l'étude & aux arts ,
» on ne peut s'empêcher d'être étonné de
» voir combien la nature & la fortune oppofent
d'obſtacles à leurs efforts , avant
qu'ils puiffent arriver au point de mé-
» riter quelque confidération .. Que de.
difficultés, d'ennuis, de découragemens,
و د
و د
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
"
» même lorfqu'on eft dans l'état d'opu
» lence ; à plus forte raifon quand il faut
»pourvoir avec peine aux befoins de pre-
" mière néceffité » !
ور
Du Quefnoy fe tira de ce malheureux
état par une ftatuë en marbre , qui repréfente
Vénus , & qui le fit connoître
très avantageufement. Il devint l'ami intime
du célèbre Pouffin , notre compatriote.
L'amour des arts & celui de la
gloire furent les liens de cette amitié .
A force d'étudier les grands modèles
& fur- tout le Titien , du Quefnoy acquit
cette délicateffe fi précieufe de détails
qu'on remarque dans les enfans qu'il a
fculptés, & qui l'a rendu , jufqu'à ce jour,
fupérieur en ce genre , l'un des plus difficiles
de l'art ; " & en effet , comment
» imiter cette tendreffe dans les chairs ,
" cette molleffe dans les détails , ces nuan-
» ces de proportion , ces formes où rien
» n'eft prononcé , & où cependant tout fe
» prépare & s'apperçoit ? Combien d'ob-
»fervations enfuite , fi l'on veut exprimer
» cette agilité , cette prefteffe des mou-
>> vemens ce principe d'activité que les
» enfans ignorent être dans leur âme
quoiqu'ils annoncent , fans qu'ils le fa-
» chent , leur force naiffante ? Comment
faire appercevoir fur le marbre ce dé-
39
›
JANVIER 1766. 181
"
veloppement d'organes , qui chaque jour
" fe prépare & perce à travers les mou-
» vemens des différens jeux ?
و ر
ور
و ر » Il fit un Amour divin qui terraffe
» l'Amour profane ; tandis que d'un pied
» cet amour arrête l'effort de fon Adver-
»faire , & que d'une main il cherche à
» le réduire au filence , on apperçoit un
» Génie qui vient élever fur lui une bran-
» che de laurier pour prix de fa victoire
» immortelle ".
ود
ود
Du Quesnoy exécuta en marbre , pour
l'églife de Saint Pierre de Rome, la ftatuë
de Saint André , qui eft le monument le
plus durable de fa gloire . « Cet Apôtre a
ود
"
la tête droite , élevée , & le regard eft
» fixé vers le Ciel. Derrière lui on apper-
» çoit fa croix ; de fa droite il embraffe
» une des branches , tandis que fa main
gauche , qui eft ouverte & étendue
» marque bien l'expreflion du defir qu'il
a de mériter la palme du martyre. Le
» bras droit , qui fe porte , comme on vient
de le dire , fur un des troncs de fa croix ,
» découvre , à ce moyen , le nud du haut
» du corps ; mais le manteau , qui paffe
» derrière ce bras , revient fur l'autre épaule .
" On fent que cette draperie eft attachée
» fur une des branches , les plis en font
grands & d'une manière large : ils paffent
ود
ود
و د
182 MERCURE DE FRANCE .
23
"
ود
à mi-jambe , & vont tomber fur l'autre
» pied. On remarque en tout ceci une
grande intelligence. Ce manteau , ainſi
» jetté en arrière , & qui fe reploie fur
» lui- même , a donné occafion à l'Artifte
» de faire valoir les reffources de fon art..
» A ce moyen une grande portion de cette
draperie fe détache vers le côté droit &
» vient , en fe déployant fur le côté gauche ,
» former une belle maffe de plis amples
» & dont le trait eft favant. L'attitude de
l'Apôtre eft grande & noble ; quant aux
détails , les muſcles font prononcés tels
» qu'il convient à un homme qui a exercé
» le dur métier de Pêcheur , & qui com-
» mence à reffentir l'altération des années ;
» le vifage eft un peu maigre , le front élevé
» & chauve , la barbe négligée. Mais dans
» toute cette compofition règne une har-
» monie qui féduit , & l'oeil s'y repofe
» avec fatisfaction » .
33
">
Du Quefnoy, malgré fes talens , ne vécut
pas riche. Il étoit fur le point de venir en
France en qualité de Sculpteur du Roi
Louis XIII. Sa fanté fe dérangea , & , pour
comble d'horreur , on foupçonna Jérôme
du Quesnoy , fon indigne frère , de l'avoir
empoifonné. Il mourut à Livourne comme
il fe difpofoit à retourner en Flandre ,
le 12 Juillet 1643 .
JANVIER 1766. 183:
La féance fut terminée par la lecture du
poëme
couronné fur la délivrance de Salerne
& la fondation du Royaume de Sicile.
par M. de la Harpe.
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences , Belles Lettres & Arts de BOR
DEAUX. Du 25 Août 1765.
L'ACADÉMIE de Bordeaux avoit trois
prix à diftribuer , cette année , & elle les
avoit deftinés à ces trois différens fujets.
1º . Quelle eft la caufe de la formation
des montagnes.
2º . Si dans la préparation des laines ,
on ne pourroit point trouver un moyen qui ,
fans altérer leur qualité , pût les préferver
pour la fuite de la piquure des infectes ; ou
du moins fi dans les différentes teintures
qu'on leur donne , on ne pourroit point
mêler quelque ingrédient qui , fans ternir ni
endommager les couleurs , pût produire le
même effet.
3°. S'ilferoit poffible de trouver dans le
genre végétal quelques plantes du nombre
de celles qui croiffent en Europe ( autres
néanmoins que les plantes légumineufes.
& les bleds de toute efpèce ) qui , foit
184 MERCURE DE FRANCE.
dans leur état naturel , foit par les préparations
dont elles pourroient avoir befoin ,
puffent fuppléer dans des temps de difette
au défaut des grains , & fournir une nourriturefaine.
Le premier de ces fujets ne lui a fourni
aucun ouvrage qu'elle ait pu croire mériter
d'être couronné. Elle n'a pu juger dignes
de fes fuffrages, des pièces qui n'ayant fait
que recueillir & remettre fous fes yeux
les différens fyftêmes qui ont été imaginés
par divers auteurs fur ce fujet , laiffoient
fubfifter , fans les réfoudre , les difficultés
que ces fyftêmes , quelque ingénieux qu'ils
puiffent être , préfentent cependant à l'efprit
. Elle a donc été obligée de réſerver
ce prix pour l'année 1767 .
Quant aux deux autres fujets , dont l'un
étoit propofé pour la troifième fois , &
l'autre pour la feconde , elle auroit eu peutêtre
la fatisfaction de ne pas tenir plus longtemps
dans l'incertitude les auteurs qui
fe font préfentés pour le concours , & de
donner enfin à leurs travaux la récompenfe
qui a été l'objet de leur ambition , s'il
n'eût été queſtion que de matières purement
fpéculatives , qui pouvant donner
lieu à des fyftêmes indifférens pour les
conféquences , lui euffent laiffé la liberté
de fe décider pour ceux qui lui auroient
JANVIER 1766 . 185
paru avoir le plus de probabilité ; fi elle
n'avoit eu qu'à balancer le mérite refpectif
des pièces qu'elles a reçues , quà fe
déterminer par la netteté dans le développement
des idées , par la précifion dans
les détails , par les traits de génie dans les
obfervations , par la fineffe du procédé dans
les expériences ; mais elle n'a pu perdre de
vue relativement à l'objet de ces deux fujets
, que tous ces avantages ne pouvoient
former qu'un mérite acceffoire , & comme
fubordonné ; qu'elle avoit à préfenter aux
hommes , ou une reffource pour leur fubfiftance
lorsque l'injure des temps leur
enlève ce grain que la nature leur deftina
pour leur nourriture ordinaire , ou un
moyen de prévenir le dépériffement le plus
à craindre de cette dépouille qu'elle offre
à leur industrie pour en former un tiffu de
leurs vêtemens & de leurs meubles ; que
des objets de ce genre lui faifoient un
devoir d'une fage défiance fur tout ce qu'on
lui propofoit de nouveau pour les remplir ;
& que le jugement qu'elle avoit à prononcer
fur les pièces qui lui indiquoient ces
moyens & ces reffources , devoit en garantir
à l'humanité le ſuccès & les avantages . Ce
fut par ces motifs ces motifs que , pour s'affurer par
elle même du mérite des nouvelles découvertes
qui lui étoient préfentées , elle fuf186
MERCURE DE FRANCE.
pendit en 1763 à adjuger le prix , & qu'elle
repropofa les mêmes fujets pour cette année
, en exhortant les auteurs qui s'étoient
mis fur les rangs , à continuer leurs recherches
, à faire de nouveaux efforts pour
perfectionner leurs ouvrages, & en invitant
ceux qui auroient d'autres vues à communiquer
, à fe préfenter auffi pour le concours.
C'eſt par ces mêmes motifs qu'elle
a fufpendu encore aujourd'hui fa déciſion ,
& qu'elle l'a renvoyée à l'année prochaine,
fans cependant repropofer ces fujets à
traiter elle fe flatte que ce nouveau délai
qu'elle a jugé convenable de prendre pour
achever de fixer fa détermination par fes
propres expériences , trouvera aifément
grace , & aux yeux du Public , à qui il
importe que fur les queftions dont il s'agit,
on ne lui propofe point des fecours qui
foient équivoques , ou qui puiffent être
nuifibles ou dangereux , & aux yeux mêmes.
des auteurs qui les propofent : il tournera
au profit de leur gloire , fi le fuccès de ces
expériences vient à fe déclarer en leur
faveur.
Cette compagnie annonça par fon programme
de l'année dernière , qu'elle auroit.
deux prix à diftribuer en 1766 , & qu'elle
demandoit pour fujet de l'un , que l'on
établit le genre , & que l'on développât le
JANVIER 1766. 187
caractère effentiel des maladies épidémiques
qu'occafionne ordinairement le defféchement
des marais dans les cantons qui les environnent
; qu'on indiquât les précautions néceffaires
pour prévenir ces maladies ; & les
moyens d'en garantir les travailleurs , &
qu'on donnât une méthode curative , fondée
fur l'expérience , que l'on pût mettre en pratique
avecfuccès : & pour fujet de l'autre ,
quelles font les caufes des différentes coagulations.
Elle en aura auffi deux à donner en
1767 ; & pour fujet du premier , elle
demande , quels font les principes qui conftituent
l'argile , & les différens changemens
naturels qu'elle éprouve, & quels feroient
les moyens de lafertilifer ; & pour fujet du
fecond , elle demande que l'on détermine
l'action & l'utilité des bains , foit d'eau
douce , foit d'eau de mer.
Les differtations fur tous ces fujets ne
feront reçues que jufqu'au premier Mai
de l'année pour laquelle ils font propofés..
Les auteurs auront attention qu'elles.
foient écrites en caractères lifibles : ils
mettront au bas une fentence ; & on les
prie de ne point négliger d'envoyer en:
même temps , dans un billet féparé cacheté
, fur lequel la même fentence fera
188 MERCURE
DE FRANCE.
répétée , leurs noms , leurs qualités &
leurs adreffes .
On les avertit encore de nouveau que
l'Académie n'admet point pour le concours
les pièces qui fe trouvent fignées
par leurs auteurs , & qu'elle rejette également
toutes celles qui font écrites en
d'autres langues qu'en françois ou en latin.
Faute d'exactitude de la part des favans
étrangers , à fe conformer à cet avertiffement
, elle fe voit fouvent , avec peine ,
obligée de priver le Public du fruit de
leurs travaux .
Les paquets feront affranchis de port ,
& adreffés à M. de Lamontaigne fils
Confeiller au Parlement , & Secrétaire de
L'Académie , fur les foffés de la Vifitation ;
ou au fieur Brun , Imprimeur aggrégé de l'Académie
, rue Saint James.
PRIX de Poéfie de l'Académie Françoife ,
pour l'année 1766 .
LE vingt- cinquième jour du mois d'Août
1766 , fête de Saint Louis , l'Académie
Françoiſe donnera un prix de poéfie , qui
fera une médaille d'or de la valeur de fix
cents livres ( 1) .
(1) Le prix de l'Académie eft formé de fonJANVIER
1766. 189
Le prix fera donné à un poëme de cent
vers alexandrins , dont le fujer eft au choix
des auteurs . La pièce fera de cent vers au
moins.
Toutes perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront reçues à compofer
pour le prix.
Les auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages , mais ils y mettront
une fentence ou devife , telle qu'il leur
plaira.
Ceux qui prétendent au prix , font avertis
que s'ils fe font connoître avant le jugement
, foit par eux-mêmes , foit par leurs
amis , ils ne concourront point.
Les ouvrages feront envoyés avant le
premier jour du mois de Juillet prochain ,
& ne pourront être remis qu'à A. L.
Regnard , Imprimeur de l'Académie Françoife
, rue Baffe de l'Hôtel des Urfins , ou
au Palais : & fi le port n'en eft point affran
chi , ils ne feront point retirés.
dations réunies de MM . de Balzac , de Clermont-
Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron .
190 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
PRIX propofé par l'Académie Royale de
Chirurgie , pour l'année 1767 .
L'ACADÉMIE Royale de Chirurgie avoit
propofé pour le prix de l'année 1765 le
fujet fuivant :
Déterminer le caractère effentiel des tumeurs
connues fous le nom de loupes ; expofer
leurs différences , & quels font les
moyens que la Chirurgie doit employer de
préférence dans chaque efpèce , & relativement
à la partie qu'elles occupent .
Les Mémoires qui lui ont été envoyés
n'ayant pas paru remplir toute l'étendue de
ce fujet , elle propofe la même queſtion
avec un prix double ; il confiftera en deux
médailles d'or de la valeur de cinq cens
livres chacune , fuivant la fondation de
M. de la Peyronie.
JANVIER 1766. 191
Ceux qui envoieront des Mémoires
font priés de les écrire en françois ou en
latin , & d'avoir attention qu'ils foient
fort lifibles.
Les auteurs mettront fimplement une
devife à leurs ouvrages ; ils y joindront ,
à part dans un papier cacheté & écrit de
leur propre main , leurs noms , qualités
& demeure ; & ce papier ne fera ouvert
qu'en cas que la pièce ait mérité le prix.
.
Ils adrefferont leurs ouvrages , francs de
port , à M. Louis , Secrétaire perpétuel de
l'Académie Royale de Chirurgie , à Paris ;
ou les lui feront remettre entre les mains.
Toutes perfonnes , de quelque qualité
& pays qu'elles foient , pourront afpirer
au prix ; on n'en excepte que les Membres
de l'Académie .
Les deux médailles , ou une médaille
& la valeur d'une autre , à volonté , feront
délivrées à l'auteur même qui fe fera fait
connoître , ou au porteur d'une procuration
de fa part ; l'un ou l'autre repréfentant
la marque diftinctive , & une copie
nette du Mémoire.
Les ouvrages feront reçus jufqu'au dernier
jour de Décembre 1766 , inclufivement
; & l'Académie , à fon affemblée
publique de 1767 , qui fe tiendra le jeudi
d'après la quinzaine de Pâques , proclamera
celui qui aura remporté le prix .
192 MERCURE DE FRANCE.
L'ACADÉMIE ayant établi qu'elle donneroit
tous les ans , fur les fonds qui lui
ont été légués par M. de la Peyronie , une
médaille d'or de deux cents livres , à celui
des Chirurgiens étrangers ou régnicoles ,
non Membre de l'Académie , qui l'aura
méritée par un ouvrage fur quelque matière
de chirurgie que ce foit , au choix de
L'auteur ; elle adjugera ce prix d'émulation
le jour de la féance publique , à celui qui
aura envoyé le meilleur ouvrage dans le
courant de l'année 1766 .
Le même jour , elle diftribuera cinq
médailles d'or de cent francs chacune , à
cinq Chirurgiens , foit Académiciens de
la claffe des Libres , foit fimplement régnicoles
, qui auront fourni dans le cours de
l'année 1766 , un Mémoire , ou trois obfervations
intéreſlantes .
UN particulier ayantobtenu un Arrêt
du Confeil d'Etat du Roi , qui l'autoriſe
à faire un établiffement près la ville &
port de mer de Rochefort , d'un moum
à fcier les bois de conftruction &
autres , monté depuis foixante jufqu'à cent
fcies , & quatre moulins à farine d'une
conftruction toute nouvelle , & qui iront
perpétuellement
JANVIER 1766. 133
perpétuellement par le flux & reflux de
la mer ; pour raifon duquel établiffement
Sa Majefté lui cède à perpétuité
tous les terreins qui lui feront néceffaires
; auroit befoin pour l'exécution
d'une affaire fi avantageufe pour l'Etat ,
tant pour l'établiffement , que pour faire
le commerce defdits bois fciés & farines ,
d'une fomme de fix cents mille livres qui
produiront aux bailleurs de fonds au moins
quarante pour cent annuellement & à
perpétuité , ainfi qu'il eft démontré par
les divers mémoires détaillés & calculés
au plus bas.
Les plans & devis font dreffés & approuvés
par le Confeil , fur le rapport de
Meffieurs les Députés du Commerce &
Architectes de la ville de Paris , qui font
dépofés , ainfi que l'Arrêt du Confeil &
tous les différents Mémoires , chez M.
Robineau , Notaire , rue de Buffi , faubourg
faint Germain , chez lequel toutes
les perfonnes qui defireront prendre intérêt
dans cet établiffement , trouveront
tous les éclairciflemens néceffaires , &
pourront foufcrire pour les fommes qu'elles
jugeront à propos , mais qui cependant
ne fauroient être moins de mille livres.
On ne recevra plus de foufcription paffé
le 20 Février prochain , attendu que les
Vol. I. 1
1
194 MERCURE DE FRANCE.
ouvrages doivent fe commencer au mois
de Mars , & être entièrement finis dans
le courant de Décembre fuivant.
ARTS AGRÉAB.L E S.
MUSIQUE.
AVERTISSEMENT à MM. les Soufcripteurs
du Journal Hebdomadaire ou Feuille
Chantante , qui paroît chaque semaine
chez le fieur DE LA CHEVARDIERE ,
Marchand de Mufique du Roi , rue dụ
Roule , à la croix d'or,
L'ACCUEIL
›
que le Public a daigné faire
au Journal de Mufique Hebdomadaire
la décence l'ordre & l'exactitude qui
ont régné dans cet ouvrage , promettent
à l'Editeur la continuation du fuccès le
plus heureux pour l'année 1766 ; & ce
n'eft que dans la vue de fon amufement ,
que le fieur de la Chevardière le continuëra.
On recevra le premier Janvier 1766 ,
une table alphabétique de tous les airs
qui ont paru pendant 1765 , pour fervir
JANVIER 1766. 195
de renfeignement aux perfonnes qui ,
ayant confervé avec foin leurs feuilles ,
voudront les faire relier ; s'ils en ont
égarées , l'Editeur fe fera un plaifir de les
leur remplacer à peu de frais . On en trouvera
auffi chez lui au premier Janvier ,
des exemplaires complets très- proprement
reliés il n'y aura que la reliûre qui augmentera
le prix . Ce recueil n'eſt compofé
que des airs des Opéra - Comiques.
L'accompagnement de violon , baſſe .
ou clavecin que l'on trouve dans ce recueil
, le rend extrêmement complet , c'eſt
ce qui n'a pas encore été obfervé pour
ces feuilles volantes qui ont paru juſqu'à
préfent. On a foin auffi de faire graver
les airs fur la clef de fol , fur la feconde
ligne ,, pour que les perfonnes qui ne
chantent point , s'amufent avec les inftrumens
ils peuvent s'exécuter prefque avec
toutes fortes. On fuivra pour l'année
1766 le même ordre que pour la dernière
ainfi il paroîtra une feuille chaque
femaine , compofée de deux airs , qui
fera rendue chez les foufcripteurs , à Paris
port franc ; & pour la province dix huit
livres , également port franc.
Meffieurs les abonnés de province font
priés de renouveller leur abonnement dans
le courant du mois de Décembre , en af-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
franchiffant le port de l'argent & de la
lettre d'avis.
Quant à Meffieurs les abonnés de Paris ,
ils auront la bonté de renouveller leur
abonnement depuis le 15 Décembre , jufqu'au
premier Janvier 1766 , & d'en remettre
le prix au facteur de la feuille ,
qui leur donnera quittance ſignée de l'Editeur.
LE Public eft averti que le fieur Naderman
, facteur de harpes , a porté la
perfection de cet inftrument jufqu'à pouvoir
le couvrir de bois de rofe ou tel
autre que l'on voudra , ce qui le garantit
de fracture & n'en interrompt point l'harmonie.
Il vient d'en finir un d'un genre
tout nouveau ; le derrière du corps eft
en cuivre peint à la chinoife avec un
très -beau vernis , les autres ornemens analogues
; le principal mérite eft une colle
que l'auteur a inventée , avec laquelle il
joint le bois & le cuivre , même l'or &
l'argent , dont les joints font inperceptibles
, & ne peuvent jamais manquer ; un
autre mérite plus confidérable , eft que le
corps de cuivre rend l'inftrument bien plus
fonore & plus harmonieux que les corps
de bois , qui d'ailleurs ont toujours l'inconvénient
de la température des lieux
JANVIER 1766 . 197
où ils reftent , & qui par le frottement
peuvent être endommagés , même fracturés.
Les curieux & amateurs pourront voir
cet inftrument & autres faits avec beaucoup
de foin chez l'auteur trois fois par
femaine , mardi , jeudi & famedi.
Il demeure ruë de Charenton , faubourg
faint Antoine , entre les ruës faint
Nicolas & Traverfier , vis - à - vis un
Pâtiffier.
SUITE
GRAVURE.
UITE des ajuftemens , moeurs & coutumes
des peuples du Nord , deffinée
d'après nature , & gravée à l'eau-forte , par
M. le Prince , Peintre du Roi . L'auteur
ayant formé le projet de rendre public le
fruit des études qu'il a faites dans ce
genre , en a mis au jour trente-fix eftampes
l'année dernière ; il vient de l'augmenter
d'un pareil nombre plus intéreffant
, & exécuté avec plus de foin ; il
y a comme aux précédentes , un difcours
au bas de chacune pour en expliquer le
fujet ; ce qui joint de cette manière ,
formera un hiftoire vivante de plufieurs
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
peuples , dont on n'a eu jufqu'à préfent
que des idées peu fidèles ; elles font imprimées
fur du papier de la même gran
deur que les précédentes ; le prix eft
de 12 liv. pour les trente- fix feuilles , &
les trente- x premières font de 8 liv.
On les trouvera chez l'auteur , rue de
Clery , vis-à- vis la rue du Gros Chenet.
Et chez les Sieurs Joullain , Marchand
d'Eftampes , fur le quai de lå Mégiſferie ;
Bazan , Graveur & Marchand d'Eftampes,
rue du Foin , proche la rue faint Jacques.
JANVIER 1766. 199
ARTICLE V.
SPECTACLES DE PARIS.
LES théâtres , fermés depuis le 17 Décembre
dernier , à l'occafion des prières publiques
& de la mort de feu Mgr LE DAVPHIN
, ont été r'ouverts le Dimanche ,
12 du préfent mois.
OPÉRA.
L'ACADEMIE Royale de Mufique a
donné ce même jour , la troifieme repréfentation
de Théfée , tragédie - opéra , remife
au théâtre. On a parlé dans le premier
volume de ce mois , du poëme , de
la mufique & de l'exécution des rôles ;
elle eft la même aujourd'hui ; s'il y a quel
que différence , ce n'eft que par la précifion
, par l'intelligence , que le temps &
la pratique des rôles perfectionnent ordinairement
dans les principaux acteurs . Il
nous refte à décrire le fpectacle , pour- la
plus grande pompe duquel on a mis à pro-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
fit le temps de l'interruption. Le temple
de Minerve , où eft pofée la fcène pendant
le premier acte , eft d'une belle &
grande ordonnance. Une divifion , ou
fanctuaire , renferme au fond de ce temple
un autel élevé fur plufieurs marches ,
& qui eft apperçu de toutes parts. Lorfque
les Prêtreffes s'avancent pour la fête
& pour le facrifice , elles forment un cortége
majeftueux par leur nombre & par la
dignité de leurs habillemens. Après quelques
danfes facrées , elles accompagnent
fur deux files la principale Prêtreffe , pour
monter à l'autel, à travers les foldats de
la garde du Roi , qui occupent les côtés.
Là fe célèbre un facrifice felon l'ufage
des anciens. On apporte le feu facré ; la
principale Prêtreffe , fervie par les jeunes ,
fait les libations , brûle l'encens , & dépofe
aux pieds de l'autel les armes du
Roi vainqueur , qu'il vient confacrer à la
Déeffe. Pendant ces cérémonies , quelques-
unes des Prêtrelles reprennent des
danfes facrées . Au devant du fanctuaire
un autre fpectacle fuccède à celui- ci ; ce
font les jeux militaires prefcrits par la
grande Prêtreffe , en l'honneur de Pallas.
Une troupe triomphante de foldats armés
à l'antique , entre dans le temple , les
fignes ou enfeignes nationnales à leurs
JANVIER 1766. 201
tête ; ils apportent en trophées les armes
& les enfeignes des peuples vaincus. Cette
troupe nombreufe forme d'abord une trèsbelle
marche ; elle fe partage enfuite en
divers corps , dont les uns armés de piques
& de boucliers , foutiennent les attaques
des autres différemment armés ; ces corps
fe forment & fe reforment en plufieurs
figures , & préfentent une image trèsvraie
& très-bien exécutée des principales
manoeuvres de la tactique des anciens . Ces
jeux guerriers , qui doivent être fans effufion
de fang , font terminés par des
combats d'adreffe , où les foldats de quelques
partis rendent les armes à d'autres.
L'effet de ce fpectacle , auquel il feroit
difficile de rien ajouter , pour la vérité du
coftume , pour l'exacte précision , & le parfait
enſemble des évolutions , remplit noblement
cette ſcène ; & l'on n'avoit point
encore vu au théâtre rien d'auffi fatisfaifant
pour les curieux éclairés fur les ufages
de l'antiquité.
Celui du fecond acte , dans le triomphe
de Théfée , joint à tous ces autres avantages
, celui de fournir un ballet d'un genre
nouveau au théâtre , & plus naturel que
les autres . Une multitude tumultueuſe ,
où les jeunes , les vieillards & les enfans
des deux fexes , mêlent enfemble leurs
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
chants & leurs danfes , repréfente bien
mieux la vérité d'une effervescence populaire
, que les pas feuls, les pas de deux & les
airs particuliers dont on a coutume de
couper les autres divertiffemens . C'eft donc
en avoir fort ingénieufement faifi le caraetère
, que d'avoir hazardé de s'écarter en
cette occafion des ufages ordinaires. La
gaieté naturelle , foutenue par le fon des
inftrumens antiques , fur lefquels frappent
les danfeurs , entretient l'attention & le
plaifir du fpectateur pendant toute la durée
de ce ballet. Dans toute imitation , le vrai
a des droits fupérieurs aux règles , ſurtout
quand on fçait le bien préfenter. C'eft
ce qu'a fait M. Lani dans la compofition
de fon ballet.
Au milieu de ces danfes populaires on
apporte Thésée affis fur un faiſceau de piques
, de boucliers & d'autres armes . H´eſt
environné d'un nombre de foldats fans
ordre , à travers lefquels le peuple continue
fes réjouiffances , jufqu'au moment
où , par l'ordre du héros , les troupes de
foldats fe reforment pour aller en bon
ordre aux poftes qu'il faut défendre. Il
règne tant de variété , tant de mouvement
, & une forte de nouveauté pour le
théâtre , dans tout ce tableau , qu'il femble
ne refter qu'un inftant fous les yeux , quoiJANVIER
1766. 203
qu'il occupe fort long- temps la fcène. Les
jeunes enfans , élèves de l'académie , qui
ont fait tant de plaifir dans Hypermnestre ,
font encore un des principaux ornemens
de ce ballet.
Des touches bien plus fortes , & d'un
tout autre genre , frappent les yeux & faififfent
l'âme du fpectateur au troisième
acte. Le défert où Médée tranſporte la
fcène en un inftant , pour y faire fes enchantemens
& le fupplice de fa rivale
eſt une vaſte excavation dans des rochers
arides , dont les cimes , courbées en demivoûte
, s'élèvent prefque jufqu'au ciel , dont
elles ne laiffent appercevoir la lumière
que par un percé. Le fond de ce lieu terrible
n'offre qu'une longue fuite de cavetnes
obfcures , retraites des monftres les
plus hideux. C'est là que Médée évoque
les êtres infernaux. On voit la terre fe
foulever , s'entrouvrir , en fe plotonnant ,
pour leur faire paffage. Ce moyen , qui
n'avoit pas encore été pratiqué au théâtre ,
ajoute à l'illufion & prépare à l'horreur
du fpectacle qu'on attend . Les êtres infernaux
fortent avec quelqu'effort du fein de
la terre , dans des attitudes pittorefques &
bien caractérifées. Médée les délivre de
leurs chaînes. Ils expriment très - fortement
par leurs pas & d'une manière affez claire
I vj .
1204 MERCURE DE FRANCE .
ceplaifir cruel des âmes tourmentées de
crimes & de remords ; à pouvoir en liberté
rendre les autres aufli malheureufes qu'elles.
L'effroi , la douleur de la jeune Églé , la
rage jouiffante de fa barbare rivale , compofent
avec tout ce grand enfemble , un
tableau énergique , également intéreffant
pour le coeur & pour les yeux. Les flambeaux
, dont s'arment les habitans des enfers ,
en augmentent la terreur. En agitant ces
Aambeaux , la flamme s'en accroît fi prodigieufement,
qu'elle femble tantôt envelopper
dans des torrens de feu ceux qui s'en
fervent , & tantôt prête à confumer l'intéreffante
victime de leur furie. Cer effet ,
fi prodigieux en apparence , eft celui d'une
poudre contenue dans les capfules des
flambeaux; cette poudre eft fi fubtilement
inflammable , qu'elle ne produit nulle
fumée , nulle odeur , & n'eft d'aucun rifque
pour brûler , même légèrement , dans
fa plus vive explofion ; la découverte de
ce moyen eft dû aux foins & au zèle ardent
de M. DE LAVAL , compofiteur de cette
partie du ballet , ainfi que du premier
acte , pour tout ce qui peut rendre la vérité
dans le fpectacle. Il y danfe lui-même , il
anime & dirige toute cette partie. Miles
ALLARD , LYONOIS & PESLIN , en furies ,
s'y diftinguent fupérieurement, & feconJANVIER
1766. 203
dent admirablement les talens du compofiteur
, à qui l'on doit de très - juftes éloges.
A ce tableau d'horreur le pouvoir de
Médée en fait fubitement fuccéder un des
plus riants ; c'eft un payfage charmant , où
F'art paroît n'avoir eu qu'à embellir légèrement
la nature. Pour en donner quelqu'idée
à ceux qui connoiffent un peu l'art & les
artiftes , il nous fuffira de les informer que
cette décoration , ainfi que la précédente ,
eft exécutée avec foin par les meilleurs
Peintres de ce genre d'après des deffeins
de M. Boucher , premier Peintre du Roi .
On fait fous quels afpects la nature fe préfente
toujours à ce célèbre artifte , & avec
quelle élégance fon génie en embellit les
plus fimples effets. Le ballet de ce quatrième
acte , formé par des bergers & par
des pâtres galants , eft difpofé le plus
agréablement par M. DE LANI ; & exécuté
dans le même efprit , avec tous les applaudiffemens
que méritent M. GARDEL &
Mile GUIMARD dans des entrées de bergers
du genre gracieux , & par Mlle PEs-
LIN & M. D'AUBERVAL que le Public à
revu avec toute la fatisfaction que doit
faire fuppofer le plaifir que lui fait tou
jours le talent de ce danfeur. Mlle LANI
enrichit auffi ce ballet , lorfque fa ſanté
204 MERCURE DE FRANCE.
ceplaific cruel des âmes tourmentées de
crimes & de remords , à pouvoir en liberté
rendre les autres aufli malheureufes qu'elles .
L'effroi , la douleur de la jeune Églé , la
rage jouiffante de fa barbare rivale , compofent,
avec tout ce grand enfemble , un
tableau énergique , également intéreffant
pour le coeur & pour les yeux. Les flambeaux,
dont s'arment les habitans des enfers,
en augmentent la terreur. En agitant ces
flambeaux , la flamme s'en accroît fi prodigieufement,
qu'elle femble tantôt envelop-
"per dans des torrens de feu ceux qui s'en
fervent , & tantôt prête à confumer l'intéreffante
victime de leur furie. Cet effet ,
-fi prodigieux en apparence , eft celui d'une
poudre contenue dans les capfules des
flambeaux ; cette poudre eft fi fubtilement
inflammable , qu'elle ne produit nulle
fumée , nulle odeur , & n'eſt d'aucun rifque
pour brûler , même légèrement , dans
fa plus vive exploſion ; la découverte de
ce moyen eftdû aux foins & au zèle ardent
de M. DE LAVAL , compofiteur de cette
partie du ballet , ainfi que du premier
acte , pour tout ce qui peut rendre la vérité
dans le fpectacle. Il y danfe lui- même , il
anime & dirige toute cette partie. Miles
ALLARD , LYONOIS & PESLIN , en furies ,
s'y diftinguent fupérieurement, & feconJANVIER
1766. 203
dent admirablement les talens du compofiteur
, à qui l'on doit de très - juftes éloges
.
A ce tableau d'horreur le pouvoir de
Médée en fait fubitement fuccéder un des
plus riants ; c'eft un payfage charmant , où
Fart paroît n'avoir eu qu'à embellir légèrement
la nature. Pour en donner quelqu'idée
à ceux qui connoiffent un peu l'art & les
artiftes , il nous fuffira de les informer que
cette décoration , ainſi que la précédente ,
eſt exécutée avec foin par les meilleurs
Peintres de ce genre d'après des deffeins
de M. Boucher , premier Peintre du Roi .
On fait fous quels afpects la nature fe préfente
toujours à ce célèbre artifte , & avec
quelle élégance fon génie en embellit les
plus fimples effets . Le ballet de ce quatrième
acte , formé par des bergers & par
des pâtres galants , eft difpofé le plus
agréablement par M. DE LANI ; & exécuté
dans le même efprit , avec tous les applaudiffemens
que méritent M. GARDEL &
Mile GUIMARD dans des entrées de bergers
du genre gracieux , & par Mile PESLIN
& M. D'AUBERVAL que le Public à
revu avec toute la fatisfaction que doit
faire fuppofer le plaifir que lui fait toujours
le talent de ce danfeur. Mlle LANI
enrichit auffi ce ballet , lorfque fa fanté
206 MERCURE DE FRANCE.
lui permet d'exercer fon talent , toujours
admirable , & toujours très -juſtement admir
é.
Au cinquième acte , Médée a élevé un
magnifique palais pour les nôces infidieuſes
de Théfée & d'Églée. Le crime affreux que
Médée projettoit eft découvert. Dans fon
dépit , en quittant la cour d'Egée , elle
fait détruire ce palais par les mêmes puiffances
qui l'avoient élevé. Cette décoration
s'enflamme au feu des puiffances infernales
, elle fe détruit & les ruines tombent
en relief ; ce qui laiffe voir un fond de
palais embrafé , qui eft d'un grand effet , &
qui peut être comparé aux meilleurs tableaux
. Nous le qualifierions un chefd'oeuvre
du talent de M. CANOT , excellent
en ce genre , fans la décoration qui
vient fubitement recouvrir les ruines &
l'embrafement. C'eft un vafte grouppe
nuages , qui occupe l'étendue du théâtre ,
jufqu'à l'avant-fcène ; Minerve eft pittoref
quement pofée au centre de ce grouppe.
C'eft au gré des plus grands maîtres un
des plus beaux , un des plus parfaits effets
de peinture , pour l'harmonie des tons &
l'entente des lumières , en un mot pour
toutes les vérités les plus difficiles à faifir .
Rien ne doit être auffi flatteur pour le
peintre qui l'a exécuté , M. CANOT ) que -
de
JANVIER 1766, 207
le fuffrage unanime des premiers artiſtes
de la nation. La beauté de cette grande
machine n'eft pas moins fentie par le
Public , & toujours applaudie avec vivacité.
Après quatre vers que chante Minerve,
cette immenfe grouppe de nuages s'enlève
& laiſſe voir l'intérieur du palais fomptueux
que le pouvoir de la Déelle vient
de faire élever. Ce palais d'ordonnance corinthienne
, en marbre blanc , cannelures
& ornemens dorés , eft d'un très - beau
genre d'architecture ; fa diftribution , les
belles proportions de toutes fes parties
font approuvées des connoiffeurs , & produifent
un effet plus éclatant que le faux
brillant des moyens étrangers à l'architecture
, & dont on a quelquefois couvert
fes vices. Il y a dans la partie du fond ,
des percés , entre des colonnes ifolées , qui
produifent le meilleur effet , la difpofition
de ces colonnes étant auffi fage que noble
& élégante. Au - deffus de l'attique en
vouffure, qui courronne l'entablement , eſt
un plafond peint en fujets de figures ,
lequel,par une heureufe illufion , paroît paffer
en plein horifontalement fur tout l'ef
pace , && nnee laiffe pas même foupçoner les
bandes dont il eft formé ; ces fujets offrent
dans la compofition , dans le deffein &
dans le ton général de couleur , l'apparence
208 MERCURE DE FRANC.E
des morceaux célèbres en ce genre & des
plus grands maîtres.
L'exécution totale de cette décoration
répond à fa compofition : le ton général
de peinture en eft fuave , en même temps
lumineux , & d'un très -bel accord.
Cette décoration eft de la compofition
de M. Boquet , père , aux talens duquel
nous avons déjà rendu juftice dans un
autre genre , à l'article des fpectacles de
la Cour.
Si jamais , fur ce théâtre , on a bien
imité le merveilleux de la magie , c'eſt
dans l'effet de ces trois changemens qui
fe fuccèdent rapidement , & qui , pour
ainfi dire , s'opèrent l'un fur l'autre .
Nous n'aurons rien avancé de trop ,
en annonçant tout le fpectacle de cet
Opéra , comme le premier , le plus foigné,
& le plus grand effet de repréfentation
théâtrale qu'on ait encore vu à notre
Opéra depuis fon inftitution.
On continue avec fuccès les repréſentations
de Thésée les dimanche , mardi &
vendredi de chaque femaine . On a remis
le ballet des fêtes de l'Hymen & de l'Amour
pour les jeudis feulement.
Les bals ont commencé le Dimanche
12 .
JANVIER 1766. 200
COMÉDIE FRANÇOISE.~
LE même jour , 12 du mois , on r’ouvrit
ce théâtre par la huitième repréſentation
du Philofophe fans le favoir , que
l'on a dû continuer le lundi & jours fuivans.
On a donné l'extrait de cette pièce ,
avec des remarques , dans le précédent
Mercure ; elle eſt toujours fuivie : & fes
fuccès ayant leur principe dans le fentiment
, ne doivent pas être foumis aux
viciffitudes de la mode & du caprice.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON donna , le même jour , fur ce théâtre
, la huitième repréfentation de la Fée
Urgèle. Le même plaifir , le même empreffement
du Public pour cette aimable
production , fe foutient conftamment.
Voilà la troisième fois que nous avons
occafion d'en parler. Nous nous étions
propofés d'en placer ici l'extrait ; mais
indépendamment que cet ouvrage eft imprimé
depuis le jour de fa première re210
MERCURE DE FRANCE.
>
préſentation à Paris , que l'édition en a
été fort répandue , que tout le monde
par conféquent la connoît aujourd'hui
foit du théâtre , foit de la lecture , nous
nous fommes apperçus que la multitude
des jolis détails , leur enchaînement , &
cet art par lequel ils tiennent à l'action ,
feroient perdus dans un analyſe. Nous
exhortons ceux qui n'en auroient pas encore
connoiffance à s'en procurer l'impreffion
( 1 ). Nous avons cru devoir y fubftituer
l'Epitre que cet ouvrage a infpirée à
un Auteur trop eftimé par fes talens &
par fon caractère , pour que l'éloge qu'elle
contient puiffe paroître fufpect.
EPITRE de M. SAURIN , de l'Académie
Françoife , à M. FAVART.
« TES drames font , mon cher Favart ,
» Un chef-d'oeuvre d'eſprit , de naturel & d'art.
>> Cet art , en l'imitant , embellit la nature.
>>
Quand on fait comme toi varier fes couleurs ,
» Et dans une aimable peinture ,
» Mêlant les fruits avec les fleurs ,
Entraîner les efprits & féduire les coeurs ,
» De Vénus on a la ceinture :
>> D'elle en naiffant tu la reçus ;
( 1 ) A Paris , chez la veuve Ducheſne , rue
Saint Jacques.
JANVIER 1766. 211
» Le Ciel , pour adoucir l'envie ,
>> Voulut y joindre encor les modeftes vertus ;
» Et la fimplicité , compagne du génie .
دو
N'efpère pas pourtant , avec impunité ,
>> Effacer tes rivaux & marquer ton ouvrage
» Au fceau de l'immortalité.
» Lorfqu'emportant tous les fuffrages
>> Sous des traits à la fois naturels & nouveaux,
» La petite Ifabelle & la Dame Gertrude ,
» De la naïve & de la prude
» Nous offrent de piquans tableaux ;
» Quand, difint ce qui plait aux Dames ,
Ta FEE URGELE plaît à tous ;
Et qu'on voit le Public , en dépit des jaloux ,
» Courir en foule à ces deux drames :
» L'envie & la malignité
>
» Couronnent ton ami qu'on refufe d'en croire.
>> Et lui , riche affez de fa gloire ,
» Rougit , mais vainement , d'un éclat emprunté,
Qu'on vante en lui l'Auteur d'une aimable
Féerie
>> Où la fine plaifanterie ,
ל כ
» Les grâces & la volupté ,
» Règnent par-tout avec gaîté ;
> Qu'on dife qu'en bons mots fertile
>> Son efprit enjoué , facile ,
>> A l'aide d'un trait délicat ,
>> Sait à la cour comme à la ville
» S'égayer aux dépens d'un fat ;
212 MERCURE DE FRANCE.
» Qu'on exalte fa mufe élégante & polie :
» Voilà fes véritables traits .
در
Ce ne font pas les tiens ; une touche marquée
>> Diftingue l'un & l'autre en tout ce qu'il écrit.
>> ... n'eût pas fait la Chercheufe d'efprit ,
Ni toi la Coquette fixée.
» Ami , confole- toi pourtant.
» Si tu montrois moins de talent ,
>> On te rendroit plus de juftice.
>> Fais de nouveaux efforts , c'eft en te ſurpaſſant
ג כ
Qu'il faut des envieux confondre la malice.
» Le Ciel , qui fe plut à former
Un ver induftrieux pour produire la foie ,
» L'aigle pour fondre fur la proie ,
, כ
>> Les tourterelles pour s'aimer ;
» Fit naître l'homme de génie
>> Pour écrire & paffer fa vie
›› A travailler pour des ingrats.
>> Pourfuis donc & vois fur tes pas
» Voler la gloire avec l'envie .
» Mais moi , qui du Dieu de Delos
>> Rellens moins les tranfports & la fougue im-
›› portune ,
>> Brifé par la tempête & tout mouillé des flots ,
» J'appens mes vêtemens au temple de Neptune.
» C'eſt trop immoler mon repos ,
>>Je quitte , une ingrate carrière.
» C'eſt déſormais de la barrière
» Que j'applaudirai mes rivaux.
JANVIER 1766. 213
» Ah , fi du moins dans nos travaux ,
>> Pour juges nous avions les fages !
» O vaine Renommée on brigue ton fuffrage !
>> Tes cent bouches fouvent font l'organe des fots !
SUPPLÉMENT A L'ART. DES SPECTACLES .
ILa
a paru
depuis
quelque
temps
une
Traduction
, par
M.
DU CLAIRON
, Cenfeur
Royal
, d'une
Tragédie
Angloife
de HENRI
BROOKE
, intitulée
Gustave
Vafa
, le Libérateur
de fon
Pays
; elle
fe trouve
à
Paris
, chez
Sebaftien
Jorry
, rue
& visà-
vis
la Comédie
Françoife
, & chez
la
veuve
Duchefne
, rue
Saint
-Jacques
.
Cette Traduction a beaucoup de cours ;
elle mérite en effet l'attention des amateurs
de ce genre de littérature. C'eſt un
Spectacle moral fort intéreffant , que le
héros de cette Tragédie , & les autres
perfonnages qui ont part à l'action du
drame. Cette action , qui eft relevée par
le merveilleux humain , eft conduite avec
énergie & même affez d'ordre , par l'Auteur
Anglois. Tous les caractères en font
admirablement foutenus , & touchés avec
la force angloife. Le Traducteur François
a eu le judicieux talent de conferver
214 MERCURE DE FRANCE .
l'air natal à cette Pièce , en la tranfmettant
néanmoins très - correctement dans
notre langue. Nous ne craignons point de
reproches en en confeillant la lecture .
AP PROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Vice- A
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois de Janvier 1766 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris ,
ce 23 Janvier 1766 .
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ARTICLE PREMIER .
LETTRE à
Page s
ETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure
de France .
LETTRES du Roi HENRY IV , à Jean d'Harambure
, Baron de Picaffary , en Baſle-
Navarre , & Seigneur de Romefort , &c.
Second épisode du Poëme de Richardet.
SUITE du Sage , honteux de l'être , Conte.
VERS mis au bas de l'inftruction de Mgr le
DAUPHIN à Mgr le Duc DE Berry.
VERS pour mettre au bas du portrait du Prince
Augufte que l'Europe vient de perdre.
VERS fur le nouveau Roman d'Elizabeth .
6
15
27
71
ibid.
72
JANVIER 1766. 215
A M*** , fur un portrait de Mlle Doligny ,
en Nanine.
EPÎTRE .
73
ibid.
CHANSON pour le jour de Sainte Elifabeth. 80
EPIGRAMME .
PRIERE des Juifs Portugais de Bordeaux pour
demander à Dieu le rétablitlement de la
fanté de Mgr le DAUPHIN.
81
82
88
VERS envoyés à Mde du Boccage , à l'occafion
de la nouvelle année .
VERS d'un jeune Célibataire à un de fes amis
qui l'invite à fe marier cette année . ibid.
SENTIMENS d'un coeur reconnoiffant pour fes
bienfaiteurs , MM . les Fermiers Généraux . 90
VERS latins fur la mort de Mgr le DAUPHIN. 91
EPITAPHE de Mgr le DAUPHIN.
VERS fur la mort de Mgr le DAUPHIN.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
EPIGRAMME.
CHANSON .
92
ibid.
94
95
99
100
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ELOGE hiftorique de J. Gauthier d'Andernach
, Médecin ordinaire de FRANÇOIS I. 101
AVIS au Public concernant le Corps complet
de l'Hiftoire & des Mémoires de l'Académie
Royale des Sciences.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence des Auteurs
claffiques , grecs & latins , tant facrés que
profanes.
ANNONCES DE LIVRES .
107
113
121
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
216 MERCURE DE FRANCE.
des Sciences , Arts & Belles Lettres de
Dijon.
LETTRE à M. de la Place.
ASSEMBLEE publique de l'Académie des Sciences
, Belles Lettres & Arts de Rouen .
PROGRAMME de l'Académie Royale des Sciences
, Belles Lettres & Arts de Bordeaux.
PRIX de Poéfie de l'Académie Françoiſe .
ARTICLE IV . BEAUX ARTS.
ARTS UTILES .
CHIRURGIE . Prix propofé par l'Académie
Royale de Chirurgie.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE .
138
153
154
183
188
190
AVERTISSEMENT à MM. les Soufcripteurs du
Journal Hebdomadaire , ou Feuille Chan- L
tante .
GRAVURE .
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA .
COMÉDIE Françoife .
COMÉDIE Italienne .
SUPPLÉMENT à l'article dcs Spectacles .
134
197
199
239
ibid.
213
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
FEVRIER 1766.
iverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Chez.
Cochin
FilenaLove
Bio Scalp. 1778
A PARIS,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis - a- vis la Comédie Françoife .
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi
C
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement
Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
on
Les perfonnes de province auxquelles
enverra le Mercure par la Pofle
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourfeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres, afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refleront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eflampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft composée de
cent huit volumes . On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.Cette Table fe vend féparément
au même Bureau.
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE écrite de CALAIS à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure.
Vous avez été , Monfieur , l'organe des
fentimens que nous devions à la fameufe
tragédie qui a répandu notre patriotiſme
dans toute l'Europe; votre coeur m'affure que
vous le ferez de là douleur où nous a plongé
la perte que l'Etat à faite. A nos beaux
jours a fuccédé la trifteffe la plus profonde.
Nous nous étions flattés que le Ciel favo-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
rable à l'ardeur & à la conftance de nos
prières publiques , nous conferveroit un
Prince fi cher & fi précieux à la nation ;
il n'eft point d'actes de piété & de religion
que les Calaifiens n'ayent exercés pour
obtenir du Ciel fa guérifon ; il n'eft point
d'alarmes & d'inquiétudes qu'ils n'ayent
éprouvées dans le cours de fa maladie.
L'arrivée de chaque courier étoit pour
nous un redoublement de crainte & de
douleurs , de prières & de voeux ; les
temples retentifoient des offrandes & des
larmes du peuple le plus fidèle au fang de
fes Rois. A peine ces mêmes temples fuffifoient
au concours & à l'affluence des
citoyens de tous les états. Le Dieu qui
nous avoit prêté ce Prince vertueux pour le
bonheur & l'édification de la France , a fans
doute voulu qu'il en fût déformais auprès de
lui l'interceffeur. Cette penfée , quelque fublime
& quelque confolante qu'elle foit ,
eu égard à la religion , ne l'eft pas également
lorsqu'il s'agit de la nature.
Tout parle à la raifon , mais rien ne parle au coeur.
Tout François , tout Calaifien , en adorant
la main qui les frappe , ne rend pas
moins à la mémoire du Prince , tout ce
que le fentiment nous infpire dans cet
inftant douloureux.
FEVRIER 1766. 7
Un deuil univerfel pris par l'Etat Major
, par la Nobleffe , par toutes les Jurifdictions,
par le Corps municipal & les Citoyens
les plus diftingués , joint au fon lugubre
pendant neufjours de tout ce que nos temples
ont de cloches , ont annoncé à nos Citoyens
défolés , ainfi qu'aux étrangers en ce
momenten notre port, la perte que la France
& nous venons de faire ; & les Officiers Municipaux
indiquèrent pour le huit de ce mois
un fervice folemnel, où tous les Corps Religieux
, Militaires & Civils qu'ils y avoient
invités , s'emprefsèrent tous de fe rendre.
Figurez - vous , Monfieur une famille
>
entière dans le deuil & dans l'accablement
le plus profond , profternée aux pieds des
autels , & mêlant fes larmes aux prières des
Miniftres du Seigneur : tel eft le tableau
vraiment touchant de cette trifte & funèbre
journée ! Le Clergé , affecté des mêmes
fentimens , célébra le lendemain un fervice
auffi folemnel que le premier , où le
concours ne fut pas moins nombreux , &
ou M. Duteil , Curé Doyen de cette ville ,
prononça une oraifon funèbre digne de la
réputation que fes vertus & fes talens lui
ont depuis long - temps acquife , & pénétra
de plus en plus fes auditeurs des fentimens
dont il étoit lui - même pénétré.
Nous attendons les ordres du Roi aux
1
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prélats du Royaume fur ce trifte événement
, pour nous y conformer. En les anticipant
, nous avons cru devoir céder à ce
qu'exigoient de nous notre douleur &
notre zèle.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Calais , le 11 Janvier 1766.
P. D. L. Y
ODE * fur la mort de Monfeigneur le
DAUPHIN.
I.
FRANÇOIS , il n'eft donc plus ce Prince vertueux ,
Qui devoit de vos Fils devenir le Monarque !
Son fang ni fes vertus , nos larmes ni nos voeux
N'ont pu le dérober au ciſeau de la Parque.
Otoi , qui dans tes mains tiens le deſtin des Rois ,
Dieu , qui dans le néant fais rentrer leur puiffance ,
Dans ce Prince adoré tu frappes à la fois
Tout un peuple expirant avec fon eſpérance.
I I.
Pleure , Roi défolé , pleure à jamais ce Fils ,
Dont tu fis ton ami pour être mieux fon père.
* Elle a été préfentée au Roi & à la Famille Royale.
FEVRIER 1766. 9
Donnez un libre effor , grande Reine , à vos cris :
La nature a fes droits : pleureź , vous êtes mère.
Digne Epouſe , pleurez ce cher & tendre Epoux ,
Dont le Ciel fit le coeur fi reffemblant au vôtre ;
Et fouffrez que mes yeux le pleurent avec vous :
Votre douleur , Princeffe , eft aujourd'hui la nôtre.
ΙΙΙ .
Auprès de fon tombeau , peuples , venez du
moins
Contempler dans fa mort le néant de la vie :
Du terme des grandeurs venez être témoins .
Il meurt , comme une rofe à peine épanouie ,
Sur les degrés d'un trône où l'appelloit l'amour ..
A peine , en s'occupant d'imiter Marc- Aurèle ,
De trente -fix printemps a -t- il vu le retour
Qu'il eft enfeveli dans la nuit éternelle.
I V.
Mais ce Héros Chrétien , plus heureux aujourd'hui
,
A pour les biens du Ciel quitté ceux de la terre.
Il revole à fon Dieu qui le créa pour lui :
Son trépas pour nous feuls eft un coup de tonnerre.
Ombre augufte , ombre chère aux coeurs nés
pour le bien ,
Du temps qui détruit tout , tu ne crains point-
L'outrage ,
A Y
10 MERCURE DE FRANCE .
Et l'oubli contre toi ne pourra jamais rien.
On ne voit point périr la mémoire du fage ( 1 ) . ·
V.
Prince , tu n'allas point , fur les pas des Céfars ,
Te rendre des humains le fléau redoutable ;
Au prix du fang des tiens , verfé fous des remparts ,
Tu ne t'acquis jamais une gloire coupable ;
Les meurtres ennoblis n'ont point fouillé ton bras ;
Tes jours n'ont pas été marqués par des tempêtes 3 .
Tu n'as point eu la foif d'envahir des Etats :.
Mais tous les coeurs enſemble ont été tes conquêtes.
V I.
En vain le fier Xerxès , avec mille vaiffeaur ,
Pourfuit la liberté de la Grèce & de Sufe ;
En vain fait - il percer l'Ifthme du Mont Athos :
Il aſpire à la gloire , & fon ombre l'abuſe .
A peine l'Héllefpont contient fes combattans ;;
Mais bientôt fon orgueil fe brife aux Thermopyles..
Salamine acheva fes revers éclatans ,
Et le crime envieux trancha fes jours ftériles.
VII.
C'eſt la feule vertu qui fait les vrais héros.
Ce Conquérant fameux qui mit le monde en
cendre ,
( 1 ) In memoriâ æternâ erit juſtus , Pf. 1114
FEVRIER 1766. II
Dont le trifte bonheur fur d'ouvrir des tombeaux ,
Quel fut après fa mort le terrible Alexandre?
Quand chaque âge bénit les Princes de ton fang ,
Qui n'ont point , quoique Rois , méconnu la
nature ,
'Alexandre n'eft plus qu'un illuftre brigand ( 2) ,
Et le nom de Néron palle pour une injure.
VIIL
Le courage n'eft point à livrer des combats ,
Où l'orgueil eft conduit par l'attrait de la gloire :
Cette yvreffe à l'efprit dérobe le trépas ,
Qui s'éclipfe à l'éclat dont brille la victoire.
Mais quand la mort cruelle , une faulx à la main ,
Portant autour d'un lit fon appareil funèbre ,
On la voit , comme toi , d'un oeil fixe & ferein ( 3 ),
C'eſt-là de la valeur l'effort le plus célèbre ..
I X.
Si des peuples jaloux , ou des Rois prévenus ,
D'un règne floriffant enviant l'harmonie ,
( 2 ) C'est le reproche que lui fit un pirate. Alexandre
lui ayant demandé quel droit il croyoit avoir d'infefter les
mers le même que toi , lui répondit-il avec autant d'éner
gie que de liberté , d'infefter l'univers : mais parce que je le
fais avec un petit vaiffeau on m'appelle brigand , & parce
que tu le fais avec une grande flotte , on te donne le nom de
conquérant. Cicér .
Un Ambaſſadeur des Scythes lui tint à peu près le même:
langage : Tu te vantes lui dit-il , de venir pour exterminer
les voleurs , mais tu es toi- même le plus graud voleur de la
terre. Quiat. Curt
(3 ) Spiritu magno vidit ultima. Ecc. 48.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
.
T'euffent forcé d'ouvrir le Temple de Janus ( 4) ,.
Tu n'aurois point laiffé leur audace impunie.
Ce que tu fus fi jeune aux champs de Fontenoy ( s ),.
Fit voir à nos héros , fiers de ta contenance ,.
Quand ton Père , en danger , ne craignoit que
pour toi ,
Ce que tu pouvois être avec l'expérience ..
X.
Tu n'as point regretté le fceptre des François ,
Qui devoit être un jour ton brillant héritage ::
Tu l'aurois vu toujours fans l'envier jamais ,
Entre les mains d'un Roi qui des Dieux eft
l'image.
Laiffe à tes Fils le foin de prefcrire des loix.
A ce peuple , connu par l'amour pour ſes Maîtres ..
Un citoyen des cieux eft au- deifus des Rois :
C'eſt -là , Prince , fur- tout que font grands tes
ancêtres.
( 4 ) Le Temple de Janus n'étoit ouvert à Rome que
pendant la guerre il fut fermé pendant tout le règne de
Numa qui l'avoit bâti ; mais il ne le fut qu'une feule fois
fous le Confulat de Manlius , après la première guerre
Punique , depuis la mort de Numa , l'an de Rome 82 ,
jufqu'à la bataille d'Actium , l'an de Rome 723 .
( 5 ) Monfeigneur le Dauphin avoit montré là plus
grande valeur à la bataille de Fontenoy , le 11 Mai 1745 ›
n'ayant encore que feize ans. Un boulet de canon , dit M.
de Voltaire , dans une note du poëme de Fontenoy , couvrit
de terre un homme entre le Roi & Monfeigneur le
Dauphin ; & un domeftique de M. le Comte d'Argenfon
fut atteint d'une balle de fufil derrière eux.
FEVRIER 1766. 13
X I.
C'eft de-là que , couvert d'un éclat immortel ,
Le Père des BOURBONS veille fur la patrie ;
Plus heureux , plus puiffant aux pieds de l'Eternel,
Qu'avec tous les tréfors du trône de Lydie.
Tu vois là le bonheur de tes fages aïeux :
Du bien que dans leur règne ils ont fait à la
France ,
Ainfi que des vertus qui brillèrent en eux ,
Les plaifirs que Dieu goûte, y font la récompenſe.
X I I.
Triomphant avec eux , avec eux déformais
Veille fur le deftin de ton augufte Père :.
Sur nous qui par le coeur fûmes tous tes ſujets ; .
Veille fur tes Enfans que ta mort défefpère .
Qu'ils apprennent long - temps d'un aïeul généreux
A préférer la paix au ravage du monde !
L'art de régner confifte à faire des heureux ::
Qu'ils puiffent imiter ta fageffe profonde !
XIII
Cher Prince , quand ici j'ofe employer ce nom;.
Pardonne à mes regrets cette tendre épithète .
En voyant triftement le deuil de ta Maifon
C'eſt le cri de mon coeur que ma muſe répète.
14 MERCURE DE FRANCE.
Excufe fi l'efprit orne peu mes concerts :
Jamais le fentiment avec art ne s'exprime.
Incapable du foin qu'exigent les beaux vers ,
La douleur qui fe tait eft la feule ſublime ( 6) .
XI V.
Lorfque d'Iphigénie achevant le tableau ,
Ce Peintre ingénieux , le premier de la Grèce ,
De tous les fpectateurs qu'animoit fon pinceau ,
Eut peint diverſement la diverfe triſtelſe ;
Cómme fi fur la toile aucun trait de crayon
Ne pouvoit exprimer l'accablement d'un père ,
Timanthe , épuifant l'art , couvrit Agamemnon
D'un voile plus frappant qu'un autre caractère.
X V.
Ah du moins
douceur
en mourant , emporte la
De favoir que ta mort , déplorable & fatale ,
Eft pour nous en ce jour , éclairé par l'horreur ,
Une calamité publique & générale.
Les yeux baignés de pleurs , & le coeur attrifté ,
Vois au pieds des autels la vieilleſſe & l'enfance ,
Encore après ta mort demander ta ſanté ,
Tâchant au Ciel pour toi de faire violence .
X V I.
Entends la voix plaintive & les lugubres cris ,
Dont par - tout à l'envi les temples retentiffent.
( 6 ) Cura leves loquuntur , ingentes ftupent. Senec, in
Hipp. act. 2 , fcen. 3 .
FEVRIER 1766.
Les pères font ici ton éloge à leurs fils :
Là , comme les François , les étrangers gémiffent
Dans la même douleur le monde eft confondu
Et des rives du Pô jufqu'à celles de l'Ebre ,,
Le cri du défefpoir eft lui feul entendu.
Un deuil univerfel eft ta pompe funèbre..
X VI I.
Si l'amour des vivans intéreffe les morts ;
Voyant du haut des cieux la France défolée ,
Goûte à jamais le charme , & jouis des tranſports
De penfer que nos coeurs feront ton mauſolée .
Si le bonheur du Ciel pouvoit être augmenté ,
Il n'eft que ce plaifir qui pût s'y joindre encore ;
Et Dieu qui fe fuffit pour fa félicité ,
Senfible à ce tribut , l'exige & s'en honore .
Par M. DE LA FARGUE , des Académies:
des Sciences , Belles Lettres & Arts de
Caën , de Lyon & de Bordeaux.
16 MERCURE DE FRANCE.
ERIPPE * ,
CONTE GAULOI S.
Les Gaulois , comme on fait , étoient d'étranges:
gars ;
Ce qu'il en coûte à l'Italie ,
A la Grèce , à la Pannonie ,
Fait affez voir que les plus forts remparts
Ne pouvoient arrêter leur valeur indomptable.
Cette nation redoutable
A fait bien loin parler de foi ;
L'Ionie en va faire foi .
Dans ces pays , fi j'ai bonne mémoire ,
Eft la fcène de cette hiftoire.
ENVIRON l'an 300 de notre Ere , les
Gaulois pafferent en Afie , ravagèrent
l'Ionie , & y pillèrent plufieurs villes ::
ċelle de Milet , par les foins & par la
vigilance de fes habitans , s'étoit longtemps
garantie de leur fureur ; mais un
jour qu'on y célébroit la fête de Cérès ,
le peuple s'étant affemblé dans un temple
deſtiné à leurs facrifices, & qui étoit à quel-
* Ce Conte a été trouvé dans les papiers de la fucceffion
de M. L. P. D. B
FEVRIER 1766. 17
ques ftades de la ville , les Gaulois en
furent avertis , & en les furprenant , tombèrent
fur eux à main armée , tuèrent un
grand nombre d'hommes , & prirent
force femmes & force filles , dont une
bonne partie fut rachetée fur l'heure par
les pères & par les maris.
Ces gens , moins fots que l'on ne penfe ,
Crurent que Meffieurs les Gaulois ,
Ne paffant pas chez eux pour être fort courtois ,
Feroient monter à trop haut leur dépenfe.
Ils fe hâtèrent de façon ,
Craignant de voir par trop accroître leurs familles,
Que des femmes comme des filles
Dès le foir même on paya la rançon .
Une jeune Dame , très- belle , demeura
entre les mains d'un Capitaine Gaulois ,
homme fort recommandable parmi eux ,
nommé Cavara , lequel ne voyant perfonne
pour la rachetter , l'emmena avec
lui. La prifonnière lui fit entendre qu'elle
étoit femme d'un homme de qualité
nommé Xanthe , duquel elle avoit un fils
âgé de deux ans ; qu'elle fe nommoit
Erippe , & que puifque dans cette fâcheufe
rencontre elle n'avoit aucune nouvelle defon
mari , dont elle étoit tendrement aimée
, elle en pouvoit conclure qu'il avoit
18
MERCURE
DE FRANCE
.
été tué par les Gaulois. Le Capitaine , étant
arrivé chez lui , dans la Gaule Celtique ,
épris de la beauté d'Erippe , dont la renommée
s'étoit étenduë preſque par toute
l'Afie , prit la réfolution de l'époufer s'il
apprenoit la mort de Xanthe , dont il
projettoit de s'informer foigneufement ,
& lui jura cependant de vivre auprès
d'elle avec toute la retenuë , la modeſtie
& le refpect qui étoient dus à fon fèxe &
à fa naifance ; à quoi il fut fi ponctuel ,
qu'il parvint bientôt non-feulement à acquérir
l'eftime de la Dame , mais encore à
la confoler de fa captivité.
Combien en eft- il aujourd'hui
Qui n'auroient pas été fi fcrupuleux que lui !
Tel auroit cru par le droit de la guerre
En avoir fur fa prifonnière ,
Et fans trop s'occuper du deftin du mari ;
Se feroit érigé ſur l'heure en favori .
Mais notre Cavara fait confifter fa gloire
A ne tenir cette victoire
Que des facrés noeuds de l'hymen.
Reverrons-nous ces moeurs ? . . Amen !
Xanthe avoit été dangereufement bleffé
lorfque fa femme fut enlevée , & même
étoit refté parmi les morts. Ses amis l'en
ayant retiré pour lui rendre les derniers.
FEVRIER 1766.
devoirs , lui trouvèrent encore quelques
fignes de vies , en prirent foin , & en
peu de jours le mirent hors de danger.
Il n'eut pas plutôt recouvré la connoiffance
& la parole , qu'il s'informa de fa chère
Erippe. On ne put long- temps lui céler
la vérité : il fallut lui avouer que les Gaulois
l'avoient emmenée. On peut juger
de la mortelle douleur que lui caufa cette
perte . Il fit des efforts extraordinaires
pour y réfifter , ne fongea qu'à faire
une fomme confidérable pour fa rançon ,
& à l'aller chercher en Gaule.
Lorfqu'il apprit cette nouvelle ,
Il crut bien en avoir dans l'aîle ,
Et ne doutoit pas que fon front
N'en eût reffenti quelque affront .
Sa femme étoit & jeune & belle ,
C'étoit allez pour troubler la cervelle
A qui l'auroit bien meilleure que lui :
Mais pour ne fuccomber à ce mortel ennui ,
Il fait combien l'or peut lever d'obſtacles
Et de tout temps produifit de miracles.
>
En partant de cette idée , le bon époux
vendit du bien & plufieurs meubles , emprunta
chez tous fes amis , & fit une affez
bonne fomme avec laquelle il fe mit en
chemin . Il traverfa l'Italie où il étoit
20 MERCURE DE FRANCE .
connu , & fut affez heureux pour y apprendre
des nouvelles de ce qu'il cherchoit
, il fut que Cavara avoit emmené
chez lui une jeune femme très belle ; &
par le portrait qu'on lui en fit , il jugea
que c'étoit la fienne. En paffant par Marfeille
, il fut de plus en plus confirmé
que c'étoit elle- même ; il prit un guide,
qui le conduifit dans la Gaule Celtique
à la maifon de Cavara.
Il eſt mal - aifé de comprendre
Les divers mouvemens de fon coeur affligé,
Cavara , difoit - il , ne peut être obligé
Qu'à force d'or de me la rendre.
Si ce Gaulois a le coeur tendre ,
Erippe l'aura pu charmer ,
Elle a de quoi ſe faire aimer ;
Plus fin que lui s'y pourroit laiffer prendre
Qu'importe enfin qu'il foit Gaulois !
Mon Erippe eft femme une fois ,
Elle a pu n'être point cruelle .
•
Et Xanthe n'eft plus auprès d'elle !
A peine fut- il entré chez le Capitaine ,
qu'il vit Erippe fortant d'un jardin , accompagnée
de quelques femmes . Dès
qu'elle l'apperçut , elle courut fe jetter à
fon col avec toutes les marques d'une
joie auffi grande que devoit être la fienne.
FEVRIER 1766. 21
Elle fit avertir fon hôte de l'arrivée de
Xanthe , qui l'alla recevoir avec beaucoup
de civilité. Après les premiers complimens,
Xanthe le mit fur le chapitre de la rançon
de fa femme. Cavara lui demanda quel
argent il apportoit. Il répondit , que par
le crédit de fes amis , & au moyen de
quelques biens qu'il avoit vendus , il avoit
fait une fomme de mille pièces d'or. A
quoi le Capitaine répliqua qu'il falloit
en faire quatre parts , dont les trois feroient
pour lui , pour fa femme & pour
fon fils , & que l'autre fuffiroit pour la
rançon d'Erippe. Xanthe lui rendit tou
tes les graces que méritoit une géné
rofité fi peu commune , & Cavara convia
fes amis à fouper avec fon nouvel hôte
qu'il régala le mieux qu'il put , quoiqu'il
reffentit quelque chagrin de perdre ainfi
la belle Erippe , pour laquelle il avoit
conçu de l'amour.
Trop généreux Gaulois , il le faut avouer ,
On ne fauroit allez dignement vous louer ;
Cette franchife fans exemple
Eft une matière bien ample
A vous ériger des autels ,
Et vous placer parmi les immortels !
>
La nuit arrivée , toute la compagnie
12 MERCURE DE FRANCE .
fe fépara ; Xanthe & Erippe fe retirèrent
dans l'appartement qu'on leur avoit préparé
, où après les différens témoignages
de leur tendreffe réciproque , Erippe parut
furpriſe de la diligence avec laquelle
fon mari étoit parvenu à raffembler une
fomme fi confidérable pour fa rançon
.
Mais Xanthe, pour lui prouver que l'amour
qu'il avoit pour elle avoit été capable
de bien plus grands efforts , lui dit que ,
n'en croyant pas être quitte à fi bon marché
pour la rançon d'une femme auffi charmante
, il avoit amaffé le double de la
fomme prétendüe , & l'avoit fait coudre
dans les fouliers de fes dómeftiques .
>
Examine bien , belle Erippe ,
Ce que mérite tant de foin ,
D'avoir dans ce preffant befoin
Vendu maint joyau , mainte nippe
Engagé tout fon fond , mépriſé le danger.
.
D'un long & pénible voyage ,
T
Pour te tirer d'un esclavage
Que lui- même au befoin eût voulu partager !
Cependant, peu fenfible à la tendreffe ,
aux peines & aux fatigues incroyables de
fon époux ; préocupée d'une paffion que
les foins & les complaifances de Cavara
avoient fait naître , & de l'efpérance
FEVRIER 1766. 25
qu'elle avoit conçue d'être fa femme auffitôt
qu'il feroit affuré de la mort de fon
mari , elle ne chercha plus que les moyens
de s'en défaire pour fe donner entièrement
à fon nouveau vainqueur. Dès
qu'elle fut levée , elle lui découvrit tout
le fecret dont Xanthe lui avoit fait part ,
lui déclara l'argent qu'il avoit , & tâcha
de perfuader à Cavara qu'il fe devoit tenir
offenfé du peu de franchiſe d'un homme
qui lui avoit tant d'obligation ; ajoutant
que s'il vouloit répondre aux fentimens
qu'elle avoit pour fon maître , il fe faifiroit
de tout l'argent de Xanthe , & tâcheroit
de s'en défaire , ainfi que de l'enfant
qu'elle avoit eu de lui , pour qu'elle
pût paffer le refte de fa vie auprès d'un
homme que tant de belles qualités ren →
doient fi charmant à fes yeux.
Indigne Erippe , à qui t'adreſſes- tu ?
Ton coeur jamais ne connut la vertu .
Notre Gaulois a l'âme & trop noble & trop belle
Pour être épris d'une époufe infidelle.
Cette perfidie , en effet , infpira tant
d'horreur au généreux Gaulois , que peu
s'en fallut qu'il n'en laiffât tranfpirer
quelques marques. Il fe contenta de lui
dire qu'un projet de cette importance
24 MERCURE DE FRANCE.
exigeoit des précautions , & qu'il alloie
tout difpofer pour être bientôt en état de
lui marquer fa reconnoiffance. Dès le lendemain
Xanthe preffa fon retour ; à quoi
fon hôte confentit , en lui témoignant qu'il
feroit charmé de l'accompagner jufqu'au
lieu de fon embarquement . Ils partirent tous
enfemble ; & le jour qu'ils fe devoient
féparer , Cavara propofa de faire un facrifice
, tant pour l'heureux voyage de
Xanthe , que pour jurer entr'eux une amitié
indiffoluble. L'autel étant dreffé
Cavara s'avança poliment , pria Erippe
de vouloir bien préfenter & tenir la victime
, c'étoit une jeune brebis ) & de
joindre fes voeux aux leurs, Mais quels
furent les tranfports de Xanthe , lorfque
celui qui étoit chargé d'immoler la victime
tirant fon coutelas , fit voler à
leurs pieds la tête d'Erippe elle - même ! ....
,
I eft certain , fi l'on compare
Les héros de nos jours à ceux du temps jadis ,
Que cet acte paroît barbare ,
Et qu'un pareil exemple eft rare
Chez nos modernes Amadis .
Cette action , que nous trouvons cruelle ,
Etoit chez nos Gaulois d'une gloire immortelle ;
Pour punir la déloyautép :
Rien ne palloit pour cruauté ,
| Et
FEVRIER 1766. 25
Et l'on a vu cent fois pour de bien moindres
crimes ,
Immoler fans refpect de plus nobles victimes.
Xanthe éperdu , s'attendoit au même
traitement , lorfque Cavara lui raconta
la trahifon d'Erippe , lui rendit l'argent
qu'il avoit reçu pour fa rançon , lui offrit
tout ce qui étoit en fon pouvoir ,
le fit embarquer pour Milet , & reprit
le chemin de fon pays.
A mon Frère , Chanoine Régulier de l'Or
dre de Sainte Genevieve à Liege.
A mon cher frère , au meilleur des amis ,
Au compagnon des jeux de mon enfance ,
Bon jour , bon an , plaifir doux & permis ,
Santé , travail & quelquefois bombance !
En peu de mots voilà tous mes fouhaits :
Avec ces biens c'en eft un que la vie.
Pour des mondains , à ces voeux que je fais ,
Pajouterois celui de deux grains de folie ,
Qui leur feroit , fous des traits feduifans ,
De ce bas monde entrevoir les chimères ,
Ses faux plaifirs , fes réelles mifères ,
Et tromperoit leur raifon par leurs fens
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour toi , que l'étude & la philoſophie
Nourriffent dans les bras de la Religion ;
Toi fur qui , loin du fafte & de l'ambition
La paix a déployé l'aîle de fon génie ,
As- tu beſoin d'un tel contrepoifon ?
Non , j'ai , mon cher , tiré ton horoſcope ,
Et tu feras du nombre des heureux ;
Un paisible bonheur fatisfera tes voeux :
Loin des humains , fans être mifantrope ,
Avide de ſcience , & favant fans orgueil ,
D'un cabinet la retraite tranquille ,
- Sur l'océan du monde en naufrage fertile ,
Mettra ta nef à l'abri de l'écueil .
A l'Etat cependant , devenu néceffaire ,
Apôtre refpecté de la divine loi
Tu paroîtras fous le dais de la chaire ,
Ceint du baudrier de la foi.
C'eft de - là que ton bras , armé pour ſa défenſe ,
Joignant au feu de l'éloquence.
Le flambeau de la vérité ,
Dans les ombres de l'ignorance ,
D'un jour confolateur répandra la clarté.
