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1764, 10, vol. 1-2, 11-12
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
OCTOBRE . 1764.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
PREMIER VOLUME.
Cabin
Filiusin
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoiz .
JORRY, vis- à- vis la Comédie Françoife
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques,
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Fei.
THE NEW YORKĮ
PUBLIC LIBRARY
535325
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1905
AVERTISSEMENT.
,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi .
,
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourſeize volumes
, à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
-Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de 30 fols par volume , c'est- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le contiquer.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE . 1764 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Hiftoire raifonnée des
Difcours de CICERON .
HISTOIRE des XIV Difcours de
CICERON contre MARC- ANTOINE
, connusfous le nom vulgaire des
QUATORZE PHILIPPIQUES.
LESES Ides de Mars de l'année feptcent-
neuviéme de la F. D. R. font une
I. Vol. A j
6 MERCURE DE FRANCE .
époque à jamais mémorable , dans les
Annales de cet Empire. Ce fut en ce
jour qu'éclata la confpiration formée
contre Cefar , & qu'il perdit la vie au
milieu du Sénat , digne récompenfe de
l'abus d'un pouvoir ufurpé . Marc- Antoine
fon ami & fon confident en recueillit
les débris. Avant d'entrer dans le
détail des difcours prononcés contre lui ,
il est bon de connoître un peu particuliérement
les deux principaux chefs de
cette entrepriſe , Brutus & Caffius.
Heureux s'ils avoient fait voir autant de
prudence & de fang froid après l'éxécution
, qu'ils montrèrent dans l'action de
courage & d'int: épidité.
Marcus Junius Brutus defcendoit en
ligne directe , ( a ) de L. Brutus , pre-
( a ) Quelques Ecrivains ont révoqué en doute
l'extraction de Brutus , particuliérement Denis
d'Halicarnaffe , Critique fort judicieux . Cependant
Brutus n'effuia là- deffus aucune contradiction
pendant la vie . Cicéron en parle comme
d'une chofe qui n'étoit pas douteuse. Il
cita fouvent l'image du vieux Brutus que Marcus
avoit chez lui , comme celle de tous fes
ancêtres , & Atticus qui étoit fort versé dans
les Généalogies avoit dreffé celle de Brutus ,
qu'il faifoit defcendre de père en fils du Premier
Confil de Rome. Au refte celui - ci étoit né fous
le III . Confulat de L. Cos . Cinna & celui de ·
OCTOBRE 1764. ༡
mier Conful de Rome ; qui avoit chaffé
Tarquin, & rendu les Romains un Peuple
libre. Ayant perdu fon père dans
fa premiere jeuneffe , il avoit trouvé dans
M. Caton fon Oncle, un Tuteur fage &
éclairé , qui en le faifant élever dans l'étude
des Belles - Lettres , & fur- tout
dans celle de l'Eloquence & de la Philofophie
, s'étoit chargé lui -même de lui
infpirer le goût de la liberté & de la
vertu. Les qualités naturelles de Brutus
lui acquirent autant de diftinction que
fon induſtrie & fon travail . Il s'étoit fait
un nom au Barreau dans l'âge où l'on
commence à peine à connoître les affaires.
Sa manière de parler étoit correcte
, élégante , judicieuſe ; mais elle
manquoit de cette force & de cette
abondance qui eft néceffaire à la per-
Cn . Pap. Carbon . l'an de la F. D. R. 688 , qui
réfute affez l'opinion vulgaire qu'il étoit fils de
Céfar , puifqu'il n'avoit que quinze ans moins
que lui , & qu'on ne peut fuppofer que la familiarité
de Servilia la mère avec César eût
commencé avant la mort de Cornelia que Céfar
avoit épousé dans l'âge le plus tendre , qu'il
avoir aimée paffionnément, & dont il fit l'oraiſon
funèbre pendant la Queſture , c'eſt- à- dire à l'âge
de trente ans.
Voy. l'H. de Cic. Ed. de Paris 1749 , Tom.
II.p. 360 & fuiv.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
1
fection de l'Orateur ; fon étude favorite
étoit la Philofophie. Quoiqu'il fit profeffion
de la Secte la plus modérée , celle
des Académiciens , fa gravité naturelle
& l'éxemple de Caton fon Oncle , lui
faifoient affecter la févérité des Stoïciens,
mais cette affectation lui réuffiffoit
mal , car il étoit d'un , caractère doux ,
porté à la clémence & fouvent même
la tendreffe de fon naturel , lui fit démentir
publiquement la rigueur de fes
principes. Quoique fa mere fût liée fort
étroitement avec Céfar , il avoit toujours
été fi attaché au parti de la liberté
que fa haine contre Pompée ne l'avoit
point empêché de fe déclarer pour lui.
Au combat de Pharfales , Céfar qui
l'aimoit particulièrement , avoit donné
ordre qu'il fût épargné ; & lorfque les
reftes du parti des vaincus pafferent en
Afrique , la générofité du vainqueur
eut autant de force que les larmes de
Servilia , pour lui faire abandonner les
armes , & le faire retourner en Italie. On
lui offrit tous les honneurs qui pouvoient
le confoler du malheur de fa patrie
; mais l'indignité de recevoir d'un
Maître , ce qu'il n'auroit voulu devoir
qu'au choix libre de fes concitoyens ,
lui caufa toujours plus de chagrin que
OCTOBRE. 1764
9
ces diftinctions ne lui auroient apporté
de plaifir fans compter que la deftruction
de fes meilleurs amis lui infpira
pour la caufe de tant d'infortunés une
horreur que les faveurs & les careffes
ne purent jamais furmonter. Il fe conduifit
donc avec beaucoup de réſerve
pendant le régne de Céfar , vivant éloigné
de la Cour , fans prétendre aucune
part aux Confeils , & lorfqu'il s'étoit
cru obligé de prendre la défenfe du Roi
Déjotarus , il avoit convaincu Céfar ,
qu'il n'y avoit pas de bienfaits qui puffent
lui faire oublier qu'il n'étoit pas libre.
Dans cet intervalle il avoit cultivé
l'amitié de Cicéron , dont il favoit que
les principes ne s'accordoient pas plus
que les fiens avec les mefures du vainqueur,
& dans le fein duquel il verfoit
volontiers fes plaintes fur le miférable
état de la République . Ce fut peut-être
par ces conférences autant que par le
mécontentement général des honnêtes
gens , qu'il fut affermi dans le deffein
de rendre la liberté à fa Patrie. Il avoit
défendu publiquement Milon après le
meurtre de Clodius , par cette maxime
qu'il foutenoit fans exception ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Que ceuxqui violent habituellement les
Loix , & qui ne peuvent être réprimés
par la Juftice , doivent être
nis fans aucune forme de Procès.
pu-
Cétoit le cas de Céfar , beaucoup plus
que celui de Clodius , car fon pouvoir
le rendoit fupérieur aux Loix , que l'affaffinat
étoit le feul moyen de le punir.
Auffi Brutus n'eut-il pas d'autre motif :
& Marc- Antoine fut affez jufte pour dire
de lui qu'il étoit le feul des Conjurés qui
fit entré dans la confpiration par principes
, tandis que les autres n'avoient fuivi
que des mouvemens de haine & de
malignité. Ils s'étoient ligués contre Céfar
, mais Brutus n'en vouloit qu'à celui
qu'il regardoit comme un Tyran .
rap-
Caius Caffius defcendoit d'une famille
ancienne , & diftinguée par fon
zéle pour la liberté publique. On
porte de Sp . Caffius , un de fes ancêtres
, qu'après avoir obtenu l'honneur
du triomphe , & s'être vû trois fois revêtu
de la dignité de Conful , il fut tué
par fon
propre père pour avoir aſpiré au
pouvoir abfolu . Caïus avoit marqué
dès fon enfance ce qu'on devoit attendre
un jour de l'élévation de fon efprit
OCTOBRE . 1764. II
>
& de fon amour pour la liberté. Etant
aux écoles avec Fauftus, fils de Sylla ,
il fut fi indigné de lui entendre vanter
le pouvoir & la grandeur de fon père ,
qu'il lui donna un foufflet ; & lorfque
Pompée les eut fait venir devant
lui tous deux pour prendre connoiffance
de cette querelle , il déclara dans
fa préfence , que fi Fauftus avoit la
hardieffe de tenir encore le même dif
cours il ne le menageroit pas davantage.
Il avoit fignalé fon courage
dans la guerre contre les Parthes , fous le
commandement de Craffus dont il étoit
Quefteur ; & cet infortuné Général auroit
fauvé fa vie & fon armée , s'il eût
fuivi fes confeils. Après la défaite des
Troupes Romaines , il avoit fait une
retraite honorable en Syrie avec le reſte
de fes légions . Enfuite fe voyant pourfuivi
par les Parthes qui le bloquerent
dans Antioche , il profita fi habilement
de leurs fautes , que non-feulement il
fauva cette Ville & toute la Province ,
mais qu'il remporta fur eux une victoire
confidérable . Dans la guerre civile , il
ramaffa quelques débris de la malheureufe
journée de Pharfales qu'il embarqua
fur XVII Vaiffeaux , avec lesquels
il gagna les côtes de l'Afie , pour y re-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
nouveller fes efforts contre Céfar. Il
époufa Tertia , foeur de Brutus , ce qui
fervit fans doute à le lier plus étroitement
avec lui , qu'on n'auroit pû l'attendre
de la différence de leurs caractères
, & de leurs principes Philofophiques
; ils fe conduifirent toujours dans
les mêmes vues & par les mêmes confeils.
Caffius avoit du courage , de l'efprit
& du fçavoir , mais il avoit l'humeur
violente & cruelle. Brutus faifoit
rechercher fon amitié , parce qu'il étoit
aimable , & Caffius faifoit defirer la
fienne , parce qu'il étoit dangereux d'avoir
un fi redoutable ennemi . Il abandonna
la Secte des Stoïciens dans fes
dernières années pour s'attacher à celle
d'Epicure dont la doctrine lui parut plus
naturelle & plus raifonnable ; mais ce
fut en foutenant que le PLAISIR recommandé
par fon nouveau Maître ne
devoit être cherché que dans la pratique
de la juftice & des autres vertus .
Ainfi lorfqu'il fe donna pour Epicurien
, il ne ceffa point de vivre en Stoïque.
Ses plaifirs furent toujours modérés
, fa tempérance extrême dans l'uſage
des alimens , & pendant toute fa
vie il ne but que de l'eau pure. Son
reſpect & fon attachement pour Cicéron
OCTOBRE. 1764.
13
voient commencé dès fa jeuneſſe , à
?'exemple de tous les jeunes gens que
leurs inclinations portoient à la vertu .
Leur liaiſon avoit augmenté pendant
la guerre civile & fous le régne de Céfar,
par la conformité de leurs fentimens
, qu'il fe communiquoient dans
leurs lettres avec toute la confiance
d'une véritable amitié. Cicéron le raille
quelquefois dans les fiennes d'avoir
abandonné fes anciens principes pour
embraffer l'Epicurifme , mais il loue la
droiture avec laquelle il s'étoit porté
à ce changement , & cette Secte , dit-il ,
commençoit à lui paroître plus nerveuse
depuis que Caffius en étoit devenu le
partifan. (b)
(b ) Les anciens Ecrivains ont cru trouver
dans quelques dégoûts que Caffius avoit reçus de
Cefar , les motifs qui l'armerent contre la vie.
Cefar lui avoit pris quelques Lions qu'il tenoit
en réſerve pour une Fête publique . Il lui avoit
refufé le Conſulat. Il avoit donné la préférence à
Brutus dans le choix de la plus honorable Préture.
Mais il n'eft pas befoin de chercher d'autres
caufes que fon humeur & fes principes . C'étoit
de là que Céfar lui - même fe croyoit menacé , &
lorfqu'on l'avertiffoit de fe défier d'Antoine & de
Dolabella , il répondoit que s'il redoutoit quelqu'un
, ce n'étoit pas ceux qui avoient l'humeur
libre & les cheveux bien frifés , mais les yeux maigres
, pâles & mélancoliques.
14 MERCURE DE FRANCE.
Les autres Confpirateurs étoient des
jeunes gens d'un fang noble , qui cherchoient
à venger la ruine de leurs familles
, & la mort de leurs plus proches
parens , où des Citoyens d'une naiffance
commune , dont Brutus & Caffius
connoiffoient la fidélité & le courage.
Le matin du jour auquel on avoit fixé
cette fanglante exécution ( c'étoit , comme
on l'a vu , aux Ides de Mars ) Brutus
& Caffius fe trouverent au Forum ,
fuivant l'ufage pour entendre & juger
les Caufes publiques en qualité de Préteurs
. Quoiqu'ils portaffent leur poignard
fous leur robe , leur contenance
n'en étoit pas moins calme . Ils firent
paroître la même tranquillité jufqu'au
moment où l'on vint les avertir que Céfar
alloit au Sénat. S'y étant rendus
auffitôt ils exécutérent leur complot
avec une fi furieufe ardeur , que dans
l'empreffement de porter les premiers
coups à Céfar , les Conjurés fe blefférent
les uns les autres.
•
» Ainfi mourut , dit M. Middleton ,
dans fon Hiftoire de Cicéron déja ci-
» tée plufieurs fois , ainfi mourut le plus
» illuftre des Romains ; jamais Conqué-
» rant n'avoit élevé fi haut fa gloire &
fa puiffance ; mais pour former ce
OCTOBRE. 1764. 1
• " merveilleux édifice il avoit caufé
» plus de ravage & de défolation dans
le monde , qu'on n'en avoit jamais
» vu peut-être avant lui. Il fe vantoit
que fa conquête des Gaules avoit
» coûté la vie à près de 120000 hom-
» mes ; & fi l'on joint à ce nombre les
» pertes de la République qui doivent
» être évaluées par une autre régle ,
» c'eſt-à -dire par le mérite des Citoyens
» dont la vie étoit bien d'un autre prix ,
» on peut fans difficulté le faire mon-
» ter au double. Cependant après s'ê-
» tre ouvert le chemin à l'Empire , par
❞ une fuite continuelle & toujours re-
» doublée de rapines , de violences &
» de maffacres , il ne goûta guères plus
» de cinq mois la douceur d'un Gou-
» vernement tranquille. ( c )
(c) Ce fut un Problême après fa mort , &.
Tite-Live le le propofe férieufement , fi c'étoit
un bien pour la République qu'il fût jamais né ?
La Queſtion ne tomboit pas fur les actions de fa
vie , car il y avoit peu de difficulté , mais fur
les effets qu'elles produifirent après lui , c'eſtà-
dire fur l'étahliffement d'Auguste , & fur les
avantages d'un Gouvernement qui avoit fa fource
dans la Tyrannie. Suetone , qui approfondit
le caractère de Céfar avec cette liberté qui a
diftingué l'heureux régne fous lequel il vivoit ,
déclare , après avoir n.is fes vices & les vertus,
16 MERCURE DE FRANCE.
Cicéron étoit préfent à la mort de
Céfar. Il lui vit recevoir le coup mortel
& pouffer les derniers foupirs. Il
ne diffimula point fa joie. Ce grand
événement le délivroit de la néceffité
de reconnoître un Maître & de celle
de le ménager. Il devenoit fans contredit
le premier Citoyen de Rome, c'eſt-.
à - dire le plus puiffant & le plus
refpecté par le crédit qu'il avoit également
auprès du Sénat & du Peuple ;
fruit infaillible du mérite & des fervices
dans un Etat libre . Les Conjurés mêmes
avoient cette opinion , & le regardoient
comme un de leurs plus fürs partifans .
Brutus après avoir percé le fein de Cé- .
far avoit appellé Cicéron en levant fon
poignard fanglant , pour le féliciter du
rétabliffement de la liberté ; & tous les
Conjurés s'étant rendus immédiatement
après au Forum , le poignard à la main
annonçant la liberté à grands cris , ils
avoient mêlé le nom de Cicéron pour
juftifier leur entrepriſe par fon crédit
& fon approbation.
Les Chefs de la Confpiration ne
,
dans la balance , qu'il fut tué juftement ...
Pragravant tamen catara facta , dictaque ejus ,
ut , & abufus dominatione , &jure cafus exiftimetur.
Suet. C. LXVI,
OCTOBRE . 1764. 17
s'étoient point conduits par aucun fyf
tême. Il attendoient tout du Peuple &
de la bonté de leur caufe. Mais l'adreffe
d'Antoine & fa diffimulation les força
bientôt à s'éloigner de la Ville , &
à fe retirer chacun dans leur Gouvernement
. Cicéron voyant quel trifte rôle
il auroit à jouer tant que l'ennemi de
la République feroit le maître dans la
Ville , prit le parti d'abandonner Rome
& d'aller faire en Gréce un voyage
qu'il méditoit depuis longtemps. Il partit
donc véritablement touché de la fituation
des affaires, Les applaudiffemens
fincères qu'il reçut à fon retour les
démonftrations publiques de la joie
qui animoit tous les Citoyens , durent
le dédommager en quelque façon de la
peine qu'il avoit reffentie en s'éloignant.
,
On convoqua une Affemblée du Sénat
le lendemain de fon arrivée . Antoine
l'invita particuliérement à s'y
trouver. Il s'en excufa par une réponſe
civile , en rejettant fon refus fur quelques
indifpofitions qui lui reftoient de
fon voyage . Mais le Conful reçut fi
mal cette excufe , que la traitant d'infulte
& d'outrage , fa fureur alla jufqu'à
parler ouvertement d'abbattre fa
18 MERCURE DE FRANCE.
la
maifon s'il ne paroiffoit fur le champ
dans l'Affemblée . Ses amis arrêtérent
cet emportement , & lui firent comprendre
que dans fes propres vues ,
violence n'étoit pas de faifon . En effet,
l'intention d'Antoine étoit de faire décerner
ce jour- là des honneurs extraor
dinaires à la mémoire de Céfar , & d'établir
par un nouveau décret , qu'il recevroit
un culte religieux comme les
Divinités. Cicéron qui n'ignoroit pas
fon deffein , & qui prévoyoit autant
d'inutilité que de danger à le combattre
, s'étoit déterminé par cette raifon à
s'abfenter du Sénat . De fon côté le
Conful avoit defiré d'autant plus ardemment
de l'y voir , qu'il fe flattoit
ou de le rendre méprifable dans fon
propre parti , s'il pouvoit le forcer par
la crainte à confentir au nouveau Décret
, ou de le rendre odieux s'il avoit
affez de fermeté pour s'y oppofer . Mais
dans fon abfence le Décret paffa fans
oppofition.
I. Le Sénat ayant continué de s'affembler
le jour fuivant , Antoine prit
le parti de s'abfenter à fon tour , &
Cicéron trouvá heureuſement le champ
libre . Ce fut dans cette Affemblée qu'il
prononça la premiere de ces fameufes
OCTOBRE. 1764. 19
harangues qui portent le nom de
PHILIPPIQUES , à l'imitation de celle
de Démosthènes. Il s'y engagea comme
par degrés , en expofant les motifs
de fon dernier voyage , & ceux de fon
retour. Mais avant que de s'expliquer
fur les affaires de la République , il fe
plaignit de la violence avec laquelle
Antoine l'avoit traité la veille . Il déclara
que fa préfence au Sénat n'auroit rien
changé à fes difpofitions. Il n'auroit
jamais confenti à ce que la République
fût fouillée par un culte fi déteftable
ni que l'honneur des Dieux fût confondu
avec celui d'un homme mort.
Il les prie ces mêmes Dieux de pardonner
au Sénat une foumiffion impie
, mais qui avoit été forcée . Pour
lui il n'auroit jamais donné fon confentement
au Décret , quand il auroit
été queftion du vieux Brutus qui avoit
le premier délivré Rome de la tyrannie
des Rois . Il entre de là dans le
détail des affaires préfentes , fur lefquelles
il déclare fes fentimens avec
une nobleffe & une fermeté digne des
meilleurs temps de la République
fans ménagement pour Antoine
pour ceux qui tenoient le premier rang
après lui. Il reprend , il inftruit ; enfin
ni
20 MERCURE DE FRANCE.
il protefte en finiffant fa harangue ,
qu'il croit recueillir abondamment le
fruit de fon retour , par le témoignage
public qu'il vient de donner de la conftance
de fon zéle & de fon affection
pour la patrie ; qu'il s'expliquera plus
fouvent avec la même liberté , s'il le
peut fans mettre perfonne en danger ;
& que fi cette liberté lui manque , il
fe réſervera pour des temps plus favorables
, mais , moins par ménagement
pour fes propres intérêts
que pour ceux
de la République .
2
II. Antoine extrêmement irrité de ce
difcours , indiqua à quelques jours de
là une autre affemblée , pour laquelle il
fit encore avertir particulierement Ciceron
, fon deffein étant de lui répondre
& d'entreprendre lui -même la juftification
de fa conduite ; il employa tout
l'intervalle à préparer fa harangue , & à
la répéter dans fa maifon de Tibur
pour affurer fa déclamation , Les Sénateurs
s'affemblerent au jour marqué dans
le Temple de la Concorde. Antoine s'y
trouva des premiers avec une garde nombreufe
, dans l'efpérance d'y voir arriver
fon adverfaire , qu'il s'étoit efforcé d'attirer
par toutes fortes d'artifices . Mais'
quelque defir que Cicéron marquât de s'y
OCTOBRE. 1764. 21
•
rendre , fes amis lui firent appréhender
pour fa vie ; & fe réunirent pour l'arêter
; ( d) il crut donc que ne pouvant
éviter de rompre avec Antoine , l'intérêt
de fa fùreté l'obligeoit de fe mettre à
(d ) La conduite & le difcours d'Antoine
confirmerent les foupçons des amis de Cicéron .
Il s'emporta fi furieuſement , que celui- ci comparant
ces tranfports avec ceux auxquels il s'étoit
déjà livré en public , dit , qu'il parut vomir une
feconde fois plutôt que de parler. Il produit
la lettre qu'il avoit reçue de Cicéron à l'occafion
du rétablillement de S. Clodius , dans laquelle
il étoit traité d'ami & de bon Citoyen :
comme fi cette lettre eût pu fervir à le juſtifier
, ou comme fi la querelle préſente fût venue
d'une autre fource que de les entrepriſes
actuelles contre la liberté publique. Mais la
principale accufation dont il le chargea , fut ,
non feulement d'avoir participé à la Confpira
tion , mais d'en avoir été le premier Auteur
& d'avoir guidé tous les pas des Conjurés. 11
efpéroit d'échauffer les foldats pas cette imputation
, & de les porter à quelque violence. Il
les avoit placés dans cette vue aux portes duTemple
, à portée d'entendre fa voix , & de recevoir
les impreffions . Cicéron écrivant ( Ep . fam.
12. 2 ... 3. 4. ) ce détail à Caffius , lui
marqua qu'il n'auroit pas fait difficulté de s'attribuer
quelque part à l'exécution , s'il avoit pu
s'en promettre la gloire , mais que s'il s'en étoit
mêlé réellement , il n'auroit pas laiffé l'Ouvrage
imparfait.
Voyez l'Hift. de Cicéron .
22 MERCURE DE FRANCE.
couvert dans la maifon qu'il avoit pro
che de Naples. Ce fut dans cette retraite
qu'il compofa fa feconde Philippique.
Elle ne fut point prononcée au Sénat ,
comme on pourroit le conclure de fa
forme. L'ayant finie entiérement à la
campagne , il ne fe propofa de la publier
qu'à la derniere extrémité , c'est- à- dire ,
lorfque l'intérêt de la République lui en
feroit une Loi , pour rendre le caractère
d'Antoine , & fes deffeins plus odieux
que jamais. Cette piéce eft une invective
des plus amères , où la vie de ce dangereux
Citoyen eft repréſentée avec les
plus noires couleurs que l'efprit & l'éloquence
puiffent fournir , comme une
fcène continuelle de débauches , de
factions , de violences & de rapines. Les
Anciens admiroient que dans la décadence
de fon âge , ( il avoit alors LXIII
ans ) Cicéron y eût mit autant de chaleur
& de force que dans les plus brillantes
productions de fa jeuneffe .
III. Peu de temps après la mort de Céfar
il s'étoit élevé fur le Théâtre de la République
un nouvel Acteur , qui ne parut
fortir de l'obscurité dans laquelle il avoit
vêcu jufqu'alors , que pour jouer tout
d'un coup les premiers rôles , & fixer fur
lui tous les regards. C'étoit le jeune OcOCTOBRE,
1764 . 23
tave fon neveu, qu'il avoit laiffé héritier
de fon nom & de fes richeffes . Au premier
bruit de fa mort , il avoit pris le
chemin de l'Italie , pour faire l'effai de
fa fortune & de fon crédit. La feule prétention
qu'il penfoit à faire éclater , regardoit
la fucceffion de Céfar dont il ne
vouloit pas différer à fe mettre en poffeffion
. Quelque hardie que fût cette entrepriſe
dans un jeune homme de dix
huit ans , il y réuffit cependant ; & fon
caractère fier & indomptable , s'étant
bientôt fait connoître , on crut qu'il étoit
important au falut de la République de
l'oppofer à Antoine , afin que fes intérêts
fe trouvaffent liés avec ceux de la
liberté. Celui- ci dont la conduite odieufe
avoit fait connoître les deffeins pernicieux
contre la Patrie , avoit été déja
traité prèſque en ennemi public , & Cicéron
avoit abfolument rompu avec lui.
A quelque temps de là le Sénat s'affembla
, & on crut que dans les conjonctures
préfentes on devoit profiter de l'occafion
qui fe préfentoit pour délibérer
fur les affaires publiques.
Cicéron fit l'ouverture de cette délibération
en prononçant ſa Troifiéme Philippique.
Il repréfenta d'abord l'extrémité
du danger , & de quelle néceffité il
24 MERCURE DE FRANCE .
étoit de ne pas perdre un moment pour
repouffer un ennemi qui ne méditoit que
la ruine du repos & de la liberté ; fa pernicieufe
diligence auroit déja porté la
confufion dans toute l'Italie , fi lorfqu'on
s'y attendoit le moins , & fans en
être follicité , le jeune Céfar ne s'étoit
armé de tout fon courage pour éxecuter
en peu de jours ce qui paroiffoit furpaffer
fes forces. A fes propres frais , & fur
fon feul crédit il avoit formé une groffe
armée de Vétérans, & renverfé tous les
projets de l'ennemi public. C'étoit donc
le devoir & l'intérêt du Sénat , de confirmer
par fes décrets, ce que le jeune Céfaravoit
entrepris , & non - feulement
d'autorifer tous les fervices qu'il offroit
de rendre à la Patrie , mais d'augmenter
fon pouvoir , & d'accorder auffi quelques
faveurs particulières aux deux légions
qui s'étoient déclarées pour lui
contre Antoine. Cicéron s'étant enfuite
étendu avec beaucoup de chaleur für
fon caractère , par l'énumération de fescruautés
& de fes violences , exhorte le
Sénat dans les termes les plus vifs & les
plus preffans , à défendre la République
avec courage , ou à périr noblement dans
une fi glorieufe entreprife. L'Affemblée
y foufcrivit d'une feule voix , & le Décrêt
OCTOBRE . 1764 . 25
cret des honneurs accordés à Octave , fut
dreffé auffitôt dans la meilleure forme.
IV. Du Sénat , Cicéron paffa directement
au Forum . La dans un difcours
qui fut écouté avec une merveilleufe attention
, ( c'eft la Quatrième Philippique
, il rendit compte au Peuple de
ce qui s'étoit paffé au Sénat. Dans fon
éxorde il exprime la joie qu'il reffent de
voir autour de lui un concours plus
nombreux qu'il ne fe fouvient de l'avoir
jamais vû , & cette ardeur à l'entendre
lui paroît tout à la fois un témoignage
certain de leur bonne intention , & un
préfage fi favorable du fuccès de fa
caufe , qu'il fent redoubler à cette vue
fon courage & fes efpérances. Il ajoute
enfuite que la race des Brutus avoit été
donnée à Rome pat une bonté ſpéciale
des Dieux pour fauver & défendre perpétuellement
la Patrie ; que fi Marc-
Antoine n'eft pas déclaré l'Ennemi public
par les termes exprès du Sénat , il
l'eft réellement par fa conduite & par le
fens du nouveau décret ; qu'il ne doit
plus être regardé d'un autre ceil ; & que
loin de lui accorder plus long-temps le
titre de Conful , il faut le traiter comme
un ennemi cruel , dont il n'y a plus de
paix ni de compofition à efpérer , qui
I. Vol B
26 MERCURE DE FRANCE.
en veut moins à leur liberté qu'à leur
fang... &c... & c . ( e )
Comme il avoit rompu trop ouvertement
avec Antoine , pour conferver l'efpérance
de ſe réconcilier jamais avec lui ,
ce fut apparemment dans cette occafion
qu'il publia fa Seconde Philippique ,
dont jufqu'alors il n'avoit accordé la
communication qu'à un petit nombre
d'amis.
( e ) Ces deux Philippiques , qui font la III &
la IV dans toutes les Editions des Ouvrages de
Cicéron , furent reçues du Sénat & du Peuple
avec des applaudiffemens extraordinaires. En
rappellant dans la fuite au Peuple le fouvenir de
ce glorieux jour , ( au commencement de fa VI
Phil. ) Cicéron déclara que s'il avoit dû perdre la
vie en fortant de la Tribune , il auroit cru qu'il
ne manquoit rien au fruit qu'il venoit d'en recueillir
, après avoir entendu crier au Peuple d'un
confentement & d'une voix unanime , CICERON
A SAUVÉ UNE SECONDE FOIS LA REPUBLIQUE...
Quo quidem tempore , etiamfi ille dies
vita finem mihi allaturus effet , fatis magnum
caperam fructum , cùm vos univerfi una mente ac
Voce ITERUM A ME CONSERVATAM ESS
R. P. CONCLAMASTIS . ( Ph ; VI . 1. )
L'Hiftoire des V , VI , VII , VIII
& IX Philippiques de Cicéron, au Mercure
prochain ; celle des cinq dernières
au Mercure fuivant.
OCTOBRE. 1764. 27
LETTRE d'ARONDEL à THOMPSON.
Arondel eft cenfé lire une Lettre de
Thompſon dans une Ifle de l'Amérique
, où il s'étoit retiré depuis vingt
ans , après avoir perdu fon père fur
un échaffaut , & fon époufe qui
avoit été déshonorée par Cromwell.
ME trompez-vous , mes yeux ? Non , c'eſt lui ;
c'eft lui-même :
Thompson s'occupe encor d'un malheureux qui
l'aime.
Thompson , j'ai beau franchir l'immenfité des
mers ,
Ton amitié me cherche au fond de l'Univers.
Oui , j'exifte pour moi , je vis loin des orages ,
Sur des bords fortunés que vous nommez fau
vages . ( a )
Pardonne , tendre ami , fi j'ai pu te quitter.
J'ai fui Londres ; toi feul me la fais regretter.
Ne me rappelle plus une indigne patrie
Que le fang de Stuart ( b ) & le crime ont flétrie ;
( a ) L'Amérique .
(b ) Charles Premier , Roi d'Angleterre.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE .
Où le glaive à la main, le deftructeur des Rois (c)
Sur les débris du Trône ofa donner des loix.
O douleurô mon père ! en ces jours de tempête
Sous le fer d'un bourreau je vis tomber ta tête !
D'un Etat chancelant ton bras étoit l'appui :
Tu vivois pour ton Prince , & tu mourus pour lui;
Et je verrois encore un odieux rivage
Teint du fang de mon père & fouillé de carnage
!
Laifle couler mes jours dans ce paifible lieu :
J'ai dit à ma patrie un éternel adieu .
Du faîte du bonheur , j'y tombai dans l'abîme.
Lis ,& frémis : mes maux font l'ouvrage du crime,
Dans les murs de Woxdort ( d) je pleurois mes
malheurs ,
Lorfque Fanni parut & charma tous les coeurs.
Je la vis ; dans le mien mille feux s'allumerent ;
Mon défefpoir finit , & mes larmes cefferent.
Enivré , tranfporté , j'idolâtrai mes fers :
Fanni devint mon Dieu , ma loi , mon univers.
Mes yeux s'applaudiffoient en voyant mon Amang
te .
Chaque jour , chaque inftant me l'offroit plus
touchante.
Le plaifir à fa voix renaiffoit dans mon coeur ;
Et vivre pour l'aimer faifoit tout mon bonheur.
(c ) Cromwell.
( d) Ville d'Irlande qui fut affiégée & priſe par
Cromwell.
OCTOBRE . 1764. 29
Sous le joug de l'amour , fous cet aimable maî
tre ,
Mon âme avec tranſport fentoit doubler ſon être .
Si tu m'ajmois , Fanni , fi tu vivois pour moi ,
'Arondel ne penfoit , n'exiftoit que pour toi.
Le lien des vertus avoit uni nos âmes ;
L'hymen à ſes autels vit couronner nos flâmes.
J'étois heureux , Thompfon, & la main des amours
De mes jours fortunés embelliffoit le cours.
Mes voeux ne tendoient plus qu'au doux titre de
père.
Je le devins , Fanni ne m'en fut que plus chère.
Quel moment pour mon coeur ! quand j'apperçus
mon fils
Sourire & s'agiter dans mes bras attendris.
Fier d'un fardeau fi doux , je l'embraffe , & m'écrie
:
Ciel rends- le vertueux , ou termine fa vie.
Qu'ennemi des Tyrans & vengeur de fes Rois ,
11 chériffe ton culte , il refpecte les loix ;
Et docile aux leçons du Guerrier & du Sage ,
Des Héros de mon fang qu'il retrace l'image.
Inutiles fouhaits ! plaifirs changés en deuil !
Le berceau de mon fils fut un affreux cercueil.
Juge , fi tu le peux , de ma douleur amère :
Jecrus ceffer de vivre en ceffant d'être père.
Mais au fein des revers l'amour me confoloit.
J'étois encore heureux puifque Fanni vivoit.
Tout jufqu'à l'infortune ajoutoit à fes charmes.
B iij
30
MERCURE
DE FRANCE .
Et moins époux qu'amans nous confondions nos
larmes.
J'oubliois dans fes bras & Londres & la grandeur.
Hélas qu'étoit un Trône au prix de mon bons
heur ?
Cependant les Stuarts aux rives de la France
Sur vos coupables bords appelloient la vengeance,
Va , vole , dit Fanni ; Vole , époux généreux !
Le fang qui t'a formé te demande auprès d'eux.
S'il faut qu'à les fervir tu confacres ta vie ,
Ordonne , & l'Univers deviendra ma patrie.
Le cri de mon devoir en ce funefte jour
Dans mon coeur étonné l'emporta fur l'amour.
Je fuyois ma Fanni , quand le Dieu des batailles
Guidoit le fier Cromwell au pied de nos murailles :
Ce fortuné brigand les trouva fans appui.
Il parut , & nos murs tomberent devant lui.
Des fuccès de Cromwell mes entrailles frémirent ;
L'horreur glaça mes fens ; mes genoux s'affoibirent
;
Un noir preffentiment s'éleva dans mon coeur ,
D'an opprobre éternel , funefte avant - coureur .
Fortune ! m'écriai- je , ô fortune jalouſe ,
Aux yeux d'un vil Tyran dérobe mon épouſe.
L'innocence & l'honneur refpirent fous les traits :
Un regard de Cromwell fouilleroit les attraits .
Que le Ciel à fon gré faffe éclater l'orage ;
OCTOBRE. 1764.
31
Mais qu'il fauve Fanni ; c'eft fon plus bel ouvrage.
Il la vit ... Il ofa... Dieux juftes ! Dieux ven-
༣ eurs !
Pour qui réſerviez -vous vos fou fres deftructeurs ?
Ami , peins- toi l'état de mon âme égarée.
Je perdois une épouſe , une amante adorée.
Je voulus m'écrier , & me trouvai fans voix :
La honte & la douleur m'accabloient à la fois.
Je voyois ma Fanni , Fanni pâle & fanglante
Lutter contre la mort fur fes lévres errante .
O revers accablant ! O fupplice éternel !
Je la vis expirer en nommant Arondel.
A ce fpectacle affreux mes regards fe troublerent ;
Les cris du défefpoir dans mon coeur s'éléverent ;
Immobile éperdu , je vis avec horreur
De l'abîme où j'étois l'immenfe profondeur.
Jour de fang! m'écriai - je , ô jour d'ignominie !
Fanni me reftoit feule , & Fanni m'eſt ravie ?
Ces murs ont vû Cromwell dans les bras de Fanni ?
Dans les bras ? Et ce crime eft encore impuni !
Cieux , tonnez ! c'eſt à vous de punir la licence :
Je confie à vos foins le foin de ma vengeance.
Fanni, tu n'es doncplus ? Tu ne ne vis plus pour moi ?
Tu n'entends plus les cris que je pouffe pour toi ?
C'elt Fanni que je perds ! C'eft fon fang qui
ruiffele !
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Fuyons ces lieux fanglans ; j'y perds tout avec
elle .
Antres inhabités , folitaires deferts ,
Vous cacherez ma honte aux yeux de l'Univers .
Mes pleurs y couleront au lever de l'aurore.
Au retour de la nuit ils couleront encore .
Le coeur plein de Fanni , j'y finirai mes jours ,
Ces jours jadis heureux & livrés aux Amours.
C'eſt l'afyle qu'il faut à ma douleur profonde.
Tout m'ordonne de fuir & d'oublier le monde.
Las de me voir en butte aux caprices du fort ,
Dès ce jour malheureux je vins chercher la mort .
Mais mon coeur n'a trouvé dans ces deſerts fauvages
,
Que l'oubli de les maux & le bonheur des Sages ,
J'y vis loin des Tyrans & du faſte des cours.
La licence & le crime y refpectent mes jours.
Pour charmer mon loifir dans ces lieux folitaires ,
J'y pefe quelquefois les grandeurs paffagères ;
J'y pefe les humains , leurs remords,leurs ennuis ,
Et les plaindre , Thompson , eft tout ce que je puis.
Quand l'Europe gémit , libre d'inquiétude ,
Goûter le plaifir d'être eſt mon unique étude.
Qu'au mépris de l'honneur vos coupables beautés
Volent du fein du fafte au fein des voluptés ;
Et voyez , fans rougir , la timide innocence
Languir , ramper aux pieds de l'altière opulence .
Plus furpris qu'indignés , fur ce Théâtre affreux
Mes yeux ne jettent plus qu'un regard dédai
gneux.
OCTOBRE . 1764.
33
Libre des préjugés où le monde fe livre ,
Je ris de les erreurs , & je commence à vivre.
Chériffe qui voudra les fuperbes Palais ,
Monumens de l'orgueil , afyles des forfaits :
J'ai vu de ma Raifon diffiper les nuages ,
Et je penſe renaître après vingt ans d'orages.
Douce paix calme heureux , luis toujours dans
mon coeur .
Pour les foibles humains eſt - il d'autre bonheur ?
Par M. BESSIÍRE.
SUR la nomination de M. L.. C.. D.. B..
à l'.... de ...
SUR le Chandelier de l'Eglife
B... eft élevé par le meilleur des Rois :
D'un tranſport unanime éprife ,
Je vois toute la France applaudir à ce choix.
Par un efprit do: é de tous les dons de plaire ,
B ...fut l'ornement & l'amour du Clergé ;
Par un fçavoir exempt de tout faux préjugé ,
Il en fera l'oracle & la lumière.
Par un Chanoine de Melun.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
A M. de S. en lui envoyant un Bouquet
le jour de la S. Louis.
Tor que j'aimai de tous les temps , ΟΙ
Tendre amie , adorable femme ,
Toi dont le coeur & la belle âme
Partagent tous mes fentimens ;
Tandis qu'à célébrer ta Fète.
Je vois tout le monde empreffé ,
Que maint Poëte embaraflé ,
Se grate vainement la tête ;
Moi qui ne fçus jamais rimer ,
Je tente aujourd'hui l'avanture ,
Non pour te faire la peinture
De tous les dons que pour charmer ,
Tu tiens des mains de la Nature ;
Non pour qu'avec l'amour je jure
Qu'on ne peut te voir fans t'aimer :
C'est une vérité trop fûre
Pour chercher à la confirmer.
Enfin toujours plus libérale ,
Des fentimens que des fadeurs ,
De cent ennuyeules douceurs
N'attens pas que je te régale ,
Ni qu'a l'envi de nos Docteurs ,
Quand je ne te dois que des fleurs ,
Je te falle un cours de morale ,
OCTOBRE. 1764.
35
L'amitié qui dans ce beau jour ,
Céde au pur zéle qui l'anime ,
T'offre fans art & fans détour ,
Des vers jaloufés par l'amour ,
Et dictés par la tendre , eftime.
Prends donc des mains de l'amitié
Ces petits vers , ces fleurs nouvelles ,
Ce ne font que des bagatelles ;
Mais quand deux coeurs font de moitié
Toutes les offrandes font belles .
Par Mlle C ... T ...
A ZIRPHILE , en lui envoyant un
Bouquet le jour de fa féie.
AIR : de la Romance de Daphné .
J E t'aime , je vais te faire
Un Bouquet dans ce beau jour.
En vain l'offrande eft légère ,
Elle part d'un coeur fincère ,
Elle doit plaire à l'amour.
Ces fleurs par mes mains cueillies
Auront un brillant deftin ,
Si tu les trouves jolies ;
Si par ton fouffle embellies
Elles parent ton beau ſein.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE,
Reçois-les , Nymphe modefte ,,
Avec cet air enchanteur ,
Et cette grâce célefte ,
Qui rend ton afpect funefte
A qui redoute un Vainqueur.
L'Amour qui marqua leurs places ,
Sur ces deux Globes naiffans ,
M'a dit que toi ſeule effaces
Tout ce qu'à fes yeux les grâces ;
Ont de charmes raviffans.
Si pour célebrer ta fête
Je vois mes nombreux Rivaux ,
Affectés de ta conquête
Couvrir ta riche toilette
De fleurs & de Madrigaux ;
Je n'en prends aucun ombrage :
Avec tant d'attraits réels ,
Et de mérite en partage ,
De qui t'offre un pur hommage
Les foins font bien naturels,
Tout foupçon eft une injure
Pour un coeur né délicat.
Avec une âme fi pure
Tu ne peux être parjure ,
Moj je ne puis être ingrat .
OCTOBRE. 1764. 37
Régne donc & fans allarmes.
Etends l'Empire & les Loix
Du Dieu qui voyant tes charmes
A l'inftant brifa les armes ,
Et te tranfmit tous les droits.
Sous les traits féduis , engage
Quiconque ofe t'aborder.
Pour dompter le plus ſauvage ,
Pour fixer le plus volage ,
Tu n'as qu'à les regarder.
Digne d'un Trône & d'un Temple ;
Régne fans jamais vieillir ;
Et par un bien rare exemple ,
Sur tout ce qui te contemple ,
Régne fans t'enorgueillir.
Belle Vénus , jeune Flore ,
Chafte Déelle des Bois ,
En vain on vous vante encore ;
L'objet brillant que j'adore
Vous éclipfe toutes trois.
Adieu , ma chère Zirphile ;
Lis & chante avec plaifir
Ces longs couplets que t'enfile
L'heureux Amant que fur mille
Ton coeur a daigné choifir.
Par M. FRANÇOIS , ancien Officier de Cavalerie.
38 MERCURE DE FRANCE .
MADRIGAL ,
A Madame ***
Ja vis hier fur la bouche ,
Quelqu'un vous prendre un baifer :
Vous n'aviez pas l'air farouche.
Vous ne pûtes refuſer ;
Je le vis ; dois-je le dire ?
S'égarer fur vos appas ,
Eglé , ne vous fâchez pas ;
Ce quelqu'un , c'eſt le.... Zéphire .
Par M. V ** de S*** de Rheims.
LETTRE à M. DE LA PLACE ,
Sur les Choeurs D'ELFRIDE ,
Tragédie Angloife.
LE Mercure Monfieur , étant regardé
comme le vrai dépôt de la Nation pour
tout ce qui a rapport à la Littérature , je
me hazarde d'y porter mon tribut toutes
les fois que je foupçonne de pouvoir
contribuer en quelque chofe , foit à l'amufement
, foit à l'utilité du Public .
OCTOBRE. 1764. 39
J'ai eu le premier objet en vue dans la
Notice que je vous ai envoyée de la
Tragédie d'Elfride. Je me propofe le fecond-
en vous communiquant quelques
Réflexions occafionnées par la lecture
des Lettres qui la précédent . Je ne crains
pas de foumettre & les idées de l'Auteur
& les miennes à vos lumières : le Théâtre
Anglois que vous nous avez fait connoître
, & le fuccès de Venife fauvée
fur le nôtre , prouvent affez qu'en ce
genre il n'eft pas de Juge plus compétent
que vous.
Dans ces Lettres qui tiennent lieu de
Préface à la Pièce , le principal objet
de M. MASON , eft de juftifier le Choeur
qu'il y a introduit felon l'ufage ancien .
Je ne fçais , Monfieur , fi vous ferez de
l'avis de l'Auteur ; mais quant à moi ,
j'avoue que je penfe , comme fon ami ,
qui lui avoit confeillé de le fupprimer &
de fubftituer à fa place un Perfonnage
qui pût s'intéreffer à l'Action . Quoi
qu'en dife M. MASON , la plus grande
partie du Dialogue du Choeur feroit
plus naturelle & feroit plus d'effet dans
la bouche d'une foeur d'Ethelwold , faire
pour prendre part à tous les événemens
qui regardent fon Frère , que dans celle
d'une jeune Perfonne qui parle toujours
40 MERCURE DE FRANCE ,
au nom d'une vingtaine d'autres de fes
compagnes , comme elle domestiques
d'Ethelwold & d'Elfride , & qui pendant
tout ce tems demeurent muettes & fans
action. J'ai appellé ces filles domeſtiques
, parce qu'elles le font en effet ,
quoique du pius doux de tous les maîtres
, qui n'a jamais éxigé de leur fervice
que des actes d'une espèce fi honorable
la liberté elle-même s'en acquitteroit
avec plaifir.
que
Ethelwold forcé de révéler fon fecret
à Elfride, dit au Choeur de fe retirer , ce
qui étoit fage; lorſqu'il ſe rétracte & que
le Choeur demeure , ce n'eft plus le Perfonnage,
c'est l'Auteur, qui dans le Plan
qu'il a fuivi , ne peut pas s'en paffer.
Il eft vrai qu'en retranchant le Choeur,
M. MASON eût été obligé de faire le
facrifice, fi c'en eft un , dans une Tragédie
, d'une demie douzaine d'Odes, où il
y a beaucoup de feu & de Poëfie , peutêtre
même pourroit- on dire trop. Vous
en jugerez par celle - ci que récite le
Choeur , pendant qu'Elfride dans la
crainte que fa beauté ne faffe trop d'effet
fur le Roi , va chercher une certaine
fleur bleue qu'elle connoît , pour s'en
frotter le vifage.
OCTOBRE. 1764. 4r
و د
LE
CHOEUR ,
ODE.
» D'où naît l'éclat foudain qui dore
» ce Bocage ? Il n'eft point tel que les
rayons du Midi étincelans fur la fur-
» face agitée de l'Onde , ni comme l'éclair
fillonnant tout - à coup la voute
» du Ciel. C'eft une lumière tranquille
» & majestueufe , femblable à celle que
Diane répand dans nne belle nuit ,
» lorfqu'au milieu de fa carrière elle ar-
» rête fes roues d'argent.
•
1
» D'où peut naître cet éclat , que du
pouvoir enchanteur de la CONSTAN-
" CE ? Cette Reine , fille du Ciel , def-
» cend & vient fous ce berceau fleuri ,
> fixer fon empire inébranlable; inébran-
» lable , comme lorfque fon comman-
» dement tout- puiffant donne aux étoiles
» leurs ftations brillantes dans les vaftes
» plaines du Ciel ; comme lorfqu'elle
» attache l'année autour de la Tere que
> nous habitons , qu'elle dit en quel tems
» la neige peut développer fa blancheur,
» quand la moiffon dorée doit couvrir les
champs & quand la pourpre du raifin
doit mûrir. Alors elle ordonne au trifte
42 MERCURE DE FRANCE .
» hyver de s'éveiller pour verfer les per-
» les transparentes de la grêle , pour jet-
» ter fon manteau d'argent furles Forêts
» & pour attacher les flots dormans
dans des chaînes de Cristal .
"
» L'ame qu'elle infpire , peut parvenir
à ce qu'a de plus élevé le Mont efcar-
» pé de la vertu , ce Mont efcarpé du
» quel fe perd le foible & méprifable
» courant de la louange humaine , tan-
» dis que les Anges panchés fur fon fom-
" met , font pleuvoir de leurs ailes fa-
» crées les rofées céleftes d'une réputation
» immortelle : fouvent les mufes en dérobent
quelques précieufes gouttes ,
» qu'elles mêlent habilement avec celles
» que leur prête une fource moins élevée
, & alors elles répandent le tout
fur quelque tête qu'elles favorifent.
» Mais pour toi , Elfride , ton mérite
fupérieur n'admet rien qui puiffe al-
» térer cette précieufe rofée ; les gouttes
» facrées tomberont fur toi pures &
" fans mêlange. »
Il faut avouer que la Poëfie deftituée
de vers perd beaucoup de fon prix ;
auffi pour ne point faire de tort à l'original
, je ne préfente la Traduction que
j'en donne que comme une foible
OCTOBRE. 1764 . 43
ébauche , qui fuffit néanmoins pour faire
connoître le fujet de l'Ode & la manière
à-peu-près dont il eſt traité . Or je vous
demande , Monfieur , fi tout cet étalage
de Poëfie eft naturel de la part de ce
Choeur de jeunes filles ? N'eft- ce pas
toujours ici le Poëte qui parle En prenant
le ftyle de Pindare , n'en porte-t - il
pas trop loin les écarts ? Qu'il perfonifie
la Conftance , qu'il attribue même à
cet Etre Moral , toutes les merveilles
qu'opère dans le Phyfique la fageffe qui
régit cet Univers , à la bonne heure ;
mais les Anges ne doivent- ils pas être
étonnés de fe trouver affociés avec les
Mufes ? Si M. Mafon ne fe fût pas laiffé
emporter à fon enthoufiafme , auroit- il
fait rencontrer enfemble les objets les
plus refpectables de notre Religion avec
les vains fantômes de l'imagination des
Poëtes ? Il prétend que ceux - ci ont tout
perdu en retranchant le Choeur de la Tragédie
: ils fe font privés d'un moyen naturel
d'y introduire par des defcriptions
champêtres & pittorefques , des allégories
fublimes , &c , toutes les richeffes
de la Poëfie Epique * & d'unir , par les
vers de différentes mefures dans les intermèdes
, l'harmonie de la lyre à la ma-
* Lettre III.
44 MERCURE DE FRANCE.
a
jefté du Cothurne. Il loue & avec raifon
le fublime & le pathétique des Odes
dans les Tragédies Grecques ; mais il
auroit dû remarquer que les effets furprenans
que ces Choeurs produifoient ,
tenoient beaucoup à l'importance des
Perfonnages & à la grandeur de l'action.
Un fujet auffi familier que celui
qu'il a traité , en eft il fufceptible ?
Ce Choeur de jeunes Filles ou de Vierges
, comme il les appelle , a- t - il affez
de dignités pour que fes réflexions , fes
confeils , fes prières , perfuadent & tou
chent felon l'occafion les différens Perfonnages
de la piéce? L'Ami de l'Auteur
qui avoit remarqué le peu d'effet de ces
Choeurs , avoit cru devoir confeiller à
l'Auteur de faire mettre fes O'des en
mufique. M. MASON lui répond , par
l'exemple de ce qui arrive parmi nous
aux repréfentations d'Efther , & d'Athalie
, où l'on retranche les Choeurs , quelque
beaux qu'ils foient , précisément
parce qu'ils font faits pour être chantés .
D'ailleurs , il convient qu'Athalie , en
particulier , raffemble & réunit avec autant
de dignité que de naturel , le Spectacle
le plus magnifique & le plus auguf
te , l'événement le plus intéreffant & le
ton de la Poëfie infpirée le plus fublime.
OCTOBRE . 1764. 45
ne
Il eft d'avis que ce qui nous a fait fupprimer
aux repréfentations le chant des
Choeurs , eft le rafinement de notre
mufique moderne. Cet Art , dit- il , eft
porté aujourd'hui à un point de perfection
, ou fi l'on veut , de corruption , qui
le rend incapable de s'allier à la Poëfie.
Selon lui , nos différentes cadences , nos
divifions , variations , répétitions ,
font aucunement propres pour la Poëfie
& étoient à peine connues des Anciens .
Il penfe comme M. de Voltaire , que les
progrès que nous avons faits dans la
Mufique , ont nui à ceux de la véritable
Tragédie , & que c'est un talent qui
a perdu l'autre . Nous n'avons aucune
idée de la Mufique des Anciens , nous
devons fuppofer qu'elle étoit plus fimple
que la nôtre , puifque fur leurs Théâtres
, le Dialogue même mefuré & accompagné
d'inftrumens , ainfi que dans
les intermèdes , le chant des Choeurs
quoique plus travaillé , n'avoit rien que
de naturel pour eux ; on y étoit tout préparé.
Au contraire dans notre Tragédie,
on ne chante point , on déclame ; c'eft
le paffage de la déclamation au chant
que nous avons fenti être un obftacle
de plus à l'illufion . D'ailleurs quoiqu'en
dife l'Auteur de ces Lettres 2
46 MERCURE DE FRANCE.
il s'en faut beaucoup que la mufique
moderne ne puiffe s'allier à la Poëfie :
fans parler ici de ce que les Italiens ont
produit de merveilleux en ce genre ,
nous avons en France un Théâtre qui
manque aux Anglois où cette affociation
, qu'avec un peu d'habitude , on
trouve bientôt naturelle , a été portée au
plus haut point de perfection : quelques
Scènes d'Atys , d'Iphigénie , ou de Dardanus
, fuffiroient pour prouver à M.
MASON,combien la Mufique moderne.
peut ajouter au fentiment . Elle eſt
dans Armide , mariée fi heureufement
à la Poëfie qu'elle y difpute le prix au
chef- d'oeuvre du Théâtre Lyrique. Plufieurs
de nos grands Opéra répondent
mieux qu'on ne le croit communément
à l'idée qu'on doit fe former de la Tragédie
ancienne ; on fçait que dans les
intermèdes , ainfi que dans nos ballets ,
les chants & les danfes des Choeurs rempliffoient
l'efprit d'idées convenables au
fujet , & ainfi ajoutoient au fentiment
de pitié ou de terreur que le Poëte vouloit
infpirer. Ce que l'on raconte de plus
furprenant du chant des Choeurs anciens ,
ceffe de le paroître quand on fonge à
plufieurs de ceux de M. Rameau. Dans
celui de Jephté :
Tout tremble devant le Seigneur , & c .
OCTOBRE . 1764. 47
A chaque fon qui frappe l'oreille , de
quel refpect , de quelle crainte , de quel
faififfement religieux , l'âme ne fe fentelle
pas émue? Quel Peintre, quel Poëte,
ont jamais exprimé avec plus de force &
majefté les différentes merveilles , dont
les paroles offrent le tableau ! On peut
douter que la Mufique ancienne fe foit
jamais élevée plushaut ; c'eft donc la faute
du Muficien & non de notre Mufique
moderne toutes les fois quelle n'atteint
pas au fublime de la Poëfie.
Il faut cependant accorder à M. MASON
que du rétabliffement du Choeur
dans la Tragédie , s'il étoit poffible , il
réfulteroit un avantage confidérable
pour la perfection de l'Art. Le Poëte fe
trouveroit alors forcé à l'obfervation
exacte des deux unités de temps & de
lieu que nous négligeons trop , parce
qu'elles nous paroiffent moins importantes
que celle d'action . Mais , comme
le remarque l'Auteur Anglois , fi l'on
admet le Chaur , ilfaut néceffairement
les rétablir dans les mêmes droits dont
ellesjouiffoient anciennement , & qu'elles
reclament encore par la Charte d'Ariftote.
Dans la Tragédie moderne , nous
nous contentons que le fait foit repréfenté
; les Anciens exigeoient qu'il fût
48 MERCURE DE FRANCE.
repréſenté devant des Spectateurs ; &
comme on ne pouvoit fuppofer que ces
Spectateurs fuffent faits pour accompagner
les principaux Perfonnages dans
des appartemens particuliers , une feule
Scène , ou l'unité de lieu , étoit alors d'une
néceffité abfolue. D'un autre côté , ces
Spectateurs étant affemblés pour obferver
& prendre part à l'action , le tems du
cours de cette action devenoit auffi celui
du Spectacle ou de la repréſentation . Il eût
été trop déraisonnable de faire attendre
les Spectateurs autant de temps que le
Poëte eût pû en demander pour amener
fa cataftrophe. C'eft d'après ces Principes
que M. MASON a conftruit fa piéce ;
il y a obfervé exactement les trois grandes
Unités dont , felon lui , le bon fens
auffi bien que l'antiquité , ne lui permet
toient pas de s'écarter. Partifan zélé des
régles des Anciens , il ne trouve dans
celles d'Ariftote que ce que preferit la
Nature . Il loue en plus d'un endroit Racine,
celui de nos Poëtes qui s'eft le plus
attaché à les fuivre . Il remarque que ,
quoique la Tragédie foit faite principalement
pourtoucher le coeur , elle atteindra
rarement ce but , fi l'approbation du
Jugement n'y concourt; & c'est à quoi
contribue beaucoup la conftruction artificielle
OCTOBRE. 1764. 49
ficielle de la Piéce . En France , c'est par oi
l'on mefure l'excellence de leurs différens
Poëtes. Parmi nos propres Ecrivains ,
fil'on excepte Shakeſpeare ( qui , à la vérité,
a tant d'autres titres pour être exempté
des régles communes ) on trouvera
que la plus régulière de leurs compofitions
paffe généralement pour leur chefd'oeuvre.
Témoin Antoine & Cléopatre
de Dryden , & Venifefauvée d'Otway *.
Qu'un langage fi raiſonnable eft différent
de celui du même Dryden , qui a
fait tant d'autres Piéces contre les régles,
& tant de Préfaces contre la Poëtique
d'Ariftote , & les François qui l'ont
fuivie ! Le génie Anglois , dit-il quelque
part , réclame partout la liberté &
eft au-deffus des régles des Anciens trop
referrées pour notre Théâtre . Dans la
Préface même de la Tragédie , citée plus
haut , voici comme il s'exprime : l'excellence
de la Poëfie Françoife fe borne
à ces obfervations fcrupulerfes , & tout
l'efprit des François eft dans leurs cérémonies;
mais comme ils manquent du génie
qui anime notre Théâtre , il est néceffaire
que lorfqu'ils ne peuvent plaire ,
ils s'étudient au moins à ne pas offenfer
&c... Il tient partout le même
.......
* Lettre 11,
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE .
langage. Quoique difent & quoique faffent
les François , nos hommes & nos
Vers les vaincront toujours par leur
poids..... Je regarde à préfent les licences
, c'eft encore lui qui parle , comme
la grande Charte de la Poëfie dramatique
; &jefuis trop bon Anglois pour
perdre ce que mes ancêtres ont gagné
pour moi. Si les Poëtes qui l'ont précédé,
ou fuivi , fe font exprimés avec plus de
jugement & de modeftie , il n'en eft pas
moins vrai que l'efpéce de vénération
que l'on a en Angleterre pour le nom de
Shakespeare eft la principale caufe de
tous les préjugés, de tous les écarts , de
tous les défordres , en un mot , qui defhonorent
la Scène Angloife & contre
lefquels M. MASON s'élève aujourd'hui
avec beaucoup de chaleur. Il convient
avec M. de Voltaire , que le mérite de
cet Auteur a perdu le Théâtre Anglois.
Ce n'eft pas fans raifon , Monfieur ,
que je fuis entré dans quelques détails
fur ces Lettres , elles fe fentent du progrès
que le goût a fait chez nos voifins.
Voilà donc enfin , pour me fervir de leur
langage , la grande Charte des licences
qui y eft déclarée abufive ; bien - tôt nous
y verrons celle d'Ariftote rétablie dans
toute fon autorité. On y reconnoît déja
OCTOBRE. 1764. 51
que la fimplicité d'action eſt le moyen le
plus für pour parvenir à l'unité d'intérêt
, & que c'eft pécher autant contre
le bon fens que contre les régles
que de manquer aux unités de tems & de
lieu . En donnant tous les éloges dûs au
génie de Shakespeare , on ceffe d'admirer
fes défauts , & l'on convient qu'un
modéle fi dangereux ne peut qu'égarer
ceux qui voudront s'obftiner à le fuivre.
Or , Monfieur , dans quel tems une réforme
fi avantageufe au Théâtre Anglois
, commence- t-elle à s'y établir ?
dans un temps où, il le faut avouer, il arrive
au nôtre une révolution toute oppofée.
La régularité de la Scène Françoife,
eft fans contredit ce qui a le plus contribué
au ton de fupériorité qu'elle a parmi
les Nations policées. Mais n'eft- on
pas forcé de s'appercevoir qu'elle dégénère
fenfiblement , & ne doit- on pas
craindre que tant de nouveautés qui s'y
introduisent journellement foit contre
la décence , foit contre toute efpèce de
vraisemblance , ne lui faffent perdre
* Turbata & phantafiis exaftuantia potius quam
tumgravitate tractata & exagerata videntur , etfi
unumquodque iftorum ad rationis radios infpicias ,
ex terribili ad vile contemptumque paulatim abcedit.
Dyonil. Longinus.
Cij
12 MERCURE DE FRANCE.
ce ton de dignité auquel elle étoit parve
nue ? Je ne crois pas devoir fur ce fujet
entrer dans aucun détail particulier ; il
ne feroit guère poffible de caractérifer le
défauts fans défigner les Pièces , & pai
conféquent fans bleffer l'amour-propre
des Auteurs , & l'efprit de critique n'eſt
pas moins oppofé à mon caractère , qu'à
la nature de votre Journal . Je me bornerai
à cette réfléxion générale dont
perfonne en particulier ne peut fe formalifer
, c'eft que de jour en jour & de
plus en plus , on paroît affecter à notre
Théâtre de méprifer les leçons & de s'éloigner
des modèles des grands maîtres
qui en ont fait la gloire. D'où peut venir
la conduite fi différente que les Anglois
tiennent aujourd'hui pour augmenter
celle du leur ? Ceux qui leur fuppofent
pour nous , peut-être gratuitement , une
antipathie naturelle qui les porte à
prendre en tout le contrepié de nos ufages
, diront peut-être , que c'est parce
qu'ils nous ont vûfecouer le joug des régles
qu'ils s'y foumettent, & qu'ils n'abjurent
ces licences, qu'ils ont fi fouvent
défendues avec autant de chaleur , que
parse que nous les avons adoptées , de
même qu'au moment où nous avons pris
les petits Chapeaux , ils ont arboré les
OCTOBRE . 1764 .
53
grands & qu'ils ont ceffé de jouer au
Wisk , dès qu'il eft devenu à la mode
parmi nous. Pour moi loin de donner
pour raifon cette espéce de plaifanterie ,
je crois devoir ici reconnoître la fageffe
d'un Peuple attentif à le diſputer en tout
à fes voifins , & qui croit ne devoir rien
négliger pour perfectionner celui de tous
les Arts , peut-être qui fait le plus d'honneur
à une Nation .
EPITRE AUX ENFANS
Couronnée à l'Académie des Jeux
Floraux de Toulouse , en 1764.
TANDIS qu'ici pour calmer mes douleurs
De vos plaifirs je trace la peinture ,
Heureux Enfans , amans de la Nature ;
Dans ce vallon allez cueillir des Fleurs ;
Írop occupé des tourmens que j'endure ;
Quelques foupirs trahiroient mes malheurs ;
Et je pourrois éteindre parmes pleurs
Ce feu facré , qu'une volupté pure
A chaque inftant rallume dans vos coeurs.
Loin d'écouter les accords de ma lyre ,
Recommencez dans vos tranſports divers
A feconder le Dieu qui vous inſpire :
C iij
54- MERCURE DE FRANCE.
Vo's moindres jeux valent mieux que mes vers.
Les traits du jour des portes de l'aurore
En un moment viennent frapper nos yeux :
Mais le temps vole encor plus vite qu'eux ,
Et le plaifir cent fois plus vite encore.
Malgré nos foins , nos regrets & nos voeux ,
De notre vie , au Printemps du bel âge ,
Ces deux rivaux fe partagent le cours ;
Mais le plaifir s'enfuyant pour toujours ,
Le Temps vainqueur de ce Dieu fi volage
Meſure feul le refte de nos jours ,
Et du plaifir détruit juſqu'à l'image.
Hâtez -vous donc de fixer l'inconſtant :
Confpirez tous pour lui couper les ailes ;
Préparez-lui des chaînes éternelles.
Mais comment faire ? hélas en un inſtant
Le plaifir prend mille formes nouvelles !
Ce papillon que mes yeux aujourd'hui
Ont vu captif dans vos mains innocentes ;
Que fçavons nous , peut- être étoit- ce lui !
Il careffoit mille rofes naillantes ,
Lorfque Mirtil épris de la beauté
De fes couleurs vives & nuancées ,
D'un cri perçant par l'écho répété ,
A raffemblé vos troupes difperfées.
Je vous ai vu dans vos premiers tranſports ,
Pour le faifir uniflant vos efforts ,
Tout épuifés de travers & de peines ,
OCTOBRE. 1764.
55
Au prifonnier donner enfin des chaînes :
Et je l'ai, vû , libre malgré vos fers ,
Au bout d'un fil folâtrer dans les airs.
Déjà Mirtil en reclamoit la gloire ,
Quand tout-à - coup dégagé de les noeuds
L'oifeau brillant eft allé fous vos yeux
Au premier Lys raconter la victoire .
Ce coup fatal a glacé votre coeur.
En vous voyant dans ce morne filence ,
Qui ne diroit que l'infolent vainqueur
A pour toujours emporté le bonheur ?
Non ; le plaifir n'a pas tant d'inconſtance
Et le voilà qui dort fur cette deur .
Dieux , qu'elle est belle ! & que les nouveaux
charmes
Auront bientôt diffipé vos allarmes !
Dès ce moment connoiffez tout le prix
De fa fraîcheur & de fon coloris.
Le papillon n'étoit rien auprès d'elle :
C'eſt - là le fort d'une Beauté nouvelle .
Que vois-je , ô Ciel ! En paffant dans vos mains
Par quel malheur s'eft - elle donc flétrie ?
Ranimez - la ; mais vos efforts font vains !
Elle a perdu la couleur & la vie ,
Et pour toujours elle vous eft ravie.
De cette perte , Enfans , confolez - vous :
Sur ces rochers & parmi ces cailloux ,
Quand vous voudrez , vous la ferez renaître
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
Auffi brillante & plus belle peut-être :
Car de vos mains les magiques refforts ;
A votre gré transformeht tous les corps .
Sur les objets que la Nature étale
A nos regards avides & jaloux ,
La nouveauté d'une main libérale
Répand un fel qui n'eft- là que pour vous.
Tout eft plaifir dans les tems de l'enfance :
Tout eft regret dans la vieille faifon :
Et de nos biens la douce jouiffance
Dans l'âge mûr s'empoiſonne d'avance ,
Par l'habitude , ou bien par la Raiſon .
Ces bois touffus , ces côteaux , & ces plaines ,
Et ce lointain qui fe perd dans les Cieux ,
Et des oifeaux les chants mélodieux ,
Et ce gafon qui pare ces fontaines ,
Ont épuifé mes defirs curieux ,
Lorfque le feu qui brille dans vos yeux ,
Avec le fang circuloit dans mes veines.
Déja chez moi le trifte fentiment
Raffafié de toute la nature .
Ne trouvant plus de nouvel aliment ,
Au fond du coeur languit fans nourriture ;
Et tous les jours je deviens la pâture
Des noirs foucis , de l'ennui deſtructeur ,
Et des regrets pires que la douleur ...
Quel fouvenir vient déchirer mon coeur !
' C'eſt donc en vain , fille fublime & tendre
OCTOBRE. 1764. 57
Que fur la tombe où je te vis defcendre
J'avois juré d'épargner à ta cendre
De ma douleur les lugubres accens ?
Chère Zirphé ! pardonne à ma tendreſſe
Quelques foupirs échappés malgré moi :
Le coeur rempli des preuves de ta foi ,
J'accomplirai cette affieufe promeſſe ;
Et déformais j'irai fur ton tombeau
Brifer enfin ma lyre & mon pinceau .
Par M. PECHMEJA .
J
A Madame De la R. BERN ,fur la
RECONNOISSANCE.
E crois comme vous , Madame , que
la vraie reconnoiffance eft auffi rare
que la véritable amitié. Ces deux fentimens
font exclus des coeurs par les
mêmes raifons. Il faut être né fenfible ,
droit & folide , pour devenir ami véritable
fans ces qualités effentielles à
l'amitié , il n'eft pas poffible non plus
d'avoir un coeur exactement reconnoiffant.
C'est peut- être auffi parce que les
Bienfaiteurs manquant , pour la plu
part , de ces principes de la bienfaifance
& de la générofité , qu'il y a prèfque
CY
58 MERCURE DE FRANCE.
autant d'ingrats que de perfonnes obligées.
Je ne veux pas approfondir cette queftion
; mais il eft fi ordinaire d'être Bienfaîteur
par orgueil ou par intérêt , fi
rare au contraire de l'être par . bonté de
coeur , qu'il feroit difficile que les hommes
, qui s'eftiment fi peu les uns les
autres , fuffent plus vrais dans leur reconnoiffance
, qu'ils ne le font dans leur
bienfaifance. Des Philofophes très-fenfés
prétendent que l'homme eft naturellement
ingrat , qu'il l'eft même dès
le Berceau : ce feroit encore une chofe
à difcuter . Mais en la fuppofant décidée
au déshonneur de l'efpéce humaine
, il s'enfuit que la vraie reconnoiffance
eft un fentiment d'autant plus
rare , qu'il eft plus eftimable , & qu'elle
doit être mife au nombre de ces Vertus
, qui coûtent à acquérir , &
que l'on
n'acquierre prèfque jamais quand on n'a
pas eu le bonheur de naître avec fon
germe . C'eft ce que le Chancelier Bacon,
auffi fameux ingrat que célébre Philofophe
, n'a que trop prouvé par fon
exemple.
Sentir un bienfait , defirer de le re-
* M. Greffet.
OCTOBRE. 1764. 59
connoître & de marquer avec joie l'obligation
qu'on en a , voilà la reconnoiffance.
Diroit- on , Madame , au premier
coup d'oeil fur cette définition
qu'il fût fi difficile d'être reconnoiffant?
Ne voyons - nous pas même tous les
jours mille perfonnes fe glorifier d'avoir
le coeur bienfait , & fe piquer de
la plus parfaite gratitude ? Mais fuivonsles
dans leur conduite & dans leurs démarches
, nous les verrons fuir leurs
bienfaîteurs , & craindre de s'humilier ,
s'ils cherchoient les occafions de pratiquer
la reconnoiffance qu'ils affichent
dans leurs difcours. Mde Deshoulieres
étoit bien füre du fait lorfqu'elle a dit :
Que chacun parle bien de la reconnoillance ,
Et que peu de gens en font voir !
Les hommes ont en effet trop d'amour-
propre, ou un amour- propre trop
mal entendu , pour être reconnoiffans
avec plaifir , comme ils ont trop d'am
bition & d'intérêts perfonnels pour être
véritablement amis . Il n'y a que les
coeurs nobles & folides , formés par la
fenfibilité & la probité , qui trouvent de
la grandeur d'âme dans la reconnoiffance.
Dès qu'on fe croit humilié par
un bienfait , il n'eft plus poffible d'en
Cvi
to MERCURE DE FRANCE.
être reconnoiffant . Si l'on fe confidére
au contraire , en qualité d'obligé , dans
le cas d'exercer une vertu pénible peutêtre
à l'amour- propre , mais évidemment
eftimable dans fes principes comme
dans fes conféquences ; le coeur
alors dicte la gratitude , & la pratique
de ce fentiment remet l'obligé , non
feulement de pair avec le Bienfaîteur ,
elle le lui rend même fupérieur.
Mais il faut de la délicateffe pour appercevoir
ce qu'il y a de favorable à
l'orgueil lui- même dans cette façon de
fentir un bienfait ; & malheureuſement
cette délicateffe eft d'une rareté infinie .
Les hommes ne font ingrats que parce
qu'ils regardent la reconnoiffance comme
une fervitude . S'ils avoient affez de
jufteffe dans l'efprit & d'équité dans le
coeur pour la regarder au contraire comme
un fentiment auffi noble que la générofité
, & même plus vertueux , l'ingratitude
feroit abfolument bannie de
la Société , ou ne feroit plus , comme
l'avarice , que le vice de quelques Particuliers
.
Croyez-vous , Madame qu'on ne
pourroit pas parvenir à façonner l'orgueil
des hommes fur cet article à leur
avantage ? On a réuffi à les rendre amOCTOBRE.
1764. 61
bitieux , braves , généreux , officieux
complaifans & polis par amour- propre ,
en leur faifant envifager de la gloire &
de la célébrité à acquérir ces épithétes
morales ; pourquoi ne réuffiroit-on pas
à les rendre reconnoiffans , en leur inculquant
dès leur enfance , en leur
prouvant dans un âge plus raifonnable ,
que la reconnoiffance éléve le coeur au
même degré d'honneur & de gloire que
la générofité ? J'avoue que la gratitude ,
formée par l'amour-propre, ne feroit plus
qu'une vertu factice : mais, hélas, qu'il eſt
peu de vertus aujourd'hui qui n'ayent
pas ce défaut !
Quand on juge les hommes fous les
yeux de l'éxacte vérité on ne leur
trouve que le vernis de la probité , ou
l'étiquette du fentiment ceux même
qui paroiffent les plus eftimables , n'ont
encore pour eux , le plus fouvent , que
le coloris de la vertu ; fes traits caractériftiques
leur manquent à l'examen,
Depuis longtemps les vertus ne font
plus que de convenance
, ou de convention
; un Philofophe qui ofe en
montrer de réelles , eft regardé & fiflé
comme un Misantrope & un Hottentot.
Je vous l'ai dit cent fois , Madame ,
& vous en êtes convenu , le bon ton
62 MERCURE DE FRANCE.
du Siécle ne permet plus ni la candeur ,
ni la délicateffe , ni la folidité des fentimens
; l'efprit de la fociété de nos
jours confifte à fe jouer réciproquement
les uns les autres. On a imaginé
une politeffe , & des bienféances ,
qui difpenfent de la réalité des vertus
du coeur qu'elles croyent repréfenter :
ce font de véritables Portraits à la S.....
qui mettent la perfidie à l'ombre fous
le profil de la fincérité. On eft faux ,
fourbe , méchant & c , fous les traits
enchanteurs de l'ingénuité , de l'amitié
, & de la bonté.
Voilà les hommes d'aujourd'hui ! &
c'est ce qui me faifoit penfer tout- àl'heure
qu'il feroit encore à fouhaiter
qu'ils fuffent reconnoiffans , au moins
par amour- propre. Au refte , il eft des
circonftances où je ne crois pas que l'on
pût s'exempter d'être ingrat par un autre
motif. Si la reconnoiffance coûte
à un coeur , à l'égard même des perfonnes
qu'il eftime ; à plus forte raifon ,
devient- elle un joug pénible & difgracieux
, quand on la doit à des gens
qu'on ne peut eftimer , & que l'on hait
peut- être autant qu'on les mépriſe.
Il eft aifé de reffentir avec plaifir une
reconnoiffance , que l'on s'eft une fois
OCTOBRE . 1764. 63
impofée , quoiqu'avec peine , quand on
a d'ailleurs des raifons d'aimer ou d'ef
timer fon Bienfaîteur ; on confond alors
fes devoirs avec fon inclination . Il femble
qu'en prouvant à ce Bienfaîteur ,
foit par des effets qui acquittent envers
lui , foit par l'aveu public & réitéré
de fes bienfaits , combien l'on eft fenfible
à fa bienfaifance ; il femble , dis- je,
qu'on ne lui prouve effectivement que
l'eftime & l'attachement que l'on fe fent
pour lui. Mais à l'égard d'un Bienfaîteur
faftueux ou intéreffé , dont les motifs
déshonorent les bienfaits , qui avilit
par conféquent dans le temps même
qu'il oblige peut- être effentiellement ;
convenons-en , Madame , il fautfavoir
fe refpe &terfévérement foi-même , c'eſtà-
dire avoir un amour-propre bien judi
dicieux , pour trouver de l'honneur à
être reconnoiffant ! Si le vice pouvoit
être pallié avec quelque juftice , ou s'il
étoit digne d'un coeur de fe difpenfer
d'être vertueux de peur de donner au
vice encore plus de fafte & d'impertinence
, on pourroit peut-être excufer
la multitude des ingrats par le grand
nombre des faux Bienfaiteurs . Mais non ,
il n'y a point d'occafions ni de fituations,
où un Bienfaîteur , quel qu'il foit , en
64 MERCURE DE FRANCE.
vînt - il même , par fon orgueil & l'injuftice
de fes procédés , jufqu'à perdre
fes droits , puiffe nous faire oublier à
fon égard les devoirs de la reconnoiffance.
Heureux les coeurs à qui il ne coûte
rien d'être équitables ! & qui dans les
devoirs de gratitude qu'ils ont à remplir,
ne confultent que la voix de la probité.
Sans examiner les motifs du bienfait , ou
le mérite de leur Bienfaîteur , ils fe fentent
liés à lui par des liens facrés qu'ils
respectent , & dont ils ne cherchent à fe
dégager par une reconnoiffance pratique
& effective , que pour devenir euxmêmes
auffi généreux qu'ils étoient dignes
qu'on le fût à leur égard .
Plus heureux encore les coeurs , qui
ne contractent les obligations de la reconnoiffance
qu'avec des Bienfaîteurs
qu'ils eftiment & qu'ils pourront eftimer
roujours ! Ils font certains de n'être jamais
humiliés par un bienfait ; ils ont
la douce perfuafion que leur gratitude
aura toujours une vertu aimable pour
objet.
Mais ce bonheur n'eft pas au choix de
tous les hommes , & mille circonftances
, indépendantes de notre façon de
penfer , ne nous mettent hélas ! que
OCTOBRE. 1764. 65
trop fouvent dans la fatale néceffité d'avoir
plus d'obligation à l'orgueil qu'à la
vraie bienfaiſance .
Concluons-en , Madame , que fi la
reconnoiffance eft l'une des plus belles
vertus & des plus indifpenfables de l'humanité
, il n'eft cependant pas poffible
qu'elle foit dans tous les coeurs un fentiment
, & qu'il fuffiroit , pour qu'il n'y
eût plus d'ingrats dans la Société , qu'elle
devint dans les hommes , moins bien
nés , l'une des vertus de l'amour- propre.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D. P.
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur
la Statue du ROI élevée à Reims..
LA Ville de Reims , Monfieur , à
l'exemple de la Capitale & des principales
Villes du Royaume , a voulu élever
une Statue au ROI BIEN- AIMÉ
qu'elle a vu facrer le 25 Octobre 1722 .
Auffi flattée de cette augufte prérogative
, qu'heureufe fous un régne fi
glorieux , j'ai cru qu'elle verroit avec
plaifir exprimés au bas de ce Monument
66 MERCURE DE FRANCE.
illuftre les fentimens de fon amour par
ces quatre vers préſentés le 19 Juillet
dernier.
Citoyens , Lours eft fidéle
Aux fermens qu'il fit dans vos murs ;
Tranſmettez aux Siécles futurs
Votre bonheur & votre zéle.
Je laiffe à juger fi j'ai été le digne
interpréte d'un éloge auffi jufte & d'un
devoir auffi mérité.
J'ai l'honneur d'être , & c.
HAVE , Avocat en Parlement.
Reims , 20 Septembre 1764.
VERS envoyés d'Allemagne à Mlle
CLAIRON , avec des morceaux d'ambre
, où différens Infectes fe trouvent
renfermés.
BEELLLLEE Clairon , tendre fille des Arts ,
Vous qui d'un jeu fi noble & d'une voix fi pure ,
De Melpomène aiguifant les poignards ,
Nous faites friffonner fans hair la Nature !
Par un prodige aux Actrices nouveau ,
Curieuſe non pas de pompons ou de martres ,
OCT OBRE. 1764. 67
Vous avez defiré qu'un rival de Descartes
Allât vous conquérir une abeille au tombeau.
Si l'ambre eft une écume ou le firop d'un cèdre
Nos Sarmates n'en voyent rien ,
Mais ils fçavent déja très - bien
Que le chafte Hyppolite en vous doit aimer
Phèdre.
Des bords de la Baltique on met à vos genoux ,
Ces jeux des élémens , ces vermiffeaux cailloux ;
Le Sage d'Alembert m'en a donné l'idée ,
Et le fort a voulu qu'un courageux. Teuton
Offrît à la fière Médée
Une mouche au lieu d'un dragon.
Si votre goûr , las de chofes légères ,
Eût préféré quelques gros commentaires ,
De par vos yeux j'en chargeois un Vaiſſeau ,
Prèfque auffi lourd que le Suiffe R ...
Dans quelle nuit fa barbare éloquence
Vouloit plonger les graces de la France !
Clairon n'eût point parlé ! Montesquieu point écrit
J... J ... écrivant feul eût été bel- efprit !
Malheureux l'homme fans organe
Que les talens n'ont pu toucher !
Malheureux , qui , fur un rocher
Sans mourir peut voir Ariane !
Si dans le Nord mille Amans
T'adorent fans t'avoir vue ,
Quel trouble une âme éperdue
Doit goûter à tes accens !
68 MERCURE DE FRANCE.
L'audace de Corneille & fes vifs fentimens
Semblent pris dans ton coeur; fur fon vers indocile
Tu répands avec choix la douceur de Virgile.
O mère du Coftume ! Electre n'ofe plus
Gémir en grand panier ; le fauvage Brutus
Nemettra plus de gands pour égorger fon père.
Mon fiécle a fait Clairon , fa pupile l'éclaire ;
Telle autrefois chez les Grecs ingénus ,
'Afpafie inftruifoit Socrate en l'art de plaire.
Emule de nos Arts , de toutes nos vertus ,
Déja Londres foupire ; & jaloux de fa gloire ,
Garrick vole à Paris , il tremble , il ne peut croire ,
Qu'Alzire , Elizabeth , la foeur d'Heraclius ,
Au Bréton intrepide arrache tant de larmes ;
Que le Turc inconftant , mais fidéle à tes charmes,
De retour au Sérail , néglige fa Houri ,
Et qu'un Roi philofophe , illuftré par fes armes ,
Youdroit te voir, t'aimer , t'entendre à Sans -Souci.
OCTOBRE 17647 65
A une Dame qui avoit foutenu que la
femme devoit avoir la prééminence fur
avoir été créée la derl'homme
, pour
nière , & dont j'avois combattu le fem
timent.
IRIS , je rends enfin les armes.
Cet homme formé de limon ,
D'an féxe qui confond jufqu'à notre Raffon
Pourroit- il balancer & l'efprit & les charmes
Ah , quand je vois en vous
Tous les talens de plaire ,
Une épouſe fi chère au plus cher des époux
Une fidelle amie , une fi tendre mère :
Divine Le Vaffeur , tréfor d'un feul Mortel ;
Dans l'ardeur qui m'enflamme ,
Je conçois qu'une femme
Peut être duTrès-haut le chef-d'oeuvre immortel
LETTRE de M. le Chevalier *** à un
foi- difant honnête-homme. Traduction
du CRAFTSMAN , Ouvrage
périodique Anglois.
Vous , Monfieur le Baronet , vous ,
70 MERCURE DE FRANCE.
mon ami Non , vous n'avez jamais
été digne de l'être . Comment ofezvous
prononcer un nom fi doux ? vous
honnête - homme ? vous qui pour féduire
ma crédulité provinciale , n'êtes
jamais forti des principes ténébreux
des plus lâches trahiſons , & de la plus
artificieufe hypocrifie ; allez porter
ailleurs le vernis qui cache la difformité
de votre caractère : vous êtes
démafqué.
Je vous ai trouvé jouant le rôle de
beinveillant , dans une Famille de gens
de bien , où mon coeur alloit choisir
une femme. Sans connoiffance des
moeurs du beau monde , j'ai été fenfible
à vos foins officieux pour accélérer
difiez -- vvoouuss , le bonheur d'une jolie
perfonne & celui d'un bon Gentilhomme
de Province honoré de votre amitié.
Je prodiguai ma reconnoiffance à un
traître qui ne cherchoit qu'à mettre en
fureté les projets de féductions , pour
jouir en repos fous le voile de la confiance
& du mariage du coupable fruit
de fes intrigues .
Comment n'aurois - je pas été trompé
& par vous ,Monfieur , le Baronet & par
un monftre habillé en Miniftre , avec
lequel vous étiez en fociété de malice
OCTOBRE 1764.
7 ་
& de bonne fortune ? Cet homme qui
employe fi fcrupuleufement les revenus
d'un Bénéfice qu'il a eu l'adreffe d'excroquer
à la Cour , à corrompre l'innocence
, eft d'autant plus dangereux qu'il
a beaucoup de foupleffe & d'efprit .
Je fçai , Monfieur , que le vieil honneur
, père & foutien des vertus de nos
Ancêtres , n'eft plus qu'une chimère ridicule
, felon l'élégante façon de penfer
de ce qu'on appelle aujourd'hui les Gens
du bel- air , je me fuis foumis comme un
autre à une mode défavouée par la confcience
& par la nature , & j'ai trouvé
tout fimple que vous ayez été l'Amant
de ma femme.
Au lieu de faire un éclat fcandaleux
qui ne fait qu'aigrir & répandre les
maux domestiques , j'ai doucement
jetté fur vos plaifirs le voile du filence
& de la difcrétion , en me réſervant
dans l'âme l'espoir confolateur de ramener
à fes devoirs une femme égarée ,
qui fans vous , ne fe feroit peut-être jamais
oubliée . J'avoue que je ne fuis
fait pour vous difputer la préférence ;
mais je n'aurois pas dû m'attendre que
pas
vous euffiez voulu unir dans votre coeur
pervers , le plaifir d'être aimé d'une jolie
femme , à celui de la brouiller avec
72 MERCURE DE FRANCE.
fon mari en le lui rendant odieux par
des imputations atroces.
Quelfruit pouviez-vous attendre d'un
divorce qui ne pouvoit éclater qu'aux
dépens de vos plaifirs ? Que ne jouiffiez-
vous tranquillement des bienfaits
de l'amour ?.... Mais êtes- vous fait
pour
fentir l'amour ? Il a fallu céder à votre
mauvais génie ; & pour égayer vos loifirs
, & fortir du fommeil de la faciété
vous avez abufé de la jeuneffe d'une
étourdie pour la rendre infociable après
l'avoir rendue criminelle .
Cependant ma conftante modération ,
des Lettres mal-adroitement perdues ;
les murmures de la calomnie & peutêtre
le dégoût qui fuit toujours le vice
& laiffe enfin parler le remords ; tout
cela a fucceffivement déchiré le bandeau
qui couvroit les yeux de cette vic- 、
time de vos fantaifies. En revoyant
la pureté du jour , fes yeux fe font remplis
de larmes amères. Le coeur brifé de
douleur & fatigué de porter le joug d'un
Tyran, elle eft venue dépofer dans mon
fein l'aveu de votre conduite & de toutes
fes foibleffes. Elle m'eftimoit affez
pour ofer fans crainte faire une démarche
qui , quand elle eft de bonne foi ,
mérite toujours un pardon généreux ,
J'ai
OCTOBRE. 1764. 73
J'ai eu la patience de lire vos Lettres
pleines de fophifmes & des principes qui
vous font familiers . Selon votre fublime
façon de penfer , l'adultère , le vol ,
le facrilége , le mépris des parens & des
loix les plus facrées ne font que des mifères
, & les devoirs de la fociété que des
conventions pour attrapper les Sots . Cependant
vous vous parez à tous propos
du beau titre d'honnête - homme , quelquefois
d'homme honnête & toujours
d'honnête créature . Quelle profanation!
que de mépris infpirent ces honnêtes
créatures qui abuſent impunément d'un
mot dont elles ne connoiffent feulement
la valeur ! Comment fe mettre à l'apas
bri de cette fourmillière de fripons qui
fe placent fans façon dans la lifte des honnêtes
gens , pour être fcélérats avec plus
de décence & de fûreté ? Tout homme
qui fait parler là- deffus fa langue au lieu
de fes actions , eft un fourbe : J'en appelle
à l'expérience. Avez -vous befoin ,
Monfieur , pour augmenter votre bienêtre
, de recourir à tant de menfonges calomnieux
, & de faire entrer dans une
âme facile & naturellement portée à
vous croire , le poifon de la jaloufie &
le dégoût des bienféances ? Pourquof
me peindre avec des couleurs fi noires ,
I. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& j'ofe dire , fi peu méritées ? Comme
un infame qui va dans les afyles de la
débauche , chercher le venin qui peut
corrompre la fanté de fa femme , dont
il defire & médite la mort . Peut - on ,
fans frémir , imaginer des horreurs fi
groflières ? Vous ajoutez que vous avez
trouvé fur ma table des Lettres galantes ,
dont votre fcrupuleufe probité vous a
empêché de faire ufage , pour prouver
le défordre de ma vie à celle à qui vous
l'avez rendue fi funefte . Quelle probité,
jufte Ciel Mais , Monfieur l'honnête
homme , eft-ce auffi par prcbité que
vous avez dreffé un projet de féparation
& fait un legs d'un bien que vous n'avez
jamais eu ? Que vous avez foufflé
le feu de la difcorde dans des coeurs unis
par le fang & par la reconnoiffance ?
que vous avez immolé à vos noirceurs le
bonheur d'un homme qui ne vous avoit
jamais fait de mal & qui ne vous vouloit
que du bien ? Que du récit de votre intrigue
avec une petite femme qui vous a
couté beaucoup d'argent , vous avez ingénieufementamufé
des gens de qualité
quifont peut-être femblant devous aimer,
parce que vous êtes le très - humble valet
de leurs paffions , ou de leurs fottifes ?
C'eft vous , Monfieur , qui coûtez à cette
OCTOBRE. 1764. 75
infortunée l'eftime du monde & tout le
bonheur queje lui deftinois. Elle devoit
peut-être payer plus cher encore le malheur
de vous avoir connu .
Vous avez un peu chanté la Palinodie
fur ma bonne nobleffe de Province ,
& vous me réduifez à l'état d'un petit
Gentilhomme qui eft venu chercher for
tune à Londres. Pour vous , Monfieur ,
vous avez dédaigné le titre de Baron ,
héréditaire dans notre branche aînée
parce qu'il y a trop de Faquins titrés dans
la Capitale. Mais votre âme honnête ne
fe fouvient donc plus qu'elle doit fon
entrée à la vie à un pauvre Payfan élevé à
l'emploi de Commis *? Que tous vos parens
font de refpectables Laboureurs
que vous avez oubliés & méconnus dang
vos hautes deftinées ?
Ma prudence me fait prendre fur ces
forfaits mis dans leur plus grand jour ,
le parti le plus propre à fauver ,, s'il fe
peut , les reftes d'une réputation qui vous
a été facrifiée. Mais croyez- moi , Monfieur
, renoncez à l'imprudent projet de
revoir déformais une femme défabufée
& peut - être convertie ainfi qu'un
homme qui ne vous fait pas l'honneur
* Aux Barrières d'Oxorford.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
de vous haïr , mais dont le mépris eft
fans retour.
Si c'eſt un malheur pour une femme
de fe laiffer féduire aux attraits de
l'infidélité , c'en eft un bien plus grand
encore d'être la proie d'un Fat ou
d'un Méchant , perturbateur de fon repos,
inftrument de fes torts & deftructeur
de fa gloire. Dans tous les cas , un vraiment
honnête-homme , & qui l'eft fans
s'en vanter , ne donne que des confeils
falutaires , bienfaifans & généreux ,
parce qu'il eft de fon intérêt que la femme
qu'il aime , foit toujours heureuſe
& eftimée.
Je fuis & c .
A Londres , le ....
VAUDEVILLE.
COnnoiffant le danger extrême
Du mal qui trouble ma Raifon ,
Je voulois ignorer moi-même
Si j'étois ton Amant ou non.
Une rougeur enfantine
Vint détruire ce projet.
Pourquoi m'en faire un fecres
Flore , puifqu'on le devine ?
OCTOBRE . 1764. 77
Je me difois avec triſtelle ,
Quand je vis ce front enchanteur :
Eft- ce un mouvement de tendreffe ,
Qui fait ainfi battre mon coeur >
Une rougeur enfantine ,
M'a montré ce que c'étoit.
Pourquoi m'en faire un fecret ,
Flore, puifqu'on me devine ?
On demande avec un fourire ,
Pour qui j'ai fait cette chanſon ?
Au lieu de parler je foupire
Quand il faut prononcer ton nom.
Une rougeur enfantine
Augmente encor le foupçon ,
Pourquoi m'interroge- t- on ,
Flore , puifqu'on me devine ?
Si l'on parle de quelque Belle
Que tout le monde doit aimer
Mon coeur qui connoît le modéle , }
Tremble toujours de te nommer.
Une rougeur enfantine
Peint ce que je ne dis pas .
Pourquoi le cacher hélas !
Flore , puifqu'on le dévine
Lorfque je fuis devant ta mère ,
J'affecte un maintien férieux ;
D iij
78 MERCURE DE FRANCE ,
Mais en fecret je confidére
Si tu jettes fur moi les yeux.
Une rougeur enfantine
Me trahit au même inftant.
Pourquoi me déguiſer tant ,
Flore , puifqu'on me devine ?
Quand fur le foir dans la campagne
Tu te promenes avec moi ,
J'offre mon bras à ta compagne ,
Mais je ne le donne qu'à toi.
Une rougeur enfantine
De ce choix dit le fujet.
J'ai beau faire le difcret ;
Ta compagne me devine .
Je te dis d'un air de mystère ,
Preffant ton bras contre mon ſein
Je voudrois , Flore , être ton frère !
Puis je te ferre encor la main.
Une rougeur enfantine
Te décéle d'autres voeux.
Je les cache de mon mieux ;
Flore , mais on les devine.
Je le vois trop , charmante Flore ,
C'eſt en vain que je ſuis diſcret 3
Tout te diroit que je t'adore
Quand ma bouche te le tairojt
OCTOBRE . 1764. 79
Une rougeur enfantine
Chaque jour me trahiroit .
Pourquoi t'en faire un fecret ,
Flore , puifqu'on le devine ?
Par l'Auteur de l'Epitre à Ménalie.
MADRIGAL
A Mlle DU BOIS, habillée en Médecin
dans la Comédie du M ALAD
IMAGINAIRE.
Sous cet habit que vous paroiffiez belle !
Pour vous gagner tous les coeurs à la fois
C'étoit fans doute , ô charmante Dubois !
Du Dieu d'amour une rufe nouvelle.
L'illufion couronna fon deffein :-
Tel qui n'étoit inftruit de ce mystère ,
Difoit tout haut : c'eſt l'Amour Médecin ;
Qui le fçavoit , vous prenoit pour la mère
R. D. L. C.
J
SUR L'ORIGINE DE LA
NOBLESSE FRANÇOISE .
E cherche la fource de cette diftinction
, qui fait que les hommes font No-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
bles ou Roturiers dans une même Société
, comme dans une même forêt les
arbres font chênes ou hêtres. Je ne dis
pas que la Nature ait fait l'inégalité des
conditions : mais quoique cette inégalité
foit notre ouvrage , elle n'en eft pas
moins le caractère qui nous diſtingue .
Si Caïn & Abel étoient Nobles , comme
l'a dit l'Ami des hommes , les Roturiers
feroient donc une efpèce qui a degénéré ?
M. de Mirabeau ne le penfe pas , fans
doute. La Nobleffe eft une dignité factice
. On eft Noble , parce qu'on mérite
l'annobliffement par les actions qui
le procurent , ou parce qu'on defcend
d'Ayeux qui l'ont mérité. Le Citoyen
annobli ne voit plus que des Gentils-
Hommes dans fa poftérité. C'eſt le fauvageon
devenu Oranger , par la Greffe :
il ne produira que des femences d'Oranger.
Sil'Héroifme étoit l'unique route
qui procurât la Nobleffe , le defir de
l'obtenir feroit une fource intariffable
de héros. On néglige cette route , quand
on peut parvenir par d'autres moyens ;
& ces moyens allient fouvent au corps
de la Nobleffe des tiges qui l'aviliroient
s'il étoit poffible de l'avilir.
Un Kam de Tartares traînant à fa fuite
200-000 Efclaves , avec lefquels il enOCTOBRE.
1764. 81
vahit un Empire à fa bienféance , y éta
blit fon pouvoir. Les Efclaves qu'il foumet
, comme ceux qui le fuivent , obéiront
à fes volontés : ils ne fe douteront
pas que la Nobleffe eft une diftinction
flatteufe. Ne la cherchons donc point
dans les atrocités du Defpotifme.
Un Solon , un Lycurgue élevans leurs
compagnons au fentiment de l'égalité ,
leur ôtent tous les moyens d'arriver à
l'idée des diftin&tions, D'où leur viendroit
cette idée ? On ne leur tolère prèfqu'aucune
des affections de la Nature :
fouvent ils ne connoiffent pas le doux
nom de Pères. Leurs enfans font ceux
de la Patrie , à laquelle ils doivent tout
leur amour. Si quelqu'un fe diftingue
par des vertus, un odieux Oftracisme l'en
punira. La Nobleffe n'eſt donc pas née
dans les démocraties. Quand elle s'y
rencontre , elle eft le vice qui les détruira.
Jafon afpirant à la Conquête des Tréfors
de la Colchide , s'affocie à des Héros
qui lui reffemblent. Le Vaiffeau qui
les porte eft l'image des Monarchies. Ce
n'eft pas que je croye que les Grecs
ayent été les Inventeurs de la Nobleffe':
Je prouverois, s'il en étoit befoin , qu'elle
exiftoit avant eux. Mais il ne s'agit point
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
ici des Nobleffes Afiatiques . Elles ont
été détruites , ou abbruties par les fers
du Despotisme.
Clovis , Conquérant des Gaules , eut
des compagnons qui font les tiges det
nos familles Nobles. On vous dira que
les Francs prirent l'idée des diftinctions ,
des Romains : l'Ayeul des Pepin & Capet
, ce Ferréol qui fut gendre de Clovis,
& qu'on prétend avoir été Sénateur des
Gaules , étoit Romain , & un de ceux
qui apellerent Clovis . N'en croyez rien ;
les Gaulois , déja Chrétiens , n'euffent
pas voulu d'un Payen pour Maître ; &
ce Payen, deftructeur des Romains , n'eût
pas donné fa fille à un Romain. Lest
Francs avoient des Loix & des diftinctions
dans leurs forêts : ils confervérent
fi long- tems leurs Loix dans les
Gaules pourquoi n'auroient -ils pas
confervé de même leurs Titres de Comtes
, de Leudes, & d'Antrafthions, qu'ils
ne tenoient pas des Romains ? J'admire.
autant que qui ce foit , les vertus auxquelles
s'élevérent les petits - fils des
Voleurs & brigands que Romulus s'étoit
affociés mais ces vertus ne me font pas
fentir en quoi la Nobleffe Patricienne
auroit plus d'éclat . J'aimerois bien autant
attribuer la Nobleffe aux Gaulois.
OCTOBRE . 1764 . 83
Les Romains que foumit Clovis, ne l'étoient
que par adoption . Ceux des Gaulois
qu'on n'honora point du droit de
Citoyens Romains , demeurerent Efclaves
& ils l'étoient encore lors de l'invafion
de Clovis. Devenus Serfs des
Francs , le Cens fut la marque de leur
fervitude . Le Cens étoit une redevance
réelle & perfonnelle : elle étoit due par
certaines terres , qui ne pouvoient être
poffédées que par les Seifs. Nous retrouvons
les veftiges du Cens , dans les
Tailles , & les rentes féodales , qui ne
font plus les preuves de la fervitude.
La claffe des Serfs fut éteinte par l'Edit
de 1315 : Edit admirable , s'il eût été
dicté par l'amour de l'humanité !
Avant cet Edit , la Nation étoit compofée
des Nobles , des Francs , & des
Serfs. M. de Montefquieu l'établit juſqu'à
l'évidence . Malgré fes preuves ,
on renouvelle les opinions contraires.
L'Auteur des Lettres fur l'origine de la
Nobleffe, récemment imprimées à Lyon ,
& qui font remplies de bonnes chofes ,
veut qu'il n'y ait eu qu'un ordre de Citoyens
parmi les Francs , parce que ,
dit- il , les diftin &tions étoient attachées
à la poffeffion des Fiefs. Il eft facile de
dire que M. de Montefquieu fe trompe :-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mais on ne le prouve point par des
fuppofitions.
Le Franc , ou homme libre , n'étoit
ni de naiffance à fe recommander par
un Fief , ni affranchi de tous Tributs.
Il payoit ce que nous nommons aujourd'hui
Uftenciles. Mais on ne pouvoit
pas plus l'impofer au Cens que le Noble ;
& on les obligeoit l'un & l'autre à fe
déffaifir des terres , qui par leur nature ,
étoient fujettes à ce droit. C'est ce que
M. de Montefquieu prouve par des Citations
fans nombre , & qui ne font
point hazardées , comme on a eu la témérité
de le dire . Il exiftoit donc une
claffe de Citoyens qui pouvoient obtenir
les Bénéfices , une claffe de Citoyens
qui ne le pouvoient pas , & enfin la
claffe des Serfs foumis au Cens. Les
diftinctions étoient donc fucceffives.
Clovis , dit Gregoire de Tours , reciamoit
un jour pour fa portion du butin ,
un Calice qu'il vouloit prendre . Un
Soldat lui répondit , en coupant le Calice
en deux , que le partage du butin
étoit le droit de la Conquête. Un Soldat
qui n'eût été grand que par la poffeffion
annale d'un Fief, eût- il ofé tenir ce langage
à fon Souverain ? Je ne fuis
pas
fervile admirateur des fentimens de
le
OCTOBRE . 1764. 85
M. de Montefquieu , mais je ferois de férieufes
réfléxions avant de prononcer
qu'il fe trompe. De ce que plufieurs Auteurs
ne parlent point des hommes de la
feconde claffe , on en a conclu que les
Magiftrats ont toujours été le Tiers- état.
C'eft une erreur . Le Tiers - état étoit
compofé des Syndics , Echevins & Députés
des Francs. Je voudrois bien qu'on
pût me dire à qui appartenoit la qualité
de Magiftrat avant S. Louis ? Juger, étoit
la fonction des Nobles , & la prérogative
des Fiefs . Loifeau traite les Juftices
féodales d'ufurpations : le prouvet-
il ? Prévenu que les Francs n'étoient
que des Barbares , il attribuoit tout aux
Romains. Il cherche l'origine desJuftices
féodales dans le Code & dans le Digefte;
& comme il ne l'y trouva point , il aima
mieux fuppofer une ufurpation , que
de chercher cette origine dans des abîmes
de vieilles chroniques. Il y eût vu
que les Comtes, Leudes , & Antrufthions
jugeoient leurs hommes dans la Germanie.
Ils en apporterent l'ufage avec eux ;
& ils le conferverent jufques aux tems
de l'abrogation de la loi des combats
qui fit une fcience du droit de juger.
Les Nobles étoient donc les Magiftrats.
Si leur goût pour l'ignorance les déter-
2
86. MERCURE DE FRANCE .
mina à s'abstenir de cette fonction , ils
ont tort d'en prendre aujourd'hui le
prétexte de l'avilir.
un
Les Francs confondus avec les Serfs
par l'Edit de 1315 , eurent plus que
jamais le defir de s'annoblir , fi naturel
dans les Monarchies ; & ils y parvinrent
par différens moyens d'où il refulte
que nos Nobles ne font pas tous les
defcendans des Compagnons de Clovis .
La poffeffion d'un Fief devint un titre
de Nobleffe . Pour faire de nouveaux
Nobles , on changeoit les terres allodiales
en Fief; & les Francs auxquels
elles appartenoient , devenoient Nobles.
Le fervice devint encore
moyen d'Annobliffement. Le Franc ,
qui fans fe borner au fervice qu'il
devoit fous le Comte , à raifon d'un
homme par quatre manoirs , fuivoit fon
Souverain à la Guerre , devenoit Noble
de nom & d'Armes , Philippe le
Hardi imagina un troifiéme moyen :
il donna des Lettres de Nobleffe , à titre
de récompenfe. Bien-tôt on les prodigua;
témoin la Déclaration de Charles V
qui eût annobli tous les Bourgeois de
Paris , fi on ne l'eût modifiée . L'Or.
donnance de Blois fupprima l'anobliffement
par Fiefs : & Henri IV , en 1600 ,
OCTOBRE. 1764 .
87
1
ôta ce privilége au fervice . La Loi refpectable
qui vient de le lui rendre , n'eft
pas l'ancien abus ; elle prefcrit des tems ,
des conditions , & elle veut qu'on obtienne
les Lettres qui feront le titre de
la conceffion.
N'allons pas demander des titres aux
anciens
Nobles ; ils n'en ont point.
Quels feroient
ceux des defcendans
des
Compagnons
de Pharamond
& de Clovis
? Ils n'apporterent
de leurs Forêts ,
que leur courage
& leur ignorance
.
Quelles
Lettres produiroient
les Annoblis
par fief ou par fervice ? On ne leur
en donnoit
point ; & ils n'en demandoient
pas. Le courage
étoit le titre le
plus refpecté
dans ces temps . On fçavoit
le battre , c'étoit même un devoir ;
mais on s'en faifoit un autre de ne fçavoir
ni lire , ni écrire. Auffi le fervice
étoit-il l'unique
occupation
des Nobles.
C'est parce qu'il l'eft toujours , qu'on a cru
qu'il appartenoit
exclufivement
à la Nobleffe.
" La conftitution
de ce Royaume,
» dit Matharel , eft fi excellente
, qu'elle
» n'exclura
jamais les Citoyens du plus
» bas étage des dignités les plus relevées.
Maxime
très- fage dans une Monarchie
,
qui a intérêt de laiffer a tous l'efpoir des
diftinctions
. Le fervice étoit le devoir des
88 MERCURE DE FRANCE.
Nobles; maisil étoit auffi celui des Francs,
& cela doit toujours être. Pourquoi la
fource des Militaires eft- elle intariffable
en France ? C'est que l'honneur nous
dit que nous ne fommes François qu'autant
que nous partageons les fentimens
d'Héroïfme qui font héréditaires au fang
illuftre de nos Rois.
Je viens de faire voir que l'Immortel
Auteur de l'Esprit des Loix a prouvé
que la Nobleffe étoit une diftinction
établie pami les Francs avant la Conquête.
Il feroit beau d'indiquer préfentement
les caufes , les temps & les lieux
de fon inftitution . Cette recherche me
force d'entrer dans les fiécles de l'état de
Nature. J'épargnerai les aridités de cet
états; je n'offrirai que des hommes fimples;
la fociabilité les fera paffer au fentiment
des vertus , qui n'eft pas propre
aux hommes du véritable état de Nature
, s'il exifte. Des befoins imprévus
les conduiront au fentiment de la diftinction
des rangs , & ce fentiment fera le
créateur de la Nobleffe & des Monarchies.
Tentons l'efquiffe de ce tableau.
Le hazard avoit raffemblé dans un
canton de la Germanie , peu diftant des
bords de l'Elbe , trois ou quatre mille
Sauvages de féxe différent. Le defir de
OCTOBRE. 1764 .
la fureté les porta à s'unir : & ils le firent
fans conditions ; ils ne fe doutoient
pas que toute affociation en exige . Celle
de s'aimer les uns les autres , par exemple
, eft la plus importante de toutes ;
elle a même mérité le titre de Vertu.
Ils l'ignoroient ; cependant ils s'aimerent,
dès qu'ils furent affociés , parce que la
vertu fut toujours le premier effet de la
fociabilité. L'induftrie , fans doute , eft
le fecond. Ces hommes éclairés par un
fage Vieillard , apprirent à cultiver
planter & enfemencer un champ voikin.
Ils travailloient alternativement à ce
champ : & nul d'eux ne s'en difpenfoit,
quoiqu'ils ne s'en fuffent point impofé
l'ordre . Exceptons-en ceux que l'âge &
les infirmités mettoient hors d'état de
remplir leur part des travaux. Dans les
Républiques de Platon & d'Ariftote on
eût refufé les alimens à ces malheureux,
parce qu'ils n'avoient plus la force de fe
les procurer. Ce Peuple moins fçavant
affiſta les infirmes , comme les mains fe
portent à foulager un pied qui fouffre.
Tels font les confeils que donne la Vertu
, quand elle n'eft alterée par aucunes
impulfions. Mais cette Vertu n'eft pour
ainfi dire , que paffive dans les dangers ,
fi quelque fentiment plus actif ne fe
go MERCURE DE FRANCE.
joint à elle. Amateurs de la Vertu , ne
me condamnez pas fans m'entendre!
Un animal vorace defcendit un jour
dans ce champ. Il y furprit un des trente
travailleurs ; il l'emporta vers la Forêt ,
& le dévora prèfqu'aux yeux des autres
. Ceux - ci retournerent à l'habitation ,
y intimidèrent tellement les coeurs
qu'on ne penfa point à l'ouvrage du
jour fuivant. La vertu ne difoit rien à
ces hommes confternés. Un des témoins
de l'accident eut plus de fermeté.
» Amis ! leur cria- t-il le lendemain , je
» retourne au champ.Qui de vous ofe m'y
fuivre » ? Sa réfolution étonna. Huit
à dix Sauvages fe préfentèrent à lui ;
leur éxemple en ramena jufqu'à trente ;;
& comme c'étoit le nombre ordinaire
il partit avec eux. Is firent le travail , &
revinrent enſemble . Le même y en
conduifit trente autres les jours fuivans ,
avec un égal fuccès. On ne penfoit
prèfque plus au périt , lorfque l'animalreparut
au huitiéme jour. Il furprit , enleva
& dévora un des Sauvages , comme
il avoit fait le premier. Aux cris affreux
qu'il jettoit , les autres fe fauve- '
rent , & par les récits qu'ils firent de la
force , de la grandeur , & de l'agilité du
monftre , qu'ils avoient à peine apperOCTOBRE
. 1764. 91
çu ; ils glacèrent tous les efprits . La
Vertu ne leur étoit d'aucun fecours.
Le feul qui eût confidéré l'action de
fang froid , fut le feul qui n'en dit rien .
C'étoit lui qui , depuis huit jours , conduifoit
les travailleurs. Il revint longtems
après les autres. Il étoit trifte &
rêveur ; il fuyoit ceux qui l'interrogeoient
; & comme le nombre en augmentoit
à chaque inftant , il ſe réfugia
fur fon gafon , s'y affoupit , &
y fut agité par un rêve , qui fit fur lui
l'impreffion la plus vive . Il apperçut les
Sauvages dévorés . » Cher Frère , lui di-
» foient-ils , vange -nous , & fois le li-
» bérateur de la Patrie . Voilà fon enne-
" mi , frappe-le de ce pieu. » Dans l'inf
tant il apperçut le monftre ; il l'attendit
armé du pieu qu'on venoit de lui préfenter
, & il lelui enfonça dans la gorge.
L'agitation le réveilla. Défolé de voir
que ce n'étoit qu'un fonge , il fe propofa
de le réaliſer ; il en arrangea les
moyens ; il quitta fon gafon , & il courut
éveiller les Sauvages qui l'avoient
fuivi la premiere fois : il les jugeoit les
plus braves de la Nation . » Allons au
champ, leur dit- il : nous n'avons rien à
>> redouter; il ne reviendra qu'au huitiéme
jour. C'eftici , pourfuivit-il , lorsqu'ils
92 MERCURE DE FRANCE .
"furent arrivés , qu'il a furpris nos fre
res ; & c'est ici que je l'attendrai ſeul
»pour le combattre , le vaincre , ou mourir.
Ces deux chênes entrelaffés feront
» mon afyle contre fa première impétuo-
»fité. Vous en ferez les témoins , chers
> amis , du haut de ce côteau . Quand le
" monftre s'affoiblira , vous viendrez fur
» lui; s'il fuit,vous le fuivrez aux traces de
» fon fang ; vous ne le quitterez pas qu'il
» n'expire mais il faut nous charger
>> feuls du travail juſqu'à ce jour. » Ils le
lui promirent , & ils le firent. Chaque
jour il les exerçoit à combattre avec des
pieux , dont il leur donna l'idée.
»
Il raffembla fon monde avant le lever
de l'Aurore du huitiéme jour . Prêt
à partir , il vit que cent jeunes Sauvages.
armés de pieux , fe difpofoient à le fuivre
, ille leur défendit . » Ce feroit aug
» menter le nombre , & fans doute em-
» pêcher l'ennemi de paroître. » Eh ! qu'y
gagnerions - nous ? C'eft fa mort qui
»nous rendra la fùreté. » Après ces
mots , il fe mit à la tête de fes foldats ;
il les conduifit à leur porte ; il leur renouvella
fes ordres , & fe rendit fous
fes arbres . Il les mefure des yeux , il y
grimpe , il en defcend , il acére fon pieu ,
& de moment en moment , il porte fes
regards autour de lui .
OCTOBRE . 1764. 93
Vers le milieu du jour il vit la bête :
elle paroiffoit chercher fa proie. Il s'en
fit remarquer auffi-tôt elle dirige fes
pas de fon côté , mais lentement , &
par de longs circuits. On eût dit qu'elle
craignoit de l'effrayer. Elle n'étoit plus
qu'à dix pas de lui , qu'elle employoit
encore la feinte. Les rufes de la guerre
font des leçons de l'inftinct. En affectant
de fon côté de ne pas l'obferver
il ne perdoit aucun de fes mouvemens.
Il la vit préparer celui qu'elle faiſoit ,
pour s'élancer fur lui. Il grimpa fur fon
arbre ; & ce qu'il avoit prévu ne manqua
pas d'arriver. Etonnée de l'avoir
manqué , elle fe retourne ; elle le voit ;
& elle s'éléve contre l'arbre pour le
faifir. Il prend ce moment pour lui enfoncer
le pieu dans la gorge. Le coup
la renverfe ; elle chancéle ; elle fe cou
che fur la terre & elle la mord en
rugiffant. I la croit mourante il fe
flatte de la vaincre feul. Il defcend ;
& lorfqu'il fe difpofoit à la frapper , il
la voit fe relever avec la rapidité d'un
trait. C'eft alors que le combat devint
terrible. Il falloit vaincre ou périr. Plus
agile qu'elle , en tournant autour de fes
arbres , il la rejoint & lui perce le flanc.
Accablée d'épuiſement & du fang qu'el
94 MERCURE DE FRANCE.
le perdoitpar nombre debleſſures, la bête
tombe à fes pieds au moment où le
Bataillon arrive. Des cris de joie annoncent
la victoire . Ils font entendus de
l'Habitation . Tous les Sauvages accourent
& fe livrent à des tranfports exceffifs
. Soudain ces tranfports ceffent. Un
calme d'effroi leur fuccéde . Le bruit
court que le Vainqueur expire . Dans le
moment arrive le judicieux Vieillard
que fes confeils rendoient l'Oracle de la
Nation. Il avoit prévu qu'il feroit utile.
Il approche du Malade , il en éloigne
la multitude ; il vifite fes bleffures ; il en
étanche le fang. Il exprime fur chaque
plaie le jus de quelques herbes , & répond
de la vie du Thoot , du Libérateur'
de la Nation. Il veut qu'on le tranfporte
fur un Brancard de feuillages, qui
fut auffi - tôt conflruit. Le Vieillard décida
que la gloire de porter Thoot appartenoit
à fes Compagnons. Trente
Sauvages armés des pieux de ces braves ,
précédoient le Brancard. Il étoit fuivi de
trente autres, chargés de traîner le Monf
tre. Les cent jeunes Sauvages du matin
bordoient les côtés de cette marche ,
qui fut terminée par le refte de la Na
tion . Tel fut le premier triomphe décer
né à la victoire. En arrivant à l'HabiOCTOBRE
. 1764. 95
tation , la joie s'éteignit à la vue de deux
Affociés du Héros. La crainte les avoit
fait fuir ; & quelques femmes indignées
de leur lâcheté , les avoient garrottés
fous l'arbre des Affemblées de la Nation.
Leur afpect excita un mouvement univerfel
de mépris & d'indignation .
Quelle étoit donc la caufe productive
de ces agitations ? J'ai dit que la vertu
régnoit dans les coeurs de ces Sauvages,
& je l'ai prouvé . Mais un feul a tout
fait. Dira -t- on que l'amour de la patrie
lui étoit plus cher qu'aux autres ? Rien
ne le prouve . J'imputerois volontiers cette
révolution à l'honneur. Oui ! à l'honneur,
à ce fentiment actif qui fait courir
aux dangers , comme on vole aux plaifirs.
L'honneur, qui n'avoit pas même de nom
parmi ces Sauvages , les dirigecit en ce
moment. Il étinceloit dans leurs yeux :
Il reffemble au feu électrique qui embrâfe
tout ce qui l'approche.
Qu'est- ce que l'honneur , diront ceux
qui ne le connoiffent que par l'amour des
diftinctions ? Je n'ofe encore le définir ;
mais je dis que le courage eft fon effence :
nonpas pourtant ce courage brutal que la
Raifon ne dirige jamais.Tel fut celui de
l'impie Ajax , qui bravoit la foudre &
les Dieux , lors même qu'il ne pouvoit
96 MERCURE DE FRANCE.
leur rien oppofer. Le courage animé
par les devoirs & par la vertu , doit être
l'honneur même ; & c'eft lui qui conferve
les Démocraties : c'eſt lui qui a
créé les Ariftocraties & les Gouvernemens
Monarchiques : c'eft lui enfin qui
a inftitué la Nobleffe.
Ce Peuple , toujours guidé par les
confeils du fage Vieillard , décerna le
commandement de la Nation au jeune
Thoot , & à fes defcendans. Il décora
fes Soldats & leurs petits-fils du glorieux
titre de fes Compagnons , Comites , duqueleft
venu celui de Comtes: ilen accorda
un inférieur aux cent jeunes Sauvages
difpofés à partager le péril ; & il condamna
les deux lâches & leur poftérité
aux fervices les plus vils de la Nation.
Voyez comme l'inégalité des conditions
s'établit naturellement , par les impulfions
de l'honneur ! Il falloit bien que
ce judicieux Vieillard fût infpiré par
l'honneur , dont le caractère eft de vouloir
conftamment ce qu'il veut une
fois, Il n'y a que l'honneur ou les réfléxions
amenées par l'expérience qui puiffent
faire naître l'idée de fucceffion à
la Souveraineté , & aux diſtinctions .
On prétend que cette révolution
tiva longtemps avant qu'Oziris donarnât
OCTOBRE. 1764. 97
des loix à l'Egypte. Depuis ce temps ,
les fils de Thoot ont régné fur les Francs.
Pharamond , Clovis , Ferréol , Robertle-
Fort , & plufieurs autres Héros defcendent
de Thoot , dont les Compagnons
furent les Ayeux de ceux de Clovis.
Si je ne prouve pas ces filiations ,
c'eft que la Tradition feule en a confervé
le fouvenir. Mais cette Tradition
étoit juftifiée par un Oracle Sybillique
que les Francs apportérent avec eux
dans les Gaules. En voici la Traduction :
De Thoot le Fondateur de l'Empire des Francs ,
Au plus grand de les Fils , couleront cinq mille
•
ans.
De celui- ci les Defcendans
Régneront pendant cinq mille ans
Sur plufieurs Peuples nos enfans.
Quoique les Oracles ne méritent plus
de confiance , je refpe &te celui - ci. Il
n'annonce rien d'impoffible. Il y a
bien des fiécles que les pyramides d'Egypte
font conftruites ; & elles ne font
pas prêtes à crouler . Eft- ce qu'un Gouvernement
, qui comme le nôtre feroit
établi , dirigé & confervé par l'honneur,
ne doit pas avoir plus de folidité que ces
Monumens de l'Art humain ? Tant que
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
nous écouterons la voix de l'honneur ,
les Defcendans de LOUIS XIV , le
plus grand des fils de Thoot , régneront
fur les Peuples qui ont le bonheur
de vivre fous leur empire . L'Oracle qui
l'annonce est bien auffi certain que celui
qui promet aux Francs la deftruction
de l'Empire du Prophéte de l'Arabie.
Cette Diflertation a été lue à l'Académie de
C *** , le 3 Mai 1764.
LEE mot de la première Enigme du
Mercure du mois de Septembre eft le
Cheval, Celui de la feconde eft unpepin
de pomme. Celui du premier Logogryphe
eft l'Enigme. On trouve Nime
Minée , Egine , Génie , &c. Celui du
fecond eft Calumet . On y trouve Clet ,
Luc , Calmet , Ecu , Ulm , Culac , Mulet
, Chatte , lute , mat , male , métal ,
éclat , cul culte , élu , talc. Celui du
troifiéme Logogryphe eft Laitue.
OCTOBRE. 1764. 99
D
ENIGM E.
ANS un lieu ténébreux je reçois la naiſſance.
J'en fors pour parcourir mille petits détours ,
Et viens à chaque inſtant recevoir ma puiſſance
Où commença mon cours.
C'eſt à mes droits qu'eft dû l'augufte Diadême
J'en ceins le front des Rois , malgré les envieux
J'accrois à tout moment & je décrois de même .
Devine fi tu peux.
Par M. LAGAC HE
fils à Am.
AUTRE.
Jz fuis long , je fuis rond , je fuis mou , je fuis J.
dur :
Je m'en vais expliquer , pour n'être point obſcur.
Souvent je plais aux yeux ; enfant de la Victoire ,
Je célébre les faits d'un Roi couvert de gloire.
Mais quel que foit le fort qui finiffe mes jours ,
Il me femble bien doux ; il termine le cours
Des momens malheureux que j'éprouve en ce
monde.
Pour me donner une figure ronde ,
D'un bois dur & poli je fuis l'impreffion.
E ij
335325
100 MERCURE
DE FRANCE .
On me preſſe
priſon ;
on me bat , on me met en
On m'étrangle , on me pend , on m'empale ,
on me brule ;
Et ce qui doit paroître encore plus ridicule ,
Cette affemblage affreux de maux & de tourmens
Fait feul toute ma gloire & rous mes agrémens,
Par P. M. B. L. Ecolier en Rhétorique au
Collège du Pléffis.
LOGO
GRYPH
E.
A PHILIS , qui en avoit demandé un
à l'Auteur.
D'UN fuperbe animal , à contenir la tête
Je fers pour l'ordinaire , & je puis de pompons
Etre embelli les jours de Fête.
Dix Lettres font mon Etre & mes différens noms,
On trouve en moi deux Maladies
Qu'on peut nommer , Epidémies.
Le chien , cet animal fi doux
Peut les donner , dormant fur vos genoux s
De moi le Géomètre apprend à faire uſage ;
Je renferme deux noms d'Oiſeau ,
Er celui de leur chant fi gêné dans la cage s
SEPTEMBRE . 1764. 101
D'une charmante main , je conſerve la peau ;
Un Poëte me trouve avec affez de peine .
Je forme encor l'indiffoluble chaîne ,
Et le nom de celui qui , ceffant d'être amant ,
S'érige en maître trop fouvent ;
Je fuis de toute créature
La première nourriture ;
Une chofe commune au temps comme à l'amour ;
Ce que dans un Miroir on voit d'après nature.
Je pourrois combiner juſqu'à la fin du jour :
Mais , Philis , ceci peut fuffire
A prouver fur moi votre empire.
Par un Anonyme.
AUTR E.
A Madame de la F *** aux Mounéroux
en Auvergne.
UN feul defir quelquefois me fait naître ,
Un feul defir peut me manifeſter ;
Et fije puis exifter fans paroître ,
Je puis paroître auffi fans exifter.
Ce dernier trait pourroit peut-être ,
Belle Eglé , vous dépayser
Il faut donc pour vous amuſer
Dans mes quatorze pieds me donner à connoître.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Vous y verrez le fils de trois Dieux à la fois ,
Qui de la Déeffe des Bois
Devint juftement la victime ;
Le premier malheureux dont le funefte crime ;
De l'envie en fureur fut le coupable fruit ;
L'Objet des fons galans de la Mufe d'Ovide ;
Ce héros vaillant , intrépide ,
Qui dans Colchos par la gloire conduit ,
D'une riche Toifon fit l'illuftre conquête ;
Un fils de Jacob ; un Prophéte ;
Un grand Pontife des Hébreux ;
Une fameufe Magicienne ;
Celui que le Criftal d'une claire Fontaine
Rendit de foi- même amoureux ;
Cet autre qui des airs fendoit l'immenfe plaine ,
Mais qui s'approchant trop de l'aftre radieux ,
Par fa chûte , porta la peine
De fon éffor audacieux ;
Un Général défait par Judas Machabée ;
Le premier que le Vin trompa par la douceur ;
Un Poëte tragique ; un habile Orateur ;
Le beau Berger qu'aimoit la Nymphe Gala
thée ;
Ce Roi qui renfermant fa fille en une tour ,
Crut eviter par là , fa trifte deſtinée ,
Mais vit à fes dépens que l'Or joint à l'amour ;
Malgré murs & verrouils en tous lieux trouve
entrée ;
OCTOBRE. 1764. 103
Le Nautonnier des fombres ods ;
Une Impératrice inhumaine
Qui de l'ambition écoutant les tranſports ,
Fit aveugler fon fib , pour refter Souveraine }
Le Miniftre chéri du célébre Pyrrhus ;
Ce Romain qui reçut le pardon de ſon crime i
Et qu'Augufte força par ce trait magnanime
D'admirer fa clémence , & chérir fes vertus ;
J'aurois à vous offrir maint autre Perfonnage ,
Mais un peu de variété
Porte ordinairement avec foi l'avantage
De plaire & de piquer la curiofité ;
Voyez donc maintenant deux Cités en Affrique ;
Un Signe du Zodiaque ; une Iſle en Amérique s
Un Poids ; un Elément ; une fleur ; un Poifon ;
Un fruit; deux Purgatifs ; un légume ; une Fête ;
Une plante épineufe ; une petite bête ,
Qui caufe fur la peau grande demangeaison ;
Trois rivières ; un fleuve & deux Villes de France;
Une Ifle où la révolte aujourd'hui fait fracas
Enfin ( car il eft temps de finir la féance )
De l'Etude un fruit plein d'appas.
ENVO I.
Si j'ai tort de faire un mystère
D'un mot dont je me fais honneur ,
Au moins n'irai - je pas vous taire
E iv
104 MERCURE DE FRANCE ,
Que-très fouvent il eft trompeur.
Sous plus d'une fauſſe couleur
Il en impofe , & peut furprendre ;
Mais pour ne pas vous y méprendre
Aimable Eglé , cherchez-le dans mon coeur.
DESMARAIS du Chambon en Limousin
AUTR E.
Je fuis connu dans tout le monde. E
Mon féjour est un firmament ;
J'habite néanmoins dans l'Onde ,
Et fur la Terre également.
Parcourez la plaine liquide ,
Vous rencontrerez mes égaux ;
Sur Terre & dans les Cieux je n'ai point de
rivaux ,
L'expérience le décide.
Je fais auffi , ce n'eft pas une erreur ,
Plus ancien que la Terre & bien plus jeune
encore ,
Enfin tu conviendras , Lecteur ,
Qu'on me reſpecte , ou qu'on m'adore .
GROUBER DE GROUBENTALL,
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Du plus tendre lien Daigne accepter l'i
=ge,Que mon coeurpar ce gage
Fort. Doux .
S'enchaine ar
tien,S'enchai.. ne, S'enchai
ne a- vec le tien: Envain
nos amoursTu crains un sort barba re, Lafla
qu'on s'é -pare Se ré- u - nit toujours.Lafla..
qu'on s'é pa ......re Se ré- unit toujour
OCTOBRE. 1764. 105
CHANSON.
AM. B *** en lui offrant un Anneau.
D.u plus tendre lien
Daigne accepter l'image ;
Que mon coeur par ce gage ,
S'enchaîne avec le tien .
En vain pour nos amours
Tu crains un fort barbare :
La flamme qu'on fépare
Se réunit toujours.
Les Paroles & la Mufique font de M. J *****
I'v
106 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ÉPITRE d'un Père à fon Fils , fur
la naifance d'un Petit - Fils , qui a
remporté le Prix de l'Académie Françoife
en 1764 ; par M. DE CHAMFORT
: avec cette Epigraphe : C'eſt
du Fils de Cefar que Caton fit
Brutus. A Paris , chez Regnard,
Imprimeur de l'Académie Françoife ,
Grand' - Salle du Palais , & rue
Baffe des Urfins ; 1764 ; brochure
in- 8°.
CETTE
-
ETTE Epitre a principale ment
pour objet , l'éducation qu'un Père
doit donner à fon Fils. C'est l'amour
paternel , c'eft l'expérience de la vieilleffe
qui dicte ces leçons , dont le
but eft de rendre l'homme heureux
autant qu'il eft poffible de l'être . Parmi
les différentes fortes d'éducation
qu'un Père peut donner à fon Enfant ,
OCTOBRE. 1764. 107
l'Auteur , ou plutôt le Vieillard dont
il emprunte l'organe , exclut d'abord
celle des Colleges ou des Penfions .
Loin de lui ces prifons où le hazard raffemble.
Des efprits inégaux qu'on fait ramper enſemble ;
Où le vil préjugé vend d'obſcures erreurs ,
Que la jeunetle achete aux dépens de fes moeurs.
L'homme naît ; l'impofture affiége fon enfance;
On fatigue , on féduit fa crédule ignorance ;
On dégrade fon être ! Ah ! cruels , arrêtez ;
C'eſt uue âme immortelle à qui vous inſultez .
De l'educat'on l'influence fuprême
Subjuguant dans nos coeurs la Nature elles
même ,
Pent créer à fon choix des vices , des vertus.
C'eft du fils de César que Caton fit Brutus .
Un père doit être lui - même l'inftructeur
de fon enfant; c'eft le fyftême de
M. Rouffeau ; c'eft auffi celui de notre
Vieillard ; & voici les Leçons qu'il donne
à fon fils , pour l'éducation de fon
petit- fils.
Mais déja de ton fils la raifon vient d'éclore :
Sache épier , faifir l'inftant de fon aurore ,
Où l'homme ouvrant les yeux frappé d'un
nouveau ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
S'éveille , & regardant autour de fon berceau ,
Etonné de penfer , & fier de fe connoître ,
Ofe s'interroger , s'appércoit de fon être ;
Dévore les objets autour de lui femés ,
Jadis morts à fes yeux , maintenant animés ;
Demande à ces objets leurs rapports à lui-même ,
Et du monde moral veut faifir le fyftême .
A de fages Leçons confacre ces momens ;
De fes vertus alors pofe les fondemens ;
Des vrais biens , des vrais maux trace-lui les li
mites ;
Renferme fes regards dans les bornes prefcrites .
Qu'il fache tour-à- tour fe concentrer en lui ,
Etendre les rapports , & vivre dans autrui , &c.
Le Viellard fuit le jeune Eléve dans
l'âge des paffions.
Parmi tous ces defirs dans notre ame allumés ,
Le Tyran le plus fier de nos fens enflammés ,
C'est ce fougueux inſtinct , fait pour nous reproduire
;
Bienfaîteur des Mortels , & prêt à les détruire .
Qu'un feul objet , mon fils , t'engage fous la loi ,
Te dérobe à fon féxe anéanti pour toi.
Heureux , fans doute , heureux , fi la beauté qui
t'aime ,
Rempliflant tout ton coeur , te rend cher à toi
même ,
Et mêle au tendre amour qu'elle a f;u t'infpirer
Ce charme des vertus qui les fait adorer.
OCTOBRE . 1764 . 109
Noeuds avoués du Ciel , refpectable hyménée ,
De mon fils à tes Loix foumets la deſtinée ;
Que par toi de fon être étendant le lien ,
Mon fils , pour être heureux , foit homme & Citoyen.
Après avoir conduit fon Eléve jufqu'à
l'âge d'un homme fait, après l'avoir engagé
dans les liens du mariage, le Vieillard
inftituteur lui apprend comment il doit
mettre fa gloire à être utile aux hommes
& à la fociété. Il diftingue deux fortes
de gloire ; l'une n'a pour objet que l'avantage
public : l'autre
Que le foible pourfuit , qu'encenſe le pervers ;
Qui ,
fous différens noms fleau de l'Univers ,
Arme le Conquérant , lui commande des crimes ;
Dicte au Sage infenfé de coupables maximes ;
Aiguife le poignard , prépare le poiſon
Pour fauver de l'oubli le fantôme d'un nom !
Préftige d'un inftant , vaine & cruelle Idole ,
Non , ce n'eft point à toi que le Sage s'immole.
C'eft de cette gloire , que notre Vieillard
'veut détourner fon petit - fils.
Le jugement de l'Académie qui a couronné
cette Piéce eft au - deffus de tous
les éloges que nous pourrions lui donner
, & qu'elle mérite par le ton du fentiment
& de la Philoſophie qui y régne .
110 MERCURE DE FRANCE.
AUX GRANDS ET AUX RICHES ;
Epitre qui a concouru pour le Prix
de l'Académie Françoife , & qui a
été lue le jour de S. Louis à la Séance
publique de l'Académie d'Amiens .
Par M. VALLIER , Colonel d'Infanterie
, de l'Académie d'Amiens , &
de la Société Royale des Sciences &
Belles-Lettres de Nanci. Amfterdam ,
1764. in-8 ° .
SI cet
? ་
I cette Piéce n'a point eu le prix de
l'Académie elle à dumoins eu l'avantage
d'y être lue publiquement , &
d'avoir été applaudie univerfellement
par l'Affemblée nombreuſe & choifie
qui affiftoit à la Séance le jour de la
S. Louis. On a été frappé de ce début.
Grands du Siécle, écoutez ; fiers de vos avantages ,
Prétendez-vous par eux affervir nos hommages ?
Pour vivre indépendans , croyez-vous être nés !
La naiffance a des droits ; mais ces droits font
bornés.
Que l'équité les régle , on s'empreffe à s'y rendre;
On fe plaît à vous voir , on aime à vous entendre ;
OCTOBRE. 1764. III
On applaudit aux traits qui vous font respecter ;
Mais notre hommage eft libre ; il le faut mériter.
Nous avons tous le droit d'éclairer vos foibleſſes ;
Vos vices font nos maux , vos vertus nos richeſſes ;
Vous en devez un compte à la Patrie , au Roi ,
Au moindre Citoyen qui le demande , à moi.
M. Vallier parcourt avec autant de
force que de rapidité, tous les devoirs
des Grands , & par une Profopopée, qui
a été fort applaudie, il fait fortir du tombeau
un des ancêtres de ces Grands qu'il
apostrophe, & il lui fait tenir ce difcours.
Le fang que j'ai verfé , ce fang qui vous honore ,
Vous fui tranfmis , dit- il , pour le répandre encore.
Les biens que vos ayeux & les miens ont acquis ,
Vous font des envieux ; j'en faifois des amis :
Vous en avez terni la fource ; elle étoit paie , &c.
Nous voudrions pouvoir rapporter
ici tous les endroits de cette Epitre , qui
méritent une attention particulière ; mais
les bornes de ce Journal ne nous permettent
plus qu'une citation . C'eſt toujours
aux Grands que M. Vallier adreſſe
la parole.
Yvres de vos grandeurs , quand tout remplit vos
voeux ,
Grands , vous ne fongez pas qu'il eft des malheu
reux.
112 MERCURE DE FRANCE.
Ce grand nom ce crédit qui vous rend tout
facile ,
Pour les infortunés eft -il un bien utile ?
L'employez vous pour eux , fert- il à l'orphelin ?
L'accueillez -vous toujours avec ce front ferein
Qui fçait , enhardiffant la craintive misère ,
Cacher le protecteur , ne montrer que le père ?
Pour vous de tous fes droits dépouillé par le fort ,
N'auroit-il avec vous de commun que la mort ?
Pourquoi Dieu vous mit - il plus près du Diadême
?
Pour augmenter l'éclat de la grandeur fuprême ;
Pour aider le Monarque à faire des heureux.
Tirez de la poulière un homme vertueux ;
Guidez-le par la main juſques aux pieds du Maître ;
S'il a quelques talens , faites- les- lui connoîte ;
Placez - le dans le rang dont vous étiez jaloux ;
Le bien qu'il y fera rejaillira fur vous.
Un Homme d'efprit a écrit fur l'Ouvrage
de M. Vallier , quatre vers qu'il
lui adreffe & dont voici les deux
derniers que nous avons à - peu- près
retenus.
›
Vous ennobliffez la richeffe ;
Vous faites aimer la grandeur.
OCTOBRE. 1764. 113
EPITRE à un Commerçant , qui a
concouru pour le prix de la Piéce de l'Académie
Françoise en 1764 ; par M. le
Prieur, Avocat au Parlement ; à Paris ,
chez Regnard , Imprimeur de l'Académie
Françoife , Grand'Salle du
Palais, & rue baſſe des Urfins ; 1764 .
in- 8°.
L'AUTE 'AUTEUR dit dans un avertiffement,
que le but de cette Epître eft de défabufer
des Commerçans qui rougiffent, fur
la fin de leurs jours , d'avoir été utiles
à l'Etat , & préférent une Nobleffe oifive
& mendiée aux travaux actifs
d'une profeffion qui les a
les a enrichis.
On dit à ce Marchand , qu'on fuppofe
vouloir acheter des Lettres de Nobleffe :
"
C'en eft donc fait , Arifte , & l'attrait des grandeurs
A fafciné tes yeux , a corrompu tes moeurs
Las de fervir ton Roi , d'enrichir ta Patrie,
Tu rougis d'exercer une noble induſtrie ;
Tu vas donc à prix d'or , achetant tes Ayeux ,
De l'intrigue , à la Cour , apprendre l'art honteux
;
114
MERCURE DE FRANCE.
Ou bien , coulant tes jours dans une paix profonde,
Jouir du trifte droit d'être inutile au monde.
On exhorte le Commerçant à chercher
la vraie Nobleffe dans la continuation
de fes travaux.
Vole aux bornes du monde y peupler ces déferts
Condamnés par les Cieux à d'éternels hyvers ;
Défriche ces marais , rends ces Terres fécondes ;
Par les noeuds du commerce enchaîne les deux
Mondes ;
Recule encor d'un pas les limites des mers ;
En le fertilifant agrandis l'Univers.
Affervis à tes loix la nature indocile ;
Ne fois pas le plus grand , mais fois le plus utile.
Sois jufte , fois fenfible , & fur -tout généreux .
Une ſeule Vertu vaut un fiécle d'Ayeux .
Après avoir peint les François comme
une Nation molle & efféminée dans
la paix , ardente , brave & courageufe
dans la guerre , le Poëte ajoûte :
J'aime mieux ce Mortel qui traverfant les ondes ;
Prodigue à mes defirs les tréfors des deux mondes :
D'une mer inconnue il brave le danger ;
Il ne cherche des biens que pour les partager.
Du calme de la paix le Marchand eft le gage ;
Le Guerrier eft l'éclair qui précéde l'orage ;
' OCTOBRE. 1764. 115
L'un frappe mon efprit ; l'autre eft cher à mon
coeur :
L'un eft grand par mes maux , l'autre par mon
bonheur .
Quoique l'Auteur de cette Epître fe
propofe principalement de célébrer les
avantages du commerce , on ne doit
pas regarder comme un morceau tout-àfait
déplacé, ce qu'il dit fur la Traite des
Négres ; fur-tout fi l'on fait attention
que ce n'eft point avilir le commerce ,
que de s'élever contre des abus qui le
déshonorent. Il dit donc en parlant
de l'Afrique :
C'est là qu'un Roi barbare , ennemi de la Paix ,
Jouit du droit affreux de vendre les Sujets ;
Et refpectable même , alors qu'il le déchire ,
Pour un vil ornement dépeuple fon Empire.
Eh ! pourquoi , captivés par une aveugle erreur ,
Ufurpons-nous le droit de faire leur malheur ?
Si brulés en naiffant du Dieu qui les éclaire ,
Ils offrent à nos yeux une forme étrangère ,
Nous pourrons , fans remords , leur déchirer le
flanc ,
Et lâchement cruels , trafiquer de leur fang ?
Le Ciel , dont comme nous ces mortels font l'ouvrage
,
116 MERCURE DE FRANCE.
Dans le fond de leur âme imprima fon image.
Il leur a fait un coeur fenfible , généreux .
Et qui , fans nous , peut- être eût été vertueux.
Egaux par leur naiffance , égaux par leurs mifères ,
Noir ou blanc , foible ou fort , tous les hommes
font frères.
Comparons entre elles les différentes
Piéces qui ont concouru pour le Prix de
l'Académie , & furtout en rapprochant
cette derniere de celle qui a été couronnée
, on ne doit pas s'étonner fi l'Académie
a été quelque temps dans une
efpéce d'indécifion . Il y a dans l'Epître
à un Commerçant , de grandes beautés
, & furtout beaucoup de vers qui fe
retiennent.
ÉPITRE à Quintus , fur l'infenfibilité
des Stoïciens ; Piéce qui a concouru
pour le Prix de l'Académie Françoife
de l'année 1764 ; par M. Desfontaines.
in- 8°.
SII ce Sujet n'eft pas auffi intéreffant
pour nous que les précédens , il n'y a
que plus de mérite à l'Auteur de l'avoir
traité de manière à fixer l'attention de
OCTOBRE . 1764. 117
l'Académie. Il cft aujourd'hui peu de
Partiſans du fyftême de Zénon. Si cependant
il reste encore quelques- uns de
fes Sectateurs , voici ce que l'Auteur
leur adreffe.
Suivez ce peuple entier , ce peuple curieux .
Qui ſe préfente en foule à ce Théâtre affreux ,
Deſtiné par Thémis à la mort des coupables :
Voit-il fans s'étonner le fang de fes femblables ,
Sous le fer des bourreaux , à ſes pieds répandu ?
Ce peuple eft- il cruel ? Non , il veut être ému .
L'âme des Spectateurs trouve en fecret des charmes
Dans ce qui leur arrache & des cris & des larmes.
Elle fent qu'elle éxiſte en ſes affreux momens ;
Et fa tranquillité ne vaut pas (es tourmens.
Et-nous même en ſuivant l'inſtinct qui nous attire,
N'allons-nous pas auffi pleurer avec Zaïre ,
Gémir avec Monime , ou frémir de terreur
Quand Edipe nous offre un ſpectacle d'horreur ?
L'homme que frappe alors une vive peinture ,
Avec plaifir en foi ſent ſouffrir la Nature ;
Et par des traits perçans tout fon coeur déchiré
Jouit de la douleur dont il eft pénétré.
M. Desfontaines introduit & fait parler
un Philofophe Stoïcien qui expofe
tout le fyftême de l'infenfibilité ; le Poë118
MERCURE DE FRANCE.
te le réfute & en montre les inconvéniens.
Ainfi fans être émus nous verrons nos Parens ,
Nos Enfans , nos amis , fous nos yeux expirans.
Nous ne donnerons point de pleurs à leur mémoire
;
Et nous croirions flétrir l'éclat de notre gloire ,
Si cet infortuné qui veut nous attendrir ,
Au fond de notre coeur furprenoit un ſoupir !
Après un détail des biens que la fenfibilité
procure à l'humanité , l'Auteur
ajoute qu'elle rend l'homme vertueux ,
& heureux par conféquent , puifque le
vrai bonheur eft dans la vertu .
SUR le fort de la Poëfie en ce Siècle
Philofophe ; par M. CHABANON
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres . A Paris , chez
Jorry , rue & vis - à- vis de la Comédie
Françoife ; 1764 , in-8°.
L E Soleil & la Lune , ces deux Aftres
qui ont donné lieu à tant de comparaifons
, font encore la matière de celle
qui eft à la tête de ce Poëme . La Poëfie
eft comme le Soleil ;
OCTOBRE. 1764. 119
Elle a tout embelli des traits de fa lumière ;
Par elle de l'efprit ont germé tous les dons ;
Et le génie ardent frappé de fes rayons ,
Météore embrâfé de fa vive étincelle ,
Éclatoit dans les airs , & tonnoit auprès d'elle.
L'autre régne aujourd'hui dans la tranquillité ,
Tempére des efprits la prompte activité ;
Son feu fans éblouir nous guide & nous éclaire
Et de la vérité c'eſt le jour falutaire.
La Philofophie , dont la Lune eft
l'image , eft peinte ainfi dans le Poëme
de M. Chabanon.
Le front de la Déeffe étoit noble , févère ,
Et de fa dignité portoit le caractère ,
La décence régloit fon air & fon maintien 3
L'augufte vérité lui fervoit de foutjent.
Du plus humble refpect elle attiroit l'hommages
L'Amour en la voyant fût devenu plus fage.
A l'aspect de la Philofophie , M. Chabanon
prétend que la Poëfie perdit ſes
Adorateurs & fes Partifans.
Du Pinde négligé les côteaux font deſerts ,
Le deuil en a banni les Grâces fugitives ;
Tout un Peuple nouveau doit habiter ces rives
L'efprit contemplatif y vient étudier
Les grandes vérités qu'il doit nous publier.
$20 MERCURE DE FRANCE.
Son filence impoſant fait taire l'harmonie ;
Et le doute a pris place au Trône du génie.
Le régne de la Philofophie eft devenu
celui de toutes les Sciences ; l'Auteur les
fait paffer en revue , & montre combien
elles ont répandu de froid dans les
efprits. Il peint enfuite les effets de la
Poëfie , & fe livre à l'effor du plus ardent
enthoufiafme . Chez les Grecs &
chez les Romains , la Philofophie & la
Poëfie avoient formé enſemble une efpéce
d'alliance .
Ainadéveloppant une Science obſcure ,
Lucréce ofa parler la langue d'Epicure.
Platon , fur les déſerts de la Métaphyſique ,
Fit briller les couleurs du prifme poëtique.
Eh quoi , Voltaire encor nous décrit dans fes
vers
Les myſtères des Cieux par Newton découverts.
M. Chabanon invite les Secateurs de
la Philofophie à imiter de pareils exemples
, & à être , fi cela fe peut , Philofophes
& Poëtes tout à la fois.
Mais qui peut s'élever à ce fublime ton ? -
?
Qui peut peindre en Homère, & penſer en Platon
Combien de vérités n'offrent qu'un champ ftérile ?
Il faut pour les parer une main trop babile.
L'Auteur
OCTOBRE. 1764. 121
L'Auteur ne défeffére pourtant pas
de voir arriver le jour où l'on dira.
Le Siécle fortuné de la Philoſophie
Eft le Siécle des Arts & celui du Génie.
LA NÉCESSITÉ d'aimer , Poëme qui
a concouru pour le Prix de l'Académie
Françoife en 1764 ; à Paris , chez
Regnard , Imprimeur de l'Académie,
Grand' Salle du Palais , & rue baſſe
des Urfins ; 1764 , in- 8 °.
AIMONS , c'eft le principe & la fin de tout être.
Il eſt doux de penfer , & flatteur de connoître ;
Mais le Sage eft fenfible avant d'être éclairé.
L'homme digne en effet de ce titre facré
Sent le befoin d'aimer , & la douceur de plaire ,
Mieux que ces vils befoins , feuls connus du vulgaire.
O fille du néant , infenfibilité ,
Trifte & cruelle foeur de la méchanceté ,
Par ton poifon glacé l'éxiftence eft flétrie !
Tel eft le début de ce Poëme , où l'on
fait voir que l'amour , ( & fous ce nom
on entend auffi l'amitié & l'amour paternel
& filial ) eft le plus grand bien ,
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
& prèfque le feul dont les hommes
jouiffent fur la terre . Mais l'Auteur veut
que l'on écarte de l'amitié
La baffeffe qui rampe , & l'orgueil qui protége
Le faux empreſſement qui flatte & qui féduit ;
La fuperftition qui gouverne ou trahit ;
Et des pedans bourgeois le plat & lourd ramage
,
Et des paons de Marli le fuperbe plumage ,
Et les airs triomphans d'un petit grand Seigneur
Infolemment poli , plein d'eſprit & fans coeur.
Non , ce ne font point là des amis ni des hommes.
Il y a dans ce Poëme plufieurs vers
qui font concevoir pour l'Auteur d'heu- *
reufes efpérances.
ÉCLAIRCISSEMENS détaillés fur un
Spécifique anti-vénérien , dans lequel
il n'entre point de Mercure ; par M.
NICOLE , Chirurgien , poffeffeur de
ce reméde , feuille in- 8 ° .
L'OBJET de cet écrit eft de montrer
1 °. Que vû les inconvéniens
qui réOCTOBRE.
1764. 123
fultent de la Méthode de traiter les maladies
vénériennes par le Mercure, il étoit
de la plus grande importance , pour le
bien général de l'humanité , de trouver
un fpéficique qui en opérât la guériſon ,
fans faire ufage de ce minéral . 2°. Que
ce fpécifique, où il n'entre point de mercure
, & qui guérit radicalement & en
peu de temps , eft celui que poffede M.
Nicole , Chirurgien chez le Roi , demeurant
rue du Battoir dans la
maifon qu'occupoit anciennement feu
M. le Maréchal de Saxe , quartier S.
André des Arts .
9
Qu'il n'y ait point de Mercure dans
le nouveau rémède qu'annonce cette
brochure. C'est un fait qu'il n'eft plus
permis de révoquer en doute , après les
analyfes réitérées qui en ont été faites
& l'aveu des Chymiftes les plus habiles.
On doutera encore moins de l'efficacité
du remède , en lifant le preuves authentiques
& refpectables de toutes les guérifons
opérées par le moyen de cet excellent
fpécifique. Les maux les plus invétérés,
les plus enracinés, les plus compliqués
, ceux même qui ont réfifté
aux méthodes les plus accréditées , ont
difparu en peu de temps lorfquils ont été
attaqués par ce remède , tiré principa-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
lement du régne végétal , & dans lequel
il n'entre, comme on l'a dit, aucune préparation
Mercurielle. Cette boiffon , qui
n'a rien de défagréable au goût & à
l'odorat , fe donne , ou en une feule
dofe le matin , ou en deux fois , l'une
le matin & l'autre le foir , & agit par
les urines , fans caufer aucun dérangement
dans l'économie animale . Il n'occafionne
jamais de falivation , n'attaque
point les dents ni le genre ner
veux , & ne rend pas l'haleine forte comme
fait le mercure. Les femmes enceintes
même fur leurs derniers mois , les
tempéramens les plus foibles , les plus
délicats , ceux qui ont une mauvaiſe
poitrine , & l'eftomach délabré les
fujets cacochymes & exténués , enfin
tous ceux auxquels le mercure feroit
contraire , & qui font néanmoins attaqués
de maux vénériens , peuvent en
fureté faire ufage de ce reméde . Il
eft également utile aux perfonnes qui
fe font exposées au danger de ces maladies
qui ne fe manifeftent fouvent qu'à
la fuite des temps avec le plus de malignité
, même au milieu des apparences
de la meilleur fanté. Du premier
au neuviéme , ou au plus tard au quinziéme
jour , en fe conformant exacteOCTOBRE.
1764. 125
ment à la méthode du fieur Nicole
les fymptômes les plus graves difparoiffent.
La préparation fe borne à une
purgation ; encore eft - il des cas où
elles font l'une & l'autre inutiles ou
indifférentes. Le traitement n'eft nullement
affujettiffant ; & les malades peuvent
paroître dans les compagnies , fans
qu'on s'apperçoive de leur fituation.
Tout ce qu'avance ici M. Nicole , eſt
appuyé fur un grand nombre d'éxemples
de guérifons , qu'il n'eft pas poffible
de révoquer en doute . Nous n'en citerons
aucun , renvoyant nos Lecteurs
à la brochure même . Ils y trouveront
des témoignages de perfonnes refpectables
, & une Lettre d'un Médecin
eftimé de la Faculté de Paris , qui tous
atteftent l'éfficacité & la folidité du
reméde de M. Nicole . Tel eft le précis
de cet imprimé dont on
gratis des éxemplaires chez l'Auteur.
trouve
ANNONCES DE LIVRES.
QUESTION importante : Peut- on
déterminer un terme préfix pour l'aceauchement
? par M. le Bas , Maître
en Chirurgie , Cenfeur Royal , & c.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , chez P. G. Simon , Imprimeur
du Parlement , rue de la Harpe ,
à l'Hercule ; 1764 ; brochure in - 8° . de
114 pages. Avec permiffion .
Nous avons annoncé un excellent
écrit de M. Louis , dont le but est de
prouver que les femmes n'accouchent
point , après plus de dix mois de groffeffe
, d'un enfant vivant. M. le Bas
a pour objet d'établir le contraire
dans cette brochure . Nous laiffons aux
Gens de l'art à juger cette queſtion .
LA Boucle de cheveux enlevée
Poëme Héro Comique nouvellement
tra luit. A Laufanne , chez François
Groet , Libraire , & à Paris , chez
Brocas & Humblot , rue S. Jacques ;
brochure in-8°. de 44 pages ; 1764.
Nous avions déja une traduction en
vers de ce Poëme de Pope. Celle que
nous annonçons actuellement , eft en
profe , & fe fait lire encore agréablement.
Les penſées angloifes y font rendues
avec une fidélité qui ne nuit ni
à l'élégance , ni à la fineffe de cette
traduction .
DISCOURS fur la Lecture ; à Paris ,
1764 ; brochure in-8° . de 30 pages.
OCTOBR E. 1764. 127
à Bordeaux , chez les Frères Labottiere ,
& à Paris , chez la Veuve Pierres , rue
S. Jacques , à S. Ambroife .
Ce difcours eft en deux parties. Dans
la première on fait voir les inconvéniens
de la Lecture ; dans la feconde.
on indique les moyens de la régler ,
& de la rendre profitable.
RECUEIL de Piéces diverfes , de M.
D *** à Bordeaux , chez les Frères
Labottiere , Place du Palais , & à Paris
chez la Veuve Pierres , rue S. Jacques
à S. Ambroife ; 1764 ; brochure in-
8°. de 100 pages.
Les différentes Piéces qui compofent
ce recueil font 1 °. un difcours où l'on
éxamine fi les Sciences l'emportent
fur les Lettres , ou fi au contraire les
Lettres méritent la préférence. 2° . des
Odes fur l'harmonie , fur l'orage , fur
la calomnie , & l'apologie des Belles-
Lettres. 3 °. De petites Piéces fugitives
en vers , 4° . Les bienfaits de la paix ,
divertiffement divifé par fcènes.
LE Flambeau des Comptoirs , contenant
toutes les écritures & opérations
du Commerce de Terre , de Mer &
de Banque. Dédié à MM . les Eche-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
vins & Députés du Commerce de la
Ville de Marfeille ; par M. Giraudeau,
Négociant ; à Marseille , chez Antoine
Favet , Libraire , fur le Port , 1764 ;
avec approbation & privilége du Roi ;
un vol. in-8°.
Tout ce qui peut inftruire un Négociant
dans toutes les parties du commerce
, fait la matière de ce Livre dont
le détail eft infini.
MÉMOIRE & Confultation pour les
Etats de Provence , contre les Etats de
Languedoc ; pour prouver que le Rhône
, depuis la Durance jufqu'à la mer ,
fait partie de la Provence & non du
Languedoc.
Dans ce Mémoire , qui eft d'un homme
d'efprit également connu & dans la
Littérature & dans le Barreau , nous
avons trouvé des recherches hiftoriques
très - profondes. La Science des
faits y eft jointe à celle des Loix ; &
l'on peut regarder cet Ouvrage comme
un plaidoyer , & comme une differtation
digne de l'Académie des Infcriptions
& Belles - Lettres .
t
S
i
?
ÉLOGE de Charles du Frefne ,
Seigneur du Cange , avec une notice
de fes Ouvrages ; Difcours qui a rem- :
!
[
OCTOBRE . 1764. 129
porté le Prix de l'Académie d'Amiens ,
en 1764 ; par M. le Sage de Samine.
A Amiens , chez la Veuve Godart ,
Imprimeur du Roi & de l'Académie ;
1764 ; brochure in - 12 avec privilége
du Roi .
>
L'Académie d'Amiens , à l'imitation
de l'Académie Françoife , a propofé
l'éloge d'un Homme célébre pour le
fujet du Prix qu'elle donne chaque
année . L'éloge de M. du Cange étoit
un hommage qu'elle devoit à cet
illuftre Scavant , fon Compatriote ; &
M. le Sage de Samine a parfaitement
répondu aux vues de l'Académie , en
faifant un difcours qui a mérité d'être
couronné d'une voix unanime.
DICTIONNAIRE univerfel
Dogmatique , Canonique , Hiftorique ,
Géographique & Chronologique , des
Sciences Ecclefiaftiques contenant
l'Hiftoire générale de la Religion , de
fon Etabliffement & de fes Dogmes ;
de la difcipline de l'Eglife , de ſes Rits ,
de fes Cérémonies & de fes Sacremens :
la Théologie Dogmatique & Morale
Spéculative & pratique , avec la Décifion
des Cas de Confcience : le Droit
Canonique , fa Jurifprudence & fes
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
;
Loix , la Jurifdiction volontaire & contentieufe
, & les Matières Bénéficiales :
l'Hiftoire des Patriarches , des Prophétes
, des Rois , des Saints , & de tous
les hommes illuftres de l'Ancien-Teftament
; de Jefus- Chrift , de fes Apôtres ,
de tous les Saints & Saintes du Nouveau-
Teftament ; des Papes , des Conciles
, des Pères de l'Eglife & des Ecrivains
Eccléfiaftiques ; des Patriarchats,
des Sieges Métropolitains ou Epifcopaux
, avec la Succeffion chronologique
de leurs Patriarches , Archevêques
& Evêques ; des Ordres Militaires &
Religieux des Schifmes & des Héréfies
avec des Sermons abrégés des
plus célébres Orateurs Chrétiens , tant.
fur la Morales , que fur les Myfteres &
les Panégyriques des Saints . Ouvrage
utile non feulement aux Pafteurs
chargés par état des fonctions du facré
Miniftére , mais auffi à tous les Prêtres
Séculiers ou Réguliers , & généralement
à tous les Fidéles de toutes les
conditions . Par les RR. PP. RICHARD
& GIRAUD , Dominicains du Fauxbourg
Saint Germain. En cinq volumes
in-folio , propofés de nouveau par
foufcription , avec l'augmentation d'un
fixiéme volume , fervant de fupplément.
·
OCTOBRE. 1764. 1gi
,
A Paris , rue Dauphine chez Charles-
Antoine Jombert Libraire du Roi
pour l'Artillerie & le Génie à l'Image
Notre- Dame , 1754 , avec Approbation
& Privilége du Roi .
,
En mettant au jour le cinquiéme &
dernier volume de ce Dictionnaire
que nous avons déjà annoncé , les Auteurs
déclarerent qu'ils alloient travailler
à un fixiéme volume qui devoit
fervir d'augmentation & de fupplément
aux cinq premiers. Comme cette
tâche fe trouve enfin remplie , nous
croyons devoir en inftruire le Public
en lui expofant les principales matières
qui en font l'objet. On a non - feulement
retouché , étendu & perfectionné
plufieurs articles qui font déja traités dans
les cinq premiers volumes de ce Dictionnaire
; mais auffi on en a compofé
un plus grand nombre de nouveaux ,
relatifs aux différentes branches des
Sciences eccléfiaftiques , lefquels font
également intéreffans & dignes de l'attention
des lecteurs. On en jugera par
l'expofé de quelques- uns de ces articles ,
qui ont pour objet les matiéres fuivantes.
L'Appel , foit fimple & ordinaire
, foit comme d'abus ou extraordinaire.
Les diverfes fortes d'Abbés
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
avec leurs élection , confirmation , bénédiction
, qualités , devoirs , pouvoir &
autorité , droits , prérogatives & priviléges
; les Chapelles ou Chapellines , la
Clôture des Religieufes , felon l'efprit
de l'Eglife & la Jurifprudence de France
, avec les loix qui la prefcrivent , &
la décifion des cas qui y ont rapport ,
les Dots des Religienfes & celle des femmes
mariées , les Démiffions , en matière
criminelle dont les Eccléfiaftiques
peuvent être mulétés comme les laïcs.Les
Exécuteurs teftamentaires. & c , & c...
,
Nous avons annoncé , dans le Mercure
d'Août , pag . 193 , qu'on avoit
nommé des Commiffaires pour examiner
l'Ouvrage de M. Barletti Saint
Paul, intitulé Inftitutions néceſſaires , ou
Corps completd'Education Pratique&relative,
dans lequel on trouve la vraie Méthode
d'Etudier & d'Enfeigner les différentes
Sciences convenables aux deux
féxes, à tous les âges & à tous les Etats.
Nous avons en même temps promis de
faire part au Public du jugement qu'en
avoient rendu MM . les Cenfeurs . Nous
acquittons cette promeffe.
OCTOBRE . 1764. 133
RAPPORT' de MM. les Commiſſaires
nommés pour éxaminer l'Ouvrage
de M. BARLETTI DE SAINT
PAUL .
NOUS fouffignés fouffignés , nommés pour
examiner un Ouvrage de M. Barletti de
S. Paul , fommes convenus unanimement
de ce qui fuit.
L'Ouvrage fur lequel nous fommes
tenus de nous expliquer , eft annoncé
dans le Mercure du mois d'Août fous
le titre d'Inftitutions néceffaires , ou
Corps complet d'Education pratique &
relative , dans lequel on trouve la vraie
méthode d'étudier & d'enfeigner les différentes
Sciences convenables aux deux
Séxes , à tous les âges & à tous les
états .
La première obfervation que ce titre
nous donne lieu de faire , eft qu'on aura
de la peine à concevoir qu'un feul
homme puiffe exécuter ce qu'il femble
promettre. Car il ne s'agit pas feulement
d'un Traité qui donne les régles fur la
marche qu'on doit fuivre dans l'éducation
des enfans ; mais il s'agit d'une
134 MERCURE DE FRANCE.
fuite de Traités , compofés fuivant a
vraie méthode d'étudier & d'enfeigne ,
où l'on trouvera tout ce que les enfas
de l'un & de l'autre Séxe doivent fçvoir
& apprendre , en un mot , d'u
Corps complet d'éducation pratique &
relative ; c'est - à- dire que M. Barletti à
S. Paul entreprend de nous donner de
bons élémens dans tous les genres .
Nous pouvons dire que perfonne avant
lui n'avoit conçu un femblable projet.
Il faut croire qu'il fe fera rappellé ce
Précepte d'Horace :
Verfate diù quid ferre recufent ,
Quid valeant humeri.
Si l'Ouvrage étoit fait , & qu'il eût
été mis fous nos yeux , nous ferions à
portée d'en juger. Mais on ne nous a
offert qu'une efpéce de méthode pour
apprendre à lire & un Traité du Blafon.
On a auffi expofé devant nous une
boëte longue divifée en un grand
nombre de petites cafes étiquetées chacune
du nom d'une Science , & dans
lefquelles il y avoit quelques cartes manufcrites.
Cette boëte avec fes cafes
nous a paru ne différer en rien du Bureau
Typographique.
OCTOBRE . 1764. 135
L'Auteur nous a beaucoup vanté fa
Méthode pour apprendre à lire , & il
a cru la faire valoir , en nous difant
qu'avec fon fecours , un Enfant fauroit
lire à quatre ans. Il voudroit qu'à
la lecture de nos caractères , on fit fuccéder
celle des caractères Hébreux
Grecs & Gothiques , ainfi que la Paléographie
des quinze & feiziéme Siécle.
Nous ne voyons que du fingulier dans
cette idée , fans objet d'utilité.
Nous avons examiné la Méthode en
elle- même; nous penfons qu'à cet égard
la meilleure eft celle qui foulage davantage
la mémoire des enfans ; car pour
apprendre à lire , il ne faut que des
yeux & de la mémoire. Or M. Barletti
de S. Paul , loin d'aider la mémoire
des Enfans , la furcharge. 1 °. Il veut
qu'ils commencent par apprendre toutes
les diftinctions qu'il y a à faire fur
la valeur de chacune des lettres & fur
la manière de les prononcer, avant que
de les réunir pour en former des fyllabes
& des mots. 2°. Il place les lettres fur
des cartes & les préfente dans un ordre
- qu'il varie de différentes façons en
quarré , en fautoir , en triangle , en
pyramide , &c. Il les montre auffi en
majufcules , en petites lettres , en lettres
A
>
136 MERCURE DE FRANCE .
grifes , & c. Tout cela ne nous paroît
propre qu'à jetter de la confufion dans
l'efprit d'un Enfant , & nous préférerions
le fimple alphabet appellé Croix
de Jefus , où les lettres fe retrouvant
toujours dans le même ordre , font bien
plus faciles à retenir . Les obfervations
que l'on peut faire fur la valeur de chacune
regardent moins les Enfans que
les Maîtres. Nous ne voyons pas que
fur cela l'Auteur ait fait aucune découverte
qui lui foit propre .
Au refte , la bonne méthode fe connoît
par les effets . Nous n'avons aucun
exemple qui juftifie celle de M. Barletti
de S. Paul. Mais quand il feroit
prouvé par l'expérience , qu'avec fon
fecours on peut fçavoir lire à quatre
ans il ne faudroit pas en conclure
qu'elle eft fupérieure à toutes les autres.
Car il n'eft pas rare de voir des enfans
qui fçachent lire à quatre ans par la
méthode ordinaire.
,
Quoique la Méthode dont il s'agit
ne nous paroiffe mériter aucune diftinction
de la part du Gouvernement , nous
être croyons cependant qu'il peut permis
à l'Auteur de la rendre publique ,
s'il le juge à pr pos.
Le Traité de Blafon nous a peu ocOCTOBR
E. 1764. 137
cupés Il ne confifte qu'en figures avec
quelques explications. D'ailleurs cette
Science étant toute entiere du reffort de
la mémoire , & ne fervant que médiocrement
au fuccès d'une éducation , nous
avons cru devoir chercher la Méthode
de l'Auteur dans des parties plus effentielles.
M. Barletti de S. Paul nous a lu
enfuite & remis un long Difcours qui
eft comme le Profpectus général de fon
ouvrage , ou plutôt de fon projet . Si on
l'en croit , tous les Maîtres qui fe chargent
d'élever & de conduire la Jeuneffe ,
n'y entendent rien . Les Méthodes dont
ils fe fervent n'ont jamais fait & ne feront
jamais que des ignorans ; lui feul
a découvert la véritable route qu'il faut
fuivre. Elle est même indépendante de
l'habileté des Guides à qui le foin d'y
faire marcher les Enfans fera confié . Les
Maîtres , pour peu qu'ils aient de bon
fens , pourront , fans expérience , fans
connoiffances acquifes , entreprendre
toutes fortes d'éducations. On pourra
même d'un Domeftique faire un bon
Instituteur , & c. Voilà de grandes promeffes.
Mais nous croyons qu'il faut
être en garde contre une Mérhode qu'on
ne cherche à établir qu'en condamnant
138 MERCURE DE FRANCE.
tout ce qui a été pratiqué jufqu'à ce
jour par les plus habiles Maîtres , tant
Anciens que Modernes .
Si de cette confidération générale ,
nous defcendons dans le détail de ce
que femble annoncer le Profpectus ,
quelle idée aurons- nous de l'Education
que veut accréditer M. Barletti de S.
Paul ?
1° Il eft vifible qu'il confond un
fyflême d'étude avec un fyftême d'éducation
. Il s'imagine que tout fera fait
quand on aura fa collection complet
te , & que fes Livres , qui n'exiftent
pas encore , fuppléeront à l'habileté des
Maîtres. Nous penfons au contraire
que quelque bien faits que foient les
Livres qu'on met entre les mains des
Enfans le fuccès de leur éducation
dépend toujours beaucoup plus de l'habileté
des Maîtres qui les conduifent.
,
Nous ne prétendons pas qu'un Maître
, en commençant une éducation
doive fçavoir parfaitement tout ce qu'il
fera obligé d'enfeigner par la fuite à fon
Eléve ; mais il faut du moins qu'il pofféde
ce qu'il enfeigne actué llement , &
qu'il foit en état de répondre d'une manière
fatsfaifante aux queftions qu'un
OCTOBRE . 1764. 139
enfant peut lui faire . Il faut qu'il foit
capable de connoître la portée de l'efprit
de cet enfant , afin d'y proportionner fes
leçons ; qu'il fçache reconnoître à chaque
pas qu'il fait , s'il fe rend intelligible
, & fi effectivement il eft entendu ,
afin de régler fa marche fur les progrès
de fon Eléve. Mais ce n'eſt pas là où fe
borne le defir d'un Maître . L'éducation
n'eft pas l'art de perfectionner l'efprit ;
elle a auffi pour but de former le coeur
& d'élever l'âme par des fentimens .
Eft - ce à un Maître ignorant , à un
Domestique que l'on confiera un foin
fi important ? N'eft - il pas même dangereux
de laiffer croire aux parens ,
qu'ils peuvent s'en repofer fur le premier
venu ?
2º. Il nous a femblé que M. Barletti
de S. Paul n'avoit pas un plan bien raifonné
fur l'ordre dans lequel doivent
être rangées les Sciences qu'il veut que
l'on enfeigne aux enfans. Du moins l'avons-
nous vû affez embaraffé des difficultés
que nous lui propofions à cet
égard. Il diftribue tout le temps que
doit durer l'éducation , en trois Claffes ,
qu'il appelle la quatrième , la troifiéme
& la feconde .
Il place dans la premiere Claffe ,
140 MERCURE DE FRANCE.
>
la lecture & les petits élémens des Sciences.
Nous avons dit ce que nous penfons
de fa méthode pour apprendre à
lire. Il ne nous a point préfenté ce qu'il
appelle les petits élémens des Sciences .
Après la lecture vient la Poëfie qui paroit
appartenir à la première claffe . Il y
a encore ici du neuf & du fingulier ;
l'Auteur ne veut point lire ni apprendre
aux Enfans les Fables de la Fontaine
ni les autres ouvrages des Poëtes qui feroient
à leur portée , & qui , felon
nous , peuvent beaucoup fervir à leur
former le coeur & l'efprit ; mais il propafe
de leur faire compofer des vers
formés par une fuite de mots qui ne
préfenteront aucun fens . Il croit que
c'eft là le moyen le plus convenable
relativement à leur âge , pour les inftruire
des regles de la verfification &
de l'ortographe . On devine aifément ce
que nous devons penfer d'une femblable
idée.
A ces premières études fuccéderont
immédiatement , dans l'ordre où nous
allons les placer , l'Arithmétique , la
Géographie , la Géométrie , l'Hiftoire
naturelle , l'Agriculture , le Deffein
l'Arpentage , l'Optique , les Fortifications
, l'Architecture , la Marine , les
OCTOBRE. 1764. 141
Arts même Méchaniques , & c ; & c'eft
ce que M. Barletti de S. Paul nomme
la feconde Claffe . Il veut que l'on n'enfeigne
jamais qu'une feule fcience à la
fois , & que le Maître ne foit tenu de
répondre aux queftions de l'enfant
qu'autant qu'elles auront du rapport à
la fcience dont on l'occupe actuéllement.
La Collection annoncée fous le nom
de Corps complet d'éducation pratique ,
comprendra des Traités élémentaires fur
chacune des Sciences dont on vient de
voir l'énumération . M. Barletti de S.
Paula eu la bonne foi de nous avouer
qu'il n'étoit pas en état de compofer
tous ces Traités ; mais il nous a dit
qu'il les fera faire par ceux qui ſeront
verfés dans ces Sciences , & qu'il leur
indiqueroit la méthode à laquelle il faudroit
qu'ils euffent la complaifance de
s'affuiettir , pour que tout fût redigé fur
le même plan .
Nous avions compris , par ce que
nous avoit dit l'Auteur , que fon Traité
d'Arithmétique étoit fait. Nous efpérions
y voir un exemple de cette méthode
qu'il nous vantoit fi fort , & que
nous ne connoillions point encore. En
conféquence nous l'avons preffé de nous
142 MERCURE DE FRANCE .
le montrer. Mais il ne nous a montré
que fon embarras . Il a d'abord voulu
nous entretenir des défauts des autres
méthodes pour nous détourner de la
fienne. Quand il a vu que nous ne prenions
pas le change , il s'eft approché
de fon Bureau Typographique ; il a pris
des cartes dans différentes cafes fur lefquelles
il y avoit quelques phrafes relatives
à l'Arithmétique . Mais comme elles
ne formoient pas un corps de Science
, il n'a ofé nous les préfenter. Il s'eft
retranché à dire qu'il avoit prêté fon
Bureau , & qu'on l'avoit dérangé . Cependant
, pour nous mettre à portée de
Juger de fes découvertes en fait d'Arithmétique
, il nous a dit qu'un des défauts
qui l'avoient choqué dans tous les
Livres compofés pour enfeigner cette
Science , c'eft que l'on commençoit
toujours par l'addition , au lieu que l'ordre
naturel demandoit que l'on commençât
par la multiplication . Cette prétendue
découverte de M. Barletti de S.
Paul nous a prèfque perfuadé qu'il
parloit de ce qu'il n'entend pas . Cependant
nous avons furpris fon fecret , &
nous croyons pouvoir affurer qu'il n'a
point d'autre méthode que celle du Bureau
Typographique. Il veut enfeigner
OCTOBRE , 1764. 143
toutes les Sciences avec des cartes diftribuées
dans les cafes d'une longue boëte.
L'étude ne fera plus qu'un jeu , & l'on
apprendra à devenir fçavant en s'amufant.
Il y a long temps que l'on a apprécié
cette manière d'enfeigner & d'inf
truire . Un des principaux fruits de l'éducation
doit être d'accoutumer les jeunes
gens à une vie mâle & laborieufe.
Le Maître doit prendre fur lui une partie
de la peine ; mais il eſt eſſentiel qu'il
laiffe quelque chofe à faire à fon Éléve
, & qu'il tâche de tourner en habitude
le travail auquel il s'affujettit . Eft- ce
en préfentant toujours l'étude fous l'idée
d'un jeu , que l'on parviendra à cé
but defirable ?
Nil fine magno
Vita labore dedit mortalibus.
L'étude des Langues ne trouve fa
place qu'à la fin de la derniere Claffe.
Ainfi un enfant ne commencera celle
du Grec & du Latin que lorfqu'il fera
parvenu à l'âge de 13 à 14 ans. Cet
ufage que voudroit introduire l'Auteur ,
eft- il appuyé fur des raifons bien folides
? Nous avons peine à le croire .
Les chofes que l'on fçait le mieux font
144 MERCURE DE FRANCE .
incontestablement celles dont on a furmonté
les difficultés dès l'enfance . De
là il résulte que des enfans qui fe
feront appliqués de bonne heure à
l'étude de la Grammaire & des Langues
Latine & Grecque , en auront une
connoiffance plus parfaite que ceux
qui n'auront commencé à s'en occuper
que dans un âge avancé.
Mais , dit M. Barletti de S. Paul
qu'est-il néceffaire d'avoir une connoiffance
fi parfaite du Grec & du Latin ?
N'avons-nous pas des Livres François
en tout genre , qui fuppléent à ceux
que nous tenons des Grecs & des Latins
?
Si un pareil difours étoit écouté , infenfiblement
on retomberoit dans la Barbarie,
qui a toujours été l'effet de l'oubli
des grands modéles de l'Antiquité. C'eſt
le fiècle d'Augufte , ce font les beaux
fiécles de la Grèce qui ont fondé le fiécle
de Louis XIV ; mais pour nous borner
au Latin , fera- t- on en état de goûter
& de fentir les beautés que renfermentles
ouvrages de Cicéron, de Virgile
, d'Horace , de Tite- Live , & c. Si l'on
n'a qu'une médiocre connoiffance de
la langue dans laquelle ces Auteurs
ont écrit , trouvera- t- on du plaifir à les
lire ? D'ailleur
OCTOBRE . 1764. 145
D'ailleurs il faut attendre pour former
le goût & le jugement des enfans , qu'ils
foient arrivés à l'âge de quatorze ou
quinze ans ? Or de qui les Enfans peuvent-
ils mieux apprendre à penfer & à
croire folidement , à développer leurs
idées & à embellir la Nature par des ornemens
qui ne fortent point de la Nature
, que des Auteurs qui ont formé
les Boffuet , les Bourdaloue , les Maffillons
, les Racines , les Defpréaux,&c?
Concluons & difons , que vouloir renvoyer
le commencement de l'étude à
l'âge de 13 ou 14 ans , ce n'eft pas perfectionner
le fyftême d'éducation , c'eſt
prèfque l'anéantir.
Refte l'Article de la Religion ; l'étude
en appartient également à la troifiéme
Claffe . L'Auteur ne veut point qu'on
en occupe les Enfans avant l'âge de douze
ans. La Religion , dit- il , prend alors
à leurs yeux une majefté qu'ils euffent
méconnue dans les premières années de
la jeuneffe . Nous penfons , au contraire
, qu'on ne fçauroit commencer trop
tôt cette étude la plus importante de
toutes , & que les Enfans doivent en
être occupés dès les premiers inftans où
leur raifon fe fait appercevoir. Il faut
qu'ils ne fe fouviennent pas de l'avoir
I. Vol. G '
146 MERCURE DE FRANCE .
apprife, & qu'à méfure qu'ils avancent en
âge, les Maîtres en gravent fi fortement
les principes dans leur efprit , qu'ils
ne puiffent jamais s'effacer ni s'éteindre.
M. Barletti de S. Paul , au défaut de
la Religion , propofe- t-il au moins quelque
autre voie pour donner des moeurs
aux enfans ? Non ; il ne paroît pas avoir
porté fon attention fur cet objet. Le
temps qui précéde l'âge de douze ans ,
feroit- il donc indifférent pour les moeurs
ou les moeurs feroient- elles un Article
indifférent dans l'éducation des enfans ?
"
Si nous écrivions pour le Public, nous
finitions par ces paroles du Père Gerbel
dansfes Réflexions fur leTraité de l'Education
de Rouffeau de Genéve , & nous
dirions : Pères & Mères que la trom-
» peufe amorce d'une nouveauté ne vous
» féduife pas . Craignez de faire fur vos
» enfans l'effai périlleux d'une Méthode
» qu'aucun fuccès n'a encore garantie ;
» que les Maximes faintes de nos Pères ,
» ces maximes fi vénérables par leur
» autorité & leur antiquité , foient tou-
» jours devant vos yeux . . . . . . .. Crai-
» gnez qu'une vanité mal entendue ne
» vous porte à immoler ces innocentes
» victimes à un defir de fingularité , &
» que le malheur où vous les aurez
OCTOBRE. 1764 . 147
plongées , ne faffe unjour votre honte
& votre défefpoir. »
Nous joignons ici une copie du Manufcrit
que nous a remis l'Auteur , fur
la forme dans laquelle il a demandé que
notre jugement fût rendu. Nous
croyons avoir fatisfait à toutes les conditions
de ce Mémoire. Il eſt aifé de décider
d'après ce que nous avons dit , fi
l'Ouvrage eft immenſe, important, utile
à la Nation , honorable pour le Régne
du Roi &c. car tels font les Titres , fous
lefquels M. Barletti de S. Paul l'a modeftement
annoncé.
Signés MONTCARVILLE , Lecteur &
Profeffeur Royal Cenfeur Royal ,
ancien Membre du Journal des Scavans.
DEGUIGNES , Lecteur & Profeffeur
Royal , de l'Académie des Inſcriptions ,
Cenfeur Royal , & Membre de la Société
Royale de Londres.
BON AMI , de l'Académie des Belles-
Lettres.
DEPASSE , Cenfeur Royal .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADEMIES.
SEANCE publique de l'Académie Francoife
, le 25 Août 1764 , Fête de
SAINT LOUIS.
L'ACADÉMIE Françoife s'affembla ledit
jour , felon l'ufage , & adjugea le
Prix de Poëfie à une Piéce intitulée :
Epître d'un Pere à fon Fils fur la naif
fance d'un Petit- Fils . Le Sujet avoit été
laiffé au choix des Poëtes , comme cela
s'obſerve depuis plufieurs années.
Après que M. d'Alembert eut lu cette
Piéce , M. l'Abbé Trublet , Directeur ,dit.
of
MESSIEURS ,
» L'Epître dont vous venez d'enten-
» dre la lecture , eft de M. de Chamfort,
déja connu très- avantageufement du
» Public par la Comédie de la Jeune
»Indienne. Ce Drame où l'on trouve
" tant de décence & même de vertu ,
n'a pas fait moins d'honneur au caraçOCTOBRE
. 1764. 149
» tère de l'Auteur , qu'à fes talens . C'eft
» auffi le double mérite de fon Epître , &
» vos applaudiffemens , Meffieurs, en font
» la preuve. La jeuneffe de M. de Chamfort
ajoute encore à fa gloire. De
> nouveaux fuccès y mettront fans doute
» le comble , fans diminuer la modeftie
» qui lui eft naturelle ».
33
•
Après que le Directeur eut donné la
Médaille de prix à M. de Chamfort ,
il reprit la parole & dit.
» Les Prix que l'Académie diftribue ,
» n'avoient peut -être jamais excité plus
» d'émulation que cette année. Cela a
»paru au mérite des Ouvrages auffi -bien
» qu'à leur nombre qui a été beaucoup
» plus grand qu'à l'ordinaire . Quatre
» Piéces entr'autres que l'Académie a
»jugées dignes de l'Acceffit, & dont on
» va vous lire des fragmens , lui ont fait
» regretter de n'avoir qu'un prix à don-
» ner. Par l'ordre dans lequel on lira ces
*
fragmens , l'Académie n'a point inten-
» tion de régler les rangs entre les Piéces
» d'où ils font tirés , & de décider fur le
» différent degré de leur mérite » .
* Nous en avons rendu compte , dans les Nou
velles Littéraires.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
» Elle a encore trouvé des beautés
» dans plufieurs des autres Poëmes ou
» Epîtres qui lui ont été préſentées , &
» l'on va auffi vous en lire quelques en
» droits , en commençant par ces der-
» nières Piéces.
Cet Extrait fait par M. Marmontel avec
beaucoup de goût , fut auffi lù par lui.
Les quatre Piéces de l'Acceffit font
1º. Epitre à un Commerçant qu'on fuppofe
vouloir acheter des Lettres de
Nobleffe , par M. le Prieur , Avocat en
Parlement. Elle eft imprimée , & on
la trouve chez Regnard , Imprimeur
de l'Academie , au Palais .
2°. La néceffité d'aimer , Poëme. Il
eft imprimé auffi , & on le trouvė
chez le même Imprimeur. Quoique
l'Auteur ne fe foit point nommé , on
fçait que c'eft M. Gaillard , de l'Académie
des Belles Lettres & un des
Auteurs du Journal des Sçavans.
-
3. Sur le Sort de la Poëfie en ce
Siecle Philofophe , Poëme. L'Auteur ,
M. Chabanon , de l'Académie des Belles
Lettres , vient de le publier chez
Jorry , rue de la Comédie Françoife,
avec quelques autres Ouvrages de fa
compofition.
-
OCTOBRE. 1764 . 151
Nous avons annoncé cette brochure
dans le Mercure précédent , page 138 .
4. Epitre à Quintus fur l'infenfibilité
des Stoïciens . Cette Piéce imprimée
, eft de M. Desfontaines .
,
Les autres Piéces dont M. Marmontel
a fait & lu l'Extrait , fon 1 °. une
Epitre aux Grands , par M. Vallier ,
de l'Académie d'Amiens , & Colonel
d'Infanterie .
2º. Epitre à mon Eléve .
3°. Epitre fur l'effet des paffions.
4. Un Poëme fur la navigation ,
Les Auteurs de ces trois dernière's
Piéces ne fe font pas fait connoître .
PRIX d'Eloquence pour l'Année
M. DCC. LXV.
E vingt - cinquième jour du mois.
d'Août 1765 , Fête de S. LOUIS , l'ACADÉMIE
FRANÇOISE donnera un
Prix d'Eloquence , qui fera une Médaille
d'or de la valeur de fix cens
livres . *
* Le Prix de l'Académie eft formé des Fondations
réunies de MM. de Balzac , de Clermont-
Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE,
Quoique l'Académie ne fe foit pas
fait une loi de donner toujours pour
Sujet l'Eloge d'un homme illuftre , elle
propofe pour l'année prochaine , l'Eloge
de RENÉ DESCARTES .
Il faudra que leDifcours foit d'environ
une demi- heure de lecture ; & l'on
n'en recevra aucun fans une Approba
tion fignée de deux Docteurs de la Faculté
de Théologie de Paris , & y réfidans
actuellement.
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront
compofer pour le Prix.
feront
reçues à
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs Ouvrages , mais ils y mettront
une Sentence ou Devife , telle
qu'il leur plaira.
Ceux qui prétendent aux Prix , font
avertis que s'ils fe font connoître
avant le jugement , foit par eux - mêmes ,
foit par leurs amis , ils ne concourront
point.
Les Ouvrages feront envoyés avant
le premier jour du mois de Juillet prochain
, & ne pourront être remis qu'à
A. L. REGN ARD , Imprimeur de
l'Académie Françoife, rue baffe de l'Hôtel
des Urfins , ou au Palais : fi le port
n'en eft point affranchi , ils ne feront
point retirés.
OCTOBRE . 1764. 153
PRIX propofé par l'Académie des
Sciences , Belles -Lettres , & Arts de
LYON , pour l'Année 1766 .
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles-
Lettres , & Arts de Lyon , propofe pour
le Prix de Mathémathiques fondé par M.
CHRISTIN , qui fera diftribué à la fête
de Saint Louis 1766 , le Sujet fuivant :
Calculer lesforces de la Lumière qui traverfe
des couches d'air d'une épaiffeur
donnée , lorfque les rayons font divergents.
Problême dont la folution conduiroit
à la connoiffance de la Gradation de la
Lumière.
Toutes perfonnes pourront afpirer à
ce Prix. Il n'y aura d'exception que pour
les Membres de l'Académie , tels que les
Académiciens ordinaires , & les Vétérans.
Les Affociés réfidant hors de Lyon ,
auront la liberté d'y concourir.
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François ou en
Latin , & d'une manière lifible.
Les Auteurs mettront une devife à
Gv
•
154 MERCURE
DE FRANCE .
la tête de leurs Ouvrages . Ils y joindront
un billet cacheté , qui contiendra la même
devife , avec leurs nom , demeure &
qualités.
La Pièce qui aura remporté le Prix ,
fera la feule dont le Billet fera ouvert.
On n'admettra point au concours les
Mémoires dont les Auteurs fe feront fait
connoître , directement ou indire&tement
, avant la décifion.
Les Ouvrages feront adreffés francs
de port à Lyon : chez M. Bollioud Mermet
, Sécrétaire perpétuel de l'Académie
pour la Claffe des Sciences , rue du Plat :
ou chez M. le Préfident de Fleurieu ,
Secrétaire pe pétuel pour la Claffe des
Belles-Lettres , rue de Boiffac : ou chez
Aimé de la- Roche , Imprimeur de l'Académie
, aux halles de la Grenette.
Les Scavans Etrangers acquitteront
le port de leurs paquets jufqu'aux frontières
de la France : & ils commettront
quelqu'un pour affranchir encore ces
paquets depuis la Frontière jufqu'à Lyon.
Sans quoi leurs Mémoires ne feront pas
admis au concours .
Aucun Ouvrage ne fera reçu après
le premier Avril 1766. L'Académie dans
fon Affemblée publique , qui fuivra immédiatement
la fête de S. Louis , proOCTOBRE
. 1764 . 155
clamera la Piéce qui aura mérité les ſuffrages.
Le Prix eft une Médaille d'or , de la
valeur de 300 liv. Elle fera donnée à
celui qui , au jugement de l'Académie
aura fait le meilleur Mémoire fur le Sujet
propofé.
Cette Médaille fera délivrée à l'Auteur
même , qui fe fera connoître , ou au
porteur d'une procuration de ſa part ,
dreffée en bonne forme.
L'Académie des Sciences , Belles-Lettres
& Arts de Lyon avoit propofé pour
le Sujet du Prix de Phyfique de l'année
1764 , la queftion fuivante :
Quelle eft la qualité nuifible que l'air
contracte dans les Hôpitaux & dans les
Prifons ; & quel feroit le meilleur moyen
d'y remédier?
Pour obvier à cette infection de l'air
fi capable de faire naître & d'aggraver
les maladies , on a tenté l'ufage des ventilateurs
, des ventoufes , des Dômes ,
des manches , du feu , des vapeurs , & c;
mais ces effais n'ont pas été fuivis d'une
pratique univerfellement reçue . Ce défaut
de fuccès détermina l'Académie à
demander aux Sçavans , qu'après avoir
employé les expériences Phyfiques &
l'Obfervation Médicinale pour con-
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
noître cette qualité vicieuſe de l'air , ils
tâchaffent , pour la corriger , de perfectionner
& de rendre plus pratiquables les
moyens déja éprouvés ou qu'ils en
trouvaffent un nouveau , plus fimple ,
plus commode , moins difpendieux , &
qui pût fe proportionner à l'étendue des
lieux où l'on veut renouveller l'air & le
purifier .
De 14 Mémoires adreffés à l'Académie
fur ce Sujet , quelques -uns lui ont paru
dignes de fon attention , & eftimables
par les recherches qu'ils contiennent.
Mais , les Auteurs n'ayant indiqué dans
ces Mémoires , que des moyens déja
connus, & ne les ayant pas fuffisamment
perfectionnés , l'Académie , confidérant
l'importance extrême de cette matière
a jugé à propos de renvoyer le Prix , &
de propofer de nouveau la même queftion
pour l'année 1767 .
Quelqu'utile que foit à l'avancement
de la Phyfique, & de la Médecine, la connoiffance
des qualités vicieufes de l'air
infecté , l'Académie defire que les Scavans
s'appliquent fur-tout à l'objet principal
de la queſtion , qui eft , de trouverun
moyen für & conftaté par des expériences
pourpurifier & renouveller l'air dans
les Hôpitaux & dans les Prifons .
Les Mémoires feront envoyés francs
OCTOBRE . 1764. 157
de port aux adreffes indiquées ci -deffus
, au plus tard au 1. Janvier 1767.
Le Prix fera double , confiftant en 2
Médailles d'or valant chacune 300 liv.
Elles feront délivrées aux conditions du
Programme précédent.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
A
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DE biron .
44 , 45 , 46 , 47 , 48 , 49 , 50 , 52 &
52 Traitement depuis fon Etabliffement
.
Noms des Soldats.
ANTOIN NTOINE Maffon ,
Louis Legrand ,
Tranquille ,
Jacques Robert ,
Compagnies.
Pronleroy.
Dufaufay,
Lafone .
Latour.
158 MERCURE DE FRANCE.
Noms des Soldats.
9
Nocq
Hourlier ,
Belleifle
L'affemblée
Lafleur ,
Thiéry ,
Compagnies.
D'obfonville.
Dampierre..
Rafilly.
Tourville.
Pronleroy.
Dufaufay.
Chalons Latour.
Colande ,
Lafone.
Duchâteau , Tourville..
Renon ,
Villers.
Cadet , Pronleroy.
Lebrun ,
Pronleroy.
Moivré , Dampierre.
Mettre , Dufaulay .
Beaudevin , Dampierre.
Deslauriers . Mathan .
Micholt , Dampierre.
Rollin ,
Coëttrieux .
Desgranges ,
Mithon .
Angot ,
Mathan .
Lafranchife ,
Nolivos.
Chape ,
Villers.
Millot Mathan.
Laverdure , Coëttrieux ,
Ladouceur Colonelle .
Ferriere ,
Bouville.
Lalanne ,
Tourville.
Laglanne ,
Daldart.
Houdard , Latour.
OCTOBRE . 1764. 159
Noms des Soldats.
Compagnies
Lacour ,
Lecamus.
Leriche D'obfonville.
Rebour , D'offranville.
Bien-aimé , Rochegude.
Bourguignon ,
D'anteroche.
Giraud Mithon.
Aléxandre ,
Tourville.
Goffroeft ,
Villers .
Leroi , D'offranville.
S. Germain , Chevilier.
Beaumont , Rafilly.
Laréjouiffance ;
Mabillotte
Ste Marie .
Pronleroy.
Daldart.
Laumonier
Dampierre.
Laumonier.
Lejeune
Coëttrieux .
Briffet ,
Mithon.
Patu ,
Daldart.
Jolibois ,
Rafilly.
Herbleau
Defpicz.
Victor
Villers.
Charles ,
Robin
Moivré
>
La Rofe ,
La Réjouiffance ,
Beauvois
Damour ,
Santran ,
Villers.
Coëttrieux .
Dampierre.
Pondeux.
La Sône.
Rafilly.
Daldart.
Viennay.
160 MERCURE DE FRANCE.
Noms des Soldats.
Aléxandre ,
Ménager ,
Brind'amour ,
Beauvais ,
Jacob ,
Compagnies.
Demoges.
Dampierre.
Mithon.
Chevalier.
Rafilly.
Demoges .
Le Geay ,
Defmarais ,
Laporte ,
Ste Marie
Bien- aimé ,
Belle-ifle ,
Guyon ,
Mathan.
Chatulé.
Dampierre.
Vifé.
Coëttieux .
Colonelle .
Galand ,
Colonelle.
L'eveillé Mithon ,
Laprudence , Degraffe.
Picard , Tourville.
La croix , Dampierre.
Minard ,
Morel ,
Lecamus.
Defpiez.
Latour.
Chalons ,
Jouvearn ,
Latour.
Fleur- d'amour , Colonelle.
Potdevin ,
Bouville.
Lajeuneffe
Daldart.
Villers ,
Latour.
Duvandoinn , Viennay.
Brunet , Dampierre.
Colet ,
Maffon
Dampierre.
D'anteroche.
OCTOBRE . 1764. 161
Noms des Soldats.
Compagnies.
Lafranchiſe Nolivos.
?
Argilet ,
Poudenx .
Gaché ,
Clermont ,
Villers.
Mathan .
Bellerofe , D'hallot.
Debefnec ,
Lecamus.
Dubois , Rafilly.
Langau ,
Lafone.
Latteux
Lahouette ,
Dudrémeux.
D'hallot .
Hotte ,
Legagneux ,
Dufanfay.
Coëttrieux .
Lecoin , Guergorlay.
Langlan ,
D'hallot.
Dhulem ,
D'anteroche.
Clermont ,
Vizé.
Guyon ,
Gouffard ,
Colonelle .
Villers.
Briffaut ,
Coeur -du -roi ,
Ste Beuve ,
Failli ,
D'anteroche .
Poudenx.
Marfay.
Rafilly.
Tous ces Soldats ont été bien guéris
; & ce n'eft qu'en continuant de
rendre compte au Public des effets des
dragées antivénériennes , que M. Keyfer
répondra aux nouvelles critiques
qu'on vient de répandre contre lui ;
162 MERCURE DE FRANCE.
募
il fe reprocheroit de perdre en difcufcuffions
inutiles un temps qu'il croit
pouvoir mieux employer au foulagement
de ceux qui implorent fon fecours.
I croit être dans une pofition
bien différente de ceux qui ofent le
provoquer ; fon reméde adopté & adminiftré
par un grand nombre de
Maitres de l'Art , dans les différentes
parties du Royaume , n'a plus befoin
de nouvelles approbations . Si les poffeffeurs
de prétendus fecrets qu'ils n'ont
pû faire adopter depuis le grand nombre
d'années qu'ils en vantent l'éfficacité
, font encore femblant de douter
de fes fuccès , il fuffit à M. Keyfer
que le Public en foit convaincu .
Eh comment ne le feroit- il pas ? lorfqu'il
a fous les yeux un Hôpital , où
depuis plufieurs années les Soldats des
Gardes Françoifes trouvent la cure radicale
des maux qu'on fe contentoit
fouvent de pallier autrefois ; lorfqu'il
rencontre prèfque partout une foule de
Gens , qui malgré la honte qu'on a
d'avouer une maladie de cette espéce ,
conviennent hautement de lui devoir
une fanté que d'autres Méthodes n'avoient
pu leur procurer ; lorfque fes
fuccès ont engagé le Roi , fur le compte
OCTOBRE . 1764. 163
}
qu'on lui en a rendu , d'ordonner qu'on
employât fon remède dans tous les Hòpitaux
Militaires ; lorfqu'enfin plus de
vingt mille guérifons en atteftent l'éfficacité
? Quel fruit M. Keyfer & le Public
pourroient- ils retirer du concours
qu'on lui propofe * ? Ira - t- il demander
qu'on revoie un Procès qui eft jugé
depuis fi long-temps Il n'en eft pas
de même de fes Adverfaires ; ils ont
pu imaginer , qu'en le provoquant , ils
rappelleroient leurs remèdes au Public
qui paroît les avoir oubliés . M. Keyfer
ofera propofer un Concours plus digne
de lui & plus utile au Public , en offiant
au Gouvernement de traiter à fes propres
frais , & de guérir tous ceux qui
n'ont pu recouvrer leur fanté dans les
Hôpitaux où l'on traite les Maladies Vénériennes
; il demande feulement qu'on
lui affigne une Maifon pour les recevoir
, & que l'on pourvoie à leur fubfiftance
, pendant le traitement. Que fes
Adverfaires en faffent autant , le Public
pourra croire alors que c'eft fon
avantage qu'ils ont en vue & non leur
intérêt particulier.
*
Voyez le dernier Mercure de France , Août
p. 167 , & Septembre , p. 180 .
164 MERCURE DE FRANCE .
P. S. M. Keyfer vient de recevoir
dans le moment une Brochure qui a
pour Titre Parallèle des différentes Méthodes
de traiter les Maladies Vénériennes
dans laquelle on ofe lui faire les
imputations les plus calomnieufes :
quelque répugnance qu'il ait à entrer
en lice avec un Anonyme qui n'a pas
affez bien auguré de fa caufe pour l'attaquer
à vifage découvert , il croit cependant
fe devoir à lui - même de ne pas
laiffer fes calomnies fans réponſe.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LA DÉCLARATION D'AMOUR , Romance
à voix feule , & fymphonie ,
paroles de M. Coftard , par M. le Chevalier
d'Herbain , prix 1 liv . 4 f. aux
adreffes ordinaires de Mufique ; & à
Lyon , chez M. Caftaud , Place de la
Comédie.
LE PRINTEMPS , Ariette , avec
fymphonie , del Signor Witzthumb . Prix
I liv. 16 f. chez Mlle Vendôme , GraOCTOBRE.
1764. 165
veufe , vis- à-vis le Palais Royal , & aux
adreffes ordinaires.
SIX ARIETTES FRANÇOISES , dans
le goût Italien , avec accompagnement
d'un violon & d'une baffe , fuivies d'une
Cantate détachée , à grande fymphonie ;
dédiées à M. le Marquis de l'Hôpital ,
Lieutenant Général des Armées du
Roi. Par M. Ciampalanti , Ordinaire de
la Mufique du Roi. Prix des Ariettes
féparées , 3 liv. de la Cantate I liv.
16 fols. Aux adreffes ordinaires de Mufique.
SECOND RECUEIL de Chanfons >
avec accompagnement de violon & la
baffe continue , dédié à Madame la
Comteffe d'Egmont , Grande d'Efpagne.
Par M. Albanefe . Prix 7 liv. 4 f. A Paris ,
chez Madame Vendôme , vis - à - vis le
Palais Royal ; chez M. Oblé , au troifiéme
, à gauche , près les Traits galants ,
& aux adreffes ordinaires.
PIECES DE CLAVECIN , en Sonates ,
dédiées à M. M. Beck , Par M. Fuzeau ,
fon Éléve . Prix, o liv. OEuvre I. a Paris ,
aux adreffes ordinaires ; à Toulouſe
166 MERCURE DE FRANCE.
chez M. Brunet , à la Place Royale ;
& à Bordeaux , chez l'Auteur.
ΤΑ
GRAVURE.
ABLE pour les Intérêts compofés ,
au moyen de laquelle on peut par une
fimple proportion , trouver les Intérêts
des Intérêts , d'un Capital donné depuis
le denier 2 ou 50 pour 100 , jufqu'au
denier 25 ou 4 pour 100 , pendant 12
années. Par J. C. O. Delille , de l'Académie
Royale d'Ecriture . Rue Saint
Jacques , chez la veuve Chereau , &
chez Lattré , à la Ville de Bordeaux.
LE RETOUR SUR SOI
-
MEME
Eftampe d'après le Tableau de M. Greuze
, gravée par M. le Binet , à Paris ,
chez , M. l'Empereur , Graveur du Roi ,
rue & Porte S. Jacques , au- deffus du
Petit - Marché.
Elle fait honneur au goût & au burią
du Graveur.
OCTOBRE. 1764. 167
ARTICLE V.
SPECTACLE
S.
OPERA.
L'ACADÉMIE ' ACADÉMIE Royale de Mufique
a contiué avec un fuccès foutenu , les
Repréſentations de Naïs.
On doit remettre à ce Théâtre,les premiers
jours du mois d'O&obre , Tancrède
, Tragédie , ( Poëme de feu M.
DANCHET , Mufique de feu M.
CAMPRA , ) avec des changemens &
des additions en Mufique , de la compofition
de M. GRANIER l'aîné. Quoique
cet Auteur foit refté dans la Province
& qu'il n'ait point encore paru de fes
productions fur le Théâtre de la Capitale
, fes talens & fon génie y font affez
connus pour donner lieu d'efpérer, qu'ils
ajouteront de nouvelles beautés à celles
du fond de cet Opéra , & qu'ainfi
l'on peut fans rien hazarder en prévoir
le fuccès.
Ce Spectacle vient de perdre dans
la perfonne de M. RAMEAU , un
168 MERCURE DE FRANCE .
des Auteurs auquel il doit fes fonds
les plus précieux & du produit le plus
affuré. On trouvera à la fuite de l'Art.
des Spectacles , dans le préfent vol ,
ce que nous avons pu raffembler d'Anecdotes
certaines fur ce qui concerne
cet Homme célébre , auquel le
Public a donné avant nous le Titre de
GRAND. ( a )
COMÉDIE
FRANÇOISE .
DIVERS accidens ayant obligé de
fufpendre la repriſe de Timoléon , Tragédie
& la continuation des 3 Piéces de
M. de Saint- Foix que le Public avoit
vues avec tant de plaifir , les Comédiens
François ont remis au Théâtre , le 5
Septembre , Pénélope Tragédie de feu
M. l'Abbé GENEST, repréfentée pour la
première fois en 1684. Quelques fituations
, quelquès Scènes intéreffantes ,
qui fe trouvent dans cet Ouvrage , &
fur- tout le jeu des principaux Acteurs
en ont rendu la repriſe fatisfaifante .
Le 7 , on donna, à la fuite de Pénélope,
la première Repréfentation du Cercle ou
(a ) V. le Supplément à l'Art . des Spectacles.
la
OCTOBRE. 1764 . 169
la Soirée à la mode , Comédie nouvelle
épifodique en Profe. Cette nouveauté
fut très bien reçue , les repréfentations en
ont été continuées pendant le courant
du mois de Septembre , & n'ont pas
ceffé d'être fort agréables au Public.
M. POINSINET LE JEUNE qui en
eft l'Auteur , avoit déja été applaudi &
encouragé par le Public , au Théâtre
Itailien , dans le Sorcier , Comédie à
Ariettes toujours fuivie toutes les fois
qu'on la redonne.
On trouvera à la fin de cet Article ,
une Analyſe de la petite Piéce nouvelle.
Le 12 on a vû , avec une forte d'Enthoufiafme
très légitime , reparoitre Mlle
CLAIRON dans la Tragédie de Tancrède.
Elle à joué fucceffivement dans
l'Orphelin de la Chine , dans Alzire , &c .
Les applaudiffemens les plus vifs & les
plus univerfels ne ceffent de rendre à
cette célébre A&trice , l'hommage que
méritent fes talens d'une Nation éclairée .
C'est ce qui a puiffamment contribué
à procurer au Théâtre François prèfqu'autant
de monde que dans une faifon
plus favorable.
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
EXTRAIT du Cercle , ou la SOIRÉE
A LA MODE , Comédie Epifodique
en Profe en un Acte..
LISETTE , femme de Chambre , ouvre la Scène
avec Lifidor , homme de Robe qui prétend à la
main de Lucile , fille d'Araminte Maîtreffe de
la maison & veuve d'un Financier . LISETTE , naturellement
indifcrette & médiſante , fait à Liſidor
le portrait de fa Maîtreffe , & celui de toutes
les perfonnes qui compofent fa fociété . LISIDOR .
craint qu'un certain Marquis , le modéle des
Petits-Maîtres , ne lui enleve Lucile. Cette jeune
Perfonne eft inftruite & éclairée , mais naïve.
Elle craint d'être obligée d'obéir à ſa mere & d'époufer
le Marquis , malgré fon inclination . Elle
méprife tous les ridicules dont les yeux font fans
ceffe les témoins. Elle fent bien qu'une obéiſſance
aveugle tient du préjugé ; mais , elle dit à fon
Amant , qui la preffe de fe décider , que l'exacte
obfervation des bienséances eft un des premiers devoirs
defon fixe , & qu'entre le vice & la vertu ,
il n'y afouvent qu'un préjugé de difference . LISIDOR
a peine à concevoir comment le Marquis a pris fi
rapidement tant de crédit fur l'efpritd'ARAMINTE.
LISETTE lui apprend que c'eft parce qu'ilfçait
faire des noeuds , travailler à la Tapiflerie , & broder
au Tambour ; qu'ARAMINTE & fes amies ſe
font récriées un Colonel qui brode , qui fait de
la Tapiflerie , c'est un homme unique , effentiel , &
qu'ilfe faut attacher ! Il faut lire cette Scène entière
, qui eft remplie de traits vifs & de Peintures
allez fidéles .
:
OCTOBRE . 1764. 170
ARAMINTE arrive fur la Scène. Elle fe difpo fe
aller au Spectacle. On lui demande fi c'eft au
François. Elle profite de cette queſtion pour critiquer
plaifamment la plupart de nos Tragédies
modernes , & finit par une cenſure très- vive des
Opéra Comiques du nouveau genre. ( a )
On annonce que CILIANTE , une des Amies
d'ARAMINTE l'envoie prier de lui donner
une place dans fa loge. Cette propofition change
le projet d'ARAMINTE , elle fe détermine à refter
chez elle ; la raifon qu'elle en donne eft que
CELIANTE a l'impertinente manie de ne porter jamais
que des ajustemens jaunes , & de fe placer
toujours à côté d'elle qui eft brune.
Le BARON arrive. C'eſt un vieux Militaire "
Tuteur de LUCILE , homme fenfé , mais peutêtre
trop fincère. Il entre fans qu'on l'annonce..
Il vient d'apprendre qu'ARAMINTE eft réfolue de
donner fa fille à un Marquis qu'il méprife , &
tout uniment il vient fe propofer lui - même.
Il eft las de vivre garçon & feul , entouré de
Neveux qui traitent provifionellement defa fucceffion
avec des Ufuriers. Il veut vivre dans
fes Terres. Cette réfolution étonne Araminte ,
trop petite Maîtreffe pour que cette idée ne lui
paroifle pas choquante. Nous copions la réponfe
du BARON qui mérite d'autant plus d'être citée
qu'elle fervira à faire juger du ftyle del'Auteu .Vous
ne concevez pas , dit - il à ARAMINTE , le plaifir
qu'il y a de vivre loin du tumulte & chez foi. Une
maifon fimple , mais bien difpofée , où l'agréa
ble s'uniffe fans fafle à l'utile . Un Ciel fe-
( a ) Ce trait a toujours été fort applaudi , ďau tanı
que l'Auteur qui s'eft exercé dans ce genre & avec
fuccèsfait par là une réparation au bon goût.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
rein , un air pur , des alimens falubres , des
vêtemens commodes , une fociété peu nombreuse
mais choifie , des plaifirs vrais , que ne fuitjamais
le repentir & qui fervent à la fanté , loin
de la détruire. C'est là , c'est du fein de fon
Château , qu'un bon Gentihomme voit fructifier
fous fes yeux la Terre qu'il a fouvent aidé à
défricher lui - même . Les arbres qu'il a plantés
s'élevent fous fa vue , & fa joie s'éleve avec eux .
Entouré de Payfans qui le chériffent en père il
éxamine un travail le moins eftimé mais le plus
noble. ( b ) Il les encourage , les récompenfe ; ces
gens- là ne le louent pas , mais ils le béniffent &
cela vaut mieux &c.
Le BARON fe retire en promettant qu'il viendra
fouper. DAMON ( Poëte ) lui fuccéde. Il
vient propofer la lecture de fa Tragédie . Toute
la Compagnie fe raffemble. Le Poëte , toujours
fur le point de lire , eft fans ceffe interrompu
par un ABBÉ que l'on prie de chanter &
qui le refufe conftamment , fous prétexte qu'il
eft excédé des parties de plaifir dans lesquelles
on l'a entraîné. La porte s'ouvre , c'eſt le M EDECIN
qu'on annonce. Ce MEDECIN eft
un Docteur tout - à - fait charmant. Il nomme
la mâne miel aërien . Il parle de bol de favon ,
de nerfs qui fe crifpent , de fluide nerveux &c .
Cette fcène , qui fait généralement plaifir , eſt
( b ) Le Baron fait ici une forte d'anacronisme
qu'on ne peut fe difpenfer de relever. Il s'en faut
beaucoup aujourd'hui que le travail manuel de
' Agriculture , foit auffi méprifé en France qu'il
'annonce. Tous les foins du Gouvernement &
e voeu général de la Nation tendent au contraire
l'encourager & à honorer ceux qui s'y employent.
OCTOBRE . 1764. 173.
Embellie par le jeu de L'inimitable PREVILLE
Le Médecin confulte la fanté de toutes les
femmes. L'Abbé fe léve , apperçoit des Livres
de Mufique & chante une petite Ariette par
diftraction . On lui en fait compliment ; il paroit
tout étonnné d'avoir chanté. Le Poëte enrage.
Enfin le Docteur , que les affaires appellent
ailleurs , fe retire on ne peut pas plus agréablement
, & avec beaucoup de vérité dans le
propos & dans les manières . L'Abbé ſuit la jeune
LUCILE à fon clavecin , à la prière d'ARAMINTE
qui ordonne à Lifette de les accompagner.
Le Poëte croit alors être parvenu à réunir toutes
les attentions. Dans le temps qu'il va commencer
, il palle par la tête d'une des femmes
de demander des cartes . On prépare une Table ,
& les trois Fermes fe préparent à faire un Tri.
Le Poëte indigné fe retire , & les femmes , qui ne
prennent garde ni à fa fureur ni à la retraite ,
commencent leur partie de Jeu .
Un grand bruit annonce le jeune Marquis. Il
dit aux femmes mille douceurs & mille impertinences.
Il raconte que le matin il a penfé fe
faire un affaire parce que fon Cocher a coupé
un Caroffe , & que le Propriétaire prétendoit qu'il
devoit le reconnoître à la livrée . Ma foi , moi je
ne connois guère que celle du Roi & la mienne...
vous verrez qu'on ne pourra plus voyager
dans
Paris fans avoir le Blafon dans fa poche , &c .
Il en fort au contraire des noeuds , des Jarretieres
, un Sac à ouvrage. L'une des femmes ,
qui perd , s'impatiente. Le Marquis promer de
garder le filence s'approche du Métier & fe difpofe
à faire de la Tapiflerie . C'eft en travaillant
qu'il raconte la mort d'un des plus intimes amis
de la maison .
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Il eft difficile de donner par la lecture une idée
bien jufte de cette Scène fort vraie , très-jolie , &
qui forme un tableau , que nous croyons n'avoir
jamais été mis au Théatre. Nous allons en copier
deux ou trois Interlocutions pour faire fentir au
moins quel en eft le Jeu .
LE MARQUIS.
Le Comte d'Orvigny eft mort ... Cela dérange
beaucoup le foupé qu'il devoit nous donner.
UNE JOUEUSE.
Cela eft incroyable... C'eft en Pique , le Roi de
coeur.
ARAMINTE.
Vous me défolez , Marquis .... Voilà mon Roi ,
deux fiches , &c, &c. LISETTE vient apprendre
que le Serein privé s'eft échappé. A cette nouvelle ,
terrible pour ARAMINTE qui s'étoit entretenue en
jouant de la mort de fon meilleur ami , elle jette
les cartes & s'enfuit.
Le MARQUIS reste avec les deux autres femmes
, qui lui apprennent que la Comtelle , qu'il
a quittée , vient d'hériter d'une fortune confidérable.
Cette nouvelle change fes idées , & fur ce
fimple avis il fe détermine en Etourdi à courir
chez elle pour reprendre fes fers . ARAMINTE ,
qui rentre , eft informée par fes amis , de la conduite
& des fentimens du MARQUIS , dont elle
eft également indignée. Elle ouvre les yeux &
prend le parti de donner fa fille à LISIDOR . Ellemême
, en difant au Baron qu'elle a de nouvelles
idées à lui communiquer , indique qu'elle
n'eft pas éloignée de lui donner la main , ce
qu'il accepte avec plaisir.
OCTOBRE . 1764. 175
OBSERVATIONS fur LE CERCLE
ou LA SOIRÉE A LA MODE.
UN des plus grands défaurs de juſteſſe dans la
critique eft d'appliquer les régles préfcrites à
certains Ouvrages , pour juger ceux qui , par
le genre , ne leur font pas foumis , & qui de plus
font annoncés pour tels . Ainfi la régularité de
conduite , l'art de l'intrigue , le rapport du dénoûment
aux moyens & à l'action du Drame ,
tout cela paroît ne devoir être que très - légérement
confidéré dans une Piéce épifodique . Par
une conféquence qui résulte de cette première,
on ne pourroit , fans humeur , reprocher à
l'Auteur du Cercle , ni la foibleffe de l'action
qui ne confifte que dans la fantaisie d'ARAMINTE
pour le Marquis au préjudice de
LISIDOR , ni l'inutilité de prèfque tous les Perfonfonnages
au but de cette petite action , ni la précipation
du dénoûment , amené par la converfion
d'idées d'ARAMINTE & non par des moyens réfultans
d'aucune intrigue : vice effentiel & capital
, à la vérité , dans tout Drame régulier . mais
qui ne doit pas arrêter notre attention dans celui-
ci.
Le mérite , en général , des Piéces épifodiques
confifte dans la variété des portraits , dans le
ton faillant d'un coloris vif & toujours foutenu .
Le plaifir que le Public a paru prendre conftament
à cette nouveauté , femble nous autorifer
à y reconnoître toutes ces qualités . Elle eft
remplie de traits brilians dont quelques - uns
mêmes , allez philofophiques , doivent faire hon-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
"
>
neur au coeur de l'Auteur , fi pour le bien de
l'humanité & pour l'honneur des Lettres il
éxifte toujours un rapport éxact entre les productions
d'un Ecrivain & les fentimens de fon
âme. En applaudiffant , avec le grand nombre
des Spectateurs , au ftyle de cette Piéce , on ne
peut fe difpenfer néanmoins de remarquet
qu'il y a peut- être en plufieurs endroits des recherches
trop affectées dans le tour des expreffions.
Lorfque , par exemple , une femme de
chambre dit à Lifidor , qui lui donne une bague
, qu'il étonne jufqu'à fa reconnoiffance ; &
quelques autres détails du même rôle qui
auroient peut - être trop de tournure dans toute
efpéce de perfonnages , à plus forte raifon dans
la bouche d'une Soubrette. Cette affectation du
luifant de l'efprit a entraîné , dans un autre
endroit , à hazarder une phrafe qui , fous le
mafque de maxime philofophique , eft obfcure
pour biens des gens , ou feroit fufceptible d'in
terprétation dangereufe pour d'autres. C'eſt ce
que dit à l'occafion des bienséances de fon féxe ,
la jeune Lucile ingénue & à peine fortant du
Couvent , entre le vice & la Vertu il n'y a peutêtre
qu'un préjugé de différence . Mais nous le répétons
encore aux Cenfeurs trop févères de
cet agréable tableau dramatique , en fe plaçant
au point de vue , on fe plaît à l'effet général
fans en difcuter fcrupuleufement le travail . Il
eft cependant un éxamen néceffaire & dans lequel
notre devoir nous . oblige d'entrer ; c'eſt
celui de la Peinture du Monde. Cette petite
Comédie eft du nombre de celles qui peuvent
faire époque , non feulement pour les moeurs ,
mais encore pour les ufages , le tour d'efprit
& le ton de converſation du temps actuel . En
OCTOBRE . 1754. 177
la confidérant fous cet afpect , on ne peut re
fufer des éloges à la juftelle & à la vérité
finement faifie qui régne dans plufieurs Scènes ;
particulièrement dans celle du TRI. Il y a de
l'art & de la connoiffance du monde dans le
caractère d'ARAMINTE , dans celui du jeune
Marquis , à certains égards , & dans le ton en
général des divers interlocuteurs de la Piéce.
Mais nous ne devons pas diffimuler pour l'intérêt
de la vérité hiftorique quelques obfervations
recueillies du fentiment de plufieurs Spectateurs
. Le panier à ouvrage , les noeuds &
autres bagatelles dans la poche dn Marquis
font , au gré des critiques , un de ces petits relforts
dont un Auteur le croit quelquefois obligé
de charger un caractère pour lui donnner plus de
jeu . On induiroir en erreur les Etrangers &
la Poftérité fur le compte des Militaires François
de ce temps , fi l'on laiffoit croire que
le ridicule , attribué au Marquis , eft commun
parmi les pareils. On doute même que l'Auteur
ait pu en prendre l'idée hors de fon
imagination. Il en eft de même des fentimens
& de la conduite du même perfonnage
au denoument de la Piéce . Quelques reproches
trop juftes qu'il y aura à faire aux hommes de
tous les Siécles & de tous les Pays fur l'intérêt ,
on ne doit pas inférer de la maniere dont ce
Marquis court brufquement à l'ancienne Maitreffe
qui vient d'hériter ; qu'une cupidité auffi
groffière , foit un vice affez général & affez admis
dans nos moeurs , pour en faire parade avec auffi
peu de pudeur que ce jeune Etourdi . Tous ceux
qui connoiffent ce qu'on appelle le monde d'un
certain ordre , ne fe rappellent point y avoir ren.
contré les modéles de l'Abbé qu'on a mis fur le
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre. La Scène du Médecin eft amulante à la
repréſentation ; on ne fçait fi elle est d'une vérité
bien exacte dans l'affectation qu'on lui prête
, & s'il eft quelqu'un de cette refpectable
profeffion , qui ait porté le précieux des expreffions
jufqu'au Miel Airien . Le caractère du Baron
& fa defcription de la vie champêtre honorent
également l'Auteur qui le fait parler , & le Spectateur
qui lui rend juftice en l'applaudiſſant avec
transport. Mais s'il étoit poffible que cet Auteur en
eût rencontré quelqu'autre capable de jouer dans
la fociété un rôle auffi humiliant que celui qu'il a
donné à fon Poëte, auroit- il dû le montrer au Public ,
comme le coriphée Je ceux qui éxercent cet Art ?
Les Gens de Lettres & même les Gens du monde
comprendroient - ils dans cette claſſe un pareil Per-
Lonnage › On ne croit pas devoir s'étendre davantage
fur les autres détails de cette petite Piéce.
Quoique nous ayons pour garants de la vérité des
obfervations que nous venons de rapporter , le
plus grand nombre des Spectateurs , il le fera de
même du plaifir que cet Ouvrage fait au Théatre
, & du concours avec lequel il eft fuivi.
On ne peut refuſer de juftes éloges au goût de
l'Auteur für la Déclaration publique qu'il a faite ,
par la voix d'Araminte , à l'égard des Opéra-
Comiques du nouveau genre , malgré les fuccès
qu'il avoit eus dans cette carrière & fur le courage
avec lequel il paroît , par la , renoncer à la facilité
féduifante de ces mêmes fuccès . Il feroit
à defirer , & l'on doit eſpérer , que fon éxemple
fera fuivi de ceux d'entre le jeunes gens qui
ont de vrais talens .
Sans déprimer en aucune façon le mérite de
cettepetite Comédie du Cercle , & fans enlever à
OCTOBRE. 1764 . 579
fon Auteur la part qu'il doit avoir aux applaudillement
, il y auroit de l'injuftice à ne pas faire
mention de la vérité , de l'agrément & des finelles
qu'y employent les Acteurs . Nous avons déja
parlé dans l'extrait du piquant & de la bonne
plaifanterie que jette M. PREVILLE fur le perfonnage
du Médecin. Il eft difficile de croire qu'on
pût auffi- bien imiter tout le jeu des manieres
D'ARAMINTE que Mlle PREVILLA , dans la repré-
•fentation de ce Rôle. M. MoLé par la grace ,
la légerté , le feu & le vernis de nobleffe qu'il met
dans le rôle du Marquis , parvient à faire illufion
fur la caricature que quelques critiques reprochent
à ce Perfonnage , & le plaifir qu'il fait ne
laiffe préfque pas la liberté d'en difcuter la juf
telle. Mlle BELCOUR rend le rôle de Lifette , avec
toute la fineffe , la vivacité & l'efprit , dont l'Auteur
a voulu l'embellir. Les autres rôles font trèsbien
joués & occupent tous auffi agréablement le
Spectateur proportionellement à leur étendue.
COMEDIE ITALIENNE.
LEE
6 Septembre on a donné la première
repréſentation des Rendez- vous
Nocturnes,Comédie nouvelle Italienne
en deux Actes , de M. Goldoni. Cet
Auteur célébre , s'eft permis dans cette
Nouveauté de livrer fon génie à la
plaifanterie ou fi on veut à la bouffonnerie
de la farce. On y retrouve
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la fécondité d'idées dans le jeu comique
qu'il prête à fes Acteurs ; mais les
Amateurs d'un goût délicat , en reconnoiffant
que les circonstances l'ont forcé
peut -être de defcendre à ce genre ,
par complaifance , regrettent l'efpéce
d'abus que les Auteurs font quelquefois
obligés de faire des plus grands talens.
Le Mercredi 12 , on joua pour la
première fois le Bon Tuteur , Comédie
nouvelle , Françoiſe , en trois Actes
& en vers. Auteur anonyme ) Cette
Piéce n'a été donnée que trois ou
quatre fois : mais on ne doit rien
inférer de défavantageux de ce peu
de repréſentations , fur un Théâtre où
les Drames françois réguliers font devenus
plus étrangers qu'ils ne l'ont jamais
été , par le goût des François mêmes
, pour l'Opéra bouffon , qui domine
exclufivement fur cette fcène .
L'inimitié de Scapin & d'Arlequin ,
autre nouvelle Comédie Italienne , de
M. Goldoni , a été donnée pour la premiere
fois le 18 du même mois , & a
continué d'être repréfentée avec beaucoup
de fuccès . Dans cette dernière
Piéce , M. Goldoni a trouvé l'art de
OCTOBRE . 1764 . 181
tourner en incidens très - fertiles ce qui
ne paroîtroit devoir produire que des
lazzi. Scapin & Arlequin s'étant battus
dans la nuit croyent chacun avoir
tué fon énnemi. Cette idée comique
devient , par le génie de l'Auteur
un moyen qui fe multiplie pour remplir
le plus agréablement les deux
Actes de fon Drame. Au milieu du comique
très-gai qui réfulte du Sujet, M.
Goldoni , entraîné par fon goût vers
le genre noble & élevé , a placé trèsnaturellement
le pathétique que rend
fi fupérieurement & avec tant de vérité
Mlle Camille , inimitable dans fon genre.
.
CONCERT SPIRITUEL
du 8 Septembre.
MLLB
LLE ROZET chanta avec applaudiffement
Cantate Domino , Motet à voix feule , de M.
DAUVERGNE . Maître de Mufique de la Chambre
du Roi La voix de M. DUFAR , Hautecontre
dont il eft parlé plufieurs fois aux Articles
de l'Opéra , fit plaifir dans le Benedictus
Dominus , Motet à voix feule de feu M. Moʊ-
RET , ainfi que Mile BoN dans Ufquequo , petit
Motet du même Auteur. Nous avons rendu
compte du genre de cette voix & des talens de
MLLE BON au précédent Concert. M. BALBATRE,
qui doit être toujours affuré de plaire , éxécuta
182 MERCURE DE FRANCE.
fur l'orgue un Concerto de fa compoſition &
M. OLLIVIER , Muficien de S. M. le Roi d'Elpagne
, en éxécuta un fur le violon avec les
applaudiffemens & les fuffrages de l'Affemblée.
Ce Concert fut terminé par le beau Motet à
grand choeur de feu M. FANTON , Deus venerunt
Gentes. MM. GELIN , LE GROS & Mile
FEL chanterent dans ce dernier Motet.
SUPPLÉMENT à l'Article des Théâtres .
ESSAI d'Eloge hiftorique de feu M.
RAMEAU , Compofiteur de la Mufique
du Cabinet du Roi , Penfionnaire
de SA MAJESTÉ & de
l'Académie Royale de Mufique.
ItLeft difficile de parler convenablement
, au gré de tous les Le&eurs ,
des hommes qui ont excellé dans quelque
genre ; furtout à l'inftant où ils
viennent de ceffer d'être. L'envie eft
encore alors au bord de leur tombeau ;
elle y veille pour accufer d'hyperbole les
louanges les moins éxagérées : tandis
que le zéle fanatique des partiſans
outrés , reclame contre l'infuffifance de
l'éloge le plus judicieux. Il paroîtroit
donc plus prudent de fe borner auOCTOBRE
. 1764. 183
jourd'hui à annoncer fimplement la
mort du grand Muficien que nous
regrettons avec tout le Public , à laiffer
parler, pour fa gloire , les chefs d'oeuvres
que nous admirons & la réputation
qu'ils lui ont acquife dans toute
l'Europe. Mais l'honneur de travailler
à un Journal reconnu pour le dépôt
des Faſtes de la Nation , en ce qui concerne
les Lettres & les Arts nous
impofe le devoir de répandre au moins
les premières fleurs fur la tombe de
ceux qui fe font illuftrés dans l'une
& l'autre partie , & d'y configner
les Anecdotes qui peuvent fervir à
cette portion intéreffante de notre hif
toire . (a)
,
JEAN - PHILIPPE RAMEAU nâquit
à Dijon le 25 Septembre 1633 de
Jean Rameau , Bourgeois de cette Ville
& de Claudine Martincourt. Dans
(a) Déterminé à ne donner que des faits certains
, il n'étoit pas poffible de recueillir & de
vérifier auffi précipitament autant d'Anecdotes
fur M. RAMEAU que les Lecteurs pourroient
en defirer . Ceci ne doit donc être confidéré
que comme il eft intitulé , un premier Elſai d'Eloge
hiftorique , auquel on invite tous ceux
qui feront en état de nous donner des lumières
à nous aider , pour y fuppléer dans les prochains
Mercures,
184 MERCURE DE FRANCE.
fa jeuneffe il avoit voyagé en Italie.
Au retour de ce voyage il fut Organifte
en plufieurs endroits ; entre autres
à Clermont en Auvergne , & en
dernier lieu , à Paris , à Ste Croix de la
Bretonnerie.
Nous avons à confidérer cet Homme
célébre fous deux afpects également
favorables à fa gloire . En premier lieu ,
dans la Mufique- pratique , comme excellent
Clavecinifte & Compofiteur illuftre
des Chefs - d'oeuvres dont il a
enrichi notte Théâtre Lyrique . En fecond
lieu , dans la Théorie , comme un
Sçavant qui a écrit profondément fur la
Mufique , & qui a le premier répandu de
grandes lumières fur les principes fcientifiques
de cet Art faifant partie des
Mathématiques .
On n'eft pas certain du temps où M.
RAMEAU vint à Paris pour la première
fois . On fçait qu'étant encore dans la
Province , il avoit déja compofé plufieurs
Piéces de Clavecin qui l'avoient
fait connoître. Cellesqu'il a publiées pendant
10 à 12 ans qu'il enfeigna , dans
Paris , à toucher cet Inftrument , commencerent
fa célébrité . Elles eurent dans
leur nouveauté un débit prodigieux &
ce débit fe foutient encore journelle-
4
OCTOBRE. 1764 . 185
ment. M. RAMEAU avoit environ 35
à 40 ans quand il fe fixa dans la Capitale
. Nous tenons de lui -même qu'il
s'étoit logé d'abord vis - à - vis le Monaftère
des Cordeliers pour être à portée
d'entendre le célèbre Marchand , Organiſte
de cette Eglife. Il chercha à
connoître ce grand Maître , qui feroit
encore admirable & admiré de nos
jours. Il convenoit avec une noble franchife
qu'il devoit à cette liaiſon beaucoup
de lumiéres tant fur la compofition
de la Mufique que fur la pratique
fçavante de l'inftrument dont il
touchoir.
M. RAMEAU fut bien éloigné de
cette précipitation de la plupart des
Jeunes Gens , qui prennent pour un
figne infaillible de leurs talens , Pimpatiente
vanité de paroître au grand
jour. On n'a jamais pu lui refufer la véritable
empreinte du génie ; d'ailleurs ,
tous ceux qui l'ont connu , ( & c'eſt
citer prèfque tout le Public ) attefteront
l'impétuofité de fon caractère , portée
quelquefois jufqu'à des excès qu'un
talent fupérieur pouvoit feul faire tolérer.
Cependant , en parcourant les diverfes
époques de fa vie, nous le voyons
occuper fa jeuneffe & même le temps
186 MERCURE DE FRANCE.
des forces de l'âge , à recueillir des cornoiffances
, à méditer fur fon art , à
en pénétrer les principes les plus cachés.
Exerçant en même-temps avec
fruit la pratique , foit dans le fecret
du Cabinet & de fon Clavecin , fous
la confiance de quelques amis connoiffeurs
, foit par l'heureux effai de fa
célébrité future dans le grand nombre
de Piéces qu'il a compofées pour l'inftrument
qu'il enfeignoit alors. Ce ne
fut qu'à l'âge de 52 ans accomplis qu'il
expofa fur le Théâtre Lyrique le premier
& peut- être le plus régulier des
Ouvrages qui l'ont illuftré. Quelle preuve
d'une part , des idées fublimes que
notre Auteur avoit conçues de fon Art!
D'autre part, quel exemple contre l'imprudent
empreffement de ceux qui croyent
ne pouvoir trop tôt rendre le Public confident
de la foibleffe de leur talent &
de la force de leur préfomption !
L'occafion à laquelle nous devons le
premier OuvrageDramatique de M. RAMEAU
, & peut-être tous ceux qui l'ont
fnivi, eft affez remarquable pour être confervée.
Les repréfentations deJephté, qu'il
alloit entendre fouvent,le frapperent affez
pour lui infpirer le defir de compofer
un Opéra. Il étoit naturel qu'il s'adreflât
OCTOBRE . 1764. 187
à l'Auteur du Poëme de l'Ouvrage qui
lui avoit fait concevoir ce projet. Feu M.
l'Abbé Pelegrin , dont le talent , mieux
apprécié aujourd'hui , feroit plus illuftre
fi la fortune lui eût permis d'en
châtier la fécondité , ne jugea pas à
propos de hazarder le produit de fon
travail fur le fuccès d'un Muficien
qui faifoit un effai dont ce Poëte connoiffoit
fi bien tous les rifques . Il travailla
néantmoins au Poëme d'Hippolyte
& Aricie mais il voulut en traiter
avec M. RAMEAU & ne le lui livra
qu'en recevant de lui un billet de la
fom ne de 500 livres. Lorfqu'il eut entendu
, chez feu M. de la Poupeliniere ,
( b ) exécuter en Concert la Mufique
du premier Acte de cet Opéra , il courut
embraffer fon Muficien , le billet de
500 livres à la main , & le déchira publiquement
, en lui diſant qu'on n'avoit
pas befoin de fureté avec un homme
qui faifoit de pareille Mufique. Cet
Opéra fut mis au Théâtre le 1. Octobre
1735.
C'est ici l'époque de la révolution
qui fe fit dans la Mafique & de fes
nouveaux progrès en France . M. Ra-
(b ) Fermier Général.
188 MERCURE DE FRANCE.
MEAU doit en être & en fera probablement
regardé comme l'auteur & la
principale caufe. La partie du Publicqui
ne juge & ne fe décide que par impreffion
fut d'abord étonnée d'une
Mafique bien plus chargée & plus fertile
en images , que l'on n'avoit coutume
d'en entendre au Théâtre. On goûta
néanmoins ce nouveau genre , &
l'on finit par l'applaudir. Le defir avide
de la nouveauté , le mérite réel de l'oùvrage
& jufqu'à la contrariété des opinions
tout concourut au fuccès de
cette première production d'un grand
Muficien , fur le compte duquel les fentimens
fe font depuis réunis à l'admiration
. Il étoit arrivé alors ce qui arrivera
prèfque toujours parmi nous en matière
de goût ; on s'étoit partagé à l'occafion
de cette mufique. On avoit
voulu raifonner au lieu de fentir , &
l'on n'avoit fait que difputer au lieu de
raifonner. Chaque parti n'en étoit que
plus outrément attaché à des opinions
qui parvinrent à intéreffer perfonnellement
l'amour-propre des Partifans.
>
Les Opéra que donna par la fuite
M. RAMEAU , exciterent une espéce
de fureur dans les Partis. Les uns regardoient
cette mufique comme perOCTOBRE.
1764. 189
-
nicieufe au goût ; les autres foutenoient
qu'elle devoit non feulement éclipfer ,
mais anéantir tout ce qui l'avoit précédé
( c ) , tant le feu des partis détruit de
part & d'autre la jufteffe du difcernement.
Un petit nombre d'Amateurs fages
, & peut-être même de Concurrens
éclairés , penfoit dès lors en fecret
comme on penfe aujourd'hui publiquement.
Ils s'appliquerent à goûter & à
profiter des nouvelles richeffes dont ce
Muficien indiquoit les fources , fans né
gliger , encore moins déprimer , les tréfors
du premier Créateur de l'Opéra
François ; & fans ceffer de rendre juftice
à ceux qui avoient cueilli ou qui
pourroient cueillir des lauriers dans la
même carrière . On doit conclure de là ,
que fi quelquefois , dans les Lettres &
dans les Ars , l'inimitié divife ceux
qui les cultivent , il faut s'en prendre
au fanatisme des goûts exclufifs , dont
les clameurs forcent quelquefois à faire
céder la raifon & l'équité aux outrages
qu'on en reçoit,
Il est encore à remarquer que le zéle
des partis eft moins officieux qu'on ne
( c ) On donnera dans les prochains Mercures
l'Etat Chronologique des Euvres de Mufique de
M. Rameau.
190
MERCURE
DE FRANCE .
>
penfe , puifqu'il eft de fait qu'excepté
les Indes Galantes , les Talens Lyriques
& Zoroaftre , tous les Ouvrages que
mit au Théâtre notre illuftre Muficien
n'ont jamais eu dans leur nouveauté
une affluence de Spectateurs auffi foutenue
& auffi continuelle que dans les
repriſes fubféquentes & furtout dans les
dernières. Depuis que les écarts d'une
mode nouvelle ont rendu fa mufique
plus fimple à nos oreilles , par conféquent
plus analogue au genre originaire
de notre Opéra , elle femble être devenue
plus précieuſe au Public . Il eſt
donc inconteftable que ce n'eſt point
par un goût de fentiment , mais par un
caprice paffager que cette mode partage
notre attention , & même ( difonsle
en rougiffant , ) obtient une forte de
préférence.
Lorfque l'on voulut faire éclater ,
(au mariage de M. le Dauphin ) , toute
la pompe , & en même temps toute la
gloire de nos Arts , on choifit M. DE
VOLTAIRE pour compofer les Poëmes
& M. RAMEAU , pour faire la Mufique
de quelques - uns des ouvrages ( d)
(d ) M. RAMEAU fit la Mufique des Intermédes
de la Princeffe de Navarre Comédie de M.
DE VOLTAIRE , & celle du Temple de la
Gleire , Opéra du même.
OCTOBRE. 1764. 191
deftinés pour ces Fêtes brillantes , lefquelles
continuerent à la Cour , pendant
l'hyver , fur le magnifique Théâtre qui
avoit été conftruit dans le manége de
la grande Ecurie à Verfailles .
Ce fut vers ce temps , c'eft-à - dire ,
en 1745 , qu'indépendamment des magnifiques
gratifications que le Roi avoit
fait diftribuer à tous ceux dont les talens
avoient contribué à l'éclat desFêtes,
Sa Majesté honora M. RAMEAU d'une
Penfion de 2000 liv. avec le titre de
Compofiteur de la Mufique du Cabinet.
Les années fuivantes , il eut l'honneur
d'être choifi pour compofer des Actes
d'Opéra , qui furent exécutés en premier
lieu par une Société de Seigneurs
& de Dames de la Cour , fur un Théâtre
particulier , dans l'intérieur des Appattemens
du Roi , & en préſence de
Sa Majesté.
Tout ce qu'avoit fait M. RAMEAU ,
pour ce Spectacle , connu fous le nom
de Théâtre des petits Appartemens , a
été repréfenté depuis avec fuccès en
Public fur le Théâtre de l'Opéra , ainfi
que les autres Ouvrages compofés pour
la Cour en différens temps , par les ordres
de MM . les Gentilhommes de la
Chambre , & exécutés à Fontainebleau .
192 MERCURE DE FRANCE .
Dès que MM. REBEL & FRANCOEUR,
Surintendans de la Mufique du Roi ,
furent devenus Ceffionaires de la Ville
pour le Privilége de l'Opéra , ils obtinrent
d'eux-mêmes & à l'infçu de M.
RAMEAU , l'autorisation du Miniftre
pour affigner à cet illuftre Auteur une
penfion de 1500 liv. fur l'Académie
Royale de Mufique , qui lui a été payée
jufqu'a fa mort , indépendamment des
honoraires ( e ) réglés pour la Mufique
des Ouvrages nouveaux que l'on donne
à ce Théâtre . Le Ballet des Paladins
eft la dernière production qui a
paru de lui. On y retrouve encore le
grand Homme & le Muficien de génie
; mais le genre du Poëme , la difficulté,
peut-être infurmontable , d'affortir
au gré des Connoiffeurs délicats , les
beautés de la Mufique , à la plaifanterie
d'un comique trop chargé, ont empêché
cet Ouvrage de jouir du même fuccès
que tous les autres. 11 eft à confidérer
auffi que depuis quelque temps l'âge
de M. RAMEAU , l'épuiſement d'un
travail continuel , foit dans la compofition
pratique , foit fur la théorie de la
Mufique , avoit , de fon propre aveu
( e) Voyez dans les Mercures fuivans l'Etat
Chronologique des Opéra de M. Rameau.
non
•
OCTOBRE. 1764. 193
non pas éteint en lui le feu fubit du génie
, mais rendu pénible un travail ſuivi ,
néceffaire pour en diftribuer & pour en
régler les infpirations. Les difputes littéraires
& fçavantes , qu'il avoit eues à foutenir
à l'occafion de fes derniers Ouvrages
théoriques , fembloient occuper enriérement
fon application pendant les
dernieres années de fa vie. Il réfervoit à
ce travail toutes les forces que lui laiffoient
le poids des années & une fanté
fort délicate . C'eft fous ce fecond afpect
de Muficien fçavant & théorique
que nous avons actuellement à rappeller
le fouvenir précieux d'un homme qui fera
honneur à l'hiftoire des Sciences & -
des Arts de notre âge.
Le premier Ouvrage que nous con
noiffons de M. RAMEAU , fur la Théo
rie de la Mufique, eftfon Traité de l'Har
monie réduite à fes vrais principes en
l'année 1725. Il fit fuivre ce premier.
Ouvrage d'un autre ( en 1726 ) pour lui
fervir d'introduction , qu'il intitula nouveaufyfteme
de Mufique Théorique , ou
l'on découvre les principes de toutes les
régles néceffaires à la pratique. Celuici
fut encore fuivi , 5 ans après (en 1731 )
d'une differtation fur l'accompagnement
pour l'Orgue & le Clavecin. Dans ces
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
premiers Ouvrages , les Théoriciens
en Mufique trouvoient déjà des découvertes
heureufes fur les vrais principes
de cet Art ; & les raifons fatisfaifantes
de ce que les Praticiens avoient
enfeigné , fans en approfondir les véritables
caufes : mais on ne doit les
confidérer que comme des dégrés qui
le conduifirent au grand fyfteme dont
il jetta les fondemens & qu'il expofa
dans le célébre Traité de la géné
ration harmonique. Les bornes de cet
éloge nous interdifent actuellement le
plaifir que nous aurions à fuivre cet Auteur,
dans tous les divers développemens
qu'il mit au jour de ce fyftême, & dans les
contradictions qu'il éprouva de la part
de plufieurs Sçavans . Cet ouvrage , ainfi
que fon Code de Mufique font connus
de toute l'Europe fçavante . Nous ne
nous arrêterons pas ici au détail de tous
les autres écrits qui ont accompagné ,
fuivi & précédé ces deux fameux
Traités . On en trouvera dans les volumes
fuivans de notre Journal des Catalogues
raifonnés & fuivant l'ordre de
leurs éditions . (f ) Tout rempli de la
(f) Voyez dans les prochains Mercures , le
Catalogue raifonné des OEuvres de M. RAMEAU,
fur la Mufique théorique .
OCTOBRE . 1764. Jas
puiffance & des propriétés du corps fonore
, M. RAMEAU , Muficien Philofophe
, excité par les difputes & par les
contradictions , conçut encore de nou--
velles idées , non feulement pour foutenir
, mais pour étendre fon fyftême .
Peut - on dire , fans exagération , qu'il
fut le Newton de la Mufique ? C'eft
ce que nous laiffons à prononcer par
des Juges plus en droit & plus en état.
que nous de décider à cet égard du
prix de fes nouvelles découvertes . Ce
qu'il a été obligé d'employer de Métaphyfique
& de Géométrie dans fes écrits
les ont peut-être rendus jufqu'à préſent
moins utiles à la plupart des Muficiens ,
de pratique , qu'ils ne le deviendront
par la fuite. On n'eft pas moins obligé
de convenir & l'on ne peut contef
fter , que la connoiffance de la Mufique
& le fond de cet Art d'en ayent déja
confidérablement profité. Il étoit fur la
fin de fa vie occupé à faire paroître un
Ouvrage dans lequel il croyoit porter
fon fyftême jufqu'à la plus évidente
démonftration . Cet Ouvrage, dont nous
ne fommes pas en état aujourd'hui de
donner une analyfe exacte , avoit ,felon
e que nous en a dit M. Rameau , peu
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
de jours avant fa mort , pour objet
principal , de prouver que la Mufique
eft le fondement & l'origine de toutes
les Sciences & furtout de celle des
Nombres . Nous ignorons fi cet Ouvrage
fera imprimé ; nous ferons nos efforts
pour être en état d'en donner une
idée plus jufte à nos Lecteurs à la fin
du Catalogue des Livres de cet Auteur
fur cette matière .
Nous avons cherché à extraire , pour
ainfi dire , de la contradiction des Partis
qui divifent les Contemporains
fur les Hommes illuftres , l'appréciation
, que fera la poftérité , des grands
talens de M. RAMEAU . Nous avons
cherché à n'être ni Panégyriftes ni
Critiques. La vérité eſt le but que nous -
nous fommes propofé. Le même Tribunal
jugera fi nous l'avons faifi . Ceux
d'entre nos Lecteurs qui s'attendent à
trouver ici une comparaifon difcutée
de cet illuftre Muficien moderne avec
le Père du Théâtre Lyrique , pardonneront
à une prudente difcrétion ce
que nous dérobons à leur curiofité.
Perfuadés que dans la Théorie il n'y
avoit point eu de Muficiens avant M.
RAMEAU , qui ait autant travaillé que
lui , fur la connoiffance des principes
OCTOBRE. 1764. 197
de fon Art , & qui l'eût envisagé plus
philofophiquement ; nous ne croyons
pas moins pouvoir avancer qu'il a donné
par fes compofitions muficales , autant
que par fes préceptes dogmatiques ,
de nouvelles ouvertures pour étendre
la diftribution des fonds admirables que
renferme en foi la Mufique. Dans l'ufage
qu'il en a fait on ne sçauroit
>
2
lui contefter les forces & la beauté de
l'harmonie le génie fupérieur dans
plufieurs fymphonies, dans les choeurs
dans les morceaux de chant mesuré.
Prèfque tous les airs de Danfe de ce
Muficien font fi faillans & fi caractérifés
, qu'en Italie & dans tous les Pays
où l'on ne connoit que l'Opéra Italien ,
ce font principalement les airs de ce
Muficien François qu'on employe pour
les Ballets. Mais pour un goût exquis
dans la jufte & fublime expreffion des
paroles , pour un art auffi fçavant qu'ingénieux
dans prèfque tous les Choeurs
& dans un grand nombre de fymphonies
, n'employant que peu de
moyens en apparence fous le voile
augufte de la fimplicité , qui pourroit
refufer à l'immortel LULLI la juftice
que lui rendoit verbalement le grand
I iij
198 MERCURE DE FRANCE,
RAMEAU , toutes les fois que l'occafion
s'en préfentoit ? Ce dernier n'a pas été
moins honoré que l'autre des regards
protecteurs de fon Souverain . Il avoit été
défigné pour être décoré de l'Ordre de
S. Michel , & Sa Majeſté , pour lui faciliter
les moyens d'être ádmis dans cet
Ordre , lui avoit accordé des Lettres
de Nobleffe , qui ont été enregistrées
par la Chambre des vacations peu de
temps avant fa mort . Cet Auteur du
Théâtre Lyrique a joui , les dernières
années de fa vie , à peu -près des mêmes
honneurs décernés par le Public au
Grand Corneille fur la Scène Françoife .
Toutes les fois que M. RAMEAU étoit
apperçu à l'Opéra , lorfqu'on repréfentoit
quelqu'un de fes Ouvrages , il étoit
long- temps applaudi , & la même chofe
arriva à la Cour au voyage de Fon
tainebleau après les repréfentations de .
Dardanus & de Caftor & Pollux lorfque
Leurs Majeftés étoient retirées.
Jean Philippe RAMEAU dont nous
venons de rapporter ce qui eft parvenu
à notre connoiffance , avoit épou
fé le 25 Février 1726 , Marie Louife
MANGOT , actuellement fa Veuve
vivante. I laiffe de ce mariage trois
OCTOBRE . 1764. 199
:
-
enfans , fçavoir Clande François
RAMEAU fon Fils , Ecuyer , Valet- de-
Chambre du Roi , âgé de 37 ans , aimé
& généralement eftimé de fes Confrères
& de tous ceux dont il eft connu tant à la
Cour qu'à la Ville , Une Fille Religieufe
depuis 13 ans , née le 25 Septembre
1732, & une autre Fille, (Marie Alexandrine
) née en Novembre 1744. Il
jouiffoit en apparence d'une affez bonne
fanté , qu'il difoit devoir depuis plufieurs
années à l'ufage du Baûme de le Liévre ,
lorfqu'il fut attaqué fubitement d'une
fiévre violente le 23 Août de la préfente
année. Il eft mort le 12 Septembre
fuivant & a été inhumé le lendemain
à l'Eglife Paroiffiale de S. Euftache.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VI.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES.
CÉRÉMONIES pour la POSE de la
´première Pièrre de la nouvelle Eglife
de Ste Genevieve , par le ROI , le 6
Septembre 1764.
L.EE ROI avoit déterminé , dès l'année
dernière , qu'il poferoit dans le courant
de celle-ci la première Pièrre de la nou-'
velle Eglife de Ste Géneviève : mais
Sa Majefté n'avoit point encore fixé précifément
le temps auquel Elle vouloit
faire cette Cérémonie. Au mois de Juillet
dernier Elle informa de fes volontés
M. le Marquis de MARIGNI ,
Commandeur de fes Ordres , Directeur
Général des Bâtimens , Arts , Manufactures
, & c , pour ordonner les
prépara tifs néceffaires. On avoit en confequence
travaillé fur le champ à former
en moëlons & plâtre , la partie inférieure
du Bâtiment que l'on doit élever
tant fur la place , que fur les rues au - devant
& à côté de la nouvelle Eglife ,
afin que le Roi pût d'un coup d'oeil
OCTOBRE . 1764 . 201
juger de l'étendue , de la forme , & de
l'effet général de tous les dehors. On
avoit , pour le même objet , élevé auffi
en moëlons & plâtre , jufqu'à une
certaine hauteur , les colonnes du frontifpice
& du porche , ainfi que celles
des colonnades intérieures qui doivent
régner au pourtour du Temple , tant
pour foutenir les murs & les voûtes ,
que pour procurer des dégagemens par
les différentes portes & une circulation ,
en arrière de la foule que pourront occafionner
quelquefois la dévotion & les
cérémonies , fous le Dôme , dans les
Nefs , & dans les parties qui les avoifinent.
On avoit également figuré en
plâtre, les grandes marches au- deffus defquelles
ces colonnades font élevées &
les balustrades des efpéces de Tribunes
que cet exhauffement procurera . On
en avoit ufé de même à l'égard des
piliers du Dôme & du foubaffement
de la Châffe , placé au centre de la
croix grecque qui conftitue la forme
générale du Temple , & dont chaque
croizillon , ayant près de 50 toifes de
longueur , fur plus de quarante de largeur
dans oeuvre , forme auffi une croix
particulière deffinée par les colonnes
ifolées dont on a parlé. Au moyen de
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
tous ces préparatifs & des murs d'enceinte
, dans lefquels font les colonnes
engagées , qui fe trouvoient conduits
environ à fix pieds de hauteur
on pouvoit , d'avance , appercevoir les
différens effets & les percés multipliés
qui réfulteront de la difpofition des
colonnades , tant dans la longueur que
dans la largeur ainfi que dans les Diagonales
. Afin que le Roi pût auffi connoître
la hauteur de l'ordre Corinthien
& des voûtes intérieures , on avoit peint
le fond de l'Eglife du côté de la porte
principale , dans les dimenfions vraies
& naturelles , fur des chaffis garnis de
toiles appliquées contre une charpente
folide , de 21 pieds d'épaiffeur , en dedans
& en dehors de l'Eglife , fur plus
de 120 pieds de longueur & près de
de 100 de hauteur. Ces dimenfions
étoient néceffaires & furent obfervées
pour repréfenter de la même manière ,
dans toute la véritable étendue le
porche du Temple , à l'extérieur , orné
de 22 colonnes de 5 à 6 pieds de
diamétre qui en doivent foutenir les
entablemens , le fronton & les voûtes.
?
M. MACHI , Peintre du Roi & de
fon Académie Royale de Peinture &
de Sculpture , avoit peint cet immenfe
OCTOBRE . 1764. 203
tableau , par parties , avec une intelligence
fi grande qu'après leur réunion
l'illufion étoit complette , furtout lorfqu'on
fe placoit au point de vue , c'eſtà
- dire au fond de la place d'où commence
la nouvelle rue . Quoiqu'inftruit
de l'artifice de cette devanture , peinte
fur toile à plat, il étoit impoffible de fe
perfuader qu'il n'y eût pas une diftance
réelle des colonnes ifolées au mur
de fond de ce porche ; & tous les ornemens
de l'Architecture trompoient fi
agréablement la vue, que le relief n'auroit
pù endre plus d'effet. La largeur de
cette nouvelle rue fera d'environ 112
pieds. Elle doit être prolongée jufqu'à
la rue S. Jacques , & par la fuite jufqu'à
la rue d'Enfer & au Jardin du
Luxembourg. Le fronton & le mur de
fond du porche étoient ornés de différens
bas reliefs analogues à l'édifice & à la
cérémonie , peints par M. CALA IS. (a)
La frife contenoit l'infcription fuivante.
STA GENOVEFE IN HONOREM
D.O.M.A FUNDAMENTIS EXCITA VIT
LUDOVICUS XV .
(a ) Ce jeune Artifte , dont les talens feront
un jour célébres , a remporté le premier Prix de
l'Académie Royale de Peinture & Sculpture ,
pendant qu'il étoit occupé à cet immenfe & important
Ouvrage, I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
On avoit dreffé le terrein au- devant.
& à côté de la nouvelle Eglife , &
fablé la route par laquelle le Roi devoit
y parvenir . On avoit élevé fur cette
route de vaftes Amphithéâtres dont les
gradins multipliés & fort exhauffés procuroient
des places à près de deux
mille Spectateurs . D'autres moins élevés
& remplis également de Spectateurs
, ornoient le Pourtour de la place ,
dont ils décrivoient l'enceinte , en arrière
de celle qui étoit déja décrite
par les modèles, en grand , des Bâtimens
dont on a parlé.
›
Le Jeudi , 6 Septembre , jour que
le Roi avoit ordonné pour la cérémonie
SA MAJESTÉ arriva de Choifi ,
accompagné de M. LE DAUPHIN ,
par les rues d'Enfer de S. Thomas ,
de S. Jacques, & de S. Etienne des Grès ;
les rues étant bordées par les Gardes
Françoiſes & les Gardes Suiffes. Elle
parvint , au bruit du canon , des boëtes,
des cloches & des acclamations publiques
, à la porte de l'ancienne Eglife.
Le Roi y fut reçu à la defcente de
fon caroffe, par le Duc de CHEVREUSE ,
Gouverneur de Paris , qui eut l'honneur
de le complimenter & par le
Prévôt des Marchands & les Echevins
OCTOBRE . 1764. 205
•
qui eurent le même honneur. SA MAJESTÉ
entra dans l'ancienne Eglife , à
la porte de laquelle elle fut reçue &
haranguée par l'Abbé , à la tête des
Chanoines reguliers en chapes. De là
le ROI entra dans le Choeur , qui étoit,
ainfi que toute l'Eglife , orné de Tapifferies
de la Couronne. Après y avoir.
fait fa prière , il paffa dans le Cloître ,
de là fous la Colonnade & enfuite au
bas de l'escalier de la Bibliothéque ,
d'où il fe rendit au nouveau Bâtiment.
Lorfque SA MAJESTÉ paffa devant
les différens Amphitéâtres , il en partit
à la fois ainfi que des maisons
voifines les acclamations les plus
vives & les plus expreffives du plaifir que
caufoit la préſence du plus chéri des
Rois. Les Chanoines Réguliers , marchans
en proceffion & chantans des
Pleaumes propres áà la Cérémonie , précédoient
le Roi en fuivant la route
fablée qui longeoit le flanc de l'Eglife
& de la Place , & conduifoit au point
de vue , d'où SA MAJESTÉ , en fe
retournant pour marcher vers le Portail,
en apperçut en face la repréſentation
dont nous avons parlé , qui parut
fatisfaire le Roi , tant pour l'ordonnance
que pour l'éxécution , quoique
206 MERCURE DE FRANCE.
momentanée. Parvenu dans la nouvelle
Eglife , il en examina la difpofition
dont il pouvoit juger par les murs d'enceinte
déja conduits à une certaine
hauteur , par les colonnes ifolées , &
généralement tout ce que nous avons
dit avoir été conftruit en plâtre &
moëlons , pour fuppléer à ce qui n'eft
pas encore érigé.
Dans une grande partie du Pourtour
de l'Eglife , on avoit placé deux ou trois
cens Tailleurs de pierres , en veftes ,
tabliers & bas blancs , ayant leurs marteaux
ornés de rubans de diverfes couleurs
& des cocardes au chapeau . Comme
ils étoient élevés au- deffus des nefs ,
ils formoient un fpectacle fort agréable ,
ce qui donnoit en même - temps l'idée
jufte & vraie de celui que procurera la
multitude de Perfonnes qui feront fouvent
fur ces mêmes places , lorsque l'Eglife
fera achevée , & qu'on y célébrera
les Saints Mystères .
Le Roi fe rendit enfuite à celui des
piliers du Dôme , proche le Choeur ,
qui eft du côté de l'Evangile , pour y
pofer la première pierre , & auprès duquel
on avoit placé un Prié - Dieu.
On y avoit auffi préparé tous les inftrumens
& uftenciles néceffaires à la céOCTOBRE
1764. 207
une
rémonie , fçavoir , une Auge ,
Truelle & un Plomb de vermeil , un
marteau, une pince & un cifeau en fer ,
proprement travaillé , dont les manches
étoient de vermeil , un niveau , des
régles & les coins d'ébéne garnis en
argent .
Le Roi étant fur fon Prié-Dieu , le
Clergé chanta les Litanies des Saints ,
& pendant la Cérémonie , les Pfeaumes
& Prieres indiqués par le Rituel , Sa Majefté
s'étant levée , prit des mains de M.
le Comte de S. FLORENTIN , Minifire
& Secrétaire d'Etat , une Médaille d'or ,
deux d'argent , & trois de bronze , qui
avoient été remifes au Miniftre , dans
un baffin d'argent , par M. DE COTE ,
Directeur de la Monnoie des Médailles ,
avec une Boëte de bois de Cédre pour
les contenir ( b) . Le Roi reçut des mains
de M. le Marquis de MARIGNY ( c )
la lame de bronze , fur laquelle eft gravée
l'Infcription fuivante.
(b ) ) Ces Médailles repréfentent d'un côté la
Tête du Roi , de l'autre , l'Edifice du nouveau
Temple vû de face . On lit ces mots autour .
PIETAS AUGUSTA , & au bas en petits caractères
, NOVI SANCTA GENOVEFÆ TEMPLI PRIMUM
LAPIDEM POSUIT ANNO M , DCC . LXIV. &
au-deffous , Roitier filius F.
(c) Directeur Général des Bâtimens , &c.
208 MERCURE DE FRANCE.
QUOD
A CHLODOVEO , Francorum primo Rege
Chriſtiano ,
Bafilica Sanctorum PETRI & PAULI
Memoriæ dicata ;
B. GENOVEFA Sepulcro , Reliquiis ,
Et à pluribus jam fæculis nomine infignita ,
Vetuftate collaberetur ;
LUDOVICUS XV .
Singulari erga Civitatis Patronam Pietate ,
Novam hanc ,
Non procul à Vetere , Ampliorem ,
Splendidioremque extrui juffit ,
Primumque hic Lapidem pofuit ,
Anno M. DCCLXIV .
La Boëte de Cédre contenant les
Médailles & la Lame de bronze , furent
renfermées- dans une autre Boëte de
plomb qui fut foudée fur le champ , &
le tout fut placé par les mains du Roi ,
midi fonnant , dans une enclave pratiquée
à l'une des premières pierres du
pilier. On couvrit tout de fuite cette
enclave d'une dalle de pierre préparée à
cet effet , fur laquelle on avoit gravé
cinq croix. Alors les Entrepreneurs
OCTOBRE. 1764. 209
firent avancer , par leurs Pofeurs , la
grande Pierre taillée , d'environ dix
pieds de largeur qui devoit recouvrir
celle où l'on a dépofé la Boëte . ( d ) Sa
Majefté prit enfuite des mains de M. le
Marquis de MARIGNY ; la Truelle
chargée de mortier , que lui avoit remife
M. SOUFFLOT , Architecte du
Roi , & c , fur les deffeins & fous la
conduite duquel fe conftruit le nouveau
Temple & fes dépendances. Le Roi
jetta du mortier fur la pierre , où font
renfermées les Médailles , après quoi on
ôta les rouleaux fur lefquels portoit la
grande Pierre . On y pofa le niveau ,
Sa Majesté frappa un des coins d'ébéne ,
appliqua le Plomb , & lorfque tout parut
bien en place , les Pofeurs acheverent
l'ouvrage ( e ) pendant que l'on
(d ) Les Contrôleurs & Infpe&eurs de cette
conftruction font les fieurs Puifieux pere & fils ,
Beauvilain & De la Grange. Les Entrepreneurs
font les Srs Thevenin, Poncet, Guyare & le Tellier.
(d) Tous les inftrumens & uftenciles qui avoient
fervi à la cérémonie , appartenoient de droit à
l'Architecte mais M. SOUFFLOT les dépofa tout
de fuite dans le Tréfor de Ste Géneviève , afin
qu'ils y foient à jamais confervés , comme vn
Monument précieux de la piété du Roi & de la
grace qu'il a faite à l'Abbaye & à l'Architecte , en
daignant pofer de fes mains la première pierre
de cet Edifice..
210 MERCURE DE FRANCE.
chantoit le Te Deum , au bruit des
boetes & des cloches. Mgr le DAUFHIN
affifta à côté du Roi à toute cette
Cérémonie , pendant tout le temps de
laquelle fe faifoit entendre la Mufique .
des Gardes Françoifes & Suiffes. Le
ROI , toujours accompagné de Mgr le
DAUPHIN , après avoir pofé la Pierre ,
defcendit dans la baffe Eglife par l'efcalier
tournant aux pieds des pilliers qui
doivent porter la Chaffe. Il examina
avec une attention obligeante, les conftructions
de cet Edifice fouterrain dont
il parut fatisfait . Il remonta enfuite dans
l'Eglife fupérieure , en parcourut une
partie , & en fortit pour rentrer dans
l'Abbaye , par la route qu'il avoit déja
tenue , au bruit redoublé des acclamations
de tous les Spectateurs . Sa Ma-
JESTÉ monta , par le grand efcalier , à
la Bibliothéque , où Elle refta près d'u
ne heure , tant à l'examiner , qu'à voir
le Cabinet des Curiofités qui y eft
joint. Elle parla avec beaucoup de
bonté à l'Abbé & aux principaux
Chanoines Réguliers qui avoient l'honneur
de la fuivre . Elle y examina auffi
des Deffeins de la nouvelle Eglife , que
M. SOUFFLOT y avoit portés , & qui
furent préfentés par M. le Marquis de
•
UCTOBRE. 1764 . 211
?
MARIGNY . Le Roi s'étant mis à la
fenêtre , qui donne fur les travaux
pour en voir toute l'étendue , les acclama
tions redoublerent avec une nouvelle
vivacité ; elles continuerent également
pendant la route que SA MAJESTÉ reprit
pour la troifiéme fois , après être
defcendu de la Bibliothéque pour monter
dans fes caroffes , qui attendoient
fur la Place de la nouvelle Eglife . SA
MAJESTÉ , en partant , témoigna avec
bonté la fatisfaction qu'Elle avoit eue ,
tant des ouvrages que de la cérémonie .
Elle reprit la route de Choify au milieu
d'un Peuple nombreux qui témoignoit
par des cris de joie , le plaifir de voir
fon Souverain , & pénétré de l'augufte
bienveillance qu'il daignoit lui marquer,
M. BERNARD , Chanoine Régulier
- de Ste Geneviève , eut l'honneur de
préfenter au Roi deux Odes imprimées
, l'une fur la conftruction , & l'autre
fur la pofe de la première Pierre de
la nouvelle Eglife. Il y a dans ces Odes
des Strophes d'une grande beauté & frappées
au coin de la Poëfie Philofophique,
animée du zéle facré de la Religion .
M. le Roi , Hiftoriographe de l'Académie
Royale d'Architecture & Membre
de l'Inftitut de Bologne , eut auffi
1
212 MERCURE DE FRANCE.
l'honneur de préfenter à SA MAJESTÉ
un Livre intitulé , Hiftoire de la difpofition
& des formes différentes , que les
Chrétiens ont données à leurs Temples ,
depuis le Régne de Conftantin - le - Grand,
jufqu'à nous. A la fin de cet Ouvrage
eft une planche gravée très curieufe , repréfentant
des Plans & Elévations de divers
Temples Chrétiens , depuis la Bafilique
de Ste Sophie , jufques & compris
les Eglifes nouvelles de Ste Géneviéve
& de la Madelaine de la Ville- l'Evêque.
Nous regrettons de ne pouvoir
actuellement rendre un compte plus détaillé
de tout ce qu'il y a de curieux &
d'intéreffant dans l'ouvrage de ce fçavant
Architecte. Nous aurons occafion
de fatisfaire à cet égard , & notre defir ,
& la curiofité des Lecteurs (f).
Le Dimanche fuivant , MM . les Abbé
, Procureur & Bibliothéquaire de
Ste Geneviève , & M. SOUFFLOT , fe
rendirent à Versailles , pour remercier le
ROI & Mgr le DAUPHIN. Ils eurent
l'honneur d'être préfentés à S. M. qui
leur donna des témoignages de bonté ,
ainfi que Mgr le DAUPHIN .
(f) Les Odes de M. Bernard font imprimées
chez la Veuve Thibouft , Place de Cambrai .
L'Ouvrage de M. le Roi le trouve à Paris , chez
de Saint & Saillant , rue Saint Jean de Beauvais,
OCTOBRE . 1764. 213
SERVICE folemnel , en Mufique , célébré
pour feu M. RAMEAU , en
l'Eglife des RR. PP. de toratoire
éxécuté
› par la Mufique du
ROI & de l'Académie Royale.
L'ACADÉMIE
Royale de Mufique
a fait célébrer aux RR. PP. de l'Oratoire
de la rue S. Honoré , aux frais des
Directeurs , ( MM REBEL & FRANCOEUR
, Sur- intendans de la Mufique
du Roi ) un Service folemnel en Mufique
, le Jeudi 27. Septembre , pour
feu M. RAMEAU , fous l'invitation par
Billets de Mde la Veuve Rameau &
de M. Rameau fon fils .
On y éxécuta la Meffe de feu M.
Gilles. Près de 180 Muficiens tant
Symphoniſtes que Chanteurs , de l'Académie
Royale de Mufique , de celle
du Roi & de plufieurs Eglifes de
Paris , que le zéle & le refpect pour
la mémoire du défunt y avoient conduits
, occupoient le Jubé & les Tribunes
latérales de la façade intérieure
de cette Eglife.
Tous les Amateurs invités , à cette
214 MERCURE DE FRANCE .
Cérémonie , font convenus n'avoir ja
mais entendu d'éxécution plus parfaite
& de Corps de Mufique plus rempli
par la force & par le nombre des voix ,
qu'en cette occafion. On a vu un grand
nombre d'Affiftans ne pouvoir retenir
leurs pleurs au Kirie Eleifon de cette
Meffe adapté à la Mufique expreffive
d'un des plus beaux endroits des Euvres
de M. Rameau,
On éxécuta pendant l'Offertoire de
la Meffe , le De Profundis de M. REBEL
, Motet dont les beautés font connües
& qui n'avoient peut - être jamais
été mieux fenties & mieux éxécutées
que dans cette occafion , M. le BRETON
Maître de Mufique de l'Orcheſtre de
l'Académie Royale , battit la meſure
de la Meffe de feu M, Gilles , & M,
REBEL , Sur -intendant de la Mufique
du Roi & Chevalier de l'Ordre de
S. Michel , battit la meſure de fon De
Profundis.
A la fin de la Meffe , pendant la
Cérémonie de l'encens & de l'eau benite
, ce grand Corps de Mufique chanta
en faux- bourdon le même De Profundis.
MM. Gélin , Larrivée , Muguet
& Durand réciterent dans la Mufique
de la Meffe & du Motet . On avoit diſtriOCTOBRE
. 1764. 215
bué 1500 Billets pour cette Cérémonie.
Le nombre des Affiftans y étoit
très- conſidérable & tout s'eft paffé avec
autant d'ordre que de décence.
LETTRE de M. DE LA PLACE ,
Auteur du Mercure à la Société
des Amateurs.
MES
Il
ESSIEURS ,
>
y a trop longtemps que le filence
de votre Société nous prive du plaifir &
des lumières que nous procuroient vos
diverfes Obfervations . Un fonge , mais
un fonge qui peut renfermer une vérité
intéreffante pour l'honneur des Arts
& de la Nation , vous réveillera- t-il du
fommeil auquel vous paroiffez vous être
abandonnés ? Encore pénétré du regret
de la perte que la France vient de faire de
l'un des plus grands Muficiens de Eu,
rope , & dont j'avois l'honneur d'être
ami , je me fuis trouvé , durant
mon fommeil , tout-à coup transporté
dans une Salle de Spectacle , dont l'or .
donnance , en même -temps ingénieufe &
commede, m'annonçoit, d'après les plans
216 MERCURE DE FRANCE.
& les idéesque je me fuis formées decelle
que l'on conftruit au Palais Royal pour
l'Opéra , que c'étoit cette Salle ellemême
, achevée & remplie d'une Affemblée
auffi brillante que nombreufe.
Après avoir joui confufément de
la fplendeur du premier afpect de ce
beau lieu , mes regards fe font fixés
fur l'avant-fcène , dont le rideau étoit
encore baiffé. Je remarquai , avec ce
mouvement de fatisfaction qu'inſpire
toujours la jufteffe des allégories , deux
figures de marbre blanc , fi artiſtement
travaillées qu'on reconnoiffoit fans
peine les Grands Hommes qu'elles repréfentoient.
L'une offroit l'image de
l'immortel Lulli , l'autre de l'illuftre
Rameau. Ces deux figures , chacune
fur un pied - deftal , accompagnées de
riches ornemens analogues au genre de
leur Mufique , tenoient lieu de colonnes
, pour foutenir l'entablement du
Profcenium. Dans le fronton de cet entablement
, étoit placé en bas - relief ,
le Bufte de Quinault , environné de
palmes & de lauriers , foutenu fur une
lyre d'or , groupée avec la flute d'Euterpe
& la trompette de Calliope .
Un moment après , j'entendis exécuter
par l'Orcheſtre , une ouverture
admirable
OCTOBRE . 1764. 217
admirable , qui me paroiffoit tenir au
genre des plus beaux Opéra de Rameau .
La toile fe léve , & me laiffa voir un
vafte Théâtre , dont les fuperbes décorations
me parurent , par les attributs ,
repréfenter le Temple du Goût . Des
Chants mélodieux , foutenus d'une harmonie
pleine & fçavante , s'y faifoient
entendre dans les Chours. Les Perfonnages
étoient le Dieu du Goût luimême
, au milieu de la troupe brillante
des Arts ; la Poëfie , la Mufique & la
Danfe environnoient le Trône du Dieu
qui préfidoit à leurs jeux. Par fon ordre
, des Génies ailés partirent du pied
de ce Trône , & allerent couronner de
palmes & de myrthes le bufte de Quinault,
tandis que d'autres entouroient
de guirlandes de fleurs , les Statues de
Lully & de Rameau.
Je vous prie , Meffieurs , de daigner
m'apprendre ce que vous penfez de l'idée
des ornemens que ce rêve m'a fait
voir ; vous ne vous êtes pas bornés aux
Arts purement manuels ; ainfi vous êtes
en état de m'inftruire en même temps de
ce qui concerne l'allégorie.
J'ai l'honneur d'être , &c.
AParis , le 14 Septembre 1764,
I. Vol K
218 MERCURE DE FRANCE .
'AI
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-Chan →
celier , le premier Volume du Mercure du mois
d'Octobre 1764 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 30
Septembre 1764. GUIROY. -
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
SUITE
ARTICLE PREMIER.
UITE de l'Hiftoire raiſonnée des Difcours
de Cicéron.
LETTRE d'Arondel à Thompſon .
SUR la nomination de M. L. C. D. B. à
l.... de...
VERS à M. de S. en lui envoyant un Bouquet
le jour de la S. Louis.
A Zirphile , en lui envoyant un Bouquet le
jour de la Fête .
MADRIGAL , à Madame
***
Page
27
33
34
35
38
ibid.
53
17
65
LETTRE à M. De la Place , fur les Choeurs
d'Elfride , Tragédie Angloife .
ÉPITRE aux Enfans , couronnée à l'Académie
des Jeux Floraux de Toulouſe.
LETTRE à Madame De la R. BERN , ſur la
RECONNOISSANCE .
LETTRE à M. De la Place , fur la Statue du
Roi élevée à Reims,
OCTOBRE. 1764. 219
VERS envoyés d'Allemagne à Mlle Clairon .
VERS à une Dame qui avoit foutenu que la
femme devoit avoir la prééminence fur
l'homme.
LETTRE Hiftorique de M. le Chevalier * * *
à un foi - diſant honnête homme,
VAUDEVILLE.
MADRIGAL à Mlle Dubois , habillée en Médecin.
SUR l'Origine de la Nobleffe Françoife .
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON .
66
69
ibid.
76.
79
ibid.
99 & 100
101 , 102 , 103 & 104
IOS
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ÉPITRE d'un Père à fon fils , fur la naiffance
d'un petit -fils , &c .
Aux Grands & aux Riches , Epitre . Par M.
Vallier.
ÉPITRE à un Commerçant . Par M. le Prieur
Avocat en Parlement.
EPITRE à Quintus , fur l'infenfibilité des
Stoïciens. Par M. Desfontaines.
SUR le fort de la Poëfie en ce Siécle Philofophe.
Par M. Chabanon .
LA néceffité d'aimer , Poëme.
106
110
113
116
718
12.5
122
125 & fuiv.
ECLAIRCISSEMENS détaillés , fur un Spécifique
antivénérien . Par M. Nicole.
ANNONCES de Livres.
RAPPORT de MM. les Commiffaires nommés
pour examiner l'Ouvrage de M. Barletti
de S. Paul.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES .
ACADEMIES.
SEANCE publique de l'Académic Françoiſe ,
133
220 MERCURE DE FRANCE.
le 25 Août 1764 , Fête de S. Louis .
PRIX d'Eloquence pour l'Année 1765 .
PRIX proposé par l'Académie des Sciences ,
Belles-Lettres , & Arts de LYON , pour
l'année 1766.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
148
15 %
153
ARTS UTILES.
CHIRURGIE. 157
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
164
GRAVURE. 166
ART. V. SPECTACLES.
OPERA. 167
COMÉDIB Françoiſe .
168
COMÉDIE Italienne. 179
CONCERT Spirituel. 181
SUPPLEMENT à l'Article des Théâtres. 182
ART. VI. Cérémonies publiques. 199
SERVICE folemnel > en Mufique , célébré
pour feu M. Rameau , en l'Eglife des RR.
PP . de l'Oratoire. 213
LETTRE de M. De la Place , Auteur du Mercure
, à la Société des Amateurs. 215
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoile.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROL
OCTOBRE . 1764.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
SECOND VOLUME.
Cochin
Silesi
RayleySu
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Roi.
}
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure
eft chez M.
LUTTON
, Avocat , Greffier
Commis
au Greffe Civil du Parlement
, Commis
au recouvrement
du Mercure
, rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch
à côté du
Sellier du Roi .
?
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer;
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de 30 fols par volume , c'est- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le contiauer,
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. 1764.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Hiftoire raifonnée des
Difcours de CICERON.
SUITE des PHILIPPIQUES , &c.
V.PLUS Antoine devenoit coupable
& téméraire , & moins on montroit à
Rome de courage & de fermeté ; on
alla même jufqu'à propofer dans une
Affemblée du Sénat de lui envoyer des
Députés pour l'exhorter à fe défifter de
II. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE:
fes entrepriſes fur la Gaule , & à recon
noître l'autorité du Sénat . Quelquesuns
des Sénateurs embrafferent ce parti,
& furent d'avis de nommer ceux qui
devoient compoſer la députation .
Cicéron ne put voir fans indignation
trahir la caufe de la Liberté , & il réfolut
de combattre certe réſolution avec
chaleur. Il la traita non feulement de
vaine & d'infenfée , mais encore de téméraire
& de pernicieufe. Il déclara
qu'on ne pouvoit traiter fans honte avec
un Citoyen qui avoit les armes à la
main ; que c'étoit de lui qu'il falloit attendre
des propofitions de paix , & qu'il
auroit droit alors de prétendre à la gloire
de l'équité & de la modération . Il fit
faire enfuite réfléxion à l'Affemblée que
les plus grandes réfolutions dans les affaires
publiques naiffent quelquefois des
plus légers incidens furtout dans les
guerres civiles qui fe gouvernent ordinairement
par des bruits populaires :
que les ordres & les inftructions les plus
fermes attireroient peu de confidération
à leurs Ambaffadeurs ; & que le
nom même d'ambaffade entraînoit des
craintes & des défiances qui n'étoient
que trop propres à déconcerter leurs -
amis. Après cela , il propofa d'accorder
OCTOBRE. 1764
quelques honneurs extraordinaires à M.
Lepidus qui n'y avoit jufqu'alors aucune
prétention par fes fervices , mais
qui fe trouvant à la tête de la meilleure
armée de l'Empire , étoit peut- être
celui de tous les Citoyens dont il y
avoit le plus de mal à craindre , & le
plus de fervice à eſpérer. ( a ) Paffant
( a ) Tel fut du moins le prétexte que Cicéron
fit valoir pour procurer à Lepidus quelques
diftinctions car foupçonnant la fidélité , & lui
croyant même des liaifons déja formées avec Antoine
, il penfoit au fond à le ramener au parti
du Sénat par quelque marque de confiance . Cependant
comme il auroit été trop dur de ne pas
apporter d'autres raifons pour juftifier le Décret
du Sénat , il fit remarquer que Lepidus avoit
» toujours uſé de fon pouvoir avec modération ,
& que fon zéle s'étoit foutenu conftamment
» pour la Liberté ; qu'il en avoit donné une
preuve fignalée lorsqu'Antoine avoit offert le
» Diadême à Céfar ; qu'en détournant la tête il
>> avoit témoigné publiquement fon averfion
»pour l'efclavage ; & que s'il avoit cédé aux
conjonctures , c'étoit moins par choix que par
néceffité ; que depuis la mort de Cefar il avoit
» obſervé la mème conduite. Enfin que la guerre
s'étant rallumée en Eſpagne , il avoit pré--
» féré la voie de la douceur & de l'humanité à
» celle des armes & de la violence , & qu'il
" avoit confenti au rétabliffement de Pompée . »
Là- deffus Cicéron propofe un Décret en ces termes....
Comme la République a tiré fouvent beaucoup
d'avantage de l'adminiftration de Marcus Le-
·
A iv
3 MERCURE DE FRANCE.
de là au jeune César , il ajoûte de nouveaux
éloges à ceux qu'il lui avoit déjà
donnés , & propofe de lui accorder par
un Décret le commandement des troupes
qu'il avoit raffemblées , afin de le
mettre en état de rendre à la République
les fervices dont fon zéle & fa
vertu le rendoient capable . Enfin il
trace en fa faveur la forme d'un Décret.
( b )
» Etant certain que C. Céfar , fils
» de Caïus , Pontife , Pro-préteur , s'eft
efforcé heureufement dans un temps
fort difficile d'engager les Vétérans à la
» défenfe de la liberté , & que fous fon
>> autorité & fa conduite la Légion Mar-
» tiale & la quatrième Légion ont déjà
» défendu & défendent encore les droits
» du Peuple Romain : n'étant pas moins
» certain que C. Céfar s'eft avancé à la
» tête de fon Armée , pour fecourir la
» Province de Gaule ; qu'il a raſſemblé
pidus , grand Pontife , & que le Peuple Romain
l'a toujours trouvé ... &c ... &c ... P. v. 15 .
V. l'Hift. de Cic. par M. Middleton . París
1749. T. IV. P. 9 .
(b ) Nous avons rapporté la teneur du Décret
en fon entier , parce que nous avons cru que le
Lecteur feroit bien- aifé d'avoir fous les yeux un
échantillon de ces Piéces dont il a été fouvent
parlé dans le cours de cette Hiftoire.
OCTOBRE . 1764 . 9
"
un Corps de Cavalerie & d'Archers ,
avec un grand nombre d'Eléphans ,
» fous fon obéiffance & fous celle du
» Peuple , & qu'il a foutenu également
» la fureté & la dignité de l'État : le Sé-
» nat & le Peuple Romain engagés par
» toutes ces confidérations , ordonnent
» que C. Céfar , fils de Caius , Pontife ,
Pro-préteur , fera compté déformais
» parmi les Sénateurs , qu'il donnera fon
» fuffrage dans le rang des Préteurs , &
» qu'en follicitant à l'avenir toute autre
» Magiftrature , fes follicitations auront
» le même effet qu'elles auroient ſuivant
» les Loix , s'il avoit poffédé l'année d'a-
» vant l'office de Queſteur.
ود
Telle fut la fubftance de cette cinquiéme
Philippique . Le Sénat confentit
fans exception à l'Article qui regardoit
les honneurs accordés à Lepidus & à
Octave , & les deux Décrets pafferent
unanimement.
VI. L'Affemblée fut beaucoup plus
partagée fur l'affaire de la députation .
Le débat fut prolongé jufqu'à la nuit .
Il recommença le lendemain avec la
même chaleur , dura jufqu'au foir , &
fut repris le troifiéme jour. Une fi longue
déliberation piqua fi vivement la
curiofité des Citoyens , qu'ils s'affem-
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
blerent au Forum pour en attendre le
fuccès ; & faiſant retentir comme de
concert le nom de Cicéron , ils l'appellerent
par des cris réitérés pour leur
rendre compte de ce qui s'étoit paffé
au Sénat. Il monta fur la Tribune conduit
par Apuleius , Tribun du Peuple ,
& fa préfence d'efprit lui épargnant
l'embarras des préparations , il apprit à
l'Affemblée qu'après de longs débats ,
tous les Sénateurs , à la réferve d'un
fort petit nombre , avoient pris enfin
finon le parti le plus ferme & le plus
glorieux , celui du moins qui convenoit
dans une jufte mefure aux befoins de
la République , & qui mettroit l'honneur
du Sénat à couvert : que la députation
( c ) dont on avoit porté le
décret étoit moins une ambaffade qu'u-
(c ) Les Députés nommés par le Sénat , furent
trois Sénateurs Confulaires , S. Sulpicius , L.
Pifon & L. Philippus . Leur commiffion reçut des
bornes fort étroites , & ce fut Cicéron qui les
régla lui - même. Ils ne furent revêtus d'aucun
pouvoir pour traiter avec Antoine. On les chargea
feulement de lui porter au nom du Sénat
Ï'Ordre abfolu de faire ceffer les hoſtilités dans la
Gaule , & de lever le Siége de Modene ... Mittun
tur enim Legati qui nuntient ne oppugnet Confujem
defignatum , ne Mutinam obfideat , ne Provinciam
depopuletur. ( Ph. V I. 4. )
OCTOBRE. 1764 . II
ne déclaration de guerre fi Marc Antoine
refufoit d'obéir ; que cette démarche
n'étoit pas fans fermeté ( le foin
que Cicéron prenoit de le dire , prouvoit
affez le contraire ) & qu'il auroit
fouhaité feulement qu'elle fût moins
lente : qu'infailliblement Antoine refuferoit
la propofition de fe foumettre ,
& qu'il ne falloit pas s'attendre qu'un
homme qui n'avoit jamais eu de pouvoir
fur lui même reconnût celui du
Sénat & du Peuple... & c... & c. Il
conclut cette fixième Philippique pár
une vive exhortation .
•
» Chers Citoyens , dit- il , le moment
" eft venu nous n'avons plus de temps
» à perdre . Jufqu'aujourd'hui toutes nos
»fouffrances pouvoient être attribuées à
» quelque Puiffance fatale , contre laquelle
nous n'avions guères d'autres
» armes que la patience. Mais fi nous
» retombions dans les mêmes difgraces ,
» il ne faudroit en accufer que nous-
» mêmes. Les Dieux ont deſtiné le
พ
"
Peuple Romain à donner la Loi au
» refte du monde : comment feroit - il
» poffible qu'il tombât dans l'efclava-
" ge ? Cependant nous fommes à l'extrémité
du danger : il eft queftion
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
» pour nous de la liberté. Votre devoir
» eft de vaincre , ( ce qui fera le fruit
» infaillible de votre zéle & de votre
» union ) ou de tout fouffrir pour évi-
» ter d'être efclaves. Que d'autres Na-
» tions puiffent fe faire à la fervitude
» le partage du Peuple Romain eft d'être
libre.
VII. Les Ambaffadeurs partirent le
lendemain du jour que fut prononcée
cette harangue , quoique la fanté de
Sulpitius l'un d'entr'eux , fût dans un
état très-dangereux. Tandis que toute
la Ville s'occupoit de ſpéculations & de
conjectures fur le fuccès de ce voyage,
Antoine en tira un avantage certain : il
gagna du temps pour preffer le fiége
de Modéne , & pour prendre toutes les
nouvelles mesures dont chaque événement
lui offroit l'occafion. Ses amis en
conçurent même l'efpérance d'engager
le Sénat dans une négociation qui donneroit
le temps à tous les Chefs de la
Faction de Jules - Céfar de s'unir contre
les Républicains .
Cicéron ne fut pas longtemps trompé
par ces nouvelles intrigues. Dès la
première Affemblée du Sénat qui fut
Convoquée pour des objets peu impor
OCTOBRE . 1764. 13
tans , ( d ) il prit occafion de réveiller
le zéle des partifans du bien public ,
en les avertiffant des projets pernicieux
que méditoit leur ennemi . S'appercevant
qu'on écoutoit fa harangue avec
beaucoup d'attention , ( c'eft la feptième
Philippique , ) il éleva la voix & prouva
avec beaucoup de folidité qu'une paix
telle que certaines gens la faifoient efpérer
étoit déshonorante , dangereufe ,
& ne pouvoit être d'aucune durée . Il
en prit droit d'exhorter le Sénat à redoubler
fa vigilance , & à s'armer avec
tant de foin qu'il ne pût être furpris par
des réponfes captieufes , ni par de fauffes
apparences d'équité... & c... & c ... & c.
Une chofe bien remarquable dans
ces VII premiers difcours , & pas affez
remarquée à mon avis , c'eft la variété
des tours & des expreffions dont
Cicéron fe fert dans une matière prèfque
toujours la même. Il n'y a pas
un Moderne à qui on puiffe donner
un femblable éloge.
VIII Les Ambaladeurs revinrent enfin
à Rome , un mois ou environ après
leur départ. Ils avoient été retardés plus
(d ) Parvis de rebus , fed fortaffe , neceffariis
confulimur , P.C. de Appi â viâ & de Moneta Conful,
de Lupercis refert Prætor, .. &c.
14 MERCURE DE FRANCE .
long-temps qu'ils ne s'y étoient attendus
par la mort de Servius Sulpicius ( e)
( e ) Sulpicius étoit d'une famille Noble & Patricienne.
La conformité de l'âge , des études
& des principes , l'avoit lié fort étroitement avec
Cicéron , & leur amitié s'étoit foutenue avec une
conftance parfaite. Dans leur jeuneffe ils avoient
fréquenté les mêmes Ecoles à Rome , & s'étant
rejoints enfuite à Rhodes , ils y avoient reçu les
mêmes Leçons du célébre Molon . Les progrès
de Sulpicius dans toutes les Sciences , l'éleverent
dans la fuite à toutes les Charges de l'Etat ,
avec une réputation fingulière de fâvoir , de prudence
& d'intégrité. Admirateur conftant de la
fagefle & de la modeftie des Anciens , il fit une
guerre perpétuelle aux vices de fon temps . Quoiqu'il
ne fût point fans talens pour l'Eloquence ,
fon propre jugement lui ayant fait fentir qu'il n'étoit
pas fait pour s'élever au premier rang des
Orateurs , il fe perfuada qu'il valoit mieux être
le premier dans un Art du fecond ordre , que
le fecond dans le premier de tous les Arts. Cette
idée lui fit abandonner à Cicéron la gloire de bien
parler , pour le réduire à la profeffion de Jurifconfulte
, qui n'étoit guères moins honorable à
Rome que celle d'Orateur. Il porta la fcience des
Loix beaucoup plus loin que tous ceux qui s'étoient
propofé le même objet avant lui. Les
Anciens Jurifconfultes , ( Dig. L. 1. Tit. 11. C.
45.) rapportent un trait remarquable à ce ſujet.
Il étoit alié confulter fur quelque point de Droit
le fameux Mutius Scævola , qui lui répéta trois
ou quatre fois la réponſe fans pouvoir la lui faire
comprendre. Enfin perdant patience il lui dit
qu'il étoit honteux pour un Noble Romain , pour
OCTOBRE . 1764. IS
qui étant arrivée le jour même qu'ils
étoient entrés dans le Camp d'Antoine
un Patricien , pour un Avocat , de ne pas compren
dre ce qu'il faifoit profeffion defavoir. Ce reproche
devint un éguillon fi vif pour Sulpicius , qu'il
fe livra entierement à cette étude , & qu'il compola
180 Traités fur différentes Queſtions de
Droit . Cicéron nous apprend qu'il fut le premier
qui réduifit cette Science en fyftême , & que
par le fecours d'une méthode nouvelle il répandit
de la lumière fur des connoiffances qui avoient
été jufqu'alors fort obfcures & fort confufes. II
avoit pénétré jusqu'au fond des Loix en temontant
à la premiere fource de l'ordre & de l'équi
té , qui étoit devenue la régle de fa conduite
autant que de fes décifions. Malgré toutes fes
lumières , il fut toujours plus porté à terminer
les affaires par des compofitions pacifiques , que
par les procédures de la Juftice. Ses principes
politiques fe reffentirent conftamment de cette
difpofition ; il aima toujours la paix & la liberté.
Son occupation continuelle dans les temps les plus
orageux de la R. P. étoit de modérer la violence
des partis oppofés , & de combattre ou d'écarter
tout ce qui pouvoit conduire à la Guerre civile,
Ce caractère lui étoit devenu fi naturel , que
l'ayant exercé particuliérement dans ces derniers
troubles , en propofant fans ceffe de nouveaux
projets d'accommodement , il lui avoit mérité , le
furnom de Pacificateur. Quoique la caufe de
Pompée lui eût paru la plus jufte , fon naturel
doux & timide qui s'étoit fortifié par les exercices
tranquilles de fa profeffion , l'avoir empêché
de prendre les armes mais voyant que
le parti de Céfar l'emportoit par la force , i
16 MERCURE DE FRANCE .
,
avoit laiffé , fuivant les termes de Cicéron
leur Ambaffade imparfaite &
affoiblie par la perte du plus habile de
fes Membres. Le rapport qu'ils avoient
à faire au Sénat répondit exactement
aux avis de Cicéron . Antoine avoit refufé
fièrement de recevoir les ordres
fouffrit que fon fils s'y attachât , tandis qu'il continua
lui- même de demeurer neutre . Cette conduite
lui attira l'eftime & la confidération de
Céfar, mais les faveurs qu'il en reçut ne furent
point capables de lui faire approuver fon Gouvernement.
Après ce Régne il ne ceffa de travailler
au rétabliffement de la tranquillité publique;
la mort le furprit dans cet exercice auquel
il avoit confacré toute la vie.
Les Pères Catrou & Rouillé , Jéfuites , l'ont mis
au nombre des Conjurés qui tuerent Jules- Céfar ;
( Tome XVII. de l'Hiftoire Romaine des PP .
Catrou & Rouillé , Page 343. Note 2 ..
) c'eſt
une erreur qu'il eft aifé de réfuter par les
écrit de Cicéron il n'y eut point dans la conf
piration d'autre Sénateur Confulaire que Trebonius
dont il va être queftion dans la fuite de
cette Hiftoire.
•
Tout ce qui intéreffe les grands hommes eft
précieux . Voilà ce qui m'a engagé à m'étendre un
peu fur le compte de Sulpicius. Je tiendrai la
même conduite , fitôt que l'occafion s'en préfentera
, à l'égard d'un autre ami de notre illuftre
Orateur , le célébre Atticus . J'ai tiré ce
Précis , de la vie de Cicéron , par M. Middleton ,
déjà citée plufieurs fois.
Y. le T. IV. p. 45 & fuiv
OCTOBRE . 1764.
dont ils étoient chargés pour lui , &
fon mépris pour le Sénat avoit été juſqu'à
faire battre furieufement la Ville
en leur préfence . Il n'avoit pas laiffé
de leur propofer quelques conditions
toutes déraisonnables ou impudentes.
Le récit qu'ils en firent excita l'indignation
de toute la Ville , & donna
beaucoup d'avantage à Cicéron pour
ramener tous les Sénateurs à fon
fentiment . Le Sénat s'étant affemblé le
lendemain , il prit occafion de quelque
nouveau débat , pour prononcer fa huitiéme
Philippique. » Dieux immortels !
» s'écria- t - il , qu'eft devenu le coura-
" ge de nos Ancêtres ? Lorfque Popi-
» lius fut député par le Sénat vers le Roi
Antiochus , pour lui porter l'ordre de
» lever le fiége d'Aléxandrie , ce Prin-
» ce parut chercher des prétextes & des
» délais . Alors l'Ambaffadeur traça du
?
bâton qu'il portoit à la main un cer-
» cle autour de lui , & lui déclara que
" s'il ne recevoit pas une réponſe nette
» & précife avant qu'il fût forti du
» cercle , il retournoit à Rome fans
>> attendre un moment de plus. » Il
tombe enfuite fur les démarches d'Antoine
dont il reléve l'arrogance , la folie
& l'abfurdité. Enfin il propofe en
18 MERCURE DE FRANCE.
concluant fon difcours , d'accorder le
pardon & l'impunité à tous ceux qui
avant le xv de Mars abandonneroient
le parti d'Antoine pour rentrer dans leur
devoir. Cette propofition ayant été
acceptée , & revêtue d'une forme folide
, l'Affemblée fe fépara , & le Conful
Panfa en indiqua une autre pour le
lendemain.
IX L'objet de cette Affemblée étoit
de faire décerner des honneurs à la
mémoire de Servius Sulpicius , qui
étoit mort , ainfi qu'on l'a dit plus haut ,
dans l'éxercice actuel de fon Ambaffade.
Le Conful s'étendit beaucoup fur
fon éloge , & fon opinion fut de lui
accorder les plus honorables diftinc
tions qu'on eût jamais déférées à ceux
qui étoient morts au fervice de la Patrie
: c'est-à-dire , des funérailles pu
bliques , un Tombeau , & une Statue.
Servilius qui donna fon avis après le
Conful , opina pour les funérailles &
le Tombeau , mais rejetta la Statue
parce qu'elle n'appartenoit qu'à ceux,
qui avoient perdu la vie par une mort
violente. Cicéron excité par la tendre
affection qu'il avoit toujours eue pour
Sulpicius , autant que par fon zéle pour
le bien public , entreprit de faire ren-
>
OCTOBRE. 1764. 19
dre à fon ami tous les honneurs qui
pouvoient être juftifiés par les circonf
tances. La harangue qu'il prononça à
ce fujet eft un chef- d'oeuvre d'éloquence
& de fentiment. On l'a mife au rang
des Philippiques , ( & c'eft la neuvième)
parce qu'elle contient les réflexions les
plus fortes fur l'audace d'Antoine , &
fur la guerre qu'il faifoit à la République
. Le Sénat confentit à toutes
les demandes de Cicéron , & ordonna
par un Décret qu'on éléveroit fur
la tribune une Statue de cuivre à Sulpicius
avec une infcription fur la baze ,
pour faire connoître qu'il étoit mort
en fervant la République ; qu'on affigneroit
une espace de cinq pieds
quarrés à fes enfans & à toute fa poftérité
pour affifter aux Jeux des Gladiateurs
; & que le Conful Panfa marqueroit
fur le champ Efquilin (ƒ )
une place de trente pieds quarrés pour
fervir de fépulture à lui , à fes enfans
(f) Le Mont- Efquilin , étoit à proprement
parler , le Cimetière de Rome. Mécène , ce favori
fi connu du premier Empereur , le fit nétoyer ,
& y bâtit des Jardins délicieux & magnifiques.
Ce changement rendit l'air des environs beaucoup
plus fain , fuivant ce qu'en dit Horace...
Nunc licet Elquiliis habitare falubribus......
20 MERCURE DE FRANCE :
& à toute fa poftérité . Pomponius , Ecrivain
du troifiéme Siécle , témoigne dans
fon Livre de Origine juris , que cette
Statue érigée à Sulpicius fubfiftoit encore
de fon temps.
L'Hiftoire des X , XI , XII , XIII
XIV , & dernière Philippiques de Cicéron
, au Mercure prochain.
ADIEUX d'un Mifantrope au
genre humain,
EPITRE CHAGRINE. *
QUU'UN autre plus efclave ou plus ami des
hommes
9
Daigne vanter les lieux , les temps mêmes où
nous fommes :
Inftruit , défabufé par tant de maux foufferts ,
Pour moi j'ofe être libre & dépoſer mes fers.
Omes Contemporains fi peu dignes de l'être !
G
O mes Concitoyens que j'ai trop fçu connoître ,
Emules l'un de l'autre & Defpotes jaloux ,
C'en eft fait, & Mortels , je ne tiens plus à vous
* Qui a concuru cette année pour le Prix de
l'Académie Françoife .
** Nous nous fommes vûs forcés d'y faire quelques
retranchemens .
1
OCTOBRE . 1764. 27
Je pourrai déformais , avec une âme pure ,
Refpirer fous les Loix de la fimple Nature ,
Et fans le faux appas d'un préſtige enchanteur ;
Réaliſer pour moi le fuprême bonheur,
Là , je vous oublîrai : là de votre injuſtice
Mon coeur, mon foible coeur ne fera plus complice
Je ne vous verrai plus , & mes regards au moins
De vos débordemens ne feront plus témoins ,
Puifque la vérité paffe ici pour chimère ,
Puifque feul en ces lieux le menfonge profpère,
Comment pourrois-jey vivre encor fans m'avilira
Je ne fçais ni tromper , ni ramper , ni fléchir ;
Je n'ai ni du bon ton la brillante manie ,
Ni des Sages du Temps le merveilleux génie.
Jamais
pour contenter mes fantaſques defirs
Par des foins dangereux , par de lâches ſoupirs ,
Je n'ai pû fubornant ou la fille , ou la mère,
Défefpérer , flétrir une famille entière ,
Et fier de ma conquête, en caufant fon malheur,
Infulter par ma joie à fa noble douleur.
Affez d'autres , fans moi , dans les plis de leurs
âmes ,
Ourdiffent de fang froid mille odieufes trames :
Haine , intérêt , envie , amour , ambition ,
Voilà leurs Dieux , leur culte & leur religion !
L'impofture triomphe au gré de la cabale :
Tel qui parle en Caton, vit en Sardanapale .
O Monde inconféquent ! O Siécle audacieux !
Qn fejoue à la fois de la Terre & des Cieux,
22 MERCURE DE FRANCE.
Je fens mon coeur ému s'enfler de bile amère ,
Et mon fang enflammé bouillonner de colère,
Quand je vois un Iman , qui le front compofé ;
Le col tort , l'air contrit , & le regard baiffé ,
Couvrant les noirs deffeins d'un voile refpectable ;
Parle fi bien de Dieu , fi mal de ſon ſemblable ,
Et toujours prêt à nuire avec impunité ,
D'un ton fi doucereux prêche la charité....
Ecrafé fous le char de la fortune altière
L'honnête Citoyen languit dans la pouffière ,
Tandis qu'à pleines mains comblé de ſes faveurs
Un avide Midas , heureux par nos malheurs ,
Etale impunément le fruit de fes rapines,
Et s'élève aux grandeurs à travers cent ruines?
Les Calomniateurs,pour qui tout eft vénal ,
Entourent de Thémis l'augufte Tribunal :
Leur facrilege bras , par force ou par adreſſe ,
Arrache le bandeau de la chafte Déeſſe :
Perturbateurs de l'ordre & Contempteurs des Loix,
De l'orphelin timide ils étouffent la voix ....
Certes dans tous les temps , pour les Fils de
la Tèrre ,
Partout l'Etat civil eft un Etat de guèrre.
C'est là que le Sophifte , adroit en fes diſcour
Erigé par fa Secte en héros de nos jours,
Plus orgueilleux encor fous la groffière étoffe ,
Prend avec le manteau le nom de Philoſophe ;
Prononce que le Sage indépendant d'autrui ,
Doit toujours dominer fur le fort & fur lui ;
OCTOBRE. 1764. 23
Décompoſe , affortit les facultés de l'homme ;
Du bonheur de chacun fçait calculer la fomme ;
Obferve d'un coup d'oeil , parcourt d'un pas égal
Le Monde intelligible & le Monde moral :
Trop heureux s'il pouvoit , utile à ſa Patrie ,
Joindre un peu de pratique à tant de théorie ! ...
Hommes préfomptueux ! quel avantage exquis ,
Tant de talens divers vous ont-ils donc acquis ?
Hélas ! combien de maux , de beſoins & de crimes
Je vois naître pour vous de ces fources fublimes !
Ce fçavoir recherché dont vous êtes ſi vains ,
Aiguile mieux les traits qui partent de vos
mains ;
Ce luxe à qui les Arts ont donné la naiſſance ,
Verfe au loin fur les moeurs fa maligne influence
Flatte , entretient , réveille , irrite les defirs ,
Et tourmente les fens par l'abus des plaiſirs....
Malheureux ! accablés fous le poids de vos chaînes ,
Quel reméde auriez - vous pour foulager vos
peines ?
L'amitié ...Quelquefois vous en vantez le prix.
Souvent de ſes attraits vous femblez être épris :
Mais de beaux fentimens ce pompeux témoignage ;
N'eft qu'un piége caché fous un perfide hommage
Ainfi dans notre flanc vous fçavez avec art ,
D'une main careffante enfoncer le poignard :
'Ainfi la fauffeté , l'artifice & l'envie
De toutes parts fans ceffe ont affiégé ma vie,
D'un généreux ami l'indulgente bonté
24 MERCURE DE FRANCE.
Redouble , aigrit encor votre malignité ;
A prévenir vos voeux plus fon zéle s'applique ;
Plus yotre audace éxige & devient tyrannique
Alors fur fa foibleffe établiſſant vos droits ,
Vous ofez durement lui préfcrire des Loix ,
Et pour vous difpenfer de la reconnoiſſance
Par mille trahifons payer la complaiſance,
De tous vos Bienfaiteurs implacables fleaux ,
yous ne daignez , ingrats , aimer que vos bour
reaux.
Fourfuivez , aveuglés par une erreur ſtupide ,
Adorez comme un Dieu le Héros homicide ;
Et fans honte à l'envi rampant à fes genoux ,
Briguez le trifte honneur d'expirer fous fes coups;
Race folle & perverfe ! Humains que je déreſte ,
Adieu , je pars content fi ma vertu me reſte ;
Je vous laiffe entre vous terminer vos débats ,
Et confommer fans moi tant d'affreux attentats,
Dans des Cités exprès raffemblés pour vous naire
Travaillez fans relâche à vous entre-détruire;
Ebranlez , confondez , joignez par vos efforts
Le féjour des vivans à l'empire des morts ;
Et pour vous difputer ce vil tas de pouffière ,
Sappéz les fondemens de la Nature entière :
Jaloux de lui furvivre un inftant à ce prix ,
Allez en furieux lutter fur fes débris ;
Périffez avec elle au fein de la Victoire ,
Et comblez votre crime en comblant votre gloire,
Ainf
OCTOBRE. 1764. 25
Ainfi le fier Burrhus , preſſé par fon ennui ,
Jadis ami des Loix qu'il cenfure aujourd'hui ,
Tropfenfible aux douleurs dont l'excès l'importune,
Querelle les humains , le Ciel & la fortune.
Le fage Arifte en vain fous un afpe &t plus beau
Veut des mêmes objets lui montrer le tableau,
Et de cette humeur fombré écartant le nuage
De toute fa raifon croit lui rendre l'uſage ;
Burrhus dont la vertu redoute les dangers ,
Quitte à jamais ces bords pour lut trop étrangers =
Il va chercher ailleurs le repos qu'il fouhaite
Et fous d'autres climats fixe enfin fa retraite.
ô bone ne te
Frustrere , infanis & tu ftultique propè omnes
Si quid Stertinius veri crepet
·
...
Hor. 1. 2. Sat. 3.
Yous êtes fou , bon-homme. Eh ! ne vous flattež
point:
Car & Stertinius a dit vrai fur ce point ,
Prèfque tous les Mortels ont un grain de folie.
II. Vol.
26 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. NAS MONPEURT , jeune
Peintre , Eleve de M. CARLE WANLOO
, qui avoit fait mon portrait en
paftel , que je croyois flatté , quoiqu'il
fût reffemblant.
VIVE ton brillant crayon !
Qu'il répare bien l'injure
De ma glace , auffi peu fûre
Que l'infidelle Manon !
Qu'il me venge , & me raffure ! ..
Je ris de leur trabifon....
Jaloux de notre renom ,
Maint Rival en vain murmure:
Ton Art charmant nous affure
La yogue dans ce canton .
Oh ! qu'en cette Mignature
J'aime à voir l'illufion
Jouer avec la nature
L'amour-propre & la Raifon
Et me montrer ma figure
Sous les traits de Céladon !
Sans fa flatteufe impoſture
J'ignorerois , je te jure,
Que nous fommes fur ce ton ,
Toi fi grand maître en Peinture ;
Et moi fi joli garçon.
Le Chevalier de JUILLY-THOMASSIN,
Membre de plufieurs Académies.
OCTOBRE. 1764. 27
MADRIGAL
Ala Belle Troyenne qui lui reprochoit
d'être Philofophe.
COMMENT à Troye *, Iris , ſerois-je Philoſophe,
Quand tout y brule de vos feux ?
Caton, pour une injure , eût pris telle apoſtro
phe
Si Rome eût eu de fi beaux yeux.
* Où eft la Compagnie de Beauveau.
Par le même
EPIGRAMME.
Our , j'ai dit queles Sermons
Du Père Argan * étoient bons &
Mais cette chétive gloire ,
Qu'il doit toute à ſa mémoire ;
Ne peut enfler fon caquet ;
Puiſqu'il n'a d'autre mérite
Dans tout ce qu'il nous débite '
Que celui d'un Perroquet.
Nom en l'air.
Par le même.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
I
SILVESTRE ,
Ce n'eft pas tout-à -fait un CONTE,
petite au
nord la France un
Ly avoit dans une ne homine
plus diftingué par fes qualités perfonnelles
que par la fortune . On l'appelloit
Silveftre. Né de parens obfcurs , quoiqu'ils
portaffent un grand nom , il fut
élevé dans une heureufe fimplicité. Il
avoit reçu de la Nature une âme fen
fible avec une figure intéreffante. Elle
promettoit de l'efprit & des moeurs , &
plus on connoiffoit Silveftre , plus on
l'eftimoit. Sa mere étoit morte , & ne
lui avoit laiffé pour héritage que l'exemple
de fes vertus. Son père étoit
pauvre , & plus d'une fois l'opulence
étonnée étoit venue admirer fous l'humble
toît de ce bon vieillard l'indigence
& la probité. Mon fils , difoit-il un jour
à Silveftre , il s'en faut bien que je fois
riche ; mais le travail & la modération
ont bien des reffources . S'ils ne m'ont
pas acquis d'utiles & dangereux tréfofs ,
ils m'ont foutenu dans la médiocrité
OCTOBRE. 1764 29
&, loin d'avoir rien attendu des hommes
, j'ai goûté ce plaifir fi doux &
pur d'être utile à plufieurs. Mon cher
Silveftre , fois toujours honnête , frugal ,
laborieux & bienfaifant ; les fources du
bonheur font en toi-même. Conferve
précieuſement ta propre eftime ; c'eft un
bien que ne peuvent nous ravir le fort
ni les méchans..
Mais , ajouta ce tendre Père , il eft
un fecret important que je dois te confier.
Ecoute , mon cher fils ; fi jamais
tn peux oublier qu'il fuffit d'être homme
pour fentir l'obligation de fe refpecter
foi-même ; apprends que ton origine
eft illuftre , & que tu dois honorer
la mémoire de tes Ancêtres. Les titres
& les biens qu'ils avoient laiffés à mon
Père furent perdus dans le cours de
ces guerres inteftines qui , dans le dernier
fiécle , défolèrent la France ; mais
dépouillés de notre ancienne opulence
nous garderons toujours l'honneur , &
la Providence peut nous rendre un jour
ce que nous a ravi l'injuftice des hommes.
Je vis ignoré depuis long-temps ;
imite ma difcrétion , mon cher Silveftre.
Que fert un grand nom fans fortune
? C'eft prèfque toujours un ridicule .
A peine daigneroit- on nous plaindre fi
nous étions connus.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
Ces leçons ,
confirmées par l'exemple
de celui qui les donnoit , faifoient
de vives impreffions fur l'efprit du jeune
homme , &
développoient dans fon
coeur le germe heureux des vertus . If
avoit à peine vingt ans : fon Père voyoit
avec joie les
inclinations naiffantes de ce
fils chéri , & s'en promettoit un avenir
confolant & flatteur , lorsqu'il fut frappé
d'une maladie cruelle , qui le mit
bientôt au tombeau.
Le bon naturel de Silveftre fait
fuffisamment
préfumer quel fut l'excès
de fa douleur , privé du meilleur des
pères dans un âge où il lui étoit fi néceffaire.
Il ne lui reftoit que
quelques connoiffances,
très- peu capables de modérer
fon affliction . Jeune , fenfible , livré à
lui- même , il fe croyoit abandonné de la
nature entière fon
indépendance l'al
larmoit ; il trembloit enfin de ne plus
tenir à rien .
Son
éducation un peu fauvage , la
vivacité de fon
imagination , fon extrême
fenfibilité , lui
préfentoient fon malheur
fous une face
éffrayante . Bientôt
il jugea des hommes par quelques Particuliers
, dont il eut à fe plaindre . L'humanité
ne s'offrit plus à fes regards
que fous l'afpe&t le plus affreux. Ŏ mon
OCTOBRE. 1764. 3.1
Père s'écrioit-il , la juftice & la candeur
n'habitent plus fur ce malheureux
globe ; elles en ont difparu avec toi ; ce
tombeau les renferme avec ta cendre
ou plutôt ton âme pure les a fuivies dans
les Cieux.
Plein de ces accablantes idées , il fe
déterminoit à quitter le monde ; lorfqu'il
fe reffouvint d'un ami qu'avoit
eu fon Père. Ah ! s'il exiftoit encore
s'écria-t-il en foupirant , fans doute il
accueilleroit avec joie le fils d'un homme
dont il doit chérir la mémoire. II
vivoit avec fa femme & fes enfans dans
une campagne à quelques lieues d'ici.
J'ai vu fouvent ces heureux & fages
Villageois travailler eux - mêmes leur
champ ; & la terre cultivée par ces
vertueufes mains m'en fembloit plus
fertile. J'irai , oui , j'irai les trouver ;
je ne leur ferai point à charge. J'ai peu
de fortune , mais je fuis fobre &
j'ai de la fanté. Je partagerai les travaux
de ces refpectables amis. Raffure - toi
Silveftre ; tu vas revoir le bonheur &
la vertu !
2
Il part , il arrive , il voit ces bonnes
gens le recevoir comme un enfant chéri
. Il mérita bientôt toute leur confian-
& leur devint extrêmement utile.
ce ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE:
Il n'avoit garde de rougir du travail
de fes mains ; il aimoit un exercice qui
le rendoit cher à fes Hôtes , & dont fa
fanté ne fe trouvoit que mieux. Je fuis
reconnoiffant & jufte , difoit-il ; j'ai des
amis eftimables ; ils étoient ceux de
mon Père ; je jouis du Ciel & de la
Terre ; j'ai la paix de l'âme & les forces
du corps : fans doute , il y a bien
des hommes à qui mon fort feroit envie
. Une fituation fi douce n'eft guères
le partage des riches ni des grands.
C'eft ainfi que Silveftre tâchoit de
fe confoler. Ses hôtes l'aimoient toujours
de plus en plus il avoit pour
eux le refpect & la tendreffe d'un Fils.
Ils remarquerent l'intelligence du jeune
homme , ils le confulterent fur leurs
affaires , & ils n'eurent pas moins à fe
louer de la jufteffe de fon efprit que
de la bonté de fon coeur.
Silveftre , un foir , en revenant de
fon travail , s'enfonça en rêvant dans
une épaiffe fôret , qui bordoit préfque
fon habitation . Il fe plaifoit par
mi le filence & la fraîcheur des bois.
Leurs ombrages folitaires convenoient
à la fituation de fon âme , ils entretenoient
délicieufement fa mélancolie. Le
hon Silveftre erroit enfin à l'avanture
OCTOBRE. 1764. 33
Lorfqu'il apperçut à travers les arbres ,
une femme agée & d'une taille majeftueufe.
Elle fe promenoit lentement &
d'un air tranquille. Elle étoit mife fimplement
, mais avec goût ; la négligence
même de fa parure annonçoit une perfonne
d'un rang diftingué. Son recueillement
& fa phyfionomie plurent au
jeune homme. Un fecret penchant l'entraînoit
vers elle , mais il n'ofoit l'aborder.
Elle étoit elle - même frappée de
la trifteffe du jeune Inconnu , de fa
timidité , de la nobleffe de fa figure .
Les âmes fenfibles ont , pour ainfi dire ,
une forte d'inſtinct qui mutuellement
les attire. Qui vous améne ici ? lui dit
la Dame ce n'eft point la fimple curiofité
qui m'arrache cette queſtion :
Si j'en dois croire aux apparences , vous
n'êtes pas heureux. Ne craignez rien de
moi : j'ai dès longtemps appris à plaindre
les maux d'autrui . Hélas, lui répondit Sil
veftre , Madame a fans doute auffi connu
P'infortune. Mon hiftoire n'eft pas longue
; elle touchera pourtant Madame ;
les coeurs fenfibles font compâtiſſans ;
& c'eft fans doute un grand bonheur
pour moi de l'avoir rencontrée !
Après lui avoir raconté comment il
avoit perdu fa mère & fon père , lui
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
avoir fait une vive & naïve peinture
de leurs vertus , de leur pauvreté , de
fes regrets ; & lui avoir appris comment
après s'être dégouté du Monde
il vivoit avec les amis de fon père &
les fiens.... Puis-je à mon tour , ajouta-
t- il , Madame , vous demander à
qui j'ai l'honneur de parler ? Vous qui
m'inſpirez du refpe&t , me refuferez - vous
votre eftime ? Daignerez vous payer
ma confiance de la vôtre ? L'humanité
de mes Hôtes me confole ; mais je
ne fçais quel fentiment m'infpire que
j'ai befoin encore de vos bontés. La
Dame,après un moment de filence.... fuivez-
moi , vous êtes vertueux fans-doute
, lui dit- elle ; j'aime à croire que
vous méritez ma confiance : Suivezmoi.
Silveftre , en la fuivant dans plufieurs
fentiers détournés, arriva avec elle à
l'entrée d'une petite maiſon bâtie au bout
de la forêt. Elle étoit propre , commomédiocrement
ornée , & fituée
fur le penchant d'une colline qui dominoit
fur un beau payfage. Afleyezvous
, lui dit la Dame : je ne connois
de vous que les dehors & les propos :
mais vous m'intéreffez ; & dans la folitude
où jai, vêcu depuis longtemps ,
il n'eft pas étonnant peut - être , que
de
?
OCTOBRE . 1764. 35
je céde à l'innocent plaifir de renconrer
dans ces déferts une âme que je
crois fenfible . On fe foulage en racontant
fes maux. Apprenez donc mes
infortunes ; & jugez fi le fort m'a mieuxtraitée
que vous.
Je fuis fille unique du Baron de
Montbrun , dont le nom ne peut vous
être inconnu. J'avois quinze ans lorf
que je perdis mon Père. Mon éducation
ne fut pas négligée , elle devint
la plus chère occupation de ma mère ,
dont j'étois tendrement aimée. Je parus
bientôt dans le Monde ; & comme
je paffois pour jolie , je ne manquai
point d'adorateurs. Parmi ceux qui compofoient
ma cour , je diftinguai , le
jeune Marquis d'Olinville ; il étoit aimable
; je l'aimai. Mais fous des traits
charmans , fous les dehors de la franchife
& de la modeftie , il me cachoit
un caractère qui fit le malheur de ma
vie. Sans doute il avoit moins de fauffeté
que de foibleffe , & fon extrême
facilité fut la caufe de mes infortunes.
Il avoit des amis eftimables , & d'autres
qui ne l'étoient pas ; il s'y livroit
indifcrettement ; il aimoit paffionnément
les femmes , & ne les choififfoit
guères mieux que fes amis. Mon epoux
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
me trompa longtemps , & avoit eu
mille intrigues avant que je m'en apperçuffe.
Mais une avanture cruelle dévoila
tout à la fois fes infidélités &
le dérangement de fes affaires . Il y
avoit fix ans que j'étois mariée , & je ne
foupçonnois même pas les maux auxquels
j'allois être en proie.
J'attendois un foir le Marquis , & j'étois
fort inquiette de ne le point voir arriver.
La nuit fe paffa fans qu'il revînt. Jugez de
ma douleur & de mon effroi quand le
matin je ne vis rentrer que le domeftique
avec lequel d'Olinville étoit forti
à pied! Qu'avez- vous fait de votre
Maître , lui dis-je ? Que fait- il ? Où
eft-il ? ... Il ne répondoit point , &
fes yeux fe rempliffoient de larmes. Je
répétai avec vivacité les mêmes quef
tions. Il rompit enfin le filence .... Préparez-
vous à de triftes nouvelles , me
dit-il en fanglottant je fuis bien à
plaindre ; & la peine que je fuis forcé
de vous caufer , ne me touche pas
moins fenfiblement. Que n'ai - je pu le
fecourir ! pourquoi l'ai-je quitté un moment
! ...J'écoutois en tremblant.... mes
craintes augmentoient à chaque mot `de
ce fatal récit.
Il avoit pris fantaiſie à fon Maître
OCTOBRE . 1764. 37
d'entrer chez une femme qu'il ne
comptoit pas voir ce jour-là. Cette mifé
rable , qui n'attendoit point le Marquis,
étoit avec un jeune homme , qu'elle
avoit fait cacher au moment où elle avoit
reconnu la voix de celui qu'elle trahiffoit.
D'Olinville avoit voulu fouper ;
elle avoit paru un peu déconcertée. Il
s'en étoit apperçu ; mais après s'être remife
de fon trouble , elle étoit parvenue
à diffiper les foupçons de mon
époux , lorfqu'il lui prit fantaifie de voir
une piéce de l'appartement de fon indigne
Maîtreffe , qu'il avoit donné ordre
de meubler. Les excufes & la réfiftance
de cette femme lui étant devenues fufpectes
, il s'en étoit fait ouvrir la porte
& fe préparoit à en faire la vifite , lorf
que le jeune homme , qui étoit caché ,
avoit , en fe fauvant , frappé mon malheureux
Epoux d'un coup mortel .
Jugez de nia douleur ; car malgré fa
légéreté , j'aimois très - fincérement le
Marquis. Il laiffa des dettes immenfes ;
& fes biens fuffifant à peine pour les
acquitter , je me fuis retirée depuis quel
ques années dans cette campagne , où
je ne vois prèfque perfonne , avec une
fille qui fait toute ma confolation, & qui
maintenant eſt abfente pour quelques
38 MERCURE DE FRANCE.
jours ; mais que l'amie qui la retient
dans la Ville voifine , me renverra
d'autant plutôt qu'elle n'ignore pas combien
l'abfence de ma fille eft douloureufe
pour mon coeur. Cet afyle eft àpeu-
près le feul bien qui nous refte ;
en attendant le rétabliffement de nos
affaires , nous y vivons dans une heureufe
médiocrité. Le fort de ma fille eft
le feul obet qui m'occupe.Son refpect, fa
tendreffe pour moi , le repos & la liberté
dont je jouis , me font oublier la perte
d'une fortune brillante , que le bonheur
n'accompagne pas toujours . Madame
s'écria Silveftre , vous avez une fille , elle
vous aime ; je plains moins vos malheurs .
lui
2
Le récit que vous m'avez fait
dit la Marquife , & la façon dont vous
vous en êtes acquitté , vous ont acquis
toute mon eftime. Tout annonce en
vous un heureux naturel : juftifiez l'inclination
que vous m'infpirez , & partagez
quelquefois ma fociété & celle
de ma fille . Si la naiffance a mis entre
nous une diſtance imaginaire , la Nature
, le malheur & la vertu nous rapprochent.
Silveftre, pénétré de respect
& de reconnoiffance , quitta la Marquife
, & courut chez fes hôtes , exprimer
fon raviffement . Cette femme ref
OCTOBRE. 1764.
39
pectable étoit connue de tout le canton
; elle avoit gagné tous les coeurs ; &
les éloges qu'on donnoit à fon rare mérite
enchantoient l'honnête Silveftre.
Quelques jours après cette aventure ,
il alla , dès le point du jour , parcourir
la campagne. La matinée étoit belle ;
& Silveftre , fans y penfer , s'approchoit
de l'habitation de la Marquife , lorfqu'il
apperçut une jeune fille qui jouoit dans
la prairie. L'innocence & la douceur
fourioient fur fes lévres & dans fes yeux;
des boucles de longs cheveux du plus
beau noir ornoient négligemment fa
tête , & flottoient fur fa taille déliée . Elle
cueilloit des fleurs : Elle vit Silveftre , &
rougit ; & Silveftre , frappé de tant d'attraits
, ne put que l'admirer en rougiffant
...C'eft la fille de la Marquife fe
dit-il en lui- même ) mon coeur ne sçauroit
s'y méprendre : achevons fon bouquet.
Silveftre , ap ès en avoir fait un trèsbeau
, ofe enfin s'approcher d'elle ; &
d'une voix tremblante : vous aimez les
fleurs , lui dit - il ? daignez permettre que
je vous offre celles- ci...
La Marquife n'étoit pas loin , & jouif
foit du trouble de Silveftre. Elle s'approche,
& fa préfence achéve de dé40
MERCURE DE FRANCE .
concerter les jeunes gens. Silveftre , con
fus , n'ofoit lever les yeux ; Rofalie confultoit
timidement ceux de fa mère.
Prenez ces fleurs , dit- elle gravement
Rofalie ; & vous , Monfieur , gardezvous
déformais d'en offrir en mon abfence.
Je vous crois fort honnête ; mais
on ceffe bientôt de l'être , lorfqu'on a
recours au myſtère.
Silveftre avoit préfenté les fleurs en
tremblant , & Rofalie les avoit reçues
d'un air déconcerté. Quand ils
furent un peu remis... tu me crois bien
fàchée , lui dit la Marquife ? Va , fi je
t'aimois moins je ferois moins fevère .
Ce jeune homme ne m'eſt pas inconnu
; il eft eftimable , & je fuis perfuadée
que dorénavant il fera plus circonfpect.
Je pardonne à fa jeuneffe une imprudence
qui , s'il y retomboit , ne
feroit plus excufable . Madame , répondit
Silveftre , je vous refpectois déja
fincèrement ; mais comment exprimer
les fentimens que mérite une mère telle
que vous ? A Dieu ne plaife que je
fois affez malheureux pour perdre jamais
votre eftime ! Le bonheur de
Vous voir & d'admirer une fille digne
de vous , eft un bien auquel je n'euffe
ofé prétendre , & fi j'ofois jamais m'en
OCTOBRE. 1764. 4.1
croire digne , je me croirois le plus
heureux des hommes. L'émotion de
Silveftre étoit viſible , celle de Rofalie
n'étoit pas moindre. La Marquife qui
s'en apperçut , tourna la converfation
fur la beauté du Spectacle de la Nature
, & fur les agrémens de la vie
champêtre ; & Silveftre faifit cette occafion
pour faire l'éloge de fes Hôtes.
Il vanta l'ordre & la paix qui régnoient
chez eux. Que de vertus , difoit- il , je
vois briller fous le chaûme ! Eft - il au
monde un plus digne & plus touchant
fpectacle que celui d'une mère de famille
entourée de fes enfans , & faifant
le bonheur de fon époux ? ... Parmi
les traits de ce tableau il en étoit
que le jeune homme traçoit avec une
complaifance plus marquée , & qui plai
foient beaucoup à Rofalie ! Cette même
candeur , s'écrioit Silveftre , cette même
décence , cette même élévation de fentimens
, cette même fenfibilité qui
font une fille accomplie , forment une
époufe vertueufe , une mère adorable.
Il eft vrai, reprit la Marquife : mais qu'il
eft difficile de connoître les coeurs &
de les affortir ! on fe trompe d'autant
plus aifément foi- même , qu'on chérit
fa propre erreur. L'illufion commence તિ
42 MERCURE DE FRANCE.
avec les paffions ; l'imagination embellit
tout ; & fouvent l'on n'embraffe qu'un
fantôme.
Rofalie écoutoit fa mère avec une
attention mêlée d'inquiétude : fes regards
ne tomboient plus que furtivement
fur le trifte Silveftre , & la Marquife
obfervoit tout. Hélas ! difoit- elle
tout bas , comme la Nature & l'Amour
fe jouent de l'opinion ! Silveftre , Rofalie
! couple aimable & tendre ! …….
s'aimeroient ils déja ? Un préjugé
cruel ... Mais devroit- il balancer dans
mon coeur le bonheur de ma fille , furtout
dans l'état où nousfommes ?.... Ro-
-
falie , reprit-elle tout haut , la promenade
te fatigue retournons au logis.
Silveftre , encore plus interdit que cidevant
, reconduifit les deux Dames. La
Marquife propofa pour le lendemain
une promenade au Village prochain .
Serez -vous des nôtres ? dit-elle à Silveftre.
Il n'eut garde de refufer. Venez
donc nous chercher demain . Silveftre
n'y manqua pas.
On trouvera fans doute que la bonne
Marquife eft en effet trop bonne &
trop facile. Eft-il bien vraisemblable
( dira-t-on ) qu'une mère avec autant
d'expérience & de difcernement , ait,
OCTOBRE . 1764.
43
pu concevoir l'idée d'une alliance auffi
difproportionnée ?... Mais pourquoi ,
non, fi l'on fe rappelle tous les malheurs
que la Marquife avoit effuyés dans le
Monde ; le goût qu'elle avoit pris pour
la retraite ; l'efpérance peu fondée de
voir rétablir les affaires de fa maifon ;
& furtout fa tendreffe pour une fille
qu'elle imaginoit fans doute rendre
beaucoup plus heureufe dans cet état
de médiocité , qu'elle-même ne l'avoit
été dans la fituation la plus brillante ?...
Quoiqu'il en foit , nous affurons , quant
à ce point , l'Hiftoire vraie ; & l'on doit
d'autant mieux nous en croire , qu'il
nous eût été fort aifé de fauver ce
prétendu défaut de vraisemblance , fi
nous euffions voulu faire un Roman.
Ajoutons à ceci , que quiconque a connu
Silveftre , n'a pu difconvenir que
fes excellentes qualités ne fuppléaffent
dès-lors à ce qui paroiffoit lui manquer
du côté de la naiffance , & ne fiffent
oublier une difproportion toujours de
peu de poids , aux yeux de la vraie Philofophie.
Après ceci , difons donc que Silveftre
ne tarda pas à acquérir , & à plaire
de plus en plus chez la Marquife ; que
cette Dame , appellée à Paris pour fes
44 MERCURE DE FRANCE.
affaires , l'y mena avec elle ; qu'il ne lui
fut point inutile dans ce voyage. ; qu'il
acheva d'y former fon efprit & fon coeur
& de fe rendre par conféquentplus digne
de fon aimable Rofalie.
Un trait que je vais rapporter , acheva
de mériter à Silveftre toute l'eftime
de fa bienfaîtrice . Il étoit allé avec elle
& fa fille chez une parente de la Marquife
, nommée Mde d'Aucour , qui
demeuroit dans un très - beau Château
attenant au Village prochain , & où
ils avoient déja été enſemble . Sur le
foir , Mde d'Aucour qui avoit propofé
une promenade dans le parc , après
avoir donné quelques ordres à fon Jar
dinier , propofa à la Compagnie , le recit
d'une avanture arrivée depuis quel
que temps à la fille de ce bon - homme.
Mon Jardinier,dit- elle,a une fille trèsjolie.
Un Seigneur, dont je tairai le nom ,
étant venu chaffer dans les environs de
ce Château , rencontra une troupe de jeunes
Villageoifes , qui s'en alloient à la
Ville, & parmi lesquelles il diftingua malheureuſement
Jeannette , qui portoit un
panier de pêches. Il la trouva charmante
; il la fit enlever , & nous ignorâmes
longtemps ce qu'elle pouvoit
être devenue. La perte de cette enfant
m'affligeoit, & je défefpérois d'en avoir
OCTOBRE. 1764. 43
des nouvelles ; lorfqu'étant à Paris l'hyver
dernier , je reçus un foir cette
Lettre.
MADAME ,
» Je n'ai pas l'honneur d'être connu
de vous
mais j'ai celui de vous
» connoître , & je crois vous obliger
en vous procurant l'occafion de faire
» du bien . Je fuis jeune , fenfible
» mais honnête. J'ai découvert dans la
» maiſon où je fuis logé , une jeune
» Payfanne vraiment à plaindre. Elle
» fut enlevée il y a quelque temps dans
» fon Village , par un Seigneur qui ref-
» femble à bien d'autres. Mais , après
» avoir inutilement tenté de la féduire ,
il l'a mife fous la garde d'une de ces
femmes,dont l'indigne profeffion n'eft
»ici que trop connue,avec ordre de ne la
laiffer ni fortir ni parler à perfonne.
" Il y a environ huit jours que fon
» hôteffe étant fortie & ayant laiffé la
» porte entre ouverte , j'entrai pour de-
» mander de la lumière & vis avec
» étonnement une jeune perfonne éten-
» due dans un mauvais fauteuil , & dont
la pâleur & la foibleffe m'offrirens
» un objet digne de compaffion
" Ma préfence parut l'effrayer. Raffurez
46 MERCURE DE FRANCE .
» vous , Mademoiſelle , lui dis - je ; l'état
où je vous vois ne m'infpire d'autres
fentimens, que celui de vous offrir mes
» fervices. Parlez & dites -moi fans ba-
» lancer , ce que je puis faire pour
» vous ? Monfieur
, répondit
- elle d'une
voix prèfque
éteinte , fi vous êtes fin-
» cére , vous pouvez me fauver l'honneur
& la vie. Courez
, ajouta-t-elle ,
» chez Madame d'Aucour
, qui doit être
» actuellement
à Paris ; dites-lui que
» Jeannette
la fupplie de l'arracher
d'ici
» & de la rendre au plutôt à fa famille
» dont elle eft digne encore
, & qui
» probablement
pleure
fa perte ......
» Mais , hâtez-vous , de peur que mon
» Argus ne rentre . Voici l'adreſſe de
» Madame d'Aucour
; daignez
de grace
» lui écrire , au cas que vous ne la trouviez
point chez elle ; & foyez für de fa reconnoiffance
ainfi que de la
» mienne
. Du bruit que j'entendis
fur
» l'escalier
ne me permit pas de
» refter plus longtemps
avec Jeannette
.
» Je la quittai , Madame
; je courus dans
» l'inftant
chez vous , où je n'ai pas eu
» le bonheur
de vous rencontrer
. On a
» promis à votre retour , de vous donner
ma lettre , & je ne doute pas que
yous ne foyez charmée
d'exercer
la
t
OCTOBRE . 1764 . 47
bienfaiſance qui vous eft fi chère , en
" arrachant cette jeune perfonne à tous
» les dangers qui la menacent.
Je fuis avec reſpect , Madame ,
L. F***
Apeine eus-je lu cette Lettre , con
tinua Mde d'Aucour , que je volai chez
Jeannette. Ah , Madame , s'écria-t - elle ,
cette bonne oeuvre eft bien digne de
vous ! Tous mes maux font finis ; je
ne craindrai plus mon tyran ; vous
me rendez à ma trifte famille ! Viens ,
mon enfant , lui dis-je , ( en confondant
d'un feul regard l'infâme agente de
l'illuftre & méprifable amant de ma
petite Jardiniere. ) Viens , mon enfant ,
je me charge du foin de récompen
fer ta vertu. J'ai depuis mariée Jeannette
au fils d'un riche Laboureur. Ils
s'aiment , ils font heureux ; & je goûte
tout le plaifir non feulement d'avoir
fauvé de l'infamie une fille eſtimable ,
mais encore d'aimer en elle une fage
& tendre mère de famille . Mon feul
regret eft de n'avoir jamais pu déterrer
le vertueux jeune homme à qui j'ai
dû le bonheur de faire une action dont
je m'applaudirai toujours,
48 MERCURE DE FRANCE.
Silveftre , pendant ce récit , paroif
foit agité de la plus vive inquiétude.
On voulut voir les jeunes mariés, & Silveftre
le vit forcé de fuivre la compagnie.
A la vue de fa bienfaîtrice , Jeannette
ainfi que fon époux , quittent précipitamment
leur ouvrage , & reçoivent la
compagnie avec cette gaîté naïve que
le coeur feul infpire. Tandis qu'on les
félicitoit fur leur bonheur , & qu'on
careffoit leur enfant ; Jeannette , après
avoir fixé long-temps Silveftre qui baiffoit
modeftement la vue .... Je ne me
trompe pas! s'écria-t- elle avec tranſport,
en s'adreffant à Madame d'Aucour ...
Ah , Madame ! pourquoi ne me difiezvous
pas que vous aviez trouvé mon
cher libérateur?Ah Ciel ! puis-je affez lui
marquer tout ce que je lui dois de reconnoiffance
? ... Tous les yeux étoient
fixés fur Silveftre , qui , furmontant enfin
fon trouble .... Ceffez , dit - il ,
aimable & digne épouſe , d'exalter un
fervice que tout autre que moi vous eût
rendu. Je m'en vois trop payé : je trouve
dans le bienfait même la récompenfe du
bienfait. Tout le monde embraffa Silveftre
, excepté Rofalie , qui l'en dédommagea
par le plus tendre des regards.
En retournant chez Madame d'Au
Cour
OCTOBRE. 1764. 49
our , Silveftre & Rofalie marchoient
enfemble ; ils avoient un peu devancé
les Dames , qui étoient convenues de
les obferver fans affectation .
Qu'ils font heureux ces deux époux ,
difoit Silveftre à Rofalie ! que j'envierois
un pareil fort ! Il eft d'autant
plus doux , que ces honnêtes gens
ignorent les embarras ainfi que les
dangers du fafte & des grandeurs ; la
crainte n'empoisonne jamais leurs plaifirs
& chaque jour améne leur bonheur....
Ah ! fi j'avois en partage tous les biens
tous les titres dignes de flatter la vanité ;
Ciell avec quels tranfports je les mettrois
aux pieds de Rofalie.... Quoi , Silveftre !
interrompit en rougiffant Rofalie , avezvous
oublié ce que nous dit ma mère
lorfque vous m'offrites des fleurs ? ...
Ah ! pardon , s'écria Silveftre ; jamais , jamais
je n'oublierai tout ce que je vous
dois .. , Mais , divine Rofalie , daignez
m'apprendre à commander à mon coeur;
à vous taire les voeux ardens qu'il fait à
chaque inftant pour vous ! ..... Les deux
Amans , pendant cette converfation ,
s'étoient affis , & la Marquife , ainfi que
Madame d'Aucour , qui s'étoit approchée
, n'en avoient pas perdu un mot.
Dès que la Compagnie fut rentrée au
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
Château , où l'on devoit refter quelques
jours , un jeune homme vint en cou
rant annoncer à Silveftre que fon Hô
teffe étoit indifpofée , & defiroit fort de
le voir. A ces mots , quoique défeſpéré
d'un contre-temps qui l'arrachoit à une
compagnie fi charmante : yous me més
priferiez ( s'écria-t - il , en s'adreffant aux
Dames & à Rofalie ) fi j'étois affez ingrat
pour préférer le plaifir au devoir………
Allez , Silveftre, dit la Marquife ; j'eſpére
vous revoir bientôt avec de meilleures
nouvelles de votre bonne Hôteffe.
Dès qu'il fut parti , Madame d'Aucourprit
la Marquife en particulier. Quel
eft donc en effet ce jeune homme , dit
elle , dont l'efprit & les vertus nous
étonnent?...Quels moeurs ! Quelle grandeur
d'âme , & quelle fimplicité !
La Marquife raconta l'hiftoire de Silveftre
, & l'interrompit fouvent par fes
louanges.Je me reproche prèfque, ajouta-
t- elle , de l'avoir accueilli ; mais un
mouvement s'eft élevé dès la première
fois que je l'ai vu , & s'éléve tous les
jours dans mon âme , en faveur de tant
de mérite. Je ne fçaurois en douter plus
longtemps ; le coeur de ma fille & le
fien font d'intelligence ; & je fentois
qu'ils étoient l'un à l'autre , avant qu'ils
OCTOBRE. 1764. 52
Sen apperçuffent eux-mêmes. Mais ils
s'aiment trop aujourd'hui;& j'ai fans doute
à m'imputer de les avoir livrés à leur
penchant, Que feriez- vous à ma place?...
Que vous êtes bonne ! répondit
Mde d'Aucour , de vous tourmenter
ainfi. J'avoue que vous euffiez pû choifir
un gendre dont la naiffance fût plus
conforme à celle de Rofalie. Mais de
femblables préjugés font - ils faits pour
qui penfe comme nous ? Eh , mon amie
l'opinion dont elle l'emporter fur le
bonheur ? ... Silvefire n'eft pas riche ;
la fortune de votre fille eft plus que
bornée je l'aime , je fuis riche , il ne
me refte plus d'enfans je veux la
rendre heureufe , & lui affurer la moitié
de mon bien ..... La Marquife , à
ces mots , voulut marquer à fon amie
tous les tranſports de fa reconnoiffance.
Arrêtez s'écria Mde d'Aucour , je fuis
payée , car je fais des heureux.
Silveftre , dont l'Hôteffe étoit hors de
danger ne tarda pas à revenir. La
nobleffe des procédés de Mde d'Aucour
enchantoit la Marquife & l'embaraffoit
en même - temps. L'idée cruelle
des bienséances , combattoit encore
dans fon coeur fon eftime & fon inclination
pour Silveftre , à qui Mde
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
d'Aucour annonça tout franchement
fes vues. Ah ! s'écria- t- il , en fe précipitant
aux genoux des deux amies , tandis
que Rofalie ravie & troublée croyoit
à peine ce qu'elle entendoit ; fi l'infortune
ne sçauroit influer fur la naiffance
& fur les fentimens , j'ai du moins
le plaifir de n'être pas abfolument indigne
d'une alliance qui fera mon bonheur
& ma gloire. Si je vous ai juf
qu'à préfent caché de quel fang je fuis
né , c'eft que je n'en avois ni les biene
ni les titres depuis longtemps perdus
dans les ravages dont les fureurs de la
Ligue ont défolé la France. Mais fi
le nom, de L. F... n'eft pas indigne
de s'allier au vôtre ; voyez en moi le
dernier rejetton de cette illuftre & trop
malheureufe Maifon . C'eft à votre Avocat
, Madame , ajouta-t-il en regardant
la Marquife , que je dois une fi précieufe
découverte. Mon nom , mes.
malheurs l'avoient intéreffé pour moi;
il a recouvré tous mes titres ; & vous
pouvez en juger par fa Lettre , que je
reçus hier .... Ah Madame ! Ah Ro-
Jalie ! O vous , fa digne mère ! vivraije
affez pour connoître à mon gré tout
ce que je vous dois ?
Qui , mon cher Silveftre ! s'écria ,
OCTOBRE. 1764. 53
én l'embraffant , la Marquife ; oui ,
vous ferez mon fils ; oui , vous ferez
longtemps le bonheur de ma fille ! ... O
ma chère d'Aucour ! c'eft maintenant
que , fans rougir , j'accepte vos préfens
ils font dignes de vous , & mes
mes enfans en feront dignes.
Silveftre & Rofalie furent unis quelques
jours après, & laifferent une poftérité
nombreuſe , qui hérita de leurs vertus
comme de leur fortune.
Part Auteurdes Lettres d'un Jeune Homme .
A MES FLEURS.
FILLES
ILLES du Roi de l'Univers ,
Vous pour qui la riche nature
Tient fès tréfors toujours ouverts
Vous dont l'éclatante parure
De la plus brillante peinture
Efface les attraits divers ,
Et dont l'odeur fuave & pure
S'exhale en parfum dans les airs³
O mes fleurs ! hâtez vous d'éclore.
Un jour riant naîtra demain ,
Ou tandis que l'amant de Flore ,
D'un fouffle auffi pur que divin ,
Ouvrira votre tendre fein
Aux pleurs délicats de l'aurore ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
La jeune Beauté que j'adore
Viendra vous cueillir de fa main
Fières du bonheur de lui plaire ,
Et d'embellir les doux attraits ,
Brillantes fleurs , dans mon partèrre
Naiffez plus belles que jamais .
Songez que la nouvelle Grâce ,
Qui demain vous poffédera ,
Sur fon fein vous garde une place
Qu'en vain l'Amour vous envira.
Mais quand votre pied preffera
Ces globes qu'un beau teint colore
Le vif éclat qui vous décore
A l'inftant s'évanouira .
D'une chûte fi naturelle ,
Gardez-vous de vous couroucer f
L'Amour a bien pu vous laiffer
Le droit de plaire à cette Belle
De briller un inftant près d'elle ,
Mais non celui de l'éclipfer.
Loin de votre tige adorée
Du Papillon & du Zéphir ,
Où l'un & l'autre avec plaifir
Vous preffent d'une aîle dorée
Ou par Virgile célébrée ,
Jadis dans des vers peu communs ?
L'abeille en tous lieux admirée
Savoure à longs traits les parfums
Qui près de vous l'ont attirée
OCTOBRE . 1764 . 55
Vous le fçavez , votre deſtin
N'eft pas de vivre une journée :
Telle à midi fe voit fanée , .
Qui bouton encor le matin ,
Meurt auffi vite qu'elle est née.
Il est vrai que dans un long cours
La vie a fouvent peu de charmes ;
Mère des ennuis & des larmes ,
La vieilleffe déplaît toujours.
Exemptes des triftes difgraces
Où nous expofent de longs jours ,
Vous nailez pour plaire aux Amours ,
Et vous mourez parmi les Grâces.
Hâtez-vous donè d'épanouir ,
Pour parer le fein de Silvie
L'inftant dont vous allez jouir ,
Vaur mieux que la plus longue vie !
ParM. FRANÇOIS , Officier de Cavalerie.
EPITRE à M. RENÉ de S. A …….
qui ne connoiffant pas Mde de S...
ne vouloit pas croire qu'à quarante
ans elle pit être encore parfaitement
Belle.
Iz eft permis d'être incrédule ,
Mais non pas de l'être a ce point.
36 MERCURE DE FRANCE.
Comme je ne plaifante point ,
Je vous dirai , fans préambule ,
Que fans l'amitié qui nous joint
Je vous trouverois ridicule.
Vous niez un fait convenu :
Vous prétendez que j'aime Life,
Et que peintre trop prévenu ,
J'ai dans un écrit ingénu
Mis plus d'efprit que de franchiſe.
Qu'à fon âge on ne peut avoir
Tous les attraits que je lui prête.;
Que fi j'aimois moins à la voir ,
Je la trouverois moins parfaite.
Qu'il eft plus rare, à quarante ans,
De voir femme exactement Belle
Eclipfer la rofe nouvelle ,
Et toutes les fleurs du Printemps ,
Que de trouver deux coeurs conftans
Dont la famme ſoit éternelle ....
Je conviens que l'on peut douter
D'un fait unique , inconcevable ;
Mais on ne doit point diſputer
Contre une vérité palpable.
Cet objet toujours plus charmant ,
Dont j'admire profondément
L'efprit , les grâces , la figure ,
Life , la fleur & l'ornement
De tout ce que dans la Nature
On voit d'aimable & de riant ;
OCTOBRE. 1764. 751
Qui d'un air modeſte & décent
Fait fa principale parure ,
Et ne doit point à l'impofture
L'éclat da teint le plus brillant ;
Life enfin , pour qui mon coeur fent
Une amitié folide & pure ,
Eft au-deffus de la peinture
Que j'en ai fait tout récemment.
Vous voulez que j'en fois l'Amant :
Je ne le fuis pas , je vous jure ;
C'eft lui faire une horrible injure
Que de l'aimer trop tendrement .
On a beau foupirer pour elle ,
Brûler , languir à fes genoux :
Life avec les yeux du courroux
Voir une flamme criminelle ,
Et vertueuſe autant que belle ,
N'a d'autre Amant que fon époux .
C'est une vérité cruelle :
On ne peut la rendre infidelle ,
Ni fe garantir de fes coups.
De fes traits j'ofe encore pour vous
Tracer une ébauche nouvelle ;
Si le beau fere en eft jaloux ,
Tant pis : Mais foit dit entre nous ,
Sa jaloufie eft naturelle.
Qu'à quarante ans une Beauté
Brille , féduife , enflamme encore
Qu'elle ait autant de majefté ,
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
De grâces , de vivacité ,
Qu'elle en avoit dans fon aurore
Que le deſtructeur redouté
Des charmes qu'Amour fait éclore
Le temps , par qui tout eft dompté ,
Loin de l'affoiblir , la décore :
Il eft naurel qu'on adore ,
L'objet de cette nouveauté,
Joignez à ce rare avantage ,
Un coeur noble , un efprit orné ¿
Une âme douce , honnête , fage ,
Et tous les talens qu'en partage .
Avoit l'orgueilleufe Arachné ;
Et fi vous êtes étonné
Qu'à Life chacun rende hommage
Je vous le dis , mon cher René
Croyez que fi fur ce rivage ,
Par l'Amour malin amené ,
L'original de cette image
Offroit à vos yeux fans nuage
Tous les traits que j'ai crayonné
Rapidement dans cet ouvrage
Euffiez-vous l'âme d'un Sauvage
Bientôt , à fes pieds profterné ,.
Vous tiendrez un autre langage ,
Et dans un funefte eſclavage ,
Vous vous trouverez enchaîné.
De fon aſpect Dieu vous préſerve
Yous avez le coeur trop galant
OCTOBRE. 1764. 59
Pour n'adorer pas ſans réſerve ,
Vénus , Hébé , Flore , & Minerve ,
Dont Life eft le portrait charmant .
Je vous en dirois davantage ;
Mais vous niez des faits conftans ,
Vous imaginez que je mens ,
Quoique ce foit peu mon ufage
Et vous croyez en même-temps ,
Qu'un fi merveilleur affemblage ,
N'éxifte que dans nos Romans.
Pour confondre vos argumens ,
Quelque jour dans mon hermitage ,
De cette Brune au beau corſage
Vous verrez les attraits piquans ;
Et quand près de fes yeux brillans ,
Votre coeur aura fait naufrage....
Je compte rire à vos dépens.
Par le même.
MBS
A JULIE , jeune Coquette..
Es yeux ont vu longtemps le guerrier qui
vous aime ,
Allumer tous les jours de nouvelles ardeurs.
Avec mille talens pour féduire les coeurs ,
Il aimoit aisément , il trahiffoit de même ;
Et qu'il eûtou n'eut point obtenu des faveurs
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Il trouvoit à changer une douceur extrême.
L'Amour qu'il outrageoit par des noeuds fi trom
peurs ,
A pour venger les droits choili vos yeux vain
queurs :
Vos regards l'ont foumis à fon pouvoir fuprême ;
Et grâce a votre eſprit , à vos traits enchanteurs ,
L'homme le plus volage , abjurant les erreurs ,
Se trouve enfin fixé par l'inconftance même.
Quel fupplice , grand Dieu ! pour un coeur in
conftant ? ...
Vous riez , mais tremblez , même ſort vous as◄
tend,
Par le même .
ENVOI des Vers ci- deffus à M. de
L.... qui les avoit demandés à
l'Auteur.
LA prophétie eft accomplie:
La jeune Coquette Julie ,
Eft fixée à ſon tour par le volage Atis.
Tous les deux à préſent s'aiment à la folie ;
Et l'on ne vit jamais de chaîne plus jolie ,
Ni deux coeurs par l'hymen , auffi bien aſſortis.
Par le même.
OCTOBRE . 1764. · 618
CARACTERES DE L'AMOUR.
QUICONQUE réfléchit für les divers
caractères de l'Amour , plaint les hom
mes , & rit de leurs erreurs. Il eſt des
âmes qui femblent avoir été animées au
flambeau dont l'Amour s'eft fervi quelquefois
pour ravager la Terre. Fortune ,
ambition , gloire , plaifir , tout céde
tout difparoît. Les obftacles qui fe préfentent
en foule , femblent être de nouvelles
raiſons pour fuivre avec fureur un
projet infenfé. Le fommeil , ce doux
befoin de la vie , eft banni ; on embrâſe
fon imagination des rigueurs d'une
Beauté cruelle à elle- même & la première
victime de fes retardemens néceffaires.
On place le bonheur où il
ne fut jamais , & le fouverain bien dans
un moment d'ivreffe. Quand la jouiffance
a appaifé les defirs toujours renaiffans
, on fe laffe de la tranquillité ;
on appelle au fecours la fombre jalou .
fie : nouvelles fureurs , nouveaux tranfports
; on croit voir tout ce qu'on ima
gine , on imagine tout ce qu'on craint ,
on craint tout ce qui tourmente . Les
62 MERCURE DE FRANCE.
foupçons humilians jettent dans l'âme de
l'objet qu'on adore , les premiers germes
d'inconftance. On a commencé par être
timide ; on devient maître , on finit par
être tyran. Une amante défolée , gémiffant
fous ces pefantes chaînes , les
brife pour en prendre de nouvelles .....
Qu'elle achete cher le plaifir paffager
de la vengeance ! cet Amour s'appelle ,
'Amour extravagant.
Il eſt des hommes qui fe plongent
volontairement dans de langoureufes
rêveries . Ils ne parlent point comme
les autres ; ils foupirent leurs expreffions
, & fe plaignent fans ceffe , fe
tourmentent de maux qui ne peuvent
arriver , fe défolent d'avoir formé certains
engagemens , & ne s'occupent
que du foin de les affermir ; leurs
prières font des Jérémiades , leurs lettres
, des Elégies , leurs confidences
des défefpoirs , leurs projets , des extravagances
: ils nourriffent leur imagination
d'une fuite de malheurs , d'après
lefquels ils querellent le deftin , &
finiffent par épuifer le fentiment . Cet
Amour , prèfque toujours couronné
s'appelle l'Amour langoureux.
Ne pourroit-on point mettre à la
mode l'Amour lefte , qui feroit fondé
OCTOBRE. 1764 . 63
fur une mutuelle fympathie , & fur
l'agrément d'une vie joyeufe? On feroit
content, parce qu'on fe verroit peu; on
feroit fidéle , parce qu'il fuffit d'être honnête-
homme , pour l'être. Les querelles
feroient bannies , parce qu'une femme
n'auroit plus droit de trouver mauvais
qu'on s'amusât plus d'une lettre galante
que d'un tête - à - tête orageux. On ne
pafferoit point enſemble des heures entières;
mais quels momens que ceux qu'on
fe donneroit ! en s'abordant , en fe quittant,
on auroit le vifage du plaifir; & une
amante défintéreffée auroit la douce fatisfaction
de fe dire elle - même : fi mon
amant m'abandonne aux horreurs de
l'abfence, au moins il s'amufe ailleurs ....
Si le caprice rompoit ces chaînes de
fleurs , on feroit gai , même en s'embraffant
pour la dernière fois .
Soyons équitables , cet Amour ne
peut convenir qu'à un petit nombre
de perfonnes. Voici un nouveau caractère
, dont tout le monde peut s'accommoder
; je veux parler de l'Amour raifonnable.
C'eft ainfi que l'amant qui
en eft bleffé l'explique à une femme :
Le goût que j'ai pour vous eft fi vif &
fi bien conditionné , qu'il pourroit paffer
fans peine pour une paffion . Sije
64 MERCURE DE FRANCE .
ne vous déplais pas abfolument , &
fi par hazard votre coeur eft libre ,
je vous offre un attachement effentiel ,
un intérêt qui veillera fur votre réputation
, & pourvoira à vos plaifirs.
Vous avez trop d'efprit pour vous amu--
fer d'un verbiage que mes affaires
m'obligent heureufement de vous épar
gner. Je me fuis bien attendu que vous
prendriez vos huit jours pour éprouver
ma fincérité. Pendant cette epreuve,
que le goût vous confeillera peut-être
d'abréger , je me préparerai tranquil
lement à mon bonheur , & me garderai
bien furtout d'apprendre mes projets -
à ma fociété , par une fubite mélancolie
, & votre complaifance par la joie
imprévue qui la fuivroit .
นอ
On fait ce compliment fur la fin d'une
vifite ; on fort parce qu'on n'a plus
rien à dire , en promettant de revenir
dans huit jours ; on revient au troifiéme
, en difant qu'on s'étoit impofé un
terme au- deffus de fes forces ; la femmé™
affure qu'elle n'en croit rien , ordonné
de revenir le lendemain , & prouve
qu'elle l'a cru .
N'aimerois- je pas mieux cette maniè
re fimple & honnête , que ce qu'on appelle
les inclinations d'arrangement ,
1
OCTOBRE. 1764.
ة ر ف
les caprices , les furprifes prévues , les
petits coups de foudre , les convenan
ces mutuelles , inventions du libertinage
, pour pallier le déréglement des
moeurs ?
Du Château de C***
EPIGRAMME.
DANS un cercle , certain Auteur 14
Fit le portrait d'après nature
Sans le nommer ) du plus célébre AЯeur....
Pour les Crifpins , quelle bonne figure!
Quelle liberté ! Quel maintien !
Nature enfin ne lui refuſa rien
Ni pour l'air , ni pour la ftature.
Un Sot crur voir dans ce portrait ,
Un de fes amis trait pour trait.
Il fe mit à crier eh bien c'eſt M. • •
Un Vieillard de bon fens , dit , tirant fa lunette ,
Vous avez dans l'entendement
Une fagacité d'une efpéce nouvelle :
On parle de Préville , homme unique , excel
lent ....
Vous parlez de Polichinelle
Par la Mufe Astrice.
66 MERCURE DE FRANCE.
ÉPITAPHE DE RAM EAU
EN jacet aonius frigido fub marmore Ramous 4-
Proh dolor ! & Phoebi muta jacet Cithara.
Qui blando noftras fonitu captaverat aures
Hic meritò famæ rettulit ipfe fonus...
Par M. BILLE DE SAUVIGNÍ.
REPROCHES à la Mort , fur
M. RAMEAU.
AFFREUSE niort ! quoi toujours fans pitié ,
La vertu , la tendre amitié ,
L'eſprit , & les talens , la beauté raviſſante ;
Rien ne peut échapper à ta faulx menaçante !
Sur les Humains , fans choix , exerçant tes figueurs
,
Tu te fais un plaifir de voir couler nos pleurs.
Mais pour être inſenſible aux beautés fans pareilles
Des fons harmonieux du célébre Rameau ;
Quand tu le plongeas au tombeau ,
Sans doute en cet inftant tu n'avois point d'oreilless
•
Par M, GUILLO DE LA CHASSAGNE.
OCTOBRE. 1764. 67
LEM
E mot de la première Enigme du
premier volume duMercure d'Ŏtobre
eft le fang. Celui de la feconde eft le
Cartouche d'une Fufée volante. Celui du
premier Logogryphe eft Martingale y
dans lequel on trouve rage , gala, régle
, geai , râle , ramage , gant , rime ,
mariage , mari , lait , aîle , image. Ce
lui du fecond Logogryphe eft Recon
noiffance. On y trouve ceux- ci : Orion,
Cain , Corinne , Jafon , Afer , Ofée ,
Onias , Circe , Narciffe , Icare , Nica
nor , Noë , Racine , Racine , Cicéron , Acis
Acrife , Caron , Iréne , Cinéas , Cinna,
Óran & Caire , Cancer , Caienne , once ,
air rofe , Arfènic , Cerife , Caffe &
Sené , ris , noce , ronce , Ciron , Orne
Oife , Aifne , Seine , Caën , Noyon ,
Corfe , Science , Celui du troifiéme Logogryphe
eft Dauphin , Conftellation
Dauphin de France , Poiffon.
ENIGM E.
Avic une tête affez groſſe ,
Sur un feul pied je me tiens fans efforts
68 MERCURE DE FRANCE.
Bien que petit de taille & rien moins qu'un coloffe,
J'ai quelquefois terraffé les plus forts.
Quoique je fois dans l'impuiffance
"
De faire un feul pas pour marcher ,
Je viens pourtant toujours en diligence ;
Mais qui me véut , doit venir me chercher.›
De tels dont j'étois les délices
Et qui m'avoient ouvert leur coeur ,
Je n'ai que trop fouvent fait de grands facrifices
Pour m'avoir pris dans ma mauvaiſe humeur.
Cherchez , tâchez de me comprendre :
Mais & vous ne me devinez ,
A mes frères bâtards n'allez pas vous méprendre ,
Ou craignez d'être affaffinés .
MON
A UT RE.
ON corps de bizarre figure j
A quelquefois une riche parure ,
It quoiqu'avec plaifir il arrête les yeux
Ce n'eft guères par là qu'il plaît aux curieux.
De langues j'ai grand nombre & n'ai point dé
langage ;
Je ne fais point fans âme , & fuis inanimé.
Des chofes à mon gré je fais changer l'uſage :
Ce terrible métal dont l'homme s'eſt armé ,
Qui coûte tant de lang & caufe tant d'allarmes ,
OCTOBRE . 1764. 69
Et l'heureux inftrument qui fait ſentir mes
charmes ;
Et la plame qui fert aux oifeaux à voler ;
Ne peut que me faire parler.
LOGO GRY PH E.
CELEL UI qui me parte
eft heureux ;
Celui que je porte , au contraire,
Eft dans un état très-fâcheux .
Tel eft mon contrafte ordinaire !
Je fuis fort en honneur à la Cour , chez les Grands;
Mes diverfes couleurs y diftinguent les rangs.
Septfoeurs d'un âge égal me donnent l'éxiſ--
tence ;
Diverſement , Lecteur , on fait leur alliance.
Dans un feul mot d'abord paroiffent trois objets :-
Le premier croît dans l'eau ; l'autre dans les
forêts ;
1
L'autre eft une Province ; un endroit de prière
Chez moi ſe trouve encore avec une riviére ;
Une étoffe très - mince , avec un ' inftrument ;
Des Miniftres , Sacrés un très - bel ornement ;
Un arbre , avee: fon fruit ; cette chère perfonne
A qui chacun doit tout , & le Roi fa couronne ,
Ce qui des eaux jadis un ſeul Sage fauva ;
L'arme de certain Dien qui jamais n'exifta ;
70 MERCURE DE FRANCE.
Un outil de ménage ; un poiffon ; une Chaffe
De famille , chez moi , le fynonyme a place i
Le contraire de doux ; une conjonction ;
Le contraire de lent ; une prépofition
Le fiége qu'occupoit un Guerrier plein de gloire 1
Au jour de fon triomphe après une victoire ;
Un lieu du continent dans les ondes planté ;
Un autre de troupeaux très-fouvent fréquenté ,
Une note de chant ..... Il eft temps de me
raire ,
Car je découvre tout en me rendant fi claire,
Par M. VOISIN
V
AUTRE.
BUX-tu me faire avec plus ou moins d'art ,
Tu ne peux te paſſer de ma première part.
Mais garde-toi , Lecteur , de raiſonner comme
elle ;
Cauftiques gens & leur fequelle ,
A ton efprit feroient querelle.
Après cela faudroit- il s'étonner
Și tu donnois à rire à tout le monde
On pourra te le pardonner ,
Quand tu feras chargé de ma feconde,
OCTOBRE. 1764. 71
CHANSON.
A une Belle infenfible .
Sur l'AIR Jufque dans la moindre choſe &
Sous les loix de la Natufë ,
Tout refpire le plaifir ;
C'eft fa voix naïve & pure
Qui nous dit de le faifir.
Regardez naître l'Aurore;
Tant d'éclat & de beauté
•
Nous dit qu'elle cherche encore
Céphale & la volupté,
Dans cette plaine fleurie ,
Voyez couler ces ruiffeaux
Ils careffent la prairie ,
Ils l'embraffent de leurs eaux
Ecoutez l'Echo fidéle.
Qui foupire dans ce bois ;,
Elle aime encore , elle appelle
L'Amant qu'elle eut autrefois.
A l'ombre de ces coudrettes
Dans leurs amoureux ébats ,
Voyez ces tendres fauvettes
Se livrer de doux combats,
72 MERCURE DE FRANCE,
Voyez croître avec ce chêne
Ces deux noms entrelaffés ;
Le Temps , pour l'honneur d'Iſmène,
Ne les a point effacés.
Sur cette rofe nouvelle
Voyez Zéphir le fixer ;.
al l'entrouvre d'un coup d'aile
Er lui ravit un baifer. K
Sur cette verte fougère ,
Voyez le Berger Lycas ;
11 embraffe fa Bergère.....
Elle ne l'en gronde pas.
Tout vous dit , belle Thémire ,
Qu'on doit vivre' pour aimer :
Mon coeur eft tendre , il n'aſpire
Qu'au bonheur de vous charmer.
Mais quand tout peint fur vos traces
La puiffance de l'Amour ;
Daignez donc , mère des Grâces ,
M'accorder quelque retour !
V** de S *** de Reims,
ARTICLE
OCTOBRE. 1764.
73
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
HITOIRE de la Maifon de MONT
MORENCI , par M. DÉSOR
MEAUX.
TROISIÈME & DERNIER EXTRAIT,
Νους ous voici arrivés à la Figure
principale du grand Tableau de la Maifon
de Montmorenci. L'Hiftorien que
nous avons fuivi avec un intérêt des plus
wifs dans fes trois premiers Volumes ,
femble reprendre de nouvelles forces
un nouveau génie, pour nous repréſenter
François- Henri de Montmorenci ,
Maréchal Duc de Luxembourg. A la
ête du quatriéme Volume eft le Portrait
de ce Héros ; fous l'Eftampe on
tit ces deux beaux Vers de M. de Voltaire.
Malheureux à la Cour , Invincible à la Guerre d'
Luxembourg de fon nom remplit toute la Terre
Il nâquit à Paris le 8 Janvier 1628.
Sa mère ( Ifabelle- Angélique de Vienne)
II, Vol. D
7+ MERCURE DE FRANCE .
qui à la plus haute vertu joignoit
un courage héroïque , attacha toute la
grandeur de fon âme aux foins de l'éducation
d'un fils que fes malheurs lui ren
doient encore plus cher , & plus intéreffant.
La Princeffe de Condé vint dans
ce noble objet appuyer une Dame fi
refpectable ; elle adopta en quelque
forte fon jeune Parent , & le produifit
à la Cour avec l'éclat qui convenoit à
la premiere Princeffe du Sang , & à la
Maifon de Montmorenci, Condé qui , à
l'âge de vingt- cinq ans jouiffoit déja de
la réputation du plus grand Capitaine
fut dans la carrière des armes le maître
du Comte de Boutteville , Deux motsde
l'Hiftorien font voir avec quelle dé--
licateffe ingénieufe il fçait adoucir la
vérité fans l'offenfer. » Le jeune Boutte-
» ville , dit- il , répondit aux bontés du
» Prince par un attachement invariable ;
» Il fut toute la vie fon Compagnon
d'armes & de fortune ; il lui facrifia
tout jufques & fon devoir » . Nous ne
fuivrons point exactement le Comte dans
fon apprentiffage militaire : fes premiers
pas furent marqués par des fuccès , &
annoncerent le Maréchal de Luxem-:
bourg ; il partagea les Lau iers qui couronnerent
le Prince de Condé , & un ,
"
OCTOBRE. 1764. 75
attachement fans bornes pour ce grand
homme emporta le jeune Boutteville
fous les drapeaux de la guerre civile .
Notre fage Hiftorien , amoureux à juſte
titre , fi l'on peut le dire , de la gloire
de fon héros , fait cette réfléxion , qui
plaira au Lecteur judicieux . » Cepen-
» dant le malheur particulier du Comte
de Boutteville fut dans la fuite avan-
» tageux à la France : il acquit chez les
» ennemis une telle expérience de la
» guerre & des combats , que depuis il
, ne ceffa de vaincre pour la gloire &
" le falut de fa patrie.
M. Déformeaux nous donne une
idée de l'origine des troubles, qui après
avoir défolé la France , la rendirent
plus puiffante & plus formidable qu'elle
n'avoit jamais été par la quantité d'excellens
Généraux & de braves Officiers
qu'ils formerent . Si l'on peut comparer
les Etats au corps humain , cette crife
ne fervit que raffermir la vigueur de
notre Empire ; elle lui procura cette
conftitution inébranlable dont il joùit
aujourd'hui . On retrouve avec plaifir
dans cette Hiftoire fi digne d'éloges ,
un précis rapide de tous les événemens
qui ont rempli les premières années du
Regne de Louis XIV. Dans les divers
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
orages que Condé eut à foutenir , ou
que lui- même il forma , nous voyons
toujours Boutteville fe montrer avec
une fidélité inaltérable le compagnon
d'armes de ce Prince . Les promeffes
brillantes Mazarin , l'espoir de la plus
haute fortune , les follicitations les plus
vives , rien ne put arracher notre Héros
à ce zéle qu'il regardoit comme un
devoir. Il fe fit adorer à la Cour de
Bruxelles . » On lui paffoit les défagré-
» mens d'une figure peu heureuſe en
faveur de fon enjoûment , de fes fail
» lies , de la facilité de fes moeurs , de la
» vivacité de fon efprit & fur-tout de
» la grande réputation qu'il avoit ac
"3
quiſe à la guerre ... Au refte , quoi-
» que le penchant qui l'entraînoit à la
» volupté fut très - vif , il ne s'aban-
» donnoit pourtant pas tellement à fon
goût , qu'il ne s'occupât beaucoup
,, des Sciences , & de celles que fur- tout
" on traite à la guerre ; il dévora tout
»ce que les Anciens & les Modernes
» ont écrit fur cet Art fi grand & fi fu-
» nefte ; & perfectionna les connoiffan-
» ces qu'il puifoit dans des fources peut-
,, être trop négligées aujourd'hui , par
» l'expérience & la converfation de
» Condé , qu'il ne quittoit pas plus
OCTOBRE . 1764. 77
» dans la vie privée , que dans les
combats ». Nous avons déja dit que
nous ne nous arrêtons pas à cette multitude
d'événemens , qui préparoient dans
Boutteville un de nos plus célébres Généraux.
Il rentre avec le Prince en
France , au commencement de l'année
1660. » Boutteville touché de la géné-
» rofité du Roi , ne chercha plus le refte
» de fa vie qu'à expier une faute dont
>> l'amitié avoit été le principe : fon
» épée ( ajoûte l'Hiftorien Patriote ) ne
» fera plus teinte déformais que du fang
» des ennemis de la France ». Il épou
fa Mademoiſelle de Luxembourg ; elle
defcendoit du côté maternel d'une Maifon
qui a donné cinq Empereurs à l'Allemagne
, des Rois à la Hongrie & à la
Bohême ; des Reines à tous les Trônes
de l'Europe , & c. Du côté paternel
elle étoit iffue de la Maifon de Clermont
- Tonnerre qui a produit une
Reine d'Arragon , une Reine de Naples,
& qui par fon ancienneté & fon illuftration
ne le céde qu'aux Maifons Souveraines.
Boutteville fit ce mariage à
condition qu'il joindroit au nom &
armes de Montmorenci ceux de Luxembourg.
On eft charmé de cette defcription
de la Cour de Louis XIV : c'eft
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
و د
le pinceau même du brillant Quinte-
Curce. » Le Duc de Luxembourg paffe
» ces années qui s'écoulérent depuis le
» Traité des Pyrénées jufqu'à l'inva-
» fion de la Flandre à Paris ou à Ligny
» en Barrois . Il n'en fortoit que pour
» faire fa cour au Roi qui , par la fageffe
de fon adminiſtration , s'étoit ac-
» quis dans le Royaume une autorité
» bien fupérieure à celle de fes Pré-
» déceffeurs . Le même feu de génie
>> des inclinations à- peu-près fembla-
» bles , & un goût auffi vif pour les
» Sciences & les Arts n'avoient fait
» que refferrer les liens qui l'attachoient
» au grand Condé & au Duc d'Anguien
» fon fils ; & malgré l'efpéce de dif-
» grace où lànguiffoit le premier de
» ces Princes , dont la foumiffion &
» les refpects n'avoient pas encore tout-
-à- fait expié les écarts aux yeux
» d'une Nation idolâtre de fon Maître ;
» il paffoit prèſque tous les jours de fa
» vie avec lui . Mais ces devoirs qu'il
» regardoit comme facrés , ne l'empê-
» chérent pas de fe livrer aux amuſe-
» mens de la Cour devenue fous le
» plus poli & le plus magnifique des
,
Rois le théâtre des fêtes les plus bril-
» lantes , l'afyle des Arts , du goût &
OCTOBRE . 1764. 79
de la galanterie à l'exemple du
» Maître , les Courtisans étoient fenfibles
, & le Duc de Luxembourg fut
fort éloigné toute fa vie de fe piquer
» de fingularité fur cet Article. Après
s'être rendu le modéle des Rois par
fon application aux travaux du Gouvernement
, Louis XIV voulut les
furpaffer tous par la gloire de fes ar-
» mes; & c'eft dans la vue d'étendre
"fon Empire , & d'immortalifer fon
» nom par des conquêtes , qu'il faifit
avec empreffement l'occafion de re-
» commencer la guerre contre l'Eſpagne
qui refpiroit à peine des coups
» mortels qu'elle avoit effuyés huit ans
auparavant. Le Duc de Luxembourg
fe lie d'amitié avec le Marquis de Louvois
; & c'eft ainfi que M. Déformeaux
peint à la manière vigoureufe de Salufte
ce Miniftre : » François Michel le
» Tellier , Marquis de Louvois, étoit né
» avec tous les talens capables de fe-
» conder les vues ambitieufes d'un Roi
» Conquerant. Son génie étoit étendu , -
» fon application infatigable , fon acti
vité prodigieufe. Nul Miniftré ne con-
» nut avant lui , & comme lui , l'art de
» pourvoir à la fubfiftance des plus gran-
» des Armées , & de les faire agir avec
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
plus de fecret , de rapidité , & de fut
cès : il porta la fcience des détails &
» des combinaiſons jufqu'au plus haut
» degré . Ferme , févère , libéral , plein
» de prévoyance , ne refpirant que la
» difcipline & l'ordre dans lefquelles
» la conduite d'un Armée , & l'adminif
» tration d'un Empire deviennent des
» fardeaux accablans : tels font les ta
» lens fublimes qui diftinguent le Mar
» quis de Louvois de la foule des Mi
» niftres de ce fiécle . Heureux fi la prof
périté , de brufque , impérieuſe , ar-
» dente qu'elle étoit , n'eût rendu fon
» ame dure , jaloufe , & defpotique !
» plus heureux encore , fi fa politique
"
» encouragée par le fuccès n'eût enfan
» té guerre fur guerre ! car enfin quels
» fruits fa Patrie & lui- même retirerent-
» ils de tant de travaux ? La France fut
épuifée d'hommes & d'argent. Lou
» vois , ce Miniftre fi puiffant , fi envié,
» fi redouté , emporta au tombeau la
» haine du Roi , celle de la France , &
» de toute l'Europe . On fe déchaîna
» contre fa mémoire ; on exagéra fes
» défauts ; on pouffa l'injuftice jufqu'à
lui refufer non- feulement les vues
» étendues & profondes , mais encore
» l'efprit d'ordre & la ſcience des détails ;
OCTOBRE. 1764. 81
en-
& fi la génération préfente plus éclai-
» tée lui affigne un des premiers rangs
parmi les grands Hommes de ce fiẻ-
cle , elle gémit avec raifon de l'aveu-
» glement d'un François , qui fans être
» touché du bien de l'Etat , facrifia tout
à la gloire particulière de fon Maître :
» leçon mémorable qui doit apprendre
aux Miniftres qui ont le plus de génie
» & de grandeur dans l'âme , que le feul
» moyen de laiffer une mémoire chère
» & refpectable , eft la voie de la juſtice ,
» de la modération & de la bienfaifan .
» ce ». Luxembourg à la tête d'un Corps
de troupes pénétra en Franche- Comté
pendant que le Prince de Condé y
troit d'un autre côté avec un Corps
plus nombreux. Le premier court de
conquête en conquête , en retournant
en France. Le Roi lui confia le commandement
général de l'Armée ; elle
entra dans la Province dont il portoit
le nom & dans le Duché de Limbourg
qu'il foumit à de grandes contributions.
En 1672 il commande l'armée des Alliés.
Ses fuccès. Il tourne toutes les vues
fur la Hollande , il y prend un nombre
de Villes. Louis XIV. au comble de
la gloire ne fçut pas profiter des caref
fes de la fortune . Les confeils du Mar
D Y
82 MERCURE DE FRANCE.
quis de Louvois firent perdre à fon Maî
tre le fruit de fes conquêtes . Le célébre
Prince d'Orange s'élevoit dans le filence
& dans l'école du malheur , il préparoit
de loin les traits qu'il devoit nous
lancer. Luxembourg triomphoit à la fois
& des ennemis , & de fes Rivaux. Le
combat de Voerden fut une de fes premières
actions d'éclat qui lui ouvrit
la carrière immenfe de gloire qu'il avoit
à remplir. Il eft nommé à la Compagnie
des Gardes du Corps, que le Comte
de Laufin avoit poffédée , par une marche
admirable , il fe rend maître de
Swmerdem Bourg de la Hollande ,
mais auffi peuplé , plus riche & plus
floriffant que les Villes de France du
fecond Ordre . Il fait voir qu'il poffédoit
tous les talens du génie Militaire .
Sa Retraite de la Hollande lui acquit
une réputation de fageffe & d'habileté
qui ne laiffoit au - deffus de lui que Condé
& Turenne. C'eft le jugement
qu'en
porta le Roi lui- même , qui après avoir
donné les louanges les plus flatteufes à
une expédition plus utile & plus glorieufe
qu'une Victoire lui déclara que
quoiqu'il ne fut pas encore Maréchal de
France il ne commanderoit déformais
fes Troupes qu'en Chef. Carac-
>
OCTOBRE . 1764. 83
tère du Prince d'Orange , le plus redoutable
& le plus cruel ennemi qu'ait
eu la France. Il fçait enlever à Louis
XIV. fes Alliés les plus attachés : mais
ce Monarque avoit pour lui un génie
favorable qui déconcertoit l'envie & fes
brigues .
"
Luxembourg , fervant fous Condé, reçoit
des mortifications de la Cour. Il
fe plaint amérement de Louvois qui lui
écrit avec fentiment , & veut l'adoucir.
Notre Héros n'eft point appaifé ; il répond
à fa Lettre , & lui parle ainfi au
fujet du Bâton de Maréchal de France :
»la Charge de Maréchal ne m'a jamais
» affez ébloui , pour lui facrifier mon
» honneur . Je n'ai point oublié que
» plufieurs de mes Prédéceffeurs ont
,, commandé les Maréchaux de France
» fans l'être eux- mêmes. Si je n'ai pas
» encore acquis leur réputation , perfonne
au moins ne me reprochera de
» n'avoir pas fait tout ce qui dépendoit
» de moi , pour marcher fur leurs tra-
» ces ». Condé , qui ne voyoit qu'avec
douleur la France prête à perdre par
une retraite précipitée le Guerrier
qu'il regardoit comme le plus digne de
le remplacer, trouva le fecret de le conferver
au fervice . Bataille de Senef; on
"
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE:
2
fçait que le Prince de Condé dans cẽ
combat opiniâtre fe couronna d'un triple
laurier mais jamais il n'en cueillit
de plus enfanglanté. Cette affreufe jour
née dura dix -fept heures , & coûta la
vie à plus de vingt- fept mille hommes
dont près de la moitié François . Le Prin
ce d'Orange , quoique vainçu , acquit
dans cette Bataille une gloire égale à
celle de Condé. Luxembourg y fit des
prodiges de valeur & de fcience Militaire
. Ce qu'on ne fçauroit trop admirer
dans cette époque de notre Hiſtoire
c'eft cette foule de Héros dont le fort
fembloit prendre plaifir à entourer le
Trône d'un des plus grands Rois qui
nous ayent gouvernés. Condé , Turenne,
Luxembourg, quels noms ! & quels home
mes fupérieurs à la nature humaine par
leurs connoiffances , par leur génie &
leur courage indomptable ! Luxembourg,
car ainfi que l'Hiftorien, nous ne
devons point le perdre de vue fe
montroit digne émule de Condé. Si l'on
peut citer ici la Fable , c'étoit Philoctete
qui marchoit l'égal d'Hercule. Mort de
Turenne ; larmes de la France ; perte
irréparable pour l'humanité. On eût dit
que fon âme ne nous avoit pas quittés ,
& qu'elle s'étoit partagée entre Condé
9
OCTOBRE. 1764. 84
& Luxembourg. La Campagne de Flan
dre fut une des moins éclatantes , &
peut- être une des plus glorieufes du
dernier. M. Déformeaux a bien raiſon
de nous rappeller à ce fujet celle du
Maréchal de Saxe en 1744. C'eſt ainfi
que l'oeil du génie fçait rapprocher les
comparaifons , & en faire jaillir de
grands exemples , qui devroient reſter à
jamais préfens aux Citoyens affez heu→
reux pour être appellés à l'honneur de
fervir le Roi & la Patrie . Retraite de
l'Achille François ; il eft inutile d'ajou
ter le nom de Condé . Luxembourg eft
le feul de nos Généraux qui puiffe le
remplacer. Nous ne parlons pas d'une
infinité de Siéges , dont un feul eût pu
faire la réputation d'un Capitaine expérimenté
, & où il remporta les plus
brillans avantages . L'envie s'élevoit
à la hauteur du trophée de fa gloire
& le perfécutoir à la Cour , ce ſéjour
fans ceffe ouvert à fes cabales , & à
fes calomnies. Le Roi feul s'obſtinoit
à défendre Luxembourg contre la haine
& la méchanceté de fes Détractenrs . Il
s'empare de Valenciennes . Louis XIV.
va au-devant de lui , lorfqu'il vient lui
rendre compte des principales circonftances
de l'Affaut ; il le comble en
86 MERCURE DE FRANCE.
"
préfence de toute la Cour d'éloges &
de remercimens . Cambrai a le fort de
Valenciennes. Monfieur gagne la Bataille
de Caffel , & Luxembourg fut un
des principaux auteurs de la Victoire,
Louvois , au Siége de Charleroi , arrache
en quelque forte la palme des mains
du Héros ; il l'empêche de combattre
les Alliés . Tous les Officiers qui entouroient
Luxembourg & l'adoreroient,
frémiffent de l'oppofition obftinée du
Miniftre : c'eft de ce jour - là que
s'alluma cette haine irréconciliable
qui fépara le Marquis de Louvois de
Luxembourg , & répandit fur les jours
du dernier le poifon de l'amertume &
de la douleur. Il faut lire dans l'Hiſtorien
, les détails qui donnoient lieu à
cette rupture éclatante. Bataille de S.
Denis cette journée met le comble à
la gloire du Maréchal . Peut-être ai-je
oublié de dire qu'il avoit été élevé à
cette dignité de tels hommes font fi
fupérieurs aux honneurs & aux récompenfes
, qu'on ne fixe les yeux que fur
leur mérite perfonnel . M. Déformeaux
nous annonce , pour ainfi dire , de cette
façon , les nouveaux dangers que va
courir fon Héros , dangers bien plus
confidérables que tous ceux qui accomOCTOBRE
. 1764. 87
pagnent le Guerrier . » Tels furent les
» événemens & la fin d'une guerre aux
fuccès de laquelle on a vu que le
» Maréchal de Luxembourg eut une
» part infigne. En attendant de nouvel-
» les occafions de fignaler fon zéle , il
» ne lui reftoit plus qu'à jouir tranquil-
» lement de la confidération & des bien-
» faits du Prince qu'il avoit fi bien fervi .
» Mais s'il conçut cet efpoir , il fut bien .
» tôt détruit par la plus horrible perfé-
» cution, Non feulement la haine de fes
» ennemis le priva de l'amitié du Roi ,
» jufte & glorieufe récompenfe de tant
» de travaux & d'exploits ; mais con-
» finé dans une affreuſe priſon , accufé
» de crimes également atroces & abfurdes
, il ne tint pas à la calomnie
qu'il ne perdît l'honneur avec la vie .
» C'eft un mystére d'iniquité peu connu
jufqu'à préfent , qu'il s'agit d'appro-
» fondir ; il paroîtroit incroyable , fi la
» haine & la vengeance n'offroient de
» temps en temps dans l'hiſtoire des Na-
» tions les plus policées des fcènes auffi
affligeantes pour l'humanité . Au refte le
» Maréchal de Luxembourg réservé à de
» plus hautes deftinées que celles qu'il
» avoit remplies , non - feulement ne
» fuccomba pas , quoiqu'abandonné de
»
و ر
88 MERCURE DE FRANCE:
tous les hommes , mais il triompha par
la feule force de fon innocence , du
» crédit , de la prévarication , & de
l'impofture armées pour le perdre.
» La fageffe , la modeftie , la dignité
avec lesquelles il fe conduifit dans
» une affaire fi terrible , en faisant con-
» noître fon caractére , pourront fervir
de modéle à tous les hommes , qui
comme lui ſe verront exposés aux traits
empoifonnés de la noirceur de l'envie
, & de l'iniquité . »
" Après la paix de Nimegue Louis
XIV rempliffoit la terre entière de
fon éclat ; l'univers , d'une acclamation
unanime , lui déféra le titre de
Grand ; la Hollande elle- même frappa
une Médaille à la Gloire de Louisle-
Grand , Pacificateur de l'Europe. On
difoit des Romains , qu'ils étoient un
Peuple de Rois , les François mériterent
un éloge encore plus flatteur : ils
étoicat un Peuple de grands hommes ,
dignes fujets d'un tel Monarque . Tous
les genres de gloire femblerent concourir
à l'illuftration de ce Royaume ; cependant
la Nation vit avec douleur dans fes
plus beaux jours , l'abfurdité & la méchanceté
fe mêler dans cette foule de
vertus & de talens. Il parut des mont
OCTOBRE . 1764 . 89
tres qui employerent les poifons ,
& d'autres qui les préparoient. On fe
rappelle les fureurs de la Marquise de
Brinvilliers . Erections d'une Chambre de
Juftice à l'Arfénal , pour pourſuivre &
détruire les fripons & les fcélérats qui
fe paroient du nom de devins , & qui
n'étoient en effet que de véritables empoiſonneurs.
On arrête la Voifin & la
Vigoureux, également célébres par leurs
crimes & leurs impiétés ; quantité de
perfonnes de diftinétion font accufées ;
la plupart , comme l'obferve l'Hiftorien
en homme d'efprit , avoient été conduites
prefque toutes chez ces miférables
, par un vain motif de curiofité
pour charmer l'ennui de l'oifiveté ;
rouille , fi l'on peut le dire, attachée au
rang & à l'éclat . Nous ne nous appefantirons
pas fur ces Tableaux pleins de
force où M. Déformeaux a peint fous
des couleurs énergiques , les excès de la
tupidité & de l'atrocité. Nous renvoyons
à l'Hiftorien , pour être inftruit
de cette accufation , le chef- d'oeuvre
de la méchanceté humaine . Qu'il nous
fuffife de dire que le Maréchal de Luxembourg
fut mis à la Baftille comme
Sorcier, comme empoisonneur & comme
affaffin. Il n'eft pas étonnant que la vile
go MERCURE DE FRANCE .
populace fe prête avidement à ces infâmes
préventions ; elle ne demande pas
mieux encore que de croire fur-tout à
la magie. Mais ce qui doit faire horreur
à tous les honnêtes Gens , c'eft que des
Courtifans , un Miniftre , un Magiftrat
(la Reynie ) ouvrirent leur fein à ces
groffières calomnies , & fe fervirent de
ces armes pour perdre le Maréchal de
Luxembourg. Ce grand homme dans fa
prifon , fe réfignoit à Dieu , & à la vé
rité. Il ne faut pas oublier que ce fut
lui qui s'alla rendre prifonnier . Cependant
fans avoir égard à fon rang , au
facrifice qu'il avoit fait de fa liberté ,
à la préfomption enfin qui parloit en ſa
faveur , il fut traité avec une inhumanité
dont il n'y a prefque point d'exemple.
Jamais criminel dévoué au fupplice ,
n'effuya une priſon plus affreuſe . Cette
peinture ,dans l'Ecrivain , eft un morceau
des plus touchans. Depuis Belifaire on
n'avoit pas vu un exemple plus frap
pant des injuftices de la fortune. En un
mot , la rage de la haine alloit fi loin
qu'on accufa le Maréchal de s'être dondé
au Diable ; & c'étoit dans les beaux
jours de notre Littérature & de notre
raiſon, qu'on oſoit férieuſement s'armer'
de pareilles extravagances. Luxembourg,
OCTOBRE. 1764. 91
l'homme le plus généreux , ne put cependant
jamais parvenir à étouffer fon
reffentiment contre les Auteurs de fa
perfécution , & principalement contre la
Reynie. Le Maréchal fort de la Baſtille ,
& eft exilé dans fes terres. Il feroit
difficile d'exprimer quelle futfa douleur ;
il s'étoit attendu à être vengé : mais on
avoit fait entendre au Roi que ce Général
, quoiqu'exempt de crime , n'étoit
pas dévot ; & d'ailleurs Louis XIV.
avoit pour principe de foutenir ſes Miniftres
en tout & contre tout. Il eft
rappellé à la Cour pour faire auprès de
fon Maître les fonations de Capitaine
des Gardes : fon retour n'empêcha point
qu'il n'effuyât tous les défagrémens
toutes les mortifications , tant l'inimitié
de Louvois , étoit active & vigilante
mais le chagrin que fentir le
plus vivement le Maréchal , c'étoit
l'indifférence d'un Maître qu'il avoit fi
bien fervi. Réfolu de luter contre la
fortune , ce grand homme fe lie d'amitié
avec un de les égaux en mérite , en génie
; il s'attache à Colbert, dont M. Déformeaux
nous fait le portrait le plus
brillant & en même temps le plus fidèle .
»>Quel eft, s'écrie -t -il ,le citoyen à qui le
»nom feul de Colbert n'infpire pas le plus
2 MERCURE DE FRANCE.
vif intérêt ? C'eſt à lui que la France
» doit fes Manufactures, fon Commerce,
» fes Colonies , fa Marine , fon Eclat &
fa profpérité . Cet homme unique par
» la fageffe & la profondeur de fes vues,
» par un difcernement exquis , par un
courage & une grandeur d'âme dignes
» de fon élévation , n'eut jamais d'autre
» point de vue que la vraie gloire du
» Roi , & la félicité publique. Il dé-
» brouilla les finances , qui avant lui
» étoient un cahos ; il les régit avec un
ordre , qui depuis a fervi de modéle
» aux Nations les plus éclairées de l'Eu →
rope. Ce fervice le plus grand qu'on
puiffe rendre à un Etat après celui
» de le défendre , lai eût mérité , des fta
» tues à Athènes & à Rome ; mais ce ne
fut que le premier qu'il rendit à nos
» ingrats ayeux. A fa voix , la Toile, l'Aile
Marbre s'animerent pour
» produire des chef- doeuvres compara
» bles à ceux de l'Antiquité. Sous les auf-
» rain
pices , les Sciences , la Littérature ,
» tous les Arts parvinrent à ce degré de
» fublimité qui ne laiffe aucune Nation
de l'univers au- deffus de la Françoife.
» Colbert chercha toute fa vie , & il mé-
» rita de découvrir & de récompenfer
» le Génie , les talens , & la vertu ,
OCTOBRE. 1764 . 93
39
» Si l'âme magnanime de Louis XIV
» n'eût confulté que celle de ce grand
» homme, elle cût été moins touchée de
» l'éclat qui fuit les Conquérans . A la
place de Lauriers teints de fang & ar-
» rofé de larmes, ce Prince n'et été cou-
» ronné que des Myrthes & d'Oliviers ,
» On a ofé reprocher dans ce fiécle
» léger & fuperficiel à Colbert , d'avoir
» négligé la culture des terres , pour
» ne s'occuper que du Commerce & des
Arts : ce reproche eft dicté par l'ignorance
ou la mauvaiſe foi . Qui ignore
» que la France exportoit, fous fon Miniftère
, une quantité étonnante de
Bleds ? Avant lui le Royaume comp
» toit plus d'un million de citoyens
» en proie à la misère & à l'opprobre
» faute d'induftrie & de travail ; il fçut
les employer utilement. Enfin après
» une adminiſtration de 23 ans , il laiffa
la France plus riche , plus peuplée ,
» plus éclairée qu'elle ne l'avoit été de-
" puis le commencement de la Monar.
chie. » Révocation de l'Edit de Nantes
; coup mortel dont à jamais faignera
l'Etat. Le Prince d'Orange monte à
grands pas au Trône, dont il précipitoit
fon beau père . L'heureux ufurpateur s'y
place. La vengeance armoit en faveur
94 MERCURE DE FRANCE.
des Alliés , un Peuple de Réfugiés François.
Louvois fait quelques avances pour
fe raccommoder avec Luxembourg. Les
grandes âmes font affectées plus vivement
plus profondément que les autres , tout
y prend le caractére & le feu de la paffion.
Le Maréchal fut irréconciliable ; &
le Miniftre plus furieux de cette fauffe
démarche , reprit toute fon animofité .
Nos ennemis ( en 1690 ) forment le
projet de déborder comme un torrent
de tous côtés dans la France : mais
c'étoit fur-tout dans les Pays bas que fe
préparoient les plus noirs orages. Luxembourg
vole à la tête de nos troupes.
L'éternel obftacle qu'il avoit à combat .
tre, étoit la haine inextinguible du Marquis
de Louvois qui , du cabinet , fembloit
pourfuivre le Général dans les armées .
Bataille de Fleurus , une des plus éclatantes
& des plus completes que la
France ait jamais remportées. Luxem
bourg fe montre digne de la victoire
par fa modeftie & fon humanité . Si
jamais victoire a dû être principalement
attribuée au génie d'un Chef , c'eſt
celle de Fleurus ; mais le premier des
éloges que mérita le Héros
ce fut
en quelque façon d'avoir changé les
âmes. Jufqu'à ce combat , les ennemis
OCTOBRE . 1764. 95
& les François mêmes s'étoient fouvent
montrés indignes du nom d'hommes
, par leurs cruautés réciproques : le
Maréchal en fit des coeurs fenfibles . Son
camp & celui de Guillaume n'étoit pas
moins l'Ecole de la politeffe , de la
franchiſe & de la générofité , que de la
valeur , des connoiffances & des talens
Militaires. La campagne de Flandres
fut couronnée par un fuccès éclatant.
Il eût été encore plus décifif pour
le bien de l'Etat , i la Cour avoit
laiffé agir le Général felon fes vues .
Qu'on n'oublie pas cette belle action de
Luxembourg au- deffus de tous les triomphes
: l'impitoyable Louvois lui écrivoit
de briler une Ville nommée Halle
le Maréchal refufa fans héfiter , d'éxécuter
cet ordre . L'idée feule de réduire
à la plus affreufe indigence fix à fept
cent familles , étoit une image qu'il ne
pouvoit fupporter, Il laiffa fubfifter cette
Ville infortunée , à laquelle il fe contenta
d'impofer une contribution modique .
Nouveau champ de lauriers pour ce grand
Homme. Combat de Leufe . Mort du
cruel ennemi de Luxembourg. Mais
Barbéfieux qui n'avoit à peine que
vingt -trois ans hérite à la fois &
de la place & de la haine de fon
2
6 MERCURE DE FRANCE .
?
père . Journée célébre , fi connue dans
nos Annales fous le nom de Steinker
que. Pendant que toute la France répétoit
avec des acclamations celui de
fon défenfeur , les ferpens de l'inquié❤
tude & de l'envie pouffoient leurs
fifflemens à la Cour. Il fallut que le
Roi indigné prît le parti de fon Gé
néral. L'hiftorien , en proclamant fon
héros , ne laiffe jamais fon enthoufiafme
maîtriſer le fentiment de juftice
que nous devons à nos ennemis . Il
eft le premier à louer Guillaume à
nous le repréfenter toujours battu ;
toujours invincible, & jamais au- deffous
du héros , puifque ce caractère eft
indépendant des injures de la fortune.
Luxembourg devient Généraliffime des
Troupes Françoifes dans les Pays bas
Bataille de Nerwinde. Ce Maréchal
parut dans cette fanglante journée .
quelque chofe de plus qu'humain
volant partout , encourageant tout ,
conduifant lui - même les bataillons
& les efcadrons à la charge. La perte
des ennemis monta à dix - huit mille
hommes tués noyés ou pris . Au
retour de la Campagne , Luxembourg
s'étoit rendu avec les Princes à Notre-
Dame , pour affifier à la cérémonie
du .
OCTOBRE, 1764. 97
,
du Te Deum . Le Prince de Conti le
prend par la main en criánt , Place
place au Tapiffier de Notre - Dame.
» Cette qualité étoit certainement due
» à ce grand Général qui avoit orné
» les voutes du Temple de trois cens
» drapeaux ou étendarts arrachés aux
» plus belliqueufes Nations de l'Uni-
» vers ..... Au refte les éloges & les
» acclamations du Public étoient la
» feule récompenfe des travaux du Ma-
" réchal ; fes victoires ne lui avoient
» procuré à la Cour ni plus de crédit ,
» ni plus de faveur. Au retour de
cette Campagne qui excitoit l'admiration
de toute l'Europe , loin de
» recevoir du Roi l'accueil que mé-
» ritoient fes fervices , ce Prince ne
» lui parla non plus que s'il étoit
» revenu d'une de fes Terres.
"
: "
Quel champ de réfléxions pour des
Lecteurs philofophes ! Le Maréchal
accablé de dégoûts , de chagrins ,
s'écrioit j'ai gémi dans une affreuſe
prifon par la haine & l'autorité
d'un Miniftre implacable ; ma
» fanté a été ruinée à la Baftille , ma
fortune à la tête de Armées . Après
» une difgrace injufte & éclatante , on
» me rappelle au commandement fans
II, Vol
22
E
98 MERCURE DE FRANCE.
» que je l'aye follicité. La fortune
» favorife mes efforts , j'ai gagné qua-
» tre combats , j'ai foutenu la gloire
des armes Françoifes : quelle fatisfaction
ai je reçue ? des traitemens
» indignes qu'on me fait éffuyer. Quel-
»les récompenfes
m'ont valu mes tra-
» vaux ? On me dénie la juftice qu'on
» ne pourroit refufer aux derniers des
» hommes ; on me dépouille de mes
» biens ; on refufe à mes Enfans un
» rang qu'ils tiennent de la naiffance ;
,, on combat fans ceffe mes vues , en-
» fin dans le temps que toute la Fran-
» ce paroît applaudir à mes fuccès , le
» Roi ne me donne pas feulement la
» confolation
de me témoigner
s'il
» eft content ou non de ma conduite &
» de mes fervices . Dans ma retraite où
,, me condamnent l'indifférence
du Prin-
» ce, la haine du Miniftre & le dépériffe-
» ment de ma fanté , je n'aurai à gémir
» que comme citoyen des malheurs qui
» menacent l'Etat ... Les lauriers dont la
» France eft couronnée ne fe flétri-
» ront point entre mes mains &
"3
perfonne ne me reprochera de n'avoir
» pas fait tout ce qui dépendoit de moi
» pour prévenir des défafires que je
» n'envilage qu'en frémiflant. C'est par .
OCTOBRE . 1764 . 99
ces plaintes amères que Luxembourg
foulageoit dans le fein de fes amis les
amertumes dont il étoit dévoré . Mais
le confeil de ces mêmes amis , les prières
de fes enfans , le defir fi naturel à un
grand homme de forcer fon Prince à
l'aimer à force de fervices , & plus encore
l'amour de la patrie à laquelle il
ne pouvoit fe diffimuler qu'il fût néceffaire,
le firent triompher de fes dégoûts :
il renonça à fes idées de retraite . Enfin
Luxembourg fert encore fon Maître &
l'Etat avec ce zéle héroïque qui lui
étoit propre . Il étoit prêt à triompher
de l'envie , de la haine , de la calomnie ,
ainsi qu'il avoit triomphé de nos ennemis
, lorfqu'une maladie imprévue vint
nous l'enlever . Il fe prépara à la mort
avec la fermeté qui lui étoit naturelle ;
il ne fe remplit que de fa fin , qui fut
à la fois celle d'un Sage & d'un Chrétien
. Ce fut l'illuftre Fénelon qui recueillit
fes derniers foupirs . Il s'écria en
mourant : » qu'il auroit préféré à l'éclat
de tant de victoires qui lui devenoient
» inutiles au Tribunal du Juge des Rois
» & des Héros , le mérite d'un verre
» d'eau donné aux pauvres pour l'a-
" mour de l'Etre fuprême : paroles mémorables
que doivent retenir tous les
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Lecteurs , & qui prouvent bien que la
dernière action de bienfaifance eft audeffus
de toutes les victoires , au jugement
même d'un grand homme dont
l'éclat militaire avoit fait la réputation .
Il faut lire dans M. Déformeaux les
juftes éloges qu'il donne au Maréchal
de Luxembourg , & que la poftérité répétera.
Bornons - nous feulement à dire
que l'Hiftorien n'eft jamais inférieur à
fon fujet ; qu'il a fçu avec un art infini
lier l'hiftoire générale à l'hiftoire particulière
; que fon ftyle eft à la fois noble
& rapide , brillant fans antithèſes ,
uniforme dans fa variété , & furtout
nourri de cette chaleur de génie qui
eft un des premiers traits du talent
d'écrire . Ce qu'on ne fçauroit trop louer
dans l'Auteur , & ce qui le diftinguera
de fes rivaux , c'eft ce pur amour
de la vérité qui ne lui fait point diffimuler
les défauts du Héros auquel il
paroît le plus attaché ; auffi fes louanges
en deviennent - elles plus flatteufes
plus intéreffantes. M. Deformeaux répand
partout l'âme d'un Patriote fans
prévention , & d'un Philofophe fans
enthoufiafme. De tels Ecrivains méritent
d'être cités avec leurs Héros ,
OCTOBRE. 1764. ΙΟΙ
MÉLANGES intéreſans & curieux
ou Abrégé d'Hiftoire Naturelle , Morale
, Civile & Politique de l'Afie ,
l'Afrique , l'Amérique & des Terres
polaires ; par M. R. D. S *** ; cinq
volumes in 12. A Paris , chez Dehanfy
, Mufier fils , & Panckoucke,
Libraires.
Extrait des quatrième & cinquiéme Volumes.
CES deux Volumes font entiérement
confacrés à ce qui concerne la Chine.
On n'en fera point furpris , fi l'on confidére
que cet Empire peut le diſputer
à tous les Etats de l'Europe réunis ,
pour l'étendue & pour la population .
Le fameux Marc- Paul,Vénitien , auquel
on doit la première relation de la Chine ,
n'en fut point cru fur fa parole , dans
tout ce qu'il rapportoit de l'ancienneté
de cette Monarchie , de la fageffe de
fes Loix , de fon commerce floriffant ,
de la multitude prodigieufe de ſes habitans
, de leur induftrie pour les Arts &
de leur ardeur pour les Sciences. Mais le
E iij
T02 MERCURE DE FRANCE.
temps & l'expérience ont diffipé les préjugés.
« L'incertitude , dit l'Auteur , fit
» place à la conviction , & celle - ci en-
» traîna la furpriſe & l'admiration . De-
" puis cette époque , le nombre des
» relations s'eft multiplié à l'infiní : ce-
» pendant , ajoute - t-il , on ne peut fe
» flatter encore de connoître parfaite-
» ment cet Empire & fes productions ».
Si quelqu'un peut nous donner là - deffus
des connoiffances fatisfaifantes
c'eft affurément M. de S *** . Il a fait
toutes les recherches néceffaires. Nonfeulement
il a analyfé le grand Ouvrage
du P. Duhalde , mais il a auffi confulté
Marc Paul, Emmanuel Pinto , Navarette
, Efpagnol & Miffionnaire Dominicain
, les Voyageurs Hollandois , Gemelli
Carreri , Laurent Lange , Envoyé
du Czar Pierre à l'Empereur de la Chine ,
Le Gentil , Y sbrant-Īdes , l'Amiral Anfon
, l'Ouvrage de M. de Guignes & -
plufieurs autres.
La Chine , à compter depuis les limites
qui ont été réglées avec le Czar , n'a
pas moins de neuf cens lieues d'étendue ,
jufqu'à la pointe la plus méridionale de
l'ifle de Hay- Nang. Elle fe divife en
quinze Provinces , dont la plus petite ,
au rapport du P. Lecomte , eft fi fertile
OCTOBRE. 1764 . 103
& fi peuplée , qu'elle pourroit feule
former un Etat confidérable . Si cet Empire
jouit d'une heureufe abondance , il
en eft redevable autant à la fertilité
& à la bonté de fes terres , qu'à la
grande quantité de rivières de ruiffeaux
, de torrens , de lacs dont il eft
arrofé . Les Chinois en tirent de grands
avantages , par une multitude de canaux
qui fervent à fertilifer les terres & à établir
une communication aifée d'une
Province ou d'une ville à une autre ; "&
pour ne point interrompre les routes par
terre , ils ont élevé d'efpace en efpace
fur ces canaux , des ponts de fix ou fept
arches , dont celle du milieu eft extrêmement
haute .
Le plus confidérable de ces canaux ,
qu'on peut regarder comme une des
merveilles de la Chine , eft appellé Canal
Royal. Il a trois cens lieues de
long , & coupe la Chine du Nord au
Sud. L'Empereur Chi- tsou ayant établi
fa Cour à Pékin , le fit conftruire pour
approvifionner fa réfidence de toutes les
chofes néceffaires. A une journée de
Nankin le Canal Royal tombe dans un
grand fleuve appellé le Kiang . De celui-
ci on entre dans un lac de la Province
de Kiang-fi , que l'on quitte en-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fuite pour monter une autre rivière ,
qui conduit à Canton . Toutes ces rivières
& ces canaux font fi bien ménagés ,
qu'on peut voyager
très- commodément
depuis Pékin jufqu'à Canton , c'eſt- àdire
, faire environ fix cens lieues dans
cet Empire , toujours en batteau.
Mais les voyages par eau ne fe font
pas , à beaucoup près ,, auffi commodément
dans toute la Chine . Il y a en plufieurs
endroits des torrens , que tout
autre que des Matelots Chinois n'oferoient
feulement regarder fans frayeur.
Leur adreffe à naviger fur ces torrens ,
dit le P. Lecomte , a quelque chofe de
furprenant & d'incroyable. Dans la
Province de Fo -kien , il fe trouve un de
ces torrens , fur lequel on eft pendant
huit ou dix jours , dans un danger continuel
de périr. Les chûtes d'eau y font
très -fréquentes , ou toujours brifées par
mille pointes de rochers , qui laiffent à
peine la largeur néceffaire au paffage
de la barque. Veut- on éviter un écueil
on tombe dans un autre ; & une foule
d'autres menacent encore fi on eft
affez heureux pour éviter les premiers.
Le plus grand bonheur qui puiffe arriver,
& que le P. Lecomte a eu deux
fais , c'eft de fe brifer dans un endroit
OCTOBRE. 1764
105
peu éloigné du bord : alors on fe fauve
à la nage , fi on a affez de force pour
fe tirer du torrent. Les barques qu'on
employe à cette navigation , font d'un
bois mince & fort leger ; mais on prend
la précaution d'en divifer le dedans en
cinq ou fix foutes féparées par de bonnes,
cloiſons ; de façon que quand elles
font eau , il n'y a que la partie où eft
la voie d'eau qui fe remplit , & on a le
temps de reboucher cette voie . Je ne
crois pas , ajoute- t-il , qu'on doive
appeller navigation l'art de conduire ces
barques dans les torrens : c'eft plutôt un
manége . Il n'y a point de cheval dreffé
qui travaille avec plus de feu fous la
main d'un Ecuyer , que le font ces
batteaux dirigés par des Matelots Chinois.
L'Hiftoire naturelle des animaux &
des végétaux qui fe rencontrent à la
Chine , eft très - bien traitée dans le quatriéme
volume de cet Ouvrage , mais
toujours dans le plan de l'Auteur , c'eftà-
dire , en ne s'attachant qu'aux chofes
les plus piquantes & les plus curieufes.
Quant à celle des minéraux , M. de S***
a eu recours aux lumières d'un habile
Académicien , qui a toujours donné fes
foins à l'étude de la Nature , particu
E v
406 MERCURE DE FRANCE.
liérement dans la Minéralogie . Ce Sa
vant lui a permis d'ufer d'un Recueil
d'obfervations qu'il a faites fur la Minéralogie
de la Chine ; & M. de S *** a
cru ne pouvoir mieux faire que d'imprimer
ce Mémoire , tel qu'il l'a reçu des
mains de fon ami : c'eft un très-bon
préfent qu'ils font l'un & l'autre au
Public.
Avant que de donner la defcription
des principales villes de l'Empire Chinois
, l'Auteur en préfente une idée générale.
Qu'on fe figure , dit-il , des
villes tournées au midi , prèfque toutes
de figure quarrée ; de hautes murailles
qui dérobent en- dehors la vue des maifons
, & qui font flanquées , d'eſpace
en efpace , de tours rondes ou quarrées
; ces murailles ceintes de foffés ou
fecs ou pleins d'eau. Qu'on ajoute au
milieu de ces villes d'autres tours de
différentes formes à fept , huit ou neuf.
étages , des arcs de triomphes dans les
rues , d'affez beaux Temples confacrés
à la Religion , des monumens confacrés
en l'honneur des Héros de la Nation
en tout genre , quelques Edifices publics
plus vaftes que magnifiques , des Places
plus commodes qu'élégantes , des rues
ordinairement larges , des maifons à un
OCTOBRE . 1764 . 107
feul étage , grand nombre de boutiques
bien ornées de porcelaines , de foie , de
vernis , des espéces de pilaftres placés
devant chaque boutique pour porter les
enfeignes des Marchands on aura un
tableau fidéle de toutes les villes de la
Chine & de leurs beautés .
, Nous allons entrer avec l'Auteur
dans quelques détails fur la ville de Pékin
, qui eft aujourd'hui la Capitale de
la Chine , & qui paroît propre à faire
concevoir une idée des Coutumes &
de la population de ce vafte Empire.
Cette Ville , fans y comprendre les
fauxbourgs , qui font au nombre de
treize , tous fort confidérables , a , fuivant
le rapport du P. Lecomte , fix grandes
lieues de circonférence ; & malgré
fon étendue on y eft , prèfque par- tout,
affiégé par la foule. La multitude qu'on
voit dans les rues eft toujours fi grande ,
qu'on croiroit que toute une Province
y eft venue fondre pour quelque ſpectacle
extraordinaire . A chaque pas les
perfonnes de diftinction feroient arrêtées
, fi elles n'avoient le foin de se faire
précéder d'un Cavalier , qui écarte la
foule en criant de faire place. L'ufage
des perfonnes aifées eft de fortir en
chaife & quelquefois à cheval . En beau-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
·
coup d'endroits on trouve à louer des
chevaux , des mules ou des chaiſes à
porteurs. Les Muletiers font obligés demener
leurs bêtes par la bride , afin de
fe faire paffage plus aifément.
A juger du nombre des habitans de
Pékin par la foule qui fe voit dans les
rues , on ne craindroit pas d'éxagérer
dit M. de S*** , en le faifant monter à
quatre à cinq millions ; mais on aura
beaucoup à rabattre , ajoute-t- il , en
confidérant que la plupart des gens de
métier & les pauvres n'ont point leur
domicile dans cette Capitale : ils habitent
toute l'année dans des barques
dont fon Port eft couvert , & qui forment
dans fon enceinte une Cité flottante
, non moins peuplée que la terre
ferme. Il fe rend tous les jours à Pékin
un très - grand nombre de payfans , qui
apportent toutes fortes de denrées . Cette
affluence multiplie les voitures , les chariots
, les chameaux , toutes les bêtes de
charge & leurs conducteurs ; mais tout
ce peuple ne doit pas être compté parmi
les habitans. D'ailleurs la plupart des
ouvriers ne travaillent point chez eux ,
mais dans les maifons des Particuliers.
Ils courent continuellement les rues
pour chercher pratique ; jufqu'aux ForOCTOBRE
. 1764. 109
gerons , qui portent avec eux leur enclume
& leur fourneau pour les Ouvrages
ordinaires : les Barbiers même ,
fi l'on en croit les Miffionnaires , fe
proménent dans les rues , un fauteuil
fur les épaules , le baffin & le coquemar
à la main. Mais ce qui contribue principalement
à augmenter la cohue , c'eft
que toutes les perfonnes riches , même
d'une condition médiocre , fortant en
chaife ou à cheval , fe font fuivre de
plufieurs domeftiques. Quand un Mandarin
ou Juge eft en marche , tous ceux
qui compofent fon Tribunal le fuivent
en cérémonie , & font une efpéce de
proceffion . Les Princes du Sang , les
Seigneurs de la Cour , ne paroiffent jamais
qu'accompagnés d'un gros de Cavalerie
; & comme ils font obligés de
fe rendre pièfque tous les jours au Palais
Impérial , leur cortége feul pourroit
remplir une bonne partie de la ville.
Malgré ces confidérations , il y a lieu
de croire qu'on ne peut guères compter
moins de deux millions d'Habitans à
Pékin.
Cette ville fi peuplée & fi bruyante
pendant le jour , paroît pendant la nuit
une efpéce de défert , où regnent un
calme parfait & un filence profond.
110 MERCURE DE FRANCE.
Point d'ordre mieux établi , point de police
plus admirable , point de tranquillité
plus affurée qu'à Pékin . Il eſt très- rare
qu'en plufieurs années on y entende parler
de gens affaffinés ou de maifons forcées
par des voleurs. La ville eft partagée
en une infinité de quartiers , foumis à
certains Chefs , qui ont infpection fur
dix maifons , & qui rendent compre au
Gouverneur de tout ce qui fe paffe dans
leur district . Les maifons d'un même
quartier doivent fe défendre & fe garder
mutuellement. S'il s'y commet un
vol ou quelque autre crime , elles en
font toutes refponfables. Un père de
famille répond auffi de la conduite de
fes enfans & de fes domeftiques.
Toutes les grandes rues ,
tirées au
cordeau d'une porte à l'autre , font garnies
de corps-de - garde . Jour & nuit font
là des foldats , l'épée au côté & le fouet
à la main , pour frapper fans diftin &tion
ceux qui font quelque défordre . Ils ont
auffi le droit d'arrêter quiconque leur
réfifte ou excite des querelles. Les petites
rues , qui aboutiffent aux grandes ,
ont des portes faites de treillis de bois ,
qui n'empêchent pas de voir ceux qui y
marchent. Les corps de- garde , placés
dans la grande rue vis-à -vis de cellesOCTOBRE
. 1764. 171
ci , les obfervent , & mettent au milieu
de ces petites rues , une fentinelle qui fe
proméne de côté & d'autre . Dès que la
nuit eft arrivée , on ferme les portes à
treillis , & on ne les ouvre qu'à des gens
connus , qui ont une lanterne à la main
& de bonnes raifons pour fortir. Il y a
dans chaque ville de groffes cloches , ou
un tambour d'une grandeur extraordinaire
, qui fervent à marquer les veilles
de la nuit . Chacune eft de deux heures :
la première commence vers les huit
heures du foir . Pendant les deux heures
de cette première veille on frappe
de temps en temps un coup fur la cloche
ou fur le tambour : pendant la feconde ,
on frappe deux coups , & ainfi de fuite
aux autres veilles ; de forte qu'en quelque
temps que l'on s'éveille pendant la
nuit , ces coups de cloches ou de tambours
indiquent à - peu -près l'heure qu'il'
eft.
Les bornes de nos extraits ne nous
permettent pas de nous étendre davantage
fur cet agréable Ouvrage , dont
l'Auteur promet encore trois ou quatre
volumes , qui paroîtront fans faute dans
les premiers mais de l'année prochaine .
112 MERCURE DE FRANCE .
ANNONCES DE LIVRES.
HISTOIRE Militaire de S. A. S. Mgr
le Prince Ferdinand , Duc de Brunfwic
& de Lunebourg ; contenant la dernière
Guerre entre la Grande- Bretagne
& la France en Allemagne , depuis la fin
de l'année 1757 , jufqu'à la Paix de Verfailles
; compofée fur les Mémoires de
S. A. S. par M. W, enrichie des Cartes
& des Plans néceffaires , levés fur les
lieux ; par M. le Colonel de Bawn ;
contenant la fin de la Campagne de
1757 & la Campagne de 1758. A La
Haye , chez Pierre Goffe , Junior &
Daniel Pinet , Libraires. M. DCC .
LXIV.
Cet Ouvrage contienda trois volumes
grand in-folio , fur du beau papier
d'Hollande , & en caractères neufs
orné d'un grand nombre de vignettes
culs - de-lampe , Cartes & Plans néceffaires
, tous gravés par le fameux J.
Van der Schley. On affure que l'Auteur
de cette Hiftoire a puifé dans les
fources les plus fùres . Les grandes dépenfes
que demande l'exécution , obligent
les Libraires à fe fervir de la voie de la
OCTOBRE . 1764. 113
foufcription , & en voici les principales
conditions. Le prix du Livre ſera d'environ
f. 60 argent d'Hollande. Le premier
Volume fera délivré en 1765 ,
en foufcrivant ; le fecond en 1766. Le
troifiéme en 1767. Les noms des Soufcripteurs
feront imprimés par ordre
alphabétique à la tête du premier Volume.
La foufcription fera ouverte
jufqu'au premier Novembre de cette
année 1764 ; après ce temps -là , l'Ouvrage
fe vendra vingt pour cent de
plus que le prix de la foufcription. On
foufcrit à Paris chez Panckouke , rue de
la Comédie , Merlin , rue du Mont - S.
Hilaire , & Julien , à l'Hôtel de Soubife.
"
LETTRE à M. Belle- tête , Doyen de
la Faculté de Médecine de Paris , & c ;
par M. Razoux , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier , &c. fur
les inoculations faites à Nifmes ; brochure
in-4° de 34 pages. A Nifmes , de
l'imprimerie d'A. A. Belle , 1764 ; avec
approbation & permiffion .
La Faculté de Médecine de Paris
avoit demandé à celle de Montpellier
des informations fur les inoculations
pratiquées à Nifmes . M. Razoux , Médecin
de cette dernière ville , répond
114 MERCURE DE FRANCE .
aux intentions des Médecins de Paris
en lui préfentant un Journal circonftancié
de toutes les inoculations qu'il a
fuivies ; & il a obtenu des Inoculateurs ,
ou de fes Confrères , de lui faire part
de leurs obfervations. Il réfulte de tout
cela , que l'inoculation eft une méthode.
utile ; & c'est ce dont il ne fera plus
permis de douter lorfqu'on aura lù la
Lettre entière de M. Razoux, à laquelle
nous renvoyons nos Lecteurs.
LES Loifirs de M. de C *** ; à La
Haye & fe trouvent à Paris chez Duchefne
, rue S. Jacques , au Temple du
Goût , & chez tous les Libraires qui
diftribuent les Nouveautés , 1764 ; & à
Verfailles , chez Fournier , au Temple
du Goût, deux volumes in- 12 , petit for
mat. Prix , 5 livres brochés & 6 livres
reliés .
L'Auteur de ce Recueil › preffé
par fes amis de publier les petites
Piéces de vers & de profe qu'il a
compofées dans des momens de loifir
& de délaffement , n'a pas prétendu
donner un Ouvrage fini . Des occupations
plus importantes ne lui ont laiffé
que fort peu de temps à paffer. avec les
Mufes auffi : n'a-t-il voulu d'elles que de
OCTOBRE. 1764. IIS
ces faveurs légères , qu'on leur enléve
à la dérobée , & dont on s'apperçoit
qu'elles auroient été prodigues à l'égard
de M. de C ***, s'il avoit daigné s'y arrêter
plus long-temps . Nous choifirons les
morceaux les plus agréables de ce joli
Recueil , pour enrichir quelques- uns de
nos Mercures. Outre les Piéces qui appartiennent
uniquement à M. de C***
il y a auffi des Lettres de MM . de Voltaire
, Marmontel , Thomas , & de plufieurs
autres perfonnes connues dans la
Littérature .
RECUEIL des OEuvres de Madame
du Bocage , des Académies de Padoue
de Bologne , de Rome & de Lyon. A
Lyon , chez les frères Periſſe , 1764 ; &
à Paris , chez Nyon & Bauche , quai
des Auguftins ; Deffaint & Saillant
rue S. Jean de Beauvais ; Duchefne &
Durand , neveu , rue S. Jacques ; Rozet
, rue S. Severin ; Panckouke , à côté
de la Comédie Françoife. On en trouve
des Exemplaires très- beaux , & en grand
papier , chez Bauche , quai & auprès
des Auguftins ; trois volumes in-8 ° . petit
format , ornés de jolies gravures .
On connoît la plupart des Ouvrages
qui compoſent ce Recueil ; ils ont valu
116 MERCURE DE FRANCE.
à Mde du Bocage une place diftinguée
dans notre Littérature . Ses Poëmes du
Paradis Terreftre & de la Colombiade ,
& fa Tragédie des Amazones , font
connoître fes talens pour la Poëfie épique
& dramatique . Elle s'eft auffi exercée
dans le genre plus léger des Piéces
fugitives. Comme ces dernières font
moins connues , nous en mettrons quelques-
unes fous les yeux de nos Lecteurs
dans le Mercure du mois prochain ; &
nous rendrons compte en même temps
des autres Ecrits du même Auteur , qui
paroiffent aujourd'hui pour la première
fois.
DES Paffions , par l'Auteur du Traité
de l'Amitié ; à Londres , & fe trouve
à Paris chez Defaint & Saillant , rue
S. Jean de Beauvais , un volume in-8°
orné de belles Eftampes.
Nous avons déja beaucoup d'Ouvrages
fur cette matière ; mais nous
croyons qu'on peut encore lire celui- ci
avec utilité on y trouve des chofes
fortement écrites , & auffi neuves que
le fujet puiffe le comporter.
HISTOIRE de la difpofition & des
formes différentes que les Chrétiens ont
OCTOBRE. 1764. 117
données à leurs Temples , depuis le
règne de Conftantin- le- Grand , juſqu'à
nous ; par M. Leroy , Hiftoriographe de
l'Académie Royale d'Architecture , &
Membre de l'Inftitut de Bologne. A
Paris , chez Defaint & Saillant , Libraires,
rue S. Jean de Beauvais , 1764,
avec permiſſion ; brochure in - 8° , de go
pages.
Cet Ecrit hiftorique & théorique préfente
un tableau des changemens que
la forme de nos Eglifes a éprouvés depuis
Conftantin , jufqu'à celle de Sainte
Genevieve & dela Magdelaine , que l'on
conftruit à Paris fous la protection de
LOUIS XV. Ce tableau n'offre que des
defcriptions générales & peu détaillées.
Plus étendues , elles euffent coupé la
chaîne de l'Hiſtoire , fans fatisfaire entiérement
les Lecteurs curieux de connoître
à fond ces monumens. Une figure
, quelque petite qu'elle foit , fait
mieux connoître , & plus promptement,
la difpofition d'un édifice , que le difcours
le plus clair : c'eft ce qui a déterminé
M. Leroy , à faire graver à la fin
de fon Hiftoire , dans un ordre chronologique
, & à-peu près fur la même
échelle , la fuite de tous les Temples
dont il a eu occafion de parler,
118 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. de Beaumont , pour
fervir de Supplément à la Jurifprudence
des Rentes ; par M. R*** . A Amfterdam
, & fe trouve à Paris chez Leclerc ,
grand- Salle du Palais , Robin , rue des
Cordeliers ; brochure in - 8 ° . de quarante
pages , 1764.
L'Auteur de cet Ecrit prétend que M.
de Beaumont , dans fon Livre fur la
Jurifprudence des Rentes , a omis plufieurs
articles relatifs à cette matière
& entr'autres , l'article effentiel du
Douaire ; qu'il a erré dans quelquesuns
, & que dans d'autres , il n'a point
dit tout ce qu'il convenoit de dire. C'eft
pour fuppléer à ces erreurs , à ces imperfections
& à ces omiffions , que M.
K*** a publié cette brochure , dont il y
a apparence que M. de Beaumont profitera
dans une feconde édition de fon
Livre.
L'INCONSTANT fixé , Comédie en
trois Actes , mêlée d'Ariettes , par M.
Gamniride , imprimée en Août 1764 ;
prix , 24 fols. A Paris , chez Claude
Hériffant , rue Neuve- Notre - Dame ,
avec approbation & privilége du Roi ,
in- 8°.
Cette Piéce , qui n'a point été jouée ,
OCTOBRE. 1764. 119
& dont on parlera dans l'Article des
Spectacles , fuppofé qu'on la mette au
Théâtre eft l'amufement d'une perfonne
qui s'eft fait un jeu de peindre
d'après nature les inconféquences de fon
coeur dans fa jeuneffe . L'avis du Cenfeur
de cette Comédie & le nôtre , eft
que les Ariettes qui y font , annoncent
dans l'Auteur un talent décidé pour ce
genre de Poëfie.
ANALYSE du Tableau généalogique
& chronologique de la Maifon Royale
de France , dédié à Monfeigneur le
Comte d'Artois , par M. Clabault. A
Paris chez Auguftin- Martin Lottin
l'aîné , rue S. Jacques , au Coq , près
S. Yves , 1764 , avec approbation &
privilége du Roi, brochure in - 8°. de 24
pages.
,
Le but de cet Imprimé eft de faire
fentir l'utilité des Cartes , pour apprendre
facilement l'Hiftoire. On y explique
comment les enfans doivent fe fervir
du Tableau qui fait l'objet de cet
écrit . Le fieur Julien a acquis de M. Clabault
le nouveau Tableau généalogique
& chronologique de la Maifon de France
, en 8 feuilles de colombier qui s'affemblent
en une Carte de 8 pieds de
120 MERCURE DE FRANCE.
longueur fur trois de hauteur. Le prix
eft de 12 liv. Le fieur Julien a imaginé
- différens modéles qui rendent cette Carte
portative & commode pour s'en feryir
fur un Bureau & pour la fufpendre
dans un appartement. Les Tableaux généalogiques
font à l'Hiftoire ce que
les Cartes font à la Géographie . Celuici
ne préfente pas feulement la fucceffion
de nos Rois , il raffemble la poſtérité
entière légitime & naturelle de Robert-
le-fort , Bifayeul de Hugues Capet
& toutes fes alliances . Toutes les hiftoires
nationales ont befoin du fecours des
généalogies : l'homme inftruit & doué
de la mémoire la plus heureuſe ne peut
fe flatter de fe rappeller avec précifion
tout ce qui appartient à cette fcience
, fi étendue , fi difficile , fi compliquée
, & fi néceffaire néanmoins
pour l'utilité de l'Hiftoire . Cet Ouvrage
eft d'autant plus curieux qu'ayant le
mérite de l'exactitude & de la netteté
il répand un grand jour fur nos Annales
, en facilite la connoiffance & l'entretient.
Il n'eft pas moins utile pour
lire avec fruit l'Hiftoire de France , &
pour remarquer les fautes des Hiftoriens
qui fe font trompés dans les détails
de la filiation & de la fucceffion
des
OCTOBRE . 1764. 121
des grands fiefs & autres. Il eft accompagné
d'une analyfe qui contient des
remarques importantes pour la Nobleffe
de France.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence
des affaires d'Etat , des gazettes & des
converfations qui s'y rapportent ; avec
un ample Vocabulaire Latin - François
en quatre Volumes très- grand in- 8°.
propofé par foufcription à 11 liv. de
France. A Bafle , chez Jean-Rodolph
Im-hof & fils , Libraires . Le fieur Ju
Lien fe charge de procurer cet Ouvrage
à ceux qui fe feront infcrire d'avance.
GRAND Atlas de Géographie moderne
, politique & militaire , en 10
Volumes in-fol. de 90 à 96 feuilles
chacun.
Ce grand Ouvrage eft compofé de
Cartes Nationales & autres qui ont paru
en France en Angleterre , en
Hollande , en Suéde , en Ruffie ,.en
Allemagne & en Italie. Le fieur Julien ,
qui s'eft chargé de fournir quelques
Exemplaires de cet Atlas , entreprend
d'en completter vingt , & de les faire imprimer
fur du papier chapelet d'Auvergne
de la première beauté , qu'il a
II, Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
4
fait fabriquer exprès . Un défaut trèseffentiel
dans beaucoup de Cartes , eft
l'inexactitude de l'enluminure caufée
par l'ignorance ou la négligence de ceux
qui les vendent ; il n'en fera pas de même
de celles qui compofent cet Atlas
elles feront toutes enluminées àParis avec
le plus grand foin. On conçoit de quelle
importance doit être un pareil Ouvrage .
Ceux qui fe feront infcrire pour les
Exemplaires qui ne font pas encore retenus
, feront préférés à tous les autres . Le
fieur Julien n'a pas cherché à multiplier
les Volumes fans néceffité ; il rendra
raifon du choix qu'il a fait , dans un avertiffement
qui fera imprimé avec la Liſte
des Cartes,
Table des Volumes & leur prix.
Tome premier. Cartes générales des
quatre parties du Monde , & Cartes particulières
fur l'Afie , l'Afrique & l'Amérique
, 96 feuilles , 128 liv.
Tome II. France & Lorraine , 91
feuilles , 106 liv. 10 f.
Tome III, Les dix-fept Provinces des
Pays- Bas , 90 feuilles , 104 liv. 15 fols.
Tome IV. France Eccléfiaftique , ou
Diocèfes de la France , par ordre alphaOCTOBRE.
1764. 123
bétique , 101 feuilles , 104 livres 5
fols .
Tome V. Allemagne. Premier Volume
, contenant le Cercle d'Autriche &
les Etats de Bohême , 93 feuilles , 133
liv . 10 f.
Tome VI. Allemagne. Second Volume
contenant les Cercles de Bavière
, Franconie , Haute & Baffe Saxe ,
92 feuilles , 112 liv. 10 f.
Tome VII . Allemagne . Troifiéme
Volume , contenant les Cercles de
Souabe , Haut & Bas Rhin & Weftphalic
,,
95 feuilles , 117 liv. 15 f.
Tome VIII. Ifles Britanniques , Efpagne
& Portugal , 94 feuilles , 171 liv.
Tome IX. Suiffe , Italie , Hongrie &
Turquie d'Europe , 95 feuilles , 121 liv.
5 fols.
Tome X. Scandinavie , Ruffie & Pologne
, 90 feuilles , 121 liv. 10 f.
Total , 1221 livres.
Le prix de cet Atlas eft de 1200 livres
payable :
En fe faifant infcrire 120 liv.
En recevant les Tomes I , II & IV ,
360 liv.
En recevant les Tomes III , V , VI
& VII , 360 liv.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Et en recevant les Tomes VIII , IX
& X , 360 liv.
;
Total , 12co liv.
HISTOIRE du Duché de Valois ,
3 vol. in-4° , ornés de Cartes , de Plans
& de Gravûres, propofée par Soufcription
, à Paris , chez Guyliin , Librairė
Quai des Auguftins , près le Pont S. Michel
au Lys d'or , & à Compiegne ,
chez Bertrand , Libraire- Imprimeur du
Roi & de la Ville;
?
Le Duché de Valois, tient un rang
diftingué entre les Provinces titrées
dont la connoiffance détaillée peut répandre
un grand jour fur plufieurs parties
de l'Hiſtoire générale de notre Monarchie
, à caufe de la nobleffe , du
rang & de la dignité des Seigneurs ,
qui ont poffédé les principaux territoires
qui le compofent . Cette Province
particulière comprend une étendue
de dix -huit à vingt lieues d'Occident en
Orient , fur dix à douze lieues du Midi
au Septentrion . Elle eft placée au centre
de l'Ile de France , & compofée de
fix diftricts ou Châtellenies. Le premier
Tome commence par une Introduction
i qui fera comme une deſcription géographique
de tout le Valois. L'ordre des
OCTOBRE . 1764. 125
faits fera chronologique. Le premier Livre
commence au gouvernement des
Gaulois , & finit l'an 511. Le fecond
Livre s'étend depuis cette dernière année
, jufqu'en 1100. Le troifiéme Livre
& les fuivans comprennent chacun l'efpace
d'un fiécle , jufqu'à la fin du dix-
Teptiéme inclufivement. Le premier Tome
contiendra l'Introduction & trois Livres
d'Hiftoire. Le fecond Tome renfermera
les quatre , cinq , fix & ſeptiémè
Livres. Le troifiéme Volume compren
dra , 1 le huitiéme Livre ; 2°. des Confidérations
fur le Gouvernement Ecclé→
fiaftique & Civil du Valois , fur les différentes
branches de commerce qu'on y
exerce , & fur les principales productions
de ce pays ; 3. des Piéces juſtificatives
, auxquelles on joindra un Super
plément , contenant des faits & des détails
, qui auront été omis ; 4°. Enfin ,
une Table générale & raifonnée de toutes
les matières contenues dans ces trois
Volumes. Chaque Livre fera divifé en
autant de chiffres qu'il y aura de fujets ;
les chiffres feront expliqués dans un
Sommaire , que l'on trouvera à la tête
de chaque Livre . Les trois Volumes font
actuellement imprimés , à l'exception
d'une partie de la Table & du Supplét
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
ment du troifiéme Tome . Les Gravures
ont été exécutées avec foin. On peut
foufcrire préfentement pour cet Ouvrage,
moyennant 26 liv. 8 f. en payant,
fçavoir ; en foufcrivant , 10 liv. 4 f : en
retirant le premier Volume le premier
Octobre 1764 , 9 liv : en retirant le fe- › 9
cond & le troifiéme Volume à la fin du
mois de Novembre fuivant , 7 liv. 4 f.
Cette Soufcription ne fera ouverte que
jufqu'à la fin du mois d'Octobre 1764.
paffé lequel temps , ceux qui n'auront
pas foufcrit payeront le même Ouvrage .
36 liv. On pourra voir chez les Libraires
défignés , les deux premiers Volumes.
ANNÉE Eccléfiaftique , ou inftructions
fur le propre du temps , & fur le
propre & le commun des Saints ; avec
une Explication des Epîtres & des Evangiles
qui fe lifent dans le cours de l'année
Eccléfiaftique , dans les Eglifes de
Rome & de Paris , in- 12. 15 volumes.
Nous ne reléverons pas le mérite de
cet Ouvrage , qui eft déja très - connu ;
c'est le produit des travaux d'un Eccléfiaftique
qui a paffé plus de trente
années dans les fonctions pénibles du
Miniſtére , tant en qualité de Vicaire &
de Déffervant, qu'en celle de Curé dans
OCTOBRE. 1764.
127
des Paroiffes d'une grande étendue. Ce
Livre contient tout ce qui eft renfermé
dans les Miffels de l'Eglife de Paris
& de Rome , les parties de l'Evangi
le & des Epîtres des Saints Apôtres , &
les Leçons tirées des autres Livres de
l'Ancien & du Nouveau Teilament ,
que l'Eglife fait lire à fes enfans dans
tout le cours de l'année ; celles des Fée- .
ries , comme celles des Dimanches &
des Fêtes y font expliquées avec cette
fimplicité qui fait aimer la vérité , L'Auteur
s'eft attaché particuliérement à faire
fentir le rapport des uns avec les autres ,
fuivant l'ordre où l'Eglife les a placés ;
on peut ajouter que fon travail fera
très - utile aux Eccléfiaftiques chargés
de l'inſtruction des Peuples. Ceux même
qui font obligés de parler tous les
jours dans la Chaire de vérité , trouveront
dans ce Recueil affez de Sujets
pour varier toutes leurs Inftructions..
Ganeau , Libraire , rue S. Séverin , pour
fe rendre à la repréfentation que plufieurs
perfonnes lui ont faite , que nombre
d'Eccléfiaftiques de la Campagne.
defireroient avoir cet Ouvrage , mais
qu'ils ne font pas en état d'en faire la
dépense ,, pour leur en faciliter l'acquifition
, donne avis que juſqu'au premier
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Décembre 1764 , il le donnera au prix
e 12 liv. en blanc , paffé lequel temps
on ne pourra l'avoir à moins de 30
livres comme il s'eft vendu jufqu'à
préfent. Comme il y a quelques perfonnes
qui n'ont que les douze premiers
Volumes , on trouvera chez le même
Libraire les Tomes 13 , 14 & 15 , au
prix de 3 liv. en blanc.
LOTTIN le jeune Libraire
, , rue
S. Jacques vis-à - vis la rue de la Parcheminerie
, Durand le Neveu , même
rue , à la Sageffe , ont acquis conjointement
du fond de Mde Veuve Durand
, les Livres intitulés :
"
DISCOURS Académiques , par
M. l'Abbé Millot , Ex - Jéfuite , dont
plufieurs ont été couronnés fur les Su--
jets fuivans Le feul amour du devoir
produit d'auffi grandes actions
que le defir de la gloire. Qu'eftque
l'efprit philofophique ? Eft-il
lus utile d'étudier les Hommes que
es Livres ? Il n'y a point de paix
pour les Méchans. C'eft une marque
le grandeur d'âme , lorfque les honeurs
rendent un homme meilleur.Com--
ien la faine critique contribue au
rogrès des talens & combien la Satyre.
OCTOBRE . 1764. 119
eft contraire. La Nation Françoiſe
perfectionnée par LOUIS XV. Les
préjugés contre la Religion ; le tout
recueilli en un vol. in-8°. petit papier
de plus de 400 pages.
LETTRES de Mde Sévigné à Mde de
Grignan fa fille , nouvelle édition confidérablement
augmentée ; 8 vol. in-12
petit format , 1764.
LETTRES nouvelles de Mde de Sévigné
( pour fervir de fupplément aux
Editions de fes Lettres qui n'étoient
qu'en 6 vol. in- 12 . ) 2 vol . grand in- 12.
RECUEIL de Lettres choilies pour fervir
de fuite aux Lettres de Mde de Sévigné
, vol. in - 12.
LA mort d'Abel , Poëme par M.
Geffner, traduit de l'Allemand en François
& c , nouvelle Edition ' exactement
corrigée , in- 12 petit papier , broché
trente fols.
Le mêmeLOTTIN vient auffi d'acquérir
le Privilége de tous les exemplaires des
Principes généraux & raifonnés de la
Grammaire Françoife , avec des Obfervations
fur l'ortographe , les accens ,
la ponctuation & la prononciation Françoife
, & un abrégé des régles de la
verfification Francoife , dédié à Mgr
le Duc d'Orléans , Premier Prince du
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
Sang , par M. Reftaut , Avocat au Parlement
& aux Confeils du Roi , neuviéme
édition revue & corrigée par
Auteur , vol. in - 12 de 680 pages , y
compris la Préface , 1764.
Abrégé des Principes de la Grammaire
Françoile , dédié aux Enfans de Fran
ce , par le même , fixiéme édition revue
& corrigée par l'Auteur , vol , in- 12,
1764 , de 127 pages fans compter l'avertiffement.
Le même Libraire avertit que par
l'appas du gain , quelques Imprimeurs
de Province malgré les risques de confifcation
de tous leurs exemplaires , &
trois mille livres d'amende , fe mêlent
de contrefaire ce Livre , de répandre
& débiter ces éditions faites à la hâte
& remplies de faute. Pour éviter ces
inconvéniens , l'Edition la plus correcte
, la dernière & faite fous les yeux
de l'Auteur portera le nom de Lottin
le jeune fur le titre ; & l'on trouvera au
dos du frontispice la fignature du même
Libraire. Quoique M. Reftaut ait intitulé
fa Grammaire , Principes généraux
& raisonnés , elle n'eft pas moins deftinée
à développer les principes particuliers
de notre Langue. On n'en jugeroit
que fur le titre , fi on la metOCTOBRE.
1764. 13
toit au rang de ces Méthodes métaphyfiques
qui ne fervent qu'à montrer
la fubtilité de leurs Auteurs. Celle - ci
ne renferme que les régles & les réflexions
néceffaires. L'ordre en eft fimple
, naturel & méthodique ; les définitions
font claires & préciſes ; les exemples
qu'elle donne à la jeuneffe font
fenfibles , prèfque tous portent avec
eux quelque inftruction , ou rappellent
un trait hiftorique . En un mot , l'Ouvrage
eft tel que M. Rollin le defiroit ;
il est fait fur le plan que cet habile
Maître a tracé dans fon plan d'études.
Les Perfonnes qui fçavent apprécier les
Ouvrages , comparent celui de M. Ref
taut à la Logique du Port Royal , &
aux autres Livres bien faits que de nouveaux
Traités fur les mêmes matières
ne font jamais tomber dans l'oubli . L'Abrégé
que M. Reftaut a donné lui- même
en faveur des Commençans , eft encore
moins expofé aux reproches de
Métaphyfique. Ce précis a mérité comme
le grand Ouvrage , les fuffrages
des Perfonnes éclairées , & qui ne jugent
pas par prévention . On peut
donner ici encore comme une preuve de
la bonté de la Grammaire de Reftaut ,
& de fon excellence fur tous les au-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
tres Traités de ce genre , les milliers
d'exemplaires qui fe font débités & qui
fe diftribuent encore tous les jours , le
nombre d'éditions faites fous les yeux
de l'Auteur ( celle-ci eft la neuvième )
fans compter toutes les furtives , &
faites fans fon aveu. On ne fe lafle
point de la lire , de la vendre & de
l'imprimer. Pendant que nous traitons
de cet objet , nous avons une obfer
vation & un fouhait à faire à ce fujet.
Dans les Maifons où l'on éléve
de jeunes Demoiſelles , il eft à remarquer
qu'après leur avoir appris la Religion
, on leur montre la Géographie ,
l'Hiftoire , la Mufique , & l'on néglige
trop la Grammaire. Il arrive qu'elles
fçavent chanter proprement , & ne
peuvent s'énoncer nettement & clairement.
Elles fçavent la Mufique & ne
fçavent parler leur Langue , ni l'écrire .
On ne fçauroit donc trop recomman- 、
der cette partie effentielle de l'éducation
aux perfonnes prépofées pour cela ;
& l'on ne peut confeiller aux Maîtres
ou Maîtreffes un meilleur Livre pour
cet objet , & qui foit plus clair & plus
méthodique que la Grammaire de M.
Reftaut , en obfervant de donner à leurs
Eléves l'Abrégé qu'il en a fait lui- même
dont nous venons de parler.
OCTOBRE . 1764. 133
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADEMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale
des Sciences de BORDEAUX , du 25
Août 1764.
L'ACADE 'ACADÉMIE de Bordeaux a tous les
ans à diftribuer un prix de Phyfique
fondé par M. le Duc de la Force en
1715 : c'est une Médaille d'or de la vaeur
de trois cens livres.
Elle en avoit deux à donner cette
année ( 1764 ) l'un compofé feulement
de cette Médaille , & l'autre compofé
l'une pareille médaille & de trois cens
livres en argent , par la réunion des deux
prix qu'elle avoit réſervés en 1762.
Pour fujet du premier de ces Prix ,
elle avoit demandé quels principes on
doit fuivre dans le mélange des terres
pour les rendre fertlles ? Aucune des
Piéces qui lui ont été envoyées fur ce
fujet ne lui a paru mériter fon fuffrage ,
& elle a réfervé ce Prix pour 1766.
134 MERCURE DE FRANCE.
" elle avoit de- Pour fujet du fecond
mandé quels font les véritables principes
de la greffe , & quels moyens on
pourroit en déduire , foit pour le fuccès .
de cette opération , foit pour la perfectionner
? Elle avoit déja propofé cette
queftion pour le fujet d'un des Prix de
1762 mais ayant alors jugé que les
Piéces qu'elle avoit admifes au concours
pouvoient fervir de baſe à un nouveau
travail , dont le réſultat pouvoit devenir
encore plus digne du Public , elle l'avoit
repropofée pour cette année , en invitant
les Auteurs de ces Piéces à leur
donner toute la perfection dont elle les
avoit cru fufceptibles .
Elle a trouvé fes vues & fon attente
remplies par la Differtation (*) qui porte
cette épigraphe :
Ergo age , naturamque juva ; namque artejuvari
Non dedignatur : quin ultrò bracchia tendit
Conanti , gaudetque fuas oftendere vires.
Et elle lui a adjugé le Prix . L'Auteur
de cet Ouvrage eft M. Cabanis de Salagnac
, Avocat au Parlement , & Membre
de la Société Royale d'Agriculture
(*) Nous l'annoncerons au Public dès qu'elle
fera imprimée.
OCTOBRE. 1764. 135
de la Généralité de Limoges , au Bureau
de Brive - la - Gaillarde .
Cette Compagnie a prévenu qu'elle
avoit deftiné le Prix courant de 1765 à
la queftion de favoir quelle eft la caufe
de la formation des montagnes ? &
qu'indépendamment de ce Prix , elle
auroit encore à diftribuer la même année
les deux qu'elle fufpendit d'adjuger
l'année dernière fur les deux Sujets
qu'elle avoit propofés :
1º. Si dans la préparation des laines
on ne pourroit point trouver un moyen
qui fans altérer leurs qualités , pût les
préſerver pour la fuite de la piquure des
infectes ; ou du moins fi dans les différentes
teintures qu'on leur donne , on
ne pourroit pas mêler quelque ingrédient
qui , fans ternir ni endommager
les couleurs , pût produire le même
effet ?
2º. S'il feroit poffible de trouver dans
le genre végétal quelques plantes du
nombre de celles qui croiffent en Europe
( autres néanmoins que les plantes
légumineufes & les bleds de toute espéce)
qui , foit dans leur état naturel , foit
pour les préparations dont elles pourroient
avoir befoin , puffent fuppléer
dans des temps : de difette au défaut
#36 MERCURE DE FRANCE.
des grains , & fournir une nourriture
faine ?
Elle regarde comme un devoir que
lui prefcrivoient fur- tout la nature &
l'importance des objets qu'elle avoit eu
en vue en propofant ces deux queſtions
de fufpendre à adjuger ces Prix , pour
s'aflurer par elle -même & par des expériences
réitérées , du mérite des découvertes
qui lui avoient été préſentées , &
ce fut dans cet objet qu'elle fe détermina
à repropoſer ces deux Sujets pour
l'année prochaine , & qu'elle exhorta
les Auteurs des différentes Piéces qui lui
avoient été envoyées , à les perfectionner
& à les enrichir des nouvelles expériences
qu'elle les invita à faire de leur
côté , fans qu'elle entendît par-là priver
de la faculté de concourir à ces Prix ,
ceux qui voudroient fe mettre fur les
rangs , & qui auroient des vues à propofer
fur ces mêmes questions.
Elle renouvelle aujourd'hui fon invitation
par les motifs de ce zèle dont elle
eft fans ceffe animée pour tous les objets
d'une utilité publique .
Elle annonce auffi qu'elle aura deux
prix à diftribuer en 1766 , compofés
chacun d'une Médaille; & pour Sujet du
premier , elle demande que l'onétabliffe
OCTOBRE. 1764. 137
le genre , & que l'on développe le caractère
effentiel des maladies épidémiques
qu'occafionne ordinairement le defféchement
des marais dans les cantons
qui les environnent ; qu'on indique les
précautions néceffaires pour prévenir ,
ces maladies , & les d'en moyens garantir
les manoeuvres , & qu'on donne une
méthode curative , fondée fur l'expérience
que l'on puiffe mettre en pratique
avec fuccès.
Pour Sujet du fecond , elle propofe
quelles font les caufes des différentes
coagulations ?
Les Differtations fur tous ces Sujets ne
feront reçues que jufqu'au premier Mai
de l'année pour laquelle ils font propofés.
ACADÉMIE
D'AMIENS.
L'ACADÉMIE célébra le 25 Août la
Fête de S. Louis , dont le Panégyrique
fut prononcé par M. l'Abbé de Richeri ,
Chanoine de la Cathédrale d'Amiens .
La Séance publique fut ouverte par
M. Tribert , Infpecteur Général des
Manufactures à S. Quentin , Directeur
138 MERCURE DE FRANCE.
de l'Académie , qui parla de l'influence
réciproque du Commerce fur l'Agriculture
& de l'Agriculture fur le Com-
>
merce.
Les autres Ouvrages qui remplirent la
Séance , furent l'Eloge de M. Peſſelier
Académicien honoraire , mort l'année
dernière , par M. Baron Secrétaire
perpétuel de l'Académie .
,
Un Effai fur le Gouvernement & les
Moeurs des anciens Amiennois & Beauvaifins
, par M. Bucquet , Procureur du
Roi à Beauvais , Académicien honoraire
.
Un Difcours fur le Charlatanifme
par M. d'Efmery , Médecin , Académicien-
Réfident.
Une Lettre en vers & en profe au Roi
Stanislas , & la réponſe du Monarque
Bienfaiteur ; une Epitre en vers aux
Grands & aux Riches , par M. Vallier,
Colonel d'Infanterie , Académicien honoraire
; avec un Eloge de M. le Comte
d'Argenfon , mort deux jours auparavant.
J'imaginois , a dit M. Vallier en arrivant
ici , ne vous offrir , Meffieurs ,
dans le tribut que vous me permettez
de vous apporter quelquefois , que les
transports d'un coeur toujours reconnoifOCTOBRE.
1764. 139
fant & plein de vos bontés . Je me faifois
un plaifir de vous faire connoître par
mon travail les nouveaux efforts que
je fais chaque jour pour me rendre digne
du titre que vous m'avez donné : &
dans ce Temple confacré par les vertus
d'un Prélat refpectable , & qui par fes
bontés devient aujourd'hui l'afyle des
Sciences & des Arts , & dans ce temps .
où je comptois cueillir avec vous des
fleurs , je n'aurois pas cru me nourrir
de trifteffe & de douleur. Me permettrez-
vous , Meffieurs , de vous entretenir
de la mienne ? C'eft la foulager
que de la faire partager à des âmes fenfibles
; & celles qui , comme les vôtres ,
le font à la gloire , ne peuvent manquer
de l'être à d'autres fentimens & aux regrets
les plus juftes. J'appris hier la mort
de M. le Comte d'Argenfon.... Il eft auffi
confolant pour moi qu'il eft flatteur
pour vous , Meffieurs , de voir à cette
nouvelle la trifteffe fe répandre dans
une Affemblée , dont la joie caractérife
ordinairement ce jour folemnel . Il eſt
donc mort ce grand Homme ; nous ne
le verrons plus ! ....Je parle à des Citoyens
; ils ont fenti toute la douceur
de fon Ministère. Je parle à des Militaires
; ils ont connu fes talens pour la par140
MERCURE DE FRANCE
tie de la guerre , dont il fut long-temps
chargé. Combien de ceux qui me font
l'honneur de m'entendre en ont reçu des
bienfaits , que la juftice de fon efprit
impartial faifoit toujours répandre à fon
Maître , fans faire de jaloux ! C'eſt un
titre de valeur , d'intelligence & d'expérience
à la guerre pour ceux qui en.
ont été gratifiés fous fon ministère ou
il plaçoit les récompenfes , ou il accor--
doit les Grades & les Ordres militaires ;
le mérite n'étoit point équivoque. Citoyens
qui le connoiflez , braves Officiers
qui avez fervi fous fon miniſtère
pleurez avec moi , pleurez ce jufte difpenfateur
des graces d'un Maître qu'il
croyoit ne jamais mieux fervir qu'en
lui indiquant ceux qui en étoient dignes.
Que de raifons , Meffieurs , m'enga- .
gent à vous faire répandre des larmes
en vous montrant tous mes regrets !
indépendamment du refpect & de l'attachement
qu'on ne peut s'empêcher
d'avoir pour le grand homme & pour
l'homme vertueux , des fentimens plus
particuliers m'y attachoient encore ; je
fus comblé de fes bontés , & la reconnoiffance
la plus vive & la plus tendre
fe joint ici à tous les autres fentimens ,
qui fans celui-là m'affecteroient encore.
OCTOBRE . 1764. 140 .
f
Que de reffources , que de tréfors j'ai
trouvé dans fon âme & dans fon efprit ,
depuis près de huit ans que mon attachement
m'avoit fixé près de lui une
moitié de l'année dans la folitude , où il
pleuroit tous les jours le malheur qu'il
avoit eu d'encourir la difgrace de fon
Maître ! Il n'eft plus cet homme unique
en fes travaux , autant qu'il étoit précieux
à la Société dans fes loifirs . Eh
dans quel temps nous eft- il enlevé ? dans
le moment où par un renouvellement
des bontés de notre Monarque , il fe
préparoît à goûter la tranquillité dans
le fein de fa famille & au milieu de fes
amis , car il en a toujours eu : le malheur
les avoit mis dans le creufet ; & s'il
lui a fait voir dans quelques - uns que fa
Place & les graces qu'ils en attendoient
avoient formé comme elles entretenoient
leurs liens , ce même malheur
tant qu'il a duré , a prouvé , à l'honneur
de l'humanité , qu'il eft des vrais
amis que l'infortune attache au lieu de
rebuter. Ce malheur , qu'il regarda toujours
comme terrible , étoit celui d'avoir
ceffé de plaire au meilleur des Maîtres.
Il ne s'eft jamais plaint des avantages
& des honneurs que fa difgrace lui
avoit enlevés ; je ne l'ai vu affecté que
142 MERCURE DE FRANCE.
•
Y
d'avoir ceffé d'être agréable aux yeux
du Monarque , qu'il adoroit , & dont il
eût encore voulu baiſer la main quand
elle s'appefantiffoit fur lui.
Je l'ai vu fouvent répandre des larmes
de tendreffe aux pieds de fa Statue , qu'il
avoit fait apporter de Paris & qu'il
avoit , pour ainfi dire , placée fous fes
yeux. Il Y fixoit fouvent de triftes mais
tendres regards , & raffuré par fon coeur ,
il croyoit lire quelquefois fur le marbre ,
qu'il fembloit animer & attendrir par
fes pleurs , qu'il étoit au moment de
rappeller les bontés de ce Monarque
Bien-aimé ! ..... Il étoit venu ce moment
; & fi le Roi lui avoit marqué qu'il
avoit ceffé de lui plaire , il s'étoit encore
mieux fouvenu qu'il lui avoit plû , &
combien fes travaux lui avoient été
agréables. Ce Maître plein de bontés
l'a bien témoigné depuis fon retour , par
l'intérêt qu'il a pris à fa fanté , par l'attention
qu'il a eue à s'en informer , &
en fe privant , pour le lui envoyer , de
l'homme célébre & de confiance qui
étoit chargé de veiller à la précieuſe
confervation de la fienne. Il lui eût
peut-être par la fuite permis de s'offrir à
fes regards il y feroit mort de joie à
fes pieds ; mais ce fentiment , en abréOCTOBRE.
1764. 143
geant fes jours , en auroit du moins
rendu la fin précieuſe à un Sujet qui
depuis long-temps les lui avoit tous confacrés,
M. le Comte d'Argenfon étoit
de l'Académie des Sciences : il y fera
regretté, comme il y étoit chéri & ho-
- noré. J'ai cru , Meffieurs , que la vôtre
fe feroit un honneur de faire la première
éclater fes regrets fur ce trifte
événement, Quelque génie fupérieur
fans doute confacrera bientôt fes talens
à faire l'éloge de ce grand Homme
& jettera des fleurs fur fon tombeau
pour moi , Meffieurs , je ne fuis en état
que d'y répandre les pleurs les plus
amers,
i
L'Académie & l'Affemblée partagérent
fenfiblement la douleur éloquente
de M. Vallier & fes juftes regrets
fur la mort d'un Miniftre qui aimoit le
Roi , l'Etat & les Lettres,
L'Académie qui avoit propofé l'Eloge
de M. Ducange pour Sujet du Prix ,
l'a adjugé au Difcours ayant pour Epigraphe
: Mirantur in unum , Horat. &
pour Auteur , M. le Sage de Samine.
M. Profper Hériffant , âgé de 19
ans , Maître ès Arts en l'Univerfité de
Paris , fils de l'Imprimeur du Cabinet
du Roi , par un Difcours qui a pour
144 MERCURE DE FRANCE.
2
C
Epigraphe , Honos alis Artes , a le
plus approché de l'Ouvrage couronné.
Pour Sujet du Prix que l'Académie
diftribuera le 25 Août 1765 , elle pros
pofe à éxaminer :
Quelles font les maladies les plus communes
en Picardie , & quelle eft la
meilleure ' manière de les y traiter ?
Les Ouvrages ne feront reçus que
jufqu'au premier Juin exclufivement
& feront adreffés francs de port , à
M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, à Amiens .
>
Le Prix eft une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv.
Les Prix de l'Ecole de Botanique ,
tenue par M. d'Efmery , l'un des Académiciens
, a été remporté par M. Baillet ,
d'Amiens,
Les Prix de l'Ecole des Arts , tenu par
M. Sellier , auffi Académicien , ont été
remportés.
Pour le deffein des Etoffes , par MM.
Leblond & Marfeille , d'Amiens :
Pour la Géometrie , par M. Denfeaux
, de Damefaucourt ; par M. Dupont
, d'Amiens , & par M. Carpentier ,
de Fufcien :
Pour
OCTOBRE . 1764 .
745
Pour la Géographie , par M. Bourbon
, de Fai , en Sangterre .
Pour l'Architecture , par MM. Def
marets & Fromental , d'Amiens.
Les Eléves qui en ont le plus approché
font , pour l'Architecture , M.
Selis , de Paris , & M. Roger d'Amiens:
& pour le Commerce , M. Dubois de
Tilloy.
Ces Prix ont été donnés par l'Hôtelde
- Ville d'Amiens.
BARON, Secrétaire perpétuel de l'Académie. 1
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de
BESANÇON , du 24 Août 1764
L''AACCADÉMIE après avoir affiſté le
matin à une Meffe en mufique , célébrée
dans l'Eglife des PP. Carmes , &
au Panégyrique de S. Louis , prononcé
par M. l'Abbé de Chemery , Chanoine
du Chapitre de Luve , tint l'après - midi
une Séance publique pour la diftribution
des Prix.
M. Atthalin , Doyen de la Faculté
de Médecine en l'Univerfité de Befançon
, & Préſident de l'Académie , ou- .
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
vrit la Séance par un Difcours relatifaux
objets principaux dont elle s'eft occudurant
le cours de cette année .
pée
M. Binetruy de Grand- Fontaine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , fit
lecture de l'Eloge hiftorique de M. Titon
du Tillet , l'un de fes Affociés .
La diftribution des Prix & la lecture
des ouvrages couronnés remplirent le
refte de la Séance . M. Atthalin déclara :
Que le prix d'éloquence avoit été
adjugé à M. Coffon , Maître ès Arts en
l'Univerfité de Paris , ancien Profeffeur
d'Eloquence au Collège de Metz , Auteur
du Difcours , No. 7 , qui a pour
devife :
Exemplaria Graca
Nocturna verfate manu , verfate diurnâ.
Que le premier Acceffit avoit été déféré
à M. Clément , Profeffeur au Collége
de Dijon , Auteur du Difcours ,
No. 15 , quia pour devife :
Dimidiam mentem fervis Deus abftulit.
Que le deuxième Acceffit avoit été
déféré à Dom Couderet Bénédictin ,
Curé de la Paroiffe de S. Vincent de
Befançon, Auteur du Difcours , Nº. 13 ,
qui a pour devife :
Vos Exemplaria prifca
Nocturna verfate manu , verfate dium â.
UCTO BR E. 1764. 147
M. Attalin déclara enfuite :
Que le Prix d'Erudition avoit été déčerné
à Don Berthod , Bénédictin , Bibliothéquaire
de l'Abbaye de S. Vincent
de Befançon , Auteur de la Differtation
, nº . 3 , qui a pour deviſe :
Inhabitationum virtus ,
Dignitas eft , Ornatus & Tutela civitatis.
Que le premier Acceffit avoit été adjugé
à M. Perreciot , Avocat au Parlement
de Franche-Comté , ancien Procureur
du Roi à la Maîtrife des Eaux &
Forêts de Beaune , Auteur de la Differtation
, no. 5 , qui a pour deviſe :
Urbem & fines , & littera gentis ,
Diverfi explorant . Virg. oeneid .
Que le fecond Acceffit , avoit été adjugé
à Don Couderet , Bénédictin , Curé
de la Paroiffe de S. Vincent de Befançon
, Auteur de la Differtation ,
nº. 4 , qui a pour devife :
Temporibus variis varia fum paffa ruinas ,
Nunc dives , fortis , nunc populofa fatis.
M. Atthalin , après avoir déclaré que
l'Académie avoit jugé à propos de réferver
les Prix des Arts de cette année ,
termina la Séance par l'annonce des Sujets
propofés pour les Prix de 1765 .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
PRIX propofés par l'Académie des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de
BESANÇON , pour l'année 1765 .
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Befançon , diftribue
a trois Prix le 24 Août 1765 .
Le premier Prix fondé par feu M. le
Duc de Tallard , eft deftiné pour l'Eloquence
: il confifte en une Médaille
d'or de la valeur de trois cent cinquante
livres. Le Sujet du Difcours fera :
La prospérité découvre les vices , l'adverfité
, les vertus ,
Le Difcours doit être d'environ une
demi - heure de lecture.
Le fecond Prix , également fondé pár
feu M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné
pour l'Erudition ; il confifte en une
Médaille d'or de la valeur de deux
cent cinquante livres. Le Sujet de la
differtation fera :
L'origine , la forme & le pouvoir des
Etats de Franche - Comté.
La differtation doit être d'environ trois
quarts d'heure de lecture , fans y comprendre
le chapitre des preuves. Les
OCTOBRE 1764. 149
Auteurs qui employeront des chartres
non imprimées , font invités de les produire
en entier , pour mettre l'Académie
en état de mieux apprécier les preuves
qui en réfulteront. Le troifiéme
Prix fondé par la Ville de Befançon ,
eft deftiné pour les Arts : il confifte en
une Médaille d'or de la valeur de deux
cent livres. Le Sujet du Mémoire fera :
La meilleure manière d'établir des
Arrêts fur la rivière du Doubs , pour
affurer le flottage des bois deftinés au
chauffage de la Ville de Befançon.
L'Académie ayant refervé le Prix des
Arts de 1764 , en aura deux du même
genre à diftribuer en 1765.
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs Ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence , ils la
répéteront dans un billet cacheté , &
attaché à la Piéce ; ce billet contien -
dra leurs noms , & leurs adreffes. Les
Ouvrages front envoyés,franc de port ,
à M. Binetruy de Grandfontaine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , avant le
le premier jour de Mai 1765. Les Auteurs
qui fe feront connoître par euxmêmes
, ou par leurs amis , feront exclus
du concours .
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
le Déffalement de l'eau de mer.
De Breft , le 18 Août 1764 .
J'AI trouvé , Monfieur , dans la Gazette
Littéraire & dans celle de France ,
à mon retour de S. Domingue, où j'avois
paffé à bord du Brillant , la relation de
tous les fuccès qu'avoient eu les opérations
qui ont été exécutées journellement
fur ce Vaiffeau , pour rendre l'eau
de mer auffi douce & auffi faine que
l'eft celle des meilleures fontaines. Mais
tous les éclairciffemens qu'on s'eft empreffé
de me demander , m'ont fait penfer
que le Public n'avoit pas été fuffifamment
inftruit par cette Relation , &
qu'il recevroit peut-être avec fatisfaction
les détails que je fuis en état de lui
donner fur un objet fi intéreffant , quoique
prévenu favorablement par les épreu
ves que M. Poiffonnier avoit déja faites
dans les rades de l'Orient & de Breft ,
& à la mer , fur le Vaiffeau du Roi ,
les Six-Corps. Je n'étois pas encore à ce
dégré de conviction , qui ne laiſſe rien
à defirer ; & plus cette découverte me
OCTOBRE . 1764. 151
›
paroiffoit précieufe à l'humanité , plus
je craignois que l'ufage qu'on alloit en
faire dans un voyage de long cours
n'y fit appercevoir ces défauts qui fe
dérobent ordinairement au premier enthoufiafine
qu'excitent les nouveautés
& que les lumières , que donne la pratique
, mettent toujours en évidence .
Mais que ma joie a été vive ! & que
j'ai bien éprouvé le bonheur d'être fenfible
à toutes celles qui ont un principe
honnête ! quand témoin affidu des opérations
, j'ai vû qu'elles avoient produit
chaque jour pendant deux mois de
fuite , environ 600 pintes d'une cau
agréable , que les perfonnes les plus
confidérables , parmi les paffagers principalement
, recherchoient ainfi que
moi de préférence à celle de la provifion
, & qu'après en avoir bû conſtamment
, aucun d'eux ne s'eft plaint de la
plus légère indifpofition ; quand j'ai entendu
murmurer l'équipage de ce que
nous ne lui laiffions point affez de cette
eau , dont fon empreffément à la préparer
, fembloit devoir lui affurer une ré
partition plus abondante ; enfin , quand
j'ai reconnu combien il étoit facile de
former cet établiffement à l'avenir fur
chaque Vaiffeau fans y caufer d'embar-
Giv
152 MERCURE
DE FRANCE
:
›
ras , fans y employer beaucoup de gens
à fa manoeuvre , fans craindre aucun accident
du feu & furtout quand j'ai
calculé d'après mes propres obfervations
qu'une petite partie de charbon de terre
fuffifoit pour donner environ 7 parties
d'eau douce.
Il ne me reftoit Monfieur , qu'à
m'informer du prix de la machine &
de fes acceffoires , & j'ai fçû de M. Rigaud
, chargé par le Miniftre d'en dériger
les opérations , & qui rempliffoit
cette miffion avec la plus grande intelligence
, que celle de ces machines qui
pourroit fournir 800 pintes par jour
ne coûteroit pas plus de 1200 liv. elles
font de cuivre étamé à la manière des
Orientaux , ce qui ne les rend jamais
fufceptibles de verd de- gris ; tous les
tuyaux qui y correfpondent font d'étain
fin ; & lorfqu'elle eft bien fabriquée ,
il eft aifé de voir qu'elle peut durer 15
ou 20 ans fans avoir befoin de réparations.
Cet objet fi digne des recherches de
Leibnitz , de Boyle , du Comte de Marfigly
, de Hales , & de plufieurs autres
Sçavans ; cet objet ( dis-je ) fi important
à l'humanité , eft donc enfin entiérement
rempli ; on n'aura donc plus à
OCTOBRE . 1764. 153
redouter ces extrêmités affreufes qu'ont
éprouvé tant d'équipages où la corruption
& le défaut même de l'eau ont por
té le défefpoir & la mort !
Les travaux des grands hommes
qu'on vient de nommer , nous avoient
bien appris que la filtration & la précipitation
étoient des moyens illufoires &
impraticables pour rendre l'eau de mer
potable ; qu'on ne pouvoit y parvenir
que par une diftillation lente , & même
après avoir laiffé fermenter l'eau de mer
auparavant * ; mais aucun d'eux n'avoit
imaginé la machine diftillatoire dont je
viens de rapporter les avantages , & encore
moins cette espéce de matière que
j'ai oui nommer intermède , dont il fuffit
de mêler une très- petite quantité dans
l'eau de mer à chaque opération pour
envelopper les parties âcres & bitumineufes
dont elle eft imprégnée indépen
damment de fes fels , & en féparer fi
exactement ces fubftances accidentelles
, qu'elle devienne une eau abfolument
élémentaire . C'eft par les procédés
que
les Chymiftes reconnoiffent
les plus fürs pour éprouver les
différentes qualités des eaux , que j'ai vu
* M. Hales , Inftruction pour les Marinier ,
&c , traduite de l'Anglois. La Haye , 1740 .
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
conftater la pureté de celle- ci de maniè
re à n'en mettre à cet égard aucune
autre en comparaiſon . J'ai porté le fcrupule
jufqu'à m'affurer que cet intermède
n'avoit aucun inconvénient par luimême
; j'en ai mêlé à cet effet dans mes
alimens , cela leur a donné une faveur
un peu amère ; mais je n'ai reffenti aucune
autre impreffion .
Après un examen fi févère , & qui
s'accorde fi parfaitement avec l'heureufe
expérience qu'on a faite à bord du
Brillant de la découverte de M. Poiffonnier
, quel Bâtiment pourroit fortir
de nos Ports fans en être pourvû ? Quels
hommes affez cruels pour eux- mêmes
s'expoferont au plus terrible des dangers
, lorfqu'ils auront fous leurs mains
des moyens infaillibles de s'en garantir ?
Mais les ordres qu'on vient de nous
annoncer pour cet établiffement , en
nous offrant l'image du plus humain des
Rois , détermineront , fans doute , le
facrifice , fi lent ordinairement
préjugés fur lefquels les hommes rejettent
quelquefois les chofes qui intéreffent
le plus effentiellement leur confervation.
des
Vous le fçavez , Monfieur , ce qu'on
appelle en France , l'efprit des corps , eft
OCTOBRE . 1764. 155
prèfque en tout genre un obftacle aux
découvertes , & fi elles font plus rares
parmi nous que chez nos Voifins , il
ne faut point en chercher la raifon ail
leurs. N'avons- nous pas vu cent fois
l'autorité concourir avec les efforts du
génie pour nous contraindre à accepter
les avantages qu'ils nous préfentoient
? Heureux l'inventeur qui n'au
roit point encore à effuyer les dé
goûts du farcafme ou de l'infultante
plaifanterie , qui malheureufement eut
toujours chez nous plus de poids qu'une
démonftration !
Je ne puis vous le diffimuler,Monfieur ,
témoin impartial du fuccès de la découverte
de M. Poiffonier , fi defirable &
fi longtemps attendue , j'arrive , je crois
en répandant ma joie , la voir partager
à tous mes Concitoyens ; on m'écoute
& l'on héfite encore pour toute
réponſe on me remet une feuille imprimée
où je trouve l'invention de M.
Poiffonnier placée ingénieufement à
côté de celle de fufpendre un caroffe
par l'impérial , ou de faire une paire
de gands avec une toile d'araignée. Je
jette cette feuille avec indignation , &
pour l'exciter davantage on veut me
perfuader que cet Ouvrage , frivole au
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
moins , qu'on appelle fupplément à la
Lettre aux Welches , eft d'un des plus.
Grands Hommes qui éxifte aujourd'hui
parmi nous , de ce penfeur courageux ,
de ce Philofophe hardi qui lui - même
nous a reproché mille fois la vieille habitude
de méprifer ou de perfécuter
toutes les vérités qu'on nous préfentoit.
Sans doute on m'a trompé , Monfieur ;
Je ne puis reconnoître à ce trait un
homme que j'admire depuis fi longtemps.
Tout l'Ouvrage même où il eft
question des Welches , ne peut être
d'un François eftimable. Quel fils honnête
a jamais fi cruellement déchiré fa
Mère ? Faut- il , Monfieur , que les Anglois
nous donnent en tant d'occafions
des leçons de conduite? Voyons- les aujourd'hui
fourire à l'efpérance que leur
donne M. Harifon d'une pendule pour
marquer les longitudes. L'utilité de fa
découverte ne trouvera point de pareils
obftacles. Le plaifant cruel n'accompagnera
point fes pas & n'éffayera point
de fufpendre fa marche. Qu'il démontre
, tout va céder & applaudir.
Je finis , Monfieur , en oppofant à
l'Auteur de la Lettre aux Welches quel
qu'il foit , les propres paroles d'un Phyficien
refpectable à toutes fortes de
OCTOBRE. 1764. 157
titres , & qui s'eft mieux peint dans fes
Ouvrages que je ne pourrois le faire.
» Qu'il me foit permis , dit -il , de faire
» des voeux pour certaines qualités du
» coeur , d'où dépendent , felon moi ,
» le principal mérite & la plus folide
» fatisfaction du Phyficien . Je voudrois
» qu'il aimât la vérité par deffus tout , &
» que dans fes études il eut toujours en
» vue l'utilité publique : animé par ces
» deux motifs il ne produira rien qu'il
» ne l'ait examiné avec la plus grande
» févérité , jamais une baffe jaloufie ne
» lui fera nier ou combattre ce que les
» autres auront fait de bien , la vanité
» de paroître inventeur ne l'empêchera
» pas de fuivre ce qui aura été com-
"
mencé avant lui , & ne le portera pas
» à s'occuper de frivolités brillantes plu-
» tôt que de s'abaiffer à des recherches
» utiles qui auront moins d'éclat aux
» yeux du vulgaire. Oui je fais mille
» fois plus de cas de ces zélés Citoyens
qui appliquent leurs lumières & leurs.
» talens à rendre potable l'eau qui ne
» l'eſt pas ; à maintenir dans fon état
» naturel celle qu'on embarque par pro-
ود
* M. l'Abbé Nollet , Difcours prononcé pour
l'Ouverture de la nouvelle Ecole de Phyfique expérimentale
au Collège de Navarre. Paris , 1754.
158 MERCURE DE FRANCE.
"
» vifion ; à purifier l'air dans les lieux
» où il eft ordinairement mal fain ; à
» rendre la bouffole d'un fervice plus
» für ; à perfectionner la culture des
» terres ; à conferver le produit des
» moiffons ( quoique ces objets ayent
» été entamés ) que de ces Sçavans or-
» gueilleux qui cherchent à nous éblouir
» par la fingularité & la grandeur ap-
» parente , mais fouvent imaginaire ,
des Sujets qu'ils entreprennent de
» traiter: C'eft fur ces grands exemples
que je voudrois voir les nou-
" veaux Phyficiens fe former fi les
» forces nous manquent pour atteindre
» à cette fupériorité de lumières qui
» diftingue ces hommes rares allons
""
"
auffi loin que nous le pourrons en
» marchant fur leurs traces & furtout
» ayons la noble émulation de les éga-
» ler dans leurs vertus.
OCTOBRE. 1764. 1 :9
ARTICLE IV.
BEAUX-ATTS.
ARTS AGRÉABLE S.
PEINTURE.
LETTRE de M. L G. au fujet de
quelques particularités concernant
JE
les Arts.
à vous
E continue , mòn cher ami ,
faire part des anecdotes qui ne font pas
moins intéreffantes pour les Arts, qu'honorables
pour les Artistes.
S. A. S. MGR leDUC DE PENTHIEVRE
vient de donner un témoignage fignalé
de fa confidération pour les Ouvrages
des grands Artiftes. Ce Prince ,
également recommandable par les qualités
du coeur & de l'efprit , connoiffant
le mérite du Plafond ( a ) qui couronne
la Gallerie de fon Hôtel , a chargé
M. Vien ( b ) de réparer les injures
que le temps avoit faites à cette Frefque
depuis plus d'un fiécle. C'eſt en
( a ) Rétabliffement du Plafond de l'Hôtel de
Touloufe.
(b )L'un des Profeffeurs de l'Académie Royale
de Peinture & Sculpture.
160 MERCURE DE FRANCE.
1645 que François Perier la peignit.
Il partagea en cinq grands tableaux &
deux petits l'espace de la voute , qui
forme un berceau à plein ceintre .
Cet enſemble général , divifé par
compartimens , eft enrichi d'ornemens
divers & de reliefs , feints d'or & de ftuch.
Le Tableau du milieu préfente
Apollon conduifant fon char , précédé
de l'Aurore & des Zéphirs. La Nuit
y eft peinte s'éveillant à l'approche du
Soleil. Les deux petits morceaux qui
font affociés à cette grande compofition
retracent le Matin défigné par
Caftor & Pollux , & le Soir indiqué par
Diane.
Les quatre Elémens occupent les
quatre extrémités de cette Ordonnance
pittorefque. Du côté de la cheminée , la
Terre eft repréſentée par l'enlevement dè
Proferpine & le Feu par Jupiter vifitant
Semelé. Au côté oppofé , l'Air eſt
figuré par Junon qui prie Eole de déchaîner
les Vents. Enfin Neptune &
Thétis y offrent le fymbole de l'Eau.
Toutes ces penfées font ingénieufes ,
nobles & élégantes. Elles font rendues
d'un ton vigoureux & peintes d'un
bon ftyle . Les maffes en font nettement
expliquées & les effets conçus par grands
OCTOBRE. 1764. 161
partis. Les oppofitions y font habilement
ménagées. Le goût de deffein qui
y régne eft Carachefque ; figures de
grande manière , têtes de la plus belle
expreffion ; Faire facile , large & ragoutant
; tels font les caractères de cet
Ouvrage . On fent que l'Auteur qui l'exécuta
à fon retour d'Italie , s'y étoit
nourri des belles formes , de la touche
fçavante des grands Maîtres &
furtout des fineffes du bel Antique
avec lequel il s'étoit familiarifé
gravant quantité de figures & de basreliefs
d'après les marbres anciens .
en
L'enduit de ciment & conféquemment
les tableaux étoient confidérablement
dégradés . Traverfés de tous fens par des
léfardes , des crevaffes , on ne diftinguoit
plus l'enſemble , ni la liaiſon des
objets.Non feulement les dorures étoient
prèfque effacées , mais tout le coloris
étoit fort altéré en un mot , le Plafond
menaçoit ruine & l'on étoit fur
le point de délibérer s'il ne devoit pas
être entièrement démoli.
Il falloit un Prince ami des Arts
pour fauver ces excellentes Peintures
du danger où elles fe trouvoient Il
falloit un Artifte plein de probité , de
fcience & de courage pour en con162
MERCURE DE FRANCE.
feiller le rétabliffement , le concevoir
& l'entreprendre.
Les moyens dont il s'eft fervi font
fimples & judicieux . Il a d'abord calqué
toutes les figures , tous les obje s
du Plafond & en a fait des deffeins propies
à lui rendre compte , non feulement
des contours , mais encore du
clair - obfcur de toutes les parties. Après
que l'enduit de ciment à été éxactement
rétabli , l'Artiste a retracé les
traits des figures fur fes propres calques
& a tout terminé d'après fes deffeins .
Son adreffe éclairée a fi bien réuni les
beautés originales , rafraîchi les maffes
altérées & répandu fur toutes les peintures
un ton de vétufté , que les plus
fins Connoiffeurs ne fçauroient diftinguer
fon ouvrage d'avec celui qui fut
l'ouvrage du Pinceau de Perier.
Il y a plus , femblable à l'habile Nautonnier
qui dirige les diverſes manoeuvres
des matelots avec tant de dextérité
, que les Paffagers même ne s'apperçoivent
pas qu'ils ont couru rifque
de périr ; M. Vien a dirigé avec tant
d'art les opérations des Eléves (c) choifis
pour les feconder , qu'il eft impof-
(c ) MM. le Fevre , Monet , Godefroi , Penfionnaires
du Roi , ont travaillé aux figures.
OCTOBRE . 1764. 163
fiblé à l'oeil le plus pénétrant d'appercevoir
, que ces peintures ont été dans
un état de dépériffement général.
Ce Plafond reçoit donc aujourd'hui
une nouvelle éxiftence . Tout le monde
fçait qu'il décore une des plus riches
Galleries de Paris . Là font dépofées
quantité de magnificences ingénieufes .
Les ornemens , les bas- reliefs & les
autres Sculptures font de feu Antoine
Vaffé. Il en prit les Sujets dans la Marine
& dans la Chaffe , & les rendit avec
un fini précieux . Les dorures répandues
avec intelligence , les glaces immenfes
qui répétent le jour , dont la Gallerie
eft éclairée par fix grandes fenêtres ceintrées
, en font les moindres richeffes.
Elle renferme plufieurs grands Tableaux
d'Alexandre Véronéfe , de Guerchin ',
de Pietre de Cortone , du Valentin , de
Carle Marat , du Pouffin , du Guide ,
Chefs - d'oeuvre , dont la confervation
précieufe décele la magnificence , la
générofité & le goût exquis d'un grand
Prince.
Autre Anecdote . Un de nos habiles
Sculpteurs , dont le mérite vous eft
connu , mon cher ami , par quantité
d'Ouvrages , que les Connoiffeurs les
164 MERCURE DE FRANCE.
puls délicats admirent ( d ) , eft fur le
point de terminer la figure de Ste Thérèfe
, qu'il fait en marbre pour l'Eglite
des Invalides ( e ) . Je ne vous dirai
point qu'on retrouve dans cette Statue
tout l'enthoufiafme dont la Sainte
fut fouvent affectée , & la nobleffe du
fentiment qui accompagnerent fes extâfes.
L'idée que vous avez du génie de
l'Auteur vous en dit plus que je ne sçaurois
moi- même vous en dire.
Une tête de beau caractère , élevée
vers les Cieux , la main droite pofée fur
le coeur , & l'autre noblement étendue
pour folliciter les faveurs céleftes ; des
génoux fouplement pliés fous un corps
qu'un mouvement divin anime ; telle eft
l'attitude de cette Fondatrice des Habitantes
du Carmel Les habits dont elle
eft revêtue , ajuftés de la plus grande
manière , préfentent des plis larges ,
fimples , ingénieufement retournés &
difpofés dans ce beau défordre , qui paroît
être l'effet du hazard. Ce tout en-
( M. le Moyne , Sculpteur du Roi , Adjoint &
Recteur en l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture .
(e) Les deux modèles de la Statue de Ste Thérefe
, donnés aux Carmelites de la rue de Grenelle
, le 4 Octobre 1764.
OCTOBRE. 1764 165
femble produit les accidens les plus pittorefques.
La lumière dominante fur le
haut de l'ouvrage , & dégradée inſenfiblement
jufqu'au bas , y ménage des
chaînes d'ombres & demi -teintes qui
conduisent à l'illufion . Ce n'eft point du
marbre , c'eſt la Nature que l'on voit,
- Les grâces touchantes , les traits éner
giques, les précieufes recherches qui em
beliffent cette Figure font exactement
imitées d'après le vrai . Eft - il d'autres
moyens de le bien rendre ? Nous l'avons
fouvent remarqué , mon cher
ami ; tout ce que l'imagination produit
fans ce fecours , toutes les beautés
idéales & factices que l'on crée fans confulter
le naturel , tiennent pour l'ordinaire
de la manière . Elles méritent
rarement les éloges fincères des vrais
Connoiffeurs , & n'atteignent jamais aux
fuffrages de la Poftérité toujours impartiale
.
Pour fculpter les vêtemens de Sainte
Thérefe , d'après nature , notre ingénieux
Artifte fut dans la néceffité d'obtenir
des Dames Religieufes des habits
qu'elles ne lui confierent qu'avec de
grandes difficultés ; mais l'ufage qu'il
devoit en faire , l'amour du bien qu
en refulteroit , l'emporterent fur les
fcrupules.
166 MERCURE DE FRANCE.
Le don du petit modèle en terre cuite ,
acquitta , à cet égard , la reconnoiffance
deM. leMoyne. On exprimeroit difficilement
le plaifir que cette générofité bien
placée fit à toute la Communauté. On
comprend avec moins de peine que la
propriété de ce petit modéle fit naître
l'idée de pofféder le modèle en grand ,
dont le marbre occupe aujourd'hui la
place. Bientôt les moyens de réuſſir ſont
Imaginés & mis en oeuvre.
9
Une ambition fi louable , des voeux
fi édifians méritent d'être exaucés ! Quel
Protecteur ne fe feroit gloire de couronner
des fouhaits infpirés de Dieu même?
Le bienfait eft auffi- tôt obtenu que follicité
. Déja , par les foins du Sculpteur
intelligent les Dames Carmélites
voyent la Statue de Ste Thérefe faire
l'ornement de leur Cloître . Mais ! quels
accens inattendus en font tout - à - coup
retentir les voûtes? Les Anges viennentils
partager le raviffement de la Sainte
ou célébrer fa nouvelle apothéofe ?
Non . Ce font les voix de ces Vierges
refpectables , qui foudain , font éclater
les tranfports les plus vifs de leur
joie & de leur reconnoiffance. L'Artif
te , frappé d'étonnement , témoigne fa
fenfibiité par fes larmes. Peu s'en faut
/
OCTOBRE. 1764. 167
qu'il ne s'écrie : Saintes Filles du Carmel,
je fens toutes la diftance que la Religion
met de vos vertus à mes talens !
Après ce pieux ftratagême , les Dames
Religieufes envoyerent à M. le
Moyne une coupe , en forme d'encenfoir
antique , remplie du parfum le plus
exquis. Ce don fymbole des voeux
qu'elles portent en fa faveur jufqu'au
Trône de l'Eternel , ne le flatte pas
moins que l'affurance qu'elles lui donnent
, que fon zèle attentif eft immortalifé
dans leurs Faftes.
•
> Quelle fatisfaction mon cher ami ,
de voir les talens qui font parvenus à
une heureufe célébrité , obtenir ainfi
des confidérations diftinguées ! c'eſt le
plus riche tribut qu'on puiffe leur offrir.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D. B.
De Paris , le 6 Octobre 1764.
168 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
LETTRE de M. LE PRINCE ,
Peintre du ROI , de l'Académie
Royale de PEINTURE & de SCULPTURE
, à M. DE LA PLACE.
Le projet dont je vous prie , Monfieur
, de vouloir bien donner avis
dans votre Ouvrage , peut être regardé
comme un Effai fur les habillemens
les ufages & les modes des différens
Peuples du Nord. Ayant demeuré affez
long-temps en Ruffie , & la nature de
ces climats fi différens des nôtres
m'ayant frappé , je réfolus d'en faire
une étude particulière. Une infinité
d'obftacles m'arrêterent dans mon projet
; mais ayant fçu en lever une partie
, je continuai avec tout le foin poffible
un genre d'étude auffi nouveau
qu'intéreffant , puifque je puis dire que
de tous les Etrangers qui ont été appellés
dans ce pays , je fuis le premier
qui me fuis avifé de trouver des beautés
dans la fimplicité & le pittorefque
des habillemens du Peuple. On s'ap
percevra
OCTOBRE. 1764. 169
percevra fans doute que mes études fe
bornentà ces fortes de gens , voici ma
raifon En Ruffie , tout ce qui n'eft
point Gentilhomme eft réputé Payfan ;
les Nobles & les Perfonnes en place
ayant adopté les modes étrangères , je
n'ai pas cru devoir les repréfenter. Ces
modes étant la plupart connues de tout
le monde , elles n'auroient cu rien de
fort intéreffant.
eu
On trouvera dans une grande partie
de ces ajuſtemens , des rapports finguliers
avec ceux des plus anciens Peuples.
L'efprit des modes , fi pernicieux
pour les beaux Arts , n'ayant point pénétré
dans ces climats , il s'y eft confervé
des chofes bien plus belles & plus
naturelles que nos parures éphémères.
Ayant donc rapporté une grande fuite
de ces études qui font variées à l'infini ,
ainfi qu'un grand nombre de fujets faits
fur les lieux, & repréfentant les moeurs &
les ufages de ces différens Peuples, flatté
d'ailleurs que de retour dans ma Patrie ,
on ait bien voulu applaudir à mes travaux
, & m'encourager à fuivre cette
carrière ; j'ai formé le deffein de rendre
· ces mêmes Etudes publiques , & j'en
ai gravé moi - même un partie à l'eau
forte .
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
J'ai commencé cet Effai par cinq
fuites , qui compofent en tout trente-fix
Eftampes. Si mon projet peut plaire au
Public, je continuerai , & l'on aura par
la fuite une Hiftoire vivante d'un Pays
dont on n'a eu , jufqu'à préfent, qu'une
idée imparfaite. Mon entrepriſe , d'ailleurs
, fera relative à l'ouvrage intéreffant
que M. l'Abbé Chappe , de l'Académie
des Sciences , fe prépare à
donner au Public fur fon voyage en
Ruffie ; & comme dans cet Ouvrage
il auroit été obligé de multiplier les Ef-
Lampes qui doivent l'orner , il donnera
des notes pour renvoyer les Amateurs
de l'exacte vérité à la fuite que j'entreprends
, & qui pour lors fe trouvera
plus complette encore.
J'ai eu la précaution de faire imprimer
fur du papier de même grandeur
afin qu'on puiffe faire relier les différentes
fuites , & n'en faire qu'un feul
Volume , & j'ai fait graver au bas de
chaque Eftampe le fujet & les particu
Jarités de ce qu'elles repréfentent,
J'ai l'honneur d'être , & c.
LE PRINCE.
Le prix des cinq fuites eft de 8 liv. 2 f.
Elles fe vendent chez l'Auteur , rue de
OCTOBRE . 1764. 171
•
Cléry , vis-à- vis la rue Gros- Chener
en attendant qu'il indique d'autres
adreffes .
TOUTE Conftruction publique eft un
objet intéreffant pour les Citoyens ;
celle dont nous annonçons les Plans
renferme le double avantage de fervir à
l'embéliffement de cette Capitale du
Royaume & à fon utilité. C'eft du Port
ou Gare que l'on conftruit dans la Plaine
d'Ivry , près la Salpétriere , dont nous
entendons parler. Les fieurs Varin &
de la Foffe viennent de nous en donner
les Plans . Ceux qui ont paru jufqu'à préfent
ne font que des Plans infidèles ;
ceux-cifont exacts & conformes aux deffeins
de l'Architecte , à qui nous devons
cer utile & beau projet. Ces Plans comprennent
quatre feuilles ; l'une donne
géométralement le Plan général de tout
l'ouvrage dans fes proportions les plus
précifes ; une autre le profil pris dans
fon plus grand diamètre ; une troifiéme
préfente l'élévation du pavillon & portion
du quai qui eft au-devant avec les
côtes des principales dimenfions . Enfin
la quatriéme feuille fait voir la perſpective
de tout l'ouvrage fuppofé achevé
& porté à fa perfection . Ces Plans réu-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
niffent à l'exactitude la beauté de la
Gravure , & méritent l'attention des
Connoiffeurs.
Ils fe vendent à Paris , chez le fieur
Delafoffe , Ingénieur Géographe , rue
des Lavandieres , la première porte cochere
en entrant à droite par la Place
Maubert , & chez le fieur Denos , rue
S. Jacques.
IL vient de paroître trois Eftampes
très-ornées & très- bien gravées , repréfentant
le Vaiffeau de 90 piéces de canon
, que Ville de Paris a donné au
Roi , & qui a été lancé à Rochefort le
19 Janvier dernier . A Paris , chez le
fieur le Rouge , Ingénieur , Géographe
du Roi , rue du Fouare , prix 30 f. les
trois feuilles ,
LE fieur LATRÉ , Graveur , rue S.
Jacques , à l'Enfeigne de la Ville de
Bordeaux , près la Fontaine S. Severin ,
à Paris , vient de mettre au jour une
figure du paffage de Vénus fur le difque
du Soleil , qui s'obfervera le trois
Juin 1769. Cette Carte a été dreffée par
M. Delalande , de l'Académie Royale
des Sciences de Paris , de celle de Londres
, de Petersbourg , de Berlin , & c.
OCTOBRE. 1764. 173
Elle eft accompagnée d'un Mémoire
détaillé pour lui fervir d'explication, dans
lequel on voit les avantages que procurera
l'obfervation de ce nouveau Phénomène
, les Pays où il pourra être obfervé
plus commodément & plus utilement
les divers effets qu'il produira
aux yeux des Spectateurs , fuivant les
différentes régions de la terre où ils font
placés .
Le futur paffage de Vénus fur le dif
que du Soleil , qu'on nous annonce
pour l'année 1769 , femble être pour
nous , dit Monfieur Delalande , d'une
toute autre importance que celui de
1761 , 1 ° , parce qu'il eft le dernier que .
la génération actuelle de l'humanité
aura l'avantage de voir , puifqu'il n'y
en aura plus avant ceux de 1874 & de
2004 ; 2°. parce que les déterminations
qu'il fournira feront plus exactes & plus
concluantes que dans celui de 1761 ;
3 °. parce que le paffage de 1761 n'a
pu fe voir dans les endroits où il importoit
le plus de l'obferver ; le mauvais
temps & la guerre nous ayant privé de la
meilleure partie des obfervations qu'on
eſpéroit faire.
C'eft donc au paffage de 1769 , qu'il
eft réfervé de nous inftruire avec la der-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
nière exactitude de la diftance du Soleil
à la Terre , & par une fuite néceffaire
de l'éloignement de toutes les Planettes ,
entr'elles , & par rapport à nous , de
leurs grandeurs réelles & dans leurs
forces attractives ; ce font là les plus
belles queftions de l'Aftronomie &
de la Phyfique célefte : le paffage de
Vénus eft donc le Phénomène le plus
important que nous attendions actuellement.
On trouve dans ce Mémoire des obfervations
intéreffantes fur le paffage de
Vénus , obfervé le 6 Juin 1761 , & fur
les conféquences qui en réfultent.
Le ficur LATRE vient auffi de mettre
au jour une fuite de jolis Ecrans Géographiques
& Elémentaires , dont le
prix eft de 20 fols piéce . Trois Cartes
Géographiques , l'une particulière de la
Syrie , ou feulement de la partie Septentrionale
à la Paleftine ; la feconde ,
plus générale de la Syrie , qui comprend
en même temps la Palestine ,
avec les Pays voifins , pour fervir à
l'Hiftoire des Croisades , &c ; la troifié,
me , une Carte plus générale & plus
étendue , pour la recherche de la fitua -
tion du Paradis terreftre , fur l'Histoire
OCTOBRE , 1764. 175
9
Sainte , ouvrage pofthume de M. Guil
laume Delifle , premier Géographe du
Roi. Ces Cartes , qui font bien exécutées
feront plaifir au Public , &
font très utiles à MM. les Eccléfiaftiques
& aux Amateurs de la Géographie
ancienne. Prix , liv. avec le
Mémoire .
-
Nous avons publié l'année dernière
la Carte de la Paleftine , du même
Auteur. Prix , liv. 10 f. avec le Mémoire.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SPECTACLES DE LA COUR
A FONTAINEBLEAU ,
Sur le Théâtre du Château,
ORDONNÉS par M. le Duc de
FLEURY , Pair de France , &c.
Premier Gentilhomme de la Chambre
du Roi en exercice , conduits par M.
PAPILLON DE LA FERTÉ , Intendant
des menus Plaifirs & Affaires
de la Chambre , &c.
M. FRANCOEUR , Surintendant de la Mufique
du Roi en Semeftre. MM . LAVAL père & fils ,
Maîtres des Ballets de SA MAJESTI , chargés de
la compofition de tous ceux des Spectacles.
LE Mardi 4 Octobre , les Comédiens
François ont repréfenté l'Homme fingulier
, Comédie en 5 Actes & en vers
de feu M. NERICAULT DESTOUCHES .
Les fieurs BELLECOUR , BRIZARD &
OCTOBRE. 1764. 177
MOLE jouoient les rôles du Comte de
fans Pair , du Marquis & de fon Fils.
Le fieur BONNEVAL , celui du Maîtred'Hôtel.
Le fieur PREVILLE , Pafquin.
La Dlle PRÉVILLE , la Veuve. La Dlle
DOLIGNI , Julie. La Soubrette étoit
jouée par la Dlle BELLECOUR.
La grande Piéce fut fuivie du Cercle ,
ou la Soirée à la mode , Comédie nouvelle
en un Acte & en profe de M.
POINSINET le jeune , de laquelle nous
avons donné l'Extrait , avec des obfervations
dans le premier Volume du
Mercure de ce mois. Les rôles étoient
diftribués comme aux Repréfentations
de cette Nouveauté à Paris (a) .
La Cour a paru fatisfaite de l'ouverture
des Spectacles , le choix des Piéces
, la diftribution des Rôles & les
talens des Acteurs , ayant été également
agréables aux Spectateurs .
Les Comédiens Italiens ont joué le
Samedi 6 , fur le même Théâtre , l'Inimitié
d'Arlequin & de Scapin , Piéce
Italienne de M. GOLDONI , qui a beaucoup
amufé. Le mérite de ce célébre
Auteur eft d'autant mieux fenti à la
( a) Voyez dans le premier Volume de ce mois
l'Extrait , les obfervations & les noms des Acteurs .
H v
178 MERCURE DE FRANCE .
Cour , que la Langue dans laquelle il
écrit y eft entendue , & que l'on en
connoît plus généralement les délicateffes.
Le jeu des principaux Acteurs ,
& fpécialement celui des Mafques , eft
en poffeffion d'y plaire. Celui de la Dlle
CAMILLE a produit fur ce Théâtre le
même effet qu'à la Ville ; c'eſt - à -dire ,
qu'au milien des ris qu'excite le Comique
, elle a ému , attendri & touché
jufqu'aux larmes.
Après la Comédie Italienne , on exécuta
le Sorcier , Comédie à Ariettes
paroles de M. POINSINET le jeune
Mufique de M. PHILIDOR .
Le Mardi 9, les Comédiens François
ont repréſenté Héraclius , Tragédie du
grand CORNEILLE . Le Rôle de Phocas
y fut très-bien rendu par le fieur BRIZARD
: celui d'Heraclius , cru Martian ,,
par le fieur MoLÉ , & celui de Martian
par le fieur BELLE COUR.La Dile CLAIRON
& la Dlle DUMESNIL ont joué avec :
cette fupériorité qui leur eft propre
chacun dans fon genre ; la première , le
rôle de Pulcherie , l'autre , celui de
Léontine. La Dlle DUBOIS jouoit le
Rôle d'Eudoxe
Cette Tragédie fut fuivie d'un Spectacle
fort agréable , dont les Hommes
OCTOBRE . 1764. 179
Comédie Ballet en un A&te & en profe
de M. de SAINT-FOIX , faifoit le fond(a) .
(a )Voyez dans le Mercure du mois d'Avril
1762 l'Extrait que nous avons donné de cette
Piéce , en rendant compte de la dernière édition
des OEuvres de Théâtre de M. de SAINT- FOIX .
PROGRAMME DES HOMMES ,
COMÉDIE - BALLET.
ACTEURS DE LA COMEDIE.
PROMETHEE. Le Sieur Molé.
MERCURE.
LA FOLIE.
Le Sieur Bellecour.
La Dlle Fanier.
ACTRICE chantante. La Dlle Dubrieulle.
PERSONNAGES DANSANTS.
PREMIER DIVERTISSEMENT.
Les Sieurs Veftris , Laval.
SECOND DIVERTISSEMENT.
La Dlle Veftris.
La Dlle Lani.
AMOURS . Les Sieurs Franfique , Cefar, Bauxlieux , »
Amonet,
L'EUROPE. Les Sieurs Campioni , Beat.
Les Dlles Buard , Clairval.
L'ASIE. Les Sieurs Leger , Hiacinte..
Les Dlles Petitot , Rey.
L'AFRIQUE . Le Sieur Lelievre.
L'AMÉRIQUE. Le Sieur Dubois.
La Dlle Demiré.
La Dile Godot.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ARGUMENT.
LE fond du Théâtre repréſente une Forêt ; on
voit plufieurs Statues au milieu d'un rond d'arbres
: Prométhée defcend de l'Olimpe , un flambeau
à la main . Il confie à Mercure qu'il va peupler
la Terre en animant du feu célefte des Statues
qu'il a faites par le confeil de Minerve . Mercure
a beau lui repréfenter qu'il s'expole à s'attirer
la colère de Jupiter ; la gloire d'être créateur l'emporte
, & il touche du divin flambeau une des
Statues on entend une harmonie dont Mercure
paroît étonné : Elle eft fans doute occafionnée ,
lui dit Prométhée les efforts
par , que fait la
» flamme céleste pour pénétrer , s'étendre &
» s'infinuer dans les différentes parties de cette
figure ne juges-tu pas à propos , ajoute -t- il ,
que nous nous rendions invifibles , & que nous
one paroiffions qu'après avoir joui de fa furpriſe
» à la vue du ciel , de la terre , de ces gazons
émaillés de fleurs . Ils fe rendent inviſibles .
२०
"
·39
8
PAS DE TROIS.
Tandis que cette première Statue , par fes attitu
des & fes pas , marque fa furprife & fon admiration
, Prométhée , parfes geftes , marque combien il
eft content defon ouvrage , & tâche de faire entrer
Mercure dans fa joie . Il anime une feconde Statue ,
qui eft encore celle d'un homme , & qui exprime à
la vue du Ciel & de la Terre les mêmes mouvemens
de furprife que le premier. Enfuite ils s'apperçoi
vent , courent l'un à l'autre , s'embraffent , & fe
donnent tous les témoignages de l'amitié la plus
OCTOBRE. 1761. 131
2
vive. Eft- il poffible , dit Prométhée à Mercure ,
que tu fois infenfible à ce (pectacle , à cette fympathie
, à cette tendre amitié qui les a d'abord
unis ! Il anime une troifiéme Statue ; c'est celle d'une
femme: elle ne confidere qu'un moment le ciel &la
verdure ; fes regards tombent & s'arrêtent bientôt
uniquement fur elle . Elle examine avec unefecrette
complaifance,fa taille , fes mains , fes bras . Elle va
fe mirer dans un baffin queforme une chûte d'eau au
bord de la couliffe . Celui des deux hommes qui l'apperçoit
le premier , court à elle : charmée à fa vue
elle lui fait d'innocentes careffes. L'autre qui eft
refté au bord du Théâtre , après les avoir regardés
pendant quelque temps , s'approche : elle lui fait les
mémes carelles qu'au premier ; la jaloufie naît entr'eux
: la coquetterie de lafemme l'augmente ; ils
deviennent furieux & fe menacent . Tandis que l'un
avec une branche d'arbre qu'il a arrachée , poursuit
l'autre hors de la vue du Spectateur , la femme continue
de fe mirer: ils reparoiffent avec des maſſues ;
elle tâche de les adoucir . Après différens mouvemens
qui peignent également l'amour , la jaloufie , la
coquetterie & lafureur, its fortent tous les trois du
Théâtre.
ג כ
Prométhée bien mécontent & bien honteux de
fon ouvrage , commence à craindre la colère de
Jupiter Mercure lui confeille de tâcher d'intéreſſer
les Déeffes & quelques - uns des Dieux à la fottife
qu'il vient de faire , & après lui en avoir dit le
moyen , je dois connoître , ajoûte- t- il , la Cour
» célefte , & les effets que ne manquent jamais d'y
» produire la curiofité , la nouveauté , les goûts
» de caprice & les fantaifies de mode ; fournis-moi
» feulement des humains bien ridicules , & ne
t'embarraffe pas , je leur promets des protecteurs
: voyons , examinons , choififfons parmi
182 MERCURE DE FRANCE.
» ces Statues ; à la phyfionomie , je devinerai aifé-
→ ment , & fans craindre de me tromper , quel
fera le caractère de chacune . ››
:
ود
Prométhée animè un Petit- Maître de Cour , un
Petit-Maître de Robe & un Financier. Au fon de
l'or que le Favori de Plutus remue dans fon
chapeau , le Petit Maître de Cour & le Petit-
Maître de Robbe viennent le flatter , le careller
baflement : il fe débarraffe d'eux d'un air brufque
ils le fuivent , & tous les trois fortent de
deffus la Scène. La Folie fe déguife , & pour fe
divertir , fe met parmi les Statues . Prométhée la
touche du flambeau céleste , & auffi - tôt elle s'élance
en danſant avec un tambour de bafque, Elle
feint de la furpriſe à la vue de Mercure & de Prométhee
, qui fe rendent vifibles : elle leur fait des
queftions & des raifonnemens qui commencent
à leur infpirer des foupçons. Ils la regardent de
plus près : elle fe démafque & leur rit au nez .
Prométhée lui demande fi elle vient de l'Olimpe ,
& fi Jupiter est bien irrité . » Il l'étoit , lui répondt-
elle ; mais je lui ai repréſenté que tu n'avois
animé ces Statues que par le confeil de Minerve ,
» de la Déeſſe de la Sageffe , qui avoit imaginé ces
» nouveaux Etres pour avoir le plaifir de les gou .
»verner ; que fi leur exiftence étoit un mal ,
" c'étoit donc à elle qu'il falloir s'en prendre , &
» que pour la mortifier & la punir , il n'y avoit
qu'à ordonner que ce feroit moi qui les gouver
o nerois Jupiter, ajoute- t- elle , m'a fouri , & toat
de fuite a déclaré qu'il me donnoit dès- à-préſence
22 & à jamais la direction générale de toutes les
» têtes de ce monde fublunaire .
20
29
50
Prométhée un peu raffuré par le difcours de la
Folie , lui remer le flambeau célefte & remonte à
l'Olimpe avec Mercure, C
OCTOBRE. 1764. 133
כ כ
DIVERTISSEMENT.
La Folie commence par animer les hommes :
" Qu'ils ont l'air pefant & groffier , dit- elle , il
faut efpérer que mon fexe les polira & leur infpirera
unpeu defa vivacité . »Elle anime e fuite les
femmes fur une mufique plus douce & plus légère.
Les hommes , dont les fens font auffi-tôt frappés à
la vue des femmes , courent à elles avec tout le feu
des defirs. Elles fe défendent de leurs careffes , &
les repouffent avec modeftie & fierté . On voit arriver
quatre petits Amours qui s'approchent des femmes
, & qui leur préfentent des guirlandes de fleurs
d'un airfoumis &refpectueux. Ils reprochent enfuite
aux hommes par leurs geftes & leur danfe pittorèfque
, leurs manières vives & brufques , &finiffent
par leur enfeigner la façon dont ils doivent s'y
prendre pour plaire & fe faire aimer Les hommes.
inftruitspar les Amours , fe mettent aux genoux des
m mes , qui les enchaînent avec les guirlandes .
UNE ACTRICE CHANTANTE.
Heureux Mortels , nés pour nous obéir ,
L'Empire de vos Souveraines
Eft fondé fur les Loix que dicte le plaifir :
Venez , empreffez - vous de recevoir des chaînes
Heureux Mortels , nés pour nous obéir.
>
On danfe.
L'ACTRICE CHANTANTE.
Chantons , célébrons la Folie
La gaieté vole fur les pas ,
184 MERCURE DE FRANCE,
La volupté naît dans les bras ,
Et le plaifir lui doit la vie.
Chantons , célebrons la Folie , &c.
Chaque femme danfe avec l'homme fur lequel elle a
jetté les yeux, avec un air de dignité qui annonce
qu'elle voudra bien en faire un mari.
FIN DU PROGRAMME.
Les rôles de la Comédie furent ren
dus avec beaucoup d'intelligence. En
lifant les noms des principaux Danfeurs
du Ballet , on ne doutera pas de l'éxécution
. La partie des attitudes néceffaires
dans la première entrée , fut exprimée
avec autant de jufteffe que de
grâces & le Pas de trois , où les divers
mouvemens de l'amour , de la coquetterie
& de la jaloufie doivent être marqués
, formoit un tableau auffi intéresfant
par la vérité des expreffions que
par le talent de la danfe , avec laquelle
celui de la pantomime étoit marié auffi
bien qu'il puiffe l'être . Les autres parties
du Ballet produifoient des effets trèsagréables
par la variété des caractères
& des figures , ainfi que par le brillant
de l'éxécution .
M. GIRAULT , Ordinaire de la Mufique
du Roi , qui avoit compofé les
OCTOBRE . 1764. 185
airs de fymphonie & de chant de ce
Divertiffement , en a faifi l'idée &
en a rendu la Mufique analogue à toutes
les diverfes expreffions dont ce Sujet
eft fufceptible.
Le Jeudi 11 , les Sujets de la Mufique
du Roi & de l'Académie Royale
éxécuterent le Prologue des Fêtes
Grecques & Romaines , Poëme de feu
M. FUSELIER , l'un de nos Prédéceffeurs
dans le privilége de ce Journal .
La Mufique de feu M. de BLAMONT ;
Sur intendant de la Mufique du Roi ,
Chevalier de l'Ordre de S. Mich 1 .
On connoît l'agrément de ce Prolologue
ingénieufement imaginé pour amener
les airs de chant & des caractères différens
de Danfe les plus agréables . Ces
derniers ont été rendus avec toute la
précifion , toutes les grâces & le talent
que le Public applaudit journellement
dans la Dlle GUIMARD , qui repréfentoit
Terpficore auffi bien par la taille
& la figure , que par la légèreté & l'élégance
de fes pas .
›
Le Sieur VESTRIS à la tête des Suivans
de Terpficore faifoit l'ornement
des Jeux de la Mufe qui préfide à la
Danfe ; ainfi que la Dlle COUPÉE of
froit fous le perfonnage d'Erato , le
186 MERCURE DE FRANCE.
mo lèle des talens & de l'art féduifant
de la Mufe qui préfide à la Mufique.
Nous aurons occafion de parler du
fuccès de la Dlle CoupÉE & du plaifir
qu'elle a fait dans l'Acte qui a terminé
le Spectacle ce même jour. Le Sieur
GELIN Chantoit le rôle d'Apollon dans
ce Prologue , & la Dlle DUBOIS cadetre
, Ordinaire de la Mufique du Roi
celui de Clio. Après ce Prologue qui
formoit un Divertiffement - Ballet , les
Comédiens François repréfenterent la
Jeune Indienne , Comédie en un Acte
& en vers de M. de CHAMFORT. La
Dlle DOLIGNI jouoit le rôle de Betty ,
Le Sieur MOLE celui de Belton
Sieu DAUBERVAL celui de Mylfort ,
& le Sieur PREVILLE celui de Quaker.
Nous avons parlé dans le temps du fuccès
de cette petite Piéce dont nous
avons donné l'Extrait . ( 6 ) Le mérite
de cet Ouvrage ne pouvoit être mieux
confirmé que par l'épreuve qu'il a
foutenu en cette occafion . Placé entre
deux Actes d'Opéra chargés l'un &
le
(a) La Dlle Courke , Ordinaire de la Mufique
du Roi , retirée du Théâtre de l'Académie Royale
avec penfion depuis l'année 17530
(b ) V. le Mercure du mois de
OCTOBRE. 1764. 187
l'autre de tout ce qui peut ajouter à
l'éclat & à la féduction de ce Spectacle
, la Jeune Indienne parée de ſes propres
attraits , fecondée feulement du talent
de fes Acteurs a été écouté avec
attention , beaucoup d'intéret & de plaifir.
Tel a paru être le fentiment général
de la Cour fur la Piéce de M. de
CHAMFORT qui a fait fur ce Théâtre
ainfi que fur celui de la Ville , autant
d'honneur aux qualités de fon
coeur qu'aux talens heureux de fon
efprit.
Après la Comédie , on donna l'Acte
Turc , quatriéme Entrée du Ballet de
l'Europe Galante , Poëme de feu M. de
la MOTTE , Mufique de feu M.
CAMPRA.
La Dlle CHEVALIER chanta le rôle
de Roxane & la Die COUPÉE celui de
Zaïde. Le Sieur LARRIVÉE chantoit
celui du Zuliman ou le Sultan . Le Sieur
DURAND celui de Boftangi.
La Cour a paru très fatisfaite de la
manière dont la Dlle CHEVALIER a
rendu le rôle de Roxane. Celui de
Zaïde par la Dlle COUPÉE , a fait
d'autant plus de plaifir que dans cet
Acte ainfi que dans le précédent , on
a été agréablement furpris par la jeu188
MERCURE DE FRANCE.
neffe qu'on a retrouvée dans la voix
agréable de ce Sujet qu'on n'avoit point
entendu depuis fa retraite . Indépendamment
du mérite de l'organe on ne peut
croire combien on a été fenfible au
talent & au goût de chant effentiellement
propre à l'éxécution des airs de
notre Opéra National perdu ou tout au
moins fort égaré depuis qu'on s'eſt livré
à la feule éxécution des nottes muficales
ou à des tournures étrangères à
l'idiome de notre langue , on pourroit
dire même à celui de notre fentiment.
La Dlle CHEVALIER & la Dlle
COUPÉE Ont , pour ainfi dire , fait renaître
le vrai chant de 1 Opéra . Le Roi
a daigné marquer publiquement fa fatisfaction
& fire dire à la Dlle Cou-
PÉE qu'il avoit été content de fes talens
& qu'il l'avoit entendu avec plai
fir. La voix triompharte & la manière
agréable de chanter du Sieur LARRIVÉE
, l'ont bien fervi pour rendre le
rôle du Sultan.
Le Ballet de cet Acte charmant ne
pourroit être mieux rempli qu'il l'a été
en cette occafion par le nombre & par
les talens de ceux qui l'exécutoient ,
ainfi que par le bon goût , la galanterie
& la magnificence des habillemens,
OCTOBRE . 1764. 189
A la tête des Sultanes , ( toutes vêtues
fuivant le Coſtume ) brilloit par la fupériorité
de fon Art , la Dile LANI ,
( époufe du Sr GELIN. ) le Divertiffement
qui termine l'Acte n'avoit jamais
été rendu avec autant de pompe &
d'éclat. C'étoit une image réelle du
fafte & de la grandeur des Monarques
Ottomans . Unè quantité prodigieufe de
Compars , choifis parmi les plus beaux
hommes & vêtus exactement dans les
formes & fuivant l'ufage des Officiers
du Serrail , formoit la troupe des divers
ordres de ces Officiers ; indépendam- -
ment du grand nombre de Danfeurs
des Ballets du Roi & de l'Académie
Royale. Toute cette troupe , qui marchoit
en cadence , avec la plus grande
précifion , fur l'Air des Boftangis , étoit
divifée en plufieurs cadrilles. A la tête
de chacune étoit un Danfeur principal.
Les Srs LANI , LAVAL , GARDEL
marchoient en tête des premières divifions
des Boftangis. Les Srs HIACIN
TE , LE LIEVRE , TRUPLI , LANI ca
det , RIVIERE , ROGIER , DUBOIS &
GOUGI précédoient chacun un des cadrilles
fuivans. A la tête des Icoglans
on voyoit le Sr DAUBERVAL , les Srs
CAMPIONI , LEGER , BEAT & CEZE190
MERCURE DE FRANCE.
RON formoient le Corps de Ballet des
mêmes Icoglans. Les cérémonies du falut
, ou Salamalec, furent exécutées avec
un ordre & un enfemble qui firent
g and plaifir. Enfuite le Ballet général ,
dans lequel fe diftinguoient par des pas
feuls les divers talens des principaux
Danfeurs qu'on vient de nommer , préfentoit
un autre genre de divertiff.ment
où l'art retrouvoit fes droits fans faire
perdre de vue le caractère naturel des
Peuples qui y figuroient . Au milieu de
ce Ballet le Sieur DURAND chan ot
avec une fort belle voix les paroles
connues du rôle de Boftangi , & fans
charger le comique qui naît de l'air
étranger de ces paroles , il parut être
agréable aux Spectateurs & procurer
l'amufement qu'on attend ordinairement
de ce rôle. On eft convenu généralement
que ce Spectacle étoit , par le
goût , la magnificence & l'art de l'éxécution
, digne d'une grande Cour accoutumée
à rencontrer toutes ces chofes
réunies dans fes divertiffemens .
OCTOBRE . 1764. 191
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
L'AACCAADDEEMMIIEE Royale de Mufique a
remis au Théâtre le Vendredi 5. du
préfent mois ( Octobre ) , Tancréde
Tragédie - Opéra , Poëme de feu M.
DANCHET & Mufique de feu M. CAMPRA.
C'eft la feptiéme fois que cet Opéra
occupe la Scène Lyrique . Il fut donné
en premier lieu en Septembre
1702 , remis en Octobre 1707 , en Juin
1717 , en Mars 1729 , en Octob . 1738
& en Février 1750,
?
Le Poëme de cet Opéra a toujours
été généralement eftimé. Il pourroit
même concourir avec ceux que doivent
propofer pour modéles les Au
teurs de Tragédies Lyriques ; fi la conftitution
fondamentale de ces fortes de
Poëmes réfifte affez au caprice des modes
pour fe conferver parmi nous.
Seroit-il indifcret d'en dire autant
de la Mufique du même Opéra ? L'impreffion
que vient de faire celle dont
on la chargé , femble pouvoir nous
y autorifer. Ceux qui affectent de pu192
MERCURE DE FRANCE.
,
blier que l'on s'obſtine mal- à - propos
contre le voeu du Public & aux dépens
de fes plaifirs , en n'introduifant pas
fur la Scène de l'Opéra , une Mufique
dont le ſtyle emprunté de l'Italie , eſt
défavoué des Italiens même de bon
goût , ont été bleffés eux - mêmes de
la difparate que produifent dans l'Opéra
de Tancrede , les additions & changemens
dont on vient de faire l'effai.
Il s'en faut bien néanmoins qu'on ait
à reprocher à l'Auteur de ces changemens
le défaut de talens de génie
même , encore moins des grandes connoiffances
de l'harmonie . Les gens de
l'Art ont été les premiers féduits par
l'effet de cette Mufique nouvelle , aux
répétitions particulières . C'eft le grand
jour du Spectacle ouvert , & de la repréfentation
qui les a éclairés fur un enfemble
dont ils avoient en détail admiré
chaque partie ; c'eft donc au genre
feulement de la nouvelle Mufique , &
nullement à la capacité du Compofiteur
, qu'il faut imputer le peu de fatisfaction
que produit le rajeuniffement
de Tancrede & de Campra. En jugeant
avec impartialité , on augure , par cet
effai , & l'on doit ef érer des fruits
plus heureux du génie de M. GRANIER
lorfqu'il
OCTOBRE . 1764. 193
lorfqu'il aura fenti de quelle conféquence
il feroit pour le plus habile Architecte
, de placer dans la conftruction
d'un de nos Temples ou de nos grands
Palais , les ornemens d'une Pagode ,
ou d'un Kiofque Chinois.
Dans l'exécution des Rôles qui n'ont
point participé aux changemens de Mufique,
Mlle CHEVALIER s'eft particuliérement
diftinguée par la nobleffe & par
l'intelligente expreffion de fon chant &
de fon action , dans le rôle de Clorinde.
Les moins partifans des beautés efentielles
de notre Opéra François , ont été
forcés de convenir que cette A&trice
conferve fupérieurement, par une forte
de tradition la véritable & la plus juſte
manière de chanter & de débiter la
Scène. L'heureux affortiment des forces
de l'organe avec le moëleux & le fenfible
qu'exigent les beaux monologues
de ce rôle , réuniffent pour elle tous
les fuffrages & renouvellent chaque
jour les applaudiffemens,
M. Larrivée a beaucoup de fuccès
dans un rôle qui a contribué à la célébrité
des premiers Acteurs de ce Théâtre
, qui l'avoient chanté dans les reprifes
antérieurs . Non feulement , on y
jouit de toutes les beautés de fa voix
II, Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
on trouve encore avec plaifir la nobleffe
, la grâce & le pathétique indiqués
par les vers & par le chant , du
beau rôle de Tancrede. Mlle DUBOIS
chante le rôle d'Herminie avec applaudiffement.
M. DURAND , qui a été
chargé de celui d'Ifmenor , que doit
chanter M. CASSAGNADE , lorsqu'il fera
rétabli , s'en acquitta à la fatisfaction
du Public ; fa voix & fon intelligence
dans le chant , donnent tous les jours
de nouvelles eſpérances fur ce fujet.
C'est parce que nous en connoiffons
tout le prix , que nous ne ceffons point
de l'exhorter à s'exercer utilement &
à étudier avec foin les grâces de l'action
. M. GELIN , qui chante le rôle
d'Argant , s'eft prêté officieuſement à
chanter encore dans le même Opéra
celui de la Vengeance , que M. Du-
RAND ne peut exécuter avec celui d'Ifmenor
, qu'il a été obligé de prendre
par la maladie de M. CASSAGNADE.
Dans les Ballets , M. & Mlle Lyo-
NOIS exécutent les principales Entrées
des Magic ens & Magiciennes . M. GARDEL
eft placé dans les Guerriers . Mile
GUIMARD , toujours agréable fous quelque
forme qu'elle paroffe , danſe en
Amazone. M. DAUBERVAL & Mile
OCTOBRE. 1764 .
195
PESLIN éxécutent des Entrées de Mores
& de Morefques avec le brillant & la légéreté
que poffède fi éminemment le
premier. Le Public a revu avec f tisfaction
ce Danfeur rendre à la P trie
des Arts & des talens , ce qu'il lui doit
de progrès dans le fien . Dans l'Acte
des Plafirs & des Nymphes de 1. fo êt
enchantée , M. & Mlle VESTRIS rempliffent
fort bien l'idée du charme gréable
& féducteur employé pour faire
fuccomber Tancréde, & l'on fent ra combien
cette idée
d'enchantement eft complettée
par Mlle LANI actuellement
épouse de M. GELIN. MM. LAVAL ,
LANI & d'AUBER VAL excutent
les Pas principaux de l'Entrée , des Suivans
ou Miniftres de la Vengeance . M.
VESTRIS danfe dans la Chacone du
cinquième A&e dans lequel on voit auffi
avec plaifir MM . CAMPIONI , LYONOIS
& LEGER . Mlles GUIMARD &
PESLIN .
Le Public a paru fatisfait de la
manière dont cet Opéra a été ren is
en ce qui concerne l'habillement & la
décoration .
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
L
ES indifpofitions d'Acteurs principaux
ont empêché de rien mettre de
nouveau fur ce Théâtre , & de reprendre
les Piéces qui avoient été nouvellement
remiſes avec fuccès .
COMEDIE ITALIENNE.
ONN a donné à la Comédie Italienne ,
le 12 Septembre dernier , la première
repréſentation du Bon Tuteur , Comédie
en trois Actes & en vers de M. de
la GRANGE.
Le lendemain on a donné du même
Auteur les Contretemps , qui étoient
ci- devant en trois Actes réduits en un ,
Les piéces reprifes font :
Rofe & Colas.
Le Sorcier.
Ninette à la Cour.
La nouvelle Troupe,
La foirée des Boulevards.
Le Roi & le Fermier.
La Bohémienne.
Les Saurs rivales .
Le 18 Septembre , on a donné la
OCTOBRE . 1764. 197
première répréfentation de l'Inimitié
d'Arlequin & de Scapin , Piéce nouvelle
Italienne de M. GOLDONI .
Le 6 0 obre , on a remis au Théâtre
les Talens à la mode , Comédie de
M. DE BOISSY , en trois Actes & en
vers. Elle a fait beaucoup de plaifir.
Le même jour, le SieurRENAUD a débuté
fur ce Théâtre par le rôle de Lubin
dans les Troqueurs. Il a joué depuis
le rôle de Colas dans Ninette à la Cour ,
& du Teinturier dans le Cadi dupé.
*
RÉPONSE du fieur CAREL ,
Maître de Danfe , Privilégié du ROI ,
à la Lettre de M. DESHAYES ,
Maître des Ballets de la Comédie
J
Françoife ; inférée dans le Mercure
d'Août 1764 , page 177.
E crois devoir répondre à la Lettre
que M. DESHAYES Maître des Ballets
de la Comédie Françoife a fait paroître
dans le Mercure du mois d'Août.
Il m'y taxe d'avoir donné au Public
une Contre - danfe nommée la Strasbour-
* Certe Lettre n'a pû être inférée plutôt dans
le Mercure.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
geoife , qu'il dit être de fa compofition.
Dans l'apostille qu'il écrit quelques
jours après , il m'en accorde au moins
la moitié . J'efpere que fur ma réponſe ,
il fera obligé de me la céder toute entière
. Je vais donner au Public des
preuves affez évidentes , pour lui perfuader
que M. DESHAYES a eu tort
de m'attaquer.
*
Dans le courant du mois d'Août
1763 , je fus trouver le fieur Grielle
& lui demandai s'il étoit vrai qu'il dût
y avoir un Bal dans le Parc le jour de
la Vierge 8 de Septembre. Il me dit
qu'oui. Je lui fis confidence de mon
projet , à condition néanmoins qu'il
garderoit le fecret . M. DESHAYES s'eft
trompé lorfqu'il a avancé dans fa Lettre
que j'étois chargé de faire le divertiffement
de S. A. S. Mgr le Duc de
Chartres ; puifque le fait eft , que le
Prince l'ignoroit.
Lorfque j'eus conçu l'idée de mon
divertiffement , j'allai chez M. DESHAYES
; je lui demandai s'il vouloit
me faire le plaifir d'y danfer. Je le priai
de faire la même propofition à MM .
* C'eft lui qui a la permiffion de donner des
Bals à S. Cloud,
OCTOBRE . 1764. 109
les Danfeurs de la Comédie Françoife .
Je lui offris même de travailler à la
compofition d'une partie du divertiffement
. Il l'accepta . Je lui fi entrevoir
la néceffité de fe conformer à l'idée
que j'avois conçue. Il confentit à tout.
MM . les Danfeurs des deux Comédies
me donnerent leur parole , ainfi que
plufieurs Maîtres de Danfe particuliers .
Il fut décidé que ceux qui danferoient
feuls feroient libres de fe fournir les airs
fur lefquels ils voudroient danfer. M.
DESHAYES me fit la propofition de m'en
fournir une grande quantité qu'il tenoit
de plufieurs Muficiens.J'acceptai fa propofition:
entre autres airs , s'eft trouvé celui
de la Contre danfe à laquelle j'ai don
né le nom de Strasbourgeoife . Il avoit
fait pour le divertiffement des figures
fur cet air . Mais le divertiffement n'a
pas eu lieu. J'ai cru qu'il m'étoit auffi
perms qu'à lui de faire des figures
fur un air qu'on lui avoit donné
comme il me l'avoit remis à moimême
; pourvu toutefois que mes figures
ne reffemb'affent en rien à celles
de la Contre - danfe qu'il avoit faite pour
mon divertiffement . Ma Strasbourgeoife
fe danfe depuis huit mois à Paris & à
Verſailles.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
Au mois de Juillet 1764 , M. DESHAYES
a fait exécuter fur le Théâtre
François un Ballet Anglois. Il lui a pris
envie d'y faire entrer l'air de la Strasbourgeoife
connue depuis huit mois pour
une Contre-danfe Allemande . Le Public
auffi éclairé de nos jours fur la
Danfe que fur la Mufique , a reconnu
l'air de la Strasbourgeoife. Pluſieurs
perfonnes ont dit que M. DESHAYES
leur donnoit une Contre- danfe Allemande
pour une Angloife ; qu'elle étoit
connue depuis long- temps. Je n'entre
pour rien dans les réflexions du Public ,
& je me fuis bien donné de garde de
m'en formalifer. On a donné à M.
DESHAYES un air de Contre- danſe :
il m'en a fait part ; il a fait des figures
qui n'ont point paru en Public . J'en ai
fait auffi de toutes différentes qui n'ont
pas été mal reçues. Ai- je dû prévoir
qu'il lui prendroit envie au bout de
huit mois de faire , fur un air rebattu ,
des figures foit nouvelles , fcit anciennes
,& de les inférer dans fon Ballet Anglois
? Si au moment où ma Contredanfe
a paru , M. DESHAYES m'eût témoigné
quelque chag in de ce que j'avois
employé l'air qu'il m'avoit donné
, j'aurois dès L lors accordé à M.
OCTOBRE . 1764 . 201
DESHAYES toute fatisfa&tion relative
à un air dont je ne p étends tirer aucune
gloire , puifque je ne fuis pas
Muficien ; mais je n'aurois pas moins
foutenu la propriété de mes figures à
titre de Danſeur . Auffi eft - ce le feul
point qui m'intéreffe . Je foutiens donc
que ma Strasbourgeoife ne reffemble en
rien à fa Contre danfe , qu'il dit être
Angloife . D'ailleurs il l'annonce comme
Angloife & pour l'air & pour les figures.
Et moi j'annonce la mienne comme
Allemande ; je laiffe à juger à des
fonnes éclairées tant en Danfe , qu'en
Mufique , qui des deux a raiſon .
per-
Si je ne m'étois pas cru affez de talent
pour compofer une Contre - danfe ,
j'aurois eu recours aux Maitres de l'art
de qui je tiens le peu que j'en ai , je
veux dire , à MM. Lany & Lionnois , &
non à M.DESHAYES . Il s'eft plaint àmoi
de ce que j'avois fait des figures Allemandes
dans uneContre- danfe Allemande
; il m'a dit qu'il avoit fait dans fa
Contre danfe du 8 Septembre des Paffes
deffous les bras , & que j'en avois fait
auffi . M'étoit- il poffible d'en faire pardeffus
? Non , fans doute , par la raiſon
que tout le monde ne fçait pas fauter &
voltiger. Je conviens cependant qu'il fe
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
trouve dans ma Strasbourgeoife une Allemande
qui a quelque légère reffemblance
avec une des fiennes ; mais quels
font les Auteurs qui ne fe rencontrent
pas ? Il m'accufe d'avoir pris de lui un
Moulinet des Dames qui fe fait dans ma
Strasbourgeoife : que M. DESHAYES me
permette de ne me pas défaifir de mon
bien : ce Moulinet eft le même que celui
d'une Contre - danfe que je compofai il y
a quatre ans. Je ne connoiffois pas alors
M. DESHAYES. Cette Contre - danfe fe
nomme les Plaifirs de Chartres , ou les
Plaifirs à la mode , ou les nouveaux
Plaifirs . Elle est gravée , preuve évidente
que je n'ai eu aucun befoin de M.
DESHAYES pour le Moulinet de ma
Strasbourgeoife. Au refte , fi M. DESHAYES
n'eft pas content , il eft des.
voies juridiques. Qu'il y ait recours. Il
peut obtenir une Sentence par laquelle
il fera ordonné que fa Contre -danfe fera
danfée telle qu'il l'a compofée pour la
Fête du 8 Septembre 1763 , & noncomme
elle a été exécutée au Théâtre ,
attendu qu'il m'a dit en préſence de témoins
qu'il avoit changé fes figures . Sa
Lettre cependant , fait croire qu'elles
font toujours les mêmes par la même
Sentence ma Strasbourgeoife feroit:
OCTOBRE . 1764. 203
auffi danſée en préfence de quatre " Experts
dans l'art de la Danfe . Ces Exerts
feroient nommés d'Office par le Juge
au Tribunal duquel la caufe reffortiroit.
Par- la , on verra qui a tort . Par là on
ceffera d'ennuyer le Public d'une affaire
qui n'eft pas pour lui autrement inté
reffante . C'étoit là la route que devoit
prendre M. DESHAYES , plutôt que de
chercher à me faire paffer dans l'efprit
du Public pour un ignorant orgueilleux
qui , femb'able au Geai de la Fable ,
cherche à fe parer des plumes des autres.
Eft-il poffible qu'un homme de mérite
veuille m'ôterle peu de réputation
que j'ai acquife ? En peut- il acquérir
une nouvelle gloire Le Théâtre François
, où brilllent fes talens par les Ballets
de fa compofition , n'eft- il pas un
champ affez vafte pour lui ? Pour moi
qui ne fuis point dans le cas d'expofer
les miens au grand jour de la Scéne ,
par des raifons très -plaufibles , * je fuis
En 1755 , le fieur Carel fut reçu Danfeur à
l'Académie Royale de Mufique ; la même année
il eut un crachement de fang confidérable , qui
lui a duré onze mois , ce qui l'a mis dans l'impoffibilité
de continuer l'exercice de la Danfe
Théâtrale.
I-vj
204 MERCURE DE FRANCE.
"
jaloux d'une Contre- danfe que j'ai faite;
& elle me devient d'autant plus chére
qu'elle a eu le bonheur de ne pas déplaire
au Public . M. DESHAYES eft
jeune fon procédé le prouve affez :
je ne fuis pas bien vieux non plus . Toute
la différence que je trouve entre
nous , c'eft que le vain honneur d'avoir
composé une Contre- danfe , ainfi qu'il
l'a marqué dans fa première Lettre , le
guide peu ; pour moi il me touche
infiniment. Je m'en applaudis ; il fe
plaint. De quoi ſe plaint- il ?
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES
du mois de Septembre
2
1
De COMPIEGNE , le 18 Juillet 1764.
LE 21 du mois dernier , jour de la Fête- Dieu ;
le Roi précédé de la Reine , de Madame la Dauphine
, de Mgr le Duc de Berry , de Mgr le Comte
de Provence , de Madame Adélaïde , & de
Mefdames Victoire , Sophie & Louife , & faivi
de Mgr le Dauphin & du Duc de Chartres , fe
rendit à dix heures du matin , à l'Eglife de l'Abbaye
Royale de S. Corneille. Sa Majefté affifta
à la Proceffion , & entendit la Grande- Meffe à
OCTOBRE . 1764. 205
laquelle Dom Jofeph de Vis , Grant - Prieur
officia , après avoir reçu & complimenté le Roi
& la Reine à la tête des Religieux revêtus de
la chape.
Le 27 , Le Roi a fait une chûte à la chaffe ,
qui heureuſement n'a eu d'autre effet qu'une
légère contufion à la jambe.
Le de ce mois , le Comte Dietrichſtein
Chambellan de l'Empereur , prit congé du Roi ,
de la Reine & la Famille Royale .
1
Sa Majesté a confervé les Entrées de fa Chambre
au fieur Durfort , ci - devant Introducteur des
Ambaffadeurs.
Le Roi a permis à l'Evêque de Senlis de traiter.
de la Charge de Premier Aumônier de Sa Majefté
dont l'Evêque d'Autun s'est dénis ; & le
13 , l'Evêque de Senlis a prêté ferment , en
cette qualité , entre les mains du Roi.
Le Chevalier de Tiepolo , Ambaſſadeur de
la République de Venife , prit congé , le 15 ,
du Roi , & lui préfenta le fieur Grandenigo ,
fon fucceffeur , à qui Sa Majesté avoit préalablement
donné une audience particulière.
Le Roi a nommé le fieur Amelot à l'Intendance
de Bourgogne , dont le feur de Ville-
Neuve a obtenu la permiffion de fe démettre.
Le fieur de la Chataigneraye , Intendant de
Châlons en Champagne , ayant auffi demandé
à fe retirer , la place a été donnée au fieur
Rouillé- d'Orfeuil , Intendant de la Rochelle , qui
fera remplacé par le fieur le Pelletier de Mor-
Fontaine , Maître des Requêtes.
De PARIS , le 16 Juillet 1764.
Dom François de Pinderay , Bénédictin , Prieur
de l'Abbaye Royale de Nanteuil en Vallée , a
266 MERCURE DE FRANCE.
été élu Général de fon Ordre dans le dernier
Chapitre qui s'eft tenu le mois dernier à Guiſtre.
2
Il paroit un Edit du Roi , en date du mois
de Mai dernier , & enregistré à la Chambre
des Comptes , le 2 Juin , par lequel Sa Majefté
a jugé important , pour le bien de fon fervice
, d'établir. dans le moment actuel , un
feptiéme Office d'Intendant de fes Finances , à
la même Finance & aux mêmes gages , fonctions
, honneurs , droits & priviléges que ceux
qu'Elle a déja créés par les Edits des mois de
Mars 1722 & Janvier 1725.
1
Sur le compte que le Roi s'eft fait rendre
des progrès de l'Ecole établie à Lyon par fon
Arrêt du 4 Août 1761 , pour la connoiffance &
le traitement des maladies des beftiaux , fous
le titre d'Ecole Vétérinaire , Sa Majefté a jugé,
qu'il feroit jufte de décorer cette Ecole du tine
d'Ecole Royale Vétérinaire , comme une marque
de la protection directe , & fpéciale qu'Elle
accorde à un établiflement dont Elle attend les
plus grands fervices pour le foulagement des
Campagnes . En conféquence , Sa Majesté a
confirmé ce titre par un Arrêt de fon Confeil
d'Etat en date du 3 Juin .
Le quarante-deuxième tirage de la Loterie de
l'Hôtel de Ville s'eft fait , le 25 Juin en la manière ,
accoutumée . Le lot de cinquante mille livres et
échu au Numéro 80749 , celui de vingt mille
livres au Numéro 87223 , & les deux de dix mille
livtes aux Numéros 885 80 & 11279.
Le de ce mois , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les Numéros fortis de la roue de
fortune , font 7 , 69 , 46 , 48 , 79.
MORTS.
T
Armand Nompar de Caumont , Duc de la
OCTOBRE. 1764. 207
Force , en Périgord , Pair de France , ancien
Colonel d'Infanterie , eft mort dans les Terres
le 3 Juillet , dans la foixante - fixiéme année de fon
âge.
Jofeph Barre , Chanoine Régulier de la Congré
gation de France , Chancelier de l'Abbaye Royale
de Sainte Géneviéve , & connu dans la Républi
que des Lettres par plufieurs Ouvrages eftimés ,
& en particulier par fon Hifiore Générale d'Allemagne
, eft mort à l'Abbaye de Sainte Généviéve
le 23 Juin , âgé de foixante - douze ans.
Le Comte d'Aydie, Lieutenant- Général des Armées
du Roi d'Eſpagne , ancien Viceroi de la
Vieille- Caftille , eft mort à fon Château en Périgord
le 3 Juillet , âgé de foixante - dix - huit ans.
Réné Olivier , Comte de Guefclin , eft mort
dans les Terres en Anjou , âgé de foixante- neuf
ans,
Louis Butty , Lyonnois & ancien Prévôt de la
Nation Françoife à Cadix , y eft mort le 9
Juin , agé de près de cent ans
Conftance - Gabrielle Magdelaine Dumoncel de
Lourailles , époufe de Louis - Gabriel de Bats ,
Marquis de Caftelmore , ancien Meftre de Camp
de Cavalerie , eft morte à Paris , le 9 Juillet
âgée de quarante- quatre ans.
Hyacinthe -Gabrielle de Cofnouailles de Saint
George époule de Claude René de Paris , Comte
de Soulanges , Lieutenant des Vaiffeaux du Roi ,
& Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint Louis ,
& Dame pour accompagner Mefdames , eft morte
à Compiegne , le Juillet , âgée de vingt- huit
ans .
1
ANGELIQUE - Victoire de Bournonville , Maréchale-
Ducheffe de Duras , Princelle de Bournonville
, Marquise de Richebourg Baronne de
Caumont , Comtelle de Henin- Liétard , Dame
208 MERCURE DE FRANCE.
.
de la Broye , le Boyle , Tamife , S. Amond ,
Bafferode , S. Gilles , Bellefuiwick & autres lieux ,
Dame d'honneur de Mefdames de France , &
époule de Jean de Durfort- Duras , Duc de Duras
, Marquis de Blanquefort , Conte de Rofan ,
Baron de Pujol , & c , Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Gouverneur & Lieutenant
-Général de la Franche-Comté , & Gouverneur
particulier des Ville & Citadelle de
Befarçon , eft morte le 30 du mois dernier dans
la foixante-dix -feptiéme année de fon âge. Les
Branches de Durfort - Duras , les Branches de
Durfort Boiffieres & les Branches de Durfort-
Deyme qui compofent toute la Maiſon de Durfort
, ont pris à cette occafion le deuil pour
fix mois.
*
DAMB Florence- Radegonde - Louife- Eléonor-
Julie Bruneau , Marquife de Crillon , eft morte
dans le Comtat d'Avignon le 6 Août . Sans
vouloir entrer ici dans fa Généalogie , le nom
emprunté fous lequel elle avoit été élevée avant
fon mariage avec le Marquis de Crillon , ayant
dû occafionner des recherches fur fa naiffance
nous copions mot pour mot les Certificats
originaux qu'on nous a remis.
CERTIFICAT de la Ville de Poitiers , donné fur
l'Extrait Baptiftaire de la Marquise de Crillon ,
tiré des regifires de la Paroiffe de Notre - Dame
de Chandelière de Poitiers , & fur la notoriété
publique.
Nous Jacques Stainville , Ecuyer , Seigneur
* SonExtraitmortuaire qui nous a été remis eft daté ·
de Velleron , dent M. le Duc de Crillon eft
Co-Seigneur,
OCTOBRE . 1764 . 209
de Fagel , Maire & Capitaine de la Ville de
Poitiers & autres Pairs & Echevins de la même
Ville , foulignés , certifions à qui il appartiendra
, que Melfire Pierre Bruneau & Dame Florence
Marfault , font habitans de cette Ville fur
la Paroille de Notre - Dame de la Chandelière, vivans
de leurs revenus, bien famés & bons Citoyens;
qu'ils ont pour Enfans Meffire René - François
Bruneau , Prêtre -Chanoine de S. Hilaire le Grand
de cette Ville,& Demoifelle Florence- Radegonde,
Louife-Eleonor- Julie Bruneau , élevée à Paris
dès l'âge de quatre ans fous le nom de Lavault ,
chez le fieur Aléxis Marfault fon oncle maternel
, portant auffi le nom de Lavault. En foi
de quoi nous avons délivré le préfent certificat
pour valoir & fervir à qui il appartiendra , à
Poitiers , le 22 Mai 1764. Signés , Labroffe ,
Gaborit , Stainville , Maire , le Comte , Eche
vin , du Theil , Echevin Pallu du Pinier
Echevin , François Jouffan , Echevin , Bardeau ,
Echevin , Billozue , Echevin . Au- deffous eft écrit
par MM. le Maire & Echevins , figné Bourbeau.
Vu par nous Intendant de Poitiers , figné de la
Bourdonnaye de Bloffac .
+
>
CERTIFICAT donné par la Noblefe de Poitou ,
d'après l'examen des Piéces originales .
Nous ſouffignés , nobles Gentilhommes de cette
Province du Poitou , certifions que la Maifon de
Bruneau a toujours été noble d'extraction & de
toute ancienneté ; que la branche aînée des mâles
s'eft éteinte dans la perfonne de Pierre Bruneau
, Seigneur de Larabateliere en Poitou ,
& que la Branche cadette des
mâles ,,
que le peu de fortune a fait déroger ,
defcendante de Denis Bruneau fon Frère , s'éteint
mort en 1727 ,
210 MERCURE DE FRANCE.
·
dans les perfonnes de Pierre- René François
Bruneau , Prêtre - Chanoine de S Hilaire , &
de Dame Florence- Radegon le- Louife- Eléonor-
Julie Bruneau , Marquife de Crillon ; à Poitiers ,
ce 22 Mai 1764. Signés , du Couffour , Chevalier
de S. Louis , de Laufon de la Poupardiere Chevalier
de S. Louis , Commandant du Régiment de
Poitiers , L. Frottier de la Melleliere , Maréchal
de Camp , Chardeboeuf de Pradel , Maréchal de
Camp , de Vaily de Ville- neuve , Marquis de
Vitrey , de la Porte du Theil , Chevalier de S.
Louis , d'Augeard Chauvelin . Chanoine de l'Eglife
de S. Hilaire- le-Grand , de Durivau , de la
Sayette , Sous- Chantre de S. Hilaire - le - Grand ,
Daviau de Piolan . Au- deffous eft écrit , nous In .
tendant de la Généralité de Poitiers , certifions
reconnoître les fignatures ci- deffus comme étant
véritablement celles qui compofent la première
Nobleffe qui fe trouve raffemblée à Poitiers &
auxquelles on doit ajouter le plus de foi , étant
de la plus éxacte probité. Signé , de Labourdonnaye
de Bloffac .
Les armes de la Maifon de Bruneau à S.
Jean de Cambran , Election de Thouars , font
d'argent à fept merlettes de fable trois , trois-
& une. Jacques Bruneau , grand Oncle de la
Marquife de Crillon , fut reçu Chevalier de
Malthe dans le dernier fiécle au Grand Prieuré
d'Aquitaine de Poitiers , & le Père de la Dé
fante eft Coulin- Germain du Seigneur du Rivau
& a prouvé par les Actes d'après lefquels a été
fait le Certificat de la Nobleffe ci - deffus , que
les Pères avoient toujours contracté des allian
ces avec les plus grandes Maifons , telles que
celles de Beauvau , de Defcars , de la Beaume ,
de Rochechouart , de la Trémouille , & c , & c .
On peut voir les originaux des Certificats aina
OCTOBR E. 1764. 201
que tous les Actes fur lefquels ils ont été donnés
chez M Jarry , Notaire au Marché Neuf ;
toutes les mêmes Piéces collationnées à Paris fur
les Originaux le 26 Mai 1764 , fignées dudit Me.
Jarry & de M Perron auffi Notaire , & authentiquées
par M. Dargouges , Lieutenant Civil de
la Ville , Prévôté & Vicomté de Paris , qui y
a fait appofer le cachet de fes Armes , & contre
-figné par le Sieur Burbay , fon Secrétaire ,
le S Juin 1764.
FESTES PUBLIQUES .
Defcription de la Fête donnée à Venife au Duc
' Хокск .
Le Duc d'Yorck arriva ici le 26 du mois dernier
, & fut complimenté le lendemain par quatre
Députés qu'avoit nommés la République pour lai
faire tous les honneurs des à fon rang. Le 29 , ces
Prince alla vifiter l'Arfénal : les ouvriers de toutes
les différentes parties de ce grand Bâtiment exécuterent
en la préfence quelque ouvrage particu
lier de leur métier. Le 31 , jour de l'Afcenfion ,
la violence du vent obligea de renvoyer au Dimanche
fuivant , la cérémonie des époufailles de
la mer. Le même jour , les Députés donnerent
un grand repas au Duc d'Yorck dans l'Ile de
Muran. Le 3 de ce mois , la cérémonie des épou
failles de la mer fe fit avec la magnificence ordinaire
devant un concours prodigieux d'étrangers.
Le lendemain 4 , jour de la naiffance du Roi
d'Angleterre , les Députés donnerent à Son Alteffe
Royale le fpectacle de la courſe des Bateaux
nommée Régate ; c'eſt une fête qu'on réſerve ordinairement
pour de grandes occaſions : on n'en
avoit point donné depuis 1740 , où il y en eut une
en l'honneur du Prince Electoral de Saxe.
212 MERCURE DE FRANCE.
Vers les deux heures après - midi , la fête com →
mença par l'arrivée de neuf Peotes ou grands Bateaux
, qui s'avancerent au bruit des tymbales &
des trompettes. Ces Peotes étoient ornées d'emblêmes
& de figures allégoriques. La première
étoit toute argentée , & repréfentoit l'Elément de
l'Eau & le triomphe de Neptune. Ce Dieu étoit
fur la poupe fous un baldaquin de panaches noirs
& azurs mêlés d'algue ; il avoit fon Trident à la
main , & étoit environné de Tritons & autres Divinités
de la Mer.
La feconde , dorée & argentée , repréſentoit la
Terre , fous le fymbole de Cybèle vêtue magnifiquement
, couronnée de tours , & placée fous un
baldaquin de panaches rouges , noirs & azurs. La
proue formoit une colline d'or ornée d'arbriffeaux
chargés de fruits & garnie d'animaux. Les Rameurs
portoient des habits relatifs au ſujet , & voguoient
au fon des inftrumens.
La troifiéme , dont le fond étoit bleu célefte
avec des ornemens d'argent , repréſentoit l'Air.
La principale figure étoit l'enlèvement d'Orithie
par Borée : on y voyoit des zéphirs & des amours
qui fe réjouiffoient de cette aventure.
La quatriéme repréfentoit le Feu & étoit peinte
de la couleur de cet élément. On remarquoit d'un
côté Vulcain & les Cyclopes occupés à leurs travaux
, & de l'autre , Vénus qui venoit demander
des armes pour Enée. Ces quatre Peotes étoient
celles des Députés chargés de faire les honneurs
de la réception du Duc d'Yorck .
La cinquième , fond argent , repréſentoit la
pêche de la baleine . Le bas de la proue avoit la
forme d'une baleine ayant la gueule ouverte.
Tous les pêcheurs étoient habillés à l'Angloife.
Le reste de la Peote étoit garni de filets remplis de
poillons & de corbeilles pleines de perles & de
coral.
OCTOBRE . 1764. 213
La fixiéme repréfentoit le Char d'Apollon ou
du Soleil , tiré par quatre chevaux de différentes
couleurs. On y voyoit l'Aurore affife dans une
coquille & tirée par Pégafe : elle avoit à la main
un flambeau , avec lequel elle fembloit chaſſer la
nuit.
La feptiéme repréſentoit la Grande - Bretagne
menée en triomphe par l'Europe : on y voyoit de
tous côtés plufieurs figures d'hommes & d'ani
maux , & des richeffes de toute espéce des quatre
parties du Monde , des ornemens d'or & d'ar
gent , & c.
La huitiéme repréfentoit le triomphe de Miner
ve , Déefle de la Sageffe : elle avoit les ornemens
de la Royauté ; à fes deux côtés étoient cinq trophées
enrichis d'or , d'argent & de plumes , faifant
alluſion aux Beaux - Arts.
La neuviéme repréſentoit Vénus affile ſur un
Char tiré par quatre colombes , accompagnée de
Cupidon & environnée des amours.
Ces Péotes furent fuivies d'onze Biffones * , de
fix Malgarotes & de deux Ballotines ornées d'étoffes
& de dentelles d'argent. Les Rameurs , qui
étoient très-élégamment habillés , changerent
trois ou quatre fois d'habits , tous plus riches les
uns que les autres.
Enfin l'on commença la courfe des différens
Bâtimens : il y avoit dix Bateaux & dix Gondoles
à une rame ; dix Bateaux & dix Gondoles à deux
rames , & dix autres Bateaux à deux rames
* Les Biſſones font des Bateaux affez longs , à huit rames
& huit Rameurs ; les Malgarotes en ont fix , & les Bellotines
, quatre . Il y a fur chacun de ces Bateaux des Nobles
préposés pour veiller à la police & écarter les Gondoles
qui viendroient à la traverfe & fermeroient le pallage
aux Régatans : ils ont même des arcs avec lefquels ils décochent
des balles de terre cuite , d'un pouce de diamètre
ou environ , contre ceux qui ne fe rangent pas allez promp
tement,
214 MERCURE DE FRANCE .
*
manoeuvrés par des femmes. Tous ces Bateaux ,
excepté les dix derniers , partirent , ſelon l'uſage ,
de la pointe de Saint- Antoine & parcoururent
route la longueur du grand Canal jufques vers
l'Eglife de la Croix , où étoit planté un poteau
qui fervoit de bornes & autour duquel les Régatans
tournerent une fois & revinrent fur leurs pas
jufqu'à l'endroit de la Machine, où les Vaiffeaux
prirent en y arrivant les drapeaux qui font les
marques de leur victoire . Cette courſe eft d'environ
quatre mille quatre cens pas de cinq pieds
Vénitiens chacun. Les femmes ne partent que de
la Douane , ce qui fait environ un tiers du chemin
de moins. La Machine eft un édifice d'une belle
Architecture , avec des colonnes , des balustrades ,
&c. Elle repréfentoit le Palais de la Joie & étoit ornée
de figures de grandeur naturelle: au milieu de
cet Edifice on diftinguoit deux figures principales
repréfentant Venife & l'Angleterre : la première
fembloit embraffer celle- ci & avoit pour infcription
, Fadus æternum . On voyoit à leur côté la
Juftice & la Prudence , & au deffous Apollon ;
Venus & Diane. Le haut de la Machine , où il y
avoit un grand nombre de Muficiens , étoit terminé
par des guirlandes & des vafes de fleurs . Toutes
les fenêtres du grand Canal étoient ornées
de tapis & garnies d'une prodigieufe quantité de
fpectateurs.
* LepiedVénitien eft un peu plus grand que le
nôtre.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Vice- Chan- 'AI
celier , le fecond Volume du Mercure du mois
d'O&obre 1764 , & je n'y ai rien trouvé qui
puifle en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 14
Octobre 1764. GUIROY.
OCTOBRE . 1764. 215
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ARTICLE PREMIER.
SUITE de l'Hiftoire raiſonnée des Diſcours
de Cicéron .
Page
ADIEUX d'un Milantrope au genre humain.
VERS à M. Nas Monpeurt , jeune Peintre ,
Eléve de M. Carle Wanloo .
MADRIGAL a la belle Troyenne.
ÉPIGRAMME.
20
A
26
27
ibid.
SILVESTRE , ce n'eft pas tout- à- fait un Conte. 28
A mes fleurs.
ÉPITRE à M. René de S. A. .. &c.
A Jalie , jeune Coquette.
53
SS
J.9
ENVOI des Vers ci dellus à M. de L.... 60
CARACTERES de l'Amour. 6I
ÉPIORAMME.
65
ÉPITAPHE de Rameau .
66
REPROCHES à la mort , fur M. Rameau .
ibid.
ENIGMES.
66 & 67
69870 LOGOGRYPHES .
71 CHANSON .
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de la Maiſon de MONTMORENCJ
, par M. Deformeaux , troifiéme Extrait. 73
MÉLANGES intéreilans & curieux ,
· M. R. D. S **
ANNONCES de Livres .
& c. par
ΙΟΙ
112 & fuiv.
216 MERCURE DE FRANCE.
ART. III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADEMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences de BORDEAUX.
ACADÉMIE d'AMIENS.
SÉANCE publique de l'Académie des Sciences
, Belles - Lettres & Arts de BESANÇON .
PRIX proposés par l'Académie des Sciences
,Belles- Lettres & Arts de BESANÇON
pour l'année 1765 ,
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur le Déf
falement de l'eau de mer.
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE de M. L. G. au fujet de quelques
particularités concernant les Arts .
GRAVURS.
ART . V. SPECTACLES.
SPECTACLES de la Cour à Fontainebleau,
PROGRAMME des Hommes , Comédie- Ballet.
133
137
145
148
Iso
159
168
176
179
191
COMÉDIE Françoiſe. 196
COMÉDIE Italienne . 197
ART. VI. Nouvelles Politiques.. 204
MORTS. 256
FESTES publiques.
211
SPECTACLES de Paris . Opéra,
De l'Imprimerie de SEBASTIEN Jorry , rue
vis-à-vis la Comédie Françoife. 1764.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
NOVEMBRE . 1764.
Diverfité , c'eft ma devife . La Fontaine.
Cochin
Susin
PapillonSenty
A PARIS ,
( CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Aves Approbation & Privilége du Roi.
1
AVERTISSEMENT.
>
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
>
C'eft à lui que l'on prie d'adreer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize vo-`
lumes , à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compie
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de
30 fols par
volume
,
c'est- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provin
ces d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le paye
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut,
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à and'en
marquer le prix. noncer
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par la◄
quelle ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le conti
Auer.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE . 1764.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE &fin de l'Hiftoire raifonnée des
Difcours de CICERON .
Suite des Philippiques & c.
ES X.Les deux Chefs de la conſpiration ,
Brutus & Caffius , après avoir quitté.
Rome & s'être retirés dans leurs Gouvernemens,
laifferent paffer un affez long
efpace de temps fans donner de leurs
nouvelles ils écrivirent enfin à Panfa
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
le détail de quelques heureux fuccès ;
qui tout foibles qu'ils étoient , firent une
impreffion affez vive fur toute la ville.
Le Sénat s'affembla pour faire la lecture
des dépêches adreffées au Conful , qui
faifit cette occafion de faire publiquement
l'éloge de Brutus , & de propoſer
des actions de graces & des honneurs
publics en fa faveur.
Fufius Calenus , beau- père de Panfa ,
étoit l'ami d'Antoine , & entretenoit une
correſpondance avec lui. Son gendre
l'invita à déclarer le premier fon opinion
. Un intervalle fort court lui avoit
fuffi pour dreffer par écrit fa réponſe :
elle portoit en fubftance » que la Let-
» tre de Brutus étoit écrite éxactement ;
» mais qu'ayant agi fans autorité &
» fans commiffion , il devoit être prié
de remettre les forces à ceux qui fe-
» roient nommés pour les commander.
"
Cicéron invité enfuite à parler , prononça
fa dixième Philippique. Il fit
d'abord au Conful fes rémercîmens
& ceux du Sénat de la fatisfaction
qu'il leur avoit procurée par la lecture
qu'il venoit de faire des Lettres de
Brutus. Il obferva enfuite que le Conful
en faifant l'éloge de Brutus avoit
confirmé la vérité d'une maxime auffi
ancienne que conftante , qu'on ne porte
NOVEMBRE. 1764 . 7
!
point envie à la vertu d'autrui , quand
on trouve dans fon coeur le témoignage
de la fienne propre. Enfin après s'être
étendu fort au long fur les louanges
du Libérateur de la Patrie , il conclut
fa harangue en propofant au Sénat de
l'autorifer par un Décret à prendre
la défenfe des Provinces de l'Empire ,
comme il avoit fait jufqu'alors. Cette
réſolution devint bientôt celle du Sénat,
& on expédia le Décret dans la forme
que Cicéron l'avoit conçu . ( a )
XI. A quelque temps de là on
reçut à Rome des nouvelles d'une na-
(a ) Cicéron ne fit qu'un paquet de cette dixiéme
harangue & de la cinquième , & l'envoya à Brutus
, qui lui fit cette réponſe J'ai lu vos deux Difcours
: vous vous attendez fans doute aux éloges
qu'ils méritent ; mais je fuis embarrassé fi c'est à
votre courage ou à votre habileté qu'on doit en
donner davantage . Je vous passe à préfent de donner
le nom de Philippiques , comme vous paroiffiez
me le faire entendre en badinant dans une
autre Lettre ... &c. ( Ad Brut. Lib . II . Ep. V. )
Ainfi le nom de Philippiques qui avoit été donné
d'abord à toutes ces piéces , fans aucune vue
férieufe & comme au hazard , fut fi bien reçu
& répandu avec tant de fuccès par les amis ,
qu'il devint un titre fixe fous lequel tous les
fiécles fuivans nous les ont confervés. On trouve
néanmoins quelques Auteurs , tels qu'Au-
Ju-Gelle , qui les ont appellées indifféremment
Antoniennes & Philippiques.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE:
ture bien différente . Dolabella , Gendre
de Cicéron avoit quitté la Ville pour
s'aller mettre en poffeffion de fon Gouvernement
de Syrie , avant l'expiration
de fon Confulat . Il avoit peu de monde
avec lui lorfqu'il fe préfenta devant
Smyrne: il évitoit même avec foin toute
apparence d'hoftilité & paroiffoit ne
demander que la liberté du paffage
pour fe rendre promptement dans fa
Province . Trebonius Proconful d'Afie
qui croyoit avoir de juftes motifs de
fe défier de lui , refuſa conſtamment de
le recevoir dans la Ville , & conſentit
feulement à lui laiffer prendre des
rafraîchiffemens hors des murs. Leur entrevue
n'en fut pas moins accompagnée
de politeffes & de toutes les démonftrations
d'une vive amitié . Trebonius féduit
par les apparences , promit à Dolabella
que s'il partoit tranquillement
de Smyrne , on lui ouvriroit les portes
d'Ephéfe qui fe trouvoit auffi fur fa
route . L'impuiffance où Dolabella fe
trouvoit d'emporter Smyrne par la force
, lui fit foutenir jufqu'à la fin le rôle
qu'il avoit commencé de jouer . Mais
à peine eut- il quitté le Proconful , que
recourant à l'artifice , il fit une marche
de quelques milles pour laiffer à ceux
qui l'avoient conduit le temps de fe
NOVEMBRE. 1764. 9
retirer . Enfuite s'étant pofté dans un
lieu favorable , où il attendit la nuit
l'obícurité ne commença pas plutôt à
le favorifer qu'il retourna brufquement
fur fes pas . Smyrne étoit gardée avec
tant de négligence , qu'il fit appliquer
des échelles aux murs avant qu'on eût
la moindre défiance de fon deffein . Ses
Soldats, quoiqu'en petit nombre , furent
répandus en un moment dans la Ville ;
& s'en étant faifis fans oppofition ,
ils furprirent Trebonius lui - même dans
les bras du fommeil.
Cette expédition n'auroit pas fait
tort à l'honneur de Dolabella s'il n'eût
fouillé fa victoire par une horrible cruauté.
( b ) Il fit mettre pendant deux
jours entiers Trebonius à la torture
pour lui arracher tout l'argent qu'il
avoit fous fa garde : enfuite il lui fit
couper la tête & la fit porter au
bout d'une pique : il donna ordre que
(b ) Interficere captum , Třebonium ) noluit
( Dolabella ) ne nimis , credo , in victoriâ liberalis
videretur. Tunc verborum contumeliis optimum
virum incefto ore laceraffet tunc verberibus ac tormentis
quæftionem habuit pecuniæ publicæ idque
per biduum. Poft cervicibus fractis caput abfcidit
idque ad fixum geftari juffit in pilo ; reliquum
corpus traum ac laniatum abjicit in mare... &c.
( Ph. XI. C. V. )
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
"
fon corps fût traîné par les rues & précipité
dans la mer. Ainfi le fang du malheureux
Trebonius fut le premier que la
haine fit répandre pour venger la mort
de Céfar. Après les Chefs de la confpiration
, c'étoit la plus glorieufe victime
qui pût être immolée , puifqu'il
étoit non feulement un des principaux
complices , mais le feul de rang Confulaire.
Auffi ne douta - t- on point que
cette action n'eût été concertée entre
Antoine & Dolabella pour faire entendre
hautement que c'étoit la mort
de Céfar qui lui mettoit les armes à la
main , & pour attirer par ce ftratagême
les Vétérans dans leur parti , ou
pour leur infpirer du moins de la répugnance
à combattre contre eux. Brutus
& fes Partifans fe crurent affez avertis
du fort auquel ils devoient s'attendre
, fi la fortune fe déclaroit pour des
ennemis fi cruels , & tous les honnêtes
gens crurent leur perte affurée par le
même préſage .
A la première nouvelle de la mort
de Trebonius , le Sénat affemblé par les
foins du Conful , ne balança point à
déclarer unanimement Dolabella ennemi
de la République . Tous fes biens
furent confifqués , & Calenus même
NOVEMBRE. 1764 . I.I
ayant opiné le premier contre lui , ajouta
que fi l'on ouvroit un avis plus févere
, il l'embrafferoit auffitôt. L'indignation
qu'il voyoit peinte fur tous les
vifages , le força fans doute de céder
aux circonftances , ou peut-être fe flatta-
t-il de jetter Cicéron dans quelqu'embarras
, lorfque fon alliance avec Do-
· Labella ( il étoit gendre de Cicéron ) le
porteroit à propofer un parti plus modéré.
Mais s'il fe trompa fur ce point ,
il l'embaraffa effectivement par une
autre propofition . Ce fut celle de choifir
un Général pour commander les forces
de la République contre Dolabella.
Ainfi Calenus ouvrit à la fois deux
avis : l'un que P. Servilius fût revêtu
d'une commiffion extraordinaire du Sénat
, l'autre que les deux Confuls fe
réuniffent pour la conduite de cette
Guerre , & qu'on leur donnât dans la
même vue le Commandement des Provinces
d'Afie & de Syrie . La feconde
de ces deux ouvertures fut reçue avec
des applaudiffemens immodérés , non
feulement de Panfa & de fes amis
: mais encore de tout le parti d'Antoine
qui prévoyoit tous les avantages qu'il
pouvoit en recueillir. C'étoit tout à la
fois , détourner l'attention des Confuls
1
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
de la Guerre d'Italie , donner à Dolabella
le temps de fe fortifier en Afie ,
jetter des femences de froideur entre
les Confuls & Cicéron , & faire un
mortel affront à Caffius, qui fe trouvant
actuellement fur les lieux fembloit
avoir plus de droit que perſonne
à cette commiffion . Les débats ayant
duré toute la journée fans qu'on pût
prendre aucune réfolution , l'Affemblée
fut remife au lendemain . Servilia, Bellemère
de Caffius, & tous fes amis s'efforcerent
dans cet intervalle d'engager Cicéron
à retracter fes oppofitions en
lui faifant craindre d'aliéner plus que
jamais l'efprit de Panfa. Mais rien ne
fut capable de l'ébranler ; il étoit réfolu
de défendre à toutes fortes de rifques
l'honneur de Caffius , & le lendemain
lorfque la délibération fut repriſe
avec une nouvelle chaleur il
déploya toute la force de fon Eloquence
pour obtenir un Décret en fa faveur.
>
,
Cette onzième Philippique , l'une des
plus longues & des plus belles , n'eut
pourtant pas tout le fuccès qu'elle auroit
mérité d'avoir . Cicéron fortit du
Sénat après la conclufion de l'Affemblée
pour aller droit au Forum où fon
deffein étoit de rendre compte au Peu
NOVEMBRE. 1764. 13
ple de toutes les délibérations & de
lui recommander l'intérêt de Caffius.
Mais Panfa fe hâta de le fuivre ; &
pour affoiblir fon autorité il déclara au
Peuple que tous les points fur lefquels
Cicéron s'étoit efforcé de faire prévaloir
fon avis , étoient combattus par
les amis de Caffius. Cicéron à qui fa
confcience ne reprochoit point cette
mauvaiſe foi , juftifia fur le champ fes
intentions par une Lettre qu'il écrivit
auffitôt à Caffius , & que nous avons
encore : c'eft la douzième du VII Livre
du recueil des Epitres Familières.
XII. Pendant que le Sénat s'étoit
occupé de ces délibérations , Decimus
Brutus avoit été pouffé fi vigoureuſement
dans Modène , que fes amis commencerent
à s'allarmer beaucoup pour
lui . On ne doutoit point que s'il tomboit
entre les mains d'Antoine il ne fût
exposé au même fort que Trebonius .
Cette cruauté agit fi puiffamment fur
le coeur de Cicéron , que , d'après quel
ques propofitions de paix qui fe firent
au Sénat , non feulement il confentit
au Décret d'une feconde ambaffade
mais il accepta lui - même cette commiffion
, avec Servilius & trois autres
Confulaires. Cependant ayant bientôt
14 MERCURE DE FRANCE.
remarqué que les amis d'Antoine n'avoient
donné que de vaines efpérances
, il reconnut qu'il s'étoit engagé
dans une fauffe démarche , & dès la
première Affemblée du Sénat il fe hâta
de retracter fon opinion , en déclarant
que le Décret auquel il fe reprochoit
d'avoir confenti , étoit auffi dangereux
que déshonorant pour la République
, & en s'étendant avec la force
de fon Eloquence fur les fuites funeftes
d'une feconde Ambaffade , il demanda
inftamment que cette réfolution
fût abandonnée.
Quoique cette douzième Philippique
ne renfermât point abfolument un
refus , cependant les raiſons d'abandonner
l'Ambaffade parurent fi fortes qu'on
en perdit tout- à-fait le deffein. Vers la
fin du mois , Panfa fe mit en marche
vers la Gaule pour joindre fon Collégue
A. Nirtius & Céfar Octave , &
tenter de délivrer Decimus par une bataille
décifive .
XIII . Peu de temps après fon départ ,
Lepidus écrivit une Lettre publique au
Sénat . Elle contenoit des exhortations à
prendre de nouvelles mefures pour la
paix , & à prévenir l'éffufion du fang des
Citoyens , par quelque voie qui pût
NOVEMBRE. 1764. 15
:
rappeller Antoine & fes Partifans au
ſervice de la Patrie mais il n'y faifoit
aucune mention de fa reconnoiffance
pour les honneurs publics qui lui avoient
été nouvellement décernés . Cette affectation
déplut au Sénat , & parut
confirmer les foupçons qu'on avoit déja
de fon intelligence avec Antoine. Cependant
fon renouvellement d'inſtance
de la part de plufieurs perfonnes fufpectes
, mit encore Cicéron dans l'embarras
de leur répondre. Il proteſta en
commençant fon Diſcours , que perſonne
n'avoit plus de confidération que
lui pour Lepidus , & qu'indépendamment
d'une ancienne liaifon d'amitié ,
il ne pouvoit lui refufer la plus haute
eftime pour les fervices qu'il avoit rendus
à l'Etat qu'il avoit donné une
preuve affez éclatante de fon amour
pour la Patrie , quand il avoit paru
fi affligé de l'offre du Diadême qu'Antoine
avoit faite à Céfar dans la réfolution
d'être fon Efclave plutôt que fon
Collègue. Ici l'Orateur s'emporte à fes
invectives ordinaires contre Antoine , &
après avoir foutenu le même ton affez
longtemps , il conclut enfin que les
Fropofitions & les efpérances de Paix
font inutiles avec lui .
16 MERCURE DE FRANCE.
Ce débat fe termina comme Cicéron
le defiroit ; tous les Citoyens fe revêtirent
du Sagum ou habit de Guerre ,
& l'éloquence victorieufe de cette treizième
Philippique lui mérita la gloire
de voir tout le monde embraffer fon
avis .
XIV. Les craintes & les allarmes ne
furent pas de longue durée . On reçut
bientôt à Rome la nouvelle que Decimus
Brutus étoit prèfque délivré ( c )
( c ) Le fiége de Modène dura environ quatre
mois. C'est un des plus mémorables de l'Antiquité
pour la vigueur de l'attaque & de la défenfe.
Antoine s'étoit pofté fi avantageuſement
& ferroit de fi près la Ville , qu'elle ne pouvoit
recevoir le moindre fecours , & Decimus ,
quoique réduit depuis longtemps à la dernière
extrémité , ſe défendoit avec une merveilleufe
valeur. Les anciens Ecrivains , ( Frontinus , Pline ,
Diogenes ) nous ont confervé quelques- uns des
ftratagêmes qui furent employés dans les deux
partis. Hiflius pour donner de fes nouvelles aux
affiégés , s'étoit procuré quelques Plongeurs qui
leur portoient entre deux eaux des avis gravés
fur des lames de plomb. Mais Antoine qui s'en
apperçut , lui coupa cette communication en
faifant placer fous la rivière des trappes & des
filets , ce qui força le Conful & Decimus à en
établir une autre par les airs , en faifant porter
leurs lettres par des pigeons.
V. l'Hif. de la vie de Cicéron , Vol. IV p. 145.
NOVEMBRE . 1764. 17
& qu'Antoine avoit perdu deux Aigles
foixante Drapeaux , & la plus grande
partie de fes Vétérans . La joie que l'on
reffentit alors , fut proportionnée à la
terreur que d'autres rapports y avoient
répandue . Le Peuple en Corps s'affembla
auffitôt devant la porte de Cicéron ,
le conduifit au Sénat comme en triomphe
, & le ramena de même à fon retour.
Le Sénat ayant été encore convoqué
le jour fuivant , l'opinion de Servilius
fut qu'il falloit ordonner des actions
de graces aux Dieux & faire
quitter l'habit de Guerre aux Citoyens.
Mais Cicéron qui parla enfuite , fe déclara
fortement contre cette propofftion
il prétendit que ce changement
feroit ridicule , tandis que la caufe de
la Guerre fubfiftoit encore ; que c'étoit
l'envie qui l'avoit fait propofer , &
qui vouloit ôter à Decimus aux yeux
de la postérité l'honneur immortel de
pouvoir dire de lui que le Peuple Romain
avoit pris l'habit de Guerre dans
le péril prefant d'un Citoyen , & qu'il
n'avoit repris fa robe ordinaire qu'après
l'avoir vu entièrement hors de
danger.
Les raifons dont il fe fervit dans
18 MERCURE DE FRANCE:
cette quatorziéme & dernière Philippique
, parurent fi folides , fes démonftrations
fi convaincantes , fon Eloquence
fi perfuafive , que le Sénat ratifia fans
exception le parti qu'il avoit propofé.
J'ai préfenté au Public une efquiffe
& un fommaire des événemens qui donnerent
lieu à Cicéron de prononcer les
Chefs -d'oeuvre que la postérité ne lit
qu'avec admiration . Je fouhaite que
mon foible pinceau n'ait point défiguré
le Héros que j'ai tâché de peindre . Au
refte , c'est aux Grands Hommes à fe
faire connoître eux-mêmes , & les ouvrages
du Père de l'Eloquence Romaine
donneront de lui une plus haute idée
que tout ce que j'en pourrois dire ici .
Par M. LAVERFED.
Fin de l'Hiftoire raifonnée des Difcours
de Cicéron.
N. B. Dans un des Mercures prochains
, on donnera un Supplément à
cette Hiftoire , contenant une notice
abrégée de tous les difcours de Cicéron
qui ne font pas venus à la poftérité.
NOVEMBRE. 1764. 19
EPITRE à Madame de BUF....
Si des Beautés de ce Pays ,
B... n'étoit que la plus belle ,
J'irois comme on fait à Paris ,
Tous les matins femer près d'elle
Les propos galans & fleuris :
J'irois en ſtyle de ruelle ,
Dans des Madrigaux bien polis ,
Vanter fa grâce naturelle
Peindre les rofes & fes lys ;
Puis vers quelque Beauté nouvelle ,
Le caprice emportant mon coeur ,
Pour être encore un infidelle ,
J'oublirois mon premier vainqueur.
Mais lorsqu'aux attraits de Julie ,
Comme vous , charmante Buf...
On joint tout l'efprit de Sapho ,
Et tous les talens d'Emilie;
Lorsqu'on fçait cacher Uranie
Sous les traits de la volupté ,
Au fceptre heureux de la beauté ,
Joindre encor celui du génie ;
On doit enchaîner fous les loix
Des Amans la foule volage ,
Et l'on peut prétendre à l'hommage
Des Philofophes & des Rois.
20 MERCURE DE FRANCE.
La beauté fur le coeur d'un Sage
B ... ne perd jamais les droits ;
Mais l'efprit lui plaît davantage
Et vous avez tout à la fois .
Oui , fi j'avois un diadême
Je le mettrois à vos genoux :
Je n'ai qu'un luth , & c'eft pour vous
Qu'Amour en veut tirer lui- même
Chaque jour les fons les plus doux.
A l'ombre d'un bosquet tranquile ,
Quand verrai- je , au gré de mes voeux ,
Renaître les momens heureux
Où votre voix tendre & facile ,
Se marioit aux fons touchans
D'un objet formé par les Grâces , *
Et dont le Dieu qui régne aux champs ,
L'Amour embelliffoit les traces ?
Chaillot , féjour délicieux ,
Quand vous daigniez nous y fourire ,
Sembloit habité par les Dieux :
L'Olympe fut toujours aux lieux
Où la Beauté tint fon Empire.
Jeune Buf.... fi quelquefois
L'Amour vous portant fur fes aîles ,
Vous ramenoit parmi ces Bois **
Ornés pour le plaifir des Belles
* Mlle d'Ho ....
** Le Bois de Boulogne .
NOVEMBRE. 1764. 2
Et pour l'amufement des Rois ;
J'irois dans un tendre délire ,
Mêler les accords de ma lyre
A la douceur de votre voix ;
J'irois fur la verte fougère ,
Couronné des fleurs du Printemps
Chanter l'Amour près de fa Mère ,
Et d'une guirlande légère ,
Près de vous enchaîner le Temps ,
Fixer les plaifirs de Cythère
Et mes defirs trop inconftans.
Comme autrefois une immortelle
Régna fur le coeur de Pâris :
Soyez la Minerve fidelle
1
De mon coeur & de mes Ecrits,
i
Par M. LEGIER.
EPITRE à M. le Comte de ***
ENTRE des Magots de la Chine ,
Près d'un Singe en habit fourré
D'une aftronomique machine
Et de vingt Tomes entouré
"
J'écris à ce Mortel aimable
Que Vénus difpute au Dieu Mars ,
-J Au Dieu des Amours agréable ,
Plus cher encore au Dieu des Arts
22 MERCURE DE FRANCE .
Avec l'idôle de votre âme ,
Vous allez donc courant les bois ?
Ainfi l'on voyoit autrefois ,
Brûlant d'une conftante flamme ,
Des Chevaliers preux & courtois ,
Courir le Monde avec leur Dame ,
Montés fur des grands Palefrois.
Loin du féjour de la Folie ,
Vous voilà , cher Comte, enterré
Dans la Province où tout ennuye ;
Où plus d'un Sot fe voit paré
Du nom pompeux de beau Génie i
Où l'on fait la trifte partie
De quelque Prude aux cheveux gris
Et de quelque Sotte étourdie ;
Où par complaiſance on eſſuye
Les propos platement fleuris
De la petite Bourgeoisie ,
Et des vieux Seigneurs du Pays
La fatigante courtoiſie.
Dans un large fauteuil affis ,
En s'enivrant de vin de Brie ,
Ils vous accablent des récits
De leurs Campagnes d'Italie ,
Vous parlent de leur Baronie ,
De leurs Châteaux à pont-levis ,
Et de leur graffe Métairie.
Ils vous vantent le goût exquis
De leur cuifinière chérie
NOVEMBRE. 1764. 23
Dans la maiſon de père en fils ;
Et fouvent la vieille harpie
Vous fert des mets qu'elle a falis
Revenez donc vîte à Paris ,
Goûter la céleste ambrofie ,
Et voir rouler autour des Ris ,
Le cercle heureux de votre vie.
Dans un fouper libre & charmant ,
Près de quelque femme jolie ,
Venez ici livrer gaîment ,
Et votre esprit à la faillie ,
Et votre coeur au fentiment.
Par le même;
7
A SOPHIE , à qui on donna un Livre
de papier blanc.
Sur l'Air : J'aime une ingrate Beauté.
LES Grâces en vous formant ,
Vous ont donné l'art de plaire ;
Daignez d'un Art fi charmant
Nous dévoiler le myſtère :
Sophie , éclairez-nous ,
Et tracez dans ce Livre ,
Pour plaire comme vous ;
La route qu'il faut ſuivre.
Par M, L. Fi
24 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
A
***
En vain voudrois - je reconnoître
L'excès de vos bontés par un égal retour.
Vos bienfaits croiffent chaque jour ;
Mon amour ne fçauroit accroître.
N. B.
LES LA MIES ,
CONTE GAULO I S.
LEEs Gaulois eurent différentes efpéces
de Dieux & différentes manières de les
honorer. A Efus , à Taranis , à Teutatès
, &c , on immoloit des victimes
humaines ; mais les Lamies , Déeffes
qui fe manifeftoient fouvent aux Hommes
, en éxigeoient de plus doux facrifices
elles n'obtenoient même , difoit
on , l'immortalité - qu'en cédant
aux defirs de quelque Mortel .
Beaucoup d'entre ceux ci briguoient
l'honneur de la leur procurer mais
pour cela il falloit d'abord leur plaire
NOVEMBRE . 1764. 25
il falloit des agrémens & de la jeuneffe .
En un mot le choix que faifoient dans
cette occafion ces demi- Déïtés , reffembloit
parfaitement à celui que pourroient
faire nos Femmes de goût.
Sémir , jeune Gaulois , eut en lui tout
ce qui pouvoit plaire à ces Déeffes ;
mais Sémir n'étoit qu'ambitieux . La route
qui méne aux grandeurs étoit la feule
où il prétendoit marcher. Il alloit un
jour confulter l'Oracle de Diane fur
quelques projets de conduite . Une jeune
Prêtreffe parut . Elle avoit tant de charmes
qu'elle fit oublier à Sémir toute
fon ambition . Il fentit naître en lui
d'autres defirs ; ils étoient même beaucoup
plus ardens que les premiers :
mais ce n'étoit plus à Diane qu'il falloit
recourir ; Diane y pouvoit moins que
fa Prêtreffe . Malheureufement Sémir ne
devoit point l'inftruire de fa paffion ,
ni elle y répondre , quand même elle
en auroit été inftruite. A cela près , on
pouvoit confulter elle & fes femblables
fur toutes les matières qui fe confultent
, même fur celles de l'Amour ,
dès que cet Amour ne les regardoit
pas. On pouvoit leur dire : j'aime telle
ou telle Beauté ; je voudrois qu'elle
m'aimât : on ne pouvoit pas leur dire je
B
26 MERCURE DE FRANCE .
vous aime , je defire que vous m'aimiez ..
Sémir avoit oublié tous les points
fur lefquels il vouloit d'abord confulter
l'Oracle : il ne fçavoit comment
répondre aux queftions d'Adella , c'eft
le nom de la Prêtreffe , & cependant
il falloit une réponſe . Sémir prit un
parti que lui fuggéra fa fituation ; ce
fut de raconter fon avanture en la déguifant.
J'allois un jour , dit-il , confulter l'Oracle
de l'Ifie de Sain : j'y portois une
âme remplie de projets ambitieux : je
regardois la fortune comme la Déeffe
la plus digne de nos hommages . En un
inftant je fus détrompé . Une jeune Prêtreffe
s'offrit à mes regards : on l'eût
prife pour la Déeffe de la Beauté . A
peine elle touchoit à fon quatrième
luftre. La blancheur de fon teint égaloit
celle de fes vêtemens , l'incarnat
de la rofe venoit s'y mêler ; un oeil à
la fois tendre & vif , de la couleur
des Cieux & où l'on voyoit les Cieux
ouverts ; des cheveux qui l'emportoient
fur la plus parfaite ébène ; une bouche
qui attiroit l'âme de quiconque la
regardoit une taille .... Dieux quelle
taille ! ... Voyez la vôtre dit - il à
Adella , & vous en aurez l'idée la plus
NOVEMBRE. 1764. 27
entière , la plus exacte . Adella rougit ;
elle n'avoit même pas attendu jufqueslà
pour être émue. Le portrait étoit
trop reffemblant pour s'y méprendre ;
mais auffi l'expédient lui parut trop
heureux pour s'en irriter. La Prêtreffe
la plus fcrupuleufe en eût ufé comme
elle. Quant à Sémir , il pourſuivoit fon
récit. Vous préfumez bien , difoit - il ,
en fixant Adella .,
que je ne dus point
réfifter à tout ce que je voyois ? je cédai
comme tout autre eût cédé à ma place .
Mais que ne pouvez-vous fentir quelle
contrainte j'éprouvois ! ce qu'il en coûtoit
à mon coeur pour cacher fes mouvemens
! combien je trouvois injufte &
barbare la loi qui m'impofoit le filence
combien ce filence même difoit
alors de choſes ! .. Sémir s'arrêta quelques
momens , & Adella ne répondit rien :
mais elle regardoit Sémir , & fes regards
annonçoient de l'intention . Hé
bien ajouta -t- elle avec douceur , que
pouvez-vous demander à la Déeffe dont
je déffers ici les Autels ? Que puis-je
moi-même lui demander pour vous ?
Je n'ambitionne pas , reprit vivement
Sémir , que Diane me guériffe de ma
paffion je n'en veux point guérir ; je
ne puts plus être heureux que par l'A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
mour : mais puis - je efpérer de l'être
jamais ? Voilà fur quoi je defire que
vous m'éclairciffiez . Ne doutez pas que
je n'en croye votre Oracle .
Il est rare , lui répliqua la jeune
Prêtreffe en rougiffant avec grâce , il
eft rare qu'on interroge l'Oracle de Diane
fur ces matières . Il faut avant de répondre
à vos demandes que je fachemême
fi j'ai dû les écouter. Alors elle
refta quelque temps rêveufe : après quoi
elle dit à Sémir de fe retrouver au
même lieu le fixiéme jour de la Lune .
C'étoit un jour trés- reſpecté dans toutes
les Gaules & furtout parmi leurs Prêtres.
Cette réflexion défeſpéroit Sémir. Je
fuis perdu , difoit- il , fi la Prêtreffe à
la bonne foi de confulter Diane fur un
point qui ne regarde qu'elle , & où
Diane fera toujours de trop . Il fallut ,
cependant , qu'il fe foumît à ce qu'Adella
éxigeoit,
L'intervalle n'étoit pas long ; mais
il parut immenfe à Sémir. Chaque jour
fon réveil devanco t l'Aurore , & au
jour indiqué lui - même la devança aux
portes du Temple . Il y étoit encore
feul quand elles s'ouvrirent , & il fut
le premier que les yeux d'Adella rencontrérent.
Elle ne lui reprocha point
NOVEMBRE. 1764. 29
cet empreffement. N'avez - vous , lui ditelle
rien de plus à demander à la
Déeffe , cu plutôt ne révoquez - vous
point votre demande ? Non , répondit
Sémir ; Diane , fans doute ne me
permettroit pas plus , & mon coeur ne
peut fe réfoudre à mons. Mais reprit
Adella , quel prix attendez - vous d'une
pareille conftance ? Le bonheur d'être
conftant , repliqua Sémir. En eft - ce un
que de l'être fans efpoir & fans but ,
ajouta encore la Prê reffe.? Oui , s'écria
le jeune Gaulois ; le plus grand malheur
que je puiffe imaginer , feroit de
n'aimer plus , ou que mon amour changeât
d'objet.
Puifqu'il eft ainfi , reprit Adella , écou
tez votre Oracle . A ces mots un enthoufiafme
foudain parut faifir la jeune
Prêtreffe . Elle s'émut , fon coloris redoubla
; toute fa perfonne étoit vivement
agitée . Le jeune Gaulois n'étoit
pas plus tranquille .. Ce moment alloit
décider de fon fort ; il craignoit d'entendre
fortir de la plus belle bouche
du monde l'Oracle le plus éffrayant.
Voici ce qu'elle proféra .
Ce Temple ne doit être ouvert ni à
l'Amour , ni aux Amans . Il éft d'autres
Divinités qui leur font plus favo-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
rables. Cherchez- les dans la forêt prochaine
, aux bords du lac de Néhémia.
Sémir troublé , jugea qu'il s'agiffoit
des Lamies , & ne crut pas qu'elles
puffent le dédommager de ce qu'il perdoit.
Il voulut fçavoir du moins , fi l'accès
du Temple de Diane lui étoit pour
jamais interdit. Non , répondit la Prêtreffe
, vous y ferez admis comme tout
autre mais gardez-vous de confulter
Diane fur vos deffeins amoureux ! Ne
pourrois - je , au moins , ajouta Sémir ,
confulter fur d'autres fujets fa Prêtreffe?
Oui , fans doute , repliqua - t - elle.
Je parle de la même , pourfuivit Sémir
: & moi auffi , reprit Adella . Elle
fit plus , elle l'inftruifit des jours deftinés
à fes fonctions , chaque Prêtreffe
ayant les fiens . L'amoureux Gaulois fe
promit bien de n'en pas oublier la
datte , & fut toujours bien fervi par
fa mémoire .
Il rêvoit , en s'éloignant , à l'Oracle
qu'il venoit de recevoir. Tout lui en
paroiffoit défavorable. Qu'ai - je à efpérer
, difoit-il , des Divinités de cette
forêt ? Je fais qu'elles s'humaniſent
aif ment , qu'elles ont moins de rigreur
que les Prêtreffes de Diane : mais je
préfére un regard de la févère Adella
NOVEMBRE. 1764. 31
à toutes les faveurs de ces Divinités
trop humaines.
Il garda cette réfolution & tout le
refte du jour & toute la nuit ſuivante .
Le lendemain il pefa de nouveau les
paroles de l'Oracle : elles étoient claires
elles ne lui laiffoient que deux partis
à prendre , celui d'obéir ou de fe
réfoudre à ne point changer de fituation
. Tout confidéré , ce dernier parti
l'effraya , & , tout en fe plaignant , il
donna la préférence au premier.
Il s'avança donc vers la Forêt facrée :
on ne pouvoit y pénétrer fans reffentir
quelque émotion. Un jour , qui tenoit
de la nuit , n'y laiffoit appercevoir aucune
route fuivie. La hauteur , l'épaiffeur
des arbres , formoit une voûte impénétrable
aux rayons du foleil . Sémir
erra quelque temps au milieu de ces
ténébres ; mais il vit qu'infenfiblement
elles s'éclairciffoient ; bientôt même il
fe trouva dans un féjour auffi riant que
les avenues en étoient lugubres : on eût
dit que cette Forêt fauvage venoit d'être
métamorphofée en un jardin délicieux ;
des tapis de gazon , émaillés de fleurs
conduifoient à différens bofquets ifolés :
l'intérieur de ces bofquets avoit fon
ufage & fes ornemens. Sémir entra dans
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
plufieurs ; il vit d'abord quelle en étoit
la deſtination : tout y annonçoit l'aſyle
des plaifirs & du myftère. Dans l'un ,
il lut ces paroles gravées fur l'écorce
d'un hêtre :
C'est ici que Zulmis procura l'immortalité
à la Nymphe Elufia .
Dans un autre , il lut ces mots artif
tement formés par un tiffu de fleurs :
Les coeurs de Tella & d'Afor font
enchaînés comme leurs noms.
Dans un troifiéme , il trouva ces vers
gravés par un Barde fur une eſpéce
d'obélifque.
Que d'autres dans leurs chants confacrent la
victoire ,
Qui des héros enflâme les defirs :
Trop long temps j'ai chanté leur gloire ;
Je ne veux plus chanter que mes plaifirs.
Zilia m'enchaîne auprès d'elle ,
Zilia comble tous mes voeux.
Mon amour la rend immortelle ,
Et le fien des Mortels me rend le plus heureux.
En un mot , Sémir ne pénétra dans
aucun de ces bofquets fans y trouver
quelques traces d'un amour content &
NOVEMBRE. 1764. 33
réciproque. La plupart des autres bofquets
lui parurent être occupés ; raiſon
pour laquelle il n'y pénétra point : il
lui étoit d'ailleurs préfcrit de s'approcher
du lac Néhémia , qu'il découvroit
dans le lointain . Il s'en approche , vifite
une partie de fes bords & n'apperçoit
rien mais toujours occupé de fa Prêtreffe
, il defiroit peu la rencontre d'une
Divinité. Enfin , jettant les yeux fur un
bofquet voifin du lac , il voit une infcription
fufpendue à l'un des arbriffeaux.
Il s'approche , & lit ces paroles :
Que Sémir attende ici l'apparition &
les ordres de Séléna.
Sémir obéit ; il pénétre au fein de
l'afyle qu'on lui indique , & cherche à
y découvrir , comme dans les autres
quelque monument amoureux. Aucun
ne s'offrit à fes regards : mais ce qu'il y
apperçut , & qu'il ne cherchoit pas ,
furent des mets de différentes efpéces .
Le jeune Gaulois admira jufqu'où les
Déeffes portent la prévoyance. Il vit
par le nombre de ces provifions que
Séléna vouloit , fans doute , le garder
plus d'un jour , & cette réflexion
l'affligea . Il fe craignoit lui - même.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Séléna , difoit-il , doit être belle : il eft
rare qu'une Déeffe manque de beauté.
Peut- être en a -t-elle moins qu'Adella
; mais Adella eft abfente & Séléna
doit bientôt paroître ici : j'aurai l'image
'de l'une dans le coeur , & la perfonne
de l'autre fous les yeux l'une m'interdit
toute éfperance ; l'autre ne vient
pas , fans doute , pour me déféfperer : qui
me répondra d'une infenfibilité à toute
épreuve ?
Une grande partie du jour fe paffa
dans des réflexions de cette nature , &
cependant , Séléna ne paroiffoit point.
Sémir en étoit moins inquiet que furpris .
Il ne reftoit que par déférence pour
POracle , & trouvoit affreux qu'Adella
eût pû fe refoudre à lui fervir d'organe.
Déja l'aftre du jour avoit fait place
à l'afre de la nuit , ou , pour parler
plus fimplement , déja la Lune avoit
remplacé le Soleil , quand Sémir , couché
fur un lit de gazon , entendit remuer
quelques feuillages de fon bofquet. Il
léve les yeux , & voit une figure de
femme s'avancer vers lui . Il étoit debout
avant qu'elle l'eût joint. Elle l'aborde
en filence , le prend par la main , le fait
affeoir , fe place à côté de lui , & cela
fans proférer une parole . Ce fut Sémir
NOVEMBRE . 1764. 35
qui parla le premier. Décffe , on qui
que vous foyez , lui dit -il , daignez
m'inftruire de mon fort ; l'espoir de le
changer m'a feul conduit dans cette
forêt j'y viens , d'ailleurs fur la foi
"
d'un Oracle ; tout Amant eft crédule
quand il peut efpérer d'être heureux ......
Heureux ! s'écria celle à qui Sémir parloit
, il n'eft pas encore ici queſtion de
bonheur vous favez à quoi nous réduit
notre condition , à quel prix nous devenons
immortelles . Je vous jure par
Néhémia que je n'ai point encore éffayé
de le devenir ; mais je renoncerois à ce
privilége plutôt que de précipiter mon
choix . Je ne parlois pas de rien précipiter
, reprit Sémir , fort étonné qu'une
Déeffe le devinât fi mal , mes vues s'accordent
parfaitement avec les vôtres :
je ne demande qu'à me montrer tel que
je fuis. Il eft , fans doute , flatteur d'aider
une Déeffe à le devenir entiérement ;
mais , vous l'avourai - je ? pourfuivit- il
d'un ton mal affuré .... Avouez tout
reprit la Nymphe. Apprenez donc
ajouta Sémir , apprenez, Déeffe, qu'une
fimple Morrelle me rend le plus malheureux
des hommes. Alors il lui détailla
amplement & les charmes de la
jeune Prêtreffe , & l'amour qu'elle lui
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
infpira dès la première vue , & le
détour qu'il prit pour l'en informer ,
& fa réponſe , & la douleur que
cette réponſe lui caufa. Repréfen .
tez-vous , pourſuivit- il , un malheureux
Amant , à qui un je vous aime eft interdit
auprès de celle qu'il adore , & qui
peut encore moins attendre d'elle un
femblable aveu ! .... Je vous plains ,
reprit encore la Nymphe, mais je ne puis
me réfoudre à vous flatter: n'attendez rien
d'une Prêtreffe à qui l'amour eft interdit,
& qui plus eft entiérement inconnu .
Ciel s'écria Sémir , que m'apprenez
-vous ? Ce qu'il faut que vous
fachiez , pourfuivit Séléna , & ce que
l'Oracle de Diane auroit déja dû vous
apprendre. A ces mots elle fe léve , exhorte
Sémir à prendre un parti fage ,
& paroît vouloir s'éloigner .
Sémir étoit abattu , conſterné , réſolu
même de refter fidéle à l'infenfible
Adella. Cependant il apperçut quelque
choſe de fi touchant dans l'air , la taille ,
& autant que la nuit pouvoit le permettre
, dans les traits de Sélena , qu'il en
fut ému : il craignit de la voir s'éloigner
pour jamais . Belle Nymphe ! lui criat-
il , ayez pitié d'un miférable Mortel , à
qui tout eſpoir vient d'être enlevé , qui
NOVEMBR E. 1764 . 37
ne peut démêler les fentimens qu'il
éprouve , mais qui fent déja que votre
perte eft un nouveau malheur pour lui .
L'abandonnez- vous fans retour ? Prenez
fur yous de m'attendre , lui réponditelle
, & vous en jugerez. Elle prononça
ces dernières paroles d'un ton qui valoit
bien une promeffe .
Le jeune Gaulois obéit au figne qu'elle
lui fit de ne point la fuivre. Il paffa le
refte de la nuit dans une agitation qui
laiffa pen de place au fommeil. A peine
le jour paroiffoit qu'il eût voulu pouvoir
fe rendre au Temple de Diane :
mais quelle route fuivre pour y arriver ?
L'amour lui fuggéra un expédient ,
ce fut de s'avancer à la rencontre du
Soleil ; le Temple étant , à l'égard de
la Forêt , fitué au levant de cet Aftre .
Sémir fe trouva bien de là découverte ,
& ce n'eft point la première que l'amour
ait produite .
Sémir , chemin faifant , fe propofoit
d'exciter la jaloufie d'Adella . Il peut fe
faire , difoit- il , qu'elle n'ait point de
ce qu'on nomme véritablement de l'amcur
; mais à coup fûr elle a de l'amourpropre
. Une Belle , fût- ce Diane ellemême
, n'en eft jamais dépourvue . Hé
bien ! c'eft cet amour- propre qu'il faut
33 MERCURE DE FRANCE.
aiguillonner au défaut de l'amour que
je demande .
Plein de cette idée , & d'une efpéce
de fatisfaction qui en étoit la fuite , il
arrive au Temple . Il demande , il cherche
à voir Adella . Elle parcît , & bientôt
il perd l'envie de lui parler de tout
autre objet que d'elle même : en vain ,
difoit - il , voudrois - je lui perfuader
qu'une autre l'égale en beauté ; il ne
lui eft que trop permis de n'en rien
croire .
Jamais il ne l'avoit trouvé fi charmante.
Ses yeux brilloient d'un air de
fatisfaction qui acheva de le déronserter.
Il voulut , quoique d'une manière
détournée , entrer dans certaines explications
. La Prêtreffe l'arrêta : elle prit
un air férieux , & qu'elle parut même
s'efforcer de rendre févère. En même
temps elle rappella au jeune Gaulois
& l'Ufage & l'Oracle qui s'oppofoient
à fes difcours.
Sémir piqué , répondit que l'Oracle
avoit eu déja une partie de fon
effet. Je vous en félicite , reprit Adella ,
d'un air enjoué. Cet air contrifta encore
plus Sémir que tout le férieux
d'auparavant mais lui-même s'efforça
de prendre le ton gai. Il exalta les
NOVEMBRE. 1764. 39
charmes de la Nymphe qui lui étoit
apparue , appuya fur les détails de cette
avant re , & far les délices que lui en
promettoit la fuite . En parlant ainfi ,
il regardoit Adella , & voyoit avec
défefpoir que tout ce récit ne faifoit
qu'accroître fa belle humeur. Je m'apperçois
, lui dit - elle enfin , que de
nouveaux Oracles vous deviendront
fuperflus vous me femblez très - enclin
à les prévenir. Il me efte cependant à
vous confulter fur un feul point , repliqua
Sémir .
ADELL 4.
Très- volontiers ; expliquez vous.
SÉ MIR.
Il me faut un Oracle fans ambiguité.
ADELL A.
Voyons d'abord ce que doit décider
cet Oracle.
SEMIR.
Il s'agit encore , mais pour la dernière
fois , de cette Prêtreffe qui m'avoit
fubjugué.
Encore !
ADELLA.
SEMIR.
Pour la dernière fois , vous dis - je.
ADELL A.
L'Oracle a déja décidé la queſtion ;
40 MERCURE DE FRANCE.
& cet Oracle eft clair , fans ambiguité.
SÉMIR.
En jugez vous ainſi ?
ADELLA.
N'en doutez pas , & faites plus , jugez-
en ainfi vous-même.
SÉMIR.
Songez qu'à la fin il faudra vous en
croire.
ADELL A.
C'est ce que je defire .
SEMIR.
Encore un mot : vous defirez , ditesvous
très- clairement , que j'en croye
le premier Oracle . C'eft-à-dire que je
retourne dans la forêt des Nymphes ;
que j'y attende une feconde apparition
de celle qui paroît m'avoir diftingué de
mes femblables ; que je mette à profit
le bien qu'elle paroît me vouloir ....
Vous le defirez ? ... Il faudra bien s'y
réfoudre !
ADELLA , ( gaiment. )
C'est ce que vous pouvez faire de
mieux.
Le reste au Mercure prochain.
NOVEMBRE. 1764. 41
VERS adreffés par l'une des Demoiselles
Penfionnaires de l'Abbaye du Lys :
près Melun , à la Dame leur Maître e
& Inftitutrice , le jour de fa fête.
CONDUITES , bien moins par l'uſage
Que par les fentimens les plus affectueux
Madame , dans ce jour heureux ,
Nous venons yous offrir l'hommage
Et de nos coeurs & de nos voeux .
Par quels travaux , quels foins , par quel long
esclavage ,
N'avez-vous pas acquis ce foible témoignage
De notre fenfibilité ?
Nos talens , nos plaiſirs , nos moeurs , notre fanté
Sont de vos foins pour nous , & l'objet & l'ouvrage
.
A quelques- unes des vertus
Dont on nous fait ici tant de leçons fi belles ,
Hélas ! fi , dans un Monde & des Temps cor
rompus ,
Malgré tant d'avis fuperflus ,
Un jour nous étions peu fidelles ;
Il en eft deux à qui nous jurons pour jamais
Ia plus parfaite obéiffance ,
C'eſt Madame , l'amour & la reconnoiſſance
Que nous impofent vos bienfaits .
42 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS à la même en ,
tant un Bouquet.
lui préſen
Sur l'AIR : Ne v'la- t- il pas, que j'aime ?
MADAMS ,
ADAME
, agréez
ce Bouquet
,
Je l'ai pris à Cythère.
Un jeune Amour le deffinoit
Pour l'offrir à ſa Mère .
Il avoûra certainement
L'emploi que j'ofe en faire.
Ce Dieu , lui - même , en vous voyant
Eût oublié fa Mère.
,
COUPLETS à Mde la Marquise de
LUSIGN AN le jour de S.
LOUIS fa Fête , par Mlle de ***.
qui l'appelle fa Maman.
Sur l'AIR : Nous jouiffons dans nos hameaux.
ACHANTER de Maman le nom ,
Je pafferois la vie.
Qu'elle eût chaque Saint pour Patron ,
Seroit ma fantaisie.
NOVEMBRE. 1764. 43
Je m'éveillerois , le matin´,
Toujours pour l'amour d'elle ;
Et je rendrois grace au Deſtin
De la Fête nouvelle.
Plus que perfonne aimer Maman ,
Tenez , c'eſt ma folie .
Le lui prouver à tout moment
C'est mon unique envie.
Si par fois m'advient ce bonheur ,
Ah ! j'en fuis fi ravie ;
Ce jour alors eft pour mon coeur
Le plus beau de ma vie.
D'aller lui cueillir un Bouquet
Point trop n'avois envie :
De ces offrandes fans effet
Je n'ai point la manie.
Mais fi j'avois de mille coeurs
Fait l'heureux affemblage ;
Plutôt que celui de ces fleurs ,
Elle en auroit l'hommage.
EPIGRA M M E.
PHILL
HILIS renonce au mariage ;
Sa raison , je crois la voici :
C'eft que , pour le mettre en ménage
Il faudroit trouve un Mari.
BETY .
44 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. DESHAYS le jeune ,
de l'Académie Royale de Peinture.
PEINTRE charmant , Artiſte ingénieux ,
Du pinceau le plus vrai j'admire en vous l'adreffe :
Si vous euliez vêcu dans ce fiécle fameux
Où les beaux Arts embelliffoient la Gréce ,
Alexandre fans doute eût été trop heureux.
Pour peindre les tranfports de cette âme fi fière
Et fes brillans exploits & les faits généreux ,
Il eût à fes rivaux préféré votre frère ;
Mais lorsqu'il eût voulu , dans des momens plus
doux ,
De fon Portrait régaler quelque Belle ,
Il n'eût point fait venir Apelle ,
Et n'eût jamais choifi que vous.
Par M. BLAIN DE SAINMOVE.
ESSAI fur la Queftion : JEANNE
D'ARC a - t - elle fubi réellement
l'Arrêt qui la condamnoit au fupplice
du feu ?
Q UEL outrage ne feroit- ce point
faire à la mémoire de la Pucelle d'Orléans
, que de dérober à cette illuftre
NOVEMBRE. 1764. 45
Héroine la gloire d'être morte martyre
de l'Etat ! Le vrai motif de fa mort
eft le plus bel éloge de fa vie : & le
courage extraordinaire qu'elle montra
au milieu des horreurs du plus cruel de
tous les fupplices , rend moins incroyables
ces merveilleux exploits par lesquels
elle fit du Régne de Charles VII l'époque
la plus fatale à la rivalité des Anglois
contre les François. Cependant
on propofe aujourd'hui comme un Problême
: fi elle a été brûlée ou non ?
La négative fe prend de deux Monumens
, que la foibleffe de leur authenticité
réduit à fi peu de valeur , qu'ils
ne fçauroient être d'aucun poids contre
les raifons de l'affirmative .
Ces deux Monumens font un Manuf
crit & un Contrat de mariage , cités fur
la foi du feul Père Vignier de l'Oratoire
, mais contredits par l'Hiftoire &
par la Tradition généralement reçue . Il
réfulte de ces deux Piéces , qui paroif
fent de même fabrique , & faites pour
s'appuyer réciproquement , qu'en 1436,
c'eft- à- dire , cinq ans après la mort de
notre Héroïne , on vit à Metz une foidifante
Jeanne la Pucelle , qui , après
quelques courfes & quelques aventures
peu analogues au titre fous lequel elle
46 MERCURE DE FRANCE.
fe produifoit , époufa un Robert des Har- "
moifes , Chevalier. Doit- on inférer de
la que la Libératrice d'Orléans n'ait
point été brûlée ? La conféquence feroit
un peu forcée , & donneroit-droit d'en
tirer une pareille du perfonnage de deux
autres fauffes Pucelles qui , quelque
temps après , jouerent à Orléans le rôle
de Jeanne d'Arc avec autant de fuccès
que l'avoit fait Madame des Harmoifes.
Il est vrai que celle- ci fut plus habile
que les deux autres , en ce que d'Orléans
elle ne voulut jamais aller à la
Cour , quoiqu'elle en fût affez près ,
au lieu que les autres trouverent à Paris
un traitement digne de leur mérite.
Que devint donc Mde des Harmoifes ?
On n'en fçait rien . La fin de fa vie eft un
mystère que l'hiftoire n'a pas cherché
à développer ce qui ne peut certainement
point fe concilier avec la célébrité
d'une Héroine telle que la Libératrice
d'Orléans. mais celle - ci a- t - elle
été brulée ? On en jugera par les témoignages
que je vais expofer : Frère
Ifambert de la Pierre , de l'Ordre de
S. Auguftin , Frère Martin Ladvenu ,
de l'Ordre des Frères Prêcheurs , M.
Guillaume Manchon . Chanoine de l'Eglife
Collégiale de Notre- Dame d'AnNOVEMBRE.
1764. 47
dely , & premier Greffier du procès
de condamnation , M. Jean Maffieu ,
Prêtrê , &c , jadis Doyen de la Chrétienté
de Rouen , tous obligés de rendre
leurs auditions conféquemment à une
commiffion de Charles VII. à l'effet de
revoir le procès de la condamnation de
la Pucelle d'Orléans , terminent , d'un
commun accord , leurs dépofitions par
le détail du fupplice de la Pucelle , auquel
ils avoient été préfens. Voilà donc
quatre témoins oculaires qui atteftent
l'éxécution de l'Arrêt auquel Jeanne
d'Arc avoit été condamnée : & leur
témoignage eft conftaté par un monument
( manufcrit de MM . de Rohan
& de Soubife ) bien plus refpectables
que les deux trouvés à Metz . A
ces atteftations fe joint un fait d'une
forte conféquence , tiré d'un Auteur
de réputation ( Philippe de Bergame , )
& que M. l'Abbé Lenglet du Frefnoy ,
dans l'histoire qu'il a donnée de Jeanne
d'Arc , rapporte de la manière fuivante.
» LOUIS ( XI ) informé de l'innocence
» de cette illuftre fille ( la Pucelle d'Or-
» léans ) & de l'injufte perfécution
qu'elle avoit foufferte pour le bien
» de l'Etat , obtint du Pape Pie II ,
» vers l'an 1462 , d'autres Commiffaires
"
*
48 MERCURE DE FRANCE.
nouveaux , c'étoient deux célébres
» Jurifconfultes , pour informer de re-
" chef de la vie de la Pucelle ; & com-
» me il avoit appris que deux de ſes in-
» dignes Juges étoient encore vivans
» il les fit arrêter ; on leur fit juridi-
» quement leur procès comme à d'in-
» juftes Juges ; & après avoir confeffé
» que la Pucelle étoit innocente , &
par conféquent injuftement condam-
» née , ils furent punis de la même peine
» qu'ils avoient fait fouffrir à cette fille :
» ainfi ils furent brûlés vifs , & les
» cadavres ou offemens des deux au-
» tres qui étoient décédés furent exhu-
» més & brûlés ; leurs biens confifqués
» fervirent à bâtir une Eglife au lieu
» même où la Pucelle avoit été brûlée
, & pour le repos de fon âme , on
" y fonda une Meffe qui devoit être
Célébrée chaque jour à perpétuité.
› Cette fondation dont le titre eft
fans doute exiftant , la conftruction
d'une croix au vieil Marché de Rouen,
lieu de l'exécution de la Pucelle , & la
chaudière qu'on montre encore , &
où l'on affure que fut brûléé cette vertueufe
fille , font des monumens avec
lefquels il feroit difficile de faire entrer
en concurrence le manufcrit & le contrat
NOVEMBRE. 1764. 49
Trat de mariage découverts par le Père
Vignier. En partant de ce principe , il
fera aifé de conclure que Mde des Harmoifes
étoit la véritable Jeanne d'Arc ,
comme on voit aujourd'hui en Pologne
que l'Ex-époux de la Princeffe de Rad
ziwil , Soeur du Palatin de Wilna , eſt
le fils de l'Econôme de Niefwicz. Par
une fuite de cette même conféquence ,
on ne trouvera pas de meilleur aloi un
article des regiftres d'Orléans qui a failli
m'échapper ; mais par lequel il paroît ,
dit- on , que cette Ville faifoit une penfion
à Jeanne la Pucelle dans des temps
très-poftérieurs à celui de fon jugement,
On fçait que la famille d'Arc , dont
Charles VII avoit changé le nom en
celui du Lys , jouit pendant très-longtemps
d'une penfion que lui faifoit la
Ville d'Orléans en mémoire du fervice
important que les Orléanois avoient
reçu de la Pucelle. C'eft donc au nom
de cette dernière , que devoit être érigé,
dans les regiftres de la Ville , le mo
nument d'une reconnoiffance auffi honorable
aux Orléanois qu'à l'Héroïne
qui en étoit l'objet.
Quel que foit le fuccès que pourront
avoir les raifons que je viens de déduire
en faveur de l'affirmative , fur la Queftion
C
50 MERCURE DE FRANCE .
propofée au fujet de la Pucelle d'Or
leans ; mon but eft moins de faire valoir
mon opinion , que de montrer le defir
que j'ai de la voir mieux foutenue par
quelqu'autre .
Par M. DE LANEVERE , ancien Moufquetaire du
Roi.
A Dax , ce 22 Septembre 1764.
AUTRE LETTRE , au fujet de celle
inférée dans le Mercure d'Août 1764,
fur LA PUCELLE D'ORLÉANS,
O N doit fçavoir gré à M. De la
Dixmerie d'avoir propofé dans un Livre
auffi répandu que le Mercure , le problême
du fort de la Pucelle d'Orléans
afin d'engager quelque Curieux de recherches
hiftoriques, à faire part au Public
de fes découvertes.
Les preuves du fupplice de cette
Héroïne font combattues très -fortement
par la penfion mentionnée dans les
regiftres de la Ville d'Orléans & par
le mariage indiqué dans le manufcrit
trouvé à Metz par le Pere Vignier.
Le texte de ce manufcrit rapporté
au Mercure , eſt affez mot pour mot
NOVEMBRE. 1764. 51
ce que l'on trouve dans la chronique
de Metz par le Doyen de S. Thiebaut ,
imprimée depuis la mort du Père de
Vignier dans les preuves de l'Hiftoire
de Lorraine de Dom Calmet.
Il y a plus , on lit dans les preuves
de l'hiftoire de Lorraine par le même
Dom Calmet , la copie d'un Acte qui
s'exprime comme il fuit : Nous Robert
des Hermoifes , Chevalier Seigneur de
Tichiemont & Jeanne du Lys la Pucelle
de France , ma femme . avons vendu
. à Colard de Failly , demeurant
à Marville toute la quarte
partie que nous avons en la Ville
& Ban
· ..
....
•
..
de Haraucourt ... &
encore avec ce dix muids de fel ..
que nous avons .... fur les falines de
Moyenvic & Marfal ..... qui furent
faites .... l'an 1436 au mois de No
vembre feptième jour.
Dom Calmet en citant cet A&te dans
fes Hommes illuftres , en place la datte
à l'année 1445 .
Le même Dom Calmet , dans le volume
des Hommes illuftres de Lorraine ',
affure qu'on a vu dans le Pays le contrat
de mariage de la Pucelle d'Orléans
avec Robert des Hermoifes , & qu'il y
a des Gentilhommes de Lorraine qui
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
prétendent defcendre de cette alliance.
Il ajoute enfin dans une note de fon
'Hiſtoire , Livre XXVII que le Père
Vignier affure avoir vu ce contrat de
mariage & un acte d'acquifition de la
Seigneurie de Fleville par lefdits conjoints
, & il cite le Traité de la Nobleffe
par la Rocque.
Voilà des Piéces , ce me femble , bien
convaincantes ; mais dans une autre
grande chronique de Metz par Philippe
Vigneulle , Citoyen de cette Ville ; voici
ce qui eft rapporté de cette apparition
de la Pucelle d'Orléans , & de fon
mariage.
L'an mil quatre cens trente -Sept , en
cette année avint d'une nouvelleté qui fe
veut contrefaire pour autre ; car en ce
temps le xx Mai , une fille appellée
Claude étant en habit de femme qui fut
manifeftée ( annoncée ) pour Jeanne la
Pucelle & fut trouvée en un lieu affez
près de Metz nommé la Grange aux
Ormes & y furent les deux frères de ladite
Jeanne qui certifierent pour vrai
que c'étoit elle , par quoi Meffire Nicole
Louve , Chevalier , lui donna un
bon cheval & une bonne paire de houf
fels , & Seigneur Auber Boullay , un
chaperon , & Seigneur Nicole Grognat ,
NOVEMBRE . 1764. 53
une épée , & depuis l'on connut la vérité
, & fut cette fille mariée au Seigneur
Robert des Harmoifes , & enfin vinrent
demeurer & s'établir à Metz.
Voilà bien les mêmes circonstances
effentielles racontées par nos deux Chroniqueurs
, le lieu où cette fille fe fait
connoître , la reconnoiffance des deux
frères , les préfens qu'elle reçoit à Metz ,
fon mariage avec Robert des Harmoifes,
leur demeure à Metz . Tout cela joint
avec les voyages énoncés dans le manufcrit
du Père Vignier , prouve que
l'on a été longtemps convaincu de l'éxif
tence de Jeanne d'Arc après fon prétendu
fupplice que le même Vigneulle
n'a pas manqué de raconter fous l'an
1431 , fans rien dire qui donne lieu de
le croire douteux .
Mais ce Vigneulle qui écrivoit probablement
longtemps depuis le Doyen
de S. Thiebaut ( Auteur fuivant toute
apparence de l'autre manufcrit ) Vigneulle,
dis - je , ajoute deux bouts de
phrafes qui donneroient lieu de foupçonner
que l'on a depuis reconnu la
fuppofition de cette fille : c'eft quand
il dit , 1º. avint une nouvelleté d'une
qui fe veut contrefaire pour une autre.
2º. Quand après avoir détaillé les pré-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
fens des Seigneurs de Metz , il ajoute
& depuis on connut la vérité. Ce qui
ne peut fignifier autre chofe , finon
que ces bons Seigneurs furent défabufés
& peut-être cela n'arriva- t - il que plufieurs
années depuis l'établiffement à
Metz. Ajoutez à cela , que Vigneulle
avance décidément , que cette fille s'appelloit
Claude n'eft- ce pas une nouvelle
preuve qu'elle ne pouvoit être la Pucelle
d'Orléans, dont le nom étoitJeanne?
On fçait combien fur des Sujets fi
problématiques, les Ecrivains poftérieurs
ont de poids au-deffus de ceux qui les
ont précédés & qui ont été plus près
de ce qui faifoit illufion . Un Contemporain
eft véritablement plus croyable
fur un fait dont on ne contefte que
l'éxiftence ; ainfi peut- on regarder d'après
le Doyen de S. Thiebaut , comme
un fait certain qu'il a paru vers l'an
1436 ou 1437 une fille qui a été prise
bien ou mal pour la Pucelle d'Orléans .
Mais un Auteur très - dèfintéreffé à la
chofe ( qui vivoit au plus 50 ans après )
confirmant ce fait & ajoutant que l'erreur
a été reconnue ; n'est- ce pas une
démonftration que l'on a fait des découvertes
poftérieures , fruits ou d'un
éxamen plus exact ou peut -être d'un
de ces hazards que le temps améne ?
NOVEMBRE. 1764 55
La Famille de MM . des Hermoifes
exifte encore en Lorraine , c'eſt une
des plus illuftres & des plus anciennes.
Ils ont été Damoifeaux & Souverains
de Commercy , & ont beaucoup d'autres
avantages qui les empêchent d'avoir
befoin de la Pucelle d'Orléans dans leur
généalogie. Cependant ils rendroient
Tervice à l'Hiftoire s'ils vouloient nous
faire connoître plus particulièrement les
titres qu'ils peuvent avoir fur ce fait.
Mde des Harmoifes de Fléville , chez
qui l'amour des Lettres contribue à
completter bien d'autres genres de mérites
, eft fuppliée particuliérement de
vouloir bien faire faire des recherches
dans les Archives de fa Maiſon fur
ce fait.
LE MOYNE , aux Salines du Roi , à Moyenvic
te 12 Octobre 1764.
P. S.
Il feroit à fouhaiter que M. De la
Dixmerie , ou quelqu'autre perfonne ,
voulût bien nous dire quels font les
manufcrits laiffés par le Père Vignier.
Comme il étoit frère d'un des premiers
Intendans établis à Metz dans le temps
où l'on faifoit beaucoup de recherches
C iv
56 MERCURE DE FRANCE:
fur les droits du Roi dans les trois Evêchés
, & qu'il a travaillé à ces recherches
; il doit avoir recueilli quantité de
piéces importantes & curieufes. Ainfi il
feroit utile d'avoir une notice de ces
Piéces & l'indication du dépôt où on
les garde , fçavoir fi c'eſt dans une des
Maifons de l'Oratoire à Paris ou dans
quelqu'autre Bibliothéque.
A CAROLINE , qui vouloit fe marier
It eft donc vrai , Maîtreſſe trop cruelle ;
Sans regretter le beau nom de Pucelle ,
Sans redouter le plus triſte deſtin ,
1 Au vieux Damon , tu veux donner ta main !'
Ne t'attends pas à tendre Epithalame :
Epris pour toi d'une innocente flamme ,
Hélas l'Amour à ce fatal moment ,
D'un coup mortel a percé ton Amant ..
S'il te fut cher , partage fon fupplice ....
Ecoute un fonge auffi vrai qu'éffrayant ....
Ecoute ingrate , & que ton coeur frémiſſe ;
C'eft le Deftin qui parle en cet inftant.
Tu veux fçavoir le fort de Caroline
Hardi Mortel , dit- il en me voyant ?
Tremble ! & foudain , d'un regard foudroyant ;
*On s'eft vu forcé defaire quelques retranchemens
à cette Pièce .
NOVEMBRE. 1764. 57
Il fait éclore une immenfe machine ,
Autre Univers. C'eft là que l'avenir
A reculons eft venu s'établir.
Là fut placé par la vertu divine ,
Tel qu'il fera ce qui doit naître un jour ;
L'âge des jeux , l'enfance libertine ,
Et la jeuneffe efclave de l'Amour ;
De l'homme fait l'ambition chagrine ,
Et le vieillard courbé d'un fardeau lourd.
C'eſt un tableau de toute notre vie ;
Le même objet croît & fe multiplie
Dans tous les points affignés à fes jours.
Longtemps conduit par mille obfcurs détours ,
J'arrive enfin dans cette Gallerie.
Mais quel fpectacle ! ô prodige étonnant !
Tout fe raffemble & tout eft différent.
Me tromperois-je ? ... O Ciel non , c'eft la
même.
Quoi , cette Veuve hier venant en deuil
De fon Epoux pleurer fur le cercueil ,
Vient aujourd'hui de ce cadavre blême
Couper le nez pour fauver fon Amant ?
Pauvres maris , voilà comme on vous aime !
Tu t'applaudis de cet événement
*
Galant efcroc , ta fottife eft extrême :
* On a unpeu altéré le texte en cet endroit : les
Lecteurs indulgens nous pardonneront cette liberté.
On a mis cette notefeulement pour faire voir qu'on
avoit lu Zadig.
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
Approche , vois , tiens , l'on t'en fait autant
J'étois alors dans la claffe des Veuves :
Mon Conducteur m'avoit mené trop bas ;
Il fallut donc revenir fur nos pas
Et voir la Claffe où che un fait fes preuves
Avant d'entrer dans celle de l'Hymen.
Que n'ai -je hélas ! le pinceau du Corrége ,
Pour rendre au vrai l'air difcret ou lutin ,
Ou tendre , ou vif , qu'au fortir du Collége
Un Jouvenceau ne porte guère en vain !
Mais il faudroit encore une autre main ,
Si je voulois décrire le manége ,
Les petits foins & les grands intérêts ,
La politique à mafquer fes projets ,
Tout l'art enfin de nos gentes fillettes.
Vous les verriez innocemment coquettes ,
Se prodiguer pour avoir des Amans ,
Puis recevoir leurs carreffes difcrettes
Pour d'autres Sots qui s'en donnent les gands.
Vous les verriez avides de nous plaire ,
Lorgner l'Amour , le trahir pour fon frère ,
Sauf par la fuite à revenir à lui.
De tels fecrets , font , fans doute , un myſtère¿
Mais j'en fçaurai bien d'autres aujourd'hui.
On vous trouvoit encore dans cette claffe ,
O Caroline ! à votre air , à la grâce
Qui vous est propre & diftingue vos traits ,
Je reconnus celle que j'adorais.
Du Carnaval c'étoit le temps peut-être,
NOVEMBRE. 1764. 59
Car vous danfiez : une troupe de foux
Briguoit l'honneur de danſer avec vous.
Je m'approchois pour vous mieux reconnaître
Mon Conducteur me prenant par la main
Me fit paffer dans le Sallon voilin.
Dans ce Sallon , je ne voyois de même
Que bals parés , jeux brillans & feftins ,
Nôces furtout avec leurs lendemains ,
Par-ci , par-là , des repas de Baptême ,
Bref du plaifir les indices certains.
Je vous cherchois des yeux dans l'affemblée ,
Mais vainement ; vous étiez éxilée
De tous les lieux faits pour la volupté.
Dans un Faubourg éloigné de la Ville ,
Où les ennuis & la caducité
Ont établi leur fombre domicile ,
Eft un paffage étroit , peu fréquenté :
Là s'apperçoit une antique mazure ,
Sorte de tour & non pas moins obſcure ,
Où l'on ne voit le jour que par des trous
Noire prifon , vrai repaire à jaloux.
J'allois paffer cette horrible tanière ;
Mon Conducteur me dit de m'arrêter.
Ne vois-tu pas une fombre lumière ,
Ajouta- t-il , en me faiſant porter
Vers une fente un regard très-oblique ?
C'eſt la clarté d'une lampe ; & l'unique
Qui luife encor dans ce féjour d'horreur,
A cette noire & funefte lueur
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
Je reconnus mon infidelle Amante.
Quel changement ! Qu'elle étoit différente
Des temps heureux oùje fus fon Amant !
Au lieu de fleurs , de pompons & d'aigrette
De la jeuneffe ordinaire ornement ,
Ses yeux en pleurs mouilloient une cornette
Cornette platte , inutile bandeau
D'un front flétri par la douleur amère
Et d'un vifage hélas ! déja moins beau .....
Ma Caroline ! Eh , que veut ton bourreau ?
Le malheureux ! en t'empêchant de plaire ,
De tous les foins lui- même il perd le fruit.
Auprès de toi , dans ce même réduit
Etoit un chien, gros dogue d'Angleterre ,
Qui te veilloit & le jour & la nuit.
Tout le parquet de ta fombre retraite
Etoit couvert de cordons de fonnette
Dont le tocfin , quand tu faifois un pas ,
Avertiffoit une nonagénaire ,
De ton jaloux & Servante & Géolière ...
Trop fatisfait d'avoir dans ton Printemps
Sçu t'enlever à tes jeunes Amans ,
Il s'occupoir fort peu de fon emplette ,
Dougeoit la goutte & lifoit la Gazette ,
Te gardoit bien , jamais ne te voyoit ,
Etjouiffoit des plaisirs qu'il ôtoit.
Ainfi fouvent un bourgeois imbécille ;
Fier de fon mien , dans fa ferre inutile ,
Dont il défend l'entrée aux Connoiſſeurs
NOVEMBRE. 1764. 61
Laiffe fécher la plus rare des fleurs.
Je ne fus pas longtemps fans voir paroître
Ce monftre affreux que je voulois connoître :
Un bruit foudain de clefs & de verroux,
Accompagné d'une éternelle toux ,
De ta Duégne annonça l'arrivée.
Elle venoit à l'heure accoutumée ,
Pour ton dîner t'apporter un ragoût
De fa façon , mais non pas de ton goût ,
Car je te vis le jetter après elle ,
Et le matin le prendre leftement ,
Le difputer contre la fentinelle ,
Le dépêcher encor plus goulument ;
Je m'écriai ; vite , ôte-lui l'ecuélle ! ...
Oyant ce bruit , le Cerbère aboya ;
Et ton Amant, en furfaut, s'éveilla .
Par l'Auteur de l'Epitre à Ménalie.
PORTRAIT de M. DEN ****
Vouous me demandez , Madame , un
portrait de mon ami. Il faut , dites - vous
que ce foit un homme extraordinaire ,
puifqu'on vous en a dit tant de bien ?
Vous connoiffez fa figure , elle eft l'image
du fentiment . Comme c'eft l'a- ,
vantage dont il eft le moins curieux ,
62 MERCURE DE FRANCE.
a
je refpecterai fa modeftie , c'eft de fon
âme que je vais vous crayonner le ta
bleau ; l'amitié ne m'aveuglera pas , elle
fera couler de ma plume ces traits de
vérité que la prévention ou l'intérêt altérent
trop fouvent. Si je croyois au
fyftême de la Métempficofe , je dirois
fans héfiter que l'âme de Socrate
choifi le corps de mon ami pour afyle.
M. Den **** aime la vertu par goût
par tempérament , par habitude . S'il
fait du bien , c'est avec cette douce
facilité qui femble le lui avoir rendu
néceffaire ; la vanité n'a pas la moindre
part à fes bonnes actions , il ne croit
pas être vertueux en évitant le vice
il tire de cette haine du vice un fond
inépuisable de bonnes qualités. Comme
il n'a jamais aimé a être répandu , c'eſt
dans une fociété peu nombreuſe qu'il
concentre fes vertus. Adoré de quelques
amis , il eft comme un Dieu tutélaire
qui préfide à leurs actions : il couvre
leurs foibleffes ,les ménage, les rend tous
femblables à lui . Etre utiles aux amis
qu'il s'eft choifi , prévenir leurs befoins ,
porter prèfque lui feul le poids de leurs
chagrins , c'eft , ( comme il le dit luimême
) fon devoir , ( il ne faut pour
cela qu'être un demi-honnête homme. )
•
NOVEMBRE. 1764. 63
Rarement M. Den **** promet de
rendre fervice ; fon coeur généreux a
trouvé les moyens de prévenir la prière
& il a fouvent obligé avant qu'on ait
penfé à invoquer fon fecours . Préfentez-
lui un malheureux ; ah Madame !
c'est alors qu'on le peut connoître ; fon
coeur fe fond dans les larmes de l'infortuné.
N'atttendez pas de lui ces plaintes
froides , que prodigue la pitié ordinaire :
il ne vivra pas un moment tranquille
qu'il ne lui ait fait oublier fes chagrins.
Je l'ai éprouvé , Madame ; le fort me
fut contraire , il m'accabla ; je dépofai
le poids de ma trifteffe dans le fein de
mon ami . O douce amitié ! que ta force
eft puiffante ; fes larmes arrêterent le
cours des miennes ; il fembloit plus malheureux
que moi ; je fus obligé de le
confoler à mon tour . En foulageant les
peines d'autrui il ménage les confeils :
j'ai peu connu de gens qui cherchaffent
moins à en donner que lui. Au- deffus
de la vanité des hommes ordinaires , il
femble toujours demander des avis , &
s'il hazarde fon fentiment , c'eft avec
cette timidité qui ménage l'amour-propre
& concilie les fuffrages. Il détefte la
médifance , & on ne gagne rien à dire
devant lui du mal d'un abfent ; il prend
64 MERCURE DE FRANCE.
fa défenſe avec chaleur , & c'eſt dans
ces occaſions ſeules que j'ai vu des preuves
de la vivacité de fon caractère .
Quand je fuis avec ce digne ami , je
crois être auffi bon que lui , & beaucoup
meilleur que moi-même. Je ne
finirois pas , Madame , fi je voulois
peindre fon coeur entier : c'eft le portrait
de la vertu qu'il faut confulter. Vous
ne croyez pas fans doute qu'un efprit
ordinaire ferve d'ornement à cette belle
âme ; l'efprit de M. Den **** eſt vif ,
orné , judicieux , il s'énonce avec précifion
; on parle rarement auffi bien. Sa
lecture favorite eft celle de la Bruyere ,
de Pope , & de Montefquieu. Il ne juge
un ouvrage qu'après l'avoir lu fouvent ;
encore fon jugement eft- il porté avec
un doute modefte qui laiffe aux autres
la liberté de penfer d'eux- mêmes &
autrement que lui . J'oubliois , Madame ,
que vous ne vouliez connoître que fon
coeur, & fes fentimens , j'allois m'étendre
fur fon efprit : vous le jugerez mieux que
moi. La Providence n'auroit - elle pas
mieux fait de donner la modeftie à des
Etres auffi eftimables , & moins de vanités
à des gens ordinaires ? Vous m'avez
fait plaifir de m'enfeigner le moyen
de payer à mon ami le tribut de reconnoiffance
que je lui dois ; j'ai emNOVEMBRE
. 1764 . 65
prunté le langage de la vérité ; c'eſt le
feul qui vous convienne. Je connois
quelqu'un à qui ce portrait convient
auffi bien qu'à mon ami ; c'eſt à celle
dont
J'ai l'honneur d'être & c .
IMITATION de l'Epitaphe du Duc
de BUCKINGHAM * par M.
M. D ....
PRO Rege fæpe , pro Republica femper,
Dubius , fed non improbus vixi.
Incertus morior , non perturbatus.
Humanum eft nefcire & errare.
Deo confido omnipotenti , benevolentiffimo.
Ens Entium , miferere mei !
Toujours à ma Patrie & fouvent pour mon Roi.
J'ai vêcu dans le doute & non pas dans le crime.
Si je meurs incertain , c'eft fans aucun effroi ,
Tranquille fur le bord , je rentre dans l'abîme.
Je ne confie à Dieu Tout- puiffant & tout bon :
* Jean Schefield , Duc de Buckingham , mourut
à Londres , le 24 Février 1720. Il étoit grand
Partifan du Peuple & compofa plufieurs Ouvrages
qui ont fait l'admiration de l'Angleterre .
66 MERCURE DE FRANCE.
D'un hommage plus beau nos coeurs font- ils les
maîtres ?
Si le pouvoir des fens égara ma raiſon ,
Pardonne à ma foibleffe , Etre infini des Etres !
INSCRIPTIONS mifes au bas des
Portraits de LL. AA. SS. EE.
Palatines.
Pour l'ELECTEUR.
AUGUSTE UGUSTE & Titus fous ces traits ,
Reparoiffent dans Théodore ;
Et ce Prince que l'on adore ,
Fait voir en un feul trois portraits.
Pour l'ELECTRICE.
L'Artiste même ne fçait plus,
En rendant fi bien la Nature ,
Sous cettte adorable figure ,
S'il a peint Minerve ou Vénus .
Par M. L. C. de C...
NOVEMBRE . 1764. 67
1
IMPROMPTU fur les pièces de
le ROI , & Canon accordées
par
S. A. S. le Prince FERDINAND de
BRUNSWICK , à M. le Baron
de DIES BACH , Colonel d'un
Régiment de fon nom , & Maréchal de
Camp , à l'occafion du Siége de
CASSEL , où il commandoit.
DIESBACH , de Caſſel fortit couvert d'honj
neur ;
Sa défenſe héroïque égale une victoire ..
LOUIS & FERDINAND , pour prix de ſa valeur ,
Confacrent à l'envi , ce trophée à fa gloire.
Par le même.
LEE mot de la première Enigme du
fecond Volume du Mercure d'Ö&obre
eft le Champignon. Celui de la feconde
eft le Clavecin. Celui du premier Logogryphe
eft Echarpe , dans lequel on
trouve perche , prêche , cher , crepe , harpe
, chape , pêche , pêcher , père , arche ,
arc , rape , carpe , pêche , race , acre ,
car , apre , par , char , cap , parc , ri.
Celui du fecond eft potage , dans lequel
trouve pot & âge.
68 MERCURE DE FRANCE:
ENIGM E.
SUBTILE fans arrêt , fans forme , fans figure ,
Rien ne paroît en laideur , en beauté ,
Ou je ne ferve en quelque qualité ;
J'embraffe toute la Nature ,
Et fuis libre fans liber : é.
Si l'homme à qui les Dieux ont caché mon eſſence,
Veut me toucher pour trouver ma ſubſtance ,
Je le remplis de douleur & d'éffroi :
Avec peine il vivroit fans moi.
Quoique mortelle on ne peut me diffoudre
Si l'on me nuit , je fuis plus vite que la foudre.
Par M. MOLINE , de Montpellier.
DIVINIZ
AUTRE.
VINEZ qui je fuis : mon corps n'eft plas
du monde :
J'habite la moitié d'une machine ronde.
Vivante , je n'avois qu'un fentiment brutal ;
Mais depuis que l'effort d'une main affaffine
M'a fait donner le coup fatal ,
Je renferme fouvent la plus haute doctrine.
NOVEMBRE. 1764. 69
LOGO GRYPH E.
Jz fuis ... mais je ne peux te tracer mon por E
trait :
Tu fçaurois qui je fuis , Lecteur , au moindre
trait ;
Ainfi donc , pour me bien connoître ,
Tu tentetas d'inutiles efforts ,
Si tu ne prends le foin d'analyfer mon corps)
Six lettres compofent mon être.
Je t'offrirai d'abord & fans déguifement
Un Patriarche ancien & le chef & le père
D'une Tribu nommée au facré Ministère ;
Ce que tu fais pour le préfent ;
Ce qu'atteint un Nageur qui fort de la rivière
Ce qu'on n'eftime nullement ;
Le fynonyme de colère ;
Le nom qu'on donne à ceux qui , trop charges
de vin ,
Ne peuvent fans broncher , aller droit leur che
min :
Un reptile ; ce que , dans le fiécle où nous ſom
mes ,
Avec beaucoup de foin confervent tous les hom
mes ;
Une note avec un pronom :
Ce qu'aux foux l'on fait d'ordinaires
70 MERCURE DE FRANCE.
L'inftrument dont joue Apollon ;
Ce que parmi le Peuple on ne recherche guère
Enfuite.... mais , Lecteur , je dois m'appercevoir
Que je puis c'ennuyer ; adieu , juſqu'au revoir ,
AUTRE.
Is fuis du
E fuis du genre
féminin
,
En divers lieux à la fois on me trouve ;
Quand un voyageur fait chemin ,
Avec plaifir il me découvre.
Arrête donc Lecteur , fi tu veux un moment
"
A toi je me ferai connoître ,
Et du compofé de mon être ,
Je t'inftruirai plus amplement.
D'abord je fuis toujours en compagnie ;
Sans celle près de moi j'ai mon ami Simon ;
Si de te régaler il me prenoit envie ,
Je n'ai ni pain ni vin , mais un os & du fon ;
Avec ce mets frugal , pour concert harmonique ,
Je ne puis que t'offrir deux notes de Mufique ;
Il fait toujours chez moi du Printemps la faifon ;
On y demeure un an , un mois encore ,
Et l'on n'y voit pourtant aucune fleur éclore,
J'offre à tes yeux la Ville de Sion :
De Siam le Royaume y vient auffi paroître
Et pour mieux me faire connoître ,
期
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
Tendremt.
Jeune et brillante Lisette , De bon coeurdaig
ассер
ter L'humble et douce vi o lette Quej
= se te presenter. Si la main qui te la
donne Sur la plus belle couronne A vol
d'aussi justes droits,L'univers
a l'instan
même Verroit la Beautéquej'aime Au des
+
- sus des plus grands Rois.
NOVEMBRE . 1764. 7
A chaque inftant je te montre mon nom,
Or maintenant fi tu ne me devines ,
A me trouver tu perdras tous tes foins.
Croi-moi, Lecteur, plus longtemps ne t'obſtines
En cherchant plus , tu pourrois trouver moins,
Par M. DAREAU , de Guéret dans la Marche
AUTR E.
B fuis un corps tranchant , dans mon tout étang
pris ;
Mais tranche-moi le chef , j'ai le rang des efprits.
Par le même.
i
JE
CHANSON.
EU NE & brillante Lifette ,
De bon coeur daigne accepter
L'humble & douce violette
Que j'ole te préfenter .
Si la main qui te la donne ,
Sur la plus belle couronne
Avoit d'auffi juftes droits ;
L'Univers , à l'inſtant mème ,
Verroit la Beauté que j'aime
Au-defus des plus grands Rois
72 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LA VIE Héroïque & privée de
HENRI IV , en deux volumes
in-4° . avec figures ; par M. DE
BURI. Proposée par foufcription,
LAA vénération que tous les François
confervent pour la mémoire d'HENRI
IV , eft fi profondément gravée dans
leurs coeurs , que j'ai pensé qu'ils recevroient
avec plaifir l'Hiftoire de la Vie
héroïque & privée de ce Prince . Quoiqu'il
y ait beaucoup de perfonnes inftruites
des principaux faits de fa vie ,
elles feront fans doute flattées de les voir
réunis dans un feul corps d'Hiſtoire ,
& de connoître la liaifon qu'ils ont entr'eux
. Peut- on , en effet , leur offrir
rien de plus agréable que le récit de
ces grands événemens , fi glorieux pour
Henri , & fi favorables pour la Nation ;
de ces actions éclatantes , conduites par
fon courage intrépide & fon expérience
en
NOVEMBRE. 1764. 73
en l'Art Militaire , qui l'ont rendu vainqueur
de tous fes Ennemis , & de ces
traits de prudence confommée qui
ont remis l'Etat dans fon ancienne fplen-.
deur , que les guerres civiles , la différence
des Religions , l'ambition , l'intérêt
des Particuliers , & la foibleffe
des Princes avoient avilie & prèſqu'anéantie
?
On le verra élevé , dans fes premiers
ans , fous une difcipline auffi dure que
celle des anciens Lacédémoniens ; toujours
expofé aux injures du temps ,
nourri d'alimens fimples & communs
courir à la chaffe dans les forêts , vêtu
groffièrement , la tête toujours découverte
. On le verra enfuite recevoir une
éducation convenable à fa naiffance ,
fous les yeux de la Reine de Navarre
fa Mère , & fous la conduite de Florent
Chrétien , un des plus fages & des
plus fçavans hommes de fon fiécle.
Conduit à la Cour de Charles IX
pour époufer Marguerite de Valois , il
eft fur le point d'être enveloppé dans
l'horrible profcription de la S. Barthele
my , dont il n'eft garanti que par un
coup de la Providence . Il eft arrêté &
gardé à vue pendant plus de deux ans,
Il languit dans les délices de la Cour de
D
74 MERCURE DE FRANCE,
Henri III , la plus licencieufe de l'Europe.
Son courage s'irrite de cette indolence
; il s'échappe de cette Cour , &
fe met à la tête des Calviniftes . Après
plufieurs expéditions il gagne la bataille
de Coutras , au mois d'Octobre 1487 ,
L'année fuivante Henri III , chaffé de
fa Capitale par un Sujet rebelle & audacieux
, a recours au Roi de Navarre
qui joint fes troupes à l'armée Royale :
& dans le temps que les deux Princes
étoient fur le point de punir les Parifiens
de leur révolte , Henri III meurt aſſaſfiné
à S. Cloud , & Henri IV eft reconnu
Roi de France.
C'est à cette époque que fe manifefte
toute l'étendue du génie de ce Prince.
Abandonné par les principaux Seigneurs
Catholiques de l'armée du Roi , dont la
plupart prennent les armes contre lui ;
cette défertion le réduit prefqu'aux
feules troupes qui'il avoit amenées, & le
met dans l'impuiffance de continuer le
fiége de Paris. Une partie de ceux qui
viennent le reconnoître pour leur Sou
verain , mettent à leur obéiffance des
conditions dures & intéreffées , qui
laiffent entrevoir peu d'attachement
pour fa perfonne. Mais foa courage &
fa fermeté le foutiennent.
NOVEMBRE . 1764. 75
Maître abfolu de fes paffions , il ne
fe laiffe aveugler , ni par la colère , ni
par la haine ; il diffimule tout. Il fait ,
par fa fageffe , fon affabilité & fa complaifance
, contenir fous fes ordres un
corps prêt à fe défunir par l'ambition
les intérêts perfonnels , les animofités
& les brigues. Ceux qui fe font donnés
à lui fans réferve , forment un corps
peu confidérable , à la vérité , par le
nombre , mais redoutable par fa valeur ,
fa fidélité & fon union : c'eſt l'élite de
la Nobleffe & de la bravoure Françoiſe ,
A la tête d'une pareille troupe Henri
triomphe en 1589 , à la Journée d'Arques
, d'une armée trois fois plus
forte que la fienne . Le 14 Mars 1590
il gagne la bataille d'Yvry , qui réduit
fes Ennemis à un tel point de foibleffe
, qu'ils n'ofent plus fe préſenter
devant lui. Mayenne retient fes foldats
dans les garnifons , afin de forcer Henri
de conquérir fon Royaume pied -à- pied ;
mais ce Prince , infatigable , continuellement
à cheval , le cafque en
tête , la cuiraffe fur le dos , bravane
la rigueur des faifons , eft fi bien fecondé
par fes Généraux & fes Soldats
qu'il s'empare des plus fortes Villes
& fa puiffance augmente de jour en jour,
2
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Pour ménager le fang de fesSujets , il s'accomode
avec les Gouverneurs des Provin
ces & des Villes révoltées . Pour cet effet il
répand l'or à pleines mains , dans la vue de
donner à fes Peuples une plus prompte
tranquillité. Il pardonne à tous fes
ennemis ; il ne met point de bornes à
fa clémence enfin l'abjuration qu'il
fait de la Religion Proteftante réunit
tous les coeurs en fa faveur ; & fes travaux
font couronnés par la paix avantageufe
qu'il fait avec l'Efpagne.
Lorfque Henri fe voit paifible poffeffeur
de fon Royaume , il s'occupe tout
des affaires civiles & politiques ; il fait
rendre la plus exacte juftice ; il fait
fleurir l'Agriculture ; il protége le Commerce
& les Arts. Ses Finances font
dans la plus grande déprédation ; aidé
par Sully , Miniftre auffi courageux que
fage , prudent , laborieux , intelligent
& éclairé , il les rétablit ; il paie fes
dettes qui font immenfes ; il remet à fes
Sujets vingt millions de tailles qu'ils
devoient ; il récompenfe le véritable
mérite. Libéral avec difcernement, économe
fans avarice , il met en réſerve
pour les occafions imprévues , quarante
millions qui fe trouvent dans fes coffres
à fon décès fans le revenu de l'année
courante,
NOVEMBRE. 1764. 77
Il porte fes vues jufques fur les Etats
de fes Voifins ; il voudroit leur procurer
les mêmes avantages que ceux
dont jouiffent fes propres Sujets. Il
fe rend Médiateur entre les différentes
Puiffances. Il termine le différend qui
s'étoit élevé entre le Pape Paul V &
les Vénitiens. Il force l'Efpagne à faire
la paix avec les Provinces- Unies . Toute
l'Europe eft en paix ; & .c'eft à fes foins
qu'elle doit fon bonheur.
Tels font les principaux faits qui ,
rapportés dans plus un grand détail
compofent l'Hiftoire de la Vie héroïque
& privée de Henri IV à la fin de
laquelle on fait le parallèle de ce Prince
avec Philippe de Macédoine .
,
On y trouvera encore un grand nombre
d'ornemens qui en font inféparables.
Ce font les actions courageufes des
grands Hommes de fon temps. On y
verra briller les deux Maréchaux de
Biron , Sully Montmorenci , Lefdiguieres
, Bouillon , Matignon , d'Aumont
, Ornano , la Trimouille Choifeul
Marquis de Praflin , les Marquis
de Vitry & de Mirabeau Filhet de
la Curée , Sancy , l'Amiral de Villars ,
de Vic , Termes , Boiffy , Roquelaure ,
& grand nombre d'autres braves Gen-
"
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
tilshommes qui , pendant le régne de
Henri , fe font diftingués
ordres & fur fes exemples.
fous fes
J'ai auffi parlé de ces Miniftres & de
ces Magiftrats, dont la profeffion éloignée
du tumulte des armes , eft de s'inftruire
des Loix , des Négociations & de la
Politique ; tels que Chiverny , Belliévre ,
Sillery , Villeroy , Phelippeaux , de
Harlay , Mole , Jeannin. Comme Henri
n'entreprenoit rien fans les confulter ,
j'ai rapporté tous les traits qui peuvent
faire connoître leur mérite & leur capacité
dans les occafions où leurs confeils
ont été utiles à l'Etat.
Enfin j'y ai inféré grand nombre
de notes hiftoriques , contenant des
faits particuliers & intéreffans pour
Familles de ceux dont j'ai parlé.
>
les
Comme on imprime actuellement cet
Ouvrage dans une forme qui puiffe répondre
en quelque manière , à la
beauté du Sujet , je me fuis flatté que
le Public voudroit bien y contribuer
pour m'aider à en faire la dépenſe :
c'eft pourquoi je le lui offre par la voie
de la foufcription.
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION.
Il n'en fera tiré que cinq cens exemNOVEMBRE.
1764. 69
plaires. Ayant déja reçu près de cent
cinquante foufcriptions , il m'en refte
encore environ trois cens pour les perfonnes
qui voudront foufcrire .
L'Ouvrage eft en deux volumes in -4 ° .
même papier & même format que le
Profpectus. Je fais graver le portrait
de HENRY IV , peint par Porbus,
qui eft le plus beau que nous ayons ;
j'y joindrai ceux de la Reine Marie
de Médicis , de la Reine Elifabeth d'Angleterre
, des deuxMaréchaux de Biron ,
du Duc de Sully , du Duc de Mayenne ,
de Gabrielle d'Etrées , & de la Marquife
de Verneuil. L'Ouvrage fera délivré dans
le courant du mois de Mars prochain .
Chaque foufcription fera de dix - huit
livres pour un Exemplaire en feuilles ;
ceux qui n'auront pas foufcrit le payeront
vingt - quatre livres .
Les foufcriptions feront délivrées
chez le Sieur de Bury , Auteur de
l'Ouvrage , rue Gille- coeur , vis-à -vis
celle de l'Hirondelle , & chez les fieurs
de Bure , Père & Fils , Libraires , quai
des Auguſtins
.
On ne délivrera des foufcriptions que
jufqu'au Janvier 1765.
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE de M.le Chevalier de MOUHY,
de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de DIJON , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure de
France , fur l'Hiftoire abrégée du
THÉATRE FRANÇOIS .
IL y a près de trois ans , Monfieur
que je travaille à une nouvelle édition
des Tablettes dramatiques.
Cet Ouvrage eft un abrégé de l'Hiftoire
du Théâtre François qui parut en
1751 , & dont on donna des fupplémens
d'années en années jufqu'en 1758.
Je ne me fuis point borné à corriger
les fautes prèfqu'inévitables dans une
première Edition ; & en jettant les yeux
fur les différens effais qu'on a tenté dans
ce genre , j'ai cru devoir me former un
plan nouveau .
J'ai commencé par dreffer deux Tables
chronologiques de toutes les Piéces
Françoifes imprimées ou manufcrites
qui avoient été omiſes dans la première
édition , & toutes celles qui ont été
jouées à Paris ou en Province depuis
1751.
NOVEMBRE. 1764.
8t
J'ai vérifié article par article tous les
faits ainfi que les dates. C'eft un travail
de deux années dont l'éxactitude
eft le feul mérite , & dont l'approbation
publique fera peut- être la récompenſe.
Un Dictionnaire n'eft point fait pour
être lu , mais pour être confulté dans
le befoin ; & c'eft pour le porter à la
perfection dont je puis être capable ,
que je rends aujourd'hui publique cette
Lettre que j'ai l'honneur de vous adreffer.
Je fupplie inftamment tous les Gens de
Lettres qui ont travaillé pour le Théâtre,
de me faire paffer par écrit à mon
adreffe rue du Four * S. Germain ,toutes
leurs obfervations fur les fautes qui fe
font gliffées dans la première édition ,
de vouloir bien m'envoyer leurs noms
tels qu'il les fignent ainfi que leurs
qualités , & de me faire part en mêmetemps
de ce qu'ils defirent qu'on retranche
ou qu'on ajoute dans les articles
qui concernent leurs Ouvrages ou leurs
perfonnes.
Je finis les en fuppliant de m'envoyer
au plutôt les obfervations dont ils vou-
* Après la rue des Canettes , Maiſon neuve à
grand Balcon, au premier, vis - à-vis le Sellier.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
dront bien m'honorer , n'attendant plus
que le fecours de leurs lumières pour
mettre fous preffe l'Ouvrage prèfqu'entièrement
refait , qui paroîtra fans faute
à l'ouverture du Théâtre.
J'ai l'honneur d'être &c.
Le Chevalier de Mouнr.
J
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
E viens de lire , Monfieur , dans le
deuxiéme Vol, du Mercure de Juillet
1764 , page 87 , une lettre d'un de vos
Abonnés qui m'offre de me communiquer
plufieurs recherches très-curieufes
& très-utilespour la République des Lettres
, aufujet des Antiquités de Paris , fi
je veux indiquer mon nom & mon
adreffe : j'aurai beaucoup d'obligation à
la généreufe perfonne qui m'écrit , fi je
puis profiter de fon offre obligeante :
mais mon taudis littéraire n'étant pas
trop fait pour recevoir dignement
perfonne , je vous prie de vouloir bien
inférer cette reponfe ou toute autre que
vous pouvez juger meilleure, dans votre
prochain Journal , & avertir que j'ai
NOVEMBRE. 1764. 83
donné mon nom & ma demeure à M.
Lutton Avocat , Commis au recouvrement
du Mercure , qui a bien voulu s'en
charger , & auquel on pourra s'adreffer
pour les fçavoir & conférer avec moi.
J'ai l'honneur d'être & c.
*
F.
ANNONCES DE LIVRES.
,
THÉORIE de la Mufique ; par M.
Balliere de l'Académie Royale des
Sciences , Belles Lettres & Arts de
Rouen ; avec cette Epigraphe : Mufica
tota quid eft , nifi numeri cantibus apti.
( Frangueri, Schola Platonica . ) A Paris,
chez Duchefne, rue S. Jacques, au Temple
du Goût , & chez Didot , le jeune ,
quai des Auguſtins , à la Bible d'or ;
& à Rouen , chez Machuel , rue S. Lo ,
vis - à -vis le Palais ; 1765 ; un volume
in-4°. de 180 pages , avec des Planches
gravées.
L'Auteur de ce Traité ne confidére
que la théorie de la Mufique en général ,
& la théorie de la Mufique moderne .
Il n'a pris dans les Auteurs anciens que
ce qui lui a paru néceffaire pour ap-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
puyer ce qu'il avance dans fon Ouvrage;
& il convient que MM . Rameau &
d'Alembert ont été fes premiers guides ,
& qu'il leur doit ce qu'il y a de bon
dans fon Livre.
*
LETTRES fur diverfes Sujets , écrites
de Paris à un Magiftrat de Province ,
par J. E. D. Phylarèthe , A. E. P. à
Chryfinople , chez Phylarèthe , à la Penfée
; 1764 ; brochure in- 12 de 132 pag.
Les trois Lettres qui compofent cette
Brochure , traitent de l'efprit & du jugement
; des Jéfuites & de l'éducation.
On définit ce que c'eft que l'efprit &
le jugement ; on rappelle plufieurs traits
vrais ou faux contre les Jéfuites ; on
y montre l'excellence de l'éducation
dans la Religion Chrétienne.
DISSERTATION fur la propreté &
la confervation des Dents ; par M. Beaupreau
, Chirurgien - Dentifte , Membre
du Collége & Académie Royale de
Chirurgie de Paris ; à Paris , de l'Imprimerie
de Sébastien Jorry , rue &
vis -à - vis la Comédie Françoiſe , au
Grand Monarque , & fe trouve chez
l'Auteur rue & vis - à - vis de la Comédie
* M. d'Argent , Avocat en Parlement , rue de
la Feuillade.
NOVEMBRE . 1764. 85
Francoife ; 1764 ; avec approbation &
permiffion . Brochure in - 8° . de 30 pag.
On montre dans cette Brochure , que
la propreté des Dents eft à la fois une
chofe agréable , utile & néceffaire ; &
on y apprend comment on peut fe la
procurer & la conferver.
L'AMANT Auteur & malheureux ;
à Amfterdam , & fe trouve à Paris ,
chez Dufour , Libraire , au Cabinet
Littéraire de la Nouveauté , au Pont
Notre - Dame ; 1764 ; Brochure in- 12
de 34 pages.
En lifant les premières pages de cet
écrit , on eft d'abord fâché de l'efpéce
d'indécence avec laquelle on y parle
de l'état des Gens de Lettres ; mais on
eft bientôt raffuré , lorfqu'en pourfuivant
cette lecture , on s'apperçoit que
l'Auteur les connoît peu , & que fon
Livre est écrit d'une manière à lui faire
peu de Partifans & à lui procurer peu
de Lecteurs.
1
DISCOURS qui a remporté le Prix
à l'Académie de Befançon en 1764 ;
par M. Coffon , Maître ès - Arts en l'Univerfité
de Paris , & Profeffeur Royal
à l'Ecole de la Flêche ; à Paris , chez
Brocas & Humblot rue S. Jacques ,
86 MERCURE DE FRANCE.
au Chef S. Jean ; 1764 ; in - 8 °. de 46
pages ; prix , 15 fols .
Les progrès des Modernes ne difpenfent
point de l'étude des Anciens ; c'eſt
le Sujet de ce Difcours ; Sujet qui n'eſt
point neuf, & qui donne lieu à l'Auteur
de rappeller les beaux Siécles fi
fouvent cités de Péricles , d'Augufte
de Leon X & de LOUIS XIV. La
fameufe difpute fur les Anciens & les
Modernes reparoît de nouveau ; & de
ce fond très -riche , quoique très- rebattu
, M. Coffon a tiré la matière d'un
Difcours bien écrit , & digne du prix
qu'il a remporté fur fes Concurrens .
NOUVELLE Méthode contenant en
abrégé tous les principes de la Langue
Efpagnole , avec des Dialogues familiers
; dédiée à Mgr le DAUPHIN ;
Par M. B. A. Bertera ; à Paris , chez
Nyon , quai des Auguftins , à l'Occafion
; 1764 ; avec approbation &
privilége du Roi ; vol . in -12 .
Depuis quarante ans que M. Bertera
enfeigne l'Eſpagnol , il a dû obſerver
beaucoup de chofes qui avoient échappé
aux Grammairiens qui ont traité de cette
Langue avant lui , foit dans la prononciation
& dans l'orthographe , foit dans
NOVEMBRE. 1764. 87
Pexpofition des parties du Difcours &
dans la Syntaxe . On trouvera tout cela
dans cette nouvelle Grammaire avec
beaucoup d'ordre & de clarté.
MAXIMES d'Etat , ou Teftament
politique d'Armand Dupleffis , Cardinal
, Duc de Richelieu , Pair & Grand-
Amiral de France , Premier Miniftre
d'Etat fous le régne de LOUIS XIII
du nom , Roi de France & de Navarre
; à Paris , de l'Imprimerie de le
Breton , premier Imprimeur ordinaire
du Roi ; 1764 ; 2 vol . in- 8 ° .
-
L'Homme de Lettres qui a préfidé
à la réimpreffion de cet Ouvrage fi
connu , a mis à la tête de cette nouvelle
édition , une Préface très bien
écrite , où il rend compte de ce qui
s'eft paffé au fujet de la conteftation
Littéraire excitée par M. de Voltaire für
ce fameux Teftament. Il prouve enfuite
que ce Livre eft véritablement du Cardinal
de Richelieu , & laiffe fans replique
ce point contefté par M. de Voltaire.
Ayant remarqué des différences
confidérables entre les manufcrits du
Teftament politique & le Texte imprimé,
l'intelligent Editeur a comparé les diverfes
leçons & a choifi la meilleure
88 MERCURE DE FRANCE.
après un éxamen réfléchi. Ce travail
l'a néceffairement conduit à un autres
il a cru devoir éclaircir le Texte par
des notes hiftoriques & corriger
quelquefois par des obfervations critiques
, des expreffions & des maximes
qui , peu exactes dans tous les temps ,
ne feroient pas fouffertes dans celui - ci.
On a ajouté dans cette nouvelle édition
; 1º . la fuite du premier Chapitre ,
tirée d'un manufcrit de la Bibliothéque
du Roi ; 2°. des obfervations hiſtoriques
qui ont été imprimées en 1745, &
qui fervent d'éclairciffement & de correctif
à quelques endroits du Texte que
l'on publie aujourd'hui ; 3 ° . une lettre
de M. de Foncemagne , très - curieuſe
fur ce Sujet.
INSTITUTIONES Catholica
in modum Catechefeos , in quibus
quidquid ad religionis & ecclefiæ dogmata
, mores , facramenta , preces , ufus
& ceremonias pertinet totum id brevi
compendio ex facris fontibus fcriptura
& traditionis explanate ; ex
Gallico idiomate in Latinum fermonem
tranflate ; adjectis fingulis è fcriptura
& traditione petitis probationibus &
teftimoniis ; autore eodem & interprete
NOVEMBRE 1764. 89
1
FRANCISCO AMATO POU
GET , Montispeffulando , Prefbytero
Congregationis Oratorii Gallicani , facræ
Facultatis Parifienfis Doctore Theologo.
Nova editio , ad normam ultimæ
editionis Parifiis excuffa , anno 1725,
diligenter elaborata ; Nemaufo , apud
Michaelem Gaude, Bibliopolam ; 1764.
Ce que nous annonçons ici , eft la
traduction en Latin , du fameux Cathéchifme
de Montpellier , qui contiendra
fix volumes in-4 ° . propofés par foufcription
. On foufcrit à Paris , chez
Panckoucke , rue & à côté de la Comédie
Françoife. On fçait que l'Auteur
de cet Ouvrage fi connu , pour
le rendre utile à toutes les Nations
le traduifit en Latin , & y ajouta tous
les Paffages de l'Ecriture , des SS . Pères
des Conciles , & des autres Auteurs
qui y ont rapport . , La plus exacte des
éditions de ce grand Ouvrage fut celle
qu'on publia à Paris , en 1725 , chez
Nicolas Simon ; les exemplaires en font
devenus rares ; ce qui a déterminé à
faire cette édition nouvelle fur le même
modèle ; on l'a fuivi exactement & fcrupuleufement
partout. La feule différence
eft du côté de la forme ; le Libraire a
cru que le format in-4°. feroit plus du
90 MERCURE DE FRANCE .
goût du Public que les volumes in-folio
toujours difficiles à manier. Le prix de
la foufcription eft de 24 livres pour les
6 volumes in-4°. d'environ 700 pages
chaque volume. En foufcrivant on
payera 9 livres en recevant les Tomes
1 & 2 au mois de Mars prochain , 6
livres en recevant les Tomes 3 & 4
au mois d'Août 1765 , 6 livres en
recevant les Tomes 5 & 6 , au mois
de Janvier 1766 , 3 livres. Le prix de
l'Ouvrage , fans foufcription , fera de
36 livres.
EXPLICATION de la Mappemonde
Phyfique , Politique & Mathématique ,
extraite par le Sieur Denis , des Cartes
de MM. de Lifle , Damville & autres
Géographes, in- 12 de 14 pages.
Cet écrit n'a été compofé que pour
faire connoître une nouvelle Mappemonde
, la plus parfaite qui ait paru
jufqu'a préfent. On y a réuni toutes
les découvertes nouvelles des plus fameux
Aftronomes , & corrigé les fautes
échappées aux Géographes précédens.
Cette Mappemonde offre aux yeux des
efpèces de chaînes de terres qui traverfent
les mers . C'eſt une nouvelle découverte
dont on eft redevable à M.
NOVEMBRE. 1764 . gr
Buache de l'Académie des Sciences.
On en donne l'explication , & on en
fait voir l'utilité. Nous renvoyons , pour
ces détails , nos Lecteurs au petit écrit
que nous annonçons , ainfi qu'à la
Mappemonde qui en fait l'objet. Pour
peu que l'on defire fçavoir la Géographie
, il n'eft guère poffible de ſe
paffer de l'un & de l'autre. On donnera
quatre parties du Monde felon ce même
fyftême de M. Buache ; le fieur Denis
qui débite cette belle & grande Mappemonde
, demeure , rue S. Jacques
vis -à -vis le Collége de Louis -le-Grand .
par
ATLAS Méthodique & Elémentaire ,
M. Buy de Mornas , Géographe du
Roi & des Enfans de France ; vingt
feuilles ou Cartes nouvelles .
Ces vingt Cartes font la cinquiéme
livraifon de l'Atlas de M. de Mornas
dont nous avons déja parlé tant de fois ,
& qui mérite à fi jufte titre l'attention
du Public. Cette partie a été longtemps
attendue par la maladie de l'Auteur, dont
la vue un peu affoiblie ne lui a pas permis
de fe livrer entièrement à fon travail.
Il ne pourra même le recommencer.que
vers le mois de Mars prochain ; &
il compte de donner la fin de l'Hiftoire
ancienne dans le courant du mois
92 MERCURE DE FRANCE .
d'Août fuivant. Dans cet intervalle ;
pour répondre aux vues des perfonnes
qui defirent faire fous lui un cours de
Géographie & d'Hiftoire , il a établi ,
à commencer dès à préfent , des conférences
relatives à ces deux Sciences.
Elles ne feront point publiques ; chaque
féance durera deux heures , & il y en
aura trois par femaine ; il prendra les
jours & les heures qui conviendront le
mieux aux Etudians de l'Univerfité.
Nous donnerons dans le Mercure fuivant
, une explication détaillée des vingt
Cartes qui viennent de paroître .
-SUPPLÉMENT au Mémoire contre
la légitimité des naiffances prétendues
tardives ; par M. Louis ; 1764 ; à Paris ,
chez Cavelier , rue S. Jacques , in - 8°.
de 109 pages.
Nous avons annoncé dans les Mercures
précédens le premier Mémoire de
M. Louis , fur cette matière importante,
& la réponſe faite à ce Mémoire par
M. Lebas. Nous nous en fommes rapportés
à ce fujet qui n'eft nullement
de notre reffort , aux Gens de l'Art ;
c'est encore à eux que nous renvoyons
le fond de cette réplique , qui d'ailleurs
eft très-bien écrite , & nous paroît
bien raiſonnée .
NOVEMBRE. 1764. 93
ARTICLE III,
SCIENCES ET BELLES LETTRES
ACADEMIES.
,
OPUSCULES MATHEMATIQUES ,
ou Mémoires fur différens fujets de
Géométrie de Mechanique , d'Optique
, d'Aftronomie , &c , Tome III.
Par M. d' ALEM BERT , de
l'Académie Françoife , des Académies
Royales des Sciences de France
de Pruffe , d'Angleterre & de Ruffie
de l'Académie Royale des Belles-Lettres
de Suède , & de l'Inftitut de
Bologne. A Paris , chez Briaffon
in - 4°. 1764,
POUR donner une idée de cet Ouvrage
, nous inférerons ici une partię
de la Préface de l'Auteur.
» Ce troifiéme volume , dit M. d'A◄
lembert , eft principalement deſtiné à
94 MERCURE DE FRANCE.
des recherches fur les moyens de per-
» fectionner les lunettes , matière dont
plufieurs fçavans Géométres & habiles
Artiftes fe font occupés dans ces
derniers temps. Les recherches particulières
que j'ai faites fur les queftions
déja traitées à ce fujet, m'ont con-
» duit à l'éxamen de plufieurs autres
» quefttions qui y font relatives , & qui
» n'avoient pas encore éte difcutées ...
39
»
» Dans le premier Chapitre , je don-
» ne les formules néceffaires , non feu-
» lement pour anéantir l'aberration qui
provient de la diverſe réfrangibilité
" des rayons , mais encore pour dimi-
» nuer cette aberration en raifon donnée
; recherche qui peut , ce me fem-
» ble , être utile , lorfque l'aberration
de réfrangibilité , fuppofée égale à
zéro , donne une trop grande aber-
≫ration de fphéricité , ou trop de courbures
aux furfaces. Cette queftion eft
" réfolue pour trois efpéces de lentilles ,
1º. pour une lentille compofée de deux
" différentes matières contigues ; 2°.
pour une lentille qui en renferme une
autre d'une matière différente ; ' . pour
» deux lentilles de différente matière
» fuppofées très -proches l'une de l'autre.
J'éxamine à cette occafion les rai-
Sons qui peuvent avoir engagé M,
NOVEMBRE . 1764. 94
Euler à fuppofer quatre furfaces au
lieu de trois feulement › pour détruire
l'aberration feule de réfrangi-
» bilité ; & je montre les modifications
» qu'il faut apporter à la folution de
ce Problême.
"
» Dans le Chapitre II , j'éxamine
» l'effet que l'épaiffeur des lentilles peut
» produire dans l'aberration de réfran-
» gibilité ; je donne le rapport des épaiffeurs
que doivent avoir les différentes
parties de la lentille , pour que l'a-
» berration qui réfulteroit de cette épaif
» feur foit nulle ; & je réfous d'ailleurs
beaucoup d'autres queftions relatives
» à cet objet , & d'où il réfulte plu-
» fieurs conféquences utiles.
" En réfolvant ces queftions pour les
» lentilles , j'ai fuppofé l'épaiffeur très-
» petite par rapport aux diftances focales
& aux rayons des furfaces , ainfi
» qu'elle l'eft en effet dans les lunettes ;
» mais comme dans l'oeil l'épaiffeur des
matières réfractives n'eft pas très- petite
par rapport aux rayons de leurs courbures
, j'ai employé le troifiéme Cha-
» pitre à déterminer rigoureufement le
» foyer d'une lentille , en ayant égard
» à l'épaiffeur ; je fais à cette occafion
» plufieurs remarques analytiques effen-
» tielles à la folution de ce Problême ;
95 MERCURE DE FRANCE .
je donne enfuite les moyens d'appli
» quer ma théorie à la réfraction dans les
humeurs de l'oeil , en prouvant néan-
» moins , contre l'opinion d'un fçavant
» Géomètre , qu'il n'eft pas néceffaire
» pour la vifion diftincte , que les aber-
» rations des images tracées au fond de
» l'oeil , foient abfolument nulles .
" Le quatriéme Chapitre contient les
» formules non feulement pour détruire
» l'aberration de fphéricité dans les trois
» efpéces de lentilles dont il eft parlé
» au premier Chapitre mais encore
» pour diminuer cette aberration en rai-
» fon donnée , ou pour la rendre la plus
» petite qu'il eft poffible , lorfqu'on ne
» peut pas l'anéantir entièrement ; ce
qui arrive quand il y a entre les rap-
" ports de réfraction , certaines équations
dont je donne les formules. De
" plus , je détermine les cas où l'aber-
» ration de fphéricité peut être détruite
» dans les microfcopes formés d'une
» lentille fimple ; je compare les aber-
» rations de fphéricité , tant avec les
» aberrations de réfrangibilité qu'avec
» elles-mêmes , dans différentes lunet-
» tes ou télescopes ; enfin je détermine
» les cas où la fomme des deux aberrations
( de fphéricité & de réfran-
❞ gibilité )
NOVEMBRE . 1764. 97
95
gibilité ) eft la moindre qu'il eft poffible.
Cette dernière recherche peut
» furtout être utile , lorfque 1 anéantif-
» fementfuppofé de l'une des deux aber-
» rations rendroit l'autre trop grande ,
» ou lorfque l'anéantiffement fuppofé
» de toutes les deux , donneroit trop de
» coubure aux rayons des furfaces. De là
» je paffe à quelques réfléxions fur la
» manière la plus avantageufe de dé-
» terminer les rayons des furfaces , lorf-
» qu'il y a quatre indéterminées , &
» qu'on veut anéantir les deux aberrations
; & je termine toute cette théo-
» rie par quelques remarques fur l'a-
» berration de fphéricité dans certaines.
» lentilles particulières analogues à
» celles dont M. Newton a parlé dans
fon Optique , & qui renfermeroit dans
» leur intérieur , ou de l'air , ou une
» lentille de matière différente .
"
•
,
» Le cinquiéme Chapitre a pour ob
» jet l'aberration des rayons lo fque le
point rayonnant eft hors de l'axe de
» la lentille . Cette queftion eft traitée
» avec beaucoop d'étendue & avec toute
» la fimplicité & l'exactitude dont j'ai
» été capable ; je donne , foit en né-
» gligeant l'épaiffeur , foit en y ayant
égard , les formules neceffaires pour
"
E
98 MERCURE DE FRANCE.
» détruire cette aberration , autant qu'il
» eft poffible , car je fais voir qu'on
» ne doit pas fe flatter de l'anéantir
>> entièrement quoiqu'à la vérité la
partie reftante & indeftructible de l'a-
» berration foit peu confidérable
» d'autant moins que le foyer de la
lentille eft plus éloigné d'elle .
و د
, &
» L'objet du ſixiéme Chapitre eft l'a-
» berration des lunettes , eu égard à
» l'effet que cette aberration produit dans
l'oeil , & à la proportion qui doit en
résulter entre les objectifs , les oculaires
& les ouvertures des lunettes &
des microſcopes ; matière que les
Opticiens ont traitée , mais avec bien
» peu de détail , & , fi jofe le dire
» encore moins d'éxactitude ; comme je
» crois qu'on en fera perfuadé par la
» lecture de mes recherches fur ce fujet.
» Ces recherches font une des princi-
» pales parties de mon ouvrage , & je
» me flatte que l'Optique pourra en
» tirer quelque fruit pour déterminer ,
» la forme la plus convenable des oculaires
, & l'ouverture la plus avantageufe
des objectifs , lorsqu'on avra
» trouvé les formes de ces objectifs les
plus propres à réduire l'aberration prèsqu'à
rien , & qu'on aura fixé par le
""
NOVEMBRE. 1764. 99
» calcul la petite partie d'aberration qui
y refte encore.. Je dis la petite par-
» tie d'aberration qui y refte encore.
» Car je fais voir en détail dans le Chapitre
fuivant par des confidérations
» affez délicates , & fondées fur l'expérience
, que pour les rayons mêmes
qui partent d'un point pris dans l'axe ,
» il refte toujours une partie de l'aber-
» ration , que l'art le plus fubtil ne
» peut parvenir à détruire .
"
"
*
">
» Cette dernière difcuffion n'eft pas
» le feul objet du feptiéme chapitre .
J'y donne les valeurs arithmétiques
» des dimenfions des trois efpéces de
» lentilles compofées , dont il a été
» fait mention au Chapitre premier , &
» les moyens d'employer l'épaiffeur de
ces lentilles à les rendre plus parfaites.
» Je fais ailleurs plufieurs remarques ,
» 1º. fur la précaution qu'on doit ap-
» porter aux quantités qu'on négligé
» dans ces fortesde Problêmes . 2 ° . Sur les
» fuppofitions les plus favorables qu'on
puiffe faire , quant à l'aberration des
» rayons de différentes couleurs , pour
rendre l'aberration rétractante la
» moindre qu'il eft poffible. 3 °. Sur les
» moyens qu'on peut employer dans
» les télescopes catoptriques pour y di-
»
,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
» minuer encore l'aberration , déja fi
petite dans ces télescopes. 4°. Sur
la conftruction d'une lunette dont l'o-
» culaire & l'objet feroient chacun en
» particulier d'une feule matière , mais
» l'une d'une matière différente de l'au-
» tre ; les formules en font fort-fimples ,
» & ces lunettes éxemptes de l'aberra-
» tion de réfrangibilité , pourroient être
» utiles dans plufieurs occafions.
و د
» Enfin dans le huitiéme Chapitre ,
après avoir montré l'infuffifance des
" raifonnemens mathématiques par lefquels
on a combattu les hypothéfes
» de MM. Newton & Euler fur la propofition
de réfrangibilité entre les dif-
» férentes couleurs , je développe dans
» le plus grand détail les moyens que
» MM Newton & Dollond ont donné
» pour trouver la loi de la réfraction
» des différentes couleurs , foit
» moyen des lentilles , foit par le moyen
» des prifmes. Les formules que je don-
» ne fur ce fujet ne font affujetties à
» aucune hypothèſe particulière , &
» fourniffent les moyens les plus généraux
& les plus fürs de déterminer.
» cette réfraction par l'expérience . Ce
» Chapitre qui eft le dernier de l'Ou-
» vrage ,
eft terminé par des réfléxions
par
le
NOVEMBRE . 1764. ΙΟΙ
ور
رد
, fur la nature de la lumière & fur
les loix de la réfraction .
» On ne doit pas s'attendre à trouver
ici des recherches d'analyfe fça-
» vantes & profondes. Laplupart des
queftions que j'ai difcutées dans cet
» Ouvrage , ont plus d'utilité que de
» difficulté. C'eft auffi le premier de
» ces motifs qui m'a engagé à les ap-
» profondir. Il s'en faut pourtant beau-
» coup que la matière foit épuifée ; & je
» ne doute pas qu'on ne parvienne à
" perfectionner de plus en plus les lu-
" nettes dioptriques , foit par la com-
» binaifon des matières dont on formera
les objectifs , foit peut- être en
» formant les oculaires eux - mêmes de
» différentes matières , foit en faifant les
" objectifs avec certaines matières , &
" les oculaires avec d'autres , foit en
multipliant les objectifs & les ocu-
» laires. Déja un fçavant Phyficien de
» Pétersbourg a trouvé le moyen de
» compofer des matières réfringentes
» qui doivent beaucoup contribuer à
» la perfection des lunettes , comnie on
le verra dans l'Appendice que j'ai
ajoutée à la fin de ce troifiéme volume.
M. d'Alembert annonce déja à la fin
de cette Préface le quatriéme volume
$5
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
de ces Opufcules & la plupart des matières
dont il doit traiter ; il indique les
réponfes qu'il a faites dans les Journaux
à quelques Critiques des deux premiers
volumes , & déclare qu'il ne répondra
plus à aucune critique que dans les
volumes fuivans , bien entendu , ajoutet-
il , que ces critiques en vaudront la
peine , foit par elles - mêmes , foit par
le mérite de leurs Auteurs.
MÉDECINE.
VERTUS des Pilules toniques du Docteur
BACHER , Médecin à Thann en
Alface.
CESES Pilules fe diffolvent facilement
dans l'eftomac le plus débile , aident
la digeftion , rendent du reffort aux.
fibres affoiblies , remettent en mouvement
les humeurs croupiffantes , combattent
les obftructions , fecondent les
fécrétions & les filtrations , & opérent
doucement par toutes les voies éxcrétoires
; vertus affurément très - propres
à guérir la plupart des maladies chroniques
, en y comprenant les affections
hypocondriaques & vaporeufes.
NOVEMBRE . 764. 103
Leurs vertus précifes font de remettre
en mouvement ofcillatoire uniforme le
méchaniſme des fécrétoires & excrétoires
languiffans : il faut les continuer
affez long-temps pour rétablir l'uniformité
du mouvement périftaltique.
* La poudre des Pilules toniques eft ,
en certains cas urgens , préférable aux
Pilules mêmes , parce que la poudre fe
délayant plus vite , opére auffi plus
promptement : parmi ces cas, je compte
les maux de tête , la migraine & les
accès vaporeux.
On n'interrompt pas l'ufage des Pilules
ni de la Poudre dans le temps des
régles ou des hémorrhoïdes .
* On prend de cette Poudre d'heure en heure , &
pour l'ordinaire la troifiéme doſe calme le mal, finon
on va à la quatrième & cinquième . La dofe pour
les adultes eft de vingt grains : elle eft de quinze
dans l'âge de dix à quatorze ans . Pour les tempé
ramens forts , on peut augmenter la doſe juſqu'à
en prendre trente grains ou un demi-gros à la fois
& même davantage . La façon la plus commode
d'avaler cette Poudre , eft de l'envelopper de pain
à chanter , de la mettre fur le devant d'une cuiiler
où l'on aura mis un peu de vin , de tifane , du thé
ou du bouillon pour lui fervir de véhicule. Dans les
accès vaporeux , il vaut fouvent mieux la donner
dans une cuillerée de quelque liqueur fpiritueufe ;
dans ce dernier cas , la dofe ordinaire eft de douze
à quinze grains.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Plufieurs perfonnes d'un tempérament
délicat fe fervent , depuis longues années
, des Pilules toniques par forme
de préfervatif , & cela par l'avis , &
fous les yeux des Médecins célébres :
elles prennent tous les mois au déclin
de la Lune pendant trois jours de fuite ,
& à l'entrée de leur fouper , depuis neuf
jufqu'à quatorze Pilules . Une fanté plus
parfaite eft le fruit de cette pratique ,
& dépofe en faveur des Pilules toniques.
Les perfonnes du Séxe fuivent
cette même méthode pour prévenir
les accidens fàcheux , & qui ont coutume
d'accompagner ou de fuivre le
temps critique .
Il eft néceffaire de vivre de régime
les jours que l'on prend , foit des Pilules
, foit de la Poudre.
, On trouve chez M. VINCENT
Imprimeur , rue S. Severin à Paris , la
méthode de préferver & de guérir les
femmes enceintes & en couches de la
plupart de leurs fàcheux accidens par
le moyen des Pilules toniques ; mais
leur principal effet eft de guérir les
hydropifies , & nommément celles de la
poitrine : voici le précis de la méthode
qu'il faut fuivre pour cela.
Les Hydropiques prennent à fix ,
NOVEMBRE. 1764. 105
huit & dix heures du matin à chaque
fois dix Pilules : les Perfonnes d'un
tempérament robufte en prennent quinze
ou vingt à la fois ; de manière que le
total monte jufqu'au nombre de trente ,
quarante-cinq ou foixante par jour : fur
chaque prife de Pilules , il faut prendre
du bouillon ou du petit-lait citronné ,
chauffé chaque fois , ou de la tifane ;
tout cela fe fait trois jours confécutifs .
Si dans l'hydropifie de poitrine la difficulté
de refpirer augmente vers la
nuit , il convient alors de recommencer
à prendre des Pilules vers les quatre,
fix & huit heures du foir , & de la même
manière qu'il a été dit de le faire le
matin. On interrompt l'ufage des Pilules
chaque quatrième jour ; & l'on
continue ainfi pendant fix à fept femaines.
Les Hydropiques ne prennent pour
l'ordinaire d'autre nourriture le premier
& même le fecond jour de la cure ,
que du bouillon , une foupe & du
petit- lait citronné , ou d'une tifane appropriée.
La nourriture la plus convenable durant
les autres jours de la cure , fe font
les carottes , les raves , les fcorfoneres ,
les falfifis , les afperges , les chouxfleurs ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
les endives , le féleri , le ris , de Iv
bouillie claire de gruau d'avoine , des
oeufs au lait , de la crême brûlée , des
pommes & des poires en compottes &
mangées chaudes , la viande de poule
& de veau , peu de pain , beaucoup
de bouillon. Il eft permis à ces Malades
, il leur eft même utile de boire à
leur foif d'une boiffon convenable . Ils
ne doivent pas fe raffafier à diner , &
doivent fouper légérement. Si l'urine
n'eft pas échauffée , & qu'il n'y ait
point d'autres indices du trop de chaleur,
ou fi les forces manquent , il eft permis
de boire du vin & par préférence du vin
blanc , & même fans eau : dans ce cas il
convient encore de prendre de temps en
temps une cuillerée de vin d'Efpagne ,
ou quelque cuillerée de bon vin ordinaire
, avec du bouillon , ou avec de
l'eau chaude & un peu de fucre.
Il eft falutaire de prendre du mouvement
, mais il faut qu'il foit modéré.
Le vin rouge , fur- tout le gros , les liqueurs
, le caffé , la pâtifferie ; la graiffe ,
les alimens groffiers , & de difficile.
digeftion , le froid , les efforts , les troubles
de l'âme font très - nuifibles .
S'il prend des fueurs aux Malades
pendant la cure ou la convalefcence ,
NOVEMBRE . 1764. 107
ou même après , ils doivent s'y prêter
& même les feconder.
, par
Les Convalefcens doivent s'abftenir
long- temps des plaifirs de l'amour , &
prendre tous les mois au déclin de la
Lune , pendant trois jours confécutifs
quatorze Pilules toniques à l'entrée de
leur fouper par forme de préſervatif.
L'Hydropifie par induration ,
denfité & ténacité d'humeurs , demande
un autre traitement que celle qui provient
d'autres caufes , comme d'une
diarrhée exceffive , ou d'une hémorragie
immodérée , & c. Il est donc important
d'examiner fi c'eft une hydropifie
par érofion , fi elle a pour
caufe le fcorbut , ou une acrimonie
bilieufe , & fi elle eft la fuite des évacuations
fupprimées , d'une matière
éréfipellateufe , rhumatifmale ou goutteufe
répercutée , ou de quelque autre
maladie , comme de la fiévre quarte ,
&c. Il eft utile de dire que pour remédier
à ces diverfes caufes d'hydropifies
il faut des traitemens variés .
Les Pilules toniques opérent des effets
furprenans dans tous ces cas , fi vous
en exceptez l'hydropifie enkyftée ou
à fac fouvent elles guériffent fans
aucun fecours que celui d'un régime
,
E vj
208 MERCURE DE FRANCE.
convenable. Certains cas cependant exigent
des remédes préliminaires ou
entremis & appropriés à l'efpéce d'hydropifie
. Leur bonté & leur vertu furtout
dans l'hydropifie de poitrine , font
amplement juftifiées par quantité d'obfervations
vérifiées par une multitude
de certificats les plus authentiques , &
par nombre de Lettres miffives , par
lefquelles on redemande de ces Pilules ,
& qui font foi des heureux fuccès
opérés par leur moyen : elles ont en
outre pour elles l'approbation de la
Commiffion Royale de Médecine , en
vertu de laquelle SA MAJESTÉ en
permet & en autorife la diftribution
dans toute l'étendue du Royaume.
Tous les Praticiens , après s'être fervi
des Pilules toniques , même dans des
cas qu'on regardoit comme défefpérés ,
avouent qu'ils en ont vu des effets ,
qu'ils n'auroient ofé fe promettre de
tout autre Reméde connu jufq'uà nos
jours. Ils ont également obfervé que
plufieurs perfonnes attaquées d'anevrifme
ou de polype , caufes d'hydropifie
ineffaçables , n'avoient pas laiffé , quoiqu'elles
fuffent d'un âge avancé
que de jouir d'une affez bonne fanté
NOVEMBRE. 1764. 109
pendant dix,vingt ans & plus par l'ufage
des Pilules toniques.
Ces Pilules font très-petites , & par
conféquent fort aifées à prendre elles
fe confervent fans altération , & fe
trouvent à Paris , chez M. Bacher fils ,
Docteur en Médecine , rue de l'Arbrefec
, la porte cochère vis- à-vis la rue
Baillet.
A Bafle , chez M. François - Jérome
Bernouilli , Droguiste.
A Strasbourg , chez M. Goëtz , Chirurgien
Major de la Maifon de Force.
A Montpellier , chez Mlle Jourdan ,
vis- à vis les Capucins.
On eft prié d'affranchir les Lettres.
110 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS:
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
&
LETTRE de M. MAGET , ancien
Chirurgien Major de la Marine ,
bréveté du Roi pour la guérifon des
Hernies ou Defcentes , à M. DE LA
PLACE Auteur du Mercure de
France.
,
MONSIEUR
CONNOISSANT votre zèle pour tout
ce qui peut contribuer au bien de l'humanité
, je ne doute pas que la ´méthode
nouvelle que j'ai de guérir les
Hernies ou Defcentes ne trouve une
place dans votre Ouvrage . La néceffité
de remédier aux accidens que ces incommodités
occafionnent , à fait imaNOVEMBRE.
1764 T
giner des refforts de toute efpéce , pour
en arrêter les progrès & les défordres ;
mais l'expérience journaliére démontre
l'infuffifance des Bandages , le moindre
dérangement de ces ceintures gênantes
la force , le poids de la Defcente
elle-même , en repouffant cette foible
barrière , ramenent la maladie avec fes
accidens toujours douloureux , & fouvent
mortels . Le moyen que j'emploie
eft auffi fimple que fûr dans fon effet :
il n'a aucun des inconvéniens que l'on
a reproché aux méthodes anciennes ,
la conftitution la plus délicate , l'ancienneté
de la maladie ne font point des
obftacles à la guérifon . Les certificats
de MM . Le Thuillier l'aîné , Docteur-Régent
& ancien Doyen de la Faculté
de Médecine de Paris , Gauthier , Chirurgien
Major des Chevaux - Légers , &
Martin , Me Chirurgien du Collège de
Paris , prouvent inconteftablement que
cette méthode qui paroît appuyée fur
les meilleurs principes d'Anatomie &
de Chirurgie mérite l'attention des
Perfonnes affligées des maladies pour
lefquelles elle eft propre , & même des
Perfonnes dévouées au bien public .
M. Maget demeure chez M. Lauzeret
, Me de Penfion , rue d'Orléans au
112 MERCURE DE FRANCE .
coin de celle du Gril près le Jardin du
Roi à Paris .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Paris , ce 15 Octobre 1764.
LE
MAGET.
HORLOGER I E.
E fieur LEFEBVRE , fils , Horloger
des menus Plaifirs du Roi à Fontainebleau
, fait de petites pendules à réveil ,
propres à être placées fur des cheminées
ou fur des confoles à côté d'un lit..
Les boëtes de ces Pendules , couronnées
d'un petit dôme , dans lequel eft placé
le timbre , font prefque entiérement en
filagrame de cuivre ou léton doré d'or.
moulu , d'excellente dorure & de fort
belle couleur. Le travail en eft élégant ,
d'une grande délicateffe , & fort artiſtement
fini. Les ornemens ' bien diftribués
, dans celles qui en font le plus
chargées , font de bon goût , & forment
un effet auffi brillant dans l'enfemble
, qu'agréable au détail . Il y a
de ces Pendules qui fonnent les heures ,
Les
quarts & les demi , indépendamment
du réveil , le tout à volonté. Elles font
NOVEMBRE. 1764. 113
très- commodes à transporter ; enforte
qu'au moyen d'une double boëte ou
étui , on peut s'en fervir en voyage .
LEURS MAJESTES , la Famille
Royale & une grande partie de la Cour
ont de ces pendules , tant de la compofition
du fieur LEFEVRE le père , que
de celle du fils , qui les a beaucoup perfectionnées.
Nous croyons obliger nos
Lecteurs en leur indiquant cette forte
de bijoux , qui réuniffent l'éclat & l'agré
ment de la décoration à l'utilité de
de l'ufage . Cet Artifte en fournit depuis
dix louis jufqu'à vingt- cinq & trente ,
fuivant le travail des Mouvemens &
des Boëtes.
Le fieur LEFEBVRE , demeure à
Fontainebleau rue & vis-à-vis de la
Paroiffe.
114 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
MONSIEUR ,
,
COMME il eft du reffort de votre Journal
d'annoncer ou les découvertes ou les
progrès des Arts , c'eft ce qui m'a déterminé
à avoir l'honneur de vous adreffer
cette Lettre , pour vous prier de vouloir
bien l'y inférer , fi vous jugez néanmoins
qu'elle puiffe intéreffer le Public ,
Il eft queftion d'une Nouveauté concernant
la Lyre. M. Favier , Muficien
Maître de goût , de guittare & de Lyre ,
dont les talens méritent peut- être d'être
plus connus, m'a communiqué il y a quelque
temps, l'arrangement d'une nouvelle
Lyre qu'il a fimplifiée le plus qu'il lui a été
poffible ; fon intention a été par là de
rendre l'inftrument moins couteux , &
la manière de l'apprendre plus aiſée ,
deux chofes effentielles qui concourent
NOVEMBRE . 1764. ris
à le faire mieux goûter . En effet on veut
bien fe procurer quelque agrément ,
mais lorsqu'il en coûte des fommes pour
avoir un inftrument & l'apprendre , &
& qu'il faut un long temps pour le pofféder
, on y renonce ; on veut jouir
à peu de frais , & promptement , &
je trouve qu'on a raiſon : il n'y a que
le temps préfent qui nous appartienne .
La nouvelle Lyre de M. Favier , ne
préfente donc aucun de ces inconvéniens
; en outre elle est très - commode ;
dans fa forme elle reffemble affez à
celle des Anciens ; une Dame avec cet
inftrument aura l'air de la Mufe qui
préfide à la Mufique ; d'ailleurs cette
Lyre ne tient pas un grand volume ..
J'ai eu beaucoup de plaifir à entendre
M. Favier : fa manière d'accompagner
les airs , eft fimple , & facile ; & par
le paffage heureux du travail des grands
accords au filence harmonique , il fait
éprouver ces fenfations voluptueufes qui
caractérisent & forment le charme de
la Mufique . Au furplus , comme je ne
prétends pas faire paffer mon goût pour
une autorité , tout le monde eft à portée
d'en juger foi- même , en s'adreffant à
M. Favier; il fe fera toujours un plaifir
de fe prêter à fatisfaire le goût des
116 MERCURE DE FRANCE.
perfonnes qui defireront connoître &
entendre cette Lyre. Il a fait auffi une
Ariette avec accompagnement de Lyre ,
qui eft gravée & fe vend actuellement
à Paris chez M. Bordet , rue S. Honoré ,
près celle S. Thomas du Louvre , visà
- vis le Palais Royal , à la Mufique
modernes. Les bornes de votre Journal
ne me permettant pas de m'étendre
davantage , je finis en vous affurant de
l'eftime avec laquelle
J'ai l'honneur d'être & c ;
WAROQUIER.
A Paris , le 13 Août 1764.
M. Favier , demeure rue du Bacq ,
entre le Pont Royal & la rue de Bourbon
, chez M. Duchefne , Maître Bourrelier
, au troifiéme.
JOURNAL de Clavecin , compofé
fur les Ariettes - des Comédies , Intermédes
& Opéra - Comiques qui ont le
plus de fuccès ; par M. Clément , rue &
Cloître S. Thomas du Louvre , & aux
adreffes ordinaires . La foufcription pour
l'année entière eft de 12 liv . à Paris.
Année 1765 , abonnement à renouveller
NOVEMBRE . 1764. 117
dans le mois de Décembre , ou Janvier
prochain .
Le Public ne ceffe d'encourager l'Auteur
de ce Journal à continuer le bon
choix qu'il fait des Ariettes dont il a
compofé fes Piéces de Clavecin , &
de bien accueillir l'atrangement qu'il
y met par le nombre des Abonnés qui
foutiennent cet agréable Ouvrage depuis
trois ans , que l'Anteur l'a commencé.
Il prie MM. les Abonnés de Province
de s'adreffer directement à lui
& Cloître S. Thomas du Louvre , pour
le recevoir franc de Port , en affranchiffant
feulement la Lettre d'avis & l'argent
de l'abonnnement. Il leur fera tenir
également les années précédentes franc
de port , en fe conformant au préfent
avis.
Duo à la Grecque , à deux violons,
Par M. Papavoine. Prix , 1 liv. 4 fols.
chez l'Auteur, feulement , rue Mauconfeil
, la quatriéme porte- cochère , après
la ue Françoife.
SYMPHONIE , avec Haut- bois
Flutes , Cors - de - chafle. Par le même ,
à la même adreffe, Prix , 2 liv . 8 fols.
118 MERCURE DE FRANCE .
GRAVURE.
LES Traits de l'Hiftoire Univerſelle ,
facrée & profane, d'après les plus grands
Peintres & les meilleurs Ecrivains ; par
le Sieur Le Maire , Graveur. Chez ledit
Sieur Le Maire rue S. André des
Arts ; chez Defaint & Saillant , Libraires
rue Saint Jean de Beauvais ; &
chez le Sieur Joullain , Marchand d'Ef
tampes , quai de la Mégifferie.
,
?
SUPPLÉMENT à l'Art. des Nouvelles
ON
Littéraires.
N a oublié , en annonçant le Flam
beau des Comptoirs , & c. dans le premier
Mercure d'Octobre , de dire que cet
Ouvrage fe trouvoit chez Duchefne
Libraire , au Temple du Goût , rue S.
Jacques. Le Livre eft in-4° & non in E.
HISTOIRE de Guftave Adolphe ,
Roi de Suède , compofée fur tout ce qui
a paru de plus curieux , & fur un grand
nombre de Manufcrits, & principalement
fur ceux de M. Arkenholtz ; par M.....
NOVEMBRE . 1764. 119
,
Profeffeur , & c . quatre volumes in- 12
ou un volume in-4 ° . Prix , 10 liv. brochés.
A Amfterdam chez Q. Chatelain
& fils ; Arkftée & Markus ; Marc-
Michel Rey ; & fe trouve à Paris chez
Deffaint & Saillant , rue S. Jean- de-
Beauvais.
Nous rendrons compte de cet inté
reffant Ouvrage .
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE des Spectacles de la Cour,
A FONTAINEBLEAU.
LEE Samedi 13 Octobre , les Comédiens
Italiens jouerent les Rendez- vous
nocturnes , Comédie Italienne en deux
Actes , de M. GOLDONI. Nous avons
précédemment
annoncé , dans l'Article
de Paris , cette Piéce pour ce qu'elle
eft , c'est-à - dire , comme le jeu d'un
grand homme , qui a voulu enchaîner
dans une espéce de Farce , un grand
nombre de lazzis de la Scène Italienne ,
120 MERCURE DE FRANCE .
lefquels , exécutés avec l'art des Acteurs
de ce Théâtre , produifent un
fpcctacle fort comique , dont la Cour
n'a pas dedaigné de s'amufer.
Cette première Piéce fut fuivie de
Rofe & Colas, paroles de M. SEDAINE ,
Mufique de M. MONCINI. Ce petit
Ouvrage , en deux Actes , mêlé ď’Ariettes
, dont nous avons parlé dans le
temps de fa nouveauté , eft naïf &
agréable la repréfentation , qui en eft
anfufante , ne pouvoit être plus convenablement
placée que dans le Spectacle
de ce jour , deftiné à la gaîté d'un comique
fimple & gracieux .
Le Mardi fuivant ( 16 Octobre ) les
Comédiens François repréfenterent l'Avare
, Comédie de MOLIERE en cinq
Actes & en profe. Ce chef- d'oeuvre du
Comique François fut généralement
bien rendu , & fit grand plaifir à tous
les Spectateurs. Le fieur BONNEVAL
jouoit l'Avare. Le fieur MOLE fon Fils.
Le fieur d'AUBERVAL Valére . Le fieur
BLAINVILLE , Anfelme Le fieur PRÉ-
VILLE , l'ame de notre bon Comique ,
jouot Me Jacques . Le fieur ARMAND ,
toujours plaifant malgré l'ancienneté de
fes fervices , jouoit le rôle de la Flêche.
Le fieur BOURET , celui de Me Simon.
Le
NOVEMBRE. 1764. 121
Le fieur DUBOIS celui du Commif
faire. La Dlle Huss jouoit le rôle d'Elife
, fille de l'Avare. La Dlle DOLIGNI
celui de Mariane . La Dlle SANLAVILLE
, Débutante , celui de Frofine.
Après la grande Piéce , on donna le
Rivalfuppofé , Comédie en un A&te &
en profe de M. de SAINT - FOIx , de
laquelle nous avons rendu compte par
un Extrait & des Remarques dans le
temps de fa nouveauté Le fieur MOLÉ
repréfentoit . le Roi. Le fieur BELCOUR
D. Frédéric fon Favori. Le
fieur BONNEVAL D. Felix. La Dlle
DOLIGNI Léonore. La Dlle BELLECOUR
Florine , Suivante.
Le Jeudi ( 18 O&obre ) les Sujets de
la Mufique du Roi & de l'Académie
Royale , repréfenterent Titon & l'Au
rore , Paftorale héroïque en trois Actes ,
avec un Prologue ( dont le Sujet eft
Prométhée animant les figures qu'il avoit
faites ) ( a ) , Poëme de feu M. DELAMARRE
, Mufique de M. MONDONVILLE
.
Il nous fuffira de citer les noms de
quelques uns des principaux A&teurs ,
-
(a) Cet Opérafut donné à Paris pour la pre
mière fois en Janvier 1753 , repris en 1763.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
pour rappeller la mémoire du plaifir
qu'ils ont fait pendant long- temps dans
l'exécution des rôles de cet Ouvrage
à Paris .
Dans le Prologue , le fieur LARRIVEE
chantoit le Rôle de Prométhée
avec tout l'éclat de fa belle voix , &
l'agrément qu'il donne à fon chant. La
Dlle DUBOIS celui de l'Amour. Le fieur
DAUBERVAL, les fieurs CAMPIONI &
LEGER exécutoient les principales Entrées
du premier Divertiffement , fous le
caractère d'Efprits dufeu. La Dile GUI .
MARD, accompagnée des Dlles PETITOT
& GODOT , danfoit les Graces à
la fuite de l'Amour , au fecond Divertiffement
du Prologue .
Dans la Paftorale, le fieur JELIOtte,
Ordinaire de la Mufique du Roi , &
Penfionnaire de l'Académie Royale ,
chantoit le Rôle de Titon. Les charmes
de fa voix & l'art admirable qui lui ont
acquis tant de célébrité , ont fait cette
année la même impreffion , & par conféquent
le même plaifir que les années
précédentes, Le rôle de l'Aurore a été
rendu par la Dlle LARRIVÉE avec
toutes les grâces de la voix , du chant
& de l'action . Le fieur GELIN exécuNOVEMBRE
. 1764. 123
toit le rôle d'Eole. Celui de Palès étoit
très- bien rendu par la Dlle CHEVALIER.
L'Amour étoit joué , ainfi qu'au
Prologue , par la Dlle DUBOIS. Le fieur
DURAND a chanté le rôle d'Aquilon
& c.
Le Ballet du premier Acte eft compofé
de Bergers , de Bergères , de
Paftres & de Paftourelles. La Dlle GUIMARD
danfoit les premières Entrées de
la Bergerie , avec le charme d'une volupté
d'autant plus féduifante , que la
décence ne la défavoue jamais . Ce
genre de talent devient tous les jours de
plus en plus le caractère diftinétif de ce
jeune Sujet , pour lequel on ne peut
épuifer les éloges . Le fieur LANI & la
Dlle LYONOIS animoient > par la
gaîté franche , toujours gracieufe &
légère de leurs pas , les Entrées des
Paftres & Paftourelles.
Le Ballet du fecond Acte étoit partagé
en deux Divertiffemens . Dans le
premier le fieur LAVAL , à la tête des
Vents , par la force & la rapidité de fa
danfe , peignoit fort bien l'impétueuſe
fureur de ces tyrans de l'air.
Dans le fecond Divertiffement , le
fieur VESTRIS & la Dlle fa S @ UR exé
cutoient des Pas de Deux en Faunes &
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Dryades , avec le moëleux & les autres
parties du grand talent de la Danfe. Ils
étoient fecondés dans le même genre
par la Dlle GUIMARD , le fieur GAR
DEL & le fieur CAMPIONI.
Le Ballet du troifiéme A&te étoit embelli
par la fupériorité des talens du
fieur VESTRIS , qui exécutoit une Chaconne
, & de la Dlle LANI , ( actuelle
ment épouse du fieur GELIN , ) de laquelle
le nom feul , depuis long-temps ,
renferme tous les éloges : elle danfoir
des Pas feuls & en Pas de Deux avec le
fieur CAMPIONI. Le fieur LIONOIS
danfoit auffi dans cet Acte , accompagné
des fieurs RIVIERE & LEGER ,
Les Perfonnages de ce Divertiffement
font les Jeux & les Plaifirs qui accompagnent
l'Amour.
Nous devons à nos Lecteurs une
légère defcription du Spectacle dont on
a enrichi à la Cour la repréfentation de
cet agréable Opéra.
Le Palais de Prométhée , au Prologue
, étoit un beau & vafte Salon de
forme ovale , avec des pilaftres d'ordre
dorique , au - devant defquels étoient
groupés fur des gradins , deux à deux ,
un homme & une femme des Choeurs
repréſentant des Statues, Ces Groupes
NOVEMBRE. 1764. 125
étoient dans des attitudes faciles & agréables
, contraftées artiſtement & fans
affectation . Elles étoient toutes en
blanc , ainfi que les divers attributs
qu'elles portoient , comme guirlandes ,
couronnes , branches , & c . Les Efprits
de la Sphère du feu , portant des flambeaux
allumés , pénétroient dans le Palais
par des ouvertures judicieufement
ménagées dans l'architecture du Plafond.
Prométhée étoit habillé pittorefquement
, & avec magnificence. Les Efprits
du feu danfans étoient à peu - près téls
qu'on les a vus dans un des bals du
Roi à Versailles , où l'on danfoit une
Entrée des quatre Elémens . L'Amour ,
defcendoit dans un Groupe de nuages
fort bien peints , avec quelques grou
pes d'enfans en Peinture , qui produifoient
un bon effet dans cette petite
machine.
Au premier Acte on voyoit une
Campagne agréable. Un petit pont de
perches garnies de verdure & de fleurs
couvroit la chûte d'un torrent : au-delà ,
étoit un premier rideau , en tranfparent
, chargé de nuages obfcurs &
rougeâtres. Ce rideau s'enlevoit & laiffoit
voir en arrière des Groupes de
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
en
nuages éclairés; au- deffus defquels montoit
d'un côté du Théâtre à l'autre , un
fort joli Char garni de diamans , dont
les roues chargées de pierreries tournoient
réellement. Une comparfe repréfentant
l'Aurofe , étoit dans ce Char &
tenoit les rênes de deux chevaux céleftes
dont celui de devant portoit l'étoile
du matin . L'Aurore , étoit habillée
en gaze d'or avec une étoffe
rouge
deffous , dont la tranfparence répondoit
affez bien à l'effet du Ciel dans ce
premier moment du jour. Les ornemens
de l'habit étoient des Perles & des
rofes . Palès étoit convenablement habillée
; le brun ou moredaré dominoit ; des
feuillages & quelques fleurs de couleurs
fortes ornoient cet habit. Titon avoit
un vêtement à la Grecque , croifé de
fatin bleu avec des agrémens de découpures
blanches , redrapé d'une mante
jaune , qui venoit fur le côté & fur
les devants , paffée dans une écharpe en
ceinture de fatin blanc avec des franges
de même couleur . Eole portoit un habit
de même forme grecque , drapée
d'une peau brune . La forme & les
couleurs de cet habit étoient nobles .
males & d'un grand effet. Sa coëffure
étoit bien caractérisée & pittorefque .
NOVEMBRE. 1764. 127
Les Bergers & les Paftres danfans dans
le premier Acte formoient un Spectacle
très - agréable , par la galanterie &
le brillant des couleurs de leurs habits.
Au fecond Acte , les ailes du Théâtre
repréfentoient des Arbres . On voyoit
au fond , fur une colline affez élevée ,
un Palais de l'Aurore , d'un fort bon
goût , léger & bien peint ; au - devant
de ce fond , für une petite ferme , étoit
peinte une grotte .
Les Vents & les Faunes , dans le
Ballet , étoient bien caractérisés par les
'habillemens.
Le Hameau du troifiéme Acte étoit
une des plus jolies décorations qu'on
ait vues pour la compofition agréable ,
variée , naturelle , & piquante , peinte
avec beaucoup d'intelligence. On a fait ,
pour le moment du rajeuniffement , ce
qui n'avoit pas été pratiqué à Paris.
Titon , après le morceau de la vieilleffe
& fes Adieux à l'Aurore , retombe fur
le même lit , de manière que fa tête
eft dérobée derrière le corps de la fontaine
, où il peut remettre du rouge.
Cette petite intelligence d'action fauve
le défagrément & le peu de vérité qu'il
y avoit aux repréſentations de Paris ,
lorfque Fiton , dans fa foibleffe , étoit
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
obligé de fe tenir appuyé contre une
couliffe à la vue du Spectateur , & de
rentrer en dedans pour remettre le
rouge.
La Gloire , dans laquelle defcend l'Amour
, eft formée de groupes de nuages
qui occupent tout le fond du Théâtre
jufqu'au troifiéme chaffis du devant.
Ces nuages font chargés d'Enfans ou
petits Amours en Peinture , diftribués
avec beaucoup de goût & un art infini
dans les groupes & dans l'enchaînement
pittorefque qu'ils produiſent.
Les nuages portent un Trône de diamans
furmonté d'un pavillon de même ,
dont les rideaux ou pentes d'étoffes d'argent
font relevés & foutenus par des
Amours ainfi que la calotte ou petit
Dôme qui couronne le Trône fur lequel
defcend l'Amour au milieu de plufieurs
Danfeurs & Danfeufes repréfentant
les Jeux & les Plaifirs .
Cette partie de décoration a paru
faire très -grand plaifir . Elle le mérite en
effet , n'y en ayant point eu encore fur
le Théâtre , de peinte avec plus d'intelligence.
L'air paroît paffer entre tous les
grouppes ; tous les plans font diftincts
quoique fe tenant les uns aux autres
dans un enſemble agréable . Le ton de la
NOVEMBRE. 1764. 129
>
couleur eft chaud vif , éclatant , &
malgré cela d'un accord doux & harmonieux.
La diftribution des Pierreries
au Trône & au pavillon , étoit bien
ménagée ; elle y produifoit l'éclat &
la magnificence convenable , fans confufion.
Elle a été conduite & éxécutée
par M. I'EVEQUE , Garde-Magafin
général de Menus Plaifirs du ROI ,
dont nous avons eû lieu de faire remarquer
le goût & la fingulière intelligence
en cette partie , lorfque nous
avons rendu compte les années précédentes
, des magnifiques décorations en
pierreries , tant fur les Théâtres , que
dans les diverfes falles de Bal de Sa
Majefté.
La Cour a montré généralement la
plus grande fatisfaction de ce Spectacle ,
dont toutes les parties ont été fort
goûtées , ainfi que l'éxécution de la Mufique
& des Ballets. La Mufique conduite
par le Surintendant en Semeftre
( M. FRANCEUR) fecondé de M. REBEL
auffi Surintendant , & de M. de BURI,
en furvivance les Ballets compofés &
dirigés par MM . LAVAL , Père &
Fils , Maîtres des Ballets du Roi.
Le Samedi 20 , les Comédiens Italiens
jouerent les Métamorphofes d'Ar-
T
Fv .
130 MERCURE DE FRANCE,
lequin , Comédie Italienne qui a tant
amufé à Paris , & dans laquelle l'adreffe
l'agilité , les grâces comiques & la preſteffe
des lazzi du Sieur CAR LIN ,
ont produit le même effet à la Cour.
Cette Piéce fut fuivie du Chaffeur &
la Laitiere , Comédie mêlée d'Ariettes ,
paroles de M. ANSEAUME , Mufique
de M. DUN I.
Le Mardi 23 on repréfenta le Méchant,
Comédie en cinq Actes & en vers de
M. GRESSET donnée dans fa nouveauté
en 1747.
Le fieur GRANDVAL a joué Cléon
ou le Méchant. Le fieur BONNEVAL ,
Géronte. Le fieur DUBOIS , Arifte. Le
fieur MOLÉ , Valére. Le fieur PRÉVILLE
, Frontin. Le rôle de Floriſe a été
joué par la Dlle PRÉVILLE . Čelui de-
Chloé par la Dlle DOLIGNI ; & Lifette
par la Dlle BELLECOUR . Cette Comédie
, dont il feroit fuperflu de relever ici
les beautés , a été généralement trèsbien
jouée , & écoutée avec beaucoup
de plaifir & d'attention .
Cette première Piéce étoit fuivie de
l'Ifle fauvage , Comédie en un Acte &
en profe de M. DE SAINT- FOIX , qui
fut jouée avec une vivacité & une chaleur
fingulière par tous les Acteurs . La
NOVEMBRE. 1764. 133
agréable : elle s'embellit en chantant
fans le fecours des minauderies ; & fa
phyfionomie paroît heureuſement difpofée
à repréfenter également bien tous
les caractères différens du Théâtre Lyrique.
La taille eft très- correctement formée
, & d'une hauteur avantageufe . On
a peu vu de Sujets réunir plus de fuffrafans
aucune contradiction . ges
La fuite des Spectacles de la Cour au
prochain Mercure.
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
N a continué les repréſentations de
Tancréde.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE 13 O &obre on donna la feiziéme
& dernière repréſentation du Cercle , ou
la Soirée à la mode , petite Piéce dont
134 MERCURE DE FRANCE.
nous avons rendu compte dans le premier
volume du Mercure du mois dernier.
Le 15 on a remis le Rival fuppofé ,
Deucalion & Pirrha , l'Ifle fauvage &
les Grâces , Comédies de M. de SAINTFoix
, ornées de chants & de danfes .
La repriſe de ces Piéces a eu beaucoup
de fuccès. Les Acteurs & les Actrices
qui jouent dans ces trois Comédies , font
fort applaudis , & méritent de l'être . Le
jeu de Mlle LUZZI , fa figure & l'agrément
de fon action , ont particuliérement
faifi le Public dans le rôle de
l'Amour , qu'elle joue & qu'elle infpire ,
au milieu des trois Grâces , qui font
le fujet d'un des plus jolis Drames de
notre Théâtre
COMEDIE ITALIENNE.
LUNDI 8 , on donna la Bohémienne ,
les,Soeurs rivales , le Maître en Droit.
Mardi 9 , les Talens à la mode &
Ninette.
Mercredi 10 , la Servante maîtreſſe ,
les Soeurs rivales , les Boulevards .
Jeudi 11 les Troqueurs
, la Fille
mal gardée , on ne s'avife jamais de tout.
NOVEMBRE. 1764. 131
*
naiffance , les progrès & les diverfes
nuances du fentiment que peint cette
petite Piéce , étoient exprimés avec une
jufteffe & une vérité admirables par le
fieur MOLE , la Dlle DOLIGNY & la
Dlle HUSS. La Dile PREVILLE , qui
avoit joué admirablement Florife dans
la première Piéce , rendit avec la même
intelligence le rôle de Béatrix dans celleci.
Le fieur BONNEVAL y jouolt le
rôle de l'Esclave noir. (b) . A la fin de la
petite Piéce on exécuta un Divertiffe→
ment de Matelots & de Matelotes Elpagnols
, compofé de chants & de danfes ,
dont l'effet étoit fort agréable par la galanterie
& la gaîté qui en faifoient le
caractère . Le fieur DAUBERVAL, la Dile
GUIMARD , les fieurs & Dlles Lyo-
NOIS danferent plufieurs Entrées coupées
par le corps du Baller général . La
Dlle DU BRIEUL de l'Académie
Royale de Mufique , chanta deux airs ,
avec une jolie voix & du talent : mais
ce qui fit le principal ornement de cette
(b) Voyez dans le Mercure du mois d'Avril
1762 , ce que nous avons écrit fur cette Piéce en
rendant compte de la dernière édition des OEuvres
de M. de SAINT-FOIX.
F vj
132
MERCURE DE FRANCE .
fête , fut le début de la Dlle AVENEAUX
, nouvellement reçue à la Mufique
du Roi. Elle chanta un air d'une
fort grande étendue ( c). Malgré le faififfement
que doit occafionner , & qu'éprouvoit
fenfiblement cette jeune Débutante
, qui n'avoit jamais chanté en
public , elle fit entendre une des plus
belles voix que l'on puiffe fe rappeller
d'avoir entendue depuis la Demoifelle
LEMAURE. Cette voix eft en effet.
du volume le plus plein dans tous les
tons , facile & agréable aux extrémités
comme dans le medium de fon étendue.
La qualité du fon eft moëleuſe
& fenfible , d'un timbre éclatant fans
nulle aigreur , & difpofée naturellement
à toutes les infléxions qu'éxige l'art enchanteur
d'exprimer tous les fentimens.
Les agrémens du chant paroiffent fi propres
à cette voix , qu'aucun ne femble
lui coûter d'efforts ; & elle réunit à la
plénitude de volume ( fi l'on peut s'exprimer
ainfi ) la légéreté des voix les
plus délicates dans les paffages. La figure
de la jeune Débutante eft extrêmement
(c) Cet Air eft Fille de l'Onde , mère des
Amours , &c. dans Pirithoüs , Opéra de feu M.
MOURET.
4
NOVEMBRE . 1764. 135
Vendredi 12 , l'Epreuve , l'Ecole des
Mères & les Caquets.
Samedi 13 , la Servante maîtreffe ,
les Troqueurs & le Cadi.
Dimanche 14 , les fauffes Confidenees
, & le Cadi.
Lundi 15 , le Peintre
amoureux
de
fon modèle
, le Roi & fon Fermier
.
Mardi
16 , Arlequin
bouffon
de Cour.
Mercredi
17 , les Chaffeurs
, les Rendez-
vous , Rofe
& Colas
.
Jeudi 18 , le Cadi , les Inimitiés d'Arlequin
& de Scapin , & le Sorcier.
Vendredi 19 , le jeu de l'Amour &
du hazard & les Caquets,
1
Samedi 20 , Ninette & la Servante maî
treffe ( pour le début de Mlle Frédéric.
Dimanche 21 la Fille mal gardée
le Maitre en Droit & l'Apparence trompeufe.
Lundi 22 , la Servante maîtreſſe , Arlequin
cru mort, Rofe & Colas.
Mardi 23, relâche
.
Mercredi 24 , les Frères vivans , le
Cadi & le Ballet d'Ulyffe dans l'Ile
de Circé.
le
Jeudi 25 , le retour d'Arlequin
Peintre & la feconde repréfentation
d'Ulyffe.
Vendredi 26 , la Mère confidente &
PEcole des Mères.
138 MERCURE DE FRANCE.
Samedi 27 , les Caquets , l'Epreuve ,
les Aveux indiferets
, & la troifiéme
repréſentation
d'Ulyffe.
1
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES
qui n'ont pas pu entrer en Octobre.
De WARSOVIE , le 14 Juillet 1764.
OnN voit ici une relation du combat qui s'eft
donné le 26 du mois dernier , entre les Trou-
Pes de la République & celles du Prince Radziwill:
fuivant cette Relation publiée de la part de
ce Prince , il partit le 26 de Kepla pour ſe rendre
dans les Terres , & arriva à Hadzviltowize , à
deux lieues de Slonim . Après avoir foutenu en
chemin fon Avant-Garde continuellement harcelée
par de fauffes attaques dès fon arrivée en
cet endroit , il apprit que l'Avant-Garde des Ruf-
Les étoit renforcée , & que le Colonel Block
étoit rangé en bataille fur les hauteurs avec un
Corps de cinq mille hommes . Le Prince Radziwill
fe détermina à l'attaquer à trois heures après
midi , le délogea & le poursuivit jufqu'à Slonim
où ce Colonel , qui avoit déja fait préparer les
Batteries fe forma de nouveau. Alors la Cavalerie
du Prince Radziwill fut attaquée de toutes parts &
effaya feule le feu des Batteries depuis cinq heures
jufqu'à dix ayant été jointe par l'Infanterie , le
combat devint général & dura juſqu'à minuit. Les
Ruffes furent rompus deux fois & pouffés derrière
NOVEMBRE. 1764. 137
leurs Batteries : un Boulet rouge ayant fait fauter le
Magazin des poudres du Prince Radziwill , le feu
de les Troupes ceffa ainfi que celui des Ruffes.
Les deux Partis pafferent la nuit fous les armes.
Le Prince fe retira à trois heures du matin , en
très-bon ordre , du côté de fes Terres entre la
Polefie & la Volhynie. Il n'a eu dans cette occafion
que quatorze hommes tués , & vingt-deux
bleffés . Suivant le rapport des Eſpions , les Ruffes
ont enterré deux cent foixante - trois hommes , &
ont eu plus de cinq cens bleffés ; mais ces détails
font pas encore bien conftatés . ne
De POSNANIE , le 1. Juillet 1764.
On apprend que le Prince Radziwill , Palatin
de Wilna , a emporté d'affaut la Ville de Terefpol
, a forcé la Garnifon de fe rendre à difcrétion ,
& a mis à contribution la Place & les dépendan
ces ; après quoi il a marché droit au fecours de
fon Château de Niefwien . Mais on a appris ,
comme on l'a annoncé , que le Commandant
de ce Château l'avoit rendu par Capitulation aux
Confédérés & aux Ruffes qui l'affiégeoient. Ceuxci
feront joints par les Généraux Poniatowski &
Ronicker qui commandent un Corps de Troupes
de la Couronne , ainfi que par le Prince Repnin,
Miniftre Plénipotentiaire de Ruffie , qui a fous fes
ordres un Détachement confidérable de Troupes
de fa Nation. Leur projet eft de combattre le
Prince Radziwill , & de mettre en même temps
à couvert les Terres du Prince Czatoriski. Les
huit mille Ruffes qui pafferent dernierement à
Minsk , & le Corps de Troupes de la même Nation
qui eft arrivé à Novogrodeck , ſont auffi deftinés
pour la même expédition.
138 MERCURE DE FRANCE.
De COPPENHAGUE , le 17 Juillet 1764.
Le 11 de ce mois , vers les onze heures du foir ,
le Temps étant ferein & calme , on apperçut à
Toricbilitrup dans l'Ifle de Falſter un globe de
feu dont le mouvement rapide étoit dirigé dư
Sud au Nord , & dont la lumière , très - éclatante
dans fa partie antérieure , diminua infenfiblement
& le termina par une étincelle femblable à une
Etoile.
De LISBONNE , le 10 Juillet 1764.
Le Chevalier de Saint Prieſt , Miniftre de la
Cour de France auprès du Roi , vient de faire
favoir aux Négocians François , qui , pendant cette
derniere guerre, s'étoient fait naturalifer Portugais ,
que Sa Majefté très-Fidéle les relevoit de leur
ferment de Naturalilation , & leur permettoit
d'en remettre l'Acte au Secrétariat des Embargo
& des Dépêches.
De GENES , le 21 Juillet 1764.
La nouvelle de la prife de la Tour de Ciraglia , qui
eft a la pointe du Cap Corfe, vient d'etre confirmée
par une de nos Galères arrivée de Corfe le 18
de ce mois : trois foldats de la garniſon ont pro
fité de l'absence de deux Officiers pour livrer ce
pofte aux Rebelles . Comme cette Tour fervoit
d'abri a nos Bâtimens , furtout dans le trajet de la
Baftie de Saint Florent , la perte qu'on en a faire
nous devient très préjudiciable. La même Galère
a rapporté que les Rebelles armoient à Centuri
une Barque Tolcane de huit pièces de Canon
pourfaire la courſe contre les Bâtimens Génois ;
ils continuent le Siége de Saint Florent , mais
toujours avec la même lenteur.
NOVEMBRE . 1764. 139
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LES
De COMPIEGNE , le 15 Acût 1764.
ES Régimens de la Marine , Infanterie , ceux
de Royal Normandie , & de la Reine , Cavalerie ,
ainsi que la Brigade de Defmazis , du Corps
Royal de l'Artillerie , ont eu ordre de fe rendre à
Compiegne , où ils font arrivés fucceffivement
au 18 du mois dernier : ces différens
Corps ont campé léparément.
du ta
Le 15 , Leurs Majeftés, accompagnées de toute
la Famille Royale , fe font rendues au Camp de
l'Artillerie. La Brigade , après avoir éxécuté les.
différens temps de l'éxercice prefcrits par la
nouvelle Ordonnance , a défilé devant le Roi ,
& a enfuite éxécuté , en préſence de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale, l'école des bombes ,
des obus & du canon. Le Roi à paru très- fatis
fait de la préciſion avec laquelle cette Troupe a
fait l'Exercice , & fur- tout de la jufteffe avec laquelle
les Canoniers ont tiré les différentes bouches
à feu.
Le
17 , le Roi
s'eft
rendu
une
feconde
fois
avec
la
Reine
& toute
la Famille
Royale
au
Camp
de l'Artillerie
, & les
Canoniers
ont
éxécuré
de nouveau
, en préſence
de Leurs
Majefiés
,
l'Exercice
de la Bombe
, de l'Obus
& du Canon
,
& le
cheminement
de la Sappe
.
Le 18 , le Roi & la Reine , accompagnés de
140 MERCURE DE FRANCE.
la Famille Royale , & du Duc de Chartres , du
Prince de Condé & du Prince de Lamballe , fe
font rendus au Camp de la Cavalerie . Les deux
Régimens qui le compofoient ont éxécuté en préfence
de Leurs Majeftés , différentes manoeuvres
dont le Roi a paru très - fatisfait.
Le 22 , Leurs Majeftés & toute la Famille
Royale , accompagnées du Duc de Chartres , du
Prince de Condé , & du Prince de Lamballe , fe
fe font rendues au Camp du Régiment de la Marine
, qui a éxécuté devant le Roi, & à la fatisfac
tion de Sa Majefté , les différens temps de l'Exercice
, & les manoeuvres prefcrites par l'Ordonnance
du 20 Mars dernier .
Ces différens Corps font partis de leurs Camps
pour fe rendre à leurs deftinations refpectives.
Le Regiment de Royal Normandie eft parti le
23 , celui de la Reine , Cavalerie , le 24 , & celui
de la Marine , ainfi que la Brigade d'Artillerie
, le 25. Sa Majefté le propofe de faire venir
fucceffivement & chaque année les différentes parties
de fes Troupes , afin de juger par Elle- même
fi fes Ordonnances font bien éxécutées . Le
Şieur Amelot ayant été nommé à l'Intendance
de Bourgogne , le Roi a nommé pour remplir
la place de Préfident du Grand- Conſeil , dont il
étoit pourvu , le Sieur de Monthyon , qui , en
cette qualité a été préſenté le 18 , à Sa Majeſté.
Le Comte de Guerchy , Ambaffadeur du Roi
auprès du Roi de la Grande- Bretagne , eft arrivé
ici le 24 , & a été préſenté le 25 au matin à Sa
Majefté. Avant que de quitter la Cour de Londres ,
il a préfenté à Sa Majefté Britannique le Marquis
de Bloffet , Colonel d'un Régiment de Gre
nadiers-Royaux , que le Roi a nommé pour ré6-
NOVEMBRE . 1764. 141
der à ladite Cour en qualité de Miniſtre pendant
l'abſence de fon Ambaffadeur.
Les Sieurs Amelot, Intendant deBourgogne, le
Peletier de Morfontaine , Intendant de la Rochelle
, & Rouillé- d'Orfeuil , Intendant de Châlons
en Champagne , furent préfentés le 22 au
Roi par le Sieur de l'Averdy , Contrôleur -Gé
néral des Finances. Le même jour la Marquife
de Maulde fut auffi préfentée à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale , par la Comteſſe de
Maulde .
Le 28 , Leopold- Charles de Choiſeul , Arche
vêque de Cambrai , a prêté ferment de fidélité
entre les mains du Roi.
ג
Le
23 , le
Comte
de
Woronzow
Grand
Chancelier
de
Ruffie
, a été
préſenté
à Leurs
Majeftés
& à la Famille
Royale
.
Le 29 , le fieur de Maupeou , fils du Premier
Préfident du Parlement de Paris , a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi par fon Père , &
a remercié Sa Majefté de l'agrément qu'elle a
bien voulu lui accorder pour une Charge de
Confeiller au même Parlement , & pour celle
de Préfident à Mortier dont fon Père étoit revêtu.
mois ,
Le Marquis de Paulmy , Miniftre & ci-devant
Secrétaire d'Etat , ayant le Département de la
Guerre , Ambaffadeur du Roi auprès de la République
de Pologne , arriva ici le 6 de ce
& fut préſenté par le Duc de Praſlin .
Le Cardinal de Bernis a prêté ferment ,
9 , entre les mains du Roi , dans la Chapelle
du Château , pour l'Archevêché d'Alby . Il s'étoit
rendu , le 3 de ce mois , à Sens où il a
été facré dans la Cathédrale par le Cardinal
le
142 MERCURE DE FRANCE.
de Laynes qui avoit pour Alliſtans l'Evêque
d'Auxerre & celui de Béziers .
Le Sieur Turgot , Préfident à Mortier au Parlement
de Paris , ayant donné la démiffion de
fa Charge , le Roi vient d'y nommer le Sieur
Peletier de S. Fargeau , Avocat Général dudit
Parlement , dont la Place a été donnée au Sieur
Barentin . Le Sieur le Peletier de S. Fargeau &
le Sieur Barentin ont eu l'honneur d'erre préfentés
, à cette occafion , à Sa Majeſté.
Le fieur de Lamoignon de Montrevault ayant
donné fa démiffion de la Charge de Préfident
à Mortier du Parlement de Paris , le Roi y a
nommé le fieur de Gourgue , qui , à cette occafion
, a eu l'honneur d'être préfenté , le 8
à Sa Majesté.
Le 7 , le Sieur Mathieu , Principal du Collége
Royal de cette Ville , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à Monfeigneur le Dauphin ,
à Monfeigneur le Duc de Berry & à Monfeigneur
le Comte de Provence le Programme
de l'exercice qui s'eft fait le 9 dans lédit Collége
pour la diftribution folemnelle des Prix
accordés par Sa Majesté. Monfeigneur le Due
de Berry en a accordé un particulier au fieur
Herbet qui a foutenu l'exercice.
Le Roi a accordé au Duc de Trefmes &
au Comte de Guerchy les entrées du Ca
binet.
Sa Majesté à donné l'Abbaye de S. Méen
Ordre de S. Benoît , Diocéfe de S. Malo , à
l'Abbé de Moftueges , Sous- Précepteur des Enfans
de France ; l'Abbaye Régulière & Elective
de S. Nicolas d'Arrouaize , Ordre de S. Auguftin
, Diocéfe d'Arras , à Don Floride Tabary ,
Religieux de la même Abbaye ; & celle de Bon
N
NOVEM BR E. 1764 . 143
deville , Ordre de Citeaux , Diocéfe de Rouen ,
à la Dame de Fontenailles , Religieufe de l'Abbaye
de Bonlieu , même Ordre , Diocéfe du
Mans.
La Reine donna , le 4 de ce mois , le voile
noir à deux Religieufes Carmelites ; la Cérémonie
en fut faite par le Cardinal de Rochechouart.
Le Père Celaire , Carme Déchauffé
prêcha , à cette occaſion en préfence de la
Reine.
•
Le Sieur Maliffet , Munitionnaire chargé de
la fourniture du pain pour les Troupes duCamp
de Compiegne & de l'approvisionnement de
Paris , fe tranſporta , le 22 du mois dernier
au Camp du Régiment de la Reine , Cavalerie
, en conféquence des ordres du Duc de Choi
feul , & eut l'honneur de préfenter au Roi ,
après la revue , le pain qu'il avoit fait fuivant
la nouvelle méthode qu'il a imaginée. Sa Majeſté
en fit Elle-même l'eſſai , ainfi que les Princes
qui l'accompagnoient , & en parut fatisfaite.
Les Troupes auxquelles il a été diftribué , l'ont
trouvé très- bon . On donnera bientôt au Public
la coupe des différens moulins néceffaires
pour la nouvelle mouture que le feur Maliffer
emploie & par laquelle on gagne un fixiéme
fur le produit du grain , en même temps
qu'on donne au pain une qualité fupérieure
non feulement pour le goût , mais même pour
la couleur.
:
L'Evêque de S. Omer a donné le Pallium à
l'Archevêque Duc de Cambrai cette Cérémo
nie s'eft faite dans la Chapelle des Dames de la
Congrégation de cette Ville , le 4 de ce mois.
Monfeigneur le Duc de Berry & Monseigneur
le Comte de Provence font partis d'ici le 13
144 MERCURE DE FRANCE.
pour retourner à Versailles . Le Roi le propoſe
de partir demain pour le rendre à S. Ouen
où Sa Majefté foupera avec Monfeigneur le
Dauphin , Madame la Dauphine , Madame Adélaïde
, & Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe
qui s'y rendront auffi ; le foir , Sa Majesté ira
coucher au Château de la Muette , d'où Elle
partira le lendemain pour le rendre à Verſailles
, ainfi que Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine , Madame Adélaïde , Mefdames
Victoire , Sophie & Louife. La Reine quittera
cette Ville le 17 pour retourner à Verſailles.
De PARIS , le 10 Août 1764.
Claude Rouffeler , Chanoine Regulier de la
Congrégation de France , Licencié en Droit
Canonique & Civil , & Profeffeur en Théolo
gie dans l'Abbaye Royale de Ste Geneviève ,
nommé par l'Abbé à la place de Chancelier de
Ste Genevieve & de l'Univerfité de Paris , a
été reçu en cette dernière qualité dans une Affemblée
extraordinaire de l'Univerfité tenue aux
Mathurins le 3 de ce mois.
LOTERIE S.
❤
Le quarante troifiéme tirage de la Loterie
de l'Hôtel-de-Ville s'eft fait le 24 Juillet , en
la manière accoutumée. Le Lot de cinquante
mille livres eft échu au numéro 2853 ; celui
de vingt mille livres au numéro 5447 , & les
deux de dix mille livres aux numéros 972 &
16213 .
Le 6 Août , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire . Les numéros fortis de la roue
fortune, font , 70 , 21 , 38 , 77 , 23 .
B APTEME
NOVEMBRE . 1764. 145
BAPTE ME.
·
Augufte-Charlotte , née le 7 Mars dernier de
Charles Jofeph - François Boudart , Marquis de
Couturelle , & de Catherine-Charlotte de Wignacourt
, Fille du Baron d'Humbercourt ,
fut baptifée le 22 Mai fuivant par l'Evêque de
Ferpignan à Couturelle en Artois . Elle a eu
pour Parrain & Marraine Leurs Alteffes Electorales
Palatines , repréfentées par le Comte de
Couturelle , Chambellan actuel de l'Electeur , &
par Demoiſelle de Wignacourt.
SERVICE.
Le 27 Juillet , on a célébré dans l'Abbaye
Royale de S. Denis en France le Service anniverfaire
du Vicomte de Turenne , le Sieur
de Merlet , Colonel du Régiment de Paris y a
affifté , ainſi que tous les Officiers de ce Corps .
MORTS.
François Duc de Fitz-James , Pair de France e
ancien Premier Aumônier du Roi , Evêque ds
Soillons & Abbé Commendataire des Abbaye ,
Royales de S. Victor , Ordre de S. Auguftin
Diocéle de Paris , & de Bocherville , Ordre de
S. Benoît , Diocéfe de Rouen eft mort à
Paris le 29 Juillet , âgé de cinquante- cinq ans.
Henri de Sabrevois , Lieutenant Général des
Armées du Roi , & ancien Lieutenant- Général
& Directeur en Chef de l'Artillerie , ayant le
Département Général d'Alface , & du Duché
& Comté de Bourgogne , eft mort en la Terre de
Corbereufe , près de Dourdan , le 25 Juillet
dans la quatre-vingtiéme année de fon âge.
-
Guy Marie de Lopriac , Comte de Donge ,
Maréchal de Camp , eft mort à Paris le 19
Juillet dans la foixante- deuxième année de
fon âge.
>
G
146 MERCURE DE FRANCE .
De CONSTANTINOPLE , le 1 Août 1764,
On eft informé que le Prince Radziwill eft
arrivé en Moldavie avec une Suite de douze cens
hommes. La Porte lui a accordé fureté & protec
tion pour fes effets & pour les gens , & il fe propofe
, dit-on , de fe rendre avec peu de gens de la
Suite , à la Cour de Berlin .
De WARSOVIE , le 20 Août 1764.
La Confédération formée à Hallicz par le
Comte Potocki , ancien Caſtellan de Lubackow ,
réuni à trois autres jeunes Potocki , a été attaquée
par les Troupes Rufles du Corps du Prince d'Afchow
fous Stonifla wow , Fortereffe appartenante
à la Maifon de Potocki. Les Confédérés , après
un combat très-vif , dans lequel il y a eu des
morts & des bleffés de part & d'autre , ont été
forcés de fe retirer dans la ville . Le Commandant
Ruffe les ayant fommés de fe rendre , ils ont
répondu qu'ils étoient difpofés à capituler , à
condition qu'ils refteroient neutres , qu'ils n'agiroient
point pendant tout le refte de l'interrégne ,
& qu'ils auroient la liberté de fe retirer chacun de
leur côté avec leurs Troupes refpectives . Sur ces
entrefaites le Général Branicki , Starofte de Hallicz
, ayant formé une Confédération contraire
dans ce même Canton , eft furvenu & a prétendu
que le Commandant Ruffe n'avoit pas de pouvoir
pour accorder une pareille Capitulation , & qu'il
n'avoit pas dû traiter avec les Chefs du Parti
contraire ; en confequence , il a annullé tout ce
qui a été fait , & a éxigé que les Confédérés
remiffent la Place & fe rendillent à difcrétion .
Ainfi ces quatre Seigneurs ont été faits priſonniers
avec leurs Troupes , & la Confédération de
Hallicz a été difperfée . On a trouvé dans la For
tereffe quarante-deux pièces de canon .
NOVEMBRE. 1764. 147
De FRANCFORT , le 2 Septembre 1764.
Le différend qui étoit furvenu entre les Etats-
Généraux & le Landgrave de Heffe - Caffel au
fujet de la conduite tenue par la Régence de
-Caffel à l'égard du Comte de Warſtenſleben , Miniftre
de Leurs Hautes Puiffances auprès du
Cercle du- Haut - Rhin . vient d'être terminé . Le
Sieur de Mofer , Confeiller Privé , que le Landgrave
avoit envoyé pour cet effet en qualité de
fon Miniftre à la Haye , fut introduit , le 30 du
mois dernier , dans la Chambre de Treves ; il
y fit en François aux Députés des Etats - Généraux
la Déclaration fuivante qu'il leur remit enfuite
par écrit en Langue Allemande.
20
39
» Son Altele Séréniflime Mgr le Landgrave
Régnant de Heffe- Caffel , en conféquence de
l'eftime & de l'amitié qu'il a vouées de tout
temps aux Seigneurs les Etats - Généraux , a appris
» avec fenfibilité le mécontentement que Leurs
Hautes Puiffances,contre toute attente , fe croyent
» autorifées à prendre de la conduite tenue par
» la Régence de Caffel , pour des raifons con-
» nues , à l'égard du Comte de Wartenfleben.
Comme Son Alteffe Séréniffime eft très- éloignée
de conniver en aucune manière , avec au-
>> cun de fes Collégues de juftice , en ce qui
» pourroit léfer les droits & les dignités d'un
Etat voifin & ami , Elle m'a envoyé expreſſément
ici , par confidération particulière d'amitié
, pour témoigner & réitérer qu'en tout
Son Altele Séréniffime n'a jamais eu la vo-
» lonté ni l'intention d'offenfer la République
» ou de porter la moindre atteinte à les droits
» & prérogatives.
» Son Altele Séréniffime effére & fe flatte
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
que Leurs Hautes Puiffances trouveront cette
>> Déclaration conforme au defir fincère avec
»lequel Mgr le Landgrave demande l'amitié
& la bienveillance de l'Etat , tant pour le préfent
que pour l'avenir.
Les Etats -Généraux ont fait répondre au Sieur
Mofer par leurs Députés , qu'ils étoient contens
de cette Déclaration , & que c'étoit avec bien
de la fatisfaction qu'ils voyoient terminer par là
les différends furvenus entre eux & le Landgrave
de Heffe- Caffel , & rétablir la bonne intelligence
& l'amitié qui de tout temps ont fubfifté
entre la République & la Maiſon de Heffe ,
& au maintien defquelles Leurs Hautes Puiflances
Le propofent de concourir de tout leur pouvoir.
Le 4 du même mois , le feur de Mofer eut une
nouvelle conférence avec les Députés des Etats-
Généraux , & leur remit un Mémoire concernant
les Griefs de Landgrave de Heffe contre le Comte
de Wartenfleben qui , de fon côté , a envoyé à
Leurs Hautes Puiffances un autre Mémoire , par
jequel il juftifié la conduite .
De CADIZ , le 14 Août 1764.
Ces jours derniers , on a débarqué ici un cadavre
enfeveli dans une longue peau à peu près
femblable à celle d'un Ours : il a été trouvé ,
ainfi que plufieurs autres de la même eſpèce ,
dans des cavernes des Ifles Canaries , où l'on
affure qu'ils avoient leur fépulture avant la conquête
qui fut faite de ces les en 1407 , par
Jean de Betancourt , Gentil'homme Normand ,
& en 1483 par Pierre de Vera , Eſpagnol. Les
chairs de ce Cadavre , quoique défféchées , ſe
font néanmoins confervées elles n'ont aucune
flexibilité & font auffi dures que du bois ; de forte
NOVEMBRE . 1764. 149
qu'au fait ce cadavre paroît pétrifié , quoique
réellement il ne le foit pas. Les traits du vifage
font parfaitement marqués & paroillent être ceux
d'un jeune homme : on n'y reconnoît pas la moindre
détérioration , non plus qu'à aucune autre
partie du corps : le ventre n'eft pas plus affaiffé
que fi la perfonne fût morte depuis deux jours ;
on y remarque feulement un petit pli à la peau ; ce
cadavre a été envoyé à Madrid pour y être déposé
à l'Académie Royale de Chirurgie ; on avoit joint
à la caiffe qui le renfermoit , une autre caiffe
contenant deux ou trois vaſes & un petit moulin
à main trouvés dans la même caverne , ce qui fait
juger que chez les anciens habitans des Ifles Canaries
la coutume étoit de mettre dans le lieu
de la fépulture à côté des morts qu'ils inhumoient
des vafes remplis de liqueurs & de grains
De NAPLES , le 11 Août 17640
Le Supérieur du Convent de la Trinité des Epagnols
a été affaffiné la nuit du 8 au 9 de ce
mois par quatre Religieux qui compofcient avec
lui ce Monaftere. Le lendemain , à la pointe du
jour , ces fcélérats defcendirent le corps dans
l'Eglife , préparerent fon Catafalque & commencerent
le Service . Des Gens du voifinage qui avoient
entendu pendant la nuit dés cris venans de la
Chambre du Supérieur , ayant our dire le matin
que ce Religieux étoit mort d'un coup de fang ,
conçurent des foupçons & allerent faire leurs
dépofitions chez le Nonce . On envoya des Gardes
& un Médecin au Couvent ; le Cadavre fut découvert
, & l'on trouva qu'il avoit reçu vingtfix
coups de couteau , & que les plaies avoient
été bouchées avec de la cire . Les quatre Criminels
furent conduits dans les prifons de la Non-
Giij..
150 MERCURE DE FRANCE.
ciature , & l'on inftruit actuellement leur procès.
De GENES , le 18 Août 1764.
On a appris de Corfe que Pafcal Paoli s'étoit
renda maître du Pofte de Brando , qui lui a
été livré par trahifon , & où il a fait quelques
prifonniers. Comme les Rebelles s'approchent
toujours plus près de la Baftie , le Commiffaire
Général de la République a réfolu de faire évacuer
le Pofte des Capucins , fitué près de ladite Ville ,
pour ne pas expofer les Troupes qui y font à
être enlevées par les Rebelles . Il y a eu près
d'Algaiola , entre nos Troupes & les Rebelles
une efcarmouche dans laquelle ces derniers nous
ont fait dix prifonniers ; ils continuent toujours
de bloquer S. Florent par terre & par mer.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De COMPIEGNE , le 16 Août 1764.
HIER , Fête de l'Affomption de la Ste Vierge ,
Leurs Majeftés , accompagnées de Mgr le Dauphin
, de Madame la Dauphine , de Madame
Adélaïde , & de Meldames Victoire , Sophie &
Louife , fe rendirent à l'Eglife de l'Abbaye Royale
de S. Corneille . Leurs Majeftés y affifterent aux
Vêpres & enfuite à la Proceffion qui fe fait
chaque année le même jour dans tout le Royaume
pour l'accompliffement du vou de Louis XIII .
Dom Devis , Grand- Prieur de l'Abbaye , y officia.
Le Chapitre de S. Clément , le Clergé
des deux Paroifles & tout le Clergé Régulier s'y
NOVEMBRE. 1754. 151
trouverent , ainfi que le Bailliage & le Corps de
Ville , qui eurent leur place dans le Choeur ; le
Chapitre de S. Clément & le Clergé des deux
Paroiffes furent placés dans leSanctuaire . Après
la Proceffion qui fe fit dans l'Eglife , Leurs Majeftés
entendirent le Salut ; Elles furent reçues
& reconduites , avec les Cérémonies ordinaires
par le Grand-Prieur de l'Abbaye accompagné de
Les Religieux.
Le Roi, ayant fait choix des Officiers qui doivent
compofer la Maiſon , & être chargés de l'éducation
de Monfeigneur le Comte d'Artois , a nommé
le Duc de la Vauguyon , Gouverneur de la Perfonne
de ce Prince , premier Gentilhomme de fa
Chambre , Grand- Maître de la Garde- Robe , &
Surintendant de fa Maifon ; l'ancien Evêque de
Limoges , Précepteur ; le Chevalier de la Ferrieres
, le Chevalier de Beaujeu , le Marquis de
Sineti & le Marquis de Fougieres , Sous - Gouverneurs
; l'Abbé de Radonvilliers , l'Abbé de Mofrueges
& l'Abbé Gafton , Sous- Précepteurs ; l'Abbé
d'Argentré , Lecteur ; le Comte de Luppé ,
le Marquis de Montefquiou , le Marquis de
Marbeuf , le Comte d'Angivillé , le Comte de
Montaut , le Vicomte de Boifgelin le Baron de
Lieurrai, & le Marquis de Baglion, Gentilshommes
dela Manche.
De VERSAILLES , le 12 Septembre 1764.
Le 19 du mois dernier , le Maréchal de Cler
mont - Tonnerre , prêta ferment entre les mains
du Roi pour la Lieutenance Générale & le Commandement
du Dauphiné.
Le 24 , Dom Nicolas Chanlatte , nommé le
à l'Abbaye de Pontigni , eut l'honneur d'être
préfenté à Sa Majesté.
4
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Le 25 , Fête de S. Louis , les Haut- bois de :
fa Chambre ont joué , au lever du Roi , plufieurs
morceaux de fymphonie de la compofilion
du Sieur Dard , Ordinaire de la Mufique.
Ce foir , Leurs Majeftés ont foupé à leur grand
Couvert. Les Muficiens du Roi ont éxécuté
pendant le fouper plufieurs morceaux de fymphonie
de différens Auteurs , fous la direction
du Sieur de Bury , Surintendant de la Mufique
de Sa Majefté , en furvivance du Sieur Rebel .
La veille , le Corps de Ville fe rendit ici où .
ayant à fa tête le Duc de Chevreufe , Gouver
neur de Paris , il eut audience du Roi avec les
cérémonies accoutumées. Il fut préfenté à Sa
Majefté par le Comte de S. Florentin , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat , & conduit par le Sieur de
Nantouillet , Maître des Cérémonies. Le Sieur
Bignon , Confeiller d'Etat , Commandeur des
Ordres du Roi & Bibliothécaire de Sa Majefté ,
nouveau Frévôt des Marchands ; & les Sieurs
Martel , Confeiller du Roi , Notaire honoraire
Confeiller Quartinier de l'Hôtel de Villė ,
& Gauthier de Rougemont , Négociant , nouveaux
Echevins prêterent entre les mains
du Roi le ferment de fidélité dont le Comte de
S. Florentin fit la lecture , ainfi que du Scrutin
qui fut préfenté par le Sieur de la Porte , Premier
Avocat du Roi au Châtelet . Après cette Audience
le Corps de Ville eut l'honneur de rendre les
refpects à la Reine & à la Famille Royale.
>
-
Le même jour , Leurs Majeftés ainfi que la Famille
Royale, ont figné le Contrat de mariage du
Comte de la Rochefoucault avec Demoiſelle
de Lannion.
Le 2 , le Comte de Woronzow , Grand - Chancelier
de Ruffie , prit congé de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale,
NOVEMBRE. 1764. 153
Le lendemain , les Députés du Parlement de
Bretagne eurent audience du Roi. Ils furent
préfentés à Sa Majefté parle Comte de S. Florentin
, Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le Département
de cette Province , & conduits par
le Sieur de Nantouillet , Maître des Cérémonies.
Sa Majefté les reçut dans fon fauteuil en préfence
de fes Miniftres & de fes Grands Officiers , &
leur permit de lui préfenter les remontrance
dont ils avoient été chargés par leur Compagnies
Le Roi a nommé l'Evêque de Tulle à l'Evêch ;
de Soiffons , & l'Abbé de S. Sauveur , Vicairé
Général du Diocèfe d'Amiens à l'Evêché de Tullee
Sa Majesté a donné l'Abbaye de S. Evroul ..
Ordre de S. Benoît , Diocèle de Lizieux , à l'E-,
vêque de Rennes , & l'Abbaye d'Annay , Ordrede
Cîteaux , Diocèle d'Arras à la Dame de
Brifoeuil , Religieufe de la même Abbaye .
›
Le 31 , les Députés du Parlement de Bretagne
furent prefentés au Roi au nombre de fept par
le Comte de S. Florentin , & conduits par le Sieur
Bourlier de S. Hilaire ,Maître-d'Hôtel Ördinaire de
Sa Majesté. Le Roi les reçut dans fon fauteuil en
préſence de fes Miniftres & des Grands Officiers ,
& leur fit part de fes intentions au fujet des
repréfentations qu'ils avoient préfentées le 16
à Sa Majefté de la part de leurCompagnie.
La Comteffe de Sommyevre, ayant été nomméo
pour accompagner Madame Adélaïde , à la place
de la Comtelle de Narbonne , s été préſentée
au Roi , le 2 de ce mois , en cette qualité par™
Madame Adélaïde .
Le 3 , les Députés de Languedoc eurent audience
de Sa Majesté. Ils furent préfentés par
le Comte d'Eu , Gouverneur de la Province , &
par le Comte de S. Florentin , & conduits par
G v
154 MERCURE DE FRANCE .
le Sieur de Nantouillet , Maitre des Cérémonies .
La Députation étoit compofée , pour le Clergé ,
de l'Archevêque de Toulouſe qui porta la parole ;
pour la Nobleffe , du Vicomte de Polignac ;
& pour le Tiers - Etat , du Sieur Alifon , Lieutenant-
Maire de Nifmes , du Sieur Gaulard ,
Maire d'Anet , & du Sieur de la Fage , Syndic
Général de la Province . Ils furent enfuite conduits
à l'Audience de la Reine & de la Famille
Royale.
Le 8 , Leurs Majeftés ainsi que la Famille Royale,
fignerent le Contrat de mariage du Sieur Bignon ,
Fils du Prévôt des Marchands de la , Ville de
Paris , avec Demoiſelle de Hennot du Rozel .
Le même jour , le Sieur de Clugni , Conſeiller
au Parlement de Dijon , ci- devant Intendant de
S. Domingue , fut préfenté à Sa Majesté par le
Duc de Choiseul.
Le Roi ayant nommé Chevaliers des Ordres
Royaux , Militaires & Hofpitaliers de Notre-
Dame du Mont- Carmel & de S. Lazare de Jérufalem
le Comte de Redmond , Lieutenant -Général
de fes Armées , & le Comte d'Amblimond ,
Lieutenant de Vaiffeau , ces Chevaliers furent
reçus , le 9 , dans l'appartement & en préſence
de Mgr le Duc de Berry , Grand - Maître defdits
Ordres , après avoir fait leur profeffion &
l'émiffion de leurs voeux entre les mains du
Comte de S. Florentin , Gérent & Adminiſtrateur
de ces Ordres , pendant la minorité de Mgr
le Grand- Maître dont les nouveaux Chevaliers
eurent l'honneur de baifer la main en figne
d'obédience. Plufieurs Chevaliers & Commandeurs
, ainfi que les Grands Officiers desdits
Crdres , ont affifté à cette Cérémonie. La Meffe
a été célébrée par l'Abbé Frottier , Chapelain
du Roi.
NOVEMBRE. 1764. 155
Le même jour , l'Evêque d'Avranches fut facré
dans la Chapelle du Chateau , par l'Archevêque
de Reims , aflifté de l'Evêque de Senlis & de
celui de Soiffons , ci - devant Evêque de Tulle.
L'Abbé , le Bibliothécaire & le Procureur de
Sainte Genevieve eurent l'honneur d'être préfentés
au Roi , le même jour , par le Comte de
S. Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , &
de faire leurs remercîmens à Sa Majesté à l'oce
cafion de la Cérémonie du 6. Ils furent prcfentés
le même jour , à Mgr le Dauphin.
Le 10 , l'Evêque d'Avranches & celui de Vabres
prêterent ferment entre les mains du Roi pendant
la Meffe , dans la Chapelle du Château .
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres eut l'honneur de préfenter , le 3 de ce
mois , à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale les
XXIX & XXXe Volumes de fes Mémoires . Le
fieur de Fontanieu , Confeiller d'Etat , Intendant-
Général des Meubles de la Couronne , a préſenté
au Roi deux Sucriers d'Or très - artiftement travaillés
& faits par le fieur Roettiers , Orfévre
ordinaire de la Maifon de Sa Majeſté.
Le Sieur Gallonde , Chanoine Régulier de Ste
Génevieve , a eu l'honneur de préfenter au Roi
le premier Volume d'un Abrégé Chronologique
de l'Hiftoire de France écrit de fa main en lettres
Romaines.
Le fieur Duchefne , fils du Prévôt des Bâtimens
du Roi , & âgé de feize ans , a eu l'honneur de
préfenter au Roi un Livre intitulé . Manuel Botanique
contenant les propriétés des Plantes utiles
pour la nourriture , d'ufage en Médecine , employées
dans les Arts , ou d'ornement pour les jardins
& que l'on trouve à la Campagne aux environs de
Paris .
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Blondeau de Charnage , Penfionnaire
du Roi , a eu autfi l'honneur de préfenter à Sa
Majefté le quatriéme Volume de fon Dictionnaire
des Titres Originaux concernant les Droits de la
Couronne ; les Fiefs , l'Hiftoire , la Généalogie ,
& c.
Le Geur Valeyre fils , Imprimeur Libraire , eut
l'honneur de préſenter à Monſeigneur le Duc de
Berry , à Monfeigneur le Comte de Provence
& à Monfeigneur le Comte d'Artois , le Spectacle
Hiftorique ou Mémorial des principaux événemens
irés de l'Hiftoire Univerfelle.
De PARIS , le 10 Septembre 1764.
Le Corps de Ville a tenu ,le 16 [du mois dernier
, une affemblée générale dans laquelle le
fieur Bignon , Confeiller d'Etat Commandeur des
Ordres du Roi & Bibliothécaire de Sa Majesté , a
éré élu Prévôt des Marchands ; les fieur de Martel
& Gauthier de Rougemont , ont été nommés
Echevins .
Le 8 du même mois l'Univerfité s'affembla
dans les Ecoles de Sorbonne pour la diftribution
de fes Prix . Cette cérémonie , à laquelle le
Parlement affifta ,fut précedée d'un Difcours Latin
que prononça le fieur Pierre Jacquin , Profeffeur
d'Eloquence au Collège de la Marche. L'Auteur
de l'ouvrage qui a mérité le Prix d'Eloquence
ne s'étant point fait connoître , ce Prix , fondé
pour les Maîtres - ès- Arts par le fieur Jean- Baptifte
Coignard , Secrétaire du Roi & Confervateur
des Hypothéques , a été remis à l'année prochaine
, le Sujet prononcé étoit : ibi optimam effe
juventutis inftitutionem , ubi viget maximè maſćuta
& virilis difciplina.
Le 25 Fêre de S. Louis , la Proceffion de
NOVEMBRE. 1764. 157
Carmes du Grand- Couvent à laquelle le Corps de
Ville afifta , fe rendit , felon la coutume , à la
Chapelle du Palais des Tuileries, où ces Religieux
chanterent la Meffe.
L'Académie Françoile célébra cette Fête dans
La Chapelle du Louvre où l'Abbé Varé prononça
le Panégyrique de S. Louis . La même Fête fut
célébrée par l'Académie Royale des Infcriptions.
& Belles- Lettres & par celle des Sciences dans l'E .
glfe des Prêtres de l'Oratoire ; l'Abbé Rouſſeau
prononça le Panégyrique du Saint.
Le arême jour l'Académie de S. Luc a fait l'ouverture
de fon Sallon de Peinture & de Sculpture
à l'Hôtel d'Aligre , rue S. Honoré.
L'Académie Royale des Sciences a nommé
les fieurs Hellot , Macques , de Montigny , Leroi
& Tiller pour examiner la nouvelle porcelaine de
la compofition du Comte de Lauraguais . Après
en avoir comparé la pâte avec celle de la porcelaine
du Japon , ces Académiciens ont certifié
n'y avoir apperçu aucune différence.
On a appris que , le 9 du mois dernier , l'Eglife
des Pères Chartreux de Bourbon -lez- Gaillon , à
fept lieues de Rouen , a été entierement confumée
par un incendie. Cet accident a été occafionné par
la négligence d'un Plombier qui travailloit audeffus
du Chapitre attenant à l'Eglife ; il avoit
envoyé chercher du feu dans un réchaux pour
fondre de la foudure : le manoeuvre qui l'appor
toit laiffa tomber le réchaux , & le Plombier ſe
contenta de jetter de l'eau fur les charbons allumés
qu'il apperçut : mais il en reſta vraiſemblablement
quelques - uns qui embraferent la charpente
; car à trois heures après minuit le feu prit
avec tant de violence que l'Eglife , le Chapitre ,
la Cellule du Sacriftain & la Tour où étoit l'hor
158 MERCURE DE FRANCE .
loge furent réduits en cendres en moins d'une
heure de temps : on n'a pu fauver ni les ornemens
d'Eglife , ni le linge , ni l'argenterie qui
étoient renfermés dans ces différens endroits .
Le 4 de ce mois , l'AcadémieRoyale des Infcriptions
& Belles - Lettres nomma le fieur de l'Averdy,
Controlleur- Général des Finances , à la
Place d'Académicien Honoraire vacante par la
mort du Comte d'Argenſon .
LOTERIES.
Le quarante- quatriéme tirage de la Loterie
de l'Hôtel-de-Ville s'eft fait le 23 Août , en
la manière accoutumée. le Lot de cinquante mille
livres eft échu au numéro 37764 ; celui de vingt
mille livres au numéro 21897 ; & les deux de
dix mille livres aux numéro 27550 & 35424.
Les Septembre , on a tiré la Loteric de l'Ecole
Royale Militaire , les numéros fortis de la roue
de fortune , font 61 , 41 , 12 , 84 , 52.
SERVICES.
Le premier Septembre , on célébra , dans l'E
glife Paroiffiale de N. D. à Verſailles , un Service
pour le repos de l'âme de Louis XIV , auquel
officia le fieur Allard , Curé de cette Paroiffe .
Le même jour , on célébra auffi dans l'Abbaye
Royale de S.Denis le Service annuel fondé pour le
repos de l'âme de Louis XIV. l'Evêque de Saint
Omer y officia : le Duc de Penthiévre & le
Prince de Lamballe y affifterent , ainsi que le
Maréchal Duc de Noailles.
MORTS.
Marc- Pierre de Voyer de Paulmy , Comte d'Argenfon
, Grand - Croix & Chevalier Garde des
NOVEMBRE . 1764. 159
Sceaux Honoraire de l'Ordre de S. Louis , Minif
tre & ancien Secrétaire d'Etat au Département de
la Guerre & de Paris , Honoraire de l'Académie
des Infcriptions & de celle des Sciences , cidevant
Surintendant - Général des Poftes & Relais
'de France , eft mort à Paris le 23 Août , âgé de
foixante-huit ans.
- Charles Nicolas - Matthieu de Boele , Marquis
de Moulins , Chevalier de l'Odre de S. Louis &
Maréchal de Camp des Armées du Roi , eft mort ,
le 4 Septembre , de la petite vérole , âgé de
foixante-cinq ans.
-
Pierre Chrift Edouard - François de Thumery
de Boiffife , Chevaleer de S. Jean de Jérufalem
, Commandeur de Haute- Aveſne , eſt mort
à Paris le 29 Août , âgé de foixante - dix - neuf
ans.
Louife Françoife Heuze de Vologer , épouſe
de Chriftian -Fréderic Dagobert, Comte de Walduer
de Freundftein , Lieutenant- Général des Armées
du Roi , Grand - Croix de l'Ordre du Mérite
Militaire & Colonel d'un Régiment Suiffe , eſt
mort , le 21 Août , dans fon Château d'Elleweiller
en Alface , âgée de foixante- treize ans.
Anne Geoffroi d'Autrechaux , épouſe du ſieur
de Fortia , Marquis de Pilles , Gouverneur de
Marſeille , eft morte à Hieres en Provence , âgée
de cinquante ans .
Elifabeth de Fieubet , Veuve d'Antoine - Louis-
François Lefevre de Caumartin , Marquis de Saint-
Ange & Confeiller d'Etat , eft morte à Paris , le
29 Août , dans la foixante - quatrième année de
fon âge .
160 MERCURE DE FRANCE.
CEREMONIES PUBLIQUES.
LE , E9 Septembre , l'Archevêque de Coloffe ,
Nonce Ordinaire du Pape , fit fon entrée publique
en cette Ville. Le Prince de Marfans & le fieur lå
Live de la Briche , Introdu &teur des Ambaſſadeurs ,
allerent le prendre dans les carrolles de Leurs
Majeftés au Couvent de Picpus , d'où lamarche fe
fit dans l'ordre fuivant : un détachement du Guet
à cheval , le Commandant à la tête ; le caroffe
de l'Introducteur ; celui du Prince de Marfans ;
deux Suiffes de l'Ambaſſadeur à cheval ; la Livrée
à pied ; fix de fes Officiers à cheval ; un Ecuyer &
fix Pages à cheval ; le caroffe du Roi à côté duquel
marchoient la Livrée du Prince de Marfans
& celle de l'Introducteur ; le carroffe de
la Reine , dans lequel étoient l'Auditeur de la
Nonciature & le fieur de Sequeville , Sécrétaire
Ordinaire du Roi à la conduite des Ambaffadeurs ,
fes Gens aux portieres ; le carroffe de Madame la
Dauphine ; ceux du Duc d'Orléans , du Duc de
Chartres , du Prince de Condé , du Comte de Clermont
, de la Princeffe de Conty , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , de la Comteffe
de la Marche , du Comte d'Eu , de la Comteſſe de
Toulouſe , du Duc de Penthievre , du Prince de
Lamballe & celui du Duc de Praflin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ayant le Département des
Affaires Etrangères. Les quatre carroffes du Nonce
marchoient enfuite à une diftance de vingt à
trente pas. Un fecond détachement du Guet à
eheval fermoit la marche. Lorsque le Nonce
fut arrivé à fon Hôtel , il fut complimenté , de
la part du Roi par le Duc de Fleury , premier
NOVEMBRE . 1764. 16
.la
Gentilhomme de la Chambre de Sa Majefté ; de
part de la Reine , par le Chevalier de Talaru ,
fon premier Maître d'Hôtel en furvivance ; de la
part de Madame la Dauphine , par le Comte de
Mailly ,fon premier Ecuyer , & de la part de
Madame Adélaïde , par le Marquis de L'hôpital ,
premier Ecuyer de cette Princefe ...
Le II , le Prince de Marfans & le fieur la Live
de la Briche , Introducteur des Ambaſſadeurs , allerent
prendre le Nonce en fon Hôtel dans les
carroffes du Roi & de la Reine , & ils le conduifirent
à Versailles où il eut fa premiere audience.
publique du Roi le Nonce trouva à fon paffage ,
dans l'avant- cour du Château ; les Compagnies
des Gardes - Françoifes & Suiffes fous les armes , les
tambours appellant ; dans la cour , les Gardes de
la Porte & ceux de la Prévôté de l'Hôtel fous les
armes , à leurs poftes ordinaires , & fur l'efcalier ,
les Cent-Suiffes la hallebarde à la main. Il fur
reçu , en-dedans de la Salle des Gardes , par
le Marquis de Villeroi , Capitaine des Gardes
du Corps , lefquels étoient en haie & fous les
armes. Après l'audience du Roi , le Nonce fut
conduit à l'audience de la Reine , à celles de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame la Dau
phine , par le Prince de Marfans & par l'Introducteur
des Ambaffadeurs ; après quoi il fur
conduit à celles de Monfeigneur le Duc de Berry ,
de Monfeigneur le Comte de Provence & de Mon
feigneur le Comte d'Artois ; enfuite à celle de
Madame Adélaïde , & à celle de Mefdames Vic
toire , Sophie & Louife ; & , après avoir été fervi
à fon traitement par les Officiers du Roi , il fut
reconduit à Paris dans les carroffes de Leurs Majenés.
Le Marquis de Montpefat , créé Duc par le feu
162 MERCURE DE FRANCE:
Pape Benoit XIV , a eu l'honneur d'être pré
fenté au Roi , à la Reine & à la Famille Royale ,
le 12 Octobre par le Duc d'Aumont , premier
Gentilhomme de la Chambre.
NOUVELLES POLITIQUES
pour le mois de Novembre 1764.
De CONSTANTIOPLE, lepremier Septembre 1764 .
ONN
mande de Moldavie que le Prince Radziwill
& fon époufe en font partis pour la Hongrie
avec une fuite de cent Chevaux . Quelques
Troupes Ruffes , commandées par le Knès d'Afcow
,font entrées à Jwanietz , qui n'eft féparée
de Rotzym que par le Niefter , & le font approchées
enfuite de Kaminietz , qu'elles ont fommé
de fe foumettre à l'autorité du Grand Régimentaire.
Sur le refus du Commandant , elles ont
invefti cette Fortereffe ; mais il a fait tirer fur
elles le canon , & les a contraintes de fe retirer
promptement , après avoir perdu quelques
hommes.
De PETERSBOURG , le 28 Août 1764.
Les circonstances de l'événement qui s'eft paffé
dans la Fortereffe de Schluffelbourg & qui a fait
perdre la vie au Prince Iwan , ayant été rapportées
de différente manière , l'Impératrice a publié
à cette occafion le Manifefte fuivant.
» Catherine II , par la grace de Dieu , Impéra-
» trice & Souveraine de toutes les Ruffies , &c. &c.
ל כ
Lorfque , par la volonté de Dieu & au gré
NOVEMBRE . 1764. 163
53
50
des voeux unanimes de tous nos fidéles Sujets ,
nous montâmes fur le Trône de Ruffie , nous
» étions inftruite que le Prince Jean , né du mariage
du Prince Antoine de Brunswick-Wolfenbuttel
avec la Princeffe Anne de Mecklenbourg
étoit encore exiftant. Ce Prince , comme
on le fçait , avoit à peine reçu le jour , qu'il fut
illégitimement défigné pour porter la Couronne
Impériale de Ruflie , mais par les Décrets de la
Providence il en fut peu de temps après exclus
» pour toujours , & le Sceptre revint à la légitime
Héritière fille de PIERRE - LE - GRAND , notre trèschère
Tante l'Impératrice ELISABETH de glo-
» rieufe mémoire .
>>
"
A notre avénement au Trône , nos premiers
» foins , après avoir rendu nos juftes actions de
graces au Ciel , furent , par un effet de l'huma-
» nité qui nous eft naturelle , d'adoucir , autant
qu'il feroit poffible , le fort de ce Prince détrô-
» né par la volonté Divine & malheureux dès fon
enfance. Nous nous proposâmes d'abord de le
voir pour juger par nous- mêmes des facultés
de fon âme & lui affurer , convenablement à fon
» caractère & à l'éducation qu'il avoit reçue jufques
- là , une vie ailée & tranquille . Mais quelle
fut notre furpriſe de voir qu'outre un bégaye-
» ment incommode pour lui-même & qui rendoit
» fes difcours prèfque incompréhenfibles aux
သ
*
autres , il étoit abfolument dépourvu d'efprit &
» de raiſon ! Tous ceux qui fe trouvoient alors
» avec nous virent combien notre coeur fouffroit
» à la vue d'un objet propre à exciter notre com-
» paflion ; ils furent en même temps convaincus
» qu'il ne nous reftoit d'autre feoours à donner à
ce Prince , né fi malheureufement , que de le
» laiffer où il étoit , & de lui procurer toutes les
164 MERCURE DE FRANCÈ.
> aifances convenables à fa fituation. Nous don
» nâmes nos ordres en conféquence ; mais fon
'état ne lui permit pas d'y être fenfible , ne connoiffant
point les gens & ne fçachant pas diftin-
» guer le bien d'avec le mal , ni faire ufage de la
» lecture pour fe préferver de l'ennui , mettant
» au contraire toute fa félicité dans des chofes
qui marquoient le défordre de fon efptit.
သ
Ainfi , pour empêcher que , par des vues
particulières , quelque mal intentionné ne cherchât
à l'inquiéter en aucune manière , ou në
>> voulût fe fervir de fa perfonne pour troubler le
repos public , nous lui fimes donner une garde
>> fûre , & mîmes auprès de lui deux Officiers de
» la Garniſon , connus par leur probité & leur
» fidélité , l'un le Capitaine Wlaffieff & l'autre le
» Lieutenant Tichekin , qui , par leurs longs fervices
militaires , avoient mérité une récom-
» penfe & un emploi tranquille pour le refe de
» leurs jours. Il étoit recommandé à ces deux
> Officiers de prendre les plus grands foins de la
» Perfonne de ce Prince.
לכ
Cependant , malgré toutes ces précautions , il
a été impoffible d'empêcher qu'un Scélérat , par
» une méchanceté des plus noires & au mépris
» même de la vie , ne commit a Schluffelbourg
➡un attentat dont la feule penſée fait frémir . Un
» Sous-Lieutenant du Régiment de Smolensko ,
» Infanterie , nommé Bafile Miranowitz , né en
» Ukraine , petit - fils du premier Rebelle qui fuivit
» Mazeppa , & en qui il paroît que le parjure
s'étoit tranfmis par le fang , ayant palle fa vie
» dans la débauche , la diffipation & le défordre ,
s'étoit privé par là des moyens légitimes de
>> faire un jour une fortune honorable : ayant enfin
perdu de vue ce qu'il devoit à la loi de Dieu
NOVEMBRE . 1764. 165
» & au ferment de fidélité qu'il nous avoit prêté ,
» ne connoiflant le Prince Jean que de nom , &
>> bien moins encore les qualités de fon corps-
» & celles de fon âme , il fe mit en tête de faire
» par fon moyen une fortune éclatante , à quelque
prix que ce fût, & quelque fanglante que la
Icène pût devenir pour le Public.
»›Pour l'exécution de ce projet auffi déteſtable
que dangereux pour la Patrie & pour l'Auteur
» même , ce Sous - Lieutenant demanda pendant
→ notre voyage en Livonie qu'on l'envoyât , quoique
ce ne fût pas fon tour , faire la garde qui
» fe reléve tous les huit jours dans la Fortereffe
de Schluffelbourg : la nuit du au du mois
» dernier à deux heures après -minuit , il éveilla
☐ tout d'un coup fa grand'garde , la rangea de
front , & lui ordonna de charger à balles . Berednikoff
, Gommandant de la Fortereffe ,
» ayant entendu du bruit , fortit de fon quartier
» & en demanda la cauſe à Miranowitz lui - même
; mais , pour toute réponſe , ce Rebelle lui
donna fur la tête un coup de la croffe de fon
» fufil , & le fit arrêter. Il alla enfuite à la tête de
» fa troupe attaquer avec furie le petit nombre
» des Soldats qui gardoient le Prince Jean
>> mais ceux ci , qui fe trouvoient fous les ordres
>> des deux Officiers nommés ci -deſſus , le reçurent
» de manière qu'il fut obligé de fe retirer. Par
» une difpofition particulière de la Providence ,
» qui veille à la confervation de la vie des hommes
, il faifoit cette nuit là un brouillard fort
» épais qui , joint à la fituation intérieure de la
» Forterelle , empêcha qu'il n'y eût perſonne de
a bleffé ni de tué.
» Le peu de fuccès de cette première tentative
» ne pouvant faire défifter de fon projet de rébel166
MERCURE DE FRANCE.
>>lion cet ennemi du repos public , le défeſpoir
» lui fuggéra de faire amener d'un baſtion une
» piéce de canon avec les munitions néceſſaires ,
» ce qui fut d'abord exécuté. Le Capitaine Wlaf
» Geff & fon Lieutenant Tilchekin , voyant une
» force à laquelle ils ne pouvoient réûſter , crai-
>> gnirent un malheur beaucoup plus grand fi le
» Prince qui leur étoit confié venoir à être déli-
» vré ; & voulant épargner le fang innocent qu'il
>> en coûteroit à la Patrie dans de pareils trou-
» bles , ils prirent entre eux l'unique parti qu'ils
croyoient leur refter , celui d'affurer la tranquillité
publique en abrégeant les jours de l'infortuné
Prince . Confidérant d'ailleurs que s'ils
>> lâchoient un prifonnier qu'on s'efforçoit de leur
>> arracher avec tant d'acharnement , ils rifquoient
» d'être punis fuivant toute la rigueur des Loix ,
ils ôterent la vie au Prince , fans être retenus
par la crainte de recevoir la mort
main d'un Scélérat réduit au défeſpoir. Ce
» monftre , voyant devant lui le corps du
» Prince fans vie , fut fi frappé de ce coup inat-
» tendu , qu'il reconnut à l'inftant même fa témé-
» rité & fon crime , & en marqua fon repentir en
de la
préfence de fa troupe qu'une heure auparavant
» il avoit féduite & rendue complice de fon for-
» fait.
» Ce fut alors que les Officiers qui avoient
étouffé cette révolte dès fa naillance , s'aflurerent
, conjointement avec le Commandant , da
Rebelle , ramenerent les Soldats à leur devoir ,
» & envoyerent notre Confeiller- Privé - Actuel
» & Sénateur Panin , fous les ordres duquel ils fe
trouvoient , le rapport de cet événement qui ,
quoique malheureux , avoit cependant , par la
protection du Ciel , détourné un plus grand
>> malheur encore,
NOVEMBRE . 1764. 167
20
Ce Sénateur fit partir fur le champ le Lieute-
» nant- Colonel Cafchkin chargé d'inſtructions
fuffifantes pour affurer la tranquillité & le bon
ordre dans la Fortereffe , & nous envoya en
» même temps un Courier avec le détail de cette
» affaire . En conféquence nous ordonnâmes à
> notre Lieutenant - Général Weymarn , de ladivifion
de Pétersbourg , de fe tranſporter fur le
>> lieu pour y faire les informations néceffaires :
après les avoir finies , il vient de nous remettre
les interrogatoires , les dépofitions des témoins ,
» les preuves , & enfin le propre aveu du Scé-
ככ
>> lérat.
,
"
rap-
Ayant reconnu la grandeur de ce crime &
> combien il intéreffoit le repos de la Patrie
>> nous avons renvoyé cette affaire à notre Sénat
» & lui ordonnons , ainfi qu'au Synode , d'inviter
» les trois premières Claffes & tous les Préfidens
» de tous les Colléges pour en entendre le
sport de la bouche du Lieutenant Général Weymarn
qui en a pourfuivi les informations ; de
>> prononcer enfuite la Sentence felon les loix de
l'Empire , & de nous la préfenter lorſqu'elle
» aura été fignée , afin que nous la confirmions ,
(L. S. ) ( Signé ) CATHERINE,
» Imprimé au Sénat Dirigent à Pétersbourg , le
» 17 Août 1764. ३०
De WARSOVIE , le 29 Août 1764.
La confédération du grand Duché de Lithua
nie , a rendu contre le Prince Radziwill , Palatin
de Wilna , un Décret par lequel ce Prince eft
déchu pour toujours de la qualité de Palatin ,
déclaré incapable d'exercer déformais aucun eme
ploi & dépouillé des biens des Ordinations de
Niefwicz & d'Ofyka, ainfi que de les autres biens
168 MERCURE DE FRANCE
la confédération a adjugé une partie au Cemte
de Flemming , grand Tréforier de Lithuanie , en
dédommagement des pertes qu'il a faites à Terefpol
; une autre partie aux Créanciers du Prince,
Radziwill , & le refte au plus jeune de fes frères ;
le même Décret exclut de toutes fonctions pendant
fix années , les deux Comtes Rzewuski , l'un
Enfeigne , & l'autre Sous- Pannetier de Lithuanie,
les autres adhérans de ce Prince , à l'exception
du Prince Wolokowic , dont la tête eft mife à
prix , & dont tous les biens font confifqués .
De COPPENHAGUE , le 8 Septembre 1764.
On célébra au Palais de Chriftianbourg , le premier
de ce mois , le Mariage de la Princeffe Guildelmine
Caroline , avec le Prince Héréditaire de
Helle-Caffel.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 3.Octobre 1764.
La Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
eft arrivé de Lunéville ici , le 15 du mois dernier,
& il eft parti aujourd'hui pour retourner à Lunéville.
Le Chevalier Turgot , Gouverneur , Lieutenant-
Général de la Guyane , & le fieur de Béhague
, Commandant en Chef dans cette Colonie ,
ont eu l'honneur de prendre congé le 9 de Leurs
Majeftés & de la Famille Royale : ils fe difpolent
à partir inceffamment pour Rochefort , où ils doiyent
s'embarquer pour paller à Cayenne,
La
NOVEMBRE. 1764. 1fg
le
La Comteffe de Bercheny , nominée Dame
our accompagner Mefdames à la place de la
Marquife de Soulanges , a été en cette qualité
préfentée au Roi le 20 .
Le Roi a accordé les entrées de fa Chambre au
Duc de Villars , Pair de France , Gouverneur &
Commandant en Provence.
Leurs Majeſtés & la Famille Royale ont figné le
30 le contrat de mariage du Marquis de Rochechouart
avec Demoiſelle de Courteille . Le même
jour le fieur de S. Prieft , Intendant de Languedoc
, qui a obtenu la Place de Conſeiller d'Etat
vacante par la mort du fieur de Lucé , Intendant,
d'Alface , a eu l'honneur d'être préfenté au Roi
en cette qualité.
Le même jour le Comte de Guerchy , Ambaf
fadeur du Roi auprès de Sa Majefté Britannique ,
& la Comteffe de Guerchy , fon époufe , ont pris
congé de Leurs Majeftés & de la Famille Royale ,
pour retourner à Londres,
Le 29 , le fieur de Fleury , ancien Profeffeur
Royal de Mathématique , de Génie & d'Artillerie
a eu l'honneur de préfenter à Leurs Majeftés & à
la Famille Royale , ainſi qu'au Roi de Pologne
Duc de Lorraine & de Bar , un Ouvrage intitulé : .,
Effaifur les moyens de réformer l'éducation particu
Lière & générale.
"
Le koi a nommé Lieutenans - Généraux des Armées
Navales le Prince de Beauffremont - Liftenois
, le Comte de Blenac , le Chevalier d'Aubigny .
& le fieur de Bompar , Chefs d'Eſcadre. Le Marquis
de Saint Aignan, le Comte de Coufages , les
fieurs Rofily , Maurville , Keruforet & le Borgne
le Chevalier d'Eaux de Raimondis le fieur de
Sabran , le Vicomte d'Urtubie , les fieurs Beauffiers
de l'Ifle , de Rochemore & de Panat , le
H
•
1-0 MERCURE DE FRANCE.
Vicomte de Bouville , les fieurs d'Orvilliers , du
Chaffault & le Chevalier de Rohan , Capitaines de
Vaiffeaux , ont été faits Chefs d'Efcadre. Sa Ma➡
jefté ayant rétabli le grade de Capitaine de Frégate
, a avancé à ce grade cinquante Lieutenans
de Va fleau, Elle a accordé le grade de Lieutenant
de Vaiſeau à foixante- deux Enfeignes , & celui
d'Enfeigne de Vaiffeau à quatre - vingt - fix Gardes
du Pavillon & de la Marine . Elle a auſſi fait un
remplacement de fix Gardes de la Marine.
Sa Majefté a rendu le 14 du mois dernier
deux Ordonnances ; l'une concernant les régles
qu'elle prefcrit pour l'avancement aux différens
grades de la Marine & fur l'uniforme des Officiers
de la Marine ; l'autre , fur la compofition , le fervice
, la difcipline & l'inftruction des Compagnies
des Gardes du Pavillon & de la Marine , & fur
l'admiffion des Volontaires qui feront agréés pour
fervir fur les Vaiffeaux de Sa Majesté.
Le Roi a difpofé de fa Lieutenance des Gardes
du Corps dans la Compagnie de Luxembourg
vacante par la retraite du Marquis de Vareille ,
en faveur du Marquis de Laubepin , qui étoit
premier Enfeigne de la même Compagnie , &
qui a été remplacé par le Marquis de Floreffac,
Le fieur de Bonfol a obtenu le Bâton d'Exempt.
De FONTAINEBLEAU , le 10 Octobre 1764 .
Le Roi & Monfeigneur le Dauphin font partis
le premier de ce mois de Verfailles pour Choify ,
d'où ils fe font rendus ici le 2. La Reine , Madame
la Dauphine , Madame Adelaide & Meſdames
Victoire , Sophie & Louife font arrivées le 3 .
Monſeigneur le Duc de Berry , Monſeigneur le
Comte de Provence & Monfeigneur le Comte
d'Artois , le 4. Les jeunes Princefles Filles de Mon
NOVEMBRE. 1764. 171
7
feigneur le Dauphin font reftées à Versailles , où
elles demeureront pendant le féjour du Roi ici .
Le 8 , l'Evêque de Sisteron prêta ferment entre
les mains du Roi pendant la Melle qui s'eft dire
dans la Chapelle du Château .
"
De NANTES , le 25 Septembre 1764.
Le Maréchal Duc de Richelieu eft arrivé ici , le
22 de ce mois , & y a été reçu avec tous les honneurs
dûs à fon rang . Parmi différentes Fêtes que
le Duc d'Aiguillon lui a données , on a tiré devant
lui après un foupé de cent couverts , un feu
d'Artifice repréfentant la Conquête de Mahon .
Ce Maréchal a foupé à la Bourſe , le 23 avec
deux cens perfonnes des plus confidérables de la
Province. Le lendemain , après avoir vifité tous
les embelliffemens que le Duc d'Aiguillon a fait
faire ici , il a affifté au Concert de la Ville auquel
s'étoit réunie la Mufique du Duc d'Aiguillon .
Čes différentes Fêtes ont été terminées par un
grand Bal. Le Maréchal de Richelieu eft parti ce
matin pour l'Orient.
De PARIS , le 12 Octobre 1764 .
Le Prince de Conty fe rendit , le 24 du mois
dernier , à l'Abbaye des Dames de Saint Antoine
de cette Ville où il pofa la premiere pierre des
nouveaux bâtimens qu'on y conftruit pour la
réédification prèfque totale de cet Edifice , dont
l'antiquité remonte à la fondation de l'Abbaye
même , c'est- à - dire , à la fin du douzième fiécle;
Son Alteffe Séréniffime fut reçue & haranguée à
l'entrée de l'Eglife par l'Abbé Général de l'Ordrede
Citeaux , qui la conduifit , fuivi de fon Clergé
à la porte du Choeur , où Elle fut reçue & complimentée
par l'Abbeffe à la tête de la Commu
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
auté . La pierre fut bénite par l'Abbé de Cîteaux ,
& le fieur Goupy , Entrepreneur du nouvel Edifice
, eut l'honneur de préfenter au Prince les
inftrumens néceffaires a la pofe. Pendant la cérémonie
on exécuta une très - belle Muſique . Le
fieur Lenoir le Romain , Architecte de l'Abbaye ,
préfenta a Son Altefle Séréniflime le plan & le
modéle du nouveau Bâtiment.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du 8
Septembre 1764.
D Hier · 7 le Comte Staniſlas Poniatowski ,
» Stolnick du Duché de Lithuanie , a été élu .
» & proclamé Roi de Pologne par les Nonces
& Senateurs aflemblés dans le Szoppa on
» Champ d'Election . Cette Election s'eft faite
avec la tranquillité & l'unanimité qu'on pou-
>> voit attendre de la fituation préfente des af
>> faires. L'Evêque de Cracovie s'étoit retiré &
n'a point affifté à cet événement.
Le Sieur Bonvenant Poix a inventé une machine
propre à cribler le bled , qui a la forme
d'un Côpe tronqué , dont la propriété eft de
nettoyer parfaitement le bled & de féparer en
même - temps le bon grain d'avec les pailles ,
l'ivraie , les grains altérés & les charençons ;
l'épreuve en a été faite , en préfence de l'Academie
des Sciences & de la Société Royale d'Agriculture
au Couvent des Chartreux & à
T'Abbaye de S. Nicolas des Champs , & les Commilaires
nommés par l'Académie ont rendy
des témoignages avantageux de la machine.
LOTERIES.
: Le quarante - cinquieme tirage de la Loterie
de l'Hotel - de-Ville s'eft fait , le 25 Septembre
NOVEMBRE. 1764. 173
la manière accoutumée. Le Lot de cinquante
mille livres eft échu au numéro 48146 ; celui
de vingt mille livres au numéro 47174 , &
les deux de dix mille au numéro 42275 &
58104.
Les Octobre , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les numéros fortis de la
roue de fortune , font , 21 , 79 , 7 , 60 , 53 .
MARIAGE.
Touffaint-Alphonfe de Fortia , Marquis de
Pilles , Gouverneur- Viguier de la Ville de Marfeille
, & Lieutenant de Roi de Provence , époufs
le 20 Septembre , dans fon Château de Peyrais ,
Marie Félicité de Jarente , veuve du Marquis de
Felix .
NAISSANCE.
Madame la Marquile d'Efparbès , époufe de
François de Luffan , Marquis d'Efparbès , Colonel
du Régiment de Périgord , eft accouchée
d'une fille a Paris le 19 Octobre 1764.
SERVICE.
L'Académie de S. Luc a fait célébrer en fa
Chapelle le 17 Septembre , un Service Solemnel
pour le repos de l'ame du Comte d'Argenfon
Miniftre d'Etat , & Protecteur de cette Académie
de Peinture. Le Marquis de Paulmy , Protecteur
actuel , a affifté à cette cérémonie.
MORT S.
Jacques le Febvre du Quefnois , Evêque de
Coutances , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Saint Sauveur -le - Vicomte , Ordre de
S. Benoît , Diocèle de Courances , eft morten fon
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
Abbaye , le 9 Septembre , âgé de cinquante- fept
ans .
L'Abbé de Bragelongne , ancien Doyen &
Grand- Vicaire de Beauvais , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Longuai , Ordre de
Citeaux , Diocèle de Langres , eft mort en cette
Ville le 23 âgé de foixante- quatre ans. 7
Le fieur de Bertet , Marquis de la Clue , &
Lieutenant- Général des Armées Navales , elt
mort à Paily le 3 Octobre , âgé de foixante-huit
ans.
Le fieur de la Broue de Vareille , Maréchal de
Camp, Lieutenant des Gardes du Corps & Commandant
de la Compagnie de Luxembourg , eft
mort le premier Octobre , âgé de cinquante- fix
ans.
Jean - Philippe Rameau , Compofiteur de la
Mulique du Cabinet du Roi , dont le nom & les
Ouvrages feront une époque dans l'Hiftoire de la
Mufique , eft mort ici le 12 Septembre dans la
quatre-vingt- deuxième année de fon âge.
་
DESCRIPTION de la Cérémonie de l'Élection du
Roi DE POLOGNE.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warfovie , le 8
Septembre 1764.
Voici quelques détails fur ce qui s'eft paffé à
l'occafion de l'Election du Roi.
Le 6 à huit heures du matin , les Nobles de
onze Palatinats , arrivés viritim pour la Diete
d'Election , défilerent par divifion pour le rendre
au Szoppa , ainfi que les Députés des autres Pala
NOVEMBRE . 1764 , 175
1
tinats ils étoient précédés de leur Chambellan
ou l'ancien des Nonces , ayant en main la Butawa
* , & monté fur un cheval harnaché à la
Turque , de même que les autres Officiers des
Palatinats , Territoires & Districts , qui portoient
l'Enfeigne de chacune des Divifions . Chaque Divifion
étoit fuivie d'un grand nombre de Seigneurs
attachés à fon parti. Les Palatins de Ruffie
, d'Inowroclaw & de Poldachie , le Grand Veneur
de la Couronne , le Prince Lubomirski ,
Général de l'Avant- Garde & plufieurs autres Seigneurs
précédoient à cheval leurs Palatinats
aflemblés viritim , ou les Nonces , du nombre
defquels ils étoient ; les Nonces du Palatinat de
Mazovie , du Territoire de Czerki & des autres
qui font compris dans ce Palatinat , étoient tous
au nombre de quatre-vingt , vêtus d'écarlate. Le
Primat qui , fuivant les Loix , auroit dû monter
à cheval pour recueillir les voix de chaque Palatinat
étoit , à cauſe de ſon âge avancé , dans une
efpéce de palanquin Chinois de la plus grande
magnificence , traîné par quatre chevaux dont les
harnois étoient de velours verd . A peine eut - il
adreflé la parole aux Nonces , qui étoient à un
bout du Champ d'Election , que ceux qui étoient
placés a l'autre bout crierent à haute voix : Nous
voulons le Grand Panetier de Lithuanie . Quatre
Palatinats , & entr'autres ceux de Podolie & de
Kiovie , furent lents à répondre. Le Palatin de
Kiovie , interrogé fur celui qu'il defiroit pour
Roi , répondit , celui que les autres veulent. Ce
n'eft pas affez, reprit le Primat , ilfaut le nommer
* Bâton femblable à celui que porte le Grand-
Général,
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
à haute voix. Le Palatin dit alors , le Grand Panetier
de Lithuanie. Le Palatin de Podolie & les
deux autres le déterminerent auffi à crier a haute
voix , le Grand Panetier de Lithuanie. Enfuite les
Sénateurs , les Miniftres & les Nonces des Palatinats
, Territoires & Diſtricts , ainſi que la Nobleffe
, rentrerent dans la Ville & dans leurs
Camps , où ils reſterent juſqu'au lendemain .
Hier , toute la Nobleffe fe rendit au Szoppa
vers les deux heures après - midi , dans le même
ordre que la veille, fi ce n'eſt que plufieurs des premers
Officiers de chaque Palatinat n'avoient pas
leurs cafques , & qu'un grand nombre de Chefs &
de Nonces arriverent en carroffe , ainfi que le
Prince Palatin de Ruffie. Celui - ci , en entrant dans
le Szoppa , falua d'abord le Primat , les Sénateurs
& les Nonces , leur recommanda le nouveau Roi
& adreffa la parole à plufieurs Gentilshommes
qu'il embraſſa enfuite. Une heure après & au
fecond coup de canon le Comte Poniatowski
fur proclamé. On députa auffi -tôt à la Ville le
jeune Comte Wielopolski , fils du Grand- Ecuyer
de la Couronne , pour annoncer au Comte Poniatowski
fon Election , & le féliciter de la pare
de la République. Le Grand Chambellan de la
Couronne fe rendit enfuite chez le nouveau Roi
pour lui faire fa cour,& il fut fuivi peu de temps
après de tous les Seigneurs. La Nobleffe voulut à
fon tour le ranger devant le Palais ; mais y ayant
été prévenue par les Nonces & par la Nobleffe du
Territoire de Warfovie qui avoit à fa tête le Nonce
Szydłowski , elle fut obligée de fe placer au
Fauxbourg de Cracovie. Alors le nouveau Roi fe
préfenta a une fenêtre , & l'on entendit crier de
toutes parts : Vivat Stanislaus - Auguſtus : il fälua
NOVEMBRE. 1764. 177
tes Nonces du Palatinat de Warfovie , & l'Egfeigne
de ce Palatinat lui fit les honneurs d'afage .
A quatre heures , le Primat arriva avec- les autres
Sénateurs & les Miniftres : il offrit fon carroffe
au nouveau Roi pour le conduire à la Collégiale ; -
mais Sa Majefté jugea à propos de s'y rendre à
cheval précédée par le Primat & par les Sénateurs
& Miniftres qui étoient dans leurs carroffes ,
& accompagnée par les autres qui étoient à che
val & vêtus d'écarlate , ainfi que le Roi . Le Comte
Wielopolski , Grand- Ecuyer , le Comte Potocki ,
Grand Général d'Artillerie de Lithuanie , le Prince
Adam Czatoriski , le Général Poniatowski , le
fieur Poniatowski , Grand Chambellan de la Cou
ronne , & plufieurs autres Nobles entouroient Sa
Majefté. Le concours du Peuple & le nombre des
carroffes étoient fi confidérables , que le Roi n'arriva
qu'après une heure de marche à la Collégiale
où l'on entonna le Te Deum , pendant lequel il fe
fit une décharge de cent coups de canon . Après
cette cérémonie , Sa Majesté fut conduite au Château
, où Elle foupa à une Table de fix couverts.
Aujourd'hui il y a grand gala , & les Seigneurs ,
ainfi que l'Ambaffadeur de Prufſe , ſe ſont rendus
de bonne heure au Château. Demain , le
Prince Repnin donnera un bal à Ujaldow:
On a joui d'une fûreté entière , tant dans la
Ville qu'au Champ d'Election , où les Dames mê
mes ont eu la liberté de fe promener.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warfovie , le 15
Septembre 1764.
Le Roi n'a pas prêté ferment fur les Pacta Con
venta immédiatement après la proclamation ,
H.v.
178 MERCURE DE FRANCE.
"
comme il eft d'ufage , parce que le 7 le Primat
avoit affuré les Etats aflemblés qu'on ne remettroit
à Sa Majefté le Diplome de fon Election ,
qu'après qu'i auroit été muni des Sceaux de tous
les Sénateurs , des Miniftres & de deux Nonces
de chaque Palatinat & Diſtrict , & confirmé par le
feing des Députés nommés à cet effet , ce qui a
été exécuté dans l'intervalle du 7 au 11 de ce
mois. En conféquence , le Roi ne fe rendit qu'avant-
hier à l'Eglife Collégiale pour prêter le ferment
Sa Majesté étoit précédée des Maréchaux
& accompagnée du Primat , de plufieurs Magnats
& d'un grand nombre d'Officiers de la Cour. Le
Roi fut reçu à l'Eglife avec les cérémonies accoutumées
: il s'affit fous un dais près du grand Autel
vis-à-vis duquel on avoit placé une table couverte
d'un tapis de velours , & fur laquelle étoient ,
entre deux cierges allumés , un Crucifix & la
Bible. Après quelques Prières , entonnées par
l'Evêque de Kiovie & chantées en musique , le
-Primat & le Maréchal de la Diete s'approcherent
de la table , fuivis du Secrétaire de l'Interrégne ,
portant le Diplome d'Election , qui étoit relié
magnifiquement & auquel étoient ſuſpendus
dans des caffettes d'argent les Sceaux de plufieurs
Grands & de deux Nonces de chaque Palatinat.
Alors le Roi quitta fon dais & alla préſenter au
Primat les Pacta Conventa lignés de fa main : il
fe mit à genoux , & jura de les obferver exactement
, la main polée fur les faints Evangiles.
Après cette cérémonie , Sa Majeſté ſe releva , &
le Primat le félicita de nouveau fur fon avénement
au Trône , la fupplia de fe reffouvenir de
fon ferment l'afura de la fidélité de la Nation ,
& lui annonça qu'on alloit lui remettre le Di
plome de fon Election . Le Maréchal de la Diete
NOVEMBRE . 1764. 179
félicita également Sa Majefté , à qui il remit le
Diplome qu'il avoit pris des mains du Secrétaire
de l'Interregne. Le Roi l'ayant reçu , adresa au
Primat & au Maréchal de la Diete , ainſi qu'à
toute la Nation , un Difcours à la fin duquel Sa
Majefté s'attendrit au point de verfer des larmes
qui firent couler celles de toute l'affemblée. Enfuite
le Roi fe tourna du côté de l'Autel & pria
Dieu de répandre fes bénédictions fur fon Régne.
Après cette Prière , l'Eglife retentit de mille cris
d'allégreffe , mêlés au fon des trompettes & des
tymballes. Pendant ce temps- là Sa Majeſté repric
place fous le dais & affifta au Service Divin , qui
fur célébré pontificalement par l'Evêque de Kiovie
après quoi Elle retourna à ſon Palais , où
Elle reçut de nouveaux complimens de félicitation.
1
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT à l'Aticle des Spectacles...
Comédie Italienne.
M. RENAUD , dont nous avors
déja parlé dans le Mercure précédent ,
a continué fes débuts par le rôle de
Lucas dans les Aveux indifcrets , & a
repris quelques-uns des mêmes qu'il
avoit joués d'abord. La timidité fi naturelle
à un Débutant avoit paru nuire
à l'action de fon jeu qu'il a développé
depuis , & l'on peut dire , qu'il a juftifié
les encouragemens que l'on lui a
donnés. Il y a tout lieu d'efpérer qu'il
deviendra un Sujet très - utile pour ce
Spectacle.
Le 24 Octobre , on a donné la première
repréſentation d'Ulyffe dans l'Ifie
de Circe , Ballet férieux Héroï Pantomime
, de la compofition de M. Pitrot ,
dans lequel lui & fon Epoufe ( ci-devant
connue à ce même Spectacle & à l'Opéra
fous le nom de Mlle Rey ) ont
danfé les principales Entrées.
, La magnificence de ce Ballet la
beauté des fituations , les grâces & les
NOVEMBRE . 1764. 181
variétés du deffein , l'enſemble de l'éxé
cution , tout a répondu à la célébrité
que M. Pitrot s'eft acquife dans tous
les Pays de l'Europe où il a fait admirer
fes talens .
Le Public attendoit avec impatience
le moment de le revoir paroître fur un
Théâtre où il avoit laiffé un vuide trop
fenfible pour n'être point regretté . Les
applaudiffemens continuels qu'il a reçus
l'ont affure du nouveau plaifir qu'il a
fait , furtout dans le belle Chacone
de M. le Berton, dans laquelle M.Veftris
s'étoit diftingué d'une façon fi brillante
à l'Opéra. La comparaifon n'a point
nui à M. Pitrot ; c'eſt affez faire fon
éloge.
La légéreté , la précifion & les grâces
réunies dans la Danfe de Mde Pitrot ,
lui ont mérité des fuffrages unanimes.
Elle étoit déja reconnue pour une des
premières Danfeufes dans le genre brillant
; on a remarqué avec la plus vive
fatisfaction combien les leçons d'un
grand Maître ont fervi en elle à l'entière
perfection d'un Art où elle a fi
peu de rivales . Nous ne devons pas
oublier non plus de donner aux talens
naiffans de Mlles Louife & Mion Rey
182 MERCURE DE FRANCE.
fes Niéces , les juftes éloges qu'elles
méritent. Elles prouvent l'une & l'autre
que les grâces font héréditaires dans
leur Famille.
Nous donnons ici le Programme de
ce Ballet avec l'Epître au Public tels
que M. Pitrot les a donnés lui -même,
AU PUBLIC.
MESSIEURS ,
Vous êtes les Juges & les Protecteurs
des Talens : vous les voyez naître ;
vous les encouragez ; vous les éclairez
& ils fe forment pour vous plaire . Vous
feuls avez des droits fur leurs hommages,
& c'eft à vous que j'adreffe les miens.
Vous avez daigné m'accueillir , lorfque
fur la fin de l'année 1758 , j'ai préfenté
à vos yeux les Baliets héroïques
de Télémaque dans l'Ile de Calypfo ;
du Sultan généreux ; de la Difpute des
Faunes & des Bergers , pour les Amadryades
, & c. Et je viens aujourd'hui
foumettre à vos lumières celui d'Ulyſſe
dans l'Ile de Circé . Ce genre de Ballets,
en action & en expreflion , longtemps
NOVEMBRE . 1764. 183
inconnu dans la Capitale , demande ,
vous le fçavez , une expofition , une
intrigue , des fituations , un dénouement
j'ai fait tous mes efforts pour
réunir ces quatre parties effentielles ; &
les fuffrages que vous m'avez accordés ,
m'ont fait croire que j'avois rempli
du moins à quelques égards , l'idée que
vous aviez conçue de mes Poëmes ; je
fens combien ils font loin encore de la
perfection mais ma docilité à fuivre
vos confeils toujours fages & refléchis ,
à me conformer à votre goût toujours
fùr , y aura bientôt corrigé ce que vous
y trouverez de défectueux . Cependant
plus j'apporterai de foin à la compofition
de ces Poëmes , & plus l'éxécution
en deviendra difficile . Il faut de
l'âme , du fentiment , de la pratique ,
pour en faifir & en rendre les nuances &
les fineffes; en un mot, il faut des Acteurs.
De quelle indulgence , MESSIEUR s, ne
vont donc pas avoir befoin des Danfeurs
& des Danfeufes , qui , accoutumés à
figurer dans de petits divertiffemens , ne
connoiffent point encore cette expreffion
néceffaire dans les Ballets que
je vais donner. Ces Danfeurs & ces
Danfeufes , animés du zéle le plus ardent
, ont recours à vos bontés : vous
184 MERCURE DE FRANCE .
ne les refufez jamais à ceux qui ont
envie de réuífir ; & je les follicite pour
eux , & furtout pour moi , que des affaires
& quelques accidens ont obligé
de négliger un talent , que l'on n'entretient
& que l'on n'augmente que par
un exercice continuel. J'ofe me flatter
des plus grands fuccès, MESSIEURS ,
fi un travail affidu , fi un dévouement
entier à vos moindres volontés , fi le
defir enfin que j'ai de vous amufer &
de vous intéreffer , fuffifent pour les
mériter.
ACTEURS DU BALLET.
ULYSSE , Roi d'Itaque. M. Pitrot , l'aîné .
CIRCÉ , Fille du Soleil &
Fameule Magicienne. Mde Pitrot:
CHEFS DES MATE LOTS .
MM. Berquelaure , Reflier , Grenier , Giguet
Salpetier , Bataille.
GUERRIERS DE LA SUITE D'ULYSSE
MM: Leclerc , Claufe , Guiller , Auger , Ben
tinazzi , Desombrages , Beaupré , Dorignis
NYMPHES COMPAGNES DE CIRCE
Mlles Riviere , Carlin.
NOVEMBRE . 1764. 185
AUTRES NYMPHE S.
Miles Louife Rey , Mion Rey , Dumalg ,
Dubuiffon , Lefevre , Colombe , Dauviliers, Marlet,
Verdot , Desjardins , Galodier , Marquife.
PETITS AMOURS , JEUX FT PLAISIRS.
MM. Alix.
Simonnet.
Beaulieu
Romain.
Mlles Le Roi.
Audinot:
Dervieux.
Adelaide.
Plufieurs Compafes en Guerriers & Matelots
de la fuite d'Ulyffe , dont une partie eft tranf--
formée en Bêtes feroces par le pouvoir de Circé .
Première Décoration du Ballet.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
U
ARGUMENT.
LYSSE , Roi d'Ithaque , fut un
de ceux qui contribuerent le plus à la
deftruction de la fameuſe Ville de Troye.
Peu de temps après cette deftruction ,
il remonta fur fes Vaiffeaux pour retourner
dans fa Patrie ; mais la Divinité
, qui lui étoit contraire , fit fufciter
des vents & des tempêtes qui l'obligerent
de relâcher dans une Ifle habitée par
Circé , fameufe Enchanterelle.
C'eft ici que commence l'action repréfentée
par le Ballet.
-
Avant d'aborder fur le rivage , Ulyſſe
envoye quelques uns de fes Compagnons
pour reconnoître l'ifle . Ces Guerriers
rencontrent Circé; lui découvrent
qui ils font , & lui apprennent que le
grand Ulyffe , Roi d'Ithaque , eft avec
NOVEMBRE 1764. 187
eux elle témoigne beaucoup de plaifir
à les voir , & leur offre toute forte
de rafraîchiffemens. Ils les acceptent :
& auffi - tôt qu'ils ont bû certain breuvrage
qu'elle leur fait donner, ils fe trouvent
transformés , les uns en Statues ,
& d'autres en Bêtes féroces , comme
Lions , Tigres , Ours , Loups & Sangliers
. Ulyfe ne les voyant point revenir
, fait mettre une Chaloupe en
Mer pour les venir chercher ; mais auffitôt
qu'il y entre , cette Chaloupe eſt
changée en un Char tiré par des Chevaux
marins. La Mer à l'inftant fe couvre
de Tritons & de Néréïdes qui compofent
un Concert avec des Conques Marines.
Circé reçoit Ulyffe avec de grandes
démonftrations de joie , tandis que fes
Nymphes s'empreffent autour des Chefs
des Matelots. Dans le moment qu'ils
font arrivés , la Mer & les Rivages fe
changent en un lieu de délices , où
l'on voit un Palais & des Jardins magnifiques.
Ulyffe eft étonné de ces enchantemens
; mais comme il a vû que
cela s'eft fait par un feul coup de baguette
, il commence à croire qu'il eft
chez une Magicienne : furpris de plus
en plus de n'appercevoir qu'une partie
de fes Compagnons , il foupçonne qu'ils
188 MERCURE DE FRANCE.
font métamorphofés ; & que fi cela eft ,
il ne pourra les délivrer que par rufes
Pour en fçavoir la vérité , il feint d'être
amoureux de Circé , & ordonne aux
Matelots de fa fuite de former , avec
les Nymphes du lieu , des danfes &
des Jeux pour la divertir. Circé , qui
a fenti la plus vive paffion pour Ulyffe
dans le premier moment qu'elle l'a
vù , cherche les moyens de fe l'atracher
pour toujours. Elle fuppofe avoir
quelques ordres à donner dans fon
Palais & fe fait fuivre par fes Nymphes
& par les Matelots de la Suite du
Roi : prétexte dont elle fe fert pour
aller compofer un breuvage qui foit
capable de l'arrêter auprès d'elle autant
de temps qu'elle le defirera.
Ulyje le voyant feul , profite de ce
moment pour chercher les Guerriers
qu'il avoit envoyés à la découverte de
l'Ifle ; & s'approchant , par hazard
de quelques Statues , il entend des fons
mal articulés , qui lui font comprendre
que fes fidéles Ithaciens ont été ainfi
métamorphofés. Un inftant après , il
voit venir à lui des Bêtes féroces , qui'
au lieu de l'effrayer femblent lui faire
des careffes il reconnoît aifément que'
ce font encore là quelques - uns de fes
:
NOVEMBRE . 1764. 189
Compagnons , ce qui le met au défeſpoir
; mais la réflexion lui revient ;
& il fonge à employer quelque rufe
pour les délivrer , & fe fauver lui-même
des périls dont il eft menacé. Circé revient
bientôt accompagnée des mêmes
Pefonnes avec qui elle s'étoit rétirée
dans fon Palais ; & voyant à Ulyffe un
air chagrin , elle l'attribue au féjour
que la tempête le force de faire dans
fon Ifle , lui propofe de prendre du
repos , dont elle croit qu'il doit avoir
befoin , lui offre des rafraîchiffemens ,
parmi lesquels eft le breuvage qu'elle
lui a préparé. Mais Ulyffe , qui fe défie
de tout , fçait éviter de le prendre , &
feint fi bien , qu'elle le croit auffi amou
reux qu'elle le defire : elle fait auffitot
paroître une troupe de petits Amours
qui , avec des guirlandes de fleurs forment
des danfes charmantes , pendant
lefquelles Ulyffe a Padreffe d'obtenir de
Circé la baguette magique, dont il fe fert
bientôt pour faire ceffer fes enchantemens,
& rendre la première forme à fes
Compagnons : le Palais, les Jardins, tout
s'évanouit en un clin d'oeil ; l'on voit
à leur place reparoître la Mér couverte
des vaiffeaux d'Ulyſſe , dans lefquels il
court s'embarquer. Ses Guerriers brûlants
de fe venger des enchantemens
190 MERCURE DE FRANCE .
, &
de la Magicienne , emménent fes Nymphes
avec eux : Circé veut s'y oppofer
& eft arrêtée par un coup de baguette.
La flotte fe met en mouvement
on la perd bientôt de vue. Circé ainfi
abandonnée , fe livre à fon défefpoir :
elle décrit quelques fignes magiques ,
à la fin defquels paroît un Char traîné
par des Dragons aîlés qui vomiffent
feu & flamme. Le Ciel s'obscurcit ; les
éclairs brillent ; le tonnèrre gronde ; au
milieu de ce fracas épouvantable , Circé
monte avec précipitation fur fon Char
fend les airs , & vole à la fuite de fon
Amant.
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure , fur feu M. LE CLAIR
premier Symphoniſte du ROI.
MONSIE ONSIEUR
Si c'eſt un tribut dû à la mémoire des
hommes célébres que les éloges que
la reconnoiffance de leurs Concitoyens
confacre après leur mort en leur honneur
dans les faftes des beaux- Arts ; il
me femble auffi qu'ils font une confolation
touchante pour ceux qui les ont
NOVEMBRE. 1764. 191
connus plus particuliérement ; j'avois
avec les bons Citoyens , verfé des larmes
à ce Service funébre fi bien exécuté
par l'Académie Royale de Mufique ,
pour ce génie profond qui a changé en
Science la Méchanique de fon art ; je ne
penfois point que j'aurois fitôt à regretter
un homme auffi fçavant(M. Leclair) que
l'affaffinat le plus tragique , nous a enlevé
la nuit du 22 au 23 du préſent mois
d'Octobre.
Il étoit né à Lyon , le 16 Mai 1697 ,
du mariage d'Antoine Leclair , Muficien
de Sa Majefté Louis XIV , & de Benoîte
Ferriere. Jean-Marie Leclair , celui
que nous regrettons , fut dans fa
jeuneffe attaché à M. Bonnier père , &
à fon fils M. Bonnier de Lamofſſon , Tréforier
des Etats de Languedoc. Bientôt
il eut la place de premier Symphoniſte
de Sa Majesté Louis XV. Il fut même
honoré des bontés d'un Monarque , Père
de fes Peuples & des beaux Arts. Un
Brevet expédié au fieur Leclair du 5
Avril 173 , figné par le Duc de Gévres ,
lui affura un honneur qui étoit autant
une juftice qu'une récompenfe.
L'envie de voyager le fit paffer en Hollande
, il y fut comblé des bienfaits de
S. A. Madame la Princeffe d'Orange ,
192 MERCURE DE FRANCE.
& revint à Paris jouir en paix de fa réputation
& de l'eftime des gens de bien.
Il ne faifoit plus d'Ecoliers , & n'étoit
plus qu'Amateur , quand M. le Duc
de Gramont crut rendre fervice au Public
en faifant une douce violence à cette
inaction qui enfeveliffoit des talens aufli
fupérieurs.
Ce Seigneur le penfionna , & cet art
heureux de conduire à ne vouloir que
leurs volontés , dont les Grands font
un ufage fi glorieux , quand le goût des
Arts le confacre ; cet Art enchanteur
rendit à Leclair tout fon amour pour
le travail.
Il avoit compofé dans fa jeuneffe quatre
Livres de Sonates à violon feul , deux
Livres de Duo deux divertiffemens
fous le titre de Récréations , deux Livres
de Trio , deux Livres de Concerto
& l'Opéra de Scilla & Glaucus , dont la
partie harmonique ne le céde en rien aux
plus beaux morceaux de Rameau. A l'âge
de foixante ans , toute la vigueur de fon
génie fembla prendre de nouvelles forces
pour répondre aux bontés d'un Seigneur
dont il avoit été le maître.
Il avoit compofé pour lui l'Acte d'Apollon
& Climene , dont les paroles font
de M. le Marquis de Senneterre , exécuté
aux
NOVEMBRE . 1764. 193
aux charmantes Fêtes de Puttau. Depuis
, il a fait un divertiffement pour
la Provençale; deux Ariettes fupérieures ,
l'une pour la Gouvernante , l'autre pour
le Tuteur , dont le rôle n'avoit rien de
brillant à chanter.
•
Rameau avoit pris du Ballet des Arts ,
dont les paroles font de M. de la Mothe,
& la Mufique de M. de la Barre
l'Acte de Pigmalion , qu'il a refait entièrement.
M. le Duc de Gramont fuivit
la même idée pour les quatre autres
Actes : il fit travailler le Clair & Naudé ,
cet homme fi connu par fon goût fupérieur
pour le chant . Le premier fe
chargea de l'harmonie , & le fecond
de la mélodie. Ainfi les quatre Actes
font entièrement retravaillés , & furtout
celui de la Peinture , où le goût & le
génie femblent avoir épuifé leurs connoiffances.
Ces deux hommes ainfi réunis par
une concorde fi rare parmi les perfonnes
d'un même Art , ont travaillé encore
le Ballet des Saifons , Paroles de
Pic , Mufique de Lulli & de Colaſſe ,
& la Tragédie d'Arion de l'Abbé Pellegrin
,dont la Mufique eft de M. Matho .
Le Clair travailloit à cette Tragédie
quand il eft mort. Il ne manquoit our F
I
194 MERCURE DE FRANCE.
rendre l'Ouvrage parfait , que quelques
airs de violon ,
M. le Duc de Gramont, toujours attentif
à confacrer à la postérité la mémoire des
hommes de génie , avoit fait une collection
des plus beaux morceaux de
Mufique d'un homme étonnant , mort
chez lui à l'âge de trente ans. Il fe
nommoit Martin & avoit étéVioloncéle
à l'Opéra . M. le Duc de Gramonile l'étoit
attahé par fes bienfaits , & a de lui des
Ouvrages de la première beauté. C'eſt
en réuniffant le génie de ces trois Compofiteurs
qu'il eft parvenu à mettre en
ordre tant d'Ouvrages différens , dont
il pourra faire préfent au Public , s'il
paroît les defirer , & les recevoir comme
des monumens de ce que peut l'union
des talens confacrée par l'amitié .
Le Clair étoit fait pour la connoître
& la rendre aimable . Il avoit dans les
moeurs cette noble fimplicité , caractère
diftin&tif du génie. Il étoit férieux
& penfeur , n'aimoit point le grand
monde. Il n'avoit ni cette modeftie intéreffée
qui mandie des éloges , ni
cet orgueil qui en rend indigne. Il étoit
affez grand Homme pour ofer dire
qu'il étoit content de fes Ouvrages ,
& pour les retoucher s'il croyait qu'un
NOVEMBRE . 1764. 195
meilleur avis lui eut découvert des beautés
qu'il n'avoit point faifies.
L'Europe entière connoît fes Sonates;
& fi la France a des Gavinies & des
Capron , ce font fes Ouvrages qui les
ont formés. Il débrouilla le premier
l'art du violon ; il en décompofa les
difficultés & les beautés. Il manqua un
le Clair à Lulli ; il eft créateur de cette
éxécution brillante qui diftingue nos
Orchestres , & Rameau lui doit autant
qu'à fon propre génie,
La furveille de fa mort il apporta à M.
le Duc de Gramont un morceau de Mufique
plein de feu & d'enthouſiaſme.
il falloit le voir, à foixante-ſept ans , éxécuter
avec une vigueur étonnante , communiquer
à un Orcheſtre tout fon
feu , & fi près du jour fatal , goûter
le plaifir d'être admiré lavec cette joie modefte
& pure qui conviendroit fi bien
à un jeune homme qu'on loueroit pour
la première fois .
Il femble que l'amitié ait des préffentimens.
Celle de M. leDuc de Gramont pour
le Clair , je me fers de fes expreffions ,
en eut d'affreux . Il lui offrit mille fois
un logement chez lui , & l'avoit déterminé
à l'accepter quand il fut affaffiné,
Il eſt fans doute des monftres qui ne font
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ni de leurs pays , ni de leur fiécle. Que
d'êtres n'ont de l'homme que la figure
humaine !
Perfuadé , Monfieur , que les talens
de l'efprit font peu de chofe fans les
fentimens de l'âme , ma première étude
a toujours été de jouir des affections
de la mienne. J'ai connu le Clair , j'ai
pu l'admirer & l'eftimer. Je vous écris
l'âme encore faifie de l'affreux récit
de fa mort. S'il eft impoffible de confacrer
à tous les grands Hommes des
monumens en marbre , & d'y graver
des vers à leur honneur , en voici que
j'ai trouvé gravés pour lui dans mon
coeur & que le Public au moins daignera
peut-être agréer,
Le premier des François , le Clair, à fon génie
Sçut l'art d'affervir fon archet.
Du grand Rameau rival par l'harmonie
Il eft mâle , élégant , tendre & toujours parfait.
Lui feul méritoit bien de rendre les Ouvrages;
Lamitié careffa ſes moeurs :
Il fut eftimé par les Sages ,
Admiré par les Connoiffeurs.
J'ai l'honneur d'être &c,
Le 26 Octobre 1764.
DE ROZOI
NOVEMBRE. 1764. 197
SUPPLÉMENT à l'Art . des Sciences
MÉDECINE.
Gouttes fciatiques & Rhumatifmes.
AUTANT UTANT le traitement de la Goutte
éffrayoit ceux qui en font affligés , &
trouvoit des contradicteurs , autant les
fuccès répétés depuis dix années d'une
pratique auffi douce que fimple & méthodique,
portent le calme & la confiance
dans les efprits prévenus. Les maux des
Goutteux ne fe bornoient pas à la feule
violence des tourmens & des révolutions
les plus funeffes ; le plus cruel de tous
étoit le défaut d'aucune efpéce de foulagement
. Je dois leur mettre fous les
yeux ce que l'expérience m'a appris
en leur faveur.
La Poudre balfantique infufée dans de
l'eau , en forme de thé , ou dans une
eau de veau conformément au tempé
rament de chacun , calme les accès les
plus vifs , & agit uniquement par les
urines & par une tranfpiration un peu
augmentée fans fueur ; les fuccès plus
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
,
ou moins prompts dépendent de l'ad
miniftration propre à chacun. Ce réméde
empêche que les nodofités fe
forment & s'oppofe aux révolutions
fuivant l'attention qu'on apporte dans
fon ufage. Le Baume végétal , par fes
qualités propres à l'eftomach , rend les
digeftions parfaites forme un fang
bien travaillé & donne du reffort ; c'eſt
par ce moyen qu'il éloigne les accès ;
fon action n'échauffe point , & il eſt
parfait anti - fcorbutique. Ceux qui ne
peuvent fe gêner fur rien pendant qu'ils
en font ufage , ou qui ont des complications
qu'ils ne déclarent point
font dans le cas d'en recevoir peu d'effets.
Le fruit que j'ai tiré de ma pratique
, eft une connoiffance particulière
des effets des différens remédes employés
en Europe ; leur danger , leur
inutilité , ou leurs vrais moyens , ce qui
forme l'objet le plus intéreffant par les
funeftes accidens qui en résultent. Je
me flatte par mes foins continués de
rendre de jour en jour le traitement
de la Goutte auffi familier que celui
des fiévres intermittentes ; c'est -à - dire ,
d'affurer les moyens calmans dans tous
les cas , & ceux d'éloigner les accès ; ·
c'est tout ce que l'on peut propo fer
NOVEMBRE. 1764. 199
il faut être précis & net fur fon état
en me confultant. Je ne reçois que les
Lettres affranchies. Je loge rue du Gros
Chenet , Quartier Montmartre , à Paris.
C. DE MONGERBET , Médecin du
Roi & Ordinaire de fes Bâtimens .
A VIS DIVER S.
On a établi depuis peu dans cette Capitale ,
par privilége exclufif , un Bureau Général d'Indication
, d'Avis , d'Adreffe & de Rencontre.
Cet Etabliſſement , confacré à l'utilité publique,
a pour but d'indiquer par voies d'adreffe , tous
les objets à vendre ou à louer tant à Paris qu'en
Provinces , comme Terres , Maiſons , Domaines ,
Rentes , Charges , Fonds de Commerce , Meubles
, Bijoux , &c. Meubles ou Appartemens
meublés ou non-meublés ; en forte que les perfonnes
tant de Paris que des Provinces qui ont
quelques objets à vendre , à louer ou à acheter ,
peuvent en adreffer à ce Bureau une note circonftancice
, franche de port , en payant feulement
pour tous frais ; fçavoir , pour les objets à
vendre , une livre ; quatre fols, pour ceux du prix
jufqu'à 1000 liv . 3 liv. pour ceux juſqu'à 10000
liv. & 6 liv. pour ceux de 10 , 15 , 20000 liv . &
au-deffus. A l'égard de ceux à louer , les enregiftremens
font de fix fols pour le loyer jufqu'à
300 liv . de douze fols jufqu'à 1000 liv . & de
vingt-quatre fols jufqu'à 3000 liv. & de trois liv.
pour ceux de 3000 liv . & au- deffus. L'on paye le
double de ce prix pour le renfeignement , & lorfque
les perfonnes ne s'accommodent pas de l'ob-
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
et dont on a délivré lé renfeignement , on leur
en donne d'autres gratis , jnfqu'a ce qu'elles foient
fatisfaites.
Ce Bureau préfente enfin au Public un avantage
fupérieur à toutes les voies dont on s'eft fervi
jufqu'à préfent , foit pour vendre , foit pour rencontrer
l'objet que l'on a envie de fe procurer :
1 ° , par la réunion générale de toutes les chofes
qui fe trouvoient auparavant difperfées , & qui
échappoient à ceux qui en faifoient la recherche :
2 ° , parce que les objets que l'on y fait enregif
trer ne font fupprimés du Tableau qui leur eft
propre , qu'après que l'on en a difpofé.
Les Etrangers qui defireront auſſi trouver à
leur arrivée à Paris un appartement prêt à occuper
, pourront écrire directement à ce Bureau ,
qui fe chargera de leur en procurer , enjoignant.
feulement a leur Lettre un Mandat payable à
Paris , au moins pour le montant du premier
mois .
On peut aufli s'y adreffer pour les Extraits de
Baptême , Mariages , Sépultures , & c. & pour
toutes autres recherches & expéditions .
Ce Bureau , pour ne négliger aucun des objets
utiles à la Société , enregistre auffi les diverſes
Penfions Collégiales , Conventuelles & Bourgeoifes
, tant de Paris que des Provinces , moyennant
un abonnement de 3 liv . par année ſealement , &
à la faveur du Tableau détaillé que l'on y aura
fait inférer des prix , nourritures , foins & éducations
qu'on y reçoit , le Particulier ou le Père
de Famille feront moins embarraffés dans le
choix que leur fortune ou les circonstances exigeront.
On a encore réuni un nouvel objet à ce Bureau
qui intérefle particulièrement les Etrangers qui
NOVEMBRE. 1764. 20-
venant à Paris , n'ayant pas de domicile abfoluz
ment fixe & permanent , font fouvent expofes
perdre les Letrres ou effets qui leur font adref
fés , foit par les fréquens changemens de demeu
re , ou par la négligence de ceux chez qui l'on
pourroit le les faire adreffer , foit enfin pour év
ter les incommodités qui peuvent réfulter de la
curiofité , fouvent même de l'indifcrétion de ceux
entre les mains de qui pourroient tomber ces
Lettres. Or ce Bureau préfente un moyen facile
de prévenir ces fortes de défagrémens , par la
railon qu'on peut s'y faire adreffer directement
ces Lettres comme à un domicile qui devient
commun à tous Etrangers & Citoyens ; & que par
l'ordre qu'on y tient, elles font exactement remifes
à la volonté des Commettans , ce qui s'entend
pareillement de toutes les Villes où l'on fe
propofe d'établir de femblables Bureaux .
Il eft effentiel d'obferver qu'on ne fe charge de
la réception defdites Lettres , qu'autant que le
port en eft acquitté , ou que l'on auroit pris avec
le Bureau des arrangemens particuliers & relatifs
à cet objet , en payant deux fols pour la remife de
chacune defdites Lettres.
N. B. Ceux qui defireront former un pareil Etabliffement
dans les principales Villes du Royaume
s'adrefferont , pour en traiter , au Bureau Général ,
rue S. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre.
Quoique ce que nous venons d'annoncer ne
foit qu'un extrait fort abrégé de l'utilité de cet
établiſſement , nous pensons qu'il eft fuffisamment
étendu pour que chacun juge en particulier de
l'avantage qu'il peut y trouver.
Les Négocians , les Marchands ou Artiftes ,
&c , qui étant difpofés à augmenter leur Commerce
ou a quitter leur Etat , & qui n'attendent fouvent
Iy
>
202 MERCURE DE FRANCE:
que l'occafion favorable de céder leur fond , ou
enfin les Charges ou Priviléges auxquels ils font
attachés, & ceux qui n'attendent également qu'une
femblable rencontre pour former leur Etabliffement
, envifageront aifément la facilité que leur
préfente à cet égard ce nouveau Bureau. En effet
tous ceux qui font dans l'un & dans l'autre cas
pouvant ufer de la voie qui leur eft ouverte , il est
évident qu'ils feront plus à portée qu'auparavant
de remplir réciproquement leurs vues.
On conçoit qu'il en peut être la même choſe à
l'égard des perfonnes qui defirent fe procurer un
Secrétaire , un Intendant , un Régiffeur , &c , &
de celles qui defirent fe placer en cette qualité.
Nous remarquons auffi qu'il ne feroit pas
moins intéreſſant aux Négocians, aux Marchands,
foit en gros , foit en détail , & à bien d'autres
Particuliers , de faire mettre leurs adreffes audit
Bureau chaque fois qu'ils changent de demeure
, parce que quelques circonftances les obligent
à quitter un quartier où ils auront acquis une
réputation avantageufe , les perfonnes qui leur
feront attachées auront par-là un moyen fûr de
les retrouver.
M. DE LA CROIX , Généalogifte de l'Ordre de
Malthe &de la Maiſon & College de Boiffy, qui travaillle
depuis quelques années à donner une nouvelleGénéalogie
de la poſtérité des Fondateurs de cetre
Maiſon pour y ajouter les Branches qui étoient
ignorées lors de l'enregistrement au Grand-
Confeil le 29 Juin 1680 & les nouveaux Rejettons
des Branches déja connues , invite les perfonnes
qui ont intérêt à cette Fondation , de lui faire
remettre les Titres juftificatifs de leur defcendance
, pour conftater leur droit & completter
NOVEMBRE . 1764. 203
cette Généalogie . Il fe propofe de fuivre à - peuprès
la forme de la Généalogie imprimée en 1680
in-4º , en ajoutant une Planche gravée qui contiendra
les armoiries de toutes les Familles compriſes
dans la Généalogie. On pourra lui adreſſer
les paquets francs de port rue Phelippeaux , près
le Temple.
Le Sieur LANGUIGNEUX , Fils , Marchand
Tapiffier , qui s'eft fait annoncer dans les Papiers
publics au mois de Mars dernier , avec Fermiffion,
pour un Siége portatif dont il eft le premier &
le feul Inventeur , & qu'il continue de vendre , lequel
fert dans les Parterres des Spectacles , fans
craindre les flux & reflux ; l'on ne perd point de fa
hauteur , vû que l'on jouit de plufieurs dégrés , &
au moyen d'une augmentation fimple il devient
commode pour la Promenade. Il a fimplifié fondit
Siége par la fuppreflion d'un Ecrou & par la
légéreré du Strapontin qui fe met dans la Poche &
s'adapte fur une Canne dans fon entier , de groffeur
ordinaire , imitant le Jai ; l'on peut auffi y
placer un parafol .
De plus , avec une nouvelle Permiſſion du 31
Juillet , il fait fçavoir qu'il vient d'imaginer un
nouveau Tabouret portatif, utile pour la Promenade
, la Campagne & autres Lieux , lequel fe
démonte en trois & fe renfermedans un Sac moins
gros que celui d'un Paraíol ; ceTabouret étant trèsléger
, donne la facilité de le porter dans la
Poche , fous le bras ou dans un Sac à Ouvrage ;
les Dames y trouveront une affife commode &
folide.
Il a encore trouvé le moyen de placer un Siége
fur un Fufil , fans l'endommager , ce qui devient
très -utile pour les Perfonnes qui vont à la Chaffe .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera desdits Siéges propres à tous Fufils.
Il vend auffi un Siége en Acier très -folide for--
mant un triangle , qui fe renferme tout entier
dans une Canne, dont le poids eft très- léger les
prix font à la portée de tout le monde , & l'on
trouvera à choifir.
:
Ildemeurechezfon Père , Marchand Tapiffier , rue
de la Harpe , vis à- vis celle des Mathurins , àla
VILLE DE ROME ; qui fait , vend , loue , troque ,
achete & tient Magafin de toutes fortes de Meubles
tant neufs que de rencontre : le tout à juſte prix.
A PARIS.
COPIE de la Lettre d'un Curé de
Campagne , à M.... Médecin à Paris.
MONSIEUR ,
J'AI trouvé dans les papiers de mon Prédéceffeur
le reméde contre la rage , que je joins
à la préfente , & tous les Habitans de ma Paroiffe
perfuadés de fon utilité , il m'a été rapporté
des effets fi falutaires de ce reméde , queconnoiffant
la bonté de votre coeur & l'étendue
de vos lumières >
j'ai vu que je pouvois vous
prier de l'éxaminer , afin qu'appuyé de votre
autorité , il puiffe acquérir dans le Royaume le
crédit qu'il a dans ma Paroiffe.
J'ai l'honneur d'être & c ,
NOVEMBRE. 1764. 2051
Remède contre la Rage.
Prenez des coquilles d'huîtres mâles ( celles
de dellous faites les calciner au feu ou au four
jufqu'à ce qu'elles fe rompent fans effort , redaifez
-les en poudre & la pallez au tamis faites
la prendre enfuite au malade comme il eft dit
ci - après.
en
Il y a trois manières de la prendre.
'
La première qui opére le plus promptement
eft d'en donner en bolle comme le Quinquina
mettant cette poudre fimplement dans du
pain à chanter mouillé , & en multipliant ces
bolles à proportion de la facilité avec laquelle le
malade pourra la prendre.
La deuxième eft de la donner dans du vin
blanc.
La troifiéme eft de battre cette poudre dans
quatre ceufs frais , d'en faire une omelette que
l'on fera cuire avec de l'huile au lieu de beurre
qui en empêcheroit abfolument l'effet. Il la faut
faire manger au malade fans pain & fans le
faire boire.
La dofe ordinaire pour ceux qui font dans
l'accès , eft le poids de fix gros pour la première
fois , & que l'on doit donner au malade le plus
promptement qu'il eft poffible après qu'on s'en
eft apperçu , & les deux jours fuivans il faut
lui en donner chaque jour quatre gros à jeun ,
& qu'il ne prenne aucune nourriture ni boiffon
que trois heures après.
La dofe pour ceux qui font mordus à fang
& pour ceux qui ont été manqués à la mer eſt
de quatre gros chacun des trois jours.
La dofe pour ceux qui n'ont été que pincés¿
206 MERCURE DE FRANCE.
léchés ou éraflés , ou qui craignent la Rage ;
ce qui eft fouvent auffi dangereux que la morfure
à fang , n'eft que de deux gros , & il n'en
faut prendre qu'une feule fois.
Par Permiffion de Monfeigneur le Lieutenant»
Général de Police.
LE Sieur ROUSSEL donne avis au Public qu'il a
trouvé un Reméde efficace pour les Cors des pieds.
Jufqu'ici ces maux avoient paru ne pas mériter
une attention particuliere , & l'on s'eft contenté
de chercher dans les fecrets douteux de quelques
Empyriques un foulagement , trop fouvent inu
tilement attendu . Il fuffifoit , en diminuant leur
volume par l'amputation , d'en rendre les douleurs
un peu plus fupportables. Beaucoup de perfonnes,
ou rifqucient les inconvéniens dangcreux qui
réfultent tous les jours de pareilles opérations , ou
aimoient mieux fouffrir les maux que caufent les
Cors , plutôt que d'endurer la compreffion ou l'introduction
d'aucun corps étranger. Aujourd'hui
l'expérience a fait trouver une Topique auffi fûr
coni e ce mal , qu'il eft aifé de l'employer. Un
morceau de toile noire , ou de foie , enduit du médicament
dont il s'agit , a la vertu d'ôter très
promptement la douleur des Cors , de les amollir
, & de les faire mourir par fucceffion de temps.'
On en forme une Emplâtre un peu plus large
que le mal , que l'on enveloppe d'une bandelette
après avoir coupé le Cors . Au bout de huit jours
on peut lever ce premier appareil; & remettre une
autre Emplâtre pour autant de temps . Ce Reméde
eft auffi efficace pour les Verrues ou Poireaux ,
ayant foin d'en relever l'Emplâtre, d'en fubftituer
une autre à la place , tous les deux jours , pendant
T'efpace de huit ou dixjours.
NOVEMBRE. 1764. 267
Un grand nombre de perfonnes ont été parfaitement
guéries par l'ufage de ce Topique ;
entr'autres :
M. de la Place , Auteur du Mercure , rue Fromenteau.
M. Baret , Maître de Langues de la Cour de
Munich actuellement à Paris , rue S. Etienne des
Grès , près le College de Lyfieux.
M. David , Marchand Mercier & Négociant ,
rue Beaurepaire.
M. & Madame Thibault , Maître Plombier ,
rue S. Sauveur.
Madame la Comteffe de Stainville , rue S.
Dominique, au coin de la rue de Bourgogne.
L'Epoufe de M. de Menjeville , Maréchal de
Camp , rue couture Sainte - Catherine au Marais .
Mademoiſelle Thumérie fa tante ,
Limoges au Marais.
" rue de
Madame Pelerin , rue du Rempart S. Honoré.
M. Billecoq , Fermier du Roi & Receveur à la
Barrière du Roulle.
M. l'Abbé l'Huillier , chez M. de Graffin ,
rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.
Le Maître d'Hôtel de M. de Sainte- Croix
même rue.
Mademoiſelle Maignon , à l'Hôtel Torpanne ,
rue des Bernardins .
Madame Forbet , Marchande de Ceinturons ,
fur le Pont S. Michel.
Mademoiſelle Thomas , Maîtreffe Couturiere ,
au Bras d'or , rue S. Louis , près le Palais.
M. Duclos , Marchand Horloger , & la gouvernante
, dans la même rue.
M. Ritter , Horloger , dans la maison de M.
Barat , Place Dauphine.
Madame Michel , Horlogere , dans la maiſon
de M. le Normand , Place Dauphine.
208 MERCURE DE FRANCE.
Dom de Méromont , Feuillant.
M. Langevin , Marchand de Parafol , dans S.
Denis de la Chartre , dans le grand Escalier.
M. Goffet le jeune , chez Monfeigneur le Comte
de Saint - Florentin .
La Gouvernante des Enfans de M. de Norville
Receveur Général des Maréchauffées de France ,
rue dugrand Chantier.
Plufieurs perfonnes de Génêve ont écrit à M.
Bernier , Bourgeois , chez M. Rouſſeau , rue
Notre- Dame des Victoires , qu'ils étoient trèscontens
de l'onguent du fieur ROUSSEL pour les
Cors , & qu'ils le prient de vouloir bien leur en
renvoyer quatre Boetes , tenant un quarteron
chacune , c'est-à- dire une livte d'Onguent.
Le prix des Boëtes à douze Mouches eft de 3
livres.
I
t
Celui des Boétés à fix Mouches eft de 1 livres
10 fols.
La demeure du fieur ROUSSEL eft chez le fieur
Dumont , rue Jean-de- l'Epine , près la Grève ,
l'Hôtel du S. Efprit, où on le trouvera toujours , ou
une Perfonne qui le repréſentera . 1
Le fieur ROUSSEL donne avis au Public qu'il a
découvert une Poudre approuvée , pour guérir les
maux ordinaires de tête , en moins d'un quartd'heure
après en avoir fait ufage , les migraines ,
les rhumatifmes de tête & les étourdiffemens,
Cette Poudre débouche les narines , dégage le
tympanon de l'ouie & éclaircit la vue , en faifane
diftiller par le nez des eaux âcres qui occafionnent
les maladies ci - deſſus rapportées.
Manière de s'en fervir.
Il faut fe bien moucher avant de prendre cette
Poudre . On n'en prend qu'une pincée , comme
NOVEMBRE . 1764. 203
une prise de tabac , & on la reſpire de même par
Te nez ; on ne fe mouche qu'après avoir éternué
trois à quatre fois , ce qui annonce l'effet du Reméde.
Si cette prife n'eft point affez forte pour
procurer cet effet , on en reprend un peu , alors la
perfonne eft guérie ou foulagée. Pour achever &
affurer une entière guérifon , on en prend , pendant
trois à quatre jours , une prife le matin , une
à midi & une le foir avant de fe coucher. Siaprès
ce temps l'on reffentoit encore quelques
légères douleurs , on pourroit continuer encore
quelques jours. Cette Poudre n'a point un goût
difgracieux Le prix des boëtes eft de trois liv. &
d'une liv. quatre fols .
Noms de quelques Perfonnes du nombre de celles
qui ont été guéries.
Le Fils de Mde Giller , rue de Berry , vis- à-vis
P'Hôtel de Polignac.
Mlle Thomas , Maîtreffe Couturiere , rue S
Louis , proche le Palais , au bras- d'or . Dans la
même maiſon , Mlle Boudet , M. & Mde Reve
liard , Horloger.
Il a auſſi un Elixir approuvé , qui guérit le mal
de dents dans le moment , les blanchit & les rafer--
mit , & fortifie les gencives .
Manière de s'en fervir.
On prend un peu de coton que l'on imbibe
dans cet Elixir, on l'applique fur la gencive proche
la dent qui fait mal , ou dans la dens fi elle eſti
creuſe ,
Fourblanchir les dents , en ôtér lé tartre & blanchir
les mains.
faut prendre environ la moitié d'un verre
210 MERCURE DE FRANCE.
d'eau , y verfer deux à trois gouttes de l'Elixir :
qui fait devenir l'eau blanche comme du lait , on
imbibe de cette eau un linge , dont on ſe frotte
les dents & les gencives deux à trois fois la femaine.
Toutes les Perfonnes qui en ont fait ufage en
ont été fort fatisfaites . Les bouteilles font de trois
liv. & d'une liv. quatrefols.
On trouve auffi chez le fieur ROUSSEL unè
Pommade approuvée ; qui guérit les glandes ,
rhumatifmes , mal de gorge & la goutte , en
frottant de cette Pommade la partie malade ; on
met enfuite un papier brouillard , une compreffe
& une bande par- deffus.
Noms de quelques Perfonne's du nombre de celles qui
ont été guéries.
GLANDE S.
M. de Gaumincourt , Commiffaire des Che
vaux- Legers de la Garde , rue Montmartre , près
S.Jofeph , de glandes au col.
La Fille-de- Chambre de Mde Poriquet , rue
Baillet.
Mile Leprince , Marchande , & fa Soeur , Marchande
Fruitière , au Marché S. Germain .
Mde Chopin , rue de Varenne , vis - à - vis l'Hôtel
de Biron.
La Fille du fieur Flechy , Jardinier , vis -à-vis S
François - de- Sales , à Iffy.
RHUMATISME S.
Mde Olivier , Garde de Dames en couches ;
rue Quinquampoix , chez Mde Cadot.
Mde de Gouy , rue de la Planche , à la Bourfe
Royale.
NOVEMBRE . 1764. 21t
Mde la veuve Lebrun , Marchande de bourfes
rue Fromenteau.
La Soeur du Maître d'Ecole , à Iffy.
La Fille du fieur Carbonnet , à Vanvres,
GOUTTES.
› M. Toutain Marchand d'Eventails , rué
Quinquampoix.
Le fieur Comtois , Cocher de M. le Lieutenantde-
Roi , aux Invalides.
La Femme du fieur Flechy , Jardinier , vis- à-
S. François , à Iffy.
MAUX DE GORGES.
Mde Beline , Bourgeoife , rue S. Honoré , chez
le Boulanger , au coin de la rue S. Roch .
La Femme du fieur Rofé , Chef- de- cuifine
chez Mde la Maréchale de Broglie , rue S. Dominique
, Fauxbourg S. Germain , & autres.
La demeure du fieur ROUSSEL eft rue Jean- del'Epine
, chez M. Dumont , à l'Hôtel du S. Efprit
, proche la Grêve , où on le trouve toujours , ou
quelqu'un qui le repréfente.
Le fieur DUBOIS , Fils , Maître en Chirurgie
de la Communauté de Menars- la- Ville s'étant
trouvé obligé , faure de Médecin dans fa Ville ,
de s'adonner au traitement des maladies aigues
vulgairement appellées maladies en régles , &
Pleurélies , Fluctions de poitrine formées , & Fiévres
inflammatoires ou malignes a depuis un an
trouvé un moyen pour les guérir fûrement &
faus craindre les dangers de la mort .
,
Son adreffe eft à M. Dubois , Fils , Maître
en Chirurgie , demeurant grande rue près l'Ecu
de France , à Menars - la - Ville , près Blois .
212 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur DIRBANNE , Marchand de Tabac , rue
Sainte-Anne , Butte S. Roch , du côté de la rue
S. Honoré, vis-a - vis l'Ebéniſte du Roi , pofféde le
Secret d'une Eau merveilleufe pour la guérifon
des yeux attaqués de taies , & même celles qui
fe forment par la petite-vérole , rougeurs & inflammations
, comperes- loriots , & boutons qui
fe forment autour des paupières . Elle a auffi la
vertu d'affermir la vue des perfonnes qui l'ont
foible. Le fieur Derbanne s'attire la confiance du
Public par les guérifons qu'il a faites & qu'il fair"
continuellement , fuivant les Certificats des Perfonnes
qu'il a entiérement guéries , qui font dé
polés & pallés devant M. Fortier , Notaire.
Guérifons faites à Paris :
La Dame Delaval , Maîtreffe Serrurière , rue de
Guilarde , qui avoit prefqu'entiérement perdu la
vue ; M. Bertin . Intendant de Mde la Ducheffe
d'Elbeuf , rue S. Nicaife ; M. de la Reyne , Chirurgien
de Mde la Ducheffe d'Elbeuf , a guéri différentes
Perfonnes avec cette Eau ; la fille de la
Dame Saulnier , Marchande Epicière à Puteaux ,
d'un refte de petite - vérole qui s'étoit jettée fur fes
yeux ; le fieur de la Chapt ; la Domestique du
fieur Maubeuge , & le Valet de - Chambre de
Mde la Ducheffe d'Elbeuf ; le fils dès Sieur &
Dame Grignon , Maître Boulanger à Paris ; la fille
des Sieur & Dame Trouffel , d'un refte d'humeur ,
tous demeurans à Paris.
Guérifons faités à Elbeuf.
La Dame Lefebvre , la Dame Flavigny , I
Dame Bourdon , la Dame le Noble , la Dame
Violet , le fieur Lavent , le fieur Renard , la Dame
Luce , la Dame Morel , le fieur Tellée , le fieur
NOVEMBRE. 1764. 213
Cantel , la Dame Gabot , la Dame Bardeffe , le
fieur Cobale , la Dame Potteau , les fieurs Duhamel
frères , la Dlle Sylveftre , le fieur Duhamel
le fieur Albert & la Dame Fréville , demeurans
tous audit Elbeuf. La Dame Leroi , demeurante à
Saint-Martin- la- Corneille .
Mde la Ducheffe d'Elbeuf a emporté à fes
Terres de cette Eau pour en donner aux Habicans.
Mamière de fe fervir de ladite Eau.
Il faut prendre une petite éponge groffe comme
une noifette , la mettre fur le bord du gouleau de
la bouteille , qu'il faut bien remuer , & preffer
l'éponge fur les yeux malades.
Le prix de chaque Bouteille eft de vingt-quatre fols
pour les petites, & les grandesfont de 3 liv.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice- Chaner
, le Mercure du mois de Novembre 1764.
& je n'y ai rien trouvé quipuiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 31 Octobre 1764.
GUIROY.
1
214 MERCURE DE FRANCE!
TABLE DES ARTICLES.
: PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREM ER.
SUITE & fin de l'Hiftoire raiſonnée des Diſcours
de Cicéron.
EPITRE à Madame de Buf...
ÉPITRE à M. le Comte de ***
A Sophie , à qui on donna un Livre de papier
blanc.
MADRIGAL à
LES Lamies , Conte Gaulois ,
Page
19
24
2F
24
ibid
VERS adreflés par l'ane des Dlles Penfionnaires
de l'Abbaye du Lys , près Melun ,
à la Dame leur Maitreffe & Inftitutrice
le jour de fa fête.
COUPLETS à la même , en lui préfentant un
Bouquet.
COUPLETS à Madame la Marquife de Lufignan
, par Mlle de ***
ÉPIGRAMME.
VERS à M. Deshays be jeune , de l'Académie
Royale de Peinture.
ESSAI fur la Queſtion : JEANNE D'ARCQ
a- t-ellefubi réellement l'Arrêt qui la condamnoit
au fupplice dufeu ?
Lettre , fur celle inférée dans le Mercure
d'Août 1764 , au fujet de LA PUCELLB
D'ORLÉANS.
A Caroline qui vouloit fe marier,
PORTRAIT de M. Den ****
42
42
ibid.
43
44
ibid.
sa
56
NOVEMBRE . 1764. 215
65.
IMITATION de l'Epitaphe du Duc de Buckingham
, par M. M. D ....
INSCRIPTIONS mifes au bas des Portraits.
de LL. AA. SS. EE. Palatines.
IMPROMPTU fur les piéces de Canon accordées
par le Roi , & S. A. S. le Prince
Ferdinand de Brunswick , à M. le Baron
de Diesbach , &c.
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES
CHANSON,
66
6 &
69 &70
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA VIE héroique & privée de Henri IV,
par M. de Buri.
LETTRE de M. le Chevalier de Mouhy
M. De la Place , Auteur du Mercure , fur
l'Hiftoire abrégée du Théâtre François.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
ANNONCES de Livres.
à
77
$2
83 & fuiva
ART. III . SCIENCES ET BELLES LETTRES .
ACADÉMIE S.
OPUSCULES Mathématiques ou Mémoires
fur différens Sujets de Géométrie , &c. par
M. d'Alembert . Extrait.
MÉDECINE.
VERTUS des Pilules toniques du Docteur Bacher,
Médecin.
ART. IV . BEAUX - ARTS ,
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
•
LETTRE de M. Maget , ancien Chirurgien
93
102
216 MERCURE DE FRANCE:
Major de la Marine,&c . à M. De la Place,
Auteur du Mercure de France.
HORLOGERIES
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
GRAVUR E.
SUPPLEMENT à l'Art, des Nouvelles Littéraires.
ART. V. SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour àFontainebleau.
SPECTACLES de Paris. Opéra.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
ART. VI . Nouvelles Politiques..
CEREMONIES publiques.
SUPPLEMENT à l'Art. des Spectacles.
LETTRE à M. De la Place, Auteul du Mercure
, fur feu M. Leclair , premier Symphoniste
du Roi .
SUPPLEMENT à l'Article des Sciences.
Avis divers.
112
114
118
ibida
I!.
133
ibid.
134
136
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197
198
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY , rue
& vis-à-vis la Comédie Françoife. 1764.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
DÉCEMBRE . 1764.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Coubia
Filusin
Sculp
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY, vis-à-vis la Comédie Françoile
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roie
•1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de 30 fols par volume , c'eſt- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le paye- ,
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affran
chis , refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le conti
auer.
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1764.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DES LAMIES ,
CE
CONTE GAULOI S.
E dernier trait mit le comble à
l'étonnement de Sémir. Il avoit affez
d'amour - propre pour s'eftimer ce qu'il
valoit. D'après cela , il ne concevoit
point comment une femme , Prêtreffe
ou autre , pouvoit rejetter fon hommage
& le rejetter avec une telle aifance. Il
s'efforça lui-même d'en mettre beau-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
coup dans fes derniers difcours ; mais
il étoit facile à la Prêtreffe de ne point
s'y méprendre .
Sémir la quitta de l'air d'un homme
qu'elle ne devoit plus revoir ; & en
effet , il étoit réfolu de ne plus reparoître
au Temple. Il reprit le chemin
de la forêt avec une promptitude égale
à fon dépit. C'en eft trop , difoit - il ,
fuyons l'objet qui nous dédaigne , &
courons à celui qui nous cherche . La
préférence que Selena me donne eſt
toujours d'un grand prix, quel qu'en foit
le motif; & d'ailleurs il eft dans l'ordre
qu'une Déeffe faffe toutes les avances
auprès d'un fimple Mortel.
Il étoit à peu près nuit quand la
Nymphe reparut aux yeux de Sémir. Soit
qu'il fût moins agité , ou plus curieux
que la veille , il crut découvrir en elle
de nouveaux charmes. Il defiroit qu'elle
pût égaler en beauté l'ingrate Adella ;
il defiroit , furtout , qu'elle pût l'arracher
à fes fers : mais il fentoit qu'on
n'aime point une Déeffe comme une
fimple Mortelle ; qu'il y a fort loin de
la vénération à l'amour. Il eut lieu de
juger que Séléna le fentoit comme lui :
elle fongea d'abord à le mettre à fon
aife à le faire paffer de l'ennuyeux
reſpect à l'aimable confiance.
,
DECEMBRE . 1764. 7
Je vois , lui dit- elle , que vous m'attendiez
, puifque je vous retrouve ici ;
mais avouez que je ne fçais pas faire
attendre Déeffe , reprit Sémir , l'attente
pourroit être encore moins longue .
N'eft- ce qu'au fein des ténébres que je
puis jouir de votre préfence ? Ils me
dérobent une partie de cette faveur .
Elle deviendra complette avec le temps,
reprit la Nymphe . Dailleurs , où falloit- il
Vous chercher ce matin ? Au Temple
de Diane ?
Le jeune Gaulois , furpris d'être ainfi
deviné , refta muet & confus. La Nymphe
indulgente eut pitié de fon embarras.
Vous êtes , lui dit- elle , fi mécontent
de votre voyage qu'il y auroit
de la barbarie à vous le reprocher. Je
fais plus , je vous en permets d'autres .
Nouveau motif d'étonnement &
d'embarras pour Sémir. Il eût préféré
une défenſe préciſe à cette ample permiffion.
Séléna , difoit- il , devine les
actions & pénétre jufques dans les penfées.
Elle me permet des voyages, parce
que fans doute , elle en prévoit l'inutilité.
Peut - être auffi parce que le fuccès
lui en eft indifférent .
Cette idée piquoit fon amour- propre .
Il ne vouloit déja plus être indifférent
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
à Séléna . Déeffe , lui dit- il , je vois que
rien ne peut vous être caché : vous
connoiffez donc l'objet de mes premiers
foins . Jugez moi : devois - je , ou pour
mieux dire , pouvois - je réfifter à tant
de charmes ?
Ignoriez-vous , reprit la Nymphe ,
ignoriez -vous qu'une Prêtreffe de Diane
eft , ou doit être inacceffible aux traits
de l'Amour ?
Je n'ai jamais cru que cette loi füt
bien férieufe , & encore moins fcrupuleufement
obfervée , repliqua Sémir ; il
falloit Adella pour m'en convaincre ..
Hé bien ! cette Adella qui vous paroît
fi féduifante , la croyez - vous fans égale?
Plût aux Dieux qu'il n'en fet rien ! s'écria
le jeune Gaulois . C'eſt - à - dire
ajouta la Nymphe , qu'il faut l'égaler
en beauté pour fixer votre attention ?
Tant-mieux ?
Ce tant -mieux parut d'un augure
favorable à Sémir. Il lui fit envifager
de plus près la Déeffe ; mais l'obfcurité
nuifoit à fes découvertes. L'intérieur
du bofquet n'étoit que foiblement
éclairé par la Lune ; de manière que
Sémir en voyoit affez pour juger que
la Nymphe pouvoit dire vrai , & trop
peu pour le décider entièrement.
DECEMBR E. 1764. 9
Elle paroiffoit jouir de fon inquiétude .
Je vois ce qui vous occupe , lui dit- elle ,
enfin ; mais raffurez vous ; je ne le céde
point en attraits à votre Adella.
Cette affurance combla Sémir de joie.
Ce n'eft pas qu'il ne fût inftruit qu'une
femme fe croit rarement inférieure en
beauté à toute autre ; mais il crut devoir
penfer autrement d'une Déeffe . Il
defiroit cependant que fes yeux puffent
en juger , non pour vérifier un doute
mais pour accroître fon plaifir..
Ce fut encore inutilèment pour cette
fois. La Nymphe le quitta comme la
nuit précédente . Elle lui fit feulement
efpérer qu'il la reverroit & rien de plus .
Sémir en murmura & commençoit
à s'étonner beaucoup du peu d'empref
fement qu'elle marquoit à devenir im→
mortelle.
Il eut encore avec ellè plufieurs entrevues
nocturnes fans qu'il lui fût même
permis de mettre en queftion cet atricle.
Ce qu'il obtint de plus qu'à l'ordinaire ,
fut la liberté d'accompagner Séléna
hors du bofquet. Il vit , à la clarté de
la lune , des traits qui le charmerent. I
y remarqua même un rapport des plus
frappans avec ceux & Adella : mais , à
la lueur pâle & toujours équivoque.de
Av
To MERCURE DE FRANCE.
l'aftre de la nuit , il ne put décider fi
cette reffemblance étoit complette.
Quoi , lui difoit- il , jamais le Soleil ne
fera- t- il témoin de la faveur que je
reçois ? Ne vous en plaignez pas , reprit
la Nymphe , ni vous , ni lui ne me
verriez que fous l'enveloppe d'un voile :
telle eft la loi que nous impofe notre
condition. Il n'y a qu'un feul moyen
de lever cet obftacle. Quel eft - il ,
demanda vivement Sémir. Que vous
importe ? vous n'êtes pas dans le deffein
d'en faire fi-tôt ufage , ni moi non
plus. Je veux , cependant , bien vous
l'apprendre , dès aujourd'hui , ajouta la
Déeffe après quelques momens de réfléxion
fachez qu'il ne nous eft plus
permis de paroître fans voile , en plein
jour , qu'aux yeux de celui que nous
avons choifi pour Epoux , & qui eft
en poffeffion de ce titre.
A ces mots, elle s'éloigne avec une extrême
rapidité , & en défendant de nouveau
à Semir de la fuivre. Pour lui , il
ref plus étonné que jamais. Il jugea
qu'on vouloit l'éprouver ; mais l'épreuve
lui parut longue , & cette impatience
vouloit déja dire beaucoup. Ce n'eft pas
qu'il eût encore oublié fa Prêtree . Il
s'en occupoit fouvent ; mais fon coe
DECEMBRE . 1764.
étoit partagé entre elle , & Séléna. Il
ne pouvoit oublier l'une & craignoit
de perdre l'autre.
Quelquefois il étoit tenté de reparoître
au Temple : mais comment .
tromper une rivale pour qui rien n'eft
caché ? De plus , il fe rappelloit avec
dépit les dernières paroles d'Adella . Il
les comparoit avec celles de la Nymphe.
Celles - ci lui donnoient tout à
efpérer les autres lui ôtoient toute
efpérance. Il s'en tinr au plus für parti
, & ne rendit plus qu'un léger combat
pour le prendre.
Mais la Nymphe elle- même fe montra
encore longtemps indécife. Bien
des fois Sémir l'attendit en vain . De fon
côté il n'habitoit pas fans ceffe la forêt
myftérieufe ; mais il y revenoit avec
empreffement. Sa conftance augmentoit
avec les difficultés. Séléna crut enfim
l'avoir affez mis à l'épreuve . Elle céda
aux inftances , aux tranfports du jeune
Gaulois. Ce ne fut , cependant , qu'après
l'avoir inftruit des conditions attachées
à cette faveur. Ces conditions
étoient une fidélité à toute épreuve &
le nom d'Epoux reçu de part & d'autre.
Sémir jura , felon l'ufage , de toujours
garder ce titre. Le même ufage dif-
A vj
•
12 MERCURE DE FRANCE.
penfoit la Nymphe de faire un pareil
ferment. Il lui étoit libre de rompre
cette alliance , quand elle lui deviendroit
à charge ; privilége très - convenale
à une Déeffe.
Mais Sémir ne foupçonnoit point:
Séléna d'en vouloir ufer . Il en jugeoit
bien . Le jour les. furprit : c'étoit la
première fois qu'il les trouvoit enfemble :
mais plus il éclaire les traits de Séléna ,
plus Sémir y voit de reffemblance avec
la jeune Prêtreffe de Diane. Ce n'étoit
pas même là le feul rapport qu'il apperçut
entre elles deux il en trouvoit
& jufques dans la taille & jufques
dans le fon de la voix. Sa furpriſe etoit
trop réelle & trop bien fondée pour
qu'il n'en témoignât rien, O. Ciel ! ' s'écria
- t-il , croirai - je à un prodige de
cette nature ? D'où provient cette exclamation
, lui dit Séléna , qui marquoit
elle - même beaucoup d'étonnement ?
Eh, ne le devinez- vous pas , reprit Sémir,
s'il eft vrai que vous deviniez tout ,
ou que vous foyez ce que je foupçonne
? Expliquez - vous , repliqua la Nymphe
.. Pardonnez interrompit le
Rouvel Epoux , peut-être je vous outrage
; mais la fituation où vous me
voyez. eft mon excufe. Ou vous êtes.
9
C
DECEMBRE . 1764. 13
>
9.
Adella , ou Adella fut modélée fur vous.
La Nymphe alors prit un air d'enjoûment
qui déconcerta encore plus Sémir
que n'avoit fait tout le refte. Ne vous
ai-je pas inftruit d'avance , lui dit - elle
que j'égalois , pour le moins, votre
Adella en beauté ? Vous jugez que je
lui reffemble : hé bien tant mieux ?
C'eft , fans doute , le plus für moyen.
de vous plaire . Cette réponſe ne fatisfit
point Sémir : il perfévéra dans la
fes queftions & dans fes doutes : mais
la Nymphe ne changea point de ton ..
Elle finit même par exhorter fon Epoux
à faire encore un voyage au Temple.
de Diane. La Prêtreffe , lui difoit - elle. ,
pourra mettre fin à vos foupçons : revoyez-
la , j'y confens : puifque , felon
vous , je lui reffemble , je ne dois
la craindre.
pas
Elle le quitta après ce difcours ; mais
fans l'inftruite ni du motif , ni du lieu
de fa retraite. Il ne lui fit à cet égard
nulle question : il fçavoit que toutes
les Déeffes de fa forte en ufoient ainfi
envers leurs. Epoux , & que ces der
niers en ufoient comme lui envers elles.
Séléna feulement l'avoit inftruit du mo❤
ment où elle reparoîtroit & cette
attention étoit une faveur. Il dut même
14 MERCURE DE FRANCE .
s'appercevoir qu'elle le quittoit à regret ,
& juger qu'elle le reverroit avec empreffement.
Il ne pouvoit douter que
la Déeffe ne l'aimât. Il fentoit le prix
de cet amour ; il y répondoit. La reffemblance
de la jeune Prêtreffe avec
Séléna étoit encore un attrait de plus
à fes yeux. Peut-être eût- il defiré que
la Nymphe & la Prêtreffe ne fiffent
qu'une feule perfonne ; mais il aimoit
déja la première pour elle - même.
Un feul obftacle empêchoit fon bonheur
d'être complet c'étoit la qualité
même de Séléna. L'Amour cherche
l'égalité. Il peut auffi fe réfoudre à
defcendre l'Aurore aimoit Céphale ,
mais Céphale n'aimoit que Procris . L'Epoux
de Séléna regrettoit que fon amour
en eût fait une Déeffe : il eût préféré de
n'avoir fait de cette Déeffe qu'une fimple
Mortelle .
Ce n'eft pas que cette Divinité fit
trop valoir fon rang auprès de lui.
Tout annonçoit en elle une tendre compagne
. Loin d'éxiger fon hommage ,
elle prévenoit fes foins : mais Semir
n'en étoit guères plus libre auprès d'elle .
Certain refpect fuivi toujours de la contrainte
, nuifoit à fa félicité . Bientôt
même il ceffa de fe croire heureux ;
DECEMBRE. 1764. IS
bientôt l'ennui fut empreint fur fon
front & dans fes regards. Il ne falloit
pas être Déeffe pour deviner une partie
de ce qu'éprouvoit fon âme . Séléna
parut avoir tout deviné. Mon cher Sémir
, lui dit-elle un jour , tout décéle vos
déplaifirs fecrets. Qu'eft devenue cette
première ardeur , cette fatisfaction qui
éclatoient & fur votre vifage & dans
vos difcours ? La fombre mélancolie
les a feule remplacés. Je trouve en vous
des égards , du refpect ; je n'y voudrois
que de la tendreffe. Baniffez une
contrainte fi ennuyeufe : l'Amour fçait
tout rapprocher; & d'ailleurs, un Mortel
que nous aimons eft plus qu'un Dieu
pour nous .
cette
Ah ! plûr au Ciel , s'écria Semir ,
plût au Ciel que l'Amour pût vous faire
perdre à mes yeux la qualité de Déeffe !
Eh en quoi , reprit Séléna
qualité peut - elle vous déplaire ? Je
n'épargne rien pour vous la faire oublier
; je l'oublie moi - même ...
Et moi je m'en fouviens , interrompit
Sémir , je m'en fouviens , & c'eft là
ce qui trouble mon bonheur. Je contemple
avec admiration vos charmes ;
je fens tout le prix de vos faveurs ;
mais peut-être le fentois- je trop : l'hom16
MERCURE DE FRANCE.
mage que mon coeur vous rend , tient ,
malgré moi , de la vénération . Ce n'eſt
pas ce que vous éxigez , c'eſt encore
moins ce que je voudrois vous offrir.
Ce difcours fit la plus vive impreffion
fur l'âme de Séléna. Elle parut
fe troubler, & garda longtemps le filence.
Elle le rompit ; mais fa parole étoit mal
affurée , fes yeux parurent prêts à fe
couvrir de larmes tout en elle annon--
çoit l'agitation & la douleur . Elle oppofa
aux raifons de Sémir d'autres raifons
qui ne le perfuaderent point , & elle finit
par lui demander s'il étoit donc vrai
qu'elle ne dût plus compter fur fa tendreffe
.
Comptez , reprit Sémir , comptez à
jamais fur les fentimens que je viens
de vous expofer comptez fur une fi
délité à toute épreuve , fur une reconnoiffance
égale à cette fidélité ; en un
mot , fur tout ce qui n'éxige pas cette
confiance familière que l'égalité infpire..
Non , interrompit Séléna , je ne puis .
me foumettre à cette reftriction cruelle.
Cette confiance eft ce que l'Amour
offre de plus doux , & Sémir me propoſe
d'y renoncer ? Périffe plutôt le
rang qui la détruit en vous ! .
Que faire done ? repliqua triftement
Sémir vous la promettre eft beauDECEMBR
E. 1764. 17
coup plus que je ne puis effectuer.
Un profond foupir fut toute la réponfe
de la Déeffe . Enfuite jettant un
regard fixe fur Sémir : parlez , lui ditelle
, mais foyez fincère : avouez que
vous euffiez eu cette confiance envers
Adella ?
Sémir ne répondit que par fon trouble
, & il fut remarqué de la Nymphe.
Je veux , pourſuivit - elle , que
vous me répondiez expreffément.
-
L'Epoux de la Déeffe , toujours plus
embarraffé , eût bien voulu éluder la
queftion mais il falloit y répondre. Il
le fit avec toutes les précautions qu'éxigeoit
un aveu fi délicat , & fut trèsfurpris
encore de n'avoir pas révolté
celle à qui il parloit.
Elle n'étoit que rêveufe : elle paroiffoit
, en même temps , être indéciſe &
fort agitée. Elle jettoit de loin à loin
les yeux fur Sémir , elle fixoit encore
plus fouvent la terre. Enfin cette incertitude
ceffa. Le jeune Gaulois vit la
Nymphe reprendre un air plus ferein.
plus tranquille. Raffurez- vous Sémir ,
lui dit- elle ; vous pouvez m'aimer fans
contrainte & bannir tout refpect déplacé
; je ne fuis point une Déeffe.
Ciel , qu'entens- je ! s'écria fon Epoux
18 MERCURE DE FRANCE.
transporté , le croirai - je ? Vous n'êtes
pas une Déeffe ? Ah , c'en eft fait , je
vous adore !
Apprenez tout , reprit- elle..je fuis
Adella.
Sémir , à ce nom , penfa expirer de
joie. Il étoit aux genoux d'Adella , lui
ferroit les mains dans les fiennes , les
couvroit de baifers , en couvrit bientôt
fa bouche , & toujours fans prononcer
une parole. O mon cher Sémir !
pourfuivit - elle avec attendriffement
je viens de vous confier un dangereux
fecret que n'ai-je pas fait pour vous
le taire ? Vos jours & les miens en
dépendent ; votre bonheur & le mien
y font attachés . N'importe , il faut vous
le dévoiler fans réferve. Alors elle l'inftruifit
de ce qu'il foupçonnoit déja ;
c'est-à-dire que ces Lamies , ces Déeffes
fi renommées dans toutes les Gaules
n'étoient autre chofe que des Prêtreffes
condamnées aux mêmes régles , à
la même gêne qu'Adella. Toutes avoient
recours au même moyen pour l'adoucir.
Ce ftratagême étoit devenu , avec
le temps , un point de Religion pour
les Gaulois. Il devint dès - lors impénétrable
, & , qui plus eft , à l'abri de
tout éxamen.
DECEMBRE. 1764 . 19
Adella fit connoître à Semir un vafte
fouterrain qui du milieu de cette forêt
conduifoit jufqu'au Temple. Il fervoit
d'iffue aux Prêtreffes pour venir jouer le
rôle de Nymphes & de là retourner
à leur premier emploi . Sémir garda pour
lui feul toutes ces découvertes. Adella ,
qu'il ne recevoit plus comme uneDéeſſe ,
& qui ne lui en devint que plus chère
elle-même, préféroit d'être aimée à titre
de fimple Mortelle. Tous deux , par la
fuite agirent en égaux , & n'en furent
que plus heureux.
EPITRE è un jeune Homme fur le
BONHEUR.
Hærent perpetuò mærorque & gaudia nexu.
Anti-Lucréce . Liv. II.
Le plaifir & lapeine font liés par un enchaînement
continuel.
MON cher D.... ne formons point de voeux ;
Que pourroient-ils ajouter à notre être ?
Toujours , toujours fouhaiter d'être heureux ,
Seroit- ce donc un vrai titre pour l'être ?
Non . Le bonheur où nous aſpirons tous ,
Eft en nos mains , tout homme en eſt le maître;
20 MERCURE DE FRANCE.
De mon deftin que je ferois jaloux ,
Si je pouvois vous le faire connoître !
N'en croyons pas ces faftueux Mondains
Qui dans leurs jours tiffus d'or & de foie ,
Laiffent fans ceffe échapper de leurs mains
Les plaifirs purs que le Ciel leur envoye ,
Pour embraffer des fpectres faux & vains.
Fuyons auffi ces foux atrabilaires ,
Qui des couleurs de nos longues misères ,
Ont faullement furchargé leur pinceaus
Imitant ceux qui , vaincus par l'orage,.
Près de la terre , & regagnant la plage ,
Facilement , vont montrant un tableau,
Exagérant les horreurs du naufrage.
Il eſt des maux : avec eux j'en conviens ;:
Mais convenons qu'il eſt auſſi des biens
Diftribués par la fage Nature ,
Pour démentir l'affligeante impofture
De ces efprits aigris contre le Ciel ,
Coeurs détrempés dans l'abfynthe & le fiel.
Cette vie est une conftante chaîne ,
Où , tour- à - tour , par de foibles anneaux ,
Sont figurés le plaifir & la peine
Repréfentés fous différens métaux.
Ce ne font point de cruelles entrâves ,
Dont les Humains accablés de malheurs,
DECEMBRE. 1764. 28
Soient enchaînés comme de vils eſclaves ,
Nés dans la fange & noyés dans les pleurs.
Leur influence agit fur notre vie ,
A chacun d'eux tour- à- tour affervie
Mais fi plufieurs font du fer le plus dur ,
Plufieurs auffi font de l'or le plus pur.
L'homme, en naiffant , de plaiſirs & de peines
Aura toujours deux mefures certaines :
Dans tous les temps il fut trop conftaté ,
Pour que ce point puiffe être conteſté .
L'une des deux peut-être plus remplie ...
Quoiqu'il en foit , il eſt dans cette vie
De vrais plaifirs qui la font fupporter ;
Mais aux revers elle eſt trop affervie ,
Pour que jamais on dût la regretter .
Donc le Mortel , dont l'âme ferme & libre
Scaura le mieux conferver l'équilibre ,
Sera celui qui , plus près du bonheur ,
Entreverra le but où tend fon coeur.
Ufons , n'abufons pas : voilà le terme
Des vrais plaifirs , comme c'en eft le germe
Voilà le point immuable & central
Du cercle étroit du bien - être moral .
Tel qui , voguant fans bouffole & fans guide ;
A pleine voile , au gré de les defirs ,
Court trafiquer la fomme de plaifirs ,
Donne à la fin contre un écueil perfide.
22 MERCURE DE FRANCE .
Lors ne trouvant qu'une mer de douleurs ,
Et d'autre part découvrant tout le vuide
De ces faux biens dont il fut trop avide ,
Il ofe au Ciel reprocher fes malheurs.
Sans doute il eft injuſte . Mais un homme
De fes plaifirs plus habile éconôme ,
N'altére point par trop d'emprellement
Le fond d'un bien fujet au changement.
Trop bien inftruit par fa trompeuſe amorce
Il n'en faifit que la première écorce ,
Perſuadé qu'à l'inſtant qu'il féduit ,
Il difparoît & cherche qui le fuit ,
Pour le féduire & difparoître encore :
Semblable aux feux de ce vajn météore
Qui dans le cours d'une profonde nuit ,
Eblouiffant par fon léger phoſphore ,
Trompe les yeux du paffant qui le fuit ſuit ,,
Et difparoît dès que le foleil luit.
Mais ce Soleil , cet aftre inaltérable
Vivifiant par fa chaleur durable ,
La répandant fans mefure & fans choix
Sur les Bergers ainfi que fur les Rois ;
C'eſt le Bonheur. Quelquefois un nuage
Vient à mes yeux éclipfer fon image ;
Mais à fon tour chaffant l'obfcurité ,
Il rend au ciel soute ſa pureté .
Souvent auffi dans fa longue carrière ,
Il laiſſe en proie aux plus cruels fléaux ,
Tout un climat , qui loin de fa lumière ,
DECEMBRE. 1764. 23
Semble plongé dans la nuit des tombeaux ;
Mais remontant fous ce vafte hémisphère ,
Il vient encor créer des jours nouveaux
Tout s'embellit , & fa brillante aurore ,
A nos defirs vient l'annoncer encore.
Le Bonheur eft dans la fécurité ,
Dans cette Paix qu'aucun trouble n'altère ,
Dans la Vertu , fon immortelle mère ,
Dans le Travail , père de la fanté ;
Dans ces plaifirs dont la fimplicité ,
Des feuls vrais biens eft le vrai caractère.
Un vin chargé d'étrangère liqueur ,
Porte à la tête & fuffoque le coeur ;
Mais s'il eft tel que dès fa fource pure ;
Il a coulé des mains de la Nature ,
Il verſe alors dans nos coeurs fatisfaits ,
L'oubli des maux & des biens imparfaits.
Pour vous , mon cher , qu'une pente facile ,
A vos devoirs rend encore docile ;
Mais qui touchez à l'âge impétueux ,
Qui peut corrompre un coeur né vertueux ;
( Tel qu'aux beaux jours de la faifon fleurie,
Lorfque tout frappe & féduit les regards ,
Un Courfier jeune , errant dans la prairie ,
Bondit & vole à de fougueux écarts ;
Fanne les fleurs dans fa courſe ſuperbe ,
Diſperſe au loin le pâturage & l'herbe.
24 MERCURE DE FRANCE.
Cédant enfin à des bonds impuitans ,
Tombe affoibli fur les trésors naiffans )
Si vous voulez dans la froide vieillefe ,
Ne point fentir les torts de la jeuneſſe ;
Il ne faut point , trop ardent aux plaiſirs ,
Tarir en foi la fource des defirs.
Mais c'eft bien pis quand la honte & le vice
Sont les foutiens de leur baſe factice ;
On doit toujours s'attendre à des remords
Qui du coeur même altérent les refforts .
Par M. GUILLEMARD .
EPIGRAM ME.
$ UR un C .... qui avoit coutume de
femer des morceaux de FLECHIER
dans de mauvais Sermons.
*
Labon Père Pascal enrichit fes difcours
Des morceaux qu'à Fléchier fans fcrupule il dé
robe :
C'eſt comme s'il prenoit des morceaux de velours,
Pour refaire la robe.
ParM. le Marquis D*** , abonné au Mercure
Nom en l'air.
AUTRE
DECEMBRE . 1764. 25
AUTRE.
SUR un Menteur que le même C .....
cita en Chaire comme un exemple de
vertu.
PERE ERE Pafcal dans fon fermon
A cité Damis par fon nom ;
Ce fait a lieu de nous furprendre.
Qui jamais auroit pû s'attendre,
Que Damis eût été cité ,
Dans la Chaire de vérité ?
Par le même.
VÉRITÉS.
Air. Eh ! mais oui da , comment peut-on trouver da
V.
mal à ça ?
ous qui de vos richeffes
Paroiffez enivrés ,
Sans toutes vos foibleffes
Vous feriez ignorés :
L'égarement
Chez vous éclate autant que votre argent.
B
1
26 MERCURE DE FRANCE,
Trop fouvent on encenfe
L'efprit colifichet :
Trop fouvent le filence'
Pour le mérite eft fait :
C'eſt le talent
Qu'il faut louer , & non pas le clinquane.
Avec une embraffade ,
Un ferrement de main ,
On dreffe une embuscade
A tout le
genre
humain.
Geſte impoſteur ,
Tu n'es pas fait pour le chemin du coeur.
Communément on trouve
·De prétendus Catons ,
Qui veulent qu'on approuve ,
Qu'on fuive leurs leçons :
Donneurs d'avis ,
Dans le befoin en avez - vous fuivis
Si la galanterie
Pour vous a des attraits ,
D'être un inftant chérie ,
Ne vous flattez jamais.
Sans la vertu ,
Votre beauté ne vaut pas un féty .
Fuyez , plumes amères ,
Critiques effrénés ,
DECEMBRE. 1764.
27
Ou foyez moins févères
Quand vous nous reprenez :
Que la Raifon
En vous guidant chaſſe un jaloux poiſon.
On veut paroître fage ,
Rempli de fentimens :
On fe croit en partage
L'efprit & les talens :
Mais entre nous ,
Voit-on un Sage ? on voit dix mille Four.
Avant le mariage ,
Fait pour nous enflammer ,
On blâme un coeur volage ,
On jure de s'aimer.
Six mois après
On bat de l'aîle , on le voit de moins près.
Toute une Compagnie
Complimente Daphné.
Sitôt qu'elle eft fortie ,
Elle a le teint fané ,
Les yeux hardis ,
La taille gauche & trente ans accomplis
Alcippe eft- il en place ?
L'encens brule foudain.
Il n'eft rien qu il n'efface ;
Bij
18 MERCURE DE FRANCE.
C'est un homme divin.
Son temps fini ,
Eſt-ce un génie ? On vous dira.... nanni.
ParM. FUSILIER , à Amiens.
1
à LETTRE de Mlle REYDELLET
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure, fur le Difcours aux Welches
contenant l'apologie des François.
MONSIEUR,
SI , comme le dit un célébre Poëte
François ( Boileau ) d'après un Poëte
Latin , non moins célébre ( Horace ) la .
colère fuffit & vaut un Apollon , j'efpère
que les réfléxions que j'ai l'honneur
de vous adreffer fur le Difcours aux
Welches feront dignes de votre indulgence
, & par conféquent de celle
du Public. Dans une Compagnie affez
bien compofée , j'affiftai à la lecture
de ce Difcours , & je fus très -courroucée
des applaudiffemens qu'on lui
donna. Vous fçavez , Monfieur , que
l'Auteur entend par le mot Welches >
les François , & que fon objet eft de
DECEMBRE . 1764. 29
maltraiter avec beaucoup d'injuftice une
Nation qu'il honore par fon efprit. Je
vous avoue que je ne pus entendre fans
me fâcher , la fatyre qu'il en fait. Je
fis connoître mon mécontentement à
la Compagnie mais l'enthouſiaſme
avoit gagné tous les efprits , & je ne fus
point écoutée. Doublement piquée , je
réfolus de recueillir les connoiffances
que j'avois acquifes dans mes lectures ,
& de juftifier ce que j'avois avancé.
Cette efpéce de travail m'a procuré affez
de faits pour venger ma Patrie. Ce font
ces faits , Monfieur , qui font le fujet de
ma Lettre , & que je foumets à votre
Jugement.
L'Auteur du Difcours aux Welches
nous reproche de n'être pas le premier
Peuple du Monde pour les inventions
des Arts , & voici comme il le prouve..
N'est-ce pas , dit-il , à Jean Goya de
Memphis à qui on doit la bouffole? Non,
Monfieur:Jean Goya vivoit au treiziéme
fiécle , & la bouffole eft connue depuis
le onzième. C'eſt un inftrument qu'on
doit aux François . La fleur-de-lys qu'on
y voit défigne affez les Auteurs de fon
invention . En effet , l'Hiftoire nous
apprend que dans le douziéme fiécle les
Matelots François tiroient parti de la
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
propriété de l'aimant. Ils tailloient cette
pierre en forme de grenouille , & ils
l'appelloient calamite ou marinette. Tout
le monde connoît ces vers François
que Guio de Provins compofa au commencement
du treiziéme fiécle.
Icelle étoile ne ſe meut ;
Un art fort qui mentir ne peut ,
Par vertu de la marinette ,
Une pierre laide & noirette ,
Où le fer volontiers s'y joint...
Donc Jean Goia n'a pas inventé la
bouffole : il a feulement appris à fufpendre
une aiguille aimantée dans une
boëte,
2º. Vous avez des télescopes , continuer
l'Auteur du Difcours , remerciez- en Jac
ques Metius le Hollandois & Galilei Galilée
le Florentin. Je ne crois pas , Monfieur
, que ce foit ni Metius ni Galilée
que nous devons remercier . Plufieurs
Auteurs très-refpe &tables font honneur
de l'invention de cet inftrument à Roger
Bacon , Anglois . D'autres foutiennent
avec d'auffi bonnes raisons que
c'est une idée de Jean- Baptifte Porta ,
Napolitain . Des troifiémes veulent que
Lippersheim , conftru&teur d'inftrumens
DECEMBR E. 1764. 31
d'Optique à Middelbourg , en a fait la
découverte ; & enfin Borelli ne doute
pas que Johnſon n'en foit l'Auteur. Mais
parmi tous ces prétendans , aucun n'eft
François. Cela eft vrai. Il ne faut pas
cependant chanter victoire. Cette découverte
eft l'ouvrage du hazard , qui
eft entre les mains de toutes les Nations ,
& non le fruit du génie . Ce fut en tenant
fans aucun deffein un verre concave &
un verre convexe l'un derrière l'autre ,
qu'on s'apperçut de la propriété qu'ont
ces verres ainfi placés , de rapprocher
les objets éloignés.
3°. Si vous vous divertiffez quelquefois
avec des Baromètres & des Thermomè
tres , à qui en avez- vous l'obligation ?
A Toriccelli , qui inventa les premiers ,
& à Drebellius , qui inventa les feconds,
Ce font les paroles de l'Auteur auquel
je réponds mais cela n'eft pas exact.
Pour remonter à l'origine du Barometre
, il faut dire que c'eſt un Jardinier de
Florence qui l'a trouvé : car il s'apperçut
le premier que l'eau ne remonte plus dans
une pompe au- deffus de trente- deux
pieds. Galilée , à qui il communiqua
cette obfervation , conjectura que le
poids de l'air pouvoit bien être la caufe
de l'afcenfion de l'eau dans les pompes ,
1
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
I& non l'horreur du vuide , comme on
e croyoit alors . Toriccelli en Italie &
Pafcal en France , firent plufieurs expériences
pour vérifier cette conje&ure
& ce ne fut qu'après l'avoir bien conftatée
que le Baromètre vit le jour.
Ainfi Pafcal partage la gloire de cette
invention. A l'égard de Drebellius , là
plaifante invention que fon Thermomètre
: c'étoit un air enfermé dans de
F'eau que contenoit une bouteille , &
qui fuivant qu'il fe condenfoit par le
froid & fe raréfioit par la chaleur , faifoit
monter l'eau ou la faifoit defcendre. Cet
inftrument a bien donné l'idée des Thermomètres
mais en eft-ce un ? Qu'étoit-
ce même que les Thermomètres de
Florence au commencement de ce fiécle
? Une bouteille de verre foufflée au
bout d'un long tuyau , qu'on remplif
foit d'efprit de vin . La chaleur , en dilatant
l'efprit de vin , & le froid en le
condenfant , faifoit connoître la tempé-.
rature de l'air : c'étoit une connoiffance
bien vague. Un Thermomètre fans
terme de comparaifon eft un joujou
d'enfans , qui ne peut être d'aucune utihé
dans l'étude de la Nature. C'eft ce
terme de comparaiſon qu'il falloit découvrir
pour faire un véritable Thermos
DECEMBRE. 1764. 33
mètre , & c'eft ce qu'a fait M. de Réau
mur, François , vers le milieu de ce
fiécle . Il a déterminé le terme de la congélation
, celui de la plus grande cha--
leur & a découvert une graduation
générale , avec laquelle on peut comparer
non-feulement les dégrés de froid
du même pays , mais de tous les climars.
>
4. Plufieurs d'entre vous étudient le
vrai fyftème du Monde Planétaire. C'eft
un homme de la Pruffe qui devina ce
fecret du Créateur Ainfi parle l'Auteur
du Difcours aux Welches ; mais il fe
trompe. Cet homme de la Pruffe , qui
eft Copernic , n'a pas deviné du Créateur
que la Terre tourne. Il y a plus de
deux mille ans que ce fecret eft connu .
C'eft Philolae , Difciple de Pythagore ,
qui en a fait la découverte. Cent ans
après lui Ariftarque , de Samos , fouting
le mouvement double de la Terre , &
prétendit que les Etoiles fixes & le Soleil
font immobiles. Parmi les Modernes ,
Nicolas de Cufan a renouvellé le fentiment
d'Ariftarque , & l'homme de la
Pruffe n'a d'autre mérite en adoptant ce:
fentiment , que d'avoir expliqué dans
cette hypothèſe : le: mouvement des Pla
nettes..
B. v.
34 MERCURE
DE
FRANCE
.
5°. Il n'eft pas vrai que les François
aient nié l'expérience de Newton fur
les fept rayons primitifs & inaltérables
de la lumière , au lieu de la faire comme
ledit Auteur auquel je réponds. Les Perfonnes
qui ont lu l'Hiftoire des Sciences
, fçavent que M. Mariote fit cette
expérience de Newton , dès qu'on la
connut en France , & qu'il n'y réuffit:
pas , quelqu'habile qu'il fût à faire des
expériences , parce que les prifmes
dont il fe fervoit , étoient défectueux...
Le Cardinal de Polignac fit venir des
prifmes d'Angleterre , avec lefquels il
fit faire devant lui l'expérience , & elle
réuffit.
9
6º. Ces paroles de l'Auteur du Difcours
aux Welches font remarquables :
il vous démontre , dit- il aux François ,
la gravitation , & vous lui oppofezpendant
quarante ans le Roman impertinent
des tourbillons de Defcartes. Vous nex
vous rendez enfin que quand toute l'Europe
entière rit de votre obftination . C'eft
une nouveauté inconnue à tous les Mathématiciens
, que la démonftration de
la gravitation. Newton n'en fçavoit pas
tant. Il a fuppofé la gravitation , & d'après
cette hypothèſe il a démontré les
loix du mouvement des corps céleftes.
DECEMBRE 1764.
Voilà ce qu'on trouve dans le Livre des
Principes de Mathématique de Newton
& dans tous les Ouvrages modernes de
Phyfique. Mais Perfonne n'a écrit que.
Newton a démontré la gravitation . Ent
fecond lieu , on n'a pas oppofé au fyftême
de Newton le fyftême des tourbillons
de Descartes ; mais plufieurs
grands Mathématiciens l'ont mieux
aimé que l'autre , parce qu'ils l'ont trouvé
plus naturel , & l'Europe entière n'a
pas
ri de leur obſtination : car Leibnitz,
le plus grand Philofophe d'Allemagne ,
n'a jamais voulu adopter le fyftême de
Newton & lui a préféré celui de Def
cartes. Le grand Bernoulli , Suiffe , a
attaqué avec avantage le fyftême de
Newton , & a démontré que celui de
Defcartes étoit plus fimple , plus vrai &
plus naturel . ( Voyez fa nouvelle Phyfi
que céleste & fes nouvelles Penfées fur
le Systême de Defcartes. ) C'est ce Ber
noulli , l'illuftre ami de Leibnitz , dont
M. de Voltaire a dit :
20 Son efprit vit la Vérité ,
» Et fon coeur connut la Juſtice :
>> Il a fait l'honneur de la Suifle , ›
>> Et l'honneur de l'humanité.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Enfin Clarke , l'un des plus grands
Philofophes que l'Angleterre ait pro--
duit , & grand Newtonien , a enrichi
de fes Notes une édition de la Phyfiquede
Rohault , qui n'eft autre chofe que·
la Phyfique de Defcartes. L'Europe n'adonc
pas ri de la prétendue obftination
?
°. La méthode de l'inoculation fauve
ailleurs la vie à des milliers d'hommes
& nous employons , felon l'Auteur , plus
de quarante ans à décrier cet ufage fa
Lutaire. Quel raifonnement ! l'inocula- .
tion peut être fort bonne dans certains
pays , & très-préjudiciable dans un
autre. Ce qui eft bon ici peut être trèsmauvais
ailleurs . Dans Paris la petite
vérole eft dangereufe , & dans les pays
méridionaux elle n'eft pas plus fâcheufe
qu'un rhume. Il eft rare d'y voir mourir
quelqu'un de la petite vérole , &
Pinoculation y feroit auffi inutile que
le vinaigre des quatre voleurs pourroit
l'être en Turquie contre la pefte D'ail
leurs , quand il s'agit de rifquer la vie
des. Citoyens on
> ne fçauroit affez
prendre de précautions..
8°: On , nous reproche dans l'Ecrit
contre les Welches . , ou les François
d'avoir foutenu des Thèfes contre Har
DECEMBRE . 1764 37
wey , quand il eut découvert la circulation
du fang , & cependant toute l'Eu--
rope fçavante fçait que Descartes eft le
fauteur de cette découverte ; qu'ellen'étoit
rien entre les mains de Harvey ;
mais que le Philofophe. François la fit:
valoir & la démontra . Il est encore
écrit dans l'Hiftoire de la Philofophieque
Defcartes éprouva en Hollande
toutes fortes de mauvais traitemens.
quand il procura aux hommes cette
connoiffance dont on lui faifoit un
honneur abfolu .
>
.
ن ا ك
9° On n'a condamné perfonne aux
Galères en France pour avoir foutenu :
lès Cathégories d'Ariftote. L'Auteur
auroit dû dire que Ramus , François ,
eft le premier qui s'eft élevé contre la
doctrine d'Ariftote ; qu'il a foutenur
avec une fermeté héroïque des véxa--
tions fans nombre , qu'on lui a fufcitées
pour cela de toutes parts ; que Gaffendi
a fait voir à l'hivers la fauffeté de cette
doctrine , malgré les clameurs des Scholaftiques
de tous les pays , & que Def
cartes a enfin défillé les yeux & a déchiré
le voile qui enveloppoit l'Europe:
entière dans les ténebres de l'ignorance..
I feroit aifé de démontrer que fans Def
Gartes il n'y auroit point eu de Newton ,
38 MERCURE DE FRANCE.
comme il l'eft que c'eft à fa methode
admirable qu'on doit Locke , Malle- *
branche , Puffendorff & Clarke.
10º. Ce n'eft plus que dans des Almanachs
qu'on fait honneur à Schwart,
Cordelier , de l'invention de la poudre .
Cette compofition eft décrite dans un
Ouvrage de Roger Bacon d'une manière.
très- claire , qui l'a tirée d'un Auteur
Grec nommé Marc , lequel a écrit fur
la compofition des feux . Mais ceci ne
regarde point les François ; c'eft à quoi
it faut fe fixer. Encore dois - je finir
pour ne pas paffer les bornes d'une
Lettre , fauf à y revenir , fi celle - ci mérite
d'être lue . Je la terminerai par ce
dernier trait.
L'Antagoniste des François les appelle
Welches , parce que nous devons aux
Grecs les élémens des Sciences : mais
en ce cas il faut appeller les Anglois
Welches , les Allemands Welches , les
Italiens Welches : car tous ces Peuples:
out profité des lumières des Grecs.;
Peut-être l'Auteur veut- il dire que les
Grecs étoient plus fçavans que nous. Si
telle étoit fa penfée , elle ferpit bien
hafardée & il ne feroit que renouveller
une queftion ufée , fçavoir , fi
les Modernes l'emportent fur les AnDECEMBRE
. 1764.
399
39
que
ciens. Mais certainement il entend
nous devons toutes nos Sciences aux
Grecs , comme l'atteftent , dit - il , les
noms de ces Sciences & de ces Arts..
Quelle preuve ! Les mots Baromètre ,
Thermomètre , Hydromètre , Pyromètre ,
Sonomètre , ce font des mots Grecs en
conclura- t-on que ces inftrumens inventés
ou à la fin du dernier fiécle , ou
au commencement de celui - ci , viennent
des Grecs
La feule chofe à laquelle nous excellons
, fi l'on en croit l'Auteur critique ,
c'eſt en Poëfie : il trouve que Racine ,
Corneille , Quinaut , Moliere , Boileau ,
& même l'inimitable la Fontaine , font
des excellens Poëtes. Il a oublié de citer
le grand Rouffeau , le terrible Crébillon
& Pilluftre Voltaire . Mais eft - ce que
nos Moraliftes ne font point eftimables ?
Montagne & Charron ne font - ils pas
les plus grands Moraliftes qui aient
paru
dans le Monde ? Trouve-t- on dans quelques
pays des hommes qui ayent fi bien
peint le coeur humain que la Bruyere &
la Rochefoucault , un plus grand Dialecticien
que Bayle , des Hiftoriens plus .
exa&is & meilleurs Ecrivains que De
Thou, Rapin deThoiras , l'Abbé deVertot ,
&c. des Géométres plus profonds que
40 MERCURE DE FRANCE.
•
Viete , à qui on doit l'Algébre ) . Fer
mat , Defcartes , Parral, Varignon ; de
plus grands Naturaliftes que Tournefort
, Réaumur & Juffieu , & c. Je pourrois
étendre cette Lifte , & je n'appréhenderois
pas d'être contredit par aucun
Sçavant , de quelque Nation qu'il
fût. Si j'avois quelque crainte , ce feroit
d'abufer , Monfieur , de votre patience
& de trop préfumer de celle du Public..
· C'eſt déjà beaucoup d'en avoir tant dit
pour une Débutante. Permettez - moi .
néanmoins d'ajouter un aveu bien fincère
: c'est que je ne fuis point Mathématicienne
, que je ne fçais que l'Hif
toire des Sciences , que tout le monde,
peut lire ; que j'eftime inhniment l'Auteur
du Difcours aux Welches &
qu'on ne peut rien ajouter à la confidération
très- diftinguée avec laquelle :
j'ai l'honneur d'être , &c.
MELANIE REY DELLET:
DECEMBRE. 1764. 41
LA DEMOISELLE ET LE FRELON
FABLE
Imitée de celle de M. GAY , Poëte Anglois.
Aiv
temps que les bêtes parloient
Ce temps n'eft pas peut être auffi loin qu'on le
penfe }:
Les frêlons auffi s'en mêloient.
Un d'eux , franc petit - maître & paîtri d'élégances.
Portant aîle dorée & d'un joli contour ,
De la toilette d'une Belle
Faifoit depuis peu fon féjour,
Jufques au jour
Où l'on pût fe vanter détre affez bien près d'elles
Déja l'infecte entreprenant ,
Quand elle prend for thé , voltige fur fa taffe ,
Bientôt redoublant fon audace ,.
Sur le fein de Doris fans façon il fe place ,.
-Et puis s'envole en bourdonnant..
Ah ! Lifette , chaffez l'impertinente bêre
Qui m'excéde & me fend la tête ,
Difoit Deris . L'animal à fon tour ,
Reprit d'un ton de Cour :
Ah bon ! Quelle folie ! ai je pu vous déplaire-
Ma Belle , à quoi bon ce courroux ?
Si je vous parois téméraire ,
Sur mon honneur ! n'en accufez que vous.
42 MERCURE DE FRANCE.
Vos attraits feuls en font la caufe :
J'ai pris vos lévres pour la rofe ,
Elles en ont la douce odeur ,
Elles en ont la brillante couleur.
Ma méprife m'eft encore chère ...
Hélas ! fi je ne puis calmer votre colère ,
Frappez mais en mourant laiffez- moi mon
erreur .
Ce compliment d'abord lui conferva la vie ;
Bientôt il fut ſouffert , puis excita l'envie ;
Jufqu'à ce que Doris fentit que ce frêlon ,
Etoit armé d'un aiguillon.
GUILLEMARD :
STANCES à FLORE , à qui un petit
Bonhomme faifoit la cour , & qu'elle
difoit maltraiter beaucoup.
PUISQU'IL vous aime , il eſt coupable
Ge Nain que vous repouffez tant ,
Et c'est bien fait d'être intraitable
Pour tout autre que votre Amant.
De vos rigueurs je vous eſtime ;
Mais ces foufets ne font pas
La peine fuppofe le crime ,
bien
Et l'on n'eft pas repris pour rien.
DECEMBRE. 1764.
43
. D'une ardeur plus vive que fage ,
Un tel châtiment eft le fruit ;
Et l'on reçoit fuivant l'ufage ,
Son fupplice au lieu du délit.
Il eſt beau fans doute , ô ma Flore,
De punir le rapt d'un bailer :
Mais ne vaut-il pas mieux encore
S'en défendre que s'en venger ?
Ah ! de cette foible vengeance
Un coeur jaloux eft peu touché :
Au rifque de la pénitence ,
Qui ne commettroit le péché ?
Par l'AUTEUR de l'Epitre à MINALIE.
EPITAPHE,
Cy gît Rameau
Qui mérita tous les fuffrages..
Si fon corps eft dans le tombeau ,
Son âme vit dans fes Ouvrages.
粥
Par M. D. Ꮴ .
44 MERCURE DE FRANCE.
Le Songe d'IRUS ou le Bonheur.
O BONHEUR ! Objet fi defiré ! -
Divinité qu'on recherche & qu'on igno--
re ! Où font tes Temples & tes Autels ?
Brilles-tu dans les Palais des Rois ? Te
caches- tu dans la cabane du Berger ? Ou
ne daignes-tu vifiter que la médiocrité ?
Ainfi parloit Irus , le pauvre Irus, accablé
de fatigue & de chagrin , & qui
venoit de s'endormir au pied d'un chêne ,
lorfque les Dieux lui envoyerent ce
fonge.
Il vit d'abord une Ville fuperbe , où
venoit d'entrer en triomphe un Roj
puiffant , environné d'une Cour bril
lante , & fuivi d'un Peuple nombreux
dont les acclamations portoient jufqu'aux
Cieux le nom du Prince. On
béniffoit la clémence & la juftice de
fon régne. La grâce & la majefté dont
il recevoit des hommages fr touchans
raviffoit Irus. Affurément , difoit - i !
voila l'homme heureux.. S'il eft doux.
& flatteur d'avoir un ami tendre &
fidéle , quelle doit être la joie de cegrand
Monarque ! Il voit . voler après
DECEMBRE . 1764. 4
lui tous les coeurs de la Nation . Irus
arriva comme les autres au Palais , où
le Roi fe mit à table avec fa Cour,
Il étoit fi acceffible qu'il voulut qu'on
laiffat entrer tout le monde fans diftinction
. Chacun admiroir la pompe & la
délicateffe du feftin ; la fatisfaction &
la bonté brilloient dans les regards du
Prince , quand Sa Majesté pouffa un
cri aigu , & fe fit tranfporter dans fon
appartement. Irus fut étrangément furpris.
C'étoit un accès de goutte qui fe
faifoit fentir & qui troubloit l'allégreffe
publique . Ah ! dit Irus , ce bon
Roi méritoit bien un bonheur fans
mêlange.
La fcène changea. Il parut un Sultan
qui n'avoit point la goutte. Il étoit jeune,
bien fait , & raffembloit auteur de lui
tous les plaifirs. Une mufique célefte
fe faifoit entendre. Hi étoit ailis à côté
de fa Favorite , dont l'amour & les
grâces ne fe peuvent décrire . Cependant
une fombre trifteffe altéroit le vifage de
ce beau Prince. Il avoit même un air
farouche , & le trouble de fon âme étoit
fenfible dans fes yeux. Un bruit tertible
frappe Irus. On enfonce les portes ;
an homme fuivi de plufieurs autres
paroît la hache à la main ; il ofe en
46 MERCURE DE FRANCE.
frapper le Sultan , en criant de toutes
fes forces : meurs , Tyran ! ... La confufion
& l'horreur s'emparent du Palais
; on déchire les membres du Prince,
on les difperfe , & fa Maîtreffe ellemême
infulte aux reftes palpitans de
cette déplorable victime. Hélas ! s'écrie
Irus , il faut bien que cet homme
foit coupable , & le bonheur n'eft pas
le partage du crime.
Tous ces objels s'évanouirent. Irus
ne vit plus rien qu'une petite vieille décharnée
, qui , s'approchant de lui &
le tirant brufquement : regarde - moi
bien , dit - elle , .... Madame , je vous
regarde .... HHéé bbiieenn , tu vois le bonheur
même ; je fuis la plus fortunée des
femmes. Un jour , que j'avois quinze
ans , mon père me dit : je veux vous
marier , ma fille , ... Comme il vous
plaira , mon père .... Je vous deftine
un homme riche . Tant- mieux ... Il
n'eſt pas jeune .... Que m'importe ? Il
eft un peu boffu .... Qu'est - ce que
cela me fait ? J'époufai le bonhomme.
Je paroiffois bien indifférente , comme
vous voyez. J'étois infenfible à tout
excepté au plaifir de dominer mon chèr
mari . J'eus tant de caprices , je fus fi
dévote , fi impérieufe , fi acariâtre que
le pauvre homme ne tarda pas à mourir
DECEMBRE . 1764 . 47
de chagrin. Il me laiffa de grands biens ,
avec un imbécille de fils que je gouverne
en Defpote , ainfi que ma vieille
cuifinière , mon finge & mon perroquet
, deux animaux qui feuls me font
foupçonner que j'ai un coeur. Je vous admire
, répondit Irus : une auffi bonne
tête que la vôtre devoit commander
au fort même. Je n'envie pourtant pas
votre félicité ; elle me paroît plus digne
d'un tigre ou d'une panthère que d'une
créature humaine.
La vieille difparut . Irus découvrit un
fpectacle plus riant ; un village fur le
penchant d'un côteau fertile au bas duquel
couloit une belle rivière . Après
avoir long-temps ferpenté dans la prairie,
elle alloit fe jetter dans l'Océan entre
deux montagnes , qui formoient une
perfpective régulière & majeftueufe.
Un jeune garçon & une jeune fille couronnés
de fleurs & proprement vêtus,
fortirent de ce village. Une gaîté naïve
les animoit . Ils étoient accompagnés
de tous les habitans qui les félicitoient
fur leur mariage qu'on venoit de célébrer.
Irus enchanté contemploit cette
agréable fête . Il vit une table dreffée
fous des arbres , à laquelle ces bonnes
gens le firent afféoir. Il fit aflez bonne
43 MERCURE DE FRANCE,
chère , but fouvent & long - temps à la.
fanté des jeunes époux. Il danfa enfuite
avec cette joyeufe affemblée. On fe
remit à table vers le foir ; après quoi
l'on conduifit l'heureux couple au logis.
C'étoit une chaumière , où l'on n'appercevoit
qu'un mauvais lit & quelques
vieux meubles. Je ne m'attendois pas ,
dit Irus à celui qui étoit près de lui ,
à l'extrême fimplicité de cet afyle ,
après avoir vu de pareilles réjouiffances.
Camarade , lui répondit cet homme
ces jeunes gens feront comme nous . Ils
travailleront demain comme les autres ,
& feront des enfans auffi miférables
que leurs pères * .... Irus effrayé foupira
& dit , je m'étois flatté de trouver
ici le Bonheur.
L'inftant après Irus rencontra près
d'une maifon d'affez bonne apparence
un villard vénérable. Une longue barbe
blanche couvroit fa poitrine ; ſon
teint frais & coloré , fes yeux vifs &
rians annonçoient une âme fatisfaite &
tranquille. Irus le falua profondément
& lui dit : oferai -je demander qui vous
êtes ? Mon ami , lai répondit le vieillard ,
je fuis le maître de la maiſon que tu
* On a fait ici quelques retranchemen s.
vois
DECEMBRE . 1764. 49
vois , je fais valoir mes terres , je vis
en bonne intelligence avec ma femme
& mes enfans ; j'exerce volontiers l'hofpitalité
, il ne tient qu'à toi de l'éprouver.
Avec de tels fentimens , lui dit
Irus , vous devez être content de la
vie . Affez , répondit le vieillard ; j'ai le
néceffaire , & j'efpére établir honnêtement
mon fils & mes deux filles . Cependant
j'aurois bien ; defiré leur faire
un fort plus brillant. Mon voifin , qui
n'eft pas plus que moi , vient de marier
fa fille à un Seigneur. Ce bonheur inefpéré
m'importune depuis quelques jours
& je ferai tout pour l'égaler. Je fuis
venu trop tard , reprit Irus , & je m'en
félicite. Vous n'êtes pas mon homme ;
& foudain il le quitra.
Il vit près de là un gros garçon qui
ronfloit étendu par terre . Il étoit jeune
& robufte ; mais tout fon extérieur étoit
celui d'un gueux . Irus l'éveilla . L'inconnu
le regardant fixement , lui demanda
ce qu'il vouloit. Mon ami , dit
Irus , fi je puis vous être utile , diſpofez
de moi. Je n'ai befoin de rien ,
dit le ruftre ; que ne me laiffiez - vous
dormir ? Oh , oh ! reprit Irus , voilà
qui eft plaifant ! Celui qui me paroît
le plus à plaindre eft le plus content
C
50 MERCURE DE FRANCE .
de fon fort. Oui , mon cher ami , dit
l'autre , en fe levant. Je demande mon
pain , ie n'ai point d'affaires , & j'ai le
fecret de me divertir aux dépens de
tout le monde . Je ne fais rien , je
vis fans foins , & tous mes voeux font
remplis . En difant ces mots , il tâchoit
de tirer une bourfe de cuir qui fortoit
un peu de la poche d'Irus , lorfqu'un
homme habillé de bleu qui parut derfaifit
le gueux , & commanda
à fes gens de l'enchaîner & de l'emmener
; ce qui fut éxécuté. Homme
heureux , dit alors Irus , crois- tu l'être
maintenant ?
rière eux ,
Mais quelle image attendriffante &
lugubre fuccéde aux autres , & vient
émouvoir Irus ! Une femme jeune en
core & mourante , attache fes regards
prèfque éteints fur un homme de cinquante
ans , qui s'éfforce de retenir fes
larmes , & d'écarter par fes difcours tendres
& fublimes les horreurs d'une mort
prochaine. Chère époufe ! dit - il , ton
courage égale ta fageffe ; ofe en contempler
le prix. Trente ans de bonheur
!... Ils ont paffé comme un inſtant :
ils vont renaître & briller fans nuage
dans l'éternité , & mon âme à jamais
unie à la tienne ... Je vivrai quelque
DECEMBR E. 1764 . ང་
temps encore pour le précieux dépôt
que tu m'as confié , pour ces enfans
chéris , gages d'un amour fi pur , images
d'une mère fi tendrement aimée …...
Mais tu n'attendras pas longtemps la
moitié de toi- même. Va , digne épouse ;
ce Dieu , dont les bontés infinies ont
guidé ta vertu fur la Terre , veut la
couronner dans le Ciel ; ilt'ouvre fon
fein paternel , il répand dans ton âme
l'avant goût des plaifirs immortels qui
te font réfervés . Puiffé - je les partager
bientôt!
> tu me
Mon ami , reprenoit cette femme
avec une conftance héroïque
donnes à préfent les plus tendres marques
de ton amour ; je fens mieux
que jamais combien je te fuis chère .
C'eft dans ma fenfibilité que tu puifes
la force que tu me communiques . Inf
pire à nos enfans des fentimens fi rares ,
& daigne leur parler quelquefois de ceux
que j'avois pour eux. Je fens que je
m'affoiblis .... Votre fouvenir me fui-
& mes ardentes Prières ... Cher
époux laiffe moi confacrer à mon
Dieu ces derniers momens ; j'ofe t'en
priver , je me fais cet effort , fais le
facrifice de ta femme , l'éternité s'approche
, il faut nous féparer pour quel-
: vra ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
que temps : tu chériras ma mémoire ;
j'emporte cette idée confolante ... Le
vertueux époux , faifi de refpect , &
de douleur abandonne , en tremblant
une main déja froide , qu'il vient de
ferrer pour la dernière fois ; il s'éloigne
à pas
lents
, & fes
yeux
ne
peuvent
quitter
ce
qu'il
aime
. Il difparoît
enfin
& verfe
un
torrent
de pleurs
. On
vient
lui
annoncer
que
tout
eft
fini
. Ses
avides
regards
percent
les
Cieux
, cet
époux
défolé
femble
y chercher
ce
qu'il
a perdu
. Il
embraffe
fes
enfans
avec
tranfport
, &
fans
laiffer
échapper
le
moindre
foupir
. Les
apprêts
funébres
entouroient
déja
la chambre
du
mort.Cet
homme
incomparable
prend
la
main
de fon
fils
& de fa fille
, les
conduit
jufqu'au
lieu
qui
renferme
les
dépouilles
chéries
de leur
mère
; il fe profterne
avec
eux
, &
tous
avec
un
religieux
filence
impriment
leur
bouche
für
cet
objet
facré
. La
famille
éperdue
fe retire
, &
l'on
emporte
le
digne
objet
de
leur
douleur
. Les
yeux
d'Irus
fe
rempliffent
de larmes
. Refpectable
époux
, difoit
- il ,
qu'il
eft
grand
, mais
qu'il
eft
cruel
de
s'arracher
ainfi
l'un
à l'autre
! Qu'il
a dû
vous
en
coûter
de
n'avoir
pù
mourir
enfemble
!
DECEMBR E. 1764. 53
Irus apperçut enfuite une efpéce
d'hermitage , dont la porte étoit ouverte
. Il entre , il traverſe une petite
chambre , qui le méne à une allée de
tilleuls , d'où l'on découvroit la campagne.
La vue en étoit charmante . Un
petit homme entre deux âges , qui fe
promenoit dans une allée , paroiffoit enfeveli
dans une profonde méditation .
Il léve la tête , & voit Irus qui s'excufe
d'être entré fi librement , &, marque
un peu de furpriſe du facile accès
qu'il a trouvé. Cela vous étonne , dit
le Solitaire : Je ne fais ni ne dis jamais .
rien que je ne veuille que tout le monde
voye & entende , & j'ai toujours regardé
comme le plus eftimable des hommes ce
Romain qui vouloit que fa maifon füt
conftruite de manière qu'onpût voir tout ce
qui s'y faifoit.
Ce Difcours intéreffoit Irus ; il lui
fembloit que le génie du Solitaire s'emparoit
du fien ; les yeux de cet homme
lançoient des éclairs , fes manières vives
& circonfpc &es étoient pleines d'humanité.
Il y avoit fur un banc de gazon
un manufcrit ouvert & qui n'étoit pas
achevé. Je fuis perfuadé , dit Irus, que
vous confacrez votre loifir à l'étude .
Vous ne m'avez encore dit
que
deux
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
mots mais ils annoncent un Sage :
daignez m'inftruire & me confoler.
L'afyle que vous habitez me paroît
digne de fixer le bonheur que je cherchois
comme les autres hommes , mais
avec auffi peu de faccès. Plût au Ciel ,
répondit le Solitaire , que je puffe juftifier
une idée fi flatteufe ! Monfieur , je
n'ai qu'un nom célébre , des infirmirés
& des malheurs . Je ne courois pas après
tant de réputation & de peines . J'ai tâché
de dire la vérité aux hommes , je
m'en fuis fait un devoir ; mais qui fe
foucie d'elle ? On me perfécute , on
me calomnie. Je puis me tromper fans
doute ; mais , à Dieu ne plaife , que je
puiffe manquer. de bonne- foi ! Je me
trouvai l'autre jour en bonne compar
gnie près d'un homme qui ne me connoiffoit
pas. II avança d'un air convain.
cu que j'étois un véritable Epicurien ;
car , felon lui , je croyois à la Métempfycofe.
Un autre auffi hardi & non moins
charitable , ne craignit point d'affurer
que j'étois un athée , moi qui bénis à
chaque inftant la Providence , qui fens
fes leçons dans mes difgraces , &fes faveurs
dans mes plaifirs . Au refte , Monfieur
, la folitude calme mon âme ; &.
comme je tiens peu aux chofes humai
DECEMBRE . 1764. 55
nes , & point du tout à l'opinion , je me
plains peu de mon fort. Je fais le bien
que je puis , & ce qui , fans doute , eft
plus effentiel & plus difficile , je m'efforce
de ne nuire à perfonne. Je ſuis
maintenant auffi heureux que je puis l'être.
Cependant , fi jamais l'appas de la
célébrité peut vous féduire , comptez
que l'obfcurité vaut bien mieux . Pardonnez
à mon expérience l'avis que j'ofe
vous donner. Irus embraffa le Solitaire ,
& fut très -fâché de le voir difparoître .
Un nuage épais confondit & brouilla
tout. Irus fe trouva dans le Palais de la
Juftice . Un Avocat célébre parla longtemps
avec beaucoup d'éloquence ; il fe
plaignit de ces abus accrédités qu'on tolére
par habitude , de cet Art de faire
dépenfer aux Plaidoyers des fommes
confidérables pour un objet qui l'eft
beaucoup moins. Tandis qu'on admiroit
la fcience , les talens & la probité
de l'Orateur , Irus tut irrité d'une nouvelle
fcène qui s'offrit tout- à- coup à
fes regards. Il fe crut tranfporté chez
la femme du grave Interprête des Loix.
Elle étoit encore au lit , & Irus vitavec
indignation qu'elle n'étoit pas feulet Il
ne put s'empêcher de faire cette réflexion
: C'est donc pour fatisfaire les
C iv
56 MERCURE
DE
FRANCE
.
و د
fantaifies de Madame , & pour lui fa-
» ciliter les moyens de l'outrager , que
» cet honnête homme ufe fes poulmons
» après avoir pâli fur les Livres ! » L'Avocat
rentra chez lui , & Madame s'étant
levée , courut embraffer tendrement
fon époux. Qu'il est heureux ! difoit
Irus on le trompe , mais il croit être
aimé. Homme de bien , rends grace à ta
femme de ton erreur.
Enfin Irus vit un Solitaire exténué de
jeûnes & de mortifications ; il lui parut
content de fon état . Mon père , dit- il
ce genre de vie ne vous a-t-il jamais
affligé ? Souvent , mon fils ; mais , fi
la vie eft longue pour les peines , qu'elle
eft courte pour le bonheur ! Je fouffre ,
fans doute ; mais j'efpére que ces maux
paffagers me vaudront une paix inalté-,
rable.
Je ne blâme pas , dit Irus , vos exercices
de pénitence ; mais , mon père !
les bonnes oeuvres & l'aumône feroientelles
moins agréables à Dieu que vos
macérations & votre oifiveté ?
La Ville du bon Prince reparut
aux yeux d'Irus , qui , levant la tête
apperçut une figure aîlée , qui voltigeoit
au-deffus des toîts. Elle avoit une
forme humaine ; mais fon viſage paroifDECEMBRE.
1764 57
.,
foit à la fois celui d'un homme & d'une
femme , & n'étoit ni l'un ni l'autre . Le
pauvre Irus ne pouvoit démêler le féxe
de cet être fingulier. A peine demeuroit-
il en place ; il reftoit fort peu fur les
toîts des Grands, un peu plus longtemps
fur ceux des Pauvres.; mais il s'arrêtoit
plus volontiers fur les maifons où régnoit
la médiocrité , & fe détournoit de
l'indigence. Tu vois , dit- il , en s'avançant
vers Irus , que je ne me fixe nullepart.
Conferve ta fanté , travaille pour
le néceffaire ; furtout fois jufte , & modére
tes defirs : alors tu pourras me voir
quelquefois. Toutes les conditions , les
différens féxes me font égaux ; je fuis
partout , & perfonne ne peut me retenir.
Car la fanté , la vertu , la paix de
la confcience , le néceffaire & la modé
ration n'ont jamais été , ou ne font pas
longtemps le partage d'un mortel , &
je ne me plais que parmi de pareils hôtes.
Dès qu'il en part un feul , je déloge avec
lui. Tâche de fuivre mes confeils ; fouviens
-toi que les plus faciles font auffi
les plus fatisfaifans , & que l'on rifque
à tour perdre en s'éloignant de la fimpli
cité de la Nature .
Cv
58 MERCURE DE FRANCE..
ON a envoyé à M. de C *** les vers :
fuivans fur le livre intitulé fes Loiſirs .
Comme il n'a pu découvrir par qui
ils lui ont été adreffés , il a cru devoir
les faire inférer dans le Mercure
avec fa réponse , afin que l'Auteur
foit inftruit de fa reconnoiffance &
de fa fenfibilité.
C*** ma folitude
M'offre le fruit de tes loifirs.
T'imiter fera mon étude ,
Souvent te lire , mes plaifirs.
Quiconque , ami de la Nature ,,
Verrata naïve peinture ,
Préférera ce champêtre séjour ,
Ce filence des bois , des eaux le doux murmure :
Au bruit éclatant de la Cour..
Que l'amitié tendre & fincère
Par ta voix te founret de coeurs ! ་
Par toi , combien de traits vainqueurs ;
A lancé l'enfant de Cythère ! :
Quels Dieux guident donc tes accens ,,
Et te foumettent tous nos fens ?
Je les connois à leur puiflance.
DECEMBRE. 1764. 59
Oui , c'eft Apollon , c'eſt l'Amour
Qui , tous les deux d'intelligence ,
A tes côtés , te fervent tour -a - tour.
D'Apollon tu tiens l'Eloquence ,
Et l'art de plaire de l'Amour.
Heureux , qui marchant fur tes traces
De ce charmant accord fentira tout le prix !
Apollon dicte tes écrits ,
L'Amour leur ajoute les grâces .
RÉPONSE...
Je reçois un encens flatteur JE
Où brillent l'efprit & le coeur , -
Les grâces , la délicateſſe ,
Et cette Mufe enchantereſſe
Me fait miile fois trop d'honneur.
Au ton comme à l'art féducteur
Dont elle embellit le Permeffe ,
J'ai cru reconnoître l'Auteur ;
Je crains l'effet d'un tel fuffrage ,
Il peut enfler ma vanité ,
Et j'eftime , avec vérité ,
L'éloge bien plus que l'Ouvrage.
En lifant votre compliment
On croiroit , bien certainement ,
Trouver dans mes vers l'élégance ,
Le génie & le fentiment.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
La juftice ou l'indifférence
En parleroient tout autrement :
De l'amitié , le jugement ,
Eft toujours rempli d'indulgence,
VERS à Mlle LUZZI , jouant le
rôle de l'Amour dans les GRACES.
ADORABLE
DORABLE Luzzi , chacun te rend les armes ;
Pour bien rendre l'Amour, il faut avoir tes charmes
Mais tes yeux réduifans , qu'anime fon flambeau ,
Nefontque trop fentir qu'il te manque unbandeau-
Par DEMANTE.
RÉPONSE à des Vers où l'on préféroit la
façon de vivre de l'Auteur dans la retraite
à celle de S. SIMÉON STILITE .
Je n'ai pu , Damon , fans rougir ,
Voir que vous préfériez mon prétendu mérite
Aux fublimes vertus de ce très -faint Hermite
Que la grâce faifoit agir ;
Quand preffant à regret cette Terre infidelle ,
Et ne la touchant plus que d'un pied ſeulement ,
Il fembloit s'élancer & tendre à tout moment
Vers le brillant féjour où la foi nous appelle.
DECEMBRE . 1764. 61
Par les infirmités mon orgueil abbattu
M'a confiné peut- être au fein de la retraite
Plus que l'amour de la vertu.
C'est donc oeuvre très-imparfaite
De juger d'un Anachorète
Par les dehors trompeurs dont il eſt revêtu.
L'éclat d'une vaine apparence
En ma faveur vous a féduit ;
Et peut- être ce monde , oublié par dépit ;
Ne doit - il mes mépris & mon indifférence
Qu'à l'involontaire impuiffance
De partager encor le plaifir qui le ſuit.
Dans le fond de nos coeurs l'oeil d'autrui ne voi
goute :
Si de mes propres yeux vous aviez pû me voir ,
Un mérite apparent n'auroit pas eu fans doute
La force de vous décevoir.
L'éloge eft fils de l'hyperbole ;
L'encens que nous prodigue un préjugé flatteur
Eft fouvent gratuit & frivole ,
Et d'une dangereuſe odeur .
D'un homme quel qu'il foit l'eftime bénévole
N'en rend pas un autre meilleur ;
Et la louange la plus pure
4
Eft toujours un larcin que fait la Créature
Aux droits facrés du Créateur :
Du bien que nous faifons il eft l'unique auteur.
Dans l'ivreffe des ſens , guidé par la Nature ,
Chei chant le vrai bonheur que l'on n'y trouve pas
62. MERCURE DE FRANCE.
J'ai longtemps marché fur les pas
De Diogène & d'Epicure ...
Dans mes égaremens je trouvois mille appas ,
Et mon coeur corrompu loin des céleſtes voûtes
Toujours de plus en plus s'enfonçoit dans les
routes
Qui conduifent enfin à l'éternel trépas.
Dans certe honteuse carrière ,
Vil efclave de Belzébut ,
J'ai longtemps du Très- haut provoqué la colère i
Mais fa clémence enfin daigna fur mon falut.
Ouvrir ma débile paupière▸
Que je me vis alors éloigné du vrai but !
Par les juftes rigueurs d'un tourment falutaire ,
D'abord il affoiblit ce corps d'iniquités ;
Dans tous les coups qu'il m'a portés ,
J'ai reconnu la main d'un Père :
Heureux effet de la bonté !
Il me rendit la vie en m'ôtant la fanté.
J'éprouvai que toujours fidèle en les promeffes
Sur le Pécheur contrit & prêt à confeffer
Ses mifères & fes foibleffes ,
Notre Dieu fe plaît à verſer
Les prémices de fes largeſſes .
Que les plus grands forfaits ne peuvent épuiſer.
Tout obéit , tout céde à la voix ſecourable ; -
Les maux les plus profonds fe ferment fous fai
main ;
Doux espoir tout entier renaiffez dans mon feing .
DECEMBR E. 1764. 63.
Il n'eft point de plaie incurable
Quand on a Dieu pour Médecin.
Grand Dieu , recevez mon hommage ,
Regnez à jamais fur mon coeur !
Son changement eft votre ouvrage ,
Et vous méritez fans partage
L'amour , la louange & l'honneur .
Le ChevalierDE PIERRES DE FONTENAILLES .
L E mot de la première Enigme du
Mercure de Novenibre eft la vue. Celui
de la feconde eft Calotte. Celui du premier
Logogryphe eft le Livre , dans
lequel on trouve Levi , Lire , Rive , vil,
ire , ivre , ver, vie , re , il , lier , lyre, &
lie du peuple. Celui du fecond eft Maifon
, dans lequel on trouve Ami , Simon ,
os , fon , fi , mi , Mai , on , an , mois ,
Sion , Siam, mon , nom , moins . Celui
du troifiéme eft lame , dans lequel ôtez
1, il reste ame.
DUNI
ENIGM E.
UNB fçavante, main chef d'oeuvre ingénieuxay..
Je fuis grand ou petit, comme il plaît à mon père
Je plais à tout le monde , & les plus curieuz
3
64 MERCURE DE FRANCE .
Trouvent toujours chez moi de quoi le fatisfaire
J'abonde en ce qu'il faut pour produire une voix :
Bouches , langues , gofiers, & l'union intime
De mes refforts cachés peut produire à la fois
Différens fons au gré de celui qui m'anime.
Je fuis comme il lui plaît , aigu , doux , enfureur,-
D'autres fois en tonnant j'imprime la terreur .
Tantôt changeant de ton , je chante mieux qu'Or
phée.
Toujours le même , enfin je ſuis un vrai Prothées
Et cependant , Lecteur , ôte- moi le fecours
De ce terrible Dieu qui régne en Æolie ,
Je deviens inutile ainfi qu'un corps fans vie ,
Et je ... mais j'en dis trop , tu me vois tous
les jours.
P. C. F.
AUTRE.
AI longtemps foutenu ma mère , ΑΙ
Qui m'a perdue en fe fauvant ;
J'ai des foeurs à foilon fans avoir eu de frère ,
Ni rien qui paroiffe vivant .
Mes foeurs & moi pourtant nous faisons des querelles
Qu'on craint autant que les duels ;
Les traits que nous lançons, s'ils ne font
tels ,
Engendrent des haines mortelles.
pas morDECEMBRE.
1764 . 65
Fières comme des Amazones ,
Nous nous attaquons aux Etats ,
Et fans ménager les Couronnes ,
Frondons Edits & Magiftrats.
C'eft nous qui rempliffons ou qui vuidons la
bourfe ;
Qui faifons revivre les morts ,
Et dont il faut fouvent fendre & fouiller le corps
Pour mettre fin à notre courſe .
LOGO GRYPH E.
QUOIQU'EN divers
pays je naiffe en mêmetemps
,
Dans la feule Judée on met mon origine.
Je fuis d'extraction divine ,
Et dois pourtant mon être à mes propres enfans
Dont le nombre moins quatre eſt égal à cinquante.
Pour réprimer l'avidité ſanglante
D'un Peuple immolateur d'animaux innocens ,
Six de mes fils , encor qu'illégitimes ,
Ne font pas moins que leurs frères ardens
A fouftraire au couteau quantité de victimes .
Par l'atteinte d'un farcofage ,
Avec mon dernier fils je reçois le trépas .
A ce portrait , Lecteur, ne me connois - tu pas ?
Dans fix traits cherche mon image .
Par cinq , je fais de faintes onctions
66. MERCURE DE FRANCE.
Et fuis doux entremets , dont aux repas on uſè :
De plus , fils a loptif d'une troupe recluſe ,
Mon nom jadis donnoit trois notions ,
D'un bois , d'un vers , d'un mont connu d'Elie
Par quatre , en moi l'âme eft unie ;
Je fuis aux champs un amas d'eau ;
Des familles la , fouche ; un aîle de bateau ș
Et fous un nom d'Evangélifte ,
Je fuis des fruits preffés ce qui folide éxiſte :
D'autre part , aux combats j'attaque & je défends ;
Je fuis double faveur au goût deſagréable ,
Et les terres partage au pays des Normans.
Par trois enfin , route eft chez moi peu ſtable ; -
Je fais mouvoir tous les êtres vivans ,
Et dans les airs lance un trait redoutable
Mais c'eft affez de ce tableau ,
Lecteur , pour que tu me devines :
A me fuivre toujours fi pourtant tu t'obtines ,
Crains d'en altérer ton cerveau .
DE PIVAL..
AUTRE.
ENTIER , je fuis fouvent funeſte ,
Au Héros le plus ´valeureux :
> Coupe ma queue & de mon refte
Tu t'amuferas , fi tu veux.
2
Violon.
W
Adorable Philemi-re,tendre objet de mes am
B.C.
seuleje soupi- reTufais mes plus heureuxjours.
Malgré le sortqui m'oppri-me Ma tindressese
= ni meje t'ado_reraitoujours Ouije t'aimerai
DECEMBRE. 1764.
67
PARS me
AUTRE
ARS mea me includit , non vero includitur in
me
Integra , nil nifi mens : mens , corpus , fi caput
aufers . FF. NICOLLET .
ROMANCE.
ADORABLE Philémire ,
Tendre objet de mes amours ,
Pour toi feule je ſoupire ,
Tu fais mes plus heureux jours :~
Malgré le fort qui m'opprime ,
Ma tendreffe fe ranime ,
Je t'a forerai toujours ;
Ovi je t'aimerai toujours.
Si le deftin , trop barbare -
Me ravit mille faveurs ,
Si tous deux il nous fépare
Peut- il défunir nos coeurs ?
Notre flamme eft mutuelle .
Pour une chaine fi belle
L'amour n'a point de rigueurs ,
L'Amour n'a que des douceurs.
Les Paroles font de M. Belain , la Mufique
de M. Pinton , Serpent de S. Martin de Tours.
73 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES
ABREGE du Commentaire de toutes
les Coutumes & des Loix municipales
en ufage dans les différentes Provin
ces du Royaume , contenant au commencement
de chacun des trente - fix
Titres qui le divifent le précis des principes
généraux qui fervent de Droit
commun dans les Provinces régies par
le Droit romain ; de ceux adoptés
dans les Pays coutumiers , & les principes
particuliers à la Coutume de
Touraine , relatifs aux matières qui
y font traitées ; les articles de cette
Coutume qui , comme celle qui tient
le milieu entre toutes les autres , fert
de point d'appui au Commentaire
général ; la conférence par Claffes
DECEMBRE . 1764. 69
des articles des autres Coutumes ; enfin
le Commentaire de la Coutume de
Touraine ; une explication précise des
difpofitions y contenues ; une décicifion
claire & jufte des questions
qui en peuvent naître , appuyée des
Loix Romaines , des Ordonnances
Edits & Déclarations ; d'une infinité
de Réglemens émanés des premiers
Tribunaux de France , & du fentiment
des Auteurs les plus accrédités
pour donner une jufte idée du Commentaire
des autres Coutumes . Donné
d'abord fous le faux titre d'abrégé
de la Coutume de Touraine
corrigé & augmenté depuis par M,
JACQUET , Avocat au Parlement de
Paris. 1764 ; A Paris , chez Samfon ,
Libraire, quai des Auguftins , au coin
de la rue Git - le- Coeur , & à Lyon ,
chez Bruyfet Ponthus , auffi Libraire ,
rue S. Dominique , deux volumes
in- 4°. de plus de cent feuilles . Prix ,
70 MERCURE DE FRANCE .
21 livres relié en veau ; les additions
Se vendentféparément 3 liv. en feuilles.
LEE même Auteur a donné un Traité
des Juftices de Seigneur & des Droits
en dépendans , conformément à la Jurifprudence
actuelle des différens Tribunaux
du Royaume , fuivis des piéces
juftificatives qui ont trait à la matière ,
1764 ; à Paris , chez le même Libraire ,
& à Lyon , chez Jean Baptifte Réguilla,
Imprimeur- Libraire, Place Louisle-
Grand , 1 volume in- 4 °. de près de
600 pag. Prix 10 liv. relié en veau.
Traité des Fiefs , du même Auteur ,
1763 ; à Paris , chez le même Libraire,
à Lyon , chez Bruyfet Ponthus , 1 vol .
in- 12 de 460 pages , petit romain. Prix ,
3 liv. relié en veau .
M. Jacquet donne ces deux Traités
qui compofent deux des Titres de fon
Commentaire général pour mettre le
Public à portée de juger du mérite
des autres.
Il fuffit de dire que l'Auteur s'eft attaché
dans ces deux Ouvrages particuliers ,
à débrouiller les matières féodales , en
établiffant pour principe certain qu'il
faut deux Propriétaires de la même
DECEMBRE. 1764. 71
Terre & de la même Juftice pour qu'un
Fief puiffe exifter ; que la Terre & la
Juftice compofent ordinairement le
Fief du Seigneur , & toujours le Domaine
du Vaffal , & que la régle :
Fief & Juftice n'ont rien de commun ,
eft fauffe & mal entendue ..... Il a
mis les matières féodales dans un fi
beau jour qu'il fera facile au moyen
les principes qu'il poſe , de difcuter les
affaires les plus compliquées , en faiſant
ufage des mots : Terre , Juftice , Domaine
, Fref, Vaffal & Seigneur , fans
avoir befoin de fe fervir de ces autres :
Seigneurfuzerain , Seigneur dominant ,
arrière - Vafal , Fief dominant , Fief
fervant , arrière- Fief, Fiefdu Seigneur,
Fiefdu Vaffal & de beaucoup d'autres
dontfuivant M. Jacquet, on a débrouillé
la matière. Nous nous bornons à extraire
quelque paffage de l'abrégé du
Commentaire général , qui renferme
le Commentaire de la Coutume de Touraine
, & à affurer le Lecteur que tout
ce qui eft annoncé par le Titre & par
l'avant-propos de cet Ouvrage eft éxactement
éxécuté dans toutes fes parties ,
dans le plus bel ordre , & que le Commentaire
renferme ce qu'on peut defirer
pour l'interprétation d'une Coutume
72 MERCURE DE FRANCE .
auffi difficile & auffi importante que celle
de Touraine. L'approbation eft à la fin
du premier volume .
L'Auteur , qui rapporte un précis des
principes généraux au commencement
de chacun des trente-fix Titres qui diviſent
fon Ouvrage , s'eft attaché à
concilier , par l'autorité des Loix , des
Ordonnances , des Réglemens & Arrêts
émanés des premiers Tribunaux de
France , les difcordances qui fe rencontrent
d'une Coutume à l'autre , de
même qu'entre les Jugemens rendus
dans une Cour & ceux émanés de l'autre ;
il y a auffi , après l'article de la nouvelle
Coutume de Touraine , celui de
l'ancienne & la note de Dumoulin
quand il y en a , rapporté par claffes
en forme de conférence les difpofitions
des autres Coutumes & des Ordonnances
qui y ont trait d'où nous eſtimons
que ce Livre est néceffaire aux
Seigneurs qui y font diftingués fuivant
les Titres de leurs Terres de baffe
moyenne ou haute Juftice , de Châtellenie
, Baronnie , Comté & c ; & à leurs
Vaffaux & Cenfitaires ; aux Jurifconfultes
& Praticiens du Royaume , &
principalement aux Habitans de Touraine
& des Provinces voifines ; &
nous
DECEMBRE. 1764. 73
nous concluons de la connoiffance que
nous en avons prife , tant par nous que
par des Jurifconfultes éclairés , que ce
Livre doit trouver place dans toutes les
Bibliothéques , & qu'il ne peut être que
d'un grand fecours à tous les citoyens en
général .
Le meilleur extrait , qu'on peut avoir
des premiers titres de cet abrégé , eſt
renfermé dans les Traités des Fiefs &
des Juftices de l'Auteur.
M. Jacquet dit pag. 477 de fon
premier Volume ; le Retrait , qui eft le
droit de retirer un héritage aliéné par
le Propriétaire , fe divife en retrait
conventionnel , qui eft celui dont les
parties conviennent dans le contrat de
vente ; en retrait lignager , qui eft un
droit en vertu duquel un Parent , du côté
& ligne d'où l'héritage eft venu au Vendeur
, peut le retirer des mains de l'Acquereur
pour le conferver dans la famille
; en retrait féodal, qui eft le droit qu'a
le Seigneur de retirer un héritage vendu
par fon vaffal dans fa mouvance ; en
retrait cenfuel , qui eft un droit en vertu
duquel le Seigneur peut retirer des
mains de l'Aquéreur l'héritage fitué dans
fa cenfive ; en retrait mi-denier , qui eft
le droit que le furvivant ou les héritiers
D
14 MERCURE DE FRANCE.
tu prédécédé des conjoints par mariage,
parent lignager du Vendeur , a de retirer
la moitié de l'héritage , acquis par le mari
durant la communauté , échu au furvivant
ou aux héritiers du prédécédé ; en
retrait mi-denier - conquêt , qui confifte ,
comme le précédent , dans le droit de
retirer du furvivant , ou des héritiers du
prédécédé , l'héritage acquis , par retrait
lignager par le mari , des deniers de la
communauté ; en retrait de bienféance ,
qui eft le droit de retirer , par l'un de
plufieurs copropriétaires d'un héritage , la
portion vendue par l'un d'eux ; en retrait
de chofes aliénées par donation alimentaire
, qui eft le droit , attribué aux
héritiers préfomptifs du Donateur , de
retirer les chofes , données à cette condition
, des mains du Donataire , & en
retrait eccléfiaftique, qui donne aux gens
d'Eglife le droit de rentrer dans les Domaines
aliénés par leurs Prédéceffeurs ;
cetre dernière efpéce de retrait , qui a
donné lieu à quantité de Procès , eft
anéantie par les difpofitions de l'Edit du
mois d'Août 1749.
Les trois premiers de ces retraits
font en ufage dans prèfque tout le
Royaume ; les autres , dont le premier
eft admis dans quelques Parlemens
des Pays régis par le droit RoDECEMBRE.
1764.
75
main , ne le font que
particulières.
dans desCoutumes
Le Retrait conventionnel , faculté de
réméré ou grace de rachat , peut s'exercer
pendant trente ans ,
à moins que
la grace de rachat étant déterminée ,
l'Acquéreur n'ait fait déclarer,après l'expiration
du temps de la faculté , le
Vendeur déchu par jugement , qu'on
nomme Sentence de purification : ce
qui a lieu dans les refforts des Parlemens
de Paris , de Touloufe & c. Secùs
du Parlement de Bourdeaux .
Le Retrait lignager avoit lieu parmi
les Juifs ; il a fubfifté à Rome juſqu'à
' ce qu'il a plû à l'Empereur Théodofe le
Grand de l'abroger ; il eft encore en
ufage en Provence ; dans les Provinces.
de Guercy & de Rouergues du reffort
- du Parlement de Touloufe ; dans les
Bailliages de Briançon & de Romans du
reffort du Parlement de Grenoble ;
dans les Provinces dn Mâconnois &
d'Auvergne du reffort du Parlement de
Paris , & dans toutes les Coutumes du
Royaume , à l'exception de celle de
S. Severt, d'Arras, de partie de celle de
Berri & c ; mais il s'exerce prèfque dans
chaque Coutume avec tant de variétés
qu'il feroit néceffaire d'y donner de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'ordre , fi l'on ne fe détermine pas de
l'abroger entiérement pour rétablir la
bonne-foi & la liberté du Commerce ,
& mettre fin à une infinité de fraudes ,
de parjures & de procès.
Le Parent du Vendeur n'a qu'un mois
en Provence pour exercer fon action
en retrait ; il a également un mois dans
quelques Coutumes ; d'autres étendent
ce délai à quarante jours ; d'autres à
foixante ; d'autres à trois mois ; d'autres
à un an & jour ; d'autres n'ajoutent
pas le jour ; d'autres à l'an & mois ;
d'autres à l'an & jour après les certifications
faites des bannies en jugement,
relativement au Lignager abfent ; dans
d'autres le Lignager plus prochain
peut recouvrer la chofe vendue quand
bon lui femble ; mais , quand elle eſt
vendue par decret , il ne peut exercer
fon action après l'an & jour , à compter
de l'exécution du décret ; & dans d'autres
le plus prochain , à fuccéder au
Vendeur , peut avoir la chofe aliénée
pendant quarante ans , à moins qu'elle
n'ait repaffé entre les mains du Vendeur.
M. Jacquet cite en marge les Articles
de toutes les Coutumes & les Statuts
des Pays régis par le Droit Romain .
Quoique le Retrait lignager ne puiſſe
DECEMBRE. 1764. 77
>
affecter , fuivant le droit commun , que
les propres de la ligne , le Parent du Vendeur
peut l'exercer dans quelques Coutumes
fur tous les immeubles vendus
par celui-ci ; & le plus proche eft préféré
au plus éloigné , comme en fucceffion
, quoiqu'en général , le plus diligent
l'emporte fur le plus proche.-
L'Auteur ajoute , page 568 , pour
concilier les art. 152 & 156 avec l'art .
178 de la Coutume de Touraine : quoi
qu'il paroiffe réfulter des difpofitions de
notre Art que, quand une des branches ,
d'où procédent les héritages vendus , feroit
défaillante , les Lignagers de l'autre.
branche ne peuvent exercer le retrait
que fur ce qui dérive de leur lignage ;
comme elles font contraires à l'efprit dela
Coutume & aux difpofitions précifes
des art. 152 & 156 fuprà , fuivant lefquelles
le Lignager peut exercer le retrait
fur tous les immeubles vendus par.
fon Parent , & même fur les acquêts
faits par celui- ci ; & , comme les héritages
, procédans d'une ligne défaillante ,
ont au moins la qualité d'acquêt en la
perfonne du Vendeur , il faut dire , en
conformité de la difpofition de l'art. 4 .
de la Coutume de Bourdeaux , contre .
celle de notre art. qui ne fçauroit préva-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
loir à celles de tout le titre , que le Parent,
en quelque ligne & dégré qu'il foir,
peut retraire ,non- feulement les héritages.
procédants de fa ligne , mais même ceux
de la ligne oppofée , & généralement
tous les immeubles propres ou acquêts
vendus par fon Parent , fauf au Parent
plus proche de faligne , à venir entre
la bourfe & les deniers , & au Parent du
côté ligne , d'où procéde l'ancien héritage
ajugé par retrait à celui qui n'eſt
pas de la ligné , à venir , même après
l'exécution du retrait , dans l'an & jour
de la prife de poffeffion , foit de l'Acquéreur
, foit du Retrayant des chofes
vendues exercer un nouveau retrait
contré le premier Retrayant , conformément
à la difpofition de l'art . 337 de
la Coutume de Poitou.
Sur ce que M. Palu dit : le contrat
» de conftitution ,fouffert pour demeurer
>> quitte d'une obligation dont l'hypothé-
» que eft réservée , eft fujet au tenement,
»parce que la forme & la qualité de l'o-
» bligation eft changée , étant convertie
» en rente conftituée, qui eft un immeu-
» ble dont le Créancier tire intérêt , ce
» qu'il n'auroit pas pu faire de l'obliga-
"tion laquelle ne fubfiftoit que pour
» l'antiquité de l'hypothéque; & partant,
DECEMBRE . 1764. 79
puifque le titre eft une conftitution ,
hypothéque fe peut preferire par cinq
>> ans , & en ce cas , Titulus actionis infpici
debet , pour la prefcription , &
origo obligationis quant à l'hypothéque
». L'Auteur ajoute , pag. 667 :
je ne fçaurois me rendre aux raifons de
Palu , parce que , de deux chofes l'une
ou l'obligation de celui qui a acquis la
rente avec réserve d'hypothéque étoit
fujette au tenement; & , en ce cas , il n'y a
pas de difficulté ; ou , au contraire , l'obligation
n'étoit pas dans le cas du tenement
, auquel cas , il n'eft pas poffible
d'imaginer que l'aliénation faite par
le Créancier , de fon capital pour une
rente à la charge de fon hypothéque, ait
pû le priver d'un droit acquis , auquel il
n'a donné aucune atteinte relativement
au débiteur , & par conféquent à l'Acquéreur
de l'héritage qui , au lieu de
pouvoir être forcé de payer le capital
de cette obligation , n'eft tenu que de
payer la rente qu'il peur amortir à chaque
inftant.
La raifon de l'intérêt que produit la
rente n'a pas pu opérer de changement,
parce que le Créancier pouvoit en faire
produire à l'obligation ,par une demande
en juftice,fansla rendre fujette au tene-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
ment, & même fans aliéner fon principal
, d'où M. Jacquet eftime que le fentiment
de Palu & l'autorité du jugement
qu'il allégue doivent céder à l'intérêt
du Créancier qui , en perdant fa
rente, n'auroit pas befoin d'hypothéque.
"
Sur ce que M. Palu dit : » Cet art . ne
»comprend par ces termes : cens & rentes
foncieres , que l'héritage baillé à
la charge de la rente & non pas l'hy-
" pothéque fubfidiaire , foit fpécial , foit
général , que le preneur auroit donné
»pour la fureté de la rente qui demeure
en la prefcription du droit commun » .
M. Jacquet ajoute , pag. 672 , en forte
que cetAnnotateur, en établiffant qu'une
Lente fonciere n'eft pas une rente conftituée
à prix d'argent , dit , mal - à-propos :
que la rente conftituée demeure en la
prefcription du droit commun , puiſqu'elle
eft affujettie au tenement.
Sur ce que M. Palu continue : » comme
la Coutume a été arrêtée avec le
" Clergé malgré les proteftations qu'il
»a faites au commencement du Procèsverbal
lors de la rédaction de 1507 ,
» & en celui de la réformation faite en
" 1559 qui font demeurés fans effet ,
on a toujours tenu pour maxime conf-
» tante, que la prefcription de cet art..deDECEMBRE
. 1764. 81
➜voit avoi. lieu contre l'Eglife, ainfi qu'il
a été jugé depuis cent ans contre le Chapi-
» tre de Mezieres » , M.Jacquet dit : Palu fe
trompe dans l'interprétation forcée qu'il
donne aux difpofitions de notre art. pour
donner à entendre qu'il comprend les
gens de main - morte ; car il réfulte bien
clairement de fa difpofition que les Rédacteurs
ont eu en vue de les laiffer dans
les termes du droit commun ; & , fi lejugement
rendu au Siége de Tours avoit
été porté en la Cour , il auroit , fans
doute , eu le même fort que la Sentence
rendue aux Requêtes du Palais lé 22
Avril 1732 , qui a été infirmée par l'Ar---
rêt du 28 Août 1736.
"
4
Et fur ce que M. Palu ajoute : » quoi-
» que le Débiteur de la rente foit obligé
» perfonnellement, & qu'en conféquen
» ce , l'action hypothéquaire , jointe à
» la perfonnelle , dût durer quaranteans
, non ultrà quadraginta annos ex:
» quo competere coepit prorogari, nifi con-
» ventio aut oetas intercefferit , ce qui n'a'
lieu ès Coutumes qui admettent la
» prefcription de trente ans ; mais , horst
» le cas de la rente foncière pour laquelle :
», notre article eft limité , j'estime que
l'action perfonnelle étant jointe à l'hypatéquaire,
elles ne fe peuvent preſcrire
99
D v
g2 MERCURE DE FRANCE.
» que par 40 ans : Puta , l'hypothéque
d'une rente conftituée , poffédée par
»
"
l'obligé ou fon Héritier univerfel , dont
» il ne peut acquérir la libération que-
» par quarante ans. » M. Jacquet dit :
en forte qu'il réfulte du raifonnement
de Palu qu'une rente conftituée , fujette
au ténement de cinq ans , due par le
principal obligé ou fon Héritier, ne peut
prefcrire que par quarante ans ; au lieu
qu'une rente foncière , affranchie du ténement
, qui fuivant la difpofition de
notre Article ne prefcrit en aucun cas
par moindre temps que de trente ans
ne peut , quand elle eſt due par celui
qui eft perfonnellement obligé ou fon
Héritier , être portée au-delà de trente
ans ; & ce , fous le vain prétexte de
la difpofition de notre Article , qui
n'a été introduite que pour empêcher
de penfer que les rentes foncières fuffent
affervies au ténement de cinq ans & à
la preſcription de dix ou vingt ans , &
non pas pour empêcher qu'elles ne foient
portées à quarante ans , quand l'action
perfonnelle fe trouve jointe à l'hypothécaire
.
Quoique l'Ouvrage foit rempli de
pareilles corrections qui en démontrent
toute l'utilité nous nous bornerons à
ces exemples.
DECEMBRE. 1764. 83
Voici auffi un exemple des conférences.
Art. 332 de la Coutume de Touraine .
Si à la femme noble ou roturiere a été
promis Douaire conventionnel, moindre
que le Coutumier , elle n'en pourra demander
d'autre ; mais , s'il excédoit ,
fera réduit au Coutumier.
it
Cet Art. eft de l'ancienne Coutume.
Conférence.
Les Art. 5 du Chap. 31 du Lodunois
8 du chap. 4 du Duché de Bourgogne ,
& la feconde partie des Art. 300 d'An
jou & 314 du Maine font conformes à
notre art.
Les Art. 259 de Poitou , 212 d'Auxerre
2 du Chap. 24 de Nivernois
portent : fi Douaire préfix eft plus grand
que le Coutumier , il eft réduit au
Coutumier ; l'Art. d'Auxerre ajoute fi
le mari n'a héritage propre , le préfix
aura lieu , de quelque valeur qu'il foit.
L'Art. 371 de Normandie porte : la
femme ne peut avoir un Don aire plus
fort que le tiers de l'héritage , quelque
convenance qu'il foit faite au Traité
du mariage ; & , fi le mari donne plus
que le tiers , les Héritiers le peuvent
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
"
révoquer après le décès . L'Art. 372-
ajoute : celui qui eft plege du Douaire
le doit faire valoir , encore que la promeffe
excéde le tiers des biens du mari
fans qu'il en puiffe demander recours
fur les biens de celui- ci.; & l'Art. 374;
porte moins que le tiers peut avoir
la femme en douaire , s'il eft convenu
par le Traité de mariage..
Les Art.. 261 de Paris , 267 de Sens
38 de Melun , 213 d'Auxerre , 239
d'Etampes , 144 de Montfort , 107 de
Valois , 34 de Laon , 43 de Châlons ,
244 de Reims , 94 de S. Quentin , 142
de Péronne, 2 du Chapitre 14 de Montargis
, 60 de Calais , 188 de Bleis ,:
63 de Châteauneuf , 52 d'Arras , 302
d'Anjou , 316 du Maine , 219 d'Orléans
, 89 de Dourdan , portent : femme
douée de douaire préfix ne peut demander
douaire Coutumier , s'il ne lui eft
permis par contrat de mariage .
Les Art. 112 de perches , 91 de Bar ,
5 du Tit. 15 de Tournai , 4 du Tit .
de Lorraine , 158 de Poitou , 205
de Sedan , 166 d'Artois , 106 de Bou
lannois, 34 de Ponthieu, 130 de Chauny,
110 d'Amiens , 87 de Troyes , 8 de
Meaux,portent : femme douée de douaire
préfix peut après la mort, de fon mark
DECEMBRE . 1764.
85
choifir & élire douaire préfix ou Cou--
tumier , fuppofé qu'en fon contrat de :
mariage ne foit fait aucune mention
du douaire Coutumier ; mais , fi . ladite
femme veut avoir douaire préfix , ellele
doit déclarer ; & ne courent les arrérages
du douaire préfix juſqu'à la .
la déclaration .
Les Art: 62 de Calais , 3 du Chap..
24 de Nivernois , 109 de Valois , 136.
& 138 de Mantes , portent : Douaire
préfix pour une fois ou autre chofe équipolent
eft feulement viager ; de forte
qu'après le trépas de la femme il revient
aux Héritiers du mari , s'il n'y a pas
ftipulation contraire .
Les Art. 14 du Tit 8 de Berri , 257
de Poitou , 4 du Tit . 4 de Cambrai , 3:
du Tit. 14 de Montargis , 90 de Vitri ,
39 & 143 de Montfort , 215 d'Au-.
xerre , 220 d'Orléans , 262 de Sens
Po de Meaux , renferment des difpofitions
prèfque conformes.
>
M. Jacquet vient de donner des correc--
tions & augmentations mifes au commen →
cement de chaque volume de cet Ouvra
ge , dans lefquelles il a inféré différentes
confultations qu'il a données dans des
affaires encore pendantes au Parlement ou
qui ont été décidées . fuivant fon avis.
86 MERCURE DE FRANCE.
furtout par l'Arrêt du 11 Juillet 1763 ,
contre le fentiment des premiers Juriſconfultes
de Paris & de Tourraine . 11
rapporte auffi plus de foixante Arrêts
intervenus depuis 1761 , jufques & compris
1764 , parmi lefquels il a rangé
celui de la Pouplinière . Voici ce qu'il
dit fur l'Arrêt après avoir rapporté les
faits & les moyens des Parties ainfi que
l'avis de M. l'Avocat Général , pag. 431
Tom. 2 : ce qui n'a pas empêché que
la Cour , après un délibéré de plus de
deux heures , n'ait ordonné, à la puralité
de feize voix contre dix , en fe décidantpar
les circonftances du fait , l'éxécution
du Teftament du Sieur de la Ponplinière
, par fon Arrêt du 16 Mars 1764.
Mais je n'eftine pas que cet Arrêt puiffe
donner atteinte aux vrais principes de
la matière qui font les mêmes dans les
donations & dans les Teftamens , relativement
à la furvenance d'enfans ou
de pofthumes & c.
:
L'Auteur avoit dit, page 41 des additions
du premier volume le Propriétaire
de deux maifons attenantes , qui
en vend une comme elle fe pourfuit &
comporte de fond en comble fans en
rien excepter ni réferver , n'eft pas recevable
quelques années après à demander
DECEMBRE . 1764. 87
que l'Acquéreur bouche les jours qui
donnent fur la maifon réfervée, parce
qu'il eft garant de fes faits , & que les
jours, tels qu'ils étoient quand il a vendu
la maifon, ne font pas tant une fervitude"
qu'une propriété qu'il a concédée à l'Acquéreur
qui en a payé le prix. Celui - ci
n'eft pas mieux fondé à venir après
que le marché eft confommé & l'À& e
paffé , demander à fon vendeur de reconnoître
la fervitude ; il doit fe reprocher
de ne l'avoir pas faite inférer dans le contrat
de vente ; & il ne lui refte , pour em
pêcher que fes fucceffeurs ne foient inquiétés
, que la voie de faire faire un état
de la fituation où étoient les lieux vendus,
lors de la vente , de le faire homologuer
en juftice avec fon vendeur ou lui
duement appellé , & de l'annéxer à fon
Contrat de vente . D'où jeftime, continué
M. Jacquet , que la Sentence rendue au
Chatelet de Paris le 8 Février 1759 ,
( par laquelle il avoit été ordonné
que
le fieur Cafaubon feroit tenu de faire
fupprimer dans huitaine les baïes , vues
& jours qui fe trouvoient dans le mur
mitoyen de la maifon que le fieur Bou
ret lui avoit vendue & de celle qu'il
avoit retenue , ainfi que les deux lucarnes
affifes dans ce mur ) n'eff pas
88. MERCURE DE FRANCE.
régulière, parceque l'efpéce d'un homme,
qui vient de vendre une de deux maiſons
qu'il poffédoit , n'a aucun trait aux difpofitions
des Articles 215 & 216 dela
Coutume de Paris, où il n'eft question <
que d'une feule maifon que le père de
famille partage entre fes enfans &
dont il ne peut trop bien exprimer les
conditions pour éviter les difcuffions
qui s'élèvent dans les Familles.
,
Le fieur de Cafaubon n'avoit pas befoin
,pour faire infirmer une difpofition
auffi contraire à l'équité & à la droite
raifon , de demander la nullité & la réfiliation
de fon Contrat d'acquifition , fur
le fondement de la lézion ; & la Cour
au lieu d'adopter par fon Arrêt un moyen
auffi dénué de fondement , feroit arrivé
au but d'équité & de juftice qui
font les motifs de toutes fes décifions
fi , en mettant l'appellation & fentence
au néant, elle avoit ordonné que les vues,
dont le fieur Bouret demandoit la fuppreffion
, demeureroient au même état
où elles etoient au jour de la vente
& que l'Arrêt tiendroit lieu de titre de
fervitude au fieur de Cafaubon , fans.
donner en aucune façon atteinte aux
difpofitions de la Coutume.
2
2
L'abfervation de M. Jacques eft fla
DECEMBRE. 1764. 89
importante qu'il paroit réfulter de l'Arrêt
rapporté par M de la Laure dans fon Traité
des fervitudes , page 245 jufqu'à 252 ,
que ,s'il n'y avoit pas de lézion capable de
faire réfilier la vente , le vendeur d'une
maifon peut impunément obliger l'Acquéreur
de boucher les jours &c , qui
donnent fur celle qu'il a réfervée , quoique
le Contrat porte qu'il l'a vendue
comme elle fe pourfuivoit & comportoit
; ce qui n'eft ni jufte ni raifonnable.
Voilà à -peu-près des exemples de
l'Ouvrage que l'Auteur foutient partout
avec la même force.
90 MERCURE DE FRANCE.
DICTIONNAIRE raifonné des
Domaines & Droits Domaniaux , de
ceux de Contrôle des Actes, d'Infinuations
Laïques , de petit- Scel , formules,
Grefs, Droits réservés , Francs-
Fiefs , Amoriflemens , &c , imprimé
à Rouen , chez le Boulenger , 1762 ,
en 3 Volumes in-4°. & qui fe vendra
dorénavant 22 liv. ro f. broché , à
Paris , chez Prault père , quai des
Auguftins ; chez Rouy , au Palais
& chez Bauche , quai des Auguftins.
L E mérite de cet . Ouvrage ( dans lequel
les questions de Jurifprudence relatives
aux matières qui y font traitées ,
fe trouvent développés avec clarté &
précifion ) eft reconnu par les perfonnes
en état d'en juger , & juftifié par le débit
des trois quarts de l'Edition en moins
de deux ans . Nous pouvons affurer qu'il
eft exécuté avec foin ; on n'y a employé
que des caractères neufs & de très - beau
papier.
Si l'on doit être en garde contre le
DECEMBRE . 1764.
Editions contrefaites , c'eft fur - tout à
l'égard des Livres qui traitent d'objets
intéreffans . Ces Editions clandeftines
toujours mal exécutées, parce qu'elles le
font à la hâte & furtivement , font par
cette raifon même toujours remplies de
fautes ; telle eft celle qui a été faite du
Dictionnaire des Domaines , fous le faux
titre de Rouen 1763 , & en deux Volumes
feulement. Les moindres fautes
dans un Ouvrage de la nature de celuici
, font d'autant plus dangereufes qu'elles
conduisent à des erreurs toujours
préjudiciables .
Il eft donc effentiel de fe précautionner
contre cette fauffe Edition , d'autant
plus facile à diftinguer , qu'elle eft entierement
diffemblable de la véritable
tant par l'exécution , les caractéres &
le papier , que par le nombre de Volumes
en réduifant la contrefaction à
deux , l'on s'eft fervi de petits caractères
qui , étant ufés , en rendent la lecture
pénible & fatiguante.
Ainfi tous les avantages font en faveur
de la véritable Edition , dont le prixd'ailleurs
eft très - modique..
92 MERCURE DE FRANCE .
RICHARDET , Poëme dans le genre
Bernefque , imité de l'Italien ; à la
Haye , chez Jean Néaulme & Compagnie
, & à Paris , chez Merlia
Libraire , rue du Mont S. Hilaire
près le Puits certain ; 1764 , un vol.
in-8°.
Νου
,
ous avons promis , en annonçant
cet Ouvrage il y a quelques mois , de
mettre nos Lecteurs à portée d'en juger
par eux-mêmes , en citant quelques morceaux
de ce Poëme agréable & intéref
fant . Nous n'en ferons point une ana
lyfe fuivie comme l'Ouvrage n'eft
poin: achevé , nous en remettrons l'extrait
à un autre temps , & nous nous .
contenterons de quelques citations prifes
au hazard. , mais qui donneront une.
idée fuffifante du talent de l'Auteur
pour ce genre de Poëfie.Dans le premier
Chant noustrouvons d'abord cette riante
defcription.
Comme l'on voit , après un rude hyver ,
Les Villageois parés de violettes ,
DECEMBRE. 1764 93
Au fon joyeux de leurs douces Mulettes ,
Sur les gafons , danfer d'un pied léger ;
De même , après une guèrre inhumaine
Pendant au croc leur homicide acier ,
Les Paladins , qu'un doux loifir enchaîne ,
Dans les plaifirs paflent le jour entier.
Les uns chantoient fur les bords de la Seine ;
De divers jeux d'autres gagnoient le prix .;
D'autres enfin verſoient à taſſe pleine
Le diamant & l'ambre & le rubis.
Chaque guerrier auprès de fa Maîtreſſe ,
Dans les tranfports d'une vive allégreffe ;
Pouloir la pointe , & béniffoit lejour ,
Qui de la Paix éclairoit le retour .
Le tableau fuivant nous a paru auffi
mériter d'être préfenté aux yeux de nos
Lecteurs.
Renaud ....trouve en un jardin
Une Beauté qui fe plaint & ſoupire ;
Lui , qui toujours fur au beau féxe enclin ,
D'un air benin la contemple & l'admire.
Ses vêtemens négligés à deffein ,
Laiffent plus voir qu'ils ne cachent fon fein * :
Renaud s'embrâfe , & déja l'idolâtre .
Dans les cheveux , fur fa gorge d'albâtre
* Non era ignuda , & non erat veftita.
94 MERCURE DE FRANCE.
Flottant fans art , fe joue un tendre amour ;
Et le foleil diffipant tout nuage ,
Donne bien moins d'éclat au plus beau jour ;
Que n'en donnoient fes yeux à fon vilage ,
L'Hiftoire de Filomène , qui forme
un épiſode de ce Poëme , eft un morceau
de fentiment que nous voudrions
pouvoir citer en entier : nous nous bornerons
à quelques ftrophes.
A la clarté des brillantes étoiles ,
D'un Bâtiment je découvre les voiles :
Avec frayeur je l'aborde à l'inftant ;
Puis au fecours de mon fidéle Amant ,
Je fais marcher foudain tout l'Equipage ;
Avec ardeur on gagne le rivage :
Le choc redouble ; & fon terrible bruit
Eft plus affreux dans l'horreur de la nuit.
Je prête à tout une oreille attentive ;
De moins de cris , la plaine retentit ,
Et le combat bientôt ſe rallentit :
Je m'enhardis , & defcens fur la rive .
En approchant , quels furent mes tranſports ?
Anos guerriers le fort étoit funefte ,
Etles Vainqueurs emmenant tous le reſte ,
Sur le terrein ne laiffoient que des mors.
DECEMBRE. 1764. 95
J'appelle alors à haute voix Tangile ,
Et dans le fang je cherche toute en pleurs ;
Je crains de prendre une peine inutile.
De le trouver , j'ai les mêmes frayeurs.
Malgré l'horreur , le défefpoir m'entraîne ,
Et j'ofe enfin des cadavres tirer !
Mais , je le vois ! je l'entens foupirer !
D'une voix foible , il nomme Filomène .
A cette voix j'accours en frémiſſant.
fes côtés je tombe en l'embraffant.
Tournant vers moi fa paupière mourante ,
Que feras-ty , me dit-il , tendre amante
Un jufte efpoir vient ranimer mon coeur
Lui dis-je alors , puifque tu vis encore ;
Etje retrouve en effet ma vigueur
Pour fecourir un Epoux que j'adore , .,
Ma crainte feale , ( & ne t'offenfe pa
Si j'ofe ici foupçonner ta tendreffe ; )
C'eſt de te voir épris des doux appas
De cette Soeur qui pour toi s'intéreſſe.
Tout céde au Temps , niême le tendre Amour !
On ne prend pas une Ville en un jour .
Le Pin altier , qui dans les Cieux fe cache ,
Netombe pas du premier coup de hache .
Mais l'ennemi , par le fer , par les feux ,
Force l'obftacle ; & la Ville fuccombe.
Le Bucheron par les coups furieux
96 MERCURE DE FRANCE.
Fait tant qu'enfin il faut que l'arbre tombe,
Ah ! que je crains de te voir quelque jour
Moins inquiet d'offenſer mon amour
Et moins honteux du titre d'infidéle
Ainfi que moi , t'oublier avec elle !
X
On fera peut- être bien aife de voir
quel étoit ce Richardet , le Héros du
Poëme , & dont l'Auteur fait le portrait
, après avoir tracé celui de fa
maîtreffe . Nous les rapporterons l'un &
l'autre voici celui de la femme .
Rofes & lys brillent fur fon vilage ;
Elprit charmant , agrémens du langage,
Grâces , vertus ornent ce jeune objet ;
Et qui la voit à les yeux le foumet:
Tous les talens l'embéliffent encore ;
Les roffignols ent jaloux de fes chants ;
Quand elle danſe , on voit de Terpficore ,
Les pas légers , gracieux & touchants,
Si la voyois ordonner une fêre ,
Soins attentifs , bontés , douceurs honnêtes ,
A tant d'attraits tu n'échapperois pas ,
Bien qu'à la Cour , les plus rares appas ,
Flattent les yeux, fa beauté triomphante
Ternit l'éclatde tout ce qui la fuit ;
Telle
DECEMBRE . 1764.
97
Telle qu'on voit une Lune éclatante
Briller parmi les Aftres de la nuit.
Et Richardet , auffi pour la figure ,
Etoit fans pair , bien fait , haut de ftature ,
Mais fans excès , pour l'amour fembloit né ;
Et n'avoit point ce ton effeminé
Des Courifans , mais air brun , beau corfage
Teint animé , belles dents , longs cheveux ,
De grands yeux noirs , dont les humides feur
Promettoient tout , & tenoient davantage.
'Mais c'étoient-là ſes moindres qualités ;
De fes vertus longue eft la Kyrielle:
Franc , généreux , coeur droit , ami fidéle ;
Doux & poli dans les Sociétés ;
L'efprit aimable & fuyant la fatyre ,
Prompt à fervir , incapable de nuire ,
Aimant , danfant , chantant , fe mettant bien
François , de plus, ce qui ne gâtoit rien .
Je fçais , dit-il , qu'un rapport infidèle
Contre Richard , arme votre courroux ;
De ce guerrier , je fuis l'ami fidèle ,
Mais fans vouloir le fervir contre vous.
Reine , croyez qu'onc il ne fut coupable
De mettre en oeuvre 'aucun lâche détour ;
Qui vous l'a dit , eft indigne du jour ;
Et fans ce crime , il eft affez coupable.
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Auda cieux , dit - elle , avec dédain ,
Vous m'abuſez d'une vaine promeffe ,
Et vous ofez , fous ce prétexte vain ,
Vanter ici l'ennemi qui me bleffe ! &c .
Calmez , dit- il , cet injufte tranfport ,
處
11 vous offenfe , il mérite la mort.
Ah ! pour fçavoir quel motifen ces lieux ,
Malgré moi - même , en efclave m'entraîne ;
Reine adorable , interrogez vos yeux :
Voyez quel charme à vos defirs m'enchaines
Mais , pour vous , je trahis l'amitié , G
Vous immolant une chère victime ,
Si je commets peut- être quelque crime ,
De tant d'amour n'aurez-vous pas pitié ?
Pendant qu'il parle , elle paroît émue .
Son ton touchant, fa timide action
Peignent fi bien fa tendre paffion ,
Qu'elle ne peut en détourner la vue.
Enfin , rompant le filence à regret :
Quoi que ton feu , guerrier , foit indifcret ,
Dit-elle alors ; ton aveu téméraire
Ne me déplaît : toute femme aime à plaire ,
Je hais l'amour , à l'égal de Richard.;
Plus que tout autre , à te parler fans fard
DECEMBRE . 1764.
99
Tu m'euffes plû ji tu n'étois point traître.
Mais , inhumain , apprens à me connoître
Ta paffion n'eft que lâche fareur ;
J'abhorre autant trahifon odieufe ,
Que j'euffes aimé vengeance généreuſe ;
Je te refuſe , & tu me fais horreur.
Non , cria- t-il , je ne fuis point perfide ;
Et ce n'eft point en lâche , en aſſaſſin ,
Qu'au malheureux , dont je fuis l'homicide ,
Je veux plonger an poignard dans le fein.
Oui , malgré vous , je vous fers , inhumaine
Cet ennemi trop digne de vos coups ,
Cé Richardet , que pourfuit votre haine ,
Frappez , cruelle; il eſt à vos genoux .
Elle pâlit : dans fon âme confule
Penfers divers fe combattent foudain ;
Au glaive offert tout fon coeur fe refufe,
Elle en détourne & les yeux , & la main ;
Torrent de pleurs s'ouvre enfin paffage ;
Elle fanglotte ; & d'un ton attendri ,
Quoi ! c'est donc toi , dit- elle , c'eſt ta rage
Qui m'a privé d'un frère fi chéri !
Fuis de mes yeux.
Ce qu'on vient de lire eft tiré du
quatriéme Chant où nous trouvons
encore la comparaifon fuivante :
,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Gomme l'on voit une mer mugiffante ,
Roulant fes flots , l'un par l'autre pouffés ,
Contre un écueil-frapper à coups preffés ,
Et le réfoudre en écume impuillante ;
Ainfi preffés , pouffés de toutes parts ,
Les fiers Payens fur les murs de la Ville,
Montent en foule , & leur rage inutile
Vient échouer aupied de les remparts.
Le morceau qui fuit , tiré du cinquiéme
Chant , nous a paru très-touchant
, très- pathétique.
Elle y rencontre une image éffrayante
Objet d'horreur& de compaffion
C'eſt une femme abattue , expirante
Et de douleur , & d'inanition :
Un foible enfant prêt à perdre la vie
S'attache encore à fon fein épuifé ;
Mais l'aliment dont la fource eft tarie ,
A fes befoins , hélas , eſt refuſé !
Ange du Ciel , lui dit la triſte mère ,
(Car quel Mortel dans ces horribles lieux
Où des deftins m'a conduit la colère ,
Pouroit m'offrir des foins fi précieux ! )
Voici la fin des peines que j'endure ,
Carje n'attens , pour deſcendre au tombeau,
DECEMBRE 1764. 101
Que le trépas de cette créature
Dont l'infortune accable le berceau.
Non. Je m'oppoſe à ce deſſein farouche.
Cet innocent , du moins , ne mourra pas ,
Dit la Princeffe, en prenant dans les bras
Le tendre enfant , dont l'affreux fort la touche,
A refufer un affuré fecours ,
Si vorre efpritaveuglément s'obftine ,..
De votre fils vous expofez les jours
Et, s'il périry fa mère l'affafine.
A ce difcours de pleurs entrecoupé , zi .
D'un trait de feu fentant fon coeur frappé :
Quel jour affreux dans mon âme vient luire ,
Dit l'Etrangère. Ah ! mon cruel délire
Produiroit-il un coupable effet ?
A mes malheurs manque- t- il un forfait ?
Je rejettois vos dons , & les implore !
Sauvez mon fils , s'il en eft temps encore.
Ce morceau de fentiment eft fuivi
bientôt après de ces vers plein d'énergie.
*
En un inftant , de la mer blanchiffante ,
Les flors émus fe choquent avec bruit ;
Le vent s'irrite : une foudaine nuit
Redouble encor l'horreur & l'épouvante.
La foudré gronde , & la vague en fureur
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Forme des monts , & nous porte à leurs cimes,
Puis nous plongeant dans de profonds abîmes ,
Offre par- tout la mort & la terreur.
Dans la frayeur qui de mon coeur s'empare,
Le refte échappe à mes fens éperdus ;
Je n'entends plus , & mon efprit s'égare ;
Tous les objets me ſemblent confondus.
J'ignore encor comment je fis naufrage::
Quand je repris un foible fentiment
Je me trouvai feule fur un rivage ;
Je vis la mer avec étonnement .
Je me relève , & fuis , & je retombe..
Je fuis fans force , & ma tête fuccombe..
D'accablement je melivre au fommeil
L'horrible faim me preſſe à mon réveil !
Elle m'inftruit je cherche en ces bocages.
Tout ce qui peut appaiſer ſes tourmens. 7
L'herbe , le gland , & quelques fruits ſauvages
Depuis ce jour font mes feuls alimens.
Pour mettre enfin le comble à ma mifèreį
Dans cet état cruel , je deviens mère !
O titre auquel j'attachois mon bonheur ,
Comment es-tu le fléau de mon coeur !
Ce cher enfant , objet des mes allarmes ,
Plus que mes maux faifant couler mes larmes
DECEMBRE . 1764 . 103
Me fait trembler de mes propres befoins ;
A lecouvrirje mets mes tendres foins.
Mais,des Mortels les malheurs ont unterme
Je le voyois s'affoiblir dans mes bras ;
D'un front ferein & d'un efprit plus ferme
J'enviſageois fa perte , & mon trépas ,
Aux vers de force & de fentiment
fuccédent des réfléxions ; & le tout
forme une variété , qui doit beaucoup
contribuer au fuccès de ce Poëme.
Douter de tout , provient de l'ignorance .
Les gens inftruits , aux faits que l'on avance
Ne trouvent point d'impoffibilité.
Le lot des Sots eft l'incrédulité.
Qui n'auroit vû riviere , eau , ni fontaine ,
Pour n'avoir point de notion certainė
De tant d'effets que voyons clairement
Feroit -il bien d'en nier l'élément.
Tout fait nouveau le voit traité de fable.
On vous peindra l'immenfité des mers :
C'eft corps folidé , & l'on voit à travers.
Elle ne peut porter un grain de fable
Elle foutient des fardeaux étonnans.
Elle nourrit dans la malle profonde
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Des millions de divers habitans
Qu'on voit périr dès qu'ils quittent fon onde..
Un petit gland contient un chêne entier ; ;
Un feul grain d'orge en rend une meſure ;
Et le Taureau qui vêquit le premier
Avoit en lui fon espéce future.
Tout eft miracle , à bien l'examiner :
Qui ne croiroit qu'à la preuve établie -
Pourroit paffer fa vie à s'étonner ,
Tandis qu'un Sage à jouir s'étudie.
On ne fçauroit mieux rendre la ref
femblance de deux perfonnes que dans
le morceau que je vais citer..
Un même jour leur donna la naiſſance.
Le Ciel auffi leur donna mêmes traits ,
Même beauté , même efprit , même grâce ,
Et toutes deux , ( ainfi qu'en une glace )
En fe voyant , contemplent leurs portraits .
·
La rofe eft moins à la rofe femblable ;
Sur l'âme , enfin , par rencontre admirable ,
Si la Nature a quelque figne empreint
Sur l'autre auffi le même figne eft peint..
Moi , qui les fuis avec un foin extrême 2 .
Pour épier le moment féducteur .
DECEMBRE. 1764. 105
De leur gliffer mon poifon dans le coeur ,
A chaque inftant je m'y trompe moi- même. ,
Defpine reprend , à la vue du péril
de fon père, le caractère d'Amazone que
l'auteur Italien lui avoit donné & qu'il
a perdu de vue. L'Imitateur a cru en
en faifant ufage dans cet endroit , amener
plus noblement fa rencontre avec fon
amant. C'eft par la defcription de leur
combat , que nous finirons cet extrait..
A s'offen fer ils mettent leur effort .
Et fe couvrir leur femble une baffeffe ;
Trop fatisfaits , dans l'ardeur qui les preffe
En la donnant , de recevoir la mort.
De ce combat l'affreux fpectacle éffraye
Sous chaque coup s'ouvre une large playe a
De toutes parts on voit le fang couler
Et leur armuré en mille éclats voler.
A
Mais tout- à- coup au corps its fe faififfe
Leurs bras fanglans s'étendent , ſe roidiſſents ..
Ils femblent prêts à s'entre dévorer ;.
On en frémit ; ou n'ofe refpirer..
Tous deux enfin tombent ſur la pouffière ;
L'air menaçant , les yeux étincelans y
Vous les voyez le long de la carrière →
Rapidement l'un -fur -l'autre roulans……….
106 MERCURE DE FRANCE .
•
Chacun encor reprend le cimeterre ;
Et l'on diroit à voir leur noble ardeur ,
Que comme Antée , ils n'ont touché la Terre ;
Que pour combattre avec plus de vigueur.
·
,
Nous n'ajouterons rien ici à ce que
nous aurons dit ailleurs touchant le
mérite de ce Poëme. Nous fouhaitons
avec le Public , que l'Auteur qui a enrichi
notre Littérature de cette moitié
de l'Ouvrage Italien , ne faffe pas attendre
longtemps l'autre moitié &
nous aurons dans notre Langue un Poëme
très intéreffant , très-neuf, & trèsagréable.
L'ILIADE d'Homère , traduction
nouvelle , précédée de réfléxions fur:
Homère ; par M. Bitaubé ; à Paris ,
chez Prault, Imprimeur-Libraire , quai
de Gâvres , au Paradis , 764 ; avec
approbation & privilége du Roi, Deux
volumes in-8°.
M. Bitqubé fit paroître il a quelques
années, un Effai intitulé Traduction libre
de l'Iliade. Il y a une fi grande différence
entre cet Effai , & cette TraducDECEMBRE
. 1764. 10777
tion nouvelle de l'Iliade , qu'il n'a pas
cru devoir la donner au Public comme
une feconde édition , mais plutôt comme
un nouvel Ouvrage . Elle eft dédiée au
Roi de Pruffe à qui l'Auteur adreffe
cette Epitre :
ASA MAJESTÉ le ROI DE PRUSSE.
GRAND ROI ! j'ai vu l'ombre d'Homère ;
If tenoit d'une main la trompette 'gnerrière ,
Et de l'autre ces Chants , le Code des Héros ,
Où du Dieu des combats tu décris les travaux !
Aux fublimes accords de fa mâle harmonie ,
On fentoit que tes vers enflammoient fon génie.
» Ofe , dit- il , embellir mes accens ,
Da non de Fr DERIC , sûr de vaincre le Tems.
» Mon trône eſt ébranlé par l'altière Critique ;
Déja portant fa main fur ma couronne antique ; ›
» Elle a terni l'éclat de mes plus beaux Lauriers :
» Que le Légiflateur des Arts & des Guerriers ,
>>M'honorant d'un regard, m'accordefon fuffrages
>> Zoile même alors viendra merendre hommage.
»Jadis on vit ma lyre , au milieu des combats ,.
» Enflammer l'âme d'Alexandre ;
>>J'oublîrai les honneurs qu'il aimoit à me rendre
>> St FRÉDÉNIC permet que je fuive fes pas.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Que ne puis-je du Styx repaffer l'Onde errante !!
» On verroit au facré vallon
Brûler d'un feu plus beau ma verve renaiſſante :
Il feroit de mes Chants l'Achille & l'Apollon..
Ou plutôt à les yeux interdite & muerte ,,
BoMa Muſe entre les mains remettroit la trompette.
DoQue dis-je ? il la faifit : Terre ! écoute la voix :
Dans lesvers immortels dictant l'Art de la guerre
Ila , fans y penſer , célébré ſes exploits :
FRÉDÉRIC de fon fiécle eſt l'Achille & l'Homère.
·
>
Le ftyle de cette Epître prouve que
M. Bitaubé auroit pû traduire en fortbons
vers , le Poëme grec qu'il a rendu
en très bonne profe. L'Ouvrage eft
précédé d'un Difcours étendu , mais
néceffaire , & divifé en deux parties,
Dans la première , on éxamine les différens
écrits publiés pour & contre
Homère à l'occafion de la fameufe -
difpute élevée fur le mérite de ce Poëte...
Pérault , la Motte & Terraffon , qui
chacun , à l'exception de ce dernier ,
ont eu leurs Antagonistes , marquent
comme trois époques de cette difpute.
L'Auteur péfe avec beaucoup d'équité
( & il faut lui en tenir compte , vû qu'il
traduit Homère, ) leurs divers fentimens
Il montre par différens exemples que les
*
DECEMBRE. 1764. 109 .
uns & les autres ont mal jugé d'Homère ; -
qu'il a été trop loué & trop critiqué.
M. Bitaubé prend un fage milieu ; il
n'eft pas de ces Traducteurs zélés , dont
l'amour- propre les identifié en quelque
forte avec l'Auteur qu'ils traduifent ::
il ne fe range pas non plus du parti
des ennemis déclarés du Poëte grec :
il convient de fes défauts fans trahir fes
qualités avantageufes : il y a tant d'im--
partialité dans cette difcuffion, qu'on ou...
blie en la lifant , que M. Bitaubé , eft
le Traducteur d'Homère.
La feconde partie du Difcours eft
une apologie que l'Auteur fait de fon
Ouvrage. Il y a deux fortes d'ennemis
à combattre , les admirateurs trop zélés
d'Homère & fes ennemis outrés . A
l'égard des premiers , il a à fe juftifierdevant
eux d'avoir traduit ce Poëte avec
quelque liberté ; les derniers , exclufifs
dans leur mépris , éxigeoient néceſſairement
une apologie de l'entreprife
même de le traduire. L'Auteur fe tire
de ce plaidoyer d'une manière fatisfai
fantes pour les efprits raifonnables. Il
montre qu'on ne pouvoit traduire Homère
en entier ; que le principal but de :
cette Traduction eft de faire connoître .
les beautés de ce Poëte , fans cepen
*
PO MERCURE DE FRANCE.
dant dérober entièrement la vue de fes
défauts. On peut apprécier dans la nouvelle
traduction lés beautés & les défauts
de ce Poëte , quoique les derniers foient
un peu voilés ; ce qui étoit néceffaire
pour faire lire Homère . Cette Traduction
rend le fervice que feroit une perf--
pective , difpofée de manière à mon
trer de près les objets agréables , &
un peu dans le lointain ceux qui ne
fçauroient flatter la vue.
Le Difcours eft terminé par des réfléxions
générales für la Traduction , &
par des réfléxions particulières fur les
Traductions d'Homère..
Il difcute auffi en peu de mots cette
queftion , fçavoir s'il eft avantageux de
traduire les Anciens
Il y a beaucoup de Philofophic &
de netteté dans toutes les réfléxions
qui compofent ce Difcours ; & il eft
écrit avec goût & agrément.
Quant à la Traduction même , il faut
avouer que cet Ouvrage manquoit à
la Littérature. Mde Dacier avoit traduit
Homère foiblement ; fa fcrupuleufe admiration
pour ce Poëte , au lieu de lui
infpirer de la chaleur , lui donnoit une ›
forte de timidité qui devoit la refroidir.
D'ailleurs elle n'avoit pas les qualités
néceffaires pour traduire Homère ; fon
DÉCEMBRE. 1764. IFT
=
ffyle manquoit de nerf , de nobleffe
& d'harmonie. Si Mde Dacier étoit trop
fcrupuleufe & fe traînoit pour ainfi-dire
fur les pas de fon Auteur , M. de la
Motte s'éloignoit trop de fes traces ;
tantôt il traduifoit , tantôt il compofoit,
& cependant il croyoit avoir rendu les
beantés de l'original ; & on ne fçauroit
même donner le nom de Traduction
aux endroits qu'il fe propofoit de traduire
; on n'y retrouve ni l'harmonie
ni la noble fimplicité du Poëte grec.
Le nouveau Traducteur de l'Iliade fatisfera
les Connoiffeurs à ces différens
égards émule de Pope , il réuffit peutêtre
plus que lui à rendre Homère avec
une énergique fimplicité. Si quelquefois
il embellit fon Auteur , ces embelliffemens
naiffent du fujet & ne font point
recherchés:
:
Nous defirerions que les bornes de
notre Journal nous permiffent de comparer
quelques endroits de la Traduc
tion de M. Bitaubé avec celle de Mde
Dacier ; nous ne craignons point d'affurer
que tout l'avantage eft du côté
du nouveau Traducteur. Nous renvoyons
nos Lecteurs aux deux verfions ; ils feront
eux-mêmes cette comparaifon fr
glorieufe à M. Butaubé & nous nous
总额
TZ MERCURE DE FRANCE.
contenterons de leur indiquer les prim
cipaux endroits qu'ils pourront lire dans
P'un & dans l'autre Traducteur: On pourra
mettre en parallèle avec Mde Daciers.
les difcours d'Agamemnon & d'Achilleau
premier Chant .
Tom. I pag. 34 , la comparaifon
des Grecs avec les abeilles , & le mor
ceau fur le fceptre d'Agamemnon.
Le combat de Paris & de Ménélas , =.
Chant troifiéme.
Vénus bleffée , Chant cinquiéme.
Tom. 2 pag. 141. Junon qui fe pare
de la ceinture de Vénus.
Quelques morceaux du bouclier ,.
Chant dix-huitiéme.
Mais furtout , Chant 21 , le combat
du Xanthe & de Vulcain , &c , & c , & c...
ATLAS de M. BUY DE MORN AS
•
Géographe des ENFANS DE
FRANCE ; vingt Cartes nouvelles.....
NoDUS nous fommes engagés dans
notre dernier Mercure à rendre un.
compte plus détaillé de ces nouvelles .
Cartes qui forment la fuite du beau &
DECEMBRE . 1764. 13
magnifique Atlas que M. Buy de Mornas
continue avec le plus grand fuccès.
Cet Ouvrage , où la Géographie eft
toujours accompagnée de la connoiffance
de l'Hiftoire, mérite l'accueil favorable
qu'il reçoit du Public ; & l'on
peut dire que dans ce genre on n'a
jamais rien fait de plus parfait ni de plus
utile...
La première de ces vingt Cartes contient
les époques anciennes , depuis la
fondation du Temple de Salomon , juf
qu'à la liberté rendue aux Juifs par
Cyrus. On y voit d'un coup d'oeil les
années où ont vécu pendant cet efpace
de tems , les Rois de Juda , d'Ifraël , d'Egypte
, d'Affyrie , de Babylone , de la
Médie , de Tyr , de. Lydie , d'Athènes ,.
de Sparte , de Macédoine & de Rome..
La Carte fuivante préfente l'Hiftoire de
plufieurs Rois de Juda , & en particulier
celle du Régne de Salomon. Elle eft fuivie
d'une Carte. géographique de la Pa
leftine.La fuite de l'Hiftoire du Royaume
de Juda , accompagnée de celle du
Royaume d'Ifraël , fait le fujet de la
quatriéme Carte , toujours fuivie des .
Cartes géographiques qui repréfentent
diftinctement ces Royaumes. Les autres
Cartes offrent de même la Géographie :
14 MERCURE DE FRANCE.
des Royaumes d'Affyrie , de Babylone ,
de Médie , de Lydie , de la Grèce & de
Rome. A côté de ces Cartes eft l'Hiftoire
de ces différens pays dans les épo
ques que nous avons marquées. Les
États habités par les Peuples foumis aux
anciens Rois de Rome , font repréfentés
fur cinq Cartes particulières , où l'on
voit leurs différens accroiffemens ; & à
côté de ces cinq Cartes géographiques
fe trouve leur Hiftoire , qui ne laiffe
rien à defirer pour acquérir une parfaite
connoiffance des principaux événemens
qui les concernent. Enfin , M. de Mornas
ne met aucun pays fous les yeux
de
fes Lecteurs , qu'il ne leur préfente en
même temps tout ce qu'il eft néceffaire
de fçavoir pour le connoître parfaitement.
Les Sçavans peuvent y apprendre
beaucoup de chofes fans
que l'Ouvrage foit moins utile à
ceux qui commencent. Cet ATLAS fe
vend chez l'Auteur , rue S. Jacques ,
proche S. Yves.
>
DECEMBRE. 1764. 15
ANNONCES DE LIVRES.
LE Portefeuille d'un homme de goût ,
ou l'Efprit de nos meilleurs Poëtes ; à
Amfterdam , & le trouve à Paris chez
Vincent , Imprimeur - Libraire , rue
S. Severin , 1765 ; deux volumes in- 12.
Le peu de goût qui régne dans prèfque
tous les Recueils de Poëfies fugi
tives , compofées par différens Auteurs ,
en a dégoûté le Public. On ne les lit
point , parce que le peu de bonnes
Piéces qui s'y trouvent font perdues
dans une foule de mauvaiſes d'où
l'on auroit peine à les démêler. On
voudroit trouver dans un nasux
Volumes tout au plus , les son : onk
les plus exquis de nos male tous cesetes
dans le genre des piécene natives
& légères , fans aucun mêlange de piéces
médiocres ; & c'eſt le but qu'on
s'eft propofé , & auquel nous ne crai--
gnons pas d'affurer que l'on eft parvenu ,.
en raffemblant dans deux tomes feulement
, tout ce que notre Parnaffe a pro--
duit de plus parfait en ce genre depuis
Marot jufqu'à nos jours. On ne s'eft
116 MERCURE DE FRANCE.
point attaché à ne donner que des piéces
qui ne fuffent pas connues ; on en
eft peu curieux , fi elles ne font pas
excellentes ; & fi elles font excellentės ,
il n'eft guères poffible qu'elles ne foient
pas connues. On a donc voulu feulement
donner aux gens de goût , un portefeuille
choifi , où fe trouvaffent réunis
tous les morceaux de Poëfies fugitives,
que la postérité & les Connoiffeurs ont
marqués du fceau de l'immortalité ; &
nous ofons affurer très-pofitivement , &
fans crainte de pouvoir là-deffus être
démentis , que nous n'avons eu jufqu'à
préfent aucun Recueil, qui préfente
un fi grand nombre de piéces excellentes.
Peut- être y en a - t- il quelquesunes
qui ne feront pas du goût de
ément. onde ; mais nous croyons qu'il
rendre parmi celles. qui peuvent
l'Ouvalement à tout le monde ,
qui ayent été omifes, dans ces deux
volumes . C'eft véritablement l'efprit de
nas meilleurs Poëtes ; non pas de cet
efprit où l'on ne prend que quelquesunes
de l'eurs penfées rangées fous différens
titres, & qui laiffent à defirer le
refte de la piéce . Ce font leurs Ouvrages
que l'on donne en entier ; mais
leurs Ouvrages choifis ; de forte que
plaire
4.
DECEMBRE. 1764. TI7
2
tel Auteur qui s'eft fait de la réputation
, n'a fouvent qu'une ou deux de
fes piéces dans ce Recueil , les autres
n'ayant pas paru dignes d'avoir place
dans une collection , où , autant qu'il
a été poffible , on n'a inféré que les
chefs - d'oeuvres de ce genre. Dans ces
deux volumes feuls on aura ce qui'l
y a de plus parfait en In - promptus , en
Madrigaux , Epigrammes , Epitaphes
Infcriptions , Rondeaux , Triolets , Sonnets,
Fables , Contes , Epitres , Poëmes,
Odes , Chanfons , Stances , Poëfies morales
, Poëfies chrétiennes , Poëfies philofophiques
, Poëfies galantes , Poëfies
diverſes, enfin Poefies fugitives dans tous
les genres . Il eft vrai que ce Recueil
rendra les Lecteurs extrêmement difficiles
pour tout ce qui ne fera point déformais
marqué du fceau de la perfection : on
ne foutiendra plus la lecture de tous ces
veis de fociété & autres , qui ne paroif
foient un peu paflables que parce
qu'on n'étoit point affez familiers avec
les meilleurs . Mais d'un autre côté , la
réunion de tous ces chefs-d'oeuvres , en
éparant le goût des Lecteurs , perfectionnera
celui de nos Poëtes ; ou s'ils
n'atteignent point à la perfection de
leur art , ils feront du moins plus ré18
MERCURE DE FRANCE.
fervés à rendre publiques leurs produc
tions.
LES Philofophes en querelle , Etrennes
Encyclopédiques pour l'Année
1765 ; par M. D'AUPTAIN , Teneur de
Livres , &c. à Léipfick , & fe trouve à
Paris , chez de Lalain , rue S. Jacques
à l'Image S. Jacques ; 1765 ; vol. in- 18.
Ce petit Ouvrage ne doit pas être
confondu dans la claffe ordinaire des
Almanachs. Il eft d'un homme d'efprit,
& qui nous paroît poffédér parfaitement
l'art de l'Analyſe. Il a trouvé le ſecret
de renfermer dans un très-petit eſpace ,
la partie la plus curieufe & la plus piquante
de l'Hiftoire Littéraire de tous
les Siécles . M. D'AUPTAIN , dont l'efprit
paroît avoir beaucoup de netteté
de précifion & de jufteffe , préſente
dans une page ou une page & demie ,
tout au plus , l'origine , les progrès , les
fuites & la fin de chacune des difputes
que les Philofophes , les Gens de Lettres
& les Sçavans ont eues depuis Homère
jutqu'à l'année 1764. Il dit tout ce qu'il
eft néceffaire de fçavoir , & rien de ce
qui peut être regardé comme fuperflu.
Son ftyle eft net , aifé & correct . Il
faifit le point précis de la difpute , l'exDECEMBRE
. 1764 . 119
pofe en peu de mots ; il en écarte tout
ce qui peut y être étranger , & fuit la
querelle , jufqu'à ce qu'elle foit terminée
ou par un accommodement entre
les perfonnes intéreffées , ou par la défaite
d'un des deux partis . On nous a
dit que M. d'AUPTAIN étoit encore
jeune nous croyons donc qu'il pourra
tirer beaucoup de fruit de fon talent
pour l'Analyfe ; talent très-rare , & qu'il
pofféde au plus haut dégré. Nous l'exhortons
à ne pas s'en tenir à ce premier
effai , & fur- tout à nous donner fouvent
de pareils abrégés : ils inftruisent autant
que les grandes Hiftoires , & n'ont pas
l'inconvénient de l'ennui,
LES Contes Moraux de M. Marmon
tel ; nouvelle édition en 3 vol .
Ces Contes ont eu dans toute l'Europe
le même fuccès qu'en France. Ils
ont été traduits en Italien , en Allemand
; deux fois en Anglois. Les Théâ
tres de Paris & de Londres s'en font cmparés
à l'envi ; un Ouvrage fi bien reçu
& fi univerfellement goûté méritoit le
foin qu'on a pris d'en donner une belle
édition . Celle qui va paroître au commencement
de l'année ne laiffe rien à
defirer du côté de l'Impreffion . Elle
120 MERCURE DE FRANCE.
par
eft enrichie d'Eftampes en Taille douce,
deffinées par M. Gravelot , & gravées
d'excellens Maîtres. Le Portrait de
'Auteur eft à la tête , & chaque Conté
a fon Eftampe , ce qui fait en tout
vingt- cinq Planches. Elle eft augmentée
de cinq Contes nouveaux qui font
près du tiers de l'Ouvrage . Elle eft en
trois vol, in-12 ; mais on a fait tirer un
très-petit nombre d'Exemplaires in- 8°
& en plus beau papier pour les Curieux.
Ceux qui defireront en avoir de ce format
, peuvent fe faire infcrire d'avance
chez M Merlin , Libraire à Paris , rue
du Mont S. Hilaire. La rapidité avec
laquelle les éditions précédentes ont été
enlevées , & la beauté de celle-ci , femblent
en affurer le fuccès.
CONTES philofophiques & moraux ;
par M. de la Dixmerie. A Londres , & fe
trouvent à Paris chez Duchefne , Libraire
, rue S. Jacques ; deux volumes
in-12.
La plupart des Contes qui forment
ce Recueil intéreffant , ont paru avec le
plus grand fuccès dans nos Mercures
durant le cours des trois dernières années.
Les additions & les changemens
l'Auteur y a faits , ne peuvent qu'aque
jouter
DECEMBRE. 1764. 121 .
flatteur pour
jouter au mérite de l'Ouvrage. Il eft bien
pour M. de la Dixmerie, d'avoir
fourni avec tant de diftin&tion une carrière,
dans laquelle M. Marmontel l'avoit
précédé. Au furplus , il ne paroît point
avoir pris à tâche de lutter contre fon
prédéceffeur. Prèfque tous fes Contes
font dans un genre différent de celui des
·Contes moraux. On voit même que M.
De la Dixmerie a évité de s'en tenir à
un feul genre. Il prend tous les tons
parcourt tous les climats , & obferve
exactement le Coſtume dans fes divers
Tableaux.C'est-à -dire, que chaque Conte
eft adapté aux moeurs & aux ufages
des lieux où eft placé celui de la Scène.
Mais comme il fe trouve dans ce
Recueil plufieurs Morceaux qui n'ont
point encore paru , nous croyons devoir
à nos Lecteurs de les en entretenir
dans le Mercure prochain.
VOYAGE de Milord Céton , dans les
fept Planettes , ou le nouveau Mentor ;
traduit par Madame R. R. à la Haye ,
& fe trouve à Paris , chez tous les Libraires
qui débitent les Nouveautés
1765 , 2 vol . in- 12 . petit format.
Cet Ouvrage de fiction doit contenir
autant de Volumes , que l'on compte,
F
122 MERCURE DE FRANCE .
1
de Planettes; les deux tomes fuivans font
fous preffe ; & les trois autres ne tarderont
pas à paroître. L'Auteur eſt déja
connu par plufieurs Ouvrages que nous
avons annoncés dans le temps avec
éloge , & que le Public a reçus avec fatisfaction
: ces Ouvrages font , la Pay-
Janne Philofophe , & la Voix de la
Nature. Celui que nous annonçons
aujourd'hui, mérite que nous en faffions
un Extrait, que nous remettrons à un de
nos prochains Mercures.
LETTRE du Comte de Comminges à
fa Mère , fuivie d'une Lettre de Philomèle
à Progné ; à Paris , chez Jorry , rue
& vis-à-vis de la Comédie Françoife ,
au grand Monarque & aux Cigognes
1764 , avec Approbation ; Brochure
in- 8 ° . ornée d'eftampes , de vignettes ,
de culs -de -lampes , & c.
M. Dorat , Auteur de ces deux nouvelles
Productions Poëtiques , continue
d'augmenter fon agréable Recueil , où
la Poëfie & la Gravure femblent fe difputer
le fuffrage des Connoiffeurs & des
gens du goût. On a trouvé dans la Lettre
du Comte de Comminges , des fentimens
très - pathétiques ; & cette nouvelle
compofition ne le céde à aucune
DECEMBRE. 1764. 1.23
de celles dont il a déja formé fon
Recueil.
EMILE Chrétien , confacré à l'utilité
publique , rédigé par M. Formey , Auteur
du Philofophe Chrétien ; à Berlin ,
chez Jean Néaulme , 1764 ; quatre volumes
in-8°.
On fent que ces quatre Volumes de
M. Formey doivent fervir de préfervatif
contre la Doctrine de M. Rouf
feau de Genève , dans fon Traité de l'Éducation
. C'est tout à la fois , & une
réfutation du Livre de M. Rouffeau , &
un Traité d'Education Chrétienne . On
en trouve des Exemplaires chez de Saint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais ,
& chez Duchefne , rue S. Jacques ,
Temple du Goût. Et chez Robin , Libiaire
, rue des Cordeliers .
au
CATALOGUE des Livres du Magafin
Littéraire , avec cette Epitaphe : Libris
ducere follicita jucunda oblivia vitæ.
Horat. S. Lib . II. à Paris , chez Jacques-
François Quillau , Libraire , rue
Chriftine , Fauxbourg S. Germain ;
1765 , Brochure in- 12.
L'accueil que le Public fait depuis
trois ans à l'établiffement du Magafin
Littéraire de Jacques- François Quillau
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Libraire rue Chriftine , Fauxbourg
S. Germain , l'a déterminé à augmenter
confidérablement fa Bibliothèque deftinée
à être fournie en lecture. Le prix
de l'Abonnement qui fe paye d'avance
eft de 24liv . par an , ou de 3 liv. par
mois.
Afin que les Abonnés n'attendent
pas longtemps après les Livres qu'ils
voudront lire , il a multiplié les Exemplaires
des Ouvrages d'agrément les
plus recherchés ; & il multipliera de
même les Exemplaires des Nouveautés
qui paroiffent. Les Ouvrages Périodiques
font au Magafin , où les Abonnés
ont la liberté de les lire , ainfi que de
confulter le Dictionnaire Eccléfiaftique
, & c. Il diftribue chez lui le Catalogue
imprimé de fes Livres , où les
conditions de l'abonnement font expli
quées plus au long.
ABRÉGÉ de la Grammaire Françoife,
par M. de Wailly , troifiéme Edition
revue & augmentée ; à Paris , chez
Jean Barbou , Libraire- Imprimeur , rue
vis - à- vis de la grille des Mathurins
1764 , avec Approbation & Privilége
du Roi, vol . in- 12.
On ne cefle de léimprimer cet excelDECEMBRE.
1764. 125
lent Abrégé , dont nous avons déja
parlé plus d'une fois. L'Auteur y fait à
chaque Edition , des auginentations qui
y donnent toujours un nouveau prix .
LES Etrennes du Chrétien pour l'année
1765 ; chez Barbou , rue des Mar
thurins , vis-à-vis de la grille , in -32.
Ce petit Livre contient les Prieres.
qu'un Chrétien doit dire , lorfqu'il s'ac
quitte des devoirs de fa Religion . Il
eft d'un format très- commode , & d'une
très-jolie Edition .
Le petit Tableau de l'Univers , Almanach
pour 1765 , qui comprend la
Defcription de tous les Pays & Villes
du Monde , leur pofition & diftance de
Paris ; les grandes routes de terre , de
mer & des rivières de France ; l'étendue
des côtes de mer , avec les Royaumes
& Villes qui y font fitués , les noms des
rivières , les hautes montagnes ; les Gouvernemens
de France Généralités
Refforts des Parlemens , Diocèfes ; les
Ordres de Chevalerie & des Religieux de
l'Europe , & les Ecrivains prophanes de
tous les fiécles de l'Ere Chrétienne ; à
Paris , chez Guyllin , quai des Augufins
, près le Pont S. Michel au Lys
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
d'Or , 1765 , avec Approbation & Privilége
du Roi , 1. vol in-24. Prix , 2 liv .
relié.
Si l'Auteur de ce petit Ouvrage tient
tout ce qu'il promet dans le titre , il eft
étonnant qu'il ait pu renfermer tant de
chofes dans un fi petit efpace . Nous
avons éxaminé le Chapitre des Ecrivains
prophanes , & nous trouvons que
l'Auteur en a omis un grand nombre .
Nous fuppofons que les autres Chapitres
font faits avec plus de foin..
LE bon Jardinier ; Almanach pour
l'année 1765 ; contenant une idée gé•
nérale des quatre fortes de Jardins ; les
régles pour les cultiver , la manière de
les planter , & celle d'élever les plus
belles Fleurs . Nouvelle édition confidérablement
augmentée , & dans laquelle
la partie des Fleurs a été entièrement
refondue par un Amateur. A Paris
chez Guillyn , quai des Auguftins , du
côté du Pont S. Michel , au Lys d'Or ;
avec approbation & privilége du Roi.
un vol. in - 24.
و
Cet Ouvrage déja connu & eftimé
ne peut qu'avoir acquis une nouvelle .
perfection par les corrections & additions
que l'on annonce..
DECEMBRE. 1764. 127
-
Nous nous contenterons de placer
ici de fuite , les titres des autres Almanachs
nouveaux qui font venus à notre
connoiffance . L'APRÉS SOUPÉ
des Dames , ou les amufemens d'Eglé ,
Etrennes joyeuſes , chez Langlois , au
baş de la rue de la Harpe , à la Couronne
d'or ; in -32 . -L'INVENTAIRE
du Pont S. Michel , Piéce nouvelle
en un Acte , repréfentée fur le grand
Théâtre des Boulevards , avec un Calendrier
pour la préfente année ; par M.
Coppier , chez le même Libraire que
le précédent ; 1765 , in - 32.— LA Grécanicomancie
, ou l'amufement des Belles
Etrennes à la Grecque ; chez le
même Libraire ; in- 32. LES Caractères
ou la pure vérité ; Almanach fans
fard , récréatif & divertiffant ; par M.
Coppier , chez le même Libraire ; in-32.
-
L'OUVRAGE à la mode , ou Recueil
des amuſemens du temps , chez le même
Libraire. On trouve auffi chez lui , LES
Etrennes Récréatives . LE Perroquet,
ou les Mafques levés. - CHIFFON
oula Chiffonnière de Vénus . - Tour
ce qui vous plaira. •-ETRENNES variées
, ou Mêlange amufant . LES Papillottes
, par M. Coppier , &c .
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIES.
ASSEMBLÉE publique de l'Acadmie
des Sciences , Arts & Belles- Lettres
de DIJON , tenue dans la Salle de
l'Univerfité , le Dimanche , 18 Decembre
1763. *
M.
MICHAULT , en ouvrant
la Séance , annonça que n'ayant pû
vaquer pendant quelques mois aux fonctions
du Secrétariat , M. le Préfident de
Ruffey avoit bien voulu fe charger
en fon abfence , de l'Hiftoire des travaux
Académiques dont le Secrétaire
a coutume chaque année de rendre
compte publiquement.
Plus une méthode eft fimple , &
meilleure elle eſt : en partant de ce prin-
* Cet Extrait égaré dans le dépôt du Mercure ,
n'a été retrouvé que depuis quelques jours.
DECEMBRE , 1764. 129
>
cipe , M. de Ruffey n'a préfenté l'expofition
analytique des Ouvrages de
l'Académie , que fous deux points de
vue , la Philofophie & les Belles - Lettres.
Dans la première divifion il éxamine
tout ce qui à rapport à l'Hiftoire
naturelle aux Mathématiques & aux
Arts dans la feconde , l'Eloquence ,
la Poëfie , la Critique & l'Hiftoire fourniffent
à fa plume divers Sujets auffi
agréables qu'intéreffans . Si je ne crai
gnois de paffer les bornes que prefcs
un Extrait , j'entrerois avec plaifir dans
le détail de ces différens objets , mais
je ne ferai mention ici que d'un Ouvrage
dramatique qui nous a été envoyé
par M. le Marquis du Terrail ,
Maréchal de Camps & Académicien
Honoraire non réfident : les Effets de
L'Amour & de l'Amitié ; Ballet Héroïque
en trois Actes , précédé d'un Prologue
. On reconnoît dans cette Piéce
le goût & la délicateffe fi néceffaire au
genre de la Poëfie Lyrique. L'Auteur
dans le Prologue , améne ingénieufement
l'éloge du Roi , ce qui prouve
qu'un bon Serviteur & un fidéle Sujet
n'eft pas moins occupé à fervir un
Maître Bien- aimé pendant la guerre ,
qu'à le chérir & l'admirer dans le fein
de la paix. F' v
130 MERCURE DE FRANCE .
M. le Marquis du Terrail a confulté
auffi l'Académie fur un projet digne.
du zéle qui l'enflamme pour la gloire
de fa patrie. Il propofe de conſtruire
dans la Place de LOUIS XV, à Paris ,
des Galleries Patriotiques , -décorées
par les buftes en médaillons des Grands
Hommes en tout genre , qui ont illuſ--
tré la France : Sujet de la plus vive
émulation pour tous les bons François .
qui afpireroient à la gloire d'y être un
jour placés.
1
Un événement heureux & qui comble
les voeux de l'Académie , a donné
occafion au Secrétaire de terminer.
ainfi le Mémoire de M. de Ruffey,
» Après avoir expofé dans cette Af-
» femblée l'Hiftoire de nos travaux &
"le fruit de nos études , nous nous
» empreffons d'annoncer publiquement
l'honneur que S. A. S. Mgr le Prince
dade Condé fait aujourd'hui à notre-
» Compagnie , en prenant le titre de
» Protecteur. Ce Héros , que la Victoire
vient de couronner , daigne , dans
ces jours de paix , s'intéreffer au fort:
» des Mufes , & jetter un coup d'oeil:
favorable fur les couronnes Académiques
de notre Lycée . L'avantage
d'éxercer nos talens fous les aufpicess
29.
3 :
DECEMBRE . 1764. 131
» d'un Prince fi précieux à l'Etat & fi
» cher à notre patrie, doit raminer notre
» émulation ; & par les fentimens de la
plus vive reconnoiffance , nous enga-
» ger à mériter l'augufte protection
» qu'il accorde à l'Académie.
M. Hoin a lu enfuite un Effai hiftorique
fur les différentes opinions concernant
la nature de la cataracte. Après
avoir fait la defcription de cette maladie
, l'Auteur remarque qu'il n'eſt pas
vrai-femblable que les Anciens ne connuffent
la cataracte que par fes apparences
extérieures , quand ils imagiginerent
une opération chirurgicale propre
à lever l'obſtacle qui s'oppofoit à
la perception des objets vifibles. En effet
, dit-il , comment fe perfuader qu'un
homme eût eu la hardieffe d'enfoncer
une équille dans l'oeil pour atteindre la
cataracte , la déplacer & l'afujettir au
bas du globe , fi le couteau anatomique
porté auparavant dans les yeux cata--
ractés de quelques cadavres , ne lui eût :
fait voir à découvert que cette maladie
avoit fon fiége dans le corps criftalloïde,.
& que l'opacité furvenue au criftal
lin , ou à fes dépendances , conftituoit
la nature de la cataracte ?
Le nom de l'inventeur de cette opé-
3
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ration s'eft perdu dans l'abîme des fiécles.
Feu M. Petit , le Médecin , Membre
de l'Académie Royale des Sciences
, a conjecturé qu'il falloit fixer au
temps d'Hérophile & d'Erafiftrate , Médecins
qui floriffoient en Egypte fous
les régnes des Ptolomées Soter & Philadelphe
, l'époque d'une invention fi
intéreffante. Il appuye fon fentiment
fur ce que ces Médecins eurent ſouvent
l'occafion d'ouvrir des cadavres , firent
beaucoup de découvertes en anatomie ,
& reconnurent fpécialement , qu'une
membrane de l'oeil , à laquelle ils donnerent
le nom de rétine , étoit l'organe
immédiate de la vue.
Si les Grecs n'euffent point apporté
de changemens dans la théorie de la
vifion , s'ils n'euffent point attribué au
criftallin les fonctions que les Egyptiens
avoient reconnues propres à la rétine
, il ne feroit pas établi de fauffes
opinions fur la nature de la cataracte .
Mais auffi-tôt qu'il regarderent le criftallin
comme l'organe immédiat de la
vue ils cefferent de croire qu'il pût
être altéré dans la cataracte qu'ils guériffoient
quelquefois en l'abaiffant. Dès
qu'il leur parut impoffible que l'on pût
voir fans la lentille oculaire ils ai-
>
DECEMBRE. 1764. 133
merent mieux imaginer que cette nialadie
étoit formée par une humeur hétérogène
, qui fe coaguloit auprès de
la prunelle , entre l'uvée & le corps
criftalloïde , que de dépouiller le criftallin
de la faculté qu'ils lui avoient gra
tuitement accordée.
Il ne faut pas confondre Hippocrate
avec les Grecs dont je parle. Quoique
le Prince de la Médecine ait fait men
tion de la cataracte dans fes écrits , il
ne nous a point tranfmis d'opinion erronée
fur la nature de cette maladie .
En vain M. Woolhoufe a - t - il prétendu
prouver qu'Hippporate la faifoit dépendre
d'une humeur coagulée hors du
corps cryftalloïde je penfe avoir détruit
fes preuves dans un Mémoire fur
ce Sujet , que j'ai lu à l'Académie en
1751 , dans lequel j'ai fait voir auffi ,
contre le fentiment le plus généralement
reçu , que Celfe , quoiqu'il n'eût.
pas une idée jufte de l'ufage du cryftallin
, n'étoit pas tombé dans l'erreur
que l'on reproche aux Médecins Grecs
à l'égard de la Cataracte.
J'ai confulté les livres précieux qui
nous restent de ces célébres Auteurs de
'F'Antiquité : j'ai connu par un fragment
des Ouvrages de Rufus , rapporté par
13+
MERCURE DE FRANCE .
Oribafe qu'il étoit le plus ancien deceux
dont nous poffédons encore les
écrits , qui eût avancé que la catara &te
confiftoit dans la coagulation d'une humeur
placée entre la portion poftérieure
de l'iris & la membrane qui enveloppe
le crystallin. Il est évident que Rufus
prenoit cette maladie pour un vice de
l'humeur aqueufe , la feule qui foit fi
tuée dans l'efpace qu'il détermine : mais
cette erreur feroit peut -être tombée dans
l'oubli , fi Galien ne l'eût pas adoptée .
On la trouve en plufieurs endroits
des écrits immortels de ce célébre Mé-.
decin : elle y eft environnée de ces vérités
lumineufes dont l'éclat a maſqué
long-temps le petit nombre d'erreurs
répandues dans fes Ouvrages , où fes
fucceffeurs ne vouloient rien trouver à
reprendre. Nous ne fommes pas fort
éloignés du Siécle où Galien jouoit encore
dans les Univerfités le même rôle
en Médecine qu ' Ariftote en Philofophie .
L'autorité de ces Grands Hommes l'emportoit
alors fur des faits contraires à
leur opinion.
Aëtius d'après un Démofthenes ,.
Paul d'Egine , Alexandre de Tralles.
Actuarius , tous Médecins Grecs ,.. &
Marcellus Empyricus parmi les Latins ,
DECEMBRE .. 1764. 135
ont entretenu l'erreur fur la nature de
la cataracte que Galien avoit accréditée.
Les Médecins Arabes , regardés , peutêtre
avec raiſon , par le Docteur Freind
plutôt comme des Compilateurs des ma--
nufcrits Grecs fur là . Médecine , que
comme des Auteurs riches de leurs
propres fonds , enfeignerent la même
doctrine fur la nature de cette maladie .
Quelques Nomenclateurs croyent qu'ils
changerent le nom d'Hipochyfis qu'elle
portoit chez les Grecs , en celui de cataracte
que nous avons confervé il
y en eut qui la nommerent goutte obfcure
: Avicenne, Avenzoar & plufieurs
autres fe contenterent de l'appeller une
eau fituée vers la prunelle ; ce qui con
tribua beaucoup à faire toujours paffer
la cataracte pour une concrétion de :
l'humeur aqueufe.
:
Au renouvellement des Sciences en
Europe , l'opinion des Grecs & des
Arabes fut adoptéé fans éxamen . Alors ,
les Sçavans renchérirent à l'envi fur leurs
prédéceffeurs ; ils établirent de fubtiles
différences , ils expoferent des caufes ,
ils donnerent des explications d'un fait
fuppofé , qui toutes plus ingénieufes que
folides , ont étendu , fi jofe le dire
fur les yeux de l'efprit le voile. fictif
9
136 MERCURE DE FRANCE.
dont Galien & fes Secateurs avoient
couvert fi long-temps ceux du corps.-
Mais avant que de chercher à expliquer
comment la cataracte étoit formée par
une humeur hétérogène qui fe coaguloit
entre l'uvée & le corps cryftalloide , il
falloit éxaminer s'il pouvoit effectivement
s'amaffer une humeur de cettė
efpéce dans la chambre poftérieure de
l'humeur aqueufe , fans que celle - ci
l'entraînât en même temps par l'ou- .
verture de la prunelle , dans fa chambre
antérieure , où la cataracte ne fe
forme jamais .
Guillaume de Salicet , qui profeffoit
lá Médecine & pratiquoit la Chirurgie
à Vérone dans le XIII . Siécle , eft le
premier que je fçache , qui ait dit expreffément
qu'abaiffer la cataracté , c'étoit
déplacer avec l'éguille une membrane
blanche fituée derrière la prunelle.
Cet Auteur , fans faifir entièrement la
vérité , s'en écartoit moins que les autres
; mais il n'y eut que ce premier
pas de fait vers elle la prévention
pour tous les points de la Doctrine
des Anciens en dirigea mille , vers
léur opinion erronée . Cependant , on
voulut bien concilier la membrane de
Salicet avec l'humeur hétérogène des
•
DECEMBRE. 1764. 137
9
Grecs.Les Auteurs travaillerent à la confruction
idéale de cette membrane folide ,
ils la fuppoferent produite par l'approximation
des parties les plus groffières de
l'humeur aqueufe , qu'ils arangerent à
leur gré. En vain peu contens les uns des
autres fe virent- ils réciproquement renverfer
leurs édifices , ils ne fe découra
gerent pas , ils en éleverent de nouveaux :
Pobfervation les a tous fappés par les
fondemens . Néanmoins , il est étonnant
que , depuis qu'elle a porté fon flambeau
fur les opérations de la nature
de nos jours-mêmes , des Médecins d'un
grand nom , M. Hecquet , M. Fizes ,
ayent efpéré parvenir à donner une
explication vrai -femblable de la manière
dont une humeur fe convertif
foit , entre le corps cryftalloïde & l'uvée,
en cataracte membraneufe . En effet
n'eft-il pas démontré depuis longtemps
que , quand une humeur groffière ou
hétérogène s'amaffe ou fe coagule dans
l'efpace que l'humeur aqueufe occupe
naturellement , ce n'eft ni une catara &te ,
ni une mebraneufe qui en réſulte , mais
feulement un amas de fang ou de matière
purulente .
Après ce que je viens d'expofer , on
peut - être furpris de m'entendre
138 MERCURE DE FRANCE.
dire que la plupart de ces mêmes Auteurs
, qui avoient une idée fauffe de
la cararacte , ne méconnoiffoient point
abfolument le vice de l'oeil qui la conftitue.
C'est cependant une vérité inconteftable
; elle eft énoncée clairement
dans leurs écrits. Ils avouent que le
corps cryftalloïde s'épaiffit , devient
opaque mais ils donnent à cette maladie
, qu'ils regardent comme incurable
, le nom de Glaucome. Hippocrate
compte le Glaucome parmi les infirmités
des Vieillards ; les autres Médecins
Grecs , les Arabes , les Auteurs de tous
les Siécles antérieurs au XVIII . font
mention du Glaucome , & tâchent de
le diftinguer de la cataracte par des
fignes particuliers , qui dénotent plutôt
une variété dans quelques fymptômes
d'une même maladie , qu'une maladie
d'une autre efpéce .
La raifon de la différence que les
Grecs établirent entre la cataracte & le
Glaucome , fut une conféquence de leur
opinion fur l'ufage du cryftallin , qu'ils
prenoient pour l'organe immédiat de
la vue ; tandis que ce corps eft feulement
une loupe oculaire dont il n'eft
pas poffible de révoquer en doute l'utilité
pour la réfraction des rayons lumineux ;
DECEMBR E. 1764. 139
mais qui n'eſt pas abfolument néceffaire
pour que l'âme apperçoive les ob
jets , comme le penfoient les Anciens .
La fauffeté de leur opinion leur fai
foit compter le glaucome parmi les maladies
incurables . Il n'entreprenoient aucune
opération quand ils croyoient le
reconnoître mais fouvent les malades
étcient affez heureux pour que les Anciens
piiffent un glaucome pour une catara&
te ; ils opéroient alors , & leur attention
n'alloit pas jufqu'à diftinguer.
que leur fuccès démentoit leur doctrine..
Ces heureufes méprifes , quoique fréquentes
, ne fervoient pas à les éclairer
, tant l'autorité de leurs prédéceffeurs
agiffoit puiffamment fur eux.
On lit daus les differtations anatomiques
de Rolfincius , Chirurgien Allemand,
imprimées en 1656, que Quarré,,
Médecin - Chirurgien de Paris , s'étoit
élevé , dans fes leçons publiques , contre
l'opinion commune , en annonçant deux
vérités , dont l'une dépendoit de l'autre ,
fçavoir que ce que l'on prenoit pour
lá cataracte étoit un glaucome , & que
le glaucome n'étoit pas une maladie incurable.
On fit fi peu d'attention en
France à la faine doctrine de Quarré,
que , fans Schelhamer , qui l'apprit à
740 MERCURE DE FRANCE.
Rolfincius , premier Auteur qui nous
l'ait tranfmife , elle feroit
- peut êrre
tombée dans l'oubli. Pouvoit - elle prévaloir
fur celle de Galien ? La prévention
étoit trop forte encore : cependant
, Pierre Borel fe déclara dès
1657 partifan de l'opinion de Quarré.
Ce fut à - peu - près dans le même
temps que Remi Lafnier , célébre Chirurgien
de Paris , enfeigna la même doctrine
dans les cours qu'il faifoit publiquement.
Il infifta fur le peu de néceffité
du cryftallin pour la vifion ; il
eut beau dire qu'en abaiffant la cataracte
on détrônoit le cryftallin , c'étoit
fa façon de s'exprimer , on ne vouloit
pas voir que l'expérience & l'obfervation
décidoient en fa faveur ; il trouva
prèfque partout des incrédules.
L'illuftre Gaffendi , qui nous a confervé
l'hiftoire de ce fait , n'étoit pas
homme à fermer les yeux devant les
vérités qu'on lui préfentoit ; il reconnut
& publia celle - ci : Mariotte en fut
éclairé , fans qu'il lui fût poffible de
perfuader les Sçavans qui compofoient
la naiffante Académie Royale des Sciences
mais le Cartéfien Rohault ne craignit
pas d'être Gaffendifte en ce point.
Nonobftant les écrits du XVII . Siécle
DECEMBRE . 1764. 141
que je viens de nommer & de quelques
autres dont la briéveté prefcrite pour
un Mémoire ne me permet pas de faire
mention ; la cataracte paffoit encore au
commencement duXVIII pour une pellicule
formée dans l'humeur aqueufe entre
l'uvée & le cryftallin. En 1705 , ce
fentiment reçut àl'Académie une nouvelle
attaque Briffeau , Médecin de
Tournai , y lut un Ouvrage dans lequel
il voulut prouver par fes obfervations
& par fes raifonnemens que
le cryftallin n'étoit pas l'organe immédiat
de la vue , & que l'opacité de
ce corps conftituoit la catara &te.
L'Académie regarda comme un parodoxe
la propofition de Briffeau. Les
deux MM . de la Hire , M. Méry , M.
Littre , fe chargerent de foutenir l'opinion
commune contre le Médecin de
Tournai , & contre Maître - Jean ,
habile Chirurgien de Méry- Sur -feine
qui publia en 1707 un excellent Traité
fur les maladies des yeux , dans lequel
il confirma la découverte de Briffeau
, ou plutôt celle de Quarré , par
des Obfervations qui lui étoient propres,
& qu'il croyoit avoir faites le premier.
MM . Maréchal , Petit le Médecin
Petit le Chirurgien , de la Hire , Saint442
MERCURE DE FRANCE.
Yves , Oculifte digne de fa réputation ,
s'armerent du couteau anatomique : les
Sujets cataractés dépoferent tous en faveur
de Briſſeau . M. Méry , jufqu'alors
partifan outré du fentiment des Anciens
eut la franchife d'avoue fon
erreur. M. Bourdelot , Médecin Ordinaire
du Roi , voulut fervir lui - même
à terminer la difpute : il avoit la cataracte
, il étoit vieux ; n'efpérant plus
de connoître la vérité il defira d'en
convaincre les autres ; il légua fes yeux
aux Sçavans. En 1709 , M. Marechal
y fit voir le triomphe de Briffeau.
2
Le Procès étoit encore dans toute
fa force en France , tandis que le grand
Boerhaave enfeignoit déja publiquement
à Leyde en 1708 , la nouvelle doctrine
qu'il avoit puifée dans l'Ouvrage
de Maître - Jean . Ses Eléves la répandirent
dans toute l'Europe : de nouvelles
obfervations vinrent à l'appui des
premières pour la confirmer , & partout
le fyftême de Briffeau prévalut. Cependant
il reçut dans la fuite un nouvel
échec.
En 1713 , Heifter , célébre Médecin
Chirurgien , Profeffeur d'Altorff, écrivit
une differtation fur la cataracte
dans laquelle il foutint que cette ma-
?
DECEMBRE. 1764. 143
ladie confiftoit toujours dans l'opacité
du cryftallin . Woolhoufe , qui s'étoit
laffé de foutenir dans les Journaux depuis
1707 jufqu'en 1709 l'opinion des
Galéniites , ranima fes forces pour attaquer
vivement le nouvel écrit d'Heifter.
Il eut pour fecond M. Andry. Ce Critique
ingénieux , dont la cenfure étoit
quelquefois fi piquante , fe déclara dans
le Journal des Sçavans l'adverſaire du
Profeffeur d'Altorff, auquel , longtemps
aprés il rendit plus de juftice. Heifter ,
aufli vif que fes affaillans & peut-être
mieux inftruit de l'état de la question ,
publia l'apologie du nouveau fyftême ;
la difpute s'échauffa : on écrivit de
toutes parts ; mais on raifonnoit plus
fouvent qu'on ne démontroit ; & les
faits en Phyfique l'emportent toujours
fur les raifonnemens .
Parmi le petit nombre de faits que
l'on crut avoir bien obfervés au renouvellement
de cette querelle , il y
en eut quelques - uns qui prouverent la
réalité des cataractes membraneufes.
MM. de Woolhoufe , Littre , Winflow ,
Bouquot , Lancifi , Geifter , en avoient
vu de cette espéce , quoique plus rarement
que de l'autre . Il parut dès- lors
qu'on ne pouvoit pas regarder toujours
144 MERCURE DE FRANCE.
la cataracte , avec Heifter , comme une
altération , une opacité du crystallin.
Ce ne fut qu'en 1722 que MM . de
la Peyronie & Morand , ces Hommes
illuftres à qui la Chirurgie de nos jours
doit la plus grande partie de fon éclat ,
femblérent concilier les deux fentimens
par leurs obfervations & leurs
réfléxions. Ils reconnurent deux espéces
de cataractes : l'une glomatique , ou
cryftalline , qu'ils crurent la plus fréquente
, & qui confifte dans l'altération
du cryftallin même devenu opaque ;
l'autre membraneufe ou capfulaire , trèsrare
felon ces habiles Chirurgiens ,
qui eft produite par l'épaiffiffement , la
perte de la trafparence de la capfule ,
& non point par une humeur coagulée
vers la prunelle , comme le penfoient
les Galéniftes.
,
Ces obfervations mettoient d'accord
les deux partis : elles répandoient
auffi un nouveau jour fur la théorie
de la cataracte. M. Petit le Médecin
n'en fut point frappé mais il attendit
pour le déclarer qu'il eût confulté le
livre de la nature . Il difféqua un trèsgrand
nombre d'yeux , il les éxamina
avec attention. Quand la capfule lui
parut opaque & épaiffe , il lui rendit
fa
DECEMBRE . 1764. 145
fa confiftence & fa diaphanéité naturelle
, en détrempant avec l'eau & léparant
de cette enveloppe , une matière
qu'il croyoit être une portion de
la fubftance du crystallin defféché qui
s'étoit collée à la furface interne de la
capfule . Jamais il ne vit cette membrane
vraiment opaque ; il la trouva
même transparente dans tous les yeux
cataractés qu'il ouvrit ; c'eft , felon lui ,
faute d'avoir nettoyé les capfules , qu'on
les a jugées fufceptibles de former des
cataractes membraneufes. Voilà ce que
M. Petit publia dans les Mémoires de
l'Académie Royale des Sciences , année
1730.
Un obfervateur d'un mérite fi diftinqué
& d'une éxactitude fi fcrupuleufe
étoit bien propre à fe faire des partifans.
Je devins celui de M. Petit . J'étois for .
dé en quelque forte à préférer fon opinion.
Il n'admettoit que des cataractes
glaucomatiques , les feules que j'eufle
auffi obfervées fur les cadavres dans
mes opérations fur les vivans , je n'avois
rien trouvé qui me décélât que
les cataractes , que j'abaiffois avec l'aiguille
fuffent membraneufes,
Mais en 1749 , j'en vis une de cette
efpéce dans l'oeil d'un homme mort
G
>
146 MERCURE DE FRANCE.
quelque temps après que M. Hilmair
lui en eut abaiffé une glaucomatique.
Toutes deux étoient dans le même ceil ;
celle - ci au bas du globe où l'Oculiſte
l'avoit précipitée , & la membraneuſe
en fa place ordinaire .
Ce phénomène me frappa d'autant
plus vivement que dans toutes les piéces
de la longue difpute fur la catara&te ,
il n'étoit parlé d'aucun fait femblable
à celui que j'obfervois. Mes réfléxions
me conduifirent à regarder ici la catara&
te membraneufe , comme l'épaiffiffement
& l'opacité de la capfule produits
par l'inflammation furvenue à
cette membrane après l'abaiffement de
la cataracte glaucomatique.
J'établis une nouvelle efpéce de cataracte
que je nommai fecondaire. L'Académie
Royale de Chirurgie , après
que plufieurs de fes Membres eurent
vú ma découverte fe confirmer en 1753
à l'Hôtel Royal des Invalides , me fit
l'honneur de la publier , & M. Benomont
, celui de la revendiquer ; quoique
fon obfervation faite en 1732 , ne
foit pas encore imprimée actuellement .
Comme il n'y a plus de cryftallin
dans la capfule , quand elle forme la
cataracte fecondaire en devenant opaDECEMBRE.
1764. 147
que ; cette maladie , conftatée par plufieurs
Chirurgiens , qui ont ont fait ,
ainfi que moi , l'opération qu'elle exige
pour fa guériſon , prouva , contre le
fentiment de M. Petit qu'une capfule
perd quelquefois fa diaphanéité fans
être enduite d'une matière appartenant
au cryftallin ; & qu'il falloit admettre
au moins une eſpéce fort rare de cataracte
membraneufe , indépendamment
des glaucomatiques regardées comme les
plus fréquentes.
La durée de près d'un Siécle avoit
fuffià peine pour raffembler un affez
grand nombre d'obfervations propres
à établir univerfellement que la cataracte
confiftoit prèfque toujours dans
l'opaciré du cryftallin & quelquefois
dans celle de la capfule : mais tant que
l'art de guérir cette maladie a été borné
à déplacer la cataracte avec l'aiguille
& à l'affujettir au bas de l'oeil , les progrès
de nos connoiffances fur fa natu
re ne pouvoient pas être rapides : eneffet
, il étoit difficile de voir une cataracte
à découvert , fans avoir épié longtemps
l'occafion d'ouvrir de Sujets morts
avec des yeux cataractés. Heureufement
M. Daviel a levé cet obftacle à nos
recherches. En inventant cette méthode
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
auffi hardie qu'ingénieufe par laquelle
on fait fortir de l'oeil une cataracte
il nous a fourni les moyens d'avoir fouvent
en nos mains l'objet de tant de
difcuffions .
Je ne diffimulerai point que j'ai pratiqué
l'extraction de la cataracte pendant
plufieurs années , fans qu'il m'ait
paru que celle que je venois de tirer
du globe , fût autre chofe qu'un cryftallin
opaque. M. Tenon , Chirurgien de
Paris , moins prévenu en faveur du fyſtême
de Briffeau , a éxaminé plus attentivement
, après fes opérations , les
cryftallins hors de l'oeil , & il a reconnu
qu'ils confervoient ordinairement
leur transparence. Dès-lors il a prétendu
prouver en 1757 par plufieurs obfervations
, que prèfque toutes les cataractes
étoient capfulaires , & qu'il y en
avoit très - peu de glaucomatiques . I'
a déclaré en même-temps que la couleur
jaune que , felon la remarque de
M. Petit , le cryftallin contracte avec
l'âge , & les lambeaux de la capfule détruite
, qui s'attachent à ſa ſurface ,
ont pû le faire paffer pour opaque, tandis
qu'il étoit réellement diaphane .
En cherchant des faits propres à confirmer
, ou à combattre l'opinion de
DECEMBRE. 1764. 149
M. Tenon , qui m'avoit fingulièrement
frappé , j'ai cru reconnoître que les cataractes
les plus communes & qui font
les feules dont je m'occupe actuellement
ne dépendent point de l'opacité furvenue
au cryftallin ou à fa capfule ; mais
de celle que contracte l'humeur de Morgagni
, à laquelle il me femble
que les
Obfervateurs n'ont pas affez fait attention
. Je regarde cette lymphe , renfermée
dans la capfule du cryftallin comme
la matière propre du plus grand nombre
des cataractes connues. Je penfe.
que cette humeur en devenant vifqueufe
, épaiffe , opaque , les forme &
les conftitue le plus fouvent ; & que
l'altération du cryftallin , celle de la
capfule , ou toutes les deux , quand elles
font réunies , font prèſque toujours produites
par l'altération même de cette
humeur.
M. Hoin , pour prouver fon fentiment
, ajoute à la fin de ce Mémoire
hiftorique & critique un grand nombre
d'obfervations raifonnées que nous
ne rapporterons point ici , crainte de
donner trop d'étendue à cet Extrait.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT des Mémoires lús à la
Séance publique de l'ACADÉMIE
ROYALE DE CHIRURGIE, le Jeudi
3 Mai 1764.
L A réunion des membres , prèſqu'entiérement
féparés du corps , a été le fujet
du premier Mémoire , lû par M. Bordenave.
L'expofition de plufieurs faits
intéreffans >
communiqués à l'Académie
, en différens temps , par d'habiles
Praticiens , montre ce qu'on peut eſpérer
en pareil cas , de la nature aidée des
fecours de l'Art. Les divers procédés
qu'on a fuivis , font éxaminés avec foin,
& l'Auteur les apprécie judicieuſement :
le fuccès ne lui paroît pas toujours un
garant affuré de la préférence méritée
des moyens employés pour obtenir la
guérifon. On voit que M. de la Peyronie
eft parvenu à réunir un doigt coupé
par un coup de fabre , & qui ne tenoit
qu'à un très-petit lambeau de peau . Il
a guéri un homme qui avoit le bras prèfqu'entiérement
féparé par un coup de
hache. M. Baftide , Chirurgien - Major
du Régiment Royal - Dragons , a donné
des foins efficaces à un Dragon qui
DECEMBRE . 1764. 151
avoit eu l'os du rayon entiérement coupé
par un coup de fabre à la partie inférieure
de l'avant- bras. Feu M. Colin
Chirurgien-Major de l'Hôpital Militaire
de Phalibourg , & Affocié de l'Académie
, a confervé la main à un homme
qui avoit eu les deux os de l'avant- bras
coupés totalement au-deffus de l'articu
lation du poignet. La pratique des
grands Maîtres , mife , pour ainfi dire ,
fous les yeux des Eléves , leur fervira de
guide ; mais on les met en garde en
même temps contre les fautes que nous
jugeons avoir été commifes , lorsqu'on
examine la conduite des Praticiens relativement
aux progrès récens que l'Art
a faits Tels font les points de future ,
que nos Prédéceffeurs employ oient avec
trop peu de réſerve , & dont on a nonfeulement
reconnu l'abus ; mais même
l'inutilité & le danger , en beaucoup de
cas , où l'ancienne Chirurgie les regardoit
comme le point effentiel des intentions
curatives. C'eft au profit de l'humanité
que l'Art fe fimplifie , & chaque
jour nous fait efpérer de nouveaux progrès
de l'émulation dont les Chirurgiens
font animés. En général , le fruit de
cet Ouvrage fera d'inculquer de plus en
plus aux jeunes gens le précepte falutaire
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
de donner leur principale & première
attention à conferver les parties ,& de leur
faire connoître les reffources de la Nature
& les bienfaits de l'Art, par des exemples
de réuffite , en des cas préfque défefpérés.
M. Fabre a lû enfuite des remarques
fur l'opinion de M. le Baron de Haller
touchant l'infenfibilité de certaines parties
du corps humain. La divifion que
ce fçavant Anatomiſte a faite des parties
en celles qui font fenfibles , & en celles
qui font privées de fenfibilité , a excité
beaucoup de controverfes , dans lef
quelles il paroît avoir triomphé de fes
adverfaires. M. Fabre affùre qu'il avoit
été longtemps perfuadé de ce que M. de
Haller a dit de l'infenfibilité abfolue du
tiffu cellulaire , mais qu'il a reconnu l'erreurdans
laquelle il avoit été entraîné.
On ne découvre , à la vérité , aucun figne
de fenfibilité , par les expériences
faites fur les animaux , en piquant &
en irritant certaines parties ; mais l'illufion
vient , fuivant M. Fabre , de ce
que l'on ne les a foumifes aux épreuves
que dans un état fain ; il dit que les
mêmes épreuves faites dans certains
états de maladie , donnent des réfultats
différens. Le tiffu cellulaire trouvé conftamment
infenfible fur les animaux , eft
très - douloureux lorfqu'il eft enflammé :
DECEMBR E. 1764. 153
>
les playes offrent des exemples journaliers
de cette vérité : la dure - mère , les
tendons & plufieurs autres parties
auxquelles M. de Haller a refuſé la ſenfibilité
, font dans le même cas . Lorfque
ces parties ont fuppuré . & que leur
furface eft recouverte de grains rouges,
qu'on défigne communément fous le
nom de nouvelle chair ; il n'y a aucun
point qui puiffe être irrité fans exciter
de la douleur ; ce qui prouve qu'il entre
des nerfs dans la compofition de ces
parties, quoique les recherches anatomiques
, & le fecours des meilleurs microfcopes
n'en faffent point appercevoir: dans
l'état fain les nerfs de ces parties font
difpofés , de manière qu'ils ne peuvent
tranfmettre à l'âme aucun fentiment t
dans l'état de maladie la contexture eft
changée & ils font accidentellement
fenfibles. Les nerfs deftinés au fentiment
ne font ils pas naturellement fufceptibles
d'une fenfibilié différente , fuivant
leur manière d'être ? Les nerfs de l'eftomac
, par exemple , ne reçoivent aucune
impreffion par le poivre , qui irrite violemment
ceux de la membrane pituitaire
; le tartre émétique ne caufe aucune
fenfation fur les houpes nerveufes
de cette membrane , & il excite
Gy
>
154 MERCURE DE FRANCE .
1
des convulfions à l'eftomac. L'auteur ,
par plufieurs exemples tirés de la pratique
de l'Art , prouve que l'inflammation
fuffit pour rendre fenfibles des
parties qu'on ne trouve pas telles dans
l'état naturel ; & il en tire des inductions
relatives au traitement des playes des
parties tendineufes , aponévrotiques ,
ligamenteufes , &c , où l'on s'abuferoit
beaucoup par l'idée de l'infenfibilité de
ces parties qui ne peut le foutenir .
M. Gourfaud a continué la Séance
par la lecture d'un Mémoire intitulé ,
Remarques fur les Hernies avec étranglement.
Le cas eft des plus graves , &
les fecours qu'il exige doivent être différens
fuivant la variété des circonftances.
L'opération eft quelquefois un
moyen néceffaire , & dont le délai auroit
les fuites les plus fâcheufes . D'autres
fois , il eft poffible & même avantageux
de temporifer , & l'on obtient la
réduction des parties par des procédés
affés fimples . C'est par la diftinction des
caufes de l'étranglement , & des fignes
qui les font connoître , que l'Auteur
du Mémoire détermine la conduite qu'un
Chirurgien doit tenir pour le bien & le
falut du malade .
L'inflammation qui a été regardée
DECEMBRE. 1764. 155
comme la caufe la plus ordinaire des
étranglemens , n'eſt pas auffi fréquente
qu'on le croit : avec un peu d'attention
fur le principe du mal , on verroit que
le plus fouvent il eſt produit par le féjour
& l'accumulation des matières dans la
portion d'inteftin qui forme la hernie.
Quand les parties flottantes contenues
dans le bas ventre , ont paffé fubitement
, à l'occafion d'un effort violent ,
au travers des parties contenantes par les
ouvertures naturelles , fufceptibles de
les laiffer échapper ; s'il furvient étranglement
, il devient bientôt inflammatoire
: dès que le mal ne céde point à
l'adminiſtration raifonnée des premiers
remedes il y auroit le plus grand danger
à différer l'opération , fous l'efpérance
trompeufe d'obtenir le relâchement
des parties qu'aucune dilatation
antérieure n'a préparé au paffage contre
nature de celles qui font contenues naturellement
dans l'intérieur. Mais dans
les hernies anciennes , où l'anneau a acquis
une certaine étendue par la fortie
& la rentrée habituelles des parties ; c'eſt
ordinairement l'engouement des matières
qui empêche que la portion inteftinale
ne rentre ; & fi elles acquièrent un
peu trop de confiftence l'obftacle
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles forment donnera tous les fymp
tomes de l'étranglement..
Il y a des fignes rationels & des fignes
fenfibles pour diftinguer ces deux
états fi différens , furtout dans les premiers
temps . Dans le cas inflammatoire
la rougeur de la peau , la fenfibilité de
la tumeur , la tenfion & la douleur du
ventre , la fièvre & les accidens qui nai
fent naturellement du cours interrompu
des matières qui doivent parcourir le
canal inteſtinal , font des progrès rapi
des.La plupart de cesfymptômes & de ces
accidens , ou manquent primitivement,
ou ont une marche bien plus lente dans
la hernie produite par l'engouement des
matières. L'Auteur en donne les raifons.
Dans ce dernier cas , l'opération n'eſt
pas urgente , comme dans le cas inflammatoire
; les tentatives peuvent être
réitérées : on met le malade dans une fituation
convenable , on manie doucement
la tumeur à différentes repriſes ,
& l'on réuffit prèfque toujours avec du
temps & de la méthode , à faire rentrer
les párties. On peut attendre du fuccès
de la perfévérance des foins qu'on prendra
à ramollir les matières , & à les
difpofer à la faveur de l'action intelli
gente des doigts , à reprendre la route
DECEMBRE. 1764. 157
du canal . Les répercuffifs froids tels.
que l'application d'un morcean de glace,
conviendront dans le cas d'engouement
; & ils feroient nuifibles dans l'étranglement
inflammatoire , parce qu'ils .
détermineroient la gangrene des parties
enflammées . Au contraire , dans l'engouement
, ils font utiles en diminuant
le volume des parties , en condenfant
les vents renfermés dans la portion
d'inteftin , ce qui rend fa rentrée dans
le ventre.beaucoup plus aifée . M Gourfaud
fait ici mention de M. Pipelet le
jeune , qui fe diftingue dans la partie
de la Chirurgie , qui a le traitement des
hernies pour objet , & qui a fouvent
réuffi , par l'application réitérée de la
glace , fur des defcentes d'un volume
confidérable qui ne rentroient pas depuis
longtemps .. On dit quelque chofe
fur les purgatifs que quelques Auteurs
anciens & modernes n'ont pas craint de
confeiller dans les étranglemens : ce
point mérite une difcuffion plus étendue.
M. Gourfaud finit par le récit de quelques
faits de pratique qui confirment la
jufteffe des remarques qu'il a données:
dans la partie théorique de ce Mémoire..
M. le Vacher a fixé l'attention de l'AG
femblée par la démonftration d'une mar
158 MERCURE DE FRANCE.
chine & par la lecture d'un Mémoire
fur un nouveau moyen de prévenir &
de guérir la courbure de l'épine. Cette
maladie ne fe borne pas au feul défagrément
d'une taille contrefaite ; la
gêne des parties intérieures, dont les
fonctions font abfolument néceffaires à
la vie , peut avec le temps être funefte
par la mauvaiſe configuration de la colonne
des vertébres . M. le Vacher explique
les variations de cette maladie
affez fréquente , & fes caufes , parmi
lefquelles il compte le peu de foin qu'ont
éprouvé les enfans de la part de ceux
à qui ils font confiés dans l'âge le plus
tendre. Le vice rachitique eft la principale
; mais tous les Auteurs ne font
pas d'accord fur la manière dont ce vice
agit. L'Auteur expofe fommairement les
idées diverfes qu'en ont eues Gliffon ,
Mayow , & feu M. Petit : mais l'objet
de fon Mémoire étant moins de differter
fur les caufes & fur les effets de la
gibbofité , que de donner un moyen
efficace d'y rémédier , les vues d'utilité
lui ont paru préférables à de vaines ſpéculations
.
La principale indication curative eſt
de s'oppofer dès le commencement de
la maladie , au déjettement ultérieur des
DECEMBRE. 1764. 159
parties offeufes ; & fi la colonne de
l'épine eft déja courbée , de la redreffer
par une extenfion graduée & permanente
; fans attendre ce fecours des
remédes internes trop lents dans leurs
effets, & toujours infuffifans. On a fenti
de tout temps la néceffité des fecours
extérieurs ; mais les moyens qu'on a
propofés jufqu'ici ne peuvent remplir
les intentions qu'on vient d'établir . Les
parens excités par la feule crainte de
la difformité dont leurs enfans font menacés
, ne manquent pas de confulter
les perfonnes qu'ils jugent les plus éclairées
les moyens qu'on leur a offert
jufqu'ici fe réduifent prèfque tous à la
compreffion des parties faillantes. Tantôt
on propofe un corfet baleiné , garni
dans les endroits qui correfpondent
aux faillies ; tantôt c'eft une croix de
fer , & c. M. le Vacher fait connoître
par des raifons fondées fur la ftructure
des parties
& fur la confidération
des défordres qu'on voudroit réparer
l'inutilité , & même le danger de ces différentes
inventions compreffives. Glif
fon en avoit fenti l'infuffifance ,
avoit faifi le vrai principe en admettant
la néceffité des extenfions de l'écomme
le feul moyen de la
pine ,
,
&
160 MERCURE DE FRANCE.
redreffer.Cependant celui qu'il adopte ne
peut pas fuffire , parce qu'il n'a point un
effet permanent : c'eft l'efcarpolette , fort
ufitée en Angleterre. On fufpend un enfant
avec des lacqs difpofés de manière
que fans l'incommoder , le poids de fon
corps,augmenté fouvent de quelque matière
pefante ajoutée à fes pieds , puiffe
être foutenu en partie par la tête , & par
les bras & par les mains . Mais la laffitude
ne permet pas à l'enfant qu'on prend le
plus de foin d'amufer pendant cet éxercice
, de le continuer plus de trois quarts
d'heure. Or quel bien peut produ're une
extenfion filaborieufe & qui dure fi peu
le poids des parties pendant le refte du
jour détruit bientôt cet effet : on réïtére
envain cet exercice ; l'alternative
d'extenfion & d'affaiffement débilite les
mufcles & fes ligamens ; la colonne
de l'épine devient fouple & elle fe courbe
davantage.
Il n'y a donc conclut l'Auteur
qu'une extenfion conftaure & graduée
de l'épine qui puiffe prévenir ou guérir fa
courbure. M. le Vacher a imaginé une
machine qui remplit parfaitement cette
indication. Les enfans la portent fans
gêne le jour & la nuit. Pour ne laiffer
aucun doute für les avantages de cette
DECEMBRE. 1764. 161
ingénieuſe invention , l'Auteur ne s'eft
point contenté des raifonnemens , il a
fait part d'une cure opérée par ce moyen
fur une jeune Demoifelle qui lui eft
redevable de la vie , & de la confervation
d'une belle taille . C'eſt une découverte
bien utile , que celle d'un
moyen fort fimple , par lequel on peut
prévenir & guérir une maladie , dont
le moindre des effets eft de caufer une
difformité désfagréable qui dure autant
que la vie.
M. Sue le jeune a terminé la féance par
la lecture d'un Mémoire qui a pour titre
Recherches hiftoriques fur les Coutumes
des Anciens par rapport aux accouchemens.
La perfection à laquelle la fcience
des accouchemens a été portée de nos
jours eft le fruit du temps , du travail , de
l'étude, des obfervations & des découvertes
qui ont été faites fucceffivement.
fur cette partie de la Chirurgie. La pratique
des accouchemens , livrée originairement
à des femmes , n'a été d'abord
qu'une routine entièrement dénuée de
principes peu - à - peu elle eſt devenue
un art informe qui n'avoit pour bâſe
qu'une expérience peu réfléchie ; enfin
elle a eu le fort de toutes les connoiffances
humaines qui ne font parvenues.
162 MERCURE DE FRANCE.
que lentement au dégré où nous les
poffédons. La Chirurgie des accouche.
mens , confidérée avant l'époque de la
renaiffance des Lettres , & comparée
avec fon état actuel , prouve indubitament
la fupériorité des Modernes fur les
Anciens, dans cette partie . M. Sue qui fe
propofe de traiter de l'origine,& des progrès
de l'art des accouchemens juſqu'à
nos jours , ne donne les recherches que
nous annonçons que comme une introduction
à l'hiftoire de cet Art ,
plus ancien de tous . Il expofe les coutumes
des Hébreux , celles des Egyptiens
, des Grecs & des Romains. Il a
confulté les Hiftoriens facrés & prophanes,
& fait connoître la doctrine des
plus anciens Maîtres de l'Art. On voit
comment il a paffé des mains des femmes
en celles des plus habiles Médecins-
Chirurgiens de l'Antiquité. Les recherches
du jeune Auteur font remplies d'érudition
; elles ont paru curieuſes &
intéreffantes ; & elles promettent de l'utilité
, de fon application à cette matière.
DECEMBRE. 1764. 163
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
MAPPE-MONDE
APPE-MONDE phyfique , politique
& mathématique , ou nouvelle manière
de confidérer la Terre par la difpofition
naturelle de fes parties , par les différens
Peuples qui l'habitent , & par fa correfpondance
avec le Ciel ; extraite des
Cartes de MM. Caffini , Danville
Delifle , Bellin , & autres Géographes.
A Paris , par M. Louis Denis . Se vend
chez l'Auteur & chez le fieur Pafquier,
rue S. Jacques , vis - à - vis le Collége de
Louis-le-Grand,
On trouve aux mêmes adreffes une
brochure de 29 pages , contenant l'explication
de cette Mappe-monde , qui
eft très-bien exécutée .
164 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQ. U. E.
LES Nouveautés amuſantes , ou la
Feuille harmonique , Ouvrage périodi
que , qui paroîtra fucceffivement , contenant
plufieurs Menuets , Romances ,
Airs , Brunettes , & c , en Duo pour
deux Violons , Flutes ou Par- deffus de
Viole , d'une exécution facile & à la
portée de tout le monde.
Ces Airs pourront auffi fe jouer par
un feul inftrument , le fecond - deffus
n'étant pas obligé . Première Feuille .
Prix , une livre 16 fols. A Paris , aux
Alreffes ordinaires de Mufique.
RECUEIL de petites Ariettes &
Chanfons , avec des accompagnemens
de Clavecin ou de Harpe , qui peuvent
être exécutés avec un Violon & une
Baffe , ou accommodés pour la Guitarre.
Compofées par M. Ethis , Amateur
, & mifes au jour par un de fes
amis . A Paris & à Lyon , aux Adreffes
ordinaires de Mufique,
DECEMBRE. 1764. 165
GRAVUR E.
LES Muficiens ambulans , Eſtampe
gravée par J. G. Wille , d'après le Tableau
original de Dietricy , Peintre de
la Cour Electorale de Saxe , & de
même grandeur que le Tableau appartenant
au Graveur. Chez l'Auteur , quai
des Auguftins , à côté de l'hôtel d'Auvergne
.
Cette Eftampe ne peut qu'ajouter à
la réputation juftement acquife au burin
de M. Wille.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour ,
A FONTAINEBLEAU,
L E Jeudi 2 Osobre on remit Titon
& l'Aurore , Paftorale- Opéra. Il ne fit
pas moins de plaifir qu'il avoit fait le
jour précédent , & l'exécution en fut
166 MERCURE DE FRANCE.
auffi parfaite. Le fieur JELIOTTE jouiffoit
encore davantage de fa belle voix ,
à cette feconde repréſentation , qu'à la
première . ( a )
Les Comédiens Italiens repréfenterent
, le Samedi 27 , le Portrait d'Arlequin
, Comédie Italienne en deux Actes
de M. GOLDONI . Nous avons vu
confirmer par les fuffrages de la Cour
ceux dont le Public avoit accueilli cette
ingénieufe plaifanterie , & ce que
nous en avons dit , dans un de nos
Journaux , lorfqu'elle a été donnée fur
le Théâtre de Paris . Le jeu des Acteurs
Italiens a très - bien fecondé le génie du
célébre Auteur de cette petite Piéce.
Après la Comédie Italienne , les Acteurs
de cette Troupe , qui jouent dans
les Opéra- Comiques du nouveau genre
, exécutérent pour la première fois
le Dormeur éveillé , Comédie en deux
Actes mêlée d'Ariettes. Les Auteurs des
Paroles & de la Mufique anonymes ,
ainfi que l'on en. ufe fur les Programmes
ou Poëmes imprimés , lorfque les Auteurs
ne font pas profeffion par état des
Arts dont ils donnent des productions .
Malgré ce voile , nous ne devons pas
( a ) Voyez fur les détails du Spectacle & fur
l'éxécution de cet Opéra , le II . Vol. d'Octobre.
DECEMBRE. 1764. 167
laiffer ignorer que la Mufique eft du
même Amateur qui a été tant applaudi
à la Ville dans la Parodie du Peintre
amoureux , qui depuis l'avoit été à
la Cour dans un Ouvrage du grand
genre Ifméne & Ifménias ) & qui
continuant à confacrer fes talens à l'amufement
de fon Souverain & de fon
Maître , paroît avoir rempli fon objet
dans cette dernière production , puifqu'après
la première repréfentation une
feconde a été demandée. Quelquesuns
des Acteurs , embarraffés apparemment
, par le trouble d'une première
exécution , peut-être par les difficultés
d'une Mufique très- fçavante , n'avoient
pas rendu certaines parties des rôles ,
avec toute la précifion & l'agrément
qu'ils ont coutume de mettre dans les
repréſentations de ce genre.
Nous ne donnerons point d'Extrait
en forme du Drame , il a été imprimé
pour le fervice de la Cour chez Ballard
& diftribué aux répréfentations ; nous
nous bornerons a une analyfe fommaire.
Le fujet eft dans les mille & une
nuits , contes très- connus & entre les
mains de tous nos Lecteurs.
L'action du Drame commence après
que par ordre duCalife Aroun Alrafchild,
168 MERCURE DE FRANCE .
un Bourgeois de Bagdad , nommé
Abouhaſon , a déja été enlevé une fois ,
pendant un fommeil artificiellement
procuré par le Calife lui- même traveſti
en Marchand. Tranfporté dans le Palais
& fur le Trône du Souverain des
Croyans , perfuadé qu'il l'étoit devenu
, enfuite remis dans fa maifon ,
Abouhaffan avoit été corrigé comme
fou des prétendues vifions qu'il avoit
racontées.
Le même Calife , voulant s'amufer
une feconde fois du pauvre Abouhaſan ,
& en même temps le confoler des chagrins
qu'il lui avoit occafionnés , cherche
a s'introduire encore dans la maifon
de ce Bourgeois . Il y parvient . Abouhallan
étoit naturellement ami de la
Societé des hommes ; mais devenu mifantrope
par le nombre d'injuftices & de
perfidies qu'il avoit éprouvées , il avoit
juré de ne revoir jamais deux fois le
même convive , qu'il falloit ordinairement
chercher tous les foirs parmi les
Etrangers qu'il arrivoient à Bagdad,
Malgré cette réfolution , le Calife , fous
la même forme de Marchand de Mouffoul
, furmontant les craintes qu'Abouhaffan
devoit avoir de fa première avanture,
l'engage à lui donner encore à fou
per.
DECEMBRE . 1764. 169
per. C'est ici que commence l'action du
Drame. Pendant le fouper une poudre
foporifique , adroitement infinuée
par le Calife dans la coupe d'Abouhaffan
, le plonge dans un profond
fommeil. Le Calife fe retire. Des Efclaves
préparés , & qui avoient reçu leurs
ordres , profitent de ce moment pour
enlever Abouhafan. La Scène change.
Tout eft tranfporté dans un Sallon du
Palais des Califes. Abouhaan y paroît
endormi fur un fopha. Il eſt fort étonné
à fon réveil de fe trouver une feconde
fois dans ce même Palais , où il croyoit
avoir régné.La correction qu'il a éprouvée
pour avoir donné dans la première
illufion , produit en lui des frayeurs mortelles
fur l'événement de cette feconde
métamorphofe. Il prend le parti de
feindre qu'il dort encore , pour mieux
obferver. Tout concourt à le tromper
fur fa grandeur imaginaire . D'un côté ,
un Vifir le preffe de s'éveiller pour vaquer
au foin de fon Empire ; d'un autre
, une troupe choifie de Sultanes
l'environne en formant autour de luf
des danfes voluptueufes , & témoignent
le plus grand defir de lui plaire . Parmi
ces Sultanes , il eft une Zulime qu'il
avoit déja remarquée pendant fon pre-
H
170 MERCURE DE FRANCE .
mier féjour involontaire dans ce Palais .
Tout déterminé qu'il eft à croire ce.féjour
& ce régne fantastiques , l'image
de cette Zulime n'a pu s'effacer de fon
coeur ; il concevoit bien que tout ce qui
lui étoit arrivé n'avoit rien de réel , excepté
l'amour que cette jeune Beauté
lui avoit infpiré. C'eſt ce fentiment qui
va le faire rétomber dans une nouvelle
erreur. Nous paffons fur ce que produifent
les efforts que l'on fait pour fortifier
l'illufion d'Abouhaffan. On lui annonce
enfin qu'une affaire , dont la décifion
demande toute la fagacité de Sa
Hautefle , exige qu'il fe rende au Divan.
Une femme âgée pourfuit un homme ,
contre lequel elle demande juftice . Ils
ont déja forcé les premières portes ; ils
parviennent à celle de la falle du Calife ,
ils entrent. Cette femme eft la mère
d'Abouhafan , l'homme eft le faux Marchand
de Mouffoul. Ils parlent tous
deux en même temps . Au milieu de ce
débat , Alouhaffan , que l'amour pour
Zulime a féduit , voudroit bien ne pas
reconnoître ou plutôt n'être pasreconnu
de fa mère. Celle- ci fe plaint du faux
Marchand de Moufoul ; elle l'accufe
d'être pour la feconde fois l'auteur de
tous les maux qu'ont attiré fur fon fils
DECEMBRE. 1764. 171
fes vifions fantaſtiques & fa dignité imaginaire.
Nous avons omis de dire qu'au
commencement de ce Drame , cette
bonne femme fait tous fes efforts pour
congédier le faux Marchand , lorfqu'il
vient la feconde fois paffer la foirée
avec fon fils. Ici elle reproche à ce fils
par une Ariette , dont le chant & les
paroles font touchantes , l'ingratitude
qu'elle éprouve de fa part , pour prix
des foins avec lefquels elle a élevé fon
enfance. Abouhafan , preffé par fes remords
, s'attendrit & finit par tomber
aux pieds de fa mère. Il lui jure de n'être
plus Calife de fa vie. Il le déclare au
Vifir , & fe félicite d'être débarraffé du
fardeau de la grandeur. Le vrai Calife
alors reparoît dans tout l'éclat de la majeſté
fouveraine. Il dit à Abouhaffan , que jufqu'à
ce moment il l'avoit amufe ; mais
qu'alors il l'intérefle. Le Calife veut le
récompenfer de tout le plaifir qu'il lui a
procuré. Il permet à Abouhaffan de demander
ce qu'il voudra . Celui - ci borne
fes voeux à demeurer toujours auprès de
la perfonne du Calife.. Cette grace lui
eft accordée ; mais fon Maître lui fait
appercevoir que ce bonheur feroit imparfait
fans la belle Zulime. Abouhafan
fe jette aux genoux du Calife. Il eft ren-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
voyé par lui à ceux de Zulime. Cette
jeune Sultane que les preuves de l'Amour
d'Abouhaan ont touchée , confent
facilement à remplir fes voeux &
les intentions du Calife. Tous les Efclaves
& tout ce qui forme la Cour du
Calife eft réuni par fon ordre pour
célébrer le bonheur qu'il vient de procurer.
Ce qui donne lieu à un divertiffement
brillant & d'un ſpectacle auſſi
agréable que magnifique ."
Ainfi eft terminé ce Drame à l'occafion
duquel nous nous permettrons quelques
réfléxions. Il auroit été difficile , peutêtre
même impoffible aux Auter rs des
Contes les plus agréables & de la plus
grande réputation de faire paffer cet
agrément dans l'action dramatique , en
employant les mêmes Sujets qui ont
fait le fuccès de leurs Contes ; ce qui
doit s'entendre des Contes d'un certain
genre. Le merveilleux , par exemple
ou les machines qui en tiennent lieu ,
s'oppofent toujours à l'intérêt dans un
Drame du genre pathétique & à la force
comique dans ceux du genre bouffon .
La même chofe n'arrive pas à la lecture
d'un Roman ou d'un Conte . Pourquoi
? C'est que le Lecteur ne jette ,
pour ainfi dire, qu'un coup d'oeil général
DECEMBRE . 1764. 173
fur l'imagination de l'Auteur du Roman
ou du conte,fans difcuter les rapports des
moyens aux actions ou aux propos des
perfonnages. Son efprit ne s'en occupe
que fort légèrement , fouvent même
point du tour dans la lecture du Conte .
Il fe livre en détail aux faillies de l'Ecrivain
, pour en rire ; ou à une forte de
fenfibilité momentanée pour s'attendrir
d'une fituation ifolée & du pathétique
de ftyle. Que la marche eft différente
dans l'efprit du Spectateur ou de l'Auditeur
d'un Drame ! Il veut embraffer
tout l'enchaînement du Sujet. Il difcute
les moyens & les rapports ; il ne fe
permet pas d'être affecté , de quelque
manière que ce foit , qu'il n'en ait, fouvent
fans y penfer , quelquefois même
malgré lui , demandé compte à fon jugement.
Avec quelle févérité foumettra- t - il
l'Auteur à rendre ce même compte ! On
admet , dans les Contes , la difparate
du comique dans les Perfonnages d'un
rang élevé. Cette difparate fouvent ajoute
à la plaifanterie . C'eft par exemple dans
les Contes , dont ce Drame eft tiré , un
moyen fort agréablement employé. Mais
cette caufe a un effet tout contraire dans
le dramatique . Des Califes , des Sultans
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
en un mot des Souverains , peinent tou- .
jours un peu la raifon du Spectateur ,
quand ils font trop impliqués dans
une action comique. La lecture ne nous
les offre que dans un certain éloignement
, où nos idées fur la grandeur font
plus à leur aife : mais le Théâtre donne
du corps & de la réalité à tout ce qui
ne parloit qu'a l'imagination , Telle eft
peut-être cette différence entre les Romans
ou Contes , & les Drames. Les
uns font des compofitions au premier
crayon , où des touches faillantes
nous frappent , & où l'on fe difpenfe
de rendre compte de bien des chofes,
Les autres font les tableaux peints d'après
ces premières penfées. Si l'on admet
cette comparaifon; que l'on demande
aux plus grands Artiftes ce que , malgré
tous leurs efforts , deviennent quelquefois
, à leur propre fentiment , ces tableaux
finis , dont les efquiffes crayon .
nées avoient tant affecté les yeux des
Amateurs. Joignons encore aux raiſons
que nous venons d'alléguer , pour garantir
les Auteurs du piége inſidieux
que leur préfentent certains Contes ou
Romans célébres, celle que tout le monde
fçait , & que l'expérience a toujours juftifié
dans les divers effais qu'on en fait.
1
DECEMBRE . 1764. 175
C'eft la difficulté de remplir & même
d'atteindre l'idée qui exifte dans les Spectateurs
du Sujet & des Perfonnages de
ces Ouvrages connus. Un autre défavantage
, c'eft que l'Auteur Dramatique
ne paffe qu'en fecond . Le Speciateur
, involontairement injufte , compare
fes impreffions plutôt que les Ouvrages.
L'antériorité de datte eft toujours
pour l'Ecrivain des Contes , par
conféquent la fupériorité d'effet. C'eft
donc pour défendre ce nouveau Drame
contre la prévention bien plutôt que
pour le cenfurer , que nous avons hazardé
ce peu de réfléxions. Si c'est une
erreur, comme nous croyons l'avoir établi,
que de puifer des Sujets dramatiques
dans de telles fources , cette erreur ne
peut jamais être que celle des gens qui
ont le plus d'efprit , parce qu'ils font
plus vivement & plus long-temps affectés
de ce qu'ils ont lû , & que le propre
des imaginations vives & fortes
ractère & principe de l'efprit , eft de
fe flatter qu'on tranfimettra aux autres
dans toute fa force , l'impreffion qu'on
a reçue. Nous proteftons ici à l'Auteur
de ce Drame , quel qu'il foit , fans avoir
l'honneur de le connoître , que nos obfervations
font un hommage très - finca-
Hiv
16 MERCURE DE FRANCE.
cère que nous rendons à fon efprit & à
fes talens. Hommage que nous croyons
devoir à la façon dont il a rempli une
tâche , dont nous ne mettons au jour le
grand nombre de difficultés , que pour
mieux faire fentir le mérite de pouvoir
en furmonter quelques - unes.
Le Spectacle du fecond Acte &
du Ballet de cette Comédie mêlée de
mufique , étoit brillant & agréable . Le
Sallon du Calife formoit par fa longueur
& par fon étendue une espèce de gallerie
riche & galante ornée de peintures
dans les panneaux entre des pilaftres
dorés d'un goût léger & très-agréa
ble. Le plafond peint en Sujets de fgures
dans toute fon étendue au- deffus
d'un entablement en vouffure du meil
leur goût , produifoit l'effet le plus illufoire
en dérobant totalement aux
yeux la diſtinction des bandes dont on
eft obligé de compofer les plafonds & les
ciels dans les Théâtres. La première par
rie du Ballet étoit d'un afpe &t fort féduifant.
Ce nombre de jeunes Sultanes ,
très-bien vêtues dans le Coſtume orien
tal , qui environnoit le Sopha d'Abouhaffan
, rendoit affez aimable l'erreur
dans laquelle on vouloit le faire tomber
, pour donner de la vraisemblance
,
DECEMBRE . 1764. 177"
à la facilité avec laquelle il s'y prêtoit .
Dans le Ballet qui terminoit ce Spectacle
, MM. LAVAL , Maîtres des Ballets
du Roi , avoient affez ingénieu
fement varié les figures des marches
& des Entrées , pour que l'on n'apperçût
point de conformité entre ce Ballet
& celui de l'Acte Turc , déja repréſenté
à la Cour , quoique les caractères de
Perfonnages & d'habillemens fuffent
prefque les mêmes .
La Dlle GUIMARD , danfoit en
Sultane dans ce divertiffement & s'y
diftinguoit par les grâces de fon talent.
Les Sieurs LAVAL , GARDEL &
DAUBERVAL , fous les caractères de
Boftangis , éxécutoient plufieurs Entrées
chacun avec le mérite connu
de leur genre de Danfes .
>
Le Mardi 30 , les Comédiens François
reprefenterent Ariane , Tragédie
de Thomas CORNEILLE . La Dlle
CLAIRON fut admirable dans le rôle
Ariane. Celui de Phédre étoit joué
par la Dlle DUBOIS. Le rôle de Théfée
par le Sieur MOLE , celui de Pinthois
par le Sieur BET COUR . Le Sieur PAULIN
ouoit celui du Roi de Naxe.
Après cette Tragédie , on donna une
répréfentation de Deucalion & Pirrha ,
Hy
>
173 MERCURE DE FRANCE.
ou la Renaifance de l'Amour , Comédie
en un Acte & en profe par M. de
SAINT-FOIX . Nous ne nous étendons
pas ici fur le détail ni fur les éloges des
Piéces de cet Auteur , attendu que nous
en avons rendu un compte très - éxact
à l'occafion de la nouvelle édition de fes
OEuvres , & qu'elles font à Paris fous les
yeux du Public, au Théâtre, où elles ont
toujours été remifes avec fuccès.
Cette Comédie a été réimprimée féparément
, en cette occafion , pour l'ufage
de la Cour. On lit à la tête de cette
édition un Avertiffement par lequel , ainfi
que dans l'édition générale de fes Euvres
de Théâtre , l'Auteur rend compte
d'abord de la nouveauté & de l'imagination
qui lui a été uniquement propre, de
mettre fur le Théâtre des Comédies à
trois Acteurs & même à deux feuls
telle que celle- ci . Il ajoute enfuite » on
» a dit que cette Piéce étoit dénuée de
» Portraits ; qu'ils font effentiels dans
une Comédie , parce que fon objet
» doit être de corriger les moeurs &
» les ri licules ; que le feu Roi recom-
» mindoit fans ceffe des Portraits à
» MOIERE ; & que cette critique &
Voyez le Mercure du mois de Novembre
dernier.
DECEMBRE . 1764. 179
و د
cette peinture fi vive & fi forte de la
Cour, & des Courtifans dans l'Im-
» promptu & les Fêtes de Verfailles , en
» font une preuve . Ma réponſe eft qu'il
»y a & qu'il y a toujours eu différens
» genres de Comédie.
2
Le Sujet de Deucalion & Pirrha , &
la manière dont l'Auteur l'a traité ne
laiffent aucun doute fur la jufteffe de
cette réponſe. Mais comme nous devons
fans ceffe rappeller aux grands & folides
principes de l'Art , qu'il nous foit
permis d'ajouter en faveur de celui dont
M. de SAINT-FOIX s'eft légitimement
écarté en cètre occafion , que les Portraits
ou peintures critiques des vices
des ridicules & des moeurs en général
, font tellement effentiels à la Comédie
qu'on ne pourroit les lui interdire
fans l'énerver , & prefque même
la dénaturer. Cette forte de morale
forte & active appartient conftitutivement
à la Comédie dès fon origine .
Lorfque fes Portraits font trop particu
lièrement indicatifs , ils deviennent fans
doute des fatyres répréhenfibles contraires
à la marche fage & correcte denotre
Scène Françoife. Lorfqu'ils ne font que
généraux , on ne doit jamais les regarder
que comme des leçons bienféantes, puif-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles font toujours néceffaires & quel
quefois fru&ueufes . Ne nous étonnons
donc pas que MOLIERE, comme le rap-
Forte M. de SAINT- FOIX , ait employé
avec beaucoup de liberté ces utiles leçons
, fous les yeux & par l'ordre de
fon Souverain. C'eft à ce droit , qu'éxercoit
pour la réformation , des moeurs
le Père & le modéle de la bonne Comédie
jufques fur les Gens de Cour ,
qu'il faut bien diftinguer des Gens de la
Cour , qu'elle fe trouve fi fupérieure
aux jeux frivoles du Théâtre qui n'ont
pour but & pour effet que de diftraire
quelques inftans l'ennui & le défoeuvrement.
Les traits d'une cenfure licite &
honnête font de tout temps entre les
mains de la Mufe comique pour être
lancés contre tous les états de la Société
; ce feroit faire injure à ceux qui
dans chacun de ces états ne méritent pas
d'en être atteints , de croire qu'ils puiffent
jamais en être bleffés.
9:
Cette Piéce fut jouée avec tout l'art
tout le naturel , toute l'intelligence pof .
fibles par le Sieur Mo L É repréfentant
Deucalion, & la Dlle DOLIGNI repréfentant
Pirrha. La Dlle LUZ Z I en-
Amour , chantoit dans ce divertiffement.
mêlé avec les Jeux & les Ris déguisés
DECEMBRE. 1764. 181
en divers Perfonnages chantans & danfans.
Le Sieur GARDEL & la Dlle
GUIMAR D éxécutoient différentes
Entrées dans le genre galant , & la Dile
LYONOIS avec le Sieur LANI dans le
caractère de Paftres. La Cour parut trèsfatisfaite
de ce Spectacle dont on connoît
à Paris tout l'agrément du côté
de la Piéce , auquel étoit joint celui
d'un fort joli divertiffement éxécuté par
des talens diftingués.
Le Samedi 3 Novembre , les Sujets
de la Comédie Italienne jouerent le
Peintre Amoureux de fon Modéle
Opéra - Comique , Paroles de M. ANSEAUME
, Mufique de M. DUNI ;
enfuite Rofe & Colas pour la feconde
fois ; cette Piéce dont les Paroles font :
de M. SÉDAINE & la Mufique de M.
MONSIGNI , avoit été déja donnée à la
Cour le 13 O & obre. Elle fut encore
plus agréablement reçue à cette feconde
repréſentation.
Le Mardi 6 les Comédiens François :
repréſenterent Olimpie , Tragédie de
M. de VOLTAIRE . Le rôle d'Olimpie
étoit rempli par la Dlle CLAIRON
celui de Statira , fa mère , par la Dlle
DUMESNI . Le Sieur Moré jouoit le
rôle de Caffandre , Fils d'Antipater. Le:
182 MERCURE DE FRANCE.
Sieur BELCOUR celui d'Antigone , Roi
d'une partie de l'Afie . L'Hierophante
ou Grand-Prêtre , étoit repréfenté par
le S. BRIZARD . La Tragédie fut trèsbien
jouée par les principaux Acteurs
qu'on vient de nommer. Le fpectacle
qu'en éxige la repréfentation étoit rendu
avec toute la pompe & l'éxactitude
convenables . L'action d'Olimpie fe précipitant
dans le bucher de Statira , produifit
d'autant plus d'effet que la repré-
9"
un
fentation en étoit extrêmement fidelle.
La Tragédie fut fuivie d'une repréſentation
des Graces . Comédie en
Acte & en profe , de M. de SAINTFOIX
. Nous renverrons encore pour
ce qu'il y a à dire fur cet agréable
Ouvrage , aux mêmes Mercures auxquels
nous avons renvoyé pour toutes
les Piéces précédentes du même
Auteur encore plus fùrement au plaifir
que fait journellement celle - ci fur la
Scène Françoife , à Paris. La Dlle
LUZZI jouoit le rôle de l'Amour. La
Dile Huss celui d'Euphrofine , la Dlle
DESPINAY celui d'Aglaé & la Dile
FANIER celui de Ciane . Le rôle de
Vénus étoit joué par la Dlle DUBOIS ,
celui de Mercure par le Sieur AUGÉ.
Nous croyons ne pouvoir donner d'éDECEMBR
E. 1764. 183 .
loges plus flatteurs aux Actrices qui
jouent dans la Comédie des Gráces, que
de rappeller les applaudiffemens & les
fuffrages du Public à chaque repréfentation
qu'on en donne à Paris.
Le Jeudi 8 l'Académie Royale
de Mufique & les Sujets de la Mufique
du Roi , éxécuterent le Prologue
du Ballet des Elémens , Poëme de
feu M. ROI , Chevalier de S. Michel ;
Mufique de feu M. DESTOUCHES ,
Surintendant de la Mufique du Roi. Le
rôle du Deftin a été chanté par le Sieur
GELIN , celui de Vénus par la Dile
DUBOIS l'aînée . Le Sieur VESTRIS
danfa dans le divertiffement. ainfi
gue
le Sieur CAMPIONI & la
De GUIMAR D. On joignit une
feconde repréfentation de l'Acte
Ture du Ballet de l'Europe Galante ,
qui avoit déja été donné le 11 du
mois procédent & dont nous avons
rendu compte. A cette feconde repré-
Lentarion Ja Dlle CHEVALIER qui
ayoit . chanté le rôle de Roxane la première
fois , s'étant trouvée fubitement
indifpofée , elle y fut remplacée fur le
le champ par la Dlle Luno l'ainée.
Entre ces deux A&tes d'Opéra , les Comédiens
François repréfenterent le Sem
nambule , petite Piéce dans laquelle on
184 MERCURE DE FRANCE .
fçait combien le Sieur BELCOUR fait
valoir le rôle qui donne le titre à la
Comédie.
Le Samedi 30 , on donna pour dernier,
Spectacle fur ce Théâtre , Arlequin
& Scapin Rivaux , Scènes Italiennes
à lazzi , fuivies du Dormeur éveillé,
Comédie en deux AЯtes mélée d'arietdont
nous venons de parler plus.
haut & qui avoit été redemandée . On
avoit fait quelques additions & quelques
retranchemens dans les Paroles &
dans la Mufique de cette Piéce. Elle fut
ornée du même fpectacle & des mêmes
divertiffemens qu'à la première repréfentation
. En commencant l'Article des
Spectacles de la Cour à Fontainebleau ,.
dans le deuxième volume d'Octobre ,
nous en avons annoncé les Ordonnateurs
& les Conducteurs ainfi que les
Maîtres des Ballets . M. ARNOLD ,
Ingénieur Machinifte du Roi , a difpofé
& fait éxécuter toutes les machines dans
ces Spectacles dont le jeu a été conduit
par lui conjointement avec M.GIRaud,
Ingénieur Machinifte des Menus Plaifirs
du Roi & de l'Académie Royale
de Mufique. Les habits éxécutés par le
fieur de LAITRE , Maître Tailleur des
Menus Plaifirs & de l'Opéra , fur les
DECEMBRE. 1764. 185
deffeins. de M. BOQUET , ont été en
général trouvés de très- bon goût , bien
ordonnés & d'une éxécution très- foignée
. Le même M. BOQUET chargé
de la peinture des décorations , en avoit
compofé plufieurs auxquelles n'avoit pû
vaquer feu M. Michel Ange SLODTS ,
Deffinateur du Cabinet du Roi , dans
les derniers jours de fa vie. Nous avons
rendu précédemment un compte détaillé
de quelques - unes de ces décorations..
Elles ont toutes été d'un bon genre
de compofition , peintes avec foin &
beaucoup d'art dans les tons & dins
les effets.
N. B. Après le ratour de Fontainebleau
les Spectacles ont recommencé
fur le Théaire du Roi à Versailles ;
on en rendra compte dans le prochain
Mercure.
Ꮕ
SPECTACLES DE PARIS..
OPERA
N a continué Tancréde , après avoir
fupprimé la Mafique nouvelle dont on
avoit chargé les divertiffemens , & y
· 186 MERCURE DE FRANCE .
avoir fubftitué des morceaux de l'ancienne
Mufique de l'Opéra & d'autres
beaucoup plus analogues au ton général
de l'Ouvrage. Ce changement a
paru être approuvé des Amateurs ; mais
les repréfentations de cetOpéra n'onty`s
été plus fuivies . On n'en doit pas moins
juftice , & le Public la rend unanimement
à M. LARRIVÉE dans le rôle
de Tancréde. On ne peut , avec une
voix triomphante , chanter de meilleur
goût les morceaux charmans de ce
beau rôle . Cet A &teur a faifi cette menière
libre facile & cavalière dans
le chant , qui convient fi bien au genre
du rôle ce débit qui convient à
tout , & que nous regrettons avec taifon
fur cette Scène , où chaque jour
il femble qu'on s'en éloigne davantage .
L'indifpofition de Mlle CHEVALIER
qui a continué , l'ayant empêché de
reprendre le rôle de Clorinde , cet accident
a pu contribuer au peu d'empreffement
que marque le Public pour
ce Spectacle.
Mile RIVIERE , au défaut de Mlle
CHEVALIER
, avoit continué le rôle
de Clorinde ; enfuite il a été éxécuté
par Mlle DURANCI , jeune Sujet qui
n'avoit point paru depuis long-temps.
DECEMBRE . 1764. 187
Elle a montré beaucoup de talent pour
l'intelligence & pour l'action du rôle ,
plus de jufteffe & de fûreté dans la
voix qu'on ne lui en avoit trouvé autrefois
un débit raifonné dans le
récitatif & animé par le fentiment. On
peut croire que ce jeune Sujet , plus
fréquemment éxercé , deviendra plus
utile , & que fes talens fuppléeroient
à la force de l'organe , fuffifant néanmoins
pour être entendu partout fans.
peine . Mlle du PLAN , autre Sujet de
ce Théâtre , dont nous avons parlé
dans le temps de fon début , & qui
jouit d'une voix affez forte & affez étendue
, a chanté dans le même . Opéra
le role d'Herminie. Elle y a eu des applaudiffemens.
L'indifpofition de Mile CHEVALIER
a fufpendu la reprife d'Armide. Il y
a lieu de croire cependant que cet Opéra
feia fur le Théâtre , quand on diftribuera
ce volume de notre Journal. 4
Nous devons faire mention avec
éloge , de l'affiduité & de l'exactitude
avec lesquelles les principaux talens de
l'Académie ont fait leurs efforts pour
foutenir un Opéra auffi précieux aux
vrais Connoiffeurs & à ceux qui confervent
encore quelques veftiges du bon
188 MERCURE DE FRANCE.
goût , que doit l'être Tancréde. Malgre
le fervice de la Cour , M. LARRIVÉE ,
M. GELIN n'ont manqué aucune repréfentation
, ainfi que M. VESTRIS
dans le Ballet ; & Mile LANI, quoique
d'une fanté délicate , n'a prèfque point
privé le Public de fon admirable talent.
Depuis la S. Martin on a donné les
Jeudi , Naïs , Ballet Héroïque fans Prologue
, & les Dimanches Bal jufqu'au
temps de l'Avent,
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LEE 18 Octobre , M. LAMERY , jeunes
homme d'une figure fort agréable ,
débura au Théatre François , par le
Rôle du Marquis du Lauret dans le Philofophe
marié. Il joua ce rôle avec beaucoup
de nobleffe & d'intelligence , & it
fut fort applaudi . Il joua le même jour
le Marquis dans la Pupille .
Il a continué fon début , le 21 , par
l'Enfant Prodigue , dans la Piéce de ce
nom , & Olinde dans Zénéïde. Be 25 ,
Darvianne dans Melanide , & Erafte
dans
l'Impromptu de Campagne . Le 28 ,
le Marquis dans les Dehors trompeurs ,
& le François à Londres dans la Piéce
DECEMBRE . 1764. 189
de ce nom. Le 30 , Dorante dans la
Metromanie. Le 2 Novembre , Egifte
dans Merope , Tragédie .
Il a continué ce rôle avec fuccès pendant
trois Repréfentations . Ce jeune
Acteur devoit commencer fon début
par le Tragique ; mais la longue & grave
maladie de M. le KAIN , ayant empêche
de mettre les Piéces , dans lefquelles
il comptoit débuter ; il a été obligé de
jouer dans celles que l'on vient de nommer.
M. LAMERY a été reçu aux appointemens.
La voix de ce jeune Sujet
eft très - favorable ; il a des difpofitions
heureufes du côté de la Nature & même
du côté de l'Art , n'ayant point apporté
de la Province de fauffes habitudes dans
les tons du débit , ni de manières
chargées dans le gefte. On peut avec
raifon efpérer que les talens fortifiés par
l'exercice & par l'exemple des bons modéles,
deviendront de plus en plus agréables
au Public.
Un autre Acteur , qui n'avoit paru
fur aucun Théâtre , a débuté en même
temps dans Héraclius & Mérope , par
les rôles de Phocas & de Poliphonte. Il
a difcontinué fon début.
Les Piéces de M. de Saint - Foix , fçavoir
, le Rival fuppofé , Deucalion &
40 MERCURE DE FRANCE.
Pirrha , l'Ile fauvage & les Grâces ,
ont été continuées longtemps , conjointement
avec le même fuccès que nous
avons annoncé dans le Mercure précé
dent & le Public les revoit encore
aujourd'hui féparément avec plaifir. Le
22 , on remit pour la première fois les
Hommes, Comédie - Ballet, du même Auteur,
avec deux autres de fes Ouvrages ;
fçavoir, l'Oracle & les Grâces , ornées de
tous leurs agrémens. Nous avons rendu
compte des Hommes dans le Journal des
Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
La célébrité des autres Piéces nous difpenſe
de répéter les éloges qu'elles méritent.
>
Le
29 O &obre
les
Comédiens
François
mirent
pour
la première
fois
fur
leur
Théâtre
l'Homme
fingulier
,
Comédie
en 5 Actes
& en Vers
de feu
M.
NERICAULT
DESTOUCHES
. Cet
te Piéce
n'y avoit
jamais
été jouée
, elle
fut
affez
bien
reçue
pour
être
continuée
pendant
plufieurs
repréſentations
.
Ce fuccès
eft dû primitivement
au fon !
de l'Ouvrage
& à la fabrique
heureufe
de plufieurs
Scènes
; ce qui
fe rencontre
dans
prèfque
toutes
les productions
,
de cet Auteur
. Mais
le foin
, le difcerDECEMBRE
. 1764. 191
nement & l'art laborieux de mettre dans
leur jour les traits heureux de quelques-
uns de ces Ouvrages , & de les
adapter au goût du Public , étoient néceffaires
pour établir fur la Scène plufieurs
des Piéces du même Auteur qui
n'y avoient paru qu'un moment dans
leur naiffance , & d'autres,telles que celles
- ci,qui n'auroient pas été en état d'y
être offertes. On doit donc fçavoir
beaucoup de gré aux Comédiens qui
ont étendu leur répertoire dans les Cuvres
d'un grand Homme , dont le Théâtre
poffédoit deux chefs- d'oeuvres &
qui, par ce foin ainfi que par le talent
du jeu , fournit aujourd'hui un nombre
de Piéces qui muitiplient celles
qu'on eft obligé de reprendre alternativement
dans le cours de l'année.
"
On a donné dans le courant du mois
une repréſentation de l'Irréfolu , Comédie
du même Auteur , & du nombre
de celles qui font dues aux mêmes foins
& aux mêmes talens . Mlle FANIER ,
dont nous n'avons point parlé depuis
fon début , y jouoit le rôle de Soubrette
ainfi que dan , p'ufieurs Piéces ,
où l'on laiffe aux jeunes Sujets du Théâ
tre les occafions d'exercer leurs talens.
No : s devons , en rendant juftice à cette
192 MERCURE DE FRANCE .
nouvelle A&rice , reconnoître qu'elle
acquiert journellement par l'ufage, l'art
d'employer avantageufement les difpofitions
heureuſes avec lefquelles elle a
paru. Tout doit faire efpérer de nouveaux
progrès de fa part ; & elle fe
rend de plus en plus digne de recevoir
de nouveaux encouragemens de
la part du Public .
COMEDIE ITALIENNE.
ONNa repris fur ce Théâtre alternativement
les Piéces dont on a donné les
liftes affez fouvent dans nos Mercures ,
pour n'en pas répéter les Titres .
On continue toujours avec le même
fuccès & le même concours de Spectateurs
les Repréfentations d Ulyffe dans
'Ifle de Circe, bollet férieux , Héroi Pantomime
; c'eſt ainſi qu'il eft intitulé.
N. B. A l'occafion de ce Ballet , l'Auteur
du Mercure , pour la partie du
Théâtre , avertit qu'il n'a aucune partà
la Relation qui en a paru dans le dernier
Volume d'Octobre , fous le titre
de Supplément à l'Article des Spectacles,
pag. 180, non qu'il prétende improuver
une
DECEMBRE. 1764. 193
une partie de ce que contient cet Article;
mais feulement parce qu'il a été envoyé
au Mercure pendant fon abfence de Paris
, & imprimé fans fa participation
& même fans celle de fon Confrère
M. DE LA PLACE.
།
1
CONCERT SPIRITUEL
DuJeudi premier Novembre , jour de
la Touffaint.
ON exécuta deux Motets à grand Choeur , fçavoir
, au commencement du Concert , Exaltabo
te , Domine , de feu M. DE LA LANDE , & à la fin ,
le Deprofundis , de M. DAUVERGNE , Maître de
Mufique de la Chambre du Roi. Quelques changemens
que l'Auteur avoit faits dans ce Motet en
ont augmenté le mérite , & il a été applaudi . Entre
ces deux Motets , Mlle de Brieul chantà un
Motet à voix feule ; M. Balbâtre exécuta un Concerto
fur l'Orgue ; Mlle FEL chenta Regnavit
Rex ; M. Gaviniés exécuta un Concerto de violon
de la compofition.
Au Concert prochain, 8 du préfent mois , on
doit exécuter un nouveau Moret de M. DAUTERGNE
, tiré du Cantique d'Habacuc.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES
De CONSTANTINOPLE , le 1 Septembre 1764.
LA Porte continue d'envoyer des Troupes &
des munitions de guerre vers les frontières de
la Pologne & de la Ruffie. Le Résident de cette
dernière Cour a dépêché un Exprès qui porte à
I'Impératrice le réfuttat d'une conférence que
ce Réfident a eue avec le Secrétaire du Grand
Vifir , à l'iſſue d'un Confeil extraordinaire qui ſe
tint le 20 du mois dernier en préſence du Sultan ,
du Grand Vifir & du Muphti. Après le retour
de ce Courier , on pourra être inftruit du parci
que la Porte jugera à propos de prendre dans
les circonftances préfentes.
De PETERSBOURG le 12 Octobre 1764.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du
22 Septembie 1764.
Comme les moyens de conciliation n'ont pu
féduire jufqu'à préfent quelques Magiftrats qui
perlévérent dans leur oppofition a la Confédération
générale & refulent de reconnoître te
Roi , il paroît qu'on a réfolu d'employer les
voies de rigueur. Le Prince Czartoriski , Grand
Régimentaire , a , dit-on , donné ordre à deux
Régimens d'Infanterie des Troupes de la Couronne
, ainsi qu'à deux Régimens de Cavalerie ,
d'entrer dans les Terres de l'Evêché de CracoDECEMBRE.
1764. 195
vie dont l'Evêque eft du nombre des Oppofans ,
d'en tirer les fourages pour leurs chevaux & de
prendre leur folde fur les revenus du Prélat :
l'un de ces deux derniers Régimens elt commandé
par le Comte Potocki , Echanfon de Lithuanie,
& l'autre par le Comte Wielopolski , Grand
Ecuyer de la Couronne.
Le Régiment d'infanterie du Grand Général
de la Couronne marcha , le 19 , par ordre du
Grand Régimentaire , vers Bialyftocki : le Comte
Branicki a , dit-on , écrit qu'il étoit difpofé à reconnoître
le Roi , & doit , à ce qu'on ajoute ,
ſe rendre incellamment au même endroit.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du
29 Septembre 1764.
Sa Majesté a envoyé à Berlin le Prince Czartoriski
, Grand Veneur de la Couronne ; on affure
que l'objet de fa commiffion eft d'apprendre
de la bouche même du Roi de Pruffe le
motif des procédés d'un détachement de fes
Troupes qui , comme on l'a déja annoncé , eft
entré dans la Grande Pologne & y a enlevé pla-
Geurs Habitans du Pays.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du
8 Octobre 1764.
On affure que le petit détachement de Hoffards
Pruffiens , qui étoit entré dans la Grande
Pologne , eft retourné en Siléfie . On a recu les
particularités fuivantes de l'invasion de ces
Troupes dans cette Province . Le Capitaine Fermelli
, qui les commandoit , eft venu fondre inopinément
avec fon monde , le fabre à la main
& la carabine armées , fur les Terres du Prince
Sułkowfai , Général au ſervice de l'Impératrice-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
Reine ; il a défarmé la garde de ce Prince & enlevé
plufieurs perfonnes : pendant ce temps - là ,
d'autres pelotons de Hullards le font emparés
des avenues de Kobolin , d'Odonalow , de Szalmierzym
& d'autres Villages des environs , d'où
ils ont emmené par force le fieur Koſchenbahr,
Commillaire d'Often , & un grand nombre de
Bourgeois & d'Habitans , fans diftinction d'âge
ni de rang , nés , à la vérité , en Silésie , mais
domiciliés en Pologne depuis très - longtemps.
De WARSOVIE , le 13 Octobre 1764.
Le Décret rendu contre le Prince Radziwill ,
Palatin de Wilna , vient d'être confirmé par la
Confédération générale réunie à celle de Warfovie
, fans égard aux inftances du Staroſte de Zio
low & aux preflantes follicitations de plufieurs
autres Magnats qui defiroient qu'au moins on
adoucît la rigueur de ce Décret qui adjuge la régie
de tous les biens du Prince Radziwill au ſieur
Czerneck , Caftellan de Braclaw.
On dit que les Troupes Ruffes ont mis
à contribution l'Evêché de Cracovie , les Terres
du Palatin de Volhinie & celles de quelques an
tres Magnats oppolés à la Confédération . On
ajoûte qu'un nouveau Corps de trois mille Rulles
s'eft mis en marche de Czanohyl vers la Volhinie.
Du 20 Octobre.
Le Prince Radziwill eft fommé par un Décret
de la Confédération réunie de Lithuanie de revenir
en Pologne dans le terme d'un mois.
On commence à être ralluré fur l'invasion
des Troupes Pruffiennes . Le Roi de Pruffe a fait
retirer les détachemens & a promis de nommer
DECEMBRE . 1764, 197
fune Commiffion pour examiner les faits , & de
Frendre juftice à qui elle appartiendra On préfume
que l'Impératrice de Ruffie s'eft intérellée
très-vivement à cette affaire , & l'on dit même
qu'Elle a écrit à ce fujet dans des termes très-
#forts à Sa Majeſté Pruſſienne .
On apprend des frontieres de la Turquie que
1 vingt mille Spahis & trente mille Janniffaires ,
tirés des Garnifons de Choczim , Widta , Oczakow
& Bender , fe font raffemblés en Corps , fans
que l'on en fçache encore le motif. Il paroît feulement
que la Cour Ottomane continue de donner
fon attention au féjour que les Troupes Ruffes
font en Pologne. Le fieur la Roche , qui eft
chargé ici des affaires du Prince de Moldavie , a
eu ordre de représenter au Prince Repnin l'inquiétude
de la Porte à ce fujet. Le Miniitre Ruffe
a promis de faire évacuer inceffamment les Places
de Stanislawow , Brodi & Szamoizc , & a
ajouté qu'il écriroit à fa Cour pour propofer de
faire retirer entiérement les Troupes Rulles du
Royaume.
De BERLIN , le 6 Q& ɔbre 1764.
Le Prince Czartoriski , Grand- Veneur de la
Couronne de Pologne , eft arrivé ici de Warſovie
le 3 , chargé des repréfentations du nouveau Roi
au fujet de l'invafion des Pruffiens fur le Territoire
de la Pologne.
De CLEVES , le 17 Octobre 1764.
Hedwige- Sophie Augufte , Princeſſe de Holltein-
Gottorp , Soeur du Roi de Suéde , Abbelle
de Herworden & Prieure de Quedlinbourg , eft,
morte en fon Abbaye le 13 de ce mois , âgée de
cinquante-neuf ans.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE..
De ROME , le 17 Octobre 1764-
Le Cardinal Imperiali eft mort la nuit du:
12 au 13 de ce mois dans la quatre-vingtiéme
année de fon âge. Cette mort fait vaquer dans
le facré College un douzième Chapeau , en y
comprenant celui qui eſt réſervé à la nominasion
du Roi de Portugal.
De GENES , le 29. Oftobre 1764.
On a appris que , le 14 de ce mois , fept
hommes de la Garnifon de la Tour d'Erbalonga
, qui eft au pouvoir des Rebelles , fe font
révoltés contre le Commandant , & qu'ils l'ont
tué. Les Troupes des Rebelles , craignant que
celles de la République ne profitaffent de ce défordre
pour reprendre ce Pofte , s'y font portées
fur le champ & ont mis à mort les deux Chefs
de la révolte,
Nous apprenons dans le moment par une
expédition dépêchée de la Baftie , que les Rebelles
ont abandonné le Siége de S. Florent,
qu'ils fe font retirés & ont tranfporté tout le
Canon qu'ils avoient devant.cette - Place.
De LONDRES, le 18 Qétobre 1764.
Le Comte de Guerchy , Ambaffadeur de Franee
auprès de cette Cour , eft arrivé ici , & fat
préfenté hier au Roi , au Palais de S. James,
D'AMSTERDAM , le 9 Octobre 1764.
On a appris ici , par une Lettre écrite de Tunis
, en date du 7 Septembre dernier , que les
différends qui s'étoient élevés entre la Cour de
Suéde & cette Régence font entiérement terminés.
Tous les Bâtimens Suédois peuvent aЯuelleDECEMBRE.
1764.
199
ment naviguer librement , le Roi ayant ordonné
qu'on les traitât partout & en toute occafion comme
amis , & qu'on ne les moleftât en aucune manière
, fous peine d'encourir fa difgrace.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De FONTAINEBLEAU , le 20 Novembre 1764.
Le Roi a accordé au fieur Hocquart , Confeiller
d'Etat & Intendant de la Marine à Breft , la
Place d'Intendant de la Marine ayant l'inſpection
générale des Claffes des Matelots du Royaume
, & a nommé à l'Intendance de la Marine
à Breft le fieur de Clugny , ci devant Intendant
à S. Domingue.
Le 12 du mois dernier , le Duc de Duras , le
Duc d'Aumont , le Marquis de Duras , le Prince.
de Bournonville , le Duc de Mazarin , le Duc de
Villequier & le Marquis de Villeroi eurent l'hon
neur de faire leurs révérences à Leurs Majeſtés &
à la Famille Royale , à l'occafion de la mort de
la Maréchale de Duras.
Le Marquis de Montpefat , créé Duc par le
feu Pape Benoît XIV , a été préfenté le même
jour , a Leurs Majeftés & à la Famille Royale
par le Duc d'Aumont premier Gentilhomme
de la Chambre .
>
Le fieur d'Albertas , Premier Préſident de la
Cour des Comptes , Aides & Finances de Provence
, & trois Confeillers de cette Cout ont eu
F'honneur d'être admis à l'Audience du Roi &..
I iv
200, MERCURE DE FRANCE .
de lui remettre les remontrances qu'ils étoient
chargés par leur Compagnie de préſenter à Sa
Majefté.
Le Roi , a accordé les honneurs du Louvre au
Prince de Solre , fils du Prince de Croy ; leurs
Majeftés & la Famille Royale ont figné le 21 ſon
Contrat de mariage avec la Princefle Augufte de
Salm . Le même jour , le fieur de Clugny fut préfenté
au Roi en qualité d'Intendant de Breft , par
le Duc de Choileul.
Sa Majesté a nommé à l'Evêché de Coutances
l'Abbé de . Talaru de Chalmazel , Vicaire Géné •
ral du Diocèfe de Sens. Elle a donné l'Abbaye de
S. Victor , Diocèfe & Ville de Paris , à l'Arche
vêque de Lyon ; celle de Conches , Ordre de S.
Benoît , Diocèfe d'Evreux , à l'Evêque du Belley ;
celle de S. Alire de Clermont , Ordre de S. Benoît
, Diocèle de Clermont en Auvergne , à l'Abbé
de Monclar , Vicaire Général du Diocèſe d'Or.
léans , & celle de Molefme , Ordre de S. Benoît ,
Diocèle de Langres , à l'Abbé Terray , Confeiller-
Clerc au Parlement de Paris .
Le Roi , en nommant l'Archevêque de Lyon à
l'Abbaye de S. Victor , a accordé aux Chanoines
de cette Maifon fur les revenus de l'Abbaye , une
penſion de dix mille livres pendant feize ans , def
tinée à l'augmentation du bâtiment de leur Bibliothéque
publique. Les Chanoines ont établi , en
reconnoillance , une Meffe folemnelle dans leur
Eglife pour la confervation des jours de Sa Majefté
& de la Famille Royale. Ils ont eu l'honneur
à cette occafion , d'être préfentés au Roi & à la Famille
Royale le 25 ; Sa Majefté a agréé l'établi
fement de cette Meffe , & en a fixé la célébration
au 15 Février , jour de fa naiffance.
Le fieur d'Artigues , Exempt des Gardes du
DECEMBRE . 1764. 201
Corps dans la Compagnie de Villeroy , étant
mort ces jours derniers , fon bâton a été donné au
Chevalier de Kerguezec , Brigadier dans la même
Compagnie.
Le z de ce mois , les Députés des Etats de
Bretagne , qui ont été mandés par le Roi , ont eu
l'honneur d'être préfentés à Sa Majeflé, au nombre
de trois , par le Comte de Saint- Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant le Département,
de certe Province . Sa Majefté a reçu les reprélentations
qu'ils étoient chargés de lui faire au nom,
des Etats.
Le 4 , le Marquis de Vérac prêta ferment entre,
les mains du Roi , pour la Lieutenance Générale
du Poitou , dont il a été pourvu à la mort da Marquis
de Verac ſon Père .
Le même jour , le fieur Chardon , Lieutenant
Particulier du Châtelet , & ci - devant Intendant
de Ste Lucie , qui a repaffé en France après la réunion
du Gouvernement de cette Ifle à celle de la
Martinique , eut l'honneur d'être préfenté au Roi ,
par le Duc de Choifeul .
Le Duc de la Valliere , grand Fauconnier de
France , préfenta au Roi le 8 , cinquante deux
Faucons , que le Roi de Dannemark envoye à Sa
Majeſté.
De PARIS , le 9 Novembre 1764.
Le Roi étant informé qu'il fe fabrique depuis
plufieurs années dans le Royanme notamment
à Marseille , à Nay en Béarn & dans l'Orléanois ,
des Bonnets à l'imitation de ceux de Thunis , qui:
ont été bien reçus dans le Levant ; voulant témoigner
aux Entrepreneurs ou Fabriquans fa fatisfaction
de leur zéle & de leur intelligence , & les
encourager ainfi que ceux qui fe propoferoient de
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
fuivre leur exemple , à étendre de plus en plas
cette Fabrication ; Sa Majefté a rendu un Arrêt
daté du 17 Septembre , par lequel Elle accorde
ane gratification de 10 fols par chaque douzaine
de Bonnets de cette espéce qui feront fabriqués
dans le Royaume.
Les bâtimens des Colléges de Louis- le - Grand ,
que le Roi a deſtinés à l'Univerfité. , s'étant trouvés
en état pour le 10 du mois dernier ,jour au
quel elle reprend le cours de fes Leçons , les Commilaires
députés par le Parlement, ont choifi ce
jour -là pour inftaler cette Compagnie dans ce
College ; la cérémonie s'en eſt faite avec beaucoup
d'appareil : on a chanté dans la Chapelle les
Te Deum , qui a été faivi de la Meffe du Saint
Efprits après quoi on s'eft rendu dans une des
Salles du Collège pour y entendre le Difcours .
Eatin qui le prononce , tous les ans à l'ouverture:
des Claffes.
Un Particulier anonyme ayant fait tenir à la
Faculté de Médecine une lomine de 300 liv. qu'il
deftinoit à former un prix pour quiconque, au
Jugement de la Compagnie auroit fait le meilleur
Hoge de Louis Durel , Médecin célébre fous les
Régnes de Charles IX & de Henri III ; les Com-.
millaires nommés pour examiner les Piéces qui
ons concouru , ont fait leur rapport , & en conĺéquence,
le prix a été adjugé au fieur Chomel ,
Médecin vétéran ordinaire du Roi , & ancien
Doyen de la Faculté.
1.Le Roi s'étant fait représenter l'Ordonnanceda
1 Janvier 1762 , portant Réglement ſur ap-.
pointemens des Officiers de la Marine , en a rendu
une autre datée du 14 Septembre , par laquelle ,
ndépendamment de plusieurs difpofitions nouvellee
, Sa Majesté rétablit l'emploi de Capitaine
DECEMBRE. 1764. 203
de Frégates pour en former un grade intermé
diaire entre celui de Capitaine de Vailleau & de
Lieutenant de Vaiffeau , & en fixe les appointemens
à la fomme de 2000 liv.
par an.
Sa Majesté a auffi rendu une Ordonnance datée
du même jour , par laquelle Elle a jugé à propos
de faire quelques changemens à la compofition
des Compagnies des Gardes de la Marine & du
Pavilion Amiral , & d'expliquer les intentions fur
Ge qui concerne leur inftruction .
Le Marquis de Paulmy , Protecteur de l'Acadé
mie de S. Luc , s'y eft tranfporté le 2 de ce mois ,
jour fixé pourjuger les modèles des Eléves qui ont
concouru au prix que le Protecteur y diftribue
tous les ans. Cet examen s'eſt fait en préſence du
fieur Moreau , Procureur du Roi au Châtelet , qui
le mêmê jour , a été reçu au nombre des Amaurs
de l'Académie.
LOTTERLE S
Le quarante-fitiéme tirage de la Lotterie de
l'Hôtel de Ville s'eft fait le 25 Octobre , en las
manière accoutumée. Le Lot de cinquante millelivres
eft échu au numéro 68987 ; celui de vingt
mille livres au numéro 66418 , & les deux de dix
mille livres aux numéros 63330 & 76722 .
Les Novembre , on a tiré la Lotterie de l'E
cole Royale Militaire . Les numéros , fortis de la
roue defortune , font ,, 35 , 78, 7.66 , 3 .
NAISSANCES.
Vers la fin d'Oftobre , la Ducheffe de Beauvil-
Hers eft accouchée d'une fille .
Le 19 du même mois , la Marquife d'Eſparbès,
Epoufe de François de Lulan , Marquis d'Elpar-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
· bès , Colonel du Régiment de Périgord , eft ac
couchée d'une fille.
MARIAGES.
Le 29 Octobre , la célébration du Mariage du
Prince de Solre avec la PrincefleAugufte de Salm,
s'eft faite en l'Eglife Paroiffiale de S. Jacques du
Haut- Pas.
Le 22 du même mois , on a célébré en Auvergne
le Mariage de Marie-François de Peruſſe
d'Efcars , Marquis de Montal , avec Marie - Françoife
, fille de François - Alexandre , Comte de
Polignac , Maréchal des Camps & Armées du
Roi,
MORTS.
Louis de Mailly, Marquis de Nefle , Chevalier
des Ordres du Roi , & ancien Capitaine - Lieutenant
de la Compagnie des Gendarmes Ecoffois ,
eft mort à Dijon le 25 Octobre , âgé de foixantequinze
ans .
Jofeph - Hyacinthe de Rigaud , Marquis de
Vaudreuil , Grand'Croix , Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , Capitaine des
Vailleaux du Roi , ancien Commandant Général
en Chef des Ifles Françoiles de l'Amérique fousle-
Vent , eft mort à Paris , le premier Novembre.
Hyacinthe- François Georges , Comte de Montecler
Maréchal de Camp , eft mort le s Octobre
à fa Terre de la Rongetre , au Maine , âgé
de quarante cinq ans.
Henri- Gabriel Amproux , Comte de la Mainais ,
Maréchal de Camp , eft mort à Paris le 7 Octobre
.
On a appris auffi la mort du Baron de Clofen ,
DECEMBRE . 1764. 205
&
auffi Maréchal de Camp des Armées du Roi ,
Général des Troupes des Deux- Ponts.
·
Charles Guillaume de la Croix de Poinly
Meftre-de-Camp de Cavalerie , ancien Exempt
des Gardes du Corps de la Compagnie de Villeroy
, eft mort au Château de Flambermont près
de Beauvais , le 30 Octobre , âgé de quatre- vingttrois
ans.
Louife-Françoiſe du Vivier de Tournefort , ancienne
Abbeffe de Sainte Perrine de Chaillor , &
Prieure perpétuelle du Prieuré Royal & Hôpital
de S. Nicolas de Pontoife , fondé par S. Louis ,
eft morte à fon Prieuré , le 18 Octobre , âgée de
foixante-treize ans .
-
Angélique Henriette Thérèfe Chauvelin ;
Epoule d'Anne-Claude de Thiard , Marquis de
Biffy , Lieutenant Général des Armées du Roi ,
Gouverneur des Villes & Château d'Auxonne ; &
ci-devant Miniftre Plénipotentiaire de France auprès
du Roi des Deux - Siciles , eft morte à Paris ,
23 Octobre , âgée de foixante dix- neuf ans. le
Marie- Gaëtanne de Mornay de Montchevreuil ,
veuve d'Anne Bretagne de Lannion , Lieutenant
Général des Armées du Roi , eft morte en fon
Château de Bois - Geoffroy auprès de Rennes en
Bretagne.
Bonne-Françoiſe d'Engelgent , veuve de Louis-
Laurent , Baron du Lau ,, Meftre - de- Camp de
Cavalerie , & premier Aide- Major de la Gendarmerie
, eft morte le 26 dans fon Château de
Bourchemin au Maine , dans la foixante fixiéme
année de fon âge .
FONTAINEBLEAU.
4
3
Le 25 Octobre , le Comte de S. Exupery ,
Exempt des Gardes du Corps , a eu l'honneur de
monter dans les Carolles du Roi.
206 MERCURE DE FRANCE..
SUPPLÉMENT à la Lettre inférée dans
le Mercure de Novembre , furfeu M.
LE CLAIR , premier Symphonifie
du Roi.
Na oublié de dire que M. Leclairavoit
eu la Médaille de Lyon , que l'on
donne aux Ambaffadeurs Extraordinaires
, & que l'Infant Don Philippe l'avoir
demandé pour fon Concert.
M. Leclair laiffe un Eléve , nommé-
Geoffroy , à qui il a montré à jouer du
violon , & la compofition , lequel marche
à grands pas fur les traces de fon
Maître. Il appartient à M. le Duc de
Gramont depuis bien des années. Il fera
paroître ce mois - ci l'Ariette du Loup
de fa compofition.
SUPPLEMENT à l'Article des Nou
velles Littéraires .
ALMANACHS NOUVEAUX.
L
E Roffignol
de Cythère
, ou le lan
gage
du Coeur
. Le Triomphe
de Bacchus
, Almanach
. Ramponeau
.
Le:
DECEMBRE. 1764. 207”
nouveau Chanfonnier , ou le Porte-
Feuille de Pégafe.Le Deffert des bonnes
Compagnies .- Mêlanges agréables
& amufans.Les Prophéties galantes..
-Le Paffe-temps galant.- Collection
Lyrique. - Le Calendrier perpétuel ,
Almanach du ménage.-Ah ! qu'il eft
drôle.-L'Amour ,, Poëte & Muficien.
Etrennes d'Apollon . -L'Almanach
de la petite Pofte de Paris.-Tablettes
Mythologiques & Pittorefques , ou Explication
& manière de connoître les.
différens Tableaux & Statues. - Le Cadeau
de l'Amour: -Les Délaffemens de
Paphos , Etrennes favorites . Les Dépêches
du jour de l'An , Etrennes chantantes
, dédiées aux Graces . Le Salmi
gondis lyrique, Almanach à la grecque.
Le Calendrier des Amours ou le
Manuel des Galans. Almanach fuperflu
, ou nouveau Spécifique contre
Finfomnie. Etrennes comiques , Almanach
gaillard .- Le Pas de Clerc , ou
l'Opium lyrique.
On trouve un affortiment complet de:
tous les Almanacs chantans & autres in
téreffans , chez Grangé & Dufour , Im
primeur- Libraires , au Cabinet Litté
raire , Pont Notre-Dame , près de la
Pompe, & vers le milieu du quai, der
208 MERCURE DE FRANCE.
Gêvres , à la Fortune , à côté du fieur
Contat , Marchand Tablettier , en face
du fieur Parizi, Marchand Bijoutier &
de Modes , au Roi de Pologne.
On trouve auffi chez Guyllin , Libraire
, quai des Auguftins , proche le Pont
S. Michel , au Lys d'or , le petit Tableau
de l'Univers , pour 1765 ; qui
comprend la defcription de tous les Pays
& Villes du Monde , leurs pofitions &
diſtances de Paris , les grandes routesde
terre, de mer & de rivières de France,
& les Gouvernemens Généralités ,
Refforts des Parlemens , & c , & c , & c.
Prix 2 liv . relié.
SUPPLEMENT à l'Annonce des Livres.
LE Catalogue des Livres de la Bibliothéque
de Feue Mde LA MARQUISE DE POMPADOUR ,
fe diftribuera dans le courant du mois prochain ,
chez M. HERISSANT , Imprimeur du Cabinet du
Roi , rue S. Jacques , au coin de la rue de la
Parcheminerie.
SUPPLEMENT à l'Article du Théâtre.
Mort de M. Roy , Chevalier de l'Ordre de
S. Michel , Poëte Lyrique.
LR 3 Octobre dernier eſt décédé à Paris M •
Pierre- Charles Ror , Chevalier de S. Michel,
DECEMBRE . 1764. 209
>
Callirrhoé & le Ballet des Elémens faffiroient à la
célébrité des talens de ce Poëte pour le Théâtre
Lyrique. On connoît de lui beaucoup d'autres
Ouvrages du même genre , qui ne font pas
moins d'honneur à fa Mufe. Le caractère particulier
du génie de ce Poëte étoit d'avoir tellement
étudié les Poëtes Latins & principale- .
ment Ovide , qu'il fe les étoit appropriés. Il a
fait paffer une grande quantité de leurs pentées ,
on pourroit dire prèfque de leurs vers dans les
fiens Il a compofé auffi un Recueil de Poéfies
diverfes , imprimé depuis long -temps , où l'on
trouve des chofes affez agréablement imaginées ,.
& far-tout fort correctement verfifiées . Il eft mort
à l'âge de 81 ans , ignoré du Monde & de la Société
depuis plus de dix ou douze ans.
Nous avions par erreur , & fur la foi d'une.
rumeur publique , annoncé la mort de cet Auteur
dès l'année précédente. Nous avons été ou prévenus
ou fuivis , dans cette erreur , par tous les Journaliſtes
& tous les Papiers publics : enforte que
l'Auteur du nouveau Nécrologe , en annonçant il
y a quelques mois celui du mois de Janvier prochain
, promettoit , entr'autres Eloges hiftoriques
de Perfonnes célèbres décédées dans le courant de
cette année , celui de M. Roy , qui n'étoit pas encore
mort alors. Que ceux qui condamnent les
erreurs trop fréquentes des Hiftoriographes du
Théâtre ou de la Littérature , fondées fur celles
des Ecrivains contemporains , apprennent par
cet exemple , que la plupart font dues à la négligence
impardonnable des familles ; lefquelles ,
comme en cette occafion , loin de prendre l'intérêt
convenable pour informer la Poftérité de ce qui
concerne les talens qui les ont honorées , ne,
daignent pas même faire conftater le temps & le
terme de leur exiſtence.
210 MERCURE DE FRANCE.
AVIS DIVER S.
Les Amateurs de la Géographie apprendront
avec plaifir que le fieur Merlin , Libraire , rue du
Mont S. Hilaire , eft poffeffeur d'un grand &
fuperbe Atlas qui eft en vente depuis quelque
temps. C'eft une collection précieuſe , faite par
les foins de feu M. de Buchelet , Fermier Général,
& qui contient feixe volumes très- grand in-folio ,
& treize cens quatre- vingt - dix- huit Cartes. Ce
Recueil eft un des plus complets que l'on connoille.
On peut aller le voir à toute heure chez
le fieur Merlin , qui le vendra à un prix raiſonnable.
Les Cartes font faites par les plus habiles
Géographes de tous les Pays ; & l'Amateur qui a
fait cette riche collection , s'eft fur- tour attaché
aux Cartes les plus rares , les plus recherchées ,
& les plus parfaites. Il a été plufieurs années à
completter cet immenfe Recueil ; & il n'a
épargné ni peines ni dépenfes pour lui donner
toute la perfection poffible.
Le fieur Merlin poffède auffi , & defire de vendre...
une collection de cent trente-huit bocaux de
toutes fortes d'animaux rares des Indes orientales,
confervés dans l'efprit de vin , & qu'on peut également
aller voir chez lui à toute heure.
Deuils de Cour
Le Propriétaire des deuils de Cour avertit que
le Nécrologe ou l'Almanach des deuils eft actuellement
fous preffe . Comme on n'en tirera que le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions ,
on invite les perfonnes qui voudront s'abonner , à
faufcrire inceffamment au Bureau des Annoncèse
DÉCEMBRE . 1764. 21 1
des deuils de Cour , rue S. Honoré , à l'hôtel
d'Aligre. L'abonnement eſt de 3 liv . & avec les
Annonces 6 liv.LeNécrologe contiendra l'étiquette
invariable des deuils de Cour: & des deuils de
famille , principalement en ce qui concerne l'ha
billement des femmes ; avec les Vies de MM.
l'Abbé Prévôt , Racine , Rameau , & autres
hommes célébres morts dans le cours de l'année.
On a publié il y a quelque temps un Profpectus
intitulé, Maifon d'Education . M. d'Alembert nous
prie d'avertir que s'il a conſenti à être nommé dans
ce Profpectus , c'eft uniquement comme connoiffant
l'Auteur , qui eft M. de Baflide : mais que
d'ailleurs il n'a jamais prétendu fe rendre refponfable
du projet dont il s'agit. C'eft à M. de Baftide.
feul qu'il faut s'adreffer pour ce qui concerne cette.
Maifon d'Education .
Av.1s très-intéreffant au Public
Las accidens funeftes dont on entend parler
continuellement , furtout dans la faifon des Chaf
fes , ont fair faire des réfléxions férieuſes pours.
mettre le Public à l'abri de toute eſpèce d'inconvénient
Il y a longtemps qu'on parle de Canons à rubans
, mais le temps qu'il faut employer pour les
bien faire , les frais qui en font la fuite & la difficulté
de l'Ouvrage y ont fait renoncer ; de forte
que les Artiftes ont préféré les fufils bientôt faits
à la fureté des Gitoyens. On le contente de les
faire à platebande , & par extraordinaire on en
fait de fer torts qu'on fait paffer poor rubans , &
qui , pour peu qu'on y réfléchiffe , font encore
plus défectueux que lespremiers.
Qn a donc établi dans la Cour de la Corderies
212 MERCURE DE FRANCE
du Temple à Paris une Fabrique de Canons à
rubans , forgés de vieilles férailles qui reçoivent
une fi prodigieufe quantité de chaudes , que le
fer le trouve tout - à - fait dépuré & auſſi doux que
le plomb. Plufieurs de ces Canons à qui on a fair
éprouver la triple charge fe font courbés & ont
été redreffés avec un fimple mandrin de bois fans
effort & fans qu'il y paroiffe. Ces Canons font fins ,.
légers , parfaitement dreffés , portent très-bien
le plomb , & on ofe affurer qu'il eft impoffible
qu'ils crévent ; leur folidité couronne leur perfection
. On n'en diftribue aucun qui n'ait fubi plufieurs
fois l'épreuve de deux fortes charges de la
meilleure poudre & d'autant de plomb ; & pour
mettre les gens curieux de leur fanté en état de
n'être pas trompés , ils font invités à prendre la
peine d'aller dans quelque temps & à quelque
heure que ce foit dans ladite Cour du Temple :
ils les verront forger , & ne pourront s'empêcher
de reconnoître avec étonnement la folidité de ce
travail. Avec demie charge de poudre ils portent
auffi loin que les autres avec la charge ordinaire.
L'Auteur a auffi imaginé une Machine curieufe
qui en perfore fix à la fois . Le Magalin
de ces Canons eft chez M. Defcourtieux , Marchand
, rue S. Denys , Porte cochère vis-à- vis
l'ancien grand Cerf à Paris.
CHAUMONT , Perruquier,fait non-feulement des
Perruques dans les plus nouveaux goûts ſpécia
lement celles qui font nouées & celles en bourſe ;
mais le deffein dont il fait ufage lui donne une
facilité pourbien prendre l'air du vifage & coëffer
le plus avantageufement qu'on puiffe le defirer.
Il fait voir fes deffeins en plufieurs genres d'accommcdage
& variés fuivant les goûts les plus
DECEMBRE . 1764 213
nouveaux. Il les éxécute enfuite au choix & â
la fatisfaction des perfonnes qui les lui demandent .
De plus , il vient de trouver l'invention d'un
nouveau reffort pour fes perruques bien fupérieur
à tous ceux qni ont paru jufqu'à ce jour ,
lequel eft d'autant plus avantageux qu'il maintient
l'ouvrage dans fa première forme & l'empêche
de fe retirer , & que fon élasticité qui eft
très douce ne le relâche jamais par l'ufage ,
en forte que durant tout celui de la perruque ,
elle joint également bien le contour du visage
& auffi parfaitement , pour ainfi dire , que le
pourroit faire le naturel des cheveux .
·
Il demeure rue S. Nicaife , au Mont Véluve ,
à Paris.
LARIVIERE , renommé pour cette Boule d'une
compofition qui a la propriété de mieux faire couper
les Rafoirs , tels gros qu'ils puiffent être en dix
ou douze tours , que fur la Pierre à Rafoirs en cinquante
, en les repaffant fur un Cuir qui aura été
frotté avec ladite Boule. Ce Cuir eft auffi utile
à ceux qui fe font rafer , qu'il l'eft pour ceux qui
fe rafent eux-mêmes , par la douceur que cette
Compofition donne au tranchant du Kaloir. Cette
Boule a été approuvée d'après l'expérience qu'en
ont faite MM. les Valets de Chambre Barbiers du
Roi , & MM. les Syndics de la Communauté des
Maîtres Perruquiers de Paris . L'on frotte cette
Boule tous les fix mois fur le Cuir : on l'unit enfuite
avec la lame d'un couteau. Il faut gratter
légérement ce qu'il y a fur le Cuir avant de frotter
la Boule ; & chaque fois que l'on frottera le
Cuir , il reprendra la première qualité , comme
s'il étoit neuf. Il vend enfemble la Boule & le
Cuir tout préparé trente fois. Ceux qui auront be214
MERCURE DE FRANCE.
foin de l'utilité de ſon ſecret , en lui mandant leurs
noms & demeure par la petite Pofte , pour éviter
leurs peines , il fe rendra à leurs ordres . Il demeare
rue du petit Carreau , chez le Marchand de
Vin, au coin de la rue de Bourbon , à Paris.
APPROBATION.
J'ai lu ,par ordre de Monſeigneur le Vice- Chan→ 'AI
celier , le Mercure du mois de Décembre 1764,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
J'impreflion. A Paris , ce 30 Novembre 1764.
1 GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
Piécas FUGITIVES IN VIRS IT IN PROSE.
ARTICLE PREMIE R.
Page r SUITE UITB des Lamies , Conte Gaulois ,
ÉPITRE à unjeune Homme fur le BONHEUR . 19
ÉPIGRAMME fur un C... qui avoit coutume
de femer des morceaux de Flechier dans
de mauvais Sermons .
AUTRE, fur un Menteur que le même C....
cita en Chaire comme un exemple de
vertu.
VERITES .
LETTRE de M. Reydelet , à M. De la Place,
Auceur du Mercure , fur le Difcours aux
Welches , contenant l'apologie des Franfois.
24
2.5
ibid.
DECEMBRE. 1764. 215
}
LA Demoiſelle & le Frélon , Fable , imitée
de celle de M. Gay , Poëte Anglois.
STANCES à Flore , a qui un petit Bonhomme
faifoit la cour.
EPITAPHE .
LE Songe d'Irus ou le Bonheur.
VERS a Mile Luzzi , jouant le rôle de l'Amour
dans les GRACES.
RÉPONSE à des Vers où l'on préféroit la façon
de vivre de l'Auteur dans la retraite
à celle de S. Siméon Stilite.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON.
41
43
44
60
ibid.
63 &64
·65 & 66
67
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ABRÉGÉ du Commentaire de toutes les Coutumes
& Loix municipales en ufage dans
les différentes Provinces du Royaume •
&c. Par M. Jacquet , Avocat.
DICTIONNAIRE railonné des Domaines &
6.8
Droits Domaniaux , & c.
90 RICHARDET , Poëme dans le genre Bernelque
, imité de l'Italien .
94
112
ANNONCES de Livres.
115 & fuiv.
ATLAS de M. Buy de Mornas , Géographe
des ENFANS DE FRANCE .
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE S.
ASSEMBLEE publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles- Lettres de Di-
JON.
EXTRAIT des Mémoires lûs à la Séance publique
de l'Académie Royale de Cai-
RURGIE.
128
150
216 MERCURE DE FRANCE .
ART. IV . BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES. 163
ARTS AGRÉABLES.
164
MUSIQUE.
GRAVURE. 165
ART. V. SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
SPECTACLES de Paris . Opéra.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne .
CONCERT Spirituel .
ibid.
185
188
191
193
194
ART. VI. Nouvelles Politiques..
SUPPLEMENT à la Lettre inférée dans le
Mercure de Novembre , fur feu M. Leclair.
SUPPLEMENT à l'Article des Nouvelles Littéraires.
SUPPLEMENT à l'Annonce des Livres,
SUPPLEMENT à l'Article du Théâtre.
Avis divers ,
206
ibid.
208
ibid.
210
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY , rue
& vis-à - vis la Comédie Françoile. 1764.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
OCTOBRE . 1764.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
PREMIER VOLUME.
Cabin
Filiusin
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoiz .
JORRY, vis- à- vis la Comédie Françoife
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques,
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Fei.
THE NEW YORKĮ
PUBLIC LIBRARY
535325
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1905
AVERTISSEMENT.
,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi .
,
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourſeize volumes
, à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
-Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de 30 fols par volume , c'est- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le contiquer.
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE . 1764 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Hiftoire raifonnée des
Difcours de CICERON .
HISTOIRE des XIV Difcours de
CICERON contre MARC- ANTOINE
, connusfous le nom vulgaire des
QUATORZE PHILIPPIQUES.
LESES Ides de Mars de l'année feptcent-
neuviéme de la F. D. R. font une
I. Vol. A j
6 MERCURE DE FRANCE .
époque à jamais mémorable , dans les
Annales de cet Empire. Ce fut en ce
jour qu'éclata la confpiration formée
contre Cefar , & qu'il perdit la vie au
milieu du Sénat , digne récompenfe de
l'abus d'un pouvoir ufurpé . Marc- Antoine
fon ami & fon confident en recueillit
les débris. Avant d'entrer dans le
détail des difcours prononcés contre lui ,
il est bon de connoître un peu particuliérement
les deux principaux chefs de
cette entrepriſe , Brutus & Caffius.
Heureux s'ils avoient fait voir autant de
prudence & de fang froid après l'éxécution
, qu'ils montrèrent dans l'action de
courage & d'int: épidité.
Marcus Junius Brutus defcendoit en
ligne directe , ( a ) de L. Brutus , pre-
( a ) Quelques Ecrivains ont révoqué en doute
l'extraction de Brutus , particuliérement Denis
d'Halicarnaffe , Critique fort judicieux . Cependant
Brutus n'effuia là- deffus aucune contradiction
pendant la vie . Cicéron en parle comme
d'une chofe qui n'étoit pas douteuse. Il
cita fouvent l'image du vieux Brutus que Marcus
avoit chez lui , comme celle de tous fes
ancêtres , & Atticus qui étoit fort versé dans
les Généalogies avoit dreffé celle de Brutus ,
qu'il faifoit defcendre de père en fils du Premier
Confil de Rome. Au refte celui - ci étoit né fous
le III . Confulat de L. Cos . Cinna & celui de ·
OCTOBRE 1764. ༡
mier Conful de Rome ; qui avoit chaffé
Tarquin, & rendu les Romains un Peuple
libre. Ayant perdu fon père dans
fa premiere jeuneffe , il avoit trouvé dans
M. Caton fon Oncle, un Tuteur fage &
éclairé , qui en le faifant élever dans l'étude
des Belles - Lettres , & fur- tout
dans celle de l'Eloquence & de la Philofophie
, s'étoit chargé lui -même de lui
infpirer le goût de la liberté & de la
vertu. Les qualités naturelles de Brutus
lui acquirent autant de diftinction que
fon induſtrie & fon travail . Il s'étoit fait
un nom au Barreau dans l'âge où l'on
commence à peine à connoître les affaires.
Sa manière de parler étoit correcte
, élégante , judicieuſe ; mais elle
manquoit de cette force & de cette
abondance qui eft néceffaire à la per-
Cn . Pap. Carbon . l'an de la F. D. R. 688 , qui
réfute affez l'opinion vulgaire qu'il étoit fils de
Céfar , puifqu'il n'avoit que quinze ans moins
que lui , & qu'on ne peut fuppofer que la familiarité
de Servilia la mère avec César eût
commencé avant la mort de Cornelia que Céfar
avoit épousé dans l'âge le plus tendre , qu'il
avoir aimée paffionnément, & dont il fit l'oraiſon
funèbre pendant la Queſture , c'eſt- à- dire à l'âge
de trente ans.
Voy. l'H. de Cic. Ed. de Paris 1749 , Tom.
II.p. 360 & fuiv.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
1
fection de l'Orateur ; fon étude favorite
étoit la Philofophie. Quoiqu'il fit profeffion
de la Secte la plus modérée , celle
des Académiciens , fa gravité naturelle
& l'éxemple de Caton fon Oncle , lui
faifoient affecter la févérité des Stoïciens,
mais cette affectation lui réuffiffoit
mal , car il étoit d'un , caractère doux ,
porté à la clémence & fouvent même
la tendreffe de fon naturel , lui fit démentir
publiquement la rigueur de fes
principes. Quoique fa mere fût liée fort
étroitement avec Céfar , il avoit toujours
été fi attaché au parti de la liberté
que fa haine contre Pompée ne l'avoit
point empêché de fe déclarer pour lui.
Au combat de Pharfales , Céfar qui
l'aimoit particulièrement , avoit donné
ordre qu'il fût épargné ; & lorfque les
reftes du parti des vaincus pafferent en
Afrique , la générofité du vainqueur
eut autant de force que les larmes de
Servilia , pour lui faire abandonner les
armes , & le faire retourner en Italie. On
lui offrit tous les honneurs qui pouvoient
le confoler du malheur de fa patrie
; mais l'indignité de recevoir d'un
Maître , ce qu'il n'auroit voulu devoir
qu'au choix libre de fes concitoyens ,
lui caufa toujours plus de chagrin que
OCTOBRE. 1764
9
ces diftinctions ne lui auroient apporté
de plaifir fans compter que la deftruction
de fes meilleurs amis lui infpira
pour la caufe de tant d'infortunés une
horreur que les faveurs & les careffes
ne purent jamais furmonter. Il fe conduifit
donc avec beaucoup de réſerve
pendant le régne de Céfar , vivant éloigné
de la Cour , fans prétendre aucune
part aux Confeils , & lorfqu'il s'étoit
cru obligé de prendre la défenfe du Roi
Déjotarus , il avoit convaincu Céfar ,
qu'il n'y avoit pas de bienfaits qui puffent
lui faire oublier qu'il n'étoit pas libre.
Dans cet intervalle il avoit cultivé
l'amitié de Cicéron , dont il favoit que
les principes ne s'accordoient pas plus
que les fiens avec les mefures du vainqueur,
& dans le fein duquel il verfoit
volontiers fes plaintes fur le miférable
état de la République . Ce fut peut-être
par ces conférences autant que par le
mécontentement général des honnêtes
gens , qu'il fut affermi dans le deffein
de rendre la liberté à fa Patrie. Il avoit
défendu publiquement Milon après le
meurtre de Clodius , par cette maxime
qu'il foutenoit fans exception ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Que ceuxqui violent habituellement les
Loix , & qui ne peuvent être réprimés
par la Juftice , doivent être
nis fans aucune forme de Procès.
pu-
Cétoit le cas de Céfar , beaucoup plus
que celui de Clodius , car fon pouvoir
le rendoit fupérieur aux Loix , que l'affaffinat
étoit le feul moyen de le punir.
Auffi Brutus n'eut-il pas d'autre motif :
& Marc- Antoine fut affez jufte pour dire
de lui qu'il étoit le feul des Conjurés qui
fit entré dans la confpiration par principes
, tandis que les autres n'avoient fuivi
que des mouvemens de haine & de
malignité. Ils s'étoient ligués contre Céfar
, mais Brutus n'en vouloit qu'à celui
qu'il regardoit comme un Tyran .
rap-
Caius Caffius defcendoit d'une famille
ancienne , & diftinguée par fon
zéle pour la liberté publique. On
porte de Sp . Caffius , un de fes ancêtres
, qu'après avoir obtenu l'honneur
du triomphe , & s'être vû trois fois revêtu
de la dignité de Conful , il fut tué
par fon
propre père pour avoir aſpiré au
pouvoir abfolu . Caïus avoit marqué
dès fon enfance ce qu'on devoit attendre
un jour de l'élévation de fon efprit
OCTOBRE . 1764. II
>
& de fon amour pour la liberté. Etant
aux écoles avec Fauftus, fils de Sylla ,
il fut fi indigné de lui entendre vanter
le pouvoir & la grandeur de fon père ,
qu'il lui donna un foufflet ; & lorfque
Pompée les eut fait venir devant
lui tous deux pour prendre connoiffance
de cette querelle , il déclara dans
fa préfence , que fi Fauftus avoit la
hardieffe de tenir encore le même dif
cours il ne le menageroit pas davantage.
Il avoit fignalé fon courage
dans la guerre contre les Parthes , fous le
commandement de Craffus dont il étoit
Quefteur ; & cet infortuné Général auroit
fauvé fa vie & fon armée , s'il eût
fuivi fes confeils. Après la défaite des
Troupes Romaines , il avoit fait une
retraite honorable en Syrie avec le reſte
de fes légions . Enfuite fe voyant pourfuivi
par les Parthes qui le bloquerent
dans Antioche , il profita fi habilement
de leurs fautes , que non-feulement il
fauva cette Ville & toute la Province ,
mais qu'il remporta fur eux une victoire
confidérable . Dans la guerre civile , il
ramaffa quelques débris de la malheureufe
journée de Pharfales qu'il embarqua
fur XVII Vaiffeaux , avec lesquels
il gagna les côtes de l'Afie , pour y re-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
nouveller fes efforts contre Céfar. Il
époufa Tertia , foeur de Brutus , ce qui
fervit fans doute à le lier plus étroitement
avec lui , qu'on n'auroit pû l'attendre
de la différence de leurs caractères
, & de leurs principes Philofophiques
; ils fe conduifirent toujours dans
les mêmes vues & par les mêmes confeils.
Caffius avoit du courage , de l'efprit
& du fçavoir , mais il avoit l'humeur
violente & cruelle. Brutus faifoit
rechercher fon amitié , parce qu'il étoit
aimable , & Caffius faifoit defirer la
fienne , parce qu'il étoit dangereux d'avoir
un fi redoutable ennemi . Il abandonna
la Secte des Stoïciens dans fes
dernières années pour s'attacher à celle
d'Epicure dont la doctrine lui parut plus
naturelle & plus raifonnable ; mais ce
fut en foutenant que le PLAISIR recommandé
par fon nouveau Maître ne
devoit être cherché que dans la pratique
de la juftice & des autres vertus .
Ainfi lorfqu'il fe donna pour Epicurien
, il ne ceffa point de vivre en Stoïque.
Ses plaifirs furent toujours modérés
, fa tempérance extrême dans l'uſage
des alimens , & pendant toute fa
vie il ne but que de l'eau pure. Son
reſpect & fon attachement pour Cicéron
OCTOBRE. 1764.
13
voient commencé dès fa jeuneſſe , à
?'exemple de tous les jeunes gens que
leurs inclinations portoient à la vertu .
Leur liaiſon avoit augmenté pendant
la guerre civile & fous le régne de Céfar,
par la conformité de leurs fentimens
, qu'il fe communiquoient dans
leurs lettres avec toute la confiance
d'une véritable amitié. Cicéron le raille
quelquefois dans les fiennes d'avoir
abandonné fes anciens principes pour
embraffer l'Epicurifme , mais il loue la
droiture avec laquelle il s'étoit porté
à ce changement , & cette Secte , dit-il ,
commençoit à lui paroître plus nerveuse
depuis que Caffius en étoit devenu le
partifan. (b)
(b ) Les anciens Ecrivains ont cru trouver
dans quelques dégoûts que Caffius avoit reçus de
Cefar , les motifs qui l'armerent contre la vie.
Cefar lui avoit pris quelques Lions qu'il tenoit
en réſerve pour une Fête publique . Il lui avoit
refufé le Conſulat. Il avoit donné la préférence à
Brutus dans le choix de la plus honorable Préture.
Mais il n'eft pas befoin de chercher d'autres
caufes que fon humeur & fes principes . C'étoit
de là que Céfar lui - même fe croyoit menacé , &
lorfqu'on l'avertiffoit de fe défier d'Antoine & de
Dolabella , il répondoit que s'il redoutoit quelqu'un
, ce n'étoit pas ceux qui avoient l'humeur
libre & les cheveux bien frifés , mais les yeux maigres
, pâles & mélancoliques.
14 MERCURE DE FRANCE.
Les autres Confpirateurs étoient des
jeunes gens d'un fang noble , qui cherchoient
à venger la ruine de leurs familles
, & la mort de leurs plus proches
parens , où des Citoyens d'une naiffance
commune , dont Brutus & Caffius
connoiffoient la fidélité & le courage.
Le matin du jour auquel on avoit fixé
cette fanglante exécution ( c'étoit , comme
on l'a vu , aux Ides de Mars ) Brutus
& Caffius fe trouverent au Forum ,
fuivant l'ufage pour entendre & juger
les Caufes publiques en qualité de Préteurs
. Quoiqu'ils portaffent leur poignard
fous leur robe , leur contenance
n'en étoit pas moins calme . Ils firent
paroître la même tranquillité jufqu'au
moment où l'on vint les avertir que Céfar
alloit au Sénat. S'y étant rendus
auffitôt ils exécutérent leur complot
avec une fi furieufe ardeur , que dans
l'empreffement de porter les premiers
coups à Céfar , les Conjurés fe blefférent
les uns les autres.
•
» Ainfi mourut , dit M. Middleton ,
dans fon Hiftoire de Cicéron déja ci-
» tée plufieurs fois , ainfi mourut le plus
» illuftre des Romains ; jamais Conqué-
» rant n'avoit élevé fi haut fa gloire &
fa puiffance ; mais pour former ce
OCTOBRE. 1764. 1
• " merveilleux édifice il avoit caufé
» plus de ravage & de défolation dans
le monde , qu'on n'en avoit jamais
» vu peut-être avant lui. Il fe vantoit
que fa conquête des Gaules avoit
» coûté la vie à près de 120000 hom-
» mes ; & fi l'on joint à ce nombre les
» pertes de la République qui doivent
» être évaluées par une autre régle ,
» c'eſt-à -dire par le mérite des Citoyens
» dont la vie étoit bien d'un autre prix ,
» on peut fans difficulté le faire mon-
» ter au double. Cependant après s'ê-
» tre ouvert le chemin à l'Empire , par
❞ une fuite continuelle & toujours re-
» doublée de rapines , de violences &
» de maffacres , il ne goûta guères plus
» de cinq mois la douceur d'un Gou-
» vernement tranquille. ( c )
(c) Ce fut un Problême après fa mort , &.
Tite-Live le le propofe férieufement , fi c'étoit
un bien pour la République qu'il fût jamais né ?
La Queſtion ne tomboit pas fur les actions de fa
vie , car il y avoit peu de difficulté , mais fur
les effets qu'elles produifirent après lui , c'eſtà-
dire fur l'étahliffement d'Auguste , & fur les
avantages d'un Gouvernement qui avoit fa fource
dans la Tyrannie. Suetone , qui approfondit
le caractère de Céfar avec cette liberté qui a
diftingué l'heureux régne fous lequel il vivoit ,
déclare , après avoir n.is fes vices & les vertus,
16 MERCURE DE FRANCE.
Cicéron étoit préfent à la mort de
Céfar. Il lui vit recevoir le coup mortel
& pouffer les derniers foupirs. Il
ne diffimula point fa joie. Ce grand
événement le délivroit de la néceffité
de reconnoître un Maître & de celle
de le ménager. Il devenoit fans contredit
le premier Citoyen de Rome, c'eſt-.
à - dire le plus puiffant & le plus
refpecté par le crédit qu'il avoit également
auprès du Sénat & du Peuple ;
fruit infaillible du mérite & des fervices
dans un Etat libre . Les Conjurés mêmes
avoient cette opinion , & le regardoient
comme un de leurs plus fürs partifans .
Brutus après avoir percé le fein de Cé- .
far avoit appellé Cicéron en levant fon
poignard fanglant , pour le féliciter du
rétabliffement de la liberté ; & tous les
Conjurés s'étant rendus immédiatement
après au Forum , le poignard à la main
annonçant la liberté à grands cris , ils
avoient mêlé le nom de Cicéron pour
juftifier leur entrepriſe par fon crédit
& fon approbation.
Les Chefs de la Confpiration ne
,
dans la balance , qu'il fut tué juftement ...
Pragravant tamen catara facta , dictaque ejus ,
ut , & abufus dominatione , &jure cafus exiftimetur.
Suet. C. LXVI,
OCTOBRE . 1764. 17
s'étoient point conduits par aucun fyf
tême. Il attendoient tout du Peuple &
de la bonté de leur caufe. Mais l'adreffe
d'Antoine & fa diffimulation les força
bientôt à s'éloigner de la Ville , &
à fe retirer chacun dans leur Gouvernement
. Cicéron voyant quel trifte rôle
il auroit à jouer tant que l'ennemi de
la République feroit le maître dans la
Ville , prit le parti d'abandonner Rome
& d'aller faire en Gréce un voyage
qu'il méditoit depuis longtemps. Il partit
donc véritablement touché de la fituation
des affaires, Les applaudiffemens
fincères qu'il reçut à fon retour les
démonftrations publiques de la joie
qui animoit tous les Citoyens , durent
le dédommager en quelque façon de la
peine qu'il avoit reffentie en s'éloignant.
,
On convoqua une Affemblée du Sénat
le lendemain de fon arrivée . Antoine
l'invita particuliérement à s'y
trouver. Il s'en excufa par une réponſe
civile , en rejettant fon refus fur quelques
indifpofitions qui lui reftoient de
fon voyage . Mais le Conful reçut fi
mal cette excufe , que la traitant d'infulte
& d'outrage , fa fureur alla jufqu'à
parler ouvertement d'abbattre fa
18 MERCURE DE FRANCE.
la
maifon s'il ne paroiffoit fur le champ
dans l'Affemblée . Ses amis arrêtérent
cet emportement , & lui firent comprendre
que dans fes propres vues ,
violence n'étoit pas de faifon . En effet,
l'intention d'Antoine étoit de faire décerner
ce jour- là des honneurs extraor
dinaires à la mémoire de Céfar , & d'établir
par un nouveau décret , qu'il recevroit
un culte religieux comme les
Divinités. Cicéron qui n'ignoroit pas
fon deffein , & qui prévoyoit autant
d'inutilité que de danger à le combattre
, s'étoit déterminé par cette raifon à
s'abfenter du Sénat . De fon côté le
Conful avoit defiré d'autant plus ardemment
de l'y voir , qu'il fe flattoit
ou de le rendre méprifable dans fon
propre parti , s'il pouvoit le forcer par
la crainte à confentir au nouveau Décret
, ou de le rendre odieux s'il avoit
affez de fermeté pour s'y oppofer . Mais
dans fon abfence le Décret paffa fans
oppofition.
I. Le Sénat ayant continué de s'affembler
le jour fuivant , Antoine prit
le parti de s'abfenter à fon tour , &
Cicéron trouvá heureuſement le champ
libre . Ce fut dans cette Affemblée qu'il
prononça la premiere de ces fameufes
OCTOBRE. 1764. 19
harangues qui portent le nom de
PHILIPPIQUES , à l'imitation de celle
de Démosthènes. Il s'y engagea comme
par degrés , en expofant les motifs
de fon dernier voyage , & ceux de fon
retour. Mais avant que de s'expliquer
fur les affaires de la République , il fe
plaignit de la violence avec laquelle
Antoine l'avoit traité la veille . Il déclara
que fa préfence au Sénat n'auroit rien
changé à fes difpofitions. Il n'auroit
jamais confenti à ce que la République
fût fouillée par un culte fi déteftable
ni que l'honneur des Dieux fût confondu
avec celui d'un homme mort.
Il les prie ces mêmes Dieux de pardonner
au Sénat une foumiffion impie
, mais qui avoit été forcée . Pour
lui il n'auroit jamais donné fon confentement
au Décret , quand il auroit
été queftion du vieux Brutus qui avoit
le premier délivré Rome de la tyrannie
des Rois . Il entre de là dans le
détail des affaires préfentes , fur lefquelles
il déclare fes fentimens avec
une nobleffe & une fermeté digne des
meilleurs temps de la République
fans ménagement pour Antoine
pour ceux qui tenoient le premier rang
après lui. Il reprend , il inftruit ; enfin
ni
20 MERCURE DE FRANCE.
il protefte en finiffant fa harangue ,
qu'il croit recueillir abondamment le
fruit de fon retour , par le témoignage
public qu'il vient de donner de la conftance
de fon zéle & de fon affection
pour la patrie ; qu'il s'expliquera plus
fouvent avec la même liberté , s'il le
peut fans mettre perfonne en danger ;
& que fi cette liberté lui manque , il
fe réſervera pour des temps plus favorables
, mais , moins par ménagement
pour fes propres intérêts
que pour ceux
de la République .
2
II. Antoine extrêmement irrité de ce
difcours , indiqua à quelques jours de
là une autre affemblée , pour laquelle il
fit encore avertir particulierement Ciceron
, fon deffein étant de lui répondre
& d'entreprendre lui -même la juftification
de fa conduite ; il employa tout
l'intervalle à préparer fa harangue , & à
la répéter dans fa maifon de Tibur
pour affurer fa déclamation , Les Sénateurs
s'affemblerent au jour marqué dans
le Temple de la Concorde. Antoine s'y
trouva des premiers avec une garde nombreufe
, dans l'efpérance d'y voir arriver
fon adverfaire , qu'il s'étoit efforcé d'attirer
par toutes fortes d'artifices . Mais'
quelque defir que Cicéron marquât de s'y
OCTOBRE. 1764. 21
•
rendre , fes amis lui firent appréhender
pour fa vie ; & fe réunirent pour l'arêter
; ( d) il crut donc que ne pouvant
éviter de rompre avec Antoine , l'intérêt
de fa fùreté l'obligeoit de fe mettre à
(d ) La conduite & le difcours d'Antoine
confirmerent les foupçons des amis de Cicéron .
Il s'emporta fi furieuſement , que celui- ci comparant
ces tranfports avec ceux auxquels il s'étoit
déjà livré en public , dit , qu'il parut vomir une
feconde fois plutôt que de parler. Il produit
la lettre qu'il avoit reçue de Cicéron à l'occafion
du rétablillement de S. Clodius , dans laquelle
il étoit traité d'ami & de bon Citoyen :
comme fi cette lettre eût pu fervir à le juſtifier
, ou comme fi la querelle préſente fût venue
d'une autre fource que de les entrepriſes
actuelles contre la liberté publique. Mais la
principale accufation dont il le chargea , fut ,
non feulement d'avoir participé à la Confpira
tion , mais d'en avoir été le premier Auteur
& d'avoir guidé tous les pas des Conjurés. 11
efpéroit d'échauffer les foldats pas cette imputation
, & de les porter à quelque violence. Il
les avoit placés dans cette vue aux portes duTemple
, à portée d'entendre fa voix , & de recevoir
les impreffions . Cicéron écrivant ( Ep . fam.
12. 2 ... 3. 4. ) ce détail à Caffius , lui
marqua qu'il n'auroit pas fait difficulté de s'attribuer
quelque part à l'exécution , s'il avoit pu
s'en promettre la gloire , mais que s'il s'en étoit
mêlé réellement , il n'auroit pas laiffé l'Ouvrage
imparfait.
Voyez l'Hift. de Cicéron .
22 MERCURE DE FRANCE.
couvert dans la maifon qu'il avoit pro
che de Naples. Ce fut dans cette retraite
qu'il compofa fa feconde Philippique.
Elle ne fut point prononcée au Sénat ,
comme on pourroit le conclure de fa
forme. L'ayant finie entiérement à la
campagne , il ne fe propofa de la publier
qu'à la derniere extrémité , c'est- à- dire ,
lorfque l'intérêt de la République lui en
feroit une Loi , pour rendre le caractère
d'Antoine , & fes deffeins plus odieux
que jamais. Cette piéce eft une invective
des plus amères , où la vie de ce dangereux
Citoyen eft repréſentée avec les
plus noires couleurs que l'efprit & l'éloquence
puiffent fournir , comme une
fcène continuelle de débauches , de
factions , de violences & de rapines. Les
Anciens admiroient que dans la décadence
de fon âge , ( il avoit alors LXIII
ans ) Cicéron y eût mit autant de chaleur
& de force que dans les plus brillantes
productions de fa jeuneffe .
III. Peu de temps après la mort de Céfar
il s'étoit élevé fur le Théâtre de la République
un nouvel Acteur , qui ne parut
fortir de l'obscurité dans laquelle il avoit
vêcu jufqu'alors , que pour jouer tout
d'un coup les premiers rôles , & fixer fur
lui tous les regards. C'étoit le jeune OcOCTOBRE,
1764 . 23
tave fon neveu, qu'il avoit laiffé héritier
de fon nom & de fes richeffes . Au premier
bruit de fa mort , il avoit pris le
chemin de l'Italie , pour faire l'effai de
fa fortune & de fon crédit. La feule prétention
qu'il penfoit à faire éclater , regardoit
la fucceffion de Céfar dont il ne
vouloit pas différer à fe mettre en poffeffion
. Quelque hardie que fût cette entrepriſe
dans un jeune homme de dix
huit ans , il y réuffit cependant ; & fon
caractère fier & indomptable , s'étant
bientôt fait connoître , on crut qu'il étoit
important au falut de la République de
l'oppofer à Antoine , afin que fes intérêts
fe trouvaffent liés avec ceux de la
liberté. Celui- ci dont la conduite odieufe
avoit fait connoître les deffeins pernicieux
contre la Patrie , avoit été déja
traité prèſque en ennemi public , & Cicéron
avoit abfolument rompu avec lui.
A quelque temps de là le Sénat s'affembla
, & on crut que dans les conjonctures
préfentes on devoit profiter de l'occafion
qui fe préfentoit pour délibérer
fur les affaires publiques.
Cicéron fit l'ouverture de cette délibération
en prononçant ſa Troifiéme Philippique.
Il repréfenta d'abord l'extrémité
du danger , & de quelle néceffité il
24 MERCURE DE FRANCE .
étoit de ne pas perdre un moment pour
repouffer un ennemi qui ne méditoit que
la ruine du repos & de la liberté ; fa pernicieufe
diligence auroit déja porté la
confufion dans toute l'Italie , fi lorfqu'on
s'y attendoit le moins , & fans en
être follicité , le jeune Céfar ne s'étoit
armé de tout fon courage pour éxecuter
en peu de jours ce qui paroiffoit furpaffer
fes forces. A fes propres frais , & fur
fon feul crédit il avoit formé une groffe
armée de Vétérans, & renverfé tous les
projets de l'ennemi public. C'étoit donc
le devoir & l'intérêt du Sénat , de confirmer
par fes décrets, ce que le jeune Céfaravoit
entrepris , & non - feulement
d'autorifer tous les fervices qu'il offroit
de rendre à la Patrie , mais d'augmenter
fon pouvoir , & d'accorder auffi quelques
faveurs particulières aux deux légions
qui s'étoient déclarées pour lui
contre Antoine. Cicéron s'étant enfuite
étendu avec beaucoup de chaleur für
fon caractère , par l'énumération de fescruautés
& de fes violences , exhorte le
Sénat dans les termes les plus vifs & les
plus preffans , à défendre la République
avec courage , ou à périr noblement dans
une fi glorieufe entreprife. L'Affemblée
y foufcrivit d'une feule voix , & le Décrêt
OCTOBRE . 1764 . 25
cret des honneurs accordés à Octave , fut
dreffé auffitôt dans la meilleure forme.
IV. Du Sénat , Cicéron paffa directement
au Forum . La dans un difcours
qui fut écouté avec une merveilleufe attention
, ( c'eft la Quatrième Philippique
, il rendit compte au Peuple de
ce qui s'étoit paffé au Sénat. Dans fon
éxorde il exprime la joie qu'il reffent de
voir autour de lui un concours plus
nombreux qu'il ne fe fouvient de l'avoir
jamais vû , & cette ardeur à l'entendre
lui paroît tout à la fois un témoignage
certain de leur bonne intention , & un
préfage fi favorable du fuccès de fa
caufe , qu'il fent redoubler à cette vue
fon courage & fes efpérances. Il ajoute
enfuite que la race des Brutus avoit été
donnée à Rome pat une bonté ſpéciale
des Dieux pour fauver & défendre perpétuellement
la Patrie ; que fi Marc-
Antoine n'eft pas déclaré l'Ennemi public
par les termes exprès du Sénat , il
l'eft réellement par fa conduite & par le
fens du nouveau décret ; qu'il ne doit
plus être regardé d'un autre ceil ; & que
loin de lui accorder plus long-temps le
titre de Conful , il faut le traiter comme
un ennemi cruel , dont il n'y a plus de
paix ni de compofition à efpérer , qui
I. Vol B
26 MERCURE DE FRANCE.
en veut moins à leur liberté qu'à leur
fang... &c... & c . ( e )
Comme il avoit rompu trop ouvertement
avec Antoine , pour conferver l'efpérance
de ſe réconcilier jamais avec lui ,
ce fut apparemment dans cette occafion
qu'il publia fa Seconde Philippique ,
dont jufqu'alors il n'avoit accordé la
communication qu'à un petit nombre
d'amis.
( e ) Ces deux Philippiques , qui font la III &
la IV dans toutes les Editions des Ouvrages de
Cicéron , furent reçues du Sénat & du Peuple
avec des applaudiffemens extraordinaires. En
rappellant dans la fuite au Peuple le fouvenir de
ce glorieux jour , ( au commencement de fa VI
Phil. ) Cicéron déclara que s'il avoit dû perdre la
vie en fortant de la Tribune , il auroit cru qu'il
ne manquoit rien au fruit qu'il venoit d'en recueillir
, après avoir entendu crier au Peuple d'un
confentement & d'une voix unanime , CICERON
A SAUVÉ UNE SECONDE FOIS LA REPUBLIQUE...
Quo quidem tempore , etiamfi ille dies
vita finem mihi allaturus effet , fatis magnum
caperam fructum , cùm vos univerfi una mente ac
Voce ITERUM A ME CONSERVATAM ESS
R. P. CONCLAMASTIS . ( Ph ; VI . 1. )
L'Hiftoire des V , VI , VII , VIII
& IX Philippiques de Cicéron, au Mercure
prochain ; celle des cinq dernières
au Mercure fuivant.
OCTOBRE. 1764. 27
LETTRE d'ARONDEL à THOMPSON.
Arondel eft cenfé lire une Lettre de
Thompſon dans une Ifle de l'Amérique
, où il s'étoit retiré depuis vingt
ans , après avoir perdu fon père fur
un échaffaut , & fon époufe qui
avoit été déshonorée par Cromwell.
ME trompez-vous , mes yeux ? Non , c'eſt lui ;
c'eft lui-même :
Thompson s'occupe encor d'un malheureux qui
l'aime.
Thompson , j'ai beau franchir l'immenfité des
mers ,
Ton amitié me cherche au fond de l'Univers.
Oui , j'exifte pour moi , je vis loin des orages ,
Sur des bords fortunés que vous nommez fau
vages . ( a )
Pardonne , tendre ami , fi j'ai pu te quitter.
J'ai fui Londres ; toi feul me la fais regretter.
Ne me rappelle plus une indigne patrie
Que le fang de Stuart ( b ) & le crime ont flétrie ;
( a ) L'Amérique .
(b ) Charles Premier , Roi d'Angleterre.
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE .
Où le glaive à la main, le deftructeur des Rois (c)
Sur les débris du Trône ofa donner des loix.
O douleurô mon père ! en ces jours de tempête
Sous le fer d'un bourreau je vis tomber ta tête !
D'un Etat chancelant ton bras étoit l'appui :
Tu vivois pour ton Prince , & tu mourus pour lui;
Et je verrois encore un odieux rivage
Teint du fang de mon père & fouillé de carnage
!
Laifle couler mes jours dans ce paifible lieu :
J'ai dit à ma patrie un éternel adieu .
Du faîte du bonheur , j'y tombai dans l'abîme.
Lis ,& frémis : mes maux font l'ouvrage du crime,
Dans les murs de Woxdort ( d) je pleurois mes
malheurs ,
Lorfque Fanni parut & charma tous les coeurs.
Je la vis ; dans le mien mille feux s'allumerent ;
Mon défefpoir finit , & mes larmes cefferent.
Enivré , tranfporté , j'idolâtrai mes fers :
Fanni devint mon Dieu , ma loi , mon univers.
Mes yeux s'applaudiffoient en voyant mon Amang
te .
Chaque jour , chaque inftant me l'offroit plus
touchante.
Le plaifir à fa voix renaiffoit dans mon coeur ;
Et vivre pour l'aimer faifoit tout mon bonheur.
(c ) Cromwell.
( d) Ville d'Irlande qui fut affiégée & priſe par
Cromwell.
OCTOBRE . 1764. 29
Sous le joug de l'amour , fous cet aimable maî
tre ,
Mon âme avec tranſport fentoit doubler ſon être .
Si tu m'ajmois , Fanni , fi tu vivois pour moi ,
'Arondel ne penfoit , n'exiftoit que pour toi.
Le lien des vertus avoit uni nos âmes ;
L'hymen à ſes autels vit couronner nos flâmes.
J'étois heureux , Thompfon, & la main des amours
De mes jours fortunés embelliffoit le cours.
Mes voeux ne tendoient plus qu'au doux titre de
père.
Je le devins , Fanni ne m'en fut que plus chère.
Quel moment pour mon coeur ! quand j'apperçus
mon fils
Sourire & s'agiter dans mes bras attendris.
Fier d'un fardeau fi doux , je l'embraffe , & m'écrie
:
Ciel rends- le vertueux , ou termine fa vie.
Qu'ennemi des Tyrans & vengeur de fes Rois ,
11 chériffe ton culte , il refpecte les loix ;
Et docile aux leçons du Guerrier & du Sage ,
Des Héros de mon fang qu'il retrace l'image.
Inutiles fouhaits ! plaifirs changés en deuil !
Le berceau de mon fils fut un affreux cercueil.
Juge , fi tu le peux , de ma douleur amère :
Jecrus ceffer de vivre en ceffant d'être père.
Mais au fein des revers l'amour me confoloit.
J'étois encore heureux puifque Fanni vivoit.
Tout jufqu'à l'infortune ajoutoit à fes charmes.
B iij
30
MERCURE
DE FRANCE .
Et moins époux qu'amans nous confondions nos
larmes.
J'oubliois dans fes bras & Londres & la grandeur.
Hélas qu'étoit un Trône au prix de mon bons
heur ?
Cependant les Stuarts aux rives de la France
Sur vos coupables bords appelloient la vengeance,
Va , vole , dit Fanni ; Vole , époux généreux !
Le fang qui t'a formé te demande auprès d'eux.
S'il faut qu'à les fervir tu confacres ta vie ,
Ordonne , & l'Univers deviendra ma patrie.
Le cri de mon devoir en ce funefte jour
Dans mon coeur étonné l'emporta fur l'amour.
Je fuyois ma Fanni , quand le Dieu des batailles
Guidoit le fier Cromwell au pied de nos murailles :
Ce fortuné brigand les trouva fans appui.
Il parut , & nos murs tomberent devant lui.
Des fuccès de Cromwell mes entrailles frémirent ;
L'horreur glaça mes fens ; mes genoux s'affoibirent
;
Un noir preffentiment s'éleva dans mon coeur ,
D'an opprobre éternel , funefte avant - coureur .
Fortune ! m'écriai- je , ô fortune jalouſe ,
Aux yeux d'un vil Tyran dérobe mon épouſe.
L'innocence & l'honneur refpirent fous les traits :
Un regard de Cromwell fouilleroit les attraits .
Que le Ciel à fon gré faffe éclater l'orage ;
OCTOBRE. 1764.
31
Mais qu'il fauve Fanni ; c'eft fon plus bel ouvrage.
Il la vit ... Il ofa... Dieux juftes ! Dieux ven-
༣ eurs !
Pour qui réſerviez -vous vos fou fres deftructeurs ?
Ami , peins- toi l'état de mon âme égarée.
Je perdois une épouſe , une amante adorée.
Je voulus m'écrier , & me trouvai fans voix :
La honte & la douleur m'accabloient à la fois.
Je voyois ma Fanni , Fanni pâle & fanglante
Lutter contre la mort fur fes lévres errante .
O revers accablant ! O fupplice éternel !
Je la vis expirer en nommant Arondel.
A ce fpectacle affreux mes regards fe troublerent ;
Les cris du défefpoir dans mon coeur s'éléverent ;
Immobile éperdu , je vis avec horreur
De l'abîme où j'étois l'immenfe profondeur.
Jour de fang! m'écriai - je , ô jour d'ignominie !
Fanni me reftoit feule , & Fanni m'eſt ravie ?
Ces murs ont vû Cromwell dans les bras de Fanni ?
Dans les bras ? Et ce crime eft encore impuni !
Cieux , tonnez ! c'eſt à vous de punir la licence :
Je confie à vos foins le foin de ma vengeance.
Fanni, tu n'es doncplus ? Tu ne ne vis plus pour moi ?
Tu n'entends plus les cris que je pouffe pour toi ?
C'elt Fanni que je perds ! C'eft fon fang qui
ruiffele !
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
Fuyons ces lieux fanglans ; j'y perds tout avec
elle .
Antres inhabités , folitaires deferts ,
Vous cacherez ma honte aux yeux de l'Univers .
Mes pleurs y couleront au lever de l'aurore.
Au retour de la nuit ils couleront encore .
Le coeur plein de Fanni , j'y finirai mes jours ,
Ces jours jadis heureux & livrés aux Amours.
C'eſt l'afyle qu'il faut à ma douleur profonde.
Tout m'ordonne de fuir & d'oublier le monde.
Las de me voir en butte aux caprices du fort ,
Dès ce jour malheureux je vins chercher la mort .
Mais mon coeur n'a trouvé dans ces deſerts fauvages
,
Que l'oubli de les maux & le bonheur des Sages ,
J'y vis loin des Tyrans & du faſte des cours.
La licence & le crime y refpectent mes jours.
Pour charmer mon loifir dans ces lieux folitaires ,
J'y pefe quelquefois les grandeurs paffagères ;
J'y pefe les humains , leurs remords,leurs ennuis ,
Et les plaindre , Thompson , eft tout ce que je puis.
Quand l'Europe gémit , libre d'inquiétude ,
Goûter le plaifir d'être eſt mon unique étude.
Qu'au mépris de l'honneur vos coupables beautés
Volent du fein du fafte au fein des voluptés ;
Et voyez , fans rougir , la timide innocence
Languir , ramper aux pieds de l'altière opulence .
Plus furpris qu'indignés , fur ce Théâtre affreux
Mes yeux ne jettent plus qu'un regard dédai
gneux.
OCTOBRE . 1764.
33
Libre des préjugés où le monde fe livre ,
Je ris de les erreurs , & je commence à vivre.
Chériffe qui voudra les fuperbes Palais ,
Monumens de l'orgueil , afyles des forfaits :
J'ai vu de ma Raifon diffiper les nuages ,
Et je penſe renaître après vingt ans d'orages.
Douce paix calme heureux , luis toujours dans
mon coeur .
Pour les foibles humains eſt - il d'autre bonheur ?
Par M. BESSIÍRE.
SUR la nomination de M. L.. C.. D.. B..
à l'.... de ...
SUR le Chandelier de l'Eglife
B... eft élevé par le meilleur des Rois :
D'un tranſport unanime éprife ,
Je vois toute la France applaudir à ce choix.
Par un efprit do: é de tous les dons de plaire ,
B ...fut l'ornement & l'amour du Clergé ;
Par un fçavoir exempt de tout faux préjugé ,
Il en fera l'oracle & la lumière.
Par un Chanoine de Melun.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
A M. de S. en lui envoyant un Bouquet
le jour de la S. Louis.
Tor que j'aimai de tous les temps , ΟΙ
Tendre amie , adorable femme ,
Toi dont le coeur & la belle âme
Partagent tous mes fentimens ;
Tandis qu'à célébrer ta Fète.
Je vois tout le monde empreffé ,
Que maint Poëte embaraflé ,
Se grate vainement la tête ;
Moi qui ne fçus jamais rimer ,
Je tente aujourd'hui l'avanture ,
Non pour te faire la peinture
De tous les dons que pour charmer ,
Tu tiens des mains de la Nature ;
Non pour qu'avec l'amour je jure
Qu'on ne peut te voir fans t'aimer :
C'est une vérité trop fûre
Pour chercher à la confirmer.
Enfin toujours plus libérale ,
Des fentimens que des fadeurs ,
De cent ennuyeules douceurs
N'attens pas que je te régale ,
Ni qu'a l'envi de nos Docteurs ,
Quand je ne te dois que des fleurs ,
Je te falle un cours de morale ,
OCTOBRE. 1764.
35
L'amitié qui dans ce beau jour ,
Céde au pur zéle qui l'anime ,
T'offre fans art & fans détour ,
Des vers jaloufés par l'amour ,
Et dictés par la tendre , eftime.
Prends donc des mains de l'amitié
Ces petits vers , ces fleurs nouvelles ,
Ce ne font que des bagatelles ;
Mais quand deux coeurs font de moitié
Toutes les offrandes font belles .
Par Mlle C ... T ...
A ZIRPHILE , en lui envoyant un
Bouquet le jour de fa féie.
AIR : de la Romance de Daphné .
J E t'aime , je vais te faire
Un Bouquet dans ce beau jour.
En vain l'offrande eft légère ,
Elle part d'un coeur fincère ,
Elle doit plaire à l'amour.
Ces fleurs par mes mains cueillies
Auront un brillant deftin ,
Si tu les trouves jolies ;
Si par ton fouffle embellies
Elles parent ton beau ſein.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE,
Reçois-les , Nymphe modefte ,,
Avec cet air enchanteur ,
Et cette grâce célefte ,
Qui rend ton afpect funefte
A qui redoute un Vainqueur.
L'Amour qui marqua leurs places ,
Sur ces deux Globes naiffans ,
M'a dit que toi ſeule effaces
Tout ce qu'à fes yeux les grâces ;
Ont de charmes raviffans.
Si pour célebrer ta fête
Je vois mes nombreux Rivaux ,
Affectés de ta conquête
Couvrir ta riche toilette
De fleurs & de Madrigaux ;
Je n'en prends aucun ombrage :
Avec tant d'attraits réels ,
Et de mérite en partage ,
De qui t'offre un pur hommage
Les foins font bien naturels,
Tout foupçon eft une injure
Pour un coeur né délicat.
Avec une âme fi pure
Tu ne peux être parjure ,
Moj je ne puis être ingrat .
OCTOBRE. 1764. 37
Régne donc & fans allarmes.
Etends l'Empire & les Loix
Du Dieu qui voyant tes charmes
A l'inftant brifa les armes ,
Et te tranfmit tous les droits.
Sous les traits féduis , engage
Quiconque ofe t'aborder.
Pour dompter le plus ſauvage ,
Pour fixer le plus volage ,
Tu n'as qu'à les regarder.
Digne d'un Trône & d'un Temple ;
Régne fans jamais vieillir ;
Et par un bien rare exemple ,
Sur tout ce qui te contemple ,
Régne fans t'enorgueillir.
Belle Vénus , jeune Flore ,
Chafte Déelle des Bois ,
En vain on vous vante encore ;
L'objet brillant que j'adore
Vous éclipfe toutes trois.
Adieu , ma chère Zirphile ;
Lis & chante avec plaifir
Ces longs couplets que t'enfile
L'heureux Amant que fur mille
Ton coeur a daigné choifir.
Par M. FRANÇOIS , ancien Officier de Cavalerie.
38 MERCURE DE FRANCE .
MADRIGAL ,
A Madame ***
Ja vis hier fur la bouche ,
Quelqu'un vous prendre un baifer :
Vous n'aviez pas l'air farouche.
Vous ne pûtes refuſer ;
Je le vis ; dois-je le dire ?
S'égarer fur vos appas ,
Eglé , ne vous fâchez pas ;
Ce quelqu'un , c'eſt le.... Zéphire .
Par M. V ** de S*** de Rheims.
LETTRE à M. DE LA PLACE ,
Sur les Choeurs D'ELFRIDE ,
Tragédie Angloife.
LE Mercure Monfieur , étant regardé
comme le vrai dépôt de la Nation pour
tout ce qui a rapport à la Littérature , je
me hazarde d'y porter mon tribut toutes
les fois que je foupçonne de pouvoir
contribuer en quelque chofe , foit à l'amufement
, foit à l'utilité du Public .
OCTOBRE. 1764. 39
J'ai eu le premier objet en vue dans la
Notice que je vous ai envoyée de la
Tragédie d'Elfride. Je me propofe le fecond-
en vous communiquant quelques
Réflexions occafionnées par la lecture
des Lettres qui la précédent . Je ne crains
pas de foumettre & les idées de l'Auteur
& les miennes à vos lumières : le Théâtre
Anglois que vous nous avez fait connoître
, & le fuccès de Venife fauvée
fur le nôtre , prouvent affez qu'en ce
genre il n'eft pas de Juge plus compétent
que vous.
Dans ces Lettres qui tiennent lieu de
Préface à la Pièce , le principal objet
de M. MASON , eft de juftifier le Choeur
qu'il y a introduit felon l'ufage ancien .
Je ne fçais , Monfieur , fi vous ferez de
l'avis de l'Auteur ; mais quant à moi ,
j'avoue que je penfe , comme fon ami ,
qui lui avoit confeillé de le fupprimer &
de fubftituer à fa place un Perfonnage
qui pût s'intéreffer à l'Action . Quoi
qu'en dife M. MASON , la plus grande
partie du Dialogue du Choeur feroit
plus naturelle & feroit plus d'effet dans
la bouche d'une foeur d'Ethelwold , faire
pour prendre part à tous les événemens
qui regardent fon Frère , que dans celle
d'une jeune Perfonne qui parle toujours
40 MERCURE DE FRANCE ,
au nom d'une vingtaine d'autres de fes
compagnes , comme elle domestiques
d'Ethelwold & d'Elfride , & qui pendant
tout ce tems demeurent muettes & fans
action. J'ai appellé ces filles domeſtiques
, parce qu'elles le font en effet ,
quoique du pius doux de tous les maîtres
, qui n'a jamais éxigé de leur fervice
que des actes d'une espèce fi honorable
la liberté elle-même s'en acquitteroit
avec plaifir.
que
Ethelwold forcé de révéler fon fecret
à Elfride, dit au Choeur de fe retirer , ce
qui étoit fage; lorſqu'il ſe rétracte & que
le Choeur demeure , ce n'eft plus le Perfonnage,
c'est l'Auteur, qui dans le Plan
qu'il a fuivi , ne peut pas s'en paffer.
Il eft vrai qu'en retranchant le Choeur,
M. MASON eût été obligé de faire le
facrifice, fi c'en eft un , dans une Tragédie
, d'une demie douzaine d'Odes, où il
y a beaucoup de feu & de Poëfie , peutêtre
même pourroit- on dire trop. Vous
en jugerez par celle - ci que récite le
Choeur , pendant qu'Elfride dans la
crainte que fa beauté ne faffe trop d'effet
fur le Roi , va chercher une certaine
fleur bleue qu'elle connoît , pour s'en
frotter le vifage.
OCTOBRE. 1764. 4r
و د
LE
CHOEUR ,
ODE.
» D'où naît l'éclat foudain qui dore
» ce Bocage ? Il n'eft point tel que les
rayons du Midi étincelans fur la fur-
» face agitée de l'Onde , ni comme l'éclair
fillonnant tout - à coup la voute
» du Ciel. C'eft une lumière tranquille
» & majestueufe , femblable à celle que
Diane répand dans nne belle nuit ,
» lorfqu'au milieu de fa carrière elle ar-
» rête fes roues d'argent.
•
1
» D'où peut naître cet éclat , que du
pouvoir enchanteur de la CONSTAN-
" CE ? Cette Reine , fille du Ciel , def-
» cend & vient fous ce berceau fleuri ,
> fixer fon empire inébranlable; inébran-
» lable , comme lorfque fon comman-
» dement tout- puiffant donne aux étoiles
» leurs ftations brillantes dans les vaftes
» plaines du Ciel ; comme lorfqu'elle
» attache l'année autour de la Tere que
> nous habitons , qu'elle dit en quel tems
» la neige peut développer fa blancheur,
» quand la moiffon dorée doit couvrir les
champs & quand la pourpre du raifin
doit mûrir. Alors elle ordonne au trifte
42 MERCURE DE FRANCE .
» hyver de s'éveiller pour verfer les per-
» les transparentes de la grêle , pour jet-
» ter fon manteau d'argent furles Forêts
» & pour attacher les flots dormans
dans des chaînes de Cristal .
"
» L'ame qu'elle infpire , peut parvenir
à ce qu'a de plus élevé le Mont efcar-
» pé de la vertu , ce Mont efcarpé du
» quel fe perd le foible & méprifable
» courant de la louange humaine , tan-
» dis que les Anges panchés fur fon fom-
" met , font pleuvoir de leurs ailes fa-
» crées les rofées céleftes d'une réputation
» immortelle : fouvent les mufes en dérobent
quelques précieufes gouttes ,
» qu'elles mêlent habilement avec celles
» que leur prête une fource moins élevée
, & alors elles répandent le tout
fur quelque tête qu'elles favorifent.
» Mais pour toi , Elfride , ton mérite
fupérieur n'admet rien qui puiffe al-
» térer cette précieufe rofée ; les gouttes
» facrées tomberont fur toi pures &
" fans mêlange. »
Il faut avouer que la Poëfie deftituée
de vers perd beaucoup de fon prix ;
auffi pour ne point faire de tort à l'original
, je ne préfente la Traduction que
j'en donne que comme une foible
OCTOBRE. 1764 . 43
ébauche , qui fuffit néanmoins pour faire
connoître le fujet de l'Ode & la manière
à-peu-près dont il eſt traité . Or je vous
demande , Monfieur , fi tout cet étalage
de Poëfie eft naturel de la part de ce
Choeur de jeunes filles ? N'eft- ce pas
toujours ici le Poëte qui parle En prenant
le ftyle de Pindare , n'en porte-t - il
pas trop loin les écarts ? Qu'il perfonifie
la Conftance , qu'il attribue même à
cet Etre Moral , toutes les merveilles
qu'opère dans le Phyfique la fageffe qui
régit cet Univers , à la bonne heure ;
mais les Anges ne doivent- ils pas être
étonnés de fe trouver affociés avec les
Mufes ? Si M. Mafon ne fe fût pas laiffé
emporter à fon enthoufiafme , auroit- il
fait rencontrer enfemble les objets les
plus refpectables de notre Religion avec
les vains fantômes de l'imagination des
Poëtes ? Il prétend que ceux - ci ont tout
perdu en retranchant le Choeur de la Tragédie
: ils fe font privés d'un moyen naturel
d'y introduire par des defcriptions
champêtres & pittorefques , des allégories
fublimes , &c , toutes les richeffes
de la Poëfie Epique * & d'unir , par les
vers de différentes mefures dans les intermèdes
, l'harmonie de la lyre à la ma-
* Lettre III.
44 MERCURE DE FRANCE.
a
jefté du Cothurne. Il loue & avec raifon
le fublime & le pathétique des Odes
dans les Tragédies Grecques ; mais il
auroit dû remarquer que les effets furprenans
que ces Choeurs produifoient ,
tenoient beaucoup à l'importance des
Perfonnages & à la grandeur de l'action.
Un fujet auffi familier que celui
qu'il a traité , en eft il fufceptible ?
Ce Choeur de jeunes Filles ou de Vierges
, comme il les appelle , a- t - il affez
de dignités pour que fes réflexions , fes
confeils , fes prières , perfuadent & tou
chent felon l'occafion les différens Perfonnages
de la piéce? L'Ami de l'Auteur
qui avoit remarqué le peu d'effet de ces
Choeurs , avoit cru devoir confeiller à
l'Auteur de faire mettre fes O'des en
mufique. M. MASON lui répond , par
l'exemple de ce qui arrive parmi nous
aux repréfentations d'Efther , & d'Athalie
, où l'on retranche les Choeurs , quelque
beaux qu'ils foient , précisément
parce qu'ils font faits pour être chantés .
D'ailleurs , il convient qu'Athalie , en
particulier , raffemble & réunit avec autant
de dignité que de naturel , le Spectacle
le plus magnifique & le plus auguf
te , l'événement le plus intéreffant & le
ton de la Poëfie infpirée le plus fublime.
OCTOBRE . 1764. 45
ne
Il eft d'avis que ce qui nous a fait fupprimer
aux repréfentations le chant des
Choeurs , eft le rafinement de notre
mufique moderne. Cet Art , dit- il , eft
porté aujourd'hui à un point de perfection
, ou fi l'on veut , de corruption , qui
le rend incapable de s'allier à la Poëfie.
Selon lui , nos différentes cadences , nos
divifions , variations , répétitions ,
font aucunement propres pour la Poëfie
& étoient à peine connues des Anciens .
Il penfe comme M. de Voltaire , que les
progrès que nous avons faits dans la
Mufique , ont nui à ceux de la véritable
Tragédie , & que c'est un talent qui
a perdu l'autre . Nous n'avons aucune
idée de la Mufique des Anciens , nous
devons fuppofer qu'elle étoit plus fimple
que la nôtre , puifque fur leurs Théâtres
, le Dialogue même mefuré & accompagné
d'inftrumens , ainfi que dans
les intermèdes , le chant des Choeurs
quoique plus travaillé , n'avoit rien que
de naturel pour eux ; on y étoit tout préparé.
Au contraire dans notre Tragédie,
on ne chante point , on déclame ; c'eft
le paffage de la déclamation au chant
que nous avons fenti être un obftacle
de plus à l'illufion . D'ailleurs quoiqu'en
dife l'Auteur de ces Lettres 2
46 MERCURE DE FRANCE.
il s'en faut beaucoup que la mufique
moderne ne puiffe s'allier à la Poëfie :
fans parler ici de ce que les Italiens ont
produit de merveilleux en ce genre ,
nous avons en France un Théâtre qui
manque aux Anglois où cette affociation
, qu'avec un peu d'habitude , on
trouve bientôt naturelle , a été portée au
plus haut point de perfection : quelques
Scènes d'Atys , d'Iphigénie , ou de Dardanus
, fuffiroient pour prouver à M.
MASON,combien la Mufique moderne.
peut ajouter au fentiment . Elle eſt
dans Armide , mariée fi heureufement
à la Poëfie qu'elle y difpute le prix au
chef- d'oeuvre du Théâtre Lyrique. Plufieurs
de nos grands Opéra répondent
mieux qu'on ne le croit communément
à l'idée qu'on doit fe former de la Tragédie
ancienne ; on fçait que dans les
intermèdes , ainfi que dans nos ballets ,
les chants & les danfes des Choeurs rempliffoient
l'efprit d'idées convenables au
fujet , & ainfi ajoutoient au fentiment
de pitié ou de terreur que le Poëte vouloit
infpirer. Ce que l'on raconte de plus
furprenant du chant des Choeurs anciens ,
ceffe de le paroître quand on fonge à
plufieurs de ceux de M. Rameau. Dans
celui de Jephté :
Tout tremble devant le Seigneur , & c .
OCTOBRE . 1764. 47
A chaque fon qui frappe l'oreille , de
quel refpect , de quelle crainte , de quel
faififfement religieux , l'âme ne fe fentelle
pas émue? Quel Peintre, quel Poëte,
ont jamais exprimé avec plus de force &
majefté les différentes merveilles , dont
les paroles offrent le tableau ! On peut
douter que la Mufique ancienne fe foit
jamais élevée plushaut ; c'eft donc la faute
du Muficien & non de notre Mufique
moderne toutes les fois quelle n'atteint
pas au fublime de la Poëfie.
Il faut cependant accorder à M. MASON
que du rétabliffement du Choeur
dans la Tragédie , s'il étoit poffible , il
réfulteroit un avantage confidérable
pour la perfection de l'Art. Le Poëte fe
trouveroit alors forcé à l'obfervation
exacte des deux unités de temps & de
lieu que nous négligeons trop , parce
qu'elles nous paroiffent moins importantes
que celle d'action . Mais , comme
le remarque l'Auteur Anglois , fi l'on
admet le Chaur , ilfaut néceffairement
les rétablir dans les mêmes droits dont
ellesjouiffoient anciennement , & qu'elles
reclament encore par la Charte d'Ariftote.
Dans la Tragédie moderne , nous
nous contentons que le fait foit repréfenté
; les Anciens exigeoient qu'il fût
48 MERCURE DE FRANCE.
repréſenté devant des Spectateurs ; &
comme on ne pouvoit fuppofer que ces
Spectateurs fuffent faits pour accompagner
les principaux Perfonnages dans
des appartemens particuliers , une feule
Scène , ou l'unité de lieu , étoit alors d'une
néceffité abfolue. D'un autre côté , ces
Spectateurs étant affemblés pour obferver
& prendre part à l'action , le tems du
cours de cette action devenoit auffi celui
du Spectacle ou de la repréſentation . Il eût
été trop déraisonnable de faire attendre
les Spectateurs autant de temps que le
Poëte eût pû en demander pour amener
fa cataftrophe. C'eft d'après ces Principes
que M. MASON a conftruit fa piéce ;
il y a obfervé exactement les trois grandes
Unités dont , felon lui , le bon fens
auffi bien que l'antiquité , ne lui permet
toient pas de s'écarter. Partifan zélé des
régles des Anciens , il ne trouve dans
celles d'Ariftote que ce que preferit la
Nature . Il loue en plus d'un endroit Racine,
celui de nos Poëtes qui s'eft le plus
attaché à les fuivre . Il remarque que ,
quoique la Tragédie foit faite principalement
pourtoucher le coeur , elle atteindra
rarement ce but , fi l'approbation du
Jugement n'y concourt; & c'est à quoi
contribue beaucoup la conftruction artificielle
OCTOBRE. 1764. 49
ficielle de la Piéce . En France , c'est par oi
l'on mefure l'excellence de leurs différens
Poëtes. Parmi nos propres Ecrivains ,
fil'on excepte Shakeſpeare ( qui , à la vérité,
a tant d'autres titres pour être exempté
des régles communes ) on trouvera
que la plus régulière de leurs compofitions
paffe généralement pour leur chefd'oeuvre.
Témoin Antoine & Cléopatre
de Dryden , & Venifefauvée d'Otway *.
Qu'un langage fi raiſonnable eft différent
de celui du même Dryden , qui a
fait tant d'autres Piéces contre les régles,
& tant de Préfaces contre la Poëtique
d'Ariftote , & les François qui l'ont
fuivie ! Le génie Anglois , dit-il quelque
part , réclame partout la liberté &
eft au-deffus des régles des Anciens trop
referrées pour notre Théâtre . Dans la
Préface même de la Tragédie , citée plus
haut , voici comme il s'exprime : l'excellence
de la Poëfie Françoife fe borne
à ces obfervations fcrupulerfes , & tout
l'efprit des François eft dans leurs cérémonies;
mais comme ils manquent du génie
qui anime notre Théâtre , il est néceffaire
que lorfqu'ils ne peuvent plaire ,
ils s'étudient au moins à ne pas offenfer
&c... Il tient partout le même
.......
* Lettre 11,
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE .
langage. Quoique difent & quoique faffent
les François , nos hommes & nos
Vers les vaincront toujours par leur
poids..... Je regarde à préfent les licences
, c'eft encore lui qui parle , comme
la grande Charte de la Poëfie dramatique
; &jefuis trop bon Anglois pour
perdre ce que mes ancêtres ont gagné
pour moi. Si les Poëtes qui l'ont précédé,
ou fuivi , fe font exprimés avec plus de
jugement & de modeftie , il n'en eft pas
moins vrai que l'efpéce de vénération
que l'on a en Angleterre pour le nom de
Shakespeare eft la principale caufe de
tous les préjugés, de tous les écarts , de
tous les défordres , en un mot , qui defhonorent
la Scène Angloife & contre
lefquels M. MASON s'élève aujourd'hui
avec beaucoup de chaleur. Il convient
avec M. de Voltaire , que le mérite de
cet Auteur a perdu le Théâtre Anglois.
Ce n'eft pas fans raifon , Monfieur ,
que je fuis entré dans quelques détails
fur ces Lettres , elles fe fentent du progrès
que le goût a fait chez nos voifins.
Voilà donc enfin , pour me fervir de leur
langage , la grande Charte des licences
qui y eft déclarée abufive ; bien - tôt nous
y verrons celle d'Ariftote rétablie dans
toute fon autorité. On y reconnoît déja
OCTOBRE. 1764. 51
que la fimplicité d'action eſt le moyen le
plus für pour parvenir à l'unité d'intérêt
, & que c'eft pécher autant contre
le bon fens que contre les régles
que de manquer aux unités de tems & de
lieu . En donnant tous les éloges dûs au
génie de Shakespeare , on ceffe d'admirer
fes défauts , & l'on convient qu'un
modéle fi dangereux ne peut qu'égarer
ceux qui voudront s'obftiner à le fuivre.
Or , Monfieur , dans quel tems une réforme
fi avantageufe au Théâtre Anglois
, commence- t-elle à s'y établir ?
dans un temps où, il le faut avouer, il arrive
au nôtre une révolution toute oppofée.
La régularité de la Scène Françoife,
eft fans contredit ce qui a le plus contribué
au ton de fupériorité qu'elle a parmi
les Nations policées. Mais n'eft- on
pas forcé de s'appercevoir qu'elle dégénère
fenfiblement , & ne doit- on pas
craindre que tant de nouveautés qui s'y
introduisent journellement foit contre
la décence , foit contre toute efpèce de
vraisemblance , ne lui faffent perdre
* Turbata & phantafiis exaftuantia potius quam
tumgravitate tractata & exagerata videntur , etfi
unumquodque iftorum ad rationis radios infpicias ,
ex terribili ad vile contemptumque paulatim abcedit.
Dyonil. Longinus.
Cij
12 MERCURE DE FRANCE.
ce ton de dignité auquel elle étoit parve
nue ? Je ne crois pas devoir fur ce fujet
entrer dans aucun détail particulier ; il
ne feroit guère poffible de caractérifer le
défauts fans défigner les Pièces , & pai
conféquent fans bleffer l'amour-propre
des Auteurs , & l'efprit de critique n'eſt
pas moins oppofé à mon caractère , qu'à
la nature de votre Journal . Je me bornerai
à cette réfléxion générale dont
perfonne en particulier ne peut fe formalifer
, c'eft que de jour en jour & de
plus en plus , on paroît affecter à notre
Théâtre de méprifer les leçons & de s'éloigner
des modèles des grands maîtres
qui en ont fait la gloire. D'où peut venir
la conduite fi différente que les Anglois
tiennent aujourd'hui pour augmenter
celle du leur ? Ceux qui leur fuppofent
pour nous , peut-être gratuitement , une
antipathie naturelle qui les porte à
prendre en tout le contrepié de nos ufages
, diront peut-être , que c'est parce
qu'ils nous ont vûfecouer le joug des régles
qu'ils s'y foumettent, & qu'ils n'abjurent
ces licences, qu'ils ont fi fouvent
défendues avec autant de chaleur , que
parse que nous les avons adoptées , de
même qu'au moment où nous avons pris
les petits Chapeaux , ils ont arboré les
OCTOBRE . 1764 .
53
grands & qu'ils ont ceffé de jouer au
Wisk , dès qu'il eft devenu à la mode
parmi nous. Pour moi loin de donner
pour raifon cette espéce de plaifanterie ,
je crois devoir ici reconnoître la fageffe
d'un Peuple attentif à le diſputer en tout
à fes voifins , & qui croit ne devoir rien
négliger pour perfectionner celui de tous
les Arts , peut-être qui fait le plus d'honneur
à une Nation .
EPITRE AUX ENFANS
Couronnée à l'Académie des Jeux
Floraux de Toulouse , en 1764.
TANDIS qu'ici pour calmer mes douleurs
De vos plaifirs je trace la peinture ,
Heureux Enfans , amans de la Nature ;
Dans ce vallon allez cueillir des Fleurs ;
Írop occupé des tourmens que j'endure ;
Quelques foupirs trahiroient mes malheurs ;
Et je pourrois éteindre parmes pleurs
Ce feu facré , qu'une volupté pure
A chaque inftant rallume dans vos coeurs.
Loin d'écouter les accords de ma lyre ,
Recommencez dans vos tranſports divers
A feconder le Dieu qui vous inſpire :
C iij
54- MERCURE DE FRANCE.
Vo's moindres jeux valent mieux que mes vers.
Les traits du jour des portes de l'aurore
En un moment viennent frapper nos yeux :
Mais le temps vole encor plus vite qu'eux ,
Et le plaifir cent fois plus vite encore.
Malgré nos foins , nos regrets & nos voeux ,
De notre vie , au Printemps du bel âge ,
Ces deux rivaux fe partagent le cours ;
Mais le plaifir s'enfuyant pour toujours ,
Le Temps vainqueur de ce Dieu fi volage
Meſure feul le refte de nos jours ,
Et du plaifir détruit juſqu'à l'image.
Hâtez -vous donc de fixer l'inconſtant :
Confpirez tous pour lui couper les ailes ;
Préparez-lui des chaînes éternelles.
Mais comment faire ? hélas en un inſtant
Le plaifir prend mille formes nouvelles !
Ce papillon que mes yeux aujourd'hui
Ont vu captif dans vos mains innocentes ;
Que fçavons nous , peut- être étoit- ce lui !
Il careffoit mille rofes naillantes ,
Lorfque Mirtil épris de la beauté
De fes couleurs vives & nuancées ,
D'un cri perçant par l'écho répété ,
A raffemblé vos troupes difperfées.
Je vous ai vu dans vos premiers tranſports ,
Pour le faifir uniflant vos efforts ,
Tout épuifés de travers & de peines ,
OCTOBRE. 1764.
55
Au prifonnier donner enfin des chaînes :
Et je l'ai, vû , libre malgré vos fers ,
Au bout d'un fil folâtrer dans les airs.
Déjà Mirtil en reclamoit la gloire ,
Quand tout-à - coup dégagé de les noeuds
L'oifeau brillant eft allé fous vos yeux
Au premier Lys raconter la victoire .
Ce coup fatal a glacé votre coeur.
En vous voyant dans ce morne filence ,
Qui ne diroit que l'infolent vainqueur
A pour toujours emporté le bonheur ?
Non ; le plaifir n'a pas tant d'inconſtance
Et le voilà qui dort fur cette deur .
Dieux , qu'elle est belle ! & que les nouveaux
charmes
Auront bientôt diffipé vos allarmes !
Dès ce moment connoiffez tout le prix
De fa fraîcheur & de fon coloris.
Le papillon n'étoit rien auprès d'elle :
C'eſt - là le fort d'une Beauté nouvelle .
Que vois-je , ô Ciel ! En paffant dans vos mains
Par quel malheur s'eft - elle donc flétrie ?
Ranimez - la ; mais vos efforts font vains !
Elle a perdu la couleur & la vie ,
Et pour toujours elle vous eft ravie.
De cette perte , Enfans , confolez - vous :
Sur ces rochers & parmi ces cailloux ,
Quand vous voudrez , vous la ferez renaître
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
Auffi brillante & plus belle peut-être :
Car de vos mains les magiques refforts ;
A votre gré transformeht tous les corps .
Sur les objets que la Nature étale
A nos regards avides & jaloux ,
La nouveauté d'une main libérale
Répand un fel qui n'eft- là que pour vous.
Tout eft plaifir dans les tems de l'enfance :
Tout eft regret dans la vieille faifon :
Et de nos biens la douce jouiffance
Dans l'âge mûr s'empoiſonne d'avance ,
Par l'habitude , ou bien par la Raiſon .
Ces bois touffus , ces côteaux , & ces plaines ,
Et ce lointain qui fe perd dans les Cieux ,
Et des oifeaux les chants mélodieux ,
Et ce gafon qui pare ces fontaines ,
Ont épuifé mes defirs curieux ,
Lorfque le feu qui brille dans vos yeux ,
Avec le fang circuloit dans mes veines.
Déja chez moi le trifte fentiment
Raffafié de toute la nature .
Ne trouvant plus de nouvel aliment ,
Au fond du coeur languit fans nourriture ;
Et tous les jours je deviens la pâture
Des noirs foucis , de l'ennui deſtructeur ,
Et des regrets pires que la douleur ...
Quel fouvenir vient déchirer mon coeur !
' C'eſt donc en vain , fille fublime & tendre
OCTOBRE. 1764. 57
Que fur la tombe où je te vis defcendre
J'avois juré d'épargner à ta cendre
De ma douleur les lugubres accens ?
Chère Zirphé ! pardonne à ma tendreſſe
Quelques foupirs échappés malgré moi :
Le coeur rempli des preuves de ta foi ,
J'accomplirai cette affieufe promeſſe ;
Et déformais j'irai fur ton tombeau
Brifer enfin ma lyre & mon pinceau .
Par M. PECHMEJA .
J
A Madame De la R. BERN ,fur la
RECONNOISSANCE.
E crois comme vous , Madame , que
la vraie reconnoiffance eft auffi rare
que la véritable amitié. Ces deux fentimens
font exclus des coeurs par les
mêmes raifons. Il faut être né fenfible ,
droit & folide , pour devenir ami véritable
fans ces qualités effentielles à
l'amitié , il n'eft pas poffible non plus
d'avoir un coeur exactement reconnoiffant.
C'est peut- être auffi parce que les
Bienfaiteurs manquant , pour la plu
part , de ces principes de la bienfaifance
& de la générofité , qu'il y a prèfque
CY
58 MERCURE DE FRANCE.
autant d'ingrats que de perfonnes obligées.
Je ne veux pas approfondir cette queftion
; mais il eft fi ordinaire d'être Bienfaîteur
par orgueil ou par intérêt , fi
rare au contraire de l'être par . bonté de
coeur , qu'il feroit difficile que les hommes
, qui s'eftiment fi peu les uns les
autres , fuffent plus vrais dans leur reconnoiffance
, qu'ils ne le font dans leur
bienfaifance. Des Philofophes très-fenfés
prétendent que l'homme eft naturellement
ingrat , qu'il l'eft même dès
le Berceau : ce feroit encore une chofe
à difcuter . Mais en la fuppofant décidée
au déshonneur de l'efpéce humaine
, il s'enfuit que la vraie reconnoiffance
eft un fentiment d'autant plus
rare , qu'il eft plus eftimable , & qu'elle
doit être mife au nombre de ces Vertus
, qui coûtent à acquérir , &
que l'on
n'acquierre prèfque jamais quand on n'a
pas eu le bonheur de naître avec fon
germe . C'eft ce que le Chancelier Bacon,
auffi fameux ingrat que célébre Philofophe
, n'a que trop prouvé par fon
exemple.
Sentir un bienfait , defirer de le re-
* M. Greffet.
OCTOBRE. 1764. 59
connoître & de marquer avec joie l'obligation
qu'on en a , voilà la reconnoiffance.
Diroit- on , Madame , au premier
coup d'oeil fur cette définition
qu'il fût fi difficile d'être reconnoiffant?
Ne voyons - nous pas même tous les
jours mille perfonnes fe glorifier d'avoir
le coeur bienfait , & fe piquer de
la plus parfaite gratitude ? Mais fuivonsles
dans leur conduite & dans leurs démarches
, nous les verrons fuir leurs
bienfaîteurs , & craindre de s'humilier ,
s'ils cherchoient les occafions de pratiquer
la reconnoiffance qu'ils affichent
dans leurs difcours. Mde Deshoulieres
étoit bien füre du fait lorfqu'elle a dit :
Que chacun parle bien de la reconnoillance ,
Et que peu de gens en font voir !
Les hommes ont en effet trop d'amour-
propre, ou un amour- propre trop
mal entendu , pour être reconnoiffans
avec plaifir , comme ils ont trop d'am
bition & d'intérêts perfonnels pour être
véritablement amis . Il n'y a que les
coeurs nobles & folides , formés par la
fenfibilité & la probité , qui trouvent de
la grandeur d'âme dans la reconnoiffance.
Dès qu'on fe croit humilié par
un bienfait , il n'eft plus poffible d'en
Cvi
to MERCURE DE FRANCE.
être reconnoiffant . Si l'on fe confidére
au contraire , en qualité d'obligé , dans
le cas d'exercer une vertu pénible peutêtre
à l'amour- propre , mais évidemment
eftimable dans fes principes comme
dans fes conféquences ; le coeur
alors dicte la gratitude , & la pratique
de ce fentiment remet l'obligé , non
feulement de pair avec le Bienfaîteur ,
elle le lui rend même fupérieur.
Mais il faut de la délicateffe pour appercevoir
ce qu'il y a de favorable à
l'orgueil lui- même dans cette façon de
fentir un bienfait ; & malheureuſement
cette délicateffe eft d'une rareté infinie .
Les hommes ne font ingrats que parce
qu'ils regardent la reconnoiffance comme
une fervitude . S'ils avoient affez de
jufteffe dans l'efprit & d'équité dans le
coeur pour la regarder au contraire comme
un fentiment auffi noble que la générofité
, & même plus vertueux , l'ingratitude
feroit abfolument bannie de
la Société , ou ne feroit plus , comme
l'avarice , que le vice de quelques Particuliers
.
Croyez-vous , Madame qu'on ne
pourroit pas parvenir à façonner l'orgueil
des hommes fur cet article à leur
avantage ? On a réuffi à les rendre amOCTOBRE.
1764. 61
bitieux , braves , généreux , officieux
complaifans & polis par amour- propre ,
en leur faifant envifager de la gloire &
de la célébrité à acquérir ces épithétes
morales ; pourquoi ne réuffiroit-on pas
à les rendre reconnoiffans , en leur inculquant
dès leur enfance , en leur
prouvant dans un âge plus raifonnable ,
que la reconnoiffance éléve le coeur au
même degré d'honneur & de gloire que
la générofité ? J'avoue que la gratitude ,
formée par l'amour-propre, ne feroit plus
qu'une vertu factice : mais, hélas, qu'il eſt
peu de vertus aujourd'hui qui n'ayent
pas ce défaut !
Quand on juge les hommes fous les
yeux de l'éxacte vérité on ne leur
trouve que le vernis de la probité , ou
l'étiquette du fentiment ceux même
qui paroiffent les plus eftimables , n'ont
encore pour eux , le plus fouvent , que
le coloris de la vertu ; fes traits caractériftiques
leur manquent à l'examen,
Depuis longtemps les vertus ne font
plus que de convenance
, ou de convention
; un Philofophe qui ofe en
montrer de réelles , eft regardé & fiflé
comme un Misantrope & un Hottentot.
Je vous l'ai dit cent fois , Madame ,
& vous en êtes convenu , le bon ton
62 MERCURE DE FRANCE.
du Siécle ne permet plus ni la candeur ,
ni la délicateffe , ni la folidité des fentimens
; l'efprit de la fociété de nos
jours confifte à fe jouer réciproquement
les uns les autres. On a imaginé
une politeffe , & des bienféances ,
qui difpenfent de la réalité des vertus
du coeur qu'elles croyent repréfenter :
ce font de véritables Portraits à la S.....
qui mettent la perfidie à l'ombre fous
le profil de la fincérité. On eft faux ,
fourbe , méchant & c , fous les traits
enchanteurs de l'ingénuité , de l'amitié
, & de la bonté.
Voilà les hommes d'aujourd'hui ! &
c'est ce qui me faifoit penfer tout- àl'heure
qu'il feroit encore à fouhaiter
qu'ils fuffent reconnoiffans , au moins
par amour- propre. Au refte , il eft des
circonftances où je ne crois pas que l'on
pût s'exempter d'être ingrat par un autre
motif. Si la reconnoiffance coûte
à un coeur , à l'égard même des perfonnes
qu'il eftime ; à plus forte raifon ,
devient- elle un joug pénible & difgracieux
, quand on la doit à des gens
qu'on ne peut eftimer , & que l'on hait
peut- être autant qu'on les mépriſe.
Il eft aifé de reffentir avec plaifir une
reconnoiffance , que l'on s'eft une fois
OCTOBRE . 1764. 63
impofée , quoiqu'avec peine , quand on
a d'ailleurs des raifons d'aimer ou d'ef
timer fon Bienfaîteur ; on confond alors
fes devoirs avec fon inclination . Il femble
qu'en prouvant à ce Bienfaîteur ,
foit par des effets qui acquittent envers
lui , foit par l'aveu public & réitéré
de fes bienfaits , combien l'on eft fenfible
à fa bienfaifance ; il femble , dis- je,
qu'on ne lui prouve effectivement que
l'eftime & l'attachement que l'on fe fent
pour lui. Mais à l'égard d'un Bienfaîteur
faftueux ou intéreffé , dont les motifs
déshonorent les bienfaits , qui avilit
par conféquent dans le temps même
qu'il oblige peut- être effentiellement ;
convenons-en , Madame , il fautfavoir
fe refpe &terfévérement foi-même , c'eſtà-
dire avoir un amour-propre bien judi
dicieux , pour trouver de l'honneur à
être reconnoiffant ! Si le vice pouvoit
être pallié avec quelque juftice , ou s'il
étoit digne d'un coeur de fe difpenfer
d'être vertueux de peur de donner au
vice encore plus de fafte & d'impertinence
, on pourroit peut-être excufer
la multitude des ingrats par le grand
nombre des faux Bienfaiteurs . Mais non ,
il n'y a point d'occafions ni de fituations,
où un Bienfaîteur , quel qu'il foit , en
64 MERCURE DE FRANCE.
vînt - il même , par fon orgueil & l'injuftice
de fes procédés , jufqu'à perdre
fes droits , puiffe nous faire oublier à
fon égard les devoirs de la reconnoiffance.
Heureux les coeurs à qui il ne coûte
rien d'être équitables ! & qui dans les
devoirs de gratitude qu'ils ont à remplir,
ne confultent que la voix de la probité.
Sans examiner les motifs du bienfait , ou
le mérite de leur Bienfaîteur , ils fe fentent
liés à lui par des liens facrés qu'ils
respectent , & dont ils ne cherchent à fe
dégager par une reconnoiffance pratique
& effective , que pour devenir euxmêmes
auffi généreux qu'ils étoient dignes
qu'on le fût à leur égard .
Plus heureux encore les coeurs , qui
ne contractent les obligations de la reconnoiffance
qu'avec des Bienfaîteurs
qu'ils eftiment & qu'ils pourront eftimer
roujours ! Ils font certains de n'être jamais
humiliés par un bienfait ; ils ont
la douce perfuafion que leur gratitude
aura toujours une vertu aimable pour
objet.
Mais ce bonheur n'eft pas au choix de
tous les hommes , & mille circonftances
, indépendantes de notre façon de
penfer , ne nous mettent hélas ! que
OCTOBRE. 1764. 65
trop fouvent dans la fatale néceffité d'avoir
plus d'obligation à l'orgueil qu'à la
vraie bienfaiſance .
Concluons-en , Madame , que fi la
reconnoiffance eft l'une des plus belles
vertus & des plus indifpenfables de l'humanité
, il n'eft cependant pas poffible
qu'elle foit dans tous les coeurs un fentiment
, & qu'il fuffiroit , pour qu'il n'y
eût plus d'ingrats dans la Société , qu'elle
devint dans les hommes , moins bien
nés , l'une des vertus de l'amour- propre.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D. P.
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur
la Statue du ROI élevée à Reims..
LA Ville de Reims , Monfieur , à
l'exemple de la Capitale & des principales
Villes du Royaume , a voulu élever
une Statue au ROI BIEN- AIMÉ
qu'elle a vu facrer le 25 Octobre 1722 .
Auffi flattée de cette augufte prérogative
, qu'heureufe fous un régne fi
glorieux , j'ai cru qu'elle verroit avec
plaifir exprimés au bas de ce Monument
66 MERCURE DE FRANCE.
illuftre les fentimens de fon amour par
ces quatre vers préſentés le 19 Juillet
dernier.
Citoyens , Lours eft fidéle
Aux fermens qu'il fit dans vos murs ;
Tranſmettez aux Siécles futurs
Votre bonheur & votre zéle.
Je laiffe à juger fi j'ai été le digne
interpréte d'un éloge auffi jufte & d'un
devoir auffi mérité.
J'ai l'honneur d'être , & c.
HAVE , Avocat en Parlement.
Reims , 20 Septembre 1764.
VERS envoyés d'Allemagne à Mlle
CLAIRON , avec des morceaux d'ambre
, où différens Infectes fe trouvent
renfermés.
BEELLLLEE Clairon , tendre fille des Arts ,
Vous qui d'un jeu fi noble & d'une voix fi pure ,
De Melpomène aiguifant les poignards ,
Nous faites friffonner fans hair la Nature !
Par un prodige aux Actrices nouveau ,
Curieuſe non pas de pompons ou de martres ,
OCT OBRE. 1764. 67
Vous avez defiré qu'un rival de Descartes
Allât vous conquérir une abeille au tombeau.
Si l'ambre eft une écume ou le firop d'un cèdre
Nos Sarmates n'en voyent rien ,
Mais ils fçavent déja très - bien
Que le chafte Hyppolite en vous doit aimer
Phèdre.
Des bords de la Baltique on met à vos genoux ,
Ces jeux des élémens , ces vermiffeaux cailloux ;
Le Sage d'Alembert m'en a donné l'idée ,
Et le fort a voulu qu'un courageux. Teuton
Offrît à la fière Médée
Une mouche au lieu d'un dragon.
Si votre goûr , las de chofes légères ,
Eût préféré quelques gros commentaires ,
De par vos yeux j'en chargeois un Vaiſſeau ,
Prèfque auffi lourd que le Suiffe R ...
Dans quelle nuit fa barbare éloquence
Vouloit plonger les graces de la France !
Clairon n'eût point parlé ! Montesquieu point écrit
J... J ... écrivant feul eût été bel- efprit !
Malheureux l'homme fans organe
Que les talens n'ont pu toucher !
Malheureux , qui , fur un rocher
Sans mourir peut voir Ariane !
Si dans le Nord mille Amans
T'adorent fans t'avoir vue ,
Quel trouble une âme éperdue
Doit goûter à tes accens !
68 MERCURE DE FRANCE.
L'audace de Corneille & fes vifs fentimens
Semblent pris dans ton coeur; fur fon vers indocile
Tu répands avec choix la douceur de Virgile.
O mère du Coftume ! Electre n'ofe plus
Gémir en grand panier ; le fauvage Brutus
Nemettra plus de gands pour égorger fon père.
Mon fiécle a fait Clairon , fa pupile l'éclaire ;
Telle autrefois chez les Grecs ingénus ,
'Afpafie inftruifoit Socrate en l'art de plaire.
Emule de nos Arts , de toutes nos vertus ,
Déja Londres foupire ; & jaloux de fa gloire ,
Garrick vole à Paris , il tremble , il ne peut croire ,
Qu'Alzire , Elizabeth , la foeur d'Heraclius ,
Au Bréton intrepide arrache tant de larmes ;
Que le Turc inconftant , mais fidéle à tes charmes,
De retour au Sérail , néglige fa Houri ,
Et qu'un Roi philofophe , illuftré par fes armes ,
Youdroit te voir, t'aimer , t'entendre à Sans -Souci.
OCTOBRE 17647 65
A une Dame qui avoit foutenu que la
femme devoit avoir la prééminence fur
avoir été créée la derl'homme
, pour
nière , & dont j'avois combattu le fem
timent.
IRIS , je rends enfin les armes.
Cet homme formé de limon ,
D'an féxe qui confond jufqu'à notre Raffon
Pourroit- il balancer & l'efprit & les charmes
Ah , quand je vois en vous
Tous les talens de plaire ,
Une épouſe fi chère au plus cher des époux
Une fidelle amie , une fi tendre mère :
Divine Le Vaffeur , tréfor d'un feul Mortel ;
Dans l'ardeur qui m'enflamme ,
Je conçois qu'une femme
Peut être duTrès-haut le chef-d'oeuvre immortel
LETTRE de M. le Chevalier *** à un
foi- difant honnête-homme. Traduction
du CRAFTSMAN , Ouvrage
périodique Anglois.
Vous , Monfieur le Baronet , vous ,
70 MERCURE DE FRANCE.
mon ami Non , vous n'avez jamais
été digne de l'être . Comment ofezvous
prononcer un nom fi doux ? vous
honnête - homme ? vous qui pour féduire
ma crédulité provinciale , n'êtes
jamais forti des principes ténébreux
des plus lâches trahiſons , & de la plus
artificieufe hypocrifie ; allez porter
ailleurs le vernis qui cache la difformité
de votre caractère : vous êtes
démafqué.
Je vous ai trouvé jouant le rôle de
beinveillant , dans une Famille de gens
de bien , où mon coeur alloit choisir
une femme. Sans connoiffance des
moeurs du beau monde , j'ai été fenfible
à vos foins officieux pour accélérer
difiez -- vvoouuss , le bonheur d'une jolie
perfonne & celui d'un bon Gentilhomme
de Province honoré de votre amitié.
Je prodiguai ma reconnoiffance à un
traître qui ne cherchoit qu'à mettre en
fureté les projets de féductions , pour
jouir en repos fous le voile de la confiance
& du mariage du coupable fruit
de fes intrigues .
Comment n'aurois - je pas été trompé
& par vous ,Monfieur , le Baronet & par
un monftre habillé en Miniftre , avec
lequel vous étiez en fociété de malice
OCTOBRE 1764.
7 ་
& de bonne fortune ? Cet homme qui
employe fi fcrupuleufement les revenus
d'un Bénéfice qu'il a eu l'adreffe d'excroquer
à la Cour , à corrompre l'innocence
, eft d'autant plus dangereux qu'il
a beaucoup de foupleffe & d'efprit .
Je fçai , Monfieur , que le vieil honneur
, père & foutien des vertus de nos
Ancêtres , n'eft plus qu'une chimère ridicule
, felon l'élégante façon de penfer
de ce qu'on appelle aujourd'hui les Gens
du bel- air , je me fuis foumis comme un
autre à une mode défavouée par la confcience
& par la nature , & j'ai trouvé
tout fimple que vous ayez été l'Amant
de ma femme.
Au lieu de faire un éclat fcandaleux
qui ne fait qu'aigrir & répandre les
maux domestiques , j'ai doucement
jetté fur vos plaifirs le voile du filence
& de la difcrétion , en me réſervant
dans l'âme l'espoir confolateur de ramener
à fes devoirs une femme égarée ,
qui fans vous , ne fe feroit peut-être jamais
oubliée . J'avoue que je ne fuis
fait pour vous difputer la préférence ;
mais je n'aurois pas dû m'attendre que
pas
vous euffiez voulu unir dans votre coeur
pervers , le plaifir d'être aimé d'une jolie
femme , à celui de la brouiller avec
72 MERCURE DE FRANCE.
fon mari en le lui rendant odieux par
des imputations atroces.
Quelfruit pouviez-vous attendre d'un
divorce qui ne pouvoit éclater qu'aux
dépens de vos plaifirs ? Que ne jouiffiez-
vous tranquillement des bienfaits
de l'amour ?.... Mais êtes- vous fait
pour
fentir l'amour ? Il a fallu céder à votre
mauvais génie ; & pour égayer vos loifirs
, & fortir du fommeil de la faciété
vous avez abufé de la jeuneffe d'une
étourdie pour la rendre infociable après
l'avoir rendue criminelle .
Cependant ma conftante modération ,
des Lettres mal-adroitement perdues ;
les murmures de la calomnie & peutêtre
le dégoût qui fuit toujours le vice
& laiffe enfin parler le remords ; tout
cela a fucceffivement déchiré le bandeau
qui couvroit les yeux de cette vic- 、
time de vos fantaifies. En revoyant
la pureté du jour , fes yeux fe font remplis
de larmes amères. Le coeur brifé de
douleur & fatigué de porter le joug d'un
Tyran, elle eft venue dépofer dans mon
fein l'aveu de votre conduite & de toutes
fes foibleffes. Elle m'eftimoit affez
pour ofer fans crainte faire une démarche
qui , quand elle eft de bonne foi ,
mérite toujours un pardon généreux ,
J'ai
OCTOBRE. 1764. 73
J'ai eu la patience de lire vos Lettres
pleines de fophifmes & des principes qui
vous font familiers . Selon votre fublime
façon de penfer , l'adultère , le vol ,
le facrilége , le mépris des parens & des
loix les plus facrées ne font que des mifères
, & les devoirs de la fociété que des
conventions pour attrapper les Sots . Cependant
vous vous parez à tous propos
du beau titre d'honnête - homme , quelquefois
d'homme honnête & toujours
d'honnête créature . Quelle profanation!
que de mépris infpirent ces honnêtes
créatures qui abuſent impunément d'un
mot dont elles ne connoiffent feulement
la valeur ! Comment fe mettre à l'apas
bri de cette fourmillière de fripons qui
fe placent fans façon dans la lifte des honnêtes
gens , pour être fcélérats avec plus
de décence & de fûreté ? Tout homme
qui fait parler là- deffus fa langue au lieu
de fes actions , eft un fourbe : J'en appelle
à l'expérience. Avez -vous befoin ,
Monfieur , pour augmenter votre bienêtre
, de recourir à tant de menfonges calomnieux
, & de faire entrer dans une
âme facile & naturellement portée à
vous croire , le poifon de la jaloufie &
le dégoût des bienféances ? Pourquof
me peindre avec des couleurs fi noires ,
I. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& j'ofe dire , fi peu méritées ? Comme
un infame qui va dans les afyles de la
débauche , chercher le venin qui peut
corrompre la fanté de fa femme , dont
il defire & médite la mort . Peut - on ,
fans frémir , imaginer des horreurs fi
groflières ? Vous ajoutez que vous avez
trouvé fur ma table des Lettres galantes ,
dont votre fcrupuleufe probité vous a
empêché de faire ufage , pour prouver
le défordre de ma vie à celle à qui vous
l'avez rendue fi funefte . Quelle probité,
jufte Ciel Mais , Monfieur l'honnête
homme , eft-ce auffi par prcbité que
vous avez dreffé un projet de féparation
& fait un legs d'un bien que vous n'avez
jamais eu ? Que vous avez foufflé
le feu de la difcorde dans des coeurs unis
par le fang & par la reconnoiffance ?
que vous avez immolé à vos noirceurs le
bonheur d'un homme qui ne vous avoit
jamais fait de mal & qui ne vous vouloit
que du bien ? Que du récit de votre intrigue
avec une petite femme qui vous a
couté beaucoup d'argent , vous avez ingénieufementamufé
des gens de qualité
quifont peut-être femblant devous aimer,
parce que vous êtes le très - humble valet
de leurs paffions , ou de leurs fottifes ?
C'eft vous , Monfieur , qui coûtez à cette
OCTOBRE. 1764. 75
infortunée l'eftime du monde & tout le
bonheur queje lui deftinois. Elle devoit
peut-être payer plus cher encore le malheur
de vous avoir connu .
Vous avez un peu chanté la Palinodie
fur ma bonne nobleffe de Province ,
& vous me réduifez à l'état d'un petit
Gentilhomme qui eft venu chercher for
tune à Londres. Pour vous , Monfieur ,
vous avez dédaigné le titre de Baron ,
héréditaire dans notre branche aînée
parce qu'il y a trop de Faquins titrés dans
la Capitale. Mais votre âme honnête ne
fe fouvient donc plus qu'elle doit fon
entrée à la vie à un pauvre Payfan élevé à
l'emploi de Commis *? Que tous vos parens
font de refpectables Laboureurs
que vous avez oubliés & méconnus dang
vos hautes deftinées ?
Ma prudence me fait prendre fur ces
forfaits mis dans leur plus grand jour ,
le parti le plus propre à fauver ,, s'il fe
peut , les reftes d'une réputation qui vous
a été facrifiée. Mais croyez- moi , Monfieur
, renoncez à l'imprudent projet de
revoir déformais une femme défabufée
& peut - être convertie ainfi qu'un
homme qui ne vous fait pas l'honneur
* Aux Barrières d'Oxorford.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
de vous haïr , mais dont le mépris eft
fans retour.
Si c'eſt un malheur pour une femme
de fe laiffer féduire aux attraits de
l'infidélité , c'en eft un bien plus grand
encore d'être la proie d'un Fat ou
d'un Méchant , perturbateur de fon repos,
inftrument de fes torts & deftructeur
de fa gloire. Dans tous les cas , un vraiment
honnête-homme , & qui l'eft fans
s'en vanter , ne donne que des confeils
falutaires , bienfaifans & généreux ,
parce qu'il eft de fon intérêt que la femme
qu'il aime , foit toujours heureuſe
& eftimée.
Je fuis & c .
A Londres , le ....
VAUDEVILLE.
COnnoiffant le danger extrême
Du mal qui trouble ma Raifon ,
Je voulois ignorer moi-même
Si j'étois ton Amant ou non.
Une rougeur enfantine
Vint détruire ce projet.
Pourquoi m'en faire un fecres
Flore , puifqu'on le devine ?
OCTOBRE . 1764. 77
Je me difois avec triſtelle ,
Quand je vis ce front enchanteur :
Eft- ce un mouvement de tendreffe ,
Qui fait ainfi battre mon coeur >
Une rougeur enfantine ,
M'a montré ce que c'étoit.
Pourquoi m'en faire un fecret ,
Flore, puifqu'on me devine ?
On demande avec un fourire ,
Pour qui j'ai fait cette chanſon ?
Au lieu de parler je foupire
Quand il faut prononcer ton nom.
Une rougeur enfantine
Augmente encor le foupçon ,
Pourquoi m'interroge- t- on ,
Flore , puifqu'on me devine ?
Si l'on parle de quelque Belle
Que tout le monde doit aimer
Mon coeur qui connoît le modéle , }
Tremble toujours de te nommer.
Une rougeur enfantine
Peint ce que je ne dis pas .
Pourquoi le cacher hélas !
Flore , puifqu'on le dévine
Lorfque je fuis devant ta mère ,
J'affecte un maintien férieux ;
D iij
78 MERCURE DE FRANCE ,
Mais en fecret je confidére
Si tu jettes fur moi les yeux.
Une rougeur enfantine
Me trahit au même inftant.
Pourquoi me déguiſer tant ,
Flore , puifqu'on me devine ?
Quand fur le foir dans la campagne
Tu te promenes avec moi ,
J'offre mon bras à ta compagne ,
Mais je ne le donne qu'à toi.
Une rougeur enfantine
De ce choix dit le fujet.
J'ai beau faire le difcret ;
Ta compagne me devine .
Je te dis d'un air de mystère ,
Preffant ton bras contre mon ſein
Je voudrois , Flore , être ton frère !
Puis je te ferre encor la main.
Une rougeur enfantine
Te décéle d'autres voeux.
Je les cache de mon mieux ;
Flore , mais on les devine.
Je le vois trop , charmante Flore ,
C'eſt en vain que je ſuis diſcret 3
Tout te diroit que je t'adore
Quand ma bouche te le tairojt
OCTOBRE . 1764. 79
Une rougeur enfantine
Chaque jour me trahiroit .
Pourquoi t'en faire un fecret ,
Flore , puifqu'on le devine ?
Par l'Auteur de l'Epitre à Ménalie.
MADRIGAL
A Mlle DU BOIS, habillée en Médecin
dans la Comédie du M ALAD
IMAGINAIRE.
Sous cet habit que vous paroiffiez belle !
Pour vous gagner tous les coeurs à la fois
C'étoit fans doute , ô charmante Dubois !
Du Dieu d'amour une rufe nouvelle.
L'illufion couronna fon deffein :-
Tel qui n'étoit inftruit de ce mystère ,
Difoit tout haut : c'eſt l'Amour Médecin ;
Qui le fçavoit , vous prenoit pour la mère
R. D. L. C.
J
SUR L'ORIGINE DE LA
NOBLESSE FRANÇOISE .
E cherche la fource de cette diftinction
, qui fait que les hommes font No-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
bles ou Roturiers dans une même Société
, comme dans une même forêt les
arbres font chênes ou hêtres. Je ne dis
pas que la Nature ait fait l'inégalité des
conditions : mais quoique cette inégalité
foit notre ouvrage , elle n'en eft pas
moins le caractère qui nous diſtingue .
Si Caïn & Abel étoient Nobles , comme
l'a dit l'Ami des hommes , les Roturiers
feroient donc une efpèce qui a degénéré ?
M. de Mirabeau ne le penfe pas , fans
doute. La Nobleffe eft une dignité factice
. On eft Noble , parce qu'on mérite
l'annobliffement par les actions qui
le procurent , ou parce qu'on defcend
d'Ayeux qui l'ont mérité. Le Citoyen
annobli ne voit plus que des Gentils-
Hommes dans fa poftérité. C'eſt le fauvageon
devenu Oranger , par la Greffe :
il ne produira que des femences d'Oranger.
Sil'Héroifme étoit l'unique route
qui procurât la Nobleffe , le defir de
l'obtenir feroit une fource intariffable
de héros. On néglige cette route , quand
on peut parvenir par d'autres moyens ;
& ces moyens allient fouvent au corps
de la Nobleffe des tiges qui l'aviliroient
s'il étoit poffible de l'avilir.
Un Kam de Tartares traînant à fa fuite
200-000 Efclaves , avec lefquels il enOCTOBRE.
1764. 81
vahit un Empire à fa bienféance , y éta
blit fon pouvoir. Les Efclaves qu'il foumet
, comme ceux qui le fuivent , obéiront
à fes volontés : ils ne fe douteront
pas que la Nobleffe eft une diftinction
flatteufe. Ne la cherchons donc point
dans les atrocités du Defpotifme.
Un Solon , un Lycurgue élevans leurs
compagnons au fentiment de l'égalité ,
leur ôtent tous les moyens d'arriver à
l'idée des diftin&tions, D'où leur viendroit
cette idée ? On ne leur tolère prèfqu'aucune
des affections de la Nature :
fouvent ils ne connoiffent pas le doux
nom de Pères. Leurs enfans font ceux
de la Patrie , à laquelle ils doivent tout
leur amour. Si quelqu'un fe diftingue
par des vertus, un odieux Oftracisme l'en
punira. La Nobleffe n'eſt donc pas née
dans les démocraties. Quand elle s'y
rencontre , elle eft le vice qui les détruira.
Jafon afpirant à la Conquête des Tréfors
de la Colchide , s'affocie à des Héros
qui lui reffemblent. Le Vaiffeau qui
les porte eft l'image des Monarchies. Ce
n'eft pas que je croye que les Grecs
ayent été les Inventeurs de la Nobleffe':
Je prouverois, s'il en étoit befoin , qu'elle
exiftoit avant eux. Mais il ne s'agit point
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
ici des Nobleffes Afiatiques . Elles ont
été détruites , ou abbruties par les fers
du Despotisme.
Clovis , Conquérant des Gaules , eut
des compagnons qui font les tiges det
nos familles Nobles. On vous dira que
les Francs prirent l'idée des diftinctions ,
des Romains : l'Ayeul des Pepin & Capet
, ce Ferréol qui fut gendre de Clovis,
& qu'on prétend avoir été Sénateur des
Gaules , étoit Romain , & un de ceux
qui apellerent Clovis . N'en croyez rien ;
les Gaulois , déja Chrétiens , n'euffent
pas voulu d'un Payen pour Maître ; &
ce Payen, deftructeur des Romains , n'eût
pas donné fa fille à un Romain. Lest
Francs avoient des Loix & des diftinctions
dans leurs forêts : ils confervérent
fi long- tems leurs Loix dans les
Gaules pourquoi n'auroient -ils pas
confervé de même leurs Titres de Comtes
, de Leudes, & d'Antrafthions, qu'ils
ne tenoient pas des Romains ? J'admire.
autant que qui ce foit , les vertus auxquelles
s'élevérent les petits - fils des
Voleurs & brigands que Romulus s'étoit
affociés mais ces vertus ne me font pas
fentir en quoi la Nobleffe Patricienne
auroit plus d'éclat . J'aimerois bien autant
attribuer la Nobleffe aux Gaulois.
OCTOBRE . 1764 . 83
Les Romains que foumit Clovis, ne l'étoient
que par adoption . Ceux des Gaulois
qu'on n'honora point du droit de
Citoyens Romains , demeurerent Efclaves
& ils l'étoient encore lors de l'invafion
de Clovis. Devenus Serfs des
Francs , le Cens fut la marque de leur
fervitude . Le Cens étoit une redevance
réelle & perfonnelle : elle étoit due par
certaines terres , qui ne pouvoient être
poffédées que par les Seifs. Nous retrouvons
les veftiges du Cens , dans les
Tailles , & les rentes féodales , qui ne
font plus les preuves de la fervitude.
La claffe des Serfs fut éteinte par l'Edit
de 1315 : Edit admirable , s'il eût été
dicté par l'amour de l'humanité !
Avant cet Edit , la Nation étoit compofée
des Nobles , des Francs , & des
Serfs. M. de Montefquieu l'établit juſqu'à
l'évidence . Malgré fes preuves ,
on renouvelle les opinions contraires.
L'Auteur des Lettres fur l'origine de la
Nobleffe, récemment imprimées à Lyon ,
& qui font remplies de bonnes chofes ,
veut qu'il n'y ait eu qu'un ordre de Citoyens
parmi les Francs , parce que ,
dit- il , les diftin &tions étoient attachées
à la poffeffion des Fiefs. Il eft facile de
dire que M. de Montefquieu fe trompe :-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mais on ne le prouve point par des
fuppofitions.
Le Franc , ou homme libre , n'étoit
ni de naiffance à fe recommander par
un Fief , ni affranchi de tous Tributs.
Il payoit ce que nous nommons aujourd'hui
Uftenciles. Mais on ne pouvoit
pas plus l'impofer au Cens que le Noble ;
& on les obligeoit l'un & l'autre à fe
déffaifir des terres , qui par leur nature ,
étoient fujettes à ce droit. C'est ce que
M. de Montefquieu prouve par des Citations
fans nombre , & qui ne font
point hazardées , comme on a eu la témérité
de le dire . Il exiftoit donc une
claffe de Citoyens qui pouvoient obtenir
les Bénéfices , une claffe de Citoyens
qui ne le pouvoient pas , & enfin la
claffe des Serfs foumis au Cens. Les
diftinctions étoient donc fucceffives.
Clovis , dit Gregoire de Tours , reciamoit
un jour pour fa portion du butin ,
un Calice qu'il vouloit prendre . Un
Soldat lui répondit , en coupant le Calice
en deux , que le partage du butin
étoit le droit de la Conquête. Un Soldat
qui n'eût été grand que par la poffeffion
annale d'un Fief, eût- il ofé tenir ce langage
à fon Souverain ? Je ne fuis
pas
fervile admirateur des fentimens de
le
OCTOBRE . 1764. 85
M. de Montefquieu , mais je ferois de férieufes
réfléxions avant de prononcer
qu'il fe trompe. De ce que plufieurs Auteurs
ne parlent point des hommes de la
feconde claffe , on en a conclu que les
Magiftrats ont toujours été le Tiers- état.
C'eft une erreur . Le Tiers - état étoit
compofé des Syndics , Echevins & Députés
des Francs. Je voudrois bien qu'on
pût me dire à qui appartenoit la qualité
de Magiftrat avant S. Louis ? Juger, étoit
la fonction des Nobles , & la prérogative
des Fiefs . Loifeau traite les Juftices
féodales d'ufurpations : le prouvet-
il ? Prévenu que les Francs n'étoient
que des Barbares , il attribuoit tout aux
Romains. Il cherche l'origine desJuftices
féodales dans le Code & dans le Digefte;
& comme il ne l'y trouva point , il aima
mieux fuppofer une ufurpation , que
de chercher cette origine dans des abîmes
de vieilles chroniques. Il y eût vu
que les Comtes, Leudes , & Antrufthions
jugeoient leurs hommes dans la Germanie.
Ils en apporterent l'ufage avec eux ;
& ils le conferverent jufques aux tems
de l'abrogation de la loi des combats
qui fit une fcience du droit de juger.
Les Nobles étoient donc les Magiftrats.
Si leur goût pour l'ignorance les déter-
2
86. MERCURE DE FRANCE .
mina à s'abstenir de cette fonction , ils
ont tort d'en prendre aujourd'hui le
prétexte de l'avilir.
un
Les Francs confondus avec les Serfs
par l'Edit de 1315 , eurent plus que
jamais le defir de s'annoblir , fi naturel
dans les Monarchies ; & ils y parvinrent
par différens moyens d'où il refulte
que nos Nobles ne font pas tous les
defcendans des Compagnons de Clovis .
La poffeffion d'un Fief devint un titre
de Nobleffe . Pour faire de nouveaux
Nobles , on changeoit les terres allodiales
en Fief; & les Francs auxquels
elles appartenoient , devenoient Nobles.
Le fervice devint encore
moyen d'Annobliffement. Le Franc ,
qui fans fe borner au fervice qu'il
devoit fous le Comte , à raifon d'un
homme par quatre manoirs , fuivoit fon
Souverain à la Guerre , devenoit Noble
de nom & d'Armes , Philippe le
Hardi imagina un troifiéme moyen :
il donna des Lettres de Nobleffe , à titre
de récompenfe. Bien-tôt on les prodigua;
témoin la Déclaration de Charles V
qui eût annobli tous les Bourgeois de
Paris , fi on ne l'eût modifiée . L'Or.
donnance de Blois fupprima l'anobliffement
par Fiefs : & Henri IV , en 1600 ,
OCTOBRE. 1764 .
87
1
ôta ce privilége au fervice . La Loi refpectable
qui vient de le lui rendre , n'eft
pas l'ancien abus ; elle prefcrit des tems ,
des conditions , & elle veut qu'on obtienne
les Lettres qui feront le titre de
la conceffion.
N'allons pas demander des titres aux
anciens
Nobles ; ils n'en ont point.
Quels feroient
ceux des defcendans
des
Compagnons
de Pharamond
& de Clovis
? Ils n'apporterent
de leurs Forêts ,
que leur courage
& leur ignorance
.
Quelles
Lettres produiroient
les Annoblis
par fief ou par fervice ? On ne leur
en donnoit
point ; & ils n'en demandoient
pas. Le courage
étoit le titre le
plus refpecté
dans ces temps . On fçavoit
le battre , c'étoit même un devoir ;
mais on s'en faifoit un autre de ne fçavoir
ni lire , ni écrire. Auffi le fervice
étoit-il l'unique
occupation
des Nobles.
C'est parce qu'il l'eft toujours , qu'on a cru
qu'il appartenoit
exclufivement
à la Nobleffe.
" La conftitution
de ce Royaume,
» dit Matharel , eft fi excellente
, qu'elle
» n'exclura
jamais les Citoyens du plus
» bas étage des dignités les plus relevées.
Maxime
très- fage dans une Monarchie
,
qui a intérêt de laiffer a tous l'efpoir des
diftinctions
. Le fervice étoit le devoir des
88 MERCURE DE FRANCE.
Nobles; maisil étoit auffi celui des Francs,
& cela doit toujours être. Pourquoi la
fource des Militaires eft- elle intariffable
en France ? C'est que l'honneur nous
dit que nous ne fommes François qu'autant
que nous partageons les fentimens
d'Héroïfme qui font héréditaires au fang
illuftre de nos Rois.
Je viens de faire voir que l'Immortel
Auteur de l'Esprit des Loix a prouvé
que la Nobleffe étoit une diftinction
établie pami les Francs avant la Conquête.
Il feroit beau d'indiquer préfentement
les caufes , les temps & les lieux
de fon inftitution . Cette recherche me
force d'entrer dans les fiécles de l'état de
Nature. J'épargnerai les aridités de cet
états; je n'offrirai que des hommes fimples;
la fociabilité les fera paffer au fentiment
des vertus , qui n'eft pas propre
aux hommes du véritable état de Nature
, s'il exifte. Des befoins imprévus
les conduiront au fentiment de la diftinction
des rangs , & ce fentiment fera le
créateur de la Nobleffe & des Monarchies.
Tentons l'efquiffe de ce tableau.
Le hazard avoit raffemblé dans un
canton de la Germanie , peu diftant des
bords de l'Elbe , trois ou quatre mille
Sauvages de féxe différent. Le defir de
OCTOBRE. 1764 .
la fureté les porta à s'unir : & ils le firent
fans conditions ; ils ne fe doutoient
pas que toute affociation en exige . Celle
de s'aimer les uns les autres , par exemple
, eft la plus importante de toutes ;
elle a même mérité le titre de Vertu.
Ils l'ignoroient ; cependant ils s'aimerent,
dès qu'ils furent affociés , parce que la
vertu fut toujours le premier effet de la
fociabilité. L'induftrie , fans doute , eft
le fecond. Ces hommes éclairés par un
fage Vieillard , apprirent à cultiver
planter & enfemencer un champ voikin.
Ils travailloient alternativement à ce
champ : & nul d'eux ne s'en difpenfoit,
quoiqu'ils ne s'en fuffent point impofé
l'ordre . Exceptons-en ceux que l'âge &
les infirmités mettoient hors d'état de
remplir leur part des travaux. Dans les
Républiques de Platon & d'Ariftote on
eût refufé les alimens à ces malheureux,
parce qu'ils n'avoient plus la force de fe
les procurer. Ce Peuple moins fçavant
affiſta les infirmes , comme les mains fe
portent à foulager un pied qui fouffre.
Tels font les confeils que donne la Vertu
, quand elle n'eft alterée par aucunes
impulfions. Mais cette Vertu n'eft pour
ainfi dire , que paffive dans les dangers ,
fi quelque fentiment plus actif ne fe
go MERCURE DE FRANCE.
joint à elle. Amateurs de la Vertu , ne
me condamnez pas fans m'entendre!
Un animal vorace defcendit un jour
dans ce champ. Il y furprit un des trente
travailleurs ; il l'emporta vers la Forêt ,
& le dévora prèfqu'aux yeux des autres
. Ceux - ci retournerent à l'habitation ,
y intimidèrent tellement les coeurs
qu'on ne penfa point à l'ouvrage du
jour fuivant. La vertu ne difoit rien à
ces hommes confternés. Un des témoins
de l'accident eut plus de fermeté.
» Amis ! leur cria- t-il le lendemain , je
» retourne au champ.Qui de vous ofe m'y
fuivre » ? Sa réfolution étonna. Huit
à dix Sauvages fe préfentèrent à lui ;
leur éxemple en ramena jufqu'à trente ;;
& comme c'étoit le nombre ordinaire
il partit avec eux. Is firent le travail , &
revinrent enſemble . Le même y en
conduifit trente autres les jours fuivans ,
avec un égal fuccès. On ne penfoit
prèfque plus au périt , lorfque l'animalreparut
au huitiéme jour. Il furprit , enleva
& dévora un des Sauvages , comme
il avoit fait le premier. Aux cris affreux
qu'il jettoit , les autres fe fauve- '
rent , & par les récits qu'ils firent de la
force , de la grandeur , & de l'agilité du
monftre , qu'ils avoient à peine apperOCTOBRE
. 1764. 91
çu ; ils glacèrent tous les efprits . La
Vertu ne leur étoit d'aucun fecours.
Le feul qui eût confidéré l'action de
fang froid , fut le feul qui n'en dit rien .
C'étoit lui qui , depuis huit jours , conduifoit
les travailleurs. Il revint longtems
après les autres. Il étoit trifte &
rêveur ; il fuyoit ceux qui l'interrogeoient
; & comme le nombre en augmentoit
à chaque inftant , il ſe réfugia
fur fon gafon , s'y affoupit , &
y fut agité par un rêve , qui fit fur lui
l'impreffion la plus vive . Il apperçut les
Sauvages dévorés . » Cher Frère , lui di-
» foient-ils , vange -nous , & fois le li-
» bérateur de la Patrie . Voilà fon enne-
" mi , frappe-le de ce pieu. » Dans l'inf
tant il apperçut le monftre ; il l'attendit
armé du pieu qu'on venoit de lui préfenter
, & il lelui enfonça dans la gorge.
L'agitation le réveilla. Défolé de voir
que ce n'étoit qu'un fonge , il fe propofa
de le réaliſer ; il en arrangea les
moyens ; il quitta fon gafon , & il courut
éveiller les Sauvages qui l'avoient
fuivi la premiere fois : il les jugeoit les
plus braves de la Nation . » Allons au
champ, leur dit- il : nous n'avons rien à
>> redouter; il ne reviendra qu'au huitiéme
jour. C'eftici , pourfuivit-il , lorsqu'ils
92 MERCURE DE FRANCE .
"furent arrivés , qu'il a furpris nos fre
res ; & c'est ici que je l'attendrai ſeul
»pour le combattre , le vaincre , ou mourir.
Ces deux chênes entrelaffés feront
» mon afyle contre fa première impétuo-
»fité. Vous en ferez les témoins , chers
> amis , du haut de ce côteau . Quand le
" monftre s'affoiblira , vous viendrez fur
» lui; s'il fuit,vous le fuivrez aux traces de
» fon fang ; vous ne le quitterez pas qu'il
» n'expire mais il faut nous charger
>> feuls du travail juſqu'à ce jour. » Ils le
lui promirent , & ils le firent. Chaque
jour il les exerçoit à combattre avec des
pieux , dont il leur donna l'idée.
»
Il raffembla fon monde avant le lever
de l'Aurore du huitiéme jour . Prêt
à partir , il vit que cent jeunes Sauvages.
armés de pieux , fe difpofoient à le fuivre
, ille leur défendit . » Ce feroit aug
» menter le nombre , & fans doute em-
» pêcher l'ennemi de paroître. » Eh ! qu'y
gagnerions - nous ? C'eft fa mort qui
»nous rendra la fùreté. » Après ces
mots , il fe mit à la tête de fes foldats ;
il les conduifit à leur porte ; il leur renouvella
fes ordres , & fe rendit fous
fes arbres . Il les mefure des yeux , il y
grimpe , il en defcend , il acére fon pieu ,
& de moment en moment , il porte fes
regards autour de lui .
OCTOBRE . 1764. 93
Vers le milieu du jour il vit la bête :
elle paroiffoit chercher fa proie. Il s'en
fit remarquer auffi-tôt elle dirige fes
pas de fon côté , mais lentement , &
par de longs circuits. On eût dit qu'elle
craignoit de l'effrayer. Elle n'étoit plus
qu'à dix pas de lui , qu'elle employoit
encore la feinte. Les rufes de la guerre
font des leçons de l'inftinct. En affectant
de fon côté de ne pas l'obferver
il ne perdoit aucun de fes mouvemens.
Il la vit préparer celui qu'elle faiſoit ,
pour s'élancer fur lui. Il grimpa fur fon
arbre ; & ce qu'il avoit prévu ne manqua
pas d'arriver. Etonnée de l'avoir
manqué , elle fe retourne ; elle le voit ;
& elle s'éléve contre l'arbre pour le
faifir. Il prend ce moment pour lui enfoncer
le pieu dans la gorge. Le coup
la renverfe ; elle chancéle ; elle fe cou
che fur la terre & elle la mord en
rugiffant. I la croit mourante il fe
flatte de la vaincre feul. Il defcend ;
& lorfqu'il fe difpofoit à la frapper , il
la voit fe relever avec la rapidité d'un
trait. C'eft alors que le combat devint
terrible. Il falloit vaincre ou périr. Plus
agile qu'elle , en tournant autour de fes
arbres , il la rejoint & lui perce le flanc.
Accablée d'épuiſement & du fang qu'el
94 MERCURE DE FRANCE.
le perdoitpar nombre debleſſures, la bête
tombe à fes pieds au moment où le
Bataillon arrive. Des cris de joie annoncent
la victoire . Ils font entendus de
l'Habitation . Tous les Sauvages accourent
& fe livrent à des tranfports exceffifs
. Soudain ces tranfports ceffent. Un
calme d'effroi leur fuccéde . Le bruit
court que le Vainqueur expire . Dans le
moment arrive le judicieux Vieillard
que fes confeils rendoient l'Oracle de la
Nation. Il avoit prévu qu'il feroit utile.
Il approche du Malade , il en éloigne
la multitude ; il vifite fes bleffures ; il en
étanche le fang. Il exprime fur chaque
plaie le jus de quelques herbes , & répond
de la vie du Thoot , du Libérateur'
de la Nation. Il veut qu'on le tranfporte
fur un Brancard de feuillages, qui
fut auffi - tôt conflruit. Le Vieillard décida
que la gloire de porter Thoot appartenoit
à fes Compagnons. Trente
Sauvages armés des pieux de ces braves ,
précédoient le Brancard. Il étoit fuivi de
trente autres, chargés de traîner le Monf
tre. Les cent jeunes Sauvages du matin
bordoient les côtés de cette marche ,
qui fut terminée par le refte de la Na
tion . Tel fut le premier triomphe décer
né à la victoire. En arrivant à l'HabiOCTOBRE
. 1764. 95
tation , la joie s'éteignit à la vue de deux
Affociés du Héros. La crainte les avoit
fait fuir ; & quelques femmes indignées
de leur lâcheté , les avoient garrottés
fous l'arbre des Affemblées de la Nation.
Leur afpect excita un mouvement univerfel
de mépris & d'indignation .
Quelle étoit donc la caufe productive
de ces agitations ? J'ai dit que la vertu
régnoit dans les coeurs de ces Sauvages,
& je l'ai prouvé . Mais un feul a tout
fait. Dira -t- on que l'amour de la patrie
lui étoit plus cher qu'aux autres ? Rien
ne le prouve . J'imputerois volontiers cette
révolution à l'honneur. Oui ! à l'honneur,
à ce fentiment actif qui fait courir
aux dangers , comme on vole aux plaifirs.
L'honneur, qui n'avoit pas même de nom
parmi ces Sauvages , les dirigecit en ce
moment. Il étinceloit dans leurs yeux :
Il reffemble au feu électrique qui embrâfe
tout ce qui l'approche.
Qu'est- ce que l'honneur , diront ceux
qui ne le connoiffent que par l'amour des
diftinctions ? Je n'ofe encore le définir ;
mais je dis que le courage eft fon effence :
nonpas pourtant ce courage brutal que la
Raifon ne dirige jamais.Tel fut celui de
l'impie Ajax , qui bravoit la foudre &
les Dieux , lors même qu'il ne pouvoit
96 MERCURE DE FRANCE.
leur rien oppofer. Le courage animé
par les devoirs & par la vertu , doit être
l'honneur même ; & c'eft lui qui conferve
les Démocraties : c'eſt lui qui a
créé les Ariftocraties & les Gouvernemens
Monarchiques : c'eft lui enfin qui
a inftitué la Nobleffe.
Ce Peuple , toujours guidé par les
confeils du fage Vieillard , décerna le
commandement de la Nation au jeune
Thoot , & à fes defcendans. Il décora
fes Soldats & leurs petits-fils du glorieux
titre de fes Compagnons , Comites , duqueleft
venu celui de Comtes: ilen accorda
un inférieur aux cent jeunes Sauvages
difpofés à partager le péril ; & il condamna
les deux lâches & leur poftérité
aux fervices les plus vils de la Nation.
Voyez comme l'inégalité des conditions
s'établit naturellement , par les impulfions
de l'honneur ! Il falloit bien que
ce judicieux Vieillard fût infpiré par
l'honneur , dont le caractère eft de vouloir
conftamment ce qu'il veut une
fois, Il n'y a que l'honneur ou les réfléxions
amenées par l'expérience qui puiffent
faire naître l'idée de fucceffion à
la Souveraineté , & aux diſtinctions .
On prétend que cette révolution
tiva longtemps avant qu'Oziris donarnât
OCTOBRE. 1764. 97
des loix à l'Egypte. Depuis ce temps ,
les fils de Thoot ont régné fur les Francs.
Pharamond , Clovis , Ferréol , Robertle-
Fort , & plufieurs autres Héros defcendent
de Thoot , dont les Compagnons
furent les Ayeux de ceux de Clovis.
Si je ne prouve pas ces filiations ,
c'eft que la Tradition feule en a confervé
le fouvenir. Mais cette Tradition
étoit juftifiée par un Oracle Sybillique
que les Francs apportérent avec eux
dans les Gaules. En voici la Traduction :
De Thoot le Fondateur de l'Empire des Francs ,
Au plus grand de les Fils , couleront cinq mille
•
ans.
De celui- ci les Defcendans
Régneront pendant cinq mille ans
Sur plufieurs Peuples nos enfans.
Quoique les Oracles ne méritent plus
de confiance , je refpe &te celui - ci. Il
n'annonce rien d'impoffible. Il y a
bien des fiécles que les pyramides d'Egypte
font conftruites ; & elles ne font
pas prêtes à crouler . Eft- ce qu'un Gouvernement
, qui comme le nôtre feroit
établi , dirigé & confervé par l'honneur,
ne doit pas avoir plus de folidité que ces
Monumens de l'Art humain ? Tant que
I. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
nous écouterons la voix de l'honneur ,
les Defcendans de LOUIS XIV , le
plus grand des fils de Thoot , régneront
fur les Peuples qui ont le bonheur
de vivre fous leur empire . L'Oracle qui
l'annonce est bien auffi certain que celui
qui promet aux Francs la deftruction
de l'Empire du Prophéte de l'Arabie.
Cette Diflertation a été lue à l'Académie de
C *** , le 3 Mai 1764.
LEE mot de la première Enigme du
Mercure du mois de Septembre eft le
Cheval, Celui de la feconde eft unpepin
de pomme. Celui du premier Logogryphe
eft l'Enigme. On trouve Nime
Minée , Egine , Génie , &c. Celui du
fecond eft Calumet . On y trouve Clet ,
Luc , Calmet , Ecu , Ulm , Culac , Mulet
, Chatte , lute , mat , male , métal ,
éclat , cul culte , élu , talc. Celui du
troifiéme Logogryphe eft Laitue.
OCTOBRE. 1764. 99
D
ENIGM E.
ANS un lieu ténébreux je reçois la naiſſance.
J'en fors pour parcourir mille petits détours ,
Et viens à chaque inſtant recevoir ma puiſſance
Où commença mon cours.
C'eſt à mes droits qu'eft dû l'augufte Diadême
J'en ceins le front des Rois , malgré les envieux
J'accrois à tout moment & je décrois de même .
Devine fi tu peux.
Par M. LAGAC HE
fils à Am.
AUTRE.
Jz fuis long , je fuis rond , je fuis mou , je fuis J.
dur :
Je m'en vais expliquer , pour n'être point obſcur.
Souvent je plais aux yeux ; enfant de la Victoire ,
Je célébre les faits d'un Roi couvert de gloire.
Mais quel que foit le fort qui finiffe mes jours ,
Il me femble bien doux ; il termine le cours
Des momens malheureux que j'éprouve en ce
monde.
Pour me donner une figure ronde ,
D'un bois dur & poli je fuis l'impreffion.
E ij
335325
100 MERCURE
DE FRANCE .
On me preſſe
priſon ;
on me bat , on me met en
On m'étrangle , on me pend , on m'empale ,
on me brule ;
Et ce qui doit paroître encore plus ridicule ,
Cette affemblage affreux de maux & de tourmens
Fait feul toute ma gloire & rous mes agrémens,
Par P. M. B. L. Ecolier en Rhétorique au
Collège du Pléffis.
LOGO
GRYPH
E.
A PHILIS , qui en avoit demandé un
à l'Auteur.
D'UN fuperbe animal , à contenir la tête
Je fers pour l'ordinaire , & je puis de pompons
Etre embelli les jours de Fête.
Dix Lettres font mon Etre & mes différens noms,
On trouve en moi deux Maladies
Qu'on peut nommer , Epidémies.
Le chien , cet animal fi doux
Peut les donner , dormant fur vos genoux s
De moi le Géomètre apprend à faire uſage ;
Je renferme deux noms d'Oiſeau ,
Er celui de leur chant fi gêné dans la cage s
SEPTEMBRE . 1764. 101
D'une charmante main , je conſerve la peau ;
Un Poëte me trouve avec affez de peine .
Je forme encor l'indiffoluble chaîne ,
Et le nom de celui qui , ceffant d'être amant ,
S'érige en maître trop fouvent ;
Je fuis de toute créature
La première nourriture ;
Une chofe commune au temps comme à l'amour ;
Ce que dans un Miroir on voit d'après nature.
Je pourrois combiner juſqu'à la fin du jour :
Mais , Philis , ceci peut fuffire
A prouver fur moi votre empire.
Par un Anonyme.
AUTR E.
A Madame de la F *** aux Mounéroux
en Auvergne.
UN feul defir quelquefois me fait naître ,
Un feul defir peut me manifeſter ;
Et fije puis exifter fans paroître ,
Je puis paroître auffi fans exifter.
Ce dernier trait pourroit peut-être ,
Belle Eglé , vous dépayser
Il faut donc pour vous amuſer
Dans mes quatorze pieds me donner à connoître.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Vous y verrez le fils de trois Dieux à la fois ,
Qui de la Déeffe des Bois
Devint juftement la victime ;
Le premier malheureux dont le funefte crime ;
De l'envie en fureur fut le coupable fruit ;
L'Objet des fons galans de la Mufe d'Ovide ;
Ce héros vaillant , intrépide ,
Qui dans Colchos par la gloire conduit ,
D'une riche Toifon fit l'illuftre conquête ;
Un fils de Jacob ; un Prophéte ;
Un grand Pontife des Hébreux ;
Une fameufe Magicienne ;
Celui que le Criftal d'une claire Fontaine
Rendit de foi- même amoureux ;
Cet autre qui des airs fendoit l'immenfe plaine ,
Mais qui s'approchant trop de l'aftre radieux ,
Par fa chûte , porta la peine
De fon éffor audacieux ;
Un Général défait par Judas Machabée ;
Le premier que le Vin trompa par la douceur ;
Un Poëte tragique ; un habile Orateur ;
Le beau Berger qu'aimoit la Nymphe Gala
thée ;
Ce Roi qui renfermant fa fille en une tour ,
Crut eviter par là , fa trifte deſtinée ,
Mais vit à fes dépens que l'Or joint à l'amour ;
Malgré murs & verrouils en tous lieux trouve
entrée ;
OCTOBRE. 1764. 103
Le Nautonnier des fombres ods ;
Une Impératrice inhumaine
Qui de l'ambition écoutant les tranſports ,
Fit aveugler fon fib , pour refter Souveraine }
Le Miniftre chéri du célébre Pyrrhus ;
Ce Romain qui reçut le pardon de ſon crime i
Et qu'Augufte força par ce trait magnanime
D'admirer fa clémence , & chérir fes vertus ;
J'aurois à vous offrir maint autre Perfonnage ,
Mais un peu de variété
Porte ordinairement avec foi l'avantage
De plaire & de piquer la curiofité ;
Voyez donc maintenant deux Cités en Affrique ;
Un Signe du Zodiaque ; une Iſle en Amérique s
Un Poids ; un Elément ; une fleur ; un Poifon ;
Un fruit; deux Purgatifs ; un légume ; une Fête ;
Une plante épineufe ; une petite bête ,
Qui caufe fur la peau grande demangeaison ;
Trois rivières ; un fleuve & deux Villes de France;
Une Ifle où la révolte aujourd'hui fait fracas
Enfin ( car il eft temps de finir la féance )
De l'Etude un fruit plein d'appas.
ENVO I.
Si j'ai tort de faire un mystère
D'un mot dont je me fais honneur ,
Au moins n'irai - je pas vous taire
E iv
104 MERCURE DE FRANCE ,
Que-très fouvent il eft trompeur.
Sous plus d'une fauſſe couleur
Il en impofe , & peut furprendre ;
Mais pour ne pas vous y méprendre
Aimable Eglé , cherchez-le dans mon coeur.
DESMARAIS du Chambon en Limousin
AUTR E.
Je fuis connu dans tout le monde. E
Mon féjour est un firmament ;
J'habite néanmoins dans l'Onde ,
Et fur la Terre également.
Parcourez la plaine liquide ,
Vous rencontrerez mes égaux ;
Sur Terre & dans les Cieux je n'ai point de
rivaux ,
L'expérience le décide.
Je fais auffi , ce n'eft pas une erreur ,
Plus ancien que la Terre & bien plus jeune
encore ,
Enfin tu conviendras , Lecteur ,
Qu'on me reſpecte , ou qu'on m'adore .
GROUBER DE GROUBENTALL,
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Du plus tendre lien Daigne accepter l'i
=ge,Que mon coeurpar ce gage
Fort. Doux .
S'enchaine ar
tien,S'enchai.. ne, S'enchai
ne a- vec le tien: Envain
nos amoursTu crains un sort barba re, Lafla
qu'on s'é -pare Se ré- u - nit toujours.Lafla..
qu'on s'é pa ......re Se ré- unit toujour
OCTOBRE. 1764. 105
CHANSON.
AM. B *** en lui offrant un Anneau.
D.u plus tendre lien
Daigne accepter l'image ;
Que mon coeur par ce gage ,
S'enchaîne avec le tien .
En vain pour nos amours
Tu crains un fort barbare :
La flamme qu'on fépare
Se réunit toujours.
Les Paroles & la Mufique font de M. J *****
I'v
106 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
ÉPITRE d'un Père à fon Fils , fur
la naifance d'un Petit - Fils , qui a
remporté le Prix de l'Académie Françoife
en 1764 ; par M. DE CHAMFORT
: avec cette Epigraphe : C'eſt
du Fils de Cefar que Caton fit
Brutus. A Paris , chez Regnard,
Imprimeur de l'Académie Françoife ,
Grand' - Salle du Palais , & rue
Baffe des Urfins ; 1764 ; brochure
in- 8°.
CETTE
-
ETTE Epitre a principale ment
pour objet , l'éducation qu'un Père
doit donner à fon Fils. C'est l'amour
paternel , c'eft l'expérience de la vieilleffe
qui dicte ces leçons , dont le
but eft de rendre l'homme heureux
autant qu'il eft poffible de l'être . Parmi
les différentes fortes d'éducation
qu'un Père peut donner à fon Enfant ,
OCTOBRE. 1764. 107
l'Auteur , ou plutôt le Vieillard dont
il emprunte l'organe , exclut d'abord
celle des Colleges ou des Penfions .
Loin de lui ces prifons où le hazard raffemble.
Des efprits inégaux qu'on fait ramper enſemble ;
Où le vil préjugé vend d'obſcures erreurs ,
Que la jeunetle achete aux dépens de fes moeurs.
L'homme naît ; l'impofture affiége fon enfance;
On fatigue , on féduit fa crédule ignorance ;
On dégrade fon être ! Ah ! cruels , arrêtez ;
C'eſt uue âme immortelle à qui vous inſultez .
De l'educat'on l'influence fuprême
Subjuguant dans nos coeurs la Nature elles
même ,
Pent créer à fon choix des vices , des vertus.
C'eft du fils de César que Caton fit Brutus .
Un père doit être lui - même l'inftructeur
de fon enfant; c'eft le fyftême de
M. Rouffeau ; c'eft auffi celui de notre
Vieillard ; & voici les Leçons qu'il donne
à fon fils , pour l'éducation de fon
petit- fils.
Mais déja de ton fils la raifon vient d'éclore :
Sache épier , faifir l'inftant de fon aurore ,
Où l'homme ouvrant les yeux frappé d'un
nouveau ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
S'éveille , & regardant autour de fon berceau ,
Etonné de penfer , & fier de fe connoître ,
Ofe s'interroger , s'appércoit de fon être ;
Dévore les objets autour de lui femés ,
Jadis morts à fes yeux , maintenant animés ;
Demande à ces objets leurs rapports à lui-même ,
Et du monde moral veut faifir le fyftême .
A de fages Leçons confacre ces momens ;
De fes vertus alors pofe les fondemens ;
Des vrais biens , des vrais maux trace-lui les li
mites ;
Renferme fes regards dans les bornes prefcrites .
Qu'il fache tour-à- tour fe concentrer en lui ,
Etendre les rapports , & vivre dans autrui , &c.
Le Viellard fuit le jeune Eléve dans
l'âge des paffions.
Parmi tous ces defirs dans notre ame allumés ,
Le Tyran le plus fier de nos fens enflammés ,
C'est ce fougueux inſtinct , fait pour nous reproduire
;
Bienfaîteur des Mortels , & prêt à les détruire .
Qu'un feul objet , mon fils , t'engage fous la loi ,
Te dérobe à fon féxe anéanti pour toi.
Heureux , fans doute , heureux , fi la beauté qui
t'aime ,
Rempliflant tout ton coeur , te rend cher à toi
même ,
Et mêle au tendre amour qu'elle a f;u t'infpirer
Ce charme des vertus qui les fait adorer.
OCTOBRE . 1764 . 109
Noeuds avoués du Ciel , refpectable hyménée ,
De mon fils à tes Loix foumets la deſtinée ;
Que par toi de fon être étendant le lien ,
Mon fils , pour être heureux , foit homme & Citoyen.
Après avoir conduit fon Eléve jufqu'à
l'âge d'un homme fait, après l'avoir engagé
dans les liens du mariage, le Vieillard
inftituteur lui apprend comment il doit
mettre fa gloire à être utile aux hommes
& à la fociété. Il diftingue deux fortes
de gloire ; l'une n'a pour objet que l'avantage
public : l'autre
Que le foible pourfuit , qu'encenſe le pervers ;
Qui ,
fous différens noms fleau de l'Univers ,
Arme le Conquérant , lui commande des crimes ;
Dicte au Sage infenfé de coupables maximes ;
Aiguife le poignard , prépare le poiſon
Pour fauver de l'oubli le fantôme d'un nom !
Préftige d'un inftant , vaine & cruelle Idole ,
Non , ce n'eft point à toi que le Sage s'immole.
C'eft de cette gloire , que notre Vieillard
'veut détourner fon petit - fils.
Le jugement de l'Académie qui a couronné
cette Piéce eft au - deffus de tous
les éloges que nous pourrions lui donner
, & qu'elle mérite par le ton du fentiment
& de la Philoſophie qui y régne .
110 MERCURE DE FRANCE.
AUX GRANDS ET AUX RICHES ;
Epitre qui a concouru pour le Prix
de l'Académie Françoife , & qui a
été lue le jour de S. Louis à la Séance
publique de l'Académie d'Amiens .
Par M. VALLIER , Colonel d'Infanterie
, de l'Académie d'Amiens , &
de la Société Royale des Sciences &
Belles-Lettres de Nanci. Amfterdam ,
1764. in-8 ° .
SI cet
? ་
I cette Piéce n'a point eu le prix de
l'Académie elle à dumoins eu l'avantage
d'y être lue publiquement , &
d'avoir été applaudie univerfellement
par l'Affemblée nombreuſe & choifie
qui affiftoit à la Séance le jour de la
S. Louis. On a été frappé de ce début.
Grands du Siécle, écoutez ; fiers de vos avantages ,
Prétendez-vous par eux affervir nos hommages ?
Pour vivre indépendans , croyez-vous être nés !
La naiffance a des droits ; mais ces droits font
bornés.
Que l'équité les régle , on s'empreffe à s'y rendre;
On fe plaît à vous voir , on aime à vous entendre ;
OCTOBRE. 1764. III
On applaudit aux traits qui vous font respecter ;
Mais notre hommage eft libre ; il le faut mériter.
Nous avons tous le droit d'éclairer vos foibleſſes ;
Vos vices font nos maux , vos vertus nos richeſſes ;
Vous en devez un compte à la Patrie , au Roi ,
Au moindre Citoyen qui le demande , à moi.
M. Vallier parcourt avec autant de
force que de rapidité, tous les devoirs
des Grands , & par une Profopopée, qui
a été fort applaudie, il fait fortir du tombeau
un des ancêtres de ces Grands qu'il
apostrophe, & il lui fait tenir ce difcours.
Le fang que j'ai verfé , ce fang qui vous honore ,
Vous fui tranfmis , dit- il , pour le répandre encore.
Les biens que vos ayeux & les miens ont acquis ,
Vous font des envieux ; j'en faifois des amis :
Vous en avez terni la fource ; elle étoit paie , &c.
Nous voudrions pouvoir rapporter
ici tous les endroits de cette Epitre , qui
méritent une attention particulière ; mais
les bornes de ce Journal ne nous permettent
plus qu'une citation . C'eſt toujours
aux Grands que M. Vallier adreſſe
la parole.
Yvres de vos grandeurs , quand tout remplit vos
voeux ,
Grands , vous ne fongez pas qu'il eft des malheu
reux.
112 MERCURE DE FRANCE.
Ce grand nom ce crédit qui vous rend tout
facile ,
Pour les infortunés eft -il un bien utile ?
L'employez vous pour eux , fert- il à l'orphelin ?
L'accueillez -vous toujours avec ce front ferein
Qui fçait , enhardiffant la craintive misère ,
Cacher le protecteur , ne montrer que le père ?
Pour vous de tous fes droits dépouillé par le fort ,
N'auroit-il avec vous de commun que la mort ?
Pourquoi Dieu vous mit - il plus près du Diadême
?
Pour augmenter l'éclat de la grandeur fuprême ;
Pour aider le Monarque à faire des heureux.
Tirez de la poulière un homme vertueux ;
Guidez-le par la main juſques aux pieds du Maître ;
S'il a quelques talens , faites- les- lui connoîte ;
Placez - le dans le rang dont vous étiez jaloux ;
Le bien qu'il y fera rejaillira fur vous.
Un Homme d'efprit a écrit fur l'Ouvrage
de M. Vallier , quatre vers qu'il
lui adreffe & dont voici les deux
derniers que nous avons à - peu- près
retenus.
›
Vous ennobliffez la richeffe ;
Vous faites aimer la grandeur.
OCTOBRE. 1764. 113
EPITRE à un Commerçant , qui a
concouru pour le prix de la Piéce de l'Académie
Françoise en 1764 ; par M. le
Prieur, Avocat au Parlement ; à Paris ,
chez Regnard , Imprimeur de l'Académie
Françoife , Grand'Salle du
Palais, & rue baſſe des Urfins ; 1764 .
in- 8°.
L'AUTE 'AUTEUR dit dans un avertiffement,
que le but de cette Epître eft de défabufer
des Commerçans qui rougiffent, fur
la fin de leurs jours , d'avoir été utiles
à l'Etat , & préférent une Nobleffe oifive
& mendiée aux travaux actifs
d'une profeffion qui les a
les a enrichis.
On dit à ce Marchand , qu'on fuppofe
vouloir acheter des Lettres de Nobleffe :
"
C'en eft donc fait , Arifte , & l'attrait des grandeurs
A fafciné tes yeux , a corrompu tes moeurs
Las de fervir ton Roi , d'enrichir ta Patrie,
Tu rougis d'exercer une noble induſtrie ;
Tu vas donc à prix d'or , achetant tes Ayeux ,
De l'intrigue , à la Cour , apprendre l'art honteux
;
114
MERCURE DE FRANCE.
Ou bien , coulant tes jours dans une paix profonde,
Jouir du trifte droit d'être inutile au monde.
On exhorte le Commerçant à chercher
la vraie Nobleffe dans la continuation
de fes travaux.
Vole aux bornes du monde y peupler ces déferts
Condamnés par les Cieux à d'éternels hyvers ;
Défriche ces marais , rends ces Terres fécondes ;
Par les noeuds du commerce enchaîne les deux
Mondes ;
Recule encor d'un pas les limites des mers ;
En le fertilifant agrandis l'Univers.
Affervis à tes loix la nature indocile ;
Ne fois pas le plus grand , mais fois le plus utile.
Sois jufte , fois fenfible , & fur -tout généreux .
Une ſeule Vertu vaut un fiécle d'Ayeux .
Après avoir peint les François comme
une Nation molle & efféminée dans
la paix , ardente , brave & courageufe
dans la guerre , le Poëte ajoûte :
J'aime mieux ce Mortel qui traverfant les ondes ;
Prodigue à mes defirs les tréfors des deux mondes :
D'une mer inconnue il brave le danger ;
Il ne cherche des biens que pour les partager.
Du calme de la paix le Marchand eft le gage ;
Le Guerrier eft l'éclair qui précéde l'orage ;
' OCTOBRE. 1764. 115
L'un frappe mon efprit ; l'autre eft cher à mon
coeur :
L'un eft grand par mes maux , l'autre par mon
bonheur .
Quoique l'Auteur de cette Epître fe
propofe principalement de célébrer les
avantages du commerce , on ne doit
pas regarder comme un morceau tout-àfait
déplacé, ce qu'il dit fur la Traite des
Négres ; fur-tout fi l'on fait attention
que ce n'eft point avilir le commerce ,
que de s'élever contre des abus qui le
déshonorent. Il dit donc en parlant
de l'Afrique :
C'est là qu'un Roi barbare , ennemi de la Paix ,
Jouit du droit affreux de vendre les Sujets ;
Et refpectable même , alors qu'il le déchire ,
Pour un vil ornement dépeuple fon Empire.
Eh ! pourquoi , captivés par une aveugle erreur ,
Ufurpons-nous le droit de faire leur malheur ?
Si brulés en naiffant du Dieu qui les éclaire ,
Ils offrent à nos yeux une forme étrangère ,
Nous pourrons , fans remords , leur déchirer le
flanc ,
Et lâchement cruels , trafiquer de leur fang ?
Le Ciel , dont comme nous ces mortels font l'ouvrage
,
116 MERCURE DE FRANCE.
Dans le fond de leur âme imprima fon image.
Il leur a fait un coeur fenfible , généreux .
Et qui , fans nous , peut- être eût été vertueux.
Egaux par leur naiffance , égaux par leurs mifères ,
Noir ou blanc , foible ou fort , tous les hommes
font frères.
Comparons entre elles les différentes
Piéces qui ont concouru pour le Prix de
l'Académie , & furtout en rapprochant
cette derniere de celle qui a été couronnée
, on ne doit pas s'étonner fi l'Académie
a été quelque temps dans une
efpéce d'indécifion . Il y a dans l'Epître
à un Commerçant , de grandes beautés
, & furtout beaucoup de vers qui fe
retiennent.
ÉPITRE à Quintus , fur l'infenfibilité
des Stoïciens ; Piéce qui a concouru
pour le Prix de l'Académie Françoife
de l'année 1764 ; par M. Desfontaines.
in- 8°.
SII ce Sujet n'eft pas auffi intéreffant
pour nous que les précédens , il n'y a
que plus de mérite à l'Auteur de l'avoir
traité de manière à fixer l'attention de
OCTOBRE . 1764. 117
l'Académie. Il cft aujourd'hui peu de
Partiſans du fyftême de Zénon. Si cependant
il reste encore quelques- uns de
fes Sectateurs , voici ce que l'Auteur
leur adreffe.
Suivez ce peuple entier , ce peuple curieux .
Qui ſe préfente en foule à ce Théâtre affreux ,
Deſtiné par Thémis à la mort des coupables :
Voit-il fans s'étonner le fang de fes femblables ,
Sous le fer des bourreaux , à ſes pieds répandu ?
Ce peuple eft- il cruel ? Non , il veut être ému .
L'âme des Spectateurs trouve en fecret des charmes
Dans ce qui leur arrache & des cris & des larmes.
Elle fent qu'elle éxiſte en ſes affreux momens ;
Et fa tranquillité ne vaut pas (es tourmens.
Et-nous même en ſuivant l'inſtinct qui nous attire,
N'allons-nous pas auffi pleurer avec Zaïre ,
Gémir avec Monime , ou frémir de terreur
Quand Edipe nous offre un ſpectacle d'horreur ?
L'homme que frappe alors une vive peinture ,
Avec plaifir en foi ſent ſouffrir la Nature ;
Et par des traits perçans tout fon coeur déchiré
Jouit de la douleur dont il eft pénétré.
M. Desfontaines introduit & fait parler
un Philofophe Stoïcien qui expofe
tout le fyftême de l'infenfibilité ; le Poë118
MERCURE DE FRANCE.
te le réfute & en montre les inconvéniens.
Ainfi fans être émus nous verrons nos Parens ,
Nos Enfans , nos amis , fous nos yeux expirans.
Nous ne donnerons point de pleurs à leur mémoire
;
Et nous croirions flétrir l'éclat de notre gloire ,
Si cet infortuné qui veut nous attendrir ,
Au fond de notre coeur furprenoit un ſoupir !
Après un détail des biens que la fenfibilité
procure à l'humanité , l'Auteur
ajoute qu'elle rend l'homme vertueux ,
& heureux par conféquent , puifque le
vrai bonheur eft dans la vertu .
SUR le fort de la Poëfie en ce Siècle
Philofophe ; par M. CHABANON
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres . A Paris , chez
Jorry , rue & vis - à- vis de la Comédie
Françoife ; 1764 , in-8°.
L E Soleil & la Lune , ces deux Aftres
qui ont donné lieu à tant de comparaifons
, font encore la matière de celle
qui eft à la tête de ce Poëme . La Poëfie
eft comme le Soleil ;
OCTOBRE. 1764. 119
Elle a tout embelli des traits de fa lumière ;
Par elle de l'efprit ont germé tous les dons ;
Et le génie ardent frappé de fes rayons ,
Météore embrâfé de fa vive étincelle ,
Éclatoit dans les airs , & tonnoit auprès d'elle.
L'autre régne aujourd'hui dans la tranquillité ,
Tempére des efprits la prompte activité ;
Son feu fans éblouir nous guide & nous éclaire
Et de la vérité c'eſt le jour falutaire.
La Philofophie , dont la Lune eft
l'image , eft peinte ainfi dans le Poëme
de M. Chabanon.
Le front de la Déeffe étoit noble , févère ,
Et de fa dignité portoit le caractère ,
La décence régloit fon air & fon maintien 3
L'augufte vérité lui fervoit de foutjent.
Du plus humble refpect elle attiroit l'hommages
L'Amour en la voyant fût devenu plus fage.
A l'aspect de la Philofophie , M. Chabanon
prétend que la Poëfie perdit ſes
Adorateurs & fes Partifans.
Du Pinde négligé les côteaux font deſerts ,
Le deuil en a banni les Grâces fugitives ;
Tout un Peuple nouveau doit habiter ces rives
L'efprit contemplatif y vient étudier
Les grandes vérités qu'il doit nous publier.
$20 MERCURE DE FRANCE.
Son filence impoſant fait taire l'harmonie ;
Et le doute a pris place au Trône du génie.
Le régne de la Philofophie eft devenu
celui de toutes les Sciences ; l'Auteur les
fait paffer en revue , & montre combien
elles ont répandu de froid dans les
efprits. Il peint enfuite les effets de la
Poëfie , & fe livre à l'effor du plus ardent
enthoufiafme . Chez les Grecs &
chez les Romains , la Philofophie & la
Poëfie avoient formé enſemble une efpéce
d'alliance .
Ainadéveloppant une Science obſcure ,
Lucréce ofa parler la langue d'Epicure.
Platon , fur les déſerts de la Métaphyſique ,
Fit briller les couleurs du prifme poëtique.
Eh quoi , Voltaire encor nous décrit dans fes
vers
Les myſtères des Cieux par Newton découverts.
M. Chabanon invite les Secateurs de
la Philofophie à imiter de pareils exemples
, & à être , fi cela fe peut , Philofophes
& Poëtes tout à la fois.
Mais qui peut s'élever à ce fublime ton ? -
?
Qui peut peindre en Homère, & penſer en Platon
Combien de vérités n'offrent qu'un champ ftérile ?
Il faut pour les parer une main trop babile.
L'Auteur
OCTOBRE. 1764. 121
L'Auteur ne défeffére pourtant pas
de voir arriver le jour où l'on dira.
Le Siécle fortuné de la Philoſophie
Eft le Siécle des Arts & celui du Génie.
LA NÉCESSITÉ d'aimer , Poëme qui
a concouru pour le Prix de l'Académie
Françoife en 1764 ; à Paris , chez
Regnard , Imprimeur de l'Académie,
Grand' Salle du Palais , & rue baſſe
des Urfins ; 1764 , in- 8 °.
AIMONS , c'eft le principe & la fin de tout être.
Il eſt doux de penfer , & flatteur de connoître ;
Mais le Sage eft fenfible avant d'être éclairé.
L'homme digne en effet de ce titre facré
Sent le befoin d'aimer , & la douceur de plaire ,
Mieux que ces vils befoins , feuls connus du vulgaire.
O fille du néant , infenfibilité ,
Trifte & cruelle foeur de la méchanceté ,
Par ton poifon glacé l'éxiftence eft flétrie !
Tel eft le début de ce Poëme , où l'on
fait voir que l'amour , ( & fous ce nom
on entend auffi l'amitié & l'amour paternel
& filial ) eft le plus grand bien ,
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
& prèfque le feul dont les hommes
jouiffent fur la terre . Mais l'Auteur veut
que l'on écarte de l'amitié
La baffeffe qui rampe , & l'orgueil qui protége
Le faux empreſſement qui flatte & qui féduit ;
La fuperftition qui gouverne ou trahit ;
Et des pedans bourgeois le plat & lourd ramage
,
Et des paons de Marli le fuperbe plumage ,
Et les airs triomphans d'un petit grand Seigneur
Infolemment poli , plein d'eſprit & fans coeur.
Non , ce ne font point là des amis ni des hommes.
Il y a dans ce Poëme plufieurs vers
qui font concevoir pour l'Auteur d'heu- *
reufes efpérances.
ÉCLAIRCISSEMENS détaillés fur un
Spécifique anti-vénérien , dans lequel
il n'entre point de Mercure ; par M.
NICOLE , Chirurgien , poffeffeur de
ce reméde , feuille in- 8 ° .
L'OBJET de cet écrit eft de montrer
1 °. Que vû les inconvéniens
qui réOCTOBRE.
1764. 123
fultent de la Méthode de traiter les maladies
vénériennes par le Mercure, il étoit
de la plus grande importance , pour le
bien général de l'humanité , de trouver
un fpéficique qui en opérât la guériſon ,
fans faire ufage de ce minéral . 2°. Que
ce fpécifique, où il n'entre point de mercure
, & qui guérit radicalement & en
peu de temps , eft celui que poffede M.
Nicole , Chirurgien chez le Roi , demeurant
rue du Battoir dans la
maifon qu'occupoit anciennement feu
M. le Maréchal de Saxe , quartier S.
André des Arts .
9
Qu'il n'y ait point de Mercure dans
le nouveau rémède qu'annonce cette
brochure. C'est un fait qu'il n'eft plus
permis de révoquer en doute , après les
analyfes réitérées qui en ont été faites
& l'aveu des Chymiftes les plus habiles.
On doutera encore moins de l'efficacité
du remède , en lifant le preuves authentiques
& refpectables de toutes les guérifons
opérées par le moyen de cet excellent
fpécifique. Les maux les plus invétérés,
les plus enracinés, les plus compliqués
, ceux même qui ont réfifté
aux méthodes les plus accréditées , ont
difparu en peu de temps lorfquils ont été
attaqués par ce remède , tiré principa-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
lement du régne végétal , & dans lequel
il n'entre, comme on l'a dit, aucune préparation
Mercurielle. Cette boiffon , qui
n'a rien de défagréable au goût & à
l'odorat , fe donne , ou en une feule
dofe le matin , ou en deux fois , l'une
le matin & l'autre le foir , & agit par
les urines , fans caufer aucun dérangement
dans l'économie animale . Il n'occafionne
jamais de falivation , n'attaque
point les dents ni le genre ner
veux , & ne rend pas l'haleine forte comme
fait le mercure. Les femmes enceintes
même fur leurs derniers mois , les
tempéramens les plus foibles , les plus
délicats , ceux qui ont une mauvaiſe
poitrine , & l'eftomach délabré les
fujets cacochymes & exténués , enfin
tous ceux auxquels le mercure feroit
contraire , & qui font néanmoins attaqués
de maux vénériens , peuvent en
fureté faire ufage de ce reméde . Il
eft également utile aux perfonnes qui
fe font exposées au danger de ces maladies
qui ne fe manifeftent fouvent qu'à
la fuite des temps avec le plus de malignité
, même au milieu des apparences
de la meilleur fanté. Du premier
au neuviéme , ou au plus tard au quinziéme
jour , en fe conformant exacteOCTOBRE.
1764. 125
ment à la méthode du fieur Nicole
les fymptômes les plus graves difparoiffent.
La préparation fe borne à une
purgation ; encore eft - il des cas où
elles font l'une & l'autre inutiles ou
indifférentes. Le traitement n'eft nullement
affujettiffant ; & les malades peuvent
paroître dans les compagnies , fans
qu'on s'apperçoive de leur fituation.
Tout ce qu'avance ici M. Nicole , eſt
appuyé fur un grand nombre d'éxemples
de guérifons , qu'il n'eft pas poffible
de révoquer en doute . Nous n'en citerons
aucun , renvoyant nos Lecteurs
à la brochure même . Ils y trouveront
des témoignages de perfonnes refpectables
, & une Lettre d'un Médecin
eftimé de la Faculté de Paris , qui tous
atteftent l'éfficacité & la folidité du
reméde de M. Nicole . Tel eft le précis
de cet imprimé dont on
gratis des éxemplaires chez l'Auteur.
trouve
ANNONCES DE LIVRES.
QUESTION importante : Peut- on
déterminer un terme préfix pour l'aceauchement
? par M. le Bas , Maître
en Chirurgie , Cenfeur Royal , & c.
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
A Paris , chez P. G. Simon , Imprimeur
du Parlement , rue de la Harpe ,
à l'Hercule ; 1764 ; brochure in - 8° . de
114 pages. Avec permiffion .
Nous avons annoncé un excellent
écrit de M. Louis , dont le but est de
prouver que les femmes n'accouchent
point , après plus de dix mois de groffeffe
, d'un enfant vivant. M. le Bas
a pour objet d'établir le contraire
dans cette brochure . Nous laiffons aux
Gens de l'art à juger cette queſtion .
LA Boucle de cheveux enlevée
Poëme Héro Comique nouvellement
tra luit. A Laufanne , chez François
Groet , Libraire , & à Paris , chez
Brocas & Humblot , rue S. Jacques ;
brochure in-8°. de 44 pages ; 1764.
Nous avions déja une traduction en
vers de ce Poëme de Pope. Celle que
nous annonçons actuellement , eft en
profe , & fe fait lire encore agréablement.
Les penſées angloifes y font rendues
avec une fidélité qui ne nuit ni
à l'élégance , ni à la fineffe de cette
traduction .
DISCOURS fur la Lecture ; à Paris ,
1764 ; brochure in-8° . de 30 pages.
OCTOBR E. 1764. 127
à Bordeaux , chez les Frères Labottiere ,
& à Paris , chez la Veuve Pierres , rue
S. Jacques , à S. Ambroife .
Ce difcours eft en deux parties. Dans
la première on fait voir les inconvéniens
de la Lecture ; dans la feconde.
on indique les moyens de la régler ,
& de la rendre profitable.
RECUEIL de Piéces diverfes , de M.
D *** à Bordeaux , chez les Frères
Labottiere , Place du Palais , & à Paris
chez la Veuve Pierres , rue S. Jacques
à S. Ambroife ; 1764 ; brochure in-
8°. de 100 pages.
Les différentes Piéces qui compofent
ce recueil font 1 °. un difcours où l'on
éxamine fi les Sciences l'emportent
fur les Lettres , ou fi au contraire les
Lettres méritent la préférence. 2° . des
Odes fur l'harmonie , fur l'orage , fur
la calomnie , & l'apologie des Belles-
Lettres. 3 °. De petites Piéces fugitives
en vers , 4° . Les bienfaits de la paix ,
divertiffement divifé par fcènes.
LE Flambeau des Comptoirs , contenant
toutes les écritures & opérations
du Commerce de Terre , de Mer &
de Banque. Dédié à MM . les Eche-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
vins & Députés du Commerce de la
Ville de Marfeille ; par M. Giraudeau,
Négociant ; à Marseille , chez Antoine
Favet , Libraire , fur le Port , 1764 ;
avec approbation & privilége du Roi ;
un vol. in-8°.
Tout ce qui peut inftruire un Négociant
dans toutes les parties du commerce
, fait la matière de ce Livre dont
le détail eft infini.
MÉMOIRE & Confultation pour les
Etats de Provence , contre les Etats de
Languedoc ; pour prouver que le Rhône
, depuis la Durance jufqu'à la mer ,
fait partie de la Provence & non du
Languedoc.
Dans ce Mémoire , qui eft d'un homme
d'efprit également connu & dans la
Littérature & dans le Barreau , nous
avons trouvé des recherches hiftoriques
très - profondes. La Science des
faits y eft jointe à celle des Loix ; &
l'on peut regarder cet Ouvrage comme
un plaidoyer , & comme une differtation
digne de l'Académie des Infcriptions
& Belles - Lettres .
t
S
i
?
ÉLOGE de Charles du Frefne ,
Seigneur du Cange , avec une notice
de fes Ouvrages ; Difcours qui a rem- :
!
[
OCTOBRE . 1764. 129
porté le Prix de l'Académie d'Amiens ,
en 1764 ; par M. le Sage de Samine.
A Amiens , chez la Veuve Godart ,
Imprimeur du Roi & de l'Académie ;
1764 ; brochure in - 12 avec privilége
du Roi .
>
L'Académie d'Amiens , à l'imitation
de l'Académie Françoife , a propofé
l'éloge d'un Homme célébre pour le
fujet du Prix qu'elle donne chaque
année . L'éloge de M. du Cange étoit
un hommage qu'elle devoit à cet
illuftre Scavant , fon Compatriote ; &
M. le Sage de Samine a parfaitement
répondu aux vues de l'Académie , en
faifant un difcours qui a mérité d'être
couronné d'une voix unanime.
DICTIONNAIRE univerfel
Dogmatique , Canonique , Hiftorique ,
Géographique & Chronologique , des
Sciences Ecclefiaftiques contenant
l'Hiftoire générale de la Religion , de
fon Etabliffement & de fes Dogmes ;
de la difcipline de l'Eglife , de ſes Rits ,
de fes Cérémonies & de fes Sacremens :
la Théologie Dogmatique & Morale
Spéculative & pratique , avec la Décifion
des Cas de Confcience : le Droit
Canonique , fa Jurifprudence & fes
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
;
Loix , la Jurifdiction volontaire & contentieufe
, & les Matières Bénéficiales :
l'Hiftoire des Patriarches , des Prophétes
, des Rois , des Saints , & de tous
les hommes illuftres de l'Ancien-Teftament
; de Jefus- Chrift , de fes Apôtres ,
de tous les Saints & Saintes du Nouveau-
Teftament ; des Papes , des Conciles
, des Pères de l'Eglife & des Ecrivains
Eccléfiaftiques ; des Patriarchats,
des Sieges Métropolitains ou Epifcopaux
, avec la Succeffion chronologique
de leurs Patriarches , Archevêques
& Evêques ; des Ordres Militaires &
Religieux des Schifmes & des Héréfies
avec des Sermons abrégés des
plus célébres Orateurs Chrétiens , tant.
fur la Morales , que fur les Myfteres &
les Panégyriques des Saints . Ouvrage
utile non feulement aux Pafteurs
chargés par état des fonctions du facré
Miniftére , mais auffi à tous les Prêtres
Séculiers ou Réguliers , & généralement
à tous les Fidéles de toutes les
conditions . Par les RR. PP. RICHARD
& GIRAUD , Dominicains du Fauxbourg
Saint Germain. En cinq volumes
in-folio , propofés de nouveau par
foufcription , avec l'augmentation d'un
fixiéme volume , fervant de fupplément.
·
OCTOBRE. 1764. 1gi
,
A Paris , rue Dauphine chez Charles-
Antoine Jombert Libraire du Roi
pour l'Artillerie & le Génie à l'Image
Notre- Dame , 1754 , avec Approbation
& Privilége du Roi .
,
En mettant au jour le cinquiéme &
dernier volume de ce Dictionnaire
que nous avons déjà annoncé , les Auteurs
déclarerent qu'ils alloient travailler
à un fixiéme volume qui devoit
fervir d'augmentation & de fupplément
aux cinq premiers. Comme cette
tâche fe trouve enfin remplie , nous
croyons devoir en inftruire le Public
en lui expofant les principales matières
qui en font l'objet. On a non - feulement
retouché , étendu & perfectionné
plufieurs articles qui font déja traités dans
les cinq premiers volumes de ce Dictionnaire
; mais auffi on en a compofé
un plus grand nombre de nouveaux ,
relatifs aux différentes branches des
Sciences eccléfiaftiques , lefquels font
également intéreffans & dignes de l'attention
des lecteurs. On en jugera par
l'expofé de quelques- uns de ces articles ,
qui ont pour objet les matiéres fuivantes.
L'Appel , foit fimple & ordinaire
, foit comme d'abus ou extraordinaire.
Les diverfes fortes d'Abbés
F vj
132 MERCURE DE FRANCE .
avec leurs élection , confirmation , bénédiction
, qualités , devoirs , pouvoir &
autorité , droits , prérogatives & priviléges
; les Chapelles ou Chapellines , la
Clôture des Religieufes , felon l'efprit
de l'Eglife & la Jurifprudence de France
, avec les loix qui la prefcrivent , &
la décifion des cas qui y ont rapport ,
les Dots des Religienfes & celle des femmes
mariées , les Démiffions , en matière
criminelle dont les Eccléfiaftiques
peuvent être mulétés comme les laïcs.Les
Exécuteurs teftamentaires. & c , & c...
,
Nous avons annoncé , dans le Mercure
d'Août , pag . 193 , qu'on avoit
nommé des Commiffaires pour examiner
l'Ouvrage de M. Barletti Saint
Paul, intitulé Inftitutions néceſſaires , ou
Corps completd'Education Pratique&relative,
dans lequel on trouve la vraie Méthode
d'Etudier & d'Enfeigner les différentes
Sciences convenables aux deux
féxes, à tous les âges & à tous les Etats.
Nous avons en même temps promis de
faire part au Public du jugement qu'en
avoient rendu MM . les Cenfeurs . Nous
acquittons cette promeffe.
OCTOBRE . 1764. 133
RAPPORT' de MM. les Commiſſaires
nommés pour éxaminer l'Ouvrage
de M. BARLETTI DE SAINT
PAUL .
NOUS fouffignés fouffignés , nommés pour
examiner un Ouvrage de M. Barletti de
S. Paul , fommes convenus unanimement
de ce qui fuit.
L'Ouvrage fur lequel nous fommes
tenus de nous expliquer , eft annoncé
dans le Mercure du mois d'Août fous
le titre d'Inftitutions néceffaires , ou
Corps complet d'Education pratique &
relative , dans lequel on trouve la vraie
méthode d'étudier & d'enfeigner les différentes
Sciences convenables aux deux
Séxes , à tous les âges & à tous les
états .
La première obfervation que ce titre
nous donne lieu de faire , eft qu'on aura
de la peine à concevoir qu'un feul
homme puiffe exécuter ce qu'il femble
promettre. Car il ne s'agit pas feulement
d'un Traité qui donne les régles fur la
marche qu'on doit fuivre dans l'éducation
des enfans ; mais il s'agit d'une
134 MERCURE DE FRANCE.
fuite de Traités , compofés fuivant a
vraie méthode d'étudier & d'enfeigne ,
où l'on trouvera tout ce que les enfas
de l'un & de l'autre Séxe doivent fçvoir
& apprendre , en un mot , d'u
Corps complet d'éducation pratique &
relative ; c'est - à- dire que M. Barletti à
S. Paul entreprend de nous donner de
bons élémens dans tous les genres .
Nous pouvons dire que perfonne avant
lui n'avoit conçu un femblable projet.
Il faut croire qu'il fe fera rappellé ce
Précepte d'Horace :
Verfate diù quid ferre recufent ,
Quid valeant humeri.
Si l'Ouvrage étoit fait , & qu'il eût
été mis fous nos yeux , nous ferions à
portée d'en juger. Mais on ne nous a
offert qu'une efpéce de méthode pour
apprendre à lire & un Traité du Blafon.
On a auffi expofé devant nous une
boëte longue divifée en un grand
nombre de petites cafes étiquetées chacune
du nom d'une Science , & dans
lefquelles il y avoit quelques cartes manufcrites.
Cette boëte avec fes cafes
nous a paru ne différer en rien du Bureau
Typographique.
OCTOBRE . 1764. 135
L'Auteur nous a beaucoup vanté fa
Méthode pour apprendre à lire , & il
a cru la faire valoir , en nous difant
qu'avec fon fecours , un Enfant fauroit
lire à quatre ans. Il voudroit qu'à
la lecture de nos caractères , on fit fuccéder
celle des caractères Hébreux
Grecs & Gothiques , ainfi que la Paléographie
des quinze & feiziéme Siécle.
Nous ne voyons que du fingulier dans
cette idée , fans objet d'utilité.
Nous avons examiné la Méthode en
elle- même; nous penfons qu'à cet égard
la meilleure eft celle qui foulage davantage
la mémoire des enfans ; car pour
apprendre à lire , il ne faut que des
yeux & de la mémoire. Or M. Barletti
de S. Paul , loin d'aider la mémoire
des Enfans , la furcharge. 1 °. Il veut
qu'ils commencent par apprendre toutes
les diftinctions qu'il y a à faire fur
la valeur de chacune des lettres & fur
la manière de les prononcer, avant que
de les réunir pour en former des fyllabes
& des mots. 2°. Il place les lettres fur
des cartes & les préfente dans un ordre
- qu'il varie de différentes façons en
quarré , en fautoir , en triangle , en
pyramide , &c. Il les montre auffi en
majufcules , en petites lettres , en lettres
A
>
136 MERCURE DE FRANCE .
grifes , & c. Tout cela ne nous paroît
propre qu'à jetter de la confufion dans
l'efprit d'un Enfant , & nous préférerions
le fimple alphabet appellé Croix
de Jefus , où les lettres fe retrouvant
toujours dans le même ordre , font bien
plus faciles à retenir . Les obfervations
que l'on peut faire fur la valeur de chacune
regardent moins les Enfans que
les Maîtres. Nous ne voyons pas que
fur cela l'Auteur ait fait aucune découverte
qui lui foit propre .
Au refte , la bonne méthode fe connoît
par les effets . Nous n'avons aucun
exemple qui juftifie celle de M. Barletti
de S. Paul. Mais quand il feroit
prouvé par l'expérience , qu'avec fon
fecours on peut fçavoir lire à quatre
ans il ne faudroit pas en conclure
qu'elle eft fupérieure à toutes les autres.
Car il n'eft pas rare de voir des enfans
qui fçachent lire à quatre ans par la
méthode ordinaire.
,
Quoique la Méthode dont il s'agit
ne nous paroiffe mériter aucune diftinction
de la part du Gouvernement , nous
être croyons cependant qu'il peut permis
à l'Auteur de la rendre publique ,
s'il le juge à pr pos.
Le Traité de Blafon nous a peu ocOCTOBR
E. 1764. 137
cupés Il ne confifte qu'en figures avec
quelques explications. D'ailleurs cette
Science étant toute entiere du reffort de
la mémoire , & ne fervant que médiocrement
au fuccès d'une éducation , nous
avons cru devoir chercher la Méthode
de l'Auteur dans des parties plus effentielles.
M. Barletti de S. Paul nous a lu
enfuite & remis un long Difcours qui
eft comme le Profpectus général de fon
ouvrage , ou plutôt de fon projet . Si on
l'en croit , tous les Maîtres qui fe chargent
d'élever & de conduire la Jeuneffe ,
n'y entendent rien . Les Méthodes dont
ils fe fervent n'ont jamais fait & ne feront
jamais que des ignorans ; lui feul
a découvert la véritable route qu'il faut
fuivre. Elle est même indépendante de
l'habileté des Guides à qui le foin d'y
faire marcher les Enfans fera confié . Les
Maîtres , pour peu qu'ils aient de bon
fens , pourront , fans expérience , fans
connoiffances acquifes , entreprendre
toutes fortes d'éducations. On pourra
même d'un Domeftique faire un bon
Instituteur , & c. Voilà de grandes promeffes.
Mais nous croyons qu'il faut
être en garde contre une Mérhode qu'on
ne cherche à établir qu'en condamnant
138 MERCURE DE FRANCE.
tout ce qui a été pratiqué jufqu'à ce
jour par les plus habiles Maîtres , tant
Anciens que Modernes .
Si de cette confidération générale ,
nous defcendons dans le détail de ce
que femble annoncer le Profpectus ,
quelle idée aurons- nous de l'Education
que veut accréditer M. Barletti de S.
Paul ?
1° Il eft vifible qu'il confond un
fyflême d'étude avec un fyftême d'éducation
. Il s'imagine que tout fera fait
quand on aura fa collection complet
te , & que fes Livres , qui n'exiftent
pas encore , fuppléeront à l'habileté des
Maîtres. Nous penfons au contraire
que quelque bien faits que foient les
Livres qu'on met entre les mains des
Enfans le fuccès de leur éducation
dépend toujours beaucoup plus de l'habileté
des Maîtres qui les conduifent.
,
Nous ne prétendons pas qu'un Maître
, en commençant une éducation
doive fçavoir parfaitement tout ce qu'il
fera obligé d'enfeigner par la fuite à fon
Eléve ; mais il faut du moins qu'il pofféde
ce qu'il enfeigne actué llement , &
qu'il foit en état de répondre d'une manière
fatsfaifante aux queftions qu'un
OCTOBRE . 1764. 139
enfant peut lui faire . Il faut qu'il foit
capable de connoître la portée de l'efprit
de cet enfant , afin d'y proportionner fes
leçons ; qu'il fçache reconnoître à chaque
pas qu'il fait , s'il fe rend intelligible
, & fi effectivement il eft entendu ,
afin de régler fa marche fur les progrès
de fon Eléve. Mais ce n'eſt pas là où fe
borne le defir d'un Maître . L'éducation
n'eft pas l'art de perfectionner l'efprit ;
elle a auffi pour but de former le coeur
& d'élever l'âme par des fentimens .
Eft - ce à un Maître ignorant , à un
Domestique que l'on confiera un foin
fi important ? N'eft - il pas même dangereux
de laiffer croire aux parens ,
qu'ils peuvent s'en repofer fur le premier
venu ?
2º. Il nous a femblé que M. Barletti
de S. Paul n'avoit pas un plan bien raifonné
fur l'ordre dans lequel doivent
être rangées les Sciences qu'il veut que
l'on enfeigne aux enfans. Du moins l'avons-
nous vû affez embaraffé des difficultés
que nous lui propofions à cet
égard. Il diftribue tout le temps que
doit durer l'éducation , en trois Claffes ,
qu'il appelle la quatrième , la troifiéme
& la feconde .
Il place dans la premiere Claffe ,
140 MERCURE DE FRANCE.
>
la lecture & les petits élémens des Sciences.
Nous avons dit ce que nous penfons
de fa méthode pour apprendre à
lire. Il ne nous a point préfenté ce qu'il
appelle les petits élémens des Sciences .
Après la lecture vient la Poëfie qui paroit
appartenir à la première claffe . Il y
a encore ici du neuf & du fingulier ;
l'Auteur ne veut point lire ni apprendre
aux Enfans les Fables de la Fontaine
ni les autres ouvrages des Poëtes qui feroient
à leur portée , & qui , felon
nous , peuvent beaucoup fervir à leur
former le coeur & l'efprit ; mais il propafe
de leur faire compofer des vers
formés par une fuite de mots qui ne
préfenteront aucun fens . Il croit que
c'eft là le moyen le plus convenable
relativement à leur âge , pour les inftruire
des regles de la verfification &
de l'ortographe . On devine aifément ce
que nous devons penfer d'une femblable
idée.
A ces premières études fuccéderont
immédiatement , dans l'ordre où nous
allons les placer , l'Arithmétique , la
Géographie , la Géométrie , l'Hiftoire
naturelle , l'Agriculture , le Deffein
l'Arpentage , l'Optique , les Fortifications
, l'Architecture , la Marine , les
OCTOBRE. 1764. 141
Arts même Méchaniques , & c ; & c'eft
ce que M. Barletti de S. Paul nomme
la feconde Claffe . Il veut que l'on n'enfeigne
jamais qu'une feule fcience à la
fois , & que le Maître ne foit tenu de
répondre aux queftions de l'enfant
qu'autant qu'elles auront du rapport à
la fcience dont on l'occupe actuéllement.
La Collection annoncée fous le nom
de Corps complet d'éducation pratique ,
comprendra des Traités élémentaires fur
chacune des Sciences dont on vient de
voir l'énumération . M. Barletti de S.
Paula eu la bonne foi de nous avouer
qu'il n'étoit pas en état de compofer
tous ces Traités ; mais il nous a dit
qu'il les fera faire par ceux qui ſeront
verfés dans ces Sciences , & qu'il leur
indiqueroit la méthode à laquelle il faudroit
qu'ils euffent la complaifance de
s'affuiettir , pour que tout fût redigé fur
le même plan .
Nous avions compris , par ce que
nous avoit dit l'Auteur , que fon Traité
d'Arithmétique étoit fait. Nous efpérions
y voir un exemple de cette méthode
qu'il nous vantoit fi fort , & que
nous ne connoillions point encore. En
conféquence nous l'avons preffé de nous
142 MERCURE DE FRANCE .
le montrer. Mais il ne nous a montré
que fon embarras . Il a d'abord voulu
nous entretenir des défauts des autres
méthodes pour nous détourner de la
fienne. Quand il a vu que nous ne prenions
pas le change , il s'eft approché
de fon Bureau Typographique ; il a pris
des cartes dans différentes cafes fur lefquelles
il y avoit quelques phrafes relatives
à l'Arithmétique . Mais comme elles
ne formoient pas un corps de Science
, il n'a ofé nous les préfenter. Il s'eft
retranché à dire qu'il avoit prêté fon
Bureau , & qu'on l'avoit dérangé . Cependant
, pour nous mettre à portée de
Juger de fes découvertes en fait d'Arithmétique
, il nous a dit qu'un des défauts
qui l'avoient choqué dans tous les
Livres compofés pour enfeigner cette
Science , c'eft que l'on commençoit
toujours par l'addition , au lieu que l'ordre
naturel demandoit que l'on commençât
par la multiplication . Cette prétendue
découverte de M. Barletti de S.
Paul nous a prèfque perfuadé qu'il
parloit de ce qu'il n'entend pas . Cependant
nous avons furpris fon fecret , &
nous croyons pouvoir affurer qu'il n'a
point d'autre méthode que celle du Bureau
Typographique. Il veut enfeigner
OCTOBRE , 1764. 143
toutes les Sciences avec des cartes diftribuées
dans les cafes d'une longue boëte.
L'étude ne fera plus qu'un jeu , & l'on
apprendra à devenir fçavant en s'amufant.
Il y a long temps que l'on a apprécié
cette manière d'enfeigner & d'inf
truire . Un des principaux fruits de l'éducation
doit être d'accoutumer les jeunes
gens à une vie mâle & laborieufe.
Le Maître doit prendre fur lui une partie
de la peine ; mais il eſt eſſentiel qu'il
laiffe quelque chofe à faire à fon Éléve
, & qu'il tâche de tourner en habitude
le travail auquel il s'affujettit . Eft- ce
en préfentant toujours l'étude fous l'idée
d'un jeu , que l'on parviendra à cé
but defirable ?
Nil fine magno
Vita labore dedit mortalibus.
L'étude des Langues ne trouve fa
place qu'à la fin de la derniere Claffe.
Ainfi un enfant ne commencera celle
du Grec & du Latin que lorfqu'il fera
parvenu à l'âge de 13 à 14 ans. Cet
ufage que voudroit introduire l'Auteur ,
eft- il appuyé fur des raifons bien folides
? Nous avons peine à le croire .
Les chofes que l'on fçait le mieux font
144 MERCURE DE FRANCE .
incontestablement celles dont on a furmonté
les difficultés dès l'enfance . De
là il résulte que des enfans qui fe
feront appliqués de bonne heure à
l'étude de la Grammaire & des Langues
Latine & Grecque , en auront une
connoiffance plus parfaite que ceux
qui n'auront commencé à s'en occuper
que dans un âge avancé.
Mais , dit M. Barletti de S. Paul
qu'est-il néceffaire d'avoir une connoiffance
fi parfaite du Grec & du Latin ?
N'avons-nous pas des Livres François
en tout genre , qui fuppléent à ceux
que nous tenons des Grecs & des Latins
?
Si un pareil difours étoit écouté , infenfiblement
on retomberoit dans la Barbarie,
qui a toujours été l'effet de l'oubli
des grands modéles de l'Antiquité. C'eſt
le fiècle d'Augufte , ce font les beaux
fiécles de la Grèce qui ont fondé le fiécle
de Louis XIV ; mais pour nous borner
au Latin , fera- t- on en état de goûter
& de fentir les beautés que renfermentles
ouvrages de Cicéron, de Virgile
, d'Horace , de Tite- Live , & c. Si l'on
n'a qu'une médiocre connoiffance de
la langue dans laquelle ces Auteurs
ont écrit , trouvera- t- on du plaifir à les
lire ? D'ailleur
OCTOBRE . 1764. 145
D'ailleurs il faut attendre pour former
le goût & le jugement des enfans , qu'ils
foient arrivés à l'âge de quatorze ou
quinze ans ? Or de qui les Enfans peuvent-
ils mieux apprendre à penfer & à
croire folidement , à développer leurs
idées & à embellir la Nature par des ornemens
qui ne fortent point de la Nature
, que des Auteurs qui ont formé
les Boffuet , les Bourdaloue , les Maffillons
, les Racines , les Defpréaux,&c?
Concluons & difons , que vouloir renvoyer
le commencement de l'étude à
l'âge de 13 ou 14 ans , ce n'eft pas perfectionner
le fyftême d'éducation , c'eſt
prèfque l'anéantir.
Refte l'Article de la Religion ; l'étude
en appartient également à la troifiéme
Claffe . L'Auteur ne veut point qu'on
en occupe les Enfans avant l'âge de douze
ans. La Religion , dit- il , prend alors
à leurs yeux une majefté qu'ils euffent
méconnue dans les premières années de
la jeuneffe . Nous penfons , au contraire
, qu'on ne fçauroit commencer trop
tôt cette étude la plus importante de
toutes , & que les Enfans doivent en
être occupés dès les premiers inftans où
leur raifon fe fait appercevoir. Il faut
qu'ils ne fe fouviennent pas de l'avoir
I. Vol. G '
146 MERCURE DE FRANCE .
apprife, & qu'à méfure qu'ils avancent en
âge, les Maîtres en gravent fi fortement
les principes dans leur efprit , qu'ils
ne puiffent jamais s'effacer ni s'éteindre.
M. Barletti de S. Paul , au défaut de
la Religion , propofe- t-il au moins quelque
autre voie pour donner des moeurs
aux enfans ? Non ; il ne paroît pas avoir
porté fon attention fur cet objet. Le
temps qui précéde l'âge de douze ans ,
feroit- il donc indifférent pour les moeurs
ou les moeurs feroient- elles un Article
indifférent dans l'éducation des enfans ?
"
Si nous écrivions pour le Public, nous
finitions par ces paroles du Père Gerbel
dansfes Réflexions fur leTraité de l'Education
de Rouffeau de Genéve , & nous
dirions : Pères & Mères que la trom-
» peufe amorce d'une nouveauté ne vous
» féduife pas . Craignez de faire fur vos
» enfans l'effai périlleux d'une Méthode
» qu'aucun fuccès n'a encore garantie ;
» que les Maximes faintes de nos Pères ,
» ces maximes fi vénérables par leur
» autorité & leur antiquité , foient tou-
» jours devant vos yeux . . . . . . .. Crai-
» gnez qu'une vanité mal entendue ne
» vous porte à immoler ces innocentes
» victimes à un defir de fingularité , &
» que le malheur où vous les aurez
OCTOBRE. 1764 . 147
plongées , ne faffe unjour votre honte
& votre défefpoir. »
Nous joignons ici une copie du Manufcrit
que nous a remis l'Auteur , fur
la forme dans laquelle il a demandé que
notre jugement fût rendu. Nous
croyons avoir fatisfait à toutes les conditions
de ce Mémoire. Il eſt aifé de décider
d'après ce que nous avons dit , fi
l'Ouvrage eft immenſe, important, utile
à la Nation , honorable pour le Régne
du Roi &c. car tels font les Titres , fous
lefquels M. Barletti de S. Paul l'a modeftement
annoncé.
Signés MONTCARVILLE , Lecteur &
Profeffeur Royal Cenfeur Royal ,
ancien Membre du Journal des Scavans.
DEGUIGNES , Lecteur & Profeffeur
Royal , de l'Académie des Inſcriptions ,
Cenfeur Royal , & Membre de la Société
Royale de Londres.
BON AMI , de l'Académie des Belles-
Lettres.
DEPASSE , Cenfeur Royal .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADEMIES.
SEANCE publique de l'Académie Francoife
, le 25 Août 1764 , Fête de
SAINT LOUIS.
L'ACADÉMIE Françoife s'affembla ledit
jour , felon l'ufage , & adjugea le
Prix de Poëfie à une Piéce intitulée :
Epître d'un Pere à fon Fils fur la naif
fance d'un Petit- Fils . Le Sujet avoit été
laiffé au choix des Poëtes , comme cela
s'obſerve depuis plufieurs années.
Après que M. d'Alembert eut lu cette
Piéce , M. l'Abbé Trublet , Directeur ,dit.
of
MESSIEURS ,
» L'Epître dont vous venez d'enten-
» dre la lecture , eft de M. de Chamfort,
déja connu très- avantageufement du
» Public par la Comédie de la Jeune
»Indienne. Ce Drame où l'on trouve
" tant de décence & même de vertu ,
n'a pas fait moins d'honneur au caraçOCTOBRE
. 1764. 149
» tère de l'Auteur , qu'à fes talens . C'eft
» auffi le double mérite de fon Epître , &
» vos applaudiffemens , Meffieurs, en font
» la preuve. La jeuneffe de M. de Chamfort
ajoute encore à fa gloire. De
> nouveaux fuccès y mettront fans doute
» le comble , fans diminuer la modeftie
» qui lui eft naturelle ».
33
•
Après que le Directeur eut donné la
Médaille de prix à M. de Chamfort ,
il reprit la parole & dit.
» Les Prix que l'Académie diftribue ,
» n'avoient peut -être jamais excité plus
» d'émulation que cette année. Cela a
»paru au mérite des Ouvrages auffi -bien
» qu'à leur nombre qui a été beaucoup
» plus grand qu'à l'ordinaire . Quatre
» Piéces entr'autres que l'Académie a
»jugées dignes de l'Acceffit, & dont on
» va vous lire des fragmens , lui ont fait
» regretter de n'avoir qu'un prix à don-
» ner. Par l'ordre dans lequel on lira ces
*
fragmens , l'Académie n'a point inten-
» tion de régler les rangs entre les Piéces
» d'où ils font tirés , & de décider fur le
» différent degré de leur mérite » .
* Nous en avons rendu compte , dans les Nou
velles Littéraires.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
» Elle a encore trouvé des beautés
» dans plufieurs des autres Poëmes ou
» Epîtres qui lui ont été préſentées , &
» l'on va auffi vous en lire quelques en
» droits , en commençant par ces der-
» nières Piéces.
Cet Extrait fait par M. Marmontel avec
beaucoup de goût , fut auffi lù par lui.
Les quatre Piéces de l'Acceffit font
1º. Epitre à un Commerçant qu'on fuppofe
vouloir acheter des Lettres de
Nobleffe , par M. le Prieur , Avocat en
Parlement. Elle eft imprimée , & on
la trouve chez Regnard , Imprimeur
de l'Academie , au Palais .
2°. La néceffité d'aimer , Poëme. Il
eft imprimé auffi , & on le trouvė
chez le même Imprimeur. Quoique
l'Auteur ne fe foit point nommé , on
fçait que c'eft M. Gaillard , de l'Académie
des Belles Lettres & un des
Auteurs du Journal des Sçavans.
-
3. Sur le Sort de la Poëfie en ce
Siecle Philofophe , Poëme. L'Auteur ,
M. Chabanon , de l'Académie des Belles
Lettres , vient de le publier chez
Jorry , rue de la Comédie Françoife,
avec quelques autres Ouvrages de fa
compofition.
-
OCTOBRE. 1764 . 151
Nous avons annoncé cette brochure
dans le Mercure précédent , page 138 .
4. Epitre à Quintus fur l'infenfibilité
des Stoïciens . Cette Piéce imprimée
, eft de M. Desfontaines .
,
Les autres Piéces dont M. Marmontel
a fait & lu l'Extrait , fon 1 °. une
Epitre aux Grands , par M. Vallier ,
de l'Académie d'Amiens , & Colonel
d'Infanterie .
2º. Epitre à mon Eléve .
3°. Epitre fur l'effet des paffions.
4. Un Poëme fur la navigation ,
Les Auteurs de ces trois dernière's
Piéces ne fe font pas fait connoître .
PRIX d'Eloquence pour l'Année
M. DCC. LXV.
E vingt - cinquième jour du mois.
d'Août 1765 , Fête de S. LOUIS , l'ACADÉMIE
FRANÇOISE donnera un
Prix d'Eloquence , qui fera une Médaille
d'or de la valeur de fix cens
livres . *
* Le Prix de l'Académie eft formé des Fondations
réunies de MM. de Balzac , de Clermont-
Tonnerre , Evêque de Noyon , & Gaudron,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE,
Quoique l'Académie ne fe foit pas
fait une loi de donner toujours pour
Sujet l'Eloge d'un homme illuftre , elle
propofe pour l'année prochaine , l'Eloge
de RENÉ DESCARTES .
Il faudra que leDifcours foit d'environ
une demi- heure de lecture ; & l'on
n'en recevra aucun fans une Approba
tion fignée de deux Docteurs de la Faculté
de Théologie de Paris , & y réfidans
actuellement.
Toutes Perfonnes , excepté les Quarante
de l'Académie , feront
compofer pour le Prix.
feront
reçues à
Les Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs Ouvrages , mais ils y mettront
une Sentence ou Devife , telle
qu'il leur plaira.
Ceux qui prétendent aux Prix , font
avertis que s'ils fe font connoître
avant le jugement , foit par eux - mêmes ,
foit par leurs amis , ils ne concourront
point.
Les Ouvrages feront envoyés avant
le premier jour du mois de Juillet prochain
, & ne pourront être remis qu'à
A. L. REGN ARD , Imprimeur de
l'Académie Françoife, rue baffe de l'Hôtel
des Urfins , ou au Palais : fi le port
n'en eft point affranchi , ils ne feront
point retirés.
OCTOBRE . 1764. 153
PRIX propofé par l'Académie des
Sciences , Belles -Lettres , & Arts de
LYON , pour l'Année 1766 .
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles-
Lettres , & Arts de Lyon , propofe pour
le Prix de Mathémathiques fondé par M.
CHRISTIN , qui fera diftribué à la fête
de Saint Louis 1766 , le Sujet fuivant :
Calculer lesforces de la Lumière qui traverfe
des couches d'air d'une épaiffeur
donnée , lorfque les rayons font divergents.
Problême dont la folution conduiroit
à la connoiffance de la Gradation de la
Lumière.
Toutes perfonnes pourront afpirer à
ce Prix. Il n'y aura d'exception que pour
les Membres de l'Académie , tels que les
Académiciens ordinaires , & les Vétérans.
Les Affociés réfidant hors de Lyon ,
auront la liberté d'y concourir.
Ceux qui enverront des Mémoires ,
font priés de les écrire en François ou en
Latin , & d'une manière lifible.
Les Auteurs mettront une devife à
Gv
•
154 MERCURE
DE FRANCE .
la tête de leurs Ouvrages . Ils y joindront
un billet cacheté , qui contiendra la même
devife , avec leurs nom , demeure &
qualités.
La Pièce qui aura remporté le Prix ,
fera la feule dont le Billet fera ouvert.
On n'admettra point au concours les
Mémoires dont les Auteurs fe feront fait
connoître , directement ou indire&tement
, avant la décifion.
Les Ouvrages feront adreffés francs
de port à Lyon : chez M. Bollioud Mermet
, Sécrétaire perpétuel de l'Académie
pour la Claffe des Sciences , rue du Plat :
ou chez M. le Préfident de Fleurieu ,
Secrétaire pe pétuel pour la Claffe des
Belles-Lettres , rue de Boiffac : ou chez
Aimé de la- Roche , Imprimeur de l'Académie
, aux halles de la Grenette.
Les Scavans Etrangers acquitteront
le port de leurs paquets jufqu'aux frontières
de la France : & ils commettront
quelqu'un pour affranchir encore ces
paquets depuis la Frontière jufqu'à Lyon.
Sans quoi leurs Mémoires ne feront pas
admis au concours .
Aucun Ouvrage ne fera reçu après
le premier Avril 1766. L'Académie dans
fon Affemblée publique , qui fuivra immédiatement
la fête de S. Louis , proOCTOBRE
. 1764 . 155
clamera la Piéce qui aura mérité les ſuffrages.
Le Prix eft une Médaille d'or , de la
valeur de 300 liv. Elle fera donnée à
celui qui , au jugement de l'Académie
aura fait le meilleur Mémoire fur le Sujet
propofé.
Cette Médaille fera délivrée à l'Auteur
même , qui fe fera connoître , ou au
porteur d'une procuration de ſa part ,
dreffée en bonne forme.
L'Académie des Sciences , Belles-Lettres
& Arts de Lyon avoit propofé pour
le Sujet du Prix de Phyfique de l'année
1764 , la queftion fuivante :
Quelle eft la qualité nuifible que l'air
contracte dans les Hôpitaux & dans les
Prifons ; & quel feroit le meilleur moyen
d'y remédier?
Pour obvier à cette infection de l'air
fi capable de faire naître & d'aggraver
les maladies , on a tenté l'ufage des ventilateurs
, des ventoufes , des Dômes ,
des manches , du feu , des vapeurs , & c;
mais ces effais n'ont pas été fuivis d'une
pratique univerfellement reçue . Ce défaut
de fuccès détermina l'Académie à
demander aux Sçavans , qu'après avoir
employé les expériences Phyfiques &
l'Obfervation Médicinale pour con-
G vj
156 MERCURE DE FRANCE .
noître cette qualité vicieuſe de l'air , ils
tâchaffent , pour la corriger , de perfectionner
& de rendre plus pratiquables les
moyens déja éprouvés ou qu'ils en
trouvaffent un nouveau , plus fimple ,
plus commode , moins difpendieux , &
qui pût fe proportionner à l'étendue des
lieux où l'on veut renouveller l'air & le
purifier .
De 14 Mémoires adreffés à l'Académie
fur ce Sujet , quelques -uns lui ont paru
dignes de fon attention , & eftimables
par les recherches qu'ils contiennent.
Mais , les Auteurs n'ayant indiqué dans
ces Mémoires , que des moyens déja
connus, & ne les ayant pas fuffisamment
perfectionnés , l'Académie , confidérant
l'importance extrême de cette matière
a jugé à propos de renvoyer le Prix , &
de propofer de nouveau la même queftion
pour l'année 1767 .
Quelqu'utile que foit à l'avancement
de la Phyfique, & de la Médecine, la connoiffance
des qualités vicieufes de l'air
infecté , l'Académie defire que les Scavans
s'appliquent fur-tout à l'objet principal
de la queſtion , qui eft , de trouverun
moyen für & conftaté par des expériences
pourpurifier & renouveller l'air dans
les Hôpitaux & dans les Prifons .
Les Mémoires feront envoyés francs
OCTOBRE . 1764. 157
de port aux adreffes indiquées ci -deffus
, au plus tard au 1. Janvier 1767.
Le Prix fera double , confiftant en 2
Médailles d'or valant chacune 300 liv.
Elles feront délivrées aux conditions du
Programme précédent.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
A
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DE biron .
44 , 45 , 46 , 47 , 48 , 49 , 50 , 52 &
52 Traitement depuis fon Etabliffement
.
Noms des Soldats.
ANTOIN NTOINE Maffon ,
Louis Legrand ,
Tranquille ,
Jacques Robert ,
Compagnies.
Pronleroy.
Dufaufay,
Lafone .
Latour.
158 MERCURE DE FRANCE.
Noms des Soldats.
9
Nocq
Hourlier ,
Belleifle
L'affemblée
Lafleur ,
Thiéry ,
Compagnies.
D'obfonville.
Dampierre..
Rafilly.
Tourville.
Pronleroy.
Dufaufay.
Chalons Latour.
Colande ,
Lafone.
Duchâteau , Tourville..
Renon ,
Villers.
Cadet , Pronleroy.
Lebrun ,
Pronleroy.
Moivré , Dampierre.
Mettre , Dufaulay .
Beaudevin , Dampierre.
Deslauriers . Mathan .
Micholt , Dampierre.
Rollin ,
Coëttrieux .
Desgranges ,
Mithon .
Angot ,
Mathan .
Lafranchife ,
Nolivos.
Chape ,
Villers.
Millot Mathan.
Laverdure , Coëttrieux ,
Ladouceur Colonelle .
Ferriere ,
Bouville.
Lalanne ,
Tourville.
Laglanne ,
Daldart.
Houdard , Latour.
OCTOBRE . 1764. 159
Noms des Soldats.
Compagnies
Lacour ,
Lecamus.
Leriche D'obfonville.
Rebour , D'offranville.
Bien-aimé , Rochegude.
Bourguignon ,
D'anteroche.
Giraud Mithon.
Aléxandre ,
Tourville.
Goffroeft ,
Villers .
Leroi , D'offranville.
S. Germain , Chevilier.
Beaumont , Rafilly.
Laréjouiffance ;
Mabillotte
Ste Marie .
Pronleroy.
Daldart.
Laumonier
Dampierre.
Laumonier.
Lejeune
Coëttrieux .
Briffet ,
Mithon.
Patu ,
Daldart.
Jolibois ,
Rafilly.
Herbleau
Defpicz.
Victor
Villers.
Charles ,
Robin
Moivré
>
La Rofe ,
La Réjouiffance ,
Beauvois
Damour ,
Santran ,
Villers.
Coëttrieux .
Dampierre.
Pondeux.
La Sône.
Rafilly.
Daldart.
Viennay.
160 MERCURE DE FRANCE.
Noms des Soldats.
Aléxandre ,
Ménager ,
Brind'amour ,
Beauvais ,
Jacob ,
Compagnies.
Demoges.
Dampierre.
Mithon.
Chevalier.
Rafilly.
Demoges .
Le Geay ,
Defmarais ,
Laporte ,
Ste Marie
Bien- aimé ,
Belle-ifle ,
Guyon ,
Mathan.
Chatulé.
Dampierre.
Vifé.
Coëttieux .
Colonelle .
Galand ,
Colonelle.
L'eveillé Mithon ,
Laprudence , Degraffe.
Picard , Tourville.
La croix , Dampierre.
Minard ,
Morel ,
Lecamus.
Defpiez.
Latour.
Chalons ,
Jouvearn ,
Latour.
Fleur- d'amour , Colonelle.
Potdevin ,
Bouville.
Lajeuneffe
Daldart.
Villers ,
Latour.
Duvandoinn , Viennay.
Brunet , Dampierre.
Colet ,
Maffon
Dampierre.
D'anteroche.
OCTOBRE . 1764. 161
Noms des Soldats.
Compagnies.
Lafranchiſe Nolivos.
?
Argilet ,
Poudenx .
Gaché ,
Clermont ,
Villers.
Mathan .
Bellerofe , D'hallot.
Debefnec ,
Lecamus.
Dubois , Rafilly.
Langau ,
Lafone.
Latteux
Lahouette ,
Dudrémeux.
D'hallot .
Hotte ,
Legagneux ,
Dufanfay.
Coëttrieux .
Lecoin , Guergorlay.
Langlan ,
D'hallot.
Dhulem ,
D'anteroche.
Clermont ,
Vizé.
Guyon ,
Gouffard ,
Colonelle .
Villers.
Briffaut ,
Coeur -du -roi ,
Ste Beuve ,
Failli ,
D'anteroche .
Poudenx.
Marfay.
Rafilly.
Tous ces Soldats ont été bien guéris
; & ce n'eft qu'en continuant de
rendre compte au Public des effets des
dragées antivénériennes , que M. Keyfer
répondra aux nouvelles critiques
qu'on vient de répandre contre lui ;
162 MERCURE DE FRANCE.
募
il fe reprocheroit de perdre en difcufcuffions
inutiles un temps qu'il croit
pouvoir mieux employer au foulagement
de ceux qui implorent fon fecours.
I croit être dans une pofition
bien différente de ceux qui ofent le
provoquer ; fon reméde adopté & adminiftré
par un grand nombre de
Maitres de l'Art , dans les différentes
parties du Royaume , n'a plus befoin
de nouvelles approbations . Si les poffeffeurs
de prétendus fecrets qu'ils n'ont
pû faire adopter depuis le grand nombre
d'années qu'ils en vantent l'éfficacité
, font encore femblant de douter
de fes fuccès , il fuffit à M. Keyfer
que le Public en foit convaincu .
Eh comment ne le feroit- il pas ? lorfqu'il
a fous les yeux un Hôpital , où
depuis plufieurs années les Soldats des
Gardes Françoifes trouvent la cure radicale
des maux qu'on fe contentoit
fouvent de pallier autrefois ; lorfqu'il
rencontre prèfque partout une foule de
Gens , qui malgré la honte qu'on a
d'avouer une maladie de cette espéce ,
conviennent hautement de lui devoir
une fanté que d'autres Méthodes n'avoient
pu leur procurer ; lorfque fes
fuccès ont engagé le Roi , fur le compte
OCTOBRE . 1764. 163
}
qu'on lui en a rendu , d'ordonner qu'on
employât fon remède dans tous les Hòpitaux
Militaires ; lorfqu'enfin plus de
vingt mille guérifons en atteftent l'éfficacité
? Quel fruit M. Keyfer & le Public
pourroient- ils retirer du concours
qu'on lui propofe * ? Ira - t- il demander
qu'on revoie un Procès qui eft jugé
depuis fi long-temps Il n'en eft pas
de même de fes Adverfaires ; ils ont
pu imaginer , qu'en le provoquant , ils
rappelleroient leurs remèdes au Public
qui paroît les avoir oubliés . M. Keyfer
ofera propofer un Concours plus digne
de lui & plus utile au Public , en offiant
au Gouvernement de traiter à fes propres
frais , & de guérir tous ceux qui
n'ont pu recouvrer leur fanté dans les
Hôpitaux où l'on traite les Maladies Vénériennes
; il demande feulement qu'on
lui affigne une Maifon pour les recevoir
, & que l'on pourvoie à leur fubfiftance
, pendant le traitement. Que fes
Adverfaires en faffent autant , le Public
pourra croire alors que c'eft fon
avantage qu'ils ont en vue & non leur
intérêt particulier.
*
Voyez le dernier Mercure de France , Août
p. 167 , & Septembre , p. 180 .
164 MERCURE DE FRANCE .
P. S. M. Keyfer vient de recevoir
dans le moment une Brochure qui a
pour Titre Parallèle des différentes Méthodes
de traiter les Maladies Vénériennes
dans laquelle on ofe lui faire les
imputations les plus calomnieufes :
quelque répugnance qu'il ait à entrer
en lice avec un Anonyme qui n'a pas
affez bien auguré de fa caufe pour l'attaquer
à vifage découvert , il croit cependant
fe devoir à lui - même de ne pas
laiffer fes calomnies fans réponſe.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LA DÉCLARATION D'AMOUR , Romance
à voix feule , & fymphonie ,
paroles de M. Coftard , par M. le Chevalier
d'Herbain , prix 1 liv . 4 f. aux
adreffes ordinaires de Mufique ; & à
Lyon , chez M. Caftaud , Place de la
Comédie.
LE PRINTEMPS , Ariette , avec
fymphonie , del Signor Witzthumb . Prix
I liv. 16 f. chez Mlle Vendôme , GraOCTOBRE.
1764. 165
veufe , vis- à-vis le Palais Royal , & aux
adreffes ordinaires.
SIX ARIETTES FRANÇOISES , dans
le goût Italien , avec accompagnement
d'un violon & d'une baffe , fuivies d'une
Cantate détachée , à grande fymphonie ;
dédiées à M. le Marquis de l'Hôpital ,
Lieutenant Général des Armées du
Roi. Par M. Ciampalanti , Ordinaire de
la Mufique du Roi. Prix des Ariettes
féparées , 3 liv. de la Cantate I liv.
16 fols. Aux adreffes ordinaires de Mufique.
SECOND RECUEIL de Chanfons >
avec accompagnement de violon & la
baffe continue , dédié à Madame la
Comteffe d'Egmont , Grande d'Efpagne.
Par M. Albanefe . Prix 7 liv. 4 f. A Paris ,
chez Madame Vendôme , vis - à - vis le
Palais Royal ; chez M. Oblé , au troifiéme
, à gauche , près les Traits galants ,
& aux adreffes ordinaires.
PIECES DE CLAVECIN , en Sonates ,
dédiées à M. M. Beck , Par M. Fuzeau ,
fon Éléve . Prix, o liv. OEuvre I. a Paris ,
aux adreffes ordinaires ; à Toulouſe
166 MERCURE DE FRANCE.
chez M. Brunet , à la Place Royale ;
& à Bordeaux , chez l'Auteur.
ΤΑ
GRAVURE.
ABLE pour les Intérêts compofés ,
au moyen de laquelle on peut par une
fimple proportion , trouver les Intérêts
des Intérêts , d'un Capital donné depuis
le denier 2 ou 50 pour 100 , jufqu'au
denier 25 ou 4 pour 100 , pendant 12
années. Par J. C. O. Delille , de l'Académie
Royale d'Ecriture . Rue Saint
Jacques , chez la veuve Chereau , &
chez Lattré , à la Ville de Bordeaux.
LE RETOUR SUR SOI
-
MEME
Eftampe d'après le Tableau de M. Greuze
, gravée par M. le Binet , à Paris ,
chez , M. l'Empereur , Graveur du Roi ,
rue & Porte S. Jacques , au- deffus du
Petit - Marché.
Elle fait honneur au goût & au burią
du Graveur.
OCTOBRE. 1764. 167
ARTICLE V.
SPECTACLE
S.
OPERA.
L'ACADÉMIE ' ACADÉMIE Royale de Mufique
a contiué avec un fuccès foutenu , les
Repréſentations de Naïs.
On doit remettre à ce Théâtre,les premiers
jours du mois d'O&obre , Tancrède
, Tragédie , ( Poëme de feu M.
DANCHET , Mufique de feu M.
CAMPRA , ) avec des changemens &
des additions en Mufique , de la compofition
de M. GRANIER l'aîné. Quoique
cet Auteur foit refté dans la Province
& qu'il n'ait point encore paru de fes
productions fur le Théâtre de la Capitale
, fes talens & fon génie y font affez
connus pour donner lieu d'efpérer, qu'ils
ajouteront de nouvelles beautés à celles
du fond de cet Opéra , & qu'ainfi
l'on peut fans rien hazarder en prévoir
le fuccès.
Ce Spectacle vient de perdre dans
la perfonne de M. RAMEAU , un
168 MERCURE DE FRANCE .
des Auteurs auquel il doit fes fonds
les plus précieux & du produit le plus
affuré. On trouvera à la fuite de l'Art.
des Spectacles , dans le préfent vol ,
ce que nous avons pu raffembler d'Anecdotes
certaines fur ce qui concerne
cet Homme célébre , auquel le
Public a donné avant nous le Titre de
GRAND. ( a )
COMÉDIE
FRANÇOISE .
DIVERS accidens ayant obligé de
fufpendre la repriſe de Timoléon , Tragédie
& la continuation des 3 Piéces de
M. de Saint- Foix que le Public avoit
vues avec tant de plaifir , les Comédiens
François ont remis au Théâtre , le 5
Septembre , Pénélope Tragédie de feu
M. l'Abbé GENEST, repréfentée pour la
première fois en 1684. Quelques fituations
, quelquès Scènes intéreffantes ,
qui fe trouvent dans cet Ouvrage , &
fur- tout le jeu des principaux Acteurs
en ont rendu la repriſe fatisfaifante .
Le 7 , on donna, à la fuite de Pénélope,
la première Repréfentation du Cercle ou
(a ) V. le Supplément à l'Art . des Spectacles.
la
OCTOBRE. 1764 . 169
la Soirée à la mode , Comédie nouvelle
épifodique en Profe. Cette nouveauté
fut très bien reçue , les repréfentations en
ont été continuées pendant le courant
du mois de Septembre , & n'ont pas
ceffé d'être fort agréables au Public.
M. POINSINET LE JEUNE qui en
eft l'Auteur , avoit déja été applaudi &
encouragé par le Public , au Théâtre
Itailien , dans le Sorcier , Comédie à
Ariettes toujours fuivie toutes les fois
qu'on la redonne.
On trouvera à la fin de cet Article ,
une Analyſe de la petite Piéce nouvelle.
Le 12 on a vû , avec une forte d'Enthoufiafme
très légitime , reparoitre Mlle
CLAIRON dans la Tragédie de Tancrède.
Elle à joué fucceffivement dans
l'Orphelin de la Chine , dans Alzire , &c .
Les applaudiffemens les plus vifs & les
plus univerfels ne ceffent de rendre à
cette célébre A&trice , l'hommage que
méritent fes talens d'une Nation éclairée .
C'est ce qui a puiffamment contribué
à procurer au Théâtre François prèfqu'autant
de monde que dans une faifon
plus favorable.
I. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
EXTRAIT du Cercle , ou la SOIRÉE
A LA MODE , Comédie Epifodique
en Profe en un Acte..
LISETTE , femme de Chambre , ouvre la Scène
avec Lifidor , homme de Robe qui prétend à la
main de Lucile , fille d'Araminte Maîtreffe de
la maison & veuve d'un Financier . LISETTE , naturellement
indifcrette & médiſante , fait à Liſidor
le portrait de fa Maîtreffe , & celui de toutes
les perfonnes qui compofent fa fociété . LISIDOR .
craint qu'un certain Marquis , le modéle des
Petits-Maîtres , ne lui enleve Lucile. Cette jeune
Perfonne eft inftruite & éclairée , mais naïve.
Elle craint d'être obligée d'obéir à ſa mere & d'époufer
le Marquis , malgré fon inclination . Elle
méprife tous les ridicules dont les yeux font fans
ceffe les témoins. Elle fent bien qu'une obéiſſance
aveugle tient du préjugé ; mais , elle dit à fon
Amant , qui la preffe de fe décider , que l'exacte
obfervation des bienséances eft un des premiers devoirs
defon fixe , & qu'entre le vice & la vertu ,
il n'y afouvent qu'un préjugé de difference . LISIDOR
a peine à concevoir comment le Marquis a pris fi
rapidement tant de crédit fur l'efpritd'ARAMINTE.
LISETTE lui apprend que c'eft parce qu'ilfçait
faire des noeuds , travailler à la Tapiflerie , & broder
au Tambour ; qu'ARAMINTE & fes amies ſe
font récriées un Colonel qui brode , qui fait de
la Tapiflerie , c'est un homme unique , effentiel , &
qu'ilfe faut attacher ! Il faut lire cette Scène entière
, qui eft remplie de traits vifs & de Peintures
allez fidéles .
:
OCTOBRE . 1764. 170
ARAMINTE arrive fur la Scène. Elle fe difpo fe
aller au Spectacle. On lui demande fi c'eft au
François. Elle profite de cette queſtion pour critiquer
plaifamment la plupart de nos Tragédies
modernes , & finit par une cenſure très- vive des
Opéra Comiques du nouveau genre. ( a )
On annonce que CILIANTE , une des Amies
d'ARAMINTE l'envoie prier de lui donner
une place dans fa loge. Cette propofition change
le projet d'ARAMINTE , elle fe détermine à refter
chez elle ; la raifon qu'elle en donne eft que
CELIANTE a l'impertinente manie de ne porter jamais
que des ajustemens jaunes , & de fe placer
toujours à côté d'elle qui eft brune.
Le BARON arrive. C'eſt un vieux Militaire "
Tuteur de LUCILE , homme fenfé , mais peutêtre
trop fincère. Il entre fans qu'on l'annonce..
Il vient d'apprendre qu'ARAMINTE eft réfolue de
donner fa fille à un Marquis qu'il méprife , &
tout uniment il vient fe propofer lui - même.
Il eft las de vivre garçon & feul , entouré de
Neveux qui traitent provifionellement defa fucceffion
avec des Ufuriers. Il veut vivre dans
fes Terres. Cette réfolution étonne Araminte ,
trop petite Maîtreffe pour que cette idée ne lui
paroifle pas choquante. Nous copions la réponfe
du BARON qui mérite d'autant plus d'être citée
qu'elle fervira à faire juger du ftyle del'Auteu .Vous
ne concevez pas , dit - il à ARAMINTE , le plaifir
qu'il y a de vivre loin du tumulte & chez foi. Une
maifon fimple , mais bien difpofée , où l'agréa
ble s'uniffe fans fafle à l'utile . Un Ciel fe-
( a ) Ce trait a toujours été fort applaudi , ďau tanı
que l'Auteur qui s'eft exercé dans ce genre & avec
fuccèsfait par là une réparation au bon goût.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
rein , un air pur , des alimens falubres , des
vêtemens commodes , une fociété peu nombreuse
mais choifie , des plaifirs vrais , que ne fuitjamais
le repentir & qui fervent à la fanté , loin
de la détruire. C'est là , c'est du fein de fon
Château , qu'un bon Gentihomme voit fructifier
fous fes yeux la Terre qu'il a fouvent aidé à
défricher lui - même . Les arbres qu'il a plantés
s'élevent fous fa vue , & fa joie s'éleve avec eux .
Entouré de Payfans qui le chériffent en père il
éxamine un travail le moins eftimé mais le plus
noble. ( b ) Il les encourage , les récompenfe ; ces
gens- là ne le louent pas , mais ils le béniffent &
cela vaut mieux &c.
Le BARON fe retire en promettant qu'il viendra
fouper. DAMON ( Poëte ) lui fuccéde. Il
vient propofer la lecture de fa Tragédie . Toute
la Compagnie fe raffemble. Le Poëte , toujours
fur le point de lire , eft fans ceffe interrompu
par un ABBÉ que l'on prie de chanter &
qui le refufe conftamment , fous prétexte qu'il
eft excédé des parties de plaifir dans lesquelles
on l'a entraîné. La porte s'ouvre , c'eſt le M EDECIN
qu'on annonce. Ce MEDECIN eft
un Docteur tout - à - fait charmant. Il nomme
la mâne miel aërien . Il parle de bol de favon ,
de nerfs qui fe crifpent , de fluide nerveux &c .
Cette fcène , qui fait généralement plaifir , eſt
( b ) Le Baron fait ici une forte d'anacronisme
qu'on ne peut fe difpenfer de relever. Il s'en faut
beaucoup aujourd'hui que le travail manuel de
' Agriculture , foit auffi méprifé en France qu'il
'annonce. Tous les foins du Gouvernement &
e voeu général de la Nation tendent au contraire
l'encourager & à honorer ceux qui s'y employent.
OCTOBRE . 1764. 173.
Embellie par le jeu de L'inimitable PREVILLE
Le Médecin confulte la fanté de toutes les
femmes. L'Abbé fe léve , apperçoit des Livres
de Mufique & chante une petite Ariette par
diftraction . On lui en fait compliment ; il paroit
tout étonnné d'avoir chanté. Le Poëte enrage.
Enfin le Docteur , que les affaires appellent
ailleurs , fe retire on ne peut pas plus agréablement
, & avec beaucoup de vérité dans le
propos & dans les manières . L'Abbé ſuit la jeune
LUCILE à fon clavecin , à la prière d'ARAMINTE
qui ordonne à Lifette de les accompagner.
Le Poëte croit alors être parvenu à réunir toutes
les attentions. Dans le temps qu'il va commencer
, il palle par la tête d'une des femmes
de demander des cartes . On prépare une Table ,
& les trois Fermes fe préparent à faire un Tri.
Le Poëte indigné fe retire , & les femmes , qui ne
prennent garde ni à fa fureur ni à la retraite ,
commencent leur partie de Jeu .
Un grand bruit annonce le jeune Marquis. Il
dit aux femmes mille douceurs & mille impertinences.
Il raconte que le matin il a penfé fe
faire un affaire parce que fon Cocher a coupé
un Caroffe , & que le Propriétaire prétendoit qu'il
devoit le reconnoître à la livrée . Ma foi , moi je
ne connois guère que celle du Roi & la mienne...
vous verrez qu'on ne pourra plus voyager
dans
Paris fans avoir le Blafon dans fa poche , &c .
Il en fort au contraire des noeuds , des Jarretieres
, un Sac à ouvrage. L'une des femmes ,
qui perd , s'impatiente. Le Marquis promer de
garder le filence s'approche du Métier & fe difpofe
à faire de la Tapiflerie . C'eft en travaillant
qu'il raconte la mort d'un des plus intimes amis
de la maison .
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
Il eft difficile de donner par la lecture une idée
bien jufte de cette Scène fort vraie , très-jolie , &
qui forme un tableau , que nous croyons n'avoir
jamais été mis au Théatre. Nous allons en copier
deux ou trois Interlocutions pour faire fentir au
moins quel en eft le Jeu .
LE MARQUIS.
Le Comte d'Orvigny eft mort ... Cela dérange
beaucoup le foupé qu'il devoit nous donner.
UNE JOUEUSE.
Cela eft incroyable... C'eft en Pique , le Roi de
coeur.
ARAMINTE.
Vous me défolez , Marquis .... Voilà mon Roi ,
deux fiches , &c, &c. LISETTE vient apprendre
que le Serein privé s'eft échappé. A cette nouvelle ,
terrible pour ARAMINTE qui s'étoit entretenue en
jouant de la mort de fon meilleur ami , elle jette
les cartes & s'enfuit.
Le MARQUIS reste avec les deux autres femmes
, qui lui apprennent que la Comtelle , qu'il
a quittée , vient d'hériter d'une fortune confidérable.
Cette nouvelle change fes idées , & fur ce
fimple avis il fe détermine en Etourdi à courir
chez elle pour reprendre fes fers . ARAMINTE ,
qui rentre , eft informée par fes amis , de la conduite
& des fentimens du MARQUIS , dont elle
eft également indignée. Elle ouvre les yeux &
prend le parti de donner fa fille à LISIDOR . Ellemême
, en difant au Baron qu'elle a de nouvelles
idées à lui communiquer , indique qu'elle
n'eft pas éloignée de lui donner la main , ce
qu'il accepte avec plaisir.
OCTOBRE . 1764. 175
OBSERVATIONS fur LE CERCLE
ou LA SOIRÉE A LA MODE.
UN des plus grands défaurs de juſteſſe dans la
critique eft d'appliquer les régles préfcrites à
certains Ouvrages , pour juger ceux qui , par
le genre , ne leur font pas foumis , & qui de plus
font annoncés pour tels . Ainfi la régularité de
conduite , l'art de l'intrigue , le rapport du dénoûment
aux moyens & à l'action du Drame ,
tout cela paroît ne devoir être que très - légérement
confidéré dans une Piéce épifodique . Par
une conféquence qui résulte de cette première,
on ne pourroit , fans humeur , reprocher à
l'Auteur du Cercle , ni la foibleffe de l'action
qui ne confifte que dans la fantaisie d'ARAMINTE
pour le Marquis au préjudice de
LISIDOR , ni l'inutilité de prèfque tous les Perfonfonnages
au but de cette petite action , ni la précipation
du dénoûment , amené par la converfion
d'idées d'ARAMINTE & non par des moyens réfultans
d'aucune intrigue : vice effentiel & capital
, à la vérité , dans tout Drame régulier . mais
qui ne doit pas arrêter notre attention dans celui-
ci.
Le mérite , en général , des Piéces épifodiques
confifte dans la variété des portraits , dans le
ton faillant d'un coloris vif & toujours foutenu .
Le plaifir que le Public a paru prendre conftament
à cette nouveauté , femble nous autorifer
à y reconnoître toutes ces qualités . Elle eft
remplie de traits brilians dont quelques - uns
mêmes , allez philofophiques , doivent faire hon-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
"
>
neur au coeur de l'Auteur , fi pour le bien de
l'humanité & pour l'honneur des Lettres il
éxifte toujours un rapport éxact entre les productions
d'un Ecrivain & les fentimens de fon
âme. En applaudiffant , avec le grand nombre
des Spectateurs , au ftyle de cette Piéce , on ne
peut fe difpenfer néanmoins de remarquet
qu'il y a peut- être en plufieurs endroits des recherches
trop affectées dans le tour des expreffions.
Lorfque , par exemple , une femme de
chambre dit à Lifidor , qui lui donne une bague
, qu'il étonne jufqu'à fa reconnoiffance ; &
quelques autres détails du même rôle qui
auroient peut - être trop de tournure dans toute
efpéce de perfonnages , à plus forte raifon dans
la bouche d'une Soubrette. Cette affectation du
luifant de l'efprit a entraîné , dans un autre
endroit , à hazarder une phrafe qui , fous le
mafque de maxime philofophique , eft obfcure
pour biens des gens , ou feroit fufceptible d'in
terprétation dangereufe pour d'autres. C'eſt ce
que dit à l'occafion des bienséances de fon féxe ,
la jeune Lucile ingénue & à peine fortant du
Couvent , entre le vice & la Vertu il n'y a peutêtre
qu'un préjugé de différence . Mais nous le répétons
encore aux Cenfeurs trop févères de
cet agréable tableau dramatique , en fe plaçant
au point de vue , on fe plaît à l'effet général
fans en difcuter fcrupuleufement le travail . Il
eft cependant un éxamen néceffaire & dans lequel
notre devoir nous . oblige d'entrer ; c'eſt
celui de la Peinture du Monde. Cette petite
Comédie eft du nombre de celles qui peuvent
faire époque , non feulement pour les moeurs ,
mais encore pour les ufages , le tour d'efprit
& le ton de converſation du temps actuel . En
OCTOBRE . 1754. 177
la confidérant fous cet afpect , on ne peut re
fufer des éloges à la juftelle & à la vérité
finement faifie qui régne dans plufieurs Scènes ;
particulièrement dans celle du TRI. Il y a de
l'art & de la connoiffance du monde dans le
caractère d'ARAMINTE , dans celui du jeune
Marquis , à certains égards , & dans le ton en
général des divers interlocuteurs de la Piéce.
Mais nous ne devons pas diffimuler pour l'intérêt
de la vérité hiftorique quelques obfervations
recueillies du fentiment de plufieurs Spectateurs
. Le panier à ouvrage , les noeuds &
autres bagatelles dans la poche dn Marquis
font , au gré des critiques , un de ces petits relforts
dont un Auteur le croit quelquefois obligé
de charger un caractère pour lui donnner plus de
jeu . On induiroir en erreur les Etrangers &
la Poftérité fur le compte des Militaires François
de ce temps , fi l'on laiffoit croire que
le ridicule , attribué au Marquis , eft commun
parmi les pareils. On doute même que l'Auteur
ait pu en prendre l'idée hors de fon
imagination. Il en eft de même des fentimens
& de la conduite du même perfonnage
au denoument de la Piéce . Quelques reproches
trop juftes qu'il y aura à faire aux hommes de
tous les Siécles & de tous les Pays fur l'intérêt ,
on ne doit pas inférer de la maniere dont ce
Marquis court brufquement à l'ancienne Maitreffe
qui vient d'hériter ; qu'une cupidité auffi
groffière , foit un vice affez général & affez admis
dans nos moeurs , pour en faire parade avec auffi
peu de pudeur que ce jeune Etourdi . Tous ceux
qui connoiffent ce qu'on appelle le monde d'un
certain ordre , ne fe rappellent point y avoir ren.
contré les modéles de l'Abbé qu'on a mis fur le
H v
178 MERCURE DE FRANCE.
Théâtre. La Scène du Médecin eft amulante à la
repréſentation ; on ne fçait fi elle est d'une vérité
bien exacte dans l'affectation qu'on lui prête
, & s'il eft quelqu'un de cette refpectable
profeffion , qui ait porté le précieux des expreffions
jufqu'au Miel Airien . Le caractère du Baron
& fa defcription de la vie champêtre honorent
également l'Auteur qui le fait parler , & le Spectateur
qui lui rend juftice en l'applaudiſſant avec
transport. Mais s'il étoit poffible que cet Auteur en
eût rencontré quelqu'autre capable de jouer dans
la fociété un rôle auffi humiliant que celui qu'il a
donné à fon Poëte, auroit- il dû le montrer au Public ,
comme le coriphée Je ceux qui éxercent cet Art ?
Les Gens de Lettres & même les Gens du monde
comprendroient - ils dans cette claſſe un pareil Per-
Lonnage › On ne croit pas devoir s'étendre davantage
fur les autres détails de cette petite Piéce.
Quoique nous ayons pour garants de la vérité des
obfervations que nous venons de rapporter , le
plus grand nombre des Spectateurs , il le fera de
même du plaifir que cet Ouvrage fait au Théatre
, & du concours avec lequel il eft fuivi.
On ne peut refuſer de juftes éloges au goût de
l'Auteur für la Déclaration publique qu'il a faite ,
par la voix d'Araminte , à l'égard des Opéra-
Comiques du nouveau genre , malgré les fuccès
qu'il avoit eus dans cette carrière & fur le courage
avec lequel il paroît , par la , renoncer à la facilité
féduifante de ces mêmes fuccès . Il feroit
à defirer , & l'on doit eſpérer , que fon éxemple
fera fuivi de ceux d'entre le jeunes gens qui
ont de vrais talens .
Sans déprimer en aucune façon le mérite de
cettepetite Comédie du Cercle , & fans enlever à
OCTOBRE. 1764 . 579
fon Auteur la part qu'il doit avoir aux applaudillement
, il y auroit de l'injuftice à ne pas faire
mention de la vérité , de l'agrément & des finelles
qu'y employent les Acteurs . Nous avons déja
parlé dans l'extrait du piquant & de la bonne
plaifanterie que jette M. PREVILLE fur le perfonnage
du Médecin. Il eft difficile de croire qu'on
pût auffi- bien imiter tout le jeu des manieres
D'ARAMINTE que Mlle PREVILLA , dans la repré-
•fentation de ce Rôle. M. MoLé par la grace ,
la légerté , le feu & le vernis de nobleffe qu'il met
dans le rôle du Marquis , parvient à faire illufion
fur la caricature que quelques critiques reprochent
à ce Perfonnage , & le plaifir qu'il fait ne
laiffe préfque pas la liberté d'en difcuter la juf
telle. Mlle BELCOUR rend le rôle de Lifette , avec
toute la fineffe , la vivacité & l'efprit , dont l'Auteur
a voulu l'embellir. Les autres rôles font trèsbien
joués & occupent tous auffi agréablement le
Spectateur proportionellement à leur étendue.
COMEDIE ITALIENNE.
LEE
6 Septembre on a donné la première
repréſentation des Rendez- vous
Nocturnes,Comédie nouvelle Italienne
en deux Actes , de M. Goldoni. Cet
Auteur célébre , s'eft permis dans cette
Nouveauté de livrer fon génie à la
plaifanterie ou fi on veut à la bouffonnerie
de la farce. On y retrouve
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la fécondité d'idées dans le jeu comique
qu'il prête à fes Acteurs ; mais les
Amateurs d'un goût délicat , en reconnoiffant
que les circonstances l'ont forcé
peut -être de defcendre à ce genre ,
par complaifance , regrettent l'efpéce
d'abus que les Auteurs font quelquefois
obligés de faire des plus grands talens.
Le Mercredi 12 , on joua pour la
première fois le Bon Tuteur , Comédie
nouvelle , Françoiſe , en trois Actes
& en vers. Auteur anonyme ) Cette
Piéce n'a été donnée que trois ou
quatre fois : mais on ne doit rien
inférer de défavantageux de ce peu
de repréſentations , fur un Théâtre où
les Drames françois réguliers font devenus
plus étrangers qu'ils ne l'ont jamais
été , par le goût des François mêmes
, pour l'Opéra bouffon , qui domine
exclufivement fur cette fcène .
L'inimitié de Scapin & d'Arlequin ,
autre nouvelle Comédie Italienne , de
M. Goldoni , a été donnée pour la premiere
fois le 18 du même mois , & a
continué d'être repréfentée avec beaucoup
de fuccès . Dans cette dernière
Piéce , M. Goldoni a trouvé l'art de
OCTOBRE . 1764 . 181
tourner en incidens très - fertiles ce qui
ne paroîtroit devoir produire que des
lazzi. Scapin & Arlequin s'étant battus
dans la nuit croyent chacun avoir
tué fon énnemi. Cette idée comique
devient , par le génie de l'Auteur
un moyen qui fe multiplie pour remplir
le plus agréablement les deux
Actes de fon Drame. Au milieu du comique
très-gai qui réfulte du Sujet, M.
Goldoni , entraîné par fon goût vers
le genre noble & élevé , a placé trèsnaturellement
le pathétique que rend
fi fupérieurement & avec tant de vérité
Mlle Camille , inimitable dans fon genre.
.
CONCERT SPIRITUEL
du 8 Septembre.
MLLB
LLE ROZET chanta avec applaudiffement
Cantate Domino , Motet à voix feule , de M.
DAUVERGNE . Maître de Mufique de la Chambre
du Roi La voix de M. DUFAR , Hautecontre
dont il eft parlé plufieurs fois aux Articles
de l'Opéra , fit plaifir dans le Benedictus
Dominus , Motet à voix feule de feu M. Moʊ-
RET , ainfi que Mile BoN dans Ufquequo , petit
Motet du même Auteur. Nous avons rendu
compte du genre de cette voix & des talens de
MLLE BON au précédent Concert. M. BALBATRE,
qui doit être toujours affuré de plaire , éxécuta
182 MERCURE DE FRANCE.
fur l'orgue un Concerto de fa compoſition &
M. OLLIVIER , Muficien de S. M. le Roi d'Elpagne
, en éxécuta un fur le violon avec les
applaudiffemens & les fuffrages de l'Affemblée.
Ce Concert fut terminé par le beau Motet à
grand choeur de feu M. FANTON , Deus venerunt
Gentes. MM. GELIN , LE GROS & Mile
FEL chanterent dans ce dernier Motet.
SUPPLÉMENT à l'Article des Théâtres .
ESSAI d'Eloge hiftorique de feu M.
RAMEAU , Compofiteur de la Mufique
du Cabinet du Roi , Penfionnaire
de SA MAJESTÉ & de
l'Académie Royale de Mufique.
ItLeft difficile de parler convenablement
, au gré de tous les Le&eurs ,
des hommes qui ont excellé dans quelque
genre ; furtout à l'inftant où ils
viennent de ceffer d'être. L'envie eft
encore alors au bord de leur tombeau ;
elle y veille pour accufer d'hyperbole les
louanges les moins éxagérées : tandis
que le zéle fanatique des partiſans
outrés , reclame contre l'infuffifance de
l'éloge le plus judicieux. Il paroîtroit
donc plus prudent de fe borner auOCTOBRE
. 1764. 183
jourd'hui à annoncer fimplement la
mort du grand Muficien que nous
regrettons avec tout le Public , à laiffer
parler, pour fa gloire , les chefs d'oeuvres
que nous admirons & la réputation
qu'ils lui ont acquife dans toute
l'Europe. Mais l'honneur de travailler
à un Journal reconnu pour le dépôt
des Faſtes de la Nation , en ce qui concerne
les Lettres & les Arts nous
impofe le devoir de répandre au moins
les premières fleurs fur la tombe de
ceux qui fe font illuftrés dans l'une
& l'autre partie , & d'y configner
les Anecdotes qui peuvent fervir à
cette portion intéreffante de notre hif
toire . (a)
,
JEAN - PHILIPPE RAMEAU nâquit
à Dijon le 25 Septembre 1633 de
Jean Rameau , Bourgeois de cette Ville
& de Claudine Martincourt. Dans
(a) Déterminé à ne donner que des faits certains
, il n'étoit pas poffible de recueillir & de
vérifier auffi précipitament autant d'Anecdotes
fur M. RAMEAU que les Lecteurs pourroient
en defirer . Ceci ne doit donc être confidéré
que comme il eft intitulé , un premier Elſai d'Eloge
hiftorique , auquel on invite tous ceux
qui feront en état de nous donner des lumières
à nous aider , pour y fuppléer dans les prochains
Mercures,
184 MERCURE DE FRANCE.
fa jeuneffe il avoit voyagé en Italie.
Au retour de ce voyage il fut Organifte
en plufieurs endroits ; entre autres
à Clermont en Auvergne , & en
dernier lieu , à Paris , à Ste Croix de la
Bretonnerie.
Nous avons à confidérer cet Homme
célébre fous deux afpects également
favorables à fa gloire . En premier lieu ,
dans la Mufique- pratique , comme excellent
Clavecinifte & Compofiteur illuftre
des Chefs - d'oeuvres dont il a
enrichi notte Théâtre Lyrique . En fecond
lieu , dans la Théorie , comme un
Sçavant qui a écrit profondément fur la
Mufique , & qui a le premier répandu de
grandes lumières fur les principes fcientifiques
de cet Art faifant partie des
Mathématiques .
On n'eft pas certain du temps où M.
RAMEAU vint à Paris pour la première
fois . On fçait qu'étant encore dans la
Province , il avoit déja compofé plufieurs
Piéces de Clavecin qui l'avoient
fait connoître. Cellesqu'il a publiées pendant
10 à 12 ans qu'il enfeigna , dans
Paris , à toucher cet Inftrument , commencerent
fa célébrité . Elles eurent dans
leur nouveauté un débit prodigieux &
ce débit fe foutient encore journelle-
4
OCTOBRE. 1764 . 185
ment. M. RAMEAU avoit environ 35
à 40 ans quand il fe fixa dans la Capitale
. Nous tenons de lui -même qu'il
s'étoit logé d'abord vis - à - vis le Monaftère
des Cordeliers pour être à portée
d'entendre le célèbre Marchand , Organiſte
de cette Eglife. Il chercha à
connoître ce grand Maître , qui feroit
encore admirable & admiré de nos
jours. Il convenoit avec une noble franchife
qu'il devoit à cette liaiſon beaucoup
de lumiéres tant fur la compofition
de la Mufique que fur la pratique
fçavante de l'inftrument dont il
touchoir.
M. RAMEAU fut bien éloigné de
cette précipitation de la plupart des
Jeunes Gens , qui prennent pour un
figne infaillible de leurs talens , Pimpatiente
vanité de paroître au grand
jour. On n'a jamais pu lui refufer la véritable
empreinte du génie ; d'ailleurs ,
tous ceux qui l'ont connu , ( & c'eſt
citer prèfque tout le Public ) attefteront
l'impétuofité de fon caractère , portée
quelquefois jufqu'à des excès qu'un
talent fupérieur pouvoit feul faire tolérer.
Cependant , en parcourant les diverfes
époques de fa vie, nous le voyons
occuper fa jeuneffe & même le temps
186 MERCURE DE FRANCE.
des forces de l'âge , à recueillir des cornoiffances
, à méditer fur fon art , à
en pénétrer les principes les plus cachés.
Exerçant en même-temps avec
fruit la pratique , foit dans le fecret
du Cabinet & de fon Clavecin , fous
la confiance de quelques amis connoiffeurs
, foit par l'heureux effai de fa
célébrité future dans le grand nombre
de Piéces qu'il a compofées pour l'inftrument
qu'il enfeignoit alors. Ce ne
fut qu'à l'âge de 52 ans accomplis qu'il
expofa fur le Théâtre Lyrique le premier
& peut- être le plus régulier des
Ouvrages qui l'ont illuftré. Quelle preuve
d'une part , des idées fublimes que
notre Auteur avoit conçues de fon Art!
D'autre part, quel exemple contre l'imprudent
empreffement de ceux qui croyent
ne pouvoir trop tôt rendre le Public confident
de la foibleffe de leur talent &
de la force de leur préfomption !
L'occafion à laquelle nous devons le
premier OuvrageDramatique de M. RAMEAU
, & peut-être tous ceux qui l'ont
fnivi, eft affez remarquable pour être confervée.
Les repréfentations deJephté, qu'il
alloit entendre fouvent,le frapperent affez
pour lui infpirer le defir de compofer
un Opéra. Il étoit naturel qu'il s'adreflât
OCTOBRE . 1764. 187
à l'Auteur du Poëme de l'Ouvrage qui
lui avoit fait concevoir ce projet. Feu M.
l'Abbé Pelegrin , dont le talent , mieux
apprécié aujourd'hui , feroit plus illuftre
fi la fortune lui eût permis d'en
châtier la fécondité , ne jugea pas à
propos de hazarder le produit de fon
travail fur le fuccès d'un Muficien
qui faifoit un effai dont ce Poëte connoiffoit
fi bien tous les rifques . Il travailla
néantmoins au Poëme d'Hippolyte
& Aricie mais il voulut en traiter
avec M. RAMEAU & ne le lui livra
qu'en recevant de lui un billet de la
fom ne de 500 livres. Lorfqu'il eut entendu
, chez feu M. de la Poupeliniere ,
( b ) exécuter en Concert la Mufique
du premier Acte de cet Opéra , il courut
embraffer fon Muficien , le billet de
500 livres à la main , & le déchira publiquement
, en lui diſant qu'on n'avoit
pas befoin de fureté avec un homme
qui faifoit de pareille Mufique. Cet
Opéra fut mis au Théâtre le 1. Octobre
1735.
C'est ici l'époque de la révolution
qui fe fit dans la Mafique & de fes
nouveaux progrès en France . M. Ra-
(b ) Fermier Général.
188 MERCURE DE FRANCE.
MEAU doit en être & en fera probablement
regardé comme l'auteur & la
principale caufe. La partie du Publicqui
ne juge & ne fe décide que par impreffion
fut d'abord étonnée d'une
Mafique bien plus chargée & plus fertile
en images , que l'on n'avoit coutume
d'en entendre au Théâtre. On goûta
néanmoins ce nouveau genre , &
l'on finit par l'applaudir. Le defir avide
de la nouveauté , le mérite réel de l'oùvrage
& jufqu'à la contrariété des opinions
tout concourut au fuccès de
cette première production d'un grand
Muficien , fur le compte duquel les fentimens
fe font depuis réunis à l'admiration
. Il étoit arrivé alors ce qui arrivera
prèfque toujours parmi nous en matière
de goût ; on s'étoit partagé à l'occafion
de cette mufique. On avoit
voulu raifonner au lieu de fentir , &
l'on n'avoit fait que difputer au lieu de
raifonner. Chaque parti n'en étoit que
plus outrément attaché à des opinions
qui parvinrent à intéreffer perfonnellement
l'amour-propre des Partifans.
>
Les Opéra que donna par la fuite
M. RAMEAU , exciterent une espéce
de fureur dans les Partis. Les uns regardoient
cette mufique comme perOCTOBRE.
1764. 189
-
nicieufe au goût ; les autres foutenoient
qu'elle devoit non feulement éclipfer ,
mais anéantir tout ce qui l'avoit précédé
( c ) , tant le feu des partis détruit de
part & d'autre la jufteffe du difcernement.
Un petit nombre d'Amateurs fages
, & peut-être même de Concurrens
éclairés , penfoit dès lors en fecret
comme on penfe aujourd'hui publiquement.
Ils s'appliquerent à goûter & à
profiter des nouvelles richeffes dont ce
Muficien indiquoit les fources , fans né
gliger , encore moins déprimer , les tréfors
du premier Créateur de l'Opéra
François ; & fans ceffer de rendre juftice
à ceux qui avoient cueilli ou qui
pourroient cueillir des lauriers dans la
même carrière . On doit conclure de là ,
que fi quelquefois , dans les Lettres &
dans les Ars , l'inimitié divife ceux
qui les cultivent , il faut s'en prendre
au fanatisme des goûts exclufifs , dont
les clameurs forcent quelquefois à faire
céder la raifon & l'équité aux outrages
qu'on en reçoit,
Il est encore à remarquer que le zéle
des partis eft moins officieux qu'on ne
( c ) On donnera dans les prochains Mercures
l'Etat Chronologique des Euvres de Mufique de
M. Rameau.
190
MERCURE
DE FRANCE .
>
penfe , puifqu'il eft de fait qu'excepté
les Indes Galantes , les Talens Lyriques
& Zoroaftre , tous les Ouvrages que
mit au Théâtre notre illuftre Muficien
n'ont jamais eu dans leur nouveauté
une affluence de Spectateurs auffi foutenue
& auffi continuelle que dans les
repriſes fubféquentes & furtout dans les
dernières. Depuis que les écarts d'une
mode nouvelle ont rendu fa mufique
plus fimple à nos oreilles , par conféquent
plus analogue au genre originaire
de notre Opéra , elle femble être devenue
plus précieuſe au Public . Il eſt
donc inconteftable que ce n'eſt point
par un goût de fentiment , mais par un
caprice paffager que cette mode partage
notre attention , & même ( difonsle
en rougiffant , ) obtient une forte de
préférence.
Lorfque l'on voulut faire éclater ,
(au mariage de M. le Dauphin ) , toute
la pompe , & en même temps toute la
gloire de nos Arts , on choifit M. DE
VOLTAIRE pour compofer les Poëmes
& M. RAMEAU , pour faire la Mufique
de quelques - uns des ouvrages ( d)
(d ) M. RAMEAU fit la Mufique des Intermédes
de la Princeffe de Navarre Comédie de M.
DE VOLTAIRE , & celle du Temple de la
Gleire , Opéra du même.
OCTOBRE. 1764. 191
deftinés pour ces Fêtes brillantes , lefquelles
continuerent à la Cour , pendant
l'hyver , fur le magnifique Théâtre qui
avoit été conftruit dans le manége de
la grande Ecurie à Verfailles .
Ce fut vers ce temps , c'eft-à - dire ,
en 1745 , qu'indépendamment des magnifiques
gratifications que le Roi avoit
fait diftribuer à tous ceux dont les talens
avoient contribué à l'éclat desFêtes,
Sa Majesté honora M. RAMEAU d'une
Penfion de 2000 liv. avec le titre de
Compofiteur de la Mufique du Cabinet.
Les années fuivantes , il eut l'honneur
d'être choifi pour compofer des Actes
d'Opéra , qui furent exécutés en premier
lieu par une Société de Seigneurs
& de Dames de la Cour , fur un Théâtre
particulier , dans l'intérieur des Appattemens
du Roi , & en préſence de
Sa Majesté.
Tout ce qu'avoit fait M. RAMEAU ,
pour ce Spectacle , connu fous le nom
de Théâtre des petits Appartemens , a
été repréfenté depuis avec fuccès en
Public fur le Théâtre de l'Opéra , ainfi
que les autres Ouvrages compofés pour
la Cour en différens temps , par les ordres
de MM . les Gentilhommes de la
Chambre , & exécutés à Fontainebleau .
192 MERCURE DE FRANCE .
Dès que MM. REBEL & FRANCOEUR,
Surintendans de la Mufique du Roi ,
furent devenus Ceffionaires de la Ville
pour le Privilége de l'Opéra , ils obtinrent
d'eux-mêmes & à l'infçu de M.
RAMEAU , l'autorisation du Miniftre
pour affigner à cet illuftre Auteur une
penfion de 1500 liv. fur l'Académie
Royale de Mufique , qui lui a été payée
jufqu'a fa mort , indépendamment des
honoraires ( e ) réglés pour la Mufique
des Ouvrages nouveaux que l'on donne
à ce Théâtre . Le Ballet des Paladins
eft la dernière production qui a
paru de lui. On y retrouve encore le
grand Homme & le Muficien de génie
; mais le genre du Poëme , la difficulté,
peut-être infurmontable , d'affortir
au gré des Connoiffeurs délicats , les
beautés de la Mufique , à la plaifanterie
d'un comique trop chargé, ont empêché
cet Ouvrage de jouir du même fuccès
que tous les autres. 11 eft à confidérer
auffi que depuis quelque temps l'âge
de M. RAMEAU , l'épuiſement d'un
travail continuel , foit dans la compofition
pratique , foit fur la théorie de la
Mufique , avoit , de fon propre aveu
( e) Voyez dans les Mercures fuivans l'Etat
Chronologique des Opéra de M. Rameau.
non
•
OCTOBRE. 1764. 193
non pas éteint en lui le feu fubit du génie
, mais rendu pénible un travail ſuivi ,
néceffaire pour en diftribuer & pour en
régler les infpirations. Les difputes littéraires
& fçavantes , qu'il avoit eues à foutenir
à l'occafion de fes derniers Ouvrages
théoriques , fembloient occuper enriérement
fon application pendant les
dernieres années de fa vie. Il réfervoit à
ce travail toutes les forces que lui laiffoient
le poids des années & une fanté
fort délicate . C'eft fous ce fecond afpect
de Muficien fçavant & théorique
que nous avons actuellement à rappeller
le fouvenir précieux d'un homme qui fera
honneur à l'hiftoire des Sciences & -
des Arts de notre âge.
Le premier Ouvrage que nous con
noiffons de M. RAMEAU , fur la Théo
rie de la Mufique, eftfon Traité de l'Har
monie réduite à fes vrais principes en
l'année 1725. Il fit fuivre ce premier.
Ouvrage d'un autre ( en 1726 ) pour lui
fervir d'introduction , qu'il intitula nouveaufyfteme
de Mufique Théorique , ou
l'on découvre les principes de toutes les
régles néceffaires à la pratique. Celuici
fut encore fuivi , 5 ans après (en 1731 )
d'une differtation fur l'accompagnement
pour l'Orgue & le Clavecin. Dans ces
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
premiers Ouvrages , les Théoriciens
en Mufique trouvoient déjà des découvertes
heureufes fur les vrais principes
de cet Art ; & les raifons fatisfaifantes
de ce que les Praticiens avoient
enfeigné , fans en approfondir les véritables
caufes : mais on ne doit les
confidérer que comme des dégrés qui
le conduifirent au grand fyfteme dont
il jetta les fondemens & qu'il expofa
dans le célébre Traité de la géné
ration harmonique. Les bornes de cet
éloge nous interdifent actuellement le
plaifir que nous aurions à fuivre cet Auteur,
dans tous les divers développemens
qu'il mit au jour de ce fyftême, & dans les
contradictions qu'il éprouva de la part
de plufieurs Sçavans . Cet ouvrage , ainfi
que fon Code de Mufique font connus
de toute l'Europe fçavante . Nous ne
nous arrêterons pas ici au détail de tous
les autres écrits qui ont accompagné ,
fuivi & précédé ces deux fameux
Traités . On en trouvera dans les volumes
fuivans de notre Journal des Catalogues
raifonnés & fuivant l'ordre de
leurs éditions . (f ) Tout rempli de la
(f) Voyez dans les prochains Mercures , le
Catalogue raifonné des OEuvres de M. RAMEAU,
fur la Mufique théorique .
OCTOBRE . 1764. Jas
puiffance & des propriétés du corps fonore
, M. RAMEAU , Muficien Philofophe
, excité par les difputes & par les
contradictions , conçut encore de nou--
velles idées , non feulement pour foutenir
, mais pour étendre fon fyftême .
Peut - on dire , fans exagération , qu'il
fut le Newton de la Mufique ? C'eft
ce que nous laiffons à prononcer par
des Juges plus en droit & plus en état.
que nous de décider à cet égard du
prix de fes nouvelles découvertes . Ce
qu'il a été obligé d'employer de Métaphyfique
& de Géométrie dans fes écrits
les ont peut-être rendus jufqu'à préſent
moins utiles à la plupart des Muficiens ,
de pratique , qu'ils ne le deviendront
par la fuite. On n'eft pas moins obligé
de convenir & l'on ne peut contef
fter , que la connoiffance de la Mufique
& le fond de cet Art d'en ayent déja
confidérablement profité. Il étoit fur la
fin de fa vie occupé à faire paroître un
Ouvrage dans lequel il croyoit porter
fon fyftême jufqu'à la plus évidente
démonftration . Cet Ouvrage, dont nous
ne fommes pas en état aujourd'hui de
donner une analyfe exacte , avoit ,felon
e que nous en a dit M. Rameau , peu
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
de jours avant fa mort , pour objet
principal , de prouver que la Mufique
eft le fondement & l'origine de toutes
les Sciences & furtout de celle des
Nombres . Nous ignorons fi cet Ouvrage
fera imprimé ; nous ferons nos efforts
pour être en état d'en donner une
idée plus jufte à nos Lecteurs à la fin
du Catalogue des Livres de cet Auteur
fur cette matière .
Nous avons cherché à extraire , pour
ainfi dire , de la contradiction des Partis
qui divifent les Contemporains
fur les Hommes illuftres , l'appréciation
, que fera la poftérité , des grands
talens de M. RAMEAU . Nous avons
cherché à n'être ni Panégyriftes ni
Critiques. La vérité eſt le but que nous -
nous fommes propofé. Le même Tribunal
jugera fi nous l'avons faifi . Ceux
d'entre nos Lecteurs qui s'attendent à
trouver ici une comparaifon difcutée
de cet illuftre Muficien moderne avec
le Père du Théâtre Lyrique , pardonneront
à une prudente difcrétion ce
que nous dérobons à leur curiofité.
Perfuadés que dans la Théorie il n'y
avoit point eu de Muficiens avant M.
RAMEAU , qui ait autant travaillé que
lui , fur la connoiffance des principes
OCTOBRE. 1764. 197
de fon Art , & qui l'eût envisagé plus
philofophiquement ; nous ne croyons
pas moins pouvoir avancer qu'il a donné
par fes compofitions muficales , autant
que par fes préceptes dogmatiques ,
de nouvelles ouvertures pour étendre
la diftribution des fonds admirables que
renferme en foi la Mufique. Dans l'ufage
qu'il en a fait on ne sçauroit
>
2
lui contefter les forces & la beauté de
l'harmonie le génie fupérieur dans
plufieurs fymphonies, dans les choeurs
dans les morceaux de chant mesuré.
Prèfque tous les airs de Danfe de ce
Muficien font fi faillans & fi caractérifés
, qu'en Italie & dans tous les Pays
où l'on ne connoit que l'Opéra Italien ,
ce font principalement les airs de ce
Muficien François qu'on employe pour
les Ballets. Mais pour un goût exquis
dans la jufte & fublime expreffion des
paroles , pour un art auffi fçavant qu'ingénieux
dans prèfque tous les Choeurs
& dans un grand nombre de fymphonies
, n'employant que peu de
moyens en apparence fous le voile
augufte de la fimplicité , qui pourroit
refufer à l'immortel LULLI la juftice
que lui rendoit verbalement le grand
I iij
198 MERCURE DE FRANCE,
RAMEAU , toutes les fois que l'occafion
s'en préfentoit ? Ce dernier n'a pas été
moins honoré que l'autre des regards
protecteurs de fon Souverain . Il avoit été
défigné pour être décoré de l'Ordre de
S. Michel , & Sa Majeſté , pour lui faciliter
les moyens d'être ádmis dans cet
Ordre , lui avoit accordé des Lettres
de Nobleffe , qui ont été enregistrées
par la Chambre des vacations peu de
temps avant fa mort . Cet Auteur du
Théâtre Lyrique a joui , les dernières
années de fa vie , à peu -près des mêmes
honneurs décernés par le Public au
Grand Corneille fur la Scène Françoife .
Toutes les fois que M. RAMEAU étoit
apperçu à l'Opéra , lorfqu'on repréfentoit
quelqu'un de fes Ouvrages , il étoit
long- temps applaudi , & la même chofe
arriva à la Cour au voyage de Fon
tainebleau après les repréfentations de .
Dardanus & de Caftor & Pollux lorfque
Leurs Majeftés étoient retirées.
Jean Philippe RAMEAU dont nous
venons de rapporter ce qui eft parvenu
à notre connoiffance , avoit épou
fé le 25 Février 1726 , Marie Louife
MANGOT , actuellement fa Veuve
vivante. I laiffe de ce mariage trois
OCTOBRE . 1764. 199
:
-
enfans , fçavoir Clande François
RAMEAU fon Fils , Ecuyer , Valet- de-
Chambre du Roi , âgé de 37 ans , aimé
& généralement eftimé de fes Confrères
& de tous ceux dont il eft connu tant à la
Cour qu'à la Ville , Une Fille Religieufe
depuis 13 ans , née le 25 Septembre
1732, & une autre Fille, (Marie Alexandrine
) née en Novembre 1744. Il
jouiffoit en apparence d'une affez bonne
fanté , qu'il difoit devoir depuis plufieurs
années à l'ufage du Baûme de le Liévre ,
lorfqu'il fut attaqué fubitement d'une
fiévre violente le 23 Août de la préfente
année. Il eft mort le 12 Septembre
fuivant & a été inhumé le lendemain
à l'Eglife Paroiffiale de S. Euftache.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VI.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES.
CÉRÉMONIES pour la POSE de la
´première Pièrre de la nouvelle Eglife
de Ste Genevieve , par le ROI , le 6
Septembre 1764.
L.EE ROI avoit déterminé , dès l'année
dernière , qu'il poferoit dans le courant
de celle-ci la première Pièrre de la nou-'
velle Eglife de Ste Géneviève : mais
Sa Majefté n'avoit point encore fixé précifément
le temps auquel Elle vouloit
faire cette Cérémonie. Au mois de Juillet
dernier Elle informa de fes volontés
M. le Marquis de MARIGNI ,
Commandeur de fes Ordres , Directeur
Général des Bâtimens , Arts , Manufactures
, & c , pour ordonner les
prépara tifs néceffaires. On avoit en confequence
travaillé fur le champ à former
en moëlons & plâtre , la partie inférieure
du Bâtiment que l'on doit élever
tant fur la place , que fur les rues au - devant
& à côté de la nouvelle Eglife ,
afin que le Roi pût d'un coup d'oeil
OCTOBRE . 1764 . 201
juger de l'étendue , de la forme , & de
l'effet général de tous les dehors. On
avoit , pour le même objet , élevé auffi
en moëlons & plâtre , jufqu'à une
certaine hauteur , les colonnes du frontifpice
& du porche , ainfi que celles
des colonnades intérieures qui doivent
régner au pourtour du Temple , tant
pour foutenir les murs & les voûtes ,
que pour procurer des dégagemens par
les différentes portes & une circulation ,
en arrière de la foule que pourront occafionner
quelquefois la dévotion & les
cérémonies , fous le Dôme , dans les
Nefs , & dans les parties qui les avoifinent.
On avoit également figuré en
plâtre, les grandes marches au- deffus defquelles
ces colonnades font élevées &
les balustrades des efpéces de Tribunes
que cet exhauffement procurera . On
en avoit ufé de même à l'égard des
piliers du Dôme & du foubaffement
de la Châffe , placé au centre de la
croix grecque qui conftitue la forme
générale du Temple , & dont chaque
croizillon , ayant près de 50 toifes de
longueur , fur plus de quarante de largeur
dans oeuvre , forme auffi une croix
particulière deffinée par les colonnes
ifolées dont on a parlé. Au moyen de
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
tous ces préparatifs & des murs d'enceinte
, dans lefquels font les colonnes
engagées , qui fe trouvoient conduits
environ à fix pieds de hauteur
on pouvoit , d'avance , appercevoir les
différens effets & les percés multipliés
qui réfulteront de la difpofition des
colonnades , tant dans la longueur que
dans la largeur ainfi que dans les Diagonales
. Afin que le Roi pût auffi connoître
la hauteur de l'ordre Corinthien
& des voûtes intérieures , on avoit peint
le fond de l'Eglife du côté de la porte
principale , dans les dimenfions vraies
& naturelles , fur des chaffis garnis de
toiles appliquées contre une charpente
folide , de 21 pieds d'épaiffeur , en dedans
& en dehors de l'Eglife , fur plus
de 120 pieds de longueur & près de
de 100 de hauteur. Ces dimenfions
étoient néceffaires & furent obfervées
pour repréfenter de la même manière ,
dans toute la véritable étendue le
porche du Temple , à l'extérieur , orné
de 22 colonnes de 5 à 6 pieds de
diamétre qui en doivent foutenir les
entablemens , le fronton & les voûtes.
?
M. MACHI , Peintre du Roi & de
fon Académie Royale de Peinture &
de Sculpture , avoit peint cet immenfe
OCTOBRE . 1764. 203
tableau , par parties , avec une intelligence
fi grande qu'après leur réunion
l'illufion étoit complette , furtout lorfqu'on
fe placoit au point de vue , c'eſtà
- dire au fond de la place d'où commence
la nouvelle rue . Quoiqu'inftruit
de l'artifice de cette devanture , peinte
fur toile à plat, il étoit impoffible de fe
perfuader qu'il n'y eût pas une diftance
réelle des colonnes ifolées au mur
de fond de ce porche ; & tous les ornemens
de l'Architecture trompoient fi
agréablement la vue, que le relief n'auroit
pù endre plus d'effet. La largeur de
cette nouvelle rue fera d'environ 112
pieds. Elle doit être prolongée jufqu'à
la rue S. Jacques , & par la fuite jufqu'à
la rue d'Enfer & au Jardin du
Luxembourg. Le fronton & le mur de
fond du porche étoient ornés de différens
bas reliefs analogues à l'édifice & à la
cérémonie , peints par M. CALA IS. (a)
La frife contenoit l'infcription fuivante.
STA GENOVEFE IN HONOREM
D.O.M.A FUNDAMENTIS EXCITA VIT
LUDOVICUS XV .
(a ) Ce jeune Artifte , dont les talens feront
un jour célébres , a remporté le premier Prix de
l'Académie Royale de Peinture & Sculpture ,
pendant qu'il étoit occupé à cet immenfe & important
Ouvrage, I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
On avoit dreffé le terrein au- devant.
& à côté de la nouvelle Eglife , &
fablé la route par laquelle le Roi devoit
y parvenir . On avoit élevé fur cette
route de vaftes Amphithéâtres dont les
gradins multipliés & fort exhauffés procuroient
des places à près de deux
mille Spectateurs . D'autres moins élevés
& remplis également de Spectateurs
, ornoient le Pourtour de la place ,
dont ils décrivoient l'enceinte , en arrière
de celle qui étoit déja décrite
par les modèles, en grand , des Bâtimens
dont on a parlé.
›
Le Jeudi , 6 Septembre , jour que
le Roi avoit ordonné pour la cérémonie
SA MAJESTÉ arriva de Choifi ,
accompagné de M. LE DAUPHIN ,
par les rues d'Enfer de S. Thomas ,
de S. Jacques, & de S. Etienne des Grès ;
les rues étant bordées par les Gardes
Françoiſes & les Gardes Suiffes. Elle
parvint , au bruit du canon , des boëtes,
des cloches & des acclamations publiques
, à la porte de l'ancienne Eglife.
Le Roi y fut reçu à la defcente de
fon caroffe, par le Duc de CHEVREUSE ,
Gouverneur de Paris , qui eut l'honneur
de le complimenter & par le
Prévôt des Marchands & les Echevins
OCTOBRE . 1764. 205
•
qui eurent le même honneur. SA MAJESTÉ
entra dans l'ancienne Eglife , à
la porte de laquelle elle fut reçue &
haranguée par l'Abbé , à la tête des
Chanoines reguliers en chapes. De là
le ROI entra dans le Choeur , qui étoit,
ainfi que toute l'Eglife , orné de Tapifferies
de la Couronne. Après y avoir.
fait fa prière , il paffa dans le Cloître ,
de là fous la Colonnade & enfuite au
bas de l'escalier de la Bibliothéque ,
d'où il fe rendit au nouveau Bâtiment.
Lorfque SA MAJESTÉ paffa devant
les différens Amphitéâtres , il en partit
à la fois ainfi que des maisons
voifines les acclamations les plus
vives & les plus expreffives du plaifir que
caufoit la préſence du plus chéri des
Rois. Les Chanoines Réguliers , marchans
en proceffion & chantans des
Pleaumes propres áà la Cérémonie , précédoient
le Roi en fuivant la route
fablée qui longeoit le flanc de l'Eglife
& de la Place , & conduifoit au point
de vue , d'où SA MAJESTÉ , en fe
retournant pour marcher vers le Portail,
en apperçut en face la repréſentation
dont nous avons parlé , qui parut
fatisfaire le Roi , tant pour l'ordonnance
que pour l'éxécution , quoique
206 MERCURE DE FRANCE.
momentanée. Parvenu dans la nouvelle
Eglife , il en examina la difpofition
dont il pouvoit juger par les murs d'enceinte
déja conduits à une certaine
hauteur , par les colonnes ifolées , &
généralement tout ce que nous avons
dit avoir été conftruit en plâtre &
moëlons , pour fuppléer à ce qui n'eft
pas encore érigé.
Dans une grande partie du Pourtour
de l'Eglife , on avoit placé deux ou trois
cens Tailleurs de pierres , en veftes ,
tabliers & bas blancs , ayant leurs marteaux
ornés de rubans de diverfes couleurs
& des cocardes au chapeau . Comme
ils étoient élevés au- deffus des nefs ,
ils formoient un fpectacle fort agréable ,
ce qui donnoit en même - temps l'idée
jufte & vraie de celui que procurera la
multitude de Perfonnes qui feront fouvent
fur ces mêmes places , lorsque l'Eglife
fera achevée , & qu'on y célébrera
les Saints Mystères .
Le Roi fe rendit enfuite à celui des
piliers du Dôme , proche le Choeur ,
qui eft du côté de l'Evangile , pour y
pofer la première pierre , & auprès duquel
on avoit placé un Prié - Dieu.
On y avoit auffi préparé tous les inftrumens
& uftenciles néceffaires à la céOCTOBRE
1764. 207
une
rémonie , fçavoir , une Auge ,
Truelle & un Plomb de vermeil , un
marteau, une pince & un cifeau en fer ,
proprement travaillé , dont les manches
étoient de vermeil , un niveau , des
régles & les coins d'ébéne garnis en
argent .
Le Roi étant fur fon Prié-Dieu , le
Clergé chanta les Litanies des Saints ,
& pendant la Cérémonie , les Pfeaumes
& Prieres indiqués par le Rituel , Sa Majefté
s'étant levée , prit des mains de M.
le Comte de S. FLORENTIN , Minifire
& Secrétaire d'Etat , une Médaille d'or ,
deux d'argent , & trois de bronze , qui
avoient été remifes au Miniftre , dans
un baffin d'argent , par M. DE COTE ,
Directeur de la Monnoie des Médailles ,
avec une Boëte de bois de Cédre pour
les contenir ( b) . Le Roi reçut des mains
de M. le Marquis de MARIGNY ( c )
la lame de bronze , fur laquelle eft gravée
l'Infcription fuivante.
(b ) ) Ces Médailles repréfentent d'un côté la
Tête du Roi , de l'autre , l'Edifice du nouveau
Temple vû de face . On lit ces mots autour .
PIETAS AUGUSTA , & au bas en petits caractères
, NOVI SANCTA GENOVEFÆ TEMPLI PRIMUM
LAPIDEM POSUIT ANNO M , DCC . LXIV. &
au-deffous , Roitier filius F.
(c) Directeur Général des Bâtimens , &c.
208 MERCURE DE FRANCE.
QUOD
A CHLODOVEO , Francorum primo Rege
Chriſtiano ,
Bafilica Sanctorum PETRI & PAULI
Memoriæ dicata ;
B. GENOVEFA Sepulcro , Reliquiis ,
Et à pluribus jam fæculis nomine infignita ,
Vetuftate collaberetur ;
LUDOVICUS XV .
Singulari erga Civitatis Patronam Pietate ,
Novam hanc ,
Non procul à Vetere , Ampliorem ,
Splendidioremque extrui juffit ,
Primumque hic Lapidem pofuit ,
Anno M. DCCLXIV .
La Boëte de Cédre contenant les
Médailles & la Lame de bronze , furent
renfermées- dans une autre Boëte de
plomb qui fut foudée fur le champ , &
le tout fut placé par les mains du Roi ,
midi fonnant , dans une enclave pratiquée
à l'une des premières pierres du
pilier. On couvrit tout de fuite cette
enclave d'une dalle de pierre préparée à
cet effet , fur laquelle on avoit gravé
cinq croix. Alors les Entrepreneurs
OCTOBRE. 1764. 209
firent avancer , par leurs Pofeurs , la
grande Pierre taillée , d'environ dix
pieds de largeur qui devoit recouvrir
celle où l'on a dépofé la Boëte . ( d ) Sa
Majefté prit enfuite des mains de M. le
Marquis de MARIGNY ; la Truelle
chargée de mortier , que lui avoit remife
M. SOUFFLOT , Architecte du
Roi , & c , fur les deffeins & fous la
conduite duquel fe conftruit le nouveau
Temple & fes dépendances. Le Roi
jetta du mortier fur la pierre , où font
renfermées les Médailles , après quoi on
ôta les rouleaux fur lefquels portoit la
grande Pierre . On y pofa le niveau ,
Sa Majesté frappa un des coins d'ébéne ,
appliqua le Plomb , & lorfque tout parut
bien en place , les Pofeurs acheverent
l'ouvrage ( e ) pendant que l'on
(d ) Les Contrôleurs & Infpe&eurs de cette
conftruction font les fieurs Puifieux pere & fils ,
Beauvilain & De la Grange. Les Entrepreneurs
font les Srs Thevenin, Poncet, Guyare & le Tellier.
(d) Tous les inftrumens & uftenciles qui avoient
fervi à la cérémonie , appartenoient de droit à
l'Architecte mais M. SOUFFLOT les dépofa tout
de fuite dans le Tréfor de Ste Géneviève , afin
qu'ils y foient à jamais confervés , comme vn
Monument précieux de la piété du Roi & de la
grace qu'il a faite à l'Abbaye & à l'Architecte , en
daignant pofer de fes mains la première pierre
de cet Edifice..
210 MERCURE DE FRANCE.
chantoit le Te Deum , au bruit des
boetes & des cloches. Mgr le DAUFHIN
affifta à côté du Roi à toute cette
Cérémonie , pendant tout le temps de
laquelle fe faifoit entendre la Mufique .
des Gardes Françoifes & Suiffes. Le
ROI , toujours accompagné de Mgr le
DAUPHIN , après avoir pofé la Pierre ,
defcendit dans la baffe Eglife par l'efcalier
tournant aux pieds des pilliers qui
doivent porter la Chaffe. Il examina
avec une attention obligeante, les conftructions
de cet Edifice fouterrain dont
il parut fatisfait . Il remonta enfuite dans
l'Eglife fupérieure , en parcourut une
partie , & en fortit pour rentrer dans
l'Abbaye , par la route qu'il avoit déja
tenue , au bruit redoublé des acclamations
de tous les Spectateurs . Sa Ma-
JESTÉ monta , par le grand efcalier , à
la Bibliothéque , où Elle refta près d'u
ne heure , tant à l'examiner , qu'à voir
le Cabinet des Curiofités qui y eft
joint. Elle parla avec beaucoup de
bonté à l'Abbé & aux principaux
Chanoines Réguliers qui avoient l'honneur
de la fuivre . Elle y examina auffi
des Deffeins de la nouvelle Eglife , que
M. SOUFFLOT y avoit portés , & qui
furent préfentés par M. le Marquis de
•
UCTOBRE. 1764 . 211
?
MARIGNY . Le Roi s'étant mis à la
fenêtre , qui donne fur les travaux
pour en voir toute l'étendue , les acclama
tions redoublerent avec une nouvelle
vivacité ; elles continuerent également
pendant la route que SA MAJESTÉ reprit
pour la troifiéme fois , après être
defcendu de la Bibliothéque pour monter
dans fes caroffes , qui attendoient
fur la Place de la nouvelle Eglife . SA
MAJESTÉ , en partant , témoigna avec
bonté la fatisfaction qu'Elle avoit eue ,
tant des ouvrages que de la cérémonie .
Elle reprit la route de Choify au milieu
d'un Peuple nombreux qui témoignoit
par des cris de joie , le plaifir de voir
fon Souverain , & pénétré de l'augufte
bienveillance qu'il daignoit lui marquer,
M. BERNARD , Chanoine Régulier
- de Ste Geneviève , eut l'honneur de
préfenter au Roi deux Odes imprimées
, l'une fur la conftruction , & l'autre
fur la pofe de la première Pierre de
la nouvelle Eglife. Il y a dans ces Odes
des Strophes d'une grande beauté & frappées
au coin de la Poëfie Philofophique,
animée du zéle facré de la Religion .
M. le Roi , Hiftoriographe de l'Académie
Royale d'Architecture & Membre
de l'Inftitut de Bologne , eut auffi
1
212 MERCURE DE FRANCE.
l'honneur de préfenter à SA MAJESTÉ
un Livre intitulé , Hiftoire de la difpofition
& des formes différentes , que les
Chrétiens ont données à leurs Temples ,
depuis le Régne de Conftantin - le - Grand,
jufqu'à nous. A la fin de cet Ouvrage
eft une planche gravée très curieufe , repréfentant
des Plans & Elévations de divers
Temples Chrétiens , depuis la Bafilique
de Ste Sophie , jufques & compris
les Eglifes nouvelles de Ste Géneviéve
& de la Madelaine de la Ville- l'Evêque.
Nous regrettons de ne pouvoir
actuellement rendre un compte plus détaillé
de tout ce qu'il y a de curieux &
d'intéreffant dans l'ouvrage de ce fçavant
Architecte. Nous aurons occafion
de fatisfaire à cet égard , & notre defir ,
& la curiofité des Lecteurs (f).
Le Dimanche fuivant , MM . les Abbé
, Procureur & Bibliothéquaire de
Ste Geneviève , & M. SOUFFLOT , fe
rendirent à Versailles , pour remercier le
ROI & Mgr le DAUPHIN. Ils eurent
l'honneur d'être préfentés à S. M. qui
leur donna des témoignages de bonté ,
ainfi que Mgr le DAUPHIN .
(f) Les Odes de M. Bernard font imprimées
chez la Veuve Thibouft , Place de Cambrai .
L'Ouvrage de M. le Roi le trouve à Paris , chez
de Saint & Saillant , rue Saint Jean de Beauvais,
OCTOBRE . 1764. 213
SERVICE folemnel , en Mufique , célébré
pour feu M. RAMEAU , en
l'Eglife des RR. PP. de toratoire
éxécuté
› par la Mufique du
ROI & de l'Académie Royale.
L'ACADÉMIE
Royale de Mufique
a fait célébrer aux RR. PP. de l'Oratoire
de la rue S. Honoré , aux frais des
Directeurs , ( MM REBEL & FRANCOEUR
, Sur- intendans de la Mufique
du Roi ) un Service folemnel en Mufique
, le Jeudi 27. Septembre , pour
feu M. RAMEAU , fous l'invitation par
Billets de Mde la Veuve Rameau &
de M. Rameau fon fils .
On y éxécuta la Meffe de feu M.
Gilles. Près de 180 Muficiens tant
Symphoniſtes que Chanteurs , de l'Académie
Royale de Mufique , de celle
du Roi & de plufieurs Eglifes de
Paris , que le zéle & le refpect pour
la mémoire du défunt y avoient conduits
, occupoient le Jubé & les Tribunes
latérales de la façade intérieure
de cette Eglife.
Tous les Amateurs invités , à cette
214 MERCURE DE FRANCE .
Cérémonie , font convenus n'avoir ja
mais entendu d'éxécution plus parfaite
& de Corps de Mufique plus rempli
par la force & par le nombre des voix ,
qu'en cette occafion. On a vu un grand
nombre d'Affiftans ne pouvoir retenir
leurs pleurs au Kirie Eleifon de cette
Meffe adapté à la Mufique expreffive
d'un des plus beaux endroits des Euvres
de M. Rameau,
On éxécuta pendant l'Offertoire de
la Meffe , le De Profundis de M. REBEL
, Motet dont les beautés font connües
& qui n'avoient peut - être jamais
été mieux fenties & mieux éxécutées
que dans cette occafion , M. le BRETON
Maître de Mufique de l'Orcheſtre de
l'Académie Royale , battit la meſure
de la Meffe de feu M, Gilles , & M,
REBEL , Sur -intendant de la Mufique
du Roi & Chevalier de l'Ordre de
S. Michel , battit la meſure de fon De
Profundis.
A la fin de la Meffe , pendant la
Cérémonie de l'encens & de l'eau benite
, ce grand Corps de Mufique chanta
en faux- bourdon le même De Profundis.
MM. Gélin , Larrivée , Muguet
& Durand réciterent dans la Mufique
de la Meffe & du Motet . On avoit diſtriOCTOBRE
. 1764. 215
bué 1500 Billets pour cette Cérémonie.
Le nombre des Affiftans y étoit
très- conſidérable & tout s'eft paffé avec
autant d'ordre que de décence.
LETTRE de M. DE LA PLACE ,
Auteur du Mercure à la Société
des Amateurs.
MES
Il
ESSIEURS ,
>
y a trop longtemps que le filence
de votre Société nous prive du plaifir &
des lumières que nous procuroient vos
diverfes Obfervations . Un fonge , mais
un fonge qui peut renfermer une vérité
intéreffante pour l'honneur des Arts
& de la Nation , vous réveillera- t-il du
fommeil auquel vous paroiffez vous être
abandonnés ? Encore pénétré du regret
de la perte que la France vient de faire de
l'un des plus grands Muficiens de Eu,
rope , & dont j'avois l'honneur d'être
ami , je me fuis trouvé , durant
mon fommeil , tout-à coup transporté
dans une Salle de Spectacle , dont l'or .
donnance , en même -temps ingénieufe &
commede, m'annonçoit, d'après les plans
216 MERCURE DE FRANCE.
& les idéesque je me fuis formées decelle
que l'on conftruit au Palais Royal pour
l'Opéra , que c'étoit cette Salle ellemême
, achevée & remplie d'une Affemblée
auffi brillante que nombreufe.
Après avoir joui confufément de
la fplendeur du premier afpect de ce
beau lieu , mes regards fe font fixés
fur l'avant-fcène , dont le rideau étoit
encore baiffé. Je remarquai , avec ce
mouvement de fatisfaction qu'inſpire
toujours la jufteffe des allégories , deux
figures de marbre blanc , fi artiſtement
travaillées qu'on reconnoiffoit fans
peine les Grands Hommes qu'elles repréfentoient.
L'une offroit l'image de
l'immortel Lulli , l'autre de l'illuftre
Rameau. Ces deux figures , chacune
fur un pied - deftal , accompagnées de
riches ornemens analogues au genre de
leur Mufique , tenoient lieu de colonnes
, pour foutenir l'entablement du
Profcenium. Dans le fronton de cet entablement
, étoit placé en bas - relief ,
le Bufte de Quinault , environné de
palmes & de lauriers , foutenu fur une
lyre d'or , groupée avec la flute d'Euterpe
& la trompette de Calliope .
Un moment après , j'entendis exécuter
par l'Orcheſtre , une ouverture
admirable
OCTOBRE . 1764. 217
admirable , qui me paroiffoit tenir au
genre des plus beaux Opéra de Rameau .
La toile fe léve , & me laiffa voir un
vafte Théâtre , dont les fuperbes décorations
me parurent , par les attributs ,
repréfenter le Temple du Goût . Des
Chants mélodieux , foutenus d'une harmonie
pleine & fçavante , s'y faifoient
entendre dans les Chours. Les Perfonnages
étoient le Dieu du Goût luimême
, au milieu de la troupe brillante
des Arts ; la Poëfie , la Mufique & la
Danfe environnoient le Trône du Dieu
qui préfidoit à leurs jeux. Par fon ordre
, des Génies ailés partirent du pied
de ce Trône , & allerent couronner de
palmes & de myrthes le bufte de Quinault,
tandis que d'autres entouroient
de guirlandes de fleurs , les Statues de
Lully & de Rameau.
Je vous prie , Meffieurs , de daigner
m'apprendre ce que vous penfez de l'idée
des ornemens que ce rêve m'a fait
voir ; vous ne vous êtes pas bornés aux
Arts purement manuels ; ainfi vous êtes
en état de m'inftruire en même temps de
ce qui concerne l'allégorie.
J'ai l'honneur d'être , &c.
AParis , le 14 Septembre 1764,
I. Vol K
218 MERCURE DE FRANCE .
'AI
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-Chan →
celier , le premier Volume du Mercure du mois
d'Octobre 1764 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce 30
Septembre 1764. GUIROY. -
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
SUITE
ARTICLE PREMIER.
UITE de l'Hiftoire raiſonnée des Difcours
de Cicéron.
LETTRE d'Arondel à Thompſon .
SUR la nomination de M. L. C. D. B. à
l.... de...
VERS à M. de S. en lui envoyant un Bouquet
le jour de la S. Louis.
A Zirphile , en lui envoyant un Bouquet le
jour de la Fête .
MADRIGAL , à Madame
***
Page
27
33
34
35
38
ibid.
53
17
65
LETTRE à M. De la Place , fur les Choeurs
d'Elfride , Tragédie Angloife .
ÉPITRE aux Enfans , couronnée à l'Académie
des Jeux Floraux de Toulouſe.
LETTRE à Madame De la R. BERN , ſur la
RECONNOISSANCE .
LETTRE à M. De la Place , fur la Statue du
Roi élevée à Reims,
OCTOBRE. 1764. 219
VERS envoyés d'Allemagne à Mlle Clairon .
VERS à une Dame qui avoit foutenu que la
femme devoit avoir la prééminence fur
l'homme.
LETTRE Hiftorique de M. le Chevalier * * *
à un foi - diſant honnête homme,
VAUDEVILLE.
MADRIGAL à Mlle Dubois , habillée en Médecin.
SUR l'Origine de la Nobleffe Françoife .
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON .
66
69
ibid.
76.
79
ibid.
99 & 100
101 , 102 , 103 & 104
IOS
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ÉPITRE d'un Père à fon fils , fur la naiffance
d'un petit -fils , &c .
Aux Grands & aux Riches , Epitre . Par M.
Vallier.
ÉPITRE à un Commerçant . Par M. le Prieur
Avocat en Parlement.
EPITRE à Quintus , fur l'infenfibilité des
Stoïciens. Par M. Desfontaines.
SUR le fort de la Poëfie en ce Siécle Philofophe.
Par M. Chabanon .
LA néceffité d'aimer , Poëme.
106
110
113
116
718
12.5
122
125 & fuiv.
ECLAIRCISSEMENS détaillés , fur un Spécifique
antivénérien . Par M. Nicole.
ANNONCES de Livres.
RAPPORT de MM. les Commiffaires nommés
pour examiner l'Ouvrage de M. Barletti
de S. Paul.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES .
ACADEMIES.
SEANCE publique de l'Académic Françoiſe ,
133
220 MERCURE DE FRANCE.
le 25 Août 1764 , Fête de S. Louis .
PRIX d'Eloquence pour l'Année 1765 .
PRIX proposé par l'Académie des Sciences ,
Belles-Lettres , & Arts de LYON , pour
l'année 1766.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
148
15 %
153
ARTS UTILES.
CHIRURGIE. 157
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
164
GRAVURE. 166
ART. V. SPECTACLES.
OPERA. 167
COMÉDIB Françoiſe .
168
COMÉDIE Italienne. 179
CONCERT Spirituel. 181
SUPPLEMENT à l'Article des Théâtres. 182
ART. VI. Cérémonies publiques. 199
SERVICE folemnel > en Mufique , célébré
pour feu M. Rameau , en l'Eglife des RR.
PP . de l'Oratoire. 213
LETTRE de M. De la Place , Auteur du Mercure
, à la Société des Amateurs. 215
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoile.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROL
OCTOBRE . 1764.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
SECOND VOLUME.
Cochin
Silesi
RayleySu
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Roi.
}
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure
eft chez M.
LUTTON
, Avocat , Greffier
Commis
au Greffe Civil du Parlement
, Commis
au recouvrement
du Mercure
, rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch
à côté du
Sellier du Roi .
?
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer;
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de 30 fols par volume , c'est- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le contiauer,
MERCURE
DE FRANCE.
OCTOBRE. 1764.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Hiftoire raifonnée des
Difcours de CICERON.
SUITE des PHILIPPIQUES , &c.
V.PLUS Antoine devenoit coupable
& téméraire , & moins on montroit à
Rome de courage & de fermeté ; on
alla même jufqu'à propofer dans une
Affemblée du Sénat de lui envoyer des
Députés pour l'exhorter à fe défifter de
II. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE:
fes entrepriſes fur la Gaule , & à recon
noître l'autorité du Sénat . Quelquesuns
des Sénateurs embrafferent ce parti,
& furent d'avis de nommer ceux qui
devoient compoſer la députation .
Cicéron ne put voir fans indignation
trahir la caufe de la Liberté , & il réfolut
de combattre certe réſolution avec
chaleur. Il la traita non feulement de
vaine & d'infenfée , mais encore de téméraire
& de pernicieufe. Il déclara
qu'on ne pouvoit traiter fans honte avec
un Citoyen qui avoit les armes à la
main ; que c'étoit de lui qu'il falloit attendre
des propofitions de paix , & qu'il
auroit droit alors de prétendre à la gloire
de l'équité & de la modération . Il fit
faire enfuite réfléxion à l'Affemblée que
les plus grandes réfolutions dans les affaires
publiques naiffent quelquefois des
plus légers incidens furtout dans les
guerres civiles qui fe gouvernent ordinairement
par des bruits populaires :
que les ordres & les inftructions les plus
fermes attireroient peu de confidération
à leurs Ambaffadeurs ; & que le
nom même d'ambaffade entraînoit des
craintes & des défiances qui n'étoient
que trop propres à déconcerter leurs -
amis. Après cela , il propofa d'accorder
OCTOBRE. 1764
quelques honneurs extraordinaires à M.
Lepidus qui n'y avoit jufqu'alors aucune
prétention par fes fervices , mais
qui fe trouvant à la tête de la meilleure
armée de l'Empire , étoit peut- être
celui de tous les Citoyens dont il y
avoit le plus de mal à craindre , & le
plus de fervice à eſpérer. ( a ) Paffant
( a ) Tel fut du moins le prétexte que Cicéron
fit valoir pour procurer à Lepidus quelques
diftinctions car foupçonnant la fidélité , & lui
croyant même des liaifons déja formées avec Antoine
, il penfoit au fond à le ramener au parti
du Sénat par quelque marque de confiance . Cependant
comme il auroit été trop dur de ne pas
apporter d'autres raifons pour juftifier le Décret
du Sénat , il fit remarquer que Lepidus avoit
» toujours uſé de fon pouvoir avec modération ,
& que fon zéle s'étoit foutenu conftamment
» pour la Liberté ; qu'il en avoit donné une
preuve fignalée lorsqu'Antoine avoit offert le
» Diadême à Céfar ; qu'en détournant la tête il
>> avoit témoigné publiquement fon averfion
»pour l'efclavage ; & que s'il avoit cédé aux
conjonctures , c'étoit moins par choix que par
néceffité ; que depuis la mort de Cefar il avoit
» obſervé la mème conduite. Enfin que la guerre
s'étant rallumée en Eſpagne , il avoit pré--
» féré la voie de la douceur & de l'humanité à
» celle des armes & de la violence , & qu'il
" avoit confenti au rétabliffement de Pompée . »
Là- deffus Cicéron propofe un Décret en ces termes....
Comme la République a tiré fouvent beaucoup
d'avantage de l'adminiftration de Marcus Le-
·
A iv
3 MERCURE DE FRANCE.
de là au jeune César , il ajoûte de nouveaux
éloges à ceux qu'il lui avoit déjà
donnés , & propofe de lui accorder par
un Décret le commandement des troupes
qu'il avoit raffemblées , afin de le
mettre en état de rendre à la République
les fervices dont fon zéle & fa
vertu le rendoient capable . Enfin il
trace en fa faveur la forme d'un Décret.
( b )
» Etant certain que C. Céfar , fils
» de Caïus , Pontife , Pro-préteur , s'eft
efforcé heureufement dans un temps
fort difficile d'engager les Vétérans à la
» défenfe de la liberté , & que fous fon
>> autorité & fa conduite la Légion Mar-
» tiale & la quatrième Légion ont déjà
» défendu & défendent encore les droits
» du Peuple Romain : n'étant pas moins
» certain que C. Céfar s'eft avancé à la
» tête de fon Armée , pour fecourir la
» Province de Gaule ; qu'il a raſſemblé
pidus , grand Pontife , & que le Peuple Romain
l'a toujours trouvé ... &c ... &c ... P. v. 15 .
V. l'Hift. de Cic. par M. Middleton . París
1749. T. IV. P. 9 .
(b ) Nous avons rapporté la teneur du Décret
en fon entier , parce que nous avons cru que le
Lecteur feroit bien- aifé d'avoir fous les yeux un
échantillon de ces Piéces dont il a été fouvent
parlé dans le cours de cette Hiftoire.
OCTOBRE . 1764 . 9
"
un Corps de Cavalerie & d'Archers ,
avec un grand nombre d'Eléphans ,
» fous fon obéiffance & fous celle du
» Peuple , & qu'il a foutenu également
» la fureté & la dignité de l'État : le Sé-
» nat & le Peuple Romain engagés par
» toutes ces confidérations , ordonnent
» que C. Céfar , fils de Caius , Pontife ,
Pro-préteur , fera compté déformais
» parmi les Sénateurs , qu'il donnera fon
» fuffrage dans le rang des Préteurs , &
» qu'en follicitant à l'avenir toute autre
» Magiftrature , fes follicitations auront
» le même effet qu'elles auroient ſuivant
» les Loix , s'il avoit poffédé l'année d'a-
» vant l'office de Queſteur.
ود
Telle fut la fubftance de cette cinquiéme
Philippique . Le Sénat confentit
fans exception à l'Article qui regardoit
les honneurs accordés à Lepidus & à
Octave , & les deux Décrets pafferent
unanimement.
VI. L'Affemblée fut beaucoup plus
partagée fur l'affaire de la députation .
Le débat fut prolongé jufqu'à la nuit .
Il recommença le lendemain avec la
même chaleur , dura jufqu'au foir , &
fut repris le troifiéme jour. Une fi longue
déliberation piqua fi vivement la
curiofité des Citoyens , qu'ils s'affem-
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
blerent au Forum pour en attendre le
fuccès ; & faiſant retentir comme de
concert le nom de Cicéron , ils l'appellerent
par des cris réitérés pour leur
rendre compte de ce qui s'étoit paffé
au Sénat. Il monta fur la Tribune conduit
par Apuleius , Tribun du Peuple ,
& fa préfence d'efprit lui épargnant
l'embarras des préparations , il apprit à
l'Affemblée qu'après de longs débats ,
tous les Sénateurs , à la réferve d'un
fort petit nombre , avoient pris enfin
finon le parti le plus ferme & le plus
glorieux , celui du moins qui convenoit
dans une jufte mefure aux befoins de
la République , & qui mettroit l'honneur
du Sénat à couvert : que la députation
( c ) dont on avoit porté le
décret étoit moins une ambaffade qu'u-
(c ) Les Députés nommés par le Sénat , furent
trois Sénateurs Confulaires , S. Sulpicius , L.
Pifon & L. Philippus . Leur commiffion reçut des
bornes fort étroites , & ce fut Cicéron qui les
régla lui - même. Ils ne furent revêtus d'aucun
pouvoir pour traiter avec Antoine. On les chargea
feulement de lui porter au nom du Sénat
Ï'Ordre abfolu de faire ceffer les hoſtilités dans la
Gaule , & de lever le Siége de Modene ... Mittun
tur enim Legati qui nuntient ne oppugnet Confujem
defignatum , ne Mutinam obfideat , ne Provinciam
depopuletur. ( Ph. V I. 4. )
OCTOBRE. 1764 . II
ne déclaration de guerre fi Marc Antoine
refufoit d'obéir ; que cette démarche
n'étoit pas fans fermeté ( le foin
que Cicéron prenoit de le dire , prouvoit
affez le contraire ) & qu'il auroit
fouhaité feulement qu'elle fût moins
lente : qu'infailliblement Antoine refuferoit
la propofition de fe foumettre ,
& qu'il ne falloit pas s'attendre qu'un
homme qui n'avoit jamais eu de pouvoir
fur lui même reconnût celui du
Sénat & du Peuple... & c... & c. Il
conclut cette fixième Philippique pár
une vive exhortation .
•
» Chers Citoyens , dit- il , le moment
" eft venu nous n'avons plus de temps
» à perdre . Jufqu'aujourd'hui toutes nos
»fouffrances pouvoient être attribuées à
» quelque Puiffance fatale , contre laquelle
nous n'avions guères d'autres
» armes que la patience. Mais fi nous
» retombions dans les mêmes difgraces ,
» il ne faudroit en accufer que nous-
» mêmes. Les Dieux ont deſtiné le
พ
"
Peuple Romain à donner la Loi au
» refte du monde : comment feroit - il
» poffible qu'il tombât dans l'efclava-
" ge ? Cependant nous fommes à l'extrémité
du danger : il eft queftion
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
» pour nous de la liberté. Votre devoir
» eft de vaincre , ( ce qui fera le fruit
» infaillible de votre zéle & de votre
» union ) ou de tout fouffrir pour évi-
» ter d'être efclaves. Que d'autres Na-
» tions puiffent fe faire à la fervitude
» le partage du Peuple Romain eft d'être
libre.
VII. Les Ambaffadeurs partirent le
lendemain du jour que fut prononcée
cette harangue , quoique la fanté de
Sulpitius l'un d'entr'eux , fût dans un
état très-dangereux. Tandis que toute
la Ville s'occupoit de ſpéculations & de
conjectures fur le fuccès de ce voyage,
Antoine en tira un avantage certain : il
gagna du temps pour preffer le fiége
de Modéne , & pour prendre toutes les
nouvelles mesures dont chaque événement
lui offroit l'occafion. Ses amis en
conçurent même l'efpérance d'engager
le Sénat dans une négociation qui donneroit
le temps à tous les Chefs de la
Faction de Jules - Céfar de s'unir contre
les Républicains .
Cicéron ne fut pas longtemps trompé
par ces nouvelles intrigues. Dès la
première Affemblée du Sénat qui fut
Convoquée pour des objets peu impor
OCTOBRE . 1764. 13
tans , ( d ) il prit occafion de réveiller
le zéle des partifans du bien public ,
en les avertiffant des projets pernicieux
que méditoit leur ennemi . S'appercevant
qu'on écoutoit fa harangue avec
beaucoup d'attention , ( c'eft la feptième
Philippique , ) il éleva la voix & prouva
avec beaucoup de folidité qu'une paix
telle que certaines gens la faifoient efpérer
étoit déshonorante , dangereufe ,
& ne pouvoit être d'aucune durée . Il
en prit droit d'exhorter le Sénat à redoubler
fa vigilance , & à s'armer avec
tant de foin qu'il ne pût être furpris par
des réponfes captieufes , ni par de fauffes
apparences d'équité... & c... & c ... & c.
Une chofe bien remarquable dans
ces VII premiers difcours , & pas affez
remarquée à mon avis , c'eft la variété
des tours & des expreffions dont
Cicéron fe fert dans une matière prèfque
toujours la même. Il n'y a pas
un Moderne à qui on puiffe donner
un femblable éloge.
VIII Les Ambaladeurs revinrent enfin
à Rome , un mois ou environ après
leur départ. Ils avoient été retardés plus
(d ) Parvis de rebus , fed fortaffe , neceffariis
confulimur , P.C. de Appi â viâ & de Moneta Conful,
de Lupercis refert Prætor, .. &c.
14 MERCURE DE FRANCE .
long-temps qu'ils ne s'y étoient attendus
par la mort de Servius Sulpicius ( e)
( e ) Sulpicius étoit d'une famille Noble & Patricienne.
La conformité de l'âge , des études
& des principes , l'avoit lié fort étroitement avec
Cicéron , & leur amitié s'étoit foutenue avec une
conftance parfaite. Dans leur jeuneffe ils avoient
fréquenté les mêmes Ecoles à Rome , & s'étant
rejoints enfuite à Rhodes , ils y avoient reçu les
mêmes Leçons du célébre Molon . Les progrès
de Sulpicius dans toutes les Sciences , l'éleverent
dans la fuite à toutes les Charges de l'Etat ,
avec une réputation fingulière de fâvoir , de prudence
& d'intégrité. Admirateur conftant de la
fagefle & de la modeftie des Anciens , il fit une
guerre perpétuelle aux vices de fon temps . Quoiqu'il
ne fût point fans talens pour l'Eloquence ,
fon propre jugement lui ayant fait fentir qu'il n'étoit
pas fait pour s'élever au premier rang des
Orateurs , il fe perfuada qu'il valoit mieux être
le premier dans un Art du fecond ordre , que
le fecond dans le premier de tous les Arts. Cette
idée lui fit abandonner à Cicéron la gloire de bien
parler , pour le réduire à la profeffion de Jurifconfulte
, qui n'étoit guères moins honorable à
Rome que celle d'Orateur. Il porta la fcience des
Loix beaucoup plus loin que tous ceux qui s'étoient
propofé le même objet avant lui. Les
Anciens Jurifconfultes , ( Dig. L. 1. Tit. 11. C.
45.) rapportent un trait remarquable à ce ſujet.
Il étoit alié confulter fur quelque point de Droit
le fameux Mutius Scævola , qui lui répéta trois
ou quatre fois la réponſe fans pouvoir la lui faire
comprendre. Enfin perdant patience il lui dit
qu'il étoit honteux pour un Noble Romain , pour
OCTOBRE . 1764. IS
qui étant arrivée le jour même qu'ils
étoient entrés dans le Camp d'Antoine
un Patricien , pour un Avocat , de ne pas compren
dre ce qu'il faifoit profeffion defavoir. Ce reproche
devint un éguillon fi vif pour Sulpicius , qu'il
fe livra entierement à cette étude , & qu'il compola
180 Traités fur différentes Queſtions de
Droit . Cicéron nous apprend qu'il fut le premier
qui réduifit cette Science en fyftême , & que
par le fecours d'une méthode nouvelle il répandit
de la lumière fur des connoiffances qui avoient
été jufqu'alors fort obfcures & fort confufes. II
avoit pénétré jusqu'au fond des Loix en temontant
à la premiere fource de l'ordre & de l'équi
té , qui étoit devenue la régle de fa conduite
autant que de fes décifions. Malgré toutes fes
lumières , il fut toujours plus porté à terminer
les affaires par des compofitions pacifiques , que
par les procédures de la Juftice. Ses principes
politiques fe reffentirent conftamment de cette
difpofition ; il aima toujours la paix & la liberté.
Son occupation continuelle dans les temps les plus
orageux de la R. P. étoit de modérer la violence
des partis oppofés , & de combattre ou d'écarter
tout ce qui pouvoit conduire à la Guerre civile,
Ce caractère lui étoit devenu fi naturel , que
l'ayant exercé particuliérement dans ces derniers
troubles , en propofant fans ceffe de nouveaux
projets d'accommodement , il lui avoit mérité , le
furnom de Pacificateur. Quoique la caufe de
Pompée lui eût paru la plus jufte , fon naturel
doux & timide qui s'étoit fortifié par les exercices
tranquilles de fa profeffion , l'avoir empêché
de prendre les armes mais voyant que
le parti de Céfar l'emportoit par la force , i
16 MERCURE DE FRANCE .
,
avoit laiffé , fuivant les termes de Cicéron
leur Ambaffade imparfaite &
affoiblie par la perte du plus habile de
fes Membres. Le rapport qu'ils avoient
à faire au Sénat répondit exactement
aux avis de Cicéron . Antoine avoit refufé
fièrement de recevoir les ordres
fouffrit que fon fils s'y attachât , tandis qu'il continua
lui- même de demeurer neutre . Cette conduite
lui attira l'eftime & la confidération de
Céfar, mais les faveurs qu'il en reçut ne furent
point capables de lui faire approuver fon Gouvernement.
Après ce Régne il ne ceffa de travailler
au rétabliffement de la tranquillité publique;
la mort le furprit dans cet exercice auquel
il avoit confacré toute la vie.
Les Pères Catrou & Rouillé , Jéfuites , l'ont mis
au nombre des Conjurés qui tuerent Jules- Céfar ;
( Tome XVII. de l'Hiftoire Romaine des PP .
Catrou & Rouillé , Page 343. Note 2 ..
) c'eſt
une erreur qu'il eft aifé de réfuter par les
écrit de Cicéron il n'y eut point dans la conf
piration d'autre Sénateur Confulaire que Trebonius
dont il va être queftion dans la fuite de
cette Hiftoire.
•
Tout ce qui intéreffe les grands hommes eft
précieux . Voilà ce qui m'a engagé à m'étendre un
peu fur le compte de Sulpicius. Je tiendrai la
même conduite , fitôt que l'occafion s'en préfentera
, à l'égard d'un autre ami de notre illuftre
Orateur , le célébre Atticus . J'ai tiré ce
Précis , de la vie de Cicéron , par M. Middleton ,
déjà citée plufieurs fois.
Y. le T. IV. p. 45 & fuiv
OCTOBRE . 1764.
dont ils étoient chargés pour lui , &
fon mépris pour le Sénat avoit été juſqu'à
faire battre furieufement la Ville
en leur préfence . Il n'avoit pas laiffé
de leur propofer quelques conditions
toutes déraisonnables ou impudentes.
Le récit qu'ils en firent excita l'indignation
de toute la Ville , & donna
beaucoup d'avantage à Cicéron pour
ramener tous les Sénateurs à fon
fentiment . Le Sénat s'étant affemblé le
lendemain , il prit occafion de quelque
nouveau débat , pour prononcer fa huitiéme
Philippique. » Dieux immortels !
» s'écria- t - il , qu'eft devenu le coura-
" ge de nos Ancêtres ? Lorfque Popi-
» lius fut député par le Sénat vers le Roi
Antiochus , pour lui porter l'ordre de
» lever le fiége d'Aléxandrie , ce Prin-
» ce parut chercher des prétextes & des
» délais . Alors l'Ambaffadeur traça du
?
bâton qu'il portoit à la main un cer-
» cle autour de lui , & lui déclara que
" s'il ne recevoit pas une réponſe nette
» & précife avant qu'il fût forti du
» cercle , il retournoit à Rome fans
>> attendre un moment de plus. » Il
tombe enfuite fur les démarches d'Antoine
dont il reléve l'arrogance , la folie
& l'abfurdité. Enfin il propofe en
18 MERCURE DE FRANCE.
concluant fon difcours , d'accorder le
pardon & l'impunité à tous ceux qui
avant le xv de Mars abandonneroient
le parti d'Antoine pour rentrer dans leur
devoir. Cette propofition ayant été
acceptée , & revêtue d'une forme folide
, l'Affemblée fe fépara , & le Conful
Panfa en indiqua une autre pour le
lendemain.
IX L'objet de cette Affemblée étoit
de faire décerner des honneurs à la
mémoire de Servius Sulpicius , qui
étoit mort , ainfi qu'on l'a dit plus haut ,
dans l'éxercice actuel de fon Ambaffade.
Le Conful s'étendit beaucoup fur
fon éloge , & fon opinion fut de lui
accorder les plus honorables diftinc
tions qu'on eût jamais déférées à ceux
qui étoient morts au fervice de la Patrie
: c'est-à-dire , des funérailles pu
bliques , un Tombeau , & une Statue.
Servilius qui donna fon avis après le
Conful , opina pour les funérailles &
le Tombeau , mais rejetta la Statue
parce qu'elle n'appartenoit qu'à ceux,
qui avoient perdu la vie par une mort
violente. Cicéron excité par la tendre
affection qu'il avoit toujours eue pour
Sulpicius , autant que par fon zéle pour
le bien public , entreprit de faire ren-
>
OCTOBRE. 1764. 19
dre à fon ami tous les honneurs qui
pouvoient être juftifiés par les circonf
tances. La harangue qu'il prononça à
ce fujet eft un chef- d'oeuvre d'éloquence
& de fentiment. On l'a mife au rang
des Philippiques , ( & c'eft la neuvième)
parce qu'elle contient les réflexions les
plus fortes fur l'audace d'Antoine , &
fur la guerre qu'il faifoit à la République
. Le Sénat confentit à toutes
les demandes de Cicéron , & ordonna
par un Décret qu'on éléveroit fur
la tribune une Statue de cuivre à Sulpicius
avec une infcription fur la baze ,
pour faire connoître qu'il étoit mort
en fervant la République ; qu'on affigneroit
une espace de cinq pieds
quarrés à fes enfans & à toute fa poftérité
pour affifter aux Jeux des Gladiateurs
; & que le Conful Panfa marqueroit
fur le champ Efquilin (ƒ )
une place de trente pieds quarrés pour
fervir de fépulture à lui , à fes enfans
(f) Le Mont- Efquilin , étoit à proprement
parler , le Cimetière de Rome. Mécène , ce favori
fi connu du premier Empereur , le fit nétoyer ,
& y bâtit des Jardins délicieux & magnifiques.
Ce changement rendit l'air des environs beaucoup
plus fain , fuivant ce qu'en dit Horace...
Nunc licet Elquiliis habitare falubribus......
20 MERCURE DE FRANCE :
& à toute fa poftérité . Pomponius , Ecrivain
du troifiéme Siécle , témoigne dans
fon Livre de Origine juris , que cette
Statue érigée à Sulpicius fubfiftoit encore
de fon temps.
L'Hiftoire des X , XI , XII , XIII
XIV , & dernière Philippiques de Cicéron
, au Mercure prochain.
ADIEUX d'un Mifantrope au
genre humain,
EPITRE CHAGRINE. *
QUU'UN autre plus efclave ou plus ami des
hommes
9
Daigne vanter les lieux , les temps mêmes où
nous fommes :
Inftruit , défabufé par tant de maux foufferts ,
Pour moi j'ofe être libre & dépoſer mes fers.
Omes Contemporains fi peu dignes de l'être !
G
O mes Concitoyens que j'ai trop fçu connoître ,
Emules l'un de l'autre & Defpotes jaloux ,
C'en eft fait, & Mortels , je ne tiens plus à vous
* Qui a concuru cette année pour le Prix de
l'Académie Françoife .
** Nous nous fommes vûs forcés d'y faire quelques
retranchemens .
1
OCTOBRE . 1764. 27
Je pourrai déformais , avec une âme pure ,
Refpirer fous les Loix de la fimple Nature ,
Et fans le faux appas d'un préſtige enchanteur ;
Réaliſer pour moi le fuprême bonheur,
Là , je vous oublîrai : là de votre injuſtice
Mon coeur, mon foible coeur ne fera plus complice
Je ne vous verrai plus , & mes regards au moins
De vos débordemens ne feront plus témoins ,
Puifque la vérité paffe ici pour chimère ,
Puifque feul en ces lieux le menfonge profpère,
Comment pourrois-jey vivre encor fans m'avilira
Je ne fçais ni tromper , ni ramper , ni fléchir ;
Je n'ai ni du bon ton la brillante manie ,
Ni des Sages du Temps le merveilleux génie.
Jamais
pour contenter mes fantaſques defirs
Par des foins dangereux , par de lâches ſoupirs ,
Je n'ai pû fubornant ou la fille , ou la mère,
Défefpérer , flétrir une famille entière ,
Et fier de ma conquête, en caufant fon malheur,
Infulter par ma joie à fa noble douleur.
Affez d'autres , fans moi , dans les plis de leurs
âmes ,
Ourdiffent de fang froid mille odieufes trames :
Haine , intérêt , envie , amour , ambition ,
Voilà leurs Dieux , leur culte & leur religion !
L'impofture triomphe au gré de la cabale :
Tel qui parle en Caton, vit en Sardanapale .
O Monde inconféquent ! O Siécle audacieux !
Qn fejoue à la fois de la Terre & des Cieux,
22 MERCURE DE FRANCE.
Je fens mon coeur ému s'enfler de bile amère ,
Et mon fang enflammé bouillonner de colère,
Quand je vois un Iman , qui le front compofé ;
Le col tort , l'air contrit , & le regard baiffé ,
Couvrant les noirs deffeins d'un voile refpectable ;
Parle fi bien de Dieu , fi mal de ſon ſemblable ,
Et toujours prêt à nuire avec impunité ,
D'un ton fi doucereux prêche la charité....
Ecrafé fous le char de la fortune altière
L'honnête Citoyen languit dans la pouffière ,
Tandis qu'à pleines mains comblé de ſes faveurs
Un avide Midas , heureux par nos malheurs ,
Etale impunément le fruit de fes rapines,
Et s'élève aux grandeurs à travers cent ruines?
Les Calomniateurs,pour qui tout eft vénal ,
Entourent de Thémis l'augufte Tribunal :
Leur facrilege bras , par force ou par adreſſe ,
Arrache le bandeau de la chafte Déeſſe :
Perturbateurs de l'ordre & Contempteurs des Loix,
De l'orphelin timide ils étouffent la voix ....
Certes dans tous les temps , pour les Fils de
la Tèrre ,
Partout l'Etat civil eft un Etat de guèrre.
C'est là que le Sophifte , adroit en fes diſcour
Erigé par fa Secte en héros de nos jours,
Plus orgueilleux encor fous la groffière étoffe ,
Prend avec le manteau le nom de Philoſophe ;
Prononce que le Sage indépendant d'autrui ,
Doit toujours dominer fur le fort & fur lui ;
OCTOBRE. 1764. 23
Décompoſe , affortit les facultés de l'homme ;
Du bonheur de chacun fçait calculer la fomme ;
Obferve d'un coup d'oeil , parcourt d'un pas égal
Le Monde intelligible & le Monde moral :
Trop heureux s'il pouvoit , utile à ſa Patrie ,
Joindre un peu de pratique à tant de théorie ! ...
Hommes préfomptueux ! quel avantage exquis ,
Tant de talens divers vous ont-ils donc acquis ?
Hélas ! combien de maux , de beſoins & de crimes
Je vois naître pour vous de ces fources fublimes !
Ce fçavoir recherché dont vous êtes ſi vains ,
Aiguile mieux les traits qui partent de vos
mains ;
Ce luxe à qui les Arts ont donné la naiſſance ,
Verfe au loin fur les moeurs fa maligne influence
Flatte , entretient , réveille , irrite les defirs ,
Et tourmente les fens par l'abus des plaiſirs....
Malheureux ! accablés fous le poids de vos chaînes ,
Quel reméde auriez - vous pour foulager vos
peines ?
L'amitié ...Quelquefois vous en vantez le prix.
Souvent de ſes attraits vous femblez être épris :
Mais de beaux fentimens ce pompeux témoignage ;
N'eft qu'un piége caché fous un perfide hommage
Ainfi dans notre flanc vous fçavez avec art ,
D'une main careffante enfoncer le poignard :
'Ainfi la fauffeté , l'artifice & l'envie
De toutes parts fans ceffe ont affiégé ma vie,
D'un généreux ami l'indulgente bonté
24 MERCURE DE FRANCE.
Redouble , aigrit encor votre malignité ;
A prévenir vos voeux plus fon zéle s'applique ;
Plus yotre audace éxige & devient tyrannique
Alors fur fa foibleffe établiſſant vos droits ,
Vous ofez durement lui préfcrire des Loix ,
Et pour vous difpenfer de la reconnoiſſance
Par mille trahifons payer la complaiſance,
De tous vos Bienfaiteurs implacables fleaux ,
yous ne daignez , ingrats , aimer que vos bour
reaux.
Fourfuivez , aveuglés par une erreur ſtupide ,
Adorez comme un Dieu le Héros homicide ;
Et fans honte à l'envi rampant à fes genoux ,
Briguez le trifte honneur d'expirer fous fes coups;
Race folle & perverfe ! Humains que je déreſte ,
Adieu , je pars content fi ma vertu me reſte ;
Je vous laiffe entre vous terminer vos débats ,
Et confommer fans moi tant d'affreux attentats,
Dans des Cités exprès raffemblés pour vous naire
Travaillez fans relâche à vous entre-détruire;
Ebranlez , confondez , joignez par vos efforts
Le féjour des vivans à l'empire des morts ;
Et pour vous difputer ce vil tas de pouffière ,
Sappéz les fondemens de la Nature entière :
Jaloux de lui furvivre un inftant à ce prix ,
Allez en furieux lutter fur fes débris ;
Périffez avec elle au fein de la Victoire ,
Et comblez votre crime en comblant votre gloire,
Ainf
OCTOBRE. 1764. 25
Ainfi le fier Burrhus , preſſé par fon ennui ,
Jadis ami des Loix qu'il cenfure aujourd'hui ,
Tropfenfible aux douleurs dont l'excès l'importune,
Querelle les humains , le Ciel & la fortune.
Le fage Arifte en vain fous un afpe &t plus beau
Veut des mêmes objets lui montrer le tableau,
Et de cette humeur fombré écartant le nuage
De toute fa raifon croit lui rendre l'uſage ;
Burrhus dont la vertu redoute les dangers ,
Quitte à jamais ces bords pour lut trop étrangers =
Il va chercher ailleurs le repos qu'il fouhaite
Et fous d'autres climats fixe enfin fa retraite.
ô bone ne te
Frustrere , infanis & tu ftultique propè omnes
Si quid Stertinius veri crepet
·
...
Hor. 1. 2. Sat. 3.
Yous êtes fou , bon-homme. Eh ! ne vous flattež
point:
Car & Stertinius a dit vrai fur ce point ,
Prèfque tous les Mortels ont un grain de folie.
II. Vol.
26 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. NAS MONPEURT , jeune
Peintre , Eleve de M. CARLE WANLOO
, qui avoit fait mon portrait en
paftel , que je croyois flatté , quoiqu'il
fût reffemblant.
VIVE ton brillant crayon !
Qu'il répare bien l'injure
De ma glace , auffi peu fûre
Que l'infidelle Manon !
Qu'il me venge , & me raffure ! ..
Je ris de leur trabifon....
Jaloux de notre renom ,
Maint Rival en vain murmure:
Ton Art charmant nous affure
La yogue dans ce canton .
Oh ! qu'en cette Mignature
J'aime à voir l'illufion
Jouer avec la nature
L'amour-propre & la Raifon
Et me montrer ma figure
Sous les traits de Céladon !
Sans fa flatteufe impoſture
J'ignorerois , je te jure,
Que nous fommes fur ce ton ,
Toi fi grand maître en Peinture ;
Et moi fi joli garçon.
Le Chevalier de JUILLY-THOMASSIN,
Membre de plufieurs Académies.
OCTOBRE. 1764. 27
MADRIGAL
Ala Belle Troyenne qui lui reprochoit
d'être Philofophe.
COMMENT à Troye *, Iris , ſerois-je Philoſophe,
Quand tout y brule de vos feux ?
Caton, pour une injure , eût pris telle apoſtro
phe
Si Rome eût eu de fi beaux yeux.
* Où eft la Compagnie de Beauveau.
Par le même
EPIGRAMME.
Our , j'ai dit queles Sermons
Du Père Argan * étoient bons &
Mais cette chétive gloire ,
Qu'il doit toute à ſa mémoire ;
Ne peut enfler fon caquet ;
Puiſqu'il n'a d'autre mérite
Dans tout ce qu'il nous débite '
Que celui d'un Perroquet.
Nom en l'air.
Par le même.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
I
SILVESTRE ,
Ce n'eft pas tout-à -fait un CONTE,
petite au
nord la France un
Ly avoit dans une ne homine
plus diftingué par fes qualités perfonnelles
que par la fortune . On l'appelloit
Silveftre. Né de parens obfcurs , quoiqu'ils
portaffent un grand nom , il fut
élevé dans une heureufe fimplicité. Il
avoit reçu de la Nature une âme fen
fible avec une figure intéreffante. Elle
promettoit de l'efprit & des moeurs , &
plus on connoiffoit Silveftre , plus on
l'eftimoit. Sa mere étoit morte , & ne
lui avoit laiffé pour héritage que l'exemple
de fes vertus. Son père étoit
pauvre , & plus d'une fois l'opulence
étonnée étoit venue admirer fous l'humble
toît de ce bon vieillard l'indigence
& la probité. Mon fils , difoit-il un jour
à Silveftre , il s'en faut bien que je fois
riche ; mais le travail & la modération
ont bien des reffources . S'ils ne m'ont
pas acquis d'utiles & dangereux tréfofs ,
ils m'ont foutenu dans la médiocrité
OCTOBRE. 1764 29
&, loin d'avoir rien attendu des hommes
, j'ai goûté ce plaifir fi doux &
pur d'être utile à plufieurs. Mon cher
Silveftre , fois toujours honnête , frugal ,
laborieux & bienfaifant ; les fources du
bonheur font en toi-même. Conferve
précieuſement ta propre eftime ; c'eft un
bien que ne peuvent nous ravir le fort
ni les méchans..
Mais , ajouta ce tendre Père , il eft
un fecret important que je dois te confier.
Ecoute , mon cher fils ; fi jamais
tn peux oublier qu'il fuffit d'être homme
pour fentir l'obligation de fe refpecter
foi-même ; apprends que ton origine
eft illuftre , & que tu dois honorer
la mémoire de tes Ancêtres. Les titres
& les biens qu'ils avoient laiffés à mon
Père furent perdus dans le cours de
ces guerres inteftines qui , dans le dernier
fiécle , défolèrent la France ; mais
dépouillés de notre ancienne opulence
nous garderons toujours l'honneur , &
la Providence peut nous rendre un jour
ce que nous a ravi l'injuftice des hommes.
Je vis ignoré depuis long-temps ;
imite ma difcrétion , mon cher Silveftre.
Que fert un grand nom fans fortune
? C'eft prèfque toujours un ridicule .
A peine daigneroit- on nous plaindre fi
nous étions connus.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
Ces leçons ,
confirmées par l'exemple
de celui qui les donnoit , faifoient
de vives impreffions fur l'efprit du jeune
homme , &
développoient dans fon
coeur le germe heureux des vertus . If
avoit à peine vingt ans : fon Père voyoit
avec joie les
inclinations naiffantes de ce
fils chéri , & s'en promettoit un avenir
confolant & flatteur , lorsqu'il fut frappé
d'une maladie cruelle , qui le mit
bientôt au tombeau.
Le bon naturel de Silveftre fait
fuffisamment
préfumer quel fut l'excès
de fa douleur , privé du meilleur des
pères dans un âge où il lui étoit fi néceffaire.
Il ne lui reftoit que
quelques connoiffances,
très- peu capables de modérer
fon affliction . Jeune , fenfible , livré à
lui- même , il fe croyoit abandonné de la
nature entière fon
indépendance l'al
larmoit ; il trembloit enfin de ne plus
tenir à rien .
Son
éducation un peu fauvage , la
vivacité de fon
imagination , fon extrême
fenfibilité , lui
préfentoient fon malheur
fous une face
éffrayante . Bientôt
il jugea des hommes par quelques Particuliers
, dont il eut à fe plaindre . L'humanité
ne s'offrit plus à fes regards
que fous l'afpe&t le plus affreux. Ŏ mon
OCTOBRE. 1764. 3.1
Père s'écrioit-il , la juftice & la candeur
n'habitent plus fur ce malheureux
globe ; elles en ont difparu avec toi ; ce
tombeau les renferme avec ta cendre
ou plutôt ton âme pure les a fuivies dans
les Cieux.
Plein de ces accablantes idées , il fe
déterminoit à quitter le monde ; lorfqu'il
fe reffouvint d'un ami qu'avoit
eu fon Père. Ah ! s'il exiftoit encore
s'écria-t-il en foupirant , fans doute il
accueilleroit avec joie le fils d'un homme
dont il doit chérir la mémoire. II
vivoit avec fa femme & fes enfans dans
une campagne à quelques lieues d'ici.
J'ai vu fouvent ces heureux & fages
Villageois travailler eux - mêmes leur
champ ; & la terre cultivée par ces
vertueufes mains m'en fembloit plus
fertile. J'irai , oui , j'irai les trouver ;
je ne leur ferai point à charge. J'ai peu
de fortune , mais je fuis fobre &
j'ai de la fanté. Je partagerai les travaux
de ces refpectables amis. Raffure - toi
Silveftre ; tu vas revoir le bonheur &
la vertu !
2
Il part , il arrive , il voit ces bonnes
gens le recevoir comme un enfant chéri
. Il mérita bientôt toute leur confian-
& leur devint extrêmement utile.
ce ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE:
Il n'avoit garde de rougir du travail
de fes mains ; il aimoit un exercice qui
le rendoit cher à fes Hôtes , & dont fa
fanté ne fe trouvoit que mieux. Je fuis
reconnoiffant & jufte , difoit-il ; j'ai des
amis eftimables ; ils étoient ceux de
mon Père ; je jouis du Ciel & de la
Terre ; j'ai la paix de l'âme & les forces
du corps : fans doute , il y a bien
des hommes à qui mon fort feroit envie
. Une fituation fi douce n'eft guères
le partage des riches ni des grands.
C'eft ainfi que Silveftre tâchoit de
fe confoler. Ses hôtes l'aimoient toujours
de plus en plus il avoit pour
eux le refpect & la tendreffe d'un Fils.
Ils remarquerent l'intelligence du jeune
homme , ils le confulterent fur leurs
affaires , & ils n'eurent pas moins à fe
louer de la jufteffe de fon efprit que
de la bonté de fon coeur.
Silveftre , un foir , en revenant de
fon travail , s'enfonça en rêvant dans
une épaiffe fôret , qui bordoit préfque
fon habitation . Il fe plaifoit par
mi le filence & la fraîcheur des bois.
Leurs ombrages folitaires convenoient
à la fituation de fon âme , ils entretenoient
délicieufement fa mélancolie. Le
hon Silveftre erroit enfin à l'avanture
OCTOBRE. 1764. 33
Lorfqu'il apperçut à travers les arbres ,
une femme agée & d'une taille majeftueufe.
Elle fe promenoit lentement &
d'un air tranquille. Elle étoit mife fimplement
, mais avec goût ; la négligence
même de fa parure annonçoit une perfonne
d'un rang diftingué. Son recueillement
& fa phyfionomie plurent au
jeune homme. Un fecret penchant l'entraînoit
vers elle , mais il n'ofoit l'aborder.
Elle étoit elle - même frappée de
la trifteffe du jeune Inconnu , de fa
timidité , de la nobleffe de fa figure .
Les âmes fenfibles ont , pour ainfi dire ,
une forte d'inſtinct qui mutuellement
les attire. Qui vous améne ici ? lui dit
la Dame ce n'eft point la fimple curiofité
qui m'arrache cette queſtion :
Si j'en dois croire aux apparences , vous
n'êtes pas heureux. Ne craignez rien de
moi : j'ai dès longtemps appris à plaindre
les maux d'autrui . Hélas, lui répondit Sil
veftre , Madame a fans doute auffi connu
P'infortune. Mon hiftoire n'eft pas longue
; elle touchera pourtant Madame ;
les coeurs fenfibles font compâtiſſans ;
& c'eft fans doute un grand bonheur
pour moi de l'avoir rencontrée !
Après lui avoir raconté comment il
avoit perdu fa mère & fon père , lui
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
avoir fait une vive & naïve peinture
de leurs vertus , de leur pauvreté , de
fes regrets ; & lui avoir appris comment
après s'être dégouté du Monde
il vivoit avec les amis de fon père &
les fiens.... Puis-je à mon tour , ajouta-
t- il , Madame , vous demander à
qui j'ai l'honneur de parler ? Vous qui
m'inſpirez du refpe&t , me refuferez - vous
votre eftime ? Daignerez vous payer
ma confiance de la vôtre ? L'humanité
de mes Hôtes me confole ; mais je
ne fçais quel fentiment m'infpire que
j'ai befoin encore de vos bontés. La
Dame,après un moment de filence.... fuivez-
moi , vous êtes vertueux fans-doute
, lui dit- elle ; j'aime à croire que
vous méritez ma confiance : Suivezmoi.
Silveftre , en la fuivant dans plufieurs
fentiers détournés, arriva avec elle à
l'entrée d'une petite maiſon bâtie au bout
de la forêt. Elle étoit propre , commomédiocrement
ornée , & fituée
fur le penchant d'une colline qui dominoit
fur un beau payfage. Afleyezvous
, lui dit la Dame : je ne connois
de vous que les dehors & les propos :
mais vous m'intéreffez ; & dans la folitude
où jai, vêcu depuis longtemps ,
il n'eft pas étonnant peut - être , que
de
?
OCTOBRE . 1764. 35
je céde à l'innocent plaifir de renconrer
dans ces déferts une âme que je
crois fenfible . On fe foulage en racontant
fes maux. Apprenez donc mes
infortunes ; & jugez fi le fort m'a mieuxtraitée
que vous.
Je fuis fille unique du Baron de
Montbrun , dont le nom ne peut vous
être inconnu. J'avois quinze ans lorf
que je perdis mon Père. Mon éducation
ne fut pas négligée , elle devint
la plus chère occupation de ma mère ,
dont j'étois tendrement aimée. Je parus
bientôt dans le Monde ; & comme
je paffois pour jolie , je ne manquai
point d'adorateurs. Parmi ceux qui compofoient
ma cour , je diftinguai , le
jeune Marquis d'Olinville ; il étoit aimable
; je l'aimai. Mais fous des traits
charmans , fous les dehors de la franchife
& de la modeftie , il me cachoit
un caractère qui fit le malheur de ma
vie. Sans doute il avoit moins de fauffeté
que de foibleffe , & fon extrême
facilité fut la caufe de mes infortunes.
Il avoit des amis eftimables , & d'autres
qui ne l'étoient pas ; il s'y livroit
indifcrettement ; il aimoit paffionnément
les femmes , & ne les choififfoit
guères mieux que fes amis. Mon epoux
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
me trompa longtemps , & avoit eu
mille intrigues avant que je m'en apperçuffe.
Mais une avanture cruelle dévoila
tout à la fois fes infidélités &
le dérangement de fes affaires . Il y
avoit fix ans que j'étois mariée , & je ne
foupçonnois même pas les maux auxquels
j'allois être en proie.
J'attendois un foir le Marquis , & j'étois
fort inquiette de ne le point voir arriver.
La nuit fe paffa fans qu'il revînt. Jugez de
ma douleur & de mon effroi quand le
matin je ne vis rentrer que le domeftique
avec lequel d'Olinville étoit forti
à pied! Qu'avez- vous fait de votre
Maître , lui dis-je ? Que fait- il ? Où
eft-il ? ... Il ne répondoit point , &
fes yeux fe rempliffoient de larmes. Je
répétai avec vivacité les mêmes quef
tions. Il rompit enfin le filence .... Préparez-
vous à de triftes nouvelles , me
dit-il en fanglottant je fuis bien à
plaindre ; & la peine que je fuis forcé
de vous caufer , ne me touche pas
moins fenfiblement. Que n'ai - je pu le
fecourir ! pourquoi l'ai-je quitté un moment
! ...J'écoutois en tremblant.... mes
craintes augmentoient à chaque mot `de
ce fatal récit.
Il avoit pris fantaiſie à fon Maître
OCTOBRE . 1764. 37
d'entrer chez une femme qu'il ne
comptoit pas voir ce jour-là. Cette mifé
rable , qui n'attendoit point le Marquis,
étoit avec un jeune homme , qu'elle
avoit fait cacher au moment où elle avoit
reconnu la voix de celui qu'elle trahiffoit.
D'Olinville avoit voulu fouper ;
elle avoit paru un peu déconcertée. Il
s'en étoit apperçu ; mais après s'être remife
de fon trouble , elle étoit parvenue
à diffiper les foupçons de mon
époux , lorfqu'il lui prit fantaifie de voir
une piéce de l'appartement de fon indigne
Maîtreffe , qu'il avoit donné ordre
de meubler. Les excufes & la réfiftance
de cette femme lui étant devenues fufpectes
, il s'en étoit fait ouvrir la porte
& fe préparoit à en faire la vifite , lorf
que le jeune homme , qui étoit caché ,
avoit , en fe fauvant , frappé mon malheureux
Epoux d'un coup mortel .
Jugez de nia douleur ; car malgré fa
légéreté , j'aimois très - fincérement le
Marquis. Il laiffa des dettes immenfes ;
& fes biens fuffifant à peine pour les
acquitter , je me fuis retirée depuis quel
ques années dans cette campagne , où
je ne vois prèfque perfonne , avec une
fille qui fait toute ma confolation, & qui
maintenant eſt abfente pour quelques
38 MERCURE DE FRANCE.
jours ; mais que l'amie qui la retient
dans la Ville voifine , me renverra
d'autant plutôt qu'elle n'ignore pas combien
l'abfence de ma fille eft douloureufe
pour mon coeur. Cet afyle eft àpeu-
près le feul bien qui nous refte ;
en attendant le rétabliffement de nos
affaires , nous y vivons dans une heureufe
médiocrité. Le fort de ma fille eft
le feul obet qui m'occupe.Son refpect, fa
tendreffe pour moi , le repos & la liberté
dont je jouis , me font oublier la perte
d'une fortune brillante , que le bonheur
n'accompagne pas toujours . Madame
s'écria Silveftre , vous avez une fille , elle
vous aime ; je plains moins vos malheurs .
lui
2
Le récit que vous m'avez fait
dit la Marquife , & la façon dont vous
vous en êtes acquitté , vous ont acquis
toute mon eftime. Tout annonce en
vous un heureux naturel : juftifiez l'inclination
que vous m'infpirez , & partagez
quelquefois ma fociété & celle
de ma fille . Si la naiffance a mis entre
nous une diſtance imaginaire , la Nature
, le malheur & la vertu nous rapprochent.
Silveftre, pénétré de respect
& de reconnoiffance , quitta la Marquife
, & courut chez fes hôtes , exprimer
fon raviffement . Cette femme ref
OCTOBRE. 1764.
39
pectable étoit connue de tout le canton
; elle avoit gagné tous les coeurs ; &
les éloges qu'on donnoit à fon rare mérite
enchantoient l'honnête Silveftre.
Quelques jours après cette aventure ,
il alla , dès le point du jour , parcourir
la campagne. La matinée étoit belle ;
& Silveftre , fans y penfer , s'approchoit
de l'habitation de la Marquife , lorfqu'il
apperçut une jeune fille qui jouoit dans
la prairie. L'innocence & la douceur
fourioient fur fes lévres & dans fes yeux;
des boucles de longs cheveux du plus
beau noir ornoient négligemment fa
tête , & flottoient fur fa taille déliée . Elle
cueilloit des fleurs : Elle vit Silveftre , &
rougit ; & Silveftre , frappé de tant d'attraits
, ne put que l'admirer en rougiffant
...C'eft la fille de la Marquife fe
dit-il en lui- même ) mon coeur ne sçauroit
s'y méprendre : achevons fon bouquet.
Silveftre , ap ès en avoir fait un trèsbeau
, ofe enfin s'approcher d'elle ; &
d'une voix tremblante : vous aimez les
fleurs , lui dit - il ? daignez permettre que
je vous offre celles- ci...
La Marquife n'étoit pas loin , & jouif
foit du trouble de Silveftre. Elle s'approche,
& fa préfence achéve de dé40
MERCURE DE FRANCE .
concerter les jeunes gens. Silveftre , con
fus , n'ofoit lever les yeux ; Rofalie confultoit
timidement ceux de fa mère.
Prenez ces fleurs , dit- elle gravement
Rofalie ; & vous , Monfieur , gardezvous
déformais d'en offrir en mon abfence.
Je vous crois fort honnête ; mais
on ceffe bientôt de l'être , lorfqu'on a
recours au myſtère.
Silveftre avoit préfenté les fleurs en
tremblant , & Rofalie les avoit reçues
d'un air déconcerté. Quand ils
furent un peu remis... tu me crois bien
fàchée , lui dit la Marquife ? Va , fi je
t'aimois moins je ferois moins fevère .
Ce jeune homme ne m'eſt pas inconnu
; il eft eftimable , & je fuis perfuadée
que dorénavant il fera plus circonfpect.
Je pardonne à fa jeuneffe une imprudence
qui , s'il y retomboit , ne
feroit plus excufable . Madame , répondit
Silveftre , je vous refpectois déja
fincèrement ; mais comment exprimer
les fentimens que mérite une mère telle
que vous ? A Dieu ne plaife que je
fois affez malheureux pour perdre jamais
votre eftime ! Le bonheur de
Vous voir & d'admirer une fille digne
de vous , eft un bien auquel je n'euffe
ofé prétendre , & fi j'ofois jamais m'en
OCTOBRE. 1764. 4.1
croire digne , je me croirois le plus
heureux des hommes. L'émotion de
Silveftre étoit viſible , celle de Rofalie
n'étoit pas moindre. La Marquife qui
s'en apperçut , tourna la converfation
fur la beauté du Spectacle de la Nature
, & fur les agrémens de la vie
champêtre ; & Silveftre faifit cette occafion
pour faire l'éloge de fes Hôtes.
Il vanta l'ordre & la paix qui régnoient
chez eux. Que de vertus , difoit- il , je
vois briller fous le chaûme ! Eft - il au
monde un plus digne & plus touchant
fpectacle que celui d'une mère de famille
entourée de fes enfans , & faifant
le bonheur de fon époux ? ... Parmi
les traits de ce tableau il en étoit
que le jeune homme traçoit avec une
complaifance plus marquée , & qui plai
foient beaucoup à Rofalie ! Cette même
candeur , s'écrioit Silveftre , cette même
décence , cette même élévation de fentimens
, cette même fenfibilité qui
font une fille accomplie , forment une
époufe vertueufe , une mère adorable.
Il eft vrai, reprit la Marquife : mais qu'il
eft difficile de connoître les coeurs &
de les affortir ! on fe trompe d'autant
plus aifément foi- même , qu'on chérit
fa propre erreur. L'illufion commence તિ
42 MERCURE DE FRANCE.
avec les paffions ; l'imagination embellit
tout ; & fouvent l'on n'embraffe qu'un
fantôme.
Rofalie écoutoit fa mère avec une
attention mêlée d'inquiétude : fes regards
ne tomboient plus que furtivement
fur le trifte Silveftre , & la Marquife
obfervoit tout. Hélas ! difoit- elle
tout bas , comme la Nature & l'Amour
fe jouent de l'opinion ! Silveftre , Rofalie
! couple aimable & tendre ! …….
s'aimeroient ils déja ? Un préjugé
cruel ... Mais devroit- il balancer dans
mon coeur le bonheur de ma fille , furtout
dans l'état où nousfommes ?.... Ro-
-
falie , reprit-elle tout haut , la promenade
te fatigue retournons au logis.
Silveftre , encore plus interdit que cidevant
, reconduifit les deux Dames. La
Marquife propofa pour le lendemain
une promenade au Village prochain .
Serez -vous des nôtres ? dit-elle à Silveftre.
Il n'eut garde de refufer. Venez
donc nous chercher demain . Silveftre
n'y manqua pas.
On trouvera fans doute que la bonne
Marquife eft en effet trop bonne &
trop facile. Eft-il bien vraisemblable
( dira-t-on ) qu'une mère avec autant
d'expérience & de difcernement , ait,
OCTOBRE . 1764.
43
pu concevoir l'idée d'une alliance auffi
difproportionnée ?... Mais pourquoi ,
non, fi l'on fe rappelle tous les malheurs
que la Marquife avoit effuyés dans le
Monde ; le goût qu'elle avoit pris pour
la retraite ; l'efpérance peu fondée de
voir rétablir les affaires de fa maifon ;
& furtout fa tendreffe pour une fille
qu'elle imaginoit fans doute rendre
beaucoup plus heureufe dans cet état
de médiocité , qu'elle-même ne l'avoit
été dans la fituation la plus brillante ?...
Quoiqu'il en foit , nous affurons , quant
à ce point , l'Hiftoire vraie ; & l'on doit
d'autant mieux nous en croire , qu'il
nous eût été fort aifé de fauver ce
prétendu défaut de vraisemblance , fi
nous euffions voulu faire un Roman.
Ajoutons à ceci , que quiconque a connu
Silveftre , n'a pu difconvenir que
fes excellentes qualités ne fuppléaffent
dès-lors à ce qui paroiffoit lui manquer
du côté de la naiffance , & ne fiffent
oublier une difproportion toujours de
peu de poids , aux yeux de la vraie Philofophie.
Après ceci , difons donc que Silveftre
ne tarda pas à acquérir , & à plaire
de plus en plus chez la Marquife ; que
cette Dame , appellée à Paris pour fes
44 MERCURE DE FRANCE.
affaires , l'y mena avec elle ; qu'il ne lui
fut point inutile dans ce voyage. ; qu'il
acheva d'y former fon efprit & fon coeur
& de fe rendre par conféquentplus digne
de fon aimable Rofalie.
Un trait que je vais rapporter , acheva
de mériter à Silveftre toute l'eftime
de fa bienfaîtrice . Il étoit allé avec elle
& fa fille chez une parente de la Marquife
, nommée Mde d'Aucour , qui
demeuroit dans un très - beau Château
attenant au Village prochain , & où
ils avoient déja été enſemble . Sur le
foir , Mde d'Aucour qui avoit propofé
une promenade dans le parc , après
avoir donné quelques ordres à fon Jar
dinier , propofa à la Compagnie , le recit
d'une avanture arrivée depuis quel
que temps à la fille de ce bon - homme.
Mon Jardinier,dit- elle,a une fille trèsjolie.
Un Seigneur, dont je tairai le nom ,
étant venu chaffer dans les environs de
ce Château , rencontra une troupe de jeunes
Villageoifes , qui s'en alloient à la
Ville, & parmi lesquelles il diftingua malheureuſement
Jeannette , qui portoit un
panier de pêches. Il la trouva charmante
; il la fit enlever , & nous ignorâmes
longtemps ce qu'elle pouvoit
être devenue. La perte de cette enfant
m'affligeoit, & je défefpérois d'en avoir
OCTOBRE. 1764. 43
des nouvelles ; lorfqu'étant à Paris l'hyver
dernier , je reçus un foir cette
Lettre.
MADAME ,
» Je n'ai pas l'honneur d'être connu
de vous
mais j'ai celui de vous
» connoître , & je crois vous obliger
en vous procurant l'occafion de faire
» du bien . Je fuis jeune , fenfible
» mais honnête. J'ai découvert dans la
» maiſon où je fuis logé , une jeune
» Payfanne vraiment à plaindre. Elle
» fut enlevée il y a quelque temps dans
» fon Village , par un Seigneur qui ref-
» femble à bien d'autres. Mais , après
» avoir inutilement tenté de la féduire ,
il l'a mife fous la garde d'une de ces
femmes,dont l'indigne profeffion n'eft
»ici que trop connue,avec ordre de ne la
laiffer ni fortir ni parler à perfonne.
" Il y a environ huit jours que fon
» hôteffe étant fortie & ayant laiffé la
» porte entre ouverte , j'entrai pour de-
» mander de la lumière & vis avec
» étonnement une jeune perfonne éten-
» due dans un mauvais fauteuil , & dont
la pâleur & la foibleffe m'offrirens
» un objet digne de compaffion
" Ma préfence parut l'effrayer. Raffurez
46 MERCURE DE FRANCE .
» vous , Mademoiſelle , lui dis - je ; l'état
où je vous vois ne m'infpire d'autres
fentimens, que celui de vous offrir mes
» fervices. Parlez & dites -moi fans ba-
» lancer , ce que je puis faire pour
» vous ? Monfieur
, répondit
- elle d'une
voix prèfque
éteinte , fi vous êtes fin-
» cére , vous pouvez me fauver l'honneur
& la vie. Courez
, ajouta-t-elle ,
» chez Madame d'Aucour
, qui doit être
» actuellement
à Paris ; dites-lui que
» Jeannette
la fupplie de l'arracher
d'ici
» & de la rendre au plutôt à fa famille
» dont elle eft digne encore
, & qui
» probablement
pleure
fa perte ......
» Mais , hâtez-vous , de peur que mon
» Argus ne rentre . Voici l'adreſſe de
» Madame d'Aucour
; daignez
de grace
» lui écrire , au cas que vous ne la trouviez
point chez elle ; & foyez für de fa reconnoiffance
ainfi que de la
» mienne
. Du bruit que j'entendis
fur
» l'escalier
ne me permit pas de
» refter plus longtemps
avec Jeannette
.
» Je la quittai , Madame
; je courus dans
» l'inftant
chez vous , où je n'ai pas eu
» le bonheur
de vous rencontrer
. On a
» promis à votre retour , de vous donner
ma lettre , & je ne doute pas que
yous ne foyez charmée
d'exercer
la
t
OCTOBRE . 1764 . 47
bienfaiſance qui vous eft fi chère , en
" arrachant cette jeune perfonne à tous
» les dangers qui la menacent.
Je fuis avec reſpect , Madame ,
L. F***
Apeine eus-je lu cette Lettre , con
tinua Mde d'Aucour , que je volai chez
Jeannette. Ah , Madame , s'écria-t - elle ,
cette bonne oeuvre eft bien digne de
vous ! Tous mes maux font finis ; je
ne craindrai plus mon tyran ; vous
me rendez à ma trifte famille ! Viens ,
mon enfant , lui dis-je , ( en confondant
d'un feul regard l'infâme agente de
l'illuftre & méprifable amant de ma
petite Jardiniere. ) Viens , mon enfant ,
je me charge du foin de récompen
fer ta vertu. J'ai depuis mariée Jeannette
au fils d'un riche Laboureur. Ils
s'aiment , ils font heureux ; & je goûte
tout le plaifir non feulement d'avoir
fauvé de l'infamie une fille eſtimable ,
mais encore d'aimer en elle une fage
& tendre mère de famille . Mon feul
regret eft de n'avoir jamais pu déterrer
le vertueux jeune homme à qui j'ai
dû le bonheur de faire une action dont
je m'applaudirai toujours,
48 MERCURE DE FRANCE.
Silveftre , pendant ce récit , paroif
foit agité de la plus vive inquiétude.
On voulut voir les jeunes mariés, & Silveftre
le vit forcé de fuivre la compagnie.
A la vue de fa bienfaîtrice , Jeannette
ainfi que fon époux , quittent précipitamment
leur ouvrage , & reçoivent la
compagnie avec cette gaîté naïve que
le coeur feul infpire. Tandis qu'on les
félicitoit fur leur bonheur , & qu'on
careffoit leur enfant ; Jeannette , après
avoir fixé long-temps Silveftre qui baiffoit
modeftement la vue .... Je ne me
trompe pas! s'écria-t- elle avec tranſport,
en s'adreffant à Madame d'Aucour ...
Ah , Madame ! pourquoi ne me difiezvous
pas que vous aviez trouvé mon
cher libérateur?Ah Ciel ! puis-je affez lui
marquer tout ce que je lui dois de reconnoiffance
? ... Tous les yeux étoient
fixés fur Silveftre , qui , furmontant enfin
fon trouble .... Ceffez , dit - il ,
aimable & digne épouſe , d'exalter un
fervice que tout autre que moi vous eût
rendu. Je m'en vois trop payé : je trouve
dans le bienfait même la récompenfe du
bienfait. Tout le monde embraffa Silveftre
, excepté Rofalie , qui l'en dédommagea
par le plus tendre des regards.
En retournant chez Madame d'Au
Cour
OCTOBRE. 1764. 49
our , Silveftre & Rofalie marchoient
enfemble ; ils avoient un peu devancé
les Dames , qui étoient convenues de
les obferver fans affectation .
Qu'ils font heureux ces deux époux ,
difoit Silveftre à Rofalie ! que j'envierois
un pareil fort ! Il eft d'autant
plus doux , que ces honnêtes gens
ignorent les embarras ainfi que les
dangers du fafte & des grandeurs ; la
crainte n'empoisonne jamais leurs plaifirs
& chaque jour améne leur bonheur....
Ah ! fi j'avois en partage tous les biens
tous les titres dignes de flatter la vanité ;
Ciell avec quels tranfports je les mettrois
aux pieds de Rofalie.... Quoi , Silveftre !
interrompit en rougiffant Rofalie , avezvous
oublié ce que nous dit ma mère
lorfque vous m'offrites des fleurs ? ...
Ah ! pardon , s'écria Silveftre ; jamais , jamais
je n'oublierai tout ce que je vous
dois .. , Mais , divine Rofalie , daignez
m'apprendre à commander à mon coeur;
à vous taire les voeux ardens qu'il fait à
chaque inftant pour vous ! ..... Les deux
Amans , pendant cette converfation ,
s'étoient affis , & la Marquife , ainfi que
Madame d'Aucour , qui s'étoit approchée
, n'en avoient pas perdu un mot.
Dès que la Compagnie fut rentrée au
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
Château , où l'on devoit refter quelques
jours , un jeune homme vint en cou
rant annoncer à Silveftre que fon Hô
teffe étoit indifpofée , & defiroit fort de
le voir. A ces mots , quoique défeſpéré
d'un contre-temps qui l'arrachoit à une
compagnie fi charmante : yous me més
priferiez ( s'écria-t - il , en s'adreffant aux
Dames & à Rofalie ) fi j'étois affez ingrat
pour préférer le plaifir au devoir………
Allez , Silveftre, dit la Marquife ; j'eſpére
vous revoir bientôt avec de meilleures
nouvelles de votre bonne Hôteffe.
Dès qu'il fut parti , Madame d'Aucourprit
la Marquife en particulier. Quel
eft donc en effet ce jeune homme , dit
elle , dont l'efprit & les vertus nous
étonnent?...Quels moeurs ! Quelle grandeur
d'âme , & quelle fimplicité !
La Marquife raconta l'hiftoire de Silveftre
, & l'interrompit fouvent par fes
louanges.Je me reproche prèfque, ajouta-
t- elle , de l'avoir accueilli ; mais un
mouvement s'eft élevé dès la première
fois que je l'ai vu , & s'éléve tous les
jours dans mon âme , en faveur de tant
de mérite. Je ne fçaurois en douter plus
longtemps ; le coeur de ma fille & le
fien font d'intelligence ; & je fentois
qu'ils étoient l'un à l'autre , avant qu'ils
OCTOBRE. 1764. 52
Sen apperçuffent eux-mêmes. Mais ils
s'aiment trop aujourd'hui;& j'ai fans doute
à m'imputer de les avoir livrés à leur
penchant, Que feriez- vous à ma place?...
Que vous êtes bonne ! répondit
Mde d'Aucour , de vous tourmenter
ainfi. J'avoue que vous euffiez pû choifir
un gendre dont la naiffance fût plus
conforme à celle de Rofalie. Mais de
femblables préjugés font - ils faits pour
qui penfe comme nous ? Eh , mon amie
l'opinion dont elle l'emporter fur le
bonheur ? ... Silvefire n'eft pas riche ;
la fortune de votre fille eft plus que
bornée je l'aime , je fuis riche , il ne
me refte plus d'enfans je veux la
rendre heureufe , & lui affurer la moitié
de mon bien ..... La Marquife , à
ces mots , voulut marquer à fon amie
tous les tranſports de fa reconnoiffance.
Arrêtez s'écria Mde d'Aucour , je fuis
payée , car je fais des heureux.
Silveftre , dont l'Hôteffe étoit hors de
danger ne tarda pas à revenir. La
nobleffe des procédés de Mde d'Aucour
enchantoit la Marquife & l'embaraffoit
en même - temps. L'idée cruelle
des bienséances , combattoit encore
dans fon coeur fon eftime & fon inclination
pour Silveftre , à qui Mde
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
d'Aucour annonça tout franchement
fes vues. Ah ! s'écria- t- il , en fe précipitant
aux genoux des deux amies , tandis
que Rofalie ravie & troublée croyoit
à peine ce qu'elle entendoit ; fi l'infortune
ne sçauroit influer fur la naiffance
& fur les fentimens , j'ai du moins
le plaifir de n'être pas abfolument indigne
d'une alliance qui fera mon bonheur
& ma gloire. Si je vous ai juf
qu'à préfent caché de quel fang je fuis
né , c'eft que je n'en avois ni les biene
ni les titres depuis longtemps perdus
dans les ravages dont les fureurs de la
Ligue ont défolé la France. Mais fi
le nom, de L. F... n'eft pas indigne
de s'allier au vôtre ; voyez en moi le
dernier rejetton de cette illuftre & trop
malheureufe Maifon . C'eft à votre Avocat
, Madame , ajouta-t-il en regardant
la Marquife , que je dois une fi précieufe
découverte. Mon nom , mes.
malheurs l'avoient intéreffé pour moi;
il a recouvré tous mes titres ; & vous
pouvez en juger par fa Lettre , que je
reçus hier .... Ah Madame ! Ah Ro-
Jalie ! O vous , fa digne mère ! vivraije
affez pour connoître à mon gré tout
ce que je vous dois ?
Qui , mon cher Silveftre ! s'écria ,
OCTOBRE. 1764. 53
én l'embraffant , la Marquife ; oui ,
vous ferez mon fils ; oui , vous ferez
longtemps le bonheur de ma fille ! ... O
ma chère d'Aucour ! c'eft maintenant
que , fans rougir , j'accepte vos préfens
ils font dignes de vous , & mes
mes enfans en feront dignes.
Silveftre & Rofalie furent unis quelques
jours après, & laifferent une poftérité
nombreuſe , qui hérita de leurs vertus
comme de leur fortune.
Part Auteurdes Lettres d'un Jeune Homme .
A MES FLEURS.
FILLES
ILLES du Roi de l'Univers ,
Vous pour qui la riche nature
Tient fès tréfors toujours ouverts
Vous dont l'éclatante parure
De la plus brillante peinture
Efface les attraits divers ,
Et dont l'odeur fuave & pure
S'exhale en parfum dans les airs³
O mes fleurs ! hâtez vous d'éclore.
Un jour riant naîtra demain ,
Ou tandis que l'amant de Flore ,
D'un fouffle auffi pur que divin ,
Ouvrira votre tendre fein
Aux pleurs délicats de l'aurore ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
La jeune Beauté que j'adore
Viendra vous cueillir de fa main
Fières du bonheur de lui plaire ,
Et d'embellir les doux attraits ,
Brillantes fleurs , dans mon partèrre
Naiffez plus belles que jamais .
Songez que la nouvelle Grâce ,
Qui demain vous poffédera ,
Sur fon fein vous garde une place
Qu'en vain l'Amour vous envira.
Mais quand votre pied preffera
Ces globes qu'un beau teint colore
Le vif éclat qui vous décore
A l'inftant s'évanouira .
D'une chûte fi naturelle ,
Gardez-vous de vous couroucer f
L'Amour a bien pu vous laiffer
Le droit de plaire à cette Belle
De briller un inftant près d'elle ,
Mais non celui de l'éclipfer.
Loin de votre tige adorée
Du Papillon & du Zéphir ,
Où l'un & l'autre avec plaifir
Vous preffent d'une aîle dorée
Ou par Virgile célébrée ,
Jadis dans des vers peu communs ?
L'abeille en tous lieux admirée
Savoure à longs traits les parfums
Qui près de vous l'ont attirée
OCTOBRE . 1764 . 55
Vous le fçavez , votre deſtin
N'eft pas de vivre une journée :
Telle à midi fe voit fanée , .
Qui bouton encor le matin ,
Meurt auffi vite qu'elle est née.
Il est vrai que dans un long cours
La vie a fouvent peu de charmes ;
Mère des ennuis & des larmes ,
La vieilleffe déplaît toujours.
Exemptes des triftes difgraces
Où nous expofent de longs jours ,
Vous nailez pour plaire aux Amours ,
Et vous mourez parmi les Grâces.
Hâtez-vous donè d'épanouir ,
Pour parer le fein de Silvie
L'inftant dont vous allez jouir ,
Vaur mieux que la plus longue vie !
ParM. FRANÇOIS , Officier de Cavalerie.
EPITRE à M. RENÉ de S. A …….
qui ne connoiffant pas Mde de S...
ne vouloit pas croire qu'à quarante
ans elle pit être encore parfaitement
Belle.
Iz eft permis d'être incrédule ,
Mais non pas de l'être a ce point.
36 MERCURE DE FRANCE.
Comme je ne plaifante point ,
Je vous dirai , fans préambule ,
Que fans l'amitié qui nous joint
Je vous trouverois ridicule.
Vous niez un fait convenu :
Vous prétendez que j'aime Life,
Et que peintre trop prévenu ,
J'ai dans un écrit ingénu
Mis plus d'efprit que de franchiſe.
Qu'à fon âge on ne peut avoir
Tous les attraits que je lui prête.;
Que fi j'aimois moins à la voir ,
Je la trouverois moins parfaite.
Qu'il eft plus rare, à quarante ans,
De voir femme exactement Belle
Eclipfer la rofe nouvelle ,
Et toutes les fleurs du Printemps ,
Que de trouver deux coeurs conftans
Dont la famme ſoit éternelle ....
Je conviens que l'on peut douter
D'un fait unique , inconcevable ;
Mais on ne doit point diſputer
Contre une vérité palpable.
Cet objet toujours plus charmant ,
Dont j'admire profondément
L'efprit , les grâces , la figure ,
Life , la fleur & l'ornement
De tout ce que dans la Nature
On voit d'aimable & de riant ;
OCTOBRE. 1764. 751
Qui d'un air modeſte & décent
Fait fa principale parure ,
Et ne doit point à l'impofture
L'éclat da teint le plus brillant ;
Life enfin , pour qui mon coeur fent
Une amitié folide & pure ,
Eft au-deffus de la peinture
Que j'en ai fait tout récemment.
Vous voulez que j'en fois l'Amant :
Je ne le fuis pas , je vous jure ;
C'eft lui faire une horrible injure
Que de l'aimer trop tendrement .
On a beau foupirer pour elle ,
Brûler , languir à fes genoux :
Life avec les yeux du courroux
Voir une flamme criminelle ,
Et vertueuſe autant que belle ,
N'a d'autre Amant que fon époux .
C'est une vérité cruelle :
On ne peut la rendre infidelle ,
Ni fe garantir de fes coups.
De fes traits j'ofe encore pour vous
Tracer une ébauche nouvelle ;
Si le beau fere en eft jaloux ,
Tant pis : Mais foit dit entre nous ,
Sa jaloufie eft naturelle.
Qu'à quarante ans une Beauté
Brille , féduife , enflamme encore
Qu'elle ait autant de majefté ,
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
De grâces , de vivacité ,
Qu'elle en avoit dans fon aurore
Que le deſtructeur redouté
Des charmes qu'Amour fait éclore
Le temps , par qui tout eft dompté ,
Loin de l'affoiblir , la décore :
Il eft naurel qu'on adore ,
L'objet de cette nouveauté,
Joignez à ce rare avantage ,
Un coeur noble , un efprit orné ¿
Une âme douce , honnête , fage ,
Et tous les talens qu'en partage .
Avoit l'orgueilleufe Arachné ;
Et fi vous êtes étonné
Qu'à Life chacun rende hommage
Je vous le dis , mon cher René
Croyez que fi fur ce rivage ,
Par l'Amour malin amené ,
L'original de cette image
Offroit à vos yeux fans nuage
Tous les traits que j'ai crayonné
Rapidement dans cet ouvrage
Euffiez-vous l'âme d'un Sauvage
Bientôt , à fes pieds profterné ,.
Vous tiendrez un autre langage ,
Et dans un funefte eſclavage ,
Vous vous trouverez enchaîné.
De fon aſpect Dieu vous préſerve
Yous avez le coeur trop galant
OCTOBRE. 1764. 59
Pour n'adorer pas ſans réſerve ,
Vénus , Hébé , Flore , & Minerve ,
Dont Life eft le portrait charmant .
Je vous en dirois davantage ;
Mais vous niez des faits conftans ,
Vous imaginez que je mens ,
Quoique ce foit peu mon ufage
Et vous croyez en même-temps ,
Qu'un fi merveilleur affemblage ,
N'éxifte que dans nos Romans.
Pour confondre vos argumens ,
Quelque jour dans mon hermitage ,
De cette Brune au beau corſage
Vous verrez les attraits piquans ;
Et quand près de fes yeux brillans ,
Votre coeur aura fait naufrage....
Je compte rire à vos dépens.
Par le même.
MBS
A JULIE , jeune Coquette..
Es yeux ont vu longtemps le guerrier qui
vous aime ,
Allumer tous les jours de nouvelles ardeurs.
Avec mille talens pour féduire les coeurs ,
Il aimoit aisément , il trahiffoit de même ;
Et qu'il eûtou n'eut point obtenu des faveurs
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Il trouvoit à changer une douceur extrême.
L'Amour qu'il outrageoit par des noeuds fi trom
peurs ,
A pour venger les droits choili vos yeux vain
queurs :
Vos regards l'ont foumis à fon pouvoir fuprême ;
Et grâce a votre eſprit , à vos traits enchanteurs ,
L'homme le plus volage , abjurant les erreurs ,
Se trouve enfin fixé par l'inconftance même.
Quel fupplice , grand Dieu ! pour un coeur in
conftant ? ...
Vous riez , mais tremblez , même ſort vous as◄
tend,
Par le même .
ENVOI des Vers ci- deffus à M. de
L.... qui les avoit demandés à
l'Auteur.
LA prophétie eft accomplie:
La jeune Coquette Julie ,
Eft fixée à ſon tour par le volage Atis.
Tous les deux à préſent s'aiment à la folie ;
Et l'on ne vit jamais de chaîne plus jolie ,
Ni deux coeurs par l'hymen , auffi bien aſſortis.
Par le même.
OCTOBRE . 1764. · 618
CARACTERES DE L'AMOUR.
QUICONQUE réfléchit für les divers
caractères de l'Amour , plaint les hom
mes , & rit de leurs erreurs. Il eſt des
âmes qui femblent avoir été animées au
flambeau dont l'Amour s'eft fervi quelquefois
pour ravager la Terre. Fortune ,
ambition , gloire , plaifir , tout céde
tout difparoît. Les obftacles qui fe préfentent
en foule , femblent être de nouvelles
raiſons pour fuivre avec fureur un
projet infenfé. Le fommeil , ce doux
befoin de la vie , eft banni ; on embrâſe
fon imagination des rigueurs d'une
Beauté cruelle à elle- même & la première
victime de fes retardemens néceffaires.
On place le bonheur où il
ne fut jamais , & le fouverain bien dans
un moment d'ivreffe. Quand la jouiffance
a appaifé les defirs toujours renaiffans
, on fe laffe de la tranquillité ;
on appelle au fecours la fombre jalou .
fie : nouvelles fureurs , nouveaux tranfports
; on croit voir tout ce qu'on ima
gine , on imagine tout ce qu'on craint ,
on craint tout ce qui tourmente . Les
62 MERCURE DE FRANCE.
foupçons humilians jettent dans l'âme de
l'objet qu'on adore , les premiers germes
d'inconftance. On a commencé par être
timide ; on devient maître , on finit par
être tyran. Une amante défolée , gémiffant
fous ces pefantes chaînes , les
brife pour en prendre de nouvelles .....
Qu'elle achete cher le plaifir paffager
de la vengeance ! cet Amour s'appelle ,
'Amour extravagant.
Il eſt des hommes qui fe plongent
volontairement dans de langoureufes
rêveries . Ils ne parlent point comme
les autres ; ils foupirent leurs expreffions
, & fe plaignent fans ceffe , fe
tourmentent de maux qui ne peuvent
arriver , fe défolent d'avoir formé certains
engagemens , & ne s'occupent
que du foin de les affermir ; leurs
prières font des Jérémiades , leurs lettres
, des Elégies , leurs confidences
des défefpoirs , leurs projets , des extravagances
: ils nourriffent leur imagination
d'une fuite de malheurs , d'après
lefquels ils querellent le deftin , &
finiffent par épuifer le fentiment . Cet
Amour , prèfque toujours couronné
s'appelle l'Amour langoureux.
Ne pourroit-on point mettre à la
mode l'Amour lefte , qui feroit fondé
OCTOBRE. 1764 . 63
fur une mutuelle fympathie , & fur
l'agrément d'une vie joyeufe? On feroit
content, parce qu'on fe verroit peu; on
feroit fidéle , parce qu'il fuffit d'être honnête-
homme , pour l'être. Les querelles
feroient bannies , parce qu'une femme
n'auroit plus droit de trouver mauvais
qu'on s'amusât plus d'une lettre galante
que d'un tête - à - tête orageux. On ne
pafferoit point enſemble des heures entières;
mais quels momens que ceux qu'on
fe donneroit ! en s'abordant , en fe quittant,
on auroit le vifage du plaifir; & une
amante défintéreffée auroit la douce fatisfaction
de fe dire elle - même : fi mon
amant m'abandonne aux horreurs de
l'abfence, au moins il s'amufe ailleurs ....
Si le caprice rompoit ces chaînes de
fleurs , on feroit gai , même en s'embraffant
pour la dernière fois .
Soyons équitables , cet Amour ne
peut convenir qu'à un petit nombre
de perfonnes. Voici un nouveau caractère
, dont tout le monde peut s'accommoder
; je veux parler de l'Amour raifonnable.
C'eft ainfi que l'amant qui
en eft bleffé l'explique à une femme :
Le goût que j'ai pour vous eft fi vif &
fi bien conditionné , qu'il pourroit paffer
fans peine pour une paffion . Sije
64 MERCURE DE FRANCE .
ne vous déplais pas abfolument , &
fi par hazard votre coeur eft libre ,
je vous offre un attachement effentiel ,
un intérêt qui veillera fur votre réputation
, & pourvoira à vos plaifirs.
Vous avez trop d'efprit pour vous amu--
fer d'un verbiage que mes affaires
m'obligent heureufement de vous épar
gner. Je me fuis bien attendu que vous
prendriez vos huit jours pour éprouver
ma fincérité. Pendant cette epreuve,
que le goût vous confeillera peut-être
d'abréger , je me préparerai tranquil
lement à mon bonheur , & me garderai
bien furtout d'apprendre mes projets -
à ma fociété , par une fubite mélancolie
, & votre complaifance par la joie
imprévue qui la fuivroit .
นอ
On fait ce compliment fur la fin d'une
vifite ; on fort parce qu'on n'a plus
rien à dire , en promettant de revenir
dans huit jours ; on revient au troifiéme
, en difant qu'on s'étoit impofé un
terme au- deffus de fes forces ; la femmé™
affure qu'elle n'en croit rien , ordonné
de revenir le lendemain , & prouve
qu'elle l'a cru .
N'aimerois- je pas mieux cette maniè
re fimple & honnête , que ce qu'on appelle
les inclinations d'arrangement ,
1
OCTOBRE. 1764.
ة ر ف
les caprices , les furprifes prévues , les
petits coups de foudre , les convenan
ces mutuelles , inventions du libertinage
, pour pallier le déréglement des
moeurs ?
Du Château de C***
EPIGRAMME.
DANS un cercle , certain Auteur 14
Fit le portrait d'après nature
Sans le nommer ) du plus célébre AЯeur....
Pour les Crifpins , quelle bonne figure!
Quelle liberté ! Quel maintien !
Nature enfin ne lui refuſa rien
Ni pour l'air , ni pour la ftature.
Un Sot crur voir dans ce portrait ,
Un de fes amis trait pour trait.
Il fe mit à crier eh bien c'eſt M. • •
Un Vieillard de bon fens , dit , tirant fa lunette ,
Vous avez dans l'entendement
Une fagacité d'une efpéce nouvelle :
On parle de Préville , homme unique , excel
lent ....
Vous parlez de Polichinelle
Par la Mufe Astrice.
66 MERCURE DE FRANCE.
ÉPITAPHE DE RAM EAU
EN jacet aonius frigido fub marmore Ramous 4-
Proh dolor ! & Phoebi muta jacet Cithara.
Qui blando noftras fonitu captaverat aures
Hic meritò famæ rettulit ipfe fonus...
Par M. BILLE DE SAUVIGNÍ.
REPROCHES à la Mort , fur
M. RAMEAU.
AFFREUSE niort ! quoi toujours fans pitié ,
La vertu , la tendre amitié ,
L'eſprit , & les talens , la beauté raviſſante ;
Rien ne peut échapper à ta faulx menaçante !
Sur les Humains , fans choix , exerçant tes figueurs
,
Tu te fais un plaifir de voir couler nos pleurs.
Mais pour être inſenſible aux beautés fans pareilles
Des fons harmonieux du célébre Rameau ;
Quand tu le plongeas au tombeau ,
Sans doute en cet inftant tu n'avois point d'oreilless
•
Par M, GUILLO DE LA CHASSAGNE.
OCTOBRE. 1764. 67
LEM
E mot de la première Enigme du
premier volume duMercure d'Ŏtobre
eft le fang. Celui de la feconde eft le
Cartouche d'une Fufée volante. Celui du
premier Logogryphe eft Martingale y
dans lequel on trouve rage , gala, régle
, geai , râle , ramage , gant , rime ,
mariage , mari , lait , aîle , image. Ce
lui du fecond Logogryphe eft Recon
noiffance. On y trouve ceux- ci : Orion,
Cain , Corinne , Jafon , Afer , Ofée ,
Onias , Circe , Narciffe , Icare , Nica
nor , Noë , Racine , Racine , Cicéron , Acis
Acrife , Caron , Iréne , Cinéas , Cinna,
Óran & Caire , Cancer , Caienne , once ,
air rofe , Arfènic , Cerife , Caffe &
Sené , ris , noce , ronce , Ciron , Orne
Oife , Aifne , Seine , Caën , Noyon ,
Corfe , Science , Celui du troifiéme Logogryphe
eft Dauphin , Conftellation
Dauphin de France , Poiffon.
ENIGM E.
Avic une tête affez groſſe ,
Sur un feul pied je me tiens fans efforts
68 MERCURE DE FRANCE.
Bien que petit de taille & rien moins qu'un coloffe,
J'ai quelquefois terraffé les plus forts.
Quoique je fois dans l'impuiffance
"
De faire un feul pas pour marcher ,
Je viens pourtant toujours en diligence ;
Mais qui me véut , doit venir me chercher.›
De tels dont j'étois les délices
Et qui m'avoient ouvert leur coeur ,
Je n'ai que trop fouvent fait de grands facrifices
Pour m'avoir pris dans ma mauvaiſe humeur.
Cherchez , tâchez de me comprendre :
Mais & vous ne me devinez ,
A mes frères bâtards n'allez pas vous méprendre ,
Ou craignez d'être affaffinés .
MON
A UT RE.
ON corps de bizarre figure j
A quelquefois une riche parure ,
It quoiqu'avec plaifir il arrête les yeux
Ce n'eft guères par là qu'il plaît aux curieux.
De langues j'ai grand nombre & n'ai point dé
langage ;
Je ne fais point fans âme , & fuis inanimé.
Des chofes à mon gré je fais changer l'uſage :
Ce terrible métal dont l'homme s'eſt armé ,
Qui coûte tant de lang & caufe tant d'allarmes ,
OCTOBRE . 1764. 69
Et l'heureux inftrument qui fait ſentir mes
charmes ;
Et la plame qui fert aux oifeaux à voler ;
Ne peut que me faire parler.
LOGO GRY PH E.
CELEL UI qui me parte
eft heureux ;
Celui que je porte , au contraire,
Eft dans un état très-fâcheux .
Tel eft mon contrafte ordinaire !
Je fuis fort en honneur à la Cour , chez les Grands;
Mes diverfes couleurs y diftinguent les rangs.
Septfoeurs d'un âge égal me donnent l'éxiſ--
tence ;
Diverſement , Lecteur , on fait leur alliance.
Dans un feul mot d'abord paroiffent trois objets :-
Le premier croît dans l'eau ; l'autre dans les
forêts ;
1
L'autre eft une Province ; un endroit de prière
Chez moi ſe trouve encore avec une riviére ;
Une étoffe très - mince , avec un ' inftrument ;
Des Miniftres , Sacrés un très - bel ornement ;
Un arbre , avee: fon fruit ; cette chère perfonne
A qui chacun doit tout , & le Roi fa couronne ,
Ce qui des eaux jadis un ſeul Sage fauva ;
L'arme de certain Dien qui jamais n'exifta ;
70 MERCURE DE FRANCE.
Un outil de ménage ; un poiffon ; une Chaffe
De famille , chez moi , le fynonyme a place i
Le contraire de doux ; une conjonction ;
Le contraire de lent ; une prépofition
Le fiége qu'occupoit un Guerrier plein de gloire 1
Au jour de fon triomphe après une victoire ;
Un lieu du continent dans les ondes planté ;
Un autre de troupeaux très-fouvent fréquenté ,
Une note de chant ..... Il eft temps de me
raire ,
Car je découvre tout en me rendant fi claire,
Par M. VOISIN
V
AUTRE.
BUX-tu me faire avec plus ou moins d'art ,
Tu ne peux te paſſer de ma première part.
Mais garde-toi , Lecteur , de raiſonner comme
elle ;
Cauftiques gens & leur fequelle ,
A ton efprit feroient querelle.
Après cela faudroit- il s'étonner
Și tu donnois à rire à tout le monde
On pourra te le pardonner ,
Quand tu feras chargé de ma feconde,
OCTOBRE. 1764. 71
CHANSON.
A une Belle infenfible .
Sur l'AIR Jufque dans la moindre choſe &
Sous les loix de la Natufë ,
Tout refpire le plaifir ;
C'eft fa voix naïve & pure
Qui nous dit de le faifir.
Regardez naître l'Aurore;
Tant d'éclat & de beauté
•
Nous dit qu'elle cherche encore
Céphale & la volupté,
Dans cette plaine fleurie ,
Voyez couler ces ruiffeaux
Ils careffent la prairie ,
Ils l'embraffent de leurs eaux
Ecoutez l'Echo fidéle.
Qui foupire dans ce bois ;,
Elle aime encore , elle appelle
L'Amant qu'elle eut autrefois.
A l'ombre de ces coudrettes
Dans leurs amoureux ébats ,
Voyez ces tendres fauvettes
Se livrer de doux combats,
72 MERCURE DE FRANCE,
Voyez croître avec ce chêne
Ces deux noms entrelaffés ;
Le Temps , pour l'honneur d'Iſmène,
Ne les a point effacés.
Sur cette rofe nouvelle
Voyez Zéphir le fixer ;.
al l'entrouvre d'un coup d'aile
Er lui ravit un baifer. K
Sur cette verte fougère ,
Voyez le Berger Lycas ;
11 embraffe fa Bergère.....
Elle ne l'en gronde pas.
Tout vous dit , belle Thémire ,
Qu'on doit vivre' pour aimer :
Mon coeur eft tendre , il n'aſpire
Qu'au bonheur de vous charmer.
Mais quand tout peint fur vos traces
La puiffance de l'Amour ;
Daignez donc , mère des Grâces ,
M'accorder quelque retour !
V** de S *** de Reims,
ARTICLE
OCTOBRE. 1764.
73
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
HITOIRE de la Maifon de MONT
MORENCI , par M. DÉSOR
MEAUX.
TROISIÈME & DERNIER EXTRAIT,
Νους ous voici arrivés à la Figure
principale du grand Tableau de la Maifon
de Montmorenci. L'Hiftorien que
nous avons fuivi avec un intérêt des plus
wifs dans fes trois premiers Volumes ,
femble reprendre de nouvelles forces
un nouveau génie, pour nous repréſenter
François- Henri de Montmorenci ,
Maréchal Duc de Luxembourg. A la
ête du quatriéme Volume eft le Portrait
de ce Héros ; fous l'Eftampe on
tit ces deux beaux Vers de M. de Voltaire.
Malheureux à la Cour , Invincible à la Guerre d'
Luxembourg de fon nom remplit toute la Terre
Il nâquit à Paris le 8 Janvier 1628.
Sa mère ( Ifabelle- Angélique de Vienne)
II, Vol. D
7+ MERCURE DE FRANCE .
qui à la plus haute vertu joignoit
un courage héroïque , attacha toute la
grandeur de fon âme aux foins de l'éducation
d'un fils que fes malheurs lui ren
doient encore plus cher , & plus intéreffant.
La Princeffe de Condé vint dans
ce noble objet appuyer une Dame fi
refpectable ; elle adopta en quelque
forte fon jeune Parent , & le produifit
à la Cour avec l'éclat qui convenoit à
la premiere Princeffe du Sang , & à la
Maifon de Montmorenci, Condé qui , à
l'âge de vingt- cinq ans jouiffoit déja de
la réputation du plus grand Capitaine
fut dans la carrière des armes le maître
du Comte de Boutteville , Deux motsde
l'Hiftorien font voir avec quelle dé--
licateffe ingénieufe il fçait adoucir la
vérité fans l'offenfer. » Le jeune Boutte-
» ville , dit- il , répondit aux bontés du
» Prince par un attachement invariable ;
» Il fut toute la vie fon Compagnon
d'armes & de fortune ; il lui facrifia
tout jufques & fon devoir » . Nous ne
fuivrons point exactement le Comte dans
fon apprentiffage militaire : fes premiers
pas furent marqués par des fuccès , &
annoncerent le Maréchal de Luxem-:
bourg ; il partagea les Lau iers qui couronnerent
le Prince de Condé , & un ,
"
OCTOBRE. 1764. 75
attachement fans bornes pour ce grand
homme emporta le jeune Boutteville
fous les drapeaux de la guerre civile .
Notre fage Hiftorien , amoureux à juſte
titre , fi l'on peut le dire , de la gloire
de fon héros , fait cette réfléxion , qui
plaira au Lecteur judicieux . » Cepen-
» dant le malheur particulier du Comte
de Boutteville fut dans la fuite avan-
» tageux à la France : il acquit chez les
» ennemis une telle expérience de la
» guerre & des combats , que depuis il
, ne ceffa de vaincre pour la gloire &
" le falut de fa patrie.
M. Déformeaux nous donne une
idée de l'origine des troubles, qui après
avoir défolé la France , la rendirent
plus puiffante & plus formidable qu'elle
n'avoit jamais été par la quantité d'excellens
Généraux & de braves Officiers
qu'ils formerent . Si l'on peut comparer
les Etats au corps humain , cette crife
ne fervit que raffermir la vigueur de
notre Empire ; elle lui procura cette
conftitution inébranlable dont il joùit
aujourd'hui . On retrouve avec plaifir
dans cette Hiftoire fi digne d'éloges ,
un précis rapide de tous les événemens
qui ont rempli les premières années du
Regne de Louis XIV. Dans les divers
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
orages que Condé eut à foutenir , ou
que lui- même il forma , nous voyons
toujours Boutteville fe montrer avec
une fidélité inaltérable le compagnon
d'armes de ce Prince . Les promeffes
brillantes Mazarin , l'espoir de la plus
haute fortune , les follicitations les plus
vives , rien ne put arracher notre Héros
à ce zéle qu'il regardoit comme un
devoir. Il fe fit adorer à la Cour de
Bruxelles . » On lui paffoit les défagré-
» mens d'une figure peu heureuſe en
faveur de fon enjoûment , de fes fail
» lies , de la facilité de fes moeurs , de la
» vivacité de fon efprit & fur-tout de
» la grande réputation qu'il avoit ac
"3
quiſe à la guerre ... Au refte , quoi-
» que le penchant qui l'entraînoit à la
» volupté fut très - vif , il ne s'aban-
» donnoit pourtant pas tellement à fon
goût , qu'il ne s'occupât beaucoup
,, des Sciences , & de celles que fur- tout
" on traite à la guerre ; il dévora tout
»ce que les Anciens & les Modernes
» ont écrit fur cet Art fi grand & fi fu-
» nefte ; & perfectionna les connoiffan-
» ces qu'il puifoit dans des fources peut-
,, être trop négligées aujourd'hui , par
» l'expérience & la converfation de
» Condé , qu'il ne quittoit pas plus
OCTOBRE . 1764. 77
» dans la vie privée , que dans les
combats ». Nous avons déja dit que
nous ne nous arrêtons pas à cette multitude
d'événemens , qui préparoient dans
Boutteville un de nos plus célébres Généraux.
Il rentre avec le Prince en
France , au commencement de l'année
1660. » Boutteville touché de la géné-
» rofité du Roi , ne chercha plus le refte
» de fa vie qu'à expier une faute dont
>> l'amitié avoit été le principe : fon
» épée ( ajoûte l'Hiftorien Patriote ) ne
» fera plus teinte déformais que du fang
» des ennemis de la France ». Il épou
fa Mademoiſelle de Luxembourg ; elle
defcendoit du côté maternel d'une Maifon
qui a donné cinq Empereurs à l'Allemagne
, des Rois à la Hongrie & à la
Bohême ; des Reines à tous les Trônes
de l'Europe , & c. Du côté paternel
elle étoit iffue de la Maifon de Clermont
- Tonnerre qui a produit une
Reine d'Arragon , une Reine de Naples,
& qui par fon ancienneté & fon illuftration
ne le céde qu'aux Maifons Souveraines.
Boutteville fit ce mariage à
condition qu'il joindroit au nom &
armes de Montmorenci ceux de Luxembourg.
On eft charmé de cette defcription
de la Cour de Louis XIV : c'eft
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
و د
le pinceau même du brillant Quinte-
Curce. » Le Duc de Luxembourg paffe
» ces années qui s'écoulérent depuis le
» Traité des Pyrénées jufqu'à l'inva-
» fion de la Flandre à Paris ou à Ligny
» en Barrois . Il n'en fortoit que pour
» faire fa cour au Roi qui , par la fageffe
de fon adminiſtration , s'étoit ac-
» quis dans le Royaume une autorité
» bien fupérieure à celle de fes Pré-
» déceffeurs . Le même feu de génie
>> des inclinations à- peu-près fembla-
» bles , & un goût auffi vif pour les
» Sciences & les Arts n'avoient fait
» que refferrer les liens qui l'attachoient
» au grand Condé & au Duc d'Anguien
» fon fils ; & malgré l'efpéce de dif-
» grace où lànguiffoit le premier de
» ces Princes , dont la foumiffion &
» les refpects n'avoient pas encore tout-
-à- fait expié les écarts aux yeux
» d'une Nation idolâtre de fon Maître ;
» il paffoit prèſque tous les jours de fa
» vie avec lui . Mais ces devoirs qu'il
» regardoit comme facrés , ne l'empê-
» chérent pas de fe livrer aux amuſe-
» mens de la Cour devenue fous le
» plus poli & le plus magnifique des
,
Rois le théâtre des fêtes les plus bril-
» lantes , l'afyle des Arts , du goût &
OCTOBRE . 1764. 79
de la galanterie à l'exemple du
» Maître , les Courtisans étoient fenfibles
, & le Duc de Luxembourg fut
fort éloigné toute fa vie de fe piquer
» de fingularité fur cet Article. Après
s'être rendu le modéle des Rois par
fon application aux travaux du Gouvernement
, Louis XIV voulut les
furpaffer tous par la gloire de fes ar-
» mes; & c'eft dans la vue d'étendre
"fon Empire , & d'immortalifer fon
» nom par des conquêtes , qu'il faifit
avec empreffement l'occafion de re-
» commencer la guerre contre l'Eſpagne
qui refpiroit à peine des coups
» mortels qu'elle avoit effuyés huit ans
auparavant. Le Duc de Luxembourg
fe lie d'amitié avec le Marquis de Louvois
; & c'eft ainfi que M. Déformeaux
peint à la manière vigoureufe de Salufte
ce Miniftre : » François Michel le
» Tellier , Marquis de Louvois, étoit né
» avec tous les talens capables de fe-
» conder les vues ambitieufes d'un Roi
» Conquerant. Son génie étoit étendu , -
» fon application infatigable , fon acti
vité prodigieufe. Nul Miniftré ne con-
» nut avant lui , & comme lui , l'art de
» pourvoir à la fubfiftance des plus gran-
» des Armées , & de les faire agir avec
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
plus de fecret , de rapidité , & de fut
cès : il porta la fcience des détails &
» des combinaiſons jufqu'au plus haut
» degré . Ferme , févère , libéral , plein
» de prévoyance , ne refpirant que la
» difcipline & l'ordre dans lefquelles
» la conduite d'un Armée , & l'adminif
» tration d'un Empire deviennent des
» fardeaux accablans : tels font les ta
» lens fublimes qui diftinguent le Mar
» quis de Louvois de la foule des Mi
» niftres de ce fiécle . Heureux fi la prof
périté , de brufque , impérieuſe , ar-
» dente qu'elle étoit , n'eût rendu fon
» ame dure , jaloufe , & defpotique !
» plus heureux encore , fi fa politique
"
» encouragée par le fuccès n'eût enfan
» té guerre fur guerre ! car enfin quels
» fruits fa Patrie & lui- même retirerent-
» ils de tant de travaux ? La France fut
épuifée d'hommes & d'argent. Lou
» vois , ce Miniftre fi puiffant , fi envié,
» fi redouté , emporta au tombeau la
» haine du Roi , celle de la France , &
» de toute l'Europe . On fe déchaîna
» contre fa mémoire ; on exagéra fes
» défauts ; on pouffa l'injuftice jufqu'à
lui refufer non- feulement les vues
» étendues & profondes , mais encore
» l'efprit d'ordre & la ſcience des détails ;
OCTOBRE. 1764. 81
en-
& fi la génération préfente plus éclai-
» tée lui affigne un des premiers rangs
parmi les grands Hommes de ce fiẻ-
cle , elle gémit avec raifon de l'aveu-
» glement d'un François , qui fans être
» touché du bien de l'Etat , facrifia tout
à la gloire particulière de fon Maître :
» leçon mémorable qui doit apprendre
aux Miniftres qui ont le plus de génie
» & de grandeur dans l'âme , que le feul
» moyen de laiffer une mémoire chère
» & refpectable , eft la voie de la juſtice ,
» de la modération & de la bienfaifan .
» ce ». Luxembourg à la tête d'un Corps
de troupes pénétra en Franche- Comté
pendant que le Prince de Condé y
troit d'un autre côté avec un Corps
plus nombreux. Le premier court de
conquête en conquête , en retournant
en France. Le Roi lui confia le commandement
général de l'Armée ; elle
entra dans la Province dont il portoit
le nom & dans le Duché de Limbourg
qu'il foumit à de grandes contributions.
En 1672 il commande l'armée des Alliés.
Ses fuccès. Il tourne toutes les vues
fur la Hollande , il y prend un nombre
de Villes. Louis XIV. au comble de
la gloire ne fçut pas profiter des caref
fes de la fortune . Les confeils du Mar
D Y
82 MERCURE DE FRANCE.
quis de Louvois firent perdre à fon Maî
tre le fruit de fes conquêtes . Le célébre
Prince d'Orange s'élevoit dans le filence
& dans l'école du malheur , il préparoit
de loin les traits qu'il devoit nous
lancer. Luxembourg triomphoit à la fois
& des ennemis , & de fes Rivaux. Le
combat de Voerden fut une de fes premières
actions d'éclat qui lui ouvrit
la carrière immenfe de gloire qu'il avoit
à remplir. Il eft nommé à la Compagnie
des Gardes du Corps, que le Comte
de Laufin avoit poffédée , par une marche
admirable , il fe rend maître de
Swmerdem Bourg de la Hollande ,
mais auffi peuplé , plus riche & plus
floriffant que les Villes de France du
fecond Ordre . Il fait voir qu'il poffédoit
tous les talens du génie Militaire .
Sa Retraite de la Hollande lui acquit
une réputation de fageffe & d'habileté
qui ne laiffoit au - deffus de lui que Condé
& Turenne. C'eft le jugement
qu'en
porta le Roi lui- même , qui après avoir
donné les louanges les plus flatteufes à
une expédition plus utile & plus glorieufe
qu'une Victoire lui déclara que
quoiqu'il ne fut pas encore Maréchal de
France il ne commanderoit déformais
fes Troupes qu'en Chef. Carac-
>
OCTOBRE . 1764. 83
tère du Prince d'Orange , le plus redoutable
& le plus cruel ennemi qu'ait
eu la France. Il fçait enlever à Louis
XIV. fes Alliés les plus attachés : mais
ce Monarque avoit pour lui un génie
favorable qui déconcertoit l'envie & fes
brigues .
"
Luxembourg , fervant fous Condé, reçoit
des mortifications de la Cour. Il
fe plaint amérement de Louvois qui lui
écrit avec fentiment , & veut l'adoucir.
Notre Héros n'eft point appaifé ; il répond
à fa Lettre , & lui parle ainfi au
fujet du Bâton de Maréchal de France :
»la Charge de Maréchal ne m'a jamais
» affez ébloui , pour lui facrifier mon
» honneur . Je n'ai point oublié que
» plufieurs de mes Prédéceffeurs ont
,, commandé les Maréchaux de France
» fans l'être eux- mêmes. Si je n'ai pas
» encore acquis leur réputation , perfonne
au moins ne me reprochera de
» n'avoir pas fait tout ce qui dépendoit
» de moi , pour marcher fur leurs tra-
» ces ». Condé , qui ne voyoit qu'avec
douleur la France prête à perdre par
une retraite précipitée le Guerrier
qu'il regardoit comme le plus digne de
le remplacer, trouva le fecret de le conferver
au fervice . Bataille de Senef; on
"
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE:
2
fçait que le Prince de Condé dans cẽ
combat opiniâtre fe couronna d'un triple
laurier mais jamais il n'en cueillit
de plus enfanglanté. Cette affreufe jour
née dura dix -fept heures , & coûta la
vie à plus de vingt- fept mille hommes
dont près de la moitié François . Le Prin
ce d'Orange , quoique vainçu , acquit
dans cette Bataille une gloire égale à
celle de Condé. Luxembourg y fit des
prodiges de valeur & de fcience Militaire
. Ce qu'on ne fçauroit trop admirer
dans cette époque de notre Hiſtoire
c'eft cette foule de Héros dont le fort
fembloit prendre plaifir à entourer le
Trône d'un des plus grands Rois qui
nous ayent gouvernés. Condé , Turenne,
Luxembourg, quels noms ! & quels home
mes fupérieurs à la nature humaine par
leurs connoiffances , par leur génie &
leur courage indomptable ! Luxembourg,
car ainfi que l'Hiftorien, nous ne
devons point le perdre de vue fe
montroit digne émule de Condé. Si l'on
peut citer ici la Fable , c'étoit Philoctete
qui marchoit l'égal d'Hercule. Mort de
Turenne ; larmes de la France ; perte
irréparable pour l'humanité. On eût dit
que fon âme ne nous avoit pas quittés ,
& qu'elle s'étoit partagée entre Condé
9
OCTOBRE. 1764. 84
& Luxembourg. La Campagne de Flan
dre fut une des moins éclatantes , &
peut- être une des plus glorieufes du
dernier. M. Déformeaux a bien raiſon
de nous rappeller à ce fujet celle du
Maréchal de Saxe en 1744. C'eſt ainfi
que l'oeil du génie fçait rapprocher les
comparaifons , & en faire jaillir de
grands exemples , qui devroient reſter à
jamais préfens aux Citoyens affez heu→
reux pour être appellés à l'honneur de
fervir le Roi & la Patrie . Retraite de
l'Achille François ; il eft inutile d'ajou
ter le nom de Condé . Luxembourg eft
le feul de nos Généraux qui puiffe le
remplacer. Nous ne parlons pas d'une
infinité de Siéges , dont un feul eût pu
faire la réputation d'un Capitaine expérimenté
, & où il remporta les plus
brillans avantages . L'envie s'élevoit
à la hauteur du trophée de fa gloire
& le perfécutoir à la Cour , ce ſéjour
fans ceffe ouvert à fes cabales , & à
fes calomnies. Le Roi feul s'obſtinoit
à défendre Luxembourg contre la haine
& la méchanceté de fes Détractenrs . Il
s'empare de Valenciennes . Louis XIV.
va au-devant de lui , lorfqu'il vient lui
rendre compte des principales circonftances
de l'Affaut ; il le comble en
86 MERCURE DE FRANCE.
"
préfence de toute la Cour d'éloges &
de remercimens . Cambrai a le fort de
Valenciennes. Monfieur gagne la Bataille
de Caffel , & Luxembourg fut un
des principaux auteurs de la Victoire,
Louvois , au Siége de Charleroi , arrache
en quelque forte la palme des mains
du Héros ; il l'empêche de combattre
les Alliés . Tous les Officiers qui entouroient
Luxembourg & l'adoreroient,
frémiffent de l'oppofition obftinée du
Miniftre : c'eft de ce jour - là que
s'alluma cette haine irréconciliable
qui fépara le Marquis de Louvois de
Luxembourg , & répandit fur les jours
du dernier le poifon de l'amertume &
de la douleur. Il faut lire dans l'Hiſtorien
, les détails qui donnoient lieu à
cette rupture éclatante. Bataille de S.
Denis cette journée met le comble à
la gloire du Maréchal . Peut-être ai-je
oublié de dire qu'il avoit été élevé à
cette dignité de tels hommes font fi
fupérieurs aux honneurs & aux récompenfes
, qu'on ne fixe les yeux que fur
leur mérite perfonnel . M. Déformeaux
nous annonce , pour ainfi dire , de cette
façon , les nouveaux dangers que va
courir fon Héros , dangers bien plus
confidérables que tous ceux qui accomOCTOBRE
. 1764. 87
pagnent le Guerrier . » Tels furent les
» événemens & la fin d'une guerre aux
fuccès de laquelle on a vu que le
» Maréchal de Luxembourg eut une
» part infigne. En attendant de nouvel-
» les occafions de fignaler fon zéle , il
» ne lui reftoit plus qu'à jouir tranquil-
» lement de la confidération & des bien-
» faits du Prince qu'il avoit fi bien fervi .
» Mais s'il conçut cet efpoir , il fut bien .
» tôt détruit par la plus horrible perfé-
» cution, Non feulement la haine de fes
» ennemis le priva de l'amitié du Roi ,
» jufte & glorieufe récompenfe de tant
» de travaux & d'exploits ; mais con-
» finé dans une affreuſe priſon , accufé
» de crimes également atroces & abfurdes
, il ne tint pas à la calomnie
qu'il ne perdît l'honneur avec la vie .
» C'eft un mystére d'iniquité peu connu
jufqu'à préfent , qu'il s'agit d'appro-
» fondir ; il paroîtroit incroyable , fi la
» haine & la vengeance n'offroient de
» temps en temps dans l'hiſtoire des Na-
» tions les plus policées des fcènes auffi
affligeantes pour l'humanité . Au refte le
» Maréchal de Luxembourg réservé à de
» plus hautes deftinées que celles qu'il
» avoit remplies , non - feulement ne
» fuccomba pas , quoiqu'abandonné de
»
و ر
88 MERCURE DE FRANCE:
tous les hommes , mais il triompha par
la feule force de fon innocence , du
» crédit , de la prévarication , & de
l'impofture armées pour le perdre.
» La fageffe , la modeftie , la dignité
avec lesquelles il fe conduifit dans
» une affaire fi terrible , en faisant con-
» noître fon caractére , pourront fervir
de modéle à tous les hommes , qui
comme lui ſe verront exposés aux traits
empoifonnés de la noirceur de l'envie
, & de l'iniquité . »
" Après la paix de Nimegue Louis
XIV rempliffoit la terre entière de
fon éclat ; l'univers , d'une acclamation
unanime , lui déféra le titre de
Grand ; la Hollande elle- même frappa
une Médaille à la Gloire de Louisle-
Grand , Pacificateur de l'Europe. On
difoit des Romains , qu'ils étoient un
Peuple de Rois , les François mériterent
un éloge encore plus flatteur : ils
étoicat un Peuple de grands hommes ,
dignes fujets d'un tel Monarque . Tous
les genres de gloire femblerent concourir
à l'illuftration de ce Royaume ; cependant
la Nation vit avec douleur dans fes
plus beaux jours , l'abfurdité & la méchanceté
fe mêler dans cette foule de
vertus & de talens. Il parut des mont
OCTOBRE . 1764 . 89
tres qui employerent les poifons ,
& d'autres qui les préparoient. On fe
rappelle les fureurs de la Marquise de
Brinvilliers . Erections d'une Chambre de
Juftice à l'Arfénal , pour pourſuivre &
détruire les fripons & les fcélérats qui
fe paroient du nom de devins , & qui
n'étoient en effet que de véritables empoiſonneurs.
On arrête la Voifin & la
Vigoureux, également célébres par leurs
crimes & leurs impiétés ; quantité de
perfonnes de diftinétion font accufées ;
la plupart , comme l'obferve l'Hiftorien
en homme d'efprit , avoient été conduites
prefque toutes chez ces miférables
, par un vain motif de curiofité
pour charmer l'ennui de l'oifiveté ;
rouille , fi l'on peut le dire, attachée au
rang & à l'éclat . Nous ne nous appefantirons
pas fur ces Tableaux pleins de
force où M. Déformeaux a peint fous
des couleurs énergiques , les excès de la
tupidité & de l'atrocité. Nous renvoyons
à l'Hiftorien , pour être inftruit
de cette accufation , le chef- d'oeuvre
de la méchanceté humaine . Qu'il nous
fuffife de dire que le Maréchal de Luxembourg
fut mis à la Baftille comme
Sorcier, comme empoisonneur & comme
affaffin. Il n'eft pas étonnant que la vile
go MERCURE DE FRANCE .
populace fe prête avidement à ces infâmes
préventions ; elle ne demande pas
mieux encore que de croire fur-tout à
la magie. Mais ce qui doit faire horreur
à tous les honnêtes Gens , c'eft que des
Courtifans , un Miniftre , un Magiftrat
(la Reynie ) ouvrirent leur fein à ces
groffières calomnies , & fe fervirent de
ces armes pour perdre le Maréchal de
Luxembourg. Ce grand homme dans fa
prifon , fe réfignoit à Dieu , & à la vé
rité. Il ne faut pas oublier que ce fut
lui qui s'alla rendre prifonnier . Cependant
fans avoir égard à fon rang , au
facrifice qu'il avoit fait de fa liberté ,
à la préfomption enfin qui parloit en ſa
faveur , il fut traité avec une inhumanité
dont il n'y a prefque point d'exemple.
Jamais criminel dévoué au fupplice ,
n'effuya une priſon plus affreuſe . Cette
peinture ,dans l'Ecrivain , eft un morceau
des plus touchans. Depuis Belifaire on
n'avoit pas vu un exemple plus frap
pant des injuftices de la fortune. En un
mot , la rage de la haine alloit fi loin
qu'on accufa le Maréchal de s'être dondé
au Diable ; & c'étoit dans les beaux
jours de notre Littérature & de notre
raiſon, qu'on oſoit férieuſement s'armer'
de pareilles extravagances. Luxembourg,
OCTOBRE. 1764. 91
l'homme le plus généreux , ne put cependant
jamais parvenir à étouffer fon
reffentiment contre les Auteurs de fa
perfécution , & principalement contre la
Reynie. Le Maréchal fort de la Baſtille ,
& eft exilé dans fes terres. Il feroit
difficile d'exprimer quelle futfa douleur ;
il s'étoit attendu à être vengé : mais on
avoit fait entendre au Roi que ce Général
, quoiqu'exempt de crime , n'étoit
pas dévot ; & d'ailleurs Louis XIV.
avoit pour principe de foutenir ſes Miniftres
en tout & contre tout. Il eft
rappellé à la Cour pour faire auprès de
fon Maître les fonations de Capitaine
des Gardes : fon retour n'empêcha point
qu'il n'effuyât tous les défagrémens
toutes les mortifications , tant l'inimitié
de Louvois , étoit active & vigilante
mais le chagrin que fentir le
plus vivement le Maréchal , c'étoit
l'indifférence d'un Maître qu'il avoit fi
bien fervi. Réfolu de luter contre la
fortune , ce grand homme fe lie d'amitié
avec un de les égaux en mérite , en génie
; il s'attache à Colbert, dont M. Déformeaux
nous fait le portrait le plus
brillant & en même temps le plus fidèle .
»>Quel eft, s'écrie -t -il ,le citoyen à qui le
»nom feul de Colbert n'infpire pas le plus
2 MERCURE DE FRANCE.
vif intérêt ? C'eſt à lui que la France
» doit fes Manufactures, fon Commerce,
» fes Colonies , fa Marine , fon Eclat &
fa profpérité . Cet homme unique par
» la fageffe & la profondeur de fes vues,
» par un difcernement exquis , par un
courage & une grandeur d'âme dignes
» de fon élévation , n'eut jamais d'autre
» point de vue que la vraie gloire du
» Roi , & la félicité publique. Il dé-
» brouilla les finances , qui avant lui
» étoient un cahos ; il les régit avec un
ordre , qui depuis a fervi de modéle
» aux Nations les plus éclairées de l'Eu →
rope. Ce fervice le plus grand qu'on
puiffe rendre à un Etat après celui
» de le défendre , lai eût mérité , des fta
» tues à Athènes & à Rome ; mais ce ne
fut que le premier qu'il rendit à nos
» ingrats ayeux. A fa voix , la Toile, l'Aile
Marbre s'animerent pour
» produire des chef- doeuvres compara
» bles à ceux de l'Antiquité. Sous les auf-
» rain
pices , les Sciences , la Littérature ,
» tous les Arts parvinrent à ce degré de
» fublimité qui ne laiffe aucune Nation
de l'univers au- deffus de la Françoife.
» Colbert chercha toute fa vie , & il mé-
» rita de découvrir & de récompenfer
» le Génie , les talens , & la vertu ,
OCTOBRE. 1764 . 93
39
» Si l'âme magnanime de Louis XIV
» n'eût confulté que celle de ce grand
» homme, elle cût été moins touchée de
» l'éclat qui fuit les Conquérans . A la
place de Lauriers teints de fang & ar-
» rofé de larmes, ce Prince n'et été cou-
» ronné que des Myrthes & d'Oliviers ,
» On a ofé reprocher dans ce fiécle
» léger & fuperficiel à Colbert , d'avoir
» négligé la culture des terres , pour
» ne s'occuper que du Commerce & des
Arts : ce reproche eft dicté par l'ignorance
ou la mauvaiſe foi . Qui ignore
» que la France exportoit, fous fon Miniftère
, une quantité étonnante de
Bleds ? Avant lui le Royaume comp
» toit plus d'un million de citoyens
» en proie à la misère & à l'opprobre
» faute d'induftrie & de travail ; il fçut
les employer utilement. Enfin après
» une adminiſtration de 23 ans , il laiffa
la France plus riche , plus peuplée ,
» plus éclairée qu'elle ne l'avoit été de-
" puis le commencement de la Monar.
chie. » Révocation de l'Edit de Nantes
; coup mortel dont à jamais faignera
l'Etat. Le Prince d'Orange monte à
grands pas au Trône, dont il précipitoit
fon beau père . L'heureux ufurpateur s'y
place. La vengeance armoit en faveur
94 MERCURE DE FRANCE.
des Alliés , un Peuple de Réfugiés François.
Louvois fait quelques avances pour
fe raccommoder avec Luxembourg. Les
grandes âmes font affectées plus vivement
plus profondément que les autres , tout
y prend le caractére & le feu de la paffion.
Le Maréchal fut irréconciliable ; &
le Miniftre plus furieux de cette fauffe
démarche , reprit toute fon animofité .
Nos ennemis ( en 1690 ) forment le
projet de déborder comme un torrent
de tous côtés dans la France : mais
c'étoit fur-tout dans les Pays bas que fe
préparoient les plus noirs orages. Luxembourg
vole à la tête de nos troupes.
L'éternel obftacle qu'il avoit à combat .
tre, étoit la haine inextinguible du Marquis
de Louvois qui , du cabinet , fembloit
pourfuivre le Général dans les armées .
Bataille de Fleurus , une des plus éclatantes
& des plus completes que la
France ait jamais remportées. Luxem
bourg fe montre digne de la victoire
par fa modeftie & fon humanité . Si
jamais victoire a dû être principalement
attribuée au génie d'un Chef , c'eſt
celle de Fleurus ; mais le premier des
éloges que mérita le Héros
ce fut
en quelque façon d'avoir changé les
âmes. Jufqu'à ce combat , les ennemis
OCTOBRE . 1764. 95
& les François mêmes s'étoient fouvent
montrés indignes du nom d'hommes
, par leurs cruautés réciproques : le
Maréchal en fit des coeurs fenfibles . Son
camp & celui de Guillaume n'étoit pas
moins l'Ecole de la politeffe , de la
franchiſe & de la générofité , que de la
valeur , des connoiffances & des talens
Militaires. La campagne de Flandres
fut couronnée par un fuccès éclatant.
Il eût été encore plus décifif pour
le bien de l'Etat , i la Cour avoit
laiffé agir le Général felon fes vues .
Qu'on n'oublie pas cette belle action de
Luxembourg au- deffus de tous les triomphes
: l'impitoyable Louvois lui écrivoit
de briler une Ville nommée Halle
le Maréchal refufa fans héfiter , d'éxécuter
cet ordre . L'idée feule de réduire
à la plus affreufe indigence fix à fept
cent familles , étoit une image qu'il ne
pouvoit fupporter, Il laiffa fubfifter cette
Ville infortunée , à laquelle il fe contenta
d'impofer une contribution modique .
Nouveau champ de lauriers pour ce grand
Homme. Combat de Leufe . Mort du
cruel ennemi de Luxembourg. Mais
Barbéfieux qui n'avoit à peine que
vingt -trois ans hérite à la fois &
de la place & de la haine de fon
2
6 MERCURE DE FRANCE .
?
père . Journée célébre , fi connue dans
nos Annales fous le nom de Steinker
que. Pendant que toute la France répétoit
avec des acclamations celui de
fon défenfeur , les ferpens de l'inquié❤
tude & de l'envie pouffoient leurs
fifflemens à la Cour. Il fallut que le
Roi indigné prît le parti de fon Gé
néral. L'hiftorien , en proclamant fon
héros , ne laiffe jamais fon enthoufiafme
maîtriſer le fentiment de juftice
que nous devons à nos ennemis . Il
eft le premier à louer Guillaume à
nous le repréfenter toujours battu ;
toujours invincible, & jamais au- deffous
du héros , puifque ce caractère eft
indépendant des injures de la fortune.
Luxembourg devient Généraliffime des
Troupes Françoifes dans les Pays bas
Bataille de Nerwinde. Ce Maréchal
parut dans cette fanglante journée .
quelque chofe de plus qu'humain
volant partout , encourageant tout ,
conduifant lui - même les bataillons
& les efcadrons à la charge. La perte
des ennemis monta à dix - huit mille
hommes tués noyés ou pris . Au
retour de la Campagne , Luxembourg
s'étoit rendu avec les Princes à Notre-
Dame , pour affifier à la cérémonie
du .
OCTOBRE, 1764. 97
,
du Te Deum . Le Prince de Conti le
prend par la main en criánt , Place
place au Tapiffier de Notre - Dame.
» Cette qualité étoit certainement due
» à ce grand Général qui avoit orné
» les voutes du Temple de trois cens
» drapeaux ou étendarts arrachés aux
» plus belliqueufes Nations de l'Uni-
» vers ..... Au refte les éloges & les
» acclamations du Public étoient la
» feule récompenfe des travaux du Ma-
" réchal ; fes victoires ne lui avoient
» procuré à la Cour ni plus de crédit ,
» ni plus de faveur. Au retour de
cette Campagne qui excitoit l'admiration
de toute l'Europe , loin de
» recevoir du Roi l'accueil que mé-
» ritoient fes fervices , ce Prince ne
» lui parla non plus que s'il étoit
» revenu d'une de fes Terres.
"
: "
Quel champ de réfléxions pour des
Lecteurs philofophes ! Le Maréchal
accablé de dégoûts , de chagrins ,
s'écrioit j'ai gémi dans une affreuſe
prifon par la haine & l'autorité
d'un Miniftre implacable ; ma
» fanté a été ruinée à la Baftille , ma
fortune à la tête de Armées . Après
» une difgrace injufte & éclatante , on
» me rappelle au commandement fans
II, Vol
22
E
98 MERCURE DE FRANCE.
» que je l'aye follicité. La fortune
» favorife mes efforts , j'ai gagné qua-
» tre combats , j'ai foutenu la gloire
des armes Françoifes : quelle fatisfaction
ai je reçue ? des traitemens
» indignes qu'on me fait éffuyer. Quel-
»les récompenfes
m'ont valu mes tra-
» vaux ? On me dénie la juftice qu'on
» ne pourroit refufer aux derniers des
» hommes ; on me dépouille de mes
» biens ; on refufe à mes Enfans un
» rang qu'ils tiennent de la naiffance ;
,, on combat fans ceffe mes vues , en-
» fin dans le temps que toute la Fran-
» ce paroît applaudir à mes fuccès , le
» Roi ne me donne pas feulement la
» confolation
de me témoigner
s'il
» eft content ou non de ma conduite &
» de mes fervices . Dans ma retraite où
,, me condamnent l'indifférence
du Prin-
» ce, la haine du Miniftre & le dépériffe-
» ment de ma fanté , je n'aurai à gémir
» que comme citoyen des malheurs qui
» menacent l'Etat ... Les lauriers dont la
» France eft couronnée ne fe flétri-
» ront point entre mes mains &
"3
perfonne ne me reprochera de n'avoir
» pas fait tout ce qui dépendoit de moi
» pour prévenir des défafires que je
» n'envilage qu'en frémiflant. C'est par .
OCTOBRE . 1764 . 99
ces plaintes amères que Luxembourg
foulageoit dans le fein de fes amis les
amertumes dont il étoit dévoré . Mais
le confeil de ces mêmes amis , les prières
de fes enfans , le defir fi naturel à un
grand homme de forcer fon Prince à
l'aimer à force de fervices , & plus encore
l'amour de la patrie à laquelle il
ne pouvoit fe diffimuler qu'il fût néceffaire,
le firent triompher de fes dégoûts :
il renonça à fes idées de retraite . Enfin
Luxembourg fert encore fon Maître &
l'Etat avec ce zéle héroïque qui lui
étoit propre . Il étoit prêt à triompher
de l'envie , de la haine , de la calomnie ,
ainsi qu'il avoit triomphé de nos ennemis
, lorfqu'une maladie imprévue vint
nous l'enlever . Il fe prépara à la mort
avec la fermeté qui lui étoit naturelle ;
il ne fe remplit que de fa fin , qui fut
à la fois celle d'un Sage & d'un Chrétien
. Ce fut l'illuftre Fénelon qui recueillit
fes derniers foupirs . Il s'écria en
mourant : » qu'il auroit préféré à l'éclat
de tant de victoires qui lui devenoient
» inutiles au Tribunal du Juge des Rois
» & des Héros , le mérite d'un verre
» d'eau donné aux pauvres pour l'a-
" mour de l'Etre fuprême : paroles mémorables
que doivent retenir tous les
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Lecteurs , & qui prouvent bien que la
dernière action de bienfaifance eft audeffus
de toutes les victoires , au jugement
même d'un grand homme dont
l'éclat militaire avoit fait la réputation .
Il faut lire dans M. Déformeaux les
juftes éloges qu'il donne au Maréchal
de Luxembourg , & que la poftérité répétera.
Bornons - nous feulement à dire
que l'Hiftorien n'eft jamais inférieur à
fon fujet ; qu'il a fçu avec un art infini
lier l'hiftoire générale à l'hiftoire particulière
; que fon ftyle eft à la fois noble
& rapide , brillant fans antithèſes ,
uniforme dans fa variété , & furtout
nourri de cette chaleur de génie qui
eft un des premiers traits du talent
d'écrire . Ce qu'on ne fçauroit trop louer
dans l'Auteur , & ce qui le diftinguera
de fes rivaux , c'eft ce pur amour
de la vérité qui ne lui fait point diffimuler
les défauts du Héros auquel il
paroît le plus attaché ; auffi fes louanges
en deviennent - elles plus flatteufes
plus intéreffantes. M. Deformeaux répand
partout l'âme d'un Patriote fans
prévention , & d'un Philofophe fans
enthoufiafme. De tels Ecrivains méritent
d'être cités avec leurs Héros ,
OCTOBRE. 1764. ΙΟΙ
MÉLANGES intéreſans & curieux
ou Abrégé d'Hiftoire Naturelle , Morale
, Civile & Politique de l'Afie ,
l'Afrique , l'Amérique & des Terres
polaires ; par M. R. D. S *** ; cinq
volumes in 12. A Paris , chez Dehanfy
, Mufier fils , & Panckoucke,
Libraires.
Extrait des quatrième & cinquiéme Volumes.
CES deux Volumes font entiérement
confacrés à ce qui concerne la Chine.
On n'en fera point furpris , fi l'on confidére
que cet Empire peut le diſputer
à tous les Etats de l'Europe réunis ,
pour l'étendue & pour la population .
Le fameux Marc- Paul,Vénitien , auquel
on doit la première relation de la Chine ,
n'en fut point cru fur fa parole , dans
tout ce qu'il rapportoit de l'ancienneté
de cette Monarchie , de la fageffe de
fes Loix , de fon commerce floriffant ,
de la multitude prodigieufe de ſes habitans
, de leur induftrie pour les Arts &
de leur ardeur pour les Sciences. Mais le
E iij
T02 MERCURE DE FRANCE.
temps & l'expérience ont diffipé les préjugés.
« L'incertitude , dit l'Auteur , fit
» place à la conviction , & celle - ci en-
» traîna la furpriſe & l'admiration . De-
" puis cette époque , le nombre des
» relations s'eft multiplié à l'infiní : ce-
» pendant , ajoute - t-il , on ne peut fe
» flatter encore de connoître parfaite-
» ment cet Empire & fes productions ».
Si quelqu'un peut nous donner là - deffus
des connoiffances fatisfaifantes
c'eft affurément M. de S *** . Il a fait
toutes les recherches néceffaires. Nonfeulement
il a analyfé le grand Ouvrage
du P. Duhalde , mais il a auffi confulté
Marc Paul, Emmanuel Pinto , Navarette
, Efpagnol & Miffionnaire Dominicain
, les Voyageurs Hollandois , Gemelli
Carreri , Laurent Lange , Envoyé
du Czar Pierre à l'Empereur de la Chine ,
Le Gentil , Y sbrant-Īdes , l'Amiral Anfon
, l'Ouvrage de M. de Guignes & -
plufieurs autres.
La Chine , à compter depuis les limites
qui ont été réglées avec le Czar , n'a
pas moins de neuf cens lieues d'étendue ,
jufqu'à la pointe la plus méridionale de
l'ifle de Hay- Nang. Elle fe divife en
quinze Provinces , dont la plus petite ,
au rapport du P. Lecomte , eft fi fertile
OCTOBRE. 1764 . 103
& fi peuplée , qu'elle pourroit feule
former un Etat confidérable . Si cet Empire
jouit d'une heureufe abondance , il
en eft redevable autant à la fertilité
& à la bonté de fes terres , qu'à la
grande quantité de rivières de ruiffeaux
, de torrens , de lacs dont il eft
arrofé . Les Chinois en tirent de grands
avantages , par une multitude de canaux
qui fervent à fertilifer les terres & à établir
une communication aifée d'une
Province ou d'une ville à une autre ; "&
pour ne point interrompre les routes par
terre , ils ont élevé d'efpace en efpace
fur ces canaux , des ponts de fix ou fept
arches , dont celle du milieu eft extrêmement
haute .
Le plus confidérable de ces canaux ,
qu'on peut regarder comme une des
merveilles de la Chine , eft appellé Canal
Royal. Il a trois cens lieues de
long , & coupe la Chine du Nord au
Sud. L'Empereur Chi- tsou ayant établi
fa Cour à Pékin , le fit conftruire pour
approvifionner fa réfidence de toutes les
chofes néceffaires. A une journée de
Nankin le Canal Royal tombe dans un
grand fleuve appellé le Kiang . De celui-
ci on entre dans un lac de la Province
de Kiang-fi , que l'on quitte en-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fuite pour monter une autre rivière ,
qui conduit à Canton . Toutes ces rivières
& ces canaux font fi bien ménagés ,
qu'on peut voyager
très- commodément
depuis Pékin jufqu'à Canton , c'eſt- àdire
, faire environ fix cens lieues dans
cet Empire , toujours en batteau.
Mais les voyages par eau ne fe font
pas , à beaucoup près ,, auffi commodément
dans toute la Chine . Il y a en plufieurs
endroits des torrens , que tout
autre que des Matelots Chinois n'oferoient
feulement regarder fans frayeur.
Leur adreffe à naviger fur ces torrens ,
dit le P. Lecomte , a quelque chofe de
furprenant & d'incroyable. Dans la
Province de Fo -kien , il fe trouve un de
ces torrens , fur lequel on eft pendant
huit ou dix jours , dans un danger continuel
de périr. Les chûtes d'eau y font
très -fréquentes , ou toujours brifées par
mille pointes de rochers , qui laiffent à
peine la largeur néceffaire au paffage
de la barque. Veut- on éviter un écueil
on tombe dans un autre ; & une foule
d'autres menacent encore fi on eft
affez heureux pour éviter les premiers.
Le plus grand bonheur qui puiffe arriver,
& que le P. Lecomte a eu deux
fais , c'eft de fe brifer dans un endroit
OCTOBRE. 1764
105
peu éloigné du bord : alors on fe fauve
à la nage , fi on a affez de force pour
fe tirer du torrent. Les barques qu'on
employe à cette navigation , font d'un
bois mince & fort leger ; mais on prend
la précaution d'en divifer le dedans en
cinq ou fix foutes féparées par de bonnes,
cloiſons ; de façon que quand elles
font eau , il n'y a que la partie où eft
la voie d'eau qui fe remplit , & on a le
temps de reboucher cette voie . Je ne
crois pas , ajoute- t-il , qu'on doive
appeller navigation l'art de conduire ces
barques dans les torrens : c'eft plutôt un
manége . Il n'y a point de cheval dreffé
qui travaille avec plus de feu fous la
main d'un Ecuyer , que le font ces
batteaux dirigés par des Matelots Chinois.
L'Hiftoire naturelle des animaux &
des végétaux qui fe rencontrent à la
Chine , eft très - bien traitée dans le quatriéme
volume de cet Ouvrage , mais
toujours dans le plan de l'Auteur , c'eftà-
dire , en ne s'attachant qu'aux chofes
les plus piquantes & les plus curieufes.
Quant à celle des minéraux , M. de S***
a eu recours aux lumières d'un habile
Académicien , qui a toujours donné fes
foins à l'étude de la Nature , particu
E v
406 MERCURE DE FRANCE.
liérement dans la Minéralogie . Ce Sa
vant lui a permis d'ufer d'un Recueil
d'obfervations qu'il a faites fur la Minéralogie
de la Chine ; & M. de S *** a
cru ne pouvoir mieux faire que d'imprimer
ce Mémoire , tel qu'il l'a reçu des
mains de fon ami : c'eft un très-bon
préfent qu'ils font l'un & l'autre au
Public.
Avant que de donner la defcription
des principales villes de l'Empire Chinois
, l'Auteur en préfente une idée générale.
Qu'on fe figure , dit-il , des
villes tournées au midi , prèfque toutes
de figure quarrée ; de hautes murailles
qui dérobent en- dehors la vue des maifons
, & qui font flanquées , d'eſpace
en efpace , de tours rondes ou quarrées
; ces murailles ceintes de foffés ou
fecs ou pleins d'eau. Qu'on ajoute au
milieu de ces villes d'autres tours de
différentes formes à fept , huit ou neuf.
étages , des arcs de triomphes dans les
rues , d'affez beaux Temples confacrés
à la Religion , des monumens confacrés
en l'honneur des Héros de la Nation
en tout genre , quelques Edifices publics
plus vaftes que magnifiques , des Places
plus commodes qu'élégantes , des rues
ordinairement larges , des maifons à un
OCTOBRE . 1764 . 107
feul étage , grand nombre de boutiques
bien ornées de porcelaines , de foie , de
vernis , des espéces de pilaftres placés
devant chaque boutique pour porter les
enfeignes des Marchands on aura un
tableau fidéle de toutes les villes de la
Chine & de leurs beautés .
, Nous allons entrer avec l'Auteur
dans quelques détails fur la ville de Pékin
, qui eft aujourd'hui la Capitale de
la Chine , & qui paroît propre à faire
concevoir une idée des Coutumes &
de la population de ce vafte Empire.
Cette Ville , fans y comprendre les
fauxbourgs , qui font au nombre de
treize , tous fort confidérables , a , fuivant
le rapport du P. Lecomte , fix grandes
lieues de circonférence ; & malgré
fon étendue on y eft , prèfque par- tout,
affiégé par la foule. La multitude qu'on
voit dans les rues eft toujours fi grande ,
qu'on croiroit que toute une Province
y eft venue fondre pour quelque ſpectacle
extraordinaire . A chaque pas les
perfonnes de diftinction feroient arrêtées
, fi elles n'avoient le foin de se faire
précéder d'un Cavalier , qui écarte la
foule en criant de faire place. L'ufage
des perfonnes aifées eft de fortir en
chaife & quelquefois à cheval . En beau-
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
·
coup d'endroits on trouve à louer des
chevaux , des mules ou des chaiſes à
porteurs. Les Muletiers font obligés demener
leurs bêtes par la bride , afin de
fe faire paffage plus aifément.
A juger du nombre des habitans de
Pékin par la foule qui fe voit dans les
rues , on ne craindroit pas d'éxagérer
dit M. de S*** , en le faifant monter à
quatre à cinq millions ; mais on aura
beaucoup à rabattre , ajoute-t- il , en
confidérant que la plupart des gens de
métier & les pauvres n'ont point leur
domicile dans cette Capitale : ils habitent
toute l'année dans des barques
dont fon Port eft couvert , & qui forment
dans fon enceinte une Cité flottante
, non moins peuplée que la terre
ferme. Il fe rend tous les jours à Pékin
un très - grand nombre de payfans , qui
apportent toutes fortes de denrées . Cette
affluence multiplie les voitures , les chariots
, les chameaux , toutes les bêtes de
charge & leurs conducteurs ; mais tout
ce peuple ne doit pas être compté parmi
les habitans. D'ailleurs la plupart des
ouvriers ne travaillent point chez eux ,
mais dans les maifons des Particuliers.
Ils courent continuellement les rues
pour chercher pratique ; jufqu'aux ForOCTOBRE
. 1764. 109
gerons , qui portent avec eux leur enclume
& leur fourneau pour les Ouvrages
ordinaires : les Barbiers même ,
fi l'on en croit les Miffionnaires , fe
proménent dans les rues , un fauteuil
fur les épaules , le baffin & le coquemar
à la main. Mais ce qui contribue principalement
à augmenter la cohue , c'eft
que toutes les perfonnes riches , même
d'une condition médiocre , fortant en
chaife ou à cheval , fe font fuivre de
plufieurs domeftiques. Quand un Mandarin
ou Juge eft en marche , tous ceux
qui compofent fon Tribunal le fuivent
en cérémonie , & font une efpéce de
proceffion . Les Princes du Sang , les
Seigneurs de la Cour , ne paroiffent jamais
qu'accompagnés d'un gros de Cavalerie
; & comme ils font obligés de
fe rendre pièfque tous les jours au Palais
Impérial , leur cortége feul pourroit
remplir une bonne partie de la ville.
Malgré ces confidérations , il y a lieu
de croire qu'on ne peut guères compter
moins de deux millions d'Habitans à
Pékin.
Cette ville fi peuplée & fi bruyante
pendant le jour , paroît pendant la nuit
une efpéce de défert , où regnent un
calme parfait & un filence profond.
110 MERCURE DE FRANCE.
Point d'ordre mieux établi , point de police
plus admirable , point de tranquillité
plus affurée qu'à Pékin . Il eſt très- rare
qu'en plufieurs années on y entende parler
de gens affaffinés ou de maifons forcées
par des voleurs. La ville eft partagée
en une infinité de quartiers , foumis à
certains Chefs , qui ont infpection fur
dix maifons , & qui rendent compre au
Gouverneur de tout ce qui fe paffe dans
leur district . Les maifons d'un même
quartier doivent fe défendre & fe garder
mutuellement. S'il s'y commet un
vol ou quelque autre crime , elles en
font toutes refponfables. Un père de
famille répond auffi de la conduite de
fes enfans & de fes domeftiques.
Toutes les grandes rues ,
tirées au
cordeau d'une porte à l'autre , font garnies
de corps-de - garde . Jour & nuit font
là des foldats , l'épée au côté & le fouet
à la main , pour frapper fans diftin &tion
ceux qui font quelque défordre . Ils ont
auffi le droit d'arrêter quiconque leur
réfifte ou excite des querelles. Les petites
rues , qui aboutiffent aux grandes ,
ont des portes faites de treillis de bois ,
qui n'empêchent pas de voir ceux qui y
marchent. Les corps de- garde , placés
dans la grande rue vis-à -vis de cellesOCTOBRE
. 1764. 171
ci , les obfervent , & mettent au milieu
de ces petites rues , une fentinelle qui fe
proméne de côté & d'autre . Dès que la
nuit eft arrivée , on ferme les portes à
treillis , & on ne les ouvre qu'à des gens
connus , qui ont une lanterne à la main
& de bonnes raifons pour fortir. Il y a
dans chaque ville de groffes cloches , ou
un tambour d'une grandeur extraordinaire
, qui fervent à marquer les veilles
de la nuit . Chacune eft de deux heures :
la première commence vers les huit
heures du foir . Pendant les deux heures
de cette première veille on frappe
de temps en temps un coup fur la cloche
ou fur le tambour : pendant la feconde ,
on frappe deux coups , & ainfi de fuite
aux autres veilles ; de forte qu'en quelque
temps que l'on s'éveille pendant la
nuit , ces coups de cloches ou de tambours
indiquent à - peu -près l'heure qu'il'
eft.
Les bornes de nos extraits ne nous
permettent pas de nous étendre davantage
fur cet agréable Ouvrage , dont
l'Auteur promet encore trois ou quatre
volumes , qui paroîtront fans faute dans
les premiers mais de l'année prochaine .
112 MERCURE DE FRANCE .
ANNONCES DE LIVRES.
HISTOIRE Militaire de S. A. S. Mgr
le Prince Ferdinand , Duc de Brunfwic
& de Lunebourg ; contenant la dernière
Guerre entre la Grande- Bretagne
& la France en Allemagne , depuis la fin
de l'année 1757 , jufqu'à la Paix de Verfailles
; compofée fur les Mémoires de
S. A. S. par M. W, enrichie des Cartes
& des Plans néceffaires , levés fur les
lieux ; par M. le Colonel de Bawn ;
contenant la fin de la Campagne de
1757 & la Campagne de 1758. A La
Haye , chez Pierre Goffe , Junior &
Daniel Pinet , Libraires. M. DCC .
LXIV.
Cet Ouvrage contienda trois volumes
grand in-folio , fur du beau papier
d'Hollande , & en caractères neufs
orné d'un grand nombre de vignettes
culs - de-lampe , Cartes & Plans néceffaires
, tous gravés par le fameux J.
Van der Schley. On affure que l'Auteur
de cette Hiftoire a puifé dans les
fources les plus fùres . Les grandes dépenfes
que demande l'exécution , obligent
les Libraires à fe fervir de la voie de la
OCTOBRE . 1764. 113
foufcription , & en voici les principales
conditions. Le prix du Livre ſera d'environ
f. 60 argent d'Hollande. Le premier
Volume fera délivré en 1765 ,
en foufcrivant ; le fecond en 1766. Le
troifiéme en 1767. Les noms des Soufcripteurs
feront imprimés par ordre
alphabétique à la tête du premier Volume.
La foufcription fera ouverte
jufqu'au premier Novembre de cette
année 1764 ; après ce temps -là , l'Ouvrage
fe vendra vingt pour cent de
plus que le prix de la foufcription. On
foufcrit à Paris chez Panckouke , rue de
la Comédie , Merlin , rue du Mont - S.
Hilaire , & Julien , à l'Hôtel de Soubife.
"
LETTRE à M. Belle- tête , Doyen de
la Faculté de Médecine de Paris , & c ;
par M. Razoux , Docteur en Médecine
de l'Univerfité de Montpellier , &c. fur
les inoculations faites à Nifmes ; brochure
in-4° de 34 pages. A Nifmes , de
l'imprimerie d'A. A. Belle , 1764 ; avec
approbation & permiffion .
La Faculté de Médecine de Paris
avoit demandé à celle de Montpellier
des informations fur les inoculations
pratiquées à Nifmes . M. Razoux , Médecin
de cette dernière ville , répond
114 MERCURE DE FRANCE .
aux intentions des Médecins de Paris
en lui préfentant un Journal circonftancié
de toutes les inoculations qu'il a
fuivies ; & il a obtenu des Inoculateurs ,
ou de fes Confrères , de lui faire part
de leurs obfervations. Il réfulte de tout
cela , que l'inoculation eft une méthode.
utile ; & c'est ce dont il ne fera plus
permis de douter lorfqu'on aura lù la
Lettre entière de M. Razoux, à laquelle
nous renvoyons nos Lecteurs.
LES Loifirs de M. de C *** ; à La
Haye & fe trouvent à Paris chez Duchefne
, rue S. Jacques , au Temple du
Goût , & chez tous les Libraires qui
diftribuent les Nouveautés , 1764 ; & à
Verfailles , chez Fournier , au Temple
du Goût, deux volumes in- 12 , petit for
mat. Prix , 5 livres brochés & 6 livres
reliés .
L'Auteur de ce Recueil › preffé
par fes amis de publier les petites
Piéces de vers & de profe qu'il a
compofées dans des momens de loifir
& de délaffement , n'a pas prétendu
donner un Ouvrage fini . Des occupations
plus importantes ne lui ont laiffé
que fort peu de temps à paffer. avec les
Mufes auffi : n'a-t-il voulu d'elles que de
OCTOBRE. 1764. IIS
ces faveurs légères , qu'on leur enléve
à la dérobée , & dont on s'apperçoit
qu'elles auroient été prodigues à l'égard
de M. de C ***, s'il avoit daigné s'y arrêter
plus long-temps . Nous choifirons les
morceaux les plus agréables de ce joli
Recueil , pour enrichir quelques- uns de
nos Mercures. Outre les Piéces qui appartiennent
uniquement à M. de C***
il y a auffi des Lettres de MM . de Voltaire
, Marmontel , Thomas , & de plufieurs
autres perfonnes connues dans la
Littérature .
RECUEIL des OEuvres de Madame
du Bocage , des Académies de Padoue
de Bologne , de Rome & de Lyon. A
Lyon , chez les frères Periſſe , 1764 ; &
à Paris , chez Nyon & Bauche , quai
des Auguftins ; Deffaint & Saillant
rue S. Jean de Beauvais ; Duchefne &
Durand , neveu , rue S. Jacques ; Rozet
, rue S. Severin ; Panckouke , à côté
de la Comédie Françoife. On en trouve
des Exemplaires très- beaux , & en grand
papier , chez Bauche , quai & auprès
des Auguftins ; trois volumes in-8 ° . petit
format , ornés de jolies gravures .
On connoît la plupart des Ouvrages
qui compoſent ce Recueil ; ils ont valu
116 MERCURE DE FRANCE.
à Mde du Bocage une place diftinguée
dans notre Littérature . Ses Poëmes du
Paradis Terreftre & de la Colombiade ,
& fa Tragédie des Amazones , font
connoître fes talens pour la Poëfie épique
& dramatique . Elle s'eft auffi exercée
dans le genre plus léger des Piéces
fugitives. Comme ces dernières font
moins connues , nous en mettrons quelques-
unes fous les yeux de nos Lecteurs
dans le Mercure du mois prochain ; &
nous rendrons compte en même temps
des autres Ecrits du même Auteur , qui
paroiffent aujourd'hui pour la première
fois.
DES Paffions , par l'Auteur du Traité
de l'Amitié ; à Londres , & fe trouve
à Paris chez Defaint & Saillant , rue
S. Jean de Beauvais , un volume in-8°
orné de belles Eftampes.
Nous avons déja beaucoup d'Ouvrages
fur cette matière ; mais nous
croyons qu'on peut encore lire celui- ci
avec utilité on y trouve des chofes
fortement écrites , & auffi neuves que
le fujet puiffe le comporter.
HISTOIRE de la difpofition & des
formes différentes que les Chrétiens ont
OCTOBRE. 1764. 117
données à leurs Temples , depuis le
règne de Conftantin- le- Grand , juſqu'à
nous ; par M. Leroy , Hiftoriographe de
l'Académie Royale d'Architecture , &
Membre de l'Inftitut de Bologne. A
Paris , chez Defaint & Saillant , Libraires,
rue S. Jean de Beauvais , 1764,
avec permiſſion ; brochure in - 8° , de go
pages.
Cet Ecrit hiftorique & théorique préfente
un tableau des changemens que
la forme de nos Eglifes a éprouvés depuis
Conftantin , jufqu'à celle de Sainte
Genevieve & dela Magdelaine , que l'on
conftruit à Paris fous la protection de
LOUIS XV. Ce tableau n'offre que des
defcriptions générales & peu détaillées.
Plus étendues , elles euffent coupé la
chaîne de l'Hiſtoire , fans fatisfaire entiérement
les Lecteurs curieux de connoître
à fond ces monumens. Une figure
, quelque petite qu'elle foit , fait
mieux connoître , & plus promptement,
la difpofition d'un édifice , que le difcours
le plus clair : c'eft ce qui a déterminé
M. Leroy , à faire graver à la fin
de fon Hiftoire , dans un ordre chronologique
, & à-peu près fur la même
échelle , la fuite de tous les Temples
dont il a eu occafion de parler,
118 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. de Beaumont , pour
fervir de Supplément à la Jurifprudence
des Rentes ; par M. R*** . A Amfterdam
, & fe trouve à Paris chez Leclerc ,
grand- Salle du Palais , Robin , rue des
Cordeliers ; brochure in - 8 ° . de quarante
pages , 1764.
L'Auteur de cet Ecrit prétend que M.
de Beaumont , dans fon Livre fur la
Jurifprudence des Rentes , a omis plufieurs
articles relatifs à cette matière
& entr'autres , l'article effentiel du
Douaire ; qu'il a erré dans quelquesuns
, & que dans d'autres , il n'a point
dit tout ce qu'il convenoit de dire. C'eft
pour fuppléer à ces erreurs , à ces imperfections
& à ces omiffions , que M.
K*** a publié cette brochure , dont il y
a apparence que M. de Beaumont profitera
dans une feconde édition de fon
Livre.
L'INCONSTANT fixé , Comédie en
trois Actes , mêlée d'Ariettes , par M.
Gamniride , imprimée en Août 1764 ;
prix , 24 fols. A Paris , chez Claude
Hériffant , rue Neuve- Notre - Dame ,
avec approbation & privilége du Roi ,
in- 8°.
Cette Piéce , qui n'a point été jouée ,
OCTOBRE. 1764. 119
& dont on parlera dans l'Article des
Spectacles , fuppofé qu'on la mette au
Théâtre eft l'amufement d'une perfonne
qui s'eft fait un jeu de peindre
d'après nature les inconféquences de fon
coeur dans fa jeuneffe . L'avis du Cenfeur
de cette Comédie & le nôtre , eft
que les Ariettes qui y font , annoncent
dans l'Auteur un talent décidé pour ce
genre de Poëfie.
ANALYSE du Tableau généalogique
& chronologique de la Maifon Royale
de France , dédié à Monfeigneur le
Comte d'Artois , par M. Clabault. A
Paris chez Auguftin- Martin Lottin
l'aîné , rue S. Jacques , au Coq , près
S. Yves , 1764 , avec approbation &
privilége du Roi, brochure in - 8°. de 24
pages.
,
Le but de cet Imprimé eft de faire
fentir l'utilité des Cartes , pour apprendre
facilement l'Hiftoire. On y explique
comment les enfans doivent fe fervir
du Tableau qui fait l'objet de cet
écrit . Le fieur Julien a acquis de M. Clabault
le nouveau Tableau généalogique
& chronologique de la Maifon de France
, en 8 feuilles de colombier qui s'affemblent
en une Carte de 8 pieds de
120 MERCURE DE FRANCE.
longueur fur trois de hauteur. Le prix
eft de 12 liv. Le fieur Julien a imaginé
- différens modéles qui rendent cette Carte
portative & commode pour s'en feryir
fur un Bureau & pour la fufpendre
dans un appartement. Les Tableaux généalogiques
font à l'Hiftoire ce que
les Cartes font à la Géographie . Celuici
ne préfente pas feulement la fucceffion
de nos Rois , il raffemble la poſtérité
entière légitime & naturelle de Robert-
le-fort , Bifayeul de Hugues Capet
& toutes fes alliances . Toutes les hiftoires
nationales ont befoin du fecours des
généalogies : l'homme inftruit & doué
de la mémoire la plus heureuſe ne peut
fe flatter de fe rappeller avec précifion
tout ce qui appartient à cette fcience
, fi étendue , fi difficile , fi compliquée
, & fi néceffaire néanmoins
pour l'utilité de l'Hiftoire . Cet Ouvrage
eft d'autant plus curieux qu'ayant le
mérite de l'exactitude & de la netteté
il répand un grand jour fur nos Annales
, en facilite la connoiffance & l'entretient.
Il n'eft pas moins utile pour
lire avec fruit l'Hiftoire de France , &
pour remarquer les fautes des Hiftoriens
qui fe font trompés dans les détails
de la filiation & de la fucceffion
des
OCTOBRE . 1764. 121
des grands fiefs & autres. Il eft accompagné
d'une analyfe qui contient des
remarques importantes pour la Nobleffe
de France.
DICTIONNAIRE pour l'intelligence
des affaires d'Etat , des gazettes & des
converfations qui s'y rapportent ; avec
un ample Vocabulaire Latin - François
en quatre Volumes très- grand in- 8°.
propofé par foufcription à 11 liv. de
France. A Bafle , chez Jean-Rodolph
Im-hof & fils , Libraires . Le fieur Ju
Lien fe charge de procurer cet Ouvrage
à ceux qui fe feront infcrire d'avance.
GRAND Atlas de Géographie moderne
, politique & militaire , en 10
Volumes in-fol. de 90 à 96 feuilles
chacun.
Ce grand Ouvrage eft compofé de
Cartes Nationales & autres qui ont paru
en France en Angleterre , en
Hollande , en Suéde , en Ruffie ,.en
Allemagne & en Italie. Le fieur Julien ,
qui s'eft chargé de fournir quelques
Exemplaires de cet Atlas , entreprend
d'en completter vingt , & de les faire imprimer
fur du papier chapelet d'Auvergne
de la première beauté , qu'il a
II, Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
4
fait fabriquer exprès . Un défaut trèseffentiel
dans beaucoup de Cartes , eft
l'inexactitude de l'enluminure caufée
par l'ignorance ou la négligence de ceux
qui les vendent ; il n'en fera pas de même
de celles qui compofent cet Atlas
elles feront toutes enluminées àParis avec
le plus grand foin. On conçoit de quelle
importance doit être un pareil Ouvrage .
Ceux qui fe feront infcrire pour les
Exemplaires qui ne font pas encore retenus
, feront préférés à tous les autres . Le
fieur Julien n'a pas cherché à multiplier
les Volumes fans néceffité ; il rendra
raifon du choix qu'il a fait , dans un avertiffement
qui fera imprimé avec la Liſte
des Cartes,
Table des Volumes & leur prix.
Tome premier. Cartes générales des
quatre parties du Monde , & Cartes particulières
fur l'Afie , l'Afrique & l'Amérique
, 96 feuilles , 128 liv.
Tome II. France & Lorraine , 91
feuilles , 106 liv. 10 f.
Tome III, Les dix-fept Provinces des
Pays- Bas , 90 feuilles , 104 liv. 15 fols.
Tome IV. France Eccléfiaftique , ou
Diocèfes de la France , par ordre alphaOCTOBRE.
1764. 123
bétique , 101 feuilles , 104 livres 5
fols .
Tome V. Allemagne. Premier Volume
, contenant le Cercle d'Autriche &
les Etats de Bohême , 93 feuilles , 133
liv . 10 f.
Tome VI. Allemagne. Second Volume
contenant les Cercles de Bavière
, Franconie , Haute & Baffe Saxe ,
92 feuilles , 112 liv. 10 f.
Tome VII . Allemagne . Troifiéme
Volume , contenant les Cercles de
Souabe , Haut & Bas Rhin & Weftphalic
,,
95 feuilles , 117 liv. 15 f.
Tome VIII. Ifles Britanniques , Efpagne
& Portugal , 94 feuilles , 171 liv.
Tome IX. Suiffe , Italie , Hongrie &
Turquie d'Europe , 95 feuilles , 121 liv.
5 fols.
Tome X. Scandinavie , Ruffie & Pologne
, 90 feuilles , 121 liv. 10 f.
Total , 1221 livres.
Le prix de cet Atlas eft de 1200 livres
payable :
En fe faifant infcrire 120 liv.
En recevant les Tomes I , II & IV ,
360 liv.
En recevant les Tomes III , V , VI
& VII , 360 liv.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Et en recevant les Tomes VIII , IX
& X , 360 liv.
;
Total , 12co liv.
HISTOIRE du Duché de Valois ,
3 vol. in-4° , ornés de Cartes , de Plans
& de Gravûres, propofée par Soufcription
, à Paris , chez Guyliin , Librairė
Quai des Auguftins , près le Pont S. Michel
au Lys d'or , & à Compiegne ,
chez Bertrand , Libraire- Imprimeur du
Roi & de la Ville;
?
Le Duché de Valois, tient un rang
diftingué entre les Provinces titrées
dont la connoiffance détaillée peut répandre
un grand jour fur plufieurs parties
de l'Hiſtoire générale de notre Monarchie
, à caufe de la nobleffe , du
rang & de la dignité des Seigneurs ,
qui ont poffédé les principaux territoires
qui le compofent . Cette Province
particulière comprend une étendue
de dix -huit à vingt lieues d'Occident en
Orient , fur dix à douze lieues du Midi
au Septentrion . Elle eft placée au centre
de l'Ile de France , & compofée de
fix diftricts ou Châtellenies. Le premier
Tome commence par une Introduction
i qui fera comme une deſcription géographique
de tout le Valois. L'ordre des
OCTOBRE . 1764. 125
faits fera chronologique. Le premier Livre
commence au gouvernement des
Gaulois , & finit l'an 511. Le fecond
Livre s'étend depuis cette dernière année
, jufqu'en 1100. Le troifiéme Livre
& les fuivans comprennent chacun l'efpace
d'un fiécle , jufqu'à la fin du dix-
Teptiéme inclufivement. Le premier Tome
contiendra l'Introduction & trois Livres
d'Hiftoire. Le fecond Tome renfermera
les quatre , cinq , fix & ſeptiémè
Livres. Le troifiéme Volume compren
dra , 1 le huitiéme Livre ; 2°. des Confidérations
fur le Gouvernement Ecclé→
fiaftique & Civil du Valois , fur les différentes
branches de commerce qu'on y
exerce , & fur les principales productions
de ce pays ; 3. des Piéces juſtificatives
, auxquelles on joindra un Super
plément , contenant des faits & des détails
, qui auront été omis ; 4°. Enfin ,
une Table générale & raifonnée de toutes
les matières contenues dans ces trois
Volumes. Chaque Livre fera divifé en
autant de chiffres qu'il y aura de fujets ;
les chiffres feront expliqués dans un
Sommaire , que l'on trouvera à la tête
de chaque Livre . Les trois Volumes font
actuellement imprimés , à l'exception
d'une partie de la Table & du Supplét
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
ment du troifiéme Tome . Les Gravures
ont été exécutées avec foin. On peut
foufcrire préfentement pour cet Ouvrage,
moyennant 26 liv. 8 f. en payant,
fçavoir ; en foufcrivant , 10 liv. 4 f : en
retirant le premier Volume le premier
Octobre 1764 , 9 liv : en retirant le fe- › 9
cond & le troifiéme Volume à la fin du
mois de Novembre fuivant , 7 liv. 4 f.
Cette Soufcription ne fera ouverte que
jufqu'à la fin du mois d'Octobre 1764.
paffé lequel temps , ceux qui n'auront
pas foufcrit payeront le même Ouvrage .
36 liv. On pourra voir chez les Libraires
défignés , les deux premiers Volumes.
ANNÉE Eccléfiaftique , ou inftructions
fur le propre du temps , & fur le
propre & le commun des Saints ; avec
une Explication des Epîtres & des Evangiles
qui fe lifent dans le cours de l'année
Eccléfiaftique , dans les Eglifes de
Rome & de Paris , in- 12. 15 volumes.
Nous ne reléverons pas le mérite de
cet Ouvrage , qui eft déja très - connu ;
c'est le produit des travaux d'un Eccléfiaftique
qui a paffé plus de trente
années dans les fonctions pénibles du
Miniſtére , tant en qualité de Vicaire &
de Déffervant, qu'en celle de Curé dans
OCTOBRE. 1764.
127
des Paroiffes d'une grande étendue. Ce
Livre contient tout ce qui eft renfermé
dans les Miffels de l'Eglife de Paris
& de Rome , les parties de l'Evangi
le & des Epîtres des Saints Apôtres , &
les Leçons tirées des autres Livres de
l'Ancien & du Nouveau Teilament ,
que l'Eglife fait lire à fes enfans dans
tout le cours de l'année ; celles des Fée- .
ries , comme celles des Dimanches &
des Fêtes y font expliquées avec cette
fimplicité qui fait aimer la vérité , L'Auteur
s'eft attaché particuliérement à faire
fentir le rapport des uns avec les autres ,
fuivant l'ordre où l'Eglife les a placés ;
on peut ajouter que fon travail fera
très - utile aux Eccléfiaftiques chargés
de l'inſtruction des Peuples. Ceux même
qui font obligés de parler tous les
jours dans la Chaire de vérité , trouveront
dans ce Recueil affez de Sujets
pour varier toutes leurs Inftructions..
Ganeau , Libraire , rue S. Séverin , pour
fe rendre à la repréfentation que plufieurs
perfonnes lui ont faite , que nombre
d'Eccléfiaftiques de la Campagne.
defireroient avoir cet Ouvrage , mais
qu'ils ne font pas en état d'en faire la
dépense ,, pour leur en faciliter l'acquifition
, donne avis que juſqu'au premier
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Décembre 1764 , il le donnera au prix
e 12 liv. en blanc , paffé lequel temps
on ne pourra l'avoir à moins de 30
livres comme il s'eft vendu jufqu'à
préfent. Comme il y a quelques perfonnes
qui n'ont que les douze premiers
Volumes , on trouvera chez le même
Libraire les Tomes 13 , 14 & 15 , au
prix de 3 liv. en blanc.
LOTTIN le jeune Libraire
, , rue
S. Jacques vis-à - vis la rue de la Parcheminerie
, Durand le Neveu , même
rue , à la Sageffe , ont acquis conjointement
du fond de Mde Veuve Durand
, les Livres intitulés :
"
DISCOURS Académiques , par
M. l'Abbé Millot , Ex - Jéfuite , dont
plufieurs ont été couronnés fur les Su--
jets fuivans Le feul amour du devoir
produit d'auffi grandes actions
que le defir de la gloire. Qu'eftque
l'efprit philofophique ? Eft-il
lus utile d'étudier les Hommes que
es Livres ? Il n'y a point de paix
pour les Méchans. C'eft une marque
le grandeur d'âme , lorfque les honeurs
rendent un homme meilleur.Com--
ien la faine critique contribue au
rogrès des talens & combien la Satyre.
OCTOBRE . 1764. 119
eft contraire. La Nation Françoiſe
perfectionnée par LOUIS XV. Les
préjugés contre la Religion ; le tout
recueilli en un vol. in-8°. petit papier
de plus de 400 pages.
LETTRES de Mde Sévigné à Mde de
Grignan fa fille , nouvelle édition confidérablement
augmentée ; 8 vol. in-12
petit format , 1764.
LETTRES nouvelles de Mde de Sévigné
( pour fervir de fupplément aux
Editions de fes Lettres qui n'étoient
qu'en 6 vol. in- 12 . ) 2 vol . grand in- 12.
RECUEIL de Lettres choilies pour fervir
de fuite aux Lettres de Mde de Sévigné
, vol. in - 12.
LA mort d'Abel , Poëme par M.
Geffner, traduit de l'Allemand en François
& c , nouvelle Edition ' exactement
corrigée , in- 12 petit papier , broché
trente fols.
Le mêmeLOTTIN vient auffi d'acquérir
le Privilége de tous les exemplaires des
Principes généraux & raifonnés de la
Grammaire Françoife , avec des Obfervations
fur l'ortographe , les accens ,
la ponctuation & la prononciation Françoife
, & un abrégé des régles de la
verfification Francoife , dédié à Mgr
le Duc d'Orléans , Premier Prince du
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
Sang , par M. Reftaut , Avocat au Parlement
& aux Confeils du Roi , neuviéme
édition revue & corrigée par
Auteur , vol. in - 12 de 680 pages , y
compris la Préface , 1764.
Abrégé des Principes de la Grammaire
Françoile , dédié aux Enfans de Fran
ce , par le même , fixiéme édition revue
& corrigée par l'Auteur , vol , in- 12,
1764 , de 127 pages fans compter l'avertiffement.
Le même Libraire avertit que par
l'appas du gain , quelques Imprimeurs
de Province malgré les risques de confifcation
de tous leurs exemplaires , &
trois mille livres d'amende , fe mêlent
de contrefaire ce Livre , de répandre
& débiter ces éditions faites à la hâte
& remplies de faute. Pour éviter ces
inconvéniens , l'Edition la plus correcte
, la dernière & faite fous les yeux
de l'Auteur portera le nom de Lottin
le jeune fur le titre ; & l'on trouvera au
dos du frontispice la fignature du même
Libraire. Quoique M. Reftaut ait intitulé
fa Grammaire , Principes généraux
& raisonnés , elle n'eft pas moins deftinée
à développer les principes particuliers
de notre Langue. On n'en jugeroit
que fur le titre , fi on la metOCTOBRE.
1764. 13
toit au rang de ces Méthodes métaphyfiques
qui ne fervent qu'à montrer
la fubtilité de leurs Auteurs. Celle - ci
ne renferme que les régles & les réflexions
néceffaires. L'ordre en eft fimple
, naturel & méthodique ; les définitions
font claires & préciſes ; les exemples
qu'elle donne à la jeuneffe font
fenfibles , prèfque tous portent avec
eux quelque inftruction , ou rappellent
un trait hiftorique . En un mot , l'Ouvrage
eft tel que M. Rollin le defiroit ;
il est fait fur le plan que cet habile
Maître a tracé dans fon plan d'études.
Les Perfonnes qui fçavent apprécier les
Ouvrages , comparent celui de M. Ref
taut à la Logique du Port Royal , &
aux autres Livres bien faits que de nouveaux
Traités fur les mêmes matières
ne font jamais tomber dans l'oubli . L'Abrégé
que M. Reftaut a donné lui- même
en faveur des Commençans , eft encore
moins expofé aux reproches de
Métaphyfique. Ce précis a mérité comme
le grand Ouvrage , les fuffrages
des Perfonnes éclairées , & qui ne jugent
pas par prévention . On peut
donner ici encore comme une preuve de
la bonté de la Grammaire de Reftaut ,
& de fon excellence fur tous les au-
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
tres Traités de ce genre , les milliers
d'exemplaires qui fe font débités & qui
fe diftribuent encore tous les jours , le
nombre d'éditions faites fous les yeux
de l'Auteur ( celle-ci eft la neuvième )
fans compter toutes les furtives , &
faites fans fon aveu. On ne fe lafle
point de la lire , de la vendre & de
l'imprimer. Pendant que nous traitons
de cet objet , nous avons une obfer
vation & un fouhait à faire à ce fujet.
Dans les Maifons où l'on éléve
de jeunes Demoiſelles , il eft à remarquer
qu'après leur avoir appris la Religion
, on leur montre la Géographie ,
l'Hiftoire , la Mufique , & l'on néglige
trop la Grammaire. Il arrive qu'elles
fçavent chanter proprement , & ne
peuvent s'énoncer nettement & clairement.
Elles fçavent la Mufique & ne
fçavent parler leur Langue , ni l'écrire .
On ne fçauroit donc trop recomman- 、
der cette partie effentielle de l'éducation
aux perfonnes prépofées pour cela ;
& l'on ne peut confeiller aux Maîtres
ou Maîtreffes un meilleur Livre pour
cet objet , & qui foit plus clair & plus
méthodique que la Grammaire de M.
Reftaut , en obfervant de donner à leurs
Eléves l'Abrégé qu'il en a fait lui- même
dont nous venons de parler.
OCTOBRE . 1764. 133
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADEMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale
des Sciences de BORDEAUX , du 25
Août 1764.
L'ACADE 'ACADÉMIE de Bordeaux a tous les
ans à diftribuer un prix de Phyfique
fondé par M. le Duc de la Force en
1715 : c'est une Médaille d'or de la vaeur
de trois cens livres.
Elle en avoit deux à donner cette
année ( 1764 ) l'un compofé feulement
de cette Médaille , & l'autre compofé
l'une pareille médaille & de trois cens
livres en argent , par la réunion des deux
prix qu'elle avoit réſervés en 1762.
Pour fujet du premier de ces Prix ,
elle avoit demandé quels principes on
doit fuivre dans le mélange des terres
pour les rendre fertlles ? Aucune des
Piéces qui lui ont été envoyées fur ce
fujet ne lui a paru mériter fon fuffrage ,
& elle a réfervé ce Prix pour 1766.
134 MERCURE DE FRANCE.
" elle avoit de- Pour fujet du fecond
mandé quels font les véritables principes
de la greffe , & quels moyens on
pourroit en déduire , foit pour le fuccès .
de cette opération , foit pour la perfectionner
? Elle avoit déja propofé cette
queftion pour le fujet d'un des Prix de
1762 mais ayant alors jugé que les
Piéces qu'elle avoit admifes au concours
pouvoient fervir de baſe à un nouveau
travail , dont le réſultat pouvoit devenir
encore plus digne du Public , elle l'avoit
repropofée pour cette année , en invitant
les Auteurs de ces Piéces à leur
donner toute la perfection dont elle les
avoit cru fufceptibles .
Elle a trouvé fes vues & fon attente
remplies par la Differtation (*) qui porte
cette épigraphe :
Ergo age , naturamque juva ; namque artejuvari
Non dedignatur : quin ultrò bracchia tendit
Conanti , gaudetque fuas oftendere vires.
Et elle lui a adjugé le Prix . L'Auteur
de cet Ouvrage eft M. Cabanis de Salagnac
, Avocat au Parlement , & Membre
de la Société Royale d'Agriculture
(*) Nous l'annoncerons au Public dès qu'elle
fera imprimée.
OCTOBRE. 1764. 135
de la Généralité de Limoges , au Bureau
de Brive - la - Gaillarde .
Cette Compagnie a prévenu qu'elle
avoit deftiné le Prix courant de 1765 à
la queftion de favoir quelle eft la caufe
de la formation des montagnes ? &
qu'indépendamment de ce Prix , elle
auroit encore à diftribuer la même année
les deux qu'elle fufpendit d'adjuger
l'année dernière fur les deux Sujets
qu'elle avoit propofés :
1º. Si dans la préparation des laines
on ne pourroit point trouver un moyen
qui fans altérer leurs qualités , pût les
préſerver pour la fuite de la piquure des
infectes ; ou du moins fi dans les différentes
teintures qu'on leur donne , on
ne pourroit pas mêler quelque ingrédient
qui , fans ternir ni endommager
les couleurs , pût produire le même
effet ?
2º. S'il feroit poffible de trouver dans
le genre végétal quelques plantes du
nombre de celles qui croiffent en Europe
( autres néanmoins que les plantes
légumineufes & les bleds de toute espéce)
qui , foit dans leur état naturel , foit
pour les préparations dont elles pourroient
avoir befoin , puffent fuppléer
dans des temps : de difette au défaut
#36 MERCURE DE FRANCE.
des grains , & fournir une nourriture
faine ?
Elle regarde comme un devoir que
lui prefcrivoient fur- tout la nature &
l'importance des objets qu'elle avoit eu
en vue en propofant ces deux queſtions
de fufpendre à adjuger ces Prix , pour
s'aflurer par elle -même & par des expériences
réitérées , du mérite des découvertes
qui lui avoient été préſentées , &
ce fut dans cet objet qu'elle fe détermina
à repropoſer ces deux Sujets pour
l'année prochaine , & qu'elle exhorta
les Auteurs des différentes Piéces qui lui
avoient été envoyées , à les perfectionner
& à les enrichir des nouvelles expériences
qu'elle les invita à faire de leur
côté , fans qu'elle entendît par-là priver
de la faculté de concourir à ces Prix ,
ceux qui voudroient fe mettre fur les
rangs , & qui auroient des vues à propofer
fur ces mêmes questions.
Elle renouvelle aujourd'hui fon invitation
par les motifs de ce zèle dont elle
eft fans ceffe animée pour tous les objets
d'une utilité publique .
Elle annonce auffi qu'elle aura deux
prix à diftribuer en 1766 , compofés
chacun d'une Médaille; & pour Sujet du
premier , elle demande que l'onétabliffe
OCTOBRE. 1764. 137
le genre , & que l'on développe le caractère
effentiel des maladies épidémiques
qu'occafionne ordinairement le defféchement
des marais dans les cantons
qui les environnent ; qu'on indique les
précautions néceffaires pour prévenir ,
ces maladies , & les d'en moyens garantir
les manoeuvres , & qu'on donne une
méthode curative , fondée fur l'expérience
que l'on puiffe mettre en pratique
avec fuccès.
Pour Sujet du fecond , elle propofe
quelles font les caufes des différentes
coagulations ?
Les Differtations fur tous ces Sujets ne
feront reçues que jufqu'au premier Mai
de l'année pour laquelle ils font propofés.
ACADÉMIE
D'AMIENS.
L'ACADÉMIE célébra le 25 Août la
Fête de S. Louis , dont le Panégyrique
fut prononcé par M. l'Abbé de Richeri ,
Chanoine de la Cathédrale d'Amiens .
La Séance publique fut ouverte par
M. Tribert , Infpecteur Général des
Manufactures à S. Quentin , Directeur
138 MERCURE DE FRANCE.
de l'Académie , qui parla de l'influence
réciproque du Commerce fur l'Agriculture
& de l'Agriculture fur le Com-
>
merce.
Les autres Ouvrages qui remplirent la
Séance , furent l'Eloge de M. Peſſelier
Académicien honoraire , mort l'année
dernière , par M. Baron Secrétaire
perpétuel de l'Académie .
,
Un Effai fur le Gouvernement & les
Moeurs des anciens Amiennois & Beauvaifins
, par M. Bucquet , Procureur du
Roi à Beauvais , Académicien honoraire
.
Un Difcours fur le Charlatanifme
par M. d'Efmery , Médecin , Académicien-
Réfident.
Une Lettre en vers & en profe au Roi
Stanislas , & la réponſe du Monarque
Bienfaiteur ; une Epitre en vers aux
Grands & aux Riches , par M. Vallier,
Colonel d'Infanterie , Académicien honoraire
; avec un Eloge de M. le Comte
d'Argenfon , mort deux jours auparavant.
J'imaginois , a dit M. Vallier en arrivant
ici , ne vous offrir , Meffieurs ,
dans le tribut que vous me permettez
de vous apporter quelquefois , que les
transports d'un coeur toujours reconnoifOCTOBRE.
1764. 139
fant & plein de vos bontés . Je me faifois
un plaifir de vous faire connoître par
mon travail les nouveaux efforts que
je fais chaque jour pour me rendre digne
du titre que vous m'avez donné : &
dans ce Temple confacré par les vertus
d'un Prélat refpectable , & qui par fes
bontés devient aujourd'hui l'afyle des
Sciences & des Arts , & dans ce temps .
où je comptois cueillir avec vous des
fleurs , je n'aurois pas cru me nourrir
de trifteffe & de douleur. Me permettrez-
vous , Meffieurs , de vous entretenir
de la mienne ? C'eft la foulager
que de la faire partager à des âmes fenfibles
; & celles qui , comme les vôtres ,
le font à la gloire , ne peuvent manquer
de l'être à d'autres fentimens & aux regrets
les plus juftes. J'appris hier la mort
de M. le Comte d'Argenfon.... Il eft auffi
confolant pour moi qu'il eft flatteur
pour vous , Meffieurs , de voir à cette
nouvelle la trifteffe fe répandre dans
une Affemblée , dont la joie caractérife
ordinairement ce jour folemnel . Il eſt
donc mort ce grand Homme ; nous ne
le verrons plus ! ....Je parle à des Citoyens
; ils ont fenti toute la douceur
de fon Ministère. Je parle à des Militaires
; ils ont connu fes talens pour la par140
MERCURE DE FRANCE
tie de la guerre , dont il fut long-temps
chargé. Combien de ceux qui me font
l'honneur de m'entendre en ont reçu des
bienfaits , que la juftice de fon efprit
impartial faifoit toujours répandre à fon
Maître , fans faire de jaloux ! C'eſt un
titre de valeur , d'intelligence & d'expérience
à la guerre pour ceux qui en.
ont été gratifiés fous fon ministère ou
il plaçoit les récompenfes , ou il accor--
doit les Grades & les Ordres militaires ;
le mérite n'étoit point équivoque. Citoyens
qui le connoiflez , braves Officiers
qui avez fervi fous fon miniſtère
pleurez avec moi , pleurez ce jufte difpenfateur
des graces d'un Maître qu'il
croyoit ne jamais mieux fervir qu'en
lui indiquant ceux qui en étoient dignes.
Que de raifons , Meffieurs , m'enga- .
gent à vous faire répandre des larmes
en vous montrant tous mes regrets !
indépendamment du refpect & de l'attachement
qu'on ne peut s'empêcher
d'avoir pour le grand homme & pour
l'homme vertueux , des fentimens plus
particuliers m'y attachoient encore ; je
fus comblé de fes bontés , & la reconnoiffance
la plus vive & la plus tendre
fe joint ici à tous les autres fentimens ,
qui fans celui-là m'affecteroient encore.
OCTOBRE . 1764. 140 .
f
Que de reffources , que de tréfors j'ai
trouvé dans fon âme & dans fon efprit ,
depuis près de huit ans que mon attachement
m'avoit fixé près de lui une
moitié de l'année dans la folitude , où il
pleuroit tous les jours le malheur qu'il
avoit eu d'encourir la difgrace de fon
Maître ! Il n'eft plus cet homme unique
en fes travaux , autant qu'il étoit précieux
à la Société dans fes loifirs . Eh
dans quel temps nous eft- il enlevé ? dans
le moment où par un renouvellement
des bontés de notre Monarque , il fe
préparoît à goûter la tranquillité dans
le fein de fa famille & au milieu de fes
amis , car il en a toujours eu : le malheur
les avoit mis dans le creufet ; & s'il
lui a fait voir dans quelques - uns que fa
Place & les graces qu'ils en attendoient
avoient formé comme elles entretenoient
leurs liens , ce même malheur
tant qu'il a duré , a prouvé , à l'honneur
de l'humanité , qu'il eft des vrais
amis que l'infortune attache au lieu de
rebuter. Ce malheur , qu'il regarda toujours
comme terrible , étoit celui d'avoir
ceffé de plaire au meilleur des Maîtres.
Il ne s'eft jamais plaint des avantages
& des honneurs que fa difgrace lui
avoit enlevés ; je ne l'ai vu affecté que
142 MERCURE DE FRANCE.
•
Y
d'avoir ceffé d'être agréable aux yeux
du Monarque , qu'il adoroit , & dont il
eût encore voulu baiſer la main quand
elle s'appefantiffoit fur lui.
Je l'ai vu fouvent répandre des larmes
de tendreffe aux pieds de fa Statue , qu'il
avoit fait apporter de Paris & qu'il
avoit , pour ainfi dire , placée fous fes
yeux. Il Y fixoit fouvent de triftes mais
tendres regards , & raffuré par fon coeur ,
il croyoit lire quelquefois fur le marbre ,
qu'il fembloit animer & attendrir par
fes pleurs , qu'il étoit au moment de
rappeller les bontés de ce Monarque
Bien-aimé ! ..... Il étoit venu ce moment
; & fi le Roi lui avoit marqué qu'il
avoit ceffé de lui plaire , il s'étoit encore
mieux fouvenu qu'il lui avoit plû , &
combien fes travaux lui avoient été
agréables. Ce Maître plein de bontés
l'a bien témoigné depuis fon retour , par
l'intérêt qu'il a pris à fa fanté , par l'attention
qu'il a eue à s'en informer , &
en fe privant , pour le lui envoyer , de
l'homme célébre & de confiance qui
étoit chargé de veiller à la précieuſe
confervation de la fienne. Il lui eût
peut-être par la fuite permis de s'offrir à
fes regards il y feroit mort de joie à
fes pieds ; mais ce fentiment , en abréOCTOBRE.
1764. 143
geant fes jours , en auroit du moins
rendu la fin précieuſe à un Sujet qui
depuis long-temps les lui avoit tous confacrés,
M. le Comte d'Argenfon étoit
de l'Académie des Sciences : il y fera
regretté, comme il y étoit chéri & ho-
- noré. J'ai cru , Meffieurs , que la vôtre
fe feroit un honneur de faire la première
éclater fes regrets fur ce trifte
événement, Quelque génie fupérieur
fans doute confacrera bientôt fes talens
à faire l'éloge de ce grand Homme
& jettera des fleurs fur fon tombeau
pour moi , Meffieurs , je ne fuis en état
que d'y répandre les pleurs les plus
amers,
i
L'Académie & l'Affemblée partagérent
fenfiblement la douleur éloquente
de M. Vallier & fes juftes regrets
fur la mort d'un Miniftre qui aimoit le
Roi , l'Etat & les Lettres,
L'Académie qui avoit propofé l'Eloge
de M. Ducange pour Sujet du Prix ,
l'a adjugé au Difcours ayant pour Epigraphe
: Mirantur in unum , Horat. &
pour Auteur , M. le Sage de Samine.
M. Profper Hériffant , âgé de 19
ans , Maître ès Arts en l'Univerfité de
Paris , fils de l'Imprimeur du Cabinet
du Roi , par un Difcours qui a pour
144 MERCURE DE FRANCE.
2
C
Epigraphe , Honos alis Artes , a le
plus approché de l'Ouvrage couronné.
Pour Sujet du Prix que l'Académie
diftribuera le 25 Août 1765 , elle pros
pofe à éxaminer :
Quelles font les maladies les plus communes
en Picardie , & quelle eft la
meilleure ' manière de les y traiter ?
Les Ouvrages ne feront reçus que
jufqu'au premier Juin exclufivement
& feront adreffés francs de port , à
M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie
, à Amiens .
>
Le Prix eft une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv.
Les Prix de l'Ecole de Botanique ,
tenue par M. d'Efmery , l'un des Académiciens
, a été remporté par M. Baillet ,
d'Amiens,
Les Prix de l'Ecole des Arts , tenu par
M. Sellier , auffi Académicien , ont été
remportés.
Pour le deffein des Etoffes , par MM.
Leblond & Marfeille , d'Amiens :
Pour la Géometrie , par M. Denfeaux
, de Damefaucourt ; par M. Dupont
, d'Amiens , & par M. Carpentier ,
de Fufcien :
Pour
OCTOBRE . 1764 .
745
Pour la Géographie , par M. Bourbon
, de Fai , en Sangterre .
Pour l'Architecture , par MM. Def
marets & Fromental , d'Amiens.
Les Eléves qui en ont le plus approché
font , pour l'Architecture , M.
Selis , de Paris , & M. Roger d'Amiens:
& pour le Commerce , M. Dubois de
Tilloy.
Ces Prix ont été donnés par l'Hôtelde
- Ville d'Amiens.
BARON, Secrétaire perpétuel de l'Académie. 1
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de
BESANÇON , du 24 Août 1764
L''AACCADÉMIE après avoir affiſté le
matin à une Meffe en mufique , célébrée
dans l'Eglife des PP. Carmes , &
au Panégyrique de S. Louis , prononcé
par M. l'Abbé de Chemery , Chanoine
du Chapitre de Luve , tint l'après - midi
une Séance publique pour la diftribution
des Prix.
M. Atthalin , Doyen de la Faculté
de Médecine en l'Univerfité de Befançon
, & Préſident de l'Académie , ou- .
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
vrit la Séance par un Difcours relatifaux
objets principaux dont elle s'eft occudurant
le cours de cette année .
pée
M. Binetruy de Grand- Fontaine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , fit
lecture de l'Eloge hiftorique de M. Titon
du Tillet , l'un de fes Affociés .
La diftribution des Prix & la lecture
des ouvrages couronnés remplirent le
refte de la Séance . M. Atthalin déclara :
Que le prix d'éloquence avoit été
adjugé à M. Coffon , Maître ès Arts en
l'Univerfité de Paris , ancien Profeffeur
d'Eloquence au Collège de Metz , Auteur
du Difcours , No. 7 , qui a pour
devife :
Exemplaria Graca
Nocturna verfate manu , verfate diurnâ.
Que le premier Acceffit avoit été déféré
à M. Clément , Profeffeur au Collége
de Dijon , Auteur du Difcours ,
No. 15 , quia pour devife :
Dimidiam mentem fervis Deus abftulit.
Que le deuxième Acceffit avoit été
déféré à Dom Couderet Bénédictin ,
Curé de la Paroiffe de S. Vincent de
Befançon, Auteur du Difcours , Nº. 13 ,
qui a pour devife :
Vos Exemplaria prifca
Nocturna verfate manu , verfate dium â.
UCTO BR E. 1764. 147
M. Attalin déclara enfuite :
Que le Prix d'Erudition avoit été déčerné
à Don Berthod , Bénédictin , Bibliothéquaire
de l'Abbaye de S. Vincent
de Befançon , Auteur de la Differtation
, nº . 3 , qui a pour deviſe :
Inhabitationum virtus ,
Dignitas eft , Ornatus & Tutela civitatis.
Que le premier Acceffit avoit été adjugé
à M. Perreciot , Avocat au Parlement
de Franche-Comté , ancien Procureur
du Roi à la Maîtrife des Eaux &
Forêts de Beaune , Auteur de la Differtation
, no. 5 , qui a pour deviſe :
Urbem & fines , & littera gentis ,
Diverfi explorant . Virg. oeneid .
Que le fecond Acceffit , avoit été adjugé
à Don Couderet , Bénédictin , Curé
de la Paroiffe de S. Vincent de Befançon
, Auteur de la Differtation ,
nº. 4 , qui a pour devife :
Temporibus variis varia fum paffa ruinas ,
Nunc dives , fortis , nunc populofa fatis.
M. Atthalin , après avoir déclaré que
l'Académie avoit jugé à propos de réferver
les Prix des Arts de cette année ,
termina la Séance par l'annonce des Sujets
propofés pour les Prix de 1765 .
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
PRIX propofés par l'Académie des
Sciences , Belles - Lettres & Arts de
BESANÇON , pour l'année 1765 .
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Befançon , diftribue
a trois Prix le 24 Août 1765 .
Le premier Prix fondé par feu M. le
Duc de Tallard , eft deftiné pour l'Eloquence
: il confifte en une Médaille
d'or de la valeur de trois cent cinquante
livres. Le Sujet du Difcours fera :
La prospérité découvre les vices , l'adverfité
, les vertus ,
Le Difcours doit être d'environ une
demi - heure de lecture.
Le fecond Prix , également fondé pár
feu M. le Duc de Tallard , eſt deſtiné
pour l'Erudition ; il confifte en une
Médaille d'or de la valeur de deux
cent cinquante livres. Le Sujet de la
differtation fera :
L'origine , la forme & le pouvoir des
Etats de Franche - Comté.
La differtation doit être d'environ trois
quarts d'heure de lecture , fans y comprendre
le chapitre des preuves. Les
OCTOBRE 1764. 149
Auteurs qui employeront des chartres
non imprimées , font invités de les produire
en entier , pour mettre l'Académie
en état de mieux apprécier les preuves
qui en réfulteront. Le troifiéme
Prix fondé par la Ville de Befançon ,
eft deftiné pour les Arts : il confifte en
une Médaille d'or de la valeur de deux
cent livres. Le Sujet du Mémoire fera :
La meilleure manière d'établir des
Arrêts fur la rivière du Doubs , pour
affurer le flottage des bois deftinés au
chauffage de la Ville de Befançon.
L'Académie ayant refervé le Prix des
Arts de 1764 , en aura deux du même
genre à diftribuer en 1765.
Les Auteurs ne mettront point leurs
noms à leurs Ouvrages , mais feulement
une devife ou fentence , ils la
répéteront dans un billet cacheté , &
attaché à la Piéce ; ce billet contien -
dra leurs noms , & leurs adreffes. Les
Ouvrages front envoyés,franc de port ,
à M. Binetruy de Grandfontaine , Secrétaire
perpétuel de l'Académie , avant le
le premier jour de Mai 1765. Les Auteurs
qui fe feront connoître par euxmêmes
, ou par leurs amis , feront exclus
du concours .
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur
le Déffalement de l'eau de mer.
De Breft , le 18 Août 1764 .
J'AI trouvé , Monfieur , dans la Gazette
Littéraire & dans celle de France ,
à mon retour de S. Domingue, où j'avois
paffé à bord du Brillant , la relation de
tous les fuccès qu'avoient eu les opérations
qui ont été exécutées journellement
fur ce Vaiffeau , pour rendre l'eau
de mer auffi douce & auffi faine que
l'eft celle des meilleures fontaines. Mais
tous les éclairciffemens qu'on s'eft empreffé
de me demander , m'ont fait penfer
que le Public n'avoit pas été fuffifamment
inftruit par cette Relation , &
qu'il recevroit peut-être avec fatisfaction
les détails que je fuis en état de lui
donner fur un objet fi intéreffant , quoique
prévenu favorablement par les épreu
ves que M. Poiffonnier avoit déja faites
dans les rades de l'Orient & de Breft ,
& à la mer , fur le Vaiffeau du Roi ,
les Six-Corps. Je n'étois pas encore à ce
dégré de conviction , qui ne laiſſe rien
à defirer ; & plus cette découverte me
OCTOBRE . 1764. 151
›
paroiffoit précieufe à l'humanité , plus
je craignois que l'ufage qu'on alloit en
faire dans un voyage de long cours
n'y fit appercevoir ces défauts qui fe
dérobent ordinairement au premier enthoufiafine
qu'excitent les nouveautés
& que les lumières , que donne la pratique
, mettent toujours en évidence .
Mais que ma joie a été vive ! & que
j'ai bien éprouvé le bonheur d'être fenfible
à toutes celles qui ont un principe
honnête ! quand témoin affidu des opérations
, j'ai vû qu'elles avoient produit
chaque jour pendant deux mois de
fuite , environ 600 pintes d'une cau
agréable , que les perfonnes les plus
confidérables , parmi les paffagers principalement
, recherchoient ainfi que
moi de préférence à celle de la provifion
, & qu'après en avoir bû conſtamment
, aucun d'eux ne s'eft plaint de la
plus légère indifpofition ; quand j'ai entendu
murmurer l'équipage de ce que
nous ne lui laiffions point affez de cette
eau , dont fon empreffément à la préparer
, fembloit devoir lui affurer une ré
partition plus abondante ; enfin , quand
j'ai reconnu combien il étoit facile de
former cet établiffement à l'avenir fur
chaque Vaiffeau fans y caufer d'embar-
Giv
152 MERCURE
DE FRANCE
:
›
ras , fans y employer beaucoup de gens
à fa manoeuvre , fans craindre aucun accident
du feu & furtout quand j'ai
calculé d'après mes propres obfervations
qu'une petite partie de charbon de terre
fuffifoit pour donner environ 7 parties
d'eau douce.
Il ne me reftoit Monfieur , qu'à
m'informer du prix de la machine &
de fes acceffoires , & j'ai fçû de M. Rigaud
, chargé par le Miniftre d'en dériger
les opérations , & qui rempliffoit
cette miffion avec la plus grande intelligence
, que celle de ces machines qui
pourroit fournir 800 pintes par jour
ne coûteroit pas plus de 1200 liv. elles
font de cuivre étamé à la manière des
Orientaux , ce qui ne les rend jamais
fufceptibles de verd de- gris ; tous les
tuyaux qui y correfpondent font d'étain
fin ; & lorfqu'elle eft bien fabriquée ,
il eft aifé de voir qu'elle peut durer 15
ou 20 ans fans avoir befoin de réparations.
Cet objet fi digne des recherches de
Leibnitz , de Boyle , du Comte de Marfigly
, de Hales , & de plufieurs autres
Sçavans ; cet objet ( dis-je ) fi important
à l'humanité , eft donc enfin entiérement
rempli ; on n'aura donc plus à
OCTOBRE . 1764. 153
redouter ces extrêmités affreufes qu'ont
éprouvé tant d'équipages où la corruption
& le défaut même de l'eau ont por
té le défefpoir & la mort !
Les travaux des grands hommes
qu'on vient de nommer , nous avoient
bien appris que la filtration & la précipitation
étoient des moyens illufoires &
impraticables pour rendre l'eau de mer
potable ; qu'on ne pouvoit y parvenir
que par une diftillation lente , & même
après avoir laiffé fermenter l'eau de mer
auparavant * ; mais aucun d'eux n'avoit
imaginé la machine diftillatoire dont je
viens de rapporter les avantages , & encore
moins cette espéce de matière que
j'ai oui nommer intermède , dont il fuffit
de mêler une très- petite quantité dans
l'eau de mer à chaque opération pour
envelopper les parties âcres & bitumineufes
dont elle eft imprégnée indépen
damment de fes fels , & en féparer fi
exactement ces fubftances accidentelles
, qu'elle devienne une eau abfolument
élémentaire . C'eft par les procédés
que
les Chymiftes reconnoiffent
les plus fürs pour éprouver les
différentes qualités des eaux , que j'ai vu
* M. Hales , Inftruction pour les Marinier ,
&c , traduite de l'Anglois. La Haye , 1740 .
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
conftater la pureté de celle- ci de maniè
re à n'en mettre à cet égard aucune
autre en comparaiſon . J'ai porté le fcrupule
jufqu'à m'affurer que cet intermède
n'avoit aucun inconvénient par luimême
; j'en ai mêlé à cet effet dans mes
alimens , cela leur a donné une faveur
un peu amère ; mais je n'ai reffenti aucune
autre impreffion .
Après un examen fi févère , & qui
s'accorde fi parfaitement avec l'heureufe
expérience qu'on a faite à bord du
Brillant de la découverte de M. Poiffonnier
, quel Bâtiment pourroit fortir
de nos Ports fans en être pourvû ? Quels
hommes affez cruels pour eux- mêmes
s'expoferont au plus terrible des dangers
, lorfqu'ils auront fous leurs mains
des moyens infaillibles de s'en garantir ?
Mais les ordres qu'on vient de nous
annoncer pour cet établiffement , en
nous offrant l'image du plus humain des
Rois , détermineront , fans doute , le
facrifice , fi lent ordinairement
préjugés fur lefquels les hommes rejettent
quelquefois les chofes qui intéreffent
le plus effentiellement leur confervation.
des
Vous le fçavez , Monfieur , ce qu'on
appelle en France , l'efprit des corps , eft
OCTOBRE . 1764. 155
prèfque en tout genre un obftacle aux
découvertes , & fi elles font plus rares
parmi nous que chez nos Voifins , il
ne faut point en chercher la raifon ail
leurs. N'avons- nous pas vu cent fois
l'autorité concourir avec les efforts du
génie pour nous contraindre à accepter
les avantages qu'ils nous préfentoient
? Heureux l'inventeur qui n'au
roit point encore à effuyer les dé
goûts du farcafme ou de l'infultante
plaifanterie , qui malheureufement eut
toujours chez nous plus de poids qu'une
démonftration !
Je ne puis vous le diffimuler,Monfieur ,
témoin impartial du fuccès de la découverte
de M. Poiffonier , fi defirable &
fi longtemps attendue , j'arrive , je crois
en répandant ma joie , la voir partager
à tous mes Concitoyens ; on m'écoute
& l'on héfite encore pour toute
réponſe on me remet une feuille imprimée
où je trouve l'invention de M.
Poiffonnier placée ingénieufement à
côté de celle de fufpendre un caroffe
par l'impérial , ou de faire une paire
de gands avec une toile d'araignée. Je
jette cette feuille avec indignation , &
pour l'exciter davantage on veut me
perfuader que cet Ouvrage , frivole au
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
moins , qu'on appelle fupplément à la
Lettre aux Welches , eft d'un des plus.
Grands Hommes qui éxifte aujourd'hui
parmi nous , de ce penfeur courageux ,
de ce Philofophe hardi qui lui - même
nous a reproché mille fois la vieille habitude
de méprifer ou de perfécuter
toutes les vérités qu'on nous préfentoit.
Sans doute on m'a trompé , Monfieur ;
Je ne puis reconnoître à ce trait un
homme que j'admire depuis fi longtemps.
Tout l'Ouvrage même où il eft
question des Welches , ne peut être
d'un François eftimable. Quel fils honnête
a jamais fi cruellement déchiré fa
Mère ? Faut- il , Monfieur , que les Anglois
nous donnent en tant d'occafions
des leçons de conduite? Voyons- les aujourd'hui
fourire à l'efpérance que leur
donne M. Harifon d'une pendule pour
marquer les longitudes. L'utilité de fa
découverte ne trouvera point de pareils
obftacles. Le plaifant cruel n'accompagnera
point fes pas & n'éffayera point
de fufpendre fa marche. Qu'il démontre
, tout va céder & applaudir.
Je finis , Monfieur , en oppofant à
l'Auteur de la Lettre aux Welches quel
qu'il foit , les propres paroles d'un Phyficien
refpectable à toutes fortes de
OCTOBRE. 1764. 157
titres , & qui s'eft mieux peint dans fes
Ouvrages que je ne pourrois le faire.
» Qu'il me foit permis , dit -il , de faire
» des voeux pour certaines qualités du
» coeur , d'où dépendent , felon moi ,
» le principal mérite & la plus folide
» fatisfaction du Phyficien . Je voudrois
» qu'il aimât la vérité par deffus tout , &
» que dans fes études il eut toujours en
» vue l'utilité publique : animé par ces
» deux motifs il ne produira rien qu'il
» ne l'ait examiné avec la plus grande
» févérité , jamais une baffe jaloufie ne
» lui fera nier ou combattre ce que les
» autres auront fait de bien , la vanité
» de paroître inventeur ne l'empêchera
» pas de fuivre ce qui aura été com-
"
mencé avant lui , & ne le portera pas
» à s'occuper de frivolités brillantes plu-
» tôt que de s'abaiffer à des recherches
» utiles qui auront moins d'éclat aux
» yeux du vulgaire. Oui je fais mille
» fois plus de cas de ces zélés Citoyens
qui appliquent leurs lumières & leurs.
» talens à rendre potable l'eau qui ne
» l'eſt pas ; à maintenir dans fon état
» naturel celle qu'on embarque par pro-
ود
* M. l'Abbé Nollet , Difcours prononcé pour
l'Ouverture de la nouvelle Ecole de Phyfique expérimentale
au Collège de Navarre. Paris , 1754.
158 MERCURE DE FRANCE.
"
» vifion ; à purifier l'air dans les lieux
» où il eft ordinairement mal fain ; à
» rendre la bouffole d'un fervice plus
» für ; à perfectionner la culture des
» terres ; à conferver le produit des
» moiffons ( quoique ces objets ayent
» été entamés ) que de ces Sçavans or-
» gueilleux qui cherchent à nous éblouir
» par la fingularité & la grandeur ap-
» parente , mais fouvent imaginaire ,
des Sujets qu'ils entreprennent de
» traiter: C'eft fur ces grands exemples
que je voudrois voir les nou-
" veaux Phyficiens fe former fi les
» forces nous manquent pour atteindre
» à cette fupériorité de lumières qui
» diftingue ces hommes rares allons
""
"
auffi loin que nous le pourrons en
» marchant fur leurs traces & furtout
» ayons la noble émulation de les éga-
» ler dans leurs vertus.
OCTOBRE. 1764. 1 :9
ARTICLE IV.
BEAUX-ATTS.
ARTS AGRÉABLE S.
PEINTURE.
LETTRE de M. L G. au fujet de
quelques particularités concernant
JE
les Arts.
à vous
E continue , mòn cher ami ,
faire part des anecdotes qui ne font pas
moins intéreffantes pour les Arts, qu'honorables
pour les Artistes.
S. A. S. MGR leDUC DE PENTHIEVRE
vient de donner un témoignage fignalé
de fa confidération pour les Ouvrages
des grands Artiftes. Ce Prince ,
également recommandable par les qualités
du coeur & de l'efprit , connoiffant
le mérite du Plafond ( a ) qui couronne
la Gallerie de fon Hôtel , a chargé
M. Vien ( b ) de réparer les injures
que le temps avoit faites à cette Frefque
depuis plus d'un fiécle. C'eſt en
( a ) Rétabliffement du Plafond de l'Hôtel de
Touloufe.
(b )L'un des Profeffeurs de l'Académie Royale
de Peinture & Sculpture.
160 MERCURE DE FRANCE.
1645 que François Perier la peignit.
Il partagea en cinq grands tableaux &
deux petits l'espace de la voute , qui
forme un berceau à plein ceintre .
Cet enſemble général , divifé par
compartimens , eft enrichi d'ornemens
divers & de reliefs , feints d'or & de ftuch.
Le Tableau du milieu préfente
Apollon conduifant fon char , précédé
de l'Aurore & des Zéphirs. La Nuit
y eft peinte s'éveillant à l'approche du
Soleil. Les deux petits morceaux qui
font affociés à cette grande compofition
retracent le Matin défigné par
Caftor & Pollux , & le Soir indiqué par
Diane.
Les quatre Elémens occupent les
quatre extrémités de cette Ordonnance
pittorefque. Du côté de la cheminée , la
Terre eft repréſentée par l'enlevement dè
Proferpine & le Feu par Jupiter vifitant
Semelé. Au côté oppofé , l'Air eſt
figuré par Junon qui prie Eole de déchaîner
les Vents. Enfin Neptune &
Thétis y offrent le fymbole de l'Eau.
Toutes ces penfées font ingénieufes ,
nobles & élégantes. Elles font rendues
d'un ton vigoureux & peintes d'un
bon ftyle . Les maffes en font nettement
expliquées & les effets conçus par grands
OCTOBRE. 1764. 161
partis. Les oppofitions y font habilement
ménagées. Le goût de deffein qui
y régne eft Carachefque ; figures de
grande manière , têtes de la plus belle
expreffion ; Faire facile , large & ragoutant
; tels font les caractères de cet
Ouvrage . On fent que l'Auteur qui l'exécuta
à fon retour d'Italie , s'y étoit
nourri des belles formes , de la touche
fçavante des grands Maîtres &
furtout des fineffes du bel Antique
avec lequel il s'étoit familiarifé
gravant quantité de figures & de basreliefs
d'après les marbres anciens .
en
L'enduit de ciment & conféquemment
les tableaux étoient confidérablement
dégradés . Traverfés de tous fens par des
léfardes , des crevaffes , on ne diftinguoit
plus l'enſemble , ni la liaiſon des
objets.Non feulement les dorures étoient
prèfque effacées , mais tout le coloris
étoit fort altéré en un mot , le Plafond
menaçoit ruine & l'on étoit fur
le point de délibérer s'il ne devoit pas
être entièrement démoli.
Il falloit un Prince ami des Arts
pour fauver ces excellentes Peintures
du danger où elles fe trouvoient Il
falloit un Artifte plein de probité , de
fcience & de courage pour en con162
MERCURE DE FRANCE.
feiller le rétabliffement , le concevoir
& l'entreprendre.
Les moyens dont il s'eft fervi font
fimples & judicieux . Il a d'abord calqué
toutes les figures , tous les obje s
du Plafond & en a fait des deffeins propies
à lui rendre compte , non feulement
des contours , mais encore du
clair - obfcur de toutes les parties. Après
que l'enduit de ciment à été éxactement
rétabli , l'Artiste a retracé les
traits des figures fur fes propres calques
& a tout terminé d'après fes deffeins .
Son adreffe éclairée a fi bien réuni les
beautés originales , rafraîchi les maffes
altérées & répandu fur toutes les peintures
un ton de vétufté , que les plus
fins Connoiffeurs ne fçauroient diftinguer
fon ouvrage d'avec celui qui fut
l'ouvrage du Pinceau de Perier.
Il y a plus , femblable à l'habile Nautonnier
qui dirige les diverſes manoeuvres
des matelots avec tant de dextérité
, que les Paffagers même ne s'apperçoivent
pas qu'ils ont couru rifque
de périr ; M. Vien a dirigé avec tant
d'art les opérations des Eléves (c) choifis
pour les feconder , qu'il eft impof-
(c ) MM. le Fevre , Monet , Godefroi , Penfionnaires
du Roi , ont travaillé aux figures.
OCTOBRE . 1764. 163
fiblé à l'oeil le plus pénétrant d'appercevoir
, que ces peintures ont été dans
un état de dépériffement général.
Ce Plafond reçoit donc aujourd'hui
une nouvelle éxiftence . Tout le monde
fçait qu'il décore une des plus riches
Galleries de Paris . Là font dépofées
quantité de magnificences ingénieufes .
Les ornemens , les bas- reliefs & les
autres Sculptures font de feu Antoine
Vaffé. Il en prit les Sujets dans la Marine
& dans la Chaffe , & les rendit avec
un fini précieux . Les dorures répandues
avec intelligence , les glaces immenfes
qui répétent le jour , dont la Gallerie
eft éclairée par fix grandes fenêtres ceintrées
, en font les moindres richeffes.
Elle renferme plufieurs grands Tableaux
d'Alexandre Véronéfe , de Guerchin ',
de Pietre de Cortone , du Valentin , de
Carle Marat , du Pouffin , du Guide ,
Chefs - d'oeuvre , dont la confervation
précieufe décele la magnificence , la
générofité & le goût exquis d'un grand
Prince.
Autre Anecdote . Un de nos habiles
Sculpteurs , dont le mérite vous eft
connu , mon cher ami , par quantité
d'Ouvrages , que les Connoiffeurs les
164 MERCURE DE FRANCE.
puls délicats admirent ( d ) , eft fur le
point de terminer la figure de Ste Thérèfe
, qu'il fait en marbre pour l'Eglite
des Invalides ( e ) . Je ne vous dirai
point qu'on retrouve dans cette Statue
tout l'enthoufiafme dont la Sainte
fut fouvent affectée , & la nobleffe du
fentiment qui accompagnerent fes extâfes.
L'idée que vous avez du génie de
l'Auteur vous en dit plus que je ne sçaurois
moi- même vous en dire.
Une tête de beau caractère , élevée
vers les Cieux , la main droite pofée fur
le coeur , & l'autre noblement étendue
pour folliciter les faveurs céleftes ; des
génoux fouplement pliés fous un corps
qu'un mouvement divin anime ; telle eft
l'attitude de cette Fondatrice des Habitantes
du Carmel Les habits dont elle
eft revêtue , ajuftés de la plus grande
manière , préfentent des plis larges ,
fimples , ingénieufement retournés &
difpofés dans ce beau défordre , qui paroît
être l'effet du hazard. Ce tout en-
( M. le Moyne , Sculpteur du Roi , Adjoint &
Recteur en l'Académie Royale de Peinture & de
Sculpture .
(e) Les deux modèles de la Statue de Ste Thérefe
, donnés aux Carmelites de la rue de Grenelle
, le 4 Octobre 1764.
OCTOBRE. 1764 165
femble produit les accidens les plus pittorefques.
La lumière dominante fur le
haut de l'ouvrage , & dégradée inſenfiblement
jufqu'au bas , y ménage des
chaînes d'ombres & demi -teintes qui
conduisent à l'illufion . Ce n'eft point du
marbre , c'eſt la Nature que l'on voit,
- Les grâces touchantes , les traits éner
giques, les précieufes recherches qui em
beliffent cette Figure font exactement
imitées d'après le vrai . Eft - il d'autres
moyens de le bien rendre ? Nous l'avons
fouvent remarqué , mon cher
ami ; tout ce que l'imagination produit
fans ce fecours , toutes les beautés
idéales & factices que l'on crée fans confulter
le naturel , tiennent pour l'ordinaire
de la manière . Elles méritent
rarement les éloges fincères des vrais
Connoiffeurs , & n'atteignent jamais aux
fuffrages de la Poftérité toujours impartiale
.
Pour fculpter les vêtemens de Sainte
Thérefe , d'après nature , notre ingénieux
Artifte fut dans la néceffité d'obtenir
des Dames Religieufes des habits
qu'elles ne lui confierent qu'avec de
grandes difficultés ; mais l'ufage qu'il
devoit en faire , l'amour du bien qu
en refulteroit , l'emporterent fur les
fcrupules.
166 MERCURE DE FRANCE.
Le don du petit modèle en terre cuite ,
acquitta , à cet égard , la reconnoiffance
deM. leMoyne. On exprimeroit difficilement
le plaifir que cette générofité bien
placée fit à toute la Communauté. On
comprend avec moins de peine que la
propriété de ce petit modéle fit naître
l'idée de pofféder le modèle en grand ,
dont le marbre occupe aujourd'hui la
place. Bientôt les moyens de réuſſir ſont
Imaginés & mis en oeuvre.
9
Une ambition fi louable , des voeux
fi édifians méritent d'être exaucés ! Quel
Protecteur ne fe feroit gloire de couronner
des fouhaits infpirés de Dieu même?
Le bienfait eft auffi- tôt obtenu que follicité
. Déja , par les foins du Sculpteur
intelligent les Dames Carmélites
voyent la Statue de Ste Thérefe faire
l'ornement de leur Cloître . Mais ! quels
accens inattendus en font tout - à - coup
retentir les voûtes? Les Anges viennentils
partager le raviffement de la Sainte
ou célébrer fa nouvelle apothéofe ?
Non . Ce font les voix de ces Vierges
refpectables , qui foudain , font éclater
les tranfports les plus vifs de leur
joie & de leur reconnoiffance. L'Artif
te , frappé d'étonnement , témoigne fa
fenfibiité par fes larmes. Peu s'en faut
/
OCTOBRE. 1764. 167
qu'il ne s'écrie : Saintes Filles du Carmel,
je fens toutes la diftance que la Religion
met de vos vertus à mes talens !
Après ce pieux ftratagême , les Dames
Religieufes envoyerent à M. le
Moyne une coupe , en forme d'encenfoir
antique , remplie du parfum le plus
exquis. Ce don fymbole des voeux
qu'elles portent en fa faveur jufqu'au
Trône de l'Eternel , ne le flatte pas
moins que l'affurance qu'elles lui donnent
, que fon zèle attentif eft immortalifé
dans leurs Faftes.
•
> Quelle fatisfaction mon cher ami ,
de voir les talens qui font parvenus à
une heureufe célébrité , obtenir ainfi
des confidérations diftinguées ! c'eſt le
plus riche tribut qu'on puiffe leur offrir.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D. B.
De Paris , le 6 Octobre 1764.
168 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURE.
LETTRE de M. LE PRINCE ,
Peintre du ROI , de l'Académie
Royale de PEINTURE & de SCULPTURE
, à M. DE LA PLACE.
Le projet dont je vous prie , Monfieur
, de vouloir bien donner avis
dans votre Ouvrage , peut être regardé
comme un Effai fur les habillemens
les ufages & les modes des différens
Peuples du Nord. Ayant demeuré affez
long-temps en Ruffie , & la nature de
ces climats fi différens des nôtres
m'ayant frappé , je réfolus d'en faire
une étude particulière. Une infinité
d'obftacles m'arrêterent dans mon projet
; mais ayant fçu en lever une partie
, je continuai avec tout le foin poffible
un genre d'étude auffi nouveau
qu'intéreffant , puifque je puis dire que
de tous les Etrangers qui ont été appellés
dans ce pays , je fuis le premier
qui me fuis avifé de trouver des beautés
dans la fimplicité & le pittorefque
des habillemens du Peuple. On s'ap
percevra
OCTOBRE. 1764. 169
percevra fans doute que mes études fe
bornentà ces fortes de gens , voici ma
raifon En Ruffie , tout ce qui n'eft
point Gentilhomme eft réputé Payfan ;
les Nobles & les Perfonnes en place
ayant adopté les modes étrangères , je
n'ai pas cru devoir les repréfenter. Ces
modes étant la plupart connues de tout
le monde , elles n'auroient cu rien de
fort intéreffant.
eu
On trouvera dans une grande partie
de ces ajuſtemens , des rapports finguliers
avec ceux des plus anciens Peuples.
L'efprit des modes , fi pernicieux
pour les beaux Arts , n'ayant point pénétré
dans ces climats , il s'y eft confervé
des chofes bien plus belles & plus
naturelles que nos parures éphémères.
Ayant donc rapporté une grande fuite
de ces études qui font variées à l'infini ,
ainfi qu'un grand nombre de fujets faits
fur les lieux, & repréfentant les moeurs &
les ufages de ces différens Peuples, flatté
d'ailleurs que de retour dans ma Patrie ,
on ait bien voulu applaudir à mes travaux
, & m'encourager à fuivre cette
carrière ; j'ai formé le deffein de rendre
· ces mêmes Etudes publiques , & j'en
ai gravé moi - même un partie à l'eau
forte .
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
J'ai commencé cet Effai par cinq
fuites , qui compofent en tout trente-fix
Eftampes. Si mon projet peut plaire au
Public, je continuerai , & l'on aura par
la fuite une Hiftoire vivante d'un Pays
dont on n'a eu , jufqu'à préfent, qu'une
idée imparfaite. Mon entrepriſe , d'ailleurs
, fera relative à l'ouvrage intéreffant
que M. l'Abbé Chappe , de l'Académie
des Sciences , fe prépare à
donner au Public fur fon voyage en
Ruffie ; & comme dans cet Ouvrage
il auroit été obligé de multiplier les Ef-
Lampes qui doivent l'orner , il donnera
des notes pour renvoyer les Amateurs
de l'exacte vérité à la fuite que j'entreprends
, & qui pour lors fe trouvera
plus complette encore.
J'ai eu la précaution de faire imprimer
fur du papier de même grandeur
afin qu'on puiffe faire relier les différentes
fuites , & n'en faire qu'un feul
Volume , & j'ai fait graver au bas de
chaque Eftampe le fujet & les particu
Jarités de ce qu'elles repréfentent,
J'ai l'honneur d'être , & c.
LE PRINCE.
Le prix des cinq fuites eft de 8 liv. 2 f.
Elles fe vendent chez l'Auteur , rue de
OCTOBRE . 1764. 171
•
Cléry , vis-à- vis la rue Gros- Chener
en attendant qu'il indique d'autres
adreffes .
TOUTE Conftruction publique eft un
objet intéreffant pour les Citoyens ;
celle dont nous annonçons les Plans
renferme le double avantage de fervir à
l'embéliffement de cette Capitale du
Royaume & à fon utilité. C'eft du Port
ou Gare que l'on conftruit dans la Plaine
d'Ivry , près la Salpétriere , dont nous
entendons parler. Les fieurs Varin &
de la Foffe viennent de nous en donner
les Plans . Ceux qui ont paru jufqu'à préfent
ne font que des Plans infidèles ;
ceux-cifont exacts & conformes aux deffeins
de l'Architecte , à qui nous devons
cer utile & beau projet. Ces Plans comprennent
quatre feuilles ; l'une donne
géométralement le Plan général de tout
l'ouvrage dans fes proportions les plus
précifes ; une autre le profil pris dans
fon plus grand diamètre ; une troifiéme
préfente l'élévation du pavillon & portion
du quai qui eft au-devant avec les
côtes des principales dimenfions . Enfin
la quatriéme feuille fait voir la perſpective
de tout l'ouvrage fuppofé achevé
& porté à fa perfection . Ces Plans réu-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
niffent à l'exactitude la beauté de la
Gravure , & méritent l'attention des
Connoiffeurs.
Ils fe vendent à Paris , chez le fieur
Delafoffe , Ingénieur Géographe , rue
des Lavandieres , la première porte cochere
en entrant à droite par la Place
Maubert , & chez le fieur Denos , rue
S. Jacques.
IL vient de paroître trois Eftampes
très-ornées & très- bien gravées , repréfentant
le Vaiffeau de 90 piéces de canon
, que Ville de Paris a donné au
Roi , & qui a été lancé à Rochefort le
19 Janvier dernier . A Paris , chez le
fieur le Rouge , Ingénieur , Géographe
du Roi , rue du Fouare , prix 30 f. les
trois feuilles ,
LE fieur LATRÉ , Graveur , rue S.
Jacques , à l'Enfeigne de la Ville de
Bordeaux , près la Fontaine S. Severin ,
à Paris , vient de mettre au jour une
figure du paffage de Vénus fur le difque
du Soleil , qui s'obfervera le trois
Juin 1769. Cette Carte a été dreffée par
M. Delalande , de l'Académie Royale
des Sciences de Paris , de celle de Londres
, de Petersbourg , de Berlin , & c.
OCTOBRE. 1764. 173
Elle eft accompagnée d'un Mémoire
détaillé pour lui fervir d'explication, dans
lequel on voit les avantages que procurera
l'obfervation de ce nouveau Phénomène
, les Pays où il pourra être obfervé
plus commodément & plus utilement
les divers effets qu'il produira
aux yeux des Spectateurs , fuivant les
différentes régions de la terre où ils font
placés .
Le futur paffage de Vénus fur le dif
que du Soleil , qu'on nous annonce
pour l'année 1769 , femble être pour
nous , dit Monfieur Delalande , d'une
toute autre importance que celui de
1761 , 1 ° , parce qu'il eft le dernier que .
la génération actuelle de l'humanité
aura l'avantage de voir , puifqu'il n'y
en aura plus avant ceux de 1874 & de
2004 ; 2°. parce que les déterminations
qu'il fournira feront plus exactes & plus
concluantes que dans celui de 1761 ;
3 °. parce que le paffage de 1761 n'a
pu fe voir dans les endroits où il importoit
le plus de l'obferver ; le mauvais
temps & la guerre nous ayant privé de la
meilleure partie des obfervations qu'on
eſpéroit faire.
C'eft donc au paffage de 1769 , qu'il
eft réfervé de nous inftruire avec la der-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
nière exactitude de la diftance du Soleil
à la Terre , & par une fuite néceffaire
de l'éloignement de toutes les Planettes ,
entr'elles , & par rapport à nous , de
leurs grandeurs réelles & dans leurs
forces attractives ; ce font là les plus
belles queftions de l'Aftronomie &
de la Phyfique célefte : le paffage de
Vénus eft donc le Phénomène le plus
important que nous attendions actuellement.
On trouve dans ce Mémoire des obfervations
intéreffantes fur le paffage de
Vénus , obfervé le 6 Juin 1761 , & fur
les conféquences qui en réfultent.
Le ficur LATRE vient auffi de mettre
au jour une fuite de jolis Ecrans Géographiques
& Elémentaires , dont le
prix eft de 20 fols piéce . Trois Cartes
Géographiques , l'une particulière de la
Syrie , ou feulement de la partie Septentrionale
à la Paleftine ; la feconde ,
plus générale de la Syrie , qui comprend
en même temps la Palestine ,
avec les Pays voifins , pour fervir à
l'Hiftoire des Croisades , &c ; la troifié,
me , une Carte plus générale & plus
étendue , pour la recherche de la fitua -
tion du Paradis terreftre , fur l'Histoire
OCTOBRE , 1764. 175
9
Sainte , ouvrage pofthume de M. Guil
laume Delifle , premier Géographe du
Roi. Ces Cartes , qui font bien exécutées
feront plaifir au Public , &
font très utiles à MM. les Eccléfiaftiques
& aux Amateurs de la Géographie
ancienne. Prix , liv. avec le
Mémoire .
-
Nous avons publié l'année dernière
la Carte de la Paleftine , du même
Auteur. Prix , liv. 10 f. avec le Mémoire.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SPECTACLES DE LA COUR
A FONTAINEBLEAU ,
Sur le Théâtre du Château,
ORDONNÉS par M. le Duc de
FLEURY , Pair de France , &c.
Premier Gentilhomme de la Chambre
du Roi en exercice , conduits par M.
PAPILLON DE LA FERTÉ , Intendant
des menus Plaifirs & Affaires
de la Chambre , &c.
M. FRANCOEUR , Surintendant de la Mufique
du Roi en Semeftre. MM . LAVAL père & fils ,
Maîtres des Ballets de SA MAJESTI , chargés de
la compofition de tous ceux des Spectacles.
LE Mardi 4 Octobre , les Comédiens
François ont repréfenté l'Homme fingulier
, Comédie en 5 Actes & en vers
de feu M. NERICAULT DESTOUCHES .
Les fieurs BELLECOUR , BRIZARD &
OCTOBRE. 1764. 177
MOLE jouoient les rôles du Comte de
fans Pair , du Marquis & de fon Fils.
Le fieur BONNEVAL , celui du Maîtred'Hôtel.
Le fieur PREVILLE , Pafquin.
La Dlle PRÉVILLE , la Veuve. La Dlle
DOLIGNI , Julie. La Soubrette étoit
jouée par la Dlle BELLECOUR.
La grande Piéce fut fuivie du Cercle ,
ou la Soirée à la mode , Comédie nouvelle
en un Acte & en profe de M.
POINSINET le jeune , de laquelle nous
avons donné l'Extrait , avec des obfervations
dans le premier Volume du
Mercure de ce mois. Les rôles étoient
diftribués comme aux Repréfentations
de cette Nouveauté à Paris (a) .
La Cour a paru fatisfaite de l'ouverture
des Spectacles , le choix des Piéces
, la diftribution des Rôles & les
talens des Acteurs , ayant été également
agréables aux Spectateurs .
Les Comédiens Italiens ont joué le
Samedi 6 , fur le même Théâtre , l'Inimitié
d'Arlequin & de Scapin , Piéce
Italienne de M. GOLDONI , qui a beaucoup
amufé. Le mérite de ce célébre
Auteur eft d'autant mieux fenti à la
( a) Voyez dans le premier Volume de ce mois
l'Extrait , les obfervations & les noms des Acteurs .
H v
178 MERCURE DE FRANCE .
Cour , que la Langue dans laquelle il
écrit y eft entendue , & que l'on en
connoît plus généralement les délicateffes.
Le jeu des principaux Acteurs ,
& fpécialement celui des Mafques , eft
en poffeffion d'y plaire. Celui de la Dlle
CAMILLE a produit fur ce Théâtre le
même effet qu'à la Ville ; c'eſt - à -dire ,
qu'au milien des ris qu'excite le Comique
, elle a ému , attendri & touché
jufqu'aux larmes.
Après la Comédie Italienne , on exécuta
le Sorcier , Comédie à Ariettes
paroles de M. POINSINET le jeune
Mufique de M. PHILIDOR .
Le Mardi 9, les Comédiens François
ont repréſenté Héraclius , Tragédie du
grand CORNEILLE . Le Rôle de Phocas
y fut très-bien rendu par le fieur BRIZARD
: celui d'Heraclius , cru Martian ,,
par le fieur MoLÉ , & celui de Martian
par le fieur BELLE COUR.La Dile CLAIRON
& la Dlle DUMESNIL ont joué avec :
cette fupériorité qui leur eft propre
chacun dans fon genre ; la première , le
rôle de Pulcherie , l'autre , celui de
Léontine. La Dlle DUBOIS jouoit le
Rôle d'Eudoxe
Cette Tragédie fut fuivie d'un Spectacle
fort agréable , dont les Hommes
OCTOBRE . 1764. 179
Comédie Ballet en un A&te & en profe
de M. de SAINT-FOIX , faifoit le fond(a) .
(a )Voyez dans le Mercure du mois d'Avril
1762 l'Extrait que nous avons donné de cette
Piéce , en rendant compte de la dernière édition
des OEuvres de Théâtre de M. de SAINT- FOIX .
PROGRAMME DES HOMMES ,
COMÉDIE - BALLET.
ACTEURS DE LA COMEDIE.
PROMETHEE. Le Sieur Molé.
MERCURE.
LA FOLIE.
Le Sieur Bellecour.
La Dlle Fanier.
ACTRICE chantante. La Dlle Dubrieulle.
PERSONNAGES DANSANTS.
PREMIER DIVERTISSEMENT.
Les Sieurs Veftris , Laval.
SECOND DIVERTISSEMENT.
La Dlle Veftris.
La Dlle Lani.
AMOURS . Les Sieurs Franfique , Cefar, Bauxlieux , »
Amonet,
L'EUROPE. Les Sieurs Campioni , Beat.
Les Dlles Buard , Clairval.
L'ASIE. Les Sieurs Leger , Hiacinte..
Les Dlles Petitot , Rey.
L'AFRIQUE . Le Sieur Lelievre.
L'AMÉRIQUE. Le Sieur Dubois.
La Dlle Demiré.
La Dile Godot.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
ARGUMENT.
LE fond du Théâtre repréſente une Forêt ; on
voit plufieurs Statues au milieu d'un rond d'arbres
: Prométhée defcend de l'Olimpe , un flambeau
à la main . Il confie à Mercure qu'il va peupler
la Terre en animant du feu célefte des Statues
qu'il a faites par le confeil de Minerve . Mercure
a beau lui repréfenter qu'il s'expole à s'attirer
la colère de Jupiter ; la gloire d'être créateur l'emporte
, & il touche du divin flambeau une des
Statues on entend une harmonie dont Mercure
paroît étonné : Elle eft fans doute occafionnée ,
lui dit Prométhée les efforts
par , que fait la
» flamme céleste pour pénétrer , s'étendre &
» s'infinuer dans les différentes parties de cette
figure ne juges-tu pas à propos , ajoute -t- il ,
que nous nous rendions invifibles , & que nous
one paroiffions qu'après avoir joui de fa furpriſe
» à la vue du ciel , de la terre , de ces gazons
émaillés de fleurs . Ils fe rendent inviſibles .
२०
"
·39
8
PAS DE TROIS.
Tandis que cette première Statue , par fes attitu
des & fes pas , marque fa furprife & fon admiration
, Prométhée , parfes geftes , marque combien il
eft content defon ouvrage , & tâche de faire entrer
Mercure dans fa joie . Il anime une feconde Statue ,
qui eft encore celle d'un homme , & qui exprime à
la vue du Ciel & de la Terre les mêmes mouvemens
de furprife que le premier. Enfuite ils s'apperçoi
vent , courent l'un à l'autre , s'embraffent , & fe
donnent tous les témoignages de l'amitié la plus
OCTOBRE. 1761. 131
2
vive. Eft- il poffible , dit Prométhée à Mercure ,
que tu fois infenfible à ce (pectacle , à cette fympathie
, à cette tendre amitié qui les a d'abord
unis ! Il anime une troifiéme Statue ; c'est celle d'une
femme: elle ne confidere qu'un moment le ciel &la
verdure ; fes regards tombent & s'arrêtent bientôt
uniquement fur elle . Elle examine avec unefecrette
complaifance,fa taille , fes mains , fes bras . Elle va
fe mirer dans un baffin queforme une chûte d'eau au
bord de la couliffe . Celui des deux hommes qui l'apperçoit
le premier , court à elle : charmée à fa vue
elle lui fait d'innocentes careffes. L'autre qui eft
refté au bord du Théâtre , après les avoir regardés
pendant quelque temps , s'approche : elle lui fait les
mémes carelles qu'au premier ; la jaloufie naît entr'eux
: la coquetterie de lafemme l'augmente ; ils
deviennent furieux & fe menacent . Tandis que l'un
avec une branche d'arbre qu'il a arrachée , poursuit
l'autre hors de la vue du Spectateur , la femme continue
de fe mirer: ils reparoiffent avec des maſſues ;
elle tâche de les adoucir . Après différens mouvemens
qui peignent également l'amour , la jaloufie , la
coquetterie & lafureur, its fortent tous les trois du
Théâtre.
ג כ
Prométhée bien mécontent & bien honteux de
fon ouvrage , commence à craindre la colère de
Jupiter Mercure lui confeille de tâcher d'intéreſſer
les Déeffes & quelques - uns des Dieux à la fottife
qu'il vient de faire , & après lui en avoir dit le
moyen , je dois connoître , ajoûte- t- il , la Cour
» célefte , & les effets que ne manquent jamais d'y
» produire la curiofité , la nouveauté , les goûts
» de caprice & les fantaifies de mode ; fournis-moi
» feulement des humains bien ridicules , & ne
t'embarraffe pas , je leur promets des protecteurs
: voyons , examinons , choififfons parmi
182 MERCURE DE FRANCE.
» ces Statues ; à la phyfionomie , je devinerai aifé-
→ ment , & fans craindre de me tromper , quel
fera le caractère de chacune . ››
:
ود
Prométhée animè un Petit- Maître de Cour , un
Petit-Maître de Robe & un Financier. Au fon de
l'or que le Favori de Plutus remue dans fon
chapeau , le Petit Maître de Cour & le Petit-
Maître de Robbe viennent le flatter , le careller
baflement : il fe débarraffe d'eux d'un air brufque
ils le fuivent , & tous les trois fortent de
deffus la Scène. La Folie fe déguife , & pour fe
divertir , fe met parmi les Statues . Prométhée la
touche du flambeau céleste , & auffi - tôt elle s'élance
en danſant avec un tambour de bafque, Elle
feint de la furpriſe à la vue de Mercure & de Prométhee
, qui fe rendent vifibles : elle leur fait des
queftions & des raifonnemens qui commencent
à leur infpirer des foupçons. Ils la regardent de
plus près : elle fe démafque & leur rit au nez .
Prométhée lui demande fi elle vient de l'Olimpe ,
& fi Jupiter est bien irrité . » Il l'étoit , lui répondt-
elle ; mais je lui ai repréſenté que tu n'avois
animé ces Statues que par le confeil de Minerve ,
» de la Déeſſe de la Sageffe , qui avoit imaginé ces
» nouveaux Etres pour avoir le plaifir de les gou .
»verner ; que fi leur exiftence étoit un mal ,
" c'étoit donc à elle qu'il falloir s'en prendre , &
» que pour la mortifier & la punir , il n'y avoit
qu'à ordonner que ce feroit moi qui les gouver
o nerois Jupiter, ajoute- t- elle , m'a fouri , & toat
de fuite a déclaré qu'il me donnoit dès- à-préſence
22 & à jamais la direction générale de toutes les
» têtes de ce monde fublunaire .
20
29
50
Prométhée un peu raffuré par le difcours de la
Folie , lui remer le flambeau célefte & remonte à
l'Olimpe avec Mercure, C
OCTOBRE. 1764. 133
כ כ
DIVERTISSEMENT.
La Folie commence par animer les hommes :
" Qu'ils ont l'air pefant & groffier , dit- elle , il
faut efpérer que mon fexe les polira & leur infpirera
unpeu defa vivacité . »Elle anime e fuite les
femmes fur une mufique plus douce & plus légère.
Les hommes , dont les fens font auffi-tôt frappés à
la vue des femmes , courent à elles avec tout le feu
des defirs. Elles fe défendent de leurs careffes , &
les repouffent avec modeftie & fierté . On voit arriver
quatre petits Amours qui s'approchent des femmes
, & qui leur préfentent des guirlandes de fleurs
d'un airfoumis &refpectueux. Ils reprochent enfuite
aux hommes par leurs geftes & leur danfe pittorèfque
, leurs manières vives & brufques , &finiffent
par leur enfeigner la façon dont ils doivent s'y
prendre pour plaire & fe faire aimer Les hommes.
inftruitspar les Amours , fe mettent aux genoux des
m mes , qui les enchaînent avec les guirlandes .
UNE ACTRICE CHANTANTE.
Heureux Mortels , nés pour nous obéir ,
L'Empire de vos Souveraines
Eft fondé fur les Loix que dicte le plaifir :
Venez , empreffez - vous de recevoir des chaînes
Heureux Mortels , nés pour nous obéir.
>
On danfe.
L'ACTRICE CHANTANTE.
Chantons , célébrons la Folie
La gaieté vole fur les pas ,
184 MERCURE DE FRANCE,
La volupté naît dans les bras ,
Et le plaifir lui doit la vie.
Chantons , célebrons la Folie , &c.
Chaque femme danfe avec l'homme fur lequel elle a
jetté les yeux, avec un air de dignité qui annonce
qu'elle voudra bien en faire un mari.
FIN DU PROGRAMME.
Les rôles de la Comédie furent ren
dus avec beaucoup d'intelligence. En
lifant les noms des principaux Danfeurs
du Ballet , on ne doutera pas de l'éxécution
. La partie des attitudes néceffaires
dans la première entrée , fut exprimée
avec autant de jufteffe que de
grâces & le Pas de trois , où les divers
mouvemens de l'amour , de la coquetterie
& de la jaloufie doivent être marqués
, formoit un tableau auffi intéresfant
par la vérité des expreffions que
par le talent de la danfe , avec laquelle
celui de la pantomime étoit marié auffi
bien qu'il puiffe l'être . Les autres parties
du Ballet produifoient des effets trèsagréables
par la variété des caractères
& des figures , ainfi que par le brillant
de l'éxécution .
M. GIRAULT , Ordinaire de la Mufique
du Roi , qui avoit compofé les
OCTOBRE . 1764. 185
airs de fymphonie & de chant de ce
Divertiffement , en a faifi l'idée &
en a rendu la Mufique analogue à toutes
les diverfes expreffions dont ce Sujet
eft fufceptible.
Le Jeudi 11 , les Sujets de la Mufique
du Roi & de l'Académie Royale
éxécuterent le Prologue des Fêtes
Grecques & Romaines , Poëme de feu
M. FUSELIER , l'un de nos Prédéceffeurs
dans le privilége de ce Journal .
La Mufique de feu M. de BLAMONT ;
Sur intendant de la Mufique du Roi ,
Chevalier de l'Ordre de S. Mich 1 .
On connoît l'agrément de ce Prolologue
ingénieufement imaginé pour amener
les airs de chant & des caractères différens
de Danfe les plus agréables . Ces
derniers ont été rendus avec toute la
précifion , toutes les grâces & le talent
que le Public applaudit journellement
dans la Dlle GUIMARD , qui repréfentoit
Terpficore auffi bien par la taille
& la figure , que par la légèreté & l'élégance
de fes pas .
›
Le Sieur VESTRIS à la tête des Suivans
de Terpficore faifoit l'ornement
des Jeux de la Mufe qui préfide à la
Danfe ; ainfi que la Dlle COUPÉE of
froit fous le perfonnage d'Erato , le
186 MERCURE DE FRANCE.
mo lèle des talens & de l'art féduifant
de la Mufe qui préfide à la Mufique.
Nous aurons occafion de parler du
fuccès de la Dlle CoupÉE & du plaifir
qu'elle a fait dans l'Acte qui a terminé
le Spectacle ce même jour. Le Sieur
GELIN Chantoit le rôle d'Apollon dans
ce Prologue , & la Dlle DUBOIS cadetre
, Ordinaire de la Mufique du Roi
celui de Clio. Après ce Prologue qui
formoit un Divertiffement - Ballet , les
Comédiens François repréfenterent la
Jeune Indienne , Comédie en un Acte
& en vers de M. de CHAMFORT. La
Dlle DOLIGNI jouoit le rôle de Betty ,
Le Sieur MOLE celui de Belton
Sieu DAUBERVAL celui de Mylfort ,
& le Sieur PREVILLE celui de Quaker.
Nous avons parlé dans le temps du fuccès
de cette petite Piéce dont nous
avons donné l'Extrait . ( 6 ) Le mérite
de cet Ouvrage ne pouvoit être mieux
confirmé que par l'épreuve qu'il a
foutenu en cette occafion . Placé entre
deux Actes d'Opéra chargés l'un &
le
(a) La Dlle Courke , Ordinaire de la Mufique
du Roi , retirée du Théâtre de l'Académie Royale
avec penfion depuis l'année 17530
(b ) V. le Mercure du mois de
OCTOBRE. 1764. 187
l'autre de tout ce qui peut ajouter à
l'éclat & à la féduction de ce Spectacle
, la Jeune Indienne parée de ſes propres
attraits , fecondée feulement du talent
de fes Acteurs a été écouté avec
attention , beaucoup d'intéret & de plaifir.
Tel a paru être le fentiment général
de la Cour fur la Piéce de M. de
CHAMFORT qui a fait fur ce Théâtre
ainfi que fur celui de la Ville , autant
d'honneur aux qualités de fon
coeur qu'aux talens heureux de fon
efprit.
Après la Comédie , on donna l'Acte
Turc , quatriéme Entrée du Ballet de
l'Europe Galante , Poëme de feu M. de
la MOTTE , Mufique de feu M.
CAMPRA.
La Dlle CHEVALIER chanta le rôle
de Roxane & la Die COUPÉE celui de
Zaïde. Le Sieur LARRIVÉE chantoit
celui du Zuliman ou le Sultan . Le Sieur
DURAND celui de Boftangi.
La Cour a paru très fatisfaite de la
manière dont la Dlle CHEVALIER a
rendu le rôle de Roxane. Celui de
Zaïde par la Dlle COUPÉE , a fait
d'autant plus de plaifir que dans cet
Acte ainfi que dans le précédent , on
a été agréablement furpris par la jeu188
MERCURE DE FRANCE.
neffe qu'on a retrouvée dans la voix
agréable de ce Sujet qu'on n'avoit point
entendu depuis fa retraite . Indépendamment
du mérite de l'organe on ne peut
croire combien on a été fenfible au
talent & au goût de chant effentiellement
propre à l'éxécution des airs de
notre Opéra National perdu ou tout au
moins fort égaré depuis qu'on s'eſt livré
à la feule éxécution des nottes muficales
ou à des tournures étrangères à
l'idiome de notre langue , on pourroit
dire même à celui de notre fentiment.
La Dlle CHEVALIER & la Dlle
COUPÉE Ont , pour ainfi dire , fait renaître
le vrai chant de 1 Opéra . Le Roi
a daigné marquer publiquement fa fatisfaction
& fire dire à la Dlle Cou-
PÉE qu'il avoit été content de fes talens
& qu'il l'avoit entendu avec plai
fir. La voix triompharte & la manière
agréable de chanter du Sieur LARRIVÉE
, l'ont bien fervi pour rendre le
rôle du Sultan.
Le Ballet de cet Acte charmant ne
pourroit être mieux rempli qu'il l'a été
en cette occafion par le nombre & par
les talens de ceux qui l'exécutoient ,
ainfi que par le bon goût , la galanterie
& la magnificence des habillemens,
OCTOBRE . 1764. 189
A la tête des Sultanes , ( toutes vêtues
fuivant le Coſtume ) brilloit par la fupériorité
de fon Art , la Dile LANI ,
( époufe du Sr GELIN. ) le Divertiffement
qui termine l'Acte n'avoit jamais
été rendu avec autant de pompe &
d'éclat. C'étoit une image réelle du
fafte & de la grandeur des Monarques
Ottomans . Unè quantité prodigieufe de
Compars , choifis parmi les plus beaux
hommes & vêtus exactement dans les
formes & fuivant l'ufage des Officiers
du Serrail , formoit la troupe des divers
ordres de ces Officiers ; indépendam- -
ment du grand nombre de Danfeurs
des Ballets du Roi & de l'Académie
Royale. Toute cette troupe , qui marchoit
en cadence , avec la plus grande
précifion , fur l'Air des Boftangis , étoit
divifée en plufieurs cadrilles. A la tête
de chacune étoit un Danfeur principal.
Les Srs LANI , LAVAL , GARDEL
marchoient en tête des premières divifions
des Boftangis. Les Srs HIACIN
TE , LE LIEVRE , TRUPLI , LANI ca
det , RIVIERE , ROGIER , DUBOIS &
GOUGI précédoient chacun un des cadrilles
fuivans. A la tête des Icoglans
on voyoit le Sr DAUBERVAL , les Srs
CAMPIONI , LEGER , BEAT & CEZE190
MERCURE DE FRANCE.
RON formoient le Corps de Ballet des
mêmes Icoglans. Les cérémonies du falut
, ou Salamalec, furent exécutées avec
un ordre & un enfemble qui firent
g and plaifir. Enfuite le Ballet général ,
dans lequel fe diftinguoient par des pas
feuls les divers talens des principaux
Danfeurs qu'on vient de nommer , préfentoit
un autre genre de divertiff.ment
où l'art retrouvoit fes droits fans faire
perdre de vue le caractère naturel des
Peuples qui y figuroient . Au milieu de
ce Ballet le Sieur DURAND chan ot
avec une fort belle voix les paroles
connues du rôle de Boftangi , & fans
charger le comique qui naît de l'air
étranger de ces paroles , il parut être
agréable aux Spectateurs & procurer
l'amufement qu'on attend ordinairement
de ce rôle. On eft convenu généralement
que ce Spectacle étoit , par le
goût , la magnificence & l'art de l'éxécution
, digne d'une grande Cour accoutumée
à rencontrer toutes ces chofes
réunies dans fes divertiffemens .
OCTOBRE . 1764. 191
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
L'AACCAADDEEMMIIEE Royale de Mufique a
remis au Théâtre le Vendredi 5. du
préfent mois ( Octobre ) , Tancréde
Tragédie - Opéra , Poëme de feu M.
DANCHET & Mufique de feu M. CAMPRA.
C'eft la feptiéme fois que cet Opéra
occupe la Scène Lyrique . Il fut donné
en premier lieu en Septembre
1702 , remis en Octobre 1707 , en Juin
1717 , en Mars 1729 , en Octob . 1738
& en Février 1750,
?
Le Poëme de cet Opéra a toujours
été généralement eftimé. Il pourroit
même concourir avec ceux que doivent
propofer pour modéles les Au
teurs de Tragédies Lyriques ; fi la conftitution
fondamentale de ces fortes de
Poëmes réfifte affez au caprice des modes
pour fe conferver parmi nous.
Seroit-il indifcret d'en dire autant
de la Mufique du même Opéra ? L'impreffion
que vient de faire celle dont
on la chargé , femble pouvoir nous
y autorifer. Ceux qui affectent de pu192
MERCURE DE FRANCE.
,
blier que l'on s'obſtine mal- à - propos
contre le voeu du Public & aux dépens
de fes plaifirs , en n'introduifant pas
fur la Scène de l'Opéra , une Mufique
dont le ſtyle emprunté de l'Italie , eſt
défavoué des Italiens même de bon
goût , ont été bleffés eux - mêmes de
la difparate que produifent dans l'Opéra
de Tancrede , les additions & changemens
dont on vient de faire l'effai.
Il s'en faut bien néanmoins qu'on ait
à reprocher à l'Auteur de ces changemens
le défaut de talens de génie
même , encore moins des grandes connoiffances
de l'harmonie . Les gens de
l'Art ont été les premiers féduits par
l'effet de cette Mufique nouvelle , aux
répétitions particulières . C'eft le grand
jour du Spectacle ouvert , & de la repréfentation
qui les a éclairés fur un enfemble
dont ils avoient en détail admiré
chaque partie ; c'eft donc au genre
feulement de la nouvelle Mufique , &
nullement à la capacité du Compofiteur
, qu'il faut imputer le peu de fatisfaction
que produit le rajeuniffement
de Tancrede & de Campra. En jugeant
avec impartialité , on augure , par cet
effai , & l'on doit ef érer des fruits
plus heureux du génie de M. GRANIER
lorfqu'il
OCTOBRE . 1764. 193
lorfqu'il aura fenti de quelle conféquence
il feroit pour le plus habile Architecte
, de placer dans la conftruction
d'un de nos Temples ou de nos grands
Palais , les ornemens d'une Pagode ,
ou d'un Kiofque Chinois.
Dans l'exécution des Rôles qui n'ont
point participé aux changemens de Mufique,
Mlle CHEVALIER s'eft particuliérement
diftinguée par la nobleffe & par
l'intelligente expreffion de fon chant &
de fon action , dans le rôle de Clorinde.
Les moins partifans des beautés efentielles
de notre Opéra François , ont été
forcés de convenir que cette A&trice
conferve fupérieurement, par une forte
de tradition la véritable & la plus juſte
manière de chanter & de débiter la
Scène. L'heureux affortiment des forces
de l'organe avec le moëleux & le fenfible
qu'exigent les beaux monologues
de ce rôle , réuniffent pour elle tous
les fuffrages & renouvellent chaque
jour les applaudiffemens,
M. Larrivée a beaucoup de fuccès
dans un rôle qui a contribué à la célébrité
des premiers Acteurs de ce Théâtre
, qui l'avoient chanté dans les reprifes
antérieurs . Non feulement , on y
jouit de toutes les beautés de fa voix
II, Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
on trouve encore avec plaifir la nobleffe
, la grâce & le pathétique indiqués
par les vers & par le chant , du
beau rôle de Tancrede. Mlle DUBOIS
chante le rôle d'Herminie avec applaudiffement.
M. DURAND , qui a été
chargé de celui d'Ifmenor , que doit
chanter M. CASSAGNADE , lorsqu'il fera
rétabli , s'en acquitta à la fatisfaction
du Public ; fa voix & fon intelligence
dans le chant , donnent tous les jours
de nouvelles eſpérances fur ce fujet.
C'est parce que nous en connoiffons
tout le prix , que nous ne ceffons point
de l'exhorter à s'exercer utilement &
à étudier avec foin les grâces de l'action
. M. GELIN , qui chante le rôle
d'Argant , s'eft prêté officieuſement à
chanter encore dans le même Opéra
celui de la Vengeance , que M. Du-
RAND ne peut exécuter avec celui d'Ifmenor
, qu'il a été obligé de prendre
par la maladie de M. CASSAGNADE.
Dans les Ballets , M. & Mlle Lyo-
NOIS exécutent les principales Entrées
des Magic ens & Magiciennes . M. GARDEL
eft placé dans les Guerriers . Mile
GUIMARD , toujours agréable fous quelque
forme qu'elle paroffe , danſe en
Amazone. M. DAUBERVAL & Mile
OCTOBRE. 1764 .
195
PESLIN éxécutent des Entrées de Mores
& de Morefques avec le brillant & la légéreté
que poffède fi éminemment le
premier. Le Public a revu avec f tisfaction
ce Danfeur rendre à la P trie
des Arts & des talens , ce qu'il lui doit
de progrès dans le fien . Dans l'Acte
des Plafirs & des Nymphes de 1. fo êt
enchantée , M. & Mlle VESTRIS rempliffent
fort bien l'idée du charme gréable
& féducteur employé pour faire
fuccomber Tancréde, & l'on fent ra combien
cette idée
d'enchantement eft complettée
par Mlle LANI actuellement
épouse de M. GELIN. MM. LAVAL ,
LANI & d'AUBER VAL excutent
les Pas principaux de l'Entrée , des Suivans
ou Miniftres de la Vengeance . M.
VESTRIS danfe dans la Chacone du
cinquième A&e dans lequel on voit auffi
avec plaifir MM . CAMPIONI , LYONOIS
& LEGER . Mlles GUIMARD &
PESLIN .
Le Public a paru fatisfait de la
manière dont cet Opéra a été ren is
en ce qui concerne l'habillement & la
décoration .
Iij
196 MERCURE DE FRANCE.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
L
ES indifpofitions d'Acteurs principaux
ont empêché de rien mettre de
nouveau fur ce Théâtre , & de reprendre
les Piéces qui avoient été nouvellement
remiſes avec fuccès .
COMEDIE ITALIENNE.
ONN a donné à la Comédie Italienne ,
le 12 Septembre dernier , la première
repréſentation du Bon Tuteur , Comédie
en trois Actes & en vers de M. de
la GRANGE.
Le lendemain on a donné du même
Auteur les Contretemps , qui étoient
ci- devant en trois Actes réduits en un ,
Les piéces reprifes font :
Rofe & Colas.
Le Sorcier.
Ninette à la Cour.
La nouvelle Troupe,
La foirée des Boulevards.
Le Roi & le Fermier.
La Bohémienne.
Les Saurs rivales .
Le 18 Septembre , on a donné la
OCTOBRE . 1764. 197
première répréfentation de l'Inimitié
d'Arlequin & de Scapin , Piéce nouvelle
Italienne de M. GOLDONI .
Le 6 0 obre , on a remis au Théâtre
les Talens à la mode , Comédie de
M. DE BOISSY , en trois Actes & en
vers. Elle a fait beaucoup de plaifir.
Le même jour, le SieurRENAUD a débuté
fur ce Théâtre par le rôle de Lubin
dans les Troqueurs. Il a joué depuis
le rôle de Colas dans Ninette à la Cour ,
& du Teinturier dans le Cadi dupé.
*
RÉPONSE du fieur CAREL ,
Maître de Danfe , Privilégié du ROI ,
à la Lettre de M. DESHAYES ,
Maître des Ballets de la Comédie
J
Françoife ; inférée dans le Mercure
d'Août 1764 , page 177.
E crois devoir répondre à la Lettre
que M. DESHAYES Maître des Ballets
de la Comédie Françoife a fait paroître
dans le Mercure du mois d'Août.
Il m'y taxe d'avoir donné au Public
une Contre - danfe nommée la Strasbour-
* Certe Lettre n'a pû être inférée plutôt dans
le Mercure.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
geoife , qu'il dit être de fa compofition.
Dans l'apostille qu'il écrit quelques
jours après , il m'en accorde au moins
la moitié . J'efpere que fur ma réponſe ,
il fera obligé de me la céder toute entière
. Je vais donner au Public des
preuves affez évidentes , pour lui perfuader
que M. DESHAYES a eu tort
de m'attaquer.
*
Dans le courant du mois d'Août
1763 , je fus trouver le fieur Grielle
& lui demandai s'il étoit vrai qu'il dût
y avoir un Bal dans le Parc le jour de
la Vierge 8 de Septembre. Il me dit
qu'oui. Je lui fis confidence de mon
projet , à condition néanmoins qu'il
garderoit le fecret . M. DESHAYES s'eft
trompé lorfqu'il a avancé dans fa Lettre
que j'étois chargé de faire le divertiffement
de S. A. S. Mgr le Duc de
Chartres ; puifque le fait eft , que le
Prince l'ignoroit.
Lorfque j'eus conçu l'idée de mon
divertiffement , j'allai chez M. DESHAYES
; je lui demandai s'il vouloit
me faire le plaifir d'y danfer. Je le priai
de faire la même propofition à MM .
* C'eft lui qui a la permiffion de donner des
Bals à S. Cloud,
OCTOBRE . 1764. 109
les Danfeurs de la Comédie Françoife .
Je lui offris même de travailler à la
compofition d'une partie du divertiffement
. Il l'accepta . Je lui fi entrevoir
la néceffité de fe conformer à l'idée
que j'avois conçue. Il confentit à tout.
MM . les Danfeurs des deux Comédies
me donnerent leur parole , ainfi que
plufieurs Maîtres de Danfe particuliers .
Il fut décidé que ceux qui danferoient
feuls feroient libres de fe fournir les airs
fur lefquels ils voudroient danfer. M.
DESHAYES me fit la propofition de m'en
fournir une grande quantité qu'il tenoit
de plufieurs Muficiens.J'acceptai fa propofition:
entre autres airs , s'eft trouvé celui
de la Contre danfe à laquelle j'ai don
né le nom de Strasbourgeoife . Il avoit
fait pour le divertiffement des figures
fur cet air . Mais le divertiffement n'a
pas eu lieu. J'ai cru qu'il m'étoit auffi
perms qu'à lui de faire des figures
fur un air qu'on lui avoit donné
comme il me l'avoit remis à moimême
; pourvu toutefois que mes figures
ne reffemb'affent en rien à celles
de la Contre - danfe qu'il avoit faite pour
mon divertiffement . Ma Strasbourgeoife
fe danfe depuis huit mois à Paris & à
Verſailles.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE .
Au mois de Juillet 1764 , M. DESHAYES
a fait exécuter fur le Théâtre
François un Ballet Anglois. Il lui a pris
envie d'y faire entrer l'air de la Strasbourgeoife
connue depuis huit mois pour
une Contre-danfe Allemande . Le Public
auffi éclairé de nos jours fur la
Danfe que fur la Mufique , a reconnu
l'air de la Strasbourgeoife. Pluſieurs
perfonnes ont dit que M. DESHAYES
leur donnoit une Contre- danfe Allemande
pour une Angloife ; qu'elle étoit
connue depuis long- temps. Je n'entre
pour rien dans les réflexions du Public ,
& je me fuis bien donné de garde de
m'en formalifer. On a donné à M.
DESHAYES un air de Contre- danſe :
il m'en a fait part ; il a fait des figures
qui n'ont point paru en Public . J'en ai
fait auffi de toutes différentes qui n'ont
pas été mal reçues. Ai- je dû prévoir
qu'il lui prendroit envie au bout de
huit mois de faire , fur un air rebattu ,
des figures foit nouvelles , fcit anciennes
,& de les inférer dans fon Ballet Anglois
? Si au moment où ma Contredanfe
a paru , M. DESHAYES m'eût témoigné
quelque chag in de ce que j'avois
employé l'air qu'il m'avoit donné
, j'aurois dès L lors accordé à M.
OCTOBRE . 1764 . 201
DESHAYES toute fatisfa&tion relative
à un air dont je ne p étends tirer aucune
gloire , puifque je ne fuis pas
Muficien ; mais je n'aurois pas moins
foutenu la propriété de mes figures à
titre de Danſeur . Auffi eft - ce le feul
point qui m'intéreffe . Je foutiens donc
que ma Strasbourgeoife ne reffemble en
rien à fa Contre danfe , qu'il dit être
Angloife . D'ailleurs il l'annonce comme
Angloife & pour l'air & pour les figures.
Et moi j'annonce la mienne comme
Allemande ; je laiffe à juger à des
fonnes éclairées tant en Danfe , qu'en
Mufique , qui des deux a raiſon .
per-
Si je ne m'étois pas cru affez de talent
pour compofer une Contre - danfe ,
j'aurois eu recours aux Maitres de l'art
de qui je tiens le peu que j'en ai , je
veux dire , à MM. Lany & Lionnois , &
non à M.DESHAYES . Il s'eft plaint àmoi
de ce que j'avois fait des figures Allemandes
dans uneContre- danfe Allemande
; il m'a dit qu'il avoit fait dans fa
Contre danfe du 8 Septembre des Paffes
deffous les bras , & que j'en avois fait
auffi . M'étoit- il poffible d'en faire pardeffus
? Non , fans doute , par la raiſon
que tout le monde ne fçait pas fauter &
voltiger. Je conviens cependant qu'il fe
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
trouve dans ma Strasbourgeoife une Allemande
qui a quelque légère reffemblance
avec une des fiennes ; mais quels
font les Auteurs qui ne fe rencontrent
pas ? Il m'accufe d'avoir pris de lui un
Moulinet des Dames qui fe fait dans ma
Strasbourgeoife : que M. DESHAYES me
permette de ne me pas défaifir de mon
bien : ce Moulinet eft le même que celui
d'une Contre - danfe que je compofai il y
a quatre ans. Je ne connoiffois pas alors
M. DESHAYES. Cette Contre - danfe fe
nomme les Plaifirs de Chartres , ou les
Plaifirs à la mode , ou les nouveaux
Plaifirs . Elle est gravée , preuve évidente
que je n'ai eu aucun befoin de M.
DESHAYES pour le Moulinet de ma
Strasbourgeoife. Au refte , fi M. DESHAYES
n'eft pas content , il eft des.
voies juridiques. Qu'il y ait recours. Il
peut obtenir une Sentence par laquelle
il fera ordonné que fa Contre -danfe fera
danfée telle qu'il l'a compofée pour la
Fête du 8 Septembre 1763 , & noncomme
elle a été exécutée au Théâtre ,
attendu qu'il m'a dit en préſence de témoins
qu'il avoit changé fes figures . Sa
Lettre cependant , fait croire qu'elles
font toujours les mêmes par la même
Sentence ma Strasbourgeoife feroit:
OCTOBRE . 1764. 203
auffi danſée en préfence de quatre " Experts
dans l'art de la Danfe . Ces Exerts
feroient nommés d'Office par le Juge
au Tribunal duquel la caufe reffortiroit.
Par- la , on verra qui a tort . Par là on
ceffera d'ennuyer le Public d'une affaire
qui n'eft pas pour lui autrement inté
reffante . C'étoit là la route que devoit
prendre M. DESHAYES , plutôt que de
chercher à me faire paffer dans l'efprit
du Public pour un ignorant orgueilleux
qui , femb'able au Geai de la Fable ,
cherche à fe parer des plumes des autres.
Eft-il poffible qu'un homme de mérite
veuille m'ôterle peu de réputation
que j'ai acquife ? En peut- il acquérir
une nouvelle gloire Le Théâtre François
, où brilllent fes talens par les Ballets
de fa compofition , n'eft- il pas un
champ affez vafte pour lui ? Pour moi
qui ne fuis point dans le cas d'expofer
les miens au grand jour de la Scéne ,
par des raifons très -plaufibles , * je fuis
En 1755 , le fieur Carel fut reçu Danfeur à
l'Académie Royale de Mufique ; la même année
il eut un crachement de fang confidérable , qui
lui a duré onze mois , ce qui l'a mis dans l'impoffibilité
de continuer l'exercice de la Danfe
Théâtrale.
I-vj
204 MERCURE DE FRANCE.
"
jaloux d'une Contre- danfe que j'ai faite;
& elle me devient d'autant plus chére
qu'elle a eu le bonheur de ne pas déplaire
au Public . M. DESHAYES eft
jeune fon procédé le prouve affez :
je ne fuis pas bien vieux non plus . Toute
la différence que je trouve entre
nous , c'eft que le vain honneur d'avoir
composé une Contre- danfe , ainfi qu'il
l'a marqué dans fa première Lettre , le
guide peu ; pour moi il me touche
infiniment. Je m'en applaudis ; il fe
plaint. De quoi ſe plaint- il ?
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES
du mois de Septembre
2
1
De COMPIEGNE , le 18 Juillet 1764.
LE 21 du mois dernier , jour de la Fête- Dieu ;
le Roi précédé de la Reine , de Madame la Dauphine
, de Mgr le Duc de Berry , de Mgr le Comte
de Provence , de Madame Adélaïde , & de
Mefdames Victoire , Sophie & Louife , & faivi
de Mgr le Dauphin & du Duc de Chartres , fe
rendit à dix heures du matin , à l'Eglife de l'Abbaye
Royale de S. Corneille. Sa Majefté affifta
à la Proceffion , & entendit la Grande- Meffe à
OCTOBRE . 1764. 205
laquelle Dom Jofeph de Vis , Grant - Prieur
officia , après avoir reçu & complimenté le Roi
& la Reine à la tête des Religieux revêtus de
la chape.
Le 27 , Le Roi a fait une chûte à la chaffe ,
qui heureuſement n'a eu d'autre effet qu'une
légère contufion à la jambe.
Le de ce mois , le Comte Dietrichſtein
Chambellan de l'Empereur , prit congé du Roi ,
de la Reine & la Famille Royale .
1
Sa Majesté a confervé les Entrées de fa Chambre
au fieur Durfort , ci - devant Introducteur des
Ambaffadeurs.
Le Roi a permis à l'Evêque de Senlis de traiter.
de la Charge de Premier Aumônier de Sa Majefté
dont l'Evêque d'Autun s'est dénis ; & le
13 , l'Evêque de Senlis a prêté ferment , en
cette qualité , entre les mains du Roi.
Le Chevalier de Tiepolo , Ambaſſadeur de
la République de Venife , prit congé , le 15 ,
du Roi , & lui préfenta le fieur Grandenigo ,
fon fucceffeur , à qui Sa Majesté avoit préalablement
donné une audience particulière.
Le Roi a nommé le fieur Amelot à l'Intendance
de Bourgogne , dont le feur de Ville-
Neuve a obtenu la permiffion de fe démettre.
Le fieur de la Chataigneraye , Intendant de
Châlons en Champagne , ayant auffi demandé
à fe retirer , la place a été donnée au fieur
Rouillé- d'Orfeuil , Intendant de la Rochelle , qui
fera remplacé par le fieur le Pelletier de Mor-
Fontaine , Maître des Requêtes.
De PARIS , le 16 Juillet 1764.
Dom François de Pinderay , Bénédictin , Prieur
de l'Abbaye Royale de Nanteuil en Vallée , a
266 MERCURE DE FRANCE.
été élu Général de fon Ordre dans le dernier
Chapitre qui s'eft tenu le mois dernier à Guiſtre.
2
Il paroit un Edit du Roi , en date du mois
de Mai dernier , & enregistré à la Chambre
des Comptes , le 2 Juin , par lequel Sa Majefté
a jugé important , pour le bien de fon fervice
, d'établir. dans le moment actuel , un
feptiéme Office d'Intendant de fes Finances , à
la même Finance & aux mêmes gages , fonctions
, honneurs , droits & priviléges que ceux
qu'Elle a déja créés par les Edits des mois de
Mars 1722 & Janvier 1725.
1
Sur le compte que le Roi s'eft fait rendre
des progrès de l'Ecole établie à Lyon par fon
Arrêt du 4 Août 1761 , pour la connoiffance &
le traitement des maladies des beftiaux , fous
le titre d'Ecole Vétérinaire , Sa Majefté a jugé,
qu'il feroit jufte de décorer cette Ecole du tine
d'Ecole Royale Vétérinaire , comme une marque
de la protection directe , & fpéciale qu'Elle
accorde à un établiflement dont Elle attend les
plus grands fervices pour le foulagement des
Campagnes . En conféquence , Sa Majesté a
confirmé ce titre par un Arrêt de fon Confeil
d'Etat en date du 3 Juin .
Le quarante-deuxième tirage de la Loterie de
l'Hôtel de Ville s'eft fait , le 25 Juin en la manière ,
accoutumée . Le lot de cinquante mille livres et
échu au Numéro 80749 , celui de vingt mille
livres au Numéro 87223 , & les deux de dix mille
livtes aux Numéros 885 80 & 11279.
Le de ce mois , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les Numéros fortis de la roue de
fortune , font 7 , 69 , 46 , 48 , 79.
MORTS.
T
Armand Nompar de Caumont , Duc de la
OCTOBRE. 1764. 207
Force , en Périgord , Pair de France , ancien
Colonel d'Infanterie , eft mort dans les Terres
le 3 Juillet , dans la foixante - fixiéme année de fon
âge.
Jofeph Barre , Chanoine Régulier de la Congré
gation de France , Chancelier de l'Abbaye Royale
de Sainte Géneviéve , & connu dans la Républi
que des Lettres par plufieurs Ouvrages eftimés ,
& en particulier par fon Hifiore Générale d'Allemagne
, eft mort à l'Abbaye de Sainte Généviéve
le 23 Juin , âgé de foixante - douze ans.
Le Comte d'Aydie, Lieutenant- Général des Armées
du Roi d'Eſpagne , ancien Viceroi de la
Vieille- Caftille , eft mort à fon Château en Périgord
le 3 Juillet , âgé de foixante - dix - huit ans.
Réné Olivier , Comte de Guefclin , eft mort
dans les Terres en Anjou , âgé de foixante- neuf
ans,
Louis Butty , Lyonnois & ancien Prévôt de la
Nation Françoife à Cadix , y eft mort le 9
Juin , agé de près de cent ans
Conftance - Gabrielle Magdelaine Dumoncel de
Lourailles , époufe de Louis - Gabriel de Bats ,
Marquis de Caftelmore , ancien Meftre de Camp
de Cavalerie , eft morte à Paris , le 9 Juillet
âgée de quarante- quatre ans.
Hyacinthe -Gabrielle de Cofnouailles de Saint
George époule de Claude René de Paris , Comte
de Soulanges , Lieutenant des Vaiffeaux du Roi ,
& Chevalier de l'Ordre Militaire de Saint Louis ,
& Dame pour accompagner Mefdames , eft morte
à Compiegne , le Juillet , âgée de vingt- huit
ans .
1
ANGELIQUE - Victoire de Bournonville , Maréchale-
Ducheffe de Duras , Princelle de Bournonville
, Marquise de Richebourg Baronne de
Caumont , Comtelle de Henin- Liétard , Dame
208 MERCURE DE FRANCE.
.
de la Broye , le Boyle , Tamife , S. Amond ,
Bafferode , S. Gilles , Bellefuiwick & autres lieux ,
Dame d'honneur de Mefdames de France , &
époule de Jean de Durfort- Duras , Duc de Duras
, Marquis de Blanquefort , Conte de Rofan ,
Baron de Pujol , & c , Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Gouverneur & Lieutenant
-Général de la Franche-Comté , & Gouverneur
particulier des Ville & Citadelle de
Befarçon , eft morte le 30 du mois dernier dans
la foixante-dix -feptiéme année de fon âge. Les
Branches de Durfort - Duras , les Branches de
Durfort Boiffieres & les Branches de Durfort-
Deyme qui compofent toute la Maiſon de Durfort
, ont pris à cette occafion le deuil pour
fix mois.
*
DAMB Florence- Radegonde - Louife- Eléonor-
Julie Bruneau , Marquife de Crillon , eft morte
dans le Comtat d'Avignon le 6 Août . Sans
vouloir entrer ici dans fa Généalogie , le nom
emprunté fous lequel elle avoit été élevée avant
fon mariage avec le Marquis de Crillon , ayant
dû occafionner des recherches fur fa naiffance
nous copions mot pour mot les Certificats
originaux qu'on nous a remis.
CERTIFICAT de la Ville de Poitiers , donné fur
l'Extrait Baptiftaire de la Marquise de Crillon ,
tiré des regifires de la Paroiffe de Notre - Dame
de Chandelière de Poitiers , & fur la notoriété
publique.
Nous Jacques Stainville , Ecuyer , Seigneur
* SonExtraitmortuaire qui nous a été remis eft daté ·
de Velleron , dent M. le Duc de Crillon eft
Co-Seigneur,
OCTOBRE . 1764 . 209
de Fagel , Maire & Capitaine de la Ville de
Poitiers & autres Pairs & Echevins de la même
Ville , foulignés , certifions à qui il appartiendra
, que Melfire Pierre Bruneau & Dame Florence
Marfault , font habitans de cette Ville fur
la Paroille de Notre - Dame de la Chandelière, vivans
de leurs revenus, bien famés & bons Citoyens;
qu'ils ont pour Enfans Meffire René - François
Bruneau , Prêtre -Chanoine de S. Hilaire le Grand
de cette Ville,& Demoifelle Florence- Radegonde,
Louife-Eleonor- Julie Bruneau , élevée à Paris
dès l'âge de quatre ans fous le nom de Lavault ,
chez le fieur Aléxis Marfault fon oncle maternel
, portant auffi le nom de Lavault. En foi
de quoi nous avons délivré le préfent certificat
pour valoir & fervir à qui il appartiendra , à
Poitiers , le 22 Mai 1764. Signés , Labroffe ,
Gaborit , Stainville , Maire , le Comte , Eche
vin , du Theil , Echevin Pallu du Pinier
Echevin , François Jouffan , Echevin , Bardeau ,
Echevin , Billozue , Echevin . Au- deffous eft écrit
par MM. le Maire & Echevins , figné Bourbeau.
Vu par nous Intendant de Poitiers , figné de la
Bourdonnaye de Bloffac .
+
>
CERTIFICAT donné par la Noblefe de Poitou ,
d'après l'examen des Piéces originales .
Nous ſouffignés , nobles Gentilhommes de cette
Province du Poitou , certifions que la Maifon de
Bruneau a toujours été noble d'extraction & de
toute ancienneté ; que la branche aînée des mâles
s'eft éteinte dans la perfonne de Pierre Bruneau
, Seigneur de Larabateliere en Poitou ,
& que la Branche cadette des
mâles ,,
que le peu de fortune a fait déroger ,
defcendante de Denis Bruneau fon Frère , s'éteint
mort en 1727 ,
210 MERCURE DE FRANCE.
·
dans les perfonnes de Pierre- René François
Bruneau , Prêtre - Chanoine de S Hilaire , &
de Dame Florence- Radegon le- Louife- Eléonor-
Julie Bruneau , Marquife de Crillon ; à Poitiers ,
ce 22 Mai 1764. Signés , du Couffour , Chevalier
de S. Louis , de Laufon de la Poupardiere Chevalier
de S. Louis , Commandant du Régiment de
Poitiers , L. Frottier de la Melleliere , Maréchal
de Camp , Chardeboeuf de Pradel , Maréchal de
Camp , de Vaily de Ville- neuve , Marquis de
Vitrey , de la Porte du Theil , Chevalier de S.
Louis , d'Augeard Chauvelin . Chanoine de l'Eglife
de S. Hilaire- le-Grand , de Durivau , de la
Sayette , Sous- Chantre de S. Hilaire - le - Grand ,
Daviau de Piolan . Au- deffous eft écrit , nous In .
tendant de la Généralité de Poitiers , certifions
reconnoître les fignatures ci- deffus comme étant
véritablement celles qui compofent la première
Nobleffe qui fe trouve raffemblée à Poitiers &
auxquelles on doit ajouter le plus de foi , étant
de la plus éxacte probité. Signé , de Labourdonnaye
de Bloffac .
Les armes de la Maifon de Bruneau à S.
Jean de Cambran , Election de Thouars , font
d'argent à fept merlettes de fable trois , trois-
& une. Jacques Bruneau , grand Oncle de la
Marquife de Crillon , fut reçu Chevalier de
Malthe dans le dernier fiécle au Grand Prieuré
d'Aquitaine de Poitiers , & le Père de la Dé
fante eft Coulin- Germain du Seigneur du Rivau
& a prouvé par les Actes d'après lefquels a été
fait le Certificat de la Nobleffe ci - deffus , que
les Pères avoient toujours contracté des allian
ces avec les plus grandes Maifons , telles que
celles de Beauvau , de Defcars , de la Beaume ,
de Rochechouart , de la Trémouille , & c , & c .
On peut voir les originaux des Certificats aina
OCTOBR E. 1764. 201
que tous les Actes fur lefquels ils ont été donnés
chez M Jarry , Notaire au Marché Neuf ;
toutes les mêmes Piéces collationnées à Paris fur
les Originaux le 26 Mai 1764 , fignées dudit Me.
Jarry & de M Perron auffi Notaire , & authentiquées
par M. Dargouges , Lieutenant Civil de
la Ville , Prévôté & Vicomté de Paris , qui y
a fait appofer le cachet de fes Armes , & contre
-figné par le Sieur Burbay , fon Secrétaire ,
le S Juin 1764.
FESTES PUBLIQUES .
Defcription de la Fête donnée à Venife au Duc
' Хокск .
Le Duc d'Yorck arriva ici le 26 du mois dernier
, & fut complimenté le lendemain par quatre
Députés qu'avoit nommés la République pour lai
faire tous les honneurs des à fon rang. Le 29 , ces
Prince alla vifiter l'Arfénal : les ouvriers de toutes
les différentes parties de ce grand Bâtiment exécuterent
en la préfence quelque ouvrage particu
lier de leur métier. Le 31 , jour de l'Afcenfion ,
la violence du vent obligea de renvoyer au Dimanche
fuivant , la cérémonie des époufailles de
la mer. Le même jour , les Députés donnerent
un grand repas au Duc d'Yorck dans l'Ile de
Muran. Le 3 de ce mois , la cérémonie des épou
failles de la mer fe fit avec la magnificence ordinaire
devant un concours prodigieux d'étrangers.
Le lendemain 4 , jour de la naiffance du Roi
d'Angleterre , les Députés donnerent à Son Alteffe
Royale le fpectacle de la courſe des Bateaux
nommée Régate ; c'eſt une fête qu'on réſerve ordinairement
pour de grandes occaſions : on n'en
avoit point donné depuis 1740 , où il y en eut une
en l'honneur du Prince Electoral de Saxe.
212 MERCURE DE FRANCE.
Vers les deux heures après - midi , la fête com →
mença par l'arrivée de neuf Peotes ou grands Bateaux
, qui s'avancerent au bruit des tymbales &
des trompettes. Ces Peotes étoient ornées d'emblêmes
& de figures allégoriques. La première
étoit toute argentée , & repréfentoit l'Elément de
l'Eau & le triomphe de Neptune. Ce Dieu étoit
fur la poupe fous un baldaquin de panaches noirs
& azurs mêlés d'algue ; il avoit fon Trident à la
main , & étoit environné de Tritons & autres Divinités
de la Mer.
La feconde , dorée & argentée , repréſentoit la
Terre , fous le fymbole de Cybèle vêtue magnifiquement
, couronnée de tours , & placée fous un
baldaquin de panaches rouges , noirs & azurs. La
proue formoit une colline d'or ornée d'arbriffeaux
chargés de fruits & garnie d'animaux. Les Rameurs
portoient des habits relatifs au ſujet , & voguoient
au fon des inftrumens.
La troifiéme , dont le fond étoit bleu célefte
avec des ornemens d'argent , repréſentoit l'Air.
La principale figure étoit l'enlèvement d'Orithie
par Borée : on y voyoit des zéphirs & des amours
qui fe réjouiffoient de cette aventure.
La quatriéme repréfentoit le Feu & étoit peinte
de la couleur de cet élément. On remarquoit d'un
côté Vulcain & les Cyclopes occupés à leurs travaux
, & de l'autre , Vénus qui venoit demander
des armes pour Enée. Ces quatre Peotes étoient
celles des Députés chargés de faire les honneurs
de la réception du Duc d'Yorck .
La cinquième , fond argent , repréſentoit la
pêche de la baleine . Le bas de la proue avoit la
forme d'une baleine ayant la gueule ouverte.
Tous les pêcheurs étoient habillés à l'Angloife.
Le reste de la Peote étoit garni de filets remplis de
poillons & de corbeilles pleines de perles & de
coral.
OCTOBRE . 1764. 213
La fixiéme repréfentoit le Char d'Apollon ou
du Soleil , tiré par quatre chevaux de différentes
couleurs. On y voyoit l'Aurore affife dans une
coquille & tirée par Pégafe : elle avoit à la main
un flambeau , avec lequel elle fembloit chaſſer la
nuit.
La feptiéme repréſentoit la Grande - Bretagne
menée en triomphe par l'Europe : on y voyoit de
tous côtés plufieurs figures d'hommes & d'ani
maux , & des richeffes de toute espéce des quatre
parties du Monde , des ornemens d'or & d'ar
gent , & c.
La huitiéme repréfentoit le triomphe de Miner
ve , Déefle de la Sageffe : elle avoit les ornemens
de la Royauté ; à fes deux côtés étoient cinq trophées
enrichis d'or , d'argent & de plumes , faifant
alluſion aux Beaux - Arts.
La neuviéme repréſentoit Vénus affile ſur un
Char tiré par quatre colombes , accompagnée de
Cupidon & environnée des amours.
Ces Péotes furent fuivies d'onze Biffones * , de
fix Malgarotes & de deux Ballotines ornées d'étoffes
& de dentelles d'argent. Les Rameurs , qui
étoient très-élégamment habillés , changerent
trois ou quatre fois d'habits , tous plus riches les
uns que les autres.
Enfin l'on commença la courfe des différens
Bâtimens : il y avoit dix Bateaux & dix Gondoles
à une rame ; dix Bateaux & dix Gondoles à deux
rames , & dix autres Bateaux à deux rames
* Les Biſſones font des Bateaux affez longs , à huit rames
& huit Rameurs ; les Malgarotes en ont fix , & les Bellotines
, quatre . Il y a fur chacun de ces Bateaux des Nobles
préposés pour veiller à la police & écarter les Gondoles
qui viendroient à la traverfe & fermeroient le pallage
aux Régatans : ils ont même des arcs avec lefquels ils décochent
des balles de terre cuite , d'un pouce de diamètre
ou environ , contre ceux qui ne fe rangent pas allez promp
tement,
214 MERCURE DE FRANCE .
*
manoeuvrés par des femmes. Tous ces Bateaux ,
excepté les dix derniers , partirent , ſelon l'uſage ,
de la pointe de Saint- Antoine & parcoururent
route la longueur du grand Canal jufques vers
l'Eglife de la Croix , où étoit planté un poteau
qui fervoit de bornes & autour duquel les Régatans
tournerent une fois & revinrent fur leurs pas
jufqu'à l'endroit de la Machine, où les Vaiffeaux
prirent en y arrivant les drapeaux qui font les
marques de leur victoire . Cette courſe eft d'environ
quatre mille quatre cens pas de cinq pieds
Vénitiens chacun. Les femmes ne partent que de
la Douane , ce qui fait environ un tiers du chemin
de moins. La Machine eft un édifice d'une belle
Architecture , avec des colonnes , des balustrades ,
&c. Elle repréfentoit le Palais de la Joie & étoit ornée
de figures de grandeur naturelle: au milieu de
cet Edifice on diftinguoit deux figures principales
repréfentant Venife & l'Angleterre : la première
fembloit embraffer celle- ci & avoit pour infcription
, Fadus æternum . On voyoit à leur côté la
Juftice & la Prudence , & au deffous Apollon ;
Venus & Diane. Le haut de la Machine , où il y
avoit un grand nombre de Muficiens , étoit terminé
par des guirlandes & des vafes de fleurs . Toutes
les fenêtres du grand Canal étoient ornées
de tapis & garnies d'une prodigieufe quantité de
fpectateurs.
* LepiedVénitien eft un peu plus grand que le
nôtre.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Vice- Chan- 'AI
celier , le fecond Volume du Mercure du mois
d'O&obre 1764 , & je n'y ai rien trouvé qui
puifle en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 14
Octobre 1764. GUIROY.
OCTOBRE . 1764. 215
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE .
ARTICLE PREMIER.
SUITE de l'Hiftoire raiſonnée des Diſcours
de Cicéron .
Page
ADIEUX d'un Milantrope au genre humain.
VERS à M. Nas Monpeurt , jeune Peintre ,
Eléve de M. Carle Wanloo .
MADRIGAL a la belle Troyenne.
ÉPIGRAMME.
20
A
26
27
ibid.
SILVESTRE , ce n'eft pas tout- à- fait un Conte. 28
A mes fleurs.
ÉPITRE à M. René de S. A. .. &c.
A Jalie , jeune Coquette.
53
SS
J.9
ENVOI des Vers ci dellus à M. de L.... 60
CARACTERES de l'Amour. 6I
ÉPIORAMME.
65
ÉPITAPHE de Rameau .
66
REPROCHES à la mort , fur M. Rameau .
ibid.
ENIGMES.
66 & 67
69870 LOGOGRYPHES .
71 CHANSON .
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE de la Maiſon de MONTMORENCJ
, par M. Deformeaux , troifiéme Extrait. 73
MÉLANGES intéreilans & curieux ,
· M. R. D. S **
ANNONCES de Livres .
& c. par
ΙΟΙ
112 & fuiv.
216 MERCURE DE FRANCE.
ART. III . SCIENCES ET BELLES LETTRES.
ACADEMIES.
PROGRAMME de l'Académie Royale des
Sciences de BORDEAUX.
ACADÉMIE d'AMIENS.
SÉANCE publique de l'Académie des Sciences
, Belles - Lettres & Arts de BESANÇON .
PRIX proposés par l'Académie des Sciences
,Belles- Lettres & Arts de BESANÇON
pour l'année 1765 ,
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur le Déf
falement de l'eau de mer.
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE de M. L. G. au fujet de quelques
particularités concernant les Arts .
GRAVURS.
ART . V. SPECTACLES.
SPECTACLES de la Cour à Fontainebleau,
PROGRAMME des Hommes , Comédie- Ballet.
133
137
145
148
Iso
159
168
176
179
191
COMÉDIE Françoiſe. 196
COMÉDIE Italienne . 197
ART. VI. Nouvelles Politiques.. 204
MORTS. 256
FESTES publiques.
211
SPECTACLES de Paris . Opéra,
De l'Imprimerie de SEBASTIEN Jorry , rue
vis-à-vis la Comédie Françoife. 1764.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
NOVEMBRE . 1764.
Diverfité , c'eft ma devife . La Fontaine.
Cochin
Susin
PapillonSenty
A PARIS ,
( CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Aves Approbation & Privilége du Roi.
1
AVERTISSEMENT.
>
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
>
C'eft à lui que l'on prie d'adreer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize vo-`
lumes , à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compie
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de
30 fols par
volume
,
c'est- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure écriront à l'adreſſe cideffus.
On Supplie les perfonnes des provin
ces d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le paye
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
, refteront au rebut,
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à and'en
marquer le prix. noncer
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par la◄
quelle ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le conti
Auer.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE . 1764.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE &fin de l'Hiftoire raifonnée des
Difcours de CICERON .
Suite des Philippiques & c.
ES X.Les deux Chefs de la conſpiration ,
Brutus & Caffius , après avoir quitté.
Rome & s'être retirés dans leurs Gouvernemens,
laifferent paffer un affez long
efpace de temps fans donner de leurs
nouvelles ils écrivirent enfin à Panfa
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
le détail de quelques heureux fuccès ;
qui tout foibles qu'ils étoient , firent une
impreffion affez vive fur toute la ville.
Le Sénat s'affembla pour faire la lecture
des dépêches adreffées au Conful , qui
faifit cette occafion de faire publiquement
l'éloge de Brutus , & de propoſer
des actions de graces & des honneurs
publics en fa faveur.
Fufius Calenus , beau- père de Panfa ,
étoit l'ami d'Antoine , & entretenoit une
correſpondance avec lui. Son gendre
l'invita à déclarer le premier fon opinion
. Un intervalle fort court lui avoit
fuffi pour dreffer par écrit fa réponſe :
elle portoit en fubftance » que la Let-
» tre de Brutus étoit écrite éxactement ;
» mais qu'ayant agi fans autorité &
» fans commiffion , il devoit être prié
de remettre les forces à ceux qui fe-
» roient nommés pour les commander.
"
Cicéron invité enfuite à parler , prononça
fa dixième Philippique. Il fit
d'abord au Conful fes rémercîmens
& ceux du Sénat de la fatisfaction
qu'il leur avoit procurée par la lecture
qu'il venoit de faire des Lettres de
Brutus. Il obferva enfuite que le Conful
en faifant l'éloge de Brutus avoit
confirmé la vérité d'une maxime auffi
ancienne que conftante , qu'on ne porte
NOVEMBRE. 1764 . 7
!
point envie à la vertu d'autrui , quand
on trouve dans fon coeur le témoignage
de la fienne propre. Enfin après s'être
étendu fort au long fur les louanges
du Libérateur de la Patrie , il conclut
fa harangue en propofant au Sénat de
l'autorifer par un Décret à prendre
la défenfe des Provinces de l'Empire ,
comme il avoit fait jufqu'alors. Cette
réſolution devint bientôt celle du Sénat,
& on expédia le Décret dans la forme
que Cicéron l'avoit conçu . ( a )
XI. A quelque temps de là on
reçut à Rome des nouvelles d'une na-
(a ) Cicéron ne fit qu'un paquet de cette dixiéme
harangue & de la cinquième , & l'envoya à Brutus
, qui lui fit cette réponſe J'ai lu vos deux Difcours
: vous vous attendez fans doute aux éloges
qu'ils méritent ; mais je fuis embarrassé fi c'est à
votre courage ou à votre habileté qu'on doit en
donner davantage . Je vous passe à préfent de donner
le nom de Philippiques , comme vous paroiffiez
me le faire entendre en badinant dans une
autre Lettre ... &c. ( Ad Brut. Lib . II . Ep. V. )
Ainfi le nom de Philippiques qui avoit été donné
d'abord à toutes ces piéces , fans aucune vue
férieufe & comme au hazard , fut fi bien reçu
& répandu avec tant de fuccès par les amis ,
qu'il devint un titre fixe fous lequel tous les
fiécles fuivans nous les ont confervés. On trouve
néanmoins quelques Auteurs , tels qu'Au-
Ju-Gelle , qui les ont appellées indifféremment
Antoniennes & Philippiques.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE:
ture bien différente . Dolabella , Gendre
de Cicéron avoit quitté la Ville pour
s'aller mettre en poffeffion de fon Gouvernement
de Syrie , avant l'expiration
de fon Confulat . Il avoit peu de monde
avec lui lorfqu'il fe préfenta devant
Smyrne: il évitoit même avec foin toute
apparence d'hoftilité & paroiffoit ne
demander que la liberté du paffage
pour fe rendre promptement dans fa
Province . Trebonius Proconful d'Afie
qui croyoit avoir de juftes motifs de
fe défier de lui , refuſa conſtamment de
le recevoir dans la Ville , & conſentit
feulement à lui laiffer prendre des
rafraîchiffemens hors des murs. Leur entrevue
n'en fut pas moins accompagnée
de politeffes & de toutes les démonftrations
d'une vive amitié . Trebonius féduit
par les apparences , promit à Dolabella
que s'il partoit tranquillement
de Smyrne , on lui ouvriroit les portes
d'Ephéfe qui fe trouvoit auffi fur fa
route . L'impuiffance où Dolabella fe
trouvoit d'emporter Smyrne par la force
, lui fit foutenir jufqu'à la fin le rôle
qu'il avoit commencé de jouer . Mais
à peine eut- il quitté le Proconful , que
recourant à l'artifice , il fit une marche
de quelques milles pour laiffer à ceux
qui l'avoient conduit le temps de fe
NOVEMBRE. 1764. 9
retirer . Enfuite s'étant pofté dans un
lieu favorable , où il attendit la nuit
l'obícurité ne commença pas plutôt à
le favorifer qu'il retourna brufquement
fur fes pas . Smyrne étoit gardée avec
tant de négligence , qu'il fit appliquer
des échelles aux murs avant qu'on eût
la moindre défiance de fon deffein . Ses
Soldats, quoiqu'en petit nombre , furent
répandus en un moment dans la Ville ;
& s'en étant faifis fans oppofition ,
ils furprirent Trebonius lui - même dans
les bras du fommeil.
Cette expédition n'auroit pas fait
tort à l'honneur de Dolabella s'il n'eût
fouillé fa victoire par une horrible cruauté.
( b ) Il fit mettre pendant deux
jours entiers Trebonius à la torture
pour lui arracher tout l'argent qu'il
avoit fous fa garde : enfuite il lui fit
couper la tête & la fit porter au
bout d'une pique : il donna ordre que
(b ) Interficere captum , Třebonium ) noluit
( Dolabella ) ne nimis , credo , in victoriâ liberalis
videretur. Tunc verborum contumeliis optimum
virum incefto ore laceraffet tunc verberibus ac tormentis
quæftionem habuit pecuniæ publicæ idque
per biduum. Poft cervicibus fractis caput abfcidit
idque ad fixum geftari juffit in pilo ; reliquum
corpus traum ac laniatum abjicit in mare... &c.
( Ph. XI. C. V. )
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
"
fon corps fût traîné par les rues & précipité
dans la mer. Ainfi le fang du malheureux
Trebonius fut le premier que la
haine fit répandre pour venger la mort
de Céfar. Après les Chefs de la confpiration
, c'étoit la plus glorieufe victime
qui pût être immolée , puifqu'il
étoit non feulement un des principaux
complices , mais le feul de rang Confulaire.
Auffi ne douta - t- on point que
cette action n'eût été concertée entre
Antoine & Dolabella pour faire entendre
hautement que c'étoit la mort
de Céfar qui lui mettoit les armes à la
main , & pour attirer par ce ftratagême
les Vétérans dans leur parti , ou
pour leur infpirer du moins de la répugnance
à combattre contre eux. Brutus
& fes Partifans fe crurent affez avertis
du fort auquel ils devoient s'attendre
, fi la fortune fe déclaroit pour des
ennemis fi cruels , & tous les honnêtes
gens crurent leur perte affurée par le
même préſage .
A la première nouvelle de la mort
de Trebonius , le Sénat affemblé par les
foins du Conful , ne balança point à
déclarer unanimement Dolabella ennemi
de la République . Tous fes biens
furent confifqués , & Calenus même
NOVEMBRE. 1764 . I.I
ayant opiné le premier contre lui , ajouta
que fi l'on ouvroit un avis plus févere
, il l'embrafferoit auffitôt. L'indignation
qu'il voyoit peinte fur tous les
vifages , le força fans doute de céder
aux circonftances , ou peut-être fe flatta-
t-il de jetter Cicéron dans quelqu'embarras
, lorfque fon alliance avec Do-
· Labella ( il étoit gendre de Cicéron ) le
porteroit à propofer un parti plus modéré.
Mais s'il fe trompa fur ce point ,
il l'embaraffa effectivement par une
autre propofition . Ce fut celle de choifir
un Général pour commander les forces
de la République contre Dolabella.
Ainfi Calenus ouvrit à la fois deux
avis : l'un que P. Servilius fût revêtu
d'une commiffion extraordinaire du Sénat
, l'autre que les deux Confuls fe
réuniffent pour la conduite de cette
Guerre , & qu'on leur donnât dans la
même vue le Commandement des Provinces
d'Afie & de Syrie . La feconde
de ces deux ouvertures fut reçue avec
des applaudiffemens immodérés , non
feulement de Panfa & de fes amis
: mais encore de tout le parti d'Antoine
qui prévoyoit tous les avantages qu'il
pouvoit en recueillir. C'étoit tout à la
fois , détourner l'attention des Confuls
1
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
de la Guerre d'Italie , donner à Dolabella
le temps de fe fortifier en Afie ,
jetter des femences de froideur entre
les Confuls & Cicéron , & faire un
mortel affront à Caffius, qui fe trouvant
actuellement fur les lieux fembloit
avoir plus de droit que perſonne
à cette commiffion . Les débats ayant
duré toute la journée fans qu'on pût
prendre aucune réfolution , l'Affemblée
fut remife au lendemain . Servilia, Bellemère
de Caffius, & tous fes amis s'efforcerent
dans cet intervalle d'engager Cicéron
à retracter fes oppofitions en
lui faifant craindre d'aliéner plus que
jamais l'efprit de Panfa. Mais rien ne
fut capable de l'ébranler ; il étoit réfolu
de défendre à toutes fortes de rifques
l'honneur de Caffius , & le lendemain
lorfque la délibération fut repriſe
avec une nouvelle chaleur il
déploya toute la force de fon Eloquence
pour obtenir un Décret en fa faveur.
>
,
Cette onzième Philippique , l'une des
plus longues & des plus belles , n'eut
pourtant pas tout le fuccès qu'elle auroit
mérité d'avoir . Cicéron fortit du
Sénat après la conclufion de l'Affemblée
pour aller droit au Forum où fon
deffein étoit de rendre compte au Peu
NOVEMBRE. 1764. 13
ple de toutes les délibérations & de
lui recommander l'intérêt de Caffius.
Mais Panfa fe hâta de le fuivre ; &
pour affoiblir fon autorité il déclara au
Peuple que tous les points fur lefquels
Cicéron s'étoit efforcé de faire prévaloir
fon avis , étoient combattus par
les amis de Caffius. Cicéron à qui fa
confcience ne reprochoit point cette
mauvaiſe foi , juftifia fur le champ fes
intentions par une Lettre qu'il écrivit
auffitôt à Caffius , & que nous avons
encore : c'eft la douzième du VII Livre
du recueil des Epitres Familières.
XII. Pendant que le Sénat s'étoit
occupé de ces délibérations , Decimus
Brutus avoit été pouffé fi vigoureuſement
dans Modène , que fes amis commencerent
à s'allarmer beaucoup pour
lui . On ne doutoit point que s'il tomboit
entre les mains d'Antoine il ne fût
exposé au même fort que Trebonius .
Cette cruauté agit fi puiffamment fur
le coeur de Cicéron , que , d'après quel
ques propofitions de paix qui fe firent
au Sénat , non feulement il confentit
au Décret d'une feconde ambaffade
mais il accepta lui - même cette commiffion
, avec Servilius & trois autres
Confulaires. Cependant ayant bientôt
14 MERCURE DE FRANCE.
remarqué que les amis d'Antoine n'avoient
donné que de vaines efpérances
, il reconnut qu'il s'étoit engagé
dans une fauffe démarche , & dès la
première Affemblée du Sénat il fe hâta
de retracter fon opinion , en déclarant
que le Décret auquel il fe reprochoit
d'avoir confenti , étoit auffi dangereux
que déshonorant pour la République
, & en s'étendant avec la force
de fon Eloquence fur les fuites funeftes
d'une feconde Ambaffade , il demanda
inftamment que cette réfolution
fût abandonnée.
Quoique cette douzième Philippique
ne renfermât point abfolument un
refus , cependant les raiſons d'abandonner
l'Ambaffade parurent fi fortes qu'on
en perdit tout- à-fait le deffein. Vers la
fin du mois , Panfa fe mit en marche
vers la Gaule pour joindre fon Collégue
A. Nirtius & Céfar Octave , &
tenter de délivrer Decimus par une bataille
décifive .
XIII . Peu de temps après fon départ ,
Lepidus écrivit une Lettre publique au
Sénat . Elle contenoit des exhortations à
prendre de nouvelles mefures pour la
paix , & à prévenir l'éffufion du fang des
Citoyens , par quelque voie qui pût
NOVEMBRE. 1764. 15
:
rappeller Antoine & fes Partifans au
ſervice de la Patrie mais il n'y faifoit
aucune mention de fa reconnoiffance
pour les honneurs publics qui lui avoient
été nouvellement décernés . Cette affectation
déplut au Sénat , & parut
confirmer les foupçons qu'on avoit déja
de fon intelligence avec Antoine. Cependant
fon renouvellement d'inſtance
de la part de plufieurs perfonnes fufpectes
, mit encore Cicéron dans l'embarras
de leur répondre. Il proteſta en
commençant fon Diſcours , que perſonne
n'avoit plus de confidération que
lui pour Lepidus , & qu'indépendamment
d'une ancienne liaifon d'amitié ,
il ne pouvoit lui refufer la plus haute
eftime pour les fervices qu'il avoit rendus
à l'Etat qu'il avoit donné une
preuve affez éclatante de fon amour
pour la Patrie , quand il avoit paru
fi affligé de l'offre du Diadême qu'Antoine
avoit faite à Céfar dans la réfolution
d'être fon Efclave plutôt que fon
Collègue. Ici l'Orateur s'emporte à fes
invectives ordinaires contre Antoine , &
après avoir foutenu le même ton affez
longtemps , il conclut enfin que les
Fropofitions & les efpérances de Paix
font inutiles avec lui .
16 MERCURE DE FRANCE.
Ce débat fe termina comme Cicéron
le defiroit ; tous les Citoyens fe revêtirent
du Sagum ou habit de Guerre ,
& l'éloquence victorieufe de cette treizième
Philippique lui mérita la gloire
de voir tout le monde embraffer fon
avis .
XIV. Les craintes & les allarmes ne
furent pas de longue durée . On reçut
bientôt à Rome la nouvelle que Decimus
Brutus étoit prèfque délivré ( c )
( c ) Le fiége de Modène dura environ quatre
mois. C'est un des plus mémorables de l'Antiquité
pour la vigueur de l'attaque & de la défenfe.
Antoine s'étoit pofté fi avantageuſement
& ferroit de fi près la Ville , qu'elle ne pouvoit
recevoir le moindre fecours , & Decimus ,
quoique réduit depuis longtemps à la dernière
extrémité , ſe défendoit avec une merveilleufe
valeur. Les anciens Ecrivains , ( Frontinus , Pline ,
Diogenes ) nous ont confervé quelques- uns des
ftratagêmes qui furent employés dans les deux
partis. Hiflius pour donner de fes nouvelles aux
affiégés , s'étoit procuré quelques Plongeurs qui
leur portoient entre deux eaux des avis gravés
fur des lames de plomb. Mais Antoine qui s'en
apperçut , lui coupa cette communication en
faifant placer fous la rivière des trappes & des
filets , ce qui força le Conful & Decimus à en
établir une autre par les airs , en faifant porter
leurs lettres par des pigeons.
V. l'Hif. de la vie de Cicéron , Vol. IV p. 145.
NOVEMBRE . 1764. 17
& qu'Antoine avoit perdu deux Aigles
foixante Drapeaux , & la plus grande
partie de fes Vétérans . La joie que l'on
reffentit alors , fut proportionnée à la
terreur que d'autres rapports y avoient
répandue . Le Peuple en Corps s'affembla
auffitôt devant la porte de Cicéron ,
le conduifit au Sénat comme en triomphe
, & le ramena de même à fon retour.
Le Sénat ayant été encore convoqué
le jour fuivant , l'opinion de Servilius
fut qu'il falloit ordonner des actions
de graces aux Dieux & faire
quitter l'habit de Guerre aux Citoyens.
Mais Cicéron qui parla enfuite , fe déclara
fortement contre cette propofftion
il prétendit que ce changement
feroit ridicule , tandis que la caufe de
la Guerre fubfiftoit encore ; que c'étoit
l'envie qui l'avoit fait propofer , &
qui vouloit ôter à Decimus aux yeux
de la postérité l'honneur immortel de
pouvoir dire de lui que le Peuple Romain
avoit pris l'habit de Guerre dans
le péril prefant d'un Citoyen , & qu'il
n'avoit repris fa robe ordinaire qu'après
l'avoir vu entièrement hors de
danger.
Les raifons dont il fe fervit dans
18 MERCURE DE FRANCE:
cette quatorziéme & dernière Philippique
, parurent fi folides , fes démonftrations
fi convaincantes , fon Eloquence
fi perfuafive , que le Sénat ratifia fans
exception le parti qu'il avoit propofé.
J'ai préfenté au Public une efquiffe
& un fommaire des événemens qui donnerent
lieu à Cicéron de prononcer les
Chefs -d'oeuvre que la postérité ne lit
qu'avec admiration . Je fouhaite que
mon foible pinceau n'ait point défiguré
le Héros que j'ai tâché de peindre . Au
refte , c'est aux Grands Hommes à fe
faire connoître eux-mêmes , & les ouvrages
du Père de l'Eloquence Romaine
donneront de lui une plus haute idée
que tout ce que j'en pourrois dire ici .
Par M. LAVERFED.
Fin de l'Hiftoire raifonnée des Difcours
de Cicéron.
N. B. Dans un des Mercures prochains
, on donnera un Supplément à
cette Hiftoire , contenant une notice
abrégée de tous les difcours de Cicéron
qui ne font pas venus à la poftérité.
NOVEMBRE. 1764. 19
EPITRE à Madame de BUF....
Si des Beautés de ce Pays ,
B... n'étoit que la plus belle ,
J'irois comme on fait à Paris ,
Tous les matins femer près d'elle
Les propos galans & fleuris :
J'irois en ſtyle de ruelle ,
Dans des Madrigaux bien polis ,
Vanter fa grâce naturelle
Peindre les rofes & fes lys ;
Puis vers quelque Beauté nouvelle ,
Le caprice emportant mon coeur ,
Pour être encore un infidelle ,
J'oublirois mon premier vainqueur.
Mais lorsqu'aux attraits de Julie ,
Comme vous , charmante Buf...
On joint tout l'efprit de Sapho ,
Et tous les talens d'Emilie;
Lorsqu'on fçait cacher Uranie
Sous les traits de la volupté ,
Au fceptre heureux de la beauté ,
Joindre encor celui du génie ;
On doit enchaîner fous les loix
Des Amans la foule volage ,
Et l'on peut prétendre à l'hommage
Des Philofophes & des Rois.
20 MERCURE DE FRANCE.
La beauté fur le coeur d'un Sage
B ... ne perd jamais les droits ;
Mais l'efprit lui plaît davantage
Et vous avez tout à la fois .
Oui , fi j'avois un diadême
Je le mettrois à vos genoux :
Je n'ai qu'un luth , & c'eft pour vous
Qu'Amour en veut tirer lui- même
Chaque jour les fons les plus doux.
A l'ombre d'un bosquet tranquile ,
Quand verrai- je , au gré de mes voeux ,
Renaître les momens heureux
Où votre voix tendre & facile ,
Se marioit aux fons touchans
D'un objet formé par les Grâces , *
Et dont le Dieu qui régne aux champs ,
L'Amour embelliffoit les traces ?
Chaillot , féjour délicieux ,
Quand vous daigniez nous y fourire ,
Sembloit habité par les Dieux :
L'Olympe fut toujours aux lieux
Où la Beauté tint fon Empire.
Jeune Buf.... fi quelquefois
L'Amour vous portant fur fes aîles ,
Vous ramenoit parmi ces Bois **
Ornés pour le plaifir des Belles
* Mlle d'Ho ....
** Le Bois de Boulogne .
NOVEMBRE. 1764. 2
Et pour l'amufement des Rois ;
J'irois dans un tendre délire ,
Mêler les accords de ma lyre
A la douceur de votre voix ;
J'irois fur la verte fougère ,
Couronné des fleurs du Printemps
Chanter l'Amour près de fa Mère ,
Et d'une guirlande légère ,
Près de vous enchaîner le Temps ,
Fixer les plaifirs de Cythère
Et mes defirs trop inconftans.
Comme autrefois une immortelle
Régna fur le coeur de Pâris :
Soyez la Minerve fidelle
1
De mon coeur & de mes Ecrits,
i
Par M. LEGIER.
EPITRE à M. le Comte de ***
ENTRE des Magots de la Chine ,
Près d'un Singe en habit fourré
D'une aftronomique machine
Et de vingt Tomes entouré
"
J'écris à ce Mortel aimable
Que Vénus difpute au Dieu Mars ,
-J Au Dieu des Amours agréable ,
Plus cher encore au Dieu des Arts
22 MERCURE DE FRANCE .
Avec l'idôle de votre âme ,
Vous allez donc courant les bois ?
Ainfi l'on voyoit autrefois ,
Brûlant d'une conftante flamme ,
Des Chevaliers preux & courtois ,
Courir le Monde avec leur Dame ,
Montés fur des grands Palefrois.
Loin du féjour de la Folie ,
Vous voilà , cher Comte, enterré
Dans la Province où tout ennuye ;
Où plus d'un Sot fe voit paré
Du nom pompeux de beau Génie i
Où l'on fait la trifte partie
De quelque Prude aux cheveux gris
Et de quelque Sotte étourdie ;
Où par complaiſance on eſſuye
Les propos platement fleuris
De la petite Bourgeoisie ,
Et des vieux Seigneurs du Pays
La fatigante courtoiſie.
Dans un large fauteuil affis ,
En s'enivrant de vin de Brie ,
Ils vous accablent des récits
De leurs Campagnes d'Italie ,
Vous parlent de leur Baronie ,
De leurs Châteaux à pont-levis ,
Et de leur graffe Métairie.
Ils vous vantent le goût exquis
De leur cuifinière chérie
NOVEMBRE. 1764. 23
Dans la maiſon de père en fils ;
Et fouvent la vieille harpie
Vous fert des mets qu'elle a falis
Revenez donc vîte à Paris ,
Goûter la céleste ambrofie ,
Et voir rouler autour des Ris ,
Le cercle heureux de votre vie.
Dans un fouper libre & charmant ,
Près de quelque femme jolie ,
Venez ici livrer gaîment ,
Et votre esprit à la faillie ,
Et votre coeur au fentiment.
Par le même;
7
A SOPHIE , à qui on donna un Livre
de papier blanc.
Sur l'Air : J'aime une ingrate Beauté.
LES Grâces en vous formant ,
Vous ont donné l'art de plaire ;
Daignez d'un Art fi charmant
Nous dévoiler le myſtère :
Sophie , éclairez-nous ,
Et tracez dans ce Livre ,
Pour plaire comme vous ;
La route qu'il faut ſuivre.
Par M, L. Fi
24 MERCURE DE FRANCE.
MADRIGAL
A
***
En vain voudrois - je reconnoître
L'excès de vos bontés par un égal retour.
Vos bienfaits croiffent chaque jour ;
Mon amour ne fçauroit accroître.
N. B.
LES LA MIES ,
CONTE GAULO I S.
LEEs Gaulois eurent différentes efpéces
de Dieux & différentes manières de les
honorer. A Efus , à Taranis , à Teutatès
, &c , on immoloit des victimes
humaines ; mais les Lamies , Déeffes
qui fe manifeftoient fouvent aux Hommes
, en éxigeoient de plus doux facrifices
elles n'obtenoient même , difoit
on , l'immortalité - qu'en cédant
aux defirs de quelque Mortel .
Beaucoup d'entre ceux ci briguoient
l'honneur de la leur procurer mais
pour cela il falloit d'abord leur plaire
NOVEMBRE . 1764. 25
il falloit des agrémens & de la jeuneffe .
En un mot le choix que faifoient dans
cette occafion ces demi- Déïtés , reffembloit
parfaitement à celui que pourroient
faire nos Femmes de goût.
Sémir , jeune Gaulois , eut en lui tout
ce qui pouvoit plaire à ces Déeffes ;
mais Sémir n'étoit qu'ambitieux . La route
qui méne aux grandeurs étoit la feule
où il prétendoit marcher. Il alloit un
jour confulter l'Oracle de Diane fur
quelques projets de conduite . Une jeune
Prêtreffe parut . Elle avoit tant de charmes
qu'elle fit oublier à Sémir toute
fon ambition . Il fentit naître en lui
d'autres defirs ; ils étoient même beaucoup
plus ardens que les premiers :
mais ce n'étoit plus à Diane qu'il falloit
recourir ; Diane y pouvoit moins que
fa Prêtreffe . Malheureufement Sémir ne
devoit point l'inftruire de fa paffion ,
ni elle y répondre , quand même elle
en auroit été inftruite. A cela près , on
pouvoit confulter elle & fes femblables
fur toutes les matières qui fe confultent
, même fur celles de l'Amour ,
dès que cet Amour ne les regardoit
pas. On pouvoit leur dire : j'aime telle
ou telle Beauté ; je voudrois qu'elle
m'aimât : on ne pouvoit pas leur dire je
B
26 MERCURE DE FRANCE .
vous aime , je defire que vous m'aimiez ..
Sémir avoit oublié tous les points
fur lefquels il vouloit d'abord confulter
l'Oracle : il ne fçavoit comment
répondre aux queftions d'Adella , c'eft
le nom de la Prêtreffe , & cependant
il falloit une réponſe . Sémir prit un
parti que lui fuggéra fa fituation ; ce
fut de raconter fon avanture en la déguifant.
J'allois un jour , dit-il , confulter l'Oracle
de l'Ifie de Sain : j'y portois une
âme remplie de projets ambitieux : je
regardois la fortune comme la Déeffe
la plus digne de nos hommages . En un
inftant je fus détrompé . Une jeune Prêtreffe
s'offrit à mes regards : on l'eût
prife pour la Déeffe de la Beauté . A
peine elle touchoit à fon quatrième
luftre. La blancheur de fon teint égaloit
celle de fes vêtemens , l'incarnat
de la rofe venoit s'y mêler ; un oeil à
la fois tendre & vif , de la couleur
des Cieux & où l'on voyoit les Cieux
ouverts ; des cheveux qui l'emportoient
fur la plus parfaite ébène ; une bouche
qui attiroit l'âme de quiconque la
regardoit une taille .... Dieux quelle
taille ! ... Voyez la vôtre dit - il à
Adella , & vous en aurez l'idée la plus
NOVEMBRE. 1764. 27
entière , la plus exacte . Adella rougit ;
elle n'avoit même pas attendu jufqueslà
pour être émue. Le portrait étoit
trop reffemblant pour s'y méprendre ;
mais auffi l'expédient lui parut trop
heureux pour s'en irriter. La Prêtreffe
la plus fcrupuleufe en eût ufé comme
elle. Quant à Sémir , il pourſuivoit fon
récit. Vous préfumez bien , difoit - il ,
en fixant Adella .,
que je ne dus point
réfifter à tout ce que je voyois ? je cédai
comme tout autre eût cédé à ma place .
Mais que ne pouvez-vous fentir quelle
contrainte j'éprouvois ! ce qu'il en coûtoit
à mon coeur pour cacher fes mouvemens
! combien je trouvois injufte &
barbare la loi qui m'impofoit le filence
combien ce filence même difoit
alors de choſes ! .. Sémir s'arrêta quelques
momens , & Adella ne répondit rien :
mais elle regardoit Sémir , & fes regards
annonçoient de l'intention . Hé
bien ajouta -t- elle avec douceur , que
pouvez-vous demander à la Déeffe dont
je déffers ici les Autels ? Que puis-je
moi-même lui demander pour vous ?
Je n'ambitionne pas , reprit vivement
Sémir , que Diane me guériffe de ma
paffion je n'en veux point guérir ; je
ne puts plus être heureux que par l'A
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
mour : mais puis - je efpérer de l'être
jamais ? Voilà fur quoi je defire que
vous m'éclairciffiez . Ne doutez pas que
je n'en croye votre Oracle .
Il est rare , lui répliqua la jeune
Prêtreffe en rougiffant avec grâce , il
eft rare qu'on interroge l'Oracle de Diane
fur ces matières . Il faut avant de répondre
à vos demandes que je fachemême
fi j'ai dû les écouter. Alors elle
refta quelque temps rêveufe : après quoi
elle dit à Sémir de fe retrouver au
même lieu le fixiéme jour de la Lune .
C'étoit un jour trés- reſpecté dans toutes
les Gaules & furtout parmi leurs Prêtres.
Cette réflexion défeſpéroit Sémir. Je
fuis perdu , difoit- il , fi la Prêtreffe à
la bonne foi de confulter Diane fur un
point qui ne regarde qu'elle , & où
Diane fera toujours de trop . Il fallut ,
cependant , qu'il fe foumît à ce qu'Adella
éxigeoit,
L'intervalle n'étoit pas long ; mais
il parut immenfe à Sémir. Chaque jour
fon réveil devanco t l'Aurore , & au
jour indiqué lui - même la devança aux
portes du Temple . Il y étoit encore
feul quand elles s'ouvrirent , & il fut
le premier que les yeux d'Adella rencontrérent.
Elle ne lui reprocha point
NOVEMBRE. 1764. 29
cet empreffement. N'avez - vous , lui ditelle
rien de plus à demander à la
Déeffe , cu plutôt ne révoquez - vous
point votre demande ? Non , répondit
Sémir ; Diane , fans doute ne me
permettroit pas plus , & mon coeur ne
peut fe réfoudre à mons. Mais reprit
Adella , quel prix attendez - vous d'une
pareille conftance ? Le bonheur d'être
conftant , repliqua Sémir. En eft - ce un
que de l'être fans efpoir & fans but ,
ajouta encore la Prê reffe.? Oui , s'écria
le jeune Gaulois ; le plus grand malheur
que je puiffe imaginer , feroit de
n'aimer plus , ou que mon amour changeât
d'objet.
Puifqu'il eft ainfi , reprit Adella , écou
tez votre Oracle . A ces mots un enthoufiafme
foudain parut faifir la jeune
Prêtreffe . Elle s'émut , fon coloris redoubla
; toute fa perfonne étoit vivement
agitée . Le jeune Gaulois n'étoit
pas plus tranquille .. Ce moment alloit
décider de fon fort ; il craignoit d'entendre
fortir de la plus belle bouche
du monde l'Oracle le plus éffrayant.
Voici ce qu'elle proféra .
Ce Temple ne doit être ouvert ni à
l'Amour , ni aux Amans . Il éft d'autres
Divinités qui leur font plus favo-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
rables. Cherchez- les dans la forêt prochaine
, aux bords du lac de Néhémia.
Sémir troublé , jugea qu'il s'agiffoit
des Lamies , & ne crut pas qu'elles
puffent le dédommager de ce qu'il perdoit.
Il voulut fçavoir du moins , fi l'accès
du Temple de Diane lui étoit pour
jamais interdit. Non , répondit la Prêtreffe
, vous y ferez admis comme tout
autre mais gardez-vous de confulter
Diane fur vos deffeins amoureux ! Ne
pourrois - je , au moins , ajouta Sémir ,
confulter fur d'autres fujets fa Prêtreffe?
Oui , fans doute , repliqua - t - elle.
Je parle de la même , pourfuivit Sémir
: & moi auffi , reprit Adella . Elle
fit plus , elle l'inftruifit des jours deftinés
à fes fonctions , chaque Prêtreffe
ayant les fiens . L'amoureux Gaulois fe
promit bien de n'en pas oublier la
datte , & fut toujours bien fervi par
fa mémoire .
Il rêvoit , en s'éloignant , à l'Oracle
qu'il venoit de recevoir. Tout lui en
paroiffoit défavorable. Qu'ai - je à efpérer
, difoit-il , des Divinités de cette
forêt ? Je fais qu'elles s'humaniſent
aif ment , qu'elles ont moins de rigreur
que les Prêtreffes de Diane : mais je
préfére un regard de la févère Adella
NOVEMBRE. 1764. 31
à toutes les faveurs de ces Divinités
trop humaines.
Il garda cette réfolution & tout le
refte du jour & toute la nuit ſuivante .
Le lendemain il pefa de nouveau les
paroles de l'Oracle : elles étoient claires
elles ne lui laiffoient que deux partis
à prendre , celui d'obéir ou de fe
réfoudre à ne point changer de fituation
. Tout confidéré , ce dernier parti
l'effraya , & , tout en fe plaignant , il
donna la préférence au premier.
Il s'avança donc vers la Forêt facrée :
on ne pouvoit y pénétrer fans reffentir
quelque émotion. Un jour , qui tenoit
de la nuit , n'y laiffoit appercevoir aucune
route fuivie. La hauteur , l'épaiffeur
des arbres , formoit une voûte impénétrable
aux rayons du foleil . Sémir
erra quelque temps au milieu de ces
ténébres ; mais il vit qu'infenfiblement
elles s'éclairciffoient ; bientôt même il
fe trouva dans un féjour auffi riant que
les avenues en étoient lugubres : on eût
dit que cette Forêt fauvage venoit d'être
métamorphofée en un jardin délicieux ;
des tapis de gazon , émaillés de fleurs
conduifoient à différens bofquets ifolés :
l'intérieur de ces bofquets avoit fon
ufage & fes ornemens. Sémir entra dans
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
plufieurs ; il vit d'abord quelle en étoit
la deſtination : tout y annonçoit l'aſyle
des plaifirs & du myftère. Dans l'un ,
il lut ces paroles gravées fur l'écorce
d'un hêtre :
C'est ici que Zulmis procura l'immortalité
à la Nymphe Elufia .
Dans un autre , il lut ces mots artif
tement formés par un tiffu de fleurs :
Les coeurs de Tella & d'Afor font
enchaînés comme leurs noms.
Dans un troifiéme , il trouva ces vers
gravés par un Barde fur une eſpéce
d'obélifque.
Que d'autres dans leurs chants confacrent la
victoire ,
Qui des héros enflâme les defirs :
Trop long temps j'ai chanté leur gloire ;
Je ne veux plus chanter que mes plaifirs.
Zilia m'enchaîne auprès d'elle ,
Zilia comble tous mes voeux.
Mon amour la rend immortelle ,
Et le fien des Mortels me rend le plus heureux.
En un mot , Sémir ne pénétra dans
aucun de ces bofquets fans y trouver
quelques traces d'un amour content &
NOVEMBRE. 1764. 33
réciproque. La plupart des autres bofquets
lui parurent être occupés ; raiſon
pour laquelle il n'y pénétra point : il
lui étoit d'ailleurs préfcrit de s'approcher
du lac Néhémia , qu'il découvroit
dans le lointain . Il s'en approche , vifite
une partie de fes bords & n'apperçoit
rien mais toujours occupé de fa Prêtreffe
, il defiroit peu la rencontre d'une
Divinité. Enfin , jettant les yeux fur un
bofquet voifin du lac , il voit une infcription
fufpendue à l'un des arbriffeaux.
Il s'approche , & lit ces paroles :
Que Sémir attende ici l'apparition &
les ordres de Séléna.
Sémir obéit ; il pénétre au fein de
l'afyle qu'on lui indique , & cherche à
y découvrir , comme dans les autres
quelque monument amoureux. Aucun
ne s'offrit à fes regards : mais ce qu'il y
apperçut , & qu'il ne cherchoit pas ,
furent des mets de différentes efpéces .
Le jeune Gaulois admira jufqu'où les
Déeffes portent la prévoyance. Il vit
par le nombre de ces provifions que
Séléna vouloit , fans doute , le garder
plus d'un jour , & cette réflexion
l'affligea . Il fe craignoit lui - même.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Séléna , difoit-il , doit être belle : il eft
rare qu'une Déeffe manque de beauté.
Peut- être en a -t-elle moins qu'Adella
; mais Adella eft abfente & Séléna
doit bientôt paroître ici : j'aurai l'image
'de l'une dans le coeur , & la perfonne
de l'autre fous les yeux l'une m'interdit
toute éfperance ; l'autre ne vient
pas , fans doute , pour me déféfperer : qui
me répondra d'une infenfibilité à toute
épreuve ?
Une grande partie du jour fe paffa
dans des réflexions de cette nature , &
cependant , Séléna ne paroiffoit point.
Sémir en étoit moins inquiet que furpris .
Il ne reftoit que par déférence pour
POracle , & trouvoit affreux qu'Adella
eût pû fe refoudre à lui fervir d'organe.
Déja l'aftre du jour avoit fait place
à l'afre de la nuit , ou , pour parler
plus fimplement , déja la Lune avoit
remplacé le Soleil , quand Sémir , couché
fur un lit de gazon , entendit remuer
quelques feuillages de fon bofquet. Il
léve les yeux , & voit une figure de
femme s'avancer vers lui . Il étoit debout
avant qu'elle l'eût joint. Elle l'aborde
en filence , le prend par la main , le fait
affeoir , fe place à côté de lui , & cela
fans proférer une parole . Ce fut Sémir
NOVEMBRE . 1764. 35
qui parla le premier. Décffe , on qui
que vous foyez , lui dit -il , daignez
m'inftruire de mon fort ; l'espoir de le
changer m'a feul conduit dans cette
forêt j'y viens , d'ailleurs fur la foi
"
d'un Oracle ; tout Amant eft crédule
quand il peut efpérer d'être heureux ......
Heureux ! s'écria celle à qui Sémir parloit
, il n'eft pas encore ici queſtion de
bonheur vous favez à quoi nous réduit
notre condition , à quel prix nous devenons
immortelles . Je vous jure par
Néhémia que je n'ai point encore éffayé
de le devenir ; mais je renoncerois à ce
privilége plutôt que de précipiter mon
choix . Je ne parlois pas de rien précipiter
, reprit Sémir , fort étonné qu'une
Déeffe le devinât fi mal , mes vues s'accordent
parfaitement avec les vôtres :
je ne demande qu'à me montrer tel que
je fuis. Il eft , fans doute , flatteur d'aider
une Déeffe à le devenir entiérement ;
mais , vous l'avourai - je ? pourfuivit- il
d'un ton mal affuré .... Avouez tout
reprit la Nymphe. Apprenez donc
ajouta Sémir , apprenez, Déeffe, qu'une
fimple Morrelle me rend le plus malheureux
des hommes. Alors il lui détailla
amplement & les charmes de la
jeune Prêtreffe , & l'amour qu'elle lui
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
infpira dès la première vue , & le
détour qu'il prit pour l'en informer ,
& fa réponſe , & la douleur que
cette réponſe lui caufa. Repréfen .
tez-vous , pourſuivit- il , un malheureux
Amant , à qui un je vous aime eft interdit
auprès de celle qu'il adore , & qui
peut encore moins attendre d'elle un
femblable aveu ! .... Je vous plains ,
reprit encore la Nymphe, mais je ne puis
me réfoudre à vous flatter: n'attendez rien
d'une Prêtreffe à qui l'amour eft interdit,
& qui plus eft entiérement inconnu .
Ciel s'écria Sémir , que m'apprenez
-vous ? Ce qu'il faut que vous
fachiez , pourfuivit Séléna , & ce que
l'Oracle de Diane auroit déja dû vous
apprendre. A ces mots elle fe léve , exhorte
Sémir à prendre un parti fage ,
& paroît vouloir s'éloigner .
Sémir étoit abattu , conſterné , réſolu
même de refter fidéle à l'infenfible
Adella. Cependant il apperçut quelque
choſe de fi touchant dans l'air , la taille ,
& autant que la nuit pouvoit le permettre
, dans les traits de Sélena , qu'il en
fut ému : il craignit de la voir s'éloigner
pour jamais . Belle Nymphe ! lui criat-
il , ayez pitié d'un miférable Mortel , à
qui tout eſpoir vient d'être enlevé , qui
NOVEMBR E. 1764 . 37
ne peut démêler les fentimens qu'il
éprouve , mais qui fent déja que votre
perte eft un nouveau malheur pour lui .
L'abandonnez- vous fans retour ? Prenez
fur yous de m'attendre , lui réponditelle
, & vous en jugerez. Elle prononça
ces dernières paroles d'un ton qui valoit
bien une promeffe .
Le jeune Gaulois obéit au figne qu'elle
lui fit de ne point la fuivre. Il paffa le
refte de la nuit dans une agitation qui
laiffa pen de place au fommeil. A peine
le jour paroiffoit qu'il eût voulu pouvoir
fe rendre au Temple de Diane :
mais quelle route fuivre pour y arriver ?
L'amour lui fuggéra un expédient ,
ce fut de s'avancer à la rencontre du
Soleil ; le Temple étant , à l'égard de
la Forêt , fitué au levant de cet Aftre .
Sémir fe trouva bien de là découverte ,
& ce n'eft point la première que l'amour
ait produite .
Sémir , chemin faifant , fe propofoit
d'exciter la jaloufie d'Adella . Il peut fe
faire , difoit- il , qu'elle n'ait point de
ce qu'on nomme véritablement de l'amcur
; mais à coup fûr elle a de l'amourpropre
. Une Belle , fût- ce Diane ellemême
, n'en eft jamais dépourvue . Hé
bien ! c'eft cet amour- propre qu'il faut
33 MERCURE DE FRANCE.
aiguillonner au défaut de l'amour que
je demande .
Plein de cette idée , & d'une efpéce
de fatisfaction qui en étoit la fuite , il
arrive au Temple . Il demande , il cherche
à voir Adella . Elle parcît , & bientôt
il perd l'envie de lui parler de tout
autre objet que d'elle même : en vain ,
difoit - il , voudrois - je lui perfuader
qu'une autre l'égale en beauté ; il ne
lui eft que trop permis de n'en rien
croire .
Jamais il ne l'avoit trouvé fi charmante.
Ses yeux brilloient d'un air de
fatisfaction qui acheva de le déronserter.
Il voulut , quoique d'une manière
détournée , entrer dans certaines explications
. La Prêtreffe l'arrêta : elle prit
un air férieux , & qu'elle parut même
s'efforcer de rendre févère. En même
temps elle rappella au jeune Gaulois
& l'Ufage & l'Oracle qui s'oppofoient
à fes difcours.
Sémir piqué , répondit que l'Oracle
avoit eu déja une partie de fon
effet. Je vous en félicite , reprit Adella ,
d'un air enjoué. Cet air contrifta encore
plus Sémir que tout le férieux
d'auparavant mais lui-même s'efforça
de prendre le ton gai. Il exalta les
NOVEMBRE. 1764. 39
charmes de la Nymphe qui lui étoit
apparue , appuya fur les détails de cette
avant re , & far les délices que lui en
promettoit la fuite . En parlant ainfi ,
il regardoit Adella , & voyoit avec
défefpoir que tout ce récit ne faifoit
qu'accroître fa belle humeur. Je m'apperçois
, lui dit - elle enfin , que de
nouveaux Oracles vous deviendront
fuperflus vous me femblez très - enclin
à les prévenir. Il me efte cependant à
vous confulter fur un feul point , repliqua
Sémir .
ADELL 4.
Très- volontiers ; expliquez vous.
SÉ MIR.
Il me faut un Oracle fans ambiguité.
ADELL A.
Voyons d'abord ce que doit décider
cet Oracle.
SEMIR.
Il s'agit encore , mais pour la dernière
fois , de cette Prêtreffe qui m'avoit
fubjugué.
Encore !
ADELLA.
SEMIR.
Pour la dernière fois , vous dis - je.
ADELL A.
L'Oracle a déja décidé la queſtion ;
40 MERCURE DE FRANCE.
& cet Oracle eft clair , fans ambiguité.
SÉMIR.
En jugez vous ainſi ?
ADELLA.
N'en doutez pas , & faites plus , jugez-
en ainfi vous-même.
SÉMIR.
Songez qu'à la fin il faudra vous en
croire.
ADELL A.
C'est ce que je defire .
SEMIR.
Encore un mot : vous defirez , ditesvous
très- clairement , que j'en croye
le premier Oracle . C'eft-à-dire que je
retourne dans la forêt des Nymphes ;
que j'y attende une feconde apparition
de celle qui paroît m'avoir diftingué de
mes femblables ; que je mette à profit
le bien qu'elle paroît me vouloir ....
Vous le defirez ? ... Il faudra bien s'y
réfoudre !
ADELLA , ( gaiment. )
C'est ce que vous pouvez faire de
mieux.
Le reste au Mercure prochain.
NOVEMBRE. 1764. 41
VERS adreffés par l'une des Demoiselles
Penfionnaires de l'Abbaye du Lys :
près Melun , à la Dame leur Maître e
& Inftitutrice , le jour de fa fête.
CONDUITES , bien moins par l'uſage
Que par les fentimens les plus affectueux
Madame , dans ce jour heureux ,
Nous venons yous offrir l'hommage
Et de nos coeurs & de nos voeux .
Par quels travaux , quels foins , par quel long
esclavage ,
N'avez-vous pas acquis ce foible témoignage
De notre fenfibilité ?
Nos talens , nos plaiſirs , nos moeurs , notre fanté
Sont de vos foins pour nous , & l'objet & l'ouvrage
.
A quelques- unes des vertus
Dont on nous fait ici tant de leçons fi belles ,
Hélas ! fi , dans un Monde & des Temps cor
rompus ,
Malgré tant d'avis fuperflus ,
Un jour nous étions peu fidelles ;
Il en eft deux à qui nous jurons pour jamais
Ia plus parfaite obéiffance ,
C'eſt Madame , l'amour & la reconnoiſſance
Que nous impofent vos bienfaits .
42 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS à la même en ,
tant un Bouquet.
lui préſen
Sur l'AIR : Ne v'la- t- il pas, que j'aime ?
MADAMS ,
ADAME
, agréez
ce Bouquet
,
Je l'ai pris à Cythère.
Un jeune Amour le deffinoit
Pour l'offrir à ſa Mère .
Il avoûra certainement
L'emploi que j'ofe en faire.
Ce Dieu , lui - même , en vous voyant
Eût oublié fa Mère.
,
COUPLETS à Mde la Marquise de
LUSIGN AN le jour de S.
LOUIS fa Fête , par Mlle de ***.
qui l'appelle fa Maman.
Sur l'AIR : Nous jouiffons dans nos hameaux.
ACHANTER de Maman le nom ,
Je pafferois la vie.
Qu'elle eût chaque Saint pour Patron ,
Seroit ma fantaisie.
NOVEMBRE. 1764. 43
Je m'éveillerois , le matin´,
Toujours pour l'amour d'elle ;
Et je rendrois grace au Deſtin
De la Fête nouvelle.
Plus que perfonne aimer Maman ,
Tenez , c'eſt ma folie .
Le lui prouver à tout moment
C'est mon unique envie.
Si par fois m'advient ce bonheur ,
Ah ! j'en fuis fi ravie ;
Ce jour alors eft pour mon coeur
Le plus beau de ma vie.
D'aller lui cueillir un Bouquet
Point trop n'avois envie :
De ces offrandes fans effet
Je n'ai point la manie.
Mais fi j'avois de mille coeurs
Fait l'heureux affemblage ;
Plutôt que celui de ces fleurs ,
Elle en auroit l'hommage.
EPIGRA M M E.
PHILL
HILIS renonce au mariage ;
Sa raison , je crois la voici :
C'eft que , pour le mettre en ménage
Il faudroit trouve un Mari.
BETY .
44 MERCURE DE FRANCE.
VERS à M. DESHAYS le jeune ,
de l'Académie Royale de Peinture.
PEINTRE charmant , Artiſte ingénieux ,
Du pinceau le plus vrai j'admire en vous l'adreffe :
Si vous euliez vêcu dans ce fiécle fameux
Où les beaux Arts embelliffoient la Gréce ,
Alexandre fans doute eût été trop heureux.
Pour peindre les tranfports de cette âme fi fière
Et fes brillans exploits & les faits généreux ,
Il eût à fes rivaux préféré votre frère ;
Mais lorsqu'il eût voulu , dans des momens plus
doux ,
De fon Portrait régaler quelque Belle ,
Il n'eût point fait venir Apelle ,
Et n'eût jamais choifi que vous.
Par M. BLAIN DE SAINMOVE.
ESSAI fur la Queftion : JEANNE
D'ARC a - t - elle fubi réellement
l'Arrêt qui la condamnoit au fupplice
du feu ?
Q UEL outrage ne feroit- ce point
faire à la mémoire de la Pucelle d'Orléans
, que de dérober à cette illuftre
NOVEMBRE. 1764. 45
Héroine la gloire d'être morte martyre
de l'Etat ! Le vrai motif de fa mort
eft le plus bel éloge de fa vie : & le
courage extraordinaire qu'elle montra
au milieu des horreurs du plus cruel de
tous les fupplices , rend moins incroyables
ces merveilleux exploits par lesquels
elle fit du Régne de Charles VII l'époque
la plus fatale à la rivalité des Anglois
contre les François. Cependant
on propofe aujourd'hui comme un Problême
: fi elle a été brûlée ou non ?
La négative fe prend de deux Monumens
, que la foibleffe de leur authenticité
réduit à fi peu de valeur , qu'ils
ne fçauroient être d'aucun poids contre
les raifons de l'affirmative .
Ces deux Monumens font un Manuf
crit & un Contrat de mariage , cités fur
la foi du feul Père Vignier de l'Oratoire
, mais contredits par l'Hiftoire &
par la Tradition généralement reçue . Il
réfulte de ces deux Piéces , qui paroif
fent de même fabrique , & faites pour
s'appuyer réciproquement , qu'en 1436,
c'eft- à- dire , cinq ans après la mort de
notre Héroïne , on vit à Metz une foidifante
Jeanne la Pucelle , qui , après
quelques courfes & quelques aventures
peu analogues au titre fous lequel elle
46 MERCURE DE FRANCE.
fe produifoit , époufa un Robert des Har- "
moifes , Chevalier. Doit- on inférer de
la que la Libératrice d'Orléans n'ait
point été brûlée ? La conféquence feroit
un peu forcée , & donneroit-droit d'en
tirer une pareille du perfonnage de deux
autres fauffes Pucelles qui , quelque
temps après , jouerent à Orléans le rôle
de Jeanne d'Arc avec autant de fuccès
que l'avoit fait Madame des Harmoifes.
Il est vrai que celle- ci fut plus habile
que les deux autres , en ce que d'Orléans
elle ne voulut jamais aller à la
Cour , quoiqu'elle en fût affez près ,
au lieu que les autres trouverent à Paris
un traitement digne de leur mérite.
Que devint donc Mde des Harmoifes ?
On n'en fçait rien . La fin de fa vie eft un
mystère que l'hiftoire n'a pas cherché
à développer ce qui ne peut certainement
point fe concilier avec la célébrité
d'une Héroine telle que la Libératrice
d'Orléans. mais celle - ci a- t - elle
été brulée ? On en jugera par les témoignages
que je vais expofer : Frère
Ifambert de la Pierre , de l'Ordre de
S. Auguftin , Frère Martin Ladvenu ,
de l'Ordre des Frères Prêcheurs , M.
Guillaume Manchon . Chanoine de l'Eglife
Collégiale de Notre- Dame d'AnNOVEMBRE.
1764. 47
dely , & premier Greffier du procès
de condamnation , M. Jean Maffieu ,
Prêtrê , &c , jadis Doyen de la Chrétienté
de Rouen , tous obligés de rendre
leurs auditions conféquemment à une
commiffion de Charles VII. à l'effet de
revoir le procès de la condamnation de
la Pucelle d'Orléans , terminent , d'un
commun accord , leurs dépofitions par
le détail du fupplice de la Pucelle , auquel
ils avoient été préfens. Voilà donc
quatre témoins oculaires qui atteftent
l'éxécution de l'Arrêt auquel Jeanne
d'Arc avoit été condamnée : & leur
témoignage eft conftaté par un monument
( manufcrit de MM . de Rohan
& de Soubife ) bien plus refpectables
que les deux trouvés à Metz . A
ces atteftations fe joint un fait d'une
forte conféquence , tiré d'un Auteur
de réputation ( Philippe de Bergame , )
& que M. l'Abbé Lenglet du Frefnoy ,
dans l'histoire qu'il a donnée de Jeanne
d'Arc , rapporte de la manière fuivante.
» LOUIS ( XI ) informé de l'innocence
» de cette illuftre fille ( la Pucelle d'Or-
» léans ) & de l'injufte perfécution
qu'elle avoit foufferte pour le bien
» de l'Etat , obtint du Pape Pie II ,
» vers l'an 1462 , d'autres Commiffaires
"
*
48 MERCURE DE FRANCE.
nouveaux , c'étoient deux célébres
» Jurifconfultes , pour informer de re-
" chef de la vie de la Pucelle ; & com-
» me il avoit appris que deux de ſes in-
» dignes Juges étoient encore vivans
» il les fit arrêter ; on leur fit juridi-
» quement leur procès comme à d'in-
» juftes Juges ; & après avoir confeffé
» que la Pucelle étoit innocente , &
par conféquent injuftement condam-
» née , ils furent punis de la même peine
» qu'ils avoient fait fouffrir à cette fille :
» ainfi ils furent brûlés vifs , & les
» cadavres ou offemens des deux au-
» tres qui étoient décédés furent exhu-
» més & brûlés ; leurs biens confifqués
» fervirent à bâtir une Eglife au lieu
» même où la Pucelle avoit été brûlée
, & pour le repos de fon âme , on
" y fonda une Meffe qui devoit être
Célébrée chaque jour à perpétuité.
› Cette fondation dont le titre eft
fans doute exiftant , la conftruction
d'une croix au vieil Marché de Rouen,
lieu de l'exécution de la Pucelle , & la
chaudière qu'on montre encore , &
où l'on affure que fut brûléé cette vertueufe
fille , font des monumens avec
lefquels il feroit difficile de faire entrer
en concurrence le manufcrit & le contrat
NOVEMBRE. 1764. 49
Trat de mariage découverts par le Père
Vignier. En partant de ce principe , il
fera aifé de conclure que Mde des Harmoifes
étoit la véritable Jeanne d'Arc ,
comme on voit aujourd'hui en Pologne
que l'Ex-époux de la Princeffe de Rad
ziwil , Soeur du Palatin de Wilna , eſt
le fils de l'Econôme de Niefwicz. Par
une fuite de cette même conféquence ,
on ne trouvera pas de meilleur aloi un
article des regiftres d'Orléans qui a failli
m'échapper ; mais par lequel il paroît ,
dit- on , que cette Ville faifoit une penfion
à Jeanne la Pucelle dans des temps
très-poftérieurs à celui de fon jugement,
On fçait que la famille d'Arc , dont
Charles VII avoit changé le nom en
celui du Lys , jouit pendant très-longtemps
d'une penfion que lui faifoit la
Ville d'Orléans en mémoire du fervice
important que les Orléanois avoient
reçu de la Pucelle. C'eft donc au nom
de cette dernière , que devoit être érigé,
dans les regiftres de la Ville , le mo
nument d'une reconnoiffance auffi honorable
aux Orléanois qu'à l'Héroïne
qui en étoit l'objet.
Quel que foit le fuccès que pourront
avoir les raifons que je viens de déduire
en faveur de l'affirmative , fur la Queftion
C
50 MERCURE DE FRANCE .
propofée au fujet de la Pucelle d'Or
leans ; mon but eft moins de faire valoir
mon opinion , que de montrer le defir
que j'ai de la voir mieux foutenue par
quelqu'autre .
Par M. DE LANEVERE , ancien Moufquetaire du
Roi.
A Dax , ce 22 Septembre 1764.
AUTRE LETTRE , au fujet de celle
inférée dans le Mercure d'Août 1764,
fur LA PUCELLE D'ORLÉANS,
O N doit fçavoir gré à M. De la
Dixmerie d'avoir propofé dans un Livre
auffi répandu que le Mercure , le problême
du fort de la Pucelle d'Orléans
afin d'engager quelque Curieux de recherches
hiftoriques, à faire part au Public
de fes découvertes.
Les preuves du fupplice de cette
Héroïne font combattues très -fortement
par la penfion mentionnée dans les
regiftres de la Ville d'Orléans & par
le mariage indiqué dans le manufcrit
trouvé à Metz par le Pere Vignier.
Le texte de ce manufcrit rapporté
au Mercure , eſt affez mot pour mot
NOVEMBRE. 1764. 51
ce que l'on trouve dans la chronique
de Metz par le Doyen de S. Thiebaut ,
imprimée depuis la mort du Père de
Vignier dans les preuves de l'Hiftoire
de Lorraine de Dom Calmet.
Il y a plus , on lit dans les preuves
de l'hiftoire de Lorraine par le même
Dom Calmet , la copie d'un Acte qui
s'exprime comme il fuit : Nous Robert
des Hermoifes , Chevalier Seigneur de
Tichiemont & Jeanne du Lys la Pucelle
de France , ma femme . avons vendu
. à Colard de Failly , demeurant
à Marville toute la quarte
partie que nous avons en la Ville
& Ban
· ..
....
•
..
de Haraucourt ... &
encore avec ce dix muids de fel ..
que nous avons .... fur les falines de
Moyenvic & Marfal ..... qui furent
faites .... l'an 1436 au mois de No
vembre feptième jour.
Dom Calmet en citant cet A&te dans
fes Hommes illuftres , en place la datte
à l'année 1445 .
Le même Dom Calmet , dans le volume
des Hommes illuftres de Lorraine ',
affure qu'on a vu dans le Pays le contrat
de mariage de la Pucelle d'Orléans
avec Robert des Hermoifes , & qu'il y
a des Gentilhommes de Lorraine qui
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
prétendent defcendre de cette alliance.
Il ajoute enfin dans une note de fon
'Hiſtoire , Livre XXVII que le Père
Vignier affure avoir vu ce contrat de
mariage & un acte d'acquifition de la
Seigneurie de Fleville par lefdits conjoints
, & il cite le Traité de la Nobleffe
par la Rocque.
Voilà des Piéces , ce me femble , bien
convaincantes ; mais dans une autre
grande chronique de Metz par Philippe
Vigneulle , Citoyen de cette Ville ; voici
ce qui eft rapporté de cette apparition
de la Pucelle d'Orléans , & de fon
mariage.
L'an mil quatre cens trente -Sept , en
cette année avint d'une nouvelleté qui fe
veut contrefaire pour autre ; car en ce
temps le xx Mai , une fille appellée
Claude étant en habit de femme qui fut
manifeftée ( annoncée ) pour Jeanne la
Pucelle & fut trouvée en un lieu affez
près de Metz nommé la Grange aux
Ormes & y furent les deux frères de ladite
Jeanne qui certifierent pour vrai
que c'étoit elle , par quoi Meffire Nicole
Louve , Chevalier , lui donna un
bon cheval & une bonne paire de houf
fels , & Seigneur Auber Boullay , un
chaperon , & Seigneur Nicole Grognat ,
NOVEMBRE . 1764. 53
une épée , & depuis l'on connut la vérité
, & fut cette fille mariée au Seigneur
Robert des Harmoifes , & enfin vinrent
demeurer & s'établir à Metz.
Voilà bien les mêmes circonstances
effentielles racontées par nos deux Chroniqueurs
, le lieu où cette fille fe fait
connoître , la reconnoiffance des deux
frères , les préfens qu'elle reçoit à Metz ,
fon mariage avec Robert des Harmoifes,
leur demeure à Metz . Tout cela joint
avec les voyages énoncés dans le manufcrit
du Père Vignier , prouve que
l'on a été longtemps convaincu de l'éxif
tence de Jeanne d'Arc après fon prétendu
fupplice que le même Vigneulle
n'a pas manqué de raconter fous l'an
1431 , fans rien dire qui donne lieu de
le croire douteux .
Mais ce Vigneulle qui écrivoit probablement
longtemps depuis le Doyen
de S. Thiebaut ( Auteur fuivant toute
apparence de l'autre manufcrit ) Vigneulle,
dis - je , ajoute deux bouts de
phrafes qui donneroient lieu de foupçonner
que l'on a depuis reconnu la
fuppofition de cette fille : c'eft quand
il dit , 1º. avint une nouvelleté d'une
qui fe veut contrefaire pour une autre.
2º. Quand après avoir détaillé les pré-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
fens des Seigneurs de Metz , il ajoute
& depuis on connut la vérité. Ce qui
ne peut fignifier autre chofe , finon
que ces bons Seigneurs furent défabufés
& peut-être cela n'arriva- t - il que plufieurs
années depuis l'établiffement à
Metz. Ajoutez à cela , que Vigneulle
avance décidément , que cette fille s'appelloit
Claude n'eft- ce pas une nouvelle
preuve qu'elle ne pouvoit être la Pucelle
d'Orléans, dont le nom étoitJeanne?
On fçait combien fur des Sujets fi
problématiques, les Ecrivains poftérieurs
ont de poids au-deffus de ceux qui les
ont précédés & qui ont été plus près
de ce qui faifoit illufion . Un Contemporain
eft véritablement plus croyable
fur un fait dont on ne contefte que
l'éxiftence ; ainfi peut- on regarder d'après
le Doyen de S. Thiebaut , comme
un fait certain qu'il a paru vers l'an
1436 ou 1437 une fille qui a été prise
bien ou mal pour la Pucelle d'Orléans .
Mais un Auteur très - dèfintéreffé à la
chofe ( qui vivoit au plus 50 ans après )
confirmant ce fait & ajoutant que l'erreur
a été reconnue ; n'est- ce pas une
démonftration que l'on a fait des découvertes
poftérieures , fruits ou d'un
éxamen plus exact ou peut -être d'un
de ces hazards que le temps améne ?
NOVEMBRE. 1764 55
La Famille de MM . des Hermoifes
exifte encore en Lorraine , c'eſt une
des plus illuftres & des plus anciennes.
Ils ont été Damoifeaux & Souverains
de Commercy , & ont beaucoup d'autres
avantages qui les empêchent d'avoir
befoin de la Pucelle d'Orléans dans leur
généalogie. Cependant ils rendroient
Tervice à l'Hiftoire s'ils vouloient nous
faire connoître plus particulièrement les
titres qu'ils peuvent avoir fur ce fait.
Mde des Harmoifes de Fléville , chez
qui l'amour des Lettres contribue à
completter bien d'autres genres de mérites
, eft fuppliée particuliérement de
vouloir bien faire faire des recherches
dans les Archives de fa Maiſon fur
ce fait.
LE MOYNE , aux Salines du Roi , à Moyenvic
te 12 Octobre 1764.
P. S.
Il feroit à fouhaiter que M. De la
Dixmerie , ou quelqu'autre perfonne ,
voulût bien nous dire quels font les
manufcrits laiffés par le Père Vignier.
Comme il étoit frère d'un des premiers
Intendans établis à Metz dans le temps
où l'on faifoit beaucoup de recherches
C iv
56 MERCURE DE FRANCE:
fur les droits du Roi dans les trois Evêchés
, & qu'il a travaillé à ces recherches
; il doit avoir recueilli quantité de
piéces importantes & curieufes. Ainfi il
feroit utile d'avoir une notice de ces
Piéces & l'indication du dépôt où on
les garde , fçavoir fi c'eſt dans une des
Maifons de l'Oratoire à Paris ou dans
quelqu'autre Bibliothéque.
A CAROLINE , qui vouloit fe marier
It eft donc vrai , Maîtreſſe trop cruelle ;
Sans regretter le beau nom de Pucelle ,
Sans redouter le plus triſte deſtin ,
1 Au vieux Damon , tu veux donner ta main !'
Ne t'attends pas à tendre Epithalame :
Epris pour toi d'une innocente flamme ,
Hélas l'Amour à ce fatal moment ,
D'un coup mortel a percé ton Amant ..
S'il te fut cher , partage fon fupplice ....
Ecoute un fonge auffi vrai qu'éffrayant ....
Ecoute ingrate , & que ton coeur frémiſſe ;
C'eft le Deftin qui parle en cet inftant.
Tu veux fçavoir le fort de Caroline
Hardi Mortel , dit- il en me voyant ?
Tremble ! & foudain , d'un regard foudroyant ;
*On s'eft vu forcé defaire quelques retranchemens
à cette Pièce .
NOVEMBRE. 1764. 57
Il fait éclore une immenfe machine ,
Autre Univers. C'eft là que l'avenir
A reculons eft venu s'établir.
Là fut placé par la vertu divine ,
Tel qu'il fera ce qui doit naître un jour ;
L'âge des jeux , l'enfance libertine ,
Et la jeuneffe efclave de l'Amour ;
De l'homme fait l'ambition chagrine ,
Et le vieillard courbé d'un fardeau lourd.
C'eſt un tableau de toute notre vie ;
Le même objet croît & fe multiplie
Dans tous les points affignés à fes jours.
Longtemps conduit par mille obfcurs détours ,
J'arrive enfin dans cette Gallerie.
Mais quel fpectacle ! ô prodige étonnant !
Tout fe raffemble & tout eft différent.
Me tromperois-je ? ... O Ciel non , c'eft la
même.
Quoi , cette Veuve hier venant en deuil
De fon Epoux pleurer fur le cercueil ,
Vient aujourd'hui de ce cadavre blême
Couper le nez pour fauver fon Amant ?
Pauvres maris , voilà comme on vous aime !
Tu t'applaudis de cet événement
*
Galant efcroc , ta fottife eft extrême :
* On a unpeu altéré le texte en cet endroit : les
Lecteurs indulgens nous pardonneront cette liberté.
On a mis cette notefeulement pour faire voir qu'on
avoit lu Zadig.
C v
58 MERCURE DE FRANCE.
Approche , vois , tiens , l'on t'en fait autant
J'étois alors dans la claffe des Veuves :
Mon Conducteur m'avoit mené trop bas ;
Il fallut donc revenir fur nos pas
Et voir la Claffe où che un fait fes preuves
Avant d'entrer dans celle de l'Hymen.
Que n'ai -je hélas ! le pinceau du Corrége ,
Pour rendre au vrai l'air difcret ou lutin ,
Ou tendre , ou vif , qu'au fortir du Collége
Un Jouvenceau ne porte guère en vain !
Mais il faudroit encore une autre main ,
Si je voulois décrire le manége ,
Les petits foins & les grands intérêts ,
La politique à mafquer fes projets ,
Tout l'art enfin de nos gentes fillettes.
Vous les verriez innocemment coquettes ,
Se prodiguer pour avoir des Amans ,
Puis recevoir leurs carreffes difcrettes
Pour d'autres Sots qui s'en donnent les gands.
Vous les verriez avides de nous plaire ,
Lorgner l'Amour , le trahir pour fon frère ,
Sauf par la fuite à revenir à lui.
De tels fecrets , font , fans doute , un myſtère¿
Mais j'en fçaurai bien d'autres aujourd'hui.
On vous trouvoit encore dans cette claffe ,
O Caroline ! à votre air , à la grâce
Qui vous est propre & diftingue vos traits ,
Je reconnus celle que j'adorais.
Du Carnaval c'étoit le temps peut-être,
NOVEMBRE. 1764. 59
Car vous danfiez : une troupe de foux
Briguoit l'honneur de danſer avec vous.
Je m'approchois pour vous mieux reconnaître
Mon Conducteur me prenant par la main
Me fit paffer dans le Sallon voilin.
Dans ce Sallon , je ne voyois de même
Que bals parés , jeux brillans & feftins ,
Nôces furtout avec leurs lendemains ,
Par-ci , par-là , des repas de Baptême ,
Bref du plaifir les indices certains.
Je vous cherchois des yeux dans l'affemblée ,
Mais vainement ; vous étiez éxilée
De tous les lieux faits pour la volupté.
Dans un Faubourg éloigné de la Ville ,
Où les ennuis & la caducité
Ont établi leur fombre domicile ,
Eft un paffage étroit , peu fréquenté :
Là s'apperçoit une antique mazure ,
Sorte de tour & non pas moins obſcure ,
Où l'on ne voit le jour que par des trous
Noire prifon , vrai repaire à jaloux.
J'allois paffer cette horrible tanière ;
Mon Conducteur me dit de m'arrêter.
Ne vois-tu pas une fombre lumière ,
Ajouta- t-il , en me faiſant porter
Vers une fente un regard très-oblique ?
C'eſt la clarté d'une lampe ; & l'unique
Qui luife encor dans ce féjour d'horreur,
A cette noire & funefte lueur
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
Je reconnus mon infidelle Amante.
Quel changement ! Qu'elle étoit différente
Des temps heureux oùje fus fon Amant !
Au lieu de fleurs , de pompons & d'aigrette
De la jeuneffe ordinaire ornement ,
Ses yeux en pleurs mouilloient une cornette
Cornette platte , inutile bandeau
D'un front flétri par la douleur amère
Et d'un vifage hélas ! déja moins beau .....
Ma Caroline ! Eh , que veut ton bourreau ?
Le malheureux ! en t'empêchant de plaire ,
De tous les foins lui- même il perd le fruit.
Auprès de toi , dans ce même réduit
Etoit un chien, gros dogue d'Angleterre ,
Qui te veilloit & le jour & la nuit.
Tout le parquet de ta fombre retraite
Etoit couvert de cordons de fonnette
Dont le tocfin , quand tu faifois un pas ,
Avertiffoit une nonagénaire ,
De ton jaloux & Servante & Géolière ...
Trop fatisfait d'avoir dans ton Printemps
Sçu t'enlever à tes jeunes Amans ,
Il s'occupoir fort peu de fon emplette ,
Dougeoit la goutte & lifoit la Gazette ,
Te gardoit bien , jamais ne te voyoit ,
Etjouiffoit des plaisirs qu'il ôtoit.
Ainfi fouvent un bourgeois imbécille ;
Fier de fon mien , dans fa ferre inutile ,
Dont il défend l'entrée aux Connoiſſeurs
NOVEMBRE. 1764. 61
Laiffe fécher la plus rare des fleurs.
Je ne fus pas longtemps fans voir paroître
Ce monftre affreux que je voulois connoître :
Un bruit foudain de clefs & de verroux,
Accompagné d'une éternelle toux ,
De ta Duégne annonça l'arrivée.
Elle venoit à l'heure accoutumée ,
Pour ton dîner t'apporter un ragoût
De fa façon , mais non pas de ton goût ,
Car je te vis le jetter après elle ,
Et le matin le prendre leftement ,
Le difputer contre la fentinelle ,
Le dépêcher encor plus goulument ;
Je m'écriai ; vite , ôte-lui l'ecuélle ! ...
Oyant ce bruit , le Cerbère aboya ;
Et ton Amant, en furfaut, s'éveilla .
Par l'Auteur de l'Epitre à Ménalie.
PORTRAIT de M. DEN ****
Vouous me demandez , Madame , un
portrait de mon ami. Il faut , dites - vous
que ce foit un homme extraordinaire ,
puifqu'on vous en a dit tant de bien ?
Vous connoiffez fa figure , elle eft l'image
du fentiment . Comme c'eft l'a- ,
vantage dont il eft le moins curieux ,
62 MERCURE DE FRANCE.
a
je refpecterai fa modeftie , c'eft de fon
âme que je vais vous crayonner le ta
bleau ; l'amitié ne m'aveuglera pas , elle
fera couler de ma plume ces traits de
vérité que la prévention ou l'intérêt altérent
trop fouvent. Si je croyois au
fyftême de la Métempficofe , je dirois
fans héfiter que l'âme de Socrate
choifi le corps de mon ami pour afyle.
M. Den **** aime la vertu par goût
par tempérament , par habitude . S'il
fait du bien , c'est avec cette douce
facilité qui femble le lui avoir rendu
néceffaire ; la vanité n'a pas la moindre
part à fes bonnes actions , il ne croit
pas être vertueux en évitant le vice
il tire de cette haine du vice un fond
inépuisable de bonnes qualités. Comme
il n'a jamais aimé a être répandu , c'eſt
dans une fociété peu nombreuſe qu'il
concentre fes vertus. Adoré de quelques
amis , il eft comme un Dieu tutélaire
qui préfide à leurs actions : il couvre
leurs foibleffes ,les ménage, les rend tous
femblables à lui . Etre utiles aux amis
qu'il s'eft choifi , prévenir leurs befoins ,
porter prèfque lui feul le poids de leurs
chagrins , c'eft , ( comme il le dit luimême
) fon devoir , ( il ne faut pour
cela qu'être un demi-honnête homme. )
•
NOVEMBRE. 1764. 63
Rarement M. Den **** promet de
rendre fervice ; fon coeur généreux a
trouvé les moyens de prévenir la prière
& il a fouvent obligé avant qu'on ait
penfé à invoquer fon fecours . Préfentez-
lui un malheureux ; ah Madame !
c'est alors qu'on le peut connoître ; fon
coeur fe fond dans les larmes de l'infortuné.
N'atttendez pas de lui ces plaintes
froides , que prodigue la pitié ordinaire :
il ne vivra pas un moment tranquille
qu'il ne lui ait fait oublier fes chagrins.
Je l'ai éprouvé , Madame ; le fort me
fut contraire , il m'accabla ; je dépofai
le poids de ma trifteffe dans le fein de
mon ami . O douce amitié ! que ta force
eft puiffante ; fes larmes arrêterent le
cours des miennes ; il fembloit plus malheureux
que moi ; je fus obligé de le
confoler à mon tour . En foulageant les
peines d'autrui il ménage les confeils :
j'ai peu connu de gens qui cherchaffent
moins à en donner que lui. Au- deffus
de la vanité des hommes ordinaires , il
femble toujours demander des avis , &
s'il hazarde fon fentiment , c'eft avec
cette timidité qui ménage l'amour-propre
& concilie les fuffrages. Il détefte la
médifance , & on ne gagne rien à dire
devant lui du mal d'un abfent ; il prend
64 MERCURE DE FRANCE.
fa défenſe avec chaleur , & c'eſt dans
ces occaſions ſeules que j'ai vu des preuves
de la vivacité de fon caractère .
Quand je fuis avec ce digne ami , je
crois être auffi bon que lui , & beaucoup
meilleur que moi-même. Je ne
finirois pas , Madame , fi je voulois
peindre fon coeur entier : c'eft le portrait
de la vertu qu'il faut confulter. Vous
ne croyez pas fans doute qu'un efprit
ordinaire ferve d'ornement à cette belle
âme ; l'efprit de M. Den **** eſt vif ,
orné , judicieux , il s'énonce avec précifion
; on parle rarement auffi bien. Sa
lecture favorite eft celle de la Bruyere ,
de Pope , & de Montefquieu. Il ne juge
un ouvrage qu'après l'avoir lu fouvent ;
encore fon jugement eft- il porté avec
un doute modefte qui laiffe aux autres
la liberté de penfer d'eux- mêmes &
autrement que lui . J'oubliois , Madame ,
que vous ne vouliez connoître que fon
coeur, & fes fentimens , j'allois m'étendre
fur fon efprit : vous le jugerez mieux que
moi. La Providence n'auroit - elle pas
mieux fait de donner la modeftie à des
Etres auffi eftimables , & moins de vanités
à des gens ordinaires ? Vous m'avez
fait plaifir de m'enfeigner le moyen
de payer à mon ami le tribut de reconnoiffance
que je lui dois ; j'ai emNOVEMBRE
. 1764 . 65
prunté le langage de la vérité ; c'eſt le
feul qui vous convienne. Je connois
quelqu'un à qui ce portrait convient
auffi bien qu'à mon ami ; c'eſt à celle
dont
J'ai l'honneur d'être & c .
IMITATION de l'Epitaphe du Duc
de BUCKINGHAM * par M.
M. D ....
PRO Rege fæpe , pro Republica femper,
Dubius , fed non improbus vixi.
Incertus morior , non perturbatus.
Humanum eft nefcire & errare.
Deo confido omnipotenti , benevolentiffimo.
Ens Entium , miferere mei !
Toujours à ma Patrie & fouvent pour mon Roi.
J'ai vêcu dans le doute & non pas dans le crime.
Si je meurs incertain , c'eft fans aucun effroi ,
Tranquille fur le bord , je rentre dans l'abîme.
Je ne confie à Dieu Tout- puiffant & tout bon :
* Jean Schefield , Duc de Buckingham , mourut
à Londres , le 24 Février 1720. Il étoit grand
Partifan du Peuple & compofa plufieurs Ouvrages
qui ont fait l'admiration de l'Angleterre .
66 MERCURE DE FRANCE.
D'un hommage plus beau nos coeurs font- ils les
maîtres ?
Si le pouvoir des fens égara ma raiſon ,
Pardonne à ma foibleffe , Etre infini des Etres !
INSCRIPTIONS mifes au bas des
Portraits de LL. AA. SS. EE.
Palatines.
Pour l'ELECTEUR.
AUGUSTE UGUSTE & Titus fous ces traits ,
Reparoiffent dans Théodore ;
Et ce Prince que l'on adore ,
Fait voir en un feul trois portraits.
Pour l'ELECTRICE.
L'Artiste même ne fçait plus,
En rendant fi bien la Nature ,
Sous cettte adorable figure ,
S'il a peint Minerve ou Vénus .
Par M. L. C. de C...
NOVEMBRE . 1764. 67
1
IMPROMPTU fur les pièces de
le ROI , & Canon accordées
par
S. A. S. le Prince FERDINAND de
BRUNSWICK , à M. le Baron
de DIES BACH , Colonel d'un
Régiment de fon nom , & Maréchal de
Camp , à l'occafion du Siége de
CASSEL , où il commandoit.
DIESBACH , de Caſſel fortit couvert d'honj
neur ;
Sa défenſe héroïque égale une victoire ..
LOUIS & FERDINAND , pour prix de ſa valeur ,
Confacrent à l'envi , ce trophée à fa gloire.
Par le même.
LEE mot de la première Enigme du
fecond Volume du Mercure d'Ö&obre
eft le Champignon. Celui de la feconde
eft le Clavecin. Celui du premier Logogryphe
eft Echarpe , dans lequel on
trouve perche , prêche , cher , crepe , harpe
, chape , pêche , pêcher , père , arche ,
arc , rape , carpe , pêche , race , acre ,
car , apre , par , char , cap , parc , ri.
Celui du fecond eft potage , dans lequel
trouve pot & âge.
68 MERCURE DE FRANCE:
ENIGM E.
SUBTILE fans arrêt , fans forme , fans figure ,
Rien ne paroît en laideur , en beauté ,
Ou je ne ferve en quelque qualité ;
J'embraffe toute la Nature ,
Et fuis libre fans liber : é.
Si l'homme à qui les Dieux ont caché mon eſſence,
Veut me toucher pour trouver ma ſubſtance ,
Je le remplis de douleur & d'éffroi :
Avec peine il vivroit fans moi.
Quoique mortelle on ne peut me diffoudre
Si l'on me nuit , je fuis plus vite que la foudre.
Par M. MOLINE , de Montpellier.
DIVINIZ
AUTRE.
VINEZ qui je fuis : mon corps n'eft plas
du monde :
J'habite la moitié d'une machine ronde.
Vivante , je n'avois qu'un fentiment brutal ;
Mais depuis que l'effort d'une main affaffine
M'a fait donner le coup fatal ,
Je renferme fouvent la plus haute doctrine.
NOVEMBRE. 1764. 69
LOGO GRYPH E.
Jz fuis ... mais je ne peux te tracer mon por E
trait :
Tu fçaurois qui je fuis , Lecteur , au moindre
trait ;
Ainfi donc , pour me bien connoître ,
Tu tentetas d'inutiles efforts ,
Si tu ne prends le foin d'analyfer mon corps)
Six lettres compofent mon être.
Je t'offrirai d'abord & fans déguifement
Un Patriarche ancien & le chef & le père
D'une Tribu nommée au facré Ministère ;
Ce que tu fais pour le préfent ;
Ce qu'atteint un Nageur qui fort de la rivière
Ce qu'on n'eftime nullement ;
Le fynonyme de colère ;
Le nom qu'on donne à ceux qui , trop charges
de vin ,
Ne peuvent fans broncher , aller droit leur che
min :
Un reptile ; ce que , dans le fiécle où nous ſom
mes ,
Avec beaucoup de foin confervent tous les hom
mes ;
Une note avec un pronom :
Ce qu'aux foux l'on fait d'ordinaires
70 MERCURE DE FRANCE.
L'inftrument dont joue Apollon ;
Ce que parmi le Peuple on ne recherche guère
Enfuite.... mais , Lecteur , je dois m'appercevoir
Que je puis c'ennuyer ; adieu , juſqu'au revoir ,
AUTRE.
Is fuis du
E fuis du genre
féminin
,
En divers lieux à la fois on me trouve ;
Quand un voyageur fait chemin ,
Avec plaifir il me découvre.
Arrête donc Lecteur , fi tu veux un moment
"
A toi je me ferai connoître ,
Et du compofé de mon être ,
Je t'inftruirai plus amplement.
D'abord je fuis toujours en compagnie ;
Sans celle près de moi j'ai mon ami Simon ;
Si de te régaler il me prenoit envie ,
Je n'ai ni pain ni vin , mais un os & du fon ;
Avec ce mets frugal , pour concert harmonique ,
Je ne puis que t'offrir deux notes de Mufique ;
Il fait toujours chez moi du Printemps la faifon ;
On y demeure un an , un mois encore ,
Et l'on n'y voit pourtant aucune fleur éclore,
J'offre à tes yeux la Ville de Sion :
De Siam le Royaume y vient auffi paroître
Et pour mieux me faire connoître ,
期
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
Tendremt.
Jeune et brillante Lisette , De bon coeurdaig
ассер
ter L'humble et douce vi o lette Quej
= se te presenter. Si la main qui te la
donne Sur la plus belle couronne A vol
d'aussi justes droits,L'univers
a l'instan
même Verroit la Beautéquej'aime Au des
+
- sus des plus grands Rois.
NOVEMBRE . 1764. 7
A chaque inftant je te montre mon nom,
Or maintenant fi tu ne me devines ,
A me trouver tu perdras tous tes foins.
Croi-moi, Lecteur, plus longtemps ne t'obſtines
En cherchant plus , tu pourrois trouver moins,
Par M. DAREAU , de Guéret dans la Marche
AUTR E.
B fuis un corps tranchant , dans mon tout étang
pris ;
Mais tranche-moi le chef , j'ai le rang des efprits.
Par le même.
i
JE
CHANSON.
EU NE & brillante Lifette ,
De bon coeur daigne accepter
L'humble & douce violette
Que j'ole te préfenter .
Si la main qui te la donne ,
Sur la plus belle couronne
Avoit d'auffi juftes droits ;
L'Univers , à l'inſtant mème ,
Verroit la Beauté que j'aime
Au-defus des plus grands Rois
72 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LA VIE Héroïque & privée de
HENRI IV , en deux volumes
in-4° . avec figures ; par M. DE
BURI. Proposée par foufcription,
LAA vénération que tous les François
confervent pour la mémoire d'HENRI
IV , eft fi profondément gravée dans
leurs coeurs , que j'ai pensé qu'ils recevroient
avec plaifir l'Hiftoire de la Vie
héroïque & privée de ce Prince . Quoiqu'il
y ait beaucoup de perfonnes inftruites
des principaux faits de fa vie ,
elles feront fans doute flattées de les voir
réunis dans un feul corps d'Hiſtoire ,
& de connoître la liaifon qu'ils ont entr'eux
. Peut- on , en effet , leur offrir
rien de plus agréable que le récit de
ces grands événemens , fi glorieux pour
Henri , & fi favorables pour la Nation ;
de ces actions éclatantes , conduites par
fon courage intrépide & fon expérience
en
NOVEMBRE. 1764. 73
en l'Art Militaire , qui l'ont rendu vainqueur
de tous fes Ennemis , & de ces
traits de prudence confommée qui
ont remis l'Etat dans fon ancienne fplen-.
deur , que les guerres civiles , la différence
des Religions , l'ambition , l'intérêt
des Particuliers , & la foibleffe
des Princes avoient avilie & prèſqu'anéantie
?
On le verra élevé , dans fes premiers
ans , fous une difcipline auffi dure que
celle des anciens Lacédémoniens ; toujours
expofé aux injures du temps ,
nourri d'alimens fimples & communs
courir à la chaffe dans les forêts , vêtu
groffièrement , la tête toujours découverte
. On le verra enfuite recevoir une
éducation convenable à fa naiffance ,
fous les yeux de la Reine de Navarre
fa Mère , & fous la conduite de Florent
Chrétien , un des plus fages & des
plus fçavans hommes de fon fiécle.
Conduit à la Cour de Charles IX
pour époufer Marguerite de Valois , il
eft fur le point d'être enveloppé dans
l'horrible profcription de la S. Barthele
my , dont il n'eft garanti que par un
coup de la Providence . Il eft arrêté &
gardé à vue pendant plus de deux ans,
Il languit dans les délices de la Cour de
D
74 MERCURE DE FRANCE,
Henri III , la plus licencieufe de l'Europe.
Son courage s'irrite de cette indolence
; il s'échappe de cette Cour , &
fe met à la tête des Calviniftes . Après
plufieurs expéditions il gagne la bataille
de Coutras , au mois d'Octobre 1487 ,
L'année fuivante Henri III , chaffé de
fa Capitale par un Sujet rebelle & audacieux
, a recours au Roi de Navarre
qui joint fes troupes à l'armée Royale :
& dans le temps que les deux Princes
étoient fur le point de punir les Parifiens
de leur révolte , Henri III meurt aſſaſfiné
à S. Cloud , & Henri IV eft reconnu
Roi de France.
C'est à cette époque que fe manifefte
toute l'étendue du génie de ce Prince.
Abandonné par les principaux Seigneurs
Catholiques de l'armée du Roi , dont la
plupart prennent les armes contre lui ;
cette défertion le réduit prefqu'aux
feules troupes qui'il avoit amenées, & le
met dans l'impuiffance de continuer le
fiége de Paris. Une partie de ceux qui
viennent le reconnoître pour leur Sou
verain , mettent à leur obéiffance des
conditions dures & intéreffées , qui
laiffent entrevoir peu d'attachement
pour fa perfonne. Mais foa courage &
fa fermeté le foutiennent.
NOVEMBRE . 1764. 75
Maître abfolu de fes paffions , il ne
fe laiffe aveugler , ni par la colère , ni
par la haine ; il diffimule tout. Il fait ,
par fa fageffe , fon affabilité & fa complaifance
, contenir fous fes ordres un
corps prêt à fe défunir par l'ambition
les intérêts perfonnels , les animofités
& les brigues. Ceux qui fe font donnés
à lui fans réferve , forment un corps
peu confidérable , à la vérité , par le
nombre , mais redoutable par fa valeur ,
fa fidélité & fon union : c'eſt l'élite de
la Nobleffe & de la bravoure Françoiſe ,
A la tête d'une pareille troupe Henri
triomphe en 1589 , à la Journée d'Arques
, d'une armée trois fois plus
forte que la fienne . Le 14 Mars 1590
il gagne la bataille d'Yvry , qui réduit
fes Ennemis à un tel point de foibleffe
, qu'ils n'ofent plus fe préſenter
devant lui. Mayenne retient fes foldats
dans les garnifons , afin de forcer Henri
de conquérir fon Royaume pied -à- pied ;
mais ce Prince , infatigable , continuellement
à cheval , le cafque en
tête , la cuiraffe fur le dos , bravane
la rigueur des faifons , eft fi bien fecondé
par fes Généraux & fes Soldats
qu'il s'empare des plus fortes Villes
& fa puiffance augmente de jour en jour,
2
Dij
76 MERCURE DE FRANCE .
Pour ménager le fang de fesSujets , il s'accomode
avec les Gouverneurs des Provin
ces & des Villes révoltées . Pour cet effet il
répand l'or à pleines mains , dans la vue de
donner à fes Peuples une plus prompte
tranquillité. Il pardonne à tous fes
ennemis ; il ne met point de bornes à
fa clémence enfin l'abjuration qu'il
fait de la Religion Proteftante réunit
tous les coeurs en fa faveur ; & fes travaux
font couronnés par la paix avantageufe
qu'il fait avec l'Efpagne.
Lorfque Henri fe voit paifible poffeffeur
de fon Royaume , il s'occupe tout
des affaires civiles & politiques ; il fait
rendre la plus exacte juftice ; il fait
fleurir l'Agriculture ; il protége le Commerce
& les Arts. Ses Finances font
dans la plus grande déprédation ; aidé
par Sully , Miniftre auffi courageux que
fage , prudent , laborieux , intelligent
& éclairé , il les rétablit ; il paie fes
dettes qui font immenfes ; il remet à fes
Sujets vingt millions de tailles qu'ils
devoient ; il récompenfe le véritable
mérite. Libéral avec difcernement, économe
fans avarice , il met en réſerve
pour les occafions imprévues , quarante
millions qui fe trouvent dans fes coffres
à fon décès fans le revenu de l'année
courante,
NOVEMBRE. 1764. 77
Il porte fes vues jufques fur les Etats
de fes Voifins ; il voudroit leur procurer
les mêmes avantages que ceux
dont jouiffent fes propres Sujets. Il
fe rend Médiateur entre les différentes
Puiffances. Il termine le différend qui
s'étoit élevé entre le Pape Paul V &
les Vénitiens. Il force l'Efpagne à faire
la paix avec les Provinces- Unies . Toute
l'Europe eft en paix ; & .c'eft à fes foins
qu'elle doit fon bonheur.
Tels font les principaux faits qui ,
rapportés dans plus un grand détail
compofent l'Hiftoire de la Vie héroïque
& privée de Henri IV à la fin de
laquelle on fait le parallèle de ce Prince
avec Philippe de Macédoine .
,
On y trouvera encore un grand nombre
d'ornemens qui en font inféparables.
Ce font les actions courageufes des
grands Hommes de fon temps. On y
verra briller les deux Maréchaux de
Biron , Sully Montmorenci , Lefdiguieres
, Bouillon , Matignon , d'Aumont
, Ornano , la Trimouille Choifeul
Marquis de Praflin , les Marquis
de Vitry & de Mirabeau Filhet de
la Curée , Sancy , l'Amiral de Villars ,
de Vic , Termes , Boiffy , Roquelaure ,
& grand nombre d'autres braves Gen-
"
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
tilshommes qui , pendant le régne de
Henri , fe font diftingués
ordres & fur fes exemples.
fous fes
J'ai auffi parlé de ces Miniftres & de
ces Magiftrats, dont la profeffion éloignée
du tumulte des armes , eft de s'inftruire
des Loix , des Négociations & de la
Politique ; tels que Chiverny , Belliévre ,
Sillery , Villeroy , Phelippeaux , de
Harlay , Mole , Jeannin. Comme Henri
n'entreprenoit rien fans les confulter ,
j'ai rapporté tous les traits qui peuvent
faire connoître leur mérite & leur capacité
dans les occafions où leurs confeils
ont été utiles à l'Etat.
Enfin j'y ai inféré grand nombre
de notes hiftoriques , contenant des
faits particuliers & intéreffans pour
Familles de ceux dont j'ai parlé.
>
les
Comme on imprime actuellement cet
Ouvrage dans une forme qui puiffe répondre
en quelque manière , à la
beauté du Sujet , je me fuis flatté que
le Public voudroit bien y contribuer
pour m'aider à en faire la dépenſe :
c'eft pourquoi je le lui offre par la voie
de la foufcription.
CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION.
Il n'en fera tiré que cinq cens exemNOVEMBRE.
1764. 69
plaires. Ayant déja reçu près de cent
cinquante foufcriptions , il m'en refte
encore environ trois cens pour les perfonnes
qui voudront foufcrire .
L'Ouvrage eft en deux volumes in -4 ° .
même papier & même format que le
Profpectus. Je fais graver le portrait
de HENRY IV , peint par Porbus,
qui eft le plus beau que nous ayons ;
j'y joindrai ceux de la Reine Marie
de Médicis , de la Reine Elifabeth d'Angleterre
, des deuxMaréchaux de Biron ,
du Duc de Sully , du Duc de Mayenne ,
de Gabrielle d'Etrées , & de la Marquife
de Verneuil. L'Ouvrage fera délivré dans
le courant du mois de Mars prochain .
Chaque foufcription fera de dix - huit
livres pour un Exemplaire en feuilles ;
ceux qui n'auront pas foufcrit le payeront
vingt - quatre livres .
Les foufcriptions feront délivrées
chez le Sieur de Bury , Auteur de
l'Ouvrage , rue Gille- coeur , vis-à -vis
celle de l'Hirondelle , & chez les fieurs
de Bure , Père & Fils , Libraires , quai
des Auguſtins
.
On ne délivrera des foufcriptions que
jufqu'au Janvier 1765.
Div
80 MERCURE DE FRANCE .
LETTRE de M.le Chevalier de MOUHY,
de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de DIJON , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure de
France , fur l'Hiftoire abrégée du
THÉATRE FRANÇOIS .
IL y a près de trois ans , Monfieur
que je travaille à une nouvelle édition
des Tablettes dramatiques.
Cet Ouvrage eft un abrégé de l'Hiftoire
du Théâtre François qui parut en
1751 , & dont on donna des fupplémens
d'années en années jufqu'en 1758.
Je ne me fuis point borné à corriger
les fautes prèfqu'inévitables dans une
première Edition ; & en jettant les yeux
fur les différens effais qu'on a tenté dans
ce genre , j'ai cru devoir me former un
plan nouveau .
J'ai commencé par dreffer deux Tables
chronologiques de toutes les Piéces
Françoifes imprimées ou manufcrites
qui avoient été omiſes dans la première
édition , & toutes celles qui ont été
jouées à Paris ou en Province depuis
1751.
NOVEMBRE. 1764.
8t
J'ai vérifié article par article tous les
faits ainfi que les dates. C'eft un travail
de deux années dont l'éxactitude
eft le feul mérite , & dont l'approbation
publique fera peut- être la récompenſe.
Un Dictionnaire n'eft point fait pour
être lu , mais pour être confulté dans
le befoin ; & c'eft pour le porter à la
perfection dont je puis être capable ,
que je rends aujourd'hui publique cette
Lettre que j'ai l'honneur de vous adreffer.
Je fupplie inftamment tous les Gens de
Lettres qui ont travaillé pour le Théâtre,
de me faire paffer par écrit à mon
adreffe rue du Four * S. Germain ,toutes
leurs obfervations fur les fautes qui fe
font gliffées dans la première édition ,
de vouloir bien m'envoyer leurs noms
tels qu'il les fignent ainfi que leurs
qualités , & de me faire part en mêmetemps
de ce qu'ils defirent qu'on retranche
ou qu'on ajoute dans les articles
qui concernent leurs Ouvrages ou leurs
perfonnes.
Je finis les en fuppliant de m'envoyer
au plutôt les obfervations dont ils vou-
* Après la rue des Canettes , Maiſon neuve à
grand Balcon, au premier, vis - à-vis le Sellier.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
dront bien m'honorer , n'attendant plus
que le fecours de leurs lumières pour
mettre fous preffe l'Ouvrage prèfqu'entièrement
refait , qui paroîtra fans faute
à l'ouverture du Théâtre.
J'ai l'honneur d'être &c.
Le Chevalier de Mouнr.
J
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
E viens de lire , Monfieur , dans le
deuxiéme Vol, du Mercure de Juillet
1764 , page 87 , une lettre d'un de vos
Abonnés qui m'offre de me communiquer
plufieurs recherches très-curieufes
& très-utilespour la République des Lettres
, aufujet des Antiquités de Paris , fi
je veux indiquer mon nom & mon
adreffe : j'aurai beaucoup d'obligation à
la généreufe perfonne qui m'écrit , fi je
puis profiter de fon offre obligeante :
mais mon taudis littéraire n'étant pas
trop fait pour recevoir dignement
perfonne , je vous prie de vouloir bien
inférer cette reponfe ou toute autre que
vous pouvez juger meilleure, dans votre
prochain Journal , & avertir que j'ai
NOVEMBRE. 1764. 83
donné mon nom & ma demeure à M.
Lutton Avocat , Commis au recouvrement
du Mercure , qui a bien voulu s'en
charger , & auquel on pourra s'adreffer
pour les fçavoir & conférer avec moi.
J'ai l'honneur d'être & c.
*
F.
ANNONCES DE LIVRES.
,
THÉORIE de la Mufique ; par M.
Balliere de l'Académie Royale des
Sciences , Belles Lettres & Arts de
Rouen ; avec cette Epigraphe : Mufica
tota quid eft , nifi numeri cantibus apti.
( Frangueri, Schola Platonica . ) A Paris,
chez Duchefne, rue S. Jacques, au Temple
du Goût , & chez Didot , le jeune ,
quai des Auguſtins , à la Bible d'or ;
& à Rouen , chez Machuel , rue S. Lo ,
vis - à -vis le Palais ; 1765 ; un volume
in-4°. de 180 pages , avec des Planches
gravées.
L'Auteur de ce Traité ne confidére
que la théorie de la Mufique en général ,
& la théorie de la Mufique moderne .
Il n'a pris dans les Auteurs anciens que
ce qui lui a paru néceffaire pour ap-
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
puyer ce qu'il avance dans fon Ouvrage;
& il convient que MM . Rameau &
d'Alembert ont été fes premiers guides ,
& qu'il leur doit ce qu'il y a de bon
dans fon Livre.
*
LETTRES fur diverfes Sujets , écrites
de Paris à un Magiftrat de Province ,
par J. E. D. Phylarèthe , A. E. P. à
Chryfinople , chez Phylarèthe , à la Penfée
; 1764 ; brochure in- 12 de 132 pag.
Les trois Lettres qui compofent cette
Brochure , traitent de l'efprit & du jugement
; des Jéfuites & de l'éducation.
On définit ce que c'eft que l'efprit &
le jugement ; on rappelle plufieurs traits
vrais ou faux contre les Jéfuites ; on
y montre l'excellence de l'éducation
dans la Religion Chrétienne.
DISSERTATION fur la propreté &
la confervation des Dents ; par M. Beaupreau
, Chirurgien - Dentifte , Membre
du Collége & Académie Royale de
Chirurgie de Paris ; à Paris , de l'Imprimerie
de Sébastien Jorry , rue &
vis -à - vis la Comédie Françoiſe , au
Grand Monarque , & fe trouve chez
l'Auteur rue & vis - à - vis de la Comédie
* M. d'Argent , Avocat en Parlement , rue de
la Feuillade.
NOVEMBRE . 1764. 85
Francoife ; 1764 ; avec approbation &
permiffion . Brochure in - 8° . de 30 pag.
On montre dans cette Brochure , que
la propreté des Dents eft à la fois une
chofe agréable , utile & néceffaire ; &
on y apprend comment on peut fe la
procurer & la conferver.
L'AMANT Auteur & malheureux ;
à Amfterdam , & fe trouve à Paris ,
chez Dufour , Libraire , au Cabinet
Littéraire de la Nouveauté , au Pont
Notre - Dame ; 1764 ; Brochure in- 12
de 34 pages.
En lifant les premières pages de cet
écrit , on eft d'abord fâché de l'efpéce
d'indécence avec laquelle on y parle
de l'état des Gens de Lettres ; mais on
eft bientôt raffuré , lorfqu'en pourfuivant
cette lecture , on s'apperçoit que
l'Auteur les connoît peu , & que fon
Livre est écrit d'une manière à lui faire
peu de Partifans & à lui procurer peu
de Lecteurs.
1
DISCOURS qui a remporté le Prix
à l'Académie de Befançon en 1764 ;
par M. Coffon , Maître ès - Arts en l'Univerfité
de Paris , & Profeffeur Royal
à l'Ecole de la Flêche ; à Paris , chez
Brocas & Humblot rue S. Jacques ,
86 MERCURE DE FRANCE.
au Chef S. Jean ; 1764 ; in - 8 °. de 46
pages ; prix , 15 fols .
Les progrès des Modernes ne difpenfent
point de l'étude des Anciens ; c'eſt
le Sujet de ce Difcours ; Sujet qui n'eſt
point neuf, & qui donne lieu à l'Auteur
de rappeller les beaux Siécles fi
fouvent cités de Péricles , d'Augufte
de Leon X & de LOUIS XIV. La
fameufe difpute fur les Anciens & les
Modernes reparoît de nouveau ; & de
ce fond très -riche , quoique très- rebattu
, M. Coffon a tiré la matière d'un
Difcours bien écrit , & digne du prix
qu'il a remporté fur fes Concurrens .
NOUVELLE Méthode contenant en
abrégé tous les principes de la Langue
Efpagnole , avec des Dialogues familiers
; dédiée à Mgr le DAUPHIN ;
Par M. B. A. Bertera ; à Paris , chez
Nyon , quai des Auguftins , à l'Occafion
; 1764 ; avec approbation &
privilége du Roi ; vol . in -12 .
Depuis quarante ans que M. Bertera
enfeigne l'Eſpagnol , il a dû obſerver
beaucoup de chofes qui avoient échappé
aux Grammairiens qui ont traité de cette
Langue avant lui , foit dans la prononciation
& dans l'orthographe , foit dans
NOVEMBRE. 1764. 87
Pexpofition des parties du Difcours &
dans la Syntaxe . On trouvera tout cela
dans cette nouvelle Grammaire avec
beaucoup d'ordre & de clarté.
MAXIMES d'Etat , ou Teftament
politique d'Armand Dupleffis , Cardinal
, Duc de Richelieu , Pair & Grand-
Amiral de France , Premier Miniftre
d'Etat fous le régne de LOUIS XIII
du nom , Roi de France & de Navarre
; à Paris , de l'Imprimerie de le
Breton , premier Imprimeur ordinaire
du Roi ; 1764 ; 2 vol . in- 8 ° .
-
L'Homme de Lettres qui a préfidé
à la réimpreffion de cet Ouvrage fi
connu , a mis à la tête de cette nouvelle
édition , une Préface très bien
écrite , où il rend compte de ce qui
s'eft paffé au fujet de la conteftation
Littéraire excitée par M. de Voltaire für
ce fameux Teftament. Il prouve enfuite
que ce Livre eft véritablement du Cardinal
de Richelieu , & laiffe fans replique
ce point contefté par M. de Voltaire.
Ayant remarqué des différences
confidérables entre les manufcrits du
Teftament politique & le Texte imprimé,
l'intelligent Editeur a comparé les diverfes
leçons & a choifi la meilleure
88 MERCURE DE FRANCE.
après un éxamen réfléchi. Ce travail
l'a néceffairement conduit à un autres
il a cru devoir éclaircir le Texte par
des notes hiftoriques & corriger
quelquefois par des obfervations critiques
, des expreffions & des maximes
qui , peu exactes dans tous les temps ,
ne feroient pas fouffertes dans celui - ci.
On a ajouté dans cette nouvelle édition
; 1º . la fuite du premier Chapitre ,
tirée d'un manufcrit de la Bibliothéque
du Roi ; 2°. des obfervations hiſtoriques
qui ont été imprimées en 1745, &
qui fervent d'éclairciffement & de correctif
à quelques endroits du Texte que
l'on publie aujourd'hui ; 3 ° . une lettre
de M. de Foncemagne , très - curieuſe
fur ce Sujet.
INSTITUTIONES Catholica
in modum Catechefeos , in quibus
quidquid ad religionis & ecclefiæ dogmata
, mores , facramenta , preces , ufus
& ceremonias pertinet totum id brevi
compendio ex facris fontibus fcriptura
& traditionis explanate ; ex
Gallico idiomate in Latinum fermonem
tranflate ; adjectis fingulis è fcriptura
& traditione petitis probationibus &
teftimoniis ; autore eodem & interprete
NOVEMBRE 1764. 89
1
FRANCISCO AMATO POU
GET , Montispeffulando , Prefbytero
Congregationis Oratorii Gallicani , facræ
Facultatis Parifienfis Doctore Theologo.
Nova editio , ad normam ultimæ
editionis Parifiis excuffa , anno 1725,
diligenter elaborata ; Nemaufo , apud
Michaelem Gaude, Bibliopolam ; 1764.
Ce que nous annonçons ici , eft la
traduction en Latin , du fameux Cathéchifme
de Montpellier , qui contiendra
fix volumes in-4 ° . propofés par foufcription
. On foufcrit à Paris , chez
Panckoucke , rue & à côté de la Comédie
Françoife. On fçait que l'Auteur
de cet Ouvrage fi connu , pour
le rendre utile à toutes les Nations
le traduifit en Latin , & y ajouta tous
les Paffages de l'Ecriture , des SS . Pères
des Conciles , & des autres Auteurs
qui y ont rapport . , La plus exacte des
éditions de ce grand Ouvrage fut celle
qu'on publia à Paris , en 1725 , chez
Nicolas Simon ; les exemplaires en font
devenus rares ; ce qui a déterminé à
faire cette édition nouvelle fur le même
modèle ; on l'a fuivi exactement & fcrupuleufement
partout. La feule différence
eft du côté de la forme ; le Libraire a
cru que le format in-4°. feroit plus du
90 MERCURE DE FRANCE .
goût du Public que les volumes in-folio
toujours difficiles à manier. Le prix de
la foufcription eft de 24 livres pour les
6 volumes in-4°. d'environ 700 pages
chaque volume. En foufcrivant on
payera 9 livres en recevant les Tomes
1 & 2 au mois de Mars prochain , 6
livres en recevant les Tomes 3 & 4
au mois d'Août 1765 , 6 livres en
recevant les Tomes 5 & 6 , au mois
de Janvier 1766 , 3 livres. Le prix de
l'Ouvrage , fans foufcription , fera de
36 livres.
EXPLICATION de la Mappemonde
Phyfique , Politique & Mathématique ,
extraite par le Sieur Denis , des Cartes
de MM. de Lifle , Damville & autres
Géographes, in- 12 de 14 pages.
Cet écrit n'a été compofé que pour
faire connoître une nouvelle Mappemonde
, la plus parfaite qui ait paru
jufqu'a préfent. On y a réuni toutes
les découvertes nouvelles des plus fameux
Aftronomes , & corrigé les fautes
échappées aux Géographes précédens.
Cette Mappemonde offre aux yeux des
efpèces de chaînes de terres qui traverfent
les mers . C'eſt une nouvelle découverte
dont on eft redevable à M.
NOVEMBRE. 1764 . gr
Buache de l'Académie des Sciences.
On en donne l'explication , & on en
fait voir l'utilité. Nous renvoyons , pour
ces détails , nos Lecteurs au petit écrit
que nous annonçons , ainfi qu'à la
Mappemonde qui en fait l'objet. Pour
peu que l'on defire fçavoir la Géographie
, il n'eft guère poffible de ſe
paffer de l'un & de l'autre. On donnera
quatre parties du Monde felon ce même
fyftême de M. Buache ; le fieur Denis
qui débite cette belle & grande Mappemonde
, demeure , rue S. Jacques
vis -à -vis le Collége de Louis -le-Grand .
par
ATLAS Méthodique & Elémentaire ,
M. Buy de Mornas , Géographe du
Roi & des Enfans de France ; vingt
feuilles ou Cartes nouvelles .
Ces vingt Cartes font la cinquiéme
livraifon de l'Atlas de M. de Mornas
dont nous avons déja parlé tant de fois ,
& qui mérite à fi jufte titre l'attention
du Public. Cette partie a été longtemps
attendue par la maladie de l'Auteur, dont
la vue un peu affoiblie ne lui a pas permis
de fe livrer entièrement à fon travail.
Il ne pourra même le recommencer.que
vers le mois de Mars prochain ; &
il compte de donner la fin de l'Hiftoire
ancienne dans le courant du mois
92 MERCURE DE FRANCE .
d'Août fuivant. Dans cet intervalle ;
pour répondre aux vues des perfonnes
qui defirent faire fous lui un cours de
Géographie & d'Hiftoire , il a établi ,
à commencer dès à préfent , des conférences
relatives à ces deux Sciences.
Elles ne feront point publiques ; chaque
féance durera deux heures , & il y en
aura trois par femaine ; il prendra les
jours & les heures qui conviendront le
mieux aux Etudians de l'Univerfité.
Nous donnerons dans le Mercure fuivant
, une explication détaillée des vingt
Cartes qui viennent de paroître .
-SUPPLÉMENT au Mémoire contre
la légitimité des naiffances prétendues
tardives ; par M. Louis ; 1764 ; à Paris ,
chez Cavelier , rue S. Jacques , in - 8°.
de 109 pages.
Nous avons annoncé dans les Mercures
précédens le premier Mémoire de
M. Louis , fur cette matière importante,
& la réponſe faite à ce Mémoire par
M. Lebas. Nous nous en fommes rapportés
à ce fujet qui n'eft nullement
de notre reffort , aux Gens de l'Art ;
c'est encore à eux que nous renvoyons
le fond de cette réplique , qui d'ailleurs
eft très-bien écrite , & nous paroît
bien raiſonnée .
NOVEMBRE. 1764. 93
ARTICLE III,
SCIENCES ET BELLES LETTRES
ACADEMIES.
,
OPUSCULES MATHEMATIQUES ,
ou Mémoires fur différens fujets de
Géométrie de Mechanique , d'Optique
, d'Aftronomie , &c , Tome III.
Par M. d' ALEM BERT , de
l'Académie Françoife , des Académies
Royales des Sciences de France
de Pruffe , d'Angleterre & de Ruffie
de l'Académie Royale des Belles-Lettres
de Suède , & de l'Inftitut de
Bologne. A Paris , chez Briaffon
in - 4°. 1764,
POUR donner une idée de cet Ouvrage
, nous inférerons ici une partię
de la Préface de l'Auteur.
» Ce troifiéme volume , dit M. d'A◄
lembert , eft principalement deſtiné à
94 MERCURE DE FRANCE.
des recherches fur les moyens de per-
» fectionner les lunettes , matière dont
plufieurs fçavans Géométres & habiles
Artiftes fe font occupés dans ces
derniers temps. Les recherches particulières
que j'ai faites fur les queftions
déja traitées à ce fujet, m'ont con-
» duit à l'éxamen de plufieurs autres
» quefttions qui y font relatives , & qui
» n'avoient pas encore éte difcutées ...
39
»
» Dans le premier Chapitre , je don-
» ne les formules néceffaires , non feu-
» lement pour anéantir l'aberration qui
provient de la diverſe réfrangibilité
" des rayons , mais encore pour dimi-
» nuer cette aberration en raifon donnée
; recherche qui peut , ce me fem-
» ble , être utile , lorfque l'aberration
de réfrangibilité , fuppofée égale à
zéro , donne une trop grande aber-
≫ration de fphéricité , ou trop de courbures
aux furfaces. Cette queftion eft
" réfolue pour trois efpéces de lentilles ,
1º. pour une lentille compofée de deux
" différentes matières contigues ; 2°.
pour une lentille qui en renferme une
autre d'une matière différente ; ' . pour
» deux lentilles de différente matière
» fuppofées très -proches l'une de l'autre.
J'éxamine à cette occafion les rai-
Sons qui peuvent avoir engagé M,
NOVEMBRE . 1764. 94
Euler à fuppofer quatre furfaces au
lieu de trois feulement › pour détruire
l'aberration feule de réfrangi-
» bilité ; & je montre les modifications
» qu'il faut apporter à la folution de
ce Problême.
"
» Dans le Chapitre II , j'éxamine
» l'effet que l'épaiffeur des lentilles peut
» produire dans l'aberration de réfran-
» gibilité ; je donne le rapport des épaiffeurs
que doivent avoir les différentes
parties de la lentille , pour que l'a-
» berration qui réfulteroit de cette épaif
» feur foit nulle ; & je réfous d'ailleurs
beaucoup d'autres queftions relatives
» à cet objet , & d'où il réfulte plu-
» fieurs conféquences utiles.
" En réfolvant ces queftions pour les
» lentilles , j'ai fuppofé l'épaiffeur très-
» petite par rapport aux diftances focales
& aux rayons des furfaces , ainfi
» qu'elle l'eft en effet dans les lunettes ;
» mais comme dans l'oeil l'épaiffeur des
matières réfractives n'eft pas très- petite
par rapport aux rayons de leurs courbures
, j'ai employé le troifiéme Cha-
» pitre à déterminer rigoureufement le
» foyer d'une lentille , en ayant égard
» à l'épaiffeur ; je fais à cette occafion
» plufieurs remarques analytiques effen-
» tielles à la folution de ce Problême ;
95 MERCURE DE FRANCE .
je donne enfuite les moyens d'appli
» quer ma théorie à la réfraction dans les
humeurs de l'oeil , en prouvant néan-
» moins , contre l'opinion d'un fçavant
» Géomètre , qu'il n'eft pas néceffaire
» pour la vifion diftincte , que les aber-
» rations des images tracées au fond de
» l'oeil , foient abfolument nulles .
" Le quatriéme Chapitre contient les
» formules non feulement pour détruire
» l'aberration de fphéricité dans les trois
» efpéces de lentilles dont il eft parlé
» au premier Chapitre mais encore
» pour diminuer cette aberration en rai-
» fon donnée , ou pour la rendre la plus
» petite qu'il eft poffible , lorfqu'on ne
» peut pas l'anéantir entièrement ; ce
qui arrive quand il y a entre les rap-
" ports de réfraction , certaines équations
dont je donne les formules. De
" plus , je détermine les cas où l'aber-
» ration de fphéricité peut être détruite
» dans les microfcopes formés d'une
» lentille fimple ; je compare les aber-
» rations de fphéricité , tant avec les
» aberrations de réfrangibilité qu'avec
» elles-mêmes , dans différentes lunet-
» tes ou télescopes ; enfin je détermine
» les cas où la fomme des deux aberrations
( de fphéricité & de réfran-
❞ gibilité )
NOVEMBRE . 1764. 97
95
gibilité ) eft la moindre qu'il eft poffible.
Cette dernière recherche peut
» furtout être utile , lorfque 1 anéantif-
» fementfuppofé de l'une des deux aber-
» rations rendroit l'autre trop grande ,
» ou lorfque l'anéantiffement fuppofé
» de toutes les deux , donneroit trop de
» coubure aux rayons des furfaces. De là
» je paffe à quelques réfléxions fur la
» manière la plus avantageufe de dé-
» terminer les rayons des furfaces , lorf-
» qu'il y a quatre indéterminées , &
» qu'on veut anéantir les deux aberrations
; & je termine toute cette théo-
» rie par quelques remarques fur l'a-
» berration de fphéricité dans certaines.
» lentilles particulières analogues à
» celles dont M. Newton a parlé dans
fon Optique , & qui renfermeroit dans
» leur intérieur , ou de l'air , ou une
» lentille de matière différente .
"
•
,
» Le cinquiéme Chapitre a pour ob
» jet l'aberration des rayons lo fque le
point rayonnant eft hors de l'axe de
» la lentille . Cette queftion eft traitée
» avec beaucoop d'étendue & avec toute
» la fimplicité & l'exactitude dont j'ai
» été capable ; je donne , foit en né-
» gligeant l'épaiffeur , foit en y ayant
égard , les formules neceffaires pour
"
E
98 MERCURE DE FRANCE.
» détruire cette aberration , autant qu'il
» eft poffible , car je fais voir qu'on
» ne doit pas fe flatter de l'anéantir
>> entièrement quoiqu'à la vérité la
partie reftante & indeftructible de l'a-
» berration foit peu confidérable
» d'autant moins que le foyer de la
lentille eft plus éloigné d'elle .
و د
, &
» L'objet du ſixiéme Chapitre eft l'a-
» berration des lunettes , eu égard à
» l'effet que cette aberration produit dans
l'oeil , & à la proportion qui doit en
résulter entre les objectifs , les oculaires
& les ouvertures des lunettes &
des microſcopes ; matière que les
Opticiens ont traitée , mais avec bien
» peu de détail , & , fi jofe le dire
» encore moins d'éxactitude ; comme je
» crois qu'on en fera perfuadé par la
» lecture de mes recherches fur ce fujet.
» Ces recherches font une des princi-
» pales parties de mon ouvrage , & je
» me flatte que l'Optique pourra en
» tirer quelque fruit pour déterminer ,
» la forme la plus convenable des oculaires
, & l'ouverture la plus avantageufe
des objectifs , lorsqu'on avra
» trouvé les formes de ces objectifs les
plus propres à réduire l'aberration prèsqu'à
rien , & qu'on aura fixé par le
""
NOVEMBRE. 1764. 99
» calcul la petite partie d'aberration qui
y refte encore.. Je dis la petite par-
» tie d'aberration qui y refte encore.
» Car je fais voir en détail dans le Chapitre
fuivant par des confidérations
» affez délicates , & fondées fur l'expérience
, que pour les rayons mêmes
qui partent d'un point pris dans l'axe ,
» il refte toujours une partie de l'aber-
» ration , que l'art le plus fubtil ne
» peut parvenir à détruire .
"
"
*
">
» Cette dernière difcuffion n'eft pas
» le feul objet du feptiéme chapitre .
J'y donne les valeurs arithmétiques
» des dimenfions des trois efpéces de
» lentilles compofées , dont il a été
» fait mention au Chapitre premier , &
» les moyens d'employer l'épaiffeur de
ces lentilles à les rendre plus parfaites.
» Je fais ailleurs plufieurs remarques ,
» 1º. fur la précaution qu'on doit ap-
» porter aux quantités qu'on négligé
» dans ces fortesde Problêmes . 2 ° . Sur les
» fuppofitions les plus favorables qu'on
puiffe faire , quant à l'aberration des
» rayons de différentes couleurs , pour
rendre l'aberration rétractante la
» moindre qu'il eft poffible. 3 °. Sur les
» moyens qu'on peut employer dans
» les télescopes catoptriques pour y di-
»
,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
» minuer encore l'aberration , déja fi
petite dans ces télescopes. 4°. Sur
la conftruction d'une lunette dont l'o-
» culaire & l'objet feroient chacun en
» particulier d'une feule matière , mais
» l'une d'une matière différente de l'au-
» tre ; les formules en font fort-fimples ,
» & ces lunettes éxemptes de l'aberra-
» tion de réfrangibilité , pourroient être
» utiles dans plufieurs occafions.
و د
» Enfin dans le huitiéme Chapitre ,
après avoir montré l'infuffifance des
" raifonnemens mathématiques par lefquels
on a combattu les hypothéfes
» de MM. Newton & Euler fur la propofition
de réfrangibilité entre les dif-
» férentes couleurs , je développe dans
» le plus grand détail les moyens que
» MM Newton & Dollond ont donné
» pour trouver la loi de la réfraction
» des différentes couleurs , foit
» moyen des lentilles , foit par le moyen
» des prifmes. Les formules que je don-
» ne fur ce fujet ne font affujetties à
» aucune hypothèſe particulière , &
» fourniffent les moyens les plus généraux
& les plus fürs de déterminer.
» cette réfraction par l'expérience . Ce
» Chapitre qui eft le dernier de l'Ou-
» vrage ,
eft terminé par des réfléxions
par
le
NOVEMBRE . 1764. ΙΟΙ
ور
رد
, fur la nature de la lumière & fur
les loix de la réfraction .
» On ne doit pas s'attendre à trouver
ici des recherches d'analyfe fça-
» vantes & profondes. Laplupart des
queftions que j'ai difcutées dans cet
» Ouvrage , ont plus d'utilité que de
» difficulté. C'eft auffi le premier de
» ces motifs qui m'a engagé à les ap-
» profondir. Il s'en faut pourtant beau-
» coup que la matière foit épuifée ; & je
» ne doute pas qu'on ne parvienne à
" perfectionner de plus en plus les lu-
" nettes dioptriques , foit par la com-
» binaifon des matières dont on formera
les objectifs , foit peut- être en
» formant les oculaires eux - mêmes de
» différentes matières , foit en faifant les
" objectifs avec certaines matières , &
" les oculaires avec d'autres , foit en
multipliant les objectifs & les ocu-
» laires. Déja un fçavant Phyficien de
» Pétersbourg a trouvé le moyen de
» compofer des matières réfringentes
» qui doivent beaucoup contribuer à
» la perfection des lunettes , comnie on
le verra dans l'Appendice que j'ai
ajoutée à la fin de ce troifiéme volume.
M. d'Alembert annonce déja à la fin
de cette Préface le quatriéme volume
$5
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
de ces Opufcules & la plupart des matières
dont il doit traiter ; il indique les
réponfes qu'il a faites dans les Journaux
à quelques Critiques des deux premiers
volumes , & déclare qu'il ne répondra
plus à aucune critique que dans les
volumes fuivans , bien entendu , ajoutet-
il , que ces critiques en vaudront la
peine , foit par elles - mêmes , foit par
le mérite de leurs Auteurs.
MÉDECINE.
VERTUS des Pilules toniques du Docteur
BACHER , Médecin à Thann en
Alface.
CESES Pilules fe diffolvent facilement
dans l'eftomac le plus débile , aident
la digeftion , rendent du reffort aux.
fibres affoiblies , remettent en mouvement
les humeurs croupiffantes , combattent
les obftructions , fecondent les
fécrétions & les filtrations , & opérent
doucement par toutes les voies éxcrétoires
; vertus affurément très - propres
à guérir la plupart des maladies chroniques
, en y comprenant les affections
hypocondriaques & vaporeufes.
NOVEMBRE . 764. 103
Leurs vertus précifes font de remettre
en mouvement ofcillatoire uniforme le
méchaniſme des fécrétoires & excrétoires
languiffans : il faut les continuer
affez long-temps pour rétablir l'uniformité
du mouvement périftaltique.
* La poudre des Pilules toniques eft ,
en certains cas urgens , préférable aux
Pilules mêmes , parce que la poudre fe
délayant plus vite , opére auffi plus
promptement : parmi ces cas, je compte
les maux de tête , la migraine & les
accès vaporeux.
On n'interrompt pas l'ufage des Pilules
ni de la Poudre dans le temps des
régles ou des hémorrhoïdes .
* On prend de cette Poudre d'heure en heure , &
pour l'ordinaire la troifiéme doſe calme le mal, finon
on va à la quatrième & cinquième . La dofe pour
les adultes eft de vingt grains : elle eft de quinze
dans l'âge de dix à quatorze ans . Pour les tempé
ramens forts , on peut augmenter la doſe juſqu'à
en prendre trente grains ou un demi-gros à la fois
& même davantage . La façon la plus commode
d'avaler cette Poudre , eft de l'envelopper de pain
à chanter , de la mettre fur le devant d'une cuiiler
où l'on aura mis un peu de vin , de tifane , du thé
ou du bouillon pour lui fervir de véhicule. Dans les
accès vaporeux , il vaut fouvent mieux la donner
dans une cuillerée de quelque liqueur fpiritueufe ;
dans ce dernier cas , la dofe ordinaire eft de douze
à quinze grains.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Plufieurs perfonnes d'un tempérament
délicat fe fervent , depuis longues années
, des Pilules toniques par forme
de préfervatif , & cela par l'avis , &
fous les yeux des Médecins célébres :
elles prennent tous les mois au déclin
de la Lune pendant trois jours de fuite ,
& à l'entrée de leur fouper , depuis neuf
jufqu'à quatorze Pilules . Une fanté plus
parfaite eft le fruit de cette pratique ,
& dépofe en faveur des Pilules toniques.
Les perfonnes du Séxe fuivent
cette même méthode pour prévenir
les accidens fàcheux , & qui ont coutume
d'accompagner ou de fuivre le
temps critique .
Il eft néceffaire de vivre de régime
les jours que l'on prend , foit des Pilules
, foit de la Poudre.
, On trouve chez M. VINCENT
Imprimeur , rue S. Severin à Paris , la
méthode de préferver & de guérir les
femmes enceintes & en couches de la
plupart de leurs fàcheux accidens par
le moyen des Pilules toniques ; mais
leur principal effet eft de guérir les
hydropifies , & nommément celles de la
poitrine : voici le précis de la méthode
qu'il faut fuivre pour cela.
Les Hydropiques prennent à fix ,
NOVEMBRE. 1764. 105
huit & dix heures du matin à chaque
fois dix Pilules : les Perfonnes d'un
tempérament robufte en prennent quinze
ou vingt à la fois ; de manière que le
total monte jufqu'au nombre de trente ,
quarante-cinq ou foixante par jour : fur
chaque prife de Pilules , il faut prendre
du bouillon ou du petit-lait citronné ,
chauffé chaque fois , ou de la tifane ;
tout cela fe fait trois jours confécutifs .
Si dans l'hydropifie de poitrine la difficulté
de refpirer augmente vers la
nuit , il convient alors de recommencer
à prendre des Pilules vers les quatre,
fix & huit heures du foir , & de la même
manière qu'il a été dit de le faire le
matin. On interrompt l'ufage des Pilules
chaque quatrième jour ; & l'on
continue ainfi pendant fix à fept femaines.
Les Hydropiques ne prennent pour
l'ordinaire d'autre nourriture le premier
& même le fecond jour de la cure ,
que du bouillon , une foupe & du
petit- lait citronné , ou d'une tifane appropriée.
La nourriture la plus convenable durant
les autres jours de la cure , fe font
les carottes , les raves , les fcorfoneres ,
les falfifis , les afperges , les chouxfleurs ,
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
les endives , le féleri , le ris , de Iv
bouillie claire de gruau d'avoine , des
oeufs au lait , de la crême brûlée , des
pommes & des poires en compottes &
mangées chaudes , la viande de poule
& de veau , peu de pain , beaucoup
de bouillon. Il eft permis à ces Malades
, il leur eft même utile de boire à
leur foif d'une boiffon convenable . Ils
ne doivent pas fe raffafier à diner , &
doivent fouper légérement. Si l'urine
n'eft pas échauffée , & qu'il n'y ait
point d'autres indices du trop de chaleur,
ou fi les forces manquent , il eft permis
de boire du vin & par préférence du vin
blanc , & même fans eau : dans ce cas il
convient encore de prendre de temps en
temps une cuillerée de vin d'Efpagne ,
ou quelque cuillerée de bon vin ordinaire
, avec du bouillon , ou avec de
l'eau chaude & un peu de fucre.
Il eft falutaire de prendre du mouvement
, mais il faut qu'il foit modéré.
Le vin rouge , fur- tout le gros , les liqueurs
, le caffé , la pâtifferie ; la graiffe ,
les alimens groffiers , & de difficile.
digeftion , le froid , les efforts , les troubles
de l'âme font très - nuifibles .
S'il prend des fueurs aux Malades
pendant la cure ou la convalefcence ,
NOVEMBRE . 1764. 107
ou même après , ils doivent s'y prêter
& même les feconder.
, par
Les Convalefcens doivent s'abftenir
long- temps des plaifirs de l'amour , &
prendre tous les mois au déclin de la
Lune , pendant trois jours confécutifs
quatorze Pilules toniques à l'entrée de
leur fouper par forme de préſervatif.
L'Hydropifie par induration ,
denfité & ténacité d'humeurs , demande
un autre traitement que celle qui provient
d'autres caufes , comme d'une
diarrhée exceffive , ou d'une hémorragie
immodérée , & c. Il est donc important
d'examiner fi c'eft une hydropifie
par érofion , fi elle a pour
caufe le fcorbut , ou une acrimonie
bilieufe , & fi elle eft la fuite des évacuations
fupprimées , d'une matière
éréfipellateufe , rhumatifmale ou goutteufe
répercutée , ou de quelque autre
maladie , comme de la fiévre quarte ,
&c. Il eft utile de dire que pour remédier
à ces diverfes caufes d'hydropifies
il faut des traitemens variés .
Les Pilules toniques opérent des effets
furprenans dans tous ces cas , fi vous
en exceptez l'hydropifie enkyftée ou
à fac fouvent elles guériffent fans
aucun fecours que celui d'un régime
,
E vj
208 MERCURE DE FRANCE.
convenable. Certains cas cependant exigent
des remédes préliminaires ou
entremis & appropriés à l'efpéce d'hydropifie
. Leur bonté & leur vertu furtout
dans l'hydropifie de poitrine , font
amplement juftifiées par quantité d'obfervations
vérifiées par une multitude
de certificats les plus authentiques , &
par nombre de Lettres miffives , par
lefquelles on redemande de ces Pilules ,
& qui font foi des heureux fuccès
opérés par leur moyen : elles ont en
outre pour elles l'approbation de la
Commiffion Royale de Médecine , en
vertu de laquelle SA MAJESTÉ en
permet & en autorife la diftribution
dans toute l'étendue du Royaume.
Tous les Praticiens , après s'être fervi
des Pilules toniques , même dans des
cas qu'on regardoit comme défefpérés ,
avouent qu'ils en ont vu des effets ,
qu'ils n'auroient ofé fe promettre de
tout autre Reméde connu jufq'uà nos
jours. Ils ont également obfervé que
plufieurs perfonnes attaquées d'anevrifme
ou de polype , caufes d'hydropifie
ineffaçables , n'avoient pas laiffé , quoiqu'elles
fuffent d'un âge avancé
que de jouir d'une affez bonne fanté
NOVEMBRE. 1764. 109
pendant dix,vingt ans & plus par l'ufage
des Pilules toniques.
Ces Pilules font très-petites , & par
conféquent fort aifées à prendre elles
fe confervent fans altération , & fe
trouvent à Paris , chez M. Bacher fils ,
Docteur en Médecine , rue de l'Arbrefec
, la porte cochère vis- à-vis la rue
Baillet.
A Bafle , chez M. François - Jérome
Bernouilli , Droguiste.
A Strasbourg , chez M. Goëtz , Chirurgien
Major de la Maifon de Force.
A Montpellier , chez Mlle Jourdan ,
vis- à vis les Capucins.
On eft prié d'affranchir les Lettres.
110 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS:
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
&
LETTRE de M. MAGET , ancien
Chirurgien Major de la Marine ,
bréveté du Roi pour la guérifon des
Hernies ou Defcentes , à M. DE LA
PLACE Auteur du Mercure de
France.
,
MONSIEUR
CONNOISSANT votre zèle pour tout
ce qui peut contribuer au bien de l'humanité
, je ne doute pas que la ´méthode
nouvelle que j'ai de guérir les
Hernies ou Defcentes ne trouve une
place dans votre Ouvrage . La néceffité
de remédier aux accidens que ces incommodités
occafionnent , à fait imaNOVEMBRE.
1764 T
giner des refforts de toute efpéce , pour
en arrêter les progrès & les défordres ;
mais l'expérience journaliére démontre
l'infuffifance des Bandages , le moindre
dérangement de ces ceintures gênantes
la force , le poids de la Defcente
elle-même , en repouffant cette foible
barrière , ramenent la maladie avec fes
accidens toujours douloureux , & fouvent
mortels . Le moyen que j'emploie
eft auffi fimple que fûr dans fon effet :
il n'a aucun des inconvéniens que l'on
a reproché aux méthodes anciennes ,
la conftitution la plus délicate , l'ancienneté
de la maladie ne font point des
obftacles à la guérifon . Les certificats
de MM . Le Thuillier l'aîné , Docteur-Régent
& ancien Doyen de la Faculté
de Médecine de Paris , Gauthier , Chirurgien
Major des Chevaux - Légers , &
Martin , Me Chirurgien du Collège de
Paris , prouvent inconteftablement que
cette méthode qui paroît appuyée fur
les meilleurs principes d'Anatomie &
de Chirurgie mérite l'attention des
Perfonnes affligées des maladies pour
lefquelles elle eft propre , & même des
Perfonnes dévouées au bien public .
M. Maget demeure chez M. Lauzeret
, Me de Penfion , rue d'Orléans au
112 MERCURE DE FRANCE .
coin de celle du Gril près le Jardin du
Roi à Paris .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Paris , ce 15 Octobre 1764.
LE
MAGET.
HORLOGER I E.
E fieur LEFEBVRE , fils , Horloger
des menus Plaifirs du Roi à Fontainebleau
, fait de petites pendules à réveil ,
propres à être placées fur des cheminées
ou fur des confoles à côté d'un lit..
Les boëtes de ces Pendules , couronnées
d'un petit dôme , dans lequel eft placé
le timbre , font prefque entiérement en
filagrame de cuivre ou léton doré d'or.
moulu , d'excellente dorure & de fort
belle couleur. Le travail en eft élégant ,
d'une grande délicateffe , & fort artiſtement
fini. Les ornemens ' bien diftribués
, dans celles qui en font le plus
chargées , font de bon goût , & forment
un effet auffi brillant dans l'enfemble
, qu'agréable au détail . Il y a
de ces Pendules qui fonnent les heures ,
Les
quarts & les demi , indépendamment
du réveil , le tout à volonté. Elles font
NOVEMBRE. 1764. 113
très- commodes à transporter ; enforte
qu'au moyen d'une double boëte ou
étui , on peut s'en fervir en voyage .
LEURS MAJESTES , la Famille
Royale & une grande partie de la Cour
ont de ces pendules , tant de la compofition
du fieur LEFEVRE le père , que
de celle du fils , qui les a beaucoup perfectionnées.
Nous croyons obliger nos
Lecteurs en leur indiquant cette forte
de bijoux , qui réuniffent l'éclat & l'agré
ment de la décoration à l'utilité de
de l'ufage . Cet Artifte en fournit depuis
dix louis jufqu'à vingt- cinq & trente ,
fuivant le travail des Mouvemens &
des Boëtes.
Le fieur LEFEBVRE , demeure à
Fontainebleau rue & vis-à-vis de la
Paroiffe.
114 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
MONSIEUR ,
,
COMME il eft du reffort de votre Journal
d'annoncer ou les découvertes ou les
progrès des Arts , c'eft ce qui m'a déterminé
à avoir l'honneur de vous adreffer
cette Lettre , pour vous prier de vouloir
bien l'y inférer , fi vous jugez néanmoins
qu'elle puiffe intéreffer le Public ,
Il eft queftion d'une Nouveauté concernant
la Lyre. M. Favier , Muficien
Maître de goût , de guittare & de Lyre ,
dont les talens méritent peut- être d'être
plus connus, m'a communiqué il y a quelque
temps, l'arrangement d'une nouvelle
Lyre qu'il a fimplifiée le plus qu'il lui a été
poffible ; fon intention a été par là de
rendre l'inftrument moins couteux , &
la manière de l'apprendre plus aiſée ,
deux chofes effentielles qui concourent
NOVEMBRE . 1764. ris
à le faire mieux goûter . En effet on veut
bien fe procurer quelque agrément ,
mais lorsqu'il en coûte des fommes pour
avoir un inftrument & l'apprendre , &
& qu'il faut un long temps pour le pofféder
, on y renonce ; on veut jouir
à peu de frais , & promptement , &
je trouve qu'on a raiſon : il n'y a que
le temps préfent qui nous appartienne .
La nouvelle Lyre de M. Favier , ne
préfente donc aucun de ces inconvéniens
; en outre elle est très - commode ;
dans fa forme elle reffemble affez à
celle des Anciens ; une Dame avec cet
inftrument aura l'air de la Mufe qui
préfide à la Mufique ; d'ailleurs cette
Lyre ne tient pas un grand volume ..
J'ai eu beaucoup de plaifir à entendre
M. Favier : fa manière d'accompagner
les airs , eft fimple , & facile ; & par
le paffage heureux du travail des grands
accords au filence harmonique , il fait
éprouver ces fenfations voluptueufes qui
caractérisent & forment le charme de
la Mufique . Au furplus , comme je ne
prétends pas faire paffer mon goût pour
une autorité , tout le monde eft à portée
d'en juger foi- même , en s'adreffant à
M. Favier; il fe fera toujours un plaifir
de fe prêter à fatisfaire le goût des
116 MERCURE DE FRANCE.
perfonnes qui defireront connoître &
entendre cette Lyre. Il a fait auffi une
Ariette avec accompagnement de Lyre ,
qui eft gravée & fe vend actuellement
à Paris chez M. Bordet , rue S. Honoré ,
près celle S. Thomas du Louvre , visà
- vis le Palais Royal , à la Mufique
modernes. Les bornes de votre Journal
ne me permettant pas de m'étendre
davantage , je finis en vous affurant de
l'eftime avec laquelle
J'ai l'honneur d'être & c ;
WAROQUIER.
A Paris , le 13 Août 1764.
M. Favier , demeure rue du Bacq ,
entre le Pont Royal & la rue de Bourbon
, chez M. Duchefne , Maître Bourrelier
, au troifiéme.
JOURNAL de Clavecin , compofé
fur les Ariettes - des Comédies , Intermédes
& Opéra - Comiques qui ont le
plus de fuccès ; par M. Clément , rue &
Cloître S. Thomas du Louvre , & aux
adreffes ordinaires . La foufcription pour
l'année entière eft de 12 liv . à Paris.
Année 1765 , abonnement à renouveller
NOVEMBRE . 1764. 117
dans le mois de Décembre , ou Janvier
prochain .
Le Public ne ceffe d'encourager l'Auteur
de ce Journal à continuer le bon
choix qu'il fait des Ariettes dont il a
compofé fes Piéces de Clavecin , &
de bien accueillir l'atrangement qu'il
y met par le nombre des Abonnés qui
foutiennent cet agréable Ouvrage depuis
trois ans , que l'Anteur l'a commencé.
Il prie MM. les Abonnés de Province
de s'adreffer directement à lui
& Cloître S. Thomas du Louvre , pour
le recevoir franc de Port , en affranchiffant
feulement la Lettre d'avis & l'argent
de l'abonnnement. Il leur fera tenir
également les années précédentes franc
de port , en fe conformant au préfent
avis.
Duo à la Grecque , à deux violons,
Par M. Papavoine. Prix , 1 liv. 4 fols.
chez l'Auteur, feulement , rue Mauconfeil
, la quatriéme porte- cochère , après
la ue Françoife.
SYMPHONIE , avec Haut- bois
Flutes , Cors - de - chafle. Par le même ,
à la même adreffe, Prix , 2 liv . 8 fols.
118 MERCURE DE FRANCE .
GRAVURE.
LES Traits de l'Hiftoire Univerſelle ,
facrée & profane, d'après les plus grands
Peintres & les meilleurs Ecrivains ; par
le Sieur Le Maire , Graveur. Chez ledit
Sieur Le Maire rue S. André des
Arts ; chez Defaint & Saillant , Libraires
rue Saint Jean de Beauvais ; &
chez le Sieur Joullain , Marchand d'Ef
tampes , quai de la Mégifferie.
,
?
SUPPLÉMENT à l'Art. des Nouvelles
ON
Littéraires.
N a oublié , en annonçant le Flam
beau des Comptoirs , & c. dans le premier
Mercure d'Octobre , de dire que cet
Ouvrage fe trouvoit chez Duchefne
Libraire , au Temple du Goût , rue S.
Jacques. Le Livre eft in-4° & non in E.
HISTOIRE de Guftave Adolphe ,
Roi de Suède , compofée fur tout ce qui
a paru de plus curieux , & fur un grand
nombre de Manufcrits, & principalement
fur ceux de M. Arkenholtz ; par M.....
NOVEMBRE . 1764. 119
,
Profeffeur , & c . quatre volumes in- 12
ou un volume in-4 ° . Prix , 10 liv. brochés.
A Amfterdam chez Q. Chatelain
& fils ; Arkftée & Markus ; Marc-
Michel Rey ; & fe trouve à Paris chez
Deffaint & Saillant , rue S. Jean- de-
Beauvais.
Nous rendrons compte de cet inté
reffant Ouvrage .
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE des Spectacles de la Cour,
A FONTAINEBLEAU.
LEE Samedi 13 Octobre , les Comédiens
Italiens jouerent les Rendez- vous
nocturnes , Comédie Italienne en deux
Actes , de M. GOLDONI. Nous avons
précédemment
annoncé , dans l'Article
de Paris , cette Piéce pour ce qu'elle
eft , c'est-à - dire , comme le jeu d'un
grand homme , qui a voulu enchaîner
dans une espéce de Farce , un grand
nombre de lazzis de la Scène Italienne ,
120 MERCURE DE FRANCE .
lefquels , exécutés avec l'art des Acteurs
de ce Théâtre , produifent un
fpcctacle fort comique , dont la Cour
n'a pas dedaigné de s'amufer.
Cette première Piéce fut fuivie de
Rofe & Colas, paroles de M. SEDAINE ,
Mufique de M. MONCINI. Ce petit
Ouvrage , en deux Actes , mêlé ď’Ariettes
, dont nous avons parlé dans le
temps de fa nouveauté , eft naïf &
agréable la repréfentation , qui en eft
anfufante , ne pouvoit être plus convenablement
placée que dans le Spectacle
de ce jour , deftiné à la gaîté d'un comique
fimple & gracieux .
Le Mardi fuivant ( 16 Octobre ) les
Comédiens François repréfenterent l'Avare
, Comédie de MOLIERE en cinq
Actes & en profe. Ce chef- d'oeuvre du
Comique François fut généralement
bien rendu , & fit grand plaifir à tous
les Spectateurs. Le fieur BONNEVAL
jouoit l'Avare. Le fieur MOLE fon Fils.
Le fieur d'AUBERVAL Valére . Le fieur
BLAINVILLE , Anfelme Le fieur PRÉ-
VILLE , l'ame de notre bon Comique ,
jouot Me Jacques . Le fieur ARMAND ,
toujours plaifant malgré l'ancienneté de
fes fervices , jouoit le rôle de la Flêche.
Le fieur BOURET , celui de Me Simon.
Le
NOVEMBRE. 1764. 121
Le fieur DUBOIS celui du Commif
faire. La Dlle Huss jouoit le rôle d'Elife
, fille de l'Avare. La Dlle DOLIGNI
celui de Mariane . La Dlle SANLAVILLE
, Débutante , celui de Frofine.
Après la grande Piéce , on donna le
Rivalfuppofé , Comédie en un A&te &
en profe de M. de SAINT - FOIx , de
laquelle nous avons rendu compte par
un Extrait & des Remarques dans le
temps de fa nouveauté Le fieur MOLÉ
repréfentoit . le Roi. Le fieur BELCOUR
D. Frédéric fon Favori. Le
fieur BONNEVAL D. Felix. La Dlle
DOLIGNI Léonore. La Dlle BELLECOUR
Florine , Suivante.
Le Jeudi ( 18 O&obre ) les Sujets de
la Mufique du Roi & de l'Académie
Royale , repréfenterent Titon & l'Au
rore , Paftorale héroïque en trois Actes ,
avec un Prologue ( dont le Sujet eft
Prométhée animant les figures qu'il avoit
faites ) ( a ) , Poëme de feu M. DELAMARRE
, Mufique de M. MONDONVILLE
.
Il nous fuffira de citer les noms de
quelques uns des principaux A&teurs ,
-
(a) Cet Opérafut donné à Paris pour la pre
mière fois en Janvier 1753 , repris en 1763.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
pour rappeller la mémoire du plaifir
qu'ils ont fait pendant long- temps dans
l'exécution des rôles de cet Ouvrage
à Paris .
Dans le Prologue , le fieur LARRIVEE
chantoit le Rôle de Prométhée
avec tout l'éclat de fa belle voix , &
l'agrément qu'il donne à fon chant. La
Dlle DUBOIS celui de l'Amour. Le fieur
DAUBERVAL, les fieurs CAMPIONI &
LEGER exécutoient les principales Entrées
du premier Divertiffement , fous le
caractère d'Efprits dufeu. La Dile GUI .
MARD, accompagnée des Dlles PETITOT
& GODOT , danfoit les Graces à
la fuite de l'Amour , au fecond Divertiffement
du Prologue .
Dans la Paftorale, le fieur JELIOtte,
Ordinaire de la Mufique du Roi , &
Penfionnaire de l'Académie Royale ,
chantoit le Rôle de Titon. Les charmes
de fa voix & l'art admirable qui lui ont
acquis tant de célébrité , ont fait cette
année la même impreffion , & par conféquent
le même plaifir que les années
précédentes, Le rôle de l'Aurore a été
rendu par la Dlle LARRIVÉE avec
toutes les grâces de la voix , du chant
& de l'action . Le fieur GELIN exécuNOVEMBRE
. 1764. 123
toit le rôle d'Eole. Celui de Palès étoit
très- bien rendu par la Dlle CHEVALIER.
L'Amour étoit joué , ainfi qu'au
Prologue , par la Dlle DUBOIS. Le fieur
DURAND a chanté le rôle d'Aquilon
& c.
Le Ballet du premier Acte eft compofé
de Bergers , de Bergères , de
Paftres & de Paftourelles. La Dlle GUIMARD
danfoit les premières Entrées de
la Bergerie , avec le charme d'une volupté
d'autant plus féduifante , que la
décence ne la défavoue jamais . Ce
genre de talent devient tous les jours de
plus en plus le caractère diftinétif de ce
jeune Sujet , pour lequel on ne peut
épuifer les éloges . Le fieur LANI & la
Dlle LYONOIS animoient > par la
gaîté franche , toujours gracieufe &
légère de leurs pas , les Entrées des
Paftres & Paftourelles.
Le Ballet du fecond Acte étoit partagé
en deux Divertiffemens . Dans le
premier le fieur LAVAL , à la tête des
Vents , par la force & la rapidité de fa
danfe , peignoit fort bien l'impétueuſe
fureur de ces tyrans de l'air.
Dans le fecond Divertiffement , le
fieur VESTRIS & la Dlle fa S @ UR exé
cutoient des Pas de Deux en Faunes &
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Dryades , avec le moëleux & les autres
parties du grand talent de la Danfe. Ils
étoient fecondés dans le même genre
par la Dlle GUIMARD , le fieur GAR
DEL & le fieur CAMPIONI.
Le Ballet du troifiéme A&te étoit embelli
par la fupériorité des talens du
fieur VESTRIS , qui exécutoit une Chaconne
, & de la Dlle LANI , ( actuelle
ment épouse du fieur GELIN , ) de laquelle
le nom feul , depuis long-temps ,
renferme tous les éloges : elle danfoir
des Pas feuls & en Pas de Deux avec le
fieur CAMPIONI. Le fieur LIONOIS
danfoit auffi dans cet Acte , accompagné
des fieurs RIVIERE & LEGER ,
Les Perfonnages de ce Divertiffement
font les Jeux & les Plaifirs qui accompagnent
l'Amour.
Nous devons à nos Lecteurs une
légère defcription du Spectacle dont on
a enrichi à la Cour la repréfentation de
cet agréable Opéra.
Le Palais de Prométhée , au Prologue
, étoit un beau & vafte Salon de
forme ovale , avec des pilaftres d'ordre
dorique , au - devant defquels étoient
groupés fur des gradins , deux à deux ,
un homme & une femme des Choeurs
repréſentant des Statues, Ces Groupes
NOVEMBRE. 1764. 125
étoient dans des attitudes faciles & agréables
, contraftées artiſtement & fans
affectation . Elles étoient toutes en
blanc , ainfi que les divers attributs
qu'elles portoient , comme guirlandes ,
couronnes , branches , & c . Les Efprits
de la Sphère du feu , portant des flambeaux
allumés , pénétroient dans le Palais
par des ouvertures judicieufement
ménagées dans l'architecture du Plafond.
Prométhée étoit habillé pittorefquement
, & avec magnificence. Les Efprits
du feu danfans étoient à peu - près téls
qu'on les a vus dans un des bals du
Roi à Versailles , où l'on danfoit une
Entrée des quatre Elémens . L'Amour ,
defcendoit dans un Groupe de nuages
fort bien peints , avec quelques grou
pes d'enfans en Peinture , qui produifoient
un bon effet dans cette petite
machine.
Au premier Acte on voyoit une
Campagne agréable. Un petit pont de
perches garnies de verdure & de fleurs
couvroit la chûte d'un torrent : au-delà ,
étoit un premier rideau , en tranfparent
, chargé de nuages obfcurs &
rougeâtres. Ce rideau s'enlevoit & laiffoit
voir en arrière des Groupes de
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
en
nuages éclairés; au- deffus defquels montoit
d'un côté du Théâtre à l'autre , un
fort joli Char garni de diamans , dont
les roues chargées de pierreries tournoient
réellement. Une comparfe repréfentant
l'Aurofe , étoit dans ce Char &
tenoit les rênes de deux chevaux céleftes
dont celui de devant portoit l'étoile
du matin . L'Aurore , étoit habillée
en gaze d'or avec une étoffe
rouge
deffous , dont la tranfparence répondoit
affez bien à l'effet du Ciel dans ce
premier moment du jour. Les ornemens
de l'habit étoient des Perles & des
rofes . Palès étoit convenablement habillée
; le brun ou moredaré dominoit ; des
feuillages & quelques fleurs de couleurs
fortes ornoient cet habit. Titon avoit
un vêtement à la Grecque , croifé de
fatin bleu avec des agrémens de découpures
blanches , redrapé d'une mante
jaune , qui venoit fur le côté & fur
les devants , paffée dans une écharpe en
ceinture de fatin blanc avec des franges
de même couleur . Eole portoit un habit
de même forme grecque , drapée
d'une peau brune . La forme & les
couleurs de cet habit étoient nobles .
males & d'un grand effet. Sa coëffure
étoit bien caractérisée & pittorefque .
NOVEMBRE. 1764. 127
Les Bergers & les Paftres danfans dans
le premier Acte formoient un Spectacle
très - agréable , par la galanterie &
le brillant des couleurs de leurs habits.
Au fecond Acte , les ailes du Théâtre
repréfentoient des Arbres . On voyoit
au fond , fur une colline affez élevée ,
un Palais de l'Aurore , d'un fort bon
goût , léger & bien peint ; au - devant
de ce fond , für une petite ferme , étoit
peinte une grotte .
Les Vents & les Faunes , dans le
Ballet , étoient bien caractérisés par les
'habillemens.
Le Hameau du troifiéme Acte étoit
une des plus jolies décorations qu'on
ait vues pour la compofition agréable ,
variée , naturelle , & piquante , peinte
avec beaucoup d'intelligence. On a fait ,
pour le moment du rajeuniffement , ce
qui n'avoit pas été pratiqué à Paris.
Titon , après le morceau de la vieilleffe
& fes Adieux à l'Aurore , retombe fur
le même lit , de manière que fa tête
eft dérobée derrière le corps de la fontaine
, où il peut remettre du rouge.
Cette petite intelligence d'action fauve
le défagrément & le peu de vérité qu'il
y avoit aux repréſentations de Paris ,
lorfque Fiton , dans fa foibleffe , étoit
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
obligé de fe tenir appuyé contre une
couliffe à la vue du Spectateur , & de
rentrer en dedans pour remettre le
rouge.
La Gloire , dans laquelle defcend l'Amour
, eft formée de groupes de nuages
qui occupent tout le fond du Théâtre
jufqu'au troifiéme chaffis du devant.
Ces nuages font chargés d'Enfans ou
petits Amours en Peinture , diftribués
avec beaucoup de goût & un art infini
dans les groupes & dans l'enchaînement
pittorefque qu'ils produiſent.
Les nuages portent un Trône de diamans
furmonté d'un pavillon de même ,
dont les rideaux ou pentes d'étoffes d'argent
font relevés & foutenus par des
Amours ainfi que la calotte ou petit
Dôme qui couronne le Trône fur lequel
defcend l'Amour au milieu de plufieurs
Danfeurs & Danfeufes repréfentant
les Jeux & les Plaifirs .
Cette partie de décoration a paru
faire très -grand plaifir . Elle le mérite en
effet , n'y en ayant point eu encore fur
le Théâtre , de peinte avec plus d'intelligence.
L'air paroît paffer entre tous les
grouppes ; tous les plans font diftincts
quoique fe tenant les uns aux autres
dans un enſemble agréable . Le ton de la
NOVEMBRE. 1764. 129
>
couleur eft chaud vif , éclatant , &
malgré cela d'un accord doux & harmonieux.
La diftribution des Pierreries
au Trône & au pavillon , étoit bien
ménagée ; elle y produifoit l'éclat &
la magnificence convenable , fans confufion.
Elle a été conduite & éxécutée
par M. I'EVEQUE , Garde-Magafin
général de Menus Plaifirs du ROI ,
dont nous avons eû lieu de faire remarquer
le goût & la fingulière intelligence
en cette partie , lorfque nous
avons rendu compte les années précédentes
, des magnifiques décorations en
pierreries , tant fur les Théâtres , que
dans les diverfes falles de Bal de Sa
Majefté.
La Cour a montré généralement la
plus grande fatisfaction de ce Spectacle ,
dont toutes les parties ont été fort
goûtées , ainfi que l'éxécution de la Mufique
& des Ballets. La Mufique conduite
par le Surintendant en Semeftre
( M. FRANCEUR) fecondé de M. REBEL
auffi Surintendant , & de M. de BURI,
en furvivance les Ballets compofés &
dirigés par MM . LAVAL , Père &
Fils , Maîtres des Ballets du Roi.
Le Samedi 20 , les Comédiens Italiens
jouerent les Métamorphofes d'Ar-
T
Fv .
130 MERCURE DE FRANCE,
lequin , Comédie Italienne qui a tant
amufé à Paris , & dans laquelle l'adreffe
l'agilité , les grâces comiques & la preſteffe
des lazzi du Sieur CAR LIN ,
ont produit le même effet à la Cour.
Cette Piéce fut fuivie du Chaffeur &
la Laitiere , Comédie mêlée d'Ariettes ,
paroles de M. ANSEAUME , Mufique
de M. DUN I.
Le Mardi 23 on repréfenta le Méchant,
Comédie en cinq Actes & en vers de
M. GRESSET donnée dans fa nouveauté
en 1747.
Le fieur GRANDVAL a joué Cléon
ou le Méchant. Le fieur BONNEVAL ,
Géronte. Le fieur DUBOIS , Arifte. Le
fieur MOLÉ , Valére. Le fieur PRÉVILLE
, Frontin. Le rôle de Floriſe a été
joué par la Dlle PRÉVILLE . Čelui de-
Chloé par la Dlle DOLIGNI ; & Lifette
par la Dlle BELLECOUR . Cette Comédie
, dont il feroit fuperflu de relever ici
les beautés , a été généralement trèsbien
jouée , & écoutée avec beaucoup
de plaifir & d'attention .
Cette première Piéce étoit fuivie de
l'Ifle fauvage , Comédie en un Acte &
en profe de M. DE SAINT- FOIX , qui
fut jouée avec une vivacité & une chaleur
fingulière par tous les Acteurs . La
NOVEMBRE. 1764. 133
agréable : elle s'embellit en chantant
fans le fecours des minauderies ; & fa
phyfionomie paroît heureuſement difpofée
à repréfenter également bien tous
les caractères différens du Théâtre Lyrique.
La taille eft très- correctement formée
, & d'une hauteur avantageufe . On
a peu vu de Sujets réunir plus de fuffrafans
aucune contradiction . ges
La fuite des Spectacles de la Cour au
prochain Mercure.
SPECTACLES DE PARIS.
OPERA.
N a continué les repréſentations de
Tancréde.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE 13 O &obre on donna la feiziéme
& dernière repréſentation du Cercle , ou
la Soirée à la mode , petite Piéce dont
134 MERCURE DE FRANCE.
nous avons rendu compte dans le premier
volume du Mercure du mois dernier.
Le 15 on a remis le Rival fuppofé ,
Deucalion & Pirrha , l'Ifle fauvage &
les Grâces , Comédies de M. de SAINTFoix
, ornées de chants & de danfes .
La repriſe de ces Piéces a eu beaucoup
de fuccès. Les Acteurs & les Actrices
qui jouent dans ces trois Comédies , font
fort applaudis , & méritent de l'être . Le
jeu de Mlle LUZZI , fa figure & l'agrément
de fon action , ont particuliérement
faifi le Public dans le rôle de
l'Amour , qu'elle joue & qu'elle infpire ,
au milieu des trois Grâces , qui font
le fujet d'un des plus jolis Drames de
notre Théâtre
COMEDIE ITALIENNE.
LUNDI 8 , on donna la Bohémienne ,
les,Soeurs rivales , le Maître en Droit.
Mardi 9 , les Talens à la mode &
Ninette.
Mercredi 10 , la Servante maîtreſſe ,
les Soeurs rivales , les Boulevards .
Jeudi 11 les Troqueurs
, la Fille
mal gardée , on ne s'avife jamais de tout.
NOVEMBRE. 1764. 131
*
naiffance , les progrès & les diverfes
nuances du fentiment que peint cette
petite Piéce , étoient exprimés avec une
jufteffe & une vérité admirables par le
fieur MOLE , la Dlle DOLIGNY & la
Dlle HUSS. La Dile PREVILLE , qui
avoit joué admirablement Florife dans
la première Piéce , rendit avec la même
intelligence le rôle de Béatrix dans celleci.
Le fieur BONNEVAL y jouolt le
rôle de l'Esclave noir. (b) . A la fin de la
petite Piéce on exécuta un Divertiffe→
ment de Matelots & de Matelotes Elpagnols
, compofé de chants & de danfes ,
dont l'effet étoit fort agréable par la galanterie
& la gaîté qui en faifoient le
caractère . Le fieur DAUBERVAL, la Dile
GUIMARD , les fieurs & Dlles Lyo-
NOIS danferent plufieurs Entrées coupées
par le corps du Baller général . La
Dlle DU BRIEUL de l'Académie
Royale de Mufique , chanta deux airs ,
avec une jolie voix & du talent : mais
ce qui fit le principal ornement de cette
(b) Voyez dans le Mercure du mois d'Avril
1762 , ce que nous avons écrit fur cette Piéce en
rendant compte de la dernière édition des OEuvres
de M. de SAINT-FOIX.
F vj
132
MERCURE DE FRANCE .
fête , fut le début de la Dlle AVENEAUX
, nouvellement reçue à la Mufique
du Roi. Elle chanta un air d'une
fort grande étendue ( c). Malgré le faififfement
que doit occafionner , & qu'éprouvoit
fenfiblement cette jeune Débutante
, qui n'avoit jamais chanté en
public , elle fit entendre une des plus
belles voix que l'on puiffe fe rappeller
d'avoir entendue depuis la Demoifelle
LEMAURE. Cette voix eft en effet.
du volume le plus plein dans tous les
tons , facile & agréable aux extrémités
comme dans le medium de fon étendue.
La qualité du fon eft moëleuſe
& fenfible , d'un timbre éclatant fans
nulle aigreur , & difpofée naturellement
à toutes les infléxions qu'éxige l'art enchanteur
d'exprimer tous les fentimens.
Les agrémens du chant paroiffent fi propres
à cette voix , qu'aucun ne femble
lui coûter d'efforts ; & elle réunit à la
plénitude de volume ( fi l'on peut s'exprimer
ainfi ) la légéreté des voix les
plus délicates dans les paffages. La figure
de la jeune Débutante eft extrêmement
(c) Cet Air eft Fille de l'Onde , mère des
Amours , &c. dans Pirithoüs , Opéra de feu M.
MOURET.
4
NOVEMBRE . 1764. 135
Vendredi 12 , l'Epreuve , l'Ecole des
Mères & les Caquets.
Samedi 13 , la Servante maîtreffe ,
les Troqueurs & le Cadi.
Dimanche 14 , les fauffes Confidenees
, & le Cadi.
Lundi 15 , le Peintre
amoureux
de
fon modèle
, le Roi & fon Fermier
.
Mardi
16 , Arlequin
bouffon
de Cour.
Mercredi
17 , les Chaffeurs
, les Rendez-
vous , Rofe
& Colas
.
Jeudi 18 , le Cadi , les Inimitiés d'Arlequin
& de Scapin , & le Sorcier.
Vendredi 19 , le jeu de l'Amour &
du hazard & les Caquets,
1
Samedi 20 , Ninette & la Servante maî
treffe ( pour le début de Mlle Frédéric.
Dimanche 21 la Fille mal gardée
le Maitre en Droit & l'Apparence trompeufe.
Lundi 22 , la Servante maîtreſſe , Arlequin
cru mort, Rofe & Colas.
Mardi 23, relâche
.
Mercredi 24 , les Frères vivans , le
Cadi & le Ballet d'Ulyffe dans l'Ile
de Circé.
le
Jeudi 25 , le retour d'Arlequin
Peintre & la feconde repréfentation
d'Ulyffe.
Vendredi 26 , la Mère confidente &
PEcole des Mères.
138 MERCURE DE FRANCE.
Samedi 27 , les Caquets , l'Epreuve ,
les Aveux indiferets
, & la troifiéme
repréſentation
d'Ulyffe.
1
ARTICLE V I.
NOUVELLES POLITIQUES
qui n'ont pas pu entrer en Octobre.
De WARSOVIE , le 14 Juillet 1764.
OnN voit ici une relation du combat qui s'eft
donné le 26 du mois dernier , entre les Trou-
Pes de la République & celles du Prince Radziwill:
fuivant cette Relation publiée de la part de
ce Prince , il partit le 26 de Kepla pour ſe rendre
dans les Terres , & arriva à Hadzviltowize , à
deux lieues de Slonim . Après avoir foutenu en
chemin fon Avant-Garde continuellement harcelée
par de fauffes attaques dès fon arrivée en
cet endroit , il apprit que l'Avant-Garde des Ruf-
Les étoit renforcée , & que le Colonel Block
étoit rangé en bataille fur les hauteurs avec un
Corps de cinq mille hommes . Le Prince Radziwill
fe détermina à l'attaquer à trois heures après
midi , le délogea & le poursuivit jufqu'à Slonim
où ce Colonel , qui avoit déja fait préparer les
Batteries fe forma de nouveau. Alors la Cavalerie
du Prince Radziwill fut attaquée de toutes parts &
effaya feule le feu des Batteries depuis cinq heures
jufqu'à dix ayant été jointe par l'Infanterie , le
combat devint général & dura juſqu'à minuit. Les
Ruffes furent rompus deux fois & pouffés derrière
NOVEMBRE. 1764. 137
leurs Batteries : un Boulet rouge ayant fait fauter le
Magazin des poudres du Prince Radziwill , le feu
de les Troupes ceffa ainfi que celui des Ruffes.
Les deux Partis pafferent la nuit fous les armes.
Le Prince fe retira à trois heures du matin , en
très-bon ordre , du côté de fes Terres entre la
Polefie & la Volhynie. Il n'a eu dans cette occafion
que quatorze hommes tués , & vingt-deux
bleffés . Suivant le rapport des Eſpions , les Ruffes
ont enterré deux cent foixante - trois hommes , &
ont eu plus de cinq cens bleffés ; mais ces détails
font pas encore bien conftatés . ne
De POSNANIE , le 1. Juillet 1764.
On apprend que le Prince Radziwill , Palatin
de Wilna , a emporté d'affaut la Ville de Terefpol
, a forcé la Garnifon de fe rendre à difcrétion ,
& a mis à contribution la Place & les dépendan
ces ; après quoi il a marché droit au fecours de
fon Château de Niefwien . Mais on a appris ,
comme on l'a annoncé , que le Commandant
de ce Château l'avoit rendu par Capitulation aux
Confédérés & aux Ruffes qui l'affiégeoient. Ceuxci
feront joints par les Généraux Poniatowski &
Ronicker qui commandent un Corps de Troupes
de la Couronne , ainfi que par le Prince Repnin,
Miniftre Plénipotentiaire de Ruffie , qui a fous fes
ordres un Détachement confidérable de Troupes
de fa Nation. Leur projet eft de combattre le
Prince Radziwill , & de mettre en même temps
à couvert les Terres du Prince Czatoriski. Les
huit mille Ruffes qui pafferent dernierement à
Minsk , & le Corps de Troupes de la même Nation
qui eft arrivé à Novogrodeck , ſont auffi deftinés
pour la même expédition.
138 MERCURE DE FRANCE.
De COPPENHAGUE , le 17 Juillet 1764.
Le 11 de ce mois , vers les onze heures du foir ,
le Temps étant ferein & calme , on apperçut à
Toricbilitrup dans l'Ifle de Falſter un globe de
feu dont le mouvement rapide étoit dirigé dư
Sud au Nord , & dont la lumière , très - éclatante
dans fa partie antérieure , diminua infenfiblement
& le termina par une étincelle femblable à une
Etoile.
De LISBONNE , le 10 Juillet 1764.
Le Chevalier de Saint Prieſt , Miniftre de la
Cour de France auprès du Roi , vient de faire
favoir aux Négocians François , qui , pendant cette
derniere guerre, s'étoient fait naturalifer Portugais ,
que Sa Majefté très-Fidéle les relevoit de leur
ferment de Naturalilation , & leur permettoit
d'en remettre l'Acte au Secrétariat des Embargo
& des Dépêches.
De GENES , le 21 Juillet 1764.
La nouvelle de la prife de la Tour de Ciraglia , qui
eft a la pointe du Cap Corfe, vient d'etre confirmée
par une de nos Galères arrivée de Corfe le 18
de ce mois : trois foldats de la garniſon ont pro
fité de l'absence de deux Officiers pour livrer ce
pofte aux Rebelles . Comme cette Tour fervoit
d'abri a nos Bâtimens , furtout dans le trajet de la
Baftie de Saint Florent , la perte qu'on en a faire
nous devient très préjudiciable. La même Galère
a rapporté que les Rebelles armoient à Centuri
une Barque Tolcane de huit pièces de Canon
pourfaire la courſe contre les Bâtimens Génois ;
ils continuent le Siége de Saint Florent , mais
toujours avec la même lenteur.
NOVEMBRE . 1764. 139
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LES
De COMPIEGNE , le 15 Acût 1764.
ES Régimens de la Marine , Infanterie , ceux
de Royal Normandie , & de la Reine , Cavalerie ,
ainsi que la Brigade de Defmazis , du Corps
Royal de l'Artillerie , ont eu ordre de fe rendre à
Compiegne , où ils font arrivés fucceffivement
au 18 du mois dernier : ces différens
Corps ont campé léparément.
du ta
Le 15 , Leurs Majeftés, accompagnées de toute
la Famille Royale , fe font rendues au Camp de
l'Artillerie. La Brigade , après avoir éxécuté les.
différens temps de l'éxercice prefcrits par la
nouvelle Ordonnance , a défilé devant le Roi ,
& a enfuite éxécuté , en préſence de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale, l'école des bombes ,
des obus & du canon. Le Roi à paru très- fatis
fait de la préciſion avec laquelle cette Troupe a
fait l'Exercice , & fur- tout de la jufteffe avec laquelle
les Canoniers ont tiré les différentes bouches
à feu.
Le
17 , le Roi
s'eft
rendu
une
feconde
fois
avec
la
Reine
& toute
la Famille
Royale
au
Camp
de l'Artillerie
, & les
Canoniers
ont
éxécuré
de nouveau
, en préſence
de Leurs
Majefiés
,
l'Exercice
de la Bombe
, de l'Obus
& du Canon
,
& le
cheminement
de la Sappe
.
Le 18 , le Roi & la Reine , accompagnés de
140 MERCURE DE FRANCE.
la Famille Royale , & du Duc de Chartres , du
Prince de Condé & du Prince de Lamballe , fe
font rendus au Camp de la Cavalerie . Les deux
Régimens qui le compofoient ont éxécuté en préfence
de Leurs Majeftés , différentes manoeuvres
dont le Roi a paru très - fatisfait.
Le 22 , Leurs Majeftés & toute la Famille
Royale , accompagnées du Duc de Chartres , du
Prince de Condé , & du Prince de Lamballe , fe
fe font rendues au Camp du Régiment de la Marine
, qui a éxécuté devant le Roi, & à la fatisfac
tion de Sa Majefté , les différens temps de l'Exercice
, & les manoeuvres prefcrites par l'Ordonnance
du 20 Mars dernier .
Ces différens Corps font partis de leurs Camps
pour fe rendre à leurs deftinations refpectives.
Le Regiment de Royal Normandie eft parti le
23 , celui de la Reine , Cavalerie , le 24 , & celui
de la Marine , ainfi que la Brigade d'Artillerie
, le 25. Sa Majefté le propofe de faire venir
fucceffivement & chaque année les différentes parties
de fes Troupes , afin de juger par Elle- même
fi fes Ordonnances font bien éxécutées . Le
Şieur Amelot ayant été nommé à l'Intendance
de Bourgogne , le Roi a nommé pour remplir
la place de Préfident du Grand- Conſeil , dont il
étoit pourvu , le Sieur de Monthyon , qui , en
cette qualité a été préſenté le 18 , à Sa Majeſté.
Le Comte de Guerchy , Ambaffadeur du Roi
auprès du Roi de la Grande- Bretagne , eft arrivé
ici le 24 , & a été préſenté le 25 au matin à Sa
Majefté. Avant que de quitter la Cour de Londres ,
il a préfenté à Sa Majefté Britannique le Marquis
de Bloffet , Colonel d'un Régiment de Gre
nadiers-Royaux , que le Roi a nommé pour ré6-
NOVEMBRE . 1764. 141
der à ladite Cour en qualité de Miniſtre pendant
l'abſence de fon Ambaffadeur.
Les Sieurs Amelot, Intendant deBourgogne, le
Peletier de Morfontaine , Intendant de la Rochelle
, & Rouillé- d'Orfeuil , Intendant de Châlons
en Champagne , furent préfentés le 22 au
Roi par le Sieur de l'Averdy , Contrôleur -Gé
néral des Finances. Le même jour la Marquife
de Maulde fut auffi préfentée à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale , par la Comteſſe de
Maulde .
Le 28 , Leopold- Charles de Choiſeul , Arche
vêque de Cambrai , a prêté ferment de fidélité
entre les mains du Roi.
ג
Le
23 , le
Comte
de
Woronzow
Grand
Chancelier
de
Ruffie
, a été
préſenté
à Leurs
Majeftés
& à la Famille
Royale
.
Le 29 , le fieur de Maupeou , fils du Premier
Préfident du Parlement de Paris , a eu l'honneur
d'être préfenté au Roi par fon Père , &
a remercié Sa Majefté de l'agrément qu'elle a
bien voulu lui accorder pour une Charge de
Confeiller au même Parlement , & pour celle
de Préfident à Mortier dont fon Père étoit revêtu.
mois ,
Le Marquis de Paulmy , Miniftre & ci-devant
Secrétaire d'Etat , ayant le Département de la
Guerre , Ambaffadeur du Roi auprès de la République
de Pologne , arriva ici le 6 de ce
& fut préſenté par le Duc de Praſlin .
Le Cardinal de Bernis a prêté ferment ,
9 , entre les mains du Roi , dans la Chapelle
du Château , pour l'Archevêché d'Alby . Il s'étoit
rendu , le 3 de ce mois , à Sens où il a
été facré dans la Cathédrale par le Cardinal
le
142 MERCURE DE FRANCE.
de Laynes qui avoit pour Alliſtans l'Evêque
d'Auxerre & celui de Béziers .
Le Sieur Turgot , Préfident à Mortier au Parlement
de Paris , ayant donné la démiffion de
fa Charge , le Roi vient d'y nommer le Sieur
Peletier de S. Fargeau , Avocat Général dudit
Parlement , dont la Place a été donnée au Sieur
Barentin . Le Sieur le Peletier de S. Fargeau &
le Sieur Barentin ont eu l'honneur d'erre préfentés
, à cette occafion , à Sa Majeſté.
Le fieur de Lamoignon de Montrevault ayant
donné fa démiffion de la Charge de Préfident
à Mortier du Parlement de Paris , le Roi y a
nommé le fieur de Gourgue , qui , à cette occafion
, a eu l'honneur d'être préfenté , le 8
à Sa Majesté.
Le 7 , le Sieur Mathieu , Principal du Collége
Royal de cette Ville , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à Monfeigneur le Dauphin ,
à Monfeigneur le Duc de Berry & à Monfeigneur
le Comte de Provence le Programme
de l'exercice qui s'eft fait le 9 dans lédit Collége
pour la diftribution folemnelle des Prix
accordés par Sa Majesté. Monfeigneur le Due
de Berry en a accordé un particulier au fieur
Herbet qui a foutenu l'exercice.
Le Roi a accordé au Duc de Trefmes &
au Comte de Guerchy les entrées du Ca
binet.
Sa Majesté à donné l'Abbaye de S. Méen
Ordre de S. Benoît , Diocéfe de S. Malo , à
l'Abbé de Moftueges , Sous- Précepteur des Enfans
de France ; l'Abbaye Régulière & Elective
de S. Nicolas d'Arrouaize , Ordre de S. Auguftin
, Diocéfe d'Arras , à Don Floride Tabary ,
Religieux de la même Abbaye ; & celle de Bon
N
NOVEM BR E. 1764 . 143
deville , Ordre de Citeaux , Diocéfe de Rouen ,
à la Dame de Fontenailles , Religieufe de l'Abbaye
de Bonlieu , même Ordre , Diocéfe du
Mans.
La Reine donna , le 4 de ce mois , le voile
noir à deux Religieufes Carmelites ; la Cérémonie
en fut faite par le Cardinal de Rochechouart.
Le Père Celaire , Carme Déchauffé
prêcha , à cette occaſion en préfence de la
Reine.
•
Le Sieur Maliffet , Munitionnaire chargé de
la fourniture du pain pour les Troupes duCamp
de Compiegne & de l'approvisionnement de
Paris , fe tranſporta , le 22 du mois dernier
au Camp du Régiment de la Reine , Cavalerie
, en conféquence des ordres du Duc de Choi
feul , & eut l'honneur de préfenter au Roi ,
après la revue , le pain qu'il avoit fait fuivant
la nouvelle méthode qu'il a imaginée. Sa Majeſté
en fit Elle-même l'eſſai , ainfi que les Princes
qui l'accompagnoient , & en parut fatisfaite.
Les Troupes auxquelles il a été diftribué , l'ont
trouvé très- bon . On donnera bientôt au Public
la coupe des différens moulins néceffaires
pour la nouvelle mouture que le feur Maliffer
emploie & par laquelle on gagne un fixiéme
fur le produit du grain , en même temps
qu'on donne au pain une qualité fupérieure
non feulement pour le goût , mais même pour
la couleur.
:
L'Evêque de S. Omer a donné le Pallium à
l'Archevêque Duc de Cambrai cette Cérémo
nie s'eft faite dans la Chapelle des Dames de la
Congrégation de cette Ville , le 4 de ce mois.
Monfeigneur le Duc de Berry & Monseigneur
le Comte de Provence font partis d'ici le 13
144 MERCURE DE FRANCE.
pour retourner à Versailles . Le Roi le propoſe
de partir demain pour le rendre à S. Ouen
où Sa Majefté foupera avec Monfeigneur le
Dauphin , Madame la Dauphine , Madame Adélaïde
, & Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe
qui s'y rendront auffi ; le foir , Sa Majesté ira
coucher au Château de la Muette , d'où Elle
partira le lendemain pour le rendre à Verſailles
, ainfi que Monfeigneur le Dauphin , Madame
la Dauphine , Madame Adélaïde , Mefdames
Victoire , Sophie & Louife. La Reine quittera
cette Ville le 17 pour retourner à Verſailles.
De PARIS , le 10 Août 1764.
Claude Rouffeler , Chanoine Regulier de la
Congrégation de France , Licencié en Droit
Canonique & Civil , & Profeffeur en Théolo
gie dans l'Abbaye Royale de Ste Geneviève ,
nommé par l'Abbé à la place de Chancelier de
Ste Genevieve & de l'Univerfité de Paris , a
été reçu en cette dernière qualité dans une Affemblée
extraordinaire de l'Univerfité tenue aux
Mathurins le 3 de ce mois.
LOTERIE S.
❤
Le quarante troifiéme tirage de la Loterie
de l'Hôtel-de-Ville s'eft fait le 24 Juillet , en
la manière accoutumée. Le Lot de cinquante
mille livres eft échu au numéro 2853 ; celui
de vingt mille livres au numéro 5447 , & les
deux de dix mille livres aux numéros 972 &
16213 .
Le 6 Août , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire . Les numéros fortis de la roue
fortune, font , 70 , 21 , 38 , 77 , 23 .
B APTEME
NOVEMBRE . 1764. 145
BAPTE ME.
·
Augufte-Charlotte , née le 7 Mars dernier de
Charles Jofeph - François Boudart , Marquis de
Couturelle , & de Catherine-Charlotte de Wignacourt
, Fille du Baron d'Humbercourt ,
fut baptifée le 22 Mai fuivant par l'Evêque de
Ferpignan à Couturelle en Artois . Elle a eu
pour Parrain & Marraine Leurs Alteffes Electorales
Palatines , repréfentées par le Comte de
Couturelle , Chambellan actuel de l'Electeur , &
par Demoiſelle de Wignacourt.
SERVICE.
Le 27 Juillet , on a célébré dans l'Abbaye
Royale de S. Denis en France le Service anniverfaire
du Vicomte de Turenne , le Sieur
de Merlet , Colonel du Régiment de Paris y a
affifté , ainſi que tous les Officiers de ce Corps .
MORTS.
François Duc de Fitz-James , Pair de France e
ancien Premier Aumônier du Roi , Evêque ds
Soillons & Abbé Commendataire des Abbaye ,
Royales de S. Victor , Ordre de S. Auguftin
Diocéle de Paris , & de Bocherville , Ordre de
S. Benoît , Diocéfe de Rouen eft mort à
Paris le 29 Juillet , âgé de cinquante- cinq ans.
Henri de Sabrevois , Lieutenant Général des
Armées du Roi , & ancien Lieutenant- Général
& Directeur en Chef de l'Artillerie , ayant le
Département Général d'Alface , & du Duché
& Comté de Bourgogne , eft mort en la Terre de
Corbereufe , près de Dourdan , le 25 Juillet
dans la quatre-vingtiéme année de fon âge.
-
Guy Marie de Lopriac , Comte de Donge ,
Maréchal de Camp , eft mort à Paris le 19
Juillet dans la foixante- deuxième année de
fon âge.
>
G
146 MERCURE DE FRANCE .
De CONSTANTINOPLE , le 1 Août 1764,
On eft informé que le Prince Radziwill eft
arrivé en Moldavie avec une Suite de douze cens
hommes. La Porte lui a accordé fureté & protec
tion pour fes effets & pour les gens , & il fe propofe
, dit-on , de fe rendre avec peu de gens de la
Suite , à la Cour de Berlin .
De WARSOVIE , le 20 Août 1764.
La Confédération formée à Hallicz par le
Comte Potocki , ancien Caſtellan de Lubackow ,
réuni à trois autres jeunes Potocki , a été attaquée
par les Troupes Rufles du Corps du Prince d'Afchow
fous Stonifla wow , Fortereffe appartenante
à la Maifon de Potocki. Les Confédérés , après
un combat très-vif , dans lequel il y a eu des
morts & des bleffés de part & d'autre , ont été
forcés de fe retirer dans la ville . Le Commandant
Ruffe les ayant fommés de fe rendre , ils ont
répondu qu'ils étoient difpofés à capituler , à
condition qu'ils refteroient neutres , qu'ils n'agiroient
point pendant tout le refte de l'interrégne ,
& qu'ils auroient la liberté de fe retirer chacun de
leur côté avec leurs Troupes refpectives . Sur ces
entrefaites le Général Branicki , Starofte de Hallicz
, ayant formé une Confédération contraire
dans ce même Canton , eft furvenu & a prétendu
que le Commandant Ruffe n'avoit pas de pouvoir
pour accorder une pareille Capitulation , & qu'il
n'avoit pas dû traiter avec les Chefs du Parti
contraire ; en confequence , il a annullé tout ce
qui a été fait , & a éxigé que les Confédérés
remiffent la Place & fe rendillent à difcrétion .
Ainfi ces quatre Seigneurs ont été faits priſonniers
avec leurs Troupes , & la Confédération de
Hallicz a été difperfée . On a trouvé dans la For
tereffe quarante-deux pièces de canon .
NOVEMBRE. 1764. 147
De FRANCFORT , le 2 Septembre 1764.
Le différend qui étoit furvenu entre les Etats-
Généraux & le Landgrave de Heffe - Caffel au
fujet de la conduite tenue par la Régence de
-Caffel à l'égard du Comte de Warſtenſleben , Miniftre
de Leurs Hautes Puiffances auprès du
Cercle du- Haut - Rhin . vient d'être terminé . Le
Sieur de Mofer , Confeiller Privé , que le Landgrave
avoit envoyé pour cet effet en qualité de
fon Miniftre à la Haye , fut introduit , le 30 du
mois dernier , dans la Chambre de Treves ; il
y fit en François aux Députés des Etats - Généraux
la Déclaration fuivante qu'il leur remit enfuite
par écrit en Langue Allemande.
20
39
» Son Altele Séréniflime Mgr le Landgrave
Régnant de Heffe- Caffel , en conféquence de
l'eftime & de l'amitié qu'il a vouées de tout
temps aux Seigneurs les Etats - Généraux , a appris
» avec fenfibilité le mécontentement que Leurs
Hautes Puiffances,contre toute attente , fe croyent
» autorifées à prendre de la conduite tenue par
» la Régence de Caffel , pour des raifons con-
» nues , à l'égard du Comte de Wartenfleben.
Comme Son Alteffe Séréniffime eft très- éloignée
de conniver en aucune manière , avec au-
>> cun de fes Collégues de juftice , en ce qui
» pourroit léfer les droits & les dignités d'un
Etat voifin & ami , Elle m'a envoyé expreſſément
ici , par confidération particulière d'amitié
, pour témoigner & réitérer qu'en tout
Son Altele Séréniffime n'a jamais eu la vo-
» lonté ni l'intention d'offenfer la République
» ou de porter la moindre atteinte à les droits
» & prérogatives.
» Son Altele Séréniffime effére & fe flatte
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
que Leurs Hautes Puiffances trouveront cette
>> Déclaration conforme au defir fincère avec
»lequel Mgr le Landgrave demande l'amitié
& la bienveillance de l'Etat , tant pour le préfent
que pour l'avenir.
Les Etats -Généraux ont fait répondre au Sieur
Mofer par leurs Députés , qu'ils étoient contens
de cette Déclaration , & que c'étoit avec bien
de la fatisfaction qu'ils voyoient terminer par là
les différends furvenus entre eux & le Landgrave
de Heffe- Caffel , & rétablir la bonne intelligence
& l'amitié qui de tout temps ont fubfifté
entre la République & la Maiſon de Heffe ,
& au maintien defquelles Leurs Hautes Puiflances
Le propofent de concourir de tout leur pouvoir.
Le 4 du même mois , le feur de Mofer eut une
nouvelle conférence avec les Députés des Etats-
Généraux , & leur remit un Mémoire concernant
les Griefs de Landgrave de Heffe contre le Comte
de Wartenfleben qui , de fon côté , a envoyé à
Leurs Hautes Puiffances un autre Mémoire , par
jequel il juftifié la conduite .
De CADIZ , le 14 Août 1764.
Ces jours derniers , on a débarqué ici un cadavre
enfeveli dans une longue peau à peu près
femblable à celle d'un Ours : il a été trouvé ,
ainfi que plufieurs autres de la même eſpèce ,
dans des cavernes des Ifles Canaries , où l'on
affure qu'ils avoient leur fépulture avant la conquête
qui fut faite de ces les en 1407 , par
Jean de Betancourt , Gentil'homme Normand ,
& en 1483 par Pierre de Vera , Eſpagnol. Les
chairs de ce Cadavre , quoique défféchées , ſe
font néanmoins confervées elles n'ont aucune
flexibilité & font auffi dures que du bois ; de forte
NOVEMBRE . 1764. 149
qu'au fait ce cadavre paroît pétrifié , quoique
réellement il ne le foit pas. Les traits du vifage
font parfaitement marqués & paroillent être ceux
d'un jeune homme : on n'y reconnoît pas la moindre
détérioration , non plus qu'à aucune autre
partie du corps : le ventre n'eft pas plus affaiffé
que fi la perfonne fût morte depuis deux jours ;
on y remarque feulement un petit pli à la peau ; ce
cadavre a été envoyé à Madrid pour y être déposé
à l'Académie Royale de Chirurgie ; on avoit joint
à la caiffe qui le renfermoit , une autre caiffe
contenant deux ou trois vaſes & un petit moulin
à main trouvés dans la même caverne , ce qui fait
juger que chez les anciens habitans des Ifles Canaries
la coutume étoit de mettre dans le lieu
de la fépulture à côté des morts qu'ils inhumoient
des vafes remplis de liqueurs & de grains
De NAPLES , le 11 Août 17640
Le Supérieur du Convent de la Trinité des Epagnols
a été affaffiné la nuit du 8 au 9 de ce
mois par quatre Religieux qui compofcient avec
lui ce Monaftere. Le lendemain , à la pointe du
jour , ces fcélérats defcendirent le corps dans
l'Eglife , préparerent fon Catafalque & commencerent
le Service . Des Gens du voifinage qui avoient
entendu pendant la nuit dés cris venans de la
Chambre du Supérieur , ayant our dire le matin
que ce Religieux étoit mort d'un coup de fang ,
conçurent des foupçons & allerent faire leurs
dépofitions chez le Nonce . On envoya des Gardes
& un Médecin au Couvent ; le Cadavre fut découvert
, & l'on trouva qu'il avoit reçu vingtfix
coups de couteau , & que les plaies avoient
été bouchées avec de la cire . Les quatre Criminels
furent conduits dans les prifons de la Non-
Giij..
150 MERCURE DE FRANCE.
ciature , & l'on inftruit actuellement leur procès.
De GENES , le 18 Août 1764.
On a appris de Corfe que Pafcal Paoli s'étoit
renda maître du Pofte de Brando , qui lui a
été livré par trahifon , & où il a fait quelques
prifonniers. Comme les Rebelles s'approchent
toujours plus près de la Baftie , le Commiffaire
Général de la République a réfolu de faire évacuer
le Pofte des Capucins , fitué près de ladite Ville ,
pour ne pas expofer les Troupes qui y font à
être enlevées par les Rebelles . Il y a eu près
d'Algaiola , entre nos Troupes & les Rebelles
une efcarmouche dans laquelle ces derniers nous
ont fait dix prifonniers ; ils continuent toujours
de bloquer S. Florent par terre & par mer.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De COMPIEGNE , le 16 Août 1764.
HIER , Fête de l'Affomption de la Ste Vierge ,
Leurs Majeftés , accompagnées de Mgr le Dauphin
, de Madame la Dauphine , de Madame
Adélaïde , & de Meldames Victoire , Sophie &
Louife , fe rendirent à l'Eglife de l'Abbaye Royale
de S. Corneille . Leurs Majeftés y affifterent aux
Vêpres & enfuite à la Proceffion qui fe fait
chaque année le même jour dans tout le Royaume
pour l'accompliffement du vou de Louis XIII .
Dom Devis , Grand- Prieur de l'Abbaye , y officia.
Le Chapitre de S. Clément , le Clergé
des deux Paroifles & tout le Clergé Régulier s'y
NOVEMBRE. 1754. 151
trouverent , ainfi que le Bailliage & le Corps de
Ville , qui eurent leur place dans le Choeur ; le
Chapitre de S. Clément & le Clergé des deux
Paroiffes furent placés dans leSanctuaire . Après
la Proceffion qui fe fit dans l'Eglife , Leurs Majeftés
entendirent le Salut ; Elles furent reçues
& reconduites , avec les Cérémonies ordinaires
par le Grand-Prieur de l'Abbaye accompagné de
Les Religieux.
Le Roi, ayant fait choix des Officiers qui doivent
compofer la Maiſon , & être chargés de l'éducation
de Monfeigneur le Comte d'Artois , a nommé
le Duc de la Vauguyon , Gouverneur de la Perfonne
de ce Prince , premier Gentilhomme de fa
Chambre , Grand- Maître de la Garde- Robe , &
Surintendant de fa Maifon ; l'ancien Evêque de
Limoges , Précepteur ; le Chevalier de la Ferrieres
, le Chevalier de Beaujeu , le Marquis de
Sineti & le Marquis de Fougieres , Sous - Gouverneurs
; l'Abbé de Radonvilliers , l'Abbé de Mofrueges
& l'Abbé Gafton , Sous- Précepteurs ; l'Abbé
d'Argentré , Lecteur ; le Comte de Luppé ,
le Marquis de Montefquiou , le Marquis de
Marbeuf , le Comte d'Angivillé , le Comte de
Montaut , le Vicomte de Boifgelin le Baron de
Lieurrai, & le Marquis de Baglion, Gentilshommes
dela Manche.
De VERSAILLES , le 12 Septembre 1764.
Le 19 du mois dernier , le Maréchal de Cler
mont - Tonnerre , prêta ferment entre les mains
du Roi pour la Lieutenance Générale & le Commandement
du Dauphiné.
Le 24 , Dom Nicolas Chanlatte , nommé le
à l'Abbaye de Pontigni , eut l'honneur d'être
préfenté à Sa Majesté.
4
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Le 25 , Fête de S. Louis , les Haut- bois de :
fa Chambre ont joué , au lever du Roi , plufieurs
morceaux de fymphonie de la compofilion
du Sieur Dard , Ordinaire de la Mufique.
Ce foir , Leurs Majeftés ont foupé à leur grand
Couvert. Les Muficiens du Roi ont éxécuté
pendant le fouper plufieurs morceaux de fymphonie
de différens Auteurs , fous la direction
du Sieur de Bury , Surintendant de la Mufique
de Sa Majefté , en furvivance du Sieur Rebel .
La veille , le Corps de Ville fe rendit ici où .
ayant à fa tête le Duc de Chevreufe , Gouver
neur de Paris , il eut audience du Roi avec les
cérémonies accoutumées. Il fut préfenté à Sa
Majefté par le Comte de S. Florentin , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat , & conduit par le Sieur de
Nantouillet , Maître des Cérémonies. Le Sieur
Bignon , Confeiller d'Etat , Commandeur des
Ordres du Roi & Bibliothécaire de Sa Majefté ,
nouveau Frévôt des Marchands ; & les Sieurs
Martel , Confeiller du Roi , Notaire honoraire
Confeiller Quartinier de l'Hôtel de Villė ,
& Gauthier de Rougemont , Négociant , nouveaux
Echevins prêterent entre les mains
du Roi le ferment de fidélité dont le Comte de
S. Florentin fit la lecture , ainfi que du Scrutin
qui fut préfenté par le Sieur de la Porte , Premier
Avocat du Roi au Châtelet . Après cette Audience
le Corps de Ville eut l'honneur de rendre les
refpects à la Reine & à la Famille Royale.
>
-
Le même jour , Leurs Majeftés ainfi que la Famille
Royale, ont figné le Contrat de mariage du
Comte de la Rochefoucault avec Demoiſelle
de Lannion.
Le 2 , le Comte de Woronzow , Grand - Chancelier
de Ruffie , prit congé de Leurs Majeftés
& de la Famille Royale,
NOVEMBRE. 1764. 153
Le lendemain , les Députés du Parlement de
Bretagne eurent audience du Roi. Ils furent
préfentés à Sa Majefté parle Comte de S. Florentin
, Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le Département
de cette Province , & conduits par
le Sieur de Nantouillet , Maître des Cérémonies.
Sa Majefté les reçut dans fon fauteuil en préfence
de fes Miniftres & de fes Grands Officiers , &
leur permit de lui préfenter les remontrance
dont ils avoient été chargés par leur Compagnies
Le Roi a nommé l'Evêque de Tulle à l'Evêch ;
de Soiffons , & l'Abbé de S. Sauveur , Vicairé
Général du Diocèfe d'Amiens à l'Evêché de Tullee
Sa Majesté a donné l'Abbaye de S. Evroul ..
Ordre de S. Benoît , Diocèle de Lizieux , à l'E-,
vêque de Rennes , & l'Abbaye d'Annay , Ordrede
Cîteaux , Diocèle d'Arras à la Dame de
Brifoeuil , Religieufe de la même Abbaye .
›
Le 31 , les Députés du Parlement de Bretagne
furent prefentés au Roi au nombre de fept par
le Comte de S. Florentin , & conduits par le Sieur
Bourlier de S. Hilaire ,Maître-d'Hôtel Ördinaire de
Sa Majesté. Le Roi les reçut dans fon fauteuil en
préſence de fes Miniftres & des Grands Officiers ,
& leur fit part de fes intentions au fujet des
repréfentations qu'ils avoient préfentées le 16
à Sa Majefté de la part de leurCompagnie.
La Comteffe de Sommyevre, ayant été nomméo
pour accompagner Madame Adélaïde , à la place
de la Comtelle de Narbonne , s été préſentée
au Roi , le 2 de ce mois , en cette qualité par™
Madame Adélaïde .
Le 3 , les Députés de Languedoc eurent audience
de Sa Majesté. Ils furent préfentés par
le Comte d'Eu , Gouverneur de la Province , &
par le Comte de S. Florentin , & conduits par
G v
154 MERCURE DE FRANCE .
le Sieur de Nantouillet , Maitre des Cérémonies .
La Députation étoit compofée , pour le Clergé ,
de l'Archevêque de Toulouſe qui porta la parole ;
pour la Nobleffe , du Vicomte de Polignac ;
& pour le Tiers - Etat , du Sieur Alifon , Lieutenant-
Maire de Nifmes , du Sieur Gaulard ,
Maire d'Anet , & du Sieur de la Fage , Syndic
Général de la Province . Ils furent enfuite conduits
à l'Audience de la Reine & de la Famille
Royale.
Le 8 , Leurs Majeftés ainsi que la Famille Royale,
fignerent le Contrat de mariage du Sieur Bignon ,
Fils du Prévôt des Marchands de la , Ville de
Paris , avec Demoiſelle de Hennot du Rozel .
Le même jour , le Sieur de Clugni , Conſeiller
au Parlement de Dijon , ci- devant Intendant de
S. Domingue , fut préfenté à Sa Majesté par le
Duc de Choiseul.
Le Roi ayant nommé Chevaliers des Ordres
Royaux , Militaires & Hofpitaliers de Notre-
Dame du Mont- Carmel & de S. Lazare de Jérufalem
le Comte de Redmond , Lieutenant -Général
de fes Armées , & le Comte d'Amblimond ,
Lieutenant de Vaiffeau , ces Chevaliers furent
reçus , le 9 , dans l'appartement & en préſence
de Mgr le Duc de Berry , Grand - Maître defdits
Ordres , après avoir fait leur profeffion &
l'émiffion de leurs voeux entre les mains du
Comte de S. Florentin , Gérent & Adminiſtrateur
de ces Ordres , pendant la minorité de Mgr
le Grand- Maître dont les nouveaux Chevaliers
eurent l'honneur de baifer la main en figne
d'obédience. Plufieurs Chevaliers & Commandeurs
, ainfi que les Grands Officiers desdits
Crdres , ont affifté à cette Cérémonie. La Meffe
a été célébrée par l'Abbé Frottier , Chapelain
du Roi.
NOVEMBRE. 1764. 155
Le même jour , l'Evêque d'Avranches fut facré
dans la Chapelle du Chateau , par l'Archevêque
de Reims , aflifté de l'Evêque de Senlis & de
celui de Soiffons , ci - devant Evêque de Tulle.
L'Abbé , le Bibliothécaire & le Procureur de
Sainte Genevieve eurent l'honneur d'être préfentés
au Roi , le même jour , par le Comte de
S. Florentin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , &
de faire leurs remercîmens à Sa Majesté à l'oce
cafion de la Cérémonie du 6. Ils furent prcfentés
le même jour , à Mgr le Dauphin.
Le 10 , l'Evêque d'Avranches & celui de Vabres
prêterent ferment entre les mains du Roi pendant
la Meffe , dans la Chapelle du Château .
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres eut l'honneur de préfenter , le 3 de ce
mois , à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale les
XXIX & XXXe Volumes de fes Mémoires . Le
fieur de Fontanieu , Confeiller d'Etat , Intendant-
Général des Meubles de la Couronne , a préſenté
au Roi deux Sucriers d'Or très - artiftement travaillés
& faits par le fieur Roettiers , Orfévre
ordinaire de la Maifon de Sa Majeſté.
Le Sieur Gallonde , Chanoine Régulier de Ste
Génevieve , a eu l'honneur de préfenter au Roi
le premier Volume d'un Abrégé Chronologique
de l'Hiftoire de France écrit de fa main en lettres
Romaines.
Le fieur Duchefne , fils du Prévôt des Bâtimens
du Roi , & âgé de feize ans , a eu l'honneur de
préfenter au Roi un Livre intitulé . Manuel Botanique
contenant les propriétés des Plantes utiles
pour la nourriture , d'ufage en Médecine , employées
dans les Arts , ou d'ornement pour les jardins
& que l'on trouve à la Campagne aux environs de
Paris .
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur Blondeau de Charnage , Penfionnaire
du Roi , a eu autfi l'honneur de préfenter à Sa
Majefté le quatriéme Volume de fon Dictionnaire
des Titres Originaux concernant les Droits de la
Couronne ; les Fiefs , l'Hiftoire , la Généalogie ,
& c.
Le Geur Valeyre fils , Imprimeur Libraire , eut
l'honneur de préſenter à Monſeigneur le Duc de
Berry , à Monfeigneur le Comte de Provence
& à Monfeigneur le Comte d'Artois , le Spectacle
Hiftorique ou Mémorial des principaux événemens
irés de l'Hiftoire Univerfelle.
De PARIS , le 10 Septembre 1764.
Le Corps de Ville a tenu ,le 16 [du mois dernier
, une affemblée générale dans laquelle le
fieur Bignon , Confeiller d'Etat Commandeur des
Ordres du Roi & Bibliothécaire de Sa Majesté , a
éré élu Prévôt des Marchands ; les fieur de Martel
& Gauthier de Rougemont , ont été nommés
Echevins .
Le 8 du même mois l'Univerfité s'affembla
dans les Ecoles de Sorbonne pour la diftribution
de fes Prix . Cette cérémonie , à laquelle le
Parlement affifta ,fut précedée d'un Difcours Latin
que prononça le fieur Pierre Jacquin , Profeffeur
d'Eloquence au Collège de la Marche. L'Auteur
de l'ouvrage qui a mérité le Prix d'Eloquence
ne s'étant point fait connoître , ce Prix , fondé
pour les Maîtres - ès- Arts par le fieur Jean- Baptifte
Coignard , Secrétaire du Roi & Confervateur
des Hypothéques , a été remis à l'année prochaine
, le Sujet prononcé étoit : ibi optimam effe
juventutis inftitutionem , ubi viget maximè maſćuta
& virilis difciplina.
Le 25 Fêre de S. Louis , la Proceffion de
NOVEMBRE. 1764. 157
Carmes du Grand- Couvent à laquelle le Corps de
Ville afifta , fe rendit , felon la coutume , à la
Chapelle du Palais des Tuileries, où ces Religieux
chanterent la Meffe.
L'Académie Françoile célébra cette Fête dans
La Chapelle du Louvre où l'Abbé Varé prononça
le Panégyrique de S. Louis . La même Fête fut
célébrée par l'Académie Royale des Infcriptions.
& Belles- Lettres & par celle des Sciences dans l'E .
glfe des Prêtres de l'Oratoire ; l'Abbé Rouſſeau
prononça le Panégyrique du Saint.
Le arême jour l'Académie de S. Luc a fait l'ouverture
de fon Sallon de Peinture & de Sculpture
à l'Hôtel d'Aligre , rue S. Honoré.
L'Académie Royale des Sciences a nommé
les fieurs Hellot , Macques , de Montigny , Leroi
& Tiller pour examiner la nouvelle porcelaine de
la compofition du Comte de Lauraguais . Après
en avoir comparé la pâte avec celle de la porcelaine
du Japon , ces Académiciens ont certifié
n'y avoir apperçu aucune différence.
On a appris que , le 9 du mois dernier , l'Eglife
des Pères Chartreux de Bourbon -lez- Gaillon , à
fept lieues de Rouen , a été entierement confumée
par un incendie. Cet accident a été occafionné par
la négligence d'un Plombier qui travailloit audeffus
du Chapitre attenant à l'Eglife ; il avoit
envoyé chercher du feu dans un réchaux pour
fondre de la foudure : le manoeuvre qui l'appor
toit laiffa tomber le réchaux , & le Plombier ſe
contenta de jetter de l'eau fur les charbons allumés
qu'il apperçut : mais il en reſta vraiſemblablement
quelques - uns qui embraferent la charpente
; car à trois heures après minuit le feu prit
avec tant de violence que l'Eglife , le Chapitre ,
la Cellule du Sacriftain & la Tour où étoit l'hor
158 MERCURE DE FRANCE .
loge furent réduits en cendres en moins d'une
heure de temps : on n'a pu fauver ni les ornemens
d'Eglife , ni le linge , ni l'argenterie qui
étoient renfermés dans ces différens endroits .
Le 4 de ce mois , l'AcadémieRoyale des Infcriptions
& Belles - Lettres nomma le fieur de l'Averdy,
Controlleur- Général des Finances , à la
Place d'Académicien Honoraire vacante par la
mort du Comte d'Argenſon .
LOTERIES.
Le quarante- quatriéme tirage de la Loterie
de l'Hôtel-de-Ville s'eft fait le 23 Août , en
la manière accoutumée. le Lot de cinquante mille
livres eft échu au numéro 37764 ; celui de vingt
mille livres au numéro 21897 ; & les deux de
dix mille livres aux numéro 27550 & 35424.
Les Septembre , on a tiré la Loteric de l'Ecole
Royale Militaire , les numéros fortis de la roue
de fortune , font 61 , 41 , 12 , 84 , 52.
SERVICES.
Le premier Septembre , on célébra , dans l'E
glife Paroiffiale de N. D. à Verſailles , un Service
pour le repos de l'âme de Louis XIV , auquel
officia le fieur Allard , Curé de cette Paroiffe .
Le même jour , on célébra auffi dans l'Abbaye
Royale de S.Denis le Service annuel fondé pour le
repos de l'âme de Louis XIV. l'Evêque de Saint
Omer y officia : le Duc de Penthiévre & le
Prince de Lamballe y affifterent , ainsi que le
Maréchal Duc de Noailles.
MORTS.
Marc- Pierre de Voyer de Paulmy , Comte d'Argenfon
, Grand - Croix & Chevalier Garde des
NOVEMBRE . 1764. 159
Sceaux Honoraire de l'Ordre de S. Louis , Minif
tre & ancien Secrétaire d'Etat au Département de
la Guerre & de Paris , Honoraire de l'Académie
des Infcriptions & de celle des Sciences , cidevant
Surintendant - Général des Poftes & Relais
'de France , eft mort à Paris le 23 Août , âgé de
foixante-huit ans.
- Charles Nicolas - Matthieu de Boele , Marquis
de Moulins , Chevalier de l'Odre de S. Louis &
Maréchal de Camp des Armées du Roi , eft mort ,
le 4 Septembre , de la petite vérole , âgé de
foixante-cinq ans.
-
Pierre Chrift Edouard - François de Thumery
de Boiffife , Chevaleer de S. Jean de Jérufalem
, Commandeur de Haute- Aveſne , eſt mort
à Paris le 29 Août , âgé de foixante - dix - neuf
ans.
Louife Françoife Heuze de Vologer , épouſe
de Chriftian -Fréderic Dagobert, Comte de Walduer
de Freundftein , Lieutenant- Général des Armées
du Roi , Grand - Croix de l'Ordre du Mérite
Militaire & Colonel d'un Régiment Suiffe , eſt
mort , le 21 Août , dans fon Château d'Elleweiller
en Alface , âgée de foixante- treize ans.
Anne Geoffroi d'Autrechaux , épouſe du ſieur
de Fortia , Marquis de Pilles , Gouverneur de
Marſeille , eft morte à Hieres en Provence , âgée
de cinquante ans .
Elifabeth de Fieubet , Veuve d'Antoine - Louis-
François Lefevre de Caumartin , Marquis de Saint-
Ange & Confeiller d'Etat , eft morte à Paris , le
29 Août , dans la foixante - quatrième année de
fon âge .
160 MERCURE DE FRANCE.
CEREMONIES PUBLIQUES.
LE , E9 Septembre , l'Archevêque de Coloffe ,
Nonce Ordinaire du Pape , fit fon entrée publique
en cette Ville. Le Prince de Marfans & le fieur lå
Live de la Briche , Introdu &teur des Ambaſſadeurs ,
allerent le prendre dans les carrolles de Leurs
Majeftés au Couvent de Picpus , d'où lamarche fe
fit dans l'ordre fuivant : un détachement du Guet
à cheval , le Commandant à la tête ; le caroffe
de l'Introducteur ; celui du Prince de Marfans ;
deux Suiffes de l'Ambaſſadeur à cheval ; la Livrée
à pied ; fix de fes Officiers à cheval ; un Ecuyer &
fix Pages à cheval ; le caroffe du Roi à côté duquel
marchoient la Livrée du Prince de Marfans
& celle de l'Introducteur ; le carroffe de
la Reine , dans lequel étoient l'Auditeur de la
Nonciature & le fieur de Sequeville , Sécrétaire
Ordinaire du Roi à la conduite des Ambaffadeurs ,
fes Gens aux portieres ; le carroffe de Madame la
Dauphine ; ceux du Duc d'Orléans , du Duc de
Chartres , du Prince de Condé , du Comte de Clermont
, de la Princeffe de Conty , du Prince de
Conty , du Comte de la Marche , de la Comteffe
de la Marche , du Comte d'Eu , de la Comteſſe de
Toulouſe , du Duc de Penthievre , du Prince de
Lamballe & celui du Duc de Praflin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat ayant le Département des
Affaires Etrangères. Les quatre carroffes du Nonce
marchoient enfuite à une diftance de vingt à
trente pas. Un fecond détachement du Guet à
eheval fermoit la marche. Lorsque le Nonce
fut arrivé à fon Hôtel , il fut complimenté , de
la part du Roi par le Duc de Fleury , premier
NOVEMBRE . 1764. 16
.la
Gentilhomme de la Chambre de Sa Majefté ; de
part de la Reine , par le Chevalier de Talaru ,
fon premier Maître d'Hôtel en furvivance ; de la
part de Madame la Dauphine , par le Comte de
Mailly ,fon premier Ecuyer , & de la part de
Madame Adélaïde , par le Marquis de L'hôpital ,
premier Ecuyer de cette Princefe ...
Le II , le Prince de Marfans & le fieur la Live
de la Briche , Introducteur des Ambaſſadeurs , allerent
prendre le Nonce en fon Hôtel dans les
carroffes du Roi & de la Reine , & ils le conduifirent
à Versailles où il eut fa premiere audience.
publique du Roi le Nonce trouva à fon paffage ,
dans l'avant- cour du Château ; les Compagnies
des Gardes - Françoifes & Suiffes fous les armes , les
tambours appellant ; dans la cour , les Gardes de
la Porte & ceux de la Prévôté de l'Hôtel fous les
armes , à leurs poftes ordinaires , & fur l'efcalier ,
les Cent-Suiffes la hallebarde à la main. Il fur
reçu , en-dedans de la Salle des Gardes , par
le Marquis de Villeroi , Capitaine des Gardes
du Corps , lefquels étoient en haie & fous les
armes. Après l'audience du Roi , le Nonce fut
conduit à l'audience de la Reine , à celles de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame la Dau
phine , par le Prince de Marfans & par l'Introducteur
des Ambaffadeurs ; après quoi il fur
conduit à celles de Monfeigneur le Duc de Berry ,
de Monfeigneur le Comte de Provence & de Mon
feigneur le Comte d'Artois ; enfuite à celle de
Madame Adélaïde , & à celle de Mefdames Vic
toire , Sophie & Louife ; & , après avoir été fervi
à fon traitement par les Officiers du Roi , il fut
reconduit à Paris dans les carroffes de Leurs Majenés.
Le Marquis de Montpefat , créé Duc par le feu
162 MERCURE DE FRANCE:
Pape Benoit XIV , a eu l'honneur d'être pré
fenté au Roi , à la Reine & à la Famille Royale ,
le 12 Octobre par le Duc d'Aumont , premier
Gentilhomme de la Chambre.
NOUVELLES POLITIQUES
pour le mois de Novembre 1764.
De CONSTANTIOPLE, lepremier Septembre 1764 .
ONN
mande de Moldavie que le Prince Radziwill
& fon époufe en font partis pour la Hongrie
avec une fuite de cent Chevaux . Quelques
Troupes Ruffes , commandées par le Knès d'Afcow
,font entrées à Jwanietz , qui n'eft féparée
de Rotzym que par le Niefter , & le font approchées
enfuite de Kaminietz , qu'elles ont fommé
de fe foumettre à l'autorité du Grand Régimentaire.
Sur le refus du Commandant , elles ont
invefti cette Fortereffe ; mais il a fait tirer fur
elles le canon , & les a contraintes de fe retirer
promptement , après avoir perdu quelques
hommes.
De PETERSBOURG , le 28 Août 1764.
Les circonstances de l'événement qui s'eft paffé
dans la Fortereffe de Schluffelbourg & qui a fait
perdre la vie au Prince Iwan , ayant été rapportées
de différente manière , l'Impératrice a publié
à cette occafion le Manifefte fuivant.
» Catherine II , par la grace de Dieu , Impéra-
» trice & Souveraine de toutes les Ruffies , &c. &c.
ל כ
Lorfque , par la volonté de Dieu & au gré
NOVEMBRE . 1764. 163
53
50
des voeux unanimes de tous nos fidéles Sujets ,
nous montâmes fur le Trône de Ruffie , nous
» étions inftruite que le Prince Jean , né du mariage
du Prince Antoine de Brunswick-Wolfenbuttel
avec la Princeffe Anne de Mecklenbourg
étoit encore exiftant. Ce Prince , comme
on le fçait , avoit à peine reçu le jour , qu'il fut
illégitimement défigné pour porter la Couronne
Impériale de Ruflie , mais par les Décrets de la
Providence il en fut peu de temps après exclus
» pour toujours , & le Sceptre revint à la légitime
Héritière fille de PIERRE - LE - GRAND , notre trèschère
Tante l'Impératrice ELISABETH de glo-
» rieufe mémoire .
>>
"
A notre avénement au Trône , nos premiers
» foins , après avoir rendu nos juftes actions de
graces au Ciel , furent , par un effet de l'huma-
» nité qui nous eft naturelle , d'adoucir , autant
qu'il feroit poffible , le fort de ce Prince détrô-
» né par la volonté Divine & malheureux dès fon
enfance. Nous nous proposâmes d'abord de le
voir pour juger par nous- mêmes des facultés
de fon âme & lui affurer , convenablement à fon
» caractère & à l'éducation qu'il avoit reçue jufques
- là , une vie ailée & tranquille . Mais quelle
fut notre furpriſe de voir qu'outre un bégaye-
» ment incommode pour lui-même & qui rendoit
» fes difcours prèfque incompréhenfibles aux
သ
*
autres , il étoit abfolument dépourvu d'efprit &
» de raiſon ! Tous ceux qui fe trouvoient alors
» avec nous virent combien notre coeur fouffroit
» à la vue d'un objet propre à exciter notre com-
» paflion ; ils furent en même temps convaincus
» qu'il ne nous reftoit d'autre feoours à donner à
ce Prince , né fi malheureufement , que de le
» laiffer où il étoit , & de lui procurer toutes les
164 MERCURE DE FRANCÈ.
> aifances convenables à fa fituation. Nous don
» nâmes nos ordres en conféquence ; mais fon
'état ne lui permit pas d'y être fenfible , ne connoiffant
point les gens & ne fçachant pas diftin-
» guer le bien d'avec le mal , ni faire ufage de la
» lecture pour fe préferver de l'ennui , mettant
» au contraire toute fa félicité dans des chofes
qui marquoient le défordre de fon efptit.
သ
Ainfi , pour empêcher que , par des vues
particulières , quelque mal intentionné ne cherchât
à l'inquiéter en aucune manière , ou në
>> voulût fe fervir de fa perfonne pour troubler le
repos public , nous lui fimes donner une garde
>> fûre , & mîmes auprès de lui deux Officiers de
» la Garniſon , connus par leur probité & leur
» fidélité , l'un le Capitaine Wlaffieff & l'autre le
» Lieutenant Tichekin , qui , par leurs longs fervices
militaires , avoient mérité une récom-
» penfe & un emploi tranquille pour le refe de
» leurs jours. Il étoit recommandé à ces deux
> Officiers de prendre les plus grands foins de la
» Perfonne de ce Prince.
לכ
Cependant , malgré toutes ces précautions , il
a été impoffible d'empêcher qu'un Scélérat , par
» une méchanceté des plus noires & au mépris
» même de la vie , ne commit a Schluffelbourg
➡un attentat dont la feule penſée fait frémir . Un
» Sous-Lieutenant du Régiment de Smolensko ,
» Infanterie , nommé Bafile Miranowitz , né en
» Ukraine , petit - fils du premier Rebelle qui fuivit
» Mazeppa , & en qui il paroît que le parjure
s'étoit tranfmis par le fang , ayant palle fa vie
» dans la débauche , la diffipation & le défordre ,
s'étoit privé par là des moyens légitimes de
>> faire un jour une fortune honorable : ayant enfin
perdu de vue ce qu'il devoit à la loi de Dieu
NOVEMBRE . 1764. 165
» & au ferment de fidélité qu'il nous avoit prêté ,
» ne connoiflant le Prince Jean que de nom , &
>> bien moins encore les qualités de fon corps-
» & celles de fon âme , il fe mit en tête de faire
» par fon moyen une fortune éclatante , à quelque
prix que ce fût, & quelque fanglante que la
Icène pût devenir pour le Public.
»›Pour l'exécution de ce projet auffi déteſtable
que dangereux pour la Patrie & pour l'Auteur
» même , ce Sous - Lieutenant demanda pendant
→ notre voyage en Livonie qu'on l'envoyât , quoique
ce ne fût pas fon tour , faire la garde qui
» fe reléve tous les huit jours dans la Fortereffe
de Schluffelbourg : la nuit du au du mois
» dernier à deux heures après -minuit , il éveilla
☐ tout d'un coup fa grand'garde , la rangea de
front , & lui ordonna de charger à balles . Berednikoff
, Gommandant de la Fortereffe ,
» ayant entendu du bruit , fortit de fon quartier
» & en demanda la cauſe à Miranowitz lui - même
; mais , pour toute réponſe , ce Rebelle lui
donna fur la tête un coup de la croffe de fon
» fufil , & le fit arrêter. Il alla enfuite à la tête de
» fa troupe attaquer avec furie le petit nombre
» des Soldats qui gardoient le Prince Jean
>> mais ceux ci , qui fe trouvoient fous les ordres
>> des deux Officiers nommés ci -deſſus , le reçurent
» de manière qu'il fut obligé de fe retirer. Par
» une difpofition particulière de la Providence ,
» qui veille à la confervation de la vie des hommes
, il faifoit cette nuit là un brouillard fort
» épais qui , joint à la fituation intérieure de la
» Forterelle , empêcha qu'il n'y eût perſonne de
a bleffé ni de tué.
» Le peu de fuccès de cette première tentative
» ne pouvant faire défifter de fon projet de rébel166
MERCURE DE FRANCE.
>>lion cet ennemi du repos public , le défeſpoir
» lui fuggéra de faire amener d'un baſtion une
» piéce de canon avec les munitions néceſſaires ,
» ce qui fut d'abord exécuté. Le Capitaine Wlaf
» Geff & fon Lieutenant Tilchekin , voyant une
» force à laquelle ils ne pouvoient réûſter , crai-
>> gnirent un malheur beaucoup plus grand fi le
» Prince qui leur étoit confié venoir à être déli-
» vré ; & voulant épargner le fang innocent qu'il
>> en coûteroit à la Patrie dans de pareils trou-
» bles , ils prirent entre eux l'unique parti qu'ils
croyoient leur refter , celui d'affurer la tranquillité
publique en abrégeant les jours de l'infortuné
Prince . Confidérant d'ailleurs que s'ils
>> lâchoient un prifonnier qu'on s'efforçoit de leur
>> arracher avec tant d'acharnement , ils rifquoient
» d'être punis fuivant toute la rigueur des Loix ,
ils ôterent la vie au Prince , fans être retenus
par la crainte de recevoir la mort
main d'un Scélérat réduit au défeſpoir. Ce
» monftre , voyant devant lui le corps du
» Prince fans vie , fut fi frappé de ce coup inat-
» tendu , qu'il reconnut à l'inftant même fa témé-
» rité & fon crime , & en marqua fon repentir en
de la
préfence de fa troupe qu'une heure auparavant
» il avoit féduite & rendue complice de fon for-
» fait.
» Ce fut alors que les Officiers qui avoient
étouffé cette révolte dès fa naillance , s'aflurerent
, conjointement avec le Commandant , da
Rebelle , ramenerent les Soldats à leur devoir ,
» & envoyerent notre Confeiller- Privé - Actuel
» & Sénateur Panin , fous les ordres duquel ils fe
trouvoient , le rapport de cet événement qui ,
quoique malheureux , avoit cependant , par la
protection du Ciel , détourné un plus grand
>> malheur encore,
NOVEMBRE . 1764. 167
20
Ce Sénateur fit partir fur le champ le Lieute-
» nant- Colonel Cafchkin chargé d'inſtructions
fuffifantes pour affurer la tranquillité & le bon
ordre dans la Fortereffe , & nous envoya en
» même temps un Courier avec le détail de cette
» affaire . En conféquence nous ordonnâmes à
> notre Lieutenant - Général Weymarn , de ladivifion
de Pétersbourg , de fe tranſporter fur le
>> lieu pour y faire les informations néceffaires :
après les avoir finies , il vient de nous remettre
les interrogatoires , les dépofitions des témoins ,
» les preuves , & enfin le propre aveu du Scé-
ככ
>> lérat.
,
"
rap-
Ayant reconnu la grandeur de ce crime &
> combien il intéreffoit le repos de la Patrie
>> nous avons renvoyé cette affaire à notre Sénat
» & lui ordonnons , ainfi qu'au Synode , d'inviter
» les trois premières Claffes & tous les Préfidens
» de tous les Colléges pour en entendre le
sport de la bouche du Lieutenant Général Weymarn
qui en a pourfuivi les informations ; de
>> prononcer enfuite la Sentence felon les loix de
l'Empire , & de nous la préfenter lorſqu'elle
» aura été fignée , afin que nous la confirmions ,
(L. S. ) ( Signé ) CATHERINE,
» Imprimé au Sénat Dirigent à Pétersbourg , le
» 17 Août 1764. ३०
De WARSOVIE , le 29 Août 1764.
La confédération du grand Duché de Lithua
nie , a rendu contre le Prince Radziwill , Palatin
de Wilna , un Décret par lequel ce Prince eft
déchu pour toujours de la qualité de Palatin ,
déclaré incapable d'exercer déformais aucun eme
ploi & dépouillé des biens des Ordinations de
Niefwicz & d'Ofyka, ainfi que de les autres biens
168 MERCURE DE FRANCE
la confédération a adjugé une partie au Cemte
de Flemming , grand Tréforier de Lithuanie , en
dédommagement des pertes qu'il a faites à Terefpol
; une autre partie aux Créanciers du Prince,
Radziwill , & le refte au plus jeune de fes frères ;
le même Décret exclut de toutes fonctions pendant
fix années , les deux Comtes Rzewuski , l'un
Enfeigne , & l'autre Sous- Pannetier de Lithuanie,
les autres adhérans de ce Prince , à l'exception
du Prince Wolokowic , dont la tête eft mife à
prix , & dont tous les biens font confifqués .
De COPPENHAGUE , le 8 Septembre 1764.
On célébra au Palais de Chriftianbourg , le premier
de ce mois , le Mariage de la Princeffe Guildelmine
Caroline , avec le Prince Héréditaire de
Helle-Caffel.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 3.Octobre 1764.
La Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar ,
eft arrivé de Lunéville ici , le 15 du mois dernier,
& il eft parti aujourd'hui pour retourner à Lunéville.
Le Chevalier Turgot , Gouverneur , Lieutenant-
Général de la Guyane , & le fieur de Béhague
, Commandant en Chef dans cette Colonie ,
ont eu l'honneur de prendre congé le 9 de Leurs
Majeftés & de la Famille Royale : ils fe difpolent
à partir inceffamment pour Rochefort , où ils doiyent
s'embarquer pour paller à Cayenne,
La
NOVEMBRE. 1764. 1fg
le
La Comteffe de Bercheny , nominée Dame
our accompagner Mefdames à la place de la
Marquife de Soulanges , a été en cette qualité
préfentée au Roi le 20 .
Le Roi a accordé les entrées de fa Chambre au
Duc de Villars , Pair de France , Gouverneur &
Commandant en Provence.
Leurs Majeſtés & la Famille Royale ont figné le
30 le contrat de mariage du Marquis de Rochechouart
avec Demoiſelle de Courteille . Le même
jour le fieur de S. Prieft , Intendant de Languedoc
, qui a obtenu la Place de Conſeiller d'Etat
vacante par la mort du fieur de Lucé , Intendant,
d'Alface , a eu l'honneur d'être préfenté au Roi
en cette qualité.
Le même jour le Comte de Guerchy , Ambaf
fadeur du Roi auprès de Sa Majefté Britannique ,
& la Comteffe de Guerchy , fon époufe , ont pris
congé de Leurs Majeftés & de la Famille Royale ,
pour retourner à Londres,
Le 29 , le fieur de Fleury , ancien Profeffeur
Royal de Mathématique , de Génie & d'Artillerie
a eu l'honneur de préfenter à Leurs Majeftés & à
la Famille Royale , ainſi qu'au Roi de Pologne
Duc de Lorraine & de Bar , un Ouvrage intitulé : .,
Effaifur les moyens de réformer l'éducation particu
Lière & générale.
"
Le koi a nommé Lieutenans - Généraux des Armées
Navales le Prince de Beauffremont - Liftenois
, le Comte de Blenac , le Chevalier d'Aubigny .
& le fieur de Bompar , Chefs d'Eſcadre. Le Marquis
de Saint Aignan, le Comte de Coufages , les
fieurs Rofily , Maurville , Keruforet & le Borgne
le Chevalier d'Eaux de Raimondis le fieur de
Sabran , le Vicomte d'Urtubie , les fieurs Beauffiers
de l'Ifle , de Rochemore & de Panat , le
H
•
1-0 MERCURE DE FRANCE.
Vicomte de Bouville , les fieurs d'Orvilliers , du
Chaffault & le Chevalier de Rohan , Capitaines de
Vaiffeaux , ont été faits Chefs d'Efcadre. Sa Ma➡
jefté ayant rétabli le grade de Capitaine de Frégate
, a avancé à ce grade cinquante Lieutenans
de Va fleau, Elle a accordé le grade de Lieutenant
de Vaiſeau à foixante- deux Enfeignes , & celui
d'Enfeigne de Vaiffeau à quatre - vingt - fix Gardes
du Pavillon & de la Marine . Elle a auſſi fait un
remplacement de fix Gardes de la Marine.
Sa Majefté a rendu le 14 du mois dernier
deux Ordonnances ; l'une concernant les régles
qu'elle prefcrit pour l'avancement aux différens
grades de la Marine & fur l'uniforme des Officiers
de la Marine ; l'autre , fur la compofition , le fervice
, la difcipline & l'inftruction des Compagnies
des Gardes du Pavillon & de la Marine , & fur
l'admiffion des Volontaires qui feront agréés pour
fervir fur les Vaiffeaux de Sa Majesté.
Le Roi a difpofé de fa Lieutenance des Gardes
du Corps dans la Compagnie de Luxembourg
vacante par la retraite du Marquis de Vareille ,
en faveur du Marquis de Laubepin , qui étoit
premier Enfeigne de la même Compagnie , &
qui a été remplacé par le Marquis de Floreffac,
Le fieur de Bonfol a obtenu le Bâton d'Exempt.
De FONTAINEBLEAU , le 10 Octobre 1764 .
Le Roi & Monfeigneur le Dauphin font partis
le premier de ce mois de Verfailles pour Choify ,
d'où ils fe font rendus ici le 2. La Reine , Madame
la Dauphine , Madame Adelaide & Meſdames
Victoire , Sophie & Louife font arrivées le 3 .
Monſeigneur le Duc de Berry , Monſeigneur le
Comte de Provence & Monfeigneur le Comte
d'Artois , le 4. Les jeunes Princefles Filles de Mon
NOVEMBRE. 1764. 171
7
feigneur le Dauphin font reftées à Versailles , où
elles demeureront pendant le féjour du Roi ici .
Le 8 , l'Evêque de Sisteron prêta ferment entre
les mains du Roi pendant la Melle qui s'eft dire
dans la Chapelle du Château .
"
De NANTES , le 25 Septembre 1764.
Le Maréchal Duc de Richelieu eft arrivé ici , le
22 de ce mois , & y a été reçu avec tous les honneurs
dûs à fon rang . Parmi différentes Fêtes que
le Duc d'Aiguillon lui a données , on a tiré devant
lui après un foupé de cent couverts , un feu
d'Artifice repréfentant la Conquête de Mahon .
Ce Maréchal a foupé à la Bourſe , le 23 avec
deux cens perfonnes des plus confidérables de la
Province. Le lendemain , après avoir vifité tous
les embelliffemens que le Duc d'Aiguillon a fait
faire ici , il a affifté au Concert de la Ville auquel
s'étoit réunie la Mufique du Duc d'Aiguillon .
Čes différentes Fêtes ont été terminées par un
grand Bal. Le Maréchal de Richelieu eft parti ce
matin pour l'Orient.
De PARIS , le 12 Octobre 1764 .
Le Prince de Conty fe rendit , le 24 du mois
dernier , à l'Abbaye des Dames de Saint Antoine
de cette Ville où il pofa la premiere pierre des
nouveaux bâtimens qu'on y conftruit pour la
réédification prèfque totale de cet Edifice , dont
l'antiquité remonte à la fondation de l'Abbaye
même , c'est- à - dire , à la fin du douzième fiécle;
Son Alteffe Séréniffime fut reçue & haranguée à
l'entrée de l'Eglife par l'Abbé Général de l'Ordrede
Citeaux , qui la conduifit , fuivi de fon Clergé
à la porte du Choeur , où Elle fut reçue & complimentée
par l'Abbeffe à la tête de la Commu
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
auté . La pierre fut bénite par l'Abbé de Cîteaux ,
& le fieur Goupy , Entrepreneur du nouvel Edifice
, eut l'honneur de préfenter au Prince les
inftrumens néceffaires a la pofe. Pendant la cérémonie
on exécuta une très - belle Muſique . Le
fieur Lenoir le Romain , Architecte de l'Abbaye ,
préfenta a Son Altefle Séréniflime le plan & le
modéle du nouveau Bâtiment.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du 8
Septembre 1764.
D Hier · 7 le Comte Staniſlas Poniatowski ,
» Stolnick du Duché de Lithuanie , a été élu .
» & proclamé Roi de Pologne par les Nonces
& Senateurs aflemblés dans le Szoppa on
» Champ d'Election . Cette Election s'eft faite
avec la tranquillité & l'unanimité qu'on pou-
>> voit attendre de la fituation préfente des af
>> faires. L'Evêque de Cracovie s'étoit retiré &
n'a point affifté à cet événement.
Le Sieur Bonvenant Poix a inventé une machine
propre à cribler le bled , qui a la forme
d'un Côpe tronqué , dont la propriété eft de
nettoyer parfaitement le bled & de féparer en
même - temps le bon grain d'avec les pailles ,
l'ivraie , les grains altérés & les charençons ;
l'épreuve en a été faite , en préfence de l'Academie
des Sciences & de la Société Royale d'Agriculture
au Couvent des Chartreux & à
T'Abbaye de S. Nicolas des Champs , & les Commilaires
nommés par l'Académie ont rendy
des témoignages avantageux de la machine.
LOTERIES.
: Le quarante - cinquieme tirage de la Loterie
de l'Hotel - de-Ville s'eft fait , le 25 Septembre
NOVEMBRE. 1764. 173
la manière accoutumée. Le Lot de cinquante
mille livres eft échu au numéro 48146 ; celui
de vingt mille livres au numéro 47174 , &
les deux de dix mille au numéro 42275 &
58104.
Les Octobre , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les numéros fortis de la
roue de fortune , font , 21 , 79 , 7 , 60 , 53 .
MARIAGE.
Touffaint-Alphonfe de Fortia , Marquis de
Pilles , Gouverneur- Viguier de la Ville de Marfeille
, & Lieutenant de Roi de Provence , époufs
le 20 Septembre , dans fon Château de Peyrais ,
Marie Félicité de Jarente , veuve du Marquis de
Felix .
NAISSANCE.
Madame la Marquile d'Efparbès , époufe de
François de Luffan , Marquis d'Efparbès , Colonel
du Régiment de Périgord , eft accouchée
d'une fille a Paris le 19 Octobre 1764.
SERVICE.
L'Académie de S. Luc a fait célébrer en fa
Chapelle le 17 Septembre , un Service Solemnel
pour le repos de l'ame du Comte d'Argenfon
Miniftre d'Etat , & Protecteur de cette Académie
de Peinture. Le Marquis de Paulmy , Protecteur
actuel , a affifté à cette cérémonie.
MORT S.
Jacques le Febvre du Quefnois , Evêque de
Coutances , Abbé Commendataire de l'Abbaye
Royale de Saint Sauveur -le - Vicomte , Ordre de
S. Benoît , Diocèle de Courances , eft morten fon
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
Abbaye , le 9 Septembre , âgé de cinquante- fept
ans .
L'Abbé de Bragelongne , ancien Doyen &
Grand- Vicaire de Beauvais , Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Longuai , Ordre de
Citeaux , Diocèle de Langres , eft mort en cette
Ville le 23 âgé de foixante- quatre ans. 7
Le fieur de Bertet , Marquis de la Clue , &
Lieutenant- Général des Armées Navales , elt
mort à Paily le 3 Octobre , âgé de foixante-huit
ans.
Le fieur de la Broue de Vareille , Maréchal de
Camp, Lieutenant des Gardes du Corps & Commandant
de la Compagnie de Luxembourg , eft
mort le premier Octobre , âgé de cinquante- fix
ans.
Jean - Philippe Rameau , Compofiteur de la
Mulique du Cabinet du Roi , dont le nom & les
Ouvrages feront une époque dans l'Hiftoire de la
Mufique , eft mort ici le 12 Septembre dans la
quatre-vingt- deuxième année de fon âge.
་
DESCRIPTION de la Cérémonie de l'Élection du
Roi DE POLOGNE.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warfovie , le 8
Septembre 1764.
Voici quelques détails fur ce qui s'eft paffé à
l'occafion de l'Election du Roi.
Le 6 à huit heures du matin , les Nobles de
onze Palatinats , arrivés viritim pour la Diete
d'Election , défilerent par divifion pour le rendre
au Szoppa , ainfi que les Députés des autres Pala
NOVEMBRE . 1764 , 175
1
tinats ils étoient précédés de leur Chambellan
ou l'ancien des Nonces , ayant en main la Butawa
* , & monté fur un cheval harnaché à la
Turque , de même que les autres Officiers des
Palatinats , Territoires & Districts , qui portoient
l'Enfeigne de chacune des Divifions . Chaque Divifion
étoit fuivie d'un grand nombre de Seigneurs
attachés à fon parti. Les Palatins de Ruffie
, d'Inowroclaw & de Poldachie , le Grand Veneur
de la Couronne , le Prince Lubomirski ,
Général de l'Avant- Garde & plufieurs autres Seigneurs
précédoient à cheval leurs Palatinats
aflemblés viritim , ou les Nonces , du nombre
defquels ils étoient ; les Nonces du Palatinat de
Mazovie , du Territoire de Czerki & des autres
qui font compris dans ce Palatinat , étoient tous
au nombre de quatre-vingt , vêtus d'écarlate. Le
Primat qui , fuivant les Loix , auroit dû monter
à cheval pour recueillir les voix de chaque Palatinat
étoit , à cauſe de ſon âge avancé , dans une
efpéce de palanquin Chinois de la plus grande
magnificence , traîné par quatre chevaux dont les
harnois étoient de velours verd . A peine eut - il
adreflé la parole aux Nonces , qui étoient à un
bout du Champ d'Election , que ceux qui étoient
placés a l'autre bout crierent à haute voix : Nous
voulons le Grand Panetier de Lithuanie . Quatre
Palatinats , & entr'autres ceux de Podolie & de
Kiovie , furent lents à répondre. Le Palatin de
Kiovie , interrogé fur celui qu'il defiroit pour
Roi , répondit , celui que les autres veulent. Ce
n'eft pas affez, reprit le Primat , ilfaut le nommer
* Bâton femblable à celui que porte le Grand-
Général,
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
à haute voix. Le Palatin dit alors , le Grand Panetier
de Lithuanie. Le Palatin de Podolie & les
deux autres le déterminerent auffi à crier a haute
voix , le Grand Panetier de Lithuanie. Enfuite les
Sénateurs , les Miniftres & les Nonces des Palatinats
, Territoires & Diſtricts , ainſi que la Nobleffe
, rentrerent dans la Ville & dans leurs
Camps , où ils reſterent juſqu'au lendemain .
Hier , toute la Nobleffe fe rendit au Szoppa
vers les deux heures après - midi , dans le même
ordre que la veille, fi ce n'eſt que plufieurs des premers
Officiers de chaque Palatinat n'avoient pas
leurs cafques , & qu'un grand nombre de Chefs &
de Nonces arriverent en carroffe , ainfi que le
Prince Palatin de Ruffie. Celui - ci , en entrant dans
le Szoppa , falua d'abord le Primat , les Sénateurs
& les Nonces , leur recommanda le nouveau Roi
& adreffa la parole à plufieurs Gentilshommes
qu'il embraſſa enfuite. Une heure après & au
fecond coup de canon le Comte Poniatowski
fur proclamé. On députa auffi -tôt à la Ville le
jeune Comte Wielopolski , fils du Grand- Ecuyer
de la Couronne , pour annoncer au Comte Poniatowski
fon Election , & le féliciter de la pare
de la République. Le Grand Chambellan de la
Couronne fe rendit enfuite chez le nouveau Roi
pour lui faire fa cour,& il fut fuivi peu de temps
après de tous les Seigneurs. La Nobleffe voulut à
fon tour le ranger devant le Palais ; mais y ayant
été prévenue par les Nonces & par la Nobleffe du
Territoire de Warfovie qui avoit à fa tête le Nonce
Szydłowski , elle fut obligée de fe placer au
Fauxbourg de Cracovie. Alors le nouveau Roi fe
préfenta a une fenêtre , & l'on entendit crier de
toutes parts : Vivat Stanislaus - Auguſtus : il fälua
NOVEMBRE. 1764. 177
tes Nonces du Palatinat de Warfovie , & l'Egfeigne
de ce Palatinat lui fit les honneurs d'afage .
A quatre heures , le Primat arriva avec- les autres
Sénateurs & les Miniftres : il offrit fon carroffe
au nouveau Roi pour le conduire à la Collégiale ; -
mais Sa Majefté jugea à propos de s'y rendre à
cheval précédée par le Primat & par les Sénateurs
& Miniftres qui étoient dans leurs carroffes ,
& accompagnée par les autres qui étoient à che
val & vêtus d'écarlate , ainfi que le Roi . Le Comte
Wielopolski , Grand- Ecuyer , le Comte Potocki ,
Grand Général d'Artillerie de Lithuanie , le Prince
Adam Czatoriski , le Général Poniatowski , le
fieur Poniatowski , Grand Chambellan de la Cou
ronne , & plufieurs autres Nobles entouroient Sa
Majefté. Le concours du Peuple & le nombre des
carroffes étoient fi confidérables , que le Roi n'arriva
qu'après une heure de marche à la Collégiale
où l'on entonna le Te Deum , pendant lequel il fe
fit une décharge de cent coups de canon . Après
cette cérémonie , Sa Majesté fut conduite au Château
, où Elle foupa à une Table de fix couverts.
Aujourd'hui il y a grand gala , & les Seigneurs ,
ainfi que l'Ambaffadeur de Prufſe , ſe ſont rendus
de bonne heure au Château. Demain , le
Prince Repnin donnera un bal à Ujaldow:
On a joui d'une fûreté entière , tant dans la
Ville qu'au Champ d'Election , où les Dames mê
mes ont eu la liberté de fe promener.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Warfovie , le 15
Septembre 1764.
Le Roi n'a pas prêté ferment fur les Pacta Con
venta immédiatement après la proclamation ,
H.v.
178 MERCURE DE FRANCE.
"
comme il eft d'ufage , parce que le 7 le Primat
avoit affuré les Etats aflemblés qu'on ne remettroit
à Sa Majefté le Diplome de fon Election ,
qu'après qu'i auroit été muni des Sceaux de tous
les Sénateurs , des Miniftres & de deux Nonces
de chaque Palatinat & Diſtrict , & confirmé par le
feing des Députés nommés à cet effet , ce qui a
été exécuté dans l'intervalle du 7 au 11 de ce
mois. En conféquence , le Roi ne fe rendit qu'avant-
hier à l'Eglife Collégiale pour prêter le ferment
Sa Majesté étoit précédée des Maréchaux
& accompagnée du Primat , de plufieurs Magnats
& d'un grand nombre d'Officiers de la Cour. Le
Roi fut reçu à l'Eglife avec les cérémonies accoutumées
: il s'affit fous un dais près du grand Autel
vis-à-vis duquel on avoit placé une table couverte
d'un tapis de velours , & fur laquelle étoient ,
entre deux cierges allumés , un Crucifix & la
Bible. Après quelques Prières , entonnées par
l'Evêque de Kiovie & chantées en musique , le
-Primat & le Maréchal de la Diete s'approcherent
de la table , fuivis du Secrétaire de l'Interrégne ,
portant le Diplome d'Election , qui étoit relié
magnifiquement & auquel étoient ſuſpendus
dans des caffettes d'argent les Sceaux de plufieurs
Grands & de deux Nonces de chaque Palatinat.
Alors le Roi quitta fon dais & alla préſenter au
Primat les Pacta Conventa lignés de fa main : il
fe mit à genoux , & jura de les obferver exactement
, la main polée fur les faints Evangiles.
Après cette cérémonie , Sa Majeſté ſe releva , &
le Primat le félicita de nouveau fur fon avénement
au Trône , la fupplia de fe reffouvenir de
fon ferment l'afura de la fidélité de la Nation ,
& lui annonça qu'on alloit lui remettre le Di
plome de fon Election . Le Maréchal de la Diete
NOVEMBRE . 1764. 179
félicita également Sa Majefté , à qui il remit le
Diplome qu'il avoit pris des mains du Secrétaire
de l'Interregne. Le Roi l'ayant reçu , adresa au
Primat & au Maréchal de la Diete , ainſi qu'à
toute la Nation , un Difcours à la fin duquel Sa
Majefté s'attendrit au point de verfer des larmes
qui firent couler celles de toute l'affemblée. Enfuite
le Roi fe tourna du côté de l'Autel & pria
Dieu de répandre fes bénédictions fur fon Régne.
Après cette Prière , l'Eglife retentit de mille cris
d'allégreffe , mêlés au fon des trompettes & des
tymballes. Pendant ce temps- là Sa Majeſté repric
place fous le dais & affifta au Service Divin , qui
fur célébré pontificalement par l'Evêque de Kiovie
après quoi Elle retourna à ſon Palais , où
Elle reçut de nouveaux complimens de félicitation.
1
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT à l'Aticle des Spectacles...
Comédie Italienne.
M. RENAUD , dont nous avors
déja parlé dans le Mercure précédent ,
a continué fes débuts par le rôle de
Lucas dans les Aveux indifcrets , & a
repris quelques-uns des mêmes qu'il
avoit joués d'abord. La timidité fi naturelle
à un Débutant avoit paru nuire
à l'action de fon jeu qu'il a développé
depuis , & l'on peut dire , qu'il a juftifié
les encouragemens que l'on lui a
donnés. Il y a tout lieu d'efpérer qu'il
deviendra un Sujet très - utile pour ce
Spectacle.
Le 24 Octobre , on a donné la première
repréſentation d'Ulyffe dans l'Ifie
de Circe , Ballet férieux Héroï Pantomime
, de la compofition de M. Pitrot ,
dans lequel lui & fon Epoufe ( ci-devant
connue à ce même Spectacle & à l'Opéra
fous le nom de Mlle Rey ) ont
danfé les principales Entrées.
, La magnificence de ce Ballet la
beauté des fituations , les grâces & les
NOVEMBRE . 1764. 181
variétés du deffein , l'enſemble de l'éxé
cution , tout a répondu à la célébrité
que M. Pitrot s'eft acquife dans tous
les Pays de l'Europe où il a fait admirer
fes talens .
Le Public attendoit avec impatience
le moment de le revoir paroître fur un
Théâtre où il avoit laiffé un vuide trop
fenfible pour n'être point regretté . Les
applaudiffemens continuels qu'il a reçus
l'ont affure du nouveau plaifir qu'il a
fait , furtout dans le belle Chacone
de M. le Berton, dans laquelle M.Veftris
s'étoit diftingué d'une façon fi brillante
à l'Opéra. La comparaifon n'a point
nui à M. Pitrot ; c'eſt affez faire fon
éloge.
La légéreté , la précifion & les grâces
réunies dans la Danfe de Mde Pitrot ,
lui ont mérité des fuffrages unanimes.
Elle étoit déja reconnue pour une des
premières Danfeufes dans le genre brillant
; on a remarqué avec la plus vive
fatisfaction combien les leçons d'un
grand Maître ont fervi en elle à l'entière
perfection d'un Art où elle a fi
peu de rivales . Nous ne devons pas
oublier non plus de donner aux talens
naiffans de Mlles Louife & Mion Rey
182 MERCURE DE FRANCE.
fes Niéces , les juftes éloges qu'elles
méritent. Elles prouvent l'une & l'autre
que les grâces font héréditaires dans
leur Famille.
Nous donnons ici le Programme de
ce Ballet avec l'Epître au Public tels
que M. Pitrot les a donnés lui -même,
AU PUBLIC.
MESSIEURS ,
Vous êtes les Juges & les Protecteurs
des Talens : vous les voyez naître ;
vous les encouragez ; vous les éclairez
& ils fe forment pour vous plaire . Vous
feuls avez des droits fur leurs hommages,
& c'eft à vous que j'adreffe les miens.
Vous avez daigné m'accueillir , lorfque
fur la fin de l'année 1758 , j'ai préfenté
à vos yeux les Baliets héroïques
de Télémaque dans l'Ile de Calypfo ;
du Sultan généreux ; de la Difpute des
Faunes & des Bergers , pour les Amadryades
, & c. Et je viens aujourd'hui
foumettre à vos lumières celui d'Ulyſſe
dans l'Ile de Circé . Ce genre de Ballets,
en action & en expreflion , longtemps
NOVEMBRE . 1764. 183
inconnu dans la Capitale , demande ,
vous le fçavez , une expofition , une
intrigue , des fituations , un dénouement
j'ai fait tous mes efforts pour
réunir ces quatre parties effentielles ; &
les fuffrages que vous m'avez accordés ,
m'ont fait croire que j'avois rempli
du moins à quelques égards , l'idée que
vous aviez conçue de mes Poëmes ; je
fens combien ils font loin encore de la
perfection mais ma docilité à fuivre
vos confeils toujours fages & refléchis ,
à me conformer à votre goût toujours
fùr , y aura bientôt corrigé ce que vous
y trouverez de défectueux . Cependant
plus j'apporterai de foin à la compofition
de ces Poëmes , & plus l'éxécution
en deviendra difficile . Il faut de
l'âme , du fentiment , de la pratique ,
pour en faifir & en rendre les nuances &
les fineffes; en un mot, il faut des Acteurs.
De quelle indulgence , MESSIEUR s, ne
vont donc pas avoir befoin des Danfeurs
& des Danfeufes , qui , accoutumés à
figurer dans de petits divertiffemens , ne
connoiffent point encore cette expreffion
néceffaire dans les Ballets que
je vais donner. Ces Danfeurs & ces
Danfeufes , animés du zéle le plus ardent
, ont recours à vos bontés : vous
184 MERCURE DE FRANCE .
ne les refufez jamais à ceux qui ont
envie de réuífir ; & je les follicite pour
eux , & furtout pour moi , que des affaires
& quelques accidens ont obligé
de négliger un talent , que l'on n'entretient
& que l'on n'augmente que par
un exercice continuel. J'ofe me flatter
des plus grands fuccès, MESSIEURS ,
fi un travail affidu , fi un dévouement
entier à vos moindres volontés , fi le
defir enfin que j'ai de vous amufer &
de vous intéreffer , fuffifent pour les
mériter.
ACTEURS DU BALLET.
ULYSSE , Roi d'Itaque. M. Pitrot , l'aîné .
CIRCÉ , Fille du Soleil &
Fameule Magicienne. Mde Pitrot:
CHEFS DES MATE LOTS .
MM. Berquelaure , Reflier , Grenier , Giguet
Salpetier , Bataille.
GUERRIERS DE LA SUITE D'ULYSSE
MM: Leclerc , Claufe , Guiller , Auger , Ben
tinazzi , Desombrages , Beaupré , Dorignis
NYMPHES COMPAGNES DE CIRCE
Mlles Riviere , Carlin.
NOVEMBRE . 1764. 185
AUTRES NYMPHE S.
Miles Louife Rey , Mion Rey , Dumalg ,
Dubuiffon , Lefevre , Colombe , Dauviliers, Marlet,
Verdot , Desjardins , Galodier , Marquife.
PETITS AMOURS , JEUX FT PLAISIRS.
MM. Alix.
Simonnet.
Beaulieu
Romain.
Mlles Le Roi.
Audinot:
Dervieux.
Adelaide.
Plufieurs Compafes en Guerriers & Matelots
de la fuite d'Ulyffe , dont une partie eft tranf--
formée en Bêtes feroces par le pouvoir de Circé .
Première Décoration du Ballet.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
U
ARGUMENT.
LYSSE , Roi d'Ithaque , fut un
de ceux qui contribuerent le plus à la
deftruction de la fameuſe Ville de Troye.
Peu de temps après cette deftruction ,
il remonta fur fes Vaiffeaux pour retourner
dans fa Patrie ; mais la Divinité
, qui lui étoit contraire , fit fufciter
des vents & des tempêtes qui l'obligerent
de relâcher dans une Ifle habitée par
Circé , fameufe Enchanterelle.
C'eft ici que commence l'action repréfentée
par le Ballet.
-
Avant d'aborder fur le rivage , Ulyſſe
envoye quelques uns de fes Compagnons
pour reconnoître l'ifle . Ces Guerriers
rencontrent Circé; lui découvrent
qui ils font , & lui apprennent que le
grand Ulyffe , Roi d'Ithaque , eft avec
NOVEMBRE 1764. 187
eux elle témoigne beaucoup de plaifir
à les voir , & leur offre toute forte
de rafraîchiffemens. Ils les acceptent :
& auffi - tôt qu'ils ont bû certain breuvrage
qu'elle leur fait donner, ils fe trouvent
transformés , les uns en Statues ,
& d'autres en Bêtes féroces , comme
Lions , Tigres , Ours , Loups & Sangliers
. Ulyfe ne les voyant point revenir
, fait mettre une Chaloupe en
Mer pour les venir chercher ; mais auffitôt
qu'il y entre , cette Chaloupe eſt
changée en un Char tiré par des Chevaux
marins. La Mer à l'inftant fe couvre
de Tritons & de Néréïdes qui compofent
un Concert avec des Conques Marines.
Circé reçoit Ulyffe avec de grandes
démonftrations de joie , tandis que fes
Nymphes s'empreffent autour des Chefs
des Matelots. Dans le moment qu'ils
font arrivés , la Mer & les Rivages fe
changent en un lieu de délices , où
l'on voit un Palais & des Jardins magnifiques.
Ulyffe eft étonné de ces enchantemens
; mais comme il a vû que
cela s'eft fait par un feul coup de baguette
, il commence à croire qu'il eft
chez une Magicienne : furpris de plus
en plus de n'appercevoir qu'une partie
de fes Compagnons , il foupçonne qu'ils
188 MERCURE DE FRANCE.
font métamorphofés ; & que fi cela eft ,
il ne pourra les délivrer que par rufes
Pour en fçavoir la vérité , il feint d'être
amoureux de Circé , & ordonne aux
Matelots de fa fuite de former , avec
les Nymphes du lieu , des danfes &
des Jeux pour la divertir. Circé , qui
a fenti la plus vive paffion pour Ulyffe
dans le premier moment qu'elle l'a
vù , cherche les moyens de fe l'atracher
pour toujours. Elle fuppofe avoir
quelques ordres à donner dans fon
Palais & fe fait fuivre par fes Nymphes
& par les Matelots de la Suite du
Roi : prétexte dont elle fe fert pour
aller compofer un breuvage qui foit
capable de l'arrêter auprès d'elle autant
de temps qu'elle le defirera.
Ulyje le voyant feul , profite de ce
moment pour chercher les Guerriers
qu'il avoit envoyés à la découverte de
l'Ifle ; & s'approchant , par hazard
de quelques Statues , il entend des fons
mal articulés , qui lui font comprendre
que fes fidéles Ithaciens ont été ainfi
métamorphofés. Un inftant après , il
voit venir à lui des Bêtes féroces , qui'
au lieu de l'effrayer femblent lui faire
des careffes il reconnoît aifément que'
ce font encore là quelques - uns de fes
:
NOVEMBRE . 1764. 189
Compagnons , ce qui le met au défeſpoir
; mais la réflexion lui revient ;
& il fonge à employer quelque rufe
pour les délivrer , & fe fauver lui-même
des périls dont il eft menacé. Circé revient
bientôt accompagnée des mêmes
Pefonnes avec qui elle s'étoit rétirée
dans fon Palais ; & voyant à Ulyffe un
air chagrin , elle l'attribue au féjour
que la tempête le force de faire dans
fon Ifle , lui propofe de prendre du
repos , dont elle croit qu'il doit avoir
befoin , lui offre des rafraîchiffemens ,
parmi lesquels eft le breuvage qu'elle
lui a préparé. Mais Ulyffe , qui fe défie
de tout , fçait éviter de le prendre , &
feint fi bien , qu'elle le croit auffi amou
reux qu'elle le defire : elle fait auffitot
paroître une troupe de petits Amours
qui , avec des guirlandes de fleurs forment
des danfes charmantes , pendant
lefquelles Ulyffe a Padreffe d'obtenir de
Circé la baguette magique, dont il fe fert
bientôt pour faire ceffer fes enchantemens,
& rendre la première forme à fes
Compagnons : le Palais, les Jardins, tout
s'évanouit en un clin d'oeil ; l'on voit
à leur place reparoître la Mér couverte
des vaiffeaux d'Ulyſſe , dans lefquels il
court s'embarquer. Ses Guerriers brûlants
de fe venger des enchantemens
190 MERCURE DE FRANCE .
, &
de la Magicienne , emménent fes Nymphes
avec eux : Circé veut s'y oppofer
& eft arrêtée par un coup de baguette.
La flotte fe met en mouvement
on la perd bientôt de vue. Circé ainfi
abandonnée , fe livre à fon défefpoir :
elle décrit quelques fignes magiques ,
à la fin defquels paroît un Char traîné
par des Dragons aîlés qui vomiffent
feu & flamme. Le Ciel s'obscurcit ; les
éclairs brillent ; le tonnèrre gronde ; au
milieu de ce fracas épouvantable , Circé
monte avec précipitation fur fon Char
fend les airs , & vole à la fuite de fon
Amant.
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure , fur feu M. LE CLAIR
premier Symphoniſte du ROI.
MONSIE ONSIEUR
Si c'eſt un tribut dû à la mémoire des
hommes célébres que les éloges que
la reconnoiffance de leurs Concitoyens
confacre après leur mort en leur honneur
dans les faftes des beaux- Arts ; il
me femble auffi qu'ils font une confolation
touchante pour ceux qui les ont
NOVEMBRE. 1764. 191
connus plus particuliérement ; j'avois
avec les bons Citoyens , verfé des larmes
à ce Service funébre fi bien exécuté
par l'Académie Royale de Mufique ,
pour ce génie profond qui a changé en
Science la Méchanique de fon art ; je ne
penfois point que j'aurois fitôt à regretter
un homme auffi fçavant(M. Leclair) que
l'affaffinat le plus tragique , nous a enlevé
la nuit du 22 au 23 du préſent mois
d'Octobre.
Il étoit né à Lyon , le 16 Mai 1697 ,
du mariage d'Antoine Leclair , Muficien
de Sa Majefté Louis XIV , & de Benoîte
Ferriere. Jean-Marie Leclair , celui
que nous regrettons , fut dans fa
jeuneffe attaché à M. Bonnier père , &
à fon fils M. Bonnier de Lamofſſon , Tréforier
des Etats de Languedoc. Bientôt
il eut la place de premier Symphoniſte
de Sa Majesté Louis XV. Il fut même
honoré des bontés d'un Monarque , Père
de fes Peuples & des beaux Arts. Un
Brevet expédié au fieur Leclair du 5
Avril 173 , figné par le Duc de Gévres ,
lui affura un honneur qui étoit autant
une juftice qu'une récompenfe.
L'envie de voyager le fit paffer en Hollande
, il y fut comblé des bienfaits de
S. A. Madame la Princeffe d'Orange ,
192 MERCURE DE FRANCE.
& revint à Paris jouir en paix de fa réputation
& de l'eftime des gens de bien.
Il ne faifoit plus d'Ecoliers , & n'étoit
plus qu'Amateur , quand M. le Duc
de Gramont crut rendre fervice au Public
en faifant une douce violence à cette
inaction qui enfeveliffoit des talens aufli
fupérieurs.
Ce Seigneur le penfionna , & cet art
heureux de conduire à ne vouloir que
leurs volontés , dont les Grands font
un ufage fi glorieux , quand le goût des
Arts le confacre ; cet Art enchanteur
rendit à Leclair tout fon amour pour
le travail.
Il avoit compofé dans fa jeuneffe quatre
Livres de Sonates à violon feul , deux
Livres de Duo deux divertiffemens
fous le titre de Récréations , deux Livres
de Trio , deux Livres de Concerto
& l'Opéra de Scilla & Glaucus , dont la
partie harmonique ne le céde en rien aux
plus beaux morceaux de Rameau. A l'âge
de foixante ans , toute la vigueur de fon
génie fembla prendre de nouvelles forces
pour répondre aux bontés d'un Seigneur
dont il avoit été le maître.
Il avoit compofé pour lui l'Acte d'Apollon
& Climene , dont les paroles font
de M. le Marquis de Senneterre , exécuté
aux
NOVEMBRE . 1764. 193
aux charmantes Fêtes de Puttau. Depuis
, il a fait un divertiffement pour
la Provençale; deux Ariettes fupérieures ,
l'une pour la Gouvernante , l'autre pour
le Tuteur , dont le rôle n'avoit rien de
brillant à chanter.
•
Rameau avoit pris du Ballet des Arts ,
dont les paroles font de M. de la Mothe,
& la Mufique de M. de la Barre
l'Acte de Pigmalion , qu'il a refait entièrement.
M. le Duc de Gramont fuivit
la même idée pour les quatre autres
Actes : il fit travailler le Clair & Naudé ,
cet homme fi connu par fon goût fupérieur
pour le chant . Le premier fe
chargea de l'harmonie , & le fecond
de la mélodie. Ainfi les quatre Actes
font entièrement retravaillés , & furtout
celui de la Peinture , où le goût & le
génie femblent avoir épuifé leurs connoiffances.
Ces deux hommes ainfi réunis par
une concorde fi rare parmi les perfonnes
d'un même Art , ont travaillé encore
le Ballet des Saifons , Paroles de
Pic , Mufique de Lulli & de Colaſſe ,
& la Tragédie d'Arion de l'Abbé Pellegrin
,dont la Mufique eft de M. Matho .
Le Clair travailloit à cette Tragédie
quand il eft mort. Il ne manquoit our F
I
194 MERCURE DE FRANCE.
rendre l'Ouvrage parfait , que quelques
airs de violon ,
M. le Duc de Gramont, toujours attentif
à confacrer à la postérité la mémoire des
hommes de génie , avoit fait une collection
des plus beaux morceaux de
Mufique d'un homme étonnant , mort
chez lui à l'âge de trente ans. Il fe
nommoit Martin & avoit étéVioloncéle
à l'Opéra . M. le Duc de Gramonile l'étoit
attahé par fes bienfaits , & a de lui des
Ouvrages de la première beauté. C'eſt
en réuniffant le génie de ces trois Compofiteurs
qu'il eft parvenu à mettre en
ordre tant d'Ouvrages différens , dont
il pourra faire préfent au Public , s'il
paroît les defirer , & les recevoir comme
des monumens de ce que peut l'union
des talens confacrée par l'amitié .
Le Clair étoit fait pour la connoître
& la rendre aimable . Il avoit dans les
moeurs cette noble fimplicité , caractère
diftin&tif du génie. Il étoit férieux
& penfeur , n'aimoit point le grand
monde. Il n'avoit ni cette modeftie intéreffée
qui mandie des éloges , ni
cet orgueil qui en rend indigne. Il étoit
affez grand Homme pour ofer dire
qu'il étoit content de fes Ouvrages ,
& pour les retoucher s'il croyait qu'un
NOVEMBRE . 1764. 195
meilleur avis lui eut découvert des beautés
qu'il n'avoit point faifies.
L'Europe entière connoît fes Sonates;
& fi la France a des Gavinies & des
Capron , ce font fes Ouvrages qui les
ont formés. Il débrouilla le premier
l'art du violon ; il en décompofa les
difficultés & les beautés. Il manqua un
le Clair à Lulli ; il eft créateur de cette
éxécution brillante qui diftingue nos
Orchestres , & Rameau lui doit autant
qu'à fon propre génie,
La furveille de fa mort il apporta à M.
le Duc de Gramont un morceau de Mufique
plein de feu & d'enthouſiaſme.
il falloit le voir, à foixante-ſept ans , éxécuter
avec une vigueur étonnante , communiquer
à un Orcheſtre tout fon
feu , & fi près du jour fatal , goûter
le plaifir d'être admiré lavec cette joie modefte
& pure qui conviendroit fi bien
à un jeune homme qu'on loueroit pour
la première fois .
Il femble que l'amitié ait des préffentimens.
Celle de M. leDuc de Gramont pour
le Clair , je me fers de fes expreffions ,
en eut d'affreux . Il lui offrit mille fois
un logement chez lui , & l'avoit déterminé
à l'accepter quand il fut affaffiné,
Il eſt fans doute des monftres qui ne font
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
ni de leurs pays , ni de leur fiécle. Que
d'êtres n'ont de l'homme que la figure
humaine !
Perfuadé , Monfieur , que les talens
de l'efprit font peu de chofe fans les
fentimens de l'âme , ma première étude
a toujours été de jouir des affections
de la mienne. J'ai connu le Clair , j'ai
pu l'admirer & l'eftimer. Je vous écris
l'âme encore faifie de l'affreux récit
de fa mort. S'il eft impoffible de confacrer
à tous les grands Hommes des
monumens en marbre , & d'y graver
des vers à leur honneur , en voici que
j'ai trouvé gravés pour lui dans mon
coeur & que le Public au moins daignera
peut-être agréer,
Le premier des François , le Clair, à fon génie
Sçut l'art d'affervir fon archet.
Du grand Rameau rival par l'harmonie
Il eft mâle , élégant , tendre & toujours parfait.
Lui feul méritoit bien de rendre les Ouvrages;
Lamitié careffa ſes moeurs :
Il fut eftimé par les Sages ,
Admiré par les Connoiffeurs.
J'ai l'honneur d'être &c,
Le 26 Octobre 1764.
DE ROZOI
NOVEMBRE. 1764. 197
SUPPLÉMENT à l'Art . des Sciences
MÉDECINE.
Gouttes fciatiques & Rhumatifmes.
AUTANT UTANT le traitement de la Goutte
éffrayoit ceux qui en font affligés , &
trouvoit des contradicteurs , autant les
fuccès répétés depuis dix années d'une
pratique auffi douce que fimple & méthodique,
portent le calme & la confiance
dans les efprits prévenus. Les maux des
Goutteux ne fe bornoient pas à la feule
violence des tourmens & des révolutions
les plus funeffes ; le plus cruel de tous
étoit le défaut d'aucune efpéce de foulagement
. Je dois leur mettre fous les
yeux ce que l'expérience m'a appris
en leur faveur.
La Poudre balfantique infufée dans de
l'eau , en forme de thé , ou dans une
eau de veau conformément au tempé
rament de chacun , calme les accès les
plus vifs , & agit uniquement par les
urines & par une tranfpiration un peu
augmentée fans fueur ; les fuccès plus
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
,
ou moins prompts dépendent de l'ad
miniftration propre à chacun. Ce réméde
empêche que les nodofités fe
forment & s'oppofe aux révolutions
fuivant l'attention qu'on apporte dans
fon ufage. Le Baume végétal , par fes
qualités propres à l'eftomach , rend les
digeftions parfaites forme un fang
bien travaillé & donne du reffort ; c'eſt
par ce moyen qu'il éloigne les accès ;
fon action n'échauffe point , & il eſt
parfait anti - fcorbutique. Ceux qui ne
peuvent fe gêner fur rien pendant qu'ils
en font ufage , ou qui ont des complications
qu'ils ne déclarent point
font dans le cas d'en recevoir peu d'effets.
Le fruit que j'ai tiré de ma pratique
, eft une connoiffance particulière
des effets des différens remédes employés
en Europe ; leur danger , leur
inutilité , ou leurs vrais moyens , ce qui
forme l'objet le plus intéreffant par les
funeftes accidens qui en résultent. Je
me flatte par mes foins continués de
rendre de jour en jour le traitement
de la Goutte auffi familier que celui
des fiévres intermittentes ; c'est -à - dire ,
d'affurer les moyens calmans dans tous
les cas , & ceux d'éloigner les accès ; ·
c'est tout ce que l'on peut propo fer
NOVEMBRE. 1764. 199
il faut être précis & net fur fon état
en me confultant. Je ne reçois que les
Lettres affranchies. Je loge rue du Gros
Chenet , Quartier Montmartre , à Paris.
C. DE MONGERBET , Médecin du
Roi & Ordinaire de fes Bâtimens .
A VIS DIVER S.
On a établi depuis peu dans cette Capitale ,
par privilége exclufif , un Bureau Général d'Indication
, d'Avis , d'Adreffe & de Rencontre.
Cet Etabliſſement , confacré à l'utilité publique,
a pour but d'indiquer par voies d'adreffe , tous
les objets à vendre ou à louer tant à Paris qu'en
Provinces , comme Terres , Maiſons , Domaines ,
Rentes , Charges , Fonds de Commerce , Meubles
, Bijoux , &c. Meubles ou Appartemens
meublés ou non-meublés ; en forte que les perfonnes
tant de Paris que des Provinces qui ont
quelques objets à vendre , à louer ou à acheter ,
peuvent en adreffer à ce Bureau une note circonftancice
, franche de port , en payant feulement
pour tous frais ; fçavoir , pour les objets à
vendre , une livre ; quatre fols, pour ceux du prix
jufqu'à 1000 liv . 3 liv. pour ceux juſqu'à 10000
liv. & 6 liv. pour ceux de 10 , 15 , 20000 liv . &
au-deffus. A l'égard de ceux à louer , les enregiftremens
font de fix fols pour le loyer jufqu'à
300 liv . de douze fols jufqu'à 1000 liv . & de
vingt-quatre fols jufqu'à 3000 liv. & de trois liv.
pour ceux de 3000 liv . & au- deffus. L'on paye le
double de ce prix pour le renfeignement , & lorfque
les perfonnes ne s'accommodent pas de l'ob-
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
et dont on a délivré lé renfeignement , on leur
en donne d'autres gratis , jnfqu'a ce qu'elles foient
fatisfaites.
Ce Bureau préfente enfin au Public un avantage
fupérieur à toutes les voies dont on s'eft fervi
jufqu'à préfent , foit pour vendre , foit pour rencontrer
l'objet que l'on a envie de fe procurer :
1 ° , par la réunion générale de toutes les chofes
qui fe trouvoient auparavant difperfées , & qui
échappoient à ceux qui en faifoient la recherche :
2 ° , parce que les objets que l'on y fait enregif
trer ne font fupprimés du Tableau qui leur eft
propre , qu'après que l'on en a difpofé.
Les Etrangers qui defireront auſſi trouver à
leur arrivée à Paris un appartement prêt à occuper
, pourront écrire directement à ce Bureau ,
qui fe chargera de leur en procurer , enjoignant.
feulement a leur Lettre un Mandat payable à
Paris , au moins pour le montant du premier
mois .
On peut aufli s'y adreffer pour les Extraits de
Baptême , Mariages , Sépultures , & c. & pour
toutes autres recherches & expéditions .
Ce Bureau , pour ne négliger aucun des objets
utiles à la Société , enregistre auffi les diverſes
Penfions Collégiales , Conventuelles & Bourgeoifes
, tant de Paris que des Provinces , moyennant
un abonnement de 3 liv . par année ſealement , &
à la faveur du Tableau détaillé que l'on y aura
fait inférer des prix , nourritures , foins & éducations
qu'on y reçoit , le Particulier ou le Père
de Famille feront moins embarraffés dans le
choix que leur fortune ou les circonstances exigeront.
On a encore réuni un nouvel objet à ce Bureau
qui intérefle particulièrement les Etrangers qui
NOVEMBRE. 1764. 20-
venant à Paris , n'ayant pas de domicile abfoluz
ment fixe & permanent , font fouvent expofes
perdre les Letrres ou effets qui leur font adref
fés , foit par les fréquens changemens de demeu
re , ou par la négligence de ceux chez qui l'on
pourroit le les faire adreffer , foit enfin pour év
ter les incommodités qui peuvent réfulter de la
curiofité , fouvent même de l'indifcrétion de ceux
entre les mains de qui pourroient tomber ces
Lettres. Or ce Bureau préfente un moyen facile
de prévenir ces fortes de défagrémens , par la
railon qu'on peut s'y faire adreffer directement
ces Lettres comme à un domicile qui devient
commun à tous Etrangers & Citoyens ; & que par
l'ordre qu'on y tient, elles font exactement remifes
à la volonté des Commettans , ce qui s'entend
pareillement de toutes les Villes où l'on fe
propofe d'établir de femblables Bureaux .
Il eft effentiel d'obferver qu'on ne fe charge de
la réception defdites Lettres , qu'autant que le
port en eft acquitté , ou que l'on auroit pris avec
le Bureau des arrangemens particuliers & relatifs
à cet objet , en payant deux fols pour la remife de
chacune defdites Lettres.
N. B. Ceux qui defireront former un pareil Etabliffement
dans les principales Villes du Royaume
s'adrefferont , pour en traiter , au Bureau Général ,
rue S. Honoré , à l'Hôtel d'Aligre.
Quoique ce que nous venons d'annoncer ne
foit qu'un extrait fort abrégé de l'utilité de cet
établiſſement , nous pensons qu'il eft fuffisamment
étendu pour que chacun juge en particulier de
l'avantage qu'il peut y trouver.
Les Négocians , les Marchands ou Artiftes ,
&c , qui étant difpofés à augmenter leur Commerce
ou a quitter leur Etat , & qui n'attendent fouvent
Iy
>
202 MERCURE DE FRANCE:
que l'occafion favorable de céder leur fond , ou
enfin les Charges ou Priviléges auxquels ils font
attachés, & ceux qui n'attendent également qu'une
femblable rencontre pour former leur Etabliffement
, envifageront aifément la facilité que leur
préfente à cet égard ce nouveau Bureau. En effet
tous ceux qui font dans l'un & dans l'autre cas
pouvant ufer de la voie qui leur eft ouverte , il est
évident qu'ils feront plus à portée qu'auparavant
de remplir réciproquement leurs vues.
On conçoit qu'il en peut être la même choſe à
l'égard des perfonnes qui defirent fe procurer un
Secrétaire , un Intendant , un Régiffeur , &c , &
de celles qui defirent fe placer en cette qualité.
Nous remarquons auffi qu'il ne feroit pas
moins intéreſſant aux Négocians, aux Marchands,
foit en gros , foit en détail , & à bien d'autres
Particuliers , de faire mettre leurs adreffes audit
Bureau chaque fois qu'ils changent de demeure
, parce que quelques circonftances les obligent
à quitter un quartier où ils auront acquis une
réputation avantageufe , les perfonnes qui leur
feront attachées auront par-là un moyen fûr de
les retrouver.
M. DE LA CROIX , Généalogifte de l'Ordre de
Malthe &de la Maiſon & College de Boiffy, qui travaillle
depuis quelques années à donner une nouvelleGénéalogie
de la poſtérité des Fondateurs de cetre
Maiſon pour y ajouter les Branches qui étoient
ignorées lors de l'enregistrement au Grand-
Confeil le 29 Juin 1680 & les nouveaux Rejettons
des Branches déja connues , invite les perfonnes
qui ont intérêt à cette Fondation , de lui faire
remettre les Titres juftificatifs de leur defcendance
, pour conftater leur droit & completter
NOVEMBRE . 1764. 203
cette Généalogie . Il fe propofe de fuivre à - peuprès
la forme de la Généalogie imprimée en 1680
in-4º , en ajoutant une Planche gravée qui contiendra
les armoiries de toutes les Familles compriſes
dans la Généalogie. On pourra lui adreſſer
les paquets francs de port rue Phelippeaux , près
le Temple.
Le Sieur LANGUIGNEUX , Fils , Marchand
Tapiffier , qui s'eft fait annoncer dans les Papiers
publics au mois de Mars dernier , avec Fermiffion,
pour un Siége portatif dont il eft le premier &
le feul Inventeur , & qu'il continue de vendre , lequel
fert dans les Parterres des Spectacles , fans
craindre les flux & reflux ; l'on ne perd point de fa
hauteur , vû que l'on jouit de plufieurs dégrés , &
au moyen d'une augmentation fimple il devient
commode pour la Promenade. Il a fimplifié fondit
Siége par la fuppreflion d'un Ecrou & par la
légéreré du Strapontin qui fe met dans la Poche &
s'adapte fur une Canne dans fon entier , de groffeur
ordinaire , imitant le Jai ; l'on peut auffi y
placer un parafol .
De plus , avec une nouvelle Permiſſion du 31
Juillet , il fait fçavoir qu'il vient d'imaginer un
nouveau Tabouret portatif, utile pour la Promenade
, la Campagne & autres Lieux , lequel fe
démonte en trois & fe renfermedans un Sac moins
gros que celui d'un Paraíol ; ceTabouret étant trèsléger
, donne la facilité de le porter dans la
Poche , fous le bras ou dans un Sac à Ouvrage ;
les Dames y trouveront une affife commode &
folide.
Il a encore trouvé le moyen de placer un Siége
fur un Fufil , fans l'endommager , ce qui devient
très -utile pour les Perfonnes qui vont à la Chaffe .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera desdits Siéges propres à tous Fufils.
Il vend auffi un Siége en Acier très -folide for--
mant un triangle , qui fe renferme tout entier
dans une Canne, dont le poids eft très- léger les
prix font à la portée de tout le monde , & l'on
trouvera à choifir.
:
Ildemeurechezfon Père , Marchand Tapiffier , rue
de la Harpe , vis à- vis celle des Mathurins , àla
VILLE DE ROME ; qui fait , vend , loue , troque ,
achete & tient Magafin de toutes fortes de Meubles
tant neufs que de rencontre : le tout à juſte prix.
A PARIS.
COPIE de la Lettre d'un Curé de
Campagne , à M.... Médecin à Paris.
MONSIEUR ,
J'AI trouvé dans les papiers de mon Prédéceffeur
le reméde contre la rage , que je joins
à la préfente , & tous les Habitans de ma Paroiffe
perfuadés de fon utilité , il m'a été rapporté
des effets fi falutaires de ce reméde , queconnoiffant
la bonté de votre coeur & l'étendue
de vos lumières >
j'ai vu que je pouvois vous
prier de l'éxaminer , afin qu'appuyé de votre
autorité , il puiffe acquérir dans le Royaume le
crédit qu'il a dans ma Paroiffe.
J'ai l'honneur d'être & c ,
NOVEMBRE. 1764. 2051
Remède contre la Rage.
Prenez des coquilles d'huîtres mâles ( celles
de dellous faites les calciner au feu ou au four
jufqu'à ce qu'elles fe rompent fans effort , redaifez
-les en poudre & la pallez au tamis faites
la prendre enfuite au malade comme il eft dit
ci - après.
en
Il y a trois manières de la prendre.
'
La première qui opére le plus promptement
eft d'en donner en bolle comme le Quinquina
mettant cette poudre fimplement dans du
pain à chanter mouillé , & en multipliant ces
bolles à proportion de la facilité avec laquelle le
malade pourra la prendre.
La deuxième eft de la donner dans du vin
blanc.
La troifiéme eft de battre cette poudre dans
quatre ceufs frais , d'en faire une omelette que
l'on fera cuire avec de l'huile au lieu de beurre
qui en empêcheroit abfolument l'effet. Il la faut
faire manger au malade fans pain & fans le
faire boire.
La dofe ordinaire pour ceux qui font dans
l'accès , eft le poids de fix gros pour la première
fois , & que l'on doit donner au malade le plus
promptement qu'il eft poffible après qu'on s'en
eft apperçu , & les deux jours fuivans il faut
lui en donner chaque jour quatre gros à jeun ,
& qu'il ne prenne aucune nourriture ni boiffon
que trois heures après.
La dofe pour ceux qui font mordus à fang
& pour ceux qui ont été manqués à la mer eſt
de quatre gros chacun des trois jours.
La dofe pour ceux qui n'ont été que pincés¿
206 MERCURE DE FRANCE.
léchés ou éraflés , ou qui craignent la Rage ;
ce qui eft fouvent auffi dangereux que la morfure
à fang , n'eft que de deux gros , & il n'en
faut prendre qu'une feule fois.
Par Permiffion de Monfeigneur le Lieutenant»
Général de Police.
LE Sieur ROUSSEL donne avis au Public qu'il a
trouvé un Reméde efficace pour les Cors des pieds.
Jufqu'ici ces maux avoient paru ne pas mériter
une attention particuliere , & l'on s'eft contenté
de chercher dans les fecrets douteux de quelques
Empyriques un foulagement , trop fouvent inu
tilement attendu . Il fuffifoit , en diminuant leur
volume par l'amputation , d'en rendre les douleurs
un peu plus fupportables. Beaucoup de perfonnes,
ou rifqucient les inconvéniens dangcreux qui
réfultent tous les jours de pareilles opérations , ou
aimoient mieux fouffrir les maux que caufent les
Cors , plutôt que d'endurer la compreffion ou l'introduction
d'aucun corps étranger. Aujourd'hui
l'expérience a fait trouver une Topique auffi fûr
coni e ce mal , qu'il eft aifé de l'employer. Un
morceau de toile noire , ou de foie , enduit du médicament
dont il s'agit , a la vertu d'ôter très
promptement la douleur des Cors , de les amollir
, & de les faire mourir par fucceffion de temps.'
On en forme une Emplâtre un peu plus large
que le mal , que l'on enveloppe d'une bandelette
après avoir coupé le Cors . Au bout de huit jours
on peut lever ce premier appareil; & remettre une
autre Emplâtre pour autant de temps . Ce Reméde
eft auffi efficace pour les Verrues ou Poireaux ,
ayant foin d'en relever l'Emplâtre, d'en fubftituer
une autre à la place , tous les deux jours , pendant
T'efpace de huit ou dixjours.
NOVEMBRE. 1764. 267
Un grand nombre de perfonnes ont été parfaitement
guéries par l'ufage de ce Topique ;
entr'autres :
M. de la Place , Auteur du Mercure , rue Fromenteau.
M. Baret , Maître de Langues de la Cour de
Munich actuellement à Paris , rue S. Etienne des
Grès , près le College de Lyfieux.
M. David , Marchand Mercier & Négociant ,
rue Beaurepaire.
M. & Madame Thibault , Maître Plombier ,
rue S. Sauveur.
Madame la Comteffe de Stainville , rue S.
Dominique, au coin de la rue de Bourgogne.
L'Epoufe de M. de Menjeville , Maréchal de
Camp , rue couture Sainte - Catherine au Marais .
Mademoiſelle Thumérie fa tante ,
Limoges au Marais.
" rue de
Madame Pelerin , rue du Rempart S. Honoré.
M. Billecoq , Fermier du Roi & Receveur à la
Barrière du Roulle.
M. l'Abbé l'Huillier , chez M. de Graffin ,
rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.
Le Maître d'Hôtel de M. de Sainte- Croix
même rue.
Mademoiſelle Maignon , à l'Hôtel Torpanne ,
rue des Bernardins .
Madame Forbet , Marchande de Ceinturons ,
fur le Pont S. Michel.
Mademoiſelle Thomas , Maîtreffe Couturiere ,
au Bras d'or , rue S. Louis , près le Palais.
M. Duclos , Marchand Horloger , & la gouvernante
, dans la même rue.
M. Ritter , Horloger , dans la maison de M.
Barat , Place Dauphine.
Madame Michel , Horlogere , dans la maiſon
de M. le Normand , Place Dauphine.
208 MERCURE DE FRANCE.
Dom de Méromont , Feuillant.
M. Langevin , Marchand de Parafol , dans S.
Denis de la Chartre , dans le grand Escalier.
M. Goffet le jeune , chez Monfeigneur le Comte
de Saint - Florentin .
La Gouvernante des Enfans de M. de Norville
Receveur Général des Maréchauffées de France ,
rue dugrand Chantier.
Plufieurs perfonnes de Génêve ont écrit à M.
Bernier , Bourgeois , chez M. Rouſſeau , rue
Notre- Dame des Victoires , qu'ils étoient trèscontens
de l'onguent du fieur ROUSSEL pour les
Cors , & qu'ils le prient de vouloir bien leur en
renvoyer quatre Boetes , tenant un quarteron
chacune , c'est-à- dire une livte d'Onguent.
Le prix des Boëtes à douze Mouches eft de 3
livres.
I
t
Celui des Boétés à fix Mouches eft de 1 livres
10 fols.
La demeure du fieur ROUSSEL eft chez le fieur
Dumont , rue Jean-de- l'Epine , près la Grève ,
l'Hôtel du S. Efprit, où on le trouvera toujours , ou
une Perfonne qui le repréſentera . 1
Le fieur ROUSSEL donne avis au Public qu'il a
découvert une Poudre approuvée , pour guérir les
maux ordinaires de tête , en moins d'un quartd'heure
après en avoir fait ufage , les migraines ,
les rhumatifmes de tête & les étourdiffemens,
Cette Poudre débouche les narines , dégage le
tympanon de l'ouie & éclaircit la vue , en faifane
diftiller par le nez des eaux âcres qui occafionnent
les maladies ci - deſſus rapportées.
Manière de s'en fervir.
Il faut fe bien moucher avant de prendre cette
Poudre . On n'en prend qu'une pincée , comme
NOVEMBRE . 1764. 203
une prise de tabac , & on la reſpire de même par
Te nez ; on ne fe mouche qu'après avoir éternué
trois à quatre fois , ce qui annonce l'effet du Reméde.
Si cette prife n'eft point affez forte pour
procurer cet effet , on en reprend un peu , alors la
perfonne eft guérie ou foulagée. Pour achever &
affurer une entière guérifon , on en prend , pendant
trois à quatre jours , une prife le matin , une
à midi & une le foir avant de fe coucher. Siaprès
ce temps l'on reffentoit encore quelques
légères douleurs , on pourroit continuer encore
quelques jours. Cette Poudre n'a point un goût
difgracieux Le prix des boëtes eft de trois liv. &
d'une liv. quatre fols .
Noms de quelques Perfonnes du nombre de celles
qui ont été guéries.
Le Fils de Mde Giller , rue de Berry , vis- à-vis
P'Hôtel de Polignac.
Mlle Thomas , Maîtreffe Couturiere , rue S
Louis , proche le Palais , au bras- d'or . Dans la
même maiſon , Mlle Boudet , M. & Mde Reve
liard , Horloger.
Il a auſſi un Elixir approuvé , qui guérit le mal
de dents dans le moment , les blanchit & les rafer--
mit , & fortifie les gencives .
Manière de s'en fervir.
On prend un peu de coton que l'on imbibe
dans cet Elixir, on l'applique fur la gencive proche
la dent qui fait mal , ou dans la dens fi elle eſti
creuſe ,
Fourblanchir les dents , en ôtér lé tartre & blanchir
les mains.
faut prendre environ la moitié d'un verre
210 MERCURE DE FRANCE.
d'eau , y verfer deux à trois gouttes de l'Elixir :
qui fait devenir l'eau blanche comme du lait , on
imbibe de cette eau un linge , dont on ſe frotte
les dents & les gencives deux à trois fois la femaine.
Toutes les Perfonnes qui en ont fait ufage en
ont été fort fatisfaites . Les bouteilles font de trois
liv. & d'une liv. quatrefols.
On trouve auffi chez le fieur ROUSSEL unè
Pommade approuvée ; qui guérit les glandes ,
rhumatifmes , mal de gorge & la goutte , en
frottant de cette Pommade la partie malade ; on
met enfuite un papier brouillard , une compreffe
& une bande par- deffus.
Noms de quelques Perfonne's du nombre de celles qui
ont été guéries.
GLANDE S.
M. de Gaumincourt , Commiffaire des Che
vaux- Legers de la Garde , rue Montmartre , près
S.Jofeph , de glandes au col.
La Fille-de- Chambre de Mde Poriquet , rue
Baillet.
Mile Leprince , Marchande , & fa Soeur , Marchande
Fruitière , au Marché S. Germain .
Mde Chopin , rue de Varenne , vis - à - vis l'Hôtel
de Biron.
La Fille du fieur Flechy , Jardinier , vis -à-vis S
François - de- Sales , à Iffy.
RHUMATISME S.
Mde Olivier , Garde de Dames en couches ;
rue Quinquampoix , chez Mde Cadot.
Mde de Gouy , rue de la Planche , à la Bourfe
Royale.
NOVEMBRE . 1764. 21t
Mde la veuve Lebrun , Marchande de bourfes
rue Fromenteau.
La Soeur du Maître d'Ecole , à Iffy.
La Fille du fieur Carbonnet , à Vanvres,
GOUTTES.
› M. Toutain Marchand d'Eventails , rué
Quinquampoix.
Le fieur Comtois , Cocher de M. le Lieutenantde-
Roi , aux Invalides.
La Femme du fieur Flechy , Jardinier , vis- à-
S. François , à Iffy.
MAUX DE GORGES.
Mde Beline , Bourgeoife , rue S. Honoré , chez
le Boulanger , au coin de la rue S. Roch .
La Femme du fieur Rofé , Chef- de- cuifine
chez Mde la Maréchale de Broglie , rue S. Dominique
, Fauxbourg S. Germain , & autres.
La demeure du fieur ROUSSEL eft rue Jean- del'Epine
, chez M. Dumont , à l'Hôtel du S. Efprit
, proche la Grêve , où on le trouve toujours , ou
quelqu'un qui le repréfente.
Le fieur DUBOIS , Fils , Maître en Chirurgie
de la Communauté de Menars- la- Ville s'étant
trouvé obligé , faure de Médecin dans fa Ville ,
de s'adonner au traitement des maladies aigues
vulgairement appellées maladies en régles , &
Pleurélies , Fluctions de poitrine formées , & Fiévres
inflammatoires ou malignes a depuis un an
trouvé un moyen pour les guérir fûrement &
faus craindre les dangers de la mort .
,
Son adreffe eft à M. Dubois , Fils , Maître
en Chirurgie , demeurant grande rue près l'Ecu
de France , à Menars - la - Ville , près Blois .
212 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur DIRBANNE , Marchand de Tabac , rue
Sainte-Anne , Butte S. Roch , du côté de la rue
S. Honoré, vis-a - vis l'Ebéniſte du Roi , pofféde le
Secret d'une Eau merveilleufe pour la guérifon
des yeux attaqués de taies , & même celles qui
fe forment par la petite-vérole , rougeurs & inflammations
, comperes- loriots , & boutons qui
fe forment autour des paupières . Elle a auffi la
vertu d'affermir la vue des perfonnes qui l'ont
foible. Le fieur Derbanne s'attire la confiance du
Public par les guérifons qu'il a faites & qu'il fair"
continuellement , fuivant les Certificats des Perfonnes
qu'il a entiérement guéries , qui font dé
polés & pallés devant M. Fortier , Notaire.
Guérifons faites à Paris :
La Dame Delaval , Maîtreffe Serrurière , rue de
Guilarde , qui avoit prefqu'entiérement perdu la
vue ; M. Bertin . Intendant de Mde la Ducheffe
d'Elbeuf , rue S. Nicaife ; M. de la Reyne , Chirurgien
de Mde la Ducheffe d'Elbeuf , a guéri différentes
Perfonnes avec cette Eau ; la fille de la
Dame Saulnier , Marchande Epicière à Puteaux ,
d'un refte de petite - vérole qui s'étoit jettée fur fes
yeux ; le fieur de la Chapt ; la Domestique du
fieur Maubeuge , & le Valet de - Chambre de
Mde la Ducheffe d'Elbeuf ; le fils dès Sieur &
Dame Grignon , Maître Boulanger à Paris ; la fille
des Sieur & Dame Trouffel , d'un refte d'humeur ,
tous demeurans à Paris.
Guérifons faités à Elbeuf.
La Dame Lefebvre , la Dame Flavigny , I
Dame Bourdon , la Dame le Noble , la Dame
Violet , le fieur Lavent , le fieur Renard , la Dame
Luce , la Dame Morel , le fieur Tellée , le fieur
NOVEMBRE. 1764. 213
Cantel , la Dame Gabot , la Dame Bardeffe , le
fieur Cobale , la Dame Potteau , les fieurs Duhamel
frères , la Dlle Sylveftre , le fieur Duhamel
le fieur Albert & la Dame Fréville , demeurans
tous audit Elbeuf. La Dame Leroi , demeurante à
Saint-Martin- la- Corneille .
Mde la Ducheffe d'Elbeuf a emporté à fes
Terres de cette Eau pour en donner aux Habicans.
Mamière de fe fervir de ladite Eau.
Il faut prendre une petite éponge groffe comme
une noifette , la mettre fur le bord du gouleau de
la bouteille , qu'il faut bien remuer , & preffer
l'éponge fur les yeux malades.
Le prix de chaque Bouteille eft de vingt-quatre fols
pour les petites, & les grandesfont de 3 liv.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Vice- Chaner
, le Mercure du mois de Novembre 1764.
& je n'y ai rien trouvé quipuiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 31 Octobre 1764.
GUIROY.
1
214 MERCURE DE FRANCE!
TABLE DES ARTICLES.
: PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREM ER.
SUITE & fin de l'Hiftoire raiſonnée des Diſcours
de Cicéron.
EPITRE à Madame de Buf...
ÉPITRE à M. le Comte de ***
A Sophie , à qui on donna un Livre de papier
blanc.
MADRIGAL à
LES Lamies , Conte Gaulois ,
Page
19
24
2F
24
ibid
VERS adreflés par l'ane des Dlles Penfionnaires
de l'Abbaye du Lys , près Melun ,
à la Dame leur Maitreffe & Inftitutrice
le jour de fa fête.
COUPLETS à la même , en lui préfentant un
Bouquet.
COUPLETS à Madame la Marquife de Lufignan
, par Mlle de ***
ÉPIGRAMME.
VERS à M. Deshays be jeune , de l'Académie
Royale de Peinture.
ESSAI fur la Queſtion : JEANNE D'ARCQ
a- t-ellefubi réellement l'Arrêt qui la condamnoit
au fupplice dufeu ?
Lettre , fur celle inférée dans le Mercure
d'Août 1764 , au fujet de LA PUCELLB
D'ORLÉANS.
A Caroline qui vouloit fe marier,
PORTRAIT de M. Den ****
42
42
ibid.
43
44
ibid.
sa
56
NOVEMBRE . 1764. 215
65.
IMITATION de l'Epitaphe du Duc de Buckingham
, par M. M. D ....
INSCRIPTIONS mifes au bas des Portraits.
de LL. AA. SS. EE. Palatines.
IMPROMPTU fur les piéces de Canon accordées
par le Roi , & S. A. S. le Prince
Ferdinand de Brunswick , à M. le Baron
de Diesbach , &c.
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES
CHANSON,
66
6 &
69 &70
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA VIE héroique & privée de Henri IV,
par M. de Buri.
LETTRE de M. le Chevalier de Mouhy
M. De la Place , Auteur du Mercure , fur
l'Hiftoire abrégée du Théâtre François.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
ANNONCES de Livres.
à
77
$2
83 & fuiva
ART. III . SCIENCES ET BELLES LETTRES .
ACADÉMIE S.
OPUSCULES Mathématiques ou Mémoires
fur différens Sujets de Géométrie , &c. par
M. d'Alembert . Extrait.
MÉDECINE.
VERTUS des Pilules toniques du Docteur Bacher,
Médecin.
ART. IV . BEAUX - ARTS ,
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
•
LETTRE de M. Maget , ancien Chirurgien
93
102
216 MERCURE DE FRANCE:
Major de la Marine,&c . à M. De la Place,
Auteur du Mercure de France.
HORLOGERIES
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
GRAVUR E.
SUPPLEMENT à l'Art, des Nouvelles Littéraires.
ART. V. SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour àFontainebleau.
SPECTACLES de Paris. Opéra.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
ART. VI . Nouvelles Politiques..
CEREMONIES publiques.
SUPPLEMENT à l'Art. des Spectacles.
LETTRE à M. De la Place, Auteul du Mercure
, fur feu M. Leclair , premier Symphoniste
du Roi .
SUPPLEMENT à l'Article des Sciences.
Avis divers.
112
114
118
ibida
I!.
133
ibid.
134
136
160
180
190
197
198
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY , rue
& vis-à-vis la Comédie Françoife. 1764.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
DÉCEMBRE . 1764.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Coubia
Filusin
Sculp
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix.
JORRY, vis-à-vis la Comédie Françoile
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roie
•1
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raifon de 30 fols piéce.
Les perfonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raifon de 30 fols par volume , c'eſt- àdire
, 24 liv. d'avance , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le paye- ,
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affran
chis , refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoyent
des Livres , Eftampes & Mufique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Cette collection eft
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil fera terminé ; les
journaux ne fourniffant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le conti
auer.
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1764.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DES LAMIES ,
CE
CONTE GAULOI S.
E dernier trait mit le comble à
l'étonnement de Sémir. Il avoit affez
d'amour - propre pour s'eftimer ce qu'il
valoit. D'après cela , il ne concevoit
point comment une femme , Prêtreffe
ou autre , pouvoit rejetter fon hommage
& le rejetter avec une telle aifance. Il
s'efforça lui-même d'en mettre beau-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
coup dans fes derniers difcours ; mais
il étoit facile à la Prêtreffe de ne point
s'y méprendre .
Sémir la quitta de l'air d'un homme
qu'elle ne devoit plus revoir ; & en
effet , il étoit réfolu de ne plus reparoître
au Temple. Il reprit le chemin
de la forêt avec une promptitude égale
à fon dépit. C'en eft trop , difoit - il ,
fuyons l'objet qui nous dédaigne , &
courons à celui qui nous cherche . La
préférence que Selena me donne eſt
toujours d'un grand prix, quel qu'en foit
le motif; & d'ailleurs il eft dans l'ordre
qu'une Déeffe faffe toutes les avances
auprès d'un fimple Mortel.
Il étoit à peu près nuit quand la
Nymphe reparut aux yeux de Sémir. Soit
qu'il fût moins agité , ou plus curieux
que la veille , il crut découvrir en elle
de nouveaux charmes. Il defiroit qu'elle
pût égaler en beauté l'ingrate Adella ;
il defiroit , furtout , qu'elle pût l'arracher
à fes fers : mais il fentoit qu'on
n'aime point une Déeffe comme une
fimple Mortelle ; qu'il y a fort loin de
la vénération à l'amour. Il eut lieu de
juger que Séléna le fentoit comme lui :
elle fongea d'abord à le mettre à fon
aife à le faire paffer de l'ennuyeux
reſpect à l'aimable confiance.
,
DECEMBRE . 1764. 7
Je vois , lui dit- elle , que vous m'attendiez
, puifque je vous retrouve ici ;
mais avouez que je ne fçais pas faire
attendre Déeffe , reprit Sémir , l'attente
pourroit être encore moins longue .
N'eft- ce qu'au fein des ténébres que je
puis jouir de votre préfence ? Ils me
dérobent une partie de cette faveur .
Elle deviendra complette avec le temps,
reprit la Nymphe . Dailleurs , où falloit- il
Vous chercher ce matin ? Au Temple
de Diane ?
Le jeune Gaulois , furpris d'être ainfi
deviné , refta muet & confus. La Nymphe
indulgente eut pitié de fon embarras.
Vous êtes , lui dit- elle , fi mécontent
de votre voyage qu'il y auroit
de la barbarie à vous le reprocher. Je
fais plus , je vous en permets d'autres .
Nouveau motif d'étonnement &
d'embarras pour Sémir. Il eût préféré
une défenſe préciſe à cette ample permiffion.
Séléna , difoit- il , devine les
actions & pénétre jufques dans les penfées.
Elle me permet des voyages, parce
que fans doute , elle en prévoit l'inutilité.
Peut - être auffi parce que le fuccès
lui en eft indifférent .
Cette idée piquoit fon amour- propre .
Il ne vouloit déja plus être indifférent
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
à Séléna . Déeffe , lui dit- il , je vois que
rien ne peut vous être caché : vous
connoiffez donc l'objet de mes premiers
foins . Jugez moi : devois - je , ou pour
mieux dire , pouvois - je réfifter à tant
de charmes ?
Ignoriez-vous , reprit la Nymphe ,
ignoriez -vous qu'une Prêtreffe de Diane
eft , ou doit être inacceffible aux traits
de l'Amour ?
Je n'ai jamais cru que cette loi füt
bien férieufe , & encore moins fcrupuleufement
obfervée , repliqua Sémir ; il
falloit Adella pour m'en convaincre ..
Hé bien ! cette Adella qui vous paroît
fi féduifante , la croyez - vous fans égale?
Plût aux Dieux qu'il n'en fet rien ! s'écria
le jeune Gaulois . C'eſt - à - dire
ajouta la Nymphe , qu'il faut l'égaler
en beauté pour fixer votre attention ?
Tant-mieux ?
Ce tant -mieux parut d'un augure
favorable à Sémir. Il lui fit envifager
de plus près la Déeffe ; mais l'obfcurité
nuifoit à fes découvertes. L'intérieur
du bofquet n'étoit que foiblement
éclairé par la Lune ; de manière que
Sémir en voyoit affez pour juger que
la Nymphe pouvoit dire vrai , & trop
peu pour le décider entièrement.
DECEMBR E. 1764. 9
Elle paroiffoit jouir de fon inquiétude .
Je vois ce qui vous occupe , lui dit- elle ,
enfin ; mais raffurez vous ; je ne le céde
point en attraits à votre Adella.
Cette affurance combla Sémir de joie.
Ce n'eft pas qu'il ne fût inftruit qu'une
femme fe croit rarement inférieure en
beauté à toute autre ; mais il crut devoir
penfer autrement d'une Déeffe . Il
defiroit cependant que fes yeux puffent
en juger , non pour vérifier un doute
mais pour accroître fon plaifir..
Ce fut encore inutilèment pour cette
fois. La Nymphe le quitta comme la
nuit précédente . Elle lui fit feulement
efpérer qu'il la reverroit & rien de plus .
Sémir en murmura & commençoit
à s'étonner beaucoup du peu d'empref
fement qu'elle marquoit à devenir im→
mortelle.
Il eut encore avec ellè plufieurs entrevues
nocturnes fans qu'il lui fût même
permis de mettre en queftion cet atricle.
Ce qu'il obtint de plus qu'à l'ordinaire ,
fut la liberté d'accompagner Séléna
hors du bofquet. Il vit , à la clarté de
la lune , des traits qui le charmerent. I
y remarqua même un rapport des plus
frappans avec ceux & Adella : mais , à
la lueur pâle & toujours équivoque.de
Av
To MERCURE DE FRANCE.
l'aftre de la nuit , il ne put décider fi
cette reffemblance étoit complette.
Quoi , lui difoit- il , jamais le Soleil ne
fera- t- il témoin de la faveur que je
reçois ? Ne vous en plaignez pas , reprit
la Nymphe , ni vous , ni lui ne me
verriez que fous l'enveloppe d'un voile :
telle eft la loi que nous impofe notre
condition. Il n'y a qu'un feul moyen
de lever cet obftacle. Quel eft - il ,
demanda vivement Sémir. Que vous
importe ? vous n'êtes pas dans le deffein
d'en faire fi-tôt ufage , ni moi non
plus. Je veux , cependant , bien vous
l'apprendre , dès aujourd'hui , ajouta la
Déeffe après quelques momens de réfléxion
fachez qu'il ne nous eft plus
permis de paroître fans voile , en plein
jour , qu'aux yeux de celui que nous
avons choifi pour Epoux , & qui eft
en poffeffion de ce titre.
A ces mots, elle s'éloigne avec une extrême
rapidité , & en défendant de nouveau
à Semir de la fuivre. Pour lui , il
ref plus étonné que jamais. Il jugea
qu'on vouloit l'éprouver ; mais l'épreuve
lui parut longue , & cette impatience
vouloit déja dire beaucoup. Ce n'eft pas
qu'il eût encore oublié fa Prêtree . Il
s'en occupoit fouvent ; mais fon coe
DECEMBRE . 1764.
étoit partagé entre elle , & Séléna. Il
ne pouvoit oublier l'une & craignoit
de perdre l'autre.
Quelquefois il étoit tenté de reparoître
au Temple : mais comment .
tromper une rivale pour qui rien n'eft
caché ? De plus , il fe rappelloit avec
dépit les dernières paroles d'Adella . Il
les comparoit avec celles de la Nymphe.
Celles - ci lui donnoient tout à
efpérer les autres lui ôtoient toute
efpérance. Il s'en tinr au plus für parti
, & ne rendit plus qu'un léger combat
pour le prendre.
Mais la Nymphe elle- même fe montra
encore longtemps indécife. Bien
des fois Sémir l'attendit en vain . De fon
côté il n'habitoit pas fans ceffe la forêt
myftérieufe ; mais il y revenoit avec
empreffement. Sa conftance augmentoit
avec les difficultés. Séléna crut enfim
l'avoir affez mis à l'épreuve . Elle céda
aux inftances , aux tranfports du jeune
Gaulois. Ce ne fut , cependant , qu'après
l'avoir inftruit des conditions attachées
à cette faveur. Ces conditions
étoient une fidélité à toute épreuve &
le nom d'Epoux reçu de part & d'autre.
Sémir jura , felon l'ufage , de toujours
garder ce titre. Le même ufage dif-
A vj
•
12 MERCURE DE FRANCE.
penfoit la Nymphe de faire un pareil
ferment. Il lui étoit libre de rompre
cette alliance , quand elle lui deviendroit
à charge ; privilége très - convenale
à une Déeffe.
Mais Sémir ne foupçonnoit point:
Séléna d'en vouloir ufer . Il en jugeoit
bien . Le jour les. furprit : c'étoit la
première fois qu'il les trouvoit enfemble :
mais plus il éclaire les traits de Séléna ,
plus Sémir y voit de reffemblance avec
la jeune Prêtreffe de Diane. Ce n'étoit
pas même là le feul rapport qu'il apperçut
entre elles deux il en trouvoit
& jufques dans la taille & jufques
dans le fon de la voix. Sa furpriſe etoit
trop réelle & trop bien fondée pour
qu'il n'en témoignât rien, O. Ciel ! ' s'écria
- t-il , croirai - je à un prodige de
cette nature ? D'où provient cette exclamation
, lui dit Séléna , qui marquoit
elle - même beaucoup d'étonnement ?
Eh, ne le devinez- vous pas , reprit Sémir,
s'il eft vrai que vous deviniez tout ,
ou que vous foyez ce que je foupçonne
? Expliquez - vous , repliqua la Nymphe
.. Pardonnez interrompit le
Rouvel Epoux , peut-être je vous outrage
; mais la fituation où vous me
voyez. eft mon excufe. Ou vous êtes.
9
C
DECEMBRE . 1764. 13
>
9.
Adella , ou Adella fut modélée fur vous.
La Nymphe alors prit un air d'enjoûment
qui déconcerta encore plus Sémir
que n'avoit fait tout le refte. Ne vous
ai-je pas inftruit d'avance , lui dit - elle
que j'égalois , pour le moins, votre
Adella en beauté ? Vous jugez que je
lui reffemble : hé bien tant mieux ?
C'eft , fans doute , le plus für moyen.
de vous plaire . Cette réponſe ne fatisfit
point Sémir : il perfévéra dans la
fes queftions & dans fes doutes : mais
la Nymphe ne changea point de ton ..
Elle finit même par exhorter fon Epoux
à faire encore un voyage au Temple.
de Diane. La Prêtreffe , lui difoit - elle. ,
pourra mettre fin à vos foupçons : revoyez-
la , j'y confens : puifque , felon
vous , je lui reffemble , je ne dois
la craindre.
pas
Elle le quitta après ce difcours ; mais
fans l'inftruite ni du motif , ni du lieu
de fa retraite. Il ne lui fit à cet égard
nulle question : il fçavoit que toutes
les Déeffes de fa forte en ufoient ainfi
envers leurs. Epoux , & que ces der
niers en ufoient comme lui envers elles.
Séléna feulement l'avoit inftruit du mo❤
ment où elle reparoîtroit & cette
attention étoit une faveur. Il dut même
14 MERCURE DE FRANCE .
s'appercevoir qu'elle le quittoit à regret ,
& juger qu'elle le reverroit avec empreffement.
Il ne pouvoit douter que
la Déeffe ne l'aimât. Il fentoit le prix
de cet amour ; il y répondoit. La reffemblance
de la jeune Prêtreffe avec
Séléna étoit encore un attrait de plus
à fes yeux. Peut-être eût- il defiré que
la Nymphe & la Prêtreffe ne fiffent
qu'une feule perfonne ; mais il aimoit
déja la première pour elle - même.
Un feul obftacle empêchoit fon bonheur
d'être complet c'étoit la qualité
même de Séléna. L'Amour cherche
l'égalité. Il peut auffi fe réfoudre à
defcendre l'Aurore aimoit Céphale ,
mais Céphale n'aimoit que Procris . L'Epoux
de Séléna regrettoit que fon amour
en eût fait une Déeffe : il eût préféré de
n'avoir fait de cette Déeffe qu'une fimple
Mortelle .
Ce n'eft pas que cette Divinité fit
trop valoir fon rang auprès de lui.
Tout annonçoit en elle une tendre compagne
. Loin d'éxiger fon hommage ,
elle prévenoit fes foins : mais Semir
n'en étoit guères plus libre auprès d'elle .
Certain refpect fuivi toujours de la contrainte
, nuifoit à fa félicité . Bientôt
même il ceffa de fe croire heureux ;
DECEMBRE. 1764. IS
bientôt l'ennui fut empreint fur fon
front & dans fes regards. Il ne falloit
pas être Déeffe pour deviner une partie
de ce qu'éprouvoit fon âme . Séléna
parut avoir tout deviné. Mon cher Sémir
, lui dit-elle un jour , tout décéle vos
déplaifirs fecrets. Qu'eft devenue cette
première ardeur , cette fatisfaction qui
éclatoient & fur votre vifage & dans
vos difcours ? La fombre mélancolie
les a feule remplacés. Je trouve en vous
des égards , du refpect ; je n'y voudrois
que de la tendreffe. Baniffez une
contrainte fi ennuyeufe : l'Amour fçait
tout rapprocher; & d'ailleurs, un Mortel
que nous aimons eft plus qu'un Dieu
pour nous .
cette
Ah ! plûr au Ciel , s'écria Semir ,
plût au Ciel que l'Amour pût vous faire
perdre à mes yeux la qualité de Déeffe !
Eh en quoi , reprit Séléna
qualité peut - elle vous déplaire ? Je
n'épargne rien pour vous la faire oublier
; je l'oublie moi - même ...
Et moi je m'en fouviens , interrompit
Sémir , je m'en fouviens , & c'eft là
ce qui trouble mon bonheur. Je contemple
avec admiration vos charmes ;
je fens tout le prix de vos faveurs ;
mais peut-être le fentois- je trop : l'hom16
MERCURE DE FRANCE.
mage que mon coeur vous rend , tient ,
malgré moi , de la vénération . Ce n'eſt
pas ce que vous éxigez , c'eſt encore
moins ce que je voudrois vous offrir.
Ce difcours fit la plus vive impreffion
fur l'âme de Séléna. Elle parut
fe troubler, & garda longtemps le filence.
Elle le rompit ; mais fa parole étoit mal
affurée , fes yeux parurent prêts à fe
couvrir de larmes tout en elle annon--
çoit l'agitation & la douleur . Elle oppofa
aux raifons de Sémir d'autres raifons
qui ne le perfuaderent point , & elle finit
par lui demander s'il étoit donc vrai
qu'elle ne dût plus compter fur fa tendreffe
.
Comptez , reprit Sémir , comptez à
jamais fur les fentimens que je viens
de vous expofer comptez fur une fi
délité à toute épreuve , fur une reconnoiffance
égale à cette fidélité ; en un
mot , fur tout ce qui n'éxige pas cette
confiance familière que l'égalité infpire..
Non , interrompit Séléna , je ne puis .
me foumettre à cette reftriction cruelle.
Cette confiance eft ce que l'Amour
offre de plus doux , & Sémir me propoſe
d'y renoncer ? Périffe plutôt le
rang qui la détruit en vous ! .
Que faire done ? repliqua triftement
Sémir vous la promettre eft beauDECEMBR
E. 1764. 17
coup plus que je ne puis effectuer.
Un profond foupir fut toute la réponfe
de la Déeffe . Enfuite jettant un
regard fixe fur Sémir : parlez , lui ditelle
, mais foyez fincère : avouez que
vous euffiez eu cette confiance envers
Adella ?
Sémir ne répondit que par fon trouble
, & il fut remarqué de la Nymphe.
Je veux , pourſuivit - elle , que
vous me répondiez expreffément.
-
L'Epoux de la Déeffe , toujours plus
embarraffé , eût bien voulu éluder la
queftion mais il falloit y répondre. Il
le fit avec toutes les précautions qu'éxigeoit
un aveu fi délicat , & fut trèsfurpris
encore de n'avoir pas révolté
celle à qui il parloit.
Elle n'étoit que rêveufe : elle paroiffoit
, en même temps , être indéciſe &
fort agitée. Elle jettoit de loin à loin
les yeux fur Sémir , elle fixoit encore
plus fouvent la terre. Enfin cette incertitude
ceffa. Le jeune Gaulois vit la
Nymphe reprendre un air plus ferein.
plus tranquille. Raffurez- vous Sémir ,
lui dit- elle ; vous pouvez m'aimer fans
contrainte & bannir tout refpect déplacé
; je ne fuis point une Déeffe.
Ciel , qu'entens- je ! s'écria fon Epoux
18 MERCURE DE FRANCE.
transporté , le croirai - je ? Vous n'êtes
pas une Déeffe ? Ah , c'en eft fait , je
vous adore !
Apprenez tout , reprit- elle..je fuis
Adella.
Sémir , à ce nom , penfa expirer de
joie. Il étoit aux genoux d'Adella , lui
ferroit les mains dans les fiennes , les
couvroit de baifers , en couvrit bientôt
fa bouche , & toujours fans prononcer
une parole. O mon cher Sémir !
pourfuivit - elle avec attendriffement
je viens de vous confier un dangereux
fecret que n'ai-je pas fait pour vous
le taire ? Vos jours & les miens en
dépendent ; votre bonheur & le mien
y font attachés . N'importe , il faut vous
le dévoiler fans réferve. Alors elle l'inftruifit
de ce qu'il foupçonnoit déja ;
c'est-à-dire que ces Lamies , ces Déeffes
fi renommées dans toutes les Gaules
n'étoient autre chofe que des Prêtreffes
condamnées aux mêmes régles , à
la même gêne qu'Adella. Toutes avoient
recours au même moyen pour l'adoucir.
Ce ftratagême étoit devenu , avec
le temps , un point de Religion pour
les Gaulois. Il devint dès - lors impénétrable
, & , qui plus eft , à l'abri de
tout éxamen.
DECEMBRE. 1764 . 19
Adella fit connoître à Semir un vafte
fouterrain qui du milieu de cette forêt
conduifoit jufqu'au Temple. Il fervoit
d'iffue aux Prêtreffes pour venir jouer le
rôle de Nymphes & de là retourner
à leur premier emploi . Sémir garda pour
lui feul toutes ces découvertes. Adella ,
qu'il ne recevoit plus comme uneDéeſſe ,
& qui ne lui en devint que plus chère
elle-même, préféroit d'être aimée à titre
de fimple Mortelle. Tous deux , par la
fuite agirent en égaux , & n'en furent
que plus heureux.
EPITRE è un jeune Homme fur le
BONHEUR.
Hærent perpetuò mærorque & gaudia nexu.
Anti-Lucréce . Liv. II.
Le plaifir & lapeine font liés par un enchaînement
continuel.
MON cher D.... ne formons point de voeux ;
Que pourroient-ils ajouter à notre être ?
Toujours , toujours fouhaiter d'être heureux ,
Seroit- ce donc un vrai titre pour l'être ?
Non . Le bonheur où nous aſpirons tous ,
Eft en nos mains , tout homme en eſt le maître;
20 MERCURE DE FRANCE.
De mon deftin que je ferois jaloux ,
Si je pouvois vous le faire connoître !
N'en croyons pas ces faftueux Mondains
Qui dans leurs jours tiffus d'or & de foie ,
Laiffent fans ceffe échapper de leurs mains
Les plaifirs purs que le Ciel leur envoye ,
Pour embraffer des fpectres faux & vains.
Fuyons auffi ces foux atrabilaires ,
Qui des couleurs de nos longues misères ,
Ont faullement furchargé leur pinceaus
Imitant ceux qui , vaincus par l'orage,.
Près de la terre , & regagnant la plage ,
Facilement , vont montrant un tableau,
Exagérant les horreurs du naufrage.
Il eſt des maux : avec eux j'en conviens ;:
Mais convenons qu'il eſt auſſi des biens
Diftribués par la fage Nature ,
Pour démentir l'affligeante impofture
De ces efprits aigris contre le Ciel ,
Coeurs détrempés dans l'abfynthe & le fiel.
Cette vie est une conftante chaîne ,
Où , tour- à - tour , par de foibles anneaux ,
Sont figurés le plaifir & la peine
Repréfentés fous différens métaux.
Ce ne font point de cruelles entrâves ,
Dont les Humains accablés de malheurs,
DECEMBRE. 1764. 28
Soient enchaînés comme de vils eſclaves ,
Nés dans la fange & noyés dans les pleurs.
Leur influence agit fur notre vie ,
A chacun d'eux tour- à- tour affervie
Mais fi plufieurs font du fer le plus dur ,
Plufieurs auffi font de l'or le plus pur.
L'homme, en naiffant , de plaiſirs & de peines
Aura toujours deux mefures certaines :
Dans tous les temps il fut trop conftaté ,
Pour que ce point puiffe être conteſté .
L'une des deux peut-être plus remplie ...
Quoiqu'il en foit , il eſt dans cette vie
De vrais plaifirs qui la font fupporter ;
Mais aux revers elle eſt trop affervie ,
Pour que jamais on dût la regretter .
Donc le Mortel , dont l'âme ferme & libre
Scaura le mieux conferver l'équilibre ,
Sera celui qui , plus près du bonheur ,
Entreverra le but où tend fon coeur.
Ufons , n'abufons pas : voilà le terme
Des vrais plaifirs , comme c'en eft le germe
Voilà le point immuable & central
Du cercle étroit du bien - être moral .
Tel qui , voguant fans bouffole & fans guide ;
A pleine voile , au gré de les defirs ,
Court trafiquer la fomme de plaifirs ,
Donne à la fin contre un écueil perfide.
22 MERCURE DE FRANCE .
Lors ne trouvant qu'une mer de douleurs ,
Et d'autre part découvrant tout le vuide
De ces faux biens dont il fut trop avide ,
Il ofe au Ciel reprocher fes malheurs.
Sans doute il eft injuſte . Mais un homme
De fes plaifirs plus habile éconôme ,
N'altére point par trop d'emprellement
Le fond d'un bien fujet au changement.
Trop bien inftruit par fa trompeuſe amorce
Il n'en faifit que la première écorce ,
Perſuadé qu'à l'inſtant qu'il féduit ,
Il difparoît & cherche qui le fuit ,
Pour le féduire & difparoître encore :
Semblable aux feux de ce vajn météore
Qui dans le cours d'une profonde nuit ,
Eblouiffant par fon léger phoſphore ,
Trompe les yeux du paffant qui le fuit ſuit ,,
Et difparoît dès que le foleil luit.
Mais ce Soleil , cet aftre inaltérable
Vivifiant par fa chaleur durable ,
La répandant fans mefure & fans choix
Sur les Bergers ainfi que fur les Rois ;
C'eſt le Bonheur. Quelquefois un nuage
Vient à mes yeux éclipfer fon image ;
Mais à fon tour chaffant l'obfcurité ,
Il rend au ciel soute ſa pureté .
Souvent auffi dans fa longue carrière ,
Il laiſſe en proie aux plus cruels fléaux ,
Tout un climat , qui loin de fa lumière ,
DECEMBRE. 1764. 23
Semble plongé dans la nuit des tombeaux ;
Mais remontant fous ce vafte hémisphère ,
Il vient encor créer des jours nouveaux
Tout s'embellit , & fa brillante aurore ,
A nos defirs vient l'annoncer encore.
Le Bonheur eft dans la fécurité ,
Dans cette Paix qu'aucun trouble n'altère ,
Dans la Vertu , fon immortelle mère ,
Dans le Travail , père de la fanté ;
Dans ces plaifirs dont la fimplicité ,
Des feuls vrais biens eft le vrai caractère.
Un vin chargé d'étrangère liqueur ,
Porte à la tête & fuffoque le coeur ;
Mais s'il eft tel que dès fa fource pure ;
Il a coulé des mains de la Nature ,
Il verſe alors dans nos coeurs fatisfaits ,
L'oubli des maux & des biens imparfaits.
Pour vous , mon cher , qu'une pente facile ,
A vos devoirs rend encore docile ;
Mais qui touchez à l'âge impétueux ,
Qui peut corrompre un coeur né vertueux ;
( Tel qu'aux beaux jours de la faifon fleurie,
Lorfque tout frappe & féduit les regards ,
Un Courfier jeune , errant dans la prairie ,
Bondit & vole à de fougueux écarts ;
Fanne les fleurs dans fa courſe ſuperbe ,
Diſperſe au loin le pâturage & l'herbe.
24 MERCURE DE FRANCE.
Cédant enfin à des bonds impuitans ,
Tombe affoibli fur les trésors naiffans )
Si vous voulez dans la froide vieillefe ,
Ne point fentir les torts de la jeuneſſe ;
Il ne faut point , trop ardent aux plaiſirs ,
Tarir en foi la fource des defirs.
Mais c'eft bien pis quand la honte & le vice
Sont les foutiens de leur baſe factice ;
On doit toujours s'attendre à des remords
Qui du coeur même altérent les refforts .
Par M. GUILLEMARD .
EPIGRAM ME.
$ UR un C .... qui avoit coutume de
femer des morceaux de FLECHIER
dans de mauvais Sermons.
*
Labon Père Pascal enrichit fes difcours
Des morceaux qu'à Fléchier fans fcrupule il dé
robe :
C'eſt comme s'il prenoit des morceaux de velours,
Pour refaire la robe.
ParM. le Marquis D*** , abonné au Mercure
Nom en l'air.
AUTRE
DECEMBRE . 1764. 25
AUTRE.
SUR un Menteur que le même C .....
cita en Chaire comme un exemple de
vertu.
PERE ERE Pafcal dans fon fermon
A cité Damis par fon nom ;
Ce fait a lieu de nous furprendre.
Qui jamais auroit pû s'attendre,
Que Damis eût été cité ,
Dans la Chaire de vérité ?
Par le même.
VÉRITÉS.
Air. Eh ! mais oui da , comment peut-on trouver da
V.
mal à ça ?
ous qui de vos richeffes
Paroiffez enivrés ,
Sans toutes vos foibleffes
Vous feriez ignorés :
L'égarement
Chez vous éclate autant que votre argent.
B
1
26 MERCURE DE FRANCE,
Trop fouvent on encenfe
L'efprit colifichet :
Trop fouvent le filence'
Pour le mérite eft fait :
C'eſt le talent
Qu'il faut louer , & non pas le clinquane.
Avec une embraffade ,
Un ferrement de main ,
On dreffe une embuscade
A tout le
genre
humain.
Geſte impoſteur ,
Tu n'es pas fait pour le chemin du coeur.
Communément on trouve
·De prétendus Catons ,
Qui veulent qu'on approuve ,
Qu'on fuive leurs leçons :
Donneurs d'avis ,
Dans le befoin en avez - vous fuivis
Si la galanterie
Pour vous a des attraits ,
D'être un inftant chérie ,
Ne vous flattez jamais.
Sans la vertu ,
Votre beauté ne vaut pas un féty .
Fuyez , plumes amères ,
Critiques effrénés ,
DECEMBRE. 1764.
27
Ou foyez moins févères
Quand vous nous reprenez :
Que la Raifon
En vous guidant chaſſe un jaloux poiſon.
On veut paroître fage ,
Rempli de fentimens :
On fe croit en partage
L'efprit & les talens :
Mais entre nous ,
Voit-on un Sage ? on voit dix mille Four.
Avant le mariage ,
Fait pour nous enflammer ,
On blâme un coeur volage ,
On jure de s'aimer.
Six mois après
On bat de l'aîle , on le voit de moins près.
Toute une Compagnie
Complimente Daphné.
Sitôt qu'elle eft fortie ,
Elle a le teint fané ,
Les yeux hardis ,
La taille gauche & trente ans accomplis
Alcippe eft- il en place ?
L'encens brule foudain.
Il n'eft rien qu il n'efface ;
Bij
18 MERCURE DE FRANCE.
C'est un homme divin.
Son temps fini ,
Eſt-ce un génie ? On vous dira.... nanni.
ParM. FUSILIER , à Amiens.
1
à LETTRE de Mlle REYDELLET
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure, fur le Difcours aux Welches
contenant l'apologie des François.
MONSIEUR,
SI , comme le dit un célébre Poëte
François ( Boileau ) d'après un Poëte
Latin , non moins célébre ( Horace ) la .
colère fuffit & vaut un Apollon , j'efpère
que les réfléxions que j'ai l'honneur
de vous adreffer fur le Difcours aux
Welches feront dignes de votre indulgence
, & par conféquent de celle
du Public. Dans une Compagnie affez
bien compofée , j'affiftai à la lecture
de ce Difcours , & je fus très -courroucée
des applaudiffemens qu'on lui
donna. Vous fçavez , Monfieur , que
l'Auteur entend par le mot Welches >
les François , & que fon objet eft de
DECEMBRE . 1764. 29
maltraiter avec beaucoup d'injuftice une
Nation qu'il honore par fon efprit. Je
vous avoue que je ne pus entendre fans
me fâcher , la fatyre qu'il en fait. Je
fis connoître mon mécontentement à
la Compagnie mais l'enthouſiaſme
avoit gagné tous les efprits , & je ne fus
point écoutée. Doublement piquée , je
réfolus de recueillir les connoiffances
que j'avois acquifes dans mes lectures ,
& de juftifier ce que j'avois avancé.
Cette efpéce de travail m'a procuré affez
de faits pour venger ma Patrie. Ce font
ces faits , Monfieur , qui font le fujet de
ma Lettre , & que je foumets à votre
Jugement.
L'Auteur du Difcours aux Welches
nous reproche de n'être pas le premier
Peuple du Monde pour les inventions
des Arts , & voici comme il le prouve..
N'est-ce pas , dit-il , à Jean Goya de
Memphis à qui on doit la bouffole? Non,
Monfieur:Jean Goya vivoit au treiziéme
fiécle , & la bouffole eft connue depuis
le onzième. C'eſt un inftrument qu'on
doit aux François . La fleur-de-lys qu'on
y voit défigne affez les Auteurs de fon
invention . En effet , l'Hiftoire nous
apprend que dans le douziéme fiécle les
Matelots François tiroient parti de la
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
propriété de l'aimant. Ils tailloient cette
pierre en forme de grenouille , & ils
l'appelloient calamite ou marinette. Tout
le monde connoît ces vers François
que Guio de Provins compofa au commencement
du treiziéme fiécle.
Icelle étoile ne ſe meut ;
Un art fort qui mentir ne peut ,
Par vertu de la marinette ,
Une pierre laide & noirette ,
Où le fer volontiers s'y joint...
Donc Jean Goia n'a pas inventé la
bouffole : il a feulement appris à fufpendre
une aiguille aimantée dans une
boëte,
2º. Vous avez des télescopes , continuer
l'Auteur du Difcours , remerciez- en Jac
ques Metius le Hollandois & Galilei Galilée
le Florentin. Je ne crois pas , Monfieur
, que ce foit ni Metius ni Galilée
que nous devons remercier . Plufieurs
Auteurs très-refpe &tables font honneur
de l'invention de cet inftrument à Roger
Bacon , Anglois . D'autres foutiennent
avec d'auffi bonnes raisons que
c'est une idée de Jean- Baptifte Porta ,
Napolitain . Des troifiémes veulent que
Lippersheim , conftru&teur d'inftrumens
DECEMBR E. 1764. 31
d'Optique à Middelbourg , en a fait la
découverte ; & enfin Borelli ne doute
pas que Johnſon n'en foit l'Auteur. Mais
parmi tous ces prétendans , aucun n'eft
François. Cela eft vrai. Il ne faut pas
cependant chanter victoire. Cette découverte
eft l'ouvrage du hazard , qui
eft entre les mains de toutes les Nations ,
& non le fruit du génie . Ce fut en tenant
fans aucun deffein un verre concave &
un verre convexe l'un derrière l'autre ,
qu'on s'apperçut de la propriété qu'ont
ces verres ainfi placés , de rapprocher
les objets éloignés.
3°. Si vous vous divertiffez quelquefois
avec des Baromètres & des Thermomè
tres , à qui en avez- vous l'obligation ?
A Toriccelli , qui inventa les premiers ,
& à Drebellius , qui inventa les feconds,
Ce font les paroles de l'Auteur auquel
je réponds mais cela n'eft pas exact.
Pour remonter à l'origine du Barometre
, il faut dire que c'eſt un Jardinier de
Florence qui l'a trouvé : car il s'apperçut
le premier que l'eau ne remonte plus dans
une pompe au- deffus de trente- deux
pieds. Galilée , à qui il communiqua
cette obfervation , conjectura que le
poids de l'air pouvoit bien être la caufe
de l'afcenfion de l'eau dans les pompes ,
1
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
I& non l'horreur du vuide , comme on
e croyoit alors . Toriccelli en Italie &
Pafcal en France , firent plufieurs expériences
pour vérifier cette conje&ure
& ce ne fut qu'après l'avoir bien conftatée
que le Baromètre vit le jour.
Ainfi Pafcal partage la gloire de cette
invention. A l'égard de Drebellius , là
plaifante invention que fon Thermomètre
: c'étoit un air enfermé dans de
F'eau que contenoit une bouteille , &
qui fuivant qu'il fe condenfoit par le
froid & fe raréfioit par la chaleur , faifoit
monter l'eau ou la faifoit defcendre. Cet
inftrument a bien donné l'idée des Thermomètres
mais en eft-ce un ? Qu'étoit-
ce même que les Thermomètres de
Florence au commencement de ce fiécle
? Une bouteille de verre foufflée au
bout d'un long tuyau , qu'on remplif
foit d'efprit de vin . La chaleur , en dilatant
l'efprit de vin , & le froid en le
condenfant , faifoit connoître la tempé-.
rature de l'air : c'étoit une connoiffance
bien vague. Un Thermomètre fans
terme de comparaifon eft un joujou
d'enfans , qui ne peut être d'aucune utihé
dans l'étude de la Nature. C'eft ce
terme de comparaiſon qu'il falloit découvrir
pour faire un véritable Thermos
DECEMBRE. 1764. 33
mètre , & c'eft ce qu'a fait M. de Réau
mur, François , vers le milieu de ce
fiécle . Il a déterminé le terme de la congélation
, celui de la plus grande cha--
leur & a découvert une graduation
générale , avec laquelle on peut comparer
non-feulement les dégrés de froid
du même pays , mais de tous les climars.
>
4. Plufieurs d'entre vous étudient le
vrai fyftème du Monde Planétaire. C'eft
un homme de la Pruffe qui devina ce
fecret du Créateur Ainfi parle l'Auteur
du Difcours aux Welches ; mais il fe
trompe. Cet homme de la Pruffe , qui
eft Copernic , n'a pas deviné du Créateur
que la Terre tourne. Il y a plus de
deux mille ans que ce fecret eft connu .
C'eft Philolae , Difciple de Pythagore ,
qui en a fait la découverte. Cent ans
après lui Ariftarque , de Samos , fouting
le mouvement double de la Terre , &
prétendit que les Etoiles fixes & le Soleil
font immobiles. Parmi les Modernes ,
Nicolas de Cufan a renouvellé le fentiment
d'Ariftarque , & l'homme de la
Pruffe n'a d'autre mérite en adoptant ce:
fentiment , que d'avoir expliqué dans
cette hypothèſe : le: mouvement des Pla
nettes..
B. v.
34 MERCURE
DE
FRANCE
.
5°. Il n'eft pas vrai que les François
aient nié l'expérience de Newton fur
les fept rayons primitifs & inaltérables
de la lumière , au lieu de la faire comme
ledit Auteur auquel je réponds. Les Perfonnes
qui ont lu l'Hiftoire des Sciences
, fçavent que M. Mariote fit cette
expérience de Newton , dès qu'on la
connut en France , & qu'il n'y réuffit:
pas , quelqu'habile qu'il fût à faire des
expériences , parce que les prifmes
dont il fe fervoit , étoient défectueux...
Le Cardinal de Polignac fit venir des
prifmes d'Angleterre , avec lefquels il
fit faire devant lui l'expérience , & elle
réuffit.
9
6º. Ces paroles de l'Auteur du Difcours
aux Welches font remarquables :
il vous démontre , dit- il aux François ,
la gravitation , & vous lui oppofezpendant
quarante ans le Roman impertinent
des tourbillons de Defcartes. Vous nex
vous rendez enfin que quand toute l'Europe
entière rit de votre obftination . C'eft
une nouveauté inconnue à tous les Mathématiciens
, que la démonftration de
la gravitation. Newton n'en fçavoit pas
tant. Il a fuppofé la gravitation , & d'après
cette hypothèſe il a démontré les
loix du mouvement des corps céleftes.
DECEMBRE 1764.
Voilà ce qu'on trouve dans le Livre des
Principes de Mathématique de Newton
& dans tous les Ouvrages modernes de
Phyfique. Mais Perfonne n'a écrit que.
Newton a démontré la gravitation . Ent
fecond lieu , on n'a pas oppofé au fyftême
de Newton le fyftême des tourbillons
de Descartes ; mais plufieurs
grands Mathématiciens l'ont mieux
aimé que l'autre , parce qu'ils l'ont trouvé
plus naturel , & l'Europe entière n'a
pas
ri de leur obſtination : car Leibnitz,
le plus grand Philofophe d'Allemagne ,
n'a jamais voulu adopter le fyftême de
Newton & lui a préféré celui de Def
cartes. Le grand Bernoulli , Suiffe , a
attaqué avec avantage le fyftême de
Newton , & a démontré que celui de
Defcartes étoit plus fimple , plus vrai &
plus naturel . ( Voyez fa nouvelle Phyfi
que céleste & fes nouvelles Penfées fur
le Systême de Defcartes. ) C'est ce Ber
noulli , l'illuftre ami de Leibnitz , dont
M. de Voltaire a dit :
20 Son efprit vit la Vérité ,
» Et fon coeur connut la Juſtice :
>> Il a fait l'honneur de la Suifle , ›
>> Et l'honneur de l'humanité.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Enfin Clarke , l'un des plus grands
Philofophes que l'Angleterre ait pro--
duit , & grand Newtonien , a enrichi
de fes Notes une édition de la Phyfiquede
Rohault , qui n'eft autre chofe que·
la Phyfique de Defcartes. L'Europe n'adonc
pas ri de la prétendue obftination
?
°. La méthode de l'inoculation fauve
ailleurs la vie à des milliers d'hommes
& nous employons , felon l'Auteur , plus
de quarante ans à décrier cet ufage fa
Lutaire. Quel raifonnement ! l'inocula- .
tion peut être fort bonne dans certains
pays , & très-préjudiciable dans un
autre. Ce qui eft bon ici peut être trèsmauvais
ailleurs . Dans Paris la petite
vérole eft dangereufe , & dans les pays
méridionaux elle n'eft pas plus fâcheufe
qu'un rhume. Il eft rare d'y voir mourir
quelqu'un de la petite vérole , &
Pinoculation y feroit auffi inutile que
le vinaigre des quatre voleurs pourroit
l'être en Turquie contre la pefte D'ail
leurs , quand il s'agit de rifquer la vie
des. Citoyens on
> ne fçauroit affez
prendre de précautions..
8°: On , nous reproche dans l'Ecrit
contre les Welches . , ou les François
d'avoir foutenu des Thèfes contre Har
DECEMBRE . 1764 37
wey , quand il eut découvert la circulation
du fang , & cependant toute l'Eu--
rope fçavante fçait que Descartes eft le
fauteur de cette découverte ; qu'ellen'étoit
rien entre les mains de Harvey ;
mais que le Philofophe. François la fit:
valoir & la démontra . Il est encore
écrit dans l'Hiftoire de la Philofophieque
Defcartes éprouva en Hollande
toutes fortes de mauvais traitemens.
quand il procura aux hommes cette
connoiffance dont on lui faifoit un
honneur abfolu .
>
.
ن ا ك
9° On n'a condamné perfonne aux
Galères en France pour avoir foutenu :
lès Cathégories d'Ariftote. L'Auteur
auroit dû dire que Ramus , François ,
eft le premier qui s'eft élevé contre la
doctrine d'Ariftote ; qu'il a foutenur
avec une fermeté héroïque des véxa--
tions fans nombre , qu'on lui a fufcitées
pour cela de toutes parts ; que Gaffendi
a fait voir à l'hivers la fauffeté de cette
doctrine , malgré les clameurs des Scholaftiques
de tous les pays , & que Def
cartes a enfin défillé les yeux & a déchiré
le voile qui enveloppoit l'Europe:
entière dans les ténebres de l'ignorance..
I feroit aifé de démontrer que fans Def
Gartes il n'y auroit point eu de Newton ,
38 MERCURE DE FRANCE.
comme il l'eft que c'eft à fa methode
admirable qu'on doit Locke , Malle- *
branche , Puffendorff & Clarke.
10º. Ce n'eft plus que dans des Almanachs
qu'on fait honneur à Schwart,
Cordelier , de l'invention de la poudre .
Cette compofition eft décrite dans un
Ouvrage de Roger Bacon d'une manière.
très- claire , qui l'a tirée d'un Auteur
Grec nommé Marc , lequel a écrit fur
la compofition des feux . Mais ceci ne
regarde point les François ; c'eft à quoi
it faut fe fixer. Encore dois - je finir
pour ne pas paffer les bornes d'une
Lettre , fauf à y revenir , fi celle - ci mérite
d'être lue . Je la terminerai par ce
dernier trait.
L'Antagoniste des François les appelle
Welches , parce que nous devons aux
Grecs les élémens des Sciences : mais
en ce cas il faut appeller les Anglois
Welches , les Allemands Welches , les
Italiens Welches : car tous ces Peuples:
out profité des lumières des Grecs.;
Peut-être l'Auteur veut- il dire que les
Grecs étoient plus fçavans que nous. Si
telle étoit fa penfée , elle ferpit bien
hafardée & il ne feroit que renouveller
une queftion ufée , fçavoir , fi
les Modernes l'emportent fur les AnDECEMBRE
. 1764.
399
39
que
ciens. Mais certainement il entend
nous devons toutes nos Sciences aux
Grecs , comme l'atteftent , dit - il , les
noms de ces Sciences & de ces Arts..
Quelle preuve ! Les mots Baromètre ,
Thermomètre , Hydromètre , Pyromètre ,
Sonomètre , ce font des mots Grecs en
conclura- t-on que ces inftrumens inventés
ou à la fin du dernier fiécle , ou
au commencement de celui - ci , viennent
des Grecs
La feule chofe à laquelle nous excellons
, fi l'on en croit l'Auteur critique ,
c'eſt en Poëfie : il trouve que Racine ,
Corneille , Quinaut , Moliere , Boileau ,
& même l'inimitable la Fontaine , font
des excellens Poëtes. Il a oublié de citer
le grand Rouffeau , le terrible Crébillon
& Pilluftre Voltaire . Mais eft - ce que
nos Moraliftes ne font point eftimables ?
Montagne & Charron ne font - ils pas
les plus grands Moraliftes qui aient
paru
dans le Monde ? Trouve-t- on dans quelques
pays des hommes qui ayent fi bien
peint le coeur humain que la Bruyere &
la Rochefoucault , un plus grand Dialecticien
que Bayle , des Hiftoriens plus .
exa&is & meilleurs Ecrivains que De
Thou, Rapin deThoiras , l'Abbé deVertot ,
&c. des Géométres plus profonds que
40 MERCURE DE FRANCE.
•
Viete , à qui on doit l'Algébre ) . Fer
mat , Defcartes , Parral, Varignon ; de
plus grands Naturaliftes que Tournefort
, Réaumur & Juffieu , & c. Je pourrois
étendre cette Lifte , & je n'appréhenderois
pas d'être contredit par aucun
Sçavant , de quelque Nation qu'il
fût. Si j'avois quelque crainte , ce feroit
d'abufer , Monfieur , de votre patience
& de trop préfumer de celle du Public..
· C'eſt déjà beaucoup d'en avoir tant dit
pour une Débutante. Permettez - moi .
néanmoins d'ajouter un aveu bien fincère
: c'est que je ne fuis point Mathématicienne
, que je ne fçais que l'Hif
toire des Sciences , que tout le monde,
peut lire ; que j'eftime inhniment l'Auteur
du Difcours aux Welches &
qu'on ne peut rien ajouter à la confidération
très- diftinguée avec laquelle :
j'ai l'honneur d'être , &c.
MELANIE REY DELLET:
DECEMBRE. 1764. 41
LA DEMOISELLE ET LE FRELON
FABLE
Imitée de celle de M. GAY , Poëte Anglois.
Aiv
temps que les bêtes parloient
Ce temps n'eft pas peut être auffi loin qu'on le
penfe }:
Les frêlons auffi s'en mêloient.
Un d'eux , franc petit - maître & paîtri d'élégances.
Portant aîle dorée & d'un joli contour ,
De la toilette d'une Belle
Faifoit depuis peu fon féjour,
Jufques au jour
Où l'on pût fe vanter détre affez bien près d'elles
Déja l'infecte entreprenant ,
Quand elle prend for thé , voltige fur fa taffe ,
Bientôt redoublant fon audace ,.
Sur le fein de Doris fans façon il fe place ,.
-Et puis s'envole en bourdonnant..
Ah ! Lifette , chaffez l'impertinente bêre
Qui m'excéde & me fend la tête ,
Difoit Deris . L'animal à fon tour ,
Reprit d'un ton de Cour :
Ah bon ! Quelle folie ! ai je pu vous déplaire-
Ma Belle , à quoi bon ce courroux ?
Si je vous parois téméraire ,
Sur mon honneur ! n'en accufez que vous.
42 MERCURE DE FRANCE.
Vos attraits feuls en font la caufe :
J'ai pris vos lévres pour la rofe ,
Elles en ont la douce odeur ,
Elles en ont la brillante couleur.
Ma méprife m'eft encore chère ...
Hélas ! fi je ne puis calmer votre colère ,
Frappez mais en mourant laiffez- moi mon
erreur .
Ce compliment d'abord lui conferva la vie ;
Bientôt il fut ſouffert , puis excita l'envie ;
Jufqu'à ce que Doris fentit que ce frêlon ,
Etoit armé d'un aiguillon.
GUILLEMARD :
STANCES à FLORE , à qui un petit
Bonhomme faifoit la cour , & qu'elle
difoit maltraiter beaucoup.
PUISQU'IL vous aime , il eſt coupable
Ge Nain que vous repouffez tant ,
Et c'est bien fait d'être intraitable
Pour tout autre que votre Amant.
De vos rigueurs je vous eſtime ;
Mais ces foufets ne font pas
La peine fuppofe le crime ,
bien
Et l'on n'eft pas repris pour rien.
DECEMBRE. 1764.
43
. D'une ardeur plus vive que fage ,
Un tel châtiment eft le fruit ;
Et l'on reçoit fuivant l'ufage ,
Son fupplice au lieu du délit.
Il eſt beau fans doute , ô ma Flore,
De punir le rapt d'un bailer :
Mais ne vaut-il pas mieux encore
S'en défendre que s'en venger ?
Ah ! de cette foible vengeance
Un coeur jaloux eft peu touché :
Au rifque de la pénitence ,
Qui ne commettroit le péché ?
Par l'AUTEUR de l'Epitre à MINALIE.
EPITAPHE,
Cy gît Rameau
Qui mérita tous les fuffrages..
Si fon corps eft dans le tombeau ,
Son âme vit dans fes Ouvrages.
粥
Par M. D. Ꮴ .
44 MERCURE DE FRANCE.
Le Songe d'IRUS ou le Bonheur.
O BONHEUR ! Objet fi defiré ! -
Divinité qu'on recherche & qu'on igno--
re ! Où font tes Temples & tes Autels ?
Brilles-tu dans les Palais des Rois ? Te
caches- tu dans la cabane du Berger ? Ou
ne daignes-tu vifiter que la médiocrité ?
Ainfi parloit Irus , le pauvre Irus, accablé
de fatigue & de chagrin , & qui
venoit de s'endormir au pied d'un chêne ,
lorfque les Dieux lui envoyerent ce
fonge.
Il vit d'abord une Ville fuperbe , où
venoit d'entrer en triomphe un Roj
puiffant , environné d'une Cour bril
lante , & fuivi d'un Peuple nombreux
dont les acclamations portoient jufqu'aux
Cieux le nom du Prince. On
béniffoit la clémence & la juftice de
fon régne. La grâce & la majefté dont
il recevoit des hommages fr touchans
raviffoit Irus. Affurément , difoit - i !
voila l'homme heureux.. S'il eft doux.
& flatteur d'avoir un ami tendre &
fidéle , quelle doit être la joie de cegrand
Monarque ! Il voit . voler après
DECEMBRE . 1764. 4
lui tous les coeurs de la Nation . Irus
arriva comme les autres au Palais , où
le Roi fe mit à table avec fa Cour,
Il étoit fi acceffible qu'il voulut qu'on
laiffat entrer tout le monde fans diftinction
. Chacun admiroir la pompe & la
délicateffe du feftin ; la fatisfaction &
la bonté brilloient dans les regards du
Prince , quand Sa Majesté pouffa un
cri aigu , & fe fit tranfporter dans fon
appartement. Irus fut étrangément furpris.
C'étoit un accès de goutte qui fe
faifoit fentir & qui troubloit l'allégreffe
publique . Ah ! dit Irus , ce bon
Roi méritoit bien un bonheur fans
mêlange.
La fcène changea. Il parut un Sultan
qui n'avoit point la goutte. Il étoit jeune,
bien fait , & raffembloit auteur de lui
tous les plaifirs. Une mufique célefte
fe faifoit entendre. Hi étoit ailis à côté
de fa Favorite , dont l'amour & les
grâces ne fe peuvent décrire . Cependant
une fombre trifteffe altéroit le vifage de
ce beau Prince. Il avoit même un air
farouche , & le trouble de fon âme étoit
fenfible dans fes yeux. Un bruit tertible
frappe Irus. On enfonce les portes ;
an homme fuivi de plufieurs autres
paroît la hache à la main ; il ofe en
46 MERCURE DE FRANCE.
frapper le Sultan , en criant de toutes
fes forces : meurs , Tyran ! ... La confufion
& l'horreur s'emparent du Palais
; on déchire les membres du Prince,
on les difperfe , & fa Maîtreffe ellemême
infulte aux reftes palpitans de
cette déplorable victime. Hélas ! s'écrie
Irus , il faut bien que cet homme
foit coupable , & le bonheur n'eft pas
le partage du crime.
Tous ces objels s'évanouirent. Irus
ne vit plus rien qu'une petite vieille décharnée
, qui , s'approchant de lui &
le tirant brufquement : regarde - moi
bien , dit - elle , .... Madame , je vous
regarde .... HHéé bbiieenn , tu vois le bonheur
même ; je fuis la plus fortunée des
femmes. Un jour , que j'avois quinze
ans , mon père me dit : je veux vous
marier , ma fille , ... Comme il vous
plaira , mon père .... Je vous deftine
un homme riche . Tant- mieux ... Il
n'eſt pas jeune .... Que m'importe ? Il
eft un peu boffu .... Qu'est - ce que
cela me fait ? J'époufai le bonhomme.
Je paroiffois bien indifférente , comme
vous voyez. J'étois infenfible à tout
excepté au plaifir de dominer mon chèr
mari . J'eus tant de caprices , je fus fi
dévote , fi impérieufe , fi acariâtre que
le pauvre homme ne tarda pas à mourir
DECEMBRE . 1764 . 47
de chagrin. Il me laiffa de grands biens ,
avec un imbécille de fils que je gouverne
en Defpote , ainfi que ma vieille
cuifinière , mon finge & mon perroquet
, deux animaux qui feuls me font
foupçonner que j'ai un coeur. Je vous admire
, répondit Irus : une auffi bonne
tête que la vôtre devoit commander
au fort même. Je n'envie pourtant pas
votre félicité ; elle me paroît plus digne
d'un tigre ou d'une panthère que d'une
créature humaine.
La vieille difparut . Irus découvrit un
fpectacle plus riant ; un village fur le
penchant d'un côteau fertile au bas duquel
couloit une belle rivière . Après
avoir long-temps ferpenté dans la prairie,
elle alloit fe jetter dans l'Océan entre
deux montagnes , qui formoient une
perfpective régulière & majeftueufe.
Un jeune garçon & une jeune fille couronnés
de fleurs & proprement vêtus,
fortirent de ce village. Une gaîté naïve
les animoit . Ils étoient accompagnés
de tous les habitans qui les félicitoient
fur leur mariage qu'on venoit de célébrer.
Irus enchanté contemploit cette
agréable fête . Il vit une table dreffée
fous des arbres , à laquelle ces bonnes
gens le firent afféoir. Il fit aflez bonne
43 MERCURE DE FRANCE,
chère , but fouvent & long - temps à la.
fanté des jeunes époux. Il danfa enfuite
avec cette joyeufe affemblée. On fe
remit à table vers le foir ; après quoi
l'on conduifit l'heureux couple au logis.
C'étoit une chaumière , où l'on n'appercevoit
qu'un mauvais lit & quelques
vieux meubles. Je ne m'attendois pas ,
dit Irus à celui qui étoit près de lui ,
à l'extrême fimplicité de cet afyle ,
après avoir vu de pareilles réjouiffances.
Camarade , lui répondit cet homme
ces jeunes gens feront comme nous . Ils
travailleront demain comme les autres ,
& feront des enfans auffi miférables
que leurs pères * .... Irus effrayé foupira
& dit , je m'étois flatté de trouver
ici le Bonheur.
L'inftant après Irus rencontra près
d'une maifon d'affez bonne apparence
un villard vénérable. Une longue barbe
blanche couvroit fa poitrine ; ſon
teint frais & coloré , fes yeux vifs &
rians annonçoient une âme fatisfaite &
tranquille. Irus le falua profondément
& lui dit : oferai -je demander qui vous
êtes ? Mon ami , lai répondit le vieillard ,
je fuis le maître de la maiſon que tu
* On a fait ici quelques retranchemen s.
vois
DECEMBRE . 1764. 49
vois , je fais valoir mes terres , je vis
en bonne intelligence avec ma femme
& mes enfans ; j'exerce volontiers l'hofpitalité
, il ne tient qu'à toi de l'éprouver.
Avec de tels fentimens , lui dit
Irus , vous devez être content de la
vie . Affez , répondit le vieillard ; j'ai le
néceffaire , & j'efpére établir honnêtement
mon fils & mes deux filles . Cependant
j'aurois bien ; defiré leur faire
un fort plus brillant. Mon voifin , qui
n'eft pas plus que moi , vient de marier
fa fille à un Seigneur. Ce bonheur inefpéré
m'importune depuis quelques jours
& je ferai tout pour l'égaler. Je fuis
venu trop tard , reprit Irus , & je m'en
félicite. Vous n'êtes pas mon homme ;
& foudain il le quitra.
Il vit près de là un gros garçon qui
ronfloit étendu par terre . Il étoit jeune
& robufte ; mais tout fon extérieur étoit
celui d'un gueux . Irus l'éveilla . L'inconnu
le regardant fixement , lui demanda
ce qu'il vouloit. Mon ami , dit
Irus , fi je puis vous être utile , diſpofez
de moi. Je n'ai befoin de rien ,
dit le ruftre ; que ne me laiffiez - vous
dormir ? Oh , oh ! reprit Irus , voilà
qui eft plaifant ! Celui qui me paroît
le plus à plaindre eft le plus content
C
50 MERCURE DE FRANCE .
de fon fort. Oui , mon cher ami , dit
l'autre , en fe levant. Je demande mon
pain , ie n'ai point d'affaires , & j'ai le
fecret de me divertir aux dépens de
tout le monde . Je ne fais rien , je
vis fans foins , & tous mes voeux font
remplis . En difant ces mots , il tâchoit
de tirer une bourfe de cuir qui fortoit
un peu de la poche d'Irus , lorfqu'un
homme habillé de bleu qui parut derfaifit
le gueux , & commanda
à fes gens de l'enchaîner & de l'emmener
; ce qui fut éxécuté. Homme
heureux , dit alors Irus , crois- tu l'être
maintenant ?
rière eux ,
Mais quelle image attendriffante &
lugubre fuccéde aux autres , & vient
émouvoir Irus ! Une femme jeune en
core & mourante , attache fes regards
prèfque éteints fur un homme de cinquante
ans , qui s'éfforce de retenir fes
larmes , & d'écarter par fes difcours tendres
& fublimes les horreurs d'une mort
prochaine. Chère époufe ! dit - il , ton
courage égale ta fageffe ; ofe en contempler
le prix. Trente ans de bonheur
!... Ils ont paffé comme un inſtant :
ils vont renaître & briller fans nuage
dans l'éternité , & mon âme à jamais
unie à la tienne ... Je vivrai quelque
DECEMBR E. 1764 . ང་
temps encore pour le précieux dépôt
que tu m'as confié , pour ces enfans
chéris , gages d'un amour fi pur , images
d'une mère fi tendrement aimée …...
Mais tu n'attendras pas longtemps la
moitié de toi- même. Va , digne épouse ;
ce Dieu , dont les bontés infinies ont
guidé ta vertu fur la Terre , veut la
couronner dans le Ciel ; ilt'ouvre fon
fein paternel , il répand dans ton âme
l'avant goût des plaifirs immortels qui
te font réfervés . Puiffé - je les partager
bientôt!
> tu me
Mon ami , reprenoit cette femme
avec une conftance héroïque
donnes à préfent les plus tendres marques
de ton amour ; je fens mieux
que jamais combien je te fuis chère .
C'eft dans ma fenfibilité que tu puifes
la force que tu me communiques . Inf
pire à nos enfans des fentimens fi rares ,
& daigne leur parler quelquefois de ceux
que j'avois pour eux. Je fens que je
m'affoiblis .... Votre fouvenir me fui-
& mes ardentes Prières ... Cher
époux laiffe moi confacrer à mon
Dieu ces derniers momens ; j'ofe t'en
priver , je me fais cet effort , fais le
facrifice de ta femme , l'éternité s'approche
, il faut nous féparer pour quel-
: vra ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
que temps : tu chériras ma mémoire ;
j'emporte cette idée confolante ... Le
vertueux époux , faifi de refpect , &
de douleur abandonne , en tremblant
une main déja froide , qu'il vient de
ferrer pour la dernière fois ; il s'éloigne
à pas
lents
, & fes
yeux
ne
peuvent
quitter
ce
qu'il
aime
. Il difparoît
enfin
& verfe
un
torrent
de pleurs
. On
vient
lui
annoncer
que
tout
eft
fini
. Ses
avides
regards
percent
les
Cieux
, cet
époux
défolé
femble
y chercher
ce
qu'il
a perdu
. Il
embraffe
fes
enfans
avec
tranfport
, &
fans
laiffer
échapper
le
moindre
foupir
. Les
apprêts
funébres
entouroient
déja
la chambre
du
mort.Cet
homme
incomparable
prend
la
main
de fon
fils
& de fa fille
, les
conduit
jufqu'au
lieu
qui
renferme
les
dépouilles
chéries
de leur
mère
; il fe profterne
avec
eux
, &
tous
avec
un
religieux
filence
impriment
leur
bouche
für
cet
objet
facré
. La
famille
éperdue
fe retire
, &
l'on
emporte
le
digne
objet
de
leur
douleur
. Les
yeux
d'Irus
fe
rempliffent
de larmes
. Refpectable
époux
, difoit
- il ,
qu'il
eft
grand
, mais
qu'il
eft
cruel
de
s'arracher
ainfi
l'un
à l'autre
! Qu'il
a dû
vous
en
coûter
de
n'avoir
pù
mourir
enfemble
!
DECEMBR E. 1764. 53
Irus apperçut enfuite une efpéce
d'hermitage , dont la porte étoit ouverte
. Il entre , il traverſe une petite
chambre , qui le méne à une allée de
tilleuls , d'où l'on découvroit la campagne.
La vue en étoit charmante . Un
petit homme entre deux âges , qui fe
promenoit dans une allée , paroiffoit enfeveli
dans une profonde méditation .
Il léve la tête , & voit Irus qui s'excufe
d'être entré fi librement , &, marque
un peu de furpriſe du facile accès
qu'il a trouvé. Cela vous étonne , dit
le Solitaire : Je ne fais ni ne dis jamais .
rien que je ne veuille que tout le monde
voye & entende , & j'ai toujours regardé
comme le plus eftimable des hommes ce
Romain qui vouloit que fa maifon füt
conftruite de manière qu'onpût voir tout ce
qui s'y faifoit.
Ce Difcours intéreffoit Irus ; il lui
fembloit que le génie du Solitaire s'emparoit
du fien ; les yeux de cet homme
lançoient des éclairs , fes manières vives
& circonfpc &es étoient pleines d'humanité.
Il y avoit fur un banc de gazon
un manufcrit ouvert & qui n'étoit pas
achevé. Je fuis perfuadé , dit Irus, que
vous confacrez votre loifir à l'étude .
Vous ne m'avez encore dit
que
deux
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
mots mais ils annoncent un Sage :
daignez m'inftruire & me confoler.
L'afyle que vous habitez me paroît
digne de fixer le bonheur que je cherchois
comme les autres hommes , mais
avec auffi peu de faccès. Plût au Ciel ,
répondit le Solitaire , que je puffe juftifier
une idée fi flatteufe ! Monfieur , je
n'ai qu'un nom célébre , des infirmirés
& des malheurs . Je ne courois pas après
tant de réputation & de peines . J'ai tâché
de dire la vérité aux hommes , je
m'en fuis fait un devoir ; mais qui fe
foucie d'elle ? On me perfécute , on
me calomnie. Je puis me tromper fans
doute ; mais , à Dieu ne plaife , que je
puiffe manquer. de bonne- foi ! Je me
trouvai l'autre jour en bonne compar
gnie près d'un homme qui ne me connoiffoit
pas. II avança d'un air convain.
cu que j'étois un véritable Epicurien ;
car , felon lui , je croyois à la Métempfycofe.
Un autre auffi hardi & non moins
charitable , ne craignit point d'affurer
que j'étois un athée , moi qui bénis à
chaque inftant la Providence , qui fens
fes leçons dans mes difgraces , &fes faveurs
dans mes plaifirs . Au refte , Monfieur
, la folitude calme mon âme ; &.
comme je tiens peu aux chofes humai
DECEMBRE . 1764. 55
nes , & point du tout à l'opinion , je me
plains peu de mon fort. Je fais le bien
que je puis , & ce qui , fans doute , eft
plus effentiel & plus difficile , je m'efforce
de ne nuire à perfonne. Je ſuis
maintenant auffi heureux que je puis l'être.
Cependant , fi jamais l'appas de la
célébrité peut vous féduire , comptez
que l'obfcurité vaut bien mieux . Pardonnez
à mon expérience l'avis que j'ofe
vous donner. Irus embraffa le Solitaire ,
& fut très -fâché de le voir difparoître .
Un nuage épais confondit & brouilla
tout. Irus fe trouva dans le Palais de la
Juftice . Un Avocat célébre parla longtemps
avec beaucoup d'éloquence ; il fe
plaignit de ces abus accrédités qu'on tolére
par habitude , de cet Art de faire
dépenfer aux Plaidoyers des fommes
confidérables pour un objet qui l'eft
beaucoup moins. Tandis qu'on admiroit
la fcience , les talens & la probité
de l'Orateur , Irus tut irrité d'une nouvelle
fcène qui s'offrit tout- à- coup à
fes regards. Il fe crut tranfporté chez
la femme du grave Interprête des Loix.
Elle étoit encore au lit , & Irus vitavec
indignation qu'elle n'étoit pas feulet Il
ne put s'empêcher de faire cette réflexion
: C'est donc pour fatisfaire les
C iv
56 MERCURE
DE
FRANCE
.
و د
fantaifies de Madame , & pour lui fa-
» ciliter les moyens de l'outrager , que
» cet honnête homme ufe fes poulmons
» après avoir pâli fur les Livres ! » L'Avocat
rentra chez lui , & Madame s'étant
levée , courut embraffer tendrement
fon époux. Qu'il est heureux ! difoit
Irus on le trompe , mais il croit être
aimé. Homme de bien , rends grace à ta
femme de ton erreur.
Enfin Irus vit un Solitaire exténué de
jeûnes & de mortifications ; il lui parut
content de fon état . Mon père , dit- il
ce genre de vie ne vous a-t-il jamais
affligé ? Souvent , mon fils ; mais , fi
la vie eft longue pour les peines , qu'elle
eft courte pour le bonheur ! Je fouffre ,
fans doute ; mais j'efpére que ces maux
paffagers me vaudront une paix inalté-,
rable.
Je ne blâme pas , dit Irus , vos exercices
de pénitence ; mais , mon père !
les bonnes oeuvres & l'aumône feroientelles
moins agréables à Dieu que vos
macérations & votre oifiveté ?
La Ville du bon Prince reparut
aux yeux d'Irus , qui , levant la tête
apperçut une figure aîlée , qui voltigeoit
au-deffus des toîts. Elle avoit une
forme humaine ; mais fon viſage paroifDECEMBRE.
1764 57
.,
foit à la fois celui d'un homme & d'une
femme , & n'étoit ni l'un ni l'autre . Le
pauvre Irus ne pouvoit démêler le féxe
de cet être fingulier. A peine demeuroit-
il en place ; il reftoit fort peu fur les
toîts des Grands, un peu plus longtemps
fur ceux des Pauvres.; mais il s'arrêtoit
plus volontiers fur les maifons où régnoit
la médiocrité , & fe détournoit de
l'indigence. Tu vois , dit- il , en s'avançant
vers Irus , que je ne me fixe nullepart.
Conferve ta fanté , travaille pour
le néceffaire ; furtout fois jufte , & modére
tes defirs : alors tu pourras me voir
quelquefois. Toutes les conditions , les
différens féxes me font égaux ; je fuis
partout , & perfonne ne peut me retenir.
Car la fanté , la vertu , la paix de
la confcience , le néceffaire & la modé
ration n'ont jamais été , ou ne font pas
longtemps le partage d'un mortel , &
je ne me plais que parmi de pareils hôtes.
Dès qu'il en part un feul , je déloge avec
lui. Tâche de fuivre mes confeils ; fouviens
-toi que les plus faciles font auffi
les plus fatisfaifans , & que l'on rifque
à tour perdre en s'éloignant de la fimpli
cité de la Nature .
Cv
58 MERCURE DE FRANCE..
ON a envoyé à M. de C *** les vers :
fuivans fur le livre intitulé fes Loiſirs .
Comme il n'a pu découvrir par qui
ils lui ont été adreffés , il a cru devoir
les faire inférer dans le Mercure
avec fa réponse , afin que l'Auteur
foit inftruit de fa reconnoiffance &
de fa fenfibilité.
C*** ma folitude
M'offre le fruit de tes loifirs.
T'imiter fera mon étude ,
Souvent te lire , mes plaifirs.
Quiconque , ami de la Nature ,,
Verrata naïve peinture ,
Préférera ce champêtre séjour ,
Ce filence des bois , des eaux le doux murmure :
Au bruit éclatant de la Cour..
Que l'amitié tendre & fincère
Par ta voix te founret de coeurs ! ་
Par toi , combien de traits vainqueurs ;
A lancé l'enfant de Cythère ! :
Quels Dieux guident donc tes accens ,,
Et te foumettent tous nos fens ?
Je les connois à leur puiflance.
DECEMBRE. 1764. 59
Oui , c'eft Apollon , c'eſt l'Amour
Qui , tous les deux d'intelligence ,
A tes côtés , te fervent tour -a - tour.
D'Apollon tu tiens l'Eloquence ,
Et l'art de plaire de l'Amour.
Heureux , qui marchant fur tes traces
De ce charmant accord fentira tout le prix !
Apollon dicte tes écrits ,
L'Amour leur ajoute les grâces .
RÉPONSE...
Je reçois un encens flatteur JE
Où brillent l'efprit & le coeur , -
Les grâces , la délicateſſe ,
Et cette Mufe enchantereſſe
Me fait miile fois trop d'honneur.
Au ton comme à l'art féducteur
Dont elle embellit le Permeffe ,
J'ai cru reconnoître l'Auteur ;
Je crains l'effet d'un tel fuffrage ,
Il peut enfler ma vanité ,
Et j'eftime , avec vérité ,
L'éloge bien plus que l'Ouvrage.
En lifant votre compliment
On croiroit , bien certainement ,
Trouver dans mes vers l'élégance ,
Le génie & le fentiment.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
La juftice ou l'indifférence
En parleroient tout autrement :
De l'amitié , le jugement ,
Eft toujours rempli d'indulgence,
VERS à Mlle LUZZI , jouant le
rôle de l'Amour dans les GRACES.
ADORABLE
DORABLE Luzzi , chacun te rend les armes ;
Pour bien rendre l'Amour, il faut avoir tes charmes
Mais tes yeux réduifans , qu'anime fon flambeau ,
Nefontque trop fentir qu'il te manque unbandeau-
Par DEMANTE.
RÉPONSE à des Vers où l'on préféroit la
façon de vivre de l'Auteur dans la retraite
à celle de S. SIMÉON STILITE .
Je n'ai pu , Damon , fans rougir ,
Voir que vous préfériez mon prétendu mérite
Aux fublimes vertus de ce très -faint Hermite
Que la grâce faifoit agir ;
Quand preffant à regret cette Terre infidelle ,
Et ne la touchant plus que d'un pied ſeulement ,
Il fembloit s'élancer & tendre à tout moment
Vers le brillant féjour où la foi nous appelle.
DECEMBRE . 1764. 61
Par les infirmités mon orgueil abbattu
M'a confiné peut- être au fein de la retraite
Plus que l'amour de la vertu.
C'est donc oeuvre très-imparfaite
De juger d'un Anachorète
Par les dehors trompeurs dont il eſt revêtu.
L'éclat d'une vaine apparence
En ma faveur vous a féduit ;
Et peut- être ce monde , oublié par dépit ;
Ne doit - il mes mépris & mon indifférence
Qu'à l'involontaire impuiffance
De partager encor le plaifir qui le ſuit.
Dans le fond de nos coeurs l'oeil d'autrui ne voi
goute :
Si de mes propres yeux vous aviez pû me voir ,
Un mérite apparent n'auroit pas eu fans doute
La force de vous décevoir.
L'éloge eft fils de l'hyperbole ;
L'encens que nous prodigue un préjugé flatteur
Eft fouvent gratuit & frivole ,
Et d'une dangereuſe odeur .
D'un homme quel qu'il foit l'eftime bénévole
N'en rend pas un autre meilleur ;
Et la louange la plus pure
4
Eft toujours un larcin que fait la Créature
Aux droits facrés du Créateur :
Du bien que nous faifons il eft l'unique auteur.
Dans l'ivreffe des ſens , guidé par la Nature ,
Chei chant le vrai bonheur que l'on n'y trouve pas
62. MERCURE DE FRANCE.
J'ai longtemps marché fur les pas
De Diogène & d'Epicure ...
Dans mes égaremens je trouvois mille appas ,
Et mon coeur corrompu loin des céleſtes voûtes
Toujours de plus en plus s'enfonçoit dans les
routes
Qui conduifent enfin à l'éternel trépas.
Dans certe honteuse carrière ,
Vil efclave de Belzébut ,
J'ai longtemps du Très- haut provoqué la colère i
Mais fa clémence enfin daigna fur mon falut.
Ouvrir ma débile paupière▸
Que je me vis alors éloigné du vrai but !
Par les juftes rigueurs d'un tourment falutaire ,
D'abord il affoiblit ce corps d'iniquités ;
Dans tous les coups qu'il m'a portés ,
J'ai reconnu la main d'un Père :
Heureux effet de la bonté !
Il me rendit la vie en m'ôtant la fanté.
J'éprouvai que toujours fidèle en les promeffes
Sur le Pécheur contrit & prêt à confeffer
Ses mifères & fes foibleffes ,
Notre Dieu fe plaît à verſer
Les prémices de fes largeſſes .
Que les plus grands forfaits ne peuvent épuiſer.
Tout obéit , tout céde à la voix ſecourable ; -
Les maux les plus profonds fe ferment fous fai
main ;
Doux espoir tout entier renaiffez dans mon feing .
DECEMBR E. 1764. 63.
Il n'eft point de plaie incurable
Quand on a Dieu pour Médecin.
Grand Dieu , recevez mon hommage ,
Regnez à jamais fur mon coeur !
Son changement eft votre ouvrage ,
Et vous méritez fans partage
L'amour , la louange & l'honneur .
Le ChevalierDE PIERRES DE FONTENAILLES .
L E mot de la première Enigme du
Mercure de Novenibre eft la vue. Celui
de la feconde eft Calotte. Celui du premier
Logogryphe eft le Livre , dans
lequel on trouve Levi , Lire , Rive , vil,
ire , ivre , ver, vie , re , il , lier , lyre, &
lie du peuple. Celui du fecond eft Maifon
, dans lequel on trouve Ami , Simon ,
os , fon , fi , mi , Mai , on , an , mois ,
Sion , Siam, mon , nom , moins . Celui
du troifiéme eft lame , dans lequel ôtez
1, il reste ame.
DUNI
ENIGM E.
UNB fçavante, main chef d'oeuvre ingénieuxay..
Je fuis grand ou petit, comme il plaît à mon père
Je plais à tout le monde , & les plus curieuz
3
64 MERCURE DE FRANCE .
Trouvent toujours chez moi de quoi le fatisfaire
J'abonde en ce qu'il faut pour produire une voix :
Bouches , langues , gofiers, & l'union intime
De mes refforts cachés peut produire à la fois
Différens fons au gré de celui qui m'anime.
Je fuis comme il lui plaît , aigu , doux , enfureur,-
D'autres fois en tonnant j'imprime la terreur .
Tantôt changeant de ton , je chante mieux qu'Or
phée.
Toujours le même , enfin je ſuis un vrai Prothées
Et cependant , Lecteur , ôte- moi le fecours
De ce terrible Dieu qui régne en Æolie ,
Je deviens inutile ainfi qu'un corps fans vie ,
Et je ... mais j'en dis trop , tu me vois tous
les jours.
P. C. F.
AUTRE.
AI longtemps foutenu ma mère , ΑΙ
Qui m'a perdue en fe fauvant ;
J'ai des foeurs à foilon fans avoir eu de frère ,
Ni rien qui paroiffe vivant .
Mes foeurs & moi pourtant nous faisons des querelles
Qu'on craint autant que les duels ;
Les traits que nous lançons, s'ils ne font
tels ,
Engendrent des haines mortelles.
pas morDECEMBRE.
1764 . 65
Fières comme des Amazones ,
Nous nous attaquons aux Etats ,
Et fans ménager les Couronnes ,
Frondons Edits & Magiftrats.
C'eft nous qui rempliffons ou qui vuidons la
bourfe ;
Qui faifons revivre les morts ,
Et dont il faut fouvent fendre & fouiller le corps
Pour mettre fin à notre courſe .
LOGO GRYPH E.
QUOIQU'EN divers
pays je naiffe en mêmetemps
,
Dans la feule Judée on met mon origine.
Je fuis d'extraction divine ,
Et dois pourtant mon être à mes propres enfans
Dont le nombre moins quatre eſt égal à cinquante.
Pour réprimer l'avidité ſanglante
D'un Peuple immolateur d'animaux innocens ,
Six de mes fils , encor qu'illégitimes ,
Ne font pas moins que leurs frères ardens
A fouftraire au couteau quantité de victimes .
Par l'atteinte d'un farcofage ,
Avec mon dernier fils je reçois le trépas .
A ce portrait , Lecteur, ne me connois - tu pas ?
Dans fix traits cherche mon image .
Par cinq , je fais de faintes onctions
66. MERCURE DE FRANCE.
Et fuis doux entremets , dont aux repas on uſè :
De plus , fils a loptif d'une troupe recluſe ,
Mon nom jadis donnoit trois notions ,
D'un bois , d'un vers , d'un mont connu d'Elie
Par quatre , en moi l'âme eft unie ;
Je fuis aux champs un amas d'eau ;
Des familles la , fouche ; un aîle de bateau ș
Et fous un nom d'Evangélifte ,
Je fuis des fruits preffés ce qui folide éxiſte :
D'autre part , aux combats j'attaque & je défends ;
Je fuis double faveur au goût deſagréable ,
Et les terres partage au pays des Normans.
Par trois enfin , route eft chez moi peu ſtable ; -
Je fais mouvoir tous les êtres vivans ,
Et dans les airs lance un trait redoutable
Mais c'eft affez de ce tableau ,
Lecteur , pour que tu me devines :
A me fuivre toujours fi pourtant tu t'obtines ,
Crains d'en altérer ton cerveau .
DE PIVAL..
AUTRE.
ENTIER , je fuis fouvent funeſte ,
Au Héros le plus ´valeureux :
> Coupe ma queue & de mon refte
Tu t'amuferas , fi tu veux.
2
Violon.
W
Adorable Philemi-re,tendre objet de mes am
B.C.
seuleje soupi- reTufais mes plus heureuxjours.
Malgré le sortqui m'oppri-me Ma tindressese
= ni meje t'ado_reraitoujours Ouije t'aimerai
DECEMBRE. 1764.
67
PARS me
AUTRE
ARS mea me includit , non vero includitur in
me
Integra , nil nifi mens : mens , corpus , fi caput
aufers . FF. NICOLLET .
ROMANCE.
ADORABLE Philémire ,
Tendre objet de mes amours ,
Pour toi feule je ſoupire ,
Tu fais mes plus heureux jours :~
Malgré le fort qui m'opprime ,
Ma tendreffe fe ranime ,
Je t'a forerai toujours ;
Ovi je t'aimerai toujours.
Si le deftin , trop barbare -
Me ravit mille faveurs ,
Si tous deux il nous fépare
Peut- il défunir nos coeurs ?
Notre flamme eft mutuelle .
Pour une chaine fi belle
L'amour n'a point de rigueurs ,
L'Amour n'a que des douceurs.
Les Paroles font de M. Belain , la Mufique
de M. Pinton , Serpent de S. Martin de Tours.
73 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES
ABREGE du Commentaire de toutes
les Coutumes & des Loix municipales
en ufage dans les différentes Provin
ces du Royaume , contenant au commencement
de chacun des trente - fix
Titres qui le divifent le précis des principes
généraux qui fervent de Droit
commun dans les Provinces régies par
le Droit romain ; de ceux adoptés
dans les Pays coutumiers , & les principes
particuliers à la Coutume de
Touraine , relatifs aux matières qui
y font traitées ; les articles de cette
Coutume qui , comme celle qui tient
le milieu entre toutes les autres , fert
de point d'appui au Commentaire
général ; la conférence par Claffes
DECEMBRE . 1764. 69
des articles des autres Coutumes ; enfin
le Commentaire de la Coutume de
Touraine ; une explication précise des
difpofitions y contenues ; une décicifion
claire & jufte des questions
qui en peuvent naître , appuyée des
Loix Romaines , des Ordonnances
Edits & Déclarations ; d'une infinité
de Réglemens émanés des premiers
Tribunaux de France , & du fentiment
des Auteurs les plus accrédités
pour donner une jufte idée du Commentaire
des autres Coutumes . Donné
d'abord fous le faux titre d'abrégé
de la Coutume de Touraine
corrigé & augmenté depuis par M,
JACQUET , Avocat au Parlement de
Paris. 1764 ; A Paris , chez Samfon ,
Libraire, quai des Auguftins , au coin
de la rue Git - le- Coeur , & à Lyon ,
chez Bruyfet Ponthus , auffi Libraire ,
rue S. Dominique , deux volumes
in- 4°. de plus de cent feuilles . Prix ,
70 MERCURE DE FRANCE .
21 livres relié en veau ; les additions
Se vendentféparément 3 liv. en feuilles.
LEE même Auteur a donné un Traité
des Juftices de Seigneur & des Droits
en dépendans , conformément à la Jurifprudence
actuelle des différens Tribunaux
du Royaume , fuivis des piéces
juftificatives qui ont trait à la matière ,
1764 ; à Paris , chez le même Libraire ,
& à Lyon , chez Jean Baptifte Réguilla,
Imprimeur- Libraire, Place Louisle-
Grand , 1 volume in- 4 °. de près de
600 pag. Prix 10 liv. relié en veau.
Traité des Fiefs , du même Auteur ,
1763 ; à Paris , chez le même Libraire,
à Lyon , chez Bruyfet Ponthus , 1 vol .
in- 12 de 460 pages , petit romain. Prix ,
3 liv. relié en veau .
M. Jacquet donne ces deux Traités
qui compofent deux des Titres de fon
Commentaire général pour mettre le
Public à portée de juger du mérite
des autres.
Il fuffit de dire que l'Auteur s'eft attaché
dans ces deux Ouvrages particuliers ,
à débrouiller les matières féodales , en
établiffant pour principe certain qu'il
faut deux Propriétaires de la même
DECEMBRE. 1764. 71
Terre & de la même Juftice pour qu'un
Fief puiffe exifter ; que la Terre & la
Juftice compofent ordinairement le
Fief du Seigneur , & toujours le Domaine
du Vaffal , & que la régle :
Fief & Juftice n'ont rien de commun ,
eft fauffe & mal entendue ..... Il a
mis les matières féodales dans un fi
beau jour qu'il fera facile au moyen
les principes qu'il poſe , de difcuter les
affaires les plus compliquées , en faiſant
ufage des mots : Terre , Juftice , Domaine
, Fref, Vaffal & Seigneur , fans
avoir befoin de fe fervir de ces autres :
Seigneurfuzerain , Seigneur dominant ,
arrière - Vafal , Fief dominant , Fief
fervant , arrière- Fief, Fiefdu Seigneur,
Fiefdu Vaffal & de beaucoup d'autres
dontfuivant M. Jacquet, on a débrouillé
la matière. Nous nous bornons à extraire
quelque paffage de l'abrégé du
Commentaire général , qui renferme
le Commentaire de la Coutume de Touraine
, & à affurer le Lecteur que tout
ce qui eft annoncé par le Titre & par
l'avant-propos de cet Ouvrage eft éxactement
éxécuté dans toutes fes parties ,
dans le plus bel ordre , & que le Commentaire
renferme ce qu'on peut defirer
pour l'interprétation d'une Coutume
72 MERCURE DE FRANCE .
auffi difficile & auffi importante que celle
de Touraine. L'approbation eft à la fin
du premier volume .
L'Auteur , qui rapporte un précis des
principes généraux au commencement
de chacun des trente-fix Titres qui diviſent
fon Ouvrage , s'eft attaché à
concilier , par l'autorité des Loix , des
Ordonnances , des Réglemens & Arrêts
émanés des premiers Tribunaux de
France , les difcordances qui fe rencontrent
d'une Coutume à l'autre , de
même qu'entre les Jugemens rendus
dans une Cour & ceux émanés de l'autre ;
il y a auffi , après l'article de la nouvelle
Coutume de Touraine , celui de
l'ancienne & la note de Dumoulin
quand il y en a , rapporté par claffes
en forme de conférence les difpofitions
des autres Coutumes & des Ordonnances
qui y ont trait d'où nous eſtimons
que ce Livre est néceffaire aux
Seigneurs qui y font diftingués fuivant
les Titres de leurs Terres de baffe
moyenne ou haute Juftice , de Châtellenie
, Baronnie , Comté & c ; & à leurs
Vaffaux & Cenfitaires ; aux Jurifconfultes
& Praticiens du Royaume , &
principalement aux Habitans de Touraine
& des Provinces voifines ; &
nous
DECEMBRE. 1764. 73
nous concluons de la connoiffance que
nous en avons prife , tant par nous que
par des Jurifconfultes éclairés , que ce
Livre doit trouver place dans toutes les
Bibliothéques , & qu'il ne peut être que
d'un grand fecours à tous les citoyens en
général .
Le meilleur extrait , qu'on peut avoir
des premiers titres de cet abrégé , eſt
renfermé dans les Traités des Fiefs &
des Juftices de l'Auteur.
M. Jacquet dit pag. 477 de fon
premier Volume ; le Retrait , qui eft le
droit de retirer un héritage aliéné par
le Propriétaire , fe divife en retrait
conventionnel , qui eft celui dont les
parties conviennent dans le contrat de
vente ; en retrait lignager , qui eft un
droit en vertu duquel un Parent , du côté
& ligne d'où l'héritage eft venu au Vendeur
, peut le retirer des mains de l'Acquereur
pour le conferver dans la famille
; en retrait féodal, qui eft le droit qu'a
le Seigneur de retirer un héritage vendu
par fon vaffal dans fa mouvance ; en
retrait cenfuel , qui eft un droit en vertu
duquel le Seigneur peut retirer des
mains de l'Aquéreur l'héritage fitué dans
fa cenfive ; en retrait mi-denier , qui eft
le droit que le furvivant ou les héritiers
D
14 MERCURE DE FRANCE.
tu prédécédé des conjoints par mariage,
parent lignager du Vendeur , a de retirer
la moitié de l'héritage , acquis par le mari
durant la communauté , échu au furvivant
ou aux héritiers du prédécédé ; en
retrait mi-denier - conquêt , qui confifte ,
comme le précédent , dans le droit de
retirer du furvivant , ou des héritiers du
prédécédé , l'héritage acquis , par retrait
lignager par le mari , des deniers de la
communauté ; en retrait de bienféance ,
qui eft le droit de retirer , par l'un de
plufieurs copropriétaires d'un héritage , la
portion vendue par l'un d'eux ; en retrait
de chofes aliénées par donation alimentaire
, qui eft le droit , attribué aux
héritiers préfomptifs du Donateur , de
retirer les chofes , données à cette condition
, des mains du Donataire , & en
retrait eccléfiaftique, qui donne aux gens
d'Eglife le droit de rentrer dans les Domaines
aliénés par leurs Prédéceffeurs ;
cetre dernière efpéce de retrait , qui a
donné lieu à quantité de Procès , eft
anéantie par les difpofitions de l'Edit du
mois d'Août 1749.
Les trois premiers de ces retraits
font en ufage dans prèfque tout le
Royaume ; les autres , dont le premier
eft admis dans quelques Parlemens
des Pays régis par le droit RoDECEMBRE.
1764.
75
main , ne le font que
particulières.
dans desCoutumes
Le Retrait conventionnel , faculté de
réméré ou grace de rachat , peut s'exercer
pendant trente ans ,
à moins que
la grace de rachat étant déterminée ,
l'Acquéreur n'ait fait déclarer,après l'expiration
du temps de la faculté , le
Vendeur déchu par jugement , qu'on
nomme Sentence de purification : ce
qui a lieu dans les refforts des Parlemens
de Paris , de Touloufe & c. Secùs
du Parlement de Bourdeaux .
Le Retrait lignager avoit lieu parmi
les Juifs ; il a fubfifté à Rome juſqu'à
' ce qu'il a plû à l'Empereur Théodofe le
Grand de l'abroger ; il eft encore en
ufage en Provence ; dans les Provinces.
de Guercy & de Rouergues du reffort
- du Parlement de Touloufe ; dans les
Bailliages de Briançon & de Romans du
reffort du Parlement de Grenoble ;
dans les Provinces dn Mâconnois &
d'Auvergne du reffort du Parlement de
Paris , & dans toutes les Coutumes du
Royaume , à l'exception de celle de
S. Severt, d'Arras, de partie de celle de
Berri & c ; mais il s'exerce prèfque dans
chaque Coutume avec tant de variétés
qu'il feroit néceffaire d'y donner de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'ordre , fi l'on ne fe détermine pas de
l'abroger entiérement pour rétablir la
bonne-foi & la liberté du Commerce ,
& mettre fin à une infinité de fraudes ,
de parjures & de procès.
Le Parent du Vendeur n'a qu'un mois
en Provence pour exercer fon action
en retrait ; il a également un mois dans
quelques Coutumes ; d'autres étendent
ce délai à quarante jours ; d'autres à
foixante ; d'autres à trois mois ; d'autres
à un an & jour ; d'autres n'ajoutent
pas le jour ; d'autres à l'an & mois ;
d'autres à l'an & jour après les certifications
faites des bannies en jugement,
relativement au Lignager abfent ; dans
d'autres le Lignager plus prochain
peut recouvrer la chofe vendue quand
bon lui femble ; mais , quand elle eſt
vendue par decret , il ne peut exercer
fon action après l'an & jour , à compter
de l'exécution du décret ; & dans d'autres
le plus prochain , à fuccéder au
Vendeur , peut avoir la chofe aliénée
pendant quarante ans , à moins qu'elle
n'ait repaffé entre les mains du Vendeur.
M. Jacquet cite en marge les Articles
de toutes les Coutumes & les Statuts
des Pays régis par le Droit Romain .
Quoique le Retrait lignager ne puiſſe
DECEMBRE. 1764. 77
>
affecter , fuivant le droit commun , que
les propres de la ligne , le Parent du Vendeur
peut l'exercer dans quelques Coutumes
fur tous les immeubles vendus
par celui-ci ; & le plus proche eft préféré
au plus éloigné , comme en fucceffion
, quoiqu'en général , le plus diligent
l'emporte fur le plus proche.-
L'Auteur ajoute , page 568 , pour
concilier les art. 152 & 156 avec l'art .
178 de la Coutume de Touraine : quoi
qu'il paroiffe réfulter des difpofitions de
notre Art que, quand une des branches ,
d'où procédent les héritages vendus , feroit
défaillante , les Lignagers de l'autre.
branche ne peuvent exercer le retrait
que fur ce qui dérive de leur lignage ;
comme elles font contraires à l'efprit dela
Coutume & aux difpofitions précifes
des art. 152 & 156 fuprà , fuivant lefquelles
le Lignager peut exercer le retrait
fur tous les immeubles vendus par.
fon Parent , & même fur les acquêts
faits par celui- ci ; & , comme les héritages
, procédans d'une ligne défaillante ,
ont au moins la qualité d'acquêt en la
perfonne du Vendeur , il faut dire , en
conformité de la difpofition de l'art. 4 .
de la Coutume de Bourdeaux , contre .
celle de notre art. qui ne fçauroit préva-
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
loir à celles de tout le titre , que le Parent,
en quelque ligne & dégré qu'il foir,
peut retraire ,non- feulement les héritages.
procédants de fa ligne , mais même ceux
de la ligne oppofée , & généralement
tous les immeubles propres ou acquêts
vendus par fon Parent , fauf au Parent
plus proche de faligne , à venir entre
la bourfe & les deniers , & au Parent du
côté ligne , d'où procéde l'ancien héritage
ajugé par retrait à celui qui n'eſt
pas de la ligné , à venir , même après
l'exécution du retrait , dans l'an & jour
de la prife de poffeffion , foit de l'Acquéreur
, foit du Retrayant des chofes
vendues exercer un nouveau retrait
contré le premier Retrayant , conformément
à la difpofition de l'art . 337 de
la Coutume de Poitou.
Sur ce que M. Palu dit : le contrat
» de conftitution ,fouffert pour demeurer
>> quitte d'une obligation dont l'hypothé-
» que eft réservée , eft fujet au tenement,
»parce que la forme & la qualité de l'o-
» bligation eft changée , étant convertie
» en rente conftituée, qui eft un immeu-
» ble dont le Créancier tire intérêt , ce
» qu'il n'auroit pas pu faire de l'obliga-
"tion laquelle ne fubfiftoit que pour
» l'antiquité de l'hypothéque; & partant,
DECEMBRE . 1764. 79
puifque le titre eft une conftitution ,
hypothéque fe peut preferire par cinq
>> ans , & en ce cas , Titulus actionis infpici
debet , pour la prefcription , &
origo obligationis quant à l'hypothéque
». L'Auteur ajoute , pag. 667 :
je ne fçaurois me rendre aux raifons de
Palu , parce que , de deux chofes l'une
ou l'obligation de celui qui a acquis la
rente avec réserve d'hypothéque étoit
fujette au tenement; & , en ce cas , il n'y a
pas de difficulté ; ou , au contraire , l'obligation
n'étoit pas dans le cas du tenement
, auquel cas , il n'eft pas poffible
d'imaginer que l'aliénation faite par
le Créancier , de fon capital pour une
rente à la charge de fon hypothéque, ait
pû le priver d'un droit acquis , auquel il
n'a donné aucune atteinte relativement
au débiteur , & par conféquent à l'Acquéreur
de l'héritage qui , au lieu de
pouvoir être forcé de payer le capital
de cette obligation , n'eft tenu que de
payer la rente qu'il peur amortir à chaque
inftant.
La raifon de l'intérêt que produit la
rente n'a pas pu opérer de changement,
parce que le Créancier pouvoit en faire
produire à l'obligation ,par une demande
en juftice,fansla rendre fujette au tene-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
ment, & même fans aliéner fon principal
, d'où M. Jacquet eftime que le fentiment
de Palu & l'autorité du jugement
qu'il allégue doivent céder à l'intérêt
du Créancier qui , en perdant fa
rente, n'auroit pas befoin d'hypothéque.
"
Sur ce que M. Palu dit : » Cet art . ne
»comprend par ces termes : cens & rentes
foncieres , que l'héritage baillé à
la charge de la rente & non pas l'hy-
" pothéque fubfidiaire , foit fpécial , foit
général , que le preneur auroit donné
»pour la fureté de la rente qui demeure
en la prefcription du droit commun » .
M. Jacquet ajoute , pag. 672 , en forte
que cetAnnotateur, en établiffant qu'une
Lente fonciere n'eft pas une rente conftituée
à prix d'argent , dit , mal - à-propos :
que la rente conftituée demeure en la
prefcription du droit commun , puiſqu'elle
eft affujettie au tenement.
Sur ce que M. Palu continue : » comme
la Coutume a été arrêtée avec le
" Clergé malgré les proteftations qu'il
»a faites au commencement du Procèsverbal
lors de la rédaction de 1507 ,
» & en celui de la réformation faite en
" 1559 qui font demeurés fans effet ,
on a toujours tenu pour maxime conf-
» tante, que la prefcription de cet art..deDECEMBRE
. 1764. 81
➜voit avoi. lieu contre l'Eglife, ainfi qu'il
a été jugé depuis cent ans contre le Chapi-
» tre de Mezieres » , M.Jacquet dit : Palu fe
trompe dans l'interprétation forcée qu'il
donne aux difpofitions de notre art. pour
donner à entendre qu'il comprend les
gens de main - morte ; car il réfulte bien
clairement de fa difpofition que les Rédacteurs
ont eu en vue de les laiffer dans
les termes du droit commun ; & , fi lejugement
rendu au Siége de Tours avoit
été porté en la Cour , il auroit , fans
doute , eu le même fort que la Sentence
rendue aux Requêtes du Palais lé 22
Avril 1732 , qui a été infirmée par l'Ar---
rêt du 28 Août 1736.
"
4
Et fur ce que M. Palu ajoute : » quoi-
» que le Débiteur de la rente foit obligé
» perfonnellement, & qu'en conféquen
» ce , l'action hypothéquaire , jointe à
» la perfonnelle , dût durer quaranteans
, non ultrà quadraginta annos ex:
» quo competere coepit prorogari, nifi con-
» ventio aut oetas intercefferit , ce qui n'a'
lieu ès Coutumes qui admettent la
» prefcription de trente ans ; mais , horst
» le cas de la rente foncière pour laquelle :
», notre article eft limité , j'estime que
l'action perfonnelle étant jointe à l'hypatéquaire,
elles ne fe peuvent preſcrire
99
D v
g2 MERCURE DE FRANCE.
» que par 40 ans : Puta , l'hypothéque
d'une rente conftituée , poffédée par
»
"
l'obligé ou fon Héritier univerfel , dont
» il ne peut acquérir la libération que-
» par quarante ans. » M. Jacquet dit :
en forte qu'il réfulte du raifonnement
de Palu qu'une rente conftituée , fujette
au ténement de cinq ans , due par le
principal obligé ou fon Héritier, ne peut
prefcrire que par quarante ans ; au lieu
qu'une rente foncière , affranchie du ténement
, qui fuivant la difpofition de
notre Article ne prefcrit en aucun cas
par moindre temps que de trente ans
ne peut , quand elle eſt due par celui
qui eft perfonnellement obligé ou fon
Héritier , être portée au-delà de trente
ans ; & ce , fous le vain prétexte de
la difpofition de notre Article , qui
n'a été introduite que pour empêcher
de penfer que les rentes foncières fuffent
affervies au ténement de cinq ans & à
la preſcription de dix ou vingt ans , &
non pas pour empêcher qu'elles ne foient
portées à quarante ans , quand l'action
perfonnelle fe trouve jointe à l'hypothécaire
.
Quoique l'Ouvrage foit rempli de
pareilles corrections qui en démontrent
toute l'utilité nous nous bornerons à
ces exemples.
DECEMBRE. 1764. 83
Voici auffi un exemple des conférences.
Art. 332 de la Coutume de Touraine .
Si à la femme noble ou roturiere a été
promis Douaire conventionnel, moindre
que le Coutumier , elle n'en pourra demander
d'autre ; mais , s'il excédoit ,
fera réduit au Coutumier.
it
Cet Art. eft de l'ancienne Coutume.
Conférence.
Les Art. 5 du Chap. 31 du Lodunois
8 du chap. 4 du Duché de Bourgogne ,
& la feconde partie des Art. 300 d'An
jou & 314 du Maine font conformes à
notre art.
Les Art. 259 de Poitou , 212 d'Auxerre
2 du Chap. 24 de Nivernois
portent : fi Douaire préfix eft plus grand
que le Coutumier , il eft réduit au
Coutumier ; l'Art. d'Auxerre ajoute fi
le mari n'a héritage propre , le préfix
aura lieu , de quelque valeur qu'il foit.
L'Art. 371 de Normandie porte : la
femme ne peut avoir un Don aire plus
fort que le tiers de l'héritage , quelque
convenance qu'il foit faite au Traité
du mariage ; & , fi le mari donne plus
que le tiers , les Héritiers le peuvent
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
"
révoquer après le décès . L'Art. 372-
ajoute : celui qui eft plege du Douaire
le doit faire valoir , encore que la promeffe
excéde le tiers des biens du mari
fans qu'il en puiffe demander recours
fur les biens de celui- ci.; & l'Art. 374;
porte moins que le tiers peut avoir
la femme en douaire , s'il eft convenu
par le Traité de mariage..
Les Art.. 261 de Paris , 267 de Sens
38 de Melun , 213 d'Auxerre , 239
d'Etampes , 144 de Montfort , 107 de
Valois , 34 de Laon , 43 de Châlons ,
244 de Reims , 94 de S. Quentin , 142
de Péronne, 2 du Chapitre 14 de Montargis
, 60 de Calais , 188 de Bleis ,:
63 de Châteauneuf , 52 d'Arras , 302
d'Anjou , 316 du Maine , 219 d'Orléans
, 89 de Dourdan , portent : femme
douée de douaire préfix ne peut demander
douaire Coutumier , s'il ne lui eft
permis par contrat de mariage .
Les Art. 112 de perches , 91 de Bar ,
5 du Tit. 15 de Tournai , 4 du Tit .
de Lorraine , 158 de Poitou , 205
de Sedan , 166 d'Artois , 106 de Bou
lannois, 34 de Ponthieu, 130 de Chauny,
110 d'Amiens , 87 de Troyes , 8 de
Meaux,portent : femme douée de douaire
préfix peut après la mort, de fon mark
DECEMBRE . 1764.
85
choifir & élire douaire préfix ou Cou--
tumier , fuppofé qu'en fon contrat de :
mariage ne foit fait aucune mention
du douaire Coutumier ; mais , fi . ladite
femme veut avoir douaire préfix , ellele
doit déclarer ; & ne courent les arrérages
du douaire préfix juſqu'à la .
la déclaration .
Les Art: 62 de Calais , 3 du Chap..
24 de Nivernois , 109 de Valois , 136.
& 138 de Mantes , portent : Douaire
préfix pour une fois ou autre chofe équipolent
eft feulement viager ; de forte
qu'après le trépas de la femme il revient
aux Héritiers du mari , s'il n'y a pas
ftipulation contraire .
Les Art. 14 du Tit 8 de Berri , 257
de Poitou , 4 du Tit . 4 de Cambrai , 3:
du Tit. 14 de Montargis , 90 de Vitri ,
39 & 143 de Montfort , 215 d'Au-.
xerre , 220 d'Orléans , 262 de Sens
Po de Meaux , renferment des difpofitions
prèfque conformes.
>
M. Jacquet vient de donner des correc--
tions & augmentations mifes au commen →
cement de chaque volume de cet Ouvra
ge , dans lefquelles il a inféré différentes
confultations qu'il a données dans des
affaires encore pendantes au Parlement ou
qui ont été décidées . fuivant fon avis.
86 MERCURE DE FRANCE.
furtout par l'Arrêt du 11 Juillet 1763 ,
contre le fentiment des premiers Juriſconfultes
de Paris & de Tourraine . 11
rapporte auffi plus de foixante Arrêts
intervenus depuis 1761 , jufques & compris
1764 , parmi lefquels il a rangé
celui de la Pouplinière . Voici ce qu'il
dit fur l'Arrêt après avoir rapporté les
faits & les moyens des Parties ainfi que
l'avis de M. l'Avocat Général , pag. 431
Tom. 2 : ce qui n'a pas empêché que
la Cour , après un délibéré de plus de
deux heures , n'ait ordonné, à la puralité
de feize voix contre dix , en fe décidantpar
les circonftances du fait , l'éxécution
du Teftament du Sieur de la Ponplinière
, par fon Arrêt du 16 Mars 1764.
Mais je n'eftine pas que cet Arrêt puiffe
donner atteinte aux vrais principes de
la matière qui font les mêmes dans les
donations & dans les Teftamens , relativement
à la furvenance d'enfans ou
de pofthumes & c.
:
L'Auteur avoit dit, page 41 des additions
du premier volume le Propriétaire
de deux maifons attenantes , qui
en vend une comme elle fe pourfuit &
comporte de fond en comble fans en
rien excepter ni réferver , n'eft pas recevable
quelques années après à demander
DECEMBRE . 1764. 87
que l'Acquéreur bouche les jours qui
donnent fur la maifon réfervée, parce
qu'il eft garant de fes faits , & que les
jours, tels qu'ils étoient quand il a vendu
la maifon, ne font pas tant une fervitude"
qu'une propriété qu'il a concédée à l'Acquéreur
qui en a payé le prix. Celui - ci
n'eft pas mieux fondé à venir après
que le marché eft confommé & l'À& e
paffé , demander à fon vendeur de reconnoître
la fervitude ; il doit fe reprocher
de ne l'avoir pas faite inférer dans le contrat
de vente ; & il ne lui refte , pour em
pêcher que fes fucceffeurs ne foient inquiétés
, que la voie de faire faire un état
de la fituation où étoient les lieux vendus,
lors de la vente , de le faire homologuer
en juftice avec fon vendeur ou lui
duement appellé , & de l'annéxer à fon
Contrat de vente . D'où jeftime, continué
M. Jacquet , que la Sentence rendue au
Chatelet de Paris le 8 Février 1759 ,
( par laquelle il avoit été ordonné
que
le fieur Cafaubon feroit tenu de faire
fupprimer dans huitaine les baïes , vues
& jours qui fe trouvoient dans le mur
mitoyen de la maifon que le fieur Bou
ret lui avoit vendue & de celle qu'il
avoit retenue , ainfi que les deux lucarnes
affifes dans ce mur ) n'eff pas
88. MERCURE DE FRANCE.
régulière, parceque l'efpéce d'un homme,
qui vient de vendre une de deux maiſons
qu'il poffédoit , n'a aucun trait aux difpofitions
des Articles 215 & 216 dela
Coutume de Paris, où il n'eft question <
que d'une feule maifon que le père de
famille partage entre fes enfans &
dont il ne peut trop bien exprimer les
conditions pour éviter les difcuffions
qui s'élèvent dans les Familles.
,
Le fieur de Cafaubon n'avoit pas befoin
,pour faire infirmer une difpofition
auffi contraire à l'équité & à la droite
raifon , de demander la nullité & la réfiliation
de fon Contrat d'acquifition , fur
le fondement de la lézion ; & la Cour
au lieu d'adopter par fon Arrêt un moyen
auffi dénué de fondement , feroit arrivé
au but d'équité & de juftice qui
font les motifs de toutes fes décifions
fi , en mettant l'appellation & fentence
au néant, elle avoit ordonné que les vues,
dont le fieur Bouret demandoit la fuppreffion
, demeureroient au même état
où elles etoient au jour de la vente
& que l'Arrêt tiendroit lieu de titre de
fervitude au fieur de Cafaubon , fans.
donner en aucune façon atteinte aux
difpofitions de la Coutume.
2
2
L'abfervation de M. Jacques eft fla
DECEMBRE. 1764. 89
importante qu'il paroit réfulter de l'Arrêt
rapporté par M de la Laure dans fon Traité
des fervitudes , page 245 jufqu'à 252 ,
que ,s'il n'y avoit pas de lézion capable de
faire réfilier la vente , le vendeur d'une
maifon peut impunément obliger l'Acquéreur
de boucher les jours &c , qui
donnent fur celle qu'il a réfervée , quoique
le Contrat porte qu'il l'a vendue
comme elle fe pourfuivoit & comportoit
; ce qui n'eft ni jufte ni raifonnable.
Voilà à -peu-près des exemples de
l'Ouvrage que l'Auteur foutient partout
avec la même force.
90 MERCURE DE FRANCE.
DICTIONNAIRE raifonné des
Domaines & Droits Domaniaux , de
ceux de Contrôle des Actes, d'Infinuations
Laïques , de petit- Scel , formules,
Grefs, Droits réservés , Francs-
Fiefs , Amoriflemens , &c , imprimé
à Rouen , chez le Boulenger , 1762 ,
en 3 Volumes in-4°. & qui fe vendra
dorénavant 22 liv. ro f. broché , à
Paris , chez Prault père , quai des
Auguftins ; chez Rouy , au Palais
& chez Bauche , quai des Auguftins.
L E mérite de cet . Ouvrage ( dans lequel
les questions de Jurifprudence relatives
aux matières qui y font traitées ,
fe trouvent développés avec clarté &
précifion ) eft reconnu par les perfonnes
en état d'en juger , & juftifié par le débit
des trois quarts de l'Edition en moins
de deux ans . Nous pouvons affurer qu'il
eft exécuté avec foin ; on n'y a employé
que des caractères neufs & de très - beau
papier.
Si l'on doit être en garde contre le
DECEMBRE . 1764.
Editions contrefaites , c'eft fur - tout à
l'égard des Livres qui traitent d'objets
intéreffans . Ces Editions clandeftines
toujours mal exécutées, parce qu'elles le
font à la hâte & furtivement , font par
cette raifon même toujours remplies de
fautes ; telle eft celle qui a été faite du
Dictionnaire des Domaines , fous le faux
titre de Rouen 1763 , & en deux Volumes
feulement. Les moindres fautes
dans un Ouvrage de la nature de celuici
, font d'autant plus dangereufes qu'elles
conduisent à des erreurs toujours
préjudiciables .
Il eft donc effentiel de fe précautionner
contre cette fauffe Edition , d'autant
plus facile à diftinguer , qu'elle eft entierement
diffemblable de la véritable
tant par l'exécution , les caractéres &
le papier , que par le nombre de Volumes
en réduifant la contrefaction à
deux , l'on s'eft fervi de petits caractères
qui , étant ufés , en rendent la lecture
pénible & fatiguante.
Ainfi tous les avantages font en faveur
de la véritable Edition , dont le prixd'ailleurs
eft très - modique..
92 MERCURE DE FRANCE .
RICHARDET , Poëme dans le genre
Bernefque , imité de l'Italien ; à la
Haye , chez Jean Néaulme & Compagnie
, & à Paris , chez Merlia
Libraire , rue du Mont S. Hilaire
près le Puits certain ; 1764 , un vol.
in-8°.
Νου
,
ous avons promis , en annonçant
cet Ouvrage il y a quelques mois , de
mettre nos Lecteurs à portée d'en juger
par eux-mêmes , en citant quelques morceaux
de ce Poëme agréable & intéref
fant . Nous n'en ferons point une ana
lyfe fuivie comme l'Ouvrage n'eft
poin: achevé , nous en remettrons l'extrait
à un autre temps , & nous nous .
contenterons de quelques citations prifes
au hazard. , mais qui donneront une.
idée fuffifante du talent de l'Auteur
pour ce genre de Poëfie.Dans le premier
Chant noustrouvons d'abord cette riante
defcription.
Comme l'on voit , après un rude hyver ,
Les Villageois parés de violettes ,
DECEMBRE. 1764 93
Au fon joyeux de leurs douces Mulettes ,
Sur les gafons , danfer d'un pied léger ;
De même , après une guèrre inhumaine
Pendant au croc leur homicide acier ,
Les Paladins , qu'un doux loifir enchaîne ,
Dans les plaifirs paflent le jour entier.
Les uns chantoient fur les bords de la Seine ;
De divers jeux d'autres gagnoient le prix .;
D'autres enfin verſoient à taſſe pleine
Le diamant & l'ambre & le rubis.
Chaque guerrier auprès de fa Maîtreſſe ,
Dans les tranfports d'une vive allégreffe ;
Pouloir la pointe , & béniffoit lejour ,
Qui de la Paix éclairoit le retour .
Le tableau fuivant nous a paru auffi
mériter d'être préfenté aux yeux de nos
Lecteurs.
Renaud ....trouve en un jardin
Une Beauté qui fe plaint & ſoupire ;
Lui , qui toujours fur au beau féxe enclin ,
D'un air benin la contemple & l'admire.
Ses vêtemens négligés à deffein ,
Laiffent plus voir qu'ils ne cachent fon fein * :
Renaud s'embrâfe , & déja l'idolâtre .
Dans les cheveux , fur fa gorge d'albâtre
* Non era ignuda , & non erat veftita.
94 MERCURE DE FRANCE.
Flottant fans art , fe joue un tendre amour ;
Et le foleil diffipant tout nuage ,
Donne bien moins d'éclat au plus beau jour ;
Que n'en donnoient fes yeux à fon vilage ,
L'Hiftoire de Filomène , qui forme
un épiſode de ce Poëme , eft un morceau
de fentiment que nous voudrions
pouvoir citer en entier : nous nous bornerons
à quelques ftrophes.
A la clarté des brillantes étoiles ,
D'un Bâtiment je découvre les voiles :
Avec frayeur je l'aborde à l'inftant ;
Puis au fecours de mon fidéle Amant ,
Je fais marcher foudain tout l'Equipage ;
Avec ardeur on gagne le rivage :
Le choc redouble ; & fon terrible bruit
Eft plus affreux dans l'horreur de la nuit.
Je prête à tout une oreille attentive ;
De moins de cris , la plaine retentit ,
Et le combat bientôt ſe rallentit :
Je m'enhardis , & defcens fur la rive .
En approchant , quels furent mes tranſports ?
Anos guerriers le fort étoit funefte ,
Etles Vainqueurs emmenant tous le reſte ,
Sur le terrein ne laiffoient que des mors.
DECEMBRE. 1764. 95
J'appelle alors à haute voix Tangile ,
Et dans le fang je cherche toute en pleurs ;
Je crains de prendre une peine inutile.
De le trouver , j'ai les mêmes frayeurs.
Malgré l'horreur , le défefpoir m'entraîne ,
Et j'ofe enfin des cadavres tirer !
Mais , je le vois ! je l'entens foupirer !
D'une voix foible , il nomme Filomène .
A cette voix j'accours en frémiſſant.
fes côtés je tombe en l'embraffant.
Tournant vers moi fa paupière mourante ,
Que feras-ty , me dit-il , tendre amante
Un jufte efpoir vient ranimer mon coeur
Lui dis-je alors , puifque tu vis encore ;
Etje retrouve en effet ma vigueur
Pour fecourir un Epoux que j'adore , .,
Ma crainte feale , ( & ne t'offenfe pa
Si j'ofe ici foupçonner ta tendreffe ; )
C'eſt de te voir épris des doux appas
De cette Soeur qui pour toi s'intéreſſe.
Tout céde au Temps , niême le tendre Amour !
On ne prend pas une Ville en un jour .
Le Pin altier , qui dans les Cieux fe cache ,
Netombe pas du premier coup de hache .
Mais l'ennemi , par le fer , par les feux ,
Force l'obftacle ; & la Ville fuccombe.
Le Bucheron par les coups furieux
96 MERCURE DE FRANCE.
Fait tant qu'enfin il faut que l'arbre tombe,
Ah ! que je crains de te voir quelque jour
Moins inquiet d'offenſer mon amour
Et moins honteux du titre d'infidéle
Ainfi que moi , t'oublier avec elle !
X
On fera peut- être bien aife de voir
quel étoit ce Richardet , le Héros du
Poëme , & dont l'Auteur fait le portrait
, après avoir tracé celui de fa
maîtreffe . Nous les rapporterons l'un &
l'autre voici celui de la femme .
Rofes & lys brillent fur fon vilage ;
Elprit charmant , agrémens du langage,
Grâces , vertus ornent ce jeune objet ;
Et qui la voit à les yeux le foumet:
Tous les talens l'embéliffent encore ;
Les roffignols ent jaloux de fes chants ;
Quand elle danſe , on voit de Terpficore ,
Les pas légers , gracieux & touchants,
Si la voyois ordonner une fêre ,
Soins attentifs , bontés , douceurs honnêtes ,
A tant d'attraits tu n'échapperois pas ,
Bien qu'à la Cour , les plus rares appas ,
Flattent les yeux, fa beauté triomphante
Ternit l'éclatde tout ce qui la fuit ;
Telle
DECEMBRE . 1764.
97
Telle qu'on voit une Lune éclatante
Briller parmi les Aftres de la nuit.
Et Richardet , auffi pour la figure ,
Etoit fans pair , bien fait , haut de ftature ,
Mais fans excès , pour l'amour fembloit né ;
Et n'avoit point ce ton effeminé
Des Courifans , mais air brun , beau corfage
Teint animé , belles dents , longs cheveux ,
De grands yeux noirs , dont les humides feur
Promettoient tout , & tenoient davantage.
'Mais c'étoient-là ſes moindres qualités ;
De fes vertus longue eft la Kyrielle:
Franc , généreux , coeur droit , ami fidéle ;
Doux & poli dans les Sociétés ;
L'efprit aimable & fuyant la fatyre ,
Prompt à fervir , incapable de nuire ,
Aimant , danfant , chantant , fe mettant bien
François , de plus, ce qui ne gâtoit rien .
Je fçais , dit-il , qu'un rapport infidèle
Contre Richard , arme votre courroux ;
De ce guerrier , je fuis l'ami fidèle ,
Mais fans vouloir le fervir contre vous.
Reine , croyez qu'onc il ne fut coupable
De mettre en oeuvre 'aucun lâche détour ;
Qui vous l'a dit , eft indigne du jour ;
Et fans ce crime , il eft affez coupable.
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Auda cieux , dit - elle , avec dédain ,
Vous m'abuſez d'une vaine promeffe ,
Et vous ofez , fous ce prétexte vain ,
Vanter ici l'ennemi qui me bleffe ! &c .
Calmez , dit- il , cet injufte tranfport ,
處
11 vous offenfe , il mérite la mort.
Ah ! pour fçavoir quel motifen ces lieux ,
Malgré moi - même , en efclave m'entraîne ;
Reine adorable , interrogez vos yeux :
Voyez quel charme à vos defirs m'enchaines
Mais , pour vous , je trahis l'amitié , G
Vous immolant une chère victime ,
Si je commets peut- être quelque crime ,
De tant d'amour n'aurez-vous pas pitié ?
Pendant qu'il parle , elle paroît émue .
Son ton touchant, fa timide action
Peignent fi bien fa tendre paffion ,
Qu'elle ne peut en détourner la vue.
Enfin , rompant le filence à regret :
Quoi que ton feu , guerrier , foit indifcret ,
Dit-elle alors ; ton aveu téméraire
Ne me déplaît : toute femme aime à plaire ,
Je hais l'amour , à l'égal de Richard.;
Plus que tout autre , à te parler fans fard
DECEMBRE . 1764.
99
Tu m'euffes plû ji tu n'étois point traître.
Mais , inhumain , apprens à me connoître
Ta paffion n'eft que lâche fareur ;
J'abhorre autant trahifon odieufe ,
Que j'euffes aimé vengeance généreuſe ;
Je te refuſe , & tu me fais horreur.
Non , cria- t-il , je ne fuis point perfide ;
Et ce n'eft point en lâche , en aſſaſſin ,
Qu'au malheureux , dont je fuis l'homicide ,
Je veux plonger an poignard dans le fein.
Oui , malgré vous , je vous fers , inhumaine
Cet ennemi trop digne de vos coups ,
Cé Richardet , que pourfuit votre haine ,
Frappez , cruelle; il eſt à vos genoux .
Elle pâlit : dans fon âme confule
Penfers divers fe combattent foudain ;
Au glaive offert tout fon coeur fe refufe,
Elle en détourne & les yeux , & la main ;
Torrent de pleurs s'ouvre enfin paffage ;
Elle fanglotte ; & d'un ton attendri ,
Quoi ! c'est donc toi , dit- elle , c'eſt ta rage
Qui m'a privé d'un frère fi chéri !
Fuis de mes yeux.
Ce qu'on vient de lire eft tiré du
quatriéme Chant où nous trouvons
encore la comparaifon fuivante :
,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Gomme l'on voit une mer mugiffante ,
Roulant fes flots , l'un par l'autre pouffés ,
Contre un écueil-frapper à coups preffés ,
Et le réfoudre en écume impuillante ;
Ainfi preffés , pouffés de toutes parts ,
Les fiers Payens fur les murs de la Ville,
Montent en foule , & leur rage inutile
Vient échouer aupied de les remparts.
Le morceau qui fuit , tiré du cinquiéme
Chant , nous a paru très-touchant
, très- pathétique.
Elle y rencontre une image éffrayante
Objet d'horreur& de compaffion
C'eſt une femme abattue , expirante
Et de douleur , & d'inanition :
Un foible enfant prêt à perdre la vie
S'attache encore à fon fein épuifé ;
Mais l'aliment dont la fource eft tarie ,
A fes befoins , hélas , eſt refuſé !
Ange du Ciel , lui dit la triſte mère ,
(Car quel Mortel dans ces horribles lieux
Où des deftins m'a conduit la colère ,
Pouroit m'offrir des foins fi précieux ! )
Voici la fin des peines que j'endure ,
Carje n'attens , pour deſcendre au tombeau,
DECEMBRE 1764. 101
Que le trépas de cette créature
Dont l'infortune accable le berceau.
Non. Je m'oppoſe à ce deſſein farouche.
Cet innocent , du moins , ne mourra pas ,
Dit la Princeffe, en prenant dans les bras
Le tendre enfant , dont l'affreux fort la touche,
A refufer un affuré fecours ,
Si vorre efpritaveuglément s'obftine ,..
De votre fils vous expofez les jours
Et, s'il périry fa mère l'affafine.
A ce difcours de pleurs entrecoupé , zi .
D'un trait de feu fentant fon coeur frappé :
Quel jour affreux dans mon âme vient luire ,
Dit l'Etrangère. Ah ! mon cruel délire
Produiroit-il un coupable effet ?
A mes malheurs manque- t- il un forfait ?
Je rejettois vos dons , & les implore !
Sauvez mon fils , s'il en eft temps encore.
Ce morceau de fentiment eft fuivi
bientôt après de ces vers plein d'énergie.
*
En un inftant , de la mer blanchiffante ,
Les flors émus fe choquent avec bruit ;
Le vent s'irrite : une foudaine nuit
Redouble encor l'horreur & l'épouvante.
La foudré gronde , & la vague en fureur
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Forme des monts , & nous porte à leurs cimes,
Puis nous plongeant dans de profonds abîmes ,
Offre par- tout la mort & la terreur.
Dans la frayeur qui de mon coeur s'empare,
Le refte échappe à mes fens éperdus ;
Je n'entends plus , & mon efprit s'égare ;
Tous les objets me ſemblent confondus.
J'ignore encor comment je fis naufrage::
Quand je repris un foible fentiment
Je me trouvai feule fur un rivage ;
Je vis la mer avec étonnement .
Je me relève , & fuis , & je retombe..
Je fuis fans force , & ma tête fuccombe..
D'accablement je melivre au fommeil
L'horrible faim me preſſe à mon réveil !
Elle m'inftruit je cherche en ces bocages.
Tout ce qui peut appaiſer ſes tourmens. 7
L'herbe , le gland , & quelques fruits ſauvages
Depuis ce jour font mes feuls alimens.
Pour mettre enfin le comble à ma mifèreį
Dans cet état cruel , je deviens mère !
O titre auquel j'attachois mon bonheur ,
Comment es-tu le fléau de mon coeur !
Ce cher enfant , objet des mes allarmes ,
Plus que mes maux faifant couler mes larmes
DECEMBRE . 1764 . 103
Me fait trembler de mes propres befoins ;
A lecouvrirje mets mes tendres foins.
Mais,des Mortels les malheurs ont unterme
Je le voyois s'affoiblir dans mes bras ;
D'un front ferein & d'un efprit plus ferme
J'enviſageois fa perte , & mon trépas ,
Aux vers de force & de fentiment
fuccédent des réfléxions ; & le tout
forme une variété , qui doit beaucoup
contribuer au fuccès de ce Poëme.
Douter de tout , provient de l'ignorance .
Les gens inftruits , aux faits que l'on avance
Ne trouvent point d'impoffibilité.
Le lot des Sots eft l'incrédulité.
Qui n'auroit vû riviere , eau , ni fontaine ,
Pour n'avoir point de notion certainė
De tant d'effets que voyons clairement
Feroit -il bien d'en nier l'élément.
Tout fait nouveau le voit traité de fable.
On vous peindra l'immenfité des mers :
C'eft corps folidé , & l'on voit à travers.
Elle ne peut porter un grain de fable
Elle foutient des fardeaux étonnans.
Elle nourrit dans la malle profonde
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
Des millions de divers habitans
Qu'on voit périr dès qu'ils quittent fon onde..
Un petit gland contient un chêne entier ; ;
Un feul grain d'orge en rend une meſure ;
Et le Taureau qui vêquit le premier
Avoit en lui fon espéce future.
Tout eft miracle , à bien l'examiner :
Qui ne croiroit qu'à la preuve établie -
Pourroit paffer fa vie à s'étonner ,
Tandis qu'un Sage à jouir s'étudie.
On ne fçauroit mieux rendre la ref
femblance de deux perfonnes que dans
le morceau que je vais citer..
Un même jour leur donna la naiſſance.
Le Ciel auffi leur donna mêmes traits ,
Même beauté , même efprit , même grâce ,
Et toutes deux , ( ainfi qu'en une glace )
En fe voyant , contemplent leurs portraits .
·
La rofe eft moins à la rofe femblable ;
Sur l'âme , enfin , par rencontre admirable ,
Si la Nature a quelque figne empreint
Sur l'autre auffi le même figne eft peint..
Moi , qui les fuis avec un foin extrême 2 .
Pour épier le moment féducteur .
DECEMBRE. 1764. 105
De leur gliffer mon poifon dans le coeur ,
A chaque inftant je m'y trompe moi- même. ,
Defpine reprend , à la vue du péril
de fon père, le caractère d'Amazone que
l'auteur Italien lui avoit donné & qu'il
a perdu de vue. L'Imitateur a cru en
en faifant ufage dans cet endroit , amener
plus noblement fa rencontre avec fon
amant. C'eft par la defcription de leur
combat , que nous finirons cet extrait..
A s'offen fer ils mettent leur effort .
Et fe couvrir leur femble une baffeffe ;
Trop fatisfaits , dans l'ardeur qui les preffe
En la donnant , de recevoir la mort.
De ce combat l'affreux fpectacle éffraye
Sous chaque coup s'ouvre une large playe a
De toutes parts on voit le fang couler
Et leur armuré en mille éclats voler.
A
Mais tout- à- coup au corps its fe faififfe
Leurs bras fanglans s'étendent , ſe roidiſſents ..
Ils femblent prêts à s'entre dévorer ;.
On en frémit ; ou n'ofe refpirer..
Tous deux enfin tombent ſur la pouffière ;
L'air menaçant , les yeux étincelans y
Vous les voyez le long de la carrière →
Rapidement l'un -fur -l'autre roulans……….
106 MERCURE DE FRANCE .
•
Chacun encor reprend le cimeterre ;
Et l'on diroit à voir leur noble ardeur ,
Que comme Antée , ils n'ont touché la Terre ;
Que pour combattre avec plus de vigueur.
·
,
Nous n'ajouterons rien ici à ce que
nous aurons dit ailleurs touchant le
mérite de ce Poëme. Nous fouhaitons
avec le Public , que l'Auteur qui a enrichi
notre Littérature de cette moitié
de l'Ouvrage Italien , ne faffe pas attendre
longtemps l'autre moitié &
nous aurons dans notre Langue un Poëme
très intéreffant , très-neuf, & trèsagréable.
L'ILIADE d'Homère , traduction
nouvelle , précédée de réfléxions fur:
Homère ; par M. Bitaubé ; à Paris ,
chez Prault, Imprimeur-Libraire , quai
de Gâvres , au Paradis , 764 ; avec
approbation & privilége du Roi, Deux
volumes in-8°.
M. Bitqubé fit paroître il a quelques
années, un Effai intitulé Traduction libre
de l'Iliade. Il y a une fi grande différence
entre cet Effai , & cette TraducDECEMBRE
. 1764. 10777
tion nouvelle de l'Iliade , qu'il n'a pas
cru devoir la donner au Public comme
une feconde édition , mais plutôt comme
un nouvel Ouvrage . Elle eft dédiée au
Roi de Pruffe à qui l'Auteur adreffe
cette Epitre :
ASA MAJESTÉ le ROI DE PRUSSE.
GRAND ROI ! j'ai vu l'ombre d'Homère ;
If tenoit d'une main la trompette 'gnerrière ,
Et de l'autre ces Chants , le Code des Héros ,
Où du Dieu des combats tu décris les travaux !
Aux fublimes accords de fa mâle harmonie ,
On fentoit que tes vers enflammoient fon génie.
» Ofe , dit- il , embellir mes accens ,
Da non de Fr DERIC , sûr de vaincre le Tems.
» Mon trône eſt ébranlé par l'altière Critique ;
Déja portant fa main fur ma couronne antique ; ›
» Elle a terni l'éclat de mes plus beaux Lauriers :
» Que le Légiflateur des Arts & des Guerriers ,
>>M'honorant d'un regard, m'accordefon fuffrages
>> Zoile même alors viendra merendre hommage.
»Jadis on vit ma lyre , au milieu des combats ,.
» Enflammer l'âme d'Alexandre ;
>>J'oublîrai les honneurs qu'il aimoit à me rendre
>> St FRÉDÉNIC permet que je fuive fes pas.
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
Que ne puis-je du Styx repaffer l'Onde errante !!
» On verroit au facré vallon
Brûler d'un feu plus beau ma verve renaiſſante :
Il feroit de mes Chants l'Achille & l'Apollon..
Ou plutôt à les yeux interdite & muerte ,,
BoMa Muſe entre les mains remettroit la trompette.
DoQue dis-je ? il la faifit : Terre ! écoute la voix :
Dans lesvers immortels dictant l'Art de la guerre
Ila , fans y penſer , célébré ſes exploits :
FRÉDÉRIC de fon fiécle eſt l'Achille & l'Homère.
·
>
Le ftyle de cette Epître prouve que
M. Bitaubé auroit pû traduire en fortbons
vers , le Poëme grec qu'il a rendu
en très bonne profe. L'Ouvrage eft
précédé d'un Difcours étendu , mais
néceffaire , & divifé en deux parties,
Dans la première , on éxamine les différens
écrits publiés pour & contre
Homère à l'occafion de la fameufe -
difpute élevée fur le mérite de ce Poëte...
Pérault , la Motte & Terraffon , qui
chacun , à l'exception de ce dernier ,
ont eu leurs Antagonistes , marquent
comme trois époques de cette difpute.
L'Auteur péfe avec beaucoup d'équité
( & il faut lui en tenir compte , vû qu'il
traduit Homère, ) leurs divers fentimens
Il montre par différens exemples que les
*
DECEMBRE. 1764. 109 .
uns & les autres ont mal jugé d'Homère ; -
qu'il a été trop loué & trop critiqué.
M. Bitaubé prend un fage milieu ; il
n'eft pas de ces Traducteurs zélés , dont
l'amour- propre les identifié en quelque
forte avec l'Auteur qu'ils traduifent ::
il ne fe range pas non plus du parti
des ennemis déclarés du Poëte grec :
il convient de fes défauts fans trahir fes
qualités avantageufes : il y a tant d'im--
partialité dans cette difcuffion, qu'on ou...
blie en la lifant , que M. Bitaubé , eft
le Traducteur d'Homère.
La feconde partie du Difcours eft
une apologie que l'Auteur fait de fon
Ouvrage. Il y a deux fortes d'ennemis
à combattre , les admirateurs trop zélés
d'Homère & fes ennemis outrés . A
l'égard des premiers , il a à fe juftifierdevant
eux d'avoir traduit ce Poëte avec
quelque liberté ; les derniers , exclufifs
dans leur mépris , éxigeoient néceſſairement
une apologie de l'entreprife
même de le traduire. L'Auteur fe tire
de ce plaidoyer d'une manière fatisfai
fantes pour les efprits raifonnables. Il
montre qu'on ne pouvoit traduire Homère
en entier ; que le principal but de :
cette Traduction eft de faire connoître .
les beautés de ce Poëte , fans cepen
*
PO MERCURE DE FRANCE.
dant dérober entièrement la vue de fes
défauts. On peut apprécier dans la nouvelle
traduction lés beautés & les défauts
de ce Poëte , quoique les derniers foient
un peu voilés ; ce qui étoit néceffaire
pour faire lire Homère . Cette Traduction
rend le fervice que feroit une perf--
pective , difpofée de manière à mon
trer de près les objets agréables , &
un peu dans le lointain ceux qui ne
fçauroient flatter la vue.
Le Difcours eft terminé par des réfléxions
générales für la Traduction , &
par des réfléxions particulières fur les
Traductions d'Homère..
Il difcute auffi en peu de mots cette
queftion , fçavoir s'il eft avantageux de
traduire les Anciens
Il y a beaucoup de Philofophic &
de netteté dans toutes les réfléxions
qui compofent ce Difcours ; & il eft
écrit avec goût & agrément.
Quant à la Traduction même , il faut
avouer que cet Ouvrage manquoit à
la Littérature. Mde Dacier avoit traduit
Homère foiblement ; fa fcrupuleufe admiration
pour ce Poëte , au lieu de lui
infpirer de la chaleur , lui donnoit une ›
forte de timidité qui devoit la refroidir.
D'ailleurs elle n'avoit pas les qualités
néceffaires pour traduire Homère ; fon
DÉCEMBRE. 1764. IFT
=
ffyle manquoit de nerf , de nobleffe
& d'harmonie. Si Mde Dacier étoit trop
fcrupuleufe & fe traînoit pour ainfi-dire
fur les pas de fon Auteur , M. de la
Motte s'éloignoit trop de fes traces ;
tantôt il traduifoit , tantôt il compofoit,
& cependant il croyoit avoir rendu les
beantés de l'original ; & on ne fçauroit
même donner le nom de Traduction
aux endroits qu'il fe propofoit de traduire
; on n'y retrouve ni l'harmonie
ni la noble fimplicité du Poëte grec.
Le nouveau Traducteur de l'Iliade fatisfera
les Connoiffeurs à ces différens
égards émule de Pope , il réuffit peutêtre
plus que lui à rendre Homère avec
une énergique fimplicité. Si quelquefois
il embellit fon Auteur , ces embelliffemens
naiffent du fujet & ne font point
recherchés:
:
Nous defirerions que les bornes de
notre Journal nous permiffent de comparer
quelques endroits de la Traduc
tion de M. Bitaubé avec celle de Mde
Dacier ; nous ne craignons point d'affurer
que tout l'avantage eft du côté
du nouveau Traducteur. Nous renvoyons
nos Lecteurs aux deux verfions ; ils feront
eux-mêmes cette comparaifon fr
glorieufe à M. Butaubé & nous nous
总额
TZ MERCURE DE FRANCE.
contenterons de leur indiquer les prim
cipaux endroits qu'ils pourront lire dans
P'un & dans l'autre Traducteur: On pourra
mettre en parallèle avec Mde Daciers.
les difcours d'Agamemnon & d'Achilleau
premier Chant .
Tom. I pag. 34 , la comparaifon
des Grecs avec les abeilles , & le mor
ceau fur le fceptre d'Agamemnon.
Le combat de Paris & de Ménélas , =.
Chant troifiéme.
Vénus bleffée , Chant cinquiéme.
Tom. 2 pag. 141. Junon qui fe pare
de la ceinture de Vénus.
Quelques morceaux du bouclier ,.
Chant dix-huitiéme.
Mais furtout , Chant 21 , le combat
du Xanthe & de Vulcain , &c , & c , & c...
ATLAS de M. BUY DE MORN AS
•
Géographe des ENFANS DE
FRANCE ; vingt Cartes nouvelles.....
NoDUS nous fommes engagés dans
notre dernier Mercure à rendre un.
compte plus détaillé de ces nouvelles .
Cartes qui forment la fuite du beau &
DECEMBRE . 1764. 13
magnifique Atlas que M. Buy de Mornas
continue avec le plus grand fuccès.
Cet Ouvrage , où la Géographie eft
toujours accompagnée de la connoiffance
de l'Hiftoire, mérite l'accueil favorable
qu'il reçoit du Public ; & l'on
peut dire que dans ce genre on n'a
jamais rien fait de plus parfait ni de plus
utile...
La première de ces vingt Cartes contient
les époques anciennes , depuis la
fondation du Temple de Salomon , juf
qu'à la liberté rendue aux Juifs par
Cyrus. On y voit d'un coup d'oeil les
années où ont vécu pendant cet efpace
de tems , les Rois de Juda , d'Ifraël , d'Egypte
, d'Affyrie , de Babylone , de la
Médie , de Tyr , de. Lydie , d'Athènes ,.
de Sparte , de Macédoine & de Rome..
La Carte fuivante préfente l'Hiftoire de
plufieurs Rois de Juda , & en particulier
celle du Régne de Salomon. Elle eft fuivie
d'une Carte. géographique de la Pa
leftine.La fuite de l'Hiftoire du Royaume
de Juda , accompagnée de celle du
Royaume d'Ifraël , fait le fujet de la
quatriéme Carte , toujours fuivie des .
Cartes géographiques qui repréfentent
diftinctement ces Royaumes. Les autres
Cartes offrent de même la Géographie :
14 MERCURE DE FRANCE.
des Royaumes d'Affyrie , de Babylone ,
de Médie , de Lydie , de la Grèce & de
Rome. A côté de ces Cartes eft l'Hiftoire
de ces différens pays dans les épo
ques que nous avons marquées. Les
États habités par les Peuples foumis aux
anciens Rois de Rome , font repréfentés
fur cinq Cartes particulières , où l'on
voit leurs différens accroiffemens ; & à
côté de ces cinq Cartes géographiques
fe trouve leur Hiftoire , qui ne laiffe
rien à defirer pour acquérir une parfaite
connoiffance des principaux événemens
qui les concernent. Enfin , M. de Mornas
ne met aucun pays fous les yeux
de
fes Lecteurs , qu'il ne leur préfente en
même temps tout ce qu'il eft néceffaire
de fçavoir pour le connoître parfaitement.
Les Sçavans peuvent y apprendre
beaucoup de chofes fans
que l'Ouvrage foit moins utile à
ceux qui commencent. Cet ATLAS fe
vend chez l'Auteur , rue S. Jacques ,
proche S. Yves.
>
DECEMBRE. 1764. 15
ANNONCES DE LIVRES.
LE Portefeuille d'un homme de goût ,
ou l'Efprit de nos meilleurs Poëtes ; à
Amfterdam , & le trouve à Paris chez
Vincent , Imprimeur - Libraire , rue
S. Severin , 1765 ; deux volumes in- 12.
Le peu de goût qui régne dans prèfque
tous les Recueils de Poëfies fugi
tives , compofées par différens Auteurs ,
en a dégoûté le Public. On ne les lit
point , parce que le peu de bonnes
Piéces qui s'y trouvent font perdues
dans une foule de mauvaiſes d'où
l'on auroit peine à les démêler. On
voudroit trouver dans un nasux
Volumes tout au plus , les son : onk
les plus exquis de nos male tous cesetes
dans le genre des piécene natives
& légères , fans aucun mêlange de piéces
médiocres ; & c'eſt le but qu'on
s'eft propofé , & auquel nous ne crai--
gnons pas d'affurer que l'on eft parvenu ,.
en raffemblant dans deux tomes feulement
, tout ce que notre Parnaffe a pro--
duit de plus parfait en ce genre depuis
Marot jufqu'à nos jours. On ne s'eft
116 MERCURE DE FRANCE.
point attaché à ne donner que des piéces
qui ne fuffent pas connues ; on en
eft peu curieux , fi elles ne font pas
excellentes ; & fi elles font excellentės ,
il n'eft guères poffible qu'elles ne foient
pas connues. On a donc voulu feulement
donner aux gens de goût , un portefeuille
choifi , où fe trouvaffent réunis
tous les morceaux de Poëfies fugitives,
que la postérité & les Connoiffeurs ont
marqués du fceau de l'immortalité ; &
nous ofons affurer très-pofitivement , &
fans crainte de pouvoir là-deffus être
démentis , que nous n'avons eu jufqu'à
préfent aucun Recueil, qui préfente
un fi grand nombre de piéces excellentes.
Peut- être y en a - t- il quelquesunes
qui ne feront pas du goût de
ément. onde ; mais nous croyons qu'il
rendre parmi celles. qui peuvent
l'Ouvalement à tout le monde ,
qui ayent été omifes, dans ces deux
volumes . C'eft véritablement l'efprit de
nas meilleurs Poëtes ; non pas de cet
efprit où l'on ne prend que quelquesunes
de l'eurs penfées rangées fous différens
titres, & qui laiffent à defirer le
refte de la piéce . Ce font leurs Ouvrages
que l'on donne en entier ; mais
leurs Ouvrages choifis ; de forte que
plaire
4.
DECEMBRE. 1764. TI7
2
tel Auteur qui s'eft fait de la réputation
, n'a fouvent qu'une ou deux de
fes piéces dans ce Recueil , les autres
n'ayant pas paru dignes d'avoir place
dans une collection , où , autant qu'il
a été poffible , on n'a inféré que les
chefs - d'oeuvres de ce genre. Dans ces
deux volumes feuls on aura ce qui'l
y a de plus parfait en In - promptus , en
Madrigaux , Epigrammes , Epitaphes
Infcriptions , Rondeaux , Triolets , Sonnets,
Fables , Contes , Epitres , Poëmes,
Odes , Chanfons , Stances , Poëfies morales
, Poëfies chrétiennes , Poëfies philofophiques
, Poëfies galantes , Poëfies
diverſes, enfin Poefies fugitives dans tous
les genres . Il eft vrai que ce Recueil
rendra les Lecteurs extrêmement difficiles
pour tout ce qui ne fera point déformais
marqué du fceau de la perfection : on
ne foutiendra plus la lecture de tous ces
veis de fociété & autres , qui ne paroif
foient un peu paflables que parce
qu'on n'étoit point affez familiers avec
les meilleurs . Mais d'un autre côté , la
réunion de tous ces chefs-d'oeuvres , en
éparant le goût des Lecteurs , perfectionnera
celui de nos Poëtes ; ou s'ils
n'atteignent point à la perfection de
leur art , ils feront du moins plus ré18
MERCURE DE FRANCE.
fervés à rendre publiques leurs produc
tions.
LES Philofophes en querelle , Etrennes
Encyclopédiques pour l'Année
1765 ; par M. D'AUPTAIN , Teneur de
Livres , &c. à Léipfick , & fe trouve à
Paris , chez de Lalain , rue S. Jacques
à l'Image S. Jacques ; 1765 ; vol. in- 18.
Ce petit Ouvrage ne doit pas être
confondu dans la claffe ordinaire des
Almanachs. Il eft d'un homme d'efprit,
& qui nous paroît poffédér parfaitement
l'art de l'Analyſe. Il a trouvé le ſecret
de renfermer dans un très-petit eſpace ,
la partie la plus curieufe & la plus piquante
de l'Hiftoire Littéraire de tous
les Siécles . M. D'AUPTAIN , dont l'efprit
paroît avoir beaucoup de netteté
de précifion & de jufteffe , préſente
dans une page ou une page & demie ,
tout au plus , l'origine , les progrès , les
fuites & la fin de chacune des difputes
que les Philofophes , les Gens de Lettres
& les Sçavans ont eues depuis Homère
jutqu'à l'année 1764. Il dit tout ce qu'il
eft néceffaire de fçavoir , & rien de ce
qui peut être regardé comme fuperflu.
Son ftyle eft net , aifé & correct . Il
faifit le point précis de la difpute , l'exDECEMBRE
. 1764 . 119
pofe en peu de mots ; il en écarte tout
ce qui peut y être étranger , & fuit la
querelle , jufqu'à ce qu'elle foit terminée
ou par un accommodement entre
les perfonnes intéreffées , ou par la défaite
d'un des deux partis . On nous a
dit que M. d'AUPTAIN étoit encore
jeune nous croyons donc qu'il pourra
tirer beaucoup de fruit de fon talent
pour l'Analyfe ; talent très-rare , & qu'il
pofféde au plus haut dégré. Nous l'exhortons
à ne pas s'en tenir à ce premier
effai , & fur- tout à nous donner fouvent
de pareils abrégés : ils inftruisent autant
que les grandes Hiftoires , & n'ont pas
l'inconvénient de l'ennui,
LES Contes Moraux de M. Marmon
tel ; nouvelle édition en 3 vol .
Ces Contes ont eu dans toute l'Europe
le même fuccès qu'en France. Ils
ont été traduits en Italien , en Allemand
; deux fois en Anglois. Les Théâ
tres de Paris & de Londres s'en font cmparés
à l'envi ; un Ouvrage fi bien reçu
& fi univerfellement goûté méritoit le
foin qu'on a pris d'en donner une belle
édition . Celle qui va paroître au commencement
de l'année ne laiffe rien à
defirer du côté de l'Impreffion . Elle
120 MERCURE DE FRANCE.
par
eft enrichie d'Eftampes en Taille douce,
deffinées par M. Gravelot , & gravées
d'excellens Maîtres. Le Portrait de
'Auteur eft à la tête , & chaque Conté
a fon Eftampe , ce qui fait en tout
vingt- cinq Planches. Elle eft augmentée
de cinq Contes nouveaux qui font
près du tiers de l'Ouvrage . Elle eft en
trois vol, in-12 ; mais on a fait tirer un
très-petit nombre d'Exemplaires in- 8°
& en plus beau papier pour les Curieux.
Ceux qui defireront en avoir de ce format
, peuvent fe faire infcrire d'avance
chez M Merlin , Libraire à Paris , rue
du Mont S. Hilaire. La rapidité avec
laquelle les éditions précédentes ont été
enlevées , & la beauté de celle-ci , femblent
en affurer le fuccès.
CONTES philofophiques & moraux ;
par M. de la Dixmerie. A Londres , & fe
trouvent à Paris chez Duchefne , Libraire
, rue S. Jacques ; deux volumes
in-12.
La plupart des Contes qui forment
ce Recueil intéreffant , ont paru avec le
plus grand fuccès dans nos Mercures
durant le cours des trois dernières années.
Les additions & les changemens
l'Auteur y a faits , ne peuvent qu'aque
jouter
DECEMBRE. 1764. 121 .
flatteur pour
jouter au mérite de l'Ouvrage. Il eft bien
pour M. de la Dixmerie, d'avoir
fourni avec tant de diftin&tion une carrière,
dans laquelle M. Marmontel l'avoit
précédé. Au furplus , il ne paroît point
avoir pris à tâche de lutter contre fon
prédéceffeur. Prèfque tous fes Contes
font dans un genre différent de celui des
·Contes moraux. On voit même que M.
De la Dixmerie a évité de s'en tenir à
un feul genre. Il prend tous les tons
parcourt tous les climats , & obferve
exactement le Coſtume dans fes divers
Tableaux.C'est-à -dire, que chaque Conte
eft adapté aux moeurs & aux ufages
des lieux où eft placé celui de la Scène.
Mais comme il fe trouve dans ce
Recueil plufieurs Morceaux qui n'ont
point encore paru , nous croyons devoir
à nos Lecteurs de les en entretenir
dans le Mercure prochain.
VOYAGE de Milord Céton , dans les
fept Planettes , ou le nouveau Mentor ;
traduit par Madame R. R. à la Haye ,
& fe trouve à Paris , chez tous les Libraires
qui débitent les Nouveautés
1765 , 2 vol . in- 12 . petit format.
Cet Ouvrage de fiction doit contenir
autant de Volumes , que l'on compte,
F
122 MERCURE DE FRANCE .
1
de Planettes; les deux tomes fuivans font
fous preffe ; & les trois autres ne tarderont
pas à paroître. L'Auteur eſt déja
connu par plufieurs Ouvrages que nous
avons annoncés dans le temps avec
éloge , & que le Public a reçus avec fatisfaction
: ces Ouvrages font , la Pay-
Janne Philofophe , & la Voix de la
Nature. Celui que nous annonçons
aujourd'hui, mérite que nous en faffions
un Extrait, que nous remettrons à un de
nos prochains Mercures.
LETTRE du Comte de Comminges à
fa Mère , fuivie d'une Lettre de Philomèle
à Progné ; à Paris , chez Jorry , rue
& vis-à-vis de la Comédie Françoife ,
au grand Monarque & aux Cigognes
1764 , avec Approbation ; Brochure
in- 8 ° . ornée d'eftampes , de vignettes ,
de culs -de -lampes , & c.
M. Dorat , Auteur de ces deux nouvelles
Productions Poëtiques , continue
d'augmenter fon agréable Recueil , où
la Poëfie & la Gravure femblent fe difputer
le fuffrage des Connoiffeurs & des
gens du goût. On a trouvé dans la Lettre
du Comte de Comminges , des fentimens
très - pathétiques ; & cette nouvelle
compofition ne le céde à aucune
DECEMBRE. 1764. 1.23
de celles dont il a déja formé fon
Recueil.
EMILE Chrétien , confacré à l'utilité
publique , rédigé par M. Formey , Auteur
du Philofophe Chrétien ; à Berlin ,
chez Jean Néaulme , 1764 ; quatre volumes
in-8°.
On fent que ces quatre Volumes de
M. Formey doivent fervir de préfervatif
contre la Doctrine de M. Rouf
feau de Genève , dans fon Traité de l'Éducation
. C'est tout à la fois , & une
réfutation du Livre de M. Rouffeau , &
un Traité d'Education Chrétienne . On
en trouve des Exemplaires chez de Saint
& Saillant , rue S. Jean de Beauvais ,
& chez Duchefne , rue S. Jacques ,
Temple du Goût. Et chez Robin , Libiaire
, rue des Cordeliers .
au
CATALOGUE des Livres du Magafin
Littéraire , avec cette Epitaphe : Libris
ducere follicita jucunda oblivia vitæ.
Horat. S. Lib . II. à Paris , chez Jacques-
François Quillau , Libraire , rue
Chriftine , Fauxbourg S. Germain ;
1765 , Brochure in- 12.
L'accueil que le Public fait depuis
trois ans à l'établiffement du Magafin
Littéraire de Jacques- François Quillau
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Libraire rue Chriftine , Fauxbourg
S. Germain , l'a déterminé à augmenter
confidérablement fa Bibliothèque deftinée
à être fournie en lecture. Le prix
de l'Abonnement qui fe paye d'avance
eft de 24liv . par an , ou de 3 liv. par
mois.
Afin que les Abonnés n'attendent
pas longtemps après les Livres qu'ils
voudront lire , il a multiplié les Exemplaires
des Ouvrages d'agrément les
plus recherchés ; & il multipliera de
même les Exemplaires des Nouveautés
qui paroiffent. Les Ouvrages Périodiques
font au Magafin , où les Abonnés
ont la liberté de les lire , ainfi que de
confulter le Dictionnaire Eccléfiaftique
, & c. Il diftribue chez lui le Catalogue
imprimé de fes Livres , où les
conditions de l'abonnement font expli
quées plus au long.
ABRÉGÉ de la Grammaire Françoife,
par M. de Wailly , troifiéme Edition
revue & augmentée ; à Paris , chez
Jean Barbou , Libraire- Imprimeur , rue
vis - à- vis de la grille des Mathurins
1764 , avec Approbation & Privilége
du Roi, vol . in- 12.
On ne cefle de léimprimer cet excelDECEMBRE.
1764. 125
lent Abrégé , dont nous avons déja
parlé plus d'une fois. L'Auteur y fait à
chaque Edition , des auginentations qui
y donnent toujours un nouveau prix .
LES Etrennes du Chrétien pour l'année
1765 ; chez Barbou , rue des Mar
thurins , vis-à-vis de la grille , in -32.
Ce petit Livre contient les Prieres.
qu'un Chrétien doit dire , lorfqu'il s'ac
quitte des devoirs de fa Religion . Il
eft d'un format très- commode , & d'une
très-jolie Edition .
Le petit Tableau de l'Univers , Almanach
pour 1765 , qui comprend la
Defcription de tous les Pays & Villes
du Monde , leur pofition & diftance de
Paris ; les grandes routes de terre , de
mer & des rivières de France ; l'étendue
des côtes de mer , avec les Royaumes
& Villes qui y font fitués , les noms des
rivières , les hautes montagnes ; les Gouvernemens
de France Généralités
Refforts des Parlemens , Diocèfes ; les
Ordres de Chevalerie & des Religieux de
l'Europe , & les Ecrivains prophanes de
tous les fiécles de l'Ere Chrétienne ; à
Paris , chez Guyllin , quai des Augufins
, près le Pont S. Michel au Lys
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
d'Or , 1765 , avec Approbation & Privilége
du Roi , 1. vol in-24. Prix , 2 liv .
relié.
Si l'Auteur de ce petit Ouvrage tient
tout ce qu'il promet dans le titre , il eft
étonnant qu'il ait pu renfermer tant de
chofes dans un fi petit efpace . Nous
avons éxaminé le Chapitre des Ecrivains
prophanes , & nous trouvons que
l'Auteur en a omis un grand nombre .
Nous fuppofons que les autres Chapitres
font faits avec plus de foin..
LE bon Jardinier ; Almanach pour
l'année 1765 ; contenant une idée gé•
nérale des quatre fortes de Jardins ; les
régles pour les cultiver , la manière de
les planter , & celle d'élever les plus
belles Fleurs . Nouvelle édition confidérablement
augmentée , & dans laquelle
la partie des Fleurs a été entièrement
refondue par un Amateur. A Paris
chez Guillyn , quai des Auguftins , du
côté du Pont S. Michel , au Lys d'Or ;
avec approbation & privilége du Roi.
un vol. in - 24.
و
Cet Ouvrage déja connu & eftimé
ne peut qu'avoir acquis une nouvelle .
perfection par les corrections & additions
que l'on annonce..
DECEMBRE. 1764. 127
-
Nous nous contenterons de placer
ici de fuite , les titres des autres Almanachs
nouveaux qui font venus à notre
connoiffance . L'APRÉS SOUPÉ
des Dames , ou les amufemens d'Eglé ,
Etrennes joyeuſes , chez Langlois , au
baş de la rue de la Harpe , à la Couronne
d'or ; in -32 . -L'INVENTAIRE
du Pont S. Michel , Piéce nouvelle
en un Acte , repréfentée fur le grand
Théâtre des Boulevards , avec un Calendrier
pour la préfente année ; par M.
Coppier , chez le même Libraire que
le précédent ; 1765 , in - 32.— LA Grécanicomancie
, ou l'amufement des Belles
Etrennes à la Grecque ; chez le
même Libraire ; in- 32. LES Caractères
ou la pure vérité ; Almanach fans
fard , récréatif & divertiffant ; par M.
Coppier , chez le même Libraire ; in-32.
-
L'OUVRAGE à la mode , ou Recueil
des amuſemens du temps , chez le même
Libraire. On trouve auffi chez lui , LES
Etrennes Récréatives . LE Perroquet,
ou les Mafques levés. - CHIFFON
oula Chiffonnière de Vénus . - Tour
ce qui vous plaira. •-ETRENNES variées
, ou Mêlange amufant . LES Papillottes
, par M. Coppier , &c .
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIES.
ASSEMBLÉE publique de l'Acadmie
des Sciences , Arts & Belles- Lettres
de DIJON , tenue dans la Salle de
l'Univerfité , le Dimanche , 18 Decembre
1763. *
M.
MICHAULT , en ouvrant
la Séance , annonça que n'ayant pû
vaquer pendant quelques mois aux fonctions
du Secrétariat , M. le Préfident de
Ruffey avoit bien voulu fe charger
en fon abfence , de l'Hiftoire des travaux
Académiques dont le Secrétaire
a coutume chaque année de rendre
compte publiquement.
Plus une méthode eft fimple , &
meilleure elle eſt : en partant de ce prin-
* Cet Extrait égaré dans le dépôt du Mercure ,
n'a été retrouvé que depuis quelques jours.
DECEMBRE , 1764. 129
>
cipe , M. de Ruffey n'a préfenté l'expofition
analytique des Ouvrages de
l'Académie , que fous deux points de
vue , la Philofophie & les Belles - Lettres.
Dans la première divifion il éxamine
tout ce qui à rapport à l'Hiftoire
naturelle aux Mathématiques & aux
Arts dans la feconde , l'Eloquence ,
la Poëfie , la Critique & l'Hiftoire fourniffent
à fa plume divers Sujets auffi
agréables qu'intéreffans . Si je ne crai
gnois de paffer les bornes que prefcs
un Extrait , j'entrerois avec plaifir dans
le détail de ces différens objets , mais
je ne ferai mention ici que d'un Ouvrage
dramatique qui nous a été envoyé
par M. le Marquis du Terrail ,
Maréchal de Camps & Académicien
Honoraire non réfident : les Effets de
L'Amour & de l'Amitié ; Ballet Héroïque
en trois Actes , précédé d'un Prologue
. On reconnoît dans cette Piéce
le goût & la délicateffe fi néceffaire au
genre de la Poëfie Lyrique. L'Auteur
dans le Prologue , améne ingénieufement
l'éloge du Roi , ce qui prouve
qu'un bon Serviteur & un fidéle Sujet
n'eft pas moins occupé à fervir un
Maître Bien- aimé pendant la guerre ,
qu'à le chérir & l'admirer dans le fein
de la paix. F' v
130 MERCURE DE FRANCE .
M. le Marquis du Terrail a confulté
auffi l'Académie fur un projet digne.
du zéle qui l'enflamme pour la gloire
de fa patrie. Il propofe de conſtruire
dans la Place de LOUIS XV, à Paris ,
des Galleries Patriotiques , -décorées
par les buftes en médaillons des Grands
Hommes en tout genre , qui ont illuſ--
tré la France : Sujet de la plus vive
émulation pour tous les bons François .
qui afpireroient à la gloire d'y être un
jour placés.
1
Un événement heureux & qui comble
les voeux de l'Académie , a donné
occafion au Secrétaire de terminer.
ainfi le Mémoire de M. de Ruffey,
» Après avoir expofé dans cette Af-
» femblée l'Hiftoire de nos travaux &
"le fruit de nos études , nous nous
» empreffons d'annoncer publiquement
l'honneur que S. A. S. Mgr le Prince
dade Condé fait aujourd'hui à notre-
» Compagnie , en prenant le titre de
» Protecteur. Ce Héros , que la Victoire
vient de couronner , daigne , dans
ces jours de paix , s'intéreffer au fort:
» des Mufes , & jetter un coup d'oeil:
favorable fur les couronnes Académiques
de notre Lycée . L'avantage
d'éxercer nos talens fous les aufpicess
29.
3 :
DECEMBRE . 1764. 131
» d'un Prince fi précieux à l'Etat & fi
» cher à notre patrie, doit raminer notre
» émulation ; & par les fentimens de la
plus vive reconnoiffance , nous enga-
» ger à mériter l'augufte protection
» qu'il accorde à l'Académie.
M. Hoin a lu enfuite un Effai hiftorique
fur les différentes opinions concernant
la nature de la cataracte. Après
avoir fait la defcription de cette maladie
, l'Auteur remarque qu'il n'eſt pas
vrai-femblable que les Anciens ne connuffent
la cataracte que par fes apparences
extérieures , quand ils imagiginerent
une opération chirurgicale propre
à lever l'obſtacle qui s'oppofoit à
la perception des objets vifibles. En effet
, dit-il , comment fe perfuader qu'un
homme eût eu la hardieffe d'enfoncer
une équille dans l'oeil pour atteindre la
cataracte , la déplacer & l'afujettir au
bas du globe , fi le couteau anatomique
porté auparavant dans les yeux cata--
ractés de quelques cadavres , ne lui eût :
fait voir à découvert que cette maladie
avoit fon fiége dans le corps criftalloïde,.
& que l'opacité furvenue au criftal
lin , ou à fes dépendances , conftituoit
la nature de la cataracte ?
Le nom de l'inventeur de cette opé-
3
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ration s'eft perdu dans l'abîme des fiécles.
Feu M. Petit , le Médecin , Membre
de l'Académie Royale des Sciences
, a conjecturé qu'il falloit fixer au
temps d'Hérophile & d'Erafiftrate , Médecins
qui floriffoient en Egypte fous
les régnes des Ptolomées Soter & Philadelphe
, l'époque d'une invention fi
intéreffante. Il appuye fon fentiment
fur ce que ces Médecins eurent ſouvent
l'occafion d'ouvrir des cadavres , firent
beaucoup de découvertes en anatomie ,
& reconnurent fpécialement , qu'une
membrane de l'oeil , à laquelle ils donnerent
le nom de rétine , étoit l'organe
immédiate de la vue.
Si les Grecs n'euffent point apporté
de changemens dans la théorie de la
vifion , s'ils n'euffent point attribué au
criftallin les fonctions que les Egyptiens
avoient reconnues propres à la rétine
, il ne feroit pas établi de fauffes
opinions fur la nature de la cataracte .
Mais auffi-tôt qu'il regarderent le criftallin
comme l'organe immédiat de la
vue ils cefferent de croire qu'il pût
être altéré dans la cataracte qu'ils guériffoient
quelquefois en l'abaiffant. Dès
qu'il leur parut impoffible que l'on pût
voir fans la lentille oculaire ils ai-
>
DECEMBRE. 1764. 133
merent mieux imaginer que cette nialadie
étoit formée par une humeur hétérogène
, qui fe coaguloit auprès de
la prunelle , entre l'uvée & le corps
criftalloïde , que de dépouiller le criftallin
de la faculté qu'ils lui avoient gra
tuitement accordée.
Il ne faut pas confondre Hippocrate
avec les Grecs dont je parle. Quoique
le Prince de la Médecine ait fait men
tion de la cataracte dans fes écrits , il
ne nous a point tranfmis d'opinion erronée
fur la nature de cette maladie .
En vain M. Woolhoufe a - t - il prétendu
prouver qu'Hippporate la faifoit dépendre
d'une humeur coagulée hors du
corps cryftalloïde je penfe avoir détruit
fes preuves dans un Mémoire fur
ce Sujet , que j'ai lu à l'Académie en
1751 , dans lequel j'ai fait voir auffi ,
contre le fentiment le plus généralement
reçu , que Celfe , quoiqu'il n'eût.
pas une idée jufte de l'ufage du cryftallin
, n'étoit pas tombé dans l'erreur
que l'on reproche aux Médecins Grecs
à l'égard de la Cataracte.
J'ai confulté les livres précieux qui
nous restent de ces célébres Auteurs de
'F'Antiquité : j'ai connu par un fragment
des Ouvrages de Rufus , rapporté par
13+
MERCURE DE FRANCE .
Oribafe qu'il étoit le plus ancien deceux
dont nous poffédons encore les
écrits , qui eût avancé que la catara &te
confiftoit dans la coagulation d'une humeur
placée entre la portion poftérieure
de l'iris & la membrane qui enveloppe
le crystallin. Il est évident que Rufus
prenoit cette maladie pour un vice de
l'humeur aqueufe , la feule qui foit fi
tuée dans l'efpace qu'il détermine : mais
cette erreur feroit peut -être tombée dans
l'oubli , fi Galien ne l'eût pas adoptée .
On la trouve en plufieurs endroits
des écrits immortels de ce célébre Mé-.
decin : elle y eft environnée de ces vérités
lumineufes dont l'éclat a maſqué
long-temps le petit nombre d'erreurs
répandues dans fes Ouvrages , où fes
fucceffeurs ne vouloient rien trouver à
reprendre. Nous ne fommes pas fort
éloignés du Siécle où Galien jouoit encore
dans les Univerfités le même rôle
en Médecine qu ' Ariftote en Philofophie .
L'autorité de ces Grands Hommes l'emportoit
alors fur des faits contraires à
leur opinion.
Aëtius d'après un Démofthenes ,.
Paul d'Egine , Alexandre de Tralles.
Actuarius , tous Médecins Grecs ,.. &
Marcellus Empyricus parmi les Latins ,
DECEMBRE .. 1764. 135
ont entretenu l'erreur fur la nature de
la cataracte que Galien avoit accréditée.
Les Médecins Arabes , regardés , peutêtre
avec raiſon , par le Docteur Freind
plutôt comme des Compilateurs des ma--
nufcrits Grecs fur là . Médecine , que
comme des Auteurs riches de leurs
propres fonds , enfeignerent la même
doctrine fur la nature de cette maladie .
Quelques Nomenclateurs croyent qu'ils
changerent le nom d'Hipochyfis qu'elle
portoit chez les Grecs , en celui de cataracte
que nous avons confervé il
y en eut qui la nommerent goutte obfcure
: Avicenne, Avenzoar & plufieurs
autres fe contenterent de l'appeller une
eau fituée vers la prunelle ; ce qui con
tribua beaucoup à faire toujours paffer
la cataracte pour une concrétion de :
l'humeur aqueufe.
:
Au renouvellement des Sciences en
Europe , l'opinion des Grecs & des
Arabes fut adoptéé fans éxamen . Alors ,
les Sçavans renchérirent à l'envi fur leurs
prédéceffeurs ; ils établirent de fubtiles
différences , ils expoferent des caufes ,
ils donnerent des explications d'un fait
fuppofé , qui toutes plus ingénieufes que
folides , ont étendu , fi jofe le dire
fur les yeux de l'efprit le voile. fictif
9
136 MERCURE DE FRANCE.
dont Galien & fes Secateurs avoient
couvert fi long-temps ceux du corps.-
Mais avant que de chercher à expliquer
comment la cataracte étoit formée par
une humeur hétérogène qui fe coaguloit
entre l'uvée & le corps cryftalloide , il
falloit éxaminer s'il pouvoit effectivement
s'amaffer une humeur de cettė
efpéce dans la chambre poftérieure de
l'humeur aqueufe , fans que celle - ci
l'entraînât en même temps par l'ou- .
verture de la prunelle , dans fa chambre
antérieure , où la cataracte ne fe
forme jamais .
Guillaume de Salicet , qui profeffoit
lá Médecine & pratiquoit la Chirurgie
à Vérone dans le XIII . Siécle , eft le
premier que je fçache , qui ait dit expreffément
qu'abaiffer la cataracté , c'étoit
déplacer avec l'éguille une membrane
blanche fituée derrière la prunelle.
Cet Auteur , fans faifir entièrement la
vérité , s'en écartoit moins que les autres
; mais il n'y eut que ce premier
pas de fait vers elle la prévention
pour tous les points de la Doctrine
des Anciens en dirigea mille , vers
léur opinion erronée . Cependant , on
voulut bien concilier la membrane de
Salicet avec l'humeur hétérogène des
•
DECEMBRE. 1764. 137
9
Grecs.Les Auteurs travaillerent à la confruction
idéale de cette membrane folide ,
ils la fuppoferent produite par l'approximation
des parties les plus groffières de
l'humeur aqueufe , qu'ils arangerent à
leur gré. En vain peu contens les uns des
autres fe virent- ils réciproquement renverfer
leurs édifices , ils ne fe découra
gerent pas , ils en éleverent de nouveaux :
Pobfervation les a tous fappés par les
fondemens . Néanmoins , il est étonnant
que , depuis qu'elle a porté fon flambeau
fur les opérations de la nature
de nos jours-mêmes , des Médecins d'un
grand nom , M. Hecquet , M. Fizes ,
ayent efpéré parvenir à donner une
explication vrai -femblable de la manière
dont une humeur fe convertif
foit , entre le corps cryftalloïde & l'uvée,
en cataracte membraneufe . En effet
n'eft-il pas démontré depuis longtemps
que , quand une humeur groffière ou
hétérogène s'amaffe ou fe coagule dans
l'efpace que l'humeur aqueufe occupe
naturellement , ce n'eft ni une catara &te ,
ni une mebraneufe qui en réſulte , mais
feulement un amas de fang ou de matière
purulente .
Après ce que je viens d'expofer , on
peut - être furpris de m'entendre
138 MERCURE DE FRANCE.
dire que la plupart de ces mêmes Auteurs
, qui avoient une idée fauffe de
la cararacte , ne méconnoiffoient point
abfolument le vice de l'oeil qui la conftitue.
C'est cependant une vérité inconteftable
; elle eft énoncée clairement
dans leurs écrits. Ils avouent que le
corps cryftalloïde s'épaiffit , devient
opaque mais ils donnent à cette maladie
, qu'ils regardent comme incurable
, le nom de Glaucome. Hippocrate
compte le Glaucome parmi les infirmités
des Vieillards ; les autres Médecins
Grecs , les Arabes , les Auteurs de tous
les Siécles antérieurs au XVIII . font
mention du Glaucome , & tâchent de
le diftinguer de la cataracte par des
fignes particuliers , qui dénotent plutôt
une variété dans quelques fymptômes
d'une même maladie , qu'une maladie
d'une autre efpéce .
La raifon de la différence que les
Grecs établirent entre la cataracte & le
Glaucome , fut une conféquence de leur
opinion fur l'ufage du cryftallin , qu'ils
prenoient pour l'organe immédiat de
la vue ; tandis que ce corps eft feulement
une loupe oculaire dont il n'eft
pas poffible de révoquer en doute l'utilité
pour la réfraction des rayons lumineux ;
DECEMBR E. 1764. 139
mais qui n'eſt pas abfolument néceffaire
pour que l'âme apperçoive les ob
jets , comme le penfoient les Anciens .
La fauffeté de leur opinion leur fai
foit compter le glaucome parmi les maladies
incurables . Il n'entreprenoient aucune
opération quand ils croyoient le
reconnoître mais fouvent les malades
étcient affez heureux pour que les Anciens
piiffent un glaucome pour une catara&
te ; ils opéroient alors , & leur attention
n'alloit pas jufqu'à diftinguer.
que leur fuccès démentoit leur doctrine..
Ces heureufes méprifes , quoique fréquentes
, ne fervoient pas à les éclairer
, tant l'autorité de leurs prédéceffeurs
agiffoit puiffamment fur eux.
On lit daus les differtations anatomiques
de Rolfincius , Chirurgien Allemand,
imprimées en 1656, que Quarré,,
Médecin - Chirurgien de Paris , s'étoit
élevé , dans fes leçons publiques , contre
l'opinion commune , en annonçant deux
vérités , dont l'une dépendoit de l'autre ,
fçavoir que ce que l'on prenoit pour
lá cataracte étoit un glaucome , & que
le glaucome n'étoit pas une maladie incurable.
On fit fi peu d'attention en
France à la faine doctrine de Quarré,
que , fans Schelhamer , qui l'apprit à
740 MERCURE DE FRANCE.
Rolfincius , premier Auteur qui nous
l'ait tranfmife , elle feroit
- peut êrre
tombée dans l'oubli. Pouvoit - elle prévaloir
fur celle de Galien ? La prévention
étoit trop forte encore : cependant
, Pierre Borel fe déclara dès
1657 partifan de l'opinion de Quarré.
Ce fut à - peu - près dans le même
temps que Remi Lafnier , célébre Chirurgien
de Paris , enfeigna la même doctrine
dans les cours qu'il faifoit publiquement.
Il infifta fur le peu de néceffité
du cryftallin pour la vifion ; il
eut beau dire qu'en abaiffant la cataracte
on détrônoit le cryftallin , c'étoit
fa façon de s'exprimer , on ne vouloit
pas voir que l'expérience & l'obfervation
décidoient en fa faveur ; il trouva
prèfque partout des incrédules.
L'illuftre Gaffendi , qui nous a confervé
l'hiftoire de ce fait , n'étoit pas
homme à fermer les yeux devant les
vérités qu'on lui préfentoit ; il reconnut
& publia celle - ci : Mariotte en fut
éclairé , fans qu'il lui fût poffible de
perfuader les Sçavans qui compofoient
la naiffante Académie Royale des Sciences
mais le Cartéfien Rohault ne craignit
pas d'être Gaffendifte en ce point.
Nonobftant les écrits du XVII . Siécle
DECEMBRE . 1764. 141
que je viens de nommer & de quelques
autres dont la briéveté prefcrite pour
un Mémoire ne me permet pas de faire
mention ; la cataracte paffoit encore au
commencement duXVIII pour une pellicule
formée dans l'humeur aqueufe entre
l'uvée & le cryftallin. En 1705 , ce
fentiment reçut àl'Académie une nouvelle
attaque Briffeau , Médecin de
Tournai , y lut un Ouvrage dans lequel
il voulut prouver par fes obfervations
& par fes raifonnemens que
le cryftallin n'étoit pas l'organe immédiat
de la vue , & que l'opacité de
ce corps conftituoit la catara &te.
L'Académie regarda comme un parodoxe
la propofition de Briffeau. Les
deux MM . de la Hire , M. Méry , M.
Littre , fe chargerent de foutenir l'opinion
commune contre le Médecin de
Tournai , & contre Maître - Jean ,
habile Chirurgien de Méry- Sur -feine
qui publia en 1707 un excellent Traité
fur les maladies des yeux , dans lequel
il confirma la découverte de Briffeau
, ou plutôt celle de Quarré , par
des Obfervations qui lui étoient propres,
& qu'il croyoit avoir faites le premier.
MM . Maréchal , Petit le Médecin
Petit le Chirurgien , de la Hire , Saint442
MERCURE DE FRANCE.
Yves , Oculifte digne de fa réputation ,
s'armerent du couteau anatomique : les
Sujets cataractés dépoferent tous en faveur
de Briſſeau . M. Méry , jufqu'alors
partifan outré du fentiment des Anciens
eut la franchife d'avoue fon
erreur. M. Bourdelot , Médecin Ordinaire
du Roi , voulut fervir lui - même
à terminer la difpute : il avoit la cataracte
, il étoit vieux ; n'efpérant plus
de connoître la vérité il defira d'en
convaincre les autres ; il légua fes yeux
aux Sçavans. En 1709 , M. Marechal
y fit voir le triomphe de Briffeau.
2
Le Procès étoit encore dans toute
fa force en France , tandis que le grand
Boerhaave enfeignoit déja publiquement
à Leyde en 1708 , la nouvelle doctrine
qu'il avoit puifée dans l'Ouvrage
de Maître - Jean . Ses Eléves la répandirent
dans toute l'Europe : de nouvelles
obfervations vinrent à l'appui des
premières pour la confirmer , & partout
le fyftême de Briffeau prévalut. Cependant
il reçut dans la fuite un nouvel
échec.
En 1713 , Heifter , célébre Médecin
Chirurgien , Profeffeur d'Altorff, écrivit
une differtation fur la cataracte
dans laquelle il foutint que cette ma-
?
DECEMBRE. 1764. 143
ladie confiftoit toujours dans l'opacité
du cryftallin . Woolhoufe , qui s'étoit
laffé de foutenir dans les Journaux depuis
1707 jufqu'en 1709 l'opinion des
Galéniites , ranima fes forces pour attaquer
vivement le nouvel écrit d'Heifter.
Il eut pour fecond M. Andry. Ce Critique
ingénieux , dont la cenfure étoit
quelquefois fi piquante , fe déclara dans
le Journal des Sçavans l'adverſaire du
Profeffeur d'Altorff, auquel , longtemps
aprés il rendit plus de juftice. Heifter ,
aufli vif que fes affaillans & peut-être
mieux inftruit de l'état de la question ,
publia l'apologie du nouveau fyftême ;
la difpute s'échauffa : on écrivit de
toutes parts ; mais on raifonnoit plus
fouvent qu'on ne démontroit ; & les
faits en Phyfique l'emportent toujours
fur les raifonnemens .
Parmi le petit nombre de faits que
l'on crut avoir bien obfervés au renouvellement
de cette querelle , il y
en eut quelques - uns qui prouverent la
réalité des cataractes membraneufes.
MM. de Woolhoufe , Littre , Winflow ,
Bouquot , Lancifi , Geifter , en avoient
vu de cette espéce , quoique plus rarement
que de l'autre . Il parut dès- lors
qu'on ne pouvoit pas regarder toujours
144 MERCURE DE FRANCE.
la cataracte , avec Heifter , comme une
altération , une opacité du crystallin.
Ce ne fut qu'en 1722 que MM . de
la Peyronie & Morand , ces Hommes
illuftres à qui la Chirurgie de nos jours
doit la plus grande partie de fon éclat ,
femblérent concilier les deux fentimens
par leurs obfervations & leurs
réfléxions. Ils reconnurent deux espéces
de cataractes : l'une glomatique , ou
cryftalline , qu'ils crurent la plus fréquente
, & qui confifte dans l'altération
du cryftallin même devenu opaque ;
l'autre membraneufe ou capfulaire , trèsrare
felon ces habiles Chirurgiens ,
qui eft produite par l'épaiffiffement , la
perte de la trafparence de la capfule ,
& non point par une humeur coagulée
vers la prunelle , comme le penfoient
les Galéniftes.
,
Ces obfervations mettoient d'accord
les deux partis : elles répandoient
auffi un nouveau jour fur la théorie
de la cataracte. M. Petit le Médecin
n'en fut point frappé mais il attendit
pour le déclarer qu'il eût confulté le
livre de la nature . Il difféqua un trèsgrand
nombre d'yeux , il les éxamina
avec attention. Quand la capfule lui
parut opaque & épaiffe , il lui rendit
fa
DECEMBRE . 1764. 145
fa confiftence & fa diaphanéité naturelle
, en détrempant avec l'eau & léparant
de cette enveloppe , une matière
qu'il croyoit être une portion de
la fubftance du crystallin defféché qui
s'étoit collée à la furface interne de la
capfule . Jamais il ne vit cette membrane
vraiment opaque ; il la trouva
même transparente dans tous les yeux
cataractés qu'il ouvrit ; c'eft , felon lui ,
faute d'avoir nettoyé les capfules , qu'on
les a jugées fufceptibles de former des
cataractes membraneufes. Voilà ce que
M. Petit publia dans les Mémoires de
l'Académie Royale des Sciences , année
1730.
Un obfervateur d'un mérite fi diftinqué
& d'une éxactitude fi fcrupuleufe
étoit bien propre à fe faire des partifans.
Je devins celui de M. Petit . J'étois for .
dé en quelque forte à préférer fon opinion.
Il n'admettoit que des cataractes
glaucomatiques , les feules que j'eufle
auffi obfervées fur les cadavres dans
mes opérations fur les vivans , je n'avois
rien trouvé qui me décélât que
les cataractes , que j'abaiffois avec l'aiguille
fuffent membraneufes,
Mais en 1749 , j'en vis une de cette
efpéce dans l'oeil d'un homme mort
G
>
146 MERCURE DE FRANCE.
quelque temps après que M. Hilmair
lui en eut abaiffé une glaucomatique.
Toutes deux étoient dans le même ceil ;
celle - ci au bas du globe où l'Oculiſte
l'avoit précipitée , & la membraneuſe
en fa place ordinaire .
Ce phénomène me frappa d'autant
plus vivement que dans toutes les piéces
de la longue difpute fur la catara&te ,
il n'étoit parlé d'aucun fait femblable
à celui que j'obfervois. Mes réfléxions
me conduifirent à regarder ici la catara&
te membraneufe , comme l'épaiffiffement
& l'opacité de la capfule produits
par l'inflammation furvenue à
cette membrane après l'abaiffement de
la cataracte glaucomatique.
J'établis une nouvelle efpéce de cataracte
que je nommai fecondaire. L'Académie
Royale de Chirurgie , après
que plufieurs de fes Membres eurent
vú ma découverte fe confirmer en 1753
à l'Hôtel Royal des Invalides , me fit
l'honneur de la publier , & M. Benomont
, celui de la revendiquer ; quoique
fon obfervation faite en 1732 , ne
foit pas encore imprimée actuellement .
Comme il n'y a plus de cryftallin
dans la capfule , quand elle forme la
cataracte fecondaire en devenant opaDECEMBRE.
1764. 147
que ; cette maladie , conftatée par plufieurs
Chirurgiens , qui ont ont fait ,
ainfi que moi , l'opération qu'elle exige
pour fa guériſon , prouva , contre le
fentiment de M. Petit qu'une capfule
perd quelquefois fa diaphanéité fans
être enduite d'une matière appartenant
au cryftallin ; & qu'il falloit admettre
au moins une eſpéce fort rare de cataracte
membraneufe , indépendamment
des glaucomatiques regardées comme les
plus fréquentes.
La durée de près d'un Siécle avoit
fuffià peine pour raffembler un affez
grand nombre d'obfervations propres
à établir univerfellement que la cataracte
confiftoit prèfque toujours dans
l'opaciré du cryftallin & quelquefois
dans celle de la capfule : mais tant que
l'art de guérir cette maladie a été borné
à déplacer la cataracte avec l'aiguille
& à l'affujettir au bas de l'oeil , les progrès
de nos connoiffances fur fa natu
re ne pouvoient pas être rapides : eneffet
, il étoit difficile de voir une cataracte
à découvert , fans avoir épié longtemps
l'occafion d'ouvrir de Sujets morts
avec des yeux cataractés. Heureufement
M. Daviel a levé cet obftacle à nos
recherches. En inventant cette méthode
Gij
148 MERCURE DE FRANCE .
auffi hardie qu'ingénieufe par laquelle
on fait fortir de l'oeil une cataracte
il nous a fourni les moyens d'avoir fouvent
en nos mains l'objet de tant de
difcuffions .
Je ne diffimulerai point que j'ai pratiqué
l'extraction de la cataracte pendant
plufieurs années , fans qu'il m'ait
paru que celle que je venois de tirer
du globe , fût autre chofe qu'un cryftallin
opaque. M. Tenon , Chirurgien de
Paris , moins prévenu en faveur du fyſtême
de Briffeau , a éxaminé plus attentivement
, après fes opérations , les
cryftallins hors de l'oeil , & il a reconnu
qu'ils confervoient ordinairement
leur transparence. Dès-lors il a prétendu
prouver en 1757 par plufieurs obfervations
, que prèfque toutes les cataractes
étoient capfulaires , & qu'il y en
avoit très - peu de glaucomatiques . I'
a déclaré en même-temps que la couleur
jaune que , felon la remarque de
M. Petit , le cryftallin contracte avec
l'âge , & les lambeaux de la capfule détruite
, qui s'attachent à ſa ſurface ,
ont pû le faire paffer pour opaque, tandis
qu'il étoit réellement diaphane .
En cherchant des faits propres à confirmer
, ou à combattre l'opinion de
DECEMBRE. 1764. 149
M. Tenon , qui m'avoit fingulièrement
frappé , j'ai cru reconnoître que les cataractes
les plus communes & qui font
les feules dont je m'occupe actuellement
ne dépendent point de l'opacité furvenue
au cryftallin ou à fa capfule ; mais
de celle que contracte l'humeur de Morgagni
, à laquelle il me femble
que les
Obfervateurs n'ont pas affez fait attention
. Je regarde cette lymphe , renfermée
dans la capfule du cryftallin comme
la matière propre du plus grand nombre
des cataractes connues. Je penfe.
que cette humeur en devenant vifqueufe
, épaiffe , opaque , les forme &
les conftitue le plus fouvent ; & que
l'altération du cryftallin , celle de la
capfule , ou toutes les deux , quand elles
font réunies , font prèſque toujours produites
par l'altération même de cette
humeur.
M. Hoin , pour prouver fon fentiment
, ajoute à la fin de ce Mémoire
hiftorique & critique un grand nombre
d'obfervations raifonnées que nous
ne rapporterons point ici , crainte de
donner trop d'étendue à cet Extrait.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT des Mémoires lús à la
Séance publique de l'ACADÉMIE
ROYALE DE CHIRURGIE, le Jeudi
3 Mai 1764.
L A réunion des membres , prèſqu'entiérement
féparés du corps , a été le fujet
du premier Mémoire , lû par M. Bordenave.
L'expofition de plufieurs faits
intéreffans >
communiqués à l'Académie
, en différens temps , par d'habiles
Praticiens , montre ce qu'on peut eſpérer
en pareil cas , de la nature aidée des
fecours de l'Art. Les divers procédés
qu'on a fuivis , font éxaminés avec foin,
& l'Auteur les apprécie judicieuſement :
le fuccès ne lui paroît pas toujours un
garant affuré de la préférence méritée
des moyens employés pour obtenir la
guérifon. On voit que M. de la Peyronie
eft parvenu à réunir un doigt coupé
par un coup de fabre , & qui ne tenoit
qu'à un très-petit lambeau de peau . Il
a guéri un homme qui avoit le bras prèfqu'entiérement
féparé par un coup de
hache. M. Baftide , Chirurgien - Major
du Régiment Royal - Dragons , a donné
des foins efficaces à un Dragon qui
DECEMBRE . 1764. 151
avoit eu l'os du rayon entiérement coupé
par un coup de fabre à la partie inférieure
de l'avant- bras. Feu M. Colin
Chirurgien-Major de l'Hôpital Militaire
de Phalibourg , & Affocié de l'Académie
, a confervé la main à un homme
qui avoit eu les deux os de l'avant- bras
coupés totalement au-deffus de l'articu
lation du poignet. La pratique des
grands Maîtres , mife , pour ainfi dire ,
fous les yeux des Eléves , leur fervira de
guide ; mais on les met en garde en
même temps contre les fautes que nous
jugeons avoir été commifes , lorsqu'on
examine la conduite des Praticiens relativement
aux progrès récens que l'Art
a faits Tels font les points de future ,
que nos Prédéceffeurs employ oient avec
trop peu de réſerve , & dont on a nonfeulement
reconnu l'abus ; mais même
l'inutilité & le danger , en beaucoup de
cas , où l'ancienne Chirurgie les regardoit
comme le point effentiel des intentions
curatives. C'eft au profit de l'humanité
que l'Art fe fimplifie , & chaque
jour nous fait efpérer de nouveaux progrès
de l'émulation dont les Chirurgiens
font animés. En général , le fruit de
cet Ouvrage fera d'inculquer de plus en
plus aux jeunes gens le précepte falutaire
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
de donner leur principale & première
attention à conferver les parties ,& de leur
faire connoître les reffources de la Nature
& les bienfaits de l'Art, par des exemples
de réuffite , en des cas préfque défefpérés.
M. Fabre a lû enfuite des remarques
fur l'opinion de M. le Baron de Haller
touchant l'infenfibilité de certaines parties
du corps humain. La divifion que
ce fçavant Anatomiſte a faite des parties
en celles qui font fenfibles , & en celles
qui font privées de fenfibilité , a excité
beaucoup de controverfes , dans lef
quelles il paroît avoir triomphé de fes
adverfaires. M. Fabre affùre qu'il avoit
été longtemps perfuadé de ce que M. de
Haller a dit de l'infenfibilité abfolue du
tiffu cellulaire , mais qu'il a reconnu l'erreurdans
laquelle il avoit été entraîné.
On ne découvre , à la vérité , aucun figne
de fenfibilité , par les expériences
faites fur les animaux , en piquant &
en irritant certaines parties ; mais l'illufion
vient , fuivant M. Fabre , de ce
que l'on ne les a foumifes aux épreuves
que dans un état fain ; il dit que les
mêmes épreuves faites dans certains
états de maladie , donnent des réfultats
différens. Le tiffu cellulaire trouvé conftamment
infenfible fur les animaux , eft
très - douloureux lorfqu'il eft enflammé :
DECEMBR E. 1764. 153
>
les playes offrent des exemples journaliers
de cette vérité : la dure - mère , les
tendons & plufieurs autres parties
auxquelles M. de Haller a refuſé la ſenfibilité
, font dans le même cas . Lorfque
ces parties ont fuppuré . & que leur
furface eft recouverte de grains rouges,
qu'on défigne communément fous le
nom de nouvelle chair ; il n'y a aucun
point qui puiffe être irrité fans exciter
de la douleur ; ce qui prouve qu'il entre
des nerfs dans la compofition de ces
parties, quoique les recherches anatomiques
, & le fecours des meilleurs microfcopes
n'en faffent point appercevoir: dans
l'état fain les nerfs de ces parties font
difpofés , de manière qu'ils ne peuvent
tranfmettre à l'âme aucun fentiment t
dans l'état de maladie la contexture eft
changée & ils font accidentellement
fenfibles. Les nerfs deftinés au fentiment
ne font ils pas naturellement fufceptibles
d'une fenfibilié différente , fuivant
leur manière d'être ? Les nerfs de l'eftomac
, par exemple , ne reçoivent aucune
impreffion par le poivre , qui irrite violemment
ceux de la membrane pituitaire
; le tartre émétique ne caufe aucune
fenfation fur les houpes nerveufes
de cette membrane , & il excite
Gy
>
154 MERCURE DE FRANCE .
1
des convulfions à l'eftomac. L'auteur ,
par plufieurs exemples tirés de la pratique
de l'Art , prouve que l'inflammation
fuffit pour rendre fenfibles des
parties qu'on ne trouve pas telles dans
l'état naturel ; & il en tire des inductions
relatives au traitement des playes des
parties tendineufes , aponévrotiques ,
ligamenteufes , &c , où l'on s'abuferoit
beaucoup par l'idée de l'infenfibilité de
ces parties qui ne peut le foutenir .
M. Gourfaud a continué la Séance
par la lecture d'un Mémoire intitulé ,
Remarques fur les Hernies avec étranglement.
Le cas eft des plus graves , &
les fecours qu'il exige doivent être différens
fuivant la variété des circonftances.
L'opération eft quelquefois un
moyen néceffaire , & dont le délai auroit
les fuites les plus fâcheufes . D'autres
fois , il eft poffible & même avantageux
de temporifer , & l'on obtient la
réduction des parties par des procédés
affés fimples . C'est par la diftinction des
caufes de l'étranglement , & des fignes
qui les font connoître , que l'Auteur
du Mémoire détermine la conduite qu'un
Chirurgien doit tenir pour le bien & le
falut du malade .
L'inflammation qui a été regardée
DECEMBRE. 1764. 155
comme la caufe la plus ordinaire des
étranglemens , n'eſt pas auffi fréquente
qu'on le croit : avec un peu d'attention
fur le principe du mal , on verroit que
le plus fouvent il eſt produit par le féjour
& l'accumulation des matières dans la
portion d'inteftin qui forme la hernie.
Quand les parties flottantes contenues
dans le bas ventre , ont paffé fubitement
, à l'occafion d'un effort violent ,
au travers des parties contenantes par les
ouvertures naturelles , fufceptibles de
les laiffer échapper ; s'il furvient étranglement
, il devient bientôt inflammatoire
: dès que le mal ne céde point à
l'adminiſtration raifonnée des premiers
remedes il y auroit le plus grand danger
à différer l'opération , fous l'efpérance
trompeufe d'obtenir le relâchement
des parties qu'aucune dilatation
antérieure n'a préparé au paffage contre
nature de celles qui font contenues naturellement
dans l'intérieur. Mais dans
les hernies anciennes , où l'anneau a acquis
une certaine étendue par la fortie
& la rentrée habituelles des parties ; c'eſt
ordinairement l'engouement des matières
qui empêche que la portion inteftinale
ne rentre ; & fi elles acquièrent un
peu trop de confiftence l'obftacle
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles forment donnera tous les fymp
tomes de l'étranglement..
Il y a des fignes rationels & des fignes
fenfibles pour diftinguer ces deux
états fi différens , furtout dans les premiers
temps . Dans le cas inflammatoire
la rougeur de la peau , la fenfibilité de
la tumeur , la tenfion & la douleur du
ventre , la fièvre & les accidens qui nai
fent naturellement du cours interrompu
des matières qui doivent parcourir le
canal inteſtinal , font des progrès rapi
des.La plupart de cesfymptômes & de ces
accidens , ou manquent primitivement,
ou ont une marche bien plus lente dans
la hernie produite par l'engouement des
matières. L'Auteur en donne les raifons.
Dans ce dernier cas , l'opération n'eſt
pas urgente , comme dans le cas inflammatoire
; les tentatives peuvent être
réitérées : on met le malade dans une fituation
convenable , on manie doucement
la tumeur à différentes repriſes ,
& l'on réuffit prèfque toujours avec du
temps & de la méthode , à faire rentrer
les párties. On peut attendre du fuccès
de la perfévérance des foins qu'on prendra
à ramollir les matières , & à les
difpofer à la faveur de l'action intelli
gente des doigts , à reprendre la route
DECEMBRE. 1764. 157
du canal . Les répercuffifs froids tels.
que l'application d'un morcean de glace,
conviendront dans le cas d'engouement
; & ils feroient nuifibles dans l'étranglement
inflammatoire , parce qu'ils .
détermineroient la gangrene des parties
enflammées . Au contraire , dans l'engouement
, ils font utiles en diminuant
le volume des parties , en condenfant
les vents renfermés dans la portion
d'inteftin , ce qui rend fa rentrée dans
le ventre.beaucoup plus aifée . M Gourfaud
fait ici mention de M. Pipelet le
jeune , qui fe diftingue dans la partie
de la Chirurgie , qui a le traitement des
hernies pour objet , & qui a fouvent
réuffi , par l'application réitérée de la
glace , fur des defcentes d'un volume
confidérable qui ne rentroient pas depuis
longtemps .. On dit quelque chofe
fur les purgatifs que quelques Auteurs
anciens & modernes n'ont pas craint de
confeiller dans les étranglemens : ce
point mérite une difcuffion plus étendue.
M. Gourfaud finit par le récit de quelques
faits de pratique qui confirment la
jufteffe des remarques qu'il a données:
dans la partie théorique de ce Mémoire..
M. le Vacher a fixé l'attention de l'AG
femblée par la démonftration d'une mar
158 MERCURE DE FRANCE.
chine & par la lecture d'un Mémoire
fur un nouveau moyen de prévenir &
de guérir la courbure de l'épine. Cette
maladie ne fe borne pas au feul défagrément
d'une taille contrefaite ; la
gêne des parties intérieures, dont les
fonctions font abfolument néceffaires à
la vie , peut avec le temps être funefte
par la mauvaiſe configuration de la colonne
des vertébres . M. le Vacher explique
les variations de cette maladie
affez fréquente , & fes caufes , parmi
lefquelles il compte le peu de foin qu'ont
éprouvé les enfans de la part de ceux
à qui ils font confiés dans l'âge le plus
tendre. Le vice rachitique eft la principale
; mais tous les Auteurs ne font
pas d'accord fur la manière dont ce vice
agit. L'Auteur expofe fommairement les
idées diverfes qu'en ont eues Gliffon ,
Mayow , & feu M. Petit : mais l'objet
de fon Mémoire étant moins de differter
fur les caufes & fur les effets de la
gibbofité , que de donner un moyen
efficace d'y rémédier , les vues d'utilité
lui ont paru préférables à de vaines ſpéculations
.
La principale indication curative eſt
de s'oppofer dès le commencement de
la maladie , au déjettement ultérieur des
DECEMBRE. 1764. 159
parties offeufes ; & fi la colonne de
l'épine eft déja courbée , de la redreffer
par une extenfion graduée & permanente
; fans attendre ce fecours des
remédes internes trop lents dans leurs
effets, & toujours infuffifans. On a fenti
de tout temps la néceffité des fecours
extérieurs ; mais les moyens qu'on a
propofés jufqu'ici ne peuvent remplir
les intentions qu'on vient d'établir . Les
parens excités par la feule crainte de
la difformité dont leurs enfans font menacés
, ne manquent pas de confulter
les perfonnes qu'ils jugent les plus éclairées
les moyens qu'on leur a offert
jufqu'ici fe réduifent prèfque tous à la
compreffion des parties faillantes. Tantôt
on propofe un corfet baleiné , garni
dans les endroits qui correfpondent
aux faillies ; tantôt c'eft une croix de
fer , & c. M. le Vacher fait connoître
par des raifons fondées fur la ftructure
des parties
& fur la confidération
des défordres qu'on voudroit réparer
l'inutilité , & même le danger de ces différentes
inventions compreffives. Glif
fon en avoit fenti l'infuffifance ,
avoit faifi le vrai principe en admettant
la néceffité des extenfions de l'écomme
le feul moyen de la
pine ,
,
&
160 MERCURE DE FRANCE.
redreffer.Cependant celui qu'il adopte ne
peut pas fuffire , parce qu'il n'a point un
effet permanent : c'eft l'efcarpolette , fort
ufitée en Angleterre. On fufpend un enfant
avec des lacqs difpofés de manière
que fans l'incommoder , le poids de fon
corps,augmenté fouvent de quelque matière
pefante ajoutée à fes pieds , puiffe
être foutenu en partie par la tête , & par
les bras & par les mains . Mais la laffitude
ne permet pas à l'enfant qu'on prend le
plus de foin d'amufer pendant cet éxercice
, de le continuer plus de trois quarts
d'heure. Or quel bien peut produ're une
extenfion filaborieufe & qui dure fi peu
le poids des parties pendant le refte du
jour détruit bientôt cet effet : on réïtére
envain cet exercice ; l'alternative
d'extenfion & d'affaiffement débilite les
mufcles & fes ligamens ; la colonne
de l'épine devient fouple & elle fe courbe
davantage.
Il n'y a donc conclut l'Auteur
qu'une extenfion conftaure & graduée
de l'épine qui puiffe prévenir ou guérir fa
courbure. M. le Vacher a imaginé une
machine qui remplit parfaitement cette
indication. Les enfans la portent fans
gêne le jour & la nuit. Pour ne laiffer
aucun doute für les avantages de cette
DECEMBRE. 1764. 161
ingénieuſe invention , l'Auteur ne s'eft
point contenté des raifonnemens , il a
fait part d'une cure opérée par ce moyen
fur une jeune Demoifelle qui lui eft
redevable de la vie , & de la confervation
d'une belle taille . C'eſt une découverte
bien utile , que celle d'un
moyen fort fimple , par lequel on peut
prévenir & guérir une maladie , dont
le moindre des effets eft de caufer une
difformité désfagréable qui dure autant
que la vie.
M. Sue le jeune a terminé la féance par
la lecture d'un Mémoire qui a pour titre
Recherches hiftoriques fur les Coutumes
des Anciens par rapport aux accouchemens.
La perfection à laquelle la fcience
des accouchemens a été portée de nos
jours eft le fruit du temps , du travail , de
l'étude, des obfervations & des découvertes
qui ont été faites fucceffivement.
fur cette partie de la Chirurgie. La pratique
des accouchemens , livrée originairement
à des femmes , n'a été d'abord
qu'une routine entièrement dénuée de
principes peu - à - peu elle eſt devenue
un art informe qui n'avoit pour bâſe
qu'une expérience peu réfléchie ; enfin
elle a eu le fort de toutes les connoiffances
humaines qui ne font parvenues.
162 MERCURE DE FRANCE.
que lentement au dégré où nous les
poffédons. La Chirurgie des accouche.
mens , confidérée avant l'époque de la
renaiffance des Lettres , & comparée
avec fon état actuel , prouve indubitament
la fupériorité des Modernes fur les
Anciens, dans cette partie . M. Sue qui fe
propofe de traiter de l'origine,& des progrès
de l'art des accouchemens juſqu'à
nos jours , ne donne les recherches que
nous annonçons que comme une introduction
à l'hiftoire de cet Art ,
plus ancien de tous . Il expofe les coutumes
des Hébreux , celles des Egyptiens
, des Grecs & des Romains. Il a
confulté les Hiftoriens facrés & prophanes,
& fait connoître la doctrine des
plus anciens Maîtres de l'Art. On voit
comment il a paffé des mains des femmes
en celles des plus habiles Médecins-
Chirurgiens de l'Antiquité. Les recherches
du jeune Auteur font remplies d'érudition
; elles ont paru curieuſes &
intéreffantes ; & elles promettent de l'utilité
, de fon application à cette matière.
DECEMBRE. 1764. 163
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
MAPPE-MONDE
APPE-MONDE phyfique , politique
& mathématique , ou nouvelle manière
de confidérer la Terre par la difpofition
naturelle de fes parties , par les différens
Peuples qui l'habitent , & par fa correfpondance
avec le Ciel ; extraite des
Cartes de MM. Caffini , Danville
Delifle , Bellin , & autres Géographes.
A Paris , par M. Louis Denis . Se vend
chez l'Auteur & chez le fieur Pafquier,
rue S. Jacques , vis - à - vis le Collége de
Louis-le-Grand,
On trouve aux mêmes adreffes une
brochure de 29 pages , contenant l'explication
de cette Mappe-monde , qui
eft très-bien exécutée .
164 MERCURE DE FRANCE .
ARTS AGRÉABLE S.
MUSIQ. U. E.
LES Nouveautés amuſantes , ou la
Feuille harmonique , Ouvrage périodi
que , qui paroîtra fucceffivement , contenant
plufieurs Menuets , Romances ,
Airs , Brunettes , & c , en Duo pour
deux Violons , Flutes ou Par- deffus de
Viole , d'une exécution facile & à la
portée de tout le monde.
Ces Airs pourront auffi fe jouer par
un feul inftrument , le fecond - deffus
n'étant pas obligé . Première Feuille .
Prix , une livre 16 fols. A Paris , aux
Alreffes ordinaires de Mufique.
RECUEIL de petites Ariettes &
Chanfons , avec des accompagnemens
de Clavecin ou de Harpe , qui peuvent
être exécutés avec un Violon & une
Baffe , ou accommodés pour la Guitarre.
Compofées par M. Ethis , Amateur
, & mifes au jour par un de fes
amis . A Paris & à Lyon , aux Adreffes
ordinaires de Mufique,
DECEMBRE. 1764. 165
GRAVUR E.
LES Muficiens ambulans , Eſtampe
gravée par J. G. Wille , d'après le Tableau
original de Dietricy , Peintre de
la Cour Electorale de Saxe , & de
même grandeur que le Tableau appartenant
au Graveur. Chez l'Auteur , quai
des Auguftins , à côté de l'hôtel d'Auvergne
.
Cette Eftampe ne peut qu'ajouter à
la réputation juftement acquife au burin
de M. Wille.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour ,
A FONTAINEBLEAU,
L E Jeudi 2 Osobre on remit Titon
& l'Aurore , Paftorale- Opéra. Il ne fit
pas moins de plaifir qu'il avoit fait le
jour précédent , & l'exécution en fut
166 MERCURE DE FRANCE.
auffi parfaite. Le fieur JELIOTTE jouiffoit
encore davantage de fa belle voix ,
à cette feconde repréſentation , qu'à la
première . ( a )
Les Comédiens Italiens repréfenterent
, le Samedi 27 , le Portrait d'Arlequin
, Comédie Italienne en deux Actes
de M. GOLDONI . Nous avons vu
confirmer par les fuffrages de la Cour
ceux dont le Public avoit accueilli cette
ingénieufe plaifanterie , & ce que
nous en avons dit , dans un de nos
Journaux , lorfqu'elle a été donnée fur
le Théâtre de Paris . Le jeu des Acteurs
Italiens a très - bien fecondé le génie du
célébre Auteur de cette petite Piéce.
Après la Comédie Italienne , les Acteurs
de cette Troupe , qui jouent dans
les Opéra- Comiques du nouveau genre
, exécutérent pour la première fois
le Dormeur éveillé , Comédie en deux
Actes mêlée d'Ariettes. Les Auteurs des
Paroles & de la Mufique anonymes ,
ainfi que l'on en. ufe fur les Programmes
ou Poëmes imprimés , lorfque les Auteurs
ne font pas profeffion par état des
Arts dont ils donnent des productions .
Malgré ce voile , nous ne devons pas
( a ) Voyez fur les détails du Spectacle & fur
l'éxécution de cet Opéra , le II . Vol. d'Octobre.
DECEMBRE. 1764. 167
laiffer ignorer que la Mufique eft du
même Amateur qui a été tant applaudi
à la Ville dans la Parodie du Peintre
amoureux , qui depuis l'avoit été à
la Cour dans un Ouvrage du grand
genre Ifméne & Ifménias ) & qui
continuant à confacrer fes talens à l'amufement
de fon Souverain & de fon
Maître , paroît avoir rempli fon objet
dans cette dernière production , puifqu'après
la première repréfentation une
feconde a été demandée. Quelquesuns
des Acteurs , embarraffés apparemment
, par le trouble d'une première
exécution , peut-être par les difficultés
d'une Mufique très- fçavante , n'avoient
pas rendu certaines parties des rôles ,
avec toute la précifion & l'agrément
qu'ils ont coutume de mettre dans les
repréſentations de ce genre.
Nous ne donnerons point d'Extrait
en forme du Drame , il a été imprimé
pour le fervice de la Cour chez Ballard
& diftribué aux répréfentations ; nous
nous bornerons a une analyfe fommaire.
Le fujet eft dans les mille & une
nuits , contes très- connus & entre les
mains de tous nos Lecteurs.
L'action du Drame commence après
que par ordre duCalife Aroun Alrafchild,
168 MERCURE DE FRANCE .
un Bourgeois de Bagdad , nommé
Abouhaſon , a déja été enlevé une fois ,
pendant un fommeil artificiellement
procuré par le Calife lui- même traveſti
en Marchand. Tranfporté dans le Palais
& fur le Trône du Souverain des
Croyans , perfuadé qu'il l'étoit devenu
, enfuite remis dans fa maifon ,
Abouhaffan avoit été corrigé comme
fou des prétendues vifions qu'il avoit
racontées.
Le même Calife , voulant s'amufer
une feconde fois du pauvre Abouhaſan ,
& en même temps le confoler des chagrins
qu'il lui avoit occafionnés , cherche
a s'introduire encore dans la maifon
de ce Bourgeois . Il y parvient . Abouhallan
étoit naturellement ami de la
Societé des hommes ; mais devenu mifantrope
par le nombre d'injuftices & de
perfidies qu'il avoit éprouvées , il avoit
juré de ne revoir jamais deux fois le
même convive , qu'il falloit ordinairement
chercher tous les foirs parmi les
Etrangers qu'il arrivoient à Bagdad,
Malgré cette réfolution , le Calife , fous
la même forme de Marchand de Mouffoul
, furmontant les craintes qu'Abouhaffan
devoit avoir de fa première avanture,
l'engage à lui donner encore à fou
per.
DECEMBRE . 1764. 169
per. C'est ici que commence l'action du
Drame. Pendant le fouper une poudre
foporifique , adroitement infinuée
par le Calife dans la coupe d'Abouhaffan
, le plonge dans un profond
fommeil. Le Calife fe retire. Des Efclaves
préparés , & qui avoient reçu leurs
ordres , profitent de ce moment pour
enlever Abouhafan. La Scène change.
Tout eft tranfporté dans un Sallon du
Palais des Califes. Abouhaan y paroît
endormi fur un fopha. Il eſt fort étonné
à fon réveil de fe trouver une feconde
fois dans ce même Palais , où il croyoit
avoir régné.La correction qu'il a éprouvée
pour avoir donné dans la première
illufion , produit en lui des frayeurs mortelles
fur l'événement de cette feconde
métamorphofe. Il prend le parti de
feindre qu'il dort encore , pour mieux
obferver. Tout concourt à le tromper
fur fa grandeur imaginaire . D'un côté ,
un Vifir le preffe de s'éveiller pour vaquer
au foin de fon Empire ; d'un autre
, une troupe choifie de Sultanes
l'environne en formant autour de luf
des danfes voluptueufes , & témoignent
le plus grand defir de lui plaire . Parmi
ces Sultanes , il eft une Zulime qu'il
avoit déja remarquée pendant fon pre-
H
170 MERCURE DE FRANCE .
mier féjour involontaire dans ce Palais .
Tout déterminé qu'il eft à croire ce.féjour
& ce régne fantastiques , l'image
de cette Zulime n'a pu s'effacer de fon
coeur ; il concevoit bien que tout ce qui
lui étoit arrivé n'avoit rien de réel , excepté
l'amour que cette jeune Beauté
lui avoit infpiré. C'eſt ce fentiment qui
va le faire rétomber dans une nouvelle
erreur. Nous paffons fur ce que produifent
les efforts que l'on fait pour fortifier
l'illufion d'Abouhaffan. On lui annonce
enfin qu'une affaire , dont la décifion
demande toute la fagacité de Sa
Hautefle , exige qu'il fe rende au Divan.
Une femme âgée pourfuit un homme ,
contre lequel elle demande juftice . Ils
ont déja forcé les premières portes ; ils
parviennent à celle de la falle du Calife ,
ils entrent. Cette femme eft la mère
d'Abouhafan , l'homme eft le faux Marchand
de Mouffoul. Ils parlent tous
deux en même temps . Au milieu de ce
débat , Alouhaffan , que l'amour pour
Zulime a féduit , voudroit bien ne pas
reconnoître ou plutôt n'être pasreconnu
de fa mère. Celle- ci fe plaint du faux
Marchand de Moufoul ; elle l'accufe
d'être pour la feconde fois l'auteur de
tous les maux qu'ont attiré fur fon fils
DECEMBRE. 1764. 171
fes vifions fantaſtiques & fa dignité imaginaire.
Nous avons omis de dire qu'au
commencement de ce Drame , cette
bonne femme fait tous fes efforts pour
congédier le faux Marchand , lorfqu'il
vient la feconde fois paffer la foirée
avec fon fils. Ici elle reproche à ce fils
par une Ariette , dont le chant & les
paroles font touchantes , l'ingratitude
qu'elle éprouve de fa part , pour prix
des foins avec lefquels elle a élevé fon
enfance. Abouhafan , preffé par fes remords
, s'attendrit & finit par tomber
aux pieds de fa mère. Il lui jure de n'être
plus Calife de fa vie. Il le déclare au
Vifir , & fe félicite d'être débarraffé du
fardeau de la grandeur. Le vrai Calife
alors reparoît dans tout l'éclat de la majeſté
fouveraine. Il dit à Abouhaffan , que jufqu'à
ce moment il l'avoit amufe ; mais
qu'alors il l'intérefle. Le Calife veut le
récompenfer de tout le plaifir qu'il lui a
procuré. Il permet à Abouhaffan de demander
ce qu'il voudra . Celui - ci borne
fes voeux à demeurer toujours auprès de
la perfonne du Calife.. Cette grace lui
eft accordée ; mais fon Maître lui fait
appercevoir que ce bonheur feroit imparfait
fans la belle Zulime. Abouhafan
fe jette aux genoux du Calife. Il eft ren-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
voyé par lui à ceux de Zulime. Cette
jeune Sultane que les preuves de l'Amour
d'Abouhaan ont touchée , confent
facilement à remplir fes voeux &
les intentions du Calife. Tous les Efclaves
& tout ce qui forme la Cour du
Calife eft réuni par fon ordre pour
célébrer le bonheur qu'il vient de procurer.
Ce qui donne lieu à un divertiffement
brillant & d'un ſpectacle auſſi
agréable que magnifique ."
Ainfi eft terminé ce Drame à l'occafion
duquel nous nous permettrons quelques
réfléxions. Il auroit été difficile , peutêtre
même impoffible aux Auter rs des
Contes les plus agréables & de la plus
grande réputation de faire paffer cet
agrément dans l'action dramatique , en
employant les mêmes Sujets qui ont
fait le fuccès de leurs Contes ; ce qui
doit s'entendre des Contes d'un certain
genre. Le merveilleux , par exemple
ou les machines qui en tiennent lieu ,
s'oppofent toujours à l'intérêt dans un
Drame du genre pathétique & à la force
comique dans ceux du genre bouffon .
La même chofe n'arrive pas à la lecture
d'un Roman ou d'un Conte . Pourquoi
? C'est que le Lecteur ne jette ,
pour ainfi dire, qu'un coup d'oeil général
DECEMBRE . 1764. 173
fur l'imagination de l'Auteur du Roman
ou du conte,fans difcuter les rapports des
moyens aux actions ou aux propos des
perfonnages. Son efprit ne s'en occupe
que fort légèrement , fouvent même
point du tour dans la lecture du Conte .
Il fe livre en détail aux faillies de l'Ecrivain
, pour en rire ; ou à une forte de
fenfibilité momentanée pour s'attendrir
d'une fituation ifolée & du pathétique
de ftyle. Que la marche eft différente
dans l'efprit du Spectateur ou de l'Auditeur
d'un Drame ! Il veut embraffer
tout l'enchaînement du Sujet. Il difcute
les moyens & les rapports ; il ne fe
permet pas d'être affecté , de quelque
manière que ce foit , qu'il n'en ait, fouvent
fans y penfer , quelquefois même
malgré lui , demandé compte à fon jugement.
Avec quelle févérité foumettra- t - il
l'Auteur à rendre ce même compte ! On
admet , dans les Contes , la difparate
du comique dans les Perfonnages d'un
rang élevé. Cette difparate fouvent ajoute
à la plaifanterie . C'eft par exemple dans
les Contes , dont ce Drame eft tiré , un
moyen fort agréablement employé. Mais
cette caufe a un effet tout contraire dans
le dramatique . Des Califes , des Sultans
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
en un mot des Souverains , peinent tou- .
jours un peu la raifon du Spectateur ,
quand ils font trop impliqués dans
une action comique. La lecture ne nous
les offre que dans un certain éloignement
, où nos idées fur la grandeur font
plus à leur aife : mais le Théâtre donne
du corps & de la réalité à tout ce qui
ne parloit qu'a l'imagination , Telle eft
peut-être cette différence entre les Romans
ou Contes , & les Drames. Les
uns font des compofitions au premier
crayon , où des touches faillantes
nous frappent , & où l'on fe difpenfe
de rendre compte de bien des chofes,
Les autres font les tableaux peints d'après
ces premières penfées. Si l'on admet
cette comparaifon; que l'on demande
aux plus grands Artiftes ce que , malgré
tous leurs efforts , deviennent quelquefois
, à leur propre fentiment , ces tableaux
finis , dont les efquiffes crayon .
nées avoient tant affecté les yeux des
Amateurs. Joignons encore aux raiſons
que nous venons d'alléguer , pour garantir
les Auteurs du piége inſidieux
que leur préfentent certains Contes ou
Romans célébres, celle que tout le monde
fçait , & que l'expérience a toujours juftifié
dans les divers effais qu'on en fait.
1
DECEMBRE . 1764. 175
C'eft la difficulté de remplir & même
d'atteindre l'idée qui exifte dans les Spectateurs
du Sujet & des Perfonnages de
ces Ouvrages connus. Un autre défavantage
, c'eft que l'Auteur Dramatique
ne paffe qu'en fecond . Le Speciateur
, involontairement injufte , compare
fes impreffions plutôt que les Ouvrages.
L'antériorité de datte eft toujours
pour l'Ecrivain des Contes , par
conféquent la fupériorité d'effet. C'eft
donc pour défendre ce nouveau Drame
contre la prévention bien plutôt que
pour le cenfurer , que nous avons hazardé
ce peu de réfléxions. Si c'est une
erreur, comme nous croyons l'avoir établi,
que de puifer des Sujets dramatiques
dans de telles fources , cette erreur ne
peut jamais être que celle des gens qui
ont le plus d'efprit , parce qu'ils font
plus vivement & plus long-temps affectés
de ce qu'ils ont lû , & que le propre
des imaginations vives & fortes
ractère & principe de l'efprit , eft de
fe flatter qu'on tranfimettra aux autres
dans toute fa force , l'impreffion qu'on
a reçue. Nous proteftons ici à l'Auteur
de ce Drame , quel qu'il foit , fans avoir
l'honneur de le connoître , que nos obfervations
font un hommage très - finca-
Hiv
16 MERCURE DE FRANCE.
cère que nous rendons à fon efprit & à
fes talens. Hommage que nous croyons
devoir à la façon dont il a rempli une
tâche , dont nous ne mettons au jour le
grand nombre de difficultés , que pour
mieux faire fentir le mérite de pouvoir
en furmonter quelques - unes.
Le Spectacle du fecond Acte &
du Ballet de cette Comédie mêlée de
mufique , étoit brillant & agréable . Le
Sallon du Calife formoit par fa longueur
& par fon étendue une espèce de gallerie
riche & galante ornée de peintures
dans les panneaux entre des pilaftres
dorés d'un goût léger & très-agréa
ble. Le plafond peint en Sujets de fgures
dans toute fon étendue au- deffus
d'un entablement en vouffure du meil
leur goût , produifoit l'effet le plus illufoire
en dérobant totalement aux
yeux la diſtinction des bandes dont on
eft obligé de compofer les plafonds & les
ciels dans les Théâtres. La première par
rie du Ballet étoit d'un afpe &t fort féduifant.
Ce nombre de jeunes Sultanes ,
très-bien vêtues dans le Coſtume orien
tal , qui environnoit le Sopha d'Abouhaffan
, rendoit affez aimable l'erreur
dans laquelle on vouloit le faire tomber
, pour donner de la vraisemblance
,
DECEMBRE . 1764. 177"
à la facilité avec laquelle il s'y prêtoit .
Dans le Ballet qui terminoit ce Spectacle
, MM. LAVAL , Maîtres des Ballets
du Roi , avoient affez ingénieu
fement varié les figures des marches
& des Entrées , pour que l'on n'apperçût
point de conformité entre ce Ballet
& celui de l'Acte Turc , déja repréſenté
à la Cour , quoique les caractères de
Perfonnages & d'habillemens fuffent
prefque les mêmes .
La Dlle GUIMARD , danfoit en
Sultane dans ce divertiffement & s'y
diftinguoit par les grâces de fon talent.
Les Sieurs LAVAL , GARDEL &
DAUBERVAL , fous les caractères de
Boftangis , éxécutoient plufieurs Entrées
chacun avec le mérite connu
de leur genre de Danfes .
>
Le Mardi 30 , les Comédiens François
reprefenterent Ariane , Tragédie
de Thomas CORNEILLE . La Dlle
CLAIRON fut admirable dans le rôle
Ariane. Celui de Phédre étoit joué
par la Dlle DUBOIS. Le rôle de Théfée
par le Sieur MOLE , celui de Pinthois
par le Sieur BET COUR . Le Sieur PAULIN
ouoit celui du Roi de Naxe.
Après cette Tragédie , on donna une
répréfentation de Deucalion & Pirrha ,
Hy
>
173 MERCURE DE FRANCE.
ou la Renaifance de l'Amour , Comédie
en un Acte & en profe par M. de
SAINT-FOIX . Nous ne nous étendons
pas ici fur le détail ni fur les éloges des
Piéces de cet Auteur , attendu que nous
en avons rendu un compte très - éxact
à l'occafion de la nouvelle édition de fes
OEuvres , & qu'elles font à Paris fous les
yeux du Public, au Théâtre, où elles ont
toujours été remifes avec fuccès.
Cette Comédie a été réimprimée féparément
, en cette occafion , pour l'ufage
de la Cour. On lit à la tête de cette
édition un Avertiffement par lequel , ainfi
que dans l'édition générale de fes Euvres
de Théâtre , l'Auteur rend compte
d'abord de la nouveauté & de l'imagination
qui lui a été uniquement propre, de
mettre fur le Théâtre des Comédies à
trois Acteurs & même à deux feuls
telle que celle- ci . Il ajoute enfuite » on
» a dit que cette Piéce étoit dénuée de
» Portraits ; qu'ils font effentiels dans
une Comédie , parce que fon objet
» doit être de corriger les moeurs &
» les ri licules ; que le feu Roi recom-
» mindoit fans ceffe des Portraits à
» MOIERE ; & que cette critique &
Voyez le Mercure du mois de Novembre
dernier.
DECEMBRE . 1764. 179
و د
cette peinture fi vive & fi forte de la
Cour, & des Courtifans dans l'Im-
» promptu & les Fêtes de Verfailles , en
» font une preuve . Ma réponſe eft qu'il
»y a & qu'il y a toujours eu différens
» genres de Comédie.
2
Le Sujet de Deucalion & Pirrha , &
la manière dont l'Auteur l'a traité ne
laiffent aucun doute fur la jufteffe de
cette réponſe. Mais comme nous devons
fans ceffe rappeller aux grands & folides
principes de l'Art , qu'il nous foit
permis d'ajouter en faveur de celui dont
M. de SAINT-FOIX s'eft légitimement
écarté en cètre occafion , que les Portraits
ou peintures critiques des vices
des ridicules & des moeurs en général
, font tellement effentiels à la Comédie
qu'on ne pourroit les lui interdire
fans l'énerver , & prefque même
la dénaturer. Cette forte de morale
forte & active appartient conftitutivement
à la Comédie dès fon origine .
Lorfque fes Portraits font trop particu
lièrement indicatifs , ils deviennent fans
doute des fatyres répréhenfibles contraires
à la marche fage & correcte denotre
Scène Françoife. Lorfqu'ils ne font que
généraux , on ne doit jamais les regarder
que comme des leçons bienféantes, puif-
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles font toujours néceffaires & quel
quefois fru&ueufes . Ne nous étonnons
donc pas que MOLIERE, comme le rap-
Forte M. de SAINT- FOIX , ait employé
avec beaucoup de liberté ces utiles leçons
, fous les yeux & par l'ordre de
fon Souverain. C'eft à ce droit , qu'éxercoit
pour la réformation , des moeurs
le Père & le modéle de la bonne Comédie
jufques fur les Gens de Cour ,
qu'il faut bien diftinguer des Gens de la
Cour , qu'elle fe trouve fi fupérieure
aux jeux frivoles du Théâtre qui n'ont
pour but & pour effet que de diftraire
quelques inftans l'ennui & le défoeuvrement.
Les traits d'une cenfure licite &
honnête font de tout temps entre les
mains de la Mufe comique pour être
lancés contre tous les états de la Société
; ce feroit faire injure à ceux qui
dans chacun de ces états ne méritent pas
d'en être atteints , de croire qu'ils puiffent
jamais en être bleffés.
9:
Cette Piéce fut jouée avec tout l'art
tout le naturel , toute l'intelligence pof .
fibles par le Sieur Mo L É repréfentant
Deucalion, & la Dlle DOLIGNI repréfentant
Pirrha. La Dlle LUZ Z I en-
Amour , chantoit dans ce divertiffement.
mêlé avec les Jeux & les Ris déguisés
DECEMBRE. 1764. 181
en divers Perfonnages chantans & danfans.
Le Sieur GARDEL & la Dlle
GUIMAR D éxécutoient différentes
Entrées dans le genre galant , & la Dile
LYONOIS avec le Sieur LANI dans le
caractère de Paftres. La Cour parut trèsfatisfaite
de ce Spectacle dont on connoît
à Paris tout l'agrément du côté
de la Piéce , auquel étoit joint celui
d'un fort joli divertiffement éxécuté par
des talens diftingués.
Le Samedi 3 Novembre , les Sujets
de la Comédie Italienne jouerent le
Peintre Amoureux de fon Modéle
Opéra - Comique , Paroles de M. ANSEAUME
, Mufique de M. DUNI ;
enfuite Rofe & Colas pour la feconde
fois ; cette Piéce dont les Paroles font :
de M. SÉDAINE & la Mufique de M.
MONSIGNI , avoit été déja donnée à la
Cour le 13 O & obre. Elle fut encore
plus agréablement reçue à cette feconde
repréſentation.
Le Mardi 6 les Comédiens François :
repréſenterent Olimpie , Tragédie de
M. de VOLTAIRE . Le rôle d'Olimpie
étoit rempli par la Dlle CLAIRON
celui de Statira , fa mère , par la Dlle
DUMESNI . Le Sieur Moré jouoit le
rôle de Caffandre , Fils d'Antipater. Le:
182 MERCURE DE FRANCE.
Sieur BELCOUR celui d'Antigone , Roi
d'une partie de l'Afie . L'Hierophante
ou Grand-Prêtre , étoit repréfenté par
le S. BRIZARD . La Tragédie fut trèsbien
jouée par les principaux Acteurs
qu'on vient de nommer. Le fpectacle
qu'en éxige la repréfentation étoit rendu
avec toute la pompe & l'éxactitude
convenables . L'action d'Olimpie fe précipitant
dans le bucher de Statira , produifit
d'autant plus d'effet que la repré-
9"
un
fentation en étoit extrêmement fidelle.
La Tragédie fut fuivie d'une repréſentation
des Graces . Comédie en
Acte & en profe , de M. de SAINTFOIX
. Nous renverrons encore pour
ce qu'il y a à dire fur cet agréable
Ouvrage , aux mêmes Mercures auxquels
nous avons renvoyé pour toutes
les Piéces précédentes du même
Auteur encore plus fùrement au plaifir
que fait journellement celle - ci fur la
Scène Françoife , à Paris. La Dlle
LUZZI jouoit le rôle de l'Amour. La
Dile Huss celui d'Euphrofine , la Dlle
DESPINAY celui d'Aglaé & la Dile
FANIER celui de Ciane . Le rôle de
Vénus étoit joué par la Dlle DUBOIS ,
celui de Mercure par le Sieur AUGÉ.
Nous croyons ne pouvoir donner d'éDECEMBR
E. 1764. 183 .
loges plus flatteurs aux Actrices qui
jouent dans la Comédie des Gráces, que
de rappeller les applaudiffemens & les
fuffrages du Public à chaque repréfentation
qu'on en donne à Paris.
Le Jeudi 8 l'Académie Royale
de Mufique & les Sujets de la Mufique
du Roi , éxécuterent le Prologue
du Ballet des Elémens , Poëme de
feu M. ROI , Chevalier de S. Michel ;
Mufique de feu M. DESTOUCHES ,
Surintendant de la Mufique du Roi. Le
rôle du Deftin a été chanté par le Sieur
GELIN , celui de Vénus par la Dile
DUBOIS l'aînée . Le Sieur VESTRIS
danfa dans le divertiffement. ainfi
gue
le Sieur CAMPIONI & la
De GUIMAR D. On joignit une
feconde repréfentation de l'Acte
Ture du Ballet de l'Europe Galante ,
qui avoit déja été donné le 11 du
mois procédent & dont nous avons
rendu compte. A cette feconde repré-
Lentarion Ja Dlle CHEVALIER qui
ayoit . chanté le rôle de Roxane la première
fois , s'étant trouvée fubitement
indifpofée , elle y fut remplacée fur le
le champ par la Dlle Luno l'ainée.
Entre ces deux A&tes d'Opéra , les Comédiens
François repréfenterent le Sem
nambule , petite Piéce dans laquelle on
184 MERCURE DE FRANCE .
fçait combien le Sieur BELCOUR fait
valoir le rôle qui donne le titre à la
Comédie.
Le Samedi 30 , on donna pour dernier,
Spectacle fur ce Théâtre , Arlequin
& Scapin Rivaux , Scènes Italiennes
à lazzi , fuivies du Dormeur éveillé,
Comédie en deux AЯtes mélée d'arietdont
nous venons de parler plus.
haut & qui avoit été redemandée . On
avoit fait quelques additions & quelques
retranchemens dans les Paroles &
dans la Mufique de cette Piéce. Elle fut
ornée du même fpectacle & des mêmes
divertiffemens qu'à la première repréfentation
. En commencant l'Article des
Spectacles de la Cour à Fontainebleau ,.
dans le deuxième volume d'Octobre ,
nous en avons annoncé les Ordonnateurs
& les Conducteurs ainfi que les
Maîtres des Ballets . M. ARNOLD ,
Ingénieur Machinifte du Roi , a difpofé
& fait éxécuter toutes les machines dans
ces Spectacles dont le jeu a été conduit
par lui conjointement avec M.GIRaud,
Ingénieur Machinifte des Menus Plaifirs
du Roi & de l'Académie Royale
de Mufique. Les habits éxécutés par le
fieur de LAITRE , Maître Tailleur des
Menus Plaifirs & de l'Opéra , fur les
DECEMBRE. 1764. 185
deffeins. de M. BOQUET , ont été en
général trouvés de très- bon goût , bien
ordonnés & d'une éxécution très- foignée
. Le même M. BOQUET chargé
de la peinture des décorations , en avoit
compofé plufieurs auxquelles n'avoit pû
vaquer feu M. Michel Ange SLODTS ,
Deffinateur du Cabinet du Roi , dans
les derniers jours de fa vie. Nous avons
rendu précédemment un compte détaillé
de quelques - unes de ces décorations..
Elles ont toutes été d'un bon genre
de compofition , peintes avec foin &
beaucoup d'art dans les tons & dins
les effets.
N. B. Après le ratour de Fontainebleau
les Spectacles ont recommencé
fur le Théaire du Roi à Versailles ;
on en rendra compte dans le prochain
Mercure.
Ꮕ
SPECTACLES DE PARIS..
OPERA
N a continué Tancréde , après avoir
fupprimé la Mafique nouvelle dont on
avoit chargé les divertiffemens , & y
· 186 MERCURE DE FRANCE .
avoir fubftitué des morceaux de l'ancienne
Mufique de l'Opéra & d'autres
beaucoup plus analogues au ton général
de l'Ouvrage. Ce changement a
paru être approuvé des Amateurs ; mais
les repréfentations de cetOpéra n'onty`s
été plus fuivies . On n'en doit pas moins
juftice , & le Public la rend unanimement
à M. LARRIVÉE dans le rôle
de Tancréde. On ne peut , avec une
voix triomphante , chanter de meilleur
goût les morceaux charmans de ce
beau rôle . Cet A &teur a faifi cette menière
libre facile & cavalière dans
le chant , qui convient fi bien au genre
du rôle ce débit qui convient à
tout , & que nous regrettons avec taifon
fur cette Scène , où chaque jour
il femble qu'on s'en éloigne davantage .
L'indifpofition de Mlle CHEVALIER
qui a continué , l'ayant empêché de
reprendre le rôle de Clorinde , cet accident
a pu contribuer au peu d'empreffement
que marque le Public pour
ce Spectacle.
Mile RIVIERE , au défaut de Mlle
CHEVALIER
, avoit continué le rôle
de Clorinde ; enfuite il a été éxécuté
par Mlle DURANCI , jeune Sujet qui
n'avoit point paru depuis long-temps.
DECEMBRE . 1764. 187
Elle a montré beaucoup de talent pour
l'intelligence & pour l'action du rôle ,
plus de jufteffe & de fûreté dans la
voix qu'on ne lui en avoit trouvé autrefois
un débit raifonné dans le
récitatif & animé par le fentiment. On
peut croire que ce jeune Sujet , plus
fréquemment éxercé , deviendra plus
utile , & que fes talens fuppléeroient
à la force de l'organe , fuffifant néanmoins
pour être entendu partout fans.
peine . Mlle du PLAN , autre Sujet de
ce Théâtre , dont nous avons parlé
dans le temps de fon début , & qui
jouit d'une voix affez forte & affez étendue
, a chanté dans le même . Opéra
le role d'Herminie. Elle y a eu des applaudiffemens.
L'indifpofition de Mile CHEVALIER
a fufpendu la reprife d'Armide. Il y
a lieu de croire cependant que cet Opéra
feia fur le Théâtre , quand on diftribuera
ce volume de notre Journal. 4
Nous devons faire mention avec
éloge , de l'affiduité & de l'exactitude
avec lesquelles les principaux talens de
l'Académie ont fait leurs efforts pour
foutenir un Opéra auffi précieux aux
vrais Connoiffeurs & à ceux qui confervent
encore quelques veftiges du bon
188 MERCURE DE FRANCE.
goût , que doit l'être Tancréde. Malgre
le fervice de la Cour , M. LARRIVÉE ,
M. GELIN n'ont manqué aucune repréfentation
, ainfi que M. VESTRIS
dans le Ballet ; & Mile LANI, quoique
d'une fanté délicate , n'a prèfque point
privé le Public de fon admirable talent.
Depuis la S. Martin on a donné les
Jeudi , Naïs , Ballet Héroïque fans Prologue
, & les Dimanches Bal jufqu'au
temps de l'Avent,
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LEE 18 Octobre , M. LAMERY , jeunes
homme d'une figure fort agréable ,
débura au Théatre François , par le
Rôle du Marquis du Lauret dans le Philofophe
marié. Il joua ce rôle avec beaucoup
de nobleffe & d'intelligence , & it
fut fort applaudi . Il joua le même jour
le Marquis dans la Pupille .
Il a continué fon début , le 21 , par
l'Enfant Prodigue , dans la Piéce de ce
nom , & Olinde dans Zénéïde. Be 25 ,
Darvianne dans Melanide , & Erafte
dans
l'Impromptu de Campagne . Le 28 ,
le Marquis dans les Dehors trompeurs ,
& le François à Londres dans la Piéce
DECEMBRE . 1764. 189
de ce nom. Le 30 , Dorante dans la
Metromanie. Le 2 Novembre , Egifte
dans Merope , Tragédie .
Il a continué ce rôle avec fuccès pendant
trois Repréfentations . Ce jeune
Acteur devoit commencer fon début
par le Tragique ; mais la longue & grave
maladie de M. le KAIN , ayant empêche
de mettre les Piéces , dans lefquelles
il comptoit débuter ; il a été obligé de
jouer dans celles que l'on vient de nommer.
M. LAMERY a été reçu aux appointemens.
La voix de ce jeune Sujet
eft très - favorable ; il a des difpofitions
heureufes du côté de la Nature & même
du côté de l'Art , n'ayant point apporté
de la Province de fauffes habitudes dans
les tons du débit , ni de manières
chargées dans le gefte. On peut avec
raifon efpérer que les talens fortifiés par
l'exercice & par l'exemple des bons modéles,
deviendront de plus en plus agréables
au Public.
Un autre Acteur , qui n'avoit paru
fur aucun Théâtre , a débuté en même
temps dans Héraclius & Mérope , par
les rôles de Phocas & de Poliphonte. Il
a difcontinué fon début.
Les Piéces de M. de Saint - Foix , fçavoir
, le Rival fuppofé , Deucalion &
40 MERCURE DE FRANCE.
Pirrha , l'Ile fauvage & les Grâces ,
ont été continuées longtemps , conjointement
avec le même fuccès que nous
avons annoncé dans le Mercure précé
dent & le Public les revoit encore
aujourd'hui féparément avec plaifir. Le
22 , on remit pour la première fois les
Hommes, Comédie - Ballet, du même Auteur,
avec deux autres de fes Ouvrages ;
fçavoir, l'Oracle & les Grâces , ornées de
tous leurs agrémens. Nous avons rendu
compte des Hommes dans le Journal des
Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
La célébrité des autres Piéces nous difpenſe
de répéter les éloges qu'elles méritent.
>
Le
29 O &obre
les
Comédiens
François
mirent
pour
la première
fois
fur
leur
Théâtre
l'Homme
fingulier
,
Comédie
en 5 Actes
& en Vers
de feu
M.
NERICAULT
DESTOUCHES
. Cet
te Piéce
n'y avoit
jamais
été jouée
, elle
fut
affez
bien
reçue
pour
être
continuée
pendant
plufieurs
repréſentations
.
Ce fuccès
eft dû primitivement
au fon !
de l'Ouvrage
& à la fabrique
heureufe
de plufieurs
Scènes
; ce qui
fe rencontre
dans
prèfque
toutes
les productions
,
de cet Auteur
. Mais
le foin
, le difcerDECEMBRE
. 1764. 191
nement & l'art laborieux de mettre dans
leur jour les traits heureux de quelques-
uns de ces Ouvrages , & de les
adapter au goût du Public , étoient néceffaires
pour établir fur la Scène plufieurs
des Piéces du même Auteur qui
n'y avoient paru qu'un moment dans
leur naiffance , & d'autres,telles que celles
- ci,qui n'auroient pas été en état d'y
être offertes. On doit donc fçavoir
beaucoup de gré aux Comédiens qui
ont étendu leur répertoire dans les Cuvres
d'un grand Homme , dont le Théâtre
poffédoit deux chefs- d'oeuvres &
qui, par ce foin ainfi que par le talent
du jeu , fournit aujourd'hui un nombre
de Piéces qui muitiplient celles
qu'on eft obligé de reprendre alternativement
dans le cours de l'année.
"
On a donné dans le courant du mois
une repréſentation de l'Irréfolu , Comédie
du même Auteur , & du nombre
de celles qui font dues aux mêmes foins
& aux mêmes talens . Mlle FANIER ,
dont nous n'avons point parlé depuis
fon début , y jouoit le rôle de Soubrette
ainfi que dan , p'ufieurs Piéces ,
où l'on laiffe aux jeunes Sujets du Théâ
tre les occafions d'exercer leurs talens.
No : s devons , en rendant juftice à cette
192 MERCURE DE FRANCE .
nouvelle A&rice , reconnoître qu'elle
acquiert journellement par l'ufage, l'art
d'employer avantageufement les difpofitions
heureuſes avec lefquelles elle a
paru. Tout doit faire efpérer de nouveaux
progrès de fa part ; & elle fe
rend de plus en plus digne de recevoir
de nouveaux encouragemens de
la part du Public .
COMEDIE ITALIENNE.
ONNa repris fur ce Théâtre alternativement
les Piéces dont on a donné les
liftes affez fouvent dans nos Mercures ,
pour n'en pas répéter les Titres .
On continue toujours avec le même
fuccès & le même concours de Spectateurs
les Repréfentations d Ulyffe dans
'Ifle de Circe, bollet férieux , Héroi Pantomime
; c'eſt ainſi qu'il eft intitulé.
N. B. A l'occafion de ce Ballet , l'Auteur
du Mercure , pour la partie du
Théâtre , avertit qu'il n'a aucune partà
la Relation qui en a paru dans le dernier
Volume d'Octobre , fous le titre
de Supplément à l'Article des Spectacles,
pag. 180, non qu'il prétende improuver
une
DECEMBRE. 1764. 193
une partie de ce que contient cet Article;
mais feulement parce qu'il a été envoyé
au Mercure pendant fon abfence de Paris
, & imprimé fans fa participation
& même fans celle de fon Confrère
M. DE LA PLACE.
།
1
CONCERT SPIRITUEL
DuJeudi premier Novembre , jour de
la Touffaint.
ON exécuta deux Motets à grand Choeur , fçavoir
, au commencement du Concert , Exaltabo
te , Domine , de feu M. DE LA LANDE , & à la fin ,
le Deprofundis , de M. DAUVERGNE , Maître de
Mufique de la Chambre du Roi. Quelques changemens
que l'Auteur avoit faits dans ce Motet en
ont augmenté le mérite , & il a été applaudi . Entre
ces deux Motets , Mlle de Brieul chantà un
Motet à voix feule ; M. Balbâtre exécuta un Concerto
fur l'Orgue ; Mlle FEL chenta Regnavit
Rex ; M. Gaviniés exécuta un Concerto de violon
de la compofition.
Au Concert prochain, 8 du préfent mois , on
doit exécuter un nouveau Moret de M. DAUTERGNE
, tiré du Cantique d'Habacuc.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES
De CONSTANTINOPLE , le 1 Septembre 1764.
LA Porte continue d'envoyer des Troupes &
des munitions de guerre vers les frontières de
la Pologne & de la Ruffie. Le Résident de cette
dernière Cour a dépêché un Exprès qui porte à
I'Impératrice le réfuttat d'une conférence que
ce Réfident a eue avec le Secrétaire du Grand
Vifir , à l'iſſue d'un Confeil extraordinaire qui ſe
tint le 20 du mois dernier en préſence du Sultan ,
du Grand Vifir & du Muphti. Après le retour
de ce Courier , on pourra être inftruit du parci
que la Porte jugera à propos de prendre dans
les circonftances préfentes.
De PETERSBOURG le 12 Octobre 1764.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du
22 Septembie 1764.
Comme les moyens de conciliation n'ont pu
féduire jufqu'à préfent quelques Magiftrats qui
perlévérent dans leur oppofition a la Confédération
générale & refulent de reconnoître te
Roi , il paroît qu'on a réfolu d'employer les
voies de rigueur. Le Prince Czartoriski , Grand
Régimentaire , a , dit-on , donné ordre à deux
Régimens d'Infanterie des Troupes de la Couronne
, ainsi qu'à deux Régimens de Cavalerie ,
d'entrer dans les Terres de l'Evêché de CracoDECEMBRE.
1764. 195
vie dont l'Evêque eft du nombre des Oppofans ,
d'en tirer les fourages pour leurs chevaux & de
prendre leur folde fur les revenus du Prélat :
l'un de ces deux derniers Régimens elt commandé
par le Comte Potocki , Echanfon de Lithuanie,
& l'autre par le Comte Wielopolski , Grand
Ecuyer de la Couronne.
Le Régiment d'infanterie du Grand Général
de la Couronne marcha , le 19 , par ordre du
Grand Régimentaire , vers Bialyftocki : le Comte
Branicki a , dit-on , écrit qu'il étoit difpofé à reconnoître
le Roi , & doit , à ce qu'on ajoute ,
ſe rendre incellamment au même endroit.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du
29 Septembre 1764.
Sa Majesté a envoyé à Berlin le Prince Czartoriski
, Grand Veneur de la Couronne ; on affure
que l'objet de fa commiffion eft d'apprendre
de la bouche même du Roi de Pruffe le
motif des procédés d'un détachement de fes
Troupes qui , comme on l'a déja annoncé , eft
entré dans la Grande Pologne & y a enlevé pla-
Geurs Habitans du Pays.
EXTRAIT d'une Lettre de Warfovie , du
8 Octobre 1764.
On affure que le petit détachement de Hoffards
Pruffiens , qui étoit entré dans la Grande
Pologne , eft retourné en Siléfie . On a recu les
particularités fuivantes de l'invasion de ces
Troupes dans cette Province . Le Capitaine Fermelli
, qui les commandoit , eft venu fondre inopinément
avec fon monde , le fabre à la main
& la carabine armées , fur les Terres du Prince
Sułkowfai , Général au ſervice de l'Impératrice-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
Reine ; il a défarmé la garde de ce Prince & enlevé
plufieurs perfonnes : pendant ce temps - là ,
d'autres pelotons de Hullards le font emparés
des avenues de Kobolin , d'Odonalow , de Szalmierzym
& d'autres Villages des environs , d'où
ils ont emmené par force le fieur Koſchenbahr,
Commillaire d'Often , & un grand nombre de
Bourgeois & d'Habitans , fans diftinction d'âge
ni de rang , nés , à la vérité , en Silésie , mais
domiciliés en Pologne depuis très - longtemps.
De WARSOVIE , le 13 Octobre 1764.
Le Décret rendu contre le Prince Radziwill ,
Palatin de Wilna , vient d'être confirmé par la
Confédération générale réunie à celle de Warfovie
, fans égard aux inftances du Staroſte de Zio
low & aux preflantes follicitations de plufieurs
autres Magnats qui defiroient qu'au moins on
adoucît la rigueur de ce Décret qui adjuge la régie
de tous les biens du Prince Radziwill au ſieur
Czerneck , Caftellan de Braclaw.
On dit que les Troupes Ruffes ont mis
à contribution l'Evêché de Cracovie , les Terres
du Palatin de Volhinie & celles de quelques an
tres Magnats oppolés à la Confédération . On
ajoûte qu'un nouveau Corps de trois mille Rulles
s'eft mis en marche de Czanohyl vers la Volhinie.
Du 20 Octobre.
Le Prince Radziwill eft fommé par un Décret
de la Confédération réunie de Lithuanie de revenir
en Pologne dans le terme d'un mois.
On commence à être ralluré fur l'invasion
des Troupes Pruffiennes . Le Roi de Pruffe a fait
retirer les détachemens & a promis de nommer
DECEMBRE . 1764, 197
fune Commiffion pour examiner les faits , & de
Frendre juftice à qui elle appartiendra On préfume
que l'Impératrice de Ruffie s'eft intérellée
très-vivement à cette affaire , & l'on dit même
qu'Elle a écrit à ce fujet dans des termes très-
#forts à Sa Majeſté Pruſſienne .
On apprend des frontieres de la Turquie que
1 vingt mille Spahis & trente mille Janniffaires ,
tirés des Garnifons de Choczim , Widta , Oczakow
& Bender , fe font raffemblés en Corps , fans
que l'on en fçache encore le motif. Il paroît feulement
que la Cour Ottomane continue de donner
fon attention au féjour que les Troupes Ruffes
font en Pologne. Le fieur la Roche , qui eft
chargé ici des affaires du Prince de Moldavie , a
eu ordre de représenter au Prince Repnin l'inquiétude
de la Porte à ce fujet. Le Miniitre Ruffe
a promis de faire évacuer inceffamment les Places
de Stanislawow , Brodi & Szamoizc , & a
ajouté qu'il écriroit à fa Cour pour propofer de
faire retirer entiérement les Troupes Rulles du
Royaume.
De BERLIN , le 6 Q& ɔbre 1764.
Le Prince Czartoriski , Grand- Veneur de la
Couronne de Pologne , eft arrivé ici de Warſovie
le 3 , chargé des repréfentations du nouveau Roi
au fujet de l'invafion des Pruffiens fur le Territoire
de la Pologne.
De CLEVES , le 17 Octobre 1764.
Hedwige- Sophie Augufte , Princeſſe de Holltein-
Gottorp , Soeur du Roi de Suéde , Abbelle
de Herworden & Prieure de Quedlinbourg , eft,
morte en fon Abbaye le 13 de ce mois , âgée de
cinquante-neuf ans.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE..
De ROME , le 17 Octobre 1764-
Le Cardinal Imperiali eft mort la nuit du:
12 au 13 de ce mois dans la quatre-vingtiéme
année de fon âge. Cette mort fait vaquer dans
le facré College un douzième Chapeau , en y
comprenant celui qui eſt réſervé à la nominasion
du Roi de Portugal.
De GENES , le 29. Oftobre 1764.
On a appris que , le 14 de ce mois , fept
hommes de la Garnifon de la Tour d'Erbalonga
, qui eft au pouvoir des Rebelles , fe font
révoltés contre le Commandant , & qu'ils l'ont
tué. Les Troupes des Rebelles , craignant que
celles de la République ne profitaffent de ce défordre
pour reprendre ce Pofte , s'y font portées
fur le champ & ont mis à mort les deux Chefs
de la révolte,
Nous apprenons dans le moment par une
expédition dépêchée de la Baftie , que les Rebelles
ont abandonné le Siége de S. Florent,
qu'ils fe font retirés & ont tranfporté tout le
Canon qu'ils avoient devant.cette - Place.
De LONDRES, le 18 Qétobre 1764.
Le Comte de Guerchy , Ambaffadeur de Franee
auprès de cette Cour , eft arrivé ici , & fat
préfenté hier au Roi , au Palais de S. James,
D'AMSTERDAM , le 9 Octobre 1764.
On a appris ici , par une Lettre écrite de Tunis
, en date du 7 Septembre dernier , que les
différends qui s'étoient élevés entre la Cour de
Suéde & cette Régence font entiérement terminés.
Tous les Bâtimens Suédois peuvent aЯuelleDECEMBRE.
1764.
199
ment naviguer librement , le Roi ayant ordonné
qu'on les traitât partout & en toute occafion comme
amis , & qu'on ne les moleftât en aucune manière
, fous peine d'encourir fa difgrace.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De FONTAINEBLEAU , le 20 Novembre 1764.
Le Roi a accordé au fieur Hocquart , Confeiller
d'Etat & Intendant de la Marine à Breft , la
Place d'Intendant de la Marine ayant l'inſpection
générale des Claffes des Matelots du Royaume
, & a nommé à l'Intendance de la Marine
à Breft le fieur de Clugny , ci devant Intendant
à S. Domingue.
Le 12 du mois dernier , le Duc de Duras , le
Duc d'Aumont , le Marquis de Duras , le Prince.
de Bournonville , le Duc de Mazarin , le Duc de
Villequier & le Marquis de Villeroi eurent l'hon
neur de faire leurs révérences à Leurs Majeſtés &
à la Famille Royale , à l'occafion de la mort de
la Maréchale de Duras.
Le Marquis de Montpefat , créé Duc par le
feu Pape Benoît XIV , a été préfenté le même
jour , a Leurs Majeftés & à la Famille Royale
par le Duc d'Aumont premier Gentilhomme
de la Chambre .
>
Le fieur d'Albertas , Premier Préſident de la
Cour des Comptes , Aides & Finances de Provence
, & trois Confeillers de cette Cout ont eu
F'honneur d'être admis à l'Audience du Roi &..
I iv
200, MERCURE DE FRANCE .
de lui remettre les remontrances qu'ils étoient
chargés par leur Compagnie de préſenter à Sa
Majefté.
Le Roi , a accordé les honneurs du Louvre au
Prince de Solre , fils du Prince de Croy ; leurs
Majeftés & la Famille Royale ont figné le 21 ſon
Contrat de mariage avec la Princefle Augufte de
Salm . Le même jour , le fieur de Clugny fut préfenté
au Roi en qualité d'Intendant de Breft , par
le Duc de Choileul.
Sa Majesté a nommé à l'Evêché de Coutances
l'Abbé de . Talaru de Chalmazel , Vicaire Géné •
ral du Diocèfe de Sens. Elle a donné l'Abbaye de
S. Victor , Diocèfe & Ville de Paris , à l'Arche
vêque de Lyon ; celle de Conches , Ordre de S.
Benoît , Diocèfe d'Evreux , à l'Evêque du Belley ;
celle de S. Alire de Clermont , Ordre de S. Benoît
, Diocèle de Clermont en Auvergne , à l'Abbé
de Monclar , Vicaire Général du Diocèſe d'Or.
léans , & celle de Molefme , Ordre de S. Benoît ,
Diocèle de Langres , à l'Abbé Terray , Confeiller-
Clerc au Parlement de Paris .
Le Roi , en nommant l'Archevêque de Lyon à
l'Abbaye de S. Victor , a accordé aux Chanoines
de cette Maifon fur les revenus de l'Abbaye , une
penſion de dix mille livres pendant feize ans , def
tinée à l'augmentation du bâtiment de leur Bibliothéque
publique. Les Chanoines ont établi , en
reconnoillance , une Meffe folemnelle dans leur
Eglife pour la confervation des jours de Sa Majefté
& de la Famille Royale. Ils ont eu l'honneur
à cette occafion , d'être préfentés au Roi & à la Famille
Royale le 25 ; Sa Majefté a agréé l'établi
fement de cette Meffe , & en a fixé la célébration
au 15 Février , jour de fa naiffance.
Le fieur d'Artigues , Exempt des Gardes du
DECEMBRE . 1764. 201
Corps dans la Compagnie de Villeroy , étant
mort ces jours derniers , fon bâton a été donné au
Chevalier de Kerguezec , Brigadier dans la même
Compagnie.
Le z de ce mois , les Députés des Etats de
Bretagne , qui ont été mandés par le Roi , ont eu
l'honneur d'être préfentés à Sa Majeflé, au nombre
de trois , par le Comte de Saint- Florentin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant le Département,
de certe Province . Sa Majefté a reçu les reprélentations
qu'ils étoient chargés de lui faire au nom,
des Etats.
Le 4 , le Marquis de Vérac prêta ferment entre,
les mains du Roi , pour la Lieutenance Générale
du Poitou , dont il a été pourvu à la mort da Marquis
de Verac ſon Père .
Le même jour , le fieur Chardon , Lieutenant
Particulier du Châtelet , & ci - devant Intendant
de Ste Lucie , qui a repaffé en France après la réunion
du Gouvernement de cette Ifle à celle de la
Martinique , eut l'honneur d'être préfenté au Roi ,
par le Duc de Choifeul .
Le Duc de la Valliere , grand Fauconnier de
France , préfenta au Roi le 8 , cinquante deux
Faucons , que le Roi de Dannemark envoye à Sa
Majeſté.
De PARIS , le 9 Novembre 1764.
Le Roi étant informé qu'il fe fabrique depuis
plufieurs années dans le Royanme notamment
à Marseille , à Nay en Béarn & dans l'Orléanois ,
des Bonnets à l'imitation de ceux de Thunis , qui:
ont été bien reçus dans le Levant ; voulant témoigner
aux Entrepreneurs ou Fabriquans fa fatisfaction
de leur zéle & de leur intelligence , & les
encourager ainfi que ceux qui fe propoferoient de
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
fuivre leur exemple , à étendre de plus en plas
cette Fabrication ; Sa Majefté a rendu un Arrêt
daté du 17 Septembre , par lequel Elle accorde
ane gratification de 10 fols par chaque douzaine
de Bonnets de cette espéce qui feront fabriqués
dans le Royaume.
Les bâtimens des Colléges de Louis- le - Grand ,
que le Roi a deſtinés à l'Univerfité. , s'étant trouvés
en état pour le 10 du mois dernier ,jour au
quel elle reprend le cours de fes Leçons , les Commilaires
députés par le Parlement, ont choifi ce
jour -là pour inftaler cette Compagnie dans ce
College ; la cérémonie s'en eſt faite avec beaucoup
d'appareil : on a chanté dans la Chapelle les
Te Deum , qui a été faivi de la Meffe du Saint
Efprits après quoi on s'eft rendu dans une des
Salles du Collège pour y entendre le Difcours .
Eatin qui le prononce , tous les ans à l'ouverture:
des Claffes.
Un Particulier anonyme ayant fait tenir à la
Faculté de Médecine une lomine de 300 liv. qu'il
deftinoit à former un prix pour quiconque, au
Jugement de la Compagnie auroit fait le meilleur
Hoge de Louis Durel , Médecin célébre fous les
Régnes de Charles IX & de Henri III ; les Com-.
millaires nommés pour examiner les Piéces qui
ons concouru , ont fait leur rapport , & en conĺéquence,
le prix a été adjugé au fieur Chomel ,
Médecin vétéran ordinaire du Roi , & ancien
Doyen de la Faculté.
1.Le Roi s'étant fait représenter l'Ordonnanceda
1 Janvier 1762 , portant Réglement ſur ap-.
pointemens des Officiers de la Marine , en a rendu
une autre datée du 14 Septembre , par laquelle ,
ndépendamment de plusieurs difpofitions nouvellee
, Sa Majesté rétablit l'emploi de Capitaine
DECEMBRE. 1764. 203
de Frégates pour en former un grade intermé
diaire entre celui de Capitaine de Vailleau & de
Lieutenant de Vaiffeau , & en fixe les appointemens
à la fomme de 2000 liv.
par an.
Sa Majesté a auffi rendu une Ordonnance datée
du même jour , par laquelle Elle a jugé à propos
de faire quelques changemens à la compofition
des Compagnies des Gardes de la Marine & du
Pavilion Amiral , & d'expliquer les intentions fur
Ge qui concerne leur inftruction .
Le Marquis de Paulmy , Protecteur de l'Acadé
mie de S. Luc , s'y eft tranfporté le 2 de ce mois ,
jour fixé pourjuger les modèles des Eléves qui ont
concouru au prix que le Protecteur y diftribue
tous les ans. Cet examen s'eſt fait en préſence du
fieur Moreau , Procureur du Roi au Châtelet , qui
le mêmê jour , a été reçu au nombre des Amaurs
de l'Académie.
LOTTERLE S
Le quarante-fitiéme tirage de la Lotterie de
l'Hôtel de Ville s'eft fait le 25 Octobre , en las
manière accoutumée. Le Lot de cinquante millelivres
eft échu au numéro 68987 ; celui de vingt
mille livres au numéro 66418 , & les deux de dix
mille livres aux numéros 63330 & 76722 .
Les Novembre , on a tiré la Lotterie de l'E
cole Royale Militaire . Les numéros , fortis de la
roue defortune , font ,, 35 , 78, 7.66 , 3 .
NAISSANCES.
Vers la fin d'Oftobre , la Ducheffe de Beauvil-
Hers eft accouchée d'une fille .
Le 19 du même mois , la Marquife d'Eſparbès,
Epoufe de François de Lulan , Marquis d'Elpar-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
· bès , Colonel du Régiment de Périgord , eft ac
couchée d'une fille.
MARIAGES.
Le 29 Octobre , la célébration du Mariage du
Prince de Solre avec la PrincefleAugufte de Salm,
s'eft faite en l'Eglife Paroiffiale de S. Jacques du
Haut- Pas.
Le 22 du même mois , on a célébré en Auvergne
le Mariage de Marie-François de Peruſſe
d'Efcars , Marquis de Montal , avec Marie - Françoife
, fille de François - Alexandre , Comte de
Polignac , Maréchal des Camps & Armées du
Roi,
MORTS.
Louis de Mailly, Marquis de Nefle , Chevalier
des Ordres du Roi , & ancien Capitaine - Lieutenant
de la Compagnie des Gendarmes Ecoffois ,
eft mort à Dijon le 25 Octobre , âgé de foixantequinze
ans .
Jofeph - Hyacinthe de Rigaud , Marquis de
Vaudreuil , Grand'Croix , Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , Capitaine des
Vailleaux du Roi , ancien Commandant Général
en Chef des Ifles Françoiles de l'Amérique fousle-
Vent , eft mort à Paris , le premier Novembre.
Hyacinthe- François Georges , Comte de Montecler
Maréchal de Camp , eft mort le s Octobre
à fa Terre de la Rongetre , au Maine , âgé
de quarante cinq ans.
Henri- Gabriel Amproux , Comte de la Mainais ,
Maréchal de Camp , eft mort à Paris le 7 Octobre
.
On a appris auffi la mort du Baron de Clofen ,
DECEMBRE . 1764. 205
&
auffi Maréchal de Camp des Armées du Roi ,
Général des Troupes des Deux- Ponts.
·
Charles Guillaume de la Croix de Poinly
Meftre-de-Camp de Cavalerie , ancien Exempt
des Gardes du Corps de la Compagnie de Villeroy
, eft mort au Château de Flambermont près
de Beauvais , le 30 Octobre , âgé de quatre- vingttrois
ans.
Louife-Françoiſe du Vivier de Tournefort , ancienne
Abbeffe de Sainte Perrine de Chaillor , &
Prieure perpétuelle du Prieuré Royal & Hôpital
de S. Nicolas de Pontoife , fondé par S. Louis ,
eft morte à fon Prieuré , le 18 Octobre , âgée de
foixante-treize ans .
-
Angélique Henriette Thérèfe Chauvelin ;
Epoule d'Anne-Claude de Thiard , Marquis de
Biffy , Lieutenant Général des Armées du Roi ,
Gouverneur des Villes & Château d'Auxonne ; &
ci-devant Miniftre Plénipotentiaire de France auprès
du Roi des Deux - Siciles , eft morte à Paris ,
23 Octobre , âgée de foixante dix- neuf ans. le
Marie- Gaëtanne de Mornay de Montchevreuil ,
veuve d'Anne Bretagne de Lannion , Lieutenant
Général des Armées du Roi , eft morte en fon
Château de Bois - Geoffroy auprès de Rennes en
Bretagne.
Bonne-Françoiſe d'Engelgent , veuve de Louis-
Laurent , Baron du Lau ,, Meftre - de- Camp de
Cavalerie , & premier Aide- Major de la Gendarmerie
, eft morte le 26 dans fon Château de
Bourchemin au Maine , dans la foixante fixiéme
année de fon âge .
FONTAINEBLEAU.
4
3
Le 25 Octobre , le Comte de S. Exupery ,
Exempt des Gardes du Corps , a eu l'honneur de
monter dans les Carolles du Roi.
206 MERCURE DE FRANCE..
SUPPLÉMENT à la Lettre inférée dans
le Mercure de Novembre , furfeu M.
LE CLAIR , premier Symphonifie
du Roi.
Na oublié de dire que M. Leclairavoit
eu la Médaille de Lyon , que l'on
donne aux Ambaffadeurs Extraordinaires
, & que l'Infant Don Philippe l'avoir
demandé pour fon Concert.
M. Leclair laiffe un Eléve , nommé-
Geoffroy , à qui il a montré à jouer du
violon , & la compofition , lequel marche
à grands pas fur les traces de fon
Maître. Il appartient à M. le Duc de
Gramont depuis bien des années. Il fera
paroître ce mois - ci l'Ariette du Loup
de fa compofition.
SUPPLEMENT à l'Article des Nou
velles Littéraires .
ALMANACHS NOUVEAUX.
L
E Roffignol
de Cythère
, ou le lan
gage
du Coeur
. Le Triomphe
de Bacchus
, Almanach
. Ramponeau
.
Le:
DECEMBRE. 1764. 207”
nouveau Chanfonnier , ou le Porte-
Feuille de Pégafe.Le Deffert des bonnes
Compagnies .- Mêlanges agréables
& amufans.Les Prophéties galantes..
-Le Paffe-temps galant.- Collection
Lyrique. - Le Calendrier perpétuel ,
Almanach du ménage.-Ah ! qu'il eft
drôle.-L'Amour ,, Poëte & Muficien.
Etrennes d'Apollon . -L'Almanach
de la petite Pofte de Paris.-Tablettes
Mythologiques & Pittorefques , ou Explication
& manière de connoître les.
différens Tableaux & Statues. - Le Cadeau
de l'Amour: -Les Délaffemens de
Paphos , Etrennes favorites . Les Dépêches
du jour de l'An , Etrennes chantantes
, dédiées aux Graces . Le Salmi
gondis lyrique, Almanach à la grecque.
Le Calendrier des Amours ou le
Manuel des Galans. Almanach fuperflu
, ou nouveau Spécifique contre
Finfomnie. Etrennes comiques , Almanach
gaillard .- Le Pas de Clerc , ou
l'Opium lyrique.
On trouve un affortiment complet de:
tous les Almanacs chantans & autres in
téreffans , chez Grangé & Dufour , Im
primeur- Libraires , au Cabinet Litté
raire , Pont Notre-Dame , près de la
Pompe, & vers le milieu du quai, der
208 MERCURE DE FRANCE.
Gêvres , à la Fortune , à côté du fieur
Contat , Marchand Tablettier , en face
du fieur Parizi, Marchand Bijoutier &
de Modes , au Roi de Pologne.
On trouve auffi chez Guyllin , Libraire
, quai des Auguftins , proche le Pont
S. Michel , au Lys d'or , le petit Tableau
de l'Univers , pour 1765 ; qui
comprend la defcription de tous les Pays
& Villes du Monde , leurs pofitions &
diſtances de Paris , les grandes routesde
terre, de mer & de rivières de France,
& les Gouvernemens Généralités ,
Refforts des Parlemens , & c , & c , & c.
Prix 2 liv . relié.
SUPPLEMENT à l'Annonce des Livres.
LE Catalogue des Livres de la Bibliothéque
de Feue Mde LA MARQUISE DE POMPADOUR ,
fe diftribuera dans le courant du mois prochain ,
chez M. HERISSANT , Imprimeur du Cabinet du
Roi , rue S. Jacques , au coin de la rue de la
Parcheminerie.
SUPPLEMENT à l'Article du Théâtre.
Mort de M. Roy , Chevalier de l'Ordre de
S. Michel , Poëte Lyrique.
LR 3 Octobre dernier eſt décédé à Paris M •
Pierre- Charles Ror , Chevalier de S. Michel,
DECEMBRE . 1764. 209
>
Callirrhoé & le Ballet des Elémens faffiroient à la
célébrité des talens de ce Poëte pour le Théâtre
Lyrique. On connoît de lui beaucoup d'autres
Ouvrages du même genre , qui ne font pas
moins d'honneur à fa Mufe. Le caractère particulier
du génie de ce Poëte étoit d'avoir tellement
étudié les Poëtes Latins & principale- .
ment Ovide , qu'il fe les étoit appropriés. Il a
fait paffer une grande quantité de leurs pentées ,
on pourroit dire prèfque de leurs vers dans les
fiens Il a compofé auffi un Recueil de Poéfies
diverfes , imprimé depuis long -temps , où l'on
trouve des chofes affez agréablement imaginées ,.
& far-tout fort correctement verfifiées . Il eft mort
à l'âge de 81 ans , ignoré du Monde & de la Société
depuis plus de dix ou douze ans.
Nous avions par erreur , & fur la foi d'une.
rumeur publique , annoncé la mort de cet Auteur
dès l'année précédente. Nous avons été ou prévenus
ou fuivis , dans cette erreur , par tous les Journaliſtes
& tous les Papiers publics : enforte que
l'Auteur du nouveau Nécrologe , en annonçant il
y a quelques mois celui du mois de Janvier prochain
, promettoit , entr'autres Eloges hiftoriques
de Perfonnes célèbres décédées dans le courant de
cette année , celui de M. Roy , qui n'étoit pas encore
mort alors. Que ceux qui condamnent les
erreurs trop fréquentes des Hiftoriographes du
Théâtre ou de la Littérature , fondées fur celles
des Ecrivains contemporains , apprennent par
cet exemple , que la plupart font dues à la négligence
impardonnable des familles ; lefquelles ,
comme en cette occafion , loin de prendre l'intérêt
convenable pour informer la Poftérité de ce qui
concerne les talens qui les ont honorées , ne,
daignent pas même faire conftater le temps & le
terme de leur exiſtence.
210 MERCURE DE FRANCE.
AVIS DIVER S.
Les Amateurs de la Géographie apprendront
avec plaifir que le fieur Merlin , Libraire , rue du
Mont S. Hilaire , eft poffeffeur d'un grand &
fuperbe Atlas qui eft en vente depuis quelque
temps. C'eft une collection précieuſe , faite par
les foins de feu M. de Buchelet , Fermier Général,
& qui contient feixe volumes très- grand in-folio ,
& treize cens quatre- vingt - dix- huit Cartes. Ce
Recueil eft un des plus complets que l'on connoille.
On peut aller le voir à toute heure chez
le fieur Merlin , qui le vendra à un prix raiſonnable.
Les Cartes font faites par les plus habiles
Géographes de tous les Pays ; & l'Amateur qui a
fait cette riche collection , s'eft fur- tour attaché
aux Cartes les plus rares , les plus recherchées ,
& les plus parfaites. Il a été plufieurs années à
completter cet immenfe Recueil ; & il n'a
épargné ni peines ni dépenfes pour lui donner
toute la perfection poffible.
Le fieur Merlin poffède auffi , & defire de vendre...
une collection de cent trente-huit bocaux de
toutes fortes d'animaux rares des Indes orientales,
confervés dans l'efprit de vin , & qu'on peut également
aller voir chez lui à toute heure.
Deuils de Cour
Le Propriétaire des deuils de Cour avertit que
le Nécrologe ou l'Almanach des deuils eft actuellement
fous preffe . Comme on n'en tirera que le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions ,
on invite les perfonnes qui voudront s'abonner , à
faufcrire inceffamment au Bureau des Annoncèse
DÉCEMBRE . 1764. 21 1
des deuils de Cour , rue S. Honoré , à l'hôtel
d'Aligre. L'abonnement eſt de 3 liv . & avec les
Annonces 6 liv.LeNécrologe contiendra l'étiquette
invariable des deuils de Cour: & des deuils de
famille , principalement en ce qui concerne l'ha
billement des femmes ; avec les Vies de MM.
l'Abbé Prévôt , Racine , Rameau , & autres
hommes célébres morts dans le cours de l'année.
On a publié il y a quelque temps un Profpectus
intitulé, Maifon d'Education . M. d'Alembert nous
prie d'avertir que s'il a conſenti à être nommé dans
ce Profpectus , c'eft uniquement comme connoiffant
l'Auteur , qui eft M. de Baflide : mais que
d'ailleurs il n'a jamais prétendu fe rendre refponfable
du projet dont il s'agit. C'eft à M. de Baftide.
feul qu'il faut s'adreffer pour ce qui concerne cette.
Maifon d'Education .
Av.1s très-intéreffant au Public
Las accidens funeftes dont on entend parler
continuellement , furtout dans la faifon des Chaf
fes , ont fair faire des réfléxions férieuſes pours.
mettre le Public à l'abri de toute eſpèce d'inconvénient
Il y a longtemps qu'on parle de Canons à rubans
, mais le temps qu'il faut employer pour les
bien faire , les frais qui en font la fuite & la difficulté
de l'Ouvrage y ont fait renoncer ; de forte
que les Artiftes ont préféré les fufils bientôt faits
à la fureté des Gitoyens. On le contente de les
faire à platebande , & par extraordinaire on en
fait de fer torts qu'on fait paffer poor rubans , &
qui , pour peu qu'on y réfléchiffe , font encore
plus défectueux que lespremiers.
Qn a donc établi dans la Cour de la Corderies
212 MERCURE DE FRANCE
du Temple à Paris une Fabrique de Canons à
rubans , forgés de vieilles férailles qui reçoivent
une fi prodigieufe quantité de chaudes , que le
fer le trouve tout - à - fait dépuré & auſſi doux que
le plomb. Plufieurs de ces Canons à qui on a fair
éprouver la triple charge fe font courbés & ont
été redreffés avec un fimple mandrin de bois fans
effort & fans qu'il y paroiffe. Ces Canons font fins ,.
légers , parfaitement dreffés , portent très-bien
le plomb , & on ofe affurer qu'il eft impoffible
qu'ils crévent ; leur folidité couronne leur perfection
. On n'en diftribue aucun qui n'ait fubi plufieurs
fois l'épreuve de deux fortes charges de la
meilleure poudre & d'autant de plomb ; & pour
mettre les gens curieux de leur fanté en état de
n'être pas trompés , ils font invités à prendre la
peine d'aller dans quelque temps & à quelque
heure que ce foit dans ladite Cour du Temple :
ils les verront forger , & ne pourront s'empêcher
de reconnoître avec étonnement la folidité de ce
travail. Avec demie charge de poudre ils portent
auffi loin que les autres avec la charge ordinaire.
L'Auteur a auffi imaginé une Machine curieufe
qui en perfore fix à la fois . Le Magalin
de ces Canons eft chez M. Defcourtieux , Marchand
, rue S. Denys , Porte cochère vis-à- vis
l'ancien grand Cerf à Paris.
CHAUMONT , Perruquier,fait non-feulement des
Perruques dans les plus nouveaux goûts ſpécia
lement celles qui font nouées & celles en bourſe ;
mais le deffein dont il fait ufage lui donne une
facilité pourbien prendre l'air du vifage & coëffer
le plus avantageufement qu'on puiffe le defirer.
Il fait voir fes deffeins en plufieurs genres d'accommcdage
& variés fuivant les goûts les plus
DECEMBRE . 1764 213
nouveaux. Il les éxécute enfuite au choix & â
la fatisfaction des perfonnes qui les lui demandent .
De plus , il vient de trouver l'invention d'un
nouveau reffort pour fes perruques bien fupérieur
à tous ceux qni ont paru jufqu'à ce jour ,
lequel eft d'autant plus avantageux qu'il maintient
l'ouvrage dans fa première forme & l'empêche
de fe retirer , & que fon élasticité qui eft
très douce ne le relâche jamais par l'ufage ,
en forte que durant tout celui de la perruque ,
elle joint également bien le contour du visage
& auffi parfaitement , pour ainfi dire , que le
pourroit faire le naturel des cheveux .
·
Il demeure rue S. Nicaife , au Mont Véluve ,
à Paris.
LARIVIERE , renommé pour cette Boule d'une
compofition qui a la propriété de mieux faire couper
les Rafoirs , tels gros qu'ils puiffent être en dix
ou douze tours , que fur la Pierre à Rafoirs en cinquante
, en les repaffant fur un Cuir qui aura été
frotté avec ladite Boule. Ce Cuir eft auffi utile
à ceux qui fe font rafer , qu'il l'eft pour ceux qui
fe rafent eux-mêmes , par la douceur que cette
Compofition donne au tranchant du Kaloir. Cette
Boule a été approuvée d'après l'expérience qu'en
ont faite MM. les Valets de Chambre Barbiers du
Roi , & MM. les Syndics de la Communauté des
Maîtres Perruquiers de Paris . L'on frotte cette
Boule tous les fix mois fur le Cuir : on l'unit enfuite
avec la lame d'un couteau. Il faut gratter
légérement ce qu'il y a fur le Cuir avant de frotter
la Boule ; & chaque fois que l'on frottera le
Cuir , il reprendra la première qualité , comme
s'il étoit neuf. Il vend enfemble la Boule & le
Cuir tout préparé trente fois. Ceux qui auront be214
MERCURE DE FRANCE.
foin de l'utilité de ſon ſecret , en lui mandant leurs
noms & demeure par la petite Pofte , pour éviter
leurs peines , il fe rendra à leurs ordres . Il demeare
rue du petit Carreau , chez le Marchand de
Vin, au coin de la rue de Bourbon , à Paris.
APPROBATION.
J'ai lu ,par ordre de Monſeigneur le Vice- Chan→ 'AI
celier , le Mercure du mois de Décembre 1764,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
J'impreflion. A Paris , ce 30 Novembre 1764.
1 GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
Piécas FUGITIVES IN VIRS IT IN PROSE.
ARTICLE PREMIE R.
Page r SUITE UITB des Lamies , Conte Gaulois ,
ÉPITRE à unjeune Homme fur le BONHEUR . 19
ÉPIGRAMME fur un C... qui avoit coutume
de femer des morceaux de Flechier dans
de mauvais Sermons .
AUTRE, fur un Menteur que le même C....
cita en Chaire comme un exemple de
vertu.
VERITES .
LETTRE de M. Reydelet , à M. De la Place,
Auceur du Mercure , fur le Difcours aux
Welches , contenant l'apologie des Franfois.
24
2.5
ibid.
DECEMBRE. 1764. 215
}
LA Demoiſelle & le Frélon , Fable , imitée
de celle de M. Gay , Poëte Anglois.
STANCES à Flore , a qui un petit Bonhomme
faifoit la cour.
EPITAPHE .
LE Songe d'Irus ou le Bonheur.
VERS a Mile Luzzi , jouant le rôle de l'Amour
dans les GRACES.
RÉPONSE à des Vers où l'on préféroit la façon
de vivre de l'Auteur dans la retraite
à celle de S. Siméon Stilite.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON.
41
43
44
60
ibid.
63 &64
·65 & 66
67
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ABRÉGÉ du Commentaire de toutes les Coutumes
& Loix municipales en ufage dans
les différentes Provinces du Royaume •
&c. Par M. Jacquet , Avocat.
DICTIONNAIRE railonné des Domaines &
6.8
Droits Domaniaux , & c.
90 RICHARDET , Poëme dans le genre Bernelque
, imité de l'Italien .
94
112
ANNONCES de Livres.
115 & fuiv.
ATLAS de M. Buy de Mornas , Géographe
des ENFANS DE FRANCE .
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIE S.
ASSEMBLEE publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles- Lettres de Di-
JON.
EXTRAIT des Mémoires lûs à la Séance publique
de l'Académie Royale de Cai-
RURGIE.
128
150
216 MERCURE DE FRANCE .
ART. IV . BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES. 163
ARTS AGRÉABLES.
164
MUSIQUE.
GRAVURE. 165
ART. V. SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
SPECTACLES de Paris . Opéra.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne .
CONCERT Spirituel .
ibid.
185
188
191
193
194
ART. VI. Nouvelles Politiques..
SUPPLEMENT à la Lettre inférée dans le
Mercure de Novembre , fur feu M. Leclair.
SUPPLEMENT à l'Article des Nouvelles Littéraires.
SUPPLEMENT à l'Annonce des Livres,
SUPPLEMENT à l'Article du Théâtre.
Avis divers ,
206
ibid.
208
ibid.
210
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY , rue
& vis-à - vis la Comédie Françoile. 1764.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères