→ Vous voyez ici les données brutes du contenu. Basculez vers l'affichage optimisé.
Fichier
Nom du fichier
1765, 02
Taille
7.86 Mo
Format
Nombre de pages
227
Source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ A UR O. I.
FEVRIER 1765.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine."
Chez
Cochin
Shus in .
Papilion Scrip.
A PARIS ,
CCHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis -à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti .
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur du Palais .
Avec Approbation & Privilège du Roi.
ABLIOTECA
REGLA
LE MAGENS13.
1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure est chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
>
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour rémettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumès 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fois par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pourſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
Zirangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci-deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
Leurs ordres , afin que le paiement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft composée de
cent huit volumes. On en prépare une
Table générale , par laquelle ce Recueil
fera terminé ; les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.
00
MERCURE
DE FRANCE.
FEVRIER 1765 .
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ELOGE hiftorique de M. le Baron
DE CLOSE⚫N.
LORSQUE ORSQUE dans le cours d'une guerre
fanglante on voit tomber ces chefs illuftres
, l'efpoir des nations & l'ornement des
armées , quelque confolation fe mêle du
moins aux regrets qu'ils nous coûtent : leur
fang a été le prix de la victoire , où géné-
A iij
MERCURE DE FRANCË.
reufement dévoués au falut de leur patrie ,
ils ont , par le facrifice de leur vie , fauvé
des concitoyens & confervé des vengeurs.
Les champs de bataille font l'empire de la
mort. Il femble qu'elle ait le droit d'y
choisir à fon gré fes victimes. Mais , fi
dans le fein de la paix elle vient à frapper
ceux qu'elle avoit tant de fois épargnés
dans les combats , c'eft alors que les cris
funébres fe font entendre , & que nos
pertes nous font d'autant plus douloureufes
, que nul fentiment héroïque ne nous
aide à les fupporter . Telle a été fans doute
la douleur de tous les Militaires François ,
lorfqu'après avoir perdu trois Officiers .
diftingués ( 1 ) , qui avoient échappé prefque
miraculeufement aux périls d'une .
guerre cruelle , ils ont vu toutes leurs plaies
fe r'ouvrir par la mort de M. le Baron
de Clofen. Puiffe le foible hommage que
je vais effayer de rendre à fa mémoire , leur
prouver du moins qu'un intérêt actuel n'eft
pas la feule meſure de la reconnoiffance ;
que la gloire des guerriers ne perd pas fon
éclat dans le calme de la paix , & que leur
nom retentit encore quand le bruit des
armes a cellé de fe faire entendre !
M. le Baron de Clofen nâquit en Baviere
( 1 ) MM. de Belfunce , de Bourlamaque & de
Bréhant.
FEVRIER 1765 .
en 1718 d'une des plus anciennes familles
de ce Duché ( 2 ) . Il y a tout lieu de croire
qu'il fut de bonne heure deſtiné à la
profeffion
des armes , puifque fon éducation
étoit à peine finie lorfque la guerre qui
s'éleva en 1733 , entre la France & la Maifon
d'Autriche , le tira de la maifon paternelle.
Dès cemoment les camps & les armées devin
( 2 ) La famille des Barons de Clofen eft une des
plus anciennes en Baviere. En 1150 ils ont changé
le nom de Muhlberg , qu'ils portoient auparavant ,
en celui de Clofen , & c'eft George de Muhlberg ,
qui , après avoir épousé en 1130 Anne , Comteffe
de Landau , a occafionné ce changement. 11
fubfifte de cette famille , depuis près de quatre
fiécles , deux branches principales ; fçavoir , les
Barons de Clofen à Haydenbourg & les Comtes.
de Clofen à Gern- Urbain. George & Jean de Clofen
étoient acteurs au Tournois de Ratisbonne en
1412 ; & c'eft depuis ce temps que la branche de
Haydenbourg a obtenu la charge de Maréchal
héréditaire de la Baffe - Baviere , qu'Etienne de
Clofen , fils de Jean a exercée en plufieurs occafions.
En 1555 Wolffgang de Clofen fat éla Evêque
& Prince de Paffau , & les Barons de Clofen
n'ont pas manqué depuis d'illuftrer leur famille par
des actions & par les emplois diftingués qu'ils ont
occupés. Charles , Baron de Clofen , Maréchal de
Camp au fervice de France , étoit de la branche de
Haydenbourg ; il étoit né en 1718.

Cette note vient de M. le Baron d'Efebeck , Miniftre de
S. A. S. M. le Duc de Deux - Ponts , & beau -père du Baron
de Clofen. Il reste une fille de fon mariage avec Mlle d'Eſebeck.
ܘ ݂ܬ
A iv
MERCURE DE FRANCE.
rent fa patrie. Ce fut dans le régiment de
Daun au fervice de l'Empereur Charles VI,
qu'il fit fes premieres armes. La fcène qui
s'ouvrit alors étoit bien digne de fixer les regards
de ceux qui confidèrent la guerre
plutôt comme un art que comme un métier.
Une longue paix avoit permis à toutes les
nations de rétablir leurs troupes & leurs
finances épuifées par la guerre de fucceffion
; mais il reftoit encore une partie de
ces hommes illuftres qui avoient pendant
long- temps balancé entre eux le fort des
Etats.Eugene, Berwick&Villars rentroient
dans la carrière , tandis que le dernier Roi
de Pruffe faifoit voir à l'Europe étonnée
que fi le génie & l'expérience pouvoient
encore former des Céfars , il n'appartenoit
qu'à l'application conftante & éclairée d'un
Monarque militaire de reproduire les légions
de Scipion ( 3 ) .
( 3 ) Le Roi de Pruffe , père du Roi régnant ,
eft le premier Monarque moderne qui ait connu
à un certain point l'art d'exercer & de diſcipliner
les troupes cet art paroît avoir eu le même
fort que la République Romaine 3 car dès le temps
de Céfar les Romains avoient perdu les principes
de leur difcipline & de leur tactique. Le bel âge de
la légion fut celui des Scipions ,L'hiftoire moderne
nous fait connoître de braves Soldats & de grands
Généraux ; mais nous n'appercevons quelque apparence
de difcipline que dans l'infanterie EfpaFEVRIER
1765.
La guerre , qui s'annonçoit d'une façon
fi formidable , n'eut qu'une courte duré .
Une ambition démesurée n'agitoit point
le parti vainqueur , & une opiniâtreté téméraire
n'aveugloit point le plus foible. La
paix fe fit après trois campagnes comme
elle auroit pu fe faire dès la première , &
l'on eût dit feulement que la fortune n'avoit
pas voulu permettre que le fort de deux
Princes eût été changé fans qu'ils lui payaffent
un tribut de fang & de deuil. Toute
l'Europe eût donc été pacifiée , fi les Turcs
ne s'étoient réſolus à prendre part à la
guerre au moment où le principe venoit
d'en être détruit. Ils attaquerent Charles
VI; mais ils eurent toutes fes forces à
combattre , & l'efpèce d'équilibre qui s'établit
dès le commencement de certe guerre
ne fervit qu'à la rendre plus défaftrenfe.
gnole du temps de Spinola , du Duc d'Albe & du
Duc de Parme : encore voyons- nous que ces troupes
étoient plutôt eftimées , comme étant de vieilles
troupes , que comme étant des troupes bien exercées.
Quoique Louis XIV eût mis fur pied une
infanterie plus belle & mieux ordonnée qu'aucune
autre qui eût paru jufques - la , fes troupes fe diftinguèrent
beaucoup plus par leur courage que par
leur inftruction. Il paroît auffi que l'infanterie de
Charles XII fut plus audacieuſe que favante . Enfin
on ne peut s'empêcher de regarder l'art d'inf
truire , d'exercer& de faire manoeuvrer les troupes
comme un art moderne, ou nouvellement reftitué
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
M. le Baron de Clofen y trouva une inf-
.truction néceffaire à tous les hommes , &
fur- tout aux guerriers. Il apprit à fouffrir .
En effet , depuis que les Nations Européen
nes , adoucies par les moeurs , & éclairées
par la philofophie , ne paroiffent plus former
qu'une vafte république réunie par
les liens du fang & ceux du commerce
ce n'eft plus que chez les Ottomans que la
guerre fe fait voir entourée de toutes fes
horreurs. Là , le théatre des combats eft
communément un défert où la famine &
>
la contagion difputent aux armes le droit
de détruire les hommes. Là , le courage
magnanime doit combattre contre le fanarifme
furieux ; car ce n'eft plus le falut des
états qui fert de mefure au fang qu'on
doit répandre. Un préjugé aveugle précipite
le Muſulman dans les dangers , & lui
fait rechercher la mort lors même que le
facrifice de fa vie ne peut être utile à fon
Souverain. Et que fert- il à fes ennemis
mêmes d'épargner leur fang , lorfque la
captivité , qui conferve leurs jours , eft
plus affreufe que la mort ? Le héros qui
défendoit hier fa patrie , s'il tombe au
pouvoir, des Turcs , n'eft plus aujourd'hui
qu'un vil efclave. Plus fa valeur , fon
grade , fa naiffance le rendent recommandable
, plus il éprouve de rigueurs ,
.
FEVRIER 1765. II
afin que l'horreur de fa prifon augmente
le prix odieux qu'on met à fa liberté,
Les Turcs , & particuliérement les
Turcs Afiatiques , ont encore confervé
la manière de combattre des nations bar,
bares auxquelles ils doivent leur origine.
La rapidité de leurs chevaux & l'audace de
leur cavalerie tiennent leurs ennemis dans
des alarmes perpétuelles. En effet , fi vos
efpions vous apprennent qu'ils les ont
laiffés à douze lieues de vous , il faut
fur le champ vous préparer au combat. Des
cris confus ne tardent pas à fe faire entendre
, & bientôt ils rempliffent l'air d'un
bruit effroyable : cependant l'ennemi ne
paroît point encore ; mais fe faire voir ,
arriver & attaquer , n'eft pour lui qu'un
inftant. L'art , à la vérité , s'eft préparé des
reffources contre cette impétuofité formidable.
Aux piques , fi fort recommandées
par Montecuculli , l'Autrichien a fuppléé
l'ufage des chevaux de frife placés fur le
front des bataillons, tandis que l'ordre &
la folidité des cuiraffiers brave l'effort du
Spahis téméraire ; mais nul obftacle n'eft
capable d'arrêter ces fanatiques , dont le
nombre est toujours très -grand dans les
Armées Turques. Ces infenfés , qui fe font
dévoués à la mort dès le commencement
de la campagne , & qui viennent de noyer
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dans l'opium le peu de raiſon qui leur
refte, fe précipitent feuls au milieu des
efcadrons , ou s'avancent fous le feu des
bataillons pour couper avec leurs fabres les
chevaux de frife qui s'oppofent à leur paffage.
C'eſt de M. le Baron de Clofen luimême
que je tiens ces détails fur la manière
de combattre des Turcs : il l'avoit étudiée
avec application , & s'étoit même inftruis
dans les langues hongroife & turque , qu'il
parloit facilement , ainfi que prefque toutes
les langues modernes .
A peine le traité de Belgrade avoit- il
achevé de pacifier l'Europe , que la mort
de l'Empereur Charles VI fut le fignal d'une
nouvelle guerre. Comme la Baviere devoit
y jouer un rôle principal , M. de Clofen
n'héfita point à retourner dans fa patrie..
Il fut fait Capitaine dans le régiment de
Taxis , & dans la même année Lieutenant-
Colonel de celui de Fugger. Parvenu aux
grades fupérieurs , il ne tarda pas à fe faire
connoître. Il fe diftingua en plufieurs occafions
, & particuliérement à Muhldorff, où
il, attaqua l'infanterie Autrichienne qui
gardoit les dehors de cette ville , & la
pouffa avec tant de vigueur , qu'étant entré
avec elle dans la place , il s'en rendit maî
tre. La mort de l'Empereur Charles VII
& la paix que l'Electeur de Baviere ne
FEVRIER 1765. If
tarda pas à conclure avec la Reine de
Hongrie , obligerent M. de Clofen à chercher
ailleurs les occafions d'étendre la
réputation qu'il avoit déja acquife. Il étoit
naturel qu'il fe tournât du côté des anciens
alliés de fes Princes. D'ailleurs , une armée
de cent cinquante mille François , commandée
par leur Monarque , & déja vic
torieufe de toutes les Puiffances combinées
contre elle dans les champs de Fontenoy
formoit un fpectacle bien digne d'attirer
l'attention d'un homme tel que M. de
Clofen. Il fit la campagne de 1746 comme
volontaire avec M. le Comte de Baviere ,
frere de fon dernier Souverain ; & pendant
cette campagne il ne quitta prefque
point M. le Maréchal de Saxe, M. le
Comte de St. Germain , fous les ordres
duquel il avoit fervi en Baviere , ayant levé
un régiment , il en fut fait Lieutenant-
Colonel , & continua d'y fervir jufqu'en
1757, qu'il quitta ce corps pour être Colonel
à la fuite du régiment de Royal-
Baviere.
Jufqu'ici M. de Clofen , artifan de fa
fortune , étranger dans la nation qu'il fervoit
, & n'ayant que fon mérite pour recommandation
, avoit eu à lutter contre
les nombreux obftacles qui difputent l'en
trée d'une carrière où les premiers pas font
14 MERCURE DE FRANCE.
les plus difficiles. Nous allons voir fa deftinée
changer tout à coup & lui annoncer
des jours heureux , dont une mort prématurée
ne lui a pas permis de jouir affez
long- temps. Un digne rejetton de la race
de fes Souverains , un Prince dont l'efprit
éclairé & les vertus aimables rendent les
faveurs auffi douces que flatteufes , fe chargea
de la récompenfe que la fortune devoit
au mérite. S. A. S. M. le Duc de Deux-
Ponts ne connut point M. de Clofen fans
l'apprécier , & l'estime qu'il conçut pour
lui fut bientôt fuivie de fes bienfaits . Ce
Prince , que d'anciennes liaifons uniffent
avec les François , mais qu'un fentiment
perfonnel & réciproque attache encore
davantage à leur Roi , lui offrir au commencement
de la dernière guerre un régi
ment de quatre bataillons , levé dans fes
Etats. C'eft un préjugé affez généralement
établi , qu'un régiment nouvellement créé
ne peut être de long- temps en état de faire
la guerre. M. le Duc de Deux-Ponts voulut
que le fien fervit fur le champ , & qu'il
ne fe fit connoître qu'en fe diftinguant.
Qui mieux qu'un Souverain peut favoir
combien tout dépend du Chef ? M. de
Clofen fut fait Colonel de ce nouveau
régiment , qui entra en campagne en
1757 , & fut également admiré pour la
FEVRIER 1765 . 15
valeur & la difcipline des Soldats & pour
le mérite des Officiers qui furent choifis
pour les commander.
La campagne de 1758 , & fur- tout la
victoire que M. le Maréchal de Broglie
remporta près Sundershaufen ; donnerent
à M. de Clofen de nouvelles occafions de
fe diftinguer à la tête de fon régiment ,
qui contribua beaucoup à la gloire de
cette journée. Mais ce qu'il y eut de plus
flatteur pour lui , c'eft que ce fut dèslors
que fon Général l'honora de cette
eftime & de cette bienveillance dont il lui
a donné tant de preuves dans le cours de
cette guerre. Heureux le mérite & les talens
, lorfque des regards éclairés les fécondent
& les arrachent à cette médiocrité
d'état qui les flétrit également , foit qu'elle
les laiffe trop long - temps dans l'obfcurité ,
foit qu'elle les oblige de defcendre jufqu'au
vil métier de fe louer foi- même
pour être loué des autres ! La modeſtie &
la fimplicité faifoient la bafe du caractère
de M. de Clofen ; qualités bien propres à
fe concilier les hommes , fi la franchiſe ,
qui en eft une fuite naturelle , ne tendoit
pas à les repouffer. Car c'eft une louange
qu'il partageoit avec les hommes véritablement
vertueux : il falloit pour l'aimer
être digne de l'aimer. M. le Maréchal de
16 MERCURE
DE FRANCE
.
Broglie ne tarda pas à s'applaudir de la
confiance qu'il lui avoit accordée . Sans
doute ce Général n'eut jamais plus de befoin
d'être bien fecondé que lorfqu'avec
des forces très-inférieures il entreprit d'arrêter
toutes celles des alliés , & que réfolu
d'oppofer fon feul génie au projet le plus
vafte & le mieux concerté , il fe chargea
avec 25000 hommes du falut de deux
Empires. La défenſe du village de Berghen
roula en grande partie fur M. le Baron
de Clofen. Non- feulement il y combattit
courageufement à la tête de la brigade
qu'il commandoit , mais il aida beaucoup
a la difpofition des troupes que le Maréchal
de Broglie envoyoit fans ceffe pour
rafraîchir celles qui défendoient le village.
La campagne de 1759 offrit à M. de
Clofen peu d'occafions de développer fes
talens. La brigade qu'il commandoit ne
combattit point à Minden mais après
cette malheureuſe journée , il reçut l'ordre
d'efcorter les équipages qui fe retiroient
fur Caffel ; & quoiqu'il eût à traverſet un
pays très -difficile , & qu'il fût fans ceffe
harcelé par les Huffards ennemis, il arriva
à Caffel fans avoir perdu un feul cheval.
Ce fut là le feul commandement dont il fut
chargé , jufqu'à ce que M. le Maréchal de
ce
FEVRIER 1765 . 17
Broglie vint fe mettre à la tête de l'armée.
Ce Général ayant fenti de quelle conféquence
il étoit de conferver Gieffen, ne
négligea rien pour y parvenir. Il oppofa à
l'opiniâtreté de M. le Prince Ferdinand
une conftance inébranlable. Quoique l'hyver
fût déja très-avancé , il ne voulut
point féparer fon armée , & fe contenta
de lui donner près de Friedberg des quartiers
raſſemblés , par lefquels il pouvoit
toujours communiquer avec Gieſſen. M.
de Clofen fut chargé de couvrir avec un
corps confidérable la droite de ces quartiers
, & ce choix fut affez juſtifié par la
manière diſtinguée avec laquelle il remplit
cet objet important.
M. de Clofen avoit pour principe , que
lorfqu'on eft près de l'ennemi , on ne réuffit
à n'en être pas inquiété qu'autant qu'on
l'inquiete foi- même. En effet , il en eft
de la guerre comme d'une partie d'échecs ,
où les premiers coups décident toujours de
l'offenfive. Dans les quartiers d'hyver furtout,
& dans toutes les pofitions circonfcrites
& conftantes , celui qui a été attaqué ou
menacé le premier , prend tout de fuite &
comme machinalement , des arrangemens
relatifs à la défenfive. Dès -lors fon imagination
eft retrécie & fon audace éteinte.
Attentif uniquement aux projets de fon
18 MERCURE DE FRANCE.
ennemi , il ceffe d'en former lui - même ,
& fa circonfpection devient un aveu de
foibleffe qui provoque l'attaque & l'infulte.
D'ailleurs celui qui attaque eft tou
jours fûr de faire remuer plus de troupes
à fon adverfaire qu'il n'en remue luimême
, & tous ceux qui ont fait la guerre
favent que l'ennui & le dégoût redoublent
toujours les fatigues qu'on effuie pour fe
défendre , tandis que l'ardeur & l'émulation
font oublier celles qu'on éprouve en
attaquant.
Dès que la faifon commença à devenir
plus belle , M. de Clofen tourna toute fon
attention vers les exercices de fon régiment.
C'étoit là qu'il verfoit continuelle
ment les connoillances que fon expérience
& fes réflexions lui avoient acquifes. En
combattant contre les Pruffiens , il avoit
remarqué qu'ils marchoient à l'ennemi
fans que leur feu ceffât ni dérangeât l'ordre
admirable dans lequel ils marchoient. Il
conçut que cette méthode pouvoit être
très-utile , foit qu'il s'agit de fuivre un
ennemi qui céde du terrein , foit qu'il
fallût fe porter fur lui par un mouvement
général & combiné. Ce feu s'exécute communément
par le fecond rang feulement ,
dont les Soldats tirent à volonté , tantôt
avec leurs propres armes , tantôt avec
FEVRIER 1765 . 19
celles que leur fourniffent ceux du troifiéme
rang ; tandis que le premier , gardant
fon feu , marche en bon ordre &
conferve l'alignement du bataillon. Si
cette manière de tirer n'eft pas très-meurtrière
, elle est toujours très- inquiétante :
elle empêche qu'un ennemi en défordre
ne fonge à fe rallier ; elle fert auffi à écarter
fa cavalerie & à couvrir les mouvemens
qu'on fait devant lui. J'ai remarqué
que lorfqu'on a le vent derrière foi , ello
fait un effet admirable , en vous permettant
de marcher à l'ennemi couvert par
un nuage de fumée : M. de Clofen favoit
auffi que le Roi de Pruffe avoit trouvé
l'art de mafquer les mouvemens de fes
troupes & de développer fes colonnes en
un clin d'oeil. Cette manoeuvre confifte à
faire ferrer les bataillons les uns derrière
les autres & à les déployer enfuite fur
le même alignement par des à droite &
des à gauche. Mais il ne faut qu'être médiocrement
inftruit dans la tactique pour
favoir combien il eft dangereux de faire
marcher par le flanc , fi l'on n'a pas accoutumé
les Soldats à conferver exactement
leurs diftances . Jufqu'ici on avoit cru qu'il
étoit impoffible d'y parvenir ; mais M. de
Clofen a mis en ufage un pas de flanc qui
fe marche le genou plié , & avec une
20 MERCURE DE FRANCE.
-
cadence très marquée , lequel obvie à
tous les inconvéniens de la marche par
le flanc , & fait qu'un bataillon fe trouve
toujours bien aligné , & avec les diſtances
ordinaires entre les files , au moment où
F'on veut qu'il s'arrête & faffe front (4) .
M. de Clofen introduifit encore une marche
de route beaucoup plus fimple , plus facile
& plus fûre que celles qu'on avoit employées
jufques- là. Tous ces effais , faits
fous les yeux de M. le Maréchal de Broglie
, meriterent fon approbation , & furent
bientôt imités par toute l'infanterie de fon
armée .
A peine ce Général avoit- il ouvert la
campagne de 1760 , qu'il s'empreffa de
donner à M. de Clofen des preuves nonéquivoques
de la confiance qu'il avoit en
lui. C'étoit peu d'avoir dérobé le paffage
de l'Ohm à l'ennemi le plus habile & le
plus vigilant , il falloit pour achever la
conquête de la Heffe , paffer encore l'Eder
devant lui , & par une marche très -hardie
fe porter abfolument fur fon flanc
droit. La ville de Frankenberg , fituée fur
l'Eder , & éloignée de huit lieues de notre
camp , devenoit un poſte très - intéreſ-
( 1 ) Voyez l'Inftruction du Roi de Pruffe à fes
Généraux , édition de Paris , qui ſe trouve chez
Cellot , Imprimeur , rue Dauphine ; & le Journal
étranger , volume de Juillet 1761 .
FEVRIER 1765. 21
7 .
1
fant. Il devoit affurer la marche que nous
préméditions , & c'étoit de fa confervation
que dépendoit tout le fuccès de la campagne.
M. de Clofen y fut envoyé avec
un corps de 2400 hommes, tandis que
M. le Marquis de Poyanne , à la tête des
Carabiniers , occupoit une pofition centrale
entre Frankenberg & l'armée . M.
de Clofen avoir un ufage qu'on ne peut
trop recommander à tous les Généraux ,
c'eft de ne jamais occuper un camp fans
prendre la précaution d'indiquer fur le
champ aux troupes le terrein où elles doivent
fe porter en cas qu'elles foient attaquées.
Cette prévoyance ne lui fut pas inutile.
M. de Lukner , femblable à un épervier
qui plane perpétuellement dans l'air ,
jufqu'à ce qu'il s'abatte tout-à-coup fur fa
proie , ne vit pas plutôt un corps féparé de
l'armée, qu'ilvoulut tenter fur lui ces mêmes
entrepriſes . qui ne lui avoient réuffi
trop fouvent. Il fçut même encore tromper
la vigilance des poftes avancés , & il
arriva à portée de canon du camp , au moment
où M, de Clofen venoit de s'en abfenter
pour faire une reconnoiffance ; mais
celui- ci rappellé par les coups de fufil ,
accourut fur le champ , & joignant le fang
froid à la célérité des difpofitions , il montra
qu'il pouvoit être attaqué , mais non
que
"
22 MERCURE DE FRANCE.
pas furpris. Ses troupes occuperent dans le
meilleur ordre la pofition qu'il leur avoit
indiquée , tandis que fon artillerie avoit
déja mis le défordre parmi les ennemis.
M. de Lukner fit voir de fon côté qu'on
peut être entreprenant fans être téméraire .
Il ne jugea pas à propos d'attaquer des
troupes fi bien difpofées , & l'arrivée de
M. le Marquis de Poyanne l'obligea biençôt
à fe retirer avec précipitation.
Perfonne n'ignore les détails de l'af
faire de Corbach , & combien M. de Clo-
Sen s'y diftingua à la tête de la brigade de
Royal Suéde. Mais il n'eft peut- être pas
mal-à-propos de rappeller ici un fait que
je tiens de lui-même , & qui fait bien
voir quelle difcipline il avoit établie dans
le régiment de Deux - Ponts. La brigade
de Royal Suéde arriva pour charger les
ennemis au moment qu'un autre corps ,
qui s'étoit conduit auffi avec la plus grande
valeur , venoit d'être contraint par le feu
terrible qu'il avoit effuyé , de faire quelques
pas en arrière pour fe rallier & charger
de nouveau. Une partie de ces troupes
trouva derrière elle le régiment de Deux-
Ponts qui faifoit obitacle à fa retraite.
Rien n'étoit plus capable de répandre le
défordre & la confufion , fi le régiment de
Deux-Ponts n'eût pris le parti de s'ouvrir ,
FEVRIER 1765! 23

de fe laiffer pénétrer , & de fe reformer
fur le champ pour arriver en bon ordre
fur l'ennemi. Ce fait eft d'autant plus
digne de remarque , qu'il fait voir que la
perfection de la difcipline n'eft pas de
conferver toujours un ordre folide & imperturbable.
En effet , nous avons vu jufqu'ici
deux préjugés également dange
reux partager les opinions des militaires.
Les François , ennemis de l'inftruction &
de la difcipline , mettoient toute leur confiance
dans la vivacité tumultueufe de leur
attaque, fi bien défignée autrefois par le mot
italien furia francefe. Les Allemands , plus
graves , plus flegmatiques , attachés aux
détails minutieux , faifoient de leur parade
la bafe de leur tactique. Leurs manoeuvres
étoient trop lentes & trop compaffées , &
une affaire pouvoit être décidée avant
qu'un corps eût exécuté les mouvemens
qui lui étoient ordonnés. Le Roi de Pruffe
a fenti le premier que la régularité ne devoit
rien prendre fur la célérité , & réciproquement.
Il aa voulu que l'inftruction ,
& non la routine , l'obéiffance & non la
ftupidité , fuffent le principe de fa difcipline.
Auffi ne fait- il nulle difficulté de
faire romprefon infanterie , & de la faire
courir fans ordre, pourvu qu'au moindre
fignal de fes Officiers elle s'arrête fur le
&.
24 MERCURE DE FRANCE.
champ , & que ces mots alte , alignezyous
, foient entendus comme la voix du
tonnerre ( 5 ) . M. de Clofen , à qui rien
n'échappoit , eut lieu de s'applaudir d'avoir
ofé imiter cet homme extraordinaire
qu'on peut également appeller le premier
des Généraux , foit qu'on envifage fon
foit qu'on ne confidére que fes ta->
rang ,
lens.
Quoique pendant le refte de la campagne
de 1760 M. de Clofen eût continué
de commander des corps détachés , il n'eut
point occafion de fe diftinguer autrement
que par fa prudence & la fageffe de fes
difpofitions. Mais quelque vive & intéreffante
que fût cette campagne , l'hyver
qui l'a fuivie eft bien plus mémorable
encore. Ce fut alors que la Nation Françoife
, fi célébre déja par fes vertus militaires
, voulut encore donner l'exemple
de celles qui paroiffoient le moins analogues
à fon caractère. Préfence d'efprit ,
( 5) Ce n'eft point pour employer ici unecomparaifon
oratoire ou poétique qu'on fe fert de cette
expreffion comme la voix du tonnerre , mais c'eſt
qu'il eft très- vrai que la bafe de la difcipline Pruffienne
est d'accoutumer les foldats à fe remettre
en ordre au commandement. Tous ceux qui ont
vu des troupes allemandes bien exercées favent
l'effet rapide que font toujours fur elles ce mot ,
ou plutôt ce cri-, alt richtet eück.
fermeté ,
FEVRIER 1765. 25
fermeté , reſſources inépuifables dans le
Général ; patience , docilité , confiance abfolue
dans le Soldat , tout fut mis en
ufage , & tout fut néceffaire dans une occafion
fi importante. Auffi vit- on , pour
la première fois , une armée exécuter une
retraite de cinquante lieues fans défordre ,
fans précipitation , cédant le terrein , mais
non pas la victoire , & n'attendant que le
fignal pour remarcher en avant & laiffer
déformais des preuves de fon audace dans
tous les lieux où elle venoit de fe fignaler
par fa conftance .
M. le Baron de Clofen avoit été tout
récemment élevé au grade de Maréchal
de Camp ; & revêtu de cette nouvelle
dignité , il débuta en prenant aux ennemis
trois mille hommes , treize piéces de
canon , & dix- neuf drapeaux.
L'armée des alliés avoit repaffé l'Ohm.
Cependant M. le Prince héréditaire de
Brunswick, à la tête d'un corps confidérable
, occupoit encore les hauteurs de
Grimberg. M. le Maréchal de Broglie ,
réfolu de ne pas fouffrir que ce Prince
confervât une pofition par laquelle il menaçoit
encore le flanc droit & les derrières
de l'armée , chargea M. le Comte
de Stainville de l'en déloger. Celui - ci s'avança
vers Grimberg , tandis que M. de
B
2.G MERCURE DE FRANCE.
Clofen , qu'il avoit détaché par un autre
chemin , fe portoit fur le flanc gauche des
ennemis. M. le Prince Héréditaire ayant
été inftruit des différens mouvemens de
nos troupes , prit le parti de lever fon
camp. Mais ce ne fut que lorfque M.
de Clofen fe fut affez approché pour être
ep mefure de charger fon arrière garde,
Les alliés occupoient une petite plaine
bordée à leur droite par un bois épais ,
& terminée derrière eux par un bois clair,
Il avoient devant leur camp un ruiffeau &
quelques étangs. Une chauffée qui traverfoit
ce ruiffeau & partageoit ces étangs
étoit le feul chemin qui conduisît à eux :
mais ils avoient dirigé toute leur artillerie
fur cette chauffée , & il étoit impoffible de la
paffer en leur préfence. M. de Clofen , qui
avoit donné ordre à fes Volontaires à pied
de s'embufquer dans lebois épais, & qui s'étoit
avancé lui- même vers la chauffée à la
tête de deux régimens de Dragons (6) &
>
( 6 ) Les régimens d'Orléans & d'Autichamp ,
auparavant Caraman ; ces deux régimens étoient
tellement diminués par les fatigues de la guerre
& par les détachemens
qu'on en avoit tirés , qu'ils ne formoient
pas à eux - deux plus de quatre cens
chevaux le régiment du Roi , Dragon , & celui de la Ferronaye , maintenant
Chabot , qui formoient
la colonne de gauche de M. le Comte de Stainville arriverent au moment où le Prince
FEVRIER 1765. 27
de quelques détachemens de Volontaires à
cheval , ne tarda pas à s'appercevoir que
les ennemis fe difpofoient à fe retirer. Il
fe détermina fur le champ à les joindre à
quelque prix que ce fût , & voyant que le
paffage de la chauffée lui étoit interdit ,
il prit le parti de remonter le ruiffeau à
courſe de cheval , jufqu'à ce qu'il trouvât
un endroit
propre à le paffer. A peine fe
trouva - t-il de l'autre côté du ruiffeau ,
qu'il forma fes Dragons , & les dirigea fur
trois efcadrons de cavalerie qui couvroient
la retraite de l'infanterie ennemie : mais
ceux-ci intimidés par cette manoeuvre hardie
, fe diffiperent dans un inftant. Ce fut
alors que M. de Clofen donna une preuve
bien éclatante de la fineffe de fon coupd'oeil.
Il fentit que cette infanterie , qui
fe voyoit fuivie par nos Dragons ,
marcheroit en bon ordre tant qu'elle feroit
au milieu de la plaine , & qu'elle ne pourtoit
trouver fon falut dans la fuite ; mais
Héréditaire , voyant fon infanterie détruite par
nos Dragons , venoit de les faire charger avec
beaucoup de vigueur par toute fa cavalerie. Ils
la chargerent à leur tour & la menerent battant
jufqu'à Burg-Gemnuden. L'hiftoire préſente peu
d'exemples d'actions auffi brillantes que celle de
ces quatre régimens de Dragons , qui confirme
rent en cette occafion la réputation qu'ils avoien
déja acquife dans cette guerre.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
que dès qu'elle approcheroit du bois qui
terminoit la plaine , & qu'elle recevroit
le feu de flanc de nos Volontaires , elle ne
manqueroit pas de hâter le pas , & par
conféquent de fe mettre en défordre. Il
courut donc au -devant des Dragons & leur
cria : mes amis , je ne vous demande qu'un
moment , &je vous réponds d'eux. Ce qu'il
avoit préva arriva : les ennemis ne manquerent
pas de hâter le pas pour gagner le
bois. Dès qu'il s'en fut apperçu , il s'écria :
il en eft temps , chargeons ; & entrant par
la queue de la colonne , il la prolongea
toute entière , faifant mettre bas les armes
à toutes les troupes qui la compofoient.
Perfonne ne feroit furpris qu'après un
tel avantage M. de Clojen eût cru être
affuré de la victoire , & qu'il eût fongé à
fe faire panfer une bleffure confidérable
qu'il venoit de recevoir au bras droit ;
mais il favoit que le fuccès n'eft guères
moins dangereux que la défaite , s'il pro
duit le défordre. Son bras lui refufoit le
fervice ; mais fa tête multiplioit ceux dont
elle difpofoit. Il s'apperçoit que le Prince
Héréditaire furvient avec fa cavalerie , il
court à nos Dragons , occupés à raffembler
des prifonniers , dont le nombre les étonne
: il en rallie une partie , les conduit à
l'ennemi , l'attaque , le met en fuite , &
FEVRIER 1765. 29
couronne ainfi le fuccès de cette journée ,
qu'il ne croit pas avoir trop payé par fon
fang , puifqu'il a été affez heureux pour
épargner celui de fes Soldats .
Que ces détracteurs des militaires de
profeffion ; que ces critiques modernes ,
qui n'admirant que l'efprit de fociété ,
croient que réuffir dans le monde , eft un
droit pour avoir des fuccès à la guerre ;
que ces hommes à la mode , jufqu'à ce
qu'ils foient mis à l'épreuve , daignent
examiner de quelle importance il étoit
dans une parcille occafion de voir , de
juger , de réfoudre dans un feul inftant.
Peut- être conviendront - ils alors que ce
qu'on nomme efpritn'eft qu'un mot vague ,
fans aucune application particulière , &
que celui -là feul a véritablement de l'efprit
, qui a l'efprit de fon métier.
Il étoit naturel que M. de Clofen , après
avoir donné tant de preuves de capacité ,
continuât d'être employé à des commiffions
importantes . Pendant la campagne
de 1761 , il eut le commandement d'une
des trois avant- gardes de l'armée de Broglie.
La première befogne dont il fut chargé
fut de tourner les gorges de Stadlberg,
pour en ouvrir le paffage à l'armée . Il exécuta
cette manoeuvre avec autant de bonheur
que de prudence. Bientôt après les deux
Biij
30
MERCURE DE FRANCE.
Armées Françoifes s'étant approchées de
celle des ennemis , & M. le Maréchal
de Broglie devant porter la fienne à ULtrop
, l'avant-garde de M. de Clofen , renforcée
de deux bataillons de grenadiers ,
fut deftinée à couvrir ce mouvement & à
ouvrir des débouchés fur le flanc gauche
des ennemis . M. de Clofen fe porta le 15
Juillet au foir fur Ultrop , &. plia les
poftes des ennemis jufqu'au hameau de
Villingshaufen , où il trouva qu'ils s'étoient
fortifiés par des abattis & des batteries
, qu'ils foutenoient par un corps de
16000 hommes. Des forces fi confidérables
n'empêcherent pas que nos troupes.
ne s'emparaffent de trois piéces de canon
d'un abbatis & de quelques cenfes du hameau
de Villingshaufen. Elles s'y foutinrent
même avec tant de courage & d'opiniâtreté,
qu'elles donnerent le temps d'ouvrir
des communications derrière elles , &
de les faire foutenir par deux brigades. Il
eft impoffible de témoigner plus de valeur
que n'en montra cette infanterie , qui fut
attaquée de nouveau (7) à fept reprifes dif-
>
(7) Les troupes qui étoient aux ordres du Baron
de Clofen étoient la brigade de Naffau ; compofée
du régiment de ce nom & de celui de Deux-
Ponts , les Volontaires de Saint-Victor & deux
bataillons de Grenadiers , l'un de la brigade d'Au
FEVRIER 1765 . 31
férentes , & fut expoſée jufqu'à dix heures
du foir à un feu épouvantable de
canon à cartouches. On ne doit pas obmettre
ici l'ordre qui accompagna cette
valeur extraordinaire. Jufques-là on avoit
cru qu'il étoit impoffible de régler dans
une action le feu de l'infanterie . Mais
les troupes
de M. de Clofen , rattaquées à
chaque inftant dans les abattis qu'elles
occupoient, ne tirerent qu'au commandement
, & cefferent leur feu dès que les
tambours , placés derrière elles , leur en
donnerent le fignal. Il eft vrai qu'elles
reçurent de leur Chef l'exemple du fang
froid & de l'intrépidité. On le vit partout,
parce que le danger étoit par - tout ,
& le Soldat , plein d'amour pour fon Général
, ne connut la crainte que lorfqu'il
le vit s'expofer avec lui. M. le Maréchal
de Broglie ayant appris combien ces troupes
avoient fouffert , jugea à propos de
les faire relever : ainfi elles n'eurent aucune
part à ce qui fe paffa le lendemain.
M. de Clofen commanda pendant le
rette de la campagne un corps de fept à
huit mille hommes. Lorfque l'armée de
M. le Maréchal de Broglie partit de Steinvergne
, l'autre de la brigade de Poitou , compofée
du régiment de ce nom , de celui de Tournaifis
& de celui de la Marche-Province.
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
;
heim , à la vue de l'ennemi , pour paffer
le Wefer à Hoxeter , il fut chargé de couvrir
cette retraite périlleufe . Les ennemis
ne manquerent pas de marcher fur lui
mais il manoeuvra avec tant d'art , & fçut
fi bien embufquer fes troupes , qu'ayant
attiré un corps d'Anglois & de Montagnards
Ecoffois , il le chargea & le défit
entiérement.
Pendant la campagne de 1762 , M. de
Clofen n'eut point de commandement particulier
, & la paix qui fut conclue la
même année mit fin à fes travaux militaires.
Cependant fes fervices ne furent
point oubliés à la Cour. Il fut décoré du
cordon rouge , & bientôt après il fut envoyé
pour commander à Thionville , pofte
d'autant plus agréable pour lui , qu'il le
mettoit à portée de faire fa cour à fon
bienfaiteur Mgr. le Prince de Deux- Ponts .
A peine commençoit- il à goûter quelque
repos , qu'une Puiffance très- occupée maintenant
à rétablir fon état militaire , lui fit
faire les offres les plus confidérables pour
l'attirer à fon fervice . Grades , honneurs ,
richeffes , tout fut prodigué. Cependant
M. de Clofen, attaché au Roi de France &
à S. A. Mgr. le Duc de Deux- Ponts , crut
qu'il ne pouvoit que perdre à changer de
maître. Mais le Miniftre de la Guerre >
FEVRIER 1765 .
33
plein d'eftime pour lui , & perfuadé qu'un
grand Roipermet qu'on lui confacre fa vie ,
mais non pas qu'on lui immole fa fortune ,
ne voulut pas fouffrir qu'on regardât davantage
M. de Clofen comme un étranger
, & le mit en état d'acheter en France
un fond de terre confidérable.
Rien ne manquoit plus à fon bonheur ;
car il joignoit à fa gloire & à fa fortune.
le bonheur d'être époux & père. N'eft- il
donc pas permis aux hommes de goûter
une feule fois la félicité ? Et le terme de
nos peines feroit-il toujours celui de notre
vie ? Cet homme qui avoit échappé tant
de fois à tous les périls de la guerre , fuccomba
dans le fein du repos , & entouré
de tous les fecours poffibles , à une fiévre
qui l'emporta en peu de jours. Il mourut
dans les derniers jours du mois deSeptembre
1764, généralement regretté des Officiers &
des Soldats, qui le regardoient comme leur
maître & comme leur père.
M. de Clofen étoit d'un caractère ferme,
mais compatiffant ; peu fenfible à fes propres
peines , il l'étoit à l'excès pour celles
d'autrui. L'habitude de la guerre n'avoit
fait qu'augmenter en lui le fentiment de
l'humanité : auffi fes vertus étoient- elles
pures , & non pas auftères. Il aimoit la
difcipline , parce qu'en introduifant le bon
*
B v
34
MERCURE DE FRANCE..
1
ordre , elie prévient le châtiment. Ses:
moeurs étoient fimples & douces. Il aimoit
la fociété, fans chercher à y dominer. Il
defiroit & provoquoit même la contradiction
, parce qu'elle feule excite cette chaleur
dans la converfation qui donne aux
opinions toute l'énergie dont elles font:
fufceptibles. Son efprit étoit pénétrant &
fon jugement für. Il aimoit la lecture,
& fur- tout celle des livres de philofophie ,
dont il craignoit d'autant moins la hardieffe
& la fubtilité , qu'ayant vu beaucoup
de peuples & d'ufages différens , il
avoit confervé peu de préjugés. Depuis
qu'il s'étoit établi à Deux- Ponts , il avoir
donné à l'agriculture tous les momens
qu'il avoit dérobés à fes occupations militaires.
Lorfqu'il eft mort il avoit déja fait:
défricher une étendue confidérable de terrein
, tant fon inclination étoit conftamment
tournée vers les objets utiles. Enfin
nous ne pouvons nous étendre fur le caractère
de M. de Clofen , fans trouver de
nouvelles reffources de regrets , & fans
les faire partager à nos Lecteurs. Heureux
du moins fi , en rétraçant ici fes vertus
, nous contribuons à en perpétuer
l'exemple car c'eft le fort des grands :
⚫ hommes d'être encore utiles long- temps
après qu'ils ont celle d'être..
FEVRIER 1765 : 35
ÉTRENNES à ma Maîtreffe.
Voici des jours d'étourderie ,
De voeux adreffés fans fuccès ,
De franchiſe & de perfidie ;
Les plus beaux jours de la folie
Sont les jours brillans des François,
Voici des temps où la baffeffe
Vả porter , efclave des rangs ,
Les tributs que la petiteffe
Paie à la vanité des grands.
Malgré nos ufages antiques ,
Ma Finette , je n'irai pas
Affiéger les pompeux portiques
De nos Créfus , de nos Midas.
Tandis que la foule commune
Des coeurs lâches & fans verius
Au palais doré de Plutus
Encenfe l'aveugle fortune ,
Au Dieu qui reçut notre foi.
En fecret j'offre mon hommage :
Sur l'autel je mets ton image ,
Et mon encens brûle pour toi.
B.vi
36 MERCURE DE FRANCE.
Si jamais ma bouche indifcrette
Aux dieux demandoit un tréſor ,
Ce ne feroit que pour Finette :
Mais des lambris à filets d'or
La rendroient- ils plus fatisfaite ?
Qu'a - t - elle a demander encor ?
Finette a tout : elle eft jolie ;
D'attraits & de talens heureux ,
Par l'amour elle eft embellie ,
Et mon coeur fuffit à fes voeux.
و
Que ton état s'éleve ou baiffe
Tu fçauras toujours me charmer :
Mais fi tu veux toujours m'aimer
Fuis la grandeur & la richeffe.
Va , la meſure de nos feux
Seroit bientôt trop inégale ,
Si la fortune entre nous deux
Mettoit un trop grand intervale.
Tout occupé de fa fplendeur ,
Le coeur de Finette peut- être ,
Deviendroits & parjure & traître : *
On aime peu dans la grandeur.
Oui , ifi ma charmante Finette
Logeoit fous de brillans lambris ,
Le ton gênant de l'étiquette´
M'écarteroit de fon logis.
FEVRIER 1765 37
Un gros Suiffe , à large moustache,
Un large baudrier au côté ,
Effrairoit l'amour qui fe cache
Dans une heureuſe obſcurité.
>
Pourroi- je me laiffer conduire
Avec fracas dans un fallon
Où l'ennui tiendroit fon empire
Tandis que chez toi fans façon
L'amour le foir fçait m'introduire ?
Ton amant , fur de beaux tapis ,
Verroit fa Finette entourée
De deux ou trois jeunes Marquis ,
Et par inconftance , livrée
A ces aimables étourdis ,
Qui , bien affurés de lui plaire ,
Et s'arrangeant pour foupirer ,
Se difputeroient fans mystère.
L'honneur de la deshonorer.
Je te trouve bien plus de grâce
Dans ce petit appartement ,
Avec goût meublé fimplement ,
Où fi fouvent l'amour fe place
Entre Finette & fon amant.
Tu m'y paroîs bien plus aimable ,
Plus touchante , plus agréable
Que dans ces boudoirs faftueux ,
Où la clarté de vingt bougies
38 MERCURE DE FRANCE..
Dans quatre glaces réfléchies ,
Forme un tableau voluptueux ,
Mais que le fils de Cithérée
N'éclaire jamais de fes feux ,
Et dont on lui défend l'entrée.
Chère Finette , il eft plus doux
D'avoir fa gentille maîtreſſe
Près d'un bon feu , fur les genoux ,›
Que d'être à ceux d'une Ducheffe ,
Dont le jargon trop apprêté
Me montre toujours la déeffe
Jamais la fenfible beauté ,
Qui dans des momens de foibleffer
Met encor de la dignité.
Le foir , dans un doux tête à tête .
Quand ma maîtreffe me ſourit ,
Je veux trouver une âme honnête y
Un coeur tendre , avec de l'efprit :
J'ai tout cela dans ma Finette.
J'en fuis aimé ; je fuis heureux;
Elle est belle , & non pas coquette ?
L'amour a comblé tous mes voeux,
Que le plaifir qui nous couronne
Embelliffe tous nos inftans ;
Et puiffions -nous dans notre automne
Cueillir les roles du printems !
Par M. LEGIER.
FEVRIER 1765%. 397
STANCES.
SUR une fort aimable Demoifelle , quêtant:
avec une modeftie charmante dans une:
Collégiale .
Ces Vers peuvent fe chanter für l'air de l'apologie
des Francs- Maçons.
Q
UAND ici , d'un air de veftale ,,
Iris vous quêtez ,
Et devant nous de ftale en ·ftale·
Vous vous arrêtez :
Tous les yeux fixés fur vos traces , ·
Du temple avec vous font le tour ;
Et je crois voir l'une des Grâces
Qui quête des coeurs pour l'amour..
A quelqu'autre objer moins aimable ,,
Nous vous en prions ,
Laiffez du public charitable
Recueillir les dons.
Les pauvres y perdront peut - être ;
Je compatis à leur malheur :
Mais notre intérêt nous doit être ,,
Je crois , auffi cher que le leur.
Vous leur êtes une reſource
D'un produit certain ;
Dès que vous tendez votre bourfe ,
Tout y met foudain :
40
MERCURE DE FRANCE.
Mais de cette oeuvre généreuſe
Pour nous quel peut être l'effet ?
L'honneur de plaire à la quêteuſe
N'en est- il pas le but fecret ?
Hélas je n'en fais pas mystère ;
Envain au Seigneur
J'offre mon aumône légère
Au fond de mon coeur.
De ce coeur , malgré moi , s'empare
Un fentiment trop naturel ;
Et je fens bien que je m'égare
Par le chemin qui mene au ciel .
Par un Enfant de Choeur de ....
4
FEVRIER 1765. 41
VERS de M. POUGIN DE ST. AUBIN ,
Peintre , à M. L... A... le jour de fa
fête , en lui envoyant un tableau au paftel,
où la Poéfie eft repréfentée tenant
le médaillon de ce Fabulifte uni à celui
de LA FONTAINE par une guirlande
de fleurs , avec un petit Génie au- deffus ,
pofant de chaque main une couronne fur
les deux médaillons que foutient un piédeftal
, où on lit l'infcription fuivante :
Les BOILEAU , les CHAULIEU , les maîtres de
la fcène
Ont eu des fucceffeurs d'un génie élevé.
Au feul A.... il étoit réfervé
De remplacer le divin LA FONTAINE.
QuoiquePeintre & rimeur , je m'impoſe la loi ,
Même en mes fictions , d'être toujours fincère :
Le public a dit , avant moi ,
Que ces deux Jean * faifoient la paire .
* Jean , nom de baptême de la Fontaine & de M. L... A…..
41 MERCURE DE FRANCE.
f
RÉPONSE de M. L... A... à M. Pou-
GIN DE ST. AUBIN.
JE ne fçaurois trop vous remercier , cher
ami , de votre charmant tableau & des vers
qui l'accompagnent. On dira , en voyant
cette agréable compofition , qu'il n'y manque
que la vérité ; mais il eft permis de
mentir en louant un fabuliſte.
Quoi qu'il en foit , je n'ai point de termes
affez forts pour vous exprimer combien
je fuis fenfible à un fi glorieux paralléle
Oui , ce tableau plein d'élégance ,
Me peint l'amitié fous des traits
Qui paffent ma reconnoiffance.
Oui , je vais croire déformais ,
Qu'auprès du Phédre de la France ,
F'ai , par mes foibles fictions ,
Mérité la place honorable ,
Que fous un emblême agréable ,
M'indiquent tes charmans crayons.
Que maint envieux s'en offenſe !
Contre l'orgueil que dans mon coeur
Fait naître un préfent fi flatteur ,
Ma raiſon n'a point de défenſe.
FEVRIER 1765. 43
Je te l'avoue ingénument :
Dût-on traiter d'aveuglement
Une complaifance fi vaine ;
J'aime à ne voir , dans ce deffein
Le front couronné par ta main >
Des mêmes fleurs que la Fontaine.
Eh comment n'être pas épris
De l'éclat de cette couronne ?
C'eſt l'amitié qui me la donne :
Elle eft pour moi du plus grand prix.
Je fuis avec une reconnoiffance fans
bornes , & c.
Ce 28 Décembre 1764.
EPIFRE à Mlle DE LA R.....
M
... 01 , philoſophe ! eft- ce à vingt-ans ,
Eft-ce avec toi qu'on le peut être 2
Attendons la main du temps ,
Emire , fafle difparoître ,
que
Et mes goûts , & tes agrémens .
Fe laille couler mon printems
Entre Famour & la folie ;
Je hais trop la philofophie
Qui femble craindre l'enjoûment ,
44 MERCURE DE FRANCE .
1
Et qui rougit d'un fentiment.
Que la nature juftifie.
!
On ne fent le prix de la vie ,
On n'en jouit bien qu'en aimant .

Ta morale , fage Epicure .
Regle ma docile raifon ;
Je fuis fidèle à ta leçon :
Elle est le vou de la nature .
Une maîtreffe fans fierté ,
Sans apprêts , mais fans négligence ,
Et fans trop de fimplicité ,
( Un peu d'art fied à la beauté )
Vive , fans trop de pétulance ,
Toujours tendre , fans indécence ,
C'étoit là fa divinité .
Avec les fiens , d'intelligence ,
Je trouve , & mes goûts & mes feux ...
Emire tu connois mes dieux. >
Par M. STOLLEWERCH.
FEVRIER . 1765. 45
L'INNOCENCE RECONNUE ,
ANECDOTE FRANÇOISE .
L'AGITATION de la plus cruelle journée
avoit procuré à Silvie un repos fouvent
interrompu. Ses yeux ne s'ouvrirent
que pour envifager toute l'horreur de fon'
fort. Les premiers rayons du foleil répandoient
autour d'elle une clarté fombre
qui laiffoit appercevoir quatre murs couverts
de toiles d'araignée , la paille qui
lui fervoit de lit , un vafe de terre rempli
d'eau , & un pain très -noir. Dans l'amertume
de fon coeur , la belle prifonnière fe
mit à genoux ; un ruiffeau de larnies fe
fraya un paffage au travers de fes brûlantes
paupières. Dieu de miféricorde ,'
s'écria -t-elle , ou fufpens le cours de mes
maux , ou donne-moi la force de les fupporter
! Tes jugemens font rigoureux ;
mais ils font juftes ; tu me punis d'avoir
porté ailleurs un encens qui n'étoit dû
qu'à toi. Elle s'abandonnoit
alors aux réflexions
les plus accablantes. Quelle fitua
tion en effet pour une jeune perfonne
élevée dans le fein de l'aifance , & qui ,"
46 MERCURE DE FRANCE.
aux charmes de la figure la plus féduifante
, joignoit les grâces de l'efprit &
l'élévation de l'ame . Elle étoit depuis
quelques inftans dans cette attitude touchante,
lorfque la porte qui fermoit l'entrée
du cachot s'ouvrit. Une Dame refpectable
par fon âge & par fes vertus y
entra. Un motif de charité la conduifoit ;
l'inclination s'y joignit bientôt . Tant de
charmes l'émurent : elle s'approcha doucement
de Silvie , l'embraffa , effuya fes
larmes , mit tout en oeuvre pour
la confoler.
Si elle n'y réuffit pas entiérement ,
elle parvint par dégrés à gagner fa confiance
: le fentiment de la douleur s'affoiblit
en s'exhalant. L'aimable Silvie , fans
fe faire preffer , commença le récit fuivant
:
Je fuis née à Paris de parens qui , fans
être riches , ont toujours joui d'un néceffaire
abondant : rien ne fut négligé pour
mon éducation . Ma raifon commençoit
à peine à fe développer , qu'on me donna
les plus habiles maîtres dans tous les genres.
On n'eut point à regretter la dépenfe
que j'occafionnai : je profitai des leçons
que je reçus. Dieu ! pourquoi n'ai - je pas
profité de même des inftructions de ma
vertueufe mère ? Vous ferez toujours
riche , me difoit-elle quelquefois , fi vous
FEVRIER 1765 : 47
ne perdez jamais de vue la fageffe &
l'honneur ; que ces deux flambeaux éclairent
toutes les actions de votre vie. Songez
que la beauté ne dure qu'un inſtant.
Quels regrets pour celle qui en a abuſé, de
voir fuccéder le mépris aux adorations !
Accoutumée à ce tribut de louanges qui
fait les délices des femmes vaines & coquettes
, elle en trouve la privation infupportable.
Comment fe fuffiroit- elle à
elle-même ? Les amans , les plaifirs , la
diffipation ont difparu ; les ennuis , les
remords , la folitude les ont remplacés.
Tel eft le partage du vice ; le paffé l'accable,
le préfent le déchire , l'avenir l'épouvante .
Ces difcours faifoient fur moi la plus vive
impreffion. Mais quand on eft né avec un
coeur fenfible , peut-on bien répondre de
foi ?
J'étois parvenue à ma dix-feptiéme an◄
née , & je ne connoiffois encore que les
douceurs uniformes d'une vie retirée, lorfque
l'amour vint troubler mon repos.
Nous touchions à la fin de l'été ; la chaleur
avoit été exceffive ; nous fortîmes fur
le foir , ma mère & moi , pour aller refpirer
le frais dans ces petits bofquets qui
bordent la rivière auprès de l'Hôtel des
Invalides. Cette promenade eft peu fréquentée
; auffi la choififfions- nous ordi48
MERCURE DE FRANCE .
:
nairement de préférence . Un jeune homme
, richement vêtu , mais plus diftingué
encore par l'élégance de fa taille & la
nobleffe de fa phifionomie , s'attira mes
regards par l'importunité des fiens . Je re-.
marquai , en me retirant , qu'il nous fuivoit.
Je fus diftraite , rêveufe toute la foitée
; l'image de l'inconnu m'occupoit
agréablement je me couchai de bonne
heure pour y rêver en liberté. Le premier
objet qui frappa ma vue le lendemain en
ouvrant ma fenêtre , fut ce même jeune
homme. Il étoit affis , un livre à la main, a
la croifée d'un appartement qui faifoit face
au mien. Dès qu'il me vit , il fe leva d'un
air foumis & refpectueux. Je rougis , je
fus déconcertée , & je me retirai en démêlant
très - bien que dans la foule des
fentimens qui m'agitoient , la joie étoit
le dominant. Lorfque je rentrois dans ma
chambre , ce qui arriva fouvent dans le
cours de cette journée , je voyois avec un
fecret plaifir mon inconnu dans la même
attitude. Le lendemain , au retour de
l'Eglife , je fus abordée par une femme
d'un certain âge , qui me fupplia de prendre
une lettre dont on l'avoit chargée pour
moi. Je balançai quelques inftans ; enfin
j'eus la foibleffe de la recevoir. C'eſt ma
première faute , Madame ! c'eft la fource
de
FEVRIER 1765 .
de tous mes maux ! mais j'étois jeune ,
fans expérience , mon coeur s'ouvroit pour
la première fois aux tendres émotions d'une
paffion naiffante , & cette fituation me
paroiffoit délicieufe. En arrivant chez moi
mon premier foin fut de lire ma lettre ;
j'y trouvai ce qui fuit :
« Je vous ai vuë , Mademoiſelle , c'eft
» affez dire que je vous aime : ne foyez
» point alarmée d'un langage qui fans
doute vous eft nouveau le jour eft
» moins pur que mon coeur ; il ne refpire .
que pour vous . J'ai toujours fait peu
» de cas des biens de la fortune; mais ils me
» deviennent précieux par l'avantage que
»j'ai de pouvoir vous les offrir. Si la
» naiffance eft l'effet du hazard , je ne lui
" en faurai gré qu'autant que je trouverai
» en vous cette heureufe fenfibilité qui peut
» feule faire le bonheur de ma vie ».
» Le Baron de M... Cap. au régiment du
» Roi infanterie » .
J'effayerois en vain de vous retracer
ce qui fe paffa dans mon ame à cette
lecture. Tout ce que je puis vous dire ,
c'eſt que ma tête tourna abfolument : ma
réponſe s'en reffentit. Pour l'intérêt de mon
amour même j'aurois dû la faire moins
paffionnée : mon coeur y étoit tout entier.
Pluſieurs lettres fuivirent cette première.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
>
On parvint enfin à m'attirer dans une maifon
louée par mon amant. Il obtint que je
J'y verrois régulièrement .Je n'avois cependant
pas encore franchi les dernières barrières
de la pudeur ; on ne fe défait pas
aifément des principes que l'éducation &
l'honneur ont fait germer dans l'ame , &
les inftances redoublées d'un amant chéri
n'avoient pu m'entraîner dans le préci
pice. Il n'attendoit difoit- il › qu'une
lettre pour s'ouvrir à ma mère. Imprudente
que j'étois ! c'eft ce que j'aurois dû
exiger d'abord : mais une fauffe démarche
en entraîne toujours mille autres. Elle
arriva enfin cette lettre. On mandoit au
Baron que loin de confentir au mariage
qu'il propofois , on lui ordonnoit de hârer
fon retour pour époufer Mlle de L ***
jeune , héritière d'une illuftre naiffance ,
qui poffédoit des biens immenfes , & qui
à la plus agréable figure , joignoit le ca
ractère le plus aimable. Dans quel état
cette lettre me mit ! je fentis mon vifage
fe mouiller d'une fueur froide ; mes yeux
fe fermerent ; je tombai dans unévanouiffement
profond , qui laiffa tout àcraindre
pour ma vie. En reprenant l'ufage de mes
Lens , j'apperçus le Baron qui arrofoit mes
mains de fes larmes. Ne craignez rien
chère Silvie , me dit- il tendrement.g sajap
FEVRIER 1765 : 5.1
*
Je fuis à vous pour toujours : les cruels ne
l'emporteront point .... Eh ! que m'importent
tous les biens de l'univers fans ma
Silvie ? ..... Je cours me jetter aux pieds
de Madame votre mère ; c'eft d'elle que
j'attends la vie. Eh ! Monfieur , lui dis -je
pouvez-vous difpofer de vous - même ? Il
eft aifé à Paris de former des liens qui ,
pour être fecrets , ne perdent rien de leur
fainteté & de leur force.- Arrêtez , Monfieur
! jamais ma mère ne confentira à un
pareil mariage : elle eft bonne ; mais elle a
cette noble fierté qui fied fi bien à la vertu
vous la blefferiez jufqu'au vifen lui faiſant
entendre que votre famille rejette ſon
alliance. Eh bien , chère Silvie , que je
vous doive mon bonheur : donnez-moï
votre foi ; recevez la mienne : la penſion
qu'on me fait fuffira pour notre entretien.
Le temps où je dois prendre poffeffion
d'une partie de ma fortune , n'eft pas
éloigné. Qu'ofez-vous me propofer ! Que
je quitte la maifon paternelle pour vous
fuivre ! Ce feroit plonger le poignard dans
le fein de ma refpectable mère. Ah ! plutôt
mourir mille fois ! Que vous dirai - je ,
Madame , pour ne pas vous tenir plus
long-temps en fufpens , après quelques
jours de combat , l'amour l'emporta fur
mes craintes : je cédai aux defirs de mon
-
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
amant & à mon propre penchant : mais
je mis deux conditions à ma fuite , & qui
furent exactement obfervées ; la première,
que nous ferions mariés dans l'inftant
même ; la feconde , qu'on me laifferoit
vivre dans la retraite. Mon mari me conduifit
dans cette ville , prit un appartement
propre , fans magnificence. Une
femme de chambre & un laquais compofoient
tout notre domeftique. Aimée d'un
mari que j'adorois , jouiffant d'un néceffaire
abondant , je menois une vie délicieufe.
Mais l'homme eft- il né pour être
heureux ? Peu de temps après notre mariage
mon époux reçut un ordre précis
d'aller joindre fon régiment , qui marchoit
en Bohéme. L'honneur ne lui permit pas
de balancer. Il me laiffoit dans une ville
étrangère , fans parens , fans amis , fans
appui mais j'en voyois la néceffité : je
preffai fon départ. Il me remit en partant
une fomme affez confidérable pour fuffire
à mes befoins , avec promeffe de me donner
fouvent de fes nouvelles & de me
rejoindre à la fin de la campagne. Je menois
la vie la plus retirée ; point de promenades
; point de fpectacles : la lecture ,
quelques ouvrages de broderie , faifoient
tout mon amufement ; les lettres de mon
mari toute ma confolation. Je ne me perFEVRIER
176 $3
mettois de fortir quelquefois , que pour
aller au pied des autels répandre mon
coeur dans le fein de la Divinité . Six mois
s'étoient écoulés ; je rentrois un foir dans
mon appartement , le coeur ferré , l'oeil
humide de larmes : le Courier , avec la
nouvelle d'une affaire très-vive , ne m'avoit
point apporté de lettres du cher auteur
de mes peines ; je me jettai dans un
fauteuil , & me livrant à toute ma trif
teffe , une agonie cruelle précéda cet état
d'infenfibilité , avant-coureur de la mort .
Mille idées noires m'affaillirent ; mes
forces s'épuiferent : je fuccombai . Ciel !
pourquoi ai- je été rappellée à la lumière? ...
Pardon , Madame , des idées de défefpoir
fe préfentent par intervalle à mon imagination
mais je les écarte ; c'eft à l'Etre
fuprême à difpofer de mes jours : en lui
eft toute ma confiance ; qu'il me donne
Ja force de fupporter des maux terribles
mais mérités : le terme de ma vie n'eft
pas éloigné. En revenant à moi -même
j'appris que j'avois fait une couche qui
n'avoit pas été heureufe. Je demande le
fruit de mon amour ; je veux l'embraſſer ,
le baigner de mes pleurs. On ne me répond
rien. Il est donc mort , m'écriai- je ?
A l'inftant ma chambre fe remplit d'archers.
Sans égard pour ma fituation & pour
€ ij
54
MERCURE DE FRANCE.

mes larmes , les cruels m'ont conduite dans
ce lieu d'horreur..... Madame , vous favez
le refte.
,
La charitable Dame, émue jufqu'au fond
du coeur , embraffa tendrement la prifonnière.
Tranquillifez-vous mon enfant , lui
dit-elle , le témoignage d'un coeur irréprochable
eſt le premier des biens ; il adoucit
les maux les plus affreux. En achevant
ces mots elle prit congé de Silvie , qu'elle
força d'accepter quelque fecours . On préfume
aifément que les émiffaires de la
Juftice n'avoient pas manqué de s'approprier
fes dépouilles. La bonne Dame lui
envoya des meubles lui fit dreffer un
lit : elle pourvut à fa nourriture , & venoit
même fouvent partager fes repas. Silvie
aimoit la lecture ; elle lui procura les
meilleurs livres de morale & de piété ; en
un mot , cette refpectable confolatrice mit
tout en ufage pour adoucir fes peines . Ah!
Madame , s'écrioit l'aimable priſonnière
à fuppofer que j'évite la mort infame qui
m'eft préparée , je ne vivrai jamais affez
pour avoir le temps de reconnoître vos
bontés ; c'eft au Ciel à vous en récompenfer
tous les liens qui m'attachoient
au monde font rompus ; je n'ai plus de
famille j'ai perdu un mari que j'adorois ,
un mari qui feuf me tenoit lieu de tout :
FEVRIER 1765 .
35
il emporte au tombeau ma réputation.
Victime d'un infame complot , le fruit
innocent d'un amour tendre & malheureux
a péri de la manière la plus cruelle.
Ah! qu'ai -je à faire de la vie ? Cependant
l'infortunée Silvie paroît devant fes Juges.
Tant de charmes les étonnent : la candeur
fiégeoit fur fon front. Au travers de la
langueur & de l'abattement de fes regards,
on appercevoit cette affutance noble &
modefte , qui eft le partage de l'innocence.
Sa contenance étoit ferme & tranquille.
Le fpectacle impofant & nouveau qui s'offroit
à elle avoit paru d'abord l'intimider ;
mais bientôt rendue à elle-même : je ne
fuis point coupable Meffieurs , leur ditelle
époufe paffionnée , mère tendre ,
puis-je avoir été le bourreau de mon fils ?
On lui fit différentes queftions , auxquelles
elle fatisfit avec autant de jufteffe que de
précifion. La vérité elle-même ne fe fût
pas énoncée autrement. Mais les dépofitions
des témoins ne lui étoient pas favorables
; la loi la condamnoit : les Juges
fignerent en pleurant l'arrêt de fa mort.
Silvie l'apprit fans émotion , peut-être
même avec une forte de plailir. Pour peu
qu'on veuille réfléchir un inftant fur le
caractère de tendreffe qui l'attachoit à fon
mari , & fut les malheurs qui l'avoient
;
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
accablée depuis long- temps , on en fera
peut- être moins furpris. Il lui reftoit quelque
argent : elle fit prier fa bienfaitrice ,
que le faififfement retenoit malade chez
elle , de permertre qu'elle le diftribuât
aux pauvres prifonniers , & elle écrivit à
fa mère .
و د
cc
Que mon fort ne vous inquiete plus ,
» lui difoit - elle , je vais paroître devant
» le Juge fuprême : il lit dans le fond de
mon coeur ; il connoît mon innocence.
J'implore fa bonté : il me tend les bras ;
» mon ame eft prête à s'élancer dans fon
fein. Cette idée confolante vous fera
fupporter fans doute la perte d'une fille
» infortunée qui , dans le cours de fes
égaremens , ne penfa jamais fans atten-
» driffement à fon incomparable mère.
و د
ود
Sa réfignation , fa douceur , fa conftance
ne fe démentirent pas. Ces momens
fi terribles , où toutes les facultés de l'ame
femblent anéanties , où l'approche d'une
mort infame jette le criminel dans des
convulfions épouvantables , ou dans un
épuiſement total , furent pour Silvie dès
momens de calme. Le Prêtre qui l'accompagnoit
ne pouvoit concevoir qu'on pût
allier tant de courage avec tant de douceur ,
tant de fermeté & tant de délicateffe , la
beauté la plus touchante avec la plus grande
3
FEVRIER 1765. 57.
indifférence pour la vie. Il fondoit en
larmes , & fà pénitente étoit tranquille .
Les yeux fixés au ciel , elle attendoit l'inf
tant qui devoit terminer fes peines : un
doux efpoir étoit peint fur fon vifage ; il
rayonnoit de cette joie divine qui eft l'avant-
coureur des faveurs céleftes. Le peuple
l'accompagna en foule au lieu de fon
fupplice ; la plupart étoient attirés par la
réputation de la belle prifonnière , & par
ce cruel befoin d'être remué , fi commun
à tous les hommes.
Au pied de l'échaffaud , Silvie crut devoir
parler. Son difcours , plein de force
& de grâces , tira des pleurs de tous les
yeux. C'eſt le langage de l'innocence , fe
difoit-on mutuellement , & même affez
haut : le crime peut-il être auffi fublime ?
C'eft un ange ! Quelle barbarie ! quelle injuftice
de l'avoir condamnée ! .. Silvie,
après fa prière , s'adreffant à l'Exécuteur :
tenez , mon ami , lui dit- elle , en lui remettant
une bourfe , je voudrois pouvoir
faire plus , mais je ne fuis pas riche ; tâ,
chez d'abréger mes tourmens. Tout endurci
qu'étoit cet homme , il fe fentit ému.
Les fpectateurs frappés de ce dernier trait ,
on entendit tout-à- coup mille voix qui
tous enſemble crioient Grace. L'Exécureur
intimidé ne fait alors ce qu'il doit
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
و د
و د
faire. Le bruit redouble : tout annonçoit
une fédition. Alors , un homme auffi refpectable
par fon âge que par fa bonne
mine , fend la preffe. S'il en eft temps encore
, dit-il à celui qui préfidoit à l'exécution
, fauvez la vie à une infortunée
dont la beauté fait tout le crime : j'ai rencontré
à quelque pas d'ici une femme
mourante. « Le Ciel me punit , m'a- t-elle
» dit , Monfieur , de m'être rendue l'inf-
» trument du plus horrible des complots.
» Silvie n'eft point coupable : on trouvera
» le détail & les preuves de ce que j'avance
» dans le papier que je vous confie ; je l'ai
» écrit à la hâte courez , Monfieur : je
» crains que vous n'arriviez trop tard ».
Cette nouvelle fe répandit dans l'inſtant
mille cris de joie fe joignirent aux battemens
de main réitérés des affiftans . Que
la beauté brille quand la vertu en reléve
l'éclat ! Le Magiftrat ayant enfin obtenu
du filence , lut à haute voix ce qui fuit :
Au moment d'expirer , quel motif hu-
» main pourroit m'empêcher de dire la
vérité ? Silvie eft innocente : Dorine >
» fille de fon hôteffe , qui brûle de
la plus vive flamme pour le mari de
» Silvie , a feule commis ce crime ,
l'efpoir d'occuper un jour fa place. J'ai
» été affez foible pour accufer l'innocen-
"
לכ
dans
FEVRIER 1765 . 59
و ر
» ce ; j'en demande pardon au Public &
à l'Etre fuprême , dont j'implore en
" mourant la clémence . Charlotte Cza-
» renska ».
Le Juge fit auffi- tôt reconduire Silvie
en prifon. La multitude la fuivit en faifant
retentir l'air de fes cris. Ce jour fi
affreux s'étoit changé en un jour de triomphe.
Mais elle étoit bien éloignée de participer
à la joie publique ; le chagrin avoit
jetté de trop profondes racines dans fon
ame : la douleur étoit le feul fentiment
qui l'affectât. Qu'on juge fi la bonne Dame
fut des dernières à fe rendre auprès d'elle .
Elle s'efforçoit inutilement de la confoler.
Ma reconnoiffance pour vos bontés eft
au- delà de toute expreffion , foyez- en perfuadée
, Madame , lui difoit Silvie ; mais
je fens que ma vie ne fera pas longue.
Cependant la criminelle Charlotte étoit
morte peu de momens après avoir affuré
les Juges de la vérité de fa dépofition.
Dorine fut arrêtée à l'inftant même qu'elle
fe difpofoit à partir , ce qui ne contribua
pas peu à fortifier les foupçons que le
rapport de la Czarenska avoit fait naître
contre elle. Mais la loi ne permettoit pas
qu'on relâchât Silvie qu'après les formalités
ordinaires. Si elle eût voulu fe prêter
à l'empreffement public , fa prifon n'eût
C
vj
60 MER CURE DE FRANCE.
pas défempli : c'étoit à qui la verroit , a
qui lui feroit le plus d'offres de fervices :
tous les coeurs , toutes les bourfes étoient
à elle. Dans toute autre fituation , fans
doute , elle eût été fenfible aux marques
d'eftime & de confidération qu'elle recevoit
de toutes parts : mais ce fentiment
terrible & profond qui abforboit toute
fon ame lui permettoit peu d'y faire attention.
Elle ne voyoit guères que la bonne
Dame. Un jour qu'elles étoient enſemble
, la porte s'ouvre tout-à-coup ; une
voix chérie fe fait entendre : « Où donc
» eſt-elle ? ... Ah Ciel ! dans quel lieu , dans
quel état je la retrouve ! N'importe , je
» la tiens .... . je l'embraſſe ; rien au
» monde ne pourra plus m'en féparer
Que les imaginations vives , que les coeurs
fenfibles fe forment une idée des tranfports
de Silvie. C'étoit fon mari ! ce mari
fi tendrement aimé , ce mari qu'elle avoit
cru mort. Les deux époux confondoient
leurs foupirs , mêloient leurs larmes , oublioient
dans leurs embraffemens tous les
malheurs qu'ils venoient d'effuyer. Cette
fcène attendriffante dura long- temps. La
bonne Dame pleuroit & les embraffoit
tour-à- tour. Quand ces premiers tranfports
furent un peu calmés : chère époufe , lui
dit le Baron , vous n'avez donc pas reçu
... ·
39.
FEVRIER 1765. 6r
La lettre que je vous écrivis immédiatement
après ma bleffure ? Que de maux
elle eût prévenus , s'écria Silvie ! Dorine
l'a fans doute interceptée.... Sortons vîte
ce lieu d'horreur d'horreur , s'écria le Baron
; je fuis porteur de l'ordre qui vous
rend la liberté. Ce monftre a avoué fon
crime , & va en fubir le châtiment.

La bonne Dame , qui par fa naiffance
& les richeffes , tenoit un rang diftingué
dans la ville, offrit fa maifon aux deux
époux. Ses offres furent acceptées , &
elle prit infenfiblement tant d'amitié
pour la vertueufe. Silvie , qu'elle fe détermina
, n'ayant pas d'héritiers connus ,
à lui affurer la plus grande partie de fon
bien. Ils vivent enſemble dans l'union la
plus étroite. L'aimable Silvie a donné
deux garçons à fon mari , qui jouit depuis
la mort de fon père d'un bien confidérable.
Il manquoit uniquement à la
fatisfaction de Silvie de réunir enſemble
fon mari , fa mère & fa bienfaitrice. Ele
jouit de ce bonheur ; tous les quatre ne
s'occupent que du foulagement des malheureux
; & la fage économie qui régne
dans l'adminiftration de leurs revenus , les
met en état de fuivre le penchant généreux
qui les porte à être utiles à leurs fem
blables
62 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt ainfi qu'au moment de fuccomber
, l'innocence triompha avec le plus
grand éclat , & que le crime fut puni. Si
celui qui dirige tous les mouvemens de
ce vafte univers permet quelquefois le
contraire , foumettons-nous à la profondeur
de fes jugemens , fans vouloir les pénétrer
, & concluons par dire que les apparences
font fouvent trompeufes ; que l'erreur
nous environne ; que nos lumières
font foibles & qu'un Juge ne fauroit
apporter trop d'attention à lever le voile
épais qui fouvent couvre la vérité.
"
Par M. DE MONTAGNAC , ci-devant
Capitaine au régiment de Breffe.
VERS , à l'occafion de la bonne année ,
à Mlle. H... à qui l'Auteur avoit préfenté
un compliment pour la premiere
fois qu'il lui parloit.
JE vous ai vue , & je vous aime ,
Pardonnez ma témérité ;
Mais dût cette naïveté
Vous mettre en un courroux extrême ;
L'excufe de mon compliment
Sera mon compliment lui-même ;
FEVRIER. 1765.
Voilà mon unique argument :
Je vous ai vue , & je vous aime .
Si d'un mortel audacieux
Vous exigez une autre excufe ,
Je la trouve dans vos beaux yeux ,
Ces yeux charmans , de qui ma muſe
A déja célébré les feux ;
Je la trouve dans ce fourire
Qui charme le mortel heureux
Qui près de vous peut vous le dire .
Toute votre perſonne enfin ,
Parle pour moi contre vous- même į
De ma chanfon c'eft le refrein :
Je vous ai vue & je vous aime .
Belle H... pour vous ce compliment
Eft une affez mauvaiſe étrènne .
Mais , fi vous m'en difiez autant
Que je ferois cas de la miènne !
R.D. L. C.
64 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure für la
Statue du Roi , érigée par la Ville de
Rheims.
LE monument de la ftatue de SA MAJESTÉ
, Monfieur , qu'on doit ériger dans
notre ville , eft un événement fi glorieux
pour nous , qu'il a ranimé l'émulation de
tous nos verfificateurs . Je rougirois , fi ,
ayant l'honneur d'être chargé depuis fi
long-temps de célébrer les fêtes de notre
ville , je n'apportois auffi mon offrande..
Ce fentiment, Monfieur , m'a infpiré les
quatre vers que je prends la liberté de vous
adreffer. En les faifant , je n'ai point fongé
à être le rival de nos concitoyens ; j'ai
voulu feulement partager leur zèle &
approcher , fi j'avois pu , de l'intention du
célébre Statuaire, qui defireroit que l'inf
cription eût rapport aux différens attributs
que préfentent les grouppes qui environnent
la ftatue ; comme ceux des arts &
du commerce. Jugez vous-même , Monfieur
, fi j'ai réuffi .
Citoyens fortunés , für ce bronze fidèle ,
Que l'amour à jamais arrête vos regards ;
Du plus aimé des Rois vous voyez le modèle ,
L'ami , le protecteur du commerce & des arts .
DESAULX , Chanoine de Rheims..
FEVRIER 1765 . 65
LETTRE àM. DE LA PLACE , à l'occafion'
du monument de la ville de Rheims.
ON lit , Monfieur , dans les Nouvelles
Politiques du premier Mercure de ce mois,
la defcription d'une cérémonie relative au
monument que la ville de Rheims fait élever
à la gloire de SA MAJESTÉ. Il s'agit
feulement dans cette defcription de la première
pierre du piédeftal , pofée le 30
Octobre dernier par M. Rouillé d'Orfeuil
, Intendant de la province de Champagne.
Il n'eût peut-être pas été fuperflu
d'ajouter que l'inauguration de la ftatue
même fe fera au commencement de l'été
prochain. Ces fortes de faits intéreffent
toujours le public , & il fe plaît à en être,
inftruit d'avance. Il apprendra de même
avec plaifir que les gravures du plan général
de la ville de Rheims, & en particulier
celle de la place & du monument
qu'elle doit renfermer , touchent à leur
perfection. Elles feront diftribuées lors de
l'érection de la ftatue du ROI. Le public
, au moyen de ces gravures , jugera
mieux que d'après tout autre détail , &
de la beauté de ce monument , & de ce
66 MERCURE DE FRANCE.
qui conftitue l'architecture de la place.
Elle fait un honneur infini à M. leGendre*
qui en a donné les deffeins , & qui en dirige
les travaux. Il a prefque renouvelle
la ville de Rheims par les embelliffemens
qu'il y a faits. Ce fut lui qui préfenta à
M. d'Orfeuil les outils d'argent qu'elle
avoit fait faire pour cette cérémonie. On
fe borne à dire dans la relation , qu'ils
furent préfentés par l'Architecte. Rien
n'empêchoit de citer fon nom . Une des
plus dignes récompenfes d'un artiſte diftingué
eft d'être nommé avec fes ouvrages.
Au refte , Monfieur , on ne peut trop applaudir
au zèle qui , de nos jours , s'em .
pare des principales villes de France. Plufieurs
d'entre elles n'épargnent rien pour
leurs embelliffemens , & ce ne font point
là des dépenfes frivoles : elles fourniſſent
aux artiftes l'occafion de déployer leurs
talens , & attirent le concours des étrangers
curieux.Que feroit aujourd'hui Rome,
fifon enceinte ne renfermoit tant de
chefs - d'oeuvre des arts ? Ils font fa gloire
& fa principale reffource .
J'ai l'honneur d'être , &c.
D. L. D.
* Inſpecteur général des Ponts & Chauſſées de
France.
?
FEVRIER 1765 .
67
ÈPITRE à M. DORAT , par un Suiffe ,
que la lettre de Comminge afait pleurer.
Du Canton de Berne , le 24 Novembre 1764.
D'ADELAIDE , & chantre harmonieux ; Ô
Confolateur des amans & des mères !
Toi , dont les tons doux & mélodieux
Ont fufpendu ces choeurs religieux ,
Qui , fous l'abri des dômes folitaires ,
En gémiflant , chantent le Roi des cieux ;
Toi , dont les fons favent toucher les fages ,
Et dont les vers recevront des hommages
Tant que l'amour fera des malheureux ;
Reçois ici le tribut le plus tendre :
C'eft d'un amant que tu devrois l'attendre ;
Un amant ſeul aime à verfer des pleurs )
Pour prix de ceux que tu m'as fait répandre ,
Ma main te doit une palme & des fleurs .
Ah ! fi j'aimois une beauté rebelle ,
Dont l'âme vaine & ſourde à més accens
Ofat borner fes defirs languiffans
A l'honneur feul , à l'orgueil d'être belle ;
Combien alors je te devrois d'encens !
1
68 MERCURE
DE FRANCE
.
Son oeil fuperbe , étonné de fes larmes ,
En parcourant ton récit enflammé ,
A la douleur devroit de nouveaux charmes ,
Je dirois j'aimè , & je ferois aimé.
Si j'adorois une beauté volage ,
Je te devrois encore bien davantage :
Jeunes amans , fi dignes d'être époux ,
Tendre Comminge ! ô tendre Adelaide !
Quel coeur ingrat , indifférent , perfide ,
Ne voudroit point , de votre fort jaloux
Etre fidelle , & gémir comme vous ?
Mais fi , laffés de ces frivoles chaînes ,
Et méprifant ces conquêtes fi vaines ,
Qu'un jour détruit & que fait naître un jour
Si fatigué d'être amant fans amour ,
J'avois fait choix de l'âme fortunée ,
Qui , me payant du plus jufte retour ,
Dût , comme moi , fur l'autel d'himenée ,
Jurer au ciel de m'aimer fans détour :
En ce moment , fi l'intérêt fordide
Deshonorant le fceptre paternel ,
Malgré l'amour gémiffant & timide ,
Vouloit brifer ce lien folemnel ;
Combien encore il te faudroit d'offrandes !
Que de lauriers , de feftons , de guirlandes
Ceindroient ton front & ton luth immortel !
1
1
1
FEVRIER 1765 . 69
>
9
Eh feroit-il , dans la nature entière ,
Un monftre , hélas ! que le ciel eût fait père
Et qui put voir , fans treffaillir d'horreur
Adelaide & plaintive & mourante ,
Comminge en pleurs aux pieds de ſon amante
Et maudiffant fes jours , & leur auteur ?
Non , non , tes vers que je relis ' fans ceffe ,
Ces vers touchans que ton coeur t'a dictés ,
Ces vers heureux qu'à ma belle maîtrelle
J'aurois déja fi fouvent répétés ,
Du glaive affreux préfervant la victime ,
Au père avare épargneroit un crime ,
A deux mortels rendroient les feux du jour ,
Et deux amans au bonheur de l'amour ....
Toi , dont la mufe eft reine de notre âme ,
Ou l'attendrit , ou l'effraie , où l'enflame ,
Peint Barneveldt & l'horreur des tombeaux ;
Les longs ennuis de Zeïla fidèle ,
Ou fait répondre aux chants de Philomele
Les antres fourds & les plaintifs échos ;
Avant de voir ta tête fans couronne >
Et tes accens ceffer d'être nouveaux ,
Oui , dans nos champs on pourra voir Pomone
Flétrir les fruits & l'ambre des côteaux ,
L'aigle s'enfuir devant la tourterelle ,
Dans un beau jour Flore verfer des pleurs ,
Le doux printems effrayer l'hirondelle ,
Et le zéphir déraciner les fleurs,
70 MERCURE
DE FRANCE .
1
LE Pinçon en cage , àfa Fauvette , chanfon
allégorique , fur l'air : Que ne fuis -je
l'onde
pure
DE
!
E ma trifte folitude
Egayons quelques inſtans ;
Que ma vive inquiétude
Se peigne dans mes accens.
Le chant d'un féjour funeſte
Peut adoucir la rigueur ;
C'eſt le feul bien qui me teſte :
Ellayons-en la douceur.
Hélas ! qu'eft- tu devenue ,
Trop aimable liberté ?
Où fuis-tu , grâce ingénue
De ma naïve gaité ?
Temps heureux que je regrette ,
Tu difparois aujourd'hui !
Je ne vois dans ma retraite
Que défefpoir & qu'ennui.
Quand je faluois l'aurore ,
Echo répétoit mes fons ;
Pomone , Zéphire & Flore
Se plaifoient à mes chanſons.
1
JANVIER 1765
Sous ta naiffante verdure ,
Printems , je vantois tes jours :
Je célébrois la nature ,
Et je chantois mes amours.
O jeune & tendre fauvette ,
A qui j'offris mes foupirs ,
Dans notre union fecrette ,
Que je goûtois de plaiſirs !
Je voltigois pour te plaire ;
Je te plaifois en t'aimant :
Ton retour étoit fincère ;
Tu vivois pour_ton_amant !
Mais aujourd'hui ton abſence
A beau m'infpirer des chants ,
Au plus rigoureux filence
On condamne mes accens.
Si , pour eſſayer mon aîle
Je veux prendre mon éffor ;
Une barrière cruèlle
Anéantit mon effort.
*
Quand , échappé de - ma cage ;
Heureux de ma liberté ,
Je veux de mon eſclayage
Oublier l'austérité :;
A ma Fauvette fidelle
Je vole & je m'attendris , ....
Mais l'oifeleur me rappelle :
Je reviens , ... & je gémis !
* Allufion aux vacances.
7 MERCURE
DE FRANCE..
I Ah ! peut- être , un jour peut-être ,
De mes liens délivré ,
Je redeviendrai mon maître
Pour voltiger à mon gré.
Alors je fuivrai fans crainte
Mon penchant & mes defirs ;.
Et pour prix de ma contrainte ,
Je doublerai mes plaifirs.
Par l'Auteur de la Romance du Tourtereau.
A Madame THI... pour le jour de fa fête.
Air : nous jouiffons dans nos hameaux,
A
III .
LA raiſon l'hymen un jour
Avoit cherché querelle.
Pour juge l'on choifit l'amour ;
C'étoit caule nouyelle. : 0
Ce dieu malin , par fes arrêts ,
Embrouilla l'aventure. ,

Souvent ain dans un procès
Tourne la procèdure.
Vénus , de cet étrange cas
Prit enfin connoiffance ;
Et , pour
terminer leurs débats ,
Rendit cette fentence :"
» toujours
FEVRIER 1765. 73
cc Toujours unis , que ce féjour
» Vous charme & vous retienne.
>> Embraffez-vous ; c'eft en ce jour
>> Votre fête & la mienne >>.
Par le même.
LE mot de la première Enigme du
du fecond volume du mois de Janvier eft
l'oreille. Celui de la feconde eft l'infomnie.
Celui du premier Logogryphe eft feuille ,
où l'on trouve lie , Fée , if, feu , Eve ,
feve , Leu , vieille , fi , vif, fuie , jeu , vie.
Celui du fecond eft corbeau ..
Q
ENIGM E.
UOIQU'AUX forêts je doive la naiſſance
Sans efprit , fans connoiffance ,
Il m'arrive affez fouvent
De fervir utilement.
;
Peu fêtée à la Cour , je demeure au village.
Des plus tendres amours je fuis le plus cher gage.
Mais quand de la beauté je deviens l'ornement ,2
Par un fecret enchantement ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
Qui me dédaignoit m'idolâtre ,
Et fe croiroit heureux s'il pouvoit être pâtre :
Tel qu'on vir au vieux temps le plus puiſſant des
Rois
Fouler aux pieds le fceptre , & vivre fous mes
loix.
E
AUTRE.
NNEMI d'un amant dont la belle toujours
Répéte par honneur mon nom qui le défole ;
Il voudroit , mais trop tard , implorer mon
fecours
Quand mon antagoniſte a fixé fa parole.
De mon entêtement je ne démordrai pas ;
Renverfe , fi tu veux , mon nom & ma ſtructure ;
Mets -moi les pieds en haut , avec la tête en bas
Je refuſe toujours de changer de figure.
Par M. LEVRIER , fils ,
FEVRIER 1765 .
75
P
LOGO GRYPH E.
1
RIS tout entier , Lecteur , je fuis un aliment
Dont vous faites fouvent uſage :
Otez ma tête ; elle a çet avantage
De faire que je fois tout
à coup élément.
Par M. D'ABANCOUR .
DA
AUTRE.
ANS mon tout je fuis fort utile ;
Partage- le , je fuis animal & boiffon :
Tourne ces deux moitiés ; avec l'une l'on brille ,
L'autre eft connue en certaine oraiſon.
On voit dans mes fix pieds qu'aiſément l'on
combine ,
Chemin , infecte , & racine , & pronom :
Ce qui gêne en marchant ; ville ; conjonction ;
Deux notes ; ..tu me tiens , du moins je l'imagine
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE
CLIMENE, DORIS.
CLIMENE SJE n'aimerai jamais Colina
DORIS. Je chérirai toujours Colin.
CLIMENE. SIl eft trop léger , trop badin.
DORIS. Qu'il eft léger ! qu'il eſt badin !
CLIMENE. Des amans c'eſt le plus volage.
DORIS. Gai , charmant , fans être volage ;
CLIMENE.Aux beautés il fait rendre hommage ;
DORIS. Aux beautés il fait rendre hommage ;
CLIMENE. Mais il n'aime qu'à voltiger ,
•SMais
DORIS. Et s'il n'aime qu'à voltiger ,
CLIMENE. SSans vouloir s'engager.
DORIS. Comment ai- je pu l'engager ?.
La mufique eft de M. DOBET , fils , Organifte
à Châteaudun.
Les paroles de M. RAʊx , de la même ville.
Climat
lim
Jena
Des
et badin,
Qu'il est léger, qu'il·
Des amans c'est leplus
vo =
est
badage
,Au
=la :
= ma
aije pu
age Aux beautés il sait rendreho:
ir s'engager
Tais s'iln'aimequa voltiger Coment
ger, Sans vouloir s'engager.
eger,
ment ai -je pu l'enga ger.

FEVRIER 1765. 77
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
DISCOURS ,
SUR P'utilité des Sociétés Littéraires ; par
M. DE LA BASTIDE,
MESSIEURS,
L'homme eft né pour la fociété. Soit
qu'il porte fes regards fur les objets qui
l'environnent , foit qu'il defcende en luimême
, tout lui rappelle fa deftination
primitive.
Ette penfant & fenfible , il femble qu'il
étende fon bonheur en communiquant fes
idées & fes fentimens. Comme un arbuffe
foible , il rampe s'il eft abandonné à luimême
il s'éleve s'il trouve d'heureux
appuis.
:
La voix des befoins le ramene encore
à fa fin . Foible , expofé au choc des élémens
& aux attaques des animaux , il trouve
dans l'union de fes femblables des fecours,
D'iij
78 MERCURE DE FRANCE.
des forces ; difons- le , cet empire qui lui
affervit l'univers , & qui enfante les prodiges
.
:
Tels font les liens généraux de l'humanité
; mais il en eft de plus chers , parce
qu'il en eft de plus étroits loix parti
culières qui ne difpenfent pas de la loi
générale , qui en font au contraire une
dérivation , & qui nous uniffent d'autant
plus étroitement , que c'eft le devoir , le
goût , le penchant , qui en ferrent les
noeuds.
Que de ruiffeaux ne naiffent pas d'une
même fource ! que de fociétés dans une
même fociété ! fociété civile , militaire ,
religieufe; fociété de parenté , de plaifirs ,
de littérature .
Les villes naiffent , les Empires fe fon.
dent , les gouvernemens s'établiffent ; mais
en même temps que de vues , que d'avantages
, que de paffions oppofées minent
fourdement , ou attaquent ouvertement le
corps politique ! vice de la fociété civile ,
qui naît de fa propre conftitution , l'intérêt
particulier détruit le général.
La patrie eft attaquée : nos autels , nos
foyers font menacés : citoyens généreux ,
défendez la vie de vos enfans & de vos
époufes . L'on s'affemble ; les premières
armées s'offrent à mes yeux. Les ennemis
FEVRIER 1765. 79
font diffipés ; mais la foif de conquérir
enfante les Alexandres & les Cefars . Vice
de la fociété militaire , c'eſt toujours le
fang des mortels qui la cimente.
Refpectons même les défauts des fociétés
religieufes . Leur but eft facré : mais
vont-elles toujours à ce but ? Er ces mortels
enterrés par la religion ne reviventpas
affez par leurs vices ? ils
J'aime à pénétrer dans l'intérieur des
familles : j'y vois l'image de la plus ancienne
& de la plus augufte royauté : anais
la voix du fang eft fouvent fans force. La
première famille m'offre l'affaffin de fon
frère vice de la fociété de parenté
elle n'excite que trop fouvent la jaloufie.
>
Volons dans ces cercles brillans , où
l'oifiveté appelle fes favoris. La frivolité
eft la divinité qu'on encenſe : mais la réputation
des citoyens eft la victime qu'on
lui facrifie. Pour être agréable , l'on devient
méchant : pour éviter l'ennui , l'on
tombe dans la médifance ; vice de la fociété
, qu'on nomme cotterie : la calomnie
verniffée par l'efprit la rend odieufe.
Prends donc ta lyre , ô divin Amphion !
forme une ville pour des nouveaux habitans.
Que dis - je ! Apollon lui -même
m'ouvre fon fanctuaire , & j'y découvre
la première fociété de Littérateurs. C'eſt
Div
-80 MERCURE DE FRANCE.
ici ( Meffieurs ) que vous devez porter vos
regards : c'eft ici que vous trouverez les
Orphées qui affemblent les hommes fauvages
& adouciffent leurs moeurs ; les
Alcées , qui d'une main tiennent le glaive
encore fumant du fang des ennemis , &
de l'autre la lyre , qui célebre leurs exploits
; les Vida , qui entourent la mître
du laurier du Pinde ; les Corneille , rivaux
& frères fans jaloufie ; les Chapelle , les
Chaulieu , les délices de la bonne compagnie
; en un mot , des mortels qui font .
la gloire , l'amour & les aftres de l'humanité.
La fociété littéraire a donc tous les
avantages des autres fociétés , & n'en a
pas les défauts : elle n'a d'autre ambition.
que d'être utile & de plaire. Elle chante
les Dieux & les Héros : elle célebre la
vertu elle forme les monts : elle régle
l'imagination : elle échauffe le coeur : elle
éclaire le génie.
Par quelle heureufe magie l'hiftoire
fait elle rétrograder le Temps , tire -t - elle
les grands hommes du tombeau , & affuret-
elle l'immortalité à des êtres mortels ?
L'innocence opprimée tend fes mains
vers le ciel la fraude triomphe . Defcends
de l'empirée , divine Eloquence ,
anime encore les Cicéron , embrafe les
FEVRIER 1765. 81
Démofthenes , foudroye le menfonge &
fais régner la vérité.
Dans un bois folitaire , couché fur les
Aeurs , le Sage jouit de lui - même. Affis
fur le trône , le grand Antonin écrit pour
les hommes & les gouverne. Dans les fers
d'Epaphrodite , Epictète eft libre , & ne
reconnoît que l'empire de la vertu.
Et toi , divin Homère , tes vers ont percé
la nuit des temps : j'entends encore tes
fublimesconcerts ; je partage tes tranfports;
je m'égare avec Ulyffe ; je m'enflamme
de colère avec le fils de Pélée.
و
Ceft ainfi que les générations des Littérateurs
ne paffent jamais. Que les Pindare
, les Horace , les Boileau vivent
encore parmi nous & nous éclairent. Les
hommes communs font la,proie de la mort
, & de l'oubli les favans exiftent toujours.
C
tivé
Qui , Meffieurs , le trône du génie n'éprouve
pas les révolutions de celui de la
victoire. Je ne parle ici que du génie conduit
par la raifon , épuré par le goût , culpar
une fociété littéraire. Voyez la
couronne de Clémence Ifaure briller parmi
les fayans Tectofages ; trois cens hyvers
n'en ontpu ternir l'éclat. Flamme du génie,
don le plus précieux que l'homme ait reçu
en partage ! que jamais le crime & l'irreligion
n'obfcurciffent ton éclat : femblable
Ev
82 MERCURE DE FRANCE.
au feu matériel , remonte vers ta fource
allume l'encens que nous brûlons fur les
autels de l'Etre fuprême , refpecte le voile
dont la foi inveftit ta clarté , éclaire
l'homme qui cherche l'authenticité de la
révélation & les fentiers pénibles de la
verru .
"
Voilà , Meffieurs , les fondemens folides
fur lefquels vous devez élever l'édifice que
vous confacrez aux mufes : monument
glorieux , il deviendra une des époques
des plus illuftres pour cette ville * . Les
talens couronnés par vos mains renaîtront
comme les fleurs du printems. Le defir ,
T'ambition d'être affis parmi vous enfanteront
les merveilles. Permettez-m'en l'augure
; en m'affociant à vos travaux , vous
m'en avez fait prévoir le fuccès.
Le génie ifolé languiffoit par le défaut
d'émulation : une féconde rivalité lui
rend la vie & la force ; tous les arts
font votre domaine. Le luth d'Euterpe ,
le compas d'Uranie , les crayons de Clio ,
le brodequin de Thalie , le cothurne
de Melpomene font devant vous. La car-
` rière des talens vous eft ouverte : courez ,
combattez l'ignorance , défendez le goût ,
relevez les autels des mufes , triomphez
Saint Hyppolite.
FEVRIER 1765. 83
L
de l'Envie , & couronnez- vous des lauriers
du Parnaffe .
Le travail peut feul faire éclore les
fruits l'oifiveté defféche . Vos engageque
mens vous impofent de nouveaux devoirs.
Donnez- nous chaque jour des ouvrages
dignes de vous ; illuftrez votre patrie ,
éclairez vos contemporains , charmez nos
neveux , faites revivre les fiécles des Virgile
, lorfqu'un Roi adoré fait revivre celui
des Augufte ; foyez dignes de chanter fa
gloire & de peindre votre bonheur.
LETTRE à M. DE LA DIXMERIE , fur
le recueil de fes CONTES Moraux &
Philofophiques.
PERMETTEZ- MOI , Monfieur , de vous
communiquer les réflexions que j'ai faites
en lifant le recueil de vos Contes , & de
vous féliciter du fuccès qu'ils ont obtenu.
Il eſt d'autant plus glorieux pour vous , que
M. Marmontel , lorfque vous êtes entré
dans cette carrière , y avoit déja moiffonné
des lauriers qu'il fembloit ne devoir partager
avec perfonne. Il eſt en même temps
bien flatteur pour moi d'avoir prévenu le
jugement du Public à votre égard. De tous
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
C
ceux, qu'en qualité de journaliſte , j'ai eu
la témérité de prononcer , celui que j'ai
porté fur l'Auteur du Livre d'Airain , eft
le plus équitable & le mieux confirmé.
J'ai fait auffi des contes : mais quels contes
en comparaifon des vôtres ! Malgré l'indulgence
que j'ai éprouvée au tribunal
redoutable auquel nous reffortiffons tous ,
je ne fuis pas affez vain pour me mettre
au nombre de vos rivaux. Regardez - moi ,
je vous prie , comme un amateur qui
hafarde des confeils , & non pas comme
un Auteur qui donne des leçons.
Dans ce fiécle philofophe , on ne doit
lire que pour penfer. Si nos yeux font deffillés
, fi la lumière qui les frappe commence
à réfléchir fes rayons , jufques fur le
peuple , nous en fommes redevables à des
Ecrivains célébres , qui , ayant ofé mettre
des chofes là où l'on étoit accoutumé à
ne chercher que des mots , font. parvenus
2
à reconcilier les brochures avec le bon fens.
Je connois des ouvrages très-légers , trèsfrivoles
en apparence , & qui le font cependant
beaucoup moins que de graves differtations.
La plupart de nos anciens romans
font compofés d'une intrigue embrouillée ,
fans art , de je ne fai combien de propos
froidement amoureux , de defcriptions à
perte de vue , de comparaifons entaffées
*
FEVRIER 1765 . 85
les unes fur les autres : on eft certain d'y
rencontrer une Princeffe dont les regards
éclatans font pâlir l'aftre du jour. Son teint
eft un -affemblage de lis & de rofes , fes
lévres le difputent au corail , fa bouche
eft ornée de dents d'ivoire , fa gorge a
la blancheur de l'albâtre , & fes cheveux
font couleur d'ébène. Ces belles chofes
ont perdu une partie de leur prix. Dans le
plus petit roman , dans un conte , nous
nous attendons à trouver des caractères
deffinés & foutenus , une contexture bien
imaginée , un enfemble réfléchi , un dialogue
vif & ferré , un ftyle faillant , des
penfées neuves , produites naturellement
par des fituations intéreffantes & adroitement
amenées. Un conte , en un mot , eſt
une espéce de drame qui a une expofition ,
une coupe , un dénouement qui lui font
propres. C'eft auffi un tableau où l'on
exige de l'intelligence & de l'élégance.
dans le deffein, de la vérité & de la chaleur
dans les tons , de la fraîcheur & de l'expreffion
dans le coloris. Je n'examinerai
pas en quoi un bon conte différe d'une
comédie , ni lequel des deux mérite la
préférence. Il y a fans doute plus de difficultés
à faire parler , à faire agir des perfonnages
fur le théâtre que fur le papier ;
mais le conte a un avantage incontefta86
MERCURE DE FRANCE .
ble : il n'eft pas affujetti à ces régles févérès
qu'on n'obferve ni ne viole jamais impunément.
Le champ qu'il s'eft ouvert eft
infiniment plus vafte ; fes reffources plus
multipliées & plus fûres ne s'éloignent
pas de la vraisemblance ; itne charge point
fes portraits. Le génie du romancier fo
promène & s'arrête à fon gré : tantôt
enjoué & badin , tantôt pathétique &
touchant , tantôt fombre & terrible , toujours
créateur , il entretient les refforts de
notre âme dans une activité néceffaire.
Je me repens prefque , Monfieur , de
ce que je viens d'avancer : quelque bien
fervi que vous foyez par votre imagination
, je ne penfe pas que vous deviez
n'avoir recours qu'à elle pour le choix de
vos fujets. En effet , fi le romancier vouloit
créer fans ceffe , combien d'aventures
fingulières & piquantes laifferoit- il échapper
? Ne doit- il pas recueillir foigneufement
les faits que lui fournit la fociété ?
Ne font- ce pas les principaux matériaux
qu'il faut mettre en oeuvre pour élever
des édifices dont l'utilité ne le céde
pas
à l'agrément ? Les originaux de Moliere
ne font exactement que des copies . Et
quel excellent maître que Moliere !.
Ne perdons pas de vue fur - tout que
la perfection de la morale eft le point fixe
FEVRIER 1765. 87
où doivent aboutir tous nos efforts . Déclarons
la guerre aux ridicules
, aux travers ,
aux vices , à la mode ; ramenons
les hom
mes à la fimplicité
, à la raifon , à la vertu
par un chemin folide & riant. Que l'inf truction
marche
à côté du plaifir. Si nous
nous afféyons fur le tribunal de la fatyre , que les égards & l'urbanité
y montent
avec
nous. Si dans des bofquets
folitaires
, afyles facrés du filence & du myſtère
, nous introduifons
la volupté; que la décence
y fuive
fes pas , & que le libertinage
ne trouble
jamais par fon fouffle empefté l'airpur & dé- licieux qu'on y reſpire. Malgré tout le bien
que vous pourrez faire , ne doutez pas qu'il ne fe trouve encore
des gens qui vous
taxent de frivolité
: mais laiffez - les s'endormir
paifiblement
fur des manufcrits
poudreux
, en attendant
qu'ils endorinent
le Public & qu'ils ruinent leurs Libraires
.
Sans renoncer
aux fuccès qui vous font dus dans d'autres genres , travaillez
, Monfieur
, à affermir
votre réputation
par des contes
ingénieux
. Qu'ils s'agitent autour de vous ,
ces pigmées jaloux , ces infectes bourdonnans
, qui tâchent d'arrêter
au milieu de
fa courfe quiconque
leur fait ombrage
. Ils
fe difperferont
d'eux - mêmes.
J'ai l'honneur d'être , & c.
DE C *** . A Lyon.
88 MERCURE DE FRANCE.
A
REPONSE de M. DE BEAUMONT à la
Lettre imprimée de M. R *** fur la
Jurifprudence des rentes.
Vo
ous dites , Monfieur , qu'en parcou
rant mon livre de la Jurifprudence des
rentes , vous avez trouvé que j'ai omis
plufieurs chofes relatives aux rentes. Il
ne falloit pas le parcourir , il falloit le lire
attentivement, peut-être auriez-vous trouvé
une partie des chofes que vous prétendez
que j'ai omifes. Au furplus , quel Auteur
peut fe flatter d'avoir tout dit dans une
première édition de fon ouvrage ? Mais
vous-même , Monfieur , n'avez-vous rien
omis dans votre fupplément , & tout ce
que vous y avez dit eft - il relatifaux rentes ?
J'ai lu attentivement votre article du
douaire , ( article effentiel , dites - vous ,
qui n'eft pas dans mon livre ) efpérant d'y
trouver quelque chofe de nouveau , & furtout
, quelque chofe d'utile aux rentes.
Quelle a été ma furprife d'y trouver l'origine
du douaire ; les peuples chez qui il
a commencé , &c. Que ce foit Philippes
Augufte qui l'ait rendu légal & coutumier ,
dites-moi , s'il vous plaît , qu'est- ce que
FEVRIER 1765 . 89
cela fait aux rentes ? Croyez-moi , Monfieur
, vous & moi ne diſons rien d'après
de plus habiles gens que nous , qui ont
traité ces matières , & que l'on confultera
toujours par préférence .
1
Vous ajoutez que j'ai erré dans quelques
articles. Cela fe peut , je ne fuis pas
infaillible. Je pourrois cependant vous
combattre , & peut- être avec avantage s'il
étoit queftion d'entrer en lice : mais je
ne m'amufe point à difputer.. Au furplus
fi j'ai erré , nous avons erré tous deux.
Voici ce que vous dites au mot remplacement.
و د
" Lorfque l'on a laiffé paffer plufieurs
» années après les délais preferits fans fe
préfenter pour recevoir, le remplacement
» de ces années ne s'accorde , & le paie-
» ment n'en eft ordonné dans les états de
» diftribution que dans le cours de plu-
» fieurs années » .
Cela eft faux à l'égard des rentes qui
fe paient à l'Hôtel-de-Ville ; l'ufage eft
que le remplacement de la totalité des
années négligées fe fait dans un feul état
de diftribution , & le paiement en eft fait
l'année fuivante fur une feule & même
quittance.
J'aurois , Monfieur , des chofes bien
plus effentielles à ajouter à mon premier
90 MERCURE DE FRANCE.
effai fur les rentes , s'il y avoit de l'agrément
à devenir auteur. Si vous l'êtes ,
Vous devez favoir combien il eft dangereux
d'entrer en lice , & qu'après une courſe
longue & pénible , arrivé au bout de la
carrière , fi l'on y cueille quelques lauriers ,
il s'y rencontre aufli fouvent bien des épines.
Quoi qu'il en foit , dulce eft pro patria
laborare. Je fuis , & c.
DE BEAUMONT.
MANUEL des Champs , ou Recueil choifi ,
inftructif& amuſant de tout ce qui eft le
plus néceffaire &le plus utile pour vivre
avec aifance & agrément à la campagne.
Volume in-12 de plus de fix cens pages .
A Paris , chez LOTTIN le jeune , rue
St. Jacques , vis-à-vis la rue de la Parcheminerie.
NOUS ous avons annoncé d'abord cette
nouveauté dès qu'elle parut. Nous avons
promis dans le tems d'y revenir ; nous tenons
notre parole aujourd'hui. Cet ouvrage
doit fa naiffance au zèle d'un Eccléfiaftique
, occupé pendant plufieurs années
au fervice d'une Cure de campagne . La
plupart des livres qu'on a compofés fur
FEVRIER 1765. 91
l'agriculture , lui ont paru trop favans ou
trop étendus , pour être d'ufage au commun
des Agriculteurs. L'expérience l'a convaincu
qu'il feroit plus utile à la plupart
d'entr'eux de ne leur propofer que des
pratiques fimples , faciles , celles même qui
s'éloignent le moins de leurs préjugés.
Dans cette vue , & pour ſe rendre utile au
plus grand nombre , l'Auteur s'eft déterminé
à confacrer le loifir que lui laiffoient
des occupations plus importantes, à raffembler
dans un feul volume ce qu'il y a de
plus effentiel fur l'agriculture & l'économie
, que l'on chercheroit avec peine , &
que l'on ne trouveroit qu'épars dans beaucoup
d'autres ouvrages extrêmement étendus.
Il a donc cru rendre fervice à la nation
de propofer aux habitans de la campagne
un livre à leur portée , qui ne contienne
, pour ainfi dire , que les réfultats
des expériences les mieux éprouvées fur
toutes les parties de l'agriculture , que des
pratiques fimples , faciles , & qui s'éloi
gnent le moins de leurs anciens ufages . M.
de Chanvallon a fçu ranger avec ordre tous
les objets qu'ils s'eft propofé de traiter fous
différentes claffes & parties qui forment la
divifion naturelle de fon ouvrage. La premiere
renferme ce qui concerne le jardinage.
Sous ce titre on comprend la cul
2 MERCURE DE FRANCE.
ture des plantes potageres ; elles ont fixé
les premières fon attention , & il en a parlé
dans un détail affez étendu. Il paffe enfuite
aux foins qu'exigent les arbres fruitiers,,
la , taille , la greffe , la récolte des fruits ,
&c. La culture des fleurs & des arbriffeaux
qui embeliffent nos parterres dans les
différentes faifons de l'année , remplit
la fuite de cette premiere partie , qu'on
termine en difant quelque chofe des jardins
d'ornement .
Dans la feconde , après avoir parlé des
procédés les plus généraux du labourage ,,
& avoir donné d'abord un calendrier pour
les divers travaux du Laboureur , l'Auteur
dit quelque chofe fur la culture des lins ,,
chanvres , houblons ; du faffran , du tabąc
& de la garence , ainſi que fur le gouverne
ment des prés.
Delà il paffe à ce qui concerne la culculture
des vignes , & à cette occafion il
parle de la manière d'en perfectionner le
fruit & d'en retirer & conferver la liqueur.
Les boiffons fpiritueufes , telles que la
bierre , le cidre , viennent naturellement
à la fuite du vin , qu'elles remplacent chez
bien des peuples , mais dont elles ne dédommagent
pas. Cette même partie renferme
encore ce qu'il eft intéreffant de
favoir fur la plantation , la culture &
FEVRIER 1765 : 93
l'exploitation des bois : elle eft terminée
par les obfervations les plus néceffaires fur
la chaffe & fur la pêche des étangs & des
rivières. Ces derniers articles amenent avec
raifon divers détails fur les garennes , les
clapiers , & fur differentes fortes de gibier
poil ou plume , ainſi que fur les poif-
,
fons d'eau douce . Les animaux domeftiques
, ceux principalement qui font deſtinés
à aider l'homme dans fes travaux , & à
lui fournir le vêtement ou la nourriture ,
tels que les chevaux , le mulet , l'âne , les
bêtes à corne & à laine , les chèvres , les
pourceaux , font le premier objet de la
troifiéme partie de l'ouvrage. On y trouve
tout ce qu'il eft important de fayoir
pour le gouvernement de ces animaux
ainfi que fur les maladies auxquelles ils
font le plus fujets , avec les remédes les
plus propres à leur guérifon , & enfin fur
les nourritures qui leur font le plus convenables
, fur la manière de les engraiffer,
& c. On y a joint des détails fuffifans
fur la laiterie , fur les volailles domef
tiques , telles que les poules , les dindes
les canards , les oyes & les pigeons . Enfin
l'on a ajouté le plus fuccinctement poffible
ce qui eft le plus néceffaire de favoir relativement
aux oifeaux fauvages qu'on a
pris
à tâche d'apprivoifer ; les uns , pour l'ap
94 MERCURE DE FRANCE ,
provifionnement de nos tables , commer
les pintades , les cannes de Canarie , les
perdrix ; les autres , pour jouir du plaifir
de leur chant , tels que le roffignol & le
ferin. Enfin , pour ne rien omettre , on
trouve un petit traité des mouches à miel
& des vers à foie.
. Le détail dans lequel nous venons d'entrer
fuffit pour faire connoître l'objet de
cet ouvrage, La variété des matières qui y
font traitées ne permet pas d'en faire l'extrait.
Un ouvrage auffi diverfifié n'en eft
pas fufceptible. Il n'eft lui-même qu'un
extrait de ce que nous avons de mieux
fur tous ces objets. L'Auteur a la modeftie
de l'avouer dans fa préface , &
d'indiquer les fources très- connues où il a
paifé.
*
Il est vraiment utile d'avoir fçu recueillir
en un feul volume portatif tout ce qui
a été dit de mieux fur chacun des objets
traités dans cet ouvrage. Par-là on donne
aux gens de la campagne un ouvrage élémentaire
, bien moins embarraffant que la
Maifon ruftique. Ce dernier ouvrage eft
peut-être un des plus utiles & des plus intéreffans
pour l'humanité ; mais il a le défaut
de n'être qu'une compilation mal digérée
, où le bon & le mauvais , les expériences
& les préjugés fe trouvent en
FEVRIER 1765 . 95
parties égales ; de forte qu'entre plufieurs
procédés indiqués fur un même objet , on
ne fait lequel choifir , parce que fouvent
ils font contradictoires.
On auroit pu faire un plus grand ufage
de bien des traités très-eftimés & fort étendus
que nous avons fur l'agriculture &
l'économie : on a mieux fait d'être court,
de s'en tenir à l'effentiel , & fur-tout de
fe rendre utile à cette claffe d'hommes
à qui leur état ne permet pas de lire *
beaucoup. Nous approuvons fort cette
idée ; ainfi nous ne doutons pas qu'il ne
devienne bientôt comme un livre claffique
entre les mains des gens de la
campagne
.
Nous defirerions même , dès qu'il n'y en a
pas de plus complet ni de plus directement
affecté à la régie des biens de campagne ,
que Meffieurs les Intendans des diverfes
Provinces du royaume obligeaffent les
maîtres d'école de chaque paroiffe à s'en
fervir pour l'inftruction de leurs enfans.
En effet , les feconde & troifiéme parties ,
& une bonne moitié de la première , contiennent
des préceptes excellens , qu'il
feroit de la plus grande utilité d'inculquer
de bonne heure dans l'efprit des jeunes
gens de l'un & de l'autre féxe , particu-
* Journal Economique , Décembre 1763 , &
auquel nous fouſcrivons volontiers,
96 MERCURE DE FRANCE .
liérement deſtinés par leur naiffance aux
divers travaux relatifs à la culture des
terres. C'eſt le voeu que fait un citoyen
zélé & utile à fa patrie.
Le Manuel des Champs nous paroît donc
un ouvrage fort utile , très-inftructif, &
en même temps amufant. On y rencontre
des procédés , des découvertes & des curiofités
que l'on ne trouve pas dans les
livres les plus connus fur cette matière ,
& que les amateurs de l'agriculture y verfont
avec plaifir. Nous allons en donner
quelques exemples .
On fait que la truffe rouge eft un fruit
de terre qui vient fans culture , & qu'on
rencontre prefque au hazard dans une
terre franche , rougeâtre & fablonneufe
qui a refté long- temps en friche . Selon le
Manuel des Champs , il feroit poffible de
cultiver ce fruit & de s'en procurer à difcrétion
. Voici de quelle manière :
Dans un terrein femblable à celui où
l'on rencontre des truffes , & ombragé par
des arbres , on en laboure un eſpace ſuffifant
au deffein qu'on fe propoſe : on enleve
la terre d'environ huit pouces d'epaiffeur
, & on paffe cette terre au tamis ,
pour la rendre la plus fine qu'il eft poffible
; enfuite on répand deux ou trois
pouces d'épaiffeur de cette bonne terre au
fond
FEVRIER 1765. 57
ཉ,
fond de la tranchée , & on place deffus ,
environ à la diftance de dix-huit pouces
les unes des autres , des truffes paffées ,
c'est-à-dire , qui commencent à fe corrompre
; c'eft là le temps que les graines
font préparées par la végétation. Le plutôt
qu'on peut on prépare un limon léger
, compofé de terre criblée & d'eau
mêlées enfemble on le répand fur les
truffes , de façon que le terrein foit toutà-
fait rempli & de niveau . Par ce moyen
la terre fe trouvera en peu d'heures auffi
ferme autour des truffes , que fi elle n'eûis
pas été fouillée ni retournée , & on peut
compter d'avoir une bonne récolte de
truffes dans la faifon. Le temps de faire
cette plantation eft dans les mois d'Octobre
, Novembre & Décembre. On profaite
d'un jour ferein.
Les cochons font très-avides de la truffe,
& il n'y a pas de meilleur moyen pour les
découvrir que de conduire dans les endroits
où on foupçonne qu'elles fe
rencontrent , un cochon qu'on tient en
leffe. Dès qu'il les fent , il fouille avec
ardeur , & on prend les truffes à méfure
qu'il les tire de terre. On peut dreffer des
chiens à cette efpéce de chaffe. Les chiens
couchans & les épagneuls y réuffiffent le
mieux , lorfqu'on les dreffe de bonne
E
98 MERCURE DE FRANCE.
1
heure . On mene celui qu'on veut inftruire
tous les matins à jeun dans une terre à
truffe , & on lui donne à manger quelques
truffes dont on a ôté la peau , &
qu'on fait femblant de tirer de terre .
L'animal y aura bientôt pris goût , & il
ne manquera pas de fouiller tous les endroits
où il en fentira.
.
Les morilles ne fe trouvent que dans
les bois , les bofquets & les haies . Voici
un moyen d'en faire croître à volonté
dans un terrein qu'on aura à fa difpofition.
La morille a autour de fes racines ou
pieds , des filets blancs , comme les champignons.
Ces filets jettent des branches
dans la terre , qui eft fort ferrée tout autour.
On enleve en maffe cette terre où
elles fe trouvent , & on la replace dans un
canton de bois ou bofquet femblable à
celui d'où on l'a enlevée . Il faut l'enterrer
auffi avant qu'elle l'étoit auparavant , en
comprimant bien la terre tout autour ,
donnant à ce terrein nouvellement planté
autant d'eau qu'il en voudroit prendre ,
même jufqu'au point de le réduire en
limon , s'il étoit poffible. Avec ces précautions
on peut efpérer de recueillir beaucoup
de morilles au printemps de l'année
fuivante,
&
FEVRIER 1765 . 99
On peut à de frais fe
procurer de
peu
très-bonnes fraifes dès le mois d'Avril ,
& même dès celui de Mars. Il ne faut
que planter quelques fortes racines dans
des pots , qu'on met au mois de Janvier
fur une couche douce , en leur donnant
autant d'air qu'il leur en faut , jufqu'à ce
qu'elles fleuriffent , & les arrofant médiocrement
pour-lors avec de l'eau un peu
tiéde. Si au contraire on veut retarder la
jouiffa ice de ce fruit délicieux jufqu'en
automne , on coupe les feuilles & les tiges
immédiatement avant que les fleurs commencent
à s'épanouir ; les fraifiers en
poufferont de nouvelles , & donneront du
fruit mûr en Septembre. Cette méthode
nous dit-on , eft éprouvée.
On trouve dans le Manuel des Champs
bien des obfervations de ce genre fur les
plantes potagères , fur les couches , fur les
fleurs , &c. Ces objets nous paroiffent
avoir été traités avec foin . Mais notre extrait
deviendroit trop long fi nous y inférions
tout ce qui nous a paru intéreffant.
Nous renvoyons à l'ouvrage même , qui
nous femble un meuble néceffaire à tous
ceux qui ont un bien de campagne à gouverner
, ou quelque goût pour l'Agriculture.
C'eſt un livre à lire plntôt qu'à extraire.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE. +
CONTES Philofophiques & Moraux , par
M. DE LA DIXMERIE ; 2 vol . in- 12.
A Londres , & fe trouvent à Paris ,
chez DUCHESNE , rue St. Jacques ,
au Temple du Goût ; 1765 ; 2 vol . in- 12.
Nous
ou's nous propofions d'entrer dans
plufieurs détails àl'occafion de cet ouvrage ;
mais le prompt débit qui s'en eft fait nous
les épargne. Ce recueil eft entre les mains
de la plupart de nos Lecteurs. Ce que
nous en dirons n'eft donc qu'en faveur du
petit nombre , & parce que ces contes
font de nature à être cités plus d'une fois .
On a extrêmement goûté le ton philofophique
& faillant qui regne dans l'Epître
dédicatoire adreffée à Madame la Marquife
de Polignac. Elle eft en vers , genre
dans lequel M. de la Dixmerie s'eft plus
d'une fois diftingué. Cet Epître débute
ainfi :
Dans plus d'un tableau fantaſtique
Un fage d'autrefois peignit la vérité.
Je ne fuis point un fage , & j'euffe envain tenté
Sa miffion philofophique.
J'afpiré à moins , car j'ai moins mérité.
E iij
FEVRIER 1765. 101
J'eus moins encor l'ambition cynique
De flétrir , pour fon bien , la trifte humanité.
J'admire , fans l'aimer , une vertu ftoïque :
J'admire & j'aime une tendre équité ,
Qui , des humains appréciant l'efpéce ,
Ne les fuit point ; diſtingue , avec juſteſſe ,
Des grands forfaits les comiques travers ,
Et l'homme vain d'avec l'homme pervers.
J'ai vu mon fiécle , & j'ai dit à fa gloire :
Non , les écarts de mes contemporains ,
Leurs futiles débats , leurs frivoles deffeins ,
N'iront jamais groffir la lifte noire
Des attentats dont les premiers humains
Ont parfemé leur ténébreuſe hiſtoire.
Le François rit , il faut rire avec lui.
Son enjoument , que rien ne peut diftraire ,
Par-tout le fuit , par-tout l'inftruit à plaire.
Dans les hafards il ne craint que l'ennui :
Dans fes travaux fa gaîté brille encore.
En badinant il meſure les cieux ,
Et porte enfin du couchant à l'aurore
Le même efprit qui l'anime à nos yeux.
Pourquoi tonner quand l'éclair peut fuffire ?
Et pourquoi , d'un bras deſtructeur ,
Déraciner l'arbre prêt à produire ?
Ah! plutôt renonçons au trifte emploi d'inftruire,
S'il faut prendre toujours l'âpre ton d'un cenfeur.
102 MERCURE DE FRANCE.
Dans ces jardins , où Flore aime à paroître ,
Que Vertumne planta , que Pomone enrichit ,
Ce que le zéphire a fait naître
Par l'aquilon feroit détruit.
Telle eft du coeur humain la naïve peinture :
Sachons lui plaire , il nous croira ;
Mais d'une morale trop dure
Le trifte poids l'accablera :
L'hémisphère obfcurci met en deuil la nature,
O vous qui de tous vos inftans
Savez faire un emploi fi fage :
Vous qui des arts & des talens
Connoillez le prix & l'ufage :
Vous enfin , ... mais déja vos regards éloquens
M'interdifent le droit d'en dire davantage.
Qu'ils accueillent , du moins , ce fruit de mon
hommage ,
Ce tiffu varié de portraits , d'incidens ,
De fictions , de fentimens ;
Recueil informe , & bifarre affemblage ,
Où figurent en même temps ,
Et la foibleffe & le courage ,
Les vices , les vertus , les travers féduifans :
Contrafes , hélas ! fi frappans ,
Et de l'humanité trop reffemblante image.
Si quelquefois vous y jettez les yeux ,
Si quelque jour j'obtiens votre fuffrage ,
L'Auteur le plus avantageux
N'aura jamais tant chéri fon ouvrage .
FEVRIER 1765 . 103
ןכ
37
>>
De telles Epîtres fe font néceffairement
lire. On en doit dire autant de la Préface
qui la fuit. L'Auteur a fçu la rendre intéreffante
. Il y difcute certains points relatifs
au genre qu'il a embraffé , & particuliérement
ce qui regarde le genre du conte
épifodique. « Ce genre , dit avec raifont
l'Auteur , eft moins commun parmi
" nous que celui des contes purement
d'intrigue. Je le crois en même temps
plus difficile. Chaque épiſode, où chaque
chapitre forme une intrigue particulière
» qui fe lie au deffein général du conte ,
» & doit fe rapporter à l'axiôme qui le
» termine. C'est ce que je crois avoir obfervé
dans la Corne d'Amalthée , l'An-
" neau de Gygès , l'Oracle Journalier , & c .
» Ce genre profcrit les longs détails , it
» ne peut même guères intéreffer que l'ef-
» prit , & dès- lors il en exige d'avantage
» il veut un ftyle plus faillant , plus épigrammatique
; il requiert plus de précifion
, d'agrément & de philofophie
qu'un fujet où le coeur entre de lui-
» même, où l'intérêt conduit à l'illuſion ,
& tient fouvent lieu de tout autre
mérite » .
ود
ל כ
""
"5
ور
Monfieur dela Dixmerie a parfaitement
rempli les conditions du conte épifodique.
On fe rappelle fans doute encore la fenfa-
"
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
+
22
و د
>>
tion que firent dans nos Mercures la Corne
d'Amalthée & l'Anneau de Gygès. L'Auteur
y a depuis ajouté plufieurs chapitres ,
qui , à coup fûr , ne font pas les moins
faillans. Voici , au furplus , comment il
termine fa Préface. « J'ai fçu borner d'a-
» vance mes prétentions. En attacher de
» trop grandes à des fuccès dans un genre.
tel que celui du conte , ce feroit orgueil
» petiteffe. N'accorder aucun mérite à
quiconque obtient ces mêmes fuccès
» ne feroit- ce pas auffi prévention , injuf-
» tice ? Le même Architecte qui bâtit Ver-
» failles ne crut pas fe dégrader en conf-
» truifant Marli , & même en luttant con-
» tre le Nautre . C'étoit d'autres talens
qu'il lui falloit déployer ; mais n'eût-il
» manifefté que ceux- là , fon nom vivroit
" encore. Les âmes fuperbes iront à Ver-
» failles s'entretenir dans toute la hauteur
» de leurs idées , admirer les prodiges de
» l'art & la magnificence qui accompagne
» ces prodiges. Les âmes fenfibles vont
» dans les bofquets de Marli rêver ou
» converfer délicieufement , jouir en repos
des beautés de l'art , mieux rapprochées
» de celles de la nature. Dans le premier
palais tout eft grand , mais on rifque
» de fe trouver foi même petit. Dans le
» fecond tout eft plus à notre portée ;
و د
FEVRIER 1765. 105
notre exiſtence nous eft plus fenfible.
» on fe perd dans l'un , on fe retrouve dans
» l'autre .
Après la Corne d'Amalthée & l'Anneau
de Gyges , qui ouvrent le premier volume ,
on trouve fucceffivement Lindor & Délie,
conte dans le genre d'Hamilton ; les Quiproquo,
ou Tous furent contens , nouvelle
françoife ; Abbas & Sohry , conte perfan ;
les Solitaires des Pyrénées , nouvelle françoife
& efpagnole. On doit fe rappeller
d'avoir vu tous ces morceaux dans nos
Mercures , & que tous font dans un genre
différent ; mais on n'y a vu paroître ni
l'Oracle Journalier , ni le Huron Réformateur,
qui s'offrent au commencement du
fecond volume. L'Oracle Journalier eft
encore dans le genre épifodique. En voici
le début : « Nadir vivoit heureux : fa maî-
» treffe étoit belle & n'aimoit que lui ; fa
fortune étoit médiocre , mais fuffifante ;
» fa vie obfcure , mais tranquille. Nadir
étoit philofophe autant qu'il faut l'être
» pour fentir le prix des beautés de la
ود
nature , pour en jouir. L'ombre des
» forêts , le chant des oifeaux , le mur-
» mure des fontaines lui fembloient préférables
aux plaifirs bruyans du grand
» monde ; plaifir qu'il avoit connu , &
» dont il s'étoit laffe. Chaque jour il re-
22
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
ود
voyoit Zulma , ( c'étoit le nom de fa
» maîtreffe ) & chaque jour il la defiroit
» avant que de la revoir. Tous deux fe
» cherchoient avec empreffement, tous deux
» fe quittoient avec regret . Chère Zulma ,
» difoit Nadir, vous feule rempliffez toute
» mon âme : nuls chagrins pour moi où
» vous êtes , nuls plaifirs où vous n'êtes
» pas , nuls defirs que vous ne faffiez naî
» tre. Dieux qui m'avez refufé les grandeurs
, confervez-moi Zulma , & tous
» mes voeux font remplis ! Dieux , difoit-
» elle à fon tour , confervez - moi Nadir
qu'il m'aime , & que le refte du monde
» m'ignore ou m'oublie !
و ر
ود
ود
» Zulma étoit fincère , & Nadir croyoit
» l'être ; mais tout à coup il fe dégoûta
» de ce qui auparavant faifoit fes délices .
» La folitude lui parut trifte , le chant des
oifeaux ennuyeux , l'ombre des forêts.
lugubre , & , qui pis eft , les careffes de
» Zulma infipides ».
و د
"
ود
و و
ancien
que
Un vieillard lui apparoît en fonge.
« Tu vois , lui dit - il , en moi un être auffi
le monde. Je préſide à une
partie des chofes qui s'y paffent , & une
» infinité d'hommes dans tous les fiècles.
» m'ont encenfé comme leur dieu tuté-
» laire. On me nomme le Hafard. J'ai
» fait des Rois , des conquérans , des fages:
FEVRIER 1765. 107
"
"
ן י כ
ود
ود
"
j'ai détruit & fondé plus d'un empire ;
» découvert plus d'un art utile & plus
» d'une contrée inconnue. Enfin , je dé-
» concerte fouvent les vues les plus fages
» & protége les deffeins les plus extrava-
» gans . J'en ufe ainfi pour humilier l'orgueil
de votre efpéce ; mais , je l'avoue,
jufqu'à préfent j'y ai mal réuffi . Pour
» toi , ajouta le Vicillard , toi qui ne vou-
» lus jamais rien hafarder , tu vois quel a
» été le fruit de tant de circonfpection .
Crois-moi , renonce à tes voeux fymétriques
, reçois ce livre d'airain , qu'il
» devienne la régle de tes deffeins , de ta
» conduite. Ses réponfes pourront te pa-
>> roître obfcures ou bifarres : ofe lesinterprêter
, & garde-toi de le faire d'une
trop conféquente ...
C'est à quoi Nadir eft fidèle duran
tout le cours de cet ouvrage. Il confulte
fouvent fon oracle , en reçoit des réponſes
ambiguës , les interprête de la manière la
plus bifarre , agit en conféquence & finit
par être porté fur le trône. « Il eft donc
vrai , dit-il enfin , que des fotifes multipliées
menent fouvent au même but
» que la conduite la plus fage » ?
ود
"
ود
و د
לכ
manière . 39
A l'égard du Huron Réformateur , cri
tique en action des fentimens d'un homme
célèbre , l'Auteur nous apprend que ce
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
morceau fut imprimé durant ſon abfence
& contre fa volonté. Ainfi nous croyons
entrer dans fes vues en fupprimant ici toute
citation.
Les autres morceaux qui forment ce
fecond volume font l'Etonnement Réciproque
, nouvelle orientale . Cléomir & Dalia ,
conte gaulois. Azakia , anecdote huronne.
Giaffar & Abaffah , trait d'hiſtoire arabe.
Qu'en doit- il Arriver ? anecdote orientale.
Les Péris & les Néris , ou l'Amant comme
on le méne , conte , où les différentes manières
d'aimer chez toutes les nations de la
terre fe trouvent rapprochées & mifes en
oppofition : enfin , les Deux Prix , conte
dans le genre & le ftyle des romans grecs.
On doit fe rappeller d'avoir lu ces fept
derniers morceaux dans nos Mercures , &
qu'ils ne fe reffemblent entre eux ni
le ton, ni pour le genre.
pour
Nous ne craignons pas de le dire , jamais
recueil de cette nature , & fur-tout formé
des ouvrages d'un feul Ecrivain , n'offrit
une plus étonnante variété. On diroit que
l'Auteur s'eft tranfporté dans tous les temps
qu'il choifit pour époque , & fur-tout les
lieux où il fait agir fes perfonnages. Il eft
vrai que dans fes contes épifodiques il
généralife plus fes idées , ou pour mieux
dire , il ne peint que des François fous des
FEVRIER. 1765. POS
noms étrangers : mais c'eft là précifement
ce qu'il a du faire. Un conte épifodique ,
en cherchant à prouver un axiôme , n'a
guères pour objet que de faire paffer en
revue des vices & des ridicules. Or , les
ridicules & les vices des peuples trop anciens
ou trop éloignés de nous ne peuvent
nous intéreffer : au contraire , une aventure
prife dans leurs moeurs & dans leur
caractère peut nous affecter vivement ; &
c'est ce qu'on éprouve en lifant les morceaux
d'intrigue renfermés dans ce recueil.
Au furplus , M. de la Dixmerie n'étant
venu qu'après M. Marmontel , on doit lui
favoir gré de ne s'être point voué à l'imitation
, & d'avoir fçu fe frayer une autre
route. Ses contes font vraiment philofophiques
par le ton qui y regne ; mais cette
philofophie eft prefque toujours gaie , toujours
prête à fourire. L'Auteur n'obéit
point à fon fujet , il le maîtrife , & ramene
tout à une certaine tournure qui lui eft
propre. C'eft en cela , fur- tout , qu'il
un caractère à lui. En un mot , fon ftyle
eft vif, clair , précis , exempt de tout embarras
, fertile en épigrammes , & toujours
nuancé , relativement aux objets qu'il veut
peindre , ou aux fentimens qu'il veut faire
naître.
110 MERCURE DE FRANCE.
DICTIONNAIRE eccléfiaftique & canonique
portatif, ou Abrégé méthodique de
toutes les connoiffances néceffaires aux Miniftres
de l'Eglife , & utiles aux Fidéles
qui veulent s'inftruire de toutes les parties
de la Religion ; par une Société de Religieux
& de Jurifconfultes ; deux volumes
in- 8° petit romain : le premier volume de
650 pages & le fecond de 686. Les deux
volumes reliés en papier fin , 9 liv. Enpapier
commun , 8 liv. A Paris , chez De- .
hanfy , Pont au Change , à S. Nicolas ;
Mufierfils , quai des Auguftins ; Durand
neveu , rue S. Jacques ; Panckoucke , rue
& près la Comédie Françoife. M. DCC.
LXV ; avec approbation & privilege du
Roi.
CE Dictionnaire a été formé des connoiffances
puifées dans un grand nombre
de traités fur les matières eccléfiaftiques.
Les Auteurs ont eu pour objet de raffembler
dans cet ouvrage les élémens des
fciences néceffaires aux Miniftres de l'Eglife
, & utiles aux Chrétiens qui veulent
s'inftruire de toutes les parties de la Religion.
On y expofe avec préciſion les
préceptes de l'Ecriture fainte , les articles
de foi , les déciſions de l'Eglife , les régles
FEVRIER 1765 : FII
2 de difcipline , les décrets des Conciles
les principales difpofitions du Droit nouveau
, les régles de la Chancellerie Romaine
, & la formule des abréviations qui
font de ſtyle ; les ufages & les libertés de
l'Eglife Gallicane , les ordonnances &
les loix des Souverains , relatives aux matières
eccléfiaftiques ; la pratique des Officialités
, les arrêts de réglement rendus
par les Parlemens & le Grand'Confeil
les rits de la lithurgie facrée dans la cé
lébration des faints myſtères & dans l'adminiſtration
des Sacremens ; l'hiftoire des
hommes illuftres ; celle des héréfies , des
fchifmes & des ordres religieux , tant
militaires que monaftiques.
;
Cette curieufe collection préfente encore
tout ce qui concerne la jurifdiction
eccléfiaftique , les collateurs & patrons ,
les grades & gradués , les expectatives ,
les Univerfités , les Facultés de théolo
gie ; les fabriques , ou l'adminiftration du
temporel des Eglifes ; l'honoraire des Eccléfiaftiques
; les droits honorifiques de
l'Eglife ; les droits du Roi à titre de patronage
, de régale , de garde royale ,.de
litige , de joyeux ávénément , de joyeuſe
entrée , & c.
Les villes de France où il y a un Siége
épifcopal ont leur article particulier. On
# 12 MERCURE DE FRANCE.
y fait mention du temps auquel le Siége
a été érigé , & de fes Suffragans , fi c'eft
un Archevêché ; de fon revenu ; de fa
taxe en Cour de Rome ; des Dignitaires
& Chanoines qui compofent le Chapitre
de la Cathédrale , & de la collation des
Dignités & Canonicats.
Il fuffit d'expofer une partie des chofes
que renferme ce Dictionnaire , pour en
faire connoître l'importance & l'utilité :·
on doit le regarder comme le manuel le
plus complet qui exifte en ce genre , &
comme devant paffer entre les mains des
Eccléfiaftiques , des Séculiers , des Jurif
confultes & de toutes les perfonnes qui
par goût , par devoir ou par état , veulent
avoir les réfultats de ce qu'il faut favoir
pour l'exercice du faint miniſtère , pour
la pratique de la Religion , & pour la
connoiffance des points de difcipline &
de jurifdiction eccléfiaſtique.
ANNONCES DE LIVRES.
MÉMOIRES de l'Académie Royale des
Sciences & de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles Lettres , propofés à
un rabais de près de moitié. A Paris , chez
Panckoucke , rue & à côté de la Comédie
Françoife.
- FEVRIER 1765. 113
>
Depuis la fondation de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles- Lettres ,
(établiffement où ſe confervent & fe tranfmettent
le goût de la belle littérature , le
vrai génie de la critique , l'inépuifable efprit
de recherches , &c. ) il s'eft amaſſé
une longue fuite de Mémoires , qui forment
aujourd'hui une collection de trente
volumes in-4°. Ce dépôt littéraire , l'ouvrage
d'une fucceffion non interrompue
de Sçavans , & d'un fiécle entier de travaux
eft le plus riche monument qui
exifte en aucune langue , foit pour la connoiffance
de l'antiquité , des médailles ,
de l'hiftoire ancienne & moderne , facrée
& profane , étrangère & nationale , de la
chronologie , la géographie , la philologie
, &c. foit pour l'hiftoire littéraire
la bibliographic ; foit pour la critique des
textes des Auteurs Grecs & Latins , &
pour les notices de nos anciens Romans
ou de nos vieux Poëtes ; foit enfin
les obfervations & pour toutes les fingu
larités qui concernent la poéfie , l'art dramatique
, les théatres d'Athènes & de
Rome, la mufique & la danfe , la pein
ture , la fculpture , la gravure en pierres
fines , & d'autres arts grecs ou romains.
Une fuite complette d'un tel ouvrage dans
le cabinet d'un homme de lettres , d'um
pour
114 MERCURE DE FRANCE.
amateur ou d'un curieux qui ne voudroit
qu'être un peu inftruit fur mille objets
dont on s'entretient dans le monde , peut
prèfque tenir lieu d'une bibliothéque entière.
On peut dire au moins que , pour
un homme qui liroit méthodiquement ce
vafte recueil , en fuivant le fil des matières
difperfées dans chaque volume , il n'y auroit
plus rien d'étranger dans la république
des lettres ; qu'il en connoîtroit tous les
départemens ; qu'il entendroit toutes les
langues des différentes facultés que l'on y
parle fi bien , & qu'il feroit initié dans
toutes les parties de la Littérature. En
effet , quand on parcourt ces Mémoires ,
on fe trouve en commerce avec toute
l'antiquité grecque , romaine & françoife :
on aflifte à tous les temps ; on devient
contemporain de tous les âges. D'habiles
gens ont interrogé les divers génies de
chaque fiécle , & nous les rendent préfens.
Et quoi de plus propre à former le goût
que ces differtations fçavantes , où fous la
plume des Boivin , des Fraguier , des Maffieu
, des Gédoin & de leurs femblables, revit
tout le feu du génie d'Athénes & de Rome,
dont ils ont recueilli les étincelles . Tout
ce qu'on pourroit ajouter pour faire encore
mieux fentir le mérite , l'utilité , les
avantages & les richeffes de cet intérellant.
JANVIER 1765 : Irs
recueil , ne feroit qu'augmenter les regrets
de ceux qui ne fauroient l'acquérir. Les
gens de lettres , à qui principalement il
peut être d'un fi grand ufage , ne font
pas toujours en état de fe procurer une
collection qui s'eft vendue jufqu'à préfent
360 liv. & qui n'a jamais fouffert de diminution.
C'eft donc pour en faciliter
l'acquifition que Panckoucke , Libraire
rue & à côté de la Comédie Françoife ,
maintenant poffeffeur du fond des Académies
, propofe de donner le corps complet
de l'Hiftoire & des Mémoires de l'Académie
des Infcriptions & Belles- Lettres,
au prix de 210 livres , ce qui fait une
diminution de près de moitié ; & d'en
vendre les volumes féparés 7 liv. au lieu
de 12 qu'ils fe font toujours vendus jufqu'à
préfent. Il propofe en même temps
de donner au même prix de 7 liv . chaque
tome , tant en corps complet que féparé ,
de la fuite des Mémoires de l'Académie
Royale des Sciences depuis 1711 jufqu'à
l'année 1761 inclufivement * , & tous les
volumes féparés qui en font partie , comme
l'Aurore Boréale de M. Mairan , in - 4°.
les Elémens d'Aftronomie de Caffini ,
trois vol. in- 4 ° . le Journal du Voyage
*
Il n'y a qu'un très - petit nombre de corps com
plets , tant de l'une que de l'autre Académie.
116 MERCURE DE FRANCE.
१.
de M, de la Condamine , in- 4°. la meſure
du Méridien par le même , in- 4 ° . les
Voyages de Chabert , in-4°. les Pyramides
de Quito , in-4° . ainfi que les quatre volu
mes in- 4º , de Mathématique , de Phyfique
& d'Hiftoire naturelle des Savans étrangers,
qu'il établira à 28 liv. au lieu de 48. Il
offre pareillement de donner l'excellente
Hiftoire des Eglifes de l'Orient , ou l'Oriens
Chriftianus du P. le Quien , en 3 vol.
in folio , à 10 liv. au lieu de 20 le volume.
Et le Galliana Chriftiana , en onze vol.
in-fol. au prix de 110liv. au lieu de 200 ,
& à proportion pour les volumes féparés..
On ne jouira de cette réduction conſidérable
fur tous ces objets que jufqu'à la fin
de Juillet prochain . Ce terme expiré , ces
différens ouvrages reviendront au prix or
dinaire , fans efpérance d'aucune remife.
Le même Libraire , pour procurer la faculté
de l'acquifition des corps complets aux
Gens de Lettres , les leur donnera par dix
volumes à la fois , & s'obligera de leur fournir
le tout complet dans tout le courant des
fix mois. L'année 1759 & 1760 , de l'Aca
démie des Sciences, paroîtra inceffamment.
L'année1763 , de la connoiffance des temps,
eft en vente.
TRAITÉ des Maladies Vénériennes , par
FEVRIER 1765 . 117

M. Fabre , Maître en Chirurgie , Prevôt
de fa Compagnie , Confeiller du Comité
de l'Académie Royale de Chirurgie ; nouvelle
édition , corrigée & confidérablement
augmentée par l'Auteur ; à Paris , chez
Regnard , Imprimeur de l'Académie Françoife
, rue baffe des Urfins ; avec approbation
& privilége du Roi ; 1765 ; "deux
vol. in- 12.
L'ouvrage que M. Fabre donne au Public
eft le fruit de l'expérience qu'il a
acquife chez le célèbre M. Petit , fi fameux
pour la guérifon de ces fortes de maladies.
Huit années confécutives d'étude & d'application
fous ce grand maître l'ont mis à
portée de faifir fes vues dans la théorie &
dans la pratique. Il a publié il y a fix ans
fur cette matière un Effai fur les maladies
dont il eſt queſtion . Il fut favorablement
accueilli par les maîtres de l'art ; ce qui
l'engagea dès l'année fuivante à travailler
d'après cette ébauche. Il donna plus d'étendue
aux principes qu'il n'avoir , pour
ainfi dire , qu'indiqués dans fon Effai ,
& il fe mit en état de faire chez lui , à
des éléves , un cours particulier des maladies
vénériennes , qu'il a continué pendant
plufieurs années . C'eft ce cours qu'il a fair
imprimer en deux volumes , divifés en
plufieurs chapitres : mais les détails qu'ils
18 MERCURE DE FRANCE.
préfentent ne font pas du reffort de notre
Journal ; nous dirons feulement que nous
croyons avoir remarqué dans le livre de
M. Fabre beaucoup d'ordre , de clarté &
de méthode.
RECUEIL d'Oraifons funèbres , prononcées
par Meffire Pierre-Robert le Prévôt ,
Chanoine de l'Eglife de Chartres , & Prédicateur
ordinaire du Roi ; avec le précis
de la vie de l'Auteur , & des notices hiftoriques
à la tête de chaque Oraifon funebre
. A Paris , chez Auguftin-Martin Lottin,
l'aîné , Libraire & Imprimeur de M. le
Duc de Berry , rue St. Jacques , près
St. Yves , au Coq ; 1765 ; avec approbation
& privilége du Roi : un vol . in- 12 .
L'Abbé le Prévôt , dont on donne au
Public les Oraifons funèbres , eft né à
Rouen en 1675 , & eft mort à Paris en
1735. Son premier difcours fut l'Oraifon
funebre du Cardinal de Furftemberg , qu'il
prononça à Paris en 1704 , à l'Abbaye de
St. Germain. Les autres piéces contenues
dans ce volume font les Oraifons funèbres
de M. Godet des Marais , Evêque de
Chartres ; de M. le Duc de Berry, petitfils
de Louis XIV ; & celle de Louis XIV
lui-même , fur lequel on donne auffi des
potes hiftoriques. L'éditeur rapporte un
FEVRIER 1765 : 115
"
difcours où l'on fait ainfi le caractère du
genre d'éloquence de M. le Prévôt ». Ingénieufe
dans les penſées , naïve dans les
» peintures , heureuſe dans les tours , fé-
» conde en expreffions riches & fleuries ;
» elle parloit de la divine fageffe avec
» magnificence, foit en expofant le fublime
» de fes myſtères , foit en développant la
perfection de fes loix , foit en louant fes
grandeurs dans les Saints qu'elle a faits ;
» & à toutes les grâces du difcours il joignoit
celles d'une action ce femble étudiée
, & cependant naturelle » .

ود
D
THEATRE d'un inconnu . A Paris , chez
Duchefne , rue St. Jacques , au Temple
du Goût ; avec approbation & permiffion ;
1765 ; un vol. in- 12 .
Ce Théatre d'un inconnu renferme des
traductions libres d'un homme très-connu
& très-célebre , de M. de Goldoni. Nous
ignorons fi le traducteur nous donnera
ainfi tout le Théatre de l'Auteur Italien ;
il s'eft borné dans ce recueil à trois Comédies
, qui font la Suivante Généreuſe ,
en cinq actes , en vers ; la Domestique
Généreufe , qui eft la même que la précédente
, mais en trois actes , en profe ; &
les Mécontens , en profe également , & en
trois actes. La Suivante Généreufe futjouée
:
Ι1Σ2Ο0 MERCURE DE FRANCE.
il y a quelques années à la Comédie Françoiſe.
OEUVRES de Théatre de M. de la Noue;
à Paris , chez Duchefne , rue St. Jacques ,
au Temple du Goût ; 1765 ; avec approbation
& privilége du Roi : un vol. in 12 ;
précédées de la vie de l'Auteur , & de fon
portrait gravé & très - reffemblant .
Les piéces qui compofent ce théatre
font Mahomet II , Tragédie ; le Retour
de Mars , Comédie en un acte , en vers ;
la Coquette Corrigée , en cinq actes en vers ;
les Deux Bals , amufement comique , en
un acte en vers ; Zelifca , Comédie- Ballet,
en profe , avec des divertiffemens en vers ,
& l'Obftine , Comédie en un acte en vers.
Ces deux dernieres n'avoient point encore
paru imprimées. Zelifca fut repréfenté
à Verfailles en 1746. Nous aurons occafion
de revenir fur ce recueil à l'article
des Spectacles.
TRAITÉ des accords & de leur fucceffion
, felon le fyftême de la baffe fondamentale
, pour fervir de principes d'hatmonie
à ceux qui étudient la compoſition
ou l'accompagnement du clavecin , avec
une méthode d'accompagner,par M. l'Abbé
Rouffier. Epigraphe :
Ego
FEVRIER 1765. 121
Ego nec ftudium fine divite venâ ;
Nec rude quid profit , video ingènium.
Hor. Art. Poét.
A Paris , chez Duchefne , rue St. Jacques ,
au Temple du Goût, chez Deffain , junior,
Libraire , quai des Auguftins , à la Bonne
Foi ; & à Lyon , chez Jean-Marie Bruyfet,
rue St.
Dominique ; 1764 : avec approba
tion & privilége du Roi : brochure in- 8°.
de 220 pages.
Nous avons entendu faire de grands
éloges de cet ouvrage pat des perfonnes
qui connoiffent ces matières , & qui font
en état de travailler avec fuccès dans le
même genre . Ce que nous en avons lu
nous a paru mériter l'attention des gens
de l'art & des amateurs . Ce livre eft dédié
à M. l'Abbé Arnaud , qui , en
acceptant
cette dédicace , a prouvé le cas qu'il
fait de l'ouvrage ; & fon fuffrage doit
être d'un grand poids pour ceux qui
favent jufqu'à quel point il a
approfondi
ces matières.
FABLES nouvelles , Morales & Philofophiques
; à Paris , chez Duchefne , rue
St. Jacques , au Temple du Goût ; 1765 ;
avec
approbation & privilége du Roi ;
brochure in- 12 de 200 pages.
On peut lire avec fruit , dans la préface
F
122 MERCURE DE FRANCE.
de ce recueil , un petit traité fur la fable ,
où nous avons trouvé de bons principes
& une faine critique. Quant aux fables
qui compofent le recueil même , ce fera
au Public à juger fi l'Auteur a fçu mettre
fes préceptes en ufage , & s'il eft auffi bon
fabulifte , que judicieux differtateur.
LES fouhaits d'une heureuſe année , faivie
de plufieurs autres ; adreffés à M. de ...
A Abbeville ; en réponſe au nouveau projet
d'un canal dans la Picardie , & d'un
port à Amiens , qui entraîneroit la deftruction
d'Abbeville & de St. Valery ; avec
quelques obfervations fur l'utilité du commerce
, & fur la manière d'élever les enfans
qui y font deſtinés ; à Amſterdam , & fe
trouve à Paris , chez Vincent , imprimeur-
Libraire , rue St. Severin ; 1765 ; brochure
in- 8 °. de trente- fix pages,
Les premières lignes de ce titre femblent
annoncer de la plaifanterie dans cette brochure
qui néanmoins eft très - férieuſe .
L'Auteur a lu le projet d'un canal dans la
Picardie , & d'un port fur les côtes , que
nous avons annoncé dans le temps. Il prétend
que fi ce projet avoit lieu , il en
réfulteroit les plus grands malheurs pour
fa patrie; & il fe croit obligé, comme boni
FEVRIER 1765.1 127
citoyen & bon patriote , de prendre la
plume pour le réfuter.
at
IDÉES d'un Citoyen fur les befoins , les
droits & les devoirs des vrais pauvres ; avec
cette épigraphe :
Et nos confilium dedimus. Juvenal.
A Amfterdam, & fe trouvent à Paris, chez
Hochereau le jeune , Libraire , au pilier
des confultations ; 1765 ; brochure in- 8 °!
& en deux parties ; la premiere de deux
cens douze pages , & la feconde de cent
quarante. 2012 2011 St. T、indi f
Tout ce qui peut faire connoître les
véritables pauvres , tout ce qui peut leur
procurer du foulagement , eft expliqué fort
au long dans cette double brochure . On y
traite d'abord des diverfes efpéces de pauvreté
véritable ; en fecond lieu , des biens'
& des revenus des vrais pauvres ; troifié .
mement , des perfonnes dévouées à leur
fervice. On finit par un chapitre , en forme
de fupplément , fur les faux pauvres. Nous
croyons qu'on ne peut avoir des vues plus
patriotiques , ni propofer des moyens plus
fages que ceux que préfente l'Auteur ,
1. pour procurer aux véritablés pauvres
les fecours qui leur font dûs ; 2. pour
délivrer l'état de cette foule de brigands ,
- Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
dont le moindre crime eft de cacher la
fainéantife & la débauche fous le mafque
de la pauvreté.
SECONDE & troifiéme partie de la Balance
Philofophique , précédées de deux lettres
en réponse aux Mémoires de Trévoux & au
Journal des Savans ; par M. d'Açarq , de
la Société Littéraire d'Arras , & de l'Académie
Royale des Belles - Lettres dé la ,
Rochelle. A Amfterdam ; 1764 ; on en
trouvera autli des exemplaires chez Moreau,
Libraire , rue Galande. Brochure in- 8°. de
cent cinquante pages.
C
Nous annonçâmes l'année dernière un
difcours de M, d'Açarq , intitulé , de la
Balance Philofophique , & compofé pour
fa réception à l'Académie de la Rochelle..
Ce même difcours, fut critiqué dans le
Journal de Trévoux & dans le Journal des
Savans , & M. d'Açarq répond aux deux.
Journalistes par une brochure , compoféer
1. d'une lettre à M. Chaubert , Libraire ;
29. D'une autre lettre à M M. les Auteurs
du Journal des Savans. Dans l'une & dans
l'autre M. d' Açarq fait ufage de cette métaphyfique
fubtile dont les ouvrages por
rent l'empreinte , & dont il fait tirer tant
d'avantage. A la fuite de ces deux écrits
on en trouve trois autres le premier eſt
FEVRIER 1765 125
C
purementphilofophique, & traite du même
fujet que le difcours dont nous avons
parlé. Les deux autres contiennent des .
remarques littéraires & grammaticales fur
l'Art Poétique de Boileau , & fur la Bèrénice
de Racine. Une critique fine & judicieufe
cft ce qui diftingue ces divers écrits ,
où il y a beaucoup à profiter pour la per
fection de notre langue.
CONSIDÉRATIONS fur les moeurs de ce
fiécle ; par M. Duclos , Hiftoriographe de
France ; l'un des quarante de l'Académie
Françoife , & de celle des Belles - Lettres ,
de l'Académie de Berlin , & de la Société
Royale de Londres. Quatrième édition . A
Paris , chez Prault , Imprimeur , quai de
Gefvres , & chez Durand , Libraire , rue
St. Jacques. Avec approbation & privilége
du Roi ; 1764 : un vol. in- 12 .
Voici un de ces livres que
l'eftime publique
a confacrés , & que la postérité
placera au rang des meilleurs écrits du
régne de Louis XV. Le Public , difoit
M. de Fontenelle en 1751 , lorfqu'on en
fit une feconde édition , «< le Public ne
peut que confirmer le jugement avantageux
qu'il a déja porté fur l'étendue des .
fumières & le goût de probité qui régne
dans cet ouvrage ». Il l'a confirmé en
F iij
و د
J
126 MERCURE DE FRANCE,
effet , non- feulement en France , où les
éditions fe font extrêmement multipliées ,
mais chez les étrangers même , & fur- tout
en Angleterre , où la première édition en
a fourni deux en Anglois. Il y a dans cette
dernière des additions qui la rendent fupérieure
aux précédentes ; & dans l'ortographe
, M. Duclos a fait ufage de quelquesuns
des principes qu'il avoit propofés dans
fes notes fur la Grammaire de Port-Royal.
H fupprime les confonnes qui ne fe font
point entendre dans la prononciation . Il
écrit atacher , atendre , doner sau lieu
de attacher , attendre , donner , &c. Que
l'ortographe de M. Duclos foit adoptée ou
non , on conviendra du moins qu'il eft
du nombre de ceux qui ont droit de dire
leur fentiment fur cette matière ; & que
depuis plufieurs années l'ortographe s'eft
beaucoup rapprochée de la prononciation .
M. Duclos a fait, comme on l'a dit , à cette
édition des additions confidérables. Dans le
chapitre fur les gens de fortune , il cite quelques
commerçans , dont les fervices ont
rété utiles à l'état , tels que les le Gendre ,
Fontaine des Montées , Bruni , Eon de la
-Baronie , Granville Loquet , Maffon , le
-Couteulx , Magon , Montaudoin , la Rue ,
Caftanier , Cafaubon , Mouchard , les Vincent
, &c. Il parle auffi de plufieurs marins
diftingués qui font fortis de la marine
FEVRIER 1765. 127
marchande , tels que les Bart , Dugué-
Trouin , Caffart , Miniac , Ducaffe , Gardin
, Porée , Villetreux , & c. Il ajoute
qu'il en pourroit citer plufieurs autres ,
s'il ne s'étoit pas également interdit l'éloge
& la fatyre à l'égard des perſonnes
vivantes *
ALMANACH des Centenaires , ou durée
de la vie humaine au-delà de cent ans ,
démontrée par des exemples fans nombre ,
tant anciens que modernes , avec le calendrier
de l'année 1765. Troifiéme fupplément
, & quatriéme volume ; avec cette
épigraphe :
Canitiem cuncti fpernunt , cupiunt que videre ,
Cité par l'Abbé Bordelor
A Paris , chez Lottin , l'aîné , Libraire &
Imprimeur de Monfeigneur le Duc de
Berry , rue St. Jacques , au Coq'; 1765 ;
avec approbation & permiffion : in- 80.
Voici la quatrième année que ce petit
Almanach paroît. Cette quatrième partie
eft faite fur le même plan que les précédentes.
Tous les exemples cités font vrais ,
& deviennent par conféquent autant de
* M. Duclos auroit pu ajouter le brave &
malheureux Capitaine Thurot , les Capitaines
Cannon , Cornick & autres dont la réputation eſt
également connue.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
preuves fans replique de la poffibilité
d'une vie au-delà de cent ans. On continue
de prier ceux & celles qui pourront
juftifier leur qualité de centenaires d'envoyer
leurs noms écrits bien lifiblement ,
pour être cités dans l'Almanach de l'année
prochaine. On trouve chez le même Libraire
les trois premieres parties de cet
ouvrage ou brochées ou reliées.
La deffinateur pour les fabriques d'étoffe
d'or , d'argent & de foie , avec la
traduction de fix tables raiſonnées , tirées
de l'Abecedario pittorico , imprimé à Naples
en 1733 , par M. Joubert de l'Hiberderie
, à Paris , chez Sébaſtien Jorry, rue
& vis-àvis de la Comédie Françoife ;
Bauche, Quai des Auguftins ; Brocas ,
rue S. Jacques , au Chef Saint Jean , 1765;
avec approbation & prévilége du Roi ;
volume in 8°.
Nous n'avions point encore d'ouvrage
fur la matiere qui fait l'objet principal
de ce livre. M. Joubert de l'Hyberderie
eft le premier qui ait donné des régles
aux deffinateurs pour les fabriques d'étoffe
d'or , d'argent & de foie ; & fes
préceptes nous paroiffent d'autant plus
furs qu'il excelle lui-même dans cet art..
Il s'eft diftingué à Lyon & à Paris par
FEVRIER 1765. 129
la multitude & la varieté de fes deffeins,
où l'on remarque autant de génie dans
l'invention , que de goût dans l'exécution .
Quant à la manière dont il parle de fon
art , elle nous paroît également à la portée
des gens du monde & des artiftes . Les
premiers y apprennent à juger de la beauté
d'une étoffe ; & c'eft un avantage que les
femmes fur-tout ne doivent pas négliger.
Les autres trouveront dans le livre
de M. Joubert des regles qui les conduiront
furement & en peu de tems à la
perfection de leur art , fi le génie feconde
en eux l'utilité des préceptes. L'ouvrage
de M. Joubert préfente deux objets
différens. 10. Le deffinateur qui a
quinze chapitres qui traitent de toutes
fottes d'étoffes de foie , telles que le fatin
, le damas , le droguet , la moëre , le
taffetas , le gros de Tours , le ras de Sicile,
-le velours & c. &c. On y a joint les
étoffes d'or & d'argent de toutes les
efpeces , & un voyage de Paris , où l'on
peut voir d'un coup d'ail tout ce qu'il
ya de curieux dans cette grande ville
relativement au deffein. 29. La traducrion
de l'Abecedario , ouvrage Italien
Très-bien traduit:
par M. Joubert, qui poffede
également les deux langues , & en
quion remarque un efprit cultivé & orné de

Fv
( 130 MERCURE DE FRANCE .
toutes les connoiffances littéraires . Le def
finateur eft comme nous l'avons dit , un
ouvrage très- utile pour les jeunes artiſtes
qui deftinent leurs talens pour la perfection
des manufacturės
;
- fur tout s'ils
n'ont pas la faculté d'avoir des maîtres . Il
eft à defirer que cet écrit leur foit connu ,
& qu'on rende juftice au zéle & à la
bonne intention de fon Auteur. Le voyage
de Paris eft très -bien détaillé , & peutêtre
très-avantageux , non-feulement à un
delfinateur de fabrique , mais encore à
tous les artiftes ; c'eft leur ouvrir le temple
du goût. Quant à la traduction de
Abecedario , nous croyons qu'elle peut
être d'un très-grand fecours à nos Académies
de Peinture , & fur-tout aux jeunes
Peintres , pour connoître toutes les reffources
que leur offrent les Auteurs qui
ont écrit fur leur art , après en avoir couru
la carrière avec éclat. D'après cette traduction
, un amateur peut former une bibliothéque
complette en peinture , fculpture ,
architecture , perſpective , &c. Un voyageur
curieux , avec cet ouvrage , peut s'inftruire
fur les arts , & faire des acquifitions
en conféquence. Les poffeffeurs detableaux
précieux trouveront , dans les différens ſecrets
, ceux de les nettoyer , de les conferver
& de les préferver de la main cruelle
des brocanteurs , qui , fous prétexte de les
FEVRIER 1765 . 131
vernir , les détruifent . Enfin , lelivre entier
nous paroît utile & agréable ; & nous ne
doutons pas qu'il ne foit accueilli favorablement
des Magiftrats & de la Fabrique
de Lyon , & que l'Auteur ne foit regardé
comme un bon citoyen & un artiſte lettré,
qui honore & fa patrie , & le corps des
deffinateurs. Au refte , nous ne fommes
pas les feuls qui penfions ainfi de M. Joubert
& de fon ouvrage , ou plutôt , nous
ne fommes ici que les interprêtes des plus
grands maîtres dont nous empruntons
même les propres expreffions .
TABLE générale , alphabétique, & raifonnée
de toutes les matières traitées
dans les XII . Volumes du Dictionaire
Apoftolique du P. Hyacinthe de Montargon
, Auguftin de Notre - Dame des Victoires
à Paris , Prédicateur du Roi ,
Aumônier & Prédicateur ordinaire du Roi
de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
&c. On trouvera dans cette Table l'analyfe
des quatre-vingt onze traités contenus
dans ces douze Volumes , le Plan de plus
de deux cens Difcours que ces Traités
renferment , & un précis de leur développement
; en forte qu'on peut regarder ce
volume comme un Abrégé du Dictionnaire
Apoftolique , avec cette épigraphe :
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Spiritus Domini evangelizare pauperibus mifit me.
Ifai. 61 , Luc. 4.
Le prix eft de 4 liv. en blanc , & de 5 I.
relié ; à Paris chez Auguftin -Martin Lottin,
l'ainé , Libraire & Imprimeur de Monfeigneur
le Duc de BERRY , rue Saint
Jacques , près S. Yves , au Coq , 1765 ;
avec Approbation & Privilége du Roi.
Ce n'eft point ici une nouvelle Edition
, mais une Table nouvelle ; enforte
que ceux même qui ont la premiere ,
trouveront encore de nouveaux avantages
dans celle- ci ; & ceux qui auront celle - ci ,
pourront aifément fe paffer de la première.
Cette Table feule forme un Abrégé du
Dictionaire Apoftolique ; enforte qu'elle
peut fuffire à ceux qui ne pourroient pas
fe procurer les douze Volumes , ou qui
auroient affez de talent pour fe contenter
de ces Analyfes , de ces Plans & de
ces précis. C'eft pour cela qu'on ne lui
a point confervé ici la qualification de
treifiéme tôme ; elle ne tient aux douze:
premiers , que par les chifres qui y renvoient
: mais du refte c'eft moins une
fuite qu'un précis des douze tômes. Ce
volume feul contient une abondante collection
de principes & de vues fur les
principaux points du dogme & de la morale
, & c'eft un fecours qui peut devenir
FEVRIER 1765 : 133
d'autant plus utile , qu'il donne plus d'exercice
aux talens : car les talens s'exercent
plus à remplir de fimples plans qu'à imiter
des modeles . Le Dictionnaire propo
fe des plans & des exemples ; cette Table
ne donne que des plans & des pensées.
On trouve chez le même Libraire un livre
dont voici le titre: Breviarium Noviomenfe,
Illuftriffimi & reverendiffimi in Chrifto
Patris D.D. Joannis- Francifci de la Cropte
de Bourzac , Epifcopi Comitis Noviomenfis
, Paris Francie , auctoritate , necnon
venerabilis ejufdem Ecclefia Capituli
confenfu , editum Parifiis ; excudebat Auguftinus
- Martinus Lottin , Bibliopola &
Typographus SereniffimiDucis Bituricenfis ,
vià fan Jacobaâ , propè ades S. Yvonis,
fub figno Galli, 1764 , 4 vol. in 12 : em
feuilles 10 liv.
EUVRES mêlées de M. de la Fargue,
des académies des fciences , belles-lettres
& arts de Caen & de Lyon ; à Paris chez
Duchêne Libraire , rue S. Jacques , au
Temple du Goût , 1765 ; avec approbation
& privilége du Roi. Deux volumes
in 12 , ornés de très- belles gravures.
Un grand nombre de piéces contenues
dans ce recueil avoient déja été publiées
féparément avec fuccès ; & nous croyons
134 MERCURE DE FRANCE .
>
>
que le public en verra la réunion avec
plaifir. Les plus confidérables en profe
font 1. la traduction d'un ouvrage
Anglois fur l'Acadie ou nouvelle Ecoffe
que l'Auteur avoit donnée en 1755 :
& à la quelle il n'a fait aucun changement
dans la nouvelle édition. Cette traduction
offre des détails curieux , & occupe
une place confidérable dans ce recueil.
2º. Un diſcours ou efpece de traité
fur la lecture , que M. de la Fargue a
compofé pour fervir à l'éducation du
fils de M. d'Ormeſſon . C'eſt l'ouvrage du
fentiment ; & l'Auteur convient que c'eft la
feule partie de cet écrit qui foit de lui ; car
d'ailleurs il n'a fait qu'arranger ce qu'il
a pu recueillir de plus digne d'être propofé
à limitation des jeunes gens , foit
dans les écrivains les plus célèbres de
l'antiquité , ou dans les modernes de tous
les pays. 3 ° . Un traité de la prononciation
oratoire , où les comédiens , les avocats
& les prédicateurs trouveront également
à profiter. Les autres oeuvres de
M. de la Fargue font des pieces de poéfies
fugitives en très - grand nombre & dans
tous les genres. Les plus confidérables
font une épitre à l'amitié déja connue par
les ouvrages périodiques , & louée comme
elle mérite de l'être , par les connoiffeurs ; le
FEVRIER 1765. 135
Chevalier Duvet , poëme en deux chants ,
dans le goût du ver-vert , & où l'on trouve
de l'efprit & de la légèreté. Une épitre
fur les embarras de Paris pleine de
vivacité & d'images ; &c. &c. Tout le
premier volume offre la plus grande variété
, & honore la litérature par la ſageffe
& le goût qui l'accompagnent.
LES Aventures d'un jeune homme , pour
fervir de fupplément à l'hiftoire de l'amour .
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Jacques-François Quilleau , Libraire , rue
Chriſtine , au Magafin Littéraire ; 1765 :
brochure in- 12 .
Nous croyons qu'on lira avec plaifir ces
aventures , dans lesquelles l'Auteur a mis
de l'intérêt , & où l'on trouve des détails
agréables.
Le catalogue de la bibliothéque de
: Madame de Pompadour , annoncé dans le
précédent Mercure , ne fe diftribuera que
le 15 ou le 20 du préſent mois de Février ,
chez Hériffant, rue St. Jacques , à St. Hilaire.
A
36 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES -LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de la féance publique de l'Aca
démie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres de Dijon , tenue le 12 Août
1764 , dans la falle de l'Univerfué.
M. >
Maret Docteur en Médecine ,
Vice- Secrétaire , a ouvert la féance en annonçant
que Monfeigneur LE PRINCE DE
CONDÉ honoroit l'Académie de fa protection
.
L'on fait que les Princes éclairés ont
contribué aux progrès des Sciences , des
Belles- Lettres & des Arts , en protégeant
les Sçavans , les Littérateurs & les Artiftes
. Les Académies de Paris , Nanci ,
Petersbourg & Berlin , doivent la célébrité
qu'elles ont acquife à la protection de
LOUIS LE GRAND , de LOUIS LE BIENAIMÉ
, de STANISLAS LE BIENFAISANT
FEVRIER 1765 : 137
de l'Impératrice CATHERINE , & de FRÉ-
DÉRIC LE GRAND. C'eſt à l'émulation
excitée par les regards de ces auguftes Monarques
, que l'Univers eft redevable des
découvertes en tout genre qui rendront à
jamais fameufes ces Sociétés littéraires.
M. M. croit pouvoir en tirer cette induction.
ود
cc
Puifque dans le fein de la paix qu'il
» nous a procurée par fa victoire , CONDÉ ,
» auffi grand par fes vertus que par fa
» naiffance , daigne nous protéger , l'avenir
peut donc fe montrer à nos yeux
» fous un point de vue bien flatteur. Le
»foleil , il eft vrai , ne fertilife pas égale-
» ment tous les terreins : mais il n'en eft
» aucun qui ne foit fécondé par fes
D'ailleurs , l'effet des premiers regards
de notre augufte Protecteur n'eft- il pas
» du plus heureux préfage ? «
>>
و د
rayons .
Le don d'un cabinet d'hiftoire naturelle
que M. le Goud , ancien Grand Bailli
de la Nobleffe du Dijonois , à fait à l'Académie
, eft l'événement dont M. M.
fait mention ici ; & après avoir expofé
les reffources qu'une collection auffi précieufe
offre à ceux qui veulent cultiver
leurs talens , il dit :
« Les circonftances les plus favorables
» fe réuniffent donc pour nous animer au
138 MERCURE DE FRANCE.
» travail : la noble ambition d'être utiles
» à notre patrie nous y porte depuis long-
» temps , & l'envie de plaire au grand
» Prince qui nous protége va nous enga ,
» ger à redoubler nos efforts ».
"
Il paffa enfuite à la proclamation du
prix que l'Académie adjuge tous les ans.
Le fujet de celui de cette année étoit un
problême de médécine. Il s'agiffoit :
De déterminer la nature des anti- fpafmodiques
proprement dits.
D'expliquer leur manière d'agir ,
De défigner leurs différentes efpéces ;
Et de marquer leur ufage dans les maladies.
Plufieurs Sçavans ont concouru dans
cette occafion. Mais M. Guillaume Godard
, Médecin à Vervier près Liége , eft
celui qui a répondu le mieux aux vues de
l'Académie .
La folution qu'il a donnée du problême
propofé laiffe peut- être quelque chofe à
defirer fur cet objet : mais jufqu'à préfent
on n'a rien dit de mieux fur le fpafine :
l'expérience paroît autorifer les conféquences
que M. Godard déduit des principes
qu'il a pofés , & fon mémoire eſt
très -méthodique & très - lumineux .
Parmi ceux qui ont difputé la palme à
M. Godard , il en eft un qui auroit pu
FEVRIER 1765 . 139
balancer les fuffrages , fi la partie théorique
de fon mémoire eût été travaillée
avec autant de foin que la partie pratique ;
mais en négligeant la théorie , il a laiffé
tout l'avantage à ſon adverfaire. Son mémoire
cependant renferme de fi excellens
détails fur les différentes efpéces d'antifpafmodiques
& fur leur ufage dans les
maladies , que l'Académie eft perfuadée
de l'utilité de fon ouvrage. Auffi voulant
lui donner des preuves de fon eſtime ,
elle déclare qu'il a mérité l'Acceffit. Cet
Auteur eft M. Marrigues , maître en chirurgie
à Verfailles , & Chirurgien du Bailliage
Royal de la même ville.
M. Maret lut enfuite l'extrait du Mémoire
couronné , qu'il eft d'ufage de donner
en racourci dans l'hiftoire de cette
féance mais comme il ne pourroit intéreffer
que des Médecins , on s'eft déterminé
à l'envoyer à l'éditeur du Journal
¡de Médecine.
M. Bouillet d'Aizerey , Procureur-Général
de la Chambre des Comptes de
Bourgogne , a lu fous le titre d'Effai un
difcours fur les abus de l'efprit.
: Cet Académicien y fait voir que c'est
à cet abus qu'on doit attribuer les égaremens
des hommes , & que l'envie de montrer
beaucoup d'efprit eft la fource des
140 MERCURE DE FRANCE.
écarts monstrueux de quelques Philo
fophes , & du mauvais goût des Littéra
teurs & des Artiſtes.
Les erreurs des Servet , des Spinofa ,
des Machiavel , &c. lui fervent à prouver
fa première propofition : mais il paffe rapidement
fur ces objets , parce que
les
fyftêmes impies de ces ingénieux fophiftes
lui font horreur. Il entre dans de plus
grands détails fur les effets que l'abus de
l'efprit produit dans la littérature fur les
Beaux-Arts . Et c'eft dans l'hiftoire des
révolutions de la république des Lettres
que M. Bouillet puife fes preuves.
Si les Belles- Lettres & les Arts dégé
nérerent dans le fiècle qui fuivit celui
d'Augufte , M. Bouillet fait fentir que
l'envie de montrer beaucoup d'efprit fut,
une des caufes de la corruption du goût,
& que Sénéque & Pline le jeune la hâterent
, « en introduifant un genre qui
» n'eft propre qu'à éblouir par des traits
» brillans , par des antithèfes , par le ra-
» finement des pensées & par l'affétérie
» du langage. Pétrone lui - même n'eft
» pas exempt de l'affectation qu'il repro-
» choit à Sénéque & à Pline ...... Ces
« défauts étoient des attraits : ils plurent
d'abord ; ils furent bientôt imités , &
» infenfiblement on s'accoutuma à faire
ور
و ر
93
FEVRIER 1765. 148
» parade des connoiffances les plus ſubtiles
, & l'on s'éloigna de la manière
» de concevoir naturellement les choſes, &
❤ de les exprimer de même ».
M. Bouillet fait enfuite obferver que
fur la fin du fiécle de Louis XIV , fi juſtement
comparé à celui d'Augufte , « Fon-
» tenelle & la Mothe- Houdart ont failli à
opérer parmi nous la même révolu-
>> tion ».

Un portrait de l'un & de l'autre de ces
hommes célébres & un précis de leurs
ouvrages , fervent à M. Bouillet à faire
appercevoir la fource des dangers auxquels
leurs talens ont exposé le bon goût.
On voulut copier Fontenelle , » & fes
imitateurs ne pouvant atteindre à fa ma¬
» nière , n'en prirent que les défauts. La
» Mothe avoit introduit des mots nou-
» veaux , avoit inventé des conftructions ;
» & fous le beau prétexte d'enrichir notre
langue , il l'appauvriffoir réellement.....
» Les Depons , les Hautteville , les Catrou
& tant d'autres écrivains admirateurs
» de la Mothe , fuivoient la même route ,
» & nous aurions de la peine à nous en-
» tendre fi l'Auteur du Dictionnaire
néologique n'eût arrêté ce défordre par
» le ridicule qu'il répandit fur ces nova-
» teurs….... La fureur du bel efprit en pré-
D
T42 MERCURE DE FRANCE.
cipitoit l'abus : il corrompoit l'éloquence
» de la Chaire & du Barreau » . ·
לכ
Nos Orateurs de l'un & de l'autre genre
ne s'aftreignoient plus à imiter la belle
nature : ils la trouvoient trop négligée ;
» ils cherchoient à l'embellir ; l'étude des
» anciens leur paroiffoit inutile , & ils fe
croyoient affez riches de leur propre
» fond pour pouvoir fe paffer de leur
» fecours.
1
و د
» Cette contagion , l'amour de la nou-
» veauté , ou plutôt l'efprit de frivolité ,
» s'étoit également répandu fur tous les
» arts confacrés à l'utilité & au plaifir ».
L'architecture cachoit fes propres beautés
pour des ornemens bifarres & fans
nombre : elle mettoit fa gloire à renverfer
les régles établies pour la diftribution des
différens ordres , à faire difparoître la
fymétrie que l'oeil cherche toujours avec
inquiétude. Les Muficiens & les Peintres
s'égaroient en voulant briller & montrer
du génie. Après avoir appuyé tout ce qu'il
avance par des exemples pris dans les monumens
qui font encore entre nos mains
ou fous nos yeux ; M. B. rend juſtice aux
grands hommes qui s'oppoferent au tor
rent , & qui diffiperent l'efpèce d'ivreffe
ou l'envie de paroître avoir de l'efprit
avoit plongé les Littérateurs & les Artif
tes , & il ajoute :
FEVRIER 1765. 143
و د
ود
; с
Depuis l'heureufe révolution qui s'eft
faite dans les efprits , tous les gentes de
» littérature font traités avec l'ordre , la
» clarté & la vérité qui leur font propres ;
» & nous voyons renaître les beaux jours
» de ces Artiftes célébres , qui ont honoré
le fiecle de Louis le Grand. On eft
par
» venu à corriger notre fiécle de ce faux
brillant , de ces petites pointes , de ces
penfées entortillées qui font de vérita-
» bles énigmes , & de ces éclairs de l'imagination
qui ne frappent les yeux qu'un
» moment. On eft enfin revenu à diftin-
" guer les talens de l'abus qu'on en peut
faire , & à reconnoître
que le principe
» de la beauté d'un ouvrage eft l'imitation
» de la belle & fimple nature , perfection-
» née par le fecours de l'art. Il lui faut
» un imitateur & non pas un copiſte.
وو
"
ود
"
و د
M. B. finit en développant cette idée , &
en montrant que la belle & noble fimpli
cité pare tous les arts , & conftitue le vrai
fublime dans tous les genres .
M. Guiton de Morvaux , Avocat Général
du Parlement , fit enfuite l'éloge du
Préfident Jeannin , ce Magiftrat célébre
qui partagea avec Villeroi & Sulli la confiance
d'Henri le Grand .
Le nom de Jeannin , dit M. de Guyton ,
eft un de ceux que la poftérité entend pro#
44 MERCURE DE FRANCE .
noncer avec reſpect , & qui réveillent dans
tous les coeurs françois des fentimens
d'admiration & de reconnoiffance. « Et
fi cet Académicien entreprend aujour
ود
» d'hui l'éloge du Préfident Jeannin , ce
» n'eft pas , dit-il , pour ajouter à fa gloire ,
» mais c'eft que la vertu a befoin de la
» gloire des grands hommes.
Celui dont parle M. G. vit fept de nos
Rois occuper fucceffivement le trône .
Citoyen & Magiftrat , il fervit la parrie
» dans fes revers , & ne contribua pas peu
و د
à les faire ceffer . Négociateur & Minife
» tre , il la fervit dans fes jours de profpérité
, & travailla avec fuccès à en
» affurer la durée.
»
C'eſt fous ces deux points de vûe , que
M.G. fe propofe de nous montrer le Préfident
Jeannin ; mais le tems lui permie
feulement de lire dans cette féance la premiere
partie de cet éloge.
Le Préfident Jeannin nâquit à Autun.
fur la fin du regne de François Premier
» De tous les avantages de la naiffance
il n'eut que celui qui peut mettre le
» génie à portée de fe paffer des autres ,
» pour ne devoir qu'à lui feul fon éléva¬
» tion , je veux dire l'exemple & les le-
» çons pere fage.
d'un
Il fit la profeffion d'Avocat avec la plus
grande
FEVRIER 1765 . 145
grande diftinction , & il eût porté loin la
gloire du Barreau françois , fi fa réputas
tion ne l'eût appellé à des fonctions d'un
autre genre. Admis au nombre des confeils
de la Province , & député aux Etats
généraux du Royaume , il fut en ces affemblées
auguftes , l'orateur de la plus grande
partie de la Nation , & bien - tôt après élevé
par fon Roi aux premieres places du Sénat.
» Il ne vit en ce furcroit de grace & d'hon-
» neur , qu'une obligation plus étroite de
» fe confacrer au fervice de fa patrie . Sa.
prudence & fa fermeté préferverent la
Bourgogne des horreurs de la Saint Barthelemi.
S'il fut attaché à une des chefs de
la ligue , M. G. fait remarquer qu'il ne
refta près de lui , que par ordre exprès de
fon Roi ; & que fi la néceffité des circonf
tances l'entraîna parmi les factieux , il s'y
comporta toujours de façon , « que fa pa-
» trie eut à s'applaudir d'avoir trouvé un
» fi grand homme , fous les drapeaux de
» fes ennemis. En effet , il prévine par le
و د
traité d'Epernai , les fuites violentes de
» la Conférence de Joinville ………………. Lui
feul favoit arrêter la fougue ambitieufe
» du Duc de Mayenne. Dans le tems
» même où ce lion farouche croyoit devoir
venger la mort du Duc de Guife ,"
» il le ramenoit aux pieds de Henri
93
G
146 MERCURE DE FRANCE.
quand les factieux ........ qui deman-
»
» doient un chef l'arracherent à fon ver-
» tueux confeil ..... Ce fut lui qui , perçant
le voile dont la Cour de Madrid couvroit
fes prétentions , vit le premier , & fir
connoître à la France , que le projet de
Efpagne étoit moins de protéger la religion
, que d'ufurper un trône . Son éloquence
arracha Marſeille des mains du
Duc de Savoye ; & dans un confeil.affemblé
pour aiguifer de nouveau le fer des.
François contre leurs freres , il eut la noble
hardieffe de repréfenter à Mayenne
qu'il devoit mettre bas les armes , &
» reconnoître le Roi de Navarre. Enfin ,
» accommodant fes voeux , fes confeils &
a fes actions au bien général ... il étouffa .
» toujours le fentiment de fon intérêt ,
» & la crainte impérieufe de travailler
» contre lui - même. Pouvois- je donc crain-
» dre d'avouer que Jeannin fut ligueur ,
» ajoute M. G. puifque, s'il demeura parmi
les factieux , il fervit plus utilement
fon Roi , que s'il fût refté près de lui …………
» Auffi le vainqueur de la ligue , fachant
» apprecier les hommes , & juger les mo-
» tifs de leurs actions , à peine affis fur
» fon trône ébranlé , appelle Jeannin à ſa
& ne croit pas pouvoir travailler
plus efficacement à la félicité de fes
cour ,
FEVRIER 1765. 147
» peuples , qu'en employant à ce grand
» oeuvre une vertu échappée à tant de
périls , ungénie éprouvé par tant d'obf-
» tacles.
""
C'eft par cette heureuſe tranſition que
M. G. termine la premiere partie de l'éloge
du Préfident Jeannin ; & pour connoître
la maniere dont il a rendu tous les
détails que renferme cette partie , il fuffira
de jetter les yeux fur le morceau fuivant
où M. G. rappelle un des plus beaux traits
de la vie de Jeannin.
و د
ود
ן כ
"
ود
*
Du fein de la capitale inondée de
fang , la fureur gagne jufqu'aux extré-
» mités du royaume , le glaive de la profcription
eft envoyé dans les provinces.
Qui parera ce coup ? Quelle main tutelaire
arrêtera ces furieux ? Jeannin veille
fur la Bourgogne , & la Bourgogne eft
préſervée. Sans autre motif que le fou-
» levement d'un coeur indigné , fans autre
que celui d'un fage qu'on
» confulte fans autres armes que la
» force de fon éloquence , & les reffour-
» ces de fon génie ; il parle , & le meſſager
» de la mort n'ofe avouer en fa pré-
» fence l'ordre fanguinaire qu'il apporte.
» Il rappelle la loi de Théodofe; cette loi
le fruit du remord qui défend aux gouverneurs
l'exécution précipitée d'un
و ر
caractere

Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
""
» mandement de colere , arrête ceux
qu'une aveugle obéiffance entraîne : il
reclame la forme légale de la volonté
" fouveraine pour un acte de cette conféquence
; & l'ordre de ceffer le car-
» nage arrive avant qu'on en ait donné
» le fignal.
"J
و ر
93
"
" O vous , qui m'écoutez ! vous qui de-
» vez à ce grand homme des jours , dont '
» le fer eut fans lui tari la fource dans le
» fein de vos ayeux ; & vous qui tenez
,, de lui un bien non moins précieux , ce-'
lui de n'avoir point à rougir de la
» barbarie de vos peres dans ces jours de
» calamité , où tous devoient être victi-
» mes ou affaffins : c'eft à vos coeurs que
je demande un éloge digne de Jeannin.
Que les tranfports de votre reconnoif-
» fance , que ce doux faififfement que produit
en nos ames le paffage fubit de
» l'horreur du péril à l'amour du Libéra-
» teur , peignent des fentimens que je ne
puis exprimer !
"
ود
""
ود
M. Picardet , Confeiller à la Table de
Marbre , termina la féance par la lecture
du fecond chant , d'un Poëme Georgique
fur les fleurs .
L'objet de M. Picardet , eft de donner:
dans ce Poëme des préceptes généraux fur
la culture des fleurs. Mais fon intention
FEVRIER 1765. 149
و د
ן כ
ی د ر
n'étant pas de faire un Traité , il a tâché
d'éviter la diffufion que quelques critiques
ont cru remarquer dans la Maifon
Champêtre du P. Vaniere , & la préciſion
que le P. Rapin a mife dans fon Poëme
fur les jardins. « Au refte , dit- il , je n'ai
parlé avec un certain détail que des
fleurs que les Fleuriftes cultivent avec
le plus de foin ; telles font la jacinthe ,
» l'anemone , l'oreille d'ours , la renoncule
, la tulipe & l'oeillet. Je m'arrêterai
» encore aux plus belles après celles - ci ,
» en fuivant l'ordre des faifons pendant
lefquelles ces fleurs paroiffent ; ainfi je
ferai mention de la jonquille , de la
» ravenille , des giroflées , de la tubéreufe,
&c. mais je ne parlerai de toutes
les autres que pat occafion.
"
ود
ود
39
Le premier chant que M. Picardet a lû
dans une féance particuliere , renferme des
préceptes fur les fleurs en général , & fur
la difpofition d'un parterre. Il s'occupe dans
celui- ci de la jacinthe feule. On y trouve
tout ce qui concerne cette fleur ; & le Fleurifte
y peut apprendre dans quelle terre &
en quel tems il doit planter fes oignons :
comment il préviendra leur ſtérilité , ou
remédiera à leur trop grande fécondité.
Les maladies de cette plante , les précautions
à prendre pour s'affurer de bonnes
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
graines , le choix des engrais , &c. font
auffi les objets de l'attention de M. P. La
poëfie fe prête fi difficilement à certains
détails , que la féchereffe eft inféparable
des Poëmes didactiques ; & l'art du Poëte
confifte principalement à la diminuer par
des defcriptions agréables. La peinture que
M. P. a faite du Printems , donnera une
idée de la maniere dont il fait égayer fop
fujet.
Mais , à l'envi des jeunes aubépines ,
Sur ces buiffons je vois des églantiers
S'épanouir les roſes purpurines.
Mille bouquets couvrent ces espaliers ,
Et le zéphir , fur fes aîles badines ,
Vient m'apporter , des campagnes voisines ,
Le doux parfums de la fleur des pommiers.
Que de beautés ! & qu'avec complaifance
Je laiffe errer mes yeux fur ces objets !
C.
CC
beau printems ! tout fent votre préfence .
Oui , tel fans doute , orné par vos bienfaits ,
Parut le monde au jour de fa naiſſance ,
Quand l'Immortel débrouillant le cahos ,
Eut fait fortir du vafte fein des eaux
Ce globe , enfant de fa toute- puiſſance .
Le morceau fuivant fera juger de l'art
avec lequel M. P. dicte , pour ainfi dire ,
des loix aux Fleuriftes. Il s'agit ici de la
FEVRIER 1765 . IST
diftribution des jacinthes de différentes
couleurs dans une même planche.
Enfin , mes fleurs brillent de tous leurs
charmes.
Auprès du roſe on ne voit point l'azur
Avec rudeffe approcher fon bleu pur.
Les gris , les chairs , nuances modérées ,
Viennent couper l'éclat de leurs livrées .
Le violet , formé de tous les deux ,
Le colombin , les douces porcelaines ,
Les blancs divers , à cet accord heureux
Font concourir leurs teintes incertaines.
J'aime à penfer qu'un beau carré de fleurst
Doit imiter une peinture exquife ,
Où , dans le choix des plus vives couleurs ,
L'une pourtant eft à l'autre foumife.
Le goût défend ce ton crud & heurté ,
Qui , brufquement & fans qu'un doux paffage
De tous les plans ait lié l'affemblage ,
A chaque objet tient mon oil arrêté.
Giv
S2 MERCURE DE FRANCE.
{ ACADÉMIE DE CAE N.
CETTE Académie tint ſa ſéance publique
de rentrée le 6 Décembre 1764. M.
de Fontette , Intendant de la Généralité ,
& Vice-protecteur de l'Académie , préfidoit.
On diftribua le prix qu'il donne tous
les ans.
M. de Lifle Duperré , choifi pour faire
le difcours de rentrée , dans lequel l'Orateur
doit tracer l'éloge de Louis XIV , ouvrit
la féance par une differtation fur le
fublime dans le difcours. Il diftingue trois
genres de fublime , celui de penfee , celui
de fentiment & celui d'expreffion . D'abord
il préfente ce qu'ils ont de commun
entr'eux : il examine enfuite leurs differences.
« Le fublime de penſée ſe recon-
» noît à la grandeur de l'objet ...... Le
fublime de fentiment fe manifeſte par
les impreffions qu'il fait naître dans
» l'ame ...... Le fublime d'expreffion réfulte
de la beauté des images ...... Le
premier naît du fein du génie , le ſe-
» cond de l'élévation d'une ame grande
» & fenfible , & le troifieme de la force
de l'imagination. » M. D. définit les
">
و د
""
"
>>
+ 153
FEVRIER 1765 .
deux premiers , l'expreffion fimple d'une
grande idée , ou d'un grand fentiment. II
prouve que la fimplicité de l'expreffion
n'eft pas moins effentielle à ces deux genres
, que la grandeur de l'idée ou du fen-
-timent. Il paffe au fublime du troifieme
genre ; il en établir l'exiftence , & les caracterès
qui le diftinguent des deux autres. Il
veut qu'on confidére l'ame fous les trois
rapports qui naiffent de ſes facultés : c'eſt
l'efprit , le coeur & l'imagination. « Les
» penſées appartiennent à l'efprit , les fentimens
font pour le coeur , & les expreffions
font pour l'imagination ......Si
l'efprit & le coeur ont leur genre de fublime
, pourquoi l'imagination n'au-
» roit-elle pas le fien ? .....Voir les grands
"
objets tels qu'ils font , eft le fublime de
» penſée , en être affecté comme on doit
- » l'être , eft le fublime de fentiment : les
»
repréſenter dans leur grandeur , fera le
" fublime de l'expreffion ...... Les deux
premiers font ceux de la nature ; ils font
» de tous les tems , & de tous les pays ....
» Le dernier eft , pour ainfi dire , le fu-
» blime de l'art : c'eft lui qui le perfectionne
; & ce genre de fublime dépen-
» dant des touches de l'imagination & de
→→ la magie du ftile , doit varier comme
les fources qui le produifent. » M. D.
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
:
cite ici le pallida mors d'Horace ; il le
compare avec la traduction qu'en a donné
Malherbe & il en tire une nouvelle
preuve de l'existence de ce genre de fublime.
«S'il en étoit autrement , Malherbe
» eût-il été contraint de changer les ima-
» ges du Poëte Latin ? »>
Ce fujet conduit naturellement M. D.
à l'éloge d'un Souverain , dont les fentimens
& les actions furent toujours des
traits de grandeur. « Louis XIV fut grand
.
jufques au dernier moment. Dans ces
» inftans où la foibleffe humaine fe fait
» fentir au Monarque comme au fujet ,
» Louis montre cette élévation d'ame ,
qui caractériſe fi bien le fublime de fen-
>> timent. Un filence profond régnoit dans
→ fon appartement. Les Grands l'environ-
» noient les yeux baignés de larmes , &
» l'affliction étoit peinte fur tous les vifa-
30
ges . Au milieu de ce deuil univerfel ,
» Louis les yeux fereins , & jouiffant
» d'un calme intérieur , qui fe manifeftoit
au-dehors , leur difoit : pourquoi
» pleurez - vous ? M'avez - vous donc cru
» immortel? „
ور
<
On fit la lecture du difcours auquel
l'Académie a décerné le prix. Le fujet
étoit , « quels font les moyens de multiplier
les Manufactutes de la Généralité ,
FEVRIER 1765 . 155
» fans nuir à la culture des terres ? » Ce
difcours , dont l'Auteur ne s'eft point encore
fait connoître , a pour épigraphe :
Rérum créatrix Céres. Il indique trèsbien
les moyens de multiplier & de perfectionner
les Manufactures : mais il ne
fatisfait point à la condition de ne pas
nuire à la culture des terres. Le réfumé de
M. de Fontette , va donner une idée de
ce difcours.
M. Rouxelin , Sécretaire de l'Académie
, lut des réfléxions fur les moyens de
faire naître l'amour du travail dans le
coeur des Peuples . Elles intérefferent , parce
qu'elles font voir comment les Manufactu
res nuifent à la culture , & parce qu'elles
expofent les moyens de prévenir ce mal .
Comme il n'eft queſtion dans ce diſcours ,
que des moyens propres à infpirer l'amour
du travail aux hommes de la derniere
claffe , il réduit ces moyens à trois.:
l'épargne , la certitude de difpofer du fruit
de fes fueurs , & les manufactures.
»
"L
« N'êtes - vous pas furpris , MM. de
» m'entendre prononcer le mot d'épargne ?
» Depuis vingt années que la Nation fait
fes délices de l'economie , nous avons
cinq cens traités oeconomiques. Il n'y a
» que l'épargne dont on ne dit rien : M.
Faignet et peut - être le feul qui ait eu
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
ود
» le courage d'en parler ( 1 ). Ce filence
» feroit croire qu'il n'eſt pas décent de
» citer l'épargne . Eft- ce qu'on la confondroit
, dit ce Savant , avec la lézine ou
» l'avarice ? ...... Elle n'eft cependant ni
» l'une ni l'autre ..... On ne doit pas rou-
» gir de la confeiller. Auffi le fait-on , &
fouvent , quoiqu'on ne s'en doute pas.
» Ouvгons nos Livres oeconomiques , &
» nous verrons que la moitié des confeils
qu'ils renferment , appartient à l'épar-
" gne .....Quel eft d'ailleurs l'objet des
» Auteurs de ces Livres ? C'eſt d'enrichir
» la Nation . Eft ce qu'ils ne l'enrichiroient
» pas auffi fûrement en confeillant l'épar-
ژر
*
»
gne ? ....Il eft intéreffant d'apprendre
» aux Cultivateurs à ménager leurs peines ,
» leurs engrais & leurs femences , comme
» à multiplier les beftiaux de la meilleure
efpèce .... Citoyens attachés aux Sociétés
d'Agriculture , voilà vos devoirs ; &
» vous êtes les bienfaiteurs de l'humani-
» té , lorfque vous confacrez vos veilles
à les remplir. Mais quels feront , je vous
prie , les fruits de vos découvertes ,
l'homme de travail , fans ceffe emporté
par des befoins factices , dépenfe en
» moins d'un jour le falaire d'une femaine ?
» Vous avez raifon de perfectionner l'oe-
(1) Dictionn. Encyclop.
و د
"3
>>
fi
FEVRIER 1765 . 157
و ر
»
ود
>
» conomie ; elle eft précieufe à l'état ;
mais ne perdez jamais de vue , que fans
» l'épargne vos moyens oeconomiques
» n'enrichiront aucun particulier : & c'eſt
» l'aifance des Citoyens qui fait la force
d'une Nation. Je ne dirai pas fur quels
objets on doit épargner. Ils font relatifs
» aux perfonnes , aux tems , aux lieux &
» aux circonftances ..... Mais je fuis per-
» fuadé que le Peuple adopteroit ceux qui
lui font propres , s'ils voyoient le gou-
» vernement , les Grands , les Riches &
» les Savans épargner. Ils le peuvent fur
» tant de moyens. Ceux que M. Faignet
» leur propoſe font admirables ...... Je
» n'en dirois pas autant de ceux qu'il confeille
fur la religion ; il feroit louable
» fans doute de réformer un certain luxe ;
mais ne feroit- il pas dangereux de dépouiller
le culte de la majeſté de ſes céré-
» monies ?
»
29
»
"
""
M. Rouxelin prétend que fans la certitude
de difpofer du fruit de fes fueurs , il eſt
impoffible à l'homme d'aimer fon travail.
C'eft cet amour cependant qui fait le
» bonheur des peuples , l'opulence de la
,, nation , & la force du gouvernement :
" feul il multiplie les hommes & les ri-
,, cheffes. On ne l'obtient ni par la force
», ni par la terreur ; on contraint un ef158
MERCURE DE FRANCE .
>>
>>
و د
"
و د
و د
clave de labourer ; on ne parvient
point à lui faire aimer fon travail : il
,, faudroit qu'il aimât fon état ; & il ne
le peut point. Le chêne naîtra dans les
abîmes de l'océan , quand on verra les
,, hommes chérir la fervitude . & fe per-
», pétuer dans cet état ...... Des raifons
politiques , dont je veux bien ne point
apprécier la valeur , nous autorisent à
donner des fers à nos voisins . Laiffons
leur du moins le droit de difpofer d'une
», portion des fruits qui naîtront de leur
,, travaux ... Si nous leur ôtons tout , le
découragement les anéantira , comme
il a détruit les Méxiquains , autrefois fi
;, nombreux ; ou ce qui feroit égal , ils fe
mettront dans le cas de nous dire , ce
, que les Scithes répondirent au vainqueur
,, de Darius : qui ne poffède rien n'a rien
"
,, à redouter. ,, ts
M. Rouxelin fe fait l'objection que l'amour
du travail eft inutile , parce que les
hommes vifs fourniffent à nos befoins , &
que les noirs contraints de travailler , nous
enrichiffent . Cette objection lui donne lieu
de parler de cette efpèce d'hommes , que
la nature feule avoit deftinés à l'esclavage,
Il les peint cherchant à recouvrer leur liberté
par des actions , que nous puniffons
comme des forfaits , & que nous admiFEVRIER
1765 : 155
و و
"
و و
و و
د و
""
rerions dans nos pareils. " Mais enfin depuis
plus de deux cens ans que nous les
employons , pourquoi ne fe reproduifent-
ils point , comme nos animaux do-
,, meftiques ? Pourquoi faut - il tous les
,, ans en renouveller l'efpèce ? C'eſt que
l'être né libre & penfant , eft incapable
,, de fe reproduire dans l'état de fervitu-
,, de : & celui qui ne difpofe de rien , doit
fe croire dans cet état .... Veut-on voir
des efclaves perpétuer leur eſpèce ? Adouciffons
leur fort ; traitons-les comme
,, nos Naturaliftes traitent les plantes qu'on
leur apporte des Indes : ils ne les conferveroient
s'ils leur laiffoient fenpas
,
tir la rigueur de notre climat. Que l'efclave
he fente jamais , s'il fe peut , l'hor-
,, reur de fa fituation : il oubliera qu'il eft
efclave , s'il difpofe de quelques fruits.
Sans ce droit , il détefte fon exiſtence ;
,, & loin de la conferver , il périt fans le
moindre regret à la vie.
و د
و د
3
·""
93
ود
M. Rouxelin juge que les manufactures
font un moyen d'infpirer l'amour du travail
, parce qu'elles en font les écoles ,
parce qu'elles raffemblent les hommes , &
parce qu'elles excitent une émulation qui
conduit à cet amour. " On ne peut donc
,, trop les multiplier , dans les lieux fur-
,, tout où l'indigence fait régner la pa160
MERCURE DE FRANCE .
,, reffe . N'allons
pas croire , que toutes les
efpèces de manufactures opérerent indiftinctement
en tout tems & en tous
,, lieux ces admirables effets ... Un hom-
,, me riche & laborieux fe propofa d'établir
une grande manufacture fur un
terrein aride.... & d'y occuper fix mille
ouvriers....Il leur fit conftruire des lo-
,, gemens , dont après dix ans de travail ,
il leur cédoit la propriété fous un cens
très-modique... De dix & douze lieues,
& le pays
,,
"
>>
་ ´,, on accourut à fon attelier
و د
و ر
...
devint totalement inhabité. Cet induf-
*,, trieux commerçant a fait fans doute le
bien de fes ouvriers ; mais il a négligé
, le plus grand des biens : c'eft le défri-
,, chement & la culture des landes qui
l'environnent de toutes parts. Il n'avoit
,, même obtenu ces landes de SA MAJESTÉ,
,, que fous la condition de les défricher ;
,, & loin de remplir cette condition , il a
rendu ce défrichement impoffible , parce
,, qu'il enleve tous les bras. Je fais qu'a-
,, vec le tems , fes ouvriers multiplierent
prodigieufement, parce que par- tout où
l'animal trouve fa fubfiftance , il ne
tarde point à fe reproduire : je conviens
encore , que quand il y aura plus d'hom-
,, mes que la manufacture ne peut en
Occuper , ce furplus défrichera . Mais
""
و و
"
و ر
FEVRIER 1765. 161
""
>>
»,
وو
""
,,
>"
combien d'années s'écouleront , avant
qu'on reffente les effets de cette fécondité
? Combien de richeffes perdues ,
parce qu'on n'a pas mis ces landes en
valeur ? Régle générale , une grande
manufacture ne convient point en des
lieux où le nombre des habitans ne fuffit
,, pas pour cultiver tout le terrein. Je dirai
, plus , ces énormes fabriques dans lef-
, quelles on raffemble les ouvriers néceffaires
à tous les détails , font contraires
au bien public : elles font perdre
,, l'occafion flatteufe de procurer mille
», avantages dans nos campagnes . En quoi ,
,, me dira-t-on ? Le voici : Je diviferois
s, mon entrepriſe ; au lieu de réunir cing
,, & fix mille ouvriers , j'établirois cent
» petites manufactures dans autant de
villages : elles y feroient les écoles du
,, travail , & les fources des exemples ...
Une ouvriere intelligente dans chaque
„ paroiffe , fuffiroir ; efficite pair the
femmes & les enfans....elle perfectionelle
alge
,, neroit les filages .... & comme on n'oeu
vreroit que chez elle , on lui obéiroit...
Toutes les femmes voudroient être admifes
dans ces écoles volontaires ......
Un enfant afpireroit avant fept ans au
,, moment d'y travailler , parce qu'il ne
fe croiroit plus enfant. Il y
prendroit
"
>
>>
""
93
A
ni
$ 62 MERCURE DE FRANCE.
#
و د
"
"
, l'habitude du travail ; & cette habitude
, quand on l'a contractée , ne s'éteint
» jamais. Comme il ne verroit autour de
,, lui que des femmes & des enfans , il
,, feroit agité du defir de fuivre ſon père
,, à la charrue , pour y commander aux
», animaux du labourage. Cet empire eſt
,, un plaiſir d'inſtinct ; il affecte , parce
, qu'il rappelle à l'idée de la liberté , qui
´› , n'eſt jamais plus fenfible , que quand
, on commande...Ne craignez pas qu'un
,, tel homme préfére au plaifir de culti-
,, ver , les ouvrages paffifs & fédentaires
,, des manufactures. Il faut être fait à la
, molleffe & à la fervitude qui naiſſent
da luxe des villes , pour gouter ce genre
,, de travail. Il ne convient point au ro-
>> bufte Cultivateur qui , né pour la liberté
la plus active , la retrouve dans fes
», diverfes occupations. Promene-t- il fes
», regards fur fes beftiaux , il leur donne
cre ; tien il les ranches de la char-
,, rue , il multiplie fes denrées ; aligne-t- il
» fes bofquets , fes vignobles , fes haies ou
fes avenues , il varie la furface des cam-
,, pagnes. Il femble qu'il exerce un rayon
de la puiffance de l'Etre fuprême ; il
que fon champ foit couvert de
grains ou de tels arbres , & la nature
obéit.. L'homme de campagne ,
ود
"
' כ כ
و د
1A
defire
» tels
FEVRIER 1765. 163
"3
و د
"
و د
و د
›, quoiqu'habitué dès l'enfance au travail
des manufactures , ne préférera jamais
la navette du Tifferand , fabriquant même
les admirables tapifferies des Gobelins ,
,, au plaifir de commander à la nature , fi
le luxe n'a corrompu fon coeur. Ne balançons
donc plus à multiplier ces fabri-
» ques dans nos campagnes ; elles y feront
,, naître le goût du travail : & nous fom-
, mes privés de ce bien , par les grandes
manufactures qui réuniffent tous les
détails . Celles de Lyon étonnent mon
,, efprit , fans plaire à ma raiſon ; je ferois
,, toujours tenté de croire qu'elles n'occu-
», pent quarante mille ouvriers , qu'en dé-
""
و د
""
و د
-cc
و د
,,
""
وو
C
vaftant les
campagnes , fi je n'étois inftruit
que ces ouvriers font prefque tous
des bras enlevés à l'étranger. ,,
" Nous ne fommes point , il eft vrai ,
dans le cas de prétendre à des manufactures
de cette importance ; mais ce
,, que je viens d'en dire doit être également
la règle de nos perieriques , & de
la plupart de celles du royaume . Si elles
In'ont pas le vice de réunir tous les dé-
,, tails, elles ont celui de n'en contenir pref
qu'aucuns : & ce vice eft auffi contraire
,, au bien public que l'autre. Un fabriquant
n'a fous fes yeux que les tifferans
qu'iloccupe : il ne s'inquiette ni du choix,
-
33
و د
164 MERCURE DE FRANCE.
», ni de la préparation des matières .....
Il achete au hafard dans les marchés ...
,, & comme il paie le moins qu'il peut , il
""
il rebute les fileufes. Le coton ou les
,, dentelles offrent à celles - ci des profits
,, plus confidérables , & elles les préfére.
Le fabriquant fe plaint alors : il dir que
,, ces nouvelles occupations font tomber
ود
"
fa manufacture . C'eft fa faute .... il dé-
,, pend de lui de prévenir cet anéantiſſe-
,, ment .... Qu'il foit attentif à tous les
,, détails ; qu'il fonde huit ou dix écoles
,, de filage dans autantde paroiffes , & plus
,, s'il les lui faut ; qu'il y falſe préparer
,, des bonnes matières ; & qu'il paie le
, travail aupair de ce qu'on gagne à d'autres
occupations : Je lui garantis que la
main- d'oeuvre ne lui manquera plus ...
,, & il aura le bonheur de contribuer au
bien public , en multipliant ces écoles
précieuſes ..... car je ne cefferai de le
répéter , le travail eft un devoir ; & l'a-
,, mour de devor eft , comme l'amour de
tous ceux de la fociété , une vertu néceffaire
aux hommes en général . Je l'établirois
s'il le falloit , & je prouverois
que c'est par cet amour que l'Orateur
,, devient éloquent & fublime , le Magif-
,, trat intégre & laborieux , ie Militaire
657 attentif & prévoyant , l'homme d'Etat
"
""
39
,,
FEVRIER 1765. 165
"2
و د
enfin capable de tout voir , & de toutdiriger.
L'efprit contribue fans doute à
,, nos fuccès : mais l'efprit , le génie.
même , s'ils ne font fecondés par l'a-.
,, mour du travail ne forment jamais-
,,
99
""
وو
""
""
>
des hommes illuftres . ,,
M. de Fontette en réfumant ces dif- ,
cours , rappella les principes auxquels :
l'orateur , jaloux de mériter les fuffrages .
du public , devoit s'attacher. " D'après ces
,, principes , il eft facile de juger les dif- .
cours dont nous venons d'entendre la
lecture. Le fujet du premier , traité par
les anciens & les modernes , nous préfente
une nouvelle perfpective , dont le
deffein eft embelli par d'ingénieuſes
diftinctions .... La main qui a conduit .
le pinceau ne fe livre elle-même à l'enthoufiafie
, que pour crayonner le portrait
de Louis XIV , notre augufte
fondateur. L'éloquence fage de fon au-
,, teur , image de fon caractère dans un
âge où il eft permis de n'en point avoir
s encore , juftifie le choix que l'Acadé
mie en a fait pour fon Directeur. ,, ( 2)
"
35
""
""
95
"
1.
و د
و د
"" Les réflexions de M. le Secrétaire
font , comme lui , toutes patriotiques. ...
En cherchant les moyens d'infpirer l'a-
(2 ) Monfieur Duperré venoit d'être choi
Directeur de l'Académie pour l'année 1765.
166 MERCURE DE FRANCE.
""
D
و د
""
"" ›
mour du travail aux peuples , il a trouvé , -
fans le chercher , celui de traiter le fujet
du prix propofé par l'Académie. Son .
plan fimple , dans l'idée comme dans
l'exécution , donne lieu à des détails
,, rendus avec l'énergie du fentiment, quand
il fait le tableau d'une manufacture qui
dépeuple les campagnes de fes habitans ,
quand il propofe les moyens de prévenir
,, ce mal , & fur-tout quand il fait des
,, voeux pour affurer au payfan le fruit
de fes fueurs ,,.
""
D"
"
"
Monfieur de Fontette dit qu'on n'a pas
jugé que le difcours , rerum creatrix Ceres ,
fut abfolument digne du prix qu'en le
lui donnant , l'Académie a voulu ranimer
l'émulation qui , peut - être s'anéantiroit ,
fi le prix étoit encore réfufé. De-là il paſſe
à l'examen de quelques-uns des ouvrages
qui ont concouru. Il cite un mémoire qui
ne pouvoit être admis au concours , parce
qu'il étoit figné de l'Auteur. Il a pour épigraphe
,
D
Ordinepartetur divities & fortitudo Regis Patriaque
felicitas.
« Rien n'eft plus certain que ce principe ,
adopté par Sully , & fuivi par le Minif
>> tre que nous voyons à la tête des finances ;
,, mais les conféquences que l'Auteur, en
tire feroient funeftes pour nous , fi nous
1
FEVRIER 1765. 167
"
, étions obligés d'attendre que l'ordre fût
rétabli pour tenter quelques efforts....
Cet Auteur prétend que les manufac-
» tures ne peuvent nuire à la culture des
,, terres , ... & M. Rouxelin a prouvé le
و د
>>
و و
contraire "".
Monfieur de Fontette convient que
le même Auteur eft mieux fondé à dire ,
que pour l'exécution des meilleurs projets ,
chaque Généralité doit attendre & fuivre
l'impulfion que le Gouvernement donne
à tout le corps. Sur quoi il obferve que
les pays d'Etats ont bien des avantages fur
ceux d'Election . " Mais peut-être ne fom-
, mes nous pas éloignés d'une nouvelle
forme d'adminiſtration , qui , en laiſſant
. au peuple la néceffité du travail , lui
,, rendra l'efpérance d'en recueillir les
fruits : cette eſpérance , changée en cer-
,, titude , fécondra les terres , ranimera les
,, arts , & rompra les fers qui enchaînent
l'amour de la patrie ,,. M. de Fontette
en conclut que nos recherches ne peuvent
être que très- utiles pour les fabriquans &
les cultivateurs , également aveuglés par
leurs préjugés. " C'eft un mal auquel on
,, ne remédie point par des lieux com-
,, muns , tels que font ceux que propofe
l'Auteur du difcours , qui a pour épi
›› graphe ,
""
>>
>>
168 MERCURE DE FRANCE.
"
و د
و د
... Anglos imitemur.
Il demande des chemins ; on y travaille :
il voudroit que la riviere d'Orne fûr
rendue navigable , . . . on en cherche les
,, moyens ; il propofe une compagnie de
» commerce , .. & cette fpéculation n'eft
,, pas nouvelle ; il promet un mémoire fur,
l'efpéce de manufacture qui feroit la
plus profitable à tel ou tel canton , &
c'eft l'objet qu'a parfaitement rempli
l'Auteur du difcours couronné
>>
>>
""
>>
Monfieur de Fontette répond à deux
objections qu'on oppofe aux moyens de
cet Auteur 1 °. On improuve les manufactures
nouvelles , qui auroient pour objet
de s'emparer des branches de commerce
qui font en vigueur dans les provinces
voifines : fecondement on ne doit pas ,
dit-on , perfectionner les manufactures
anciennes , telles que celles des draps de
Vire , de Valogne , de Cherbourg , &c.
parce que le pauvre ne pourroit plus fe
vêtir de ces draps . M. de Fontette obferve
que la nature femble décider l'emplacement
de chaque efpéce de fabrique ; &
qu'une province ne doit point ambitionner
celles dont fon terrein ne fournit pas
les matières qui en font la bafe ; mais qu'il
feroit très-injufte de vouloir nous empêcher
de fabriquer les matières que produit
notre
FEVRIER 1765 . 169
Motre terrein fous prétexte qu'on les fabrique
dans une autre province' ; que la concurrence
ne peut être même qu'avanta
geufe au public. Il en conclut que nous
devons oeuvrer tout ce que le fol & le
climat nous fourniffent ; d'où il prend
l'occafion de citer plufieurs articles du
difcours couronné, qui intéreffent particus
lièrement les différens cantons de la Géné
ralité , où tout commerce paroît éteint ,
parce qu'on n'y voit aucunes efpéces dé
fabrique. Il recommande encore d'établir
des prix pour les ouvriers qui réuffiroient
le mieux à imiter les échantillons
donnés ils me paroiffent fi néceffaires ;
» que je les propoferai au Confeil pour les
objets qui méritent fon attention ; telė
»que la ppaappeetteerriiee....... La fupériorité dé
» nos laines eft reconnue .... Nos fabri-
» quans doivent donc tenter de faire les
» meilleurs draps poffibles. On doit fabris .
» quer les étoffes groffières dans les can-
» tons où les laines font inférieures .....
Il n'eft queftion que de perfectionner la
filature , & de multiplier les fileufes. Ce
» foin regarde les fabriquans dont M. Rouxelin
vient d'ouvrir les yeux fur leurs
» véritables intérêts. . . . En un mot , nous
» avons des matières excellentes ; ... là
population éft nombreufe & même aug-
و د
و د
30
ود
و د
"
H'
170 MERCURE DE FRANCE.
+
و ر
و و F
و د
8
ه د
mentée.... La nature a établi le partage
des occupations des hommes : ceux des
villes & gros bourgs appartiennent aux
manufactures. Ceux des campagnes font
deftinés à la culture des terres , & on
,, ne les verra plus envier le fort des premiers
, dès qu'ils n'auront plus à redouter
les injuftices de l'arbitraire.
و د
Mais ce n'eft point affez que la crainte
,, ne les force plus d'abandonner les campagnes
il faut les préferver du deſir
d'une fituation plus brillante. L'intérêt
de l'état demande que l'agriculture , qui
eft fon patrimoine & la fource de fes
,, richeffes, ne foir pas néprifée : & comme
ce font les cultivateurs opulens qui fertilifent
les terres , qui multiplient les
beftiaux & qui font la profpérité de la
nation , il feroit de la plus grande importance
de leur donner cette confidération ,
fi néceffaire à l'homme , au-deffus des
befoins. Cet objet a paru digne à l'Académie
de faire le fujet du prix de l'année
21765 Elle demande donc :
و د
و د
"
و د
و د
Quelles diftinctions peut - on donner aux
riches laboureurs , tant propriétaires que
fermiers , pour fixer & multiplier les familles
dans cet état utile & refpectable
fans en ôter la fimplicité , qui en eft la
bafe effentielle ?
FEVRIER 1765. 171
Pour entrer parfaitement dans le
fens de cette queftion , on doit lire l'article
admirable du Dictionnaire Encyclopédique,
au mot Fermier , & fur-tout la fin
du S. Economie ruftique. Le prix eft une
médaille de trois cens livres : il fera diftribué
le 15 Décembre. Les difcours feront
adreffés , francs de port , à M. Rouxelin ,
Secrétaire de l'Académie , avant le premier
de Novembre 1765.
L'Académie doit diftribuer le même
jour les trois prix propofés par M. le Chevalier
Turgot , Gouverneur-Commandant
à Cayenne. Ceux qui fe propofent de concourir
pour un de ces trois prix , n'ont
pas de temps à perdre pour faire l'envoi
de leurs viandes , farines ou beurres.
On lit , dans le premier volume
du Mercure de Juillet dernier , à l'article
Académies , que le difcours de M. Moyfart
, Profeffeur d'éloquence au Collége
du Mont- Roulloit , fur les avantages de
l'éducation , il faut lire de l'émulation &
les dangers de l'envie confidérés par rapport
aux lettres.
Vu par l'Académie , ROUXELIN,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
MÉDECIN E.
Avis fur la maladie de S. A. S.
MADEMOISELLE.
LES
Es bruits divers qui fe font répandus
fur la dernière maladie de S. A. S. MADEMOISELLE
, ont été trop intéreffans à
tous égards pour ne pas faire part au
public du procès- verbal que les Médecins
qui y ont été appellés en ont dreffé : nous
croyons que l'on nous fçaura gré des foins
que nous nous fommes donnés pour lui
procurer cet acte qui conftate des faits qui
fixent l'opinion que l'on doit en avoir.
L'an mil fept cens foixante cinq , le
douzieme jour de Janvier. Nous fouffignés
maîtres Louis Vernage & Michel- Philippe
Bouvart, docteurs régents de la faculté
de médecine de Paris , Ifaac Bellet médėcin
du Roi , François Petit premier médécin
de fon Alteffe Séréniffime Monfejgneur
le Duc d'Orleans , premier Prince du
Sang , & Antoine- François Petit , médecin
ordinaire de mondit Seigneur , ayant été
appellés par Monfeigneur LE DUC D'ORLÉANS
, pour conférer entre nous fur la
FEVRIER 1765. 173
maladie de Son Alteffe Séréniffime MADEMOISELLE
, & en conftater la nature : nous
certifions que nous nous fommes tranſportés
au monaftère de la Magdeleine de Trefnel,
fauxbourg S. Antoine , dans l'appartement
de MADEMOISELLE , le Mercredi 9 de ce
mois , vers les cinq heures du foir , où
maître Petit père nous auroit rapporté
qu'ayant été mandé le Lundi 7 du préfent
mois de Janvier pour fe rendre auprès
de MADEMOISELLE , il avoit eu l'honneur
de la voir vers neuf heures du matin
; qu'elle étoit pour lors à fa toilette depuis
près d'une heure , paroiffant fe bien
porter ; mais qu'elle lui avoit dit que depuis
la veille elle s'étoit apperçue de
quelques boutons fur la poitrine & au
col qui lui caufoient de grandes démangeaifons
; que ces boutons depuis la veille
au foir étoient augmentés en nombre ;
qu'en effet les ayant examinés , il les trouva
d'un rouge vif , de la largeur d'une
petite lentille , dont le milieu étoit élevé
en une pointe remplie d'une férofité limpide
& vifqueufe , qui s'écrafoit facilement
fous le doigt ; que ces boutons
étoient répandus principalement fur la
poitrine , le col & le dos ; qu'il n'en paroiffoit
pour lors ni au vifage ni fur les
mains ; qu'il lui avoit trouvé le pouls
.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
un peu plus fréquent que le naturel ; que
lui ayant demandé fi elle ne fouffroit point
actuellement ou fi elle n'avoit rien fouffert
les jours précédens , elle répondit que ces
boutons lui caufoient une démangeaifon
importune , & qu'elle fentoit une légère
pefanteur de tête ; qu'elle avoit dormi
pendant les nuits précédentes , mangé
avec appétit , & agi pendant ces jours - là
comme à l'ordinaire ; que ce n'étoit que le
Dimanche au foir qu'elle s'étoit apperçue
de ces boutons par des démangeaifons
qu'elle avoit fenties ; qu'elle s'étoit éveillée
la nuit fuivante plus matin qu'à fon
ordinaire ; qu'ayant trouvé ces boutons
multipliés & les démangeaifons augmentées
, MADEMOISELLE l'avoit fait avertir
de la venir voir ; qu'après ce premier examen
, & fur le récit de MADEMOISELLE ,
il lui avoit propofé de fe mettre au lit
& de ne manger qu'un léger potage à fon
dîner ; qu'il la revit le même jour le foir
vers neuf heures ; qu'il avoit obfervé que
les boutons étoient beaucoup augmentés
en nombre à la poitrine , au col & au dos ;
qu'il y en avoit même quelques -uns au
vifage ; que la fiévre étoit affez forte & la
peautralante; qu'elle n'avoit ni mal de tête,
nitoux , ni mal de gorge , ni maux de reins ,
ni envie de vomir, & qu'il lui avoit con-
>
FEVRIER 1765. 179
feillépour lors de fe réduire pour toute nourriture
à de légers bouillons & à la tifanne.
Qu'il y étoit retourné le Mardi 8 vers
neuf heures du matin ; qu'on lui rapporta
que la fiévre avoit continué de la même
force pendant la nuit jufqu'à trois heures du
marin , & que pendant ce temps-là MADEMOISELLE
avoit dormi d'un fommeil interrompu
, & avec agitation ; que cette
fiévre avoit diminué fenfiblement vers
trois heures , & que pour lors elle s'étoit
endormie tranquillement jufqu'à huit ;
qu'en effet il avoit trouvé la fiévre dans
une grande rémiſſion , mais que le nombre
des boutons étoit beaucoup augmenté ;
que le vifage même en étoit plus garni
que la veille ; que. MADEMOISELLE , d'ailleurs
, fe trouvoit affez bien , n'ayant nul
mal de tête ; qu'elle avoit cependant un
peu de peine à avaler , parce qu'il lui
étoit furvenu quelques- uns de ces boutons
à la langue , dans la bouche & au palais.
Qu'il la vit encore le même jour Mardi
au foir vers neuf heures ; qu'il avoit trouvé
la fièvre augmentée ; que cette augmentation
avoit été précédée, commela veille ,
d'un léger froid vers cinq heures ; qu'il
n'avoit pas trouvé ce redoublement fi fort
que celui de la veille ; qu'il n'étoit accompagné
ni de mal de tête , ni d'autres
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
accidens ; que le nombre des boutons étoit
à-peu -près le même à la poitrine & au
dos mais qu'il étoit augmenté au viſage ,
au point que l'on en auroit pu compter
un cent ; que du refte MADEMOISELLE
étoit affez bien.

Qu'il vit encore MADEMOISELLE le lendemain
Mercredi , 9 dudit mois , vers 9
heures du matin , 3me jour de la maladie ;
qu'on lui avoit rapporté qu'elle n'avoit
prefque point dormi la nuit précédente
à caufe de la grande démangeaifon qu'elle
avoit foufferte , plutôt qu'à raifon de la
fiévre , qui n'avoit pas été fi forte que la
nuit précédente ; que pour lors il l'avoit
trouvée à la même rémiffion que la veille
à la même heure ; que MADEMOISELLE
n'avoit d'autres accidens que la démangeaifon
; que les boutons n'étoient augmentés
ni en nombre ni en groffeur ; qu'au contraire
ceux qui avoient paru les premiers
commençoient à s'affaiffer & même à fe
deffécher ; que dans un très-petit nombre
de ces boutons , qui ne s'étoient point
ouverts , la férofité qui y étoit reftée paroiffoit
s'épaiffir & prendre une couleur
jaune pâle.
Qu'il avoit obfervé pendant toute cette
éruption qu'elle avoit paru d'abord à la
poitrine , au dos & au col ; qu'elle ne s'éFEVRIER
1765. 177
oit faite au vifage que vers la fin ; que
es boutons s'étoient accrus en peu de
temps ; qu'ils ne s'étoient élevés au plus
que d'une ligne au- deffous du niveau de
la peau , & que tous s'étoient féchés promptement.
Lequel rapport étant fait , & ayant examiné
par nous- mêmes
MADEMOISELLE ,
nous avons jugé dès lors que cette maladie
n'avoit ni la marche ni les fymptômes
de la petite vérole . Cependant , pour nous
en affurer davantage , nous aurions jugé à
propos , après cette première vifite , d'en
faire un plus ample examen pour en connoître
parfaitement la différence , & en
conféquence le Jeudi dixiéme dudit mois
nous étant tous tranfportés audit monaftère
à neuf heures du matin , on nous auroit
rapporté que MADEMOISELLE avoit
dormi toute la nuit. L'ayant examinée ,
nous avons trouvé que la fiévre étoit confidérablement
diminuée ; que les boutons
étoient pour la plus grande partie affaillés
& defféchés ; que les autres contenoient
encore une férofité limpide , & qu'il n'y
en avoit qu'un très- petit nombre dont cette
férofité paroiffoit s'épaiffir & prendre la
couleur de jaune pâle. Enfin nous étant
encore tranfportés tous enfemble le Vendredi
onze dudit mois à cinq heures du
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
foir , on nous a rapporté que MADEMOI
SELLE avoit dormi toute la nuit , &
ledit maître Petit nous a affuré qu'il l'avoit
trouvée la veille à neuf heures du
foir fans fiévre , & dans un très-bon état.
En effet , nous avons trouvé fon pouls
dans l'état naturel , & tous les boutons entiérement
féchés ; enforte que nous avons
jugé que MADEMOISELLE étoit dans une
parfaite convaleſcence .
Sur quoi nous fommes unanimement
convenus que cette maladie n'avoit nullement
le caractère de la petite vérole , puifqu'elle
n'a été précédée d'aucun des fymp
tômes précurfeurs de cette maladie ; que
la fiévre n'a commencé qu'avec l'éruption,
& que la première apparition de cette
éruption, fon accroiffement , fon état , fon
déclin & fa deffication n'ont duré en tout
que quatre jours .
En foi de quoi nous avons figné le
préfent procès- verbal les jour & an que
deffus. Signé , VERNAGE , BOUVART . BELL
LET. PETIT . PETIT.
FEVRIER 1765. 179
ARTICLE IV.
BEAUX ART S.
ARTS UTILE S.
HORLOGERIE .
SUPPLÉMENT au traité d'horlogerie de
M. LE PAUTE , Horloger du Roi.
LE grand traité d'horlogerie que M. le
Paute donna en 1755 , a été fuivi de plufieurs
fupplémens , dans lefquels le Public
a vu avec plaifir les progrés journaliers de
l'horlogerie , & les efforts que cet artiftet
a faits pour en perfectionner les parties
principales.
M. le Paute vient de donner au public
une courte defcription de quelques ouvra
ges nouveaux , dans lefquels il a voulu fe
diftinguer par le goût autant que par les
avantages du phyfique ; c'eft en étudiant
les réflexions des maîtres de l'art qu'il eft
parvenu aux formes les plus élégantes &
les plus belles : il a cru que la France , jufqu'ici
recommandable par la perfection des
mouvemens , devoit ſe ſignaler auffi par
beauté des formes & des modèles. Cette
la
H- vj
180 MERCURE DE FRANCE.
·
partie eft peut- être la plus difficile , car
nous ne voyons dans l'horlogerie étrangère
prefqu'aucune production de goût, &à peine
connoît- on dans Paris même deux modèles
de pendules en bronze auxquels les connoilleurs
aient pu donner une approbation
décidée .
M. le Paute a fait exécuter , par des
artiſtes choifis , un modèle compofé d'un
piédeſtal & de deux figures en bronze ,
qui expriment ce que l'on a pu trouver
de plus analogue au fujet ; l'une eft Uranie
, c'eſt - à- dire , la déeffe du ciel ou la
Mufe de l'aftronomie , appuyée fur la pendule
, qu'on doit regarder comme le ſymbole
de la fphère du monde & des mouvemens
célestes dont elle exprime la durée.
Cette figure eft richement drapée , elle
porte une ceinture d'étoiles , & tient à la
main l'image du zodiaque pour annoncer
que les mouvemens du foleil font la meſure
du temps . Sur l'autre côté de la pendule
on voit le génie de l'aftronomie fous la
forme d'un enfant qui ouvre avec peine
un compas ; il annonce par- là les difficultés
qui fe rencontrent dans l'étude de la
nature , la néceffité de s'y livrer dès l'enfance
pour y réuffir , & d'être guidé par
génie pour parvenir à ces fublimes connoiffances
: il eft affis fur les volumes de .
le
FEVRIER 1765. 181
F
l'hiftoire célefte , c'est-à- dire , des anciens
recueils d'obſervations ; il eft adoffé contre
le globe du monde , & environné des inftrumens
d'aftronomie. Le piédeſtal préfente
une infcription digne de la plus
fublime philofophie ; il porte le mouvement
de la pendule , & il fournit le moyen
d'avoir un excellent régulateur : on y place
une pendule de dix- huit pouces de long ,
compofé de plufieurs régles qui , par leurs
directions oppofées , remédient à la dilatation
, avec une forte lentille qui maîtriſe
les inégalités du rouage ; par ce moyen
une pendule de cheminée ou de bureau a
un régulateur auffi parfait & auffi fûr qu'une
piéce ordinaire qui feroit trois ou quatre
fois plus grande. Cette pendule eft un des
plus beaux ouvrages qu'on ait encore vus
dans ce genre.
Dans une autre pendule de M. le Paute ,
un piédeſtal de même forme fe trouve
accompagné du génie de l'aftronomie &
de celui du temps : mais celui- ci y eft
repréſenté dans une attitude de très- belle
compofition ; il franchit avec impétuofité
les ruines d'un monument antique , & renverfe
dans fa courfe tout ce qui fe préfente
à lui .Toutes ces figures , faites fous les yeux
de l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture , ont été regardées par les plus
182 MERCURE DE FRANCE.
grands maîtres comme des piéces achevées.
M. le Paute décrit auffi dans le fupplé
ment dont nous parlons une petite pendule
en bronze dans le goût de Boule , cifelée
par M. Galien , autre artifte célébre dans
fon art ; une autre pendule en forme de
vafe, modelée par M. Cauves , habile Sculp
reur. Le piédeftal du vafe eft à jour de
tous côtés pour laiffer voir les effets du
mouvement ; enfin un cartel nouveau
dont le cadran eft placé dans une forme
quarrée , qui porte un vafe en caffolette :
la compofition eft de M. Galien.
M. le Paute , attentif à profiter de toutes
les découvertes qui fe font pour le progrès .
des arts , exécute actuellement dans pref
que toutes fes pendules à fecondes & à
équation la nouvelle verge de correction
imaginée en Angleterre par M. Harriffon
& dont l'invention lui a été communiquée
par un amateur qui revenoit de Londres.
Sans s'arrêter ici à en donner la defcription
, il nous fuffira de dire que M. Harriffon
l'a employé dans des pendules qui
ne varient pas de plus d'une feconde par
mois. L'Auteur de cette même invention
vient d'envoyer pour la feconde fois en
Amérique une montre fingulière qu'il a
faite pour trouver les longitudes en mer ,
& il a été conftaté qu'elle n'avoit pas varié
FEVRIER 1765. 183
de plus de quinze fecondes en cinq mois
de navigation ; enforte qu'on ne doute:
pas que le prix de quatre cens foixante &
dix mille livres , promis à l'inventeur des
longitudes, ne foit bientôt adjugé à M. Har
riffon.
Le pendule compofé que M. le Paute a
décrit dans fon traité d'horlogerie , & qu'il
a encore perfectionné depuis , eft beaucoup
plus fimple que celui de M. Harriffon , &
il fuffit pour avoir des pendules qui foient
réglées à une minute par an , ce qui fait
qu'on le préfére fouvent à celui qui eft
plus parfait , mais plus cher.
Ces nouveaux balanciers ont exigé de
nouvelles formes de boîtes à fecondes &
de nouveaux modèles. M. le Paute en at
fait exécuter qui ont l'avantage de pouvoir
s'accrocher dans des appartemens, fi la difpofition
des lieux l'exige ; enforte que
ces boîtes n'aient point de pied fur le par--
quet , & ne gênent point la difpofition de
l'ameublement : ces modèles ont été def
finés par M. Peyre , Architecte du Roi.
M. le Paute vient auffi d'exécuter en
grand une nouvelle horloge policamérati→
que , c'est-à-dire , propre à marquer l'heure
tout à la fois dans un grand nombre d'appartemens.
Cette piéce eft renfermée dans
184 MERCURE DE FRANCE.
une boîte de M. Guibert , Sculpteur des
bâtimens du Roi.
Toutes ces nouveautés qui étendent
parmi nous , & les progrès de l'horlogerie ,
& les agrémens du goût , ne font qu'une
partie des derniers ouvrages par lefquels
M. le Paute s'eft diftingué ; & les connoiffeurs
qui ont eu occafion de les voir , l'ont
invité à les faire connoître par l'impreffion
du nouveau fupplément que nous
venons d'annoncer.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
SYMPHONIE YMPHONIE avec hautbois , Alûtes ou
cors de chaffe , par M. Papayoine . Prix
2 1.8 f. A Paris , chez l'Auteur feulement ,
rue Mauconfeil , la quatriéme porte cochère
après la rue Françoiſe.
Terpficore aux faifons , ou ariettes qui
ont rapport aux faifons de l'année , avec
des accompagnemens de violon & de baffe.
Première partie : l'hyver. Prix 3 liv . 12 f.
Chez M. Deffons , rue de la Coutellerie;
FEVRIER 1765. 185
chez M. Boudoux , Maître Plombier , &
aux adreffes de Mufique.
N. B. On propofe l'abonnement de ce
recueil , qui paroîtra tous les trois mois ,
à raifon de 12 liv. par année. Il faut s'adreffer
à M. Deffons.
Six trios pour deux violons & une baſſe ,
dédiés à MADAME ADELAIDE DE FRANCE ,
par M. Cardonne , ordinaire de la Mufique
du Roi , & Officier de la chambre de
MADAME LA DAUPHINE. Se trouvent à
Verfailles , chez l'Auteur , & à Paris , aux
adreffes ordinaires pour la Mufique. Prix
6 liv.
L'on trouve chez le fieur Bordet , Auteur
& Marchand de Mufique , rue Saint
Honoré , vis- à- vis le Palais Royal , entre
la rue St. Thomas du Louvre & les Quinze -
vingts , à la Mufique Moderne , deux livres
de fonates pour le clavecin , de la compofition
de J. G. W. Mazart , âgé de fept
ans.
Le premier OEuvre de cet enfant , qui
a fait l'admiration de tout Paris l'hiver
dernier , & qui depuis n'a pas moins réuffi
à Londres , contient les fonates dédiées à
MADAMEVICTOIRE DE FRANCE . Le fecond
contient les fonates dédiées à Madame la
186 MERCURE DE FRANCE.
Comteffe de TESSÉ. Le prix de chaque
OEuvre eft de 4 liv . 4 fols , mais il n'en
refte que très-peu d'exemplaires , l'édition
étant épuisée & les planches n'étant plus
en France .
le
Ceux qui voudront joindre à ces fonates
portrait du petit Auteur , le trouveront
à la même adreffe . Prix 24 fols . On y voit
ce Maître enfant jouant du clavecin , ſa
foeur à côté de lui regardant un papier de
mufique, & fon père derrière lui l'accompagnant
du violon ; la reffemblance eft
parfaite. Cette eftampe eft gravée d'après
le deffein de M. de Carmontelle.
L'on trouvera auffi à la même adreffe ,
& aux adreffes ordinaires de mufique , une
grande fymphonie , cinquiéme de M.
Chambray , avec flûres ou hautbois & cors
ad libitum. Prix 2 liv. 8 fols.
FEVRIER 1765. 187

ARTICLE V.
SPECTACLES.
SUITE DES SPECTACLES DE LA COUR
A
VERSAILLES ,
Par les ordres de M. LE MARECHAL DUC
DE RICHELIEU, Pairde France, &c. &c.
Premier Gentilhomme de la Chambre du
Roi en exercice ; & fous la conduite de
M. PAPILLON DE LA FERTÉ , Intendant
des Menus- Plaiſirs de Sa Majesté.
Le Mardi 8 Janvier les Comédiens
François repréſenterent la Gouvernante ,
Comédie en 5 actes & en vers de feu
M. DE LA CHAUSSÉE. La Dlle DUMESNIL
jouoit le rôle de la Gouvernante. La Dlle
Huss celui d'Angélique . Le rôle de Sainville
étoit jouée par le fieur BELLECOUR ,
& C.
La grande Piéce fut, fuivie du Rendezvous
, Comédie en vers en un acte de
188 MERCURE DE FRANCE.
feu M. FAGAN. Le fieur BELLECOUR & la
Dlle Huss jouerent les rôles de Valére
& de Lucile. Le Crifpin étoit joué par le
fieur PRÉVILLE. La Dlle BELLECOUR joua
les rôles de Soubrette dans les deux
Piéces.
· Le lendemain , 9 du même mois , les
Comédiens Italiens donnerent le Diable
boiteux , Piéce Italienne , qui fut fuivie
du Médecin d'Amour , Opéra- Comique.
Paroles de M. ANSEAUME. Mufique de
M. LA RUETTE .
Le Jeudi 10 les Comédiens François
repréſenterent Athalie , Tragédie de RACINE
, dans laquelle la Dlle DUMESNIL
joua fupérieurement le rôle d'Athalie.
Les autres rôles étoient diftribués comme
nous les avons rapportés précédemment ,
en parlant de la repréfentation de cette
Tragédie à la Cour dans le deuxième Mercure
de Janvier. La petite Piéce étoit
Etourderie , Comédie en un acte & en
profe de feu M. FAGAN.
Le Samedi 12 on exécuta l'Acte du feu,
du Ballet des Elémens , Poëme de feu M.
Roi ; mufique de feu M. DesTOUCHES ,
& quelques parties de feu M. DE LA
LANDE , tous deux Surintendans de la
Mufique du ROI ( 1 ).
( 1 ) On avoit donné ce même Acte d'Opéra à
FEVRIER 1765. 18
·
La Dlle AVENOT , de la Mufique de
SA MAJESTÉ , chanta le rôle d'Emilie.
Loin de démentir , dans l'exécution de ce
rôle , tout ce que nous avons dit d'avantageux
lorfqu'elle débuta à Fontainebleau ,
ce jeune Sujet , qui n'avoit jamais joué
fur aucun théâtre , a fait voir , indépendamment
de la beauté de la voix , tous
les germes des talens que l'on defire dans
l'exécution du chant théatral . Malgré
l'extrême embarras d'un pareil effai , &
tout le trouble que l'on fuppofe facile -`
ment en cette occaſion , il ne lui a échappé
rien de difgracieux encore moins de
ridicule dans le maintien ni dans l'action .
Au contraire , en plufieurs endroits du
rôle elle a marqué ce fentiment intérieur
& naturel d'intelligence & d'intérêt , qui
manque fouvent aux Sujets les plus confommés
, parce qu'il n'eft que très- difficilement
fuppléé par l'art , & jamais rémplacé
. Dans le même Acte le fieur LARRIVÉE
a joué & chanté le rôle de Valére ,
avec la belle voix & les talens heureux
que l'on lui connoît. La Dlle DUBOIS
chantoit le rôle de l'Amour.

la Cour l'hiver dernier , dans lequel M. LE BRETON
a fait de la mufique nouvelle pour les fymplionies
& les divertiffemens.
190 MERCURE DE FRANCE .
}
La Dlle LANI , la Dlle GUIMARD , le
fieur GARDEL , &c. ont danſé dans les
Ballets de la compofition de MM. LAVAL
père & fils , Maîtres des Ballets du
ROI.
L'exécution de la mufique étoit dirigée
par M. REBEL , Surintendant de la
Mufique , de fémeſtre.
L'Acte d'Opéra fut précédé d'Arlequin
Bouffon de Cour , joué par les Comédiens
Italiens .
Le Mardi 15 les Comédiens François
repréſenterent les Déhors trompeurs , Comédie
en S actes & en vers de feu M.
DE BOISSI .
Le rôle de Baron étoit joué par le
fieur BELLECOUR ; celui du Marquis par
le fieur MoL , & c. Le Valet du Marquis
, par le fieur FEUILLY. La Comteffe
par la Dlle BELLECOUR . Céliante , par
la
Dlle PREVILLE. Lucile , par la Dlle Huss ,
& celui de Lifette par la Dlle FANCIER.
Pour feconde Piéce , le Florentin , Comédie
de LA FONTAINE , en un acte &
en vers. La Dlle DROUIN y jouoit le rôle
de la Mère du Florentin . Les autres Acteurs
& Actrices étoient de ceux qui
avoient joué dans la première Piéce.
Le Mercredi 16 les Comédiens ItaFEVRIER
1765. 195
liens jouerent Arlequin & Celio , valets
dans la même maiſon , Piéce Italienne
qui fut fuivie de Rofe & Colas , Comédie
mêlée d'ariettes.

Le Jeudi 17 les Comédiens François
repréſenterent Phédre , Tragédie de RACINE.
Le rôle de Phédre par la Dlle Du
MESNIL. Celui d'Aricie par la Dlle Du-
BOIS , &c. Le rôle de Thésée par le fieur
BRIZARD ; Hippolite , par le fieur Mo-
Lt. Teramene , par le fieur DUBOIS .
Pour petite Piéce , le Confentement forcé,
Comédie en un acte & en profe de feu
M. GUYOT DE MERVILLE. Les fleurs
BONNEVAL MOLE , BLAINVILLE. Les
Dlles PRÉVILLE & FANIER jouoient dans
cette Comédie.
La fuite au prochain Mercure.
SPECTACLES DE PARIS
LA
OPERA,
A chaleur avec laquelle ont été fuivis
jufqu'à préfent les Talens lyriques les
Mardis & Jeudis , confirme tout ce que
192 MERCURE DE FRANCE.
nous avons annoncé à la repriſe de ce
Ballet dans le précédent Mercure . La
recette prodigieufe de ces jours , ordinairement
les plus foibles de la femaine ,
juftifie ce que nos Lecteurs auroient pu
foupçonner être exagéré de notre part fur
l'impreffion qu'ont fait les progrès du ta-
Hent de M. LE GROS . Mlle ALLARD , abfente
de ce théâtre depuis quelque temps ,
a reparu dans le troifiéme acte de ce même
Ballet fous le perfonnage de Terpficore ;
moyennant quoi il ne manque plus rien
aux defirs du Public dans ce Spectacle
pour lequel on ne peut exprimer jufqu'où
vont fes tranfports.
On continue les Vendredis & Dimanches
Armide , dont Mlle Du Bois a chanté
le rôle fans aucune interruption . On a remarqué
dans cette Actrice des fruits fenfibles
d'un travail utile fur diverfes parties
de fon rôle , qui avoient été peut-être un
peu trop facrifiées d'abord à l'extenfion &
à l'éclat des fons. Abus qui étoit devenu fi
Communaux belles voix , qu'à peine
ofoit-on le reprocher. Le Public a rendu
juftice à l'émulation de Mlle Du Bois
non-feulement par des applaudiffemens ,
mais par fa conftante affiduité aux repréfentations
de cet Opéra , malgré la diverfion
des Mardis & des Jeudis , faifie avec
tant
>
1
FEVRIER 1765. 193.
tant d'empreffement par le concours nombreux
des fpectateurs. Un fuccès dans le
rôle d'Armide , qui comprend tout ce qui
peut fe rencontrer de difficile & d'important
dans les autres rôles d'Opéra , doit
être d'autant plus fatisfaifant pour une
Actrice , qu'il affure en quelque forte le
mérite & l'utilité de fon talent pour le
théâtre , pourvu qu'une continuelle application
en foutienne & en étende les progrès.
Le Vendredi 25 Janvier M. Le Gros
a repris dans le même Opéra le rôle de
Renaud , qu'il avoit interrompu depuis
plufieurs repréſentations. L'influence de
fon fuccès éclatant , dans la repriſe des
Talens lyriques , a été remarquable , tant
de la part du Public , par fes applaudiffemens
, que de la 'part de l'Acteur dans la
manière de rendre le rôle de Renaud ?
fenfiblement fupérieure à celle dont il
l'avoit exécuté aux premières repréſentations
d'Armide.
Le même jour , & dans le même Opéra
, Mlle LARRIVÉE , que fa fituation
avoit forcée de priver le Public de fes talens
pendant quelques mois , a chanté le
rôle de Lucinde , & les jolis airs, qu'on y
a joints. Elle y a été reçue d'une façon
auffi agréable pour elle que pour le Pu-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
blic , qui lui a donné les témoignages les
plus vifs du plaifir qu'il trouve toujours à
L'entendre. Cette circonstance a rendu aux
fêtes charmantes dont on a orné cet ancien
Opéra, tout l'agrément dont elles font fufceptibles
, & a renouvellé le goût & l'empreffement
des fpectateurs pour ce chefd'oeuvre
du Théâtre lyrique.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE: 9 Janvier on a remis fur ce théâtre
Le Comte de Warvick , Tragédie de M.
DE LA HARPE , dont nous avons rendu
compte dans fa nouveauté. La reprife de
cette Tragédie a été continuée cinq repré
fentations , jufques & compris le Samedi
19.
Le 20 on donna une repréfentation
d'Athalie , dans laquelle joua la Dlle Du-
MESNIL avec des applaudiffemens univerfels.
Le 21 on donna Semiramis , qui avoir
été demandée..
Le 23 , un jeune homme de feize ans
& demi , fils du freur BLAINVILLE, ACteur
de ce théâtre , & qui n'avoit joué fur
aucun autre , a débuté dans Alzire par le
FEVRIER 1765. 195
rôle de Zamor. La taille de ce jeune Acteur
eft favorable. Il a montré de l'énergie
dans les chofes fortes , & de l'intelligence
dans les autres parties. Les connoiffeurs
qui avoient entendu en particulier ce jeune
Sujet , en concevoient déja de grandes
efpérances. Nous ne pouvons fur une feule
repréſentation annoncer quel fera le jugement
définitif du Public , qui a néanmoins
fort accueilli le premier effai du débutant.
COMÉDIE ITALIENNE
ONN a continué avec fuccès les repréfentations
du Serrurier.
Le 13 on a donné la première repréfentation
d'Arlequin & Camille efclaves en
Barbarie , Comédie nouvelle Italienne de
M. GOLDONI , en trois actes , avec des
divertiffemens.
On a donné le 24 la première repréfentation
de l'Ecole de la Jeuneffe , Comédie
nouvelle en trois actes & en vers , mêlée
d'Ariettes ; paroles de M. ANSEAUME.
Mufique de M. DUNI. Le fuccès en a été
trés-víf. On a demandé les Auteurs avec
un empreffement général. Celui de la mu
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
genre
fique venoit de fortir : celui des paroles a
paru feul , & a reçu de très - grands applaudiffemens.
Cette piéce , dont Barneveld a
fourni le fujet , réunit en même temps le
pathétique & la gaieté. Quelques critiques
inferent de- là qu'elle n'eft pas dans fon
vrai cadre , & foupçonnent qu'elle pouvoit
avoir été deſtinée à fe paffer du fecours de
l'ariette , que l'on conçoit en effet produire
un peu de difparate avec le
intéreffant , qui fait une partie , & même
la bafe du fujet. Il n'eft pas furprenant
que cela chagrine les amateurs des régles
du vieux goût , qui prefcrivoit des convenances
& bien d'autres loix fondées fur
la nature , fur la raifon & fur la vérité
théatrale , dont on s'eft adroitement affranchi
, & contre l'obſervation defquelles la
mode prodigue de favorables difpenfes.
Nous rendrons compte dans le prochain,
Mercure , avec plus de détail du mérite de
cet Ouvrage , tant dans les paroles que
dans
la mufique.
FERVIER 1765. 197
CÉRÉMONIE PUBLIQUE.
LETTRE écrite de Marfeille , contenant la
relation d'une pompe funèbre à la mémoire
defeu M. RAMEAU.
M.

ON a mis en exécution dans cette ville ,
pour l'illuftre RAMEAU l'idée de M.
d'Alembert en parlant des éloges donnés à
M. de Montefquieu . Il penfoit que le plus
bel éloge de ce grand homme auroit été
de placer fur fon tombeau le Livre de
L'Efprit des Loix. Quel plus grand éloge
aufli pour M. RAMEAU que fes propres
ouvrages ! Qui pouvoit le célébrer plus
dignement que lui -même ? C'est ce qu'a
entrepris & exécuté M. REY , Maître de
mufique du Concert de cette ville avec
beaucoup d'intelligence , de génie & de
goût pour le choix & l'arrangement de
la mufique de la Meffe folemnelle , dont
vais vous donner la relation.
je
>
Jeudi dernier , 15 Novembre 1764 ,
jour marqué pour le Service funébre de
l'immortel RAMEAU , MM. les Commiſfaires
du Concert , en cérémonie & tous
I iij.
198 MERCURE DE FRANCE.
en noir , ainfi que les amateurs
, fe rendirent
à dix heures du matin aux Dominicains
, où fe trouvoit déja la plus nombreufe
affemblée . L'églife étoit entiérement
tendue de noir. La décoration de
l'autel & du fond du choeur étoit fomptueufement
lugubre & très-bien entendue.
On avoit placé au milieu du vaiſſeau un
fort beau catafalque , fur l'entablement
duquel s'élevoit une haute pyramide , où
l'on voyoit au bas le médaillon du défunt
, très- reffemblant
, avec cette légende ,
DILECTÆ MEMORIA J. B. RAMEAU . Un
baldaquin , fufpendu à la voûte , terminoit
couronnoit
la décoration
du catafalque
, éclairée d'un très-grand nombre
de lumières. Les peintures & les figures
allégoriques
du cénotaphe étoient artiſtement
difpofées , d'une très-bonne exécution
, & compofées
avec intelligence.
L'autel & le pourtour de l'églife étoient
pareillement
ornés d'écuffons chargés d'emblêmes
, de chiffres , de larmes & autres
ornemens funébres.
Lorfque MM. les Commiffaires entrerent
dans l'églife , M. l'abbé PEYRE ,
organiste , commença à exécuter divers
carillons & autres morceaux du plus grand
cromatique , & très- convenables à la circonftance
, après lefquels on commença
la Meffe,
FEVRIER 1765. 199
Tout ce qui fe chanta au choeur , dans
cette Meffe , étoit entiérement compofé de
différens morceaux de mufique extraits des
ouvrages connus de M. RAMEAU , & qui
ont le plus contribuéà fa célébrité. L'union ,
l'ordre & la diftribution de ces divers
fragmens forment un toat qui doit être
regardé comme un chef- d'oeuvre. Les paroles
latines yfontfi bien adaptées , & la mufique
femble fi convenable aux paroles ,
que l'on croiroit le tout n'avoir pu être fair
que pour cet enfemble . Il feroit à defirer
que l'ingénieux Muficien qui a donné fes
foins & fon intelligence à ce travail , le
rendît public. Il ferviroit fans doute aux
pompes funébres les plus auguftes & les
plus magnifiques .
Après la Meffe on fir Fabfoute , où
MM. les ' Commiffaires du Concert firent
les honneurs.
N. B. On a cru devoir fupprimer de cette
lettre les détails indicatifs de tous les morceaux
adaptés aux paroles de la meffe ; 1º . parce qu'il
n'eſt pas poffible que ces indications ne faffent
rencontrer quelquefois des paroles profanes avec
les prières facrées ; 2 °. parce que ſi ce détail eft
intereffant pour les gens de lart ou les ama
teurs , dont la mémoire eft affez remplie des
ouvrages de mufique pour fe les rappeller tous à la
réclame des paroles , il feroit inutile au plus grand
nombre des Lecteurs.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
De VIENNE , le 29 Décembre 1764.
E Comte du Châtelet- Lomont , Ambaſſadeur
de France auprès de Leurs Majeftés Impériales &
Royales , eft arrivé ici avant- hier de fa Cour , où il
avoit eu la permiffion de pafler quelques mois.
De RATISBONNE , le 20 Décembre 1764.
Les nouvelles des pays du Bas - Elbe nous apprennent
qu'il y a eu depuis peu de jours dans
ces cantons , ainfi que dans la Saxe , de fortes
fecoulles de tremblement de terre , & que les
débordemens des rivieres ont été fi fréquens
dans ces contrées, qu'un terrein de vingt journaux,
qui avoit été englouti par le tremblement de
terre a été rempli d'eau , & forme actuellement
un lac d'environ quarante braffes de profondeur .
>
De MUNICH , le s Janvier 1765.
Le Comte Podſtatzki Lichtenſtein , Ambaffadeur
extraordinaire de leurs Majeſtés Impériales
& Royales , a eu ce matin une audience
de Leurs Alteffes Electorales , dans laquelle il a
fait la demande en forme de la Princeffe de
Baviere , à qui il a remis le portrait du Roi des
Romains , qui a été apporté ici par le Comte
de Schaffgotích & qu'on eftime cent mille écus.
7
FEVRIER 1765 .
201
De FLORENCE , le 28 Décembre 1764.
Hier , le Surintendant des chemins a reçu
avis que les grandes pluies avoient fait écrouler
aux environs de Bologne , une montagne qui
dominoit le grand chemin & dont les débris
ont rendu cette route impraticable.
De NICE , le 28 Décembre 1764 .
Suivant une lettre de la Baftie , du 25 , une …
partie du convoi qui tranfporte les troupes Françoiles
en Corfe , a débarqué dans cette ville le
20 ; quelques vaiffeaux ont été forcés par le
mauvais tems de relâcher à Livourne ; le Comte
de Marbeuf , qui commande ce corps de
troupes , étoit alors à Calvi . On a défendu à
tous les François de s'écarter de la Baſtie jufqu'à
une certaine diſtance.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 19 Janvier 176 5.
Le premier de ce mois , les Princes & les
Princeffes , ainfi que les Seigneurs & les Dames
de la Cour , rendirent leurs reſpects au Roi ,
à l'occafion de la nouvelle année. Le Corps de
Ville de Paris eut le même honneur. Les Hautbois
de la chambre exécuterent divers morceaux
de mufique pendant le lever de Sa Majefté.
Les Chevaliers , Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du Saint - Elprit s'étant aſſemblés dans le
cabinet du Roi , vers les onze heures du matin ,
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
Sa Majefté fortit de fon appartement & fe rena
dit à la Chapelle , accompagnée de Monfeigneur
le Dauphin , du Duc de Chartres , du Prince
de Condé , du Prince de Conty , du Comte de
la Marche , du Duc de Penthiévre & du Prince
de Lamballe , ainfi que des Chevaliers , Com
mandeurs & Officiers de l'Ordre . Les deux Huiffiers
de la Chambre portoient leurs maſſes devant
Sa Majesté qui étoit revêtue du manteau
royal , ayant par deffus le collier de l'Ordre &
celui de la Toifon d'Or . L'Evêque d'Orléans
Commandeur de l'Ordre , célébra la Grand' Meffe
, à laquelle la Reine , Madame la Dauphine
& Meldames Victoire , Sophie & Louiſe affifterent
dans la tribune. La quête fut faite par
la Princeffe de Chimai. Après la Melle , le Roi
fut reconduit à fon appartement en la manière
accoutumée. Le même jour , Leurs Majeftés fouperent
à leur grand couvert ; pendant le repas,
les Muficiens du Roi exécuterent plufieurs fymphonies
fous la conduite du fieur de Bury , Surintendant
de la Mufique en furvivance du fieur
Rebel.
Le 30 du mois dernier , Leurs Majeſtés & la
Famille Royale fignerent le contrat de mariage
du Marquis de Laval , avec Demoifelle de
Montmorency.
Le Roi vient de créer trois places dans la
maifon de Madame : l'une d'Aumônier ordinaire
, accordée à l'Abbé de Frichman ; la feconde
, de Chapelain ordinaire , accordée à l'Abbé
de Ganderatz ; & la troifieme , de Clerc de Chapelle
, donnée à l'Abbé Luci
Le Roi a accordé au Prince de Lamballe le
Régiment d'Infanterie de Beaujollois , qui por
exa déformais le nom de ce Prince.
FEVRIER 1765 . 203
Le Roi vient de difpofer de la place dé Confeillier
d'Etat ordinaire , dont le fieur d'Aguelleau
étoit pourvu , en faveur du fieur de la
Bourdonnaye , & Sa Majefté a nommé à celle
de Confeiller d'Etat de femeftre , le fieur de
Boullongne , Intendant des Finances . L'un & l'autre
ont eu l'honneur d'être préſentés au Roi ,
chacun en fa dernière qualité.
Les , Jofeph- Henry de Bourdeilles a prêté
ferment entre les mains du Roi , pour l'Evêde
Soiffons.
Le 30 du mois dernier , la Marquife de Gantès
a été préfentée par la Princelle de Conty ,
à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale , en qualité
de Dame d'honneur de Mademoiſelle de
Sens.
Le fieur Boyer , Chevalier & Secrétaire de
l'Ordre de Saint- Michel , Médecin ordinaire du
Roi , préfenta à Sa Majesté la médaille de l'Ordre
& l'éloge de Louis Duret , célêbre Médecin
de la faculté de Paris , Médecin ordinaire
de Charles IX & de Henry III , composé par
le freur Chomel .
Le 6 , le Chevalier d'Origny a préſenté à
Sa Majesté un nouvel Ouvrage de fa compofition
, intitulé : Chronologie des Rois du grand Empire
des Egyptiens.
Le fieur de la Teiffonniere , ci-devant Major
de Marienbourg , ayant atteint le 12 Novembre
dernier , la centième année de fon âge , Sa
Majefté lui a accordé une gratification de deux
mille livres. Cet Officier , qui a fervi pendant
quatre- vingt-fept ans , a été fait & reçu Chevalier
de Saint-Louis par Louis XIV , en 1707,
après la bataille de Ramillies , où il avoit été
bleffé griévement,
I v
204 MERCURE DE FRANCE.
De PARIS , le 18 Janvir 1765.
Par un arrêt du Confeil d'Etat du Roi , du S
de ce mois , Sa Majeſté ordonne que les trois
tirages des billets de la Loterie Royale établie
par l'arrêt du 11 Novembre 1755 , qui étoient
indiqués pour les mois d'Avril 1765 , 1766 &
1767 , fe feront dans le cours du préfent mois
de Janvier , en trois féances différentes , relativement
aux époques originairement fixées pour
chacun defdits trois tirages , conformément à
l'ordre établi par la table de diftribution des
lots annéxés audit arrêt. Le fecond & dernier
tirage de faveur , qui devoit le faire au mois
de Mai 1767 , fe fera au mois d'Avril prochain.
La même ordonnance contient les arrangemens
qui doivent être pris à cet égarð.
L'Univerfité vient de faire publier un programme
, par lequel elle annonce que le prix
d'éloquence latine , fondé pour les Maîtres - ès-
Arts , par le fieur Jean -Baptifte Coignard , Secrétaire
du Poi , & confervateur des hypotheques
, fera adjugé en 1765 , au meilleur difcours
fur ce fujet : Inftitutionis neglecta in pueris
damna reparare quàmfit deinceps difficile.L'Auteur
de l'ouvrage qui a mérité le prix de 1764,
ne s'étant pas fait connoître , ce prix eft proposé
pour la troifième fois & fera auffi diftribué en
1765. Le fujet étoit : Ibi optimam effe juventustis
inftitutionem , ubi viget maximè mafcula &
virilis difciplina.
LOTERIE.
Les Janvier , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les numéros fortis de la
roue de fortune , font 42 , 75 , 25 , 63 , 36.
FEVRIER 1765.
201
SERVICE.
Le 2 Janvier , les Chevaliers , Commandeurs
& Officiers de l'Ordre du Saint- Elprit , affifterent
au ſervice anniverſaire que l'on célèbre à Verfailles
pour les Chevaliers défunts , & auquel
officia l'Evêque d'Orléans .
MORT S.
Monfieur de Foyal de Donnery , Doyen &
grand-Vicaire de Toul , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Mureaux , Ordre de Prémontré
, Diocèle de Toul , mourut à Toul le
3 Janvier , âgé de foixante - fix ans .
Henry- François- de- Paule d'Agueffeau , Confeiller
d'État ordinaire & au Confeil Royal du
Commerce , eft mort à Saint -Vallier en Dauphiné
le 31 Décembre dernier , dans la foixante-
feptième année de fon âge .
"
Marie Defchiens de la Neuville , veuve de
Louis Marie , Comte de Sainte- Maure ; premier
Ecuyer commandant la grande écurie du
Roi , & Maréchal de Camp , eft morte à Paris
le 19 Décembre dernier , âgée de faixantefix
ans .
Marie- Catherine - Julie Rougeot , époufe de
François de Luffan , Marquis d'Efparbès , Colonel
du Régiment de Périgord ; eft morte à Paris
le 27 du même mois.
Marie-Charlotte de Château- Renauld , épouse
de François de Varagne ; Marquis de Beleſtat
de Gardouch , ancien Enfeigne des Gendarmes
de Berry , & Dame pour accompagner Meldames
, eft morte à Paris le 6 Janvier , dans
la trente feptième année de fon âge.
206 MERCURE DE FRANCE.
ans , & le Cheva-
Le 14 Novembre 1764 , N. Comte de Faudoas
eft décédé dans fon château de Scrillac , près
Beaumont - le - Vicomte , Province du Maine ,
âgé de 39 ans. Il laiffe de fon mariage avec
Dame Margueritte- Louife- Gabrielle Dupon Daubevoye
, à préfent fa veuve, trois enfans qui font,
le Comte de Faudoas , âgé de
ans , le Ba-

ron de Faudoas , âgé de 8
lier de Faudoas , âgé de 4 ans & demi. La maifon
de Faudoas eft une des plus illuftres & des
plus connues du Royaume ; fon nom a toujours
été cher à la France ; les Rois ont honoré les
Comtes de Faudoas du titre de Reftaurateurs &
Confervateurs de la Couronne , & ils les ont
qualifiés tels dans les lettres d'érection de leur
Comté.
Suivant les regiftres publics des paroiffes de cette
Capitale , il y a eu ici pendant le cours de l'année
1764 , 19404 baptêmes , & 4838 mariages.
Il eft mort 17199 perfonnes ; le nombre
des Enfans- trouvés a été 560.
LE Roi étant en fon Confeil , tenu le 1
Janvier, a accordé par Arrêt au Duc de Menpefat ,
Chevalier d'honneur de l'Ordre de Malthe , l'un
des quatres premiers Barons , du Dauphiné , la
main levée de les terres du Dauphiné , faifies
par la Chambre des comptes de Grenoble.
De MENDE , le 29 Décembre 1764.
La bête féroce dont on a parlé il y a quel
que tems dans les papiers publics , après avoir
porté l'effroi & caufé des ravages dans plufieurs
FEVRIER 176 207
Provinces , eft depuis quelque tems dans la notre.
On la vit il y a quelques jours à dix lieues
d'ici auprès de Saint Flour , & elle eft actuellement
dans nos environs . Elle a dévoré avanthier
une petite fille qui gardoit les beftiaux à
une lieue d'ici. Un détachement de Dragons
a été pendant fix femaines à fa pourſuite fans
avoir pu l'appercevoir. La Province a propofé
une récompenfe de mille écus pour quiconque
tuera cet animal ; mais perfonne n'a pu encore
trouver le moment de l'attaquer.
AVIS DIVER S.
Liqueurs étrangères .
HUILE de VÉNUS vanilée , Nanamaracoq , Moka
& Badiane , liqueurs très - fines & nouvelles , compofées
de ce que l'Inde & l'Amérique produifent
de plantes les plus agréables & de fruits les plus
délicieux ; qualités qui doivent les faire d'autant
plus les faire rechercher , qu'on ofe allurer qu'elles
ont n degré de perfection difficile à atteindre.
La faveur & la partie balfamique des fruits qui en
font la bafe , s'y retrouvent naturellement , & en
rendent l'ufage délicieux . Elles ont encore l'avantage
de ne pas nuire à la fanté .
On les a mifes , pour la commodité publique ,
er bouteilles de pinte & en demi- bouteilles ; fçavoir
, à fix liv. la bouteille le Nana , 7 liv . la
Vanillée , le Moka & la Badiane à 6 liv.
On en trouvera fenlement chez le fieur DIODET,
marchand Bijoutier , rue Saint Honoré , vis -à- vi
la rue d'Orléans , à Paris.
208 MERCURE DE FRANCE.
BECHIQUE fouverain , ou Syrop pectoral , approuvé
par brévet du 24 Août 1750 , pour les
maladies de poitrine , comme rhume , toux invétérées
, oppreffion , foibleffe de poitrine & afthme
humide. Ce Béchique , en tant que balfamique , a
la propriété de fondre & d'atténuer les humeurs
engorgées dans le poulmon , d'adoucir l'acrimonie
de la lymphe ; & comme parfait reſtaurant ,
il rétablit les forces abbatues , rappelle peu à peu
l'appétit & le fommeil , produit en un mot des
effets fi rapides dans les maladies énoncées , que
la bouteille , taxée à 6 livres , fcellée & étiquetée
à l'ordinaire , fuffit pour en faire éprouver
toute l'efficacité avec fuccès . Il ne fe débite
que chez la Dame veuve MOUTON , marchande
Apothicaire , rue S. Denis , à côté des Filles-
Dieu , vis - à-vis le Roi François , à Paris.
LE fieur François Devaux, Maître Coutelier à
Paris , & ancien Juré de fa communauté , rue
Saint-Louis , près les Quinze-vingt , annonce au
public qu'il vient d'être reçu Coutelier du Roi.
L'accueil que Sa Majeſté , & ſes Valets de chambre
, Meffieurs Gaze & Bligny , de quartier actuel
, ont fait à fes razoirs qu'ils ont nommés
à la Devaux , & qui font d'une nouvelle trempe
& conftruction , razant de plus près & coupant
avec plus de douceur , lui donnent lieu
d'efpérer que ceux qui lui feront l'honneur de
recourir à lui , feront contens .
Le prix eft de 6 livres pièce .
Taffetas d'Angleterre , par M.
WOOD COCK .
CE taffetas eft ce qu'il y a de plus propre
& de plus utile pour les coupures & brûlures.
FEVRIER. 1765 . 200
On en peut toujours avoir fur foi , fon odeur
étant agréable. Appliqué immédiatement fur la
plaie , il arrête d'abord le fang , & ôte entierement
la douleur. Il faut feulement le mouiller
avec la langue avant de le pofer ; il tient fi
bien qu'on peut même mouiller l'endroit où
il eft , fans craindre qu'il fe détache : il fuffit de
le couper de la grandeur de la bleffure.
Ce taffetas fe vend chez le fieur Lebrun ,
Md. Epicier- Droguifte , au magafin de Provence
& de Montpellier , rue Dauphine , à Paris.
Il y a des piéces à 36 & à 18 fols . A Lyon
chez Prodon & Compagnie . A Nantes , chez Morin
& Vallin , à 36 fols la pièce.
Vu l'Approbation , permis d'imprimer , ce
31 Décembre 1761 .
DE SARTINE.
Les tablettes d'Angleterre , pectorales &
ftomachales , trouvées par le fieur ARCHBALD.
CES tablettes font un reméde für & infaillible
contre les maladies ordinaires de la poitrine &
du poulmon , telles que le rhume , la toux ,
<& l'enrouenient , &c. Elles préviennent l'althme
, la phtifie , la pulmonie , & diffipent les
humeurs qui fe fixent fur la poitrine , & dont
l'irritation occafionne des efforts continuels pour
touffer.
Ces tablettes, par leurs vertus balfamiques &
nutritives , guérillent les tendres vailleaux de
l'eftomach , qui font fouvent lacérés par les mouvemens
convulfifs ; & en fortifiant les organes,
elles aident à la digeftion , & ne manquent ja.
mais d'avancer la chylification .
$
Ces tablettes fe fondent dans l'eau comme
210 MERCURE DE FRANCE.
du fucre , le goût en eft des plus agréables .
& ne manque jamais de corriger l'haleine &
les exhalaifons impures de l'estomach .
Manière de fe fervir de ces tablettes.
Quand on eft enrhumé ou enroué , on prend
une de ces tablettes dans la bouche, où elles fe
fondent comme du fucre . On le répéte toutes les
fois que la toux devient incommode , & on
en peut prendre ainfi cinq ou fix fois par jour ,
ce qui préviendra en même tems les maladies
dont le poulmon eft fi fouvent attaqué. Ceux
qui ont l'estomach foible , ou mauvais goût dans
la bouche , en prennent également cinq ou fix
par jour , ou plus ou moins. La quantité n'en
fçauroit nuire en aucune façon ; l'épreuve qu'on
en peut faire en laiffant fondre une de ces tablertes
dans un verre d'eau , fera voir qu'il n'y
entre rien de pernicieux , & que la compofition
eft bienfaifante & des plus falutaire.
>
Ces tablettes fe vendent par commiffion chez
le fieur Lebrun , Md . Epicier , rue Dauphine ,
au magafin de Provence & de Montpellier
à 36 fols la boîte ; à Lyon chez Prodon &
compagnie à Nantes, chez Morin & Vallin, à 36 Cር
la boîte.
L'on trouve chez le même Marchand le véritable
Elixir de Garrus .
Vu l'aprobation , permis
Décembre 1761 .
d'imprimer ce 31
DE SARTINE.
Par privilège exclufif, permiffion & lettrespatentes
du Roi , enregistrées au Parlemen
: de Paris .
LE fieur de Sigogne , neveu du feu fieur de
Sigogne , Médecin des Cent Suiffes de la garde
FEVRIER 1765. 112
du Roi , donne avis au public , qu'il eft feul
poflefleur , & tient du feu fieur de Sigogne lon
oncle , avec lequel il a travaillé pendant plufieurs
années , le fecret de la compofition de l'Elixir
connu fous le nom d'huile de Venus.
M. le premier Médecin de Sa Majefté ,
après avoir vérifié par lui-même les opérations
pour cette compofition , & avoir reconnu toutes
les propriétés de cet Elixir a donné au fieur
de Sigogne un brévet & privilége exclufif le s
Avril 1761 , lequel a été enregistré en la Prevôté
de l'Hôtel du Roi , le 9 des mêmes mois
& an.
Sa Majesté elle - même , voulant récompenfer
en la perfonne du fieur de Sigogne neveu , nonfeulement
le mérite de l'invention de fon oncle,
mais encore les travaux & connoillances perfonnelles
, a eu la bonté de Ini accorder , le ze
Février 1762 , des lettres - patèntes portant privilége
exclufif pour la compofition & débit de
cet Elixir dans toute l'étendue du Royaume :
elles ont été enregistrées en la Cour de Parlement
de Paris , le 31 Juillet 1762 , fur les certificats
des Doyen & ancien Doyen de la Faculté
de médecine de Paris , & avis de Meffieurs
les Lieutenant - Général de Police & Procureur
du Roi au Châtelet de Paris , donnés les 2 &
14 du même mois de Juillet , en exécution d'un
arrêt préparatoire du 39 Juin précédent.
Depuis , & par un autre arrêt du 4 Septembre
1762 , ladite Cour de Parlement , pour prévenir
tous les inconvéniens qui pourroient tromper
le public , empêcher la contrefaction de cet
Elixir , & même l'annonce faite par plafiears
perfonnes, qu'elles tenoient du feu fieur de Sigogne
fon fecret avec fon cachet , a fait défenſes à
X12 MERCURE DE FRANCE .
toutes perfonnes , de quelque qualité & condi
tion qu'elles foient , de contrefaire , vendre &
débiter ledit Elixir connu fous le nom d'huile
de Venus , & de fe fervir du nom & du cachet
du feu Geur de Sigogne , fous les peines
portées par l'arrêt .
Difpofitif de l'Arrêt du 20 Juin 1764.
Au préjudice de ces défenfes , deux particuliers
ayant ofé y contrevenir : par un autre arrêt
de la Cour de Parlement du 20 Juin 1764 , il
leur a été fait de nouvelles défenfes d'employer
à l'avenir le nom & cachet du fieur de Sigogne
& de faire inférer dans les papiers publics & tableaux
aucune annonce de l'huile de Venus.
Propriétés de l'huile de Venus.
CET Elixir , un des plus puiffans ftomachiques
qu'il y ait, rétablit par fon ufage continuć,
les eftomachs les plus foibles , en en prenant
tous les jours une cuillerée a bouche , une heure
ou deux après le repas .
Cette huile fortifie les veillards , en confumant
cette pituite froide & crue qui les accable
, aide à faire la digeſtion , & fortifie le cerveau
& toute l'economie animale .
Elle procure les regles aux filles & aux femmes
, en réparant le vice des fermens de l'eftomach
, & en donnant de la fluidité aux humeurs
excrémenteufes qui doivent s'évacuer tous
les mois ; & c'eft de-là principalement que dépend
la fanté ou la maladie du féxe .
Elle diffipe & calme routes fortes de vapeurs ,
en en prenant une cuillerée ou deux , & buvant
un verre d'eau fraîche par-deffus .
Elie facilite merveilleufement les accouchemens
laborieux ; on en prend dans le travail
FEVRIER 1765. 213
jufqu'à quatre cuillerées , même fix : la quantité
ne peut jamais faire de mal.
C'eft un des plus puiflans fpécifiques pour cal
mer & guérir fur le champ toutes fortes de
coliques ; on en prend une ou deux cuillerées .
C'eſt un excellent cordial pour les petites véroles
; on en mélange une troifieme ou quatrieme
partie avec les eaux de chardon - bénit ,
ou de ſcabieuſe on en donne plus ou moins .
fuivant que la nature l'indique
:
Cette huile peut s'employer avec fuccès dans
les affections corbutiques : fon uage continué
d'une cuillerée ou deux par jour apres le repas ,
garantit de ces maux dangereux , ou en arrête
le progrès , en confumant cet acide fixe & froid
qui ronge la tiffure du fang , & ſouvent même
les os ; ce remede poufle au dehors par les
excrétions & les fécrétions naturelles .
Une ou deux cuillerées de cette liqueur arrête
fubitement le mal de mer ; c'eft- a -dire ces
dégoûts , ces défaillances , ces naulées , ces vomillemens
affreux qui font occafionnés par le
mouvement du vailleau & par l'odeur de la mer.
De toutes les liqueurs connues , il n'y en a
point de fi agréable que celle- ci pour le goût ;
d'ailleurs bien différente des autres liqueurs ordinaires
, celle- ci ne peut jamais faire de mal
quelqu'ufage que l'on en falle.
Elle ne s'évente jamais , & plus elle eft gardée
, meilleure elle eft , & pour les qualités &
pour le goût.
Il y a des bouteilles , demi- bouteilles & des
petites.
La demeure du fieur de Sigogne , eſt à Paris ,
rue de l'Arbre - fec.
Il y a plufieurs perfonnes qui s'ingérent de
214 MERCURE DE FRANCE.
contrefaire & de vendre l'huile de Venus : lė
public eft averti que la véritable ne fe vend que
chez le fieur de Sigogne.
Il y aura fur chaque bouteille une étiquette
fignée du feur de Sigogne , avec fon cacher.
L'empreinte du même cachet fera auffi fur
le bouchon.
ERRAT A.
Page 37 , vers deux , un long baudrier au côté.
Page 38 , vers vingt- un , elle est belle & n'eft pas
coquette.
AP PROBATION.
J'AI lu 'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de Février 1765,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreſſion . A Paris , ce 31 Janvier 1765 .
GUIROY..
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
ARTICLE PREMIER.
ELOGE dé
LOGE hiftorique de M. le Baron de Clöſen. 5
ETRENNES à ma Maîtreffe .
STANCES fur une fort aimable Demoiselle ,
quêtant avec une modeſtie charmante dans
une Collégiale .
35
32
FEVRIER 1765 : iry
VERS de M. Puugin de St. Aubin , à M. L... A..
le jour dela fête, en lui envoyant un tableau
en paſtel , & c.
RÉPONSE de M. L...A ... à M. Pougin de St-
Aubin.
EPITRE à Mlle de la R ...
411
42
43
L'INNOCENCE reconnue , anecdote Françoife. 45
VERS à l'occafion de la bonnée année , à Mlle.
64
H... à qui l'Auteur avoit préſenté un compliment
pour la première fois qu'il lui parloit.6al
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur la ftatue du
Roi , érigée par la Ville de Rheims.
LETTRE à M. de la Place , à l'occafion du monument
de la ville de Rheims.
EPÎTRE à M. Dorat , par un Suiffe , que la
lettre de Comminge a fait pleurer.
LE Pinçon en cage, à fa Fauvette , chanfon allégorique,
fur l'air : Que ne fuis -je l'ondepure. 70
A Madame Thi... pour le jour de ſa fête.
ENIGMES.
LOGOGRYPHes .
DIALOGUE. Climene. DorIS.
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
65
67
72
73
75
76
DISCOURS fur l'utilité des Sociétés Littéraires . 77
LETTRE à M. de la Dixmerie , fur le recueil de
fes Contes Moraux & Philofophiques.
RÉPONSE de M. de Beaumont à la lettre imprimée
de M. R * * * ſur la Juriſprudence des
rentes .
82
MANUEL des champs , on recueil choifi , &c. go
CONTES Philofophiques & Moraux , par M.de la
Dixmerie.
DICTIONNAIRE Eccléfiaftique & Canonique ,
par une fociété de Religieux & de Jurifconfultes
, &c.
100
101
216 MERCURE DE FRANCE.
ANNONCES de livres .
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles- Lettres de
Dijon , tenue le 12 Août 1764 , dans la
falle de l'Univerfité.
ACADÉMIE de Caen.
MÉDECINE.
Avis fur la maladie de S. A. S. Mademoiselle.
AR T. IV . BEAUX ART S.
ARTS UTILES.
III
136
152
HORLOGERIE . Supplément au traité d'horlogerie
de M. le Paute , Horloger du Roi . 179
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQUE.
*
ART. V. SPECTACLE S.
184
SUITE des fpectacles de la Cour à Verſailles ,
par les ordres de M. LE MAréchal Duc
DE RICHELIEU , Pair de France , &c. &c. 187
SPECTACLES de Paris . Opéra.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
191
194
195
CÉRÉMONIE publique. Lettre écrite de Marfeille ,
contenant la relation d'une pompe funèbre
à la mémoire de feu M. RAMEAU.
RT. VI . Nouvelles Politiques.
LOTERIES .
SERVICE.
MORTS.
Avis divers.
197
200
224
225
ibid.
207
De l'Imprimerie de Louis CELLOT , rue
Dauphine .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le