L'aigle de Meaux te prêtera fes ailes ;
Le cigne de Cambray t'enfeignera ces lieux ,
Où d'un lac toujours pur les rivages heureux
S'embelliffoient pour lui de fleurs toujours nouvelles
. C
Devant ton Roi , peut-être un jour admis
Tu lui retracèras l'intéreſſante image
2
FEVRIER 27 1766.
De ces vertus dont il connoît l'uſage ,
Et qui de fes fujets refpectueux , foumis ,
Depuis qu'il reçut leur hommage ,
Lui firent un peuple d'amis.
Voilà comment mon coeur fait ton hiftoire ;
Oui , je vois tes lauriers dans les mains de la
gloire.
1 attendant ces jours fi fortunés ,
Sur la palette du génie ,
>
Des plus vives couleurs obferve l'harmonie ;
Exerce tes pinceaux à ton Dieu deſtinés .
Que jufqu'à ton repos tout te devienne utile :
Dans tes jardins , à l'ombre des ormeaux
Sur le penchant de tes rians côteaux ,
Regarde la nature , & cette main habile ,
Qui fait naître à la fois le chêne & les roſeaux ,
Qui fait mugir les mers , murmurer les ruifleaux ;
Qui , foutenant le foible , écrafant le fuperbe ,
Elève les cités & les cache fous l'herbe .
Sur de moindres objets abaiffant tes efprits ,
Vers le foir d'un beau jour vois fumer les chaumières
,
Ecoute des bergers la mufette & les ris ,
Vois s'élever pour eux le trône des fougères ,
Entends- les de leurs chants y difputer le prix ;
Mais n'y vois jamais de bergères.
LEFEVRE.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL à Mde DE S.... qui avoit
fait la galanterie à l'Auteur d'un petit
habit de campagne.
DEPUI EPUIS le moment que j'ai pris
Certaine gentille vêture ,
Je m'apperçois que les jeux & les ris
Avec moi prennent leur allure.
J'ai même , dit quelqu'un , plus pallable figure :
J'en fuis , ma foi , tout étonné ! ...
Madame , dans l'habit que vous m'avez donné ,
Auriez-vous par hafard laillé votre ceinture ?
Par M. D ....
EPITAPHIUM hominis quem uxor acerbo
procacique ingenio confumpfit tandemque
enecavit.
H1c jacet infelix quem è vivis fuftulit uxor,
Improba ; crudelis morbus. Concede quietem ,
Omnipotens , illi , qui fato debita folvit ,
His quoque viventes quos morbus conficit idem.
C. D. ANGLAIS.
FEVRIER 1766. 19
EPITRE à M. MUGNEROT.
To1 , dont le coeur généreux & fincère
De l'artifice ignore les détours ,
Cher Mugnerot , que j'aimerai toujours ;
Fidèle ami , dont l'amitié m'eft chère ,
Et le fera jufqu'au dernier foupir ;
Reçois ces vers , enfans de mon loifir ,
Que le caprice aujourd'hui m'a fait faire.
Envie aurois de voyager un peu ,
Et cependant fans fortir de ma place ;
Car j'aime mieux être auprès de mon feu
Qu'aller courir à travers neige & glace.
Où donc aller? .. Óù , mon cher ! au Parnaſſe,
Qui , quelque fort qui m'attende en ce lieu ,
Tout en eft dit , je m'en fais une fête ;
J'y veux aller , & la voiture eft prête :
Voiture ailée , & , le meilleur du jeu ,
Ne coûtant rien ; voiture honnête & fûre ,
Et , qui plus eft , conduite par un Dieu.
Tu la connois , mon cher , cette voiture ;
Ce font les traits dont ton léger pinceau ,
Par un détour délicat & nouveau ,
Nous a dépeint depuis peu le Mercure.
* Voyez le Mercure d'Oâobre 1765 , premier vol.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Or , c'eſt par lui que du docte côteau ,
Sans rien rifquer , j'entreprends le voyage.
Avec un Dieu , peut- on faire naufrage ?
Ne vas pas croire au moins qu'avec orgueil
J'ole prétendre arriver jufqu'au faîte ;
Pour y grimper il eft plus d'un écueil :
Maint s'y rifqua , qui fe caffant la tête ,
Au lieu de gloire y trouva fon cercueil.
Le plus fûr eft de refter fur le feuil .
J'y refte donc , & fais en homme fage ;
Car que trouver fur le facré coupeau ?
Neuf vieilles foeurs , un cheval & de l'eau :
Du Pinde enfin voilà tout le bagage.
Pas n'eſt beſoin d'aller chercher ſi haut ;
J'en trouve ici bien plus , qu'il ne m'en faut .
Sans penfer donc au haut de la colline ,
Ce n'eft qu'au pied qu'arriver je prétends ;
Volontiers même y prendrois - je racine ,
Car j'ai deffein d'y demeurer long- temps.
Sais-tu pourquoi ? c'eſt pour voir à mon aife
Tous les débats de nos demi- ſavans ,
Dont le courroux ou s'aigrit où s'appaile
Suivant la lune ou les différens vents.
Oh , quel plaifir ! il me femble d'avance
Les voir de près l'un l'autre s'aboyant ,
Se déchirer avec pleine licence ;
Et tous enſemble avec impertinence ,
De leurs écrits accabler tous venans
Et pour les mordre attendre les pallans.
FEVRIER 1766. 3 %
De froids auteurs une troupe éperduë ,
A ces braillards faifant le pied de gruë ,
Vont à genoux leur offrir leur encens .
Qu'ils l'offrent , foit ; mais pour moi j'en veux
rire .
C'eft le plaifir où dès long- temps j'afpire ;
Et pour l'avoir il faut refter en bas ;
Car fur le haut du mufaïque empire ,
Malgré leurs cris , on ne les connoît pas.
Mais toi , mon cher , qui préféres la gloire
A ce plaifir où le bornent mes voeux ;
Toi dont les vers doux , faciles , heureux ,'
Seront gravés au temple de mémoire ,
Guide mes pas , conduis- moi par la main
Jufques au pied du docte capitole ;
Quand j'y ferai , je te donne parole
De te laiffer pourſuivre ton chemin.
Par M. AUBOUIN.
B iv
32
MERCURE DE FRANCE.
VERS à ma Maîtreffe , fur l'envoi de fon
portrait.
UN difciple d'Apelle envoyé par les Dieux ,
A donc doublé ton image charmante ?
Rival de la nature , il remet fous mes yeux
Les traits chéris de ma fidelle amante ,
Et je vois refpirer fur la toile vivante
L'objet de mes plus tendres feux !
C'eft là ton fouris gracieux ,
Et cette forme intéreffante ,
Dont le contour voluptueux
Anime le coeur & l'enchantè ;
C'eſt auffi ce regard toujours victorieux ,
Où brille de ton âme aimante
Le ton fenfible & généreux.
Je reconnois cette bouche touchante
Qui tant de fois fur ma bouche brûlante
Prit & reçut ces baiers amoureux ,
Dont le defir fe nourrit & s'augmente.
O ma Julie un art fi précieux
Fixe le temps , il rapproche les lieux :
Son preftige enchanteur imitant ta préſence ,
Adoucit les tourmens d'un amour malheureux ;
Mais de cet art divin quelque foit l'excellence ,
Sois fûre que mon coeur te peint encor bien
mieux !
FEVRIER 1766. 33
LETTRES du Roi HENRY IV& de CATHERINE
de France , fafæeur , écrites à JEAN
DE FOUCAULD , Seigneur de Lardimalye
, Baron d' Aubroche , Chambellan
&Gentilhomme ordinaire defa Chambre,
Gouverneur des Vicomté de Limoges &
Comté de Périgord.
Première Lettre , le 19 Août 1578.
MONSIEUR
ONSIEUR de Lardimaillye , délibérant
partir bientoft , pour aller recueillir la
Royne & ma femme qui fen viennent en
ce pays , jai advifé de vous écrire la préfente
, pour le defir que jai d'etre accompagné
de mes ferviteurs & amis , au
nombre defquels je vous tiens l'un
pour
des plus affectionnés , vous priant bien
fort de vous tenir preft pour me venir
trouver lorfque que je vous manderay ,
& vous ferez le très- bien venu & me
ferez un fingulier plaifir , lequel je reconnoitrai
en toutes les occafions qui s'en
préfenteront , d'auffi bonne volonté que
je prie le Créateur vous tenir , Monfieur
de Lardimaillye , en fa fainte & digne
B v
3+
MERCURE DE FRANCE .
garde . De Montauban , ce 19° jour d'aouſt
1578.
Votre bien bon amy ,figné , HENRY.
Seconde Lettre, le 16e jour de... 1578.
M. de Lardimallye , combien que
je ne fait aucun doute qu'ayant reçu ma
précédente lettre , par laquelle je vous
ay prié me faire ce plaifir de me venir
trouver & faire compagnie allant audevant
de la Royne & de la Royne ma
femme , vous ne me voudrez éconduire
de la priere que je vous en ay faite ,
étant réfolu de promptement partir de ce
lieu pour cet effet , & me trouver au plustard
à Bergerac au 26 de ce mois ; jai
avifé vous faire cette recharge pour vous
en avertir & très- affectueufement prier
de vous y trouver en meilleur équipage
que la briéveté du tems qu'avez pour y
pouryoir le vous pourra permettre & pour
ce que je m'affure que vous ne douttez point
combien vous y ferez le très- bien venu
& de bon coeur receu ; je finis cette cy
par la priere que je fais au Créateur
vous donner , Monfieur de Lardimallye ,
fes faintes graces. De Nerac , le 16 jour
de....... 1578.
Votrebien affectionné amy,figné , HENRY.
FEVRIER 1766. 35
Troisième Lettre , le 8 Février 1579 .
M. de Lardymalye , je vous puis
affeurer que jai en eftime vous &
Votre vertu & ay autant de contentement
de vous , que vous le fçauriez
defirer , ainfi que les effets vous le feront
toujours paroitre : & partant , je vous prie
faire état de moi pour le regard du Gouvernement
de mon Comté de Perigord
& Vicomté de Limoges , pour quelques
occafions que je vous dirai quand la
commodité fe préfentera ; jai avifé etre
bon de ny toucher ne innover encore
aucune chofe pour le préfent , ce que je
vous prie prendre de bonne part , &
notre Seigneur vous tenir , Monfieur de
Lardimalye , en fa très- fainte protection.
- De Nerac , le 8 Février 1579.
Votre bien bon & affuré amy , figné ,
HENRY .
Quatrième Lettre , le 7 Janvier 1582 .
M. de Lardimalye , dautant que ma
femme fait état de partir dans le 25
de ce mois ,, pour faire fon voyage
de la Cour , & que jai déliberé de la con-
B vi
36 MERCURE
DE FRANCE
.
duire jufqu'à St. Jehan d'Angely , je defirerois
pour cette occafion etre accompagné
de quelques uns de mes bons amis ,
& m'affurant que vous etes du nombre ,
je vous ai bien voulu prier par cette cy
de m'accompagner en ce court voyage ,
& à ces fins vous rendre au lieu de Cotran
le dernier jour de ce mois , fous
cette affurance que vous me ferez un bien
grand plaifir , duquel je vous demeureray
obligé pour le vous reconnoitre là où
j'aurai le moyen , de même affection que
je prie Dieu vous avoir , Monfieur de
Lardimalye , en fa fainte & digne garde.
Ecrit à Nerac , ce 7e jour de Janvier
1582 .
Je vous prie de rechef de vous préparer
à faire ce voyage.
Votre bien bon amy , figné , HENRY.
Cinquième Lettre , le 29 Novembre 1583 .
M. de Lardimalye , jai entendu par
le fieur de la Valade les bons offices
dont vous avez ufé en la négociation
d'Ayen , & comme vous êtes en train
d'en faire autant dailleurs , fi vous pouvé ,
chofe qui me feroit fort agréable & que
je vous prie vouloir embraffer de telle
affection , que bientoft on en puiffe voir
FEVRIER 1766. 37
quelques bonnes fins , & je vous affeure
que je n'en demeureray point ingrat.
Quand aud. fait d'Ayen , l'on m'avoit
donné efperance de plus qu'il n'eft porté
par l'offre , je ne fcay comment on sarrête
a préfent. Il eft bien vrai que je me
fie que les principaux y ayant intéreſt ,
étant enfemble , ils savanceront à ce que
jen ait efperé , comme led. de la Valade
vous fera entendre , a quoi je vous prie
tenir la main , & vous connoifterez que
je ne vous oubliray point , les affaires
ayant réufli. Sur ce je vous prieray de
faire eftat de ma bonne volonté , comme
auffi je prie Dieu vous tenir , Monfieur
de Lardimalye, en fa fainte & digne garde.
De Mont de Marfan , ce 29 ° jour de Novembre
1583.
Et plus bas eft écrit :
Je vous pry ne faillir de m'envoier
promptement les deniers que me devez
de refte de l'acquifition par vous faicte ,
car jen ait grandement affaire , & ne me
fcauriez faire fervice plus agréable .
Et plus bas eft écrit de la main
du Roi Henri IV :
Votre bon & afſuré ami , figné , HENRY.
38 MERCURE
DE
FRANCE
.
Et au dos de ladite pièce eft écrit :
A Monfieur dé Lardimalye , Gentilhomme
ordinaire de ma Chambre.
Sixième Lettre , le 23 jour de Mars 1590.
M. de Lardimalye , j'ai efté bien ayfes
d'entendre de vos nouvelles par la lettre
que vous mavez écrite ,
& reçu de
bonne part vos excufes , de ce que vous
ne m'êfte point encor venu trouver , la
qualité de mes affaires étant telle que
l'affection de mes bons ferviteurs en
quelques lieux quils foyent maintenant
ne demour point fans exercice ; je fuis
bien affuré que la votre n'eft pas inutile
ayant de trop longtems congnu quelle elle
eft , & la paffion que vous apporté à mes
dites affaires , du difcours defquels en ce
qui eft de deça , je m'en remets a ce dit
porteur qui vous en faura rendre bon
compte ; je vous diray feullement pour
votre particulier que , ayant tant de tefmoignages
& de fi longue main de votre
affection a mon fervice , j'en garderay la
fouvenance & les recongnoiftray très volontiers
; fur ce je prie Dieu , Monfieur
de Larmimalye, vous conferver en fa fainte
FEVRIER 1766. 39
garde. Efcript au camp de Mante , le 23
jour de Mars 1590 , figné , HENRY .
Et plus bas par fon Secretaire ,
M. FORGET.
Et au dos eft ecrit :
A Monfieur de Lardimalye , Gentil
homme ordinaire de ma Chambre .
Septième Lettre , le 19e jour de Mars 1595 .
M. de Lardimalye , & Meffieurs les
Gentilhommes de mon pais de Guyenne
, defquels jai defiré d'être fervi , jay
toujour fait principalement eftat de votre
affection au bien de mes affaires pour les
tefmoignages que vous en avez rendu en
plufieurs endroits ou vous avez eſté employés
, & parce que au voyage que je
fuis deliberé de faire incontinent en mon
païs de Lyonnois , pour moppofer aux
forces que mes ennemis y font defandre ,
il fe prefente une belle occafion dacquerir
de lhonneur & continuer les effets
de votre fidelité ; ayant commandé au
fieur de Bourdeilles , Senechal & Gouverneur
de mon pais de Perigor , de fi
trouver , je ay ben voulu ecrire cefte lettre
pour vous prier de me faire ce fervice
40 MERCURE DE FRANCE.
de ly accompagner au meilleur équipage
que vous pourez , pour participer à l'honneur
que mes bons ferviteurs auront de
mavoir fidelement affifté , & je recognoiftray
a jamais ce bon devoir en tout ce
qui foffrira pour votre bien & advantage ;
priant Dieu , Monfieur de Lardimalye ,
quil vous ait en fa fainte & digne garde.
Écrite à Paris , ce 19e jour de Mars 1595 ,
figné , HENRY.
Et plus bas figné par fon Secretaire ,
DE NEUFVILLE .
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
Huitième Lettre , le 28 Octobre 1601 .
M. de Lardimalye , nous avons fait
expedier au fieur Prefident du Pont
& à vous , nos lettres de commiffions
pour proceder à la vente & aliennation
de tous le domaine qui nous reſte au
Comté de Perigord & Vicomté de Limoges
, & même à la revente de ce qui
a été ci devant alienné a faculté de rachapt
efdits lieux . Nous vous l'envoions
par ce préfent porteur , Secretaire de notre
maiſon , avec le confentement de noFEVRIER
1766. 41
tre foeur , la Ducheffe de Bar , affin que
vous ayez a faciliter lexecution d'icelle ,
le plus promptement qu'il vous fera poffible
, & aux conditions que vous jugerez
les plus avantageufes pour le bien de notre
fervice , & de tout en donner advis aud.
fieur du Pont , & le tems qu'il aura à fe
rendre aux lieux ou vous ferez lefd. ventes,
affin d'en paffer enfamblement les contrats
. Sur- tout , nous defirons qu'il ni ayt
aulcune longueur , & que le tout s'effectue
avec le moings de frais & depenfes qu'il
fera poffible. Se faifant , vous nous ferez
fervice très agréable ; fur ce nous prions
Dieu , Monfieur de Lardimalye, vous avoir
en fa garde. De Fontainebleau , ce 28◄
jour d'Octobre 1601 , figné , HENRY.
Et plus bas eft écrit :
Signé , DE LOMENIE , Secretaire.
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye , Baron
d'Aubroche , mon Confeiller & Chambellan
ordinaire .
N. B. Les Lettres de Catherine de France
au Mercure prochain.
1 42 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. le M... DE V....
De fon châteaus
Suis- moi , douce mélancolie ;
Viens dans ces bois filentieux ,
Nourrir le calme douloureux
Où mon âme eft enfevelie.
Le plaifir , fur ces bords , fe peint trop à mes
yeux :
D'un brillant horifon l'afpect majestueux ;
Le fol riant de ces prairies ;
Ces canaux reflerrés dans des rives fleuries
Sont des tableaux trop gracieux :
Un fpectacle délicieux
N'eft point fait pour mes rêveries.
Fuyons ... mais du plaifir le fentiment vainqueur
Par un charme fecret dans ces lieux me ramène ;
Qu'il eft doux d'éprouver un pouvoir enchanteur !
Et que le coeur céde fans peine
Au premier efpoir du bonheur !
Sans doute de ces bords le charmant payſage ,
Ces flexibles ormeaux mollement agités ,
Ce flot tranquille & lent mourant fur fon rivage ,
Pourront mieux retracer à mes fens attristés
De mon héros brillant la douce & chère image :
Hélas ! combien de fois les regards de mon fage
N'ont-ils pas embelli ces objets enchantés !
FEVRIER 1766. 43
Approchons.... c'eft ici qu'inftruit par Uranie ,
Il dictoit à mon coeur les utiles leçons
D'une heureufe philofophie.
Là , plein du beau feu de Thalie
Il célébroit dans fes chanfons
Et les plaifirs & leur magie :
Des amours la troupe chérie
Venoit applaudir à fes fons.
Tantôt , d'une main plus hardie ,
De Fombrun guidant les crayons ,
Il animoit de fon génie
Vingt automates Amphions ;
Et fur le foir , de compagnie
A nos modernes Apollons ,
Dans une lecture choisie ,
Quelquefois nous facrifiyons.
Toi , Voltaire , oracle du fage ,
O toi , chantre immortel du plus grand des Henris,
Combien de fois tous deux , de tes beaux vers
épris ,
Nous aimions à t'offrir un légitime hommage !
O momens fortunés dont j'ai goûté le prix !
Mon trifte coeur fourit encor à votre image.
Hélas ! ... que vous tardez à revenir !
Momens trop différés pour mon impatience ,
Délicieufe jouillance ,
N'exifteriez -vous plus que dans le ſouvenir ?
Quel jour viendra me rendre au fage que j'adore?
44 MERCURE DE FRANCE.
D'un jour fi cher à mes deſirs ,
Quand renaîtra la douce aurore !
Mes yeux reverrez -vous encore
Celui qui fait tous mes plaifirs ?
EPITALAME à M. DE TOURNOI , Capitaine
au Régiment de.
AIMABLE
· ·
IMABLE & tendre époux que doit chérir ma
fille ,
Nous allons renaître par toi .
Donne toujours des hommes à ton Roi ;
Et , pour que le plaifir règne dans ma famille ,
Tous les ans un petit Tournoi.
Par M. GUIBERT.
LETTRE à M. DE LA PLACE.
Jugement mémorable.
On trouve , Monfieur , dans une ancienne
relation latine , d'un voyage à
Pékin , par J. B. Pétau , d'Orléans , imprimé
chez Moretus , à Anvers , en 1760 ,
FEVRIER 1766 .
45
une anecdote fingulière , & qui eft d'autant
plus intéreffante , qu'elle tient à l'éducation.
Je ne fais que la traduire , &
vous prie , Monfieur , de vouloir bien.
l'inférer dans votre Mercure.
Un Infpecteur des manufactures de la
Chine , étant fur le point de faire une
longue tournée , donna un gouverneur à
fes deux fils , dont l'aîné n'avoit que 8
ans , & qui tous deux annonçoient d'heureufes
difpofitions. Le père fut à peine
parti que l'inftituteur , abufant de l'autorité
qu'on lui avoit confiée , devint le
tyran de la maifon. Il éloigna les honnêtes
gens qui pouvoient éclairer fes démarches
, & fit chaffer ceux d'entre les
domestiques qui avoient le plus à coeur
les intérêts du maître abfent. On eut beau
l'inftruire de ce défordre , il n'en voulut
rien croire , parce qu'ayant l'âme belle ,
il n'imaginoit pas qu'on pût en agir ainſi .
Au fond ce n'eût été encore que demi
mal , fi ce méchant pédagogue eût pu
donner à fes écoliers quelques vertus &
quelques talens ; mais en en manquant luimême
, il n'en fit que des enfans groffiers ,
impérieux , faux , cruels , libertins & ignorans.
Après quatre ans de courfes , l'Infpecteur
vit enfin la vérité, mais trop tard ,
46 MERCURE
DE FRANCE .
و د
و د
& renvoya le ferpent qu'il avoit réchauffé
dans fon fein. Ce monftre eut l'impudence
de citer fon maître au tribunal
d'un Mandarin , pour qu'on eût à lui
faire la penfion qui lui avoit été promife.
« Je la paierois très-volontiers , &
» même le double , répondit-il en pré-
» fence du Juge , fi ce malheureux m'a-
» voit rendu mes enfans tels que je devois
» l'efpérer. Les voici , pourfuivit- il , en
» s'adreffant à l'homme de la loi , exami-
» nez- les, & prononcez . » En effet,après les
avoir interrogés , & entendu toutes leurs
fottifes , ce Mandarin porta cette fentence
mémorable. « Je condamne cet éducateur
» à la mort , comme homicide de fes
» élèves , & l'infpecteur à l'amende de
» trois livres de poudre d'or , non pour
l'avoir choisi mauvais , car on peut fe
» tromper , mais pour avoir eu la foi-
» bleffe de le conferver fi long-temps. Il
» faut qu'un homme , ajouta- t-il par ré-
» flexion , ait la force d'en perdre un
» autre quand il le mérite , & que le
» bien de plufieurs l'exige ».
و ر
و ر
"
J'ai l'honneur , & c.
M. Curé de St. M. S. L. V.
FEVRIER 1766. 47
EXTRAIT d'une Lettre de M. MATTI ,
à M. le Duc DE NIVERNOIS.
De Londres , Décembre 1765.
*
PERMETTEZ , M. le Duc , à un étranger
que vos bontés ont prefque naturalifé ,
de mêler fes larmes aux vôtres , & à celles
de toute la France. Germanicus pleuré
des Romains , le fut auffi de leurs voifins
, & même des ennemis de leur Empire.
Si M. LE DAUPHIN jette encore fes
regards fur la terre , il n'y voit en cet
inftant que des coeurs François .
LE mot de la première Enigme du ſecond
volume du Mercure de Janvier eft
le moucheron. Celui de la feconde eft la
bougie. Celui du premier Logogryphe eft
plaifanterie , ( quoiqu'il y ait douze lettres
dans ce mot , il n'y en a que neuf de différentes
formes , l'a , l'i & l'e étant répétés ) ,
on y trouve tifane , tri , Peintre , trape ,
Ela , antre , fatin, pile , rat , te , le , la , les
fa , en , Aas , faler , aliéner , penfer , élire,
* Son nom eft auffi célèbre dans la république des lettres
que par-tout ailleurs.
1
48 MERCURE
DE FRANCE.
appaifer , plaire , naître , lire , planter ,
pâlir , faper , peler , pâtir , piler , nier ,
Jalir , plier , lent , faifin , plie , Aftera ,
fein , patène , Ariftée , Laïs , Senat , prefte,
fel, tires , pairles , alefé , pal , pefte , Lia ,
Ifaïe , Elie , rape , retine , Air , Alais , Ris ,
Nefle , Lefpare , Renti, Aire , Lens , Anfe,
Arles , Apt , Elne , Eftain , Arle , Lanta ,
Liran , Paris , Sarlat , Salerne , Efte,
Trani , Naples , Trapani , Népi , Ifernia ,
Tel , Nifita , Aftie , Atri , Atena , Alatri ;
Arete , Sept , Lis , Até , Néléis , Iris ,
Alatin , Perfe , Itea , pin , fapin , après ,
en , a , ans , à peine , ainfi , après , fi ,
Perfe , Napées , Palès , Epire , Atrée ,
pas ( fous entendu de Calais ) , Satraṛe ,
Sire , épine , alte , Iris , pirates , piſte ,
Earne , Erié , prife , Palais ( en Bretagne ) ,
peine , plaifir , âne , pain , ail , Anté ,ſanté ,
lit , Lani ( Mlle ) . Celui du fecond eſt
noyer , dont le centre eft ove. Et celui
du troiſième eſt diable , dans lequel entrent
Bale , bal , Albe , laide , bled , bile , Ali ,
Lie , Albi , Lia & ail..
le
ENIGMES.
JANVIER 1766. 49
ENIGMES.
JE fuis un compofé de diverſes parties .
Tel eſt , ami Lecteur , mon déplorable fort ;
A peine un élément les a - t- il réunies ,
Qu'il fert à me donner la mort.
Mon corps eft long, d'agréable ſtructure ;
D'une belle & riche peinture ,
Il a le coloris , l'éclat.
Quoique je fois fragile & délicat ,
Lorfque l'on veut de moi tirer quelques ſervices ,
On me fait fupporter les plus cruels fupplices ,
Et mon bourreau s'en applaudit.
Après cette affreuſe torture ,
•
J'éprouve un changement fubit ,
Et quelquefois un autre habit
M'offre à tes yeux fous une autre figure.
AUTRE.
JE fuis de nouvelle origine ,
Je ne parois au jour que par l'ordre des Rois
Ils règlent les emplois , auxquels on me deftine
Le nombre de mes jours eft fixé par leurs loix.
C
50 MERCURE
DE FRANCE
.
Pour me faire grande fortune ,
Je promets mes faveurs à tous ,
Un feul heureux en obtient une ,
Des autres je me ris au jour du rendez-vous,
C
Mon grand talent c'eft l'artifice ;
J'attire , je féduis par les plus grands appas ,
Et celui qui me fait le plus grand facrifice
Eft bien fouvent celui que je ne choiſis pas ,
Des nourriffons de Mars je fuis la tendre mère ;
Des orphelins je fuis l'afylé & le foutien.
Je fuis marâtre meurtrière
De ceux qui m'aiment trop & qui me font du
bien.
Par M. l'Abbé DE L. P*** , auteur de COLAS.
LOGO GRY PHE S.
F AIT pour le bonheur des humains ,
Par un renversement étrange ,
Souvent de ris & de chagrins
Je leur fais éprouver le monftrueux mêlange ;
Mes quatre premiers pieds t'indiqueront le nom
De celui qui me donne l'être ,
FEVRIER 1766.
51
Et , fans nulle combinaiſon ,
Les derniers te feront connoître
Ce que plus d'une femme évite avec grand foin
De prononcer devant témoin .
Par Mlle DAngers.
DU
AUTRE.
U néant où je ſuis , fans aucune puiffance ;
De moi , qui que tu fois , tu tiens tón exiſtence :
Pour me donner la vie il faut m'ôter le coeur ;
Telle eft de mon deftin l'inflexible rigueur;
Combien au même prix où je reçois naiffance ,
Trouveroient du trépas l'affreuſe différence ?
Mais de mon nouvel être évitez la fureur ,
A l'univers entier j'infpire la terreur ;
Nul autre ne m'égale en valeur , en nobleſſe ,
Mon empire s'étend fur bien plus d'une eſpèce...
Eh ! quoi quel autre droit encor plus précieux ?
Près de la Vierge alors j'ai mon rang dans les
cieux.
Par M. FERET , Notaire à Amiens.
7
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Tour muet que je fuis je donne des leçons ,
Que bien fouvent l'on préfére
Aux beaux difeurs de la terre :
Si j'ai le coeur brifé , je ne rends que des fons.
Par le même.
PARODIE des deux Gavottes de la quatrième
Sonate de M. DARD , Ordinaire
de la Mufique du Roi , & c.
Dialogue.
LE BERGER,
RENDS - MOT ENDS MOr ton coeur •
Quitte cet air févère ;
Mon retour fincère
Prouve mon ardeur ;
Rends moi ton coeur ,
Mon aimable Bergère ;
L'eſpoir de te pla:re ,
Fait tout mon bonheur.
l'armes.Pourquoi vos charmes Sont ils sifla-
W
-teurs Mots séducteurs,Transports allarmes Mieux la
Fin.
W
mant Vouspeint, mieux il ment Mais c'est en
vain Queje sens mon in jure Quoi que parjure,
W
De ma blessure toi seul, Colin Tiens le re
+
W
mède souverain . Rens moi bon coeur.
W
Le
berger. +
Rens moi ton coeur,Quilte cet air severe .
Mon retour sincere, Prouve mon ardeur.
1
Rens moi ton coeur Mon aimable ber gere
Fin.
L'espoir de teplaire Fait tout mon bonheur .Je t'as
W
sure,Ouije jureQueje t'aimai toujours , de
l'ardeur la pluspure ! Etqu'absent de toi Tu re-
La bergère
gnois surmoi..... Sons enchanteurs , soupirs et
W
FEVRIER 1766.
53
Je t'aflure 5
Oui , je jure
Que je t'aimai toujours de l'ardeur la plus pure ,
Et qu'abfent de toi ,
Tu règnois fur moi !
Rends moi ton coeur , -
Mineur.
LA BERGERE,
Sons enchanteurs
Soupirs & larmes ,
Pourquoi vos charmes
Sont ils fi Aatteurs ? ·
Mots féducteurs ,
Tranſports , alarmes
Mieux l'amant
&c.
Vous peint.... mieux il ment.
Mais c'eft envain que je fens mon injure
Quoique parjure ,
De ma bleffure
Toi feul , Colin ,
Tiens le remède fouverain.
Sons enchanteurs , & c.
Au majeur.
LE BERGER.
Rends moi ton coeur , & c. -
Paroles de M. D. L. P.
C iij
154 MERCURE
DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à M. DE LA PLACE , pour fervir
de réponse à la critique qu'un anonyme
a fait inférer dans le Mercure du
mois de Janvier de cette année , fur une
differtation auffi inférée dans le Mercure
du mois de Novembre de l'année précédente
, page 80 &fuivantes , par laquelle
on a prétendu prouver l'identité des mots
Savegium & Succiacum , Sucy en Brie.
J'Ar lu , Monfieur , dans votre Mercure
du mois de Janvier dernier , une critique
de la differtation que j'avois donnée au
mois de Novembre 1765 , par laquelle
je prétendois prouver l'identité des mots
Savegium & Succiacum : cette critique
exige une réponſe de ma part , & je dois
être affuré que vous ne me refuferez point
de la rendre publique . Je ne fuivrai point
du tout le plan de mon adverfaire , mon
FEVRIER 1766.
55
objet ne fut jamais d'invectiver perfonne :
je n'ai travaillé qu'à éclaircir un point
important de littérature ; voici mes obfervations
en conféquence.
Le critique , pour détruire mon opinion
, rapporte dans fon écrit , d'après
l'abbé le Boeuf , plufieurs monumens anciens
que je n'ignorois pas , & il en fait
la bafe de fon fyftême . Offrent - ils des
forces fuffifantes de deftruction & d'anéantiffement
? C'est ce qu'il faut examiner
avec le plus grand foin.
Le premier de ces monumens eft une
monnoie , dit- il , du temps de nos Rois
de la première race foit, Mais comme
l'état de la queftion eft de favoir fi le
mot Savegium eft ou n'eft pas identique
au mot Succiacum , ce premier titre ne
préfentant point l'énonciation entière de
Savegium , mais feulement celle de Save ,
& ne parlant point d'ailleurs en aucune
manière du monaftère des Foffés , doit
être ici regardé comme nul .
Le fecond , qui eft un diplôme du Roi
Robert , portant donation d'un clos de
vignes fait au monaftère de faint Magloire,
juxta Sauveias , préfente une énonciation
fi différente du monument qui le précéde
, de l'énonciation de Savegium dont
il s'agit , & a aufli fi peu de rapport avec
Civ
56 MERCURE DE FRANCE .
le monaftère des Foffés , qu'il devient tour
auffi étranger à l'état de la queſtion , que
le premier.
Il en eft de même du troifième , qui
eft un nécrologe de l'églife de Paris
énonçant une donation de vignes en fa
faveur , apud Savias : ce qui préfente
encore une énonciation différente des
précédentes , & de celle de Savegium , qui
fait l'état de la queftion.
Dans le quatrième , qui eft la bulle de
Calixte II, où fe lifent ces mots , in monte
Savias & monte Martyrum :
Dans le cinquième , qui eft la bulle
d'Eugène III , où on lit auffi in monte
Savias :
Dans le fixième , qui eft le nécrologe
de faint Victor , où on lit encore apud
Savias.
Et dans le feptième enfin , qui eft le
cartulaire de faint Eloy , contenant ces
mots , apud Sauveias , on ne trouve aucune
relation directe avec le mot Savegium
, ni avec l'églife des Foffés . Voilà
cependant , Monfieur , les armes formidables
que le critique annonce , & dont
il fait ufage , pour commencer à établir
une analogie avec le mot Savegium ; mais
comme il fentoit que ce plan n'étoit pas
encore d'une netteté fuffifamment à l'abri
FEVRIER 1766. 57
>
de la contradiction , & qu'il entroit d'ailleurs
dans fes vues de foutenir le fyftême
chimérique de l'Abbé le Bauf ( qu'il n'a
fait que tranfcrire ) , il a profité adroitement
de la confufion que fait cet Académicien
, du poulier déjà cité dans ma
differtation , pour en faire ( fi je n'y eus
pas pris garde ) avec les titres ci -deffus
quoique portant des énonciations toutes
diffemblables , un tout lié & affemblé
pour en tirer après cela des conféquences.
qui paruffent frappantes. A qui en impofera-
t- il , Monfieur ? D'abord il ne
fe rappelle pas qu'il aa dit que l'Abbé:
le Bauf avoit douté de la relation de
ces monumens , avec l'état de la queſtion
cependant , dans la fuite de fa critique
il en fait ufage , & foutient avec cet
Académicien que l'ancien monaftère de
faint Maur , tenoit de Clotaire II I la
ferme de Savies ou quelqu'autre poffeffion
de ce genre à Belleville . Mais com
ment concilier cette opinion avec ce qui
eft rapporté en termes fi clairs & fi précis
dans l'ancien & authentique manuf
crit de la vie de faint Babolein qui
( quoi qu'en dife le critique ) contient:
tout au moins le difpofitif de la charte de
Clotaire , puifque l'endroit où eft énoncé
le locum vicum dictum. Savegium , com
"'
C v
58 MERCURE DE FRANCE .
:
mence par ces mots : Anno igitur XVI.
regni fui defuncto Clodoveo , filius ejus
Clotharius , &c. dedit ergo Rex ad ipfum
locum vicum dictum Savegium , &c. & finit
par ces mots juffitque fuper hoc fieri
præceptum . Ces dernieres expreflions ne
préfentent elles pas évidemment le difpofitif
d'une charte ? Je dis plus : quand
imême ce ne feroit là qu'un fimple récit
( comme le veut le critique ) , Clotaire
n'en auroit pas moins donné, non pas
une ferme ou une poffeffion mince , mais
un bien féodal , locum un lieu , vicum
un bourg ou village. En fuppofant même
encore que ce mot ne fût pas l'abbréviation
du mot vicinum , c'eſt donc toujours
le lieu de Savegium qu'il donne , locum
dictum Savegium : vicum le bourg ou village
, la totalité du lieu , un bien noble
& féodal diftrait de fon fifc puifque
c'eft lui- même qui donne : & voilà ce
qui fe lie , on ne peut pas mieux , avec
les mots que l'on trouve dans le poulier
à la fuite de la bible énoncée déja tant
de fois. Habet in Savegias manfos vij,
( le monastère des Foffés ) ubi manent
homines x. folvit unufquifque omni anno
vervecem cum agno , de vino modios ij.
pullos iij . cum ovis arat ad ivernaticum
perticas iiij.
1
FEVRIER 1766. 59
:
#
Que fait ici le critique ? Il commence
par vouloir infirmer cette autorité. Selon
lui , ce poulier n'en eft pas un , & il ne
peut pas être de l'époque où je le place.
Il faut qu'il ait bien peu de connoiffances
des anciens manufcrits . Meffieurs de
la bibliothèque du Roi en font un autre
cas , & ne feront certainement pas de fon
avis. Mais , felon lui encore , ce poulier
eft une mifère , parce qu'il n'a , dit -il ,
que trois pages & il ne voit pas qu'il
fut écrit peu de temps après la fondarion
du monaftère des Foffés , & que par
conféquent il ne peut indiquer que fes
poffeffions primitives. S'il étoit plus verfé
dans la lecture des manufcrits anciens ,
des cartulaires & des chartes , il fauroit
qu'alors , & même encore depuis , ce monaftère
n'étoit regardé que comme une
Celle ou un fort petit couvent , & que
dans les diplômes de ces fiècles reculés ,
nos Rois l'appelloient Cella qua dicitur
Foffatis.
Le critique ne fe contente pas de fronder
tout , il fupprime encore tous les
termes qui fe trouvent dans ce poulier ,
après les mots habet in Savegias manfos
vij...... Voyons pour lui ce qu'indique
ce poulier après ces mots , habet in
Savegias manfos vij. ubi manent homi-
C vj
601 MERCURE DE FRANCE .
nes x. folvit unufquifque omni anno vervecem
cum agno , de vino modios ij. pullos
iij. cum ovis arat ad ivernaticum perticas
iiij. Ce font des vaffaux , des redevances :
de différentes efpèces , & des terres qu'il
préfente, L'objet à la vérité étoit peu de
chofe alors , parce que c'étoit en génétal
un pays inculte mais il n'avoit pas
le caractère d'une fimple ferme ; c'étoit
au contraire , une poffeffion noble & féodale
, diftraite par le Prince de fes propres
domaines .
Mais en fuppofant que cette noble poffeffion
de l'églife des Foffés eût été fituée
à Belleville , le poulier & le manufcrit
de faint Babolein , qui repréfente la
donation de Clotaire , devroient donc
faire lire ces mots , locum vicum dictum
Save ou Saveias ou Sauveias ou Savias .
ou Savies , mais il n'en eft rien : le premier
dit in Savegias manfos ubi manent
homines x , & c. & le fecond , locum vicum
dictum Savegium. Ce n'eft donc plus
ni le lieu de Belleville qui a été donné
ni une ferme ou autre espèce de poſſeſfion
à Belleville , c'eft locum vicum dictum
Savegium. Voilà donc les premiers .
titres , annoncés par le critique , affez difcutés
& éclaircis , pour n'être d'aucune:
confidération ..
FEVRIER 1766. 6t
Les autorités qu'il préfente enfuite ,
auront- elles plus de poids ? Le critique
annonce une charte de l'an 862 , dont
les termes fe trouvent avoir de plus grand
rapport avec le mot Savegium. Cette charte
contient les mots in Savegia , dit- il : &
Meffieurs de faint Denis , confultés fur
ce qu'ils entendent par cette expreffion ,
répondent que c'eft Belleville , où de
temps immémorial ils poflédent une
mouvance très- étendue : & Meffieurs de
faint Martin des Champs , dit- il auffi , y
poffédent une ferme , des vignes , un preffoir.
Cependant Clotaire III, ( en fuppofant
que Savegium fignifie Belleville )
avoit donné aux moines des Foffés locum
vicum dictum Savegium , la totalité de ce
lieu . Comment conciliera - t - on encoro
ces autres idées ? Voilà des maifons , des
vignes , un preffoir , une mouvance , unes
poffeffion enfin de temps immémorial ,
pour Meffieurs de faint Denis & de faint
Martin ; c'eft donc d'un autre lieu que:
de Belleville , que la dénomination:
de Savegium doit s'entendre pour l'églife
des Foffés , à qui Clotaire avoit donné
fous la dénomination de Savegium non--
feulement un bien noble & féodal , mais :
même la totalité de ce lieu , locum
vicum ..
62 MERCURE DE FRANCE .
La preuve encore que ce ne peut pas
être de Belleville qu'on entende parler
par le mot Savegium , fe manifeſte tant
par l'époque de la donation de Savegium ,
faite par Clotaire dans le feptième ſiècle
que par la poffeffion qu'a eu feulement
au douzième fiècle le même monastère
dans Belleville , en vertu de l'union qui
lui fut faite pour lors des biens du prieuré
de faint Eloy.
J'avois donc eu raifon de dire dans
ma differtation , que nous n'avions eu à
Belleville aucune poffeffion avant l'an
1107 , & que ç'avoit été fous la dénomination
feule de culture ou couture S.
Eloy , que nous y tenions , felon cette
époque , quelque chofe qui auparavant
avoit appartenu à ce prieuré ; mais cette
poffeffion n'a pas le caractère de la donation
de Clotaire III : 1. parce qu'elle
n'annonce pas une totalité de lieu ; 2 °.
parce qu'elle n'eft pas un don fait par
le Prince. C'eft donc à un autre lieu que
Belleville que doivent s'appliquer les
termes habet in Savegias manfos , &c. &
ceux dedit locum vicum dictum Savegium
infcrits tant dans le poulier que dans le
manufcrit de la vie de faint Babolein.
>
Le critique qui confond toujours les
objets , dit que le premier de ces maFEVRIER
1766. 63
> nufcrits eft une bible & non pas un
poulier qu'on y trouve feulement un
fragment de trois pages. Cependant quoique
ce manufcrit contienne auffi une bible
, & même plufieurs pièces qui naturellement
lui font étrangères , on ne l'appelle
communément que codex Anaworeth
, à caufe de la charte d'Anaworeth ,
Seigneur Breton , qui fe trouve à la fin
du poulier ; mais puifque mon adverfaire
le critique fans l'avoir ni vu ni lu , je vais
lui en donner la notice. Ce manufcrit
précieux de la bibliotheque du Roi , eſt
un des plus grands in -fol. billot qu'il y ait.
Il comprend en tête & au premier feuillet
recto & verfo , tous les droits qu'avoit
anciennement l'églife des Foffés dans les
marchés , fitués en différens lieux de la
ville de Paris ; enfuite les épîtres de S.
Paul , la Genefe , &c. & vers la fin , l'hiftoire
de faint Maur , par Odon de Glanfeuil
, fous le nom de Faufte , avec la
tranflation de faint Maur de l'abbaye de
Glanfeuille au lieu des Foffés , auffi écrite
par le même Odon , dans lefquelles hiftoires
font énoncées quelques poffeflions
de faint Maur ; & enfin aux trois derniers
feuillets du manuſcrit , 1 °. p. 407
verfo , & 408 recto , plufieurs anciennes
poffeffions de l'églife de faint Maur , tant
›
64 MERCURE DE FRANCE.
du moment de fa fondation , que quelques
années après comme la Varenne à
faint Maur , Nogent-fur- Marne , Torcy ,
Yvette, Ferrieres , Neuilly , Boiffy , Rancy ,
&c. & enfin le dénombrement des écuyers.
de l'églife des Foffés. 2°. Pag. 408 verfo ,
la charte d'Anaworeth. 3 ° . Pag. 409 verfo,
le cens que l'églife des Foffés avoit à
Torcy en voici à préfent l'extrait tel
qu'il eft dans le poulier : Habet ( dit ce
poulier ) in Varenna manfos carroperarios
, &c. Habet in Buxido , &c. Habet
in Ferrarias , &c. Habet in Novigento ,
&c. Habet in Torciaco , &c. Habet in
Aqua , &c. Habet in Fabarias , &c. De
Nobiliaco , &c. HABET IN SAVEGIOS MANSOS
VIJ. UBI MANENT HOMINES , & C. HABET
INDE RENTIACO MANSOS SERVILES
VIJ. UBI MANENT HOMINES XXIIIJ. SOLVIT
UNUSQUISQUE VERVECEM CUM AGNO
ARAT AD IVERNATICUM PERTICAS IIIJ..
AD TRAMISIUM IJ . ET INTER IVERNATICUM
ET TRAMISIUM CORBADAS VIIIJ..
SOLVIT PULLOS IIJ . CUM OVIS .
Ce n'est donc point fans raifon que·
j'avois parlé dans ma differtation du fief
de Rancy , cette ancienne poffeffion du:
monaftère des Foffés , fife au bas de la:
montagne de Sucy , puifque ce poulier ,,
après avoir dit ces mots , HABET IN SA
FEVRIER 1766 . 69
VEGIAS MANSOs , &c. & difant tout de
fuite , HABET INDE RENTIACO , & c . établit
une liaiſon de ces deux endroits par
le mot INDE comme voifins l'un de l'au-
Tre ; ce qui prouve démonſtrativement
que le vicum dictum Savegium ne doit
s'entendre que de Sucy. L'argument me
paroît fans replique.
>
Le critique veut encore jetter du louche
fur ce poulier , & voici comme il
s'y prend ; if argumente de ce que Pierre
de Cherery , Abbé des Foffés acheta
cette bible qui le renferme à préfent ,
pour tirer l'induction de la non exiſtence
de ce poulier avant l'acquifition de la
bible ; mais toutes ces vraisemblances
font qu'il exiftoit auparavant que Pierre
de Cherery le fît inférer dans la bible ,
après fon acquifition , & les perſonnes
verfées dans la connoiffance des écritures
anciennes le jugeront antérieur de bien
des fiécles à l'époque qu'il donne. Qu'il
confulte là - deffus Meffieurs de la biblioteque
du Roi les mots d'ailleurs HABET
INDE RENTIACO , levent tous les doutes.
L'opinion de M. Bonamy étoit certainement
d'un très-grand poids pour
foutenir le fyftême du critique ; mais il
auroit dû auffi rapporter l'opinion de M.
Danville , ce Géographe fi connu dans
:
66 MERCURE
DE FRANCE
.
le royaume , & même chez l'étranger ,
par fes connoiffances profondes fur l'ancienne
géographie. Cet Académicien dit
qu'il perfifte à penfer que Savegium eft
Sucy , & que l'altération qui paroît
du nom de Savegium dans celui de
» Succiacum , ne détruit point l'identité
» du lieu , puifqu'il y a un nombre in-
-» fini de dénominations actuelles qui ne
- و ر
و د
font pas moins différentes des déno
» minations primitives. » Sa lettre à ce
fujet doit être produite au procès dont
parle le critique ; mais comme elle n'étoit
pas avantageufe à fon fyftême , il
a pris le patti de n'en point parler.
Ce ne font pas là les feuls moyens
dont j'aurois pu me fervir pour renverfer
par fes propres fondemens fon fyftême
illufoire ; mais l'appréhenfion que j'ai
eue de trop charger cette differtation &
votre Mercure , Monfieur , me fait réferver
ce plan pour l'inférer dans les
nouveaux fragmens que je me fuis propofé
de donner pour l'hiftoire de l'églife
des Foffés à préfent faint Louis du
Louvre , feul objet de ma première dif
fertation , & abfolument étranger à toute
efpèce de procès.
>
Je fuis , &c.
FEVRIER 1766. 67
(
·HISTOIRE amoureuse de PIERRE LELONG
& defa très-honorée Dame BLANCHE
BAZU , écrite par icelui.
L'AUTEUR de cette agréable nouveauté ,
eft M. de Sauvigny , déja connu par une
tragédie de la mort de Socrate , & un
recueil de pièces anacréontiques , qui ont
mérité les fuffrages du public . Ce nouvel
ouvrage , quelque peu confidérable qu'il
foit pour fon étendue , fuffiroit néanmoins
pour faire une réputation à M. de Sauvigny
on y trouve réunies la naïveté
du fiècle de François I & toute la cor
rection de celui- ci : c'eft d'ailleurs un
nouveau genre extrêmement piquant par
fa fimplicité intéreffante & l'air de vérité
qui lui eft tout particulier ; & ce
n'eft pas un foible mérite que de donner
du nouveau dans ce temps de difette où
l'on rencontre tant d'imitateurs , un fi
grand nombre d'ouvrages , & fi peu d'auteurs.
C
Nous allons expofer au Lecteur le plan
détaillé de ce roman qui , comme la
plupart des ouvrages bien faits , eft très68
MERCURE DE FRANCE.
fimple , & bien éloigné de cette multiplicité
d'événemens que l'imagination
fournit au défaut du véritable talent.
Céfar de Haulte Roche vivoit en la
ville de Corbie , en Picardie ; fa femme
étant paffée de vie à mort , il en fut fi
tellement frappé , qu'il s'en vint à Paris ,
où il fe fit Capucin. Pierre Lelong , fon fils,
avoit vingt- fix ans , & étudioit au collége
de Navarre , quand fon feigneur fon
père fut fait Gardien ; dont il s'encourut
en l'églife des Révérends Pères , à celle fin
de regracier Dieu de l'honneur qu'il fefoit
à la famille. C'eft là que l'ami Bazu
lui fait connoître fes deux foeurs , Geneviéve
l'aînée , qui étoit brune , & Blanche ,
la cadette , qui étoit blonde. « Mon premier
regard ( dit-il lui-même ) envers
» Blanche , fut fuivi d'un très - profond
foupir qui me fortit fans mon comman-
» dement , de la poîtrine ; Geneviève étoit
» merveilleufement grande , gente & belle ,
» mais Blanche étoit pourvue de plus
» extrême beauté , douceur & mignardife
; c'étoit un objet aux yeux fi tellement
defirable , qu'elle fembloit émou-
» voir les coeurs aux chofes d'amour ;
aufi me fenti-je féru d'abord d'un
trait qui me tira l'âme hors du corps .
" Or , un jour que l'ami venoit de
ود
39.
"
"
FEVRIER 1766. 69
» parler à Blanche , il s'en revint à moi
» ayant une mine gaie & gaillarde
"
"
ô
" Pierre ô mon bon & cher ami ( fe
» fit- il en m'embraffant ) , nous fommes
» liés bien étroitement , & fi pourtant
» faire fe pourroit que le fuffions davantage.
Par la foi de mon corps , reprisje
, ne je fais -je comment cela fe pour-
" roit. Prenant une des miennes foeurs à
femme , ce dit- il . Sur cela je me mis
» bien à rougir, & fi extrême fut ma joie ,
» que de mes deux mains je lui prins
» le cou , & le tenant ferré contre moi
beaucoup me mis à le baifer aux deux
jouës fort & ferme » . Il a une conférence
avec Blanche , pendant laquelle
il prend un baifer fur fa main ; elle fe
retire en colère , & laiffe Pierre tout feul ,
lequel tout honteux , fe retire auffi en
fon collége. Pour l'appaifer , deux jours
après il lui donne une férénade compofée
d'une complainte , dans laquelle on trouve
ce couplet :
"
وو
Ah baifer de miel & de lair ,
Que ma bouche a pris fans licence ,
Du grand plaifir que m'avez fait ,
Faut donc que j'aie repentence :
Contentement d'amour très - dous ,
Si venez , pourquoi fuyez- vous ?
70 MERCURE DE FRANCE .
& d'un appel à fa Dame en deux autres
couplets , également bien faits dans
le genre. Enfin l'ami Bazu adoucit Blanche
; cependant foeur Geneviève qui n'étoit
bonne & douce , fefant malice &
méchanceté à tout un chacun , & furtout
à mère , foeur , frère & parens , charmée
des férénades que Pierre donnoit à fa
maîtreffe , fe prend d'amour pour lui.
Bientôt elle fait tant par adreffe , que mère
Bazu eft acquieffante à la requête de Pierre,
d'époufer une de fes filles. Pierre croit
que c'eft Blanche il va trouver l'ami
Bazu qui étoit au collége , & lui ayant
dit comme il venoit d'être accueilli de
ود
و د
و د
2)
foeur & mère ; " auffi- tôt il fe dépite bien.
» fort : & puis levant les mains & les
» yeux contre le Ciel , le voilà qui s'écrie :
» ah ! pauvre ami , pauvre Pierre ! Geneviéve
eft fottement
enamourée
de toi
voir même qu'elle l'a confeffé à mère
Bazy , qui eft affolée d'icelle , & ne fe
départira pas de te la bailler , pour ce
qu'elle veut la marier première étant
» l'aînée..... A ces mots , de gros foupirs me
failloient de l'âme . J'avois bien le coeur
» fi nayré , que fi fortune eût voulu me
» donner contentement
, autre coeur encore
» lui eût fallu me donner pour le recevoir ».
Il va trouver Père Gardien pour avoir
ود
""
ود
ور
FEVRIER 1766. 71
و ر
n
""
fon confentement , lequel il ne lui baille
mais lui dit : « Eh ! quoi , Pierre , toi
qui es un fils de Gardien , tu peux ter
» ravaler fi bas de faire autre métier que
» celui de fainte Eglife ? Autant le chétif
goujat eft en ce monde bien au-deffous
» d'un gros Roi , autant icelui eſt - il mince
» devant le plus moindre de mes Capu-
» cins ....... François Pierre , mon unique
fils , détoupez ici vos oreilles , & écoutez-
» moi bien ces paroles , pource qu'elles
font merveilleufement bonnes & fages ».
Il lui fait part d'un fonge qu'il a eu au
fujet de fon mariage. Le Capucin avoit
coutume de faire « de beaux & grands
fermons qu'il prêchoit contre les héré-
» tiques , enfans du diable , pour les faire
» occire & exterminer , ce qui lui don-
» noit une très-merveillable renommée. »
L'affligée Blanche ſe croit délaiffée de
Pierre Lelong : il va chez elle pour la
détromper ; « d'abord j'avifai la porte
qui bailloit , & tout calinement je la
pouffe & regarde par- tout ; je me gliffe
» avec vîteffe dans l'efcalier , & puis là
j'entends mère Bazu qui coupe une
galette , & en baille à four Blanche &
» à foeur Geneviève. Or , y avoit près la
ruelle du lit un grand & beau portrait ;
» je me boutte derrière , deffus mes deux
و د
و د
و د
ود
ود
ود
و و
72 MERCURE DE FRANCE.
י נ
» genoux , pour être d'autant mieux ca-
» ché ». Mais icelui portrait le jette bientôt
dans des tranfes non pareilles ; Geneviève
le veut avoir : voilà qu'elle le remue
& le pouffe , & puis elle le hauffoit
& baiffoit beaucoup . Blanche reftée feule ,
adreffe cette complainte au tableau , dans
l'idée qu'il repréfente Pierre Lelong.
Où donc eft-elle ,
Cette tant belle ,
Celle-là donc tu es l'ami ,
Pour ce que je la ſerve auffi ?
Si t'as caufé du domage ,
Ma trop extrême rigueur ,
Mets tes yeux fur mon viſage
Et ta main deffus mon coeur.
Où donc eft- elle , &c.
Pierre Lelong ne peut ouir ces propos
fi doux fans tomber en fincope ; Blanche
approche fon beau vifage du portrait, & fe
met à genoux devant. Pierre de fon côté ne
pouvant pas non plus fe tenir , pouſſe le
tableau bien loin à la renverfe . « J'appa-
» rois aux yeux de Blanche , étant à genoux
» & elle encore ; puis de la forte pofturés
" l'un & l'autre , demeurâmes muets par
» la grande force du plaifir ». Pour Pour qu'elle
n'ait
FEVRIER 1766. 73°
2
'ait plus de foupçon il propofe à
Blanche un bon avifoir : c'eft d'aller én
une églife , & que là ' ils jurent de n'avoir
d'autre époux ni d'autre époufée qu'eux.
Blanche le refufe. Si fainte Notre- Dame ,
dit Lelong , & fimère Bazu vous bailloir
ordre de prendre un mari autre que moi ,
le feriez donc ? Si le ferois , fans doute ,
répond- elle. Il - fort défeſpéré : un puits
fe préfente devant lui , & de bien loin
prenant fon élan , il court fus & dégringole
avec bruit tout au fond. L'ami Bazu
qui avoir vu vient au fecours avec
Blanche , mais il ne veut confentir à remonter
qu'après que fa
pauvre amie lui
eut crié long- temps par ferment , qu'elle
confentoit d'être unie à lui. Enfin , après
bien des peines on le retire. Relevé
que je fus , elle mit fa main deffus le
puits , comme moi la mienne , & ainfi
prenant le Ciel & l'ami pour témoins ,
nous jurâmes un amour fans fin. C'eft
» pour ce qui nous avint à ce puits , que´
tot après je le fis bâtir à neuf & y
» ayant inferit de ma main ceci : l'amour
» m'a fait ma mie lui bailla le nom
» de puits d'amour » . L'ami Bazu le fair
entrer chez Maître Grillet , Marchand
Frippier , qui lui vend de fes nippes ,
puis il lui baille encore une belle mar
2x
→
31
D
-
F
74 MERCURE
DE FRANCE
.
"
i
que de fon amitié , en le menant près ,
un bon & faint homme avec fa mie.
Blanche ; le faint homme les cérémonia ,
& fa mie dit oui , & lui encore. « Quand
fut dit le mot , voilà Blanche qui femble
toute morte tant elle fe fait pâle
» & languiffante , moi auffitôt par mes,
foins empreffés & chaftes carreffes , la
fait revivre ; mais là ce n'étoit que
» pour foupirer & pleurer , puis quereller
» frère & ami , & demander à deux mains
» pardon à la mère Bazu ». L'homme
bon & faint , prononce que fera la fenêtre
de l'épousée toute nuit ouverte pour
fon époux, Geneviève qui , comme nous .
avons dit , aimoit Pierre , apprend cela :
elle demande d'abord à Blanche de lui
céder fa chambre pour cette nuit , fur
fon refus elle la pouffe dehors par force ,
fe couche & prend la place de l'épousée :
vous jugez bien que Pierre y eft d'abord
trompé ; mais enfin il s'en apperçoit ,
parce que Genevieve étoit plus grande
que fa forur. Mère Bazu entre le matin
dans la chambre de Blanche , & eft étonnée
d'y trouver Geneviève. Celle- ci qui ne
defiroit rien tant que d'être apperçue avec.
Pierre, afin qu'il fût contraint de l'époufer,
fait fi bien que mère Bazu eft fur le
point de voir que Pierre y eft auffi CeluiFEVRIER
1766.
75
ci s'efquive tout d'un coup , en dégringolant
tout l'efcalier. « Mais à la fenêtre
étoit la mère qui après moi crioit fort ,
» faifant relever deffus pied tout un cha-
» cun qui fe mettoit aux fenêtres & crioit
» encore ; or des vilains de campagne
» qui menoient au marché de groffes prosvifions
, fe trouvèrent en mon chemin ;
» & me voyant , me pourfuivirent , &
» m'ayant prins , me menèrent en la pri
fon comme voleur & pillard , quoique
néanmoins je fuffe tout nud
و د
33.
Après avoir long-temps fouffert dans
les cachots de prifon , il eft mené devant
fes Juges , qui le condamnent à époufer
Geneviève ou à être pendu ; un d'iceuxfait
une belle harangue , & fuivant fon
avis , le mariage avec Blanche eſt caflé .
Blanche affuble fa tête d'un haut toquet
, puis avec le gros bourdon au
» poing , elle s'en va ainfi trouver Père
» Gardien , & de cette forte lui parle :
Monfeigneur , je vous fais confeflion
d'avoir aimé fire Pierre , votre fils , de
» toute la puiffance de mon coeur ; &
» tout maintenant que je vous parle , bien
"
que foit annullé notre mariage , jamais
» ne le fera mon amour : auffi pour à
» cette fin que je m'en puniffe , & que
» Dieu ne laiffe mourir Pierre , je fais
D ij
16 MERCURE DE FRANCE.
??
» voeu à Dieu & à vous , d'aller à faint
Jacques en Galice , par pelerinage , &
de m'y bâtir un hermitage en un roc ,
" & d'y faire pénitence comme une grande
péchereffe que je fuis ; or je prierai Dieu,
» ce difoit la pauvre petite toute larmoyante
, je le prierai tant & tant , que
de fa toute puiffance j'obtiendrai , non
» pas de n'aimer Pierre , mais de n'en être
» aiméz , afin qu'époufant Geneviève , il
» ne foit pas tourmenté de mon amour ".
Cette tirade eft affurément de la plus
grande beauté , c'eft la nature même.
Pere Gardien & elle s'en vont au Palais.
"
92
30
Or , durant le temps qu'ils s'en ve-
» noient , ma fentence de mort m'étoit
lue , & voilà que quand ils arrivent ,
» je fuis lié & garrotté aux pieds d'un
» Confeffeur , qui eft Jacobin. Là- deffus
» Blanche de fon haut tombe évanouie
près la porte ; Père Gardien , les yeux
» en bas , refte contre tout immobile , &
» mère Bazu crie & fe démêne avec fu-
» reur & défefpoir ; or , jugez de l'état
défefpérable où étoit le coeur du pauvre
» Pierre ; jugez voir fi ma prochaine
» mort étoit ce qui plus me touchoit
» voyant ma chère amie demi trépaffée ,
Geneviève cependant pouffée par fes remords
, inftruit les Juges de l'innocence
FEVRIER 1766. 77
de Pierre , mais rien ne fert. « Jà la porte
» étoit ouverte , & je montois dedans
» le coche mortuaire , quand il s'entendit
» au loin de groffes & longues rifées
39
& c'étoit pour ce , qu'un Père Capu-
» cin qui fe démenoit fur une grande
» haquenée , étoit chut en un ruiffeau
» fans toutefois s'être mal fait ; & auffitôt
» qu'il eft ramaffé , le voilà qu'il remonte
» deffus fa bête , & regaloppe à tric &
» à trac de vers la prifon , criant grace ,
ן כ
grace ce que répétoit le peuple. Tôt
» après je vis de mes yeux le fufdit Père
» qui , en main , tenoit lettres du Roi
qu'il fignifie ». C'étoit le Père Madré
qui par le moyen d'une belle & grande
Dame de Cour , avoit fait avoir la vie
à Pierre , & ce qui eft plus , de garder
Blanche pour épouse.
Des Médecins arrivent , qui veulent
lui bailler des faignées & autres médicamens
ce qu'il refufe obftinément , difant
que pour être guéri , lui fuffiroit de
revoir Blanche , Père Gardien & l'ami
Bazu. Enfin Père Gardien confent , au
mariage , qui fe célèbre en la prifon &
en la préſence de nos Seigneurs les Juges.
Nous avons fuivi le plus qu'il nous
a été poffible , le ftyle de l'ouvrage même ,
afin que nos Lecteurs puffent juger plus
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
aifément de l'effet qu'il produit. Au furplus
, comme nul ouvrage n'eft exempt
de défauts , on en rencontre auffi quelques-
uns dans celui - ci . Peut- être , par exemple
, ne trouvera- t-on pas naturel le duo
de la fin , quelque bien fait qu'il foit ,
dans les circonstances où il fe trouve
placé.
Il y a dans le cours de l'ouvrage plufieurs
romances autres que celles que nous
avons rapportées , également jolies & naïves.
La mufique eft de M. Philidor &
fe trouve gravée enfuite du livre . On
trouve auffi en tête une gravure qui repréfente
le puits d'amour .
و
ELIZABETH , Roman , par Mde ***. A
Amfterdam , chez Arkstée & Merkus ;
&fe trouve à Paris , chez DURAND le
jeune , rue Saint Jacques , à la fageffe :
quatre parties in- 12 . Prix s livres bro- S
chées.
CE roman , que nous n'avons fait qu'annoncer
dans le Mercure précédent , nous
a paru mériter un article plus étendu ,
FEVRIER 1766. 79
& nous nous propofons d'en donner une
idée dans celui- ci.
Les perfonnes qui dans ces fortes de
lectures ne cherchent que des aventures
fingulières & merveilleufes , n'y trouveront
pas de quoi fatisfaire leur curiofité .
Toutes les fituations font vraies & naturelles.
C'eft un tableau fidele de la fociété
, une peinture exacte de nos moeurs ;
d'où réfulte un excellent traité de morale ,
propre à infpirer la vertu , en intéreflant
le coeur , & en amufant l'efprit. Tout y
refpire l'honnêteté , l'amour de l'ordre &
des devoirs. ,
Le caractère d'une amitié tendre , fincère
& vertueuſe , y eft bien frappé ;
l'Auteur qui paroît connoître ce fentiment
, en montre le charme & l'utilité ;
en fait fentir les avantages & les douceurs
, par les confolations qu'il procure
dans les occafions difficiles & épincufes.
:
L'amour , la plus féduifante & la plus
naturelle des paffions , y eft peint avec
énergie , & préfenté avec tous fes charmes
; mais la vertu en eft la baſe , le
guide & l'appui auffi ne s'eft- on point
attaché à en infpirer l'horreur ; mais ce
qui eft plus effentiel , on y apprend à
le gouverner & le diriger par la vertu .
On yvoit que fon empire n'a rien de re-
D iv
80 MERCURE DE FRANCE.
doutable pour les coeurs vertueux , & qu'il
peut être le reffort & le mobile des actions
les plus nobles & les plus généreufes.
L'héroïne de ce roman n'eft point un
de ces prodiges imaginaires qui furprennent
; une jeune adolefcente , à peine
fortie de l'enfance , dont la raifon & la
fagelle prématurées étonnent & confondent
les fages même ; Elifabeth , âgée de
24 ans , accoutumée à réfléchir , dont le
coeur & le jugement font formés , aime
le Chevalier de Luzan , qui eft dans l'ordre
de Malthe . Elle confie la fituation de
fon coeur à Madame d'Albi , fon amie
en la priant de l'éclairer par fes confeils.
Ma tendreffe pour toi , lui dit - elle , a
toujours été hi vive depuis que je t'ai
connue , depuis cet inftant heureux où
l'amitié donna la vie à mon coeur , que
" je n'ai refpiré que pour t'aimer : un
» fentiment fi vif n'auroit- il pas dû сар-
tiver toutes les puiffances de mon âme ?
Et devois-je attendre fi tard pour te
» donner un rival ? Ne me trouves - tu pas
» ridicule d'aimer à mon âge pour la
première fois de ma vie , Cette fage
& prudente amie prend de juftes allarmes.
de la paffion d'Elifabeth pour un homme
qui ne peut devenir . fon époux , puifque
"
FEVRIER 1766. si
•
on état l'éloigne du mariage. Elle ne
néglige rien pour la détourner d'une
pareille liaifon , lui exagère les effets de
l'amour dans les perfonnes de fon âge ,
lui en montre les dangers , & lui fait une
vive peinture des maux qu'elle fe prépare.
" Tu me demandes fi je ne te trouve pas
ridicule d'aimer : non ; mais fi cela t'at
» rivoit un jour , je te croirois bien mak
» heureufe , parce qu'à ton âge les pen
chans font des paffions , & que la raifon
, quoique dans toute fa force , loin
» de nous guider , ajoute au preſtige.
" Hélas ! féduite elle-même , elle nous per-
" fuade que nulle illufion n'embellit l'idole
»
"
»
» de notre coeur.
» Plut au Ciel que je puffe encore dou-
» ter de ton malheur ! C'en eft fait , Elis
»fabeth , tu aimes ; & qui ? un homme
و د
que mille obftacles auroient dû éloi-
" gner de ton coeur . Songes- tu que des
» voeux facrés & la fortune mettent une
éternelle barrière entre vous ? Quelle
félicité te promets- tu d'un attachement
" que les loix condamnent ? Crois-moi ,
» un amour vertueux & fans but eft un
être de raifon. Je frémis d'une paffion
>> conçue fous de fi malheureux aufpices »..
Il eſt fâcheux que les bornes d'un extrait
ne nous permettent pas de tranferire tour
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
ce que cette éloquente & pathétique lettre
contient. Ces remontrances font d'autant
mieux placées & fortement exprimées
dans la circonftance , que Madame ďAlbi
n'eft point de ces âmes froides que l'indifférence
a préfervées des tourmens & des
délices de l'amour ; une malheureuſe expérience
lui avoit fait connoître cette triſte
vérité. « Ah ! trop fenfible amie , que ne
ود
»
fuis- je auprès de toi , pour t'arrêter au
» moins fur le bord du précipice ! mes
»,craintes te paroîtront frivoles ou imagi-
» naires. Cependant tu fais que j'ai failli
» payer de ma vie le fatal droit de favoir
» la vérité à cet égard. Ah ! je ferois trop
à plaindre ! je fouffrirois tous tes maux ,
» & ta fituation me retraceroit mes malheurs
». Enfin , dans la naiffance de ce
penchant , la tendre amitié de Madame
d'Albi lui fait tout craindre , & pour
prémunir fon amie contre les dangers de
cette paffion elle lui fait tout redouter ;
elle tâche de lui perfuader que plus elle
a de confiance en fa vertu & en l'honnêteté
de Luzan , plus elle doit veiller fur fa
conduite. « Car , lui dit- elle , l'enthou-
» fiafme de la vertu égare plus d'amans
" que la volupté n'en féduit ».
Elizabeth juftifie fa tendreffe aux yeux
de fon amie par les affurances que Luzan
FEVRIER 1766. 83
"
poſe,
vient de lui donner . Luzan n'a point prononcé
fes voeux ; il n'eft engagé que par
la démarche qu'il a faite pour complaire
à fa mère. La mort d'un frère aîné change
fa deſtinée. Le Comte DE ** , fon grandpère
, homme impérieux & abfolu , voulant
perpétuer fon nom , exige que fon
fils rentre dans le monde. La Marquife ,
mère de Luzan , femme dévote qui a une
antipathie décidée pour le mariage , s'opà
la vérité , à ce que fon fils quitte
l'Ordre de Malthe. Ce conflit d'autorité
fufpend l'état de Luzan & lui empêche de
prendre un parti . Cette fituation eft touchante
& bien rendue. Luzan , preflé par
fon amour & les follicitations du Comte ,
fon grand- père , retenu par fon refpect &
fa foumiflion pour les volontés de fa mère ,
& par les tendres prières qu'elle lui fait
ne peut fe déterminer ; il fait part de fa
perplexité & de fon irréfolution à Elizabeth.
Pardonnez , chère Elizabeth , par-
» donnez à votre malheureux amant s'il
» balance entre la nature & l'amour ; mais
» une mère tendre & infortunée eft la
» feule rivale qui fût digne de vous , la
>> feule qui pût vous être oppofée ».
>
Elizabeth , perfuadée que le véritable
amour doit être fondé fur la vertu & ne
peut exifter fans elle , jaloufe de l'eftime
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE .
"
3-
de fon amant , veut en tour lui en donner
l'exemple , & cette noble paflion la rend
capable des plus vertueux facrifices. « Que
je rougirois , marque- t-elle à Me d'Albi
s'il avoit quelque défaut à me pardonner !
» J'ai befoin de l'indulgence de mon amie,.
» mais je veux l'admiration de mon amant.
» Son amour , je le fens , ne peut être parfait
qu'à ce prix » 30
و د
20 fens
Dans cette vue , Elizabeth faifit cette
occafion pour donner à Luzan l'exemple
d'une parfaite réfignation ; en lui faifant:
l'aveu de fa tendreffe elle l'excite à facrifier
fon amour aux defirs de fa mère. « Ah!!
» fans doute l'union de nos coeurs fera
éternelle , j'en ai la confiance. Oui , je
que la fortune , le préjugé , le fort
» même , rien n'eft capable de rompre une
→ chaîne dont la vertu eft le plus fort lien.
» Mais que cette douce certitude eft mêlée
» d'alarmes ! je frémis & j'admire tout à
» la fois vos héroïques fentimens. Hélas !
» ils font mon défefpoir & mon raviſſe-
» ment. Ah , Luzan ! idole de mon coeur
» charme de ma vie , cher Luzan , votre
amour fait mon bonheur & votre vertu
» ma gloire. Vous implorez mon indul-
» gence ; ah ! comment pourrois-je ne pas
» excufer votre irréfolution ? Elle me
» prouve également & Pexcès de votre
FEVRIER 1766. 85
» tendreffe & votre refpectable piété
La Marquife , qui tient tout de la
bonté du Comte, fon beau- père, eft obligée:
de céder. Il eft décidé que Luzan rentre
dans le monde ; il fe hâte d'en donner la
nouvelle à Elizabeth . La fituation de nos
deux amans change , mais ce n'eft que
pour paffer à une plus affreufe. A peine
jouiffent-ils des douceurs de l'efpérance ,
qu'un nouvel incident vient les accabler.
Le Comte avoit pris des engagemens avec
une famille illuftre , & exige de fon fils
qu'il les rempliffe. Rien ne peut fléchir
l'inflexibilité du Comte . Luzan inftruit
Elizabeth du nouvel obftacle qui s'oppofe
à leur bonheur , & lui déclare qu'il eft
décidé à réfifter à fon grand- père. Cette
circonftance fournit à Elizabeth un nouveau
moyen de faire éclater fa générofité & fa
vertu. Effrayée des difgraces que la réſiftance
du Chevalier ne manqueroit pas
d'attirer fur la Marquife , elle le conjure:
de fe rendre aux volontés de fon père.
Hélas ! dit- elle à fon amie , en lui en-
» voyant la copie de cette lettre , quand
j'aurois épuifé goutte à goutte tout le
fang qui anime mon être pour tracer cer
» écrit , je n'aurois pas plus fouffert » ..
و د
Le Chevalier prend le parti de fuir
pour ne pas fe foumettre à une démarche
86 MERCURE DE FRANCE .
"
qui lui ôteroit toute efpérance d'être à fa
chère Elizabeth. Son grand-père pénétre
fon deffein & le fait arrêter avec ordre de
l'enfermer dans la tour du château . Le
Chevalier , voyant qu'on attente à fa
liberté , par un acte de défefpoir , fe
plonge fon épée dans le fein . Qu'on fe
peigne les alarmes & la douleur de la
fenfible Elizabeth. Les tendres gémiſſemens
d'un amour malheureux & traversé
ne peuvent être mieux exprimés. Elle fe
reproche les ordres rigoureux qu'elle avoit
donnés à fon amant , fe livre à toutes les
plaintes que la douleur lui arrache, & les
répand dans le fein de fon amie. Le Chevalier
guérit de fa bleffure ; fon mariage avec
Mile DE *** , que fon grand- père lui
deftinoit , eft rompu . Leurs efpérances
renaiffent , & Luzan prie Elizabeth de
confentir à un mariage fecret . Elle ne
veut rien lui promettre fans avoir le fuffrage
de fon amie . Elle écrit à Mde d'Albi
& lui laiffe entrevoir fes difpofitions à
confentir aux propofitions du Chevalier.
Le zèle de Mde d'Albi à garantir fon amie
des illufions de fon coeur , épuisé par tant
: de facrifices & de revers , éclate dans cette
occafion. Sa tendre amitié , toujours guidée
par la raison , n'oublie rien pour détourner
Elifabeth de ce projet. Mde d'Albi
FEVRIER 1766. 87
fait dans cette lettre une vive peinture des
malheurs auxquels cette démarche l'expoferoit.
« Le mariage fecret que le Cheva-
» lier te propofe feroit ton bonheur actuel ,
ود
و د
و د
ود
je le fais ; mais as- tu oublié quels maux
» il entraîneroit à fa fuite lorfqu'il feroit
découvert , & combien tu les aurois
» mérités en te rendant complice d'un
» fils déſobéiſſant , en fruftrant un père
» de ſes juſtes droits fur celui qui lui doit
» le jour , en empruntant le fecours de la
religion & des loix pour braver celles
» de la nature ? Et cette mère infortunée
» pour qui ta tendre pitié te rendoit fi
éloquente lorfque tu preffois fon fils de
» ne point attirer fur elle les difgraces du
» Comte , penfes - tu qu'elle fût affranchie
» de ce malheur quand le Comte fe verroit
hors d'état de difpofer de la main
de Luzan.... ? Que dis-je , hors d'état ?
les voies frauduleufes qu'on eft obligé
d'employer pour cacher des noeuds clan-
» deftins,ne font- ils pas fouvent des moyens
» trop fûrs qui autorifent les familles à
» faire caffer un mariage contracté fous
» les aufpices du myſtère & d'une paffion
», inconfidérée ? N'aurois - tu pas à craindre
» d'être expofée à rougir un jour d'avoir
» pris un titre qui , devant faire ta gloire ,
» ne feroit plus que ton opprobre lorfqu'il
- "
»
و د
88 MERCURE DE FRANCE .
".
"
feroit défavoué authentiquement par une
» famille entière ? Jufte Dieu ! mon Eli-
" zabeth feroit réduite à ce comble d'igncminie!
Ah ! j'en mourrois de douleur.
» Tu m'allégues que le Chevalier eft d'un
âge qui le rend maître de fon fort. Hé
» bien je veux fuppofer pour un moment
» que cette circonftance fuffit pour te metso
tre à l'abri des humiliantes pourfuites de
» fes parens ; mais fonges- tu combien il
" eft affreux d'être en but aux reproches
» d'une famille irritée , de n'être enviſagée
d'elle & même du public que comme
» une fille foible , imprudente , incapable
de remplir fes devoirs , puifqu'elle a
manqué au plus effentiel ? Ne pouvoir
» fe diffimuler qu'on s'eft rendu l'objet de
» fa haine en foulant aux pieds fon autorité
, en ruinant fes projets , en mettant
» un éternel obftacle à fes voeux ; & cé
» qu'il y a de plus affligeant , fe voir priver
» à jamais du charme de fes foins caref
» fans , ne fe point entendre nommer des
" doux noms de fille , de foeur , de nièce ,
» fe voir plus étrangère dans fa famille
" que chez des peuples barbares ! Ah !
Elizabeth , toi qui fais tes délices de
" mon coeur , tu ferois odieufe ou indif-
» férente à quelqu'un cette perfpective
» me défeſpère » .
"
"
"
FEVRIER 1766. 89
Ces fages confidérations font impreffion
fur le coeur d'Elizabeth ; mais Luzan , craignant
toujours quelque nouveau malheur ,
la follicite vivement , la fupplie , la conjure.
La réfiſtance d'Elizabeth le jette dans
le défefpoir, & il eft prêt à fe percer le fein.
Elizabeth effrayée , attendrie , promet tout
pour lui conferver la vie. Tout est arrêté
pour la célébration . Elizabeth , fortement
occupée de l'action qu'elle doit faire , eſt
troublée la nuit par un fonge effrayant qui
lui préfage fon malheur .
Le Chevalier de Lazan , le jour même
-qu'il doit s'unir à Elizabeth , deux heures
avant celle de la cérémonie , eft forcé de
partir avec le Comte fon grand- père. Elizabeth
, ne fachant ce qui lui eft arrivé ,
& ne recevant aucune nouvelle , redoute
tour & eft livrée aux plus affreux tourmens .
Elle paffe plufieurs jours dans cet état déplorable.
Elizabeth apprend enfin que Luzan
époufe Mile de N**** & ne peut
foupçonner fon amant de perfidie. La foible
fanté de la Marquife de Mérinville
nom qu'avoit pris Mlle de N****, en époufant
Luzan , laiſſe à Elizabeth un espoir
qui alarme fa vertu ; & , après beaucoup
de remontrances de la part de Me d'Albi
fur cette criminelle efpérance , elle prend
le parti d'unir fon fort à celui d'un homune
و .
90 MERCURE DE FRANCE .
qu'elle eftimoit , pour s'ôter un espoir fi
contraire à la pureté de fon âme & à l'honnêteté
de fes fentimens . Elle fe rend à l'autel.
Luzan , devenu libre par la mort de
fa femme , s'y trouve à la vue du Chevalier
Elizabeth s'évanouit & la cérémonie
eft différée. On la tranfporte chez fon
oncle ; & , après quelques difficultés levées,
elle épouſe le Chevalier de Luzan.
"
ود
L'invocation qu'Elizabeth fait avant de
fe rendre à l'Eglife eft un morceau trèspathétique
, plein de feu & de fentiment.
" Ciel ! je crois entendre M. d'Arbroc.
Un trouble mortel s'empare de tous mes
» fens. Dieu ! comment foutenir fa vuë &
» fes curieux regards ? comment foutenir
le religieux appareil qui m'attend ? Bonté
» du Ciel , défends- moi de ma propre foi-
» bleffe ! O fouverain de mon être , ne
»permets pas que je porte aux pieds de
» tes autels un coeur, embrafé d'un coupa-
» blé feu ! éteins , anéantis pour jamais la
» flamme qui le confume ! épure - le ! une
feule étincelle de ta grace fuffit pour
» rendre digne de l'angufte facrement où
" je vais m'engager. Anime mon âine du
» noble amour de fes devoirs. Donne-
» noi , grand Dieu , donne -moi la force
» de fupporter le douloureux facrifice que
» ta juftice me prefcric » !
» le
FEVRIER 1766. 95
Le plan de ce roman eft très- fimple ,
Paction bien liée & bien conduite , les
épifodes & les incidens naturels & bien
amenés. Le ſtyle en eft facile , les caractères
bien foutenus il faut lire dans l'ouvrage
même une affemblée de parens qui forme
une fcène vraiment théâtrale . En général
il y a beaucoup de vérité dans tous fes
tableaux. Les moeurs , l'honneur & la
vertu ne peuvent qu'y gagner. Puiffe l'Auteur
, encouragé par nos éloges , continuer
une carrière où fon début lui promet des
fuccès. Cet ouvrage eft plein de fentiment.
Le coeur eft affecté en plufieurs endroits ,
& il s'y trouve des fituations intéreffantes.
Les âmes honnêtes & fenfibles fauront gré
à Mde Benoist de ce travail , qui fait autant
d'honneur à fon coeur qu'à fa plume.
2 MERCURE DE FRANCE.
au
OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE
MERVILLE. A Paris , chez la veuve
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi : 3 vol. in- 12 .
C'EST ici la première édition complette
du théâtre de M. Guyot de Merville.
Il ne manque à ce recueil que trois tragédies
, qui n'ont été ni repréſentées ni
imprimées , & qui en effet ne méritoient
point de l'être. On les a trouvées dans
les papiers de l'Auteur après fa mort ,
ainfi que quelques poéfies fugitives que
l'ou n'a pas cru devoir inférer dans la
collection de fon théâtre ; elles ne répondent
ni à fa réputation , ni au mérite
de fes autres ouvrages . Ces trois tragédies
font Achille à Troyes , Manlius Torquatus
, & Sallufte. L'Auteur les compofa
dans fa jeuneffe ; & le refus qu'elles ef
fuyèrent de la part des Comédiens , fut
la première fource des querelles qu'il eut
avec plufieurs Acteurs de la Comédie
Françoife. Ces querelles , toujours trèsFEVRIER
1766: 93
vives de fa part , le dégoûtèrent enfin du
théâtre , & peut-être même de fa patrie ,
qu'il quitta pour fe livrer à fon goût pour
les voyages
.
Michel Guyot de Merville étoit né à
Verfailles , le premier de Février de l'année
1696. Il donna fa première comédie
les Mafcarades amoureufes , au théâtre
Italien , le 4 Août 1736 ; & elle y fut
reçue avec applaudiffement. C'eft la première
pièce dans le goût de Molière , qui
ait paru fur ce théâtre. Elle eft bien conduite
; l'intrigue nous en paroît fimple
& ingénieufe , les caractères vrais & foutenus
, les fentimens bien placés , & fur
le ton de la bonne comédie. :
L'Editeur n'a point trouvé dans les
manufcrits de M. de Merville , une pièce
jouée fous fon nom à la Comédie Italienne
, le 3 Décembre de la même année
en voici le fujet. Elle eft intitulée
les Amans affortis fans le favoir. Deux
amis , dont l'un a un fils & l'autre, une
fille , ont formé la réfolution de marier
enfemble ces jeunes gens , lorfqu'ils au
ront atteint l'âge convenable. Différens
accidens font que ces enfans fe trouvent
perdus. Le hafard les réunit dans le même
lieu ils deviennent amoureux l'un de
l'autre ; & enfin ils font reconnus de leurs
94 MERCURE DE FRANCE .
parens , qui accompliffent le mariage projetté.
Cette pièce n'eut point de fuccès ;
'Auteur la retira à la feconde repréfentation
, & ne la fit point imprimer.
L'année fuivante , 9 Février , il donna
fur le même théâtre les Impromptus de
l'Amour , dont le fuccès le confola de
la chûte des Amans affortis ; & à la
Comédie Françoife , le io Octobre , la
comédie héroïque d'Achille à Scyros , où
les connoiffeurs trouvèrent beaucoup d'ef
prit , des fituations bien imaginées , du
jeu de théâtre , un tragique intéreſſant
joint à un comique décent , & en général
, une affez belle verfification. L'Auteur
rend compte , dans fa préface , de
la nature de ce poëme , qui tient un milieu
entre la tragédie & la comédie , c'eſtà-
dire , qui eft dans le genre tragi- comique.
Le Confentementforce , pièce jouée pour
la première fois , par les Comédiens François
, le 13 Août 1738 , eft , à próprement
parler , le triomphe de M. de Merville.
Cette petite comédie , qui eft reſtée
eut dans fa nouveauté le fuccès le plus
Alatteur.
Elle fut fuivie la même année , 3 I
Octobre, fur le même théâtre , des Epoux
réunis comédie en cinq actes , On y
FEVRIER 1766. 95
trouva , dans le temps , une gradation
d'intérêt bien ménagée , d'où naît le plaifir
de la furprife , qui ne fauroit être étouffé ,
parce que le dénouement a été prévu
d'une manière incertaine & vague. Cette
pièce n'eut cependant pas un grand fuccès
dans fa nouveauté , parce qu'elle fut
donnée pendant le voyage de Fontainebleau
, temps auquel les bons Acteurs
jouent rarement à Paris. Heureuſement
la preffe redreffa les torts du parterre , autant
que les préjugés femés dans le Public
peuvent être réformés.
L'Auteur travailloit indiftinctement
pour les François ou pour les Italiens. II
fit jouer par ces derniers , le 11 Juin 1742 ,
la comédie du Dédit inutile ou les
Vieillards intérelés. Il eft vrai qu'elle
fut refufée au théâtre François ; & c'eſt
encore une des caufes de cette haine
éternelle de M. de Merville contre les
Acteurs principaux de ce fpectacle , auxquels
il n'offrit plus aucune de fes pièces .
11 fe dévoua uniquement à la Comédie
Italienne , & fit paroître deux mois après ,
le 2 Août , les Dieux traveftis , ou l'exil
d'Apollon, Cette petite pièce , en un acte ,
envers , précédée d'un prologue , fut trèsapplaudie
, & n'a cependant été imprimée
pour la première fois , que dans cette
édition.
96 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la comédie intitulée , le Roman
, ne paroiffe ici que fous le nom de
M. Guyot de Merville , il eft conſtant
néanmoins que M. Procope y a eu beaucoup
de part. Ce dernier l'avoit composée
en profe il la communiqua à M. de
Merville , qui y fit des changemens dans
l'intrigue & dans l'arrangement des fcènes.
Elle fut repréfentée le 22 Mai 1743 , &
reçue avec affez d'applaudiffement , quoiqu'on
en défapprouvât le dénouement.
L'Apparence trompeufe , donnée l'année
fuivante , le 2 Mars , eft , fans contredit ,
la meilleure pièce que M. de Merville
ait donnée à la Comédie Italienne . Quelques-
uns la préfèrent au Confentement
forcé, fi accueilli au théâtre François . Rien
n'eft plus naturel & plus heureux que
cette petite comédie en un acte. Le dialogue
eft par-tout vif & agréable , &
lé plan bien trace & bien rempli . On en
a condamné le dénouement , qui s'annonce
dé lui- même.
Le 20 Août de la même année , l'Auteur
fitjouer avec fuccès les Talens déplacés,
qui le brouillèrent avec les Italiens . Depuis
cette époque aucune de fes pièces n'a
été repréſentée , ni même imprimée . On
les trouve pour la première fois dans cette
édition ; & nous croyons qu'elles pourroient
FEVRIER 1766. 97
roient être bien reçues du Public , fi les
Comédiens entreprenoient de les mettre
au théâtre. Elles font intitulées , le Jugement
téméraire , les Tracafferies ou le
Mariage fuppofé , le Triomphe de l'Amour
& du Hazard , la Coquette punie. Nous
n'en portons aucun jugement , pour ne
point prévenir celui du parterre , s'il arrive
qu'elles foient repréfentées .
On a joint aux ouvrages de théâtre
de M. Guyot de Merville , quelques pièces
fugitives , qui font l'élite de celles qu'il
a laiffées en mourant , & qui euffent ai
fément formé un volume. On a cru ne
devoir faire ufage que de ce qu'il auroit
publié lui-même , s'il n'eût confulté que
fa réputation . On lui attribue une comédie
jouée au théâtre François en 1739 , fous
le titre du Médecin de l'efprit , & qui
ne fut repréfentée qu'une fois. On le dit
auffi auteur de l'Hiftoire, littéraire de l'Europe
, publiée en 1726 , & d'un Voyage
d'Italie , en deux volumes .
Après avoir parlé des ouvrages qui ont
mérité à M. de Merville une place diftinguée
dans l'hiftoire de notre théâtre , nous
croyons ne pouvoir mieux faire connoître
fon caractère , qu'en terminant cette analyfe
par une lettre d'un Gentilhomme
Suiffe de fes amis , avec qui M. de Mer-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ville a paffé les dernières années de fa vie ;
elle eft écrite d'un ftyle fi intéreffant , que
nous ne nous permettons pas d'y faire de
changement.
93
« M. de Merville , dit l'Auteur de
» cette lettre , vint en Suiffe vers l'an
" 1750 ou 1751 ; le hafard me procura
» fa connoiffance : il me fit une vifite ici
» dans ma campagne : il y revint enfuite
plufieurs fois paffer quelques jours &
quelques femaines. Nos liaifons fe for-
» mèrent infenfiblement. Son efprit , fes
" talens , fon caractère , fes malheurs m'af-
» fectèrent. Je m'apperçus qu'il avoit dans
» l'âme de cuifans chagrins qui l'oceupoient
beaucoup, quoiqu'il en parlât affez
» peu. Sa femme , & une fille qu'il ai-
» moit très-tendrement , en étoient les
ود
"
principaux objets . Il en avoit fait le
» fujet d'une de fes comédies , qu'il ne
» lifoit jamais fans répandre des larmes :
» c'eft , fi je me le rappelle bien , le Confentement
forcé. Sa fortune , fans doute
» dérangée , y contribuoit ; l'interruption
" des fonctions des Cours de juftice de
Paris , lors des derniers troubles , met-
粉
33
" toit obftacle à la perception de fes petites
rentes. Les Comédiens l'avoient
» traversé
pour la repréſentation de plufieurs
pièces de théâtre , & par-là lui
FEVRIER 1766. 99
ور
ور
و د
و د
» avoient êté , fes reffources. Une gou-
» vernante infidelle avoit abufé de fa
» confiance ; & ces revers réunis formoient
» un tout qui ne le mettoit point dans
» une affiette tranquille. Agité & inquiet
» à la fuite de tant de traverſes , il chercha
» à faire diverfion à fon ennui . Il alla
» à Francfort, en Hollande , en Provence ,
» à Lyon ; revint enfin à Genève dans
» le deffein de s'y fixer , & m'écrivit de
» tous ces différens lieux. Il fut , à fon
paffage à Lyon , que M. de Voltaire ,
» qui y étoit en même temps , vencit
» auffi s'établir à Genève. Il s'étoit brouillé
» avec lui au fujet d'une pièce que Rouffeau
» & l'Abbé des Fontaines lui avoient fuggérée
. Il craignit que M. de Voltaire
» n'en eût confervé du reffentiment , &
» que leur commun féjour dans cette
» Ville ne donnât lieu à quelques défagrémens.
Il fe détermina donc à faire
»les avances de la réconciliation , & lui
» envoya dans cette vue , avant fon dé-
» part de Lyon , des vers que le porteur
» ne put lui remettre , parce qu'il le trouva
parti . M. de Merville les lui adreffa
» à Genève : mais cette démarche fut fans
» effet ; & quoique M. de Voltaire ne
» lui eût point répondu , il ne laiffa
deux ou trois jours après fon arrivée
"9
و د
و د
و د
ود
"
pas ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ور
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20
"
ود
"
و د
و ر
*
» à Genève , de lui faire une vifite . Il
» en fut reçu poliment , mais froidement .
» De là il vint paffer huit ou dix jours
» chez moi . Quand il fut de retour à
Genève , il mit ordre à fes affaires , fit
» le bilan de fes dettes & de fes meubles :
» l'un compenfoit & acquittoit l'autre . Il
» mit ce bilan fur fa table , fortit de la
», maifon qu'il habitoit , le vendredi 23
» Mai 1755 , n'emporta avec lui qu'une
mauvaiſe capotte , laiffa fes habits , fon
épée & tous les effets pour le paiement
de fes créanciers , écrivit plufieurs let-
» tres ; une , entre autres , à un Magiftrat
» pour l'exécution de fes volontés ; &
il fortit en difant qu'on ne l'attendît
» pas pour le lendemain . Quelques jours
», s'écoulèrent fans qu'il reparût. Son hôte
» en fut furpris. Il m'écrivit pour favoir
» s'il ne feroit pas revenu chez moi. Vers
» ce même temps on trouva un homme
» mort au bord du lac de Genève fur
,, les terres de Savoie . La réunion de ces
» circonftanees fit dire que c'étoit lui ;
» voilà l'origine du bruit qui fe répandit
» que M. de Merville s'étoit noyé . Sur
» ces entrefaites je reçus fa lettre d'adieu .
» Je m'informai de fon fort fans en rien
apprendre de pofitif. Les uns l'ont dit
mort ; d'autres ont affuré qu'il s'étoit
39
و ر
و و
30
»
FEVRIER 1766. ΙΟΙ
» retiré dans un couvent au pays de Gex
» à deux ou trois lieues de Genève. J'ai
ور
ور
appris depuis qu'il étoit mort , & qu'on
» le favoit par M. le Réfident de France ,
» avec qui il avoit été en relation. On a
» vendu fes effets , comme il l'avoit or-
» donné ; & par ce moyen fes dettes ont
» été acquittées. Vous voyez dans toute
fa conduite la candeur , la droiture &
» la probité d'un honnête homme , digne
» affùrément d'être regretté ; & en mon
particulier , j'ai pris une part bien fincère
à fes infortunes. Il avoit fait une
critique des oeuvres de M. de Voltaire ,
» que j'ai parcourue ; un autre ouvrage
qu'il appelloit l'Esprit d'Horace , & un
» troisième intitulé les Veillées de Vénus » .
ود
و ر
ور
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ouvrage
PETITE Encyclopédie ou les Elémens des
Connoiffances humaines , contenant les
notions générales de toutes les fciences,
de tous les arts utiles , & des matières
qui ont rapport à la fociété
dans lequel on s'eft proposé d'inftruire les
jeunes gens d'une infinité de chofes qu'ils
ignorent , c'est-à- dire , de leur faire connoître
le monde qu'ils habitent , la terre
qui les nourrit , les arts qui fourniſſent
à leurs befoins , les connoiffances qui
font l'objet de divers états qu'ils pourront
embraffer , en un mot , de former des
citoyens deux volumes in- 12 , le premier
de 600 pages , le fecond de 540.
A Paris , chez NYON , quai des Auguftins
, & la veuve SAVOYE , rue Saint
Jacques ; avec approbation & privilége
du Roi : 1766.
CET ouvrage mérite l'attention du Public
, & principalement de ceux qui font
chargés de l'éducation de jeunes gens déja
FEVRIER 1766 . 103
formés . Ce n'eft pas , comme on pourroit
fe l'imaginer , un dictionnaire ou une
efquiffe informe de l'ouvrage immenfe
de l'Encyclopédie ; l'Auteur ne s'eſt pas
propofé , comme ceux de ce dernier , d'approfondir
les principes de toutes les fciences
& de tous les arts , de difcuter les matières
les plus abftraites , ni de fonder tout
ce que l'efprit de l'homme peut découvrir.
On peut avoir une idée très-exacte de fon
but & de fon plan par la fimple expofition
du titre de fon ouvrage que nous venons
de rapporter : il eft renfermé en deux bons
volumes in- 12 ; ainfi on peut , fans s'incommoder
, en faire l'acquifition & avoir
le loifir de le lire .
Les motifs qui l'ont engagé à l'entreprendre
font les réflexions faites par plufieurs
perfonnes qui ont traité de l'éducation.
Ces perfonnes obfervent que les jeunes
gens ignorent en quoi confiftent les
devoirs communs à tous les hommes ; qu'ils
n'ont reçu aucun principe pour juger des
actions , des moeurs , des opinions , des
coutumes ; qu'ils ignorent les affaires les
plus communes & les plus ordinaires , ce
qui fait l'entretien de la vie , le fondement
de la fociété ; qu'ils ne connoiffent , ni ce
monde qu'ils habitent , ni la terre qui les
nourrit , ni les hommes qui fourniffent à
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
leurs befoins , ni les arts , ni les artifans ,
ni les animaux qui les fervent... Qu'il y
a une infinité de chofes très communes fur
lefquelles ils ne peuvent s'énoncer ou dire
ce que c'eft , par exemple , un moulin ,
une charrue ; qu'il faudroit donc leur donner
des définitions claires de quantité de
chofes dont ils entendent parler tous les
jours , &c.
L'Auteur de cet ouvrage a cru devoir
remplir les intentions des perfonnes qu'il
cite , & dont le fentiment et d'un grand
poids ; mais il ajugé à propos de donner une
plus grande étendue à fon plan , & de ne
pas fe borner à de fimples définitions.
D'un autre côté il n'a voulu rien omettre ;
c'eſt - à- dire , qu'il a embraffé en quelque
manière le ciel & la terre , & , pour le
dire plus fimplement , il a entrepris de
donner des idées de toutes chofes dans une
jufte étenduë. Il eft conftant que les parens
fenfés qui voient avec quelque peine tout
le temps de l'éducation employé dans le
latin & dans le grec , regarderont cet ouvrage
comme capable de fuppléer à ce qui
manque à l'éducation des colléges.
FEVRIER 1766. 105
ANNONCES DE LIVRES.
L'ART du Poëte & de l'Orateur , nouvelle
rhétorique à l'ufage des Colléges , précédée
d'un effai d'éducation ; avec cette
épigraphe :
Plurimum enim intererit quibus artibus & quibus
hos tu moribus inflituas. Juven. Satyr. XIV.
A Lyon , chez les frères Périffe , Libraires
des Colléges , rue Mercière ; 1766 : avec
privilége du Roi ; & fe trouve à Paris ,
chez Nyon & Bauche , quai des Auguftins,
Saillant rue Saint Jean de Beauvais ,
Brocas & Hériffant fils , rue Jacques , Barbou
, rue des Mathurins , Defaint , rue du
Foin un vol. in- 12.
J
On ne peut trop multiplier les ouvrages
de ce genre , les derniers venus ayant pref
que toujours un degré de fupériorité fur
ceux qui les précédent. Nous avons déja
plufieurs traités de rhétorique & de poéfie
à l'ufage de la jeuneffe , à l'ufage des Dames
, à l'ufage des Demoifelles. Celui- ci ,
qui eft à l'ufage des Colléges , peut tenir
lieu de tous ceux que nous venons de
nommer , & a fur eux l'avantage d'être
beaucoup plus court & moins chargé de
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
ces inutilités claffiques , où l'on parle un
langage inconnu aux gens du monde. Tous
les devoirs de l'Orateur & du Poëte font
expofés clairement dans ce volume ; & les
règles qui conduifent à la perfection de
ces deux arts , y font développées dans une
jufte étendue. Les exemples qui viennent
à l'appui de ces règles font choifis avec
goût , & le ftyle de l'Auteur eft analogue
augenre didactique , clair , fimple & précis.
NOUVEL abrégé de l'Hiftoire de France ,
à l'ufage des jeunes gens , par Mlle d'Efpinaſſi.
A Paris , chez Saillant , rue Saint
Jean de Beauvais , & chez Defaint , rue
du Foin , la première porte - cochère en
entrant par la rue Saint Jacques ; 1766 :
avec approbation & privilége du Roi ;
deux parties in- 12 , qui feront fuivies de
plufieurs autres volumes.
Mile d'Efpinaffi , dont nous avons annoncé
autrefois un Effai fur l'éducation
des Demoifelles , s'eft propofé de réduire
en abrégé l'Hiftoire de France commencée
par M. l'Abbé Velly , & continuée par
M. de Villaret. Voici de quelle manière
elle rend compte dans fa préface des différentes
parties de fon travail. « Je ne pré-
» tends point me donner le titre d'hifto-
و ر
rienne ; j'abrége & j'élague , voilà tour.
FEVRIER 1769. 107
و د
"
ود
» Je me fuis moins appliquée à la pureté
& à l'élégance de la diction qu'à la clarté .
J'ai mis en marge le fujet de chaque
article qui alloit être traité , afin d'aider
» & de faciliter la mémoire. Je n'ai cité
» aucun des auteurs anciens qui rappor-
» toient les faits ; j'ai cru que rien n'étoit
plus inutile ; la jeuneffe n'a que faire de
» ces autorités. Dans quelques endroits
j'ai fuivi mon auteur prefque mot à mot,
dans d'autres je m'en écarte. J'ai pris la
liberté d'y joindre quelques réflexions
quand l'occafion s'en eft préfentée...
» Ne pouvant donner l'hiftoire entière
auffi promptement que je le defirerois , ...
» je ne publierai dans cet inftant que
» le premier volume ; s'il eft agréé &
*» trouvé utile aux vues que je me propofe ,
ور
ود
و ر
و د
»
و د
ور
je travaillerai avec tout le zèle poffible à
» continuer ». Nous croyons que Mlle
d'Efpinaffi aura lieu de fe louer de l'accueil
du public.
NOUVELLE Phyfique célefte & terreftre
à la portée de tout le monde, par M. J.C. F.
de la Pierriere , Chevalier , Seigneur de
Roiffé , de la Société Royale des Sciences
& des Arts de Metz ; avec cette épigraphe :
Dulcique animos novitate tenebo . Ovide.
A Paris , chez Nicolas- Auguftin Delalain ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Libraire , rue Saint Jacques ; 1766 : avec
approbation & privilége du Roi ;
vol. in 12.
trois
Ce n'eft point ici une fimple compilation
de différens traités de phyfique dont
on a formé un recueil ; c'eft un ouvrage
original où l'Auteur a imaginé pluſieurs
fyftemes qui font à lui , & dont il ne pattage
la gloire avec perfonne . Nous laiffons
aux Phyficiens de profeffion le droit
de prononcer fur le mérite de l'ouvrage.
Nous croyons feulement que les divers
fyftêmes qui le compofent , pourront être
combattus , parce qu'il y en a plufieurs
qui combattent ceux des autres.
De la population de la France , par M.
l'Abbé Expilly , Chanoine , Tréforier en
dignité du Chapitre Royal de Tarafcon ,
des Académies Royales des Sciences &
Belles Lettres de Lorraine , de Pruffe , & c.
feconde partie. A Amfterdam , & fe trouve
à Paris , chez Defaint & Saillant , Bauche ,
quai des Auguftins , Hériffant , rue Saint
Jacques , Defpilly , rue Saint Jacques ,
Nyon , quai des Auguftins ; 1765 in-fol.
de 224 pages.
Le but de cet ouvrage eft de donner
une connoiffance exacte du nombre des
habitans du Royaume de France. On y
FEVRIER 1766. 109
fait le dénombrement de toutes les paroiffes
contenues dans chaque province ; les
naiffances , les morts arrivées pendant un
certain temps , les hommes , les femmes
qui ont vécu ou qui vivent dans chaque
paroiffe ; voilà ce qu'offre cet in -folio plein
de recherches , & qui fuppofe dans l'Auteur
une patience & un travail extraordinaires
.
CALCUL des Décimales , appliqué aux
différentes opérations du commerce de
banque & de finance , avec des tables
qui contiennent la réduction de toutes
les parties de la livre de compte , de la
livre pefante , du marc , de la botte de
foie , de la toife , de l'année & de l'aune ,
en parties décimales , avec toutes leurs
combinaifons ; par J. D. O. Delille , de
l'Académie royale d'Ecriture dédié à
M. Feydeau de Brou , ancien Garde des
Sceaux de France , & Doyen du Confeil
d'Etat , & c . A Paris , chez la veuve Savoye,
rue faint Jacques , Saillant , rue faint Jeande
-Beauvais , Defpilly , rue faint Jacques ,
Defaint , rue du Foin , Durand , tue faint
Jacques ; 1765 : avec approbation & privilége
du Roi ; vol. in- 8 ° . de 150 pag.
>
Il manquoit à notre arithmétique mercantille
, l'application du calcul des déciΙΙΟ
MERCURE DE FRANCE.
males ; en effet , on ne pourra difconvenir
par l'expofé de ce traité , qu'il ne
foit d'un grand fecours pour les opérations
complexes ; car les multiplications
& les divifions compofées font réduites
à une multiplication ou à une diviſion
fimple. C'est- à - dire, que fi l'on a des marcs ,
onces & gros à multiplier par des livres ,
fols & deniers , la multiplication eft
changée en une autre où il n'y a plus
que des livres à multiplier par des marcs.
Il en eft de même pour les divifions.
L'Auteur n'a donné ce traité au Public
qu'après l'avoir fait pratiquer à fes élèves.
Il contient toutes fortes de queſtions relatives
aux commerce , à la banque &
à la finance ; elles font d'abord opérées
par la façon ordinaire , & enfuite par les
décimales , afin que l'on puiffe en voir d'un
coup-d'oeil les avantages réels. On trouve
à la fin de ce traité , des tables qui contiennent
la réduction de toutes les parties
de la livre de compte , de la livre pefante ,
du marc , de la botte de foie , de la
toife , de l'aúne & de l'année en parties
décimales , avec toutes leurs combinaiſons
poffibles.
LETTRES intéreflantes fur différentes
matières , écrites de Paris à un Magiftrat
FEVRIER 1766 . III
de Province ; par M. Ifaac- Etienne d'Argent
, Avocat en Parlement , demeurart
rue de la Feuillade , auteur des Lettres
fur divers fujets , imprimées en 1764 , &
annoncées dans le Mercure de France du
mois de Novembre ; fe trouve en brochures
in 12 , fignées par l'Auteur à
Londres , chez Chryfologue , à la penſée ;
à Paris , chez Vallat la- Chapelle, Libraire ,
au Palais , perron de la fainte Chapelle ;
1765 in- 12 de 300 pages .
,
Les différentes matières qui font le
fujet de ces lettres , feroient difficiles à
détailler. C'eft de la littérature , de la
morale , de la métaphyfique , de la poésie ,
de la critique , de la religion , &c. &c.
L'Auteur fe permet des digreffions en vers
& en profe , en latin & en françois.
>
LETTRES d'Emérance à Lucie , par Madame
le Prince de Beaumont , en deux vol.
in - 12 ; à Lyon , chez Pierre Bruyfet Ponthus
, à l'entrée de la rue faint Dominique
à côté du cloître des RR. PP. Jacobins ;
& fe trouve à Paris , chez Humblot , Libraire
, rue faint Jacques , entre la rue
du Plâtre & la rue des Noyers , près faint
Yves ; avec approbation & privilége du
Roi.
Une femme illuftre par fes vertus &
112 MERCURE DE FRANCE.
par fes malheurs , s'étoit retirée dans une
campagne , où elle entretient un commerce
de lettres avec de jeunes Demoifelles
qu'elle avoit connues dans le monde,
& qui fe gouvernoient par fes confeils.
Ces lettres contiennent par conféquent des
règles de conduite pour les jeunes perfonnes
du fexe . Elles préfentent auſſi l'hiſtoire
de cette femme , dont la lecture
attache & intéreffe. La réputation que
s'eft acquife Madame le Prince de Beaumont
, pour les ouvrages de ce genre , tels
que le Magafin des enfans , &c. forment
un préjugé favorable pour celui-ci .
MEMOIRES de Madame la Baronne de
Batteville , ou la Veuve parfaite › par
Madame le Prince de Beaumont ; à Lyon ,
chez Bruyfet Ponthus , à l'entrée de la
rue faint Dominique , à côté du cloître
des RR. PP. Jacobins ; 1766 : & fe trouve
à Paris , chez Humblot , Libraire , rue faint
Jacques , entre la rue du Plâtre & la rue
des Noyers , près faint Yves ; in- 8 °.
C'eft encore ici un roman en forme
de lettres de Madame le Prince de Beaumont.
On y retrouve le même genre d'intérêt
, les mêmes précepres de morale qui
diftinguent les écrits de cette Dame Auteur.
FEVRIER 1766. 113
LA Bergère des Alpes , comédie en un
acte , & en vers libres , par M. Desfontaines
; repréfentée pour la première fois
par les Comédiens François ordinaires du
Roi , le dimanche 15 Décembre 1765 .
Le prix eft de 24 fols broché. A Paris ,
chez Lefclapart , le jeune , Libraire , quai
de Gêvres ; 1766 : avec approbation ;
in- 8'.
Les contes de M. Marmontel ont déja
donné beaucoup de fujets à nos poëtes
dramatiques , & plufieurs ont été traités
avec fuccès. La Bergère des Alpes , mife
en action par M. Desfontaines , va l'être
encore par M. Marmontel lui - même , à
la Comédie Italienne : & le Public l'attend
avec impatience. Il aime à comparer
les divers ouvrages qui traitent le même
fujet. Celui de M. Desfontaines eft dans
un genre différent ; il n'y a dans fa pièce
ni mufique ni ariettes ; ornemens
qui fe trouveront dans celle de M. Marmontel
, & fans lefquels cependant M. Desfontaines
, fe fait encore lire avec plaifir.
> LA mort d'Abel , drame en trois actes
en vers , imité du poëme de Geffner , &
fuivi du vou de Jephte , poëme , par M.
l'Abbé Aubert ; prix de 30 fols ; à Paris ,
chez la veuve Duchefne , Libraire , rue
114 MERCURE DE FRANCE.
faint Jacques , au- deffous de la fontaine
faint Benoît , au temple du goût ; 1765 :
avec approbation & privilége du Roi ;
in-8°. de-100 pag.
Le fuccès du poëme de la mort d'Abel ,
par M.Geffner, a engagé M. l'Abbé Aubert,
fi avantageufement connu par fes fables ,
à le mettre en action ; ce qui doit en
rendre l'acquifition en quelque forte plus
particulière à la littérature françoife , par
le moyen de la verfification . Les endroits
les plus pathétiques de l'original font
rendus dans le drame d'une manière trèstouchante
; & M. Geffner doit être flatté
d'avoir fourni à un homme eftimé en
France , le fujet d'un excellent drame.
ODE fur la mort de Monfeigneur le
Dauphin , par M. le Fevre feconde
édition corrigée , avec cette épigraphe :
Si qua fata afpera rumpas , tu Lodoïcus
eris ; à Paris , chez Knapen , Imprimeur-
Libraire , grand'falle du Palais , à l'L couronnée
, au bon protecteur , & au bas du
pont faint Michel ; 1766 : in- 4°.
ODE fur la mort de Monfeigneur le
Dauphin , par M. Moline. A Paris , chez
la veuve Valleyre , Libraire , à l'entrée
du quai de Gêvre , du côté du Pont- auFEVRIER
1766. 115
Change ; 1766 : avec approbation & permiffion
; in- 8 °.
Nous avons trouvé dans cette Ode &
dans la précédente d'excellentes ftrophes
que nous ne rapportons point ici , pour re
pas les détacher de leur véritable place.
Elles perdroient à n'être pas luës dans
l'ouvrage même , auquel nous renvoyons
nos Lecteurs.
ORAISON funèbre de Madame Marie-
Louife de Thimbrone de Valence , Abbeſſe ,
Chef, Supérieure générale de la maiſon &
ordre de Fontevrault ; prononcée dans
l'Eglife de l'Abbaye Royale de Fontevrault
, le 15 Septembre 1765 ; par M.
Michel Teftas , Curé de faint Paul , & ancien
profeffeur de rhétorique au Collége
Royal de fainte Marthe de Poitiers. A
Poitiers chez Louis Braud , Imprimeur &
Libraire de l'Univerfité & du Collége
près les Cordeliers ; 1766 : avec approbation
& permiffion , in- 4° . & à Paris chez
Barbou , Imprimeur - Libraire , rue des
Mathurins.
L'orateur célèbre dans les deux parties
de fon difcours , l'héroïfme de la juftice
chrétienne. 1 °. Dans une vierge qui offre
à Dieu avec fimplicité de coeur & avec
joie , tout ce qu'elle tient du monde , &
116 MERCURE DE FRANCE.
tout ce qu'elle eft elle- même. 2 °. Dans
une Abbeffe qui renouvelle & confomme
ce double facrifice avec la même joie &
la même fimplicité . Ces deux parties font
traitées avec tout le pathétique de l'éloquence
chrétienne.
L'ART de la Toilette , almanach des
Dames , où l'on trouve la façon de compofer
toutes les eaux & pommades pour
l'embelliffement du vifage ; le fard , le
rouge , les pâtes pour les mains , & géné
ralement tout ce qui s'emploie à la toilette ,
tant du matin que du foir ; de préparer
les eaux & opiates pour les dents , les gans
& cornettes de nuit , &c. Tous ces fecrets
font tirés des meilleurs Auteurs , & ont
été approuvés par la Faculté de Médecine.
A la Haye , & fe trouve à Paris , chez la
veuve Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
, au temple du goût : in- 18 .
On a écrit en différens temps fur les
dangers des eaux , pommades & fards fouvent
mal apprêtés , dont les femmes fe
fervent à la toilette ; c'eft pour les en garantir
, qu'on leur préfente ce petit ouvrage.
Avec ce fecours elles fe mettront à l'abri
d'un nombre infini d'accidens qui arrivent
en fe fervant de chofes dont elles ne connoiffent
pas les ingrédiens. Les compoFEVRIER
1766. 117
fitions font expliquées affez- intelligiblement
, pour apprendre à faire foi - même
les eaux & pommades dont on aura befoin.
Elles choiſiront celles qui leur feront propres.
ETRENNES à la jeuneffe de l'un & l'autre
fexe ; utiles & agréables pour former le
jugement , orner l'efprit & perfectionner
le corps ; le tout tiré des meilleurs auteurs ;
à Paris , chez la veuve Duchefne , Libraire ,
rue faint Jacques au temple du goût , avec
approbation & privilége du Roi ; 1766 :
in-8°.
Quelques perfonnes voyant donner pour
étrennes des frivolités , ont tenté de faire
part au Public de quelques petits ouvrages
qui puffent former des préfens plus conve
nables. On fe propofe ici de les imiter ;
mais en compofant ce petit ouvrage , on
a eu principalement en vue la jeuneffe à
qui on apprend les moyens de perfectionner
le jugement & de fe conduire avec
prudence dans le monde ; ceux de cultiver
& d'orner l'efprit , & de fe procurer
un maintien convenable dans l'extérieur ;
& c . & c.
ETRENNES Nantoifes , Eccléfiaftiques ,
Civiles & Nautiques , pour l'année com118
MERCURE DE FRANCE.
>
mune ; calculées au méridien de Nantes ;
à Nantes , chez la veuve de Jofeph Vatar
Imprimeur de Monfeigneur l'Evêque ; &
à Paris , chez Guillyn , quai des Auguftins.
Prix une liv . in- 18 .
Les habitans de Nantes , & ceux qui
prennent intérêret à la Province de Bretagne
, trouveront dans ce petit ouvrage des
chofes qui piqueront leur curiofité.
Avis du Libraire concernant le Journal
Eccléfiaftique.
LE Journal Eccléfiaftique ayant paru
en Octobre 1760 , le nombre de foufcripteurs
répondit bientôt aux efpérances
que l'on avoit conçues fur un projet d'au
tant plus avantageux , qu'il devoit réunir
ce qu'on a de plus folide & de mieux écrit
fur les Sciences Eccléfiaftiques. En 1761 ,
le Libraire fut obligé de faire imprimer
un plus grand nombre d'exemplaires ; depuis
, plufieurs particuliers ayant defiré ſe
procurer ce Journal en entier , & n'ayant
pu fe fatisfaire , il donne avis qu'il vient
de réimprimer plufieurs mois qui lui manquoient
, à l'effet d'en former cent collections
complettes qu'il délivrera au prix
ordinaire . Les perfonnes qui voudront fe
le procurer , auront la bonté d'adreffer
FEVRIER 1766. 119
leurs lettres & leur argent par la poſte ,
franc de port , il le leur fera parvenir par
la voie qui lui fera indiquée. La collection
complette , depuis octobre 1760 , jufques &
compris feptembre 1765 , envoyée par la
pofte , franche de port , fera de 70 liv. à
raifon de 14 liv. par année : prife chez
lui , elle coûtera 49 liv.
AVISfur la PHARSALE DE LUCain.
Le fieur Merlin , Libraire , rue de la
Harpe , vis -à- vis de la rue Poupée , donne
avis au Public , que vers la fin de Février
ou au commencement du mois de Mars ,
il publiera une très belle édition de la
Pharfale de Lucain , traduite par M. Marmontel
, de l'Académie Françoife , avec
des notes hiftoriques , & un choix des plus
beaux morceaux du texte latin. Cette édition
fera enrichie de onze planches en tailledouce
d'après les deffeins de M. Gravelot ,
à l'exécution defquelles le Deffinateur &
les Graveurs ont donné les plus grands
foins. Ceux qui defireront avoir des premieres
épreuves , peuvent s'adreffer au ſieur
Merlin ; l'édition eft en deux volumes
in- 8°,
120 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
DE CHALONS - SUR- MArne.
LA Société Littéraire de cette ville tint
fa feconde féance publique , le 4 de feptembre
de l'année dernière. M. Rouillé
d'Orfeuil , Intendant de Champagne , l'honora
de fa préfence en qualité de Préfident .
Monfieur Billet de la Pagerie , Tréforier
de France ; ouvrit la féance par la
lecture d'un mémoire en faveur des pauvres
habitans de la maigre Champagne .
L'auteur peint d'abord les foins paternels
de Louis le Bien aimé , attentif à décou
vrir les moyens de fertilifer les terres de
fes Etats , & d'augmenter par- là la popula
tion . Il en conclut que l'exemple du Monarque
bienfaiſant doit porter fes fujets à
mettre au jour les nouvelles découvertes
qu'ils pourroient faire fur la culture des
terres. Il fait enfuite un abrégé de ce qu'il
avoit
FEVRIER 1766. 1219
avoit dit à ce fajet dans quelques mémoires
précédens , & des réponfes qu'il avoit
faites à la Société d'Agronomie établie
à Paris.
Ses vues toujours patriotiques lui font
découvrir les befoins les plus preffans de
la maigre Champagne ; cette partie de la
France manque de bras , dont le nombre
diminue tous les jours . Pour y remédier ,
l'auteur propofe de faciliter les mariages.
Sa jufte indignation contre les célibataires
qui ne fuyent les embarras du mariage ,
que pour vivre dans l'opulence , devroit
faire revivré dans les citoyens le defir de
fervir leur patrie , la religion & l'état , en
donnant à Dieu des adorateurs , & des
fujets au Monarque. Les fentimens d'une
humanité religieufe conduifant M. de la
Pagerie dans la chaumière du miférable.
laboureur , il y découvre la vraie caufe de .
la dépopulation. Pour y obvier il propoſe,
à ceux qui font à la tête des peuples par
leurs dignités , ou par leurs richeffes , de
doter tous les ans un certain nombre de
filles . Ce confeil fuivi ranimeroit nos
campagnes , diminueroit le libertinage
confoleroit la religion & procureroit le
bien de l'Etat.
M. Sabbathier, fous - Secrétaire & profef
feur , lut enfuite un difcours préliminaire..
F
1.22 MERCURE DE FRANCE.
fur fon dictionnaire pour l'intelligence
des auteurs claffiques , grecs & latins , tant
facrés que profanes , contenant la gréographie
, l'hiftoire , la fable & les antiquités .
On a déja publié un profpectus de cet
ouvrage intéreffant , propofé par foufcrip
tion , laquelle fera ouverte jufqu'au dernier
Avril .
C M. Sabbathier ayant rendu compte des
motifs qui l'ont engagé à l'entreprendre ,
en montre les avantages dans l'expofé
qu'il fait de chacune des quatre parties
qu'il s'eft propofées.
C'eft donc en premier lieu dans la géographie
ancienne qu'il faut puifer , dit- il ,
principalement dans Strabon , Ptolémée ,
Pline , Pomponius Mela , Etienne de Byzance.
«Cette fcience , ajoute l'auteur ,
» eft d'une étendue vafte & immenfe , car
» elle comprend généralement tous les pays
» connus des anciens ; & tel eft précifé-
"
رو
ment l'objet des auteurs grecs & latins ,
» que l'on voit pour l'ordinaire dans les
claffes. En effet , Tacite nous préfente
» les divers peuples qui habitèrent autre-
» fois la Germanie , maintenant l'Allemagne
, ainfi que ceux qui poffédoient les
» Illes Britanniques. Cefar fait connoître
» nos premiers pères ; je veux dire les
habitans des Gaules , les Belges , les
FEVRIER 1766. 123
peu-
Celtes , les Aquitains. Quinte- Curce , en
» racontant l'hiſtoire des expéditions d'A-
» lexandre , paffe en revue les divers
ples qui occupèrent les contrées d'Afie ,
jufqu'aux Indes. Tite-Live donne une
idée de ceux qui poffédèrent l'Italie dans
» les temps les plus reculés. Son hiftoire
» embraffant toutes les guerres que les Romains
avoient eues avant lui , cela lui
donne lieu de parler des habitans d'une
infinité de pays , fitués non - feulement
dans l'Europe , comme l'Espagne , la
» Grèce , la Macédoine , la Thrace , mais
" encore dans l'Afrique & dans l'Afie. Les
auteurs grecs , fouvent copiés par les
auteurs latins , embraffent à peu près la
» même étendue de terrein.
199
Ajoutez à cela qu'une partie de la
géographie du moyen âge fe trouve ici
» jointe à la géographie ancienne ; par ce
que les écrits de quelques auteurs claffiques
, tels qu'Eutrope & autres , s'é-
» tendent jufques vers la fin du quatriè
me fiècle » .
On fait que M. Rollin veut que dans
l'explication d'un auteur , on ne laiffe
jamais paffer aucun lieu , fans avoir foin
de le faire remarquer , & même de le
montrer s'il eft poffible fur une carte géographique
; c'eft en effet la manière la plus
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
fimple , la plus aifée , qui fe place le plus
facilement dans la mémoire ; & qui y fixe
le plus nettement les événemens hiftoriques
: auffi M. Sabbathier fe propoſe de
faire graver un certain nombre de cartes ,
' où l'on aura l'attention d'inférer le nom
de tous les lieux , dont il fera parlé dans
le corps du dictionnaire. On pourra même
'y ajouter quelques planches pour les autres
matières ; mais on s'en tiendra aux plus
néceffaires.
}
Rien ne prouve mieux la néceffité de
joindre les cartes à l'étude de la géographie
, que ce que M. Sabbathier dit -liri
être arrivé , un jour qu'il expliquoit à deux
jeunes gens ce pallage de Cornelius Nepos.
La flotte confédérée des Grecs composée de
trois cens voilés , dont ily en avoit deuxcens
des Athéniens , attaqua d'abord l'armée
navale des Perfes auprès du capd'Artémife,
entre l'Ifle d'Eubée & la terre ferme , car
Thémiftocle ( qui commandoit les Grecs )
avoit foin' de n'engager le combat que dans
des détroits , dans la crainte d'être enveloppé
par la multitude des vaiffeaux énnemis.
Quoique l'avantage eût été égal de
part & d'autre , les Grecs n'osèrent pas
néanmoins refter dans ce pofte ; parce qu'il
étoit à craindre pour eux qu'une partie de
la flotte ennemie venant à paffer la pointe
1
FEVRIER 1966. 125:
de l'Ifle d'Eubée , on ne les attaquât des
deux côtés. Ainfi ayant doublé le cap d'Ar
témife , ils vinrent mouiller auprès de Salamine
à la vue d'Athènes.
""
ود
T
Mes deux jeunes gens , continue M.
» Sabbathier , ne comprenoient pas com
» ment les Grecsfe trouveroient attaqués à
» la fois des deux côtés par les Perfes , lorf-.
qu'une partiede ceux- ciauroit tourné le:
long de l'Ifle d'Eubée . J'avois beau m'exprimer
de toutes les façons imaginables ,
» pour le leur faire entendre , je n'en pou
» vois venir àbout. Voyant cela je pris une
carte géographique , & je leur montrai
» ce dont il étoit queftion . Les deux jeunes
gens me dirent alors d'un air quil
annonçoit leur fatisfaction intérieure
» Monfieur , nous de comprenons fort bien
» maintenant , mais auparavant nous n'y
» entendions rien » .
Pour ce qui eft de la manière de traiter
un article géographique , l'auteur croit
devoir s'attacher fur-tout à intéreffer le
lecteur par des récits qui plaifent & inf
truifent en même temps. Si c'eft une ville
dont il faille donner la defeription , après
qu'il a fait connoître fes anciens noms ,
foit grecs , foit latins , ainfi que fa pofition
par rapport à la géographie ancienne , il
expofe quel eft celui à qui on en attribue les
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
premiers fondemens; cequ'on y a vude plus
digne de remarque , de quels événemens
elle a été témoin ; fi elle a été détruite &
puis rétablie , quel nom elle porte aujourd'hui
, fuppofé qu'elle exifte encore , dans
quel pays elle eft fituée felon la gréogra
phie moderne , & conféquemment à quel
Prince elle appartient. Par- là, la géographie
ancienne & moderne font miſes en parallèle.
Par rapport aux anciens peuples , M.
Sabbathier commence par rechercher leur
origine , il donne enfuite une idée fuccinte
de leurs excurfions , de leur caractère
, de leurs moeurs ; ce qui lui donne
lieu de faire mention de leur façon de
vivre , de s'habiller , de faire la guerre ,
d'indiquer les exercices dans lefquels ils
excelloient davantage. On fait que les uns
étoient d'habiles frondeurs , d'autres d'excellens
archers ; que ceux- ci s'appliquoient
à manier une pique , ceux - là à traiter
leurs corps avec dureté.
f
Viennent enfuite les autres parties , fur
lefquelles on ne s'étendra pas autant que
fur la première , quoiqu'elles ne foient pas
moins intéreffantes. M. Sabbathier réduit
à deux fortes les dictionnaires hiftoriques
que nous avons. Les uns font d'une éten
due immenfe , formant plufieurs gros va
FEVRIER 1766. 127
lumes in-folio ; par conféquent ils ne font
pas à la portée de tout le monde. Les autres
ont moins d'étendue , c'eft ce qu'on appelle
des abrégés ; mais ceux- ci n'embraffent
qu'une certaine fphère , où font enfermés
les grands hommes les plus connus ; ainfi
il s'en faut bien qu'on y trouve l'hiftoire
d'une multitude de perfonnages , dont il
eft fouvent queftion dans les livres clafliques.
On ne les trouveroit pas même dans
les premiers , quelque vaftes qu'ils foient,
Une preuve fans réplique de ce que l'auteur
avance , c'est que dans le grand dictionnaire
de Moreri , par exemple , qui eft
fans contredit le plus étendu que nous
ayons fur cette matière , on ne trouve
qu'une vingtaine d'articles d'hommes illuftres
du nom d'Alexandre , tandis que celui
de M. Sabbathier en contiendra une foixantaine.
Quelle prodigieufe différence !
En faut- il davantage pour montrer l'uti
lité de cette deuxième partie , & jufqu'à
quel point le nouveau Léxicographe pouffe
fes recherches ?
La troifième partie concerne la fable ,
dont la connoiffance eft aufli très -utile &
très-néceffaire , puifqu'on ne peut fans çela
entendre parfaitement les ouvrages des
poëtes grecs & latins , ni ceux même de
la plupart des hiftoriens & des orateurs.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Ce ne font pas feulement les auteurs profanes
qui , pour être entendus , exigent
l'intelligence de la fable , mais les Pères
même de l'Eglife. M. Rollin ne fait pas
difficulté de dire qu'il eft impoffible d'entendre
autrement les livres qu'ils ont compofés
pour la deftruction de l'idolâtrie .
Le grand ouvrage de Saint Auguftin , qui
a pour titre , de la Cité de Dieu , pourfait
M. Rollin , & qui a fait tant d'honneur
à l'Eglife , en eft une preuve. Il en faut
dire autant des autres Pères qui ont travaillé
fur le même plan , dès les premiers
fiécles de l'Eglife. Il y a fur-tout S. Clément
d'Alexandrie , dont les ftromates
font un livre fermé & inacceffible à quiconque
n'eft point verfé dans cette partie
de l'ancienne érudition ; au lieu la
que
connoiffance des fables en facilite infiniment
l'intelligence ; ce qui ne doit pas
être compté pour un médiocre avantage.
Combien de livres d'une autre cfpèce
font encore expofés fans ceffe à nos yeux!
Tels font les ftatues , les peintures , les eftampes
, les tableaux , les tapifferies , les
médailles , les bas-reliefs , les figures des
divinités & bien d'autres monumens qu'on
trouve dans les cabinets des curieux & des
antiquaires. N'est - ce pas autant d'énigmes
pour ceux qui ignorent la fable , qui fouFEVRIER
1766. 119
1
vent en eft l'explication & le dénouement ?
Ce font là les motifs qui ont porté l'au
teur à faire entrer Phiftoire des divinités
fabuleufes dans le plan de ce dictionnaire .
Au refte , non content de rapporter ce qui
peut faire connoître un dieu , une déeſſe ;
un demi -dieu , ou tout héros que les païens
ont jugé digne des honneurs divins ; it
donne une explication des circonftances
qui accompagnent cette hiftoire.
La connoiffance des antiquités qui
font l'objet de la quatrième partie de l'ouvrage
, eft auffi très - effentielle à quiconque
étudie , ou eft chargé d'enfeigner les
belles - lettres . Cette connoiffance , felon
M. Rollin , eft jufqu'à un certain point
d'une néceflité abfoluë. Combien n'y a- til
pas en effet dans les auteurs claffiques
d'expreffions , d'allufions , de comparaifons
, de phrafes qu'on ne peut entendre
fi l'on n'a quelque teinture des antiquités ?
Il n'eft prefque pas poffible de faire un
pas dans la lecture même de l'histoire
qu'on ne fe trouve arrêté par des difficultés
dont fouvent une légère connoiffance
de l'antiquité donneroit la folution.
Tout le monde fait que fous le nom
d'antiquités , eft compris ce qu'on appelle
coutumes , moeurs & ufages des an-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
ciens. Pour donner un peu plus d'éten
due à ces trois objets , on peut , felon M,
Sabbathier , réduire cela à un certain nombre
d'article , comme le gouvernement ,
la religion , la guerre , la navigation , les
édifices publics , les fpectacles , les uſages
de la vie commune , enfin les arts & les
fciences. Chacun de ces articles comprend
une infinité de parties qui s'y rapportent ;
c'est ainsi que fous le nom de gouvernement
font compris les confuls , les proconfuls
, les magiftrats , les cenfeurs , les
préteurs , les quefteurs , les archontes , leş
tribunaux , les loix , les accufations , les
jugemens , les mariages , les adoptions , les
affemblées , les comices , les tribus , les
tribuns , les fénateurs , &c. On peut en
dire autant de chacun des autres articles.
Les fciences & les arts font mis au
nombre des antiquités ; c'eft pourquoi
on trouvera dans le nouveau dictionnaire
une hiftoire fuccincte de l'agriculture ,
de la médecine , de l'architecture , de la
fculpture , de la philofophie , de la poéfie
de l'éloquence , de la grammaire , de l'aftronomie
, de la géométrie , &c . C'eſt-àdire
qu'on s'inftruira de l'origine , des
progrès d'un art , d'une fcience ; qu'on
apprendra quels font ceux qui s'y font
diftingués d'une manière particulière,
FEVRIER 1766. 131
Quoique M. Sabbathier n'ait pas compté
la chronologie pour une cinquième partie,
elle n'en entre pas moins dans le plan de
fon ouvrage , parce qu'elle eft naturellement
jointe à l'hiftoire.
Enfin M. Sabbathier n'a pas cru devoir
féparer l'hiftoire facrée de l'hiftoire profane
, quoique d'habiles gens ayent donné
de bons dictionnaires fur l'écriture fainte.
Son deffein étant de donner un ouvrage
qui pût , s'il étoit poffible ne laiffer rieni
à defirer , il lui a femblé avec raifon qu'il
convenoit pour cela d'y faire entrer ce
qui regarde l'ancien & le nouveau teftament.
M. Rouffel , Curé de cette ville , termina
la féance par un difcours fur le
beau , où règnent à la fois l'élégance &
la folidité. Le beau fait la gloire des
cieux & les délices de la terre. Ses charmes
exercent un empire fouverain fur
les coeurs . Le barbare le refpecte ; l'ignorant
y eft fenfible ; le favant l'adore ; *
les villes & les nations veulent en être
les dépofitaires ; les fouverains voudroient
y ajouter ; tous les peuples le célèbrent ;
chaque état voudroit le peindre ; & jufques
dans le fein de la pauvreté on defire
d'en voir quelque rayon .
L'auteur ayant divifé fon difcours en
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
deux partics , recherche le vrai beau dans
la première , & dans la feconde il recherche
fes qualités effentielles ou fa nature.
La vérité qui plait à l'efprit , ne plait
pas toujours au coeur ; & fouvent l'efprit
voudroit jetter des nuages fur le bien réel
Qu, apparent qui entraîne le coeur. Le beau
feul captive en même temps le coeur &
l'efprit; ces deux facultés réuniffent leurs
hommages. Le beau ne feroit - il donc pas
T'heureux affemblage des rayons de la vérité
la plus pure , & des charmes du bien
le plus parfait ? Ajoutons-y le doux éclat
des couleurs & l'harmonie des proportions
, nous concevrons un beau total ,
qui ne pourroit être que l'affemblage de la
nature ou fon auteur. Séparons ces objets,
nous concevrons un beau partiel , le
feul que l'homme puiffe connoître en
cette vie ; & ce beau peut être métaphyfique
, phyfique , ou moral .
L'or , chez toutes les nations , l'émail;
des prairies , l'éclat des aftres , la majeſté
des cieux forment un beau naturel , indépendant
de nos jugemens , & auffi ancien
que le monde. L'auteur oppofe ce beau
réel au beau arbitraire des ufages & des
modes . La piété dans les enfans , la foumiflion
dans les fujets , la clémence dans
les fouverains , la bienfaiſance dans les
FEVRIER 1766. 133
grands , l'humanité dans tous les hommes ,
la vérité , la modeftie , la reconnoiſſance ,
l'amour de l'être fuprême , le refpect pour
la religion furent toujours de belles ver
tus. Le beau moral eft indépendant de
l'aveuglement de l'efprit & de la corrup
tion du coeur. M. Rouffel l'oppofe au
beau capricieux des paflions : il paffe enfuite
à la nature du beau.
Le beau métaphyfique ne confifte que
dans l'enchaînement des vérités abftraites.
Le beau phyfique que nous offrent la peinture
, le deffein , l'architecture & la mufique
, confifte dans la jufteffe des propora
tions ou des rappors ; & cette jufteffe qui
nous enchante , n'eft que la vérité ellemême
renduë fenfible. Toutes les merveilles
que la nature offre à nos yeux
dans le ciel & fur la terre , ne font qu'une
jufteffe de proportions , exécutée avec
magnificence par la main du créateur.
Quelle précision dans le mouvement, des
aftres ! Quel rapport entre leurs maffes ,
leur viteffe , & leur éloignement ! Dans
une fleur l'affortiment des couleurs , tous
les coups de peinceau , qui ne font don
nés que fucceffivement , & qui difparoiffent
de même , ces juftes proportions que
nous admirons entre la tige & les bran
ches , entre la fleur & le fruit , ne font134
MERCURE DE FRANCE.
elles pas autant de vérités combinées avec
le foleil , la terre , les eaux & nos yeux ?
Le beau phyfique eft donc la vérité même.
Le beau moral confifte dans les charmes
de la vertu. La générofité , la tendreffe
paternelle ou filiale , la grandeur d'ame
dont l'auteur peint les tableaux , ne lui
préfentent que les traits raviffans de la miféricorde
, de la vraie piété & de la nobleffe
des fentimens ; & tous ces traits font
les traits de la vertu. L'auteur établit enfuite
l'amour que nous avons pour la vérité
fur le defit de connoître commun à
tous les êtres intelligens ; & l'amour que
nous avons pour la vertu , fur l'amour de
l'ordre.
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure de France.
CE n'e
E n'eft plus le temps , Monfieur , où
les plus fameux de nos héros étoient les
moins inftruits des hommes ; où la nobleffe
, par un préjugé malheureux , fembloit
rougir de cultiver les lettres , & d'ho
norer ceux qui en faifoient leur étude.
Ce qui vient d'arriver à l'Académie des
Sciences , en eft une nouvelle preuve ;
FEVRIER 1766. 135.
}
& je me hâte de vous en faire part avec,
d'autant plus de raifon , que je fais avec
quel plaifir vous vous empreffez d'annoncer
dans votre Journal tout ce qui
peut illuftrer les fciences , ainfi que la
littérature , & ajouter aux fentimens fi
légitimement dûs à ceux , qui fe diftin-.
guent dans la carrière qu'elles ouvrent
au génie. Vous préfumez fans doute,
Monfieur , qu'il s'agit ici des applaudiffemens
qu'a reçus dans cette célèbre Académie
, le Mémoire que vient d'y envoyer
S. A. S. Mgr le Prince Charles
de Lowenftein , Prince régnant de Wertheim
, fur les différentes propriétés de la
mer ainfi que fur la néceffité de réitérer
fouvent les expériences qui peuvent conduire
à la connoiffance de ces diverfes propriétés :
ouvrage aufli tranfcendant que fage , auffi
lumineux que profond , & capable de
mettre le fceau à la réputation d'un favant
qui , foit par étát , foit par goût ,
auroit réfléchi & travaillé long-temps fur
cette utile & très - importante matière.
Auffi l'Académie , " en dérogeant à fes
ufages , & par une déférence plus particulière
encore pour le mérite que pour
le rang de l'illuftre Auteur , n'a- t- elle pas
un inftant balancé à l'infcrire , d'une voix
و
136 MERCURE DE FRANCE.
unanime , au nombre de fes Membres ,
en qualité d'Honoraire furnuméraire .
Ce que je pourrois ajouter ici , Monfieur
, à la gloire de S. A. S. ne pourroit
qu'affaiblir l'éloge , en action , que vient
d'en faire l'Académie des Sciences ; & il
ne me refte qu'à vous affurer des fentiinens
, & c.
A Paris , le 17 Janvier 1764.
N***
M
FEVRIER 1766. 137
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
LETTRE d'un Chirurgien de campagne à
M. DE LA PLACE , auteur du Mercure ,
fur le projet inféré dans le Mercure du
mois d'Août 1765.
'Ar l'honneur de vous adreffer , Monfieur
, les réflexions que m'a , fuggérées la
lecture du projet de M. Renard , Docteur-
Médecin à la Fére , qui cherche à
faire connoître au Public que rien n'eft
plus important pour l'humanité & le bien
de l'Etat , que l'établiffement d'une Médecine
gratuite pour les pauvres de la
campagne , lefquels , felon lui , périffent
par le défaut de perfonnes capables d'en
prendre foin dans leurs maladies . Il eft
perfuadé que cet établiffement confervetoit
à l'Etat un nombre infini de fujets
138 MERCURE DE FRANCE.
que la mort enlève prématurément à la
fleur de leur âge . Mais comme il faudroit
à ces Médecins une fubfiftance honnête
& leur procurer toutes les aifances poffibles
; l'Auteur , pour n'en pas charger
l'Etat , propofe d'employer à cet objet la
partie du revenu des Communautés religieufes
, qui excède leurs dépen fes annuelles
: & il difpofe les chofes de manière
que ces Médecins ruraux , fans
être à charge à l'Etat , lui rendroient les
plus importans fervices. Et pour les déterminer
à prendre des établiffemens dans
les campagnes , il defire de plus que l'on
attache à l'exercice de leur profeffion
quelque marque honorable qui les diftingue
des autres hommes , & les faffe jouir
dans tous les lieux de la plus grande
confidération .
Voilà fans doute un projet bien imaginé
; on ne pourroit qu'y applaudir , &
en defirer l'exécution , fi ce nouvel établiffement
pouvoir réellement diminuer
chaque année le nombre des morts dans
les campagnes. Il n'eft pas douteux que
F'Etat n'y gagnât beaucoup , en trouvanť
par- là un moyen de fe conferver un nombre
confidérable de fujets dont les travaux
journaliers en font vraiment les richeffes.
Mais l'Auteur penfe-t- il de bonne
FEVRIER 1766. 139
foi pouvoir faire croire que la diminution
annuelle des habitans de la campagne
, fuppofé qu'elle foit aufli réelle qu'il
fe le perfuade , vienne de la mort prématurée
, qu'il fuppofe en enlever la plus
grande partie , par le défaut de Médecins
capables de traiter ces malheureux prétendu
abandonnés à leur fort ? L'ex-
> оц
périence ne lui a -t-elle pas appris
le diffimule- t- il , que les payfans ont
chez eux des Chirurgiens dévoués à les
fecourir auffitôt qu'ils en font requis , &
que les Chirurgiens qu'il tâche de déprimer
, ont été de tout temps , & partout
, eftimés fuffifans pour traiter les malades
de la campagne , & leur adminif
trer les remedes convenables ? Si cela eft ,
comme l'on n'en peut
douter
, ilsne
périclitent donc pas , & l'on ne peut
donc à ce fujet former aucun projet de
réforme , fufceptible d'étre adopté.
L'Auteur de celui dont il s'agit , ne
diffimule pas en effet qu'il n'y ait des
Chirurgiens dans les villages ; il avance
même en termes - formels , qu'ils abandonnent
leur art pour troubler les Médecins
dans l'exercice de leur profeffion
Mais premiérement , je demande à cet
Auteur comment il conçoit que les Chi146
MERCURE DE FRANCE.
rurgiens puitlent troubler dans leurs fonc
tions des êtres qui n'exiftent point ? car
il n'y a point encore de Médecins dans
les campagnes, puifqu'il veut y en établir.
Secondement , comment il peut infinuer
que les Chirurgiens quittent leur art pour
iroubler les Médecins , tandis qu'ils font
journellement occupés à traiter les maladies
chirurgicales qui , comme on le fait ,
font très-fréquentes parmi les payfans ? Les
a-t-il jamais vus fe refufer au foulagement
de ces malheureux , lorfqu'affectés
de ces maladies , ils ont reclamé leurs
fecours ? Ne les voit- il pas au contraire le
faire tous les jours avec zèle & difcernement
? Pourquoi donc faire valoir un
projet auffi foible au dépens de la vérité j
& publier dans un Journal que tout le
monde lit , des affertions aufli fauffes ?
Si de tous les temps les Chirurgiens fe
font appliqués au traitement des maladies
internes , ce qu'ils ont fait plus communément
dans la campagne que dans
les grandes villes , ce n'a jamais été à
titre d'ufurpation , mais à celui de befoin ,
denéceflité & d'humanité pour les pauvres
malades qui n'ont jamais ceffè , dans
tous les cas , de recourir à eux . Pourquoi
donc imputer cet ufage à mauvaiſe
FEVRIER 1766. 141
fin , & vouloir ôter au Public la confiance
qu'il leur a toujours vouée , & qu'ils
ont fi juftement méritée ?
10
M. Renard ajoute que c'est par préfomption
que les Chirurgiens de la
campagne
font la médecine , & que cette préfomption
eft le partage de l'ignorance. On a
déja vu que c'eft la néceflité , & non la
prefonfption , qui a de tout temps obligé
les Chirurgiens de s'attacher au traitement
des maladies internes : quant à l'ignofance
, quelque dur qu'en foit le reproche ,
il pourroit être permis à l'Auteur , s'il
prouvoit que tous ces Chirurgiens fuffent
ignorans, Toute perfonne raifonnable conviendra
comme lui , qu'un ignorant net
peut exercer un alt qu'il n'entend pas ,
& que les défordres qui peuvent en réfulter
, font des raifons bien fuffifantes
de lui en interdire l'exercice. Les anciens
Médecins en étoient même fi perfuadés ,
qu'on lit dans les ouvrages d'un favant
Arabe , ( ) que c'eft une témérité bien
grande que de fe mêler de traiter les
maladies , lorfquon n'y eft pas parfaitement
verfé : comme auffi d'employer des
remèdes dont on ne connoît pas à fond
la , nature l'action & les effets ; mais
n'y auroit-il pas de l'injuftice de croire
les Chirurgiens dépourvus de ces connoif-
( 1 ) Albucafis.
142 MERCURE DE france.
fances ? C'est ce qu'il eft important d'examiner.
->
Les Médecins modernes ont montré
dans nombre d'endroits , qu'on pouvoit
à peu de frais & de foins , prendre des
connoiffances fuftifantes des maladies internes
& de leurs remèdes ; ils ont publié
& approuvé des livres qui , felon
leurs auteurs rendent la médecine fi
facile à exercer , qu'il n'y a point de Curés
de villages , de Soeurs grifes , de Moines ,
de bonnes femmes & d'autres particuliers ,
qui , avec ces ouvrages , ne fe prétendent
affez inftruits , pour croire le faire , même
avec fuccès, De ces ouvrages , à la portée
de tout le monde , je ne citerai que le
Médecin charitable ; le Médecin des рац-
vres de Dubé ; le ; Traité des maladies les
plusfréquentes; la Médecine aifée de Lecler ;
le Dictionnaire botanique & pharmaceutique
le Dictionnaire médicinal ; la Médecine
& la Chirurgie des pauvres , ouvrage
décoré d'une approbation de feu M. Andry
; le Manuel des Dames de Charité ; le
Dictionnaire portatif de fanté , dont le
titre affure que « tout le monde peut y
»prendre une connoiffance fuffifante de
» toutes les maladies & des remèdes les
" plus efficaces pour les guérir , &c. &c. »
Si avec de tels livres tout le monde , fans
FEVRIER 1766. 143
d'autres connoiffances acceffoires , peut
traiter toutes les maladies qui font du
reffort de la médecine à plus forte
raifon les Chirurgiens qui ont fait une
étude particulière du corps humain & des
médicamens , & qui n'ont pas borné leurs
lectures à ces ouvrages fuperficiels , pourront-
ils le faire ; car on ne peut fuppofer
à ces hommes utiles , moins d'intelligence
& de conception , qu'aux particuliers qui
les achètent & en font leur unique objet ,
& qui , fur la promeffe du titre , prétendent
en favoir plus que les Chirurgiens
, & qui auroient la même prétention
à l'égard des Médecins , s'ils avoient
à lutter contre ces derniers.
Le reproche d'ignorance que M. Renard
fait aux Chirurgiens de campagne ,
n'a donc aucun fondement : & fi ce Médecin
étoit auffi perfuadé de l'incapacité
de ces Chirurgiens qu'il l'infinue dans
fon écrit , il donneroit lieu de préfumer
(fi l'on n'étoit certain que pour obtenir
le titre de Docteur- Médecin , il faut ſuivre
les écoles de médecine ) qu'il n'a jamais
fréquenté celles de Paris , de Montpellier,
& des autres villes où l'on enfeigne l'art
de guérir ; car s'il les a fuivies , comme
l'on n'en peut douter , il doit fe ref
fouvenir que la plupart des étudians qui
144 MERCURE DE FRANCE.
vont prendre les leçons des profeffeurs
qui y enfeignent , font des Chirurgiens.
Ce font ces mêmes étudians qui , à la
fuite de leurs études , vont s'établir dans
les campagnes , pour foulager de fes
maux la partie la plus intéreſſante de
Phumanité. Mais en fuppofant qu'il ne
s'en refouvienne pas , qu'il confulte M.
Petit , dont il cite les difcours comine
peu favorables aux Chirurgiens ; il ne fe
refufera fûrement pas de lui dire qu'il
a toujours eu des Chirurgiens parmi fes
élèves .
-L'étude de l'art de guérir n'est qu'une :
F'étudiant en médecine & l'étudiant en
chirurgie difféquent le même cadavre ,
& reçoivent leurs leçons du même mtre
; ils apprennent la théorie de leur
art dans les mêmes livres & fous les mêmes
Profeffeurs ; la connoiffance des médicamens
tant fimples que compofés la décompofition
des mixtes , dont on tire les
plus grands fecours dans le traitement des
maladies , & leur récompofition , leur font
enfeignées par les mêmes profeffeurs &
les mêmes artistes . Que l'auteur du projet
fe donne la peine de fuivre les cours
publics & particuliers qui fe font tous
les ans dans les villes où il y a Univerfité ;
qu'il affifte régulièrement à ceux qui fe
font
FEVRIER 1766. 145
font de même au Jardin royal de Paris ;
qu'il entre dans l'amphithéâtre du collége
de Navarre , où l'on enfeigne publiquement
depuis douze ans la phyfique expérimentale
; qu'il s'introduife dans les
écoles pratiques d'anatomie ; qu'il pénétre
dans les laboratoires des Chymiftes ,
& il verra pêle- mêle les étudians en
médecine & les étudians en chirurgie ,
également attentifs à écouter & à faific
ce que l'on y enfeigne , & à travailler
également à s'inftruire de toutes les chofes
relatives à leur profeflion . De croire que
lorfqu'un Profeffeur parle , il ne puifle être
entendu que de la partie des auditeurs
qui fe deftine particuliérement à l'exercice
de la médecine , ce feroit la chofe
la plus abfurde ; & l'on ne penfe pas
que M. Renard ait une telle idée : une
école eft une fource commune où chacun
a droit de puifer ; l'étudiant en chirur
gie qui a écouté avec attention les enfeignemens
qu'on y a donnés & bien
faili les idées du Profeffeur , emporte sûrement
avec lui une fomme de connoiffances
au moins égale à celle que l'étudiant
en médecine a pu recueillir , étant
certain que la différence apparente des
profeffions ne change en rien les facultés
de l'ame : il eſt donc évident que ,
,
G
146 MERCURE DE FRANCE.
l'étude de la médecine & de la chirurgie
ne met aucune différence entre ces
deux profeffions qu'on a féparées depuis
Erafftrate , & qui fe trouvent encore
réunies & exercées par la même perfonne
dans beaucoup d'endroits ; & que la différence
ne fe trouve réellement que dans
le genre d'exercice que chacun adopte enfuite
felon fon goût.
Ceux qui fe deftinent à la chirurgie ,
prennent d'abord des Profeffeurs du collége
de Chirurgie toutes les connoiſſances
de cet art ; enfuite ils vont entendre
les Profeffeurs en médecine dans leurs
écoles , pour s'y inftruire de l'art de traiter
les maladies internes ; on les voit après
cela dans les hôpitaux fuivre au lit des
malades le Médecin praticien , & faifir
avidement ce qu'il prononce , afin d'en
faire ultérieurement une application utile
aux malades qui doivent être confiés à
leurs foins. C'eft de cette manière , Monfieur
, que les Chirurgiens s'inftruifent
de la théorie & de la pratique du traitement
des maladies internes ; & avant
de fe répandre dans les campagnes , ils
vont encore fe perfectionner chez les
maîtres. Comment d'après tels faits M.
Renard ofe- t-il avancer que les Chirurgiens
font des ignorans ? Et pourquoi
FEVRIER 1766. 147
. veut-il leur fubftituer des Médecins qui
ne font pas plus inftruits , puifque les uns
& les autres n'ont pour leur inftruction
qu'un feul & même genre d'étude , &
qu'un feul & même fujet pour y appliquer
leurs connoiffances ? Ce nouvel établiffement
eft donc phyfiquement inutile ;
& d'ailleurs , pourquoi mettre les Médecins
à la charge des Communautés religieufes
, dont le fuperflu eft notoirement
employé à nourrir & à foulager dans
leur mifère les pauvres qui les avoifinent
? N'eft- ce pas là le fûr moyen de
fruftrer ces derniers d'un bien réel pour
leur en procurer un qui n'eft réellement
qu'imaginaire ?
L'auteur du projet dit qu'un Médecin
peut fuffire pour dix paroiffes : ce
qui eft impoffible , même dans les faifons
où il y a le moins de malades , en fuppofant
que le Médecin demeure une , demiheure
auprès de fon malade ;, & il ne peut
y demeurer moins , s'il veut avoir le temps
d'examiner tous les phénomènes d'une
maladie , & de réfléchir convenablement
fur les moyens de guérifon qu'il doit
appliquer à plus forte raifon n'y fuffira
-t-il pas dans les faifons où les maladies
font très-fréquentes , & où chaque
paroille a des hameaux & des fermes
y
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ifolées en rafe campagne & fort écartées
les unes des autres. Dans cette fuppofition
il y auroit donc une partie confidérable
de malades qui demeureroit fans
fecours ? Car , felon l'efprit du projet , les
Chirurgiens forcés de rentrer dans les bornes
de leur art , fuppléeroient d'autant moins
aux Médecins , que M. Renard ne veut
pas leur reconnoître à cet effet des talens
fuffifans ; & s'il arrivoit que le Médecin
d'un canton tombât lui-même malade
fon voifin occupé des fiens propres , ne
pouvant fecourir ceux de vingt paroiffes ,
ne verroit-on pás arriver de deux chofes
l'une ? ou les malades périroient fans fecours
, ou il faudroit que les Chirurgiens
les traitaffent
; cette néceffité
alors ne
feroit-elle pas retomber
les chofes dans
l'état où elles font aujourd'hui
, & où
elles ont toujours été ? Cet inconvénient
,
fur lequel M. Renard ne paroît pas avoir
fuffifamment
réfléchi , n'a pas lieu dans
l'état où font les chofes ; les Chirur
giens font trop multipliés
dans les campagnes
, pour que le fervice des malades
puiffe jamais manquer
; non - feulement
il y a des Chirurgiens
dans prefque
tous les villages , mais il y en a encore
deux ou trois dans plufieurs paroilles , pour le peu qu'elles aient d'étendue
: ces
FEVRIER 1766. 149
Chirurgiens qui peuvent fe fuppléer les
uns les autres , & même fe confulter dans
les cas difficiles , font donc bien éloignés
de laiffer les malades de la campagne fans
fecours , & de les abandonner à leur fort.
La fuite au Mercure prochain.
SUPPLÉMENT à l'article des Sciences &
Belles Lettres.
ASTRONOMIE.
LETTRE à M. DE LA PACE.
NE pouvant , Monfieur , què par votre
ministère , répondre à l'anonyme dont vous
avez inféré la lettre dans votre Journal de
Janvier , page 150 , j'ofe me flatter que
vous ne me le refuferez pas. L'écrit que
j'ai publié en 1761 fignifie que dès - lors
j'ai attribué les grandeurs apparentes du
foleil , tant à l'horifon & fur le méridien
que dans les éclipfes , aux réfractions que
les rayons de fa circonférence éprouvent
au travers des atmoſphères convexes de la
terre & de la lune ; & j'établis les raifons
& les preuves de cette doctrine écliptique
& réfractionnelle dans les cinq premiers
chapitres de ma nouvellle phyfique célefte ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
qui en finiffent le premier tome & commencent
le fecond , & dans les avertiffemens
placés à la tête du fecond & du troifième
tome.
Or , convenir aujourd'hui que la lune
a une athmosphère convexe qui , pliant les
rayons de la circonférence du foleil vers
l'axe du cône , en amplifie le difque , prolonge
les éclipfes annulaires aftronomiques
& enabrége les éclipfes totales & partiales ,
& que par conféquent l'athmofphère convexe
de la terre produifant hors des éclipfes
le même effet réfractionnel fur les rayons
de la circonférence de cet aftre, eft la caufe
optique inévitable de fes grandeurs apparentes
à l'horifon & fur le méridien , eft
adopter ma doctrine écliptique & réfractionnelle
& juftifier la réclamation que
j'en ai fai e.
Il fignifie donc , cet écrit que j'ai publié
en 1761 , que , d'après les couronnes des
éclipfes totales de 1706 , 1715 & 1724 ,
& d'après l'agrandiflement momentané
de l'anneau de celle de 1748 , j'ai dès -lors
attribué à l'athmofphère de la lune ce dont ,
d'après le calcul de la durée de l'anneau de
l'éclipfe de 1764 , l'anonyme & ceux dont
il prend la défenfe conviennent unanimement
, & par conféquent d'après mon écrit
de 1761 , qu'on ne peut attribuer à une
autre caufe ; j'ai donc dès lors pofé en fait
FEVRIER 1766.
151
ce que l'éclipfe de 1764 leur a confirmé.
Si , comme l'anonyme en convient
l'agrandiffement de l'anneau de l'éclipfe
de 1764 , calculé fur fa durée , prouve
l'exiftence & la réfraction de l'athmosphère
de la lune , j'ai donc eu raifon de les
admettre & de les invoquer dès 1761 fur
les couronnes lumineufes dont le difque
obfcur de la lune a été environné dans les
éclipfes totales de 1706 , 1715 & 1724 ,
& fur l'agrandiffement de l'anneau de
celle de 1748 , qu'on ne peut attribuer
qu'aux réfractions de l'athmofphère de la
lune , & qui n'en prouvent pas moins l'exiftence
que l'agrandriffement de l'anneau
de 1764 invoqué par l'anonyme.
Me voilà donc d'accord avec l'anonyme
fur l'existence & la réfraction de l'athmofphère
de la lune ; ce n'eft plus que fur la
quantité de cette réfraction écliptique que
nous ne nous accordons pas , & cet article
n'eft pas auffi effentiel que l'autre dans
mon fyftême.
J'en ai déduit & établi la quantité ſur
les couronnes lumineufes ou efpèces d'aurores
& de crépufcules , dont le difque
obfcur de la lune a paru environné dans
les éclipfes totales du foleil en 1706 , 1715
& 1724 , qu'on ne peut attribuer qu'à
l'athmofphère de la lune & à la réfraction
G. iv
152 MERCURE DE FRANCE.
que les rayons divergens de la circonférence
du foleil , qui fe croiſent avant d'y
arriver , y éprouvent ; & fur l'agrandiffement
de l'anneau aftronomique de l'éclipfe
de 1748 , que , par des obfervations & des
mefures immédiates infaillibles & inconteſtables
, MM. Kies & Euler, ont trouvé
de 19. L'anonyme , de fon côté , fur les
calculs aftronomiques compliqués de la
durée de l'anneau de l'éclipfe de 1764 ,
prétend que la réfraction de la lune ne l'a
agrandi que de 2 " feulement , & il affirme
que fon athmosphère refringence eft certainement
très - deliée & mille fois plus
rare que celle de la terre ; mais n'ofant
attaquer directement l'obfervation inconteftable
de MM. Kies & Euler , il s'en
prend aux lunettes dont ils fe font fervis ,
comme fi leurs lunettes bonnes , médiocres
ou mauvaifes pouvoient ainfi , au
milieu de l'éclipfe de 1748 , avoir malicieufement
agrandi l'image du foleil fur
le tableau ou carton , fans qu'il ait été
agrandi lui - même par la même cauſe
optique ou réfraction lunaire qu'il admet
dans l'éclipfe de 1764.
Il préfére la méthode de déterminer
ces fortes d'agrandiffemens momentanés
& réfractionnels du difque du foleil par
des calculs compliqués qui donnent fouFEVRIER
1766. 153
і
vent plufieurs minutes d'erreur & qui ne
font jamais exactement d'accord avec l'obfervation
, à la méthode infaillible des
obfervations & des mefures immédiates
que MM. Kies & Euler ont fuivie dans
l'éclipfe de 1748 : refte à favoir laquelle
des deux eft la meilleure , & fi la préciſion
de 2 " , qu'il déduit de la fienne , eft bien
auffi exacte qu'il le penfe ; en tout cas , cet
article eft plus offenfant pour ces deux
célèbres obfervateurs , dont il attaque l'obfervation
, que pour moi , qui m'en fers de
bonne foi.
Dès que la lune eft enveloppée d'une
athmofphère , fon difque obfcur fur celui
du foleil doit néceffairement , comme
ceux de Mercure & de Vénus dans leur
paffage fur cet aftre , être environné d'une
couronne de lumière crépufculaire qui en
altère le diamètre , & que par même raifon
tous les corps opaques enveloppés des
leurs , paroiffent plus grands du côté éclairé
, que du côté obfcur oppofé ; il faut
néceffairement que la lunette achromatique
ou autre , dont on s'eft fervi en
1748 dans l'obfervation d'Ecoffe , ait
effacé la couronne crépufculaire & l'altération
du diamétre du difque obfcur
de la lune fur le foleil , comme en 1753
le verre verd ajouté fur l'objectif de la
G v
154 MERCURE DE FRANCE.
lunette de M. Barros , effaça celles di
difque obfcur de Mercure à fon paffage
fur cet aftre.
Comme ce n'eft certainement pas l'athmofphère
prétendue du foleil qui produit
la couronne lumineufe dont l'ombre
des corps opaques eft environnée fur le
carton dans les éclipfes totales artificielles
, ni la diffraction de Grimaldy , qui ,
fuppofant que la lumière arrêtée par le
corps opaque un peu plus large que fon
courant , regonfle & en franchit les bords.
comme un torrent d'eau ceux des digues
qu'il rencontre , eft une propriété de la
lumière incompatible avec la loi générale
de fes réflexions ; ce n'eft conféquemment
ni l'une ni l'autre de ces caufes illufoires
qui produit les couronnes lumineufes dont
le difque obfcur de la lune paroît environné
dans les éclipfes totales naturelles
du foleil.
Devine qui pourra , dit M. Saverien
à cette occafion , comment la lumière
franchit ainfi les obftacles qu'elle rencontre
? ( I auroit dû ajouter au lieu de
s'en réfléchir ) .
Ce n'eft pas que le cilindre de rayons
parallèles qui tombe fur la furface folide
de ces corps opaques , en franchiffe tout
autour les bords ; c'eft que les rayons di
FEVRIER 1766. 155
vergens de la circonférence du foleil , qui
fe croifent avant d'arriver fur eux , paffent
outre , tombent très - obliquement fur
l'atmosphère qui les environne , l'illuminent
, s'y colorent , s'y réfractent vers l'axe
du cône , & vont dans les éclipfes torales
du foleil pour la terre , colorer fon difque
éclipfé de la couleur rougeâtre qu'on y
obferve ; de - là les couronnes lumineufes
& la pénombre.
J'étendrois davantage l'explication phyfique
& méchanique de ces curieux phénomènes
qui concourent avec mes autres
preuves de l'exiftence & de la réfraction
de l'athmofphère de la lune , & l'appuyeroit
de figures démonftratives propres à
former la conviction la plus complette ,
fi les bornes de votre Journal me le permettoient.
Je laiffe à préfent, Monfieur, au Public
judicieux & éclairé , & à vous , à apprécier
le mérite , le ton & le motif de la
lettre de l'anonyme , & à juger lequel de
nous deux eft mieux fur la voie de pouvoir
entendre , difcuter & réfoudre la
queftion de l'athmofphère de la lune &
des couronnes lumineufes des éclipſes to
tales naturelles & artificielles..
J'ai l'honneur d'être , & c.
' DE LA PERRIERE DE ROIFFÉ..
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
SCULPTURE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Il vient , Monfieur , de me tomber entre
les mains une feuille de l'Avant Coureur ,
en date du ' Novembre dernier , dans
laquelle je trouve une lettre d'un Prêtre
de Saint Roch fur un fait qui me concerne
& qui lui a été fans doute mal expofé.
L'Auteur de cette lettre m'attribuë
injuftement l'entreprife d'un ouvrage qui
peut faire honneur à l'artifte qui en eft
chargé. La gloire des autres eft un bien
que l'on ufarpe affez communément aujourd'hui
, mais mon premier foin fera
toujours d'éviter jufqu'au foupçon de cette
efpèce de vol public.
Feu M. Challe , Sculpteur du Roi , &
l'un des Membres de l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture , avoit été
choifi pour compofer l'architecture & l'ordonnance
générale des ornemens acceffoires
des deux chapelles de la croifée de l'églife
de Saint Roch. Ily devoit même exécuter
en pierre de Tonnerre deux figures ,
& non pas quatre , comme le dit la lettre ,
FEVRIER 1766. 157
de fix pieds de proportion , repré entant
S. Charles & S. Grégoire. Deux autres
artiftes , MM . Pajou & D'hués , étoient
chargés des deux figures deftinées à accompagner
celles que je viens de nommer.
Lorfque les arts perdirent M. Challe ,
les deux chapelles n'étoient point finies
& les deux figures étoient à peine ébauchées
. M. le Curé de Saint Roch s'adreffa
à M. Challe , Peintre du Roi , & Profeffeur
en fon Académie Royale , pour achever
l'ouvrage de feu fon frère quant à la
partie de l'architecture . Il eft vrai qu'il
jetta les yeux pour fur moi pour finir les deux
figures de S. Grégoire & de S. Charles ;
mais d'autres ouvrages qui me demandoient
tout mon temps ne me permirent
pas de répondre à l'honneur de ce choix ,
& m'obligèrent de me refufer à l'empreffement
que l'on vouloit bien me témoigner.
C'eft M. Bridan , Sculpteur du Roi
& Agréé en l'Académie Royale , qui s'oc
cupe actuellement à terminer cette entreprife
importante . C'eft donc à lui qu'il
faut d'avance en reftituer la gloire , & je
crois lui devoirl'honnêteté de ne pas laiffer
fubfifter une erreur qui ne peut que lui
être très- défagréable. Voilà dans quel objet
je me hâte de rendre à la vérité ce té158
MERCURE DE FRANCE .
moignage que je vous prie , Monfieur ,
d'inférer dans votre Journal.
J'ai l'honneur , &c.
CAFFIERY, Sculpteur du Roi , Adjoint
à Profeffeur de fon Académie de
Peinture & Sculpture.
A Paris , ce 10 Janvier 1766 .
GÉOGRAPHIE.
ATLAS élémentaire de la Géographie ,
contenant les quatre parties du monde ;
les Empires , Royaumes & Républiques
de l'Europe, en 20 feuilles , dreffées d'après
les cartes des meilleurs auteurs , & affujetties
aux nouvelles obfervations de MM.
de l'Académie Royale des Sciences ; grand
in-folio , oblong. A Paris , chez Bourgoin ,
Graveur , rue de la Harpe , vis - à- vis le paffage
des Jacobins , à côté du caffé de
Condé, Cailleau , Libraire , rue du Foin
faint Jacques , vis - à - vis les Mathurins ,
faint André ; Vene , Libraire , rue de la
montagne fainte Genevieve , au bâtiment
à
FEVRIER 1766. 159
neuf des RR. PP. Carmes ; la veuve Valleyre
, Libraire , quai de Gefvres, à l'entrée
par le Pont-au- change , à la Nouveauté
.
Catalogue des cartes.
La Mappe- Monde , l'Amérique feptentrionale
, l'Amérique méridionale , l'Afrique
, l'Afie , l'Europe , l'Angleterre , l'Efpagne
& le Portugal , la France , les Pays-
Bas , l'Allemagne , l'Italie , les Suiffes , la
Hongrie , la Turquie d'Europe , la Pologne
& Pruffe , le Dannemarck , la Suéde,
la Ruffie feptentrionale , la Ruffie méridionale.
Prix en blanc & en feuilles fix liv.
coloré & broché en onglets , 7 liv. 4 fol.
en carton , 8 liv.
ARCHITECTURE..
L'ACADÉMIE Royale d'Architecture
Monfieur , qui avoit retardé la diftribution
de fes prix , à caufe de l'abfence de
M. le Marquis de Marigny , l'a faite en
la manière accoutumée , le famedi 14
Décembre dernier. J'ai eu la fatisfaction
d'y voir couronnér le mérite & les talens,
160 MERCURE DE FRANCE .
en la perfonne de mon ami M. Heurtier ,
de Verfailles , élève de M. l'Ecuyer ,
Chevalier de l'Ordre de faint Michel.
Comme je crois , Monfieur , qu'il eſt
d'ufage d'en inftruire le Public , par votre
Journal , je prends la liberté de vous prier
de vouloir bien le faire dans le prochain
Mercure .
Il ne faut pas que j'oublie que le fujet
du concours étoit un dôme de cathédrale.
J'ai l'honneur , &c.
A Paris , ce 23 Décembre 1765 .
DANNERY.
ORFÉVRERIE.
Le fieur Germain , Sculpteur , Orfévre E
pardu
Roi , & fes commanditaires ont l'honneur
de vous prévenir que l'on voit à
l'attelier vis- à-vis le guichet de la rue
faint Nicaife , une collection de vafes
d'une matière nouvelle qui imite fi
faitement la priíme de rubis , & d'ainéthifte
, l'albâtre & l'agathe , que les yeux
des connoiffeurs s'y trouvent trompés ; ils
ofent dirent que les formes , & les ornemens
de bronze qui décorent ces vafes ,
font d'un bon goût , & qu'il n'y a encore
eu rien femblable en ce genre.
FEVRIER 1766. 161
ARTICLE V.
SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA.
ONN continue Théfée avec un fuccèsqui
multiplie de jour en jour le nombre
des fpectateurs & des applaudiffemens .
Dans une des repréfentations des Fêtes
de l'Hymen & de l'Amour , que l'on donne
les jeudis , par un accident impoſſible à
prévoir & à prévenir , Mlle GUIMARD a
eu un bras caffé : mais la fracture n'a été
accompagnée d'aucune complication accidentelle
qui pût rendre la réunion difficile
, cette réunion , faite fur le champ &
par des mains expérimentées dans l'art ,
n'en laiffe craindre aucunes fuites fâcheufes.
On efpère que les talens d'un fujet
auffi intérellant pour le Public , lui feront
rendus , auffi tôt que le permettra le temps
indifpenfablement nécelfaire pour confolider
ces fortes de cures.
162 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LES Comédiens François continuent
toujours avec fuccès les repréfentations du
Philofophe fans le favoir, les lundis , mercredis
& famedis ; & la Bergère des Alpes,
comédie en un acte en vers par M. DESFONTAINES
, les dimanches & jeudis. La
première repréſentation de cette dernière
fut donnée le dimanche 15 Décembre .
Comme cette comédie eft imprimée
depuis quelques jours ( 1 ) , & qu'il eſt néceffaire
, pour en fentir tout le prix , de lire
l'enchaînement du dialogue ; nous n'en
donnerons ici qu'une notice la plus concife
qu'il nous fera poffible , pour ne pas
effleurer le plaifir qu'en doit procurer la
lecture.
1
( 1 ) A Paris , chez l'Esclapart le jeune ,
Libraire , quai de Gêvres , Prix 24 fols. Cette
édition et dédiée à M. le Marquis d'Aubigné ,
Maréchal de Camp , Gouverneur de Saumur.
FEVRIER 1766. 163
NOTICE de La Bergere deS ALPES ,
Comédie en un acte & en vers libres , par
M. DESFONTAINES.
Perfonnages.
ADELAIDE ,
Le jeune FONRose ,
Mde DE FONROSE ,
GERMAIN , vieillard ,
Acteurs .
Mlle DOLIGNY.
M. MOLÉ.
Mlle DUMESNIL.
M. PREVILLE.
JUSTINE , femme de Germain..Mlle DROUIN ,
PASQUIN , valet de Fonrofe. M. AUGER.
La feène eft dans un vallon au pied des Alpes.
Tout le monde connoît le conte moral
qui fait le fujet de cette pièce. Il fuffira ,
pour l'intelligence du drame , de fe rappeller
que le Marquis & la Marquife de
Fonrofe , retournant de France en Italie
leur voiture fe rompit fur la route de
Briançon à Modène , ce qui les obligea
de chercher un afyle dans la vallée voifine
. On fait qu'ils rencontrèrent une
jeune bergère qui leur fervit de guide ,
& qui les conduisit à la cabane de fes
164 MERCURE DE FRANCE.
maîtres , qui étoient un vieillard & fa
femme , vertueux , contens de leur fort,
à peu près tels que la fable nous peint
Baucis & Philemon . M. & Mde de Fonrofe,
accueillis par ce refpectable couple , pri
rent un repas champêtre qui leur fut fervi
par la jeune bergère , dont la figure , la
taille , le maintien & les difcours déceloient
une naiffance & des fentimens diftingués.
M. & Mde. de Fonrofe , étonnés
& enchantés de cette jeune perfonne ,
ne purent apprendre autre choſe du vieillard
& de fa femme , finon qu'Adelaïde
s'étoit préfentée pour les fervir , qu'ils
l'aimoient comme leur propre fille , mais
que fon fort leur étoit inconnu , & qu'elle
paroiffoit vouloir qu'il le fut toujours.
Elle réfifta à toutes les inftances que fit
Mde de Fonrofe pour l'emmener avec elle,
& en faire fon amie.
De retour à Turin , M. & Mde de
Fourofe parlèrent avec tant d'enthouſiaſme
de la jeune bergère , que le jeune Fonrofe
leur fils , dont l'âme étoit fenfible & l'imagination
vive , ne pouvant réfifter au
double attrait du fentiment & de la curiofité
que l'on avoit excité en lui , part
à l'infu de fes parens , prend un habit
de payfan dans le voifinage de la vallée
de Briançon , fe fait confier un troupeau
FEVRIER 1766. 165
par un des habitans , le conduit chaque
jour dans les lieux où Adélaïde conduifoit
le fien , parvient avec difcrétion à
fe faire remarquer d'elle , par fa figure ,
par le talent de jouer de la flûte , & furtout
par un air noble , fage & modefte ,
& enfin après un temps affez confidérable
, accoutume la bergère à converfer
quelquefois avec lui .
C'eft dans cette fituation que l'Auteur
du drame a commencé l'action.
Un monologue de Pafquin , valet du
jeune Fonrole , une fcène avec fon maîdans
laquelle il lui reproche fon fol
amour & l'inquiétude où il plonge fes
parens , expofent naturellement ce que
nous venons de rappeller fur l'avant-ſcène
de la pièce. Fonrofe apperçoit Adélaïde ,
il fe débarraffe de Pajquin . Dans cette
ſcène , très-bien filée , l'un & l'autre , fans
fe découvrir fur leur fentiment ni fur
feur condition , cherchent à pénétrer leur
fecret : Fonrofe preffe vivement , mais en
vain , la jeune bergère de lui confier la
caufe de fes chagrins ; elle réfifte à ſes
inftances mais on fent bien qu'un fentiment
d'eftime & de confiance pour ce
berger inconnu , entraîneroit bientôt Adé
laide à fe trahir , fi l'arrivée du vieux
Germain ne venoit les interrompre .
166 MERCURE DE FRANCE.
Le jeune Fonrofe fe retire avec intention
de revenir & de vaincre enfin le
filence obstiné de la bergère . Germain
la plaifante fur fon entretien avec Colin ,
( c'eft le nom qu'a pris Fonronfe ) avec
cette bonhommie qui fait de ce perfonnage
un caractère fort agréable , & en même
temps fort intéreſſant pour les âmes dou-
>
ces , honnêtes & amies de l'humanité.
Sur ce qu'il paroîtroit defirer qu'Adélaïde
eût du penchant pour le jeune Colin
celle-ci ne peut s'empêcher d'invoquer ,
part , le nom & les cendres de fon époux.
Germain , qui croit à fon air qu'elle fe
défend d'éprouver de l'amour , s'explique
fur ce fentiment d'une manière qui
doit faire tant d'honneur à l'Auteur , &
tant de plaifir à nos lecteurs , que nous
ne pouvons nous refufer de tranfcrire cet
endroit.
"
« L'amour , ( lui dit ce vieillard ) n'eft point un
» crime , il n'a rien de honteux
›› Quand on a comme › vous , de l'honneur ,
» mérite ,
» Car autrement.
>> reux
du
tenez p on eft toujours heuob
2
Ma chère enfant , lorfqu'on eft vertueux :
» Moi , j'ai tâché de l'être , & depuis ma jeuneſle
Le bonheur m'a fuivi fous ces ruftiques toîts.
FEVRIER 1766 . 167
Il n'eft point dans les lieux qu'habite la richeffe ,
Il n'eft point chez les grands , on le dit , je
>> le crois ;
» Le vrai bonheur fe trouve auprès de la fageffe ,
» Et la fageffe eft dans les bois.
ود
Quand je reçut la main de mon épouſe ,
Elle ne m'apporta ni dignités ni biens ;
> Mais fon coeur eft la dot dont mon âme eft
» jalouſe ,
» Et la douceur de nos tendres liens
5 Fait tous les tréfors & les miens.
>> L'amour...
ADELAIDE .
Caufe fouvent le malheur de la vie .
GERMAIN .
>> Joint aux vertus , au goût de la fimplicité ,
» Il eft le fondement de la félicité , &c. &c . » .
Pendant cette fcène Adélaïde porte
fes regards vers un cyprès qui couvre
un petit tombeau caché fous un gafon .
Dans fon attendriffement elle adreffe à
Germain le doux nom de père ; celui - ci
en profite pour lui déclarer que lui & fa
femme ont déterminé de l'inftituer leur
unique héritière : il voudroit , pour fon
bien, qu'elle époufât Colin . Il a déja fait
168 MERCURE DE FRANCE.
des démarches auprès du compère Simon ,
dont il croit ce jeune berger parent . Cette
propofition que rejette Adélaïde l'attendrit
par un double fentiment , celui de la
reconnoiffance & celui de la perte d'un
époux qu'elle pleure en fecret . La bonne
Juftine fuivient & furprend Adélaïde dans
cette fituation. Germain convient que c'eſt
lui qui l'a occafionnée involontairement.La
bonne femme appaife , confole Adélaïde , &
fe flatte qu'elle lui fera entendre raiſon ; elle
avertit fon mari que Simon l'attend. Ils
conviennent à demi-bas que l'on ne lui
fera pas encore l'ouverture du projet de
mariage , mais qu'il lui fera voir le contrat
que le Marquis de Fonrofe a laiffé en faveur
d'Adélaïde à fon infçu. Reftée feule
auprès du tombeau de l'époux qu'elle
pleure , Adélaïde croit pouvoir en liberté
exhaler fa douleur & l'amour qu'elle conferve
à fa mémoire ; mais le jeune Fonrofe
, fous l'habit de Colin , furprend fes
larmes , fes dernières paroles & par conféquent
une partie de fon fecret. Devenu
forcément fon confident , Fonrofe n'a pas
de peine à engager Adélaïde à lui confier
qu'elle aimoit , qu'elle étoit aimée de Doreflan;
qu'un autre hymen déterminé par
fes parens étant prêt à l'enlever à cet amant
chéri , elle l'avoit fuivi dans un de fes
châteaux
FEVRIER 1766. 169
châteaux voifins de cette vallée ; que là, ils
s'étoient unis par des liens que profcrivent
les loix , mais toujours facrés pour des
coeurs fenfibles & vertueux. Son imprudente
tendreffe avoit arrêté fon nouvel
époux , qui devoit joindre fon régiment :
il partit & n'arriva qu'après une affaire
victorieufe où ce régiment avoit fait des
prodiges de valeur . Ilavoit écrit à Adélaïde
de fe rendre en fecret dans le même lieu
de cette vallée où il avoit reçu fes adieux.
Elle s'y rend ; il lui apprend , au défefpoir ,
qu'il eſt déshonoré , flétri par ce funeſte
retour : fa malheureufe époufe s'évanouit
à cette nouvelle . Doreftan avoit profité
de ce moment pour fe tuer ; le fpectacle
de fon mari expirant , avoit été le premier
objet qui eût frappé fes yeux en
revenant à la lumière. On doit juger de
la fituation de Fonrofe à ce récit .. Adélaïde
a creufé elle - même le ruftique tombeau
qui recèle le corps de cet époux
adoré. Elle eft déterminée à ne point
abandonner ce trifte monument de fon
amour & d'une éternelle douleur. Elle
croit ne voir en Fonrofe qu'un fentiment
vif de compaffion , nourri par quelque
rapport de malheurs. Elle le preffe d'abord
de ne point partager l'horreur de
H
170 MERCURE DE FRANCE .
>
fa fituation ; mais la paffion de Fonrofe
ne pouvant plus fe contenir l'éclaire
bientôt fur fes vrais fentimens. Le voile
eft tombé ; elle ne voit plus en lui qu'un
amant déféfpéré & jaloux des manes de
fon mari ; en même temps ce ne peut
plus être un fimple berger. Ne pouvant
arracher de lui le fecret de fa naiſſance
& de fes parens , elle eſpère en être éclairée
par Pafquin , qui reparoît en ce moment.
Fonrofe lui défend de parler ; mais
il apperçoit Mde de Fonrofe fa mère , à
laquelle ce garçon avoit écrit la retraite
& l'amour de fon jeune maître . Elle arrête
fon fils qui veut s'éloigner , fes reproches
font amers , elle les tourne enfuite
contre Adélaïde , qu'elle croit avoir mal
connue , & qu'elle foupçonne de retenir
fon fils. Celui- ci la juftifie , en proteftant
à fa mère qu'elle ignoroit fa paffion juf
qu'à ce moment, & qu'elle vouloit s'informer
du nom de fes parens pour les avertir .
Mde de Fonrofe embraffe. tendrement
Adélaïde , en exhortant fon fils à imiter
fes vertus. Le bon homme Germain vient
& reconnoît Mde de Fonrofe , il appelle
fa femme Juftine. Mde de Fonrofe vient ,
dit le bon homme , fort à propos pour
déterminer la jeune bergère au mariage
FEVRIER 1766. 171
qu'il a projetté ; au mot de mariage Fonrofe
entre en fureur . Sa mère lui demande
de quel droit il veut s'y oppofer , & ſi ſon
projet eft de la féduire ? Germain qui n'eſt
pas encore inftruit , dit que Colin eft
cet époux qu'il deſtine à Adélaïde . Mde
de Fonrofe dit alors à fon fils : téméraire ,
ton rang te permet- il de lui donner tafoi ?
Trompés par le faux nom de Colin , Germain
& Juftine affurent qu'ils fort d'honnêtes
gens. Ils apprennent fon véritable
état par une exclamation dans laquelle il
appelle Mde de Fonrofe , fa mère. Adélaïde
eft avilie , felon lui , il ne peut plus garder
fon fecret il apprend à fa mère que
cette jeune bergère les égale au moins en
naiffance. Adélaïde lui reproche fon indifcrétion.
Mde de Fonrofe la regarde avec
cet air de fatisfaction qui défigne qu'elle
fouhaite que cela foit vrai. Adélaïde invoque
l'autorité de Mde de Fonroſe pour
emmener fon fils . En vain cette mère oppofe-
t- elle à fon fils toutes les raifons qui
doivent le déterminer à refpecter les motifs
de refus d'Adélaïde ; il protefte que
rien ne le féparera d'elle ; il fe jette aux
pieds de cette mère tendre , à laquelle
Adélaïde , en gémiffant des maux qu'elle
caufe , déclare qu'un autre époux reclame
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
1
fa foi dans ces mêmes lieux. La mère
alors défefpérée , adreffe à fon fils des
reproches foudroyans , en lui difant un
éternel adieu , pour aller apprendre à fon
père que le plus indigne des fils ſe refuſe
à conferver fes jours , & même à lui fermer
les yeux. Elle veut s'en aller. Le fils
égaré la rappelle , la retient. Le bon Germain
alors , en s'adreffant à Adélaïde , lui
demande fi elle réfiftera à ce qu'il va lui
faire voir. C'eft un contrat que lui avoit
laiffé le vieux Marquis , père du jeune
Fonrofe , en faveur de cette jeune perfonne
lorfqu'on ignoroit encore fon fort ,
pour joindre au petit héritage de Germain
& de fa femme. Mde de Fonrofe dit
qu'elle en étoit inftruite . Adélaïde, pour qui
ce contrat devoit être un fecret , vaincue
alors par ce trait de générofité , protefte
que ce vénérable vieillard ne mourra
point ; & confent , pour lui rendre fon
fils á fuivre Mde de Fonrofe à Turin
avec lui mais elle impofe une loi à ce
jeune amant.
›
:
» Et vous , lui dit-elle , qui de cette chau-
>> mière
» M'arrachez , hélas ! malgré moi ,
Qui feul , après l'objet de ma douleur amère
Pourrez peut-être un jour afpirer à ma foi :
FEVRIER 1766. 173
» Au nom du facrifice où je me vois réduite ,
» Monfieur , refpectez mon deſtin
» Attendez que je vous mérite ;
>> Que ne devez- vous point à mon juſte chagrin ?
:
Fonrofe enchanté , promet de fe foumettre
aux volontés d'Adélaïde , qui fe
jette entre les bras de Mde de Fonrofe ,
en preffant Germain & fa femme de les
fuivre ce bon vieillard eût en d'autres
temps accepté ce bonheur ; mais touchant
atı terme de la vie , il croit en devoir fans
partage tous les momens à Juftine ; celleci
penfe de même. Adélaïde les embraffe
& les quitte avec autant de regret que
de reconnoiffance. Le bon Germain lui
adreffe pour adieu les vers fuivans qui
terminent la piéce .
L'on vous attend , rendez-vous à Turin ,
› Vous y retrouverez la grandeur , la richeſſe ;
>> Mais foyez-y toujours la fille de Germain.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
REMARQUES fur la Comédie de LA BERGERE
DES ALPES.
IL y a de l'art dans l'expofition de ce drame ,
>
qui , fans avoir l'air d'être faite pour inſtruire
le fpectateur , développe peu à peu , dans un
dialogue vif & foutenu , tout ce qu'il eſt néceffaire
de favoir du fujet. Il n'y en a pas moins dans
le tour ingénieux que l'Auteur a fait prendre au
fond du conte qui fait la matière de ſa pièce , pour
en porter l'action au dernier degré du trouble
par la paffion opiniâtre de Fonrofe pour Adélaïde ,
par les refus de celle - ci , fondés fur des motifs
facrés & qui doivent être invariables , conféquemment
écarter tout dénouement , enfin pour introduire
un motif fupérieur à ceux- là , par le bienfait
du vieux Marquis de Fonrofe , enforte qu'Adélaïde
, en laillant prévoir feulement la poffibilité
de l'inconftance qui pouvoit feule former le dénouement
, n'en devient ni moins vertueuſe ni
moins refpectable. C'eft fort judicieuſement que
l'Auteur du drame s'eft écarté ici de celui du conte ,
en ne faiſant pas paffer fubitement une femme
éplorée , du tombeau d'un mari qu'elle adoroit ,
dans les bras d'un nouvel époux qu'à peine a- t-elle
eu le temps de connoître. Le théâtre bornant le taFEVRIER
1766. 175
bleau dans le cadre étroit d'un efpace de temps
fort court , n'eût préfenté la Bergère des Alpes
que comme une copie affez mépriſable de la Matrone
d'Ephefe , parce que le fpectateur n'a pas
le temps de fe pénétrer fucceffivement & de fuivre ,
comme le lecteur d'un conte , toutes les gradations
amenées par le temps & par les conjonctures,
qui peuventfubftituer ,dans une áme honnête , mais
fenfible, de nouveaux fentimens à ceux dont l'objet
n'existe plus , fans en dégrader pour cela le caractère.
La reconnoiffance qui détermine l'Adelaïde du
théâtre, non pas encore à époufer fon nouvel époux ,
mais à fe prêter au changement que le temps & la
tendreffe d'une famille , à laquelle fon coeur en
doit tant , eft donc un motif qui lui convenoit
bien mieux que la féduction qui donne un nouvel
époux à l'Adélaïde dụ conte .
Le ftyle de cette pièce plaira certainement à
tous ceux dont le goût n'eft pas encore dépravé
par le faux éclat du clinquant. En l'examinant bien ,
nous n'y trouvons nulle enflure , par- tout une
fimplicité élégante & jamais voifine de la baffeffe ,
point de jeux d'efprit puériles , point d'affectation ,
rien de manièré ni de précieux . L'Auteur fait
parler fes perfonnages fuivant leurs caractères
& leurs paffions , & fuivant les pofitions où ils
fe trouvent. La peinture des moeurs innocentes
& du bonheur des habitans de la campagne
H iv
176 MERCURE DE FRANCE .
dans la perfonne de Germain a fait généralement
plaifir , & tout le monde en a été touché . L'excellent
Acteur qui rendoit ce rôle ( M. PREVILLE ) a
mis le dernier coup de pinceau à cette agréable
image. On ne peut douter du fuccès des rôles
Adélaïde & de Fonrofe entre les mains de Mlle
DOLIGNY & de M. MOLÉ.
Nous croyons cependant que cette petite pièce
fait encore plus d'honneur à fon Auteur à la lecture
qu'aux repréſentations , parce qu'elle manque
d'intrigue & de mouvement dans l'action . Ceci
paroît abfolument venir du fujet qui n'en produit
pas. Un jeune homme , tranſporté d'amour ,
veut
époufer une jeune veuve qui pleure amérment la
mort de fon mari : voilà tout le ſujet ; ce qu'on
imagineroit pour y introduire ce qui manque pour
ja chaleur de la scène feroit épifodique , étranger ;
& ce ne feroit plus alors la Bergère des Alpes du
conte moral. De ce vuide d'action , que les plus
beaux vers ne peuvent entièrement couvrir , réfulte
une certaine langueur qui fe répand fur l'effet
général de la pièce , quoique l'on en ait vu , quoi
que l'on en ait écouté chaque perfonnage avec
plaifir. Ce fujet pèche encore au théâtre du côté
de l'intérêt , je veux dire de l'intérêt proprement
dramatique , qu'il ne faut pas confondre ( comme
font fouvent les femmes & les jeunes gens ) avec
les plaintes de l'amour & l'affection larmoyante
FEVRIER 177 1766.
qu'excitent certains détails attendrillans . L'intérêt
qu'on prendroit pour le fuccès des feux de Fonrose,
qui eft le feul perfonnage actif , eft combattu par
celui de la Bergère , parce qu'elle celleroit d'être
intéreffante dès qu'elle cefferoit d'être fidele à fa
douleur. L'auteur du drame a concilié , autant
qu'il étoit poffible , ces deux intérêts , mais il n'a
pu le faire qu'au dénouement , & jufques- là le
fpectateur n'a pu prendre un véritable intérêt à
l'événement.
Les défauts que nous venons de remarquerdans
cette pièce , & qui font une fuite néceffaire du
choix du fujet , influent fur l'effet de la repréfentation
beaucoup plus que fur celui de la lecture ,
auffi ne craignons- nous point de reproches en la
recommandant . En convenant que M. DESFONTAINES
a fait un mauvais choix de fujet , il faut
convenir auffi que ce mauvais choix lui a donné
occafion de faire mieux connoître les reflources &
fon talent , & que l'on en doit beaucoup efpérer
quand il traitera des fujets plus heureux .
Nota. La Bergère des Alpes a eu fept repre
fentations.
Le 16 Janvier Mlle SAINVAL , niéce
de Mlle LAMOTTE , ancienne Actrice de
ce théâtre , débuta par le rôle de Phèdre
dans la tragédie de ce nom. Depuis ellea
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
au
continué fon début par celui d'Alzire:
Cette débutante n'avoit encore paru
fur aucun théâtre public. La taille & la
figure n'ont, rien que d'avantageux. Quoiqu'elle
eût eu des applaudiffemens dans
le rôle de Phèdre , quoique fon jeu
& fa déclamation paruffent déja formés
& affez décidés , on jugea affez généralement
ce rôle trop fupérieur
talent actuel de cette nouvelle Actrice.
Elle a
eu beaucoup plus d'applaudiffemens
dans le rôle d'Alzire , & ils ont
été unanimes fur plufieurs traits. Il eſt
difficile de difcerner d'abord dans le
grand art de la déclamation tragique ,
ce qui provient de l'intelligence naturelle
& d'une certaine chaleur de fentiment
propre au fujet , d'avec le fruit des leçons
bien retenues , & d'un exercice réitéré
fur-tout lorfque le jeu paroît auffi réglé
& auffi décidé que celui de cette débutante.
Nous ne pouvons encore rapporter
de conjectures certaines fur le
vrai degré du talent de celle - ci . Le temps
& la variété des rôles qu'elle jouera
pourront feuls éclaircir les doutes des
connoiffeurs à cet égard.
Les grandes beautés de la tragédie de
Phèdre , fi généralement fenties & fi anFEVRIER
1766. 179
ciennement reconnues , ont paru toutes
nouvelles ; ou , pour mieux dire , de nouveaux
traits fublimes ont été développés
aux repréſentations de ce début , par le
jeu de MM. MOLE & BRISSART , dans
les rôles d'Hypolite & de Théfée . Il n'eſt
pas poffible d'imaginer rien au - delà du
degré de perfection avec lequel ces deux
Acteurs ont joué , principalement dans
les fcènes qu'ils ont entre eux.
On peut dire exactement la même
chofe de M. LE KAIN dans le rôle de
Zamor aux deux repréfentations d'Alzire.
Ce que nous venons de remarquer
a lieu de l'être depuis quelque temps à
toutes les repriſes des anciennes tragédies.
C'eft une juftice que nous devons
& que rendent aux principaux Acteurs
de ce théâtre , tous ceux qui le fréquentent
affiduement & avec attention .
On attend une tragédie nouvelle dans
les premiers jours du carême .
Nota. Le théâtre François a perdu le
plus ancien de fes Acteurs , & l'un de
ceux qui avoient rendu des fervices utiles
à la comédie & agréables au Public , prefque
jufqu'aux derniers momens . Nous
voulons parler de FRANÇOIS ARMAND
HUGUET connu au théâtre fous le
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
nom d'ARMAND , mort à Paris le 26 Novembre
1765 , inhumé à S. Sulpice fa paroiffe.
Il étoit né à Richelieu au mois de
Mars 1699 , & reçu à la Comédie Françoife
en 1724. La taille , la fanté , la
vigueur agile , & fur-tout la gaîté libre
& naturelle de cet Acteur, l'avoient rendu
un des plus agréables comiques de fon
temps. Nous n'examinerons point ici ce
que la févérité de la critique auroit eu
à reprocher aux écarts dans lefquels l'entrainoit
quelquefois cette heureuſe difpofition
de la nature . Jufques dans ces
mêmes écarts il avoit des agrémens qui
obtenoient fouvent l'indulgence , & qui
impofoient à la délicateffe du goût. Le
naturel , qui en étoit la caufe , obtenoit
grace pour l'effet : mais nous nous gar
derions bien cependant de propofer ces
mêmes écarts pour modèles , attendu qu'il
n'eft pas facile d'avoir le même privilége
FEVRIER 1766. 18€
COMÉDIE ITALIENNE.
MERCREDI , 15 Janvier , Mlle FÉLLCITE
MANDEVILLE débuta fur ce théâtre
par le rôle de Laurette , dans le Peintre
amoureux de fon modèle , & par celui de
Perrette dans les Chaffeurs & la Laitière.
Le 19 elle parut dans les mêmes pièces.
Le mercredi fuivant elle joua Nicolette
dans la Fille mal gardée , & Life dans On
ne s'avife jamais de tout. Mlle MANDEVILLE
, dans ces différens rôles , a fait connoître
qu'elle deviendroit capable de rendre
toutes les nuances des caractères .
Une figure intéreffante , un air noble
& décent , un voix affez étendue , jufte
& flexible , une prononciation nette , qui
ne laiffe perdre aucun mot , & qui deviendra
plus correcte avec le temps , un
jeu naturel , rien de contraint , rien qui
annonce la prétention , voilà les qualités
qui ont réuni tous les fuffrages en faveur
de cette débutante. On defireroit qu'elle
mît plus d'âme & plus de gaîté dans fon
jeu ; mais peut- on exiger d'une jeune débutante
, qui n'avoit joué fur aucun théâtre
182 MERCURE DE FRANCE.
ni public ni particulier, toute la perfection
de l'art , dès les premiers pas qu'elle fait
dans un carrière où l'on eft fouvent encore
loin de cette perfection , quand on
eft prêt à la quitter ?
Mlle MANDEVILLE , le fecond jour de
fon début , adreffa au Parterre le couplet
fuivant.
AIR du Vaudeville des Chaffeurs .
« Aux effais d'une débutante
» On applaudit avec tranfport :
>> Elle eft dans une douce attente
» Souvent elle fe trompe fort.
» On m'a dit qu'il faut que j'espère ,
> Mais j'aurois tort de me flatter ,
尊Avant d'avoir fçu mériter
>> Le bonheur de plaire au Partère.
Le 18 du même mois on donna la
première repréfentation du Garde chaffe
& du Braconier , pièce nouvelle en un
acte , mêlée d'ariettes . Cette piéce n'a eu
que cette repréfentation .
On a continué les repréfentations de
la Fée Urgèle , pendant le cours de ce
mois.
FEVRIER 1766. 183
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE STOCKHOLM , le 27 Septembre 1765.
LE Roi a nommé pour fon Miniſtre Plénipotentiaire
auprès de Sa Majesté Très- Chretienne ,
à la place du Baron de Scheffer , le Comte de
Creutz , qui réfide actuellement à Madrid avec la
même qualité.
D'INSPRUCK , le 19 Août 1765.
Hier la Cour & la Ville éprouvèrent la plus
grande confternation par la mort inopinée de
I'Empereur François , premier du nom , décédé
à neuf heures du foir. Ce Prince , né le 8 Décembre
1708 , avoit été Duc de Lorraine & de Bar
le 27 Mars 1727 , Grand Duc de Tofcane le 9 Juillet
1735 , marié le 12 Février 1736 avec Marie-
Thérèfe , Archidacheffe d'Autriche , déclaré Co-
Régent du pays héréditaire d'Autriche en 1741 ,
élu Empereur le 17 Septembre 1745 , & couronné
en cette qualité le 4 Octobre fuivant. Il laiffe de
fon mariage quatre Archi lucs , dont l'aîné , comme
Roi des Romains , fuccéde à la Couronne Impériale
, & fept Archiduchelles.
184 MERCURE DE FRANCE.
DE ROME , le 11 Septembre 1765.
Hier le Cardinal Buffi eft mort après une longue
agonie cet événement fait vaquer dans le Sacré
College un quinzième Chapeau , y compris celui
qui eft réservé à la nomination du Roi de Portugal .
DE PARME , le 21 Septembre 1765 .
Le Comte de Rochechouart , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi Très - Chrétien en cette Cour , eft
parti Jeudi dernier pour retourner en France.
DE LONDRES , le 22 Août 1765 .
Hier , à quatre heures du matin , la Reine
accoucha très-heureuſement d'un Prince.
DE LA HAYE , le 15 Août 1765.
Le Marquis d'Havrincour , Ambaffadeur de
France auprès des Etats Généraux , ayant obtenu
la permiffion d'aller faire un voyage à Paris , prit
congé le 12 de Leurs Hautes Puiffances. Le fieur
Defrivaux , premier Secrétaire de l'Ambaſſade ,
été préfenté & accrédité auprès des Etats Généraux
en qualité de chargé des Affaires de Francependant
T'abfence de l'Ambaffadeur.
Du 3 Octobre.
a
Le 28 du mois dernier , entre fix & fept heures
du foir , la Princcffe de Naffau- Weilbourg eft
accouchée heureufement d'une fille , qui a été
nommée Guillelmine- Louife ,
FEVRIER 1766. 185
DE BRUXELLES , le 16 Septembre 1765.
Le fieur de Leffeps , Miniftre de France en
cette Ville , a obtenu fon rappel. Il a eu dernièrement
fon audience de congé du Prince Charles ,
qui lui a donné de grandes marques de fon eftime,
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE COMPIEGNE , le 21 Août 1765 .
Le Roi a donné au fieur Perrier , Lieutenant-
Général de fes Armées Navales , la place de
Grand'Croix de l'Ordre de Saint Louis , vacante
par la mort du Comte Dubois de la Motte , Vice-
Amiral.
Le is de ce mois
le fieur
le Péletier
, ci- devant
Premier
Préfident
du Parlement
de Paris
, a préfenté
au Roi le fieur
de Rofambo
, fon petit- fils ,
qui a fuccédé
à fon père
dans
la charge
de Préfi
dent
à Mortier
.
DE VERSAILLES , le 31 Août 1765.
Le 25 de ce mois , fête de Saint Louis , les
Hautbois de la Chambre jouerent , au lever du
Roi , plufieurs morceaux de fymphonie de la
compofition du fieur Dard , Ordinaire de la Mufique
le foir Sa Majeſté ſoupa à ſon grand couvert ;
les Muficiens du Roi exécuterent pendant le fouper
plufieurs morceaux de fymphonie de différens
Auteurs , fous la direction du fieur Dauvergne
186 MERCURE DE FRANCE.
Surintendant de la Mufique de Sa Majesté , en
furvivance du fieur Francoeur.
Le même jour le Corps de Ville de Paris ayant
à la tête le Duc de Chevreufe , Gouverneur de
cette Capitale , eut audience du Roi : il fut préfenté
à Sa Majefté par le Comte de Saint- Florentin
, Miniftre & Secrétaire d'Etat , & conduit par
le Marquis de Dreux , Grand Maître des Cérémonies.
Le fieur Larfonnyer , Confeiller de Ville ,
& le fieur Merlet , ancien Avocat au Parlement ,
ci - devant Bâtonnier de l'Ordre des Avocats &
Adminiftrateur de l'Hôpital Général , prêtèrent
entre les mains du Roi , en qualité de nouveaux
Echevins , le ferment de fidélité dont le Comte
de Saint-Florentin fit la lecture , ainfi què du
fcrutin qui fut préfenté par le fieur Deflandre
de Brunville , Avocat du Roi au Châtelet . Après
cette audience le Corps de Ville rendit ſes rèſpects
à toute la Famille Royale.
Le fieur Boucher , Membre de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , a été nommé
à la place de premier Peintre du Roi , vacante
par la mort du fieur Carlo-Vanloo , & , en cette
qualité , a été préſenté le 24 à Sa Majesté & à
la Famille Royale par le Marquis de Marigny ,
Directeur & Ordonnateur général des Bâtimens
du Roi , Jardins , Arts , Académies & Manufac
tures Royales.
>
On a appris que la Reine , à fon arrivée à
Bar , avoit été reçue par le Duc de Fleury , Pair
de France , premier Gentilhomme de la Chambre
du Roi , Lieutenant-Général des Armées de Sa
Majefté & Gouverneur Général de la Lorraine :
il a préfenté à la Reine le Commandant & les
Officiers Municipaux . Sa Majefté a été eſcortée
FEVRIER 1766. 187
à fon entrée dans la Ville , ainfi qu'à fa fortie ,
par le Régiment Meftre de-Camp- Général , Dragons
, qui y eft en garnifon les Dragons à
pied formoient la haie dans la Ville baſſe .
:
Du 18 Septembre.
Le Roi ayant décidé que le cérémonial de
l'audience de congé de la Comteffe de Hertford ,
Ambaffadrice d'Angleterre , fe feroit chez Madame
la Dauphine , attendu l'abſence de la Reine , &
Sa Majefté ayant fixé le 2 de ce mois pour cette
cérémonie , le fieur de la Live de la Briche , Introducteur
des Ambaffadeurs , alla en conféquence
dans le carrolle de Madame la Dauphine prendre
la Comtelle de Hertford , qui étoit arrivée ici dès
la veille , & il la mena à la falle des Ambaffadeurs
fuivant l'ordre & les formalités accoutumés.
A midi & demie le fieur de la Live de la Briche
& le fieur de Sequeville , Secrétaire ordinaire du
Roi à la fuite des Ambaffadeurs , conduifirent
l'Ambaffadrice chez Madame la Dauphine , qui
étoit affife dans fon cabinet & tenoit cercle de
Dames ; la Ducheffe de Brancas , Dame d'Honneur
de cette Princeffe , vint recevoir à la porte
du cabinet la Comtelle de Hertford , à qui elle
donna la main & qu'elle fit entrer dans le cercle ,
où l'Ambaffadrice prit le tabouret qui fut placé
derrière elle . L'Introducteur alors alla avertir le
Roi que la Comtelle de Hertford étoit chez Madame
la Dauphine ; Sa Majefté arriva & donna
audience de congé à l'Ambaſſadrice ; le Roi étant
rentré chez lui , l'Introducteur alla avertir Monfeigneur
le Dauphin , Monfeigneur le Duc de
Berry , Monfeigneur le Comte de Provence &
188 MERCURE DE FRANCE.
Monfeigneur le Comte d'Artois : ces Princes arrivèrent
fucceffivement & donnèrent l'audience de
congé à l'Ambaffadrice , qui fut conduite enfuite
par l'Introducteur a l'audience de Meſdames , filles
de Monfeigneur le Dauphin , & enfuite à celles
de Madame Adelaïde , & de Mefdames Victoire ,
Sophie & Loïfe.
Ces Audiences étant terminées , l'Introducteur
conduifit à la falle du traitement la Comteffe de
Hertford pour laquelle on fervit , à la table de
Madame la Dauphine , chez le Marquis de Muy,
fon premier Maître d'Hôtel , un repas de foixantehuit
couverts , dont la Ducheffe de Brancas
Dame d'Honneur , & le Marquis du Muy , firent
des honneurs. Après le dîner l'Introducteur reconduifit
l'Amballadrice chez elle avec le même céré
monial qui avoit été observé le matin.
Le même jour les Etats de Languedoc ont eu
' audience de Sa Majefté : ils ont été préfentés par
le Comte d'Eu , Gouverneur Général de la Province
, & par le Comte de Saint - Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , & conduits par le Marquis
de Dreux , Grand - Maître des Cérémonies . La
députation étoit compotée , pour le Clergé , de
l'Evêque de Montauban , qui porta la parole ;
pour la Nobleffe , du Marquis de Calviffon ; pour
le Tiers- Etat , du fieur Bezaucelle , Député de la
Vile de Carcaffonne , & du fieur Dammartin ,
Député de celle d'Uzès , & du Marquis de Montferrier
, Syndic général de la Province . Après
l'audience du Roi ils ont été conduits à celles de
Monfeigneur le Dauphin , de Madame la Dauphine
& des autres perfonnes de la Famille Royale.
Le Duc de Lorges , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , & ci - devant Menin de Monfei .
FEVRIER 1766. 189
gneur le Dauphin , a prêté ferment entre les mains
de Sa Majesté pour la furvivance de la Lieutenance-
Générale du Comté de Bourgogne , dont le Duc
de Randan , fon frère , eft pourvu.
Le Comte de Starhemberg , Ambaſſadeur de
Leurs Majeftés Impériales & Royales eut le 7 une
audience particulière du Roi , dans laquelle il
remit à Sa Majeſté une lettre de notification de la
mort de l'Empereur . Il fut conduit à cette audience
, ainſi qu'à celles de la Famille Royale , par
le fieur de la Live de la Briche , Introducteur des
Ambaffadeurs. Le lendemain Sa Majesté a pris
le deuil à cette occafion pour trois ſemaines.
Le 8 l'allemblée du Clergé de France eut une
audience du Roi , à qui elle fut préfentée par le
fieur Bertin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , en
l'absence du Comte de Saint - Florentin elle fut
conduite par le Marquis de Dreux , Grand - Maître
des Cérémonies , & par le fieur de Nantouillet ,
Maître des Cérémonies. L'Archevêque de Touloufe
porta la parole.
Sa Majefté & la Famille Royale fignèrent le
même jour le contrat de mariage du fieur Séré ,
Exempt des Gardes du Corps , Compagnie de
Villeroy , avec Demoifelle Savary.
Le Marquis d'Havrincour , Ambaſſadeur du
Roi auprès des Etats Généraux des Provinces-
Unies , qui a obtenu un congé pour ſe rendre
à la Cour , eut l'honneur d'être préſenté à Sa Majefté
par le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le département des Affaires Etrangères
.
Le Comte de Saint- Florentin étant le 7 à la
chaffe , le canon de fon fufil a crevé & lui a
racaffé la main gauche , de manière que les
190 MERCURE DE FRANCE.
Chirurgiens ont jugé néceffaire de lui faire fur
le champ l'amputation du poignet.
Le 13 Madame la Dauphine , Madame Adelaïde
, & Meldames Victoire , Sophie & Louïfe
partirent d'ici pour aller au-devant de la Reine
qui revenoit de Commercy. Ces Princeffes dînerent
à Bondis avec Sa Majefté , qui arriva ici le
même jour vers les fix heures du foir.
Le Roi a nommé à l'Abbaye Royale & Réguliere
de Beaubecq , Ordre de Cîteaux , Diocèle
de Rouen , Dom d'Ortigue , Religieux du même
Ordre.
Le fieur Gautier , Penfionnaire du Roi , a eu
l'honneur de préſenter à Sa Majesté les tableaux
qu'il a peints d'après nature pour la ſeconde édition
de fon Cours d'Anatomie .
Du S Octobre.
Le 23 du mois dernier le Roi & la Reine , accompagnés
de la Famille Royale , tinrent fur les
fonts de baptême , dans la Chapelle du Château
le Duc de Bourbon , à qui Leurs Majeftés donnèrent
les noms de Louis- Henry-Jofeph. Les cérémonies
du baptême furent fupplées , en préfence
du Curé de la Paroifle , par l'Archevêque de
Reims , Grand Aumônier de France .
Le même jour la Princene de Kinski a été préfentée
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale .
par la Ducheffe de Praflin ; la Comtelle de Blangy,
par la Marquife de Valbelle , & la Vicomteffe de
Béarn , par la Comteffe de Périgord.
Le Roi a nommé pour fon Miniftre Plénipotentiaire
auprès de l'Electeur de Mayence le Marquis
d'Entraigues , qui a eu à cette occafion l'honFE
VRIER 1766. 191
neur d'être préfenté le 23 du mois dernier à Sa
Majefté par le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat .
Le 22 le Marquis de Santa- Cruz , Grand d'Elpagne
, qui eft arrivé dans cette Cour pour y notifier
le mariage du Prince des Afturies avec la
Princelle de Parme , s'eft rendu à Choify , accompagné
du fieur de Magallon , chargé des Affaires
de la Cour d'Espagne , & a été introduit à l'audience
du Roi par le Duc de Choiſeul , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ayant les départemens de la
Guerre & de la Marine. Le Marquis de Santa-
Cruz a été préfenté ici le 23 à la Reine , à Monfeigneur
le Dauphin & à la Famille Royale par le
Comte de Cantillana , Amballadeur de Naples.
Ce même Ambaffadeur a préſenté au Roi le lendemain
le quatrième volume des Antiquités
d'Herculanum .
Le Comte de Bafchy , Ambaffadeur du Roi
auprès de la République de Venife , eft arrivé
ici fur la fin du mois dernier , & a été préſenté
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale par le
Duc de Praflin .
Sa Majesté a nommé pour fon Miniſtre Plénipotentiaire
auprès de Son Alteffe Royale l'Infant
Don Ferdinand le Baron de la Houze , ci- devant
chargé des Affaires du Roi auprès des Cours de
Naples & de Rome , qui lui a été présenté en
cette qualité le premier de ce mois par le Duc
de Praflin .
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 27 du même mois , le contrat de mariage du
fieur de Villeneuve , Marquis de Villevieille , avec-
Demoiſelle d'Havrincour ; & celui du Marquis
d'Auréville , Exempt Sous-Aide-Major des Gardes
1
192 MERCURE DE FRANCE.
du Corps dans la Compagnie de Noailles , avec-
Demoiselle Léon de Nolnens.
Le Roi a nommé le fieur Hennin , ci - devant
fon Réfident auprès du Roi & de la République de
Pologne , pour remplacer , en la même qualité ,
le feu Baron de Montperoux auprès de la République
de Genêve .
Le premier de ce mois la Marquife de Toulonjon
a été préſentée à Sa Majesté & à la Famille
Royale par la Comteffe de Toulonjon.
Le Roi a donné l'Abbaye de Clairets ,
Ordre
de Citeaux , Diocèfe de Chartres , à la Dame de
la Baume des Achards , Religieufe de Sainte
Claire à Avignon ; celle d'Andezy , Ordre de
Saint Benoît , Diocèfe de Châlons- fur-Marne , à
la Dame d'Hacqueville , Religieufe à Gomer-
Fontaine ; & celle de Beauvoir , Ordre de Câteaux ,
Diocèle de Bourges , à la Dame de Montigny ,
Religieufe de la même Abbaye.
Sa Majefté vient d'accorder une penfion de
douze cents livres à la Demoiſelle Clairaut , foeur
du célèbre Géométre de ce nom > mort il y a envi→
ron deux mois.
Le fieur Baffet de la Marrelle , Avocat Général
du Parlement de Dombes , a eu l'honneur de
présenter au Roi , ainſi qu'à la Reine & à la
Famille Royale , un ouvrage de fa compofition ,
intitulé : La différence du patriotisme national
chez les François & chez les Anglois.
T
Le fieur Paffemant , Ingénieur du Roi , & le
fieur Bellart , Avocat au Confeil , ont eu l'honneur
de préſenter au Roi , le 2 , un Plan en relief
& un Mémoire contenant des moyens de la plus
grande fimplicité pour faire arriver les vaiſſeaux
Paris .
DE
FEVRIER 1766. 193
DE FONTAINEBLEAU , le 16 Octobre 1765.
Le Roi , Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine & Madame Adelaide font partis de
Verfailles , le 3 de ce mois , pour aller à Choily
& font arrivés ici le 5. La Reine & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife s'y font rendues de
Verfailles le même jour. Monfeigneur le Duc
de Berry , Monfeigneur le Comte de Provence
& Monfeigneur le Comte d'Artois y étoient arrivés
le 4.
Le Comte de Rochechouart , ci - devant Miniftre
Plénipotentiaire du Roi auprès de l'Infant Don
Philippe , Duc de Parme , a été préfenté au Roi ,
le 9 , par le Duc de Praflin , Miniftre & Secrétaire
d'Etat ayant le Département des Affaires
Etrangères.
Le Comte de Clermont-Tonnerre , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , prêta ferment , le
13 , entre les mains de Sa Majefté pour la Lieutenance-
Générale du Dauphiné , dont il a obtenu'
la furvivance , ainfi que le Commandement de
cette Province , en l'ablence du Maréchal de Clermont-
Tonnerre , ſon père… ,
Le Comte de la Marmora , Miniftreidu Roi
de Sardaigne à la Cour de Londres , a été nommé
par ce Prince pour venir remplacer le feu Bailli
de Solar en qualité de fon Ambaffadeur auprès
du Roi.
DE PARIS , le 16 Septembre 1765.
Le 8 du mois dernier l'Univerfité s'affembla
dans les Ecoles de Sorbonne pour la diftribution
de fes prix. Cette cérémonie , à laquelle le Par-
I
A
194 MERCURE DE FRANCE.
lement allifta , fur précédée d'un difcours latin
que prononça le fiear Coupé , Profefleur d'Humanités
au Collége de Navarre. Le prix d'Eloquence
de 1764 , fondé pour les Maîtres ès Arts ,
par le fieur Coignard , Secrétaire du Roi & Confervateur
des Hypothèques , & qui avoit été remis
à cette année , a été adjugé au fieur Guyot ,
Prefeffeur au Collège de Mazarin , lequel a auffi
remporté celui qui avoit été proposé pour la préfente
année .
Le 25 , Fête de Saint Louis , la Proceffion des
Carmes du grand Couvent , à laquelle le Corps
de Ville affifta , fe rendit , felon la coutume , à
la Chapelle du Palais des Tuileries , où ces Religieux
chantèrent la Melle.
Le Roi ayant ordonné qu'il y eût cette année
au Louvre une expofition des ouvrages de fon
Académie de Peinture & de Sculpture , l'ouverture
du fallon où ils font placés s'eft faite , felon
l'ufage , le 25 , Fête de Saint Louis .
On a appris par un Courier extraordinaire que
la célébration du mariage du Prince des Afturies
avec la Princeffe Louife Marie- Thérèfe de Parme
a été faite le 4 de ce mois à Saint - Ildephone ,
& que le Cardinal de la Cerda , Patriarche des
Indes , leur a donné la bénédiction nuptlale.
Du 7 Octobre.
On a appris par une lettre particulière qu'un
Vaiffeau d'Oftende , dernièrementarrivé à Nantes,
allant de concert avec un autre , à découvert dans la
traversée , fous le Méridien de Ténériffe , une Ifle
engloutie , près de laquelle il s'eft arrêté quelque
temps. Le Capitaine en a levé le plan , qu'il a
FEVRIER 1766. 195
envoyé à Oftende pour fervir à ceux qui dans la
fuite auront occafion de diriger leur courſe vers
cet endroit.
On est enfin heureuſement délivré de la bête
féroce qui pendant fi long-temps a défolé le Gevaudan
& l'Auvergne. Le fieur Antoine , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint Louis
& Lieutenant des Chaſſes du Roi , qui eſt parti au
mois de Juin dernier , par ordre de Sa Majefté ,
pour aller donner la chaffe à ce redoutable animal,
s'étoit d'abord rendu à l'Abbaye Royale des Chazes
en Auvergne , où les loups faifoient depuis quel
que temps beaucoup de ravage . Le 19 du mois
dernier des Gardes- chaffe qu'il avoit envoyés avec
leurs limiers pour reconnoître le terrein , l'avertirent
qu'ils avoient vu un très-grand loup dans un
bois voifin , & qu'ils y avoient eu auffi pleine connoillance
d'une louve avec des louveteaux aflez
forts. En conféquence , le fieur Antoine ſe tranſporta
fur les lieux , & le lendemain , 20 Septem
bre , ayant eu avis que ce grand loup , ainfi que
ła louve & les louveteaux , avoient été détournés
dans les bois de Pommieres , de la réferve de
l'Abbaye Royale des Chazes , il s'y tranfporta avec
tous les Gardes- chaſſe qu'il avoit amenés , & quarante
tireurs , habitans de la ville de Langeac &
des Paroiffes voifines . Tous ces Chaffeurs ayant
entouré les bois , les Valets de limiers y entrerent
avec les chiens de la Louveterie pour le fouiller .Le
feur Antoine , qui s'étoit placé dans un détroit ,
vit venir à lui , par un fentier , à la diſtance de
cinquante pas , le grand loup qui lui préfentoid le
côté droit & qui tourna la tête pour le regarder.
Sur le champ le fieur Antoine lui tira un coup de
derrière , d'une canardiere chargée de cinq coups
I
įj
196 MERCURE DE FRANCE.
:
de poudre , de trente- cinq poftes à loup & d'une
bale de calibre ; le loup reçut la bale dans l'oeil
droit & toutes les poftes dans le côté , tout près
de l'épaule il tomba fous le coup , mais il ſe
releva promptement & revint en tournant fur le
fieur Antoine , qui , n'ayant pas le temps de
recharger fa canardière , appella à lui le nommé
Reinchard , Garde à cheval du Duc d'Orléans :
celui- ci tira la bête , qui reçut le coup dans le
derrière , & qui s'enfuit à vingt- cinq pas dans la
plaine , où elle tomba morte . On reconnut que
c'étoit un loup il avoit trente-deux pouces de
hauteur après la mort , & cinq pieds fept pouces
& demi de longueur , & pefoit cent trente livres.
Le même jour plufieurs habitans des villages voifins
, qui avoient été attaqués en différens temps
par la bête féroce qui ravageoit le pays , furent
appellés fur les lieux pour reconnoître le loup
qu'on venoit de tuer : ils déclarèrent tous que
c'étoit le même animal qui les avoit attaqués ou
qu'ils avoient vu précédemment. Le fieur Antoine
de Beauterme , qui avoit accompagné le fieur
Antoine fon père , eft arrivé en pofte avec le
corps de ce loup & a eu l'honneur de le préfenter
au Roi le premier de ce mois. Les Chaleurs les
plus expérimentés ont jugé que c'étoit un vérita
ble loup qui n'avoit rien d'extraordinaire ni pour
la taille ni pour la conformation .
MARIAGES.
Le famedi , 11 Janvier 1766 , Mellire François-
Jofeph Lelievre , Marquis de la Grange & de
Fourille , Seigneur d'Atilly & de Beaurepaire ,
Sous-Lieutenant de la feconde Compagnie des
FEVRIER 1766. 197
-
Moufquetaires de la Garde ordinaire du Roi , &
Brigadier de Cavalerie , a époufé Demoiselle Angélique
-Adelaide Méliand , fille de Meffire Charles-
Blaife Méliand , Confeiller d'Etat, ci- devant Intendant
de la Généralité de Soiffons , & de Marie-
Louife- Adelaide Duquesnoy. La cérémonie de ce
mariage a été faite par M. le Cardinal de Gefvres
dans la chapelle de l'Hôtel de Gefvres , en préfence
des parens , alliés & amis des deux familles.
On connoît l'ancienneté , la noblefle & les
alliances du nom de Lelievre . Le 3 Avril de l'an
1358 Gilles Lelievre , Ecuyer , & Jeanne de Monceaux
, fa femme , vendirent conjointement à
Philippe , fils de France , premier Duc d'Orléans ,
& frère cadet du Roi Jean , une rente qu'ils avoient
für la recette d'Orléans . Le prix de cette rente fut .
de foixante & dix écus d'or , de l'ancien coin de
France. L'acte fe conferve dans le tréfor , des
Chartes du Roi , & forme un monument dont
l'autorité eft certaine .
Ce Gilles Lelievre fuivit la profeffion des
armes , ainfi que fes defcendans , juſqu'en 1500 .
On les voit Capitaines de cent lances , dans la
compagnie du fameux Connétable du Guefclin ,
Gouverneurs de Places & grand- Bailli de Sens ,
comme il paroît par des actes de 1408 ( 1 ) .
Sous le Roi Louis XII , Jean Lelievre , Confeiller
au Parlement de Paris , fut employé à la
réformation des coutumes de plufieurs provinces ,
& enfuite Avocat Général au même Parlement ;
il l'étoit encore au temps de l'enregistrement du.
Concordat , le 22 Mars de l'an 1517 , felon l'ancienne
manière de compter , c'eft - à - dire , 1518
felon la nouvelle .
( 1 ) Voyez l'Hiftoire du Connétable du Guefclin , par
Duchatelet.
I iij
198 MERCURE
DE FRANCE
.
Claude Lelievre , fils de Jean , fut marié avec
Charlotte Meniffon , dont une tante , nommée
Magdeleine Menillon , avoit épousé , par contrat
du 13 Avril 15os , Jean Molé , frère aîné de
Nicolas , qui fut le grand- père du célèbre Mathieu
Molé , Procureur Général , puis Premier
Préfident du Parlement de Paris & Garde des
Sceaux de France dans les premières années de la
majorité du feu Roi. De ce mariage fortirent
deux fils qui formèrent chacun une branche.
Philippe Lelievre , fils aîné de Claude & de
Charlotte Meniffon , époufa Marie Gayant , fille
de Louis , Confeiller au Parlement & Prevôt des
Marchands à Paris en 1540. De deux foeurs qu'avoit
Louis Gayant , père de Marie , l'une avoit
époufé François de Villars , d'abord Confeiller en
la Sénéchauffée de Lyon , puis Lieutenant Particulier
au même Siége & frère aîné de Pierre de
Villars , qui fut fucceffivement Evêque de Mirepoix
& Archevêque de Vienne en Dauphiné , &
eut pour fuccefleur dans ces deux prélatures un
fecond Pierre de Villars , fils de François , fon
frère aîné .
L'autre foeur de Louis Gayant , nommée Charlotte
Gayant , fut la femme d'un Claude de Villars
, qui étoit frère cadet des mêmes François
& Pierre de Villars , & qui fuccéda dans le Gouvernement
du Château de Condrieux à Jean
Gayant , père commun de Charlotte & de Louis
Gayant , & ils ont été les trifayeux de feu M. le
Maréchal Duc de Villars , père de M. le Duc de
Villars , aujourd'hui Grand d'Eſpagne , Chevalier
de la Toifon d'or , & Gouverneur de Provence.
Du mariage de Philippe Lelievre avec Marie
Gayant , fortit Louis Lelievre , qui fut Confeiller
FEVRIER 1766. 199
au Parlement , après avoir été quelque temps
Subftitut du Procureur Général . Ce Louis Lelievre
eut pour fils Nicolas Lelievre , qui fut Seigneur
de Chauvigny & celui - ci en eut deux , qui
furent Capitaines dans le Régiment du Caftelet ,
mais ils moururent l'un & l'autre fans poſtérité.
Gilles Lelievre , fecond fils de Claude & de
Charlotte Meniffon , fut marié avec Agnès le
Picart , de famille très - connue dans la magiſtrature
de Paris , qui a des alliances avec celle de
Cauchon , & par celle - ci avec la Maiſon de
Joyeuse. Feu M. le Chancelier d'Aguelleau en
defcendoit auffi du chef de Claire - Eugénie le
Picart , fa mère ; & le Chancelier Nicolas Brulart
, Marquis de Sillery & de Puifieux étoit fils
d'une Marie Cauchon , dont la mère ſe nommoit
Marie le Picart. C'est même par ce mariage que
les terres de Sillery & de Puifieux font entrées
dans la famille de Brulart.
M. le Marquis de Puifieux , ci-devant Miniſtra
& Secrétaire d'Etat au département des Affaires
Etrangères , Chevalier , Commandeur des Ordres
du Roi , qui eft l'unique defcendant en ligne mafculine
du Chancelier Nicolas Brylart , Marquis de
Sillery ne pofféde ces deux terres que comme
iffu du même mariage.
>
De celui de Gilles Lelievre avec Agnès le
Picart , fortirent cinq fils & quatre filles . Un des
fils cadet époufa une foeur du Cardinal Denis
de Marquemont , Archevêque de Lyon . Des qua
tre filles , l'une a été la bifayeule de M. de Mauroy,
Lieutenant Général des Armées du Roi. Une autre
fut la mère de la femme du Préfident l'Eſcalopier
; & la dernière ayant été mariée à Gaillot
Mandat ; de ce mariage vint , entr'autres enfans ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
une fille qui fut mère de la fenime de Nicolas
Potier , Seigneur de Novion , Premier Préfident
du Parlement de Paris.
Claude Lelievre , fils aîné de Gilles & d'Agnès
le Picart , époula Catherine Gayant , fille de Thonias
, Préfident aux Enquêtes , & de Charlotte
Bochart de Champigny & de Saron' , & n'en eut
qu'un fils , qui fut Thomas Lelievre , Marquis de
Lagrange , & de Fourille , fucceffivement Confeiller
au Parlement , Maître des Requêtes , Préfident
au grand Confeil & Intendant de la Généralité
de Paris . Celui - ci époufa Anne Faure , fille
de Jules - Célar , fieur de Berlize , Confeiller au
Parlement , dont la mère étoit foeur du Chancelier
Nicolas Brulart , Marquis de Sillery , & la
foeur dudit fieur Faure de Berlize fut mariée à
Claude de Bullion , l'un des Préfidens du Parlement
de Paris , & Sur- Intendant des Finances.
Feu M. le Marquis de Fervaques , Chevalier ,
Commandeur des Ordres du Roi , & père de la
première Ducheffe d'Olonne , de Madame la
Ducheffe de Laval - Montmorency , & de la première
femme de feu M. le Duc de Beauvilliers ,
defcendoient d'eux au troifième degré , ainfi que
Madame la Ducheffe d'Uzès , fa foeur , grandmère
de M. le Duc d'Uzès d'aujourd'hui & mère.
de Mde la Ducheffe de la Valliere ."
Thomas Lelievre , Marquis de la Grange & de
Fourille , & Anne Faure , fa femme , eurent deux
fils & quatre filles , dont la feconde fut mariée à
Fleuri d'Efcoubleau , Comte de Montluc , fils &
petit fils de Chevaliers , Commandeurs des Ordres
du Roi , & frère aîné de François d'Efcou
bleau , Comte de Sourdis , qui reçut le même
Ordre le 31 Décembre 1688. Pierre d'Ef : oubleau ,'
FEVRIER 1766. 201
Marquis de Sourdis , leur oncle , avoit été le troiſième
mari d'Antoinette d'Avaugour,feconde femme
de Pierre de Rohan , Prince de Guimenée , & en
avoit eu une fille , mariée à François de Simiane ,
Marquis de Gordes , auffi Chevalier , Comman
deur des Ordres du Roi , de qui étoit née la
Comtelle de Moncha , mère de la feconde femme
de feu M. le Duc de Bouillon , auparavant Duc
d'Albret ; & de celui - ci étoit fortie la première
femme de M. le Maréchal Prince de Soubife , qui
en a eu feuë Madame la Princeſſe de Condé . MM .
Lelievre ont même été chargés d'acquitter une
partie des conventions du premier de ces mariages ,
& ils la payent encore aujourd'hui à M. le Duc de
Bourbon & à la Princeffe fa foeur.
>
Anne-Judith Lelievre , fille cadette de Thomas ,
Marquis de la Grange , & d'Anne Faure , épouſa
le 13 Avril 1673 , Claude d'Avaugour , Comte
de Vertus , & a été la mère de feu M. le Comte
de Vertus , fecond mari de Madame la Baronne
de Montmorency , & de Marie- Claire - Genevieve
d'Avaugour , femme du feu Prince de Courtenay,
frère de Madame la Marquife douairière de Bauffremont.
Une foeur de Claude d'Avaugour
Comte de Vertus , avoit été la feconde femme
d'Hercule de Rohan , fecond Duc de Montbazon ',
qui eut de ce mariage François de Rohan , Prince
de Soubife , bifayeul de M. le Maréchal Prince
de Soubife , & la Ducheffe de Luynes , mère de
feu M. le Prince de Grimberghen , d'abord appellé
Comte d'Albert ; l'auteur des Princes de
Guimenée , Ducs de Montbazon , étoit forti d'un
premier mariage du même Hercule de Rohan ,
fecond Duc de Montbazon .
Pierre- François Lelievre, Marquis de la Grange,
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
aîné des deux fils de Thomas & d'Anne Faure ,
fut tué à la journée de Mont- Callel , le 11 Avril
1677 , étant Guidon de la Compagnie des Gendarmes
Ecollois , à la tête defquels Monfieur
frère unique du feu Roi , s'étoit mis. Il n'étoit
pas encore marié. Le fecond , nommé Armand-
François , eft mort à l'âge de foixante-cinq ans ,
portant le titre de Marquis de la Grange. C'eft
Tui qui a été le père du Marquis de la Grange ,
dont le mariage donne lieu à cet article. Il a une
foeur , nominée Marie - Renée Lelievre , qui a été
mariée le 16 Janvier 1747 , à François - Guillaume
Joly, Seigneur de Fleury & autres lieux , ci- devant
Avocat Général , & aujourd'hui Procureur Général
au Parlement. Leur mère , qui eft vivante.
fe nomme Marie - Magdeleine de Caffan d'Oriac
, & eft fille d'un Capitaine de Cavalerie .
Le nom de Méliand eft fort ancien ; il eft
connu depuis long- temps dans la magiftrature.
Le trifayeul de Mlle Méliand , frère de Victor
Méliand , Aumônier de la Reine - mère & Evêque
d'Alet , fuccéda à Mathieu Molé dans la charge
de Procureur Général , après avoir été Préſident
des Enquêtes & Ambaſſadeur en Suiffe. Sa femme,
étoit de la Maifon des Hurault de l'Hôpital , fille
d'une Bourdin. Il eut deux fils qui formèrent deux
branches ; la cadette a fini dans M. Méliand
Confeiller d'Honneur au Parlement , mort fans
enfins , & M. Méliand , Confeiller d'Etat , père
de Mde la Marquife d'Argenfon , fa fille unique.
M. Méliand , aujourd'hui Confeiller d'Etat , refte
feul de la branche aînée. La foeur de fon père
avoit épousé M. de Lamoignon de Courfon
Confeiller d'Etat & au Confeil Royal , qui a eu
pour enfans M. de Lamoignon de Montrevault ,
FEVRIER 1766. 203
Préfident honoraire du Parlement ; Mde de Maudont
peou , Vice-Chancelière ; Mde de Gourgues ,
lé fils eft actuellement Préfident du Parlement i
& Mde de Périgny , femme de M. Gagne de
Périgny , Maître des Requêtes honoraire.
AVIS DIVER S.
Entreprise des voitures pour les incendies.
Lis
•
SECOND AVIS.
ES Entrepreneurs ont déja rendu compte au
Public , de l'objet principal de leur entreprife ; ils
fe font engagés à porter les fecours les plus
prompts aux incendies qui peuvent arriver dans
la ville de Paris . Pour remplir leurs engagemens
à cet egard , ils entretiennent un nombre confidérable
de chevaux , & leurs voitures chargées de
tonneaux pleins d'eau , diſtribuées dans les différents
quartiers de la ville , feront prêtes à toute
heure du jour & de la nuit , à partir au premier
ordre .
Ce nouvel établiſſement réunit un ſecond objet
d'utilité pour le Public.
On cherche depuis long-temps les moyens de
procurer aux habitans de Paris , une eau plus pure
& plus falubre que celle que l'on puife dans le
baffin intérieur de cette capitale . L'eau de la
Seine a toujours été confidérée comme pure &
falubre par excellence ; elle l'eft en effet ; mais
une rivière qui traverfe une ville immenfe &
très-peuplée , ne peur conferver long- temps fa
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
pureté. Tel eft en effet le fort de la Seine , infectée
dans fon cours en traverfant Paris , par les matières
putrides & malfaifantes , & les liqueurs corrompues
, fortes & corrofives qui y font portées
continuellement par la rivière des Gobelins , les
égouts des hôpitaux , ceux des rues , des quais ,
des ponts , des inaifons particulières & des atteliers
d'artifans de toute efpece ; elle n'eft bientôt qu'un
grand cloaque , & n'offre pius aux habitans qu'une
boiffon pernicieufe . On abrégé le détail dégoûtant
de toutes les matières & les liqueurs infectées
dont l'écoulement continuel altère & corrompt la
qualité de fes eaux ; d'autres ont déja pris le foin
d'en mettre le tableau fous les yeux du Public.
:
En vain cherche - t-on à fe raflurer fur l'effet des
fontaines filtrantes elles rendront à l'eau fa limpidité
naturelle ; mais lui rendront- elles fa première
pureté? Appas trompeur ! Les fels empoifonnés
débarraflés des parties hétérogènes qui
pouvoient en modérer l'action , n'en agiront
qu'avec plus de promptitude & de malignité.
Toute précaution à cet égard eft illufoire : ces
fels pernicieux , intimément mêlés avec l'eau
refteront ; il n'eft aucun filtre qui puiffe les en
éparer.
Le poifon que l'on puife avec ces eaux a des
effets marqués , beaucoup plus fenfibles fur les
provinciaux & les étrangers . Les naturels de
Paris , fortifiés par l'ufage , réfiftent mieux :
mais combien de femmes , d'enfans de tempéramens
foibles ou délicats , font peut être les triftes
victimes de cette boillon dangereufe ! combien,
de maladies peu connues dont elle eft peut - être la
cauf première , fur-tout en été , où le volume des
eaux de la Seine excède à peine de moitié celui
FEVRIER 1766. 205
des matières & des liqueurs corrompues qu'elle
reçoit chaque jour.
Il n'eft qu'un moyen d'éviter les funeftes effets
de ces eaux dangereufes ; c'eft de les puifer dans
les endroits où elles coulent dans toute leur pureté.
Excités par ces confidérations , les entrepreneurs
, munis d'une permiffion de M. le
Lieutenant- Général de Police , & fous la protection
de ce Magiftrat , ont fait conftruire & placer , à
la pointe de l'Ifle faint Louis , une machine hydraulique
, au moyen de laquelle ils puifent dans
le courant le plus profond & élèvent l'eau qu'ils
offrent au Public.
L'emplacement qui leur a été affigné eft bien
au-deflus de tous les égouts & hors de portée de
la rivière des Gobelins , qui continuellement repoullée
vers la rive par le courant de la Seine ,
ne fe mêle entièrement avec les eaux , qu'après
avoir été divifée par les bateaux du port faint
Bernard & le pont de la Tournelle.
Au choix du lieu , les Entrepreneurs joignent
les précautions les plus fcrupuleufes , pour mériter
la confiance du Public ; leurs tonneaux font rincés
très fouvent , & avec le plus grand foin ; ils font
exactement fermés & ne peuvent être ouverts que
par les employés, de leur régie , qui ont feuls
les clefs des cadenats : ils s'affûrent par là que ces
tonneaux ne peuvent être remplis qu'à leurs
pompes , & préviennent les abus que pourroient
commetre leurs charretiers , en vendant de l'eau
de puits ou en prenant celle qu'ils diftribueroient
fur les bords de la rivière , où les matières corrompues
& les fels corrofifs en diffolution refluent
en plus grande abondance .
Les voitures de ce nouvel établiffement font
206 MERCURE DE FRANCE .
peintes en vert : les tonneaux font numérotés &
portent pour infcriptions , fur le devant , voitures
pour les incendies , & fur le derrière , cau de la
Seine , prife à la pointe de l'Ifle faint Louis , à
I f. 6 den. la voie. Les chartiers & porteurs d'eau
ont chacun une médaille fur laquelle font les infcriptions
& le numero du tonneau qui leur eft affecté.
Ces précautions ferviront à dénoncer précifément
ceux d'entr'eux qui pourroient donner
matière à quelque plainte , foit pour raifon de
leur fervice , foit autrement.
Les Entrepreneurs fourniront l'eau à 1 f. 6 den.
la voie , à toutes les perfonnes qui voudront faire
ufage de celle qu'ils offrent au Public , foit pour
leur confommation ordinaire , foit pour leurs
bains.
Les perfonnes qui defireront des approvifionnemens
réguliers pourront fe faire infcrite au Bureau
général , rue du Mail , ou donner à un des Employés
de la régie , ou feulement à un de fes
charretiers ou porteurs d'eau , leurs noms , leurs
adrelles préciſes , & par approximation , la quantité
de voies d'eau qu'elles peuvent conſommer
par mois.
Il fera remis aux perfonnes qui fe feront fait
infcrire , une quantité de cartes imprimées & timbrées
du cachet de la régie , proportionnelle à la
confommation qu'elles auront arbitré , chacune de
ces cartes repréfentant le paiement d'une voie
d'eau. Il en fera remis au fur & meſure des livraifons
aux charretiers de l'entrepriſe un nombre
égal à celui des voies d'eau qu'ils livreront.
A la fin de chaque mois , ces cartes feront raffemblées
, & un Commis préposé pour cette
partie , les rapportera aux perfonnes infcrites ,
FEVRIER 1766. 207
& en recevra le montant , à raiſon de 1 f. 6
den. par carte.
Les perfonnes qui , avant l'expiration du mois ,
auroient épuifé les cartes qui leur auront été délivrées
, font priées de vouloir bien faire avertir
au bureau général , & il leur en fera remis
fur le champ de nouvelles.
Celles qui n'auroient pas une confommation
fixe , ou qui voudront éviter l'embarras du paiement
périodique à la fin de chaque mois , pourront
faire prendre au bureau général , telle quantité
de ces cartes qu'elles jugeront à propos ,
en les payant par forme de confignation , à raifon
de 1 f. 6 deniers chacune.
Les enregistremens que les Entrepreneurs.
propofent au Public , ne procurent d'autres avantages
que ceux d'être alluré de la bonne qualité
de l'eau , d'être fervi régulièrement & de
préférence , & d'être difpenfé de payer chaque
jour ; les dépenfes qu'ils font obligés de faire ,
& la forme de leur régie ne leur permettent
pas de recevoir encore des abonnemens conditionnels.
Les perfonnes qui fe feront fait infcrire , font
priées de vouloir bien contremarquer les cartes
qui leur feront remifes , de manière qu'elles
puiffent certainement les reconnoître
Les charretiers & porteurs - d'eau montent à
tous les étages , & il leur eft expreflément défendu
de vendre l'eau plus de 1 f. 6. den. la
voie. On peut en tout temps s'adreffer au bureau
général pour y porter les plaintes que l'on
pourroit avoir à faire contre eux,
¿
208 MERCURE DE FRANCE .
Parpermiffion du Roi & de M. le Lieutenant-
Général de Police.
Ancienne & feule Manufacture d'Encre , connue
à Paris , rue des Arcis , depuis plus de 150
ans , fous le nom d'Encre de la Petite-Vertu.
1
tant
LE Public eft averti que le fieur Guyot , feul
poflefleur du fecret de l'encre de la Petite Vertu ,
par acte de notoriété publique , a établi foixante
bureaux dans foixante villes du royaume , & .
vingt- fix à Paris , dans lefquels fe débite ladite
encre en bouteilles de pinte , chopine & demifeptier
meſure de Paris , étiquetées & fcellées
de fon cachet. Elle eſt très - recherchée ,
par fa noirceur que par fon indélébilité , qui eſt
telle , que les actes écrits depuis fon origine ,
n'ont pas reçu d'altération , qualité eflentielle
pour la confervation des actes publics , dont dépendent-
la confervation & fûreté des biens des
familles , lefdits actes étant fouvent inlifibles par
la mauvaiſe qualité des encres dont on s'eſt ſervi .
Sa qualité lui a mérité la préférence de la part
des Cours Souveraines & des principaux bureaux.
Elle fe vend à Paris , compris les bouteilles
favoir double luifante , la bouteille de pinte 44.
fols , celle de chopine 23 fols , celle de demifeptier
12 fols . Double : la bouteille de pinte
40 fols , celle de chopine 21 fols , ceile de demifeptier
fols. Commune : la bouteille de pinte
28 fols , celle de chopine is fols , celle de demifeptier
8 fols . ..
En rapportant les bouteilles vuides , on rend
pour celle de pinte 4 fols , pour celle de cho-
>
FEVRIER 1766 : 209
pine fols , & pour celle de demi - feptier 2
fols .
Il n'eft pas poffible de mettre le prix qu'elle
Te vend en Province , attendu qu'on la fait payer
dans chaque Ville , à proportion des frais qu'elle
occafionne.
Comme nombre de Capitaines de vaiffeaux
& Armateurs ont repréfenté audit Sieur Guyot ,
qu'il feroit à propos d'imaginer un encre portative
, moins coûteufe & moins riſquable pour
le tranfport des Ines & des Colonies , que l'encre
liquide ; il vient de trouver le fecret d'en compofer
une en poudre , avec laquelle on peut faire
foi-même , très - facilement , & fur le champ ,
de l'encre fupérieure à la plupart de celles qu'on
débite liquide en Province & dans les Illes .
Le prix eft de 4 francs la livre , avec laqueile
ont fait quatre pintes ou bouteilles d'encre , mefure
de Paris ; il y a des paquets de livre , de
demi livre & de quarteron .
霏
Le prix , la manière de la faire & le cachet
du Sieur Guyot , font imprimés fur chaque paquet.
Les Capitaines de vaiffeaux , Armateurs ou
Marchands de Province qui voudront fe charger
d'une pacotille de ladite encre , ſoit en bouteilles
, tonneaux ou barrils , ou de celle en poudre
, font priés d'écrire audit Sieur Guyot , qui
leur enverra les prix & termes de paiement qu'il
tient avec tous les correfpondans , leur fera une
remife de laquelle ils auront lieu d'être contens ,
& leur fera tenir à tel port de France qu'ils
jugeront à propos , en obfervant que lesdites
encres s'envoient pour le compte des Commettans
& non autrement .
MERCURE DE FRANCE.
Ledit Sieur Guyot compofe & débite auffi des
encres de couleur & à fecret.
Nota. Il y a à la porte de chaque débitan
de Paris un tableau portant cette infcription :
encre de la petite vertu , compoſée par le fieur
Guyot , bureau de diftribution de ladite encre
en bouteille & en poudre.
LE Sieur Machart, Marchand Bijoutier, demeurant
ci - devant rue faint Honoré , entre la rue
des Poulies & les Pères de l'Oratoire , à la Ducheffe
de Bourgogne , continue fon commerce ;
il a même fait faire des bijoux nouveaux & agréables
pour les étrennes . Il demeure à préfent
même rue faint Honoré , au - deffus de la rue
des Frondeurs , chez M. Lenoir , Notaire , au
premier fur le devant.
Pâte fans pareille couleur de rofe.
La Sieur Marmé fait favoir au Public qu'il
fait une pâte couleur de rofe , & qui en a l'odeur,
qui blanchit & adoucit la peau , tant pour le
vilage que pour les mains , & garantit la peau
feche de fe caffer au froid. La façon de s'en
fervir eft fans eau , elle eft portative par- tout
fans fe corrompre ; l'on en trouvera dans les
dépôts ordinaires de la blanche , qui font chez
le Suiffe de S. A. S. Mgr le Comte de Cler
mont , à l'Abbaye , fauxbourg faint Germain , &
chez le Suiffe de la grille du Palais Royal , &
à Versailles , chez le Suiffe des petites écuries
du Roi . Les pots de pâte couleur de rofe , font
de 6 livres 12 fols , & la blanche de 3 livres
12 fols ; en rapportant les pots , c'eſt 6 livres
& 3 livres.
FEVRIER 1766. 211
LE Sieur Charlard , Maître Apothicaire , rue
Baffe , porte faint Denis à Paris , vient de recevoir
en retour plufieurs centaines de bouteilles
de vin de Conftance , rouge & blanc , du Cap
de Bonne- Efpérance . Il le vend 12 livres la bou
teille le rouge , & 10 le blanc. Il le garantit
véritable , & le donne à goûter à ceux qui en
doutent .
Par privilége exclufif, permiffion & lettres -patentes
du Roi , enrégiftrées au Parlement de Paris.
Le fieur DE SIGOGNE , neveu du feu fieur de
SIGOGNE Médecin des Cent Suiffes de la Garde
du Roi , donne avis au Public qu'il eft feul poffeffeur
, & tient du feu fieur de Sigogne , fon oncle ,
avec lequel il a travaillé pendant plufieurs années ,
le fecret de la compofition de l'Elixir connu fous
le nom d'Huile de Vénus.
M. le Premier Médecin de fa Majeſté , après
avoir vérifié par lui-même les opérations pour
cette compofition , & avoir reconnu toutes les
propriétés de cet Elixir , a donné au fieur de Sigogne
un brevet & privilége exclufif les Avril 1761 ,
lequel a été enregistré en la Prevôté de l'Hôtel du
Roi , le 9 des mêmes mois & an .
Sa Majefté elle-même , voulant récompenfer
en la perfonne du fieur de Sigogne neveu , nonfeulement
le mérite de l'invention de fon oncle ,
mais encore les travaux & connoiffances perfonnelles
, a eu la bonté de lui accorder , le 20 Février
1762 , des lettres - patentes portant privilége
exclufif pour la compofition & débit de cet Elixir
dans toute l'étendue du Royaume : elles ont été
enregistrées en la Cour de Parlement de Paris le
31 Juillet 1762 , fur les certificats des Doyen &
ancien Doyen de la Faculté de Médecine de Paris ,
212 MERCURE DE FRANCE .
& avis de Meffieurs les Lieutenant- Général de
Police & Procureur du Roi au Châtelet de Paris
donnés les 2 & 14 du même mois de Juillet , ek
exécution d'un arrêt préparatoire du 30 Juin précédent.
: Depuis , & par autre arrêt du 4 Septembre
1762 , ladite Cour de Parlement , pour prévenir
tous les inconvéniens qui pourroient tromper
le Public , empêcher la contrefaction de cet Èlixir
, & même l'annonce faite par plufieurs perfonnes
qu'elles tenoient du feu fieur de Sigogne fon
fecret avec fon cachet , a fait défenſes à toutes perfonnes
, de quelque qualité & condition qu'elles
foient , de contrefaire , vendre & débiter ledit
Elixir connu fous le nom d'Huile de Venus , & de
fe fervir du nom & cachet du feu fieur de Sigogne ,
fous les peines portées par l'arrêt : au préjudice de
ces défenſes , deux particuliers ayant ofé y contrevenir,
par un autre arrêt contradictoire de la Cour
de Parlement du 20 Juin 1764 , il leur a été fair
de nouvelles défenfes d'employer à l'avenir le
nom & le cachet du fieur de Sigogne , & de faire
inférer dans les papiers publics & tableaux aucunes
annonces de l'Huile de Vénus.
Propriétés de l'Huile de Vénus.
Cet Elixir , un des plus puiffans ftomachiques
qu'il y ait , rétablit par fon ufage continué , les
eftomacs les plus foibles , en en prenant tous les
jours une cuillerée à bouche , une heure ou deux
après le repas.
Cette huile fortifie les vieillards , en confumant
cette pituite froide & crue qui les accable , aide
à faire la digeftion , & fortifie le cerveau & toute
l'économie animale.
Elle procure les règles aux filles & aux femmes
, en réparant le vice des fermens de l'eftoFEVRIER
1766. 213
mac , & en donnant de la fluidité aux humeurs
excrementeufes qui doivent s'évacuer tous les
mois ; & c'eft de-là principalement que dépend.
a fanté ou la maladie du fexe.
Elle diffipe & calme toutes fortes de vapeurs ,
en en prenant une cuillerée ou deux , & buvant un
verte d'eau fraîche par - delius .
Elle facilite merveilleufement les accouchemens
laborieux ; on en prend dans le travail jufqu'à
quatre cuillerées , & même fix : la quantité
ne peut jamais faire de mal.
C'eft un des plus puiflans fpécifiques pour calmer
& guérir fur le champ toutes fortes de coliques
; on en prend une ou deux cuillerées.
C'est un excellent cordial pour les petites véroles
; on en mêlange une troifième ou quatrième
partie avec les eaux de chardon - bénit , ou de fcabieufe
on en donne plus ou moins , fuivant que
la nature l'indique.
>
Cette huile peut s'employer avec fuccès dans
les affections fcorbutiques : fon ufage continué
d'une cuillerée ou deux par jour après le repas
garantit de ces maux dangereux , ou en arrête le
progrès , en confumant cet acide fixe & froid qui
ronge la tiffure du fang , & fouvent même les os ;
ce remède poule au dehors par les excrétions &
les fécrétions naturelles .
Une ou deux cuillerées de cette liqueur arrête
fubitement le mal de mer ; c'est - à - dire ces dé.
goûts , ces défaillances , ces naufées , ces vomiffemens
affreux qui font occafionnés par le mouvement
du vaiffeau & par l'odeur de la mer.
De toutes les liqueurs connues , il n'y en a point
de fi agréable que celle - ci pour le goût ; d'ailleurs ,
bien différente des autres liqueurs ordinaires ,
214 MERCURE DE FRANCE.
celle-ci ne peut jamais faire de mal , quelque
ufage que l'on en falle .
Elle ne s'évente jamais ; & plus elle eft gardée
meilleure elle eft , & pour les qualités & pour
goût.
Il y a des bouteilles , demi - bouteilles , & de
petites.
Le fieur de Sigogne demeure actuellement à
Paris , rue de l'Arbre-fec , entre les rues Bailleul
& celle des Foffés Saint Germain l'Auxerrois
quartier Saint - Honoré, où il tient fon magafin ;fon
tableau eft au-deffus de la porte.
Il y a plufieurs perfonnes qui s'ingèrent de
contrefaire & de vendre l'Huile de Venus: le Public
eft averti que la véritable ne ſe vend que chez le
feur de Sigogne.
Il y a fur chaque bouteille une étiquette fignée
du fieur de Sigogne , avec fon cachet.
L'empreinte du même cachet fera auffi fur le
bouchon.
J'AI
AP PROBATIO N.
A lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois de
Février 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe
en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 6 Février
1766.
GUIROY.
FEVRIER 1766. 215
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LETT
ETTRE écrite de Calais à M. de la Place ,
Auteur du Mercure .
ODE fur la mort de Mgr le Dauphin .
ERIPPE , Conte Gaulois.
Page s
8
16
25
28
A mon Frère , Chanoine Réguler de l'Ordre
de Ste Geneviève à Liège.
MADRIGAL à Mde de S....
EPITAPHIUM hominis ab uxore confumpti . ibid.
EPÎTRE à M. Muşnerot. 29
VERS à ma Maîtreffe , fur l'envoi de fon portrait. 32
LETTRES du Roi Henry IV & de Catherine de
France fa foeur.
VERS à M. le M... de V...
EXTRAIT d'une Lettre de M. Matti.
EPITALAME à M. de Tournoi , Capitaine au
1 Régiment de. . . . .
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
PARODIE des deux Gavottes de la quatrième
Sonate de M. Dard , Muficien du Roi.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à M. de la Place , en réponſe d'une
critique inférée dans le Mercure de Janvier
1766 .
HISTOIRE amoureufe de Pierre Lelong & de fa
très -honorée Dame Blanche Bazu.
33
42
47
44
49
so
52
$4.
67
216 MERCURE DE FRANCE.
ELIZABETH , Roman , par Mde
***
78
OEUVRES de Théâtre de M. Guyot de Merville. 92
PETITE Encyclopédie ou les Elémens des Connoiffances
humaines.
ANNONCES DE LIVRES.
102
105
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIE S.
DE Châlons- fur- Marne.
LETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure
de la France. -
ARTICLE IV. BEAUX ARTS. )
ARTS UTILE S.
120
134
CHIRURGIE . Lettre d'un Chirurgien de campagne
à M. de la Place , auteur du Mercure . 137
SUPPLÉMENT à l'article des Sciences & Belles
Lettres .
SCULPTURE. Lettre à l'Auteur du Mercure .
149
GÉOGRAPHIE .
ARCHITECTURE .
ORFÉVRERIE .
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
QPÉRA .
COMÉDIE Françoiſe .
COMÉDIE Italienne .
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES.
DR Stockholm , & c.
Avis divers .
156
158
159.
160
161
1621
1813
183
203
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphined hand
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
MARS 1766.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Chez
Cochin
Tous inv
Papilla Sculp
A
PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis - à- vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , Imprimeur, rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
J
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes .
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
dtrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
2
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft composée de
cent huit volumes. On en a fait une
Table générale , par laquelle ce Recueil
eft terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.Čette Table ſe vend féparément
au même Bureau.
plu
Cotte
MERCURE
DE FRANCE.
MARS 1766.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRES de CATHERINE de FRANCE,
foeur du Roi HENRY IV , écrites de la
Jarrye , le 19 Août 1571 , à M. DE
LARDIMALYE.
Première Lettre.
MONSIEUR de Lardimalye , étant deliberée
de partir avec mon fils dans fort
peu de jours , pour m'acheminer
en mes
païs fouverains , & defirant etre accompaignée
daucuns Gentilhommes
auffi af-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
fectionnés a mon fervice , comme toujour
je vous ait coignu , jai bien voulu vous
faire ce mot , pour vous prier de me faire
ce plaifir de vouloir me venir trouver
vers Barbefiyeux où je dreffe mon chemin
, & où je m'attend paffer environ
le 29 ou 30 de ce mois , affin de m'accompaigner
une partie de mon voyage ,
comme je m'attend que voluntier vous
le ferez , & comme auffi je vous promet
que toujour je reconnoitray ce bon &
honête devoir es lieux où s'offrant loccafion,
vous voudrez m'emploier, & d'auffi
bon coeur que je prie Dieu , M. de Lardimalye
, vous conferver fous fa garde
fainte. De la Jarrye , ce 1e jour d'Aouft
1571.
Et au bas eft écrit :
Votre bonne amie , CATHERINE.
Au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
Seconde Lettre.
gens
M. de Lardimalye , je fuis bien marrye
que je ne puis gratiffier des confirmations
de leurs eftats ces honneftes
de la ville de Perigueux , pour lefquels
vous m'avez écrit ; mais la verité eft telle
que jai fait partye defdites confirmations
avec certains perfonnages qui ne vouMARS
1766. 7
droient permettre qua leur defavantage
& au préjudice du contrat que je leur
en ait fait , jen difpofaffe , mais voudroient
prétendre beaucoup de dédomagemens a
loccafion de quelqu'avance quils m'ont
faites ; & outre ce , quand cela ne feroit ,
je préjudicierois en fe faifant beaucoup
a mes affaires , car ce feroit ouvrir la porte
a beaucoup d'autres qui n'attendent autres
chofes que le commencement de telles
gratifications. Sil fe préfente quelqu'autres
occafions de m'employer pour ces honneftes
gens , ils m'y trouveront fort difpofée
; & non-feulement eux , mais tous
ceux qui me feront par vous recommandés
, affin de vous faire paroître combien
je fuis votre amie qui prie Dieu , M. de
Lardimalye , quil veule vous maintenir
fous fa très-fainte & digne garde . De
Paris , ce 12 jour de Juillet 1594.
Et au bas eft écrit :
Votre affectionnée amie , CATHERINE,
Et au dos eft écrit .
A Monfieur de Lardimalye.
Troisième Lettre.
M. de Lardimalye , vous m'avez faict
plaifir de me donner advis par fieur du
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Poirier , de ce qui fe paffe de dela & de
la vente que lon veut faire des terres du
Comté de Perigor , pour empefcher laquelle
je feray tout ce qui fera en ma
puiffance , ayant un defplaifir extreme
de voir ainfi diffiper le bien de notre maifon
; & pour y remedier , ledit fieur du
Poirier vous dira comme jai deja efcrit
au fieur de Calignon , Chancelier de Navarre
, affin de différer & faire furfeoir
lad . vente que nen aye parlé a Sa Majefté
, ce que je feray à la premiere vue ,
& lui repréfenteray toutes les raifons qui
len doivent empefcher , efperant que les
ayant comprifes , il ne permettra poinct
quil foit paffé outre ; & en tout cas j'empefcheray
que lon ne touche a ce qui
ma été laiflé par mon partage provifional ,
vous priant d'y tenir exactement la main -
de dela , & ne point permettre que lon
falle rien à mon préjudice , vous y oppofant
fi befoing eft , & m'en donnant incontinant
advis , comme auffi des entreprifes
& ufurpations que j'entend qui fe
font des droits qui m'appartiennent à ma
Vicomté de Limoges , par la connivence
de mes Juges , Officiers & autres . Quand a
la prierre que vous me faicte de recevoir
un de vos fils pour lung de mes Pages ,
je vous dirai que le nombre de fix à quoi
MARS 1766. 2
je les ait reduit de dix quils étoient , eft
maintenant complet , mais la premiere
place vaquante lui fera refervée , & feray
bien aife de me fervir de lui , ne doubtant
point que fuivant les traces & gardant
les inftructions dun fi bon pere , il ne
parvienne a bien : jai accordé le placet
que led. fieur du Poirier ma prefenté de
votre part , mais je ferai bien aife que
les redevables foyent traités fi doucement ,
quils n'ayent point de fubjet de venir a
plaincte ; fur quoi je prieray le Créateur
M. de Lardimalye , qu'il vous tienne en
fa fainte & digne garde . Ecrite à Fontainebleau
, le 21 Juin 1596.
Et au bas eft écrit :
Votre meilleur amic , CATHERINE .
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye , Gouverneur
de notre Comté de Limoges. "
Quatrième Lettre.
M. de Lardimalye , fan allant par delà, le
St de Couftures , Capitaine de mes Gardes ,
pour des affaires qui m'importent , je lui ai
commandé vous voir de ma part & vous en
difcouri , vous priant qu'en ce qu'il aura
A v
70 MERCURE
DE FRANCE
.
befoing de votre confeil & affiftance vous
len affiftiez , comme je m'en affure que
ferez tant vous avez de bonnes affections
a ce qui importe mon fervice ; que fik
fe préfente a faire en ma Vicomté de
Limoge , dont je doive être avertië , vous
len pourez charger , & cependant je vous
prie d'avoir toujour en recommandation
le bien de mefdittes affaires , m'y coninuant
la bonne volonté que j'ai recognue
que vons y avez ci-devant eue , &
croyez auffi que de ma part je feray fort
votre amie pour m'emploier pour vous ,
lorfque les occafions fen préfenteront
aultant volontier que je prie Dieu qu'il
veulent , M. de Lardimalye , vous conferver
en fa fainte grâce. Ecrite à Paris , le
31 Mars 1597.
Au bas eft écrit :
Votre bonne amie , & fignée , CATHERINE
Et au dos efl écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
Cinquième Lettre.
M. de Lardimalye , j'ai été fort esbayé
quand jai fcu des fieurs Martin de Bour
MARS 1766. TI
pour
deaux , qu'ils nont pas été fatisfait des
dix mille cent écus qui leur font dûs
par le Roi , Monfeigneur & frere , de
refte des vingt- fix mille cent écus , & que
par faute de cella ils me menaffent de
faire de nouveaux reffaifir le revenu de
mon Duché d'Albret. Je trouve dautant
plus étrange ce deffault , que par condition
expreffe dans le confentement que
jai baillé l'aliennation du revenu
de mon Vicomté de Limoge , a été mis
que lefd. Martin feroient fatisfaits de lad.
fomme de dix mille cent écus fur les
premiers & plus clair deniers qui en proviendroient
, & porteroit patiament les
longueurs & difficultés que l'on feroit
n'eftre pour l'exécution de ce qui a été
accordé a cauſe de lacquit de lad. fomme ;
& parce que je fait que vous avez été
& êfte lung des Commiffaires pour faire
lad . aliennation , jai penſé vous écrire la
préfente comme à mon ferviteur particulier
, & vous prier comme je fay de
toute affection de tenir la main lefd.
que
fieurs Martin puiffent avoir contentement
avant toute autres chofes ,
fuivant la promeffe
qu'il m'a été faicte , & fans laquelle
je neuffe voulu accorder lad . `aliennation ..
L'affurance que j'ai que vous ni voudray
manquer , fera raifon
fera raifon que je ne vous ferai
A vj
I 2 MERCURE DE FRANCE .
la préfente plus longue , finon pour vous
affurer , M. de Lardimalye , que je fuis ,
De Nanci , ce dernier jour de Mai 1605 .
Et plus eft écrit de la main de Catherine
, foeur du Roi Henri IV.
M. de Lardimalye, vous m'avez toujour
promis beaucoup d'amitié , faite le moi
paroître en cette affaire qui m'importe ,
& vous m'obligerez beaucoup.
Votre bien affectionnée & meilleure
amie , fignée , CATHERINE.
Et au dos eft écrit :
A Monfieur de Lardimalye.
VERS de M. FRANÇOIS , de Neufchateau ,
en Lorraine , âgé de quatorze ans , à
l'Académie de Dijon , pour la remercier
de la place d'Académicien Affocié dont
elle la honoré. Lus dans l'affemblée
pul lique du 15 Décembre 1765.
Q
UELLE vafte carrière à mes yeux ſe préſente !
Des fages , raffemblés par l'amour des beaux arts,
Sur les foibles effais de ma mufe naiffante
Jettent de propices regards.
MARS 1766. 13
Minerve au milieu d'eux affife & triomphante ,
Seconde leur ardeur , anime leurs talens ;
Au pied de fes autels ma voix reconnoillante
Ole faire entendre fes chans .
Lorfque le doux printems rend aux bois leur feuillage
,
Sous le riant abri de ce nouvel ombrage ,
Nous voyons un oiſeau , qui jeune & foible encor,
Court , fautille , voltige , ofe éllayer fes aîles ,
Et de fa tendre mère atteint enfin l'effor :
Ah ! de même puiflai - je imiter mes modèles '
Pour les faivre , tentons un généreux effort.
Imagination , délire du génie ,
Epuife pour moi ta chaleur :
Toi , dont le pouvoir créateur
Aux talens fçait donner la vie ,
Confie à mes defirs tes fublimes pinceaux ;
De tes vives couleurs nuance mes tableaux .
Déja ta fame qui m'éclaire
M'offre des fpectacles nouveaux.
Je vois l'augufte fanctuaire ( 1 ) ,
Où les beaux Arts étalent leurs travaux :
Ici nous admirons les dons que la nature
Répand fur ce vafte univers ,
Ceux que fon fein cachoit dans une nuit obfcure ;
Les muets habitans de l'empire des mers
( 1 ) Bibliothèque de l'Académie.
14 MERCURE DE FRANCE.
Sont unis aux oifeaux , dont le tendre ramage:
Forme de gracieux concerts ,
Ou qui font briller dans les airs
Le fuperbe appareil de leur riant plumage.
Un mortel généreux , un philofophe , un fage ,
De ces rares tréfors autrefois poſſeſſeur ,
A ce lycée en fit hommage ;
Il fut fon premier bienfaiteur ( 2 ) .
Plus loin font raffemblés les monumens fidelles ,
Les témoins de l'antiquité ,
Ces métaux qui des temps perçant l'obſcurité ,
Sont les archives éternelles
Où l'hiftoire grava la fimple vérité.
Ce font-là tes préfens , ô fublime Uranie ( 3 )!
Les doctes Nymphes d'Aonie
Ont reconnu leur foeur à ce don précieux :
Tu daignas fuivre fans envie
D'un de leurs Favoris ( 4 ) l'exemple glorieux.
Avançons , contemplons une scène nouvelle : .
Deux buftes entourés d'une palme immortelle
Frappent mes regards dans ces lieux.
و
A côté du premier , l'altière Melpomène :
Le poignad dans la main & le feu dans les yeux ,
( 2 ) Cabinet d'Hiftoire naturelle donné par M. Legouz.
(3 ) Don d'un Médailler fait par Mde la Comteffe de
Rochechouart en 1765 .
( 4 ) M. le Préſident de Ruffey avoit fait un pareil don
en 1764.
MARS 1766...
IS
Du tragique Laurier qui borde l'Hypocrène
Couronne fon front radieux ( 5 ).
Près de lui j'apperçois le fils ( 6 ) de Polymnie ;
Sur fa lyre , fes doigts , fource de l'harmonie ,
Se promènent rapidement :
Soit que faifant gronder la foudre & les orages ,
De la mer foulevée il chante les ravages
Et le fombre mugiffement ;
Soit que fes fons légers , enfans badins des Grâces,
De l'amour & des jeux qui volent fur fes traces ,
Nous fallent partager le doux enchantement.
Ce hardi Prométhée , au féjour des nuages ,
A dérobé le feu qui règne en fes accords ;
Il peint tout à nos fens par la foule d'images.
Qu'enfantent à la fois les lyriques tranſports.
O grands hommes ! mânes célèbres !
Terrible Crébillon , & toi , divin Rameau !
Vous percez les noires ténèbres
Et la trifte horreur du tombeau ::
Du haut de la voûte afurée:
Pardonnez aux efforts d'un jeune audacieux ,
Dont la mufe mal aflurée ,
Voudroit chanter les demi- Dieux.
Mais quel aigle intrépide , aux aîles étenduës ,
Fend des cieux étonnés les lambris éclatans ?
Et fixant du foleil les feux étincelans >>
(5 ) Crébillon.
(6) Rameau..
16 MERCURE DE FRANCE .
Plane dans le vague des nuës :
De toute la nature heureux fpéculateur ,
De fes fecrets cachés fuperbe raviſſeur ,
L'Archimede François ( 7 ) prend cet effor rapide ;
La Phyfique en fes mains a remis fon flambeau ,
Et la lumière qui le guide
Elève dans les airs ce Dédale nouveau .
Je vois un Citoyen ( 8 ) qu'honore fa patrie ;
Envain l'envienfe furie ,
Par fa cabale & fes clameurs ,
Ola lui dérober le laurier des neuf Soeurs ;
Sa modefte philofophie
Sans regret abandonne un honneur ſi vanté ,
Il lui fuffit de l'avoir mérité .
Tel qu'un cèdre immortel aux cieux
tête ,
Affronte Eole & la tempête ,
portant fa
Ainfi l'on voit briller dans ce facré vallon
Cet homme univerfel ( 9 ) , qui d'une main hardie,
Aux crayons légers de Thalie ,
Au fceptre d'Euripide , au luth d'Anacréon ,
Sait allier les fleurs du plus brillant génie ;
Et la trompette de Milton ,
Au burin de l'hiftoire , au compas de Newton.
(7 ) M. de Buffon .
(8) Piron.
( 9 ) M. de Voltaire.
MARS 1766. 17
Ah ! fi les Mufes plus propices
M'infpiroient les accens , fes vers harmonieux ;
Si ma lyre fous fes aupices
Formoit des fons mélodieux ,
Je chanterois CONDÉ , ( 10 ) , fes exploits , fon
courage ,
La gloire de fon nom , les vertus de fon coeur ;
Je peindrois ce jeune vainqueur
Protégeant les talens fous l'immortel ombrage.
Des lauriers qu'aux combats moillonna fa valeur.
Aux fiècles à venir , en traçant ſon hiſtoire ,
Je leur dirois que la victoire
De CONDÉ fur le Mein fuivit les étendards ;
Que ce Prince , au milieu des horreurs de la
guerre ,
Quand pour venger les lys il voloit aux hafards ,
D'une main lançant le tonnerre ,
De l'autre cultivoit & ranimoit les arts .
Je dirois . ... Mais où va mon ardeur téméraire ?
Et qu'allois- je tenter fans l'aveu d'Apollon ?
Pour chanter un Achlille , il fallut un Homère :
Eſt- ce à moi de vouloir célébrer un BOURBON ?
( 10 ) Mgt le Prince de Condé , prote &eur de l'Académie .
18 MERCURE DE FRANCE.
·
EPITRE à un ancien Ami , Grand Vicaire
d'un Diocèfe , qui reprochoit à l'Auteur
de l'avoir oublié.
VOUSs oublier ! ah ! cher D.. :
Si vous pouvez , d'un tel forfait
Soupçonner un coeur qui vous aime ,
Vous avez oublié vous - même
Tout le bien que vous m'avez fait.
Votre bonté, dans ma jeuneſſe ,
M'offrit en vous un patron fûr ,
Sans hauteur & fans petiteffe.
Votre crédit , dans l'âge mûr ,
Scut encourager ma foibleffe
Et me tirer d'un poſte ( 1 ) obfcur
Où me retenoit la pareſſe
Er l'oubli du befoin ( 2 ) futur.
L'état agréable & tranquile
Où je me vois en ce moment ;
(1 ) Une Cure de campagne d'environ 260 bonnes livres
de revenu clair & net , où l'Auteur a vécu plufieurs années
fans foucis , fans domeftiques , fans parafites , & fans autres
pauvres plus néceffiteux que lui- même.
( 2 ) La vieilleffe où la bonne nature éteint tout doucement
nos befoins vraîment néceffaires ; mais où l'habitude
& la fureur aveugle de ne vouloir ni fouffrir ni mourir en
enfante une infinité de frivoles , d'inutiles & de fort
coûteux à fatisfaire .
MARS 1766.
:
Ce commode & riant afyle
Dont je reffens tout l'agrément ;
Le feul bien , le feul avantage
Dont jamais j'aie été flaté ,
Ma précieuſe liberté ,
Sage D... eſt votre ouvrage ;
Et c'est à vous , en vérité ,
Que j'en dois le premier hommage.
En goûtant un fort gracieux
Qui fait le bonheur de ma vie ,
Comment voulez- vous que j'oublie
L'ami bienfaifant , le génie ,
Qui , m'arrachant de l'inercie
Où dormoient mes fens langoureux ,
Sçut m'infpirer le goût , l'envie ,
Et l'efpérance d'être heureux ?
Sur le cryftal d'une onde unie ,
Où fon oeil s'arrête fouvent ,
Une bergère , en y voyant
L'image aimable & réfléchie
Du bouquet d'épine fleurie
Qui pare fon fein innocent ,
Peut - elle oublier la prairie
Qui lui prêta cet ornement ?
Par un Chanoine de M...
ancien Curé des Amognes
20
MERCURE
DE FRANCE
.
VERS fur la mort de M. DEMOTS , Prieur
de l'Abbaye Royale de Chaffagne en
Breffe.
IL n'eft plus ! De fa faux terrible
La mort a moiffonné fes refpectables jours .
D'un regard faint , doux & paifible ,
Il en a vû trancher le cours.
O regrets éternels douleur indicible !
La religion perd un modèle en vertus ;
L'amitié perd un coeur ſenſible ,
Et la bienfaifance un Titus.
Ni le marbre , ni l'or ne couvrent point fa cendre :
Son tombeau fimple eſt ſemblable à ſes moeurs.
Il fut compatiffant , bon , charitable , tendre ;
Son mauſolée eft dans les coeurs.
D. J. JANNIN , Religieux de l'Abbaye Royale
de Chaffagne , Ordre de Citeaux en Breffe ,
le 24 Janvier 1766.
MARS 1766. 21
Q
I DILL E.
MIRTIS , DAMON.
DAMON,
UOI ? lorfqu'un doux hymen couronne nos
amours ,
O Mirtis ! de tes yeux je vois couler des larmes !
Permets à mes baifers d'en arrêter le cours.
MIRTI S.
Diffipe , cher Damon , mes fecrettes allarmes.
Nous allons être unis ; mais loin de nos fecours
Laifferons - nous ma tendre' mère ,
Dans la cabane folitaire ,
Achever triftement fes jours ?
DAMON.
A quel foupçon ton coeur fe livre !
Pourquoi la féparer de nous ?
Le même toît , Mirtis , pourra fuffire à tous.
Auprès de fes enfans une mère doit vivre,
Qu'il m'eft doux d'approcher de moi
Tous les objets de ma tendreſſe !
Pofféder ce qui tient à toi ,
C'eſt multiplier ma richeſſe.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ton époux de ta mère eft déformais le fils ,
Et mon amour pour elle égalera la tienne .
Je veux être à Tes goûts aveuglement ſoumis...
MIRTI S.
Eh bien ? écoute - moi... d'abord qu'il te fouvienne
De te régler fur ſes avis....
DAMON.
Oh , tu peut y compter ! & je te l'ai promis
Sa volonté fera la mienne.
Et toi , Mirtis , peut- être un jour
Tu deviendras mère à ton tour.
A ce mot je treffaille & fens couler mes larmes...
O fortuné moment jour pour moi plein de
charmes !
Où les noms de père & d'époux
Portèront à mes fens leur paifible murmure ;
Où l'amour , joint à la nature ,
Enivrera mon coeur des plaifirs les plus doux !
Nous aurons des enfans ; ils feront ron image ;
Comme toi , doux , intéreſſans....
MIRTI S.
Ah tu me fais frémir , cher Damon ! ... des
enfans ....
L'infortune eft, notre partage ;
Mais à des êtres innocens
Faut-il communiquer ce funefte appanage ?
MARS 1766. 23
Le peu que nous avons fuffiroit- il pour eux ?
Quelle accablante idée ! , .. ils feroient malheu
reux ;
Leurs peines feroient notre ouvrage ;
Et chaque jour mcn trifte coeur ,
En fentant de leurs bras la carreffante étreinte
Epancheroit fur eux des larmes de douleur .
DAMON.
Ceffe de te frapper d'une frivole crainte .
Je fuis pauvre , il eft vrai , mais je fuis jeune
encor .
A qui peut travailler qu'importe la fortune ?
Vas , le courage eft un tréfor ;
A notre pourfuite importune
La terre ouvre des fources d'or.
Tant qu'un fang vigoureux coulera dans mes
veines ,
Tant que ces bras pourront agir ,
Nos enfans , fois en fûre , ignoreront les peines ;
Un jour.... ils apprendront l'art de s'en affranchir."
Pour courir au travail , dès la naiſſante aurore
Je m'arracherai de tes bras .
Mirtis , que ce travail aura pour moi d'appas ! . :
Mais la peine à mon coeur fera plus douce encore !
Quel plaifir de fonger que je fouffre pour toi !
Quelquefois ta main bienfaifante
24
MERCURE DE FRANCE.
Daignera de mon front effuyer l'eau brûlante ,
Et tes baifers feront pour moi
Ce que la fraîcheur d'un bois fombre ,
Dans les jours ardens de l'été ,
Eft pour l'homme épuiſé qui repoſe à ſon ombre.
Quand la nuit à nos champs rendra l'obscurité ,
En quittant mes travaux j'irai trouver ma mère.
Dans mes tendres embraffemens ,
Mon âme à fes regards s'ouvrira toute entière
Le foir nous faurons , pour lui plaire ,
Varier nos amuſemens.
Heures de l'amitié ! délicieux momens !
Libres des foins du jour , le loifir nous raſſemble
En fortant de tes bras je cours à mes enfans ,
Charmé de me mêler à leurs jeux innocens ;
Enfuite nous prenons enſemble
Un repas dont ta main a fait tous les apprêts :
Quel repas ! ... ô feftins ! vous n'êtes rien auprès.
Là nous aimons à nous confondre
Avec les fruits de nos amours >
Qui , placés près de nous écoutent nos difcours ,
Et , dans leur ton naïf , s'empreffent d'y répondre.
Nous nous obfervons tous les deux ,
En fouriant de les entendre ;
Nos coeurs émus , preflés , cherchent à fe répandre
,
Et des larmes de joie échappent à nos yeux.
MIRTIS.
MARS 1766. 25
MIRTI S.
Nous aurons foin de leur apprendre
A prononcer nos noms dès l'âge le plus tendre :
Il faut que fur nous même ils fe règlent un jour ,
Et qu'ils héritent de l'amour
Que nous avons pour notre mère....
Je fens à ce feul nom renaître ma frayeur.
O Damon ! fi j'allois leur devenir moins chère ;
S'ils ofoient me quitter.... j'en mourrois de douleur.
DAMON.
Ils t'aimeront toujours , & j'en répons d'avance
Mirtis , feroient- ils notre fang ,
S'ils ceffoient de bénir , de refpecter le flanc
Qui leur a donné la naiſſance ?
Quand le temps fur nos fronts imprimera fes
doigts ,
Nous revivrons dans notre image.
Nous nous rappellerons , en voyant leur jeune
âge ,
Ce que nous fûmes autrefois ,
Et nos coeurs affoupis dans leur dernière aurore ,
Au cri du fentiment s'éveilleront encore.
Quand la mort dans tes bras viendra me viſiter
Lorſqu'un jour, ô Mirtis ! ce coeur qui l'idolatre,
Près du tien ceffera de battre ;
B
ร
26 MERCURE DE FRANCE.
Que mon départ va te coûter !
Que nos derniers adieux feront mêlés de larmes !
Quand on aime à ſe voir , devroit - on fe quitter ?
Mais plus l'exil eft dur , plus fon terme a de charmes.
MIRTI S.
Hélas ! fi je te perds , qui pourroit m'arrêter ›
Je te fuivrai , Damon ; vivons , mourons enfemble
;
Que le même tombeau tous les deux nous raſfemble.
Affis près de les bords ombragés de ciprès ,
Nos enfans , l'oeil en pleurs & fixé fur la terre ,
Sembleront y chercher l'empreinte de nos traits.
Ils diront ces mortels font unis pour jamais ;
Leur dépouille eft ici ; ce monument l'enferre ;
Satisfaits d'être enfemble , ils repofent en paix.
MARS 1766. 27
LA VERTU RÉCOMPENSÉE ,
NOUVELLE CHINOISE * .
IL y avoit autrefois à Vou - Si , petite
ville de la province de Kiang - nan , une
famille de condition médiocre . Elle étoit
compofée de trois frères ; l'aîné s'appelloit
Liu le Diamant , le fecond Liù le
Tréfor , & le troisième Liu la Perle. Les
deux premiers étoit mariés : le dernier ,
trop jeune encore pour l'être . La femme
de l'aîné fe nommoit Ouang , celle de
l'autre Yang , & toutes deux étoient fort
aimables.
Liu le Tréfor , adonné au vin & au
jeu , y confacroit tous fes momens. Sa
femme étoit à peu près du même caractère
, & faifoit aufli peu de cas de la
vertu , que fa belle-four y étoit fcrupuleufement
attachée. Elles vivoient pourtant
enſemble avec tous les dehors de
l'union la moins fufpecte , & les époux
fuivoient le même exemple.
* On la prétend réellement traduite du Chinois
en Anglois , pour une Dame qui defiroit de connoître
la façon d'écrire de cette nation dans les
ouvrages de ce genre.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE.
Quang avoit un fils furnommé Hi-eul,
c'eſt-à dire , l'Enfant de lajoie , & qui avoit
à peine quatre ans , lorfqu'un jour s'étant
amufé dans la rue à voir paffer une proceffion
de Mandarins , il fe trouva perdu
dans la foule des affiftans , & ne revint
pas le foir au logis .
Ses parens , inconfolables
, firent envain
toutes les perquifitions
ordinaires
en pareil
cas ; & le père après avoir pleuré longtemps
fon fils , ne voyant rien dans fa
maifon qui ne lui en rappellât
le fouvenir
, prit le parti de la quitter , du moins
pour quelque temps. Il emprunta
à des
amis quelques
légères fommes , fe retira
dans les fauxbourgs
, où il entreprit
un petit commerce
à fa portée , avec l'efpoir
que dans fes courfes journalières
il
pourroit avoir quelque révélation
du tréfor
qu'il avoit perdu .
Uniquement occupé de fon fils , il étoit
peu fenfible aux avantages qu'il retiroit
de fon commerce. I le continua pourtant
durant l'espace de cinq ans , fans s'éloigner
beaucoup de fa maifon , où il alloit
régulièrement chaque année paffer
l'automne.
Mais après avoir perdu l'efpérance de
retrouver fon fils dans fa patrie , & d'en
avoir un autre de fa femme , il ſe déMARS
1766.
termina à pouffer plus loin fon commerce,
toujours dans l'idée que quelque heureux
hafard lui rendroit cet enfant dans l'inftant
où il y penferoit le moins.
Un très - riche Marchand qu'il rencontra
dans la route , & qui connut bientôt
tous fes talens pour le commerce , lui fit
de fi brillantes offres , que Liu confentit
de s'affocier avec lui.
Arrivés dans la province de Chang- Si ,
tour réuffit au gré de leurs defirs ; ils firent
fur leurs marchandifes un profit
très-confidérable. Mais les paiemens ayant
été rejettés à deux ans à caufe d'une
maladie épidémique qui furvint dans le
pays , & dont Liu lui-même fe trouva
bientôt attaqué , fon affocié fe vit contraint
de l'y laiffer , tant pour s'y rétablir
que pour y faire leurs recouvremens ; &
ce ne fut qu'après trois ans paffés que
Liu pur fe mettre en route pour retourner
dans fa patrie.
Un jour que pour fe repofer de la
fatigue du voyage , il s'étoit affis fous
des arbres , aux environs de la ville de
Tehin-Liceou , il apperçut à fes pieds une
ceinture de drap bleu , en forme de bourſe
étroite & longue , telle qu'on les porte
en ce pays deffous la robe , quand on
weut cacher fon argent. Cette bourfe étoit
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
lourde ; & après s'être écarté du grand
chemin , dans l'intention de la vifiter
il la trouva remplie d'environ deux cens
taëls.
A cette vue , la joie s'empara de fon
coeur.Mais après ce premier mouvement...
C'eft ma bonne fortune ( s'écria- t- il ) qui
met ce tréfor dans mes mains , & je puis
me l'approprier fans crainte..... Mais ,
puis-je me diffimuler quelle doit être la
douleur , quel peut être le défefpoir de
celui qui l'a perdu ? .... Nos ancêtres
dit-on ) lorfqu'ils faifoient de femblables
trouvailles , ne les prenoient que pour
les rendre à leurs propriétaires ...... Et
cela me paroît d'autant plus jufte en ce
cas- ci , que ma vieilleffe approche , que
je fuis fans héritier , & que cet argent
n'eft à moi qu'autant qu'il n'aura point
de maître.
A l'inftant même il courut fe remettre
au même endroit où il avoit trouvé la
ceinture , paffa vainement tout le jour à
attendre que quelqu'un vînt la réclamer ,
& le lendemain fe remit en route .
Après fix jours de marche , il arriva
vers le foir , à Nan Sou Tceheou , & defcendit
dans une hôtellerie , où il trouva
plufieurs Marchands , dont la converfation
étant tombée fur les divers accidens
MARS 1766. 31
du commerce , l'un d'eux s'écria , en foupirant
hélas ! je viens d'en faire une
cruelle expérience. Il y a aujourd'hui cinq
jours que fur la route de Tcehin-Lieou
ici , me trouvant fatigué , & pour mieux
me repofer , ayant détaché ma ceinture
un Mandarin qui vint tout à coup à paffer
avec fon train , me fit ranger fi précipitamment
, que j'oubliai de la reprendre.
Ce ne fut même que le foir , en me defhabillant
, que je m'apperçus d'une fatale
étourderie qui me coûte 200 taëls . J'allois
retourner fur mes pas ; lorfque réfléchiffant
combien cette route eft fréquentée ,
je n'ai pas cru devoir retarder mon voyage
pour chercher ce que j'étois à peu près
sûr de ne pas retrouver.
Chacun plaignit le Marchand ; & Liu
s'empreffa de lui demander fon nom , &
celui de la Ville qu'il habitoit.
Le Marchand lui dit qu'il s'appelloit
Teehin ; qu'il demeuroit à Yang-Tcheou ,
où il avoit une boutique & un magafin
paffablement garnis. Mais , de
de grace ,
( ajouta- t- il ) me feroit-il permis , à mon
tour , de favoir à qui j'ai l'honneur de
parler ?
Liu lui dit fon nom , & qu'il étoit
habitant de Vou Si ; que fon chemin ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
pour y aller , étoit de paffer par Yang-
Teeheou , & qu'il feroit charmé d'accompagner
le Marchand jufques chez lui .
Tcehin accepta poliment cette offre. Ils
partirent le lendemain , & ne tardèrent
pas à arriver à Yang-Tceheou.
Après les civilités d'ufage , Tcehin invita
fon compagnon de voyage à fouper
chez lui ; & pendant le repas , Liu remit
le Marchand fur le chapitre de fon argent
perdu.
De quelle couleur ( lui dit-il ) étoit la
ceinture où votre argent étoit caché ? &
comment étoit- elle faite ?
Elle étoit bleuë ( reprit Tcehin ) ; & ce
qui la diftinguoit de toute autre de cette
efpèce , c'eft que mon nom étoit en broderie
de foie à l'une de fes extrêmités.
Eh bien , la reconnoiffez- vous ( répliqua
Liu ) , en la détachant de fes reins ,
& en la jettant fur la table ?
C'eftelle, c'eftelle-même (s'écria Tcehin)!
J'ai donc plus de plaifir à vous la rendre
( lui dit en l'embraffant Liu ) , que je n'en
eus lorfque je la trouvai fur le chemin
de Tcehin-Liceou.
Dans les tranſports de fa reconnoiffance
, Tcehin le preffa d'accepter du moins
la moitié de la fomme. Mais Liu ne
voulut abfolument rien prendre. On apMARS
1766. 3.3
porta le meilleur vin , & l'on but largement
de part & d'autre.
,
Techin cependant rêvoit de temps à autre,
& difoit en lui- même..... où trouver
dans ce fiècle , un ami dont la probité
foit plus grande ? .... Mais dois je être
fon obligé jufqu'à ce point , fans lui marquer
par quelqu'endroit combien j'y ſuis
fenfible ?.... Ma fille touche à fa treizième
année , & s'il avoit un fils , je pourrois
faire fa fortune.....
Mon ami ( s'écria- t- il alors ) > Vous
avez fans doute un fils ? Quel eſt à
près fon âge ?
>
peu
A ces mots , le pauvre . Liu tout en
larmes , lui dit ( en fanglottant
) , hélas !
j'en avois un , & que j'aimois uniquement.....
Il y a huit ans paffés , qu'étant
forti de chez moi , fans qu'on s'en
apperçût , pour voir paffer la proceffion
des Mandarins
, le pauvre enfant eſt difparu
jamais je n'en eus de nouvelles
;
& pour comble de malheurs , ma femme ,
hélas ! n'a pu , depuis ce temps , réuffic
à m'en faire un autre .
A ces mots Tcehin devint encore plus
rêveur. Puis , reprenant tout à coup, fon
difcours..... Mon frère , mon ami , mon
bienfaiteur ! ( s'écria- t- il ) , quel âge avoit
votre fils lorfque vous le perdites ? →→→
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
-
Quatre ans.- Quel étoit fon furnom ?
quelle étoit fa figure ? Je l'appellois
Hi-eul : il avoit eu la petite vérole , mais
il n'y paroiffoit prefque pas. Sa figure
étoit très -aimable.
Tcehin , fans paroître affecté de ces réponfes
, fe contenta de parler bas à un
domeftique , qui fortit dans le moment.
Liu étonné des différentes queſtions que
lui faifoit fon hôte , & du feu qui , malgré
les efforts de Tcehin , avoit tout à coup
animé fes yeux , ne favoit quel jugement
en porter ; lorfqu'un jeune domeftique ,
qui paroiffoit avoir douze ou treize ans
au plus , vint fe placer derrière fon maître.
Il étoit bien vêtu , d'une figure intéreffante
, l'air modefte & d'un maintien
très agréable. Son oeil noir & perçant pénétra
Liu jufqu'à l'âme.
Le jeune homme , à la vue de l'étranger
, s'approcha , s'inclina profondément ,
fe plaça de nouveau derrière fon maître ,
& fixa Liu d'un air honnête ; & delà
s'adreffant à Tcekin... Mon père (lui dit- il) ,
en quoi Hi- eul peut-il maintenant vous
fervir ? Je vous le dirai bientôt ( lui dit
fon maître ) reftez , & attendez mes
ordres.
Au nom d'Hi- eul , un trouble involontaire
, des mouvemens inconnus & fecrets
MARS 1766. 35
s'emparèrent de Liu . Le fentiment intérieur
de la nature lui retraça l'image de
fon fils , fon vifage , fon air , fon maintien.
Tout fe retrouvoit à la fois dans
l'objet qu'il regardoit & parcouroit d'un
oeil avide ; & rien ne contredifoit fon
efpoir que le nom de père dont le jeune
homme avoit qualifié fon prétendu maître .
Les Chinois font exceffivement formaliftes
& réservés. Liu n'ofa prendre affez
fur lui-même pour demander à fon hôte
fi cet enfant étoit réellement fon fils ,
attendu que deux perfonnes pouvoient ,
fans miracle , porter le même nom &
qui plus eft , fe reffembler.
>
Profondément occupé de ces réflexions,
Liu n'étoit plus à la fête. L'excès de ſa
perplexité fe peignoit fur toute fa perfonne.
Ses yeux étoient toujours fixés fur
le jeune homme , & le dévoroient en détail
. Hi-eul , de fon côté , malgré la modeftie
& la timidité de fon âge , avoit
les fiens attachés fur Liu comme fi la .
nature , en parlant à fon coeur ,
lui eût
dit cet homme eft ton père.
>
Liu ne put y tenir plus long - temps.
Ami ( s'écria til ) , ce jeune homme eft- il
en effet votre fils ? Je le regarde comme
tel : mais ce n'eft point à moi qu'il doit
la vie.
B vj
༣༦ MERCURE
DE FRANCE
.
Un homme qui palla dans cette Ville ,
il y a environ fept ans , & que le hafard
m'adreffa , vint me prier de l'affiſter dans
un befoin extrême. Sa femme ( me dit- il )
venoit de mourir , & lui avoit laiffé cet
enfant. Le mauvais état de fes affaires
l'avoit forcé de quitter pour un temps
fon pays , pour fe retirer à Hoai-gan , chez
fes parens , defquels il efpéroit toucher
une fomme d'argent capable de le rétablir.
Mais il fe trouvoit hors d'état de
continuer fon voyage , & me pria d'être
affez charitable pour lui avancer quelques
taëls , en promettant de me les rendre à
fon retour. Pour preuve de ma foi (ajoutatil
) , gardez ce que j'ai de plus cher ;
gardez , pour caution , mon fils unique.
Je n'aurai rien de plus preffé que de venir
en vous payant , le retirer d'entre vos
mains.
>
>
Son fort m'intéreffa . Je lui donnai ce
qu'il me demandoit : il me quitta tout
en larmes. Je remarquai pourtant que
Fenfant n'étoit ni ému ni affligé de cette
féparation. Tout ce que j'en pus tirer
c'eft qu'il avoit probablement été enlevé
à fes parens , foit par la perfonne même
qui me l'avoit laillé en gage , foit par
quelque autre à qui cet homme l'avoit
enlevé lui -même. Son âge , fon malheur ,
MARS 1766. 37
fa gentilleffe excitèrent ma pitié ; & fa
conduite lui a gagné mon coeur. Pendant
ce difcours , le père & le fils dans les
bras l'un de l'autre , étoient baignés de
larmes , & s'accabloient mutuellement des
tranfports les plus tendres.
Dès que Liu put refpirer... Mon ami !
( s'écria-t- il ) en fe précipitant dans les
bras de Tcehin , oh ! mon ami , mon bonheur
eft certain , & c'eft à vous que je
le dois. Mais pour qu'il n'en refte aucum
doute , ouvrez fa robe ; examinez for
fein du côté droit vous y verrez une
marque rougeâtre , en forme de cerife ,
que ce cher & trop malheureux enfant
avoit dès fa naiffance , & qui ne peut
être effacée.
A la vue de ce figne que le jeune
homme montra dans l'inftant même , en
pouffant un cri de joie , les tranfports du
père & du fils redoublèrent au point qu'on
ne tentera point de les décrire. On dira
feulement que Tcehin tout auffi enchanté
qu'eux- mêmes , ne tarda pas à jouir des
fentimens de leur reconnoiffance , & mêla
fes larmes aux leurs,
Oh ! mon cher bienfaiteur (dit- il enfin ,
en s'adreffant à Liu ) , c'eſt le Ciel qui
récompenfe la belle & louable action
que tu fis en me reftituant les deux cens.
38 MERCURE
DE FRANCE.
taëls , que tout autre que toi fe feroit
probablement appropriés ; c'eft le Ciel
qui t'a conduit ici pour y retrouver ce
que toi- même avois perdu & cherché vainement
depuis tant d'années . Et quand
je vois en lui ton fils , je n'ai d'autres
regrets que de ne lui avoir point marqué
depuis qu'il eft chez moi , mille fois plus
de tendreffe encore.
Tombe à fes pieds , mon fils ! ( lui dit
Liu ) ; marque à ton bienfaiteur toute
la fincérité de ta reconnoiffance.
Tcehin , après les avoir priés de fe remettre
à table , & placé Hi- eul du côté
de fon père : mon frère , dit-il à Liu ,
( car c'eft le nom que je prendrai déformais
avec toi ) , ma fille aura bientôt treize
ans ; mon deffein eft de la donner en
mariage à ton fils , pour mieux m'unir à
jamais avec l'un & l'aure.
, y
Cette propofition avoit fi bien l'air de la
franchife , que Liu , affez tranfporté de joie
pour écarter tous les complimens ordinaires
confentit dans le moment.
Il étoit tard lorfqu'ils fe féparèrent :
Hi- eul alla coucher dans la chambre de fon
père ; & l'on peut imaginer combien leur
tendreffe mutuelle rendit à tous les deux
cette nuit délicieufe.
Le jour fuivant , Liu fongeoit àprendre
MARS 1766. 32
congé de fon hôte . Mais Teehin avoit préparé
une nouvelle fête où il n'avoit rien
épargné pour régaler le futur beau- père
de fa fille , ainfi que fon futur gendre.
Cette fête fut charmante , & l'on s'y réjouit
beaucoup.
Vers la fin du repas , Tcehin tirant
tout à coup de fa poche une bourſe de
vingt taëls , en s'adreffant à Hi- eul.....
Mon aimable gendre ( lui dit- il ) , pendant
le temps que vous avez pallé chez
moi , j'ai pu , fans le vouloir , vous occafionner
quelques légères peines . En
attendant de plus fortes preuves de mon
amitié , recevez , jjee vvoouuss pprriiee ,, par forme
de réparation , ce préfent médiocre , &
fongez que votre refus me feroit de la
peine.
Liu voulut parler & témoigner à Teehin
combien fa délicateffe fouffroit de l'offre
faite à ce jeune homme , après les obligations
qu'ils lui avoient déja . Mais Tcehin
non -feulement força fon futur gendre à
F'accepter , mais l'envoya dans l'intérieur
de la maifon rendre fes devoirs à fa future
belle-mère , lui demander fon agrément ,
& lui rendre compte de tout ce qui s'étoir
paffé.
Liu retiré dans fon appartement , fe
livra aux réflexions que lui inspiroit
•
40 MERCURE DE FRANCE .
cette étrange aventure. Il faut convenit
( s'écria-t-il ) qu'en rendant les deux cens
taëls à leur vrai propriétaire , j'ai fait une
action honnête , & dont le Ciel me récompenfe
en procurant à mon fils une
alliance auffi honorable & auffi avantageufe
que celle- ci. C'eft bonheur fur bonheur
; c'eft comme qui diroit ajouter de
nouvelles fleurs d'or fur une étoffe déja
riche & du plus beau tiffu. Comment
marquer aux Cieux l'excès de ma reconnoiffance
? Puis-je mieux difpofer des
vingt taëls que Tcehin donne à mon fils ,
qu'en les diftribuant aux plus vertueux
de nos Bonzes ? .... Non , fans doute :
& ce feront autant de bénédictions répandues
fur la terre.
Le jour fuivant , après le déjeûner ,
Liu & fon fils préparèrent leur équipage
& prirent congé de leur hôte. Ils allèrent
au port , louèrent une barque , & partirent.
Mais à peine avoient- ils vogué l'efpace
d'une lieuë , qu'un bruit confus de voix
& l'agitation fubite de la rivière , fixèrent
leur attention. C'étoit une autre barque
furchargée de paffagers , & prête à couler
à fond. Les cris de ces infortunés excitoient
en vain la pitié des gens qui bordoient
le rivage. Mais les matelots , eſpèce
MARS 1766.
d'hommes auffi féroce
qu'intéreffée , ne
vouloient point pour eux fe mettre en
rifque , à moins que d'être sûrs d'une
très - ample récompenfe.
Liu voyant les paffagers prêts à périr ,
dit en lui- même..... fauver la vie d'un
homme , eft fans doute plus méritoire
aux yeux de l'Être Souverain, que le bienêtre
des Bonzes , & la décoration de leurs
temples. Confacrons à cette bonne oeuvre
les vingt taëls que mon fils a reçus de
Tcehin.
Cette réfolution ne fut pas plutôt effectuée
,
, que non-feulement les matelots
mais tous les autres fpectateurs qui favoient
nager , s'élancèrent dans l'eau , & fauverent
les paffagers .
Liu tint fa promeffe , leur délivra les
ringt taëls , & rendit grace aux Cieux
de la bonne penfée qu'il avoit euë.
Ces malheureux arrachés à la mort ,
tombèrent à fes pieds ; & l'un d'eux
après l'avoir
attentivement regardé...
Ciel ! ( dit- il ) Eft ce à vous ? eft ce à mon
frère aîné que je dois maintenant la vie ?
Liu , après avoir examiné fes traits
le reconnut effectivement pour fon troifième
frère , pour Liu la Perle , & penſa
en expirer de joie.
O fuprême Tien ! ( s'écria- t-il ) c'e
42 MERCURE
DE FRANCE
.
encore toi , fans doute , qui m'as conduit
ici , précisément dans cet inftant , pour
fauver les jours de mon frère !
Liu la Perle , après s'être acquitté en
vers fon aîné de ce qu'il lui devoit , lui
demanda quel étoit le jeune homme
qu'il voyoit à côté de lui , & qui lui
reffembloit fi fort ? C'eſt mon fils ( lui
dit - il ) c'est le Ciel qui me l'a rendu
d'une façon auffi miraculeufe , que l'eft
celle dont il m'a mis à portée de vous
fauver la vie.
Il raconta enfuite , & Liu la Perle
écouta avec admiration l'hiftoire que lui
fit fon aîné de la manière dont il avoit
retrouvé ce cher fils. Mais dites - moi
vous- même ( ajouta- t- il avec chaleur &
en s'interrompant ) par quel hafard je
vous rencontre en un pays fi éloigné du
nôtre ?
Ce récit feroit long ( lui dit Liu la
Perle ) , & fur-tout dans ce moment- ci.
Je vous dirai uniquement qu'après la
quatrième année de votre abfence , on
nous dit que vous étiez mort de maladie
dans la province de Chang- Si. Sur quoi
notre frère commun , Liu le Tréfor , en
qualité de chef de la famille , en votre
abfence , fe chargea de s'informer du fait ,
& nous affura qu'il n'étoit que trop vrai.
MARS 1766 . 43
Ce fut un coup de foudre pour ma bellefoeur
, qui fut inconfolable & prit à l'inftant
le grand deuil. Quant à moi , je doutai
toujours , & je ne fai par quel preffentiment
je ne défefpérai jamais de vous
revoir.
Quelque temps après , mon fecond frère
preffa ma belle- foeur de fonger à un nouveau
mariage ; mais elle en rejetta toujours
la propofition avec horreur : bref , elle
m'engagea à entreprendre le voyage de
Chang Si pour m'informer de votre fort fur
les lieux mêmes ; & au moment où j'allois
périr dans les flots , c'eft mon frère que je
retrouve , c'eſt à lui que je dois la vie !...
Croyez - moi cependant ; il n'eft pas un
inftant à perdre fi vous voulez revoir la
plus aimable & la plus affligée des femmes .
Les perfécutions qu'elle endure de la part
de notre frère pourroient à la fin la porter à
des extrêmités , qui probablement feroient
fans remède .
A ce récit Liu , très- confterné , donna
ordre , quoiqu'il fût très- tard , au patron
de la barque de remettre à la voile & do
voguer toute la nuit.
Tandis que Liu le Diamant éprouvoit
toutes ces aventures , fa femme Quang
étoit dans le plus grand accablement : rien
44 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvoit la convaincre que fon mari fût
mort. Mais Liu le Tréfor , devenu maître
de la maiſon , l'affirmoit fi pofitivement ,
qu'enfin elle parut le croire.
Cet homme avoit un mauvais coeur &
capable de tout ofer. Sa belle-four étoit
jeune , belle & bien faite ; fes parens étoient
trop éloignés d'elle pour qu'elle en pût
attendre quelques fecours : il étoit d'ailleurs
fort dérangé dans fes affaires , & avoit
réfolu , en la mariant , de fe procurer une
fomme affez confidérable pour les rétablir
& fubvenir à fes débauches.
Sa femme Yang étoit fa confidente &
penfoit comme lui . Il lui fit part de fes
deffeins ; l'engagea , pour y parvenir , à
employer tous les talens de l'un de leurs
amis , fameux courtier de mariages , & de
difpofer Ouang aux propofitions qui bientôt
lui feroient faites.
Mais Ouang étoit inflexible fur ce point ,
demandoit les preuves lesplus authentiques
de la mort de fon mari , & avoit enfin
obtenu que Liu la Perle allat les chercher
en perfonne.
Mais l'abfence du jeune frère avoit
rendu Liu le Tréfor plus ardent que jamais
dans la pourfuite de fes projets. Ses affaires
étoient réduites à l'état le plus déplorable ;
le jeu l'avoit ruiné de fond en comble ;
MARS 1766. 45
il ne favoit où trouver de reffources &
n'en envifageoit que dans la vente qu'il
feroit de fa belle-feur.
C'eſt dans ces difpofitions que le courtier
de mariages lui amena un riche marchand
de Chang- Si , qui venoit de perdre
fa femme , qui en cherchoit une autre , &
qui abfolument la vouloit belle.
Liu le Tréfor profita de fa foibleffe ,
vanta les charmes de fa belle-foeur ; & le
marchand , après les informations néceffaires
pour n'être point dupé , lui compta
cinquante taëls.
Dès que Liu le Tréfor ent reçu cette
fomme, il crut devoir prévenir le marchand
que fa belle foeur étoit vaine , formalifte à
l'excès ; qu'elle affecteroit la répugnance
la plus grande à quitter la maifon de fon
défunt mari , & qu'on pourroit trouver
quelques difficultés à l'y réfoudre. Il faut
(ajouta-t-il ) , pour abréger toutes ces fimagrées
, qu'à l'entrée de la nuit vous foyez
pourvu d'une chaiſe fermée , ornée ſuivant
l'ufage , avec de bons porteurs , &
vous tenir en filence à la porte de la maifon.
La femme que vous y verrez paroître
en grand deuil eft ma belle- four ; mais
gardez-vous de lui parler ni d'écouter ce
qu'elle vous dira. Prenez-la brufquement
à travers le corps , placez -la dans la chaiſe ,
46 MERCURE
DE FRANCE
.
& le plus tôt que vouspourrez conduifez la
à votre barque. Le bruit des inftrumens
qui accompagneront la chaife étoufferont
les cris qu'elle affectera de jetter , ainſi que
font tant d'autres , & probablement vous
ne tarderez pas à la voir radoucie. L'expédient
fut du goût du marchand , qui alla
tout difpofer pour la nuit même , & Liu
le Tréfor revint chez lui pour prévenir &
inftruire fa femme.
Après lui avoir appris ce qui s'étoit
paffé avec le marchand , ainfi que ce
qu'elle devoit faire , & avoir ajouté qu'il
avoit des raifons pour n'être point au
logis quand cet homme viendroit ; un
bruit qu'il entendit à la fenêtre de la
cour , l'arrêta tout à coup , & le fit courir
pour voir ce que ce pouvoit être.
C'étoit fa belle - foeur , l'affligée Ouang
elle-même , qui paffoit le long des fenêtres
de la chambre . Sur quoi , la crainte
d'en avoir été entendu , lui tourna la
tête au point de fe fauver précipitamment
par la porte de la rue , fans fonger
à avertir fa femme qu'il avoit dit au
marchand d'enlever celle qu'il trouveroit
coëffée en deuil .
Ouang , de fon côté , s'étoit aisément
apperçue que le bruit qu'elle avoit fait
à la fenêtre , avoit obligé fon beau-frère
MARS 1766. 47
de rompre brufquement le difcours qu'il
tenoit à fa femme. Le ton dont il parloit
, fuffifoit feul pour la convaincre qu'il
n'avoit pas fini ce qu'il avoit à dire. Elle
avoit feulement entendu ces mots : ils
l'enelveront à l'inftant même , & la jetteront
dans la chaife ; & c'en étoit bien
plus qu'il n'en falloit pour lui donner
lieu de tout appréhender de fon beaufrère
, & pour dévoiler fes craintes à fa
belle-foeur.
Celle- ci ne put d'abord s'empêcher de
rougir. Mais après s'être recueillie .....
En vérité , ma foeur ( s'écria - t-elle ) , je
ne puis concevoir vos craintes ! Vous
flattez - vous , fi mon époux avoit encore
eu ce deffein , que vous euffiez pu l'empêcher
? .... Pourquoi donc tant de larmes
? Pourquoi ce défefpoir ? Hélas ! à
quel propos fe précipiter foi- même dans
les eaux , quand la barque fubfifte encore?
Ce mot de barque échappé à fa bellefoeur
, & fur- tout dans une circonftance
auffi funefte que celle-ci , acheva de convaincre
Ouang que ce qu'elle avoit entendu
de la bouche de fon beau - frère ,
ne pouvoit effectivement regarder qu'ellemême
, & lui perça le coeur.
Dans l'excès de fon défefpoir , elle courut
& s'enferma dans fon appartement ,
48 MERCURE DE FRANCE.
où après s'être livrée à la douleur la plus
amère , elle ne vit enfin d'autre moyen
d'échapper aux cruels complots d'un beaufrère
auffi méchant & auffi redouté
par
fes voifins , que celui de renoncer à la
vie dès que la nuit feroit venue.
Une corde qui , par hafard , fe trouvoit
fous fa main , fut attachée à la quenouille
de fon lit , avec un noeud coulant.
Elle monta fur une chaife , jetta
par terre fa coëffure de deuil , & après
s'être arrangée d'une façon décente , elle
invoqua le fuprême Tien , & du pied
renverfa la chaife.
•
Mais la corde , qui heureufement étoit
trop foible , ne put long- temps la foutenir.
L'infortunée Quang tomba fur le
plancher à demi - morte. Heureuſement
encore fa belle- foeur , qui dans l'inftant
paffoit par-là , épouvantée du bruit de
cette chûte , & trouvant la porte barricadée
, s'arma d'une barre de fer , & la
fit tomber en éclats.
La nuit alors étoit très-noire. Yang en
entrant dans fa chambre , s'empêtra les
pieds dans les habillemens de fa bellefoeur
, & fe trouva nue tête au moment
qu'elle revint de fa frayeur. Son premier
foin fut d'aller chercher une lampe , à
la lueur de laquelle , après avoir vu avec
horreur
MARS 1766. 49
horreur fa belle-four étendue par terre ,
& prête à rendre l'âme , elle parvint à
force d'eaux fpiritienfes , à rappeller dans
cette infortunée quelques fignes de vic.
Un bruit foudain qui fe fit alors à
la porte , ne lui laiflant pas
douter que
ce ne fût le Marchand lui même qui
venoit chercher fon époufe. Yang y vola
dans le deffein de le recevoir , & de l'introduire
dans la chambre de fa bellefour
, afin qu'il pût être témoin de ce
qui venoit d'arriver. Mais dans l'excès
de fon trouble & de fa précipitation ,
Yang , en fortant de la chambre , au lieu
de fa coëffure , avoit pris celle de fa bellefoeur
, c'est -à - dire la cccffure de deuil
que l'autre avoit jettée par terre au moment
qu'elle comptoit aller mourir.
C'étoit en effet le marchand de Kiang -fi,
qui venoit enlever fa proie . Sa chaife étoit
fuperbement ornée de pavillons de foie ,
de fleurs & de feftons de toutes les couleurs
, garnie de beaucoup de lanternes ,
environnée d'une troupe de domeftiques
portans des torches allumées &
d'une foule de muficiens qui n'attendoient
que l'ordre du marchand pour faire entenque
dre avec éclat leurs haut-bois , leurs tambours
& leurs flûtes. Cette troupe étoit
rangée le long des murs & obfervoit le
C
50
MERCURE DE FRANCE .
plus grand filence. Le marchand feul s'étoit
approché , avoit heurté doucement à
la porte ; mais l'ayant trouvée à demiouverte
, il étoit entré avec quelques flambeaux
.
Dès que Yang fe montra , le marchand
qui la voyoit coëffée en deuil ( conformé
ment au fignalement convenu ) , enchanté
d'ailleurs de fa figure & de fon air coquet ,
tomba fur elle ainfi qu'un épervier fur une
innocente colombe : fes affliftans vinrent à
fon fecours & la jettèrent dans la chaife .
En vain elle crioit : Vous vous trompez ;
ce n'est pas moi ! Le bruit des inftrumens
partirentenfemble ne permit pas qu'elle
fût entendue , tandis que les porteurs ,
qui les promeffes du marchand donnoient
des aîles , la tranfportèrent à la barque .
qui
Tandis que ceci fe palloit , Ouang,
par les fecours qu'elle avoit reçus de fa
belle -foeur , avoit repris fes fens . Le grand
bruit de la porte avoit réveillé fes terreurs ;
mais lorfqu'elle apperçut de la fenêtre que
le cortège & le bruit s'éloignoient , elle
s'enhardit par degrés jufqu'à defcendre
chez fa belle foeur pour en favoir la cauſe.
Après l'avoir, mais vainement , plufieurs
fois appellée , elle finit par foupçonner que
le marchand pouvoit s'être mépris & l'avoir
enlevée comptant l'avoir enlevée elleMARS
1766.
même ; mais elle n'en craignit pas moins
le retour de Liu le Tréfor , qu'elle croyoit
déja voir très- furieux de la méprife.
Elle s'enferma & de nouveau fe barricada
dans fa chambre , où , après avoir
ramaffé tout ce qu'elle poffédoit de précieux
, elle paffa le refte de la nuit dans
les trances les plus cruelles.
Au point du jour Cuang étoit debout ,
& tandis qu'elle cherchoit fa coëffure de
deuil , on frappa rudement à la porte en
criant ouvrez vite , c'est moi ; & cette
voix n'étoit pas moins que celle de fon
redoutable beau-frère.
Elle ne délibéra pas long-temps fur ce
qu'elle avoit à faire en conféquence . Ce
fut de le laiffer frapper & crier auffi
long-temps qu'il lui plairoit .
"
Liu le Tréfor , à demi - yvre , heurta
jura , cria & tempêta affez long - temps
pour ennuyer fa belle-foeur , qui enfin
mais fans lui ouvrir , lui demanda qui
ofoit faire un tel vacarme à la porte d'un
citoyen ?
Liu le Trefor , à la voix de cette
femme , fentit fon fang fe glacer dans fes
veines. Il fe remit pourtant bientôt ; &
d'une voix plus douce . . . . ouvrez , dit- il ,
ma chère foeur , je vous apporte une heureufe
nouvelle : Liu la Perle eft de retour ,
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE
,
& notre frère aîné fe porte bien. . . Ouvrez
donc vite , je vous prie !
A ces mots la crédule Ouang , après
avoir ouvert , courut chercher la coëffure
que
fa belle foeur avoit laiffée , & defcendit
avec tranfport pour recevoir fon cher
Liu. Mais quelle fut fa peine en ne voyant
entrer que fon beau-frère !
Celui-ci , après avoir parcouru la maifon
fans retrouver fa femme ; après avoir
remarqué fa coëffure fur la tête de fa bellefoeur
, lui demanda , en tremblant , ce
qu'Yang étoit devenuë ?
Vous le devez favoir bien mieux que
moi ( dit - elle ) , puifque vous-même avez
conduit cette louable intrigue.
Le fcélérat , certain de fon malheur ,
ne fe contraignit plus. J'ai du moins encore
un efpoir ( s'écria- t- il ) , ma bellefoeur
me refte : avec le prix que je compte
en tirer , j'aurai bientôt une autre femme ;
& qui que ce foit ne faura que j'ai vendu
la mienne. J'ai perdu cette nuit tout
l'argent que m'avoit donné le marchand
de Kiang Si ; cet homme eft déja loin
avec Yang je ne la reverrai jamais.....
Adieu ; tu n'attendras pas long-temps ma.
vengeance .
Ce furieux partoit pour aller chercher
à vendre de nouveau fa belle- four , lorfMARS
1766.
53
qu'en ouvrant fa porte , il fe vit tout à
coup arrêté par quatre ou cinq perfonnes ,
qui fe mirent en devoir d'entrer chez
lui. C'étoit fon frère aîné , Liu le Diamant
, Liu la Perle , & fon neveu Hi- eul ,
avec deux domeftiques qui portoient leur
bagage.
Liu le Tréfor , que leur afpect pétrifioit
, ne revint de fon étonnement
que pour retourner fur fes
paroître comme un éclair par la porte de
derrière de fa maifon.
pas ,
& dif
L'aimable & vertueufe Ouang , au comble
du raviſſement , fe précipita dans les
bras de fon époux , qui , en lui préfentant
fon fils , penfa la faire expirer &
de furprife & de plaifir.
Ce ne fut que plus d'une heure après
qu'il fut poffible à Liu le Diamant de
raconter , ainfi qu'à fon époufe d'entendre
le détail de leurs aventures . Ce ne
fut même que le lendemain qu'Ouang
eut affez de fang froid pour leur raconter
à fon tour tous les maux qu'elle avoit
foufferts de la part de Liu le Tréfor.
Liu le Diamant , après avoir donné à
fa femme tous les éloges que méritoient
& fa conftance & fa vertu ..... Si l'amour
aveugle des richeffes ( s'écria - t- il ) m'eût
fait garder les deux cents taëls que j'avois
C iij
54
MERCURE DE FRANCE .
trouvés par hafard , comment aurois - je
retrouvé mon fils ? Si l'avarice m'eût
détourné de donner les vingt taëls pour
fauver ceux qui fe noyoient , mon frère
eût péri dans les eaux , je ne l'aurois jamais
revu. Si je ne l'avois point revu ,
comment aurois-je appris les maux qui
menaçoient & mon époufe & ma maifon
? .... O mes amis ! uniffez - vous à
moi , & béniffons la Providence .
Quant à mon autre frère qui , fans le
vouloir , a lui - même vendu fa femme
il ne doit imputer fon infortune qu'à luimême.
Le fuprême Tien nous traite ainfi
que nous le méritons : nul ne peut échapper
à fa juftice .
Hi- eul ne tarda pas à obtenir de fes
parens la permiffion d'aller chercher fon
époule à Yang-Thceou. Le bon & généreux
Tcehin voulut l'amener lui - même à fon
ami Liu le Diamant & à l'aimable Ouang.
Les nouveaux époux furent long- temps
heureux , & leur postérité fubfifte encore
dans ce que la Chine a de plus illuftre
dans les fciences & dans les emplois les
plus diftingués de cet Empire.
D. L. P.
MARS 1766.
55
VERS fur un portrait de Mde la D.....
DE S.... étant à S.
D
• •
Es amours feroit- ce la mère ?
Seroit -ce la reine des cieux ?
Non..... la Déelle de Cithère
N'a point ce port majestueux :
Et la divinité fi fière ,
Epoufe du maître des Dieux ,
N'eût jamais ce feu dans les yeux.
Pour trouver le modèle aimable ,
Des traits charmans qu'on voit ici ,
Eft - ce l'hiftoire , eft - ce la fable
Qu'il faut confulter aujourd'hui ?
Eh ! non .... faut- il tant de myſtère ?
Crois moi , le féjour du tonnerre
N'a point d'objet plus accompli ;
L'original eft fur la terre ,
Mais ne le cherche qu'à Su .
• •
Par M. D. • · · •
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
FRAGMENS d'une Lettre à M. LE C. D. B.
que l'on difoit fâché d'avoir été imprimé,
fans fon aveu , dans le Mercure.
TONNE ONNEZ , ô gentil Chevalier !
Envoyez au diable Mercure :
Ce Dieu n'en a fouci ni cure ;
Comme vous il fait fon métier.
Si votre lot et d'entreprendre
Geftes & chants faits pour vieillir ;
Le fien , s'il peut les recueillir ,
Sera toujours de les répandre .
D. L. P.
A Paris le ... Février 1766.
P. S.
Cependant n'oubliez jamais
Que ce Dieu , qu'à tort on méprife ,
Eft utile avant , même après
Mainte avantureuſe entrepriſe.
MARS 1766. 57
L'ABEILLE ET LE PAPILLON ,
U
FABLE.
N jour un petit papillon
Qui raifonnoit à fa manière ,
A l'abeille faifoit , dit- on ,
Cette harangue fingulière :
Pourquoi viens- tu fur le gafon
Souiller l'air que Zéphire épure ,
Vil infecte , animal félon ,
Toi dont chacun craint la piquure-
Comme on redoute le poiſon ?
L'abeille répondit , d'un ton modefte & fage ::
Avant de m'outrager , connois mieux qui je fuis 3.
De mon aiguillon que tu fuis ,
On peut bien , il eſt vrai , craindre quelque
dommage :
Mais , mon ami , le miel eft mon ouvrage ,,
Or , dis moi ce que tu produis ?
Que de Midas , à longue oreille ,
Des talens qu'ils n'ont pas dénigrent les attraits !!
Ami Lecteur , renvoyons- les
A la réponte de l'abeille.
Par M. COUSTILLIER DUVAL ·
Cv
58 MERCURE
DE
FRANCE
.
A Mademoiſelle GUIMARD , fur des vers
qu'on lui avoit envoyés , & qu'elle attribuoit
à l'auteur de ceux- ci.
L'AMOUR ' AMOUR VOUS foumet tous les coeurs ,
Vous embelliffez fon empire ;
Le fort vous comble de faveurs ,
Vous les fixez par un foûrire.
Ces Dieux , bien aveugles tous deux ,
Avoient pour vous céffé de l'être ;
Avec ces appuis précieux
Eft- il des maux qu'on peut connoître ?
J'ai gémi de votre malheur ,
Un autre en vers a fçu le peindre ;
Trop occupé de la douleur ,
Mon efprit n'a pu que vous plaindre.
On a de ce trifte accident
Fait un crime au Dieu le plus tendre :
C'eſt l'erreur qui le peint méchant ;
Eft- ce à l'amour qu'il faut s'en prendre ?
De tout on charge cet enfant.
Hélas ! il fentoit nos allarmes ;
En proie aux regrets , à l'ennui ,
- Je l'ai vu qui verſoit des larmes ,
Et j'en répandois avec lui.
MARS 1766. 59
COUPLETSfur le mariage de M. le Vicomte
DE MONTMORENCY- LAV AL avec Mlle
DE BOULLONGNE.
Air : Fanfare de la Gouvernante.
QuUELLE eft cette pompeufe fête ?
Pour qui brillent tous ces flambeaux ?
C'est le Dieu d'hymen qui s'apprête
A former les noeuds les plus beaux.
Turcis , ce rejetton illuftre ,
S'unità Flore en ce grand jour ;
La Nymphe , à fon troifième luftre ,
Eft un chef- d'oeuvre de l'amour.
Ce tendre & charmant hymenée
Comble les voeux de ces époux ;
De leur brillante deſtinée ,
Et Vénus & Mars font jaloux.
Il naîtra de la jeune Flore
Des amours , des grâces ; auffi
Combien de héros vont éclore !
L'époux eft un Montmorency.
Sur ces jeunes âmes ravies ,
Dieu puiffant , verfe tes faveurs ;
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Qu'à jamais le cours de leurs vies
Soit femé de perles , de fleurs !
*
Un Prélat plein de ta fagefle ,
Du Clergé la gloire & l'honneur
Serre ce noud qui l'intéreſſe :
Quel préfage pour leur bonheur !
Par Mlle CosSON DE LA CRESSONIERE.
QUESTION.
COMMENT doit - on gouverner l'esprit &
le coeur d'un enfant pour le faire parvenir
à l'état d'homme heureux & utile ?
L'HOMME HOMME ne peut trouver fon bonheur
qu'en lui - même ; c'eft en vain qu'il le
cherche dans les objets étrangers à fon
être , le dégoût chez lui fuit de près la
poffeffion d'un objet auquel il a cru fa
félicité attachée , & les peines en font
prefqu'inféparables.
Celui - là eft vraiment heureux , qui ,.
content de lui- même , confidère fon âme
& n'apperçoit en elle aucun trait qui ait
pu offenfer ou le Ciel ou les hommes.
* M. l'Evêque de Metz , oncie de M. le Vicomte de
Laval , donnoit la bénédiction nuptiale .
MARS 1766.
68
Méconnoître un bienfait c'eft offenfer
le bienfaiteur ; négliger fes femblables
quand on peut leur être utile , c'eſt ſe
rendre coupable envers eux . L'homme ne
peut donc être heureux fans reconnoiffance
pour l'Etre Suprême , auquel il doit fon
exiftence , & fans zèle pour fecourir l'humanité
la perfection de ce bonheur portenéceffairement
à l'amour de l'un & l'autre.
Pour gouverner l'efprit & le coeur d'un
enfant , & le conduire à l'état d'homme
heureux & utile , il faut donc lui faire
connoître l'auteur de fon exiftence . ( Eh !
quel autre qu'un Dieu peut avoir formé
l'homme ? lui apprendre à fe connoître
lui-même ; lui faire fentir par degré l'excellence
de fon être , fource de fon bonheur
& de celui de fes égaux ; & prenant
dans le berceau fon âme empreinte du
germe des paffions humaines , chercher à
modérer fes affections , & à les diriger
utilement fans vouloir les détruire : elles :
font la fubftance des vertus , les vices ne
dans leurs extrêmités.
font que
L'orgueil , cette paffion dominante de
l'âme , & qui prouve à mes yeux fa fpiritualité
, et vertu quand il eft contenu dans.
les bornes que lui prefcrivent la juftice &
l'humanité.
C'eft lui qui , fous le nom d'amour62
MERCURE DE FRANCE.
propre, d'amour de la gloire, de la patrie &
des belles-lettres , de la fermeté, du courage
& d'honnête ambition , forme les grands
Princes , les héros , les philofophes , les
gens de lettres , le bon citoyen & l'homme
utile à fa patrie ; c'eft lui qui porté jufqu'à
l'excès où il peut s'étendre , fait de l'homme
un fcélérat & un monftre.
Cette paffion devance par fa vigueur
toutes les autres paffions de l'âme , elle
exerce fes fonctions fur l'homme dès le
moment de fa naiffance : l'enfant qui vient
de naître témoigne fa réfiftance à la contrainte
; dès qu'il eft queftion d'affujettir
fon corps à une pofition qu'il n'a pas choifie
, fon âme , déja orgueilleufe , témoigne,
par les cris les plus perçans , fuivis de l'effufion
des pleurs , fa fenfibilité à l'injure
qu'on lui fait à peine fa foible machine
a-t- elle acquis quelque confiftance , qu'il
fait ufage de fes membres pour attirer en
maître tout ce qu'il defire , ou repouffer
& bleffer tout ce qui s'oppofe à fa volonté.
dès que fes yeux peuvent foutenir l'impreffion
de la lumière , il les fixe fur tous les
corps brillans : parvenu à cet état où l'âme
commence à mieux exercer fes fonctions
fur fon corps mieux formé , il veut fe les
approprier & prétend difpofer de tout. La
poffeffion en Alatte déja fa vanité , & fa
MARS 1766. 63
bouche bégayante exprime par un fon le
plaifir qu'il reffent : on le voit en mangeant
oublier qu'il a faim , fixer fes yeux für un
objet lumineux , étendre fa main
pour s'en
emparer , & refufer fa fubfiftance , jufqu'à
ce que fon defir foit fatisfait ; l'orgueil
croît avec lui , & réglant fa volonté,
détermine fa conduite.
C'eft cette paflion dominante qu'il faut
diriger , élever ou abaiffer dès l'inftant
même de la naiffance , & dont il faut apprendre
à l'homme à faire ufage. Négligée
dans l'enfance , elle prend dans un corps
heureufement conftitué , un empire qu'il
eft quelquefois impoflible de détruire,
C'eft l'orgueil qui fait les mauvais princes
, les tyrans , les oppreffeurs de la liberté
& les deftructeurs du genre humain ;
qui fait naître de mauvais pères , des enfans
encore plus méchans : c'eft lui qui ,
en leur infpirant un amour , d'eux-mêmes
défordonné , les inftruit au menfonge & à
l'impofture : c'eft de lui que naît le defir
⚫ immodéré des richeffes , foit pour les répandre
avec prodigalité , ſoit pour les entaffer
& les fouftraire à la fociété . L'avare,
par une vanité démefurée , croit tout l'or
de l'univers fait pour le plaifir de fa jouiffance.
C'est l'orgueil qui apprend à l'im64
MERCURE DE FRANCE.
pie & au fcélérat à méprifer les Dieux &
les Princes , les loix & la vie de fes fem
blables ; qui lui donne l'idée de l'égalité
des hommes & de la loi du plus fort.
C'est lui qui , au moindre trait qui le
bleſſe , échauffe la bile & le fang , & porte
à des excès auffi nuifibles au fujet fur lequel
il exerce fa puiffance , qu'à celui fur
qui tombent fes effets . C'eft cette paffion
enfin qui tient les corps dans l'inaction , &
perfuade à l'homme que fon être eft trop
excellent pour être foumis à la peine du
travail , & que pour éxifter avec fplendeur ,
il n'a pas befoin de décoration étrangère..
Les vices phyfiques dans l'homme dépendent
de fa conftitution ; & pour en réprimer
les effets , je chercherois dans ſa vanité
même & dans fon amour- propre un
frein à fes paffions ; je lui apprendrois la
dignité & le prix de la partie périffante
de fon individu , & lui ferois fentir , par
les misères attachées à l'humanité , combien
il fe dégrade & fe prépare de peines ,
en prenant la fimple nature pour guide.
Les refforts de l'amour propre peuvent être
mis en jeu chez l'homme , prefqu'au moment
de fa naiffance ; & le Philofophe
moderne , qui , dans fon ingénieux fyftême
fur l'éducation , veut qu'il foit abandonné
MARS 1766. 65
à lui -même , comme incapable de recevoir
aucune impreffion jufqu'à l'âge de 1 2 ou 15
ans , n'a pas affez fenti l'empire de l'orgueil
fur l'âme , ni bien connu la naiffance &
les progrès rapides de cette paffion . II
n'a pas fu démêler davantage l'effence de
l'âme , ni le temps de l'exercice de fes
facultés ; elle n'attend , pour agir , qu'un
corps affez formé pour foutenir l'impreffion
de fa force active : elle fe déploie
quelquefois dans toute fon étendue ,
dans un fujet à peine forti des mains de
la nourrice. Le jeune Allemand que tout
Paris a vu muficien & compofiteur à
l'âge de fix ans , prouve invinciblement
que l'âme peut concevoir combiner
juger & être orgueilleufe dans le corps
d'un enfant ; on l'a vu regarder d'un
oeil de mépris , tout muficien dont il
,
a cru les talens inférieurs au fien , s'affliger
, & pleurer quand il en a reconnu
de fupérieurs.
Les principes généraux d'éducation qui
peuvent conduire à l'état d'hommes heureux
& utiles , font les mêmes pour tous
les hommes . Mais la différence des états
chez l'homme en fociété , faifant la différence
des obligations que chacun contracte
avec elle ; de cette diverfité de devoirs
à remplir , s'enfuit néceffairement
66 MERCURE DE FRANCE.
une diverfité dans le bonheur , & dans
l'éducation particulière qui doit en frayer
le chemin. L'éducation d'un Prince ne
peut être la même que celle d'an fujet :
l'un ne doit reconnoître d'autre maître
que l'Être Souverain , fa propre juſtice
& celle des loix ; l'autre doit en outre
fon obéillance à tous ceux qui par degrés
defcendent du Prince jufqu'à lui . Le
bonheur du Prince eft de vouloir le bien ,
& dêtre aimé de fes fujets ; le bonheur
du fujet eft de le pratiquer & d'aimer
fon Prince. Un Prince dont la volonté
eft injufte , eft bien plus éloigné du point
du bonheur , qu'un fujet qui a enfreint
une loi jufte. La bonté du Prince peut
le lui pardonner ; mais qui peut fur la
terre abfoudre un Prince injufte ? L'amour
propre d'un homme deftiné par
état à commander aux autres , doit donc.
être foutenu & dirigé bien différemment
de celui d'un homme qui eft fait pour
obéir depuis le Prince jufqu'au dernier
fujet , combien d'états intermédiaires qui
exigent des principes différens dans l'éducation
particulière !
-
La fource du malheur & de l'inutilité
de la plupart des hommes dans la fociété ,
vient du vice d'une éducation dans laquelle
on s'eft attaché uniquement à la
MARS 1766. 67
culture de l'efprit & négligé celle du coeur.
On charge la tête d'un enfant des mots
refpectables de religion , de juftice , de
probité , de reconnoiffance , d'humanité ;
on lui apprend même à définir ces fentimens
; mais fon coeur n'en a jamais
fenti la plus légère impreffion : tout ce
qu'il en fait ne fert qu'à nourrir fon
orgueil.
La théorie des vertus eft une fcience
plus funefte qu'utile au bonheur de
l'homme , fi la pratique ne l'accompagne ;
cette pratique doit être enfeignée , & ne
peut l'être que par l'exemple. Pour pouvoir
perfuader de l'excellence d'un bien ,
il faut commencer par convaincre qu'on
en eft perfuadé , & on ne peut en mieux
convaincre qu'en le pratiquant. L'enfant
qui voit fon gouverneur fe porter à des
excès d'orgueil & de fureur , peut- il
croire que l'orgueil & la colère foient
un mal ? Un père livré à la débauche ,
fe flattera- t-il d'infpirer à fes enfans ,
par les charmes de l'éloquence , l'horreur
des vices qu'ils remarquent en lui ? L'horreur
du vice porte au mépris du vicieux ;
mais il en coûte moins à la nature chez
un enfant
pour imiter fon père dans fes
vices , qu'il ne lui en coûteroit pour les
méprifer.
68 MERCURE DE FRANCE.
:
L'enſemble des paffions forme des caractères
auffi variés , que l'enfemble des
traits forme de figures différentes entre
les hommes ; l'orgueil donne la teinte
aux caractères comme la couleur la donne
aux figures les vifages ont leur fard ,
& l'orgueil a le fien ; il fe cahe ſouvent
fous la trompeufe timidité ou fous la
fauffe modeftie ; l'étude du caractère doit
être l'objet du premier foin de l'homme
chargé de former le coeur & l'efprit d'un
enfant. Pour gouverner l'efprit , il doit
chercher le coeur , le flatter , le furprendre
, enfin s'y établir , y femer des principes
, & tâcher d'en recueillir le fruit.
La ſcience , dans un maître , eſt une qualité
néceffaire pour qu'il puiffe enfeigner;
mais elle ne fuffit pas pour inftruire l'efprit
& former le coeur. La culture de l'efprit
eft un art particulier , fon inftruction
doit dépendre de la capacité de ce maître :
la formation du coeur exige des foins différens
, & fa fenfibilité doit régler l'impreffion
qu'on veut lui donner. L'ouvrier
mal habile qui , pour graver fur la pierre
molle , fe fert du même burin & emploie
la même force dont il s'eft fervi pour
travailler fur la pierre dure , détruit néceffairement
le fond de fon ouvrage. Pour
choisir l'inftrument , il doit d'abord étuMARS
1766. 69
dier fon fujet l'homme , comme le diamant
, fortant des mains de la nature ,
apporte dans fon coeur des qualités dif
férentes , & plus ou moins de flexibilité ;
la connoiffance de ces qualités appartient
à l'efprit. Mais pour former un coeur ,
l'efprit eft inutile : c'eft du coeur même
que le coeur reçoit fon inftruction ; il a ,
fe faire entendre , un langage que
pour
l'efprit ne peut imiter ; il peint ce qu'il
fent fans rien emprunter de l'art : toutes
fes affections font dans la nature , & c'eſt
par la nature même qu'il s'exprime.
Lafuite au Mercure prochain.
PREMIERE IDYLL E.
VOIS - TU , Daphnis , comme le foleil dore
déja le fommet des montagnes ? Entendstu
les oifeaux qui annoncent fon lever
par leurs chants ? Viens , il eft temps ;
allons à la cabane du vieux Philémon :
j'appris hier que fon fils étoit dans la
douleur. Le pauvre Milon ! ce n'eft pas
fans fujet : Philémon refufe de lui donner
pour époufe la jeune Chloé cette
aimable bergère qu'il aime plus que fa
vie. Il mourra s'il ne l'obtient pas ; un
70 MERCURE DE FRANCE.
vil intérêt met obftacle à leur bonheur ;
comme fi le bonheur étoit attaché aux
richeffes mais je le toucherai peut être ,
car je lui dirai : Philemon , voyez votre
fils ; il périt comme une jeune plante
defféchée par l'ardeur brûlante de la canicule.
I périt n'aurez- vous point pitié
de lui ? Si ce vieillard eft infenfible à
ma plainte , je lui dirai : prenez dans
mon troupeau deux de mes plus belles
géniffes , je les donne à Chloé ; je réfervois
la plus graffe pour en faire un facrifice ;
mais le plus beau préfent qu'on puiffe
faire à la divinité , eft de rendre heureux
fes femblables.
prière
›
O Daphnis ! Philémon écoute ma
prière & accepte mon offre , que je ferai
heureux ! Je rendrai la vie à Milon à
Chloé ils me devront leur bonheur ;
Chloé reprendra fa fraîcheur , fa beauté :
elle regardera Milon avec attendriffement ,
elle ne prendra par la main , elle me
fourira , ils fe jetteront dans mes bras
leurs larmes me remercieront. O Daphnis¸
quel homme fera plus heureux que moi !
Je verrai ces tendres époux fe courronner
de fleurs , danfer à l'ombre des coudriers .
Je les verrai ..... O Daphnis ! ne ferai - je
pas bien dédommagé de la perte de mes
génifles ?
MARS 1766 . 71
SECONDE IDYLL E.
Nous ne vivons qu'un inftant ; nous
n'avons qu'un moment pour jouir ; heureux
celui qui peut dire , j'ai vécu ! Cette
onde qui s'échappe & qui fuit , ce nuage
qui n'eft jamais un moment à la même
place , ces feuilles que le moindre vent
agite , & qui n'ont qu'un printemps , tout
m'annonce que chaque chofe a fa révolution
, & qu'il faut que tout finife :
moi même j'aurai une fin ; que devien
drai -je , lorfqu'en apparence je ne ferai
plus ? .... Ainfi raifonnoit Amintas , &
dans l'agitation de fes penfées , il parloit
affez haut pour être entendu ; lorfque
Ménalque , caché derrière un faule , l'interrompit.
Amintas , lui dit- il , à quoi
te fert d'entretenir dans ton efprit des
idées fombres & triftes ? Que te ferviroitil
de favoir ce que nous ferons un jour?
Tâchons , ô mon ami ! d'être bienfaifans ,
juftes , honnêtes & compatiffans , & laiffons
à la Divinité le foin de difpofer de
nous.
Mais l'homme n'eft pas fait pour vivre
feul , ainfi l'a voulu la nature . O fi
jamais j'étois affez heureux pour trouver
une compagne fuivant mon coeur , rien
2 MERCURE DE FRANCE.
ne manqueroit à ma félicité . Sans ceffe
occupé d'elle , je fentirois que mon bonheur
croît avec le fien : elle m'aideroit
auffi à faire celui de tout ce qui m'environne
; alors je ferois heureux du bonheur
de tous je fentirois doubler mon
être. Bientôt , recevant dans mes bras les
gages de fon amour , je promettrois à la
face du Ciel , d'adoucir par tous les
foins fuggérés par la bienfaifance & par
l'amour paternel , les maux attachés à la
condition de l'enfant que je mouillerai
de mes larmes.
C'eft ainfi que , paffant tranquillement
mes jours , loin des foucis cuifans , des
peines cruelles qui dévorent les malheureux
mortels , j'attends fans inquiétude
la fin de mon exiftence. Lorfque le
terme en fera venu , j'oferai dire : ô toi
qui me donnas un coeur fenfible , Étre
bienfaifant , je te falue ! c'eft le plus beau
préfent que tu aies pu me faire , je t'en
remercie ; il m'a appris à fentir qu'il
n'y avoit rien de bon que toi , rien de
bon que ce que tu avois ordonné ; en te
contemplant , je ne ferai que réaliſet le
fublime modèle de perfection que mon
imagination avoit gravé dans mon coeur.
Le
MARS 1766. 73
LE mot de la première Enigme du Mercure
de Février eſt la cire d'Eſpagne. Celui
de la feconde eft loterie. Celui du premier
Logogryphe eft mariage , dans lequel on
trouve mari & âge. Celui du fecond eft
limon ; la fuppreffion de l'm , qui eft la
lettre du milieu , fait trouver lion , roi des
animaux , & auffi l'un des douze ſignes du
zodiaque où le foleil entre en Juillet , lequel
eft fuivi du figne de la Vierge où le
foleil entre au mois d'Août . Et celui du
troisième est livre ; le retranchement de
I'v , qui forme le milieu , donne le mot
inftrument.
lire ,
J
ENIGMES.
E fuis dans mon vrai fens une conjonction ,
Tu me tiens , cher Lecteur , fi je dis caufative :
N'importe.... de mon corps l'exacte inverfion
D'un Royaume Indien t'offre la perspective.
Par M. FORESTIER , Avocat à Cuffet.
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
AUTRE.
ON tire de mon être une étoffe légère ;
C'eft fur-tout en été que je fuis de faifon.
Retourne- moi , Lecteur. ... fur une autre hémifphère
,
Par mes débordemens , j'enrichis le colon.
Par le même.
LOGO GRYPHE S..
SOUVEN OUVENT de la fociété
Je trouble la douce harmonie :
Et , pour dire la vérité ,
Je tiens beaucoup de la folie.
Souvent , par mon illufion ,
A ce qui vaut la préférence
On donne , hélas ! l'exclufion
Sous la plus frivole apparence.
Malheur au débile cerveau
Que je couvre de mon nuage ;
Pour l'ordinaire mon bandeau-
Des plus grands maux eft le préfage:
MARS 1769 . 75
Lorsque j'ai deux membres de moins ,
J'enfante alors mille preftiges :
Par moi ( plus encor par les foins }
Qu'un Hiftrion fait de prodiges !
Enfin , quel contrafte eft le mien ?
Sur mes quatre pieds de derrière'
La tendre fleur a fon foutien ;
Et ma tête lui fait la guerre.
·
Par M. F. d'Amiens. ...
AUTRE.
MALGRÉ ma brutale figure ,
On ne m'en eftime pas moins :
Pour être vengé d'une injure ,
On peut s'en fier à mes foins .
Dans les tranfports de ma colère
Je fuis un être dangereux ;
Et de la Parque meurtrière.
Le cifeau n'eft pas plus affreux .
Ma queue , au fein de la nature ,
Offre au contraire mille appas ;
Et jufqu'à notre nourriture ,
Sans elle , nous ne l'aurions pas.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE ,
Quant à ma tête , ſa ſtature
Du cédre égale la hauteur ,
Et même , de fa chevelure ,
Souvent furpaffe la longueur.
Par le même,
Ii
CHANSON.
L eft temps que l'amour nous enchaîne ,
Il fait vaincre les plus fiers vainqueurs .
Rendons -nous ; la feinte eft vaine ,
Ce Dieu charme tous les coeurs :
Il n'eft point de bien fans peine ;
Mais peut-on trop payer les douceurs ?
Par M. DU PERRIER,
Tendremt.
3
W
Il est tems
que
l'amour nous en chai..
e, Il sait vaincre les plus fiers vainqueurs:
W
endons nous lafeinte est vai ne, Ce Dieu
Petite
Reprise.
arme tous les coeurs,
Il n'est point de biens sans
3
eine, Maispeut-on troppayer ses douceurs.
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATION8
. **
MARS 1766. 77
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTÉRAIRES
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
Ville où nâquit LOUIS DURET.
Pontdevaux en Breffe , ce 20 Novembre 1765.
J'AI lu , Monfieur , dans votre Mercure
du mois de Septembre dernier, une réponfe
de M. Pernetti , Chevalier de l'Eglife de
Lyon , à ce qu'il appelle une accufation
formée contre lui par M. Chomel , dans
fon éloge de Louis Duret : M. Chomel
affure , fondé fans doute fur de bons Mémoires
, que ce célèbre Médecin naquit en
Breffe , & M. Pernetti , au contraire , foutient
que le Forez l'a vu naître . Je fuis
Breffand , & comme tel , me trouvant intéreffé
dans cette difpute littéraire , je me
fuis cru obligé de faire des recherches fur
la patrie de Louis Duret. Si vous croyez
que mes obfervations puiffent aider à éclaircir
la queftion , je vous prie de les inférer
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
dans un de vos Mercures ; vous obligerez
une province qui fe glorifie d'avoir donné
plufieurs grands hommes à la république
des lettres , notamment à l'Académie Françoife
, les Vaugelas , les Farret , les Méziriacs
, &c.
Je ne prétends point au refte donner la
moindre atteinte à l'eftime que mérite à fi
jufte titre M. Pernetti , je lui rends toute
la juftice qui lui eft due : il s'eft trompé
ou plutôt il a été trompé par les Auteurs
qu'il a fuivi ; mais l'erreur n'eſt pas un
crime , & nul homme n'eft infaillible :
omnis homo mendax.
J'ai l'honneur , & c.
BORJON DE SCELLERY.
Mémoire fur la patrie de Louis Duret.
M. Pernetti foutient que Louis Duret
naquit en Forez, & M. Chomel affure qu'il
étoit Breffand ; ils s'appuient l'un & l'autre
d'autorités refpectables , & ce qui paroît
devoir éclaircir la queftion ne fert qu'à
l'embrouiller davantage ; il me femble
qu'il y avoit un moyen bien fimple pour
s'affurer du lieu de la naiffance de ce célèbre
Médecin avant que de rien écrire fùr
MARS 1766 . 79
ce fujet , il falloit s'informer exactement
en Breffe , en Forez & ailleurs , d'où l'on
dit qu'étoit originairement Louis Duret ;
c'eft ce qu'il paroît qu'a négligé M. Pernetti
, qui , fans autre examen , a foutenu
qu'il étoit du Forez , parce qu'il prenoit le
furnom de Segufianus.
Avant que d'examiner fi ce nom eſt
celui des Breffands ou des Foréfiens , je
me fuis informé à Baugé de ce que l'on
pouvoit favoir fur la naiffance de Louis
Duret , & le réfultat de mes informations
ne me permet pas de douter que cette
ville n'ait été le berceau de ce grand Médecin
; en effet , les archives de l'Hôtel de
Ville & les terriers du Seigneur de Baugé
en fourniffent les preuves les plus complettes
on montre encore la maifon dans
laquelle la tradition affure que nâquit
notre Duret ; cette maifon , actuellement
occupée par le fieur Gacon , eft appellée
dans les terriers maifon Duret .
Il n'est pas douteux , dit M. Pernetti ,
que Louis Duret ne foit forti du Forez ,
puifqu'il prend le furnom de Segufianus ;
qui, au jugement de Céfar , de Ptolomée &
de la plupart des Géographes modernes
défigne ceux de cette province. Il s'appuie
principalement du témoignage de Guichenon
, qui , dit-il , peut tenir lieu des autres.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Le fentiment de ce dernier ne fauroit être
d'aucun poids , puifqu'il eft prouvé par fes
ouvrages mêmes qu'il n'avoit qu'une connoiffance
imparfaite de la géographie ancienne
d'ailleurs fon hiftoire de Breffe
fourmille de tant d'erreurs , qu'on ne fauroit
être trop en garde contre tout ce qu'il
annonce.
M. Pernetti dit encore , comme une
preuve de la naiffance de Louis Duret en
Forez , qu'il y a eu dans cette province
plufieurs branches d'une famille de ce
nom , tant à Montbrifon qu'à Chazelles ,
& qu'il en exifte encore une à Rouanne.
Je le veux , mais cette pretenduë preuve
ne prouve rien ; ne voit- on pas dans une
même province, & fouvent dans une même
ville , des perfonnes de même nom qui ne
font point parentes : par exemple , il y a
dans la petite ville de Pondevaux en Breſſe
trois familles du même nom & qui toutes
les trois ont une origine différente. Mais
quand les Durets du Forez feroient parens
de Louis Duret , il ne s'enfuivroit pas qu'il
fût de cette province : une branche de
cette famille ne pouvoit- elle pas être établie
en Breffe & une autre en Forez ? Peutêtre
que les Durets du Forez font originaires
de Breffe , comme il fe peut faire
que ceux de Baugé , qui n'exiftent plus ,
fuffent fortis du Forez.
MARS 1766. 81
Le paffage de Duboulay , cité par M.
Pernetti , ne prouve pas non plus que Louis
Duret fût né dans le Royaume ; il eſt dit
feulement que Jean Duret étoit de cette
famille ( de Louis ) ex ea gente . Jean &
Louis pouvoient être parens fans être du
même pays , comme ils pouvoient être du
même pays fans être parens ; d'ailleurs , fi
je m'en rapporte à Duboulay , Louis étoit
de l'Autunois , & non pas du Forez .
Je n'examinerai point , au refte , fi les
reproches de M. Pernetti fur d'autres faits
avancés par M. Chomel font bien ou mal
fondés ; il me fuffit , pour remplir mon
objet , de prouver que Louis Duret naquir
en Breffe & non en Forez , comme le prétend
M. Pernetti.
J'ai dit
que la petite ville de Baugé en
Breffe avoit vu naître Louis Duret ; mais
fi les Breffands ne font pas les peuples
auxquels Céfar donne le nom de Segufiani ,
le Duret de Baugé n'eft pas celui dont
M. Chomel a fait l'éloge , puifqu'il eft certain
que Louis Duret , Médecin , prenoit
le furnom de Segufianus. C'eft- là le point
de la queſtion , & c'eft auffi fur quoi fe
fonde M. Pernetti pour foutenir qu'il étoit
du Forez .
J'avoue que la diverfité d'opinions des
Géographes modernes m'a d'abord embar-
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
raffe ; mais après les avoir tous paffés err
revuefans être plus éclairci , j'ai eu recours.
à un manufcrit original que j'ai entre les
mains , & j'y ai trouvé de quoi prouver
par les Commentaires de Cefar mêmeque
les anciens Ségufiens font les Breffands
d'aujourd'hui.
66
Céfar ( dit mon manufcrit ) , dans le
premier livre de fes Commentaires , dit
qu'il conduifit fon armée par le pays des
» Allobroges chez les Ségufiens qui étoient
» les peuples qu'il devoit trouver après
» avoir paffé le Rhône : inde ( 1 ) in Allobrogum
fines ab Allobrogibus in Segufia-
» nos ( 2 ) exercitum ducit , hi funt extrà
provinciam trans Rhodanum primi . Céfar
» donne le Rhône pour une limite qui eft
» très- connuë ; mais de quel côté eft cette
"
( 1 ) Mon manufcrit dit feulement , hi funt
tranfmiffo Rhodano primi , mais j'ai cru qu'il
étoit plus à propos de tranfcrire fa phraſe entière.
(2 ) On trouve dans quelques éditions le mot
de Sebufiani pour Segufiani , mais cela ne doit
faire aucune impreffion , puifqu'il eft certain que
ce n'eft que le même nom corrompu ; les Auteurs
du Journal de Trévoux , du mois de Juin 1713 ,
donnent le nom de Sebufiani à ceux du Forez .
Si l'on foutient que les Ségufiens & les Sébufiens
étoient deux peuples différens , je ne manquerai
pas d'autorités pour prouver que Segufiani
ou Sebufiani font ceux du même pays , qui eft la
Brefle
MARS 1766. 83
و د
» limite ? eft ce au nord ou au fud , à l'eſt
» ou à l'oueft ? Céfar n'en dit rien , &
» c'eft précisément ce filence qui a jetté
» les Auteurs dans des erreurs qui n'ont
» pas peu contribué à répandre les ténébres
» fur la géographie ancienne de ce pays ;
» les uns donnent le nom de Segufianum
» aux Breffands , & les autres à ceux du
>> Forez.
ود
وو
و د
» Pour décider la queftion , il faut re-
» prendre le difcours de Céfar , qui parle
» du chemin qu'il faifoit pour fecourir les
» Celtes , & particulièrement les Heduois :
» il étoit parti d'Italie , les Suiffes ou Hel-
» vétiens n'avoient pas paffé le Rhône,
» Cefar les en avoit empêché ; ils étoient
» donc au- delà du Rhône & au nord de
» ce fleuve , ainfi que le Mont Jura , au pied
duquel ils furent obligés de prendre leur
route pour entrer dans la Gaule Celtique
→ & pour paffer la Saône . Cefar alloit à
eux , il avoit donc le Rhône devant lui.
» & au nord ; Segufiani étoient les peuples.
qu'il devoit trouver les premiers après:
» avoir paffé le Rhône , c'étoit donc ceux
que nous appellons aujourd'hui Bref
» fands ; c'eft là une démonftration , puiſ-..
qu'ils font au nord de ce fleuve .
2 .
ود
Comment peut - on foutenir que ce
➡nom ait été celui des Foreffans ? Leur
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
" pays ne confine point au Rhône en aucun
» endroit ; les Lyonnois habitent tout le
pays qui eft entre la montagne & ce fleuve .
» Il n'eft donc pas poffible de donner le
» nom de Segufiani à ceux du Forez » .
"
ود
Il faut avouer cependant que les Foréfiens
prirent dans la fuite le furnom de
Segufiani , mais ce ne fut qu'après la divifion
des provinces en diocèfes , & même
après l'extinction du nom de Segufiani ,
auquel fut fubftitué celui de Lugdunenfis
tractus , fous lequel étoient compris tous
les peuples qui étoient du Diocèle de Lyon ;
il y a apparence que ceux du Forez ont
pris le nom de Segufiani , fe fondant fur
ce qu'ils étoient du Diocèle de Lyon ,
ainfi que les Ségufiens..
of ,
Pline dit que Lyon eft fitué dans le pays
des Séguliens ou Sécufiens, Secufiani liberi,
in quorum agro colonia Lugdunum ( 3 ) . On
objectera peut- être que le Forcz étant &
ayant prefque toujours été du gouvernement
de Lyon , il s'enfuit que les Foréfiens
font les Ségufiens , dans le pays defquels
Lyon étoit fitué. Quelque fpécieufe que
paroiffe cette objection , il n'eft pas difficile .
de la détruire. Perfonne n'ignore que le
partage des provinces par gouvernemens
( 3 ) Hift. nat . livre 4 , chap. 18.
MARS 1766 . 85
eft de beaucoup poftérieur à la divifion par
diocèfe , faite inconteftablement par les
Romains , & qui fubfifte encor telle qu'elle
fut fixée par ces anciens maîtres du monde.
Sur ce principe il eft probable que les Breffans
doivent emporter le nom de Segufiani
fur ceux du Forez , puifqu'il eft certain
que Lyon étant fitué entre le Rhône & la
Saône , & n'y ayant aucune féparation
d'avec la Breffe , un des fauxboutgs de
cette ville étant encor de cette province (4) ,
on pourroit foutenir avec plus de fondement
que Lyon étoit fitué en Breffe plutôt
que dans le Lyonnois ou Forez , pays qui
font au- delà de la Saône .
On doit donc conclure de tout ce que
j'ai dit ci -deffus que Segufiani font les
Breffands , que par conféquent Louis Duret
nâquit en Brelle comme l'affure M. Chomel
, & dans la ville de Beaugé comme le
dit Guichenon , auteur d'ailleurs fi peu
exact.
( 4 ) Calvire .
86 MERCURE DE FRANCE.
EPHÉMÉRIDES du Citoyen , ou Chronique
de l'efprit national : tomes premier &
Second.
Quid pulchrum , quid turpe , quid utile , quid
non. Hor.
LES Ephémérides du Citoyen font un
ouvrage périodique , critique, moral , hiftorique
& politique . Le deffein de l'auteur
eft de peindre la France telle qu'elle eft ,
telle qu'elle fut , & telle qu'elle pourroit
être. Il fe propofe d'examiner tour à tour
les objets qui concernent l'adminiftration ,
la légiflation , l'économie intérieure , le
commerce , les arts , les fciences & les
lettres , les préjugés publics , les erreurs ,.
les abus & les vices ; il ne s'eft pas attaché
d'abord, comme le Spectateur Anglois,
à faifir en détail les ridicules particuliers.
de quelques hommes ou de quelques petites
fociétés. Il commence par le tableau
général des moeurs & de l'efprit national ;
fon but n'eft pas , dit- il , d'amufer la curiofité
maligne , c'eft d'éclairer le patriotiſme.
& de ranimer s'il fe peut le zèle trop refroidi
des Citoyens.
MARS 1766. 87
"
Les fujets entamés dans les deux premiers
volumes font , 1º . les moyens politiques
de perfectionner l'agriculture
c'est-à-dire , d'arrêter la dépopulation de
nos campagnes , de donner aux agricoles
des lumières , de l'émulation & de l'aifance
(tome premier , n° . III, IV ; tome 2 ,
n°. xv ) . 2 ° . L'adminiftration de la juftice
, le mal que caufe à l'Etat la multiplication
des procès , la caufe & les remè
des ( tome premier , n°. v ; tome 2 , n °.
VI ). 3 ° . L'éducation nationale , ou le
fyftême univerfel des études propres à toutes
les espèces de Citoyens ( tome premier ,
n°. vir ; tome 2 nº. v ). 4°. Le commerce
maritime & les colonies ( tome premier
, n°. vi ; tome 2 , n°. 111 & IV ).
5. Des réflexions politiques & morales
fur Paris ( tome premier , n° . x , tome 2 ,
no. VII & Ix ). 6°. Des obfervations critiques
& patriotiqnes fur l'état actuel des
fciences , des belles lettres & des arts parmi
nous ( tome premier n°. 16 , tome 2 ,
nº . viii ) . 70. Des mémoires hiftoriques
fur les anciens Francs , nos ancêtres , dont
les origines font peu connuës ( tome premier
, nº . x1 , tome 2 , nº . x1 & XII ) .
8°. Le monde politique , ou l'état actuel de
tous les Empires connus , & leurs relations
88
MERCURE
DE FRANCE
.
avec les intérêts de la France ( tome 2 ,
n°. 11 ).
Il fe propofe de traiter auffi de temps
en temps des ridicules , des préjugés &
des modes ; il en a donné des effais ( tome
lernº.1 , II , III , tome 2 , no. 1 & XVII ).
Pour jetter plus de variété dans fon ouvrage,
il a imaginé un vieux.roman grec intitulé
les rêves de Lycurgue , dont il donne la
traduction prétendue en profe poétique ,
( tome premier , n° . ix , & xiv , tome 2 ,
n° . xiv ) . Il annonce fous le nom de trois
amis affociés aux Eméphérides une fuite
de paradoxes , ( tome premier , n°. vi &
XIII , tome 2 , nº. xv ) . Sous celui d'un
traducteur, le Valere Maxime François , ou
les exemples mémorables , grecs , romains
& françois , ( tome 2 , n°. x ) . Enfin fous
celui de deux affociés , une hiftoire univerſelle
des femmes depuis la naiffance du
monde jufqu'à nous (tome premier , nº.
XII , tome 2 , n ° . xvi ) .
On voit par ces objets déja commencés,
que fon plan eft très- vafte & qu'il en contient
beaucoup d'autres femblables . Sa méthode
eft d'entrelacer toujours les matières,
fes feuilles font alternativement critiques
morales , hiftoriques & politiques ; mais il
ramène tout à fon but principal , de peindre
la nation elle-même.
MARS 1766. 89
Les feuilles font in- 8° . petit formât ,
elle fe diftribuent régulièrement aux foufcripteurs
les lundis & vendredis de chaque
femaine , elles forment un volume tous
les deux mois : elles ont commencé le
4 Novembre dernier ; on donne les feuilles
ou les volumes féparément à ceux qui
n'ont pas foufcrit.
Il faut s'adreffer à Delalain , Libraire ,
rue faint Jacques , à faint Jacques , prefque
vis-à-vis la rue de la Parcheminerie.
Nous ne pouvons que fouhaiter la continuation
de cet ouvrage , aufli inftructif
qu'agréable.
༡༠ MERCURE DE FRANCE .
BIBLIOGRAPHI E.
LETTRE de V. P. T. G. V. D. F. à M.
fur une édition des élégances latines de
LAURENT VALLE.
E n'attache sûrement pas plus de prix
qu'il ne convient à toutes ces précieuſes
inutilités , que la médiocrité des idées
d'une part , & l'excès des richeffes de
l'autre , font fi avidement rechercher à
ceux qui ont beaucoup d'envie & peu
de moyens de faire appercevoir leur exiftence.
Je fais qu'on peut facilement être
heureux fans tout cela , qu'il eft même
en ce genre de célébrité quelque chofe
de frivole , & d'affez peu féduifant pour
un homme qui fait s'occuper plus utilement.
Cependant , puifqu'il faut des hochets
pour tous les âges , on peut bien croire
qu'il en faut auffi pour toutes les fortunes
, peut-être même pour tous les genres
de goûts . De tout temps il s'eft trouvé
des hommes riches qui ont aimé à entaffer
les raretés littéraires , & d'autres
qui , avec des lumières & des talens
MARS 1766. 91
n'ont point regardé comme tout-à-fait
puéril le goût des monumens anciens
de la littérature & des arts. Dans ce dernier
genre ils ont fur -tout diftingué les
premiers effais d'un art dont les progrès
devoient porter un changement fi confidérable
dans la conftitution de l'efprit
humain .
Un homme de lettres ne peut confidérer
, fans quelqu'efpèce d'attachement ,
ces premières éditions qui dépofent encore
de la tradition jufqu'alors peu connue
des anciens écrivains ; & il voit avec
plaifir par quelle fuite d'efforts l'induſtrie
des hommes eft parvenue à étendre la
communication des penfées , & à multiplier
par cette facilité les voies d'inftruction
& d'amufement avec un peu de
myfantropie j'aurois dit les voies d'infortune
& de dépravation .
Je n'ai pu m'empêcher de faire ces
réflexions à l'occafion d'un ancien livre.
fort rare , dont je fis en dernier lieu l'acquifition
, & duquel je crois que vous
verrez la notice avec plaifir. Ce font les
élégances latines de Laurent Valle , de
l'édition de Gering , faite en Sorbonne
en 1471 , fuivant la date de l'épître de
remerciment de Jean de la Pierre , à
l'Éditeur Pierre- Paul Senilis . Edibus Sor
92 MERCURE DE FRANCE .
bona fcriptum anno uno & feptuagefimo
quadringentefimo fupra millefimum.
Vous favez que la typographie n'a rien
de plus ancien que ces premières éditions
au nombre de douze ou treize , que
donnèrent les trois premiers Imprimeurs
qui aient paru en France , Ulric Gering ,
Martin Cranlz & Michel Friburger (1 ) . Ces
trois artiſtes Allemands furent appellés en
Sorbonne par deux célèbres Docteurs de
cette maifon , Guillaume Fichel & Jean
de la Pierre , qu'on peut regarder comine
les fondateurs de l'imprimerie en France.
C'eſt au zèle de ces Docteurs que nos
premiers Imprimeurs dûrent leur établiſ
fement en France . Ils furent eux - mêmes
les auteurs , les éditeurs ou les correcteurs
de la plupart des ouvrages qu'ils imprimèrent
en Sorbonne ; ils leur fournirent
(1 ) M. Maittaire avoit cru que la typographie
françoife avoit pris naiffance à Tours fur la foi de
deux différentes éditions du livre de Florius de
amore Camilli etamilia , imprimées l'une & l'autre
Turones in domo Archiepifcopi en 1467 ; mais M.
de Foncemagne a fait voir combien peu il y avoit de
fonds à faire fur l'épigraphe de ce livre , qui paroît
être de même aloi que celle du Petrus Auréolus
de Virginis Conceptione , imprimé à Toulouſe
en 1314 , & de tant d'autres livres qui portent
une fauffe date. Sur quoi voyez les Differtations
de Loercher , Maittaire , & les Mém . de l'Acad .
des' Infcriptions , tom . I.
MARS 1766. 93
les fecours néceffaires pour un premier
établiſſement ; & quand ils ne purent
fuffire par eux - mêmes aux travaux de
cette Imprimerie naiffante , ils engagèrent
d'autres gens de lettres à les aider de
leurs fecours , & à leur procurer de bonnes
éditions. C'eft ainfi que Jean de la
Pierre engagea l'un de fes amis Pierre-
Paul Senilis , à fe charger de l'édition
des élégances latines de Laurent Valle ,
comme il le témoigne lui-même dans
la préface ou épître dédicatoire de cet
ouvrage qu'il adreffe à Jean Cyling de
la Pierre & dont Cheviller rapporte
d'affez longs fragmens.
>
Comme ce Docteur est entré dans un
grand détail fur ce qui concerne les éditions
des Gering , & qu'il donne furtout
une notice exacte du Laurent l'alle
je crois qu'il eft affez inutile de répéter
ici tout ce qu'on trouve dans fon ouvrage
; je me contenterai de rapporter ce
qu'il y aura de plus intéreffant , de faire
quelques obfervations fur l'exemplaire
que j'ai fous les yeux , & d'expofer quel
ques conjectures dont vous ferez le juge.
I.
Il y a trois époques à diftinguer dans
l'ordre des éditions qu'ont données Gering
94 MERCURE DE FRANCE .
& fes affociés ; & c'eft relativement à
ces époques que M. Cheviller a donné
trois liftes différentes des ouvrages de cet
Imprimeur. La première contient les livres
qu'il a imprimés dans la maifon de Sorbonne
( 2 ) , depuis l'an 1470 , époque de
fon établiſſement dans cette maiſon jufqu'à
l'année 1472 , qui fut l'époque de
la fortie & du changement de fes preffes
à la rue faint Jacques , au foleil d'or . Les
livres compris dans cette lifte , font d'une
extrême rareté : Cheviller ne cite que la
bibliothèque de Sorbonne , où l'on puiffe
les trouver. Cependant on en trouve aujourd'hui
quelques-uns dans quelques bibliothèques
& dáns quelques catalogues
où ils font portés à très-haut prix. De
ce nombre eft la rhétorique de Fichet
( 2 ) Naudé avoit cru que Gering s'étoit établi
en Sorbonne en 1466 , mais M. Cheviller fixe
l'époque de cet établiſſement à l'année 1 470 , ou
au plus tard 1471. Un Bibliographe Allemand ,
M. Woght , a rapporté en l'an 1464 l'édition de
la Bible de Gering , ce qui fembleroit détruire le
fyftême de M. Cheviller ; mais les raifons fur lef
quelles s'appuie M. Woght ne paroiſſent pas péremptoires
, & ne peuvent tenir contre les monumens
donieftiques de la Maifon de Sorbonne
fur lefquelles M. Cheviller s'eft fondé. Aufli ce
dernier fentiment a- t- il toujours été fuivi par MM.
de Foncemagne, Maittaire, Lacaille & tous les bons
Bibliographes.
>
MARS 1766 . 95
qui eft marquée 100 liv. au catalogue
de M. de Selle. Les lettres du même
Docteur , marquées 78 liv . au petit catalogue
de M. de Boze , &c. Les élégances
latines de Laurent Valle font de cette
première lifte . Mais je n'hélite point à
croire que fur 1 3 articles dont elle eft compofée
, il en eft peu d'auffi difficiles à trouver
que celui -ci . J'ai parcouru bien des
catalogues , & notamment ceux de MM.
Colbert , Rothelin , de Boze , de Selle
nulle part je ne l'ai pu trouver pas
même dans le catalogue de la bibliothèque
du Roi , où sûrement il n'eft pas ;
je l'ai demandé vainement dans bien des
bibliothèques , & n'ai pu le voir que dans
celle de Sorbonne.
-
C'est là que je l'ai confronté avec
l'exemplaire que je pofféde ; & j'y ai
trouvé une entière conformité , ſauf l'épître
dédicatoire de Pierre - Paul Senilis
au Docteur de la Pierre , qui manque
à l'exemplaire de Sorbonne , & qui fe
trouve dans le mien. Je puis même dire
que la confervation de ce dernier eft bien
fupérieure , & qu'il n'y a pas la plus légère
tache ni piquure de vers.
Comme perfonne n'a mieux décrit la
forme & les caractères de ces premières
éditions de Gering que Maittaire , &
96 MERCURE
DE FRANCE.
que
1
d'ailleurs fon livre eft peu commun
dans le pays où vous vivez , j'ai cru que
vous liriez avec plaifir la defcription qu'il
en fait. Libri illi , dit ce favant bibliographe
, t. 1 , p. 25 , impreſſifunt craffo , romano,
rotundo caractere , nigredine atramenti
pulchra nitidâque , chartâ haud nimium
albenti , fed firma fatis & bene glutinata¸
fine litteris majufculis , capitumque initia
libus , vacante ibi fpatio poftea coloribus
illuminando , abfque titulis & voculis quas
dicunt reclamantibus , paginarum
indicibus , & litterarum ordine alphabetico
difpofitarum , fignaturis notis , compendiariis
referti..... Codices plurimà tribus illis
Typrchraphis,impreffitemporis quoprodierunt
notatione deftituuntur , annufque & ordo
nonnifi ex circumftantiis , infcriptione puta
epiftolarum , epigrammatibus quibufdam
adjectis aut caracteris formâ poteft conjectari.
Tous ces caractères que Maittaire
affigne comme diftinctifs des éditions de
Gering , conviennent parfaitement à
l'exemplaire que j'ai fous les yeux , ainſi
que vous vous en convaincrez par vos
propres regards.
I I.
Après cette dernière remarque de Maittaire
, il devient fort aifé de fixer la date
dụ
MARS 1766. 97
و د
du Laurent Valle de Gering. L'infcription
que j'ai rapportée plus haut , & qui termine
la lettre du Docteur de la Pierre ,
fuffit pour cela . « Je crois , dit Cheviller
» que le Laurent Valle n'a été imprimé
que l'année 1471 , à caufe que la lettre
» de de la Pierre , à Pierre- Paul Senilis ,
qui y eft imprimée , eft de la même
" date ". Tel eft auffi le fentiment de
Lacaille , & de tous les bons auteurs de
bibliographie.
93
ود
97
CC
Cependant un écrivain moderne parlant
de cette édition , vient de nous dire
" que comme elle n'a point de date , elle
eft inférieure aux précédentes ( celle de
Rome & de Venife ) ». Il ajoute que
ce n'eft que par conjecture qu'on l'a
» jugée imprimée en 1471 , & qu'on
» n'en peut avoir de certitude particulière
» il eft difficile de prononcer
fur de pareilles affertions fans paroître
comber dans des perfonnalités ; & nous
vions offert à l'auteur de la nouvelle
bibliographie , tous les éclairciffemens néceffaires
pour fe convaincre lui -même de
'identité des caractères de Laurent Valle ,
avec ceux dont Gering ne fit ufage qu'en
Sorbonne.
La feconde & la troifième lifte des
Éditions de Gering qu'a données Che-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
viller , renferment bien quelques livres
affez recherchés par les bibliophiles : mais
l'Imprimerie ayant déja fait quelques progrès
en France , & Gering s'étant lui- .
même fervi , prefqu'auffi-tôt après fa fortie
de Sorbonne , de ces caractères gothiques
qui inondèrent la typographie ( 3 ) , fes éditions
çefferent d'être aufli recherchées : &
nombre de fes productions font encore
aujourd'hui reléguées parmi ces livres qui
n'ont plus de valeur .
(3 ) A peine l'Imprimerie étoit - elle inventée ,
que l'Allemagne , où elle avoit pris naiflance ,
la vit dégradée par l'introduction du gothique . On
conferve en Sorbonne un décret de Gratien , imprimé
en caractère gothique à Strasbourg l'an
1471. Dès 1484 Louis Martineau fe fervoit à
Paris de ces caractères . Gering s'en fervit prefqu'en
même temps ; mais on imprimoit affez communément
le françois en caractère demi -gothique
ou financier. J'ai la Cité de Dieu de S. Auguſtin ,
imprimée à Abbeville en1 486 , qui eft de ce caraçtère.
Alde inventa en 1502 la lettre italique , &
obtint un privilége du Pape Alexandre Vi , pour
empêcher qu'un autre ne s'en fervit. Tous ces
mauvais caractères difparurent pour faire piace à
celui dont nous nous fervons . En 1658 le Libraire
Graujon obtint un privilége pour la reftitution
des lettres curtives ou financières. J'ai le poème
latin d'Alexandreido , qu'il donna pour effai de ce
caractère , mais cet effai ne plut pas , le caractère
romain reſta toujours en ufage , & il a été conduit
de nos jours à une grande perfection.
MARS 1766 . ୨୭
Il n'en eft pas de même des livres
qu'il donna durant les trois années qu'il
paffa en Sorbonne. « Tous ces livres , dit
» Cheviller font imprimés des mêmes
ود
ود
22
>
» lettres fondues dans les mêmes matrices :
» c'eſt un caractère rond gros romain
» &c. Les livres de la feconde lifte
dit encore ce même Auteur , « ne font
pas de même caractère que ceux de la
»première. Ses éditions de la rue faint
Jacques font toutes de nouvelles lettres
,, fondues dans de nouvelles matrices . On
و ر
و ر
رد
» ne voit plus dans leurs autres impref-
» fions ces caractères de Sorbonne , qui ont
» été les premiers effais de l'Imprimerie
», de Paris ".
ور
J'ai vu quelques éditions de cette première
lifte que j'ai confrontrées avec mon
Laurent Valle , & je me fuis convaincu
de la vérité de l'obfervation de Cheviller.
Je ne fais pourquoi ce nouvel Auteur
dont j'ai parlé , qui de fon propre aveu
n'avoit jamais vu le Laurent Valle de
Gering , vouloit s'infcrire en faux contre
Identité des caractères dont parlent Cheviller
& Maittaire.
I I I.
C'eft à l'occafion de ce dernier & du
rang qu'il a fuivi dans l'ordre des édi-
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
tions de Laurent Valle , que j'ai cru devoir
vous propofer quelques conjectures,
Maittaire cite fous l'année 1471 , trois
éditions différentes des Élégances latines,
La première eft celle de Gering en Sorbonne.
La feconde eft celle de Denis
Richet , Nicolas Janfon ; & la troisième
eft celle de Rome , in Pinia regione.
Or c'est toujours celle de Gering , que
Maittaire met à la tête des autres , tam
au premier tome de fes annales typographiques
, pag. 294 , qu'au tome cinquième
qui en forme le fupplément , pag,
310. Cependant l'Auteur du catalogue
de la bibliothèque du Roi , ainfi que celui
du catalogue de M. de Boże , donnent
à l'édition de Rome la qualification d'editio
princeps , & c'est précisément celle que
Maittaire place toujours la dernière.
J'ai cherché quelle pouvoit être la raifon
qui avoit déterminé Maittaire à placer
conftamment l'édition de Gering avant
toutes les autres , & celle qui pouvoit
avoir déterminé MM. Melot & de Boze ,
à donner cette place à l'édition de Rotej
or , quoique j'aie bien attentivement comparé
ces deux éditions pour voir de quel
côté pouvoient fe trouver les raifons de
préférence , je n'ai pu rien découvrir qui
pût décider la queftion . Voici donc les
MARS 1766. ΙΟΙ
conjectures que j'ai formées à cet égard ,
& qui peuvent fuppléer au défaut des
raifons qui ne font alléguées de part ni
d'autre .
que
Il est sûr que l'édition de Rome eft
beaucoup inférieure à celle de Gering ,
le papier en eft moins bon , l'encre
moins noire , le caractère plus grêle , &
c'eft peut-être ce qui a décidé Maittaire
à ne lui donner le trofième rang.
D'autre part les bibliographes qui ont
dreffé les catalogues dont nous avons
parlé , n'ayant jamais vu le Laurent Valle
de Gering , non plus que celui de Janſon ,
qui font l'un & l'autre fort rares , ont
donné la qualification d'editio princeps
la plus ancienne des éditions qui fe trouvoient
ordinairement ; car outre les trois
éditions du Laurent Valle de 1471 , il
en eft nombre d'autres antérieures à l'année
isoo. 1500. C'est donc par rapport
à ces
derniers feulement qu'on aura qualifié
d'editio princeps l'édition de Rome , &
non par rapport aux deux autres qui ,
quoique citées par les Auteurs , ne fe
trouvent point fi communément que des
celle- ci.
Je conviens que ce ne font ici que des
conjectures. Mais conjecture pour conjecture
, celle de Maittaire qui regarde
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
l'édition du Laurent Valle de Gering
comme l'édition princeps, vaut bien autant
que celle des autres bibliographes
qui ont donné cette qualification à l'édition
de Rome . Perfonne affurément n'avoit
vu plus d'anciennes éditions que
Maittaire : or l'édition de Rome n'eft
par lui mife qu'au troifième rang , au
lieu qu'il place la première l'édition de
Gering ; il eft donc auffi probable que
celle - ci mérite cette qualification_autant
ou plus que toute autre ; & d'ailleurs
quand bien même elle ne feroit point à
cet égard la principale , elle auroit toujours
un mérite que les autres ne fauroient
avoir , ce feroit celui de nous repréfenter
les premiers caractères qui ont
été en ufage dans l'Imprimerie de Paris ;
car le Gafparin de Pergame , les épîtres
de Beffarion , la rhétorique de Fichet , &c.
& les autres livres qui peuvent tout au
plus être de l'année 1570 , ne font point
imprimés d'un autre caractère ; le témoignage
de Cheviller eft formel , & nous
nous en fommes convaincus par la comparaifon
que nous avons faite de ces
éditions .
Voilà , Monfieur , tous les dérails que
je vous avois promis , & qui amuferont
un moment votre curiofité littéraire. On
MARS 1766 . 103
ne peut pas toujours être dans les ténè
bres de la métaphyfique , & de la plupart
des fciences exactes : la faifon fe refufe
aux délaffemens de la botanique & de
l'hiſtoire naturelle ; que peut-on faire de
plus amufant que de s'occuper un peu
de la bibliographie ? Si ce morceau ne
vous déplaifoit pas , peut-être pourroisje
vous en donner quelqu'autre fur quelques
livres affez intéreffans .
J'ai l'honneur , & c .
Du 16 Novembre 1765.
L'Abbé B ***
MÉMOIRES fecrets , tirés des archives
des Souverains de l'Europe , depuis le
règne de HENRY IV, ouvrage traduit de
l'Italien. A Amfterdam , & fe trouve à
Paris , chez SAILLANT, rue Saint Jean
de Beauvais. III , IV , V & VI parties
in- 12 : 1766.
L'ANNONCE qui fut faite de la feconde
édition des deux premières parties de
cet ouvrage prefqu'aufli-tôt qu'elles eurent
paru , étoit celle du fuccès que nous
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
en avions auguré. Il ne faut que lire
l'avant-propros qui fe trouve à la tête de
la troisième , pour fe convaincre de plus
en plus du mérite de l'Auteur. Il fuffic
de jetter un coup d'oeil général fur les
matières traitées dans les quatre parties
que nous annonçons , pour s'étonner de
la grandeur du plan & de la manière
dont il eft exécuté.
!
Quelle foule d'objets intéreſſans , placés
fous le même point de vue , Lans
être confondus ! que de nations en mouvement
tout à la fois ! quelle vaſte ſcène !
que de perfonnages ! quel Monarque que
ce Roi de France ( 1 ) qui joue le principal
rôle que d'intérêts qui fe heurtent , qui
fe divifent , qui fouvent fe réuniffent
qui varient de nouveau , qui changent
quelquefois tout-à-fait ! que de jaloufies ,
de rivalités , d'ombrages, d'allarmes ! que
de vues fines , de négociations adroites ,
de projets plus ou moins heureuſement
conçus ! que de fublimes leçons de politique
!
t
Tous les cabinets des Souverains ouverts
ce qu'il y a de plus fecret dans
les intrigues , les cabales , les conjurations
expofées au grand jour : les Miniftres
de la première force , employés par
(1) Henry IV.
MARS 1766. 1ος
les diverfes Puiffances , pour le foutien
de leurs intérêts refpectifs ; peut-on propofer
au lecteur rien de plus capable
de l'attacher & de l'inftruire ?
Nous ne ferons point d'extraits de ces.
quatre nouvelles parties : nous n'en citerons
pas même les articles les plus effentiels.
Comment le pourrions- nous ? ils
le font tous également. Nous nous contenterons
feulement de dire que quelquediftingués
que foient certains mémoires ,
connus déja dans notre langue , ils ne
paroiffent que de maigres efquiffes , comparés
à ceux- ci , les plus nourris & les
plus célèbres qu'ait la littérature en général
.
On trouve dans le traducteur , toujours
même force , même clarté , même élégance
, & fur- tout , cet art de foutenir l'attention
du lecteur fans jamais la fatiguer.
Il feroit à fouhaiter que la partie typographique
de cet ouvrage fût entre les
mains d'un Imprimeur qui en fentît mieux
l'importance.
Le traducteur s'eft reftreint , dans fes
errata , aux fautes qui défiguroient le
fens. Il n'a point cru devoir les groffir
de celles qui font fi fort vifibles , que le
lecteur le moins judicieux les corrige
aifément de lui - même. Tels font les mots
Ev
IOG MERCURE DE FRANCE.
partifante pour partifane , Aldermons pour
Aldermans , & quelques autres , qui ne
devroient point échapper à l'ouvrier le
moins habile dans l'art d'arranger des caractères.
ANNONCES DE LIVRES.
4
RÉPONSE de Valcour à Zéila , précédée
d'une lettre de l'Auteur à une femme
qu'il ne connoît pas . A Paris , chez Sébaftien
Jorry , rue & vis-à-vis de la Co-:
médie Françoife , au grand Monarque ;
& chez Bauche , quai des Auguftins ;
1766 : brochure in- 8 °. avec de très -belles
vignettes , & autres ornemens typographiques.
Le fuccès des poéfies de M. Dorat ,
& en particulier de l'épître de Zéila à
Valcour , n'ont pas peu contribué à lêngager
à grollir un recueil , qu'on peut
regarder comme un chef- d'oeuvre de typographie
& du burin , indépendamment
du mérite littéraire , très réel & trèsreconnu.
Cette réponſe de Valcour à
Zéila ne le cède ni du côté du fentiment
, ni du côté de la poéfie , aux autres.
ouvrages de ce genre , dont on trouve
MARS 1766. 107
une collection complette chez les Libraires
nommés ci-deffus.
LETTRE de Julie , fille d'Augufte , à
Ovide ; à Genève , & fe trouve à Paris ,
chez Bauche , quai des Auguftins ; 1766 :
in- 8°. avec une vignette & un cul - delampe
en taille- douce , beau papier , belle
impreffion , & auffi bien exécutée du côté
de la typographie , que les Lettres de
Barnevelt , de Zeila , &c.
Cette lettre parut en 1760 : elle eut
alors deux éditions confécutives ; mais elle
eft abfolument nouvelle par les changemens
que l'Auteur y a faits . Il n'a pas
confervé trente vers de l'ancienne façon ;
& il a cru le fujet affez piquant , pour
lui donner tous fes foins . La lettre de
Julie à Ovide eft du même Auteur, que
la réponſe de Valcour à Zéila , & fait
partie de la collection de Bauche & de
Jorry. Dans l'état où elle eft actuellement ,
c'eft , fans contredit , une des meilleures
-pièces de cet agréable recueil .
LA partie de chaffe de Henri IV , Comédie
en trois actes & en profe , avec
quatre eftampes en taille - douce , d'après
les deffeins de M. Gravelot ; par M.
Collé , Lecteur de S. A. S. Mgr le Duc
E vj
108 MERCURE DE FRANCE,
J
d'Orléans , premier Prince du Sang ; à
Paris , chez la veuve Duchesne , rue faint
Jacques , au temple du goût , & chez
Gueffier , fils , rue de la Harpe , vis- à - vis
de la rue faint Severin , à la Liberté ;
1766 ; in- 8°.
Cette comédie , dont il fera parlé plus
amplement dans l'article des Spectacles
fait partie du théâtre de fociété , compofé
par le même Auteur , & qui fe trouve
également chez la veuve Duchefne. Ce
théâtre renferme déja quatre comédies
Dupuis & Defronais , la Veuve , le Roffignol
, & celle qui fait aujourd'hui le
fujet de cet article. Cette dernière pièce
demande un long extrait , parce que tout
en eft intéreffant , & qu'il a n'y pas de
François qui ne doive defirer de la connoître
& de la lire.
LES préjugés du Public fur l'honneur ,
avec des obfervations critiques , morales
& hiftoriques ; par M. Denefle ; à Paris ,
chez H. C.de Hanfy , Libraire , rue S. Jacques
, près les Mathurins , à fainte Thérèfe
avec approbation & privilége du
Roi ; trois vol . in- 12 ; 1766 : avec cette
épigraphe Tantò major fama fitis eft ,
quam virtutis.
On fe propófe ici de faire obferver la
MARS 1766. 109
différence qui fe trouve entre l'honneur
confidéré felon l'idée générale que le
Public s'en forme , & l'honneur confidéré
en lui-même. On efpère que le
lecteur verra par cette diftinction que
plufieurs de ceux qui croient avoir beaucoup
d'honneur , n'en ont fouvent point
du tout ; & que ceux qui paffent pour
en être abfolument dénués , en ont quelquefois
plus que les autres . Voilà ce qui
doit réfulter d'une lecture bien réfléchie
de ces trois volumes , dans lefquels nous
avons trouvé d'excellentes réflexions qui
regardent tous les états , tous les âges ,
toutes les conditions.
COURS de mathématiques à l'ufage
des gardes du pavillon & de la marine ;
par M. Bézout , de l'Académie Royale
des Sciences , examinateur des gardes du
pavillon & de la marine ; troifième partie
, contenant l'algèbre & l'application
de cette fcience à l'arithmétique & à la
géométrie ; à Paris , chez J. B. G. Mufier,
fils , Libraire , quai des Auguftins , à S.
Etienne ; 1766 avec approbation & privilége
du Roi ; in - 8 °.
C'eft la fuite d'un ouvrage dont nous
avons annoncé les deux premieres parties.
Le mérite en eft univerfellement
MERCURE DE FRANCE.
"
reconnu , & l'utilité généralement avouée.
HISTOIRE des philofophes modernes ,
avec leur portrait dans le goût du crayon ;
par M. Saverien ; publiée par François ,
Graveur des deffeins du cabinet du Roi.
Hiftoire des mathématiciens ; à Paris ,
chez François , rue faint Jacques , à la
vieille pofte , & chez les Libraires ordinaires
; avec approbation & privilége du
Roi ; 1766 in- 12 .
Cet ouvrage eft commencé & connu
depuis long- temps , & nous en avons
annoncé les premiers tomes à mefure qu'ils
ont paru. Les philofophes , dont les vies
compofent ce volume , font Copernic ,
Tychobrahé , Galilée , Kepler , Fermet ,
Caffini , Hughens , Lahire , Varignon.
LETTRE fur une nouvelle dénomination
des fept degrés fucceffifs de la gamme
, où l'on propofe de nouveaux caractères
propres à les noter , avec figures ;
à Paris : 1766.
Quoique cette lettre foit déja publiée
dans un de nos derniers Mercures , l'Auteur
a cru pouvoir encore la faire imprimer
féparément , attendu que des raifons
particulières ont empêché , d'y inférer
quelques additions & quelques figuMARS
1766 . III
res néceffaires. Nous n'entrons ici dans
aucun détail , pour ne pas répéter ce que
l'on a déjà vu en lifant cette lettre dans
notre Journal.
HISTOIRE de François I , Roi de
France , dit le Grand , Roi & père des
lettres ; par M. Gaillard , de l'Académie
des Infcriptions & Belles Lettres . A Paris
chez Saillant , rue faint Jean - de - Beauvais
, vis-à- vis le collége ; 1766 avec
approbation & privilége du Roi ; quatre
vol. in- 12.
Le fond de cet ouvrage étant l'hiftoire
du règne de François I , l'Auteur a placé
dans l'introduction tout ce qui précède
fon règne , c'eſt- à- dire , fa généalogie ,
fa naiflance , & ce qu'il a fait avant que
de monter fur le thrône. Dans le corps de
l'ouvrage il a traité féparément tous les
événemens d'un ordre différent ; & ceux
qui comprennent plufieurs années , forment
des tableaux entiers & fuivis , fans
mêlange d'autres faits . Quand dans le
cours de l'hiftoire il fe rencontre plufieurs
points qui exigent une diſcuſſion
particulière , & qu'ils peuvent fe fondre
avec le récit , M. Gaillard ne manque
pas de l'y faire entrer : fi , au contraire
ces difcuffions font étrangères
MERCURE DE FRANCE.
à la narration , il les renvoie à la fin de
l'ouvrage.
> chez
HISTOIRE des révolutions de la haute
Allemagne , contenant les ligues & les
guerres de la Suiffe > avec une notice
fur les loix , les moeurs & les différentes
formes de gouvernement de chacun des
Etats compris dans le corps Helvétique ,
avec cette épigraphe : Stetimus tamen ,
& Deus adfuit aufis . A Zurich
Heidegger & Compagnie , & fe trouve à
à Paris , chez H. C. de Hanfy , rue faint
Jacques ; 1766 deux vol. in 12.
L'Auteur de cet ouvrage prétend que
nous n'avons encore aucune bonne hif
toire de la Suiffe , & la fienne pourra
fuppléer à ce qui nous manque à cet
égard. Il ajoute que n'étant pas François ,
il ne feroit pas étonnant que cette hiftoire
fût moins bien écrite qu'on pourroit
le defirer ; cependant il nous a paru que
les Suiffes , qu'elle intéreffe particulière.
ment , pourront la lire avec plaifir.
que
HISTOIRE , antiquités , & defcription
de la ville & du port du Havre de Grace ,
avec un traité de fon commerce , & une
notice des lieux circonvoifins de cette
place ; par M. l'Abbé Pleuyri, A Paris ,
MARS 1766. 113
au Palais , chez C. E. Chenault , Libraire ,
grand'falle , au Lion d'or ; avec approbation
& permiffion du Roi , 1766 : un
vol. in- 12.
Les hiftoires particulières de villes &
de provinces formeront un jour un riche
fond pour l'hiftoire générale. Celle du
Havre de Grace eft pleine de recherches
qui plairont même aux habitans des autres
villes & des autres provinces.
RÉCRÉATIONS littéraires, ou anecdoctes
& remarques fur différens fujets , recueillies
par M. C. R*** ; à Lyon , chez Jacques-
Marie Beffiat , Libraire , rue Mercière
, près de la mort qui trompe ; &
fe trouve à Paris , chez Defaint ; 1765 :
avec approbation ; un vol. in- 12 de 264
pages.
On trouve dans ce volume plufieurs
anecdoctes dramatiques , plufieurs traits
concernant des hommes connus dans la
littérature , & dont plufieurs font vivans
& mal traités. Il lyy en a de piquans , & qu'il
eft bon d'avoir recueillis pour ne pas les
laiffer tomber dans l'oubli. Il en eft d'aytres
de moins intéreffans , & qui fe trouvoient
déja dans plufieurs de nos Ana.
Il y en a enfin qui font répétés plufieurs
fois dans ce volume même ; tel
114 MERCURE DE FRANCE.
eft en particulier le bon mot de M. Piron ,
fur l'Abbé Desfontaines , qui lui reprochoit
d'être trop bien vêtu pour un poëte.
Ce trait fe trouve d'abord à la page
31 de cet ouvrage ; & on le retrouve
à la page 56. La plupart de ces anecdotes
n'ont jamais été imprimées ; mais il y en
a quelques- unes que l'on donne comme
telles , & que nous avons lues ailleurs.
Comment un livre plein de perfonnalités
eft- il muni d'une approbation & dédié à
un homme en place ?
IDÉE générale des chofes phyfiques ,
morales , naturelles , civiles , politiques
& de commerce ; par M. Rubelleau . A
Paris , chez Valleyre pere , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin ; 1766 : un vol.
in-12 de 120 pages.
L'ouvrage que nous annonçons , n'eſt
point un fyftême de raifonnement , de
principes & de conféquences ; ce font
feulement de fimples obfervations fur diverſes
chofes , & fur le rapport qu'elles
ont entr'elles . Ces chofes diverfes font
annoncées dans le titre du livre.
LA Comteffe de Vergi & Raoul de
Couci , époux & amans fidèles , hiftoire
MARS 1766. 115
véritable , galante & tragique. A Paris ,
chez Dufour , Libraire , quai de Gêvre
au bon Paſteur ; deux parties in- 12 ; 1766 :
prix , 1 liv. 16 fols .
ر
Il y a plufieurs éditions des amours
de la Comteffe de Vergi & de Raoul de
Couci. Les héros de cette hiftoire tragique
ont vécu fous Eudes Comte de
Bourgogne. La conftance de ces deux
époux qui ont été amans jufqu'à la mort ,
n'eft pas une imagination romanefque.
Ce rare exemple de fidélité doit exciter
la curiofité des Lecteurs François. On
efpère que cette nouvelle édition , qui
a l'avantage d'être corrigée des mots qui
ont trop vieilli dans notre langue , fera
reçue auffi favorablement que les précédentes.
:
TRADUCTION en profe & en vers , d'une
ancienne hymne fur les fêtes de Vénus ,
intitulée Pervigilium Veneris. A Londres
, & fe trouve à Paris , chez Barbou ,
Libraire- Imprimeur , rue & vis-à- vis la
grille des Mathurins ; 1766 brochure
in- 8°. de so pag.
Cette hymne a été traduite par plufieurs
auteurs qui n'ont point effrayé celui qui
nous la redonne de nouveau dans notre
116 MERCURE DE FRANCE.
langue ; c'eſt au Public à juger s'il a
mieux réuffi que Lachapelle & le Préfident
Bouhier.
ÉLOGE de Monfeigneur le Dauphin ;
fragment d'un difcours prononcé à Saint-
Quentin , dans l'églife de S. Thomas ,
le 30 Décembre 1765. On y a joint des
notes hiftoriques & intéreffantes. A Saint-
Quentin , chez François - Théodore Hautoy
, Libraire , fur la place ; & fe trouve
à Paris , chez Brocas , Libraire , rue S.
Jacques , au chef Saint Jean ; in- 8 ° . de
14 pages.
Nous ne citerons rien de ce fragment
ce feroit le mutiler entiérement . Nous
nous contenterons de dire , en renvoyant
le Lecteur à l'ouvrage même , que le coeur,
& l'efprit y font également affectés.
LA Parque , ode fur la mort de Mgr
le Dauphin , par M. Nougaret ; à Paris ,
chez Vente , Libraire , montagne fainte
Genevieve 1766 : avec approbation &
permiffion , feuille in- 8 ° .
Nous voudrions pouvoir rapporter ici
cette ode toute entière : elle décèle dans
l'Auteur un germe de talent , & fur- tout
beaucoup de zèle & des fentimens patriotiques.
MARS 1766. 117
LISTE générale des Officiers de la Marine
, fuivant leur rang & ancienneté
pour l'année 1766 ; dreffée avec la permiffion
de M. le Duc de Choifeul , Miniftre
& Secretaire d'État ; à Paris , chez
Nyon , quai des Auguftins , & le Breton ,
premier Imprimeur ordinaire du Roi ,
rue de la Harpe ; prix 15 fols broché
& liv, 10 fols en maroquin. I
Le titre de ce livre en explique le contenu
, & en indique l'utilité.
CATALOGUE des livres de langues étrangères
qui fe trouvent en nombre à Paris
chez Prault le jeune , Libraire , quai de
Conti , à la charité ; 1766.
Livres Grecs.
NOUVELLE Méthode pour apprendre la
langue grecque vulgaire , par Thomas.
Paris ; 1709 in- 8 ° .
SUIDA Lexicon græcè & latinè . Curâ &
ſtudio Kufteri. Cantabrigia ; 1705 : 3 vol.
in-fol.
LEXICON græco-profodiacum ; verfus ,
& fynonyma, auctore T. Morell , S. T. P.
Etone ; 1762 2 vol. in-4 ° .
TESORO della lingua græca volgare ed
118 MERCURE DE FRANCE.
italiana , ed italiana è græca volgare di
Somavera. Parigi , 1799 : 2 vol . in -4°.
HERODOTI hiftoria Halicarnaffenfis ex
editione Jacobi Gronovii græcè & latinè.
Glafcua ; 1761 : 9 vol . in- 8 °.
Idem liber , cum notis Petri Weſſelingii.
Amftelodami ; 1763 ; in-fol.
XENOPHONTIS Opera ex editione T. Hutchinfon
cum annotationibus EdwardiWells
gr . lat. Glafcua ; 1762 & 1764 : 8 vol . in 8 °.
PLUTARCHI Charonenfis Vitæ parallelæ
cum fingulis aliquot græcè & latinè ;
adduntur variantes lectiones ex mff. codd.
veteres & novæ Doctorum virorum notæ ,
& emendationes & indices accuratiffimi .
Recenfuit Anguftinus Bryanus. Londini ;
1729 in-4° , 6 vol. Ch. Major.
THUCYDIDIS Bellum Peloponefiacum ,
græcè & latinè , ex editione Walii &
Dukeri . Glafcua ; 1759 : 8 vol . in - 8 ° .
Idem liber, Amftelodami ; 1763 : in fol.
HERODIANI Hiftoriarum libri vin ; præmiffa
eft M. Antonini Philofophi vita , à
Joanne Xiphilino confcripta gr, lat, Edimburgii
; 1724 : in- 8º,
ANTIQUITATES Afiatica , Chriftianam
MARS 1766 . 119
Eram antecedentes , ex primariis monumentis
Græcis defcriptæ , latinè verfæ , notifque
& commentariis illuftratæ per Edmundum
Chishull , gr . lat. Londini ; 1728 ;
in -fol.
INSCRIPTIONES antiquæ inEtruriæ urbibus
exftantes , curâ & ftudio Gorii & notis
Salvini , gr. fat, Florentia ; 1726 ; 3 vol .
in-fol. fig.
CATALOGUS Codicum manufcriptorum
Bibliotheca Medicea Laurentianæ , varia
continens opera Græcorum Patrum . Gr,
lat. Recenfuit , illuftravit & edidit Mar.
Bandinius. Florentia ; 1764 : in -fol .
PLATONIS de Republicâ , five de Jufto ,
libri X. Gr, lat. Cantabrigia ; 1713 : 2 vol.
in- 8°.
THEOPHRASTI Caracteres Ethici gr. ex
recenfione. Petri Needham , & verfione
latinâ Ifaaci Cafauboni. Glafcua ; 1748 :
in- 12.
IDEM liber. G. L. Glafcua , in- 8 °.
CEBETIS Thebani tabula cum notulis ,
ex editione Jacobi Gronovii , gr . & lat.
Glafcua ; 1757 : in- 8°,
EPICTETI Enchiridion gr. & lat, ex
120 MERCURE DE FRANCE.
editione Joannis Upton , accuratè expres
fum. Glafcue ; 1758 : in- 8 °.
IDEM lib. gr. Glafcua ; 1751 : in - 32.
EPITECTI quæ fuperfunt differtationes
ab Ariano collectæ , necnon Enchiridion
& fragmenta in duos tomos diftributa ,
cum integris Jacobi Schegkii & Hieronymi
Wolfii, felectifque aliorum Doctorum
annotationibus. Recenfuit , notis & indice
illuftravit Joannes Uptonus. Londini ;
1751 : 2 vol. in-4°.
HIPPOCRATIS Aphorifimi Gr. & Lat.
ex editione Theodori Janffonii ab Almeloveen
, M. D. Glafcua ; 1758 : in - 12 .
ELIANI de nâtura Animalium Libri
XVII. cum animadverfionibus Conradi
Gefneri , & Danielis Wilhelmi Tribberi ,
curante Abrahamo Gronovio , qui & fuas
annotationes adjecit. Londini ; 1744 : 2
vol. in- 4°.
NICANDRI Theriaca & Alexipharmaca
Joann. Gorrhas. G. cum verfione lat. &
ital. ab Ant. Mar. Salvinio . Curante Mar.
Bandinio. Florentia ; 1764 : in- 8 °.
ARRIANI Ars Tactica , Acies contra
Alanos , Periplus Ponti Euxini , Periplus
Mari Erythræi , liber de venatione , Epicteti
MARS 1766 .
120
teti
Enchiridion ;
ejufdem
apophtegmata
& fragmenta quæ in J. Strobei florilegio ,
& in A. Gelli noctibus Atticis
furperfunt ,
cum notis ; ex recenfione N. Blancardi .
gr. & lat. Amft. 1750 in- 8 °.
HOMERI Ilias & Odyffea græcè & latinè
, item
Batrachomyomachia , hymni
& epigrammata Homero vulgò adfcripta.
Edidit ,
annotationefque ex notis nonnullis
mff. à Samuele Clarke S. T. P.
defuncto relictis partim collectas adjecit
SAMUEL
CLARKE , S. R. S. Londini ;
1740 4 vol . in - 4°.
Idem liber. gr . Glafcue ; 1756 : 4 vol.
in-fol.
ÆSCHYLI tragoediæ quæ exftant feptem
cum verfione latinâ & lectionibus variantibus.
Glafcua ; 1746 : 2 vol. in- 8 °.
IDEM liber. gr. Glafcua ; in-4° .
ARISTOPHANIS
comoediæ gr. & lat.
Lugduni
Batavorum ; 1760 : 2 vol . in-4°.
G. P.
IDEM liber. gr. lat. Glafcue ; in- 8 °.
SOPHOCLIS
tragoediæ quæ exftant feptem
gr. additæ funt lectiones variantes ,
& note viri doctiffimi T. Johnfon in
quatuor tragoedias . Glafcua ; 1745 : in-4° .
F
122 MERCURE DE FRANCE .
ANACREONTIS Carmina , cum Saphonis
& Alcæi fragmentis . Gr. Glafcua ;
1757 in-8 °.
IDEM liber. Glafcua ; 1751 : in- 32.
SELECTIORES Efopi Phrygii fabulæ , &
Lucani Samofatenfis dialogi , Ifocratis orationes
quæ ad Demniocum & Nicoclem ;
Cebetis Thebani tabula necnon Galeni Pergameni
fuaforia ad artes oratio , gr. &
lat. Edimburgi ; 1747 : in- 8 °.
THEOCRITI quæ exftant ex editione
Danielis Heinfii expreffa , g. 1. Glafcua ;
1746 in- 8°.
IDEM liber. gr. Glafcua ; in 4°.
PINDARI opera omnia G. ex editione
Oxonienfi. Glafcua ; 1754 ; 4 vol. in- 3 2.
LUCANI Samofatenfis colloquia felecta ,
Cebetis tabula , Menandri fententiæ morales
, gr. & lat . cum notis Teb. Hemfterbufii.
Amftelod. 1732 : in- 12 .
DYONISII Longini de fublimitate commentarius
ex editione tertiâ Zachariæ
Pearce , gr. & lat . Glafcua ; 1761 : in- 8 ° .
IDEM liber. in-4 ° .
gr.
DEMOSTHENIS & Æfchinis orationes
& lat. Oxonia ; 1721 in- 8 °.
MARS 1766.
[ 23
MURACI
grammatici de Herone &
Leandro Carmen ab Ant. Mar. Salvinio ,
gr. lat. & ital. Florentia ; 1765 in - 8 °.
HIEROCLIS philofophi Alexandrini in
aurea carmina cómmentarius gr. & lat,
Londini ; 1742 : in - 8 °.
CALLIMACHI Cyrenæi hymni gr . lat. &
ital. Florentie ; 1763 ; in- 8 °.
IDEM liber. Glafcua ; in-4°.
BIONIS & Mofchii Idylia cum notis
Joannis Heskin . gr. lat , Oxonia ; 1748 :
in- 8 °.
IDEM liber ex recenfione Nicolai Schwe.
bellii ,
, gr. & lat. Venetiis ; 1746 ; in- 8 °.
;
DICTIONNAIRE raifonné d'anatomie
& de phyfiologie , dans lequel on trouve ,
1º. la defcription exacte de toutes les
parties du corps humain ; 2 °. l'étymologie
de beaucoup de termes difficiles
30. des réflexions pathologiques & thérapeutiques
fur les parties que l'on décrit ;
4. la maniere de faire toutes fortes de
préparations anatomiques , & l'art de les
conferver ; 5. l'explication phyfique & méchanique
de toutes les fonctions de l'homme
, avec des réflexions pathologiques &
thérapeutiques fur les dérangemens quí
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
peuvent y furvenir. Le tout orné de beaucoup
d'obfervations utiles & curieuſes ;
2 vol . in- 8°. de 108 feuilles ; à Paris ,
chez Defaint & Saillant , rue S. Jeande-
Beauvais ; Vincent rue S. Severin ;
P. F. Didot , quai des Auguftins ; Cellot ,
Imprimeur- Libraire , grand'falle du Palais
& rue Dauphine ; 1766 avec approbation
& privilége du Roi.
و
LETTRE deGabrielle d' Eftrées à HenryIV,
précédée d'une épître à M. de Voltaire ,
& de fa réponſe. Par M. Blin de Sainmore :
nouvelle édition ; à Paris , chez Jorry ,
rue & vis- à-vis la Comédie Françoife.
Cet ouvrage , qui a déja mérité les applaudiffemens
du Public , ne peut en être
que plus digne encore par les foins qu'en
a pris l'Auteur dans cette nouvelle édition.
MARS 1766. 125
ARTICLE I I I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MÉDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur la
cure d'uncancer occulte , par M. RENARD,
Docteur-Médecin.
MONSIE ONSIE UR "
DEPUIS quelques années le cancer
n'eft plus du nombre des maladies ineurables.
On commence à reconnoître l'efficacité
de la ciguë contre cette terrible
maladie. L'hiftoire que je vais rapporter ,
en eft une nouvelle preuve .
Madame *** , Religieufe de l'Abbaye
Royale du Calvaire de cette Ville , portoit
en Novembre 1763 , au fein gauche ,
depuis environ dix-huit mois , un cancer
occulte , confirmé , malin & adhérant.
Cependant il n'avoit pas fait de grands
progrès pendant un filong efpace de temps,
(
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
car le fquirrhe égaloit tout au plus la groffeur
d'un pois ordinaire ; mais il avoit
jetté de profondes racines dans toutes les
parties environnantes qui étoient tendues ,
tuméfiées , lancinantes & extrêmement
douloureufes. La peau qui recouvroit la
tumeur , paroiffoit rouge , luifante &
comme marbrée par un grand nombre
de veines remplies d'un fang noir &
épais. La troifième des vraies - côtes , placée
au -deffus du fquirrhe , étoit fi prodigieufement
arquée , que je la crus exoftofée.
M. Jofnet , célèbre Médecin , & praticien
heureux de la ville de Rheims , avoit vu
la malade , & reconnu le cancer longtemps
avant moi. Il avoit confeillé les
bains domeftiques & l'ufage de quelques
autres adouciffans. Mais l'indication étoit
de fondre. Dans cette vue , je fis appli
quer deffus la tumeur , pendant quelque
temps , les emplâtres de vigo , de ciguë
& de favon , mais inutilement. La ciguë
verte pilée ou cuite , & quelques cataplafmes
réfolutifs & anodins , n'eurent
pas plus de fuccès , quoique tant confeillés
par d'illuftres praticiens . Cependant
M. Rouffelot , Chirurgien de Paris , vient
d'annoncer un topique efficace contre les
cancers ulcérés & autres . J'attends avec
grande impatience la compofition d'un
MARS 1766. 127
reméde fi merveilleux . Puiffe t - il réellement
mériter à fon Auteur les éloges
que lui prodigue d'avance un Médecin
Avignonois ! L'humanité y gagneroit infiniment.
Chez notre malade le vice étoit interne ;
ainfi les topiques feuls ne pouvoient rien
opérer ; au contraire , les élancemens devenoient
tous les jours plus fréquens &
plus atroces ; tous les mufcles de la poitrine
paroiffoient entrepris , & la malade
n'ofoit plus refpirer . L'action même de
parler , de marcher ou de manger , augmentoit
fes douleurs , & devenoit pour
elle un nouveau fupplice. Déja elle ne
goûtoit plus les douceurs du fommeil
fes yeux n'étoient guère ouverts qu'aux
larmes ; & pour comble de malheur,
tout lui préfageoit un avenir funefte ;
car elle n'ignoroit pas qu'un cancer , foit
caché , foit ouvert , dès qu'il eft confirmé
& adhérent , eft abfolument incu
rable. L'extirpation même , ce moyen fi
cruel de guérir , & peut - être le feul connu
autrefois , n'eft pas praticable alors ( 1 ) .
;
( 1 ) Albucafis croit que , quelque nouveaux
que foient les cancers , s'ils font grands & adhérens
, on ne doit pas entreprendre de les extirper ;
car , ajoute- t- il , je n'en ai jamais guéri , ni vu
aucun Chirurgien en guérir un feul.
F iv
128 MERCURE DE FRANCE.
D'ailleurs , la mort lui paroiffoit , ainfi
qu'à la plupart des cancéreux , dans pareilles
circonstances , préférable à l'opération
: elle l'attendoit donc ( la mort )
en philofophe chrétienne , fans la deſirer
ni la craindre.
Parfaitement foumife aux ordres de la
Providence , & occupée fans ceffe , ainfi
que toutes les autres Dames de fa Communauté
, de la pratique de toutes les
vertus , fous la difcipline & à l'exemple
d'une illuftre & refpectable Abbeffe , ou
plutôt d'une mère chérie , elle faifoit tous
les jours à fon Dieu le facrifice de fes
maux. Ce que peut la religion ! Cependant
malgré tant de vertus & de réfignation
, notre malade a encore paffé
plufieurs intervalles de deux ou trois femaines
, fans prendre aucun remède . Mais
la renaiffance des douleurs & leur atrocité
la forçoient bientôt d'y recourir , & je
puis affurer que ç'a toujours été avec un
nouveau fuccès. Enfin après treize ou
quatorze mois paffés dans ces alternatives
, le fquirrhe s'eft trouvé totalement
fondu , & la malade radicalement guérie.
Cette cure a été notoire à toute la
Ville , où elle a caufé d'autant plus de
furprife & d'admiration , que Mde ***
eft d'an tempérament cacochyme ( 2 ) ,
( 2 ) Evidens eft cancrum à caufis internis ortum,
MARS 1766. 129
qu'elle a effuyé plufieurs graves & longues
maladies , & qu'enfin elle eft dans
l'âge critique ( 3 ) . Cette dernière complication
a exigé , pendant le cours de
la maladie , fept faignées du bras & une
du pied. Je les confeillois fut -tout , toutes
les fois que je remarquois plus d'élévation
& de plénitude dans le pouls ,
plus de gonflement , de chaleur & d'élancement
dans le fein ( 4 ) ; alors tous ces
accidens diminuoient confidérablement ,
& la malade jouiffoit , pendant quelques
jours , d'un calme affez tranquille . Les
purgatifs , compofés , pour l'ordinaire , de
rhubarbe , de mercure doux , de diagrède
& de gomme ammoniac , répétés toutes
les trois ou quatre femaines , la foulageoient
auffi beaucoup . Dans les plus
violentes douleurs & les infomnies les
plus accablantes , j'ordonnois un peu de
narcotiques , tels les émulfions avec
que
vix unquam cum fpe felicis eventús tolli poffe ; &
maximè quidem fi effata atas , vel infignis cacochymia
demonftrent..... Van Swieten , comment. in
Hermann. Boerh. Aphor. tom. I.
( 3 ) Parentes etiam , fi fama nuncia veri , agra
trahebant corpora.
(4 ) Vacuatio ante primum tentanda eft fangui
nis.... Mox purgatione utendum , pevinitia quidem
ex fimplicioribus petita. Fuchfius , lib. v. cap、
xv , ubi de cancro.
FY
130 MERCURE DE FRANCE.
le firop diacode , la thériaque avec demigrain
de laudanum , quelques gouttes anodines
de Sydenham , &c. Mais le grand
remède , & peut - être le feul fpécifique
dans la cure du cancer c'est la ciguë..
C'eft à elle feule fans doute que notre
malade doit la bonne fanté dont elle
jouit aujourd'hui ( 5 ) .
Il paroîtra toujours étonnant qu'une
plante fi utile ait éprouvé , dans tous les
temps , mille contradictions. A Athènes
elle avoit des qualités très - venimeuſes.
Socrate , Phocion , & tant d'autres grands
hommes , ont été empoifonnés avec le
fuc de cette herbe , tandis qu'à Rome
on la regardoit comme un remède propre
à modérer ou à tempérer la bile , & qu'en
Lombardie on la mangeoit en falade..
Plufieurs Médecins , long- temps avant M..
Storck , en ont confeillé l'ufage interne..
Il paroît qu'ils préféroient la racine au
وا
(5) Cependant plufieurs Médecins célèbres vantent
, comme fpécifique dans cette maladie , la
bella dona , quelques préparations de plomb , &c .
& Jean de Gaddefden auteur d'un ouvrage intitalé
Rofa Anglica , prétend auffi guérir les cancers
produits par une caufe externe, avec la parelle
rouge ou fang de dragon , la pathum fanguineum..
C'eft la bette fauvage de Galien : les feuilles , felon
les meilleurs praticiens , font laxatives & rafraî→
chillantes , & fa graine aftringente & anodine..
MARS 1766. 131
refte de la plante . J. Ray , mort en 1706
à 78 ans , l'employoit comme fébrifuge
& diaphorétique. M. Reneaume , Médeçin
de Blois , la faifoit prendre en fub-.
ftance depuis un fcrupule jufqu'à demigros
, dans du vin , ou bien en infufion
depuis un gros jufqu'à deux , pour les
fquirrhes du foie & du pancréas. De nos
jours , on n'eft guères plus d'accord fur
fon efficacité . Quelques tentatives infructuenfes
, ou tout au plus quelques accidens
légers , paroiffent contrebalancer
des cures heureufes. Pour moi je crois ,
avec M. Larrouture Médecin ( 6 ) , que
fi ce remède n'a point par-tout le même
fuccès , il faut s'en prendre à la différence
du climat & du fol. Quand on aura , par
un grand nombre d'obſervations heureufes
, conftaté la plus grande efficacité de
la ciguë d'un pays , alors on obligera tous.
les Apothicaires d'en tenir toujours dans
leur boutique ; & les Médecins auront
foin de la diftinguer de toutes les autres ,
par le nom du pays d'où on la tirera ;
comme on dit le fafran du Gatinois ,
petite fauge de Provence , l'écorce du
Pérou , la racine du Bréfil , &c, on dira
la ciguë de Picardie , par exemple , des
( 6 ) Voyez le Journal de Médecine du mois de
Juin 1764.
la
F
vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Pyrénées (7) , ou de telle autre province .
Parlons maintenant de la caufe du cancer
de Mde *** , de la manière dont la >
ciguë lui a été adminiftrée , à quelle doſe ,
dans quel temps , & comme tout s'eſt
scrminé heureuſement.
Les cancers , dit le favant Aftruc , font
toujours une fuite d'un fquirrhe formé
peu à peu par congeftion . Celui de Mde
*** venoit de deux caufes ; l'une intérieure
, la difcrafie des humeurs , l'autre
extérieure & accidentelle ; le bout du
manche d'une pelle à feu heurta le ſein ,
& fit contufion : delà l'épanchement eft
l'amas d'une humeur épaiffe , capable de
former , fur- tout dans un fujet cacochyme ,
une tumeur dure & renitente , telle que
le fquirrhe ; & on fait qu'un fquirrhe
fe convertit en cancer , toutes les fois que
la chaleur du fang eft augmentée par
quelque caufe que ce foit , ou qu'il aborde
en trop grande quantité à la tumeur
fquirrheufe , ou enfin parce qu'il eft trop
abondant dans le corps , comme cela eft
ordinaire dans le dernier âge critique.
Les principales indications dans la cure
(7 ) Il eft prouvé, par l'excellente obfervation
de M. Larrouture , que la ciguë de Baygorry , fur
les frontières d'Espagne , elt très- efficace dans la
cure du cancer.
MARS 1766. 133
,
du cancer , font d'atténuer , de fondre
d'évacuer & de calmer . L'extrait de ciguë
réunit prefque feul toutes ces vertus . Je
le fis préparer & adminiftrer à la manière
de M. Storck. La malade le prit feul
fans addition pendant fix femaines
d'abord à la dofe de deux grains & demi ,
matin & foir. On augmenta enfuite tous
les jours chaque prife d'un demi - grain ,
jufqu'à environ un fcrupule. Mais en
Janvier 1764 , il furvint pefanteur d'eftomac
, & mauvaifes digeftions : je fis
ajouter alors aux pilules fimples de ciguë
ci- deffus , une fixième partie d'aquila
alba , & autant de pilules favonneufes ;
cette correction ne fuffit pas encore , &
l'eftomac parut fe délabrer de plus en
plus jufqu'au mois de Mai. Enfin la malade
perdit courage , & voulut tout abandonner
, quoique pourtant les douleurs
les élancemens & la renitence fuffent
déja bien diminués : je l'encourageai par
toutes fortes de motifs , & je vins à bout
de lui perfuader de fe purger de nouveau
& de continuer fes pilules , auxquelles
je fis ajouter une quatrième partie
de femences de fenouil » pour fortifier
l'eftomac & provoquer les urines. Ce
fut la dernière fois où je fis quelques
changemens aux pilules , dont nous aug-
›
134 MERCURE DE FRANCE .
mentames chaque prife petit à petit , jufqu'à
un demi gros . Cette dofe continuée
jufqu'en Janvier 1765 , a fuffi pour terminer
la cure ; ainfi nous avons eu la
confolation de voir le fquirthe qui s'allongeoit
vers la glande axillaire , fe ramollir
, fe fondre infenfiblement , & enfin
difparoître entiérement . Il n'eft donc pas
néceffaire , comme quelques - uns confeil.
lent , pour guérir un cancer , de prendre
deux fois par jour , jufqu'à un gros ou
un gros & demi de pilules de ciguë.
D'ailleurs , j'étois trop circonfpect pour
le tenter , j'aurois crains de faire périr
ma malade . Les nouveaux remèdes n'ont
pas pourtant le même fuccès. On pourroit
sûrement reprocher à la bella- dona
dont on vante l'efficacité dans les cancers ,
plus d'un homicide : c'eſt un poiſon dangereux.
Le régime pendant tout le traitement
de cette maladie , a été fort ſimple. La
malade ne prenoit jamais que des alimens
de facile digeftion , s'interdifoit
tous ceux qui étoient cruds , vifqueux ou
incraffans buvoit peu où point de liqueurs
fermentées fa boifon ordinaire
étoit une infufion théiforme avec les fleurs.
pectorales céphaliques ou vulnéraires , à
fon choix. Le fureau , la mauve , le til
;
MARS 1766. T39
feuil , le coquelicot , la violette , l'ortie
blanche & la menthe , auxquelles elle a
donné la préférence , ont varié tour à
tour fa boiffon : elle y ajoutoit toujours:
un peu de régliffe , de firop ou de fucre ,
pour adulcorer elle prenoit auffi quelques
lavemens d'eau tiède ou émolliens
pour entretenir la liberté du ventre , dans.
les intervalles d'une médecine à l'autre.
:
Enfin , Mde *** , vient de prendre dans.
les deux faifons le lait d'âneffe , pendant
environ un mois , pour affermir de plus
en plus fa fanté qui eft très-bonne aujourd'hui.
Jai l'honneur , & c.
RENARD , D. M.
Ala Fere en Picardie , ce 2 Novembre 1765..
XOX
136 MERCURE DE FRANCE .
PLANTES ufuelles , felon le fyftême de
M. TOURNEFORT , tirées du jardin de
MM. les Apothicaires de Paris , gravées
& imprimées en couleur & de leur forme
naturelle , avec leurs fleurs , leurs fruits ,
leurs graines & leurs racines d'ufage , &
les plantes curieufes & étrangères du jardindu
Roi. Par M. GAUTIERDAGOTY,
Anatomifte penfionné de S. M.
APRÈS l'étude de l'anatomie , il n'y a
rien de plus néceffaire à la médecine que
celle de la connoiffance des plantes &
de leur ufage. Ce font les végétaux qui
font le fondement de nos remèdes : ils
naiffent non- feulement pour nous nourrir ,
& prefque tous les animaux & les infectes
de la terre , mais encore pour nous fecourir
dans nos maladies , foit par le moyen
de leurs fruits , ou par celui de leurs
feuilles , de leurs graines ou de leurs racines.
Si nous avons intérêt de favoir
comme nous fommes faits , & quels font
les refforts qui nous font agir , nous n'avons
pas moins befoin de connoître ce
qui peut nous conferver & diffiper les
MARS 1766. 137
défordres de nos fluides , ou les maladies
de nos vifcères.
C'eſt aujourd'hui un goût général , on
aime à herborifer. Les Dames même veulent
connoître les plantes & leur ufage.
Combien de plantes précieufes ne foulonsnous
pas fous nos pieds , qui guériroient
bien fouvent les maladies dont nous fommes
quelquefois attaqués. A la campagne
ceux qui craignent la fatigue de la chaffe
font heureux de pouvoir s'amufer à la
recherche de ces petits tréfors de fanté ,
où il y a même tant de curiofités à
cevoir.
apper-
Mais ce qui a rebuté plufieurs amateurs ,
ce font ces planches à manière noire faites
avec le burin & l'eau forte , ou à la façon
d'Allemagne , qui ne défignent rien de
pofitif; car la couleur eft la bafe des fleurs
& des plantes ; leur forme eft auffi néceffaire
pour les connoître , mais l'une fans
l'autre n'eft rien. Perfonne n'ayant le talent
d'imprimer en couleur , il a bien fallu
fe contenter de la gravure en bois , comme
ont fait Mathiole & Fuschius & nombre
d'autres botaniftes anciens ; ou de la gravure
au burin , comme M. Tournefort &
M. Chomel & quantité de modernes . Mais
le Public n'y a pas trouvé ce qu'il en efpéroit
, & quand on a voulu herborifer le
138 MERCURE DE FRANCE .
livre en main , on në reconnoiffoit rien du
tout ; il falloit beaucoup d'attention pour
comparer une fleur ou une plante gravée
en noir avec celle que préfente la nature.
Pour remédier à ce défaut, les Allemands
& les Hollandois , & même quelques - uns
de nos François ont enluminé ces planches
noires mais tout le brillant de leurs
couleurs n'a produit que des teintes faulles
incapables de repréfenter le vrai & le beau
des plantes. Il faut des couleurs imprimées
en huile avec diverfes planches qui fe
fondent & produifent les teintes du tableau
, où la nature fe repréfente avec
toute la richeffe de fes variétés .
Quelques-uns fe font avifés d'écrire
contre cet art , par ce qu'ils ne le poffédoit
pas , & ont voulu foutenir l'ancienne gravure
: cette gravure à fon mérite & fon
utilité particulière , elle rend plufieurs
parties du tableau , comme le deffein , la
la compofition & le clair obfcur , & on l'a
pouffée aujourd'hui à fon plus haut point de
perfection ; mais elle n'a rien à prétendre
fur l'anatomie ni fur l'hiftoire naturelle.
Ces raifons ont porté les amateurs à folliciter
M. Gautier de donner une collection
de plantes d'ufage & de plantes curieufes
en couleur felon fon nouvel art .
La feconde édition de l'anatomie que
MARS 1766. 139
l'auteur vient d'annoncer , dont il a fait
tous les deffeins & les diffections , n'empêchera
pas l'ouvrage qu'il propofe aujour
d'hui , & pour donner un ordre convenable
à l'étude des plantes , M. Gautier fuivra le
fyftême de M. Tournefort, fon compatriote ;
ce fyftême lui a paru le plus folide , étant
fondé fur les fleurs des plantes & leurs diverfes
façons de produire leur fruit & leurgraine
, par le moyen de leurs étamines ,
de leur piftile , leur petale & leur calice ;
d'autant mieux que la façon de produire
étant beaucoup diverfifiée dans les plantes ,
rien ne fixe leurs claffes ; & dans le temps
de leurs fleurs , par le moyen de cet arrangement
on les reconnoît avec facilité.
La connoiffance des plantesdoit être auffi
ancienne que le monde; car il eft naturel que
d'abord les animaux , au fortir des main du
Créateur, ayent cherché à paître & à fe nourrir
d'herbes , de graines & des fruits qui ont
été créés certainement avant eux , & qu'ils
ont trouvé tout auffi- tôt à leur portée.
Quoiqu'il y ait des animaux carnafliers ,
qui aujourd'hui ne goûtent jamais d'aucun
fruit , ni d'aucune plante que dans leurs
maladies , comme font les lions , les tigres ,
les chiens , &c. cependant dans leur premier
befoin il eft à préfumer qu'ils fe font
contentés d'herbes , de racines , ou de
140 MERCURE DE FRANCE .
fruits. C'est ce qu'on à éprouvé fur les
chiens enfermés avec de l'eau , des oignons
& des navets ou chofes femblables pour
toute nourriture , qui fe font nourris plufieurs
mois dans ce changement de mets fi
extraordinaire fans perdre leur fanté , ni
leur vivacité , ni même leur embonpoint.
L'homine , comme les animaux , dans les
premiers temps n'a pas cherché la chair
pour fe nourrir : mais la facilité de pourvoir
aux alimens néceffaires à la vie en
égorgeant les foibles bétails a rendu l'homme
carnaffier , & les animaux les plus
forts. Par exemple , ceux qui fe font trouvés
pourvus de bonne griffes & de bonnes
dents , ont trouvé cette façon de vivre plus
commode , & ont abandonné les fruits &
les herbes : ce qui s'eft ainfi établi dans plufieurs
ofpèces par la fuite des générations.
On objectera les dents & les griffes
faites pour déchirer la chair & brifer les
os ; mais ces inftrumens naturels peuvent
également avoir été créés pour fervir de
défenfe & moudre & brifer des fruits
durs , creufer des cavernes & déterrer de
fortes racines. Les fangliers , ou les cochons
dans leur faim , armés comme ils
font de bonnes dents , dévorent la chair ;
mais naturellement ils fe nourriffent plus
volontiers d'herbes & de fruits . Les homMARS
1766. 141
mes dans les déferts vivent de fruits & de
racines ; c'eft leur nourriture la plus naturelle
; mais la fenfualité & l'habitude les
portent à manger les animaux , les oiſeaux ,
les poiffons , les coquillages , les infectes
même , & , qui plus eft , à fe dévorer
entre eux dans les pays des canibales.
Les poiffons ont leur pâturage au fond
des eaux , mais ils ont imité les animaux
de la terre ; & les oifeaux dans les airs fe
font auffi la guerre & fe donnent la chaffe
pour fatisfaire leur appetit. Mais tout cela
ne dit pas que les plantes & leur fruit ne
foient créés fur la terre & dans la mer
pour la nourriture de tous les êtres vivans .
L'étude des végétaux doit donc être néceffaire
; comme aliment naturel & effentiel à
l'homme , le régime eft une partie de la
médecine , & la chair des animaux ne
fait pas notre unique nourriture : la plus
groffe partie des mets eft compofée de
plantes , des fruits & de graines. Il faut
donc favoir ce qui nous convient pour la
confervation de notre fanté felon notre
tempérament & nos befoins dans l'ufage
que nous en faifons : c'eft ce que l'on
trouve dans les recherches des favans botaniftes
que nous allons citer , dont on fera
enforte de donner par abrégé le fentiment
142 MERCURE DE FRANCE .
J
dans les tables des collections que l'on
propofe.
L'étude des végétaux doit auffi être
néceffaire comme médicament. Les animaux
n'ont point de médecins parmi eux ,
ils font fujets cependant comme nous à
des corruptions , des inflammations , &
des fièvres , & à toutes les maladies qui
nous affligent ; mais ils connoiffent les
herbes qui les guériffent & qui les foulagent.
Les ours , comme l'on fçait , & les
chiens ont des herbes médicinales dont
ils font ufage ; les chats & d'autres animaux
ont les leurs. On les voit ces efpèces
de doctes animaux fe purger d'euxmêmes
, faife diette & fe priver de la
chair dans le befoin. Leur étude fur cet
article n'eſt cependant pas bien profonde ;
car ils fuccombent dans certain cas , où nos
médecins nous tirent du danger ; mais il
fuffit que nons ayons vu le chien fe purger
avec le chiendent , pour nous enfeigner
que les plantes ont des vertus médecinales
; auffi les hommes de temps immémorial
ont étudié & ont connu les vertus
des plantes les plus communes & les
plus ufuelles.
Les Grecs , nos maîtres en tout genre ,
ont recueilli les qualités & l'ufage des
plantes découvertes par nos premiers pères ,
MARS 1766. 143
& y ont ajouté de nouvelles remarques
ils ont augmenté le nombre de celles qui
étoient connues avant eux . Pythagore , Euriphontis
, Dieuchis , Proxagore , Dioclis ,
Herophile , Diagore , Philipe , Archigenis ,
Chryfippe , Afclepiade , Erafiftrate , Pliftonice
& Sofimenis , font les premiers qui
ont écrit fur les plantes & leurs vertus ; enfuite
Theophrafte , Celfe , Pline , & Galien ,
en nous confervant les recherches de ces
premiers auteurs , ont enrichi l'étude des
plantes de nouvelles découvertes . Hypocrate
, le prince de la médecine , né vers
la 80 olympiade, & qui connoiffoit fi parfaitement
l'art de guérir avant ceux- ci , a
beaucoup écrit fur les propriétés des plantes.
Diofcoride de Cilicie nous en a donné
un traité connu de tous les Médecins , &
fes oeuvres traduites & commentées , ont
paru dans les derniers fiécles . Columella
pas bien long-temps après Diofcoride, dans
fes treize livres de re rufticâ , a traité des
plantes.
>
Galien , que nous avons déja cité , né
à Pergame ville d'Afie en 133 , du temps
de l'Empereur Adrien , & que quelquesuns
comparent à Hypocrate , a beaucoup
augmenté la connoiffance des plantes & a
traité de leurs vertus ; on le cite communément
dans l'étude de la botanique. Orif
144 MERCURE DE FRANCE.
bafte de Sardaigne , Aetius d'Amida en
Méfopotamie, qui vivoit en 350 ,Alexandre
de Traillie en Lydie dans l'Afie mineure
, Paul d'Aegine que Manardus appelle
le finge de Galien , ont tous écrit fur les
plantes & leurs vertus.
Les Arabes non moins amateurs que les
Grecs de la connoiffance des plantes & de
leur ufage , ont auffi traité la botanique ;
leur Calife Abujafar- Almanſar fut le premier
qui mit les fciences en vogue dans
l'Arabie , en outre la médecine & l'étude
des plantes. Ce Prince eut la fatisfaction
de voir feconder fes vuës , fi utiles à la
confervation de fes fujets , par plufieurs
favans qui s'adonnèrent à la botanique &
aux autres parties de la médecine , ce qui
a produit quantité d'auteurs de cette nation
. Avicène qui vivoit dans le 10° fiécle ,
Serapio & Bazile dans le fiécle fuivant &
Jean Mefues de Damas , ont tous traité
dans leurs oeuvres de médecine , de la
vertu & de l'ufage des plantes . Averroës
de Cordoue , en Eſpagne , grand Médecin
Botaniſte , vivoit dans le 12 fiécle , &
Baitar de Malaga en Bætique, Médecin &
Philofophe renommé , protégé du fameux
Saladin , mourut dans le commencement
du 13 fiécle ; il avoit écrit fur la médecine
& fur les plantes. Ces auteurs médee
cins
MARS 1766. 145
cins & botaniftes Arabes , ou iffus de
cette nation , qui ont écrit fur l'ufage des
plantes , nous ont confervé le fil de cette
étude prefque abandonnée des autres nations
dans les fiécles que nous venons de
citer.
Après les Arabes , l'étude de la botanique
fe renouvella en plufieurs endroits .
Nicolas Myrepri d'Alexandrie fleurit dans
la médecine & dans la connoiffance des
plantes , fous Frédéric furnommé Barbe-
Rouffe. Hildogarde , Abbeffe de la Communauté
de faint Rupert , de l'Ordre de
faint Benoît en Allemagne , qui vivoit en
1180 , a traité l'hiftoire naturelle des animaux
& celle des plantes en général , des
arbres , des arbuftes , de leur fruit & de
leur graine . En 1363 Arnaud de Villeneuve ,
Jacques de Padoue en 1385 , & Petrus Crecentienfis
, Sénateur de Boulogne en 1473 ,
ont écrit fur les plantes & leur ufage .
Celui- ci a traité en même temps l'agricul
ture & plufieurs parties de l'hiftoire naturelle.
Le célèbre Jean Manardus , de Ferrare ,
mort en 1536 , a beaucoup écrit fur Diofcoride
& les auteurs anciens concernant les
plantes. Leonhartus Fuchfius , en 1542 fit
paroître un grand herbier fous le titre de
Hiftoria ftirpium commentarii infignes , où
G
146 MERCURE DE FRANCE.
les planches en bois fe trouvent enluminées
à la détrempe , comme on a fait dernièrement
en Hollande , & il y a quelque
temps en Allemagne , fur d'autres fortes de
gravures noires : mais la couleur mife après
coup par diverfes mains , n'indique rien
du caractère des plantes , & elles ont toujours
le faux des enluminures. Pierre-
André Mathiole , de Tofcane , fi célèbre
dans la botanique par fes traités & fes remarques
fur Diofcoride , après Fuchfius fir
paroître les oeuvres , généralement applaudies.
On doit s'appercevoir par le grand nom
bre d'auteurs que nous venons de citer ,
qui ont tous écrit , & depuis tant de fiécles
, fur la même matière , què les plantes
font la partie la plus utile & la plus curieufe
de l'hiftoire naturelle ; cependant
pour abréger toutes ces citations qui ne
finiroient point, on a retranché celles d'une
infinité d'autres auteurs anciens qui ont
donné des traités fur les plantes depuis les
botaniftes Grecs & Arabes dont nous avons
parlé , jufqu'au milieu du dernier fiécle .
Nous ne difons rien non plus des célèbres
médecins & naturaliftes modernes , en
très-grand nombre , qui ont écrit fur cette
partie de la médecine depuis Mathiole
jufqu'aujourd'hui ; ils font affez connus
MARS 1766. 147
& leurs ouvrages exiftent dans les bibliothèques.
Parmi ces auteurs MM. les Profeffeurs
de botanique du jardin du Roi
fe font les plus diftingués ; cette place étant
toujours occupée par des favans d'une réputation
bien établie , lefquels ont donné
la dernière main à l'étude de cette ſcience
ayant augmenté l'herbier d'une infinité de
nouvelles plantes qu'ils ont découvertes
& en ont formé des claffes & donné l'ordre
qui convenoit pour diftinguer & connoître
facilement leur genre & leur efpèce ,
fans la confufion que l'on trouve dans les
anciens ; ce qui ne manquoit pas de rebuter
les étudians .
>
Il manque cependant aux étudians &
aux amateurs la repréfentation naturelle de
ces plantes , pour abréger leur étude & en
conferver les fruits ; c'eft ce qu'entreprend
M. Gautier par le moyen
de fon impreffion
en couleur . Démontrer les plantes
les faire voir au naturel fur la terre , ou
dans les amphitéâtres , & écrire. fur leur
forme, leur couleur & leur vertu ; c'est tout
ce que l'on peut defirer d'un habile botanifte.
Mais la foibleffe de nos organes
nous fait oublier en peu de temps tout ce
que nous avons vu & entendu fur les
fciences d'un vafte détail ; il faut à ceux
qui étudient , untableau fenfible & perpé-
G ij
148 MERCURE DE FRANCE .
tuel , joint à la defcription des fujets qu'on
à vu démontrer , pour s'en rappeller la
forme , la couleur & le nom. Tout le
monde ne peut pas comme les Profeſfeurs
, n'avoir pour objet que les plantes
, aujourd'hui connues fous un nombre
infini de claffes , de genres & d'efpèces :
cela eft fi vrai que les élèves dans cette
fcience , après leur cours , ne trouvant rien
de fatisfaifant dans les planches noires ,
fe font des herbiers avec les tiges & les
fleurs naturelles des plantes qu'ils peuvent
recueillir , où ils mettent le nom à côté ,
& qu'ils pofent entre des feuilles de papier
pour avoir quelque idée de ce qu'ils
ont vu démontrer. Mais outre que certe
méthode eft longue , les collections de ces
herbes mortes deviennent toutes défigurées
& changées de couleurs par la féchereffe ;
elles périffent en peu de temps & il faut
toujours recommencer.
L'herbier peint fous preffe , fera un
herbier toujours vivant ; & comme les
portraits reffemblans de quelqu'un rappellent
l'air , le maintien & le caractère des
perfonnes , & les font aifément connoître ,
de même les plantes imprimées doivent
occafionner le même effet fur les plantes
naturelles des campagnes & des jardins.
M. Tournefort ne donne pas les feuilles
MARS 1766. 149
& les tiges , elles font cependant auffi
néceffaires que les fleurs pour connoître
les plantes ; de forte que M. Gautier , en
donnant également les fleurs & leur anatomie
comme M. Tournefort , augmentera le
traité de cet auteur , outre la couleur qui
fait la bafe de ce nouveau travail , des
feuilles , des tiges , des graines & des racines
des plantes.
On diftribuera tous les quinze jours
quatre planches , dont trois de plantes d'ufage
& une de plante curieufe & éirangère
avec leur table explicative , où fera
tout au long le fentiment & l'explication
de M. Tournefort en latin , celui de plufieurs
auteurs fur la vertu & l'ufage des
plantes, en latin auffi, & dont on fera choix
à propos felon les plantes dont il fera queftion
, & un extrait françois de ces citations.
A la tête des tables il y aura un petit
détail fur les lieux où naiffent , & la
faifon ou fleuriffent les plantes d'ufage.
Chaque plante fe vendra is fols y compris
la table explicative ; & quoique l'on
foit obligé de les donner felon le temps
qu'on pourra les avoir avec leurs fleurs ,
ce qu'on ne peut s'empêcher de faire , on
pourra toujours les ranger felon les claffes
de M. Tournefort , quand on aura l'ouvrage
complet , qui fera compofé de quatre cens
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
planches , parce que chaque planche fera
cotée & numérotée conformément au fyftême
de cet auteur.
On redoublera par la fuite les diftributions
, afin que l'ouvrage foit plutôt
complerté , & on fera libre de fuivre les
plantes d'ufage , ou les plantes curieufes
felon le goût des amateurs & des étudians ,
ou de prendre toutes les deux collections à
a fois pour mieux completter le nouvel
herbier dont il s'agit.
Soufcription.
En donnant un louis d'or d'avance on
aura quarante planches qui ne reviendront
qu'à 12 fols pièce avec leurs tables explicatives
; & on pourra foufcrire de quarantaine
de planches en quarantaine , mais
celles qui feront une fois diftribuées fe
vendront 15 fols.
د
On fait actuellement la première diftribution
. Les plantes d'ufage font le Ricin¸
le Souci & le Tabac , la plante étrangère eft
le Chupalone du Pérou , découvert par
M. de la Condamine.
On fait les diftrubutions & on foufcrit
à Paris , chez l'auteur , ruë faint Honoré
vis-à- vis la rue des Poulies , dans la maifon
de M. Tibierge , Marchand Epicier;
MARS 1766 . 151
chez M. Simonet Maître, en Pharmacie
& Apothicaire de Monfeigneur le Prince
de Clermont , rue de la Croix des Petits-
Champs , & chez M. Boudet Libraire &
Imprimeur du Roi , rue faint Jacques ; à
Verſailles chez M. Balomet , Apothicaire
du Roi , ruë de la Pompe ; à Lion chez M.
Gautier , fils de l'auteur , dans la maifon
de M. Robert , Plumaffier , Quai de Villeroi
, au coin du pont de Pierre , & chez
M. Deville , Libraire , grande ruë Merciere
près de faint Antoine .
Nota. Les billets de foufcription feront
tous fignés du fieur Gautier Dagoty père ,
& cachetés de fon cachet , où il y a un
foleil levant avec cette devife : lucet in
tenebris.
J
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
PEINTURE .
DESCRIPTION d'un deffein original d'un
des grands Peintres d'Italie , repréfentant
le triomphe de PÉTRARQUE , couronné
Poëte au Capitole le 8 Avril
1336 , à l'âge de 32 ans , fous le pontificat
de Benoit XII.
LE Peintre célèbre dont il eſt ici queftion
s'appelloit Fréderic Zucchero ou Zuccharo.
Il étoit né dans le Duché d'Urbin ;
il avoit appris la peinture de Thadée fon
frère , qui mourut en 1566 , à l'âge de
trente fept ans , jouiffant de la plus grande
réputation , & laiffant beaucoup d'ouvrages
imparfaits. Fréderic les acheva , & travailla
enfuite à Florence pour le grand Duc,
à Rome pour les Papes , en France pour
le cardinal de Lorraine , en Angleterre
pour la Reine Elifabeth , & dans plufieurs
MARS 1766. 153
autres cours. Ce fut lui qui acheva à Rome
l'établiſſement de l'académie , dont il
fut le premier chef. Il y mourut en 1609 ,
à l'âge de foixante - fix ans .
Il avoit fans doute formé le projet de
confacrer un jour par fon pinceau , cet
événement fi glorieux à la mémoire de
Pétrarque , qui avoit échappé à la peinture
depuis près de trois fiècles. Il jetta
donc fur le papier peu de temps avant de
mourir les premières idées qu'il avoit conçues
de ce triomphe , & en fit un deffein
de fix pieds fix pouces fix lignes de long,
fur fept pouces cinq lignes de haut , dans
la forme d'une frife ou bas relief , fur
du papier gris à l'encre de la Chine &
lavé au biftre . Les figures font dans la
proportion de trois pouces de hauteur. Ce
deffein a beaucoup fouffert ; mais il eſt
dans fon entier , & les parties qui ont été
les moins endommagées font honneur à la
fécondité du génie de Fréderic Zuccharo.
Feu M. Brunetti , Peintre habile en
architecture & connu par fes ouvrages
tant à la Chapelle des Enfans - Trouvés ,
qu'aux Palais des Princes de Soubife , de
Bouillon & ailleurs , eftimoit infiniment
ce deffein ; il appartient à M. l'Abbé Carpentier
, Chanoine & Garde des archives
de faint Louis du Louvre.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
gen-
La marche de ce triomphe eft diftribuée
par grouppes , dont les fix premiers expriment
allégoriquement les différens
res de littérature qui ont immortalifé
Pétrarque ; & les quatre autres grouppes
marquent les honneurs qui lui ont été décernés
par les Grands de la ville de Rome ;
ainfi qu'il eft indiqué par les notes écrites
en italien au deffus de chaque grouppe.
Au bas eft repété le mot Ingirlandati ,
comme fi le deffinateur avoit eu l'idée de
peindre ce triomphe en forme de guirlande
dans la frife de quelque rotonde .
Premier
grouppe.
Balle de Sateri , Fauni , e Ninfe : en
effet ce font des Satyres , des Faunes & des
Nimphes , qui en danfant ouvrent la marche
de cette pompe.
Second
grouppe .
La Fama : Poeti Tofcani , Latini , Graci :
la Renommée tient deux trompettes dans
fes mains , elle embouche une , & marche
à la tête de ces Poëtes qui font partagés
en trois corps : ils font habillés fuivant
la coutume de leur fiécle.
Troisième grouppe.
Trofei delle nove Mufe : Le nove Mufe
MARS 1769 . 755
con Appollo : deux Pages portent les attributs
de la Poéfie en trophée ; ils font
fuivis des neuf Soeurs uniffant leur voix
& danfant au fon de l'inftrument du dieu
qui les accompagne .
Quatrième grouppe.
Li fette Arte liberali , con li omini unichi
di taleprofeffioni : les fept Arts libéraux;
& ceux qui dans chaque profeffion fe
font rendus fupérieurs. Ils marchent deux
à deux & font défignés par des attributs de
leurs fciences , par exemple l'Aftronomie
porte une fphère , l'Architecture tient un
compas & une équerre ; ainfi des autres.
Cinquième grouppe.
Coro di inftrumenti : choeur de mufique
inftrumentale , formé par des Muficiens
avec des inftrumens antiques ; d'autres
avec des trompettes , des violons & des
baffes.
Sixième
grouppe.
Coro de Mufiche di voce : des Muficiens
de différens genres de voix , uniffent leurs
fons & forment un concert.
Septième & principal grouppe.
Pofto di ceremonie : à la tête du char eft
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
placé le Maître de cérémonies fur un che
val richement caparaçonné & conduit par
deux Ecuyers de main ; il eft revêtu de
l'habit long, du camail & du bonnet quarré
, & donne fes ordres avec le bâton de
grand- maître pour faire obferver la marche
du char qui le fuit.
Invidia: cette furie placée à la tête des
chevaux qui traînent le char , tire de fon
carquois des flèches quelle cherche à lancer
fur la Vertu qui tient les rennes.
Patientia cette tranquille vertu qui
s'eft chargé de conduire le char , anime fes
quatre courfiers , & force l'Envie à reculer
malgré tous les efforts qu'elle met en
ufage .
Baccho : il eft affis à la droite de la
Patience applaudiffant cette conductrice ,
& répand à la fois la joie que ce dieu du
vin fçait infpirer dans les fêtes ou il préfide.
Venere, Cupido e Marfo : fur un piedeſtal
font affis Mars & Vénus . Ce Dieu calme
fa fureur à la prière de Vénus qui lai
retient le bras armé d'une épée , tandis
que Cupidon entre eux deux , s'amufe à
bander fon arc & décocher des flèches.
Au deffus du piedeſtal eft placé le
Triomphateur. Il eft affis dans un fauteuil
frangé élevé fur un focle. On le voit de
MARS 1766 . 157
profil tenant un violon comme le fceptre
& le fymbole du Dieu de la Poëfie. L'artifte
à fçu par fon vêtement défigner les
dignités qu'avoit Pétrarque dans l'Eglife ,
dans la Magiftrature & dans les belles
lettres ; car il lui couvre la tête d'un
bonnet en forme de mître , & le revêt de
la toge , habillement qui convient également
à l'homme de Loi , ainfi qu'au favant.
Il ne le couronne point encore de laurier
par ce qu'il le fuppofe allant au Capitole
chercher la couronne qu'on lui a deftinée
; mais il le décore en attendant d'une
guirlande paffée autour du col .
Le tre Gracie : derrière le fauteil de
Pétrarque font debout les trois Grâces ,
elles forment un grouppe auffi agréable
qu'ingénieux , & donnent à connoître
qu'elles accompagnoient par- tout la plume
de ce grand écrivain .
Poverta e Divifione au pied du char
marchent la Divifion & la Mifère : elles:
fontoccupées à ( 1 ) en arracher les ornemens:
& fuivent les confeils de la Folie , Pazzia,
(1 ) Sous cet emblême le Peintre a voulu moins
défigner l'action infâme du vol , que ces fuppôts
de la littérature qui cherchent à ravir les productions
des grands écrivains . Heureux toutefois fi
la folie leur permettoit d'en profiter avec fagefe
& difcernement !
158 MERCURE DE FRANCE.
qui les fuit & qui eft caractérisée par fa
marche égarée & par un fceptre d'aîles de
moulin à vent.
Le char eft pofé fur quatre roues , il
la forme d'un piedeſtal quarré long dont
l'épaiffeur eft divifée par tablettes dans
chacune defquelles par alternative eft une
couronne & une devife , avec ces lettres
pour âme , S. P. Q. R. recouvertes par
des guirlandes de fleurs .
Des Pages à pied tenant des branches
d'arbres dans leurs mains , environnent
ce char & embelliffent cette fête.
Huitième
grouppe.
Staffieri del Popolo Romano : ici commence
le cortège dont la ville de Rome
honora cette pompe. Quatre valets de pied
avec des longs bâtons ouvrent cette marche..
Neuvième
grouppe.
Capitani de duoi rioni di Roma : après
ces Eftafiers furvient quatre Capitaines de
deux quartiers de Rome ; ils portent la
hallebarde fur l'épaule , & font revêtus
de la cotte d'armes , du poten tête & ceints
d'une épée. Deux Pages marchent devans
eux portant chacun un bouclier.
MARS 1766. 159
Dixième & dernier grouppe.
Duoi Paggi di Roma : deux Pages à
cheval tiennent chacun un étendard déployé
avec ces lettres pour corps S. P. Q. R.
Ils marchent à la tête d'un détachement
d'Arbaleſtriers & de Pontonniers , foldats
d'Infanterie du gouvernement Romain
ainfi que l'explique l'infcription qui eft
au deffus conçue en ces termes : Balestrieri
e Pontonieri cioe foldato del Popolo Romano
: ces trouppes marchent fans ordre
& précédent les deux Gouverneurs de Rome
, à cheval & tenant leur bâton de
commandement ; tous deux font à la gauche
de l'Ambaffadeur du Roi de Naples. Cette
Excelleuce fur un cheval richement enharnaché
occupe la place d'honneur , elle
eft accompagnée par quatre gardes marchant
l'épée nuë , armés d'un cafque &
d'un bouclier. Au deffus , on lit à peine ces
mots : Cappomanni di Rione e l'Ambaſciador
del Re di Napoli.
La marche eſt fermée par quelques
Cavaliers nommés Homini di malli : ces
maffiers contiennent l'affluence du peuple
qui fuit cette pompe ; & pour borner l'oeil
du fpectateur , Zuccharo à terminé fa marche
par un arc de triomphe , d'où vient de
paffer Pétrarque pour monter au Capitole .
160 MERCURE DE FRANCE .
Dans toute la longeur de ce deffein
un amour en l'air tend un rideau pliffé ,
de manière que dans une eſpace mefuré
font placées neuf tablettes prêtes à recevoir
des infcriptions. A l'une des
extrémités de ce rideau on voit trois médaillons
attachés avec des guirlandes de
fleurs dans l'un font les armes de Pétrarque
, dans le fecond fon effigie , & dans
le troifième les trois couronnes qu'il reçut
au Capitole , pour fes poéfies grecques , latines
& tofcanes.
L £ fieur Joly , Peintre du Roi de Pologne,
Duc de Lorraine & de Bar , ayant
fait à Paris plufieurs effais de la peinture à
frefque , telle que les anciens la peignoient,
ainfi quelle fe pratique encore aujourd'hui
en Italie & ailleurs , ofe affurer que rien
n'empêche qu'on ne puiffe en faire également
ufage à Paris & avec fuccès , où cette
manière de peindre eft totalement ignorée.
Il s'eft attaché à perfectionner la freſque
depuis fa réfidence dans cette ville , où
F'on peut voir plufieurs morceaux de fa
main, entr'autres dans le jardin de Madame
la Préfidente Chauvelin , rue de l'Univerfité
, & chez Madame de l'Hopital, rue du
MARS 1766 . 161
Temple , près le Boulevard , & plufieurs
autres aux environs de Paris.
La folidité & la durée de cette manière
de peindre eft inconteftable , & c'eſt la
feule qui puiffe réfifter aux intempéries &
aux injures du temps : elle fe conferve
également , foit en dedans , foit au dehors.
des bâtimens , au lieu que l'huile qu'on
emploie par-tout à Paris n'a que très-peu
de durée fur les murailles & coûte des frais
immenfes à réparer. La frefque , avec les
précautions que le fieur Joly prend pour
la faire durer , fe confervera dans toute fa
fraîcheur autant que les murs fur lesquelles
elle eft appliquée.
Ledit Jolypeint l'architecture , la perfpective
, les falons , les plafonds , les efcaliers,
les façades extérieures , tant au grand
air qu'à couvert , & répond de la durée de
fes ouvrages
.
Son adreffe eft rue de la Harpe , au coin
de la rue Poupée , entre un Papetier & un
Tapiffier.
1
162 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
LA FLEURIST E.
' ESTIME générale que le célèbre Girard
Dovy a méritée , tant par l'extrême déli
cateffe de fon pinceau , que par l'excellence
de fon coloris & la grande force de fon
clair obfcur , difpenfe d'ajouter aux éloges
que lui donnent journellement les connoiffeurs.
On dira feulement que c'est d'après
ce grand colorifte que M. de Marcenay de
Ghuy a gravé une nouvelle eftampe qu'il
vient de mettre au jour fous le titre de la
Fleurifte. Elle repréſente une jeune perfonne
appuyée négligeamment fur le bord
d'une fenêtre quelque chofe paroît la diftraire
agréablement du mouvement qu'elle
fait pour cueillir un oeillet que fes foins
:
ont fait éclorre.
Le Peintre ayant voulu raffembler la
lumière fur la tête de la figure , s'eft fervi
des plus favantes dégradations pour en
augmenter l'éclat , & introduire en même
temps des acceffoires analogues au fujet ,
qui , fans divifer l'attention , enrichiffent
fingulièrement le tableau . C'eft ainfi qu'un
MARS 1766. 163
artiſte habile fe joue des difficultés qu'il
rencontre à chaque inſtant dans le rendu
de la nature il fait à fon gré produire
l'enfoncement & le relief malgré la réfiftance
opiniâtre qu'une fuperficie platte
oppofe fans ceffe à cette partie magique
de la peinture , fans laquelle on peut bien
dire que toutes les autres réunies ne procurent
qu'une foible fenfation . Celle - ci
arrête , étonne , quand même elle ne préfenteroit
que des objets ordinaires : tant
il eft vrai que le premier devoir du Peintre
eft de rendre un compte exact du relief de
la nature , & qu'il ne mérite réellement ce
titre qu'en fédaifant nos yeux.
On trouve cette eftampe , qui eft la
vingt-fixième de l'oeuvre , chez l'Auteur ,
rue d'Anjou , la dernière porte- cochère à
gauche par la rue Dauphine ; & chez M.
Wille , Graveur du Roi , quai des Auguſtins
, ainfi que chez Mde Chereau , rue
Saint Jacques , aux deux piliers d'or , &
chez le fieur Bafan , Marchand d'eftampes ,
rue du foin , fauxbourg Saint Germain.
164 MERCURE DE FRANCE.
Le portrait de M. de Voltaire a été li
bien reçu du Public que cela a engagé un
Artifte , qui avoit defiiné depuis peu celui
de M. Rouffeau, à le mettre au jour , en
le faifant graver pour pendant de celui de
M. de Voltaire. On le trouvera , comme
l'autre , chez Auvray , Doreur , rue Saint
Jacques , vis - à - vis Saint Yves , & il ſe
vendra le même prix , 3 liv . en feuille .
MUSIQUE.
PREMIER recueil d'airs choiſis pour la
guittare , avec des préludes à la fin du recueil
, en mufique & en tablature , par
M. Gougelot , ordinaire de la Mufique de
M. le Duc de Gramont. Prix 6 liv. aux
adreffes ordinaires de mufique. Ce recueil
nous a paru très -agréable & de bon goût.
Le fieur Venier , muni d'un privilége
pour la mufique inftrumentale , vient de
faire l'acquifition de plufieurs manufcrits
de la compofition du célèbre Toëfchi , dont
l'Auteur a donné plein pouvoir audit fieur
Venier de les faire graver.
Il a commencé de mettre au jour VI
MARS 1766 . 165
quarletti per flauto , violino , alto e violoncello
, intitolati il dialogo muficale
compofti da Giuseppe Toëfchi , virtuofo
di Camera e Maeſtro di Concerto di S. A. S.
l'Ellectore Palatine .
Opéra V. Prix 9 liv. A Paris , chez
M. Venier , éditeur de plufieurs ouvrages
de mufique , à l'entrée de la rue Saint
Thomas du Louvre , vis- à- vis le château
d'eau , & aux adreffes ordinaires.
1º. Six duo pour deux violons ou pardeffus
, par M. Cardoni , ordinaire de la
Mufique du Roi , compofés de marches ,
ménuets , gavottes , romances , allemandes,
chaffes , &c. Prix 3 liv. 12 fols . Ces duo
font des plus variés qui aient parus & d'un
genre à la portée de tous les amateurs . A
Paris , chez M. de la Chevardiere , Marchand
de Mufique du Roi , rue du Roule ,
à la croix d'or.
2º. Six quatuors pour deux violons ,
alto & baffe , par M. Hayen ; troifième
oeuvre. Prix liv . à la même adreffe .
3. Six pièces dialoguées à trois , quatre
& cinq parties , compofées par M. Toëfchi .
Prix 9 liv. idem .
4°. Six quatuors pour flutte , violon ,
alto & baffo , par MM. Cannabich & Neman.
Prix 9 liv. idem.
166 MERCURE DE FRANCE .
6º. Six Duetti pour deux fluttes ou violons
, par M. Paganelli . Prix 6 liv. idem.
SUPPLÉMENT
A L'ARTICLE DES PIECES FUGITIVES .
DISCOURS prononcé le 9 Janvier 1766 au
Service célébré dans l'églife de Notre-
Dame de CALAIS pour Mgr le DAUPHIN
.
U E la figure de ce monde paſſe avec
rapidité , qu'elle eft fujette à d'étranges.
viciffitudes ! que le deuil & la trifteffe у
fuivent de bien près les démonſtrations de
la joie la plus vive ! Que vois- je ici , Mef-*
fieurs ? que viens- je d'entendre ? Un funè,
bre appareil , de triftes accens , de lugubres
fons voilà donc où viennent fe terminer
les grandeurs les plus éclatantes , les efpérances
les plus flatteufes du monde !
Eft- il donc vrai qu'il a payé comme le
refte des hommes le tribut à la nature ,
ce Prince fi digne de l'immortalité , cet
homme felon le coeur de Dieu , ce conftant
ami du bien & du vrai , ce tendre &
généreux Protecteur. du malheureux & du
pauvre ?
MARS 1766 . 167
Monfeigneur Louis de Bourbon , Dauphin
de France , digne fils d'un Monarque
BIEN AIME , eft donc le trifte mais cher
objet qui caufe également aujourd'hui les
regrets amères des grands dont il étoit le
modèle , & du peuple dont il faifoit les
délices quelle perte pour la Cour , quel
malheur pour la Patrie !
Le Ciel ne nous l'avoit- il donc montré ,
ce bon Prince , que pour flatter fi peu de
temps nos efpérances , & faire couler fitôt
nos larmes ? La mort , l'impitcyable mort ,
avoit- elle donc compté le nombre de fes
années par celui de fes vertus , pour nous
le ravir à la fleur de fon âge ? -
Pleurons notre malheur , Meffieurs
mais pleurons en chrétiens , & confolonsnous
par l'efpérance .
J'entends la voix de la Religion éplorée
qui me raffure : le Prince que nous regrettons
n'eft pas perdu pour nous : réuni ,
felon fes defirs à l'auteur de fon être ,' placé
par fes vertus au rang des héros chrétiens.
dont le fang couloit dans fes veines , il
fera notre protecteur dans le féjour de la
gloire avec autant de zèle & d'affection
qu'il eût été notre Roi dans cette vallée
de larmes.
Mais que dis-je , Meffieurs ! ai - je on168
MERCURE DE FRANCE.
blié que je parle en préſence du Dieu qui
juge les juftices même ? Adorons fes def
feins ; admirons nos modèles ; imitons ,
mais gardons de décider fur leur fort.
Les bonnes oeuvres multipliées de l'illuftre
défunt que nous regrettons , me
font tout efpérer de fa félicité ; mais la
foi m'apprend que le plus jufte n'eft pas
fans tache aux yeux du Dieu que j'adore :
continuons donc à le fupplier d'accélérer
le bonheur de celui que nous pleurons ,
s'il n'a pas encore couronné fes mérites.
Redoublons nos voeux & demandons avec
inftance au Dieu de toute confolation
qu'il prolonge au delà des bornes communes
les jours de notre augufte Monarque ,
pour apprendre long- temps à nos Princes
à règner en père , à fon exemple , fur un
peuple qui l'aime & qu'il veut rendre
heureux .
Réveillons enfin notre foi & profitons
du fpectacle touchant que l'églife nous
préfente. Il eft donc vrai que tout paffe
dans le monde , mais que les mérites des
juftes furvivent à leur trépas : il eft donc
vrai qu'il faut vivre comme eux pendant
le court efpace du temps qui nous échappe
pour prétendre à la gloire dont ils jouiffent
dans l'immenfe durée d'une éternité qui
ne finira jamais.
ARTICLE
MARS 1766 . 167
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPÉRA.
LE fuccès du magnifique ſpectacle de
Thésée fe foutient toujours.
Mlle DURANCY , en l'abfence de Mlle.
ARNOUD , joua le rôle d'Eglée , le mardi
4 Février, & jours fuivans. Les talens de
Mlle DURANCY font actuellement fi décidés
, qu'elle eft sûre de paroître avec
avantage dans toutes les occafions.
>
Quoique ce rôle ne foit pas un des
plus officieux aux traits marqués
aux grandes touches qui caractérisent le
jeu de cette jeune actrice elle a fait
voir que la véritable intelligence de la
fcène n'a point de genre qui ne lui foit
propre , & dans lequel on ne trouve , par
les reffources de cet art , le moyen de
faire fentir des beautés qui obtiennent
toujours les grands applaudiffemens . Malgré
tous ceux qu'on a donnés avec juſtice
a Mlle DURANCY , on n'a pas revu avec
H
168 MERCURE DE FRANCE.
moins de plaifir Mlle ARNOULD , lorfqu''
eelle a repris le rôle d'Eglée , le vendredi
14 du même mois.
Une légère indifpofition de M. LI
GROS , dont la voix eſt ſi chère au Public ,
a fait reparoître fur cette fcène un Acteur
qui l'avoit long- temps occupé feul
en premier. On entend bien que nous
parlons de M. PILLOT , dans le rôle de
Théfée , qu'il a joué le mardi 11 Février ,
& les jours fuivans. Le Public a paru
rendre avec plaifir la même juftice qu'il
avoit rendue autrefois à cet Acteur fur
l'intelligence , le débit , l'action , & enfin
l'art & le goût du chant de la ſcène ;
qualités qui ont fouvent fuppléé aux agrémens
de l'organe , qu'on ne peut fe donner.
Combien donc ceux qui tiennent de
la nature cet heureux avantage , doiventils
avoir d'émulation pour acquérir les
autres talens , auxquels l'organe feul ne
peut fuppléer long-temps , fi l'on eft jaloux
de s'y affurer le droit d'y plaire conftamment
, & fur-tout aux vrais connoiffeurs
! M. LE GROs a repris avec beaucoup
d'applaudiffemens ce même rôle, le dimanche
23.
M. DURAND , a eu occafion auffi de
paroître dans le rôle d'Egée , qu'un
thume avoit obligé M. LARRIVÉE d'in
MARS 1766. 169
terrompre pendant quelques repréſentations.
Le plaifir que le Public a toujours
d'entendre M. LARRIVÉE , & far- tout
dans un rôle où il a tant de fuffrages
rendoit plus difficile l'emploi de le doubler
, & doit faire valoir le prix des
applaudiffemens qu'on n'a pu refufer à
M. DURAND. Ce dernier vient de donner
des preuves d'un progrès que le Public
defire d'autant plus , qu'il aime &
reconnoît le mérite de fa voix On
doit lui favoir gré de l'attention avec
laquelle il a profité de fon modèle , en
cherchant à imiter le beau débit de M.
LARRIVÉE ; il feroit injufte de taire en
même temps qu'il a donné des preuves
de fa propre application à fuivre & à
rendre avec jufteffe le fens des scènes ,
tant par l'action vocale que par l'action
muette . Par cette éloge , quoique trèsconforme
au fentiment public , nous defirons
cependant que ce fujet d'efpérance ,
n'entende pas , comme trop d'autres font
fouvent , qu'il ne reste plus qu'à jouir
avec confiance de l'heureufe difpofition
des fpectateurs. On ne diftingue pas
toujours affez , dans les rapports favorables
que nous faifons , les motifs fondés
d'encouragement , pour les fujets qui
ont encore à acquérir , d'avec le tri-
Hij
170 MERCURE DE FRANCE.
but de louanges que nous payons quelquefois
à la perfection des fujets formés :
malheureufement nos lecteurs s'y trompent
auffi fouvent que les fujets dont
nous parlons , & nous en imputent trèsinjuftement
les erreurs .
M. LARRIVÉE a repris le rôle d'Egée
le vendredi 21 Février , avec de très - grands
applaudiffemens. Mlle LARRIVÉE, incommodée
depuis quelque temps , a repris
le même jour les airs & l'ariette du quatrième
acte , dans lefquels elle avoit déja
enchanté les fpectateurs.
Mile ALLARD a reparu dans fes entrées
, à la grande fatisfaction du Public,
L'inimitable Mlle LANI ( Mde GELIN )
a continuellement & très - affiduement
danfé dans ce même acte.
2 Nous ne pouvons terminer cet article
fans rendre à la jeune enfant , qui eft
devenue précieufe au Public ( Mile Du
PEREY ) , toute la juftice que méritent
fes talens prématurés , defquels elle fait
un ufage tous les jours de plus en plus
agréable dans le divertiffement du triomphe
de Thésée.
Mlle GUIMARD , fur l'accident de laquelle
on n'avoit déja plus d'inquiétudes ,
a paru plufieurs fois au fpectacle , ayec
fon bras en écharpe. Elle y a reçu les
MARS 1766. 171
témoignages les plus flatteurs de l'intérêt
public.
On a donné , & l'on continue de donner
les jeudis , les deux premiers actes des
Fêtes de l'Hymen , avec le Devin de
Village.
COMÉDIE FRANÇOISE .
ON a continué fans interruption le
Philofophe fans le favoir. Lorfqu'on imprime
cet article on en eft à la 2 Se repréfentation.
Il n'y a point d'exemple récent fur ce
théâtre d'un fuccès auffi foutenu pour une
Comédie nouvelle . Celle- ci , comme nous
l'avons précédemment obfervé , devoit ,
par le fecours du temps , faire de nouveaux
progrès fur le fentiment des fpectateurs ,
dont le plus grand nombre , fouvent trop
inappliqué , ne faifit pas dès les premières
fois , fous leur véritable face , les grands
traits de pathétique, de la nature de celui qui
règne dans toute cette Pièce . L'événement
a juftifié notre remarque , en mettant le
fceau à la réputation de l'ouvrage & à la
gloire de l'Auteur.
Mlle SAINVALLE , dont nous avons
parlé dans le Mercure précédent , a con-
Hiij
172 MERCURE DE FRANCE .
tinué fon début dans le tragique par le
rôle de Camille des Horaces avec beaucoup
d'applaudiffemens . Elle a débuté enfuite
dans le comique par les rôles de Mélite
du Philofophe marié , & par celui de
Conftance dans le Préjugé à la mode. Elle
a été applaudie en plufieurs endroits de
ces rôles.
Le Mardi , 11 Février , dernier jour du
carnaval , on remit Dom Japhet d'Armenie
, que l'on a continué les dimanches.
Les foins & les talens des acteurs comiques
de ce théâtre ont rendu fi agréable
la plaifanterie de la cavalcade , que cela
a produit une grande affluence de fpecta
teurs. Il nous paroît plus convenable de
l'attribuer à cette caufe , qu'à un penchant
pour les farces telles que celle de Dom
Japhet.
MARS 1766. 173
SUPPLÉMENT
A L'ART. DE LA COMÉDIE FRANÇOISE.
LA PARTIE DE CHASSE DE HENRY IV,
Comédie en trois actes & en profe , par
M. COLLÉ , Lecteur de S. A. S. Mgr le
Duc d'Orléans.
Nouvellement imprimée à la fuite du Théâtre de
fociété du même auteur. Prix 3 liv . A Paris
chez la VEUVE DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
& chez GUEFFIER fils , rue de la Harpe.
Τουτ Our ce qui fert aujourd'hui à rappeller
la mémoire du Monarque adorable & du
digne Miniftre qui figurent éminemment
dans ce drame, excite le plus grand empreffement
& la plus avide curiofité : mais
plus l'efprit & le coeur attendent en ces
occafions , plus il y a de rifques pour celui
qui entreprend de remplir l'idée que l'on
s'eft formée . Le fuccès univerfel qu'a cet
ouvrage , le plaifir & l'intérêt que l'on
éprouve en le lifant, en deviennent d'autant
plus flatteurs pour M. COLLÉ . C'eft la
couronne la plus honorable que puiffe rece
voir un grand talent.
Hiv
174 MERCURE DE FRANCE .
Les principaux perfonnages de cette
Comédie font HENRI IV, Roi de France ;
le DUC DE SULLY , premier Miniftre ; le
DUC DE BELLEGARDE , grand Ecuyer ; le
MARQUIS DE CONCHINY , favori de la
Reine ; MICHEL RICHARD , dit MICHAUD,
Meunier à Lieurfain ; RICHARD , fils de
MICHAU , amoureux d'Agathe ; la FEMME
& la FILLE du Meunier ; un PAYSAN de
Lieur/ain nommé LUCAS ; AGATHE ,
Payfanne de Leurfain , amoureufe de Richard
; un Bucheron , des Braconniers , un
Garde- chaffe , &c.
و
Le premier acte fe paffe dans la galerie
de Fontainebleau , entre le MARQUIS DE
CONCHINY & le DUC DE BELLEGARDE . Il
s'agit d'une intrigue de cour contre le Duc
DE SULLY , à travers de laquelle l'Auteur a
trouvé le moyen de fonder adroitement
l'action & l'intérêt des deux derniers actes.
Le MARQUIS DE CONCHINY avoue être
fort contrarié par la partie de chaffe de ce
jour & par l'honneur de fouper avec le
Roi le même foir , attendu les nouvelles
qu'il a reçues de Paris de l'évafion d'une
jeune villageoife qu'il avoit fait enlever ,
& qu'il y faifoit garder par un de fes valets
de chambre. On revient à traiter de matiè
res plus férieuſes . On eft parvenu à donner
des foupçons auRoi contre le Duc DE SULLY,
MARS 1766. 175
affez colorés pour lui avoir attiré un refroidiffement
marqué de la part de ce Monarque.
Il s'eft même répandu de ces bruits
précurfeurs d'une difgrace , d'un exil .
C'eft le MARQUIS DE CONCHINY qui développe
progreffivement tout le détail , tous
les refforts fecrets de cette brigue au Duc
DE BELLEGARDE , afin de l'engager à entrer
dans le parti ; mais celui - ci eft un de ces
hommes qui ne font abfolument ni bons
ni méchans , qui obfervent les conjonctures
, qui fe déterminent en conféquence ,
& qui ne fe décident que fur les événemens
, toujours attentifs à en profiter pour
fe foutenir ou pour s'avancer encore , s'il
eft poffible , dans la faveur. Le MARQUIS
DE CONCHINI eft le portrait de ces âmes
impudemment dévouées au démon de
l'intérêt perfonnel & de l'ambition , n'ayant
qu'un principe , qui eft de les violer tous .
Nous laiffons à penfer ce que doit produire
une fcène de cour entre ces deux caractères ,
fur-tout quand elle eft traitée avec autant
d'art & de vérité que celle - ci . Le Roi fort
du confeil avec le DUC DE SULLY , auquel
il paroît d'abord vouloir parler. Il fe contient
& parle indifféremment aux autres
courtifans. Ses diſtractions , fon embarras ,
font fenfiblement marqués. Il revient en-
Hv
176 MERCURE DE FRANCE.
fuite à plufieurs fois à fon Miniftre , ou
plutôt à fon ami , pour l'engager à lui
parler , dans la vue d'amener une explica
tion ; enfin voyant qu'il s'obftine à fe
taire fur l'objet qui intéreffe fon coeur , il
prend le parti de lui ordonner de l'attendre
& paffe chez la Reine avec le DUC DE
BELLEGARDE . Comme l'air du Roi a été
plus affectueux pour le DUC DE SULLY en
affignant un rendez-vous , les courti fans font
déconcertés. C'eft dans cette incertitude
que le MARQUIS DE CONCHINY joint le
DUC DE SULLY , dans la vue d'exciter ce
caractère un peu âpre , & de furprendre
quelques propos de dépit qu'il puiffe rendre
au Roi avec le poifon de la malignité.
La fcène entre ces deux perfonnes eft un
tableau admirable de la baffe politique
d'un côté , & de l'autre , de la noble candeur
qui jouit , qui fe jouë pendant un
moment des petits efforts de l'artifice &
qui finit la confondre. Le Roi rentre
dans la galerie. Après avoir fait paſſer
tous les courtifans dans l'autre pièce , il
ordonne que l'on pofe des gardes aux portes,
qui reftent ouvertes pour ne laiffer paſſer
perfonne , parce qu'il veut parler en particulier
au DuC DE SULLY. La foule . des
Courtifans peut voir le Roi & fon Miniſtre ,
mais ne peut entendre leur converſation.
par
MARS 1766. 177
C'est ici que fe déploie toute entière la
grande âme de ce Monarque. Nous ne
tenterons point d'efquiffer une copie imparfaite
d'un tableau auffi intéreffant , auffi
honorable pour la véritable grandeur du
trône que pour l'humanité . Il faut le voir
en original dans la Pièce même. C'eſt à la
fin de cette fcène qu'on ne peut lire ou
entendre , fans verfer des larmes d'attendriffement
& d'admiration , que le Duc
DE SULLY, pénétré des bontés de fon Maître
, qui l'embraffe plufieurs fois , fe précipite
à fes genoux pour lui baifer les
mains. Le Roi lui dit alors : relevez-vous:
donc , Rofny ; ils vont croire que je vous
pardonne : ce qui fait l'épigraphe de la première
des eftampes qui enrichit cette édition
. Le Roi fait relever les fentinelles ,
tout le monde rentre. On va partir pour
la chaffe , mais HENRI veut auparavant
que tout le monde fache de fa bouche fa
réconciliation avec le Duc DE SULLY , &
qu'entre eux deux c'eft à la vie & à la mort..
Il invite à partir pour la chaffe . Il ordonne
à SULLY de l'y fuivre. Ce bon , cet augufte
Monarque dit à fes courtiſans quelques
mots d'éloges qui portent le caractère
de la vraie tendreffe du coeur. Le Due DE
BELLEGARDE & le MARQUIS DE CONCHINY
font les premiers à féliciter le Roi
H vj
178 MERCURE DE FRANCE.
fur cet événement , & voudroient enchérir
encore fur les éloges donnés au Miniftre.
On fe difpofe à monter à cheval & à partir
pour la chaffe.
La fcène du fecond acte eft dans la
forêt de Senart , du côté de Lieurfain.
Toutes les premières fcènes , entre des
payfans de Lieurfain , font employées à
développer l'enlèvement d'AGATHE par
le MARQUIS DE CONCHINY. L'amour
de RICHARD pour elle . Elle s'eft dérobée
à fes taviffeurs , elle revient à Lieurfain ;
mais elle aura peine à convaincre de
fon innocence fon amant RICHARD
& le Meûnier MICHAUD , père de cet
amant. Pendant ces premières fcènes , le
jour tombe progreffivement ; une nuit profonde
lui fuccède. LE DUC DE BELLEGARDE
& le MARQUIS DE CONCHINY ,
qui ont manqué leurs relais , parviennent
en tâtonnant jufqu'à cet endroit de la forêt,
en maudiffant leur fort , le cerf, la chaffe
& l'obfcurité. Ils font joints par le Duc
DE SULLY , qui cherche le Roi . Ils fe
reconnoiffent à la voix. La diftinction
du véritable attachement pour le Maître
d'avec celui de la fimple bienféance eſt
fenfible entre ces trois perfonnages. SULLY
n' ft occupé que de fes craintes pour la
perfonne du Roi. Les autres le raffurent &
MARS 1766 . 179
ne s'occupent que de l'embarras où ils fe
trouvent. Un Bucheron , chargé de bois ,
paffe par-là en chantant ; les trois Seigneurs
l'appellent. Il les prend pour des voleurs
& leurdemande la vie . Leurs libéralités le
raffurent bientôt & l'engagent à leur fervir
de guide pour aller à Lieurfain chez le
garde- chaffe , où il les affure qu'ils trou
veront de quoi manger. Le Roi , qui s'eft
laiffe emporter trop loin de fa fuite , fe
trouve feul & égaré dans ce même endroit
de la forêt , dans laquelle il marche depuis
deux heures. Il s'arrête pour fe repofer au
pied d'un arbre. Il ne trouve pas le fiége
trop mauvais , ni le gîte fort incommode
pour y paffer la nuit. Ce monologue eft.
encore un portrait charmant de ce grand
Prince & frappant pour tous les François ,
à qui fa mémoire eft auffi familière
précieufe. Ne dérobons rien du plaifir
qu'on aura à en faifir l'enfemble dans la
lecture de cette Pièce . Il entend tirer un
coup de fufil , il fe lève & fe met fur fes
gardes. Ce font des braconniers , leurs propos
, que le Roi écoute , les lui fait reconnoîpour
tels ; n'importe , il en attend quelques
éclairciffemens , & les appelle à cet
effet : mais fe croyant découverts , fa voix
les fait fuir bien loin de là . En même temps
il eftfaifi par un payfan qui dit : ah je tenons
que
+80 MERCURE DE FRANCE.
le coquin qui vient de tirer fur les cerfs de
notre bon Roi. Le bonheur dont jouiffent
les gens de la campagne fous fon règne &
l'amour qu'ils portent à ce Maître adoré
font faire l'office de garde- chaffe à tous
les payfans du canton . Celui- ci eft MICHAUD
, le Meûnier. Le Roi a pris foin
de cacher fon cordon bleu , & ne veut
point fe faire connoître. La ſcène entre
lui & MICHAUD eft très- plaifante & traitée
avec feu ; elle commence par de l'humeur
& de la défiance de la part du Meûnier.
HENRI s'en amufe ; mais la faim , qui le
preffe , l'oblige à fe concilier l'amitié de ce
bon Meûnier , auprès duquel il fe donne
pour un des Officiers fubalternes de la
Maifon du Roi . Le bon Meûnier l'amène
fouper & coucher chez lui.
C'eft dans l'intérieur de la maifon de
MICHAU , qu'il eft agréable de voir au
troifième acte le plus grand de nos Rois,
pour ainsi dire , en famille avec celle du
Meunier. Avant que celui- ci foit arrivé
avec l'étranger qu'il ne connoît pas , l'Auteur
a placé
un tableau
très- naïf
des occupations
, des moeurs
& du tour
d'ef
prit
des villageois
. La femme
& la fille
du Meûnier
, après
avoir
préparé
le fouper
,
travaillent
& s'entretiennent
enfemble
.
L'Auteur
y fait tourner
adroitement
la
MARS 1766 .
converfation fur cette AGATHE . La jeune
fille ne peut la croire coupable , fon bon
coeur la juftifie en attendant les éclairciffemens.
On s'entretient enfuite d'hiſtoires
de Revenans . La mère & la fille fe communiquent
infenfiblement une telle frayeur ,
qu'elles ne peuvent fe réfoudre à aller
ouvrir la porte , à laquelle on frappe trèsfort.
Cependant on y va à la voix de
RICHARD , du fils de la maifon qui fe fait
entendre. Il revient de Paris où il étoit
allé pour s'éclaircir du fort & de la conduite
d'Agathe ; il en revient parce que
le Marquis de Conchiny l'avoit fait menacer
de le faire arrêter. Če RICHARD, quoique
fils de payfan , a fait quelques études
. Il eft aimé & confidéré dans fa famille.
Sa mère & fa foeur le reçoivent
à bras ouverts . MICHAU arrive avec HENRI,
qu'il préfente à fa femme comme un
étranger qu'il a rencontré dans la forêt ,
auquel il faut donner à fouper & à coucher.
MARGO difant à fon mari avoir fait une
bien meilleure rencontre , le fait retourner
& lui montre leur fils RICHARD . Le
Meûnier pouffe très - rudement le Roi ,
pour aller embraffer fon fils . Il lui fait
mille queſtions ; la converfation fe fait
long- temps entre eux à voix baffe , fans.
faire aucune attention à l'hôte étranger :
182 MERCURE DE FRANCE.
ce qui donne lieu à un à parte d'HENRI ,
dans lequel il admire l'âme & les moeurs
de ces bonnes gens. On revient un peu à
lui ; il a remarqué la gentilleffe de la
jeune CATAU , il en fait compliment au
père qui le reçoit bonnement & avec plai
fir. L'auteur a trouvé le moyen , par une
touche légère & délicate , au profit même
de la grandeur d'âme & de la probité du
Monarque , de mettre à ce caractère le
dernier trait & celui qui auroit manqué
à la parfaite reffemblance. Tout le monde
connoît trop le penchant de ce Prince
pour qu'il n'en fût pas tracé quelque chofe
dans un ouvrage qui préfente l'image
du grand Roi , & le tableau de fa vie
privée. Les foins de la maifon du Meûnier
procurent à HENRI un moment d'entretien
particulier avec CATAU . Il n'en uſe
que pour apprendre d'elle qu'elle aime &
qu'elle eft aimée d'un payfan nommé Lucas
, auquel fes parens devoient la marier :
mais la malheureufe aventure d'AGATHE
ayant mis obftacle au mariage du frère de
Catau , le père MICHAU ne veut plus entendre
parler d'hymen dans fa famille . On
prépare la table pour le fouper ; la galanterie
d'HENRI le rend très-empreffé à feconder
CATAU dans le fervice ; mais en
même temps cela le rend fouvent importun
MARS 1766. 183
à ces bonnes gens. La fcène de la table eſt un
des endroits de cette piéce qui doit donner
le plus de regret de ce qu'elle n'eft pas
repréfentée publiquement . Le bon Roi y
mange comine quatre ; fon appetit fait
très -bien les honneurs des mets fimples
& groffiers qu'on lui fert , & il en fait de
fort bonne foi de grands complimens aux
maîtres de la maifon. On boit aux fantés
les uns des autres ; HENRI trouve toujours
les moyens de gliffer quelques petits propos
galans à la jolie CATAU . Le père Mi-
CHAU fait chanter fon fils , dont la trifteffe
eft remarquable : mais l'autorité de père
le contraint à cette complaifance , RICHARD
chante donc.
» Si le Roi m'avoit donné
د ر
Paris , fa grand ville , &c . &c .
Le Roi trouve la chanfon fort jolie &
très -bien chantée Le Meunier lui dit que
cela n'eft pas étonnant puifque c'eſt R1-
CHARD qui l'a faite. Ce Prince n'a pas
oublié que la jolie CATAU devoit chanter
auffi ; elle ne fe fait pas prier & chante,
» Charmante Gabrielle ,
» Percé de mille traits , &c. & c .
Pendant cette chanfon HENRI cherche
184 MERCURE DE FRANCE.
à cacher fon émotion ; quand elle eſt finie
il embraffe Catau qui eft fort étonnée de
cette liberté ; mais le père Michau , en
gaité & enchanté de la gentilleffe de ſes
enfans , ne le trouve pas mauvais , pourvu
que l'on ne recommence pas. Le bon
homme veut chanter auffi , il entonne
fur l'air du pas d'HENRI IV dans les trico
tets les couplets fuivans :
» J'aimons les filles ,
» Et j'aimons le bon vin.
On fait chorus.
>> De nos bons drilles
Voilà tout le refrain.
». J'aimons , &c.
On reprend le refrain en choeur.
» Moins de foudrilles
>> Euffent troublé le fein
» De nos familles ,
» Si l'Ligueux , plus humain
» Eût aimé les filles ,
>> Eût aimé le bon vin.
On répéte les deux derniers vers.
Vive Henri quatre ,
» Vive ce Roi vaillant :
MARS 1766. 185
» Ce diable à quatre ,
» A le triple talent ,
د و
» De boire , & de battre ,
» Et d'être un verd galant.
:
Tout le monde reprend en cheur avec
enthouſiaſme ce dernier couplet. HENRI
eft affecté jufqu'aux larmes , & tout auditeur
partage fon émotion . La chaleur
que viennent d'infpirer les chanſons ,
porte à boire à la fanté de HENRI ; on le
prie lui-même de le dire au Roi , puifqu'il
a le bonnheur de l'approcher. Chacun
fe leve pour boire cette fanté. L'émotion
du Roi devient fi forte qu'il eft
contraint de fe détourner pour cacher fes
pleurs cela eft pris en mauvaiſe
part ; il
s'excufe du mieux qu'il peut . Toute la famille
boit & chacun dit fon mot , à la fanté
de ce bon Roi , de ce cher Roi , ce font
les femmes , de ce vaillant Roi , de ce grand
Roi,difent MICHAU & fon fils. HENRI , dont
l'embarras & la fenfibilité redoublent , eft
foupçonné par ces bonnes gens ,
de ne pas
affez aimer le Roi ; il fe tire d'affaire
comme il peut , il articule avec peine ce
ce bon Roi. On n'en eft que médiocrement
fatisfait ; mais le tranfport où l'on eft fur
le compte de ce Monarque , fait grace fur
ce qui peut manquer aux expreffions de for
186 MERCURE DE FRANCE.
prétendu Officier. On travaille à ôter le
couvert. HENRI n'oublie point d'aider la
jolie CATAU dans fon fervice , mais il n'y
eft ni heureux ni adroit. Le Meunier lui
en impofe. On lui prépare un lit dans un
efpèce de grenier de la maifon ; car on lui
dit tout naturellement qu'il n'eft pas jufte
de découcher pour lui l'enfant de la maifon
qui revient d'un voyage pénible.
AGATHE vient alors fe jetter aux pieds de
MICHAU & de fon fils pour leur perfuader
fon innocence. Elle déclare que c'eft le
MARQUIS DE CONCHINY qui l'a fait enle
ver. Le Roi écoute cette plainte avec un
grand intérêt. Alors on frappe à la porte.
C'eft le Garde- chaffe qui vient annoncer
trois Seigneurs de la Cour du Roi , ayant
appris qu'il y avoit quelqu'un de fa fuite
chez MICHAU . Les DUCS DE BELLEGARDE,
DE SULLY & le MARQUIS DE CONCHINY
entrent. Tous enfemble s'écrient : Quoi !
c'est vous , Sire ! .. Sire , c'eft vous même.
A ces mots toute la famille tombe à ge.
noux , criant auffi tous enfemble : Quoi!
c'eft le Roi ! C'est là notre bon Roi ! notre
grand Roi ! Il n'y a point de lectures de
cette Piète à laquelle nous ayons affifté, ſans
voir répandre des larmes aux auditeurs à
la fin de cette fcène. Le Roi fait relever
tous ces ces bonnes gens. Il demande une
MARS 1766.
187
explication au MARQUIS DE CONCHINY
fur le compte d'AGATHE . Le Marquis s'en
tire mal ; il ne peut déguifer la violence
dont il eft coupable ; mais ici le crime
rend hommage à la vertu. Il juftifie , il
garantit celle de cette fille , l'Auteur avoit
eu la précaution de prévenir cette déclaration
& de la rendre encore moins fufpecte
, dès le premier acte , dans une confidence
que CoNCHINY fait fur cela au MAR-:
QUIS DE BELLEGARDE aux dépens même
de fa vanité. Le Roi condamne CONCHINY
à faire une rente de deux cens écus d'or à
cette fille ; mais elle refufe ce bienfait ,
qui laifferoit des foupçons. Ce refus perfuade
RICHARD & fon père de l'innocence
d'AGATHE . Le Roi fe charge de la dette
de CONCHINY , auquel il ordonne de ne
pas paroître devant lui qu'il ne lui faffe
dire. Ce Roi jufte , bienfaiſant & géné→
reux , donne dix mille francs à RICHARD
& à AGATHE, La même fomme à CATAU ,
fille du Meûnier , à laquelle il avoit promis
de faire époufer fon amant LUCAS.
Il eft non- feulement approuvé , mais admiré
par SULLY dans ces dons fi bien placés.
Tous ces bonnes gens remercient le Roi à
leur manière , mais avec un caractère de
fentiment & de vérité qui attendrit . Ils
le conjurent tous de conferver des jours
188 MERCURE DE FRANCE.
•
qui leur font fi chers. HENRI , HENRI le
Grand , demande au Meûnier de refter
fon ami ; mais il a beſoin de repos. On
le conduit coucher dans le propre lit du
Meûnier , & les deux Seigneurs dans ceux
de RICHARD & de CATAU ; toute la famille
va paffer la nuit au moulin .
>
L'Auteur prévient , dans un avertiſſement , qu'il
a puilé fon fujet dans la même fource d'où M.
SEDAINE a tire le Roi & le Fermier , c'eſt - à - dire ,
dans une Pièce Angloiſe dont la traduction eſt
imprimée ; mais il eft certain qu'ils ne fe font
point rencontrés dans la manière d'en faire uſage.
On ne peut fe difpenfer non plus d'obferver
l'avantage de la Pièce de M. COLLÉ , & fans déprimer
en rien le talent reconnu de M. SEDAINE
ni le grand fuccès du Roi &fon Fermier , que le
plus grand , que le pius aimé de nos Rois , ne foit
un objet beaucoup plus intéreflant pour des auditeurs
ou des fpectateurs françois, qu'un Roi d'Angleterre.
Il y a & il y aura toujours une fi
grande différence entre un drame libre , régulier ,
dans les bornes de la vraisemblance & fous le
frein du bon goût , d'avec une Pièce aſſervie ( on
feroit tenté de dire avilie) fous le joug de l'ariette,
qu'avec le même degré de talent , on ne pourra
jamais fatisfaire les efprits juftes dans celles- ci
comme dans l'autre. M. SEDAINE lui - même ,
dont nous fommes les premiers & les plus vifi
admirateurs, doit fentir cette différence dans l'honneur
qu'il reçoit du Philofophe fans lefavoir.
La rapidité avec laquelle s'eft enlevée déja la
première édition de lapartie de chaffe de Henri IV
MARS 1766. 189
nous a fait concevoir qu'il feroit inutile d'en donner
un extrait plus étendu que l'analyfe qu'on vient
de lire puifque nous préfumons que la plus
grande partie de nos Lecteurs ont déja cette Pièce
fous les yeux. Par la même raiſon nous nous difpenferons
d'ajouter des obfervations qui ne contiendroient
que des éloges fur la fable , fur la
contexture , fur les caractères & fur le ftyle varié
de cette Pièce , toujours conforme à la condition ,
aux intérêts & au coftume ( fi l'on peut le dire ,
des divers perfonnages employés dans ce drame.
Nous aurions fans doute été prévenus à cet égard
par nos Lecteurs : le grand fuccès de cet ouvrage
doit au moins nous le faire croire .
Contraint cependant d'écrire à l'occafion de
cette Pièce quelques réflexions plus approfondies
fur la poétique du théâtre , nous les hafarderons
dans le Mercure du mois prochain , fi les perfon
nes refpectables qui nous les ont demandées en
font allez fatisfaites pour confentir que nous les
faffions paroître.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE 30 Janvier , on remit à ce théâtre
Tom Jones , avec des changemens dans le
drame & dans la mufique. Nous avons
parlé de cette piéce dans le temps de fa
nouveauté. On fçait que les paroles font
de M. POINCINET & la mufique de M.
PHILIDOR. Cette remife a eu le plus grand
190 MERCURE DE FRANCE.
fuccès ; on a marqué par des applaudiffemens
continuels la fatisfaction qu'ont
donnée les changemens . Ce fuccès s'eft foutenu
avec une prodigieufeaffluence pendant
fept repréfentations. On peut même préfumer
qu'elle dureroit encore , par l'empreffement
général des amateurs de ce théâtre
pour voir reprendre cette piéce , depuis
qu'on a été obligé de l'interrompre ,
par l'indifpofition d'un acteur .
Le 13 Février on donna par ordre fupérieur
, une repréſentation de la Fée Ùrgele.
Le mercredi 19 la première repréfentation
de la Bergère des Alpes , paftorale
en trois actes & en vers par M. MARMONTEL
, de l'Académie Françoife ; mufique
de M. Koor, ordinaire de la mufique de
S. A. S. Mgr LE PRINCE DE CONTI .
Dans le Mercure précédent , en rendant
juſtice au talent de M. DESFONTAINES
, & à tout l'art qu'il avoit employé
pour tâcher de mettre le conte de la Bergère
des Alpes en action fur la fcène francoife
, nous avons fait fentir le défavantage
de ce fujet pour le théâtre. Quoique
le premier acte de celle- ci ait fait plaifir
aux deux premières repréfentations , &
malgré les agrémens d'une mufique que
l'on aime , l'impreffion générale des autres
actes
MARS 1766. 193
actes a paru porter jufqu'à la démonftration
ce que nous avions avancé fur ce
fujet.
CONCERT SPIRITUEL.
Du 2 Février , Fête de la Purification.
LE Concert a commencé par Omnes gentes ,
Motet à grand choeur de M. D'AUVERGNE : ce
Motet , deja connu , a été de nouveau accueilli
par le Public d'une manière très - fatisfaifante pour
l'Auteur.
Mlle OLIVIER a débuté par le Motet à voix
feule , Afferte Domino , fouvent entendu & toujours
également agréable. Cette Demoiſelle unit
à la jufteffe de l'organe & à la préciſion muficale
une étendue de voix , fur- tout dans le haut , dont
l'impreffion a été générale & marquée par des
applaudiffemens , qui doivent être encore plus
vifs lorfque la crainte lui laifferà plus de liberté
dans l'ufage de les talens .
M. JANNSON a exécuté fur le violoncelle plufieurs
airs de différens auteurs , dont le choix & l'exécu
tion ont fait un vrai plaifir."
M. LEGKOS a chanté Nunc dimittis , nouveau
Motet à voix feule de M. JACOB , de l'Académie
Royale de Mufique. Séparément du charme de la
voix de M. LEGROS , on a généralement applaudi
l'ouvrage du nouvel Auteur , qui mérite d'autant
plus d'éloges , qu'il a évité les écarts trop à la
mode , & s'eft attaché à exprimer les paroles fans
I
194 MERCURE DE FRANCE .
négliger les vraies reffources de l'art , la mélodie
& harmonie ..
M. CAPRON a exécuté , avec tous les talens
qu'on lui connoît , un nouveau Concerto de violon
de fa compofition ; & il a lieu d'être fatisfait
de la manière dont il a été reçu par le Public , &
de s'applaudir des efforts qu'il ne ceffe de faire
pour réunir tous les fuffrages. Mile AVENEAUX ,
de la Mufique du Roi , a chanté enſuite un Motet
à voix feule. Le Concert a été terminé par Lauda
Jerufalem, Motet à grand choeur de M. PHILIDOR,
qui avoit été entendu au Concert du mois de
Décembre , & dont on a rendu compte dans
le Mercure de Janvier , premier volume.
L'affemblée du Concert qu'on vient de détailler
toit fort brillante & très-nombreuſe.
MARS 1766. 195
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie du théâtre.
Troyes , ce 16 Février 1766.
MONSIEUR ,
DIRECTEUR de la troupe de la comédie
qui eft à Troyes , je fais mon poffible
pour fatisfaire le Public qui y eft fort
éclairé ; mon répertoire eft compofé de
toutes les piéces nouvelles des théâtres
françois & italien ; mes acteurs ne paſſent
pas pour mauvais , & je ne fuis point mécontent
du féjour que je fais ici. La ville
de Troyes ayant eu pour Maire M. le
Comte de Mégrigni , le choix que le Roi
a fait de fa perfonne , le voeu des citoyens
accompli & celui même de ceux qui lui
avoient été donnés pour concurrens , ont
produit une joie générale , le jour de fon
installation , qui s'est faite le 23 Janvier
dernier. M. Simon m'avoit apporté , la
veille au foir , les couplets que je vous
envoie ; ils étoient fur l'air du vaudeville
I ij
194 MERCURE DE FRANCE.
négliger les vraies reffources de l'art , la mélodie
& harmonie.
M. CAPRON a exécuté , avec tous les talens
qu'on lui connoît , un nouveau Concerto de violon
de fa compofition ; & il a lieu d'être fatisfait
de la manière dont il a été reçu par le Public , &
de s'applaudir des efforts qu'il ne ceffe de faire
pour réunir tous les fuffrages. Mile AVENEAUX ,
de la Mufique du Roi , a chanté enfuite un Motet
à voix feule. Le Concert a été terminé par Lauda
Jerufalem, Motet à grand choeur de M. PHILIDOR,
qui avoit été entendu au Concert du mois de
Décembre , & dont on a rendu compte dans
le Mercure de Janvier , premier volume.
L'affemblée du Concert qu'on vient de détailler
toit fort brillante & très-nombreuſe.
MARS 1766. 195
SPECTACLES DE PROVINCE.
LETTRE à M. DELAGARDE , auteur du
Mercure pour la partie du théâtre.
Troyes, ce 16 Février 1766.
MONSIEUR ,
DIRECTEUR de la troupe de la comédie
qui eft à Troyes , je fais mon poffible
pour fatisfaire le Public qui y eft fort
éclairé , mon répertoire eft compofé de
toutes les piéces nouvelles des théâtres
françois & italien ; mes acteurs ne paſſent
pas pour mauvais , & je ne fuis point mécontent
du féjour que je fais ici . La ville
de Troyes ayant eu pour Maire M. le
Comte de Mégrigni , le choix que le Roi
a fait de fa perfonne , le voeu des citoyens
accompli & celui même de ceux qui lui
avoient été donnés pour concurrens , ont
produit une joie générale , le jour de fon
installation , qui s'est faite le 23 Janvier
dernier. M. Simon m'avoit apporté , la
veille au foir , les couplets que je vous
envoie ; ils étoient fur l'air du vaudeville
I ij
195 MERCURE DE FRANCE.
du Roi & le Fermier , que nous devions
donner , ils ont été chantés par deux actrices
affez bien accueillies du Public, Les
applaudiffemens ont été univerfels . M.
le Comte de Mégrigny , qui ne s'attendoit
point à s'entendre célébrer , étoit fur le
théâtre , & j'ai vu une chofe rare ; la modeſ
tie victorieufe d'elle - même , recevoir fans
embarras, des hommages qu'elle a toujours
refufés . Comme vous avez annoncé que
vous parleriez des théâtres de province,
faites-moi le plaifir de dire quelque chofe
du refpect que nous avons pour un
homme que le peuple a appellé à la têt
de fa patrie , & que les honnêtes gens y
voient avec fatisfaction , s'empreffer de
ramener la tranquillité . Je fuis avec refpect,
MONSIEUR ,
Votre , & c,
BELLEVAL , Directeur de la troupe
des Comédiens de Troyes.
O vous qu'un choix prudent & ſage
>> Nomme le premier de ces lieux ,
» Les Troyens vous offrent leurs voeux.
» Daignez-y joindre notre hommage ;
» Il ne faut s'oppofer à rien :
» Ce qu'un Roi fait , il le fait bien.
MARS 1766. 197
>> Les vertus ont la préférence
» Sur l'éclat d'un illuftre rang ;
>> Mais l'avantage eft bien plus grand
>> De les unir à la naiſſance .
>>> Ne vous étonnez donc de rien ,
» Ce qu'un Roi fait , il le fait bien.
» Citoyens , une longue attente
Balançoit l'efpoir dans vos coeurs ;
>> Vous en fentez mieux les douceurs
" Que ce jour heureux vous préfente .
» Il ne faut s'étonner de rien ;
>> Il n'eft qu'un pas du mal au bien.
N. B. Cette lettre nous a paru trop bien pour
ne la pas tranfcrire en entier. Nous prions l'Auteur
d'en recevoir ici nos. remerciemens. Nous
nous ferons toujours un devoir très - agréable de
configner dans les faftes publics, du théâtre , ce qui
nous fera adreffé des provinces , lorfque cela pourra
intéreffer le Public en général , fur- tout lorsqu'il
s'agira , comme en cette occafion , d'étendre la
célébrité des hommages juftement rendus au vrai
mérite.
I'iij
198 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE VIENNE , le 18 Décembre 1765 .
L'EMPER ' EMPEREUR vient de nommer Princes de l'Empire
le Lieutenant - Général Prince Poniatowski ,
frère du Roi de Pologne , & le Comte de Starhemberg
, Ambaffadeur de Leurs Majeftés Impé
riales & Royales à la Cour de France.
DE BERLIN, le 16 Novembre 1765.
Sophie- Dorothée- Marie , Princeffe de Pruffe
foeur du Roi & époufe de Fréderic-Guillaume
Prince de Pruffe & Margrave de Brandebourg,
Schwedt , eft morte à Schwedt , le 13 de ce mois
dans la quarante-feptième année de fon âge.
DE HAMBOURG , le 21 Octobre 1765.
On mande de Holſtein que la Princeſſe Sophie-
Louiſe de Holftein Sonderbourg , tante du Duc
règnant , eft morte à Auguftebourg , le 16 de ce
mois , âgée de foixante- tept ans.
DE ROME , le 8 Janvier 1766.
Le Chevalier de Saint - Georges , fils de Jacques
II , Roi d'Angleterre , qui réfidoit depuis
MARS 1766. 192
près de cinquante ans dans cette Capitale , & que
les infirmités retenoient dans fon palais depuis
près de fix ans , eft mort , après une longue maladie
, la nuit du 1 au 2 de ce mois , âgé de foixante-
dix-fept ans , fix mois & vingt jours. On
lui deftine un tombeau dans la bafilique de Saint
Pierre , où fon corps , en attendant , a été mis
dans un fouterrein .
DE FLORENCE , le 24 Janvier 1766.
Le Prince Charles- Edouart Stuart , fils du feu
Chevalier de Saint- Georges , pafla par cette ville ,
le zo de ce mois , dirigeant la route vers Rome.
DE PARME , le 26 Octobre 1765 .
Il eſt arrivé ici , le - o de ce mois , un courier
extraordinaire dépêché de Madrid pour informer
le Prince Ferdinand que Sa Majeſté Catholique l'a
déclaré Infant d'Eſpagne : cette marque éclatante
de la tendreſſe de ce Monarque pour Son Alteffe
Royale a répandu ici la joie la plus vive & la plus
générale .
DE LONDRES , le premier Novembre 1765.
Le Comte de Guerchy,Ambaffadeur de S. M.T. C.
eft retourné ici depuis hier.
-
Son Alteffe Royale Guillaume- Augufte , Due
de Cumberland , oncle du Roi règnant , eft mort
fubitement hier au foir , Ce Prince étoit né le 15
Avril 1721.
Du 31 Décembre.
Son Alteffe Royale le Prince Frederic- Guil-
Laume , quatrième frère du Roi , eft mort ici le
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
29 , de la maladie de langueur dont il étoit atta
qué depuis quatorze mois. Ce Prince étoit âgé de
quinze ans , fept mois & cinq jours.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE FONTAINEBLEAU , le 13 Novembre 1765.
Le Roi a déclaré Miniftre d'Etat le fieur de
l'Averdy , Contrôleur Général des Finances , qui
a pris féance le 27 du mois dernier au Confeil
d'Etat de Sa Majesté .
Le Roi a nommé pour fon Ambaffadeur auprès
du Roi de Sardaigne le Baron de Choifeul , Capitaine
de Gendarmerie ; il a eu l'honneur de faire .
à cette occafion fa révérence à Sa Majesté , à qui
il a été préfenté , le 8 de ce mois , par le Duc de
Praflin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le
département des Affaires Etrangères .
La maladie dont Monfeigneur le Dauphin eft
attaqué depuis quelque temps ayant fait des progrès
, fon état eft devenu fort inquiétant à l'entrée
de la nuit du II au 12 de ce mois . Ce Prince a
encore été fort agité la nuit dernière : ce matin
il s'eft trouvé plus tranquille ; fa piété l'a engagé,
à demander le faint viatique qui lui a été adminiftré.
Le Roi a ordonné qu'on découvrît la châffe de
Sainte Génevieve & qu'on fit des prières publiques
- pour demander au Ciel la confervation des jours
précieux de ce Prince.
Le Marquis de Chauvelin , ci- devant Ambaſſadeur
du Roi auprès du Roi de Sardaigne , fur
1
MARS 1766. 201
préfenté le 10 à Sa Majesté par le Duc de Pralin .
Hier il prêta ferment entre les mains du Roi pour
la charge de Maître de la Garde- robe dont Sa
Majefté l'avoit pourvu avant fon départ pour
Turin. Lorsqu'il prit congé du Roi de Sardaigne
ce Prince lui fit préfent de fon portrait enrichi de
diamans.
Quoique Monfeigneur le Dauphin ſe ſentît le
24 beaucoup mieux qu'il n'étoit auparavant , fa
piété lui a fait defirer de recevoir encore le faint
viatique. En conféquence l'Archevêque de Rheims
a dit la meffe dans l'appartement de ce Prince &
lui a donné la Communion.
Du 14 Décembre.
Le 17 le Duc de Richmond , Ambaffadeur de
la Grande Bretagne en cette Cour , eut une audience
particulière de Sa Majesté & de la Famille
Royale , dans laquelle , après avoir remis fes
lettres de créance , il notifia la mort du Duc de
Cumberland.
Le Roi a nommé Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis le fieur du Chaffaut
, Chef d'Efcadre , qui commandoit l'Eſcadre
de Sa Majefté employée fur la côte de Salé , & a
accordé différentes graces aux Officiers qui ont
fervi fous les ordres du fieur du Chaffaut , & particulièrement
à ceux qui ont été bleflés à l'expédition
de Larrache.
Le Roi a auffi accordé une place de Commandeur
dans l'Ordre de Saint Louis au Comte d'Ennery
, Maréchal de Camp & Gouverneur de la
Martinique ; & le grade de Maréchal de Camp
au fieur de Saint- Vaft , Brigadier & Lieutenant-
Colonel du Régiment de la Couronne.
I v
MERCURE DE FRANCE.
DE VERSAILLES , le 31 Décembre 176 Sa
L'état de Monfeigneur le Dauphin étant devenu,
depuis la nuit du 18 de ce mois , à chaque inftant
plus dangereux , ce Prince a fuccombé enfin à la
longueur & à la violence de la maladie ; il eſt
mort à Fontainebleau le 20 , vers les huit heures
du matin , âgé de trente- fix ans , quatre mois &
feize jours , étant né à Versailles le 4 Septembre
1729. Il avoit épousé , le zs Février 1745 , Marie-
Therefe , Infante d'Efpagne , morte en couche
le zz Juillet 1746 , après avoir mis au monde
une Princeffe qui n'a vécu que jufqu'au 27 Avril
1748. Le 9 Février 1747 il époufa en fecondes
nôces Marie- Jofephe de Saxe , & il laiffe de ce
mariage Monfeigneur le Duc de Berry , Monfeigneur
le Comte de Provence , Monfeigneur le
Comte d'Artois & deux Princeffes . Il avoit accompagné
le Roi à la campagne de 1745 , & s'étoit
trouvé à la bataille de Fontenoy , où il avoit
donné les plus grandes marques de valeur & d'intrépidité.
Ce Prince , qui avoit toujours été d'une
piété exemplaire , a reçu plufieurs fois pendant fa
maladie les Sacremens de l'Eglife . Il joignait à
beaucoup de talens naturels des connoiffances trèsétendues.
Les qualités de fon coeur , fon attachement
& fon refpect pour Leurs Majeſtés , fa tendrelle
pour Madame la Dauphine , pour les Princes:
fes enfans & les Princeffes fes fours , fa douceur
& fon affabilité envers toutes les perfonnes qui
avoient l'honneur de le fervir ou de l'approcher ,
fon humanité , fa charité , fon application conf
tante à tous fes devoirs , la fermeté inaltérable
qu'il a montrée pendant tout le cours de fa maladie
& qui s'eft foutenue jufqu'au moment de fa
mort , ont fait naître dans tous les coeurs les:
regrets les plus vifs & les plus juftes fur la perte
MARS 766. 203
d'un Prince fi digne du rang auquel il étoit deftiné
. Toute la nation a donné , à l'occafion de fa
maladie , les témoignages les plus univerfels &
les plus touchans de fon amour & de fon zèle pour
le fang de fes Rois .
Le Roi a donné à Monſeigneur le Duc de Berry
le titre de Dauphin .
Leurs Majeftés & la Famille Royale font revenues
ici de Fontainebleau.
Du 18 Janvier 1766 .
Le 25 du mois dernier la Cour a pris le deuil
pour fix mois à l'occafion de la mort de Monfeigneur
le Dauphin.-
Du 8 Février.
>
Le Roi a nommé Gouverneur - Lieutenant
Général des Ifles fous le vent le Chevalier
Prince de Rohan , Chef d'Eſcadre des Armées
Navales de Sa Majefté . Il a été préſenté au Roi
en cette qualité , le 2 , par le Duc de Choiſeul ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat , ayant le départe
ment de la guerre & de la marine , qui préfenta
auffi à Sa Majefté le fieur de Bongars , Préfi
dent à Mortier du Parlement de Metz , en qualité
d'Intendant des mêmes Ifles.
›
Le premier de ce mois le fieur le Bel , Recteur
de l'Univerfité accompagné des Doyens des
quatre Facultés , a préfenté , felon l'ufage , les ,
cierges de la Chandeleur à Leurs Majeftés &
à Monſeigneur le Dauphin.
Le lendemain , fête de la Purification de la
Sainte Vierge , les Chevaliers , Commandeurs &:
Officiers de l'Ordre du Saint Eſprit , s'étant affemblés
dans le Cabinet du Roi vers les onze
heures du matin , Sa Majeſté fe rendit à la Chapelle
, étant précédée du Duc de Chartres , du:
'i
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
Prince de Condé , du Prince de Conty , du Comte
de la Marche , du Comte d'Eu , du Duc de Penthièvre
, du Prince de Lamballe , & des Chevaliers
, Commandeurs & Officiers de l'Ordre .
Sa Majesté , devant laquelle les deux Huifliers
de la Chambre portoient leurs maſſes , étoit en
manteau , ayant le Collier de l'Ordre par- deffus ,
ainfi que celui de la Toifon d'Or . L'Evêque ,
Duc de Langres , Commandeur de l'Ordre , célébra
la grand'meffe , qui fut chantée par la
Mufique de la Chapelle , & à laquelle la Reine ,
Madame la Dauphine , Monfeigneur le Dauphin ,'
Monfeigneur le Comte de Provence & Monleigneur
le Comte d'Artois affiftèrent dans la tribune
, ainfi que Madame Adélaide & Mefdames
Victoire , Sophie & Louife. Après l'office divin ,
le Roi fut reconduit à fon appartement en la
manière accoutumée.
Le 3 , Sa Majefté donna audience aux Etats
de Bretagne , compofés de l'Evêque de Tréguier
pour le Clergé , du Comte de Gaébriant pour
la Noblefle , du fieur de Kerlivio pour le Tiers-
Etat , du Comte de Robien , Procureur - Général-
Syndic , & du fieur de Lalande - Magon , Tréforier
de la Province. L'Evêque de Tréguier porta la
parole. Ils furent préfentés au Roi par le Duc
de Penghièvre , Gouverneur de la Province , &
par le Comte de Saint Florentin , Ministre &
Secrétaire d'Etat , ayant le département de cette
Province , & conduits à cette audience , ainfi
qu'à celle de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin
, de Monfeigneur le Comte de Provence ,
de Monfeigneur le Comte d'Artois , de Madame
Adélaïde , & de Meſdames Victoire , Sophie &
Louife , par le Marquis de Dreux , Grand Maître
des Cérémonies.
Le Roi a nommé à la place de Dame du
MARS 1766. 205
Palais de la Reine , vacante par la mort de la
Vicomtelle de Beaune , la Ducheffe de Picquigny.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignèrent ,
le 26 du mois dernier , le contrat de mariage
du Comte de Biron , avec Demoiselle de Boufflers
, fille de la Ducheffe de Boufflers , Dame
du Palais de la Reine ; & celui du Comte d'Offun ,
fils du Marquis d'Oflun , Ambaſſadeur Extraor
dinaire du Roi auprès de Sa Majefté Catholique ,
avec Demoiſelle de Gramont , fille du feu Comte:
de Gramont , Menin de feu Monſeigneur le
Dauphin.
"
Le Roi a donné l'Abbaye d' Ambournay , Ordre
de Saint Benoît , Diocèle de Lyon , à l'Abbé de
Murat , Aumônier de Madaine la Dauphine ;
celle d'Acey , Ordre de Cîteaux , Diocèſe de Be- }
fançon , à l'Abbé du Chayla , Aumônier de la :
Reine ; celle de Fontaine - les - Blanches , même
Ordre , Diocèfe de Tours , à l'Abbé Caulet , Confefleur
de feu Monfeigneur le Dauphin ; celle de
Corneville , Ordre de Saint Auguftin , Diocèſe de
Rouen , à l'Abbé de Gamanfon , premier Secrétaire
de la feuille des Bénéfices ; celle de Langonet
, Ordre de Citeaux , Diocèle de Quimper , à.
l'Abbé de Saint- Luc , Vicaire général du Diocèſe
de Rennes ; celle de Saint George fur Loire , Ordre
de Saint Auguftin , Diocèfe d'Angers , à
l'Abbé de Salles , Confeiller - Clerc du Parlement
de Pau & Théologal de l'Eglife de l'Efcar ; celle .
des Clairets , Ordre de Cîteaux , Diocèse de
Chartres , à la Dame de Portebife , Religieufe de
la même Abbaye ; celle de Sauvebeniſte , même
Ordre , Diocèle du Puy , à la Dame de Fumel ,
Religieufe Maltoiſe à Saindolfen en Quercy ; celle
de Poulangy , Ordre de Saint Benoît , Diocèſe de
Langres , à la Dame de Vaudray, Religieufe ChaTOG
MERCURE DE FRANCE.
noinelle de l'Abbaye de Migette ; & celle de la
Joye , Ordre de Citeaux , Diocèle de Vannes
vacante par la démiſſion de la Dame de Bertin , à
la Dame de Verdiere.
DE RENNES , le 31 Janvier 1766.
Le 16 de ce mois , le Parlement de Bretagne ,
compofé tant de ceux des Officiers de ce Parlement
, qui n'avoient pas donné leurs démiflions ,
que de plufieurs autres qui les avoient données &
qui font rentrés avec eux en conféquence des ordres
du Roi , a enregistré des lettres - patentes de
Sa Majesté , du 9 du même mois , pour reprendre
le fervice ordinaire. Le même jour cette
Compagnie , en délibérant fur des lettres- patentes
qui lui ordonnoient de procéder fans délai ,
& même en temps de vacations , à l'inſtruction
& au jugement du procès criminel , commencé
par ordre de Sa Majefté , contre les fieurs de
Caradeuc père & fils , Picquet de Montreuil ,
Charette de la Gacherie & Charette de la Coliniere
, a arrêté qu'attendu les motifs de réculation
de la plupart de fes membres , qu'elle avoit
jugé valables , & qui la mettoient hors d'état de
prendre connoiffance de ce procès , Sa Majefté
feroit fuppliée de retirer fefdites lettres-patentes.
Trois jours auparavant , les Confeillers d'Etat &
Maîtres des Requêtes , qui avoient été députés
pour tenir le Parlement de Bretagne avoient enregiftré
des lettres- patentes , portant ceflation des.
pouvoirs qui leur avoient été donnés à cet effet,
De Paris , le 29 Novembre 1765.
Les captifs rachetés par l'Ordre de la Sainte
Trinité , dit des Mathurins , & par la Congré
MARS 1766. 207
gation de l'Ordre de la Merci , ont été conduits
ces jours derniers en proceffion dans les
différens quartiers de cette Capitale..
Le fieur d'Ormeflon , Président à Mortier du
Parlement de Paris , a été nommé à la place
d'Académicien Honoraire de l'Académie Royale
des Infcriptions & Belles Lettres , vacante par la
mort du Comte de Caylus..
Le Prince de Lewenftein , Prince regnant de
Wertheim , vient d'être reçu à l'Académie Royale
des Sciences en qualité d'Affocié Honoraire furnuméraire
; ce Prince a envoyé à l'Académie un
Mémoire fur les différentes propriétés de la mer &
fur la néceffité de réitérer fouvent les expériences
qui peuvent conduire à la connoiffance de fes
diverfes propriétes.
CÉRÉMONIES FUNEBRES..
Feu Monfeigneur le Dauphin ayant defiré que
fon coeur fût dépofé à l'Abbaye Royale de Saint:
Denis , on l'y a transporté le Jeudi 26 Décembre
avec les cérémonies ordinaires . Le Prince de
Condé & le Duc de Coigny ont été nommés par
le Roi pour l'accompagner.
Après la mort de Monfeigneur le Dauphin ,,
fon corps eft demeuré expofé dans le Château
de Fontainebleau . Le Roi a ordonné que le Duc
d'Orléans y refteroit pour commander les détachemens
de fa Maifon Militaire & Domeftique:
qui devoient faire le fervice , & pour donner tous
les ordres convenables , relativemeut aux obsèques
& au tranfport du corps de Fontainebleau
à Sens , où feu Monfeigneur le Dauphin a defiré
d'être enterré. Le famedi 28 du mois dernier ,,
tout étant prêt pour le départ du convoi , l'Archevêque
de Reims , Grand-Aumônier , fit a
108 MERCURE DE FRANCE .
onze heures du matin la cérémonie de lever
le corps qui fut placé dans le char deſtiné à le
porter à l'églife métropolitaine de Sens ; le convoi
fe mit en marche , peu après , dans l'ordre fuivant
deux Gardes du Corps ; foixante pauvres
portant des flambeaux ; plufieurs carroffes des perfonnes
qui compofoient le deuil ; 50 Moufqueraires
de la feconde Compagnie , so de la première , so
Chevaux- Legers ; 2 carroffes du Roi occupés par
les Menins ; un autre carroſſe du Roi où étoient
dans le fond le Duc d'Orléans , ayant à côté de
lui le Duc de Fronfac , premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi ; fur le devant , le Duc de
Trefmes & le Marquis de Chauvelin , Maître de la
Garderobe de S. M. A la portière du côté du
Prince , le Comte de Pons-Saint- Maurice , premier
Gentilhomme de fa chambre , & à l'autre
portière le Vicomte de Noé , l'un de fes Chambellans
; un quatrième , dans lequel étoient l'Archevêque
de Reims , un Aumônier du Roi , le
Confefleur de feu Monfeigneur le Dauphin &
le Curé de l'églife paroitfiale de Fontainebleau s
les Pages de Madame la Dauphine , les Pages
de la Reine , vingt- quatre Pages du Roi & plufieurs
Ecuyers de Leurs Majeftés ; quatre Trompettes
des Ecuries ; les Hérauts d'Armes ; le Maîare
des cérémonies ; le Marquis de Dreux , Grand-
Maître des Cérémonies , quatre Chevaux- Légers ;
le char funèbre aux deux côtés duquel marchoient
les Cent- Suiffes de la Garde du Roi , & qui étoit
entouré d'un grand nombre de Valets de Pied
de Sa Majesté. Quatre Aumôniers du Roi portoient
les quatre coins du poële ; les Conmandans
des Gendarmes , des Chevaux - Légers & des
Moufquetaires marchoient près des roues. Le
fieur de Saint- Sauveur , Lieutenant des Gardes du
Corps , fuivoit le char à la tête de fon détaMARS
1766 . 109
chement qui précédoit cinquante Gendarmes.
Toutes les troupes de Sa Majefté , ainſi que les
Pages & les Valets de Pied , portoient des flambeaux.
La marche étoit fermée par des carroffes
des perfonnes qui compofoient le deuil.
Vers les fept heures du foir , le convoi arriva
à Sens ; le Cardinal de Luynes , Archevêque
de cette Ville , reçut le corps de Monfergneur
le Dauphin à la porte de l'églife ; l'Archevêque
de Reims le préfenta au Cardinal ; le
cercueil fut porté dans le choeur ; on chanta les
prières ordinaires ; après quoi le Duc d'Orléans &
toutes les perfonnes qui avoient accompagné le
convoi fe retirèrent. Le corps de Monfeigneur le
Dauphin a été expofé dans le choeur de l'églife
pendant la nuit , & le lendemain 29 on a fait
un fervice folemnel qui a été célébré par le Cardinal
de Luynes & où le Duc d'Orléans & toutes
les perfonnes nommées ci - deffus ont affifté. Après
le fervice , le corps de Monfeigneur le Dauphin
a été inhumé dans le caveau qui avoit été conſtruit
pour l'y dépofer.
Services pour le repos de l'âme de Monfeigneur
le Dauphin.
Le Roi a écrit à l'Archevêque de Paris la lettre
fuivante :
« Mon Coufin , la mort de mon fils le Dau-
> phin me cauſe une douleur d'autant plus jufte
qu'il joignoit à une folide piété les qualités &
>> toutes les vertus dignes de fa naiſſance ; elles
>> avoient paru en lui pendant le cours de fa
» vie , & elles lui avoient acquis toute ma ten-
2 dreffe & toute mon eftime ; elles ont encore
210 MERCURE DE FRANCE.
ל כ
»été plus particulièrement reconnues dans la lon
" gue maladie à laquelle il a fuccombé. Ce
» Prince a montré , jufqu'à les derniers momens ,
» fa foumiffion aux décrets de la Providence &
>>fa confiance en fa bonté. Cette perte qui pé-
»› nétre mon coeur de la plus vive affliction
» & que tout mon Peuple partage , ne me permet
» pas de différer d'unir mes prières aux fiennes
» pour demander à Dieu le repos de l'âme de
» ce cher fils , & la confolation dont j'ai besoin
» dans une circonftance auffi douloureuſe . Ainfi
» je vous fais cette lettre pour vous dire qu'aufſi-
"
tôt que vous l'aurez reçue , vous faffiez faire
» des prières publiques dans l'étendue de votre
diocèle , & que vous ayez à inviter à celles
qui feront faites dans votre Eglife , les Corps
qui ont coutume d'affifter à ces triftes céré
» monies. En m'alfurant que vous me donnerez
>>
en cette occafion des marques de votre piété
» ordinaire , je prie Dieu qu'il vous ait , mon
» Coufin , en fa fainte & digne garde. Ecrit à
» Verfailles le 24 Décembre 1765 » .
Conformément aux ordres du Roi , l'Archevêque
a fait publier un Mandement , par lequel
il a ordonné dans toutes les Eglifes de fon Diocèle
des prières publiques pour le repos de l'âme de
feu Monfeigneur le Dauphin , & il a indiqué
pour le même objet , un fervice folemnel qui
a été célébré le 8 de ce mois dans l'Egliſe Métropolitaine
de cette Capitale , auquel il a officié.
Un grand nombre d'Evêques & de Magiftrats ,
& plufieurs perfonnes de la première diftinction
Xont affifté.
9 On a inféré dans quelques gazettes étrangères
un prétendu difcours de feu Monfeigneur le Deu
phin à Monfeigneur le Duc de Berry , que ce
Prince n'a jamais prononcé..
MARS 1766. ZIJ
Quelques heures avant fa mort Monfeigneur le
Dauphin fit appeller le Duc de la Vauguyon , &.
lui dit : « Je fouhaite à mes enfans toures fortes
» de bonheur & de bénédictions : je leur recom-
» mande de profiter de la bonne éducation que
» vous leur donnez. Inſpirez- leur la crainte de
>> Dieu & le plus grand reípect pour la religion ;
» qu'ils foient toujours foumis au Roi , & qu'ils.
>> confervent toute leur vie pour Madame la Dau-
> phine l'obéiſſance & la confiance qu'ils doivent
» à une mère auffi refpectable » .
Pour fatisfaire aux volontés du Roi , toutes les
Métropoles , Cathédrales , Collégiales , Abbayes ,
Paroifles , Couvens , Officiers Municipaux , Corps.
& Communautés des villes du Royaume ont fait
& continuent de faire célébrer. fucceffivement des
fervices folemnels pour le repos de l'âme de Monfeigneur
le Dauphin.
Le 4 Janvier la Faculté de Théologie a fair
célébrer avec beaucoup de pompe dans l'églife de
Sorbonne un Service folemnel pour le même
objet.
Le 9 les fix Corps des Marchands firent auffi
célébrer , pour le même objet , dans l'églife des
Prêtres de l'Oratoire , un Service folemnel , auquel
affiftèrent le Lieutenant- Général de Police & l'un
des Avocats du Roi au Châtelet.
Le 14 la Chambre de Monſeigneur le Dauphin
& celles de Monfeigneur le Comte de Provence &
de Monfeigneur le Comte d'Artois , ont fait célé
brer à Verfailles , dans l'églife des Pères Récolets ,
´an Service folennel pour le repos de l'âme de feu
Monfeigneur le Dauphin . L'Evêque de Limoges.
a officié à cette cérémonie , à laquelle Monfeigneurle
Dauphin & les Princeffes ont affifté.
Le 1s le Corps de la Mufique- Chapelle a fait
212. MERCURE DE FRANCE.
auffi célébrer , pour le même objet , un Service
folemnel dans l'églife paroiffiale de Notre- Dame
de Verſailles. L'Evêque de Verdun y a officié.
Plufieurs Seigneurs & Dames de la Cour y ont
affifté , ainfi que tous les Corps de la Maiſon de
Sa Majesté.
Le même jour le Marquis de Sourches , Prevôt
de l'Hôtel du Roi & Grand Prevôt de France , &
les Syndics généraux du Corps des Marchands &
Artifans privilégiés du Roi fuivant la Cour , ont
fait célébrer un femblable Service dans l'églife des
Pères Auguftins du grand Couvent. Le Grand
Prevôt , les Lieutenans Généraux , le Procureur
du Roi & le Tribunal de la Prevôté de l'Hôtel y
ont affifté.
Le même jour on a célébré un femblable Service
folemnel à l'Hôtel des Invalides : cette cérémonie
" s'eft faite avec beaucoup de pompe & de dévotion..
Les Maréchaux de France , le Miniſtre de la Guerre
& tout le Militaire y ont affifté . L'Archevêque de
Cambrai y a officié .
Le 16 la Compagnie des Moufquetaires noirs,
& celle de la Lieutenance- Colonelle des Gardes-
Suiffes ont affifté en corps au Service qui s'eft fait ,
pour le même objet , dans l'églife paroiffiale de
Sainte Marguerite.
Le 18 , les Officiers de la Chambre de Madame
la Dauphine on fait célébrer un femblable fervice
dans l'églife des Pères Récollets de Verſailles . Le
Cardinal de Luynes , preniier Aumônier de Madame
la Dauphine , y a officié , plufieurs performes
de la Cour y ont affifté.
Le même jour , les Officiers du régiment du
Roi en on fait célébrer un dans l'égliſe des Dominicains
de Nancy , auquel le Cardinal de Choifeul
& toute la Noblelle ont affifté.
MARS 1766. 213
Le 23 , les Etats d'Artois en firent célébrer un
dans l'égliſe des Récollets d'Arras.
Le 25 , on célébra un femblable fervice dans
la chapelle des Elèves de l'Hôtel de l'Ecole Royale
Militaire. Le Confeil de l'Hôtel , l'Etat Major &
les Elèves aſſiſtèrent à cette cérémonie , ainfi que
les différens ordres de la maiſon.
Le 27 , les Intendans & Adminiſtrateurs généraux
des Poftes en ont fait. célébrer auſſi un dans l'églife
paroiffiale de Saint Euftache.
Le 28 , la Compagie des Contrôleurs Généraux
des rentes de l'Hôtel de Ville , en a fait célébrer
un dans l'églife des Bénédictins , dits Blanc-
Manteaux ; elle a donné une aumône de 300 liv.
pour être employée à la rédemption des Captifs .
Le même jour l'Académie Royale d'Architecture
en a fait célébrer un dans l'égliſe des Prêtres de
l'Oratoite.
Le 29 , les Receveurs Généraux des Finances ,
en ont fait célébrer un dans l'égliſe des Minimes
de la Place Royale , l'Evêque de Blois y a officié.
Le 30 , le Baron de Magalas , ancien Capitaine
de Dragons , Gouverneur des Pages de la
Chambre du Roi & Penfionnaire de feu Monfeigneur
le Dauphin , & le fieur de Caterby ,
Huiffier ordinaire du Cabinet de Sa Majefte ,
en ont fait célébrer un dans l'églife royale de
Bailly , paroiffe du Parc de Verfailles.
Les quatre Compagnies des Gardes du Corps
du Roi ont fait célébrer aufli chacune dans fon
quartier , un fervice folemnel pour le même
objet. Les Officiers du Régiment du Meſtre de
Camp Général des Dragons , en garnifon à Barle
Duc ; le Régiment de Royal - Lorraine , Cavalerie
, en quartier dans la ville de Pontivy ,
& le- Régiment Dauphin , Dragons , en garnifon
214 MERCURE DE FRANCE.
à Thionville , ont fait célébrer un femblable
fervice dans leurs différens quartiers.
L'Archiconfrairie Royale du Saint Sepulchre
de Jérusalem , établie en cette Capitale , & les
Fermiers Généraux des poudres & falpêtres de
France , fe font auffi acquittés de ce devoir.
Le Curé de Saint Laurent prononça l'oraifon
funèbre avant la melle que cette paroiffe fit célébrer
le 30 Janvier , pour le même objet. Les
Administrateurs de l'Archiconfrairie Royale du
Saint Efprit , érigée au Couvent des Religieux
Pénitens de Courbevoye , ont fait célébrer à Verfailles
, le 21 Janvier , un ſemblable ſervice dans
l'églife des Peres Recollers .
Les Etats du Mâconnois ont pareillement fait
célébrer un fervice folemnel pour le repos de
J'âme de Monfeigneur le Dauphin , dans l'églife
Cathédrale de Macon. L'Evêque diocélain , Chef
& Préfident né des Etats , a officié , & l'oraifon
funèbre a été prononcée par l'Abbé Sigorgne ,
Chanoine & Archidiacre de l'églife de Mâcon ,
& Vicaire Général de ce diocèfe . Les Officiers du
Régiment de Sens , en garnifon à Pontoite , ont
affifté à celui que le Chapitre de la Sainte Chapelle
de cette Ville a célébré le 20 Janvier pour
le même objet .
AP PROBATION.
J'A1 lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le volume du Mercure du mois de
Mars 1766 , & je n'y ai rien trouvé qui puille
en empêcher l'impreſſion . A Paris , ce premier
Mars 1766,
GUIROY.
1
215
MARS 1766.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
L
ARTICLE PREMIER.
ETTRE de Catherine de France , foeur du
Roi Henri IV. Page 5
12
18
VIRI de M. François , de Neufchateau en Lorraine
, âgé de quatorze ans.
EPÎTRE à un ancien ami .
VERS fur la mort de M. Demots.
IDILLE.
LA Vertu récompenfée , Nouvelle chinoife.
20
21
27
VERS fur un portrait de Mde la Ducheffe de S... ss
FRAGMENS d'une Lettre à M. le C. D. B.
L'ABEILLE & le Papillon.
VERS à Mlle Guimard.
COUPLETS fur le mariage de M. le Vicomte
de Montmorency-Laval.
QUESTION.
56
57
58
ر و
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON.
60
73
74
76
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur Louis Duret . 77
EPHÉMÉRIDES du Citoyen.
MÉMOIRES fecrets tirés des archives des Souve-
BIBLIOGRAPHIE .
rains de l'Europe.
ANNONCES DE Livres,
86
90
103
106
216 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
MÉDECINE . Lettre fur un Cancer .
PLANTES ufuelles felon le fyftême de M. Tournefort.
ARTICLE IV, BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLE S.
125
136
PEINTURE.
GRAVURE.
152
162
MUSIQUE,
164
SUPPLÉMENT à l'article des pièces fugitives .
166
ARTICLE V. SPECTACLES DE PARIS.
OPÉRA .
167
COMÉDIE Françoife. 171
COMÉDIE Italienne , 189
CONCERT Spirituel .
193
SPECTACLES de Province. 195
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES.
DE Vienne , & c.
198
CÉRÉMONIES funèbres,
207
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , ruе
Dauphine.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères