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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AURO I.
JUIN 1765 .
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cochin
Sherdha
Papilion Serip.
A PARIS ,
-CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à- vis la Comédie Françoife.
Chez PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine .
Avec Approbation & Privilige du Roi.
BIBLIOTHECA
RIGIA
MINACI.NSIS.
AVERTISSEMENT.
LE
Bureau du
Mercure est chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement
Commis
au
recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie
d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les
perfonnes de province
auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront
francs de
port.
Celles qui auront
d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en
s'abonnant pourfeize volumes.
Les
Libraires des
provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure, écriront à l'adreffe ci- deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. Dɛ
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft compofée de
cent huit volumes . On en prépare une
Table générale , par laquelle ce Recueil
fera terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer,
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN 1765 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à un ami , fur le DÉGOUT DU
MONDE .
Les difcours que je vous ai quelquefois ES
entendu tenir fur la fociété , me font
craindre que vous n'ayez quelque reffemblance
avec Timon , ce Philofophe atrabilaire
, à qui l'on donna le furnom d'haïffeur
d'hommes. Si cela étoit , que vous
feriez à plaindre ! Sans ceffe entouré d'ennemis
, c'eft fous ce funefte afpect que
A iij
G MERCURE DE FRANCE .
vous enviſageriez vos femblables ; vous
chercheriez en vain à vous dérober à leurs
regards , vos befoins vous en rapprocheroient
malgré vous votre coeur , ulcéré
par cette malheureufe averfion , vous porteroit
à fuir dans quelque folitude pour y
jouirde vous-même : mais en jouiriez - vous
effectivement ? Ces idées fombres & mélancoliques
, qui vous auroient arraché du
milieu des hommes , vous y accompagneroient
néceffairement. Le principe de vos
fentimens fubfifteroit toujours , & feroit
votre fupplice. Je fouhaite que les réflexions
fuivantes détruifent cette humeur
auftére & chagrine qui vous confume , &
faffent renaître dans votre âme cette heureufe
fenfibilité qui , bien dirigée , nous
fait aimer nos femblables .
Quelques Philofophes ont à la vérité
peint les hommes fous les couleurs les plus
noires : ils ont voulu nous faire envifager
la fociété comme un affemblage de bêtes
féroces , acharnées les unes contre les
autres. Uniquement attentifs à ce funeſte
intérêt , qui divife les hommes auffi - tôt
qu'ils font réunis , ils ne voyoient point
que l'intérêt général , qui combat fans
ceffe cet intérêt particulier , attache le
genre humain par une chaîne immenſe
qu'il ne peut jamais détruire . Ils ont exaJUIN
1765.
1
géré les défordres de la fociété pour avoir
le trifte plaifir de les combattre , & pour
donner plus de poids à leurs difcours.
Quelques -uns , conduits par un orgueil
fecret , qu'ils cachoient fous le voile de
la modeftie , ne s'élevoient contre les vices
de leur temps , que pour s'attirer l'admiration
de leurs femblables , en leur faifant
accroire qu'élevés au- deffus des autres
hommes , ils étoient exempts de la corruption
générale . D'ailleurs , c'étoit un
moyen de faire briller leurs talens , & de
s'acquérir du crédit fur l'efprit de leurs
contemporains. Mais fi ces Philofophes
avoient effectivement eu de leurs femblables
une opinion fi défavantageufe
auroient-ils recherché fi foigneufement
leur eftime & leurs fuffrages ? Fuyez , dit
Séneque , la compagnie de la multitude ,
fuyez même la compagnie d'un petit nombre
de perfonnes : je dis plus , fuyez celle
d'un feul homme. Qui eft- ce qui croiroit
que ce Philofophe auftère , qui vouloit
qu''oonn abandonnât la fociété pour vivré
dans la folitude , paffoit fes jours dans
une Cour odieufe , où regnoient les vices
les plus honteux ? auprès d'un Prince dont
la mémoire fera à jamais en exécration
chez les hommes ? Je veux bien croire
que Séneque pratiquoit au milieu des vices
3
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
de fes concitoyens la vertu , dont il fait
l'éloge dans tant d'endroits de fes ouvrages
; mais celui qui regardoit la folitude
comme l'afyle du bonheur , fembloit fe
contredire en reftant conftamment dans
une Cour perpétuellement agitée par les
vices & les cruautés de Néron.
,
D'autres , irrités contre le genre humain
, par les difgraces qu'ils éprouvent
& dont ils ne devroient fouvent accufer
que leur imprudence , cherchent à fe venger
par des fatyres : ils font de leurs femblables
des portraits injurieux , dont ils
rougiroient eux - mêmes s'ils n'étoient
malheureuſement aveuglés par cette injufte
averfion qu'ils nourriffent dans leur
coeur. Jugerez - vous de vos femblables
fur des écrits odieux , dictés par la haine
& par la vengeance ? Ecoutez Conftance :
un Philofophe de nos jours la fait parler
avec beaucoup de fageffe & de vérité.
« Dorval , vous vous trompez. Pour être
tranquille , il faut avoir l'approbation
» de fon coeur , & peut- être celle des
» hommes. Vous n'obtiendrez point celleci
, & vous n'emporterez point la pre-
» mière , fi vous quittez le pofte qui vous
» eft marqué » . Séneque ne confultoit que
fon efprit lorfqu'il engageoit Lucilius à
fuir la fociété : s'il eût defcendu dans fon
"
JUIN 1765. 9
coeur , s'il eût écouté la voix de la nature
, dont il fe difoit cependant le fidéle
fectateur , il auroit vu comme le Philofophe
moderne dont je vous parle , que
le Sage n'abandonne jamais ſes ſemblables,
à qui les exemples font néceffaires. Que
deviendroit la fociété , fi ceux qui peuvent
lui rendre les plus grands fervices par
leurs talens & par leur conduite , fe retiroient
dans les déferts pour y mener une
vie contemplative ? Eft- ce donc là le but
de la nature ?
ور
" On remarque dans les hommes , dit
» M. de Burlamaqui , une inclination na-
» turelle qui les rapproche , & qui établit
<< entre eux un commerce de fervices &
» & de bienfaits , d'où réfulte le bien
» commun de tous & l'avantage particu-
» lier de chacun. L'état naturel des
>>
ود
hommes entre eux , eft donc un état
» d'union & de fociété. D'ailleurs , il
» eſt bien manifeſte que c'eſt là l'état pri-
» mitif, puifqu'il n'eſt point l'ouvrage de
» l'homme , & que c'eft Dieu lui- même
» qui en eſt l'auteur ». Les animaux qui
fuivent uniquement l'inftinct que la nature
leur a donné ; qui font foumis à des loix
invariables , qu'ils ne peuvent enfreindre ;
qui ne font point jettés çà & là par de
futiles raifonnemens qui nous égarent ;
A v
10 MERCURE
DE FRANCE
.
les animaux , dis - je , ne vivent point dans
une entière folitude. La tyrannie que
l'homme exerce fur eux , la guerre continuelle
qu'il leur fait , les rend fugitifs
à la vérité ; mais ils fe cherchent les uns
les autres ils s'attroupent ; quelques- uns
même ne vont que par bande & ne fe
quittent point. Les fauvages qu'on a trouvés
dans différentes contrées , comme celui
qu'on prit dans les forêts de Lithuanie
ne vivoient dans cet état folitaire & malheureux
, que parce qu'ils ne connoiffoient
point d'autres hommes auxquels ils puffent
s'attacher , & qu'ils ne portoient pas
leurs penfées jufqu'à imaginer qu'il y eût
d'autres êtres de leur efpéce. Mais il y a
tout lieu de croire qu'ils vivoient comme
les animaux dont ils étoient entourés
qu'ils s'attachoient à ceux qu'ils pouvoient
fuivre , & qu'ils ne les abandonnoient
que quand ils venoient malheureufement
à les perdre. Ces Mandrilles ,
qu'on trouve dans les déferts de l'Afrique ,
& qui tiennent tant de chofes de l'efpéce
humaine qu'on feroit tenté de les ranger
dans la claffe des hommes , vivent en fociété.
Ce n'eft point la crainte qui les réunic
car qu'ont - ils à craindre dans leurs
forêts ? mais l'amour que chaque être
naturellement pour un être femblable à lui.
JUIN 1765.
Je fais qu'un célebre écrivain moderne ,
après avoir fait des peintures auffi belles
qu'effrayantes des malheurs de la fociété ,
engage fes femblables à retourner dans
les forêts dont ils font fortis , à reprendre
cette vie naturelle que menent encore aujourd'hui
quelques fauvages , qu'il nous
propofe pour exemple , & qui ne font
point la victime de ce déluge de maux
qui nous accablent. Mais ces fauvages, dont
nous parle cet auteur , jouiffent eux- mêmes
des douceurs de la fociété. Les Caraïbes
, ce peuple qui s'eft le moins éloigné
de l'état naturel , eft auffi fortement
attaché à la fociété que nous le fommes
à la nôtre. Leurs befoins ne font pas à la
vérité en auffi grand nombre ; ils ne font
pas le jouet d'une multitude de paffions
factices qui détruifent infenfiblement
notre être par les violentes fecouffes qu'elles
nous font éprouver à chaque inftant ; mais
ils ne fauroient fe paffer les uns des autres :
c'eft à cette communication réciproque
qu'ils doivent l'état heureux & tranquille
dont ils jouiffent.
>
Suppofons qu'adoptant les maximes de
cet écrivain , qu'on peut accufer d'avoir
unpeu trop écouté fon humeur , nous abardonnions
les lieux qui nous ont vu naître ,
pour nous enfoncer dans les déferts , &
A vj
1 2 MERCURE DE FRANCE.
nous mettre au rang des animaux : en
ferions-nous plus heureux ? L'indépendance
de l'état que nous embrafferions nous dédommageroit
- elle de tous les maux qu'il
produiroit ? Pour jouir de cette félicité
dont il nous fait des peintures fi touchantes
, il faudroit nous dépouiller en un
inſtant de toutes les idées que nous avons
acquifes , ainfi que de tous les befoins que
nous nous fommes faits. L'auteur que je
viens de citer , a-t- il pu efpérer ce changement
? A-t-il pu fe flatter que les triftes
vérités qu'il annonçoit aux hommes , leur
feroient abandonner la fociété , qui leur
eft néceffaire , pour mener une vie errante
& vagabonde qui les rendroit miférables ?
Quelques Miffionnaires , dit- il , forcés de
quitter les fauvages , avec lefquels ils
avoient vécu pendant quelque temps , regrettoient
la fociété de ces hommes fimples
, dont ils vantoient la douceur & la
bonté. Mais ne pourroit-on pas citer auffi
parmi nous des hommes qui vivent heureux
dans la petite fociété qu'ils fe font
choifie ? qui goûtent tous les plaiſirs que
doit procurer à des ames fenfibles les
charmes d'un commerce dont l'intérêt eft
banni ?
Je conviens avec vous qu'un homme à
qui la nature a donné un coeur droit &
JUIN 1765 : 13
vertueux , ne peut quelquefois s'empêcher
de gémir fur les défordres dont il eſt le
témoin , & peut-être la victime ; qu'il y a
des momens où l'indignation fuccéde à
- ces momens de pitié , où le puiffant ne lui
paroît qu'un tyran qui du poids de fon
injufte pouvoir écrafe le foible ; où le
riche augmente encore les malheurs de
l'indigent par le fafte orgueilleux avec lequel
il étale ſes richeffes ; où l'homme en
place commet à chaque inftant les injuftices
les plus odieufes ; où la terre en un
mot ne lui paroît plus que le théatre funefte
où le fort écrafe le foible , où l'injufte
opprime l'innocent , où le riche infulte
aux malheureux. Dans ces fâcheux
momens , la folitude paroît l'unique afyle
où la vertu puiffe être à l'abri des traits de
la méchanceté . J'ai , comme vous , éprouvé
quelquefois ces cruelles agitations . Mon
ame alors étoit abforbée par les réflexions
les plus améres ; mon coeur , déchiré par
une fenfibilité exceffive , faifoit des efforts
pour étouffer cet heureux fentiment , qu'il
ne falloit modérer. Mais ce temps de
trouble difparoît peu à peu ; le calme fuccéde
à cet orage paffager ; le jugement ,
devenu plus fain , envifage les chofes
fous une autre face ; les hommes , qu'on
étoit fur le point de hair , ne font plus que
que
14 MERCURE DE FRANCE.
des êtres malheureux & dignes de compaflion.
Celui dont le pouvoir tyrannique
excitoit notre indignation , eft fouvent un
miférable qui voudroit pouvoir impunément
defcendre du faîte de fa grandeur ,
qui fait fon fupplice ; fon coeur , dévoré
par une ambition démefurée , ne lui donne
jamais de relâche il ne jouit d'un
pas
moment de repos . Ce riche , qui marche
infolemment avec tout l'appareil de l'opu
lence , eft fouvent plus à plaindre que l'indigent
qu'il méprife en proie aux inquiétudes
les plus cruelles , aux defirs les
plus immodérés , fa vie n'eft qu'un tiſſu
de chagrins qui le confument : les richeſſes
dont il fe pare en public font autant de
chaînes qui l'accablent en fecret. Cet
homme à qui fa place donne le pouvoir
d'élever les particuliers au plus haut degré
de la fortune , ou de les en faire décheoir
, eft auffi malheureux : la haine
publique , dont il eft chargé , lui fait fentir
à chaque inftant qu'il eft au fond du
coeur un juge févère , qui y plaide la caufe
de l'humanité , & qui devient un bourreau
qui ne l'abandonne jamais. Eft- il un
être plus malheureux que le méchant ?
Son ame , agitée par les remords , ne lui
préfente que les tableaux les plus effrayans.
Solitaire au milieu de la fociété , dont il
JUIN 1765 . Is
"
>>
eft féparé par la malignité de fon coeur ,
il ne voit dans fes femblables que des
objets de haine. Il n'a pas mêmela trifte
confolation de voir finir fa mifère lorfqu'il
a fatisfait fon reffentiment & favengeance.
Le vautour qui déchire les entrailles
toujours renaiffantes de Prométhée,
peint admirablement l'état affreux du méchant.
« Cette perverfité , ce rafinement
» d'inhumanité , ces cruautés capricieufes,
qu'on remarque dans certaines vengean-
» ces , ne font autre chofe que les efforts
» continuels d'un malheureux qui tente
» de fe détacher de la roue » . Ah ! mon
ami , quelques maux que la fociété produife
, il eft encore des ames vertueufes,
qui fourniflent paifiblement leur carrière
au milieu des ingrats qu'ils font chaque
jour , qui préferent à la folitude le doux
plaifir de faire des heureux , & qui regardent
la place qu'ils occupent comme un
pofte où le Ciel les a placés pour faire le
bien . On peut comparer la fociété à un
vafte tableau , où l'on voit d'un côté des
voleurs qui dépouillent & affaffinent un
paffant ; des combattans qui de fang froid
cherchent à fe donner la mort ; des indigens
qui , les larmes aux yeux , mendient
leur fubfiftance . Mais on voit de l'autre
des familles raffemblées , dont les jours
16 MERCURE DE FRANCE.
heureux font filés par l'union & la tranquillité
; des amis , fur le vifage defquels
eft peinte la joie de fe revoir ; des hommes
fenfibles , qui fecourent des malheureux
; des citoyens généreux qui , par leurs
foins & leurs travaux , procurent à leurs
compatriotes l'abondance & la tranquillité.
N'allez cependant pas croire que je
veuille ici vous interdire entiérement la retraite
; c'eft à elle que je dois les plus beaux
jours de ma vie. Mais il faut favoir allier
le monde & la folitude . Celle - ci nous apprend
à nous conduire avec prudence lorfqu'il
s'agit de vivre dans l'autre. Je finis
par une réflexion de M. l'abbé Yvon.
« Rarement l'étude eft utile lorfqu'elle
» n'eſt pas accompagnée du commerce du
» monde. Il ne faut pas féparer ces deux
chofes , l'une nous apprend à penfer ;
» l'autre à agir : l'une à parler ; l'autre à
écrire l'une à difpofer nos actions ;
» l'autre à les rendre faciles. L'ufage du
» monde nous donne encore l'avantage
» de penfer naturellement ; & l'habitude
» des fciences celui de penfer profondément
» .
:
J'ai l'honneur d'être , & c.
D'ARTOIS , Curé de Moléans,
JUIN 1765. 17
A l'Auteur du Mercure , au fujet d'une
lettre de HENRY IV.
J'AI trouvé , monfieur , chez un de
mes parens plufieurs lettres que le Roi
Henry IV écrivoit à un de fes ayeux.
Comme le Public a reçu avec empreffement
celles que vous avez inférées dans
vos précédens Mercures ; j'ai cru , Monfieur
, lui faire plaifir d'en choisir une dont
le ftyle peint le caractère de bonté de ce
grand Prince pour fes Sujets , ainfi que la
confiance , la familiarité & l'amitié , fi
l'on peut fe fervir de ce terme , dont il
honoroit un bon Officier. J'ai fait tranfcrire
mot à mot cette lettre telle qu'elle
a été écrite , & l'ai fait légalifer pour
en affurer l'authenticité , ainfi que les nores
qui y font jointes , que j'ai extraites
des tablettes généalogiques , tome 7 , page
244 , pour faire connoître celui à qui elle
a été écrite.
Votre caractère obligeant , Monfieur ,
me fait efpérer que vous agréerez la communication
d'une piece qui m'a paru curieufe.
J'ai l'honneur d'être , &c.
SALIES , ancien Lieutenant- Colonel
de Cavalerie , abonné au Mercure.
A Salies , près d'Alby , ce 29 Avril 1765.
18 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE DE HENRI IV .
CRAPAUI
RAPAULT ( 1 ) , que uoulez - vous dyre ?
il n'eft pas temps peult- être de uenyr. ( 2 ) ,
Uotre frere dyr que cy , & Lauardyn , qui
eft auffy gros que uous , pour le moyns.
Laiffons raillerye . Ne uous excufés , ce n'en
eft pas la fayfon. Mays fy uous maymés
& fy uous uoulés que je le croye , monftrés
l'exemple aus aultres. Je te prye ,
crapault , uyen moy treuuer & amene ce
que tu pourras ou ce que tu uouldras , car
en quelque façon que je te uoye , tu feras
le byen uenu. Ce que nous auons fayt jufques
icy n'est pour ryen comté au prys de
ce que nous ferons afture. A dyeu , Uyffonfe
uous uerra , Uyffonfe uous dyra tout.
Votre plus afectyoné maître & amy.
Signé , HENRY.
A Saumur ce 24 d'Auryl.
( 1 ) Crapault , c'étoit un nom de familiarité
que ce grand Roi donnoit à un de ſes anciens ferviteurs
.
(2 ) Votre frere. Arnaud de Brunet de Leftelle .
Seigneur de Fontenailles , Gentilhomme ordinaire
JUIN 1765 . 19
de la Chambre du Roi , Gouverneur de Mayenne ,
Lieutenant de Roi aux pays du Maine , Perche &
Comté de Laval .
Louis de Brunet de Leftelle , Chevalier , Baron
de Pujols , Vicomte d'Ambialet & de Montbaus
Confeiller & Chambellan ordinaire du Roi , Meftre
de Camp d'un Régiment d'Infanterie , Gouverneur
de Clérac & de Tournon en Agenois , à
qui la lettre ci- deſſus a été écrite , étoit fils de
Guy de Brunet , Seigneur de Leftelle Hauterive ,
Montléal , & c. & de Bertrande d'Aguerre , & petitfils
de Jean de Brunet , Seigneur des mêmes lieux,
& de Marguerite de Stuer - Saint - Maigrin ; il
époufa Magdeleine de Lordat - Caftelpers de Saint-
Chamans , & en eut Jacques de Brunet , Baron de
Pujols & de Caftelpers , Vicomte d'Ambialet , &c.
Gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi ,
Gouverneur de Clérac , employé en plufieurs négociations
par le Roi Louis XIII. II laiflà de
Marguerite du Faur-Pibrac , l'une des Dames de
la Reine , Louis de Brunet , Baron de Pujols ,
de Caftelpers , Vicomte d'Ambialet , Seigneur de
Leftelle , & c. &c. Député de la nobleſſe d'Agenois
aux Etats Généraux du Royaume , convoqués
en 1651 , qui fut tué au fiége de Libourne , combattant
pour le fervice du Roi pendant les troubles
de Guyenne. Il avoit époufé Anne de Caftelpers ,
Vicomteffe de Panat , de Cadars , & c. qui le Tendit
père de Louis - Jofeph de Brunet de Pujols-
Caftelpers , Marquis de Villeneuve , Meftre de.
Camp d'un Régiment de Cavalerie , Baron des
Etats de Languedoc , Lieutenant de Roi en cette
province , paîné , qui a laiffé des enfans d'Elifabeth
de la Croix de Caftries , & de Jean- Samuel de
Brunet de Pujols - Caftelpers , Vicomte de Panat ,
d'Ambialet & de Cadars, qui étoit l'aîné . Il époula
&
10 MERCURE DE FRANCE.
en 1659Jacqueline d'Efpinchal , dont Jofeph de
Brunet de Pujols- Caftelpers , Vicomte de Panat &
de Cadars , Baron de Pujols , &c. qui fut pendant
long- temps Capitaine de Dragons , ainfi que
trois de fes freres. Il époufa en 1700 Marie de
Toulouse-Lautrec , Vicomtefle de Montfâ , dont
il a eu , outre plufieurs enfans morts au ſervice
Jean , Evêque d'Evrie ( 1 ) , & Jofeph , Vicomte
de Panat , de Cadars & de Montfå , Chef d'Eſcadre
des Armées Navales du Roi , qui a plufieurs enfans
de Marie-Françoife de la Rochefoucauld-Lan-.
geac , mariée en 1750.
( 1 ) Prélat reſpectable à tous égards , qui joint à la plus
baute vertu & aux plus grands talens toutes les qualités du
coeur & de l'efprit : chéri & honoré de la confiance des
trois illuftres Prélats qui fe font fuccédés dans l'Archevêché
d'Alby , il l'eft de même aujourd'hui du Cardinal qui oc
cupe ce Siege , & qui , par la fupériorité du génie , la
régularité & la douceur des moeurs , l'aménité du caractère
& de l'efprit , eft un des grands ornemens de l'Eglifø
de l'Etat , & dont le fuffrage eft le ſceau du mérite,
>
1
JUIN 1765 . 21
ODE anacréontique. Portrait de Thémire.
A Mlle GAUDIN DU PLESSIS,
SAN's le penfer Themire eſt belle s
Elle enchante fans le favoir :
Et quand tout fléchit devant elle ,
Seule elle ignore fon pouvoir.
L'art , d'accord avec la nature ;
Semble embellir tous les appas ;
Vénus lui prête la ceinture ,
Et l'amour applaudit tout bas,
Par un mêlange falutaire
De gaîté vive & de douceur
Les Ris la prendroient pour leur mère ; !
Et la Sageſe pour fa foeur.
Son coeur fenfible , fans foibleffe ;
Fournit un tréfor peu connu :
C'eſt le fiége de la tendreſſe ,
Et le trône de la vertu.
Pour la propoſer en exemple
Et rendre fon culte éternel ,
L'Amitié lụi bâtit un temple ,
Et les Grâces dreffent l'autel .
A Angers,
Par l'A....J. D. L. C. D, J.
22 MERCURE DE FRANCE .
VERS à mettre en vaudeville , ou en romance.
PRRENONS le temps comme il vient ,
Mon cher ami Blaife ;
Toi , tu n'es content de rien ,
De tout je fuis aife.
D'avoir paffé tes beaux jours ,
Le chagrin te ronge.
Dans le vin , ris des amours
C'eſt ſonge pour ſonge.
Lorfque je vois une beauté
Ingratte , infidelle ;
Je reprens la liberté ,
De changer comme elle .
Tout eft plaifir ou tourment
Selon le génie .
Ecoutes le fentiment ,
Dès
Fuis ce qui t'ennuie.
que l'if de ton jardin
A l'ennui t'expoſe ;
Arraches - le de ta main
Plantes -y la rofe .
J'aime & refpecte les dieux ,
Les Rois & ma mie ,
Et je fuis toujours joyeux
Par philofophie.
>
Par M. B....
JUIN 1765. 23.
MADRIGAL à M...
LE plus riche tréfor que le Ciel nous diſpenſe ,
Eft la foi , jointe à l'efpérance ,
Par les noeuds de la charité.
De votre infenfibilité
Je faurai triompher , par leur fecours céleſte ;
La foi vous convaincra de ma fincere ardeur :
L'efpérance ofera vous préfenter mon coeur ;
La charité fera le refte.
Par M. DE CHOSNE.
Ceci n'eft que la correction d'une pièce déja
imprimée , mais très- différemment , dans le Mercure
, dans plufieurs recueils , & parmi les vers
quifont à la fuite de MELEZINDE , Tragicomédie
du même Auteur.
VERS à M.... qui avoit envoyé au Che
valier DE JUILLY - THOMASSIN Hn
nouveau recueil de contes en vers dont
il étoit auteur.
TUU nous donnas jadis des leçons de fageffe
Organe de David tu nous le retraças : >
De Boccace à préfent que tu peins bien l'yvreſſe ! ...
Mais il falloit finir par où tu commenças,
24
MERCURE DE FRANCE.
RÉPONSE à la première idille de Mos-
CHUS , où eft introduite Vénus redemandantfonfils
, & traduite dans le deuxieme
Mercure d'Avril 1765 , page 9.
J E l'ai trouvé cet enfant plein de charmes ,
Ce traître amour échappé de tes bras :
Trifte Vénus , arrête ici tes pas ;
Je l'ai trouvé , mais fans carquois , fans armes
Et fans bandeau . Ne t'inquiettes pas
Par quel hafard il a loin de fa mère
Perdu fes dards & reyu la lumière .
Mais feulement fi tu crains de nouveau
Qu'il ne t'échappe en fon humeur légére ;
Ou fur les yeux remets- lui fon bandeau ,
Ou montre- toi fous les traits de Glycère .
Par M. TRICOT.
LE Baifer. Paftorale.
TE fouvient- il , jeune Bergère ;
De ce beau , de cet heureux jour
Où , fur un trône de fougère ,
Tous deux nous connûmes l'amour ?
L'aurore
JUIN 1765 . 25
L'aurore venoit de paroître ;
Mille oifeaux , fous l'ombre d'un hêtre ,
Célébroient tes charmes naiſſans ;
Et de Flore l'amant fidèle ,
Zéphir ramenoit fur fon aîle
Les ris , les jeux & le printems.
D'un ruiffeau l'onde claire & pure
Voloit fur un tapis de fleurs ;
Le calme heureux de la nature
Se réfléchiffoit fur nos coeurs.
Nous étions feuls dans le boccage ;
Tes attraits , mes defirs , notre âge ,
Que de titres pour être heureux !
L'amour inftruifit la jeuneſſe.
Defir , pudeur , amour , yvreffe ,
Tout a favorife nos voeux.
Depuis ce jour , belle Glycère ,
Je trouve par-tout tes appas :
Dans chaque bofquet folitaire
Je vois la trace de tes pas.
Si je fens le frais du zéphire ,
Je dis , « c'est elle qui refpire ;
>> Son fouffle vient me careſſer ».
Alors ( ô volupté puiſſante ! )
Les fleurs n'ont plus rien qui me tente ;
Je ne fens plus que ton baiſer.
Par M. COSTARD , fils.
B
26
MERCURE
DE
FRANCE
.
SUR le naturel , dans les ouvrages d'efprit.
IL eft des termes fi fouvent répétés & Left
rendus fi familiers par l'ufage , qu'on croiroit
fe deshonorer en avouant de bonne
foi qu'ils ne réveillent fouvent dans l'âme
qu'une idée confufe ou qu'un fentiment
équivoque. Plus jaloux du frivole avantage
de paroître auffi intelligent que ·les
autres , que du mérite réel d'étendre fes
idées & de multiplier fes connoiſſances ,
on reçoit avidement & fans examen un
préjugé obfcur , où bifarre , comme une
notion claire & diftincte qui ne peut être
que l'ouvrage de l'âme attentive & le fruit
de la méditation .
Je ne fais par quelle fatalité il arrive ,
dit à ce propos un homme d'efprit , que
les chofes dont on parle le plus dans le
monde font celles que l'on y connoît le
moins. Pour moi , fans recourir fur cette
énigme prétendue à des recherches chimériques
& inutiles , il me femble qu'on en
trouve naturellement la clef , foit dans
l'inattention & la frivolité de la plupart
des hommes , foit fur- tout dans leur indif-
1
JUIN 1765 . 2.7
férence pour la vérité des objets étrangers
à leurs intérêts & à leurs paffions.
Mais , fans prétendre ici renouveller
contre les travers de l'efprit humain une
efpéce de lieu commun tant de fois rebattu ,
toujours inutile & peut - être indécent à
mon âge, & quelle que foit la caufe de cette
ignorance honteufe , c'eft fur-tout en matière
de goûr qu'elle eft plus fenfible &
plus commune, parce que tout y eft foumis
à une analyfe délicate & à une théorie
prefque imperceptible à la multitude.
Qu'est-ce que le naturel dans les ouvrages
d'efprit? Cette queftion paroîtroit peutêtre
injurieufe au Lecteur le plus fuperficiel
;. il n'eft rien dont on parle plus
fouvent dans le monde. On veut du naturel
par - tout dans les ouvrages de l'art ,
dans les productions de l'efprit , dans la
converfation , dans les moeurs. Si le goût
a fes fecrets particuliers & fes efpéces de
mystères , dont l'intelligence, n'eft donnée
qu'aux connoiffeurs délicats & à un petit
nombre d'efprits épurés & d'un ordre fupérieur
, cette partie femble être au moins
du droit commun & du reffort de l'humanité
en général. Chacun fe croit juge né
fur cet objet ; il femble en un mot que
pour faifir le naturel , & l'apprécier avec
jufteffe , il fuffife de ce fentiment aveugle
+
B
ij
28 MERCURE DE FRANCE.
& borné que la nature diftribue également
à tous les hommes , & dont l'action , plus
füre que celle de la Raifon même , eft indépendante
de la réflexion & de l'étude .
Or ce préjugé , prefque général , mais
qui ne s'annonce qu'avec reftriction & avec
réferve , n'eft-il pas une fuite des fauffes
idées que l'on le fait fe ordinairement de ce
terme ?
Lorfqu'on ignore les principes généraux
d'un art , oferoit-on prononcer fans
extravagance fi tel ouvrage qu'on examine
y eft conforme ou s'en écarte ? Cette folle
confiance ne peut être que le travers de
ces efprits déréglés & follement préfomptueux
, dont la foule , toute grande qu'elle
eft aujourd'hui , eft néanmoins toujours
ridicule. Mais s'agit-il de juger fi un ouvrage
de goût eft naturel ou non , chacun
croit rentrer auffi- tôt dans fes droits en
prenant avec affurance le ton décifif &
lans appel. Cependant qu'est - ce que ce
naturel , fi facile à difcerner en apparence?
En quoi confifte-t- il ? Si l'on s'en tient au
préjugé prefque général , l'on n'entend
guères par- là qu'une qualité particulière
du ftyle propre des fujets médiocres , une
certaine liberté , aimable ennemie de l'art
& de la contrainte , une heureufe facilité à
rendre fans travail & fans gêne les idées
JUIN 1765. 29
les plus fimples & les plus riantes . Si l'on
veut prendre ce terme fuivant le fens propre
pre & l'idée la plus préfente à l'efprit ;
le naturel , beaucoup plus étendu dans fa
fphère , confifte dans l'imitation exacte &
l'expreffion fidelle des différens objets que
nous offre la nature , & pour parler avec
encore plus de jufteffe , dans le rapport
fenfible & la reffemblance parfaite qui fe
trouve entre l'imitation & l'idée que nous
nous formons de ces mêmes objets.
Or , fuivant cette définition fi fimple &
fi facile , il me femble qu'on peut diftinguer
pour le naturel comme pour le beau ,
dont il eft la bafe , deux efpéces particulières
& tout-à - fait diftinctes; car, de même
que les maîtres de l'art appellent beau éternel
& indépendant de toute inftitution ,
cette beauté , qui réfulte de l'ordre , des
proportions réciproques & du rapport marqué
de toutes les parties à un point fixe
& néceffaire , de même il me femble qu'on
peut appeller naturel effentiel , pour ainfi
dire , de tous les pays & de tous les temps ,
celui qui naît de la repréſentation parfaite
des objets tels que nous les fourniffent
conftamment l'imagination & la nature ,
& pour fuivre cette comparaiſon jufqu'à
la fin , de même qu'il eſt une autre forte
de beau qu'on nomme d'opinion & de
Biij
30 MERCURE
DE
FRANCE
.
mode , parce qu'il eft la fuite des préjugés
établis dans un temps & profcrits dans un
autre. Ainfi , l'on peut dire qu'il eſt une
feconde efpéce de nature , de naturel arbitraire
& de goût relatif aux préjugés dominans
, & à une forte de convention établie
par la coutume.
Cette diftinction paroîtroit peut - être
frivole ou bizarre à bien des gens : parler
d'un naturel arbitraire & d'opinion , c'eſt
joindre deux idées qui femblent fe combattre
& s'exclure. C'eft un affemblage
monstrueux en apparence : cependant j'imagine
que ce qui révolte d'abord un
efprit prévenu , devient aux yeux de tout
obfervateur attentif une des régles les plus
néceffaires de la faine critique , un des
principes les plus inconteftables du bon
goût ; & pour appuyer ceci par des exemples
toujours plus fenfibles & plus démonſtratifs
en matière de goût , que des raifonnemens
abftraits ou prolixes ; c'eft fans
doute faute de ce difcernement fi utile
qu'il arrive tous les jours qu'en lifant les
précieux reftes de l'antiquité , chef- d'oeu-'
vres immortels du naturel & du beau dans'
tous les genres , l'on eft choqué de rencon-'
trer à chaque inftant mille traits qui heur-'
tent des opinions chéries & décidées qu'on
croyoit univerfelles. C'eft parce qu'on
JUIN 1765. 31
ignore cette différence effentielle , ou parce
qu'entraîné par la force irréfiftible de l'habitude
, on prétend ramener tout à fes opinions
& à fes ufages ; c'eft , dis- je , par cette
ignorance & cette injuftice volontaire ,
qu'il arrive tous les jours qu'on condamne
avec tant de précipitation & de hauteur ces
traits fimples & ingénus , ces peintures
naïves & délicates des moeurs & des ufages
antiques , partie la plus intéreſſante
d'un ouvrage aux yeux des Lecteurs contemporains
, mais obfcurcie par le temps
& prefque entiérement perduc pour la poftérité
.
Car de tous les préjugés dont le charme
nous féduit & nous aveugle , il n'en eſt
pas de plus impérieux , de plus difficiles
à furmonter , ni contre lefquels nous puiffions
moins nous précautionner & nous
défendre , que ceux que nous avons reçus
dans la plus tendre enfance, que nous voyons
confacrés en quelque forte par un confentement
unanime , quifixent & déterminent
le caractère du fiècle où nous vivons , &
les moeurs de la nation qui nous a vu naître.
Pénétrés de ces opinions , dont la
folie s'accroît de jour en jour par l'habi
tude , accoutumés à les confidérer en nous
comme l'ouvrage de la nature même
comme une partie intime de notre être ,
>
Biv
32
MERCURE DE
FRANCE.
comme les attributs
indifpenfables de l'humanité
, elles
deviennent la régle indifpenfable
de nos
jugemens & la mefure
felon
laquelle nous
approuvons ou condamnons
fans
ménagement ce qui s'en
approche ou s'en écarte.
pas
pas
réelle-
Or , de
combien
d'injuftices & d'arrêts
bifarres cette folle
prévention n'eft- elle
la caufe ?
Combien cette ridicule illufion
de l'amour-propre ne nuit- elle
ment à nos plaifirs ? Sur combien de beautés
ne ferme-t- elle pas
bles à ceux dont la vie trop foible , ne les yeux , fembladiftingue
les objets qu'à l'aide d'un verre
trompeur qui les défigure , ou plutôt ( car
telle eft la
fingularité du travers où l'on
donne
librement ! )
femblables àces extravagans
qui
dédaignent
l'ufage de deux
bons yeux dont la nature les a
pourvus ,
pour ne rien voir
que confufément à travers
un cryftal qui les éblouit & qui les
brouille , nous ne voulons voir
l'antiquité ,
pour ainfi dire , qu'à travers les preftiges de
F'opinion & de la
coutume qui nous affiégent
, nous ne jugeons de fes moeurs & de
ces ufages que par rapport à ceux qui nous
font
familiers , & qui feuls nous
paroiffent
naturels &
raifonnables. Un coup d'oeil
attentif de la raifon nous
rendroit plus
équitables & nous
découvriroit à coup für
JUIN 1765. 33
dans tout ce qui a rapport à ces ufages
& à ces moeurs , mille beautés réelles que
nous perdons , tandis que le préjugé , qui
nous obféde , ne nous y montre à travers
la fauffe délicateffe de nos moeurs que la
groffiereté & la rudeffe de la nature dans
fon enfance & le ridicule dont il eft l'arbitre.
Lorfqu'Homère , le créateur & le modèle
de l'art , nous peint à grands traits fes dieux
& fes héros; lorfqu'il nous fait voir l'olimpe
ébranlé par un coup d'oeil de Jupiter ; un
Dieu franchiffant d'un feul pas les deux
extrêmités du ciel ; une armée en marche
comme un feu dévorant qui , pouffé pat
la tempête , confume la terre devant lui ;
lorfqu'il nous peint les trois Grâces compagnes
affidues de la beauté , par qui feules
elle féduit & triomphe , & cette ceinture
myſtérieuſe de Vénus , où la nature
fait raffembler avec tant d'art tout ce qui
fait aimer & plaire ; , toutes ces idées , &
tant d'autres. fublimes ou délicates nous
raviffent , nous tranfportent , & font néceffairement
fur les âmes fenfibles de tous
les pays & de tous les temps la même impreffion
qu'elles faifoient il y a deux mille
ans fur la Grèce favante. Voilà ce beau
effentiel , ce naturel indépendant de l'opi
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
nion qui fe fait fentir également aux hommeş
polis de tous les fiècles.
Mais le même Homère , toujours inimitable
dans l'art de varier fes portraits , fans
s'écarter de la nature telle qu'elle s'offroir
à lui , nous peint-il d'après elle les moeurs
fimples & ingénues de fes héros ; nous
expofe-t-il fans artifices les myſtères de la
mythologie alors reçue & accréditée ; nous
fait- il voir Achille & Patrocle préparant
de leurs propres mains un repas affez grof
fier ; la fille d'Alcinous occupée avec fes
femmes à laver fes robes à la fontaine ; les
débauches de ces dieux , leurs querelles
indécentes & cette foule d'idées bifarres à
qui l'erreur aveugle donnoit alors la force
de la vérité tout nous paroît bas & extravagant
, hors de la nature ou indigne
d'elle tout nous révolte en un mot , &
c'eft alors que le bon Homère nous paroît
fommeiller , felon l'expreffion d'Horace.
Au lieu de nous monter au ton de l'antiquité
& de travailler , comme l'a dit un
habile critique de nos jours , en nous rendant
toutes les idées familières , à devenir
Grecs ou Romains ; lorfque nous lifons les
uns & les autres , nous voudrions , au contraire
, qu'ils ne s'offriffent à nous que fous
les dehors qui nous font propres , & qu'ils
J.
JUIN 1765 . 39
devinffent François pour nous plaire. Entêtés
du faux brillant de nos moeurs , fiers
du domaine ſuprême qu'un goût merveilleux
pour les bagatelles nous fait exercer
fans rivaux dans le frivole empire de l'opinion
& des modes , gâtés par la foibleſſe
de nos voisins qui nous étudient , nous
raillent & nous imitent ; accoutumés en
un mot à nous confidérer comme les arbitres
fouverains du bon goût & des grâces.
nous rejettons avec dédain tout ce qui
s'écarte de nos idées ; tout ce qui nous eft
étranger nous paroît barbare ou ridicule .
Or , fi nous voulions cependant nous rapprocher
pour un inftant de la nature , & fi
l'on pouvoir , dans les chofes qui font pure.
ment dépendantes de la coutume , rappeller
ce principe à l'imitation , régle univerfelle
du beau dans tous les genres , il feroit bien
facile fansdoute de démontrer , par la comparaifon,
que cette heureufe fimplicité des
premiers temps , cette candeur vertueufe,
que nous nommons rudeffe , eft bien plus
noble & plus précieufe aux yeux de la raifon
, que ce vain attirail de petits foins
de bienféances minutieufes qui n'ajoutent
à nos manières qu'au détriment de la nature
& de la vérité.
Mais ce n'eft pas feulement par rapport
à ces ufages frivoles que l'opinion , qui les
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
établit & les change à fon gré , met tant de
différence entre les fiécles & les nations
diverfes , fon empire illimité s'étend en
quelque forte prefque fur les paffions
même , les refferre ou les développe , les
contraint ou les précipite à fon gré , & les
met pour ainfi dire à l'uniffon des préjugés
dominans. Un exemple rendra cette idée
plus fenfible.
Achille brûlant pour Iphigénie , infulte
publiquement fur nos théâtres à l'injuftice
& à la cruauté des dieux qui demandent
le fang de fon amante. Envain Iphigénie ,
aufli généreufe qu'elle doit l'être pour nous
plaire , oubliant fans balancer le foin de
fa paffion & de fes jours , prétend- elle
s'immoler au falut de la Grèce ? El jure de
ka fauver malgré elle , en dépit de Calchas
& des Dieux mêmes. C'eft en général fous
ces traits que Racine , le plus naturel de
nos Poëtes , le plus habile à peindre une
paffion dont il connoiffoit tous les mouvemens
& toute l'impétuofité , le plus inimitable
fur-tout dans l'art de rapprocher
de nos moeurs les héros d'Athènes & de
Rome ; c'eft , dis-je , fous ces traits qu'il
nous peint les tranfportsdu fils de Pélée; c'eſt
fous ces mêmes traits que nous concevons
déformais la paffion dans une fcène de ce
JUIN 1765. 37
caractère. Quels doivent donc être nos fentimens
ou plutôt nos dégoûts lorfqu'Euripide
nous fait voir ce même Achille , trop
fidèle au vain refpect établi par la religion
pour les perfonnes librement dévouées aux
Dieux , refufant de s'armer pour Iphigénie,
à moins qu'elle-même n'y confente ? Ce
fcrupule nous paroît plat fans doute ; cette
délicateffe imbécille , plus digne du pieux
Enée que du bouillant Achille.
Détrompés depuis près de deur mille
ans par les idées les plus pures & les plus
fublimes de toutes les abfurdités de la fable
; accoutumés avec raifon à refpecter
beaucoup moins cette foule de divinités
bifarres: que le dernier des héros de l'hiftoire
, nous n'imaginons pas affez combien
ces erreurs, toutes monftrueufesqu'elles font
& ces extravagances.confacrées , agiffoient
fortement fur les efprits. Homère , malgré
les hiftoires fcandaleufes qu'il nous a faites
de fes Dieux , ne parle fans ceffe que du
refpect. qui leur eft dû. Euripide , en peignant
d'après lui fon héros bouillant , impétueux,
effréné, ne prétenditpoint en faire
un contempteur impie de la divinité.
Achille méprifant les Oracles de Calchas ,
& réfolu de difputer aux Dieux leur victime,
eût peut-être révoltéAthènes. Achille
38 MERCURE
DE FRANCE.
pieufement circonfpect , craignant de s'op
pofer au généreux dévouement de fa maîtreffe
, eût à coup für été fifflé du parterre.
Telles font les différences fenfibles que les
préjugés divers de la religion & de l'honnêteté
doivent mettre néceffairement dans
les dehors & l'apanage extérieur des mê
mes paffions. Telles font , pour m'en tenir
à ce petit nombre d'exemples , les contraftes
& les bifarreries de l'opinion ; tel eft
enfin ce naturel arbitraire qu'une étude
exacte des moeurs & une fage précaution
contre la force des préjugés domestiques
peut feul apprendre à difcerner avec équité.
Or , ce difcernement eft- il auffi facile
qu'on fe l'imagine d'ordinaire ? Eft- il poffible
même , quelqu'avantage qu'on lui
fuppofe d'ailleurs , à une âme privée de
cette fineffe de goût , de cette fenfibilité délicate
qui s'épure & fe perfectionne à proportion
que les idées fe multiplient ; eft- il
donc , dis-je , poffible à une âme ainſi dépourvue
de faifir avec précifion , de fentir
avec tranfport le naturel le plus vrai , &
les beautés les plus univerfelles ?
Malgré les comparaifons tant de fois
répétées & prefque toujours fauffes , il
n'en eft pas du naturel & du beau dans
les ouvrages d'efprit comme dans les chefsJUIN
1765. 39
d'oeuvres de la peinture : ut pictura , poefis
dit Horace; c'est-à - dire , fuivant la penſée
de ce Poëte , que comme la peinture ne
doit offrir aux yeux les objets qu'avec l'expreffion
la plus naturelle & la plus fenfible ,
la poéfie ne doit rien préfenter à l'efprit
que fous les couleurs les plus naïves & les
plus faillantes , c'eft- à- dire , que la perfec
tion de l'une & de l'autre confifte dans la
jufteffe , la multitude & la vérité des images.
Mais la peinture , plus bornée dans
fa fphère , ne s'attache guères qu'à l'écorce
des objets , elle ne faifit dans une action
qu'un inftant unique & indivifible
; elle
n'embraffe , pour ainfi dire , que les dehors
& l'extérieur de la nature ; il ne faut,
pour apprécier fes beautés , ni cette étendue
de génie qu'exige la poéfie , immenſe
dans fon objet , ni cette connoiffance profonde
des paffions , cette fcience intime
du coeur , dont elle développe par degrés
tous les mouvemens & tous les refforts ,
ni enfin ce goût univerfel du beau , du
vrai , du naturel dans tous les genres qu'elle
embraffe & qu'elle réunit. Il fuffit , pour
fentir toute la perfection d'un tableau, d'un
oeil accoutumé à difcerner avec facilité les
rapports & les différences qui fe rencontrent
dans les chofes qui l'environnent ,
d'un retour , néceffaire de l'âme fur l'im-
&
40 MERCURE DE FRANCE.
preffion qu'elle reçoit des fens . H faut';
pour faifir dans toute leur étendue les
beautés les plus fimples de la poéfie & de
l'éloquence , une âme accoutumée à réflé
chir fur fes idées , & douée de cette précifion
de goût , de cette efpéce d'infaillibilité
qui ne peut être l'ouvrage que du travail
& de la méditation ; l'on peut dire
en un mot qu'il en eft du beau le plus naturel
& le plus fimple , comme de ce tableau
d'Iphigénie en Aulide , fi célèbre dans l'antiquité,
où le peintre ayant épuisé dans les
différens témoins de cette fcène fanglante
toutes les gradations de la douleur, met
un voile fur la tête d'Agamemnon , laiſſant
par cet ingénieux artifice aux fpcctateurs.
eux-mêmes à imaginer ce qu'il n'avoit pu
peindre. S'il eft dans un ouvrage d'efprit.
quelques endroits plus frappans , dont le
charme naturel affecte l'âme au premier
coup d'oeil , il est toujours auffi dans ces
mêmes beautés quelques rapports moins
fenfibles , une certaine délicateffe plus exquife,
quelque perfection ultérieure en un.
mot qui ne fe découvre qu'à proportion.
qu'on a plus de goût & de lumières.
Mais ce n'eft pas fous une idée auffi
étendue que l'on conçoit ordinairement le
naturel. L'on n'entend guères , comme je
l'ai dit d'abord par ce terme , qu'un carac
JUIN 1765. 41
tère particulier du ftyle , une certaine fimplicité
modefte , également éloignée du bel
efprit & du fublime , une élégance plus
familiere & moins concertée , une forte de
négligence & de moleffe analogue aux
idées les plus faciles & les plus naïves ;
un ouvrage naturel , en un mot , felon
l'idée que l'on attache ordinairement à ce.
terme , eft pour ainfi dire le labor in tenui
dont parle Virgile. Il femble que ce caractère
de perfection foit incompatible dans
un ouvrage avec la profondeur des penfées
, l'élévation des fentimens , la pompe
& la majefté des images. Cherche- t- on
quelques exemples fur cette matière , ce
n'eft guères que dans ces ouvrages , ennemis
de l'exactitude & de la gêne , où les
idées les plus riantes , les objets les plus
familiers , préfentés fans recherche & fans
travail en apparence , n'offrent rien à l'efprit
dont il ne puiffe jouir fans effort.
Deshoulieres , la Fontaine , Térence , tous
ces auteurs chéris des Grâces , où l'on retrouve
ce ton du coeur , cet air de volupté
& d'indépendance , voilà les feuls modèles
que l'on connoiffe & que l'on cite ordinairement
dans ce genre. Imaginer que Boffuet
, le plus véhément de nos orateurs ,
Le feul éloquent parmi tant d'hommes.
diferts , comme l'a dit un bel efprit de ce
42 MERCURE DE FRANCE.
fiécle ; que Corneille , le plus fublime de
nos Poëtes , puiffe être auffi naturel que
tous ceux dont je viens de parler ; dire
qu'ils ne font vraiment fublimes qu'à proportion
qu'ils font plus naturels , c'eft une
efpéce de paradoxe qui révolte le préjugé ;
c'eft confondre les genres & renverfer les
idées. C'est pourtant dans ce prétendu
paradoxe , comme on l'a démontré plus
d'une fois , que confifte tout le mystère de
l'art.
Parmi les différens caractères de l'éloquence
, qui tous fuppofent le naturel
comme le principe & la meſure de leur
perfection , il n'en eft peut- être aucun qui
foit plus ftrictement attaché que le fublime
aux loix les plus préciſes de l'imitation .
L'on peut , dans un ouvrage de pur
amufement fophiftiquer à fon gré un fentiment
agréable, porter le rafinement & la
délicateffe un peu au -delà des bornes prefcrites
par le bon goût & la raifon certe
petite métaphyfique brillante & frivole
qui fe répand par - tout aujourd'hui en eſt
la preuve . Elle ne manque pas de partifans
, elle féduit l'amour-propre d'une foule
de Lecteurs profonds en bagatelles , & ,
ravis de leur pénétration lorfqu'ils s'imaginent
faifir tous les détours d'une analyſe
imperceptible aux autres : il n'en eſt pas
JUIN 1765 . 43.
ainfi du caractère d'éloquence dont nous
parlons ; tout ce qui eft dans ce genre)
au-delà du naturel & du vrai , eft dès- lors
défectueux & ridicule. Le fublime , comme
on l'a défini plus d'une fois , n'eft ici autre
chofe que le vrai , le grand & le nouveau
réunis dans une même idée , mais le vrai
le plus précis , le nouveau le plus naturel
& le plus vrai , le grand le plus exact & le
mieux proportionné , pour ainfi dire. Or ,
qu'attendre de cet effor heureux ennemi
de l'art & de la contrainte , qui feul peur
enfanter une idée pareille , fi ce goût précieux
de la nature n'en modére l'impulfion
au défaut des régles trop foibles dans
ces inftans?
Il en eft d'un efprit qui s'élève au fu
blime, comme d'un athlète quis'élancé aveo
rapidité dans la carrière. Une attention
fcrupuleufe aux loix du mouvement rallentiroit
fa marche & l'empêcheroit de parvenir
jamais au but ; une impétuofité fans
régle & fans frein épuiferoit bientôt fon
haleine ou l'emporteroit d'autant plus audelà
du terme qu'il fe feroit efforcé d'y
arriver plutôt il n'y a qu'un coup- d'oeil
jufte de l'efpace & des bornes , qui puiffe
lui apprendre à tempérer fa courfe & à la
fixer avec attention . Or , ce coup - d'oeil
fr - tare , qui dans tous les genres diftingue
44 MERCURE DE FRANCE.
le génie de l'emportement & du délire ,
c'eſt en matière de goût , ce fentiment
exquis de la nature dont elle donne le
principe aux âmes fupérieures , mais qui
ne tient fa jufteffe que de l'art & de la
réflexion.
Il me feroit bien facile d'appuyer par
des exemples fans nombre ce que je viens
de dire du fublime ; il n'eſt peut - être
aucun genre plus ftérile en modèles , ni :
plus fécond en exemples des défauts . I
me feroit auffi fort aifé de prouver des
différens caractères de l'éloquence ce que .
j'ai avancé de celui - ci ; mais je borne ces
réflexions , préfentées fans liaiſon & fans :
ordre, & qui ne rappellant d'ailleurs . que
fuperficiellement à l'efprit des idées qui
vous font plus familières & plus connues
qu'à moi , n'ont aucun attrait pour fixer:
l'attention . Je finis par celle - ci .
Je dis du naturel comme du fublime ,
dit un habile obfervateur de nos jours , en
commençant un chapitre fur cette matière :
pour moi , Meffieurs , je dis du naturel
comme on dit du beau : le fublime , borné
dans fa fphère , ne convient qu'aux fujets
grands & pompeux par eux-mêmes ; le
naturel , comme le beau , convient à tous
les fujets ; le naturel eft au beau en généal
ce que font en géométrie les trois dimenJUIN
1765. 45
fions de l'étendue : fans lui le fublime n'eft
que vaine enflure , la naïveté n'eft que pefanteur
& rudeffe , la délicateffe n'eft qu'affetterie
, le raffinement n'eft que fauffe
fubtilité ; le naturel , en un mot , eſt dans
le difcours , fi l'on peut fe fervir de cette
comparaifon , comme ce principe univerfel
dont parle Virgile dans la matière ,
répandu.dans un vafte corps ; il en lie intimement
toutes les parties , conferve à chacune
la forme qui lui eft propre , diftribue
par-tout avec mefure la chaleur & l'activité
, cachant fur-tout , & ceci eft le chefd'oeuvre
, cachant fous l'air le plus facile
& le plus fimple l'art induftrieux qui le
produit , & réalifant dans les ouvrages de
l'efprit ce que dit le Taffe des jardins fabuleux
d'Armide , l'arte che tutto fa nulla fi
fcopre.
46 MERCURE
DE FRANCE
.
MADRIGAL à Mde M.....
ЕнH quoi des foins , de la parure ?
Belle Iris , vous n'y penſez pas ;
Vénus n'avoit qu'une ceinture ,
Et n'en avoit que plus d'appas,
EPIGRAMME
.
Q
UE fentez-vous , mon camarade ?
difoit Purgon à Lucas expirant,
Hélas ! répondit le malade ,
Monfieur, je fens ... un ignorant.
G.... DE NEVERS .
EPITAPHE.
CxY git Monfieur des Mignardieres ,
Homme de grande qualité.
Les hommes ne le virent guères ,
Et les femmes l'ont évité.
Requiefcat.
JUIN 1765 . 47
A Mde *** qui faifoit du feu elle- même.
ÉLIS allumoit du feu ,
Et fe trouvoit fort en peine.
L'Amour la voyant , ce Dieu
Accourt à perte d'haleine ...
Prenez , dit-il , mon flambeau ,
C'est l'Amour qui vous le donne ,
Mais ayez foin que perfonne
N'en foit réduit au tombeau.
Il dit j'étois auprès d'elle ;
Pour moi ce fut un malheur ;
Car foudain une étincelle
Se gliffe au fond de mon coeur.
Cette étincelle inhumaine
S'enflamme de jour en jour :
Ah ! Zélis , qu'il vous fouvienne
Du précepte de l'amour.
P. M. B. L ,
48 MERCURE DE FRANCE.
LE Chat & la Souris , fable.
UN chat guètoit une fouris :
¡ La faim , la foif , en patience ,
11 enduroit & jours & nuits ,
Se nourrillant de l'espérance
D'en faire tôt ou tard le prix
De fes foins & de fa conftance.
Arrive enfin l'heureux moment
Où du chat plein de joie
La fouris fut la proie.
Mais qu'en fit- il ce que fait un amant
D'un coeur qu'il a trouvé le fecret de furprendre.
Il s'en amufe & la quitte à l'inftant ;
C'étoit affez pour lui du plaifir de la prendre.
Par M. DAREAU , de Guéret dans la Marche
LETTRE
JUIN 1765 . 49
LETTRE d'un Citoyen de Beauvais à l'Auteur
du Mercure.
J''AADDMMIRE, Monfieur , avec toute la
France le Siége de Calais , dont M. de
Belloy vient de l'enrichir ; mais je ne
puis m'empêcher de réclamer , pour ma
patrie , contre quatre vers de cette Tragédie.
Les voici :
Attendrez-vous , amis , ainfi que dans Beauvais ,
Que le foldat féroce , avide de forfaits ,
Sur le fein palpitant des femmes égorgées
Traîne vos fils fanglans , vos filles outragées ?
La fiction eft , fans doute , permife aux
Poëtes , mais le quidlibet audendi d'Horace
a fes régles & fes bornes. Il leur eft permis
de feindre , c'eſt- à - dire , de fuppofer
ce qui d'une part eft poffible , & de l'autre
, ne contredit pas les faits. Or , rien
n'eft plus contraire à la vérité de l'hiſtoire
que ce tableau des filles outragées dans
Beauvais par laférocité dufoldat vainqueur.
Beauvais n'a point été pris d'affaut ; il
il ne l'a pas même été du tout. Deux fois
les ennemis du nom François furent forcés,
C
50 MERCURE
DE FRANCE.
par la valeur des Beauvaiſins , d'abandonner
le projet de s'emparer de leur Ville.
En 1433 un détachement Anglois , qui
s'y étoit introduit par furprife , fut paſſe
au fil de l'épée,
Le fiége de 1472 fera à jamais mémorable,
& perfonne n'ignore que les efforts
héroïques des habitans , fans diſtinction
de féxe , fauverent la France , en obligeant
Charles le Hardi de fe retirer , après fix
femaines d'attaque & des affauts fanglans ,
Falloit- il donc que la gloire , fi juftement
acquife par les Beauvaifins , fût facrifiée à
celle des habitans de Calais & au plaifir
du Théâtre François ? Ni l'un ni l'autre ne
l'exigeoient , & je préfume aifément qu'à
cet égard je fuis parfaitement d'accord
avec M. du Belloy,
A
J'ofe vous prier , Monfieur , de faire
paffer au Public des réflexions qui ne font
nullement l'effet de la critique , & que le
feul patriotiſme a dictées. Le moyen de ne
pas être patriote quand on a lu le Siége de
Calais!
JUIN 1765: St
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure
Sur M. RAMEAU.
EN lifant votre Mercure de Mars , j'y
ai trouvé avec le plus grand plaifir , Monfieur
, une lettre que M. Rameau écrivit en
1727 à M. Houdart de la Motte,pour lui demander
des paroles d'Opéra . L'intérêt que
je prends à la gloire de ce célèbre Muficien,
m'a porté à lire avec attention cette lettre ,
où j'ai reconnu la force & l'énergie avec
lefquelles ce grand homme s'exprimoit
toujours dès qu'il raifonnoit fur fon art.
Mais j'ai été fenfiblement touché de le
voir dans la néceffité de juftifier de fes
talens & de les parer , pour ainfi dire , aux
yeux de M. de la Motte , qui paroiffoit
les dédaigner , & qui n'étoit pas affez courageux
pour courir le rifque de confier fes
vers lyriques au favoir d'un Muficien dont
les grands talens n'étoient encore qu'annoncés.
J'ofe penfer , à la gloire de M. de
la Motte , que , malgré fon enthouſiaſme
pour M M. Campra , Deftouches , & autres
compofiteurs de ce temps- là qui tenoient la
fcène lyrique, il leur eût préféré M. Rameau
s'il avoit pu deviner & preffentir , dans
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
quelques ouvrages fugitifs de ce dernier ,
ce génie qui devoit , fix ans après cette
époque , étonner les Maîtres de l'art & le
Public (1 ).
Avec quel tranfport d'admiration M. de
la Motte n'eût-il pas réparé fa faute , s'il
avoit pu alors entendre feulement le premier
monologue de fon acte de Pigmalion ,
comme il a été mis en mufique par celui
à qui il refufoit des paroles ! Le Poëte
n'eût- il pas été aux genoux du Muficien ?
{
( 1 ) Dans l'Opéra d'Hyppolite & Aricie ,
donné le premier Octobre 1733 , des Muficiens
dignes de foi , m'ont affûré qu'aux premières
repréſentations de cet Opéra M. Campra , étonné
de ce genre nouveau de mufique , s'étoit écrié :
Voici un homme qui nous chaffera tous! Cet éloge
fait autant d'honneur à M. Campra qu'à M. Ra→
meau.
M. de Monteclair , un des zélés antagoniſtes de
M. Rameau , dont il décrioit la perfonne & les
ouvrages , ne put s'empêcher , à la fortie d'une
des repréſentations des Indes Galantes , d'aller à
lui pour le complimenter d'après le plaifir qu'il
venoit d'éprouver lui - même. M. Rameau , qui le
voyoit aufli mal-adroit dans fa louange qu'il l'avoit
été dans les critiques , lui dit : l'endroit que vous
louez, Monfieur , eft cependant contre les régles ,
car il y a trois quintes de fuite : ce qui , pour les
compofiteurs bornés , eft une faute grave , que
M. de Monteclair avoit fouvent reprochée à M. Rameau.
Le premier ne fçut que répondre.
Je tiens certe anecdote de M. Rameau même.
JUIN 1765 . ༨
ou pour mieux dire , M. de la Motte n'eût- il
pas été affez jufte pour reconnoître
que le
Muficien étoit plus Poëte que lui ? enfin ,
n'eût-il pas été forcé de rendre à ce génie
créateur un hommage de la force de celui
de l'Abbé Pellegrin , qui à une répétition
d'un acte d'Hyppolite , ému & tranfporté ,
déchira devant tout le monde le billet de
garantie que lui avoit fait M. Rameau pour
Les paroles ?
J'ai beaucoup connu & même fréquenté
cet homme célèbre. Depuis 1749 que je
fuis forti de ma province pour venir habiter
ces pays - ci , j'ai toujours couru après
les oracles de ce grand homme , que j'attrappois
où & comme je pouvois. Il m'a
toujours para fenfible au defir que je marquois
de les entendre . Ma reconnoiffance ,
fur ce que j'avois appris dans fes livres , le
flattoit. En effet , je ne dois qu'à fa génération
harmonique d'avoir connu l'harmonie
dans fes principes , & à fes Opéras d'en
avoir fenti les effets .
Etant fort jeune en 1744 , dans un âge
& une province où je devois avoir peu vu
& entendu , je conçus l'idée de faire un
Opéra. Quelle terrible machine , pour un
jeune homme fans expérience ! Les lumiè
res que j'avois acquifes jufques- là fervirent
au moins à me faire appercevoir l'inſuffi-
Ciij
$4 MERCURE DE FRANCE.
fance de mes talens pour une entreprife de
cette importance. J'eus recours à M. Rameau
pour le prier de me guider dans une
carrière que je ne voulois courir, qu'autant
qu'il m'y conduiroit. Voici ce qu'il me
répondit ( 2 ).
« JE fuis très - fenfible , Monfieur , à
» l'honneur que vous me faites , & en
» même temps très- mortifié de ne pouvoir
» vous être que d'un foible fecours , tant
ככ
לכ
ود
parce que mes affaires ne me permettent
» pas de m'en détourner , que parce que
» ce que vous fouhaitez demande un bien
plus long détail que vous ne vous l'imaginez
peut être. Il faut être au fait du
fpectacle , avoir long- temps étudié la
» nature , pour la peindre le plus au vrai
qu'il eft poffible ; avoir tous les carac-
» tères préfens , être fenfible à la danfe , à
» fes mouvemens , fans parler de tous les
acceffoires ; connoître les voix , les ac-
» teurs , & c .
ود
و د
פכ
» Le ballet vous conviendroit mieux que
» la Tragédie pour début. Je crois , d'ailleurs
, M. Panard plus capable de l'un
que de l'autre ; il a du mérite , mais il
و ر
(2 ) Cette lettre eft copiée très - fidélement
d'après l'original que j'ai entre les mains . J'en ai
même confervé l'ortographe très-foigneufement .
JUIN 1765 . $ 5
و
ne nous apoint encore donné de lyrique.
Il faudroit , avant que d'entreprendre un
fi grand ouvrage , en avoir fait de petits ,
» des cantates , des divertiffemens , & mille
bagatelles de cette forte qui nourriffent
l'efprit , échauffent la verve , & rendent
» infenfiblement capables de plus grandes
» chofes. J'ai fuivis le fpectacle depuis
l'âge de douze ans : je n'ai travaillé pour
l'Opéra qu'à cinquante ans , encore ne
» m'en croyois -je pas capable : j'ai hafardé,
j'ai eu du bonheur , j'ai continué . Je
» fuis avec toute la confidération poſſible ,
» Monfieur , votre très -humbre & très-
» obéiffant ferviteur. RAMEAU,
32
و و
A Paris , ce 29 Mai 1744 »
Cette lettre , ainfi que celle qui eft adreffée
à M. de la Motte , donne une idée ,
non-feulement de la jufteffe & de la précifion
du raifonnement de M. Rameau ,
mais encore de la manière de voir & de
fentir dans un art qu'il a tour au moins
régénéré en France , s'il ne l'a pas créé :
art dont le génie de ce Muficien fameux
a éclairélles profondeurs ténébreufes ,
portant le flambeau de la géométrie ; tandis
que ce même génie conduifoit le
pinceau mâle & vigoureux avec lequel ce
en y
Giv
56 MERCURE DE FRANCE.
Peintre-Muficien rendoit fi fortement la
nature dans les grands tableaux de la fcène
lyrique.
J'ai cru, Monfieur, que vous feriez bienaife
que l'on confignât dans votre Mercure
tout ce que l'on fait d'un auffi grand
homme , foit qu'on le tienne de fes lettres
particulières , foit qu'on l'ait recueilli de
fa converfation . Les moindres traces d'un
homme de génie font refpectables : la plus
petite phrafe de M. Rameau, fur l'art mufical
, eft une leçon pour quiconque veut fuivre
ce genre- là , non-feulement en Muficien
profond , mais en homme de génie &
de goût.
Ma liaiſon avec M. Rameau , le fils , qui
m'a demandé inftamment de faire connoître
ce que je fai de fon père , juftifie , Monfieur
, la liberté que je prends de vous envoyer
cette lettre , dont je vous prie de
paffer l'incorrection en faveur de mon refpect
& de ma reconnoiffance pour la mémoire
de cet illuftre Muficien, qué la France
regrette à fi jufte titre.
J'ai l'honneur d'être , &c.
MONGEOT , ci-devant attaché à l'éducation de
Madame la Princeffe de GUEMENÉE , & à
préfent à celle de fes enfans.
A Verfailles , le 6 Avril 1765.
JUIN 1765 . 57
VERS envoyés de CALAIS , pour leportrait
de M. DU BELLOY.
D
U Siége de Calais j'ai chanté l'héroïſme ;
Et j'ai vu tous les coeurs fenfibles à ma voix.
Qu'il eft doux de fe voir couronner à la fois ,
Par la main du meilleur des Rois ,
Et celle du Patriotiſme !
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur um
phénomène littéraire.
A Braine , près Soiffons , le 2 Mai 17.65-
Si vous n'
I vous n'avez pas entendu parler , Monfieur
, de l'efpéce de phénomène littéraire
qu'on voit à Neufchâteau , en Lorraine ,
peut - être ferez - vous bien-aiſe d'en être
inftruit , pour en faire part au Public . Je
tiens le tout de M. de N. ... Major du
Régiment de Dragons de Languedoc , Officier
de mérite , & qui a obtenu des grâces
& des honneurs diftingués dans un âge où
même on n'a pas encore d'efpérances. Cer
Officier m'écrit de Joinville , où fon Régi
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
ment eſt en garniſon , qu'il arrive de Neufchâteau
, où il a vu le prodige dont je veux
parler. C'eſt un enfant de treize ans , fils
d'un pauvre Maître d'école de village , près
cette ville , né dans la mifère & la plus
grande indigence. Il l'a vu & interrogé.
L'enfant répond à tout avec modeftie & précifion
, parlefamilièrement de tous les Auteurs
anciens & modernes , raifonne politique
, morale & hiftoire , même de guerre
avec beaucoup de fens . Il dit & fait fur le
champ les plus jolies chofes pour les Dames ,
& quand il voit qu'on ne l'interroge plus , il
court à un volant ou à toute autre bagatelle
avec le même intérêt qu'un enfant de dix ans
qui ne feroit occupé que de cet objet. Ce
font- là les propres termes de M. DE N....
Au mois de Septembre dernier , M. le
Bailly d'Alface , d'Hénin , dont je cite le
nom parce qu'il eft fi rare de trouver des
bienfaîteurs généreux , s'étant trouvé à un
exercice du Collège de Neufchâteau , fut
furpris d'entendre prononcer avec autant
de grâces que de force un très-beau difcours
latin au jeune François ; c'eſt le nom
de l'enfant , qui n'avoit alors que douze
ans. Il s'informa de lui , & il apprit qu'il
étoit né au fein de la mifère , & qu'il vivoit
chez fa tante , femme d'un très - pauvre
Maçon. M. le Bailly d'Alface parut y prendre
intérêt ; ce qui étant apperçu de l'enJUIN
1765. 湯粉
fant , trois heures après il en reçut un remerciement
en vers françois qu'il lui apporta
chez lui. Dès cet inftant , M. le Bally
fe détermina à lui faire du bien. Il le retira
chez lui , le fit habiller & le garda pendant
toutes les vacances . C'eft pendant ce
temps - là qu'il a compofé prefque toutes
les piéces qu'on vient de faire imprimer à
Neufchâteau . M. de S. . ., Confeiller à la
Cour Souveraine , & l'un des Directeurs
de l'Académie de Nancy , le vit alors dans
cette première ville , où il étoit venu . On
lui montra les productions de l'enfant
il le fit travailler fous fes yeux , lui donna
même des fujets qu'il remplit très - bien à
fon grand étonnement ; & enfin M. de S...
s'en eft retourné à Nancy tout émerveillé
de ce qu'il avoit vu. Depuis ce temps , M. le
Bailly d'Hénin l'a mis en penfion au Collége
, où il fait fa Rhétorique avec des fuccès
qui font tout efpérer des talens prématurés
de cette jeune plante.
Le recueil des poéfies du jeune François,
que nous avons annoncé il y a deux mois ,
contient différentes piéces où l'on trouve
de l'imagination , des idées & des étincelles
d'un génie qui ne demande qu'à être
cultivé. Il y a même une imitation d'Horace,
très - heureufementſaiſie ; & dans tout
cela on ne peut guères reprendre que quel-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
ques expreffions & quelques épithètes
échappées à la vivacité du jeune auteur.
Je joins ici des vers , fur l'enfance , qu'il
vient de faire , & dont M. de N... m'a
envoyé la copie. C'eft un enfant de treize
ans qui parle , & vous jugerez s'il annonce
du talent.
Age brillant de la gaîté ,
Inftans rapides de l'enfance ,
Vous femez fur mes jours , filés par
Les fleurs de la félicité !
l'innocence ,
Votre vive lumière éclaira mon aurore ,
Elle frappa mes jeunes yeux ;
Du nouveau jour pour moi qu'elle avoit fait éclore,
J'admirai l'éclat radieux.
Tel un doux crépuscule annonce à la nature
Du foleil du matin les rayons éclatans ;
Ou tel , couronné de verdure ,
Sur l'aile des zéphirs arrive le printems.
Doux plaifirs , ris charmans , joie aimable & naïves
Enfans d'un tranquille bonheur !
Que ne puis- je arrêter la courſe fugitive
DuTemps qui vous enlève aux defirs de mon coeur !
Le Temps , monftre à gueule béante ,
Vole , fuit & ne revient plus .
Tout meurt , fous fa dent dévorante ;
H n'épargne que les vertus.
JUIN 1765 .
GI
Si vous trouvez, Monfieur , que l'Elève
de M. le Bailly d'Alface mérite d'être
connu plus particulièrement , je me ferai
un vrai plaifir de vous faire paffer tomt ce
qu'on me marquera à fon fujet . Nous avons
éu autrefois les oeuvres d'un auteur de
fept ans ( M. le Duc du Maine ) , mais une
naiffance illuftre , les maîtres les plus habiles
, l'éducation , tout pouvoit concourir
à former l'auteur. Les nouvelles politiques
ont auffi annoncé , il y a quelques années ,
des talens extraordinaires dans l'âge le
plus tendre , & l'hiftoire en fournit d'autres
exemples ; mais ici , ni l'art , ni la
fortune , ni aucune forte de fecours ne
font venus faire éclore ceux du jeune François
. Il manquoit de tous ces moyens , &
c'eft vraiment l'ouvrage de la fimple nature.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JARDEL, Officier chez le Roi.
م
$2 MERCURE DE FRANCE.
A M. DE VOLTAIRE , par M. le MARCHA
QUIS DE • ·
HANTER les Héros & les Dieux ,
Les plaiſirs , l'amour & les belles ;
Monter aux voûtes éternelles ,
Meſurer l'espace & les Cieux ;
Rentrer en foi- même , en connoître
Les principes & les effets ;
Porter le flambeau dans fon Être ;
Voir la nature & fes fecrets ;
Suivre dans leur courſe infinie
Et les Lockes & les Nevvtons ,
Et nous expliquant leurs leçons ,
Les animer de fon génie ;
Seul faire avouer à l'Envie
Qu'on a les dons furnaturels ,
Que pendant la plus longue vie
N'acquerroient jamais vingt mortels ;
Joindre à ces dons la Bienfaiſance ;
L'infpirer , la faire chérir ;
Peindre les vertus qu'on encenſe ;
Apprendre à l'homme à les fentir ;
Premier en tout , & fûr de plaire ,
Des anciens être le rival ,
JUIN 1765.
Et dans ces Mortels qu'on révère
Ne trouver pas même un égal :
Cela n'appartient qu'à Voltaire.
L'univers en eft confondu :
Etonné que cela puiffe être ,
On l'admire fans le connoître ;
On l'aime après l'avoir connu .
LE mot de la première énigme du

Mercure de Mai eft l'amour. Celui de la
feconde eft le pied. Celui de la troiſieme eft
les cheveux. Celui du premier logogryphe
eft hyrondelle , où fe trouvent ceux de
Londre , Dôle , Rhône Loire , Delhi ,
Hieron , Lion , Leon , lin , Héli , loi , Noé ,
nord , noir , Délie, Lord , loir, onde , édile,
oreille , Eole , Leide , Noël. Celui du
fecond eft fot ; on y trouve oft , vieux
mot françois qui fignifie armée , & d'où
l'on fait dériver ôtage ; ô , exclamation ;
fo , en italien veut dire jefais ; fto , latin ,
je fuis debout ; to , article grec ; tos eft
celtique ; to bulgare : on croit que le premier
fignifie les cieux & l'autre une mefure
liquide . On y trouve auffi ft , fon qui
imite l'appel nocturne de nos Nymphes
ambulantes , &c.
64 MERCURE DE FRANCE.
ENIGME , par Madame la Marquife
DE MONT BAZIN.
JEE fuis très -néceffaire aux hommes , à tout âge
On a bien de la peine à fe paffer de moi ,
Et le Payfan & le Roi
De moi font très -fouvent uſage.
Heureufement , j'ai pour me foulager ,
Une compagne très - fidelle
Qui me fuit en tout lieux , & fans que je l'appelle.
Elle fe tient fouvent tranquille auprès de moi ,
Suivant mon différent emploi ;
Mais pour peu qu'au loin je me porte ,
Elle me fuit de près , & me tient lieu d'eſcorte.
On fait préfent de moi de diverſe façon ,
Mais c'est plutôt un prêt qu'un don :
Cette expreffion figurée ,
Dans plufieurs cas eft confacrée ,
Et dans un de ces fens on me donne ſouvent
Mais très-fouvent auffi l'on s'en repent.
Je fais cent tours de foupleffe ;
Je menace , je careffe ;
Des plus tendres baifers je fuis fouvent l'objet
Sans conféquence on le permet .
Ne le fouffrez pas , coeurs novices !
Ceft un avant-coureur de plus grands facrifices,
JUIN 1765: 65
Mon nom eft ufurpé par cent êtres divers ;
Il eft tant de voleurs dans ce vaſte univers !
Lecteur , à ce tableau peux-tu me méconnoître ?
Oui , car j'en ai trop dit peut-être.
Par Mad. · la M... DE M………….
AUTRE.
COURAGEUX animal , victime trop docile
Que mon fort eft cruel au bord de mon tombeau !
Je rampe fur la terre , où j'étois très -utile :
C'eſt peu ; l'on ceint mon front d'un funefte
bandeau ,
De mon fang innocent on arrofe la terre.
Mais , mefurant fes coups , fi la main meurtrière
Seulement de mon corps fait un partage égal ,
Et qu'à mon ventre ſeul l'inſtrument ſoit fatal ;
Quelle métamorphofe ! auffi - tôt , fans preftige ;
Mes membres ralliés font un bel ornement ;
Ils préfentent aux yeux , une plante , une tige ,
Qui charme le Berger , qui punit l'imprudent.
Par M. F.... d'Amiens.
66 MERCURE DE FRANCE.
LOGO GRYPHE.
Sous de paisibles
apparences
Je fais un dangereux fléau ;
Je femble bannir les fouffrances ,
Et conduits fouvent au tombeau.
Redoute , cher Lecteur , à l'égal de la pefte ,
De mes traits l'atteinte funefte ;
L'âme & le corps y font fujets :
Hélas ! comment guérir ? on ne la ſent jamais.
Neuf pieds forment mon être ; ils offrent une
ville
Fameufe par fes almanachs ;
Un Royaume d'Afrique , en corfaires fertile ;
Ce qui réjouit l'oeil du voyageur trop las ;
Un jaloux couronné , dont la vengeance horrible
D'effroi fit cacher le foleil ;
D'Efpagne une rivière , un animal terrible ;
L'oifeau de Jupiter ; le féjour du fommeil ;
L'émule de Rachel ; la blanche nourriture ;
L'élément par- tout répandu ;
De ce même élément la rapide voiture ;
Le lit où Saint Laurent deux fois fut étendu ,
Un Empereur Romain , poignardé par fon frère ;
Des chaffeurs , à midi , le repas ufité ;
L'arbre connu par fa légéreté ;
JUIN 1765.
67
Chez les Mahométans , un célèbre fectaire ;
Ce que paîtrit le potier à fon gré ;
Un gibier délicat ; un lieu d'eaux entouré ;
Un jeu peu varié ; l'ornement funéraire
Qu'à l'égliſe met le Seigneur ;
DesHollandois le plus commun breuvage ;
L'oiſeau vain qui du paon emprunta le plumage
Un petit animal , obſtiné deftru&teur ;
Le fléau des mpiffons ; un fleuve de la fable ;
Deux maux , dont l'un eſt effroyable :
L'autre ſe cache auffi peu que l'amour ;
L'ennemi qui , de jour en jour ,
Défole également femme laide ou jolie ;
Une ville de Livonie ;
Ce qu'on ne voudroit pas trouver dans le poiſſon
Du culte extérieur la forme différenté ;
De l'appétit un aiguillon ;
Une eſpèce de bois utile à la charpente :
Vous trouverez enfin le métal mêlangé
Par qui le vin fouvent en poiſon eſt changé.
Mais c'eſt affez ; ajoutez une lettre ,
Lecteurs , vous allez me connoître.
68 MERCURE DE FRANCE.
J
AUTRE.
E fuis , comme une pépinière ,
D'où l'on tire différens plans .
Quand on a dans mon fein accompli fa carrière ,
On me quitte , & j'en perds quelques - uns tous les
ans .
Je fournis l'Etat & l'Eglife
Des bienfaits que mon art produit ;
Sans moi l'on n'eft guères de mife ,
Et dans tous les pays on diftingue mon fruit.
Je fuis fertile en moi , mais mon nom eſt ſtérile ,
On y trouve pourtant le Dieu modérateur
Qui d'un clin d'oeil excite
tranquille
, & peur rendre
De la terre & des eaux le régiment grondeur ;
Des Frères Francs- Maçons le fénat refpectable ;
La retraite des foux , qui porte même nom : -
Ne crois pas , cher Lecteur , l'une & l'autre femblable
,
Refpecte des premiers la charmante union ;
Un mot commun à l'homme autant qu'à la bouteille
;
Par où paffent les fons rudes ou gracieux ,
Par où s'écoule auffi le doux jus de la treille ,
Qui forme des chanfons l'accord harmonieux ;

Gai.
iant boc
Amour brise mon escl σ
6 5
=cage , Insensible
à ma
nt.
W
ge, Semble porter lafurprendre
,
6
Prete a ma voix
ses
sonse
Que
l'in
σγ σ σ
gratpartage mesfeux Que l'i mesfeux.
-
4 7
JUIN 1765. 69
Le difcours orateur dont on panégyrife
L'orgueil ambitieux d'un mort ou d'un vivant ,
Qui fouvent à nos yeux fadement éternife
Des faits qu'il vaudroit mieux laiffer dans le néant;
Ce qui du vin troublé rend la liqueur trop claire.
Je finis , cher Lecteur , je fuis trop ennuyeux.
Mes fept lettres encor ont deux noms de bergère...
Exerce maintenant ton efprit curieux.
Per M. l'Abbé LETELLIER , Chantre de Blaifon.
PLAINTE amoureufe , ARIETte.
AMOUR MOUR , brife mon eſclayage ;
Mes yeux n'ont pu foumettre mon vainqueur
Il vient rêver dans ce riant boccage ,
Infenfible à ma vive ardeur.
2
Du roffignol l'agréable ramage ,
Semble porter la flamme dans fon coeur,
Acheve , amour ! pour le furprendre
Prête à ma voix fes fons mélodieux ;
Aimable enfant , rends - la ſi tendre ,
Que l'ingrat partage mes feux !
Mufique de M. GAUTIER , Organiste de l'Abbay
Royale de Saint-Denis , en France.
70 MERCURE
DE FRANCE
.
ARTICLE II.

NOUVELLES LITTERAIRES.
LETTRE ( 1 ) à M. DE LA PLACE , fur
le COMMENTAIRE de toutes les Cou--
tumes de France .
ON a vu paroître , en 1761 , un Abrégé
du Commentaire de la Coutume de Tours
en deux volumes in-4° , de près de huit
cens pages chacun ; ce qui laiffoit eſpérer
que M. Jacquet , Avocat au Parlement ,
auteur de cet ouvrage , donneroit au Public
le Commentaire dont il n'avoit préfenté
que l'extrait.
Mais l'article des nouvelles littéraires
de votre Mercure du mois de Décembre
1764 , annonce que mal- à- propos ce livre
a paru fous ce titre ; qu'il faut le confidérer
comme un abrégé du Commentaire de
toutes les Coutumes , & des loix municipales
en ufage dans les différentes provinces du
(1 ) Il ne nous a pas été poffible d'inférer plutôt
cette lettre dans notre Journal .
JUIN 1765 . 71
Royaume , &c. que les articles de la Cou
tume de Tours , qui , comme celle qui tient
le milieu entre toutes les autres , fert de
point d'appui au Commentaire général , &c.
que cet ouvrage , donné d'abord fous un
faux titre , a été corrigé & augmenté depuis
par M. Jacquet.
Comme faifant partie du Public , je confens
de tout mon coeur au changement de
titre , & ne m'oppofe point à ce que ce
texte de la Coutume de Tours ferve de
point d'appui au Commentaire général de
toutes les Coutumes du Royaume .
Mais en qualité d'auteur , permettez que
je n'admette point toutes les corrections &
augmentations de M. Jacquet; je dis toutes ,
parce que je n'entends point m'ériger en
juge des fréquentes difputes qui s'élèvent ,
pourainfi dire , fur chaque article de la Cou
tume de Tours , entre M. Jacquet & les mânes
de feu M. Pallu . Les Jurifconfultes de
la province de Tourraine font plus capables
que moi d'entreprendre la défenfe de leur
illuftre compatriote , & je crois même qu'ils
fe font déja acquittés en partie de ce devoir,
Je n'examinerai point fi M. Jacquet , en
rapprochant de la Coutume de Tours les
textes d'une partie des Coutumes du
Royaume , n'eft point tombé dans les erreurs
des conférences de Guénois , de For72
MERCURE DE FRANCE.
tin & Ricard , de Boucheuil & de Ferriere ,
que la commodité lui a fait prendre pour
guides.
A
Je n'entreprendrai point de critiquer les
favantes remarques qu'il a faites fur l'arrêt
rendu dans l'affaire du teftament de M. de
la Poupliniere , qui tendent à prouver que
les circonftances ont prévalu fur la queftion
de Droit , quoique je me fuffefiguré
que la Cour s'étoit décidée par la queftion
de Droit , & que fi elle avoit pu s'écarter
des principes , elle l'auroit fait en
faveur des circonstances.
La réfutation que je me crois obligé de
faire n'embraffe point tous ces objets ; elle
ne tombe que fur une des nouvelles additions
de M. Jacquet , que vous rapportez
en ces termes , pages 87 , 88 & 89 de
votre Mercure de Décembre 1764.
و و
ود
« Le propriétaire de deux maifons atte-
» nantes qui en vend une , comme elle fe
pourfuit & comporte de fond en com-
» ble , fans en rien excepter ni réferver ,
» n'eft pas recevable , quelques années
» après , à demander que l'acquéreur bouche
les jours qui donnent fur la maifon
» réfervée ; parce qu'il eft garant de fes
faits ; & que les jours , tels qu'ils étoient
quand il a vendu la maifon , ne font pas
» tant une fervitude qu'une propriété qu'il
"
ور
JUIN 1765. 73
.و د
ور
:
:s a concédée à l'acquéreur qui en a payé le
prix ; celui - ci n'eft pas mieux fondé à
» venir après que le marché eft couronné
» & l'acte paffé , à demander à ſon vendeur
. de reconnoître la fervitude ; il doit fe
reprocher de ne l'avoir pas fait inférer
» dans fon contrat de vente : il ne lui refte ,
»pour empêcher que fes fucceffeurs ne
» foient inquiétés , que la voie de faire
» un état de la fituation où étoient les
» lieux vendus , de le faire homologuer
» en juftice avec fon vendeur , ou lui due-
» ment appellé , & de l'annéxer à fon con-
» trat de vente d'où j'eftime que la fen-
» tence rendue au Châtelet de Paris le
8 Février 1759 ( par laquelle il avoit été
ordonné que le fieur Cazaubon feroit tenu
» de faire fupprimer dans huitaine les
» bayes , vues & jours qui fe trouvoient
» dans le mur mitoyen de la maiſon que le
fieur Bouret lui avoit vendue , & de celle
qu'il avoit retenue , ainfi que les deux
» lucarnes affifes dans ce mur ) n'eft pas
régulière , parce que l'efpéce d'un homme
vient de vendre une des deux maiqui
» fons qu'il poffédoit , n'a aucun trait aux
difpofitions des articles 215 & 216 de la
» Coutume de Paris , où il n'eft queſtion
» que d'une feule maifon , que lepère defa-
-39
ود
"5
"
ور
و د
D
74
MERCURE DE FRANCE.
» mille partage entre fes enfans , & dont il
» ne peut trop bien exprimer les conditions
» pour éviter les difcuffions qui s'élèvent
ور
dans les familles. Le fieur Cazaubon n'a-
» voit pas befoin , pour faire confirmer une
» difpofition auffi contraire à l'équité & à la
» droite raifon , de demander la nullité &
» la réfiliation de fon contrat d'acquifition
fur le fondement de la léfion ;
, & la Cour , au lieu d'adopter par fon
» arrêt un moyen auffi dénué de fondement ,
»feroit arrivée au but d'équité & dejuftice ,
» qui font les motifs de toutes fes déciſions ,
» fi , en mettant l'appellation & fentence au
» néant , elle avoit ordonné que les vues
dont le fieur Bouret demandoit la fup-
» preffion , demeureroient au même état
» où elles étoient au jour de la vente , &
» que l'arrêt tiendroit lieu de titre de fervi-
» tude au fieur Cazaubon , fans donner en
» aucune façon atteinte aux difpofitions de
» la Coutume » .
D'après ces termes , qui font précisément
ceux de M. Jacquet , vous ajoutez :
99
" L'obfervation de M. Jacquet eft fi
importante , qu'ilparoît réfulter de l'arrêt
» rapporté par M. Lalaure dans fon traité
» des fervitudes , page 245 jufqu'à 252 ,
» que fiil n'y avoit pas de léfion capable de
faire réfilier la vente , le vendeur d'une
JUIN 1765. 75
"
maiſon peut impunément obliger l'acqué-
» reur de boucher les jours , &c. qui don-
» nent fur celle qu'il a réfervée , quoique
»ce contrat porte qu'il l'a vendue comme
» elle ſe pourſuivoit & comportoit , ce
» qui n'eft nijufte ni raisonnable ».
"
Cette addition , fortifiée de votre fentiment
, pourroit peut - être faire préfumer
que je n'ai rapporté l'arrêt du 29 Mars
1760 que dans la feule vue d'appuyer l'opinion
que vous me prêtez d'après M.
Jacquet.
D'un autre côté , à la lecture de votre
Mercure , des perfonnes qui n'approfondiroient
point la matière pourroient croire ,
fur l'autorité de M. Jacquet , que Meffieurs
les Officiers du Châtelet fe feroient écartés
des principes , ou en auroient fait une
mauvaiſe application dans leur fentence
du 8 Février 1759 .
Et enfin les confeils que M. Jacquet
femble donner à la Cour fur la forme
dans laquelle il prétend qu'elle auroit dû
rendre l'arrêt du 29 Mars 1760 , y répandent
un louche dont ce jugement refpectable
n'eſt point fufceptible.
Ces remarques une fois faites , il ne
s'agit plus que de prouver , Monfieur , fi
elles font juftes & raisonnables.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
»
Selon l'article 186 de la Coutume de
Paris , nulle fervitude fans titre ( 2 ) .
L'article 215 porte : " quand un père
» de famille (3 ) met hors de fes mains
partie de fa maifon , il doit déclarer
quelles fervitudes il retient fur l'héritage
qu'il met hors de fes mains , ou
quelles il conftitue fur le fien , les faut
nommément, fpécialement déclarer, &c.
» tant pour l'endroit , grandeur , hauteur ,
&c. autrement toutes conteftations géné-
» rales de fervitudes , fans les déclarer
» comme deffus , ne valent » .
ور
""
"
Enfin , fuivant l'article 216 , deftination
de père de famille , ne vaut que lorsqu'elle
eft ou a été par écrit.
En réfumant ces trois articles , il eft bien
viſible que dans la Coutume de Paris on
n'admet aucunes fervitudes fans titres expreffifs
de la fervitude qui en contienne
la nature & qui en définiffe la qualité &
l'étendue , d'où il en faut conclure que le
-contrat de vente d'une maifon comme elle
( 2 ) Idem en Tourraine pour les vues & égoûts
de maiſon. Vide l'art. 212.
(3 ) Je ne puis m'empêcher de vous obferver
ici ( contre le fentiment de M. Jacquet ) que par
père de famille les rédacteurs ont entendu parler
de tous propriétaires de biens indéfiniment , & non
point implement d'un père & de les enfans,
JUIN 1765. 77
fe confifte & comporte de fond en comble
ne pourroit former un titre pour conférer
à l'acquéreur , par droit de fervitude , les
vues qui fe trouveroient fur la maiſon du
vendeur , fur tout fi le vendeur & l'acquéreur
n'avoient fait aucune mention de ces
vues dans leur contrat. V
Mais en même temps cette claufe , qui
conferve à l'acquéreur ces vues à titre de
propriété comme faifant partie de fon acquifition
( 4 ) , lui ouvre la voie d'oppoſer
fa propriété à la demande en fuppreffion.
Tel eft mon fentiment ; je ne crois pas
que vous puiffiez trouver dans mon Traité
des Servitudes le moindre principe qui y
foit contraire.
Il eft vrai qu'après avoir rapporté à la
page 248 la fentence du 8 Février 1759 ,
qui ordonnoit que le fieur Cazaubon feroit
tenu de fupprimer dans huitaine les vues
qu'il avoit fur la maiſon retenue par le
feur Bouret , j'ai foutenu , page 249 , que
Meffieurs les Officiers du Châtelet n'avoient
pu ni dû juger autrement ; mais en même
(4 ) M. Jacquet prétend que cette clauſe vaut
titre de fervitude & produit le même effet ; je
foutiens & me flatte de vous prouver qu'elle ne
fait que conferver les jours & vues à titre de propriété
, & ne les confére point à titre de fervitude
fur la maiſen réservée .
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
temps jen ai rendu la raifon : c'étoit parce
que l'on ne leur avoit préſenté la queſtion
que fous le point de vue des articles 215
& 216 de la Coutume , lefquels , comme le
remarque fort bien M. Jacquet , n'avoient
aucun trait à la propriété que devoit invoquer
le fieur de Cazaubon , & ne fervoient
qu'à établir le peu de fondement de fa
demande en fervitude.
Si le fieur de Cazaubon , au lieu de
mettre toute fa confiance dans ces deux
articles de la Coutume , eût invoqué fa
propriété , fondée fur fon contrat d'acquifition
, & que , malgré ce genre de défenſe ,
M M. les Officiers du Châtelet euffent
refufé d'avoir égard à fa demande , &
euffent admis celle du fieur Bouret , ce
feroit alors que M. Jacquet pourroit dire
que la fentence n'étoit pas réguliere , &
m'imputer d'avoir adopté le fentiment
qu'il me prête.
Auffi le fieur de Cazaubon , convaincu
de la fauffe marche qu'on lui avoit fait
tenir au Châtelet , n'eut - il garde de la
fuivre en la Cour ; il réclama les vues dont
il s'agiffoit , non à titre de fervitude , mais
à titre de propriété ; & enfuite comprenant
bien que la propriété de ces jours ne pourroit
empêcher le fieur Bouret d'élever , &
par- là de les offufquer s'il le jugeoit à proJUIN
1763 : 79
Ros , il fe détermina à prendre des lettres de
refcifion contre la vente à lui faire par le
fieur Bouret , & conclut à ce que dans le
cas où l'on feroit difficulté d'informer la
fentence , il plût à la Cour ordonner l'entérinement
des lettres , & que le contrat de
vente demeureroit réfilié.
Ces nouvelles conclufions changerent
entièrement l'affaire de face , le fieur Bouret
foutint qu'il n'y avoit pas lieu à l'entérinement
; que la privation de ces vues
n'étoient pas une léfion : le fieur de Ca
zaubon , au contraire , prétendit que fans
ces jours & vues la maifon devenoit inha,
bitable , ce qui donna lieu à des demandes
en vifites d'experts , qui furent faites en
préſence d'un de Meffieurs , & par lefquelles
il fut conftaté que l'efcalier , qui étoit
éclairé par les jours & vues fur la maifon
réſervée , devenoit impraticable fi on les
bouchoit , & par conféquent la maiſon
inhabitable , ce qui établiffoit la léfion
dont fe plaignoit le fieur de Cazaubon , &
fur laquelle la Cour devoit ftatuer ; puiſque
par les procédures refpectives des parties
elles avoient femblé réduire toutes les
queſtions à celle de favoit s'il y avoit lieu
ou non à l'entérinement des lettres de reft
cifion. Si la Cour n'eût pas prononcé fur
Div

8 MERCURE DE FRANCE.
cette dernière demande , que devenoient
les procès - verbaux de vifites ? Qui eft- ce
qui auroit fupporté les dépens de la demande
en entérinement des lettres de refcifion
?
D'un autre côté , fi la Cour avoit admis
le fieur de Cazaubon à jouir de ſes jours à
titre de propriété , comment auroit - elle pu
prononcer fur la demande en entérinement
des lettres de refcifion , qui dans ce
cas devenoit fans objet , puifque les jours
fubfiftans , il n'y avoit plus de léfion .
Enfin , fi la Cour eût adopté le fentimentque
M. Jacquet lui propofe par forme
de çonfeil , le fieur de Cazaubon auroit pu
ſe trouver expoſfé de momens à autres à
être privé des jours & vues qui faifoient
la matière du procès.
En effet , il ne faut pas confondre ici
le droit de propriété avec celui de fervitude
: le droit de propriété fe réduit à
jouir de la chofe comme elle fe confifte &
comporte , & ne s'étend pas au- delà de la
chofe dont on eft propriétaire ; au lieu
que le droit de fervitude confifte , nonfeulement
à jouir du droit attaché au bâtiment
ou au terrein dont on eft propriétaire ,
mais encore à empêcher le voifin de rien
faire fur le fien qui puiſſe nuire à la ſerviJUIN
1765. 81
tude , ni en diminuer l'effet , foit en ôtant
le jour ou le retranchant , foit en offufquant
la vue en tout ou partie.
D'après cette diftinction , qui devient
importante dans l'eſpèce.
Si la Cour fe fût arrêté à la demande
en propriété du fieur de Cazaubon , fondée
fur ce que le fieur Bouret lui avoit vendu
la maifon comme elle fe confiftoit & comportoit
, elle auroit maintenu le fieur de
Cazaubon dans la propriété de cette maifon
comme elle fe confiftoit & comportoit ,
avec les fenêtres & lucarnes qui y étoient ;
mais elle n'auroit pas prononcé que l'arrêt
tiendroit lieu de titre de fervitude ( 5 ) ,
parce qu'alors ç'auroit été donner au droit
de propriété une étendue à laquelle la
Coutume s'oppofe ( 6 ) , & affujétir le
fieur Bouret à l'effet d'une loi à laquelle
il ne s'étoit pas foumis dans le contrat de
vente , loi d'autant plus dure , qu'elle l'anroit
empêché d'élever & de bâtir dans fa
cour , puifque cette élévation ou bâtiment
retranchant ou diminuant les jours du fieur
de Cazaubon , ce dernier auroit toujours
été en droit d'oppofer l'arrêt comme un
titre de fervitude.
( s ) Ce font les termes de M. Jacquet.
(6) Vide les articles 187 & 194.
Dv
82 MERCURE
DE FRANCE
.
que
Si la Cour fe fût donc arrêté au moyen
de propriété , elle auroit jugé d'un côté
le fieur Bouret ne pourroit obliger le
fieur de Cazaubon à boucher fes jours , &
d'un autre , que le fieur de Cazaubon ne pourroit
empêcher le fieur Bouret de bâtir ni
d'élever dans fa cour , ce qui n'auroit point
rempli les vues des parties , & feroit devenu
une fource intariffable de procès.
C'eſt ce que les fieurs de Cazaubon &
Bouret comprirent bien , & ce fut le motif
qui les détermina à abandonner toutes
les autres queſtions pour faire juger celle
d'entérinement , fur laquelle feulement la
Cour a prononcé en faveur du fieur de
Cazaubon (7 ).
Par cet arrêt la Cour a puni le fieur
Bouret de Valleroche de la mauvaiſe conteftation
qu'il avoit élevée par la peine
des dépens , & elle a mis , par la réfolution
du contrat , le fieur de Cazaubon à
portée de fe procurer un titre de fervitude
conçu dans la forme prefcrite par les articles
215 & 216 de la Coutume de Paris ( 8 ) .
( 7 ) C'eſt ce que j'ai toujours foutenu , vide
page 251 de mon Traité , où je m'exprime ainfi
à la vingt-cinquieme ligne : la Cour a feulement
prononcé fur la demande , la réfolution du contrat
de vente , &c.
(8 ) Le fieur Bouret de Valleroche s'eft fervi
JUIN 1765. 83
D'après cette légére differtation & les
circonftances que je viens d'avoir l'honneur
de vous préfenter , l'entérinement des
lettres de refcifion , demandé par le fieur de
Cazaubon , étoit - il , comme le prétend
M. Jacquet , un moyen dénué de fondement ,
& le but d'équité & de juftice , qui font les
motifs de toutes les décifions de la Cour ,
lui permettoit - il d'ordonner que les vues
dont le fieur Bouret demandoit la fuppreffion
, demeureroient au même état où elles
étoient au jour de la vente & que l'arrêt
tiendroit lieu de titre de fervitude ? ( 9 ) .
Je vous fais juge de la queftion & la
foumets à votre décifion , à celle de mes
confreres & du Public.
>
Vous trouverez peut-être , Monfieur ,
qu'il y a bien de la témérité d'ofer entrer
en lice avec un Auteur qui ne craint pas
de l'option qui lui étoit accordée par l'arrêt , ou
de rendre le prix de la vente par lui faite , ou de
confentir les fervitudes. Le 30 Avril 1760 il déclara
qu'il confentoit laiffer fubfifter à perpétuelle
demeure les vues , jours & fervitudes dont il s'agiffoit.
En conféquence de ce confentement & aux
termes de l'arrêt le fieur de Cazaubon fit dreffer
procès-verbal contenant l'état de la quantité, grandeur
, largeur & profondeur des jours & vues en
queftion , ce qui lui a procuré un titre conforme à
celui qu'exige la Coutume.
(9 ) Ce font les termes de M. Jacquet.
D'vj
84 MERCURE DE FRANCE.
de critiquer les plus célèbres Commenta
teurs , ni de propofer à la Cour de réfor
mer fes arrêts , avec un Auteur qui a commenté
toutes les Coutumes du Royaume ,
& qui veut bien nous favorifer des différentes
confultations qu'il a données dans des
affaires encore pendantes au Parlement ,
ou qui ont été décidées felonfon avis , furtout
par l'arrêt du 11 Juillet 1763 , contre
lefentiment des premiers Jurifconfultes de
Paris & de Tourraine ( 10 ) : je ſuis bien
éloigné de me ranger dans cette claffe , &
n'entreprendrai point de faire comparaiſon
avec M. Jacquet , mais je fuis auteur , ergò
en droit d'avoir en cette partie autant d'amour-
propre que lui.
M. Jacquet , dans la vue de donner un
nouveau relief, à feû l'abrégé du Commentaire
de la Coutume de Tourraine , actuellement
foit difant , abrégé du Commentaire
général de toutes les Coutumes & autres
loix municipales en ufage dans les différentes
provinces du Royaume , veut prêter à mon
traité des fervitudes une adoption de fauffes
maximes que je n'y ai jamais inférées :
n'eft - ce pas m'attaquer par l'endroit le
plus fenfible ? M. Jacquet devoit ménager
la tendreffe paternelle ; il eft père & ayeul
( 10 ) 4 , 5 , 6 & 7 lignes de la page 86 du
Mercure de Décembre 1764.
JUIN 1765 . 85
d'une nombreuſe famille ( 11 ) qui lui eft
chère à juste titre ; mais s'imagine- t- il que
mon fils unique me le foit moins ? Mes
affections réunies fur ce feul objet , font
plus vives que les fiennes ; fon heureufe
fécondité l'oblige de les divifer : il n'en
falloit pas tant pour m'engager à courir le
hafard de me mefurer avec M. Jacquet :
je devois la juftification de mon fils , je
vous la préfente , & je me flatte qu'en fuivant
l'impartialité qui règne dans votre
Mercure , vous voudrez bien la faire paſfer
au Public.
J'ai l'honneur , & c.
LALAURE , Avocat au Parlement.
( 11 ) Il eft auteur d'un Commentaire fur la
Coutume de Tourraine , qui , pour n'avoir pas
encore vu le jour , n'en a pas moins engendré
l'abrégé du Commentaire de la Coutume de Tourraine
; a engendré l'abrégé du Commentaire de toutes
les Coutumes.
L'abrégé du Commentaire de toutes les Coutumes
a engendré le Traité des Juftices des Seigneurs &
le Traité des Fiefs , & fe propofe encore d'engendrer
autant de traités qu'il y a de titres dans la
Coutume de Tours.
86 MERCURE DE FRANCE.
LES AMANS MALHEUREUX ou le COMTE
DE COMMINGE , drame , par M. D'ARNAUD
, Confeiller d'Ambaffade de la
Cour de Saxe , de l'Académie Royale
des Sciences & Belles- Lettres de Pruffe ,
nouvelle édition ; à Amſterdam , & ſe
trouve à Paris , chez l'Efclapart , Libraire,
au quai de Gefvres ; 1765 : prix 3 livres
broché.
Nous avons déja annoncé cette nouvelle
édition dans le dernier Mercure .
Nous allons , fuivant ce que nous avons
promis , en donner un extrait. On aime à
revenir fur les ouvrages de cette espéce ,
qui réuniffent les fuffrages du Public , &
qui acquièrent tous les jours un nouveau
degré de perfection entre les mains de leur
auteur. C'eft ainfi qu'on fuit la marche &
les progrès de l'art. D'abord nous nous
arrêterons au fecond difcours préliminaire
qui eft une espéce de poètique : M.
d'Arnaud y déploie toute la profondeur
de fes connoiffances dans l'art dramatique ;
on voit avec plaifir qu'il en eft rempli ;
JUIN 1765. &T
و ر
& ce qui attachera encore davantage , c'eſt
le ton de modeftie & de politeffe avec
lequel l'Auteur nous débite d'excellentes
leçons ; c'eft par ce moyen feul qu'on fait
goûter les préceptes. « On m'a reproché ,
» dit M. d'Arnaud, de n'avoir pas appro-
» fondi des idées rapides & jettées au
" hafard dans le difcours précédent fur l'art
» de la tragédie. Le Public aura la bonté
» de fe rappeller l'efpéce d'engagement
» que j'ai pris avec lui , & que j'obferverai
toute ma vie ; bien loin d'inftruire ,
» de donner des leçons , j'en demande , je
» cherche à m'éclairer , ce feront toujours
» mes fentimens. Je vais donc , je le répéte,
» continuer de m'entretenir avec mes maî-
» tres. Je répans mon âme & ma façon de
penfer avec cette franchiſe courageufe &
» naïve , la feule qualité que l'on puiffe
emprunter du fublime & inimitable
Montagne. S'il m'échappe , dans la chaleur
de la compofition , des hardieffes déplacées
, des jugemens faux , dès ce mo-
» ment je me rétracte. Si je me trouve
» d'accord avec les connoiffeurs , fans trop
m'applaudir de cet avantage , je m'atta-
» cherai à mériter encore plus leur appro-
›› bation » .
ود
32
ور
و د
37
On trouvera dans ce difcours de nou88
MERCURE DE FRANCE.
1
velles obfervations fur la fimplicité , les
caractères , les images , ainfi que fur le
fombre , partie dramatique qu'en quelque
forte M. d'Arnaud a créé ; & nous regardons
fon Comte de Comminge comme un
modèle en ce gente. Il s'eft ouvert une
nouvelle route théâtrale ; la manière heureuſe
dont il y eft entré fait defirer au
Public qu'il continue d'y marcher ; nous
pouvons lui annoncer à coup für les plus
brillans fuccès.
L'Auteur ne s'en tient pas à la féchereffe
didactique des préceptes , il nous préfente
un exemple frappant de ce fombre
dans une imitation de la fcène fi connue
de Richard III ; tragédie du célèbre Shakefpéare
; il a eu foin de mettre l'Anglois
à côté du François. Ce qui fera plaifir aux
connoiffeurs, c'eft qu'ils trouveront le François
au - deffus de l'original. Nous nous
contenterons de citer la fin de cette belle
fcène.
RICHARD tout-à- coup levant fon bras de fur la
table , s'agitant & s'écriant dans fon fommeil &
avec rapidité :
Qu'on arrête , mon fang élancé de mes plaies ....
Richemond .. ... il feroit vainqueur !
A l'inftant un courcier ... ciel ... !
JUIN 1765. 89
Il s'élance avec précipitation de fonfauteuil , fait
quelques pas comme pour fuir , fe réveille &
s'arrête.
"Lâche , tu t'effrayes
D'un fonge ! d'un vain fonge !
Il regarde de tous côtés.
Eh ... d'où naît ma terreur ?
Il met la main fur fon coeur.
De mon coeur qui fans ceffe empoiſonnant ma vie,
M'accufe , me condamne & contre moi s'écrie ! ..
Il fait quelques pas fur la fcène en remettant la
mainfurfon coeur.
Je n'étoufferai pas cette importune voix ?
Il s'arrête en continuant d'être dans la même
attitude.
Laiffez-moi refpirer , vengeur inexorable ,
Que le fceptre me refte , & que je fois coupable.
En fe frappant le fein.
Je faurai bien dompter cet ennemi des Rois .
Il leve les yeux au ciel & fait quelques pas.
Le ciel ne brille encor que du feu des étoiles ,
Sur l'horifon la nuit étend fes fombres voiles...
Du ,friffon de la mort je me fens refroidir....
Eh ! qu'ai - je à redouter ? ... & qui me fait frémir
? ...
༡༠
MERCURE DE FRANCE.
Je fuis feul en ces lieux ... qui me frappe de
crainte ?
Moi , moi qui m'épouvante & qui ne peux mefuir,
M'arracher aux remords dont mon âme eft atteinte
! ...
A la fois foulevés , tous mes forfaits , & ciel !
Jufqu'au fond de mon coeur plongent un trait
mortel ,
A haute voix m'appellent un perfide ,
Un affaffin farouche , un monftre parricide !
L'Enfer a dans mon fein verfé tous les poiſons :
Déchiré par tous les démons ,
Je ne vois fous mes pas qu'un abyme effroyable !
Du monde entier exécrable fléau ,
Qui me confoleroit d'un deftin déplorable ,
Quand la main la plus fecourable
Ne m'aideroit pas même à defcendre au tombeau
Je finirai mon fort coupable
Sans être plaint ; heureux encor d'être oublié !
Des mortels le plus dur , le plus impitoyable ,
Richard , ... ôfes-tu bien réclamer la pitié ?
Quel fonge !... j'ai cru voir les ombres effrayantes
De tous les malheureux à ma rage immolés....
Pâles , couverts de fang , furieux , défolés , ...
Sous le même linceuil je les vois raſſemblés .....
J'entends leurs cris de mort , leurs plaintes
menaçantes.
...
Tous m'ont paru s'unir dans leur fombre fureur ,
Pour m'accabler demain de leur courroux vengeur.
JUIN 1765 . 91
»
ןכ
M. d'Arnaud répond avec beaucoup de
modeftie aux critiques de fon Drame ;
voici un morceau qui donnera une idée
de cet excellent difcours. « On ne veut
» plus que des femences de fcène , des
fquelettes dramatiques : bientôt on don-
» nera des canevas tragiques , comme les
Italiens en donnent de comiques , ouvrages
toujours monftrueux & néceffai-
» rement médiocres . Je demanderai aux
gens du monde qui ne prennent pas la
» peine de s'initier dans les myſtères des
arts , & qui fur- tout crient contre ce qu'ils
» appellent des longueurs , ce qu'ils entendent
par ce mot. Si dans une fcène il y
» a des maximes , des réflexions toujours
froides , qui coupent le fil du fentiment ,
» des vers ifolés qui n'appartiennent point
à la maffe de la fcène , & n'entretiennent
point le crefcendo , des faits répétés , la
» ftérile abondance de la déclamation ;
» fans contredit ce font- là des longueurs ,
& des longueurs impardonnables. Fuf-
» fent- elles embellies de la plus brillante
» poéfie , il faudroit les extirper fans pitié ,
» comme on émonde les branches parafites
» d'un arbre pour ne conferver que celles
qui font utiles & les fortifier ; mais
pour
» nommera-t-on des longueurs cette âme
» répandue , l'expreffion puiffante , & fi
""
و د
39
و د
"
"
92 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"3
"
""
» l'on peut le dire , le débordement des
grandes paffions , cet embonpoint du
fentiment ; que l'on me pardonne cette
» nouvelle métaphore , qui conftitue la
force , l'énergie , la vie des caractères
dramatiques , qui eft enfin l'opulence ,
» l'effufion du génie ? Une fcène riche &
" abondante , qui s'élance du fein même
» du talent comme on nous repréſente
» Minerve fortant toute armée du cerveau
» de Jupiter , que l'on continue de fupsporter
mes comparaifons , doit reffem-
» bler à ces fleuves fuperbes , qui , dans
» leur naiffance torrens impétueux , cou-
» vrent enfuite avec majefté les campagnes
, & non à ces eaux épargnées &
refferrées dans un baffin factice ».
ود
53
Réflexions très-judicieufes fur la ponctuation:
Les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de les tranfcrire, il faut les voir dans
l'ouvrage même. C'est ainsi qu'eft terminé
ce difcours fi inftructif, & en même temps
fi pathétique & fi intéreffant par l'éloquence
& la vigueur du ftyle. « Il feroit heureux
» pour une âme fenfible au précieux avan-
» tage d'être utile , que ces foibles obfer-
" vations en fiffent naître de plus profon-
» des & de plus dignes du fujet. Quand
je n'aurois contribué qu'à exciter le talent
, qu'à lui ouvrir la carrière où il
JUIN 1765. 93
"
ود
و د
و د
و د
» peut s'élancer , je croirois avoir acquis
quelque droit fur l'eftime de ce Public
refpectable , le feul protecteur que je
reconnoiffe; & j'imagine avoir prouvé
» que je ne follicite & ne defire point
d'autre prix de mes travaux. Un efprit
fage ne doit aimer , cultiver les arts ,
» que parce qu'ils nous éclairent fur le
peu
de vérité de tout ce qui nous environne ,
qu'ils fortifient notre âme contre les dégoûts
inféparables de la vie , qu'ils nous
» aident à fupporter la méchanceté , ou
plutôt la foibleffe maligne des hommes ;
» parce qu'ils nous apprennent enfin à nous
» fuffire à nous-mêmes , la première des
connoiffances. Je n'aipas attendu la leçon
» tardive de l'expérience & de l'âge pour
prendre avec leTaffe le nom di Pentito ».
"
>>
و د
Une idée fuccinte & rapide de l'hiſtoire
de la Trappe jette des lumières fur le
drame. Ce morceau qui réunit tous les
traits de la vie du célèbre Abbé de Rancé
eft du plus vigoureux coloris, « Armand-
» Jean le Bouthilier de Rancé fortoit
» d'une maiſon diftinguée qui avoit ajouté
à fon éclat perfonnel , en remplifſant
» avec honneur les premieres places du
» royaume ; dès l'âge de dix ans devenu
» l'aîné de fa famille par la mort de fon
frère , il fut engagé dans l'état éccléfiaf
ور
"
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
ود
tique ; fes premières années annoncerent
» fon mérite fupérieur ; il paffa quelques
» mois au féminaire de Saint Lazare , fous
» la conduite de Vincent de Paul , qui jetta
» dans cette âme naiffante des femences de
» vertu , développées depuis par l'Evêque
» d'Aleth. L'Abbé de Rancé étoit né avec
» cette éloquence , ce pathétique , le ca-
» ractère des ames fenfibles ; il favoit fur-
» tout exhorter les mourans , & ce n'eſt
» pas un des talens le moins digne d'éloge
» que celui de confoler les hommes fur le
» bord de la tombe , de les aider à quitter
» le fonge de la vie. Il en eft fi peu qui fa-
» chent mourir ! l'Abbé de Rancé après la
» mort de fon père & à l'âge de vingt-fix
» ans , fe trouvoit poffeffeur de trente à
» quarante mille livres de rente , revenu
confidérable pour les temps. Jeune , ri-
» che , réuniſſant à la naiffance , de l'efprit,
» des grâces , ces agrémens que l'on peut
appeller la fleur de la fociété : il eft difficile
qu'avec ces avantages on conferve
» cette auftérité de moeurs qui femble être
,, le fruit de l'école du malheur & de l'obf-

ود
ود
"
99
"
>>
curité. L'Abbé de Rancé fe livra donc à
» toutes les illufions qui l'environnoient
l'efprit de fon état l'animoit peu : il ai-
» moit le jeu , la chaffe , la diffipation , le
luxe ; quelques mémoires du temps veuJUIN
1765 . 95
" lent que fon intimité avec Madame de
» Montbazon , que l'on nous a peinte fous
les couleurs d'une pure amitié , fût
» établie fur des fentimens plus vifs &
» moins défintéreffés
; ce que l'on peut
» affurer , c'eft qu'après la mort de cette
» Dame fi célébre par fa beauté & par
la
» réunion de tous les talens de féduire ,
» l'Abbé de Rancé fit éclater une douleur
» dont il y a peu d'exemples : il alloit s'en-
» foncer dans les bois les plus folitaires , y
» verfoit des torrens de larmes , nommoit
» à haute voix . Madame de Montbazon
» lui adreffoit fes regrets , fes pleurs com-
» me fi elle eût pu l'entendre ; fon défef-
» poir le conduifit à la foibleffe d'imaginer
qu'il exiftoit des moyens d'évoquer
» les morts ; il effaya ces prétendus fecrets
» dont il reconnut bientôt la chimère & le
» menfonge. Cettte fituation ne tarda pas
» à le plonger dans une maladie qui le ré-
» duifit à toute extrêmité. Revenu à la vie ,
» fon chagrin reprit de nouvelles forces
» le temps qui prefque toujours apporte la
confolation
, ne fit qu'approfondir
cette
» affreuſe mélancolie : enfin , l'Abbé de
» Rancé dégoûté du monde , ne vit plus
» autour de lui qu'un vafte tombeau ; il
fentit cette terrible vérité , qu'il n'y a
point d'autre objet d'attachenient
, d'au-
"
"
"
96 MERUCRE
DE FRANCE
.
"
و د
و د
» tre ami , d'autre confolateur que Dieu,
» Son ame s'abîme toute entière dans cette
grande idée ; dès ce moment il fe dépouille
de tous fes biens , dont il fit
préfent à l'Hôtel - Dieu & à l'Hôpital , &
»courut s'enfevelir tout vivant dans la folitude
de la Trappe , où femblent en quelque
forte s'être éternifés fa fombre douleur
& fon défeſpoir religieux ».
»
"
"
""
و د
"
و د
M. d'Arnaud termine ainfi ce précis.
Sous quelque point de vue qu'on envifage
la Trappe , en écartant même la
piété , & ne s'arrêtant qu'aux lumières
naturelles , cette fondation doit être regardée
comme une des plus fages & des
» plus utiles qu'ait créées l'efprit de légif-
» lation. Il y a eu de tous les temps , chez
»tous les peuples , & dans toutes les religions
, des afyles expiatoires. Un établiſ-
» fement où le crime pourfuivi du remords
, peut fe jetter dans le fein d'un
Dieu confolateur , où l'excès de la péni-
» tence s'efforce d'effacer l'énormité de la
faute , où en un mot , il refte encore l'efpoir
au repentir & à fes larmes , à fes
prieres , de partager un jour la recompenfe
de la vertu un tel établiſſement ,
» dis- je , doit attirer la confidération &
les refpects de l'humanité . Il va m'échapper
une vérité affreufe . Quel homme fur
>>
»
ود
>>
ور
la
JUIN 1765.
C
la terre auroit le front d'affurer qu'il
» pourra ne point devenir coupable , &
» n'avoir pas befoin de recourir à ce jour
d'expiation & dd''eeffppéérraannccee . Qué dè
force dans les pensées & dans l'expreflion !
Des traits tels que ceux- ci , prouvent qu'un
Poëte peut être un excellent écrivain en
profe. La maxime rebattue qui prétend
qu'on ne peut réunir ces deux talens , eft
un vain préjugé. Tout efprit nourri d'études
profondes faura penfer ; le Poëte qui
n'a pas négligé d'étendre fes connoiſſances,
aura toujours un avantage fur celui qui
ne l'eft pas. Ce dernier écrira purement &
avec élégance ; mais l'autre enrichira tout
des couleurs les plus vives qui lui font familières.
Il n'exprimera pas feulement ce
qu'il voudra dire , il le peindra ; il ne fe
contentera pas d'échauffer , il embrafera.
A l'égard du Drame , M. d'Arnaud a
corrigé le peu de vers qui n'étoient pas de
la beauté du total ; il eft pénétré de cette
idée fi néceffaire à quiconque veut tendre
à la perfection : qu'on ne fauroit être trop
févére pour foi -même , & fur- tout dans ce
qui eft du reffort de la poéfie . C'eſt par- là
que Racine a fu remporter le rameau de
l'immortilité . On s'arrêtera à ces nouveaux
vers qui motivent la permiffion que le P.
E
28 MERCURE DE FRANCE.
Abbé donne à Comminge de parler à l'étranger,
Le Glence entretient l'eſprit religieux :
>
C'eſt un de nos devoirs. Cependant en ces lieux
Un étranger arrive , avec ardeur demande
Qu'un de nous en fecret & le voie & l'entende.
Au miniſtère faint dès l'enfance attaché ,
Dans les routes du monde à peine j'ai marché.
Plus éclairé que moi dans ce dédale immenſe ,
Du flambeau du malheur & de l'expérience ,
Par des liens trompeurs féduit & retenu ,
Jouer des paffions , vous avez trop conna
Ce monde , fes erreurs , fes chimères coupables ,
Ses plaifirs menfongers , fes peines véritables ,
Pour ne polléder pas les moyens bienfaifans
De confoler le coeur , de combattre les fens .
Etre utile aux humains eft notre loi première .
Je romps le frein facré qui nous force à nous taire :
Parlez à l'inconnu , tandis qu'à nos autels
Je vais offrir l'encens & les pleurs des morte's.
La feconde fcène du fecond acte a des
augmentations qui lui donnent encore plus
de rapidité. On remarquera ces vers ajoutés
, fcène V , du II acte. C'eſt Comminge
qui parle.
Que mes maux font horribles !
Eh ! qu'il eft de tourmens pour les âmes fenfibles !
JUIN 1765 . 99
Combien de fois on meurt avant que d'expirer !...
Tout m'attendrit , m'afflige & vient me déchirer !
Mais ce qu'on ne fauroit trop louer , ce
font les nouveaux traits de terreur repan
dus dans la fcène VI du même acte. Quel
coeur fenfible ne fera pas déchiré en lifant
ces vers ? On fe rappellera que Comminge
creufe fa foffe & qu'il s'arrête de temps en
temps accablé par fes réflexions , & appuyé
fur fa pioche.
Aurois-je à regretter une vie importune ?
Hélas dès le berceau , j'ai connu l'infortune ,
Les maux les plus cruels , les fupplices du coeur , ...
L'exiſtence pour moi ne fut que la douleur !
Il creufe encore la terre , laiffe la pioche , prend
entre fes mains un crâne , le confidère avec une
attention ténébreufe.
De cet être animé , par un rayon célefte ,
De l'homme malheureux voilà donc ce qui refte! ...
Ils ont aimé fant doute ... & leur coeur ne fent
plus !
I tombe dans une espèce d'accablement ; revenu
à lui- même , il dit :
Ciel foutiens mes efprits de douleur abattus.
Que j'ofe de ma cendre envifager la place .
Là ……. je ne ſerai plus.... c'eſt dans ce courteſpace
E ij
400 MERCURE DE FRANCE,
Que tout s'anéantit .... tout .... jufques à l'eſpoir! ...
C'eft ici... que l'amour.... n'aura plus de pouvoir ,
Qu'Adelaïde enfin .... je vis .... je brûle encore ,
Je fens qu'Adelaïde eft tout ce que j'adore..
Nous fommes fâchés que les bornes que
nous nous prefcrivons , nous empêchent de
tranfcrire la dernière fcène du dernier acte.
C'est en quelque forte une nouvelle fcène ,
brûlante de la flamme de toutes les paffions
; on en eſt dévoré avec Comminge
& on expire de douleur avec Euthime ; il
eft peu de tragédies dans lefquelles on fe
foit fervi fi bien de ces grands refforts , ni
dans lesquelles on les ait fi fort approfondis
. Quels vers que ceux que l'Auteur à mis
dans la bouche du P. Abbé ! Comme ils
expriment la nobleffe , la dignité de la religion
!
Rendez grâce à ce Dieu qui ne vous punit pas ...
Allant , à Comminge avec tendreſſe.
Eft-ce à toi d'augmenter le nombre des ingrats !
Toi , qu'il a par bonté tiré du précipice ,
Que fon bras paternel diſpute à ſa juſtice ?
A de pareils tranfports tu peux t'abandonner ! ...
Viens , mon fils... ?
Il lui tend les bras & le ferre contre fon fein.
Dieu toujours eft prêt à pardonner .
JUIN 1765 . 101
A la fin Comminge fe jette dans la foffe
préparée à la malheureufe Adelaide. Il veut
la fuivre. Cette piété excite un regret profond.
Pourquoi ne peut- elle être jouée fur
le théâtre de la nation ? Qu'elle prêteroit
de charmes & de forces à l'empire de la
religion En Eſpagne on joue dans la
femaine fainte des autos facramentales .
Pourquoi banniffons- nous de nos fpectacles
tout ce qui a rapport à cette même
religion , quand elle eft préfentée avec la
refpect qui lui eft dû ? On repréfente Athatie
, Polyeucte ; quelle raifon empêcheroit
d'y montrer le Comte de Comminge ? Nous
ofons dire que cette pièce feroit bien plus
à portée de tous les efprits , de tous les
elle feroit verfer des torrens de
larmes ; les jeunes gens égarés par leurs
paffions , entraînés dans les inconféquences
qui en font les fuites naturelles , & dont il
n'y en a que trop qui en font les victimes
funeftes, apprendroient à s'en défendre , à
les éviter,à recourir à Dieu . On y verroit à
la fois le tableau des malheurs qu'elles en
traînent, & le triomphe de la religion dans
fon plus brillant éclat.Nous pouvons affurer
que ce Drame , dans l'état où M. d'Arnaud
vient de le faire paroître , peut figurer
à côté des meilleures Tragédies . Une
qualité diftinctive de cette pièce , c'eſt que
coeurs ;
E iij
702 MERCURE DE FRANCE.
tous les fentimens , fi l'on peut fe fervir de
cette comparaiſon , y tiennent par de profondes
racines. On voit qu'elle a été créće
par l'ame même ; que l'Auteur s'eft pénétré
de fon fujet. Nous lui répétens nos
invitations de faire de nouveaux pas dans
cette carriere , & pour fa gloire & pour la
fatisfaction du public , le but des travaux
de tout écrivain fenfible à l'honnêteté.
Nous avons prévenu nos lecteurs que
l'Auteur a eu l'attention de donner un
fupplément , pour épargner aux perfonnes
qui ont acheté la première édition , les
frais de la feconde. Nous devons répéter
auffi qu'il faut s'adreffer à l'Efclapart , Libraire
, quai de Gêvres , pour n'être pas
ttompé par les contrefactions.
M. d'Arnaud doit donner inceffamment
un recueil d'hiftoires angloifes. Le public
en connoît déja une qu'on a publiée fous
le titre de Fanni. L'intérêt , le fentiment
dont ce petit ouvrage eft rempli , font attendre
avec impatience ceux qui doivent
Je fuivre.
JUIN 1765.- 103
VOYACES de MILORD CÉTON dans les
planètes , ou LE NOUVEAU MENTOR ,
traduits par Madame R. R. A la Haye ,
&fe trouve à Paris , chez Deſpilly , rue
Saint Jacques ; Duchefne , rue Saint
Jacques Cellor , Imprimeur , rue Dau
phine , Panckoucke , rue de la Comédie
Françoife ; 1765 : quatre parties
in- 12 , petit format , qui feront fuivies
inceffamment de trois autres.
MADAME de R. doit fans doute l'idée
de fes mondes à M. de Fontenelle ; mais il
faut convenir qu'elle l'a bien embellie
& qu'elle a fçu lui donner tout le prix de
la nouveautépar l'ingénieufe fiction qu'elle
ya attachée. Fiction qui amene la critique
la plus délicate & la plus juíte des défauts
& des vices qui couvrent notre globe. Le
nom feul de chaque planète annonce le
caractère de ſes habitans; la Lune un monde
vain & frivole , un monde de petits maîtres
& de petites maîtreffes , d'hommes
enfin que le goût de la nouveauté domine,
Mercure , un monde de citoyens uniquement
occupés à facrifier au Dieu de l'or
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
& des richeffes . Venus eft la planète des
voluptueux , des Epicuriens ; Mars , celle
des héros & des guerriers en général ; le
Soleil eft le monde des fçavans ; Jupiter
celui des nobles ; Saturne repréfente le fiecle
d'or , ce bon vieux temps , où régnoient
la candeur & l'innocente fimplicité. Ainfi
fous cette agréable & ingénieufe allégorie,
qui fait le plan naturel de l'ouvrage, Madame
R. enveloppe des critiques fages & jucieufes
; & les fept planetes où elle fait
voyager fon Mylord , ne font que les fept
claffes d'hommes qui figurentfur le théâtre
du monde , & fur-tour à Paris , & qu'il eft
important à un jeune homme de connoître
pour s'y conduire avec prudence , &
pour éviter les ridicules & les travers des
uns & des autres.
Mylord Ceton & fa foeur Monime , qui
eft auffi du voyage , & ne le rend que plus
intéreffant , font restés ſeuls d'une famille
illuftre d'Angleterre , facrifiée à la tyrannie
de Cromwel. Ils rencontrent dans un vieux
château de leurs ancêtres un efprit , c'eſtà-
dire , un génie , qui fe charge de leur
éducation . Ils font jeunes tous deux , &
orphelins. Monime joint toutes les graces
du corps aux agrémens de l'efprit , & aux
aimables qualités du coeur. Comme c'eft
Céton qui raconte , il ne dit rien de lui . Le
JUIN 1755. 105
génie , qu'on nomme Zachiel , fait à leur
égard toutes les fonctions du Mentor le
plus fage & le plus éclairé. Vous verrez ,
Madame , que le titre du livre est trèsbien
rempli , & que le Mentor de Céton
n'eſt pas moins habile que celui dẹ Télémaque.
Il prouvera encore combien les
voyages , faits fous les yeux d'un guide
fage , peuvent fervir à la parfaite éducation
d'un jeune homme de qualité. Je doute
pourtant que l'exemple de Monime prenne
dans le monde ; les voyages des jeunes
demoiſelles pour l'ordinaire fe bornent au
couvent ; c'eft peut- être encore un préjugé.
Quoi qu'il en foit , le Génie conduit d'abord
nos jeunes voyageurs dans le monde
de la Lune. On nous difpenfera de rapporter
ici tout ce qui n'eft pas fiction dans
l'ouvrage , pour ne nous attacher qu'à ce
qui eft de moral & de critique , ou d'inf
truction. Arrivés dans la planète de la
Lune , Zachiel fait remarquer à fes élèves
tous les ridicules qui y règnent , & cela ,
non par des fermons toujours ennuyeux ,
mais par des exemples & des tableaux dont
l'impreffion eft plus fûre .Avant que d'entrer
dans la capitale du monde lunaire ils voient
déja un échantillon du goût qui domine
dans cette planète. Ce font des paysages
variés d'une infinité de petites maifons de
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
6
plaifance , qui ont l'air de jolis petits chateaux
de carte ; ces maifons font toutes
portes & croifées : Monime, aux différentes
couleurs des jaloufies & des contrevents ,
les prend pour des décorations de perfpective
feinées fur les routes par les habitans
de la Lune , pour fauver fans doute l'ennui
aux voyageurs. En approchant davantage
de la ville , on voit de magnifiques allées
plantées d'arbres , des jardins fuperbes , où
l'art brille de toutes parts , & femble s'être
efforcée d'en bannir la nature ; l'agréable y a
pris la place de l'utile . Ce premier monde eft
Templi de quantité de petits portraits , faits
d'après nature,& dont l'affemblage forme le
tableau complet des moeurs, des goûts, des
ufages, ou plutôt de la légereté, de l'inconf
tance , de la frivolité & de la folie des lunaires.
Nous ne détacherons qu'une ou
deux de ces petites mignatures , pour donner
une idée du pinceau léger & brillant
de Madame R. C'eft d'abord un jeune
Seigneur , affis dans une efpèce de fauteuil
de filigrame , traîné par un cheval , qui a
lá vîreffe & la légèreté d'un oifeau. Un
caillou fe trouve fur la route , voilà le jeune
Damon culbuté , & le cabriolet en piè
ces ; le petit-maître n'eft fenfible qu'à la
perte de quelques babioles échappées de la
chaîne de fa montre. Or c'est un de ces peJUIN
1765 : 107
-
, que rien
tits maîtres , dit Madame R.
n'affecte que le plaifir & la diffipation , il
n'a d'autre emploi que celui de plaire ,
d'autre penchant que celui de la nouveauté.
Il poffède dans la plus haute perfection ce
qu'on appelle le ton de la bonne compagnie
chez les lunaires ; c'eft-à- dire , qu'il
a autant de façons de fe préfenter , & autant
de variétés dans fes expreffions , qu'il
én faut dans ce monde-la pour ne point paroître
uniforme chez les différens Seigneurs
qui l'admettent dans leurs fociétés. Iljointà
tous ces talens un répertoire de petits traits
d'hiftoire curieux , méchans , & fuivant
fes termes, frappés au bon coin . On juge
aifément qu'avec des connoiffances auffi
étendues , ila des premiers toutes les chanfons,
les vers , les épigrammes, les brochu
res nouvelles , auxquelles il joint toutes les
minuties & les bagatelles qui paroiffent
fe piquant encore des plus profondes connoiffances
fur les modes. Il y a mille autres :
traits qui éclatent dans la conduite & les
entretiens de Damon , qu'il faudroit réunit
pour faire connoître l'original . en entier
cet air avantageux , ce ton affuré, ce.langage
affecté , ces phrafes interrompues , ces
propos libres , ces empreffemens éternels ::
rien n'échappe à nos voyageurs. Je pour
rois , rapporter, mille autres peintures nom
**
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
moins agréables , qui feroient connoître
le goût frivole qui entraîne tous les habitans
de la Lune. Ce font en général des
hommes vains , légers , fuperficiels , paffionnés
pour tout ce qui porte l'empreinte
de la nouveauté ; malgré leur légèreté , leur
vie eft auffi uniforme que le foleil : le mafin
chez la Reine , ou dans l'antichambre
d'un Vifir , le réfte de la journée à table ,
au jeu , aux promenades , aux fpectacles ;
le jour fe termine en débauche dans
leurs petites maifons. Imitateurs ferviles
de ceux qui les gouvernent , ils s'honorent
de leurs vices comme de leurs verrus .
Vrais automates , dont la frivolité feule
conduit le reffort.
Paffons au globe de Mercure , c'eft le
monde des riches. On y retrouvera des
petits maîtrres & de petites maîtreffes ,
car cette efpèce d'hommes eft de tous
les mondes. Mais que les moeurs de cette
planète font différentes de celles de la
Lune ! Ici c'eft le féjour du fafte , du luxe ,
& de l'opulence. De fomptueux édifices
ornent toutes les villes ; de beaux châteaux,
des parcs admirables embelliffent les
campagnes ; l'argent eft le feul Dieu qu'on
y reconnoiffe , le feul ami , le feul mérite
qu'on y révére. L'intérêt , en un mot , eft la
paffion qui influe & qui domine fur tous
1
JUIN 1765. 109
les Cilléniens; c'eſt le nom des habitans de
Mercure. Ils ne font occupés que des
moyens d'amaffer de l'or ; il leur tient lieu
de
de talens , d'efprit , de vertus. Les richeffes
leur donnent tout cela. Toutes les voies
font employées à cette fin. Baffeffes indignes
, vexations cruelles , mauvaiſe foi ,
fourberie. Chez ces peuples ce n'eft que
l'habit , les équipages & le crédit qu'on
honore . Un homme de la plus baffe extraction
qui s'annonce d'un air bruyant , eft le
plus eftimé ; la profpérité cache tous fes
défauts & fes ridicules ; c'eſt un aimable
homme , il eft riche , fa table eft bien fervie,
fon équipage bien doré , nombre de
domeftiques l'accompagnent , il fait beaucoup
de dépenfes , il joue gros jeu ; en
voilà affez pour mériter toute leur eftime.
Telle eft l'idée générale des Cilléniens ,
que le Génie donne à nos jeunes voyageurs ,
lefquels répandus enfuite parmi les citoyens
de la Cillénie , entrent dans des détails , qui
achevent de peindre leurs moeurs & leur
caractère. Ce fecond volume eft femé , comme
tous les autres , d'épiſodes intéreſſans ,
amenés naturellement & enchaînés les uns
aux autres avec art ; ils vont tous au but,
c'eft- à- dire , à mieux faire connoître & à
rendre plus fenfibles les ridicules de chaque
monde .Ne nous arrêtons pas plus long110
MERCURE DE FRANCE.
temps dans celui de Mercure. Les bornes
d'un extrait nous prefcrivent de paffer à la
planète de Vénus.
Les peuples qui l'habitent fe nomment
Idaliens , d'un des noms que la fable donnoit
à Venus. L'influence de la planète
eft terrible fur les habitans. Il n'y en a pas
un qui y réfifte long- temps . Les hommes
& les femmes entraînés par fa force invincible
, n'y refpirent que la volupté , le
plaifir , la molleffe & l'amour. Ce n'eft pas
un amour pur , délicat & vertueux ; c'eſt
un amour effréné & brutal , qui dégènere
en libertinage . Ce n'eft pas que dans ce
monde il ne fe trouve auffi de ces ames honnêtes
, de ces coeurs délicats , qui favent
allier la vertu à la plus tendre fenfibilité ;
mais les exemples en font rares. La coquetterie
la plus rafinée & la plus hardie a pris
chez les Idaliennes la place de la modeftie
& de la pudeur. Le libertinage même
en fait fouvent des héroïnes qu'on fe
montre aux promenades & aux fpectacles.
Voici ce que Céton nous dit des moeurs
des Idaliens. Dans l'empire de Vénus , ce
font les femmes qui gouvernent l'état ; les
plus importantes négociations ne fe font
que par elles. Elles difpofent de toutes les
charges , de tous les emplois , de tous les
poftes éminens , & de tous les gouverneJUIN
1765. H
mens , quoiqu'il ne paroiffe que des hom
mes à la tête de leurs confeils. On pourroit
ajouter que les chofes n'en vont pas mieux
pour cela dans le royaume de Vénus.
Les Idaliennes fe font affranchies de ces
règles févères , que les hommes ont jugé à
propos d'impofer aux femmes de notre
monde. Madame R. en prend occafion
de venger en paffant l'honneur de fon féxe
d'un préjugé injufte que l'amour propre
des hommes y a attaché. On crie fans ceffe
contre les femmes , on les accufe d'inconftance
, d'infidélité ; on leur demande une
vertu à toute épreuve , tandis que ceux qui
veulent les réduire dans cet efclavage ,
s'accordent à eux- mêmes . une pleine liberté.
En vérité y a- t- il là de l'équité ? Les
chofes pour cet article en particulier font
mieux entendues par les Idaliens . Les loix
y font égales ; & ils n'ont rien à fe reprocher
les uns aux autres. Ironie maligne ,
qui vaut bien une critique .
pa-
On trouvera dans ce troiſième monde ,
des peintures riantes des environs du
lais de la Reine , la defcription du temple
de l'amour , des bofquets , des jardins enchantés
qui l'environnent , & le tableau
animé d'une multitude infinie de perfonnes
des deux féxes & de tout âge , qui y
viennent apporter leurs voeux. Je ne puis
112 MERCURE DE FRANCE.
me difpenfer de rapporter ceux que deux
jeunes filles y adreffoient à l'amour , dans
le temps que Céton & Monime y paffèrent.
L'une fe plaignoit que fon amant étoit
trop entreprenant ; elle demandoit à l'amour
qu'il rallentît fes defirs , afin de les
rendre plus durables. L'autre accufoit le
fien d'un défaut contraire. Hélas ! difoitelle
avec ferveur , pourquoi as-tu permis
que je me fois attachée à un homme fi timide
& fi indifférent ? Que ne puis -je me
mettre fur l'offenfive ; je lui ferois connoî
tre la vivacité de mes defirs . Amour
fais qu'il devienne plus entreprenant ! Une
béate un peu plus loin imploroit le Dieu de
fon côté , afin qu'il rallumât les feux d'un
Flamine qui la dirigeoir depuis longtemps
. On fent fi ces voeux
partent
de celles qui les font , ou de l'imagination
de l'Auteur. Le refte de ce troifieme
volume comprend plufieurs petites aventures
amoureufes , qui arrivent journellement
chez les Idaliens. La jeune Monime ,à
qui le Génie avoit donné toutes les graces ,
& la beauté d'une nymphe pour la faire
briller dans cette planète , eft l'objet d'une
de fes hiftoires . Le jeune Mylord en auroit
fans doute fait des fiennes auffi , vu la violente
influence de l'aftre , fi le Génie lui
avoit laiflé fa forme ordinaire ; mais condu
coeur
JUIN 1765 . 113
noiffant fa foibleffe , il l'avoit changé en
mouche il comptoit plus , comme de raifon
, fur la vertu de Monime , qui manqua
pourtant d'y faire naufrage avec un Prince
charmant, connu dans le pays fous le nom
de Prince Pétulant . Elle meurt au moment
où cet amant paffionné alloit recueillir
après un hymen légitime , le prix de fa tendreffe
& de fes feux ; c'est-à- dire , que Mo
nime redevient mouche , & abandonne
l'enveloppe fous laquelle elle s'étoit montrée
aux yeux du Prince , qui fe défole de
ne plus retrouver que la dépouille inanimée
de fa chère Monime.
Les voilà embarqués dans un tourbil
Ion pour paffer à un quatrième monde
celui de Mars. En y arrivant ils y reprennent
l'un & l'autre leur figure ordinaire :
c'eft ici que Céton , deftine par fa naiffance
à l'état militaire , commence fes premières
armés. Ils trouvent d'abord les chemins
remplis de chaifes de pofte , d'équipages ,
de fourgons , de mulets , & de gens qui
vont à la guerre & d'autres qui en revien
nent; les premiers ont l'air le plus content
du monde ; ils ne parlent que de places
prifes , que de victoires remportées . Vous
diriez que les ennemis vont prendre la fuite
à la premiere nouvelle de leur approche ;
image trop naturelle de ce que nous voyons
114 MERCURE DE FRANCE.
tous les jours. Les feconds n'ont pas à beaucoup
près l'air fi content. Ils font décou
rages , rebutés. Officiers , foldats , domeftiques
, chevaux , tout fait pitié . Leurs
difcours répondent à leur figure ; on les a
menés à la boucherie , le Général a perdu
la tête , les efpions font mal payés , &c.
&c. Ils arrivent au temple de la gloire ;
il eft bâti fur un rocher le plus efcarpé qui
fût jamais. Il gagne infiniment à être vu
de loin penfée vraie & ingénieufe. Autour
du temple font des précipices affreux.
Un monceau de cadâvrés horriblement
défigurés couvrent le fond du vallon. Ces
morts - là , dit le Génie à fes compagnons ,
ne méritent ni votre attention ni votre pi
tié. Ils font ici dans l'ignominie & l'oubli ,
parce qu'ils ne furent jamais que des héros
manqués & de faux braves . Plufieurs d'entre
eux font venus fe brifer contre cette
pointe de rocher que vous voyez à votre
gauche , & qu'on appelle le faux point
d'honneur. Ils n'étoient que de vils gladiateurs
: voilà leur récompenfe. D'autres que
vous voyez de l'autre côté , continue le
Génie , euffent pu faire de grands hommes
ils ont abufé de leurs talens , & n'ont été
que de grands fcélérats. Tel eft celui que
Vous voyez ici fufpendu par les pieds la
rête en bas, couvert d'un fang qui paroît
JUIN 1765. 114
ericore tout récemment verfé. C'eft Cromwel
, l'auteur des malheurs de l'Angleterre,
& de ceux de votre famille. Quelle leçon
dans ce tableau , dont je ne cire que quelques
traits ! Voilà l'art du nouveau Mentor:
il ne fait pas lui- même les réflexions ,
il les fait naître , & ce font fans contredit
les plus efficaces. Dans le refte de l'ouvrage,
ce font les caractères des différens peuples
de Mars , des combats , des batailles décrites
avec feu , & où Céton fait admirer
fa valeur , & Madame de R. les connoiffances
qu'elle a d'un art qui femble peu
fait pour les grâces timides. Il nous reviert
encore trois mondes de fa façon , & nous
ofons efpérer que fa plume légére & féconde
ne fe repofera pas au feptieme
mais qu'elle continuera de créer.
ANNONCES DE LIVRES,
-
LE déiſme réfuté par lui - même , ou
examen des principes d'incrédulité répandus
dans les divers ouvrages dé Monheur
Rouffeau ; en forme de lettres , par
M. Bergier , Docteur en Théologie
Curé dans le Diocèfe de Befançon ; à Paris
, chez Humblot , Libraire , rue S. Jac116
MERCURE DE FRANCE.
ques , entre la rue du Plâtre & la rue des
Noyers près de St.Yves ; 1765 ; avec approbation
& privilege du Roi , en deux parties
in-12 , qui forment enfemble environ
600 pages.
De toutes les critiques qui ont paru con
tre les écrits de M. Rouffeau , nous n'en
connoiffons pas de plus folide , & en même
temps de plus ingénieufe & de plus
élégante , que l'ouvrage que nous annonçons.
M. Bergier , déja connu par quelques
productions eftimables , rend juſtice
aux talens de fon adverfaire ; il respecte
les vertus dont il fait profeffion , il applaudit
à fon zèle pour les vérités de la religion
naturelle ; mais il n'a aucun ménagement
pour fes opinions , lorſqu'elles attaquent
les vérités révélées : il en démontre la fauffeté
avec toute la force , toute l'énergio
qu'inſpire un zèle ardent & éclairé.
RECUEIL de piéces détachées par Madame
Riccoboni ; à Paris chez Humblot , Libraire
, rue S. Jacques , entre la rue du
Plâtre & la rue des Noyers , près S. Yves ;
1765 ; un volume in-12 .
Les différens morceaux qui compoſent
cet agréable recueil , font 19. une fuite de
la vie de Marianne, qui commence où celle
JUIN 1765. 317
de M. de Marivaux eft reſtée. C'eſt par une
eſpèce de pari , que Madame Riccoboni a
imité le ftyle de M. de Marivaux , dans un
temps , où n'ayant encore rien écrit , elle
ne croyoit pas en avoir un à elle. On doit
lui favoirgré d'avoir rendu publique cette
plaifanterie de fociété ; c'eft un morceau
agréablement écrit , & qui prouve que fon
ingénieux Auteur peut s'approprier tous
les ftyles. 2 °. L'Abeille et une efpéce d'ouvrage
périodique qui n'a point été continué
, & qui devoit offrir tous les mois quelques
traits de galanterie & de morale, ou
de fiction. Les lettres & les hiftoires recueillies
par cette Abeille , ont toute la fineffe
, toute la légèreté des autres écrits de
Madame Riccoboni. 3 ° . L'hiftoire d'Erneftine
eft le morceau le plus confidérable
du recueil; c'eft un petit roman où régnent
l'intérêt , l'efprit , le fentiment , la connoiffance
du coeur , & tout ce qui peut attacher
un Lecteur fenfible & délicat. Nous nous
propofons depuis long - temps de rendre un
compte détaillé , & de donner des extraits
en regle de plufieurs ouvrages de Madame
Riccoboni , que nous n'avons fait qu'annoncer
dans le temps de leur nouveauté,
EUDOXE Tragédie en cinq actes ; à Paris
chez Sébastien Jorry , rue & vis- à- vis
118 MERCURE DE FRANCE.
de la Comédie Françoife , au grand Monarque
& aux Cigognes ; 1765 ; avec approbation
& permiffion ; prix , 1 liv. io
fols broché.
Cette pièce n'a point été repréſentée ; &
fans entrer dans la queſtion fi elle méritoit
de l'être , elle nous a paru touchante
â la lecture. Il y a des fituations qui intéreflent
; & les vers ne nous ont pas femblé
indignes de la majefté du Cothurne.
PRINCIPES de Chorégraphie , fuivis
d'un Traité de la cadence , qui apprendra
les temps & les valeurs de chaque pas de
la Danfe, détaillés par caractères, figures &
fignes démonftratifs ; par M.Magny , Maitre
de Danfe à Paris , aujourd'hui réfident
à Senlis ; prix , fix liv. broché ; à Paris ,
chez Duchefne , Libraire , rue S. Jacques
près la fontaine S. Benoit , au Temple du
goût ; & chez la Chevardiere, rue du Row-
Te , à la Croix d'or ; 1765 ; avec approbation
& privilége du Roi , un volume in- 8 °
de 244 pages.
La Chorégraphie eft à la Danfe , ce que
la Mufique notée eft au chant : les deux
premiers inventeurs de cet art , c'eft-à- dire
, ceux qui ont les premiers tracé des figures
pour inculquer facilement dans la
mémoire les divers pas de la Danfe , font
JUIN 1765. Jig
M. M. Arbeau & Feuillet. Leurs recherches
& leur travail ont beaucoup fervi à
M. Magny , qui a perfectionné leurs principes
, & en a tiré des conféquences auxquelles
il a donné beaucoup d'étendue , en
les expliquant à fes nouvelles découvertes.
Il a créé quelques fignes , mais avec circonfpection
, & a joint à fon travail un
Traité détaillé de la cadence que fes prédéceffeurs
n'avoient fait qu'effleurer. M.
Magny n'a pas cru devoir fe borner à une
fimple explication des principes de la danfe;
il a mis l'exemple à côté du précepte ;
& il a fait graver à la fin de ce Traité les
figures particulières de différentes Danfes ,
tant de fa compofition , que de celle de
M M. Pecour & Marcel. Il a pris de ces
Maîtres les danfes les plus frappantes , celles
dont le caractère eft plus marqué , &
dans lesquelles les vrais principes fe font le
mieux appercevoir & fentir. Il y a joint
une petite méthode détaillée pour deffiner
les contre-danfes ;; & elle eft fuivie de
plufieurs contre - danfes pour fervir
d'exemples & de modèles : il y a auffi une
differtation fur les premiers principes des
pas de menuet. Si fon ouvrage eft accueilli
favorablement du Public , il fe propofe de
lui préfenter un recueil annuel des plus
belles danfes qui paroîtront dans la fuite.
120 MERCURE DE FRANCE.
ELOGE de M. ROGIER DE MOUCLIN ;
premier Préfident du Préfidial de Reims,
A Reims , chez J. B. Jeune Homme , Imprimeur
rue des deux Anges , vis à vis celle
des Elus ; 1765 ; feuille in- 8° de 12 pages,
pro-
On nous a envoyé de Reims cè difcours
qui a eu le plus grand fuccès. Il a été
prononcé par , M. de Pouilly , Lieutenant
Général du Préfidial de cette ville , le 22
Avril de cette année, le jour de l'ouverture
des audiences qui fuivent les vacances de
Pâques. Nous l'annonçons avec d'autant
plus de plaifir , que c'eft l'éloge d'un homme
très-vertueux , quia été univerfellement
regretté dans fa patrie , & qu'il a été
noncé par un jeune Magiftrat , connu déja
avantageufement dans la République des
lettres par un Ouvrage que le Publica
bien reçu ( 1 ) . Ce difcours eft écrit avec autant
d'élégance que de nobleffe ; & le ton
pathétique qui y règne eft fait pour attendrir
également & les Citoyens de Reims ,
& tous les Lecteurs fenfibles & vertueux.
Un tel difcours eft tout - à -la- fois un monument
glorieux & pour l'Orateur & pour
Yon Héros .
DICTIONNAIRE géographique , hifto
rique & politique des Gaules & de la
( 1 ) Vie du Chancelier de l'Hôpital.
France ;
1
JUIN 1765. 121
I
France ; par M. l'Abbé Expilly , Chanoine
Tréforier en dignité du Chapitre Royal
de Tarafcon , des Académies Royales des
Sciences & belles Lettres de Lorraine , de
Pruffe, &c. tome III . A Amſterdam , & ſe
trouve à Paris , chez Defaint & Saillant,
Libraires rue S. Jean de Beauvais , chez
Bauche , quai des Auguftins , Hériffant ,
rue S. Jacques , Defpilly , rue S. Jacques ,
Nyon , rue S. Jacques ; 1764 , in fol.
Nous avons annoncé , chacun dans leur
temps , le Profpectus , & les deux premiers
volumes de ce grand Ouvrage , à meſure
qu'ils ont patu. Nous attendons qu'il foit
fini , pour en donner un extrait auffi détaillé
& auffi étendu , qu'un livre de cette
nature en peut être fufceptible . Nous
croyons que c'eſt une des productions de
notre fiécle les plus importantes & les plus
utiles . Nous en avons déja fait connoître
le plan & la diftribution ; il y a une infinité
de détails curieux que nous réſervons
pour un autre temps .
PROSPECTUS d'une Gazette d'Agriculture
, de Commerce & de Finance , feuille
in-4 ° . de 8 pages ; à Paris , de l'Imprime
rie de Knapen , au bas du pont S. Michel ;
1765.
Le but de cette nouvelle Gazette , eft
F
121 MERCURE DE FRANCE.
de mettre deux fois par ſemaine , fous les
yeux du Public , les vrais principes du
commerce , & de lui faire connoître toutes
les opérations de finance qui peuvent
influer fur les travaux de l'Agriculture. Le
gouvernement plus attentif que jamais à
protéger & à encourager les arts de premiere
utilité , a établi dans preſque toutes
les Provinces du Royaume des fociétés
d'Agriculture , chargées du foin d'obferver
les caufes du dépériffement de ce
premier des Arts , d'étudier la nature &
le degré de fertilité des différentes eſpèces
de terres , de foumettre à des nouveaux
examens les pratiques , les méthodes employées
par les Cultivateurs , de faire parvenir
au Miniftere les réfultats de leurs
travaux , &c , &c. On a penfé avec raifon
, qu'un écrit périodique qui embrafferoit
tous ces objets , & les réuniroit à la
Gazette du Commerce déja établie depuis
quelques années , feroit également utile
au Public & au Gouvernement .M. le Con
trôleur Général ayant envifagé cette Gazette
fous ce double rapport , a defiré que
le privilége en paffat entre les mains des
perfonnes attachées à fon miniſtère , &
les a autoriſées à faire uſage pour la rédaction
de cet écrit , de toutes les connoiffances
qu'elles pourront tirer des difféJUIN
1765. 123
rens avis & mémoires qui lui font adreffés.
Les autres Miniftres de fa Majefté ,
dirigés par les mêmes vues , ont bien voulu
promettre auffi à cette entrepriſe leur protection
& leur faveur , afin qu'elle réuniſſe
tous les avantages dont elle eft fufceptible.
Les bureaux de l'adminiftration qui
font à la Cour , à Paris , & dans les Provinces
du Royaume , ont été invités à concourir
à fa perfection par une correfpondance
fuivie. Ce qui fe paffera d'intéreſſant
dans les Pays étrangers concernant l'Agriculture
, le Commerce & les Finances, fera
publié également. Le grand Seigneur &
'Homme riche verront avec fatisfaction
dans cet Ouvrage périodique , que tout
eft en mouvement pour fournir à leurs
befoins , pour contenter leurs goûts , &
pour prévenir leurs defirs. Le propriétaire
de terres , le négociant , en un mot , tous
les ordres des citoyens y trouveront des
détails fouvent agréables , toujours utiles.
On donnera à cette Gazette un fupplément
ou journal , qui renfermera l'analyſe
des Ouvrages qui paroîtront en France &
dans les pays étrangers fur l'Agriculture ,
le Commerce & les Finances. On y publiera
, ou en totalité ou par extrait , les
mémoires qui feront communiqués & les
lettres qui feront adreffées fur ces matiè
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
res ; on y expofera les vues , les réflexions
& les raifonnemens des citoyens fur les
faits qui leur auront été mis fous les yeux
dans la Gazette ; on y rendra compte des
queftions qui pourront s'élever fur les ob
jets qui feront de fon reffort , & on y
fera voir avec exactitude les raifons fur
lefquelles s'appuieront les perfonnes qui
défendront ou combattront ces queſtions ;
on y annoncera enfin les découvertes , les
établiffemens & les avis dont il fera utile
d'être inftruit ; la gazette détaillera les faits
qui ferviront de bafe aux vues générales
& aux principes politiques qui fe trouve→
ront dans le fupplément ou journal ; & ce
lai - ci répandra un nouveau jour fur les
faits , & en fera mieux appercevoir l'im
portance. Les citoyens éclairés fe feront
fans doute un devoir d'entrer dans les
vues bienfaifantes du Miniftère , en communicant
les faits & les réflexions qui par
roîtront mériter l'attention de leurs concitoyens
& du Gouvernement. La gazette
d'Agriculture , du Commerce & de Finance
paroîtra deux fois par femaine , le
Mardi & le Samedi . Chaque ordinaire fera
de huit pages in 4 °, même format & même
caractère que la Gazette du Commerce ,
On continuera de l'envoyer aux perfonnes
qui ont déja foufcrit pour celle - ci .
JUIN 1765. DES
L'abonnement fera d'un louis pour une
année ; & on fera libre de ne foufcrire que
pour le temps qui reftera de l'année où
nous fommes depuis le mois de Juin juf
qu'au mois de Janvier 1766. Le Supplément
ou Journal fera donné le 15 de chaque
mois , le premier volume paroîtra dar s
le mois de Juin prochain; il y aura douze
volumes in - 12 par an , de huit feuilles
d'impreffion du même caractère que le
Profpectus.L'abonnementpour une année,
fera de 18 livres : on fera libre auffi de ne
s'abonner , pour le Supplément ou Journal,
que pour le refte de l'année juſqu'au mois
de Janvier 1766. L'on recevra l'un & l'autre
écrit périodique , franc de port , dans
soure l'étendue du Royaume . Les perfonnes
qui fouferiront pour les deux ; ne les
paieront que 36 liv . par an . On continuera
de s'adreffer au Bureau général , rue Monmartre
, vis -à- vis de la rue Feydau. On prie
les perfonnes qui voudront s'abonner, d'affranchir
le prix des ports de lettres & celui
des abonnemens .
L'INDICATEUR fidele ou guide des
Voyageurs, qui enfeigne toutes les grandes
routes de France , avec les chemins de
communication , levées topographiquement
dès le commencement de ce fiécle ,
Fiij
116 MERCURE DE FRANCE.
& affujetties à une gradation Géométrique
; ainfi que les grandes routes de Paris.
aux Capitales & autres Villes des Royaume
d'Angleterre , d'Efpagne , de Portugal
, Frontiéres d'Afrique par Gibraltar ,
Italie , Suiffe & Allemagne dans toute fon
étendue , &c. &c, & c . Dédié à M. Caffini
de Thuri , Seigneur de Villetaneufe , Directeur
de l'Obfervatoire Royal , Maître
des Comptes , Affocié des Académies des
Sciences de Paris , Londres , Berlin , Munick
, & c . & c. Dreffé par M. Michel , Ingénieur-
Géographe du Roi , & dirigé par
le Sieur Defnos. A Paris , chez Defnos ,
Ingénieur - Géographe pour les Globes ,
Sphéres , & Inftrumens de Mathémati
ques , rue Saint Jacques , à l'enfeigne du
Globe & de la Sphère ; 1765 ; avec privi
lége du Roi.
pour
On met ici fous les yeux des Voyageurs
les routes qu'il faut tenir aller
d'une Ville à une autre , & les diftances
qui fe trouvent entre chacune de
ces Villes ; afin de pouvoir partir d'un
point fixe , on a choifi Paris pour centre ;
c'est-à-dire , que l'on fuppofe un voyageur
qui veut fe tranfporter de Paris dans
Les différentes Villes du Royaume , & de
ces Villes à Paris ; on lui a tracé avec
exactitude tous les lieux qui fe trouvent
fur fon paffage , chacune des routes eft fur
JUIN 1765. 127
une Carte féparée , dont le prix eft fort
modique ; & chaque Carte eft deffinée de
manière que l'on y connoît les limites des
Provinces , les Villes , les Bourgs , les Villages
, les Montagnes , les Prés , les Bois.
Ona même portél'exactitude jufqu'à faire
diftinguer à l'oeilles chemins plantés d'arbres
fous lefquels on peut marcher à couyert.
Communément celui qui entreprend
une route , confulte ceux qui l'ont faite.
avant lui : s'il eft en chemin , il s'informe
à mesure qu'il avance , du nombre des
lieues qui lui restent à faire , des endroits
où il peut prendre fes repas , ou paffer le,
temps de la nuit , & rarement on lui donne
là- deffus des réponfes précifes. Avec une
de ces Cartes , le Voyageur n'a aucun befoin
de faire ces demandes ; il voit tous les
endroits par lefquels il doit paffer , & une
jufte mefure de leur éloignement refpectif
; il connoît en même temps les Bourgs
les Villages , les Hameaux , les Fermes ,
les Maifons Religieufes , les Prés , les
Avenues , les Riviéres , les Ponts , les
Gués , les Ruiffeaux , les Etangs & les
Marais ; enfin jufqu'aux Montagnes &
aux Plaines qu'il a à traverfer. Veut- il fe
fervir des voitures établies pour le Public,
comme diligence , coches par eau , carroffes
& meffageries , &c ? Il voit à côté
Fiv
118 MERCURE DE FRANCE.
de la Carte un Itinéraire inftructif & rais
fonné qui indique le jour , l'heure du départ
, la dînée , la couchée de ces voitures
& le nombre des lieues qu'elles font par
jour. Souvent plufieurs routes menent à
un même endroit , on les a mifes à côté
F'une de l'autre ; & le voyageur trouvera
dans toutes une exactitude égale. Les Cartes
de ces routes fe vendent enſemble ou
féparément par feuilles détachées , & leur
forme eft portative ; le Voyageur peut ai→
fément en enfermer une dans un Portefeuille
& la confulter au befoin. Elles
éclairent , elles dirigent , & elles mettent
celui qui en eft poffeffeur , dans le
cas de fe paffer de tous les renfeignemens
que l'on recherche dans les voyages. Enfin ,
elles font entièrement confacrées à l'utilité
publique , & au befoin de tous ceux
qui voyagent. C'est le feul but l'on
s'eft propofé en les mettant au jour. Pour
fe conformer au goût de tous les particuliers
qui voudront faire l'acquifition
de cet Ouvrage , comme Voyageurs , ou
fimplement comme Amateurs , on l'a inis
fous plufieurs formes différentes , dont
voici les prix.
Grand in-49 relié en veau
Relié en carton , . •
> •
que
liv.
Is
• · 14 liv.
Broché d'une maniere commode & portaJUIN
1765. 129
tive , pour être mis dans la poche. 12 liv.
.. 11 liv. 8 fols.
En feuilles , •
Et chaque route détachée fur une feui le
particuliere
L
> •
IS
..
On trouvera auffi les routes étrangeres
reliées dans ce même volume ou féparées,
& le prix fera de 4 liv. de plus.
EFFETS d'un privilége exclufif en matière
de commerce , fur les droits de propriété
, & c. Se vend à Paris , chez A. L.
Regnard , Imprimeur de l'Académie Françoife
, grand'falle du Palais & rue baſſe
des Urfins , & fe trouve à Rouen , chez la
veuve Befogne.
Cet ouvrage contient de vrais principes
de commerce , & même d'adminiſtration.
AVI S.
Le fieur MERLIN , Libraire , demeurant
préfentement rue de la Harpe , vis - à - vis
de la rue Poupée , avertit le Public qu'on
trouve chez lui des exemplaires de l'édition
de Corneille par M. de Voltaire , &
qu'il ne les vend plus que 36 livres en
feuilles , au lieu des 51 livres qu'ils fe vendoient
au paravant. Les planches ont été
retouchées , & font auffi belles que celles
des premiers exemplaires , & c'eft abfolu
ment la même édition.
c. Fv.
130 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
MÉDECINE.
TRAITÉ de l'existence , de la nature & des,
propriétés du fluide des nerfs , & principalement
de fon action dans le mouvement
mufculaire ; ouvrage couronné en
1753 par l'Académie de Berlins fuivi
des differtations fur la fenfibilité des
meninges , des tendons , &c. l'infenfibilite
du cerveau , la ftructure des nerfs , l'irritabilité
Hallérienne, &c; par M. LE CAT,
Ecuyer , Docteur en Médecine , Chirur
gien en chef de l'Hôtel Dieu de Rouen ,
Lithotomifte penfionnaire de la même
Ville , Profeffeur Royal en Anatomie &
Chirurgie , des Académies Royales de
Paris , Londres , Madrid , Porto , Berlin
, Lyon , dès Académies Impériales
des curieux de la nature, & de Saint-
Pétersbourg, de l'Inftitut de Bologne ,
Secrétaire Perpétuel de l'Académie des
Sciences de Rouen . A Berlin , in- 8°, avec
figures ; 1765; & fe vend à Paris , chez
Cavelier & Defpilly , rue St. Jacques.
L'AUT
'AUTEUR de cet ouvrage , accoutumé
depuis longtemps à dévoiler les mystères :
JUIN 1765. 131
de la nature , approfondit ici d'une ma-
Dière ingénieufe & folide la fameuse queftion
du mouvement mufculaire. Il commence
par établir par des faits la liaiſon
qui exifte entre le cerveau
& les muſcles
par le moyen des nerfs , liaifon qui fait la
première
caufe préparatoire
, fi l'on peutdire,
du mouvement
mufculaire
. Il démontre
enfuite par fes propres
expériences
& par celles de Stenon , de Vieuffens , &c.
que le concours du fang artériel est néceffaire
au mouvement mufculaire , & que par
conféquent cemouvement des muſcles fuppofe
deux conditions effentielles ; fçavoir
la liaiſon du cerveau avec les muſcles par
les nerfs , & la liaifon du coeur avec les
mufcles par les artères , « l'une & l'autre.
»comme caufe médiate générale , mais non
»pas comme cauſe immédiate & fimultanée
" à chacune des opérations de ce mouve-
» ment , » ce qu'il prouve par le mouvement
qu'ont confervé des coeurs féparés du
corps ,
par ces mêmes mouvemens
fiftans après la féparation du cerveau de la
tête , &c.
&
fub
M. le Cat examine enfuite fi la commu
nication entre le cerveau & les muſcles
par
le moyen des nerfs , fe fait par les diverfesofcillations
des nerfs , ou par une ma
sière Auide qui coule dans le nerf. Il ré
Evi
132 MERCURE DE FRANCE.
fute le fyftême des ofcillations ou des
vibrations. Il prouve que nos nerfs ne font
pas fufceptibles de vibrations ; qu'en y fuppofant
gratuitement ces vibrations , elles
n'iroient pas jufqu'au fenforium commune ;
qu'elles ne peuvent point par conféquent
expliquer les fenfations , & que quand
même cette hypothèſe expliqueroit les fenfations
, elle ne pourroit fe prêter au mouvement
mufculaire. Notre Auteur admet
donc , comme prefque tous les Phyfiologiftes
modernes , un fluide dans les nerfs ,
dont l'exiſtence eft prefque démontrée aux
yeux dans la fameufe expérience de Bellini
fur le nerf diaphragmatique , rapporté ici
par M. le Cat , &répétée bien de fois
lui-même.
par
Maintenant , d'où vient ce fluide , &
quelle eft fa nature ? Ce n'eſt point , dit
M. le Cat , lapartie rouge dufang ... ni la
partie fimplement féreuse ou aqueufe ... ni
la partie huileufe , fulphureufe , ni les volatils
tirés de fes principes ... ni l'air ... ni
lefeu ou la matière électrique ... ni la matière
de la lumière. Toutes ces fubftances
font trop groflières. C'eft ce que M. le Cat
prouve en détail : d'où il réfulte que ce
n'eft aucune des matieres qui affectent nos
fens . Le préjugé feul a fait chercher dans
ces matières le fluide des nerfs . C'eft de ce
JUIN 1765 . 135
préjugé dont l'Auteur veut nous faire revenir
, & il applique à ce fujet ces premiers
vers de Pope , effaifur l'homme.
Que notre âme s'élève & qu'un beau feu l'éclaire ,
Que les petits objets ceffent de nous diftraire .
>
« C'eſt dans le plus vafte fyftême de la
» nature c'eft dans la chaîne immenfe de
» tous les êtres qu'il faut chercher le fluide
>>> des nerfs »
» Tanta nobis erat nervorum noffe liquorem » .
M. le Cat parcourt enfuite cette chaîne,
cette échelle des êtres. Il y remarque les
lithophites entre la pierre & la plante , les
zoophites entre la plante & l'animal , l'ourang
outang , efpèce de milieu entre la
brûte & l'homme.« Qu'elle eft la nature
» de ces êtres mitoyens qui réuniffent ainfi
» deux extrêmes , dit l'Auteur ? c'eſt la
» combinaiſon même de ces extrémités ,:
» c'eſt la réunion du dernier ou fuprême
degré du genre fubalterne , avec le pre-
» mier ou moindre degré du genre fupé--
>> rieur. Ces traits , ajoute - t- il , caracté-
» rifent le fluide des nerfs » ; eſpèce d'être
amphybie,matièrepar fon impénétrabilité &
Sa puiffance impulfive , mais fuprême eſpèce
de cette claffe ; il eft en même temps affecté
par fon Auteur , d'une manière fupérieure.
"
34 MERCURE DE FRANCE .
qui le lie avec l'être immatériel , & par- lă
Pannoblit& l'éleve à cette nuance mitoyenne.
qui le caractérife & fait lafource de toutes
fes propriétés.
>>
33
22
Mais où puifer cette fubftance fublime
? Ouvrez les yeux , dit M. le Cat , &
" vous la reconnoîtrez dans tous les êtres.
» C'eſt cet efprit fécond qui , concentré
» dans le gland d'un chêne , fe développe .
» dans les entrailles de la terre , & donne
l'accroiffement & la vie à cegrand arbre.
» C'eft lui que l'oeuf& la liqueur fpermatique
de l'animal contient , & qui ré-
" veillé par les opérations de la généra
»tion, produit & anime cet autre chef-
" d'oeuvre Tout cela n'eft que notre
fuide diverfifié par les diverfes nuances
que lui donnent les différens organes & les
divers alliages auxquels je l'affocie;fa fource
eft dans tous les fluides & dans tous les..
matériaux de l'univers : c'eft une portion.
de l'efprit vivifiant & univerfel , qui fe.
manifefte plus fenfiblement dans les êtres
doués de quelque vie. Cet efprit répandu.
dans l'air , entre dans le fang de l'animal ,
principalement par l'organe de la refpiration
; & c'eſt-là , fuivant notre Auteur
l'ufage le plus effentiel du poumon. Ce
fuide féparé du fang par le cerveau , eft
lié avec la lymphe nervale , qui eft un être
JUIN 1765. L35
"'
mitoyen entre nos liqueurs & l'efprit ani- ,
Dial comme celui- ci en eft un entre
Fame & le corps , c'eft une fuite néceffaire,
fuivant M. le Cat , de cette chaîne , de
ces nuances que l'Auteur de la nature a
établies dans l'univers. Il prouve l'exiftence
de cette lymphe par fes propres obfervations
, & par celles de Malpighy.
Elle eſt analogue , dit- il , au fuc gélatineux
& nouricier des végétaux ; c'eft la
nature mucillagineufe de cette lymphe
unie dans les animaux à l'efprit animal
qui donne au fluide nerveux fes deux propriétés
capitales , de fluide nouricier & vi-.
tal ; & c'est l'union de l'ame avec ces deux .
principes.qui lui donne la puiffance impulfive
& motrice fur le refte de la machine ..
M. le Cat forme donc de ces trois fubftances
, l'ame , l'efprit animal , & la nym--
phe nervale ; un triumvirat toujours préfent
dans toutes les parties des corps animés
, & duquel dépendent les mouvemens
& les fenfations..
M. le Cat entreprend enfuite d'expliquer
comment le fluide des nerfs peut produire.
dans les muſcles certe action fi furprenante
par laquelle nous voyons le mouvement &
le repos fe fuccéder reciproquement prefque
dans un même inftant. It examine
d'abord la ftructure du mufcle , dont les
136 MERCURE DE FRANCE.
fibres vues au microfcope , lui ont paru
former des espèces de canaux à peu- près
femblables à des tubes de thermometre ,
dont la liqueur fe trouve divifée ; d'où
l'Auteur conclut avec Borelli , Cowper ,
&c. que la fibre mufculaire eft creufe &
remplie d'un tiſſu cellulaire ou fpongieux
à peu-près comme le cheveu & le tuyaut
des plumes. Ces fibres au refte font fi fines
, que leur diametre n'eſt ponr l'ordinaire
que le tiers ou le quart de celui d'un
cheveu fin. Les mufcles font faits de ces
fibres ou canaux à peu-près paralelles entre
eux , mais ondoyés , anaftomafés & liés
par un réfeau de fils qui ne font que desi
ramifications de nerfs , & de vaiffeaux
qui verfent dans ces fibres une lymphe fpiitueufe
. Quant à l'origine des mufcles
ils font , fuivant M. le Cat , formés immédiatement
par la dure- mère , ou par les
périoftes qui font eux- mêmes , felon Clopten
Havers , & felon notre Auteur , des
productions de la dure-mère , d'où il ré
fulte , dit M. le Cat , que cette célèbre envelope
du cerveau , regardée par les anciens
comme la mère de toutes les membranes
eft réellement celle du périofte & des muf
cles .
Le muſcle a trois états , dit M. le Cat ;
un relâchement extrême connu dans le
JUIN 1765. 137
cadavre , un relâchement moyen , qu'on
appelle fimplement dans le vivant , relâ
chement du muscle , & enfin un état de
contraction .
(
La ligature du nerf ou de l'artère qui va
à un muſcle , fait tomber celui- ci en paralyfie...
Le muſcle en fe contractant devient
plus court , plus large , plus dur &
diminue de volume... La contraction &
le relâchement du mufcle , fe font avec
une vîteffe étonnante au gré de la volon
té... La dureté du mufcle en contraction
n'eft pas proportionnée à la grandeur de
fa contraction , mais à l'effort avec lequel
il fe contracte... Le mufcle.contracté ра
roît ridé , raboteux... Si on injecte de
l'eautiéde dans l'artère d'un muſcle récem
ment mort , on rappelle fa contraction
Ce font- là les principaux phénomènes du
mouvement mufculaire rapportés par M.
le Cat , qui , après avoir montré l'infuffi
fance de toutes les hypothèfes imaginées
jufqu'à ce jour pour expliquer ces phéno
mènes , expofe fon fyftême. Il fuppofe ,
comme nous l'avons vu , que toutes ces
fibres mufculaires font fans ceffe remplies
du fluide nerveux , compofé de la lymphe
nervale & de l'efprit animal uni intimement
à l'ame. Cela pofé , tout s'explique
aifément par le fyftême de M. le Cat. Nous
allons tranfcrire fes propres paroles..
138 MERCURE DE FRANCE.
Tout être penfant , s'apperçoit qu'il
n'y a nul repos dans la fubftance qui l'anime...
Le Phyficien eft de fon côté
» convaincu que tous les fluides d'une extrême
fubtilité , font dans une agitation
» continuelle. Du concours de ces deux vé .
» rités, il réfulte que la partie active & la
plus fublime du fluide nerveux qui remplit
les fibres muſculaires , eft , tant que
» l'animal vit , dans une action conti-
» nuelle.
» Tout fluide agité fe gonfle , prend un
» plus grand volume. Le fluide nerveux
» d'un vivant doit donc occuper plus d'ef-
» pace que celui d'un mort , & gonfler au
→ premier degré ſes fibres muſculaires auxquelles
il donnera ce reffort de vie qu'on
appelle le ton naturel du mufcle.
» Ce Reffort de vie étant le plus ordi-
» naire , eſt comme naturel au muſcle ; la
» quantité du fluide nerveux , néceffaire
» pour le produire , eft celle qui eft pouf-
» fée naturellement dans cet organe par
» les puiffances ordinaires ou perpétuelles
» de la machine. Mais puifqu'il eſt dé-
» montré que la contraction du muſcle ne
dépend pas de fa communication inftantanée
avec le cerveau , ni d'une in-
Aluence fimultanée du fluide nerveux , il
s'enfuit que cette quantité médiocre du
23
JUIN 1765. 139
"
"
"
»
» Anide nerveux qui fait le fimple ton na-
» turel du muſcle , fuffit pour faire auffi
fa contraction . Or cette contraction fuppofe
une plus grande dilatation de ces
» vefficules
par le fluide qu'elles contien-
» nent ; donc cette médiocre quantité de
fluide qui a fuffi pour le ton fimple du
» muſcle , ne fuffit pour fa contraction ,
» que parce qu'elle a un mouvement expanfifqui
lui fait occuper un plus grand
efpace. Mais cette contraction eft l'effet
» de la volonté ou d'une action de l'ame ;
donc l'efpèce d'action imprimée au flui-
» de des nerfs , ou des fibres muſculaires
par la volonté de mouvoir , eft un mouvement
expanfif.
ע
239
ود
»
» Pour ce mouvement expanfif , la par-
» ticule du fluide nerveux n'eft pas déplacée
» de tout fon diamètre , car la fibre en
étant fuppofée remplie , une expanſion
de tout le diamètre feroit la fibre & le
muſcle une fois plus large qu'ils ne
font dans lerelâchement. Or ce diamètre
» de la particule du fluide animal eft bien
» des milliers de fois plus petit que celui
» d'un cheveu. L'efpace parcouru par cha
» que particule , eft donc bien des centaines
de millions de fois plus petit que
celui qu'on lui fait faire dans l'hypothèſe
» vulgaire . Suivant laquelle on veur
"
4
140 MERCURE DE FRANCE.
qu'au premier acte de la volonté , l'efprit
animal foit porté du cerveau dans les régions
les plus éloignées de ce réſervoirs
Cette hypothèſe eft donc autant de fois
moins vraisemblable que la nôtre ; car ,
continue l'Auteur , la nature uniforme
dans fa conduite , fait tout aux moindres
frais poffibles.
M. le Cat préfume que le principal ufage
du fang artériel dans la contraction du
mufcle , eft de former aux fibres muſculaires
un fupplément de lymphe nervale
fubalterne ; fupplément néceffaire dans les
grand animaux , où les mouvemens font
confidérables , les nerfs fort ferrés , & le
cerveau trop petit pour fournir une affez
grande quantité de fluide nerveux ,
La pâleur & la diminution du volume
du mufcle, s'expliquent par la compreffion
que les fibres mufculaires gonflées font fur
fes vaiffeaux fanguins dont elles expulfent
le fang.
La petiteffe prefqu'infinie du déplacement
que fuppofe le mouvement expanfif
» du fluide nerveux , & fon union intime
avec l'ame , expliquent la promptitude
» étonnante de la contraction : celle du re-
» lâchement réfulte du même principe...
» Ce relâchement eft l'effet de l'affinité ou
de l'attraction qui fe trouve généraleJUIN
1765. 141
» ment entre les particules de même na-
» ture : car le mouvement d'expanſion eſt
forcé , & ne fubfifte que tant que l'ame
و د
» le foutient contre la force attractive ou
congrégative , fi l'on peut dire , laquelle
eft l'antagoniste de la force expanfive.
Les autres phénomènes du mouvement
mufculaire s'expliquent avec la même facilité
dans cet ingenieux fyftême.
La théorie du mouvement mufculaire
eft fuivie , dans l'ouvrage de M. le Cat
d'une differtation fur lafenfibilité de la duremère
, de la pie mère , des membranes , des
Ligamens , des tendons , &c. fur l'inſenſi
bilité du cerveau , &fur l'irritabilité Hallerienne.
Cette differtation contient fix articles
que nous allons parcourir l'un après
l'autre.
Dans l'article premier , l'Auteur établit
d'une manière évidente la fenfibilité des
meninges. Cette vérité phyfiologique
conteftée depuis quelques années par le
célèbre M. Haller , & dont perfonne avant
lui ne s'étoit avifé de douter , eft démontrée
dans cet article , par un grand nombre
de preuves directes & indirectes . M. le
Carfait voir que fices membranes n'étoient
pas fenfibles , leur léfion ne produirɔit
aucun accident ; & il rapporte nombre
d'obfervations tirées des meilleurs Auteurs,
142 MERCURE DE FRANCE.
par lefquelles on voit que la léfion ou
l'irritation de ces membranes à caufé le
délire , des convulfions , & enfin la mort.
Ce font-là les preuves que M. le Cat appelle
indirectes.
Les preuves directes font celles qui fe
tirent des expériences faites fur des bleffés ,
que M. le Cat a traités , & dans lesquels
il a eu occafion d'éprouver la fenfibilité des
méninges. Elles fe tirent auffi d'expériences
faites fur des animaux , dans lesquels
ces membranes découvertes à deſſein , ont
manifefté leur fenfibilité par les fignes
ordinaires. Quoique M. le Cat fe défie
avec raifon , des expériences faites fur les
brutes ; cependant il n'a pas négligé ces
expériences , pour les oppofer à des expériences
de même genre , trop exaltées par
M. Haller & fes difciples. Notre Auteur
convient qu'il y a des cas où la dure- mère
perd fa fenfibilité , comme lorſqu'elle a
été long-temps découverte , ou qu'elle eft
extrêmement contufe ou altérée par des
matières , &c. Mais ces accidens ne prouvent
rien contre la fenfibilité naturelle de
la dure mère , qui dans ces cas même fe
montre fenfible aux accidens où elle a
moins fouffert. Cette fenfibilité au reſte eft
différente de celle des autres parties . Les
migraines , les maux de tête ,font , ſelon
JUIN 1765. 143
M. le Cat, la douleur particulière de la
dure- mère .
La fenfibilité de la pie-mère eft difcutée
féparément dans l'article fecond,& elle y eft
démontrée par un grand nombre de faits &
d'obſervations ; parmis ces obfervations il
yen a plufieurs qui prouvent que l'inflâmation
de la pie-mère eft une des caufes les plus
ordinairesdu tetanos maladie convulfivequi
confiftedans une roideur univerfelle :ce fentiment
combattu par M. Haller , eft appuyé
de raifons très -folides par M. le Cat.
Notre Auteur examine fort en détail ,
dans l'article trois , la ftructure des nerfs ,
& celle de leurs enveloppes. Il réfute par
occafion l'opinion de M. Zuin , Médecin
anatomiſte éleve de M. Haller. Ce dernier
avoit conjecturé que la dure- mère &
la pie- mère qu'il regarde comme infenfibles
ne fortoient point de la boëte offeufe
du crâne , & ne fourniffoient point de
tuniques aux nerfs ce qui eft contraire
à l'opinion commune. M. Zuin , par refpect
pour les préjugés de fon maître , a
voulu réalifer cette conjecture , & il a
prétendu démontrer par une diffection
exacte , que la dure- mère ne fort point des
trous du crâne , & qu'elle fe réfout dans
ces endroits en une fimple toile celluleufe.
M. le Cat oppofe fes diffections à celles de
144 MERCURE DE FRANCE.
M. Zuin , & il prouve par le raifonnement
& par les faits anatomiques , que la duremère
ne ceffejamais de faire la tunique extérieure,
non feulement du nerf, mais encore
de tous lesfilets qui le compofent. Que c'eſt
à la dure-mère & à la pie-mère que les
nerfs doivent leur fenfibilité , & qu'enfin
c'eft dans les méninges & fur tout dans la
pie-mère que réfide lefenforium commune,
& non pas dans le cerveau qui eſt un organe
infenfible.
L'article quatre eft tout employé à traiter
de la fenfibilité des membranes , des ligamens
, des tendons , & c, M. le Cat convient
que ces parties ont manqué en plufieurs
cas de fenfibilité ; mais il prouve qu'elles
ne font point infenfibles de leur nature.
Les preuves de notre Auteur font encore
ici des obfervations en grand nombre
faites fur des bleffés , & des expériences
faites fur des animaux. On y joint auffi
des preuves de raifonnement prifes de la
ftructure des parties. En effet , puifque ces
parties ont des nerfs démontrés aux yeux
mêmes comment fe pourroit- il faire
qu'elles ne fuffent pas fenfibles ?
>
L'article cinq a pour titre... L'infenfibilité
accidentelle des partiesprécédentes,
Linfenfibilité naturelle & permanente du
cerveau. Pour ne rien laiffer à défirer fur
l'arricle
1
JUIN 1765. 245
»
F'article précédent , M. le Cat explique
dans celui-ci , comment il arrive que dans
certains cas , les parties membraneafes,
ligamentufes , tendineufes , &c. font infenfibles.
Cela vient , dit- il , « on de ce
que le folide qui paroît infenfible , ne
» contient plus le fuc nerveux dont jouit
fon origine , ou de ce que celui - ci eft
engourdi , condenſé , fans action ; ou
enfin on le juge infenfible , parce que la
» fenfation devient équivoque ou ne
répond pas à ce que nous appellons dou-
» leur dans la peau , dans les mufcles , &c.
chacun de ces cas eft développé & appliqué
à la question traitée dans cet
article.
25
2 .
ود
19
39
$
M. le Cat foutient que le cerveau eft
naturellement infenfible , & après avoir
rapporté diverfes obfervations pour prouver
ce fait , il ajoute : « On ne s'avifera
point, fans doute, d'accorder de la fenfibilité
à nos liqueurs ; or il est trèsvraisemblable
que la fubftance médullaire
eft le magafin du fuc nerveux , &
que par conféquent elle eft la liqueur
particulière au cerveau . La réalité de
» cette conjecture eft démontrée par l'a-
» nalogie , dans la baleine , le cerveau ,
» le cervelet , & la moëlle allongée , font
→ vraiment une liqueur tranfparente.......
ور
-n
G
146 MERCURE DE FRANCE.
"
"
"
» dans la féche l'intérieur des nerfs qui font
» très visiblement creux , eft rempli auffi
» d'une liqueur tranfparente. Or , je ne
penfe pas que les plus zelés partifans de
l'opinion de M. Haller , puiffent fou-
» tenir qu'un inftrument plongé dans ces
liqueurs tranfparentes , doit y exciter de
la douleur ; mais fi le cerveau de la badeine
eft infenfible , pourquoi le nôtre
ne le fera-t- il point ? Sa fubftance chez
nous eft une espèce de farine ou de pâte
» analogue à celle des fémences ; cette farine
délayée dans une lymphe fubtile
» forme ce qu'on appelle le fuc nerveux ...
Un tel fuc ne peut avoir de fentiment ;
cette propriété eft réfervée aux efprits
» fubordonnés à l'ame , & combinés avec
» le méchaniſme d'un organe folide &
élaftique.
"
33
ود
L'article fix & dernier de l'ouvrage de
M. le Cat eft intitulé.... Réflexions fur
P'irritabilité tallerienne. L'Auteur reconnoît
dans nos fibres une vraie irritabilité
connue depuis long- temps , & en vertu de
laquelle une partie vivante fe fouftrait
comme d'elle -même à une impreffion douloureufe;
mais il rejette abfolument l'irritabilité
fans fentiment , telle que la conçoit
M. Haller.Il fait voir que la diftinction
de celui- ci entre l'irritabilité & la
JUIN 7 147 1765.
fenfibilité , eft incompréhensible & révoltante.
Cette irritabilité dont M. Haller
veut faire une propriété particulière de la
fibre animale , n'eft au fond , felon notre
Auteur , qu'une vertu occulte, qui ne préfente
à l'efprit aucune idée diſtincte.Quoique
l'irritabilité fe falle encore appercevoir
dans les organes .d'un animal mort , il ne
s'enfuit pas que ces organes foient infenfibles
, & que l'animal foit abfolument
mort. Mille faits prouvent que l'ame eft
encore dans les organes des fens extérieurs
& intérieurs , & qu'elle y fubfifte trèslong-
temps pendant l'état d'inaction de
ces organes qu'on regarde comme la mort.
M. le Cat cite un grand nombre de ces
faits , tels que les léthargies, dont M. Bruhier
a rempli deux volumes ; les noyés
reftés plufieurs heures , plufieurs jours ,
plufieurs femaines au fond de l'eau , felon
Pechlinus , de vitâfub aquis. Le moment
de la vraie mort n'eſt donc pas toujours
celui auquel on a coutume de le fixer. II
n'eft donc pas étonnant que la fenfibilité
fubfifte après une mort apparente ou incomplette
. Elle peut fubfifter auffi , fuivant
M. le Cat , dans une partie féparée du
corps de l'animal , parce que l'ame n'abandonne
pas entièrement cette parrie à
l'inftant même de la féparation ; elle y
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
و ر
و د
و د

réfide encore après cet inftant , « autant
qu'elle peut réfider quelque part ; car
Pame étant immatérielle , il n'y a point
de lieu pour elle ; elle n'eft nulle part
qu'en puiffance ». C'eft ainfi qu'elle fent
à la fois trois piqueures faites à la tête ,
à la main , au pied , fans celler d'être une
& immatérielle. L'Auteur répond folidement
aux difficultés qu'on voudroit tirer
de ces fenfations apperçues en divers régions
du corps , en divers lieux.
Enfin , il regarde l'irritabilité tallérienne
comme une abfurdité , & il fait voir le
ridicule des explications qu'on prétend
tirer de ce fingulier principe.
OBSERVATION fur une fille qui vomiffait
des cailloux , par M. RENARD , Docteur-
Médecin à la Fere.
4-5
LA fille de N. IAnge , âgée de dix - neuf
ans , du village de Tergny , à une lieue de
la Fere , a excité pendant quelques mois
l'étonnement du peuple & les recherches
des curieux. Cette jeune perfonne depuis
quatre ans a effuyé tous les fymptômes de
la fièvre blanche ou jauniffe. Elle croyoit
Houyer les moyens de guérir promptement

JUIN 1765. 149
$
en ne donnant fa confiance qu'aux empyriques
& aux commères ; mais fon attente
fur trompée , & elle fut enfin obligée de
me confulter il y a environ huit mois . Son
état alors étoit fort trifte . Elle étoit fujette
à de longues foibleffes , à des fuffocations
alarmantes , à des palpitations douloureufes
, & c ; de plus , elle avoit un nombre
confidérable d'ulcères répandus fur les
feins & fur différens endroits du corps.
Les topiques employés dans cette occafion
ont eu un heureux fuccès, & toutes les
plaies fe font cicatrifées en affez peu de
temps , mais la malade n'en devint pas
r cela plus nubile , ni la fituation moins
pour
fâcheufe , quoiqu'on lui eût confeillé les
remédes les mieux indiqués & les plus
Spécifiques.
&
Petfonne n'ignore que prefque toutes
les jeunes filles , dans les circonftances ou
fe trouvoit celle- ci , ont des appétits capricieux
& dépravés ; il n'eft même pas rare
d'en trouver qui mangent du plâtre, d'autres
des cendres , celles - ci du charbon , celles -là
de la craie , de la cire d'efpagne , &c. Notre
oppilée de Tergny avoit encore des fan
taifies bien plus fingulières : elle ne fe
nourriffoit prefque plus que de cailloux
(filex ) ; au moins eft- il certain que dans
l'espace d'environ trois mois elle en
een a
Gij
190 MERCURE DE FRANCE.
vomi cinq ou fix cens de différentes formes
& de différens poids. Les plus gros
pefoient plus d'une once. Elle en a rendu
auffi plufieurs avec les felles , & un Chirurgien
m'a affuré qu'il avoit été obligé
d'en extirper quelques - uns ex utero . En
un mot , c'étoit une carrière ambulante:
cependant les parens de la malade , & tous
ceux qui l'approchoient , atteftent ne lui
avoir jamais vu avaler aucun caillou ni
autre matière femblable. Auffi le peuple ,
toujours avide du merveilleux , concluort
de-là que fon état étoit furnaturel , & l'attribuoit
aux fortiléges. On va prouver qu'il
n'y avoit rien que de naturel.
On a vu des farceurs avaler impunément
un grand nombre de pierres dures fphéri
ques & d'un diamètre au - deffus de celui
de l'ofophage , & dont on entendoit la
collifion intérieure pour peu qu'ils fiffent
de mouvement. Ces miférables , pour accroître
encore le prodige , les rendoient ,
fans doute , fecrétement , ou par le vomiffement
ou par les felles.
Notre prétendue démonomaniaque de
Tergny avoit une manie tout-à- fait oppofée.
Elle fe cachoit avec le plus grand foin
pour avaler fes cailloux, & au contraire, pour
les rendre elle vouloit avoir des témoins .
Quoi qu'il en foir , il paroîtra toujours
"
JUIN 1765.
étonnant qu'un fi long & fi cruel vomiffement
n'ait pas enfin terminé fes jours ; car
toutes les fois qu'elle rendoir un caillou
c'étoit toujours avec des efforts violens ,
convulfifs & des douleurs très aiguës . Heureufe
quand ils ne caufoient pas quelques
hémorrhagies confidérables par leurs pointes
, leurs angles & leurs tranchans , qui
déchiroient l'afophage , la bouche & le
palais , comme cela eft arrivé fouvent ,
mais fans autre fuite funeſte.
Ce fut dans ces circonftances qu'un Prélat
refpectable,dont le zèle & l'humanité
méritent toutes fortes d'éloges , la fit transférer
dans l'hôpital de Noyon poury être
gardée à vue. Son motif étoit de diffiper le
preftige & de divulguer à tout le pays la
mauvaiſe foi & la fourberie de la prétendue
malade. A fon arrivée à Noyon , elle
fut confiée à un Médecin habile ( M. Aubrelique);
& cette fille merveilleufe joueroit
encore la Comédie , fans les foins , la fermeté
, la prudence & le favoir de ce Docteur.
Déjà toutes les filles hofpitalières
à la vue de quatorze ou quinze cailloux
rendus dans les premières heures , ajoutoient
foi au fortilége & plaignoient beaucoup
la malade. Mais bientôt elle a ceſſe
d'en rendre ; la provifion étoit épaifée &
perfonne n'en fourniffant plus. Les Reli-
Giv
151 MERCURE DE FRANCE.
1
gieufes toujours crédules , prétendoient
au contraife qu'étant dans la maiſon de
Dieu , le fort ne pouvoit plus agir. Huit
jours fe font écoulés fans nouvelles fcènes
tout paroiffoit calme. Mais la rufée malade
ennuyée d'un fi long filence , imagina
un moyen de renverfer toutes les têtes. Elle
s'égratignoit la peau avec une épingle en
pouffant un grand cri & en montrant de la
main l'endroit de fa douleur. Les Religieufes
, accourues au bruit , voyoient le
fang paroître & crioient , au fortilége ! Une
fois ayant apperçu de la boue fur fa couverture
, ces bonnes filles imaginoient que
le diable venoit avec des pieds crotés faire
ces égratignures. Ce manège a duré trois
ou quatre jours. Enfuite elle a encore
donné quelques autres petites fcènes , dans
le deffein de prolonger fon féjour à l'hô →
pital , où elle fe trouvoit très - bien . Enfin ,
elle en eft partie en bonne fanté & a rega¬
gné fon village , où elle s'occupe du mé→
nage & des travaux pénibles de la campagne
. J'ignore fi elle rougit de fon détire
paffé. Mais je fçais qu'elle redevient
encore chlorotique. On peut conclure de
cet énorme vomiffement de cailloux , que
le danger ne dépend pas autant de la nature
du corps qu'on avale , que de fa groffeur
ou de fa forme relativement au paffage
JUIN 1765. 153
de l'endroit où il s'arrête , & dela façon
dont il s'arrête. Car fouvent les alimens de
facile digeftion tuent , tandis
que les
corps les moins faits pour être avalés n'occafionnent
pas de grands accidens. Le
naïf , le voluptueux Anacréon , eft péri par
un pepin de raifin qui s'arrêta dans fon
gofier & l'étrangla. On a auffi vu un homme
étouffé par un morceau de gâteau, &c.
Tandis que chez d'autres , on voit reffortir
peu de jours après, fans avoir fouffert, des
os , un noyau de pêche , des épingles ,
des cloux , &c. Quelque fois ces corps ref
tent plus long-temps & ne reffortent qu'au
bout de plufieurs mois , même des années
fans avoir fait aucun mal. Un de mes fròres
avala par mégarde une épingle qui fortic
au bout de trois jours par le côté droit ,
vers la région ombilicale, avec des douleurs
aiguës & fans accident. Mais la terminai--
fon n'eft pas toujours fi heureufe : une demoifelle,
dit M. Tiffat, ayant avalé des épin--
gles qu'elle tenoit dans fa bouche, une partie
reflortit par les felles , mais l'autre partie
perça les inteftins & même le ventre avec
des douleurs inouies , & la malade périt
au bout de trois femaines : Ces faits &
d'autres femblables doivent faire difpa
roître le merveilleux & faire tomber le
préjugé fuperftitieux , qui a fouvent attri
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
bué aux fortilèges des phénomènes de cette
efpèce , qui s'expliquent avec beaucoup de
facilité.
A la Fere en Picardie , ce 25 Mars 1755.
GÉOMÉTRIE.
AVERTISSEMENT aux Géométres , par
M. D'ALEMBERT.
Monfieur Fontaine , dans la préface
d'un ouvrage qu'il vient de mettre au jour,
prétend avoir communiqué à l'Académie
des Sciences , dès l'année 1739, un principe
de Dynamique , qu'il donne aujourd'hui
pour la première fois au Public ; & l'Auteur
d'une lettre inferée dans le Mercure
d'Avril de cette année 1765 , ajoute que
j'ai fait les plus belles applications de ce
principe aux problêmes les plus difficiles
& les plus importans de l'Aftronomie , de
la Méchanique & du mouvement des
fluides.
1º. Ces problêmes fi importans & fi difficiles
, qu'on ne me difpute point l'avantage
d'avoir réfolus le premier , ne l'ont
point été par le principe de Dynamique de
JUIN 1765. 135
a
M. Fontaine , mais par un principe qui
m'appartient uniquement , que j'ai donné
à l'Académie en 1741 , & que j'ai imprimé
depuis en 1743 ; ce principe , fi j'ofe
le dire , me paroît beaucoup plus fimple
plus lumineux , plus direct , plus aifé à
mettre en oeuvre que celui que M. Fontaine
vient d'imprimer , & qui de la ma
nière vague & obfcure dont il l'énoncé ,
n'eft guères autre chofe que cette loi fi
connue , que dans le conflit de plufieurs
corps , la réaction eft égale à l'action . En
effet , peut-on demander à M. Fontaine &
qu'eft- ce que la force d'un corps pour n'êtrè
pas dans untel ou tel état , pour fe refuser à
tel ou rel changement ( 1 )? Comment donnet
de cette force une idée nètte & une
mefure précife ? Pourquoi employer , comme
il le fait dans fon principe , cette notion
confufe de force , fur laquelle même
les Mathématiciens ne s'accordent pas , &
que j'ai en conféquence foigneufement
bannie de toute ma Dynamique? J'invite
les Géometres à faire la comparaifon du
principe de M. Fontaine & du mien ; il
n'en eft aucun que je ne fois prêt à prendre
pour Juge. Je ne crains point de dire
que la fimplicité & la clarté avec laquelle
tr) Voyez dans le Mercure d'Avril , fecond
volume , le principe de M. Fontaine
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
j'ai préfenté & énoncé mon principe ,. &
la fécondité dont il a été entre mes mains
pour la folution des queftions les plus épineufes
, fuffiroient feules pour prouver que
j'en fuis l'inventeur , à moins qu'on ne
prouvât le contraire d'une manière évidente
: ce qu'on eft bien éloigné de faire..
20. Le principe de Dynamique, que
M. Fontaine revendique aujourd'hui , au
bout de 26 ans , n'a pu m'être ( quel qu'il
foit ) d'aucune utilité pour trouver le mien,
auquel je le crois d'ailleurs très inférieur.
Je n'étois point encore de l'Académie en
1739 , & j'ignore ce que M. Fontaine y a
lu ; mais il eft fur que ni les mémoires , ni
les regiftres de l'Académie , pour cette an
née & les fuivantes , ne font pas la plus
légère mention de ce principe qu'il dit y
avoir donné , & dont il auroit dû s'affurer
dès- lors la poffeffion d'une manière inconteſtable
, s'il le croyoit d'une fi grande
importance. Il n'eft pas
moins certain que,
ni alors ni depuis , aucun Géomètre , que
je fçache , n'a fait ni mention , ni ufage
du principe que M. Fontaineréclame , qu'il
croit fi général & fi fécond , & qu'il prétend
avoir dit àtout le monde. D'ailleurs,
jufqu'au moment où j'ai donné mon principe
, c'eft-à- dire jufqu'à la fin de 1742 ,
les problèmes de Dynamique paffoient pour
JUIN 1765. 157 .
pas
eu
très - difficiles , & en conféquence exerçoient
beaucoup les Géomètres : ma méthode
pourles réfoudre les a rendus fi faciles
, qu'on a même ceffé d'en parler dès
que cette méthode a été connue. Pourquoi
le principe de M. Fontaine n'a-t-il
le même avantage , s'il eft vrai qu'il l'eûs
donné trois ans auparavant , & qu'il ne
foit autre chofe que le mien ? Pourquoi
né l'a-t-il pas revendiqué , lorfque je lus
le mien à l'Académie ? Pourquoi fe contente-
t-il alors d'honorer mon principe
de beaucoup d'éloges ? Pourquoi enfin ,
n'aurois-je pas rendu à M. Fontaine fur fa
découverre en Méchanique , fi elle eût été
réelle & connue , la même juſtice que je
lui ai rendue dans les Mémoires de Berlin
1749 , pag. 372 , fur un Theoreme de
calcul intégral , réellement trouvé par lui ,
& qu'on m'attribuoit fans fondement ? Je
défie qui que ce foit de prouver que je me
fois jamais rien approprié qui appartînt à
perfonne , quoiqu'on n'en ait pas toujours
ufé de même à mon égard.
3°. Ce n'a été que bien long- temps après
les années 1742 & 1743 , époques de la découverte
& de la publication de mon principe
de Dynamique , que M. Fontaine
m'a dit en avoir aufli cherché un , & l'avoir
trouvé, & ce principe , dont il me fit
part , n'étoit pas même celui qu'il prétend
*
158 MERCURE DE FRANCE.
aujourd'hui avoir donné dès 1739. Le
voici dans les propres termes où il me
l'énonça ; car j'en ai la mémoire très-pré+
fente. Quand les états de deux corps font
incompatibles , les changemens qui y arri
veront fe feront enfens contraire , &feront
réciproques à leurs maffes. Je laiffe aux peri
fonnes qui entendent ces matières à juger
fi un principe fi limité , & fipeu fécond
dût me paroître préférable au principe très
fimple & très -général que j'avois trouvé &
donné au Public il y avoit longt- temps.
4°. Je dois ajouter que la préface du nou
vel ouvrage de M. Fontaine n'a point été
communiquée , comme elle devoir l'être ,
aux Commiffaires nommés par l'Acadé+
mie pour l'examen de fon ouvrage ;
qu'ainfi le rapport fait par ces Commiffaires
ne tombe nullement fur cette préface ,
& qu'elle paroît par conféquent fans l'aveu
de l'Académie .
Je pourrois relever plufieurs inexactitudes
importantes , tant dans la préface de
M. Fontaine , que dans la lettre envoyée
au Mercure ; mais je me borne ici à ce qui
me regarde perfonnellement ; & je rends
d'ailleurs la juftice que je dois à plufieurs
belles recherches qui appartiennent réelle→
ment à M. Fontaine , & qui fe trouvent
dans fon ouvrage. A Paris , ce 2 Mai
17.65.
JUIN 1765 . T59
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
HORLOGERIE .
PRÉCIS d'une nouvelle montre à répétition ,
approuvée par l'Académie Royale des
Sciences de Paris , le 6 Février 1765 ,
figné LECAMUS , DE PARCIEUX & DE
TOURNIERE , comme il eft conftaté par
le certificat de M. GRAND JEAN DE
FOUCHY , Secrétaire Perpétuel , délivré
le 13 fuivant ; préſentée par le fieur
MILLOT , Horloger du Roi , rue Saint
Dominique , au coin de celle du Bacq ,
fauxbourg Saint Germain , au premier
étage , auteur de la nouvelle pendule
aftronomique , qui eft dans un cabinet du
Roi , pour laquelle il eft penfionnaire de
SA MAJESTÉ.
DEPUIS plus de fix ans que M. Millot
s'eft appliqué à fimplifier & perfectionner
une montre à répétition qu'il avoit ima
ginée ( dès le temps de la compofition de
160 MERCURE DE FRANCE.
fa pendule dont eft queftion ) tant pour la
fatisfaction du Public , qui eft perfuadé
que les répétitions ordinaires font beaucoup
plus fujettes au dérangement que les
montres fimples , vu la grande confufion
d'ouvrage qui les compofent , en quoi il
n'a pas tout le tort ; c'est ce qui a donné
lieu au fieur Millot de chercher à y remèdier
, penfant qu'à la vérité ce n'étoit point
perfectionner une montre , ni l'art de la
compofer, que d'entaffer pièces fur pièces;
au contraire , qu'il étoit impoffible d'atteindre
à la haute perfection par une autre
voie que celle de la plus grande fimplicité;
& pour parvenir à en faire une , qui eft en
effet plus fimple que les montres même
fans répétition , ( puifqu'elle n'eft compofée
que de quatre roues en tout ) ikfe fert
d'un échapementà repos qu'il met à toutes
fes montres ( qui a été approuvé de l'Académie
en Mai 1762 ) après trois ans
d'expérience que l'Auteur en avoit faite ,
en le gardant fecret ; & qui peut s'appliquer
également aux pendules & même
à repos , & battre les fecondes d'un feul
temps avec un pendule de neuf pouces de
longueur. Tous les Artiftes fçavent , & le
jugement de l'Académie y eft conforme ,
qu'un échapement à repos bien fait , rend
prefque infenfible l'irrégularité du grand
JUIN 1765. 161
reffort & les précipitations du rouage. Ce
lui- ci eft un des plus facile à exécuter de
tous ceux qui font connus , & un des plus
falides ; c'eft pourquoi l'Artifte profitant
de cet avantage , fupprime d'abord la fu
fée de fa montre avec tous fes- acceffoires ,
en adaptant la grande roue fous le tambour
qui contient le grand reffort , fans
toutefois prétendre détruire l'ufage de
cette fufée , dont le mérite eft trop reconnu
& même néceffaire dans les montres
à roue de rencontre , où elle fupplée même
au défaut de fcience des ouvriers qui la
font fans la connoître , ou du moins fans:
en favoir toutes les propriétés . Il fupprime
enfuite les roues de champ & de rencontre,
en conféquence de ce la potence , contrepotence
, barette de roue de champ & leurs
acceffoires ; & de toutes les piéces qui font
fur lapetite platine il n'en refte que le cocq.
fous lequel eft un demi- cercle mouvant ,
retenus par deux vis , préfentant . un petit
dard fur des degrés numérotés qui fert à
faire mouvoir l'afpiral , fuivant l'occur
rence , pour faire avancer ou retarder la
montre dans les temps convenables.Quand
à la répétition , tout le rouage en eft totalement
exclu , mêmefon grand reffort, les
rochets , la grande levée du marteau , les
poulies , les broches qui les portent , la
162 MERCURE DE FRANCE.
piéce ordinaire des quarts , la chaine fr
dangereufe à faire mécompter par fon allongement
& par mille inconvéniens qui en
réfultent , qu'une répétition , qui a quelques
années de fervice , ne répéte fouvent
qu'onze heures à midi , & à une heure rien
du tout , joint aux fractures de cette chaine
& de l'encliquetage qui fe rompent à chaque
inftant ; & d'autre côté , pour le peu
que ce petit rouage foit fale , il demeure
fans tourner lorfque l'on pouffe la répétition
.
: M. Julien le Roi , grand Artifte de fon
toms , avoit fi bien fenti ce danger , que
pour l'éviter en partie il fubftituoit un échapement
au dernier mobile de fon petit
rouage en place de pignon de délais. La
cadrature de cette montre n'eſt donc compofée
que de trois pièces , qui font la baſe
de toutes les répétitions ordinaires , favoir;
les limaçons des heures , & quarts , & le
rateau qui eft fait en cramaillier , qui tire
directement les marteaux; car il eftimpoffible
d'en avoir d'autre nature qui ne foient
fujet à mécompte , à moins qu'elle ne foit
bâtie fur les mêmes fondements ; il faut de
néceffité qu'une répétition , pour être affurée
, note les heures par des coups de mat
teau ; ceux qui ont l'ouie dure les font
faire à timbre ( celle ci en eft fufcep
JUIN 1765.
163
tible ) ; & les autres qui les veulent plus
plattes , les font faire à fourdine : Elle
eft à tout ou rien fans craindre aucune
des fautes naturelles que l'on ne peut
point éviter dans les ordinaires ; elle marque
les jours du mois , les fignes du zodiaque
, les équations du foleil en abrégé,
les quantiemes & phafes de la lune , les
jours de la femaine. Par le même principé
de la nouvelle Pendule Aftronomique dont
ileft parlé ci - deffus , ainfi que de plufieurs
montres même à répétitions faites par le
fieur Millot, & fournies, & il y a trois ans,
l'une à M. le Duc de Chevreufe , Gouverneur
de Paris, à M. le Marquis de Croiffy , Capitaine
des Gardes de la porte , chez le Roi,
& une à M. le Marquis de Beringhen ,
premier Ecuyer de Sa Majefté ; tous ces
quantiemes fe voyent fut le cadran ordi
naire & fe donnent par un principe dont
le Sr. Hervet Maître Horloger de Paris ,
à la defcente du Pont neuf, place des trois
Maries , s'eft voulu dire l'Auteur dans le
-Mercure de Juin ou Juillet 1764. Il eſt
vrai que celles-ci n'ont été vues que des
Seigneurs qui les poffédent , le principe
en ayant été approuvé dans ladite Pen
dule en Janvier 1962.
Le but que M. Millot s'eft propofé en
compofant cette montre , a été de mettre
les ouvriers , qui à peine connoiffent les
164 MERCURE DE FRANCE.
répétitions ordinaires , en état d'exécuter
celle- ci avec moins de rifque pour le Public,
& en même temps avec moins de frais ,
car elle eft réduite à 80 pièces de moins
que les ordinaires , dont la moindre pièce
fupprimée eft une vis. Quelques - uns di
ront peut- être que dans la quantité des
pièces fupprimées il faut qu'il y en ait de
bien petites , ils auront raifon , & perfonne
n'en peut rendre un témoignage plus vrai
que les ouvriers , que nous appellons en
blanc , qui en faifant ces petites pièces , qui
ne font que des vetilleries prefque inutiles
, les laiffent tomber , paffent la moitić
des jours à les rechercher en vain , font
obligés fouvent d'en paffer plufieurs à les
recommencer. Si quelqu'un ignore la
fuppreffion expofée , il peut faire paffer le
defir qu'il a de le favoir par le Mercure :
on lui fournira un mémoire des noms ,
places & effets de chaque pièce fuprimée .
Le fieur Millot ne s'eft point contenté de
faire un mouvement dont la qualité eft
très fingulière ; il a voulu qu'il foit renfermé
dans une boëte qui ne l'eft pasmoins
pour le goût du temps ; fur cette boëte font
gravés en relief deux rangs de portes , dont
f'un fur la lunette , & l'autre pour paraldele
fur la partie fupérieure de la cuvette ;
fur la tête de chaque porte , eft une rofe
JUIN 1765. 165
C
antique d'or bien vert , au milieu de laquelle
rofe eft un petit bouton d'or fore
rouge , que l'on diroit une rofe naturelle
qui s'ouvre pour éclore . Enfuite fur le fond
de la boëte , eft un médaillon dans lequel
font gravés huit principaux Arts, en forme
de cercle , au milieu duquel eft l'Horlo
gerie , repréſentée par une pendule à cartel,
qui forme préciſement le centre du fond
de la boëte , & tous les fonds damafquinés
eif argent : l'Horlogerie eft repréſentée au
milieu de tous lesArts , pour prouver que
nul ne peut s'exécuter fans elle , dequis
FAftronomie jufqu'au moindre compa
gnon de journée , & que l'on devroit avoir
plus d'égards pour la conferver en France
que l'on n'en add Shanshy
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE. -
PORTRAIT du Chancelier DE L'HOPITAL.
PLUS LUS l'hiftoire , par le récit des belles
actions , nous intéreffe à la gloire des grands
hommes , & plus auffi elle allume en nous
le defir de connoître les traits reſpectables
de cep êtres qui honorent l'humanité.
166 MERCURE DE FRANCE.
Cleft en vue de le fatisfaire & d'excirer
en même temps une vive émulation de
marcher fur leurs traces que les gouvernemens
fages ont toujours eu grand foin,
d'en perpétuer le fouvenir par les monumens
les plus fofides : le marbre , l'airain ,
les matières les plus dures , tout a été employé
pour payer ce tribut honorable qu'on
ne pourroit fans injuftice refufer à leur
vertu .
1
M. Demarcenay Deghuy ayant mis au
jour l'année dernière les portraits de Henry
IV. & de Sully , héros dont la mémoire
n'eft pas moins chère aux étrangers qu'aux
François , ainfi que le prouve cet empreffement
général à fe procurer tout ce qui
les retrace , vient de faire paroître celui
du célèbre Chancelier de l'Hôpital , l'un
des plus grands hommes de la France , &
qui lui auroit épargné de grands maux fi
on eût écouté la fageffe de fes confeils.
Comme l'Auteur fe propoſe d'inférer
dans fa fuite d'Hommes illuftres ce que
la France , depuis François I , a produit
de plus grand parmi les Miniftres , Géné
faux d'armées, Magiftrats , Savans , Hommes
de lettres & Artiftes ; il espère qu'à
F'exemple de M. le Vice- Chancelier & de
M. le Duc de Sully ', qui ont bien vouki
lui communiquer les trois portraits qu'il á
JUIN 1765. 167
gravés , les poffeffeurs de ceux dont il defire
augmenter cette collection voudront bien
lui faire la même grâce ; perfuadés qu'il
lės prie d'être , qu'il continuera d'avoir tous
les foins qu'exigent des dépôts auffi précieux.
Voici une partie de la liſte des hommes
célèbres qui formeront cette fuite. Le
choix , comme il eft aifé de s'en appercevoir
, en eft formé fur le goût du Public ;
on ne peut s'en rapporter à un juge plus
éclairé.
Legrand Condé, le Maréchal de Turenne,
le Maréchal de Catinat , le Maréchal de
Vauban , Colbert , Boffuet , Fenelon , du
Gué Trouin , le Chancelier Dagueffeau ,
le Maréchal de Saxe , le Président de
Montefquieu , Montagne , Defcartes , Racine
, Boileau , Crébillon , Pouffin , le Sueur,
Peintres , Puget & le Gros , Sculpteurs ,
Perrault , Manfard & le Nautre , Architectes
, Lulli & Rameau , Muficiens .
Cette eftampe , la vingt- quatriéme de
l'oeuvre de l'Auteur , fe trouve chez lui ,
rue d'Anjou , la dernière porte- cochère à
gauche en entrant par la rue Dauphine , &
chez M. Wille , Graveur , quai des Auguſtins
, à côté de l'Hôtel d'Auvergne , chez
Lequel on trouve auffi le furplus de l'oeuvre ,
foit féparément ou en volume , grand pa168
MERCURE DE FRANCE.
pier , avec la partie littéraire & le catalogue
raifonné de même format , ou bien in-4 ° .
LES Commerçans Turcs , eftampe gravée
par Elifabeth Coufinet , femme de l'Empereur
, d'après le tableau original de Jo
feph Vernet , haut d'un pied fix pouces fur
deux pieds & demi de large , tiré du cabi→
net de M. de Billy. Se vend à Paris , chez
l'Empereur , Graveur du Roi , rue & porte
Saint Jacques , au-deffus du petit marché.
Ce nouvel ouvrage ne peut qu'ajouter
à la gloire de M. l'Empereur.
HISTOIRE abregée de la Ville de DUNKERQUE
en douze plans , propofée par
foufcription .
པ་
LA Ville de Dunkerque a joué un
rôle fi confidérable dans l'hiftoire de l'Europe
depuis un fiècle , que l'on fe flatte que
le Public fera l'accueil le plus favorable à
l'hiftoire abrégée de cette ville , que l'on
fe propofe de mettre au jour.
Cette hiftoire abrégée fera compofée de
douze plans , tirés en partie d'après ceux
contenus dans l'hiftoire de cette Ville ,
publiée en 1730 en deux volumes in -folio,
par M. de Faulconnier , Grand Bailli de la
même Ville.
Ces
JUIN 1765 . 169
Ces plans , qui contiendront les divers
changemens arrivés à la Ville de Dunkerque
, àà ffoonn port & à fes fortifications ,
depuis l'origine de la Ville , qui remonte
au temps de Jules-Cefar , foixante ans avant
la naiffance de JESUS - CHRIST , feront gra-
νές par le fieur Oger , d'après les deffeins
originaux faits avec un foin extrême &
la plus grande exactitude , par le fieur
P. F. Carpeau , Deffinateur des Places de
la Flandre maritime à Dunkerque.
Le premier plan fera voir le pays des
environs de la Ville , fes premières habitations
, l'origine du nom de Dunkerque ,
la converfion de fes habitans au chriftianifme
, & fa première églife .
Le deuxième , les premières murailles ,
pourquoi & par quel Prince elles ont été
faites , & en quel temps.
Le troifiéme , le premier rempart pour
la défenſe des habitans , fes premières jetformer
le
pour port , fes premières
éclufes , & en quel temps.
tées
Le quatrième , l'augmentation de la
fortification par le Château du Seigneur
de la Ville , l'inftitution des premiers Magiftrats
, & l'origine des armoiries de la
Ville , & par qui . Tous ces ouvrages ont
été détruits quelques années après.
Le cinquième , le rétabliffement de la
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Ville & d'une fortification par un gros
mur flanqué de vingt- huit tours, en 1400.
Le fixième , Dunkerque fortifié par les
Efpagnols , affiégé par les François & remis
aux Anglois.
Le feptiéme , nouvelles fortifications
faites par les Anglois , & la Ville rachetée
par les François.
Le huitième , Dunkerque fortifié par
Louis XIV , l'embelliffement du port , les
jettées & forts qui défendoient la rade.
Le neuvième , la pofition de la flotte
Angloife & des galiotes lorfqu'ils vinrent
pour bombarder la Ville.
Le dixième , la démolition de tous les
ouvrages & la conftruction du canal de
Mardick & les éclufes.
port
Le onzième , la conftruction de quatre
batteries fur l'Eſtran pour défendre le
& le' pont pour y communiquer , faite par
M. de la Fond en 1741 , & d'un retranchement
dans les dunes pour s'opposer à
l'ennemi.
Et le douzième , les fortifications faites
au pourtour de la Ville telles qu'elles fubfiftent
à préfent.
Chaque plan, au bas duquel fe trouvera
une defcription abrégée & hiftorique, fera
de dix -fept pouces de largeur fur quatorze
de hauteur.
1
JUIN 1765. 171
Conditions.
24 liv.
La foufcription fera de
On recevra deux plans en foufcrivant,
& l'on paiera dans le courant
de Janvier 1765 la fomme de 12
En retirant en Mars 1765 deux autres
plans ,
·
Idem , en Mai deux autres plans ,
Idem , en Juillet , deux idem , ·
· 6
6
* Idem , en Septembre 1765 deux plans, o
Idem , enDécembre les deux derniers, o
Total 24 1.
Ceux qui n'auront pas foufcrits paieront
la fomme de 36 liv. & fans efpérer aucune
diminution.
La foufcription fera ouverte jufqu'au
dernier du mois de Mai de ladite année.
Se diftribue à Paris , chez SAUGRAIN
le jeune , quai des Auguftins , près le Pont
Saint Michel.
XXXX
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V. ,
SPECTACLES.
OPERA.
Nos Lecteurs des Provinces , doivent
voir avec étonnement cet article ne contenir,
depuis plufieurs mois, que la continuation
de Caftor & Pollux. Ils feront plus
étonnés encore d'apprendre que dans une
faifon où l'on eft avide de promenades , &
lorfque le tems les favorife le plus , elles
font tellement facrifiées au plaifir que fait
cet Opéra , & que les recettes ont été jufqu'à
préfent auffi fortes que dans les plus
grands fuccès d'hyver,
La fanté de Mile. ARNOULD , ne lui
ayant pas permis de continuer de chanter
le rôle de Telaire , le Dimanche 19 Mai
& jours fuivans , il fut exécuté par Mlle.
DURANCI. Nous prions nos lecteurs de fe
rappeller ce que nous avons dit avec juftice
de ce jeune fujet , à l'occafion du rôle
de Clorinde. Dans celui de Telaire , d'un
genre d'expreflion & d'un caractère trèsJUIN
1765 . 173
différent , elle mérite un éloge éloge égal. Le
Public eft encore plus confirmé que jamais,
àreconnoître en cette Actrice , le talent de
la plus grande intelligence dans le chant
théâtral & dans l'action , les détails du débit
fentis & énoncés avec autant de jufteffe
que de chaleur. En un mot , Mlle. Du-
RANCI , chante l'Opéra en Comédienne ,
& en Comédienne très-bonne & trèsinftruite
dans fon art.
Les fuccès du talent & de la voix
briliante de M. le GROS ont été , ainfi
que ceux de l'Opéra de Caftor , toujours
en augmentant.
M. GELIN,n'ayant pu continuer le rôle de
Pollux,par raifon d'indifpofition , ainſi que
Mile. ARNOULD , M. LARRIVÉE prit ce
rôle le Mardi 22 Mai & l'a continué les
joursfuivans.Indépendamment des applaudiffemens
que lui valent toujours fa voix &
fes talens , de plus en plus agréables au
théâtre , on ne fçauroit croire combien le
Public a été fenfible au plaiſir de voir ainſi
les premiers fujets d'un fpectacle fe doubler
les uns les autres. Il feroit fort à defirer
que cet ufage ( qui commence à s'introduire
) fe foutînt fur nos deux théâtres
nationaux. Ce que les grands talens facrifieroient
des petits droits chimériques de
la vanité , feroit amplement dédommagé
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
par la véritable gloire d'atteindre concur
remment au inême but par des moyens divers
, en enlevant alternativement les fuffrages
du fpectateur dans un même rôle..
Nous avions réfervé pour la fin des repréſentations
de cet Opéra à parler d'un
fujet qui a contribué à en foutenir le cours,
dans un emploi où l'on n'exigeoit pas
ordinairement une diftinction de talent
auffi marquée. A cette annonce tous nos
Lecteurs, qui fréquentent l'Opéra, nommeront
Mlle DU BRIEUL. On ne peut en effet,
dans les airs détachés qu'elle chante , joindre
plus d'art aux grâces naturelles d'une
voix , dont le très -foible volume eft réparépar
le talent d'une prononciation fi nette
& fi régulière , que l'auditeur ne perd rien
des paroles. Les anciens amateurs de ce
fpectacle penfent que quant à la perfection
de ce genre de chant , la célèbre . Mlle
PETITPAS eft remplacée aujourd'hui fur la
fcène lirique par Mlle DU BRIEUL.
Par une fingularité unique pour l'Opéra
de Caftor , les dernières repréfentations ont
été fuivies avec autant d'empreffement que
les premières. La recette du Vendredi ,
24 Mai , ( trentiéme repréſentation de la
reprife ) excédoit quatre mille cinq cent
livres. Il eft vrai que les foins & l'attention
desDirecteurs,pour la perfection de ce ſpecJUIN
1765. 175
tacle , loin de s'être repofés fur le fuccès ,
ont journellement ajouté quelques nouveaux
ornemens à ce magnifique tableau .
En dernier lieu , s'étant apperçus que l'enlévement
du Caftor , des champs élifées fur
la terre , étoit fufceptible de plus d'illufion
, on avoit fait une machine dont l'effet
pittorefque & bien entendu rendoit
admirablement cette action . Il femble
qu'on fe laffera plutôt de repréſenter cet
Opéra , que le Public d'y accourir en foule
, & de l'applaudir. Par le concours unanime
& toujours égal des François & des
Etrangers à ce fpectacle , par les fuffrages
& l'admiration de ces derniers , le procès
entre la Mufique Françoife & la Mufique
Italienne paroît définitivement jugé.
Comme la longueur des jours & la chaleur
de la faifon , engagent en quelque forte
à mettre fur la fcène un fpectacle d'une
moindre étendue , on doit donner le 12 du
préfent mois de Juin , la première repréfentation
de la reprife des Fêtes de l'Hymen
& de l'Amour , Ballet en trois Actes ,
Poëme de feu M. DE CAHUSAC , Mufique
de feu M.RAMEAU. Nous rendrons compte
dans le prochain Mercure de l'effet de cet
Opéra , que nous croyons devoir être
très-agréable & d'un fuccès proportionellement
égal au précédent.
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE dérangement de fanté de pluſieurs
Acteurs de ce Théâtre obligea de donner
telâche le 7 , le 8 & le 11 Mai. Les circonftances
fâcheufes , qui avoient fait languir
notre ſcène nationale depuis la rentrée
, ayant ceffé , on donna le 11 une
repréſentation de l'Ecoffoife , fuivie de
Dupuis & Defronais. Par un cri univerfel
de tous les fpectateurs , on eft convenu
qu'il feroit peut-être poffible de voir jouer
auffi bien la Comédie , mais qu'il étoit
impoffible d'en avoir jamais une exécution
plus parfaite. Il femble qu'une louable
émulation de plaire au Public & de le dédommager
, infpire , enflamme tellement
chacun des Acteurs , que leurs talens
ayent acquis de nouveaux degrés de force
& de jufteffe . En effet , l'on n'avoit
point encore vû fur notre fcène un
concert auffi parfait de chaleur & de
vérité entre tous les premiers Acteurs , &
prefque tous aujourd'hui méritent chacun
dans leur genre le titre de premier. Le
13 on repréſenta la Tragédie de Sémiramis.
Mlle DUMESNIL reçut en paroiffant les
JUIN 1765. 177
applaudiffem ens de la plus grande vivacité;
& dans le cours de la pièce , qui fut trèsbien
jouée , tous les principaux Acteurs y
jouirent du même prix de leur zèle & de
leurs talens. Mlle PREVILLE fut excellente
& applaudie en conféquence dans le Legs ,
quel'on donnoit pour petite piéce .
Le 15 on donna l'Orphelin de la Chine,
Tragédie , dans laquelle la fanté de Mile
CLAIRON n'étant pas encore rétablie
Mlle DUBOIS joua le rôle d'Idamée avec
applaudiffemens , & cette forte de fuccès
qui eft le fruit des progrès que cette actrice
a déja faits dans fon art , & de l'efpoir
de ceux qu'elle y peut faire encore , avec
l'application & le travail qu'exige un talent
où , pour exceller , il faut plus d'étude
& de connoiffance que l'on n'imaginoit autrefois.
La même Actrice a joué le rôle de
Zaïre dans laTragédie de ce nom, & le Pu
blic en a paru fatisfait.M.le KAIN reçut les
plus grands applaudiffemens dans celuid'Orofmane
; MM. BRISART & MOLÉ ne font
pas accueillis avec moins de marques d'admiration
dans tous les différens rôles qu'ils.
jouent , foit dans le tragique , foit dans le
comique . M. DAUBERVAL , depuis la retraite
de M. DUBOIS , a pris une partie
des rôles dont ce dernier étoit chargé. Cet
Acteur intelligent s'acquitte de ce nouvel
Hv
178 MERCURE DE FRANCE..
emploi au gré du Public , & il y reçoit des
applaudiffemens.
(
Le 20 Mai , Mlle. MICHELET , jeune
Actrice, qui n'avoit joué fur aucun théâ
tre , débuta par le rôle de Junie dans Britannicus
& par celui de Sophileué dans
la Magie de l'amour. Elle a continué fon
début par celui d'Aricie , dans Phèdre &
Hippolite ; enfuite par celui d'Iphigenie
dans Iphigenie eenn AAuulliiddee ,, && par celui de
Silvie dans l'Ifle Deferte , petite pièce qui
a été redonnée deux fois , attendu le fuccès
qu'y avoit eu la jeune débutante dans fon
rôle. Beaucoup d'intelligence , un jeu bien
raifonné & qui paroît être le fruit d'une
bonne inftitution & d'un exercice affidu
fondés fur les meilleurs principes ; de plus
une chaleur qui paroît venir naturellement
d'une âme fenfible & fufceptible du
fentiment vif, indifpenfable pour réuffir
dans l'art du théâtre : tels font les caractè
res du talent de la jeune débutante , qui lui
ont concilié dès le premier jour les fuffrages
du Public, malgré le petit défagrément
d'une habitude vicieufe dans la prononciation
& affez légerement dans quelques
mouvemens de la tête. Ces habitudes un
peu corrigées dans les repréfentations
fubféquentes , & les talens eftimables que
Rous venons d'annoncer , encore mieux
JUIN 1765 . 179
1
développés, à mefure que le trouble d'un
premier début s'eft diffipé , les applaudiffe.
mens du Public fe font multipliés & les
fuffrages des connoiffeurs fe font affez réumis
en faveur de cette jeune Actrice , pour
nous donner lieu de croire n'avoir que
des chofes encore plus fatisfaifantes à dire
en rendant compte , dans le prochain Mercure
, de la continuation & du fuccès décifif
de ce début.
LETTRE à M. de la Garde , Penfion
naire adjoint au privilége du Mercure
pour la partie des Spectacles.
>>
و د
""
30
Mox amitié pour votre digne confrère
( 1 ) ,Monfieur, la haute eftime que j'ai
» conçue pour vous , feroient des motifs.
bien puiffans pour m'engager à paroître
fouvent dans le Mercure , fi je croyois
» que mes foibles ouvrages puffent contribuer
à foutenir fa réputation. Je forme
» pour ce journal, devenu l'efpoir des gens
» de lettres , les voeux les plus purs & les
plus défintéreffés. La partie des fpectacles
qui vous eft confiée eft une des ›
plus délicates : il feroit à fouhaiter que
· ( 1 ) M. DE LA Place,
و د
93
"
Hvj.;
180 MERCURE DE FRANCE.
20
"
"
» vous fufliez exactement informé de
» ce qui fe paffe fur les théatres des provinces
, l'article des fpectacles en deviendroit
plus riche & plus piquant par
» les objets de comparaifon qu'il offriroit
» à vos lecteurs. Comme j'ai lieu de croire
» que cette idée m'eft commune avec
» vous , j'espère que vous recevrez avec
quelque plaifir le détail que j'ai l'hon
» neur de vous envoyer.
»
""
و د
و د
ود
Vous n'ignorez pas , Monfieur , que
Melpomène & Thalie ont à Lyon un
Temple , qui malgré les défauts , eft
» préférable à tous égards à ceux qu'on
leur a érigés à Paris. Elles y paroiffent
» ordinairement quatre fois par femaine ,
» & ne s'en éloignent que pendant quinze
» jours dans l'année ; à ces Déeffes bien-
» faifantes font plus fatisfaites du culte
»
و د
*
qu'on leur rend fur les bords de la Seine,
» au moins doivent- elles regarder favorablement
un peuple qui les aime , &
des Miniftres qui même dans l'impuif-
» fance de leurs efforts , laiffent éclater
» tout le zéle dont ils font animés pour
» leur fervice. Ce zéle s'eft accru à l'arrivée
d'une Prêtreffe qu'elles chérif-
» fent , & qui a ſu juftifier leur choix ;
ceux qui étoient en poffeffion des pre-
» miéres dignités fe font prêtés , avec
לכ
JUIN 1765 . 181
1
.
" ges ,
une complaifance qui mérite des éloà
tout ce que la régularité de l'enfemble
& les circonftances exigeoient
» d'eux.
» Mademoiſelle Dumenil a joué pour
» la premiere fois , dans Iphigenie en Au-
» lide , le lundi 15 Avril , elle a conti-
ود
و د
"
ور
nué de paroître fur la fcène jufqu'au s
» Mai inclufivement , fans prendre de
" repos que les mercredis deftinés au Con-
» cert de la Ville . Je ne vous peindrai
» pas cette fublime Actrice ; non , je ne
» fuis
pas fi téméraire , mais qu'il eft difficile
d'éprouver en filence fon magique
pouvoir ! Que d'art il lui a fallu pour
approcher de fi près de la nature , pour
en prononcer les grands traits avec tant
» d'énergie & de force , pour en diftin-
» guer les nuances avec tant de fineffe &
» de vérité ! Si quelques perfonnes ne ren-
» dent pas une jufticeentière à fes talens ,
» c'eſt qu'il en eft , comme dit Montagne,
» qui n'apperçoivent les grâces que pointues
, bouffies & pleines d'artifice : cel-
» les qui coulent fous la naïveté & la fimplicité
leur échappent aifément . Il faut
la vue nette & bien purgée pour décou-
» vrir cette fecrerte lumière .
3
»
» Vous entretiendrai -je , Monfieur ,
182 MERCURE DE FRANCE.
» de la fière Semiramis , de fon amour ,
» de fes remords fi fortement exprimés ?
» De l'ambition d'Agrippine , de fon dif-
» cours plein d'adreffe & de dignité , pour
H
39:
"
392
regagner l'empire qu'elle avoit ufurpé
» fur l'ingrat Neron ? Des alarines , des
" combats , des foupirs du trouble &
» du défordre de l'orgueilleufe Elifabeth ;
» de cette vivacité inimitable avec laquelle
elle conjure fa confidente de ne
» rien épargner pour fléchir un amant
coupable qui refufe le pardon qu'elle
brûle de lui accorder ? Qui ne connoît le
jeu de Mademoiſelle Dumenil dans ces
différens morceaux ? Qui ne fent avec
quelle chaleur d'action elle remplit le :
rôle de Phèdre , peut-être le plus fail-
» lant & le plus difficile de tous les rô-
» les ? Avec quelle impétuofité elle fe li-
>>> vre à la violence des paffions dans Me-
" dée & dans Cléopâtre ! Je ferois un vo-
و ر
و د
lume fi je m'abandonnois à l'enthou-
» fiafme que Mademoiſelle Dumenil
m'infpire ; fi je parlois d'Athalie , je
» ne finirois plus. Il faut finir. Cepenpour
compléter ma lifte , ajou-
» tez aux piéces que je viens de vous.
indiquer , Merope , Edipe , ( 2 ) la :
( 2 ) C'eſt à la repréſentation de cette piéce
23:
99.-
dant
JUIN 1765. 183:
"3:
» Gouvernante , Olympie , Polieucte &
Andromaque. Mademoiſelle Clairon
remplifloit les rôles de Pauline &
d'Hermione. Pendant mon féjour à Paris
; j'ai joui du plaifir indicible de re-
" voir ces mêmes tableaux ornés d'un
» coloris nouveau pour moi . Le rôle de
» la Gouvernante a été le feul qui par des
» circonftances particulieres , n'a pas pro-
» duit tout l'effet qu'on en attendoit. Par-
» mi les Acteurs qui fe font empreffés de
répondre à l'empreffement du Public ,
» Madame Camelli s'eft diftinguée , en fa-
» crifiant au defir de lui plaire, les foins
» de fa fanté ; malgré une indifpofition
» affez férieuſe , on l'a vu reparoître fur
» la fcène , où l'on s'appercevoit trop de
>> fon abfcence. Cette Actrice joint à une
figure charmante, de la douceur & de la
» flexibilité dans la voix , une prononcia-
» tion exacte , des geftes affez juftes , &
» en général , un jeu penfé & foutenu ;
» -
qu'eft arrivé un malheur dont vous êtes fans doute
informé. Un foldat du guet a perdu la vie par la
main d'un de fes camarades qui badinoit avec lui
dans les couliffes armé d'un fabre , ils étoient deftinés
l'un & l'autre à faire les gardes d'Edipe. On
allure que la veuve du mort a reçu des marques
de la générofité de Mlle Dumefnil
184 MERCURE DE FRANCE.
"
93
» pour faire une fenfation profonde , &
captiver la bienveillance du Parterre.
» Elle n'a befoin , ce me femble , que de
» mettre un peu plus de vivacité dans fa
» déclamation. Je fuis , &c.
"
MONSIEUR ,
A Lyon, ce 6 Mai 1765.
DE C ...
RÉPONSE de l'Auteur du Mercure pourla
partie duſpectacle , à M. DE CAMP...
Q
UOIQUE VOS affaires , Monfieur,
» vous retiennent loin de la Capitale ,
» vos talens n'y font ni moins con-
» nus , ni moins confidérés. Vous apper-
» cevrez la fuppreffion que j'ai pris la li-
» berté de faire , en imprimant votre lettre
, d'une phrafe entière , très - obligean-
» te , mais beaucoup trop Aatteufe pour
moi. Quel facrifice j'ai cru devoir de
mon amour propre à la jufteffe de votre
» jugement ! Rien affurément n'eût été plus
» avantageux pour moi , que de publier
ود
JUIN 1765 . 185
>>
ود
و د
votre fuffrage fur la façon dont vous dítes
que je m'acquite de la partie dontje
» fuis chargé dans le Mercure ; mais
» c'eût été la feule chofe fufceptible de
critique dans votre lettre , & je n'ai
" pas voulu la laiffer fubfifter. Puifqué
» vous avez la bonté de penfer quelque
» bien de moi , vous ne devez pas douter
» de l'empreffement avec lequel j'accepte
l'offre que vous voulez bien me faire ,
» & que je ne fois convaincu de l'utilité
» & de l'agrément qui peuvent en réful-
» ter pour notre journal ; fur -tout lorf-
,, qu'un homme auffi éclairé que vous
Monfieur , daignera prendre la peine
de nous communiquer les chofes inté
reffantes qui peuvent donner de l'éclat
,, au théâtre de votre Ville. Je connois
toute l'étendue des connoiffances qu'il
faudroit pour remplir la partie des fpectacles
comme il conviendroit à l'hon-
,, neur & à l'utilité de notre fcène françoife
; mais je connois encore mieux
» mon infuffifance pour cet , objet. J'ai
toujours cherché à la réparer par un
zèle conftant pour le progrès de l'art
» & pour tout ce qui peut éclairer ou inf
pirer de l'émulation. Je me fuis adretle
plufieurs fois , par des invitations publi-
» ques , aux gens de lettres & aux amateurs
و د
و د
و د
و د
"
""
و د
ور
و ر
>>
186 MERUCRE DE FRANCE.
» qui réſident dans les Capitales des Pro-
» vinces. Jufqu'à préfent on avoit été très-
» indifférent fur mes demandes , ou l'on ne
» s'y étoit prêté que pour m'informer de par-
» ticularités abfolument.circonfcrites dans
de petits cercles , & qui n'auroient nulle-
» ment intéreffé le général des lecteurs . Je
» ne faurois donc, Monfieur, vous exprimer
» trop fortement ma reconnoiffance. Vous
commencez par parler de Mlle Dumefnil,
fujet cher au Public de Paris , qui doit
» être très -fatisfait d'apprendre qu'un talent
qui partage glorieufement le premier
» rang fur le Théâtre François , a reçu les
» mêmes applaudiffemens & a fait la
» même impreffion dans une Ville où la
» fcène a toujours été , après celle dé
» la Capitale , une des plus célébres &
» des plus cultivées , où il y a dans les
» fpectateurs , des lumières , des connoiffances
& du goût. Comme ceci n'eft
» pas pour flatter vos concitoyens , mais
pour répéter une vérité qui eft généra-
» lement connue ici , j'ai pris la liberté
» de répondre , par la voie de notre Journal
, à la lettre miffive que vous m'avez
» fait l'honneur de m'adreffer, afin de vous
» renfermer , fil'on peut dire , plus étroite-
» ment dans l'obligation d'accomplir votre
promeffe. Je vous fupplie de mepardon-
-
JUIN 1765. 187
» ner cette eſpèce de précaution , elle vous
» prouvera à quel point vos offres m'inté
» reffent ; car je n'imagine pas que vous
m'ayez foupçonné de vouloir manquer
» aux égards que mérite votre perfonne ,
» & au refpect dû à vos talens : fentimens
» avec lefquels je ferai toute ma vic ,
و ر
» Monfieur
229
Votre , &c. » 5‹
DE LA GARDE.
COMÉDIE ITALIEN NE.
ILL n'y a eu d'autres nouveautés
fur ce
Théâtre , dans le courant de Mai , que les
Amours de Goneffe , petite piéce en un
acte , mêlée d'ariettes: Auteurs anonymes.
On n'a pu fe refuſer à reconnoître
dans
la mufique de cette petite piéce une touche
favante & qui a joui plus d'une fois du
fuffrage des connoiffeurs
cependant
cet
ouvrage a eu peu de repréſentations
. Peutêtre
que les Muficiens
, profonds
dans .
l'art , devroient
ne pas contraindre
leur
génie , & mefurer mieux la force de la
188 MERCURE DE FRANCE.
fcience harmonique aux fonds fur lesquels
ils appliquent ces riches ornemens. Le
léger , l'agréable , le badin , font des genres
qu'on ne fe donne pas comme on le
defireroit quand ce génie porte au grand
& à l'énergique.
Nous avons parlé dans les Mercures
précédens , du Tonnelier , nouveauté qui
avoit précédé cette dernière , & dont le
Public a paru voir avec plaifir plufieurs
repréſentations de fuite , & d'autres en reprife.
Nous inferons d'autant plus volontiers
dans cet article les deux lettres fuivantes
, qu'elles font honneur aux talens
& aux qualités perfonnelles de l'Auteur.
LETTRE anonyme écrite à l'Auteur du
SOUFF
TONNELIER.
OUFFREZ , Monfieur , qu'un homme qui vous
eft attaché fans vous connoître particulièrement ,
vous adreffe quelques réflexions fur votre piéce.
Le fuccès qu'elle a eu femble mériter de votre part
de nouveaux foins pour augmenter le plaifir qu'elle
a paru faire au Public. Il y a beaucoup de gaité
dans votre Opéra- Comique ; les rôles principaux
me paroillent fuivis celui de Colin infpire la joie la
plus vive. On auroit pu defirer un peu plus d'intérêt
dans celui de Fanchette : fon perfonnage eſt
cependant agréable. Il règne en général dans cette
JUIN 1765.
189
piéce un ton de plaifanterie aflez bien affaifonnée ;
mais vous devez favoir , Monfieur , que le choix
en eft effentiel . Ce n'eft point aflez de fe propofer
de faire rire le Public , il faut encore ménager fa
délicateffe. Cette règle eft indifpenfable depuis
que le théâtre eft l'école des bonnes moeurs. Parmi
les licences que vous vous êtes permiſes , il me
femble que vous pourriez en retrancher quelques
fcènes fans que cela nuifît à votre fuccès . Par
exemple , on a laiffé pafler ah ! le bel oifeau ; mais
je doute que l'épée du Financier qui branle dans
le manche faffe jamais un bon effet. Il pourra
bien en être de même de cette petite réflexion de
Colin : on n'a que du plaifir avec ces femelles . Cela
eft trivial. Encore un petit moyen. Vous favez
bien le jardin de .... hé bien ce n'eft pas là . Cela
reffemble trop à un mot de Merlin dans le retour
imprévu. Il faut éviter ces petites parités. Je ne
vous parlerai point de la fcène de l'ivrogne , de
celle du Tonnelier qui croit entendre un voleur ,
& qui reffemble peut- être un peu trop à celle du
Maréchal. Je ne vous dirai rien non plus du dénouement.
Il y a des gens qui veulent paroître
encore plus difficiles qu'ils n'ont droit de l'être. Il
me femble qu'on peut les compter quelquefois
pour zéro.
2
J'ignore , Monfieur , quelle part vous avez à
la mufique j'aime à croire que vous êtes en état
d'en faire de très - bonne . Sans aucune adoption de
perfonne , j'ai trouvé des ariettes agréables , que
l'on retiendra avec plaifir , & dont la facture m'a
paru produire un bon effet . Il y a fur-tout un trio
fort faillant.
Vous êtes fans doute , Monfieur , trop judicieux
pour attribuer à un efprit de critique le peu d'obfervations
que je prends la liberté de vous adreffer.
790 MERCURE DE FRANCE .
Je me flatte d'être l'écho de ce Public à qui vous
avez plu , & qui a été enchanté de votre ingénieux
couplet.
RÉPONSE.
MONSIEUR,
PUISQUE je n'ai pas le bonheur de vous connoître
, permettez que j'infere dans le Mercure
cette réponſe à la lettre que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire , je defire ardemment qu'elle
tombe fous vos yeux , & qu'en y recevant cette
marque de ma vive reconnoiffance , vous y trouviez
la docilité que vos fages leçons ont droit
d'exiger ; j'ai tout employé pour n'en obmettre
aucune circonftance ; & le Public , plus fatisfait
de la piéce qu'il ne l'étoit auparavant , me prouve
combien il eft important à un Auteur qui veut
plaire de fuivre ftrictement les avis des gens éclairés
qui veulent bien l'honorer de leur amitié ;
encouragé par vos bontés & par l'accueil que le
Public a daigné faire à cette petite bagatelle , j'aurois
pu m'attendre à des fuccès plus heureux fi.
j'eufle été fecondé comme je le defirois .... mais
chut ? il faut me taire, j'étouffe mes juftes plaintes,"
& je fuis confolé par le fuffrage qu'on a donné à ce
couplet qui a été fi fouvent demandé.
Air : De tous les Capucins du monde.
Cette piéce eft une orpheline
Profcrite dès fon origine ;
Mais en ce moment de faveur
Elle a befoin que le parterre ,
Senfible à fon premier malheur ,
Veuille bien lui fervir de père.
JUIN 1765: 191
CONCERTS SPIRITUELS,
Du Jeudi , 16 Mai , fête de l'Aſcencion.
СЕ
E Concert commença par Diligam te
Domine , Motet à grand Choeur de M. l'Abbé
GOULET , ci - devant Maître de mufique de l'Eglife
de Paris. Ce Compofiteur & fes ouvrages font à
préfent connus de tous les amateurs du Concert ,
& en poffeffion d'y être applaudis. M. BALBATRE
exécuta fur l'orgue l'ouverturedes Fêtes de Paphos,
arrangée par lui avec beaucoup d'intelligence ,
de goût & de connoiffance des effets de l'inftrument.
On peut s'imaginer combien la brillante
exécution de cet Artifte fait valoir ce beau mor-.
ceau de mufique. Tous les auditeurs témoignèrent
leurs plaifirs par des appplaudiffemens univerfels
. Mlle SCHENCKER , de la Mufique de S.
A. S. Monfeigneur le PRINCE DE CONTI , exé
cuta des pièces de harpe charmantes , & du genre
de mufique le plus agréable. Cette Virtuofe dont
on admire l'exécution , eft âgée au plus de douze
ans. Mlle AVENAUX & M. DURAND chantèrent
Cantemus , Moter à deux voix de feu M. Mouret.
Mlle FEL chanta un nouveau Motet à voix feule ,
de M. J. J. ROUSSEAU , dont les fymphonies d'un .
goût agréable & nouveau , furent généralement
applaudies avec vivacité ; la vocale de ce morceau
, point ou très peu analogue aux paroles ,
n'a été goûtée que par les amateurs déclarés de
la manière Italienne , laquelle ne s'adopte pas
encore au genre du Motet , pour des oreilles trang
192 MERCURE DE FRANCE.
çoifes accoutumées à la majeſté & à la convenance
des images & des expreffions dans les bons morceaux
de notre mufique latine , qui , fans contredit
, eft plus riche de vraie fcience que la plû-
Fart des Motets d'Italie parvenus à notre connoiffance.
Ce Concert fut terminé par Deus nofter
refugium , nouveau Motet à grand Choeur de
M. GIRAUD , Ordinaire de la Mufique de Sa Majefté
& de l'Académie royale . Ce Moter a eu du
fuccès & les gens de l'art l'ont généralement trouvé
bien travaillé. M. GIRAUD s'étoit déja fait connoître
avantageufement dans plufieurs productions
de Mufique françoife , & même fur notre ſcène
lyrique.
M. le GROS & M. GELIN ont chanté dans les
grands Motets.
Du Dimanche de la Pentecôte , 26 Mai.
Le Concert commença par une fymphonie de
M. BAMBINI. ( 1 )Le premier Motet à grand Choeur
( 1 ) N. B. Pour éviter les répétitions inutiles ,
nousnefommes point dans l'ufage de faire mention
des fymphonies par lesquelles commencent tous les
Concerts , à moins que quelques circonstances particulières
n'y engagent. Nous en avions omis une
intére fante , en rendant compte des Concerts du
temps de Pâques. Nous ignorions alors qu'une
Symphonie , qui y fut exécutée & fort applaudie
annoncée fous le nom de Madame *** . avoit été
furprise par M. fon pere , amateur de Mufique
très-connu , à Madame de C... auffi diftinguée par
les talens qu'elle poffède que par la figure. Nous
faififfons cette occafion de rendre hommage à cette
Dame que nous n'ofons nommer fans fon aveu
mais que l'on reconnoitra aux traits fous lesquels
nous la défignons.
Confiteber
JUIN 1765 . 193
K
Confitebor tibi Domine , de la compofition de M.
BLAINVILLE. Plufieurs morceaux de ce nouveau
Motet furent diftingués par beaucoup d'aplaudiffemens.
M. HOSBRUKER, de la Mufique du Prince
LOUIS DE ROHAN , exécuta des Duo de harpe
& de violon avec M. CAPRON , & deux pièces de
harpe de fa compofition . M. HOSBRUCKER a foutenu
admirablement la réputation qu'il avoit déja
ici du premier talent de l'Europe fur cet inftrument.
Les plus beaux fons , le tact le plus fûr , le
plus adroit , & en même tems le plus moelleux :
tel eft le jeu de cet Artifte étranger : ce qui le diftingue
encore fingulièrement , eft l'art des cadences
que l'on n'avoit point entendu jufques-là fur cet
inftrument dans la même perfection . M. CAPRON
joua un nouveau Concerto de violon de fa compofition
, dans lequel il a fait entrer des airs du
chant le plus agréable & qu'il exécuta avec toutes les
grâces du goût, & tout l'art que pofféde cet habile
lymphonifte. Il dut s'appercevoir par les marques
éclatantes de la fatisfaction des auditeurs , de la
vérité & de l'utilité des avis réitérés que nous
avons donnés aux talens diftingués,fur le genre de
mufique le plus propre à plaire toujours au Public.
Mlle AVENEAUX , chanta Cantate Domino , Motet à
voix feule de feu M. MOURET . On commence à
s'appercevoir fenfiblement des progrès que fait
cette Cantatrice dans l'art du chant, & des avantages
qui en résultent pour faire valoir toutes les beautés
de fon organe. Mlle FEL répéta le Motet de
M. J. J. ROUSSEAU , exécuté dans le précédent
Concert. Celui- ci fut terminé par Benedic anima
mea, nouveau Motet à grand Choeur de M. BUÉE,
Maître de Musique de la Cathédrale de Dijon .
L'étonnement de voir l'Auteur de cet ouvrage ,
qui n'a pas encore vingt ans , auroit fuffi pour lui
I
194 MERCURE DE FRANCE.
procurer beaucoup d'applaudiffemens ; mais après
avoir entendu le Motet , tous les connoilleurs &
les maîtres de l'art font convenus unanimement
qu'il feroit honneur au Compofiteur de la réputation
la plus décidée. De deux grands Choeurs ; le
premier eft marqué au coin du plus beau génie &
de la plus grande expreffion ; le fecond eft d'un
travail muſical , mais fait , ſelon les gens de l'arr,
comme par le Muficien le plas confommé . La diftribution
des récits , le caractère des chants , font
du meilleur goût & du genre le plus vrai. En un
mot , nous ne craignons point , fi ce jeune Compofiteur
continue de travailler fur les mêmes principes
& avec le même génie , de nous glorifier
d'avoir annoncé des premiers à la nation , un
grand homme dans fon art . M. BUÉE fort de la
Maîtrise de la Sainte Chapelle de Paris , & eft
éleve de M. l'Abbé DORIOT , Maître de Mufique
de cette illuftre Collégiale. Rien ne pouvoit faire
plus d'honneur à cette école & à celui qui la dirige
qu'un pareil éleve . Ce jeune Maître va prendre
poffeffion de la Maîtriſe de Dijón , en emportant
les fuffrages & l'admiration du Public de
Paris.
On ne peut refuſer la juftice due aux foins &
aux frais qu'emploient les Directeurs du Concert,
pour varier les plaifir's des auditeurs & pour intéreffer
la curiofité du Public , en recherchant &
en raffemblant non- feulement ce que la France ,
mais ce que l'Europe entière peut fournir de talens
diftingués en divers genres. Les Concerts
d'été , autrefois abandonnés , font devenus beaucoup
plus fréquentés , & ce font ceux-là même
que les curieux qui restent à Paris , doivent fuivre .
le plus affiduement , parce que la faiſon favoriſe
alors les voyages des talens étrangers , & donne,
JUIN 1765 . 195
par-là aux Directeurs les moyens de remplir leurs
vies. Un amateur frappé des rifques confidérables
qu'on hafarde , pour foutenir l'éclat de ce
Concert & fur-tout dans les jours d'été , cherehe
à former une fociété d'abonnemens, dont les fonds
puiffent au moins faire affurance contre la perte
des frais. Il eft facile en jettant un coup d'oeilfur
le compte que l'on rend de chaque Concert , de
connoître par foi - même la fidélité du témoignage
que nous rendons ici à ceux qui dirigent ce fpectacle.
SUPPLÉMENT à l'article de Littérature.
LA
vente des livres de la bibliothéque
de feue Mde LA MARQUISE DE POMPADOUR
ouvrira en fon Hôtel le 17 du préfent
mois de Juin . Nous avons précédemment
annoncé le catalogue de cette bibliothéque
qui fe diftribue chez Th . Hériſſant¸
Imprimeur du Cabinet & des bâtimens du
Roi , rue Saint Jacques , au coin de la rue
de la Parcheminerie.
1 ij
196 MERCURE DE FRANCE .
SUPPLÉMENT
A L'ARTICLE DES SPECTACLES.
NOUVELLE édition des AMANS MALHEUREUX,
ou le COMTE DE COMMINGES
, drame , par M. D'ARNAUD , auquel
font joints deux difcours préliminaires
. L'imitation ou traduction libre ,
en vers d'une scène de la Tragédie de
RICHARD III , par SCHAKESpear.
Une idée ou relation de la Trappe , &
les Mémoires du Comte de COMMINGE.
A Paris , chez l'Eſclapart , Libraire au
quai de Gêvres. Prix 3 liv. broch. in- 8 ° .
Obfervations de l'Auteur du Mercure pour l'arti
cle du Théâtre fur cette nouvelle édition.
ON a rendu compte de la première
édition de ce Drame , dans l'article de littérature
d'un de nos Journaux ; on en
donna même alors un extrait , moins pour
augmenter le débit de cet ouvrage , qui
étoit déja très- confidérable , que pour enrichir
le Mercure des fragmens qu'on en
JUIN 1765 . 197
avoit copiés. Je me propofois . dès -lors de
faire tourner à l'avantage de mon article
les lumières que l'Auteur avoit déja repandues
fur le genre tragique , dans un premier
difcours préliminaire. Forcé d'un
côté par l'étendue des matières , indiſpenfables
à employer , & de l'autre par les bornes
de cet article , j'avois différé juſqu'à
cette nouvelle édition , le plaifir de rappeller
tout ce que je crois qu'il y a à recueillir
dans le Drame & dans les difcours de
M. d'ARNAUD , pour le profit de l'Art &
pour la gloire de l'Auteur.
On trouvera le Drame de Comminge,
( que la modeſtie de l'Auteur intitule ainfi
& qu'il auroit pu nommer Tragédie ) corrigé
avec cette docilité pour les critiques
judicieufes , qui caractériſe le vrai talent.
Il a néceffité davantage la permiffion
que donne le Père Abbé au Frère Arfene
de voir & d'entretenir un étranger.
Il répond avec folidité au Cenfeur qui auroit
voulu que , contre la fidélité aux mémoires
ou roman du Comte de Comminge,
ce qui équivaut dans ce cas à la fidélité des
grands traits de l'hiftoire , Dorfigni n'eût
point été amoureux d'Adelaide , dans le
Drame , & qu'il n'eût joué que le rôle d'ami.
M. D'ARNAUD fonde à cet égard fa
juſtification fur une réflexion judicieuſe.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Il fe feroit , dit- il , écarté de fon but , en
prêtant à Dorfigni ce caractère étranger à
l'intérêt que doit toujours exciter cette
Adelaïde , l'âme invifible de la pièce. L'amour
de Comminge & celui de cet autre
perfonnage , animent & concentrent pour
ainfi dire l'intérêt , comme le penſe l'Auteur,&
contribuent en effet beaucoup plus
à l'unité d'action ; partie fi effentielle de
tout Drame,& partie trop négligée de nos
jours , par les Auteurs dramatiques , au
point que les lecteurs & les fpectateurs
fentent à peine à préfent le mérite d'y être
fidèles , ou le défaut énorme de violer ce
premier de tous les préceptes de l'art , &
le plus important. Le Poëte fe défend avec
retenue , mais avec force , fur la première
ſcène d'Eutime , dans le premier acte. Il la
regarde comme très néceffaire , comme une
des fources principales de l'intérêt. Il y a
lieu de croire que ceux qui n'écartent pas
le fentiment , pour ne laiffer agir que l'efprit
dans le jugement des ouvrages dramatiques,
feront de l'avis de M.D'ARNAUD,
& applaudiront à fa fermeté , contre la
difcuffion recherchée de la critique en cette
occafion. Il a retranché dans la dernière
fcéne du troisième acte , tous les détails du
rôle d'Eutime ou Adelaïde , defquels on
avoit déja été inftruit par les autres perJUIN
1765.
199
?
fonnages. L'Auteur convient que cette répétition
étoit une faute confidérable , mais il
n'a pas compté au nombre des longueurs &
des détails fuperflus , les développemens
du coeur & les gradations de la paffion
d'Eutime , dont M. D'ARNAUD eft bien
fondé à croire l'effet très -attendriffant. Il
fait à cette occafion des reproches au goût
moderne , qui peuvent être d'une grande
utilité pour arrêter la dépravation dont
il eft menacé. Nous y reviendrons , pour
approfondir davantage ce point fi imporrant
aujourd'hui , dans l'idée générale que
nous allons donner des objets que traite
l'Auteur de Comminge , dans fes deux difcours
préliminaires. Celui qu'il a ajouté
dans cette feconde édition , eſt un développement
des idées femées dans le premier.
Cet Auteur , y penſe en maître de
fon art , & paroît néanmoins confulter
toujours les fiens en parlant à fes lecteurs.
Tous ceux qui ont quelque notion de
l'art dramatique , penferont fans doute
avec M. D'ARNAUD , que non -feulement
la terreur & la pitié font les plus grands
refforts de la Tragédie , mais que fans cela
il ne peut y avoir de Drame tragique . On
abufe du mot toutes les fois qu'on donne
çe titre à ces pièces , dont l'intérêt d'amour
& de larmes fait le principal mobile , ficet
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
amour n'eft empreint de l'un de ces deux
grands caractères , qui feuls occafionnent
le vrai pathétique. Lorfque cette tendreffe
molle & langoureufe , que nos Dames
& quelques fades romanciers appellent
lefentiment , ne fe trouve pas au moins
compliquée avec les circonftances d'où
naiſſent les deux premirs refforts de la
Tragédie , que font les fcènes qui en réfultent
? De larmoyans dialogues dont on ne
trouvera point d'exemple chez les anciens,
& que les modernes exclueront totalement
de la fcène tragique , fi le goût reprend la
confiftance des génies du grand CORNEIL
LE , & après lui , de l'énergique CREBILLON.
*
M. D'ARNAUD rapporte tout le fuccès
de fon Drame au choix de fon fujet ; mais
nous devons rapporter à cet Auteur tout
l'honneur qu'il mérite d'avoir fenti de
quelle reffource peut être le mêlange de
la religion avec les paffions humaines ;
quel jeu prête aux mouvemens de l'âme ,
ce moyen toujours impofant fur l'imagination,
& ce qu'il ajoute de majeftueux aux
actions des perfonnages . On croyoit que
la religion des Grecs & des Romains &
celle du peuple d'Ifraël , étoient les feules
qui procuraffent cet avantage : la première,
par le poétique de fa théogénie & par le
JUIN 1765 . 201
r
fafte de fon culte : la feconde , par le fublime
de fon objet & de fon langage ,
ainfi que par la dignité de fon rite. M.
D'ARNAUD a très-bien faifi dans la nôtre,
ce point d'héroïfme moral qui exalte les
âmes qu'elle pénétre ; cette force , ce merveilleux
fpirituel qui foumettent la nature
étonnée & honteufe de fa foibleffè . C'eft
encore de cette aménité célefte dans notre
religion , qui tend aux âmes une main
fecourable , dans le temps même que le
cri du remord les déchire & les épouvante
le plus , que le Drame de Comminge emprunte
un caractère de nouveauté , dont fon
Auteur ne partage la gloire avec perfonne.
Ne nous le diffimulons pas , il faut pour
notre efprit , fur la fcène tragique , une
forte de pompe dans le moral , comme il
en faut une matérielle pour nos yeux . C'eſt
peut-être au défaut de ce premier moyen
que l'on doit attribuer le peu de fuccès de
tous les effais qu'on a tentés pour la Tragé
die bourgeoife. Je crois , comme je l'ai
déja dit , que cette efpèce de coloris facré
de la religion en impofe tellement à nos
idées , qu'il élève à la hauteur des plus
grands intérêts , des paffions & des actions
reltreintes dans les plus petits cercles ; &
au rang des plus illuftres héros de la fable
"

I v
102 MERCURE DE FRANCE .
& de l'hiftoire , les particuliers de la plus
fimple condition.
L'Auteur revient très-à- propos & trèsutilement
dans fon fecond difcours , à ce
fombre pour lequel il ne cache pas une
prédilection fingulière. Il croit devoir à ce
grand moyen , qu'il appelle la Magie pittorefque
de la Tragédie , la plupart des
traits & l'effet touchant de fon Poëme..
Je crois que les lecteurs réfléchis ne le contrediront
pas. Je fuis perfuadé en même
temps que la tourbe frivole aura fait &
fera bien de plates plaifanteries fur les
capuchons des Frères de la Trape , fur les
foffes , fur le tombeau fimple & ruftique de
RANCE. Je ne doute pas , fur-tout , que les
têtes de mort ne faffent faire bien des grimaces
ironiques aux jolies femmes , o
aux hommes qui leur reffemblent par l'efprit.
Mais qu'importe ? Une vérité en feratelle
moins une vérité , parce qu'il y aura
de petites têtes dans lefquelles elle n'aura
pu entrer? Pour appuyer fon fentiment fur
lefombre & fur l'appareil terrible dans le
tragique , l'Auteur cite M. de VOLTAIRE,
dans fa differtation à la tête de l'édition de
Semiramis. Il previent , dit M. D'ARNAUD ,
les infipides objections de cesfades plaifans,
qui penfent avoir taiffé échapper un bon mot
1
JUIN 1765 . 208
quand ils ont répété QU'ILS NE CRAIGNENT
PAS LES ESPRITS . Il cite encore quelques
autres apparitions qui ont affecté , tant fur
la fcène françoiſe , que même au théâtre
de l'Opéra. De-là , il ramène aux exemples
puifés dans la nature , & il fait (convenir
, en parcourant ce qu'elle peut pro
duire d'horreurs qu'elle nous agite ,
qu'elle nous remue bien plus fortement
que dans les tableaux agréables qu'elle préfente.
C'eft cet effet que l'on doit particulièrement
fe propofer dans la Tragédie ,
c'eft fon effence & fa conftitution intégrante
; la conféquence dérive tout naturellement
en faveur dufombre & du terri
ble.
Je fuis fâché qu'il ait échappé à M.
D'ARNAUD , de pulvérifer à cette occafion,
ces comparaifons fi bêtes , que font les petits
efprits , des ufages ou de la pompe des
anciens , avec des points refpectables de notre
rite , croyant par-là donner à ces parties
de vérité d'un fpectacle , un ridicule qui eft
uniquement en eux - mêmes. En effet
quelle déclaration publique d'aviliffement
d'efprit , dans ces têtes vuides de toute
idée & de toutes connoiffances honnêtes !!
C'eft cependant à ces méprifables plaifanteries
, que nous devons la lenteur des
"
I vj
204 MERCURE DE FRANCE .
progrès de notre théâtre fur la vérité & ſur
le genre des coftumes.
N. B. Les bornes de cet article nous contraignent
à remettre au Mercure prochain la fuite de
ces obfervations fur le difcours de l'Auteur du
Drame de Comminge. Nous espérons auffi avoir
affez d'espace pour faire part alors de nos réflexions
à l'Auteur des LETTRES SUR L'ÉTAT
PRÉSENT DE NOS SPECTACLES , avec des vues
nouvelles fur chacun d'eux , particuliérement fur
la Comédie Françoife & l'Opéra. Brochure in- 12 ,
qui fe trouve à Paris , chez Duchefne , Libraire ,
rue Saint Jacques , au temple du goût.
3
JUIN 1765. ૩૦૬
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 17 Avril 1765.
LEE Roi a donné l'Abbaye de Saint Vincent
Ordre de Saint Auguftin , Diocèſe de Senlis , à
l'Abbé de Moftueges , Vicaire Général du Diocèſe
de Chartres & fous- Précepteur des Enfans de France
; celle de Saint Maur-fur - Loire , Ordre de Saint
Benoît , Congrégation de Saint Maur , Diocèfe
d'Angers , à l'Abbé de Créqui de la Furjónniere ,
Vicaire Général du Diocèle de Lizieux ; le Doyenné
de l'Eglife Royale & Collégiale de Saint- Quentin
, Diocèle de Noyon , à l'Abbé de la Ville-
Mirmont , Vicaire Général du Diocèle d'Arras
le Prieuré Régulier de Saint Martin de Layrac ,
Ordre de Saint Benoît , Congrégation conventuelle
de Cluny , Diocèle de Condom , vacant en
régale , au fieur Jean- Marie de Polignac de Dorfan
de Pony petit ; le Canonicat avec l'Aumônerie
de l'Eglife Cathédrale de Metz , au fieur de Chil
leau , Vicaire Général du Diocèfe de Metz &
Aumônier de la Reine ; l'Abbaye de Maubuiſſon ,
Ordre de Câteaux , Diocèſe de Paris , à la Dame
106 MERCURE DE FRANCE.
de Jarente-Senat , Abbeffe de Beniffons - Dieu
celle de Saint Jean du Buits , Ordre de Saint
Benoît , Diocèle de Saint- Flour , à la Dame de
la Roche- Lambert , Religieufe à l'Abbaye de Cuf
fet ; & la place de Régale de l'Abbaye des Prez ,
Diocèle d'Arras , à la Demoifelle Françoife le
Couvreur.
Le Roi a accordé les entrées de fa chambre
au Maréchal de Sene&tere.
Le Roi a accordé au Comte de Mailly la fur
vivance de la charge de premier Ecuyer de Ma
dame la Dauphine , dont le Comte de Mailly ,
Marquis de Nefle , fon pere , eft pourvu.
Sa Majefté a difpofé du Gouvernement de
Brouage , vacant par la mort du Conte de Lordat
, en faveur du Marquis de Bonnac : Elle a
auffi accordé la place de Guidon , vacante dans la
Gendarmerie par la démiffion du Comte de Sa→
bran , au Marquis d'Eftourmel , fecond Cornette
réformé de ce Corps..
Le Roi a créé une charge de Confeiller furnu
méraire au Confeil Supérieur de Rouffillon en
faveur du fieur Bon , fils du premier Préſident de
ce Confeil , Intendant de la même province & du
pays de Foix.
Le 24 du mois dernier la Comteffe de Fougie
res & la Comteffe de Vibraye furent préfentées
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale , la pre
miere par la Comteffe d'Egmont , & la feconde
par la Comteffe de Roncée.
Le 26 , le fieur de Montholont prêta ferment
entre les mains du Roi en qualité de Premier Préfident
du Parlement de Metz.
Le Roi ayant nommé , il y a trois ans , Cheva
lier des Ordres Royaux , Militaires & Hofpitáliers
de Notre Dame du Mont- Carmel & de Saint La
JUIN 1765 . 10%
zare de Jérufalem le fieur de Baſquiat de la Houze,
ci-devant Miniftre chargé des Affaires de Sa Majefté
auprès du Roi des deux- Siciles & du Saint
Siege ; il a été reçu le 30 dans l'appartement de
Monfeigneur le Duc de Berry , Grand Maître
defdits Ordres , après avoir fait fa profeffion &
l'émiffion de fes voeux entre les mains du Comte
de Saint- Florentin , Gérent & Administrateur de
ces Ordres pendant la minorité de Monfeigneur
le Grand Maître , dont le nouveau Chevalier euc
l'honneur de baifer la main en figne d'obédience.
Enfuite le Comte de Saint- Florentin reçut Cheyaliers
novices defdits Ordres les fieurs d'Arcizas
d'Eſtauſan , de Fay d'Athiès , de James de Longeville
, Collinet de la Salle , de Rigot de Montjoux
, d'Archambault de Languedoue , le Mouton
de Boifdeffre , de Nattes , de Villelongue de Guignicourt
, de Salis de Samades , Loudeix de Puitignon
, de Bréchard de Brinay , de la Rue de
Frefnay , de Malherbe , de la Cheviere , de Thouvenin
d'Hamonville ; Teillé de Laubray , de Ridouet
de Sancé , de la Tour du Mefnil , de Montrond
, Drouart de Lezey , de Mouchy , du Houx
d'Hauterive , de Meffey , tous Elèves de l'Ecole
Royale Militaire , placés dans différens corps des
troupes de Sa Majesté après leur réception ils
furent admis à l'honneur de baifer la main de
Menfeigneur le Grand Maître. Les Chevaliers ,
Commandeurs , Grands Officiers , & plufieurs
Chevaliers & Commandeurs Eccléfiaftiques , ont
affifté à cette cérémonie.
Le 31 , Leurs Majeftés & la Famille Royale
fignerent le contrat de mariage du Comte de
Blangis , Colonel du Régiment de la Couronne ,
avec Demoiſelle le Bouthillier.
Le 2 de ce mois le Vicomte de Choiſeul ,
fils
208 MERCURE DE FRANCE.
du Duc de Praflin , Menin de Monfeigneur le
Dauphin , a pris congé de la Cour , pour faire un
voyage en Angleterre.
Le 4 , jour du Jeudi Saint , l'abfoute ayant été
faire par l'Evêque de Beziers & le Sermon prononcé
par l'Abbé Guyot , Aumônier du Duc
d'Orléans , le Roi lava les pieds à douze pauvres
& les fervit enfuite à table. Le Prince de Condé ,
Grand Maître de la Maiſon du Roi , étoit à la tête
des Maîtres d'Hôtel , conduit par le Marquis de
Dreux , Grand Maître des Cérémonies . Les plats
furent portés par Monfeigneur le Dauphin , Monfeigneur
le Comte de Provence , Monfeigneur le
Comte d'Artois , & par le Duc d'Orléans , le Duc
de Chartres , le Duc de Bourbon , le Prince de
Conty , le Comte de la Marche , le Comte d'Eu ,
le Duc de Penthievre , le Prince de Lamballe &
les principaux Officiers de Sa Majeſté.

Le même jour la Reine entendit le Sermon de
la Cêne , prononcé par l'Abbé Veytard , Prêtre de
la Communauté de la Paroiffe de Saint Sulpice.
L'Evêque de Beziers fit enfuite l'abfoute , après
laquelle Sa Majefté lava les pieds à douze pauvres
filles qu'Elle fervit à table. Le Marquis de Talaru ,
fon premier Maître d'Hôtel , précéda le fervice ,
& les plats furent portés par Madame la Dauphine,
Madame Adelaide , Meldames Sophie & Louife ,
& par la Comtelle de la Marche , ainfi que par
les Dames du Palais de la Reine & les Dames de
Mefdames.
Le 8 , le Duc de Rohan étant revenu de Bretagne
, a été préſenté au Roi , aiofi que la Duchelle
de Rohan , par le Maréchal Duc de Richelieu .
Le même jour le Chevalier de Pres de Craffied
prêta ferment entre les mains de Sa Majeſté pour
la Lieutenance de Roi de Bourgogne au Comté
de Charolois.
JUIN 1765. 209
Le 13 , Leurs Majeftés & la Famille Royale
fignerent le contrat de mariage du fieur Senac de
Meilhan , Maître des Requêtes , fils du premier
Médecin du Roi , avec Demoiſelle fille du fieur
Marchand de Varennes , Maître d'Hôtel du Roi.
Le 13 , celui du Comte de Mailly , premier
Ecuyer de Madame la Dauphine en furvivance ,
avec Demoiſelle d'Hautefort ; & celui du Marquis
de Genlis avec Demoiſelle de Villemeur .
Le
ke 13 , le Duc & la Ducheffe d'Aiguillon , étant
de retour de Bretagne , ont été préfentés à Leurs
Majeftés & à la Famille Royale.
Le 24 du mois dernier le fieur Renaudot eur
T'honneur de préfenter à Monfeigneur le Duc de
Berry , à Monfeigneur le Comte de Provence & à
Monfeigneur le Comte d'Artois un ouvrage de fa
compofition , intitulé : l'Arbre Chronologique de
l'Hiftoire Univerfelle , ou Tableau des principaux
Etats du monde , dédié à Monfeigneur le Duc de
Berry. "
Le 25 le Chevalier de Borain , Géographe ordinaire
du Roi , & ci - devant attaché pour cette
partie à l'éducation de Monfeigneur le Dauphin ,
eut l'honneur de préſenter au Roi le fieur de Borain
fons fils , chargé de l'exécution des cartes du
théâtre de la guerre , tant en Allemagne qu'en
Prulle , en France , en Portugal & en Amérique.
Il a aufli préfenté à Sa Majeſté & à la Famille
Royale la carte de l'Electorat de Saxe , dédiée à
l'Electeur avec la permiffion du Roi.
Le même jour le fieur Pingré , Chanoine Régu
lier de Sainte Genevieve , & le fieur Lattré , Graveur
, ont eu auffi l'honneur de préſenter au Roi
& à la Famille Royale un plan de la ville de Peckin
, dont la gravure a été dirigée par le fieur de
Lifle , & un mémoire fur la fondation , l'hiſtoire
210 MERCURE DE FRANCE.
& la defcription de cette ville , composé par les
fieurs de Line & Pingré , avec des figures gravées
par le fieur Lattré.
Le 31 , les fieurs de Buffon & d'Aubenton ont
.eu l'honneur de préfenter au Roi & à Monfeigneur
le Dauphin les XII & XIII volumes in-4° de
l'Hiftoire Naturelle , générale & particuliere , avec
la defcription du Cabinet de Sa Majesté.
Le 10 de ce mois le fieur d'Açarq , des Académies
d'Arras & de la Rochelle , eut l'honneur de
préfenter à Monſeigneur le Duc de Berry , à Monfeigneur
le Comte de Provence & à Monfeigneur
le Comte d'Artois le premier tome des Vies des
Hommes & des Femmes illuftres d'Italie , depuis
le rétabliffement des Sciences & des Beaux Arts ,
traduites d'après un manufcrit Italien du fieur
Sanfeverino . Cet ouvrage eft dédié à Monſeigneur
le Duc de Berry.
44 Le 28 Mai 1765 le Comte de Buzançois , petitfils
puîné de M. le Duc de Saint- Aignan , Pair de
France , Chevalier des Ordres du Roi , &c . fut
mis par Sa Majefté en poffeffion des honneurs
attachés au titre de Grand d'Eſpagne de la première
claffe , accordé par le feu Roi d'Espagne ,
Philippe V , au feu Duc de Beauvilliers , qui avoit
été fon Gouverneur , & placé à fa réquifition fur
la Terre & Comté de Buzançois , grâce dont l'intention
du Roi d'Espagne , aujourd'hui régnant ,
eft que jouiffent à perpétuité tous ceux de la famille
dudit Duc de Beauviliers qui feront poffe
feurs de ladite terre.
LOTERIES.
Le cinquante & unieme tirage de la Loterie de
l'Hôtel de Ville s'eft faite le 26 Mars en la maniere
ascoutumée. Le los de cinquante mille livres eft
JUIN 1765 . 2FF
Echu au numéro 76143 ; celui de vingt mille livres
au numéro 6676 , & les deux de dix mille livres
aux numéros 71378 & 73631 .
Le 6 Avril on a tiré la loterie de l'Ecole Royale
Militaire . Les numéros fortis de la roue de fortune
font , 37 , 11 , 19 , 13 , 81.
NAISSANCES.
Le 13 Avril la Princeffe de Guemené eft accou→
chée d'une fille .
On mande de Franche- Comté que la Comteffe
de Grammont , épouſe du Comte de Grammont ,
Maréchal de Camp , eft accouchée d'un fils au
Château de Dracy en Bourgogne.
LE 29 Avril 1765 fut tenue fur les fonts de baptême
à Versailles , dans la Chapelle du Château ,
par Monfeigneur le Dauphin & par Madame Ade-
Taide ,, Philippine - Louife- Chriftophe de Lieurray,
née le 21 Décembre 1757 , fille de Jean- Baptifte ,
Baron de Lieurray & d'Authenay , Seigneur du
Mefnil , Pipart , &c. Meftre de Camp de Cavalerie
, Gentilhomme de la Manche de Meffeigneurs
fils de France , & de Marie- Charlotte de Maziere,
>
La Maiſon de Lieurray eft l'une des plus anciennes
de Normandie ; elle figure depuis plufieurs
fiécles avec les premieres races de cette Province,
par fes alliances , par les fervices & par la nature
de fes poffeffions , & à l'avantage de trouver la
preuve de ces faits dans les cartulaires de l'Eglife
de Lizieux & de l'Abbaye de Saint- Dizier ; dans le
dépôt du tréfor des chartres du Roi , dans les
régiftres de l'Efchiquier de Normandie & de la
Chambre des Comptes de Paris & dans les autres
fources des monumens de notre hiftoire. Elle a
pris fon nom du Bourg de Lieurray, fitué au Diocèle
de Lizieux. Gilles de Licurray , Chevalier ,
212 MERCURE DE FRANCE .
Seigneur de Lieurray , fonda une Prébende de
Chanoine dans l'Eglife de Lizieux en 1313 .
fer-
Jean de Lieurray , l'un de ſes deſcendans ,
vit dans la guerre contre les Flamans en 1386.
Son fils , de même nom que lui , par un privilége
réſervé aux nobles fuť mis , étant mineur , fous la
garde du Roi en 1396 .
Richard de Lieurray , fon petit- fils , Seigneur
de Pominier - Enté , de Malicorne , de Gaudreville
, d'Ectot , &c. procura à fa poſtérité , par
l'alliance illuftre qu'il contracta , l'avantage d'appartenir
aux premieres maifons du Royaume ; il
époufa Robine d'Annebaut , foeur de Jean d'Annebaut
, Connétable héréditaire de Normandie ,
tante du Cardinal d'Annebaut & de Claude d'Annebaut
, Maréchal & Amiral de France ; de ce
mariage font iffues les diverfes branches de la
Maifon de Lieurray , actuellement exiſtantes.
Les autres alliances qu'elle a faites font avec les
Maifons de Conflans , d'Epinay , de Canonville-
Raffetot , de Malortie , de Chambon , d'Olmont ,
de le Conte d'Orvaux , de Bofc de Radépont , de
Lomblond des Effards & autres.
Ses armes font d'azur à une bande d'or chargée
de 2 croiſettes de gueulles & accompagnée en
chef de 2 roſes & en pointe de 2 molettes d'or.
MORT S.
Mademoiſelle de Sens , Princeffe du Sang , eft
morte en cette ville le 15 de ce mois , vers les
huit heures du matin , âgée de cinquante-neuf
ans , fept mois. Cette Princeffe , qui fe nommoit
Elifabeth - Alexandrine de Bourbon- Condé , étoit
fille de Louis , Duc de Bourbon - Condé , Prince
du Sang , Grand- Maître de la Maiſon du Roi &
Gouverneur du Duché de Bourgogne , mort le
1
JUIN 1765. 213
4Mars 1710 ; & de Louiſe - Françoiſe de Bourbon ,
légitimée de France , fille du feu Roi , morte le
6 Juin 1743. Le Roi prendra le deuil à cette occa-,
fion Samedi , 10 de ce mois , pour douze jours.
N. de la Gogué , Abbé Commendataire de
l'Abbaye de Guiftres , Ordre de Saint Benoît
Diocèle de Bordeaux , eft morte à Bordeaux le
8 Mars , âgé de quatre - vingt- quatre ans.
E
A VIS DIVER S.
AZO T.
LIXIR anti -apoplectique , ftomachique , carminatif,
le plus parfait qui ait encore paru , tant
par fon efficacité , que par fa fineſſe & ſon parfum,
qui rendent cet Elixir agréable .
Comme ftomachique , il favorife infenfiblement
la digeftion , dont la mauvaiſe qualité eft
la fource ordinaire de l'apoplexie , & ce , fans
aucunement échauffer . Comme carminatif , il calme
les vapeurs , fur-tout celles occafionnées par
les vents qu'il diffipe , ainfi que les coliques qu'ils
occafionnent.
Les bouteilles font de demi-feptier , à raiſon
de 3 liv. Une cuillerée à bouche eft fuffifante pour
en conftater l'efficacité.
On n'en trouvera que chez le fieur Rouffel ,
Epicier- Droguifte , dans l'Abbaye Saint Germaindes-
prés , à côté de la Fontaine , vis - à- vis Madame
Duliége , Marchande Lingére à Paris .
Le fieur Prud'homme, Marchand de papier, rue
des Lombards , vis - à- vis celle de la Vieille- Mon214
MERCURE DE FRANCE.
noie , donne avis qu'il lui eft arrivé de très - beaux
papiers de la Chine , propres à faire tapifleries
de la plus grande hauteur & dans un goût nouveau.
On trouvera à l'Hôtel d'Aligre , rue Saint
Honoré , près la Croix du Trahoir , dans les
anciennes falles du Grand Confeil , le dépôt d'une
nouvelle manufacture de toutes fortes d'étoffes
peintes d'un nouveau goût , à l'inftar des plus
beaux Pekins , fur tafetas , fatins , mouffelines des
Indes, &c, pour robes de femmes & pour meubles.
AP PROBATIO N.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de Juin 1765,
& je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce premier Juin 1765.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES..
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
"
L
ARTICLE PREMIER.
ETTRE à un ami fur le dégoût du monde. P. s
A l'Auteur du Mercure , au ſujet d'une lettre
de HENRY IV .
LETTRE de HENRY IV.
ODE anacreontique . Portrait de Thémire.
VERS à Mettre en vaudeville ou en romance.
MADRIGAL à M......
VERS à M.... qui avoit envoyé au Chevalier
17
18
21
22
23
!
JUIN 1765. 215
de Juilly- Thomaffin un nouveau recueil de
contes en vers dont il étoit auteur. ibid.
RÉPONSE à la première idille de Mofchus , &c. 24
LE Baifer. Paftorale .
RÉFLEXIONS fur le naturel dans les ouvrages
ibid.
d'efprit. 26
MADRIGAL à Mde M.
46
ÉPIGRAMME . ibid.
ÉPITAPHE .
ibid.
A Mde qui faifoit du feu elle- même: 47
LE Chat & la Souris , fable . 48
LETTRE d'un Citoyen de Beauvais à l'Auteur
du Mercure.. 49
A M. DE LA PLACE , auteur du Mercure, Sur
M. Rameau.
51
5-7
VERS envoyés de CALAIS pour le portrait de
M. de Belloy.
LETTRE à M. de la Place , fur un phénomène
littéraire .
A M. de Voltaire , par M. le Marquis de...
ENIGMES.
LOGOGRYPHES..
PLAINTE amoureuſe , ariette.
ARTICLE II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ibid.
64
LETTRE à M. de la Place , fur le Commentaire
de toutes les Coutumes de France.
LES Amans Malheureux, ou le Comte de Comminge
, drame , par M. d'Arnaud.
71
86
103
IIS
VOYAGES de Mylord Céton dans les planètes ,
ou le nouveau Mentor , &c.
ANNONCES de livres.
ART. III. SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MÉDECINE.
TRAITÉ de l'exiftence , de la nature & des propriétés
du fluide des nerfs , & c . 131
216 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION fur une fille qui vomiffoit des
cailloux , par M. Renard , Docteur- Médecin
à la Fere. 3
GÉOMÉTRI E.
AVERTISSEMENT aux Géométres , par M. ďAlembert.
ART. IV . BEAUX ART S.
ARTS UTILE S.
HORLOGERIE, Précis d'une nouvelle montre
à répétition , par M. Millot , Horloger du
Rei , &c.
ARTS AGRÉABLES.
148
154
∙159
GRAVURE. Portrait du Chancelier de l'Hôpital. 165
ARTICLE V. SPECTAC LE S.
OPÉRA.
COMÉDIE Françoiſe.
17%
176
ETTRE à M. de la Garde, Penfionnaire adjoint
au privilége du Mercure pour la partie des
Spectacles.
EPONSE de l'Auteur du Mercure pour la partie
du Spectacle , à M. de Camp...
COMÉDIE Italienne.
LETTRE anonyme écrite à l'Auteur du Tonnelier.
KÉPONSE.
1,84
187
188
01 190
191
195
196
FONCERTS Spirituels. Du Jeudi , 16 Mai , fête
de l'Afcenfion. $
SUPPLEMENT à l'article de Littérature.
SUPPLÉMENT à l'article des Spectacies.
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES.
FRANCE . Nouvelles de la Cour , de Paris, &c. 205
Avis divers .
De l'Imprimerie de LOUIS
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le