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MERCURE
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU ROI .
AOUST. 1764 .
Diverſité , c'est ma deviſe. La Fontaine.
Coshim
Jhusinv
Papil Sep
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti .
Chez
DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilégedu Roi.
Compl,sets
Nijlioff
7-10-31
24009
L
AVERTISSEMENT.
E Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
duMercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourſeize volumes
, à raison de 30 fols pièce.
Les perſonnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour lefaire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , quà
raison de 30 fols par volume , c'est- àdire,
24 liv. d'avance', en s'abonnant
pour ſeize volumes.
A ij
!
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudrontfaire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
Onfupplie les personnes des provinces
d'envoyer par la poſte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoitfait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Musique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au
Bureau du Mercure. Cette collection eſt
compoſée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil ſera terminé ; les
journaux ne fourniſſant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le contiquer.
MERCURE
DE FRANCE.
AOUST . 1764 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Histoire raisonnée des
Discours de CICÉRON.
૭૭૧.
HISTOIRE du Plaidoyer pour
A CNEIUS PLANCIUS,
N demandoit à un homme de
beaucoup d'eſprit ce qu'il penſoit du
Diſcours de Cicéron pour le Poëte Archias.
Je pense , répondit-il , qu'un in-
Aij
6 MERCURE DE FRANCE.
grat ne peut pas le lire fans rougir.
Je crois qu'on peut appliquer cette repartie
fine & délicate au Plaidoyer pour
Plancius. La harangue de notre Orateur
est un monument qui atteſtera à
tous les fiécles que la reconnoiffance
étoit ſa vertu principale.
Cnezus- Plancius briguoit l'Edilité : ik
avoit pour compétiteur un certain M.
Juventius Lateranenfis , qui eut le malheur
d'être exclus , pour des raiſons que
l'Histoire ne nous dit pas , tandis que
Plancius obtint ce qu'il defiroit. Cet
affront lui fut ſenſible : il ne trouvoit
dans Plancius aucun mérite ſupérieur
au fien ; & quand fon rival en auroit
eu , fon amour- propre bleſſé l'auroit
empêché de l'y reconnoître. Ainfi moitié
par dépit , moitié par jaloufie , il
réſolut de faire perdre l'Edilité à Plancius
, en l'accufant d'avoir acheté en
particulier toutes les voix qui lui avoient
été néceſſaires pour ſon élection , eſpéce
de brigue dont on étoit plus rigoureuſement
(a) puni à Rome que de toutes
les autres.
:
( 4 ) La Loi accordoit à l'Accuſateur nombre
de priviléges , tous au défavantage del'Accuſé.
C'étoit lui par exemple qui choiſiſloit les Juges ,
& qui nommoit le Préſident. Dans cette occaAOUST.
1764. う
Cicéron vit avec peine ſon ami engagé
dans une affaire déſagréable : il embraſſa
ſa défenſe avec chaleur , & prouva
qu'il ſe ſouvenoit des ſervices que
l'Accuſé lui avoit rendus pendant fon
éxil. Plancius étoit alors Queſteur en
Macédoine. Cicéron y étant allé , y reçut
de ce Magiſtrat les traitemens les
plus honorables ; & ce qui le flatta davantage
, c'eſt que c'étoit des mains de
l'amitié qu'il les recevoit. S'il eſt poffible
de s'acquitter d'un bienfait , Cicéron
s'en acquitta alors , en faiſant décharger
Plancius de l'accufation , & en démontrant
ſon innocence.
HISTOIRE de la Défense de Pu-
BLIUS SEXTIUS & du Discours
contre VATINIUS , connu fous le
nom d'INTERROGATION.
Publius Sextius étoit revêtu de l'emploi
de Tribun du Peuple ſous le Confulatde
Lentulus & de Metellus , époque
à jamais célébre dans les Annales de la
République Romaine par le rétabliſſement
de Cicéron après ſon éxil. L'Hiffion
C. Allius fut choiſi par Lateranenfis pour en
faire les fonctions.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
toire du Diſcours qu'il prononça à fon
retour nous a fait voir que l'affaire de
ſon rappel éprouva de grandes difficul
tés avant de réuffir. Clodius ne reſpiroit
que la vengeance , & comme ſon
ennemi comptoit prèſque autant de partiſans
qu'il y avoit de Citoyens , ſa fureur
trouvoit aisément à immoler un
grand nombre de victimes. Son eſcorte
ordinaire étoit une troupe de Gladiateurs
déterminés , qu'il mettoit ſouvent
aux mains avec les amis de Cicéron.
Affamés de carnage , ils apperçurent
un jour un grouppe de ceux- ci , fur
leſquels ils fondirent avec la dernière
impétuofité. Sextius ſe trouvoit du
nombre , & fut plus maltraité que les
autres. Clodius le connoiffoit pour un
de ſes plus ardens adverſaires : il fut
dévoué à la mort , & poursuivi par les
Factieux. Ce fut par une eſpéce de prodige
qu'il échappa à leur colére. Cicéron
fut informé du danger auquel le Tribun
s'étoit exposé pour lui ; mais
comme on eſt quelquefois difficile fur
la reconnoiſſance , Sextius ne fut pas
fatisfait de celle de Cicéron & fon
amitié ſe refroidit juſqu'à le négliger
entiérement depuis ſon retour. Ce changement
ayant fait peu d'impreſſion fur
,
,
AOUST. 1764. 9
un coeur véritablement ſenſible aux
bienfaits , Cicéron n'eut pas plutôt appris
qu'un Satellite de Clodius , nommé
M. Tullius Albinovanus venoit de l'ac
cuſer de violence publique pendant fon
Tribunat , qu'il ſe rendit à ſa maiſon
&lui offrit de prendre ſa défenſe.
I. Les Adverſaires de Sextius furent
d'autant plus allarmés de cette démarche
, qu'ayant fait fond ſur un refroidiſſement
qu'ils avoient cru réciproque
, ils s'étoient perfuadés que Ciceron
demeureroit immobile. Il entreprit
néanmoins cette cauſe avec toute
l'ardeur qu'il auroit eue pour ſes propres
intérêts ; & fon Plaidoyer , qui eſt
venu juſqu'à nous , fait autant d'honneur
à la généroſité de ſes ſentimens
qu'à l'innocence de Sextius , qui fur
abſous par l'unanimité des fuffrages (b).
( b ) Il fut exilé pourtant dans la ſuite , on ne
ſçait pas trop pourquoi. Il est vraiſemblable que
ce fut pour avoir embraſſe le parti de Pompée
contre Céfar. Les Lettres qui compoſent le VII.
Liv. de celles qui font adreſſées à Atticus ſemblent
le faire entendre. Quoiqu'il en ſoit de cette
opinion queje ne garantis pas , au moins eſta
il conſtant que cet exil n'arriva qu'après la more
de Pompée. Nous avons encore une Lettre de
confolation queCicéron lui adreſſa ſur ce tragi-
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
1
II. Pompée affiſtoit à l'Audience en
qualité d'ami de Sextius , tandis que
Vatinius , ami de César , y parut nonfeulement
pour accompagner fon Adverfaire
, mais encore pour faire contre
lui diverſes dépoſitions. Cicéron en prit
occafion de le piquer par quelques railleries
qui réjouirent beaucoup l'Affemblée.
Au lieu de l'interroger ſuivant
l'uſage ſur les faits qu'il avoit déposés ,
il lui fit une infinité de queſtions qui
rappellerent tous les déſordres de fon
Tribunal & les circonstances les plus
odieuſes de ſa vie. Vatinius couvert de
honte & de confufion , voulut faire
quelque effort en raillant Cicéron à fon
tour ; mais celui-ci eut toujours les
rieurs de fon côté.
,
Ce Difcours contre Vatinius s'eſt
conſervé ſous le titre d'interrogation ,
& n'eft comme Cicéron le dit luimême
, qu'une invective perpétuelle
contre la Magiftrature de Vatinius , &
contre ceux qui lui avoient ſervi de
fupport. Comme il eſt effentiellement
uni à l'affaire de Sextius , j'ai cru devoir
joindre ſon hiſtoire à celle de la
défenſe de ce Tribun .
que événement. C'eſt la XVII. du V. Livre du
Recueil connu ſous le titre d'Epitres Familiéres .
AOUST . 1764. II
)
HISTOIRE de la Défense de M.
CELIUS.
La défenſe de Cælius a pour époque
l'année fix cent quatre-vingt-dix-sept
de la Fondation de Rome : Cicéron
étoit alors âgé de cinquante-un ans ou
environ.
Marcus Cælius étoit unjeune homme
auffi confideré par fon mérite que par
fa naiſſance , qui avoit été élevé ſous
les yeux de Cicéron , aux ſoins duquel
fon père l'avoit confié particulièrement,
lorſqu'il avoit paru au Barreau pour
la première fois. Avant l'âge où l'on
pouvoit prétendre aux Magiftratures ,
il s'étoit déja fait connoître par deux
Cauſes célébres ; l'une contre C. Antonius
, accuſé de confpiration ; l'autre
contre L. Atratinus , chargé de corfuption&
de brigue. C'étoit dans cette
occaſion le fils d'Atratinus , qui pour
venger ſon père l'accuſoit à fon tour
de violence publique , & d'avoir tenté
d'empoiſonner Clodia', foeur du fameux
Clodius. Cælius avoit été l'amant de
Clodia, & toute la querelle n'avoit point
d'autre cauſe que le reſſentimentde cet-
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
te Dame , pour le mépris qu'il avoit
bientôt fait de ſes faveurs .
Cicéron traite cet Articlé dans ſon
Plaidoyer avec tant de vivacité & d'enjoûment
qu'il peut paſſer pour un de
ſes plus agréables ouvrages. Il paroît
qu'au fond Cælius étoit unjeune libertin
qui vivoitaumontPalatindans une éſpéce
de petite maiſon qu'il avoit louée de
Clodius ; & parmi les objections qu'on
faifoit contre ſa conduite , on lui reprochoit
qu'à ſon âge , & n'ayant encore
aucun emploi , il occupoit une autre
maiſon que celle de ſon père , & du
prix annuel d'environ mille écus. Cicéron
répondit que Clodius penſoit apparemment
à vendre ſa maiſon , puifqu'il
faiſoit monter ſi haut le loyer
d'une petite partie de l'édifice qui ne
valoit pas au fond plus de cent piſtoles
par an.
Cælius,ayant été abſous, fit profeſſion
pendant toute ſa vie d'un parfait attachement
pour Cicéron , & lia avec lui
un commerce de lettres qui exiſtent encore
pour la plûpart. ( c)
V. lapage 348. du II. Vol. de l'Hiſtoire ( c )
de Cicéron déja citée.
AOUST. 1764. 13
HISTOIRE du Discours prononcé
l'an 697 de la F. D. R. Sous le
Confulatde MARCELLINUS & de
PHILIPPUS , au sujet du partage
desGouvernemens Confulaires ; connu
ſous le titre vulgaire , DE PROVINCIIS
CONSULARIBUS .
La République Romaine ne fut jamais
plus brillante que lorſqu'elle toucha
au moment d'être détruite. Prèfque
tous les Peuples de la Terre connue,
vaincus par elle ou ſoumis à ſes loix ,
ſous les titres plus honnêtes d'alliés ou
d'amis du Peuple Romain , atteſtoient
ſa puiſſance , & fondoient ſa grandeur.
Chacune de ces Provinces éloignées de
l'Italie étoit gouvernée par un Magiſtrat
Romain , qui prenoſt le titre de Gouvernement
Confulaire , ou de Prétorien ,
felon que le Magiſtrat revêtu du titre
de Gouverneur avoit éxercé l'un des
deux Offices de Conful ou de Préteur.
Dans les Provinces conquiſes leur pouvoir
égaloit celui du Souverain le plus
abſolu ; & les Peuples ſi ſouvent victimes
des injuſtices de ſes Maîtres , n'avoient
d'autre reméde à leurs maux ,
14 MERCURE DE FRANCE .
que la reſſource des appellations & des
accufations à Rome , moyen toujours
long long , & la plupart du temps inutile.
Cette facilité de faire le mal avec
impunité , & d'acquérir aisément des
richeſſes immenfes , étoit cauſe que la
poffeffion de ces Gouvernemens étoit
l'objet des defirs & de l'ambition des
Seigneurs de Rome. Ils étoient ordinairement
la récompenfe des Confuls &
des Préteurs quand ils quittoient leur
emploi , & c'étoit le Sénat ſeul qui avoit
droit d'y nommer.
La manière de faire cette nomination
ne fut pas toujours la même avant la
la Loi dite Sempronia : on affignoit
aux Confuls défignés les Gouvernemens
dont ils devoient être mis en poffeffion
après leur Confulat. La Loi Sempronia
abrogea cet ufage pour établir celui de
régler le partage des Gouvernemens
avant l'élection des Confuls. Par cet
établiſſement ſage , Gracchus , Auteur
de cette Loi , faifoit ceſſer un abus dont
on ſe plaignoit depuis long-temps. Le
Sénat , qui tenoit dans ſes mains la
ſource des fortunes les plus conſidérables
& les récompenfes les plus précieuſes
, n'en diſpoſoit qu'en faveur de
ceux qui lui étoient agréables , & réferAOUST.
1764. 15
voit pour les Magiſtrats populaires , &
par conféquent contraires à ſes vues ,
ceux qui étoient de moindre valeur. Ce
préliminaire étoit néceſſaire pour entendre
l'hiſtoire de ce qui donna lieu à
Cicéron de prononcer le Diſcours dont
il eft queſtion.
Les Confuls Cn. Corn. Lent . Marcellinus
& L. Marcius Philippus , peu de
temps après avoir pris poffeffion du
Confulat , propoſerent au Sénatde faire
le partage des Gouvernemens qui devoient
échoir , felon l'uſage , aux Confuls
de l'année ſuivante. La Macédoine,
l'Achaïe & la Theſſalie étoient alors
entre les mains du Conful de l'année
précédente. L. Calp. Pifon : fon Collegue
Aulus Gabinius avoit eu en partage
la Babylonie, la Perſe & la Syrie.
D'un autre côté , C. J. Céfar commandoit
en maître dans l'une & l'autre
Gaule (d). La plupart des Sénateurs
mécontens du crédit immenſe qu'il
s'attiroit par ſes manières populaires ,
& foupçonnant peut- être les deſſeins
ambitieux qui lui coûterent la vie dans
la ſuite , n'étoient point d'avis de le
continuer dans un Gouvernement qui
( d) La Tranſalpine & la Cifalpine.
16 MERCURE DE FRANCE..
lui donnoit un pouvoir trop étendu , &
dont il pouvoit aisément abuſer. Tous
ceux qui parlerent avant Cicéron conclurent
à rappeller César , ou du moins
à diminuer conſidérablement ſon pouvoir
, en lui ôtant le Gouvernement de
l'une des deux Gaules. L'Italie retentiſſoit
alors du bruit de ſes conquêtes ,
& la fortune , qui ne s'étoit jamais démentie
en ſa faveur , ſembloit prendre
un nouveau plaifir à favoriſer ſes armes.
Ce fut précisément ce temps qu'il choifit
pour préſenter une Requête , par laquelle
il faiſoit trois demandes au Sénat
: l'une , qu'on lui envoyât de l'argent
pour le payementde fon Armée ;
la ſeconde , qu'on lui accordât la permiffion
de créer dix Lieutenans pour la
conduite de la Guerre & pour le Gouvernement
des Provinces conquiſes ; la
troiſiéme enfin , qu'on prolongeât de
cinq années le terme de ſon commandement.
Ces prétentions parurent exceffives
pour ne rien dire de plus. On
fut furpris qu'après avoir fait ſonner fi
haut ſes victoires il ne fût point en
état de foutenir ſon Armée ſans le ſecours
de Rome , dans un temps où le
tréſor public étoit épuiſé ; & le renouvellement
d'une Commiſſion qu'il avoit
,
AOUST. 1764 . 17
arrachée contre l'inclination & l'autorité
du Sénat , fut regardé comme une
propofition inſupportable. Malgré tous
ces obſtacles , le parti de César prévalut
, parce que Cicéron s'employa pour
faire paſſer le Décret. Celui qui avoit
défendu la liberté contre Catilina , ne
prévoyoit pas fans doute qu'il fourniffoit
des armes à celui qui travailloit à
l'entière deſtruction de la République.
Cicéron allégua les importans ſervices
de Céfar. Il prétendit que dans le
cours d'une proſpérité qui ſervoit fi
glorieuſement à reculer les bornes de
PEmpire par la conquête de pluſieurs
Nations dont le nom même avoit été
inconnu juſqu'alors aux Romains , il
ne falloit pas lui refuſer quelques ſecours
qui étoient néceſſaires à ſa ſituation
; & quand les dépouilles de l'Ennemi
auroient ſuffi pour l'entretien de
fon Armée , il foutint que ſans injuftice
il pouvoit les réſerver pour ſon triomphe
, & qu'il n'étoit pas juſte de lui
ôter cette eſpérance après tant de fervices
(e).
(e ) La prudence ne permettoit pas fans doute
d'interrompre le ſuccès des armes de César , & de
laiſſer la guerre imparfaite. Mais il ſemble néanmoins
que Cicéron avoit moins égard au mérite
18 MERCURE DE FRANCE.
:
HISTOIRE de la Défense de L. CORNĖLIUS
BALBUS .
fa
La ville de Gades en Eſpagne étoit la
de ſa cauſe, qu'aux conjonctures du temps & à
propre ſituation. Il avoue dans ſa Lettre. ( Epa
Fam. 1. 7. ) que l'envie & la malignité des
>> Chefs du Parti Ariſtocratique lui faifoient prèſ-
>> que abandonner ſes anciens principes , & que
১১ ſi cela n'alloit pas juſqu'à lui faire oublier ſa
>> dignité , il jugeoit aufſi que l'intérêt de ſa ſûreté
le diſpenſoit de bien des devoirs qui au-
>> roient pu s'accorder néanmoins avec ceux qu'u-
>> ne juſte prudence lui impoſoit pour lui- même ,
» s'il y avoit eu plus de droiture & de véritable
>> zéle dans les Sénateurs,Conſulaires... &c... &c...
Dans une autre Lettre ( ib . 8. ) il affure que l'E
tat & la forme du Gouvernement ſont entiére
ment changés , & que cette dignité , cette liberté
d'agir & de parler qu'il s'étoit toujours propoſées
comme la fin de ſes travaux , s'étoient évanouies
ſans reffource : qu'il étoit réſolu par conſéquent
d'abandonner ces anciennes idées auxquelles
il avoit rapporté inutilement toute ſa
conduite , & de ſe conformer abſolument aux intentions
de Pompée : que l'eſtime extraordinaire
qu'il avoit pour lui commençoit à lui faire croire
qu'il n'y avoit de justice & de ſincérité que
dans ſes vues , & que la reconnoiſſance qu'il lui
devoit d'ailleurs ſerviroit toujours à justifier ſon
attachement. Qu'au reſte , il ſe ſentoitplus de penchant
pour un autre choix, ſi ſon amitié pour
Pompée lui permettoit de s'y fixer , c'étoit celui
d'une retraite paiſible , où il pût fatisfaire ſon
goût pour l'étude.
AOUST. 1764 . 19
Patrie de Balbus , & fa Famille étoit
aufſi diſtinguée par l'antiquité de ſa
nobleffe , que par les ſervices qu'elle
avoit rendus à la République dans le
temps de la guerre de Sertorius. Le
droit de Bourgeoiſis Romaine avoit été
ſa récompenfe . Mais Pompée lui ayant
accordé cette faveur en vertu d'une Loi
qui lui donnoit ce pouvoir , on révoquoit
en doute la vertu de cette Loipour
Balbus & fa Famille , ſous prétexte
que la ville de Gades n'étoit point
dans les bornes de l'alliance de Rome ,
où elle devoit être pour rendre ſes Citoyens
capables de ce Privilége. Il avoit
choifi Pompée & Craffus pour ſes Avocats
; mais à leur priére Cicéron ſe joignit
àeux , & prit le troiſiéme rang (f) .
C'étoit moins à Balbus que fes Agreffeurs
vouloient nuire , qu'à Pompée &
à César , dont la faveur lui avoit fair
acquérir de grands biens & un crédit
confidérable. Il étoit alors Général de
l'Artillerie de ce dernier ,& le principal
Intendantde toutes ſes affaires : ce qui
lui fut pas néanmoins fi utile que l'élo-
(f) C'étoit le plus honorable , parce qu'il
rendoit un Orateur Maître de la Cauſe , en lui
laiſſant le droit d'y mettre comme la dernière
main.
20 MERCURE DE FRANCE.
quence de Cicéron pour lui faire confirmer
fon droit de Bourgeoisie. La Sentence
des Juges lui fut favorable , & ce
fut fur ce fondement que la fortune l'éleva
enſuite juſqu'au Confulat ( g).
HISTOIRE du Discours de CICÉRON ,
prononcé l'an 698 de la F. D. R,
fousle fecond Confulat de CN. POMPÉE
le Grand , & de M. LIC . CRASSUS
, pour fervir de Réponse aux
invectives de L. CALP. PISON , an
cien Conful.
Le Diſcours de Cicéronfurlepartage
des Gouvernemens Confulaires , dont on
a lu plus haut l'hiſtoire , n'avoit pas
peu mécontenté l'ancien Conful L.
Calp. Pifon. Il ſçavoit que c'étoit par
l'avis de notre Orateur que le Sénat
l'avoit rappellé de fon Gouvernement ,
3
(g ) Le jeune Balbus , ſon neveu , qui participa
au même avantage , obtint auſſi dans la
ſuite les honneurs du triomphe pour avoir vaincu
les Garamantes , & Pline ( Hist. Nat. 7. 43 ,
&55. ) les donne pour le ſeul exemple d'Etrangers
ou deCitoyens adoptés , qui ayent obtenu
l'une ou l'autre de ces deux distinctions.
( Hift. Cic. )
AOUST. 1764. 20
& mis fin à ſes brigandages , c'étoit
avoir avec lui un tort impardonnable.
Arrivé à Rome , il ne tarda pas à faire
éclater ſon reſſentiment ; & dans la
première Aſſemblée du Sénat où il afſiſta
, il prononça un Diſcours rempli
d'invectives amères contre celui qu'il
appelloit l'auteur de fon rappel.
Cicéron lui fit une replique ſanglante
; elle eſt connue ſous le titre vulgaire
, in Lucium Calp . Pifonem. Il eſt excuſable
d'avoir pris quelquefois le ton
de ſon adverſaire , parce que celui-ci
mortifia cruellement ſon amour-propre,
&quand on fuit les mouvemens de l'a
mour-propre bleſfé , on eſt ſujet à s'é
garer dans la vengeance. On lui a reproché
de s'être étendu avec trop de
complaifance ſur les événemens de fon
Confulat , & fur les circonstances glorieuſes
de fon retour après fon exil.
Mais qui ne fait pas qu'il eſt des occafions
où le Sage lui-même eſt obligé
de faire ſon éloge , afin d'impoſer filence
à l'envie & de faire taire les calomniateurs
? C'étoit précisément la circonſtance
dans laquelle Cicéron ſe trouvoit à
l'égard de Pifon.
Le commencement de cette belle
Harangue eſt perdu pour la poſtérité :
22
MERCURE DE FRANCE.
il n'en éxiſte que des fragmens recueillis
par quelques Commentateurs ( h ).
( h ) Quintilien , Servius , Afconius , &c.
ÉPITRE à EUTHYME , furfa
retraite.
Vous , qui pour jamais fur vos traces
Conduirez loin de ce ſéjour
Les Vertus, les Arts& les Graces
Et nos regrets & notre Amour !
Recevez avec indulgence
L'hommage de la vérité ,
Offert par la recconnoiſſance ,
Et malgrél'envie , adopté
Par tous les coeurs d'intelligence.
Que d'autres ſous ces murs vieillis ,*
Attendant leur chute prochaine ,
Veuillent refter enſevelis ,
Jeles admire &j'applaudis
Ce trait de fermeté Romaines
Et les exemples qu'ont tranſmis
Les chroniques du temps jadis ,
Selon moi l'égalent à peine.
*La maison qui doitperdre le chefqueje regrette ,
Saratransféréedans uneautre.
AOUST. 1764. 23
Mais , quoi qu'en diſent ces eſprits
Que le vieux préjugé gouverne ,
Un tombeau parmi des débris
Flatte bien peu le goût moderne.
Sur ce point , comme en tout ,je ſuis
De mon fiécle & de mon pays ;
Et ſoit inconſtance ou foibleſſe ,
Telhonneur ſans doute a ſon prix ,
Mais je n'y vois rien qui nous preffe.
Du fort propice ou furieux ,
J'attends encor dans le ſilence ,
Avec la même indifférence
L'accueil terrible ou gracieux ,
Depuis long-temps fait à ſes jeux ,
Comme il doit l'être à ma conſtance,
Eclairé ſur les dons trompeurs
Sortis de ſa main libérale ,
J'ai ſçu mépriſer ſes faveurs ,
Braver ſon humeur inégale ,
Et m'amuſer de ſes fureurs.
Oui ,dans ce court pélerinage ,
Que nous faiſons tous ici-bas ;
Mon oeil de ſang froid l'enviſage ,
Qui ſe préſente ſur les pas
Des voyageurs de tous états,
De tous Pays , & de tout âge.
Là , par forme de paſſe-temps ,
Il leur adjuge ſes préſens ,
A. Tantôt le Sceptre ou l'eſclavage ,
24 MERCURE DE FRANCE.
Tantôt la Satyre ou l'encens ,
De Phoebus le frivole hommage ,
De Mars les honneurs inconftans ,
De Plutus les écus comptans ,
D'Hymen le bizarre aſſemblage ,
Les Cyprès , les Lauriers brillans ,
Mortiers , fourrure , & ces rubans
Dont la politique & l'uſage
Ont fait des chaînes pour les grands ;
Santé , maladie , héritage ,
A l'un ou l'autre des paſſans
Tombent tour-à -tour en partage,
Selon l'humeur du Dieu volage ,
Quirit ſur- tout des mécontens.
Mais il n'a jamais vu le Sage
Au nombre de ſes courtiſans ;
Et quelque fâcheux contre-temps
Que ſa vengance lui ménage,
Il n'arrive pas moins à temps
Au terme commun du voyage.
Cependant il eſt des revers
Qui trouvent ſon âme ſenſible :
Pour lui comme pour l'univers
Le deſtin s'eſt rendu terrible .
Parmi les coups de ſa fureur
Qu'il voit ſans crainte & fans allarme :
Un ſeul l'accable & le déſarme ,
C'eſt celui qui le frappe au coeur.
Tel
AOUST. 1764. 25
Tel eſt le coup qui nous menace,
Lorſque prêt à quitter ces lieux
Vous rompez les aimables noeuds
Que rien n'égale & ne remplace.
Comment renoncer aux douceurs
De cette autorité paiſible ,
Cette dépendance inſenſible
Qui forçoit à l'envi nos coeurs
D'embraſſer ſa chaîne inviſible ,
Et ſon joug caché ſous les fleurs ?
Quels maux feroient couler nos pleurs
Quelle conſtance nous anime ,
Si nous pouvions voir ſans douleurs
Finir ce concert unanime
Formé par l'Amour & l'eſtime
Qu'inſpire & que reſſent Euthyme.
Qui peut reſter indifférent
Quand nous perdons cet aſſemblage
Et de vertus & d'agrémens ,
Et cet heureux aſſortiment
De la Raiſon auſtère & ſage
Avec le ton de l'enjoument
Et le charme du Sentiment !
Que devient cet eſprit ſolide
Dont le coup d'oeil vif & perçant
Saifiſſoit dans l'éſſai timide
Du mérite obfcur & tremblant ,
Le germe & le feu du talent ?
B
i
26 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu par vos conſeils utiles
Les chants de nos Muſes dociles
S'embellir ſe varier :
Et de leurs peintures fertiles
Les traits fublimes ou faciles
S'étendre & ſe multiplier.
Auſſi le laurier qui couronne
Apollon & fes favoris,
Sur votre frontqu'il environne
Augmente fon luſtre & fon prix;
Et pour tant d'autres le Permeſſe ,
Avare de ſes dons chéris ,
Aux fruits heureux de la ſageſſe
Joint pour yous ſes fleurs & ſes fru
Je n'en dirai pas davantage :
Mais fur ce portrait peu flatté ,
Quel ami de la vérité
N'avoûra pas que c'eſt dommage
D'en perdre la réalité ,
Et que pour être ſupporté
Ce coup exige de courage ?
Pardon ſi j'ai plus conſulté
La voix publique & l'équité ,
Que votre aveu dans cet hommage!
Mais ce que le fort irrité ,
Me fait perdre , a trop mérité,
Quoiqu'en diſe tout bas l'envie ,
AOUST. 1764 . 27
La peine d'être regretté ,
Et regretté toute la vie.
Non potuit mea meus , quin eſſet grata , teneri.
Ovid. ex Ponto. Lib 4. Epit. 1 .
4Juillet 1764.
UN
4
Par M. TRICOT.
ÉPIGRAMME.
A
N Duc & Pair ,, entrant dans une Ville,
Chaque Rhéteur s'en vint révéremment
D'un ton pompeux lui faire_compliment.
Un.... foi-diſant très-habile ,
S'en vint auſſi débiter ſçavamment
Un impromptu médité trois ſemaines.
Seigneur , dit- il , nos forces font trop vaines
Pour célébrer vos vertus dignement :
Notre Phoebus craignant donc de mal faire ,
Bien plus encor craignant de vous laſſer ,
Aime bien mieux admirer & ſe taire .....
Etc'eſt par là , dit le Duc en colère ,
Que ton Phabus auroit dû commencer.
C. a. D. De L*****
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
J
ENVOI d'un Eventail.
E vous devois , Iris , faire un autre préſent
Vous en abuſerez , ma folie eſt extrême :
Donner un Eventail à l'ingratte qu'on aime ,
C'eſt pour n'avoir hélas ! que des coups , ou de
vent.
Par M. GrICHARD.
VERS d'un Militaire obligé de quitterfa
Maîtresse pour allerfaire fon fervice.
AIMABLE Iris ,fi mille fois
Je t'ai juré que je t'adore ,
Reconnois aujourd'hui ma voin
C'eſt elle qui le jure encore.
Oui je ne veuxaimer que toi :
A toi ſeule je ſuis fidéle....
Mais attends , le Tambour m'appelle !
Je veux auſſi l'être àmon Roi :
Entre l'Amour & lui je partage mon zéle,
Où peut- on mieux placer & fon coeur & fa
foi
GOUDEMETZ
AOUST. 1764. 29
ÉPIGRAMME A IRIS .
QoUOI ! Sage femme & femme ſage ,
Sont même choſe , à ton avis ?
Ce n'eſt pas le mien & je gage
Que j'aurai pour moi tout Paris.
De l'un à l'autre , belle Iris ,
Il eſt un intervalle immenfe !
Connois-en donc la différence:
La Sage femme l'eſt par Art ;
L'autre l'eſt ſouvent au hazard.
Par le même .
LA MORT NATURELLE ,
DIALOGUES
AU
SOCRATE RUSTIQUE. ( * )
( La Scène de ce petitDrame eſt près d'une Caba
ne ombragée d'un hétre . )
DEE ce temps précieux que vous con-
(*) Kliyogg ou le Socrate rustique , natif de
Vermetschweil en Suiffe , augmente tous les jours
ſon bonheur & celui de ſa Patrie par ſes travaux &
par la ſageſſe de ſes procédés economiques , &c.
M. Hirzel , premier Médecin de la République de
Zurich, a écrit fon hiſtoire en Allemand : elle a
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
ſacrez à admirer , à cultiver la Nature ,
à bénir ſon Auteur & à rendre vos
enfans ſemblables à vous , ILLUSTRE
KLIYOGG (*) , accordez , je vous prie ,
quelques momens à l'inſpection du tableau
que je vous offre. Vous vous y
reconnoîtrez. Vous vivez comme Arifte
a vécu : vous aurez le bonheur de mourir
comme il eſt mort..... Un homme
tel que vous conçoit fans peine que
l'inſtant de la mort eſt d'autant plus
heureux , qu'il termine une plus heureuſe
vie , pourvu qu'elle ait duré le temps
prefcrit par la Nature.
Mon cher Kliyogg , vous êtes à mes
yeux un très-grand homme. Je ne vous
le dirois pas , fi je n'étois für que vous
avez l'âme trop élevée pour qu'elle ſoit
acceffible à un fot orgueil , & que vous
ne trouvez dans la ſageſſe dont le Ciel
été traduite en François par un Officier Suiffe aur
Service de France ; on la trouve à Paris chez
Brocas & Humblot , Libraires rue Saint-
Jacques,
(*) Les Lecteurs qui ont le goût difficile , trouveront
que l'épithète illustre figure mal à côté du
nomd'un ſimple Laboureur. Je ſuis fâché de cela
pour eux , & je ſuis bien plus fâché encore que
mon Héros ne ſoit pas auſſi illuſtre , c'est- à- dire,
auſſi généralement connu & reſpecté qu'il mérite
de l'être .
1
OUST. 1764 . 31
..
vous a doué , qu'un bien qui vous eft
en quelque forte étranger , que vous
ne pouviez vous procurer par vos efforts,
& qui vous est moins donné pour vousmême
, que pour la ſociété à laquelle
vous devez vous rendre utile.
و
On dit qu'après avoir épuiſé prèſque
toutes les erreurs & les travers imaginables
, nous commençons enfin à nous
corriger. J'ai pluſieurs motifs de le croire
& ils font bien confolans . Une
preuve néanmoins que la Raifon ne fait
pas encore chez nous des progrès fort
rapides , c'eſt que votre Hiſtoire , écrite
avec une noble fimplicité , ſi digne de
fon ſujet , n'est pas encore entre les
mains de tout le monde , depuis deux
ans que nous en avons la traduction.
Je vous ſalue , reſpectable KLIYOGG,
je vous aime & vous honore de tout
mon coeur..
SCENE PREMIERE.
DAPHNIS , voyant fon Père endormi
, dit à demi- voix.
QUE ſon ſommeil eſt délicieux ! il
n'eſt ni trop profond ni trop agité .....
Biv
32
MERCURE DE
FRANCE.
ô mon Père ! fi je ne craignois de
troubler ton repos , avec quelle ardeur
je
baiferois cette main
bienfaifante
qui a éſſuié les larmes & briſé les
chaînes de tant de
malheureux ! .....
Comme les
mouvemens de ſon coeur ,
font égaux !
Comme la vertu reſpire
fur ſes lévres
entr'ouvertes ! ..... le
Soleil étend vers
rayons ... Ahl peut-être il va
l'éveiller ! lui ſes
premiers
.... Les zéphirs aménent des portes de
l'Orient , un nuage qui va couvrir cet
Aſtre ; il
n'éveillera pas mon Père .....
Mais le nuage paſſera .... j'ai ma ferpette
; voici des
arbustes ; leurs
branches
ſe
plieront
volontiers ſous
pour faire un
berceau autour de mon mes mains
Père. ( Il fait un berceau. )
SCENE
ΙΙ.
ARISTE
DAPHNI S.
ARISTE ,
s'éveillant.
SOLEIL , qui éclaires depuis fi longtemps
mon
bonheur ! Je te .... ( il
apperçoit le
berceau , ) est- ce un
fonge ?
d'où
viennent ces
branches qui
s'entrelacent
au-deſſus de ma tête ? c'eſt
quelAOUST.
1764. 33
qu'un de mes enfans qui a fait ce berceau
pendant mon fommeil. ( il tourne
la tête & apperçoit Daphnis. ) Ah
mon Fils ! c'eſt toi ; je vois que tu t'applaudis
de cette belle action : la joie
éclate dans tes yeux. Viens embraffer
ton Père ; viens ranimer ma chaleur
expirante.
DAPHNIS , ( l'embraſſant. )
Puiffé-je te communiquer toute la
mienne !
ARISTE.
..
Non Daphnis ; non mon Fils , je
ne le voudrois pas . Je ne ſouhaite vivre
encore juſqu'au coucher du Soleil , que
pour voir encore une fois ma nombreuſe
famille raſſemblée ; que pour
deſcendre paiſiblement , en ſa préfence
, dans le tombeau de nos Pères..
je ſerois mort jeune , que j'aurois affez
vécu , que je ſerois mort ſans regret ,
parce que ma confcience ne me reprochoit
rien. Comment ne quitterois -je
pas fans peine , une vie dont je jouis
depuis un fiéele& que je vois ſe reproduire
, s'éternifer dans la longue ſuite
de mes petits enfans ? Comment ne
quitterois -je pas avec plaiſir un
jour , heureux , à la vérité , mais que
je n'abandonne que pour entrer dans
fé-
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
les
tabernacles éternels ? ...... Mon
Fils , on ne peut douter de
l'immoralité
de l'âme , que quand on a lieu de
ſouhaiter qu'elle ne ſoit pas immortelle....
Va dire à tes Frères que je refpire
encore ; que je veux les voir &
mourir.
DAPHNIS .
Ils font allés avec nos enfans viſiter
le
tombeau de notre Mère & faire
des voeux au ciel pour n'avoir pas de
long - temps ces lugubres devoirs à te
rendre.
ARISTE .
Voeux
ſurperflus , & qui
m'offenſent :
je vais avec
tranſport m'unir une
ſeconde fois & pour jamais à ma digne
épouſe.... l'on voit croître des Cyprès
autour des
Tombeaux de ceux qui
n'ont point vécu ; on verra des Rofiers
& des
Myrthes croître autour du
mien. Va dire à tes Frères que je
veux les voir &
mourir.
DAPHNIS.
Themire vient avec Chloë .... je vais
porter au reſte de la
famille les
ordres
dont tu me
charges.
AOUST. 17640 35
SCENE ΙΙΙ.
ARISTE , feul, en ſe levant avec peine.
M
و
Es yeux ſe couvrent ; le Soleil
dont l'éclat me frappe encore
me paroît cependant moins brillant
qu'à l'ordinaire ; mes jambes fléchiffent ,
mes mains tremblent. ( Il en porte
une furfon coeur. ) Mon coeur ne bat
plus que lentement; mon fang ſe glace
dans mes veines : la vie m'abandonne ;
mais fans douleur , fans violence . Je
fuis un fruit mûr & précieux que la
mort va cueillir avec une forte de refpect.
SCENE IV.
ARISTE , THEMIRE , CHLOÉ .,
ARISTE..
VENEZ , venez ; je vous ai appris à
vivre ; je vais vous apprendre à mourir.
L'un n'est pas plus difficile que l'autre,
quand on prend pour guide la nature
& la vertu...
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
CHLOÉ , pleurant.
O mon Père! nous allons donc te perdre?
ARISTE ,
Oui ma fille ; mais tu ne me dois
pas regretter ; mon départ ne fait que
t'impoſer la douce néceſſité d'être pour
tes enfans ce que j'ai été pour toi ....
Nous tiendrions trop à la terre , fi nous
y devions vivre toujours enſemble :
Elle n'eſt point notre patrie .... Difons-
nous , ſans foibleſſe , un adieu de
quelques jours. La mort qui me ſépare
de vous , mes enfans , reviendra bientôt
vous unir à moi. Conſolons - nous.
( à Thémire , ) quoi Thémire , tu pleures
auffi ?
THÉMIRE.
Je ſuis plus malheureuſe que Chloë ;
elle n'aura de larmes à éſſuier que les
fiennes , & celles de fon jeune époux.
Aucun de ſes enfans n'a encore atteint
l'âge où l'on connoît le malheur. Mais
moi , dont la douleur ſera augmentée
& par celle de Daphnis , & par celle de
nos enfans & de nos petits - enfans....
hélas ! n'aurois-je pas été encore affez
accablée fans cet affreux furcroît de
peines?
ARISTE.
Il en eſt de la douleur comme du
AOUST. 1764. 37
travail : elle s'allége en ſe partageant.
D'ailleurs , pourquoi ces larmes dont
tu me menaces , & que tu commences
déja à répandre ? Je vais te donner un
moyen d'en tarir la ſource. Dès que
j'aurai fermé les yeux , ſouviens-toi de
ma vie paſſée & de ma vie préſente :
tu ne pourras que t'en réjouir. Je n'aurai
eu qu'un ſoupir à faire pour paffer
de l'une à l'autre : fera-ce de quoi t'affliger
? .....Plains un jeune homme que
la mort vient arracher des bras de la
Nature.Plains un veillard que les remords
ſuiventjuſqu'au tombeau. Mais me pleurer
, moil reconnois ma chère Thémire
, l'injure que tu me fais ? .... Je
meurs ſans effort ; je meurs ſans trouble
, ſans inquiétude , ſans crainte : je
n'ai jamais fait que du bien , & Dieu
eſt juste .... Non , non , ce n'eſt point
dans les larmes du regret , mais dans la
joie d'un innocent feſtin , qu'il faut
que je quitte la vie. Je l'ai ordonné ce
feſtin : je le terminerai par déclarer mes
dernières volontés , & tu me verras
mourir , en preffant contre ma poitrine
le dernier de mes petits- enfans , en
fouriant à la belle & nombreuſe lignée
dont j'ai le bonheur d'être père .... Je
vois venir vers nous deux hommes ,
,
38 MERCURE DE FRANCE.
dont l'un marche avec un peu de
peine .
THÉMIRE.
C'eſt Daphnis & votre ami Ménalque.
ARISTE .
Je verrai donc encore cet ancien
ami ? Mon dernier jour va être bienheureux
! .... Il y a fi longtemps que je
connois Ménalque; il eſt ſi gai , fi aimable...
Mais que veut dire ceci ? ....
( Il chancele ; ses deux filles s'empressent
autour de lui.) Ne craignez rien... (Il réve
un moment . ) Thémire, vas à la rencontre
de Ménalque & de Daphnis. Dis- leur
que Chloë va me ſuivre un moment à
la maiſon ; qu'il faut que j'y fois ſeul
avec elle ; que je ne tarderai pas à les
venir joindre ſous ce hêtre. ( Thémire
fort. )
J
SCENE V.
ARISTE , CHLOÉ.
E ſuis vieux & mourant ; je ſuis ton
père ; tu m'aimes... Je veux vivre encore
quelques heures , pour voir tous mes
enfans raffemblés ... Viens , ma fille ;
AOUST. 1764. 39
viens entendre quelque choſe d'agréable
que j'ai à te dire : viens recevoir
une préférence qui t'eſt due , & que
d'ailleurs le hazard te procure. ( Il l'emméne
. Ménalque , Daphnis & Themire
arrivent. Arifte leur fait figne qu'il va
revenir. )
SCENE VI .
MÉNALQUE , DAPHNIS , THEMIRE.
THÉMIRE .
Daphnis ! tu ſçais fi j'eus jamais
pour toi aucun de ces ſentimens violens
dont la durée eſt ordinairement fi
courte. Nous n'eumes jamais l'un pour
l'autre que cette amitié douce & tendre
qui , au contraire du trop ardent
amour , fe fortifie & ſe reffèrre en
vieilliſſant. Je n'imaginois pas qu'elle
pût s'accroître encore. Mais ce miracle
étoit réſervé à ton père.... Quel nombreux
cortége de vertus ! quel héroïfme
l'accompagne juſqu'au dernier inftant
de ſa vie. Tu l'aimes trop pour ne
lui pas reſſembler ; tu l'imites trop
40 MERCURE DE FRANCE.
bien , pour ne pas mourir comme lui..
Cette réfléxion , que ſa vue vient de
m'inſpirer , ajoute à ma tendreſſe & à
mon reſpect pour toi.
MÉNALQUE (Souriant. )
Oh ! cela n'eſt ni fade ni romanefque
! & quand une femme de ſoixante
ans fait l'amour ſur ce tonà un époux
de foixante-dix , on ne sçauroit qu'y
applaudir.
DAPHNIS .
Que tu es heureux de conſerver jufques
dans la vieilleſſe la plus avancée ,
tantde ſérénité & d'enjoûment !
MÉNALQUE .
Oui , telle a toujours été mon humeur
, & tu ſçais que c'étoit auſſi celle
de ton père. Nous avons paffé d'heureux
jours enſemble. Depuis peu cependant
je l'ai trouvé plus ſérieux , mais
ſans en être moins aimable ..... Tu dis
que ce matin il eſt plus ſérieux encore ?
Cela m'étonne peu. Ce jour est un grand
jour pour lui ; & quandj'en ferai là , tu
me verras peut-être auſſi moins enjoué
quede coutume.....Mais croit-il que le
jour qu'il fait ſon teſtament doive être
celui de fa mort ? Rien n'est moins raifonnable.
Quant à moi, je ſerai tou
AOUST. 1764. 41
1
jours gai juſqu'à ce que les approches
de la mort me faffent changer de ton.
SCENE VII.
MÉNALQUE , DAPHNIS , THEMIRE
, LYCAS.
LYCAS.
Nous étions proſternés autour du
tombeau de notre mère ; nos bras , languiſſamment
croifés , s'appuyoient fur
le gazon qui le couvre. Le bruit d'un
vol rapide & de la chute d'un oiſeau ,
vint nous diſtraire . C'étoit une tourterelle
qui s'abattoit dans les arbuftes que
notre père a plantés près de ce tombeau.
Nous l'avons priſe ;& fans apparence
de bleſſure , elle eſt morte entre
nos mains. Ciel ! quel préſage pour
Arifte..... Mais , le voilà qui nous appelle....
MÉNALQUE .
Cette aventure me frappe , & j'y veux
rêver un inſtant. ( ils s'en vont.)
C
42 MERCURE DE FRANCE.
SCENE VIII.
MÉNALQUE , feul.
par
CETTE ETTE tourterelle m'attriſte ....Ariste
eſt un affez grand- homme : il fait affez
d'honneur à la nature , pour qu'elle annonce
fa mort un prodige ......
Mais je vais éffrayer mon cher Arifte
par mon air ſérieux ..... Faifons- nous
violence juſqu'au point de paroître gai..
Tant d'autres s'en font toute leur vie
de bien plus grandes & par des motifs
bien moins nobles que celui qui m'anime
!
SCENE ΙΧ .
ARISTE , MÉNALQUE , DAPHNIS
THÉMIRE , CHLOÉ , LYCAS .
MÉNALQUE , à Arifte en lui prenant la
main.
BONJOUR , mon vieux ami ! je te
trouve ce matin , un air de fraîcheur ,
quimeplaît.
AOUST. 1764. 43
ARISTE , en souriant.
Oui mmoon ami , je vais rajeunir , tout
d'un coup.... je vais renaître.
MÉNALQUE , paroissant foutenir avec
peine le ton qu'il a pris .
Ce n'eſt pas mal s'y prendre , que
de débuter par un tête à tête avec
une jeune & jolie femme ! Il eſt vrai
que tu n'es que fon ayeul.... & que tu
n'as que cent quatre ans.
ARISTE.
Ami , j'ai badiné , ainſi que toi ,
toure ma vie ; mais le moment qui la
termine doit du moins être ſérieux.
Puis-je d'ailleurs prendre un ton affez
grave pour ce que je vais te raconter ?
MÉNALQUE.
Je voulois , pour te réjouir , tâcher
d'en prendre un autre..... Mais vois
mon trouble ; il t'apprendra quel effet
produit dans mon âme l'état où je te
vois.
ARISTE.
Un malheur alloit m'arriver ; j'y aurois
été fort ſenſible : j'allois mourir
fans avoir dit adieu à mes enfans , ainſi
qu'à toi . J'ai imaginé un moyen de
prolonger ma vie de deux ou trois heures
ſans employer les ſecours de ces
confortatifs vulgaires dont l'uſage trom
44 MERCURE DE FRANCE.
t
pe ſi ſouvent nos eſpérances ...... je
cherchois moins des forces momentanées
, qu'à retenir encore quelques
inftans mon âme dans ſa priſon , " elle
» y reſtera , ai -je dit à Chloë ; elie y
> reſtera , ma fille , pour peu que tu le
>>>veuilles. Preſſe moi contre ton ſein ;
>> fais paffer en moi une étincelle de
cette douce & vive chaleur qui t'a-
>>nime. Fais couler fur ma langue aride
>>quelques gouttes de ce lait pur & vi-
>>>vifiant dont tu nourris ton fils ....
Auffi-tôt Chloë ( il lui prend les mains. )
fans me répondre , me ferre dans ſes
bras..... Elle veut parler ; elle ſoupire ;
elle fanglotte : elle couvre de larines &
de baifers , mes lévres mourantes .....
Mon coeur déja prèſque glacé ſe ranime;
la vie ſemble circuler de nouveau dans
mes veines ; je léve vers Chloë des yeux
reconnoiffans & attendris . Ah ! mon
ami. Ah ! cher Ménalque ! combien unė
fi douce extâſe l'emporte fur les plaifirs
les plus vifs de l'amour !
...
MÉNALQUE , ( embraffant Chloë. )
Belle Chloë , que je t'embraſſe ! Tu
as rendu la vie à qui te l'a donnée....
( Il embrasse Arifte. ) An , mon ami !
quel plaifir pur doit éprouver ton coeur
à la vue de la main ſi chère qui t'arrête
fur les marches du tombeau !
AOUST. 1764. 45
CHLOÉ.
Pourquoi ne puis-je , hélas , l'en arracher
pour toujours !
ARISTE .
Ne le ſouhaites pas. Eh ! que defirerois-
je encore après les marques de tendreſſe
que tu viens de me prodiguer ?....
Mais je ne vois point mes enfans.....
Pourquoi donc ne viennent-ils pas ?
LYCAS.
Ils vont venir dans le moment.
MÉNALQUE.
Heureux Vieillard ! tu as toujours
aimé l'humanité & la vertu , l'humanité
& la vertu vont fermer doucement
tes yeux. J'ai tâché de vivre
comme toi , & j'eſpére mourir de me
me. Nous avons eu le bonheur de foulager
les pauvres ſans le devenir ; une
fortune médiocre a rendu tous nosjours
ſereins & paiſibles. Ah , mon ami !
qu'on est heureux lorſque l'on peut
faire du bien ! ... Tu te ſouviens à ce
propos d'une Sentence qui nous a fouvent
fait frémir. Le méchant a dit , je
veux une proie pour la dévorer. Le
puiſſant lui a répondu : VOILA LE
PAUVRE. *
*Ontrouve cette penſée dans la ſeconde partie
de l'Elève de la Nature : elle eft & vraie,&
46 MERCURE DE FRANCE.
3
ARISTE .
Oui , oui , je m'en souviens ; & c'eſt
parce que cette affreuſe vérité ne ceffera
de longtemps d'en être une , &
c'eſt parce qu'on ne peut s'empêcher
de ſe la rappeller ſouvent quand on
a le coeur bon , que je n'ai pas été
parfaitement heureux; car du refte je
peux dire de moi ce que me diſoit
derniérement de lui - même le vieux
Berger Palemon , notre ſage & vertueux
ami. » Quand je regarde en ar-
>> rière , il me ſemble que toute ma vie
» n'a été qu'un long- printemps , & que
, les momens ténébreux ſemés dans ſon
>> cours , ont étéde ces orages paſſagers,
» qui raffraîchiffent les Campagnes &
„ raniment les Plantes. Jamais une
>> contagion funeſte n'a diminué notre
>> troupeau ; jamais aucun accident n'a
>> fait périr nos arbres ;jamais l'infor-
>> tune ne s'eſt repofée long-temps fur
> cette cabane . *
DAPHNIS .
Je vois venir à pas lents toute la Fafrappante
, fi propre à nous faire ſentir nos injuſtices
& nos torts , qu'on ne la ſçauroit trop
répéter.
,
* GESNER , Idylle XII.
AOUST. 1764 . 47
mille : fa démarche peint le regret & la
douleur.
ARISTE.
Pourquoi donc encore cette douleur
& ces regrets ? Je ne vais point
mourir comme meurent les hommes du
monde.
CHLOÉ .
Il s'en faut bien ſans doute ! mais tu
vas mourir pour nous.....
ARISTE .
Si quelqu'un de vous pleure , je lui
demanderai s'il a quelques reproches à
me faire ; s'il eſt quelques vertus dont
je ne lui aie point donné l'exemple ?
CHLOÉ.
4
Eh bien : ce n'eſt point la douleur
qui pleurera ; mais permettez que ce ſoit
la tendreffe.
ARISTE .
Ah ! dans ce cas nous mêlerons nos
larmes : elles n'auront rien d'accablant.
8 MERCURE DE FRANCE.
SCENE X. &
DERNIERE .
Les Interlocuteurs précédens & toute
la Famille.
( Pendant la fin de la Scène précédente & & le
commencement de celle- ci , on couvre une table entre
la cabane& le hêtre. )
ARISTE .
Je vais donc finir dans les bras de ce
Peuple naiffant , dont chaque individu
eſtunautre moi-même ; en qui je me
vois revivre , & qui m'aſſure dès icibas
une immortalité , ſymbole de celle
où j'aſpire ... Partagez tous ma joie , ô
mes enfans ! mes chers enfans ! .... Je
vois s'ouvrir les portes éternelles ... Le
petit globe que nous habitons , s'il
paffoit fous leurs vaſtes arcades , à peine
y ſeroit- il apperçu ....Quelle immenfité !
que de merveilles ! que de bonheur ! .....
(ilchangede ton. ) il faut être généreux
& humain juſqu'au dernier ſoupir.......
Voyez , mes enfans , tout ce que vous
me devez aujourd'hui ; & que ce ne ſoit
point pour m'admirer ou m'aimer davantage
, mais pour vous ſouvenir que
yous devez faire un jour ce que vous
me
AOUST . 1764 . 49
me voyez faire.Je détourne les yeux de
la perſpective qui m'enchante : je retiens
mon âme impatiente de s'élever dans
les Cieux : je la répands fur vous tous....
Ecoutez mes dernières volontés .
CHLOÉ , lui baiſant la main.
Ah mon père ! qu'elles feront reli
gieuſement ſuivies .
( Un fignal avertit qu'il faut se mettre à table. )
ARISTE , marchant vers la table .
Allons commencer le feftin. Mais je
crains bien de l'interrompre ! ... Comptez
pourtant fur le defir que j'en ai . Ce
ſera le dernier effort de mon amour pour
vous .
(Ariſte ſe place entre Daphnis & Ménalque. Le
refte de la Familleſe rangefelon l'âge . On entend
un Concert d'une Muſique tendre & majeftueuse
, qui dure pendant une partie du repas . )
ARISTE.
J'ai fans doute pleuré en naiffant ,
parce que je fouffrois , & parce que la
Nature me croyant deſtiné à fouffrir ,
a voulu dès les premiers inftans de ma
vie m'y accoutumer. La bonne & fage
éducation que j'ai reçue m'a rendu inutile
cette leçon de la Nature. Mon père
a ſcu mettre mon âme & mon corps à
l'abri de la douleur : il m'a appris , c'eſt .
C
50 MERCURE DE FRANCE.
à- dire , il m'a prouvé , par ſon éxemple
, que rien ne manque à qui ne de
fire rien ; que la vertu détourne le malheur
ou en conſole , & que la fobriété
& les exercices pénibles préviennent la
plupart des maladies.... J'ai pleuré en
naiſſant , parce que je fouffrois.... Si j'avois
pu prévoir alors combien le reſte
de ma vie feroit heureux , j'aurois fupporté
mes premiers maux fans me plaindre......
Embraſſe-moi , mon ami ,
embraffez- moi , mes enfans : écoutez
mes dernières volontés. Pour vous les
rendre & plus chères & plus facrées , j'ai
attendu l'inftant où mon dernier ſoupir
pourroit y mettre le ſceau .... Voici ce
que j'ai à vous dire.... Daphnis , mon
fils aîné , ſera mon fuccefleur & votre
père ; qu'il foit votre Juge ſuprême .
N'étendez pas les limites étroites que
j'ai préſcrites parmi vous à la propriété;
regardez comme le poiſon de l'âme
& du corps ce qui excéde le ſimple
néceſſaire. Soez unis ; chérifiez-vous
les uns les autres ; que tout foit commun
entre vous ; point d'alliances étrangères
; contentez- vous de ce que vous
avez Mais prêtez - vous toujours aux
beſoins d'autrui : de là naîtra votre bonheur....
AOUST. 1764. 51
DAPHNI S.
Ah , mon père ! quel feu divin t'anime
? ... Non , tu n'es pas prêt à mourir
, nous te poſſéderons encore.
ARISTE .
C'eſt parce que je vais mourir, qu'un
feu divin m'anime.... Ah mon fils , mon
cher fils ! que ne peux-tu ſeulement entrevoir
, ainſi que moi , dans ce moment...
le terme de la carrière du Juſte.
( Il expire. )
VERS faits le ſoir de la journée de
Mindene ,par un homme de qualité
attaché à unjeune Prince qui se diftingua
à cette bataille.
QUAUANND tu marchois avec audace*
Vers un malheur déja certain ,
J'ai cru voir l'Amour en cuiraffe
Et Mars un cimeterre en main :
J'ai ri de la jalouſe peine
Des Divinités du Vézer,
Qui t'ont vu de lauriers couvert
:
*Quand ce Prince chargea à la tête de la Cave
lerie, il étoit déja décide que ses efforts feroient
inutiles.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Dans leur bicoque de Mindene.
L'Anglois fit répéter ton noin
A tous les échos du rivage ,
Craignant l'effet de ſon canon
Quand il admiroit ton courage.
Parmi tant de ſang répandu
Sur la pelouſe mémorable ,
Dans ce déſordre épouventable ,
Je t'ai cru pour jamais perdu !
C'eſt là que des mains de Bellonne
Tonjeunefront fut couronné.
Embellis de cette couronne
Celles que l'Amour t'a donné.
Mais d'un Dieu fier & redoutable,
Ceſſe un peu de ſuivre les pas ;
Ilen eſt un bien plus aimable
Qui t'appelle & te tend les bras.
Que ſa flamme douce & féconde
Embraſe ton coeur à ſon tour :
Conſolerles malheurs du monde ,
Eſt l'ouvrage du tendre amour.
Comme autrefois le jeune Alcide
Après ſes travaux meurtriers ,
Sur le ſein d'Omphale timide .
Venoit dépoſer ſes lauriers a
Laiſſe la Beauté qui t'engage
Eſſuyer de ſes doigts chéris
La pouſſière de ton viſage
AOUST. 1764 53
Avec les myrthes de Cypris.
Que ſon bras , foible en apparence ,
Déſarme ton bras triomphant
Et délaſſe ſans réſiſtance
Ton homicide accoûtrement.
Cette parure étincelante
Eſt ton habit de tous les jours:
Quitte cette armure ſanglante
Pour l'uniforme des Amours.
Ecoute la voix qui t'appelle ;
Achille n'y réſiſta pas :
C'eſt la Divinité fidelle
Qui vient t'arracher aux combats.
Suſpens le cours de ces ravages ,
Dieu , protecteur des bons Germains !
Protége ces féconds rivages ,
Arrofés du ſang des humains.....
Allons fur les bords de la Seine
Reſpirer les tendres zéphirs
Et reprendre la douce chaîne
Qui nous attachoit aux plaiſirs .
Adieu , groffes Hanovriennes ;
Serviteur à l'Electorat :
Il faut oublier Aiberstat
Et Meſdames Canikfeichtaines *.
:
A l'aſpect de l'hyver frileux ,
* Mot Allemand , familier auxfemmes dupays,
pourdire je ne vous entends pas ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
4% Tandis que les Rois de la Tèrre ,
Surdes monceaux de malheureux ,
2
Feront repoſer leur tonnèrre ,
J'irai de ma jeune Bergère
Ranimer les ſens amoureux. P
Au lieu des accens de la guerre ,
Des tambours le bruiant refrain ,
Un baiſer , où ſa main légère ,
Sera mon réveil- matin.
Aſes loix ſoumis & fidéle ,
Sans révérence & fans façon ,
J'irai prendre l'ordre chez elle
Au lieu d'aller chez Cornillon *
En attendant la conférence ,
Qui défarmera nos Héros ,
Dans les bras de la négligence ,
Allons goûter quelque repos.
Maisau moindre cri de la gloire,
Malgré l'amour & ſes ſoupirs ,
Nous volerons à la victoire
Enſortantdu ſeindes plaiſirs.
Que tes beaux jours foient ſans nuage ;
Oui , j'aime à chanter ton bonheur;
Et je trouve à te rendre hommage ,
Le premier plaifir de mon coeur.
Major-Généralde l'Armée.
AOUST. 1764 . 95
A une jeune Demoiselle fort aimable
quelques jours avant fon mariage.
Sous les chaînes de l'hyménée
L'Amour , dit-on , va fixer votre choix ?
C'eſt fort bien fait. Suivez toujours ſes loix
Bien doucement vous ferez enchaînée.
Mais que l'époux ſoit digne d'être amant :
Sinon jamais je ne vous le pardonne.
S'il eſt bienfait , n'aimez que ſa perſonne.
S'il eſt gouteux , n'aimez que ſon argent.
L'Amour alors veut bien qu'on ſoit friponn
Par M. COSTARD fils
LETTRE à M. DE LA PLACE ,
Auteur du Mercure.
N lit avec plaiſir, Monfieur,les Dialo
gues des Morts, que vous inférez dans votre
Journal: ce fontdes eſpécesde Fables
fort inſtructives. Comme elles ,lesDialor
gues intéreſſent par le ſens qu'ils renferment
, & par l'application qu'on peut en
faire. Il ne faut pas moins ſe prêter à l'illufion
pour une conférence entre Néron
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
& Louis XI , entre Mécéne& Colbert ;
que pour les apologues du Loup & de
l'Agneau , du Renard& des raifins , &c .
La fuppofition est tout auffi fabuleuſe.
Uneconverſationd'un certaingenre entre
deux perſonnes exiftantes pourroit préfenter
des circonstances affez originales
pour tenir lieu d'un Conte fait à plaifir ,
comme un Dialogue entre deux perſonnes
qui ont vécu à pluſieurs fiécles
l'une de l'autre. On m'affure que l'entretien
dontjevais vous fairepart a eu lieu
tout nouvellement en Angleterre : contentez-
vous du récit , je n'ai pas eu le
talent de le dialoguer.
CONVERSATION SINGULIÉRE.
Un homme riche & fort avare , ennuyé
de la vie , conſervoit affez de ſens
& de raiſon pour regarder le Suicide
comme une mort furtive & honteuſe ,
comme un vol fait au genre humain.
Il vouloit néanmoins ceffer de vivre.
Agité par ces idées contradictoires , il
imagina un moyen qui paroiffoit lui
fournir la ſolution de ſes difficultés . Il
va trouver l'Exécuteur. Bon jour , Monfieur....
Est- ce au Maître des hautes- oeuvres
que je parle ? Celui-ci convint de
AOUST. 1764 . 57
la qualité , & penſa à l'air timide &
refpectueux de l'Inconnu , qu'il étoit
vifité par un confrère indigent , qui venoit
demander aſſiſtance , emploi , ou
protection . Mais la ſeconde queſtion lui
fit connoître qu'il ne parloit pas à un
homme de la profeffion. Combien
Monfieur vous vaut une exécution
,
و
,
ordinaire ? C'eſt ſuivant répondit
l'homme de la Juſtice. Je demande à
quelle ſomme montent vos honoraires
pour la peine que vous avez à pendre
un homme ? Elle eſt aſſez modique :
trois livres fterlings. Je vous en donne
fix , faites-moi l'amitié de me pendre.
A une propoſition fi extraordinaire ,
Le Bourreau objecte que cela ne ſe peut.
Obtenez , dit- il , une Sentence qui vous
y condamne , & je ferai volontiers votre
affaire . Sans cette formalité je ne puis
vous obliger.
: Ce refus excita la colère du folliciteur
: il crut injurier le Bourreau , en lui
diſant qu'il n'étoit pas digne de la Charge
dont il étoit revêtu. Je m'aviſe d'un
moyen plus fimple , reprit-il , après un
momentde réfléxion.... Puiſque vous ne
voulez pas m'expédier , je dois renoncer
à votre fecours : mais je me pendrai
moi -même , vous n'en aurez rien , &
Cv
53 MERCURE DE FRANCE.
j'aurai la fatisfaction d'épargner la ſomme
que j'allois facrifier pour me délivrerdu
poids importun de la vie. Quelle
erreur eſt la vôtre , repartit l'Exécuteur ;
comme la paffion vous aveugle ! Remarquez
donc , Monfieur je vous
prie : 1°. que votre procédé ſeroit une
contravention manifeſte ; & que dans
un état bien policé , il n'eſt pas permis
d'empiéter ainſi ſur la profeſſion d'autrui.
2°. Que du côté de l'intérêt , cela
m'eſt abſolument indifférent , parce que
la Juſtice m'ordonnera de vous rependre
, & mon ſalaire eſt égal pour un
mort comme pour un vivant. 3°. Que
vous n'y gagnerez rien , parce que les
frais du procès criminel , qui feront
affez confidérables , & l'amende à laquelle
vous ferez perſonnellement condamné
, feront pris fur votre bien. Cette
dernière confidération toucha vivement
notre homme. Il renonça au projet
d'une mort volontaire . Son avarice lui
ſauva la vie.
AOUST . 1764. 59
ÉPITRE familière à FLORE.
AUTREFOIS il étoit commode
D'avoir des amoureux tourmens :
La plainte étoit libre aux amans
De Cythère le trifte code
Alors le permettoit ainfi ,
Il nous le défend aujourd'hui ,
L'Élégie a paflé de mode
Et peut- être l'Amour auſſi.
Mais rayons ce trait de Satyre
Où l'humeur guidoit nos pinceaux
Je n'aimai jamais à médire ,
Flore , ſurtout de més rivaux.
O toi de qui le doux viſage ,
Les blonds cheveux , le beau corſage ;
Et plus encor l'oeil agaçant ,
Et le talent du perfiflage ,
De ton fiécle font l'ornement ! "
Pourquoi par le vil eſclavage
Où tu tiens un infortuné ,
Nous préſenter la triſte image
De l'austérité du vieil âge ,
Exemple aujourd'hui ſuranné?
Je ſouffre de cet alliage :
C'eſt donner à la vive Hebé ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
1
Les yeux de Minerve , la prude ,
C'eſt mettre des livres d'étude
Entre les mains d'un jeune Abbé;
Ou prétendant droit d'hypothèque
Sur le temps préſent & palle ,
Avec un bonnet à la Grecque
Porter un habit * retrouffé.
Quitte ce contraſte bizarre ,
Car l'épithète de barbare ,
Dans ce fiécle de volupré ,
N'eſt qu'un outrage à la beauté.
On ne craint plus d'être infidéle :
On a ſagement adopté
Ce droit que Nature a dicté ,
Si doux &fi bien fait pour elle !
On a ſeulement ajouté
Une clauſe ſimple au traité ,
C'eſt de n'être jamais cruelle ;
Et l'on en ſent l'utilité .
O Flore ! maîtreſſe chérie ,
Tu vois bien que la jalouſie
Ne m'a point ſouflé ſes venins ;
Je ſuis juſte ſi je me plains ;
L'aſtre du jour qui nous éclaire ,
Pour moi ſeul ne luit point aux cieux :
La Maîtreſſe qui m'a ſçu plaire
* Sorte d'habit de Femme à la mode pendant la
Régence.
AOUST. 1764 .
61
Peut auſſi plaire à d'autres yeux .
Bien loin de prendre des allarmes
De tant de triomphes nouveaux ,
Flore; je compterois tes charmes ,
Par le nombre de mes rivaux ,
Pourvu que moins fière & plus tendre
Tu me permifſſes de ſonger
Au prix qu'ils ont droit de prétendre ,
Mais que je devrois partager .
Εννοι à Mile ***.
CETTE Épitre eſt une folie
Digne de Flore , & non de vous
S.... vous êtes trop jolie
Pour avoir , ſoit dit entre nous ,
Quelque ſoit ſa Philofophie ,
Un amant auſſi peu jaloux.
Par l'Auteur de l'Epitre à Ménalie.
VERS à Madame de *** , Auteur des
Lettres de M. DE ROZELLE.
Q
UAND Minerve aux humains fit entendre
ſa voix ,
Ils goûterent bientôt ſes leçons de ſageſſe ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais la trop ſévére Déeſſe
D'un ton ſi ſec , fidur , leur preſcrivoit ſes
Loix.
Que l'impatiente Jeuneſſe
S'écria hautement , que ſes Diſcours moraux
Pleins de préceptes froids , & rarement nouveaux
N'inſpiroient que l'ennui , le dégoût ,la triſteſſe.
Que fit alors Minerve ? Elle eut recourt à l'art.
La vérité , dit-elle , autrefois étoit nue ;
Mais aujourd'hui , malgré ſa candeur ingénue ,
Elle a beſoin d'habits , & quelquefois de fard.
Pour rendre ſa morale aimable
Sous les plus belles fleurs elle en cacha le fond,
Couvrit la vérité du voile de la Fable ,
Et ſe fit écouter ſous le nom de ****
Ornement de la Normandie,
Gloire de tes parens , honneur de tes amis ,
*** , Me fera- t-il permis
D'exprimer mes tranſports de te voir applaudie ?
Et quel coeur en effet, ne ſeroit enchanté
En contemplant Ferval , S. Sever , & Roxelle ?
De leur tendre union l'image naturelle ,
Et leur noble ſimplicité ,
Font éprouver , chérir , la fenfibilité ;
Et dans l'illuſion que chaque objet rappelle,
Les larmes qu'on répand ſont une volupté.
Tandis que tu décris d'une main libre & ſure
AOUST. 1764. 63
Les ridicules , les travers ,
Qui déshonorent l'Univers ,
Ta conduite en eſt la cenſure ,
Et donne encore un nouveaux prix
A la douce Raiſon qui parle en tes écrits.
Des Grâces , des Amours le ſeduiſant langage ,
Le ton naif & vrai des vertus & des moeurs ,
L'art puiſſant d'émouvoir les coeurs ,
Régnent dans ce charmant ouvrage
Où tu nous peins ſi vivement
Le ſublime du Sentiment.
Pour ce morceau digne d'Apelle ,
La Nature en ſecret te donna ſon pinceau
Ton âme fournit le modéle ,
Le génie en traça l'expreſſion fidéle ,
Et l'efprit finit le tableau..
Par M. DIFS.
PROBLÉME historique , ou LETTRE
de M. DE LA DIXMERIE à M.
DE LA PLACE , Auteur du Mercure
de France , au sujet de la PUCELLE
d'ORLÉANS .
L'HISTOIRE , Monfieur , a ſes Pro84.
MERCURE DE FRANCE.
blêmes comme les autres Sciences , &
ce ne font pas les plus faciles à réfoudre.
On doutera toujours de la véritable
origine du Fondateur de Rome & de
la plupart des autres Fondateurs d'Empires.
Notre Mérouée ne nous eft pas
mieux connu. Quelle est la ſource de
cette ignorance ? Le défaut d'Hiſtoriens
&deMonumens. Toutes les Nations de
laTerre ont à certaines époques éprouvé
une pareille difette. Il ſe trouve même
dans leurs Hiſtoires les plus modernes
certains faits qui peuvent être enviſagés
comme douteux ; d'autres qui éxigent
des éclairciſſemens. C'eſt dans cette première
ou cette ſeconde claſſe qu'il faut
placer la mort de Jeanne d'Arcq , cette
héroïne qu'un de nos plus mauvais Poëtes
eſſaya d'illustrer , & un de nos plus
grands d'avilir. Ni l'un ni l'autre n'ont
réuſſi dans leur projet. Le mien , dans
cette Lettre , n'eſt pas de rien décider
fur la queſtion que je propoſe , & qui
ſe réduit à ce peu de mots : Jeanne
d'Arcq a-t- elle ſubi réellement l'Arrêt
qui la condamnoit au fupplice dufeu ?
Pasquier , dans ſes recherches ; Duhaillan
, qui a écrit avant lui , & quelques
autres, font pour l'affirmative. Le
Moine Jean-Etienne , Auteur contemAOUST.
1764. 65
porain , & livré ſans réſerve au parti
Anglois , dit expreffément que la Pucelle
fut harfe . On montre même encore
à Rouen la chaudière où elle fut ,
dit- on , brulée à la manière des anciens
Romains. On aſſure que ſon coeur ne
put être confumé , ni même endommagé
par les flammes. Le même prodige
, fi c'en eſt un , avoit déja été opéré
en faveur de Germanicus. Ce trait hiftorique
auroit pû épargner bien des
réflexions à l'Auteur de la Cour Sainte.
On ſçait d'ailleurs que la Miffion de
Jeanne d'Arcq n'eſt rien moins qu'un
article de foi. Elle la prouva comme le
Prophête des Turcs avoit prouvé la
fienne , avec l'épée. Mais , en mettant
à part toute inſpiration , Jeanne d'Arcq
n'en eſt que plus admirable. On vit une
fimple Payſanne avoir l'âme & la conduite
d'un Héros. Il falloit que nos ennemis
euſſent une bien haute idée de
ſes actions , puiſqu'ils les attribuoient à
quelque pouvoir magique. Ils firent
condamner , comme forcière , une Héroïne
qu'ils auroient dû combler d'honneurs
. Ce Jugement ſeul eſt déja une
tache pour eux que ſera-ce donc fi
l'exécution s'en eſt ſuivie ? Mais fut-il
en effet exécuté ?
1
?
66 MERCURE DE FRANCE
On trouve dans les Regiſtres d'Or
léans que cette Ville faifoit une penfion
à Jeanne la Pucelle dans des temps
très-poſtérieurs à celui de ce Jugement.
On affure de plus , que Jeanne vint à
Orléans accompagnée de fon mari , &
qu'elle y fut reçue avec les plus grands
honneurs. Elle n'avoit donc pas été
brûlée à Rouen ?
On demandera ſans doute quel étoit
ce mari ? C'eſt ce que nous apprend un
manufcrit trouvé à Metz par le Père
Vignier de l'Oratoire. On y voit en
langage & en ſtyle du temps , que le
vingtième jourde Mai de l'an 1436 , la
Pucelle Jeanne , qui avoit paffé quelque
temps à la Grange-ès-Ormes près de
Saint- Privé, fut amenée à Metz , y parla
à différentes perſonnes de poids ; que
ſes deux frères , dont l'un étoit Chevalier
& s'appelloit Meffire Pierre & l'au
tre Petit-Jean , Ecuyers , ſe rendirent
à la même Ville ; que l'un & l'autre ne
croyoient plus leur foeur vivante ; mais
qu'auffi- tôt qu'ils la virent , ils la reconnurent&
en furent également reconnus;
qu'ils l'emmenerent à Roquelon ,
où certain fieur Nicole , en qualité de
Chevalier , lui fit préſent d'un rouffin du
prix de trente frans & d'une paire de
AOUST. 1764. 67
Houffels ; que le ſieur Aubert Roule lui
donna un chaperon & le ſieur Nicole
Grognet une épée ; que la Pucelle
faillit fur ledit cheval très- habilement ,
& dit au fieur Nicole pluſieurs chofes
qui le perfuaderent entiérement que
c'étoit elle qui avoit été en France ;
en un mot , qu'elle fut reconnue à plufieurs
enſeignes pour la Pucelle Jeanne ,
qui avoit mené ſacrer le Roi Charles à
Reims. Après quelques autres détails
très-circonstancies , le manufcrit la fait
aller à Erlon , dans le Duché de Luxembourg
, & de là à Cologne , accompa
gnée du jeune Comte de Wnembourg ;
» & l'aimoit ledit Comte très - fort ,
> ajoute le Manufcrit; & quand elle en
>> volt venir il l'y fit faire une très-belle
>> curaſſe pour le y armer ,& puis s'en
>>vint à ladite Erlon , & là fut fait le
>> mariage de M. de Hermoiſe , Cheva-
» lier & de ladite Jehanne la Pucelle ,
»& puis après s'en vint ledit ſieur Her-
>> moiſe avec ſa femme la Pucelle de-
» meurer en Metz , en la maiſon que
>>>ledit ſieur avoit devant Sainte Sege-
>>lenne , & ſe tinrent là juſqu'au temps-
>>qu'il leur plaifit aller » .
,
Avouez Monfieur , qu'il en faut
ſouvent moins à un Amateur d'Anec
68 MERCURE DE FRANCE.
dotes & de faits ignorés pour ſe croire
ſuffiamment inſtruit ? On nous apprend
, toutefois , que le Père de Vignier
porta plus loin ſes recherches. Il ſe rendit
chez M. des Armoiſes , Noble des
plus diftingués de la Lorraine. Celui-ci
confia au Sçavant les clefs de ſon Tréfor,
autrement dit de ſes Chartres. Après
une revue des plus laborieuſes , le Père
de Vignier trouva enfin le Contrat de
mariage d'un Robert des Armoiſes ,
Chevalier , avec Jehanne d'Arcq , dite
la Pucelle d'Orléans, Voilà donc le fait
rapporté dans le Manuſcrit confirmé par
un autre monument ? Voilà done le
mari de la Pucelle clairement déſigné ,
entiérement reconnu ?
J'ignore s'il exiſte aujourd'hui quelqu'un
de la Maiſon d'Armoises ; je ne
prétendspoint m'ériger enGénéalogifte,
encore moins en Erudit. Je n'ai guères
figuré juſqu'à ce jour dans vos Mercures
que par des bagatelles, &fur- toutpar des
Contes: *je me ſuis même réduit fur ce
point au rôle d'Anonyme , à celui du
*On nous flatte de voir bientôt paroître une
édition en deux volumes des Contes de M.
de la Dixmerie. Ceux que l'on a vûs de lui dans le
Mercure , font naître un préjugé très-favorable
pour les autres.
AOUST. 1764 .
Peintre caché derrière ſa toile ; & ff69
fai-je même un Zeuxis , je n'en forti
rois pas pour interrompre la cenfure du
Savetier,
Quoiqu'il en ſoit , Monfieur , je propoſe
ici un doute à quiconque voudra
éſſayer de le réfoudre. Ce Problême
hiſtorique intéreſſe la gloire de deux
grandes Nations ; l'une & l'autre ont
prèſque également lieu de regretter
qu'une Héroïne digne des hommages
de ſon ſiècle , ait fubi le plus affreux
de tous les ſupplices .
Votre Journal , Monfieur , devenu
plus que jamais un Ouvrage agréable
& folide , eſt un champ très-propre à
ces fortes de combats littéraires.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'ASYLE DE
L'AMOUR ,
A Mademoiselle ***,
E Terre
1
Le tendre Amour jadis jouiſſoit ſur la
Du deſtin le plus beau que puiſſe avoir un Dieu .
S'empreſſer ſous les loix , l'adorer & lui plaire
Faiſoit en tous temps , en tout lieu
Des Mortels réunis la principale affaire.
t
70 MERCURE DE FRANCE.
Mais aujourd'hui , la ſourde fauſſeté ,
La frivole coquêterie ,
La capricieuſe fierté ,
La frénétique jaloufie ,
Par leurs ſecrets complots,par leurs détours pervers
,
L'ont enfin dégoûté de ce triſte Univers.
Dans un coeur né tendre & docile ,
A peine cet aimable enfant
A-t-il fixé fon domicile,
Qu'au Villagecomme à la Ville ,
Il en eſt chaflé dans l'inſtant.
Eh quoi ! dit l'Amour en colère ,
J'aurai tout fait pour les Mortels ,
Et leur âme vile préfére
De vrais maux aux plaiſirs réels ?...
L'ingratitude eſt mon ſalaire ,
Quandde biens je comble leur coeur? ....
Quedéſormais ils ſentent mes rigueurs.
Je cours les oublier dans les bras de ma mère.
Tout en parlant,le Dieu mutin
S'envoloir.....mais en ſon chemin ,
Il trouve les yeux de Sylvie.
Auffi-tôt l'Amour sy logea ,
En s'écriant : ohje défie
Qu'on puiffemechaffer de là.
N. B. D.
L
AOUST . 1764. 71
LE CIZEAU DES PARQUES,
Epître à M. par Mlle A***.
Te le dirai-je , Acaſte ? une ſombre triſteſſe
Agite & trouble mes eſprits ?
Vainement les jeux & les ris ,
Qui ſuivent l'aimable jeuneſſe ,
S'offrent à mes ſens interdits !
Ils n'en ſçauroient goûter l'ivreſſe .
Ne crois pas cependant que d'injuſtes dégoûts
M'éloignent des plaiſirs au printemps de mon
âge ;
Cette aimable gaîté , ce charmant badinage ,
Que la vertu permet , & qu'elle rend plus doux ,
Toujours reçoivent mon hommage.
Mais ces attraits ſi chers à mon coeur enchanté ,
Ces doux amuſemens , divinités des hommes ,
:
En ſongeant à ce que nous ſommes ,
Pouvons-nous les goûter avec tranquillité ?
En vain d'une main obſtinée ,
Nous baiffons le rideau ſur ces momens d'horreur
Annoncés par la deſtinée :
Leur image , préſente à notre âme étonnée ,
Y vient (ouvent jetter le trouble & la terreur.
La Parque avide & meurtrière
Menace à chaque inſtant la trame de nos jours ,
72.MERCURE DE FRANCE.
1
4
Quelques luſtres au plus termineront le cours
De notre pénible carrière.
Nosyeux , nos triſtesyeux , ſans éſpoirde ſecours,
Se fermeront à la lumière ,
Et s'y fermeront pour toujours.
Etres infortunés ! que nous ſommes à plaindre !
Sujets aux Loix du Sort , ſoumis à fes Arrêts,
Que fervent nos travaux ? Que fervent nos projets?
Pour des jours malheureux
, toujours prêts à s'éteindre
, Pourquoi de vains plaiſirs rechercher la douceur ?
Pourquoi de l'aveugle fortune
Briguer la trompeuſe faveur ?
Pourquoi ſacrifier ſon repos , fon bonheur , Aux ſoins d'une grandeur trop ſouvent impor
tune?
Le fatal précipice eft creuſé ſous nos pas : Un inſtantpeut l'ouvrir, un inſtant nousyplonge, Cesbiens chers à nos coeurs ne nous ſauveront
pas,
Et nous verrons tous leurs appas
S'enfuir & paffer comme un fonge.
Ami , voila donc notre fort !
La Parque , par nos cris , ne peut être attendrie;
Chaque moment de notre vie
Eſtun nouveau pas vers la mort.
Du funeſte cizeau tout devient la victime ;
Rien
AOUST . 1764. 73
Rien n'en ſçauroit être excepté :
Gloire , jeuneſſe , attraits , richeſſe , dignité ,
Tout ſe perd dans le même abîme ;
Tout périt ! C'eſt en vain qu'on voudroit réſiſtera
Gardons-nous cependant d'une inutile crainte.
Non : de ce coup fatal l'inévitable atteinte
Ne doit point nous épouvanter :
Ces honneurs , ces plaiſirs , que nous aimons
ſuivre ,
Par combien de tourmens les faut-il acheter
Lâches , pourrions- nous redouter
Le moment qui nous en délivre ?
Mais faudra-t-il quitter cet objet de mes pleurs
Cet ami fi fidéle , & dont la main chérie ,
Répandoit d'agréables fleurs
Sur les épines de ma vie ?
Faut-il perdre ce fils , dont mes ſoins précieux
Soulageoient les ennuis de ma froide vieilleſſe
Faut-il de cet époux , ſi cher à ma tendreſſe ,
Recevoir les derniers adieux ?
Douce amitié ! tendre nature !
Une âme vertueuſe & pure
Doit s'ouvrir à vos ſentimens ,
Mais ſi votre aimable puiſſance
Fait le bien de notre éxiſtence ,
Que d'horreurs elle ajoute á nos derniers inſtans !
Hélas ! le coeur frémit de quitter ce qu'il aime.
Quedis-je , Lequitter ? mon érreur est extrême
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Ceſſons plutôt de le penſer ;
Chers & tendres objets dont je cauſe la peine,
Dans la profonde nuit où le deſtin m'entraîne ,
Ετι
Je ne fais que vous devancer.
mon cher Acaste , ami ſage & fidéle ,
Puiſque tout eſt ſoumis à cette loi cruelle ,
A cet implacable deſtin ;
Sans plaintes, fans murmure , il faut que chacun
céde ;
Préſentons à ſes coups un front toujours ſerein.....
Aux maux qu'on ne peut fuir c'eſt l'unique
reméde.
AMlle A*** fur l'Epître précédente.
QUELLE main ſçavante & hardie ,
Par une ſecrette magie ,
Etonne & frappe mes eſprits ,
Etpréſente à mes ſens éffrayés & ravis ,
L'abîme où le néant raſſemble le débris
De la nature enfevelie a
Eh quoi ! vous que les jeux & les ris ont ſuivie
Vous par Hébé , par l'Amour embellie ,
C'eſt vous qui deſcendez dans la nuit des tombeaux
,
Pour y puiſer cette mâle énergie
Qui fait paſſer dans notre âme attendrie
AOUST. 1764 . 75
Le ſentiment amer & profond de nos maux ?
Jeune & charmante A *** , ah ! quittez ces pina
ceaux ;
Votre gaité dément votre philoſophie :
A la voix des Amours , de l'aimable Folie ,
La Parque a dû briſer ſes funeſtes cizeaux;
Le Plaiſir a le droit de prolonger la vie :
Elle eſt un bien quand on jouir.
Connoiſſez mieux le prix de l'inſtant qui nous
fuit:
On aime à le fixer ſur vos riantes traces ;
Et par le ſentiment ſans ceſſe reproduit ,
Auprès de vous il s'embellit
Par les plaiſirs , les talens & les grâces.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS de remercíment fait le 30
Juin 1764 par M. le P. DE RUFFEY
, Vice- Chancelier de l'Académie
de DIJON , à M. LE GOUZ , Académicien
Honoraire , ci-devant Grand-
Baillif de la Nobleſſe du Dijonnois ,
au sujet du préſent de fon Cabinet
d'Histoire Naturelle * qu'il a fait à
cette Compagnie.
MONSIEUR,
RIEN ne pouvoit plus me flatter
dans les fonctions de la Place que
j'occupe à l'Académie , que d'être char-
* Ce Cabinet , dont le Catalogue ſera donné
inceſſamment au Public , conſiſte dans une ample
collection de Minéraux & de Pétrification de toute
eſpèce : mais la principale richeſſe eſt du Régne
animal. On y voit ce qu'il y a de plus précieux en
Teſtacées & en Crustacées , en Coraux , Lithophytes
, Madrépores , &c. Mais il eſt ſinguliérement
remarquable par une collection de la
plusgrande partie des Poiffons de la Méditerranée,
deſſéchés avec art & mis ſous verre , qui ne
ſe trouvent en aufli grand nombre dans aucun
Cabinet d'Hiſtoire naturelle connu.
AOUST. 1764. 77
gé de vous témoigner ſa reconnoiſſance
du préſent que vous venez de lui faire.
Quelque précieux que foit ce don
vous en avez augmenté le prix par la
façon noble & défintéreffée dont vous
l'avez offert.
Aucune vue perſonnelle n'a ſervi de
motif à cette action généreuſe ; le plaifir
de faire le bien & d'être utile à votre
Patrie , eſt le ſeul but que vous vous
êtes propofé.
L'amitié qui nous unit depuis long
temps , m'a mis a portée de connoître la
bonté de votre coeur & la nobleſſe de vos
ſentimens. Je vous ai toujours vu avec
admiration dans un fiécle dont l'intérêt
eſt l'Idole , garantir votre coeur de la
corruption générale , & ne connoître
ce Monſtre que pour l'immoler au bien
public & au ſervice de vos amis .
Votre amour pour les Sciences &
les Lettres , vous a fait entreprendre des
voyages diſpendieux , en Italie & en
Angleterre , pour perfectionner votre
goût & vos connoiffances ; vous en
avez rapporté les plus précieux tréſors
de la Nature : vous en jouiſſiez , mais
vous auriez cru n'en jouir qu'à demi
ſi vous ne les aviez partagé avec nous.
Recevez , MONSIEUR , le Titre de
Diij
87 MERCURE DE FRANCE.
premier Bienfaiteur de cette Académie :
C'eſt le gage le plus glorieux que nous
puiffions vous donner de notre graritude.
Nos Faſtes inſtruiront à jamais la
poſtérité ſçavante de votre nom &
de vos bienfaits ; ils y feront gravés par
la reconnoiſſance ; mais ils le feront
encore plus profondément dans nos
coeurs.
LE mot de la premiere Enigme du
fecond volume du Mercure de Juillet
eſt une Enseigne. Celui de la ſeconde
eſt la Flute ou la Musette. Celui du
premier Logogryphe eſt Chimère , où
P'on trouve Michée , mer , cher , ire ,
mère , cire , cime , mi , re , Remi, chré.
me , merci , Rhée , cri , hier , cé, méri ,
crie , chrie eric , méché , emir , riche ,
rime , crimée , ére , Meir ( Rabbin du
16º Siécle. Celui du ſecond Logogryphe
eſt Catastrophe.
ENIGME.
COMME
COMME on trouve , à me voir , un bien très
important,
:
AOUSET. 1764 . 79
Je mets mon corps en vue autant qu'il y peu:
être.
Quoique vieux , cher Lecteur , je nais à chaque
inſtant ,
Et je ſuis avantque de naître.
C'eſt fort peu de choſe pour moi
Que ce qui m'occupe ſans ceſſes
Et je ne puis , je le confeſſe ,
Remplir qu'à demi mon emploi.
Ma fille jamais ne me quitte",
Si ce n'eſt dans les lieux où je ſuis trop puiſſant.
Plus on me voit , moins on me fent ,
Et plus je crois , plus ma force eſt petite .
T
AUTRE.
ANTOT pauvre , tantôt riche,
Vous me voyez chaque jour
A mon voifin faire niche :
Il me la fait à ſon tour.
A chacun je m'abandonne :
La volonté fait ma loi ;
Et toujours mon nom ſe donne
A ce qui vaut mieux que moi.
Dans une fombre demeure ,
Sans regret je ſuis caché ,
Et malgré cela je pleure
Lorſque j'en ſuis arraché..
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Quand on m'expoſe à l'orage
Sur un perfide élément ,
Je ne crains point le naufrage
Et me noye à tout moment.
LOGOGRYPHE.
A certain pauvre Diable on dit qu'il en a cul
Pour n'avoir pas bien ſcu ce queje pouvois être
A vos dépens , ainſi que lui ,
Il faut apprendre à me connoître.
Trouver d'abord , puis combiner
Trente ou quarante mots que mon nom vous
préſente ,
N'eſt pas choſe fort amuſante ;
Mais ce n'eſt qu'à ce prix qu'on peut me dee
viner.
Trois conſonnes & trois voyelles
Vous donneront deux gentilles femelles
Jupiter à l'une en conta :
Métamorphoſe en arriva ;
L'ingénieux & tendre Ovide
Aima l'autre avec paſſion ;
Item , voyez un coquin d'éſpion ,
Qui tient fon coin dans l'Enéïde ;
Et ce poiſſon ſi merveilleux ,
Au viſage de femme , femme au chant mélodieux ;
AOUST . 1764. 8
二
Qu'Ulyffe eut le plaifir d'entendre ,
Sans être obligé de ſe rendre ,
A fon mât s'étant fait lier ;
Gardez - vous bien de l'oublier.
J'offre aux maris jaloux l'ornement de leur têtes
Aux avares l'objet de leurs voeux les plus doux ;
Aux Rois leur nom ; aux Amoureux leur fête
Le mets des chiens ; l'aurore des hiboux ;
Un furnom de Religieuſe ;
Ceque de bien cacher elle fait ſon devoir ,
Qu'une autre femme laiſſe voir ,
Quand elle n'eſt pas ſcrupuleuſe ;
La plus belle des fleurs ; le plus fot des oiſeaux
Un oiſeau plus petit , charmantpar ſon romage
Agréable par ſon plumage ;
Cette rivière dont les eaux
Baignent Paris ; ce qui fert pour écrire,
Une graine bonne à manger ;
Un parfum qu'en honneur je ne ſçaurois vous dires
Ce qu'à nos Opéra l'on voit ſouvent changer ;
Le contraire d'humide ; & de blanc le contraire
Un ſynonyme de colère;
Un autre de querelle ; un nom d'Ambaſſadeurs
D'une mouche & d'un ver les préſens admira
bles ......
D'autant de mots encor je fais grace au Lecteur
Il m'enverroit à tous les Diables,
GELHAY
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE .
Je ſuis d'une eſpéce connue , E
Qui charme l'odorat , & qui flatte la vue.
Six lettres font mon nom. Prens-en quatre , Lece
teur :
Ducorps humain tu tiens une partie ; :
Prens-en trois, c'eſt un bien d'où dépend le bon--
heur ,
Un des plus grands biens de la vie ;
Je t'offre encor , en n'en prenant que deux
Certaine carte utile à certains jeux ;
Puis une note de Muſique ;
Puis l'enſemble des douze mois.
Ce font dans ces cinq mots, cinq lettres que tu
vois;
Il en faut fix ; & c'eſt ce qui te pique.
CHANSON
DIALOGUÉE ..
S
LEBERGER .
Orton coeur , aimable Flore,
Eſt ſenſible à mes ſoupirs ,
Que peux-tu donc craindre encore
De l'ardeur de mes deſirs ?
Quand ma flame ,
Dans ton âme ,
En ce jour
Si ton coeur aimable Flore,Est sensible à
mes soupirs.Que peux tudonccraindreencoreDe l'ar
-deur de mes desirsQuandmaFlame Dans ton.
ame En cejourNetrouve aucun retourDuDieu dont
Mineur.
tupeins les attraits Cést tropbraverles traits.Dans tes
yeux,mon cher Silvandre,Tout me ditqu'ilfaut se
W
rendre,Ettu me verroisplus tendre,Sides amansJe croyois
les sermens Mais envaindela tendressjeeveucarrêter l'ar
W W
=deurJesensautraitqui me blesseQue malgrémoijeconnois
+
unvaing.Dans tesy mocher SilvandreToutditquej'ai dume
W
rendre,Iu me vois enfinplus tendre,Etd'un amanten croire
Majeur.
Leserment. Oui,ton coeur aimable Flore,Estsen-
W
W
= siblea mes soupirs , Ettaflame ajoute en
= core A l'ardeur de mes desirs
!
41
AOUST. 1764. 83
Ne trouve aucun retour ;
Du Dieu dont tu peins les attraits ,
C'eſt trop braver les traits .
Si ton coeur , aimable Flore , &c.
LA BERGERE.
Dans tes yeux , mon cher Silvandre ,
Tout me dit qu'il faut ſe rendre ;
Et tu me verrois plus tendre ,
Si des Amans
Je croyois les fermens.
Mais en vain de ta tendreſſe ,
Je veux arrêter l'ardeur ;
Je ſens , au trait qui me bleſſe ,
Que malgré moi je connois un vainqueur.
Dans tes yeux , mon cher Silvandre ,
Tout dit que j'ai dû me rendre.
Tu me vois enfin plus tendre ,
Et d'un Amant ,
En croire le ferment.
LE BERGER.
Oui , ton coeur , aimable Flore
Eft ſenſible à mes ſoupirs.
Et ta flamme ajoute encore
A l'ardeur des mes deſirs ..
La Musique est de M. du C .... Etudians
au Collège d'Harcourt , âgé de 12 ans & demi..
Lesparoles de M. D. L. P.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
HISTOIRE de la Maison de MONTMORENCI
, parM. DESORMEAUX,
PREMIER EXTRAIT.
L'HONNEUR qu'a mérité Achille d'être
célébré par le plus grand des Poëtes ,
étoit un des avantages que lui envia
long - temps après un de ſes rivaux.
Alexandre mettoit ce defir parmi les
objets de fon ambition. En effet , un
des aiguillons de la gloire humaine ,
c'eſt l'image de cette eſpéce d'immortalité
qui ſuit la grande réputation ; &
qui , fi l'on peut parler ainfi , étend
plus le ſon de la trompette de la Renommée
, que les Hiſtoriens ? Ce font
eux qui donnent une nouvelle vie aux
Héros , qui les expoſent une feconde
fois aux regards attentifs de l'Univers ,
qui les élevent encore , pour nous exprimer
poëtiquement , fur le char de la
gloire. La Maiſonde Montmorenci brilAOUST.
1764. 85
loit de tous les rayons d'une ſplendeur
véritable : elle avoit juſtifié la plus haute
Nobleſſe par des Vertus & des Services
qui ſeuls auroient ſuffipour lui attirer la
reconnoiffance & les reſpects éternels
de la Nation. Il lui manquoitun Peintre
, qui réunît dans un tableau tous ces
perſonnages ſi intéreſſans , & les remontrât
à la fois aux yeux du François ,
adorateur de ſes Héros. Cette illuftre
Maiſon , ſi l'on oſe le dire , va être redevable
d'un nouvel éclat à la plume de
M. Deformeaux. Cet Ecrivain étoit déja
connu avantageuſement par ſon Hiftoire
d'Eſpagne & par les derniers volumes
des Révolutions , Ouvrage commencé
par M. Duport du Tertre : mais
ce qui ajoutera beaucoup à la réputation
du premier , c'eſt ſon Histoire de la
Maison de Montmorenci en cinq volumes
, qui paroît chez Defaint & Saillant
, Libraires , rue S. Jean de Beauvai
, & Duchesne , Libraire , rue S.
Jacques. Elle eſt dédiée à M. le Maréchal
Duc de Luxembourg , dont tous
les honnêtes-gens pleureront à jamais
la perte. Tout le monde retrouvera ſes
fentimens dans cette Epître ſi noble &
fi préciſe de M. Deformeaux.
86 MERCURE DE FRANCE.
" MONSEIGNEUR ,
„ VOICI l'Histoire de vos Ancêtres ::
vous y verrez de grands exemples de
>> courage , de probité , de défintéreſſe-
" ment , d'amour pour la Patrie. Ce
>>font les vertus qu'on voit briller en
MONSEIGNEUR ; puiffent-
» elles être à jamais le partage de tous
>> ceux qui porteront le nom immortel
»de Montmorenci » .
VOUS
L'Auteur commence ſon Hiſtoire par
une introduction qui en quelque forte
fert de préliminaire. Il eſt bien éloigné
d'imiter la plupart des Ecrivains , qui
font toujours prêts à décrier ceux qui
les ont devancés. M. Deformeaux donne
des éloges au travail du ſçavantAndreDuchesne
, à qui nous devons l'Hiftoire
généalogique de la Maiſon de
Montmorenci. » D'après l'excellent Ou-
>> vrage de Duchesne , ( dit le même Hif-
>*> torien ) il paroîtroit peut- être inutile
"& fuperflu de donner une nouvelle
>>Hiſtoire de la Maiſon de Montmorenci ;
>>mais comme cet Ecrivain s'eſt plus
>> attaché à la généalogie & aux allian-
>> ces des Montmorenci , qu'à leurs ac-
>> tions , on a cru que le Public verroit
AOUST. 1764. 87
:
avec d'autant plus de plaifir Hiſtoire
>>>des Hommes les plus illuſtres de cette
»Maiſon , qu'on y a ajouté celle de
» François-Henri de Montmorenci , Ma-
>>>réchal , Duc de Luxembourg , l'un
>> des plus grands Capitaines que la
>>France ait produits » . L'Hiſtorien
ajoute avec cette nobleffe philoſophique
qui diftingue les Ecrivains de génie
de cette foule obfcure de barbouilleurs
de papier : " on proteſte ici qu'on ſe
>> feroit bien donné de garde de publier
>> cet Ouvrage , ſi les Montmorenci n'a-
>>voient été que de grands Seigneurs, les
>>premiers Barons de France. On ne l'a
>> entrepris que parce que la plupart de
>> ceux qui ont porté le nomde Montmo
>> renci, ont rendu des ſervices excellens à :
>> la Patrie » .On les doit compter parmi le
petit nombre des premiers Gentilshommes
de la Nation. Si les Montmorenci
n'ont pas eu l'honneur de monter fur
le Trône , i's ont celui de l'avoir foutenu
, & depuis Hugues Capet jusqu'a
nos jours , la grandeur de cette Maiſon
s'eſt maintenue fans nulle interruption..
Duchefne commence fa généalogie à
Bouchard I , environ l'an 950 de l'Ere
Chrétienne . L'Histoire ancienne & mo
derne n'offre point de Maiſon , dans
ว
88 MERCURE DE FRANCE.
quelque Nation que ce foit , qui ait
fourni à ſa Patrie plus de Généraux &
dedéfenſeurs. Ronsard , ily a deux cens
ans , écrivoit :
>>>Cette Race eſt ſur toutes , la plus belle
>> Race héroïque & antique , laquelle ,
>>>De père en fils , guerrier victorieux ,
>> Aporté ſon renom juſques aux cieux >>
Que M. Deformeaux ſcait ſe montrer
digne d'être l'Hiſtorien d'une pareille
Maiſon ! » En voyant , dit- il , réunis
>> ſous un ſeul point de vue toutes les
>>grandes actions de leurs Ancêtres
>> que les Montmorenci jugent eux-mê-
>>>mes de tout ce que l'Etat eft en droit
d'attendre de leur zéle , de leur cou
>> rage , de leur application !
La Maiſon de Montmorenci ſe perd
dans l'obſcurité des temps. Un Ecrivain
du dernier fiécle ( le Père de la
Rue ) diſoit : la couronne n'est pas plus
ancienne fur la tête de nos Rois , que
la noblesse dans le fang de ces Héros.
Nous ne nous arrêterons qu'aux principaux
perfonnages qui ont le plus attaché
la plume de l'hiſtoire.
Thibaud de Montmorenci& fon frère
Herve Bouteiller de France , font
9
AOUST. 1764 . 89
appellés par le Roi Henri I ( en 1059 )
Princes du Royaume , nobles Princes.
La charge de Bouteiller étoit alors la
ſeconde de l'Etat .
Un des plus illuſtres des Montmorenci
du temps de l'Abbé Suger fut
Gui Comte de Rochefort , Sénéchal de
France , furnommé le Rouge ; cet Abbé
en parle comme d'un des plus grands
hommes de ce fiécle : il le repréſente
ſage , appliqué , plein de génie & de
valeur , ne refpirant que la gloire du
nom François . Il a été combattre les
Muſulmans dans le fond de l'Orient.
A fon retour ſa fille Lucianne épouſa
le fils aîné du Roi , & vers le même
temps Elifabeth de Montlhéri , ſa petite
niéce , épousa Philippe , ſecond fils du
Monarque.
Le nom de Mathieu I , Seigneur de
Montmorenci , eſt conſacré à jamais
dans nos Faſtes . Nul Seigneur de fon
temps n'eut plus de part au Gouvernement
du Royaume & à la faveur des
Rois. Louis VI, qu'il ſuivit dans toutes
ſes Campagnes , le combla de bienfaits
& de distinctions. Il fut élevé à la dignité
de Connétable . Alix de Savoie , Reine
douairière de France , du conſentement
90 MERCURE DE FRANCE.
du Roi fon fils , épousa Mathieu , qui
étoit veuf.
Bouchard V , Sire de Montmorenci
parut à la Cour avec plus d'éclat qu'aucun
de ſes Ancêtres. Sa fuite étoit prèfque
auffi nombreuſe que celle du Roi.
Sa naiſſance & fa réputation lui mériterent
l'alliance de Laurence de Hainault,
fille de Baudouin III , Comte de Hainault
& d'Alix de Namur , defcendue
en droite ligne de Charlemagne par
Ermengarde, Comteffe de Namur , fille
de l'infortuné Charles de France , Duc
de Lorraine , exclu du Trône : c'eſt par
cette alliance que les Montmorenci ont
l'honneur de deſcendre de Charlemagne.
Mathieu de Montmorenci , Sire de
Marly , a joué un très- grand rôle dans
les Croiſades : il fut un des premiers
Chefs de la Nobleffe Françoiſe qui ſe
diftinguerent à la prive de Conſtantinople
ſur lesGrecs : car les plus cruels ennemis
de ce malheureux Peuple furent
les Croiſés. C'étoit une des abfurdités
révoltantes du fiécle : on partoit pour
combattre les Musulmans , auxquels on
vouloit arracher la Palestine , ſans trop
fyavoir pour quelle raifon , & on trem-
و
AOUST. 1764. 91
poit ſes mains dans le fang des Chrériens.
Il eſt conſtant que Constantinople
emportée depuis d'affaut par les Turcs ,
fouffrit moi d'horreurs que de la part
des Croiſés. Le butin ſeul qui tomba en
partage à nos Seigneurs François, monta
à plus de quatre cent mille marcs d'argent.
Mathieu de Montmorenci mourut
des fatigues du fiége : il fut enterré dans
l'Eglise de S. Jean de Jérusalem ; &
l'Armée victorieuſe regarda ſa mort
comme une des plus grandes pertes
qu'elle pût faire .
و
Mathieu Sire de Montmorenci
Connétable de France , furnommé le
Grand, s'eſt montré digne en effet d'un
fi glorieux titre. Il fit à Bouvines des
miracles de valeur : il renverſa & prit
douze Bannières Impériales. Philippe ,
en mémoire des exploits de Mathieu
de Montmorenci , qui avoit tant contribué
à ſon triomphe , voulut qu'il ajoutâtdouze
aiglettes ou alerions aux quatre
qu'il portoit déja dans ſes armes. La
branche de Montmorenci Marly continue
de porter les anciennes armes de la
Maiſon. » Louis VIII , avant que de
>>>mourir , éprouva les plus vives inquié-
>>> tudes ſur la deſtinée de ſes enfans. Les
>> Rois , depuis Hugues Capet , ſe dé92
MERCURE DE FRANCE.
>> fiantde l'ambition éffrénée desGrands,
" avoient eu la précaution de faire facrer
>& couronner de leur vivant leurs fuc-
» ceffeurs. Louis , dans le court eſpace
» d'un Régne de trois ans , n'avoit pu
>>ſuivre cet éxemple. L'aîné de ſes en-
>> fans avoit à peine douze ans : avant
>> que d'expirer il appella dans ſa cham-
» bre les Princes , les Barons & les Evê-
>> ques. Ce fut en préſence de cerre au-
>> guſte aſſemblée que le Roi tournant
>> fes regards mourans fur Mathieu de
» Montmorenci, le conjura dans les ter-
>>>mes les plus touchans , de prendre fon
>>fils ſous ſa garde. Mathieu accablé de
>> douleur ne put d'abord répondre que
» par ſes larmes & fes fanglots ; mais
>> enfin faiſant un effort fur lui-même ,
>> il proteſta à ſon Roi qu'il verſeroit
>> juſqu'a la dernière goutte de ſon ſang
>>>pour la défenſe du Prince& de la Fa-
>>mille Royale ». Le jeune Roi , qui
fut Louis IX, ne trouva pas en effet
de plus ardent défenfeur que ce grand
homme. Il mourut avec la réputation
du plus grand Capitaine & du plus honnête
Chevalier de ſon fiécle. On a conſervé
de lui un trait qui donne une
haute idée de ſon déſintéreſſement &
de ſes modérations. Moyennant une
AOUST. 1764. 93
légère redevance , il affranchit tous fes
vaffaux des corvées , des tailles & des
impofitions que les Barons étoient alors
en droit d'éxiger d'eux. » "Ce bienfait ,
>>> dit l'Hiſtorien , étoit immenfe ; car ,
» de la feule Baronie de Montmorenci ,
» dépendoient plus de fix cens Fiefs.
"Cette action eſt ſans doute moins bril-
>>>>lante que des victoires ; mais elle eſt
>>plus intéreſſante aux yeux de l'huma-
» nité ". Le moindre des titres du Connérable
eſt d'avoir été grand-oncle ,
oncle , beau - frère , neveu& petit- fils de
deux Empereurs , de fix Rois , & allié
de tous les Souverains de l'Europe . II
prenoit , comme ſes Ancêtres , la qualité
de Sire de Montmorenci , par la
grace de Dieu.
Vous voyez un nombre de Héros de
cette Illuſtre maiſon , payer de leur fang
l'honneur de paſſer pour les plus braves
Chevaliers qu'ait produit la France . Ils
partagerent les malheurs de l'Etat ſous
Philippe de Valois . Sous CharlesVI plufieurs
d'entre -eux furent tués , d'autres
bleffés , ceux - ci eurent la douleur de
voir leur héritage envahi par les rebelles ;
ceux-là prifonniers de Guèrre par le
fort des Armes , furent ruinés par les
rançons éxorbitantes qu'on éxigea
1
94 MERCURE DE FRANCE.
d'eux. Nous ne ſuivons point exacte
ment la fucceffion de tant de grands
hommes.
Le Roi François I, combla d'honneurs
Guillaume de Montmorenci , en
1524 , année fi célébre par les déſaſtres
de la France ; le Parlement de Paris
donna au Baron de Montmorenci , des
marques de confiance & d'eſtime , telles
qu'aucun Citoyen n'en a peut - être
jamais reçues de plus glorieuſes de la
part de cette auguſte Compagnie. Auffitôt
après qu'on eut appris la perte
de la Bataille de Pavie , & la priſe du
Roi , le Parlement ordonna qu'on inviteroit
le Baron de Montmorenci à fe
rendre dans la Capitale , pour raffurer
par ſa préſence les habitans conſternés
& maintenir la paix , l'ordre , & la
tranquilité. Le Roi en fortant de ſa
priſon, l'accabla d'éloges, &de carefſfes ,
il lui remit les lods & ventes de quelques
terres qui lui étoient échues &
qui relevoient de la groſſe Tour du
Louvre : il voulut qu'on inférât dans
les Lettres-Pa entes que c'étoit en faveur
des bons , grands & très-agréables fervices
que fondit Cousin , le Baron de
Montmorenci lui avoit rendus ainfi
qu'aux Rois fes prédéceſſeurs.
AOUST . 1764. 95
M. Deformeaux a répandu ſur l'hiftoire
d'Anne de Montmorenci tout l'intérêt
dont cette vie étoit fufceptible.
Ce grand homme nous eft repréſenté
fous des traits qui caractérisent à
la fois & le Héros & l'Ecrivain. » Anne
» de Montmorenci eſt un des hommes
>> les plus célébres de l'hiſtoire moder-
» ne. Sa vie offre un ſpectacle auffi
» varié qu'intéreſſant. Elevé par fon
>> courage , fon génie , & ſes talens
» à un dégré de puiſſance & de for-
> tune qui ne laiſſoit que le Trône au-
>> deſſus de lui , on le verra diſgracié ,
» éxilé par ce même Prince dont il avoit
>> ſauvé le Royaume ; bientôt après rap-
>> pellé avec gloire de ſon éxil , il gou-
>> verne pour la ſeconde fois le Royau-
» me avec une autorité prèſque abſo-
>> lue , mais la fortune lui vend cher
>> ſes faveurs . Au milieu de ſes ſuccès ,
>> il eſt vaincu & pris dans les plaines
>> de S. Quintin. Il ne fort de ſa pri-
>> ſon que pour être témoin de la mort
>>déplorable de fon Roi. Relégué de
>> nouveau dans ſes Terres , dépouillé
>> de l'adminiſtration des affaires par des
>> rivaux pleins de courage , de talens
» & d'ambition , la fortune le raméne
>> ſur le théâtre des événemens ; & 1
96 'MERCURE DE FRANCE.
>> dans un âge où les autres hommes
>> ne reſpirent plus qu'après le repos ,
>> il combat avec le courage le plus
>> intrépide & juſqu'à la dernière extré-
>> mité pour le culte de ſes Pères &
>>>l'autorité Royale ; tantôt vaincu , tan-
>> tôt vainqueur , mais toujours le plus
> fier des hommes , c'eſt au milieu de
>>cette alternative fingulière de ſuccès
» & de revers , de faveurs & de dif-
» graces , de défaites & de victoires ,
>> qu'il termine une carrière dont une
>>partie eût ſuffi pour illustrer d'au-
» tres hommes. Au reſte , quoique le
Connétable de Montmorenci ait fou
» vent éprouvé l'infortune , quoiqu'on
>> lui ait reproché des défauts , ſes ver-
>> tus , ſes talens , fon courage & fa ré-
>>>putation ont furpaſſe ſes malheurs. Il
>>eut la gloire de gouverner ſa Patrie ,
» de la fauver & de mourir pour elle » .
» Je ne crois pas que depuis Salufte on
ait peint avec plus de vigueur & d'énergie.
Il faut lire dans M. Deformeaux
tous les détails de cette vie ſi remplie
d'événemens. L'Hiſtorien a eu l'art de
lier l'Hiſtoire générale des temps à l'Hiftoire
particulière des Montmorenci , ce
qui donne encore un nouveau dégré
d'intérêt à cet excellent Ouvrage. La fin
du
AOUST. 1764 . 97
• du Connétable préſente le ſpectacle le
plus frappant des malheurs de l'humanité.
On ſçait que ce fut à la bataille
de Saint-Denis qu'il termina ſa longue
carrière. « Revenu de fon évanouiſſe-
» ment , il demande à ceux qui l'envi-
> ronnoient, des nouvelles de la Bataille
» & des autres Chefs. Lorsqu'on lui eut
» répondu que l'Armée du Roi étoit
> maîtreſſe du champ de Bataille , &
» que le combat n'avoit été , pour ainſi
>>dire , fatal qu'à lui ſeul , il remercia
>> le Dieu des Armées. Il demanda en-
>> ſuite pourquoi on s'arrêtoit autour de
>>>lui ſans poursuivre la victoire . Mon
» cousin , dit- il , en s'adreſſant à M.
» de Sanzai , homme de qualité , & fon
parent , jefuis mort ; mais je bénis le
» Ciel de mourir ainſi pour ma Religion ,
» mon Roi & ma Patrie : dites à SA
» MAJESTÉ que j'ai été enfin aſſez
» heureux pour trouver la mort que j'a-
» vois cherchée tant de fois pour le fer-
» vice de son père & de ses aïeux . En
>> même temps il prend ſon épée , dont
>> le pommeau étoit fait en forme de
>> croix , qu'il baiſe ſans ceſſe , recom-
>>mandant ſon âme à Dieu. Sur ces en-
>>trefaites arrivent ſes enfans , qui ſe
jettent ſur lui , l'embraſſent & l'exhor
E
98 MERCURE DE FRANCE.
"
>> tent à avoir bon courage , en l'affu-
>> rant avec tous ceux qui étoient pré-
>>ſens , qu'il guériroit de ſes bleſſures :
>mais le Connétable , qui ſe ſentoit
>>frappé à mort , vouloit expirer ſur le
>> champ de Bataille. Il réſiſta long-
>> temps aux prières qu'on lui fit de ſe
>>laiffer tranſporter à Paris : enfin ne
> pouvant plus réſiſter aux vives attaques
de tout ce qu'il avoit de plus
> cher. J'y confens , dit-il , non quej'aie
» aucune espérançe de guérir, carjefuis
» mort ; mais c'eſt pour voir encore une
»fois le Roi & la Reine , leur dire
» adieu , & leur porter moi-même par
mes bleſſures les aſſurances de lafidélité
quej'ai toujours portée à leur fervice
» . On ſe rappellera ce que ce
grand homme expirant répondit à un
Prédicateur Cordelier qui l'exhortoit
dans ces derniers momens : Ah ! mon
père, lui dit le Connétable , croyez- vous
qu'un homme qui a ſçu vivre près de
80 ans avec honneur , ne sçache pas
mourir un quart d'heure ?François , Duc
de Montmorenci ; Henri premier du
nom , Duc de Montmorenci ; Charles ,
Ducd'Amville , Grand-Amiral de France,
offrent chacun des traits d'héroïſme
& de grandeur , qui ſont conſacrés par
1
AOUST . 1764 . 99
,
la plume de l'Hiſtorien. Nous nous
bornons à dire en ce moment que cet
Ouvrage eſt un monument éternel
élevé par le talent & la vérité même , à
la gloire des Montmorenci , & que cette
Race de grands Hommes a trouvé une
plume digne d'eux.
BIBLIOGRAPHIE inftructive , ou
Traité de la connoiſſance des Livres
rares &finguliers , contenant un Catalogue
raisonné de la plus grande
partie de ces Livres précieux qui ont
paru fucceſſivement dans la République
des Lettres depuis l'invention de
l'Imprimerie jusqu'à nos jours ; avec
des Notes fur la différence & la rareté
de leurs éditions & des Remarques
fur l'origine de cette rareté actuelle ,
&fon dégréplus ou moins conſidérable
; la manière de diftinguer les éditions
originales d'avec les contrefaites,
avec une description typographique
particulière du composé de ces rares
Volumes , au moyen de laquelle ilfera
E ij
YOO MERCURE DE FRANCE.
aisé de reconnoître les Exemplaires
ou mutilés en partie , ou abſolument
imparfaits , qui se rencontrent journellement
dansle Commerce , & de les
diftinguerfûrement de ceux quiferont
exactement complets dans toutes leurs
parties ; disposé par ordre de Matières
&de. Facultés , ſuivant le fyftême
bibliographique généralement
adopté ; avec une Table générale des
Auteurs & un Systéme complet de Bibliographie
choifie.
Par Guillaume - François de Bure le
jeune , Libraire de Paris.
Volume de la JURISPRUDENCE ET
DES SCIENCES ET ARTS .
A Paris , chez Guillaume- François
de Bure , Libraire , quai des Auguftins
1764 , avec Approbation & Privilége
du Roi , vol. in -8°. de 800 pages.
CE Titre qui promet beaucoup &
qui eft pleinement juſtifié dans l'éxéçution,
nous annonce un des Ouvrages les
plus importans pour notre Littérature
& nous diſpenſe de nous étendre fur
ſon objet. Le mérite de l'Auteur en
AOUST. 1764. 101'
cette partie eſt aujourd'hui univerfellement
reconnu par le premier volume
de cette Bibliographie dont nous rendimes
comptedans le temps & qui reçut
du Public l'accueil le plus favorable.
S'il en a paru quelques critiques , elles
n'ont ſervi qu'à mettre dans un plus
grand jour la verité des recherches &
la ſupériorité des lumières de M.de Bure
en ce genre de connoiſſance .
Dans un Avertiſſement qui eft à la
tête de ce volume- ci , M. de Bure dit
avec une modeſtie dont on doit lui
ſçavoir gré , qu'il ne lui convenoit pas
d'apprécier le mérite intrinféque de la
plupart des Livres dont ilparle : & que
le but de fon Ouvrage , comme le Titre
même l'annonce , n'est destiné qu'àfaire
connoître les Livres RARES. Il le remplit
avec la plus grande fidélité. Nous
en pouvons citer un bon garant , c'eſt
le Cenſeur même de l'Ouvrage , connu
de toute l'Europe pour le Juge le plus
refpectable & le plus éclairé ſoit de la
rareté qui fait rechercher les Livres ,
ſoit du mérite qui doit les faire eſtimer.
Nous rapportons ici l'Approbation qu'il
donne à la Bibliographie inſtructive ,
comme le témoignage qui doit prévenir
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
le plus le Lecteur en faveur de l'Ouvrage.
» J'ai lu , par ordrede Monſeigneur
>> le Vice - Chancelier , le ſecond vo-
>>lume de la Bibliographie inftructive ,
» contenant la Jurisprudence & les
» Sciences & Arts . Les différentes
>> critiques que le premier volume a
>> efſuyées ne m'ont point fait changer
>> d'avis ſur le mérite de cette produc-
>>tion. Je crois encore qu'elle manquoit
» à notre Littérature ; qu'elle peut &
> doit être d'une grande utilité aux
>> Gens de Lettres & aux Bibliophiles :
•& je ne ſçaurois m'empêcher d'ex-
>> horter l'Auteur à ſuivre ſans ſe dé-
>> tourner une carrière où lui ſeul peut
>>marcher d'un pas aſſuré. C'eſt un
> éloge qu'on ne peut lui refuſer ſans
» humeur , & auquel ſouſcriroient les
» Quirini , les Maittaire , les Shelhorn &
>> les Clément , qui verroient avec plai-
>> fir s'élever un monument , dont leurs
>>ſcavans Ouvrages ont fourni quel-
>> ques modèles. Fait à la Bibliothéque
» du Roi. Ce 28 Mai 1764.
CAPPERONNIER.
AOUST. 1764. 103
Les Bibliophiles ſurtout doivent ſçavoir
le plus grand gré à l'Auteur du travail
& des recherches immenfes qu'il a
faites ; c'eſt là ce qui l'a mis à portée
d'entrer dans tous les détails qui
peuvent les garantir à l'avenir des furpriſes
& des fupercheries ſi communes
dans les objets de leur curiofité.
Le goût des Livres rares eſt une ef
péce de paſſion qui devient naturelle
aux gens qui cultivent ou qui aiment
les Lettres , & dont les meilleurs Eſprits
n'ont pas toujours été exempts . MM.
de la Monnoie , de Bofe & Falconnet ,
qui tous trois ont laiſſé des Bibliothèques
'ſi précieuſes & fi fingulières, en font une
affez bonne preuve. On feroit ſouvent
moins furpris aux inventaires du prix où
certains Livres ſont pouffés , fi l'on réfléchiffoit
qu'il est toujours proportionné
au plaiſir que l'Acquéreur eft für de
retirer de leur poffeffion . Arbitror , dit
Cicéron , hæc à nobis ità ſpectari oportere
, quanti eorum judicio , qui ftudiofi
funtharum rerum, eftimantur.Un homme
qui paye cher un Livre rare nous étonne
: celui qui perd au Jeu des ſommes
conſidérables devroit nous étonner bien
davantage ; mais chacun ne confultant
ر د
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
que fa façon de penſer , ſe plaît à condamner
dans les autres les goûts qui lui
font étrangers. Demus igitur alienis
oblectationibus veniam , utnoftris impetremus.
C
:
LAVIE DES PEINTRES Flamands ,
Allemands & Hollandois , avec des
Portraits gravés en taille- douce , une
indication de leurs principaux Ouvrages
, avec des réfléxions fur leurs
différentes manières. Par M. J. В.
DESCAMPS, Peintre du R01, Membre
de l'Académie Royale de Peinture
& de Sculpture , de l'Académie
Impériale Franciſcienne , de celle des
Sciences , Belles- Lettres & Arts de
Rouen , & Profeffeur de l'Ecole du
Deſſein de la même Ville , Tome quatrième.
A Paris , chez Desaint &
Saillant , rue S. Jean de Beauvais ;
Piffot , quai de Conti ; & Durand le
Neveu , rue S. Jacques , au coin de
la rue du Plátre .
AOUST. 1764.. 105
ILL n'eſt plus queſtion de faire connoître
cet Ouvrage , dont la réputation
eſt faite parmi les Artiſtes , les Amateurs
, & les Gens de Lettres de France
& des Pays Etrangers. Le quatriéme &
dernier Volume qui vient de paroître
ne mérite pas moins leur fuffrage que
les précédens . Le Frontiſpice eſt décoré
du nouveau Titre dont l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture
vient d'honorer l'Auteur. Le choix
d'un Corps ſi éclairé eſt le fruit des
talens & des travaux de M. Defcamps
& nous ne croyons rien haſarder en
applaudiſſant au nom du Public au prix
dont cette Compagnie , la première de
l'Europe en ſon genre , vient de couronner
le mérite d'un Artiſte ſi eſtimable
à tous égards .
On trouvera dans ce quatriéme vo
lume , le même ſtyle & la même manière
que dans les trois autres , ce tom
de ſageffe & de modeſtie qui inftruit
fans pédanterie , & qui loue fans fadeur.
M. Defcamps juge toujours de
mérite & de la conduite des Artiſtes
dont il écrit la vie , d'après les vrais
principes des Arts & les régles d'une
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
morale ſaine. Rien n'eſt plus inſtructif
particulièrement pour les jeunes Eléves
auxquels on ne peut trop recommander
le Lecture de cet Ouvrage où les exemples
& les faits leur inculquent bien
mieux que des préceptes arides , la néceffité
d'un travail long & opiniatre ,
l'obligation de regarder la Nature comme
le premier des Maîtres , la manière
de profiter de ſes leçons & de faire un
choix dans les objets qu'elle préfente ;
enfin l'incompatibilité des talens & du
bonheur avec le déréglement des moeurs .
On ne peut trop louer ſur cet article les
attentions de l'Auteur. Les plus beaux
Ouvrages ne trouvent point grace auprès
delui lorſqu'ils bleſſent l'honnêteté ;
& il s'éleve en plufieurs endroits contre
l'abus qui a trop ſouvent proſtitué
un art ſi noble aux paffions & au li
bertinage. On conçoit en le lifant , l'idée
la plus fublime des Beaux- Arts &
c'eſt celle q'uen ont eue prèſque tous
lesgrandsHommes. On remarque avec
plaifir dans ce volume pluſieurs traits
de la nobleffe des ſentimens que le
génie & le goût da vrai beau infpirent
aux âmes capables de le ſentir.
Kupetski , Peintre de Bohême ,l'un des
AOUST . 1764.
107
caractères les plus originaux de ce Volume
, ne voulut pas accepter la place de
premier Peintre de l'Empereur , parcequ'il
étoit réſolu , diſoit-il , de ne dépen
dre d'aucun homme . Les Courtiſans ſe
moquerent de lui. L'Empereur dit que
c'étoit un fou : mais le fameux Prince
Eugene l'en eſtima davantage. Ces deux
hommes fi différens de naiſſance &
d'état avoient plus de rapport l'un avec
l'autre qu'avec tout ce qui compoſoit
alors la Cour Impériale. Arlaud, Peintre
en miniature , célébre à Paris , parloit
avec la même dignité à Louis XIV.
Ce Prince le louoit ſur ſes beaux Ouvrages.
Un Courtiſan lui dit : vous devez
être bien fatisfait des louanges d'un
ſi grand Roi. SA MAJESTÉ , répondit
Arlaud me fait bien de l'honneur ,
mais elle me permettra de dire que l'Académie
eſt encore un meilleur Juge.
L'excellent Républicain , repartit le
Courtiſan , en lui frappant ſur l'épaule !
Il ne ſentoit pas apparemment que
réponſe d'Arlaudlui étoit plus inſpirée
par eſtime de fon Art que par les préjugés
de ſa patrie & de ſon éducation.
On voitdans ce même Volume nombre
d'autres exemples de célébres Artiſtes
la
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
qui ont préféré la liberté à la fortune la
plus brillante , achetée au prix de la fervitude
& des périls de la Cour ; tant le
vrai génie éléve l'âme & la met au-deffus
de ce qui eſt l'idôle des petits eſprits.
Il eſt aiſé de voir que l'Auteur lui -même
eſt pénétré de ces ſentimens nobles qui
ont toujours diftingué les hommes de
mérite. Il répéte par-tout que l'unique
motif digne d'un Artiſte , eſt l'amour de
fon Art. Ceux qu'un fordide intérêt
guide , dit- il , manquent à la fois la
gloire & la perfection. Ils aiment mieux
multiplier leurs productions que de les
finir.
Cette remarque ſage n'a que trop
d'application dans la vie dont nous la
tirons. Anna Waffer , Fille auſſi célébre
par ſes Talens pour la Peinture dit M.
Descamps , que les Deshoulieres , & les
la Suze l'ont été dans la Poësie , fut la
malheureuſe victime de la cupidité de
fon Père , qui ne regardoit le talent de
fa Fille que par ce qui pouvoit flatter
fon avarice ; tandis que touchée uniquement
de l'amour de l'Art en luimême
, elle n'étoit ſenſible qu'aux progrès
qu'elle y faifoit. Affez vertueuſe
cependant pour facrifier ſes goûts les
AOUST. 1764. 109
plus chèrs aux volontés abfolues d'un
Père dur , elle n'eut pas affez de force
pour réſiſter à la violence qu'elle fut
obligée de ſe faire. Le dégoût & le
chagrin la firent périr à la fleur de fon
âge , & le Père avare perdit & fa fille
& le profit qu'elle lui faisoit par fes
ouvrages. Belle leçon pour ſes pareils
ſi quelque choſe pouvoit les corriger !
Les vies des hommes célébres font
un genre d'écrire qui plaît toujours à
beaucoup de Lecteurs , furtout quand
l'Hiſtorien ſçait peindre & faire reffembler.
Ceux qui courent la même
carrière y trouvent des leçons & des
éxemples , ceux qui cherchent à s'amufer
le font par la variété des caractères
&des événemens; les Gens de Lettres
recueillent des anecdotes intéreffantes ;
enfin les Philoſophes y obſervent la
marche de l'efprit & du coeur humain.
Le volume que nous annonçons eſt
décoré comme les précédens de plufieurs
beaux Portraits deffinés par l'Auteur&
par M. Eisen , gravés par M. Ficquet
& autres célébres Graveurs . Ils font
dans ce volume au nombre de 32. M.
Descamps dans ſon avertiſſement promet
un autre Ouvrage au moins auffi
110 MERCURE DE FRANCE.
intéreſſant. C'eſt un Voyage pittoref
que de la Flandre & du Brabant. La
manière dont eſt éxécuté celui qu'il
vient de terminer ne peut que faire defirer
le prompt accompliffement de ſes
promeſſes.
AVIS au fujet du dixième Volume de
la Table générale du Journal des
Sçavans , in-4º , qui vient de paroître
à Paris , chez BRIASSON , Libraires
rue S. Jacques , à la Science. -
N attend depuis pluſieurs anneés le
dernier Volume de la Table générale
du Journal des Sçavans , que divers
événemens ont retardé juſqu'à préſent.
Le Libraire qui vient d'achever cet Ou- "
vrage important à la Littérature , a cru
néceſſaire de publier cet Avis , pour in
former le Public qu'on peut l'avoir complet
chez lui , & que ceux qui voudront
avoir le tout , ou les Volumes qu'ils ont
omis de prendre , pourront s'adreffer
à lui d'ici à la fin de cette année 1764 ,
paflé lequel temps il ne croit pas pouAOUST.
1764 .
voir fournir aucuns Tomes ſéparément ,
parce que cet Ouvrage a été imprimé à
très- petit nombre..
Les premiers Volumes de ce Livre
qui ont été publiés un à un depuis 1753 ,
ont déja aſſuré ſa réputation. On ſcait
qu'ils ont été reçus avec empreſſement ,
& que l'on a donné à l'Auteur les
éloges les mieux mérités , par la façon
Heureuſe avec laquelle il a ſçu rendre
dans un précis auſſi reſſerré , prèſque
toutes les connoiffances répandues dans
plus de quatre - vingt - dix Volumes
in-4°. publiés pendant près de cent
ans .
On trouve dans ce dixiéme Volume ,
1º. La fin de laTable.
2º. Un Supplément ample & toutà-
fait néceſſaire aux Volumes précédens.
3°. Un Mémoire hiſtorique ſur le
Journal des Sçavans , & fur les événemens
auxquels il a donné lieu.
4°. Une notice abrégée des Journaux
de Littérature qui ſe ſont formés
à l'imitation du Journal des Sçavans .
Le prix de ce dixiéme Volume fera
comme celui des neuf précédens , de
quinze- livres en feuilles , pendant tout
lè courant de cette année 1764 ; après
:
12 MERCURE DE FRANCE .
laquelle le Libraire ſe propoſe de l'aug
menter de 5 liv. par volume.
On peut avoir encore chez le même
Libraire quelques corps complets du
Journal des Sçavans , mais en trèspetite
quantité.
Livres qui ont paru chez le même
Libraire en 1764.
:
Les Panégyriques des SS. par M.
Abbé Trublet , in-12. 2. vol.
Eſſai politique fur la Pologne, in-8 °.
1764.
Grammaire des Sciences Philoſophiques
, in- 8°. fig. 1764.
Effai fur la beauté de la Peinture ,
in-8°. 1764.
OpufculesMathématiques de M. d'Alembert
, in-4°. fig. Tom. III.
Métaphyfique de l'Ame , ou Théorie
des Sentimens mo moraux , in- 8°, 2. vol .
La Science du Gouvernement , par
M. de Real , in-4 °. 8 volumes...
ANNONCES DE LIVRES.
TRAITÉ des Monnoies &de la Jurifdiction
de la Cour des Monnoies, en
AOUST. 1764 113
forme de Dictionnaire , qui contient
l'Hiftoire des Monnoies des anciens
Peuples Juifs , Gaulois & Romains , les
Monnoies de France , leurs variations ,
titres , poids & valeur , depuis le commencement
de la Monarchie juſqu'à la
fabrication ordonnée par l'Edit du mois
de Janvier 1726 , avec des Remarques
particulières à la fin de chaque Régne
fur les affoibliſſemens des Monnoies ,
les cauſes qui les ont produites & les
effets qui les ont ſuivis. Les monnoies
de compte réelles & courantes de l'Aſie
, de l'Afrique & de l'Amérique ; les
Monnoies & les Changes des principales
Places de l'Europe en correfpondance
avec Paris , ſuivant l'ordre alphabétique ;
des Tables de la valeur des marcs d'or
& d'argent , des monnoies , de leur
titre , taille , poids & valeur , depuis
1258 juſqu'en 1726 ; les anciens Généraux
des Monnoies , la Chambre des
Monnoies , juſqu'à fon érection en
Cour Souveraine , les progrès de fon
établiſſement & tout ce qui y a rapport
; enſemble les Edits , Déclarations ,
Arrêts & Réglemens qui établiſſent ,
confirment & conſtituent ſa Jurifdiction
, dans lesquels ſont contenus les
devoirs , fonctions & obligations de fes
(
114 MERCURE DE FRANCE.
Juſticiables dans l'emploi des matières
d'or & d'argent , & l'explication des
termes ufités dans la Fabrique des monnoies
; Ouvrage utile & néceſſaire aux
Officiers des Monnoies aux Changeurs
, Affineurs , Fondeurs , Orphévres
, Horlogers , Tireurs , Batteurs d'or
& d'argent , Négocians , Banquiers ,
&c , & à tous ceux qui employent&
négocient les matières d'or & d'argent :
par M. Abot deBazinghen , Confeiller-
Commiffaire en la Cour des Monnoies
de Paris , avec cette épigraphe : Amens
meminiſſe periti. A Paris , chez Guillyn ,
quai des Auguſtins , près du Pont S.
Michel , au Lys d'or , 1764 ; avec approbation
& privilége du Roi ; deux
volumes in-4°. Prix , 24 liv. reliés .
La longueur de ce 'Titre , où toutes
les parties de ce grand Ouvrage font
annoncées , nous diſpenſe d'en donner
l'extrait. D'ailleurs , la forme très-commode
de Dictionnaire , que l'Auteur a
donnée à ſon Livre, n'eſt guères fufceptible
d'analyſe. Nous dirons ſeulement
que ſur cette matière nous ne croyons
pas qu'il y ait actuellement d'Ouvrage
plus complet , plus utile & d'un uſage
plus univerſel que cet excellent Dictionnaire.
AOUST. 1764. 115
HISTOIRE abrégée des Infectes ,
dans laquelle les animaux ſont rangés
ſuivant un ordre méthodique ; par M.
Geoffroy , Docteur en Médecine , avec
cette Epigraphe : admiranda tibi leviumſpectacula
rerum . Virg. Georg. IV.
A Paris , chez Durand , neveu , rue
S. Jacques , à la Sageſſe , 1764 , avec
approbation & privilége du Roi , deux
vol. in-4° , avec un très- grand nombre
de Planches très-bien gravées , & où
font repréſentées les figures des inſectes
qui ont paru abſolument néceſſaires.
Juſqu'ici la claſſe des infectes a été
celle du Régne animal qu'on a le
moins travaillée. Tout ce qu'on nous
a donné fur cet article , ou manque
de méthode , ou n'embraſſe que quel
ques eſpèces du nombre immenſe que
renferme cette claſſe. L'Ouvrage que
nous annonçons , n'a aucunde ces deux
défauts L'ordre qui y régne eſt admirable
; & l'Auteur eſt parvenu à rafſembler
environ deux mille eſpéces ,
ce qui double plus de moitié le catalogue
de la plupart des autres Naturaliſtes.
Nous ne doutons pas que ces
deux avantages ne donnent àcette hif
toire une grande ſupériorité fur tous les
autres Livres de ce genre. Non feule
16 MERCURE DE FRANCE.
ment les Amateurs de l'Histoire Natu--
relle y trouveront de quoi fatisfaire leur
goût & leur curiofité ; mais ceux qui
aiment la campagne y étudieront les ma
néges merveilleux & fingulier de tous
ces petits animaux qu'ils rencontreront
dans leurs promenades .
L'HOMME , ou le tableau de la
vie ; hiſtoire des paffions , des vertus
& des événemens de tous les âges ,
trouvée dans les papiers de feu M. l'Ab
bé P *** , avec figures , & cette Epigraphe
: Quis eft homo ? omnis eft,
nihil eft .... A Londres , & fe vend
à Paris chez Cailleau , Libraire , rue
S. Jacques , près les Mathurins , à S.
André , & chez Robin , rue des Cor
deliers , proche la rue de la Comédie
Françoiſe , 1764. 3 volumes in- 12 .
S'il est vrai , comme il eſt dit dans
le Titre , que cet Ouvrage ſe ſoit trouw
vé dans les papiers de feu M. l'Abbé
P***, & que par cette Lettre initiale
on veuille défigner l'Auteur de Cléve
land & des Mémoires d'un Homme de
qualité , fans doute que ce Manufcrit lui
avoit été confié pour qu'il le lût , en dît
fon avis , & le corrigeât : mais il n'eſt
pas poffible que M. l'Abbé Prévôt en
AOUST. 1764. 117
foit l'Auteur , ni même qu'il y ait fait
les corrections convenables. C'est tout
ce que nous pouvons dire de ce Roman
, fort au-deſſous de la réputation
du célébre Auteur auquel il ſemble
qu'on voudroit l'attribuer.
L'HOMME éclairé par ſes beſoins ,
avec cette épigraphe : fætum naturæ
matris.adumbrat. A Paris , chez Durand,
le neveu , Libraire , rue S. Jacques
, à la Sageſſe , avec approbation &
privilége du Roi , 1764 : un volume
in- 12.
La connoiſſance de l'Homme & de
toutes les choses qui peuvent éclairer
ſon eſprit , réformer ſon coeur & orner
ſa Raiſon , eſt le but que l'Auteur
s'eſt proposé dans ce Volume , où l'on
parle d'abord des connoiſſances qui
tiennent à nos premiers beſoins. De là
on traite des paſſions , de la morale ,
de la Politique , des Loix , des Sciences
, de la Poëfie & des Arts agréables ;
toutes matières qui , à la vérité , n'ont
pas le mérite de la nouveauté : mais
l'Auteur a celui de les préſenter ſous un
jour nouveau , & d'offrir à ſes Lecteurs
des idées utiles , agréables , ſolides &
instructives.
118 MERCURE DE FRANCE.
EXAMEN de quelques objections
faites à l'Auteur du nouvel abrégé Chronologique
de l'Hiſtoire de France , dans
T'ouvrage intitulé Mémoires Hiſtoriques ,
Critiques & Anecdotes de France , imprimé
en 8 volumes in- 12 , à Paris ,
del'Imprimerie de Prault , 1764 , brochure
in-8° , de 52 pages.
Nous avons annoncé dans le temps
ces 8 volumes de Mémoires Hiſtoriques
ſous le titre d'Anecdotes des Reines &
Régentes de France , dans lesquelles on
reprend plufieurs endroits de l'abrégé
de l'Hiſtoire de France , par M. le Préfident
Hénault. C'eſt pour répondre à
ces différentes critiques , qu'on a publié
la brochure que nous annonçons;
&il nous a paru qu'on ne laiſſoit à l'a*
greſſeur de M. le Préſident Hénault ,
aucun lieu à une replique raisonnable.
On cite l'endroit cenfuré , & on réfute
la cenfure d'une manière victorieuſe .
POLICE ſur les mendians , les vagabons
, les joueurs de profeffion , les
intrigans , les filles proſtituées , les domeſtiques
hors de maiſon depuis longtemps
, & les gens fans aveu ; à Paris ,
chez Deſſain Junior , quai des Auguftins
; 1764; volume in- 12.
AOUST. 1764 . ING
Le but de cet Ouvrage eſt d'indiquer
les moyens d'employer utilement pour
le bien de l'État toutes les perſonnes
mentionnées dans le Titre du Livre .
Ces différens moyens entraînent l'Auteur
dans des détails infinis & qu'il
faut lire dans l'ouvrage même , ainſi que
la deſcription des défordres affreux que
commettent , principalement dans les
Provinces , tous les brigands , vagabonds
& bandits , auxquels on déclare
ici une guèrre ouverte.
DISSERTATION fur la Traite & le
le Commerce des Négres ; 1764 ; brochure
in - 12 de 174 pages ; à Paris, chez
Despilly , rue S. Jacques , à la Croix
d'or. Prix , 1 div.
L'origine , quoique ancienne , de la
traite des Négres , n'a pas encore levé
tous les doutes ſur la légitimité de ce
commerce ; & c'eſt ce qui fait le ſujetde
la queſtion ſuivante. L'achat des Négres
aux côtes d'Afrique pour les transférer
& les vendre dans nos poffeffions de
l'Amérique , eſt- il un commerce légitime
,& peut- on le faire en confcience?
L'Auteur tient pour l'affirmative , &
ſes preuves occupent le fond de cette
Brochure théologique.
20 MRRCURE DE FRANCE .
1
MÉMOIRES d'une Provinciale , écrits
par elle-même. A Amsterdam , & ſe
trouve à Paris chez les Libraires du Palais
Royal ; 1764 : deux Parties , formant
chacune près de 150 pages in-
12.
Les Avantures Romaneſques qui
compoſent cette double Brochure ſe
font lire fans ennui , quoiqu'elles ne
préſentent que de ces événemens ordinaires
dans les Ouvrages de ce genre.;
ce qui prouve que ce Livre n'eſt pas
mal écrit , & que les faits y font bien
racontés.
TRAITÉ & Tarif général du Toiſé
des bois de charpente, quarrés & miplats
, en grumes , cylindriques à pans ,
courbes & à ſections coniques , calculé
ſuivant les us & coutumes de Paris
, & fur les longueurs effectives ;
avec un Tarif du débitage des bois , à
toiſe courante ; un autre des fers quarrés
& mi -plats , & un dernier pour le
prix du cent des bois de charpente , &
pluſieurs devis. Le tout précédé d'une
inſtruction ſur les qualités , dénominations
, âge & coupe des différens bois ;
par M. Ginet , Arpenteur de la Maîtriſe
des Eaux & Forêts au département de
Paris
AOUST. 1764. IT
Paris , un vol. in-8°. avec figures : Prix ,
3 liv. relié. A Paris , chez Bauche , Li
braire , quai des Auguſtins .
ETAT des Livres qui nese trouvent que
chez DURAND le Neveu , Libraire,
à la Sagesse , qui les a acquis en
totalité dans la vente du fond de
Librairie de feu M. DURAND Son
Oncle.
HISTOIRE abrégée des Inſectes , par
M. Geoffroy , Docteur en Médecine.
Paris , 1764 ; in- 4° reliée & enrichie
de vingt - deux Planches en tailledouce.
24 liv.
Abrégé des deux Livres d'Architecture
de Vitruve , un vol. in - 12
figures.
, avec
2 liv.
Amusement de la Raiſon par M.
,
l'Abbé Seran de la Tour , in-8°. 5 liv.
Les Beaux-Arts réduits à un même
principe , par l'Abbé le Batteux , in-
8°. un volume relié.
3 liv.
Expoſition du calcul aſtronomique , par
M. de la Lande,de l'AcadémieRoyale
des Sciences , pour ſervir d'intros
F
122 MERCURE DE FRANCE.
duction à la connoiſſance des Temps ,
in-8°. broché. 3 liv.
Recueil de différens Traités de Phyſique
& d'Histoire Naturelle , par M. de la
Lande . in -8°. broché , 7 liv. 10 f.
Differtation fur la glace , par M. Dortous
de Mairan de l'Académie
Royale des Sciences , un vol . in- 12.
و
2 liv. 10 f.
Ecole de l'Amitié , Roman , 2 volumes
brochés. 2.liv. 8 f.
Eſſais ſur l'éducation de la Nobleſſe ,
par M. le Chevalier de.... 2vol. 5. liv.
Effais fur les paffions & leurs caractères ,
par M. de Montenaut , 2 vol. 5 liv.
Introduction à la Philofophie , contenant
la Métaphyfique & la Logique ,
parG. P. S. Gravesande , traduit du
Latin , in-8°. 1 vol . 2 liv. 10 f.
Principes & ufages concernant les dixmes
, par M. Louis- François de Jouy,
Avocat au Parlement , un volume.
2liv. 10 f.
OEUVRES de M. DE MAUPERTUIS.
Aſtronomie nantique , in- 8°. I vol. 4 liv.
Difcours Académiques , 1 vol. 2 liv .
Eſſais de Cofmologie , in-8° . 2 liv.
Le même in-8°. grand pap. 2 liv. 10 f.
AOUST. 1764. 123
Effais de Philofophie morale , in-8°. 1
vol. 2liv.
Vertus phyſiques , 1 vol . 2 liv.
Expoſition des découvertes philoſophiques
de M. le Chevalier Newton , par
Macbaurin , de la Société Royale de
Londres , traduit de l'Anglois , par
M. de la Virotte , I vol. in-4 ° . fig.
10 liv.
Régles pour former un Avocat , tirées
des plus célébres Auteurs anciens &
modernes , contenant une ſuite abrégée
de l'ordre des Avocats , & un Indice
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plus néceſſaires à un Avocat , & que
l'on trouvera chez le même Libraire ,
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Voyages de Chapelle & Bachaumont ,
avec les Poëfies du Chevalier d'Aceilly
, 1 vol. in - 12 .
2liv.
OEUVRES de M. l'Abbé RAYNAL.
Ecole Militaire , compoſée par ordre du
Gouvernement , trois volumes in- 12,
7 liv. 10 f.
Hiſtoire du Parlement d'Angleterre ,
nouvelle édition , revue , corrigée &
augmentée , in - 8°. 2 vol . 5 liv.
Hiſtoire du Stadthouderat , depuis fon
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
origine juſqu'à préſent , fixiéme édition
, in- 8 °, 2 vol . s liv.
Querelles Littéraires , ou Mémoire pour
ſervir à l'Hiſtoire des Révolutions de
la République des Lettres , depuis
Homèrejusqu'à nos jours , par l'Abbé
Irail, 4 vol. 10 liv.
Le même Libraire offre le treiziéme
Exemplaire gratis de tous les Livres cideſſus
, aux Libraires de Province qui
en prendront douze à la fois .
ARTICLE III .
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADÉMIES .
SÉANCE publique de la Société Litté
raire de CHALONS-SUR- MARNE ,
tenue le 7 Septembre 1763.
M. FRADET , Secrétaire perpétuel de
la Société, ouvrit la Séance par la lecture
d'un Mémoire de M. Viallet ſur les
moyens qu'on pourroit employer pour
AOUST . 1764. 125
diriger le cours des eaux de la manière
la plus avantageuſe à l'Agriculture. Les
eaux doivent être regardées comme un
des plus puiſſans agens de la végétation ,
tant par elles-mêmes , que parce qu'elles
charient aux végétaux les ſels & tous
les principes qui entrent dans leur compofition
: mais elles demandent de la
part de ceux à qui la direction de leur
cours eft confié ,la double attention de
prévenir d'abord tous les maux qu'elles
peuvent faire , & de les employer le
plus utilement qu'il eſt poſſible. Voilà
l'objet que ſe propoſe M. Viallet.
Dans la première partie , il s'attache
principalement au préjudice que les
eaux portent aux terres en y ſéjournant
trop long-temps : il montre de quelle
manière on peut remédier à ce mal. On
doit d'abord hater l'exhauſſement des
dépôts que l'eau qui ſe raſſemble dans
les marais y forme avec le temps , & on
y parvient en dirigeant vers la partie
qu'on veut exhauffer la première , tous
les ravins qui deſcendent des montagnes
voifines ; les fimples foſſés ne ſuffifant
pas pour procurer le deſſéchement : on
peut à l'aide de quelque moulin à vent
fimple & peu coûteux , élever l'eau affez
haut pour la conduire par des canaux &
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
augets de bois dans un endroit , d'où il
feroit après facile de lui trouver un
écoulement naturel.... Il ne ſuffit pas ,
ajoute M. Viallet , pour prévenir les
ravages que les eaux font dans les campagnes
, de remédier à un mal qui réfulte
des anticipations des rivérains , il
en eſt de plus reſpectables en apparence,
mais qui n'en ſont pas moins préjudiciables
, & qui ne doivent par conféquent
pas être plus ménagées. De vingt
moulins à eau , on n'en trouve fouvent
pas un qui ne cauſe dix fois plus de
ravages au Public , qu'il ne rapporte de
profit à fon maitre.....Ce n'eſt pas à dire
que M. Viallet prétende interdire entiérement
l'usage des ufines: il convient
même que l'on peut en concilier les
ſervices avec l'amélioration des terres ....
Mais une régle invariable , & dont on
ne doit jamais ſouffrir que les propriétaires
des ufines s'écartent , c'eſt que le
deffus des ſeuils des vannes de décharge
affleure le fond du lit naturel de la rivière
, & que toutes les vannes enfemble
produifent un débouché égal à celui
qui aura été fixé pour le reſte du lit.
Dans la ſeconde partie , qui a pour
objet les moyens d'employer les eaux le
plus utilement qu'il eſt poſſible , M.
:
AOUST . 1764. 127-
Viallet fait voir premiérement que l'on
pourroit pratiquer de diſtance en diftance
des canaux ou réſervoirs , où l'on
conferveroit une partie de l'eau des
orages pour s'en ſervir au beſoin , & il
prévient les objections que l'on pourroit
lui faire. Il montre enſuite que l'on
pourroit encore remplir & entretenir
ces réſervoirs avec des eaux qu'on tireroit
d'un puits , à l'aide d'un moulin mu
par le vent : mais quelques ſecours
qu'on pût eſpérer pour arroſer les terres
pendant les féchereſſes , des eaux de
pluie raſſemblées & réſervées à cet effet,
& de celles qu'on pourroit élever des
puits à l'aide de quelque machine ,
M. Viallet avoue que ces reſſources
font ſouvent très -coûteuſes , & qu'il eſt
des cas où le produit qu'on en tireroit
ne dédommageroit pas de la dépenſe. Il
ne peut cependant ſe diſpenſer de faire
obſerver à cette occaſion , que tel ouvrage
qu'il ſeroit imprudent à un Particulier
d'entreprendre , peut ſe faire fans
inconvénient aux frais de l'Etat , pour
lequel toute amélioration de fond eſt
un avantage réel , fans égard à ce qu'il
peût coûter. Mais comme l'Etat doit ,
ainſi que les Particuliers , commencer
par les améliorations qui produiſent da
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ト
vantage à proportion de la dépenſe
qu'elles éxigent , c'eſt principalement
des fontaines , des ruiſſeaux , des rivières
, qu'on doit tirer l'eau dont on veut
nourrir les canaux d'arroſage.
Voici comme M. Viallet indique l'opération.
Les fources doivent être priſes
à cet effet le plus haut qu'il eſt poſſible ;
& lorſqu'on ne peut abſolument pas
trouver le point ſupérieur qui fournit
l'eau à une ſource ſituée plus bas , il faut
élever l'eau de cette ſource auffi haut
qu'elle peut aller , en la contenant , foit
par de la maçonnerie , qu'on butte avec
de la terre , ſoit dans des tonneaux ,
qu'on met les uns fur les autres , &
qu'on entoure d'un corroi de terre
graffe , retenu par un bâtis extérieur de
charpente , de claye & de fafcinage ;
car une économie bien entendue doit
faire le caractère distinctif de tous les
ouvrages relatifs à l'Agriculture.
Quand on tient une fois une ſource
au point le plus élevé qu'il a été poffible
, on doit au lieu de laiſſer tomber
le ruiſſeau par cascades , le foutenir à
mi - côté & en retenir les eaux de
diſtance en diſtance par des vannes
ou pelles qu'on ferme & ouvre fuivant
que les circonstances l'exigent ,
AOUST. 1764 . 129
mais toujours de manière que l'eau s'y
maintienne à pleins bords , juſqu'à ce
qu'on en faſſe la diſtribution. Elle doit ſe
faire par de petites vannes dont les dimenfions
font terminées relativement à
la part pour laquelle chacun a contribué
àla conſtruction du Canal,ce qui fixe en
même temps la proportion dans laquelle
il doit contribuer à ſon entretien .....
M. Viallet n'oublie pas d'obſerver que
l'on pourroit auffi faire des ſaignées ,
non ſeulement aux ruiſſeaux , mais encore
aux grandes rivierès ; & comme
toutes les vues qu'il propoſe ne pourroient
s'éxécuter ſans des travaux conſidérables
, il enſeigne ſur la fin de for
mémoire les moyens de le faire de la
manière la moins diſpendieuſe.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
mémoire de M. France fur les engrais
propres aux terres crayeuſes de la haute
Champagne . Chaque fol à ſes propriétés
& ſes qualités particulières , & c'eſt
la connoiſſance que chaque Cultivateur
doit avoir du fien , qui peut le conduire
dans le choix des moyens de le
cultiver utilement. Tel eſt le principe
poſé par M. France , perfuadé que les
inſtructions & les méthodes générales
quel'on trouve répandues dans des ou
Fy.
30 MERCURE DE FRANCE.
vrages d'Agriculture , d'ailleurs excellens,
ne ſçauroient convenir aux terres
de la haute Champagne , il continue
de s'appliquer avec un égal ſuccès
à rechercher celles qui peuvent leur être
propres.
Les inſtructions qu'il propoſe dans
ce mémoire touchant les engrais , font
fondées ſur l'expérience mème. Pour
s'en former une juſte idée , il nous fuffit
d'expoſer ici l'avis qu'il donne à ceux
des habitans de la campagne qui employent
les pailles du farrafin à ſe chauffer
, & vendent les bois qu'ils peuvent
tirer des émondes de leurs haïes & des
arbres qu'ils élaguent : confervez , leur
dit M. France , le peu de bois que vous
trouvez ſur vos poſſeſſions , c'eſt pour
votre ſoulagement que la Nature vous
l'offre , & faites de vos pailles de farrafin
l'emploi qu'on vous indique. Après
les travaux de Mars , tranſportez fur un
champ bien labouré quelques voitures
de gazons , que vous prendrez ſous vos
haïes , dans vos maſures , dans des endroits
où vos beftiaux ne pâturent
point ; tranſportez-y auffi les pailles de
farrazin que vous aurez conſervées de
la récolte précédente : avec ces gazons
élevez de petites tours rondes d'environ
AOUST. 1764. 131
deux pieds de diamètre , & de la hauteur
de deux pieds & demi , en plaçant
ces gazons l'un ſur l'autre , & toujours
le côté des racines en haut : laiſſez à la
baſe de cette tour une ouverture formée
avec trois carreaux de terre , deux pour
faire les montans & le troifiéme le lin
teau : rempliffez la tour de paille de farrafin;
entaſſez -la ſous vos pieds' : jettezy
les débris de vos gazons , de la terre
même , que vous prendrez à la pêle
afin de comprimer la paille & d'y laiffer
moins de vuide : comblez la meſure en
continuant de conſtruire avec vos gazons
, & formant un dôme qui ſera
fermé par le dernier gazon , & rempli
éxactement de pailles bien entaffées.
Ces fourneaux ainſi dreſſés , il faudra y
mettre le feu avec une torche de paille
ordinaire, qu'on aura placée à l'ouverture
en commençant le fourneau , qui une
fois allumé , ne craindra point d'être
éteint par la pluie : la fumée ſe fera paffage
de tous côtés ; il faudra boucher
avec des gazons les ouvertures qui ſe
feront , pour empêcher la flamme de
s'échapper , étant très- eſſentiel que ces
fourneaux brûlent ſourdement. Ils feront
ainſi quatre , fix , huit jours à ſe conſu .
mer ; & comme les gazons auront été
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
employés tous verds , il arrivera fou
vent qu'ils reſteront dans leur entier &
qu'il n'y aura que la voûte de détruite.
Alors il faut retirer les cendres par l'ouverture
du fourneau , qu'on aggrandit
pour avoir plus de facilité par le déplacementde
quelques gazons , & remplis
la tour avec de nouvelles pailles pour
former une nouvelle voûte , & recommencer
le brulis. Ces cendres doivent
être déposées en tas terminés en pointe ,
somme un cône renverſé ; car il ne faut
pas les laiſſer dans le fourneau, elles
cuiroient trop , & perdroient de leur
qualité. En cet état, la première roſée
les couvrira d'une croute qui empêchera
l'évaporation , & il faut bien ſe gar-'
der de les ouvrir , juſqu'à ce que l'on
veuille répandre les cendres , ce qu'il
ne faut faire que par un temps calme &
ferein ; car de vent diffiperoit les ſels
qu'elles contiennent , & la pluye les laveroit.
Auffi-tôt qu'elles font répandues,
ou le lendemain dès le matin , fi cet
ouvrage n'a été fini que le foir , il faut
diſtribuer la ſemence deſſus , & l'enterrer
à la charrue. En 1762 on choiſit
un champ de quinze denrées , le plus
mauvais fol du domaine, &fur lequel on
n'avoit jamais på obtenir de récoltes
AOUST. 1764. 133
on le prépara en demi parties égales .
Sur une moitié on étendit des cendres de
pailles de ſarrazin à l'épaiſſeur d'environ
deux lignes ,& l'on enfemença les deux
moitiés en ſeigle ; la première a rendu
à la récolte dernière cent huit gerbes de
grand & beau ſeigle , dont les épis
étoient pleins & le grain bien nourri ,
& la ſeconde moitié n'a fourni que
trente gerbes , telles que pourroit en
produire une très-mauvaiſe terre.
M. de la Pagerie lut auſſi un Mémoire
qui avoit pour objet un bled froment
qui ſe ſéme au Printemps. On trouve
au commencement de ce Mémoire une
digreſſion ſur les motifs de découragement
qu'ont les gens de campagne.
C'eſt , dit M. de la Pagerie , le plus
grand mal qui puiſſe arriver à l'Agriculture
: c'eſt pourquoi il recherche , il
préſente même les moyens d'y apporter
reméde. Après cela il vient au ſujet de
fon Mémoire ; il apprend d'après des
expériences réïtérées , quand , de quelle
manière il faut ſemer le bled en queftion:
il en montre les avantages & les
qualités. Une des plus admirables , &
qui doit faire donner à cette denrée la
préférence fur pluſieurs autres , c'eſt
que les balles font fournies de paillettes
134 MERCURE
DE FRANCE.
qui mettent le grain à l'abri des vents
orageux & même de la grêle. Celle qu'il
a eſſuyée la nuit du 12 au 13 Juillet
1763 , lui en a fourni une preuve bien.
convaincante. Auffi-tôt que le jour parut
il fut viſiter la campagne , & au milieu
du déſaſtre affreux que préfentoient
les moiffons , il eut la fatisfaction
de voir ſes champs d'orge nud & ceux du froment dont il s'agit très-bien
confervés , quoiqu'enclavés
dans le canton
le plus maltraité du terroir.
On fit encore la lecture de plufieurs
autres pièces. M. Rouffellutun difcours
fur l'éloquence. M. Maupoint , Méde
cin, une differtation fur la matière nutritive
, dont il n'oublia pas de démontrer
que le ſucre fait partie. M.
Gelée, undiſcours ſur les avantages que
la Paix doit nous procurer. La Séance
fut terminée par une Epître en vers de
M. Meunier à un ami , ſur la fituation
d'un coeur partagé entre la ſageffe &
l'ambition.
SÉANCE publique de la même Société,
zenue le 14 Mars 1764.
Cette Séance a été ouverte par la lecture
de l'éloge hiſtorique de M. CuloAOUST.
1764.
teau de Velye , Avocat du Roi au Préfi-
135
dial de Chalons , & Baillifde Vertus ...
M. de Velye étoit véritablement homme
de Lettres ; il faiſoit de l'étude ſes plus
chères délices , & la couronne qui lui
fut adjugée par l'Académie Royale des
Inſcriptions & Belles- Lettres en 1739 ,
en eſt une preuve.
Cet éloge a été ſuivi d'une diſſertation
ſur l'état ancien & nouveau de la
Champagne : elle s'eſt trouvée parmi
les papiers de M. de Velye après ſa mort.
Il n'eſt point encore d'Auteur , dit M.
de Velye , qui ait entrepris d'écrire l'Hiftoire
générale de la Champagne. Quelques-
uns en ont parlé par occafion ;
d'autres nous ont laiſſé quelques Mémoires
particuliers , & aucun n'a donné
une idée juſte de fon étendue , ſoit
avant qu'elle fût gouvernée par fes
Ducs , foit du temps de ſes Comtes : ils
n'ont point difcuté avec exactitude ni
les raiſons pour lesquelles ces Comtes
ont pris ce titre , ni l'époque de la réunion
des différens pays qui la compoſent
; mais prèſque tous ont avancé
contre la vérité de l'Hiſtoire , que les
Comtes ont fuccédé aux Ducs , & ils
n'ont conſidéré la Champagne que dans
fon erat actuel , ou dans celui qu'elle
136 MERCURE DE FRANCE.
avoit comme Comté ; enfin ils ont prérendu
que la ville de Troyes ayant été
le lieu de la réſidence ordinaire des
Comtes , & le fiége de la tenue de
leurs grands jours , elle avoit été la Capitale
du pays qu'ils poſſédoient. Tels
font les divers points que M. de Vo
lye diſcute dans cette differtation pofthume..
M. Rouſſel a lu enfuite un diſcours
fur le ſtyle. Comme le ſtyle intéreſſe les
Auteurs pour être lus , & les Lecteurs
pour s'inftruire , qu'il eſt naturel à celui
qui lit de defirer la clarté & la nobleſſe
dans les termes ; qu'il eſt du devoir de
ceux qui écrivent de ſeconder les deffeins
de leurs concitoyens & de ſe proportionner
à leurs beſoins. L'Auteur
examine dans ſon Diſcours en quoi
confiſte la pureté du ſtyle & la manière
de l'acquérir. Dans la première partie ,
il parcourt les divers genres d'écrire ,
tels que le Comique , le Tragique , l'Epiſtolaire
, & c , & montre en même
temps quel eſt le ſtyle propre à chaque
genre. La feconde partie inftruit des
moyens qu'il faut employer pour acquérir
le ſtyle.
Après ce Diſcours , M.
Sabbathier ,
Profeſſeur au College de Châlons , a lu
AOUST. 1764. 137
un Mémoire contenant des remarques
critiques ſur l'Hiſtoire d'Attila , avec
quelques obſervations hiſtoriques touchant
l'origine & les diverſes tranfmigrations
des Huns , fur lesquels ce Prince
commença à regner vers l'an 433 ou
434. Ce Mémoire doit être ſuivi d'un
autre , où M. Sabbathier ſe propoſe
d'éxaminer quel lieu dut être le théâtre
de cette fanglante journée où Attila fut
défaiten 45 1 .
M. de la Pagerie a fait auſſi lecture
d'un Mémoire touchant la néceffitédes
troupeaux de bêtes à laine dans la maigre
Champagne , & la manière de les éle
ver. Ce Mémoire contient des chofes
d'autant plus intéreſſantes pour les Agriculteurs
, que M. de la Pagerie ne propoſe
que ce qu'il a appris par une expérience
de vingt années. On y trouve
non-feulement la manière d'élever les
bêtes à laine , mais encore celle de les
conſerver , & l'uſage qu'on en fait.
M. Meunier termina la Séance par la
lecture d'une Fable de ſa compofition.
λ
138
MERCURE DE FRANCE.
ASSEMBLÉE de
l'Académie Royale
des Belles-Lettres de la
Rochelle.
L'ACADÉMIE Royale des Belles- Let-
و
tres de la
Rochelle tint ,le neuf de Mai
ſa Séance
publique , dans la Salle de
l'Hôtel de Ville.
L'Aſſemblée fut honorée
de la préſence de M. le
Maréchal
de
Senectere
Narbonne ,
Lieutenant-Général des Ar- de M. le Marquis de
mées du Roi & d'un nombre de per
fonnes de
distinction..
,
M
Seignette , Avocat , & Directeur
de
l'Académie , ouvrit la Séance par un
diſcours fur la queſtion qui confifte
à ſçavoir , juſqu'a quel point chacun
doit s'attacher à un genre
particulier
dans les
Sciences & les Lettres. L'Auteur
, pour réſoudre ce problême, établit
deux
propofitions. 1º. Il faut confulter
ce goût naturel qui dirige l'eſprit vers
un objet ; on ira toujours à grands pas ,
quand on ira par la voie du ſentiment.
2º. ce goût qui ſaiſit un genre de
connoiffances , ne doit pas exclure les
connoiſſances d'un autre genre; il feroit
dangereux de les approfondir , mais il
AOUST. 1764. 139
eft néceſſaire au moins de les éffleurer.
M. Seignette entre en matière , » les
>>qualités de l'eſprit , nous dit-il , n'ont
>>pas été diſpenſées également entre les
>>>hommes ; l'un franchit à pas de géant
>> une carrière dans laquelle un autre ſe
>> trouve heureux de marcher , tandis
>>qu'un troifiéme ſe traîne péniblement
>> dans la pouſſière. On doit confulter
>>ſon génie & fes forces , & contenir
>>dans de juſtes limites cette inquiette
>> activité, qui nous porte àtout connoî-
.... tre& à tout voir Celui qui veut
» moiffonner toutes les fleurs dont eſt
» femée la carrière des Lettres , s'en-
>>gage inſenſiblement dans des routes
>>écartées & s'égare. Après de longs &
> pénibles travaux , il reconnoît , mais
>>trop tard , que chaque pas l'a éloigné
»du but.....
>> Pope , continue M. Seignette , ſelon
>> que nous l'apprend l'Editeur de ſes
» OEuvres , déploroit quelquefois le fort
» de trois hábiles Peintres qu'il avoit
>> connus. Au lieu de ſe faire valoir par
>> le talent de la Peinture , l'un étudioit
>> l'Architecture militaire , ſans avoir
>>une ſeule idée de la Géométrie ; l'autre
>>ſe piquoit d'expliquer la doctrine de
>>la Fatalité , ſans rien entendre en Phi
140 MERCURE DE FRANCE.
>> loſophie ; & le troifiéme traduiſoit
» Michel de Cervantes , ſcachant à peine
>>les élémens de l'Eſpagnol. L'Hiſtoire
>> de ces Peintres n'eſt-elle pas celle de
>> plufieurs Littérateurs de nos jours ,
» qui n'ont pû réſiſter avec les diſpoſi-
» tions les plus heureuſes , au penchant
qui les entraînoit vers toute forte
» d'objets , & qui ne feront jamais
>> comptés que parmi les hommes mé-
>> diocres ? .....
» Qu'on ne diſe pas qu'il faut éſſayer
> de tous les genres., pour connoître
> celui auquel on eſt propre. Le génie ,
> ſemblable à l'étincelle renfermée dans
» le caillou , s'élance au moindre choc ,
> & brille à nos yeux. Achille voit des
"armes , & le Guerrier est décelé..
• Le Correge voit des tableaux , il eſt
» Peintre.
» Je fais , ajoute M. Seignette , qu'on
>> a vu endivers temps des hommes pri-
» vilégiés , ſupérieurs endifférens genres.
>> Tel fut Platon , connu par ſes Ou
>> vrages de Philofophie , de Poësie , de
» Politique , de Mathématique : tel fut
> encore le célébre Ariftote. De pareils
» exemples extrêmement rares & au-
>>deſſus de la régle , ne ſervent qu'à la
confirmer. D'ailleurs ne pourroit- on pas
AOUST . 1764. 141
➡ dire que dans ces fiécles reculés , cha-
» que Science renfermée dans des bar-
>nes affez étroites , n'offroit à un génie
>> actif qu'un champ fort limité. Nos
>>Modernes au contraire , ont vu s'ag-
>>grandir ſous leurs pas la carrière qu'ils
> parcouroient. Elle eſt ſi vaſte , qu'on
»n'atteindra jamais au but , fil'on s'é-
>> carte du droit chemin. Il faut marcher
>>>fans relâche & toujours ſur la même
>>ligne. Qui veut tout ſcavoir , ſçait
>> tout bien imparfaitement. Laprofon-
>>deur & l'univerſalité des connoif-
>> ſances ne vont pas enſemble.
>> De tout ce que je viens d'avancer ,
>> dit M. le Directeur , dans la deuxiéme
partie de ſon diſcours ,gardons-nous
>>de conclure qu'il faille fi exclufive-
>> ment s'attacher à un genre qu'on ne
>> ſe permette pas la moindre excurfion
>> ſur les objets qui l'avoiſinent. On
> connoît affez mal la carte d'une Pro-
>> vince , ſi l'on n'a pas quelque con-
» noiſſance des cantons limitrophes ;
» elle est abſolument néceſſaire , quoi-
» qu'elle ne doive pas être complette
» & qu'elle doive s'affoiblir & ſe dé-
>> grader, ( s'il eſt permis de parler ainfi,)
→ en raiſon de l'éloignement. Des coOD
142 MERCURE DE FRANCE.
>> noiſſances étrangères ne font pas un
> luxe dangereux , lorſque raſſemblées
> avec difcernement , & fans une ap-
>> plication pouffée trop loin , elles ne
>> nuiſent pas à l'objet principal ; elles
>>>font au contraire une véritable richef-
>ſe pour celui qui ſçait les mettre en
» oeuvre. Le Chantre immortel d'A-'
» chille embellit ſon Poëme de ce que
» les Sciences & les Arts ont de plus
>> intéreſſant , ces ornemens qu'on auroit
tort de regarder comme étrangers
à la Poëſie lui donnent un nou-
» veau mérite.....
» L'illustre François , à qui l'Académie
de Berlin dut une partie de ſa
>> gloire , couronne de fleurs des dé-
> tails anatomiques prèſque toujours
»dégoutans par eux-mêmes...... Des
>> connoiſſances aſtronomiques déparées
>> par un langage barbare rebutoient
» quiconque ne s'étoit pas totalement
>> conſacré à l'étude des hautes Scien-
» ces. L'ingénieux Auteur des Mondes
» a ſçu leur prêter des grâces , & les
>mettre à la portée de tout homme
» qui ſçait lire. C'eſt ſur un ton plus
> fublime que l'Hiſtorien de la Nature
>> parle du Spectacle de l'Univers. On
7,
AOUST . 1764. 143
>> croit entendre le Dieu qui l'inſpire.
Fontenelle emprunta les fleurs d' Anacreon ;
Et la chaleur d'Homère a pallé dans Buffon.
Epitre auxMuses.
M. Gilbert lut enſuite une Relation
concernant une fille qui parle ſans langue.
Cette Relation piquante par fa
nouveauté eſt de M. Bonami , Docteur
en Médecine à Nantes , & Afſocié à
l'Académie.
La Tèrre a ſes Phénomènes comme
le Ciel : les ſpectacles qu'elle préſente
font auffi frappans que ceux qu'on ap- perçoit dans la région éthérée. Un événement qui vient d'arriver à Nantes
a étonné tout le monde & piqué la
curiofité des Sçavans. Il s'agit d'une fille
qui parle fans langue. Le fait n'a pas
beſoin de preuves , il eſt public & certain.
Mais on peut demander quel eſt
le ſecret de cette Méchanique .
Marie Grélard , née en 1743 dans la
Paroiffe de S. Hilaire en bas Poitou ,
Diocèse de Luçon,fut attaquée de la petite
vérole) ; à l'âge de neufans . Il ſurvint
à la langue des ulcères qui dégénérérent
en gangrène. Cet organe ſe corrompit.
La malade en détachoit des
1
144 MERCURE DE FRANCE.
lambeaux; le Chirurgien enleva le refte.
Dès- lors la fille ceſſa de parler. Elle
ne fit plus entendre qu'un bruit confus,
telsque peuvent être les ſons inarticulés
d'un muet. La déglutition des alimens
devint pour elle une opération
laborieuſe: mais après un certain temps ,
la nature ſçut reprendre ſes droits.
D'abord Marie Grélard bégaya ; elle
formoit quelques mots avec effort.
Enfin l'uſage libre de la parole lui a été
rendu. Il y a cependant certains fons
qui lui coûtent à prononcer.
Ce phénomène tout rare qu'il eſt ,
n'eſt pas unique. L'hiſtoire de la Médecine
nous en fournit des exemples.
Roland de Balebat dans une brochure
dont le titre grec déſigne la deſcription
d'une bouche ſans langue , fait mention
d'un nommé Pierre Durand , âgé
de huit à neuf ans , auquel la petite
vérole fit perdre la langue. On trouve
le détail de pareils accidens dans les
OEuvres de Riolan , de Bertholin &
furtout dans une notte curieuſe du
Dictionnaire de Bayle , au mot Céri-
Santes.
Les Mémoires de l'Académie des
Sciences , année 1718 , nous préſentent
uneRelation de M. Antoine Juffieu ,
ay
AOUST. 1764. 145
au ſujet d'une fille Portugaiſe née ſans
langue & qui s'acquittoit fort bien ,
fans cette organe , de toutes les fonctions
propres de cet organe même. Ce
célébre Médecin nous explique le pourquoi
d'un fait auſſi ſurprenant. Auffi
ne ferai-je à ce ſujet que de légères
obſervations particulières & relatives
au cas de Marie Gréland.
L
J'ai viſité la bouche de cette fille & j'ai
trouvé à l'entrée du gofier une tumeur
ou petite élévation de la groffeur d'un
pouce & qui m'a paru être un reſte
de la baſe de la langue ; en preffant
avec le doigt , j'ai fenti fur cette éminence
un mouvement fort vif de contraction
mufculaire . Vraiſemblablement
le defir qu'avoit cette fille de rentrer
par la parole dans le commerce de la vie ,
& les efforts continuels qu'elle faifoit
pour y réuffir , ont mis les muſcles en
action , & leur ont donné du jeu &
du reffort . Ainfi ce reſte du bout de
la langue s'eſt trouvé en état de ſuppléer
au défaut du corps entier de cet
organe.
Ce que nous avançons ici , n'eſt pas
une conjecture vague & fans fondement
; des paffions vives font bien capables
d'opérer des prodiges,& elles enont
G
146 MERCURE DE FRANCE.
effectivement opéré dans ce genre. Nous
lifons dans les nuits attiques d'Aulugelle
que le Roi Créfus eut un fils qui , dans
fon jeune âge , avoit eu l'uſage de la
parole & qui la perdit dans la ſuite. Il
devint muet. Créfus ayant été forcé dans
une ville qu'il défendoit , un ſoldat qui
le trouva ſur ſes pas , ſans le connoître
, leva fur ce malheureux Prince ,
fon cimeterre , pour le tuer. Le Fils
à côté de ſon Père , fut fi frappé de ce
danger , que la tendreſſe filiale trancha
tout d'un coup les liens qui garoroient
fa langue. Il parle & dit au farouche
ſoldat : épargne le Roi ! cla
mans in hoftem ne Rex Creſus occideretur,
Aulugelle a pris ce trait dans
Hérodote.
Tulpius , au chap. 41º du liv. I de
fes obſervations , parle d'un jeune homme
à quides Pirates barbareſques couperent
la langue. Il paſſa trois ans fans
parler. Un jour s'étant trouvé expoſé
à un orage terrible , un éclair des plus
vifs & des plus étincelans , lui caufa
une fi grande frayeur qu'il reprit fur
le champ l'usage de la parole.
Les efforts de Marie Grélard , pour
venir à bout de parler , ont été ſecondés
par les parties auxiliaires qui forment les
AOUST. 1764. 147
fons concurremment avec la langue, tels
que la conduite du nez , la luétte , le
Palais , les dents & les lévres. Ce qui
peut avoir encore favoriſé notre muette,
c'eſt un certain rétréciſſement dans le
fond de la bouche que j'ai bien remarqué
, & qui a été occafionné par la
pertede la langue. La partie inférieure de
la bouche n'étant plus afſujettie par le
volumede cet organe, s'eſt portée vers le
palais , elle en eſt devenue plus convéxe.
Les os du palais & de la mâchoire
n'ayant pas acquis affez de confiftence
dans la bouche d'un enfant de huit ans
ſe ſont déjettés & pouffés un peu en
avant ,pour remplir une partie du vuide.
Le palais s'eſt applati : en un mot
toutes les parties muſculeuſes & membraneuſes
aux environs du gofier , ſe
font un peu rapprochées les unes des
autres. Quel a dû être l'effet de ce rapprochement
? L'air chaffé du poumon
par la glotte , trouvant le paſſage plus
étroit , a produit des vibrations plus
vives& plus fortes dans les parties def
tinées à former la voix , & ce degré
d'intensité dans les vibrations a réparé
le défaut de la langue .
1
Le Comte d'Ericeira , Seigneur Portugais
, auffi diftingué par ſon amour در
Gi
146 MERCURE DE FRANCE.
pour les Lettres que par ſa haute naifſance
, fit un Diſtique Latin au ſujet de
la fille Portugaiſe dont on a parlé cideffus.
Nil mirum , elinguis mulier quodverba loquatur.
Misum , cum linguâ quod taceat mulier.
:
Un Anonyme a rendu en François
ces vers Latins :
Qu'une femme ſans langue ait encor du caquet ,
Le cas eſt aſſez vraiſemblable ;
Mais qu'elle garde le tacet
Avec cet organe indiſcret ;
Oh ! je ne croirai pas un fait ſi peu croyable .
7
:
M. Dupatty , Tréforier de France ,
fit la lecture de la Vie de Bianca Capello
, femme de François Premier ,
Grand-Duc de Toſcane . Nous ne ferons
pas l'Extrait de cette Vie , remplie
d'aventures fingulières , & bien propres
à amufer la curiofité. Cette vie a été
compoſée en Italien par M. de Sanfeverino
, & traduite en François par M.
d'Açarq.
La Vie de Fielding , célébre Anglois
, mort depuis quelques années ,
termina la Séance. Les productions de
ce genre manquent pour l'ordinaire
AOUST. 1764. 149
d'une certaine chaleur d'intérêt : mais
dans les mains d'un homme de goût ,
ils ſont ſuſceptibles d'une forme agréable.
Tel eſt l'Ouvrage de M. l'Abbé
Mounier, qui ne nous a pas permis d'en
donner un extrait.
MÉDECINE .
M. DE MONGERBET , Médecin du
Roi , & Ordinaire de ſes Bâtimens ,
eſt a&uellement à Paris . La collection de
ſes Plantes qui forment la Poudre balfamique
& le baume végétal pour
le foulagement de la goutte & des rhumatiſmes
gouteux , eſt portée à ſon plus
haut dégré de perfection , de même
que ſa pratique dans le traitement de
ces maladies , ce qui rend les effets
de ces ſpécifiques fi doux & fi affurés
que l'on peut les regarder comme une
des découvertes les plus utiles & les plus
intéreſſantes. Il loge rue du Gros Chenet,
quartier Montmartre : il faut affranchir
les Lettres que l'on lui écrit. C.de Mongerbet,
Médecin du Roi , & ordinaire
de ſes Bâtimens.to...
15
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
1
HORLOGERI Ε.
PRÉCIS d'un Mémoire concernant
une Montre de conſtruction nouvelle
présentée à l'Académie Royale des
Sciences, par le Sr HERVÉ,Horloger
de Paris,le 16 Mai 1764, & approuvée
par délibération de cette même
Académie le 20 Juin ſuivant; ainfi
que le certificat délivré à V'Auteur,
&figné parM. GRAND - JEAN
DE FOUCHY , Secrétaire per
pétuelde cette Académie.
טימ
CETTE Montre est de forme gra
cieuſe & décorée par ſa propre com
poſition : elle marque ſur le fond de
la boëte par les ouvertures d'un cadran
d'or , recouvert d'un criſtal de
roche , les mois de l'année , l'équation
abrégée du ſoleil pourchaque mois,
les phâſes de la Lune & fon quantieme,
les quantiémes du mois ,& les jours de
Ja ſemaine.
Et ce ſans altération quelconque de
AOUST . 1764. 151
la juſteſſe du mouvement auquel tous
ces différens effets n'ont point de rapport
, par le prinicpe inventé par le
fieur Hervé , de faire mouvoir toute
cette quadrature par la pulfion du crochet
de la fufée , lorſque l'on remonte
la Montre , & qui réduit cette compofition
à une eſpéce de tableau mouvant
qui n'eſt mobile que dans cette
occafion.
Ce qui en fait ſeul le mérite , puifque
l'on n'avoitencore rien produit dans
ce genre , qui pour être meu , ne fût
relatif à la force motrice , auquel cas
ces fortes de Montres ne pouvoient
être que très-défectueuſes.
L'on peut donc jouir actuellement
de tous les avantages qu'elle renferme
fans craindre démonstrativement aucun
des défauts qu'avoient celles que nos
Anciens ont produires : avantages qui
paroiſſoient être de quelque confidération
, puifque tous les effets qui en
réſultent font utiles , & particulierement
en voyage.
La ſeconde partie nouvelle de cette
Montre , eſt une compoſition renfermée
ſous le cadran d'émail que l'Auteur
ſubſtitue à la place des répétitions ordi
Giv
2 MERCURE DE FRANCE.
naire , pour ſçavoir l'heure au tact la
nuit.
Cette compofition eſt ſimple , moins
coûteuſe , & fupérieure pour ſa ſolidité ,
à tout ce dont l'on s'eſt ſervi juſqu'à ce
jour , fur- tout pour les longs voyages
fur mer , où les répétitions ordinaires ,
par leurs compoſitions compliquées &
leurs principes deſtructifs ne peuvent
guères réſiſter fi long-temps , fans quelque
altération produite par l'uſage.
Il eſt vrai qu'en celle que l'on propoſe
, l'opération à faire pour ſçavoir
l'heure la nuit , eſt un peu plus difficultueuſe
qu'aux répétitions ordinaires ;
&pour ſentir ces difficultés dans toute
leur étendue , il eſt à propos d'en décrire
l'opération.
Il faut premiérement obſerver qu'il y
a deux ouvertures à la lunette au-deffous
du bord du criſtal ; l'une à fix heures
& l'autre à quatre , & qu'en pouffantlependant
de la boëte comme aux
répétitions ordinaires , il fortde chacune
de ces ouvertures une portion de cercle
gradué en dent de ſcie , du nombre
correſpondant des heures & des quarts
requis.
Il eſt à propos de tenir le pouſſoir enAOUST.
1764 . 153
foncé ſans lacher , juſqu'à ce que l'on
ſe ſoit aſſuré d'avoir bien ſenti au tact
le nombre des dégrés qui ſortent de la
lunette , tant pour les heures que pour
les quarts; puis relâcher le pouffoir que
l'on tenoit en action : alors tout rentre
en - dedans , & l'opération eſt finie.
L'ouverture de la lunette aux fix heu .
res font les quarts , qui n'ont jamais que
trois dégrés : celle des quatre heures
ſont les heures , qui n'en ont jamais que
fix , par la diviſion du jour en quatre
parri , u' ieu que nous ne le diviſons
ordinai.ement qu'en deux.. L
On a préféré cette compoſition pour
plus de ſenſibilité , quoiqu'elle ſoit oppoſée
à notre uſage , très-perfuadé que
tout homme intelligent qui voudroit
s'en ſervir , peut en acquérir l'habitude
en très-peu de jours , & fyau a l'heure
avec la même précision que s'il avoit
quelle répétition que ce fût.
En effet , elle ne différe de l'ordinaire
qu'en ce qu'elle ne nous donne l'heure à
notre façon de compter , que depuis minuit
juſqu'à 6 heures du matin , & qu'à
7 heures elle recommence à remarquer
une heure , qui font ſept , en comptant
les fix qui font déja échues , & en con-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
tinuant ainſi de fuite juſqu'à midi,qui
eſt la moitié du jour révolu...
Voilà toutes les difficultés qu'on a pů
remarquer dans cette nouvelle Répétition
, & l'on ne croit pas qu'elles puifſent
être miſes en parallèle avec les
avantages qui réſultent de ſa compofi
tion , puiſqu'on retranche au moins la
moitié des pièces , & même les plus
fautives qui compoſent les répétitions
ordinaires.
L'Auteur demeure à l'entrée de la
Place des trois Maries , à la defcentedu
Pont-Neuf.
AOUST. 1764. T
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS .
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. LOUIS , Professeur
Royal de Chirurgie , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure de
France.
JE que E m'attendois bien , Monfieur ,
ma differtation contre la légitimité des
näiſſances prétendues tardives , que vous
avez annoncée avec éloges dans votre
Journal , ne feroit pas également ap
prouvée de tout le monde; mais je
ne penſois pas qu'on m'accuſeroit d'être
en contradiction avec moi - même ſur
cette importante matière. Les Avocats
de la partie adverſe viennent de préſenter
dans un Mémoire , comme une choſe
des plus remarquables & des plus in
réreſſantes à ſa défenſe ,qu'on lifoit
dans l'Encyclopédie , au mot Accouche
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ment , les paroles ſuivantes..... Les
femmes accouchent ordinairement au bout
de 7,8,9,10 & 11 mois. » La Juſtice
>> imaginera-t- elle , ajoute-t-on , que
» c'eſt le fieur Louis lui - même , au-
>> jourd'hui le défenſeur le plus zélé du
>> ſyſtême injurieux des Dames de L.
» &M. ( ce font les héritières collatéra-
» les ) qui s'eſt exprimé ainſi dans le
>> Dictionnaire des Sciences , qui a con-
>> couru à configner dans cet ouvrage de
» la manière la plus authentique , la
„ réalité de l'accouchement dans l'on-
» ziéme mois. Eſt- ce intérêt , eſt-ce en-
>> vie de ſe fingulariſer qui l'a porté ſi tôt
>àſe contredire ? »ود
J'ai pluſieurs raiſons plus ſolides les
unes que les autres à oppofer à cette
objection.
1% La propoſition citée n'est pas de
moi : ainfi le reproche de contradiction
eſt abfolument nul. Les Editeurs & Rédacteurs
ont formé l'article Accouchement
du travail de plufieurs perſonnes :
c'eſt un fait poſitif; & il étoit même
très-facile de s'en convaincre par la
feule inſpection. Je n'ai fait que ce qui
regarde la méthode d'accoucher , &
qu'expoſer les ſecours que la Nature
atteni de l'Art pour faciliter cette opéAOUST
. 1764 . $57
ration . Ce morceau commence à la
page 82 , au premier alinea de la ſeconde
colonne ,&finit au milieu de la ſeconde
colonne de la ppage 83 , à l'endroit qui
renvoye au mot Césarienne.Je ſuis donc
à cet égard hors de cenfure ; car la
phrafe qu'on oppoſe eſt à la page 84. 11
ya entre le morceau où elle ſe trouve
& ce que j'ai fait , un emploi de l'Hif
toire Naturelle de M. de Buffon ſur les
enfans qu'on appelle nés coëffés.
2º. Je montrerai à MM. les Avocats
que la propoſition dont ils penſent tirer
tant d'avantages,& qu'ils croyent la plus
authentique , ne l'eſt point du tout. Il
eſt évident que le Dictionnaire Encyclopédique
, dans cet endroit , n'a fait
que recueillir les diverſes opinions , puifqu'immédiatement
après avoir dit que
les femmes pouvoient accoucher à onze
mois , on cite l'autorité de Peyſſonnel ,
conciliateurdes contradictions apparentes
d'Hippocrate , ſur les différens termes
de la naiſſance , qui déclare formellement
que les enfans qui naiſſent après
neuf mois & dix jours , ou ne vivent
point , ou ne font pas légitimes .
3. Pour prévenir toute eſpéce de
chicane , je dirai que ſi dans l'Avertif
ſement qui eſt à la tête du premier Tome
158 MERCURE DE FRANCE.
de l'Encyclopédie , on a mis au deſſous
de mon nom , que la lettre qui me défigne
pour Auteur a été oubliée à la fin
de l'article Accouchement , il est conftant
, comme on vient de le voir , que
cette omiffion ne peutconvenir à tout
l'article , puiſqu'il n'eſt pas entiérement
de moi : elle ne peut avoir rapport
qu'aux trente-deux dernières lignes de
l'article , leſquelles fontde moi effectivement
, & ne concernent que des
faitsde pratique & des obſervations anatomiques
ſur l'écartement des os du
baffin dans l'accouchement. On auroit
dû voir que cette fin d'article eſt précédée
immédiatement de deux grandes colonnes
de Texte fous la marque qui défigneM.
Diderot.
4°. Je n'ai point de réponſe à la queftion
que font MM. les Avocats fur
l'alternative des motifs qui ont pume
déterminer à me contredire fi -tôt. Premiérement
cette queſtion porte fur une
fuppofition fauſſe , puiſque je ne ſuis
point en contradiction. J'ofe dire de
plus que ceux dont j'ai l'honneur d'être
connu , nem'accuſeront pas d'intérêt
: je crois avoir fait mes preuves fur
cet article par une conduite qui ne s'eſt
jamais démentie , malgré les occafions
AOUST. 1764 . 159
fréquentes &légitimes qui ſe ſont préfentées
:&pour toute choſe,par quelque
conſidération que ce fût ,je n'aurois pas
prêté ma plume à la défenſe de l'erreur ,
ni même voulu prendre l'affirmative abfolue
ſur un point que j'aurois regardé
comme problématique ou douteux.
L'envie de me fingulariſer n'eſt pas
plus dans ma manière d'agir. Il n'y a
point de fingularité à foutenir& à défendre
un ſentiment , érayé des autorités
les plus graves , & confirmé par les
raiſonsles plus folides. J'ai traité le Sujet
par pur amour pour la vérité. Les perſonnes
à qui mon travail peut être utile ,
me ſont entiérement inconnues : je n'ai
point attaqué leur partie adverſe ; &
ceux qui m'ont confulté peuvent me
rendre justice , &dire que j'ai demandé
du temps pour éxaminer attentivement
l'état de la queſtion , avant que de don
ner mon avis.
J'ai l'honneur d'être ,&c.
160 MERCURE DE FRANCE.
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON,
Quarante-deuxième & quarante-troiſième
Traitement depuis fon Etabliſſement.
Noms des Soldats.
BEAUVAIS ,
Compagnies.
Rafilly.
Dubois , Rafilly.
Ebrard , Latour.
Foucault , Dampierre.
Dupré , Mithon.
Hermand, Villers.
Guérin , Villers.
Le hecq , Mithon.
Julien ,
Pellant ,
Verdun ,
La gayté ,
L'Eſperance ,
Maréchal,
Dampierre.
D'Anteroches.
Rafilly.
Mithon.
DeGraffe.
Duchateau ,
Des Liens ,
Pronleroy.
Tourville.
D'Obſonville..
1
AOUST. 1764.
¥6
Guillot, Bouville.
Clément , Pronleroy.
Guichenot , Dampierre .
Barbier ,
Chevalier .
Barthélemy ,
Villers .
Baudry ,
Villers .
Lignan ,
Viennay.
Belle-Fin , Deſpiez .
Guot ,
Deſpiez.
Ces vingt- cinq Soldats ont été à l'ordinaire
guéris des maladies les plus graves
, & la plupart manqués par les
frictions .
Suivant les Regiſtres des Hôpitaux
du Roi & du Régiment des Gardes ,
on voit que le nombre des Soldats ,
Cavaliers & Dragons traités & guéris
juſqu'à ce jour , non compris les Hôpitaux
de la Marine , ſe monte à plus
de dix-huit mille ; & il paroit en général
une diminution ſenſible , qui donne
lieu d'eſpérer que dans quelques années
on pourra parvenir , finon à éteindre
, du moins à amoindrir confidérablement
le fleau d'une maladie qui
fait depuis pluſieurs fiécles tant de ravages.
162 MERCURE DE FRANCE.
On eſt averti prèſque tous les mois,
par des avis certains , que beaucoup de
genspour remplir les vues d'intérêt qu'ils
fe propoſent , aux dépens du bien public
, employent tous les moyens poffibles
, tantôt en contrefaiſant les dragées
anti-vénériennes , qu'ils débitent
dans des boëtes faites à l'imitation de
celles de M. Keyfer , tantôt en réduiſant
àla moitié ou au tiers , le nombre des
dragées qu'ils fontprendre chez lui , &
dont la quantité eſt toujours de quatre
onces&demie, pour en former d'autres "
à leur profit. Comme il peut arriver de
ces infidélités , les ſuites &les accidens
les plus facheux , ſoit parce que les remédes
débités en contrefaction ne peuventqu'être
vraiſemblablement hafardés
ou dangereux , ſoit parce qu'en dimi
nuant le nombre des dragées que con
tiennent les véritables boetes , il n'en
peut réſulter une guérifon complette &
certaine , M. Keyser croit devoir avertir
le Public de ſe tenir en garde contre ces
abus , & l'invite plus que jamais à s'adreſſerà
lui directement , ou aux Cort
reſpondans de chaque Ville , dont nous
avons donné pluſieurs Liſtes , que nous
aurons ſoin de répéter à meſure qu'il y
aura quelques changemens. En atten
AOUST. 1764 . 163
dant nous allons marquer ici les nouveaux
Correſpondans qui ne ſe trouvent
pas dans les Liſtes précédentes.
M. le Febvre , Médecin , Conſeiller de
la Cour de feue Son Alteſſe Séréniffime
Electorale.
M. Mynier , l'aîné , Chirurgien aux
Cayes fond de l'Iſle-à -Vache , Côte S.
Domingue.
M. Durèges , Chirurgien du Roi ,
par quartier à Versailles.
M. Sayve ,
Lavaur.
Docteur en Médecine , à
M. Briffet , Maître en Chirurgie ,
Auxerre.
Malgréles recherches du Gouvernement
contre les contrefactions dont
nous venons de parler , il ne laiſſe pas
de ſe commettre encore à cet égard des
abus conſidérables . C'eſt ce qui engagera
déſormais M. Keyfer à rendre
compte au Public des infidélités & du
nom des perſonnes que l'on prendra en
contravention ; & il commence aujourd'hui
par inférer icile certificat d'un Layetier
de Bordeaux , à qui un Apoticaire
a commandé des boëtes pareilles à celles
de M. Keyfer ; ce qui marque un projet
164 MERCURE DE FRANCE.
décidé de contrefaction , car il doit
être inutile de faire des boëtes dans
aucun cas , puiſque M. Keyser ne vend
ſesdragées que dans leurs boëtes, & que
toutes les perſonnes qui en tirent de
chez lui ne font jamaisdans la néceſſité
d'en faire faire aucunes.
Certificat du Sieur Jean Ducaffe ,
Layetier à Bordeaux.
Je déclare que le ſieur Pigeon , Mai-
Apoticaire , à Bordeaux , m'a fait faire
douze boëtes ſur le modèle de celles
de M. Keyfer , & par conséquent contrefaites
, & qu'ilme les a payées 3 livres
la douzaine. Ce que je certifie véritable.
A Bordeaux , le 24 Mai 1764.
Signé , JEAN DUCASSE.
Sans vouloir pénétrer les vues du
ſieur Pigeon , nous croyons qu'on ne
peut les interpréter dans aucun fens
favorable.
HOPITAL DE S. DENIS.
M. le Duc de Choiseul, toujours oc
cupé des plus grandes vues , & jourAOUST
. 1764 . 165
nellement inſtruit des avantages qui réſultent,
dans tous les Hôpitaux militaires,
de la méthode des dragées antivénériennes
, a confié le traitement des recrues
provinciales du Régiment de Paris ,
ſelon les mêmes méthodes , à M. Silvy ,
Chirurgien de la Reine , dont le zéle
&les talens connus du Public méritent
les plus grands éloges. Il en réſulte tous
les jours des avantages ſi conſidérables
& des guériſons ſi bien établies , que
l'on croit devoir en faire part au Pubic
en ſuivant , à cet égard ,le même ordre
qu'on obſerve pour l'Hôpital des Gardes
Françoiſes.
Noms des Soldats . Compagnies,
Premier Traitement,
Maréchal , Marcy.
Giroy , Beaupoel.
Natté , Beaupoel.
Boyer ,
Deſclainvilliers.
Hulot , Martelly.
Colin,
Lafarelle.
Buquet ,
Chamifot.
Legros ,
Marnay.
166 MERCURE DE FRANCE.
Pautra ,
Laroche ,
Second Traitement.
Marcy.
Chamifot,
Lepecque , Chaourches
Bauerelle ,
Gallard.
Caillou ,
Ballet.
De Giron , Gallard
Parment , Marnet
Lange ,
Marnet.
Pommé , S. André.
Degand,
Crenneville.
Gouy ,
Crenneville.
Picgard ,
Crenneville.
Brunelle , Deſclainvilliers.
Ces vingt- un foldats ont été bien
&radicalement guéris des maladies les
plus graves & les plus difficiles.
1
AOUST. 1764. 167
MEMOIRE concernant différens remédes
pour les Maladies Vénériennes.
Par le fieur ROGER DIBON , Chirurgien
ordinaire du ROI dans la
Compagnie des Cent - Suiſſes de la
Garde de Sa Majesté. A Paris , de
l'Imprimerie de P. A. LE PRIEUR ,
Imprimeur du ROI , rue S. Jacques ,
1764; 24 pages in-8 " .
CEMémoire eſt intéreſſant par le double
objet qu'il préſente. M. Dibon eft
poffefſeur depuis 40 ans d'un reméde
particulier pour la guériſon des Maladies
Vénériennes , reméde éprouvé publiquement
à l'Hôtel des Invalides par
les ordres de M. de Breteuil , alors Miniſtre
de la Guerre , & dont les ſuccès
ont été récompenſés d'une Penfion du
Rot dont il jouit. Il a vû pendant tout
ce temps bien des remédes anti-vénériens
avoir une vogue paſſagère & tomber
fucceffivement. Lui-même a plus
d'une fois démontré l'illuſion de la plûpart.
Il propofe aujourd'hui pour la fureté
des Citoyens à la merci de tous
ces Charlatans , affez heureux ou affez
168 MERCURE DE FRANCE.
adroits pour s'accréditer , un moyen
bien für de faire le difcernement des
remédes qui ont déja pû ſe produire ,
ou qu'on produira dans la ſuite ; c'eſt
de n'en tolérer aucun qui n'ait ſubi l'épreuve
d'un concours public fait fous
les yeux de l'Académie Royale de
Chirurgie &de la Faculté de Médecine.
Il ſeroit même très-important
que ce concours fût ordonné par le
Roi; &fi une Loi ſi néceſſaire pour un
des objets qui intéreſſent leplus la ſanté
des citoyens avoit lieu ; comme le plus
ancien Méthodiſte il uſeroit , dit-il , de
ſon droit d'aîneſſe pour demander que
ſon reméde fût le premier admis au
concours. Les défis réïtérés qu'il a faits
dans tous les temps aux Charbonnier ,
aux Mollée , aux Torrès , à tant d'autres ;
les concours qu'il a propoſés , reclamés ,
follicités lui-même , prouvent qu'il a
toujours cet objet préſent , qui a été le
voeu de toute ſa vie. Mais les motifsles
plus puiſſans font venus réveiller fon
zèle , & voici comme il s'exprime : « Je
>>fuis Penſionnaire du Roi depuis un
» grand nombre d'années , & j'aurois
» bien des reproches à me faire ;je croi-
» rois même être obligé à une reftitution
légale , fi par malheurje n'avois
»pas
AOUST. 1764. 169
>> pas mérité ma penfion. Ainfi me re-
» mettant dans l'état où j'étois il y a
» quarante ans , je me préſente comme
>>un homme qui propoſeroit une nou-
>>velle méthode. En conféquence , je
» me foumets d'avance au concours ,&
» je demande comme une grace de le
» faire commencer par mon reméde ».
Il n'y a point d'objection à faire à une
demande ſi raisonnable & motivée avec
une pareille énergie. Ce qu'il ajoute eſt
encore plus fort.
» Je ſuis avancé dans ma carrière , &
>>voulant m'acquitter s'il eſt poſſible ,
» au moins en partie , avant de mourir ,
>> des bienfaits que j'ai reçus de Sa Ma-
>> jeſté , & de ce que je dois à mes Con-
» toyens , j'ai réſolu de publier mon
» Reméde. Or comme il ne ſuffit
» pas que je le croye bon , & que
> j'en aye une infinité de preuves ,
>> j'ai pensé que c'étoit le moment d'in-
>>voquer les épreuves publiques que M.
» Aftruc , ou ſon Traducteur , a jugé
» lui-même être la véritable Pierre de
>> touche des Remédes particuliers. Si
>>par les nouvelles épreuves qui feront
>> faites du mien , il ſoutient le plus ri-
>> goureux examen , je le publierai ſur le
>> champ dans le plus grand détail ; c'eſt
H
170 MERCURE DE FRANCE .
>> l'engagement que je contracte en
» demandant ces épreuves. S'il eſt trouvé
infuffifant , je l'abandonne & je
> me foumets à la peine de la fup-
>>preſſion. » Rien de plus précis que
cette déclaration ; il l'appuye d'une réfléxion
que tout le monde auroit faite.
» On voit , dit-il , que je n'ai plus ici
d'autre intérêt que le bien public ,
> puiſqu'au moment que mon reméde
>> fera jugé tel que je le penſe , je m'en
»défaifis en quelque forte en le pu-
>>> bliant pour le mettre dans la main
>>de tous ceux qui voudront ou ſcau-
>> ront s'en ſervir; ce qui eſt en aban
>donner la poffeffion , ou rreennooncer à
tout le fruit que j'en puis tirer ; &
que fi au contraire il échoue dans les
épreuves qu'il fubira , je m'oblige à
» n'enplus faire aucun uſage.
M. Dibon , à la fin de ſon Mémoire,
invite par des motifs affez preffans
l'Inventeur des Dragées anti-vénériennes
, le célébre M. Keyfer , à foumettre
fon reméde au concours , & fon-raifonnement
paroît fans replique. » Deux
remédes particuliers pour les Maladies
Vénériennes , le mien & celui de M.
>> Keyfer , ont , dit-il , été récompenfés
par la Cour..... Ainfi pour le bon
éxemple , pour ne laiſſer même ſubAOUST.
1764.. 17
> fiſter aucun doute fur la nature de ces
>> deux remédes , & juftifier glorieuſe-
>ment la diſtinction qu'ils ont obte-
>> nue , je crois que ces deux Penfionnaires
du Roi doivent commencer
→ entre eux le concours,& fubordonner
» tous les Jugemens particuliers rendus
» en leur faveur à un ſeul Jugement
>> public qui ne ſouffrira jamais d'at-
»teinte..
On ne peut qu'applaudirau zéle d'un
Praticien qui pour publier un reméde
qu'il croit pouvoir ſuppléer , dans certains
cas , aux frictions , ne demande
que des Sujets , des Témoins , des Juges
Nouveaux Cadrans folaires verticals ,
dont on peut se fervirfans le secours
de la Bousfolle.
4
LESI BARADELLE , Ingénieur du
Roi pour les Inſtrumens de Mathématiques
, demeurant à Paris , quai de
l'Horloge du Palais , à l'enſeigne de
l'Obfervatoire , donne avis que fuivant
le ſouhait de pluſieurs perſonnes de diftinction
de Lille en Flandre , & autres
lieux , deſſous la même élévation
vient de conſtruire un neuviéme Cadran
,
il
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
vertical , dont on peut ſe ſervir ſansle
fecours de la Boufſolle pour le cinquantiéme
dégré 38 minutes , ſemblable
aux huit autres Cadrans qui ont été ane
noncés au mois de Janvier préſente an
née 1764. Ces Cadrans font collés fur
une feuille de carton épaiſe , de la grandeur
d'un in octavo. Ils marquent l'heure
par le moyen d'une pelle qu'on fait
gliffer le long d'un fil de foie , qui eft
attaché au centre du cadran , & d'un
plomb , qui eſt auffi attaché à l'autre
bout dudir fil , pour le tenir verticalement
ou d'à-plomb : il y a une pinulle
de peau attachée dans la partie ſupérieure
où eft marqué Eſpace pour l'ombre de
la pinulle , étant préſentée au ſoleil ,
foit le matin ou le foir , l'ombre de la
pinulle rempliffant ledit eſpace , le cadran
eft incliné à la hauteur du ſoleil
fur l'horifon : la perle qu'on a fait gliffer
fur le jour du mois marque le lieu du
foleil , & donne l'heure cherchée . C'eſt
une invention de feu M. Delahire , connu
ſous le nom de la Harpe de M. Delahire.
Les lieux pour lesquels ces Cadrans
ſont conftruits font: 1 °. Paris :
2. Marſeille & Bayonne: 3º. Tunis &
Bordeaux : 4°. Lyon : 5°. Dijon &
Tours : 6°. Breſt & Vienne en AutriAOUST.
1764. 173
che : 7°.Rheims &Rouen : 8°. Amiens:
9 °. Lille en Flandre & Liége. Ils peuvent
encore fervir pour tous les lieux
qui ont la même latitude ou élévation :
ils peuvent fervir tout autour de la terre ,
en ne quittant point le parallèle du globe
de l'Orient à l'Occident. Cependant
comme un quart ou un tiers de dégré
ne peuvent faire aucune différence fenfible
, ils peuvent ſervir également pour
toutes les autres Villes en-deffas ou en
deffous , c'est- à-dire , plus méridional ou
plus feptentrional. Ces Cadrans font tracés
& gravés & faits fort proprement :
leurs uſages ſe trouvent derrière le carton
ſur lequel ils ſont collés : l'on y
trouve auſſi les temps des équinoxes
d'Automne & de Printemps , & ceux
des ſolſtices d'Eté & d'Hyver , & on
peut encore par leur moyen connoître
l'heure du lever & du coucher du ſoleil
.
Le prix de chacun de ces Cadrans eſt
de 2 liv.
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
:
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE .
Duo à la grecque , à deux violons ;
par M. Papavoine. Prix , 1 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'Auteur ſeulement , rue
Mauconſeil , la quatriéme porte cochère
près la rue Françoiſe.
1
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
ON a continue le Baller des Talens
Lyriques , que le Public voit toujours
avec plaifir . En l'absence de M.le GROS ,
M. du PAR a chanté le rôle de Mercure ,
dans lequel il á été applaudi. On doit
remettre le 7 du préſent mois d'Août ;
Naïs , Ballet en trois Actes avec un
Prologue ; Poëme de feu M. CAHUSAC ,
Muſique de M. Rameau , donné la première
fois le 22 Avril 1749 .
AOUST. 1764. 175
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE 12 Juillet M. MOUVEL débuta
par le rôle d'Arnolphe , dans l'Ecole des
Femmes. Il a continué ſon début par
celui d'Orgon , dans le Tartuffe , & de
l'Oncle dansla Pupile , Arpagon dans
l'Avare , & Geronte dans le Retour imprévu
, Chriſaledans les Femmes Sçavantes
, le rôle de Père dans la Sérénade ,
celui d'Oronte dans l'Esprit de contradiction
&c. Dans l'exécution de tous ces
rôles le nouvel Acteur a été applaudi.
On reconnoît dans ſon jeu du naturel
& de l'intelligence , une attention fin
gulière à ne point charger les caractères
; ce qui peut- être, actuellement , retient
un peu en lui la chaleur que l'on
apperçoit qu'il ſeroit en état de donner
àcertains traits qui en éxigent. On doit
d'autant plus attendre de cet Acteur les
choſes qu'il y auroit à defirer , qu'il paroît
avoir une connoiſſance-pratique &
bien raifonnée du Théâtre , moyen aſſuré
de voir en lui journellement perfectionner
tout ce qui est néceſſaire pour
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
remplir très-bien l'emploi dans lequel
il a débuté.
N. B. On trouvera les Remarques promises à
P'occaſion des Lettres inférées dans leſecond Volume
deJuillet , en Supplément à lafin dupréſent Volume
; ou fi l'abondance des matières ne le permettoit
pas, dans leprochain Mercure .
COMEDIE ITALIENNE.
M. TRIALL , dont nous avons parlé
dans le précédent Volume , a continué
& terminé ſon début avec ſuccès , &
nous voyons confirmer par le Public. ce
que nous avons avancé en faveur de ce
Débutant.
Il n'y a eu d'autres nouveautés fur ce
Théâtre , que la remiſe de Georget &
Georgette , petite Piéce en un Acte ,
mêlée d'Ariettes , qui eſt agréablement
rendue , & paroît faire plaifir au Public..
AOUST. 1764. 177
LETTRE de M. DESHAYES , Maître
des Ballets de la Comédie Françoise.
MONSIEUR,
,
ENGAGE parle Sieur Carel , Maître à Danfer
, de travailler pour lur a une Fête dont il
étoit chargé, le 8 de Septembre dernier , pour
Mgr le Duc de Chartres , à S Cloud , y compoſai
une Contredanſe Angloiſe ; & comme ill
eſt permis a un Auteur , quel qu'il ſoit , de dif--
poſer de fon ouvrage cette Fête n'ayant point
eu lieu, je me ſuis ervi de cette même Contre
danſe pour le Ballet Anglois que je viens de
donner Dimanche dernier- fur notre Théâtre ..
J'ai été fort furpris d'apprendre que le fieur
Carel ſe l'eſt arrogée , l'a fait éxécuter dans less
Bals à Paris , à Versailles , fous le nom de la
Strasbourgeoise & graver fous le fièn. Je reſte
donc chargé du Plagiat qu'il m'a fait ; & c'eſt
pour m'en juſtifier que j'ai l'honneur de vous
écrire.
Ne croyez pas , au reſte, que le vain hon--
neur d'avoir fait une Contredanſe , ſoit le mo
tif qui me guile Non , Monfieur , mais je
ferois au déſeſpoir que l'on pût me ſoupçon--
ner d'être obligé de recourir à des fecours étran- -
gers pour faire quelque choſe de parfable. Je
fuis jeune , cette opinion pourroit ' s'accréditer ,
& l'on feroit fondé a mépriſer un homme qui
mettroit journellement ſous fon nom , l'ouvra--
ge d'autrui . Vous voyez Monfieur , que parr
cette raifon , une ſample Contre danſe devients
178 MERCURE DE FRANCE.
pour moi auſſi importante que la meilleure ſcène
d'une Piéce de Théâtre que l'on voudroit ravir
å ſon Auteur. Je me flatte donc que vous voudrez
bien inférer ma Lettre dans le Mercure pro--
chain. Cette Contredanſe que le ſieur Carel nomme
la Strasbourgeoise n'eſt nullement de lui ,
elle eſt de moi , & j'en ai pour garants une
partie de Meſſieurs les Danſeurs de la Comédie
Italienne & ceux de notre Théâtre qui m'ont
vû travailler à cette Fête où ils étoient invités .
ainfi que moi par le ſieur Carel.
,
J'ai l'honneur d'être &c.
Paris, ce 18 Juillet 1764.
P. S.
DESHAYES
16
A
Depuis ma lettre écrite , j'ai eu occafion d'é
xaminer la Contredanſe en queſtion , & je me
ſuis apperçu que le ſieur Carel y a fait pluſieurs
changemens , qui loin de l'améliorer , la rendent
au contraire beaucoup moins agréable. Sans
doute que l'intention du ſieur Carel étoit de la
déguiſer , mais il n'y a pas reutli , puiſque j'ai
eu le déſagrément de la voir reconnoître pour
la même Contredanſe donnée par le ſieur Carel.
ſous le nom de la Strasbourgeoiſe , &d'entendre
dire qu'elle étoit de lui & que je me l'étois
appropriée. Voici ſous quel titre elle eſt gravée
, & ſe vend chez Mile Castagnery , rue
des Prouvaires. La Strasbourgeoile , Contredanſe
Allemande , dédiée à M. Brouder le fils
Négociant à Strasbourg , par le ſieur Carel ,
Maître à Danſer , Privilégié du Roi. Je vous
AOUST. 1764. 179
prie inſtamment de vouloir bien ajouter cette
apoſtille à ma lettre.
ARTICLE VI.
SUITE des Nouvelles Politiques :
du mois de Juillet.
i
TRAITÉ conclu'à Petersbourg entre l'Intpératrice
de Ruffie & le Roi de Pruffe , le 11 Avril 1764
AU NOM DE LA SAINTE TRINITÉ .
Sa Majesté le Roi de Pruffe & Sa Majefte
l'Impératrice de Toutes les Ruſſie , ayant mû
rement conſidéré que rien n'eft plus conforme
à leurs intérêts & à leurs avantages communs ,
ni plus propre à aſſurer la durée de la paix fi
heureuſement rétablie en Europe , que de reſſerret
les noeuds de l'amitié & de la bonne intelli
gence qui a toujours régné ci- devant & qui fub-
Aſte à préſent entre les deux Cours , & de confir
mer cette union par un Traité d'alliance défenſive
qui n'ait pour but que la ſûreté de leurs Etats &c
Poſſeſſions reſpectifves , ſe ſont propoſés de porter
afa perfection un ouvrage ſi ſalutaire , & ont
choifi & nommé pour cet effet leurs Plénipotentiaires
, ſçavoir , Sa Majesté le Roi de Prufſe , le
fieur Victor- Frédéric Comte de Solms
Chambellan Actuel , Conſeiller Privé de Légas
tion , & Envoyé Extraordinaire & Miniſtre Plénis
potentiaire à la Cour de Sa Majeſté l'Impératrices
&Sa Majesté Impériale de Toutes les Ruſſies , le
,
fou
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
fieur Niſcita de Panin ,Gouverneur de Son Alteffe
Impériale Monſeigneur le Grand Duc , fon Con
ſeilter Privé Actuel , Sénateur & Chevalier de ſes
Ordres , & le Prince Alexandre de Gallitzin , lon
Vice-Chancelier , Conſeiller Privé , Chambellan
Actuel & Chevalier des Ordres de Saint Alexandre-
Newski & de l'Aigle Blanc de Pologne : leſquels
Minittres Plénipotentiaires, après s'être communiqué
& avoir échangé leurs pleins- pouvoirs
trouvés en bonne & due forme , ſont convenus
desArticles ſuivans .
ART. I. Sa Majesté le Roi de Pruffe & Sa Mar
jefté l'Impératrice de toutes les Ruflies s'engagent
pour eux& pour leurs héritiers &fucceffeurs , par
de préſent Traité d'amitié & d'alliance défenſive ,
à ſe conduire l'un envers l'autre comme il convient
à de véritables alliés & ſincères amis , en regardant
, chacun de ſon côté , les intérêts de
l'autre comme les ſiens propres , & en écartant ,
autant qu'il fera poſſible , tout ce qui pourra y
préjudicier.
ART. II . Les Hautes Parries contractantes ,
poſant pour première règle & pour baſe du ſyſ
tême politique de cette alliance d'affermir ſolidement,
pour le bien du genre humain , latranquil.
lisé générale , ſe réſervent en conféquence , d'un
côté, la liberté de conclure même à l'avenir ,
d'autres Traités avec des Puiſſances , qui loin de
porter par leur union quelque préjudice & empêchement
à l'objet principal de celui-ci ,y pourront
encore donner plus de force & d'efficacité :
Elles s'obligent d'an autre côté à ne point prendre
d'engagement contraire au préſent Traité ,
auquel elles ſont convenues d'un commun accord
d'inviter & d'admettre d'autres Cours qui ſeront
animées des mêmes ſentimens ; voulant nonAOUST.
1764 . 181
Teulement ne rien faire , mais même empêcher.
de tout leur pouvoir qu'il ſoit rien fait ni direc
tement ni indirectement , de quelque manière
que ce ſoit , qui puiſſe leur nuire & être contraire
àcet engagement mutuel ; & pour donner plus
de force à cette alliance , elles s'engagent à ſe
garantir réciproquement , & ſe garantiffent en
effet l'un à l'autre de la manière la plus forte &
fans exception , tous les Etats Principautés ,,
Comtés , Seigneuries , Provinces , Territoires &
Villes qu'elles poſſédent actuellement en Europe ,,
lors de la concluſion de ce Traité , &à ſe maintenir
& ſe défendre avec toutes leurs forces
contre qui que ce ſoit , dans la paifible & entière
poffeſſionde leurs ſuſdits Etats.
,
ART. III . En conféquence de la garantie ſtipu
lée dans le deuxiéme Article , & au cas qu'il arrivật
, ce qu'a Dieu ne plaiſe, que l'un ou l'autre
des Hauts Contractans fût attaqué ou troublé par
quelqu'autre Puiſſance, en quelque manière que
ce fût , dans la poſſeſtion de ſes Etats & Provin
ces, ils promettent & s'engagent mutuellem nt
d'employer , avant toutes choſes , leurs bons offi
ces , auſſi-tôt qu'ils en ſeront requis , pour détourner
toute hoftilité & pour procurer à la partie
léſée toute la ſatisfaction qui lui ſera due; & ,
s'il arrivoit que ces bons offices ne fuffent pas.
ſuffiſans pour effectuer une prompte réparation ,
ils promettentde fe donner mutuellement, trois
mois après llaa premiére réquisition , dix mille
hommes d'Infanterie & deux mille hommes de
Cavalerie.
ART. IV. Leurs Majeſtés promettent en même
temps de continuer & de maintenir les ſuſdits .
ſecours juſqu'a la ceſſation entière des hoſtilités..
S'il arrivoit cependant que les ſecours ſtipulés ne
182 MERCURE DE FRANCE.
fuſſent pas fuffiſans pour repouſſer & faire ceffer
les attaques de l'ennemi &pour éteindre entiérement
le feu de la guerre , Elles ſe réſervent dans
cette extrémité , conformément à leur première
intention , de ſe ſervir des voies les plus propres
au rétabliſſement & à l'affermiſſement dela tranquillité
, de ſe concerter ſur les moyens d'auga
menter les ſuſdits ſecours & d'employer , ſi cela
eſt inévitable , toutes leurs forces pour leur défenſe
mutuelle , afin de finir plus promptement
les malheurs de la guerre &d'en empêcher les
progrès.
ART. V. Les troupes auxiliaires doivent être
pourvues de l'artillerie de campagne , des munitions
& de tout ce dont elles auront befoin , à
proportion de leur nombre , & être payées & recrutées
annuellement par la Courqui fera requiſe.
Quant aux rations& portions ordinaires en vivres
&en fourages , elles leur feront données , ainſi
que les quartiers , par la Cour requérante , fur le
piedqu'elle entretient & entretiendra ſes propres
troupes en campagne & dans les quartiers.
ART. VI . Ces mêmes troupes auxiliaires ſeront
ſous le commandement immédiat du Chef de
l'armée de la Cour requérante , mais elles ne
dépendront que des ordres de leur propre Géné
ral , & feront employées dans toutes les opérations
militaires , felon les uſages de la guerre
fans contradiction : cependant ces opérations ſeront
auparavant réglées & déterminées dans le
Confeilde Guerre en préſence du Général qui
les commandera .
ART. VII . L'ordre & l'economie militaire
dans l'intérieur de ces troupes dépendront uniquement
de leur propre Chef; elles ne feront fatiguées
& expoſées qu'autant que le feront celles de
AOUST. 1764. 183
la Cour même qui les aura demandées , & l'on
fera obligé d'obferver dans toutes les occafions
une égalité parfaite & exactement proportionnée
à leur nombre & à leurs forces dans l'armée où
elles ſerviront..En conféquence , elles demeureront
enſemble autant qu'il fera poſſible , & l'on
fera en ſorte de ne point les ſéparer dans les marches
, commandemens , actions , quartiers & autres
occaſions ,
ART. VIII. De plus , ces troupes auxiliaires au
ront leurs propres Aumôniers & l'exercice entiérement
libre de leur Religion , & ne feront jugées
que ſelon les loix & les articlesde guerre de
leurs propres Souverains & par le Général & les
Officiers qui les commanderont .
ART. IX . Les trophées & tont le butin qu'on
aura fait ſur les ennemis , appartiendront aux
troupes qui s'en feront emparées.
ART. X. Sa Majesté le Roi de Prufe & Sa Majeſté
l'Impératrice s'obligent non-ſeulement de
ne point conclure de paix ni de tréve avec l'ennemi
, à l'inſçu l'un de l'autre & fans un conſentement
mutuel , mais encore de n'entrer dans aucun
pourparler à ce ſujet ſans la connoiffance &
l'aveu des deux parties contractantes. Elles promettent
au contraire de ſe communiquer ſans
délai & fidélement toutes les ouvertures qu'on
pourroit leur faire à ce fujet à l'une ou à l'autre ,
directement ou indirectement , de bouche ou par:
écrit.
ART. XI. Si la partie requiſe , après avoir dond
né le ſecours ftipulé dans le troiſiéme Article de
ceTraité, étoit attaquée de forte qu'elle fût forcée
de rappeller ſes troupes pour ſa propre sûreté ,
elle ſera libre de le faire , après en avoir averti
deux mois auparavant la partie requérante. Paz
184 MERCURE DE FRANCE.
reillement , fi la partie requiſe étoit elle-même
en guerredans le temps de la réquifition de manière
u'elle fût obligée de garder auprès d'elle
pour la propre sûreté & pour la défenſe les troupes
qu'elle eût dû donner a fon alliée en vertu de
ceTraité elle aura la liberté de ne point donner
ceſecours pendant tout le temps que cette néceſſité
durefa.
:
ART. XII. Le commerce , tant par terre que
par mer , continuera de ſe faire librement & fans
aucun empêchement entre les Etars , Provinces &
Süjets des deux Cours alliées & dans les Ports ,
Villes & Provinces de commerce , tant deSa
Majesté le Roi de Prutle , que de Sa Majefté
l'Impératrice : on ne mettra pas de plus grands
droits, charges & impôts ſur les Vailleaux & les
Sujets des deux Cours que fur ceux des autres
Nations amies & alliées , & on ne les traitera pas
avec plus de rigueur.
ART. XIII La durée de ce Traité d'alliance
fera de huit ans & avant l'expiration de ce terme
il fera renouvellé ſelon les circonstances.
ART . XIV . Le préſent Traité ſera ratifié &les
ratifications échangées ici dans l'efpace de fix fe
maines ou plutôt fi taire ſe peur.
En foi de quoi les Minittres ſouſſignés ont fait
faire deux exeinplaires ſemblables fignés de leur
propre main , & y ont appofé le cachet de leurs
armes. Fait à S. Petersbourg , le 11 Avril ( 3
Mars V. S. 1164. ( L.S. ) V. F. DE SOLMS ,
( L.S. ) N. PANIN ,
( L. S. ) PR. A. GALLITZIN.
ARTICLE SECRET Comme il eſt de l'intérêt de
Sa Majesté le Roi de Prutfe & de Sa Majesté
l'impératrice de Toutes les Ruffies d'employer :
AOUST . 1764. 185
tous leurs foins & tous leurs efforts pour que la
République de Pologne ſoit maintenue dans ſon
droit de libre élection , & qu'il ne ſoit permis à
perſonne de rendre ledit Royaume héréditaire
dans ſa famille ou de s'y rendre abſolu ; Sa Ma
jeſté le Roi de Pruſſe & Sa MajestéImpériale ont
promis & ſe ſont engagés mutuellement & de la
manière la plus forte par cet Article ſecret
non-ſeulement à ne point permettre que qui que
ce ſoit entreprenne de dépouiller la République de
Pologne de ſon droit de libre élection , de rendre
le Royaume héréditaire , ou de s'y rendre abſolu
dans tous les cas où cela pourroit arriver , mais
encore à prévenir & à anéantir par tous les
moyens potſibles , & d'un commun accord , les
vues & les deſſeins qui pourroient tendre à ce but
auſſi-tôt qu'on les aura découverts , & à avoir
même , en cas de beſoin , recours à la force des
armes pour garantir la République du renverſement
de la conſtitution & de ſes loix fondamentales.
Ce préſent Article ſecret aura la même force
& vigueur que s'il étoit inféré mot pour mot
dans le Traité principal d'alliance défenſive ſigné
aujourd'hui , & ſera ratifié en même temps.
En foi de quoi il en a été fait deux exemplaires
ſemblables que Nous les Miniſtres Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pruſſe & de Sa
Majesté l'Impératrice de Toutes les Ruffies , autoriſés
pour cet effet , avons ſignés & ſcellés du
cachet de nos armes . Fait à S Petersbourg , le
11 Avril . ( 31 Mars V. S. ) 1764. ( L. S. C. DE
SOLMS , ( L.S .; PANIN , ( L. S. GALLITZIN
186 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES
du mois d'Août.
L'I'MIMPPEERRAATTRRIICCEE a fait communiquer aux diffé."
rentes Cours le Mémoire ſuivant , concernant les
affaires de Pologne & particulièrement la Confédération
de Lithuanie.
« Sa Majefté Impériale , ſenſiblement touchée
>> de l'état violent où se trouve la Pologne, ne
>> peut la voir avec indifférence à la veilled'une
>> guerre inteſtine. Les droits de l'humanité ſeule
▸ ne lui permettroient pas de refter tranquille
ſpectatrice desfureurs qui , après avoir fait couler
>> des torrens deſang,entraîneroient la deſtruction
>>> totale de cette Nation. Les Souverains font
>> les défenſeurs du genre humain , & le pouvoir
qu'il ont ſur une partie des hommes leur donne
>> le droitde s'intéreſſer au bien de tous . Mais ,
indépendamment de ces motifs , Sa Majesté
Impériale a des engagemens perſonnels qui
>>>réclament ſon aſſiſtance en faveur de la Polo
>>>gne. Médiatrice naturelle & autoriſée par les
>>>Traités, entre les différens Etats qui compoſent
ככ
la République , Elle veille à l'exemple de ſes
>> Prédéceſſeurs, à ce que rien ne puifle porterat-
>>> teinte aux conſtitutions fondamentales de cette
République. Sa Majefté Impériale , qui avoit
>> prévu les circonstances toujours critiques d'un
interregne , crut , auffi- tôt après la mort du
>> Roi , remplir les devoirs ſacrés de l'humanité
» & de la foi des Traités , en faiſant aſſurer la
République par ſes Miniſtres & en l'affurant
Elle -même par ſes Lettres qu'Elle alloit redou
AOUST. 1764 . 187
לכ bler d'attention pour prévenir les dangers auxquels
laperte de ſon Chef pouvoit l'expoſer. Les
Miniſtres de S. M. I. dans toutes les Cours de
>> l'Europe ont eu ordre d'y faire connoître ces
>> diſpoſitions que ſa conduite a parfaitement juf
tifiées juſqu'a ce jour. Aux engagemens de l'amitié
& de l'alliance , l'Impératrice joint ceux
>> du voisinage qui rend les premières obligations
>>plus étroites & en forme d'autres uniquement
>>>propres à l'Etat voiſin . Une correfpondance mu-
>> tuelle eſt le fondement des avantages &le lien
>> du bonheur réciproque de deux Etats limitro-
>> trophes , quand l'un eft attaqué en quelqu'une
>> de ſes parties. Le contrecoup qu'en reſſent ſon
>> voiſin force celui- ci à prendre part à ce mal .
Alors , les motifs de l'amitié & de l'alliance re-
> çoivent de nouvelles forces & exigent de lui les
>>plus grands efforts après ceux qu'il ſe doit à
>> foi-même. Toutes ces conſidérations ont inſpiré
à Sa Majefté Impériale les démarches qu'Elle
>> a faites , ainſi que les aſſurances qui les ont précédées
& qu'Elle a rénérées autant de fois que
>> les circonstances l'ont éxigé. Aujourd'hui , ſa
gloire , la proſpérité de ſon regne , ſon atten--
driſſement ſur les malheurs de ſes voiſins & le
propre intérêt de ſon Peuple éxigent qu'Elle
>> rempliſſe des paroles qui ne ſont pas moins fa-
>> crées que dictées par l'honneur & la ſageſſe .
>>C'eſt une Nation qui vient l'en prier , qui ré
>> clame ſes engagemens , qui l'appelle à ſon ſe-
>>c>ours : Sa Majeſté Impériale ſe rendroit coupable
du mal ultérieur , fi Elle ne déféroit à des
motifs ſi preſſans. Dans la droiture des principes
qui la guident & des ſentimens qui l'ani-
❤ment, Elle a donc ordonné , auſſi- tôt après la
188 MERCURE DE FRANCE .
réclamation faite par la Confédération géné
>>>rale de Lithuanie , qu'un corps de ſes troupes
>> marchat vers cette Province pour y appuyer les
>>>bonnes intentions des vrais Patriotes , pour y
>> arrêter tout déſordre , y maintenir la liberté
>> des Citoyens & rendre aux conſtitutions de la
>> République leur première vigueur. Sa Majesté
>> Impériale devoit cette marque de confiance au
"zèle patriotique de la Confédération qui , loin
>>>de s'oppoſer à la tenue de la Dière Générale ,
>> ſeule voiepropre à conſolider les conſtitutions
" de la Républiquedans une circonſtance auffi critique
que celle de l'interregne, achargé fon
>Maréchald'y envoyer des Députés pour expo-
5ſer aux Etats de la République aſſemblés , la
>>>pureté de ſes intentions & lajuſtice de ſes de-
>> firs , & pour engager ſes frères des Provinces
>>> de la Couronne à ſecourir de concert la Patrie ,
>> en leur rappellant l'union de la Lithuanie avec
>le Royaume, union confirmée par un ferment
>>facré& maintenue inaltérablement depuis plu-
>>> fieurs fiécles.
>>La néceſſité du ſecours que l'Impératrice en-
>>voye à cette Province eſt d'autant plus preſſante
que depuis que la Confédération s'eft
>>>formée , on apprend que le Prince Radziwill ,
> armé depuis longtemps & le plus ardent à
>> troubler le repos de ſa Patrie , a fait des entrepriſes
contre la Confédération ,& ſe propoſe
»d'empêcher dès ſa naiſſance tout le bien qu'on
>> doit naturellement s'en promettre.
» Les Généraux de Sa Majeſté Impériale
>>n'ont d'autres inſtructions que de reſter tran-
>>> quilles , de s'oppoſer à toute eſpéce de violen--
>> ces & d'éviter ſcrupuleuſement d'en commer--
>> tre la plus légére , de faciliter en tout les liAOUST.
1764. 189
bres délibérations de la Nobleſſe , de garder
uniquement la défenſive , & enfin de ne faire
uſage de leurs armes que lorſqu'on les atta-
>>quera eux- mêmes ou les dépôts précieux com-
>>>mis à leur garde.
>>L'Impératrice, fondée ſur les ſentimens d'humanité
&d'amour pour la paix qu'elle a fait
>> connoître depuis le commencement de ſon ré-
>>gne , ne doute pas qu'on ne rende la juſtiće
qui eſt due à la légitimité de la démarche
>> qu'Elle ſe trouve obligée de faire. Comme Sa
>> Majesté Impériale avoit prévu cet événement ,
>>>Elle avoit tout fait pour le détourner ; &
»quoique toutes les Puillances avec leſquelles
Elle est en amitié ſoient moins intérellées
»qu'Elle aux affaires préſentes , Elle n'avoit pas
balancé à leur en faire part , & avoit cru fe de-
>> voir cette fatisfaction à Elle- même , à la pureté
>>de ſes intentions & à l'uniformité des principes
qu'elle a admis invariablement. p.
,
De WARSOVIE , le 9 Juin 1764.
Le Marquis de Paulmy s'eſt rendu le 7 au
matin chez le Primat , & lui a dit que le Roi
ſon Maître étant informé detout ce qui ſeſepaſſoit
en Pologne & voyant la République diviſée &
la Ville de Warſovie occupée par des troupes
Etrangères , Sa Majeſté avoit jugé que ſon Ambaſſadeur
ne pouvoit plus y reſter décemment
& qu'en conféquence Elle lui ordonnoit de ſe
retirer juſqu'à ce que le calme & le bon ordre
fuſſent rétablis dans le Royaume ; cet Ambaffadeur
a ajouté qu'en attendant un changement
fi defirable ; Sa Majesté ne ceſſeroit de prendre
une part finçère à la liberté & à la tranquillité
de la Pol Pologne , ainſi qu'Elle l'a fait connoître
190 MERCURE DE FRANCE.
par ſes déclarations. Le Marquis de Paulmy eft
parti le même jour pour retourner en France
De COPPENHAGUE , le 16 Juin 1764.
Sophie- Caroline , Ducheffe- Douairière d'Oſt
Friſe née Margrave de Brandebourg-Culmbach ,
eſt morte le 7 de ce mois au Château de Forgenfroy
, âgée de cinquante-ſept ans. Cette
Princeſſe étoit Soeur de la Reine Mère , & avoit
épousé , le 8 Décembre 1723 Géorge -Albert,
Duc d'Oſtfriſe , mort le 12 Juin 1734 .
DeBERLIN , le 31 Mai 1764 .
On mande de Caſſel que la convention qui a
été faite pour dix ans entre cette Cour & celle de
Mayence en 1754 , & par laquelle Elles ſe ſont
engagées à ſe rendre réciproquement les déſerteurs
de leurs troupes , vient d'être renouvellée
pour dix autres années.
De RATISBONNE , le 6 Juin 1764 .
Le Prince Clément de Saxe ayant fixé le r
de ce mois pour venir prendre poſſeſſion de l'Evêché
de cette Ville ; le Magiſtrat fit mettre cejourlà
ſous les Armes ſes troupes réglées, tant de
Cavalerie que d'Infanterie , ainſi que la Milice
Bourgeoiſe, les Jéſuites firent auſſi mettre ſous
les Armes , mais hors de la Ville , environ trois
cens de leurs Etudians en habits uniformes bleus
& verds , & le Prince fit ſon entrée au bruit
du Canon & au ſon des cloches. Après la priſe
dela poſſeſſion , ildîna dans ſa réſidence avec ſon
Chapitre , les Prélats de la Ville & du Voiſinage ,
& les Vaffaux Nobles de l'Evêché , il retourna
le ſoir à Donaustauff , & en revint le 3 pour
chanter une Grand Meſſe dans ſa Cathédrale ;
7
AOUST. 1764. 191
cePrince en repartit hier au matin pour Friſyng ,
en laiſſant à ſes Diocèſains l'eſpérance de le
revoir tous les ans. Il va faire travailler à fa
maiſon de Donauſtauff pour la rendre plus commode.
De FLORENCE , le 15 Juin 1764 .
Les Religieux de l'Ordre des Minimes de Saint
François de Paule ont tenu ici leur Chapitre le
jour de la Pentecôte , & ont élu pour leur Général
le Père Marini de Parme. Le Père de Vaux
François , à qui il ſuccéde, eſt parti avant- hier
pour retourner en Champagne ſa patrie.
De GENES , le 4 Juin 1764.
On mande de Bonifaccio que les Rebelles , ſecondés
par un Officier Corſe au ſervice de la République
, avoient tenté de ſurprendre cette Place
; mais cette entrepriſe a échoué , & les Rebelles
ont été repouffés avec perte dans l'attaque
qu'ils ont faite ſur le Poſte de S. Julien.
Du 23 .
On apprend par la voie de Livourne que les
Rebelles , qui ont attaqué les Forts de S. Florent
& de l'Algaïola , continuent de les canonner le
premier fans y cauler cependant un dommage
conſidérable . Comme la garniſon eſt de cinq cens
hommes , nombre ſuffiſant pour défendre une ſi
petite Place , on ne doute pas que Paoli ne ſoit
obligé d'en lever le Siége.
LeMarquis & la Marquiſe de Chauvelin , après
avoir ſéjourné ici treize jours , en fort partis ce
matin pour ſe rendre à Parme.
192 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE .
Nouvelles de la Cour de Paris , & c.
De
VERSAILLES , le 19 Juin 1764 .
AUJOURD'HUI le Roi , accompagné de Monſeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine,
de Madame Adélaïde , & de Mesdames Victoire ,
Sophie & Louiſe , est allé coucher à la Muete ,
d'où Sa Majesté partira le lendemain pour Compiegne.
Mgr le Duc de Berry & Mgr le Comte de
Provence font partis hier pour cette dernière Ville.
Mgr le Comte d'Artois ainſi que Madame &
Madame Elifabeth , reſteront ici pendant ce
voyage.
L'Abbé de Narbonne- Lara vient d'etre nommé
Aumônier de Sa Majesté à la place de l'Abbé
de Durfort .
Avanthier , le Duc
d'Harcourt prêta ferment
entre les mains du Roi en qualité de
Gouverneur
de la
Normandie. La Marquiſe de Beauſlet fut
préſentée le même jour à Leurs Majestés & à la
Famille Royale par la Marquiſe de Valbelle,
Dame du Palais de la Reine.
Lafuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain .
SUPPLÉMENT
AOUST. 1764. 193
SUPPLÉMENT à l'Art. des Nouvelles
Littéraires .
De Compiegne , le 17 Juillet 1764.
LE Rol vient de nommer quatre
Commiſſaires à l'effet d'examiner un
Ouvrage immenfe auquel travaille depuis
long-temps M. Barletti de Saint-
Paul * , & dont voici le titre.
Inſtitutions néceſſaires , ou Corps com
plet d'éducation pratique & relative
dans lequel on trouve la vraie méthode
d'étudier & d'enſeigner les différentes
Sciences convenables aux deux ſexes ,
à tous les âges & à tous les états.
Les Commiſſaires choiſis font MM.
Bonamy , Hiſtoriographe & Bibliothécaire
de la ville de Paris , Membre de
l'Académie Royale des Belles-Lettres ,
&c.
DeGuignes, de la même Académie ,
Profeſſeur Royal de la Société Royale de
*Ancien Secrétaire du Protectorat de France
en Cour de Rome , & Membre de pluſieurs Académies
.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Londres , Interprète à la Bibliothéque
du Roi pour les Langues Orientales ,
&c.
De Montcarville , Cenſeur Royal
pour les Mathématiques.
De Paffe , Cenfeur Royal pour l'Hiftoire
ancienne , Gouverneur de M. de
S. Farjeau .
V
La première Aſſemblée ſe tiendra
Lundi 30 de ce mois , chez M. de Montcarville.
On fera paffer également dans le Public
le Jugement qu'auront rendu MM.
les Commiffaires .
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles .
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
AVIS DIVERS.
Le Public eſt prévenu que les perſonnes qui
compoſoient ci-devant avec les S. More & Bonaventure
, la Société d'Agence , ſe ſont ſéparées
de ces derniers le 30 Mars 1764 & jours ſuivans.
Le fieur Dellepierre de Neuve-Egliſe qui est
du nombre de ces perſonnes retirées de la
Société d'Agence , a l'honneur d'obſerver au
Public à cette occafion , qu'il n'a point été
Directeur de ladite Société , c'eſt à-dire , COMMIS
& PRÉTE-NOM ; mais bien Aſſocié chargé de la
Direction de cette entrepriſe ; ainſi qu'il appert
par l'art. 7 de la Délibération du 24 Octobre
1763 ; qu'il n'a jamais été cautionné par aucun
des ſesCo-aſlociés ,& par conféquent desS.More
&Bonaventure ; & que des circonstances particulières
Pont obligé , ainſi que d'autres , d'aban210
MERCURE DE FRANCE.
م س
donner ſon intérêt dans ladite aſſociation . Au
moyen de ces faits , ce qui a étédit à la page
211 duMercure de Mai 1764 , & dans une Lettre
qui accompagnoit la Gazette de France du 4
Juin dernier, ſe trouve dénué de fondement.
Lefieur de Neuve-Eglife prévient encore le Public
, que la Compagnie qui s'est chargee de Négociations
d'Affaires de Commerce , de Banque , &c.
tantdans leRoyaume , que dans les PaysÉtrangers ,
n'a aucun rapport direct ni indirect avec la Société
Agence générale pour Paris qu'annonce aujourd'hui
le S. More au Public ,sous le nom de
Premilon & Compagnie.
,
La Compagnie dont le fisur de Neuve Eglife ,
est membre, &dont il a l'administration , a toujours
été connuesous la raison de Neuve Eglife , Dubacq
& Compagnie , pour la diftinguer d'avec celle d'Agence
, ci-devant connue sous la raison de Neuve-
Eglife& Compagnie.
LE fieur ROUSSEL donne avis au Public quila
trouvé un Reméde efficace pour les cors des
pieds. Juſqu'ici ces maux avoient paru ne pas
devoir mériter une attention particulière , &
Pon s'eſt contenté de chercher dans les ſecrets
douteux de quelques Empyriques un foulagement
, trop ſouvent inutilement attendu. Il ſuf
fifoit , en diminuant leur volume par l'amputation
d'en rendre les douleurs un peu plus fup
portables. Beaucoup de perſonnes , ou riſquoient
les inconvéniens dangereux qui réſultent tous les
jours de pareilles opérations , ou aimolent mieux
fouffrir les maux que cauſent les Cors , plutôt que
* Les actes qui la conſtituentfont des 13 Octobre
1763 & 6 Avril 1764.
AOUST. 1764. 211
d'endurer la compreſſion ou l'introduction d'aucun
corps étranger. Aujourd'hui l'expérience a fait
trouver un Topique auſſi sûr contre ce mal , qu'il
eſt aiſé à employer. Un morceau de toile noire ,
ou de foie , enduit du médicament dont il s'agit a,
la vertu d'ôter très-promptement la douleur des
Cors , de les amollir , & de les faire mourir par
fucceſſion de temps . On en forme une Emplâtre
un peu plus large que le mal , que l'on enveloppe
d'une bandelette. Au boutde huit jours on peut
lever cepremier appareil , & remettre une autre
Emplâtre pour autant de temps. Ce Reméde eft
auffi efficace pour les Verrues ou Poireaux , ayant
foin d'en relever l'Emplâtre , d'en fubſtituer une
autre à la place , tous les deux jours , pendant
l'eſpace de huit ou dix jours.
Un grand nombre de perſonnes ont été par
faitement guéries par l'ufage de ce Topique ; en
tr'autres
,
M. de la Place Auteur du Mercure , rue
Fromenteau.
-M. Baret , Maître de Langues de la Cour de
Munich , actuellement à Paris , rue S. Etienne
des Grès , près le Collège de Lyſieux .
M. David , Marchand Mercier & Négociant ,
rueBeaurepaire.
M. & Madame Thibault , Maître Plombier ,
rue S. Sauveur.
Madame de Mongeville , Maréchale de
rue Camp Couture Ste Catherine. 1
Mademoiſelle
vis le Maréchal.
Tumerie , rue de Limoge , vis-à-
La demeure du Sieur ROUSSEL eft rue Jeande-
l'Epine près la Grève , chez M. Dumon au S.
Efprit.
1
212 MERCURE DE FRANCE.
Propriétés & vertu dune Graiſſe d'Ours , pour la
confervation des Cheveux , par le Sr LAVAULT.
Cettegraiffe d'ours , déja connue du Public dès
le moisde Juin 1761 , & annoncée dans pluſieurs
feuilles périodiques , n'eſt pas des parties ordinajres
de l'animal , mais de la ſeule crinière mêlée
avec le ſuc des plantes choiſies : elle fait croî
tre& entretient les cheveux , lorſqu'une tête com
mence à ſe dépouiller , & lors même que les che-'
veux ſont tombés par féchereſſe , maladie ou
autre accident. Cette graiffe les répare , excepté
toutefois les têtes complettement chauves.
Les perſonnes qui voudront ſe ſervir de cette
graine, en mettront dans la racine des cheveux!
ſeulement, après s'être peignés à fond , & un peu
de poudre par-deſſus : il ſuffit de mettre de cette
graiffe deux fois par ſemaine.
Le ſieur LAVAULT a des connoiſſances particulières
ſur la nature des cheveux ; c'eſt l'étude de
toute la vie. Ceux & celles qui ont fait uſage de
cette graiffe d'ours préparée s'en font bien trouvés,
& continuent toujours de s'en ſervir dans le
beſoin.
Vu la facilitéque le ſieur LAVAULT a depuis la
paix , d'avoir la graiffe d'ours & des ſimples pour
compoſer ſa pommade , il donnera déſormais
les potsqu'il vendoit 3 livres pour 2 livres , &
ceux qu'il vendoit 6 liv. pour 4 liv . Lui ſeul en a
le fecret.
On la trouve chez lui , à l'entrée de la rue des
Cordéliers , au Bureau de la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire , au troiſieme , du côté de la
Comédie Françoiſe , & au Bureau de cette Lo
terie,dans lamême maiſon.
1
1
AOUST. 1764.
213
L'AUTEUR du Semoir- à-bras de Languedoc
; defirant faire connoître aux Agriculteurs
de la Capitale du Royaume , la commodité &
l'utilité de cet inſtrument de labourage , déjà
au gré du Public dans les Provinces Méridionales
& autres , a cru devoir en faire faire un dépôt à
Paris. Ceux qui deſireront prendre connoiffance
& ſe procurer de ces inſtrumens , pourront s'adreſſer
an fieur BLEUZE , à l'Hôtel de la Prévôté,
rue d' Argenteuil , chargé de ce dépôt & des envois
en Province.
Le prix du Semoirpris à Paris eſt de 53 livres ,
emballage compris. AAvignon il coûte 39 livres
emballage également compris.
On ſe chargede les envoyer dans tels pays quece
ſoit , à la charge aux Amateurs d'en payer le
port.
Les perſonnes qui deſireront s'en procuser, ſçavoir,
à Paris, doivent s'adreſſer au ſieur BLEUZE;
A Avignon , il faut s'adreſſer à M. l'Abbé Soumille.
Il faut payer d'avance 24 liv parce qu'on
ne fait ces inftrumens que de commande , & le
ſurplus ſera exigé lorſque la fabrication en ſera
faite, & avant l'envoi,
Il faut affranchir les ports de Lettres & de l'argent.
L'AUTEUR du Semoir- à-bras de Languedoc vient
de publier la figure , les proportions & l'explications
d'un ſecond Inſtrument d'Agriculture qui
fait pendant au premier. C'eſt une machine propre
a brifer les mottes des champs que l'on veut
enfemencer. Il a eu P'honneur d'en préſenterun
modèle engrand à ladernière l'Aſſemblée des Etats
Généraux de cette Province , qui ontdélibéré d'en
envoyer des copies dans tous les Diocéfes pour
le faire connoître . C'eſt une demie feuille d'impreſſion
, gratuite , qu'il offre à tous ceux qui
214 MERCURE DE FRANCE.
A
la lui demanderont par une lettre affranchie.
Ildélivre auſſi gratuitement unedemie feuille,
contenant une ſeconde ſuite d'expériences faites
avec ſon Semoir &tirées de la récolte de 1763 .
On y voit , entre autre choſe , un mémoire fort
inftructif , dreſſé par M. Duverger , Secrétaire
perpétuel du Bureau Royal d'Agriculture de
la Ville du Mans. Le Public paroît goûter de
plus en plns cette nouvelle méthode , puiſque
la liſte des Souſcripteurs que nous avons lous
les yeux , a été porté à cent ſeize dans l'intervalle
de trois années , lans y comprendre
ceux de ces Semoirs que l'on conſtruit ailleurs
par imitation , d'après les moyens qu'il en a
fournis lui-même dans une petite brochure qu'il
donne gratuitement.
L'Adreſſe eſt à l'Abbé Soumille , Correſpondant
des Académies Royales des Sciences de Paris
, Toulouſe & Montpellier , Aſſocié libre de la
Société Royale d'Agriculture de Limoges , d
Villeneuve-lés-Avignon. On doit affranchir le
port des Lettres.
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monseigneur le Vice-Chan
celier , le Mercure du mois d'Août, 1764 , & je
n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 31 Juillet 1764. GUIR OΥ.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER .
SUITE de l'Histoire raiſonnée des Diſcours
deCicéron.
Page
AOUST . 1764. 215
EPITRE à Euthyme , ſur ſa retraite.
ÉPIGRAMME .
22
27
Envor d'un Éventail .
28
VERS d'un Militaire.
ibid.
ÉPIGRAMME à Iris. 29
La Mort naturelle, Dialogues.
ibid .
VERS faits le ſoir de la journée de Mindene
, par un homme de qualité. 51
VERS à une jeune Demoiſelle. SS
LETTREà M. De la Place , Auteur du Mercure.
ibid.
EPITRE familiére à Flore,
ENVOI à Mile ***
رو
61
VERS à Madame de *** . Auteur des Lettres
de M. de Rozelle. ibid.
PROBLÉME hiſtorique, ou Lettre de M. de
la Dixmerie à M. De la Place , au ſujet
de la Pucelle d'Orléans . 6.3
L'ASYLE de l'Amour , à Mile ***, 69
Le Cizeau des Parques , Epitre. 71
VERS à Mlle A *** ſur l'Épître précédente. 7.4
DISCOURS de remerciment fait par M. de
Ruffey à M. lerGouz. 76
ÉNIGMES. 79 & 80
LOGOGRYPHES .
81 &82
CHANSON.
83
ART . II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE de la Maiſon de Montmorenci ,
par M. Deformeaux . Premier Extrait.
BIBLIOGRAPHIE inſtructive , ou Traité de
la connoiſſance des Livres rares & fingu-
84
liers , & c .
99
La Vie des Peintres Flamands , Allemands
& Hollandois , par M. J. B. Descamps ,
Peintre du Roi. 104
いい
216 MERCURE DE FRANCE.
Avis au ſuiet du dixiéme Volume de la Table
généraledu JournaldesSçavansin-4°.110.
ANNONCES de Livres. 112 & ſuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de la Société Littéraire de
CHALONS- SUR-MARNE.
ASSEMBLÉE de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de LA ROCHELLE.
MÉDECINE .
HORLOGERIE.
:
124
138
149 /
ISO
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS UTLIES.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. Louis , Profeſſeur Royal de
Chirurgie , à M. De la Place , Auteur du
Mercurede France.
HOPITAL de M. le Maréchal Ducde Biron.
MEMOIRE concernant différens rémédes
pour les Maladies Vénériennes. Par M.
Roger Dibon.
155
160
167
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.. 174
ART. V. SPECTACLES,
OPERA, ibid.
COMÉDIE Françoiſe. 175
COMÉDIE Italienne. 176
AR. VI . Nouvelles Politiques 179
SUPPLÉMENT aux Nouvelles Littéraires. 193
SUPPLÉMENT à l'Article des Spectacles.
Avisdivers.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue& vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
194
209
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
SEPTEMBRE. 1764.
Diverſité , c'est ma deviſe . La Fontaine.
Cochin
Filius inv
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à- vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palaise
AvecApprobation & Privilège du Roi,
5
0
d
d
C
2
2
7
AVERTISSEMEN T.
L
E Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie litté
raire , à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure..
Le prix de chaque volume eſt de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour ſeize volumes
, à raiſon de 30 fols pièce.
Les personnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la poste
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raison de 30 fols par volume , c'est-àdire
, 24 liv . d'avancee , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire vewirle
Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les personnes des provin
ces d'envoyer par la poſte , en payam
le droit , leurs ordres , afin que le paye
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis,
refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Muſique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eſt
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare.une Table générale , par laquelle
ce Recueil ſera terminé ; les
journaux ne fourniſſant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le continuer.
MERCURE
DE FRANCE .
SEPTEMBRE. 1764.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERSET EN PROSE .
SUITE de l'Histoire raiſonnée des
Difcours de CICÉRON.
HISTOIRE de la défense de TITUS
ANNIUS MILON , prononcée l'an
701 de la F. D. R. après l'interre
gne qui fuivit le Confulat de CN.
DOM . CALVINUS & de M. VAL.
MESSALA , & qui précéda l'éléva
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
tion de POMPÉE LE GRAND au
Confulat , fans Collègue.
TITUS Annius Milon , après avoir
rempli les différentes charges de la République
n'avoit plus rien à defirer
que de ſe voir revêtu du Conſulat. Deux
Compétiteurs puiffans , P. Plantius
Hipfæus & Qu. Met. Scipion lui difputoient
cette place , tandis que d'un
autre côté Clodius ſon ennemi juré
& irréconciliable s'efforçoit de parvenir
à la Préture , & n'épargnoit rien
pour l'écarter du Confulat. Il redoutoit
ſes hauteurs & craignoit d'en être la
victime dans un emploi fort inférieur
au fien. Cependant le Sénat & toutes
les perſonnes du premier ordre étoient
pour lui fans exception. Il ne craignoit
que troisTribunsdu Peuple qui s'étoient
déclarés contre lui ſans aucun ménagement
, Qu. Pomp. Rufus , Num.
Pl. Bursa & Salluste l'Historien. Les
ſept autres lui étoient abſolument dévoués.
Mais dans le temps que fes affaires
ſembloient prendre un tour fi favorable,
&qu'il ne manquoit au ſuccès que de
preſſer l'élection , ſa fortune préſente ,
& ſes eſpérances pour l'avenir furent
SEPTEMBRE 1764. 7
rùinées tout d'un coup par une malheureuſe
rencontre où Clodius périt de lá
main de ſes gens & par ſes ordres.
Le hazard ſeul fit naître cette fatale
occafion. Ils ſe rencontrerent fur le
grand chemin d'Appius à peu de diftance
de Rome. Clodius revenoit de
la Campagne à cheval avec trois de
ſes amis , & une ſuite de trente domeftiques
bien armés. Milon étoit forti de
Rome dans un chariot où il n'avoit
avec lui que ſa femme & un de ſes
amis , mais ſa ſuite étoit plus nombreuſe
que celle de Clodius , & il s'y
trouvoit quelques Gladiateurs.
La querelle commença par des Domeſtiques
qui s'inſulterent mutuellement.
Clodius s'étant approché brufquement
de ceux de Milon , les menaça
du ton fier & emporté qui lui étoit
ordinaire : il reçut une bleſſure à l'épaule
de la main d'un Gladiateur. La mêlée
s'étant engagée ,il fut atteintde plufieurs
autres coups , qui lui firent craindre
enfin pour ſa vie. Il prit la fuite & fe
retira dans une Hôtellerie qui ſe préſenta
pour lui fervir d'afyle. Mais dans
l'ardeur de la vengeance , Milon jugeant
qu'il en avoit déja fait affez pour donner
beaucoup d'avantage à fon ennemi
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
s'il lui laiſſoit la liberté de s'échapper ,
prit la réſolution de s'en délivrer à
toute forte de riſques. Il donna ordre à
ſes gens de le forcer dans ſa retraite , &
de lui ôter la vie. Le Maître de l'Hôtellerie
fut tué auſſi dans cet affaut , avec
onze domeſtiques de Clodius. Les autres
prirent la fuite.
Milon s'étant retiré , le cadavre du
malheureux Clodius demeura au milieu
du chemin, ſans que ſes propres gens
euffent la hardieſſe de reparoître pour
l'enlever. Le hazard amena ſur cette
route le Sénateur L. Tedius , qui le prit
dans ſa voiture , & qui l'ayant porté à
Rome , le fit expofer tout fanglant à la
vue du Public. Cette populace , qui l'avoit
reconnu fi long-temps pour fon
Chef, s'affembla autour de lui , & fe
borna le premier jour à des lamentations.
Mais le lendemain Sext. Clodius ,
proche parent du mort, & Miniſtre ordinaire
de toutes ſes violences , fit dépouiller
le corps , afin qu'on découvrît
mieux toutes les bleſſures , & l'ayant
porté au Forum , il le plaça ſur la Tribune.
Là les trois Tribuns ennemis de
Milon haranguerent le Peuple dans les
termes les plus propres à l'émouvoir.
Les Mercénaires de Clodius échauffés
SEPTEMBRE. 1764. 9
par ces diſcours ſéditieux autant que par
la vue de leur Maître , prirent le cadavre
, ſe rendirent tumultueuſement à la
Salle du Sénat , & détachant les bancs ,
les tables& tout ce qui leur parut combustible
, ils en formerent un bucher ,
fur lequel ils brûlerent le corps , mais
dont les flammes envélopperent la Salle
&la Bafilique Porcienne , qui étoit dans
le voiſinage , & les réduifirent en cendres.
Dans le même tranſport ils coururent
à la maiſon de Milon & à celle de
M. Lepidus , Interrex , qu'ils n'auroient
pas plus épargnée s'ils n'y euffent
trouvé tant de réſiſtance , qu'ils furent
repouſſés avec beaucoup de carnage.
,
Des excès de cette violence cauſerent
une indignation fi vive à tous les
honnêtes-gens , que la cauſe de Milon
en tira un grand avantage. Il avoit cru
ſa perte certaine , & l'exil volontaire
lui paroiſſoit déja ſon unique refſource :
mais reprenant courage , il oſa ſe montrer
au Public , & Calius le produifit
fur la Tribune , où il eſſaya de ſe juftifier
lui-même devant l'Aſſemblée du
Peuple. Il joignit au ſecours de l'éloquence
, une libéralité extraordinaire ,
enfaiſant diſtribuer aux pauvres citoyens
environ dix pistoles de notre monnoie
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
mais cette dépenſe produifit auſſi peu
d'effet que ſon diſcours. Les trois Tribuns
continuerent d'enflammer le Peuple
, & Pompée lui nuifit encore plus
en refuſant toute forte d'accommodement
& de compofitions.
Cependant le tumulte croiffoit de
jour en jour. Pompée apporta auffitôt
tous ſes ſoins à calmer les défordres
publics , & fit recevoir différentes Loix
qu'il avoit préparées dans cette vue. ( a ) .
Celle qui regardoit particulièrement les
circonstances préſentes ordonnoit des
informations ſur la mort de Clodius ,
fur l'incendie de la Salle du Sénat , &
fur l'infulte qu'on avoit faite à Lepidus.
:
(a ) Le trouble continuant , le Sénat n'avoit
pû ſe diſpenfer d'ordonner par un Decret ſolemnel
que l'INTERREX ASSISTÉ DES TRIBUNS
ET DE POMPÉE PRIT SOIN QUE LA REPUBLIQUE
NE REÇUT AUCUN DOMMAGE ,
ET QUE POMPÉE LEVAT PROMPTEMENT UN
CORPS DE TROUPES POUR ASSURER LE
REPOS PUBLIC. Il ſe hâta d'exécuter cette commiffion.
On affecta alors de renouveller adroi
⚫tement la propoſition de créer un Dictateur.
Nouveau ſujet d'allarme pour le Sénat , qui ,
dans la crainte d'un mal beaucoup plus grand ,
prit le parti d'élever Pompée ſeul au Conſular.
Ainſi après un Interregne d'environ deux mois,on
déclara tout d'un coup cette étrange élection.
SEPTEMBRE. 1764. II
Elle nommoit un Juge de rang Confulaire
pour ſervir de Préſident à cette
commiſſion . Une autre Loi renouvel
loit les anciens châtimens pour la brigue
& la corruption avec d'autres
peines qui ſembloient devoir exterminer
pour jamais cette peſte de la République.
Enfin par d'autres Loix la
méthode des procédures fut changée ,
& leur longueur fut limitée. On n'accordoit
que trois jours pour les dépo
fitions du témoin. La Sentence devoit
être prononcée le quatriéme , & dans
ce dernier jour l'accuſateur n'avoit que
l'eſpace de deux heures pour fortifier
ſes accufations , & l'accufé n'en avoit
que trois pour ſa défenſe. ( b ) En vain
Cælius entreprit-il de s'oppoſer à toutes
ces Loix. Pompée le força au filence
en le menaçant d'employer les armes
pour les foutenir.
On commença donc l'inſtruction du
procès. Quand elle fut achevée , le
( b) Tacite regarde ce réglement comme le
premier coup qui fut porté à l'Eloquence Romaine.
C'étoit un frein qui la reſſerroit dans des
bornes trop étroites. Primus , dit- il , tertio Con
fulatu Cn. Pompcius aftrinxit , impofuitque veluti
franos Eloquentiæ,&c.
(Dial. de Di. 38. )
Avi
12 MERCURE DE FRANCE:
,
Tribun Bursa convoqua le Peuple ,&
fixant le jour au lendemain il pria
non ſeulementque l'Aſſemblée fût nombreuſe
mais que les voix y fuffent
données ſi nettement qu'il ne pût refter
au criminel aucun prétexte pour
s'échapper. ( c )
,
L'onziéme jour d'Avril 701 , toutes
!es boutiques furent fermées , & la Ville
entière s'aſſembla au Forum. Les avenues
en étoient gardées par les Soldats
de Pompée qui parut lui-même affis
dans un lieu fort élevé , d'où il pouvoit
non-feulement obſerver toute la procédure
, mais donner ſes ordres pour
le maintien de la Paix. Les accuſateurs
étoient le jeune Appius , neveu de Clo
dius,M.Antonius&P.Valerius. Ils n'employerent
ſuivant la loi que deux heures
à reprendre toutes leurs allégations &
toutes leurs preuves.
Cicéron étoit le ſeul Avocat du côté
✔de Milon . Mais auffitôt qu'il ſe fut levé
pour parler , la Faction Clodienne jetta
:
(c) Cicéron, dans ſa défenſe, fit obſerver que
cette précaution des adverſaires de ſon ami étoit
une atteinte à la liberté publique.... Utintelligatis
contra... & . ..&c.
(Pro Milone , 16.)
SEPTEMBRE. 1764. 13
des cris ſi tumultueux que toute ſa fermeté
ne le garantit pas de quelques
mouvemens de crainte. Cependant il ſe
remit affez pourcontinuer ſon diſcours
qui dura trois heures , & qui fut publié
immédiatement après tel qu'il l'avoit
prononcé. Celui qui nous reſte eſt
beaucoup plus parfait que celui - là ,
parce que Cicéron le retoucha avant de
le préſenter à Milon ; & c'eſt dans cet
état qu'il eſt parvenu à la poſtérité.
De cinquante-une voix qui devoient
prononcer ſur le fort de Milon , il n'en
eut que treize de favorables. L'uſage
étoit de les donner par le Scrutin ,
mais Caton qui ſe déclara pour l'accufé
donna la fienne ouvertement. S'il l'eût
donnée plutôt , il auroit entraîné la plûpart
des autres Juges. Milon ne reſta
pas long-temps dans la Ville; quelques
jours après ſa condamnation , il partit
pour Marſeille qui étoit le lieu de fon
éxil. (d).
( d ) Les dettes de Milon étoient en fi grand
nombre qu'il hâta volontairement ſon départ
pour ſe délivrer de l'importunité de ſes Créan
ciers. Ils exigerent que ſon bien fût vendu publi
quement. Mais Cicéron ne ſe relâchant point
dans ſon zéle , chargea Philotinus, un de ſes
Affranchis , d'aſſiſter à la vente pour acheter une
partie des effets à l'avantage de Milon & de
Fauſta ſon épouſe,
14 MERCURE DE FRANCE.
Quelques-uns de ſes amis vouloient
que pour ſa défenſe il avotuât nettement
la mort de Clodius en s'efforçant de
prouver que c'étoit une action juſte
& néceſſaire même au bien public.
Mais Cicéron trouva ce parti trop déſeſpéré
: il crut que l'ouverture la plus
favorable pour ſa défenſe , c'étoit de
perfuader aux Juges qu'au moment de
fa rencontre , Clodius étoit en mouvement
pour chercher Milon , & que
celui-ci attaqué à l'improviſte n'avoit
penſé qu'à ſe défendre ; ( c ) & ce fut
en effet le parti qu'il prit.
( e ) La naturede leurs équipages&toutes les
circonstances du combat ſembloient confirmer
ces ſuppoſitions: car fi les gens de Milon étoient
en plus grand nombre , ils ſe trouvoient embaraffés
par un chariot où la femme étoit avec ſes
fervantes. Milon étoit lui -même dans cette voiture
, tandisque ſon ennemi étoit à cheval lui &
toure ſon eſcorte, & dans la diſpoſition d'un furieux
qui cherche à ſe battre. Cette méthode de
défenſe avoit encore un autre avantage ; c'étoit
celui de ne pas exclure tout-à- fait Pautre ; &
Cicéron ne manqua pas d'inſinuer pluſieurs fois
que ſi Milon eût formé réellement le deſſein de
Fuer Clodius , il auroit mérité des honneurs plutôt
que des ſupplices , pour avoir extirpé le plus
dangereux ennemi de la paix&de la liberté de
Rome.... Quamobrem fi cruentum gladium.
Ac. Pro Mil. 28. &c. Au reſte j'ai trouvé de
...
SEPTEMBRE. 1764. 15
Ce Plaidoyer a toujours paffé pour
le chef-d'oeuvre de Cicéron. Chaque partie
eſt parfaite en fon genre. On admire
la majesté de l'exorde , la netteté
du récit , l'enchaînement des preuves ,
la vigueur des penſées , enfin le pathétique
touchant qui eſt comme l'âme
de la Péroraiſon. Il n'eſt pas douteux
que fi ce diſcours avoit été prononcé
tel que nous l'avons aujourd'hui , le
Prince des Orateurs auroit compté un
triomphe de plus .
HISTOIRE du Plaidoyer , prononce
pour la défense de CAIUS RABIRIUS
POSTU MUS .
LE Conful Gabinius à qui on a vu
jouer un rôle affez conſidérable dans
l'affaire de l'exil de Cicéron , avoit été
pourvu du Gouvernement de Syrie en
quittant le Confulat. Il avoit voulu ſe
grands ſecours pour ce morceau de monHistoire
dans l'excellent Commentaire d'Afconius fur ce
diſcours. Je m'en ſuis ſervi juſqu'à le traduire en
pluſieurs endroits. La Vie de Ciceron de Middleton
a été auſſi conſultée ,& ne m'a pas été inu-
\
tile. Voyez la belle Edition in-4° . des Oeuvres
de Cicéron par M. l'Abbé d'O . Paris , 1741. VI,
Vol. page 139 .
16 MERCURE DE FRANCE.
rendre célébre dans la guerre ; & dédaignant
les fuccès qu'il auroit pu
avoir contre les ennemis de la République
, il avoit mieux aimé rétablir
Ptolomée ſur le Trône d'Eygpte ,
malgré un décret du Sénat qui le lui
avoit expreffément défendu. La reconnoiffance
du Roi ne fur pas ſtérile , & le
bienfait fut payé comme il méritoit
de l'être. Afon retour à Rome , il trouva
trois accufations préparées contre lui :
l'une de trahiſon contre l'État ; l'autre
de concuffion dans ſa Province ; la
troifiémede brigue &de corruption.
Cicéron avoit reçu de Gabinius, les
plus ſenſibles mortifications qu'on puiſſe
recevoir dans la vie : il délibéra s'il ne
ſe mettroitpas au rang des ſes accufateurs
; mais par conſidération pour
Pompée qui protégeoit le coupable ,
il ſe contenta de paroître au nombre
des témoins. Le crédit de ſon protecteur
plus que la bonté de ſa cauſe le
fit fortir victorieux de cette première
affaire. (f)
(f) Voici la relation du procès que Cicéron envoya
à Quintus ſon frère après la concluſion de
cetteaffaire. >> Gabinius eſt abſous. On n'a rien
>>vude ſi puérile que Lentulus ſon Accuſateur ,
>>& riende ſimépriſable que ſes Juges. Cepen
SEPTEMBRE. 1764. 17
Mais il n'étoit pas à la fin du danger.
Il étoit accuſé de concuſſion dans ſa
Province , ſon Juge M. Caton étoit un
homme infléxible de qui il ne falloit
rien eſpérer par la faveur. Pompée pria
Cicéronde ledéfendre , & les inſtances
de César s'étant venues joindre aux
premières , il ſe rendit à la fin contre ſon
propre goût & contre ſa réſolution : encore
eut-il la mortification de ne pas
réuffir. ( g ) Gabinius fut condamné par
Caton au banniſſement perpétuel.
> dant ſi Pompée ne s'étoit pas donné des peines
>> incroyables , il n'auroit pas échappé , puiſque
>> de 72 voix il en a eu 32 contre lui. La Sen
>> tence eſt ſi infâme qu'elle ne ſervira qu'à ren-
>> dre ſa condamnation plus füre dans ſes autres
>procès. Mais il n'y a plus parmi nous de Ré-
>> publique , de Sénat , de Juſtice , ni de Dignité.
• Que dirai -je de plus des Juges ? Il n'y en avoit
>> que deux du rang Prétorien , Dom. Calvinus ,
qui s'eſt déclaré pour lui ſi froidement , que
>> tous les Spectateurs l'ont remarqué , & Caton ,
qui n'a pas plutôt vu les voix déclarées , qu'il
>> s'eſt hâté de quitter ſa place pour en porter
>>>officieuſement la nouvelle à Pompée. Quantité
•de perſonnes ſont d'avis que je devois l'accuſer.
Mais quelle figure aurois-je fait s'il m'étoir
>> échappé ? .... &c.
६
(Ep. ad Qu, Fr. L. III. Ep . 2. )
( g ) Il y a beaucoup d'apparence que ce Plaidoyer
de Cicéron ne fur pas publié : mais comme
18 MERCURE DE FRANCE.
Cette condamnation produiſit le procès
de Rabirius , & donna occafion
au diſcours dont il eſt queſtion. On
avoit prouvé par un des articles de
l'accuſation que Gabinius avoit touché
deux millions pour le rétabliſſement
de Ptolomée ; cependant tout le bien
qu'on put lui trouver ne fuffifoit pas
pour les dommages auxquels il avoit
éré condamné: il ne put même donner
de ſuretépour le reſte ,& dans un cas
de cette nature , l'uſage étoit de recourir
à ceux dans les mains de qui
la fomme avoit paffée , & qui devoient
naturellement avoir eu part au butin.
C'étoit Rabirius qui avoit été chargé
in
ſon uſage étoitde conſerver les minutes , ou les
premiers traits de toutes ſes Piéces dans ce
qu'il appelloit fes Commentaires , & que ce re
cueil ſubſiſta pluſieurs fiécles après lui , S. Jérôme
nous en a conſervé un petit fragment qui paroît
avoir fait partie de l'apologie qu'il crut ſe
devoir à lui-même en commençant celle de Gabinius.
» Je ſuis persuade, dit - il , que l'amitié
>> doit être entretenue avec une religieuſe exacti
>>>tude , ſurtout celle qu'on a renouvellée après
>>>une querelle ; car lorſqu'elle n'a pas fouffert
>>>d'interruption , une faute ſe pardonne aifé-
>>>ment, & prend au plus lenom de négligen-
» ce ; mais s'échapper après une réconciliation ,
c'eſt perfidie.
( Or. frag. p. 495. )
SEPTEMBRE. 1764 Ig
de cette commiſion. Il avoit inſpiré
à Gabinius le projetdu rétabliſſement de
Ptolomée ; il l'avoit accompagné dans ſon
expédition ; il étoit demeuré à Aléxandrie
pour folliciter le payement de la
fomme , & le Roi l'ayant pris à fon
ſervice en qualité de Receveur public
de ſes impôts , il avoit portéle Pallium ,
eſpéce de vêtement particulier à ce
païs.
Cicéron obligé par ſes engagemens
àprendre la défenſe de Rabirius, ſoutint
avec force qu'il n'avoit aucune part
aux conventions de Gabinius ; mais que
tout fon crime ou plutôt ſa folie , avoit
été de prêter de grandes ſommes au
Roi , pour le ſoutien de ce Prince dans
le ſéjour qu'il avoit fait à Rome , &
que la néceſſité où il s'étoit mis de
faire le voyage d'Égypte, pour accélérer
le recouvrement de ſes avances , avoit
été la ſource de tout fon malheur.....
&c ... &c.... &c.
1 Ce diſcours , quoique bien écrit eſt
un des plus foibles qu'il ait compoſé.
Avec quelqu'adreſſe qu'il ait déguiſé
ſes véritables ſentimens , on s'apperçoit
cependant qu'il regardoit comme une
indignité extrême ,& comme une tache
20 MERCURE DE FRANCE.
à ſa gloire , de ſe voir forcé à cette en
trepriſe par le malheur des conjonctu
res.
HISTOIRE ou DISCOURS prononce
dans le Sénat , l'an 707 de la Fondation
de Rome , pour rendre graces
à CÉSAR alors revêtu pour la troifiéme
fois du Confulat avec M. ÆMIL.
LEPIDUS , du pardon accordé à
M. MARCELLUS.
Quoique iſſu d'une Famille Plébéïenne
, M. Marcellus jouiſſoit d'une
naiſſance diftinguée &d'une réputation
célébre. Après avoir été élevé au Confulat
conjointement avec le fameux
Jurifconfulte Servius Sulpitius , il prit
parti pour Pompée dans un temps où fa
cauſe étoit celle de l'Etat , & où les plus
honnêtes gens de la République regardoient
César comme un Rebelle & un
Ufurpateur. La journée de Pharſale lui
fit changer ces titres odieux contre celui
de Maître du Monde , & ceux qui s'é
toient vus ſes Concitoyens devinrent
fes Sujets. Depuis ce temps Marcellus
s'étoit retiré à Mitylene dans l'Ifle de
SEPTEMBRE. 1764. 25
Lefbos , où il menoit une vie heureuſe
& tranquille , ſi le bonheur & la ſécurité
peuvent être faits pour un Républicain
,quand ſa patrie eſt dans les fers.
Il paroît pourtant qu'il étoit aſſez ſatiſfait
de ſon fort , car Cicéron eut beſoin
d'employer toute ſon adreſſe & toute
fon autorité , pour le faire conſentir à
profiter de la grace de Céfar.
Comme on trouve le récit de tout le
progrès de cette affaire dans une Lettre
de Cicéron à Servius Sulpitius , alors
Proconſul de Gréce , j'ai pensé que je
n'avois rien de mieux à faire que d'en
préſenter une Traduction libre à mes
Lecteurs. C'eſt la quatrième du IV Livre
du recueil , connu ſous le titre d'Epitres
Familières .
>> Votre condition , lui dit-il , eſt
>>plus heureuſe que la nôtre. Vous avez
la liberté d'ouvrir votre coeur & de
>> communiquer vos peines : c'eſt une
• ſatisfaction qui nous eſt refuſée , non
>> par le vainqueur , il eſt d'une bonté
» & d'une modération admirable , mais
>par la victoire même , qui eſt toujours
>>infolente dans les guerres civiles. Ce-
>>pendant nous avons ſur vous d'autres
» avantages , tels par exemple que celui
d'avoir appris un peu plutôt que vous
22 MERCURE DE FRANCE.
» le pardon de Marcellus , votre ancien
» Collégue , ou , pour parler plus jufte ,
>> d'avoir été témoin de toute la con-
» duite de cette affaire . Depuis le com-
» mencement de nos malheurs , je ne
» connois que cette occafion où l'on
» ait vu quelques traces de l'ancienne
>>dignité. César après s'être plaint de
» l'humeur ſombre de Marcellus , car
>> c'eſt la cauſe qu'il donne à ſa retraite ,
» a déclaré contre nos eſpérances , que
>>malgré toutes les offenſes qu'il avoit
>> reçues de lui , il ne pouvoit rien refu-
>> fer à l'interceffion du Sénat. Voici
» comment la choſe s'eſt paffée. Sur
>> quelques mots concertés , dans lef-
» quels Piſon avoit mêlé le nom de
» Marcellus fon frère Caïus s'étoit
» jetté aux pieds de Céfar. Alors tous
>> les Sénateurs s'étoient levés , & s'ap-
" prochant du Maître , ils lui avoient
>> adreſſé leurs fupplications. Lorſque
>> ceux à qui l'on avoit demandé leur
>> opinion avant moi eurent parlé , &
>> que mon tour fut venu , j'abandonnai
6
tout d'un coup la réſolution quej'a
» vois priſe de garder un filence éter-
>> nel. Je dois faire honneur de mon
> changement au zèle du Sénat , & à la
» clémence du vainqueur. Je remerciai
SEPTEMBRE
. 1764. 23
e
t
S
1-
if
e
e
1
1 » César par un long Difcours , & je >>crains bien que cette occafion ne me
» fafſe perdre l'honnête repos qui fait
» aujourd'hui toute ma confolation ....
&c..... & c...... Ce diſcours de l'aveu de tous les connoiffeurs
eſt ſupérieur à tout ce qui nous reſte de l'antiquité dans le même
genre. L'élégance du ſtyle , la vivacité du ſentiment , la politeffe des complimens
, tout s'y trouve , tout concourt à en faire un chef-d'oeuvre . Il est vrai
que les louanges de César y font pouffées ſi loin qu'elles ont fait douter de la ſincérité de l'Orateur. Mais on doit ſe ſouvenir que ne parlant pas moins pour l'Aſſemblée
que pour lui- même , fon Sujet demandoit
tous les ornemens de l'éloquence
, & que fes flateries font fondées ſur la fuppofition que César penſoit au rétabliſſement
de
laRépublique
. Marcellus certain de ſon pardon , quitta Mitylene pour revenir à Rome. S'étant arrêté dans ſa route à Pirée pour
y paſſer un jour avec Servius Sulpitius , il fut affaffiné par Magius Chilon , l'homme du monde qui lui étoit le plus
attaché ; & du même poignard Magius
fe perça auſſitôt le coeur.
24 MERCURE DE FRANCE.
Les cauſesde ce tragique événement
font encore inconnues à la poſtérité;
les Sçavans font partagés dans leurs conjectures
, &il ne nous appartient pas de
décider.
HISTOIRE du Plaidoyer pour
QUINTUS LIGARIUS.
Apeine l'affaire de Marcellus étoitelle
finie , que Cicéron ſe vit engagé à
faire un ſecond eſſai de fon éloquence
&de fon crédit en faveurde Qu. Ligarius
, qui étoit actuellement en exil pour
avoir porté les armes contre César dans
la guerre d'Afrique , où il avoit été chargé
d'un Commandement confidérable.
SesdeuxFrères avoient toujours ſuivi le
parti de César, &fe trouvant foutenus
par les bons offices de Pansa& de Cicéron,
ils avoient déja prèſque obtenu
fa grace. Pendant que cette affaire fembloit
tourner fi heureuſement , Qu.
Tubéron , ancien ennemi de Ligarius .
ſsachant que César étoit particuliérement
irrité contre ceux qui avoient renouvellé
la guerre en Afrique , l'accufa
dans les formes ordinaires d'obſtination
à la pourfuitede cette guerre. César encouragea
fécretement cette accufation ,
&
SEPTEMBRE. 1764. 25
& voulut que la Cauſe fut plaidée au
Forum , où il fut préſent lui-même ,
rempli des nouvelles préventions qu'on
lui avoit inſpirées contre le coupable ,
& réſolu de prendre droit des moindres
prétextes pour le condamner ( h ).
( h ) L'illustre d'Agueſſeau dans un de ſes difcours
pour l'ouverture des Audiences du Parlement
, ayant pour titre LA CONNOISSANCE DE
L'HOMME , s'exprime ainſi au sujet du Plaidoyer
pour Ligarius . Le Conſervateur de la République
, celui que Rome libre appella le Pere de la
Patrie , parle devant l'Ufurpateur de l'Empire
& le deſtructeur de la Liberté. Il défend un de
ces fiers Républiquains qui avoient porté les armes
contre Céfar , & il a César même pour Juge .
C'eſt peu de parler pour un ennemi vaincu en
préſence du victorieux ; il parle pour un ennemi
condamné , & il entreprend de le juſtifier devant
celui qui a prononcé la condamnation avant que
de l'entendre , & qui bien loin de lui donner l'at
tention d'un Juge , ne l'écoute plus qu'avec la
maligne curiofité d'un Auditeur prévenu. Mais
il connoît la paffion dominante de ſon Juge ,
& s'en eſt allez pour le vaincre. Il flatte ſa
vanité pour délarmer ſa vengeance, & malgré
ſon indifférence obſtinée il ſçait l'intéreſſer ſi
vivement à la conſervation de celui qu'il vouloit
perdre , que ſon émotion ne peut plus ſe
contenir au dedans de lui-même. Le trouble
extérieur de ſon viſage rend hommage à la ſu
périorité de l'éloquence ; il abſout celui qu'il
avoit déja condamné , & Cicéron mérita l'élogle
qu'il donne à César d'avoir ſçû vaincre le Vaine
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais l'éloquence de Cicéron fut victorieuſe
; elle triompha du vainqueur ,
&lui arracha le pardon malgré lui. La
beauté de ce Plaidoyer eſt trop connue
pour demander ici des éloges . Loin
d'y accuſer Cicéron de flatterie , on admire
ſans doute la force & la liberté
qui reſpirent dans toute la Piéce. Cette
heureuſe hardieſſe à prononcer des vérité
fort dures , fans offenſer celui
qu'elles regardoient particulierement,
queur & triompher de la Victoire. Quels éloges
auroit-il donné à la modération d'un Prince
auſſi grand que César , mais plus maître de luimême
; qui ſe rend , non à l'éloquence , mais
à la justice &c. OEuv de d' Agu. T. I. pag 26 .
Le zéle de Ligarius s'étoit diftingué pour la
liberté de ſa Patrie , & c'étoit précisément ce
qui inſpiroit autant d'ardeur à Cicéron pour ſa
défenſe,que d'éloignement à César pour ſon rétabliſſement.
Après ſon retour il ſe lia ſi étroitement
avec Brutus qu'il devint un de ſes principaux
Confidens dans la conſpiration contre
Céfar. Ayant été ſaiſi de quelques infirmités vers
le temps de l'exécution , Brutus dans une viſite
qu'il lui rendit , ſe plaignit d'un fâcheux
contre-temps . Mais il ſe releva auſſitôt ſur ſon
coude, & prenant ſon ami par la main : Parlex
, Brutus , lui dit-il ſi vous avez a me propofer
quelque action digne de vous , je me porte
bien It épondit a l'opinion que Brutus avoit
eue deui , car on trouve fon nom parmi ceux
des Conjurés. Voyez l'hist. de Cic. déja citée.
SEPTEMBRE. 1764. 27
donne une auffi haute idée de l'art
de l'Orateur , que de la clémence &de
la générofité du Juge. ( i)
HISTOIRE de la défense de DÉJOTARUS
, Souverain de la Galatie
ou Gallo-Grèce , prononcée dans la
Maison de CESAR , l'an 708 de
la F. D. R. Sous le Confulat de
QU. FABIUS MAXIMUS & de
C. TREBONIUS .
Déjotarus étoit Souverain de la Galatie
, autrement dite Gallo -Gréce. C'eſt
une certaine étendue de Pays ſituée
en Afrique , & bornée par la Phrygie ,
la Bythinie & la petite Arménie. Il avoit
embraffé la caufe de Pompée , & après
en avoir été puni par la perte d'une partie
de ſes Etats , il ſe vit en danger
d'être dépouillé du refte. Son Petit-Fils
l'accufa l'an 708 de la F. D. R. d'avoir
( i ) La harangue de Cicéron fut publiée ſur
le champ & reçue du Public avec une extrême
avidité. Atticus qui la lut avec des tranſports
de joie & d'admiration , n'oublia rien pour en
faire prendre la même idée à tout le monde ,
& pour la diftribuer dans tous les lieux de ſ
connoillance.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
formé quatre ans auparavant des deſſeins
contre la vie de César , dans ſon Palais
même où il l'avoit reçu à fon retour
d'Egypte.
Cette accufation étoit ridicule & fans
fondement : mais dans ſa diſgrace tout
étoit capable de lui nuire ; & la facilité
que César avoit eue à prêter l'oreille
à fon Accuſateur , marquoit non
ſeulement qu'il étoit mat difpofé pour
lui , mais encore qu'il ne cherchoit
peut- être qu'un prétexte pour lui enlever
le reſte de ſes poſſeſions. Brutus
s'intéreſſa vivement à cette cauſe. Lorfqu'il
étoit allé au devant de César à
ſon retour d'Eſpagne , il lui avoit fait
à Nice l'apologie de Déjotarus avec
une liberté qui avoit frappé le Vainqueur
, & qui lui avoit fait découvrir
mieux que jamais le caractère violent
deBrutus,
Le plaidoyer de Cicéron fut prononcédans
la Maiſon de César. Il y peignit
avec des couleurs fi fortes la malignité
de l'Accuſateur & l'innocence de l'accufé
, que César partagé entre la réfo
ſolution de ne pas l'abfoudre , & la
honte de le condamner , eut recours
àl'expédient de remettre ſa Sentence
au premier voyage qu'il feroit dans l'O
SEPTEMBRE . 1964. 29
rient , fous prétexte de quelques informations
plus exactes qu'il vouloit
prendre fur les lieux. Ce projet qui
n'eut point de ſuite , empêcha que l'affaire
ne fût rappellée, & Déjotarus rentra
dans tous ſes droits après la mort de
César arrivée l'année ſuivante.
,
La fuite de l'Histoire raisonnée des
Discours de Cicéron contenant celle
des XIII Philippiques , ou Discours
contre Marc Antoine au Mercure
prochain.
,
LA RELIGION ,
ODE.
Par M. l'Abbé PAUCHET , Professeur
de Troifiéme au Collège d'ARRAS ,
Membre de la Société Littéraire de
cette Ville .
#Putas ne Deus è vicino ego fum , dicit Do
» minus ? & non Deus de longè ? Si occul-
> tabitur vir in abfconditis , & ego non
» videbo eum , dicit Dominus ? Numquid
» non cælum & terram ego impleo , dicit
>> Dominus ? Jerem. 23. v . 23. 24.
LOIN d'ici les accès d'une profane ivreſſe ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fuiez , diſparoiſſez , phantômes du Permeſſe ,
Je t'invoque , Dieu Saint , vers toije prens l'éſfor!
Pénétré de ta loi c'eſt toi ſeul que je chante ;
De ma voix impuiſſante
Soutiens le foible effort .
Toutannonce ta gloire , en toitout eſt lumière:
Daigne , Seigneur , ouvrir ma débile paupière
Aux ſpectacles pompeux que tu vas découvrir ,
Dévoile à mon eſprit tes ſublimes myſtères ,
Les liécles de nos Pères ,
Et les temps à venir.
Rien n'étoit que Dieu ſeul ; & cet être ſuprême:
Pour ſe communiquer fort enfin de lui-même ;
Il parle , le jour naît , des miracles divers
Rempliſſent à ſa voix les Cieux , la Terre &
l'onde ;
Sa parole féconde
Enfante l'Univers.
L'Homme paîtri de terre à la terre offre un Maître
Chef-d'oeuvre du Très-Haut , heureux , s'il eût
ſçû l'être !
Aux loix du Créateur que ne fut-il ſoumis ?
L'innocence , la paix , les plaiſirs , l'abondance
De ſon obéïſſance
Auroient été le prix.
Mais,o ſpectacle affreux ! Quelles font ces victimes
SEPTEMBRE. 1764. 31
Que tu plonges ,Grand Dieu , dans le fond des
abîmes !
Je vois l'Enfer vomir la haine & la fureur.
Tremblez , foibles humains , fuyez , de votre vie
Le Démon de l'envie
Va troubler la douceur .
Vengeons- nous , diſoit - il , dans ſa jalouſe rage
Er du Dieu que je hais olons ſouiller l'image
L'homme eſt à mes regards un objet odieux ;
Pénétrons dans ſon coeur , challons- en la juſtice
Et dans le précipice
Entraînons ſes Neveux.
Il dit:: déja ſéduits nos pères infidèles
Goûtent de leur péché les douceurs criminelles :
La peine ſuit le crime , ils ceſſent d'être heureux ;
Tels font du juſte Ciel les décrets redoutables
Leurs fils naiſſent coupables ,
Infortunés comme eux.
Des folles paſſions quel horrible ravage !
L'homme éprouve en lui-même un pénible eſcla
vage ;
De ſa Raiſon l'orgueil obſcurcit le flambeau ;
La mort , tribut du crime , éxerçant ſon empire
De tout ce qui reſpire
A creuſé le tombeau.
Tout s'égare ici-bas ; tout a perdu ſa voie
Biv
32 MRRCURE DE FRANCE.
Dieu s'irrite ; aux malheurs les Humains fon en
proie ;
Il appelle les Eaur , & la Terre n'eſt plus.
Mais je le vois toujours dans lajuſte vengeance ,
Diftinguer l'innocence
Et fauver les vertus,
Telle eſt de Dieu ſur nous la ſuprême Puiſſanee ;
Les monts audacieux tremblent en ſa préſence.
Arrête , Pharaon !la Mer eſt ton tombeau....
La loi ſur la montagne eſt donnée à Moyfe ,
Et la Terre promiſe
Voit un peuple nouveau.
Lorſqu'Iſraël fidéle écoutoit tes oracles ,
Tu fis pour lui, Seigneur , éclater tes miracles;
Tu parles , Ia Nature eſt ſoumiſe à tes loix ;
Le Jourdain étonné remonte vers ſa ſource,
Le Soleil dans ſa courſe
Obéit à ta voix.
Mais ce Peuple oubliant ſes plusfaints priviléges ,
Offrit à d'aurres Dieux tous ſes voeux ſacriléges ,
Il ſouilla tout l'éclat dont il fut revêtu ;
Il ferma , ſe livrant à ſon érreur groſſière ,
Ses yeux à la lumière ,
Son coeur à la Vertu .
Quel rayonbienfaiſant perce l'épais nuage
SEPTEMBRE. 1764. 33
Qui menaçoit les coeurs du plus funeſte orage
Un jour plus beau renaît, le menſonge eſt détruits
L'auguſte vérité chaſſe l'érreur profonde ;
Tel le flambeau du monde
Triomphe de la nuit,
Je vois ſe terminer nos cruelles allarmes ;
Les temps ſont accomplis , Mortels , ſéchons nos
larmes ,
Nous allons découvrir des ſpectacles plus doux.
Juda ne régne plus. Du ſéjour du Tonnerre ,
Un Dieu vient ſur la Terre
Habiter parmi nous.
Formé du plus pur ſang d'une Vierge féconde
Il naît pour éclairer & convertir le Monde ;
Dans les pleurs , dans l'opprobre , il vit , il meurt
pour nous ;
II meurt , & de fon Père il a par ſon ſupplice
Déſarmé la juſtice
Et calmé le courroux
Qui pourroit raconter ſa céleſte origine ?
Du Fils de l'Eternel la puiſſance divine
Fit trembler les Enfers , & détruiſit la Mort
veut perpétuer ſon premier ſacrifice ;
Sur un Autel propice
L'Amour s'immole encor.
Le Démon s'arme en vain controla foinaiſſante
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Le bras qui la ſoutient la rendra triomphantes
L'Egliſe offre à nos yeux des prodiges nouveaux;
Elleabbar des Tyrans les fureurs inhumaines ;
Elle baiſe ſes chaînes
Et brave ſes bourreaux.
Ceſſe de nous vanter , Romain , ton héroïfme,
Et de tes fiers Catons l'aveugle ſtoiciſme ,
L'orgueil dans les tourmens retenoit leurs fan
glots ,
Unfol honneur flattoir leur téméraire audace ;
Les ſecours de la grace
Forment les vrais Héros.
Le Chrétien dans la paix que l'innocence inſpire
Goûte un bonheur plus pur que le jour qu'il refpire;
Indépendant de tout , ſans ſoins & ſans ennui
Itrouve tous les biens dans la vertu qu'il aime 5
Les maux & la Mort même
Ont des attraits pour lui.
Affiégé de deſirs au ſeinde l'opulence ,
Tes regards infultoient à ſa foible indigence ,
Dansades vaſes dorés tu buvois les chagrins ,
Riche ! en vain tu fuis le malheur qui t'accable
Un Juge inexorable
A fixé tes deſlins ;
Anglouti fans eſpoir dans l'éternel abime ,
1
SEPTEMBRE. 1764. 35
La flamme t'environne ; à tes yeux , eſt ton
crime,
Le Ciel s'ouvre , & reçoit les Elus triomphans ;
Pour prix de leurs vertus Dieu leur donne en par
tage
L'éternel héritage
Promis à ſes Enfans.
A M. LE NOIR , fur le Portrait
qu'il a fait , de M. LEKAIN ,
dans le rôle d'OROS MANE
moment qu'il vient de lire la Lettre de
NERESTAN à ZAIRE .
DANS ce Portrait , ainſi que ſur la Scène
Je reſſens de le Kain la fière émotion ,
Je pâlis à ſa vue , & ſa fureur m'entraîne :
Quelle terrible expreſſion !
Toute âme en doit être ſaiſie ;
art
27 54
1
Cette tête , ce corps , ces bras , qu'ils ont do
jeu !
Ainſi ta main régulière avec feu ,
Donne à ceux qu'elle peint une ſeconde vie.
Plus d'une fois tu fixas la beauté ;
Les Grâces , les Talens , ton Art les multiplie
Erje puis , moi , dans mon obſcurité
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
D'exercer tes crayons garder encor l'envie !
Mais pourquoi non ? le Noir , on dira que mes
traits
Sont ceuxde l'Amitié ſenſible à res ſuccès.
Par M. GUICHARD.
REMERCIMENT à L. A. S. ELECTORALES
PALATINES , par M.
HARDUIN , Secrétaire de la Société
Littéraire d'ARRAS , fur une Tabatiere
d'or , dont Elles ont daigné le
gratifier.
AUGUGUSTES Souverains, cette boîte brillante
Dontvous recompenfez mes trop foibles Ecrits *,
Pour mon âme reconnoillante ,
Aura toujours un nouveau prix.
De ce riche préſent le journalier uſage
M'offrira le moyen flatteur
D'annoncer mille fois que mon fincère hommages
Sçut m'attirer votre faveur.
*L'Auteur a dédié à l'ELECTRICE des Mémoires
pour ſervir à l'Hiſtoire d'Artois , imprimés à
Arras , chez Nicolas , quise trouvent auffi à Paris,
chez Panckoucke ; & il a adreſſe à l'Electeur
des Versfur l'établiſſement de l'Académie de Manheim,
inférés dans le Mercure de Juillet 1764.
SEPTEMBRE. 1764. 37
Un tel don me ravit autant qu'il me décore ,
Et me conſole , en ce jour fortuné ,
Du lot fatal qui me fut deſtiné
Dans les maux qu'enfermoit la Boîte de Pandore.
COUPLETS GALANS .
HYMEN , de ta magnificence
Mon tendre coeur eſt peu flatté.
L'éclat que donne l'opulence
Vaut-il celui de la Beauté ?
Ce ſont tes droits que je deſire ,
Fier Hymen , & non ta ſplendeur.
Mais fi j'ai l'Amour de Thémire ,
Que manque-t- il à mon bonheur a
D'une robe d'or revêtue ,
La Beauté même perd ſon prix .
Vénus n'étoit- elle pas nue
Quand elle a fçû plaire à Paris ?
Ma The tre n'eſt pas moins belle
Que l'Amante de ce Paſteur ;
Mais elle eſt plus modeſte qu'elle ,
Que manque-t- il à mon bonheur ?
L'Hymen bruyant & téméraire
Vante des Plaiſirs qu'il n'a pas ;
L'Amour plus difcret ſçait les taire
38 MERCURE DE FRANCE.
Quand il en goûte les appas.
Ma Thémire tendre , mais ſage ,
Ne m'a rien donné que ſon coeur ;
Mais s'il eſt à moi ſans partage
Que manque-t- il à mon honheur ?
Par l'Auteurde l'Epitre à Mélanie.
EPITRE
AMadame de
APEINE de votre printemps ,
Les roſes commencent d'éclorre
Et vous uniffez, jeune Laure ,
La ſageſſe & les agréments ;
Les devoirs que la mode abhorre
Vous les changez en ſentimens ;
Mais la Raiſon , ce fruit du temps
Guidant l'amour qui vous careſſe ,
Mieux que lui nous peint la tendreſſe,
Puiſquelle a pris vos traits charmans.
Cet enfant que rien ne déſarme ,
Qui rit de nos pleurs répandus ,
N'eſt pas le Tyran qui m'allarme
Car la Sageſſe qui nous charme ,
Eſt auſſi Fille de Vénus
Que j'aime à vous voir affranchie
Dujoug des préjugés divers
SEPTEMBRE . 1764, 39
Dans cet âge de la folie
Où la Raiſon dort affoupie
Juſqu'à l'approche des Hyversi
Ah! l'inſtant où l'on eſt jolie
N'eſt que le régne des travers.
Chez vous l'Hymen n'eſt point l'échange
De l'ennui pour la liberté ,-
Où ſouvent la Beauté ſe vange
Des jours de la captivité ,
Etdans des chaînes éternelles
N'enviant que de doux momens ,
Ne voit plus dans des noeuds fidéles
Que le droit d'avoir des Amans.
Souvent quand du Dieu d'Hyménée
Une Belle groffit la Cour ,
Du Temple l'âme conſternée
Elle examine le contour
Et remarque pâle , étonnée
Une Chapelle pour l'Amour.
Oui , vous fuyez ces femmes vaines
Fières d'attacher à leurs chaînes
Ces agréables Importans
Dont le regard eſt un outrage
Et de qui l'orgueilleux hommage
N'eſt que la loi des Conquérans.
Ces imaginaires Sultans
Qui ſur des tablettes traîtreſſes
Multipliant leurs faux plaiſirs ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Se vantent d'avoir des Maîtreſſes
Et n'ont pas même des defirs.
Laure loin de ce précipice
Vous marcherez en fûreté :
Sachez que l'hommage du vice
Ne peut que flétrir la Beauté.
Mais la Raiſon qui vous éclaire ,
Tenant fon flambeau radieux ,
Vous montre bien ce qu'il faut fairs
Et vous les ſentez encore mieux.
Elle montre dans l'opulence ,
Non l'éclat d'un luxe orgueilleux ,
Mais l'art d'enchaîner l'indigence
Dontle deſtindansſa vengeance
Accable tant des Malheureux.
Le crime fouille ces largeſſes
Que dévore un luxe éffréné,
Mais ſecourir l'infortuné
C'eſt diviniſer les richeſſes..
Auprès d'un vertueux époux
Laure , vous trouverez ſans ceſſe
Les maximes de la ſageſſe
D'un ſolide bonheur jaloux ,
Del'amour il reffent l'ivreſſe ,
Au ſein du devoir qui le preſſe
De ne vivre plus que pour vous.
De votre eſprit il voit les charmes
Croître , s'embellir tous les jours
SEPTEMBRE. 1764. 41
C'eſt l'eſprit qui forge les armes ,
Dont ſe ſert le Dieu des amours ,
Et ſon regne dure toujours.
Quand le temps a chaſſé les grâces ,
La coquette voit ſur ſes traces ,
Le déſeſpoir qui la flétrit ;
Le temps ne rend point ce qu'il ôte
Alors la ſenſible eſt dévote ,
Et la galantebel - eſprit.
De l'eſprit la gloire réelle
Sans celle accompagne une Belle ,
Et ſon ſouffle la rajeunit :
Lorſque tout change & tout périt ,
La Raiſon eſt toujours nouvelle.
ParM. S...
IMPROMPTU
A Madame *** , qui demandoit l'avis
de l'Auteur fur ſon Portrait qu'elle
venoit de faire faire.
L✓ Peintre a bien rendu ce minois enchanteur;
Cet oeil vif & lutin , cette bouche enfantine :
C'eſt bien Vénus ſous les traits de Corine ;
Mais il n'a pas peint votre coeur.
Par M. COSTARD , Fils.
42 MERCURE DE FRANCE.
LA MUSE JALOUSE ,
MUSE , V
Bouquet à LISE.
USE , vous me boudez ! Éh ! que vous ai -je
fait?
Qu'eſt devenu votre humeur agréable ?
Pour Life , cependant , il me faut un bouquet ,
De grâce , quelques vers. Motus !je ſuis au faite ..
Vous êtes femme , & Life est trop aimable.
Par M. D ***
LETTRE de M. DE LA D....... à
M. DELA PLACE , Auteur du
Mercure de France , en lui envoyantune
Réponse au Discours d'ANT01-
NE VADÉ, adreſſsé aux WELCHES.
JEE n'ai pu lire que fort tard,Monfieur,
les prétendus Contes de Guillaume Vadé.
Ils feront honneur à celui à qui on les
attribue , en ſuppoſant qu'il foit permis
de s'y méprendre. On trouve dans ce
même Recueil un Discours aux Welches
par Antoine Vadé , frere de GuilSEPTEMBRE.
1764 43
laume. Par ces Welches on entend les
François , & quant au Difcours, ce n'eſt
autre choſe qu'une fatyre ingénieuſe ,
mais outrée de la Nation Françoiſe.
J'ai ofé prendre fur moi d'y répondre.
C'eſt , je l'avoue , ofer beaucoup ,
vu les reſſources que déploie notre adverſaire
: mais le zéle pourra ſuppléer
aux talens. Voici , Monfieur , cette réponſe
à laquelle je vous prie d'accorder
place dans votre prochain Mercure.
On nous donne ce Difcours aux. Welches
pour un Ouvrage Poſthume. Vous
ferez donc furpris de me voir parler à
l'Auteur comme s'il étoit encore vivant...
C'eſt qu'en effet j'ai appris qu'il n'étoit
point mort , & fi je voulois faire une
pointe , j'ajouterois qu'il n'eſt pas né
pour mourir ſitôt.
J'ai l'honneur d'être &c.
RÉPONSE d'un François à la
Harangue * d' ANTOINE VADÉ
aux WELCHES .
EST- IL bien vrai ,cauſtique Antoi-
** Ce diſcours ſe trouve dans un Livre intitulé
Contesde Guillaume Vadé , in-80. 1764..
44 MERCURE DE FRANCE.
ne , que nous ſoyons Welches , & que
vous foyez notre Compatriote ? A
votre ſtyle , on vous prendra pour un
François nédans le moment brillant de
Louis XIV : mais à l'Epithète que vous
nous prodiguez , il faudra vous croire
toute autre chofe; il faudra vous regarder
comme un deſcendant de ces fameux
Germains , qui , avant que Charlemagne
les eût fait vêtir & baptifer ,
appelloient Welches , ou Barbares , &
les François , & les Anglois , & même
les Romains.
Je vous crois bien vêtu & bien baptiſé:
mais à quoi bon reffufciter un
vieux mot né dans les marais de l'Elbe ,
ou dans la forêt Noire ? Les Iroquois
refufentaux Européens le titre d'hommes
; les Turcs diſent chien de Chrét.... ; la
populace Angloiſe dit,chien de François:
tout cela prouve autant que le Welche
Germanique.
Le mot de Barbares , chez les Grecs
&les Romains , ne prouve guères davantage
: ils déſignoient ainſi leurs Fondateurs
& leurs Maîtres. Un diſcours
tel que le vôtre , n'eût porté à faux ni
dans Rome , ni dans Athènes.
C'eſt toute autre choſe parmi nous.
J'ignore en quoi nous ſommes vains.
SEPTEMBRE. 1764. 45
J'ai mille preuves que nous ne le fommes
point aſſez. J'en atteſte nos habits
à longue taille , quelques imitations
beaucoup plus graves , quelques chapitres
de l'Eſprit des Loix , quelques Lettres
philoſophiques , certaines Comédies
& Tragédies modernes , & enfin ,
votre harangue .
J'en atteſte nos Hiſtoriens , ils peuvent
ſe tromper , ils ſe trompent fouvent;
mais il eſt rare de voir dans leurs
Ecrits la même partialité qui révolte
& chez le grave Puffendorf , & chez
le prolixe Léti , & chez tant d'autres.
Le premier , ſurtout , ne peut maſquer
nulle-part la haine qu'il porte aux François.
Il diffimule ou il déguiſe leurs
plus belles actions ; il cherche à déprimer
leurs plus grands hommes : peti
teſſes qui ne dégradent que lui même .
Je ne veux point citer ici quelques
Ecrivains François fort indifférens fur
la gloire de leur Nation , & fouvent
même encore plus ſes détracteurs que
Puffendorf.
Remontons au début de votre harangue
; parlons des Gaulois. Souffrez
en même- temps , que j'aſſigne à leur
gloire une époque plus brillante que
celle où ils furent fubjugués par Jules
46 MERCURE DE FRANCE.
Cefar. Ils lui céderent , parce qu'il falloit
que tout lui cédât ; mais il ſe dut
faire à lui - même de fincères complimens
fur une pareille conquête. Il dut
l'eftimer à proportion de ce qu'elle lui
coûtoit ; & vous ſçavez qu'il y employa
quatre fois plus de tems que pour fou
mettre tout le reſte de l'Empire Romain
&Rome elle-même. Ce n'est pas tout ;
ces mêmes Gaulois , que César ne put
fubjuguer qu'en dix ans , avoient autrefois
terraflé la puiffance Romaine en
moins de dix jours. Souvenez -vous de
la terreur que leur nom feul imprimoit
aux Romains , lorſque ceux-ci faifoient
trembler tant d'autres Peuples , de cette
Loi qui ne diſpenſoit pas même les Prêtres
d'aller à la guerre , quand il faudroit
ſe défendre contre les Gaulois.
Jamais précautions annoncerent - elles
plusde crainte?
Il eſt vrai que les Druïdes coupoient
fortleſtement la tête à des victimes humaines
pour le plus grand honneur de
Taranis , d'Efus , de Teutates , &c.
comme les Romains , pour mieux honorer
Saturne , précipitoient leurs concitoyens
du haut du Pont Mulvius dans
le Tibre. Les Romains renoncerent à
cet uſage barbare ; mais fa repréſentaSEPTEMBRE
. 1764. 47
tion les amuſoit encore. Chaque année
on voyoit d'innocentes veſtales
jetter des hommes d'ozier dans le même
fleuve , où auparavant on jettoit des
hommes réels.
Les Grecs , & tous les autres Peuples
du Monde ont fſuivi ou donné de pareils
exemples , chacun à leur maniere.
Par- tout le fang humain a coulé fur les
Autels des Dieux.
Nen accuſons que la foibleſſe & l'ignorance
des hommes : ils ont tous
commencé par être les mêmes. La différence
des climats ne leur a point épargné
cette triſte reſſemblance. On regarde
ſeulement comme les moins barbares
ceux qui ont remis les premiers
la hache & le couteau dans leur étui.
Les Druïdes , il est vrai , ne furent pas
de ce nombre . A cela près , les Druïdes
n'étoient point ignorans. Ils furent
les Maîtres de Pythagore dans la Philoſophie
; ils aimoient , ils cultivoient
les Arts & étoient en cela imités par le
reſte de la Nation. Il y eu dans les
Gaules juſqu'à des Poëtes en titre , &
ce qui dit beaucoup plus , ils y étoient
reſpectés . Leur emploi conſiſtoit à célébrer
les hauts faits de leurs compatriotes.
Ce qui prouve deux choſes ;
48 MERCURE DE FRANCE.
l'une que les Gaulois étoient portés à
en faire de grandes ; l'autre qu'ils
étoient ſenſibles à l'attrait du premier
de tous les beaux Arts .
و
J'avoue que leur mâle vigueur parut
foiblir fous le joug des Romains ; mais
ce fut après avoir éſſayé bien des fois de
le rompre. Ceui que leur impofa Clovis,
n'aggrava point leur fituation. Vous
avancez qu'il les fubjugua avec une
poignée de Barbares : dites qu'il vainquitles
Romains tyrans des Gaulois , &
que ceux-ci le regarderent plutôt comme
un libérateur que comme un ennemi
. Ajoutez qu'il ſe fit Chrétien , changement
qui lui devint auſſi favorable
qu'une abjuration moins étendue le fut
depuis à un de nos plus Grands Rois.
Les mêmes cauſes produiſentcommunément
les mêmes effets, quelle que foit la
différence des fiécles , parce qu'au fonds
le coeur humain différe peu d'avec luimême
dans tous les temps.
Croyez que l'Oriflamme ne fit pas
toute la grandeur des Gaulois & des
Francs nos ayeux. Troye eut ſon Palladium
, & Rome ſon Bouclier ; mais
indépendamment d'un tel ſecours , Hector
& Scipion euffent toujours été des
des héros. Charles Martel , qui garantit
toute
SEPTEMBRE. 1764. 49
toute l'Europe de l'eſclavage des Sarrafins
, & Charlemagne qui la ſoumit à
fonjoug , ne durent point leurs ſuccès
àl'oriflamme. A propos de ces deux
hommes , dont l'un fut l'ayeul de l'autre
; que penſez-vous de leurs faits &
geftes ? Avouez que leurs foixante victoires
méritoient bien autant d'occuper
un Thucydide que la fameuſe guèrre du
Péloponèſe , guèrre , où durant près de
trente ans les deux plus braves Nations
de la Gréce bornerent tous leurs exploits
à couper des bleds & enlever des
moutons ? Avouez- le , dis-je , de tels
travaux ſont plus faciles que de ſauver
l'Europe , ou de la foumettre .
Ce furent les François qui fonderent
l'Empire d'Occident. Il y a , ſans doute
, quelque gloire à l'avoir fait.
Ce ne furent point les diviſions de la
rose rouge & de la rose blanche qui
nous délivrerent des Angles. Toutes nos
poſſeſſions étoient déja hors de leurs
mains quand ces diviſions éclaterent.
Obfervez , cependant , qu'ils avoient
bien moins à faire pour ſe maintenir
chez nous , que Charles VII. pour les
en chaſſer.
Obſervez , de plus , que toutes leurs
invaſions en France furent ſuivies de
C
50 MERCURE DE FRANCE.
leur retraite ; & que toutes celles qu'ils
effuyerent chez eux les mirent aux fers,
C'eſt ce que produifit , entre autres ,
celles de quelques avanturiers Nor
mands & François : car vous n'ignorez
pas que ce fut , non l'Angleterre qui
poſſéda la Normandie , mais la Normandie
qui pofféda l'Angleterre.
,
Selon vous les guèrres civiles
d'Allemagne empêcherentſeules Charles
Quint d'engloutir la France & d'en
faire une Province de l'Empire. Dites
plutôt que la France l'empêcha ſeule de
ne faire de tout l'Empire qu'une Province.
Fut-ce les Luthériens qui lui firent
lever le fiége de Metz &de Marfeille
? François I. quoique ſouvent malheureux
, ne fut jamais découragé , fut
prèſque toujours l'aſſaillant. Il ne marqua
d'incertitude que dans une occafion , &
cette incertitude ſauva Charles d'une
ruine prèſque inévitable. Ce fut lui qui
dutremercier Dieu.
,
Nous eumes , dites-vous un moment
bien brillant fous Louis XIV. Ce
moment fut de quarante années d'une
proſpérité non interrompue : exemple
inoui par-tout ailleurs. Et quels ennemis
n'avions - nous pas à combattre ?
Toute l'Europe , fans même en exceр-
SEPTEMBRE. 1764. 51
ter l'Eſpagne : & néanmoins que d'éclatantes
victoires ! Que de ſuccès , que
de grands hommes dans tous les genres
! Je vous renvoie , trop ſévereAntoine
, au portrait que trace de ce beau
regne un autre grand homme de votre
connoiſſance dans un Poëme digne des
plus brillans momens du dernier fiécle ,
& qui prouve que le nôtre n'eſt pas
non plus fans éclat.
Ne diſputons point ſur l'étendue ré
ciproque de la France & de la Sibérie.
Je pense comme vous , que cette derniere
l'emporte de quelques centaines
de lieues : mais , je ne puis penſer que
l'on compareférieuſementſes déſerts aux
plaines fertiles de la Beauce & de la Picardie.
Je vous abandonne les quarantelieues
de Landes vers Bordeaux. On eût trèsbien
fait de les céder aux Maures que
l'Eſpagne chaffoit fort mal-à-propos
de chez elle. Quant à la Campagne ,
dite Pouilleuse , il eſt moins facile d'y
renoncer. Jugez-en ; c'eſt elle qui produit
ce Nectar fi bien célébré dans le
Mondain .
Ce vin d'Aï dont la mouſſe preſſée ,
De la bouteille avec force élancée ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Comme un éclair fait voler le bouchon.
Il part , on rit , il frappe le plafond :
Dece vin frais , l'écume petillante
De nos. François eſt l'image brillante, &c.
De bonne foi , peut-on nommer
Pouilleuse une contrée qu'Horace n'eût
pas manqué de nommer Divine ? Une
contrée qui fournit aux délices des
gofiers les plus délicats de l'Europe ,
& même de l'Afie , en dépit du précepte
de l'Alcoran.
Je livre très - volontiers à votre cenſure
la poudre , dont nos petits-Maîtres
de tous les états ſurchargent leur
tête , leur chevelure & leurs habits.
Nous pourrions encore valoir beaucoup
, malgré ce ridicule. Vous ſçavez
ces fines plaifanteries des Angles fur la
poudre à la Maréchale. Elles n'empêcherent
point que Mahon ne fût emporté
d'affaut.
Vous nous demandez ſi nous fommes
le premier Peuple du Monde pour
le Commerce & pour la Marine , &
vous prévenez notre réponſe par un lugubre
hélas ! C'eſt trancher la queſtion
fans la réfoudre. Si nous y avions eu
moins d'aptittude, nous aurions peut- être
eu moins d'ennemis.
SEPTEMBRE. 1764. 53
Nous avions déja eu Richelieu &
Mazarin pour Miniſtres , & nous ne
ſoupçonnions pas encore l'utilité d'une
Marine. LOUIS XIV& Colbert fentirent
la néceffité d'en créer une. Le Monarque
ordonne ; le Miniſtre éxécute. Virgile,
dans ſon Poëme, métamorphoſe les
Vaiſſeaux d'Enée en Nymphes : Il ſemble
que l'Illuſtre Colbert ait changé en
vaiſſeaux toutes les roches de l'Océan
& de la Méditéranée. On ſçavoit à
peine que Louis XIV vouloit avoir
une Flotte , & déja fes Armées navales
foudroyoient Alger & Tunis , humilioient
Génes & allarmoient Conftantinople.
Il en fut des François comme
des Romains; leur coup d'eſſai fut un
triomphe , avec cette différence que
Ruiter & Tromp valoient mieux que
l'Amilcar dont triompha Divilius.
Je tombe d'accord avec vous qu'on
achete ici le droit de juger des hommes
, & qu'il n'y a pas bien long-temps
qu'on y achetoit celui de les mener tuer
tous à la guèrre. On vient de réformer
ce dernier abus , & il y a bien du mérite
à l'avoir ofé. Attendons tout d'un
Roi qui veut le bien & de Miniſtres
dignes de ſeconder ſes vues.
Nous ne difputons point à Copernic
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
d'avoir découvert le ſyſtème planétaire.
Mais il devroit nous être permis de rendrejuſtice
à notre Descartes. Il fut trèsutile
à Newton , de même que Malle
branche ne fut pas inutile à Locke. Certainement
les deux François l'emportent
pour le génie.
D'ailleurs , eſt-il bien facile , dans
ces fortes de matières , d'affirmer qui
atort ou raiſon ? Il en eſt des ſyſtêmes
d'Aftronomie commedes Royaumes &
desEmpires : les plus modernes finiffent
par bouleverſer les plus anciens. Qui
Içait ſi le ſyſtême de la flagella -
tion , ou quelqu'autre , ne fuccédera
point à celui de la gravitation ? Les
tourbillons Cartéfiens eurentpour Sectateurs
des hommes du premier mérite.
Newton lui-même doutoit , en quelque
manière , de ſes principes. Il portoit
ce doute juſqu'à croire que les anciens
en ſçavoient plus quelui en fait de mathématiques
.
Parmi une foule de reproches , vous
nous faites ceux de n'avoir inventé ni
la bouffole, ni la poudre à canon , ni
le thélefcope , ni les lunettes &c. Rappellez-
vous que les Auteurs de ces découvertes
cherchoient toute autre choſe
& ſouvent même ne cherchoient rien.
C'eſt le hazardqui a produit les invenSEPTEMBRE.
1764.55
tions les plus utiles , c'eſt le Génie qui
les a perfectionnées. Les Grecs n'inventerent
prèſque rien , mais ils perfec
tionnerent tout ,& on les regarde comme
fort ſupérieurs aux Egyptiens qui
avoient prèſque tout inventé.
Ce fut un Hollandois qui imagina la
premiere Pendule ; mais ce font les
François qui fourniſſent de bonnes Pendules
toute la Hollande.
La Gravure nous vient d'Italie ; mais
c'eſt encore en France où ont été gravées
les plus belles Estampes.
Veniſe inventa les Glaces , d'après
l'invention des vîtres , due aux Peuples
du Nord ; mais les plus belles Glaces
de Veniſe n'ont que cinquante pouces
de hauteur : on en fabrique auprès de
Laon de plus de cent vingt pouces , &
ce n'eſt qu'en France qu'une telle Manufacture
exiſte.
On attribue aux Vénitiens l'art de
tailler les Diamans&d'imiter les perles ;
c'eſt de Paris que les habitans de Veniſe
tirent leurs bagues & leurs autres bijoux.
D'ailleurs , cette invention n'eſt
qu'un renouvellé , non des Grecs , mais
des Syriens. Il eſt parlé quelque part
d'un chandelier d'Antiochus tout couvert
de diamans..
Giv
56 MERCURE DE FRANCE.
,
Il eſt parlé des tapis chez les Anciens;
mais trouvera-t- on , foit chez eux foit
chez les Modernes , rien d'égal , rien
de comparable à nos tapiſſeries des Gobelins
, à ces chefs-d'oeuvres qui luttent
contre l'art des Raphaëls ?
On parle encore de la Pourpre de
Tyr; mais qu'elle fut inférieure à notre
Ecarlate !
Paſſez-moi ces détails ; ils nont rien
debas : c'eſt vous-mêmes qui m'y avez
conduit , & je pourrois les étendre . Citerai-
je encore ici les vaſes , les plats....
Que Germain
Arondit de ſa main divine ,
Et tous ces vernis où Martin
A furpaffé l'art de la Chine ?
C'eſt affaire de luxe , on le ſçait ;
mais vous ne me ſemblez pas vouloir le
profcrire. A l'égard de nos Modes, vous
voyez trop bien les choſes pour n'y
appercevoir qu'une manie frivole. C'eſt
au fonds une reſſource très-ſolide , une
branche de commerce très-étendue. Les
Chinois , ce Peuple ſi ſage , mettent
l'Europe à contribution avec leurs Magots
; nous , c'eſt avec des pompons.
Notre Opéra - Comique peut valoir
mieux que l'Opéra Boufon Italien ;
SEPTEMBRE. 1764.
57
mais nous n'en tirons pas vanité. Notre
grand Opéra , qui nous vient d'Italie ,
ne reſſemble à rien de tout ce qu'on
yvoit en ce genre ; & ce n'eſt point lå
undéfaut.
Notre Muſique , fur laquelle ona
tant diſputé , raſſemble deux qualités
qui lui font propres ; elle peint & elle
exprime : ce qui ne ſignifie point du
tout la même chose , quoi qu'en difent
certaines Nations.
C'eſt à notre grand Rameau que ces
mêmes Italiens doivent l'avantage de
fçavoir comment & pourquoi ils font
quelquefois de belles chofes en mufique.
C'est lui qui a découvert , qui a
développé les principes de ce bel arr.
C'eſt donc à lui qu'il doit ſa véritable
éxiftence , puiſque ſans principes , nul
art ne peut vraiment éxiſter.
Vos remarques ſur l'expulfion des
Baile, des Leclerc , des Bafnage , & c ,
trouveront ſans doute , peu de contraditeurs.
Obſervez cependant , que leur
éxil ne doit pas être imputé au corps de
la Nation. Mais quand les Athéniens
bannirent Ariftide , quand Scipion fur
banni par les Romains , c'étoit le fait
de la République entiere qui ſe montroit
injufte & ingrate envers eux.
CV
58 MERCURE DE FRANCE.
Ces mêmes François , chaffés de leur
Patrie , porterent , il est vrai , leurs lumières&
leurs talens chez nos voiſins :
mais je doute que leurs diſcuſſions ſophiſtiques
& dogmatiques ayent autant
contribué que les ouvrages de Corneille
, de Racine , de Moliere , de la
Fontaine , & de tant d'autres , à répandre
notre Langue chez l'Etranger. La
même cauſe qui fait que l'on trouve un
Théâtre François dans prèſque toutes
les Cours de l'Europe , fait auſſi qu'on
y parle François .
Peut- être , en effet , éxiſte-t-il encore
dans cette Langue certaines expreffions
peu nobles ; mais deſquelles on
peut ſe paſſer dans les Sujets nobles :
peut- être les noms de nos Saints fontils
moins fonores que ceux des Divinités
payennes ; défaut , qui après tout , ne
doit pas être imputé à notre Langue.
J'avoue , en même temps , que les rives
du Simoïs & du Scamandre offrent
des fons plus flatteurs à l'oreille que la
Plaine des Sablons , ou celle de Long-
Jumeau. Qu'en faut il conclure ? Que
Troyes valoit mieux que Paris ? La déciſion
ſeroit auſſi injuſte que ridicule.
Je dirai plus , il n'eſt pas toujours avangeux
à la Poëfie de pouvoir nommer
SEPTEMBRE. 1764. 59
les chofes par leur nom , fi harmonieux
que ce nom puiſſe être. J'en atteſte ces
Vers que vous connoiſſez .
Dans ces champs fortunés , près de ces bords
fleuris
Où la Seine ſerpente en fuyant de Paris,
Lieux aujourd'hui charmans, retraite aimable &
pure
Où triomphent les Arts où ſe plaît la Nature , &c.
Voilà , non la Plaine de Long-Jumeau ,
mais ce qui vous paroît bien plus redoutable
; voilà Saint Cloud déſigné
très- poëtiquement , & avec autant d'harmonie
que de vérité. Je vais plus loin , &
je trouve que l'on conduit certains Magiftrats......
Dans cet affreux château , palais de la ven
geance ,
Qui renferme ſouvent le crime & l'innocence.-
Ai -je beſoin après cela que le nom
trivial de la Bastille figure dans ces Vers?
Il me fuffit d'y trouver le fait & là choſe.
Un nom propre n'eſt jamais qu'un
fon : une indication eſt toujours une
image .
Quelquefois auſſi l'image ſe trouve
réunie au nom propre ; comme dans ces
Cvj
to MERCURE DE FRANCE.
:
autres Vers , où il eſt dit d'Henri IV:
Il marche vers Vincenne oùLouis autrefois ,
Au pied d'un Chêne aſſis , dicta ſes juſtes loix , &c,
Comme dans un autre , oùl'on dit
en parlant de l'Amour :
11 voit les murs d'Anet que ſa main a bâtiss
Avouez , délicat Antoine , que ces
noms-là valent bien celui de la porte
Scée? Que celui de notre Capitale eſt
autant , & peut-être plus harmonieux
que celuide Troyes , & que ce dernier
a beaucoup plus d'harmonie dans notre
Languequedans la Grecque & la Latine?
Le vôtre , ſi c'eſt le vôtre , ne peut
pas , il est vrai , figurer à côté d'Anteaor
: mais fi c'étoit , je ſuppoſe , Voltaire,
quelinconvénientd'en faire le pendantd'Homère
?
Vous nous enlevez d'un trait de plume
tous nos Hiſtoriens François : l'avez-
vous fait ſans quelque ſcrupule ?
Il faut avouer que la diviſion de nos
Sermons tient peut- être un peu des fiécles
Gothiques. Mais parmices Sermons
diviſés , il s'en trouvequ'on eûtadmiré
dans le fiécle de Cicéron même.
Il faut avouer auffi que les guèrres
SEPTEMBRE. 1764. 6
civiles de Rome offroient un champ
plus vaſte à l'éloquence de cet Orateur
que les Coutumes du Hurepoix , ou da
Gatinois n'en pourront jamais offrir à
celle de nos Avocats. Nous en avons ,
cependant , quelques - uns qui ſe font
líre ,malgré le vice du Sujet. Que n'euffent-
ils donc pas fait , ſi la matière eût
ſecondé leurs talens ? Au refte ; neregrettons
pas que nos Orateurs n'ayent
aucune guèrre civile à prévenir ou à
exciter. Un habile Rhéteur a ſouvent
mis les Républiques au bord de leur
tombe. Athènes & Rome en fournifſent
plus d'un éxemple .
Je vous abandonne le fonds des Let
tres Provinciales ; mais avouez que la
forme a ſon mérite. Avouez qu'il falloit
du Génie pour intéreſſer à la lecture
ceux mêmes que le ſujet intéreſſe
le moins ou révolte le plus ?
Avouez que Boffuet , qui ſcut être
fublime & pathétique dans l'Oraifon
funébre d'une Princeſſe de vingt - deux
ans , auroit pu l'être contre Philippe
& Catilina ? Avouez qu'il célébra diguement
le grand Condé ? Avouez que
Flechier lui-même , l'élégant Fléchier
ſout être grand lorſqu'il fallut célébrer
62. MERCURE DE FRANCE.
Turenne ? tant il eſt vrai que le Sujer
foutient le génie , & ſouvent même y
fupplée.
Il ne faut pas fans doute égaler notre
Fénelon à Virgile.- Ily aura toujours une
différence extrême entre un Poëme &
un Roman poëtique ; entre de bons
Vers&de bonne Profe. A cela près l'épiſode
de Didon lâchement trahie par
Enée, & celle de Calipso abandonnée
par Télémaque , peuvent être miſes en
parallèle , avec cette différence peutêtre
que le héros de Virgile eſt partour
moins intéreſſant que celuide Fénelon.
Vous faites paffer en revue quelques
fautes légères échappées à notre ingénieux
laFontaine. Vous rendez en même
temps juſtice à fon rare & heureux
génie. Peut-être eût- il fallu citer auffi
quelques-unes des beautés qui le diftinguent&
qui ne ſe rencontrentque chez
lui. Ila , dites-vous , négligé le premier
devoir d'un Poete ,l'art de peindre.
Je ne ſçais ; mais dans ſes écrits
tout me paroît animé. C'eſt un Peintre
Philoſophe , comme l'exige le genre de
l'Apologue. Chacune de ſes images offre
une leçon , & prèſque chacune de
ſesleçons préſente une image. Ecoutons
SEPTEMBRE. 1764. 63
:
ce Vieillard que trois jeunes gens railloient
ſur ſon âge octogénaire.
La main des Parques blêmes
Devos jours &des miens ſe joue également.
Nos termes ſont pareils par leur courte durée
Qui de nous des clartés de la voute azurée.
Doit jouir le dernier eſt-il aucun moment
Qui vous puiſſe aſſurer d'un ſecond ſeulement ?
Mes arrière - neveux me devront cet ombrage..
Hé bien , défendez -vous au ſage
De ſe donner des ſoins pour le plaiſir d'autrui ?
Cela même eſt un fruit que je goûte aujourd'hui,
J'en puis jouir demain & quelques jours encore.
Je puis enfin compter l'Aurore
Plus d'une fois ſur vos tombeaux , &c.
La prédiction s'accomplit ; les trois
Jouvenceaux meurent chacun d'une
manière différente .
Et pleurés du vieillard , il grava ſur leur marbre
Ce que je viens , &c .
Ici , comme plus haut , l'image eft
unie à la leçon . Mais ici la leçon & l'image
ont un caractère de ſublimité qui
faifir.
64 MERCURE DE FRANCE.
Jettons les yeux ſurles Animauxma-
Iades de la peſte.
Ils ne mouroient pas tous, mais tous étoient frappés.
On n'en voyoit point d'occupés.
Achercher les ſoutiens d'une mourante vies
Nul mets n'excitoit leur envie.
Ni loups, ni Renard n'épioient
La douce , l'innocente proie.,
Les tourterelles ſe fuyoient.
Plus d'Amour , partant plus de joie.
Que d'intérêt & de vérité dans ce
Tableau ! En voici un où l'agrément ſe
trouve réuni au naturel.
Perrette ſur ſa tête ayantun pot au lait ,
Bien poſé ſur un couſſinet ,
Prétendoit arriver ſans encombre à la Ville.
Légère & court-vêtue , elle alloit à grands pas
Ayant mis ce jour-là , pour être plus agile ,.
Cotillon ſimple& fouliers plats.
Notre Laitière ainſi trouffée ,&c.
Comme il joue avec le pinceau I
Un héron au long bec, emmanché d'un lòng
cou ,
Montéſur ſes longs pieds, alloit je ne ſçais où.
SEPTEMBRE. 1764. 65
Voilà en deux vers la forme & la
ſtupidité de cet oiſeau on ne peut mieux
peintes.
Je ne cite ces traits que de mémoire.
Il en eſt mille autres plus frappans ,
mais dont les expreffions m'échappent.
Il me fuffit d'y renvoyer les Lecteurs .
J'avoue qu'il n'eſt ici queſtion que
des fables de cet Auteur , & peut- être ,
n'avez-vous prétendu parler que de ſes
Contes. C'eſt à-peu-près la même choſe.
Demandez aux Lecteurs ſcrupuleux
ſi la Fontaine y eſt Peintre ? La gafe
dont il couvre ſes tableaux en adoucit
quelques traits , mais l'effet total n'en
eſt pas moins frappant. C'eſt Vénus qui
renonce à une partie de ſa nudité , &
qui place le voile de manière que ſes
charmes n'y perdentrien.
On convient , en général , que l'Ariofte
eſt pur dans ſa diction ; mais il eſt
ſouvent monotone dans ſon ſtyle , &
trivial dans ſes idées. La Fontaine au
contraire eſt toujours naïf ſans baſſeſſe,
ou ingénieux ſans vaines fubtilités. Il
remplit donc tous les devoirs du Conteur.
On ne peut qu'applaudir au rang
que vous accordez à notre Théâtre.
Mais aux grands noms que vous citez
66 MERCURE DE FRANCE,
on doit joindre celui de l'Auteur d'Atrée
, d'Electre & de Rhadamiste. On
doit ajouter le nom de l'Auteur d'
dipe, de Zaïre ,d'Alzire , de Mérope ,
&c. On pourroit même enfler cette
liſte de quelques autres noms , parler
furtout de deuxEcrivains qui ont enrichi
la Scène Françoiſe de deux gen
res de drame inconnus aux Anciens, &
que les Anciens euſſent vivementadoptés,
fi on les leur eût fait connoître.
Voilà donc notre ſupériorité avouée
dans ces différentes parties ? & c'eſt déja
beaucoup. Vous ajoutez que dans tous
lesautres genres nous avons des rivaux
oudes maîtres. Des rivaux, oui,quelquefois
: des maîtres,c'eſt ce qu'il faudroit
prouver. Seroit-cedans les Sciences ? je
m'entiens àcequej'ai déja dit ſurles objets
de pure ſpéculation : &quant à ceux
qui giffent en preuve , comme la Géométrie
&la Phyſique expérimentale ;
nousyavons plus d'inférieurs que d'égaux.
Seroit-ce dans lesArts ? Voyez
nos Temples , nos Palais , nos Jardins
Royaux , &c , vous y reconnoîtrez la
main de plus d'un digne rival des Vitruves
, des Phidias , des Zeuxis, desMichel-
Ange , des Raphaël , des Titiens,
des Rubens , des Corréges , des VanSEPTEMBRE.
1764. 67
)
dermeules , des Berghem ; c'est- à-dire ,
l'équivalent de ce qui ne ſe trouve que
dans tout le reſte de l'Europe. Seroitce
même dans l'induſtrie ? Parcourez
nos divers atteliers , vous y verrez l'Etranger
accourir de toutes parts ,
pour s'y inftruire , ou pour ſe pourvoir
de ce qui lui manque. Voyez auffi nos
Manufactures . J'eſpére même être bientôt
en droit de vous dire : Voyez nos
Campagnes..
ou
Une obſervation digne d'être faite
, c'eſt que la France eſt le pays de
l'Univers , où l'on voit le plus d'établiſſemens
en faveur des Arts , des
Sciences & des Lettres. Il y auroit déja
beaucoup de mérite à ſe diftinguer
ainfi : mais les progrès ont encore furpaffé
les encouragemens. D'après cela
ne pourroit-on pas dire que la France a
préſervé l'Europe de la Barbarie ? Quel
Monarque , éxcepté Louis XIV , aimoit
alors & protégeoit les talens ? Ses
bienfaits alloient les chercher juſqu'au
milieudesglaces du Nord,juſqu'au ſein
des Nations les plus ennemies de celle
qu'il gouvernoit. A l'égard des grand's
hommes , que ſes libéralités ne purent
atteindre , ils furent excités par l'impulfion
générale qu'il avoit fait naître . II
68 MERCURE DE FRANCE.
donnoit le ton aux autres Souverains;
fes Sujets le donnoient aux autres Peuples
: car il eſt de la deſtinée du François
d'exciter dans tous les temps , ou
l'émulation , ou l'envie de ſes voiſins.
Ce qu'ils ont fait de plus grand a prèſque
toujours été d'après nous , ou comtre
nous.
Convenez , trop ſévère Antoine ,
que pour mettre ainſi en mouvement
tout ce qui nous environne , il faut être
foi-même quelque choſe. C'eſt produire
le même effet que cette première cauſe
, d'après laquelle part Newton , &
qu'il n'explique pas.
,
Il y a treize cens ans que la Monarchie
Françoiſe éxiſte , ayant eu pour
ennemis tous ſes voiſins ne s'étant
maintenue que par les armes , & ayant
ou foumis , ou repouffé tous ceux qui
prétendoient la détruire. Que de grands
hommes dans la Liſte de ſes Rois , de
ſes Généraux , de ſes Miniſtres , de ſes
Magiſtrats , de ſes Poëtes , de fes Orateurs
, de ſes Scavans , de ſes Artiftes ! ...
Nommez-moi un feul genre où elle
n'ait pas produit de grands modèles ?
Nommez-moi enfuite les Nations où
cet heureux concours ſe trouve auffi
complettement réuni ? Alors le Parallele
SEPTEMBRE. 1764. 69
ſera de ſaiſon ; mais la Satyre fera toujours
déplacée.
Aucun de nos Auteurs n'a prétendu
que nous foyons , en tout , ſupérieurs
aux Grecs & aux Romains. Bien peu
nous ont qualifié , même quant à préſent
, de premier Peuple du Monde. Je
vois , au contraire , tous les Gazetiers
decertaine Nation lui prodiguer ce titre.
Ne les en blâmons pas. Rome ne devint
la maîtreffe du Monde que parce
qu'elle ſe crut deſtinée à le devenir.
Dans un particulier , la modeſtie eſt une
vertu : dans une Nation c'eſt un vice.
Que le François continue à bien recevoir
l'Etranger qui le viſite ; il eſt naturel
de faire tous les honneurs de chez
foi : ayons , dis -je , pour les autres Peuples
de l'eſtime , de la déférence ; mais
laiſſons à l'écart toute vénération : elle
méne trop loin.
VERS à une jeune Dame appellé
LOUISE.
Si je pouvois être en perſonne
Dans votre gracieux ſéjour ,
Dieux ! quel brillante couronne
:
70 MERCURE DE FRANCE.
Je vous offrirois en ce jour;
Et quelle guirlande de roſes
Vermeilles comme vous & fraîchement écloſes
Ceindroit votre élégant corſet ! ....
Mais à quoi bon certe parure
Pour un objet.charmant & déja trop parfait ?
Vos Grâces , vos vertus , Life , ſont le bouquet
Que vous donnez vous- même àtoute la Nature.
ParM. MOURET DUCHEMIN.
COUPLETS
A l'occaſion d'une branche de fleur
d'Orange , préſentée à S. A. S.
Madame la P ... de C .... par les
personnes de fa Cour , le Mercredi
25 Juillet 1764.
Sur l'AIR : du Vaudeville d'Epicure:
D'UNE fleur le modeſte hommage
A vos regards va s'embellir
Si vous daignez y voir l'image
Des coeurs qui vous l'ofent offrir ,
De nos jardins , c'eſt la parure ;
Le fruit de la faveur des Cieux ,
Et les préſens de la Nature ,
Sont les Dons les plus chèrs aux Dieux.
SEPTEMBRE. 1764. ウェ
O vous que la ſageſſe éclaire ,
Daignez ſourire à notre ardeur.
Le Ciel vous devoit à la Terre
Pour ſa gloire & notre bonheur .
A tous nos voeux ce Ciel propice ,
Sur votre front mit la candeur ;
Sur votre bouche la juſtice
Et la bonté dans votre coeur.
Votre âme n'eſt jamais tranquille
Tant quelle ſçait des malheureux;
Votre maiſon eſt leur aſyle ,
Vos bienfaits vont au devant d'eux ,
Des beaux arts la troupe chérie ,
Près de vous receuille des fleurs ,
Et jamais votre âme n'oublie
Que les ingrats & les flatteurs.
D'un zéle pur les douces flames ,
Reconnoiffance , empreſſemens ,
Le Ciel apour vous dans nos âmes
Réuni tous les ſentimens.
Vivez,, adorable Princeſſe ,
Conſervez des jours précieux :
L'honneur de vous ſervir ſans ceſſe
Suffira pour nous rendre heureux.
ParM. POINSINET, lejeune.
72 MERCURE DE FRANCE.
PARODIE des Vers de M. C ***,
fur le portrait de fafemme peintpar
M. P. de S. A ** ; & inférés dans
le Mercure du mois de Juin dernier.
A MADEMOISELLE DE HINX.
Avec mille appas féduiſans ;
Riche des dons de la Nature ,
Vous avez d'Hébé la figure ,
Et des Grâces les agrémens :
De votre maintien la nobleſſe ,
Aux attributs de la Sageſſe
Joint ceux de l'eſprit & du goût :
Ainſi , ſans craindre l'Egigramme ,
Pourra dire avoir trouvé tout
Quiconque vous aura pour femme.
1
Par M. LANEVERE , ancien Mousquetaire
du Roi.
VERS
SEPTEMBRE. 1764. 73
VERS à M. LABRELLY , en lui
envoyant un fabre qu'il avoit
demandé.
Vous plaire eſt mon voeu le plus doux;
Le voilà ce glaive homicide ,
Fait pour armer un furieux Alcide ,
Plutôt qu'un Sage tel que vous.
Quelle victoire avez-vous à prétendre ,
Quand tous les coeurs vous ſont ſoumis ?
Pourquoi chercher à vous défendre ,
Quand vous n'avez point d'ennemis ?
Par M. LA COSTE
A Madame de ... qui s'appelle
MARIE.
ESPRIT folide , vif & doux ,
De mon âme , charmante Reine ,
Avec tranſport je vois en vous
Trois Déïtés ſous une forme humaine.
Pleine de ſentimens , de lumières , d'appas ,
Vous offrez à mes yeux Junon , Vénus , Pallas.
Que dis-je ? ce langage énerve
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Votre tableau : Vénus , Junon , Minerve
Sûrement ne vous valoient pas.
Deux au moins de ces trois Déelles ,
J'entends Junon , ſentends Vénus ,
Flétriffoient leur éclat par de grandes foibleſſes
Et vous n'avez que des vertus.
Par M. &AÇARQ.
SUSCRIPTION de l'enveloppe ſous laquelle
étoit une paire de Mitaines données
par l'Auteur à Madame du F...
PRESENT Bourgeois, préfent fort mince,
Mais le coeur qui le fait , vaut bien celui d'un
Prince.
Eh que trouver qui ſoit digne de vous ?
Un coeur franc ? le mien l'eſt. Voilà tous mes
bijo1x.
Par le même .
ALAMESME .
Our faifir tout- à-coup l'eſprit de mon préſent ,
Peut être feriez-vous des tentaties vaines ....
Pour me prendre plus aisément
Je vous ai fourni des Mitaines.
Pas le même.
1
1
SEPTEMBRE. 1764. 75
LETTRE à M. DE LA PLACE
fur une Tragédie Angloife.
L E plaifir que font à vos Lecteurs
quelques Scènes de Tragédies Angloiſes
, dont vous enrichiffez de temps
en temps le Mercure , m'engage aujourd'hui
, Monfieur , à vous adreſſer
un Extrait d'ELFRIDE , Poëme
Dramatique écrit en Anglois fur le modèle
de l'ancienne Tragédie Grecque ,
par M. MASON , & dont la fixiéme
Edition que j'ai vue , ſemble annoncer
le fuccès en Angleterre. Le ſujet de
cette Pièce tient beaucoup de la nature
des Contes que l'on aime à trouver dans
les Mercures ; cela n'empêche pas que
le dénoûment n'en ſoit très-tragique .
Voici le fait tel que Rapin de Toyras
le rapporte. Edgaravoit oui-dire qu'Orgar
,
Comte de Dévonshire avoir
une fille qui étoit une des plus belles
perſonnes de l'Angleterre , & fur ce
rapport , il avoit réſolu de l'époufer , fi
elle ſe trouvoit telle qu'on la lui avoit
dépeinte . Cependant , comme il ne
vouloit pas faire des avances , dont il
pourroit avoir ſujet de ſe repentir ,
Di
76 MERCURE DE FRANCE.
il fit confidence de ſon deſſein à un
Comte, ſon Favori , nommé Ethelwold.
Enſuite il lui ordonna d'aller , ſous quelque
prétexte , s'affurer fi la beauté de
la Dame répondoit à ſa réputation .
Ethelwold s'étant rendu chez le Comte
de Devonshire , n'eut pas plutôt jetté les
yeux fur Elfride , ſa fille , qu'il en devint
éperdûement amoureux. Cette paffion
fit fur lui un effet fi prompt & fi
violent , qu'oubliant toutes les faveurs
qu'il avoit reçues du Roi ſon Maître ,
il demanda Elfride pour lui- même. Sa
demande lui ayant été accordée , il accomplit
ſon mariage le plus fecrettement
qu'il lui fut poffible , faifant entendre
au Comte ſon Père , qu'il avoit
des raiſons très-importantes pour ne le
pas divulguer. Quelque temps après
étant retourné auprès du Roi , il lui dit
que la beauté d'Elfride étoit des plus
médiocres ; qu'il s'étonnoit qu'on en
eût parlé ſi avantageuſement , & que ,
ſelon les apparences , la richeſſe du
Père contribuoit plus que toute autre
choſe à donner à la beauté de la fille
cette grande réputation . Ce rapport ,
qui n'étoit pas capable d'enflammer le
coeur du Roi , fit l'effet qu'Ethelwold
en avoit attendu. Edgar ſe dégouta de
SEPTEMBRE. 1764 . 77
و
ce mariage , & en perdit même entierement
la penſée. Lorſqu'Ethelwold
s'apperçut que la paffion du Roi étoit
tout-à- fait éteinte il lui repréſenta
qu'encore que la richeſſe de la fille du
Comte de Devonshire ne fût rien par
rapport à un Roi , elle pouvoit néanmoins
faire la fortune d'un Particulier .
Sur ce fondement il lui demanda la permiffion
de rechercher cette Dame , qui
étoit héritière d'un des plus puiffans Seigneurs
du Royaume. Edgar , qui avoit
entiérement perdu l'envie d'époufer Elfride
, accorda volontiers cette permiffion
à fon Favori , & parut même trèscontent
qu'il pût ſe procurer un mariage
ſi avantageux. Dès qu'Ethelwold
eut obtenu le conſentement du Roi , il
alla retrouver ſa femme , & fit célébrer
ſes nôces publiquement. Cependant , de
peur que ſon épouſe ne parût trop belle
aux yeux du Roi , il la tint , ſous quelque
prétexte , dans une maiſon de campagne
, ſans lui permettre de paroître à
la Cour.
De quelque précaution qu'Ethelwold
eût uſé , il ne fut pas poſſible que
ſa trahiſon demeurât long-temps cachée.
Les Favoris manquent rarement
d'ennemis ſecrets , qui ne demandent
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
pas mieux que de trouver les occafions
de les ruiner. Edgar fut enfin informé
de la vérité : mais diffimulant fa colère ,
il voulut , avant que dela faire éclater ,
s'inſtruire , par ſes propres yeux , fi ce
qu'on lui avoit rapporté étoit vrai. Dans
cette vue il fit. naître l'occaſion d'un
voyage aux environs du lieu où Ethelwold
tenoit ſa femme , & quand il fut
près de la maiſon , il lui dit qu'il vouloit
aller voir cette belle Dame dont on
lui avoit fait autrefois un rapport fi avantageux.
Ce fut là comme un coup de
foudre pour Ethelwold : il fit tous les
efforts poffibles pour détourner le Roi
de ce deffein : mais tous fes artifices
furent inutiles , & ne firent au contraire
qu'affermir le Roi dans fa réfolution.
Tout ce qu'il put obtenir , ce fut la permiffion
de s'avancer , fous prétexte d'aller
donner quelques ordres pour la réception
du Roi. Dès qu'il fut chez lui ,
il alla ſe jetter aux genouxde ſa femme ,
& lui ayant avoué ce qu'il avoit fait
pour la pofféder , il la conjura de faire
fes efforts pour éviter de donner de l'amour
au Roi , qui n'en étoit que trop
fufceptible. Elfride lui promit tout ce
qu'il voulut , bien réſolue pourtant de
Jui manquer de parole. Il ne l'eut pas
SEPTEMBRE. 1764. 79
plutôt quittée pour aller au-devant du
Roi , qu'elle prit ſoin de ſe parer de tout
ce que l'art pouvoit ajoûter à ſa beauté
naturelle. Ses foins eurent le ſuccès
qu'elle s'en étoit promis. Dès qu'Edgar
eut jetté les yeux fur elle , il en devint
paffionnément amoureux , & dès ce
momentmême il réſolut de s'en aſſurer la
poffeffion. Pour mieux exécuter ce deffein
, il feignit de ne trouver rien d'extraordinaire
dans la beauté d'Elfride ,
& par - là il donna grand ſujet de joie
au mari. Il la quitta donc avec une tranquillité
apparente : mais portant au fond
de fon coeur la vengeance & l'amour ,
qui font de toutes les paſſions les plus
capables d'agiter les hommes. Quelque
remps après il fit partir Ethelwold pour
le Northumberland , ſous prétexte de
quelque affaire preſſante. Mais ce malheureux
n'acheva pas fon voyage ; il
fut trouvé mort au milieu d'un bois , où
l'on crut d'abord qu'il avoit été afſaffiné
par des voleurs : mais on ne fut pas
long-temps en doute fur ce ſujet , quand
on vit que le Roi ne faiſoit faire aucune
perquifition pour découvrir les auteurs
de ce meurtre , & qu'au contraire il
épouſa lui - même la veuve du mort.
Quelques-unsdiſent qu'Edgar tua lui-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
même Ethelwold dans une partie de
chaffe. *
A quelques changemens près , que
l'Auteur a été obligé de faire pour ajufter
le ſujet au Théâtre , voilà ſa Piéce.
Les Perſonnages font :
Orgar , Comte de Devonshire .
Elfride , fille du Comte Orgar.
Ethelwold , mari d'Elfride .
Edgar , Roi d'Angleterre.
Edwin , Meſſager .
Choeur de jeunes Filles .
La Scène eſt en un endroit du Parc ,
devant le Château d'Ethelwold , dans
la Forêt d'Harewood.
Ethelwold , Favori de ſon Maître ,
& comblé de ſes bienfaits , après cet
abus de confiance & cet excès d'ingratitude
, malgré tout l'amour qui en eft
la cauſe , eſt un rôle trop foible pour
inſpirer un véritable intérêt : auſſi M.
Maſon le fait-il tomber principalement
fur Elfride , à qui il donne la paffion la
plus forte pour fon mari. Le Comte de
*Hiſtoire d'Angleterre. Liv. IV.
1
SEPTEMBRE. 1764. 81I
,
Devonshire eſt un vieux Militaire , célébre
par ſes faits d'armes , qui aime
tendrement ſa fille qu'Etelwold a
épousée & tient renfermée depuis trois
mois. Il ouvre la Scène , déguiſé en Pélerin
; il eſt inquiet du fort d'Elfride :
il craint que ce myſtère ne cache quelque
fourberie ou quelque indignité de
fon gendre , & tout vieux qu'il eſt , ſe
promet , dès qu'il en ſera inſtruit , d'en
tirer vengeance. Il obtient par pitié
des filles compagnes d'Elfride de pouvoir
repoſer dans un bofquet , d'où il
entend ſa fille regretter l'absence de fon
mari , & fes compagnes la raſſurer fur
fes craintes.
ELFRIDE.
» Pourquoi le Comte vient-il voir fi
>>fécrettement une épouſe qui l'adore
>> fi ce n'eſt parce qu'il craint d'exciter
>>la jaloufie de quelque autre Beauté
» qui partage peut-être ſa tendreffe
» Pourquoi ſuis-je ici cachée comme
>> une triſte Religieuſe , que perſonne
>>ne viſite , excepté quelque oiſeau de
» nuit qu'elle rencontre en ſon Cloître
-en récitant ſes Prières ? Pourquoi ne
>> m'eſt-il pas permis de ſuivre mon
» époux , toutes les fois que fon devoir
>> l'appelle au Palais du Roi ?
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
LE CHEUR.
>> Ne formez pas un pareil ſouhait;
>> la plus digne preuve d'amour qu'Etel-
>> wold puifle vous donner, eſt de pré-
>> ſerver votre jeuneffe & votre beauté
» de la contagion de la Cour. Les ten
>> dres impreffions de l'innocence , l'ai-
>>mable rougeur de la modeftie , là
>> tout ſe perd ; une parure étudiée y fait
>>>diſparoître les grâces naturelles , &
>> ne laiſſe plus diftinguer fur le vifage
>> que des traits fans vie. Ah ! Elfride ,
» fi vous étiez condamnée , (& puiffe
>> un fort plus heureux vous en garantir )
» à traîner votre vie parmi ces ſcènes
>> ennuyeuſes du faſte & du vice , votre
» coeur plus pur , entraîné par fon pen-
>> chant vertueux , foupireroit bientôt
>> après les plaiſirs innocens d'Hare-
»wood.
ELFRIDE.
>>Amies , vous m'entendez bien mal :
>> ce Palais rempli de Courtiſans ne ſe-
>>> roit pas l'objet de mes defirs , fi ce
>>> Palais ne retenoit pas Ethelwold.
» S'il étoit ici , sa préſence changeroit
>> ce rang de chênes en fuperbes colon-
,
nes ces fleurs émaillées de toutes
»fortes de couleurs en un cercle de
» Dames raviſſantes par leur beauté ;
و
SEPTEMBRE. 1764. 83
qui là - bas prennent leurs ébats en
> poussant leurs andouil lers l'un contre
l'autre en Chevaliers armés dans un
» Tournois. Si Ethelwold habitoit ce
château , &c. ..
LE CHOEUR.
•
>> Et ſouhaiteriez- vous qu'Ethelwold
» négligeât le bien de l'Angleterre , &
>>> qu'il perdît dans de vains amuſemens
>>>des heures dont on ne peut fixer le
» prix , &c.
J'ai traduit ce lambeau de Scène pour
faire connoître l'emploi que M. Maſon
fait du Choeur , qu'à la manière des
Grecs , il a cru devoir introduire dans
ſa Tragédie. Ce Choeur eſt le confident
d'Elvire : il lui donne des conſeils , &
comme il ne déſempare pas la Scène , il
donne même au Roi & aux autres perſonnages
; en un mot , il prend part à
tous les événemens. Lorsque le Choeur
reſte ſeul fur le Théâtre , ou il chante
des Odes , ou il dialogue par choeur &
demi- choeur.
Cet époux fi chéri d'Elfride arrive
enfin à fon ordinaire : elle voudroit le
fuivre à la Cour. Elle craint ſon père ,
il eſt d'un tempérament violent , jaloux
de fon rang , & fier de fon ancienne
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
nobleſſe ..... du moins , dit-elle , apprenez-
moi la cauſe qui fait que vous
vous troublez fi fort toutes les fois
que je parle de quitter Harewood ?
Ethelwold lui avoue enfin qu'il craint
l'effet de ſa beauté à Cour , je vous
>> parle ſérieuſement. >> Pour le trône ſur
>>lequel Edgar eſt aſſis , je ne voudrois
>> pas qu'Edgar vous vit » .
ELFRIDE.
» Edgar eſt un Roi & non pas un
»Tyran» .
ETEL WOLD.
» Il eſt vrai , Edgar eſt un Roi & un
>>Roi juſte. Il marche toujours d'un pas
>> afſuré dans la ſentier étroit de l'hon-
» neur. Je ne connois que l'appas dan-
>> gereux de la beauté qui puiſſe l'en
écarter. Ah ! Elfride , fi ce charme
>> éblouiſſant vient s'offrir à ſes regards,
» l'animal féroce ne s'échappe pas avec
>>plus de fureur du foible cordon qui
» l'attache , qu'Edgar ne briſe les liens
» dela Loi. Derniérement encore , frap-
» pé des graces de la jeune Malthide ,
» il ordonna fur le champ à ſa mère de
la livrer à ſes deſirs éffrénés. Cette
" Dame, auffi prudente qu'honnête,pour
" arracher ſa fille à la violence & au
>> deshonneur dont elle étoit menacée ,
SEPTEMBRE. 1764. 85
>> fut réduite à gagner une de ſes ſer-
» vantes , & à l'envoyer de nuit maf-
» quée dans la chambre du Roi. Le
>>jour éclaira la tromperie ; mais l'amour
» qu'il a conçu pour cette ſervante ,
>>lui a fait oublier Malthide & pardon-
> ner à ſa mère » *. ".
•
•
Dans ce moment un Meſſager vient
annoncer l'arrivée du Roi. Ethelwold
ſe trouve enfin forcé d'avouer la trahiſon
qu'il a faite à ce Prince & à
Elfride elle - même ; qu'après l'avoir
vue , belle comme elle eſt , il avoit
ordre de la faluer Reine d'Angleterre.
ELFRIDE.
» Au lieu de ce titre , vous m'avez
>> offert celui de Femme d'Ethelwold.
>> Voilà donc cette terrible nouvelle ?
» voilà donc cette action inouie , qui
» parvenue à ma connoiſſance , devoit
» me faire fuir à ton aſpect , comme
» à celui d'un monſtre ? Non ! que ta
* Le fait eſt tel dans l'Hiſtoire de ce Prince ,
dont les Amours ont toujours eu quelque choſe
de fingulier . Sa premiere Maîtreſſfe fut une Religieuſe
qu'il enleva de ſon Couvent , fans que
les ſollicitations de l'Archevêque Dunstan puſſent
l'obliger à l'y renvoyer. Comme il avoit fondé
beaucoup de Monastères , cela n'a pas empêché
Ies Moines de ſon temps de le placer au rang
desSaints,
86 MERCURE DE FRANCE.
- tendre épouſe te raffure dans ſes bras.
• Sois bien convaincu que l'amour de
" ton Elfride ne peut jamais mourir ,
" ou que s'il le pouvoit , un embraffe-
>ment ſi raviſſant ſuffiroit pour le ra-
>> nimer ».
ETHELWOLD,
» Tu me pardonnes donc. Arrive ,
» Souverain que j'ai offenſé ! Enfonce
>>ton épée de justice dans mon fein ,
» & je mourrai content » .
L'ivreſſe de ces tranſports ne dure
guère Ethelwold eſt dévoré de remords.
Il dit à Edwin ( le Meſſager , ) d'aller
au-devant du Roi. » Hélas je n'ai point
>>de maſque pour cacher mon infamie !
>> tandisque le repentir afflige mon âme ,
»puis-je répandre fur mon viſage les
>> expreffions de la joie & paroître ce
>> que je ne ſuis pas? Non ,j'aurois beau
» commander à mes yeux , ils ne m'o-
>> béiroient pas : je ſens toute l'indignité
> de l'action que j'ai commife.
ELFRIDE.
>>Trop de délicateſſe de votre part
>> vous l'éxagère. Votre crime , Mylord,
» n'est que le crime de l'amour. Mille
>> comme vous ont failli.
ETHELWOLD.
» Elfride ,je le ſçais ; fi l'amour poй-
SEPTEMBRE. 1764. 84
voit m'abſoudre , mon âme ſeroit auſſi
"pure que l'innocence même. Oui , je
>>t'adore & tu es belle ! .... au-delà ...
>> Mais c'eſt ce qui me déſeſpère. Il n'eſt
>>aucun de tes charmes qui n'augmente
» le poids de mon offenſe & qui à cha
>>que inſtant n'aggrave mes torts envers
» le meilleur des Maîtres. Oui , Elfride ,
>> Edgar étoit le meilleur des Maîtres .
>>>Idée affligeante qui me pourſuit juf-
» ques dans tes bras .... Cieux ! il faut
» que je meure , ou que je conſerve une
>> ſi chère Epoufe.
ELFRIDE.
>> Vis ou meurs ,
» Je ſuis de même à toi. La mort ne
رد peut en rien diminuer, la vie ne peut
>> augmenter mon amour. Que cet em-
>>braffement t'en foit le garant.
Il eſtà remarquer que le Père d'Elfride
toujours caché dans un boſquet , où
comme un pauvre Pélerin , il eſt fuppoſe
ſe repofer de ſes fatigues , apprend
par cet entretien la véritable raifon d'un
myſtère qu'il n'avoit jamais foupçonné
&qui lui fait concevoir les plus grandes
eſpérances pour la grandeur de ſa fille.
J'obſerve encore que le choeur préſent
à cette Scène , affez atrendriſſante , n'y
peut rien dire qui n'y jetre du froid ;
aufli parle-t- il très-peu. L'Auteur qui
38 MERCURE DE FRANCE.
a fenti ce défaut l'éxcuſe de ſon mieux;
en faiſant dire à celle du choeur qui
prend la parole après qu'Ethelwold s'eft
retiré , que l'action héroïque d'Elfride
ne peut qu'être admirée en filence. La
réponſe d'Elfride eſt pleine de ſentiment.
» Comment l'ambition pourroit-
>> elle trouver place dans un coeur auffi
>> remplid'amour que le mien ? Si le parti
>> que je prens a quelque choſe denoble
»& de ſupérieur qui vous frappe , im-
» putez le tout à l'Amour , à l'Amour
>> vertueux. C'eſt de toutes les paffions
>> celle qui porte le plus aux actions belles
» & généreuſes. Elle quitte le choeur ;
& comme Ethelwold a craint que ſa
beauté ne fit effet ſur le Roi , elle va
chercher une fleur bleue qu'elle connoît
, dont elle veut ſe frotter le viſage:
tout petit qu'eſt ce détail , j'auroit
tort de n'en pas faire mention ,
puiſque mon objet eſt de faire connoître
la pièce. J'en aurois un plus
grand de traduire ce qu'elle dit à ce
ſujet. Pendant ce temps , le choeur
chante ſon ode. Elle revient avec
cette fleur; fon Père déguisé la fuit.
Le choeur , qui d'abord avoit eu pitié
de lui commence à craindre qu'il
ne foit un eſpion.Apeine a-t-il pro-
,
SEPTEMBRE. 1764. 89
noncé deux mots , qu'Elfride reconnoît
ſa voix. Sa fille a beau dire , le choeur
a beau le prêcher , les leçons même des
druides ou des bardes nefont aucune impreſſion
fur lui , lorſqu'une infulte telle
que celle-ci excite ſa juſte indignation .
Au lieu de la fleur qu'elle vient de chercher
pour ſe défigurer , il veut qu'elle
ſe pare de ſes plus riches vêtemens , &
de tous les diamans qu'il lui a donnés ,
il l'oblige de le ſuivre. Le Roi arrive
accompagné d'Ethelwold , & un moment
après le furieux Orgar qui inſtruit
le Prince de la trahison de fon favori.
Edgar qui veut enjuger par lui-même ,
entre au Château avec le Comte de Dévonshire.
Edwin en interdit la porte à
Ethelwold. Le Lecteur eſt au fait de ce
qui doit ſuivre par le récit hiftorique
qui a précédé. Le Roi devient à la première
vue éperdument amoureux d'Elfride
, au point que fi Ethelwoldſe fût
emparé deses plus riches tréſors , eût répandu
le poison de la fédition parmifes
troupes , eût même ofé porter une main
rebelle juſques furſa Couronne , il le lui
auroit plutôt pardonné. Il y a beaucoup
de pathétique dans les reproches que ce
Prince fait à fon favori devant Elfride ,
qui follicite fa grace.
90 MERCURE DE FRANCE.
EDGA R.
>> Ne t'ai-je pas toujours témoigné la
>>plus grande confiance & l'amitié la
plus tendre ?
ETHELWOLD .
>>Percez moi plutôt le coeur que de
→le répéter.
EDGAR .
>> Ecoutez- moi. Je ne te rappelle pas
>> mes bienfaits pour te les reprocher.
>>En vérité , ton mérite a toujours été
au- deffus de tous ces honneurs , &
> ton zèle le difputoit en tout à mon
amitié. Non , juſqu'à cette action.....
>>Mais quelle indigne action ! Regarde-
moi. Ta me connois. Eihelwold
>> avu plus d'une fois le feu fortir de
mes yeux à l'aſpect d'une beauté
» qui m'avoit ſçû toucher. Mais que je
meure , Comte , ſi juſqu'à préfent
>>j'avois connu l'Amour !
ETHELWOLD .
" Je ne le vois que trop , & je n'ai
rien à dire pour diminuer mon offen-
» ſe ..... ...... Cette épée ſeule peut tout
> expier.
,
EDGAR .
►Non arrête , Ethelwold. Remets
>ton épée dans ſon fourreau. Hors ce
'SEPTEMBRE. 1764. gr
moment de fureur , je ne t'ai jamais
> regardé comme mon Sujet. Tu as
>> toujours été mon ami , & tout offen-
>>fé que je fuis , tu l'es encore . Je re-
> tracte ma parole : te bannir ou fcel-
» ler l'arrêt de ta mort , c'eſt juſqu'on
>> ne s'étend pas le juſte droit de l'ami-
»tié •
>> Partons , Mylords , ( à Elfride ) Mira-
>> cle enchanteur de ton Sèxe , Adieu.
» Je vais dans mon Royaume de Mer-
» cie. Cependant auparavant , comme
>je me l'étois propofé , nous chafferons
le chevreuil dans cette forêt.
>> Comte Ethelwold , tu nous joindras
,&c.
Jepaſſe une Scène de reproches du
Comte Orgar à ſa fille , & toutes les
réflexions & les allarmes du coeur , pour
venir au dénoûment qui me paroît
adroit , en ce qu'il eſt autre que ce que
dit l'Histoire , fans cependant y être
contraire. Après avoir chaffé quelque
temps , le Roi renvoye tous fes Seigneurs
,
& ordonne au Comte Ethel- .
wold , au Lord Ardulph & à Edwin de
le ſuivre ; puis ayant fait quelques détours
dans le bois , il s'arrête dans un
endroit ouvert aſſez ſpacieux. Ce lieuci
, dit il , convient à merveille à ce que
92 MERCURE DE FRANCE .
je me propofe. Alors , avec une contenance
tranquille & l'oeil calme , il
continue à parler ainfi. » A préfent ,
>> écoute-moi , Ethelwold. Ton Roit'a
>>pardonné ta trahison ; tu es pleine-
>>ment abſous de tout ce que tu as
>> commis contre la Majefté Souveraine:
>>mais quitte envers le Roi , tu ne l'es
>> pas ni envers l'homme , ni envers l'a-
>>mi. A ce double titre , je t'appelle à
>>préſent pour me faire raifon. Défends
>>ta vie avec ton épée ; ne me répons
» pas , défens - la bravement. Si tu as
» l'avantage , je te pardonne ma mort ;
>> fi tu ſuccombes , il faut qu'en mou-
>> rant , tu me réſignes Elfride. A l'inf
tant tous les deux tirent l'épée. Mais
Edwin , témoin du combat , & qui en
fait le récit , dit , qu'Ethelwold paroît
à peine ſe défendre. il feint de vouloir
frapper la tête du Monarque , ſeulement
pour laiffer fon propre ſein découvert.
>>Edgar , du premier coup , perce
» le coeur de mon cher Maître . Iltom-
" be à terre , & s'écrie en tombant :
>> Cette bleſſure expie pour tout. Ed-
» gar, ainſi vengé , me pardonnera;
» & les pleurs de ma tendre & chafte
» Epouse honoreront ma mémoire. Il
fourit & meurt.
:
SEPTEMBRE
. 1764. cefourire 93
Je ne ſçais , Monfieur , fi
en ce moment est bien naturel ; mais
il eſt aſſez familier aux héros du Théâtre
Anglois qui meurent ſur la Scène.
L'Acteur qui joue à Londres le rôle de
Pèdre dansla Tragédie de Venisefauvée
, que vous avez fi heureuſement
adaptée au goût & au Théatre François
, après avoir reçu le coup de poignard
, pouffe un grand foupir & rit
prèſque en même temps .
Le Comte Orgar tâche d'engager le
choeur à confoler ſa fille. Il eſpère la
voir bientôt Reine d'Angleterre. Il ſuit
le Roi pour tâcher de le ramener à Harevood.
Elfride , au contraire , fait un
voeu folemnel de bâtir un Couvent dans
l'endroit teint du ſang de fon Epoux ,
d'y pleurer toute ſa vie enfermée avec
ce choeurde Vierges chaſtes , d'y chan
ter fix fois par jour des Requiem , &c.
de ne violer jamais ce voeu qu'elle
fait , &c. » Defcendez de vos trônes de
> lumière , Anges , écoutez - moi , écri-
>> vez chaque mot en caractères d'or ,
>> puis remontez au plus haut des Cieux , » & là , placez en évidence parmi les
>> Regiſtres redoutables de l'Eternité ce
>> moment immortel de l'engagement
» que je prends.C'eſt à genoux & au mi94
MERCURE DE FRANCE.
1
> lieu de ce choeur de filles agenouillée s
> comme elle, qu'Elfride prononce ces
» voeux & cetteeſpéce d'invocation aux,
>> Anges , que le choeur répète à diffé-
> rentes repriſes .
*
La Tragédie d'Elfride n'est point partagée
à l'ordinaire en premier , ſecond
Acte , & c. C'eſt une continuité de Scè
nes toujours liées par la préſence du
choeur. Lafimplicité du Sujet en eft remarquable
, & c'eſt un mérite de plus
à l'Auteur ; d'ailleurs pour lui rendre
toute la juſtice qui lui eſt due , il faut
convenir qu'il y a de très-belles chofes
dans ſa Pièce. Les cinq ou fix Odes que
le choeur y chante , ont beaucoup de
nobleffe & d'élévation ; peut-être même
y a- t- il quelquefois trop de Poëfie ,
attendu l'état & la jeuneſſe de cette
troupe de filles , que l'on doit fuppofer
n'exprimer que les ſentimens dont elles
font affectées par les objets préfens ,
ou par la diverſité des événemens ; mais
* Ici , l'Auteur s'eſt totalement éloigné de
THiſtoire. Elfride épouſa Edgar, ce fut même
une très- méchante femme , car elle fut ſoupçonnée
d'avoir fait poignarder lejeune Edouard, furnommé
le Martyr, fils d'Edgar, d'un premier
lit , pour procurer la Couronne à Ethelred, fon
fils à elle qu'elle avoit eu du Roi , & qui y par
vint en effet après la mort d'Edouard.
1
SEPTEMBRE. 1764. 95
comment appeller défaut , ou du moins
comment ne pas pardonner à celui qui
annonce les plus grands talens ? Sum
ex iis , qui mirer Antiquos ; non tamen
ut quidam , temporum noftrorum ingenia
defpicio ; neque enim quafi laſſa &
effecta natura , ut nihil jam laudabile
pariat. Tacit.
La Tragédie d'Elfride eſt précédée
de fix Lettres de M. Mafon à un Ami ,
à qui il rend compte de fa Pièce ; je me
propoſe de vous en parler une autre fois
&de vous communiquer quelques réflexions
auxquelles ces Lettres ont donpé
lieu.
Votre très-humble , &c.
***
VERS pour mettre au bas du Portrait
de Mile DOLIGNI , Actrice de la
Comédie Françoise , peinte par le
fieur LE NOIR , de l'Académie de
S. Luc.
PAR fa naïveté , ſes talens, ſa douceur ,
Doligni , du Public a captivé le coeur ;
Minerve la forma pour jouer la folie ,
It l'amour lui remit le maſque de Thalic.
1
6 MERCURE DE FRANCE.
STANCES LIBRES.
A M. de B. Maire d'Uzès , fur la mort
de M. de S. M... Son neveu.
Tourpaffe,& dans ce monde il n'eſt rien de durable.
Je n'avois qu'un ami que j'aimois tendrement,
L'impitoyable Mort le plonge au monument ,
Et me laiſſe gémir ſous le coup qui m'accable.
Que ne me prenoit-elle à ſa place aujourd'hui .
Il m'eût dans ſon courroux paru plus ſupportable,
D'emporter les regrets d'un ami véritable ,
Que d'avoir la douleur d'exiſter après lui.
Il meurt , & ma patrie éperdue , éplorée ,
Du même deuil que moi ſe couvre dans cejour.
Peut-elle trop pleurer la mort prématurée
D'un jeune Citoyen digne de ſon amour ?
Apeine touchoit-il à ſa premiere aurore ,
Qu'aveccet air charmantqui gagne tous les coeurs,
Les grâces , les vertus , les talens enchanteurs ,
Sur ſes pas, à l'envi , s'empreſſerent d'éclore.
Chéri de ſes égaux , & des Grands eſtimé ,
Doux , humain , complaiſant , franc , généreux,
fincère,
SEPTEMBRE 1764. 97
Il eut tout ce qu'il faut pour plaire ;
Pouvoit-il manquer d'être aimé ?
11 le fut; & les pleurs dont ſa tombe eſt couverte,
N'expriment que bien foiblement
Aquel point d'un Ami , d'un Citoyen charmant
Nous déplorons l'affreuſe perte .
Heureux , fi nos foupirs , nos larmes , nos regrets
Pouvoient forcer la Mort à lâcher ſa victime !
Mais non , le Ciel ( il faut adorer ſes décrets )
Ne veut plus le laiſſer dans le ſéjourdu crime.
Vous que les noeuds du ſang & ceux de l'amitié
Attachoient à ſa deſtinée ;
Vous, près de qui croiſſoit la trame fortunée ,
De ſes jours que la Parque a coupé ſans pitié !
Oncle à ſes yeux bien cher, &pour qui ſa belle âme
S'élançant dans vos bras , des portes de la mort ,
De ſa tendre amitié ſentit encore la flâme ,
Et s'éteignit ſans peine après ce doux effort ;
Permettez qu'un Ami , qu'il diſtingua des autres,
Qui l'aimoit comme vous , quireſſent vos douleurs,
Sur ſon triſte tombeau répande quelques fleurs ,
Et mêle ſes larmes aux vôtres .
ParM. FRANÇOIS , ancien Officier de Cavalerie
E
98 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS composés à Table , pour
une ſociété aussi brillante que bien
unie.
AIR de la Romance de Daphné.
Vous que l'amitié raſſemble
Dans ce jour enchanteur ,
Vous devant qui l'amour tremble ,
Ne ſongez qu'à boire enſemble
Dans la coupedu bonheur.
Sur les pas de la ſageſſe ,
Fixés , enchaînés toujours
Les jeux , les ris , l'allégreſſe ,
L'aimable Dieu du Permeſſe ,
Et les folâtres amours.
Si l'imposture & l'envie
Blâment vos jeux innocens ,
Paſſez fans ennui la vie ,
Riez de leur jaloufie ,
Et mépriſez les méchans.
Vous êtes dans l'heureux âge ,
Où tout invite au plaifir ;
Sans contrainte , & fans partage,
Faites une étude ſage ,
De l'art de le bien faifir,
SEPTEMBRE 1764 99
D'une ſociété douce
Etendez les agrémens :
L'envie en vain ſe courrouce
Et veut par mainte ſecoufle ,
Ebranler ſes fondemens .
Tant que ces Beautés brillantes ,
Entr'elles s'eſtimeront ,
Nos Fêtes feront charmantes ,
Nos félicités conſtantes ,
Et les méchans créveront .
Par lemême.
VERS à Mlle . D ...
1
ELÉVE de Pallas , émule de Diane ,
Dont le coeur n'eſt ni faux , ni fourbe , ni gâté ,
Dont l'âme neuve encor , n'a jamais coqueté
Et dont la bouche eſt le fidéle organe
Du Sentiment & de la Vérité !
En vain ta vue à nos coeurs eſt funeſte,
En vain l'amour à tes genoux fourit ,
Simple & fans fard , rien net'enorgueillits
Tu nous ſéduis avec cet air modeſte ,
Qui charme tout , & qui fait que l'on dit
Que la beauté devient un don céleſte ,
Quand la vertu la pare , & l'embellit .
Par le même
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
L E mot de la premiere Enigme du
mois d'Août eſt le Soleil. Celui de la
feconde le Seau de puits. Celui du premier
Logogryphe eſt Encenfoir ; tout
le monde fait ce conte d'un Payfan
Normand qui ſe brûla à un encenſoir
qu'il alla baifer , le prenant pour une
relique ; on y trouve les mots Io , Corine
, finon , cornes , or , Roi , noce , os ,
foir, none, fein , rofe , oie ,ferin , Seine ,
encre , ris , encens , Scène ,ſec , noir, ire ,
noife , Nonce , cire , foie. Celui du ſecond
Logogryphe eſt Jasmin , dans lequel
ſe trouvent main , ami , as , mi
& an.
ENIGME.
RIEN n'eſt plus léger que moi ,
Ni ne porte plus de chaînes ;
L'homme , qui me fait la loi ,
Souvent s'amuſe de mes peines.
Jeune , vieux , petit ou grand ,
Par tout la coutume trop dure ,
Inſultant aux maux que j'endure ,
Me traite comme un enfant.
On me prendroit pour un Hercule ,
SEPTEMBRE. 1764 .
101
Foulant aux pieds la force du taureau.
Sans marquer mon dépit , jamais je ne recules
L'ami leplus ardentn'eſt pour moiqu'un bourreau,
Pour ſurprendre les gens , je n'ai point l'artifice
D'uſer avec eux de malice ;
Et l'on ne peut me reprocher
Qu'à pas de loup je les aille chercher.
Quand la Victoire entre les Rois décide ,
Impartial dans cet événement ,
Et le poltron & l'intrépide
Me ſont à charge également.
De tous ces traits le bizarre mêlange
Me fait paroître ſingulier ;
Mais , plus que moi , l'on deviendroit étrange,
Si l'on penſoit me trouver au grenier.
ParM. B***
J
' AUTRE.
& ſuis né priſonnier , petit&miférable:
Je ſuis père d'enfans priſonniers comme moi :
Souvent de ma priſon l'on me délivre à table ;
Et je porte le nom d'un Roi .
Sans être le Dieu le Cythère ,
J'habite pourtant dans les coeurs.
Hélas , Mortels , verſez des pleurs !
Ma priſon perdit votre mère ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Donna la mort à votre pere ,
Et vous cauſa bien des malheurs.
Par M. M. Avocat au Parlementa
J
LOGOGRYP Η Ε.
E fus jadis le langage des Dieux.
Par moi Jupin , Phoebus , Minerve & les Poètes ,
Les Charlatans , même certains Prophètes ,
Aux Mortels parloient en tous lieux ,
En tous lieux rendoient leursOracles ,
Annonçoient même des miracles
Au genre humain privé de l'uſage des yeux.
De la nature implacable ennemie ,
Quand le monde éclairé la conſidéra mieux ,
Quand on l'aima , le mépris , l'infamie ,
Renverſèrent bientôt mon trône glorieux.
Mais c'eſt aſſez ; parlons de ma ſtructure ;
C'eſt- là , je crois , où tendent tous vos voeux.
Six pieds font le nombre de ceux
Qu'en me formant m'a donnés la Nature.
Si vous ſçavez bien les lier ,
Vous aurez , ſans beaucoup de peines ,
A-peu-près une ville auprès de Montpellier ;
Le père de ces trois Thébaines ,
Qui fortement osèrent s'emporter
* Oculi ſpiritûs.
1
1
SEPTEMBRE. 1764. 103
:
Contre Bacchus & fes cérémonies ,
Et par ce Dieu furent punies ;
Une Amante de Jupiter ;
Ce feu céleſte , cette flâme ,
Dont la majestueuſe ardeur ,
Malgré vous communique à l'âme
Et fa nobleſſe & ſa grandeur ..
Sur ce point je pourrois encore ,
Lecteur , amuſant votre eſpoir ,
Voir, toutendiſcourant , naître plusd'une aurore,
Cependant je finis : vous venez de me voir .
DANS
C. DV. , C. D. N.
AUTRE.
choſe, ANS mon tout je ſuis peu de c
Et je n'offre rien de fort beau ;
Mais ſi quelqu'un me décompoſe ,
Une prompte métamorphoſe ,
Me donne à chaque inſtant un être tout nouveau
Je ſuis un ſucceſſeur de Pierre ;
Un Evangéliſte ; Un Sçavant ,
Auteur de plus d'un Commentaire
Sur l'un & l'autre Teſtament ;
Une ancienne arme de défenſe ;
Deux Villes , dont la différence
D'une ſeule Lettre dépend ;
Un poiſſon de mer excellent ;
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
Une Ifle près de la Sicile ;
Un exercice en honneur chez les Grecs ;
Un mot funeſte au jeu d'échecs
Un meuble aux Voyageurs utile.
Cen'eſt pas tout. En moi , l'on trouve encor
Le nom générique de l'or;
Ce que l'on eft , quand on ne peut rien dire
Ce que la vanité defire ;
Ce qu'un enfant craint de montrer;
Ce qu'on doit à l'Etre Suprême ;
Le nom de ceux que le Ciel aime ;
Une pierre où l'on peut au beſoin ſe mirer.
Je n'en dirai pas davantage.
Sur ce détail , quoiqu'imparfait ,
Lecteur , vous me donnez , je gage ,
Vingt pieds au moins : or je n'en ai que ſept.
Par M.COLIN , Procureur à Noyal Mufillac.
AUTRE.
DANS mon entier , je fuis un mets folide
Un tiers ôté , je ſuis un mets liquide,
1
33
20
Viens,viens dans ce boccai propte -
2
f
Clavecin.
Fin.
-
ment . L'Echo de
cesus
son
Fin.
Suivés
coeur te dit
mieux en
Viens .
SEPTEMBRE. 1764. 105
CHANSON.
VIEIENS dans ce boccage
Tendre , & cher Amant ;
Sous ce beau feuillage
Rends-toi promptement.
L'écho de ces bois
Te porte la voix
D'une Bergère qui t'adore ;
Mais ſon coeur te dit mieux encore.
Viens , &c.
La Muſique est de M. DOBET fi's , Organiſte
Châteaudun ; les paroles font de M. R ... de
la même Ville.
E
106 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES.
HISTOIRE de la Maison de
MONTMORENCI , par M.
DÉSORMEAUX.
SECOND EXTRAIT.
Nous avons mis fous les yeux du
Lecteur une ſuite de Héros qu'a produits
l'Illuftre Maiſon de Montmorenci.
L'Hiſtorien en quelque forte les a réſuſcités
, il les repréſente ſous des traits
particuliers ; il n'a point imité ces Ecri-.
vains vulgaires qui n'ont qu'un pinceau.
M. Déformeaux avoit à peindre divers
genres d Héroïfme. Tous ſes tableaux
refpirent le génie , cet intérêt le grand
reffort de l'ame. Il s'eſt ſurpaflé dans
les deux portraits qui lui reſtoient à
nous offrir. La vie d'Henri II , Duc
de Montmorenci , eſt peut-être l'ouvrage
le plus touchant que l'on puiſſe lire ;
c'eſt l'hiſtoire la plus fidelle , animée de
ce charme , qui ſembloit n'appartenir
qu'au roman. Ce Seigneur infortuné
SEPTEMBRE. 1764. 107
vint au monde à Chantilly le 30 Avril
1595 , ſes premiers regards ne s'ouvrirent
que fur une carrière immense de
gloire & de proſpérités. Henri IV lui
deftina , dès le berceau , Mademoiselle
de Vendôme , ſa fille naturelle. A peine
étoit- il hors de l'enfance , mille traits annoncerent
le naturel noble & bienfaifant
du jeune Duc ; >> il remarqua un
>>jour un Gentilhomme du Connétable
>> ſon père enfeveli dans une profonde
>> mélancolie. Il n'eut pas plutôt appris
>> la cauſe de ſon chagrin , qui venoit du
>>dérangementde ſes affaires , qu'il l'en-
>> voya chercher : il le conduifit feul
>>dans une gallerie , & là il lui témoi-
>> gna combien il defiroit de l'obliger.
» Ce Gentilhomme furpris lui fitenten-
» dre qu'il ne le croyoit pas en état de
>> lui rendre de grands ſervices : il eft
» vrai , repartit au Duc ; mais voilà une
» enseigne de diamants dont je peux
>> difpofer : recevez- la pour l'amour de
»moi».
19
A peine le Duc fut-il préſenté à la
Cour qu'il frappa tous lesyeux. Il répondit
avec tant de reſpect , de véné
ration & de ſenſibilité au Roi , que ce
Monarque enchanté prit plaifir à faire
en public l'éloge dujeune Montmorenci
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
Voyez , diſoit un jour ce Prince à MM .
de Villeroi & de Joannin : voyez , mon
fils Montmorenci , comme il est bien
fait ! fi jamais la Maiſon de Bourbon
venoit à manquer , il n'y a point de famille
dans l'Europe qui méritát fi bien
la Couronne de France que la fienne ,
dont les grands hommes l'ont toujours
foutenue & même augmentée au prix de
leur fang. La Reine , Marguerite de
Valois , diſoit que s'il eût plu au Ciel
de lui donner un fils , elle n'eût jamais
Tien tant fouhaité qu'il reſſemblat au
Duc de Montmorenci. Ce fut lui qui fit
élever au Connétable fon père , une
Statue Equestre de bronze , que nous
voyons encore à Chantilly , monument
unique de piété filiale dans un Particulier.
Il parut avec toutes les grâces de
ſa figure , & toute la magnificence de
de fon rang dans un carrouſel que donna
laReine Marie de Medicis ; l'Hiſtorien
nous en fait une deſcription brillante.
Le jeune Duc , par la mort du Connétable
, devint poffefſſeur du riche &
important Gouvernement du Languedoc.
Vous aimerez , Monfieur , à voir
fon portrait d'après M. Déformeaux
lui -même. >> Ce Seigneur étant fans
> contredit l'homme le mieux fait du
SEPTEMBRE. 1764 109
› Royaume. Ses traits étoient parfaite-
>> ment beaux & réguliers. Il n'avoit
>> d'autre défaut que celui d'avoir les
>> yeux un peu tournés. Mais on pré-
>> tend que ce défaut , loin de dimi-
>> nuer les graces de fa figure , ſembloit
>> les augmenter; la douceur & la ma-
>>jeſté étoient peintes fur ſon viſage , &
>> dans toute ſa perſonne ; jamais on
>>n'apperçut dans ſes yeux ou ſur ſes
>>traits le plus léger nuage de colère
>> & d'impatience ; enfin ſa preſtance &
>> ſon air étoient tels que le célébre
>> Duc d'Offone , Vice-Roi de Naples ,
>> lui rendant viſite , en paſſant par le
>>haut Languedoc , demeura long- tems
> fans lui parler. Montmorenci , furpris
>> de ſon filence & encore plus de l'ex-
>> trême attention avec laquelle il le re-
>> gardoit , ne put s'empêcher de lui
>> dire : Monfieur , vous remarquez peut-
>> être quelque défaut en ma perſonne ?
>> Monfieur , répondit d'Ofſone , je trou-
» ve que la nature s'eſt méprise ; car
» croyant faire de vous un grand Roi ,
» elle n'afait qu'un Duc ; mais avec tou-
» tes les qualités néceſſaires à un Mo-
» narque. La beauté de l'âme l'empor-
>>>toit encore chez Montmorenci fur la
>>beauté du corps : il ſemble qu'il fai
110 MERCURE DE FRANCE.
>> foit confifter toute ſa gloire à faire
>>>des heureux ; il ne laiſſa preſque point
>> paffer un jour fans faire du bien ; c'é-
» toit l'âme , les ſentimens & les grâces
>> de Titus dans un particulier illuftre.
» Il répondit à ceux qui lui repréſen-
>> toient que ſes largeſſes convenoient
>>plus à un Roi qu'à un grand Seigneur,
» qu'il croyoit n'avoir reçu tantde biens
>>du ciel que pour en faire part aux au-
>> tres ; & qu'il n'auroit ſouhaité d'être
>> Empereur, que pour être le bienfaîteur
» del'humanité ». Il avoit undomestique
nombreux , & c'étoit beaucoup moins
le goût pour la repréſentation que la
bienfaiſance & la générofité qui luifaifoient
conferver tant de perſonnes à fon
fervice. Son épouſe l'aimoit éperdument
, mais quoiqu'elle réunît toutes
les grâces & toutes les vertus , elle
n'avoit pu empêcher le Ducde ſe livrer
au commerce des femmes , imitateur
dans cette foibleſſe du Connétable fon
père.
Pendant que la guerre civile embrafoit
une partie du Royaume , le Duc de
Montmorenci ne s'appliquoit dans fon
Gouvernement qu'à conferver l'autorité
Royale dans tout fon éclat. Nouvelle
guerre inteftine , exercée par les Proteft
SEPTEMBRE. 1764. II
tans : Montmorenci marche contr'eux ,
fait des prodiges de valeur , & déploye
toutes les qualités d'un Capitaine conſommé.
C'eſt dans l'habile hiſtorien qu'il
faut ſuivre cette carrière de gloire où
marche fon Héros. Ce qui devoit flatter
le plus le Duc , c'eſt que les vaincus
ne l'admiroient pas moins que les vainqueurs
; onne l'appelloit dans l'un &dans
l'autre parti que le Grand Montmorenci ,
le Roi des hommes , le père des foldats.
Il effuya beaucoup de dégoûts de la
part du Cardinal de Richelieu , au ſujet
de François de Montmorenci , Comte
de Boutteville , on ſçait quelle fut fa
déplorable fin . Le Roi n'oublia rien pour
confoler le Duc de Montmorenci ; il lui
envoya M. de la Saladie , Capitaine au
Régiment de Normandie , avec une
Lettre conçue en ces termes : Mon
Cousin , je m'aſſure que vous ne doutez
point que je n'aime & ne cheriffe votre
Perfonne , & ne confidère votre Maison,
comme celle qui , entre les plus anciennes
& les plus illuftres de mon Royaume,
doit avoir acquis près de moi une particulière
recommandation pourfon rang
fes alliances , & pour les grands fervices
que cet Etat a reçus de vos Prédécesseurs ,
de ceux de votre nom , & de vous-même.
112 MERCURE DE FRANCE.
Je veux croire auſſi que vous ne doutez
point que je ne priſe & faſſe eſtime des
hommes de courage , &que leur confervation
ne me foit auſſi chère que de tout
autre chose quifoit en ma puiſſance ; ces
conſidérations doivent donc vous faire
juger du déplaisirquej'ai eu de la faute ,
& du malheur de feu Boutteville. Au
refte le Duc de Montmorenci renferma
en lui-même le chagrin dont il étoit
dévoré : ni les offres qu'on lui fit de
toutes parts , pour l'aider à venger la
mort de fon coufin , ni les avantages
qu'il eût pu eſpérer de la part des Proteſtans
, quidéja méditoient de nouvelles
révoltes , n'ébranlèrent ſa fidélité.
Suite des belles actions militaires du
Duc de Montmorenci. Aucun Général
n'eut plus de part que lui à la chûte des
Proteftans. Dans le cours des trois guerres
civiles , il n'affiégea point de place
qu'il ne la prît , & ne livra point de
combat dont il ne fortît victorieux.
و
Malgré les ſujets de mécontentement
qui pouvoient l'aigrir contre le Cardinal
de Richelieu Montmorenci n'écouta
que ſa générofité & fa nobleffe d'âme
fi connue , pour s'intéreſſer au fort du
Cardinal , dont le crédit ſembloit être
voiſin de ſa chûte. Le Roi mourant laifSEPTEMBRE
1764. 113
foit voir à ſon Miniſtre un affreux avenir.
» En ſortant de la chambre du Roi ,
>> le Duc fut chez le Cardinal , qu'il
>> trouva ſeul , couché fur un lit & fon-
> dant en larmes : ces circonstances ne
>> doivent point ſurprendre ; Richelieu
>> fi fier , fi audacieux dans la profpé-
>> rité , ſe laiſſoit aisément abattre par
>> le ſentimentde l'infortune ; Montmo-
> renci lui offrit ſa perſonne , ſon Gou-
>> vernement , & tout ce qui dépendoit
>> de lui pour le ſouſtraire à la fureurde
>> ſes ennemis » . Le Duc lui rendit donc
tous les ſervices dont ſa place de Gouverneur
du Languedoc étoit ſuſceptible.
Les allarmes du Cardinal s'étoient diffipées.
Le Roi après avoir longtems balancé
avoit préféré ſon Miniſtre à ſa
mère . Il avoit pour ennemis tous les
Grands & le Peuple accablé d'impôts.
Que de philofophie , Monfieur , vous
trouverez dans cette réflexion de M.
Déformeaux ! » Le fort de ce Miniſtre ,
> gouvernant ſon Maître & l'Etat triom-
>> phant des plus puiſſans ennemis , ne
>> doit point être envié ; il étoit le plus
>> malheureux de tous les hommes , puif-
>> qu'il étoit celui qui inſpiroit & reffen-
>> toit le plus de haine ».
Nous approchons de la terrible cataf114
MERCURE DE FRANCE.
trophe qui va nous ravir le malheu
reux Montmorenci. Accablé de chagrin
&d'inquiétudes , il ne témoignoit
plus la même docilité & les mêmes
égards pour le Cardinal. Les mécontens
dreffent toutes les batteries , tendent
tous les piéges pour entraîner
Montmorenci dans leur parti ; on lui
préſente l'idée de venger la famille
Royale , & de rendre le calme à l'Etat
agité par de funeſtes divifions. Il embraffe
cette image qui flatoit ſa vanité.
La Duchefſe ſon épouſe même , employa
tout ce que l'art & la tendreſſe
fourniffoient d'armes à une femme aimable
pour le ſéduire. Enfin elle l'emporte.
Il lui dit : eh bien , Madame ,
vous le vous le voulez , j'y foufcris pour
vous plaire ; mais fouvenez- vous qu'il
m'en coutera la vie. Elle repliqua. N'en
parlons plus , ajouta- t-il , la chose eft
résolue;je ne serai pas le dernier à m'en
repentir. Il ſelivre tout entier à Monfieur
, dont l'inexpérience & la foibleſſe
ont fait le malheur de tous ceux qui
s'attacherent à lui. Bataille où Montmorenci
eft fait prisonnier. Il avoit été lâchement
abandonné par ſes troupes ;
on peut même accufer, Monfieur , d'ingratitude
; il ceda à la baſſeſſe & à la
SEPTEMBRE. 1764. 115
jalouſie de ſes indignes favoris qui firent
mourir dans ſon coeur l'envie qu'il avoit
conçue peut-être de retirer le Duc des
mains du Vainqueur.
C'eſt ici , Monfieur , que l'Histoire
prend le ton de la Tragédie la plus
touchante , & que M. Déformeaux a
répandu tout le feu du ſentiment le plus
vif. Il n'eſt plus poſſible d'achever cette
vie infortunée ſans verſer des larmes. A
chaque ligne on ſe ſent plus déchiré .
Monfieur figne un Traité , & il ſemble
que la grace du Duc de Montmorenci ,
qui devoit être un des principaux objets
du Prince , entra peu dans cette eſpèce
de récon ciliation avec le Roi & fon Miniſtre.
Toute la Cour ſe jetta en larmes
aux pieds du Monarque. Jamais , pour
emprunter la belle image de Stace , on
n'avoit plus déployé la Majeſté des douleurs
. Le Roi auſſi dur , ofons dire auffi
barbare que ſon Miniſtre , oppoſa un
coeur de fer à tous ces aſſauts ; il mit
de la grandeur d'âme à ſe montrer inébranlable
, comme fi la clémence n'étoit
pas le plus bel appanage des Rois , &
que la douceur de pardonner ne fût pas
unde leurs premiers plaiſirs. Lifez , Monfieur
, tous ces détails douloureux dans
l'Hiſtorien : on diroit qu'il eſt dans la
16 MERCURE DE FRANCE.
priſon avec ſon Héros , qu'il marche
avec lui au fupplice pour le confoler ,
pour recueillir les larmesde l'humanité,
pour nous offrir toute l'âme d'un grand
homme , plus malheureux encore que
coupable. Qu'il le rend intéreſſant! Qu'il
fait oublier la faute de Montmorenci ,
& en même tems qu'il fait haïr l'inéxorable
, le cruel Richelieu ! Que l'on aime
à pleurer avec l'épouſe infortunée du
mort : O mon Dieu , diſoit - elle , en
verſant des torrens de larmes , je n'aimois
que lui dans le monde , & vous me
l'avezenlevéafin que je n'aime que vous !
Si tous les Hiſtoriens , Monfieur ,
avoient ſcu , comme M. Déformeaux ,
prêter une âme à la vérité , elle n'auroit
pas vu ſouvent le Roman lui être préféré.
C'eſt avoir beaucoup de talent que d'intéreſſer
ſans fiction , & de faire répandre
des larmes ſans altérer le vrai , la baſe
de tous les bons écrits , & furtout du
genre hiſtorique.
SEPTEMBRE. 1764. 117
LETTRE de M. BERNIERE , Contrôleur
des Ponts & Chaussées & de la
Société Royale des Science & Arts de
METZ , à M. DE LA PLACE.
PLLUUSS un Ouvrage , Monfieur, eft
intéreſſant par ſon objet , plus il mérite
d'être annoncé. C'eſt à ceux de
cette nature que vous donnez toujours
la préférence , & je penſe entrer dans
vos vues en vous adreſſant cette Lettre
ſur un Ouvrage qui ne fait que paroître
, & dont j'ai reçu un Exemplaire
depuis très-peu de jours.
Cet Ouvrage eſt intitulé , Eſſai fur
la qualité des Monnoies étrangères &
fur leurs différens rapports avec les
Monnoies de France , ſuivi de tables qui
indiquent la valeur intrinféque des
Monnoies étrangères , courantes & anciennes
, contenues dans le Médailler
Monétaire du Roi , & eſſayées à Paris ;
par M. Macé de Richebourg , à Paris ,
de l'Imprimerie Royale , 1764 .
Vous voyez , Monfieur , par ce Titre
, de quelle importance doit être cer
Ouvrage. L'Auteur s'eſt proposé d'y
118 MERCURE DE FRANCE.
démontrer que toutes les Monnoies de
l'Univers peuvent être réduites à une
même valeur comme certaine , fixe &
invariable , fans porter aucune atteinte
aux Loix reçues pour la fabrication des
Monnoies chez toutes les Nations:ildonne
des moyens clairs pour y parvenir ,
&fon projet paroît fi fimple & fi aife
dans l'exécution , qu'il fera dire qu'il
eſt ſurprenantque perfonne, avant l'Au
teur , n'y ait penſé comme lui.
Il diftingue dans les Monnoies en
général deux valeurs , ſçavoir , la valeur
intrinféque & la valeur numéraire.
La première , dit - il , eſt invariable ,
Pautre , au contraire , varie ou peut varier
fans ceſſe , ſuivant les temps , les
circonstances & les vues qui font agirles
Souverains. L'une tient phyſiquement,
effentiellement aux métaux , & ne fait
qu'une même choſe avec eux ; c'eſt l'or
& l'argent purs & fans alliage : cette
valeur n'eſt point foumiſe au pouvoir
des Souverains ; elle eft , par conféquent
, la même dans le Monde entier.
En effet , un marc d'or pur reçu en
France , en Angleterre , en Eſpagne ,
en Italie , enfin en quelqu'autre lieu &
en quelque temps que ce ſoit , eſt toujours
un marc d'or pur , une même ris
SEPTEMBRE. 1764. 1
cheſſe , a une ſeule & même valeur.
L'autre est différente dans chaque
Etat , dans chaque Nation , & n'a rien
de conſtant ni de réel ; il dépend
abſolument des Princes de l'augmenter
ou de la diminuer.
La valeur intrinféque de la monnoie eſt
donc la ſeule valeur vraie & conftante ;
auſſi eſt- ce la ſeule que lesNations confidèrent
dans leurs échanges & dans
leurs changes. Ce que l'Auteur dit à cet
égard , eft de la plus grande vérité , &
mérite d'être vû dans l'ouvrage même .
De là , l'Auteur tire cette conféquence
naturelle , que fi les Nations s'accordoient
auffi pour ne fabriquer leurs
Monnoies qu'au même poids & au même
titre , quoique avec des empreintes &
des dénominations qui leur fuſſent particulières
à chacune ; le commerce deviendroit
infiniment plus aiſé & plus
für entr'elles : ce compte des changes
& échanges feroit de la plus grande fimplicité,
& perſonne n'ayant plus à craindre
d'être trompé , on verroit naître
entre ces Peuples Commerçans , cette
confiance & cette intimité ſi defirable
& également avantageuſe aux uns &
aux autres .
L'Auteur démontre avec la plus gran-
1
120 MERCURE DE FRANCE.
de évidence les avantages qui réfulteroient
de cet accord entre les Nations :
il fent cependant toute la difficulté qu'il
yauroit à ramener les hommes à la même
façon de penfer & d'opérer ; mais il propoſe
un moyen ſimplede ſe procurer les
mêmes avantages , en appoſant fur les
Monnoies un caractère qui annonçât le
titre auquel elles ſeroient fabriquées.
L'Analyſe rendroit trop imparfaitement
ce que M. de Richebourg expoſe
avec autant de netteté que de préci
fion ; ces principes font puiſés dans la
Nature , & portent avec eux un caractère
de vérité , qui ne laiſſe aucun dou
te à l'eſprit. Ce projet qu'il propoſe eft
fimple , facile à éxécuter , & fans dé.
penſe : les avantages qui doivent en ré
fulter méritent toute l'attention des Souverains
& des Peuples ; il y a même
tout lieu de préſumer que le Ministère
éclairé ſous les yeux duquel cet Ouvrage
a été composé , n'en a ordonné
l'impreffion que pour difpofer nos voifins
à fuivre l'exemple que la France
leur donnera ſans doute bientôt , en faifant
graver ſur ſes Monnoies ce ſigne
du titre auquel elles ſont fabriquées.
L'Auteur qui ne donne préſentement
que les rapports des Monnoies d'Eſpagne
,
SEPTEMBRE. 1764 . 121
gne , de Portugal , d'Angleterre & de
Hollande avec les nôtres , promet de
donner à l'avenir les mêmes rapports
des Monnoies de tous les autres Pays
commerçans , ſi la méthode qu'il a
adoptée eſt reconnue la meilleure. En
attendant que le Public ait prononcé ,
je crois qu'il peut ſe flatter de voir approuver
ſes vues , ſes calculs , fon travail
; on ne peut que louer un Citoyen
qui s'occupe d'objets auffi utiles .
On peut dire auſſi qu'il a réduit en
pratique les chofes dont il a donné la
théorie , en joignant à l'Ouvrage dont il
s'agitdes tablesde toutes les eſpèces étrangères,
courantes & anciennes, contenues
dans leMédailler monétaire du Roi. Toutes
ces eſpèces dont on annonce lepoids
&le titre y font réduites à leur valeur
intrinféque. En jettant un coup d'oeil fur
ces tables , on verra avec quelle facilité
on peut comparer les Monnoies des
différentes Nations .
Cet Ouvrage intéreſſe également
les Négocians , les Banquiers , les Perſonnes
qui font le commerce des Matières
d'or & d'argent , les Fabricateurs
des Monnoies , &c ; & l'homme d'état
y trouvera les connoiſſances dont il a
beſoin pour ſe garantir des ſurpriſes
F
122 MERCURE DE FRANCE.
dans les traités de Commerce , & dans
tous ceux où il s'agira de quelque intérêt
pécuniaire entre les Puiſſances.
Enfin l'Auteur ſoumet ſon travail &
fon projet au jugement des Perſonnes
éclairées , & les prie de l'aider de leurs
conſeils avec une modeſtie qui lui fait
honneur.
J'ai pensé , Monfieur , qu'un Ouvra
ge de cette nature ne pouvoit être trop
tôt connu ; c'eſt le motifqui m'engage
à vous en adreffer le préſent Extrait ;
c'eſt auffi une occafion très agréable
pour moi de donner publiquement à
l'Auteur les Eloges que me dicte une
ancienne & fincère amitié , & que
juftifie le mérite de fon Ouvrage & de
fes vues.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BERNIERE.
Nota. Cet Ouvrage ſe débite à Paris ,
chez Panckoucke , à côté de la Comédie
Françoiſe.
Despilly , rue Saint Jacques.
Tabary au troifiéme Pilier de la
grande Salledu Palais.
Etchez l'Auteur , rue des Prouvaires ,
la première Porte cochère à gauche en
entrant par la rue Saint Honoré,
Ce 16 Aout 1764
SEPTEMBRE 1764. 123
LETTRE de M. le FEVRE , Prêtre
de la Doctrine Chrétienne , à
l'Auteur du Mercure .
LAA Lettre qui vous a été adreſſée
Monfieur , & que j'ai luedans votre ſecond
Mercure du mois de Juillet dernier
, n'eſt point exacte fur mon Mémoire
, concernant L'ORDRE DU
SAINT- ESPRIT DE NAPLES .
Si M. de la Dixmerie , Auteur de cette
Lettre , s'étoit donné la peine de lire
entiérement ce petit Ouvrage , il ſe ſeroit
convaincu que je ne me fuis point
contenté de dire que l'Ordre du Saint-
Esprit institué en France parHenri III ,
a été renouvellé d'après celui de Naples.
Car , quoique je n'aie pas eu pour objet
de parler de notre Ordre du Saint-Efprit
, j'ai cependant dit , à quel ſujet
Henri III l'avoit inſtitué. J'ai même
rapporté les motifs apparens & fecrets
qui ont engagé ce Roi à l'établir
&la véritable date de ſon inſtitution .
M. de la Dixmerie n'a donc pas raiſon ,
Monfieur , de marquer dans ſa lettre
qu'il n'a trouvé dans ma petite Brochure
aucune anecdotefur notre Ordre duSaint-
,
,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Esprit , excepté celle oit je dis qu'il a été
renouvellé d'après celui de Naples.
J'ai pu ignorer ce qu'il ajoûte à fa
Lettre , que M. de Saint-Foix afait imprimer
en 1758 un petit Ouvrage concernant
notre Ordre du S. Esprit , puiſque
M. de Saint- Foix n'en a débité qu'unfort
petit nombre d'exemplaires. N'en ayant
pu avoir communication, je ne puis juger
ſiſes notes &anecdotesfur l'Ordre de Naples
font à-peu-près les mêmes que les
miennes. Mais il eſt très-conſtant que
ces Statuts ne ſçauroient être préſentés
dans cet Ouvrage comme dans le mien,
puiſque l'Original n'a point été connu
par M. de Saint-Foix , & que les Copies
qui font dans quelques Auteurs ,
font imparfaites.C'eſt ce que j'ai prouvé,
en marquant les Variantes du Texte du
P. de Montfaucon qui a le plus approché
de l'Original .
Quant à ce que M. de la Dixmeric
prétend dans ſa Lettre d'après M. de
Saint-Foix, fur la queſtion, fi notre Ordre
du Saint- Efprit a été renouvellé d'après
celui de Naples ? J'ai rapporté quelques
articles des deux Statuts qui en
font voir l'exacte comparaiſon , & j'ai
prouvé que les deux Rois avoient eu
les mêmes motifs pour inftituer leurs
SEPTEMBRE. 1764. 125
Ordres , & leur donner le même titre.
Áinſi je crois devoir perſiſter dans mon
fentiment , malgré l'opinion de M. de
la Dixmerie.
J'ai l'honneur d'être , &c .
LEFEBVRE
AVIS fur la DIPLOMATIQUEPRATIQUE
, proposée par foufcription
à la fin de l'année derniere , &
dont le Profpectus a été imprimé ou
annoncé dans pluſieurs Ouvrages périodiques.
Par M. LE MOINE , Architecte
de l'Eglise de Toul , de l'AcadémieRoyale
de METZ. I vol. in-
4°. avec gravures.
LE Public ayant bien voulu faire accueil
à cet Ouvrage , néceſſaire à tous
ceux qui defirent arranger , ou maintenir
en bon ordre leurs Archives ,
l'Auteur a envoyé ſon manuſcrit à Paris
pour obtenir l'approbation & le privilége.
Il n'attend que le retour des
premiers cahiers pour commencer l'impreſſion.
Les gravures du Dictionnaire
des Abbréviations font déja commencées
; & l'on fera fon poffible pour
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
/
diftribuer l'ouvrage dans le cours de
Janvier prochain.
On pourra encore ſouſcrire juſqu'au
premierDécembre prochain , temps auquel
la liſte des ſouſcriptions ſera imprimée,
&paffé ce temps , le volume ſe
vendra 15 liv. au lieu de 9 liv.
L'Auteur renouvelle ici ſa promeſſe
portée au Profpectus , que dans le cas
d'une feconde édition , il n'ajoutera
rien que par ſupplément , lequel fera
donné gratis aux Souſcripteurs.
Pluſieurs perſonnes ayant defiré qu'il
y eût dans cet Ouvrage des ſceaux des
grandes Maiſons && de l'ancienne.No-
Blefie, FAuteur avertit que tous ceux
qui defireront faire graver leurs foeaux ,
pourront envoyer une copie bien deffinée
au fieur Dorvazy , Graveur &
Imprimeur en Taille-douce , à Nancy ,
(ou les piéces originales à l'Auteur
Toul , qui en rendra bon compte ; )
auquel fieur Dorvazy on fera paffer
en même-tems 6 liv. pour la gravure ,
le papier , &le tirage de chaque ſceau.
On y trouvera un double avantage :
le Public , de voir ſous les yeux des
exemples de principes avancés fur la
figillation ; & les Particuliers de configner
dans un dépôt répandu , la copie
SEPTEMBRE. 1764. 127
des plus anciens ſceaux , qui dépériffent
tous les jours par vétuſté.
Toul , le 26 Juillet 1764 .
LE MOINE,
AVIS AU PUBLIC .
LA belle édition du VIRGILE ,
D'ANNIBAL CARO, 2 vol. in-8°.
avec figures , que nous annonçames
dans le premier volume du Mercure de
Juillet dernier , ſe vend maintenant chez
Delormel , rue du Foin , à l'Image Sainte
Génévieve.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Mélanges intéreſſans & curieux , ou Abbrégé
d'Histoire Naturelle , Morale ,
Civile& politique de l'Afie , l'Afrique,
l'Amérique , & des Terres polaires.
ParM. R. D. S **. Tomes 3 , 4 & 5 *.
A Paris , chez DE HANSY , Libraire
, Pont au Change ; MUSIER
fils , Quai des Augustins ; PANCKOUCKE
, rue &à côtéde la Comédie
Françoise. Prix, 20livres, les cing
vol. in- 12. brochés.
EXTRAIT DU III . VOLUME,
L'AUTEUR de cet important Ou
vrage a eu pour objet de donner une
bonne deſcription des Pays connus par
les voyages. Pour remplir ce deſſein , it
fait parcourir à ſes Lecteurs les cinq
zones qui partagent les globes terreſtres ,
&qui, comme l'on fait , font les deux
zones froides , les deux zones tempérées
& la zone torride qui occupe le milieu
entre ces deux dernières. Dans les deux
premiers volumes , dont nous avons
parlé, lorſqu'ils ont paru , M. de S ..
SEPTEMBRE. 1764. 1269
afait l'Hiſtoire des contrées qui ſe trouvent
ſous la zone froide Septentrionale ,
& nous pouvons afſurer que la manièrte
dont il a rempli cette tâche , en faiſo t
defirer la ſuite avec empreſſement. La
publication en a été ſuſpendue pendant
quelque temps par la mort du ſieur Durand
, Libraire , qui avoit acquis le Manuſcrit
; mais l'Auteur dédommage le
Public de ce retard , en donnant tout à
la fois trois volumes de cette continuation
, au lieu de deux qu'il avoit promis
d'abord. Jettons les yeux fur le 3º volume
, qui nous préſente les pays renfermés
dans la zone tempérée en deçà
de l'Equateur.
>>Des Peuples fauvages &miférables
>>>dit l'Auteur , des Déſerts ſtériles & af-
>> freux , des montagnes couvertes éter
>>>nellement de glace&de neige; c'eſt ce
» que l'on a vudans les terres , dont les
>> premiers volumes préſentoient ladef-
>> cription . Ici les objets commencent à
> devenir moins défagréables. Si en en-
>> trant dans cette zone tempérée , on
>>apperçoit encore des pays & des habi-
>>tans peu différens de ceux des terres po-
>>laires , qu'on jette les yeux dans le
>> lointain , on ſera bientôt plus fatisfair.
>>A chaque pas , le tableau s'embellira ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
>> la perspective deviendra plus riante &
>>plus gracieuſe . "
La Siberie qui s'offre d'abord dans ce
troifiéme volume , justifie en partie ce
que l'Auteur vient d'avancer. Dans plufieurs
cantons de cette immenfe contrée,
la vieille nature ſe montre encore toute
nue , toute brute & toute fauvage ; mais
dans pluſieurs autres , elle paroît rajeunie
& embellie par les mains induſtrieufes
de l'Art & du génie. „ On ne peut ,
dit M. de S.... porter ſes regards fur
>> la Sibérie , ſans être ravi d'admira-
» tion. Quel plus bel effort peut-il y avoir
→ du génie humain ! Par quel endroit
>>>pourroit il ſe rapprocher davantage
>> de la Divinité , ſi ce n'eſt par cette fa-
> culté de créer, dont on voit ici l'exem-
>>ple le plus frappant ! Des déſerts chan-
» gés en villes peuplées ; des loix impo-
> ſées à des Sauvages indépendans ; les
„ Arts & l'Induſtrie floriffans dans des
>>lieux jadis barbares & incultes ; l'ordre,
>>la difcipline , l'abondance établis où
> ne régnoient autrefois que la confu-
>> fion , l'anarchie & la ſtérilité la plus
>> triſte. Tel eſt l'ouvrage des Ruffes;
>>> (ou plutôt de Pierre - le- Grand ) . En
» 1583 , lors de la conquête de la Sibérie
, il n'exiſtoit que deux villes . On
SEPTEMBRE. 1764. 131
> en compte aujourd'hui plus de cin-
" quante , fans parler de trois mille Sla-
>> bodes , Forts ou Villages répandus ,
» çà& là dans cette nouvelle Terre.
La Sibérie a environ quinze cens
lieues de l'Orient à l'Occident , & quatre
cens cinquante lieues du Sud au
Nord. Ce païs eſt arrosé dans plufieurs
de ſes Provinces , par un grand nombre
de lacs , de fleuves , de rivières , de
ruiſſeaux & de ſources. La longueur
du lac Baikal eſt d'environ cent lieues ,
& fa largeur de vingt-cinq. Ce lac eſt
par-tout très - profond & navigable. Son
eau est douce, blanche & très- claire.
Il renferme des poiſſons de toute eſpéce,
& en grande quantité. Dans la Province
d'Irkustkoy , eſt un lac d'eau ſalée , dont
le circuit eſt à-peu-près de trois lieues';
le fel y eſt en fi grande abondance ,
qu'on voit en été ſe former ſur l'eau des
cristaux tranſparens formés par l'affemblage
d'un grand nombre de particules
falines . Ces concrétions s'étant infenfiblement
groffies, font enfuite entraînées
au fond par leur propre poids.
On rapporte , dit M. Gmelin , ( Flora
Sibirica ) que pluſieurs Lacs , dans le
district de Tobolsk , étoient très- poiffonneux
il y a quarante ans ; aujour
F vj
132 MERCURE DE 'FRANCE.
d'hui ils ſont ſalés , & le poiffon y a
péri. Les habitans de ces contrées ,
ajoute le même Ecrivain , s'accordent
tous à dire que des Lacs , anciennement
très-conſidérables, ſe ſont ſéchés peu-àpeu
, tandis qu'il s'en eſt formé d'autres
en des endroits où l'on voyoit auparavant
des plaines très- féches. La manière
dont les peuplades de poiſſons font arrivéesdans
ces Lacs nouvellement formés,
ne paroît point du tout difficile à concevoir
aux habitans ; ils diſent que les
canards , les plongeons& autres oiſeaux
aquatiques , ont pu apporter les premiers
oeufs de ces poiſſons , qui ſe ſont multipliés
inſenſiblement.
Parmi les fleuves de Sibérie , on dif
tingue l'Oby & le Jenifei. Le premier
mérite d'être conſidéré par ſa profondeur,
ſa largeur , & par la majeſté de
fon cours. Après avoir parcouru , en
ferpentant , un eſpace de plus de cinq
cens lieues , il va ſe rendre à la Mer
glaciale. Le Jenifei n'eſt guère moins
conſidérable; il coule , preſqu'en droite
ligne , depuis le 50º degré de latitude ,
juſqu'au 70º ſous lequel il ſe jette auffi
dans la Mer glaciale.
LaSibérie,dans ſon étendue immenfe,
ne peut manquer de pofféder un grand
SEPTEMBRE. 1764. 133
nombre de productions des trois regnes
de la Nature ; mais M. de S ... fidèle
à remplir le titre de ſon Ouvrage , ne
s'y arrête qu'autant qu'elles font intéreſſantes
& curieuſes. Nous, avons lu ,
fur-tout avec plaifir , l'article de l'Ivoire
foffile ou Dents de Mamout. L'Auteur,
peu fatisfait des explications qu'on a
données ſur l'origine de cet ivoire , propoſe
une idée qui lui eſt propre , & qui
prouve qu'il n'épargne point le travail &
les recherches pour éclaircir les matières
dont il rend compte. C'eſt dans l'Ouvrage
même qu'il faut lire ces détails.
Après avoir confidéré la Sibérie ,
Géographe& en Naturaliſte , M. de S...
l'enviſage en Hiſtorien & en Politique ,
fuivant la méthode qu'il a adoptée dans
tout le cours de fon Ouvrage. Ainfi
après l'hiſtoire de la conquête de cette
contrée , il paſſe à la deſcription du
Gouvernement , des moeurs & de la
Religion des différens Peuples qu'on y
voit aujourd'hui ; ſçavoir , les Ruffes ,
les Tartares Mahométans & les Tartares
Payens . Nous allons dire quelque choſe
des moeurs de ces derniers. La plus confidérable
peuplade des Tartares Payens
eſt celle des Oftiakes , chez leſquels
Pagriculture eft inconnue , & qui ne
en
134 MRRCURE DE FRANCE.
vivent que de chaſſe & de pêche . It
mangent toujours le poiſſon ſans fel ,
fans pain , & ne boivent ordinairement
que de l'eau ; mais ils paroiffent faire
un cas particulier du ſang chaud , de
quelque animal que ce ſoit; un morceau
de poiffon ſec , trempé dans de
l'huile de Baleine , ou même un grand
verre de cette huile eſt encore pour eux
un régal exquis.
entretiennent des Quelques - uns
Rhennes , qui ſervent à tirer leurs traf
neaux ; mais le plus grand nombre élèvent
, à cet effet, des chiens de la taille
de ceux qu'on employe ici pour le combat
du Taureau.Amoins de l'avoir vu, dit
M. Muller , on auroit peine à croire avec
quelle force & quelle vîteſſe ces chiens tirent
les traîneaux.Dès qu'ils font en marche
ils ne ceffent de hurler &d'abboyer,
que lorſqu'ils ont atteint le premier relai .
Si la traite eſt plus forte qu'à l'ordinaire,
ils se couchent d'eux-mêmes devant le
traîneau & ſe repoſent un inſtant ; on
leur donne un peu de poiſſon , & après
ces rafraîchiſſemens ils reprennent leur
train juſqu'au premier relai. Dans toute
la partie Septentrionale de la Siberie ,
on ne ſe ſert pas d'autres voitures que
que de ces traîneaux ; il y a des poftes
SEPTEMBRE. 1764. 135
,
aux Chiens , établies , qui ont leurs
relais réglés de diſtance en diſtance
comme les poſtes d'Europe. Plus un
voyageur eſt preſſfé , plus on augumente
le nombre des chiens ; en forte qu'on
en attele quelquefois juſqu'à douze
fur un ſeul traîneau. L'amour domine
dans ces contrées,tout autant qu'ailleurs .
Les hommes ne peuvent ſe perfuader
que ce ſoit affez d'une feule femme , &
ils en prennent autant qu'ils en peuvent
entretenir. Paffé quarante ans , ilsles
regardent comme vieilles ; mais elles
ne font pas renvoyées ; on les garde
pour avoir foin du ménage , & l'époux
en prend une jeune pour lui ſervir de
compagne. La parenté ne met aucun
obſtacle à ces mariages. A l'excepception
qu'un fils ne s'unit pas à ſa
mere , ( peut- être parce que les mères
font déja vieilles lorſque leurs enfans
font nubiles , on voit des pères prendre
leurs filles pour femmes , des frères
épouſerleurs foeurs , &c. Un plaifir commun
aux deux ſexes , c'eſt de fumer du
tabac. Rien ne paroît être plus gracieux
à leur goût ; apparemment , dit l'Auteur
, parce que leur méthode eſt trèsdifférente
de celle des autres Nations .
Ils mettent d'abord un peu d'eau dans
136 MERCURE DE FRANCE.
,
leur bouche , & avalent le plus qu'ils
peuvent de fumée avec cette eau. Cette
opération les enivre
fouvent ils en ſont les victimes. Les au point que
uns ſe trouvent ſuffoqués & privés
de reſpiration par l'abondance de la
fumée ; d'autres ſe trouvant ſur le
bord d'une rivière ou près du feu , ſe
noyent ou ſe brulent.
Rien n'égale le mépris que ces hommes
groffiers témoignent pour la mort :
ni les remédes propres à l'éloigner , ni
les moyens pour la prévenir ; rien n'eſt
employé ni recherché. Leur furvient- il
un ulcère au viſage , ou à quelque antre
partie du corps ? ils n'y font pas la
moindre attention. Ils voyent cette efpèce
de gangrène gagner , petit à petit ,
toutes les autres parties , & leurs membres
pourris ſe ſéparer de leur corps , les
uns après les autres , ſans ſe plaindre &
avec une réſignation apathique , qui ſe
rencontre à peine dans les animaux les
plus ſtupides.
Pluſieurs Ecrivains ont parlé d'une
race d' hommes bigarés ou tigrés , qu'on
voit en Siberie , parti ulierement proche
la ville de Crasnoyar. M. de Stralhenberg
rapporte en avoir vu un , dont
la tête & le corps étoient marquetés de
SEPTEMBRE. 1764. 137
taches blanches comme de la neige ,
parfaitement rondes , & de la largeur
d'une piéce de vingt-quatre ſols ; d'au
tres dont les taches étoient irrégulières
&allongées , comme on en voit aux
chiens & aux chevaux ; il dit même en
avoir rencontré un, qui avoit la moitié
de la tête blanche comme de la neige ,
& l'autre extrêmement noire. M. de
S.... compare les relations & les ſentimens
, & il réſulte de cette critique
que M. Gmelin a rencontré juſte , en diſant
que ces hommes ne forment point
une race particulière , que ces bigarrures
ne font point naturelles , & qu'elles
ne fontque des ſuites de maladies cauſées
par le mauvais régime.
Nous ne ſuivrons point l'Auteur dans
les autres contrées qui rempliſſent le
reſte de ce volume. Nous ne nous étendrons
pas non plus ſur les notes qu'il a
miſes au bas des pages pour rendre fon
texte plus clair & plus concis; il nous
fuffira de dire qu'elles font remplies
d'une érudition auſſi agréable qu'elle eſt
abondante , d'une critique auffi honnêteque
judicieufe . M. de S .... a lûnonſeulement
les voyageurs , mais les Hiftoriens
, les politiques , les naturaliſtes ,
les phyficiens , il a ſcu faire de toutes
138 MERCURE DE FRANCE.
les connoiffances qu'ily a puiſées , l'ou
vrage le plus heureux & le plus fatisfaiſant.
Il nous reſte à parler dans quel
qu'un des Journaux ſuivans , des quatriéme
& cinquiéme volumes , qui trai
tent des pays renfermés dans le vaſte
Empire de la Chine.
ANNONCES DE LIVRES.
SUR le fort de la Poësie en ce fiécle
Philofophe ; par M. Chabanon , de l'Académie
Royale des Inſcriptions &
Belles - Lettres ; avec cette Epigraphe :
Quid placet aut odio eft quod non mu
tabile credas. Horat. Epift. 1. Lib. 2.
A Paris , chez Jorry , rue & vis- à-vis
la Comédie Françoiſe , au grand Monarque
& aux Cigognes. 1764 ; avec
approbation . Brochure in-8°.
Cette Brochure contient trois ou
vrages de genres différens. Le premier
eſt un écrit en vers , qui a concouru
cette année pour le prix de l'Académie
Françoiſe , & qu'elle a jugée digne d'un
Acceffit. L'Auteur y traite du fort de
la Poësie . Nous aurons occafion d'en
citer plufieurs morceaux , lorſque nous
sendrons compte des différens OuvraSEPTEMBRE
. 1764. 139
J
ges qui ont concourru cette année pour le
prix de l'Académie Le ſecond écrit contenu
dans ce recueil eſt une diſſertation
fur Homère confidéré comme Poëte tragique
, lue à l'Aſſemblée publique de
l'Académie des Belles-Lettres , le 15
Avril 1760. Ce morceau eſt ſuivi d'une
Tragédie en un Acte , intitulée , Priam
au Camp d'Achille.
EPITRE à l'Auteur des Graces , chez
Jorry , rue & vis-à- vis de la Comédie
Françoiſe , feuille in-8°. petit format.
C'eſt une petite Piéce anonyme ,
d'environ cent-cinquante vers , faite à la
louange de l'Auteur de la cetteComédie
, & des Actrices qui y jouent.
Voici en particulier ce qu'on dit de
Mile Luzzi quiy fait le rôle de l'Amour.
Luzzi , ton front,ingénieux
Nous peint bien ton aimable Maître.
Comme lui tu ris de nos feux ,
Et comme lui tu les fais naître.
Oui , tes yeux par lui-même inſtruits
Feront tout le mal qu'il peut faire ;
Tu ſçais exprimer ſa colère ,
Sa cruauté , ſon doux ſouris ;
Et plus que lui fûre de plaire ,
140 MERCURE DE FRANCE.
Tu joins le ſéxe de la Mère
Aux dehors ſéduiſans du Fils.
Nous ajouterons encore les vers fuivans,
faits pour les Actrices quirepréfentent
les trois Grâces.
Aglaé , Cyane , Euphrofine ,
Montez au rang qu'on vous deſtine !"
Ovous , qui les repréſentez ,
L'Amour vous a remis fes armes ,
Et vous partage tous les charmes
De celles que vous imitez.
Sans nommer quelle eſt la plus belle,
Chacun entre vous balançant ,
Confond en vous arplaudiſſant ,
Le perſonnage & le modèle.
Ces vers nous ont paru ingénieux
&faciles.
MÉMOIRE pour les Abbés, Prieurs
&Religieux des Abbayes de S. Vincent
du Mans , de S. Martin de Seès ,
de S. Sulpice de Bourges , de S. Alire
de Clermont, & de S. Auguftin de Limoges
. A Paris , de l'Imprimerie de
Lambert , rue & à côté de la Comédie
Françoiſe ; 1764; un vol. in-4 . de 600
pages.
SEPTEMBRE. 1764. 141
*
La grande affaire qui fait l'objet
de ce Mémoire , ſe plaide actuellement
au Parlement de Paris. Il eſt probable
que le Public en apprendra l'événement
, avant que le Mercure paroiffe.
PLAIDOYERS & Mémoires contenant
des queſtions intéreſſantes , tant en
matières civiles , canoniques & criminelles
, que de police&de commerce ,
avec les jugemens & leurs motifs fommaires
, & pluſieurs diſcours ſur différentes
matières , foit de Droit public ,
ſoit d'Hiſtoire ; par M. Mannory , ancien
Avocat en Parlement ; A Paris ,
chez Claude Hériſſant , Imprimeur-Libraire
, rue Neuve Notre-Dame , à la
Croix d'or , 1764 ; avec approbation &
privilége du Roi; les TomesX & XI.
Nous avons annoncé les précédens
volumes de cet important recueil , à
meſure qu'ils ſortoient de deſſous prefſe .
Le Public les a reçus avec avidité , &
témoigne le plus vif empreſſement
d'en voir la ſuite. Les Tomes X & XI
ſeront bientôt ſuivis du XII , car l'Auteur
& le Libraire tiennentleur engagement
avec la plus grande éxactitude. La fingularité
des cauſes dont M. Mannory
a été chargé , fon éloquence noble
vive , quelquefois enjouée , toujours
2
+
#42 MERCURE DE FRANCE.
,
perfuafive , rend ces deux volumes auf-
& intéreſſans auſſi piquans que les
IX premiers. Il ſemble que les événemens
les plus rares foient venus s'offrir
à cet Orateur célébre pour attirer
fur lui les regards du Public' : mais
c'eſt moins à la fingularité des matières,
qu'aux charmes victorieux de ſon éloquence
, que M. Mannory eſt redevable
de ſes ſuccès & de ſa grande réputation.
LA Géographie , ou deſcription gé
nérale du Royaume de France divifé
en ſes Généralités ; contenant toutes
les Provinces , Villes , Bourgs & Villages
de ce Royame , la diſtance de
Paris aux Villes principales , & celles
des Villages aux Villes dont ils dépendent;
ce que chaque Généralité a payé
au Roi en 1749 ; le rapport annuel de
chaque Archevêché , Evêché & Abbaye
, & leur taxe en Cour de Rome ,
le nombre des feux que contiennent
les Villes , Bourgs & Villages , avec des
anecdotes curieuſes , tirées des annales
de chaque endroit ; le cours des rivières
, les routes & grands chemins ;
les Caroffes, Coches d'eau & autres Voitures
publiques ; les curiofités d'hiſtoire
SEPTEMBRE. 1764. 143
naturelle qui ſe trouvent dans chaque
Généralité ; enfin les foires des Villes,
Bourgs & Villages ; le tout enrichi
d'une collection choifie d'un nombre
confidérable de Cartes copiées d'après
les originaux ; avec les plans de toutes
les Villes de Guerre & du Chef- lieu
de toutes les Généralités , & une petite
Carte topographique des environs de
ces Villes . Par M. Dumoulin , Officier
réformé. Tome II , qui contient la
Généralité de Rouen. Le prix eſt de
ix livres broché. A Paris , chez le
Clerc , quai des Auguftins , 1764 ; avec
privilége du Roi. in-8 °.
La longueur de ce titre nous diſpenſe
d'entrer dans aucun détail ; il dit tout ce
qu'il est néceſſaire de ſçavoir touchant
cet Ouvrage , qui eſt en effet très- inftructif,
& qui ſe donne ſucceſſivement
volume par volume,
DISSERTATION ſur les tremblemens
de terre & les éruptions de feu ,
qui firent échouer le projet formé par
l'Empereur Julien de rebâtir le Temple
de Jérusalem , où l'on prouve l'action
immédiate de la Providence , & un miracle
proprement dit , pour maintenir
la vérité des prophéties contre l'attaque
...
144 MERCURE DE FRANCE.
réunie des Juifs & des Payens; par M.
Warburton , Orateur de l'honorable
Société de l'Incolns-Inn, avec cette épigraphe
: & cadent in ore gladii , & captivi
ducentur in omnes gentes ; & Jerufalem
calcabitur à gentibus , donec impleantur
tempora Nationum. Luc. XXI.
24. A Paris , chez N. M. Tilliard , Libraire
, quai des Auguſtins , à S. Be
noît , 1764 , avec approbation & privilége
duRoi , deux volumes in- 12.
M. l'Abbé Mazeas donna il y a dix
ans une differtation ſur le même Sujet ,
&qui portoit le même titre. On ne dit
pas fi celle que nous annonçons eſt la
même , ou en quoi elle différe de la
première : quoiqu'il en ſoit , nous
croyons avec M. de la Haye, qui en a
été le cenſeur , qu'on ne peut que ſçavoir
gré au Traducteur d'avoir rendu en
notre langue , & mis dans un nouveau
jour , les preuves d'un événement qui
affure à notre religion un triomphe que
l'incrédulité ne ſçauroit déſavouer.
Le même Libraire , Tilliard , quai
des Auguftins , à S. Benoît , vient de
recevoir d'Italie la deſcription des plus
beaux édifices de Rome moderne , ou
Recueil des plus belles vuës des principales
Eglifes , Places , Palais , Fontaines,
SEPTEMBRE. 1764. 145
و
nes , &c , qui font dans Rome , defſinées
par Jean Barbault , Peintre ancien
Penfionnaire du Roi à Rome ; gravées
en XLIV grandes Planches , &
plufieurs vignettes , par d'habiles Maîtres
, avec la deſcription hiſtorique de
chaque édifice. A Rome , 1763 , un
volume in -folio Atlantico.
CODE militaire des Suiſſes , pour fervir
de ſuite à l'Hiſtoire Militaire des
Suiſſes au Service de la France , dédié
à S. A. S. Monſeigneur le Comte d'Eu ,
Colonel Général des Suiffes & Grifons ;
par M. le Baron de Zurlauben , Chevalier
de l'Ordre militaire de S. Louis
Brigadier ès Armées du Roi , Capitaine
au Régiment des Gardes Suiffes de Sa
Majesté , & Aſſocié- CorrefpondantHonoraire
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres.A Paris , chez
Vincent , Imprimeur- Libraire , rue S.
Severin , à l'Ange , 1764 ; avec approbation
& privilége du Roi , quatre
volumes in- 12.
Ce Code militaire eſt la continuation
de l'Hiſtoire des Suiſſes au Service de
France , Ouvrage du même Auteur
qui ſe vend chez le même Libraire , &
que le Public a jugé digne de ſa curio
G
146 MERCURE DE FRANCE.
fité . Non- ſeulement la Nation Helvétique
eſt intéreſſée à la lecture de ces
deux Ouvrages , mais il n'est pas poffible
de bien ſçavoir l'Histoire de France
, ni même celle de pluſieurs autres
Peuples de l'Europe , fans connoître
l'Histoire & le Code militaire des Suifſes.
Il eſt peu de Gens de guèrre qui ne,
trouvent dans ce dernier Ouvrage des
instructions utiles.Dans unLivre de cette
nature il y a une infinité de choſes qui
peuvent convenir à toutes les Troupes
du Roi. Nous ne parlerons point des
détails hiſtoriques qui doivent piquer
la curiofité de tous les Lecteurs , & fpécialement
des Militaires , parce que tous
y eſt relatif à leur profeffion.
TRAITÉ hiſtorique des Plantes qui
croiffent dans la Lorraine & les trois
Evêchés , contenant leur deſcription ,
leur figure , leur nom , l'endroit où
elles croiffent , leur culture , leur analyſe
& leurs propriétés , tant pour la
Médecine , que pour les Arts & les Métiers
; par M. P. J. Buchoz , Avocat au
Parlement de Metz , Docteur en Philofophie
& en Médecine , Aggrégé du
College Royal des Médecins de Nancy
; à Nancy , chez F. Meffin, Libraire,
SEPTEMBRE. 1764. 147
rue de la Hache , 2 vol. in - 8°, petit
format.
Nous avons annoncé cet Ouvrage
lorſqu'on en publia le Profpectus , &
lorſque le premier volume parut. On en
donna le ſecond tome l'année dernière ;
& à mesure que les ſuivans fortiront
de deſſous preffe , nous continuerons
à en faire mention.
1
MÉMOIRES pour la Vie de Jeſus-
Chriſt , traduits du Latin de Boudinius
de Furnes , avec des remarques
par M. l'Abbé Méry de la Conorgue ,
Prêtre & Licencié en Théologie ; à
Paris , chez Rozet , rue S. Severin ,
au coin de la rue Zacharie , à la Roſe
d'or 1764 ; avec approbation . Un
vol. in - 12 , petit format.
?
Jean Boudinius , ou Boudins , né à
Furnes , où il occupoit une Charge
diftinguée dans le ſeiziéme fiécle , s'eſt
ſervi de la connoiffance des Langues ,
de la lecture des anciens Ecrivains , &
d'une critique également fûre & mefurée
, pour éclaircir des circonstances de
la Vie de Jeſus - Chriſt. Son deſſein a
été de faire remarquer l'harmonie admirable
qui régne entre chaque fait de
la vie du Sauveur , & le but que Dieu
Gi
148 MERCURE DE FRANCE.
s'eſt proposé dans les decrets éternels
de ſa Providence. Il fait voir , en un
mot , que toutes les action de Jeſus-
Chrift , tous les événemens qui ont
précédé ou ſuivi ſa naiſſance , ne font
que l'accompliſſementdes deſſeins qu'il
avoit formés en venant au monde.
Le mêmeLibraire , le StRozet, rue S.
Severin, au coin de la rue Zacharie , a
acquis des fonds des fieurs Didot &Durand
, l'Histoire Générale des Voyages
par M. l'Abbé Prévost , 17 volumes in-
4°. avec figures; il prieMM. les Souſcripteurs
de ſe préſenter inceffſament pour
qu'on puiffe leur tenir compte de leurs
avances & leur délivrer les volumes
qu'ils n'auroient pas encore reçus.
Le même Livre ſe vend auffi en 64
volmes in- 12. chez le même Libraire
qui le diftribuera en corps complet ou
en volumes ſéparés felon ceux dont
on ſera déja pourvu.
NOUVEAU Di&ionnaire portatif,
ou Hiftoire abrégée de tous les hommes
qui ſe ſont fait un nom par des
talens&des erreurs , par des vertus &
des forfaits , depuis le commencement
du Monde juſqu'à préſent ; Ouvrage
SEPTEMBRE. 1764. 149
dans lequel on expoſe ſans flatterie
&fans amertume ce que les Ecrivains
les plus impartiaux ont penſé ſur le
génie , le caractère & les moeurs des
hommes célébres dans tous les genres
; par une Société de Gens de.
Lettres ; avec cette Epigraphe : Mihi
Galba , Otho , Vitellius , nec beneficio ,
nec injuria cogniti. Tacit. Hiftor. Lib.
I. §. 2. Tome premier. A-D, A Amffterdam
, chez Marc-Michel Rey , Libraire
; 1764; in-8°. dont les pages ont
deux colonnes , d'un caractère affez
menu.
Le Titre de cet Ouvrage , dont on ne
donne aujourd'hui que le Profpectus ,
fait voir dans quel goût il ſera compoſé.
L'objet de ceux qui y travaillent ,
eſt de raſſembler tout ce que les Ecrivains
& les Auteurs de tous les Dictionnaires
hiſtoriques ont dit de plus intéreffant
fur chaque homme célébre . Sur
le Prospectus que nous allons copier ,
le Public connoîtra ce qu'il doit attendre
du travail des Auteurs. » Le champ
>>eſt vaſte , diſfent- ils , mais nous nous
> ſommes bornés à cueillir les fleurs &
> les fruits, qui méritent d'être préſentés
>> aux gens de goût ; à tracer en peu de
Giij
150 MERCURE DE FRANCE,
>>>mots, mais fans rien obmetre d'effen
» tiel, les Révolutions,les Conquêtes des
>>Peuples , les changemens arrivés dans
>> les moeurs &dans les Arts ; à mêler au
récitdes grands événemens , des par-
>>ricularités piquantes & des jugemens
» exacts , fur les Hommes qui en ont été
>>le mobile. Tel eſt le plan que nous
nous sommes propoſe & que nous
>>avons taché de remplir.
Nous n'ignorons point qu'il a paru
»deux DICTIONNAIRES HISTORI-
" QUES PORTATIFS avant celui que
>>>nous ofons publier. Le premier en
>>deux volumes in-8° , n'eſt qu'un
"abrégé ſuperficiel , dans lequel mille
>> petits Ecrivains font tirés de l'oubli ,
» pour figurer à côté des grands Hom-
>>mes, dont souvent ils occupent la
>>place. Le ſecond eſt la production de
>>l'enthousiasme d'un homme de parti ,
>> qui s'eſt plus attaché à faire le Pa-
>>negyrique de ſes Partifans , & la Sa-
>>tyre de ſes adverfaires , qu'à rendre
>> fon Ouvrage exact , impartial& Phi-
» lofophique. C'eſt pour remédier au
défaut de ces deux Ouvrages , que
"nous en avons entrepris un nouveau
"plus inſtructif que le premier , &
>> moins partial que l'autre.
SEPTEMBRE. 1764. 151
Les Eloges dont pluſieurs Littéra
>>teurs ont honoré nos Eſſais , l'em-
> preſſement qu'ils ont fait paroître pour
>>la publication de l'Ouvrage entier ,
>>le goût de notre fiécle pour les Dic-
» tionnaires , nous affureroient les fuf-
>> frages du Public , quand même nous
>> n'aurions pas tâché de les mériter par
>> notre zéle , nos recherches & notre
>> impartialité. Il nous a peu coûté d'être
>> juſtes ; n'étant d'aucun parti ni d'au-
>> cun Corps , quel motif aurions-nous
>> de flatter ou de médire ?
» Les Lecteurs qui ont été rebutés par
>> la ſéchereſſe du petit Dictionnaire en
» 2 vol . in 8° , & par l'emporte-
>> ment & la cherté du Dictionnaire
>> Critique en 6 Tom. trouveront au-
>>tant & plus de matière dans notre Ou-
» vrage en 4 vol. que dans celui-ci , &
>> ne débourſeront guères plus que pour
>>l'autre . Chaque volume ſera de 800
>> pages d'impreſſion au moins , même
» papier , même format , même carac-
>>tere que les Articles qui ſont joints
>> à ce Profpectus pour ſervir de modéle.
>>Le zéle des Imprimeurs répondra à
celui des Auteurs. Ils ne donneront
>> aucune feuille au Public qu'après en
>> avoir tiré quatre épreuves , & un des
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
»Auteurs verra la quatriéme.
LETTRE ſur le meilleur moyend'affurer
le ſuccès de l'éducation ; à Paris
, de l'Imprimerie de H. L. Guérin
& L. F. Delatour ; 1764 ; avec approbation&
permiffion. Brochure in- 12. de
90 pages.
Chaque Auteur qui écrit ſur l'éducation
, (& jamais on n'a tant écrit fur
cette matière ) penſe avoir trouvé le
meilleur moyen d'en afſurer le ſuccès.
C'eſt au Public à affigner le prix ; &
pour juger avec connoiffance de cauſe ,
il doit lire la lettre que nous annonçons,
&dans laquelle il trouvera quel
ques vues nouvelles.
LETTRES d'un jeune homme , avec
cette Epigraphe : O sentiment , fentiment
, douce vie de l'âme ! Rousseau de
Genève. A la Haye , 1765. Brochure
in-12. de 120 pages.
Laplupartde ces Lettres avoient paru
fucceffivement dans quelques volumes
du Mercure , & nous avons cru voir
que le Public les liſoit avec plaifir.
L'Auteur a penſé qu'il convenoit de
les réunir en un corps d'Ouvrage , &
d'en former une Brochure qui ne peut
SEPTEMBRE. 1764. 153
manquer d'être bien accueillie. On y
trouve de ce ſentiment qui ne nuit point
à l'eſprit , & que les gens de goût lui
préférent.
MÉMOIRE ſur la Colonne de la
Halle aux Bleds , & fur le Cadran cylindrique
que l'on conſtruit au hautde
cette Colonne , par A. G. Pingré ,
Chanoine Régulier & Bibliothécaire
de Ste Géneviéve de l'Académie
Royale des Sciences , Aftronome-Géographe
de la Marine ; à Paris , chez
Barrois , Libraire , quai des Auguſtins,
1764 ; Brochure in-8°. de 44pages.
,
Ce Mémoire eſt diviſé en deux parties
; la premiere préſente un précis hiftoriquede
la conſtruction de la Colonne
qui eſt à l'ancien Hôtel de Soiffons ,
&de ce qui peut y avoir rapport. Dans
la feconde l'Auteur expoſe ce qui regarde
le cadran même qu'il a entrepris
d'y tracer ſur la propofition qui
lui en a été faite par le Bureau de la
Ville.
ABRÉGÉ du recueil des Actes ,
Titres & Mémoires contenant les affaires
du Clergé de France , ou Table
raiſonnée en forme de précis , des ma-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
رو
tières contenues dans ce recueil , divi
fée en deux parties , dont la première
plus confidérable renferme chaque
matière de doctrine & de difcipline ;
les Questions , les Déciſions , la Jurifprudence
, & les différens Jugemens.
La ſeconde , ſervant de nomenclature ,
rappelle les noms , & contient fommairementtout
ce qui concerne 1º. Plufieurs
Provinces du Royaume. 2°. Les
différens Diocèſes. 3º. Les Chapitres , les
Abbayes , les Prieurés, les Chapelles, les
Cures ou Paroiſſes , les Univerſités ,les
Colléges, les Hôpitaux , &c. 4°. Les Ordres
Religieux & Militaires ; pluſieurs
Corps & Communautés Eccléſiaſtiques
&Religieuſes. 5°. Quelques Auteurs &
autres Particuliers dont il eſt ſpécialementparlé
dans les Mémoires. Ouvrage
utile & néceſſaire aux Jurifconfulres
& aux Eccléſiaſtiques ; qui facilite
l'uſage du recueil des Mémoires du
Clergé,& qui tient lieu des Mémoires
même . Seconde édition revue , corrigée&
confidérablement augmentée de
différens articles & d'extraits tirés des
rapports del'Agence , depuis 1720,julqu'à
1750 incluſivement. A Paris
chez Guillaume Desprez Imprimeur
ordinaire du Roi &du Clergé de Fran-
:
SEPTEMBRE. 1764. 155
ce , rue S. Jacques , au coin de la
rue des Noyers , 1764 ; avec privilége
du Roi. in-folio , dont le prix eſt de
36 liv. relié.
Pour ſe former une idée juſte &
avantageuſe de ce grand Ouvrage , if
faut en lire l'Avant- propos & la Préface.
Nous y renvoyons les Lecteurs qui
voudront être inſtruits plus en détail ;
quoique le Titre ſeul du Livre en faffe
connoître le but , le plan & l'utilité.
FRAGMENT d'une Lettre ſur la po
lice des Grains; à Bruxelles, & fe trouve
à Paris chez Mufierfils , Libraire , quai
des Auguſtins ; 1764. Brochure in-12.
de 36 pages.
L'objet de cette Lettre eft de mon
trer les avantages qui réſultent de la liberté
du commerce des grains foit au
dedans , foit au dehors du Royaume
LETTRE de l'Auteur de la nouvelle
Méthode de cultiver la Vigne dans tour
le Royaume , à un Amateur d'Agriculture
; à Paris , chez Mufier fils , Libraire
, quai des Auguſtins , 1764;
avec approbation& permiffion. Feuille
in-12
L'Auteur de cette nouvelle Méthode
Gvj
!
36 MERCURE DE FRANCE.
a effuyé des objections auxquelles il répond
dans cette Lettre.
LES fidéles Tableaux de l'art d'écrire
par colonnesdedémonstrations, ouvrage
très inſtructif par M. Royltet , Expert
vérificateur des écritures , fignatures
aurentiques , rue de la Poterie dans
celle de la Verrerie , ſe vendent , ainfi
que ſes autres ouvrages chez la veuve
David, au Saint-Esprit , Quai des Augustins
, & Regnard, Imprimeur de
P'Académie , grande Salle du Palais.
Cet ouvrage eſt d'unAuteur connu
par ſes cours de démonstrations publiques
, & fes corrections gratuites qu'il
continue lesJeudis,4heuresde relevée;
tant fur fonpremier traité de l'Art d'écrire
, que fur ce nouvel exercice
de la plume. On paſſe à celui du calcul
pas une explication fimple & intelligiblede
toutes les opérations de l'Arithemétique
appliquée , tant à la finance &
au commerce , qu'à la réduction des
monnoyes étrangères en cellede France
; avec une manière aifée de tenir les
Livres tant en parties fimples qu'en parties
doubles.
En rendant compte ,dans unde nos
SEPTEMBRE . 1764. 159
Mercures précédens , des Campagnes de
M. de Oréqui , & du Roi de Pruffe , qui
ſe vendent chez Merlin , Libraire , rue
du Mont S. Hilaire , nous avons oublié
de dire que ce même Libraire débite
auffi les campagnes de MM . de Villars ,
de Cogni , de Marfan & de Noailles :
les gens de guerre trouveront dans le
recueil de ces ouvrages , une Bibliothèque
militaire qui augmentera à meſure
que le même Libraire mettra ſous preſſe
les campagnes des autres Généraux.
MÉMOIRE ſur le tirage des bateaux
par les boeufs ; Brochure in- 12 , de 28 p.
Ce Mémoire eſt ſuivi de deux autres
écrits , dont l'un de 16 pages, eſt intitulé
avis ſur le commercedes grains &de
toutes autres denrées qu'on peut tranfporter
par les rivières d'Aîne , d'Oise
&de Seine ; l'autre a pour titre, pofition
des relais de laCompagnie du tirage des
bateaux parles boeufs , & prix auquel
elle s'engage de les fournir toute l'année
à ceux qui auront traité avec elle pour
tous leurs voyages. Ces divers écrits ſe
diſtribuent au Bureau de la Compagnie,
&ne font pas ſuſceptibles d'analyſe; il
faut les lire en entier : nous avons parlé
amplement de la nouvelle Compagnie
du tirage par les boeufs.
F58 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCESETBELLES- LETTRES
ACADEMIES .
PRIX proposé par l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres de
PRUSSE , pour l'Année 1766.
LE Prix de la Claſſe des Belles-Lettres
devoit être adjugé le 31 de Mai 176.4 . Il
concernoit la Queſtion ſuivante :
Quand est-ce que la puiſſance ſouveraine
des Empereurs Grecs a totalement
ceffé dans Rome ? Quel gouvernement
les Romains eurent-ils alors ?Et dans
quel tems lafouveraineté des Papesfutelleétablie?
La Differtation qui avoit pour Deviſe
ces mots de Virgile ,
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
a été couronnée ; & l'Auteur eft M
François Sabbathier , Profeſſeur au Collége
de hâlons-fur- Marne.
La Claffe de Mathématique propoſe
pour le Prix de l'année 1766 la Queſtion
ſuivante :
SEPTEMBRE. 1764. 159
On demande une explication de lamanière
dont l'eau est élevée par la Machine
connue sous le nom de la Vis d'Archimède
, & les moyens de porter cette Machine
à un plus haut degré de perfection.
Quoique cette Machine foit connue
depuis très longtems , & employée avec
un grand ſuccès dans la pratique , la
Théorie en eft preſque entièrement inconnue;
& par conféquent cette recherche
paroît d'une importance d'autant
plus grande qu'on ne sçauroit douter
quetant laThéorie que la Pratique n'en
puiſſent retirer les plus grands avantages.
On comprendra qu'en cas que les
Principes connus de l'Hydraulique ne
ſoyent pas fuffifans pour approfondir
cette matière , il faudra recourir à des
expériences , qui étant jointes aux lumières
de la Théorie , fourniront la
route la plus fûre pour arriver au but
propofé.
On invite les Sçavans de tout païs,
excepté les Membres ordinaires de l'Académie
, à travailler fur cette Queſtion .
Le Prix , qui confiſte en une Médaille
d'or du poids de cinquante Ducats ,fera
donné à celui qui , au jugement de l'A--
cadémie aura le mieux réulli. Les Piéces
écrites d'un caractère liſible , feront
1
160 MERCURE DE FRANCE .
adreſſées à M. le Profeſſeur Formey ,
Sécretaire perpétuel de l'Académie.
Le terme pour les recevoir eft fixé
juſqu'au 1 deJanvier 1766 , après quoi
on n'en recevra abſolument aucune ,
quelque raifonde retardement qui puiffe
être alléguée en ſa faveur.
On prie auffi les Auteurs de ne point
ſe nommer , mais de mettre ſimplement
une Deviſe , à laquelle ils joindront un
billet cachetéqui contiendra avec la Deviſe
leur nom & leur demeure.
Le Jugement de l'Académie ſera déclaré
dans l'Affemblée publique du
31 de Mai 1766.
On a été averti par le Programme de
l'année précédente,que le Prixde la Claffe
de Philofophie Expérimentale , qui fera
adjugé le 31 de Mai 1765 , & pour lequel
les Piéces feront reçues juſqu'au
IdeJanvier de la même année , concerne
la Queſtion ſuivante.
On demande de nouvelles expériences ,
d'après lesquelles onpuiſſe expliquer diftinctement
& prouver ſolidement , en quoi
confifte le changement que les alimens
tirés tant du règne animal que du régne
végétal, éprouvent dans le corps humain,
foit dans le ventricule , foit dans les
inteftins , pendant l'état de santé. Le
résultat de ces recherches doit être de
SEPTEMBRE. 1764. Ibr
faire voir quelle est proprement la partie
des alimens quise convertit enfuc nourricier
, commentse fait cette converfion ,
& quelles font les parties des alimens
qui ne peuvent naturellement ſubir aucune
digestion , ni servir à nourrir le
corps?
Quant à la queſtion propoſée par le
Grand Directoire de Guerre & des
Domaines , l'Académie avertit le Public
, que le Prix propoſé ſur la meilleure
conſtruction des fourneaux , rélativement
à l'épargne du bois , ne ſera adjugé
que dans l'Affemblée publique du mois
de Janvier de l'année prochaine , parce
qu'on ſe propoſe de faire dans cet intervalle
des expériences qui décideront
laquelle des Pièces qui ont concouru ,
mérite la préférence.
Le Grand Directoire propoſe en même
temps cette nouvelle Queſtion : quelle
eft la meilleure conſtruction des fours
pour cuire les briques , la chaux ,& les
ouvrages de poterie , tant pour épargner
le bois , que pour l'égalité de la
cuite dans les différens endroits du four?
On recevera les Mémoires , juſqu'au
I de Mars prochain ; ils feront foumis
au jugement de l'Académie . & le Prix
fera adjugé dans l'Aſſemblée publique
du 31 Mai 1765.
162 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
ADDITIONS aux Recherches fur la
Taille du Frère JACQUES , parM.
BORDENAVE , Profeſſeur Royal de
Chirurgie , &c.
LES recherches quej'ai données(a)
fur la taille du Frère Jacques , ont eu
pour obiet principal de vanger la mémoire
de M. Méry, de la médiſance &
de la calomnie ,par l'examen des faits
conteſtés. Je n'aurois pas penſé a faire
fon apologie , fi un Anonyme , ſe diſant
Chirurgien de Province, ne ſe fût élevé
avec autant de fauffeté que d'indécence ,
fans aucun ſujet légitime , contre un
homme dont les ralens ont non ſeulement
été dignes de l'eſtime de ſes
(a ) Mercures d'Octobre Il vol, & Novembre
1763.
SEPTEMBRE. 1764. 163
contemporains , mais encore des hommages
de la Poſtérité ſçavante.
L'Anonyme , loin de ſe rendre aux
autorités que nous lui avons oppoſées ,
perfifte dans ſon erreur , & la ſoutient
avec ſi peu d'égards pour les chofes &
pour les perſonnes , qu'il ne mérite aucune
réponſe. Si nous en faiſons une ,
nous croyons la devoir au Public ; cé
n'eſt point à l'Anonyme que nous
l'accordons .
Si M. Méry eût ſeul écrit contre le
Frère Jacques , on pourroit ſoupçonner ,
je ne dirai pas de la rivalité , ( car la
diſtance de ces deux hommes étoit trop
grande; ) mais de la partialité. Ce foupçon
ſe détruit bientôt , en réfléchiffant.
que tous les Auteurs contemporains ont
été d'accord ſur les mêmes faits , que
les témoins des opérations du Frère
Jacques n'étoient pas ſeulement les
Chirurgiens François , mais des Médecins
, des Chirurgiens Etrangers ; que
d'ailleurs en ſuppoſant que la vérité
eût été trahie en France , elle ne pouvoit
l'être en même temps par les
Etrangers , qu'on ne peut fuppofer
animés des mêmes paſſions ; enfin que
Frère Jacques , intéreſſélui même à nier
les faits qui lui avoient été objectés ,
164 MERCURE DE FRANCE.
1
1
n'a pu les arguer de faux dans l'écrit
qu'il a publié en 1702 , deux ans au
moins après l'ouvragedeM. Méry. Ces
réfléxions fimples fuffiront pour convaincredes
eſprits non prévenus; ajoutons
ydes confidérations ſur ce qu'étoit
M. Méry , fur ce qu'a été le Frère
Jacques , enfin ſur les moyens mis en
uſage pour ſa défenſe.
M. Méry , Chirurgien de Paris trèsdiftingué
, Membre de l'Académie
Royale des Sciences, l'un des Chirurgiens
principaux de l'Hôtel -Dieu ,
Chirurgiende la Reine &c , a été un
de ces hommes rares, dontla mémoire
fera toujours précieuſe. L'amour de l'érude,
des connoiſſances profondes en
anatomie , un génie vif, desdiſpoſitions
heureuſes pour la Chirurgie , données
par la Nature , cultivées par l'Art, lui
procurerent bientôt une très haute
réputation , qui n'a pas été l'effet d'une
prévention , aveugle ni de la cabale ,
mais qui a été le fruit d'un mérite réel,
&à laquelle il s'eſt montré ſupérieur
paruneconduiteprèſque ſans exemple.
Ses talens connus de Louis XIV. le
firent choifir pour porter ſes conſeils
&fes fecours à la Reine de Portugal,
&lui mériterent l'honneur d'être chargé
SEPTEMBRE. 1764. 165
1
de la ſanté de M. le Duc de Bourgogne.
Il s'acquitta de cet emploi avec diftinction
; mais préférant la tranquillité ,
l'étude , l'exercice de ſon état au ſéjour
de la Cour , il revint à Paris , & non
moins recommandable par ſes vertus
que par ſes talens , il conſacra le reſte
de ſa vie à la retraite , à l'étude , au
ſoulagement des pauvres , à la religion.
Tel a été l'homme qu'on ne craint
pas d'accuſer aujourd'hui d'impoſture.
Son éloge n'a ici rien de ſuſpect ; je
me fuis contenté d'en rappeller quelque
traits ; il eſt conſigné il ya longtemps
par un des plus célébres & des
plus élégans écrivains de ce fiécle ( M.
de Fontenelle ) dans les Mémoires de
l'illuſtre Académie dont il a été Membre..
M. Méry, en donnant ſes obſervations
fur la manière de tailler du Frère Jacques ,
a laiffé un ouvrage revêtu de toutes les
marques d'authenticité poſſibles. Le rapport
imprimé & fait à M. le Premier
Préſident de Harlai,ne peut être équivoque
, ni ſuppoſé altéré ; le Frère Jacques
vivoit , en a été témoin , & il n'a'
pas reclamé. Les faits rapportés par M.
Méry, font toujours atteſtés par la préfence
d'un grand nombre de Médecins
166 MERCURE DE FRANCE .
& de Chirurgiens célébres , & ont été
conftatés devant le Fr.Jacques qui étoit
foutenu par l'autorité , qui pouvoit les
nier avec avantage , fi la vérité eût éré
pour lui , & qui certainement n'eût pas
manqué de le faire ou par lui - même ,
ou par quelques - uns de ces Ecrivains
obfcurs , dont la plume vénale ſe prête
fi aifément à tout. Cependant l'Anonyme
ne rougit pas d'avancer que le rapport
eft altéré , que les faits sont controuvés
, que l'envie a gagné comme par
contagion tous les Lithotomiſtes de l'Europe
, & que la découverte du Frère
Jacques a été enfouie dans un cloaque
inépuisable d'impostures de toutes espéces
( b ) . L'Anonyme nie ainſi tous les
faits fans preuves & fans d'autres autorités
que la fienne. Aveuglé par ſa paffion
, il ne s'eſt pas apperçu que ces
raiſons ne font que des injures ; &le
Lecteur judicieux pourra ſe convaincre
en les examinant , qu'elles contiennent
ſeules plus d'impoſtures , que tout ce
qui a été écrit contre le Frère Jacques ,
en ſuppoſant toutefois qu'il en ſoit
échappé quelqu'une contre lui.
L'Anonyme élevele Frère Jacques ; &
fans craindre de manquer au reſpect dû
( b ) Mercure de Juin 1764.
SEPTEMBRE. 1764. 167
àla vérité , il le proclame Chirurgien
par goût & par éducation , & l'un des
plus grands hommes que la France ait
produits. On ſera ſurpris fans doute de
ce portrait , quand on ſcaura que cer
homme élevé parmi les plus vils animaux
qu'il gardoit dès ſa tendre jeuneſſe
, devenu Soldat dans un âge plus
avancé , puis valet de Charlatan , enfin
Religieux errant , a été un des plus téméraires
Opérateurs ; qu'il n'a éxécuté
qu'au hazard une taille latérale , dont
la découverte peut - être rapportée à
Franco , & qu'il n'a eu quelques ſuccès
, qu'après s'être corrigé ſuivant les
conſeils de MM. Méry & Hunauld,
Ce Frère , du Tiers - ordre de Saint
François , a parcouru divers Pays de
l'Europe ; beaucoup d'infortunés ont
été les victimes malheureuſes de fon
ignorance & de ſa témérité ; & s'il a
par hazard eu quelques ſuccès , ils n'ont
été ni affez nombreux , ni affez marqués
pour lui mériter une confiance
conſtante , ni pour le fixer dans aucun
Pays . Partout où il s'eſt montré , il a eu
en ſa faveur cette crédulité que le Peuple
accorde ſans réfléxion. Un air infpiré
, un zèle louable dans les gens inftruits
, mais toujours blamable lorſqu'il
168 MERCURE DE FRANCE.
fait trop entreprendre , un habit religieux
lui ontaſſuré d'abord ces fuffrages,
que les Empyriques tâchent de gagner
fur les trétaux par des déguiſemens de
diverſes eſpéces. Inférieur par les connoiſſances
à l'idée que l'on avoit de lui ,
ſa réputation n'a pas demeuré longtemps
la même : la prévention s'eſt diffipée
, & les mauvais ſuccès , auxquels
onétoit attentif il y a ſoixante ans , ont
fixé les jugemens. Il faut croire que
l'envie d'être utile avoit engagé ce
Frère à opérer ; la probité qu'il a toujours
montrée , dépoſe en ſa faveur , &
ſuſceptible des profiter des avis qui luf
avoient été donnés , au moins eft - il
louable d'avoir avoué avec candeur à
M. Salzmann , qu'il avoit abandonné
ſa méthode , & qu'il traitoit ſes malades
avec plus de précaution ( c ) .
Si l'Anonyme s'eſt formé d'après ce
modèle , s'il eſt Chirurgien par un goût
&parune éducation ſemblableà celle
du Frère Jacques , quelle idée peut- on
avoir de ſes connoiſſances ? Comment
peut-on les apprécier ? Au moins
peut- on lui ſouhaiter qu'il imite la candeur
de cet Opérateur , & l'engager à
( c) Heiſter. Instit. Chirurg. Tom. 2 p. 9091
ne
SEPTEMBRE. 1764. 169
ne pas aſſurer avec autant d'opiniâtreté ,
quele Frère Jacques n'a jamais taillé fur
une ſonde ſans crénelure, malgré les autorités
témoins oculaires & authenticités ,
pour me fervir de ſes expreffions. (d)
On ne peut établir l'Hiſtoire des
Sciences & des Arts , fixer l'époque
des inventions , ſuivre leurs progrès
qu'en confultant les autorités des Contemporains
, & l'uſage de telles ou telles
machines ne peut être révoqué endoute,
lorſque des témoins oculaires dépoſent
ce qu'ils ont vu. Tels font les procédés
que nous nous ſommes fait un devoir de
ſuivre dans nos recherches ſur la taille
de Frère Jacques ( e ) ; nous croyons
inutile de les repéter ici , & d'en établir
la certitude. Si on ſe refuſe à des preuves
auſſi authentiques , on peut tout
nier , & il n'y a rien de certain pour af
furer les découvertes.
On eſt diſpenſé de répondre ou de
difcuter les faits , lorſque la négative &
les injures tiennent lieu de preuves . L'Anonyme
a ſuivi cette voie ; cependant
comme il veut prouver par démonstra
(d) Réponſe de l'Anonyme , Mercure de
Juin 1764 .
( e ) Mercure d'Octobre II vol. & Novem
bre 1763 .
H
170 MERCURE DE FRANCE .
tion , on peut lui accorder quelques réflexions
pour l'aſſurer combien nous
ſommes diſpoſés à en profiter , & à être
de fon avis , s'il peut convaincre . On
ne peut ſe refuſer à la modeſtie de ſes
expreffions , à l'enchaînement & aux
conféquences lumineuſes de ſes preuves.
Les autorités , dit-il , c'eſt la démonstration,
contre laquelle le nombre des années,
ni le nombre des hommes avec tous leurs titres
, talens, & probité apparente ne peuvent
abfolument rien Mais quelle eſt cette
démonstration , à laquelle l'Anonyme
demande que nous répondions ſans ambiguité
?
Une fondefolide exactement ronde &
fans rainure , rempliffant le canal de
Turèthre , bien loin de faciliter l'introduction
d'aucun inſtrument dans la veffie
, elle s'y oppoſeroit abſolument.
Cette propofition n'étant pas abfolument
vraie , il faut en établir la valeur.
Si on opéroit fur l'urèthre ſeulement ,
fans doute , que la fonde trop groffe
préſenteroit quelque réſiſtance à l'introduction
des inſtrumens dans la veffie,
& encore un conducteur mâle tel
qu'on l'employoit autrefois , pourroitil
entrer; mais fion opère ſur le bas
de l'urèthre & fur le col de la veffie , la
même difficulté n'aura plus lieu ; il ne
و
SEPTEMBRE. 1764 . 171
fuit donc pas abſolument de la première
propofition quela crénelure de la fonde
ſoit d'une néceſſité indiſpenſable. Dailleurs
en ſuppoſant que la crénelure de la
ſonde ſoit d'une néceſſité indiſpenſable
dans l'éxécution du grand appareil , on
conclut, donc le Frère Jacques connoiſſoit
la crénelure de la fonde à tailler , avant
d'aller à Paris. On ne voit pas quelle
connexion il y a entre cette conféquence
& la propofition antécédente. Perſonne
n'a dit que le Frère Jacques ne
connût pas la crénelure de la fonde ;
mais on a vu & on a écrit qu'il employoit
une fonde non crénelée , parce
que réellement il s'en ſervoit. Un Opérateur
qui veut ſe faire une méthode ,
peut employer des inſtrumens moins
parfaits que ceux qui font vulgairement
en uſage , & le Frère Jacques paroît
avoir été dans ce cas .
Du reſte , quoique la crénelure de la
fonde foittrès-utile pour bien faire l'opération
de la taille,le défaut de crénelure
ne préſente pas une impoffibilité abfolue,
fur- tout pour faire mal. On ne peut
diriger un inſtrument tranchant fur la
convéxité d'une fonde non crénelée ;
mais on peut le diriger le long de la
partie latérale de la fonde , ce qui
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
devient ſuffifant pour détruire la prétendue
impoffibilité abfolue. D'ailleurs
le Frère Jacques inciſoit de bas en haut ,
& ne coupoit pas fur la fonde ; donc
il pouvoit tailler avec une fonde pleine ,
mais ſeulement avec moins de fûreté
pour l'invariabilité de l'incifion :auffi at-
il étédémontré par l'ouverture des cadavres
morts de ſon opération , que l'incifion
n'étoit pas conftament la même.
Il ne répugne pas plus que le Frère
Jacques ait pu incifer de bas en haut ,
en commençant latéralement à la tubérofité
de l'Iſchion , qu'il n'eſt impoffible
de couper de bas en haut , comme
l'ont fait quelques Lithotomiſtes.Les témoignages
font donc ici d'accord avec
lapoffibilité.
L'Anonyme nous accuſe d'avoir eu
peude ſincérité dans l'expoſition de nos
recherches . Je ſerois ſenſible à ce reproche
, s'il étoit mérité ; mais de quelque
partqu'il vienne , quoique peu fondé
, je le pardonne à l'Anonyme , & j'y
réponds en peu de mots.
On m'objecte d'abord de n'avoir pas
rapporté l'eſpéce de justification qui ſe
trouve dans l'écrit du Frère Jacques. Je
réponds que cette eſpéce de juſtification
eſt ſi peu méthodique , & fi mal
faite , qu'elle ne peut être regardée que
SEPTEMBRE. 1764. 173
comnie une fimple récrimination d'un
homme mécontent. M. Méry a nommé
des témoins de ce qu'il avance , a déſigné
le nom des malades opérés , les
lieux , les ſuccès ; il rapporte que de
foixante ſujets opérés , treize ſeulement
ont été parfaitement guéris , vingt-quatre
font reftés fiftuleux, phtyſiques , &c
&vingt-trois font morts , dont fepten
un même jour ( f) . Frère Jacques ſe
contente d'une plainte vague ; & pour
faire voir combien il eſt peu fondé en
bonnes preuves contre M.Méry , je rapporte
ſes propres termes : L'on a remar
qué que quoique Frère Jacques ait taille
plus de cent perſonnes , tant à Paris
Versailles , qu'aux environs , & que M.
Méry n'en apas avoué un feul; mais ,
au contraire , a rapporté , parfes Ecrits,
qu'ils étoient tous morts & exténués ou
fiftuleux.
Si l'Anonyme qui a eu ſoin de raporter
ce Paſſage , l'eût comparé avec ce
que dit M. Méry , dans le lieu cité cideffus
, & dans un Ouvrage imprimé
deux ans avant , il ſe fût convaincu luimême
que Frère Jacques étoit un men
teur , & nioit les faits ſans raiſon , puif-
(f) Obferv. fur la manière de tailler. P. 744
Hin
174 MERCURE DE FRANCE.
que M. Méry convient que de foixante
Sujets opérés, treize ont été parfaitement
guéris ; il n'eft donc pas vrai , comme
l'a avancé Frère Jacques , que M. Méry
n'ait pas avoué un feul malade guéri.
Je demande préſentement au Lecteur .
non prévenu , ce que l'on doit penfer
d'un écrit dans lequel ily a des menfonges
auffi manifeftes , & comment on
peut l'appeller une juſtification ? L'écrit
de M. Méry , qui ſurement ne plaifoit
pas au Frère , devoit lui être affez connu
pour qu'il n'ignorât pas ce qui y étoit
contenu ; mais comme il ne pouvoit le
-réfuter , il ſe contente d'une négative ,
générale , manifeftement faufſe par la
comparaiſon des deux écrits. Le Frère
Jacques , fur un fi grand nombre de
Taillés ,nomme enfuite deux malades
Yeulement , qu'il dit guéris. Les Auteurs
contemporains ont nié que celui de
Fontaine-Bleau l'ait été parfaitement ;
ils affurent l'avoir vu fiftuleux & exténué
: comment croira-t-on plutôt fur
ce pointla ſeule affertion du Frère que
nous avons convaincu de faux quelques
lignes plus haut ?
Si l'Anonyme eût fait ces réflexions ,
il ſe ſeroit épargné des objections auffi
peu réfléchies , des expreffions injuSEPTEMBRE.
1764. 175
rieuſes, & une note auſſi déplacée qu'indécente
contre le Rapport des expériences
fur la taille , inféré dans le troifiéme
Volume in - 4º , de l'Académie
Royale de Chirurgie. Ceux qui feront
en état d'apprécier ce travail , y reconnoîtront
des recherches exactes , des
notions lumineuſes ſur les différentes
tailles , des obfervations fur les défauts
de quelques unes , que l'on n'a point
diffimulées ,des exprériences faites avec
la plus grande attention , des faits cités
fcrupuleuſement , enfin un jugement
auffiimpartial qu'éclairé. Malheur à ceux
qui n'y reconnoiffent pas la doctrine &
la vérité ! Cet Ouvrage produit ſous les
yeux des plus grands Maîtres , eſt digne
de l'Académie qui l'a avoué ; il paffera
à la poſtérité malgré la clameur paffagère
de quelques êtres fans conféquence
, & le jugement de notre fiécle ſera
celui de l'avenir.
+
Une objection peu fondée , fait plus
detort à celui qui la propoſe , qu'à celui
qui la reçoit; elle prouve ou l'envie
de critiquer , ou le defir de foutenir le
menfonge. Sans accuſer l'Anonyme d'avoir
l'une ou l'autre de ces vues , croyons
plutôt que l'objection ſuivante lui eſt
échappée faute de raiſonnement , puif
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle n'a aucune connexion avec ce
qu'il veut prouver.
Dans mes recherches ſur la taille du
Frère Jacques (g ) , j'ai rapporté le texte
de cet Opérateur , qui ſe plaignant de
Mrs Méry & Saviard, dit, (pag. 4.)
■ilsdevoient du moins avouer quel'o
»pération étoit bonne en elle-même ,
>mais qu'il falloit ſeulement rectifier la
"fonde, comme ila été convenu avec
>>les Médecins du Roi & de l'Hôtel-
>>Dieu. » Pour prouver que la fonde
avoit été rectifiée , j'ai fait mentiondes
certificats donnés par les premiers Médecins
& Chirurgiens du Roi , quele
Frère reconnoît pour ſes protecteurs ,
&imprimés par ſes ſoins à la fin dela
Brochure ſuſdite. Le Frère Jacques eft
convenu qu'il falloit rectifier ſa ſonde;
les Certificats portent que ſes tailles ont
étéplus heureuſes , particulierement de
puis que , fuivant les avis qui lui ont
été donnés , il a eu ſoin de rectifier les
inftrumens dont il ſe ſertpourfonder&
faire l'incifion.
L'Anonyme qui ne ſçait ménager aucune
autorité, dit que ces prétendues
(g ) Mercurede Novembre P. 160
SEPTEMBRE. 1764. 177
Corrections vagues & indéterminées ne défignent
rien de poſitif, que le mensonge
qui les a produites , 1º. elles déſignent
d'après les propres paroles du Frère Jacques
, qu'il a rectifié ſa ſonde, ainſi qu'il
a été conſeillé de le faire . 2º.Elles ne ſont
point indéterminées,puiſqu'il y eft mention
qu'il a rectifié les inſtrumens dont
it ſe ſervoit pourfonder & faire l'incifion.
3°. Sur quel fondement l'Anony
me peut-il avancer que les Certificats
ne désignent rien de poſitif que le men
fonge ? A-t- il oublié qu'ils font de M.
Fagon , premier Médecin du Roi , de
M. Félix , premier Chirurgien , de MM.
Duchefne , Bourdelot & Boudin , Mé
decins de la Cour , & de M. Hervais
premier Chirurgien de la Reine ? Eftil
permis , fans aucun ſujer , d'injurier la
mémoires des perſonnes recommanda
bles , de les accuſer de s'être prêtés av
menfonge , d'avoir , par conséquent
donné de faux certificats , fans alléguer
contre eux d'autres raiſons légitimes
qu'une impoſture ? ... quelle réputation
pourra être intacte , fi on tolère:
ainſi d'inſulter les morts?
L'Anonyme , en parlant mal de plu
fieurs Certificats authentiques , repso
178 MERCURE DE FRANCE.
che enfuite comme un défaut de fincé
rité de n'avoir pas raporté celui des Chirurgiens
de la Charité Royale de Verfailles
, qu'il croit favorable. Ce Certificat
fait mention des opérations guéries
par la dextérité & expérience du Frère
Jacques. Si il y eût été queſtion desinftrumens
dont ſe ſervoit cet Opérateur
, s'il eût contenu une affertion pofitive
fur l'eſpéce de fonde qu'il employoit,
& que je n'en euſſe point parlé ,
l'Anonyme auroit raiſon d'accuſer ma
fincérité ; mais comme ce Certificat ne
contient rien de relatif à la réctification
des inftrumens ( ce que j'avois alors à
prouver) la mention que j'en euſſe faite,
eut été fuperflue. L'Anonyme a donc
tort de rendre ſuſpecte mon expofition
&la fincérité de mes vues. Il eſt encore
ici en défaut; je prie le Public d'oublier
cette tracafferie_déshonnête , & de lui
pardonner.
Quant à ce qui concerne la mort de
M. le Maréchal de Lorge , j'ai rapporté
ce qui a été écrit par les Auteurs contemporains
ſeulement , & j'avoue de
bonne foi que je n'avois pas alors fous
les yeux l'Histoire du Frère Jacques ,
par M. Vacher. D'ailleurs , cette Hiſtoire
imprimée en 1756, eſt plutôt un PanéSEPTEMBRE.
1764. 179
gyrique qu'une Hiſtoire difcutée & utile
pour le progrès de l'art ; & pour admettre
tout ce qu'elle contient , il auroit éré
àdefirer que l'on eùt cité des Mémoires
fûrs , ou les autorités ſur leſquelles on
appuie les faits rapportés.
Je ne diſcuterai pas plus au long l'Ecrit
anonyme ; ce ſeroit y donner un
temps que je dois à des occupations
plus utiles. Il eſt aiſé de ſe convaincre
qu'il n'a été produit dans d'autres vues
que de décrier M. Méry pour élever le
Frère Jacques , & rapporter à ce dernier
exclufivement toutes les découvertes
en Lithotomie. En prouvant la vérité
des faits contenus dans l'ouvrage de M.
Méry , j'aurois convaincu des eſprits
moins prévenus ; mais que peut on ef
pérerde l'Auteur d'une replique,qu'il appelle
intéreſſante & qui n'eſt au fond
qu'un écrit ſans principes , injurieux ,
fans preuves & produit par la paffion ?
:
Hvj
180 MERCURE
DE FRANCE
LETTRE
en forme d'Avis à M. DE
LA PLACE , Auteur du Mercure de
France , par M. ANDRÉ , Maître en
Chirurgieà Versailles.
J'AI
AI vu , Monfieur , dans le Mercure
de ce mois , l'Extrait d'un Mémoire par
lequel M. Dibon fait un défit a M Key- fer, qui ſeroittrès-utile à l'humanité
puiſqu'on pourroit ,par l'exécution de ceprojet ,annéantir le charlatanisme
, & procurer aux vrais Artiſtes , une mé
thode fure , univoque & permanente
, pour toutes les maladies qui ont beſoin de ces fortesde remèles , dontle nombre
eft rand, & les guériſons ſouvent
reu affurées. C'eſt pourquoi, à l'imitation de M. Dihon , qui offre de mettre fon remède
l'épreuve la plus rigoureuſe , ſous les yeux des Artiſtes les plus éclairés , & envitant
M. Keyfer d'en faire de même à l'égarddu fien&de faméthode, je m'engage ainſi qu'eux , à me fou mettre aux mêmes épreuves,puiſque l'un l'autre de mes moyens font em- ployés dans les Hôpitaux du Roi , d
SEPTEMBRE. 1764. 181
quej'ai été comme eux,approuvé de tous
les premiers Chirurgiens du Royaume ,
¬amment ſur les preuves que j'ai
faites à l'Hôtel Royal des Invalides.
Je puis donc me mettre en parallèle,
&faire la même propofition ; fi la récompenſe
n'a pas ſuivi mes ſuccès , la
raiſon en eſt claire ; c'eſt que mon re
mède & ma méthode , ne dépendent ni
du hazard . ni de la routine ; mais d'une
marche nouvelle & toujours aſſurée, gui
dée par une connoiſſance profonde de la
maladie , du temps & des remèdes qu'il
faut employer pour la détruire; cequ'on
ne pourra jamais fans l'uſage de mes
pierres de touches , ou de mes bougies.
Cette néceſſité que j'ai reconnue
comme abfolue , demande donc plus
pour le bonheur de l'humanité , que
pour celui de l'Art , de vérifier encore
une fois les atteſtations qui m'ont été
données pour lors par les premiers de
l'Art; je me flatte de prouver à l'um& à
l'autre de ces Meſſieurs , quoique leurs
semèdes ſoient bons , dans bien des cas,
que les biſtes des malades déſignés comme
guéris par M. Keyser , ne m'éblouiffent
pas,&qu'elles ne feroient pas fi nombreuſes,
fi je les vérifiois; en un mot, que
jevoudrois faire voir, qu'il s'en faut de
182 MERCURE DE FRANCE .
beaucoup que ces remèdes rempliffent
toutes les qualités abſolument néceſſaires
pour guérir les maladies de l'urèthre
ainſi que celles de la veſſie , chez les
hommes & chez les femmes , qui font
les fuites des impreſſions du vice vénérien
& celles qui font le plus de ravages.
Je ne parle point ici des autres ſymptômes
de cette maladie & qui font apparens
, je veux croire qu'ils en effacent
beaucoup ; mais je nie toujours qu'ils
en détruiſent les racines , &j'en rendrai
les raiſons publiques avant qu'il ſoit longtemps.
Au reſte , il eſt très certain , fi mes
moyens nétoient pas abſolument néceffaires
, pour guérir ces fortes de maux,
qu'il n'y auroit pas eu tant de maladies
de ce genre , & fur lesquelles on les
a employés fi utilement , ainſi qu'on
peut s'en affurer par des milliers de témoignages
les plus authentiques.
Ce que je crois encore devoir ajouter
ici , c'eſt que ceux qui trouveront que
mes bougies ne guériffent pas affez vite,
doivent apprendre à mieux détruire la
cauſe de lamaladie & que l'effet ceſſera;
mais s'ils fe contentent de faire ceffer
l'effet par tout autre moyen que par des
bougies de l'eſpéce des miennes , l'un
SEPTEMBRE. 1764. 183
& l'autre reſteront toujours enfevelis
dans le tiſſu de l'urèthre , ſans pourtant
que la partie foit regardée comme morte,&
qu'on ne puiſſe la guérir , ainſi que
l'ont cru MM. Aftruc & Boerrhave.
Avec plus de temps , de remèdes & d'autres
combinaiſons , ces maladies ne ſeront
jamais incurables , fi on ne les laifſe
pas trop vieillir & acquérir le degré
d'un vrai cancer à la veffie & à la matrice.
Je veux auſſi qu'on ſcache que je
fuis en état de prouver tout ce que je
dis , & que fi MM. Aftruc & Boerrhave,
les deux plus grands hommes de notre
fiécle , n'ont pu réuffir à guérir le virus
de l'urèthre ( car cette maladie ne peut
jamais être réputée guérie tant qu'il reftera
des ſignes qui feront connoître qu'il
y exiſte du mal ) par toutes les préparations
mercurielles les mieux adminiftrées
& tous les antivénériens qu'ils
ont fi bien connus ; comment donc ofet-
on ſe perfuader qu'il puiſſe exiſter un
remède qui ſoit capable , étant pris intérieurement
, de déraciner ces maux ,
puiſqu'il eſt prouvé par des milliers
d'exemples , que ces maux ſouvent ſe
cachent pendant bien des années ?
il n'eſt par conséquent , pas étonnant
qu'on trouve le moyen d'en
384 MERCURE DE FRANCE.
arrêter & d'en coaguler l'effet en le
repercutant ; mais le malade n'en fera
ni mieux , ni plus en fûreté. L'Auteur
de celui qui eſt le plus en vogue , n'en
et pas perfuadénon plus que fes adhérens
; cependant ils les laiſſent ſubfifter
fans s'embaraffer de ce qui, dans la fuite,
arrivera aux malades : effet terrible , &
qui le ſeroit d'avantage , s'il étoit vrai
qu'on n'en pûr guérir mais ces
maladies font guériſſables, & le feront
toujours , dès qu'on ne tardera pas à y
employer mes moyens. Avec eux on
verra ce qu'on fait ; on découvrira les
maux cachés , on les fera ſuppurer. Parla
, on verra que la partie n'eſt point
morte , que les fluides y ont affez d'action
, pour laiſſer attirer le vice & fa
caufe , & faire ceffer les fignes dela maladie
, quin'en font que les effets. Ainf
femal local, comme les rétentions d'urimes,
feront guéris , fi le ſujer n'eſt pas
trop vieux , & les maux trop profonds.
C'eſt par conséquent faire un grand tort
l'humanité, que de re vouloir point at
taquer ces maux dans leurs fources,dans
leurs principes & dans leur origine.
J'ai l'honneur d'être , &c. |
ANDRE
Verſailles , le 18 Avril 1764
SEPTEMBRE. 1764. 185
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
L'ACADÉMIE de S. Luc a ouvert le
25 du mois dernier , dans l'Hôtel d'Aligre
, rue S. Honoré , un Sallon de
Peinture & de Sculpture. En expoſant
ſes oeuvres aux regards du Public , fon
but eſt non ſeulement de procurer à ſes
Membres & à ſes Eléves les moyens de
ſe perfectionner à l'aide d'une critique
judicieuſe & impartiale mais encore
de montrer qu'elle peut n'être déſavouée
ni par ſes Concurrens , ni par
ſes Protecteurs .
GRAVURE.
L'E'ESSTTAAMMPPEE de Mile CLAIRON , cé
lébre Actrice du Théâtre François , eft
miſe au jour & ſe diſtribue chez le St
Beauvarlet , rue S. Jacques , & chez le
Sr Bafan , rue du Foin , quartier S. Jac
ques.Elle porte 26 pouces de haut fur
18 de large , & ſe vend 24 liv. Tout
aconcouru à la perfection de cette Ef
186 MERCURE DE FRANCE.
e
tampe , qui eft gravée d'après le Tableau
qu'en a peint M. Carle Vanloo ,
par MM. Cars & Beauvarlet , tous deux
Graveurs du ROI . Mlle Clairon y est repréſentée
dans le rôle de Médée au 5º
Acte de cette Tragédie , à l'inſtant
"qu'elle vient de poignarder ſes enfans ,
& qu'elle s'enfuit dans fon char en les
montrant à Jafon. La gravure de la
Planche a été payée par le Roi , ainfi
que la Bordure du Tableau , lequel a
été donné à Mlle Clairon par Madame
la Princeffe de Galiızin.
Les talens univerſellement connus
du Peintre & des Graveurs indiquent
fuffisamment tout le mérite & toutes
les beautés de cet Ouvrage.
MUSIQUE.
LETTRE à M. DE LA PLACE,
ILy a pluſieurs années,M' , qu'en m'exerçant
fur la flûte traverſière je me
fuis apperçu que cet inſtrument étoit
auffi propre à rendre lés quarts de tons ,
qu'il l'eſt à exprimer les demi-tons &
les tons entiers. Pour rendre ma découverte
utile , je me fuis appliqué à y
y mettre toute la juſteſſe poſſible par
un doiæté auſſi ſimple que facile : je
SEPTEMBRE. 1764. 187
l'ai communiqué à des Maîtres habiles
& à des Amateurs éclairés , qui l'ont
approuvé & n'ont rien omis pour
m'encourager dans mon travail. Au
moment où je me diſpoſois à en faire
part au Public , j'apprends qu'un Anonyme
vient de répandre une tablature
générale de tous les tons , demi-tons &
quarts de tons , ſuivie d'un Air à la
Grecque, où l'on fait auffi uſage de quelques
quarts de tons. Je n'oſe dire, Monſieur
, que ce ſoit ici un larcin qui m'ait
été fait par quelque perſonne qui aura
pu m'entendre ; une même découverte
utile & agréable peut ſe préſenter à
deux hommes à la fois : mais je ne peux
diffimuler que cette tablature , quant
aux quarts de tons , me paroît très-fautive
, & même impratiquable par l'uſage
des demi-trous dont l'Anonyme s'eſt
ſervi. Un intérêt perſonnel me porte à
reclamer contre cette nouvelle méthode
: c'eſt que plufieurs perſonnes me
l'attribuent & s'obſtinent à prétendre
que j'en fuis l'Auteur. Souffrez , Monfieur
, que je fois affez jaloux de ma
réputation , pour ne pas prendre fur
mon compte tous les vices dont on a
chargé cette eſquiſſe informe. Je la défavoue
abfolument , & je prends ici
188 MERCURE DE FRANCE.
des engagemens avec le Public pour lui
donner inceſſamment une Méthode
plus certaine & plus facile. Je vais faire
graver une échelle de tous les quarts
de tons telle que je la pratique , accompagnée
d'un air avec des variations ,
dans lesquels les quarts de tons ferom
employés.
Votre Mercure , Monfieur , eſt le
dépôt général de toutes les découvertes
, je vousy demande une place pour
la mienne. On a de même recours à
vous , quand on reclame un bien dont
on eſt propriétaire ; je vous demande
auffi cette grace & celle de me croire
&c.
BUFFARDIN,Penfionaire de la Cour de SAXE
SEPTEMBRE. 1764. 189
SUPPLÉMENT à l'Article des Sciences.
* Lorsque nous annonçâmes la découverte im
portantede M.le Comte de Lauragais , nous avertimes
le Public qu'il devoit faire des expériences en
présence de l'Académie. Ces épreuves ont réufſi , &
nous avons l'avantage de poſſséder actuellement la
véritable Porcelaine du Japon . On enjugera par le
témoignage des Commiſſaires que nous allonsrapporter.
EXTRAIT des Regiſtres de l'Académie
Royale des Sciences, du 18 Αοût
1764 .
Nous , ous, ſouſſignés , Hellot deMon
tigny , Macquer , le Roi & Tillet , nommés
par l'Académie , pour examiner
la Porcelaine , que M. le Comte de Lauragais
a faite dans ſon laboratoire , &
dont il avoit précédemment déposé
quelques échantillons entre les mains
du Secrétaire perpétuel de la Compagnie
; nous nous ſommes rendus le 14
de ce mois à ſon Hôtel , rue de l'Univerſité
, où il nous a fait voir pluſieurs
190 MERCURE DE FRANCE.
gobelets & fous-coupes de diverſes Porcelaines
, tant de Chine & du Japon ,
que de quelques Fabriques del'Europe,
telles que de Saint Cloud , de Sévres ,
de Chantilly , de Frakendalh dans le
Palatinat , de Meiſſen en Saxe , & de
Chelſéa en Angleterre .
Par un premier examen , tant à la
vue ſimple qu'à la Loupe , nous avons
obſervé que la couvette ou vernis de
M. de Lauragais , reſſemble beaucoup.
au vernis d'un gobelet bleu & blanc du
Japon , qu'il nous a préſenté pour pièce
de comparaiſon ; que comme vernis du
Japon , il eſt traité d'écaille d'une finefle
extrême , qu'on ne diftingue pas à la
vue fimple ; que le blanc de la Porcelaine
de M. de Lauragais n'est pas un
blanc de lait comme celui d'un gobelet
antique à reliefdu Japon , ni un blanc
de neige , comme celui d'un gobelet
de Sévres , auxquels nous l'avons conparé.
Nous avons cafſé un gobelet de la
plûpart de ces Porcelaines pour en examiner
à la Loupe ce qu'on nomme la
mie ou le biſcuit , qui dans toutes avoit
une couverte criſtalline .
La mie de la Porcelainede Saxé nous
aparu d'un blanc laiteux & prèſque fondue
en émail .
SEPTEMBRE. 1764. 19E .
Celle de la Porcelaine d'Angleterre
eſt plus grenue , mais moins blanche .
Celle de Frakendalh , fabriquée depuis
peu par M. Hanon , eſt blanche
fine , compacte & un peu terreuſe.
2
Celle de M. Macquer , qui eſt faite de
matière ſemblable à celles qu'employe
M. Hanon , & qu'il a trouvée dans le
Royaume , en differe peu ; mais elle eſt
un peu plus vitrifiée .
Celle de Sévres eſt d'un grain fin ,
plus blanc que celui de Saxe , mais plus
aride ou moins vitrifié.
Celle du Japon a le grain fin , blanc ,
ferré & à demi vitrifié , comme le doit
être la vraie Porcelaine . Celle de M. de
Lauragais a auſſi le grain blanc , fin ,
compact & à demi vitrifié.
Nous avons fait rougir au milieu des
charbons allumés , des gobelets de ces
différentes Porcelaines avec un gobelet
de celle de M. de Lauragais , pour la
jetter enſuite dans l'eau froide.
Les gobelets d'Angleterre , de Villeroi
, de Sévres , ſe ſont caffés dans le
fourneau .
Celui de Saxe s'eſt caffé en le retirant
du feu.
Ceux de Chine & du Japon ſe ſont
étonnés ainſi que celui de M. de Laura-
こい
192 MERCURE DE FRANCE.
gais ; c'est-à - dire , qu'ils ſe ſont fendillés
intérieurement , ce qui leur a fait
perdre leur fon ; mais ils font reſtés entiers
& fans fêlures extérieures .
Nous avons pris au hazard deux gobelets
de la Porcelaine de M. de Lauragais
, & les ayant remplis d'eau froide
aux trois quarts , nous les avons placés
au milieu d'un brafier de charbons
allumés , où nous les avons laiſſés jufqu'à
ce que l'eau fût bouillante ; ayant
verſé cette eau , ils ne nous ont pas
paru avoir ſubi aucune altération ; ils
ont même confervé tout le fon qu'ils
avoient auparavant.
Un autre gobelet de la porcelaine
de M. de Lauragais a été placé dans le
fourneau devant la tuyère d'un grand
ſoufflet de forge , comme pour ſervir de
creuſet ; on l'y a tenu rouge blanc pendant
uneheure&demie: il n'a point fondu
ni même fléchi ou perdu de ſa forme.
Il réſulte de toutes ces expériences ,
que la Porcelaine de M. le Comte de
Lauragais eft de toute les Porcelaines
que nous avons examinées , celle qui
approche le plus de la Porcelaine du Japon
, & nous n'avons pu appercevoir
aucune difference entre css deux pâtes.
Il feroit à ſouhaiter que les perfonnes
EPTEMBRE. 1764. 193
nes de fon rang& les gens riches , vouluſſent
employer auſſi avantageuſement
que lui , une partie de leur temps & de
leurs revenus à ces fortes de recherches ,
la plupart trop diſpendieuſes pour des
Phyficiens ordinaires, dont la fortune eſt
communément bornée. Signé DE MONTIGNY
, LE ROI , HELLOT , MACQUER
& TILLET .
Je certifie le préſent Extrait conforme
à fon Original & au jugement de
l'Académie . A Paris , le 18 Août 1764 .
Signé GRAND- JFAN DE FOUCHY ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie
Royale des Sciences.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique
a remis au Théâtre , le Mardi 7 Août ,
Naïs, Ballet héroïque avec un Prologue ,
qui avoit été repréſenté pour la premiere
fois le 22 Avril 17 9 .
Le Poëme de cet Opéra eft de feu
I
194 MERCURE DE FRANCE.
M. CAHUZAC , la Muſique de M.
RAMEA U.
L'entrepriſe audacieuse des Titans
contre les Dieux , qui les renverſent à
coup de foudre ſous les rochers qu'ils
avoient entaffés , fait le ſujet du Prologue.
Rien de plus ingénieux, rien de plus
induſtrieuſement éxécuté , que la machine
au moyen de laquelle les Titans
ſemblent élever à vue d'oeil l'énorme
monceau de roches qu'ils détachent de
laTerre. La Gloire, où paroiſſent tous les
Dieux dans le plus haut du Ciel , eft
traité pittoreſquement & rend très-bien
l'eſpéce de vérité idéale , dont le modèle,
puiſé dans l'imagination des Poëtes,
eſt gravé dans la mémoire des Amateurs
d'après nos meilleurs Peintres.
C'eſt encore un des plus célébres de
notre fiécle ( M. BOUCHER ) qui
a bien voulu donner les deſſeins &
l'eſquiſſe de cette décoration, La Muſique
, en général ,dans tout cet Opéra
, digne de fon illuftre Auteur , difpoſe
très-bien le Spectateur au grand
ſpectacle de ce Prologue , par une ouverture
qui peint à l'eſprit le bruit formidable
& tumultueux du combat des
Titans excités par la Guerre & la DifcorSEPTEMBRE.
1764. 195
de. Que l'on nous permette de ſaiſir
l'occafion de rappeller les avantages
de ce qu'on a propoſé dans les précédens
Mercures ſur les entr'actes . Ce
beau morceau de Muſique , fi convenable
à l'ouverture du Spectacle , le
devient - il autant , repris à la fin
du Prologue , lorſque la défaite des
Titans aſſure à l'Univers la tranquilité ,
le bonheur & les plaifirs , & que cet
entr'Acte doit faire paſſer à un Ballet
dont le Poëme & la Muſique n'ont
pour objet que l'image des fruits heureux
de la Paix ? Quelle différence ne
produiroit pas pour les Auditeurs , d'un
goûtjuſte& délicat,une ſymphonie dont
le caractère prépareroit dans cet entr'-
Acte,au genre oppoſé de ſpectacle & de
muſique qu'on va lui offrir ? Plus on
fera d'attention aux diſparates qu'occafionne
la négligente routine de repéter
ainfi le principal morceau de
l'Acte qu'on vient d'exécuter , plus on
y appercevra un vice auſſi défectueux
que ſeroit celui d'un tableau dans lequel
les maſſes brunes & fortes ſeroient
repétées pour ſervir de paſſage aux mafſes
claires & brillantes , ou , en raifon
inverſe , celles - ci paſſeroient crument
aux premières.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
On nous a diſpenſe heureuſement ,
par l'extrait du Poëme de ce Ballet donné
dans ſa nouveauté , d'avoir aujourd'hui
à rendre un compte détaillé d'un
Drame qui , ainſi que la plupart de
ceux du Poëte qui en étoit l'Auteur ,
n'est qu'une eſpéce de collection de
découpures , fans enſemble dans la contexture
de l'action , fans liaison dans le
fil du dialogue , & fans pensées dans
la verſification , mais formée ſeulement
pour amener des Fêtes , des Danſes ,
&des Ariettes .
*
Cette derniere partie , à la vérité , s'y
trouve fi brillante , qu'à l'aide de la Mu
fique admirable d'un grand Maître ,
qui ſéduit toujours la raiſon de l'Auditeur
quand il vient au ſecours de celle
du Poëte , la repriſe de cet Opéra
à un fuccès fort foutenu & qui ſemble
même s'être fortifié par le nombre de
ſes repréſentations , malgré les obſtacles
de la faifon . Les beautés variées de la
Muſique , l'agrément des Ballets ,
compoſés avec génie, beaucoup de goût
&d'intelligence , dédommagent par l'a-
**
* M. RAMEAU.
** Les Ballets du Prologue & du premier Acte
fontde la compoſition de M. LAVAL Fils , Maître
des Ballets du Roi , kes autres de M. LANI.
SEPTEMBRE. 1764 197
muſement,de l'intérêt qui manque dans le
fond comme dans les détails du Poëme.
Mile LARRIVÉE , dans le rôle de
Naïs , renouvelle , en quelque forte ,
&le mérite de ſes talens & les fuffrages
dont le Public l'a toujours accueillie.
L'aimable enjoûment , & l'enthouſiaſme
voluptueux d'un Vieillard favori des
Dieux , & interprète de la Nature , ne
peuvent être mieux rendus , & avec des
graces plus nobles que par M. LARRIVÉE,
dans le rôle de Tiréſie. Cette efpéce
d'épiſode , la partie la plus agréable
de cet Opéra , s'embellit encore par la
voix& par la manière de chanter de cet
Acteur. Le rôle de Neptune eſt pour
M. LE GROS , un nouveau champ de
gloire ; les airs brillans dont il eſt rempli
, ſervent à développer de plus en
plus les qualités qu'on avoit déja applaudies
dans cette nouvelle Haute-contre.
M. LE GROS ſatisfait d'autant plus
le Public & les Amateurs , qu'il y a
lieu d'attendre de lui cette chaleur &
& cette action , qui ne doivent pas
conſiſter ſeulement dans le jeu des geftes
, mais dans celui du chant & furtout
dans ces accens de l'âme difficiles
à bien diriger , pour les commençans
, mais fans leſquels les Talens les
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
plus conſommés d'ailleurs fontcondamnés
à une perpétuelle médiocrité fur la
Scène. M. GELIN , dont la belle voix
eft toujours néceſſaire au ſoutien d'un
rôle , n'avoit pû remplir aux premières
repréſentations celui de Télenus à cauſe
d'une indifpofition. Il avoit été remplacé
par M. DURAND , quia eu des
applaudiffemens.
Au Ballet du Acte,on remarque avec
plaifir non ſeulement la juſteſſe de la
compofition , mais encore le talent de
l'éxécution. M. LAVAL , MM. GARDEL
& RIVIERE figurent & expriment
très - bien l'adreffe & les efforts
des Athlètes pour la Lutte. MM. Ro-
GIER & LEGER n'occupent pas moins
l'attention du Spectateur dans le combat
du Cefte. La Chaconne produit un
ſpectacle de nobleſſe de grâces dans
lequel danſe M. VESTRIS , aujourd'hui
le premier de l'Europe en ce genre. Ce
même Acte eſt encore très-agréablement
varié par les caractères des Matelots
, ſous la forme deſquels font
traveſties les Divinités de la Mer , que
rendent avec la vivacité & la gaîté
convenables M. BEATE & Mile PESLIN
.
SEPTEMBRE 1764. 199
On doit préſumer tout ce qu'offre
d'intéreſſant le Ballet des Bergers &
Bergères , au deuxieme Acte , par le
plaifir toujours nouveau que fait Mile
LANI ( actuellement Epouſe du ſieur
GELIN. ) Elle y est fort bien fecondée
par M. GARDEL qui danſe dans
cette même entrée , & dont nous avons
déja pluſieurs fois annoncé avec juſtice
les talens diftingués. M. LANI & Mile
LYONNOIS donnent à ce Ballet un
agrément d'un autre genre plus vif &
plus comique , quoique toujours du
ton convenable aux bienséances de ce
Théâtre. Ils éxécutent les principales Entrées
de Paſtres. On n'a rien à apprendre
aux Lecteurs ſur les talens de ces
deux Sujets & fur la poffeffion dans laquelle
ils font de plaire & d'inſpirer
le ſentiment de gaîté qu'ils expriment
par leurs pas.
Les TRITONS & les NEREIDES
forment le Ballet du troifiéme Ade .
Mile ALLARD en fait un des principaux
agrémens. Les talens de cette
danſeuſe ont une célébrité acquiſe à
ſi juſte titre qu'elle diſpenſe d'en répéter
actuellement les éloges. Il en eſt de
même de M. & de Mlle Veftris qui
Liv
200 MERCURE DE FRANCE .
.
danſent ſeuls & en pas de deux dans
le même Acte .
On ne doit pas obmettre de faire
mention des applaudiſſemens qu'on
donne aux Ballets du Prologue dans lef
quels ſe diftinguent Mile GUIMARD ,
fous la forme de Flore , caractère qui
a tous égards ne peut- être mieux adapté
, M. LEGER fous celle de Zéphir ,
& M. LYONOIS ſous celle de Pan.
Al'égard de tout ce qui concernel'agrément
& ce qu'on a coutume de
nommer la fraîcheur du Spectacle
tant en décoration qu'en habillemens ,
le Public ne pourroit fans injustice refufer
des éloges aux Directeurs de ce
Théâtre à chaque Opéra que l'on remet
dans la nouvelle Salle des Thuilleries.
COMÉDIE FRANÇOISE.
1
LE 23 Juillet , on remit au Théâtrele
Rivalfuppofé , Comédie en Profe , en
un Acte , de M. DE SAINT - FOIX ,
repréſenté pour la première fois en
1749. Cette Pièce dont nous avons
donné l'analyſe , avec des remarques ,
en rendant compte de la dernière Edition
SEPTEMBRE 1764. 201
des OEuvres de Théâtre de l'Auteur , ( * )
a été jouée avec ſuccès pendant pluſieurs
repréſentations à cette repriſe.
On a donné le premier Août , la premiére
repréſentation de Timoleon , Tragédie
par M. DE LA HARPE. Il y a des
beautés de ſituations de ſentimens &
de ſtyle dans cette Piéce , qui furent extrêmement
applaudies & qui mériteront
toujours de l'être , principalement dans
les quatre premiers Actes. Nous ne
ſommes pas en état d'en rendre un
compte détaillé ni d'en donner aucun
extrait , parce que la ſeconde repréſentation
en a été ſuſpendue juſquà préfent
par un, accident qui a eu des
ſuites affez graves pour ôter à M. le
ΚΑΙIΝN , chargé d'un des premiers
rôles , la liberté de marcher.
Le Lundi 13 on a remis le Malade:
imaginaire avec tous fes agrémens
Com die de MOLIERE en trois Actes .
en Vers & en Proſe Cette Comédie
a été très bien jouée. Les ſoins que
les Comédiens ont pris pour la remet
tre avantageuſement n'ont point été
infructueux. On en continue les repré
(* ) Voyez les Mercures d'Avril 1762 .
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
ſentations qui attirent un affez grand
nombre de Spectateurs , pour prouver
que le Public , malgré l'apparence de
débauche , fi l'on peut dire , qui règne
aujourd'hui dans le goût du Comique ,
en reſpecte encore le Maître & fent
tout le prix de ſes immortelles productions
La remiſe de Deucalion & Pirrha
de l'Isle Sauvage , & des Grases , trois
Piéces de M. de Saint Foix , ne peut
être que très favorable au produit de
la recette de ce Théâtre .
L'élégante & naturelle expreffion du
Sentiment , le tour ingénieux & agréable
ſous lequel la Nature eſt toujours
fidélement préſentée dans ces trois Ouvrages
, doivent former par leur réunion
un Spectacle très intéreſſant & trèsagréable
. Le temps néceſſaire pour l'impreffion
de notre Journal nous oblige
à remettre au volume prochain le compte
que nous avons à rendre de cette
Repriſe, dont la première repréſentation
a dû être donnée le 23 Août. *
( * ) Voyez dans les Mercures d'Avril 1762,
l'analyſe de ces trois Piéces à l'occaſion de la
nouvelle édition déjà citée ci-deſſus.
SEPTEMBRE. 1764. 203
COMÉDIE
ITALIENNE
.
On a donné fur ce Théâtre , le 26 Juillet ,
la première repréſentation des Amans de Village,
Comédie en deux Actes mêlée d'Ariertes.
Le Drame, dont le Sujet eſt une petite intrigue
de Village , eſt de M. RICCOBONI
Muſique de M. BAMBINI . Cette Piéce a eu quel
ques repréſentations.
,
la
Le Vendredi 17 Août , on joua pour la pre
mière fois le Portrait d'Arlequin , nouvelle Co- médie Italienne , en deux Actes de M. GOLDONI
. L'intrigue de certe Piéce roule ſur un
Portrait d'Arlequin & un autre de Célio avec lequel Camille, amoureuſe d'Arlequin , trompe la jalouſie de Scapin. Tous les événemens , tous
les imbroglio qu'occaſionnent ces deux portraits qui paſſent alternativement dans les mains de
tous les perſonnages , & qui y paſſent par des
incidens ſi naturels qu'ils paroiſſent en quelque
fortes néceſſaires , attachent , amuſent , & même
intéreſſent tant le Spectateur , qu'il n'y a ni
vuide , ni langueur dans la conduite de cette Piéce. Toutes les ſcènes ſont autant de nouveaux
ſujets d'admirer l'immenſe fécondité du génie de l'Auteur. Mile CAMILLE & M. CARLIN ont
donné de nouvelles preuves , s'il en reſtoit encore
à donner , du plus haut dégré où puiſſe arteindre
dans leur genre , la fidelle & la plus aimable
imitation de la Nature . Le 20 Août , on a donné la première repré- ſentation de l'Anneau perdu & retrouvé , Comé- die nouvelle , en deux Actes , mêlée d'Ariettes,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Cette Piéce a eu beaucoup de ſuccès , & doit
continuer d'attirer une grande affluence. La Mu
fique eſt d'un Amateur qui s'eſt rendu célébre
tant à la Ville qu'a la Cour , par l'uſage qu'il
a fait en pluſieurs genres , même dans le plus
élevé , de les profondes connoiſſances dans la
Mufique.
CO NCERT
SPIRITUEL.
DANS le Concert du 8
Août , Fète de
tion , on a éxécuté Exaltabo te
l'Affomp-
Deusmeus Rex ,
Motet à grand choeur de M. LESCOT . Mile
Bona chanté un petit Motet. Cette voix qu'on
n'avoit point encore entendue a ce Concert , a
fait un très grand plaifir & a été fort applaudie
Beaucoup de légéreté , un volume affez conſidérable
, & le timbre le plus argentin & le
plus agréable . L'admirable & peut-être l'inimitable
M DUPORT a joué une Sonate de Violoncelle.
M. Capron a éxécuté un Concerto de
violon Mile FEL a chanté un nouveau Motet
à voix feule de M KoHaur . Le Concert a fini
par Quemadmodum , Motet à grand choeur de
la compofition de M MATHIEU Fils , Ordinaire
de la Mutique du Roi, Ce Concert a paru fort
agréable aux Auditeurs , dont le nombre étoiς
beaucon plus grand qu'il n'a coutume d'être
en cette faiton.
SEPTEMBRE. 1764. 205.
PIÉCES relatives à l'Art. des Spectacles.
N. B. Sans la recommandation expreſſe
de ne rien changer dans la Lettre
ci jointe , l'Auteur du Mercure , chargé
de cet Article , auroitfupprimé tout ce
que la politesse & la prévention trop
flatteuse de M.le Comte de ..... yprodiguent
enſa faveur.
LETTRE de M. le Comte de .....
à M. DELAGARDE.
J'AI lu ,Monfieur, dans le Mercure de
ce mois votre indicieuſe obſervation
fur la Lettre à MM . les Comédiens François.
Je ne vous diſlimulerai pas que
mon amour-propre a été flatté d'avoir
rencontré vos idées ; & fi mon avis fur
la Muſiquedes entr'actes de nos Drames.
François , pouvoit un jour faire fortune
dans le Monde , ce ſeroit fans doute
parce qu'il a trouvé en vous un Protecteur
éclairé , qui ſçait mettre en
preuve ce que je n'ai oſé mettre qu'en
queſtion.
Nenous flatons cependant pas , Mon-
/
206 MERCURE DE FRANCE.
ſieur , de voir apporter quelques changemens
à un uſage ſoumis à l'habitude
& autorisé par l'indifférence ; vous
ſcavez mieux que moi que rien n'eſt
fi tenace qu'un ancien abus. J'avois
celui - là fur le coeur , j'en ai dit mon
ſentiment , vous l'avez approuvé & les
chofes reſteront dans l'état où elles font.
On écoute , on dit vous avez raiſon ,
cela est vrai , mais on va toujours fon
train. Sans déſapprouver , Monfieur , la
nouvelle carrière que vous découvrez
aux compofiteurs dignes de faire de
la Muſique dans le grand caractère de
nos Tragédies , je dirai que fans faire
tort à perſonne , on peut faire uſage
de la Muſique déja créée, fuffifamment
abondante pour pérpétuer d'Acte en
Acte la gradation d'intérêt de nos meilleures
Piéces de Théâtre.
Dès le temps des Jodelles , des Garniers
, des Hardy , &c , ces ennuyeux
Confabulateurs qui marchoient encore
dans la nuit de l'ignorance & du mau
vais goût , avertiſſoient cependant leurs
Comédiens car alors chaque Auteur
avoit les ſiens , de mettre des entremets
moult gracieux , & de les interpofer
entre les Actes pour ne les confondre ,
& ne mettre en continuation de propos ,
,
SEPTEMBRE. 1764. 207
ce qui requiert une convenable distance
de temps.
C'eſt ainſi que parloit Garnier il
a plus de deux cens ans dans la préface
de la Tragédie de Bradamante ;
fi le Bon-homme revenoit à la repréſentation
de Mérope , par éxemple , &
qu'il entendît au lieu d'entremets moult
gracieux , fe mêler aux cris de cette
Mère défolée , qui ſe déchire le ſein ,
dont elle ne peut arracher le poignard
de la douleur , ce que vous appellez
ſi bien un charivari barbare , ne s'écrieroit-
il pas ! O mes Neveux , après les
inconcevables progrès qu'a fait leThéâtre
François du point où je l'avois laiſſsé ,
comment permettez- vous à ce bruit Ethérogêne
de vous impofer de fi cruelles
distractions & de chasser le douxplaifir
de votre âme à grands coups de dif-
Sonances ?
Il en ſeroit ainſi à l'Opéra où Roland
après avoir dans ſa fureur jalouſe , briſe
tous les meubles , eft gaillardement
reconduit avec l'air qui a fait danſer la
Nôce de Village par le moyen de laquelle
il a ſçu le fort déplorable de
fon amour.
A l'égard des Choeurs , Monfieur ,
je n'en reconnois point l'avantage ; ils
208 MERCURE DE FRANCE.
embaraſſeroient la Scène fans la ren
dre , je crois , plus intéreſſante. Cette
nouveauté dénatureroit peut - être la
fublime fimplicité de nos meilleurs
Poëmes en les chargeant d'une parure
étrangere. C'eſt la Vénus de Praxitelle,
dont on cacheroit les beautés naturelles
, avec de l'or & des pierreries. Si
je n'ai point eu le bonheur de corriger
un abus reconnu pour inſupportable
, & de prouver , armé de votre
fuffrage , une utilité ſenſible , j'ai du
moins à me féliciter d'avoir trouvé cette
occafion de rendre un hommage public
à l'honnêteté de vos ſentimens&.
aux tal ns de votre eſprit.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Compiegne , ce 11 Avril 1764.
RÉPONSE à une Lettre adreſſée à M.
DELAGARDF,fur l'introduction
des Choeurs dans nos Tragédies.
NAYANT
pas
d'a'tre adreTe que
celle de notre Journal pour répondre à
la lettre inférée dans le deuxième Volume
SEPTEMBRE. 1764. 209
de Juillet , l'Auteur eft prié de trouver
bon que l'on employe cette voie pour lui
communiquer les obfervations qu'il nous
afait l'honneur de demander.
L'Introduction des Choeurs dans nos
Tragédies , a toujours été fans ſuccès ,
comme l'obſerve très - bien l'Auteur de
la Lettre. Il s'agitde ſçavoir s'il n'y auroit
pas quelques moyens d'en rendre
l'uſage plus avantageux fur notre Scène
? Nous n'avons aucune connoiſſance
bien certaine ſur la pratique des Anciens
à cet égard. Ces Choeurs , qui font
une partie affez conſidérable de leurs
Drames , étoient- ils récités tumultueuſe
ment par pluſieurs voix , fans modulation
déterminée , ſans meſure & fans
regle ? Dans ce cas , comment diftinguoit-
on les paroles ? Etoient-ils affujettis
à un certain Rithme relatifà notre
Muſique ? Alors on doit ſuppoſer que
le Dialogue devoit l'être auſſi , & que
les Choeurs étoient à-peu près au récit
des Tragédies , ce qu'ils fontà celui de
nos Opera ; ſans quoi ily auroit eu la
même diſproportion qui ſe trouve entre
les Choeurs de muſique & la déclamation
ou la récitation ſimple de nos Tragé- .
dies ; d'où il auroit réſulté un effet auffi ,
déſagréable pour les Anciens que pour
A
210 MERCURE DE FRANCE.
nous ; par conféquent , on auroit pris
bientôt le même parti : c'eſt- a-dire , de
les bannir entiérement de la Scène. Une
troifiéme conjecture fur cela ( & peutêtre
la plus probable ) eſt la complaiſance
avec laquelle les Anciens ſe prêtoient
quelquefois comme nous à bien
des chofes abfurdes & contraires à toutes
vraiſemblances dans leurs repréfentations
théâtrales. Si , par exemple , il
reſte quelque veſtige de notre pratique
actuel du Théâtre , comment la poſtérité
concevra-t-elle que de nos jours on
ait joué l'Andrienne avec des habillemens
du temps actuel , & que dans
l'Homme à bonne fortune , le valet qui
vent paffer pour ſon Maître , & qui eft
réputé prendre ſes habits pour cela
paroiſſe ſous un vêtement de 150 ans ,
& oublié de toute la Nation , tandis que
ce Maître repréſente dans l'habit le plus
moderne & le plus oppoſé à celui de
ce traveſtiſſement? Quelle torture ne ſe
donneront pas les Commentateurs Bibliomanes,
curieuxd'exhumer les ouvrages
enfevelis dans le plus profond oubli ,
lorſqu'ils rencontreront quelques Drames
d'Opéra Bouffon ? Combien de
faufſes conjectures , combien d'interprétations
, qu'on ne peut prévoir, pour
و
SEPTEMBRE. 1764. 211
concilier avec l'idée d'un fiécle éclairé ,
le bizarre aſſemblage de couplets de
proſe parlée , & de certains mots rangés
en ligne comme des Vers , dont
les moins intéreſſans paroîtront avoir
été faits pour être cent & cent fois répétés
par la Muſique ! Enfin , ſur combien
d'autres inconféquences embaraffera
ce Peuple François , cette Nation
ſi inſtruite & fi délicate , fi féconde
en Poëtiques , fi attachée à la ſévérité
des Loix primitives du raiſonnement !
&fur-tout au temps marquépour l'époque
de ſon initiation dans la Philoſophie
!
Quel qu'ait pû être l'uſage desAnciens
à l'égard des choeurs , on croit qu'il ne
pourroity avoir encore aujourd'hui que
les deux manières dont ils les auront
employés ; c'est-à- dire , 1º. le chant
harmonique ou l'uniffon , comme le
choeur fi connu de Scanderberg. 2. L'imitation
du bruit tumultueux de plufieurs
voix , qu'un même ſentiment fait
élever jen même temps. On a fait des
Eſſais de la première manière. L'expérience
a conſtament prouvé que le grand
bruit muſical étouffoit , pour ainſi dire ,
la récitation du Drame , & répandoit
unejeſpéce de pauvreté fur tout le reſte,
212 MERCURE DE FRANCE.
ce qui produiſoit infailliblement la lan
gueur & l'ennui ; c'eſt l'effet ordinaire
de tout ce qui eſt outré & fort au-delà
de la Nature. Il en ternit les vrais beautés
& dégoûte de ſa riche ſimplicité.
Ce que l'on avance à cet égard , eft
fondé fur les tentatives réitérées que l'on
a faites des Piéces à intermèdes. Elles
ont prèſque toutes trompé dans l'effet
l'eſpoir dont l'imagination s'étoit flattée.
On a toujours éprouvé qu'en voulant
donner plus d'éclat à un Spectacle par la
réunion de plufieurs genres diſproportionnés
, ilsſe détruifoient mutuellement
& que ce qui enréſultoit ne fervoit qu'à
confirmer dans le grand principe de l'unité
& dans le penchant naturel de
l'eſprit à l'analogie.
L'autre moyen, ſeroit defaire imiterà
voix fimple & fans ordre , les cris ou les
diſcours d'une multitude, excitée parcertain
évenement ou animée d'une même
paffion. Ceci paroît encore bien moins
fufceptible de ſuccès malgré les ſoins
qu'on ſe donneroit pour en diriger l'éxécution.
Quelque étendues que foient les
facultés d'un Art d'imitation , il y a des
points où il doit s'arrêter ; autrement
il décéle ſon impuiſſance , ſans faire
un pas vers fon progrès. Ce qu'on a quel.
SEPTEMBRE. 1764. 217
quefois témérairement éffayé ſur un
objet , ne ſert qu'a détruire l'illuſion
qu'on auroit opérée fur les autres. Tel
feroit le cas de l'Art Théâtral dans ce
qu'on propoſe. Il eſt certain que cet
Art ne peut trop chercher à ſe rapprocher
de toutes les vérités poffibles.
Il n'est pas moins vrai qu'il a pour
cela des moyens en plus grand nombre
& plus faciles que tous les autres ;
mais doit-on croire pour cela qu'il n'ait
pas ſes bornes ? Le genre d'imitation
en queſtion en eſt une. Quelqu'étude ,
quelque travail que l'on faſſe pour parvenir
de fang froid aux mêmes infléxions
, au mêmes accens que dicte à une
multitude une paſſion ſubite , un mou-
*ment involontaire , on n'y parviendra
jamais ; & ces points délicats dans la
Nature , dès qu'ils font manqués , de
viennent des ridicules infoutenables .
ajoutons que quand on y parviendroit ,
l'Auditeur lui - même ſeroit - il dans
la même ſituation exactement que
lorſque quelqu'objet ou quelqu'événement
réel lui a fait entendre de
pareilles clameurs ? Quelque forte que
puiſſe être d'ailleurs l'illuſion de la
Scène , elle ne peut aller juſques-là. Il
paroît donc plus dangereux qu'utile de
214 MERCURE DE FRANCE.
:
و
tenter cet autre moyen. Ainfi tout concourt
à conclure comme l'Amateur
éclairé , dont on vient de rapporter la
Lettre , que les Choeurs produiroient
plus d'embarras que de richeſſe ſur
notre Scène Françoiſe , & une diſtraction
du fond de ſon Sujet qui en romproit
l'unité.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES
L E Dimanche 5 de ce mois , Mgr
le Cardinal de Bernis , nommé par le
Roi à l'Archevêché d'Alby , fut facré à
Sens par Mgr le Cardinal de Luynes,
affifté des Evêques de Bezier & d'Au
xerre.
C'eſt peut- être le premier exemple
qu'il y ait eu en France , depuis trois
fiècles , d'un Cardinal ſacrépar un autre
Cardinal.
Cette brillante Cérémonie s'est faite
dans l'Egliſe Métropolitaine , où toutes
les Compagnies , la Nobleffe , & les
Perſonnes les plus qualifiées de la Province
furent placées avec un ordre &
une décence , qu'on dut aux ſages difpoſitions
de Son Eminence. La garde
SEPTEMBRE. 1764. 215
के
des Portes fut confiée à un détachement
du Régiment de Meſtre-de- Camp ; les
Chanoines y affifterent vêtus de rouge ,
ſuivant un ancien Privilége qu'ils ont
de porter cet habit dans les jours les
plus folemnels ; une Muſique militaire
& le bruit des décharges d'artillerie ſe
mêlerent à l'orgue , & aux acclamations
d'un grand Peuple qui étoit accouru de
tout le Diocèſe .
L'attachement de ce Peuple , pour
fon Prélat , & l'empreſſement de voir
conférer l'Ordination Epiſcopale à un
Miniſtre connu par les talens les plus
aimables , & par les Négociations les
plus importantes , donnerent un grand
luſtre à cette fête , & en relevèrent encore
la magnificence .
Mgr le Cardinal de Bernis étoit arrivé
le Vendredi au foir , accompagné de
Mgr le Cardinal de Luynes , qui étoit
allé au -devant de lui avec M. l'Abbé
de Gabriac , d'une Maiſon illustre du
Languedoc , & qui a l'honneur d'être
alliée à celles de Leurs Eminences.
Les Chefs des principaux Corps ſe
diftinguerent par l'éloquence & la noble
préciſion de leurs complimens , &
furent invités le ſoir même & les deux
\
216
MERCURE DE
FRANCE.
jours ſuivans , à la table de Son Emi
nence. Plus de cinquante couverts furent
fervis avec autant de goût que de pro.
fufion ; & le Public admis dans les Salles
du Palais
Archiepifcopal , parut ne
pouvoir ſe raffafier du plaifir de voir
tant de grandeur unie à tant d'affabilité.
LETTRE a
l'Auteur du
MERCURE .
M. DE
VERDIERE ayant dû vous prévenir ,
Monfieur au ſujet des deux Lettres que j'ai
l'honneur de vous envoyer , je vous prie de vouloir
bien les faire mettre dans le Mercure pour
ſervir
d'éclairciſſement à un Article de mon Mé
moire. J'ai l'honneur d'être , &C. DE BUSSY.
AParis , le 20 Août 1764 .
A M. DE
Bussy ,
Brigadier des
Armées du ROI , & c.
De Dampierre , le 10Août 1764.
En lifant, Monfieur , le Mémoire expoſitif de
vos créances ſur la Compagnie des Indes , je me
ſuisapperçu que le ſens qu'il préſente à la page
70 , ligne 24 , juſques & compris la page 72 ,
les quatre dernières lignes
excluſivement , donne
àentendre que j'ai commandé les Troupes jufqu'a
votre retour devant Arcate.
Je ſuis perfuadé, Monfieur , que cette erreur
vienp
1
SEPTEMBRE. 1764. 217
vient du deſir qu'on a eu de rendre votre Mé
moire plus court .
Vous pouvez vous ſouvenir qu'après vorrè
départ ( le 9 Octobre ) les Opérations que vous
m'aviez preſcrites , avoient pour objet de couvrir
vote marche ſur Arcate , en m'avançant avec
un gros détachement tur le Paler , &de faire repaller
le même jour le Seyar a toute l'armée.
Après l'éxécution de ces deux ordres ,je retournai
a Pondichéry , où ayant rendu compte de
l'écar actuel de l'armée , le Général m'expédia
l'ordre de vous aller joindre de ma perſonne
pour ſervir avec vous en ma qualité de Colonel.
Cet ordre eſt du 13 Octobre 759
J'arrivai à Arcate , le lendemain 14
Le 23 , vous vous mites en marche.
*
'Trois jours après , nous apprimes la révolte
de l'armée . La ſuite des faits ett conforme a l'expoſé
que vous en faites .
Je me rappelle avec plaiſir les ſages diſpoſitions
& les efforts que vous fites pour rompre l'entre
priſe des Anglois fur Arcate
J'eſpére que vous ne me réfuſerez pas la juſti
ce qui m'eſt due , puiſque tous ces faits ſont con
nus de vous , & doivent vous être prélens..
J'ai l'honneur d'être , &c.
VERDIERE
RÉPONSE de M. DE BUSSY
Brigadier des Armées du Roi &c.
J
De Paris , ce 12 Août 1764.
E ſuis bien fâché , Monfieur , que la nature dan
Mémoire que je viens de donner ne m'au point
1
K
218 MERCURE DE FRANCE.
permis d'entrer dans de plus longs détails ,j'au
rois dit que n'étant reſté que deux jours à l'armée
dont je vous avois remis le commandement, vous
vîntes me rejoindre devotre perſonne , avec un
ordre du Général pour ſervir dans mon détachement
en votre qualité de Colonel , &que vous ne
retournâtes qu'avec moi dans la Province d'Arcate
, après avoir partagé toutes les fatigues & les
périls de mon expédition ; que par conféquent ,
toutce qui ſe paſſa a l'armée , dont je vous avois
remis le commandement ,ne ſe fit pas ſous vos
ordres. J'aurois voulu , commeje l'ai déja dit dans
une note de mon Mémoire , qu'il m'eût été poffible
de faire mention des Officiers qui ſe ſont
diftingués dans chacun des événemens où je me
fuis trouvé ; vous êtes certainement un de ceux à
qui j'aurois rendu juſtice avec plus de plaiſir .
J'ai l'honneur d'être , &c. DE BUSSY.
RENE OLIVIER , Comte du Gueſclin , eſt mort
dans ſes Terresen Anjou , âgé de 69 ans. Il étoit
chefde la branche du Gueſclin Baucé ; il laiſſe un
fils unique,actuellement dans le fervice,de Marie-
Françoise de la Rouſſardiere d'Aligny , actuelle
ment vivante .
Le Comte du Gueſclin étoit le chef de la Branchedes
Seigneurs de Baucé , puînée de celle de la
Robrie , dont elle eſt ſéparée depuis 16 10. Celleci
a pour chef Bertrand Olivier Marie , Comte du
Guefclin , Frère de l'Evêque de Cahors .
Fautes à corrigerdans le Mercure du mois d'Août.
Al'article du Semoirde Languedoc, page 214 ,
ligne 11 , centfeize , liſez deux cens vingt-fix.
Lû & approuvé , ce 31 Août 1764.GUIROY.
SEPTEMBRE. 1764. 219
TABLE DES ARTICLES .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSH
ARTICLE PREMIER .
SUITE de l'Hiſtoire raiſonnée des Diſcours
de Cicéron .
Page
La Religion , Ode Par M l'Abbé Pauchet.
VERS à M le Noir , ſur le Portrait qu'il a
fait de M. le Kain.
REMERCIMENT a L. A S. ELECTORALES
PALATINES , par M Harduin , & c.
COUPLETS galans.
ÉPITRE a Madame de...
*, &c.
IMPROMPTU a Madame ***
La Muſe jaloute , Bouquet à Life.
LETTRE de M. De la D ....... à M.
De la Place.
RÉPONSE d'un François à la Harangue d'An
toine Vadé aux Weiches.
VERS aune jeune Dame , appellée Louiſe .
COUPLETS a l'occaſion d'une branche de
fleur-d'Orange , & c.
PARODIE des Vers de M. C *** .
VERS à M Labrelly.
29
38.
36
37
38.
41
42
ibid.
45
69
70
72
73
VERS à Madame de... qui s'appelle Marie . ibid.
SUSCRIPTION de l'enveloppe ſous laquelle
étoit une paire de miraines , &c.
A la même
LETTREA M De la Place , ſur une TragédieAngloiſe.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
Mile Doligni , Actrice de la Comédie
Françoile.
STANCES libres.
VERS compoſés à table pour une Société
auſſi brillante que bien unie.
74
ibid.
75
95
96
18
220 MERCURE DE FRANCE.
VERS a Mlle D...
99
ÉNIGMES.
100 & 101
LOGOGRYPHES .
103 & 104
CHANSON.
105
ART. H. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRP de la Maiton de Montmorenci ,
par M Deformeaux . Second Extrait.
LETTRE de M. Berniere a M. De la Place , 117
LETTRE de M.le Fevre , Prêtre de la Doc-
106
trine Chrétienne , à l'Auteur du Mercure. 123
Avis tur la Diplomatique-Pratique par M.
le Moine
, de l'Académie Royale de
METZ.
Avis au Public.
125
127
MELANGES intéreſlans & curieux , &c.:
128
ANNONCES de Livres .
138 & fuiva
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES,
ACADÉMIES..
PRIX propoſé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles-Lettresde PRUSSE.
ART . IV . BEAUX - ARTS
ARTS UTLIES.
CHIRURGIE .
158
162
LETTRE en forme d'Avis à M. De la Place. 180
ARTS
AGRÉABLES.
PEINTURE.
185
GRAVURE.
ibid.
MUSIQUE. 186
SUPPLÉMENT à l'Article des Sciences.
189
ART . V.
SPECTACLES .
OPERA 193
COMÉDIE Françoiſe. 200
COMÉDIE Italienne.
207
CONCERT Spirituel. 204
PrÉCES relatives a l'Art. des Spectacles.
205
CÉRÉMONIEs publiques .
214
De Imprimene de SEBASTIEN JOARY.
DE FRANCE ,
1
DEDIE AU ROI .
AOUST. 1764 .
Diverſité , c'est ma deviſe. La Fontaine.
Coshim
Jhusinv
Papil Sep
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à-vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti .
Chez
DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilégedu Roi.
Compl,sets
Nijlioff
7-10-31
24009
L
AVERTISSEMENT.
E Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
duMercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourſeize volumes
, à raison de 30 fols pièce.
Les perſonnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour lefaire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , quà
raison de 30 fols par volume , c'est- àdire,
24 liv. d'avance', en s'abonnant
pour ſeize volumes.
A ij
!
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudrontfaire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
Onfupplie les personnes des provinces
d'envoyer par la poſte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
enfoitfait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Musique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au
Bureau du Mercure. Cette collection eſt
compoſée de cent huit Volumes. On
en prépare une Table générale , par laquelle
ce Recueil ſera terminé ; les
journaux ne fourniſſant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le contiquer.
MERCURE
DE FRANCE.
AOUST . 1764 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE de l'Histoire raisonnée des
Discours de CICÉRON.
૭૭૧.
HISTOIRE du Plaidoyer pour
A CNEIUS PLANCIUS,
N demandoit à un homme de
beaucoup d'eſprit ce qu'il penſoit du
Diſcours de Cicéron pour le Poëte Archias.
Je pense , répondit-il , qu'un in-
Aij
6 MERCURE DE FRANCE.
grat ne peut pas le lire fans rougir.
Je crois qu'on peut appliquer cette repartie
fine & délicate au Plaidoyer pour
Plancius. La harangue de notre Orateur
est un monument qui atteſtera à
tous les fiécles que la reconnoiffance
étoit ſa vertu principale.
Cnezus- Plancius briguoit l'Edilité : ik
avoit pour compétiteur un certain M.
Juventius Lateranenfis , qui eut le malheur
d'être exclus , pour des raiſons que
l'Histoire ne nous dit pas , tandis que
Plancius obtint ce qu'il defiroit. Cet
affront lui fut ſenſible : il ne trouvoit
dans Plancius aucun mérite ſupérieur
au fien ; & quand fon rival en auroit
eu , fon amour- propre bleſſé l'auroit
empêché de l'y reconnoître. Ainfi moitié
par dépit , moitié par jaloufie , il
réſolut de faire perdre l'Edilité à Plancius
, en l'accufant d'avoir acheté en
particulier toutes les voix qui lui avoient
été néceſſaires pour ſon élection , eſpéce
de brigue dont on étoit plus rigoureuſement
(a) puni à Rome que de toutes
les autres.
:
( 4 ) La Loi accordoit à l'Accuſateur nombre
de priviléges , tous au défavantage del'Accuſé.
C'étoit lui par exemple qui choiſiſloit les Juges ,
& qui nommoit le Préſident. Dans cette occaAOUST.
1764. う
Cicéron vit avec peine ſon ami engagé
dans une affaire déſagréable : il embraſſa
ſa défenſe avec chaleur , & prouva
qu'il ſe ſouvenoit des ſervices que
l'Accuſé lui avoit rendus pendant fon
éxil. Plancius étoit alors Queſteur en
Macédoine. Cicéron y étant allé , y reçut
de ce Magiſtrat les traitemens les
plus honorables ; & ce qui le flatta davantage
, c'eſt que c'étoit des mains de
l'amitié qu'il les recevoit. S'il eſt poffible
de s'acquitter d'un bienfait , Cicéron
s'en acquitta alors , en faiſant décharger
Plancius de l'accufation , & en démontrant
ſon innocence.
HISTOIRE de la Défense de Pu-
BLIUS SEXTIUS & du Discours
contre VATINIUS , connu fous le
nom d'INTERROGATION.
Publius Sextius étoit revêtu de l'emploi
de Tribun du Peuple ſous le Confulatde
Lentulus & de Metellus , époque
à jamais célébre dans les Annales de la
République Romaine par le rétabliſſement
de Cicéron après ſon éxil. L'Hiffion
C. Allius fut choiſi par Lateranenfis pour en
faire les fonctions.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
toire du Diſcours qu'il prononça à fon
retour nous a fait voir que l'affaire de
ſon rappel éprouva de grandes difficul
tés avant de réuffir. Clodius ne reſpiroit
que la vengeance , & comme ſon
ennemi comptoit prèſque autant de partiſans
qu'il y avoit de Citoyens , ſa fureur
trouvoit aisément à immoler un
grand nombre de victimes. Son eſcorte
ordinaire étoit une troupe de Gladiateurs
déterminés , qu'il mettoit ſouvent
aux mains avec les amis de Cicéron.
Affamés de carnage , ils apperçurent
un jour un grouppe de ceux- ci , fur
leſquels ils fondirent avec la dernière
impétuofité. Sextius ſe trouvoit du
nombre , & fut plus maltraité que les
autres. Clodius le connoiffoit pour un
de ſes plus ardens adverſaires : il fut
dévoué à la mort , & poursuivi par les
Factieux. Ce fut par une eſpéce de prodige
qu'il échappa à leur colére. Cicéron
fut informé du danger auquel le Tribun
s'étoit exposé pour lui ; mais
comme on eſt quelquefois difficile fur
la reconnoiſſance , Sextius ne fut pas
fatisfait de celle de Cicéron & fon
amitié ſe refroidit juſqu'à le négliger
entiérement depuis ſon retour. Ce changement
ayant fait peu d'impreſſion fur
,
,
AOUST. 1764. 9
un coeur véritablement ſenſible aux
bienfaits , Cicéron n'eut pas plutôt appris
qu'un Satellite de Clodius , nommé
M. Tullius Albinovanus venoit de l'ac
cuſer de violence publique pendant fon
Tribunat , qu'il ſe rendit à ſa maiſon
&lui offrit de prendre ſa défenſe.
I. Les Adverſaires de Sextius furent
d'autant plus allarmés de cette démarche
, qu'ayant fait fond ſur un refroidiſſement
qu'ils avoient cru réciproque
, ils s'étoient perfuadés que Ciceron
demeureroit immobile. Il entreprit
néanmoins cette cauſe avec toute
l'ardeur qu'il auroit eue pour ſes propres
intérêts ; & fon Plaidoyer , qui eſt
venu juſqu'à nous , fait autant d'honneur
à la généroſité de ſes ſentimens
qu'à l'innocence de Sextius , qui fur
abſous par l'unanimité des fuffrages (b).
( b ) Il fut exilé pourtant dans la ſuite , on ne
ſçait pas trop pourquoi. Il est vraiſemblable que
ce fut pour avoir embraſſe le parti de Pompée
contre Céfar. Les Lettres qui compoſent le VII.
Liv. de celles qui font adreſſées à Atticus ſemblent
le faire entendre. Quoiqu'il en ſoit de cette
opinion queje ne garantis pas , au moins eſta
il conſtant que cet exil n'arriva qu'après la more
de Pompée. Nous avons encore une Lettre de
confolation queCicéron lui adreſſa ſur ce tragi-
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
1
II. Pompée affiſtoit à l'Audience en
qualité d'ami de Sextius , tandis que
Vatinius , ami de César , y parut nonfeulement
pour accompagner fon Adverfaire
, mais encore pour faire contre
lui diverſes dépoſitions. Cicéron en prit
occafion de le piquer par quelques railleries
qui réjouirent beaucoup l'Affemblée.
Au lieu de l'interroger ſuivant
l'uſage ſur les faits qu'il avoit déposés ,
il lui fit une infinité de queſtions qui
rappellerent tous les déſordres de fon
Tribunal & les circonstances les plus
odieuſes de ſa vie. Vatinius couvert de
honte & de confufion , voulut faire
quelque effort en raillant Cicéron à fon
tour ; mais celui-ci eut toujours les
rieurs de fon côté.
,
Ce Difcours contre Vatinius s'eſt
conſervé ſous le titre d'interrogation ,
& n'eft comme Cicéron le dit luimême
, qu'une invective perpétuelle
contre la Magiftrature de Vatinius , &
contre ceux qui lui avoient ſervi de
fupport. Comme il eſt effentiellement
uni à l'affaire de Sextius , j'ai cru devoir
joindre ſon hiſtoire à celle de la
défenſe de ce Tribun .
que événement. C'eſt la XVII. du V. Livre du
Recueil connu ſous le titre d'Epitres Familiéres .
AOUST . 1764. II
)
HISTOIRE de la Défense de M.
CELIUS.
La défenſe de Cælius a pour époque
l'année fix cent quatre-vingt-dix-sept
de la Fondation de Rome : Cicéron
étoit alors âgé de cinquante-un ans ou
environ.
Marcus Cælius étoit unjeune homme
auffi confideré par fon mérite que par
fa naiſſance , qui avoit été élevé ſous
les yeux de Cicéron , aux ſoins duquel
fon père l'avoit confié particulièrement,
lorſqu'il avoit paru au Barreau pour
la première fois. Avant l'âge où l'on
pouvoit prétendre aux Magiftratures ,
il s'étoit déja fait connoître par deux
Cauſes célébres ; l'une contre C. Antonius
, accuſé de confpiration ; l'autre
contre L. Atratinus , chargé de corfuption&
de brigue. C'étoit dans cette
occaſion le fils d'Atratinus , qui pour
venger ſon père l'accuſoit à fon tour
de violence publique , & d'avoir tenté
d'empoiſonner Clodia', foeur du fameux
Clodius. Cælius avoit été l'amant de
Clodia, & toute la querelle n'avoit point
d'autre cauſe que le reſſentimentde cet-
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
te Dame , pour le mépris qu'il avoit
bientôt fait de ſes faveurs .
Cicéron traite cet Articlé dans ſon
Plaidoyer avec tant de vivacité & d'enjoûment
qu'il peut paſſer pour un de
ſes plus agréables ouvrages. Il paroît
qu'au fond Cælius étoit unjeune libertin
qui vivoitaumontPalatindans une éſpéce
de petite maiſon qu'il avoit louée de
Clodius ; & parmi les objections qu'on
faifoit contre ſa conduite , on lui reprochoit
qu'à ſon âge , & n'ayant encore
aucun emploi , il occupoit une autre
maiſon que celle de ſon père , & du
prix annuel d'environ mille écus. Cicéron
répondit que Clodius penſoit apparemment
à vendre ſa maiſon , puifqu'il
faiſoit monter ſi haut le loyer
d'une petite partie de l'édifice qui ne
valoit pas au fond plus de cent piſtoles
par an.
Cælius,ayant été abſous, fit profeſſion
pendant toute ſa vie d'un parfait attachement
pour Cicéron , & lia avec lui
un commerce de lettres qui exiſtent encore
pour la plûpart. ( c)
V. lapage 348. du II. Vol. de l'Hiſtoire ( c )
de Cicéron déja citée.
AOUST. 1764. 13
HISTOIRE du Discours prononcé
l'an 697 de la F. D. R. Sous le
Confulatde MARCELLINUS & de
PHILIPPUS , au sujet du partage
desGouvernemens Confulaires ; connu
ſous le titre vulgaire , DE PROVINCIIS
CONSULARIBUS .
La République Romaine ne fut jamais
plus brillante que lorſqu'elle toucha
au moment d'être détruite. Prèfque
tous les Peuples de la Terre connue,
vaincus par elle ou ſoumis à ſes loix ,
ſous les titres plus honnêtes d'alliés ou
d'amis du Peuple Romain , atteſtoient
ſa puiſſance , & fondoient ſa grandeur.
Chacune de ces Provinces éloignées de
l'Italie étoit gouvernée par un Magiſtrat
Romain , qui prenoſt le titre de Gouvernement
Confulaire , ou de Prétorien ,
felon que le Magiſtrat revêtu du titre
de Gouverneur avoit éxercé l'un des
deux Offices de Conful ou de Préteur.
Dans les Provinces conquiſes leur pouvoir
égaloit celui du Souverain le plus
abſolu ; & les Peuples ſi ſouvent victimes
des injuſtices de ſes Maîtres , n'avoient
d'autre reméde à leurs maux ,
14 MERCURE DE FRANCE .
que la reſſource des appellations & des
accufations à Rome , moyen toujours
long long , & la plupart du temps inutile.
Cette facilité de faire le mal avec
impunité , & d'acquérir aisément des
richeſſes immenfes , étoit cauſe que la
poffeffion de ces Gouvernemens étoit
l'objet des defirs & de l'ambition des
Seigneurs de Rome. Ils étoient ordinairement
la récompenfe des Confuls &
des Préteurs quand ils quittoient leur
emploi , & c'étoit le Sénat ſeul qui avoit
droit d'y nommer.
La manière de faire cette nomination
ne fut pas toujours la même avant la
la Loi dite Sempronia : on affignoit
aux Confuls défignés les Gouvernemens
dont ils devoient être mis en poffeffion
après leur Confulat. La Loi Sempronia
abrogea cet ufage pour établir celui de
régler le partage des Gouvernemens
avant l'élection des Confuls. Par cet
établiſſement ſage , Gracchus , Auteur
de cette Loi , faifoit ceſſer un abus dont
on ſe plaignoit depuis long-temps. Le
Sénat , qui tenoit dans ſes mains la
ſource des fortunes les plus conſidérables
& les récompenfes les plus précieuſes
, n'en diſpoſoit qu'en faveur de
ceux qui lui étoient agréables , & réferAOUST.
1764. 15
voit pour les Magiſtrats populaires , &
par conféquent contraires à ſes vues ,
ceux qui étoient de moindre valeur. Ce
préliminaire étoit néceſſaire pour entendre
l'hiſtoire de ce qui donna lieu à
Cicéron de prononcer le Diſcours dont
il eft queſtion.
Les Confuls Cn. Corn. Lent . Marcellinus
& L. Marcius Philippus , peu de
temps après avoir pris poffeffion du
Confulat , propoſerent au Sénatde faire
le partage des Gouvernemens qui devoient
échoir , felon l'uſage , aux Confuls
de l'année ſuivante. La Macédoine,
l'Achaïe & la Theſſalie étoient alors
entre les mains du Conful de l'année
précédente. L. Calp. Pifon : fon Collegue
Aulus Gabinius avoit eu en partage
la Babylonie, la Perſe & la Syrie.
D'un autre côté , C. J. Céfar commandoit
en maître dans l'une & l'autre
Gaule (d). La plupart des Sénateurs
mécontens du crédit immenſe qu'il
s'attiroit par ſes manières populaires ,
& foupçonnant peut- être les deſſeins
ambitieux qui lui coûterent la vie dans
la ſuite , n'étoient point d'avis de le
continuer dans un Gouvernement qui
( d) La Tranſalpine & la Cifalpine.
16 MERCURE DE FRANCE..
lui donnoit un pouvoir trop étendu , &
dont il pouvoit aisément abuſer. Tous
ceux qui parlerent avant Cicéron conclurent
à rappeller César , ou du moins
à diminuer conſidérablement ſon pouvoir
, en lui ôtant le Gouvernement de
l'une des deux Gaules. L'Italie retentiſſoit
alors du bruit de ſes conquêtes ,
& la fortune , qui ne s'étoit jamais démentie
en ſa faveur , ſembloit prendre
un nouveau plaifir à favoriſer ſes armes.
Ce fut précisément ce temps qu'il choifit
pour préſenter une Requête , par laquelle
il faiſoit trois demandes au Sénat
: l'une , qu'on lui envoyât de l'argent
pour le payementde fon Armée ;
la ſeconde , qu'on lui accordât la permiffion
de créer dix Lieutenans pour la
conduite de la Guerre & pour le Gouvernement
des Provinces conquiſes ; la
troiſiéme enfin , qu'on prolongeât de
cinq années le terme de ſon commandement.
Ces prétentions parurent exceffives
pour ne rien dire de plus. On
fut furpris qu'après avoir fait ſonner fi
haut ſes victoires il ne fût point en
état de foutenir ſon Armée ſans le ſecours
de Rome , dans un temps où le
tréſor public étoit épuiſé ; & le renouvellement
d'une Commiſſion qu'il avoit
,
AOUST. 1764 . 17
arrachée contre l'inclination & l'autorité
du Sénat , fut regardé comme une
propofition inſupportable. Malgré tous
ces obſtacles , le parti de César prévalut
, parce que Cicéron s'employa pour
faire paſſer le Décret. Celui qui avoit
défendu la liberté contre Catilina , ne
prévoyoit pas fans doute qu'il fourniffoit
des armes à celui qui travailloit à
l'entière deſtruction de la République.
Cicéron allégua les importans ſervices
de Céfar. Il prétendit que dans le
cours d'une proſpérité qui ſervoit fi
glorieuſement à reculer les bornes de
PEmpire par la conquête de pluſieurs
Nations dont le nom même avoit été
inconnu juſqu'alors aux Romains , il
ne falloit pas lui refuſer quelques ſecours
qui étoient néceſſaires à ſa ſituation
; & quand les dépouilles de l'Ennemi
auroient ſuffi pour l'entretien de
fon Armée , il foutint que ſans injuftice
il pouvoit les réſerver pour ſon triomphe
, & qu'il n'étoit pas juſte de lui
ôter cette eſpérance après tant de fervices
(e).
(e ) La prudence ne permettoit pas fans doute
d'interrompre le ſuccès des armes de César , & de
laiſſer la guerre imparfaite. Mais il ſemble néanmoins
que Cicéron avoit moins égard au mérite
18 MERCURE DE FRANCE.
:
HISTOIRE de la Défense de L. CORNĖLIUS
BALBUS .
fa
La ville de Gades en Eſpagne étoit la
de ſa cauſe, qu'aux conjonctures du temps & à
propre ſituation. Il avoue dans ſa Lettre. ( Epa
Fam. 1. 7. ) que l'envie & la malignité des
>> Chefs du Parti Ariſtocratique lui faifoient prèſ-
>> que abandonner ſes anciens principes , & que
১১ ſi cela n'alloit pas juſqu'à lui faire oublier ſa
>> dignité , il jugeoit aufſi que l'intérêt de ſa ſûreté
le diſpenſoit de bien des devoirs qui au-
>> roient pu s'accorder néanmoins avec ceux qu'u-
>> ne juſte prudence lui impoſoit pour lui- même ,
» s'il y avoit eu plus de droiture & de véritable
>> zéle dans les Sénateurs,Conſulaires... &c... &c...
Dans une autre Lettre ( ib . 8. ) il affure que l'E
tat & la forme du Gouvernement ſont entiére
ment changés , & que cette dignité , cette liberté
d'agir & de parler qu'il s'étoit toujours propoſées
comme la fin de ſes travaux , s'étoient évanouies
ſans reffource : qu'il étoit réſolu par conſéquent
d'abandonner ces anciennes idées auxquelles
il avoit rapporté inutilement toute ſa
conduite , & de ſe conformer abſolument aux intentions
de Pompée : que l'eſtime extraordinaire
qu'il avoit pour lui commençoit à lui faire croire
qu'il n'y avoit de justice & de ſincérité que
dans ſes vues , & que la reconnoiſſance qu'il lui
devoit d'ailleurs ſerviroit toujours à justifier ſon
attachement. Qu'au reſte , il ſe ſentoitplus de penchant
pour un autre choix, ſi ſon amitié pour
Pompée lui permettoit de s'y fixer , c'étoit celui
d'une retraite paiſible , où il pût fatisfaire ſon
goût pour l'étude.
AOUST. 1764 . 19
Patrie de Balbus , & fa Famille étoit
aufſi diſtinguée par l'antiquité de ſa
nobleffe , que par les ſervices qu'elle
avoit rendus à la République dans le
temps de la guerre de Sertorius. Le
droit de Bourgeoiſis Romaine avoit été
ſa récompenfe . Mais Pompée lui ayant
accordé cette faveur en vertu d'une Loi
qui lui donnoit ce pouvoir , on révoquoit
en doute la vertu de cette Loipour
Balbus & fa Famille , ſous prétexte
que la ville de Gades n'étoit point
dans les bornes de l'alliance de Rome ,
où elle devoit être pour rendre ſes Citoyens
capables de ce Privilége. Il avoit
choifi Pompée & Craffus pour ſes Avocats
; mais à leur priére Cicéron ſe joignit
àeux , & prit le troiſiéme rang (f) .
C'étoit moins à Balbus que fes Agreffeurs
vouloient nuire , qu'à Pompée &
à César , dont la faveur lui avoit fair
acquérir de grands biens & un crédit
confidérable. Il étoit alors Général de
l'Artillerie de ce dernier ,& le principal
Intendantde toutes ſes affaires : ce qui
lui fut pas néanmoins fi utile que l'élo-
(f) C'étoit le plus honorable , parce qu'il
rendoit un Orateur Maître de la Cauſe , en lui
laiſſant le droit d'y mettre comme la dernière
main.
20 MERCURE DE FRANCE.
quence de Cicéron pour lui faire confirmer
fon droit de Bourgeoisie. La Sentence
des Juges lui fut favorable , & ce
fut fur ce fondement que la fortune l'éleva
enſuite juſqu'au Confulat ( g).
HISTOIRE du Discours de CICÉRON ,
prononcé l'an 698 de la F. D. R,
fousle fecond Confulat de CN. POMPÉE
le Grand , & de M. LIC . CRASSUS
, pour fervir de Réponse aux
invectives de L. CALP. PISON , an
cien Conful.
Le Diſcours de Cicéronfurlepartage
des Gouvernemens Confulaires , dont on
a lu plus haut l'hiſtoire , n'avoit pas
peu mécontenté l'ancien Conful L.
Calp. Pifon. Il ſçavoit que c'étoit par
l'avis de notre Orateur que le Sénat
l'avoit rappellé de fon Gouvernement ,
3
(g ) Le jeune Balbus , ſon neveu , qui participa
au même avantage , obtint auſſi dans la
ſuite les honneurs du triomphe pour avoir vaincu
les Garamantes , & Pline ( Hist. Nat. 7. 43 ,
&55. ) les donne pour le ſeul exemple d'Etrangers
ou deCitoyens adoptés , qui ayent obtenu
l'une ou l'autre de ces deux distinctions.
( Hift. Cic. )
AOUST. 1764. 20
& mis fin à ſes brigandages , c'étoit
avoir avec lui un tort impardonnable.
Arrivé à Rome , il ne tarda pas à faire
éclater ſon reſſentiment ; & dans la
première Aſſemblée du Sénat où il afſiſta
, il prononça un Diſcours rempli
d'invectives amères contre celui qu'il
appelloit l'auteur de fon rappel.
Cicéron lui fit une replique ſanglante
; elle eſt connue ſous le titre vulgaire
, in Lucium Calp . Pifonem. Il eſt excuſable
d'avoir pris quelquefois le ton
de ſon adverſaire , parce que celui-ci
mortifia cruellement ſon amour-propre,
&quand on fuit les mouvemens de l'a
mour-propre bleſfé , on eſt ſujet à s'é
garer dans la vengeance. On lui a reproché
de s'être étendu avec trop de
complaifance ſur les événemens de fon
Confulat , & fur les circonstances glorieuſes
de fon retour après fon exil.
Mais qui ne fait pas qu'il eſt des occafions
où le Sage lui-même eſt obligé
de faire ſon éloge , afin d'impoſer filence
à l'envie & de faire taire les calomniateurs
? C'étoit précisément la circonſtance
dans laquelle Cicéron ſe trouvoit à
l'égard de Pifon.
Le commencement de cette belle
Harangue eſt perdu pour la poſtérité :
22
MERCURE DE FRANCE.
il n'en éxiſte que des fragmens recueillis
par quelques Commentateurs ( h ).
( h ) Quintilien , Servius , Afconius , &c.
ÉPITRE à EUTHYME , furfa
retraite.
Vous , qui pour jamais fur vos traces
Conduirez loin de ce ſéjour
Les Vertus, les Arts& les Graces
Et nos regrets & notre Amour !
Recevez avec indulgence
L'hommage de la vérité ,
Offert par la recconnoiſſance ,
Et malgrél'envie , adopté
Par tous les coeurs d'intelligence.
Que d'autres ſous ces murs vieillis ,*
Attendant leur chute prochaine ,
Veuillent refter enſevelis ,
Jeles admire &j'applaudis
Ce trait de fermeté Romaines
Et les exemples qu'ont tranſmis
Les chroniques du temps jadis ,
Selon moi l'égalent à peine.
*La maison qui doitperdre le chefqueje regrette ,
Saratransféréedans uneautre.
AOUST. 1764. 23
Mais , quoi qu'en diſent ces eſprits
Que le vieux préjugé gouverne ,
Un tombeau parmi des débris
Flatte bien peu le goût moderne.
Sur ce point , comme en tout ,je ſuis
De mon fiécle & de mon pays ;
Et ſoit inconſtance ou foibleſſe ,
Telhonneur ſans doute a ſon prix ,
Mais je n'y vois rien qui nous preffe.
Du fort propice ou furieux ,
J'attends encor dans le ſilence ,
Avec la même indifférence
L'accueil terrible ou gracieux ,
Depuis long-temps fait à ſes jeux ,
Comme il doit l'être à ma conſtance,
Eclairé ſur les dons trompeurs
Sortis de ſa main libérale ,
J'ai ſçu mépriſer ſes faveurs ,
Braver ſon humeur inégale ,
Et m'amuſer de ſes fureurs.
Oui ,dans ce court pélerinage ,
Que nous faiſons tous ici-bas ;
Mon oeil de ſang froid l'enviſage ,
Qui ſe préſente ſur les pas
Des voyageurs de tous états,
De tous Pays , & de tout âge.
Là , par forme de paſſe-temps ,
Il leur adjuge ſes préſens ,
A. Tantôt le Sceptre ou l'eſclavage ,
24 MERCURE DE FRANCE.
Tantôt la Satyre ou l'encens ,
De Phoebus le frivole hommage ,
De Mars les honneurs inconftans ,
De Plutus les écus comptans ,
D'Hymen le bizarre aſſemblage ,
Les Cyprès , les Lauriers brillans ,
Mortiers , fourrure , & ces rubans
Dont la politique & l'uſage
Ont fait des chaînes pour les grands ;
Santé , maladie , héritage ,
A l'un ou l'autre des paſſans
Tombent tour-à -tour en partage,
Selon l'humeur du Dieu volage ,
Quirit ſur- tout des mécontens.
Mais il n'a jamais vu le Sage
Au nombre de ſes courtiſans ;
Et quelque fâcheux contre-temps
Que ſa vengance lui ménage,
Il n'arrive pas moins à temps
Au terme commun du voyage.
Cependant il eſt des revers
Qui trouvent ſon âme ſenſible :
Pour lui comme pour l'univers
Le deſtin s'eſt rendu terrible .
Parmi les coups de ſa fureur
Qu'il voit ſans crainte & fans allarme :
Un ſeul l'accable & le déſarme ,
C'eſt celui qui le frappe au coeur.
Tel
AOUST. 1764. 25
Tel eſt le coup qui nous menace,
Lorſque prêt à quitter ces lieux
Vous rompez les aimables noeuds
Que rien n'égale & ne remplace.
Comment renoncer aux douceurs
De cette autorité paiſible ,
Cette dépendance inſenſible
Qui forçoit à l'envi nos coeurs
D'embraſſer ſa chaîne inviſible ,
Et ſon joug caché ſous les fleurs ?
Quels maux feroient couler nos pleurs
Quelle conſtance nous anime ,
Si nous pouvions voir ſans douleurs
Finir ce concert unanime
Formé par l'Amour & l'eſtime
Qu'inſpire & que reſſent Euthyme.
Qui peut reſter indifférent
Quand nous perdons cet aſſemblage
Et de vertus & d'agrémens ,
Et cet heureux aſſortiment
De la Raiſon auſtère & ſage
Avec le ton de l'enjoument
Et le charme du Sentiment !
Que devient cet eſprit ſolide
Dont le coup d'oeil vif & perçant
Saifiſſoit dans l'éſſai timide
Du mérite obfcur & tremblant ,
Le germe & le feu du talent ?
B
i
26 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu par vos conſeils utiles
Les chants de nos Muſes dociles
S'embellir ſe varier :
Et de leurs peintures fertiles
Les traits fublimes ou faciles
S'étendre & ſe multiplier.
Auſſi le laurier qui couronne
Apollon & fes favoris,
Sur votre frontqu'il environne
Augmente fon luſtre & fon prix;
Et pour tant d'autres le Permeſſe ,
Avare de ſes dons chéris ,
Aux fruits heureux de la ſageſſe
Joint pour yous ſes fleurs & ſes fru
Je n'en dirai pas davantage :
Mais fur ce portrait peu flatté ,
Quel ami de la vérité
N'avoûra pas que c'eſt dommage
D'en perdre la réalité ,
Et que pour être ſupporté
Ce coup exige de courage ?
Pardon ſi j'ai plus conſulté
La voix publique & l'équité ,
Que votre aveu dans cet hommage!
Mais ce que le fort irrité ,
Me fait perdre , a trop mérité,
Quoiqu'en diſe tout bas l'envie ,
AOUST. 1764 . 27
La peine d'être regretté ,
Et regretté toute la vie.
Non potuit mea meus , quin eſſet grata , teneri.
Ovid. ex Ponto. Lib 4. Epit. 1 .
4Juillet 1764.
UN
4
Par M. TRICOT.
ÉPIGRAMME.
A
N Duc & Pair ,, entrant dans une Ville,
Chaque Rhéteur s'en vint révéremment
D'un ton pompeux lui faire_compliment.
Un.... foi-diſant très-habile ,
S'en vint auſſi débiter ſçavamment
Un impromptu médité trois ſemaines.
Seigneur , dit- il , nos forces font trop vaines
Pour célébrer vos vertus dignement :
Notre Phoebus craignant donc de mal faire ,
Bien plus encor craignant de vous laſſer ,
Aime bien mieux admirer & ſe taire .....
Etc'eſt par là , dit le Duc en colère ,
Que ton Phabus auroit dû commencer.
C. a. D. De L*****
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
J
ENVOI d'un Eventail.
E vous devois , Iris , faire un autre préſent
Vous en abuſerez , ma folie eſt extrême :
Donner un Eventail à l'ingratte qu'on aime ,
C'eſt pour n'avoir hélas ! que des coups , ou de
vent.
Par M. GrICHARD.
VERS d'un Militaire obligé de quitterfa
Maîtresse pour allerfaire fon fervice.
AIMABLE Iris ,fi mille fois
Je t'ai juré que je t'adore ,
Reconnois aujourd'hui ma voin
C'eſt elle qui le jure encore.
Oui je ne veuxaimer que toi :
A toi ſeule je ſuis fidéle....
Mais attends , le Tambour m'appelle !
Je veux auſſi l'être àmon Roi :
Entre l'Amour & lui je partage mon zéle,
Où peut- on mieux placer & fon coeur & fa
foi
GOUDEMETZ
AOUST. 1764. 29
ÉPIGRAMME A IRIS .
QoUOI ! Sage femme & femme ſage ,
Sont même choſe , à ton avis ?
Ce n'eſt pas le mien & je gage
Que j'aurai pour moi tout Paris.
De l'un à l'autre , belle Iris ,
Il eſt un intervalle immenfe !
Connois-en donc la différence:
La Sage femme l'eſt par Art ;
L'autre l'eſt ſouvent au hazard.
Par le même .
LA MORT NATURELLE ,
DIALOGUES
AU
SOCRATE RUSTIQUE. ( * )
( La Scène de ce petitDrame eſt près d'une Caba
ne ombragée d'un hétre . )
DEE ce temps précieux que vous con-
(*) Kliyogg ou le Socrate rustique , natif de
Vermetschweil en Suiffe , augmente tous les jours
ſon bonheur & celui de ſa Patrie par ſes travaux &
par la ſageſſe de ſes procédés economiques , &c.
M. Hirzel , premier Médecin de la République de
Zurich, a écrit fon hiſtoire en Allemand : elle a
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
ſacrez à admirer , à cultiver la Nature ,
à bénir ſon Auteur & à rendre vos
enfans ſemblables à vous , ILLUSTRE
KLIYOGG (*) , accordez , je vous prie ,
quelques momens à l'inſpection du tableau
que je vous offre. Vous vous y
reconnoîtrez. Vous vivez comme Arifte
a vécu : vous aurez le bonheur de mourir
comme il eſt mort..... Un homme
tel que vous conçoit fans peine que
l'inſtant de la mort eſt d'autant plus
heureux , qu'il termine une plus heureuſe
vie , pourvu qu'elle ait duré le temps
prefcrit par la Nature.
Mon cher Kliyogg , vous êtes à mes
yeux un très-grand homme. Je ne vous
le dirois pas , fi je n'étois für que vous
avez l'âme trop élevée pour qu'elle ſoit
acceffible à un fot orgueil , & que vous
ne trouvez dans la ſageſſe dont le Ciel
été traduite en François par un Officier Suiffe aur
Service de France ; on la trouve à Paris chez
Brocas & Humblot , Libraires rue Saint-
Jacques,
(*) Les Lecteurs qui ont le goût difficile , trouveront
que l'épithète illustre figure mal à côté du
nomd'un ſimple Laboureur. Je ſuis fâché de cela
pour eux , & je ſuis bien plus fâché encore que
mon Héros ne ſoit pas auſſi illuſtre , c'est- à- dire,
auſſi généralement connu & reſpecté qu'il mérite
de l'être .
1
OUST. 1764 . 31
..
vous a doué , qu'un bien qui vous eft
en quelque forte étranger , que vous
ne pouviez vous procurer par vos efforts,
& qui vous est moins donné pour vousmême
, que pour la ſociété à laquelle
vous devez vous rendre utile.
و
On dit qu'après avoir épuiſé prèſque
toutes les erreurs & les travers imaginables
, nous commençons enfin à nous
corriger. J'ai pluſieurs motifs de le croire
& ils font bien confolans . Une
preuve néanmoins que la Raifon ne fait
pas encore chez nous des progrès fort
rapides , c'eſt que votre Hiſtoire , écrite
avec une noble fimplicité , ſi digne de
fon ſujet , n'est pas encore entre les
mains de tout le monde , depuis deux
ans que nous en avons la traduction.
Je vous ſalue , reſpectable KLIYOGG,
je vous aime & vous honore de tout
mon coeur..
SCENE PREMIERE.
DAPHNIS , voyant fon Père endormi
, dit à demi- voix.
QUE ſon ſommeil eſt délicieux ! il
n'eſt ni trop profond ni trop agité .....
Biv
32
MERCURE DE
FRANCE.
ô mon Père ! fi je ne craignois de
troubler ton repos , avec quelle ardeur
je
baiferois cette main
bienfaifante
qui a éſſuié les larmes & briſé les
chaînes de tant de
malheureux ! .....
Comme les
mouvemens de ſon coeur ,
font égaux !
Comme la vertu reſpire
fur ſes lévres
entr'ouvertes ! ..... le
Soleil étend vers
rayons ... Ahl peut-être il va
l'éveiller ! lui ſes
premiers
.... Les zéphirs aménent des portes de
l'Orient , un nuage qui va couvrir cet
Aſtre ; il
n'éveillera pas mon Père .....
Mais le nuage paſſera .... j'ai ma ferpette
; voici des
arbustes ; leurs
branches
ſe
plieront
volontiers ſous
pour faire un
berceau autour de mon mes mains
Père. ( Il fait un berceau. )
SCENE
ΙΙ.
ARISTE
DAPHNI S.
ARISTE ,
s'éveillant.
SOLEIL , qui éclaires depuis fi longtemps
mon
bonheur ! Je te .... ( il
apperçoit le
berceau , ) est- ce un
fonge ?
d'où
viennent ces
branches qui
s'entrelacent
au-deſſus de ma tête ? c'eſt
quelAOUST.
1764. 33
qu'un de mes enfans qui a fait ce berceau
pendant mon fommeil. ( il tourne
la tête & apperçoit Daphnis. ) Ah
mon Fils ! c'eſt toi ; je vois que tu t'applaudis
de cette belle action : la joie
éclate dans tes yeux. Viens embraffer
ton Père ; viens ranimer ma chaleur
expirante.
DAPHNIS , ( l'embraſſant. )
Puiffé-je te communiquer toute la
mienne !
ARISTE.
..
Non Daphnis ; non mon Fils , je
ne le voudrois pas . Je ne ſouhaite vivre
encore juſqu'au coucher du Soleil , que
pour voir encore une fois ma nombreuſe
famille raſſemblée ; que pour
deſcendre paiſiblement , en ſa préfence
, dans le tombeau de nos Pères..
je ſerois mort jeune , que j'aurois affez
vécu , que je ſerois mort ſans regret ,
parce que ma confcience ne me reprochoit
rien. Comment ne quitterois -je
pas fans peine , une vie dont je jouis
depuis un fiéele& que je vois ſe reproduire
, s'éternifer dans la longue ſuite
de mes petits enfans ? Comment ne
quitterois -je pas avec plaiſir un
jour , heureux , à la vérité , mais que
je n'abandonne que pour entrer dans
fé-
Bv
34
MERCURE DE FRANCE.
les
tabernacles éternels ? ...... Mon
Fils , on ne peut douter de
l'immoralité
de l'âme , que quand on a lieu de
ſouhaiter qu'elle ne ſoit pas immortelle....
Va dire à tes Frères que je refpire
encore ; que je veux les voir &
mourir.
DAPHNIS .
Ils font allés avec nos enfans viſiter
le
tombeau de notre Mère & faire
des voeux au ciel pour n'avoir pas de
long - temps ces lugubres devoirs à te
rendre.
ARISTE .
Voeux
ſurperflus , & qui
m'offenſent :
je vais avec
tranſport m'unir une
ſeconde fois & pour jamais à ma digne
épouſe.... l'on voit croître des Cyprès
autour des
Tombeaux de ceux qui
n'ont point vécu ; on verra des Rofiers
& des
Myrthes croître autour du
mien. Va dire à tes Frères que je
veux les voir &
mourir.
DAPHNIS.
Themire vient avec Chloë .... je vais
porter au reſte de la
famille les
ordres
dont tu me
charges.
AOUST. 17640 35
SCENE ΙΙΙ.
ARISTE , feul, en ſe levant avec peine.
M
و
Es yeux ſe couvrent ; le Soleil
dont l'éclat me frappe encore
me paroît cependant moins brillant
qu'à l'ordinaire ; mes jambes fléchiffent ,
mes mains tremblent. ( Il en porte
une furfon coeur. ) Mon coeur ne bat
plus que lentement; mon fang ſe glace
dans mes veines : la vie m'abandonne ;
mais fans douleur , fans violence . Je
fuis un fruit mûr & précieux que la
mort va cueillir avec une forte de refpect.
SCENE IV.
ARISTE , THEMIRE , CHLOÉ .,
ARISTE..
VENEZ , venez ; je vous ai appris à
vivre ; je vais vous apprendre à mourir.
L'un n'est pas plus difficile que l'autre,
quand on prend pour guide la nature
& la vertu...
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
CHLOÉ , pleurant.
O mon Père! nous allons donc te perdre?
ARISTE ,
Oui ma fille ; mais tu ne me dois
pas regretter ; mon départ ne fait que
t'impoſer la douce néceſſité d'être pour
tes enfans ce que j'ai été pour toi ....
Nous tiendrions trop à la terre , fi nous
y devions vivre toujours enſemble :
Elle n'eſt point notre patrie .... Difons-
nous , ſans foibleſſe , un adieu de
quelques jours. La mort qui me ſépare
de vous , mes enfans , reviendra bientôt
vous unir à moi. Conſolons - nous.
( à Thémire , ) quoi Thémire , tu pleures
auffi ?
THÉMIRE.
Je ſuis plus malheureuſe que Chloë ;
elle n'aura de larmes à éſſuier que les
fiennes , & celles de fon jeune époux.
Aucun de ſes enfans n'a encore atteint
l'âge où l'on connoît le malheur. Mais
moi , dont la douleur ſera augmentée
& par celle de Daphnis , & par celle de
nos enfans & de nos petits - enfans....
hélas ! n'aurois-je pas été encore affez
accablée fans cet affreux furcroît de
peines?
ARISTE.
Il en eſt de la douleur comme du
AOUST. 1764. 37
travail : elle s'allége en ſe partageant.
D'ailleurs , pourquoi ces larmes dont
tu me menaces , & que tu commences
déja à répandre ? Je vais te donner un
moyen d'en tarir la ſource. Dès que
j'aurai fermé les yeux , ſouviens-toi de
ma vie paſſée & de ma vie préſente :
tu ne pourras que t'en réjouir. Je n'aurai
eu qu'un ſoupir à faire pour paffer
de l'une à l'autre : fera-ce de quoi t'affliger
? .....Plains un jeune homme que
la mort vient arracher des bras de la
Nature.Plains un veillard que les remords
ſuiventjuſqu'au tombeau. Mais me pleurer
, moil reconnois ma chère Thémire
, l'injure que tu me fais ? .... Je
meurs ſans effort ; je meurs ſans trouble
, ſans inquiétude , ſans crainte : je
n'ai jamais fait que du bien , & Dieu
eſt juste .... Non , non , ce n'eſt point
dans les larmes du regret , mais dans la
joie d'un innocent feſtin , qu'il faut
que je quitte la vie. Je l'ai ordonné ce
feſtin : je le terminerai par déclarer mes
dernières volontés , & tu me verras
mourir , en preffant contre ma poitrine
le dernier de mes petits- enfans , en
fouriant à la belle & nombreuſe lignée
dont j'ai le bonheur d'être père .... Je
vois venir vers nous deux hommes ,
,
38 MERCURE DE FRANCE.
dont l'un marche avec un peu de
peine .
THÉMIRE.
C'eſt Daphnis & votre ami Ménalque.
ARISTE .
Je verrai donc encore cet ancien
ami ? Mon dernier jour va être bienheureux
! .... Il y a fi longtemps que je
connois Ménalque; il eſt ſi gai , fi aimable...
Mais que veut dire ceci ? ....
( Il chancele ; ses deux filles s'empressent
autour de lui.) Ne craignez rien... (Il réve
un moment . ) Thémire, vas à la rencontre
de Ménalque & de Daphnis. Dis- leur
que Chloë va me ſuivre un moment à
la maiſon ; qu'il faut que j'y fois ſeul
avec elle ; que je ne tarderai pas à les
venir joindre ſous ce hêtre. ( Thémire
fort. )
J
SCENE V.
ARISTE , CHLOÉ.
E ſuis vieux & mourant ; je ſuis ton
père ; tu m'aimes... Je veux vivre encore
quelques heures , pour voir tous mes
enfans raffemblés ... Viens , ma fille ;
AOUST. 1764. 39
viens entendre quelque choſe d'agréable
que j'ai à te dire : viens recevoir
une préférence qui t'eſt due , & que
d'ailleurs le hazard te procure. ( Il l'emméne
. Ménalque , Daphnis & Themire
arrivent. Arifte leur fait figne qu'il va
revenir. )
SCENE VI .
MÉNALQUE , DAPHNIS , THEMIRE.
THÉMIRE .
Daphnis ! tu ſçais fi j'eus jamais
pour toi aucun de ces ſentimens violens
dont la durée eſt ordinairement fi
courte. Nous n'eumes jamais l'un pour
l'autre que cette amitié douce & tendre
qui , au contraire du trop ardent
amour , fe fortifie & ſe reffèrre en
vieilliſſant. Je n'imaginois pas qu'elle
pût s'accroître encore. Mais ce miracle
étoit réſervé à ton père.... Quel nombreux
cortége de vertus ! quel héroïfme
l'accompagne juſqu'au dernier inftant
de ſa vie. Tu l'aimes trop pour ne
lui pas reſſembler ; tu l'imites trop
40 MERCURE DE FRANCE.
bien , pour ne pas mourir comme lui..
Cette réfléxion , que ſa vue vient de
m'inſpirer , ajoute à ma tendreſſe & à
mon reſpect pour toi.
MÉNALQUE (Souriant. )
Oh ! cela n'eſt ni fade ni romanefque
! & quand une femme de ſoixante
ans fait l'amour ſur ce tonà un époux
de foixante-dix , on ne sçauroit qu'y
applaudir.
DAPHNIS .
Que tu es heureux de conſerver jufques
dans la vieilleſſe la plus avancée ,
tantde ſérénité & d'enjoûment !
MÉNALQUE .
Oui , telle a toujours été mon humeur
, & tu ſçais que c'étoit auſſi celle
de ton père. Nous avons paffé d'heureux
jours enſemble. Depuis peu cependant
je l'ai trouvé plus ſérieux , mais
ſans en être moins aimable ..... Tu dis
que ce matin il eſt plus ſérieux encore ?
Cela m'étonne peu. Ce jour est un grand
jour pour lui ; & quandj'en ferai là , tu
me verras peut-être auſſi moins enjoué
quede coutume.....Mais croit-il que le
jour qu'il fait ſon teſtament doive être
celui de fa mort ? Rien n'est moins raifonnable.
Quant à moi, je ſerai tou
AOUST. 1764. 41
1
jours gai juſqu'à ce que les approches
de la mort me faffent changer de ton.
SCENE VII.
MÉNALQUE , DAPHNIS , THEMIRE
, LYCAS.
LYCAS.
Nous étions proſternés autour du
tombeau de notre mère ; nos bras , languiſſamment
croifés , s'appuyoient fur
le gazon qui le couvre. Le bruit d'un
vol rapide & de la chute d'un oiſeau ,
vint nous diſtraire . C'étoit une tourterelle
qui s'abattoit dans les arbuftes que
notre père a plantés près de ce tombeau.
Nous l'avons priſe ;& fans apparence
de bleſſure , elle eſt morte entre
nos mains. Ciel ! quel préſage pour
Arifte..... Mais , le voilà qui nous appelle....
MÉNALQUE .
Cette aventure me frappe , & j'y veux
rêver un inſtant. ( ils s'en vont.)
C
42 MERCURE DE FRANCE.
SCENE VIII.
MÉNALQUE , feul.
par
CETTE ETTE tourterelle m'attriſte ....Ariste
eſt un affez grand- homme : il fait affez
d'honneur à la nature , pour qu'elle annonce
fa mort un prodige ......
Mais je vais éffrayer mon cher Arifte
par mon air ſérieux ..... Faifons- nous
violence juſqu'au point de paroître gai..
Tant d'autres s'en font toute leur vie
de bien plus grandes & par des motifs
bien moins nobles que celui qui m'anime
!
SCENE ΙΧ .
ARISTE , MÉNALQUE , DAPHNIS
THÉMIRE , CHLOÉ , LYCAS .
MÉNALQUE , à Arifte en lui prenant la
main.
BONJOUR , mon vieux ami ! je te
trouve ce matin , un air de fraîcheur ,
quimeplaît.
AOUST. 1764. 43
ARISTE , en souriant.
Oui mmoon ami , je vais rajeunir , tout
d'un coup.... je vais renaître.
MÉNALQUE , paroissant foutenir avec
peine le ton qu'il a pris .
Ce n'eſt pas mal s'y prendre , que
de débuter par un tête à tête avec
une jeune & jolie femme ! Il eſt vrai
que tu n'es que fon ayeul.... & que tu
n'as que cent quatre ans.
ARISTE.
Ami , j'ai badiné , ainſi que toi ,
toure ma vie ; mais le moment qui la
termine doit du moins être ſérieux.
Puis-je d'ailleurs prendre un ton affez
grave pour ce que je vais te raconter ?
MÉNALQUE.
Je voulois , pour te réjouir , tâcher
d'en prendre un autre..... Mais vois
mon trouble ; il t'apprendra quel effet
produit dans mon âme l'état où je te
vois.
ARISTE.
Un malheur alloit m'arriver ; j'y aurois
été fort ſenſible : j'allois mourir
fans avoir dit adieu à mes enfans , ainſi
qu'à toi . J'ai imaginé un moyen de
prolonger ma vie de deux ou trois heures
ſans employer les ſecours de ces
confortatifs vulgaires dont l'uſage trom
44 MERCURE DE FRANCE.
t
pe ſi ſouvent nos eſpérances ...... je
cherchois moins des forces momentanées
, qu'à retenir encore quelques
inftans mon âme dans ſa priſon , " elle
» y reſtera , ai -je dit à Chloë ; elie y
> reſtera , ma fille , pour peu que tu le
>>>veuilles. Preſſe moi contre ton ſein ;
>> fais paffer en moi une étincelle de
cette douce & vive chaleur qui t'a-
>>nime. Fais couler fur ma langue aride
>>quelques gouttes de ce lait pur & vi-
>>>vifiant dont tu nourris ton fils ....
Auffi-tôt Chloë ( il lui prend les mains. )
fans me répondre , me ferre dans ſes
bras..... Elle veut parler ; elle ſoupire ;
elle fanglotte : elle couvre de larines &
de baifers , mes lévres mourantes .....
Mon coeur déja prèſque glacé ſe ranime;
la vie ſemble circuler de nouveau dans
mes veines ; je léve vers Chloë des yeux
reconnoiffans & attendris . Ah ! mon
ami. Ah ! cher Ménalque ! combien unė
fi douce extâſe l'emporte fur les plaifirs
les plus vifs de l'amour !
...
MÉNALQUE , ( embraffant Chloë. )
Belle Chloë , que je t'embraſſe ! Tu
as rendu la vie à qui te l'a donnée....
( Il embrasse Arifte. ) An , mon ami !
quel plaifir pur doit éprouver ton coeur
à la vue de la main ſi chère qui t'arrête
fur les marches du tombeau !
AOUST. 1764. 45
CHLOÉ.
Pourquoi ne puis-je , hélas , l'en arracher
pour toujours !
ARISTE .
Ne le ſouhaites pas. Eh ! que defirerois-
je encore après les marques de tendreſſe
que tu viens de me prodiguer ?....
Mais je ne vois point mes enfans.....
Pourquoi donc ne viennent-ils pas ?
LYCAS.
Ils vont venir dans le moment.
MÉNALQUE.
Heureux Vieillard ! tu as toujours
aimé l'humanité & la vertu , l'humanité
& la vertu vont fermer doucement
tes yeux. J'ai tâché de vivre
comme toi , & j'eſpére mourir de me
me. Nous avons eu le bonheur de foulager
les pauvres ſans le devenir ; une
fortune médiocre a rendu tous nosjours
ſereins & paiſibles. Ah , mon ami !
qu'on est heureux lorſque l'on peut
faire du bien ! ... Tu te ſouviens à ce
propos d'une Sentence qui nous a fouvent
fait frémir. Le méchant a dit , je
veux une proie pour la dévorer. Le
puiſſant lui a répondu : VOILA LE
PAUVRE. *
*Ontrouve cette penſée dans la ſeconde partie
de l'Elève de la Nature : elle eft & vraie,&
46 MERCURE DE FRANCE.
3
ARISTE .
Oui , oui , je m'en souviens ; & c'eſt
parce que cette affreuſe vérité ne ceffera
de longtemps d'en être une , &
c'eſt parce qu'on ne peut s'empêcher
de ſe la rappeller ſouvent quand on
a le coeur bon , que je n'ai pas été
parfaitement heureux; car du refte je
peux dire de moi ce que me diſoit
derniérement de lui - même le vieux
Berger Palemon , notre ſage & vertueux
ami. » Quand je regarde en ar-
>> rière , il me ſemble que toute ma vie
» n'a été qu'un long- printemps , & que
, les momens ténébreux ſemés dans ſon
>> cours , ont étéde ces orages paſſagers,
» qui raffraîchiffent les Campagnes &
„ raniment les Plantes. Jamais une
>> contagion funeſte n'a diminué notre
>> troupeau ; jamais aucun accident n'a
>> fait périr nos arbres ;jamais l'infor-
>> tune ne s'eſt repofée long-temps fur
> cette cabane . *
DAPHNIS .
Je vois venir à pas lents toute la Fafrappante
, fi propre à nous faire ſentir nos injuſtices
& nos torts , qu'on ne la ſçauroit trop
répéter.
,
* GESNER , Idylle XII.
AOUST. 1764 . 47
mille : fa démarche peint le regret & la
douleur.
ARISTE.
Pourquoi donc encore cette douleur
& ces regrets ? Je ne vais point
mourir comme meurent les hommes du
monde.
CHLOÉ .
Il s'en faut bien ſans doute ! mais tu
vas mourir pour nous.....
ARISTE .
Si quelqu'un de vous pleure , je lui
demanderai s'il a quelques reproches à
me faire ; s'il eſt quelques vertus dont
je ne lui aie point donné l'exemple ?
CHLOÉ.
4
Eh bien : ce n'eſt point la douleur
qui pleurera ; mais permettez que ce ſoit
la tendreffe.
ARISTE .
Ah ! dans ce cas nous mêlerons nos
larmes : elles n'auront rien d'accablant.
8 MERCURE DE FRANCE.
SCENE X. &
DERNIERE .
Les Interlocuteurs précédens & toute
la Famille.
( Pendant la fin de la Scène précédente & & le
commencement de celle- ci , on couvre une table entre
la cabane& le hêtre. )
ARISTE .
Je vais donc finir dans les bras de ce
Peuple naiffant , dont chaque individu
eſtunautre moi-même ; en qui je me
vois revivre , & qui m'aſſure dès icibas
une immortalité , ſymbole de celle
où j'aſpire ... Partagez tous ma joie , ô
mes enfans ! mes chers enfans ! .... Je
vois s'ouvrir les portes éternelles ... Le
petit globe que nous habitons , s'il
paffoit fous leurs vaſtes arcades , à peine
y ſeroit- il apperçu ....Quelle immenfité !
que de merveilles ! que de bonheur ! .....
(ilchangede ton. ) il faut être généreux
& humain juſqu'au dernier ſoupir.......
Voyez , mes enfans , tout ce que vous
me devez aujourd'hui ; & que ce ne ſoit
point pour m'admirer ou m'aimer davantage
, mais pour vous ſouvenir que
yous devez faire un jour ce que vous
me
AOUST . 1764 . 49
me voyez faire.Je détourne les yeux de
la perſpective qui m'enchante : je retiens
mon âme impatiente de s'élever dans
les Cieux : je la répands fur vous tous....
Ecoutez mes dernières volontés .
CHLOÉ , lui baiſant la main.
Ah mon père ! qu'elles feront reli
gieuſement ſuivies .
( Un fignal avertit qu'il faut se mettre à table. )
ARISTE , marchant vers la table .
Allons commencer le feftin. Mais je
crains bien de l'interrompre ! ... Comptez
pourtant fur le defir que j'en ai . Ce
ſera le dernier effort de mon amour pour
vous .
(Ariſte ſe place entre Daphnis & Ménalque. Le
refte de la Familleſe rangefelon l'âge . On entend
un Concert d'une Muſique tendre & majeftueuse
, qui dure pendant une partie du repas . )
ARISTE.
J'ai fans doute pleuré en naiffant ,
parce que je fouffrois , & parce que la
Nature me croyant deſtiné à fouffrir ,
a voulu dès les premiers inftans de ma
vie m'y accoutumer. La bonne & fage
éducation que j'ai reçue m'a rendu inutile
cette leçon de la Nature. Mon père
a ſcu mettre mon âme & mon corps à
l'abri de la douleur : il m'a appris , c'eſt .
C
50 MERCURE DE FRANCE.
à- dire , il m'a prouvé , par ſon éxemple
, que rien ne manque à qui ne de
fire rien ; que la vertu détourne le malheur
ou en conſole , & que la fobriété
& les exercices pénibles préviennent la
plupart des maladies.... J'ai pleuré en
naiſſant , parce que je fouffrois.... Si j'avois
pu prévoir alors combien le reſte
de ma vie feroit heureux , j'aurois fupporté
mes premiers maux fans me plaindre......
Embraſſe-moi , mon ami ,
embraffez- moi , mes enfans : écoutez
mes dernières volontés. Pour vous les
rendre & plus chères & plus facrées , j'ai
attendu l'inftant où mon dernier ſoupir
pourroit y mettre le ſceau .... Voici ce
que j'ai à vous dire.... Daphnis , mon
fils aîné , ſera mon fuccefleur & votre
père ; qu'il foit votre Juge ſuprême .
N'étendez pas les limites étroites que
j'ai préſcrites parmi vous à la propriété;
regardez comme le poiſon de l'âme
& du corps ce qui excéde le ſimple
néceſſaire. Soez unis ; chérifiez-vous
les uns les autres ; que tout foit commun
entre vous ; point d'alliances étrangères
; contentez- vous de ce que vous
avez Mais prêtez - vous toujours aux
beſoins d'autrui : de là naîtra votre bonheur....
AOUST. 1764. 51
DAPHNI S.
Ah , mon père ! quel feu divin t'anime
? ... Non , tu n'es pas prêt à mourir
, nous te poſſéderons encore.
ARISTE .
C'eſt parce que je vais mourir, qu'un
feu divin m'anime.... Ah mon fils , mon
cher fils ! que ne peux-tu ſeulement entrevoir
, ainſi que moi , dans ce moment...
le terme de la carrière du Juſte.
( Il expire. )
VERS faits le ſoir de la journée de
Mindene ,par un homme de qualité
attaché à unjeune Prince qui se diftingua
à cette bataille.
QUAUANND tu marchois avec audace*
Vers un malheur déja certain ,
J'ai cru voir l'Amour en cuiraffe
Et Mars un cimeterre en main :
J'ai ri de la jalouſe peine
Des Divinités du Vézer,
Qui t'ont vu de lauriers couvert
:
*Quand ce Prince chargea à la tête de la Cave
lerie, il étoit déja décide que ses efforts feroient
inutiles.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Dans leur bicoque de Mindene.
L'Anglois fit répéter ton noin
A tous les échos du rivage ,
Craignant l'effet de ſon canon
Quand il admiroit ton courage.
Parmi tant de ſang répandu
Sur la pelouſe mémorable ,
Dans ce déſordre épouventable ,
Je t'ai cru pour jamais perdu !
C'eſt là que des mains de Bellonne
Tonjeunefront fut couronné.
Embellis de cette couronne
Celles que l'Amour t'a donné.
Mais d'un Dieu fier & redoutable,
Ceſſe un peu de ſuivre les pas ;
Ilen eſt un bien plus aimable
Qui t'appelle & te tend les bras.
Que ſa flamme douce & féconde
Embraſe ton coeur à ſon tour :
Conſolerles malheurs du monde ,
Eſt l'ouvrage du tendre amour.
Comme autrefois le jeune Alcide
Après ſes travaux meurtriers ,
Sur le ſein d'Omphale timide .
Venoit dépoſer ſes lauriers a
Laiſſe la Beauté qui t'engage
Eſſuyer de ſes doigts chéris
La pouſſière de ton viſage
AOUST. 1764 53
Avec les myrthes de Cypris.
Que ſon bras , foible en apparence ,
Déſarme ton bras triomphant
Et délaſſe ſans réſiſtance
Ton homicide accoûtrement.
Cette parure étincelante
Eſt ton habit de tous les jours:
Quitte cette armure ſanglante
Pour l'uniforme des Amours.
Ecoute la voix qui t'appelle ;
Achille n'y réſiſta pas :
C'eſt la Divinité fidelle
Qui vient t'arracher aux combats.
Suſpens le cours de ces ravages ,
Dieu , protecteur des bons Germains !
Protége ces féconds rivages ,
Arrofés du ſang des humains.....
Allons fur les bords de la Seine
Reſpirer les tendres zéphirs
Et reprendre la douce chaîne
Qui nous attachoit aux plaiſirs .
Adieu , groffes Hanovriennes ;
Serviteur à l'Electorat :
Il faut oublier Aiberstat
Et Meſdames Canikfeichtaines *.
:
A l'aſpect de l'hyver frileux ,
* Mot Allemand , familier auxfemmes dupays,
pourdire je ne vous entends pas ,
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
4% Tandis que les Rois de la Tèrre ,
Surdes monceaux de malheureux ,
2
Feront repoſer leur tonnèrre ,
J'irai de ma jeune Bergère
Ranimer les ſens amoureux. P
Au lieu des accens de la guerre ,
Des tambours le bruiant refrain ,
Un baiſer , où ſa main légère ,
Sera mon réveil- matin.
Aſes loix ſoumis & fidéle ,
Sans révérence & fans façon ,
J'irai prendre l'ordre chez elle
Au lieu d'aller chez Cornillon *
En attendant la conférence ,
Qui défarmera nos Héros ,
Dans les bras de la négligence ,
Allons goûter quelque repos.
Maisau moindre cri de la gloire,
Malgré l'amour & ſes ſoupirs ,
Nous volerons à la victoire
Enſortantdu ſeindes plaiſirs.
Que tes beaux jours foient ſans nuage ;
Oui , j'aime à chanter ton bonheur;
Et je trouve à te rendre hommage ,
Le premier plaifir de mon coeur.
Major-Généralde l'Armée.
AOUST. 1764 . 95
A une jeune Demoiselle fort aimable
quelques jours avant fon mariage.
Sous les chaînes de l'hyménée
L'Amour , dit-on , va fixer votre choix ?
C'eſt fort bien fait. Suivez toujours ſes loix
Bien doucement vous ferez enchaînée.
Mais que l'époux ſoit digne d'être amant :
Sinon jamais je ne vous le pardonne.
S'il eſt bienfait , n'aimez que ſa perſonne.
S'il eſt gouteux , n'aimez que ſon argent.
L'Amour alors veut bien qu'on ſoit friponn
Par M. COSTARD fils
LETTRE à M. DE LA PLACE ,
Auteur du Mercure.
N lit avec plaiſir, Monfieur,les Dialo
gues des Morts, que vous inférez dans votre
Journal: ce fontdes eſpécesde Fables
fort inſtructives. Comme elles ,lesDialor
gues intéreſſent par le ſens qu'ils renferment
, & par l'application qu'on peut en
faire. Il ne faut pas moins ſe prêter à l'illufion
pour une conférence entre Néron
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
& Louis XI , entre Mécéne& Colbert ;
que pour les apologues du Loup & de
l'Agneau , du Renard& des raifins , &c .
La fuppofition est tout auffi fabuleuſe.
Uneconverſationd'un certaingenre entre
deux perſonnes exiftantes pourroit préfenter
des circonstances affez originales
pour tenir lieu d'un Conte fait à plaifir ,
comme un Dialogue entre deux perſonnes
qui ont vécu à pluſieurs fiécles
l'une de l'autre. On m'affure que l'entretien
dontjevais vous fairepart a eu lieu
tout nouvellement en Angleterre : contentez-
vous du récit , je n'ai pas eu le
talent de le dialoguer.
CONVERSATION SINGULIÉRE.
Un homme riche & fort avare , ennuyé
de la vie , conſervoit affez de ſens
& de raiſon pour regarder le Suicide
comme une mort furtive & honteuſe ,
comme un vol fait au genre humain.
Il vouloit néanmoins ceffer de vivre.
Agité par ces idées contradictoires , il
imagina un moyen qui paroiffoit lui
fournir la ſolution de ſes difficultés . Il
va trouver l'Exécuteur. Bon jour , Monfieur....
Est- ce au Maître des hautes- oeuvres
que je parle ? Celui-ci convint de
AOUST. 1764 . 57
la qualité , & penſa à l'air timide &
refpectueux de l'Inconnu , qu'il étoit
vifité par un confrère indigent , qui venoit
demander aſſiſtance , emploi , ou
protection . Mais la ſeconde queſtion lui
fit connoître qu'il ne parloit pas à un
homme de la profeffion. Combien
Monfieur vous vaut une exécution
,
و
,
ordinaire ? C'eſt ſuivant répondit
l'homme de la Juſtice. Je demande à
quelle ſomme montent vos honoraires
pour la peine que vous avez à pendre
un homme ? Elle eſt aſſez modique :
trois livres fterlings. Je vous en donne
fix , faites-moi l'amitié de me pendre.
A une propoſition fi extraordinaire ,
Le Bourreau objecte que cela ne ſe peut.
Obtenez , dit- il , une Sentence qui vous
y condamne , & je ferai volontiers votre
affaire . Sans cette formalité je ne puis
vous obliger.
: Ce refus excita la colère du folliciteur
: il crut injurier le Bourreau , en lui
diſant qu'il n'étoit pas digne de la Charge
dont il étoit revêtu. Je m'aviſe d'un
moyen plus fimple , reprit-il , après un
momentde réfléxion.... Puiſque vous ne
voulez pas m'expédier , je dois renoncer
à votre fecours : mais je me pendrai
moi -même , vous n'en aurez rien , &
Cv
53 MERCURE DE FRANCE.
j'aurai la fatisfaction d'épargner la ſomme
que j'allois facrifier pour me délivrerdu
poids importun de la vie. Quelle
erreur eſt la vôtre , repartit l'Exécuteur ;
comme la paffion vous aveugle ! Remarquez
donc , Monfieur je vous
prie : 1°. que votre procédé ſeroit une
contravention manifeſte ; & que dans
un état bien policé , il n'eſt pas permis
d'empiéter ainſi ſur la profeſſion d'autrui.
2°. Que du côté de l'intérêt , cela
m'eſt abſolument indifférent , parce que
la Juſtice m'ordonnera de vous rependre
, & mon ſalaire eſt égal pour un
mort comme pour un vivant. 3°. Que
vous n'y gagnerez rien , parce que les
frais du procès criminel , qui feront
affez confidérables , & l'amende à laquelle
vous ferez perſonnellement condamné
, feront pris fur votre bien. Cette
dernière confidération toucha vivement
notre homme. Il renonça au projet
d'une mort volontaire . Son avarice lui
ſauva la vie.
AOUST . 1764. 59
ÉPITRE familière à FLORE.
AUTREFOIS il étoit commode
D'avoir des amoureux tourmens :
La plainte étoit libre aux amans
De Cythère le trifte code
Alors le permettoit ainfi ,
Il nous le défend aujourd'hui ,
L'Élégie a paflé de mode
Et peut- être l'Amour auſſi.
Mais rayons ce trait de Satyre
Où l'humeur guidoit nos pinceaux
Je n'aimai jamais à médire ,
Flore , ſurtout de més rivaux.
O toi de qui le doux viſage ,
Les blonds cheveux , le beau corſage ;
Et plus encor l'oeil agaçant ,
Et le talent du perfiflage ,
De ton fiécle font l'ornement ! "
Pourquoi par le vil eſclavage
Où tu tiens un infortuné ,
Nous préſenter la triſte image
De l'austérité du vieil âge ,
Exemple aujourd'hui ſuranné?
Je ſouffre de cet alliage :
C'eſt donner à la vive Hebé ,
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
1
Les yeux de Minerve , la prude ,
C'eſt mettre des livres d'étude
Entre les mains d'un jeune Abbé;
Ou prétendant droit d'hypothèque
Sur le temps préſent & palle ,
Avec un bonnet à la Grecque
Porter un habit * retrouffé.
Quitte ce contraſte bizarre ,
Car l'épithète de barbare ,
Dans ce fiécle de volupré ,
N'eſt qu'un outrage à la beauté.
On ne craint plus d'être infidéle :
On a ſagement adopté
Ce droit que Nature a dicté ,
Si doux &fi bien fait pour elle !
On a ſeulement ajouté
Une clauſe ſimple au traité ,
C'eſt de n'être jamais cruelle ;
Et l'on en ſent l'utilité .
O Flore ! maîtreſſe chérie ,
Tu vois bien que la jalouſie
Ne m'a point ſouflé ſes venins ;
Je ſuis juſte ſi je me plains ;
L'aſtre du jour qui nous éclaire ,
Pour moi ſeul ne luit point aux cieux :
La Maîtreſſe qui m'a ſçu plaire
* Sorte d'habit de Femme à la mode pendant la
Régence.
AOUST. 1764 .
61
Peut auſſi plaire à d'autres yeux .
Bien loin de prendre des allarmes
De tant de triomphes nouveaux ,
Flore; je compterois tes charmes ,
Par le nombre de mes rivaux ,
Pourvu que moins fière & plus tendre
Tu me permifſſes de ſonger
Au prix qu'ils ont droit de prétendre ,
Mais que je devrois partager .
Εννοι à Mile ***.
CETTE Épitre eſt une folie
Digne de Flore , & non de vous
S.... vous êtes trop jolie
Pour avoir , ſoit dit entre nous ,
Quelque ſoit ſa Philofophie ,
Un amant auſſi peu jaloux.
Par l'Auteur de l'Epitre à Ménalie.
VERS à Madame de *** , Auteur des
Lettres de M. DE ROZELLE.
Q
UAND Minerve aux humains fit entendre
ſa voix ,
Ils goûterent bientôt ſes leçons de ſageſſe ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Mais la trop ſévére Déeſſe
D'un ton ſi ſec , fidur , leur preſcrivoit ſes
Loix.
Que l'impatiente Jeuneſſe
S'écria hautement , que ſes Diſcours moraux
Pleins de préceptes froids , & rarement nouveaux
N'inſpiroient que l'ennui , le dégoût ,la triſteſſe.
Que fit alors Minerve ? Elle eut recourt à l'art.
La vérité , dit-elle , autrefois étoit nue ;
Mais aujourd'hui , malgré ſa candeur ingénue ,
Elle a beſoin d'habits , & quelquefois de fard.
Pour rendre ſa morale aimable
Sous les plus belles fleurs elle en cacha le fond,
Couvrit la vérité du voile de la Fable ,
Et ſe fit écouter ſous le nom de ****
Ornement de la Normandie,
Gloire de tes parens , honneur de tes amis ,
*** , Me fera- t-il permis
D'exprimer mes tranſports de te voir applaudie ?
Et quel coeur en effet, ne ſeroit enchanté
En contemplant Ferval , S. Sever , & Roxelle ?
De leur tendre union l'image naturelle ,
Et leur noble ſimplicité ,
Font éprouver , chérir , la fenfibilité ;
Et dans l'illuſion que chaque objet rappelle,
Les larmes qu'on répand ſont une volupté.
Tandis que tu décris d'une main libre & ſure
AOUST. 1764. 63
Les ridicules , les travers ,
Qui déshonorent l'Univers ,
Ta conduite en eſt la cenſure ,
Et donne encore un nouveaux prix
A la douce Raiſon qui parle en tes écrits.
Des Grâces , des Amours le ſeduiſant langage ,
Le ton naif & vrai des vertus & des moeurs ,
L'art puiſſant d'émouvoir les coeurs ,
Régnent dans ce charmant ouvrage
Où tu nous peins ſi vivement
Le ſublime du Sentiment.
Pour ce morceau digne d'Apelle ,
La Nature en ſecret te donna ſon pinceau
Ton âme fournit le modéle ,
Le génie en traça l'expreſſion fidéle ,
Et l'efprit finit le tableau..
Par M. DIFS.
PROBLÉME historique , ou LETTRE
de M. DE LA DIXMERIE à M.
DE LA PLACE , Auteur du Mercure
de France , au sujet de la PUCELLE
d'ORLÉANS .
L'HISTOIRE , Monfieur , a ſes Pro84.
MERCURE DE FRANCE.
blêmes comme les autres Sciences , &
ce ne font pas les plus faciles à réfoudre.
On doutera toujours de la véritable
origine du Fondateur de Rome & de
la plupart des autres Fondateurs d'Empires.
Notre Mérouée ne nous eft pas
mieux connu. Quelle est la ſource de
cette ignorance ? Le défaut d'Hiſtoriens
&deMonumens. Toutes les Nations de
laTerre ont à certaines époques éprouvé
une pareille difette. Il ſe trouve même
dans leurs Hiſtoires les plus modernes
certains faits qui peuvent être enviſagés
comme douteux ; d'autres qui éxigent
des éclairciſſemens. C'eſt dans cette première
ou cette ſeconde claſſe qu'il faut
placer la mort de Jeanne d'Arcq , cette
héroïne qu'un de nos plus mauvais Poëtes
eſſaya d'illustrer , & un de nos plus
grands d'avilir. Ni l'un ni l'autre n'ont
réuſſi dans leur projet. Le mien , dans
cette Lettre , n'eſt pas de rien décider
fur la queſtion que je propoſe , & qui
ſe réduit à ce peu de mots : Jeanne
d'Arcq a-t- elle ſubi réellement l'Arrêt
qui la condamnoit au fupplice dufeu ?
Pasquier , dans ſes recherches ; Duhaillan
, qui a écrit avant lui , & quelques
autres, font pour l'affirmative. Le
Moine Jean-Etienne , Auteur contemAOUST.
1764. 65
porain , & livré ſans réſerve au parti
Anglois , dit expreffément que la Pucelle
fut harfe . On montre même encore
à Rouen la chaudière où elle fut ,
dit- on , brulée à la manière des anciens
Romains. On aſſure que ſon coeur ne
put être confumé , ni même endommagé
par les flammes. Le même prodige
, fi c'en eſt un , avoit déja été opéré
en faveur de Germanicus. Ce trait hiftorique
auroit pû épargner bien des
réflexions à l'Auteur de la Cour Sainte.
On ſçait d'ailleurs que la Miffion de
Jeanne d'Arcq n'eſt rien moins qu'un
article de foi. Elle la prouva comme le
Prophête des Turcs avoit prouvé la
fienne , avec l'épée. Mais , en mettant
à part toute inſpiration , Jeanne d'Arcq
n'en eſt que plus admirable. On vit une
fimple Payſanne avoir l'âme & la conduite
d'un Héros. Il falloit que nos ennemis
euſſent une bien haute idée de
ſes actions , puiſqu'ils les attribuoient à
quelque pouvoir magique. Ils firent
condamner , comme forcière , une Héroïne
qu'ils auroient dû combler d'honneurs
. Ce Jugement ſeul eſt déja une
tache pour eux que ſera-ce donc fi
l'exécution s'en eſt ſuivie ? Mais fut-il
en effet exécuté ?
1
?
66 MERCURE DE FRANCE
On trouve dans les Regiſtres d'Or
léans que cette Ville faifoit une penfion
à Jeanne la Pucelle dans des temps
très-poſtérieurs à celui de ce Jugement.
On affure de plus , que Jeanne vint à
Orléans accompagnée de fon mari , &
qu'elle y fut reçue avec les plus grands
honneurs. Elle n'avoit donc pas été
brûlée à Rouen ?
On demandera ſans doute quel étoit
ce mari ? C'eſt ce que nous apprend un
manufcrit trouvé à Metz par le Père
Vignier de l'Oratoire. On y voit en
langage & en ſtyle du temps , que le
vingtième jourde Mai de l'an 1436 , la
Pucelle Jeanne , qui avoit paffé quelque
temps à la Grange-ès-Ormes près de
Saint- Privé, fut amenée à Metz , y parla
à différentes perſonnes de poids ; que
ſes deux frères , dont l'un étoit Chevalier
& s'appelloit Meffire Pierre & l'au
tre Petit-Jean , Ecuyers , ſe rendirent
à la même Ville ; que l'un & l'autre ne
croyoient plus leur foeur vivante ; mais
qu'auffi- tôt qu'ils la virent , ils la reconnurent&
en furent également reconnus;
qu'ils l'emmenerent à Roquelon ,
où certain fieur Nicole , en qualité de
Chevalier , lui fit préſent d'un rouffin du
prix de trente frans & d'une paire de
AOUST. 1764. 67
Houffels ; que le ſieur Aubert Roule lui
donna un chaperon & le ſieur Nicole
Grognet une épée ; que la Pucelle
faillit fur ledit cheval très- habilement ,
& dit au fieur Nicole pluſieurs chofes
qui le perfuaderent entiérement que
c'étoit elle qui avoit été en France ;
en un mot , qu'elle fut reconnue à plufieurs
enſeignes pour la Pucelle Jeanne ,
qui avoit mené ſacrer le Roi Charles à
Reims. Après quelques autres détails
très-circonstancies , le manufcrit la fait
aller à Erlon , dans le Duché de Luxembourg
, & de là à Cologne , accompa
gnée du jeune Comte de Wnembourg ;
» & l'aimoit ledit Comte très - fort ,
> ajoute le Manufcrit; & quand elle en
>> volt venir il l'y fit faire une très-belle
>> curaſſe pour le y armer ,& puis s'en
>>vint à ladite Erlon , & là fut fait le
>> mariage de M. de Hermoiſe , Cheva-
» lier & de ladite Jehanne la Pucelle ,
»& puis après s'en vint ledit ſieur Her-
>> moiſe avec ſa femme la Pucelle de-
» meurer en Metz , en la maiſon que
>>>ledit ſieur avoit devant Sainte Sege-
>>lenne , & ſe tinrent là juſqu'au temps-
>>qu'il leur plaifit aller » .
,
Avouez Monfieur , qu'il en faut
ſouvent moins à un Amateur d'Anec
68 MERCURE DE FRANCE.
dotes & de faits ignorés pour ſe croire
ſuffiamment inſtruit ? On nous apprend
, toutefois , que le Père de Vignier
porta plus loin ſes recherches. Il ſe rendit
chez M. des Armoiſes , Noble des
plus diftingués de la Lorraine. Celui-ci
confia au Sçavant les clefs de ſon Tréfor,
autrement dit de ſes Chartres. Après
une revue des plus laborieuſes , le Père
de Vignier trouva enfin le Contrat de
mariage d'un Robert des Armoiſes ,
Chevalier , avec Jehanne d'Arcq , dite
la Pucelle d'Orléans, Voilà donc le fait
rapporté dans le Manuſcrit confirmé par
un autre monument ? Voilà done le
mari de la Pucelle clairement déſigné ,
entiérement reconnu ?
J'ignore s'il exiſte aujourd'hui quelqu'un
de la Maiſon d'Armoises ; je ne
prétendspoint m'ériger enGénéalogifte,
encore moins en Erudit. Je n'ai guères
figuré juſqu'à ce jour dans vos Mercures
que par des bagatelles, &fur- toutpar des
Contes: *je me ſuis même réduit fur ce
point au rôle d'Anonyme , à celui du
*On nous flatte de voir bientôt paroître une
édition en deux volumes des Contes de M.
de la Dixmerie. Ceux que l'on a vûs de lui dans le
Mercure , font naître un préjugé très-favorable
pour les autres.
AOUST. 1764 .
Peintre caché derrière ſa toile ; & ff69
fai-je même un Zeuxis , je n'en forti
rois pas pour interrompre la cenfure du
Savetier,
Quoiqu'il en ſoit , Monfieur , je propoſe
ici un doute à quiconque voudra
éſſayer de le réfoudre. Ce Problême
hiſtorique intéreſſe la gloire de deux
grandes Nations ; l'une & l'autre ont
prèſque également lieu de regretter
qu'une Héroïne digne des hommages
de ſon ſiècle , ait fubi le plus affreux
de tous les ſupplices .
Votre Journal , Monfieur , devenu
plus que jamais un Ouvrage agréable
& folide , eſt un champ très-propre à
ces fortes de combats littéraires.
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'ASYLE DE
L'AMOUR ,
A Mademoiselle ***,
E Terre
1
Le tendre Amour jadis jouiſſoit ſur la
Du deſtin le plus beau que puiſſe avoir un Dieu .
S'empreſſer ſous les loix , l'adorer & lui plaire
Faiſoit en tous temps , en tout lieu
Des Mortels réunis la principale affaire.
t
70 MERCURE DE FRANCE.
Mais aujourd'hui , la ſourde fauſſeté ,
La frivole coquêterie ,
La capricieuſe fierté ,
La frénétique jaloufie ,
Par leurs ſecrets complots,par leurs détours pervers
,
L'ont enfin dégoûté de ce triſte Univers.
Dans un coeur né tendre & docile ,
A peine cet aimable enfant
A-t-il fixé fon domicile,
Qu'au Villagecomme à la Ville ,
Il en eſt chaflé dans l'inſtant.
Eh quoi ! dit l'Amour en colère ,
J'aurai tout fait pour les Mortels ,
Et leur âme vile préfére
De vrais maux aux plaiſirs réels ?...
L'ingratitude eſt mon ſalaire ,
Quandde biens je comble leur coeur? ....
Quedéſormais ils ſentent mes rigueurs.
Je cours les oublier dans les bras de ma mère.
Tout en parlant,le Dieu mutin
S'envoloir.....mais en ſon chemin ,
Il trouve les yeux de Sylvie.
Auffi-tôt l'Amour sy logea ,
En s'écriant : ohje défie
Qu'on puiffemechaffer de là.
N. B. D.
L
AOUST . 1764. 71
LE CIZEAU DES PARQUES,
Epître à M. par Mlle A***.
Te le dirai-je , Acaſte ? une ſombre triſteſſe
Agite & trouble mes eſprits ?
Vainement les jeux & les ris ,
Qui ſuivent l'aimable jeuneſſe ,
S'offrent à mes ſens interdits !
Ils n'en ſçauroient goûter l'ivreſſe .
Ne crois pas cependant que d'injuſtes dégoûts
M'éloignent des plaiſirs au printemps de mon
âge ;
Cette aimable gaîté , ce charmant badinage ,
Que la vertu permet , & qu'elle rend plus doux ,
Toujours reçoivent mon hommage.
Mais ces attraits ſi chers à mon coeur enchanté ,
Ces doux amuſemens , divinités des hommes ,
:
En ſongeant à ce que nous ſommes ,
Pouvons-nous les goûter avec tranquillité ?
En vain d'une main obſtinée ,
Nous baiffons le rideau ſur ces momens d'horreur
Annoncés par la deſtinée :
Leur image , préſente à notre âme étonnée ,
Y vient (ouvent jetter le trouble & la terreur.
La Parque avide & meurtrière
Menace à chaque inſtant la trame de nos jours ,
72.MERCURE DE FRANCE.
1
4
Quelques luſtres au plus termineront le cours
De notre pénible carrière.
Nosyeux , nos triſtesyeux , ſans éſpoirde ſecours,
Se fermeront à la lumière ,
Et s'y fermeront pour toujours.
Etres infortunés ! que nous ſommes à plaindre !
Sujets aux Loix du Sort , ſoumis à fes Arrêts,
Que fervent nos travaux ? Que fervent nos projets?
Pour des jours malheureux
, toujours prêts à s'éteindre
, Pourquoi de vains plaiſirs rechercher la douceur ?
Pourquoi de l'aveugle fortune
Briguer la trompeuſe faveur ?
Pourquoi ſacrifier ſon repos , fon bonheur , Aux ſoins d'une grandeur trop ſouvent impor
tune?
Le fatal précipice eft creuſé ſous nos pas : Un inſtantpeut l'ouvrir, un inſtant nousyplonge, Cesbiens chers à nos coeurs ne nous ſauveront
pas,
Et nous verrons tous leurs appas
S'enfuir & paffer comme un fonge.
Ami , voila donc notre fort !
La Parque , par nos cris , ne peut être attendrie;
Chaque moment de notre vie
Eſtun nouveau pas vers la mort.
Du funeſte cizeau tout devient la victime ;
Rien
AOUST . 1764. 73
Rien n'en ſçauroit être excepté :
Gloire , jeuneſſe , attraits , richeſſe , dignité ,
Tout ſe perd dans le même abîme ;
Tout périt ! C'eſt en vain qu'on voudroit réſiſtera
Gardons-nous cependant d'une inutile crainte.
Non : de ce coup fatal l'inévitable atteinte
Ne doit point nous épouvanter :
Ces honneurs , ces plaiſirs , que nous aimons
ſuivre ,
Par combien de tourmens les faut-il acheter
Lâches , pourrions- nous redouter
Le moment qui nous en délivre ?
Mais faudra-t-il quitter cet objet de mes pleurs
Cet ami fi fidéle , & dont la main chérie ,
Répandoit d'agréables fleurs
Sur les épines de ma vie ?
Faut-il perdre ce fils , dont mes ſoins précieux
Soulageoient les ennuis de ma froide vieilleſſe
Faut-il de cet époux , ſi cher à ma tendreſſe ,
Recevoir les derniers adieux ?
Douce amitié ! tendre nature !
Une âme vertueuſe & pure
Doit s'ouvrir à vos ſentimens ,
Mais ſi votre aimable puiſſance
Fait le bien de notre éxiſtence ,
Que d'horreurs elle ajoute á nos derniers inſtans !
Hélas ! le coeur frémit de quitter ce qu'il aime.
Quedis-je , Lequitter ? mon érreur est extrême
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Ceſſons plutôt de le penſer ;
Chers & tendres objets dont je cauſe la peine,
Dans la profonde nuit où le deſtin m'entraîne ,
Ετι
Je ne fais que vous devancer.
mon cher Acaste , ami ſage & fidéle ,
Puiſque tout eſt ſoumis à cette loi cruelle ,
A cet implacable deſtin ;
Sans plaintes, fans murmure , il faut que chacun
céde ;
Préſentons à ſes coups un front toujours ſerein.....
Aux maux qu'on ne peut fuir c'eſt l'unique
reméde.
AMlle A*** fur l'Epître précédente.
QUELLE main ſçavante & hardie ,
Par une ſecrette magie ,
Etonne & frappe mes eſprits ,
Etpréſente à mes ſens éffrayés & ravis ,
L'abîme où le néant raſſemble le débris
De la nature enfevelie a
Eh quoi ! vous que les jeux & les ris ont ſuivie
Vous par Hébé , par l'Amour embellie ,
C'eſt vous qui deſcendez dans la nuit des tombeaux
,
Pour y puiſer cette mâle énergie
Qui fait paſſer dans notre âme attendrie
AOUST. 1764 . 75
Le ſentiment amer & profond de nos maux ?
Jeune & charmante A *** , ah ! quittez ces pina
ceaux ;
Votre gaité dément votre philoſophie :
A la voix des Amours , de l'aimable Folie ,
La Parque a dû briſer ſes funeſtes cizeaux;
Le Plaiſir a le droit de prolonger la vie :
Elle eſt un bien quand on jouir.
Connoiſſez mieux le prix de l'inſtant qui nous
fuit:
On aime à le fixer ſur vos riantes traces ;
Et par le ſentiment ſans ceſſe reproduit ,
Auprès de vous il s'embellit
Par les plaiſirs , les talens & les grâces.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
DISCOURS de remercíment fait le 30
Juin 1764 par M. le P. DE RUFFEY
, Vice- Chancelier de l'Académie
de DIJON , à M. LE GOUZ , Académicien
Honoraire , ci-devant Grand-
Baillif de la Nobleſſe du Dijonnois ,
au sujet du préſent de fon Cabinet
d'Histoire Naturelle * qu'il a fait à
cette Compagnie.
MONSIEUR,
RIEN ne pouvoit plus me flatter
dans les fonctions de la Place que
j'occupe à l'Académie , que d'être char-
* Ce Cabinet , dont le Catalogue ſera donné
inceſſamment au Public , conſiſte dans une ample
collection de Minéraux & de Pétrification de toute
eſpèce : mais la principale richeſſe eſt du Régne
animal. On y voit ce qu'il y a de plus précieux en
Teſtacées & en Crustacées , en Coraux , Lithophytes
, Madrépores , &c. Mais il eſt ſinguliérement
remarquable par une collection de la
plusgrande partie des Poiffons de la Méditerranée,
deſſéchés avec art & mis ſous verre , qui ne
ſe trouvent en aufli grand nombre dans aucun
Cabinet d'Hiſtoire naturelle connu.
AOUST. 1764. 77
gé de vous témoigner ſa reconnoiſſance
du préſent que vous venez de lui faire.
Quelque précieux que foit ce don
vous en avez augmenté le prix par la
façon noble & défintéreffée dont vous
l'avez offert.
Aucune vue perſonnelle n'a ſervi de
motif à cette action généreuſe ; le plaifir
de faire le bien & d'être utile à votre
Patrie , eſt le ſeul but que vous vous
êtes propofé.
L'amitié qui nous unit depuis long
temps , m'a mis a portée de connoître la
bonté de votre coeur & la nobleſſe de vos
ſentimens. Je vous ai toujours vu avec
admiration dans un fiécle dont l'intérêt
eſt l'Idole , garantir votre coeur de la
corruption générale , & ne connoître
ce Monſtre que pour l'immoler au bien
public & au ſervice de vos amis .
Votre amour pour les Sciences &
les Lettres , vous a fait entreprendre des
voyages diſpendieux , en Italie & en
Angleterre , pour perfectionner votre
goût & vos connoiffances ; vous en
avez rapporté les plus précieux tréſors
de la Nature : vous en jouiſſiez , mais
vous auriez cru n'en jouir qu'à demi
ſi vous ne les aviez partagé avec nous.
Recevez , MONSIEUR , le Titre de
Diij
87 MERCURE DE FRANCE.
premier Bienfaiteur de cette Académie :
C'eſt le gage le plus glorieux que nous
puiffions vous donner de notre graritude.
Nos Faſtes inſtruiront à jamais la
poſtérité ſçavante de votre nom &
de vos bienfaits ; ils y feront gravés par
la reconnoiſſance ; mais ils le feront
encore plus profondément dans nos
coeurs.
LE mot de la premiere Enigme du
fecond volume du Mercure de Juillet
eſt une Enseigne. Celui de la ſeconde
eſt la Flute ou la Musette. Celui du
premier Logogryphe eſt Chimère , où
P'on trouve Michée , mer , cher , ire ,
mère , cire , cime , mi , re , Remi, chré.
me , merci , Rhée , cri , hier , cé, méri ,
crie , chrie eric , méché , emir , riche ,
rime , crimée , ére , Meir ( Rabbin du
16º Siécle. Celui du ſecond Logogryphe
eſt Catastrophe.
ENIGME.
COMME
COMME on trouve , à me voir , un bien très
important,
:
AOUSET. 1764 . 79
Je mets mon corps en vue autant qu'il y peu:
être.
Quoique vieux , cher Lecteur , je nais à chaque
inſtant ,
Et je ſuis avantque de naître.
C'eſt fort peu de choſe pour moi
Que ce qui m'occupe ſans ceſſes
Et je ne puis , je le confeſſe ,
Remplir qu'à demi mon emploi.
Ma fille jamais ne me quitte",
Si ce n'eſt dans les lieux où je ſuis trop puiſſant.
Plus on me voit , moins on me fent ,
Et plus je crois , plus ma force eſt petite .
T
AUTRE.
ANTOT pauvre , tantôt riche,
Vous me voyez chaque jour
A mon voifin faire niche :
Il me la fait à ſon tour.
A chacun je m'abandonne :
La volonté fait ma loi ;
Et toujours mon nom ſe donne
A ce qui vaut mieux que moi.
Dans une fombre demeure ,
Sans regret je ſuis caché ,
Et malgré cela je pleure
Lorſque j'en ſuis arraché..
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Quand on m'expoſe à l'orage
Sur un perfide élément ,
Je ne crains point le naufrage
Et me noye à tout moment.
LOGOGRYPHE.
A certain pauvre Diable on dit qu'il en a cul
Pour n'avoir pas bien ſcu ce queje pouvois être
A vos dépens , ainſi que lui ,
Il faut apprendre à me connoître.
Trouver d'abord , puis combiner
Trente ou quarante mots que mon nom vous
préſente ,
N'eſt pas choſe fort amuſante ;
Mais ce n'eſt qu'à ce prix qu'on peut me dee
viner.
Trois conſonnes & trois voyelles
Vous donneront deux gentilles femelles
Jupiter à l'une en conta :
Métamorphoſe en arriva ;
L'ingénieux & tendre Ovide
Aima l'autre avec paſſion ;
Item , voyez un coquin d'éſpion ,
Qui tient fon coin dans l'Enéïde ;
Et ce poiſſon ſi merveilleux ,
Au viſage de femme , femme au chant mélodieux ;
AOUST . 1764. 8
二
Qu'Ulyffe eut le plaifir d'entendre ,
Sans être obligé de ſe rendre ,
A fon mât s'étant fait lier ;
Gardez - vous bien de l'oublier.
J'offre aux maris jaloux l'ornement de leur têtes
Aux avares l'objet de leurs voeux les plus doux ;
Aux Rois leur nom ; aux Amoureux leur fête
Le mets des chiens ; l'aurore des hiboux ;
Un furnom de Religieuſe ;
Ceque de bien cacher elle fait ſon devoir ,
Qu'une autre femme laiſſe voir ,
Quand elle n'eſt pas ſcrupuleuſe ;
La plus belle des fleurs ; le plus fot des oiſeaux
Un oiſeau plus petit , charmantpar ſon romage
Agréable par ſon plumage ;
Cette rivière dont les eaux
Baignent Paris ; ce qui fert pour écrire,
Une graine bonne à manger ;
Un parfum qu'en honneur je ne ſçaurois vous dires
Ce qu'à nos Opéra l'on voit ſouvent changer ;
Le contraire d'humide ; & de blanc le contraire
Un ſynonyme de colère;
Un autre de querelle ; un nom d'Ambaſſadeurs
D'une mouche & d'un ver les préſens admira
bles ......
D'autant de mots encor je fais grace au Lecteur
Il m'enverroit à tous les Diables,
GELHAY
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE .
Je ſuis d'une eſpéce connue , E
Qui charme l'odorat , & qui flatte la vue.
Six lettres font mon nom. Prens-en quatre , Lece
teur :
Ducorps humain tu tiens une partie ; :
Prens-en trois, c'eſt un bien d'où dépend le bon--
heur ,
Un des plus grands biens de la vie ;
Je t'offre encor , en n'en prenant que deux
Certaine carte utile à certains jeux ;
Puis une note de Muſique ;
Puis l'enſemble des douze mois.
Ce font dans ces cinq mots, cinq lettres que tu
vois;
Il en faut fix ; & c'eſt ce qui te pique.
CHANSON
DIALOGUÉE ..
S
LEBERGER .
Orton coeur , aimable Flore,
Eſt ſenſible à mes ſoupirs ,
Que peux-tu donc craindre encore
De l'ardeur de mes deſirs ?
Quand ma flame ,
Dans ton âme ,
En ce jour
Si ton coeur aimable Flore,Est sensible à
mes soupirs.Que peux tudonccraindreencoreDe l'ar
-deur de mes desirsQuandmaFlame Dans ton.
ame En cejourNetrouve aucun retourDuDieu dont
Mineur.
tupeins les attraits Cést tropbraverles traits.Dans tes
yeux,mon cher Silvandre,Tout me ditqu'ilfaut se
W
rendre,Ettu me verroisplus tendre,Sides amansJe croyois
les sermens Mais envaindela tendressjeeveucarrêter l'ar
W W
=deurJesensautraitqui me blesseQue malgrémoijeconnois
+
unvaing.Dans tesy mocher SilvandreToutditquej'ai dume
W
rendre,Iu me vois enfinplus tendre,Etd'un amanten croire
Majeur.
Leserment. Oui,ton coeur aimable Flore,Estsen-
W
W
= siblea mes soupirs , Ettaflame ajoute en
= core A l'ardeur de mes desirs
!
41
AOUST. 1764. 83
Ne trouve aucun retour ;
Du Dieu dont tu peins les attraits ,
C'eſt trop braver les traits .
Si ton coeur , aimable Flore , &c.
LA BERGERE.
Dans tes yeux , mon cher Silvandre ,
Tout me dit qu'il faut ſe rendre ;
Et tu me verrois plus tendre ,
Si des Amans
Je croyois les fermens.
Mais en vain de ta tendreſſe ,
Je veux arrêter l'ardeur ;
Je ſens , au trait qui me bleſſe ,
Que malgré moi je connois un vainqueur.
Dans tes yeux , mon cher Silvandre ,
Tout dit que j'ai dû me rendre.
Tu me vois enfin plus tendre ,
Et d'un Amant ,
En croire le ferment.
LE BERGER.
Oui , ton coeur , aimable Flore
Eft ſenſible à mes ſoupirs.
Et ta flamme ajoute encore
A l'ardeur des mes deſirs ..
La Musique est de M. du C .... Etudians
au Collège d'Harcourt , âgé de 12 ans & demi..
Lesparoles de M. D. L. P.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
HISTOIRE de la Maison de MONTMORENCI
, parM. DESORMEAUX,
PREMIER EXTRAIT.
L'HONNEUR qu'a mérité Achille d'être
célébré par le plus grand des Poëtes ,
étoit un des avantages que lui envia
long - temps après un de ſes rivaux.
Alexandre mettoit ce defir parmi les
objets de fon ambition. En effet , un
des aiguillons de la gloire humaine ,
c'eſt l'image de cette eſpéce d'immortalité
qui ſuit la grande réputation ; &
qui , fi l'on peut parler ainfi , étend
plus le ſon de la trompette de la Renommée
, que les Hiſtoriens ? Ce font
eux qui donnent une nouvelle vie aux
Héros , qui les expoſent une feconde
fois aux regards attentifs de l'Univers ,
qui les élevent encore , pour nous exprimer
poëtiquement , fur le char de la
gloire. La Maiſonde Montmorenci brilAOUST.
1764. 85
loit de tous les rayons d'une ſplendeur
véritable : elle avoit juſtifié la plus haute
Nobleſſe par des Vertus & des Services
qui ſeuls auroient ſuffipour lui attirer la
reconnoiffance & les reſpects éternels
de la Nation. Il lui manquoitun Peintre
, qui réunît dans un tableau tous ces
perſonnages ſi intéreſſans , & les remontrât
à la fois aux yeux du François ,
adorateur de ſes Héros. Cette illuftre
Maiſon , ſi l'on oſe le dire , va être redevable
d'un nouvel éclat à la plume de
M. Deformeaux. Cet Ecrivain étoit déja
connu avantageuſement par ſon Hiftoire
d'Eſpagne & par les derniers volumes
des Révolutions , Ouvrage commencé
par M. Duport du Tertre : mais
ce qui ajoutera beaucoup à la réputation
du premier , c'eſt ſon Histoire de la
Maison de Montmorenci en cinq volumes
, qui paroît chez Defaint & Saillant
, Libraires , rue S. Jean de Beauvai
, & Duchesne , Libraire , rue S.
Jacques. Elle eſt dédiée à M. le Maréchal
Duc de Luxembourg , dont tous
les honnêtes-gens pleureront à jamais
la perte. Tout le monde retrouvera ſes
fentimens dans cette Epître ſi noble &
fi préciſe de M. Deformeaux.
86 MERCURE DE FRANCE.
" MONSEIGNEUR ,
„ VOICI l'Histoire de vos Ancêtres ::
vous y verrez de grands exemples de
>> courage , de probité , de défintéreſſe-
" ment , d'amour pour la Patrie. Ce
>>font les vertus qu'on voit briller en
MONSEIGNEUR ; puiffent-
» elles être à jamais le partage de tous
>> ceux qui porteront le nom immortel
»de Montmorenci » .
VOUS
L'Auteur commence ſon Hiſtoire par
une introduction qui en quelque forte
fert de préliminaire. Il eſt bien éloigné
d'imiter la plupart des Ecrivains , qui
font toujours prêts à décrier ceux qui
les ont devancés. M. Deformeaux donne
des éloges au travail du ſçavantAndreDuchesne
, à qui nous devons l'Hiftoire
généalogique de la Maiſon de
Montmorenci. » D'après l'excellent Ou-
>> vrage de Duchesne , ( dit le même Hif-
>*> torien ) il paroîtroit peut- être inutile
"& fuperflu de donner une nouvelle
>>Hiſtoire de la Maiſon de Montmorenci ;
>>mais comme cet Ecrivain s'eſt plus
>> attaché à la généalogie & aux allian-
>> ces des Montmorenci , qu'à leurs ac-
>> tions , on a cru que le Public verroit
AOUST. 1764. 87
:
avec d'autant plus de plaifir Hiſtoire
>>>des Hommes les plus illuſtres de cette
»Maiſon , qu'on y a ajouté celle de
» François-Henri de Montmorenci , Ma-
>>>réchal , Duc de Luxembourg , l'un
>> des plus grands Capitaines que la
>>France ait produits » . L'Hiſtorien
ajoute avec cette nobleffe philoſophique
qui diftingue les Ecrivains de génie
de cette foule obfcure de barbouilleurs
de papier : " on proteſte ici qu'on ſe
>> feroit bien donné de garde de publier
>> cet Ouvrage , ſi les Montmorenci n'a-
>>voient été que de grands Seigneurs, les
>>premiers Barons de France. On ne l'a
>> entrepris que parce que la plupart de
>> ceux qui ont porté le nomde Montmo
>> renci, ont rendu des ſervices excellens à :
>> la Patrie » .On les doit compter parmi le
petit nombre des premiers Gentilshommes
de la Nation. Si les Montmorenci
n'ont pas eu l'honneur de monter fur
le Trône , i's ont celui de l'avoir foutenu
, & depuis Hugues Capet jusqu'a
nos jours , la grandeur de cette Maiſon
s'eſt maintenue fans nulle interruption..
Duchefne commence fa généalogie à
Bouchard I , environ l'an 950 de l'Ere
Chrétienne . L'Histoire ancienne & mo
derne n'offre point de Maiſon , dans
ว
88 MERCURE DE FRANCE.
quelque Nation que ce foit , qui ait
fourni à ſa Patrie plus de Généraux &
dedéfenſeurs. Ronsard , ily a deux cens
ans , écrivoit :
>>>Cette Race eſt ſur toutes , la plus belle
>> Race héroïque & antique , laquelle ,
>>>De père en fils , guerrier victorieux ,
>> Aporté ſon renom juſques aux cieux >>
Que M. Deformeaux ſcait ſe montrer
digne d'être l'Hiſtorien d'une pareille
Maiſon ! » En voyant , dit- il , réunis
>> ſous un ſeul point de vue toutes les
>>grandes actions de leurs Ancêtres
>> que les Montmorenci jugent eux-mê-
>>>mes de tout ce que l'Etat eft en droit
d'attendre de leur zéle , de leur cou
>> rage , de leur application !
La Maiſon de Montmorenci ſe perd
dans l'obſcurité des temps. Un Ecrivain
du dernier fiécle ( le Père de la
Rue ) diſoit : la couronne n'est pas plus
ancienne fur la tête de nos Rois , que
la noblesse dans le fang de ces Héros.
Nous ne nous arrêterons qu'aux principaux
perfonnages qui ont le plus attaché
la plume de l'hiſtoire.
Thibaud de Montmorenci& fon frère
Herve Bouteiller de France , font
9
AOUST. 1764 . 89
appellés par le Roi Henri I ( en 1059 )
Princes du Royaume , nobles Princes.
La charge de Bouteiller étoit alors la
ſeconde de l'Etat .
Un des plus illuſtres des Montmorenci
du temps de l'Abbé Suger fut
Gui Comte de Rochefort , Sénéchal de
France , furnommé le Rouge ; cet Abbé
en parle comme d'un des plus grands
hommes de ce fiécle : il le repréſente
ſage , appliqué , plein de génie & de
valeur , ne refpirant que la gloire du
nom François . Il a été combattre les
Muſulmans dans le fond de l'Orient.
A fon retour ſa fille Lucianne épouſa
le fils aîné du Roi , & vers le même
temps Elifabeth de Montlhéri , ſa petite
niéce , épousa Philippe , ſecond fils du
Monarque.
Le nom de Mathieu I , Seigneur de
Montmorenci , eſt conſacré à jamais
dans nos Faſtes . Nul Seigneur de fon
temps n'eut plus de part au Gouvernement
du Royaume & à la faveur des
Rois. Louis VI, qu'il ſuivit dans toutes
ſes Campagnes , le combla de bienfaits
& de distinctions. Il fut élevé à la dignité
de Connétable . Alix de Savoie , Reine
douairière de France , du conſentement
90 MERCURE DE FRANCE.
du Roi fon fils , épousa Mathieu , qui
étoit veuf.
Bouchard V , Sire de Montmorenci
parut à la Cour avec plus d'éclat qu'aucun
de ſes Ancêtres. Sa fuite étoit prèfque
auffi nombreuſe que celle du Roi.
Sa naiſſance & fa réputation lui mériterent
l'alliance de Laurence de Hainault,
fille de Baudouin III , Comte de Hainault
& d'Alix de Namur , defcendue
en droite ligne de Charlemagne par
Ermengarde, Comteffe de Namur , fille
de l'infortuné Charles de France , Duc
de Lorraine , exclu du Trône : c'eſt par
cette alliance que les Montmorenci ont
l'honneur de deſcendre de Charlemagne.
Mathieu de Montmorenci , Sire de
Marly , a joué un très- grand rôle dans
les Croiſades : il fut un des premiers
Chefs de la Nobleffe Françoiſe qui ſe
diftinguerent à la prive de Conſtantinople
ſur lesGrecs : car les plus cruels ennemis
de ce malheureux Peuple furent
les Croiſés. C'étoit une des abfurdités
révoltantes du fiécle : on partoit pour
combattre les Musulmans , auxquels on
vouloit arracher la Palestine , ſans trop
fyavoir pour quelle raifon , & on trem-
و
AOUST. 1764. 91
poit ſes mains dans le fang des Chrériens.
Il eſt conſtant que Constantinople
emportée depuis d'affaut par les Turcs ,
fouffrit moi d'horreurs que de la part
des Croiſés. Le butin ſeul qui tomba en
partage à nos Seigneurs François, monta
à plus de quatre cent mille marcs d'argent.
Mathieu de Montmorenci mourut
des fatigues du fiége : il fut enterré dans
l'Eglise de S. Jean de Jérusalem ; &
l'Armée victorieuſe regarda ſa mort
comme une des plus grandes pertes
qu'elle pût faire .
و
Mathieu Sire de Montmorenci
Connétable de France , furnommé le
Grand, s'eſt montré digne en effet d'un
fi glorieux titre. Il fit à Bouvines des
miracles de valeur : il renverſa & prit
douze Bannières Impériales. Philippe ,
en mémoire des exploits de Mathieu
de Montmorenci , qui avoit tant contribué
à ſon triomphe , voulut qu'il ajoutâtdouze
aiglettes ou alerions aux quatre
qu'il portoit déja dans ſes armes. La
branche de Montmorenci Marly continue
de porter les anciennes armes de la
Maiſon. » Louis VIII , avant que de
>>>mourir , éprouva les plus vives inquié-
>>> tudes ſur la deſtinée de ſes enfans. Les
>> Rois , depuis Hugues Capet , ſe dé92
MERCURE DE FRANCE.
>> fiantde l'ambition éffrénée desGrands,
" avoient eu la précaution de faire facrer
>& couronner de leur vivant leurs fuc-
» ceffeurs. Louis , dans le court eſpace
» d'un Régne de trois ans , n'avoit pu
>>ſuivre cet éxemple. L'aîné de ſes en-
>> fans avoit à peine douze ans : avant
>> que d'expirer il appella dans ſa cham-
» bre les Princes , les Barons & les Evê-
>> ques. Ce fut en préſence de cerre au-
>> guſte aſſemblée que le Roi tournant
>> fes regards mourans fur Mathieu de
» Montmorenci, le conjura dans les ter-
>>>mes les plus touchans , de prendre fon
>>fils ſous ſa garde. Mathieu accablé de
>> douleur ne put d'abord répondre que
» par ſes larmes & fes fanglots ; mais
>> enfin faiſant un effort fur lui-même ,
>> il proteſta à ſon Roi qu'il verſeroit
>> juſqu'a la dernière goutte de ſon ſang
>>>pour la défenſe du Prince& de la Fa-
>>mille Royale ». Le jeune Roi , qui
fut Louis IX, ne trouva pas en effet
de plus ardent défenfeur que ce grand
homme. Il mourut avec la réputation
du plus grand Capitaine & du plus honnête
Chevalier de ſon fiécle. On a conſervé
de lui un trait qui donne une
haute idée de ſon déſintéreſſement &
de ſes modérations. Moyennant une
AOUST. 1764. 93
légère redevance , il affranchit tous fes
vaffaux des corvées , des tailles & des
impofitions que les Barons étoient alors
en droit d'éxiger d'eux. » "Ce bienfait ,
>>> dit l'Hiſtorien , étoit immenfe ; car ,
» de la feule Baronie de Montmorenci ,
» dépendoient plus de fix cens Fiefs.
"Cette action eſt ſans doute moins bril-
>>>>lante que des victoires ; mais elle eſt
>>plus intéreſſante aux yeux de l'huma-
» nité ". Le moindre des titres du Connérable
eſt d'avoir été grand-oncle ,
oncle , beau - frère , neveu& petit- fils de
deux Empereurs , de fix Rois , & allié
de tous les Souverains de l'Europe . II
prenoit , comme ſes Ancêtres , la qualité
de Sire de Montmorenci , par la
grace de Dieu.
Vous voyez un nombre de Héros de
cette Illuſtre maiſon , payer de leur fang
l'honneur de paſſer pour les plus braves
Chevaliers qu'ait produit la France . Ils
partagerent les malheurs de l'Etat ſous
Philippe de Valois . Sous CharlesVI plufieurs
d'entre -eux furent tués , d'autres
bleffés , ceux - ci eurent la douleur de
voir leur héritage envahi par les rebelles ;
ceux-là prifonniers de Guèrre par le
fort des Armes , furent ruinés par les
rançons éxorbitantes qu'on éxigea
1
94 MERCURE DE FRANCE.
d'eux. Nous ne ſuivons point exacte
ment la fucceffion de tant de grands
hommes.
Le Roi François I, combla d'honneurs
Guillaume de Montmorenci , en
1524 , année fi célébre par les déſaſtres
de la France ; le Parlement de Paris
donna au Baron de Montmorenci , des
marques de confiance & d'eſtime , telles
qu'aucun Citoyen n'en a peut - être
jamais reçues de plus glorieuſes de la
part de cette auguſte Compagnie. Auffitôt
après qu'on eut appris la perte
de la Bataille de Pavie , & la priſe du
Roi , le Parlement ordonna qu'on inviteroit
le Baron de Montmorenci à fe
rendre dans la Capitale , pour raffurer
par ſa préſence les habitans conſternés
& maintenir la paix , l'ordre , & la
tranquilité. Le Roi en fortant de ſa
priſon, l'accabla d'éloges, &de carefſfes ,
il lui remit les lods & ventes de quelques
terres qui lui étoient échues &
qui relevoient de la groſſe Tour du
Louvre : il voulut qu'on inférât dans
les Lettres-Pa entes que c'étoit en faveur
des bons , grands & très-agréables fervices
que fondit Cousin , le Baron de
Montmorenci lui avoit rendus ainfi
qu'aux Rois fes prédéceſſeurs.
AOUST . 1764. 95
M. Deformeaux a répandu ſur l'hiftoire
d'Anne de Montmorenci tout l'intérêt
dont cette vie étoit fufceptible.
Ce grand homme nous eft repréſenté
fous des traits qui caractérisent à
la fois & le Héros & l'Ecrivain. » Anne
» de Montmorenci eſt un des hommes
>> les plus célébres de l'hiſtoire moder-
» ne. Sa vie offre un ſpectacle auffi
» varié qu'intéreſſant. Elevé par fon
>> courage , fon génie , & ſes talens
» à un dégré de puiſſance & de for-
> tune qui ne laiſſoit que le Trône au-
>> deſſus de lui , on le verra diſgracié ,
» éxilé par ce même Prince dont il avoit
>> ſauvé le Royaume ; bientôt après rap-
>> pellé avec gloire de ſon éxil , il gou-
>> verne pour la ſeconde fois le Royau-
» me avec une autorité prèſque abſo-
>> lue , mais la fortune lui vend cher
>> ſes faveurs . Au milieu de ſes ſuccès ,
>> il eſt vaincu & pris dans les plaines
>> de S. Quintin. Il ne fort de ſa pri-
>> ſon que pour être témoin de la mort
>>déplorable de fon Roi. Relégué de
>> nouveau dans ſes Terres , dépouillé
>> de l'adminiſtration des affaires par des
>> rivaux pleins de courage , de talens
» & d'ambition , la fortune le raméne
>> ſur le théâtre des événemens ; & 1
96 'MERCURE DE FRANCE.
>> dans un âge où les autres hommes
>> ne reſpirent plus qu'après le repos ,
>> il combat avec le courage le plus
>> intrépide & juſqu'à la dernière extré-
>> mité pour le culte de ſes Pères &
>>>l'autorité Royale ; tantôt vaincu , tan-
>> tôt vainqueur , mais toujours le plus
> fier des hommes , c'eſt au milieu de
>>cette alternative fingulière de ſuccès
» & de revers , de faveurs & de dif-
» graces , de défaites & de victoires ,
>> qu'il termine une carrière dont une
>>partie eût ſuffi pour illustrer d'au-
» tres hommes. Au reſte , quoique le
Connétable de Montmorenci ait fou
» vent éprouvé l'infortune , quoiqu'on
>> lui ait reproché des défauts , ſes ver-
>> tus , ſes talens , fon courage & fa ré-
>>>putation ont furpaſſe ſes malheurs. Il
>>eut la gloire de gouverner ſa Patrie ,
» de la fauver & de mourir pour elle » .
» Je ne crois pas que depuis Salufte on
ait peint avec plus de vigueur & d'énergie.
Il faut lire dans M. Deformeaux
tous les détails de cette vie ſi remplie
d'événemens. L'Hiſtorien a eu l'art de
lier l'Hiſtoire générale des temps à l'Hiftoire
particulière des Montmorenci , ce
qui donne encore un nouveau dégré
d'intérêt à cet excellent Ouvrage. La fin
du
AOUST. 1764 . 97
• du Connétable préſente le ſpectacle le
plus frappant des malheurs de l'humanité.
On ſçait que ce fut à la bataille
de Saint-Denis qu'il termina ſa longue
carrière. « Revenu de fon évanouiſſe-
» ment , il demande à ceux qui l'envi-
> ronnoient, des nouvelles de la Bataille
» & des autres Chefs. Lorsqu'on lui eut
» répondu que l'Armée du Roi étoit
> maîtreſſe du champ de Bataille , &
» que le combat n'avoit été , pour ainſi
>>dire , fatal qu'à lui ſeul , il remercia
>> le Dieu des Armées. Il demanda en-
>> ſuite pourquoi on s'arrêtoit autour de
>>>lui ſans poursuivre la victoire . Mon
» cousin , dit- il , en s'adreſſant à M.
» de Sanzai , homme de qualité , & fon
parent , jefuis mort ; mais je bénis le
» Ciel de mourir ainſi pour ma Religion ,
» mon Roi & ma Patrie : dites à SA
» MAJESTÉ que j'ai été enfin aſſez
» heureux pour trouver la mort que j'a-
» vois cherchée tant de fois pour le fer-
» vice de son père & de ses aïeux . En
>> même temps il prend ſon épée , dont
>> le pommeau étoit fait en forme de
>> croix , qu'il baiſe ſans ceſſe , recom-
>>mandant ſon âme à Dieu. Sur ces en-
>>trefaites arrivent ſes enfans , qui ſe
jettent ſur lui , l'embraſſent & l'exhor
E
98 MERCURE DE FRANCE.
"
>> tent à avoir bon courage , en l'affu-
>> rant avec tous ceux qui étoient pré-
>>ſens , qu'il guériroit de ſes bleſſures :
>mais le Connétable , qui ſe ſentoit
>>frappé à mort , vouloit expirer ſur le
>> champ de Bataille. Il réſiſta long-
>> temps aux prières qu'on lui fit de ſe
>>laiffer tranſporter à Paris : enfin ne
> pouvant plus réſiſter aux vives attaques
de tout ce qu'il avoit de plus
> cher. J'y confens , dit-il , non quej'aie
» aucune espérançe de guérir, carjefuis
» mort ; mais c'eſt pour voir encore une
»fois le Roi & la Reine , leur dire
» adieu , & leur porter moi-même par
mes bleſſures les aſſurances de lafidélité
quej'ai toujours portée à leur fervice
» . On ſe rappellera ce que ce
grand homme expirant répondit à un
Prédicateur Cordelier qui l'exhortoit
dans ces derniers momens : Ah ! mon
père, lui dit le Connétable , croyez- vous
qu'un homme qui a ſçu vivre près de
80 ans avec honneur , ne sçache pas
mourir un quart d'heure ?François , Duc
de Montmorenci ; Henri premier du
nom , Duc de Montmorenci ; Charles ,
Ducd'Amville , Grand-Amiral de France,
offrent chacun des traits d'héroïſme
& de grandeur , qui ſont conſacrés par
1
AOUST . 1764 . 99
,
la plume de l'Hiſtorien. Nous nous
bornons à dire en ce moment que cet
Ouvrage eſt un monument éternel
élevé par le talent & la vérité même , à
la gloire des Montmorenci , & que cette
Race de grands Hommes a trouvé une
plume digne d'eux.
BIBLIOGRAPHIE inftructive , ou
Traité de la connoiſſance des Livres
rares &finguliers , contenant un Catalogue
raisonné de la plus grande
partie de ces Livres précieux qui ont
paru fucceſſivement dans la République
des Lettres depuis l'invention de
l'Imprimerie jusqu'à nos jours ; avec
des Notes fur la différence & la rareté
de leurs éditions & des Remarques
fur l'origine de cette rareté actuelle ,
&fon dégréplus ou moins conſidérable
; la manière de diftinguer les éditions
originales d'avec les contrefaites,
avec une description typographique
particulière du composé de ces rares
Volumes , au moyen de laquelle ilfera
E ij
YOO MERCURE DE FRANCE.
aisé de reconnoître les Exemplaires
ou mutilés en partie , ou abſolument
imparfaits , qui se rencontrent journellement
dansle Commerce , & de les
diftinguerfûrement de ceux quiferont
exactement complets dans toutes leurs
parties ; disposé par ordre de Matières
&de. Facultés , ſuivant le fyftême
bibliographique généralement
adopté ; avec une Table générale des
Auteurs & un Systéme complet de Bibliographie
choifie.
Par Guillaume - François de Bure le
jeune , Libraire de Paris.
Volume de la JURISPRUDENCE ET
DES SCIENCES ET ARTS .
A Paris , chez Guillaume- François
de Bure , Libraire , quai des Auguftins
1764 , avec Approbation & Privilége
du Roi , vol. in -8°. de 800 pages.
CE Titre qui promet beaucoup &
qui eft pleinement juſtifié dans l'éxéçution,
nous annonce un des Ouvrages les
plus importans pour notre Littérature
& nous diſpenſe de nous étendre fur
ſon objet. Le mérite de l'Auteur en
AOUST. 1764. 101'
cette partie eſt aujourd'hui univerfellement
reconnu par le premier volume
de cette Bibliographie dont nous rendimes
comptedans le temps & qui reçut
du Public l'accueil le plus favorable.
S'il en a paru quelques critiques , elles
n'ont ſervi qu'à mettre dans un plus
grand jour la verité des recherches &
la ſupériorité des lumières de M.de Bure
en ce genre de connoiſſance .
Dans un Avertiſſement qui eft à la
tête de ce volume- ci , M. de Bure dit
avec une modeſtie dont on doit lui
ſçavoir gré , qu'il ne lui convenoit pas
d'apprécier le mérite intrinféque de la
plupart des Livres dont ilparle : & que
le but de fon Ouvrage , comme le Titre
même l'annonce , n'est destiné qu'àfaire
connoître les Livres RARES. Il le remplit
avec la plus grande fidélité. Nous
en pouvons citer un bon garant , c'eſt
le Cenſeur même de l'Ouvrage , connu
de toute l'Europe pour le Juge le plus
refpectable & le plus éclairé ſoit de la
rareté qui fait rechercher les Livres ,
ſoit du mérite qui doit les faire eſtimer.
Nous rapportons ici l'Approbation qu'il
donne à la Bibliographie inſtructive ,
comme le témoignage qui doit prévenir
Eiij
102 MERCURE DE FRANCE.
le plus le Lecteur en faveur de l'Ouvrage.
» J'ai lu , par ordrede Monſeigneur
>> le Vice - Chancelier , le ſecond vo-
>>lume de la Bibliographie inftructive ,
» contenant la Jurisprudence & les
» Sciences & Arts . Les différentes
>> critiques que le premier volume a
>> efſuyées ne m'ont point fait changer
>> d'avis ſur le mérite de cette produc-
>>tion. Je crois encore qu'elle manquoit
» à notre Littérature ; qu'elle peut &
> doit être d'une grande utilité aux
>> Gens de Lettres & aux Bibliophiles :
•& je ne ſçaurois m'empêcher d'ex-
>> horter l'Auteur à ſuivre ſans ſe dé-
>> tourner une carrière où lui ſeul peut
>>marcher d'un pas aſſuré. C'eſt un
> éloge qu'on ne peut lui refuſer ſans
» humeur , & auquel ſouſcriroient les
» Quirini , les Maittaire , les Shelhorn &
>> les Clément , qui verroient avec plai-
>> fir s'élever un monument , dont leurs
>>ſcavans Ouvrages ont fourni quel-
>> ques modèles. Fait à la Bibliothéque
» du Roi. Ce 28 Mai 1764.
CAPPERONNIER.
AOUST. 1764. 103
Les Bibliophiles ſurtout doivent ſçavoir
le plus grand gré à l'Auteur du travail
& des recherches immenfes qu'il a
faites ; c'eſt là ce qui l'a mis à portée
d'entrer dans tous les détails qui
peuvent les garantir à l'avenir des furpriſes
& des fupercheries ſi communes
dans les objets de leur curiofité.
Le goût des Livres rares eſt une ef
péce de paſſion qui devient naturelle
aux gens qui cultivent ou qui aiment
les Lettres , & dont les meilleurs Eſprits
n'ont pas toujours été exempts . MM.
de la Monnoie , de Bofe & Falconnet ,
qui tous trois ont laiſſé des Bibliothèques
'ſi précieuſes & fi fingulières, en font une
affez bonne preuve. On feroit ſouvent
moins furpris aux inventaires du prix où
certains Livres ſont pouffés , fi l'on réfléchiffoit
qu'il est toujours proportionné
au plaiſir que l'Acquéreur eft für de
retirer de leur poffeffion . Arbitror , dit
Cicéron , hæc à nobis ità ſpectari oportere
, quanti eorum judicio , qui ftudiofi
funtharum rerum, eftimantur.Un homme
qui paye cher un Livre rare nous étonne
: celui qui perd au Jeu des ſommes
conſidérables devroit nous étonner bien
davantage ; mais chacun ne confultant
ر د
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
que fa façon de penſer , ſe plaît à condamner
dans les autres les goûts qui lui
font étrangers. Demus igitur alienis
oblectationibus veniam , utnoftris impetremus.
C
:
LAVIE DES PEINTRES Flamands ,
Allemands & Hollandois , avec des
Portraits gravés en taille- douce , une
indication de leurs principaux Ouvrages
, avec des réfléxions fur leurs
différentes manières. Par M. J. В.
DESCAMPS, Peintre du R01, Membre
de l'Académie Royale de Peinture
& de Sculpture , de l'Académie
Impériale Franciſcienne , de celle des
Sciences , Belles- Lettres & Arts de
Rouen , & Profeffeur de l'Ecole du
Deſſein de la même Ville , Tome quatrième.
A Paris , chez Desaint &
Saillant , rue S. Jean de Beauvais ;
Piffot , quai de Conti ; & Durand le
Neveu , rue S. Jacques , au coin de
la rue du Plátre .
AOUST. 1764.. 105
ILL n'eſt plus queſtion de faire connoître
cet Ouvrage , dont la réputation
eſt faite parmi les Artiſtes , les Amateurs
, & les Gens de Lettres de France
& des Pays Etrangers. Le quatriéme &
dernier Volume qui vient de paroître
ne mérite pas moins leur fuffrage que
les précédens . Le Frontiſpice eſt décoré
du nouveau Titre dont l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture
vient d'honorer l'Auteur. Le choix
d'un Corps ſi éclairé eſt le fruit des
talens & des travaux de M. Defcamps
& nous ne croyons rien haſarder en
applaudiſſant au nom du Public au prix
dont cette Compagnie , la première de
l'Europe en ſon genre , vient de couronner
le mérite d'un Artiſte ſi eſtimable
à tous égards .
On trouvera dans ce quatriéme vo
lume , le même ſtyle & la même manière
que dans les trois autres , ce tom
de ſageffe & de modeſtie qui inftruit
fans pédanterie , & qui loue fans fadeur.
M. Defcamps juge toujours de
mérite & de la conduite des Artiſtes
dont il écrit la vie , d'après les vrais
principes des Arts & les régles d'une
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
morale ſaine. Rien n'eſt plus inſtructif
particulièrement pour les jeunes Eléves
auxquels on ne peut trop recommander
le Lecture de cet Ouvrage où les exemples
& les faits leur inculquent bien
mieux que des préceptes arides , la néceffité
d'un travail long & opiniatre ,
l'obligation de regarder la Nature comme
le premier des Maîtres , la manière
de profiter de ſes leçons & de faire un
choix dans les objets qu'elle préfente ;
enfin l'incompatibilité des talens & du
bonheur avec le déréglement des moeurs .
On ne peut trop louer ſur cet article les
attentions de l'Auteur. Les plus beaux
Ouvrages ne trouvent point grace auprès
delui lorſqu'ils bleſſent l'honnêteté ;
& il s'éleve en plufieurs endroits contre
l'abus qui a trop ſouvent proſtitué
un art ſi noble aux paffions & au li
bertinage. On conçoit en le lifant , l'idée
la plus fublime des Beaux- Arts &
c'eſt celle q'uen ont eue prèſque tous
lesgrandsHommes. On remarque avec
plaifir dans ce volume pluſieurs traits
de la nobleffe des ſentimens que le
génie & le goût da vrai beau infpirent
aux âmes capables de le ſentir.
Kupetski , Peintre de Bohême ,l'un des
AOUST . 1764.
107
caractères les plus originaux de ce Volume
, ne voulut pas accepter la place de
premier Peintre de l'Empereur , parcequ'il
étoit réſolu , diſoit-il , de ne dépen
dre d'aucun homme . Les Courtiſans ſe
moquerent de lui. L'Empereur dit que
c'étoit un fou : mais le fameux Prince
Eugene l'en eſtima davantage. Ces deux
hommes fi différens de naiſſance &
d'état avoient plus de rapport l'un avec
l'autre qu'avec tout ce qui compoſoit
alors la Cour Impériale. Arlaud, Peintre
en miniature , célébre à Paris , parloit
avec la même dignité à Louis XIV.
Ce Prince le louoit ſur ſes beaux Ouvrages.
Un Courtiſan lui dit : vous devez
être bien fatisfait des louanges d'un
ſi grand Roi. SA MAJESTÉ , répondit
Arlaud me fait bien de l'honneur ,
mais elle me permettra de dire que l'Académie
eſt encore un meilleur Juge.
L'excellent Républicain , repartit le
Courtiſan , en lui frappant ſur l'épaule !
Il ne ſentoit pas apparemment que
réponſe d'Arlaudlui étoit plus inſpirée
par eſtime de fon Art que par les préjugés
de ſa patrie & de ſon éducation.
On voitdans ce même Volume nombre
d'autres exemples de célébres Artiſtes
la
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
qui ont préféré la liberté à la fortune la
plus brillante , achetée au prix de la fervitude
& des périls de la Cour ; tant le
vrai génie éléve l'âme & la met au-deffus
de ce qui eſt l'idôle des petits eſprits.
Il eſt aiſé de voir que l'Auteur lui -même
eſt pénétré de ces ſentimens nobles qui
ont toujours diftingué les hommes de
mérite. Il répéte par-tout que l'unique
motif digne d'un Artiſte , eſt l'amour de
fon Art. Ceux qu'un fordide intérêt
guide , dit- il , manquent à la fois la
gloire & la perfection. Ils aiment mieux
multiplier leurs productions que de les
finir.
Cette remarque ſage n'a que trop
d'application dans la vie dont nous la
tirons. Anna Waffer , Fille auſſi célébre
par ſes Talens pour la Peinture dit M.
Descamps , que les Deshoulieres , & les
la Suze l'ont été dans la Poësie , fut la
malheureuſe victime de la cupidité de
fon Père , qui ne regardoit le talent de
fa Fille que par ce qui pouvoit flatter
fon avarice ; tandis que touchée uniquement
de l'amour de l'Art en luimême
, elle n'étoit ſenſible qu'aux progrès
qu'elle y faifoit. Affez vertueuſe
cependant pour facrifier ſes goûts les
AOUST. 1764. 109
plus chèrs aux volontés abfolues d'un
Père dur , elle n'eut pas affez de force
pour réſiſter à la violence qu'elle fut
obligée de ſe faire. Le dégoût & le
chagrin la firent périr à la fleur de fon
âge , & le Père avare perdit & fa fille
& le profit qu'elle lui faisoit par fes
ouvrages. Belle leçon pour ſes pareils
ſi quelque choſe pouvoit les corriger !
Les vies des hommes célébres font
un genre d'écrire qui plaît toujours à
beaucoup de Lecteurs , furtout quand
l'Hiſtorien ſçait peindre & faire reffembler.
Ceux qui courent la même
carrière y trouvent des leçons & des
éxemples , ceux qui cherchent à s'amufer
le font par la variété des caractères
&des événemens; les Gens de Lettres
recueillent des anecdotes intéreffantes ;
enfin les Philoſophes y obſervent la
marche de l'efprit & du coeur humain.
Le volume que nous annonçons eſt
décoré comme les précédens de plufieurs
beaux Portraits deffinés par l'Auteur&
par M. Eisen , gravés par M. Ficquet
& autres célébres Graveurs . Ils font
dans ce volume au nombre de 32. M.
Descamps dans ſon avertiſſement promet
un autre Ouvrage au moins auffi
110 MERCURE DE FRANCE.
intéreſſant. C'eſt un Voyage pittoref
que de la Flandre & du Brabant. La
manière dont eſt éxécuté celui qu'il
vient de terminer ne peut que faire defirer
le prompt accompliffement de ſes
promeſſes.
AVIS au fujet du dixième Volume de
la Table générale du Journal des
Sçavans , in-4º , qui vient de paroître
à Paris , chez BRIASSON , Libraires
rue S. Jacques , à la Science. -
N attend depuis pluſieurs anneés le
dernier Volume de la Table générale
du Journal des Sçavans , que divers
événemens ont retardé juſqu'à préſent.
Le Libraire qui vient d'achever cet Ou- "
vrage important à la Littérature , a cru
néceſſaire de publier cet Avis , pour in
former le Public qu'on peut l'avoir complet
chez lui , & que ceux qui voudront
avoir le tout , ou les Volumes qu'ils ont
omis de prendre , pourront s'adreffer
à lui d'ici à la fin de cette année 1764 ,
paflé lequel temps il ne croit pas pouAOUST.
1764 .
voir fournir aucuns Tomes ſéparément ,
parce que cet Ouvrage a été imprimé à
très- petit nombre..
Les premiers Volumes de ce Livre
qui ont été publiés un à un depuis 1753 ,
ont déja aſſuré ſa réputation. On ſcait
qu'ils ont été reçus avec empreſſement ,
& que l'on a donné à l'Auteur les
éloges les mieux mérités , par la façon
Heureuſe avec laquelle il a ſçu rendre
dans un précis auſſi reſſerré , prèſque
toutes les connoiffances répandues dans
plus de quatre - vingt - dix Volumes
in-4°. publiés pendant près de cent
ans .
On trouve dans ce dixiéme Volume ,
1º. La fin de laTable.
2º. Un Supplément ample & toutà-
fait néceſſaire aux Volumes précédens.
3°. Un Mémoire hiſtorique ſur le
Journal des Sçavans , & fur les événemens
auxquels il a donné lieu.
4°. Une notice abrégée des Journaux
de Littérature qui ſe ſont formés
à l'imitation du Journal des Sçavans .
Le prix de ce dixiéme Volume fera
comme celui des neuf précédens , de
quinze- livres en feuilles , pendant tout
lè courant de cette année 1764 ; après
:
12 MERCURE DE FRANCE .
laquelle le Libraire ſe propoſe de l'aug
menter de 5 liv. par volume.
On peut avoir encore chez le même
Libraire quelques corps complets du
Journal des Sçavans , mais en trèspetite
quantité.
Livres qui ont paru chez le même
Libraire en 1764.
:
Les Panégyriques des SS. par M.
Abbé Trublet , in-12. 2. vol.
Eſſai politique fur la Pologne, in-8 °.
1764.
Grammaire des Sciences Philoſophiques
, in- 8°. fig. 1764.
Effai fur la beauté de la Peinture ,
in-8°. 1764.
OpufculesMathématiques de M. d'Alembert
, in-4°. fig. Tom. III.
Métaphyfique de l'Ame , ou Théorie
des Sentimens mo moraux , in- 8°, 2. vol .
La Science du Gouvernement , par
M. de Real , in-4 °. 8 volumes...
ANNONCES DE LIVRES.
TRAITÉ des Monnoies &de la Jurifdiction
de la Cour des Monnoies, en
AOUST. 1764 113
forme de Dictionnaire , qui contient
l'Hiftoire des Monnoies des anciens
Peuples Juifs , Gaulois & Romains , les
Monnoies de France , leurs variations ,
titres , poids & valeur , depuis le commencement
de la Monarchie juſqu'à la
fabrication ordonnée par l'Edit du mois
de Janvier 1726 , avec des Remarques
particulières à la fin de chaque Régne
fur les affoibliſſemens des Monnoies ,
les cauſes qui les ont produites & les
effets qui les ont ſuivis. Les monnoies
de compte réelles & courantes de l'Aſie
, de l'Afrique & de l'Amérique ; les
Monnoies & les Changes des principales
Places de l'Europe en correfpondance
avec Paris , ſuivant l'ordre alphabétique ;
des Tables de la valeur des marcs d'or
& d'argent , des monnoies , de leur
titre , taille , poids & valeur , depuis
1258 juſqu'en 1726 ; les anciens Généraux
des Monnoies , la Chambre des
Monnoies , juſqu'à fon érection en
Cour Souveraine , les progrès de fon
établiſſement & tout ce qui y a rapport
; enſemble les Edits , Déclarations ,
Arrêts & Réglemens qui établiſſent ,
confirment & conſtituent ſa Jurifdiction
, dans lesquels ſont contenus les
devoirs , fonctions & obligations de fes
(
114 MERCURE DE FRANCE.
Juſticiables dans l'emploi des matières
d'or & d'argent , & l'explication des
termes ufités dans la Fabrique des monnoies
; Ouvrage utile & néceſſaire aux
Officiers des Monnoies aux Changeurs
, Affineurs , Fondeurs , Orphévres
, Horlogers , Tireurs , Batteurs d'or
& d'argent , Négocians , Banquiers ,
&c , & à tous ceux qui employent&
négocient les matières d'or & d'argent :
par M. Abot deBazinghen , Confeiller-
Commiffaire en la Cour des Monnoies
de Paris , avec cette épigraphe : Amens
meminiſſe periti. A Paris , chez Guillyn ,
quai des Auguſtins , près du Pont S.
Michel , au Lys d'or , 1764 ; avec approbation
& privilége du Roi ; deux
volumes in-4°. Prix , 24 liv. reliés .
La longueur de ce 'Titre , où toutes
les parties de ce grand Ouvrage font
annoncées , nous diſpenſe d'en donner
l'extrait. D'ailleurs , la forme très-commode
de Dictionnaire , que l'Auteur a
donnée à ſon Livre, n'eſt guères fufceptible
d'analyſe. Nous dirons ſeulement
que ſur cette matière nous ne croyons
pas qu'il y ait actuellement d'Ouvrage
plus complet , plus utile & d'un uſage
plus univerſel que cet excellent Dictionnaire.
AOUST. 1764. 115
HISTOIRE abrégée des Infectes ,
dans laquelle les animaux ſont rangés
ſuivant un ordre méthodique ; par M.
Geoffroy , Docteur en Médecine , avec
cette Epigraphe : admiranda tibi leviumſpectacula
rerum . Virg. Georg. IV.
A Paris , chez Durand , neveu , rue
S. Jacques , à la Sageſſe , 1764 , avec
approbation & privilége du Roi , deux
vol. in-4° , avec un très- grand nombre
de Planches très-bien gravées , & où
font repréſentées les figures des inſectes
qui ont paru abſolument néceſſaires.
Juſqu'ici la claſſe des infectes a été
celle du Régne animal qu'on a le
moins travaillée. Tout ce qu'on nous
a donné fur cet article , ou manque
de méthode , ou n'embraſſe que quel
ques eſpèces du nombre immenſe que
renferme cette claſſe. L'Ouvrage que
nous annonçons , n'a aucunde ces deux
défauts L'ordre qui y régne eſt admirable
; & l'Auteur eſt parvenu à rafſembler
environ deux mille eſpéces ,
ce qui double plus de moitié le catalogue
de la plupart des autres Naturaliſtes.
Nous ne doutons pas que ces
deux avantages ne donnent àcette hif
toire une grande ſupériorité fur tous les
autres Livres de ce genre. Non feule
16 MERCURE DE FRANCE.
ment les Amateurs de l'Histoire Natu--
relle y trouveront de quoi fatisfaire leur
goût & leur curiofité ; mais ceux qui
aiment la campagne y étudieront les ma
néges merveilleux & fingulier de tous
ces petits animaux qu'ils rencontreront
dans leurs promenades .
L'HOMME , ou le tableau de la
vie ; hiſtoire des paffions , des vertus
& des événemens de tous les âges ,
trouvée dans les papiers de feu M. l'Ab
bé P *** , avec figures , & cette Epigraphe
: Quis eft homo ? omnis eft,
nihil eft .... A Londres , & fe vend
à Paris chez Cailleau , Libraire , rue
S. Jacques , près les Mathurins , à S.
André , & chez Robin , rue des Cor
deliers , proche la rue de la Comédie
Françoiſe , 1764. 3 volumes in- 12 .
S'il est vrai , comme il eſt dit dans
le Titre , que cet Ouvrage ſe ſoit trouw
vé dans les papiers de feu M. l'Abbé
P***, & que par cette Lettre initiale
on veuille défigner l'Auteur de Cléve
land & des Mémoires d'un Homme de
qualité , fans doute que ce Manufcrit lui
avoit été confié pour qu'il le lût , en dît
fon avis , & le corrigeât : mais il n'eſt
pas poffible que M. l'Abbé Prévôt en
AOUST. 1764. 117
foit l'Auteur , ni même qu'il y ait fait
les corrections convenables. C'est tout
ce que nous pouvons dire de ce Roman
, fort au-deſſous de la réputation
du célébre Auteur auquel il ſemble
qu'on voudroit l'attribuer.
L'HOMME éclairé par ſes beſoins ,
avec cette épigraphe : fætum naturæ
matris.adumbrat. A Paris , chez Durand,
le neveu , Libraire , rue S. Jacques
, à la Sageſſe , avec approbation &
privilége du Roi , 1764 : un volume
in- 12.
La connoiſſance de l'Homme & de
toutes les choses qui peuvent éclairer
ſon eſprit , réformer ſon coeur & orner
ſa Raiſon , eſt le but que l'Auteur
s'eſt proposé dans ce Volume , où l'on
parle d'abord des connoiſſances qui
tiennent à nos premiers beſoins. De là
on traite des paſſions , de la morale ,
de la Politique , des Loix , des Sciences
, de la Poëfie & des Arts agréables ;
toutes matières qui , à la vérité , n'ont
pas le mérite de la nouveauté : mais
l'Auteur a celui de les préſenter ſous un
jour nouveau , & d'offrir à ſes Lecteurs
des idées utiles , agréables , ſolides &
instructives.
118 MERCURE DE FRANCE.
EXAMEN de quelques objections
faites à l'Auteur du nouvel abrégé Chronologique
de l'Hiſtoire de France , dans
T'ouvrage intitulé Mémoires Hiſtoriques ,
Critiques & Anecdotes de France , imprimé
en 8 volumes in- 12 , à Paris ,
del'Imprimerie de Prault , 1764 , brochure
in-8° , de 52 pages.
Nous avons annoncé dans le temps
ces 8 volumes de Mémoires Hiſtoriques
ſous le titre d'Anecdotes des Reines &
Régentes de France , dans lesquelles on
reprend plufieurs endroits de l'abrégé
de l'Hiſtoire de France , par M. le Préfident
Hénault. C'eſt pour répondre à
ces différentes critiques , qu'on a publié
la brochure que nous annonçons;
&il nous a paru qu'on ne laiſſoit à l'a*
greſſeur de M. le Préſident Hénault ,
aucun lieu à une replique raisonnable.
On cite l'endroit cenfuré , & on réfute
la cenfure d'une manière victorieuſe .
POLICE ſur les mendians , les vagabons
, les joueurs de profeffion , les
intrigans , les filles proſtituées , les domeſtiques
hors de maiſon depuis longtemps
, & les gens fans aveu ; à Paris ,
chez Deſſain Junior , quai des Auguftins
; 1764; volume in- 12.
AOUST. 1764 . ING
Le but de cet Ouvrage eſt d'indiquer
les moyens d'employer utilement pour
le bien de l'État toutes les perſonnes
mentionnées dans le Titre du Livre .
Ces différens moyens entraînent l'Auteur
dans des détails infinis & qu'il
faut lire dans l'ouvrage même , ainſi que
la deſcription des défordres affreux que
commettent , principalement dans les
Provinces , tous les brigands , vagabonds
& bandits , auxquels on déclare
ici une guèrre ouverte.
DISSERTATION fur la Traite & le
le Commerce des Négres ; 1764 ; brochure
in - 12 de 174 pages ; à Paris, chez
Despilly , rue S. Jacques , à la Croix
d'or. Prix , 1 div.
L'origine , quoique ancienne , de la
traite des Négres , n'a pas encore levé
tous les doutes ſur la légitimité de ce
commerce ; & c'eſt ce qui fait le ſujetde
la queſtion ſuivante. L'achat des Négres
aux côtes d'Afrique pour les transférer
& les vendre dans nos poffeffions de
l'Amérique , eſt- il un commerce légitime
,& peut- on le faire en confcience?
L'Auteur tient pour l'affirmative , &
ſes preuves occupent le fond de cette
Brochure théologique.
20 MRRCURE DE FRANCE .
1
MÉMOIRES d'une Provinciale , écrits
par elle-même. A Amsterdam , & ſe
trouve à Paris chez les Libraires du Palais
Royal ; 1764 : deux Parties , formant
chacune près de 150 pages in-
12.
Les Avantures Romaneſques qui
compoſent cette double Brochure ſe
font lire fans ennui , quoiqu'elles ne
préſentent que de ces événemens ordinaires
dans les Ouvrages de ce genre.;
ce qui prouve que ce Livre n'eſt pas
mal écrit , & que les faits y font bien
racontés.
TRAITÉ & Tarif général du Toiſé
des bois de charpente, quarrés & miplats
, en grumes , cylindriques à pans ,
courbes & à ſections coniques , calculé
ſuivant les us & coutumes de Paris
, & fur les longueurs effectives ;
avec un Tarif du débitage des bois , à
toiſe courante ; un autre des fers quarrés
& mi -plats , & un dernier pour le
prix du cent des bois de charpente , &
pluſieurs devis. Le tout précédé d'une
inſtruction ſur les qualités , dénominations
, âge & coupe des différens bois ;
par M. Ginet , Arpenteur de la Maîtriſe
des Eaux & Forêts au département de
Paris
AOUST. 1764. IT
Paris , un vol. in-8°. avec figures : Prix ,
3 liv. relié. A Paris , chez Bauche , Li
braire , quai des Auguſtins .
ETAT des Livres qui nese trouvent que
chez DURAND le Neveu , Libraire,
à la Sagesse , qui les a acquis en
totalité dans la vente du fond de
Librairie de feu M. DURAND Son
Oncle.
HISTOIRE abrégée des Inſectes , par
M. Geoffroy , Docteur en Médecine.
Paris , 1764 ; in- 4° reliée & enrichie
de vingt - deux Planches en tailledouce.
24 liv.
Abrégé des deux Livres d'Architecture
de Vitruve , un vol. in - 12
figures.
, avec
2 liv.
Amusement de la Raiſon par M.
,
l'Abbé Seran de la Tour , in-8°. 5 liv.
Les Beaux-Arts réduits à un même
principe , par l'Abbé le Batteux , in-
8°. un volume relié.
3 liv.
Expoſition du calcul aſtronomique , par
M. de la Lande,de l'AcadémieRoyale
des Sciences , pour ſervir d'intros
F
122 MERCURE DE FRANCE.
duction à la connoiſſance des Temps ,
in-8°. broché. 3 liv.
Recueil de différens Traités de Phyſique
& d'Histoire Naturelle , par M. de la
Lande . in -8°. broché , 7 liv. 10 f.
Differtation fur la glace , par M. Dortous
de Mairan de l'Académie
Royale des Sciences , un vol . in- 12.
و
2 liv. 10 f.
Ecole de l'Amitié , Roman , 2 volumes
brochés. 2.liv. 8 f.
Eſſais ſur l'éducation de la Nobleſſe ,
par M. le Chevalier de.... 2vol. 5. liv.
Effais fur les paffions & leurs caractères ,
par M. de Montenaut , 2 vol. 5 liv.
Introduction à la Philofophie , contenant
la Métaphyfique & la Logique ,
parG. P. S. Gravesande , traduit du
Latin , in-8°. 1 vol . 2 liv. 10 f.
Principes & ufages concernant les dixmes
, par M. Louis- François de Jouy,
Avocat au Parlement , un volume.
2liv. 10 f.
OEUVRES de M. DE MAUPERTUIS.
Aſtronomie nantique , in- 8°. I vol. 4 liv.
Difcours Académiques , 1 vol. 2 liv .
Eſſais de Cofmologie , in-8° . 2 liv.
Le même in-8°. grand pap. 2 liv. 10 f.
AOUST. 1764. 123
Effais de Philofophie morale , in-8°. 1
vol. 2liv.
Vertus phyſiques , 1 vol . 2 liv.
Expoſition des découvertes philoſophiques
de M. le Chevalier Newton , par
Macbaurin , de la Société Royale de
Londres , traduit de l'Anglois , par
M. de la Virotte , I vol. in-4 ° . fig.
10 liv.
Régles pour former un Avocat , tirées
des plus célébres Auteurs anciens &
modernes , contenant une ſuite abrégée
de l'ordre des Avocats , & un Indice
des Livres de Jurisprudence les
plus néceſſaires à un Avocat , & que
l'on trouvera chez le même Libraire ,
1vol. in- 12 relié. 2 liv. 10
Voyages de Chapelle & Bachaumont ,
avec les Poëfies du Chevalier d'Aceilly
, 1 vol. in - 12 .
2liv.
OEUVRES de M. l'Abbé RAYNAL.
Ecole Militaire , compoſée par ordre du
Gouvernement , trois volumes in- 12,
7 liv. 10 f.
Hiſtoire du Parlement d'Angleterre ,
nouvelle édition , revue , corrigée &
augmentée , in - 8°. 2 vol . 5 liv.
Hiſtoire du Stadthouderat , depuis fon
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
origine juſqu'à préſent , fixiéme édition
, in- 8 °, 2 vol . s liv.
Querelles Littéraires , ou Mémoire pour
ſervir à l'Hiſtoire des Révolutions de
la République des Lettres , depuis
Homèrejusqu'à nos jours , par l'Abbé
Irail, 4 vol. 10 liv.
Le même Libraire offre le treiziéme
Exemplaire gratis de tous les Livres cideſſus
, aux Libraires de Province qui
en prendront douze à la fois .
ARTICLE III .
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADÉMIES .
SÉANCE publique de la Société Litté
raire de CHALONS-SUR- MARNE ,
tenue le 7 Septembre 1763.
M. FRADET , Secrétaire perpétuel de
la Société, ouvrit la Séance par la lecture
d'un Mémoire de M. Viallet ſur les
moyens qu'on pourroit employer pour
AOUST . 1764. 125
diriger le cours des eaux de la manière
la plus avantageuſe à l'Agriculture. Les
eaux doivent être regardées comme un
des plus puiſſans agens de la végétation ,
tant par elles-mêmes , que parce qu'elles
charient aux végétaux les ſels & tous
les principes qui entrent dans leur compofition
: mais elles demandent de la
part de ceux à qui la direction de leur
cours eft confié ,la double attention de
prévenir d'abord tous les maux qu'elles
peuvent faire , & de les employer le
plus utilement qu'il eſt poſſible. Voilà
l'objet que ſe propoſe M. Viallet.
Dans la première partie , il s'attache
principalement au préjudice que les
eaux portent aux terres en y ſéjournant
trop long-temps : il montre de quelle
manière on peut remédier à ce mal. On
doit d'abord hater l'exhauſſement des
dépôts que l'eau qui ſe raſſemble dans
les marais y forme avec le temps , & on
y parvient en dirigeant vers la partie
qu'on veut exhauffer la première , tous
les ravins qui deſcendent des montagnes
voifines ; les fimples foſſés ne ſuffifant
pas pour procurer le deſſéchement : on
peut à l'aide de quelque moulin à vent
fimple & peu coûteux , élever l'eau affez
haut pour la conduire par des canaux &
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
augets de bois dans un endroit , d'où il
feroit après facile de lui trouver un
écoulement naturel.... Il ne ſuffit pas ,
ajoute M. Viallet , pour prévenir les
ravages que les eaux font dans les campagnes
, de remédier à un mal qui réfulte
des anticipations des rivérains , il
en eſt de plus reſpectables en apparence,
mais qui n'en ſont pas moins préjudiciables
, & qui ne doivent par conféquent
pas être plus ménagées. De vingt
moulins à eau , on n'en trouve fouvent
pas un qui ne cauſe dix fois plus de
ravages au Public , qu'il ne rapporte de
profit à fon maitre.....Ce n'eſt pas à dire
que M. Viallet prétende interdire entiérement
l'usage des ufines: il convient
même que l'on peut en concilier les
ſervices avec l'amélioration des terres ....
Mais une régle invariable , & dont on
ne doit jamais ſouffrir que les propriétaires
des ufines s'écartent , c'eſt que le
deffus des ſeuils des vannes de décharge
affleure le fond du lit naturel de la rivière
, & que toutes les vannes enfemble
produifent un débouché égal à celui
qui aura été fixé pour le reſte du lit.
Dans la ſeconde partie , qui a pour
objet les moyens d'employer les eaux le
plus utilement qu'il eſt poſſible , M.
:
AOUST . 1764. 127-
Viallet fait voir premiérement que l'on
pourroit pratiquer de diſtance en diftance
des canaux ou réſervoirs , où l'on
conferveroit une partie de l'eau des
orages pour s'en ſervir au beſoin , & il
prévient les objections que l'on pourroit
lui faire. Il montre enſuite que l'on
pourroit encore remplir & entretenir
ces réſervoirs avec des eaux qu'on tireroit
d'un puits , à l'aide d'un moulin mu
par le vent : mais quelques ſecours
qu'on pût eſpérer pour arroſer les terres
pendant les féchereſſes , des eaux de
pluie raſſemblées & réſervées à cet effet,
& de celles qu'on pourroit élever des
puits à l'aide de quelque machine ,
M. Viallet avoue que ces reſſources
font ſouvent très -coûteuſes , & qu'il eſt
des cas où le produit qu'on en tireroit
ne dédommageroit pas de la dépenſe. Il
ne peut cependant ſe diſpenſer de faire
obſerver à cette occaſion , que tel ouvrage
qu'il ſeroit imprudent à un Particulier
d'entreprendre , peut ſe faire fans
inconvénient aux frais de l'Etat , pour
lequel toute amélioration de fond eſt
un avantage réel , fans égard à ce qu'il
peût coûter. Mais comme l'Etat doit ,
ainſi que les Particuliers , commencer
par les améliorations qui produiſent da
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ト
vantage à proportion de la dépenſe
qu'elles éxigent , c'eſt principalement
des fontaines , des ruiſſeaux , des rivières
, qu'on doit tirer l'eau dont on veut
nourrir les canaux d'arroſage.
Voici comme M. Viallet indique l'opération.
Les fources doivent être priſes
à cet effet le plus haut qu'il eſt poſſible ;
& lorſqu'on ne peut abſolument pas
trouver le point ſupérieur qui fournit
l'eau à une ſource ſituée plus bas , il faut
élever l'eau de cette ſource auffi haut
qu'elle peut aller , en la contenant , foit
par de la maçonnerie , qu'on butte avec
de la terre , ſoit dans des tonneaux ,
qu'on met les uns fur les autres , &
qu'on entoure d'un corroi de terre
graffe , retenu par un bâtis extérieur de
charpente , de claye & de fafcinage ;
car une économie bien entendue doit
faire le caractère distinctif de tous les
ouvrages relatifs à l'Agriculture.
Quand on tient une fois une ſource
au point le plus élevé qu'il a été poffible
, on doit au lieu de laiſſer tomber
le ruiſſeau par cascades , le foutenir à
mi - côté & en retenir les eaux de
diſtance en diſtance par des vannes
ou pelles qu'on ferme & ouvre fuivant
que les circonstances l'exigent ,
AOUST. 1764 . 129
mais toujours de manière que l'eau s'y
maintienne à pleins bords , juſqu'à ce
qu'on en faſſe la diſtribution. Elle doit ſe
faire par de petites vannes dont les dimenfions
font terminées relativement à
la part pour laquelle chacun a contribué
àla conſtruction du Canal,ce qui fixe en
même temps la proportion dans laquelle
il doit contribuer à ſon entretien .....
M. Viallet n'oublie pas d'obſerver que
l'on pourroit auffi faire des ſaignées ,
non ſeulement aux ruiſſeaux , mais encore
aux grandes rivierès ; & comme
toutes les vues qu'il propoſe ne pourroient
s'éxécuter ſans des travaux conſidérables
, il enſeigne ſur la fin de for
mémoire les moyens de le faire de la
manière la moins diſpendieuſe.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
mémoire de M. France fur les engrais
propres aux terres crayeuſes de la haute
Champagne . Chaque fol à ſes propriétés
& ſes qualités particulières , & c'eſt
la connoiſſance que chaque Cultivateur
doit avoir du fien , qui peut le conduire
dans le choix des moyens de le
cultiver utilement. Tel eſt le principe
poſé par M. France , perfuadé que les
inſtructions & les méthodes générales
quel'on trouve répandues dans des ou
Fy.
30 MERCURE DE FRANCE.
vrages d'Agriculture , d'ailleurs excellens,
ne ſçauroient convenir aux terres
de la haute Champagne , il continue
de s'appliquer avec un égal ſuccès
à rechercher celles qui peuvent leur être
propres.
Les inſtructions qu'il propoſe dans
ce mémoire touchant les engrais , font
fondées ſur l'expérience mème. Pour
s'en former une juſte idée , il nous fuffit
d'expoſer ici l'avis qu'il donne à ceux
des habitans de la campagne qui employent
les pailles du farrafin à ſe chauffer
, & vendent les bois qu'ils peuvent
tirer des émondes de leurs haïes & des
arbres qu'ils élaguent : confervez , leur
dit M. France , le peu de bois que vous
trouvez ſur vos poſſeſſions , c'eſt pour
votre ſoulagement que la Nature vous
l'offre , & faites de vos pailles de farrafin
l'emploi qu'on vous indique. Après
les travaux de Mars , tranſportez fur un
champ bien labouré quelques voitures
de gazons , que vous prendrez ſous vos
haïes , dans vos maſures , dans des endroits
où vos beftiaux ne pâturent
point ; tranſportez-y auffi les pailles de
farrazin que vous aurez conſervées de
la récolte précédente : avec ces gazons
élevez de petites tours rondes d'environ
AOUST. 1764. 131
deux pieds de diamètre , & de la hauteur
de deux pieds & demi , en plaçant
ces gazons l'un ſur l'autre , & toujours
le côté des racines en haut : laiſſez à la
baſe de cette tour une ouverture formée
avec trois carreaux de terre , deux pour
faire les montans & le troifiéme le lin
teau : rempliffez la tour de paille de farrafin;
entaſſez -la ſous vos pieds' : jettezy
les débris de vos gazons , de la terre
même , que vous prendrez à la pêle
afin de comprimer la paille & d'y laiffer
moins de vuide : comblez la meſure en
continuant de conſtruire avec vos gazons
, & formant un dôme qui ſera
fermé par le dernier gazon , & rempli
éxactement de pailles bien entaffées.
Ces fourneaux ainſi dreſſés , il faudra y
mettre le feu avec une torche de paille
ordinaire, qu'on aura placée à l'ouverture
en commençant le fourneau , qui une
fois allumé , ne craindra point d'être
éteint par la pluie : la fumée ſe fera paffage
de tous côtés ; il faudra boucher
avec des gazons les ouvertures qui ſe
feront , pour empêcher la flamme de
s'échapper , étant très- eſſentiel que ces
fourneaux brûlent ſourdement. Ils feront
ainſi quatre , fix , huit jours à ſe conſu .
mer ; & comme les gazons auront été
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
employés tous verds , il arrivera fou
vent qu'ils reſteront dans leur entier &
qu'il n'y aura que la voûte de détruite.
Alors il faut retirer les cendres par l'ouverture
du fourneau , qu'on aggrandit
pour avoir plus de facilité par le déplacementde
quelques gazons , & remplis
la tour avec de nouvelles pailles pour
former une nouvelle voûte , & recommencer
le brulis. Ces cendres doivent
être déposées en tas terminés en pointe ,
somme un cône renverſé ; car il ne faut
pas les laiſſer dans le fourneau, elles
cuiroient trop , & perdroient de leur
qualité. En cet état, la première roſée
les couvrira d'une croute qui empêchera
l'évaporation , & il faut bien ſe gar-'
der de les ouvrir , juſqu'à ce que l'on
veuille répandre les cendres , ce qu'il
ne faut faire que par un temps calme &
ferein ; car de vent diffiperoit les ſels
qu'elles contiennent , & la pluye les laveroit.
Auffi-tôt qu'elles font répandues,
ou le lendemain dès le matin , fi cet
ouvrage n'a été fini que le foir , il faut
diſtribuer la ſemence deſſus , & l'enterrer
à la charrue. En 1762 on choiſit
un champ de quinze denrées , le plus
mauvais fol du domaine, &fur lequel on
n'avoit jamais på obtenir de récoltes
AOUST. 1764. 133
on le prépara en demi parties égales .
Sur une moitié on étendit des cendres de
pailles de ſarrazin à l'épaiſſeur d'environ
deux lignes ,& l'on enfemença les deux
moitiés en ſeigle ; la première a rendu
à la récolte dernière cent huit gerbes de
grand & beau ſeigle , dont les épis
étoient pleins & le grain bien nourri ,
& la ſeconde moitié n'a fourni que
trente gerbes , telles que pourroit en
produire une très-mauvaiſe terre.
M. de la Pagerie lut auſſi un Mémoire
qui avoit pour objet un bled froment
qui ſe ſéme au Printemps. On trouve
au commencement de ce Mémoire une
digreſſion ſur les motifs de découragement
qu'ont les gens de campagne.
C'eſt , dit M. de la Pagerie , le plus
grand mal qui puiſſe arriver à l'Agriculture
: c'eſt pourquoi il recherche , il
préſente même les moyens d'y apporter
reméde. Après cela il vient au ſujet de
fon Mémoire ; il apprend d'après des
expériences réïtérées , quand , de quelle
manière il faut ſemer le bled en queftion:
il en montre les avantages & les
qualités. Une des plus admirables , &
qui doit faire donner à cette denrée la
préférence fur pluſieurs autres , c'eſt
que les balles font fournies de paillettes
134 MERCURE
DE FRANCE.
qui mettent le grain à l'abri des vents
orageux & même de la grêle. Celle qu'il
a eſſuyée la nuit du 12 au 13 Juillet
1763 , lui en a fourni une preuve bien.
convaincante. Auffi-tôt que le jour parut
il fut viſiter la campagne , & au milieu
du déſaſtre affreux que préfentoient
les moiffons , il eut la fatisfaction
de voir ſes champs d'orge nud & ceux du froment dont il s'agit très-bien
confervés , quoiqu'enclavés
dans le canton
le plus maltraité du terroir.
On fit encore la lecture de plufieurs
autres pièces. M. Rouffellutun difcours
fur l'éloquence. M. Maupoint , Méde
cin, une differtation fur la matière nutritive
, dont il n'oublia pas de démontrer
que le ſucre fait partie. M.
Gelée, undiſcours ſur les avantages que
la Paix doit nous procurer. La Séance
fut terminée par une Epître en vers de
M. Meunier à un ami , ſur la fituation
d'un coeur partagé entre la ſageffe &
l'ambition.
SÉANCE publique de la même Société,
zenue le 14 Mars 1764.
Cette Séance a été ouverte par la lecture
de l'éloge hiſtorique de M. CuloAOUST.
1764.
teau de Velye , Avocat du Roi au Préfi-
135
dial de Chalons , & Baillifde Vertus ...
M. de Velye étoit véritablement homme
de Lettres ; il faiſoit de l'étude ſes plus
chères délices , & la couronne qui lui
fut adjugée par l'Académie Royale des
Inſcriptions & Belles- Lettres en 1739 ,
en eſt une preuve.
Cet éloge a été ſuivi d'une diſſertation
ſur l'état ancien & nouveau de la
Champagne : elle s'eſt trouvée parmi
les papiers de M. de Velye après ſa mort.
Il n'eſt point encore d'Auteur , dit M.
de Velye , qui ait entrepris d'écrire l'Hiftoire
générale de la Champagne. Quelques-
uns en ont parlé par occafion ;
d'autres nous ont laiſſé quelques Mémoires
particuliers , & aucun n'a donné
une idée juſte de fon étendue , ſoit
avant qu'elle fût gouvernée par fes
Ducs , foit du temps de ſes Comtes : ils
n'ont point difcuté avec exactitude ni
les raiſons pour lesquelles ces Comtes
ont pris ce titre , ni l'époque de la réunion
des différens pays qui la compoſent
; mais prèſque tous ont avancé
contre la vérité de l'Hiſtoire , que les
Comtes ont fuccédé aux Ducs , & ils
n'ont conſidéré la Champagne que dans
fon erat actuel , ou dans celui qu'elle
136 MERCURE DE FRANCE.
avoit comme Comté ; enfin ils ont prérendu
que la ville de Troyes ayant été
le lieu de la réſidence ordinaire des
Comtes , & le fiége de la tenue de
leurs grands jours , elle avoit été la Capitale
du pays qu'ils poſſédoient. Tels
font les divers points que M. de Vo
lye diſcute dans cette differtation pofthume..
M. Rouſſel a lu enfuite un diſcours
fur le ſtyle. Comme le ſtyle intéreſſe les
Auteurs pour être lus , & les Lecteurs
pour s'inftruire , qu'il eſt naturel à celui
qui lit de defirer la clarté & la nobleſſe
dans les termes ; qu'il eſt du devoir de
ceux qui écrivent de ſeconder les deffeins
de leurs concitoyens & de ſe proportionner
à leurs beſoins. L'Auteur
examine dans ſon Diſcours en quoi
confiſte la pureté du ſtyle & la manière
de l'acquérir. Dans la première partie ,
il parcourt les divers genres d'écrire ,
tels que le Comique , le Tragique , l'Epiſtolaire
, & c , & montre en même
temps quel eſt le ſtyle propre à chaque
genre. La feconde partie inftruit des
moyens qu'il faut employer pour acquérir
le ſtyle.
Après ce Diſcours , M.
Sabbathier ,
Profeſſeur au College de Châlons , a lu
AOUST. 1764. 137
un Mémoire contenant des remarques
critiques ſur l'Hiſtoire d'Attila , avec
quelques obſervations hiſtoriques touchant
l'origine & les diverſes tranfmigrations
des Huns , fur lesquels ce Prince
commença à regner vers l'an 433 ou
434. Ce Mémoire doit être ſuivi d'un
autre , où M. Sabbathier ſe propoſe
d'éxaminer quel lieu dut être le théâtre
de cette fanglante journée où Attila fut
défaiten 45 1 .
M. de la Pagerie a fait auſſi lecture
d'un Mémoire touchant la néceffitédes
troupeaux de bêtes à laine dans la maigre
Champagne , & la manière de les éle
ver. Ce Mémoire contient des chofes
d'autant plus intéreſſantes pour les Agriculteurs
, que M. de la Pagerie ne propoſe
que ce qu'il a appris par une expérience
de vingt années. On y trouve
non-feulement la manière d'élever les
bêtes à laine , mais encore celle de les
conſerver , & l'uſage qu'on en fait.
M. Meunier termina la Séance par la
lecture d'une Fable de ſa compofition.
λ
138
MERCURE DE FRANCE.
ASSEMBLÉE de
l'Académie Royale
des Belles-Lettres de la
Rochelle.
L'ACADÉMIE Royale des Belles- Let-
و
tres de la
Rochelle tint ,le neuf de Mai
ſa Séance
publique , dans la Salle de
l'Hôtel de Ville.
L'Aſſemblée fut honorée
de la préſence de M. le
Maréchal
de
Senectere
Narbonne ,
Lieutenant-Général des Ar- de M. le Marquis de
mées du Roi & d'un nombre de per
fonnes de
distinction..
,
M
Seignette , Avocat , & Directeur
de
l'Académie , ouvrit la Séance par un
diſcours fur la queſtion qui confifte
à ſçavoir , juſqu'a quel point chacun
doit s'attacher à un genre
particulier
dans les
Sciences & les Lettres. L'Auteur
, pour réſoudre ce problême, établit
deux
propofitions. 1º. Il faut confulter
ce goût naturel qui dirige l'eſprit vers
un objet ; on ira toujours à grands pas ,
quand on ira par la voie du ſentiment.
2º. ce goût qui ſaiſit un genre de
connoiffances , ne doit pas exclure les
connoiſſances d'un autre genre; il feroit
dangereux de les approfondir , mais il
AOUST. 1764. 139
eft néceſſaire au moins de les éffleurer.
M. Seignette entre en matière , » les
>>qualités de l'eſprit , nous dit-il , n'ont
>>pas été diſpenſées également entre les
>>>hommes ; l'un franchit à pas de géant
>> une carrière dans laquelle un autre ſe
>> trouve heureux de marcher , tandis
>>qu'un troifiéme ſe traîne péniblement
>> dans la pouſſière. On doit confulter
>>ſon génie & fes forces , & contenir
>>dans de juſtes limites cette inquiette
>> activité, qui nous porte àtout connoî-
.... tre& à tout voir Celui qui veut
» moiffonner toutes les fleurs dont eſt
» femée la carrière des Lettres , s'en-
>>gage inſenſiblement dans des routes
>>écartées & s'égare. Après de longs &
> pénibles travaux , il reconnoît , mais
>>trop tard , que chaque pas l'a éloigné
»du but.....
>> Pope , continue M. Seignette , ſelon
>> que nous l'apprend l'Editeur de ſes
» OEuvres , déploroit quelquefois le fort
» de trois hábiles Peintres qu'il avoit
>> connus. Au lieu de ſe faire valoir par
>> le talent de la Peinture , l'un étudioit
>> l'Architecture militaire , ſans avoir
>>une ſeule idée de la Géométrie ; l'autre
>>ſe piquoit d'expliquer la doctrine de
>>la Fatalité , ſans rien entendre en Phi
140 MERCURE DE FRANCE.
>> loſophie ; & le troifiéme traduiſoit
» Michel de Cervantes , ſcachant à peine
>>les élémens de l'Eſpagnol. L'Hiſtoire
>> de ces Peintres n'eſt-elle pas celle de
>> plufieurs Littérateurs de nos jours ,
» qui n'ont pû réſiſter avec les diſpoſi-
» tions les plus heureuſes , au penchant
qui les entraînoit vers toute forte
» d'objets , & qui ne feront jamais
>> comptés que parmi les hommes mé-
>> diocres ? .....
» Qu'on ne diſe pas qu'il faut éſſayer
> de tous les genres., pour connoître
> celui auquel on eſt propre. Le génie ,
> ſemblable à l'étincelle renfermée dans
» le caillou , s'élance au moindre choc ,
> & brille à nos yeux. Achille voit des
"armes , & le Guerrier est décelé..
• Le Correge voit des tableaux , il eſt
» Peintre.
» Je fais , ajoute M. Seignette , qu'on
>> a vu endivers temps des hommes pri-
» vilégiés , ſupérieurs endifférens genres.
>> Tel fut Platon , connu par ſes Ou
>> vrages de Philofophie , de Poësie , de
» Politique , de Mathématique : tel fut
> encore le célébre Ariftote. De pareils
» exemples extrêmement rares & au-
>>deſſus de la régle , ne ſervent qu'à la
confirmer. D'ailleurs ne pourroit- on pas
AOUST . 1764. 141
➡ dire que dans ces fiécles reculés , cha-
» que Science renfermée dans des bar-
>nes affez étroites , n'offroit à un génie
>> actif qu'un champ fort limité. Nos
>>Modernes au contraire , ont vu s'ag-
>>grandir ſous leurs pas la carrière qu'ils
> parcouroient. Elle eſt ſi vaſte , qu'on
»n'atteindra jamais au but , fil'on s'é-
>> carte du droit chemin. Il faut marcher
>>>fans relâche & toujours ſur la même
>>ligne. Qui veut tout ſcavoir , ſçait
>> tout bien imparfaitement. Laprofon-
>>deur & l'univerſalité des connoif-
>> ſances ne vont pas enſemble.
>> De tout ce que je viens d'avancer ,
>> dit M. le Directeur , dans la deuxiéme
partie de ſon diſcours ,gardons-nous
>>de conclure qu'il faille fi exclufive-
>> ment s'attacher à un genre qu'on ne
>> ſe permette pas la moindre excurfion
>> ſur les objets qui l'avoiſinent. On
> connoît affez mal la carte d'une Pro-
>> vince , ſi l'on n'a pas quelque con-
» noiſſance des cantons limitrophes ;
» elle est abſolument néceſſaire , quoi-
» qu'elle ne doive pas être complette
» & qu'elle doive s'affoiblir & ſe dé-
>> grader, ( s'il eſt permis de parler ainfi,)
→ en raiſon de l'éloignement. Des coOD
142 MERCURE DE FRANCE.
>> noiſſances étrangères ne font pas un
> luxe dangereux , lorſque raſſemblées
> avec difcernement , & fans une ap-
>> plication pouffée trop loin , elles ne
>> nuiſent pas à l'objet principal ; elles
>>>font au contraire une véritable richef-
>ſe pour celui qui ſçait les mettre en
» oeuvre. Le Chantre immortel d'A-'
» chille embellit ſon Poëme de ce que
» les Sciences & les Arts ont de plus
>> intéreſſant , ces ornemens qu'on auroit
tort de regarder comme étrangers
à la Poëſie lui donnent un nou-
» veau mérite.....
» L'illustre François , à qui l'Académie
de Berlin dut une partie de ſa
>> gloire , couronne de fleurs des dé-
> tails anatomiques prèſque toujours
»dégoutans par eux-mêmes...... Des
>> connoiſſances aſtronomiques déparées
>> par un langage barbare rebutoient
» quiconque ne s'étoit pas totalement
>> conſacré à l'étude des hautes Scien-
» ces. L'ingénieux Auteur des Mondes
» a ſçu leur prêter des grâces , & les
>mettre à la portée de tout homme
» qui ſçait lire. C'eſt ſur un ton plus
> fublime que l'Hiſtorien de la Nature
>> parle du Spectacle de l'Univers. On
7,
AOUST . 1764. 143
>> croit entendre le Dieu qui l'inſpire.
Fontenelle emprunta les fleurs d' Anacreon ;
Et la chaleur d'Homère a pallé dans Buffon.
Epitre auxMuses.
M. Gilbert lut enſuite une Relation
concernant une fille qui parle ſans langue.
Cette Relation piquante par fa
nouveauté eſt de M. Bonami , Docteur
en Médecine à Nantes , & Afſocié à
l'Académie.
La Tèrre a ſes Phénomènes comme
le Ciel : les ſpectacles qu'elle préſente
font auffi frappans que ceux qu'on ap- perçoit dans la région éthérée. Un événement qui vient d'arriver à Nantes
a étonné tout le monde & piqué la
curiofité des Sçavans. Il s'agit d'une fille
qui parle fans langue. Le fait n'a pas
beſoin de preuves , il eſt public & certain.
Mais on peut demander quel eſt
le ſecret de cette Méchanique .
Marie Grélard , née en 1743 dans la
Paroiffe de S. Hilaire en bas Poitou ,
Diocèse de Luçon,fut attaquée de la petite
vérole) ; à l'âge de neufans . Il ſurvint
à la langue des ulcères qui dégénérérent
en gangrène. Cet organe ſe corrompit.
La malade en détachoit des
1
144 MERCURE DE FRANCE.
lambeaux; le Chirurgien enleva le refte.
Dès- lors la fille ceſſa de parler. Elle
ne fit plus entendre qu'un bruit confus,
telsque peuvent être les ſons inarticulés
d'un muet. La déglutition des alimens
devint pour elle une opération
laborieuſe: mais après un certain temps ,
la nature ſçut reprendre ſes droits.
D'abord Marie Grélard bégaya ; elle
formoit quelques mots avec effort.
Enfin l'uſage libre de la parole lui a été
rendu. Il y a cependant certains fons
qui lui coûtent à prononcer.
Ce phénomène tout rare qu'il eſt ,
n'eſt pas unique. L'hiſtoire de la Médecine
nous en fournit des exemples.
Roland de Balebat dans une brochure
dont le titre grec déſigne la deſcription
d'une bouche ſans langue , fait mention
d'un nommé Pierre Durand , âgé
de huit à neuf ans , auquel la petite
vérole fit perdre la langue. On trouve
le détail de pareils accidens dans les
OEuvres de Riolan , de Bertholin &
furtout dans une notte curieuſe du
Dictionnaire de Bayle , au mot Céri-
Santes.
Les Mémoires de l'Académie des
Sciences , année 1718 , nous préſentent
uneRelation de M. Antoine Juffieu ,
ay
AOUST. 1764. 145
au ſujet d'une fille Portugaiſe née ſans
langue & qui s'acquittoit fort bien ,
fans cette organe , de toutes les fonctions
propres de cet organe même. Ce
célébre Médecin nous explique le pourquoi
d'un fait auſſi ſurprenant. Auffi
ne ferai-je à ce ſujet que de légères
obſervations particulières & relatives
au cas de Marie Gréland.
L
J'ai viſité la bouche de cette fille & j'ai
trouvé à l'entrée du gofier une tumeur
ou petite élévation de la groffeur d'un
pouce & qui m'a paru être un reſte
de la baſe de la langue ; en preffant
avec le doigt , j'ai fenti fur cette éminence
un mouvement fort vif de contraction
mufculaire . Vraiſemblablement
le defir qu'avoit cette fille de rentrer
par la parole dans le commerce de la vie ,
& les efforts continuels qu'elle faifoit
pour y réuffir , ont mis les muſcles en
action , & leur ont donné du jeu &
du reffort . Ainfi ce reſte du bout de
la langue s'eſt trouvé en état de ſuppléer
au défaut du corps entier de cet
organe.
Ce que nous avançons ici , n'eſt pas
une conjecture vague & fans fondement
; des paffions vives font bien capables
d'opérer des prodiges,& elles enont
G
146 MERCURE DE FRANCE.
effectivement opéré dans ce genre. Nous
lifons dans les nuits attiques d'Aulugelle
que le Roi Créfus eut un fils qui , dans
fon jeune âge , avoit eu l'uſage de la
parole & qui la perdit dans la ſuite. Il
devint muet. Créfus ayant été forcé dans
une ville qu'il défendoit , un ſoldat qui
le trouva ſur ſes pas , ſans le connoître
, leva fur ce malheureux Prince ,
fon cimeterre , pour le tuer. Le Fils
à côté de ſon Père , fut fi frappé de ce
danger , que la tendreſſe filiale trancha
tout d'un coup les liens qui garoroient
fa langue. Il parle & dit au farouche
ſoldat : épargne le Roi ! cla
mans in hoftem ne Rex Creſus occideretur,
Aulugelle a pris ce trait dans
Hérodote.
Tulpius , au chap. 41º du liv. I de
fes obſervations , parle d'un jeune homme
à quides Pirates barbareſques couperent
la langue. Il paſſa trois ans fans
parler. Un jour s'étant trouvé expoſé
à un orage terrible , un éclair des plus
vifs & des plus étincelans , lui caufa
une fi grande frayeur qu'il reprit fur
le champ l'usage de la parole.
Les efforts de Marie Grélard , pour
venir à bout de parler , ont été ſecondés
par les parties auxiliaires qui forment les
AOUST. 1764. 147
fons concurremment avec la langue, tels
que la conduite du nez , la luétte , le
Palais , les dents & les lévres. Ce qui
peut avoir encore favoriſé notre muette,
c'eſt un certain rétréciſſement dans le
fond de la bouche que j'ai bien remarqué
, & qui a été occafionné par la
pertede la langue. La partie inférieure de
la bouche n'étant plus afſujettie par le
volumede cet organe, s'eſt portée vers le
palais , elle en eſt devenue plus convéxe.
Les os du palais & de la mâchoire
n'ayant pas acquis affez de confiftence
dans la bouche d'un enfant de huit ans
ſe ſont déjettés & pouffés un peu en
avant ,pour remplir une partie du vuide.
Le palais s'eſt applati : en un mot
toutes les parties muſculeuſes & membraneuſes
aux environs du gofier , ſe
font un peu rapprochées les unes des
autres. Quel a dû être l'effet de ce rapprochement
? L'air chaffé du poumon
par la glotte , trouvant le paſſage plus
étroit , a produit des vibrations plus
vives& plus fortes dans les parties def
tinées à former la voix , & ce degré
d'intensité dans les vibrations a réparé
le défaut de la langue .
1
Le Comte d'Ericeira , Seigneur Portugais
, auffi diftingué par ſon amour در
Gi
146 MERCURE DE FRANCE.
pour les Lettres que par ſa haute naifſance
, fit un Diſtique Latin au ſujet de
la fille Portugaiſe dont on a parlé cideffus.
Nil mirum , elinguis mulier quodverba loquatur.
Misum , cum linguâ quod taceat mulier.
:
Un Anonyme a rendu en François
ces vers Latins :
Qu'une femme ſans langue ait encor du caquet ,
Le cas eſt aſſez vraiſemblable ;
Mais qu'elle garde le tacet
Avec cet organe indiſcret ;
Oh ! je ne croirai pas un fait ſi peu croyable .
7
:
M. Dupatty , Tréforier de France ,
fit la lecture de la Vie de Bianca Capello
, femme de François Premier ,
Grand-Duc de Toſcane . Nous ne ferons
pas l'Extrait de cette Vie , remplie
d'aventures fingulières , & bien propres
à amufer la curiofité. Cette vie a été
compoſée en Italien par M. de Sanfeverino
, & traduite en François par M.
d'Açarq.
La Vie de Fielding , célébre Anglois
, mort depuis quelques années ,
termina la Séance. Les productions de
ce genre manquent pour l'ordinaire
AOUST. 1764. 149
d'une certaine chaleur d'intérêt : mais
dans les mains d'un homme de goût ,
ils ſont ſuſceptibles d'une forme agréable.
Tel eſt l'Ouvrage de M. l'Abbé
Mounier, qui ne nous a pas permis d'en
donner un extrait.
MÉDECINE .
M. DE MONGERBET , Médecin du
Roi , & Ordinaire de ſes Bâtimens ,
eſt a&uellement à Paris . La collection de
ſes Plantes qui forment la Poudre balfamique
& le baume végétal pour
le foulagement de la goutte & des rhumatiſmes
gouteux , eſt portée à ſon plus
haut dégré de perfection , de même
que ſa pratique dans le traitement de
ces maladies , ce qui rend les effets
de ces ſpécifiques fi doux & fi affurés
que l'on peut les regarder comme une
des découvertes les plus utiles & les plus
intéreſſantes. Il loge rue du Gros Chenet,
quartier Montmartre : il faut affranchir
les Lettres que l'on lui écrit. C.de Mongerbet,
Médecin du Roi , & ordinaire
de ſes Bâtimens.to...
15
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
1
HORLOGERI Ε.
PRÉCIS d'un Mémoire concernant
une Montre de conſtruction nouvelle
présentée à l'Académie Royale des
Sciences, par le Sr HERVÉ,Horloger
de Paris,le 16 Mai 1764, & approuvée
par délibération de cette même
Académie le 20 Juin ſuivant; ainfi
que le certificat délivré à V'Auteur,
&figné parM. GRAND - JEAN
DE FOUCHY , Secrétaire per
pétuelde cette Académie.
טימ
CETTE Montre est de forme gra
cieuſe & décorée par ſa propre com
poſition : elle marque ſur le fond de
la boëte par les ouvertures d'un cadran
d'or , recouvert d'un criſtal de
roche , les mois de l'année , l'équation
abrégée du ſoleil pourchaque mois,
les phâſes de la Lune & fon quantieme,
les quantiémes du mois ,& les jours de
Ja ſemaine.
Et ce ſans altération quelconque de
AOUST . 1764. 151
la juſteſſe du mouvement auquel tous
ces différens effets n'ont point de rapport
, par le prinicpe inventé par le
fieur Hervé , de faire mouvoir toute
cette quadrature par la pulfion du crochet
de la fufée , lorſque l'on remonte
la Montre , & qui réduit cette compofition
à une eſpéce de tableau mouvant
qui n'eſt mobile que dans cette
occafion.
Ce qui en fait ſeul le mérite , puifque
l'on n'avoitencore rien produit dans
ce genre , qui pour être meu , ne fût
relatif à la force motrice , auquel cas
ces fortes de Montres ne pouvoient
être que très-défectueuſes.
L'on peut donc jouir actuellement
de tous les avantages qu'elle renferme
fans craindre démonstrativement aucun
des défauts qu'avoient celles que nos
Anciens ont produires : avantages qui
paroiſſoient être de quelque confidération
, puifque tous les effets qui en
réſultent font utiles , & particulierement
en voyage.
La ſeconde partie nouvelle de cette
Montre , eſt une compoſition renfermée
ſous le cadran d'émail que l'Auteur
ſubſtitue à la place des répétitions ordi
Giv
2 MERCURE DE FRANCE.
naire , pour ſçavoir l'heure au tact la
nuit.
Cette compofition eſt ſimple , moins
coûteuſe , & fupérieure pour ſa ſolidité ,
à tout ce dont l'on s'eſt ſervi juſqu'à ce
jour , fur- tout pour les longs voyages
fur mer , où les répétitions ordinaires ,
par leurs compoſitions compliquées &
leurs principes deſtructifs ne peuvent
guères réſiſter fi long-temps , fans quelque
altération produite par l'uſage.
Il eſt vrai qu'en celle que l'on propoſe
, l'opération à faire pour ſçavoir
l'heure la nuit , eſt un peu plus difficultueuſe
qu'aux répétitions ordinaires ;
&pour ſentir ces difficultés dans toute
leur étendue , il eſt à propos d'en décrire
l'opération.
Il faut premiérement obſerver qu'il y
a deux ouvertures à la lunette au-deffous
du bord du criſtal ; l'une à fix heures
& l'autre à quatre , & qu'en pouffantlependant
de la boëte comme aux
répétitions ordinaires , il fortde chacune
de ces ouvertures une portion de cercle
gradué en dent de ſcie , du nombre
correſpondant des heures & des quarts
requis.
Il eſt à propos de tenir le pouſſoir enAOUST.
1764 . 153
foncé ſans lacher , juſqu'à ce que l'on
ſe ſoit aſſuré d'avoir bien ſenti au tact
le nombre des dégrés qui ſortent de la
lunette , tant pour les heures que pour
les quarts; puis relâcher le pouffoir que
l'on tenoit en action : alors tout rentre
en - dedans , & l'opération eſt finie.
L'ouverture de la lunette aux fix heu .
res font les quarts , qui n'ont jamais que
trois dégrés : celle des quatre heures
ſont les heures , qui n'en ont jamais que
fix , par la diviſion du jour en quatre
parri , u' ieu que nous ne le diviſons
ordinai.ement qu'en deux.. L
On a préféré cette compoſition pour
plus de ſenſibilité , quoiqu'elle ſoit oppoſée
à notre uſage , très-perfuadé que
tout homme intelligent qui voudroit
s'en ſervir , peut en acquérir l'habitude
en très-peu de jours , & fyau a l'heure
avec la même précision que s'il avoit
quelle répétition que ce fût.
En effet , elle ne différe de l'ordinaire
qu'en ce qu'elle ne nous donne l'heure à
notre façon de compter , que depuis minuit
juſqu'à 6 heures du matin , & qu'à
7 heures elle recommence à remarquer
une heure , qui font ſept , en comptant
les fix qui font déja échues , & en con-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
tinuant ainſi de fuite juſqu'à midi,qui
eſt la moitié du jour révolu...
Voilà toutes les difficultés qu'on a pů
remarquer dans cette nouvelle Répétition
, & l'on ne croit pas qu'elles puifſent
être miſes en parallèle avec les
avantages qui réſultent de ſa compofi
tion , puiſqu'on retranche au moins la
moitié des pièces , & même les plus
fautives qui compoſent les répétitions
ordinaires.
L'Auteur demeure à l'entrée de la
Place des trois Maries , à la defcentedu
Pont-Neuf.
AOUST. 1764. T
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS .
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. LOUIS , Professeur
Royal de Chirurgie , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure de
France.
JE que E m'attendois bien , Monfieur ,
ma differtation contre la légitimité des
näiſſances prétendues tardives , que vous
avez annoncée avec éloges dans votre
Journal , ne feroit pas également ap
prouvée de tout le monde; mais je
ne penſois pas qu'on m'accuſeroit d'être
en contradiction avec moi - même ſur
cette importante matière. Les Avocats
de la partie adverſe viennent de préſenter
dans un Mémoire , comme une choſe
des plus remarquables & des plus in
réreſſantes à ſa défenſe ,qu'on lifoit
dans l'Encyclopédie , au mot Accouche
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
ment , les paroles ſuivantes..... Les
femmes accouchent ordinairement au bout
de 7,8,9,10 & 11 mois. » La Juſtice
>> imaginera-t- elle , ajoute-t-on , que
» c'eſt le fieur Louis lui - même , au-
>> jourd'hui le défenſeur le plus zélé du
>> ſyſtême injurieux des Dames de L.
» &M. ( ce font les héritières collatéra-
» les ) qui s'eſt exprimé ainſi dans le
>> Dictionnaire des Sciences , qui a con-
>> couru à configner dans cet ouvrage de
» la manière la plus authentique , la
„ réalité de l'accouchement dans l'on-
» ziéme mois. Eſt- ce intérêt , eſt-ce en-
>> vie de ſe fingulariſer qui l'a porté ſi tôt
>àſe contredire ? »ود
J'ai pluſieurs raiſons plus ſolides les
unes que les autres à oppofer à cette
objection.
1% La propoſition citée n'est pas de
moi : ainfi le reproche de contradiction
eſt abfolument nul. Les Editeurs & Rédacteurs
ont formé l'article Accouchement
du travail de plufieurs perſonnes :
c'eſt un fait poſitif; & il étoit même
très-facile de s'en convaincre par la
feule inſpection. Je n'ai fait que ce qui
regarde la méthode d'accoucher , &
qu'expoſer les ſecours que la Nature
atteni de l'Art pour faciliter cette opéAOUST
. 1764 . $57
ration . Ce morceau commence à la
page 82 , au premier alinea de la ſeconde
colonne ,&finit au milieu de la ſeconde
colonne de la ppage 83 , à l'endroit qui
renvoye au mot Césarienne.Je ſuis donc
à cet égard hors de cenfure ; car la
phrafe qu'on oppoſe eſt à la page 84. 11
ya entre le morceau où elle ſe trouve
& ce que j'ai fait , un emploi de l'Hif
toire Naturelle de M. de Buffon ſur les
enfans qu'on appelle nés coëffés.
2º. Je montrerai à MM. les Avocats
que la propoſition dont ils penſent tirer
tant d'avantages,& qu'ils croyent la plus
authentique , ne l'eſt point du tout. Il
eſt évident que le Dictionnaire Encyclopédique
, dans cet endroit , n'a fait
que recueillir les diverſes opinions , puifqu'immédiatement
après avoir dit que
les femmes pouvoient accoucher à onze
mois , on cite l'autorité de Peyſſonnel ,
conciliateurdes contradictions apparentes
d'Hippocrate , ſur les différens termes
de la naiſſance , qui déclare formellement
que les enfans qui naiſſent après
neuf mois & dix jours , ou ne vivent
point , ou ne font pas légitimes .
3. Pour prévenir toute eſpéce de
chicane , je dirai que ſi dans l'Avertif
ſement qui eſt à la tête du premier Tome
158 MERCURE DE FRANCE.
de l'Encyclopédie , on a mis au deſſous
de mon nom , que la lettre qui me défigne
pour Auteur a été oubliée à la fin
de l'article Accouchement , il est conftant
, comme on vient de le voir , que
cette omiffion ne peutconvenir à tout
l'article , puiſqu'il n'eſt pas entiérement
de moi : elle ne peut avoir rapport
qu'aux trente-deux dernières lignes de
l'article , leſquelles fontde moi effectivement
, & ne concernent que des
faitsde pratique & des obſervations anatomiques
ſur l'écartement des os du
baffin dans l'accouchement. On auroit
dû voir que cette fin d'article eſt précédée
immédiatement de deux grandes colonnes
de Texte fous la marque qui défigneM.
Diderot.
4°. Je n'ai point de réponſe à la queftion
que font MM. les Avocats fur
l'alternative des motifs qui ont pume
déterminer à me contredire fi -tôt. Premiérement
cette queſtion porte fur une
fuppofition fauſſe , puiſque je ne ſuis
point en contradiction. J'ofe dire de
plus que ceux dont j'ai l'honneur d'être
connu , nem'accuſeront pas d'intérêt
: je crois avoir fait mes preuves fur
cet article par une conduite qui ne s'eſt
jamais démentie , malgré les occafions
AOUST. 1764 . 159
fréquentes &légitimes qui ſe ſont préfentées
:&pour toute choſe,par quelque
conſidération que ce fût ,je n'aurois pas
prêté ma plume à la défenſe de l'erreur ,
ni même voulu prendre l'affirmative abfolue
ſur un point que j'aurois regardé
comme problématique ou douteux.
L'envie de me fingulariſer n'eſt pas
plus dans ma manière d'agir. Il n'y a
point de fingularité à foutenir& à défendre
un ſentiment , érayé des autorités
les plus graves , & confirmé par les
raiſonsles plus folides. J'ai traité le Sujet
par pur amour pour la vérité. Les perſonnes
à qui mon travail peut être utile ,
me ſont entiérement inconnues : je n'ai
point attaqué leur partie adverſe ; &
ceux qui m'ont confulté peuvent me
rendre justice , &dire que j'ai demandé
du temps pour éxaminer attentivement
l'état de la queſtion , avant que de don
ner mon avis.
J'ai l'honneur d'être ,&c.
160 MERCURE DE FRANCE.
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON,
Quarante-deuxième & quarante-troiſième
Traitement depuis fon Etabliſſement.
Noms des Soldats.
BEAUVAIS ,
Compagnies.
Rafilly.
Dubois , Rafilly.
Ebrard , Latour.
Foucault , Dampierre.
Dupré , Mithon.
Hermand, Villers.
Guérin , Villers.
Le hecq , Mithon.
Julien ,
Pellant ,
Verdun ,
La gayté ,
L'Eſperance ,
Maréchal,
Dampierre.
D'Anteroches.
Rafilly.
Mithon.
DeGraffe.
Duchateau ,
Des Liens ,
Pronleroy.
Tourville.
D'Obſonville..
1
AOUST. 1764.
¥6
Guillot, Bouville.
Clément , Pronleroy.
Guichenot , Dampierre .
Barbier ,
Chevalier .
Barthélemy ,
Villers .
Baudry ,
Villers .
Lignan ,
Viennay.
Belle-Fin , Deſpiez .
Guot ,
Deſpiez.
Ces vingt- cinq Soldats ont été à l'ordinaire
guéris des maladies les plus graves
, & la plupart manqués par les
frictions .
Suivant les Regiſtres des Hôpitaux
du Roi & du Régiment des Gardes ,
on voit que le nombre des Soldats ,
Cavaliers & Dragons traités & guéris
juſqu'à ce jour , non compris les Hôpitaux
de la Marine , ſe monte à plus
de dix-huit mille ; & il paroit en général
une diminution ſenſible , qui donne
lieu d'eſpérer que dans quelques années
on pourra parvenir , finon à éteindre
, du moins à amoindrir confidérablement
le fleau d'une maladie qui
fait depuis pluſieurs fiécles tant de ravages.
162 MERCURE DE FRANCE.
On eſt averti prèſque tous les mois,
par des avis certains , que beaucoup de
genspour remplir les vues d'intérêt qu'ils
fe propoſent , aux dépens du bien public
, employent tous les moyens poffibles
, tantôt en contrefaiſant les dragées
anti-vénériennes , qu'ils débitent
dans des boëtes faites à l'imitation de
celles de M. Keyfer , tantôt en réduiſant
àla moitié ou au tiers , le nombre des
dragées qu'ils fontprendre chez lui , &
dont la quantité eſt toujours de quatre
onces&demie, pour en former d'autres "
à leur profit. Comme il peut arriver de
ces infidélités , les ſuites &les accidens
les plus facheux , ſoit parce que les remédes
débités en contrefaction ne peuventqu'être
vraiſemblablement hafardés
ou dangereux , ſoit parce qu'en dimi
nuant le nombre des dragées que con
tiennent les véritables boetes , il n'en
peut réſulter une guérifon complette &
certaine , M. Keyser croit devoir avertir
le Public de ſe tenir en garde contre ces
abus , & l'invite plus que jamais à s'adreſſerà
lui directement , ou aux Cort
reſpondans de chaque Ville , dont nous
avons donné pluſieurs Liſtes , que nous
aurons ſoin de répéter à meſure qu'il y
aura quelques changemens. En atten
AOUST. 1764 . 163
dant nous allons marquer ici les nouveaux
Correſpondans qui ne ſe trouvent
pas dans les Liſtes précédentes.
M. le Febvre , Médecin , Conſeiller de
la Cour de feue Son Alteſſe Séréniffime
Electorale.
M. Mynier , l'aîné , Chirurgien aux
Cayes fond de l'Iſle-à -Vache , Côte S.
Domingue.
M. Durèges , Chirurgien du Roi ,
par quartier à Versailles.
M. Sayve ,
Lavaur.
Docteur en Médecine , à
M. Briffet , Maître en Chirurgie ,
Auxerre.
Malgréles recherches du Gouvernement
contre les contrefactions dont
nous venons de parler , il ne laiſſe pas
de ſe commettre encore à cet égard des
abus conſidérables . C'eſt ce qui engagera
déſormais M. Keyfer à rendre
compte au Public des infidélités & du
nom des perſonnes que l'on prendra en
contravention ; & il commence aujourd'hui
par inférer icile certificat d'un Layetier
de Bordeaux , à qui un Apoticaire
a commandé des boëtes pareilles à celles
de M. Keyfer ; ce qui marque un projet
164 MERCURE DE FRANCE.
décidé de contrefaction , car il doit
être inutile de faire des boëtes dans
aucun cas , puiſque M. Keyser ne vend
ſesdragées que dans leurs boëtes, & que
toutes les perſonnes qui en tirent de
chez lui ne font jamaisdans la néceſſité
d'en faire faire aucunes.
Certificat du Sieur Jean Ducaffe ,
Layetier à Bordeaux.
Je déclare que le ſieur Pigeon , Mai-
Apoticaire , à Bordeaux , m'a fait faire
douze boëtes ſur le modèle de celles
de M. Keyfer , & par conséquent contrefaites
, & qu'ilme les a payées 3 livres
la douzaine. Ce que je certifie véritable.
A Bordeaux , le 24 Mai 1764.
Signé , JEAN DUCASSE.
Sans vouloir pénétrer les vues du
ſieur Pigeon , nous croyons qu'on ne
peut les interpréter dans aucun fens
favorable.
HOPITAL DE S. DENIS.
M. le Duc de Choiseul, toujours oc
cupé des plus grandes vues , & jourAOUST
. 1764 . 165
nellement inſtruit des avantages qui réſultent,
dans tous les Hôpitaux militaires,
de la méthode des dragées antivénériennes
, a confié le traitement des recrues
provinciales du Régiment de Paris ,
ſelon les mêmes méthodes , à M. Silvy ,
Chirurgien de la Reine , dont le zéle
&les talens connus du Public méritent
les plus grands éloges. Il en réſulte tous
les jours des avantages ſi conſidérables
& des guériſons ſi bien établies , que
l'on croit devoir en faire part au Pubic
en ſuivant , à cet égard ,le même ordre
qu'on obſerve pour l'Hôpital des Gardes
Françoiſes.
Noms des Soldats . Compagnies,
Premier Traitement,
Maréchal , Marcy.
Giroy , Beaupoel.
Natté , Beaupoel.
Boyer ,
Deſclainvilliers.
Hulot , Martelly.
Colin,
Lafarelle.
Buquet ,
Chamifot.
Legros ,
Marnay.
166 MERCURE DE FRANCE.
Pautra ,
Laroche ,
Second Traitement.
Marcy.
Chamifot,
Lepecque , Chaourches
Bauerelle ,
Gallard.
Caillou ,
Ballet.
De Giron , Gallard
Parment , Marnet
Lange ,
Marnet.
Pommé , S. André.
Degand,
Crenneville.
Gouy ,
Crenneville.
Picgard ,
Crenneville.
Brunelle , Deſclainvilliers.
Ces vingt- un foldats ont été bien
&radicalement guéris des maladies les
plus graves & les plus difficiles.
1
AOUST. 1764. 167
MEMOIRE concernant différens remédes
pour les Maladies Vénériennes.
Par le fieur ROGER DIBON , Chirurgien
ordinaire du ROI dans la
Compagnie des Cent - Suiſſes de la
Garde de Sa Majesté. A Paris , de
l'Imprimerie de P. A. LE PRIEUR ,
Imprimeur du ROI , rue S. Jacques ,
1764; 24 pages in-8 " .
CEMémoire eſt intéreſſant par le double
objet qu'il préſente. M. Dibon eft
poffefſeur depuis 40 ans d'un reméde
particulier pour la guériſon des Maladies
Vénériennes , reméde éprouvé publiquement
à l'Hôtel des Invalides par
les ordres de M. de Breteuil , alors Miniſtre
de la Guerre , & dont les ſuccès
ont été récompenſés d'une Penfion du
Rot dont il jouit. Il a vû pendant tout
ce temps bien des remédes anti-vénériens
avoir une vogue paſſagère & tomber
fucceffivement. Lui-même a plus
d'une fois démontré l'illuſion de la plûpart.
Il propofe aujourd'hui pour la fureté
des Citoyens à la merci de tous
ces Charlatans , affez heureux ou affez
168 MERCURE DE FRANCE.
adroits pour s'accréditer , un moyen
bien für de faire le difcernement des
remédes qui ont déja pû ſe produire ,
ou qu'on produira dans la ſuite ; c'eſt
de n'en tolérer aucun qui n'ait ſubi l'épreuve
d'un concours public fait fous
les yeux de l'Académie Royale de
Chirurgie &de la Faculté de Médecine.
Il ſeroit même très-important
que ce concours fût ordonné par le
Roi; &fi une Loi ſi néceſſaire pour un
des objets qui intéreſſent leplus la ſanté
des citoyens avoit lieu ; comme le plus
ancien Méthodiſte il uſeroit , dit-il , de
ſon droit d'aîneſſe pour demander que
ſon reméde fût le premier admis au
concours. Les défis réïtérés qu'il a faits
dans tous les temps aux Charbonnier ,
aux Mollée , aux Torrès , à tant d'autres ;
les concours qu'il a propoſés , reclamés ,
follicités lui-même , prouvent qu'il a
toujours cet objet préſent , qui a été le
voeu de toute ſa vie. Mais les motifsles
plus puiſſans font venus réveiller fon
zèle , & voici comme il s'exprime : « Je
>>fuis Penſionnaire du Roi depuis un
» grand nombre d'années , & j'aurois
» bien des reproches à me faire ;je croi-
» rois même être obligé à une reftitution
légale , fi par malheurje n'avois
»pas
AOUST. 1764. 169
>> pas mérité ma penfion. Ainfi me re-
» mettant dans l'état où j'étois il y a
» quarante ans , je me préſente comme
>>un homme qui propoſeroit une nou-
>>velle méthode. En conféquence , je
» me foumets d'avance au concours ,&
» je demande comme une grace de le
» faire commencer par mon reméde ».
Il n'y a point d'objection à faire à une
demande ſi raisonnable & motivée avec
une pareille énergie. Ce qu'il ajoute eſt
encore plus fort.
» Je ſuis avancé dans ma carrière , &
>>voulant m'acquitter s'il eſt poſſible ,
» au moins en partie , avant de mourir ,
>> des bienfaits que j'ai reçus de Sa Ma-
>> jeſté , & de ce que je dois à mes Con-
» toyens , j'ai réſolu de publier mon
» Reméde. Or comme il ne ſuffit
» pas que je le croye bon , & que
> j'en aye une infinité de preuves ,
>> j'ai pensé que c'étoit le moment d'in-
>>voquer les épreuves publiques que M.
» Aftruc , ou ſon Traducteur , a jugé
» lui-même être la véritable Pierre de
>> touche des Remédes particuliers. Si
>>par les nouvelles épreuves qui feront
>> faites du mien , il ſoutient le plus ri-
>> goureux examen , je le publierai ſur le
>> champ dans le plus grand détail ; c'eſt
H
170 MERCURE DE FRANCE .
>> l'engagement que je contracte en
» demandant ces épreuves. S'il eſt trouvé
infuffifant , je l'abandonne & je
> me foumets à la peine de la fup-
>>preſſion. » Rien de plus précis que
cette déclaration ; il l'appuye d'une réfléxion
que tout le monde auroit faite.
» On voit , dit-il , que je n'ai plus ici
d'autre intérêt que le bien public ,
> puiſqu'au moment que mon reméde
>> fera jugé tel que je le penſe , je m'en
»défaifis en quelque forte en le pu-
>>> bliant pour le mettre dans la main
>>de tous ceux qui voudront ou ſcau-
>> ront s'en ſervir; ce qui eſt en aban
>donner la poffeffion , ou rreennooncer à
tout le fruit que j'en puis tirer ; &
que fi au contraire il échoue dans les
épreuves qu'il fubira , je m'oblige à
» n'enplus faire aucun uſage.
M. Dibon , à la fin de ſon Mémoire,
invite par des motifs affez preffans
l'Inventeur des Dragées anti-vénériennes
, le célébre M. Keyfer , à foumettre
fon reméde au concours , & fon-raifonnement
paroît fans replique. » Deux
remédes particuliers pour les Maladies
Vénériennes , le mien & celui de M.
>> Keyfer , ont , dit-il , été récompenfés
par la Cour..... Ainfi pour le bon
éxemple , pour ne laiſſer même ſubAOUST.
1764.. 17
> fiſter aucun doute fur la nature de ces
>> deux remédes , & juftifier glorieuſe-
>ment la diſtinction qu'ils ont obte-
>> nue , je crois que ces deux Penfionnaires
du Roi doivent commencer
→ entre eux le concours,& fubordonner
» tous les Jugemens particuliers rendus
» en leur faveur à un ſeul Jugement
>> public qui ne ſouffrira jamais d'at-
»teinte..
On ne peut qu'applaudirau zéle d'un
Praticien qui pour publier un reméde
qu'il croit pouvoir ſuppléer , dans certains
cas , aux frictions , ne demande
que des Sujets , des Témoins , des Juges
Nouveaux Cadrans folaires verticals ,
dont on peut se fervirfans le secours
de la Bousfolle.
4
LESI BARADELLE , Ingénieur du
Roi pour les Inſtrumens de Mathématiques
, demeurant à Paris , quai de
l'Horloge du Palais , à l'enſeigne de
l'Obfervatoire , donne avis que fuivant
le ſouhait de pluſieurs perſonnes de diftinction
de Lille en Flandre , & autres
lieux , deſſous la même élévation
vient de conſtruire un neuviéme Cadran
,
il
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
vertical , dont on peut ſe ſervir ſansle
fecours de la Boufſolle pour le cinquantiéme
dégré 38 minutes , ſemblable
aux huit autres Cadrans qui ont été ane
noncés au mois de Janvier préſente an
née 1764. Ces Cadrans font collés fur
une feuille de carton épaiſe , de la grandeur
d'un in octavo. Ils marquent l'heure
par le moyen d'une pelle qu'on fait
gliffer le long d'un fil de foie , qui eft
attaché au centre du cadran , & d'un
plomb , qui eſt auffi attaché à l'autre
bout dudir fil , pour le tenir verticalement
ou d'à-plomb : il y a une pinulle
de peau attachée dans la partie ſupérieure
où eft marqué Eſpace pour l'ombre de
la pinulle , étant préſentée au ſoleil ,
foit le matin ou le foir , l'ombre de la
pinulle rempliffant ledit eſpace , le cadran
eft incliné à la hauteur du ſoleil
fur l'horifon : la perle qu'on a fait gliffer
fur le jour du mois marque le lieu du
foleil , & donne l'heure cherchée . C'eſt
une invention de feu M. Delahire , connu
ſous le nom de la Harpe de M. Delahire.
Les lieux pour lesquels ces Cadrans
ſont conftruits font: 1 °. Paris :
2. Marſeille & Bayonne: 3º. Tunis &
Bordeaux : 4°. Lyon : 5°. Dijon &
Tours : 6°. Breſt & Vienne en AutriAOUST.
1764. 173
che : 7°.Rheims &Rouen : 8°. Amiens:
9 °. Lille en Flandre & Liége. Ils peuvent
encore fervir pour tous les lieux
qui ont la même latitude ou élévation :
ils peuvent fervir tout autour de la terre ,
en ne quittant point le parallèle du globe
de l'Orient à l'Occident. Cependant
comme un quart ou un tiers de dégré
ne peuvent faire aucune différence fenfible
, ils peuvent ſervir également pour
toutes les autres Villes en-deffas ou en
deffous , c'est- à-dire , plus méridional ou
plus feptentrional. Ces Cadrans font tracés
& gravés & faits fort proprement :
leurs uſages ſe trouvent derrière le carton
ſur lequel ils ſont collés : l'on y
trouve auſſi les temps des équinoxes
d'Automne & de Printemps , & ceux
des ſolſtices d'Eté & d'Hyver , & on
peut encore par leur moyen connoître
l'heure du lever & du coucher du ſoleil
.
Le prix de chacun de ces Cadrans eſt
de 2 liv.
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
:
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE .
Duo à la grecque , à deux violons ;
par M. Papavoine. Prix , 1 liv. 4 fols.
A Paris , chez l'Auteur ſeulement , rue
Mauconſeil , la quatriéme porte cochère
près la rue Françoiſe.
1
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
ON a continue le Baller des Talens
Lyriques , que le Public voit toujours
avec plaifir . En l'absence de M.le GROS ,
M. du PAR a chanté le rôle de Mercure ,
dans lequel il á été applaudi. On doit
remettre le 7 du préſent mois d'Août ;
Naïs , Ballet en trois Actes avec un
Prologue ; Poëme de feu M. CAHUSAC ,
Muſique de M. Rameau , donné la première
fois le 22 Avril 1749 .
AOUST. 1764. 175
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE 12 Juillet M. MOUVEL débuta
par le rôle d'Arnolphe , dans l'Ecole des
Femmes. Il a continué ſon début par
celui d'Orgon , dans le Tartuffe , & de
l'Oncle dansla Pupile , Arpagon dans
l'Avare , & Geronte dans le Retour imprévu
, Chriſaledans les Femmes Sçavantes
, le rôle de Père dans la Sérénade ,
celui d'Oronte dans l'Esprit de contradiction
&c. Dans l'exécution de tous ces
rôles le nouvel Acteur a été applaudi.
On reconnoît dans ſon jeu du naturel
& de l'intelligence , une attention fin
gulière à ne point charger les caractères
; ce qui peut- être, actuellement , retient
un peu en lui la chaleur que l'on
apperçoit qu'il ſeroit en état de donner
àcertains traits qui en éxigent. On doit
d'autant plus attendre de cet Acteur les
choſes qu'il y auroit à defirer , qu'il paroît
avoir une connoiſſance-pratique &
bien raifonnée du Théâtre , moyen aſſuré
de voir en lui journellement perfectionner
tout ce qui est néceſſaire pour
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
remplir très-bien l'emploi dans lequel
il a débuté.
N. B. On trouvera les Remarques promises à
P'occaſion des Lettres inférées dans leſecond Volume
deJuillet , en Supplément à lafin dupréſent Volume
; ou fi l'abondance des matières ne le permettoit
pas, dans leprochain Mercure .
COMEDIE ITALIENNE.
M. TRIALL , dont nous avons parlé
dans le précédent Volume , a continué
& terminé ſon début avec ſuccès , &
nous voyons confirmer par le Public. ce
que nous avons avancé en faveur de ce
Débutant.
Il n'y a eu d'autres nouveautés fur ce
Théâtre , que la remiſe de Georget &
Georgette , petite Piéce en un Acte ,
mêlée d'Ariettes , qui eſt agréablement
rendue , & paroît faire plaifir au Public..
AOUST. 1764. 177
LETTRE de M. DESHAYES , Maître
des Ballets de la Comédie Françoise.
MONSIEUR,
,
ENGAGE parle Sieur Carel , Maître à Danfer
, de travailler pour lur a une Fête dont il
étoit chargé, le 8 de Septembre dernier , pour
Mgr le Duc de Chartres , à S Cloud , y compoſai
une Contredanſe Angloiſe ; & comme ill
eſt permis a un Auteur , quel qu'il ſoit , de dif--
poſer de fon ouvrage cette Fête n'ayant point
eu lieu, je me ſuis ervi de cette même Contre
danſe pour le Ballet Anglois que je viens de
donner Dimanche dernier- fur notre Théâtre ..
J'ai été fort furpris d'apprendre que le fieur
Carel ſe l'eſt arrogée , l'a fait éxécuter dans less
Bals à Paris , à Versailles , fous le nom de la
Strasbourgeoise & graver fous le fièn. Je reſte
donc chargé du Plagiat qu'il m'a fait ; & c'eſt
pour m'en juſtifier que j'ai l'honneur de vous
écrire.
Ne croyez pas , au reſte, que le vain hon--
neur d'avoir fait une Contredanſe , ſoit le mo
tif qui me guile Non , Monfieur , mais je
ferois au déſeſpoir que l'on pût me ſoupçon--
ner d'être obligé de recourir à des fecours étran- -
gers pour faire quelque choſe de parfable. Je
fuis jeune , cette opinion pourroit ' s'accréditer ,
& l'on feroit fondé a mépriſer un homme qui
mettroit journellement ſous fon nom , l'ouvra--
ge d'autrui . Vous voyez Monfieur , que parr
cette raifon , une ſample Contre danſe devients
178 MERCURE DE FRANCE.
pour moi auſſi importante que la meilleure ſcène
d'une Piéce de Théâtre que l'on voudroit ravir
å ſon Auteur. Je me flatte donc que vous voudrez
bien inférer ma Lettre dans le Mercure pro--
chain. Cette Contredanſe que le ſieur Carel nomme
la Strasbourgeoise n'eſt nullement de lui ,
elle eſt de moi , & j'en ai pour garants une
partie de Meſſieurs les Danſeurs de la Comédie
Italienne & ceux de notre Théâtre qui m'ont
vû travailler à cette Fête où ils étoient invités .
ainfi que moi par le ſieur Carel.
,
J'ai l'honneur d'être &c.
Paris, ce 18 Juillet 1764.
P. S.
DESHAYES
16
A
Depuis ma lettre écrite , j'ai eu occafion d'é
xaminer la Contredanſe en queſtion , & je me
ſuis apperçu que le ſieur Carel y a fait pluſieurs
changemens , qui loin de l'améliorer , la rendent
au contraire beaucoup moins agréable. Sans
doute que l'intention du ſieur Carel étoit de la
déguiſer , mais il n'y a pas reutli , puiſque j'ai
eu le déſagrément de la voir reconnoître pour
la même Contredanſe donnée par le ſieur Carel.
ſous le nom de la Strasbourgeoiſe , &d'entendre
dire qu'elle étoit de lui & que je me l'étois
appropriée. Voici ſous quel titre elle eſt gravée
, & ſe vend chez Mile Castagnery , rue
des Prouvaires. La Strasbourgeoile , Contredanſe
Allemande , dédiée à M. Brouder le fils
Négociant à Strasbourg , par le ſieur Carel ,
Maître à Danſer , Privilégié du Roi. Je vous
AOUST. 1764. 179
prie inſtamment de vouloir bien ajouter cette
apoſtille à ma lettre.
ARTICLE VI.
SUITE des Nouvelles Politiques :
du mois de Juillet.
i
TRAITÉ conclu'à Petersbourg entre l'Intpératrice
de Ruffie & le Roi de Pruffe , le 11 Avril 1764
AU NOM DE LA SAINTE TRINITÉ .
Sa Majesté le Roi de Pruffe & Sa Majefte
l'Impératrice de Toutes les Ruſſie , ayant mû
rement conſidéré que rien n'eft plus conforme
à leurs intérêts & à leurs avantages communs ,
ni plus propre à aſſurer la durée de la paix fi
heureuſement rétablie en Europe , que de reſſerret
les noeuds de l'amitié & de la bonne intelli
gence qui a toujours régné ci- devant & qui fub-
Aſte à préſent entre les deux Cours , & de confir
mer cette union par un Traité d'alliance défenſive
qui n'ait pour but que la ſûreté de leurs Etats &c
Poſſeſſions reſpectifves , ſe ſont propoſés de porter
afa perfection un ouvrage ſi ſalutaire , & ont
choifi & nommé pour cet effet leurs Plénipotentiaires
, ſçavoir , Sa Majesté le Roi de Prufſe , le
fieur Victor- Frédéric Comte de Solms
Chambellan Actuel , Conſeiller Privé de Légas
tion , & Envoyé Extraordinaire & Miniſtre Plénis
potentiaire à la Cour de Sa Majeſté l'Impératrices
&Sa Majesté Impériale de Toutes les Ruſſies , le
,
fou
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
fieur Niſcita de Panin ,Gouverneur de Son Alteffe
Impériale Monſeigneur le Grand Duc , fon Con
ſeilter Privé Actuel , Sénateur & Chevalier de ſes
Ordres , & le Prince Alexandre de Gallitzin , lon
Vice-Chancelier , Conſeiller Privé , Chambellan
Actuel & Chevalier des Ordres de Saint Alexandre-
Newski & de l'Aigle Blanc de Pologne : leſquels
Minittres Plénipotentiaires, après s'être communiqué
& avoir échangé leurs pleins- pouvoirs
trouvés en bonne & due forme , ſont convenus
desArticles ſuivans .
ART. I. Sa Majesté le Roi de Pruffe & Sa Mar
jefté l'Impératrice de toutes les Ruflies s'engagent
pour eux& pour leurs héritiers &fucceffeurs , par
de préſent Traité d'amitié & d'alliance défenſive ,
à ſe conduire l'un envers l'autre comme il convient
à de véritables alliés & ſincères amis , en regardant
, chacun de ſon côté , les intérêts de
l'autre comme les ſiens propres , & en écartant ,
autant qu'il fera poſſible , tout ce qui pourra y
préjudicier.
ART. II . Les Hautes Parries contractantes ,
poſant pour première règle & pour baſe du ſyſ
tême politique de cette alliance d'affermir ſolidement,
pour le bien du genre humain , latranquil.
lisé générale , ſe réſervent en conféquence , d'un
côté, la liberté de conclure même à l'avenir ,
d'autres Traités avec des Puiſſances , qui loin de
porter par leur union quelque préjudice & empêchement
à l'objet principal de celui-ci ,y pourront
encore donner plus de force & d'efficacité :
Elles s'obligent d'an autre côté à ne point prendre
d'engagement contraire au préſent Traité ,
auquel elles ſont convenues d'un commun accord
d'inviter & d'admettre d'autres Cours qui ſeront
animées des mêmes ſentimens ; voulant nonAOUST.
1764 . 181
Teulement ne rien faire , mais même empêcher.
de tout leur pouvoir qu'il ſoit rien fait ni direc
tement ni indirectement , de quelque manière
que ce ſoit , qui puiſſe leur nuire & être contraire
àcet engagement mutuel ; & pour donner plus
de force à cette alliance , elles s'engagent à ſe
garantir réciproquement , & ſe garantiffent en
effet l'un à l'autre de la manière la plus forte &
fans exception , tous les Etats Principautés ,,
Comtés , Seigneuries , Provinces , Territoires &
Villes qu'elles poſſédent actuellement en Europe ,,
lors de la concluſion de ce Traité , &à ſe maintenir
& ſe défendre avec toutes leurs forces
contre qui que ce ſoit , dans la paifible & entière
poffeſſionde leurs ſuſdits Etats.
,
ART. III . En conféquence de la garantie ſtipu
lée dans le deuxiéme Article , & au cas qu'il arrivật
, ce qu'a Dieu ne plaiſe, que l'un ou l'autre
des Hauts Contractans fût attaqué ou troublé par
quelqu'autre Puiſſance, en quelque manière que
ce fût , dans la poſſeſtion de ſes Etats & Provin
ces, ils promettent & s'engagent mutuellem nt
d'employer , avant toutes choſes , leurs bons offi
ces , auſſi-tôt qu'ils en ſeront requis , pour détourner
toute hoftilité & pour procurer à la partie
léſée toute la ſatisfaction qui lui ſera due; & ,
s'il arrivoit que ces bons offices ne fuffent pas.
ſuffiſans pour effectuer une prompte réparation ,
ils promettentde fe donner mutuellement, trois
mois après llaa premiére réquisition , dix mille
hommes d'Infanterie & deux mille hommes de
Cavalerie.
ART. IV. Leurs Majeſtés promettent en même
temps de continuer & de maintenir les ſuſdits .
ſecours juſqu'a la ceſſation entière des hoſtilités..
S'il arrivoit cependant que les ſecours ſtipulés ne
182 MERCURE DE FRANCE.
fuſſent pas fuffiſans pour repouſſer & faire ceffer
les attaques de l'ennemi &pour éteindre entiérement
le feu de la guerre , Elles ſe réſervent dans
cette extrémité , conformément à leur première
intention , de ſe ſervir des voies les plus propres
au rétabliſſement & à l'affermiſſement dela tranquillité
, de ſe concerter ſur les moyens d'auga
menter les ſuſdits ſecours & d'employer , ſi cela
eſt inévitable , toutes leurs forces pour leur défenſe
mutuelle , afin de finir plus promptement
les malheurs de la guerre &d'en empêcher les
progrès.
ART. V. Les troupes auxiliaires doivent être
pourvues de l'artillerie de campagne , des munitions
& de tout ce dont elles auront befoin , à
proportion de leur nombre , & être payées & recrutées
annuellement par la Courqui fera requiſe.
Quant aux rations& portions ordinaires en vivres
&en fourages , elles leur feront données , ainſi
que les quartiers , par la Cour requérante , fur le
piedqu'elle entretient & entretiendra ſes propres
troupes en campagne & dans les quartiers.
ART. VI . Ces mêmes troupes auxiliaires ſeront
ſous le commandement immédiat du Chef de
l'armée de la Cour requérante , mais elles ne
dépendront que des ordres de leur propre Géné
ral , & feront employées dans toutes les opérations
militaires , felon les uſages de la guerre
fans contradiction : cependant ces opérations ſeront
auparavant réglées & déterminées dans le
Confeilde Guerre en préſence du Général qui
les commandera .
ART. VII . L'ordre & l'economie militaire
dans l'intérieur de ces troupes dépendront uniquement
de leur propre Chef; elles ne feront fatiguées
& expoſées qu'autant que le feront celles de
AOUST. 1764. 183
la Cour même qui les aura demandées , & l'on
fera obligé d'obferver dans toutes les occafions
une égalité parfaite & exactement proportionnée
à leur nombre & à leurs forces dans l'armée où
elles ſerviront..En conféquence , elles demeureront
enſemble autant qu'il fera poſſible , & l'on
fera en ſorte de ne point les ſéparer dans les marches
, commandemens , actions , quartiers & autres
occaſions ,
ART. VIII. De plus , ces troupes auxiliaires au
ront leurs propres Aumôniers & l'exercice entiérement
libre de leur Religion , & ne feront jugées
que ſelon les loix & les articlesde guerre de
leurs propres Souverains & par le Général & les
Officiers qui les commanderont .
ART. IX . Les trophées & tont le butin qu'on
aura fait ſur les ennemis , appartiendront aux
troupes qui s'en feront emparées.
ART. X. Sa Majesté le Roi de Prufe & Sa Majeſté
l'Impératrice s'obligent non-ſeulement de
ne point conclure de paix ni de tréve avec l'ennemi
, à l'inſçu l'un de l'autre & fans un conſentement
mutuel , mais encore de n'entrer dans aucun
pourparler à ce ſujet ſans la connoiffance &
l'aveu des deux parties contractantes. Elles promettent
au contraire de ſe communiquer ſans
délai & fidélement toutes les ouvertures qu'on
pourroit leur faire à ce fujet à l'une ou à l'autre ,
directement ou indirectement , de bouche ou par:
écrit.
ART. XI. Si la partie requiſe , après avoir dond
né le ſecours ftipulé dans le troiſiéme Article de
ceTraité, étoit attaquée de forte qu'elle fût forcée
de rappeller ſes troupes pour ſa propre sûreté ,
elle ſera libre de le faire , après en avoir averti
deux mois auparavant la partie requérante. Paz
184 MERCURE DE FRANCE.
reillement , fi la partie requiſe étoit elle-même
en guerredans le temps de la réquifition de manière
u'elle fût obligée de garder auprès d'elle
pour la propre sûreté & pour la défenſe les troupes
qu'elle eût dû donner a fon alliée en vertu de
ceTraité elle aura la liberté de ne point donner
ceſecours pendant tout le temps que cette néceſſité
durefa.
:
ART. XII. Le commerce , tant par terre que
par mer , continuera de ſe faire librement & fans
aucun empêchement entre les Etars , Provinces &
Süjets des deux Cours alliées & dans les Ports ,
Villes & Provinces de commerce , tant deSa
Majesté le Roi de Prutle , que de Sa Majefté
l'Impératrice : on ne mettra pas de plus grands
droits, charges & impôts ſur les Vailleaux & les
Sujets des deux Cours que fur ceux des autres
Nations amies & alliées , & on ne les traitera pas
avec plus de rigueur.
ART. XIII La durée de ce Traité d'alliance
fera de huit ans & avant l'expiration de ce terme
il fera renouvellé ſelon les circonstances.
ART . XIV . Le préſent Traité ſera ratifié &les
ratifications échangées ici dans l'efpace de fix fe
maines ou plutôt fi taire ſe peur.
En foi de quoi les Minittres ſouſſignés ont fait
faire deux exeinplaires ſemblables fignés de leur
propre main , & y ont appofé le cachet de leurs
armes. Fait à S. Petersbourg , le 11 Avril ( 3
Mars V. S. 1164. ( L.S. ) V. F. DE SOLMS ,
( L.S. ) N. PANIN ,
( L. S. ) PR. A. GALLITZIN.
ARTICLE SECRET Comme il eſt de l'intérêt de
Sa Majesté le Roi de Prutfe & de Sa Majesté
l'impératrice de Toutes les Ruffies d'employer :
AOUST . 1764. 185
tous leurs foins & tous leurs efforts pour que la
République de Pologne ſoit maintenue dans ſon
droit de libre élection , & qu'il ne ſoit permis à
perſonne de rendre ledit Royaume héréditaire
dans ſa famille ou de s'y rendre abſolu ; Sa Ma
jeſté le Roi de Pruſſe & Sa MajestéImpériale ont
promis & ſe ſont engagés mutuellement & de la
manière la plus forte par cet Article ſecret
non-ſeulement à ne point permettre que qui que
ce ſoit entreprenne de dépouiller la République de
Pologne de ſon droit de libre élection , de rendre
le Royaume héréditaire , ou de s'y rendre abſolu
dans tous les cas où cela pourroit arriver , mais
encore à prévenir & à anéantir par tous les
moyens potſibles , & d'un commun accord , les
vues & les deſſeins qui pourroient tendre à ce but
auſſi-tôt qu'on les aura découverts , & à avoir
même , en cas de beſoin , recours à la force des
armes pour garantir la République du renverſement
de la conſtitution & de ſes loix fondamentales.
Ce préſent Article ſecret aura la même force
& vigueur que s'il étoit inféré mot pour mot
dans le Traité principal d'alliance défenſive ſigné
aujourd'hui , & ſera ratifié en même temps.
En foi de quoi il en a été fait deux exemplaires
ſemblables que Nous les Miniſtres Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pruſſe & de Sa
Majesté l'Impératrice de Toutes les Ruffies , autoriſés
pour cet effet , avons ſignés & ſcellés du
cachet de nos armes . Fait à S Petersbourg , le
11 Avril . ( 31 Mars V. S. ) 1764. ( L. S. C. DE
SOLMS , ( L.S .; PANIN , ( L. S. GALLITZIN
186 MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES POLITIQUES
du mois d'Août.
L'I'MIMPPEERRAATTRRIICCEE a fait communiquer aux diffé."
rentes Cours le Mémoire ſuivant , concernant les
affaires de Pologne & particulièrement la Confédération
de Lithuanie.
« Sa Majefté Impériale , ſenſiblement touchée
>> de l'état violent où se trouve la Pologne, ne
>> peut la voir avec indifférence à la veilled'une
>> guerre inteſtine. Les droits de l'humanité ſeule
▸ ne lui permettroient pas de refter tranquille
ſpectatrice desfureurs qui , après avoir fait couler
>> des torrens deſang,entraîneroient la deſtruction
>>> totale de cette Nation. Les Souverains font
>> les défenſeurs du genre humain , & le pouvoir
qu'il ont ſur une partie des hommes leur donne
>> le droitde s'intéreſſer au bien de tous . Mais ,
indépendamment de ces motifs , Sa Majesté
Impériale a des engagemens perſonnels qui
>>>réclament ſon aſſiſtance en faveur de la Polo
>>>gne. Médiatrice naturelle & autoriſée par les
>>>Traités, entre les différens Etats qui compoſent
ככ
la République , Elle veille à l'exemple de ſes
>> Prédéceſſeurs, à ce que rien ne puifle porterat-
>>> teinte aux conſtitutions fondamentales de cette
République. Sa Majefté Impériale , qui avoit
>> prévu les circonstances toujours critiques d'un
interregne , crut , auffi- tôt après la mort du
>> Roi , remplir les devoirs ſacrés de l'humanité
» & de la foi des Traités , en faiſant aſſurer la
République par ſes Miniſtres & en l'affurant
Elle -même par ſes Lettres qu'Elle alloit redou
AOUST. 1764 . 187
לכ bler d'attention pour prévenir les dangers auxquels
laperte de ſon Chef pouvoit l'expoſer. Les
Miniſtres de S. M. I. dans toutes les Cours de
>> l'Europe ont eu ordre d'y faire connoître ces
>> diſpoſitions que ſa conduite a parfaitement juf
tifiées juſqu'a ce jour. Aux engagemens de l'amitié
& de l'alliance , l'Impératrice joint ceux
>> du voisinage qui rend les premières obligations
>>plus étroites & en forme d'autres uniquement
>>>propres à l'Etat voiſin . Une correfpondance mu-
>> tuelle eſt le fondement des avantages &le lien
>> du bonheur réciproque de deux Etats limitro-
>> trophes , quand l'un eft attaqué en quelqu'une
>> de ſes parties. Le contrecoup qu'en reſſent ſon
>> voiſin force celui- ci à prendre part à ce mal .
Alors , les motifs de l'amitié & de l'alliance re-
> çoivent de nouvelles forces & exigent de lui les
>>plus grands efforts après ceux qu'il ſe doit à
>> foi-même. Toutes ces conſidérations ont inſpiré
à Sa Majefté Impériale les démarches qu'Elle
>> a faites , ainſi que les aſſurances qui les ont précédées
& qu'Elle a rénérées autant de fois que
>> les circonstances l'ont éxigé. Aujourd'hui , ſa
gloire , la proſpérité de ſon regne , ſon atten--
driſſement ſur les malheurs de ſes voiſins & le
propre intérêt de ſon Peuple éxigent qu'Elle
>> rempliſſe des paroles qui ne ſont pas moins fa-
>> crées que dictées par l'honneur & la ſageſſe .
>>C'eſt une Nation qui vient l'en prier , qui ré
>> clame ſes engagemens , qui l'appelle à ſon ſe-
>>c>ours : Sa Majeſté Impériale ſe rendroit coupable
du mal ultérieur , fi Elle ne déféroit à des
motifs ſi preſſans. Dans la droiture des principes
qui la guident & des ſentimens qui l'ani-
❤ment, Elle a donc ordonné , auſſi- tôt après la
188 MERCURE DE FRANCE .
réclamation faite par la Confédération géné
>>>rale de Lithuanie , qu'un corps de ſes troupes
>> marchat vers cette Province pour y appuyer les
>>>bonnes intentions des vrais Patriotes , pour y
>> arrêter tout déſordre , y maintenir la liberté
>> des Citoyens & rendre aux conſtitutions de la
>> République leur première vigueur. Sa Majesté
>> Impériale devoit cette marque de confiance au
"zèle patriotique de la Confédération qui , loin
>>>de s'oppoſer à la tenue de la Dière Générale ,
>> ſeule voiepropre à conſolider les conſtitutions
" de la Républiquedans une circonſtance auffi critique
que celle de l'interregne, achargé fon
>Maréchald'y envoyer des Députés pour expo-
5ſer aux Etats de la République aſſemblés , la
>>>pureté de ſes intentions & lajuſtice de ſes de-
>> firs , & pour engager ſes frères des Provinces
>>> de la Couronne à ſecourir de concert la Patrie ,
>> en leur rappellant l'union de la Lithuanie avec
>le Royaume, union confirmée par un ferment
>>facré& maintenue inaltérablement depuis plu-
>>> fieurs fiécles.
>>La néceſſité du ſecours que l'Impératrice en-
>>voye à cette Province eſt d'autant plus preſſante
que depuis que la Confédération s'eft
>>>formée , on apprend que le Prince Radziwill ,
> armé depuis longtemps & le plus ardent à
>> troubler le repos de ſa Patrie , a fait des entrepriſes
contre la Confédération ,& ſe propoſe
»d'empêcher dès ſa naiſſance tout le bien qu'on
>> doit naturellement s'en promettre.
» Les Généraux de Sa Majeſté Impériale
>>n'ont d'autres inſtructions que de reſter tran-
>>> quilles , de s'oppoſer à toute eſpéce de violen--
>> ces & d'éviter ſcrupuleuſement d'en commer--
>> tre la plus légére , de faciliter en tout les liAOUST.
1764. 189
bres délibérations de la Nobleſſe , de garder
uniquement la défenſive , & enfin de ne faire
uſage de leurs armes que lorſqu'on les atta-
>>quera eux- mêmes ou les dépôts précieux com-
>>>mis à leur garde.
>>L'Impératrice, fondée ſur les ſentimens d'humanité
&d'amour pour la paix qu'elle a fait
>> connoître depuis le commencement de ſon ré-
>>gne , ne doute pas qu'on ne rende la juſtiće
qui eſt due à la légitimité de la démarche
>> qu'Elle ſe trouve obligée de faire. Comme Sa
>> Majesté Impériale avoit prévu cet événement ,
>>>Elle avoit tout fait pour le détourner ; &
»quoique toutes les Puillances avec leſquelles
Elle est en amitié ſoient moins intérellées
»qu'Elle aux affaires préſentes , Elle n'avoit pas
balancé à leur en faire part , & avoit cru fe de-
>> voir cette fatisfaction à Elle- même , à la pureté
>>de ſes intentions & à l'uniformité des principes
qu'elle a admis invariablement. p.
,
De WARSOVIE , le 9 Juin 1764.
Le Marquis de Paulmy s'eſt rendu le 7 au
matin chez le Primat , & lui a dit que le Roi
ſon Maître étant informé detout ce qui ſeſepaſſoit
en Pologne & voyant la République diviſée &
la Ville de Warſovie occupée par des troupes
Etrangères , Sa Majeſté avoit jugé que ſon Ambaſſadeur
ne pouvoit plus y reſter décemment
& qu'en conféquence Elle lui ordonnoit de ſe
retirer juſqu'à ce que le calme & le bon ordre
fuſſent rétablis dans le Royaume ; cet Ambaffadeur
a ajouté qu'en attendant un changement
fi defirable ; Sa Majesté ne ceſſeroit de prendre
une part finçère à la liberté & à la tranquillité
de la Pol Pologne , ainſi qu'Elle l'a fait connoître
190 MERCURE DE FRANCE.
par ſes déclarations. Le Marquis de Paulmy eft
parti le même jour pour retourner en France
De COPPENHAGUE , le 16 Juin 1764.
Sophie- Caroline , Ducheffe- Douairière d'Oſt
Friſe née Margrave de Brandebourg-Culmbach ,
eſt morte le 7 de ce mois au Château de Forgenfroy
, âgée de cinquante-ſept ans. Cette
Princeſſe étoit Soeur de la Reine Mère , & avoit
épousé , le 8 Décembre 1723 Géorge -Albert,
Duc d'Oſtfriſe , mort le 12 Juin 1734 .
DeBERLIN , le 31 Mai 1764 .
On mande de Caſſel que la convention qui a
été faite pour dix ans entre cette Cour & celle de
Mayence en 1754 , & par laquelle Elles ſe ſont
engagées à ſe rendre réciproquement les déſerteurs
de leurs troupes , vient d'être renouvellée
pour dix autres années.
De RATISBONNE , le 6 Juin 1764 .
Le Prince Clément de Saxe ayant fixé le r
de ce mois pour venir prendre poſſeſſion de l'Evêché
de cette Ville ; le Magiſtrat fit mettre cejourlà
ſous les Armes ſes troupes réglées, tant de
Cavalerie que d'Infanterie , ainſi que la Milice
Bourgeoiſe, les Jéſuites firent auſſi mettre ſous
les Armes , mais hors de la Ville , environ trois
cens de leurs Etudians en habits uniformes bleus
& verds , & le Prince fit ſon entrée au bruit
du Canon & au ſon des cloches. Après la priſe
dela poſſeſſion , ildîna dans ſa réſidence avec ſon
Chapitre , les Prélats de la Ville & du Voiſinage ,
& les Vaffaux Nobles de l'Evêché , il retourna
le ſoir à Donaustauff , & en revint le 3 pour
chanter une Grand Meſſe dans ſa Cathédrale ;
7
AOUST. 1764. 191
cePrince en repartit hier au matin pour Friſyng ,
en laiſſant à ſes Diocèſains l'eſpérance de le
revoir tous les ans. Il va faire travailler à fa
maiſon de Donauſtauff pour la rendre plus commode.
De FLORENCE , le 15 Juin 1764 .
Les Religieux de l'Ordre des Minimes de Saint
François de Paule ont tenu ici leur Chapitre le
jour de la Pentecôte , & ont élu pour leur Général
le Père Marini de Parme. Le Père de Vaux
François , à qui il ſuccéde, eſt parti avant- hier
pour retourner en Champagne ſa patrie.
De GENES , le 4 Juin 1764.
On mande de Bonifaccio que les Rebelles , ſecondés
par un Officier Corſe au ſervice de la République
, avoient tenté de ſurprendre cette Place
; mais cette entrepriſe a échoué , & les Rebelles
ont été repouffés avec perte dans l'attaque
qu'ils ont faite ſur le Poſte de S. Julien.
Du 23 .
On apprend par la voie de Livourne que les
Rebelles , qui ont attaqué les Forts de S. Florent
& de l'Algaïola , continuent de les canonner le
premier fans y cauler cependant un dommage
conſidérable . Comme la garniſon eſt de cinq cens
hommes , nombre ſuffiſant pour défendre une ſi
petite Place , on ne doute pas que Paoli ne ſoit
obligé d'en lever le Siége.
LeMarquis & la Marquiſe de Chauvelin , après
avoir ſéjourné ici treize jours , en fort partis ce
matin pour ſe rendre à Parme.
192 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE .
Nouvelles de la Cour de Paris , & c.
De
VERSAILLES , le 19 Juin 1764 .
AUJOURD'HUI le Roi , accompagné de Monſeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine,
de Madame Adélaïde , & de Mesdames Victoire ,
Sophie & Louiſe , est allé coucher à la Muete ,
d'où Sa Majesté partira le lendemain pour Compiegne.
Mgr le Duc de Berry & Mgr le Comte de
Provence font partis hier pour cette dernière Ville.
Mgr le Comte d'Artois ainſi que Madame &
Madame Elifabeth , reſteront ici pendant ce
voyage.
L'Abbé de Narbonne- Lara vient d'etre nommé
Aumônier de Sa Majesté à la place de l'Abbé
de Durfort .
Avanthier , le Duc
d'Harcourt prêta ferment
entre les mains du Roi en qualité de
Gouverneur
de la
Normandie. La Marquiſe de Beauſlet fut
préſentée le même jour à Leurs Majestés & à la
Famille Royale par la Marquiſe de Valbelle,
Dame du Palais de la Reine.
Lafuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain .
SUPPLÉMENT
AOUST. 1764. 193
SUPPLÉMENT à l'Art. des Nouvelles
Littéraires .
De Compiegne , le 17 Juillet 1764.
LE Rol vient de nommer quatre
Commiſſaires à l'effet d'examiner un
Ouvrage immenfe auquel travaille depuis
long-temps M. Barletti de Saint-
Paul * , & dont voici le titre.
Inſtitutions néceſſaires , ou Corps com
plet d'éducation pratique & relative
dans lequel on trouve la vraie méthode
d'étudier & d'enſeigner les différentes
Sciences convenables aux deux ſexes ,
à tous les âges & à tous les états.
Les Commiſſaires choiſis font MM.
Bonamy , Hiſtoriographe & Bibliothécaire
de la ville de Paris , Membre de
l'Académie Royale des Belles-Lettres ,
&c.
DeGuignes, de la même Académie ,
Profeſſeur Royal de la Société Royale de
*Ancien Secrétaire du Protectorat de France
en Cour de Rome , & Membre de pluſieurs Académies
.
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Londres , Interprète à la Bibliothéque
du Roi pour les Langues Orientales ,
&c.
De Montcarville , Cenſeur Royal
pour les Mathématiques.
De Paffe , Cenfeur Royal pour l'Hiftoire
ancienne , Gouverneur de M. de
S. Farjeau .
V
La première Aſſemblée ſe tiendra
Lundi 30 de ce mois , chez M. de Montcarville.
On fera paffer également dans le Public
le Jugement qu'auront rendu MM.
les Commiffaires .
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles .
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
AVIS DIVERS.
Le Public eſt prévenu que les perſonnes qui
compoſoient ci-devant avec les S. More & Bonaventure
, la Société d'Agence , ſe ſont ſéparées
de ces derniers le 30 Mars 1764 & jours ſuivans.
Le fieur Dellepierre de Neuve-Egliſe qui est
du nombre de ces perſonnes retirées de la
Société d'Agence , a l'honneur d'obſerver au
Public à cette occafion , qu'il n'a point été
Directeur de ladite Société , c'eſt à-dire , COMMIS
& PRÉTE-NOM ; mais bien Aſſocié chargé de la
Direction de cette entrepriſe ; ainſi qu'il appert
par l'art. 7 de la Délibération du 24 Octobre
1763 ; qu'il n'a jamais été cautionné par aucun
des ſesCo-aſlociés ,& par conféquent desS.More
&Bonaventure ; & que des circonstances particulières
Pont obligé , ainſi que d'autres , d'aban210
MERCURE DE FRANCE.
م س
donner ſon intérêt dans ladite aſſociation . Au
moyen de ces faits , ce qui a étédit à la page
211 duMercure de Mai 1764 , & dans une Lettre
qui accompagnoit la Gazette de France du 4
Juin dernier, ſe trouve dénué de fondement.
Lefieur de Neuve-Eglife prévient encore le Public
, que la Compagnie qui s'est chargee de Négociations
d'Affaires de Commerce , de Banque , &c.
tantdans leRoyaume , que dans les PaysÉtrangers ,
n'a aucun rapport direct ni indirect avec la Société
Agence générale pour Paris qu'annonce aujourd'hui
le S. More au Public ,sous le nom de
Premilon & Compagnie.
,
La Compagnie dont le fisur de Neuve Eglife ,
est membre, &dont il a l'administration , a toujours
été connuesous la raison de Neuve Eglife , Dubacq
& Compagnie , pour la diftinguer d'avec celle d'Agence
, ci-devant connue sous la raison de Neuve-
Eglife& Compagnie.
LE fieur ROUSSEL donne avis au Public quila
trouvé un Reméde efficace pour les cors des
pieds. Juſqu'ici ces maux avoient paru ne pas
devoir mériter une attention particulière , &
Pon s'eſt contenté de chercher dans les ſecrets
douteux de quelques Empyriques un foulagement
, trop ſouvent inutilement attendu. Il ſuf
fifoit , en diminuant leur volume par l'amputation
d'en rendre les douleurs un peu plus fup
portables. Beaucoup de perſonnes , ou riſquoient
les inconvéniens dangereux qui réſultent tous les
jours de pareilles opérations , ou aimolent mieux
fouffrir les maux que cauſent les Cors , plutôt que
* Les actes qui la conſtituentfont des 13 Octobre
1763 & 6 Avril 1764.
AOUST. 1764. 211
d'endurer la compreſſion ou l'introduction d'aucun
corps étranger. Aujourd'hui l'expérience a fait
trouver un Topique auſſi sûr contre ce mal , qu'il
eſt aiſé à employer. Un morceau de toile noire ,
ou de foie , enduit du médicament dont il s'agit a,
la vertu d'ôter très-promptement la douleur des
Cors , de les amollir , & de les faire mourir par
fucceſſion de temps . On en forme une Emplâtre
un peu plus large que le mal , que l'on enveloppe
d'une bandelette. Au boutde huit jours on peut
lever cepremier appareil , & remettre une autre
Emplâtre pour autant de temps. Ce Reméde eft
auffi efficace pour les Verrues ou Poireaux , ayant
foin d'en relever l'Emplâtre , d'en fubſtituer une
autre à la place , tous les deux jours , pendant
l'eſpace de huit ou dix jours.
Un grand nombre de perſonnes ont été par
faitement guéries par l'ufage de ce Topique ; en
tr'autres
,
M. de la Place Auteur du Mercure , rue
Fromenteau.
-M. Baret , Maître de Langues de la Cour de
Munich , actuellement à Paris , rue S. Etienne
des Grès , près le Collège de Lyſieux .
M. David , Marchand Mercier & Négociant ,
rueBeaurepaire.
M. & Madame Thibault , Maître Plombier ,
rue S. Sauveur.
Madame de Mongeville , Maréchale de
rue Camp Couture Ste Catherine. 1
Mademoiſelle
vis le Maréchal.
Tumerie , rue de Limoge , vis-à-
La demeure du Sieur ROUSSEL eft rue Jeande-
l'Epine près la Grève , chez M. Dumon au S.
Efprit.
1
212 MERCURE DE FRANCE.
Propriétés & vertu dune Graiſſe d'Ours , pour la
confervation des Cheveux , par le Sr LAVAULT.
Cettegraiffe d'ours , déja connue du Public dès
le moisde Juin 1761 , & annoncée dans pluſieurs
feuilles périodiques , n'eſt pas des parties ordinajres
de l'animal , mais de la ſeule crinière mêlée
avec le ſuc des plantes choiſies : elle fait croî
tre& entretient les cheveux , lorſqu'une tête com
mence à ſe dépouiller , & lors même que les che-'
veux ſont tombés par féchereſſe , maladie ou
autre accident. Cette graiffe les répare , excepté
toutefois les têtes complettement chauves.
Les perſonnes qui voudront ſe ſervir de cette
graine, en mettront dans la racine des cheveux!
ſeulement, après s'être peignés à fond , & un peu
de poudre par-deſſus : il ſuffit de mettre de cette
graiffe deux fois par ſemaine.
Le ſieur LAVAULT a des connoiſſances particulières
ſur la nature des cheveux ; c'eſt l'étude de
toute la vie. Ceux & celles qui ont fait uſage de
cette graiffe d'ours préparée s'en font bien trouvés,
& continuent toujours de s'en ſervir dans le
beſoin.
Vu la facilitéque le ſieur LAVAULT a depuis la
paix , d'avoir la graiffe d'ours & des ſimples pour
compoſer ſa pommade , il donnera déſormais
les potsqu'il vendoit 3 livres pour 2 livres , &
ceux qu'il vendoit 6 liv. pour 4 liv . Lui ſeul en a
le fecret.
On la trouve chez lui , à l'entrée de la rue des
Cordéliers , au Bureau de la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire , au troiſieme , du côté de la
Comédie Françoiſe , & au Bureau de cette Lo
terie,dans lamême maiſon.
1
1
AOUST. 1764.
213
L'AUTEUR du Semoir- à-bras de Languedoc
; defirant faire connoître aux Agriculteurs
de la Capitale du Royaume , la commodité &
l'utilité de cet inſtrument de labourage , déjà
au gré du Public dans les Provinces Méridionales
& autres , a cru devoir en faire faire un dépôt à
Paris. Ceux qui deſireront prendre connoiffance
& ſe procurer de ces inſtrumens , pourront s'adreſſer
an fieur BLEUZE , à l'Hôtel de la Prévôté,
rue d' Argenteuil , chargé de ce dépôt & des envois
en Province.
Le prix du Semoirpris à Paris eſt de 53 livres ,
emballage compris. AAvignon il coûte 39 livres
emballage également compris.
On ſe chargede les envoyer dans tels pays quece
ſoit , à la charge aux Amateurs d'en payer le
port.
Les perſonnes qui deſireront s'en procuser, ſçavoir,
à Paris, doivent s'adreſſer au ſieur BLEUZE;
A Avignon , il faut s'adreſſer à M. l'Abbé Soumille.
Il faut payer d'avance 24 liv parce qu'on
ne fait ces inftrumens que de commande , & le
ſurplus ſera exigé lorſque la fabrication en ſera
faite, & avant l'envoi,
Il faut affranchir les ports de Lettres & de l'argent.
L'AUTEUR du Semoir- à-bras de Languedoc vient
de publier la figure , les proportions & l'explications
d'un ſecond Inſtrument d'Agriculture qui
fait pendant au premier. C'eſt une machine propre
a brifer les mottes des champs que l'on veut
enfemencer. Il a eu P'honneur d'en préſenterun
modèle engrand à ladernière l'Aſſemblée des Etats
Généraux de cette Province , qui ontdélibéré d'en
envoyer des copies dans tous les Diocéfes pour
le faire connoître . C'eſt une demie feuille d'impreſſion
, gratuite , qu'il offre à tous ceux qui
214 MERCURE DE FRANCE.
A
la lui demanderont par une lettre affranchie.
Ildélivre auſſi gratuitement unedemie feuille,
contenant une ſeconde ſuite d'expériences faites
avec ſon Semoir &tirées de la récolte de 1763 .
On y voit , entre autre choſe , un mémoire fort
inftructif , dreſſé par M. Duverger , Secrétaire
perpétuel du Bureau Royal d'Agriculture de
la Ville du Mans. Le Public paroît goûter de
plus en plns cette nouvelle méthode , puiſque
la liſte des Souſcripteurs que nous avons lous
les yeux , a été porté à cent ſeize dans l'intervalle
de trois années , lans y comprendre
ceux de ces Semoirs que l'on conſtruit ailleurs
par imitation , d'après les moyens qu'il en a
fournis lui-même dans une petite brochure qu'il
donne gratuitement.
L'Adreſſe eſt à l'Abbé Soumille , Correſpondant
des Académies Royales des Sciences de Paris
, Toulouſe & Montpellier , Aſſocié libre de la
Société Royale d'Agriculture de Limoges , d
Villeneuve-lés-Avignon. On doit affranchir le
port des Lettres.
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monseigneur le Vice-Chan
celier , le Mercure du mois d'Août, 1764 , & je
n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 31 Juillet 1764. GUIR OΥ.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER .
SUITE de l'Histoire raiſonnée des Diſcours
deCicéron.
Page
AOUST . 1764. 215
EPITRE à Euthyme , ſur ſa retraite.
ÉPIGRAMME .
22
27
Envor d'un Éventail .
28
VERS d'un Militaire.
ibid.
ÉPIGRAMME à Iris. 29
La Mort naturelle, Dialogues.
ibid .
VERS faits le ſoir de la journée de Mindene
, par un homme de qualité. 51
VERS à une jeune Demoiſelle. SS
LETTREà M. De la Place , Auteur du Mercure.
ibid.
EPITRE familiére à Flore,
ENVOI à Mile ***
رو
61
VERS à Madame de *** . Auteur des Lettres
de M. de Rozelle. ibid.
PROBLÉME hiſtorique, ou Lettre de M. de
la Dixmerie à M. De la Place , au ſujet
de la Pucelle d'Orléans . 6.3
L'ASYLE de l'Amour , à Mile ***, 69
Le Cizeau des Parques , Epitre. 71
VERS à Mlle A *** ſur l'Épître précédente. 7.4
DISCOURS de remerciment fait par M. de
Ruffey à M. lerGouz. 76
ÉNIGMES. 79 & 80
LOGOGRYPHES .
81 &82
CHANSON.
83
ART . II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE de la Maiſon de Montmorenci ,
par M. Deformeaux . Premier Extrait.
BIBLIOGRAPHIE inſtructive , ou Traité de
la connoiſſance des Livres rares & fingu-
84
liers , & c .
99
La Vie des Peintres Flamands , Allemands
& Hollandois , par M. J. B. Descamps ,
Peintre du Roi. 104
いい
216 MERCURE DE FRANCE.
Avis au ſuiet du dixiéme Volume de la Table
généraledu JournaldesSçavansin-4°.110.
ANNONCES de Livres. 112 & ſuiv.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de la Société Littéraire de
CHALONS- SUR-MARNE.
ASSEMBLÉE de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de LA ROCHELLE.
MÉDECINE .
HORLOGERIE.
:
124
138
149 /
ISO
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS UTLIES.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. Louis , Profeſſeur Royal de
Chirurgie , à M. De la Place , Auteur du
Mercurede France.
HOPITAL de M. le Maréchal Ducde Biron.
MEMOIRE concernant différens rémédes
pour les Maladies Vénériennes. Par M.
Roger Dibon.
155
160
167
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.. 174
ART. V. SPECTACLES,
OPERA, ibid.
COMÉDIE Françoiſe. 175
COMÉDIE Italienne. 176
AR. VI . Nouvelles Politiques 179
SUPPLÉMENT aux Nouvelles Littéraires. 193
SUPPLÉMENT à l'Article des Spectacles.
Avisdivers.
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue& vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
194
209
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI
SEPTEMBRE. 1764.
Diverſité , c'est ma deviſe . La Fontaine.
Cochin
Filius inv
PapillonSculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à- vis la Comédie Françoiſe
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palaise
AvecApprobation & Privilège du Roi,
5
0
d
d
C
2
2
7
AVERTISSEMEN T.
L
E Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie litté
raire , à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure..
Le prix de chaque volume eſt de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour ſeize volumes
, à raiſon de 30 fols pièce.
Les personnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la poste
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui pren
dront les frais du port fur leur compte
, ne payeront comme à Paris , qu'à
raison de 30 fols par volume , c'est-àdire
, 24 liv . d'avancee , en s'abonnant
pour feize volumes.
A ij
Les Libraires des provinces ou des
pays étrangers , qui voudront faire vewirle
Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les personnes des provin
ces d'envoyer par la poſte , en payam
le droit , leurs ordres , afin que le paye
ment en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis,
refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Muſique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Cette collection eſt
compofée de cent huit Volumes. On
en prépare.une Table générale , par laquelle
ce Recueil ſera terminé ; les
journaux ne fourniſſant plus un affez
grand nombre de Piéces pour le continuer.
MERCURE
DE FRANCE .
SEPTEMBRE. 1764.
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERSET EN PROSE .
SUITE de l'Histoire raiſonnée des
Difcours de CICÉRON.
HISTOIRE de la défense de TITUS
ANNIUS MILON , prononcée l'an
701 de la F. D. R. après l'interre
gne qui fuivit le Confulat de CN.
DOM . CALVINUS & de M. VAL.
MESSALA , & qui précéda l'éléva
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
tion de POMPÉE LE GRAND au
Confulat , fans Collègue.
TITUS Annius Milon , après avoir
rempli les différentes charges de la République
n'avoit plus rien à defirer
que de ſe voir revêtu du Conſulat. Deux
Compétiteurs puiffans , P. Plantius
Hipfæus & Qu. Met. Scipion lui difputoient
cette place , tandis que d'un
autre côté Clodius ſon ennemi juré
& irréconciliable s'efforçoit de parvenir
à la Préture , & n'épargnoit rien
pour l'écarter du Confulat. Il redoutoit
ſes hauteurs & craignoit d'en être la
victime dans un emploi fort inférieur
au fien. Cependant le Sénat & toutes
les perſonnes du premier ordre étoient
pour lui fans exception. Il ne craignoit
que troisTribunsdu Peuple qui s'étoient
déclarés contre lui ſans aucun ménagement
, Qu. Pomp. Rufus , Num.
Pl. Bursa & Salluste l'Historien. Les
ſept autres lui étoient abſolument dévoués.
Mais dans le temps que fes affaires
ſembloient prendre un tour fi favorable,
&qu'il ne manquoit au ſuccès que de
preſſer l'élection , ſa fortune préſente ,
& ſes eſpérances pour l'avenir furent
SEPTEMBRE 1764. 7
rùinées tout d'un coup par une malheureuſe
rencontre où Clodius périt de lá
main de ſes gens & par ſes ordres.
Le hazard ſeul fit naître cette fatale
occafion. Ils ſe rencontrerent fur le
grand chemin d'Appius à peu de diftance
de Rome. Clodius revenoit de
la Campagne à cheval avec trois de
ſes amis , & une ſuite de trente domeftiques
bien armés. Milon étoit forti de
Rome dans un chariot où il n'avoit
avec lui que ſa femme & un de ſes
amis , mais ſa ſuite étoit plus nombreuſe
que celle de Clodius , & il s'y
trouvoit quelques Gladiateurs.
La querelle commença par des Domeſtiques
qui s'inſulterent mutuellement.
Clodius s'étant approché brufquement
de ceux de Milon , les menaça
du ton fier & emporté qui lui étoit
ordinaire : il reçut une bleſſure à l'épaule
de la main d'un Gladiateur. La mêlée
s'étant engagée ,il fut atteintde plufieurs
autres coups , qui lui firent craindre
enfin pour ſa vie. Il prit la fuite & fe
retira dans une Hôtellerie qui ſe préſenta
pour lui fervir d'afyle. Mais dans
l'ardeur de la vengeance , Milon jugeant
qu'il en avoit déja fait affez pour donner
beaucoup d'avantage à fon ennemi
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
s'il lui laiſſoit la liberté de s'échapper ,
prit la réſolution de s'en délivrer à
toute forte de riſques. Il donna ordre à
ſes gens de le forcer dans ſa retraite , &
de lui ôter la vie. Le Maître de l'Hôtellerie
fut tué auſſi dans cet affaut , avec
onze domeſtiques de Clodius. Les autres
prirent la fuite.
Milon s'étant retiré , le cadavre du
malheureux Clodius demeura au milieu
du chemin, ſans que ſes propres gens
euffent la hardieſſe de reparoître pour
l'enlever. Le hazard amena ſur cette
route le Sénateur L. Tedius , qui le prit
dans ſa voiture , & qui l'ayant porté à
Rome , le fit expofer tout fanglant à la
vue du Public. Cette populace , qui l'avoit
reconnu fi long-temps pour fon
Chef, s'affembla autour de lui , & fe
borna le premier jour à des lamentations.
Mais le lendemain Sext. Clodius ,
proche parent du mort, & Miniſtre ordinaire
de toutes ſes violences , fit dépouiller
le corps , afin qu'on découvrît
mieux toutes les bleſſures , & l'ayant
porté au Forum , il le plaça ſur la Tribune.
Là les trois Tribuns ennemis de
Milon haranguerent le Peuple dans les
termes les plus propres à l'émouvoir.
Les Mercénaires de Clodius échauffés
SEPTEMBRE. 1764. 9
par ces diſcours ſéditieux autant que par
la vue de leur Maître , prirent le cadavre
, ſe rendirent tumultueuſement à la
Salle du Sénat , & détachant les bancs ,
les tables& tout ce qui leur parut combustible
, ils en formerent un bucher ,
fur lequel ils brûlerent le corps , mais
dont les flammes envélopperent la Salle
&la Bafilique Porcienne , qui étoit dans
le voiſinage , & les réduifirent en cendres.
Dans le même tranſport ils coururent
à la maiſon de Milon & à celle de
M. Lepidus , Interrex , qu'ils n'auroient
pas plus épargnée s'ils n'y euffent
trouvé tant de réſiſtance , qu'ils furent
repouſſés avec beaucoup de carnage.
,
Des excès de cette violence cauſerent
une indignation fi vive à tous les
honnêtes-gens , que la cauſe de Milon
en tira un grand avantage. Il avoit cru
ſa perte certaine , & l'exil volontaire
lui paroiſſoit déja ſon unique refſource :
mais reprenant courage , il oſa ſe montrer
au Public , & Calius le produifit
fur la Tribune , où il eſſaya de ſe juftifier
lui-même devant l'Aſſemblée du
Peuple. Il joignit au ſecours de l'éloquence
, une libéralité extraordinaire ,
enfaiſant diſtribuer aux pauvres citoyens
environ dix pistoles de notre monnoie
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
mais cette dépenſe produifit auſſi peu
d'effet que ſon diſcours. Les trois Tribuns
continuerent d'enflammer le Peuple
, & Pompée lui nuifit encore plus
en refuſant toute forte d'accommodement
& de compofitions.
Cependant le tumulte croiffoit de
jour en jour. Pompée apporta auffitôt
tous ſes ſoins à calmer les défordres
publics , & fit recevoir différentes Loix
qu'il avoit préparées dans cette vue. ( a ) .
Celle qui regardoit particulièrement les
circonstances préſentes ordonnoit des
informations ſur la mort de Clodius ,
fur l'incendie de la Salle du Sénat , &
fur l'infulte qu'on avoit faite à Lepidus.
:
(a ) Le trouble continuant , le Sénat n'avoit
pû ſe diſpenfer d'ordonner par un Decret ſolemnel
que l'INTERREX ASSISTÉ DES TRIBUNS
ET DE POMPÉE PRIT SOIN QUE LA REPUBLIQUE
NE REÇUT AUCUN DOMMAGE ,
ET QUE POMPÉE LEVAT PROMPTEMENT UN
CORPS DE TROUPES POUR ASSURER LE
REPOS PUBLIC. Il ſe hâta d'exécuter cette commiffion.
On affecta alors de renouveller adroi
⚫tement la propoſition de créer un Dictateur.
Nouveau ſujet d'allarme pour le Sénat , qui ,
dans la crainte d'un mal beaucoup plus grand ,
prit le parti d'élever Pompée ſeul au Conſular.
Ainſi après un Interregne d'environ deux mois,on
déclara tout d'un coup cette étrange élection.
SEPTEMBRE. 1764. II
Elle nommoit un Juge de rang Confulaire
pour ſervir de Préſident à cette
commiſſion . Une autre Loi renouvel
loit les anciens châtimens pour la brigue
& la corruption avec d'autres
peines qui ſembloient devoir exterminer
pour jamais cette peſte de la République.
Enfin par d'autres Loix la
méthode des procédures fut changée ,
& leur longueur fut limitée. On n'accordoit
que trois jours pour les dépo
fitions du témoin. La Sentence devoit
être prononcée le quatriéme , & dans
ce dernier jour l'accuſateur n'avoit que
l'eſpace de deux heures pour fortifier
ſes accufations , & l'accufé n'en avoit
que trois pour ſa défenſe. ( b ) En vain
Cælius entreprit-il de s'oppoſer à toutes
ces Loix. Pompée le força au filence
en le menaçant d'employer les armes
pour les foutenir.
On commença donc l'inſtruction du
procès. Quand elle fut achevée , le
( b) Tacite regarde ce réglement comme le
premier coup qui fut porté à l'Eloquence Romaine.
C'étoit un frein qui la reſſerroit dans des
bornes trop étroites. Primus , dit- il , tertio Con
fulatu Cn. Pompcius aftrinxit , impofuitque veluti
franos Eloquentiæ,&c.
(Dial. de Di. 38. )
Avi
12 MERCURE DE FRANCE:
,
Tribun Bursa convoqua le Peuple ,&
fixant le jour au lendemain il pria
non ſeulementque l'Aſſemblée fût nombreuſe
mais que les voix y fuffent
données ſi nettement qu'il ne pût refter
au criminel aucun prétexte pour
s'échapper. ( c )
,
L'onziéme jour d'Avril 701 , toutes
!es boutiques furent fermées , & la Ville
entière s'aſſembla au Forum. Les avenues
en étoient gardées par les Soldats
de Pompée qui parut lui-même affis
dans un lieu fort élevé , d'où il pouvoit
non-feulement obſerver toute la procédure
, mais donner ſes ordres pour
le maintien de la Paix. Les accuſateurs
étoient le jeune Appius , neveu de Clo
dius,M.Antonius&P.Valerius. Ils n'employerent
ſuivant la loi que deux heures
à reprendre toutes leurs allégations &
toutes leurs preuves.
Cicéron étoit le ſeul Avocat du côté
✔de Milon . Mais auffitôt qu'il ſe fut levé
pour parler , la Faction Clodienne jetta
:
(c) Cicéron, dans ſa défenſe, fit obſerver que
cette précaution des adverſaires de ſon ami étoit
une atteinte à la liberté publique.... Utintelligatis
contra... & . ..&c.
(Pro Milone , 16.)
SEPTEMBRE. 1764. 13
des cris ſi tumultueux que toute ſa fermeté
ne le garantit pas de quelques
mouvemens de crainte. Cependant il ſe
remit affez pourcontinuer ſon diſcours
qui dura trois heures , & qui fut publié
immédiatement après tel qu'il l'avoit
prononcé. Celui qui nous reſte eſt
beaucoup plus parfait que celui - là ,
parce que Cicéron le retoucha avant de
le préſenter à Milon ; & c'eſt dans cet
état qu'il eſt parvenu à la poſtérité.
De cinquante-une voix qui devoient
prononcer ſur le fort de Milon , il n'en
eut que treize de favorables. L'uſage
étoit de les donner par le Scrutin ,
mais Caton qui ſe déclara pour l'accufé
donna la fienne ouvertement. S'il l'eût
donnée plutôt , il auroit entraîné la plûpart
des autres Juges. Milon ne reſta
pas long-temps dans la Ville; quelques
jours après ſa condamnation , il partit
pour Marſeille qui étoit le lieu de fon
éxil. (d).
( d ) Les dettes de Milon étoient en fi grand
nombre qu'il hâta volontairement ſon départ
pour ſe délivrer de l'importunité de ſes Créan
ciers. Ils exigerent que ſon bien fût vendu publi
quement. Mais Cicéron ne ſe relâchant point
dans ſon zéle , chargea Philotinus, un de ſes
Affranchis , d'aſſiſter à la vente pour acheter une
partie des effets à l'avantage de Milon & de
Fauſta ſon épouſe,
14 MERCURE DE FRANCE.
Quelques-uns de ſes amis vouloient
que pour ſa défenſe il avotuât nettement
la mort de Clodius en s'efforçant de
prouver que c'étoit une action juſte
& néceſſaire même au bien public.
Mais Cicéron trouva ce parti trop déſeſpéré
: il crut que l'ouverture la plus
favorable pour ſa défenſe , c'étoit de
perfuader aux Juges qu'au moment de
fa rencontre , Clodius étoit en mouvement
pour chercher Milon , & que
celui-ci attaqué à l'improviſte n'avoit
penſé qu'à ſe défendre ; ( c ) & ce fut
en effet le parti qu'il prit.
( e ) La naturede leurs équipages&toutes les
circonstances du combat ſembloient confirmer
ces ſuppoſitions: car fi les gens de Milon étoient
en plus grand nombre , ils ſe trouvoient embaraffés
par un chariot où la femme étoit avec ſes
fervantes. Milon étoit lui -même dans cette voiture
, tandisque ſon ennemi étoit à cheval lui &
toure ſon eſcorte, & dans la diſpoſition d'un furieux
qui cherche à ſe battre. Cette méthode de
défenſe avoit encore un autre avantage ; c'étoit
celui de ne pas exclure tout-à- fait Pautre ; &
Cicéron ne manqua pas d'inſinuer pluſieurs fois
que ſi Milon eût formé réellement le deſſein de
Fuer Clodius , il auroit mérité des honneurs plutôt
que des ſupplices , pour avoir extirpé le plus
dangereux ennemi de la paix&de la liberté de
Rome.... Quamobrem fi cruentum gladium.
Ac. Pro Mil. 28. &c. Au reſte j'ai trouvé de
...
SEPTEMBRE. 1764. 15
Ce Plaidoyer a toujours paffé pour
le chef-d'oeuvre de Cicéron. Chaque partie
eſt parfaite en fon genre. On admire
la majesté de l'exorde , la netteté
du récit , l'enchaînement des preuves ,
la vigueur des penſées , enfin le pathétique
touchant qui eſt comme l'âme
de la Péroraiſon. Il n'eſt pas douteux
que fi ce diſcours avoit été prononcé
tel que nous l'avons aujourd'hui , le
Prince des Orateurs auroit compté un
triomphe de plus .
HISTOIRE du Plaidoyer , prononce
pour la défense de CAIUS RABIRIUS
POSTU MUS .
LE Conful Gabinius à qui on a vu
jouer un rôle affez conſidérable dans
l'affaire de l'exil de Cicéron , avoit été
pourvu du Gouvernement de Syrie en
quittant le Confulat. Il avoit voulu ſe
grands ſecours pour ce morceau de monHistoire
dans l'excellent Commentaire d'Afconius fur ce
diſcours. Je m'en ſuis ſervi juſqu'à le traduire en
pluſieurs endroits. La Vie de Ciceron de Middleton
a été auſſi conſultée ,& ne m'a pas été inu-
\
tile. Voyez la belle Edition in-4° . des Oeuvres
de Cicéron par M. l'Abbé d'O . Paris , 1741. VI,
Vol. page 139 .
16 MERCURE DE FRANCE.
rendre célébre dans la guerre ; & dédaignant
les fuccès qu'il auroit pu
avoir contre les ennemis de la République
, il avoit mieux aimé rétablir
Ptolomée ſur le Trône d'Eygpte ,
malgré un décret du Sénat qui le lui
avoit expreffément défendu. La reconnoiffance
du Roi ne fur pas ſtérile , & le
bienfait fut payé comme il méritoit
de l'être. Afon retour à Rome , il trouva
trois accufations préparées contre lui :
l'une de trahiſon contre l'État ; l'autre
de concuffion dans ſa Province ; la
troifiémede brigue &de corruption.
Cicéron avoit reçu de Gabinius, les
plus ſenſibles mortifications qu'on puiſſe
recevoir dans la vie : il délibéra s'il ne
ſe mettroitpas au rang des ſes accufateurs
; mais par conſidération pour
Pompée qui protégeoit le coupable ,
il ſe contenta de paroître au nombre
des témoins. Le crédit de ſon protecteur
plus que la bonté de ſa cauſe le
fit fortir victorieux de cette première
affaire. (f)
(f) Voici la relation du procès que Cicéron envoya
à Quintus ſon frère après la concluſion de
cetteaffaire. >> Gabinius eſt abſous. On n'a rien
>>vude ſi puérile que Lentulus ſon Accuſateur ,
>>& riende ſimépriſable que ſes Juges. Cepen
SEPTEMBRE. 1764. 17
Mais il n'étoit pas à la fin du danger.
Il étoit accuſé de concuſſion dans ſa
Province , ſon Juge M. Caton étoit un
homme infléxible de qui il ne falloit
rien eſpérer par la faveur. Pompée pria
Cicéronde ledéfendre , & les inſtances
de César s'étant venues joindre aux
premières , il ſe rendit à la fin contre ſon
propre goût & contre ſa réſolution : encore
eut-il la mortification de ne pas
réuffir. ( g ) Gabinius fut condamné par
Caton au banniſſement perpétuel.
> dant ſi Pompée ne s'étoit pas donné des peines
>> incroyables , il n'auroit pas échappé , puiſque
>> de 72 voix il en a eu 32 contre lui. La Sen
>> tence eſt ſi infâme qu'elle ne ſervira qu'à ren-
>> dre ſa condamnation plus füre dans ſes autres
>procès. Mais il n'y a plus parmi nous de Ré-
>> publique , de Sénat , de Juſtice , ni de Dignité.
• Que dirai -je de plus des Juges ? Il n'y en avoit
>> que deux du rang Prétorien , Dom. Calvinus ,
qui s'eſt déclaré pour lui ſi froidement , que
>> tous les Spectateurs l'ont remarqué , & Caton ,
qui n'a pas plutôt vu les voix déclarées , qu'il
>> s'eſt hâté de quitter ſa place pour en porter
>>>officieuſement la nouvelle à Pompée. Quantité
•de perſonnes ſont d'avis que je devois l'accuſer.
Mais quelle figure aurois-je fait s'il m'étoir
>> échappé ? .... &c.
६
(Ep. ad Qu, Fr. L. III. Ep . 2. )
( g ) Il y a beaucoup d'apparence que ce Plaidoyer
de Cicéron ne fur pas publié : mais comme
18 MERCURE DE FRANCE.
Cette condamnation produiſit le procès
de Rabirius , & donna occafion
au diſcours dont il eſt queſtion. On
avoit prouvé par un des articles de
l'accuſation que Gabinius avoit touché
deux millions pour le rétabliſſement
de Ptolomée ; cependant tout le bien
qu'on put lui trouver ne fuffifoit pas
pour les dommages auxquels il avoit
éré condamné: il ne put même donner
de ſuretépour le reſte ,& dans un cas
de cette nature , l'uſage étoit de recourir
à ceux dans les mains de qui
la fomme avoit paffée , & qui devoient
naturellement avoir eu part au butin.
C'étoit Rabirius qui avoit été chargé
in
ſon uſage étoitde conſerver les minutes , ou les
premiers traits de toutes ſes Piéces dans ce
qu'il appelloit fes Commentaires , & que ce re
cueil ſubſiſta pluſieurs fiécles après lui , S. Jérôme
nous en a conſervé un petit fragment qui paroît
avoir fait partie de l'apologie qu'il crut ſe
devoir à lui-même en commençant celle de Gabinius.
» Je ſuis persuade, dit - il , que l'amitié
>> doit être entretenue avec une religieuſe exacti
>>>tude , ſurtout celle qu'on a renouvellée après
>>>une querelle ; car lorſqu'elle n'a pas fouffert
>>>d'interruption , une faute ſe pardonne aifé-
>>>ment, & prend au plus lenom de négligen-
» ce ; mais s'échapper après une réconciliation ,
c'eſt perfidie.
( Or. frag. p. 495. )
SEPTEMBRE. 1764 Ig
de cette commiſion. Il avoit inſpiré
à Gabinius le projetdu rétabliſſement de
Ptolomée ; il l'avoit accompagné dans ſon
expédition ; il étoit demeuré à Aléxandrie
pour folliciter le payement de la
fomme , & le Roi l'ayant pris à fon
ſervice en qualité de Receveur public
de ſes impôts , il avoit portéle Pallium ,
eſpéce de vêtement particulier à ce
païs.
Cicéron obligé par ſes engagemens
àprendre la défenſe de Rabirius, ſoutint
avec force qu'il n'avoit aucune part
aux conventions de Gabinius ; mais que
tout fon crime ou plutôt ſa folie , avoit
été de prêter de grandes ſommes au
Roi , pour le ſoutien de ce Prince dans
le ſéjour qu'il avoit fait à Rome , &
que la néceſſité où il s'étoit mis de
faire le voyage d'Égypte, pour accélérer
le recouvrement de ſes avances , avoit
été la ſource de tout fon malheur.....
&c ... &c.... &c.
1 Ce diſcours , quoique bien écrit eſt
un des plus foibles qu'il ait compoſé.
Avec quelqu'adreſſe qu'il ait déguiſé
ſes véritables ſentimens , on s'apperçoit
cependant qu'il regardoit comme une
indignité extrême ,& comme une tache
20 MERCURE DE FRANCE.
à ſa gloire , de ſe voir forcé à cette en
trepriſe par le malheur des conjonctu
res.
HISTOIRE ou DISCOURS prononce
dans le Sénat , l'an 707 de la Fondation
de Rome , pour rendre graces
à CÉSAR alors revêtu pour la troifiéme
fois du Confulat avec M. ÆMIL.
LEPIDUS , du pardon accordé à
M. MARCELLUS.
Quoique iſſu d'une Famille Plébéïenne
, M. Marcellus jouiſſoit d'une
naiſſance diftinguée &d'une réputation
célébre. Après avoir été élevé au Confulat
conjointement avec le fameux
Jurifconfulte Servius Sulpitius , il prit
parti pour Pompée dans un temps où fa
cauſe étoit celle de l'Etat , & où les plus
honnêtes gens de la République regardoient
César comme un Rebelle & un
Ufurpateur. La journée de Pharſale lui
fit changer ces titres odieux contre celui
de Maître du Monde , & ceux qui s'é
toient vus ſes Concitoyens devinrent
fes Sujets. Depuis ce temps Marcellus
s'étoit retiré à Mitylene dans l'Ifle de
SEPTEMBRE. 1764. 25
Lefbos , où il menoit une vie heureuſe
& tranquille , ſi le bonheur & la ſécurité
peuvent être faits pour un Républicain
,quand ſa patrie eſt dans les fers.
Il paroît pourtant qu'il étoit aſſez ſatiſfait
de ſon fort , car Cicéron eut beſoin
d'employer toute ſon adreſſe & toute
fon autorité , pour le faire conſentir à
profiter de la grace de Céfar.
Comme on trouve le récit de tout le
progrès de cette affaire dans une Lettre
de Cicéron à Servius Sulpitius , alors
Proconſul de Gréce , j'ai pensé que je
n'avois rien de mieux à faire que d'en
préſenter une Traduction libre à mes
Lecteurs. C'eſt la quatrième du IV Livre
du recueil , connu ſous le titre d'Epitres
Familières .
>> Votre condition , lui dit-il , eſt
>>plus heureuſe que la nôtre. Vous avez
la liberté d'ouvrir votre coeur & de
>> communiquer vos peines : c'eſt une
• ſatisfaction qui nous eſt refuſée , non
>> par le vainqueur , il eſt d'une bonté
» & d'une modération admirable , mais
>par la victoire même , qui eſt toujours
>>infolente dans les guerres civiles. Ce-
>>pendant nous avons ſur vous d'autres
» avantages , tels par exemple que celui
d'avoir appris un peu plutôt que vous
22 MERCURE DE FRANCE.
» le pardon de Marcellus , votre ancien
» Collégue , ou , pour parler plus jufte ,
>> d'avoir été témoin de toute la con-
» duite de cette affaire . Depuis le com-
» mencement de nos malheurs , je ne
» connois que cette occafion où l'on
» ait vu quelques traces de l'ancienne
>>dignité. César après s'être plaint de
» l'humeur ſombre de Marcellus , car
>> c'eſt la cauſe qu'il donne à ſa retraite ,
» a déclaré contre nos eſpérances , que
>>malgré toutes les offenſes qu'il avoit
>> reçues de lui , il ne pouvoit rien refu-
>> fer à l'interceffion du Sénat. Voici
» comment la choſe s'eſt paffée. Sur
>> quelques mots concertés , dans lef-
» quels Piſon avoit mêlé le nom de
» Marcellus fon frère Caïus s'étoit
» jetté aux pieds de Céfar. Alors tous
>> les Sénateurs s'étoient levés , & s'ap-
" prochant du Maître , ils lui avoient
>> adreſſé leurs fupplications. Lorſque
>> ceux à qui l'on avoit demandé leur
>> opinion avant moi eurent parlé , &
>> que mon tour fut venu , j'abandonnai
6
tout d'un coup la réſolution quej'a
» vois priſe de garder un filence éter-
>> nel. Je dois faire honneur de mon
> changement au zèle du Sénat , & à la
» clémence du vainqueur. Je remerciai
SEPTEMBRE
. 1764. 23
e
t
S
1-
if
e
e
1
1 » César par un long Difcours , & je >>crains bien que cette occafion ne me
» fafſe perdre l'honnête repos qui fait
» aujourd'hui toute ma confolation ....
&c..... & c...... Ce diſcours de l'aveu de tous les connoiffeurs
eſt ſupérieur à tout ce qui nous reſte de l'antiquité dans le même
genre. L'élégance du ſtyle , la vivacité du ſentiment , la politeffe des complimens
, tout s'y trouve , tout concourt à en faire un chef-d'oeuvre . Il est vrai
que les louanges de César y font pouffées ſi loin qu'elles ont fait douter de la ſincérité de l'Orateur. Mais on doit ſe ſouvenir que ne parlant pas moins pour l'Aſſemblée
que pour lui- même , fon Sujet demandoit
tous les ornemens de l'éloquence
, & que fes flateries font fondées ſur la fuppofition que César penſoit au rétabliſſement
de
laRépublique
. Marcellus certain de ſon pardon , quitta Mitylene pour revenir à Rome. S'étant arrêté dans ſa route à Pirée pour
y paſſer un jour avec Servius Sulpitius , il fut affaffiné par Magius Chilon , l'homme du monde qui lui étoit le plus
attaché ; & du même poignard Magius
fe perça auſſitôt le coeur.
24 MERCURE DE FRANCE.
Les cauſesde ce tragique événement
font encore inconnues à la poſtérité;
les Sçavans font partagés dans leurs conjectures
, &il ne nous appartient pas de
décider.
HISTOIRE du Plaidoyer pour
QUINTUS LIGARIUS.
Apeine l'affaire de Marcellus étoitelle
finie , que Cicéron ſe vit engagé à
faire un ſecond eſſai de fon éloquence
&de fon crédit en faveurde Qu. Ligarius
, qui étoit actuellement en exil pour
avoir porté les armes contre César dans
la guerre d'Afrique , où il avoit été chargé
d'un Commandement confidérable.
SesdeuxFrères avoient toujours ſuivi le
parti de César, &fe trouvant foutenus
par les bons offices de Pansa& de Cicéron,
ils avoient déja prèſque obtenu
fa grace. Pendant que cette affaire fembloit
tourner fi heureuſement , Qu.
Tubéron , ancien ennemi de Ligarius .
ſsachant que César étoit particuliérement
irrité contre ceux qui avoient renouvellé
la guerre en Afrique , l'accufa
dans les formes ordinaires d'obſtination
à la pourfuitede cette guerre. César encouragea
fécretement cette accufation ,
&
SEPTEMBRE. 1764. 25
& voulut que la Cauſe fut plaidée au
Forum , où il fut préſent lui-même ,
rempli des nouvelles préventions qu'on
lui avoit inſpirées contre le coupable ,
& réſolu de prendre droit des moindres
prétextes pour le condamner ( h ).
( h ) L'illustre d'Agueſſeau dans un de ſes difcours
pour l'ouverture des Audiences du Parlement
, ayant pour titre LA CONNOISSANCE DE
L'HOMME , s'exprime ainſi au sujet du Plaidoyer
pour Ligarius . Le Conſervateur de la République
, celui que Rome libre appella le Pere de la
Patrie , parle devant l'Ufurpateur de l'Empire
& le deſtructeur de la Liberté. Il défend un de
ces fiers Républiquains qui avoient porté les armes
contre Céfar , & il a César même pour Juge .
C'eſt peu de parler pour un ennemi vaincu en
préſence du victorieux ; il parle pour un ennemi
condamné , & il entreprend de le juſtifier devant
celui qui a prononcé la condamnation avant que
de l'entendre , & qui bien loin de lui donner l'at
tention d'un Juge , ne l'écoute plus qu'avec la
maligne curiofité d'un Auditeur prévenu. Mais
il connoît la paffion dominante de ſon Juge ,
& s'en eſt allez pour le vaincre. Il flatte ſa
vanité pour délarmer ſa vengeance, & malgré
ſon indifférence obſtinée il ſçait l'intéreſſer ſi
vivement à la conſervation de celui qu'il vouloit
perdre , que ſon émotion ne peut plus ſe
contenir au dedans de lui-même. Le trouble
extérieur de ſon viſage rend hommage à la ſu
périorité de l'éloquence ; il abſout celui qu'il
avoit déja condamné , & Cicéron mérita l'élogle
qu'il donne à César d'avoir ſçû vaincre le Vaine
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Mais l'éloquence de Cicéron fut victorieuſe
; elle triompha du vainqueur ,
&lui arracha le pardon malgré lui. La
beauté de ce Plaidoyer eſt trop connue
pour demander ici des éloges . Loin
d'y accuſer Cicéron de flatterie , on admire
ſans doute la force & la liberté
qui reſpirent dans toute la Piéce. Cette
heureuſe hardieſſe à prononcer des vérité
fort dures , fans offenſer celui
qu'elles regardoient particulierement,
queur & triompher de la Victoire. Quels éloges
auroit-il donné à la modération d'un Prince
auſſi grand que César , mais plus maître de luimême
; qui ſe rend , non à l'éloquence , mais
à la justice &c. OEuv de d' Agu. T. I. pag 26 .
Le zéle de Ligarius s'étoit diftingué pour la
liberté de ſa Patrie , & c'étoit précisément ce
qui inſpiroit autant d'ardeur à Cicéron pour ſa
défenſe,que d'éloignement à César pour ſon rétabliſſement.
Après ſon retour il ſe lia ſi étroitement
avec Brutus qu'il devint un de ſes principaux
Confidens dans la conſpiration contre
Céfar. Ayant été ſaiſi de quelques infirmités vers
le temps de l'exécution , Brutus dans une viſite
qu'il lui rendit , ſe plaignit d'un fâcheux
contre-temps . Mais il ſe releva auſſitôt ſur ſon
coude, & prenant ſon ami par la main : Parlex
, Brutus , lui dit-il ſi vous avez a me propofer
quelque action digne de vous , je me porte
bien It épondit a l'opinion que Brutus avoit
eue deui , car on trouve fon nom parmi ceux
des Conjurés. Voyez l'hist. de Cic. déja citée.
SEPTEMBRE. 1764. 27
donne une auffi haute idée de l'art
de l'Orateur , que de la clémence &de
la générofité du Juge. ( i)
HISTOIRE de la défense de DÉJOTARUS
, Souverain de la Galatie
ou Gallo-Grèce , prononcée dans la
Maison de CESAR , l'an 708 de
la F. D. R. Sous le Confulat de
QU. FABIUS MAXIMUS & de
C. TREBONIUS .
Déjotarus étoit Souverain de la Galatie
, autrement dite Gallo -Gréce. C'eſt
une certaine étendue de Pays ſituée
en Afrique , & bornée par la Phrygie ,
la Bythinie & la petite Arménie. Il avoit
embraffé la caufe de Pompée , & après
en avoir été puni par la perte d'une partie
de ſes Etats , il ſe vit en danger
d'être dépouillé du refte. Son Petit-Fils
l'accufa l'an 708 de la F. D. R. d'avoir
( i ) La harangue de Cicéron fut publiée ſur
le champ & reçue du Public avec une extrême
avidité. Atticus qui la lut avec des tranſports
de joie & d'admiration , n'oublia rien pour en
faire prendre la même idée à tout le monde ,
& pour la diftribuer dans tous les lieux de ſ
connoillance.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
formé quatre ans auparavant des deſſeins
contre la vie de César , dans ſon Palais
même où il l'avoit reçu à fon retour
d'Egypte.
Cette accufation étoit ridicule & fans
fondement : mais dans ſa diſgrace tout
étoit capable de lui nuire ; & la facilité
que César avoit eue à prêter l'oreille
à fon Accuſateur , marquoit non
ſeulement qu'il étoit mat difpofé pour
lui , mais encore qu'il ne cherchoit
peut- être qu'un prétexte pour lui enlever
le reſte de ſes poſſeſions. Brutus
s'intéreſſa vivement à cette cauſe. Lorfqu'il
étoit allé au devant de César à
ſon retour d'Eſpagne , il lui avoit fait
à Nice l'apologie de Déjotarus avec
une liberté qui avoit frappé le Vainqueur
, & qui lui avoit fait découvrir
mieux que jamais le caractère violent
deBrutus,
Le plaidoyer de Cicéron fut prononcédans
la Maiſon de César. Il y peignit
avec des couleurs fi fortes la malignité
de l'Accuſateur & l'innocence de l'accufé
, que César partagé entre la réfo
ſolution de ne pas l'abfoudre , & la
honte de le condamner , eut recours
àl'expédient de remettre ſa Sentence
au premier voyage qu'il feroit dans l'O
SEPTEMBRE . 1964. 29
rient , fous prétexte de quelques informations
plus exactes qu'il vouloit
prendre fur les lieux. Ce projet qui
n'eut point de ſuite , empêcha que l'affaire
ne fût rappellée, & Déjotarus rentra
dans tous ſes droits après la mort de
César arrivée l'année ſuivante.
,
La fuite de l'Histoire raisonnée des
Discours de Cicéron contenant celle
des XIII Philippiques , ou Discours
contre Marc Antoine au Mercure
prochain.
,
LA RELIGION ,
ODE.
Par M. l'Abbé PAUCHET , Professeur
de Troifiéme au Collège d'ARRAS ,
Membre de la Société Littéraire de
cette Ville .
#Putas ne Deus è vicino ego fum , dicit Do
» minus ? & non Deus de longè ? Si occul-
> tabitur vir in abfconditis , & ego non
» videbo eum , dicit Dominus ? Numquid
» non cælum & terram ego impleo , dicit
>> Dominus ? Jerem. 23. v . 23. 24.
LOIN d'ici les accès d'une profane ivreſſe ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Fuiez , diſparoiſſez , phantômes du Permeſſe ,
Je t'invoque , Dieu Saint , vers toije prens l'éſfor!
Pénétré de ta loi c'eſt toi ſeul que je chante ;
De ma voix impuiſſante
Soutiens le foible effort .
Toutannonce ta gloire , en toitout eſt lumière:
Daigne , Seigneur , ouvrir ma débile paupière
Aux ſpectacles pompeux que tu vas découvrir ,
Dévoile à mon eſprit tes ſublimes myſtères ,
Les liécles de nos Pères ,
Et les temps à venir.
Rien n'étoit que Dieu ſeul ; & cet être ſuprême:
Pour ſe communiquer fort enfin de lui-même ;
Il parle , le jour naît , des miracles divers
Rempliſſent à ſa voix les Cieux , la Terre &
l'onde ;
Sa parole féconde
Enfante l'Univers.
L'Homme paîtri de terre à la terre offre un Maître
Chef-d'oeuvre du Très-Haut , heureux , s'il eût
ſçû l'être !
Aux loix du Créateur que ne fut-il ſoumis ?
L'innocence , la paix , les plaiſirs , l'abondance
De ſon obéïſſance
Auroient été le prix.
Mais,o ſpectacle affreux ! Quelles font ces victimes
SEPTEMBRE. 1764. 31
Que tu plonges ,Grand Dieu , dans le fond des
abîmes !
Je vois l'Enfer vomir la haine & la fureur.
Tremblez , foibles humains , fuyez , de votre vie
Le Démon de l'envie
Va troubler la douceur .
Vengeons- nous , diſoit - il , dans ſa jalouſe rage
Er du Dieu que je hais olons ſouiller l'image
L'homme eſt à mes regards un objet odieux ;
Pénétrons dans ſon coeur , challons- en la juſtice
Et dans le précipice
Entraînons ſes Neveux.
Il dit:: déja ſéduits nos pères infidèles
Goûtent de leur péché les douceurs criminelles :
La peine ſuit le crime , ils ceſſent d'être heureux ;
Tels font du juſte Ciel les décrets redoutables
Leurs fils naiſſent coupables ,
Infortunés comme eux.
Des folles paſſions quel horrible ravage !
L'homme éprouve en lui-même un pénible eſcla
vage ;
De ſa Raiſon l'orgueil obſcurcit le flambeau ;
La mort , tribut du crime , éxerçant ſon empire
De tout ce qui reſpire
A creuſé le tombeau.
Tout s'égare ici-bas ; tout a perdu ſa voie
Biv
32 MRRCURE DE FRANCE.
Dieu s'irrite ; aux malheurs les Humains fon en
proie ;
Il appelle les Eaur , & la Terre n'eſt plus.
Mais je le vois toujours dans lajuſte vengeance ,
Diftinguer l'innocence
Et fauver les vertus,
Telle eſt de Dieu ſur nous la ſuprême Puiſſanee ;
Les monts audacieux tremblent en ſa préſence.
Arrête , Pharaon !la Mer eſt ton tombeau....
La loi ſur la montagne eſt donnée à Moyfe ,
Et la Terre promiſe
Voit un peuple nouveau.
Lorſqu'Iſraël fidéle écoutoit tes oracles ,
Tu fis pour lui, Seigneur , éclater tes miracles;
Tu parles , Ia Nature eſt ſoumiſe à tes loix ;
Le Jourdain étonné remonte vers ſa ſource,
Le Soleil dans ſa courſe
Obéit à ta voix.
Mais ce Peuple oubliant ſes plusfaints priviléges ,
Offrit à d'aurres Dieux tous ſes voeux ſacriléges ,
Il ſouilla tout l'éclat dont il fut revêtu ;
Il ferma , ſe livrant à ſon érreur groſſière ,
Ses yeux à la lumière ,
Son coeur à la Vertu .
Quel rayonbienfaiſant perce l'épais nuage
SEPTEMBRE. 1764. 33
Qui menaçoit les coeurs du plus funeſte orage
Un jour plus beau renaît, le menſonge eſt détruits
L'auguſte vérité chaſſe l'érreur profonde ;
Tel le flambeau du monde
Triomphe de la nuit,
Je vois ſe terminer nos cruelles allarmes ;
Les temps ſont accomplis , Mortels , ſéchons nos
larmes ,
Nous allons découvrir des ſpectacles plus doux.
Juda ne régne plus. Du ſéjour du Tonnerre ,
Un Dieu vient ſur la Terre
Habiter parmi nous.
Formé du plus pur ſang d'une Vierge féconde
Il naît pour éclairer & convertir le Monde ;
Dans les pleurs , dans l'opprobre , il vit , il meurt
pour nous ;
II meurt , & de fon Père il a par ſon ſupplice
Déſarmé la juſtice
Et calmé le courroux
Qui pourroit raconter ſa céleſte origine ?
Du Fils de l'Eternel la puiſſance divine
Fit trembler les Enfers , & détruiſit la Mort
veut perpétuer ſon premier ſacrifice ;
Sur un Autel propice
L'Amour s'immole encor.
Le Démon s'arme en vain controla foinaiſſante
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
Le bras qui la ſoutient la rendra triomphantes
L'Egliſe offre à nos yeux des prodiges nouveaux;
Elleabbar des Tyrans les fureurs inhumaines ;
Elle baiſe ſes chaînes
Et brave ſes bourreaux.
Ceſſe de nous vanter , Romain , ton héroïfme,
Et de tes fiers Catons l'aveugle ſtoiciſme ,
L'orgueil dans les tourmens retenoit leurs fan
glots ,
Unfol honneur flattoir leur téméraire audace ;
Les ſecours de la grace
Forment les vrais Héros.
Le Chrétien dans la paix que l'innocence inſpire
Goûte un bonheur plus pur que le jour qu'il refpire;
Indépendant de tout , ſans ſoins & ſans ennui
Itrouve tous les biens dans la vertu qu'il aime 5
Les maux & la Mort même
Ont des attraits pour lui.
Affiégé de deſirs au ſeinde l'opulence ,
Tes regards infultoient à ſa foible indigence ,
Dansades vaſes dorés tu buvois les chagrins ,
Riche ! en vain tu fuis le malheur qui t'accable
Un Juge inexorable
A fixé tes deſlins ;
Anglouti fans eſpoir dans l'éternel abime ,
1
SEPTEMBRE. 1764. 35
La flamme t'environne ; à tes yeux , eſt ton
crime,
Le Ciel s'ouvre , & reçoit les Elus triomphans ;
Pour prix de leurs vertus Dieu leur donne en par
tage
L'éternel héritage
Promis à ſes Enfans.
A M. LE NOIR , fur le Portrait
qu'il a fait , de M. LEKAIN ,
dans le rôle d'OROS MANE
moment qu'il vient de lire la Lettre de
NERESTAN à ZAIRE .
DANS ce Portrait , ainſi que ſur la Scène
Je reſſens de le Kain la fière émotion ,
Je pâlis à ſa vue , & ſa fureur m'entraîne :
Quelle terrible expreſſion !
Toute âme en doit être ſaiſie ;
art
27 54
1
Cette tête , ce corps , ces bras , qu'ils ont do
jeu !
Ainſi ta main régulière avec feu ,
Donne à ceux qu'elle peint une ſeconde vie.
Plus d'une fois tu fixas la beauté ;
Les Grâces , les Talens , ton Art les multiplie
Erje puis , moi , dans mon obſcurité
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
D'exercer tes crayons garder encor l'envie !
Mais pourquoi non ? le Noir , on dira que mes
traits
Sont ceuxde l'Amitié ſenſible à res ſuccès.
Par M. GUICHARD.
REMERCIMENT à L. A. S. ELECTORALES
PALATINES , par M.
HARDUIN , Secrétaire de la Société
Littéraire d'ARRAS , fur une Tabatiere
d'or , dont Elles ont daigné le
gratifier.
AUGUGUSTES Souverains, cette boîte brillante
Dontvous recompenfez mes trop foibles Ecrits *,
Pour mon âme reconnoillante ,
Aura toujours un nouveau prix.
De ce riche préſent le journalier uſage
M'offrira le moyen flatteur
D'annoncer mille fois que mon fincère hommages
Sçut m'attirer votre faveur.
*L'Auteur a dédié à l'ELECTRICE des Mémoires
pour ſervir à l'Hiſtoire d'Artois , imprimés à
Arras , chez Nicolas , quise trouvent auffi à Paris,
chez Panckoucke ; & il a adreſſe à l'Electeur
des Versfur l'établiſſement de l'Académie de Manheim,
inférés dans le Mercure de Juillet 1764.
SEPTEMBRE. 1764. 37
Un tel don me ravit autant qu'il me décore ,
Et me conſole , en ce jour fortuné ,
Du lot fatal qui me fut deſtiné
Dans les maux qu'enfermoit la Boîte de Pandore.
COUPLETS GALANS .
HYMEN , de ta magnificence
Mon tendre coeur eſt peu flatté.
L'éclat que donne l'opulence
Vaut-il celui de la Beauté ?
Ce ſont tes droits que je deſire ,
Fier Hymen , & non ta ſplendeur.
Mais fi j'ai l'Amour de Thémire ,
Que manque-t- il à mon bonheur a
D'une robe d'or revêtue ,
La Beauté même perd ſon prix .
Vénus n'étoit- elle pas nue
Quand elle a fçû plaire à Paris ?
Ma The tre n'eſt pas moins belle
Que l'Amante de ce Paſteur ;
Mais elle eſt plus modeſte qu'elle ,
Que manque-t- il à mon bonheur ?
L'Hymen bruyant & téméraire
Vante des Plaiſirs qu'il n'a pas ;
L'Amour plus difcret ſçait les taire
38 MERCURE DE FRANCE.
Quand il en goûte les appas.
Ma Thémire tendre , mais ſage ,
Ne m'a rien donné que ſon coeur ;
Mais s'il eſt à moi ſans partage
Que manque-t- il à mon honheur ?
Par l'Auteurde l'Epitre à Mélanie.
EPITRE
AMadame de
APEINE de votre printemps ,
Les roſes commencent d'éclorre
Et vous uniffez, jeune Laure ,
La ſageſſe & les agréments ;
Les devoirs que la mode abhorre
Vous les changez en ſentimens ;
Mais la Raiſon , ce fruit du temps
Guidant l'amour qui vous careſſe ,
Mieux que lui nous peint la tendreſſe,
Puiſquelle a pris vos traits charmans.
Cet enfant que rien ne déſarme ,
Qui rit de nos pleurs répandus ,
N'eſt pas le Tyran qui m'allarme
Car la Sageſſe qui nous charme ,
Eſt auſſi Fille de Vénus
Que j'aime à vous voir affranchie
Dujoug des préjugés divers
SEPTEMBRE . 1764, 39
Dans cet âge de la folie
Où la Raiſon dort affoupie
Juſqu'à l'approche des Hyversi
Ah! l'inſtant où l'on eſt jolie
N'eſt que le régne des travers.
Chez vous l'Hymen n'eſt point l'échange
De l'ennui pour la liberté ,-
Où ſouvent la Beauté ſe vange
Des jours de la captivité ,
Etdans des chaînes éternelles
N'enviant que de doux momens ,
Ne voit plus dans des noeuds fidéles
Que le droit d'avoir des Amans.
Souvent quand du Dieu d'Hyménée
Une Belle groffit la Cour ,
Du Temple l'âme conſternée
Elle examine le contour
Et remarque pâle , étonnée
Une Chapelle pour l'Amour.
Oui , vous fuyez ces femmes vaines
Fières d'attacher à leurs chaînes
Ces agréables Importans
Dont le regard eſt un outrage
Et de qui l'orgueilleux hommage
N'eſt que la loi des Conquérans.
Ces imaginaires Sultans
Qui ſur des tablettes traîtreſſes
Multipliant leurs faux plaiſirs ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Se vantent d'avoir des Maîtreſſes
Et n'ont pas même des defirs.
Laure loin de ce précipice
Vous marcherez en fûreté :
Sachez que l'hommage du vice
Ne peut que flétrir la Beauté.
Mais la Raiſon qui vous éclaire ,
Tenant fon flambeau radieux ,
Vous montre bien ce qu'il faut fairs
Et vous les ſentez encore mieux.
Elle montre dans l'opulence ,
Non l'éclat d'un luxe orgueilleux ,
Mais l'art d'enchaîner l'indigence
Dontle deſtindansſa vengeance
Accable tant des Malheureux.
Le crime fouille ces largeſſes
Que dévore un luxe éffréné,
Mais ſecourir l'infortuné
C'eſt diviniſer les richeſſes..
Auprès d'un vertueux époux
Laure , vous trouverez ſans ceſſe
Les maximes de la ſageſſe
D'un ſolide bonheur jaloux ,
Del'amour il reffent l'ivreſſe ,
Au ſein du devoir qui le preſſe
De ne vivre plus que pour vous.
De votre eſprit il voit les charmes
Croître , s'embellir tous les jours
SEPTEMBRE. 1764. 41
C'eſt l'eſprit qui forge les armes ,
Dont ſe ſert le Dieu des amours ,
Et ſon regne dure toujours.
Quand le temps a chaſſé les grâces ,
La coquette voit ſur ſes traces ,
Le déſeſpoir qui la flétrit ;
Le temps ne rend point ce qu'il ôte
Alors la ſenſible eſt dévote ,
Et la galantebel - eſprit.
De l'eſprit la gloire réelle
Sans celle accompagne une Belle ,
Et ſon ſouffle la rajeunit :
Lorſque tout change & tout périt ,
La Raiſon eſt toujours nouvelle.
ParM. S...
IMPROMPTU
A Madame *** , qui demandoit l'avis
de l'Auteur fur ſon Portrait qu'elle
venoit de faire faire.
L✓ Peintre a bien rendu ce minois enchanteur;
Cet oeil vif & lutin , cette bouche enfantine :
C'eſt bien Vénus ſous les traits de Corine ;
Mais il n'a pas peint votre coeur.
Par M. COSTARD , Fils.
42 MERCURE DE FRANCE.
LA MUSE JALOUSE ,
MUSE , V
Bouquet à LISE.
USE , vous me boudez ! Éh ! que vous ai -je
fait?
Qu'eſt devenu votre humeur agréable ?
Pour Life , cependant , il me faut un bouquet ,
De grâce , quelques vers. Motus !je ſuis au faite ..
Vous êtes femme , & Life est trop aimable.
Par M. D ***
LETTRE de M. DE LA D....... à
M. DELA PLACE , Auteur du
Mercure de France , en lui envoyantune
Réponse au Discours d'ANT01-
NE VADÉ, adreſſsé aux WELCHES.
JEE n'ai pu lire que fort tard,Monfieur,
les prétendus Contes de Guillaume Vadé.
Ils feront honneur à celui à qui on les
attribue , en ſuppoſant qu'il foit permis
de s'y méprendre. On trouve dans ce
même Recueil un Discours aux Welches
par Antoine Vadé , frere de GuilSEPTEMBRE.
1764 43
laume. Par ces Welches on entend les
François , & quant au Difcours, ce n'eſt
autre choſe qu'une fatyre ingénieuſe ,
mais outrée de la Nation Françoiſe.
J'ai ofé prendre fur moi d'y répondre.
C'eſt , je l'avoue , ofer beaucoup ,
vu les reſſources que déploie notre adverſaire
: mais le zéle pourra ſuppléer
aux talens. Voici , Monfieur , cette réponſe
à laquelle je vous prie d'accorder
place dans votre prochain Mercure.
On nous donne ce Difcours aux. Welches
pour un Ouvrage Poſthume. Vous
ferez donc furpris de me voir parler à
l'Auteur comme s'il étoit encore vivant...
C'eſt qu'en effet j'ai appris qu'il n'étoit
point mort , & fi je voulois faire une
pointe , j'ajouterois qu'il n'eſt pas né
pour mourir ſitôt.
J'ai l'honneur d'être &c.
RÉPONSE d'un François à la
Harangue * d' ANTOINE VADÉ
aux WELCHES .
EST- IL bien vrai ,cauſtique Antoi-
** Ce diſcours ſe trouve dans un Livre intitulé
Contesde Guillaume Vadé , in-80. 1764..
44 MERCURE DE FRANCE.
ne , que nous ſoyons Welches , & que
vous foyez notre Compatriote ? A
votre ſtyle , on vous prendra pour un
François nédans le moment brillant de
Louis XIV : mais à l'Epithète que vous
nous prodiguez , il faudra vous croire
toute autre chofe; il faudra vous regarder
comme un deſcendant de ces fameux
Germains , qui , avant que Charlemagne
les eût fait vêtir & baptifer ,
appelloient Welches , ou Barbares , &
les François , & les Anglois , & même
les Romains.
Je vous crois bien vêtu & bien baptiſé:
mais à quoi bon reffufciter un
vieux mot né dans les marais de l'Elbe ,
ou dans la forêt Noire ? Les Iroquois
refufentaux Européens le titre d'hommes
; les Turcs diſent chien de Chrét.... ; la
populace Angloiſe dit,chien de François:
tout cela prouve autant que le Welche
Germanique.
Le mot de Barbares , chez les Grecs
&les Romains , ne prouve guères davantage
: ils déſignoient ainſi leurs Fondateurs
& leurs Maîtres. Un diſcours
tel que le vôtre , n'eût porté à faux ni
dans Rome , ni dans Athènes.
C'eſt toute autre choſe parmi nous.
J'ignore en quoi nous ſommes vains.
SEPTEMBRE. 1764. 45
J'ai mille preuves que nous ne le fommes
point aſſez. J'en atteſte nos habits
à longue taille , quelques imitations
beaucoup plus graves , quelques chapitres
de l'Eſprit des Loix , quelques Lettres
philoſophiques , certaines Comédies
& Tragédies modernes , & enfin ,
votre harangue .
J'en atteſte nos Hiſtoriens , ils peuvent
ſe tromper , ils ſe trompent fouvent;
mais il eſt rare de voir dans leurs
Ecrits la même partialité qui révolte
& chez le grave Puffendorf , & chez
le prolixe Léti , & chez tant d'autres.
Le premier , ſurtout , ne peut maſquer
nulle-part la haine qu'il porte aux François.
Il diffimule ou il déguiſe leurs
plus belles actions ; il cherche à déprimer
leurs plus grands hommes : peti
teſſes qui ne dégradent que lui même .
Je ne veux point citer ici quelques
Ecrivains François fort indifférens fur
la gloire de leur Nation , & fouvent
même encore plus ſes détracteurs que
Puffendorf.
Remontons au début de votre harangue
; parlons des Gaulois. Souffrez
en même- temps , que j'aſſigne à leur
gloire une époque plus brillante que
celle où ils furent fubjugués par Jules
46 MERCURE DE FRANCE.
Cefar. Ils lui céderent , parce qu'il falloit
que tout lui cédât ; mais il ſe dut
faire à lui - même de fincères complimens
fur une pareille conquête. Il dut
l'eftimer à proportion de ce qu'elle lui
coûtoit ; & vous ſçavez qu'il y employa
quatre fois plus de tems que pour fou
mettre tout le reſte de l'Empire Romain
&Rome elle-même. Ce n'est pas tout ;
ces mêmes Gaulois , que César ne put
fubjuguer qu'en dix ans , avoient autrefois
terraflé la puiffance Romaine en
moins de dix jours. Souvenez -vous de
la terreur que leur nom feul imprimoit
aux Romains , lorſque ceux-ci faifoient
trembler tant d'autres Peuples , de cette
Loi qui ne diſpenſoit pas même les Prêtres
d'aller à la guerre , quand il faudroit
ſe défendre contre les Gaulois.
Jamais précautions annoncerent - elles
plusde crainte?
Il eſt vrai que les Druïdes coupoient
fortleſtement la tête à des victimes humaines
pour le plus grand honneur de
Taranis , d'Efus , de Teutates , &c.
comme les Romains , pour mieux honorer
Saturne , précipitoient leurs concitoyens
du haut du Pont Mulvius dans
le Tibre. Les Romains renoncerent à
cet uſage barbare ; mais fa repréſentaSEPTEMBRE
. 1764. 47
tion les amuſoit encore. Chaque année
on voyoit d'innocentes veſtales
jetter des hommes d'ozier dans le même
fleuve , où auparavant on jettoit des
hommes réels.
Les Grecs , & tous les autres Peuples
du Monde ont fſuivi ou donné de pareils
exemples , chacun à leur maniere.
Par- tout le fang humain a coulé fur les
Autels des Dieux.
Nen accuſons que la foibleſſe & l'ignorance
des hommes : ils ont tous
commencé par être les mêmes. La différence
des climats ne leur a point épargné
cette triſte reſſemblance. On regarde
ſeulement comme les moins barbares
ceux qui ont remis les premiers
la hache & le couteau dans leur étui.
Les Druïdes , il est vrai , ne furent pas
de ce nombre . A cela près , les Druïdes
n'étoient point ignorans. Ils furent
les Maîtres de Pythagore dans la Philoſophie
; ils aimoient , ils cultivoient
les Arts & étoient en cela imités par le
reſte de la Nation. Il y eu dans les
Gaules juſqu'à des Poëtes en titre , &
ce qui dit beaucoup plus , ils y étoient
reſpectés . Leur emploi conſiſtoit à célébrer
les hauts faits de leurs compatriotes.
Ce qui prouve deux choſes ;
48 MERCURE DE FRANCE.
l'une que les Gaulois étoient portés à
en faire de grandes ; l'autre qu'ils
étoient ſenſibles à l'attrait du premier
de tous les beaux Arts .
و
J'avoue que leur mâle vigueur parut
foiblir fous le joug des Romains ; mais
ce fut après avoir éſſayé bien des fois de
le rompre. Ceui que leur impofa Clovis,
n'aggrava point leur fituation. Vous
avancez qu'il les fubjugua avec une
poignée de Barbares : dites qu'il vainquitles
Romains tyrans des Gaulois , &
que ceux-ci le regarderent plutôt comme
un libérateur que comme un ennemi
. Ajoutez qu'il ſe fit Chrétien , changement
qui lui devint auſſi favorable
qu'une abjuration moins étendue le fut
depuis à un de nos plus Grands Rois.
Les mêmes cauſes produiſentcommunément
les mêmes effets, quelle que foit la
différence des fiécles , parce qu'au fonds
le coeur humain différe peu d'avec luimême
dans tous les temps.
Croyez que l'Oriflamme ne fit pas
toute la grandeur des Gaulois & des
Francs nos ayeux. Troye eut ſon Palladium
, & Rome ſon Bouclier ; mais
indépendamment d'un tel ſecours , Hector
& Scipion euffent toujours été des
des héros. Charles Martel , qui garantit
toute
SEPTEMBRE. 1764. 49
toute l'Europe de l'eſclavage des Sarrafins
, & Charlemagne qui la ſoumit à
fonjoug , ne durent point leurs ſuccès
àl'oriflamme. A propos de ces deux
hommes , dont l'un fut l'ayeul de l'autre
; que penſez-vous de leurs faits &
geftes ? Avouez que leurs foixante victoires
méritoient bien autant d'occuper
un Thucydide que la fameuſe guèrre du
Péloponèſe , guèrre , où durant près de
trente ans les deux plus braves Nations
de la Gréce bornerent tous leurs exploits
à couper des bleds & enlever des
moutons ? Avouez- le , dis-je , de tels
travaux ſont plus faciles que de ſauver
l'Europe , ou de la foumettre .
Ce furent les François qui fonderent
l'Empire d'Occident. Il y a , ſans doute
, quelque gloire à l'avoir fait.
Ce ne furent point les diviſions de la
rose rouge & de la rose blanche qui
nous délivrerent des Angles. Toutes nos
poſſeſſions étoient déja hors de leurs
mains quand ces diviſions éclaterent.
Obfervez , cependant , qu'ils avoient
bien moins à faire pour ſe maintenir
chez nous , que Charles VII. pour les
en chaſſer.
Obſervez , de plus , que toutes leurs
invaſions en France furent ſuivies de
C
50 MERCURE DE FRANCE.
leur retraite ; & que toutes celles qu'ils
effuyerent chez eux les mirent aux fers,
C'eſt ce que produifit , entre autres ,
celles de quelques avanturiers Nor
mands & François : car vous n'ignorez
pas que ce fut , non l'Angleterre qui
poſſéda la Normandie , mais la Normandie
qui pofféda l'Angleterre.
,
Selon vous les guèrres civiles
d'Allemagne empêcherentſeules Charles
Quint d'engloutir la France & d'en
faire une Province de l'Empire. Dites
plutôt que la France l'empêcha ſeule de
ne faire de tout l'Empire qu'une Province.
Fut-ce les Luthériens qui lui firent
lever le fiége de Metz &de Marfeille
? François I. quoique ſouvent malheureux
, ne fut jamais découragé , fut
prèſque toujours l'aſſaillant. Il ne marqua
d'incertitude que dans une occafion , &
cette incertitude ſauva Charles d'une
ruine prèſque inévitable. Ce fut lui qui
dutremercier Dieu.
,
Nous eumes , dites-vous un moment
bien brillant fous Louis XIV. Ce
moment fut de quarante années d'une
proſpérité non interrompue : exemple
inoui par-tout ailleurs. Et quels ennemis
n'avions - nous pas à combattre ?
Toute l'Europe , fans même en exceр-
SEPTEMBRE. 1764. 51
ter l'Eſpagne : & néanmoins que d'éclatantes
victoires ! Que de ſuccès , que
de grands hommes dans tous les genres
! Je vous renvoie , trop ſévereAntoine
, au portrait que trace de ce beau
regne un autre grand homme de votre
connoiſſance dans un Poëme digne des
plus brillans momens du dernier fiécle ,
& qui prouve que le nôtre n'eſt pas
non plus fans éclat.
Ne diſputons point ſur l'étendue ré
ciproque de la France & de la Sibérie.
Je pense comme vous , que cette derniere
l'emporte de quelques centaines
de lieues : mais , je ne puis penſer que
l'on compareférieuſementſes déſerts aux
plaines fertiles de la Beauce & de la Picardie.
Je vous abandonne les quarantelieues
de Landes vers Bordeaux. On eût trèsbien
fait de les céder aux Maures que
l'Eſpagne chaffoit fort mal-à-propos
de chez elle. Quant à la Campagne ,
dite Pouilleuse , il eſt moins facile d'y
renoncer. Jugez-en ; c'eſt elle qui produit
ce Nectar fi bien célébré dans le
Mondain .
Ce vin d'Aï dont la mouſſe preſſée ,
De la bouteille avec force élancée ,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Comme un éclair fait voler le bouchon.
Il part , on rit , il frappe le plafond :
Dece vin frais , l'écume petillante
De nos. François eſt l'image brillante, &c.
De bonne foi , peut-on nommer
Pouilleuse une contrée qu'Horace n'eût
pas manqué de nommer Divine ? Une
contrée qui fournit aux délices des
gofiers les plus délicats de l'Europe ,
& même de l'Afie , en dépit du précepte
de l'Alcoran.
Je livre très - volontiers à votre cenſure
la poudre , dont nos petits-Maîtres
de tous les états ſurchargent leur
tête , leur chevelure & leurs habits.
Nous pourrions encore valoir beaucoup
, malgré ce ridicule. Vous ſçavez
ces fines plaifanteries des Angles fur la
poudre à la Maréchale. Elles n'empêcherent
point que Mahon ne fût emporté
d'affaut.
Vous nous demandez ſi nous fommes
le premier Peuple du Monde pour
le Commerce & pour la Marine , &
vous prévenez notre réponſe par un lugubre
hélas ! C'eſt trancher la queſtion
fans la réfoudre. Si nous y avions eu
moins d'aptittude, nous aurions peut- être
eu moins d'ennemis.
SEPTEMBRE. 1764. 53
Nous avions déja eu Richelieu &
Mazarin pour Miniſtres , & nous ne
ſoupçonnions pas encore l'utilité d'une
Marine. LOUIS XIV& Colbert fentirent
la néceffité d'en créer une. Le Monarque
ordonne ; le Miniſtre éxécute. Virgile,
dans ſon Poëme, métamorphoſe les
Vaiſſeaux d'Enée en Nymphes : Il ſemble
que l'Illuſtre Colbert ait changé en
vaiſſeaux toutes les roches de l'Océan
& de la Méditéranée. On ſçavoit à
peine que Louis XIV vouloit avoir
une Flotte , & déja fes Armées navales
foudroyoient Alger & Tunis , humilioient
Génes & allarmoient Conftantinople.
Il en fut des François comme
des Romains; leur coup d'eſſai fut un
triomphe , avec cette différence que
Ruiter & Tromp valoient mieux que
l'Amilcar dont triompha Divilius.
Je tombe d'accord avec vous qu'on
achete ici le droit de juger des hommes
, & qu'il n'y a pas bien long-temps
qu'on y achetoit celui de les mener tuer
tous à la guèrre. On vient de réformer
ce dernier abus , & il y a bien du mérite
à l'avoir ofé. Attendons tout d'un
Roi qui veut le bien & de Miniſtres
dignes de ſeconder ſes vues.
Nous ne difputons point à Copernic
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
d'avoir découvert le ſyſtème planétaire.
Mais il devroit nous être permis de rendrejuſtice
à notre Descartes. Il fut trèsutile
à Newton , de même que Malle
branche ne fut pas inutile à Locke. Certainement
les deux François l'emportent
pour le génie.
D'ailleurs , eſt-il bien facile , dans
ces fortes de matières , d'affirmer qui
atort ou raiſon ? Il en eſt des ſyſtêmes
d'Aftronomie commedes Royaumes &
desEmpires : les plus modernes finiffent
par bouleverſer les plus anciens. Qui
Içait ſi le ſyſtême de la flagella -
tion , ou quelqu'autre , ne fuccédera
point à celui de la gravitation ? Les
tourbillons Cartéfiens eurentpour Sectateurs
des hommes du premier mérite.
Newton lui-même doutoit , en quelque
manière , de ſes principes. Il portoit
ce doute juſqu'à croire que les anciens
en ſçavoient plus quelui en fait de mathématiques
.
Parmi une foule de reproches , vous
nous faites ceux de n'avoir inventé ni
la bouffole, ni la poudre à canon , ni
le thélefcope , ni les lunettes &c. Rappellez-
vous que les Auteurs de ces découvertes
cherchoient toute autre choſe
& ſouvent même ne cherchoient rien.
C'eſt le hazardqui a produit les invenSEPTEMBRE.
1764.55
tions les plus utiles , c'eſt le Génie qui
les a perfectionnées. Les Grecs n'inventerent
prèſque rien , mais ils perfec
tionnerent tout ,& on les regarde comme
fort ſupérieurs aux Egyptiens qui
avoient prèſque tout inventé.
Ce fut un Hollandois qui imagina la
premiere Pendule ; mais ce font les
François qui fourniſſent de bonnes Pendules
toute la Hollande.
La Gravure nous vient d'Italie ; mais
c'eſt encore en France où ont été gravées
les plus belles Estampes.
Veniſe inventa les Glaces , d'après
l'invention des vîtres , due aux Peuples
du Nord ; mais les plus belles Glaces
de Veniſe n'ont que cinquante pouces
de hauteur : on en fabrique auprès de
Laon de plus de cent vingt pouces , &
ce n'eſt qu'en France qu'une telle Manufacture
exiſte.
On attribue aux Vénitiens l'art de
tailler les Diamans&d'imiter les perles ;
c'eſt de Paris que les habitans de Veniſe
tirent leurs bagues & leurs autres bijoux.
D'ailleurs , cette invention n'eſt
qu'un renouvellé , non des Grecs , mais
des Syriens. Il eſt parlé quelque part
d'un chandelier d'Antiochus tout couvert
de diamans..
Giv
56 MERCURE DE FRANCE.
,
Il eſt parlé des tapis chez les Anciens;
mais trouvera-t- on , foit chez eux foit
chez les Modernes , rien d'égal , rien
de comparable à nos tapiſſeries des Gobelins
, à ces chefs-d'oeuvres qui luttent
contre l'art des Raphaëls ?
On parle encore de la Pourpre de
Tyr; mais qu'elle fut inférieure à notre
Ecarlate !
Paſſez-moi ces détails ; ils nont rien
debas : c'eſt vous-mêmes qui m'y avez
conduit , & je pourrois les étendre . Citerai-
je encore ici les vaſes , les plats....
Que Germain
Arondit de ſa main divine ,
Et tous ces vernis où Martin
A furpaffé l'art de la Chine ?
C'eſt affaire de luxe , on le ſçait ;
mais vous ne me ſemblez pas vouloir le
profcrire. A l'égard de nos Modes, vous
voyez trop bien les choſes pour n'y
appercevoir qu'une manie frivole. C'eſt
au fonds une reſſource très-ſolide , une
branche de commerce très-étendue. Les
Chinois , ce Peuple ſi ſage , mettent
l'Europe à contribution avec leurs Magots
; nous , c'eſt avec des pompons.
Notre Opéra - Comique peut valoir
mieux que l'Opéra Boufon Italien ;
SEPTEMBRE. 1764.
57
mais nous n'en tirons pas vanité. Notre
grand Opéra , qui nous vient d'Italie ,
ne reſſemble à rien de tout ce qu'on
yvoit en ce genre ; & ce n'eſt point lå
undéfaut.
Notre Muſique , fur laquelle ona
tant diſputé , raſſemble deux qualités
qui lui font propres ; elle peint & elle
exprime : ce qui ne ſignifie point du
tout la même chose , quoi qu'en difent
certaines Nations.
C'eſt à notre grand Rameau que ces
mêmes Italiens doivent l'avantage de
fçavoir comment & pourquoi ils font
quelquefois de belles chofes en mufique.
C'est lui qui a découvert , qui a
développé les principes de ce bel arr.
C'eſt donc à lui qu'il doit ſa véritable
éxiftence , puiſque ſans principes , nul
art ne peut vraiment éxiſter.
Vos remarques ſur l'expulfion des
Baile, des Leclerc , des Bafnage , & c ,
trouveront ſans doute , peu de contraditeurs.
Obſervez cependant , que leur
éxil ne doit pas être imputé au corps de
la Nation. Mais quand les Athéniens
bannirent Ariftide , quand Scipion fur
banni par les Romains , c'étoit le fait
de la République entiere qui ſe montroit
injufte & ingrate envers eux.
CV
58 MERCURE DE FRANCE.
Ces mêmes François , chaffés de leur
Patrie , porterent , il est vrai , leurs lumières&
leurs talens chez nos voiſins :
mais je doute que leurs diſcuſſions ſophiſtiques
& dogmatiques ayent autant
contribué que les ouvrages de Corneille
, de Racine , de Moliere , de la
Fontaine , & de tant d'autres , à répandre
notre Langue chez l'Etranger. La
même cauſe qui fait que l'on trouve un
Théâtre François dans prèſque toutes
les Cours de l'Europe , fait auſſi qu'on
y parle François .
Peut- être , en effet , éxiſte-t-il encore
dans cette Langue certaines expreffions
peu nobles ; mais deſquelles on
peut ſe paſſer dans les Sujets nobles :
peut- être les noms de nos Saints fontils
moins fonores que ceux des Divinités
payennes ; défaut , qui après tout , ne
doit pas être imputé à notre Langue.
J'avoue , en même temps , que les rives
du Simoïs & du Scamandre offrent
des fons plus flatteurs à l'oreille que la
Plaine des Sablons , ou celle de Long-
Jumeau. Qu'en faut il conclure ? Que
Troyes valoit mieux que Paris ? La déciſion
ſeroit auſſi injuſte que ridicule.
Je dirai plus , il n'eſt pas toujours avangeux
à la Poëfie de pouvoir nommer
SEPTEMBRE. 1764. 59
les chofes par leur nom , fi harmonieux
que ce nom puiſſe être. J'en atteſte ces
Vers que vous connoiſſez .
Dans ces champs fortunés , près de ces bords
fleuris
Où la Seine ſerpente en fuyant de Paris,
Lieux aujourd'hui charmans, retraite aimable &
pure
Où triomphent les Arts où ſe plaît la Nature , &c.
Voilà , non la Plaine de Long-Jumeau ,
mais ce qui vous paroît bien plus redoutable
; voilà Saint Cloud déſigné
très- poëtiquement , & avec autant d'harmonie
que de vérité. Je vais plus loin , &
je trouve que l'on conduit certains Magiftrats......
Dans cet affreux château , palais de la ven
geance ,
Qui renferme ſouvent le crime & l'innocence.-
Ai -je beſoin après cela que le nom
trivial de la Bastille figure dans ces Vers?
Il me fuffit d'y trouver le fait & là choſe.
Un nom propre n'eſt jamais qu'un
fon : une indication eſt toujours une
image .
Quelquefois auſſi l'image ſe trouve
réunie au nom propre ; comme dans ces
Cvj
to MERCURE DE FRANCE.
:
autres Vers , où il eſt dit d'Henri IV:
Il marche vers Vincenne oùLouis autrefois ,
Au pied d'un Chêne aſſis , dicta ſes juſtes loix , &c,
Comme dans un autre , oùl'on dit
en parlant de l'Amour :
11 voit les murs d'Anet que ſa main a bâtiss
Avouez , délicat Antoine , que ces
noms-là valent bien celui de la porte
Scée? Que celui de notre Capitale eſt
autant , & peut-être plus harmonieux
que celuide Troyes , & que ce dernier
a beaucoup plus d'harmonie dans notre
Languequedans la Grecque & la Latine?
Le vôtre , ſi c'eſt le vôtre , ne peut
pas , il est vrai , figurer à côté d'Anteaor
: mais fi c'étoit , je ſuppoſe , Voltaire,
quelinconvénientd'en faire le pendantd'Homère
?
Vous nous enlevez d'un trait de plume
tous nos Hiſtoriens François : l'avez-
vous fait ſans quelque ſcrupule ?
Il faut avouer que la diviſion de nos
Sermons tient peut- être un peu des fiécles
Gothiques. Mais parmices Sermons
diviſés , il s'en trouvequ'on eûtadmiré
dans le fiécle de Cicéron même.
Il faut avouer auffi que les guèrres
SEPTEMBRE. 1764. 6
civiles de Rome offroient un champ
plus vaſte à l'éloquence de cet Orateur
que les Coutumes du Hurepoix , ou da
Gatinois n'en pourront jamais offrir à
celle de nos Avocats. Nous en avons ,
cependant , quelques - uns qui ſe font
líre ,malgré le vice du Sujet. Que n'euffent-
ils donc pas fait , ſi la matière eût
ſecondé leurs talens ? Au refte ; neregrettons
pas que nos Orateurs n'ayent
aucune guèrre civile à prévenir ou à
exciter. Un habile Rhéteur a ſouvent
mis les Républiques au bord de leur
tombe. Athènes & Rome en fournifſent
plus d'un éxemple .
Je vous abandonne le fonds des Let
tres Provinciales ; mais avouez que la
forme a ſon mérite. Avouez qu'il falloit
du Génie pour intéreſſer à la lecture
ceux mêmes que le ſujet intéreſſe
le moins ou révolte le plus ?
Avouez que Boffuet , qui ſcut être
fublime & pathétique dans l'Oraifon
funébre d'une Princeſſe de vingt - deux
ans , auroit pu l'être contre Philippe
& Catilina ? Avouez qu'il célébra diguement
le grand Condé ? Avouez que
Flechier lui-même , l'élégant Fléchier
ſout être grand lorſqu'il fallut célébrer
62. MERCURE DE FRANCE.
Turenne ? tant il eſt vrai que le Sujer
foutient le génie , & ſouvent même y
fupplée.
Il ne faut pas fans doute égaler notre
Fénelon à Virgile.- Ily aura toujours une
différence extrême entre un Poëme &
un Roman poëtique ; entre de bons
Vers&de bonne Profe. A cela près l'épiſode
de Didon lâchement trahie par
Enée, & celle de Calipso abandonnée
par Télémaque , peuvent être miſes en
parallèle , avec cette différence peutêtre
que le héros de Virgile eſt partour
moins intéreſſant que celuide Fénelon.
Vous faites paffer en revue quelques
fautes légères échappées à notre ingénieux
laFontaine. Vous rendez en même
temps juſtice à fon rare & heureux
génie. Peut-être eût- il fallu citer auffi
quelques-unes des beautés qui le diftinguent&
qui ne ſe rencontrentque chez
lui. Ila , dites-vous , négligé le premier
devoir d'un Poete ,l'art de peindre.
Je ne ſçais ; mais dans ſes écrits
tout me paroît animé. C'eſt un Peintre
Philoſophe , comme l'exige le genre de
l'Apologue. Chacune de ſes images offre
une leçon , & prèſque chacune de
ſesleçons préſente une image. Ecoutons
SEPTEMBRE. 1764. 63
:
ce Vieillard que trois jeunes gens railloient
ſur ſon âge octogénaire.
La main des Parques blêmes
Devos jours &des miens ſe joue également.
Nos termes ſont pareils par leur courte durée
Qui de nous des clartés de la voute azurée.
Doit jouir le dernier eſt-il aucun moment
Qui vous puiſſe aſſurer d'un ſecond ſeulement ?
Mes arrière - neveux me devront cet ombrage..
Hé bien , défendez -vous au ſage
De ſe donner des ſoins pour le plaiſir d'autrui ?
Cela même eſt un fruit que je goûte aujourd'hui,
J'en puis jouir demain & quelques jours encore.
Je puis enfin compter l'Aurore
Plus d'une fois ſur vos tombeaux , &c.
La prédiction s'accomplit ; les trois
Jouvenceaux meurent chacun d'une
manière différente .
Et pleurés du vieillard , il grava ſur leur marbre
Ce que je viens , &c .
Ici , comme plus haut , l'image eft
unie à la leçon . Mais ici la leçon & l'image
ont un caractère de ſublimité qui
faifir.
64 MERCURE DE FRANCE.
Jettons les yeux ſurles Animauxma-
Iades de la peſte.
Ils ne mouroient pas tous, mais tous étoient frappés.
On n'en voyoit point d'occupés.
Achercher les ſoutiens d'une mourante vies
Nul mets n'excitoit leur envie.
Ni loups, ni Renard n'épioient
La douce , l'innocente proie.,
Les tourterelles ſe fuyoient.
Plus d'Amour , partant plus de joie.
Que d'intérêt & de vérité dans ce
Tableau ! En voici un où l'agrément ſe
trouve réuni au naturel.
Perrette ſur ſa tête ayantun pot au lait ,
Bien poſé ſur un couſſinet ,
Prétendoit arriver ſans encombre à la Ville.
Légère & court-vêtue , elle alloit à grands pas
Ayant mis ce jour-là , pour être plus agile ,.
Cotillon ſimple& fouliers plats.
Notre Laitière ainſi trouffée ,&c.
Comme il joue avec le pinceau I
Un héron au long bec, emmanché d'un lòng
cou ,
Montéſur ſes longs pieds, alloit je ne ſçais où.
SEPTEMBRE. 1764. 65
Voilà en deux vers la forme & la
ſtupidité de cet oiſeau on ne peut mieux
peintes.
Je ne cite ces traits que de mémoire.
Il en eſt mille autres plus frappans ,
mais dont les expreffions m'échappent.
Il me fuffit d'y renvoyer les Lecteurs .
J'avoue qu'il n'eſt ici queſtion que
des fables de cet Auteur , & peut- être ,
n'avez-vous prétendu parler que de ſes
Contes. C'eſt à-peu-près la même choſe.
Demandez aux Lecteurs ſcrupuleux
ſi la Fontaine y eſt Peintre ? La gafe
dont il couvre ſes tableaux en adoucit
quelques traits , mais l'effet total n'en
eſt pas moins frappant. C'eſt Vénus qui
renonce à une partie de ſa nudité , &
qui place le voile de manière que ſes
charmes n'y perdentrien.
On convient , en général , que l'Ariofte
eſt pur dans ſa diction ; mais il eſt
ſouvent monotone dans ſon ſtyle , &
trivial dans ſes idées. La Fontaine au
contraire eſt toujours naïf ſans baſſeſſe,
ou ingénieux ſans vaines fubtilités. Il
remplit donc tous les devoirs du Conteur.
On ne peut qu'applaudir au rang
que vous accordez à notre Théâtre.
Mais aux grands noms que vous citez
66 MERCURE DE FRANCE,
on doit joindre celui de l'Auteur d'Atrée
, d'Electre & de Rhadamiste. On
doit ajouter le nom de l'Auteur d'
dipe, de Zaïre ,d'Alzire , de Mérope ,
&c. On pourroit même enfler cette
liſte de quelques autres noms , parler
furtout de deuxEcrivains qui ont enrichi
la Scène Françoiſe de deux gen
res de drame inconnus aux Anciens, &
que les Anciens euſſent vivementadoptés,
fi on les leur eût fait connoître.
Voilà donc notre ſupériorité avouée
dans ces différentes parties ? & c'eſt déja
beaucoup. Vous ajoutez que dans tous
lesautres genres nous avons des rivaux
oudes maîtres. Des rivaux, oui,quelquefois
: des maîtres,c'eſt ce qu'il faudroit
prouver. Seroit-cedans les Sciences ? je
m'entiens àcequej'ai déja dit ſurles objets
de pure ſpéculation : &quant à ceux
qui giffent en preuve , comme la Géométrie
&la Phyſique expérimentale ;
nousyavons plus d'inférieurs que d'égaux.
Seroit-ce dans lesArts ? Voyez
nos Temples , nos Palais , nos Jardins
Royaux , &c , vous y reconnoîtrez la
main de plus d'un digne rival des Vitruves
, des Phidias , des Zeuxis, desMichel-
Ange , des Raphaël , des Titiens,
des Rubens , des Corréges , des VanSEPTEMBRE.
1764. 67
)
dermeules , des Berghem ; c'est- à-dire ,
l'équivalent de ce qui ne ſe trouve que
dans tout le reſte de l'Europe. Seroitce
même dans l'induſtrie ? Parcourez
nos divers atteliers , vous y verrez l'Etranger
accourir de toutes parts ,
pour s'y inftruire , ou pour ſe pourvoir
de ce qui lui manque. Voyez auffi nos
Manufactures . J'eſpére même être bientôt
en droit de vous dire : Voyez nos
Campagnes..
ou
Une obſervation digne d'être faite
, c'eſt que la France eſt le pays de
l'Univers , où l'on voit le plus d'établiſſemens
en faveur des Arts , des
Sciences & des Lettres. Il y auroit déja
beaucoup de mérite à ſe diftinguer
ainfi : mais les progrès ont encore furpaffé
les encouragemens. D'après cela
ne pourroit-on pas dire que la France a
préſervé l'Europe de la Barbarie ? Quel
Monarque , éxcepté Louis XIV , aimoit
alors & protégeoit les talens ? Ses
bienfaits alloient les chercher juſqu'au
milieudesglaces du Nord,juſqu'au ſein
des Nations les plus ennemies de celle
qu'il gouvernoit. A l'égard des grand's
hommes , que ſes libéralités ne purent
atteindre , ils furent excités par l'impulfion
générale qu'il avoit fait naître . II
68 MERCURE DE FRANCE.
donnoit le ton aux autres Souverains;
fes Sujets le donnoient aux autres Peuples
: car il eſt de la deſtinée du François
d'exciter dans tous les temps , ou
l'émulation , ou l'envie de ſes voiſins.
Ce qu'ils ont fait de plus grand a prèſque
toujours été d'après nous , ou comtre
nous.
Convenez , trop ſévère Antoine ,
que pour mettre ainſi en mouvement
tout ce qui nous environne , il faut être
foi-même quelque choſe. C'eſt produire
le même effet que cette première cauſe
, d'après laquelle part Newton , &
qu'il n'explique pas.
,
Il y a treize cens ans que la Monarchie
Françoiſe éxiſte , ayant eu pour
ennemis tous ſes voiſins ne s'étant
maintenue que par les armes , & ayant
ou foumis , ou repouffé tous ceux qui
prétendoient la détruire. Que de grands
hommes dans la Liſte de ſes Rois , de
ſes Généraux , de ſes Miniſtres , de ſes
Magiſtrats , de ſes Poëtes , de fes Orateurs
, de ſes Scavans , de ſes Artiftes ! ...
Nommez-moi un feul genre où elle
n'ait pas produit de grands modèles ?
Nommez-moi enfuite les Nations où
cet heureux concours ſe trouve auffi
complettement réuni ? Alors le Parallele
SEPTEMBRE. 1764. 69
ſera de ſaiſon ; mais la Satyre fera toujours
déplacée.
Aucun de nos Auteurs n'a prétendu
que nous foyons , en tout , ſupérieurs
aux Grecs & aux Romains. Bien peu
nous ont qualifié , même quant à préſent
, de premier Peuple du Monde. Je
vois , au contraire , tous les Gazetiers
decertaine Nation lui prodiguer ce titre.
Ne les en blâmons pas. Rome ne devint
la maîtreffe du Monde que parce
qu'elle ſe crut deſtinée à le devenir.
Dans un particulier , la modeſtie eſt une
vertu : dans une Nation c'eſt un vice.
Que le François continue à bien recevoir
l'Etranger qui le viſite ; il eſt naturel
de faire tous les honneurs de chez
foi : ayons , dis -je , pour les autres Peuples
de l'eſtime , de la déférence ; mais
laiſſons à l'écart toute vénération : elle
méne trop loin.
VERS à une jeune Dame appellé
LOUISE.
Si je pouvois être en perſonne
Dans votre gracieux ſéjour ,
Dieux ! quel brillante couronne
:
70 MERCURE DE FRANCE.
Je vous offrirois en ce jour;
Et quelle guirlande de roſes
Vermeilles comme vous & fraîchement écloſes
Ceindroit votre élégant corſet ! ....
Mais à quoi bon certe parure
Pour un objet.charmant & déja trop parfait ?
Vos Grâces , vos vertus , Life , ſont le bouquet
Que vous donnez vous- même àtoute la Nature.
ParM. MOURET DUCHEMIN.
COUPLETS
A l'occaſion d'une branche de fleur
d'Orange , préſentée à S. A. S.
Madame la P ... de C .... par les
personnes de fa Cour , le Mercredi
25 Juillet 1764.
Sur l'AIR : du Vaudeville d'Epicure:
D'UNE fleur le modeſte hommage
A vos regards va s'embellir
Si vous daignez y voir l'image
Des coeurs qui vous l'ofent offrir ,
De nos jardins , c'eſt la parure ;
Le fruit de la faveur des Cieux ,
Et les préſens de la Nature ,
Sont les Dons les plus chèrs aux Dieux.
SEPTEMBRE. 1764. ウェ
O vous que la ſageſſe éclaire ,
Daignez ſourire à notre ardeur.
Le Ciel vous devoit à la Terre
Pour ſa gloire & notre bonheur .
A tous nos voeux ce Ciel propice ,
Sur votre front mit la candeur ;
Sur votre bouche la juſtice
Et la bonté dans votre coeur.
Votre âme n'eſt jamais tranquille
Tant quelle ſçait des malheureux;
Votre maiſon eſt leur aſyle ,
Vos bienfaits vont au devant d'eux ,
Des beaux arts la troupe chérie ,
Près de vous receuille des fleurs ,
Et jamais votre âme n'oublie
Que les ingrats & les flatteurs.
D'un zéle pur les douces flames ,
Reconnoiffance , empreſſemens ,
Le Ciel apour vous dans nos âmes
Réuni tous les ſentimens.
Vivez,, adorable Princeſſe ,
Conſervez des jours précieux :
L'honneur de vous ſervir ſans ceſſe
Suffira pour nous rendre heureux.
ParM. POINSINET, lejeune.
72 MERCURE DE FRANCE.
PARODIE des Vers de M. C ***,
fur le portrait de fafemme peintpar
M. P. de S. A ** ; & inférés dans
le Mercure du mois de Juin dernier.
A MADEMOISELLE DE HINX.
Avec mille appas féduiſans ;
Riche des dons de la Nature ,
Vous avez d'Hébé la figure ,
Et des Grâces les agrémens :
De votre maintien la nobleſſe ,
Aux attributs de la Sageſſe
Joint ceux de l'eſprit & du goût :
Ainſi , ſans craindre l'Egigramme ,
Pourra dire avoir trouvé tout
Quiconque vous aura pour femme.
1
Par M. LANEVERE , ancien Mousquetaire
du Roi.
VERS
SEPTEMBRE. 1764. 73
VERS à M. LABRELLY , en lui
envoyant un fabre qu'il avoit
demandé.
Vous plaire eſt mon voeu le plus doux;
Le voilà ce glaive homicide ,
Fait pour armer un furieux Alcide ,
Plutôt qu'un Sage tel que vous.
Quelle victoire avez-vous à prétendre ,
Quand tous les coeurs vous ſont ſoumis ?
Pourquoi chercher à vous défendre ,
Quand vous n'avez point d'ennemis ?
Par M. LA COSTE
A Madame de ... qui s'appelle
MARIE.
ESPRIT folide , vif & doux ,
De mon âme , charmante Reine ,
Avec tranſport je vois en vous
Trois Déïtés ſous une forme humaine.
Pleine de ſentimens , de lumières , d'appas ,
Vous offrez à mes yeux Junon , Vénus , Pallas.
Que dis-je ? ce langage énerve
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Votre tableau : Vénus , Junon , Minerve
Sûrement ne vous valoient pas.
Deux au moins de ces trois Déelles ,
J'entends Junon , ſentends Vénus ,
Flétriffoient leur éclat par de grandes foibleſſes
Et vous n'avez que des vertus.
Par M. &AÇARQ.
SUSCRIPTION de l'enveloppe ſous laquelle
étoit une paire de Mitaines données
par l'Auteur à Madame du F...
PRESENT Bourgeois, préfent fort mince,
Mais le coeur qui le fait , vaut bien celui d'un
Prince.
Eh que trouver qui ſoit digne de vous ?
Un coeur franc ? le mien l'eſt. Voilà tous mes
bijo1x.
Par le même .
ALAMESME .
Our faifir tout- à-coup l'eſprit de mon préſent ,
Peut être feriez-vous des tentaties vaines ....
Pour me prendre plus aisément
Je vous ai fourni des Mitaines.
Pas le même.
1
1
SEPTEMBRE. 1764. 75
LETTRE à M. DE LA PLACE
fur une Tragédie Angloife.
L E plaifir que font à vos Lecteurs
quelques Scènes de Tragédies Angloiſes
, dont vous enrichiffez de temps
en temps le Mercure , m'engage aujourd'hui
, Monfieur , à vous adreſſer
un Extrait d'ELFRIDE , Poëme
Dramatique écrit en Anglois fur le modèle
de l'ancienne Tragédie Grecque ,
par M. MASON , & dont la fixiéme
Edition que j'ai vue , ſemble annoncer
le fuccès en Angleterre. Le ſujet de
cette Pièce tient beaucoup de la nature
des Contes que l'on aime à trouver dans
les Mercures ; cela n'empêche pas que
le dénoûment n'en ſoit très-tragique .
Voici le fait tel que Rapin de Toyras
le rapporte. Edgaravoit oui-dire qu'Orgar
,
Comte de Dévonshire avoir
une fille qui étoit une des plus belles
perſonnes de l'Angleterre , & fur ce
rapport , il avoit réſolu de l'époufer , fi
elle ſe trouvoit telle qu'on la lui avoit
dépeinte . Cependant , comme il ne
vouloit pas faire des avances , dont il
pourroit avoir ſujet de ſe repentir ,
Di
76 MERCURE DE FRANCE.
il fit confidence de ſon deſſein à un
Comte, ſon Favori , nommé Ethelwold.
Enſuite il lui ordonna d'aller , ſous quelque
prétexte , s'affurer fi la beauté de
la Dame répondoit à ſa réputation .
Ethelwold s'étant rendu chez le Comte
de Devonshire , n'eut pas plutôt jetté les
yeux fur Elfride , ſa fille , qu'il en devint
éperdûement amoureux. Cette paffion
fit fur lui un effet fi prompt & fi
violent , qu'oubliant toutes les faveurs
qu'il avoit reçues du Roi ſon Maître ,
il demanda Elfride pour lui- même. Sa
demande lui ayant été accordée , il accomplit
ſon mariage le plus fecrettement
qu'il lui fut poffible , faifant entendre
au Comte ſon Père , qu'il avoit
des raiſons très-importantes pour ne le
pas divulguer. Quelque temps après
étant retourné auprès du Roi , il lui dit
que la beauté d'Elfride étoit des plus
médiocres ; qu'il s'étonnoit qu'on en
eût parlé ſi avantageuſement , & que ,
ſelon les apparences , la richeſſe du
Père contribuoit plus que toute autre
choſe à donner à la beauté de la fille
cette grande réputation . Ce rapport ,
qui n'étoit pas capable d'enflammer le
coeur du Roi , fit l'effet qu'Ethelwold
en avoit attendu. Edgar ſe dégouta de
SEPTEMBRE. 1764 . 77
و
ce mariage , & en perdit même entierement
la penſée. Lorſqu'Ethelwold
s'apperçut que la paffion du Roi étoit
tout-à- fait éteinte il lui repréſenta
qu'encore que la richeſſe de la fille du
Comte de Devonshire ne fût rien par
rapport à un Roi , elle pouvoit néanmoins
faire la fortune d'un Particulier .
Sur ce fondement il lui demanda la permiffion
de rechercher cette Dame , qui
étoit héritière d'un des plus puiffans Seigneurs
du Royaume. Edgar , qui avoit
entiérement perdu l'envie d'époufer Elfride
, accorda volontiers cette permiffion
à fon Favori , & parut même trèscontent
qu'il pût ſe procurer un mariage
ſi avantageux. Dès qu'Ethelwold
eut obtenu le conſentement du Roi , il
alla retrouver ſa femme , & fit célébrer
ſes nôces publiquement. Cependant , de
peur que ſon épouſe ne parût trop belle
aux yeux du Roi , il la tint , ſous quelque
prétexte , dans une maiſon de campagne
, ſans lui permettre de paroître à
la Cour.
De quelque précaution qu'Ethelwold
eût uſé , il ne fut pas poſſible que
ſa trahiſon demeurât long-temps cachée.
Les Favoris manquent rarement
d'ennemis ſecrets , qui ne demandent
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
pas mieux que de trouver les occafions
de les ruiner. Edgar fut enfin informé
de la vérité : mais diffimulant fa colère ,
il voulut , avant que dela faire éclater ,
s'inſtruire , par ſes propres yeux , fi ce
qu'on lui avoit rapporté étoit vrai. Dans
cette vue il fit. naître l'occaſion d'un
voyage aux environs du lieu où Ethelwold
tenoit ſa femme , & quand il fut
près de la maiſon , il lui dit qu'il vouloit
aller voir cette belle Dame dont on
lui avoit fait autrefois un rapport fi avantageux.
Ce fut là comme un coup de
foudre pour Ethelwold : il fit tous les
efforts poffibles pour détourner le Roi
de ce deffein : mais tous fes artifices
furent inutiles , & ne firent au contraire
qu'affermir le Roi dans fa réfolution.
Tout ce qu'il put obtenir , ce fut la permiffion
de s'avancer , fous prétexte d'aller
donner quelques ordres pour la réception
du Roi. Dès qu'il fut chez lui ,
il alla ſe jetter aux genouxde ſa femme ,
& lui ayant avoué ce qu'il avoit fait
pour la pofféder , il la conjura de faire
fes efforts pour éviter de donner de l'amour
au Roi , qui n'en étoit que trop
fufceptible. Elfride lui promit tout ce
qu'il voulut , bien réſolue pourtant de
Jui manquer de parole. Il ne l'eut pas
SEPTEMBRE. 1764. 79
plutôt quittée pour aller au-devant du
Roi , qu'elle prit ſoin de ſe parer de tout
ce que l'art pouvoit ajoûter à ſa beauté
naturelle. Ses foins eurent le ſuccès
qu'elle s'en étoit promis. Dès qu'Edgar
eut jetté les yeux fur elle , il en devint
paffionnément amoureux , & dès ce
momentmême il réſolut de s'en aſſurer la
poffeffion. Pour mieux exécuter ce deffein
, il feignit de ne trouver rien d'extraordinaire
dans la beauté d'Elfride ,
& par - là il donna grand ſujet de joie
au mari. Il la quitta donc avec une tranquillité
apparente : mais portant au fond
de fon coeur la vengeance & l'amour ,
qui font de toutes les paſſions les plus
capables d'agiter les hommes. Quelque
remps après il fit partir Ethelwold pour
le Northumberland , ſous prétexte de
quelque affaire preſſante. Mais ce malheureux
n'acheva pas fon voyage ; il
fut trouvé mort au milieu d'un bois , où
l'on crut d'abord qu'il avoit été afſaffiné
par des voleurs : mais on ne fut pas
long-temps en doute fur ce ſujet , quand
on vit que le Roi ne faiſoit faire aucune
perquifition pour découvrir les auteurs
de ce meurtre , & qu'au contraire il
épouſa lui - même la veuve du mort.
Quelques-unsdiſent qu'Edgar tua lui-
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
même Ethelwold dans une partie de
chaffe. *
A quelques changemens près , que
l'Auteur a été obligé de faire pour ajufter
le ſujet au Théâtre , voilà ſa Piéce.
Les Perſonnages font :
Orgar , Comte de Devonshire .
Elfride , fille du Comte Orgar.
Ethelwold , mari d'Elfride .
Edgar , Roi d'Angleterre.
Edwin , Meſſager .
Choeur de jeunes Filles .
La Scène eſt en un endroit du Parc ,
devant le Château d'Ethelwold , dans
la Forêt d'Harewood.
Ethelwold , Favori de ſon Maître ,
& comblé de ſes bienfaits , après cet
abus de confiance & cet excès d'ingratitude
, malgré tout l'amour qui en eft
la cauſe , eſt un rôle trop foible pour
inſpirer un véritable intérêt : auſſi M.
Maſon le fait-il tomber principalement
fur Elfride , à qui il donne la paffion la
plus forte pour fon mari. Le Comte de
*Hiſtoire d'Angleterre. Liv. IV.
1
SEPTEMBRE. 1764. 81I
,
Devonshire eſt un vieux Militaire , célébre
par ſes faits d'armes , qui aime
tendrement ſa fille qu'Etelwold a
épousée & tient renfermée depuis trois
mois. Il ouvre la Scène , déguiſé en Pélerin
; il eſt inquiet du fort d'Elfride :
il craint que ce myſtère ne cache quelque
fourberie ou quelque indignité de
fon gendre , & tout vieux qu'il eſt , ſe
promet , dès qu'il en ſera inſtruit , d'en
tirer vengeance. Il obtient par pitié
des filles compagnes d'Elfride de pouvoir
repoſer dans un bofquet , d'où il
entend ſa fille regretter l'absence de fon
mari , & fes compagnes la raſſurer fur
fes craintes.
ELFRIDE.
» Pourquoi le Comte vient-il voir fi
>>fécrettement une épouſe qui l'adore
>> fi ce n'eſt parce qu'il craint d'exciter
>>la jaloufie de quelque autre Beauté
» qui partage peut-être ſa tendreffe
» Pourquoi ſuis-je ici cachée comme
>> une triſte Religieuſe , que perſonne
>>ne viſite , excepté quelque oiſeau de
» nuit qu'elle rencontre en ſon Cloître
-en récitant ſes Prières ? Pourquoi ne
>> m'eſt-il pas permis de ſuivre mon
» époux , toutes les fois que fon devoir
>> l'appelle au Palais du Roi ?
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
LE CHEUR.
>> Ne formez pas un pareil ſouhait;
>> la plus digne preuve d'amour qu'Etel-
>> wold puifle vous donner, eſt de pré-
>> ſerver votre jeuneffe & votre beauté
» de la contagion de la Cour. Les ten
>> dres impreffions de l'innocence , l'ai-
>>mable rougeur de la modeftie , là
>> tout ſe perd ; une parure étudiée y fait
>>>diſparoître les grâces naturelles , &
>> ne laiſſe plus diftinguer fur le vifage
>> que des traits fans vie. Ah ! Elfride ,
» fi vous étiez condamnée , (& puiffe
>> un fort plus heureux vous en garantir )
» à traîner votre vie parmi ces ſcènes
>> ennuyeuſes du faſte & du vice , votre
» coeur plus pur , entraîné par fon pen-
>> chant vertueux , foupireroit bientôt
>> après les plaiſirs innocens d'Hare-
»wood.
ELFRIDE.
>>Amies , vous m'entendez bien mal :
>> ce Palais rempli de Courtiſans ne ſe-
>>> roit pas l'objet de mes defirs , fi ce
>>> Palais ne retenoit pas Ethelwold.
» S'il étoit ici , sa préſence changeroit
>> ce rang de chênes en fuperbes colon-
,
nes ces fleurs émaillées de toutes
»fortes de couleurs en un cercle de
» Dames raviſſantes par leur beauté ;
و
SEPTEMBRE. 1764. 83
qui là - bas prennent leurs ébats en
> poussant leurs andouil lers l'un contre
l'autre en Chevaliers armés dans un
» Tournois. Si Ethelwold habitoit ce
château , &c. ..
LE CHOEUR.
•
>> Et ſouhaiteriez- vous qu'Ethelwold
» négligeât le bien de l'Angleterre , &
>>> qu'il perdît dans de vains amuſemens
>>>des heures dont on ne peut fixer le
» prix , &c.
J'ai traduit ce lambeau de Scène pour
faire connoître l'emploi que M. Maſon
fait du Choeur , qu'à la manière des
Grecs , il a cru devoir introduire dans
ſa Tragédie. Ce Choeur eſt le confident
d'Elvire : il lui donne des conſeils , &
comme il ne déſempare pas la Scène , il
donne même au Roi & aux autres perſonnages
; en un mot , il prend part à
tous les événemens. Lorsque le Choeur
reſte ſeul fur le Théâtre , ou il chante
des Odes , ou il dialogue par choeur &
demi- choeur.
Cet époux fi chéri d'Elfride arrive
enfin à fon ordinaire : elle voudroit le
fuivre à la Cour. Elle craint ſon père ,
il eſt d'un tempérament violent , jaloux
de fon rang , & fier de fon ancienne
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
nobleſſe ..... du moins , dit-elle , apprenez-
moi la cauſe qui fait que vous
vous troublez fi fort toutes les fois
que je parle de quitter Harewood ?
Ethelwold lui avoue enfin qu'il craint
l'effet de ſa beauté à Cour , je vous
>> parle ſérieuſement. >> Pour le trône ſur
>>lequel Edgar eſt aſſis , je ne voudrois
>> pas qu'Edgar vous vit » .
ELFRIDE.
» Edgar eſt un Roi & non pas un
»Tyran» .
ETEL WOLD.
» Il eſt vrai , Edgar eſt un Roi & un
>>Roi juſte. Il marche toujours d'un pas
>> afſuré dans la ſentier étroit de l'hon-
» neur. Je ne connois que l'appas dan-
>> gereux de la beauté qui puiſſe l'en
écarter. Ah ! Elfride , fi ce charme
>> éblouiſſant vient s'offrir à ſes regards,
» l'animal féroce ne s'échappe pas avec
>>plus de fureur du foible cordon qui
» l'attache , qu'Edgar ne briſe les liens
» dela Loi. Derniérement encore , frap-
» pé des graces de la jeune Malthide ,
» il ordonna fur le champ à ſa mère de
la livrer à ſes deſirs éffrénés. Cette
" Dame, auffi prudente qu'honnête,pour
" arracher ſa fille à la violence & au
>> deshonneur dont elle étoit menacée ,
SEPTEMBRE. 1764. 85
>> fut réduite à gagner une de ſes ſer-
» vantes , & à l'envoyer de nuit maf-
» quée dans la chambre du Roi. Le
>>jour éclaira la tromperie ; mais l'amour
» qu'il a conçu pour cette ſervante ,
>>lui a fait oublier Malthide & pardon-
> ner à ſa mère » *. ".
•
•
Dans ce moment un Meſſager vient
annoncer l'arrivée du Roi. Ethelwold
ſe trouve enfin forcé d'avouer la trahiſon
qu'il a faite à ce Prince & à
Elfride elle - même ; qu'après l'avoir
vue , belle comme elle eſt , il avoit
ordre de la faluer Reine d'Angleterre.
ELFRIDE.
» Au lieu de ce titre , vous m'avez
>> offert celui de Femme d'Ethelwold.
>> Voilà donc cette terrible nouvelle ?
» voilà donc cette action inouie , qui
» parvenue à ma connoiſſance , devoit
» me faire fuir à ton aſpect , comme
» à celui d'un monſtre ? Non ! que ta
* Le fait eſt tel dans l'Hiſtoire de ce Prince ,
dont les Amours ont toujours eu quelque choſe
de fingulier . Sa premiere Maîtreſſfe fut une Religieuſe
qu'il enleva de ſon Couvent , fans que
les ſollicitations de l'Archevêque Dunstan puſſent
l'obliger à l'y renvoyer. Comme il avoit fondé
beaucoup de Monastères , cela n'a pas empêché
Ies Moines de ſon temps de le placer au rang
desSaints,
86 MERCURE DE FRANCE.
- tendre épouſe te raffure dans ſes bras.
• Sois bien convaincu que l'amour de
" ton Elfride ne peut jamais mourir ,
" ou que s'il le pouvoit , un embraffe-
>ment ſi raviſſant ſuffiroit pour le ra-
>> nimer ».
ETHELWOLD,
» Tu me pardonnes donc. Arrive ,
» Souverain que j'ai offenſé ! Enfonce
>>ton épée de justice dans mon fein ,
» & je mourrai content » .
L'ivreſſe de ces tranſports ne dure
guère Ethelwold eſt dévoré de remords.
Il dit à Edwin ( le Meſſager , ) d'aller
au-devant du Roi. » Hélas je n'ai point
>>de maſque pour cacher mon infamie !
>> tandisque le repentir afflige mon âme ,
»puis-je répandre fur mon viſage les
>> expreffions de la joie & paroître ce
>> que je ne ſuis pas? Non ,j'aurois beau
» commander à mes yeux , ils ne m'o-
>> béiroient pas : je ſens toute l'indignité
> de l'action que j'ai commife.
ELFRIDE.
>>Trop de délicateſſe de votre part
>> vous l'éxagère. Votre crime , Mylord,
» n'est que le crime de l'amour. Mille
>> comme vous ont failli.
ETHELWOLD.
» Elfride ,je le ſçais ; fi l'amour poй-
SEPTEMBRE. 1764. 84
voit m'abſoudre , mon âme ſeroit auſſi
"pure que l'innocence même. Oui , je
>>t'adore & tu es belle ! .... au-delà ...
>> Mais c'eſt ce qui me déſeſpère. Il n'eſt
>>aucun de tes charmes qui n'augmente
» le poids de mon offenſe & qui à cha
>>que inſtant n'aggrave mes torts envers
» le meilleur des Maîtres. Oui , Elfride ,
>> Edgar étoit le meilleur des Maîtres .
>>>Idée affligeante qui me pourſuit juf-
» ques dans tes bras .... Cieux ! il faut
» que je meure , ou que je conſerve une
>> ſi chère Epoufe.
ELFRIDE.
>> Vis ou meurs ,
» Je ſuis de même à toi. La mort ne
رد peut en rien diminuer, la vie ne peut
>> augmenter mon amour. Que cet em-
>>braffement t'en foit le garant.
Il eſtà remarquer que le Père d'Elfride
toujours caché dans un boſquet , où
comme un pauvre Pélerin , il eſt fuppoſe
ſe repofer de ſes fatigues , apprend
par cet entretien la véritable raifon d'un
myſtère qu'il n'avoit jamais foupçonné
&qui lui fait concevoir les plus grandes
eſpérances pour la grandeur de ſa fille.
J'obſerve encore que le choeur préſent
à cette Scène , affez atrendriſſante , n'y
peut rien dire qui n'y jetre du froid ;
aufli parle-t- il très-peu. L'Auteur qui
38 MERCURE DE FRANCE.
a fenti ce défaut l'éxcuſe de ſon mieux;
en faiſant dire à celle du choeur qui
prend la parole après qu'Ethelwold s'eft
retiré , que l'action héroïque d'Elfride
ne peut qu'être admirée en filence. La
réponſe d'Elfride eſt pleine de ſentiment.
» Comment l'ambition pourroit-
>> elle trouver place dans un coeur auffi
>> remplid'amour que le mien ? Si le parti
>> que je prens a quelque choſe denoble
»& de ſupérieur qui vous frappe , im-
» putez le tout à l'Amour , à l'Amour
>> vertueux. C'eſt de toutes les paffions
>> celle qui porte le plus aux actions belles
» & généreuſes. Elle quitte le choeur ;
& comme Ethelwold a craint que ſa
beauté ne fit effet ſur le Roi , elle va
chercher une fleur bleue qu'elle connoît
, dont elle veut ſe frotter le viſage:
tout petit qu'eſt ce détail , j'auroit
tort de n'en pas faire mention ,
puiſque mon objet eſt de faire connoître
la pièce. J'en aurois un plus
grand de traduire ce qu'elle dit à ce
ſujet. Pendant ce temps , le choeur
chante ſon ode. Elle revient avec
cette fleur; fon Père déguisé la fuit.
Le choeur , qui d'abord avoit eu pitié
de lui commence à craindre qu'il
ne foit un eſpion.Apeine a-t-il pro-
,
SEPTEMBRE. 1764. 89
noncé deux mots , qu'Elfride reconnoît
ſa voix. Sa fille a beau dire , le choeur
a beau le prêcher , les leçons même des
druides ou des bardes nefont aucune impreſſion
fur lui , lorſqu'une infulte telle
que celle-ci excite ſa juſte indignation .
Au lieu de la fleur qu'elle vient de chercher
pour ſe défigurer , il veut qu'elle
ſe pare de ſes plus riches vêtemens , &
de tous les diamans qu'il lui a donnés ,
il l'oblige de le ſuivre. Le Roi arrive
accompagné d'Ethelwold , & un moment
après le furieux Orgar qui inſtruit
le Prince de la trahison de fon favori.
Edgar qui veut enjuger par lui-même ,
entre au Château avec le Comte de Dévonshire.
Edwin en interdit la porte à
Ethelwold. Le Lecteur eſt au fait de ce
qui doit ſuivre par le récit hiftorique
qui a précédé. Le Roi devient à la première
vue éperdument amoureux d'Elfride
, au point que fi Ethelwoldſe fût
emparé deses plus riches tréſors , eût répandu
le poison de la fédition parmifes
troupes , eût même ofé porter une main
rebelle juſques furſa Couronne , il le lui
auroit plutôt pardonné. Il y a beaucoup
de pathétique dans les reproches que ce
Prince fait à fon favori devant Elfride ,
qui follicite fa grace.
90 MERCURE DE FRANCE.
EDGA R.
>> Ne t'ai-je pas toujours témoigné la
>>plus grande confiance & l'amitié la
plus tendre ?
ETHELWOLD .
>>Percez moi plutôt le coeur que de
→le répéter.
EDGAR .
>> Ecoutez- moi. Je ne te rappelle pas
>> mes bienfaits pour te les reprocher.
>>En vérité , ton mérite a toujours été
au- deffus de tous ces honneurs , &
> ton zèle le difputoit en tout à mon
amitié. Non , juſqu'à cette action.....
>>Mais quelle indigne action ! Regarde-
moi. Ta me connois. Eihelwold
>> avu plus d'une fois le feu fortir de
mes yeux à l'aſpect d'une beauté
» qui m'avoit ſçû toucher. Mais que je
meure , Comte , ſi juſqu'à préfent
>>j'avois connu l'Amour !
ETHELWOLD .
" Je ne le vois que trop , & je n'ai
rien à dire pour diminuer mon offen-
» ſe ..... ...... Cette épée ſeule peut tout
> expier.
,
EDGAR .
►Non arrête , Ethelwold. Remets
>ton épée dans ſon fourreau. Hors ce
'SEPTEMBRE. 1764. gr
moment de fureur , je ne t'ai jamais
> regardé comme mon Sujet. Tu as
>> toujours été mon ami , & tout offen-
>>fé que je fuis , tu l'es encore . Je re-
> tracte ma parole : te bannir ou fcel-
» ler l'arrêt de ta mort , c'eſt juſqu'on
>> ne s'étend pas le juſte droit de l'ami-
»tié •
>> Partons , Mylords , ( à Elfride ) Mira-
>> cle enchanteur de ton Sèxe , Adieu.
» Je vais dans mon Royaume de Mer-
» cie. Cependant auparavant , comme
>je me l'étois propofé , nous chafferons
le chevreuil dans cette forêt.
>> Comte Ethelwold , tu nous joindras
,&c.
Jepaſſe une Scène de reproches du
Comte Orgar à ſa fille , & toutes les
réflexions & les allarmes du coeur , pour
venir au dénoûment qui me paroît
adroit , en ce qu'il eſt autre que ce que
dit l'Histoire , fans cependant y être
contraire. Après avoir chaffé quelque
temps , le Roi renvoye tous fes Seigneurs
,
& ordonne au Comte Ethel- .
wold , au Lord Ardulph & à Edwin de
le ſuivre ; puis ayant fait quelques détours
dans le bois , il s'arrête dans un
endroit ouvert aſſez ſpacieux. Ce lieuci
, dit il , convient à merveille à ce que
92 MERCURE DE FRANCE .
je me propofe. Alors , avec une contenance
tranquille & l'oeil calme , il
continue à parler ainfi. » A préfent ,
>> écoute-moi , Ethelwold. Ton Roit'a
>>pardonné ta trahison ; tu es pleine-
>>ment abſous de tout ce que tu as
>> commis contre la Majefté Souveraine:
>>mais quitte envers le Roi , tu ne l'es
>> pas ni envers l'homme , ni envers l'a-
>>mi. A ce double titre , je t'appelle à
>>préſent pour me faire raifon. Défends
>>ta vie avec ton épée ; ne me répons
» pas , défens - la bravement. Si tu as
» l'avantage , je te pardonne ma mort ;
>> fi tu ſuccombes , il faut qu'en mou-
>> rant , tu me réſignes Elfride. A l'inf
tant tous les deux tirent l'épée. Mais
Edwin , témoin du combat , & qui en
fait le récit , dit , qu'Ethelwold paroît
à peine ſe défendre. il feint de vouloir
frapper la tête du Monarque , ſeulement
pour laiffer fon propre ſein découvert.
>>Edgar , du premier coup , perce
» le coeur de mon cher Maître . Iltom-
" be à terre , & s'écrie en tombant :
>> Cette bleſſure expie pour tout. Ed-
» gar, ainſi vengé , me pardonnera;
» & les pleurs de ma tendre & chafte
» Epouse honoreront ma mémoire. Il
fourit & meurt.
:
SEPTEMBRE
. 1764. cefourire 93
Je ne ſçais , Monfieur , fi
en ce moment est bien naturel ; mais
il eſt aſſez familier aux héros du Théâtre
Anglois qui meurent ſur la Scène.
L'Acteur qui joue à Londres le rôle de
Pèdre dansla Tragédie de Venisefauvée
, que vous avez fi heureuſement
adaptée au goût & au Théatre François
, après avoir reçu le coup de poignard
, pouffe un grand foupir & rit
prèſque en même temps .
Le Comte Orgar tâche d'engager le
choeur à confoler ſa fille. Il eſpère la
voir bientôt Reine d'Angleterre. Il ſuit
le Roi pour tâcher de le ramener à Harevood.
Elfride , au contraire , fait un
voeu folemnel de bâtir un Couvent dans
l'endroit teint du ſang de fon Epoux ,
d'y pleurer toute ſa vie enfermée avec
ce choeurde Vierges chaſtes , d'y chan
ter fix fois par jour des Requiem , &c.
de ne violer jamais ce voeu qu'elle
fait , &c. » Defcendez de vos trônes de
> lumière , Anges , écoutez - moi , écri-
>> vez chaque mot en caractères d'or ,
>> puis remontez au plus haut des Cieux , » & là , placez en évidence parmi les
>> Regiſtres redoutables de l'Eternité ce
>> moment immortel de l'engagement
» que je prends.C'eſt à genoux & au mi94
MERCURE DE FRANCE.
1
> lieu de ce choeur de filles agenouillée s
> comme elle, qu'Elfride prononce ces
» voeux & cetteeſpéce d'invocation aux,
>> Anges , que le choeur répète à diffé-
> rentes repriſes .
*
La Tragédie d'Elfride n'est point partagée
à l'ordinaire en premier , ſecond
Acte , & c. C'eſt une continuité de Scè
nes toujours liées par la préſence du
choeur. Lafimplicité du Sujet en eft remarquable
, & c'eſt un mérite de plus
à l'Auteur ; d'ailleurs pour lui rendre
toute la juſtice qui lui eſt due , il faut
convenir qu'il y a de très-belles chofes
dans ſa Pièce. Les cinq ou fix Odes que
le choeur y chante , ont beaucoup de
nobleffe & d'élévation ; peut-être même
y a- t- il quelquefois trop de Poëfie ,
attendu l'état & la jeuneſſe de cette
troupe de filles , que l'on doit fuppofer
n'exprimer que les ſentimens dont elles
font affectées par les objets préfens ,
ou par la diverſité des événemens ; mais
* Ici , l'Auteur s'eſt totalement éloigné de
THiſtoire. Elfride épouſa Edgar, ce fut même
une très- méchante femme , car elle fut ſoupçonnée
d'avoir fait poignarder lejeune Edouard, furnommé
le Martyr, fils d'Edgar, d'un premier
lit , pour procurer la Couronne à Ethelred, fon
fils à elle qu'elle avoit eu du Roi , & qui y par
vint en effet après la mort d'Edouard.
1
SEPTEMBRE. 1764. 95
comment appeller défaut , ou du moins
comment ne pas pardonner à celui qui
annonce les plus grands talens ? Sum
ex iis , qui mirer Antiquos ; non tamen
ut quidam , temporum noftrorum ingenia
defpicio ; neque enim quafi laſſa &
effecta natura , ut nihil jam laudabile
pariat. Tacit.
La Tragédie d'Elfride eſt précédée
de fix Lettres de M. Mafon à un Ami ,
à qui il rend compte de fa Pièce ; je me
propoſe de vous en parler une autre fois
&de vous communiquer quelques réflexions
auxquelles ces Lettres ont donpé
lieu.
Votre très-humble , &c.
***
VERS pour mettre au bas du Portrait
de Mile DOLIGNI , Actrice de la
Comédie Françoise , peinte par le
fieur LE NOIR , de l'Académie de
S. Luc.
PAR fa naïveté , ſes talens, ſa douceur ,
Doligni , du Public a captivé le coeur ;
Minerve la forma pour jouer la folie ,
It l'amour lui remit le maſque de Thalic.
1
6 MERCURE DE FRANCE.
STANCES LIBRES.
A M. de B. Maire d'Uzès , fur la mort
de M. de S. M... Son neveu.
Tourpaffe,& dans ce monde il n'eſt rien de durable.
Je n'avois qu'un ami que j'aimois tendrement,
L'impitoyable Mort le plonge au monument ,
Et me laiſſe gémir ſous le coup qui m'accable.
Que ne me prenoit-elle à ſa place aujourd'hui .
Il m'eût dans ſon courroux paru plus ſupportable,
D'emporter les regrets d'un ami véritable ,
Que d'avoir la douleur d'exiſter après lui.
Il meurt , & ma patrie éperdue , éplorée ,
Du même deuil que moi ſe couvre dans cejour.
Peut-elle trop pleurer la mort prématurée
D'un jeune Citoyen digne de ſon amour ?
Apeine touchoit-il à ſa premiere aurore ,
Qu'aveccet air charmantqui gagne tous les coeurs,
Les grâces , les vertus , les talens enchanteurs ,
Sur ſes pas, à l'envi , s'empreſſerent d'éclore.
Chéri de ſes égaux , & des Grands eſtimé ,
Doux , humain , complaiſant , franc , généreux,
fincère,
SEPTEMBRE 1764. 97
Il eut tout ce qu'il faut pour plaire ;
Pouvoit-il manquer d'être aimé ?
11 le fut; & les pleurs dont ſa tombe eſt couverte,
N'expriment que bien foiblement
Aquel point d'un Ami , d'un Citoyen charmant
Nous déplorons l'affreuſe perte .
Heureux , fi nos foupirs , nos larmes , nos regrets
Pouvoient forcer la Mort à lâcher ſa victime !
Mais non , le Ciel ( il faut adorer ſes décrets )
Ne veut plus le laiſſer dans le ſéjourdu crime.
Vous que les noeuds du ſang & ceux de l'amitié
Attachoient à ſa deſtinée ;
Vous, près de qui croiſſoit la trame fortunée ,
De ſes jours que la Parque a coupé ſans pitié !
Oncle à ſes yeux bien cher, &pour qui ſa belle âme
S'élançant dans vos bras , des portes de la mort ,
De ſa tendre amitié ſentit encore la flâme ,
Et s'éteignit ſans peine après ce doux effort ;
Permettez qu'un Ami , qu'il diſtingua des autres,
Qui l'aimoit comme vous , quireſſent vos douleurs,
Sur ſon triſte tombeau répande quelques fleurs ,
Et mêle ſes larmes aux vôtres .
ParM. FRANÇOIS , ancien Officier de Cavalerie
E
98 MERCURE DE FRANCE.
COUPLETS composés à Table , pour
une ſociété aussi brillante que bien
unie.
AIR de la Romance de Daphné.
Vous que l'amitié raſſemble
Dans ce jour enchanteur ,
Vous devant qui l'amour tremble ,
Ne ſongez qu'à boire enſemble
Dans la coupedu bonheur.
Sur les pas de la ſageſſe ,
Fixés , enchaînés toujours
Les jeux , les ris , l'allégreſſe ,
L'aimable Dieu du Permeſſe ,
Et les folâtres amours.
Si l'imposture & l'envie
Blâment vos jeux innocens ,
Paſſez fans ennui la vie ,
Riez de leur jaloufie ,
Et mépriſez les méchans.
Vous êtes dans l'heureux âge ,
Où tout invite au plaifir ;
Sans contrainte , & fans partage,
Faites une étude ſage ,
De l'art de le bien faifir,
SEPTEMBRE 1764 99
D'une ſociété douce
Etendez les agrémens :
L'envie en vain ſe courrouce
Et veut par mainte ſecoufle ,
Ebranler ſes fondemens .
Tant que ces Beautés brillantes ,
Entr'elles s'eſtimeront ,
Nos Fêtes feront charmantes ,
Nos félicités conſtantes ,
Et les méchans créveront .
Par lemême.
VERS à Mlle . D ...
1
ELÉVE de Pallas , émule de Diane ,
Dont le coeur n'eſt ni faux , ni fourbe , ni gâté ,
Dont l'âme neuve encor , n'a jamais coqueté
Et dont la bouche eſt le fidéle organe
Du Sentiment & de la Vérité !
En vain ta vue à nos coeurs eſt funeſte,
En vain l'amour à tes genoux fourit ,
Simple & fans fard , rien net'enorgueillits
Tu nous ſéduis avec cet air modeſte ,
Qui charme tout , & qui fait que l'on dit
Que la beauté devient un don céleſte ,
Quand la vertu la pare , & l'embellit .
Par le même
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
L E mot de la premiere Enigme du
mois d'Août eſt le Soleil. Celui de la
feconde le Seau de puits. Celui du premier
Logogryphe eſt Encenfoir ; tout
le monde fait ce conte d'un Payfan
Normand qui ſe brûla à un encenſoir
qu'il alla baifer , le prenant pour une
relique ; on y trouve les mots Io , Corine
, finon , cornes , or , Roi , noce , os ,
foir, none, fein , rofe , oie ,ferin , Seine ,
encre , ris , encens , Scène ,ſec , noir, ire ,
noife , Nonce , cire , foie. Celui du ſecond
Logogryphe eſt Jasmin , dans lequel
ſe trouvent main , ami , as , mi
& an.
ENIGME.
RIEN n'eſt plus léger que moi ,
Ni ne porte plus de chaînes ;
L'homme , qui me fait la loi ,
Souvent s'amuſe de mes peines.
Jeune , vieux , petit ou grand ,
Par tout la coutume trop dure ,
Inſultant aux maux que j'endure ,
Me traite comme un enfant.
On me prendroit pour un Hercule ,
SEPTEMBRE. 1764 .
101
Foulant aux pieds la force du taureau.
Sans marquer mon dépit , jamais je ne recules
L'ami leplus ardentn'eſt pour moiqu'un bourreau,
Pour ſurprendre les gens , je n'ai point l'artifice
D'uſer avec eux de malice ;
Et l'on ne peut me reprocher
Qu'à pas de loup je les aille chercher.
Quand la Victoire entre les Rois décide ,
Impartial dans cet événement ,
Et le poltron & l'intrépide
Me ſont à charge également.
De tous ces traits le bizarre mêlange
Me fait paroître ſingulier ;
Mais , plus que moi , l'on deviendroit étrange,
Si l'on penſoit me trouver au grenier.
ParM. B***
J
' AUTRE.
& ſuis né priſonnier , petit&miférable:
Je ſuis père d'enfans priſonniers comme moi :
Souvent de ma priſon l'on me délivre à table ;
Et je porte le nom d'un Roi .
Sans être le Dieu le Cythère ,
J'habite pourtant dans les coeurs.
Hélas , Mortels , verſez des pleurs !
Ma priſon perdit votre mère ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
Donna la mort à votre pere ,
Et vous cauſa bien des malheurs.
Par M. M. Avocat au Parlementa
J
LOGOGRYP Η Ε.
E fus jadis le langage des Dieux.
Par moi Jupin , Phoebus , Minerve & les Poètes ,
Les Charlatans , même certains Prophètes ,
Aux Mortels parloient en tous lieux ,
En tous lieux rendoient leursOracles ,
Annonçoient même des miracles
Au genre humain privé de l'uſage des yeux.
De la nature implacable ennemie ,
Quand le monde éclairé la conſidéra mieux ,
Quand on l'aima , le mépris , l'infamie ,
Renverſèrent bientôt mon trône glorieux.
Mais c'eſt aſſez ; parlons de ma ſtructure ;
C'eſt- là , je crois , où tendent tous vos voeux.
Six pieds font le nombre de ceux
Qu'en me formant m'a donnés la Nature.
Si vous ſçavez bien les lier ,
Vous aurez , ſans beaucoup de peines ,
A-peu-près une ville auprès de Montpellier ;
Le père de ces trois Thébaines ,
Qui fortement osèrent s'emporter
* Oculi ſpiritûs.
1
1
SEPTEMBRE. 1764. 103
:
Contre Bacchus & fes cérémonies ,
Et par ce Dieu furent punies ;
Une Amante de Jupiter ;
Ce feu céleſte , cette flâme ,
Dont la majestueuſe ardeur ,
Malgré vous communique à l'âme
Et fa nobleſſe & ſa grandeur ..
Sur ce point je pourrois encore ,
Lecteur , amuſant votre eſpoir ,
Voir, toutendiſcourant , naître plusd'une aurore,
Cependant je finis : vous venez de me voir .
DANS
C. DV. , C. D. N.
AUTRE.
choſe, ANS mon tout je ſuis peu de c
Et je n'offre rien de fort beau ;
Mais ſi quelqu'un me décompoſe ,
Une prompte métamorphoſe ,
Me donne à chaque inſtant un être tout nouveau
Je ſuis un ſucceſſeur de Pierre ;
Un Evangéliſte ; Un Sçavant ,
Auteur de plus d'un Commentaire
Sur l'un & l'autre Teſtament ;
Une ancienne arme de défenſe ;
Deux Villes , dont la différence
D'une ſeule Lettre dépend ;
Un poiſſon de mer excellent ;
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
Une Ifle près de la Sicile ;
Un exercice en honneur chez les Grecs ;
Un mot funeſte au jeu d'échecs
Un meuble aux Voyageurs utile.
Cen'eſt pas tout. En moi , l'on trouve encor
Le nom générique de l'or;
Ce que l'on eft , quand on ne peut rien dire
Ce que la vanité defire ;
Ce qu'un enfant craint de montrer;
Ce qu'on doit à l'Etre Suprême ;
Le nom de ceux que le Ciel aime ;
Une pierre où l'on peut au beſoin ſe mirer.
Je n'en dirai pas davantage.
Sur ce détail , quoiqu'imparfait ,
Lecteur , vous me donnez , je gage ,
Vingt pieds au moins : or je n'en ai que ſept.
Par M.COLIN , Procureur à Noyal Mufillac.
AUTRE.
DANS mon entier , je fuis un mets folide
Un tiers ôté , je ſuis un mets liquide,
1
33
20
Viens,viens dans ce boccai propte -
2
f
Clavecin.
Fin.
-
ment . L'Echo de
cesus
son
Fin.
Suivés
coeur te dit
mieux en
Viens .
SEPTEMBRE. 1764. 105
CHANSON.
VIEIENS dans ce boccage
Tendre , & cher Amant ;
Sous ce beau feuillage
Rends-toi promptement.
L'écho de ces bois
Te porte la voix
D'une Bergère qui t'adore ;
Mais ſon coeur te dit mieux encore.
Viens , &c.
La Muſique est de M. DOBET fi's , Organiſte
Châteaudun ; les paroles font de M. R ... de
la même Ville.
E
106 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES.
HISTOIRE de la Maison de
MONTMORENCI , par M.
DÉSORMEAUX.
SECOND EXTRAIT.
Nous avons mis fous les yeux du
Lecteur une ſuite de Héros qu'a produits
l'Illuftre Maiſon de Montmorenci.
L'Hiſtorien en quelque forte les a réſuſcités
, il les repréſente ſous des traits
particuliers ; il n'a point imité ces Ecri-.
vains vulgaires qui n'ont qu'un pinceau.
M. Déformeaux avoit à peindre divers
genres d Héroïfme. Tous ſes tableaux
refpirent le génie , cet intérêt le grand
reffort de l'ame. Il s'eſt ſurpaflé dans
les deux portraits qui lui reſtoient à
nous offrir. La vie d'Henri II , Duc
de Montmorenci , eſt peut-être l'ouvrage
le plus touchant que l'on puiſſe lire ;
c'eſt l'hiſtoire la plus fidelle , animée de
ce charme , qui ſembloit n'appartenir
qu'au roman. Ce Seigneur infortuné
SEPTEMBRE. 1764. 107
vint au monde à Chantilly le 30 Avril
1595 , ſes premiers regards ne s'ouvrirent
que fur une carrière immense de
gloire & de proſpérités. Henri IV lui
deftina , dès le berceau , Mademoiselle
de Vendôme , ſa fille naturelle. A peine
étoit- il hors de l'enfance , mille traits annoncerent
le naturel noble & bienfaifant
du jeune Duc ; >> il remarqua un
>>jour un Gentilhomme du Connétable
>> ſon père enfeveli dans une profonde
>> mélancolie. Il n'eut pas plutôt appris
>> la cauſe de ſon chagrin , qui venoit du
>>dérangementde ſes affaires , qu'il l'en-
>> voya chercher : il le conduifit feul
>>dans une gallerie , & là il lui témoi-
>> gna combien il defiroit de l'obliger.
» Ce Gentilhomme furpris lui fitenten-
» dre qu'il ne le croyoit pas en état de
>> lui rendre de grands ſervices : il eft
» vrai , repartit au Duc ; mais voilà une
» enseigne de diamants dont je peux
>> difpofer : recevez- la pour l'amour de
»moi».
19
A peine le Duc fut-il préſenté à la
Cour qu'il frappa tous lesyeux. Il répondit
avec tant de reſpect , de véné
ration & de ſenſibilité au Roi , que ce
Monarque enchanté prit plaifir à faire
en public l'éloge dujeune Montmorenci
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
Voyez , diſoit un jour ce Prince à MM .
de Villeroi & de Joannin : voyez , mon
fils Montmorenci , comme il est bien
fait ! fi jamais la Maiſon de Bourbon
venoit à manquer , il n'y a point de famille
dans l'Europe qui méritát fi bien
la Couronne de France que la fienne ,
dont les grands hommes l'ont toujours
foutenue & même augmentée au prix de
leur fang. La Reine , Marguerite de
Valois , diſoit que s'il eût plu au Ciel
de lui donner un fils , elle n'eût jamais
Tien tant fouhaité qu'il reſſemblat au
Duc de Montmorenci. Ce fut lui qui fit
élever au Connétable fon père , une
Statue Equestre de bronze , que nous
voyons encore à Chantilly , monument
unique de piété filiale dans un Particulier.
Il parut avec toutes les grâces de
ſa figure , & toute la magnificence de
de fon rang dans un carrouſel que donna
laReine Marie de Medicis ; l'Hiſtorien
nous en fait une deſcription brillante.
Le jeune Duc , par la mort du Connétable
, devint poffefſſeur du riche &
important Gouvernement du Languedoc.
Vous aimerez , Monfieur , à voir
fon portrait d'après M. Déformeaux
lui -même. >> Ce Seigneur étant fans
> contredit l'homme le mieux fait du
SEPTEMBRE. 1764 109
› Royaume. Ses traits étoient parfaite-
>> ment beaux & réguliers. Il n'avoit
>> d'autre défaut que celui d'avoir les
>> yeux un peu tournés. Mais on pré-
>> tend que ce défaut , loin de dimi-
>> nuer les graces de fa figure , ſembloit
>> les augmenter; la douceur & la ma-
>>jeſté étoient peintes fur ſon viſage , &
>> dans toute ſa perſonne ; jamais on
>>n'apperçut dans ſes yeux ou ſur ſes
>>traits le plus léger nuage de colère
>> & d'impatience ; enfin ſa preſtance &
>> ſon air étoient tels que le célébre
>> Duc d'Offone , Vice-Roi de Naples ,
>> lui rendant viſite , en paſſant par le
>>haut Languedoc , demeura long- tems
> fans lui parler. Montmorenci , furpris
>> de ſon filence & encore plus de l'ex-
>> trême attention avec laquelle il le re-
>> gardoit , ne put s'empêcher de lui
>> dire : Monfieur , vous remarquez peut-
>> être quelque défaut en ma perſonne ?
>> Monfieur , répondit d'Ofſone , je trou-
» ve que la nature s'eſt méprise ; car
» croyant faire de vous un grand Roi ,
» elle n'afait qu'un Duc ; mais avec tou-
» tes les qualités néceſſaires à un Mo-
» narque. La beauté de l'âme l'empor-
>>>toit encore chez Montmorenci fur la
>>beauté du corps : il ſemble qu'il fai
110 MERCURE DE FRANCE.
>> foit confifter toute ſa gloire à faire
>>>des heureux ; il ne laiſſa preſque point
>> paffer un jour fans faire du bien ; c'é-
» toit l'âme , les ſentimens & les grâces
>> de Titus dans un particulier illuftre.
» Il répondit à ceux qui lui repréſen-
>> toient que ſes largeſſes convenoient
>>plus à un Roi qu'à un grand Seigneur,
» qu'il croyoit n'avoir reçu tantde biens
>>du ciel que pour en faire part aux au-
>> tres ; & qu'il n'auroit ſouhaité d'être
>> Empereur, que pour être le bienfaîteur
» del'humanité ». Il avoit undomestique
nombreux , & c'étoit beaucoup moins
le goût pour la repréſentation que la
bienfaiſance & la générofité qui luifaifoient
conferver tant de perſonnes à fon
fervice. Son épouſe l'aimoit éperdument
, mais quoiqu'elle réunît toutes
les grâces & toutes les vertus , elle
n'avoit pu empêcher le Ducde ſe livrer
au commerce des femmes , imitateur
dans cette foibleſſe du Connétable fon
père.
Pendant que la guerre civile embrafoit
une partie du Royaume , le Duc de
Montmorenci ne s'appliquoit dans fon
Gouvernement qu'à conferver l'autorité
Royale dans tout fon éclat. Nouvelle
guerre inteftine , exercée par les Proteft
SEPTEMBRE. 1764. II
tans : Montmorenci marche contr'eux ,
fait des prodiges de valeur , & déploye
toutes les qualités d'un Capitaine conſommé.
C'eſt dans l'habile hiſtorien qu'il
faut ſuivre cette carrière de gloire où
marche fon Héros. Ce qui devoit flatter
le plus le Duc , c'eſt que les vaincus
ne l'admiroient pas moins que les vainqueurs
; onne l'appelloit dans l'un &dans
l'autre parti que le Grand Montmorenci ,
le Roi des hommes , le père des foldats.
Il effuya beaucoup de dégoûts de la
part du Cardinal de Richelieu , au ſujet
de François de Montmorenci , Comte
de Boutteville , on ſçait quelle fut fa
déplorable fin . Le Roi n'oublia rien pour
confoler le Duc de Montmorenci ; il lui
envoya M. de la Saladie , Capitaine au
Régiment de Normandie , avec une
Lettre conçue en ces termes : Mon
Cousin , je m'aſſure que vous ne doutez
point que je n'aime & ne cheriffe votre
Perfonne , & ne confidère votre Maison,
comme celle qui , entre les plus anciennes
& les plus illuftres de mon Royaume,
doit avoir acquis près de moi une particulière
recommandation pourfon rang
fes alliances , & pour les grands fervices
que cet Etat a reçus de vos Prédécesseurs ,
de ceux de votre nom , & de vous-même.
112 MERCURE DE FRANCE.
Je veux croire auſſi que vous ne doutez
point que je ne priſe & faſſe eſtime des
hommes de courage , &que leur confervation
ne me foit auſſi chère que de tout
autre chose quifoit en ma puiſſance ; ces
conſidérations doivent donc vous faire
juger du déplaisirquej'ai eu de la faute ,
& du malheur de feu Boutteville. Au
refte le Duc de Montmorenci renferma
en lui-même le chagrin dont il étoit
dévoré : ni les offres qu'on lui fit de
toutes parts , pour l'aider à venger la
mort de fon coufin , ni les avantages
qu'il eût pu eſpérer de la part des Proteſtans
, quidéja méditoient de nouvelles
révoltes , n'ébranlèrent ſa fidélité.
Suite des belles actions militaires du
Duc de Montmorenci. Aucun Général
n'eut plus de part que lui à la chûte des
Proteftans. Dans le cours des trois guerres
civiles , il n'affiégea point de place
qu'il ne la prît , & ne livra point de
combat dont il ne fortît victorieux.
و
Malgré les ſujets de mécontentement
qui pouvoient l'aigrir contre le Cardinal
de Richelieu Montmorenci n'écouta
que ſa générofité & fa nobleffe d'âme
fi connue , pour s'intéreſſer au fort du
Cardinal , dont le crédit ſembloit être
voiſin de ſa chûte. Le Roi mourant laifSEPTEMBRE
1764. 113
foit voir à ſon Miniſtre un affreux avenir.
» En ſortant de la chambre du Roi ,
>> le Duc fut chez le Cardinal , qu'il
>> trouva ſeul , couché fur un lit & fon-
> dant en larmes : ces circonstances ne
>> doivent point ſurprendre ; Richelieu
>> fi fier , fi audacieux dans la profpé-
>> rité , ſe laiſſoit aisément abattre par
>> le ſentimentde l'infortune ; Montmo-
> renci lui offrit ſa perſonne , ſon Gou-
>> vernement , & tout ce qui dépendoit
>> de lui pour le ſouſtraire à la fureurde
>> ſes ennemis » . Le Duc lui rendit donc
tous les ſervices dont ſa place de Gouverneur
du Languedoc étoit ſuſceptible.
Les allarmes du Cardinal s'étoient diffipées.
Le Roi après avoir longtems balancé
avoit préféré ſon Miniſtre à ſa
mère . Il avoit pour ennemis tous les
Grands & le Peuple accablé d'impôts.
Que de philofophie , Monfieur , vous
trouverez dans cette réflexion de M.
Déformeaux ! » Le fort de ce Miniſtre ,
> gouvernant ſon Maître & l'Etat triom-
>> phant des plus puiſſans ennemis , ne
>> doit point être envié ; il étoit le plus
>> malheureux de tous les hommes , puif-
>> qu'il étoit celui qui inſpiroit & reffen-
>> toit le plus de haine ».
Nous approchons de la terrible cataf114
MERCURE DE FRANCE.
trophe qui va nous ravir le malheu
reux Montmorenci. Accablé de chagrin
&d'inquiétudes , il ne témoignoit
plus la même docilité & les mêmes
égards pour le Cardinal. Les mécontens
dreffent toutes les batteries , tendent
tous les piéges pour entraîner
Montmorenci dans leur parti ; on lui
préſente l'idée de venger la famille
Royale , & de rendre le calme à l'Etat
agité par de funeſtes divifions. Il embraffe
cette image qui flatoit ſa vanité.
La Duchefſe ſon épouſe même , employa
tout ce que l'art & la tendreſſe
fourniffoient d'armes à une femme aimable
pour le ſéduire. Enfin elle l'emporte.
Il lui dit : eh bien , Madame ,
vous le vous le voulez , j'y foufcris pour
vous plaire ; mais fouvenez- vous qu'il
m'en coutera la vie. Elle repliqua. N'en
parlons plus , ajouta- t-il , la chose eft
résolue;je ne serai pas le dernier à m'en
repentir. Il ſelivre tout entier à Monfieur
, dont l'inexpérience & la foibleſſe
ont fait le malheur de tous ceux qui
s'attacherent à lui. Bataille où Montmorenci
eft fait prisonnier. Il avoit été lâchement
abandonné par ſes troupes ;
on peut même accufer, Monfieur , d'ingratitude
; il ceda à la baſſeſſe & à la
SEPTEMBRE. 1764. 115
jalouſie de ſes indignes favoris qui firent
mourir dans ſon coeur l'envie qu'il avoit
conçue peut-être de retirer le Duc des
mains du Vainqueur.
C'eſt ici , Monfieur , que l'Histoire
prend le ton de la Tragédie la plus
touchante , & que M. Déformeaux a
répandu tout le feu du ſentiment le plus
vif. Il n'eſt plus poſſible d'achever cette
vie infortunée ſans verſer des larmes. A
chaque ligne on ſe ſent plus déchiré .
Monfieur figne un Traité , & il ſemble
que la grace du Duc de Montmorenci ,
qui devoit être un des principaux objets
du Prince , entra peu dans cette eſpèce
de récon ciliation avec le Roi & fon Miniſtre.
Toute la Cour ſe jetta en larmes
aux pieds du Monarque. Jamais , pour
emprunter la belle image de Stace , on
n'avoit plus déployé la Majeſté des douleurs
. Le Roi auſſi dur , ofons dire auffi
barbare que ſon Miniſtre , oppoſa un
coeur de fer à tous ces aſſauts ; il mit
de la grandeur d'âme à ſe montrer inébranlable
, comme fi la clémence n'étoit
pas le plus bel appanage des Rois , &
que la douceur de pardonner ne fût pas
unde leurs premiers plaiſirs. Lifez , Monfieur
, tous ces détails douloureux dans
l'Hiſtorien : on diroit qu'il eſt dans la
16 MERCURE DE FRANCE.
priſon avec ſon Héros , qu'il marche
avec lui au fupplice pour le confoler ,
pour recueillir les larmesde l'humanité,
pour nous offrir toute l'âme d'un grand
homme , plus malheureux encore que
coupable. Qu'il le rend intéreſſant! Qu'il
fait oublier la faute de Montmorenci ,
& en même tems qu'il fait haïr l'inéxorable
, le cruel Richelieu ! Que l'on aime
à pleurer avec l'épouſe infortunée du
mort : O mon Dieu , diſoit - elle , en
verſant des torrens de larmes , je n'aimois
que lui dans le monde , & vous me
l'avezenlevéafin que je n'aime que vous !
Si tous les Hiſtoriens , Monfieur ,
avoient ſcu , comme M. Déformeaux ,
prêter une âme à la vérité , elle n'auroit
pas vu ſouvent le Roman lui être préféré.
C'eſt avoir beaucoup de talent que d'intéreſſer
ſans fiction , & de faire répandre
des larmes ſans altérer le vrai , la baſe
de tous les bons écrits , & furtout du
genre hiſtorique.
SEPTEMBRE. 1764. 117
LETTRE de M. BERNIERE , Contrôleur
des Ponts & Chaussées & de la
Société Royale des Science & Arts de
METZ , à M. DE LA PLACE.
PLLUUSS un Ouvrage , Monfieur, eft
intéreſſant par ſon objet , plus il mérite
d'être annoncé. C'eſt à ceux de
cette nature que vous donnez toujours
la préférence , & je penſe entrer dans
vos vues en vous adreſſant cette Lettre
ſur un Ouvrage qui ne fait que paroître
, & dont j'ai reçu un Exemplaire
depuis très-peu de jours.
Cet Ouvrage eſt intitulé , Eſſai fur
la qualité des Monnoies étrangères &
fur leurs différens rapports avec les
Monnoies de France , ſuivi de tables qui
indiquent la valeur intrinféque des
Monnoies étrangères , courantes & anciennes
, contenues dans le Médailler
Monétaire du Roi , & eſſayées à Paris ;
par M. Macé de Richebourg , à Paris ,
de l'Imprimerie Royale , 1764 .
Vous voyez , Monfieur , par ce Titre
, de quelle importance doit être cer
Ouvrage. L'Auteur s'eſt proposé d'y
118 MERCURE DE FRANCE.
démontrer que toutes les Monnoies de
l'Univers peuvent être réduites à une
même valeur comme certaine , fixe &
invariable , fans porter aucune atteinte
aux Loix reçues pour la fabrication des
Monnoies chez toutes les Nations:ildonne
des moyens clairs pour y parvenir ,
&fon projet paroît fi fimple & fi aife
dans l'exécution , qu'il fera dire qu'il
eſt ſurprenantque perfonne, avant l'Au
teur , n'y ait penſé comme lui.
Il diftingue dans les Monnoies en
général deux valeurs , ſçavoir , la valeur
intrinféque & la valeur numéraire.
La première , dit - il , eſt invariable ,
Pautre , au contraire , varie ou peut varier
fans ceſſe , ſuivant les temps , les
circonstances & les vues qui font agirles
Souverains. L'une tient phyſiquement,
effentiellement aux métaux , & ne fait
qu'une même choſe avec eux ; c'eſt l'or
& l'argent purs & fans alliage : cette
valeur n'eſt point foumiſe au pouvoir
des Souverains ; elle eft , par conféquent
, la même dans le Monde entier.
En effet , un marc d'or pur reçu en
France , en Angleterre , en Eſpagne ,
en Italie , enfin en quelqu'autre lieu &
en quelque temps que ce ſoit , eſt toujours
un marc d'or pur , une même ris
SEPTEMBRE. 1764. 1
cheſſe , a une ſeule & même valeur.
L'autre est différente dans chaque
Etat , dans chaque Nation , & n'a rien
de conſtant ni de réel ; il dépend
abſolument des Princes de l'augmenter
ou de la diminuer.
La valeur intrinféque de la monnoie eſt
donc la ſeule valeur vraie & conftante ;
auſſi eſt- ce la ſeule que lesNations confidèrent
dans leurs échanges & dans
leurs changes. Ce que l'Auteur dit à cet
égard , eft de la plus grande vérité , &
mérite d'être vû dans l'ouvrage même .
De là , l'Auteur tire cette conféquence
naturelle , que fi les Nations s'accordoient
auffi pour ne fabriquer leurs
Monnoies qu'au même poids & au même
titre , quoique avec des empreintes &
des dénominations qui leur fuſſent particulières
à chacune ; le commerce deviendroit
infiniment plus aiſé & plus
für entr'elles : ce compte des changes
& échanges feroit de la plus grande fimplicité,
& perſonne n'ayant plus à craindre
d'être trompé , on verroit naître
entre ces Peuples Commerçans , cette
confiance & cette intimité ſi defirable
& également avantageuſe aux uns &
aux autres .
L'Auteur démontre avec la plus gran-
1
120 MERCURE DE FRANCE.
de évidence les avantages qui réfulteroient
de cet accord entre les Nations :
il fent cependant toute la difficulté qu'il
yauroit à ramener les hommes à la même
façon de penfer & d'opérer ; mais il propoſe
un moyen ſimplede ſe procurer les
mêmes avantages , en appoſant fur les
Monnoies un caractère qui annonçât le
titre auquel elles ſeroient fabriquées.
L'Analyſe rendroit trop imparfaitement
ce que M. de Richebourg expoſe
avec autant de netteté que de préci
fion ; ces principes font puiſés dans la
Nature , & portent avec eux un caractère
de vérité , qui ne laiſſe aucun dou
te à l'eſprit. Ce projet qu'il propoſe eft
fimple , facile à éxécuter , & fans dé.
penſe : les avantages qui doivent en ré
fulter méritent toute l'attention des Souverains
& des Peuples ; il y a même
tout lieu de préſumer que le Ministère
éclairé ſous les yeux duquel cet Ouvrage
a été composé , n'en a ordonné
l'impreffion que pour difpofer nos voifins
à fuivre l'exemple que la France
leur donnera ſans doute bientôt , en faifant
graver ſur ſes Monnoies ce ſigne
du titre auquel elles ſont fabriquées.
L'Auteur qui ne donne préſentement
que les rapports des Monnoies d'Eſpagne
,
SEPTEMBRE. 1764 . 121
gne , de Portugal , d'Angleterre & de
Hollande avec les nôtres , promet de
donner à l'avenir les mêmes rapports
des Monnoies de tous les autres Pays
commerçans , ſi la méthode qu'il a
adoptée eſt reconnue la meilleure. En
attendant que le Public ait prononcé ,
je crois qu'il peut ſe flatter de voir approuver
ſes vues , ſes calculs , fon travail
; on ne peut que louer un Citoyen
qui s'occupe d'objets auffi utiles .
On peut dire auſſi qu'il a réduit en
pratique les chofes dont il a donné la
théorie , en joignant à l'Ouvrage dont il
s'agitdes tablesde toutes les eſpèces étrangères,
courantes & anciennes, contenues
dans leMédailler monétaire du Roi. Toutes
ces eſpèces dont on annonce lepoids
&le titre y font réduites à leur valeur
intrinféque. En jettant un coup d'oeil fur
ces tables , on verra avec quelle facilité
on peut comparer les Monnoies des
différentes Nations .
Cet Ouvrage intéreſſe également
les Négocians , les Banquiers , les Perſonnes
qui font le commerce des Matières
d'or & d'argent , les Fabricateurs
des Monnoies , &c ; & l'homme d'état
y trouvera les connoiſſances dont il a
beſoin pour ſe garantir des ſurpriſes
F
122 MERCURE DE FRANCE.
dans les traités de Commerce , & dans
tous ceux où il s'agira de quelque intérêt
pécuniaire entre les Puiſſances.
Enfin l'Auteur ſoumet ſon travail &
fon projet au jugement des Perſonnes
éclairées , & les prie de l'aider de leurs
conſeils avec une modeſtie qui lui fait
honneur.
J'ai pensé , Monfieur , qu'un Ouvra
ge de cette nature ne pouvoit être trop
tôt connu ; c'eſt le motifqui m'engage
à vous en adreffer le préſent Extrait ;
c'eſt auffi une occafion très agréable
pour moi de donner publiquement à
l'Auteur les Eloges que me dicte une
ancienne & fincère amitié , & que
juftifie le mérite de fon Ouvrage & de
fes vues.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BERNIERE.
Nota. Cet Ouvrage ſe débite à Paris ,
chez Panckoucke , à côté de la Comédie
Françoiſe.
Despilly , rue Saint Jacques.
Tabary au troifiéme Pilier de la
grande Salledu Palais.
Etchez l'Auteur , rue des Prouvaires ,
la première Porte cochère à gauche en
entrant par la rue Saint Honoré,
Ce 16 Aout 1764
SEPTEMBRE 1764. 123
LETTRE de M. le FEVRE , Prêtre
de la Doctrine Chrétienne , à
l'Auteur du Mercure .
LAA Lettre qui vous a été adreſſée
Monfieur , & que j'ai luedans votre ſecond
Mercure du mois de Juillet dernier
, n'eſt point exacte fur mon Mémoire
, concernant L'ORDRE DU
SAINT- ESPRIT DE NAPLES .
Si M. de la Dixmerie , Auteur de cette
Lettre , s'étoit donné la peine de lire
entiérement ce petit Ouvrage , il ſe ſeroit
convaincu que je ne me fuis point
contenté de dire que l'Ordre du Saint-
Esprit institué en France parHenri III ,
a été renouvellé d'après celui de Naples.
Car , quoique je n'aie pas eu pour objet
de parler de notre Ordre du Saint-Efprit
, j'ai cependant dit , à quel ſujet
Henri III l'avoit inſtitué. J'ai même
rapporté les motifs apparens & fecrets
qui ont engagé ce Roi à l'établir
&la véritable date de ſon inſtitution .
M. de la Dixmerie n'a donc pas raiſon ,
Monfieur , de marquer dans ſa lettre
qu'il n'a trouvé dans ma petite Brochure
aucune anecdotefur notre Ordre duSaint-
,
,
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Esprit , excepté celle oit je dis qu'il a été
renouvellé d'après celui de Naples.
J'ai pu ignorer ce qu'il ajoûte à fa
Lettre , que M. de Saint-Foix afait imprimer
en 1758 un petit Ouvrage concernant
notre Ordre du S. Esprit , puiſque
M. de Saint- Foix n'en a débité qu'unfort
petit nombre d'exemplaires. N'en ayant
pu avoir communication, je ne puis juger
ſiſes notes &anecdotesfur l'Ordre de Naples
font à-peu-près les mêmes que les
miennes. Mais il eſt très-conſtant que
ces Statuts ne ſçauroient être préſentés
dans cet Ouvrage comme dans le mien,
puiſque l'Original n'a point été connu
par M. de Saint-Foix , & que les Copies
qui font dans quelques Auteurs ,
font imparfaites.C'eſt ce que j'ai prouvé,
en marquant les Variantes du Texte du
P. de Montfaucon qui a le plus approché
de l'Original .
Quant à ce que M. de la Dixmeric
prétend dans ſa Lettre d'après M. de
Saint-Foix, fur la queſtion, fi notre Ordre
du Saint- Efprit a été renouvellé d'après
celui de Naples ? J'ai rapporté quelques
articles des deux Statuts qui en
font voir l'exacte comparaiſon , & j'ai
prouvé que les deux Rois avoient eu
les mêmes motifs pour inftituer leurs
SEPTEMBRE. 1764. 125
Ordres , & leur donner le même titre.
Áinſi je crois devoir perſiſter dans mon
fentiment , malgré l'opinion de M. de
la Dixmerie.
J'ai l'honneur d'être , &c .
LEFEBVRE
AVIS fur la DIPLOMATIQUEPRATIQUE
, proposée par foufcription
à la fin de l'année derniere , &
dont le Profpectus a été imprimé ou
annoncé dans pluſieurs Ouvrages périodiques.
Par M. LE MOINE , Architecte
de l'Eglise de Toul , de l'AcadémieRoyale
de METZ. I vol. in-
4°. avec gravures.
LE Public ayant bien voulu faire accueil
à cet Ouvrage , néceſſaire à tous
ceux qui defirent arranger , ou maintenir
en bon ordre leurs Archives ,
l'Auteur a envoyé ſon manuſcrit à Paris
pour obtenir l'approbation & le privilége.
Il n'attend que le retour des
premiers cahiers pour commencer l'impreſſion.
Les gravures du Dictionnaire
des Abbréviations font déja commencées
; & l'on fera fon poffible pour
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
/
diftribuer l'ouvrage dans le cours de
Janvier prochain.
On pourra encore ſouſcrire juſqu'au
premierDécembre prochain , temps auquel
la liſte des ſouſcriptions ſera imprimée,
&paffé ce temps , le volume ſe
vendra 15 liv. au lieu de 9 liv.
L'Auteur renouvelle ici ſa promeſſe
portée au Profpectus , que dans le cas
d'une feconde édition , il n'ajoutera
rien que par ſupplément , lequel fera
donné gratis aux Souſcripteurs.
Pluſieurs perſonnes ayant defiré qu'il
y eût dans cet Ouvrage des ſceaux des
grandes Maiſons && de l'ancienne.No-
Blefie, FAuteur avertit que tous ceux
qui defireront faire graver leurs foeaux ,
pourront envoyer une copie bien deffinée
au fieur Dorvazy , Graveur &
Imprimeur en Taille-douce , à Nancy ,
(ou les piéces originales à l'Auteur
Toul , qui en rendra bon compte ; )
auquel fieur Dorvazy on fera paffer
en même-tems 6 liv. pour la gravure ,
le papier , &le tirage de chaque ſceau.
On y trouvera un double avantage :
le Public , de voir ſous les yeux des
exemples de principes avancés fur la
figillation ; & les Particuliers de configner
dans un dépôt répandu , la copie
SEPTEMBRE. 1764. 127
des plus anciens ſceaux , qui dépériffent
tous les jours par vétuſté.
Toul , le 26 Juillet 1764 .
LE MOINE,
AVIS AU PUBLIC .
LA belle édition du VIRGILE ,
D'ANNIBAL CARO, 2 vol. in-8°.
avec figures , que nous annonçames
dans le premier volume du Mercure de
Juillet dernier , ſe vend maintenant chez
Delormel , rue du Foin , à l'Image Sainte
Génévieve.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Mélanges intéreſſans & curieux , ou Abbrégé
d'Histoire Naturelle , Morale ,
Civile& politique de l'Afie , l'Afrique,
l'Amérique , & des Terres polaires.
ParM. R. D. S **. Tomes 3 , 4 & 5 *.
A Paris , chez DE HANSY , Libraire
, Pont au Change ; MUSIER
fils , Quai des Augustins ; PANCKOUCKE
, rue &à côtéde la Comédie
Françoise. Prix, 20livres, les cing
vol. in- 12. brochés.
EXTRAIT DU III . VOLUME,
L'AUTEUR de cet important Ou
vrage a eu pour objet de donner une
bonne deſcription des Pays connus par
les voyages. Pour remplir ce deſſein , it
fait parcourir à ſes Lecteurs les cinq
zones qui partagent les globes terreſtres ,
&qui, comme l'on fait , font les deux
zones froides , les deux zones tempérées
& la zone torride qui occupe le milieu
entre ces deux dernières. Dans les deux
premiers volumes , dont nous avons
parlé, lorſqu'ils ont paru , M. de S ..
SEPTEMBRE. 1764. 1269
afait l'Hiſtoire des contrées qui ſe trouvent
ſous la zone froide Septentrionale ,
& nous pouvons afſurer que la manièrte
dont il a rempli cette tâche , en faiſo t
defirer la ſuite avec empreſſement. La
publication en a été ſuſpendue pendant
quelque temps par la mort du ſieur Durand
, Libraire , qui avoit acquis le Manuſcrit
; mais l'Auteur dédommage le
Public de ce retard , en donnant tout à
la fois trois volumes de cette continuation
, au lieu de deux qu'il avoit promis
d'abord. Jettons les yeux fur le 3º volume
, qui nous préſente les pays renfermés
dans la zone tempérée en deçà
de l'Equateur.
>>Des Peuples fauvages &miférables
>>>dit l'Auteur , des Déſerts ſtériles & af-
>> freux , des montagnes couvertes éter
>>>nellement de glace&de neige; c'eſt ce
» que l'on a vudans les terres , dont les
>> premiers volumes préſentoient ladef-
>> cription . Ici les objets commencent à
> devenir moins défagréables. Si en en-
>> trant dans cette zone tempérée , on
>>apperçoit encore des pays & des habi-
>>tans peu différens de ceux des terres po-
>>laires , qu'on jette les yeux dans le
>> lointain , on ſera bientôt plus fatisfair.
>>A chaque pas , le tableau s'embellira ,
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
>> la perspective deviendra plus riante &
>>plus gracieuſe . "
La Siberie qui s'offre d'abord dans ce
troifiéme volume , justifie en partie ce
que l'Auteur vient d'avancer. Dans plufieurs
cantons de cette immenfe contrée,
la vieille nature ſe montre encore toute
nue , toute brute & toute fauvage ; mais
dans pluſieurs autres , elle paroît rajeunie
& embellie par les mains induſtrieufes
de l'Art & du génie. „ On ne peut ,
dit M. de S.... porter ſes regards fur
>> la Sibérie , ſans être ravi d'admira-
» tion. Quel plus bel effort peut-il y avoir
→ du génie humain ! Par quel endroit
>>>pourroit il ſe rapprocher davantage
>> de la Divinité , ſi ce n'eſt par cette fa-
> culté de créer, dont on voit ici l'exem-
>>ple le plus frappant ! Des déſerts chan-
» gés en villes peuplées ; des loix impo-
> ſées à des Sauvages indépendans ; les
„ Arts & l'Induſtrie floriffans dans des
>>lieux jadis barbares & incultes ; l'ordre,
>>la difcipline , l'abondance établis où
> ne régnoient autrefois que la confu-
>> fion , l'anarchie & la ſtérilité la plus
>> triſte. Tel eſt l'ouvrage des Ruffes;
>>> (ou plutôt de Pierre - le- Grand ) . En
» 1583 , lors de la conquête de la Sibérie
, il n'exiſtoit que deux villes . On
SEPTEMBRE. 1764. 131
> en compte aujourd'hui plus de cin-
" quante , fans parler de trois mille Sla-
>> bodes , Forts ou Villages répandus ,
» çà& là dans cette nouvelle Terre.
La Sibérie a environ quinze cens
lieues de l'Orient à l'Occident , & quatre
cens cinquante lieues du Sud au
Nord. Ce païs eſt arrosé dans plufieurs
de ſes Provinces , par un grand nombre
de lacs , de fleuves , de rivières , de
ruiſſeaux & de ſources. La longueur
du lac Baikal eſt d'environ cent lieues ,
& fa largeur de vingt-cinq. Ce lac eſt
par-tout très - profond & navigable. Son
eau est douce, blanche & très- claire.
Il renferme des poiſſons de toute eſpéce,
& en grande quantité. Dans la Province
d'Irkustkoy , eſt un lac d'eau ſalée , dont
le circuit eſt à-peu-près de trois lieues';
le fel y eſt en fi grande abondance ,
qu'on voit en été ſe former ſur l'eau des
cristaux tranſparens formés par l'affemblage
d'un grand nombre de particules
falines . Ces concrétions s'étant infenfiblement
groffies, font enfuite entraînées
au fond par leur propre poids.
On rapporte , dit M. Gmelin , ( Flora
Sibirica ) que pluſieurs Lacs , dans le
district de Tobolsk , étoient très- poiffonneux
il y a quarante ans ; aujour
F vj
132 MERCURE DE 'FRANCE.
d'hui ils ſont ſalés , & le poiffon y a
péri. Les habitans de ces contrées ,
ajoute le même Ecrivain , s'accordent
tous à dire que des Lacs , anciennement
très-conſidérables, ſe ſont ſéchés peu-àpeu
, tandis qu'il s'en eſt formé d'autres
en des endroits où l'on voyoit auparavant
des plaines très- féches. La manière
dont les peuplades de poiſſons font arrivéesdans
ces Lacs nouvellement formés,
ne paroît point du tout difficile à concevoir
aux habitans ; ils diſent que les
canards , les plongeons& autres oiſeaux
aquatiques , ont pu apporter les premiers
oeufs de ces poiſſons , qui ſe ſont multipliés
inſenſiblement.
Parmi les fleuves de Sibérie , on dif
tingue l'Oby & le Jenifei. Le premier
mérite d'être conſidéré par ſa profondeur,
ſa largeur , & par la majeſté de
fon cours. Après avoir parcouru , en
ferpentant , un eſpace de plus de cinq
cens lieues , il va ſe rendre à la Mer
glaciale. Le Jenifei n'eſt guère moins
conſidérable; il coule , preſqu'en droite
ligne , depuis le 50º degré de latitude ,
juſqu'au 70º ſous lequel il ſe jette auffi
dans la Mer glaciale.
LaSibérie,dans ſon étendue immenfe,
ne peut manquer de pofféder un grand
SEPTEMBRE. 1764. 133
nombre de productions des trois regnes
de la Nature ; mais M. de S ... fidèle
à remplir le titre de ſon Ouvrage , ne
s'y arrête qu'autant qu'elles font intéreſſantes
& curieuſes. Nous, avons lu ,
fur-tout avec plaifir , l'article de l'Ivoire
foffile ou Dents de Mamout. L'Auteur,
peu fatisfait des explications qu'on a
données ſur l'origine de cet ivoire , propoſe
une idée qui lui eſt propre , & qui
prouve qu'il n'épargne point le travail &
les recherches pour éclaircir les matières
dont il rend compte. C'eſt dans l'Ouvrage
même qu'il faut lire ces détails.
Après avoir confidéré la Sibérie ,
Géographe& en Naturaliſte , M. de S...
l'enviſage en Hiſtorien & en Politique ,
fuivant la méthode qu'il a adoptée dans
tout le cours de fon Ouvrage. Ainfi
après l'hiſtoire de la conquête de cette
contrée , il paſſe à la deſcription du
Gouvernement , des moeurs & de la
Religion des différens Peuples qu'on y
voit aujourd'hui ; ſçavoir , les Ruffes ,
les Tartares Mahométans & les Tartares
Payens . Nous allons dire quelque choſe
des moeurs de ces derniers. La plus confidérable
peuplade des Tartares Payens
eſt celle des Oftiakes , chez leſquels
Pagriculture eft inconnue , & qui ne
en
134 MRRCURE DE FRANCE.
vivent que de chaſſe & de pêche . It
mangent toujours le poiſſon ſans fel ,
fans pain , & ne boivent ordinairement
que de l'eau ; mais ils paroiffent faire
un cas particulier du ſang chaud , de
quelque animal que ce ſoit; un morceau
de poiffon ſec , trempé dans de
l'huile de Baleine , ou même un grand
verre de cette huile eſt encore pour eux
un régal exquis.
entretiennent des Quelques - uns
Rhennes , qui ſervent à tirer leurs traf
neaux ; mais le plus grand nombre élèvent
, à cet effet, des chiens de la taille
de ceux qu'on employe ici pour le combat
du Taureau.Amoins de l'avoir vu, dit
M. Muller , on auroit peine à croire avec
quelle force & quelle vîteſſe ces chiens tirent
les traîneaux.Dès qu'ils font en marche
ils ne ceffent de hurler &d'abboyer,
que lorſqu'ils ont atteint le premier relai .
Si la traite eſt plus forte qu'à l'ordinaire,
ils se couchent d'eux-mêmes devant le
traîneau & ſe repoſent un inſtant ; on
leur donne un peu de poiſſon , & après
ces rafraîchiſſemens ils reprennent leur
train juſqu'au premier relai. Dans toute
la partie Septentrionale de la Siberie ,
on ne ſe ſert pas d'autres voitures que
que de ces traîneaux ; il y a des poftes
SEPTEMBRE. 1764. 135
,
aux Chiens , établies , qui ont leurs
relais réglés de diſtance en diſtance
comme les poſtes d'Europe. Plus un
voyageur eſt preſſfé , plus on augumente
le nombre des chiens ; en forte qu'on
en attele quelquefois juſqu'à douze
fur un ſeul traîneau. L'amour domine
dans ces contrées,tout autant qu'ailleurs .
Les hommes ne peuvent ſe perfuader
que ce ſoit affez d'une feule femme , &
ils en prennent autant qu'ils en peuvent
entretenir. Paffé quarante ans , ilsles
regardent comme vieilles ; mais elles
ne font pas renvoyées ; on les garde
pour avoir foin du ménage , & l'époux
en prend une jeune pour lui ſervir de
compagne. La parenté ne met aucun
obſtacle à ces mariages. A l'excepception
qu'un fils ne s'unit pas à ſa
mere , ( peut- être parce que les mères
font déja vieilles lorſque leurs enfans
font nubiles , on voit des pères prendre
leurs filles pour femmes , des frères
épouſerleurs foeurs , &c. Un plaifir commun
aux deux ſexes , c'eſt de fumer du
tabac. Rien ne paroît être plus gracieux
à leur goût ; apparemment , dit l'Auteur
, parce que leur méthode eſt trèsdifférente
de celle des autres Nations .
Ils mettent d'abord un peu d'eau dans
136 MERCURE DE FRANCE.
,
leur bouche , & avalent le plus qu'ils
peuvent de fumée avec cette eau. Cette
opération les enivre
fouvent ils en ſont les victimes. Les au point que
uns ſe trouvent ſuffoqués & privés
de reſpiration par l'abondance de la
fumée ; d'autres ſe trouvant ſur le
bord d'une rivière ou près du feu , ſe
noyent ou ſe brulent.
Rien n'égale le mépris que ces hommes
groffiers témoignent pour la mort :
ni les remédes propres à l'éloigner , ni
les moyens pour la prévenir ; rien n'eſt
employé ni recherché. Leur furvient- il
un ulcère au viſage , ou à quelque antre
partie du corps ? ils n'y font pas la
moindre attention. Ils voyent cette efpèce
de gangrène gagner , petit à petit ,
toutes les autres parties , & leurs membres
pourris ſe ſéparer de leur corps , les
uns après les autres , ſans ſe plaindre &
avec une réſignation apathique , qui ſe
rencontre à peine dans les animaux les
plus ſtupides.
Pluſieurs Ecrivains ont parlé d'une
race d' hommes bigarés ou tigrés , qu'on
voit en Siberie , parti ulierement proche
la ville de Crasnoyar. M. de Stralhenberg
rapporte en avoir vu un , dont
la tête & le corps étoient marquetés de
SEPTEMBRE. 1764. 137
taches blanches comme de la neige ,
parfaitement rondes , & de la largeur
d'une piéce de vingt-quatre ſols ; d'au
tres dont les taches étoient irrégulières
&allongées , comme on en voit aux
chiens & aux chevaux ; il dit même en
avoir rencontré un, qui avoit la moitié
de la tête blanche comme de la neige ,
& l'autre extrêmement noire. M. de
S.... compare les relations & les ſentimens
, & il réſulte de cette critique
que M. Gmelin a rencontré juſte , en diſant
que ces hommes ne forment point
une race particulière , que ces bigarrures
ne font point naturelles , & qu'elles
ne fontque des ſuites de maladies cauſées
par le mauvais régime.
Nous ne ſuivrons point l'Auteur dans
les autres contrées qui rempliſſent le
reſte de ce volume. Nous ne nous étendrons
pas non plus ſur les notes qu'il a
miſes au bas des pages pour rendre fon
texte plus clair & plus concis; il nous
fuffira de dire qu'elles font remplies
d'une érudition auſſi agréable qu'elle eſt
abondante , d'une critique auffi honnêteque
judicieufe . M. de S .... a lûnonſeulement
les voyageurs , mais les Hiftoriens
, les politiques , les naturaliſtes ,
les phyficiens , il a ſcu faire de toutes
138 MERCURE DE FRANCE.
les connoiffances qu'ily a puiſées , l'ou
vrage le plus heureux & le plus fatisfaiſant.
Il nous reſte à parler dans quel
qu'un des Journaux ſuivans , des quatriéme
& cinquiéme volumes , qui trai
tent des pays renfermés dans le vaſte
Empire de la Chine.
ANNONCES DE LIVRES.
SUR le fort de la Poësie en ce fiécle
Philofophe ; par M. Chabanon , de l'Académie
Royale des Inſcriptions &
Belles - Lettres ; avec cette Epigraphe :
Quid placet aut odio eft quod non mu
tabile credas. Horat. Epift. 1. Lib. 2.
A Paris , chez Jorry , rue & vis- à-vis
la Comédie Françoiſe , au grand Monarque
& aux Cigognes. 1764 ; avec
approbation . Brochure in-8°.
Cette Brochure contient trois ou
vrages de genres différens. Le premier
eſt un écrit en vers , qui a concouru
cette année pour le prix de l'Académie
Françoiſe , & qu'elle a jugée digne d'un
Acceffit. L'Auteur y traite du fort de
la Poësie . Nous aurons occafion d'en
citer plufieurs morceaux , lorſque nous
sendrons compte des différens OuvraSEPTEMBRE
. 1764. 139
J
ges qui ont concourru cette année pour le
prix de l'Académie Le ſecond écrit contenu
dans ce recueil eſt une diſſertation
fur Homère confidéré comme Poëte tragique
, lue à l'Aſſemblée publique de
l'Académie des Belles-Lettres , le 15
Avril 1760. Ce morceau eſt ſuivi d'une
Tragédie en un Acte , intitulée , Priam
au Camp d'Achille.
EPITRE à l'Auteur des Graces , chez
Jorry , rue & vis-à- vis de la Comédie
Françoiſe , feuille in-8°. petit format.
C'eſt une petite Piéce anonyme ,
d'environ cent-cinquante vers , faite à la
louange de l'Auteur de la cetteComédie
, & des Actrices qui y jouent.
Voici en particulier ce qu'on dit de
Mile Luzzi quiy fait le rôle de l'Amour.
Luzzi , ton front,ingénieux
Nous peint bien ton aimable Maître.
Comme lui tu ris de nos feux ,
Et comme lui tu les fais naître.
Oui , tes yeux par lui-même inſtruits
Feront tout le mal qu'il peut faire ;
Tu ſçais exprimer ſa colère ,
Sa cruauté , ſon doux ſouris ;
Et plus que lui fûre de plaire ,
140 MERCURE DE FRANCE.
Tu joins le ſéxe de la Mère
Aux dehors ſéduiſans du Fils.
Nous ajouterons encore les vers fuivans,
faits pour les Actrices quirepréfentent
les trois Grâces.
Aglaé , Cyane , Euphrofine ,
Montez au rang qu'on vous deſtine !"
Ovous , qui les repréſentez ,
L'Amour vous a remis fes armes ,
Et vous partage tous les charmes
De celles que vous imitez.
Sans nommer quelle eſt la plus belle,
Chacun entre vous balançant ,
Confond en vous arplaudiſſant ,
Le perſonnage & le modèle.
Ces vers nous ont paru ingénieux
&faciles.
MÉMOIRE pour les Abbés, Prieurs
&Religieux des Abbayes de S. Vincent
du Mans , de S. Martin de Seès ,
de S. Sulpice de Bourges , de S. Alire
de Clermont, & de S. Auguftin de Limoges
. A Paris , de l'Imprimerie de
Lambert , rue & à côté de la Comédie
Françoiſe ; 1764; un vol. in-4 . de 600
pages.
SEPTEMBRE. 1764. 141
*
La grande affaire qui fait l'objet
de ce Mémoire , ſe plaide actuellement
au Parlement de Paris. Il eſt probable
que le Public en apprendra l'événement
, avant que le Mercure paroiffe.
PLAIDOYERS & Mémoires contenant
des queſtions intéreſſantes , tant en
matières civiles , canoniques & criminelles
, que de police&de commerce ,
avec les jugemens & leurs motifs fommaires
, & pluſieurs diſcours ſur différentes
matières , foit de Droit public ,
ſoit d'Hiſtoire ; par M. Mannory , ancien
Avocat en Parlement ; A Paris ,
chez Claude Hériſſant , Imprimeur-Libraire
, rue Neuve Notre-Dame , à la
Croix d'or , 1764 ; avec approbation &
privilége du Roi; les TomesX & XI.
Nous avons annoncé les précédens
volumes de cet important recueil , à
meſure qu'ils ſortoient de deſſous prefſe .
Le Public les a reçus avec avidité , &
témoigne le plus vif empreſſement
d'en voir la ſuite. Les Tomes X & XI
ſeront bientôt ſuivis du XII , car l'Auteur
& le Libraire tiennentleur engagement
avec la plus grande éxactitude. La fingularité
des cauſes dont M. Mannory
a été chargé , fon éloquence noble
vive , quelquefois enjouée , toujours
2
+
#42 MERCURE DE FRANCE.
,
perfuafive , rend ces deux volumes auf-
& intéreſſans auſſi piquans que les
IX premiers. Il ſemble que les événemens
les plus rares foient venus s'offrir
à cet Orateur célébre pour attirer
fur lui les regards du Public' : mais
c'eſt moins à la fingularité des matières,
qu'aux charmes victorieux de ſon éloquence
, que M. Mannory eſt redevable
de ſes ſuccès & de ſa grande réputation.
LA Géographie , ou deſcription gé
nérale du Royaume de France divifé
en ſes Généralités ; contenant toutes
les Provinces , Villes , Bourgs & Villages
de ce Royame , la diſtance de
Paris aux Villes principales , & celles
des Villages aux Villes dont ils dépendent;
ce que chaque Généralité a payé
au Roi en 1749 ; le rapport annuel de
chaque Archevêché , Evêché & Abbaye
, & leur taxe en Cour de Rome ,
le nombre des feux que contiennent
les Villes , Bourgs & Villages , avec des
anecdotes curieuſes , tirées des annales
de chaque endroit ; le cours des rivières
, les routes & grands chemins ;
les Caroffes, Coches d'eau & autres Voitures
publiques ; les curiofités d'hiſtoire
SEPTEMBRE. 1764. 143
naturelle qui ſe trouvent dans chaque
Généralité ; enfin les foires des Villes,
Bourgs & Villages ; le tout enrichi
d'une collection choifie d'un nombre
confidérable de Cartes copiées d'après
les originaux ; avec les plans de toutes
les Villes de Guerre & du Chef- lieu
de toutes les Généralités , & une petite
Carte topographique des environs de
ces Villes . Par M. Dumoulin , Officier
réformé. Tome II , qui contient la
Généralité de Rouen. Le prix eſt de
ix livres broché. A Paris , chez le
Clerc , quai des Auguftins , 1764 ; avec
privilége du Roi. in-8 °.
La longueur de ce titre nous diſpenſe
d'entrer dans aucun détail ; il dit tout ce
qu'il est néceſſaire de ſçavoir touchant
cet Ouvrage , qui eſt en effet très- inftructif,
& qui ſe donne ſucceſſivement
volume par volume,
DISSERTATION ſur les tremblemens
de terre & les éruptions de feu ,
qui firent échouer le projet formé par
l'Empereur Julien de rebâtir le Temple
de Jérusalem , où l'on prouve l'action
immédiate de la Providence , & un miracle
proprement dit , pour maintenir
la vérité des prophéties contre l'attaque
...
144 MERCURE DE FRANCE.
réunie des Juifs & des Payens; par M.
Warburton , Orateur de l'honorable
Société de l'Incolns-Inn, avec cette épigraphe
: & cadent in ore gladii , & captivi
ducentur in omnes gentes ; & Jerufalem
calcabitur à gentibus , donec impleantur
tempora Nationum. Luc. XXI.
24. A Paris , chez N. M. Tilliard , Libraire
, quai des Auguſtins , à S. Be
noît , 1764 , avec approbation & privilége
duRoi , deux volumes in- 12.
M. l'Abbé Mazeas donna il y a dix
ans une differtation ſur le même Sujet ,
&qui portoit le même titre. On ne dit
pas fi celle que nous annonçons eſt la
même , ou en quoi elle différe de la
première : quoiqu'il en ſoit , nous
croyons avec M. de la Haye, qui en a
été le cenſeur , qu'on ne peut que ſçavoir
gré au Traducteur d'avoir rendu en
notre langue , & mis dans un nouveau
jour , les preuves d'un événement qui
affure à notre religion un triomphe que
l'incrédulité ne ſçauroit déſavouer.
Le même Libraire , Tilliard , quai
des Auguftins , à S. Benoît , vient de
recevoir d'Italie la deſcription des plus
beaux édifices de Rome moderne , ou
Recueil des plus belles vuës des principales
Eglifes , Places , Palais , Fontaines,
SEPTEMBRE. 1764. 145
و
nes , &c , qui font dans Rome , defſinées
par Jean Barbault , Peintre ancien
Penfionnaire du Roi à Rome ; gravées
en XLIV grandes Planches , &
plufieurs vignettes , par d'habiles Maîtres
, avec la deſcription hiſtorique de
chaque édifice. A Rome , 1763 , un
volume in -folio Atlantico.
CODE militaire des Suiſſes , pour fervir
de ſuite à l'Hiſtoire Militaire des
Suiſſes au Service de la France , dédié
à S. A. S. Monſeigneur le Comte d'Eu ,
Colonel Général des Suiffes & Grifons ;
par M. le Baron de Zurlauben , Chevalier
de l'Ordre militaire de S. Louis
Brigadier ès Armées du Roi , Capitaine
au Régiment des Gardes Suiffes de Sa
Majesté , & Aſſocié- CorrefpondantHonoraire
de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres.A Paris , chez
Vincent , Imprimeur- Libraire , rue S.
Severin , à l'Ange , 1764 ; avec approbation
& privilége du Roi , quatre
volumes in- 12.
Ce Code militaire eſt la continuation
de l'Hiſtoire des Suiſſes au Service de
France , Ouvrage du même Auteur
qui ſe vend chez le même Libraire , &
que le Public a jugé digne de ſa curio
G
146 MERCURE DE FRANCE.
fité . Non- ſeulement la Nation Helvétique
eſt intéreſſée à la lecture de ces
deux Ouvrages , mais il n'est pas poffible
de bien ſçavoir l'Histoire de France
, ni même celle de pluſieurs autres
Peuples de l'Europe , fans connoître
l'Histoire & le Code militaire des Suifſes.
Il eſt peu de Gens de guèrre qui ne,
trouvent dans ce dernier Ouvrage des
instructions utiles.Dans unLivre de cette
nature il y a une infinité de choſes qui
peuvent convenir à toutes les Troupes
du Roi. Nous ne parlerons point des
détails hiſtoriques qui doivent piquer
la curiofité de tous les Lecteurs , & fpécialement
des Militaires , parce que tous
y eſt relatif à leur profeffion.
TRAITÉ hiſtorique des Plantes qui
croiffent dans la Lorraine & les trois
Evêchés , contenant leur deſcription ,
leur figure , leur nom , l'endroit où
elles croiffent , leur culture , leur analyſe
& leurs propriétés , tant pour la
Médecine , que pour les Arts & les Métiers
; par M. P. J. Buchoz , Avocat au
Parlement de Metz , Docteur en Philofophie
& en Médecine , Aggrégé du
College Royal des Médecins de Nancy
; à Nancy , chez F. Meffin, Libraire,
SEPTEMBRE. 1764. 147
rue de la Hache , 2 vol. in - 8°, petit
format.
Nous avons annoncé cet Ouvrage
lorſqu'on en publia le Profpectus , &
lorſque le premier volume parut. On en
donna le ſecond tome l'année dernière ;
& à mesure que les ſuivans fortiront
de deſſous preffe , nous continuerons
à en faire mention.
1
MÉMOIRES pour la Vie de Jeſus-
Chriſt , traduits du Latin de Boudinius
de Furnes , avec des remarques
par M. l'Abbé Méry de la Conorgue ,
Prêtre & Licencié en Théologie ; à
Paris , chez Rozet , rue S. Severin ,
au coin de la rue Zacharie , à la Roſe
d'or 1764 ; avec approbation . Un
vol. in - 12 , petit format.
?
Jean Boudinius , ou Boudins , né à
Furnes , où il occupoit une Charge
diftinguée dans le ſeiziéme fiécle , s'eſt
ſervi de la connoiffance des Langues ,
de la lecture des anciens Ecrivains , &
d'une critique également fûre & mefurée
, pour éclaircir des circonstances de
la Vie de Jeſus - Chriſt. Son deſſein a
été de faire remarquer l'harmonie admirable
qui régne entre chaque fait de
la vie du Sauveur , & le but que Dieu
Gi
148 MERCURE DE FRANCE.
s'eſt proposé dans les decrets éternels
de ſa Providence. Il fait voir , en un
mot , que toutes les action de Jeſus-
Chrift , tous les événemens qui ont
précédé ou ſuivi ſa naiſſance , ne font
que l'accompliſſementdes deſſeins qu'il
avoit formés en venant au monde.
Le mêmeLibraire , le StRozet, rue S.
Severin, au coin de la rue Zacharie , a
acquis des fonds des fieurs Didot &Durand
, l'Histoire Générale des Voyages
par M. l'Abbé Prévost , 17 volumes in-
4°. avec figures; il prieMM. les Souſcripteurs
de ſe préſenter inceffſament pour
qu'on puiffe leur tenir compte de leurs
avances & leur délivrer les volumes
qu'ils n'auroient pas encore reçus.
Le même Livre ſe vend auffi en 64
volmes in- 12. chez le même Libraire
qui le diftribuera en corps complet ou
en volumes ſéparés felon ceux dont
on ſera déja pourvu.
NOUVEAU Di&ionnaire portatif,
ou Hiftoire abrégée de tous les hommes
qui ſe ſont fait un nom par des
talens&des erreurs , par des vertus &
des forfaits , depuis le commencement
du Monde juſqu'à préſent ; Ouvrage
SEPTEMBRE. 1764. 149
dans lequel on expoſe ſans flatterie
&fans amertume ce que les Ecrivains
les plus impartiaux ont penſé ſur le
génie , le caractère & les moeurs des
hommes célébres dans tous les genres
; par une Société de Gens de.
Lettres ; avec cette Epigraphe : Mihi
Galba , Otho , Vitellius , nec beneficio ,
nec injuria cogniti. Tacit. Hiftor. Lib.
I. §. 2. Tome premier. A-D, A Amffterdam
, chez Marc-Michel Rey , Libraire
; 1764; in-8°. dont les pages ont
deux colonnes , d'un caractère affez
menu.
Le Titre de cet Ouvrage , dont on ne
donne aujourd'hui que le Profpectus ,
fait voir dans quel goût il ſera compoſé.
L'objet de ceux qui y travaillent ,
eſt de raſſembler tout ce que les Ecrivains
& les Auteurs de tous les Dictionnaires
hiſtoriques ont dit de plus intéreffant
fur chaque homme célébre . Sur
le Prospectus que nous allons copier ,
le Public connoîtra ce qu'il doit attendre
du travail des Auteurs. » Le champ
>>eſt vaſte , diſfent- ils , mais nous nous
> ſommes bornés à cueillir les fleurs &
> les fruits, qui méritent d'être préſentés
>> aux gens de goût ; à tracer en peu de
Giij
150 MERCURE DE FRANCE,
>>>mots, mais fans rien obmetre d'effen
» tiel, les Révolutions,les Conquêtes des
>>Peuples , les changemens arrivés dans
>> les moeurs &dans les Arts ; à mêler au
récitdes grands événemens , des par-
>>ricularités piquantes & des jugemens
» exacts , fur les Hommes qui en ont été
>>le mobile. Tel eſt le plan que nous
nous sommes propoſe & que nous
>>avons taché de remplir.
Nous n'ignorons point qu'il a paru
»deux DICTIONNAIRES HISTORI-
" QUES PORTATIFS avant celui que
>>>nous ofons publier. Le premier en
>>deux volumes in-8° , n'eſt qu'un
"abrégé ſuperficiel , dans lequel mille
>> petits Ecrivains font tirés de l'oubli ,
» pour figurer à côté des grands Hom-
>>mes, dont souvent ils occupent la
>>place. Le ſecond eſt la production de
>>l'enthousiasme d'un homme de parti ,
>> qui s'eſt plus attaché à faire le Pa-
>>negyrique de ſes Partifans , & la Sa-
>>tyre de ſes adverfaires , qu'à rendre
>> fon Ouvrage exact , impartial& Phi-
» lofophique. C'eſt pour remédier au
défaut de ces deux Ouvrages , que
"nous en avons entrepris un nouveau
"plus inſtructif que le premier , &
>> moins partial que l'autre.
SEPTEMBRE. 1764. 151
Les Eloges dont pluſieurs Littéra
>>teurs ont honoré nos Eſſais , l'em-
> preſſement qu'ils ont fait paroître pour
>>la publication de l'Ouvrage entier ,
>>le goût de notre fiécle pour les Dic-
» tionnaires , nous affureroient les fuf-
>> frages du Public , quand même nous
>> n'aurions pas tâché de les mériter par
>> notre zéle , nos recherches & notre
>> impartialité. Il nous a peu coûté d'être
>> juſtes ; n'étant d'aucun parti ni d'au-
>> cun Corps , quel motif aurions-nous
>> de flatter ou de médire ?
» Les Lecteurs qui ont été rebutés par
>> la ſéchereſſe du petit Dictionnaire en
» 2 vol . in 8° , & par l'emporte-
>> ment & la cherté du Dictionnaire
>> Critique en 6 Tom. trouveront au-
>>tant & plus de matière dans notre Ou-
» vrage en 4 vol. que dans celui-ci , &
>> ne débourſeront guères plus que pour
>>l'autre . Chaque volume ſera de 800
>> pages d'impreſſion au moins , même
» papier , même format , même carac-
>>tere que les Articles qui ſont joints
>> à ce Profpectus pour ſervir de modéle.
>>Le zéle des Imprimeurs répondra à
celui des Auteurs. Ils ne donneront
>> aucune feuille au Public qu'après en
>> avoir tiré quatre épreuves , & un des
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
»Auteurs verra la quatriéme.
LETTRE ſur le meilleur moyend'affurer
le ſuccès de l'éducation ; à Paris
, de l'Imprimerie de H. L. Guérin
& L. F. Delatour ; 1764 ; avec approbation&
permiffion. Brochure in- 12. de
90 pages.
Chaque Auteur qui écrit ſur l'éducation
, (& jamais on n'a tant écrit fur
cette matière ) penſe avoir trouvé le
meilleur moyen d'en afſurer le ſuccès.
C'eſt au Public à affigner le prix ; &
pour juger avec connoiffance de cauſe ,
il doit lire la lettre que nous annonçons,
&dans laquelle il trouvera quel
ques vues nouvelles.
LETTRES d'un jeune homme , avec
cette Epigraphe : O sentiment , fentiment
, douce vie de l'âme ! Rousseau de
Genève. A la Haye , 1765. Brochure
in-12. de 120 pages.
Laplupartde ces Lettres avoient paru
fucceffivement dans quelques volumes
du Mercure , & nous avons cru voir
que le Public les liſoit avec plaifir.
L'Auteur a penſé qu'il convenoit de
les réunir en un corps d'Ouvrage , &
d'en former une Brochure qui ne peut
SEPTEMBRE. 1764. 153
manquer d'être bien accueillie. On y
trouve de ce ſentiment qui ne nuit point
à l'eſprit , & que les gens de goût lui
préférent.
MÉMOIRE ſur la Colonne de la
Halle aux Bleds , & fur le Cadran cylindrique
que l'on conſtruit au hautde
cette Colonne , par A. G. Pingré ,
Chanoine Régulier & Bibliothécaire
de Ste Géneviéve de l'Académie
Royale des Sciences , Aftronome-Géographe
de la Marine ; à Paris , chez
Barrois , Libraire , quai des Auguſtins,
1764 ; Brochure in-8°. de 44pages.
,
Ce Mémoire eſt diviſé en deux parties
; la premiere préſente un précis hiftoriquede
la conſtruction de la Colonne
qui eſt à l'ancien Hôtel de Soiffons ,
&de ce qui peut y avoir rapport. Dans
la feconde l'Auteur expoſe ce qui regarde
le cadran même qu'il a entrepris
d'y tracer ſur la propofition qui
lui en a été faite par le Bureau de la
Ville.
ABRÉGÉ du recueil des Actes ,
Titres & Mémoires contenant les affaires
du Clergé de France , ou Table
raiſonnée en forme de précis , des ma-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
رو
tières contenues dans ce recueil , divi
fée en deux parties , dont la première
plus confidérable renferme chaque
matière de doctrine & de difcipline ;
les Questions , les Déciſions , la Jurifprudence
, & les différens Jugemens.
La ſeconde , ſervant de nomenclature ,
rappelle les noms , & contient fommairementtout
ce qui concerne 1º. Plufieurs
Provinces du Royaume. 2°. Les
différens Diocèſes. 3º. Les Chapitres , les
Abbayes , les Prieurés, les Chapelles, les
Cures ou Paroiſſes , les Univerſités ,les
Colléges, les Hôpitaux , &c. 4°. Les Ordres
Religieux & Militaires ; pluſieurs
Corps & Communautés Eccléſiaſtiques
&Religieuſes. 5°. Quelques Auteurs &
autres Particuliers dont il eſt ſpécialementparlé
dans les Mémoires. Ouvrage
utile & néceſſaire aux Jurifconfulres
& aux Eccléſiaſtiques ; qui facilite
l'uſage du recueil des Mémoires du
Clergé,& qui tient lieu des Mémoires
même . Seconde édition revue , corrigée&
confidérablement augmentée de
différens articles & d'extraits tirés des
rapports del'Agence , depuis 1720,julqu'à
1750 incluſivement. A Paris
chez Guillaume Desprez Imprimeur
ordinaire du Roi &du Clergé de Fran-
:
SEPTEMBRE. 1764. 155
ce , rue S. Jacques , au coin de la
rue des Noyers , 1764 ; avec privilége
du Roi. in-folio , dont le prix eſt de
36 liv. relié.
Pour ſe former une idée juſte &
avantageuſe de ce grand Ouvrage , if
faut en lire l'Avant- propos & la Préface.
Nous y renvoyons les Lecteurs qui
voudront être inſtruits plus en détail ;
quoique le Titre ſeul du Livre en faffe
connoître le but , le plan & l'utilité.
FRAGMENT d'une Lettre ſur la po
lice des Grains; à Bruxelles, & fe trouve
à Paris chez Mufierfils , Libraire , quai
des Auguſtins ; 1764. Brochure in-12.
de 36 pages.
L'objet de cette Lettre eft de mon
trer les avantages qui réſultent de la liberté
du commerce des grains foit au
dedans , foit au dehors du Royaume
LETTRE de l'Auteur de la nouvelle
Méthode de cultiver la Vigne dans tour
le Royaume , à un Amateur d'Agriculture
; à Paris , chez Mufier fils , Libraire
, quai des Auguſtins , 1764;
avec approbation& permiffion. Feuille
in-12
L'Auteur de cette nouvelle Méthode
Gvj
!
36 MERCURE DE FRANCE.
a effuyé des objections auxquelles il répond
dans cette Lettre.
LES fidéles Tableaux de l'art d'écrire
par colonnesdedémonstrations, ouvrage
très inſtructif par M. Royltet , Expert
vérificateur des écritures , fignatures
aurentiques , rue de la Poterie dans
celle de la Verrerie , ſe vendent , ainfi
que ſes autres ouvrages chez la veuve
David, au Saint-Esprit , Quai des Augustins
, & Regnard, Imprimeur de
P'Académie , grande Salle du Palais.
Cet ouvrage eſt d'unAuteur connu
par ſes cours de démonstrations publiques
, & fes corrections gratuites qu'il
continue lesJeudis,4heuresde relevée;
tant fur fonpremier traité de l'Art d'écrire
, que fur ce nouvel exercice
de la plume. On paſſe à celui du calcul
pas une explication fimple & intelligiblede
toutes les opérations de l'Arithemétique
appliquée , tant à la finance &
au commerce , qu'à la réduction des
monnoyes étrangères en cellede France
; avec une manière aifée de tenir les
Livres tant en parties fimples qu'en parties
doubles.
En rendant compte ,dans unde nos
SEPTEMBRE . 1764. 159
Mercures précédens , des Campagnes de
M. de Oréqui , & du Roi de Pruffe , qui
ſe vendent chez Merlin , Libraire , rue
du Mont S. Hilaire , nous avons oublié
de dire que ce même Libraire débite
auffi les campagnes de MM . de Villars ,
de Cogni , de Marfan & de Noailles :
les gens de guerre trouveront dans le
recueil de ces ouvrages , une Bibliothèque
militaire qui augmentera à meſure
que le même Libraire mettra ſous preſſe
les campagnes des autres Généraux.
MÉMOIRE ſur le tirage des bateaux
par les boeufs ; Brochure in- 12 , de 28 p.
Ce Mémoire eſt ſuivi de deux autres
écrits , dont l'un de 16 pages, eſt intitulé
avis ſur le commercedes grains &de
toutes autres denrées qu'on peut tranfporter
par les rivières d'Aîne , d'Oise
&de Seine ; l'autre a pour titre, pofition
des relais de laCompagnie du tirage des
bateaux parles boeufs , & prix auquel
elle s'engage de les fournir toute l'année
à ceux qui auront traité avec elle pour
tous leurs voyages. Ces divers écrits ſe
diſtribuent au Bureau de la Compagnie,
&ne font pas ſuſceptibles d'analyſe; il
faut les lire en entier : nous avons parlé
amplement de la nouvelle Compagnie
du tirage par les boeufs.
F58 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCESETBELLES- LETTRES
ACADEMIES .
PRIX proposé par l'Académie Royale
des Sciences & Belles - Lettres de
PRUSSE , pour l'Année 1766.
LE Prix de la Claſſe des Belles-Lettres
devoit être adjugé le 31 de Mai 176.4 . Il
concernoit la Queſtion ſuivante :
Quand est-ce que la puiſſance ſouveraine
des Empereurs Grecs a totalement
ceffé dans Rome ? Quel gouvernement
les Romains eurent-ils alors ?Et dans
quel tems lafouveraineté des Papesfutelleétablie?
La Differtation qui avoit pour Deviſe
ces mots de Virgile ,
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem.
a été couronnée ; & l'Auteur eft M
François Sabbathier , Profeſſeur au Collége
de hâlons-fur- Marne.
La Claffe de Mathématique propoſe
pour le Prix de l'année 1766 la Queſtion
ſuivante :
SEPTEMBRE. 1764. 159
On demande une explication de lamanière
dont l'eau est élevée par la Machine
connue sous le nom de la Vis d'Archimède
, & les moyens de porter cette Machine
à un plus haut degré de perfection.
Quoique cette Machine foit connue
depuis très longtems , & employée avec
un grand ſuccès dans la pratique , la
Théorie en eft preſque entièrement inconnue;
& par conféquent cette recherche
paroît d'une importance d'autant
plus grande qu'on ne sçauroit douter
quetant laThéorie que la Pratique n'en
puiſſent retirer les plus grands avantages.
On comprendra qu'en cas que les
Principes connus de l'Hydraulique ne
ſoyent pas fuffifans pour approfondir
cette matière , il faudra recourir à des
expériences , qui étant jointes aux lumières
de la Théorie , fourniront la
route la plus fûre pour arriver au but
propofé.
On invite les Sçavans de tout païs,
excepté les Membres ordinaires de l'Académie
, à travailler fur cette Queſtion .
Le Prix , qui confiſte en une Médaille
d'or du poids de cinquante Ducats ,fera
donné à celui qui , au jugement de l'A--
cadémie aura le mieux réulli. Les Piéces
écrites d'un caractère liſible , feront
1
160 MERCURE DE FRANCE .
adreſſées à M. le Profeſſeur Formey ,
Sécretaire perpétuel de l'Académie.
Le terme pour les recevoir eft fixé
juſqu'au 1 deJanvier 1766 , après quoi
on n'en recevra abſolument aucune ,
quelque raifonde retardement qui puiffe
être alléguée en ſa faveur.
On prie auffi les Auteurs de ne point
ſe nommer , mais de mettre ſimplement
une Deviſe , à laquelle ils joindront un
billet cachetéqui contiendra avec la Deviſe
leur nom & leur demeure.
Le Jugement de l'Académie ſera déclaré
dans l'Affemblée publique du
31 de Mai 1766.
On a été averti par le Programme de
l'année précédente,que le Prixde la Claffe
de Philofophie Expérimentale , qui fera
adjugé le 31 de Mai 1765 , & pour lequel
les Piéces feront reçues juſqu'au
IdeJanvier de la même année , concerne
la Queſtion ſuivante.
On demande de nouvelles expériences ,
d'après lesquelles onpuiſſe expliquer diftinctement
& prouver ſolidement , en quoi
confifte le changement que les alimens
tirés tant du règne animal que du régne
végétal, éprouvent dans le corps humain,
foit dans le ventricule , foit dans les
inteftins , pendant l'état de santé. Le
résultat de ces recherches doit être de
SEPTEMBRE. 1764. Ibr
faire voir quelle est proprement la partie
des alimens quise convertit enfuc nourricier
, commentse fait cette converfion ,
& quelles font les parties des alimens
qui ne peuvent naturellement ſubir aucune
digestion , ni servir à nourrir le
corps?
Quant à la queſtion propoſée par le
Grand Directoire de Guerre & des
Domaines , l'Académie avertit le Public
, que le Prix propoſé ſur la meilleure
conſtruction des fourneaux , rélativement
à l'épargne du bois , ne ſera adjugé
que dans l'Affemblée publique du mois
de Janvier de l'année prochaine , parce
qu'on ſe propoſe de faire dans cet intervalle
des expériences qui décideront
laquelle des Pièces qui ont concouru ,
mérite la préférence.
Le Grand Directoire propoſe en même
temps cette nouvelle Queſtion : quelle
eft la meilleure conſtruction des fours
pour cuire les briques , la chaux ,& les
ouvrages de poterie , tant pour épargner
le bois , que pour l'égalité de la
cuite dans les différens endroits du four?
On recevera les Mémoires , juſqu'au
I de Mars prochain ; ils feront foumis
au jugement de l'Académie . & le Prix
fera adjugé dans l'Aſſemblée publique
du 31 Mai 1765.
162 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
ADDITIONS aux Recherches fur la
Taille du Frère JACQUES , parM.
BORDENAVE , Profeſſeur Royal de
Chirurgie , &c.
LES recherches quej'ai données(a)
fur la taille du Frère Jacques , ont eu
pour obiet principal de vanger la mémoire
de M. Méry, de la médiſance &
de la calomnie ,par l'examen des faits
conteſtés. Je n'aurois pas penſé a faire
fon apologie , fi un Anonyme , ſe diſant
Chirurgien de Province, ne ſe fût élevé
avec autant de fauffeté que d'indécence ,
fans aucun ſujet légitime , contre un
homme dont les ralens ont non ſeulement
été dignes de l'eſtime de ſes
(a ) Mercures d'Octobre Il vol, & Novembre
1763.
SEPTEMBRE. 1764. 163
contemporains , mais encore des hommages
de la Poſtérité ſçavante.
L'Anonyme , loin de ſe rendre aux
autorités que nous lui avons oppoſées ,
perfifte dans ſon erreur , & la ſoutient
avec ſi peu d'égards pour les chofes &
pour les perſonnes , qu'il ne mérite aucune
réponſe. Si nous en faiſons une ,
nous croyons la devoir au Public ; cé
n'eſt point à l'Anonyme que nous
l'accordons .
Si M. Méry eût ſeul écrit contre le
Frère Jacques , on pourroit ſoupçonner ,
je ne dirai pas de la rivalité , ( car la
diſtance de ces deux hommes étoit trop
grande; ) mais de la partialité. Ce foupçon
ſe détruit bientôt , en réfléchiffant.
que tous les Auteurs contemporains ont
été d'accord ſur les mêmes faits , que
les témoins des opérations du Frère
Jacques n'étoient pas ſeulement les
Chirurgiens François , mais des Médecins
, des Chirurgiens Etrangers ; que
d'ailleurs en ſuppoſant que la vérité
eût été trahie en France , elle ne pouvoit
l'être en même temps par les
Etrangers , qu'on ne peut fuppofer
animés des mêmes paſſions ; enfin que
Frère Jacques , intéreſſélui même à nier
les faits qui lui avoient été objectés ,
164 MERCURE DE FRANCE.
1
1
n'a pu les arguer de faux dans l'écrit
qu'il a publié en 1702 , deux ans au
moins après l'ouvragedeM. Méry. Ces
réfléxions fimples fuffiront pour convaincredes
eſprits non prévenus; ajoutons
ydes confidérations ſur ce qu'étoit
M. Méry , fur ce qu'a été le Frère
Jacques , enfin ſur les moyens mis en
uſage pour ſa défenſe.
M. Méry , Chirurgien de Paris trèsdiftingué
, Membre de l'Académie
Royale des Sciences, l'un des Chirurgiens
principaux de l'Hôtel -Dieu ,
Chirurgiende la Reine &c , a été un
de ces hommes rares, dontla mémoire
fera toujours précieuſe. L'amour de l'érude,
des connoiſſances profondes en
anatomie , un génie vif, desdiſpoſitions
heureuſes pour la Chirurgie , données
par la Nature , cultivées par l'Art, lui
procurerent bientôt une très haute
réputation , qui n'a pas été l'effet d'une
prévention , aveugle ni de la cabale ,
mais qui a été le fruit d'un mérite réel,
&à laquelle il s'eſt montré ſupérieur
paruneconduiteprèſque ſans exemple.
Ses talens connus de Louis XIV. le
firent choifir pour porter ſes conſeils
&fes fecours à la Reine de Portugal,
&lui mériterent l'honneur d'être chargé
SEPTEMBRE. 1764. 165
1
de la ſanté de M. le Duc de Bourgogne.
Il s'acquitta de cet emploi avec diftinction
; mais préférant la tranquillité ,
l'étude , l'exercice de ſon état au ſéjour
de la Cour , il revint à Paris , & non
moins recommandable par ſes vertus
que par ſes talens , il conſacra le reſte
de ſa vie à la retraite , à l'étude , au
ſoulagement des pauvres , à la religion.
Tel a été l'homme qu'on ne craint
pas d'accuſer aujourd'hui d'impoſture.
Son éloge n'a ici rien de ſuſpect ; je
me fuis contenté d'en rappeller quelque
traits ; il eſt conſigné il ya longtemps
par un des plus célébres & des
plus élégans écrivains de ce fiécle ( M.
de Fontenelle ) dans les Mémoires de
l'illuſtre Académie dont il a été Membre..
M. Méry, en donnant ſes obſervations
fur la manière de tailler du Frère Jacques ,
a laiffé un ouvrage revêtu de toutes les
marques d'authenticité poſſibles. Le rapport
imprimé & fait à M. le Premier
Préſident de Harlai,ne peut être équivoque
, ni ſuppoſé altéré ; le Frère Jacques
vivoit , en a été témoin , & il n'a'
pas reclamé. Les faits rapportés par M.
Méry, font toujours atteſtés par la préfence
d'un grand nombre de Médecins
166 MERCURE DE FRANCE .
& de Chirurgiens célébres , & ont été
conftatés devant le Fr.Jacques qui étoit
foutenu par l'autorité , qui pouvoit les
nier avec avantage , fi la vérité eût éré
pour lui , & qui certainement n'eût pas
manqué de le faire ou par lui - même ,
ou par quelques - uns de ces Ecrivains
obfcurs , dont la plume vénale ſe prête
fi aifément à tout. Cependant l'Anonyme
ne rougit pas d'avancer que le rapport
eft altéré , que les faits sont controuvés
, que l'envie a gagné comme par
contagion tous les Lithotomiſtes de l'Europe
, & que la découverte du Frère
Jacques a été enfouie dans un cloaque
inépuisable d'impostures de toutes espéces
( b ) . L'Anonyme nie ainſi tous les
faits fans preuves & fans d'autres autorités
que la fienne. Aveuglé par ſa paffion
, il ne s'eſt pas apperçu que ces
raiſons ne font que des injures ; &le
Lecteur judicieux pourra ſe convaincre
en les examinant , qu'elles contiennent
ſeules plus d'impoſtures , que tout ce
qui a été écrit contre le Frère Jacques ,
en ſuppoſant toutefois qu'il en ſoit
échappé quelqu'une contre lui.
L'Anonyme élevele Frère Jacques ; &
fans craindre de manquer au reſpect dû
( b ) Mercure de Juin 1764.
SEPTEMBRE. 1764. 167
àla vérité , il le proclame Chirurgien
par goût & par éducation , & l'un des
plus grands hommes que la France ait
produits. On ſera ſurpris fans doute de
ce portrait , quand on ſcaura que cer
homme élevé parmi les plus vils animaux
qu'il gardoit dès ſa tendre jeuneſſe
, devenu Soldat dans un âge plus
avancé , puis valet de Charlatan , enfin
Religieux errant , a été un des plus téméraires
Opérateurs ; qu'il n'a éxécuté
qu'au hazard une taille latérale , dont
la découverte peut - être rapportée à
Franco , & qu'il n'a eu quelques ſuccès
, qu'après s'être corrigé ſuivant les
conſeils de MM. Méry & Hunauld,
Ce Frère , du Tiers - ordre de Saint
François , a parcouru divers Pays de
l'Europe ; beaucoup d'infortunés ont
été les victimes malheureuſes de fon
ignorance & de ſa témérité ; & s'il a
par hazard eu quelques ſuccès , ils n'ont
été ni affez nombreux , ni affez marqués
pour lui mériter une confiance
conſtante , ni pour le fixer dans aucun
Pays . Partout où il s'eſt montré , il a eu
en ſa faveur cette crédulité que le Peuple
accorde ſans réfléxion. Un air infpiré
, un zèle louable dans les gens inftruits
, mais toujours blamable lorſqu'il
168 MERCURE DE FRANCE.
fait trop entreprendre , un habit religieux
lui ontaſſuré d'abord ces fuffrages,
que les Empyriques tâchent de gagner
fur les trétaux par des déguiſemens de
diverſes eſpéces. Inférieur par les connoiſſances
à l'idée que l'on avoit de lui ,
ſa réputation n'a pas demeuré longtemps
la même : la prévention s'eſt diffipée
, & les mauvais ſuccès , auxquels
onétoit attentif il y a ſoixante ans , ont
fixé les jugemens. Il faut croire que
l'envie d'être utile avoit engagé ce
Frère à opérer ; la probité qu'il a toujours
montrée , dépoſe en ſa faveur , &
ſuſceptible des profiter des avis qui luf
avoient été donnés , au moins eft - il
louable d'avoir avoué avec candeur à
M. Salzmann , qu'il avoit abandonné
ſa méthode , & qu'il traitoit ſes malades
avec plus de précaution ( c ) .
Si l'Anonyme s'eſt formé d'après ce
modèle , s'il eſt Chirurgien par un goût
&parune éducation ſemblableà celle
du Frère Jacques , quelle idée peut- on
avoir de ſes connoiſſances ? Comment
peut-on les apprécier ? Au moins
peut- on lui ſouhaiter qu'il imite la candeur
de cet Opérateur , & l'engager à
( c) Heiſter. Instit. Chirurg. Tom. 2 p. 9091
ne
SEPTEMBRE. 1764. 169
ne pas aſſurer avec autant d'opiniâtreté ,
quele Frère Jacques n'a jamais taillé fur
une ſonde ſans crénelure, malgré les autorités
témoins oculaires & authenticités ,
pour me fervir de ſes expreffions. (d)
On ne peut établir l'Hiſtoire des
Sciences & des Arts , fixer l'époque
des inventions , ſuivre leurs progrès
qu'en confultant les autorités des Contemporains
, & l'uſage de telles ou telles
machines ne peut être révoqué endoute,
lorſque des témoins oculaires dépoſent
ce qu'ils ont vu. Tels font les procédés
que nous nous ſommes fait un devoir de
ſuivre dans nos recherches ſur la taille
de Frère Jacques ( e ) ; nous croyons
inutile de les repéter ici , & d'en établir
la certitude. Si on ſe refuſe à des preuves
auſſi authentiques , on peut tout
nier , & il n'y a rien de certain pour af
furer les découvertes.
On eſt diſpenſé de répondre ou de
difcuter les faits , lorſque la négative &
les injures tiennent lieu de preuves . L'Anonyme
a ſuivi cette voie ; cependant
comme il veut prouver par démonstra
(d) Réponſe de l'Anonyme , Mercure de
Juin 1764 .
( e ) Mercure d'Octobre II vol. & Novem
bre 1763 .
H
170 MERCURE DE FRANCE .
tion , on peut lui accorder quelques réflexions
pour l'aſſurer combien nous
ſommes diſpoſés à en profiter , & à être
de fon avis , s'il peut convaincre . On
ne peut ſe refuſer à la modeſtie de ſes
expreffions , à l'enchaînement & aux
conféquences lumineuſes de ſes preuves.
Les autorités , dit-il , c'eſt la démonstration,
contre laquelle le nombre des années,
ni le nombre des hommes avec tous leurs titres
, talens, & probité apparente ne peuvent
abfolument rien Mais quelle eſt cette
démonstration , à laquelle l'Anonyme
demande que nous répondions ſans ambiguité
?
Une fondefolide exactement ronde &
fans rainure , rempliffant le canal de
Turèthre , bien loin de faciliter l'introduction
d'aucun inſtrument dans la veffie
, elle s'y oppoſeroit abſolument.
Cette propofition n'étant pas abfolument
vraie , il faut en établir la valeur.
Si on opéroit fur l'urèthre ſeulement ,
fans doute , que la fonde trop groffe
préſenteroit quelque réſiſtance à l'introduction
des inſtrumens dans la veffie,
& encore un conducteur mâle tel
qu'on l'employoit autrefois , pourroitil
entrer; mais fion opère ſur le bas
de l'urèthre & fur le col de la veffie , la
même difficulté n'aura plus lieu ; il ne
و
SEPTEMBRE. 1764 . 171
fuit donc pas abſolument de la première
propofition quela crénelure de la fonde
ſoit d'une néceſſité indiſpenſable. Dailleurs
en ſuppoſant que la crénelure de la
ſonde ſoit d'une néceſſité indiſpenſable
dans l'éxécution du grand appareil , on
conclut, donc le Frère Jacques connoiſſoit
la crénelure de la fonde à tailler , avant
d'aller à Paris. On ne voit pas quelle
connexion il y a entre cette conféquence
& la propofition antécédente. Perſonne
n'a dit que le Frère Jacques ne
connût pas la crénelure de la fonde ;
mais on a vu & on a écrit qu'il employoit
une fonde non crénelée , parce
que réellement il s'en ſervoit. Un Opérateur
qui veut ſe faire une méthode ,
peut employer des inſtrumens moins
parfaits que ceux qui font vulgairement
en uſage , & le Frère Jacques paroît
avoir été dans ce cas .
Du reſte , quoique la crénelure de la
fonde foittrès-utile pour bien faire l'opération
de la taille,le défaut de crénelure
ne préſente pas une impoffibilité abfolue,
fur- tout pour faire mal. On ne peut
diriger un inſtrument tranchant fur la
convéxité d'une fonde non crénelée ;
mais on peut le diriger le long de la
partie latérale de la fonde , ce qui
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
devient ſuffifant pour détruire la prétendue
impoffibilité abfolue. D'ailleurs
le Frère Jacques inciſoit de bas en haut ,
& ne coupoit pas fur la fonde ; donc
il pouvoit tailler avec une fonde pleine ,
mais ſeulement avec moins de fûreté
pour l'invariabilité de l'incifion :auffi at-
il étédémontré par l'ouverture des cadavres
morts de ſon opération , que l'incifion
n'étoit pas conftament la même.
Il ne répugne pas plus que le Frère
Jacques ait pu incifer de bas en haut ,
en commençant latéralement à la tubérofité
de l'Iſchion , qu'il n'eſt impoffible
de couper de bas en haut , comme
l'ont fait quelques Lithotomiſtes.Les témoignages
font donc ici d'accord avec
lapoffibilité.
L'Anonyme nous accuſe d'avoir eu
peude ſincérité dans l'expoſition de nos
recherches . Je ſerois ſenſible à ce reproche
, s'il étoit mérité ; mais de quelque
partqu'il vienne , quoique peu fondé
, je le pardonne à l'Anonyme , & j'y
réponds en peu de mots.
On m'objecte d'abord de n'avoir pas
rapporté l'eſpéce de justification qui ſe
trouve dans l'écrit du Frère Jacques. Je
réponds que cette eſpéce de juſtification
eſt ſi peu méthodique , & fi mal
faite , qu'elle ne peut être regardée que
SEPTEMBRE. 1764. 173
comnie une fimple récrimination d'un
homme mécontent. M. Méry a nommé
des témoins de ce qu'il avance , a déſigné
le nom des malades opérés , les
lieux , les ſuccès ; il rapporte que de
foixante ſujets opérés , treize ſeulement
ont été parfaitement guéris , vingt-quatre
font reftés fiftuleux, phtyſiques , &c
&vingt-trois font morts , dont fepten
un même jour ( f) . Frère Jacques ſe
contente d'une plainte vague ; & pour
faire voir combien il eſt peu fondé en
bonnes preuves contre M.Méry , je rapporte
ſes propres termes : L'on a remar
qué que quoique Frère Jacques ait taille
plus de cent perſonnes , tant à Paris
Versailles , qu'aux environs , & que M.
Méry n'en apas avoué un feul; mais ,
au contraire , a rapporté , parfes Ecrits,
qu'ils étoient tous morts & exténués ou
fiftuleux.
Si l'Anonyme qui a eu ſoin de raporter
ce Paſſage , l'eût comparé avec ce
que dit M. Méry , dans le lieu cité cideffus
, & dans un Ouvrage imprimé
deux ans avant , il ſe fût convaincu luimême
que Frère Jacques étoit un men
teur , & nioit les faits ſans raiſon , puif-
(f) Obferv. fur la manière de tailler. P. 744
Hin
174 MERCURE DE FRANCE.
que M. Méry convient que de foixante
Sujets opérés, treize ont été parfaitement
guéris ; il n'eft donc pas vrai , comme
l'a avancé Frère Jacques , que M. Méry
n'ait pas avoué un feul malade guéri.
Je demande préſentement au Lecteur .
non prévenu , ce que l'on doit penfer
d'un écrit dans lequel ily a des menfonges
auffi manifeftes , & comment on
peut l'appeller une juſtification ? L'écrit
de M. Méry , qui ſurement ne plaifoit
pas au Frère , devoit lui être affez connu
pour qu'il n'ignorât pas ce qui y étoit
contenu ; mais comme il ne pouvoit le
-réfuter , il ſe contente d'une négative ,
générale , manifeftement faufſe par la
comparaiſon des deux écrits. Le Frère
Jacques , fur un fi grand nombre de
Taillés ,nomme enfuite deux malades
Yeulement , qu'il dit guéris. Les Auteurs
contemporains ont nié que celui de
Fontaine-Bleau l'ait été parfaitement ;
ils affurent l'avoir vu fiftuleux & exténué
: comment croira-t-on plutôt fur
ce pointla ſeule affertion du Frère que
nous avons convaincu de faux quelques
lignes plus haut ?
Si l'Anonyme eût fait ces réflexions ,
il ſe ſeroit épargné des objections auffi
peu réfléchies , des expreffions injuSEPTEMBRE.
1764. 175
rieuſes, & une note auſſi déplacée qu'indécente
contre le Rapport des expériences
fur la taille , inféré dans le troifiéme
Volume in - 4º , de l'Académie
Royale de Chirurgie. Ceux qui feront
en état d'apprécier ce travail , y reconnoîtront
des recherches exactes , des
notions lumineuſes ſur les différentes
tailles , des obfervations fur les défauts
de quelques unes , que l'on n'a point
diffimulées ,des exprériences faites avec
la plus grande attention , des faits cités
fcrupuleuſement , enfin un jugement
auffiimpartial qu'éclairé. Malheur à ceux
qui n'y reconnoiffent pas la doctrine &
la vérité ! Cet Ouvrage produit ſous les
yeux des plus grands Maîtres , eſt digne
de l'Académie qui l'a avoué ; il paffera
à la poſtérité malgré la clameur paffagère
de quelques êtres fans conféquence
, & le jugement de notre fiécle ſera
celui de l'avenir.
+
Une objection peu fondée , fait plus
detort à celui qui la propoſe , qu'à celui
qui la reçoit; elle prouve ou l'envie
de critiquer , ou le defir de foutenir le
menfonge. Sans accuſer l'Anonyme d'avoir
l'une ou l'autre de ces vues , croyons
plutôt que l'objection ſuivante lui eſt
échappée faute de raiſonnement , puif
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle n'a aucune connexion avec ce
qu'il veut prouver.
Dans mes recherches ſur la taille du
Frère Jacques (g ) , j'ai rapporté le texte
de cet Opérateur , qui ſe plaignant de
Mrs Méry & Saviard, dit, (pag. 4.)
■ilsdevoient du moins avouer quel'o
»pération étoit bonne en elle-même ,
>mais qu'il falloit ſeulement rectifier la
"fonde, comme ila été convenu avec
>>les Médecins du Roi & de l'Hôtel-
>>Dieu. » Pour prouver que la fonde
avoit été rectifiée , j'ai fait mentiondes
certificats donnés par les premiers Médecins
& Chirurgiens du Roi , quele
Frère reconnoît pour ſes protecteurs ,
&imprimés par ſes ſoins à la fin dela
Brochure ſuſdite. Le Frère Jacques eft
convenu qu'il falloit rectifier ſa ſonde;
les Certificats portent que ſes tailles ont
étéplus heureuſes , particulierement de
puis que , fuivant les avis qui lui ont
été donnés , il a eu ſoin de rectifier les
inftrumens dont il ſe ſertpourfonder&
faire l'incifion.
L'Anonyme qui ne ſçait ménager aucune
autorité, dit que ces prétendues
(g ) Mercurede Novembre P. 160
SEPTEMBRE. 1764. 177
Corrections vagues & indéterminées ne défignent
rien de poſitif, que le mensonge
qui les a produites , 1º. elles déſignent
d'après les propres paroles du Frère Jacques
, qu'il a rectifié ſa ſonde, ainſi qu'il
a été conſeillé de le faire . 2º.Elles ne ſont
point indéterminées,puiſqu'il y eft mention
qu'il a rectifié les inſtrumens dont
it ſe ſervoit pourfonder & faire l'incifion.
3°. Sur quel fondement l'Anony
me peut-il avancer que les Certificats
ne désignent rien de poſitif que le men
fonge ? A-t- il oublié qu'ils font de M.
Fagon , premier Médecin du Roi , de
M. Félix , premier Chirurgien , de MM.
Duchefne , Bourdelot & Boudin , Mé
decins de la Cour , & de M. Hervais
premier Chirurgien de la Reine ? Eftil
permis , fans aucun ſujer , d'injurier la
mémoires des perſonnes recommanda
bles , de les accuſer de s'être prêtés av
menfonge , d'avoir , par conséquent
donné de faux certificats , fans alléguer
contre eux d'autres raiſons légitimes
qu'une impoſture ? ... quelle réputation
pourra être intacte , fi on tolère:
ainſi d'inſulter les morts?
L'Anonyme , en parlant mal de plu
fieurs Certificats authentiques , repso
178 MERCURE DE FRANCE.
che enfuite comme un défaut de fincé
rité de n'avoir pas raporté celui des Chirurgiens
de la Charité Royale de Verfailles
, qu'il croit favorable. Ce Certificat
fait mention des opérations guéries
par la dextérité & expérience du Frère
Jacques. Si il y eût été queſtion desinftrumens
dont ſe ſervoit cet Opérateur
, s'il eût contenu une affertion pofitive
fur l'eſpéce de fonde qu'il employoit,
& que je n'en euſſe point parlé ,
l'Anonyme auroit raiſon d'accuſer ma
fincérité ; mais comme ce Certificat ne
contient rien de relatif à la réctification
des inftrumens ( ce que j'avois alors à
prouver) la mention que j'en euſſe faite,
eut été fuperflue. L'Anonyme a donc
tort de rendre ſuſpecte mon expofition
&la fincérité de mes vues. Il eſt encore
ici en défaut; je prie le Public d'oublier
cette tracafferie_déshonnête , & de lui
pardonner.
Quant à ce qui concerne la mort de
M. le Maréchal de Lorge , j'ai rapporté
ce qui a été écrit par les Auteurs contemporains
ſeulement , & j'avoue de
bonne foi que je n'avois pas alors fous
les yeux l'Histoire du Frère Jacques ,
par M. Vacher. D'ailleurs , cette Hiſtoire
imprimée en 1756, eſt plutôt un PanéSEPTEMBRE.
1764. 179
gyrique qu'une Hiſtoire difcutée & utile
pour le progrès de l'art ; & pour admettre
tout ce qu'elle contient , il auroit éré
àdefirer que l'on eùt cité des Mémoires
fûrs , ou les autorités ſur leſquelles on
appuie les faits rapportés.
Je ne diſcuterai pas plus au long l'Ecrit
anonyme ; ce ſeroit y donner un
temps que je dois à des occupations
plus utiles. Il eſt aiſé de ſe convaincre
qu'il n'a été produit dans d'autres vues
que de décrier M. Méry pour élever le
Frère Jacques , & rapporter à ce dernier
exclufivement toutes les découvertes
en Lithotomie. En prouvant la vérité
des faits contenus dans l'ouvrage de M.
Méry , j'aurois convaincu des eſprits
moins prévenus ; mais que peut on ef
pérerde l'Auteur d'une replique,qu'il appelle
intéreſſante & qui n'eſt au fond
qu'un écrit ſans principes , injurieux ,
fans preuves & produit par la paffion ?
:
Hvj
180 MERCURE
DE FRANCE
LETTRE
en forme d'Avis à M. DE
LA PLACE , Auteur du Mercure de
France , par M. ANDRÉ , Maître en
Chirurgieà Versailles.
J'AI
AI vu , Monfieur , dans le Mercure
de ce mois , l'Extrait d'un Mémoire par
lequel M. Dibon fait un défit a M Key- fer, qui ſeroittrès-utile à l'humanité
puiſqu'on pourroit ,par l'exécution de ceprojet ,annéantir le charlatanisme
, & procurer aux vrais Artiſtes , une mé
thode fure , univoque & permanente
, pour toutes les maladies qui ont beſoin de ces fortesde remèles , dontle nombre
eft rand, & les guériſons ſouvent
reu affurées. C'eſt pourquoi, à l'imitation de M. Dihon , qui offre de mettre fon remède
l'épreuve la plus rigoureuſe , ſous les yeux des Artiſtes les plus éclairés , & envitant
M. Keyfer d'en faire de même à l'égarddu fien&de faméthode, je m'engage ainſi qu'eux , à me fou mettre aux mêmes épreuves,puiſque l'un l'autre de mes moyens font em- ployés dans les Hôpitaux du Roi , d
SEPTEMBRE. 1764. 181
quej'ai été comme eux,approuvé de tous
les premiers Chirurgiens du Royaume ,
¬amment ſur les preuves que j'ai
faites à l'Hôtel Royal des Invalides.
Je puis donc me mettre en parallèle,
&faire la même propofition ; fi la récompenſe
n'a pas ſuivi mes ſuccès , la
raiſon en eſt claire ; c'eſt que mon re
mède & ma méthode , ne dépendent ni
du hazard . ni de la routine ; mais d'une
marche nouvelle & toujours aſſurée, gui
dée par une connoiſſance profonde de la
maladie , du temps & des remèdes qu'il
faut employer pour la détruire; cequ'on
ne pourra jamais fans l'uſage de mes
pierres de touches , ou de mes bougies.
Cette néceſſité que j'ai reconnue
comme abfolue , demande donc plus
pour le bonheur de l'humanité , que
pour celui de l'Art , de vérifier encore
une fois les atteſtations qui m'ont été
données pour lors par les premiers de
l'Art; je me flatte de prouver à l'um& à
l'autre de ces Meſſieurs , quoique leurs
semèdes ſoient bons , dans bien des cas,
que les biſtes des malades déſignés comme
guéris par M. Keyser , ne m'éblouiffent
pas,&qu'elles ne feroient pas fi nombreuſes,
fi je les vérifiois; en un mot, que
jevoudrois faire voir, qu'il s'en faut de
182 MERCURE DE FRANCE .
beaucoup que ces remèdes rempliffent
toutes les qualités abſolument néceſſaires
pour guérir les maladies de l'urèthre
ainſi que celles de la veſſie , chez les
hommes & chez les femmes , qui font
les fuites des impreſſions du vice vénérien
& celles qui font le plus de ravages.
Je ne parle point ici des autres ſymptômes
de cette maladie & qui font apparens
, je veux croire qu'ils en effacent
beaucoup ; mais je nie toujours qu'ils
en détruiſent les racines , &j'en rendrai
les raiſons publiques avant qu'il ſoit longtemps.
Au reſte , il eſt très certain , fi mes
moyens nétoient pas abſolument néceffaires
, pour guérir ces fortes de maux,
qu'il n'y auroit pas eu tant de maladies
de ce genre , & fur lesquelles on les
a employés fi utilement , ainſi qu'on
peut s'en affurer par des milliers de témoignages
les plus authentiques.
Ce que je crois encore devoir ajouter
ici , c'eſt que ceux qui trouveront que
mes bougies ne guériffent pas affez vite,
doivent apprendre à mieux détruire la
cauſe de lamaladie & que l'effet ceſſera;
mais s'ils fe contentent de faire ceffer
l'effet par tout autre moyen que par des
bougies de l'eſpéce des miennes , l'un
SEPTEMBRE. 1764. 183
& l'autre reſteront toujours enfevelis
dans le tiſſu de l'urèthre , ſans pourtant
que la partie foit regardée comme morte,&
qu'on ne puiſſe la guérir , ainſi que
l'ont cru MM. Aftruc & Boerrhave.
Avec plus de temps , de remèdes & d'autres
combinaiſons , ces maladies ne ſeront
jamais incurables , fi on ne les laifſe
pas trop vieillir & acquérir le degré
d'un vrai cancer à la veffie & à la matrice.
Je veux auſſi qu'on ſcache que je
fuis en état de prouver tout ce que je
dis , & que fi MM. Aftruc & Boerrhave,
les deux plus grands hommes de notre
fiécle , n'ont pu réuffir à guérir le virus
de l'urèthre ( car cette maladie ne peut
jamais être réputée guérie tant qu'il reftera
des ſignes qui feront connoître qu'il
y exiſte du mal ) par toutes les préparations
mercurielles les mieux adminiftrées
& tous les antivénériens qu'ils
ont fi bien connus ; comment donc ofet-
on ſe perfuader qu'il puiſſe exiſter un
remède qui ſoit capable , étant pris intérieurement
, de déraciner ces maux ,
puiſqu'il eſt prouvé par des milliers
d'exemples , que ces maux ſouvent ſe
cachent pendant bien des années ?
il n'eſt par conséquent , pas étonnant
qu'on trouve le moyen d'en
384 MERCURE DE FRANCE.
arrêter & d'en coaguler l'effet en le
repercutant ; mais le malade n'en fera
ni mieux , ni plus en fûreté. L'Auteur
de celui qui eſt le plus en vogue , n'en
et pas perfuadénon plus que fes adhérens
; cependant ils les laiſſent ſubfifter
fans s'embaraffer de ce qui, dans la fuite,
arrivera aux malades : effet terrible , &
qui le ſeroit d'avantage , s'il étoit vrai
qu'on n'en pûr guérir mais ces
maladies font guériſſables, & le feront
toujours , dès qu'on ne tardera pas à y
employer mes moyens. Avec eux on
verra ce qu'on fait ; on découvrira les
maux cachés , on les fera ſuppurer. Parla
, on verra que la partie n'eſt point
morte , que les fluides y ont affez d'action
, pour laiſſer attirer le vice & fa
caufe , & faire ceffer les fignes dela maladie
, quin'en font que les effets. Ainf
femal local, comme les rétentions d'urimes,
feront guéris , fi le ſujer n'eſt pas
trop vieux , & les maux trop profonds.
C'eſt par conséquent faire un grand tort
l'humanité, que de re vouloir point at
taquer ces maux dans leurs fources,dans
leurs principes & dans leur origine.
J'ai l'honneur d'être , &c. |
ANDRE
Verſailles , le 18 Avril 1764
SEPTEMBRE. 1764. 185
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
L'ACADÉMIE de S. Luc a ouvert le
25 du mois dernier , dans l'Hôtel d'Aligre
, rue S. Honoré , un Sallon de
Peinture & de Sculpture. En expoſant
ſes oeuvres aux regards du Public , fon
but eſt non ſeulement de procurer à ſes
Membres & à ſes Eléves les moyens de
ſe perfectionner à l'aide d'une critique
judicieuſe & impartiale mais encore
de montrer qu'elle peut n'être déſavouée
ni par ſes Concurrens , ni par
ſes Protecteurs .
GRAVURE.
L'E'ESSTTAAMMPPEE de Mile CLAIRON , cé
lébre Actrice du Théâtre François , eft
miſe au jour & ſe diſtribue chez le St
Beauvarlet , rue S. Jacques , & chez le
Sr Bafan , rue du Foin , quartier S. Jac
ques.Elle porte 26 pouces de haut fur
18 de large , & ſe vend 24 liv. Tout
aconcouru à la perfection de cette Ef
186 MERCURE DE FRANCE.
e
tampe , qui eft gravée d'après le Tableau
qu'en a peint M. Carle Vanloo ,
par MM. Cars & Beauvarlet , tous deux
Graveurs du ROI . Mlle Clairon y est repréſentée
dans le rôle de Médée au 5º
Acte de cette Tragédie , à l'inſtant
"qu'elle vient de poignarder ſes enfans ,
& qu'elle s'enfuit dans fon char en les
montrant à Jafon. La gravure de la
Planche a été payée par le Roi , ainfi
que la Bordure du Tableau , lequel a
été donné à Mlle Clairon par Madame
la Princeffe de Galiızin.
Les talens univerſellement connus
du Peintre & des Graveurs indiquent
fuffisamment tout le mérite & toutes
les beautés de cet Ouvrage.
MUSIQUE.
LETTRE à M. DE LA PLACE,
ILy a pluſieurs années,M' , qu'en m'exerçant
fur la flûte traverſière je me
fuis apperçu que cet inſtrument étoit
auffi propre à rendre lés quarts de tons ,
qu'il l'eſt à exprimer les demi-tons &
les tons entiers. Pour rendre ma découverte
utile , je me fuis appliqué à y
y mettre toute la juſteſſe poſſible par
un doiæté auſſi ſimple que facile : je
SEPTEMBRE. 1764. 187
l'ai communiqué à des Maîtres habiles
& à des Amateurs éclairés , qui l'ont
approuvé & n'ont rien omis pour
m'encourager dans mon travail. Au
moment où je me diſpoſois à en faire
part au Public , j'apprends qu'un Anonyme
vient de répandre une tablature
générale de tous les tons , demi-tons &
quarts de tons , ſuivie d'un Air à la
Grecque, où l'on fait auffi uſage de quelques
quarts de tons. Je n'oſe dire, Monſieur
, que ce ſoit ici un larcin qui m'ait
été fait par quelque perſonne qui aura
pu m'entendre ; une même découverte
utile & agréable peut ſe préſenter à
deux hommes à la fois : mais je ne peux
diffimuler que cette tablature , quant
aux quarts de tons , me paroît très-fautive
, & même impratiquable par l'uſage
des demi-trous dont l'Anonyme s'eſt
ſervi. Un intérêt perſonnel me porte à
reclamer contre cette nouvelle méthode
: c'eſt que plufieurs perſonnes me
l'attribuent & s'obſtinent à prétendre
que j'en fuis l'Auteur. Souffrez , Monfieur
, que je fois affez jaloux de ma
réputation , pour ne pas prendre fur
mon compte tous les vices dont on a
chargé cette eſquiſſe informe. Je la défavoue
abfolument , & je prends ici
188 MERCURE DE FRANCE.
des engagemens avec le Public pour lui
donner inceſſamment une Méthode
plus certaine & plus facile. Je vais faire
graver une échelle de tous les quarts
de tons telle que je la pratique , accompagnée
d'un air avec des variations ,
dans lesquels les quarts de tons ferom
employés.
Votre Mercure , Monfieur , eſt le
dépôt général de toutes les découvertes
, je vousy demande une place pour
la mienne. On a de même recours à
vous , quand on reclame un bien dont
on eſt propriétaire ; je vous demande
auffi cette grace & celle de me croire
&c.
BUFFARDIN,Penfionaire de la Cour de SAXE
SEPTEMBRE. 1764. 189
SUPPLÉMENT à l'Article des Sciences.
* Lorsque nous annonçâmes la découverte im
portantede M.le Comte de Lauragais , nous avertimes
le Public qu'il devoit faire des expériences en
présence de l'Académie. Ces épreuves ont réufſi , &
nous avons l'avantage de poſſséder actuellement la
véritable Porcelaine du Japon . On enjugera par le
témoignage des Commiſſaires que nous allonsrapporter.
EXTRAIT des Regiſtres de l'Académie
Royale des Sciences, du 18 Αοût
1764 .
Nous , ous, ſouſſignés , Hellot deMon
tigny , Macquer , le Roi & Tillet , nommés
par l'Académie , pour examiner
la Porcelaine , que M. le Comte de Lauragais
a faite dans ſon laboratoire , &
dont il avoit précédemment déposé
quelques échantillons entre les mains
du Secrétaire perpétuel de la Compagnie
; nous nous ſommes rendus le 14
de ce mois à ſon Hôtel , rue de l'Univerſité
, où il nous a fait voir pluſieurs
190 MERCURE DE FRANCE.
gobelets & fous-coupes de diverſes Porcelaines
, tant de Chine & du Japon ,
que de quelques Fabriques del'Europe,
telles que de Saint Cloud , de Sévres ,
de Chantilly , de Frakendalh dans le
Palatinat , de Meiſſen en Saxe , & de
Chelſéa en Angleterre .
Par un premier examen , tant à la
vue ſimple qu'à la Loupe , nous avons
obſervé que la couvette ou vernis de
M. de Lauragais , reſſemble beaucoup.
au vernis d'un gobelet bleu & blanc du
Japon , qu'il nous a préſenté pour pièce
de comparaiſon ; que comme vernis du
Japon , il eſt traité d'écaille d'une finefle
extrême , qu'on ne diftingue pas à la
vue fimple ; que le blanc de la Porcelaine
de M. de Lauragais n'est pas un
blanc de lait comme celui d'un gobelet
antique à reliefdu Japon , ni un blanc
de neige , comme celui d'un gobelet
de Sévres , auxquels nous l'avons conparé.
Nous avons cafſé un gobelet de la
plûpart de ces Porcelaines pour en examiner
à la Loupe ce qu'on nomme la
mie ou le biſcuit , qui dans toutes avoit
une couverte criſtalline .
La mie de la Porcelainede Saxé nous
aparu d'un blanc laiteux & prèſque fondue
en émail .
SEPTEMBRE. 1764. 19E .
Celle de la Porcelaine d'Angleterre
eſt plus grenue , mais moins blanche .
Celle de Frakendalh , fabriquée depuis
peu par M. Hanon , eſt blanche
fine , compacte & un peu terreuſe.
2
Celle de M. Macquer , qui eſt faite de
matière ſemblable à celles qu'employe
M. Hanon , & qu'il a trouvée dans le
Royaume , en differe peu ; mais elle eſt
un peu plus vitrifiée .
Celle de Sévres eſt d'un grain fin ,
plus blanc que celui de Saxe , mais plus
aride ou moins vitrifié.
Celle du Japon a le grain fin , blanc ,
ferré & à demi vitrifié , comme le doit
être la vraie Porcelaine . Celle de M. de
Lauragais a auſſi le grain blanc , fin ,
compact & à demi vitrifié.
Nous avons fait rougir au milieu des
charbons allumés , des gobelets de ces
différentes Porcelaines avec un gobelet
de celle de M. de Lauragais , pour la
jetter enſuite dans l'eau froide.
Les gobelets d'Angleterre , de Villeroi
, de Sévres , ſe ſont caffés dans le
fourneau .
Celui de Saxe s'eſt caffé en le retirant
du feu.
Ceux de Chine & du Japon ſe ſont
étonnés ainſi que celui de M. de Laura-
こい
192 MERCURE DE FRANCE.
gais ; c'est-à - dire , qu'ils ſe ſont fendillés
intérieurement , ce qui leur a fait
perdre leur fon ; mais ils font reſtés entiers
& fans fêlures extérieures .
Nous avons pris au hazard deux gobelets
de la Porcelaine de M. de Lauragais
, & les ayant remplis d'eau froide
aux trois quarts , nous les avons placés
au milieu d'un brafier de charbons
allumés , où nous les avons laiſſés jufqu'à
ce que l'eau fût bouillante ; ayant
verſé cette eau , ils ne nous ont pas
paru avoir ſubi aucune altération ; ils
ont même confervé tout le fon qu'ils
avoient auparavant.
Un autre gobelet de la porcelaine
de M. de Lauragais a été placé dans le
fourneau devant la tuyère d'un grand
ſoufflet de forge , comme pour ſervir de
creuſet ; on l'y a tenu rouge blanc pendant
uneheure&demie: il n'a point fondu
ni même fléchi ou perdu de ſa forme.
Il réſulte de toutes ces expériences ,
que la Porcelaine de M. le Comte de
Lauragais eft de toute les Porcelaines
que nous avons examinées , celle qui
approche le plus de la Porcelaine du Japon
, & nous n'avons pu appercevoir
aucune difference entre css deux pâtes.
Il feroit à ſouhaiter que les perfonnes
EPTEMBRE. 1764. 193
nes de fon rang& les gens riches , vouluſſent
employer auſſi avantageuſement
que lui , une partie de leur temps & de
leurs revenus à ces fortes de recherches ,
la plupart trop diſpendieuſes pour des
Phyficiens ordinaires, dont la fortune eſt
communément bornée. Signé DE MONTIGNY
, LE ROI , HELLOT , MACQUER
& TILLET .
Je certifie le préſent Extrait conforme
à fon Original & au jugement de
l'Académie . A Paris , le 18 Août 1764 .
Signé GRAND- JFAN DE FOUCHY ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie
Royale des Sciences.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique
a remis au Théâtre , le Mardi 7 Août ,
Naïs, Ballet héroïque avec un Prologue ,
qui avoit été repréſenté pour la premiere
fois le 22 Avril 17 9 .
Le Poëme de cet Opéra eft de feu
I
194 MERCURE DE FRANCE.
M. CAHUZAC , la Muſique de M.
RAMEA U.
L'entrepriſe audacieuse des Titans
contre les Dieux , qui les renverſent à
coup de foudre ſous les rochers qu'ils
avoient entaffés , fait le ſujet du Prologue.
Rien de plus ingénieux, rien de plus
induſtrieuſement éxécuté , que la machine
au moyen de laquelle les Titans
ſemblent élever à vue d'oeil l'énorme
monceau de roches qu'ils détachent de
laTerre. La Gloire, où paroiſſent tous les
Dieux dans le plus haut du Ciel , eft
traité pittoreſquement & rend très-bien
l'eſpéce de vérité idéale , dont le modèle,
puiſé dans l'imagination des Poëtes,
eſt gravé dans la mémoire des Amateurs
d'après nos meilleurs Peintres.
C'eſt encore un des plus célébres de
notre fiécle ( M. BOUCHER ) qui
a bien voulu donner les deſſeins &
l'eſquiſſe de cette décoration, La Muſique
, en général ,dans tout cet Opéra
, digne de fon illuftre Auteur , difpoſe
très-bien le Spectateur au grand
ſpectacle de ce Prologue , par une ouverture
qui peint à l'eſprit le bruit formidable
& tumultueux du combat des
Titans excités par la Guerre & la DifcorSEPTEMBRE.
1764. 195
de. Que l'on nous permette de ſaiſir
l'occafion de rappeller les avantages
de ce qu'on a propoſé dans les précédens
Mercures ſur les entr'actes . Ce
beau morceau de Muſique , fi convenable
à l'ouverture du Spectacle , le
devient - il autant , repris à la fin
du Prologue , lorſque la défaite des
Titans aſſure à l'Univers la tranquilité ,
le bonheur & les plaifirs , & que cet
entr'Acte doit faire paſſer à un Ballet
dont le Poëme & la Muſique n'ont
pour objet que l'image des fruits heureux
de la Paix ? Quelle différence ne
produiroit pas pour les Auditeurs , d'un
goûtjuſte& délicat,une ſymphonie dont
le caractère prépareroit dans cet entr'-
Acte,au genre oppoſé de ſpectacle & de
muſique qu'on va lui offrir ? Plus on
fera d'attention aux diſparates qu'occafionne
la négligente routine de repéter
ainfi le principal morceau de
l'Acte qu'on vient d'exécuter , plus on
y appercevra un vice auſſi défectueux
que ſeroit celui d'un tableau dans lequel
les maſſes brunes & fortes ſeroient
repétées pour ſervir de paſſage aux mafſes
claires & brillantes , ou , en raifon
inverſe , celles - ci paſſeroient crument
aux premières.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
On nous a diſpenſe heureuſement ,
par l'extrait du Poëme de ce Ballet donné
dans ſa nouveauté , d'avoir aujourd'hui
à rendre un compte détaillé d'un
Drame qui , ainſi que la plupart de
ceux du Poëte qui en étoit l'Auteur ,
n'est qu'une eſpéce de collection de
découpures , fans enſemble dans la contexture
de l'action , fans liaison dans le
fil du dialogue , & fans pensées dans
la verſification , mais formée ſeulement
pour amener des Fêtes , des Danſes ,
&des Ariettes .
*
Cette derniere partie , à la vérité , s'y
trouve fi brillante , qu'à l'aide de la Mu
fique admirable d'un grand Maître ,
qui ſéduit toujours la raiſon de l'Auditeur
quand il vient au ſecours de celle
du Poëte , la repriſe de cet Opéra
à un fuccès fort foutenu & qui ſemble
même s'être fortifié par le nombre de
ſes repréſentations , malgré les obſtacles
de la faifon . Les beautés variées de la
Muſique , l'agrément des Ballets ,
compoſés avec génie, beaucoup de goût
&d'intelligence , dédommagent par l'a-
**
* M. RAMEAU.
** Les Ballets du Prologue & du premier Acte
fontde la compoſition de M. LAVAL Fils , Maître
des Ballets du Roi , kes autres de M. LANI.
SEPTEMBRE. 1764 197
muſement,de l'intérêt qui manque dans le
fond comme dans les détails du Poëme.
Mile LARRIVÉE , dans le rôle de
Naïs , renouvelle , en quelque forte ,
&le mérite de ſes talens & les fuffrages
dont le Public l'a toujours accueillie.
L'aimable enjoûment , & l'enthouſiaſme
voluptueux d'un Vieillard favori des
Dieux , & interprète de la Nature , ne
peuvent être mieux rendus , & avec des
graces plus nobles que par M. LARRIVÉE,
dans le rôle de Tiréſie. Cette efpéce
d'épiſode , la partie la plus agréable
de cet Opéra , s'embellit encore par la
voix& par la manière de chanter de cet
Acteur. Le rôle de Neptune eſt pour
M. LE GROS , un nouveau champ de
gloire ; les airs brillans dont il eſt rempli
, ſervent à développer de plus en
plus les qualités qu'on avoit déja applaudies
dans cette nouvelle Haute-contre.
M. LE GROS ſatisfait d'autant plus
le Public & les Amateurs , qu'il y a
lieu d'attendre de lui cette chaleur &
& cette action , qui ne doivent pas
conſiſter ſeulement dans le jeu des geftes
, mais dans celui du chant & furtout
dans ces accens de l'âme difficiles
à bien diriger , pour les commençans
, mais fans leſquels les Talens les
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
plus conſommés d'ailleurs fontcondamnés
à une perpétuelle médiocrité fur la
Scène. M. GELIN , dont la belle voix
eft toujours néceſſaire au ſoutien d'un
rôle , n'avoit pû remplir aux premières
repréſentations celui de Télenus à cauſe
d'une indifpofition. Il avoit été remplacé
par M. DURAND , quia eu des
applaudiffemens.
Au Ballet du Acte,on remarque avec
plaifir non ſeulement la juſteſſe de la
compofition , mais encore le talent de
l'éxécution. M. LAVAL , MM. GARDEL
& RIVIERE figurent & expriment
très - bien l'adreffe & les efforts
des Athlètes pour la Lutte. MM. Ro-
GIER & LEGER n'occupent pas moins
l'attention du Spectateur dans le combat
du Cefte. La Chaconne produit un
ſpectacle de nobleſſe de grâces dans
lequel danſe M. VESTRIS , aujourd'hui
le premier de l'Europe en ce genre. Ce
même Acte eſt encore très-agréablement
varié par les caractères des Matelots
, ſous la forme deſquels font
traveſties les Divinités de la Mer , que
rendent avec la vivacité & la gaîté
convenables M. BEATE & Mile PESLIN
.
SEPTEMBRE 1764. 199
On doit préſumer tout ce qu'offre
d'intéreſſant le Ballet des Bergers &
Bergères , au deuxieme Acte , par le
plaifir toujours nouveau que fait Mile
LANI ( actuellement Epouſe du ſieur
GELIN. ) Elle y est fort bien fecondée
par M. GARDEL qui danſe dans
cette même entrée , & dont nous avons
déja pluſieurs fois annoncé avec juſtice
les talens diftingués. M. LANI & Mile
LYONNOIS donnent à ce Ballet un
agrément d'un autre genre plus vif &
plus comique , quoique toujours du
ton convenable aux bienséances de ce
Théâtre. Ils éxécutent les principales Entrées
de Paſtres. On n'a rien à apprendre
aux Lecteurs ſur les talens de ces
deux Sujets & fur la poffeffion dans laquelle
ils font de plaire & d'inſpirer
le ſentiment de gaîté qu'ils expriment
par leurs pas.
Les TRITONS & les NEREIDES
forment le Ballet du troifiéme Ade .
Mile ALLARD en fait un des principaux
agrémens. Les talens de cette
danſeuſe ont une célébrité acquiſe à
ſi juſte titre qu'elle diſpenſe d'en répéter
actuellement les éloges. Il en eſt de
même de M. & de Mlle Veftris qui
Liv
200 MERCURE DE FRANCE .
.
danſent ſeuls & en pas de deux dans
le même Acte .
On ne doit pas obmettre de faire
mention des applaudiſſemens qu'on
donne aux Ballets du Prologue dans lef
quels ſe diftinguent Mile GUIMARD ,
fous la forme de Flore , caractère qui
a tous égards ne peut- être mieux adapté
, M. LEGER fous celle de Zéphir ,
& M. LYONOIS ſous celle de Pan.
Al'égard de tout ce qui concernel'agrément
& ce qu'on a coutume de
nommer la fraîcheur du Spectacle
tant en décoration qu'en habillemens ,
le Public ne pourroit fans injustice refufer
des éloges aux Directeurs de ce
Théâtre à chaque Opéra que l'on remet
dans la nouvelle Salle des Thuilleries.
COMÉDIE FRANÇOISE.
1
LE 23 Juillet , on remit au Théâtrele
Rivalfuppofé , Comédie en Profe , en
un Acte , de M. DE SAINT - FOIX ,
repréſenté pour la première fois en
1749. Cette Pièce dont nous avons
donné l'analyſe , avec des remarques ,
en rendant compte de la dernière Edition
SEPTEMBRE 1764. 201
des OEuvres de Théâtre de l'Auteur , ( * )
a été jouée avec ſuccès pendant pluſieurs
repréſentations à cette repriſe.
On a donné le premier Août , la premiére
repréſentation de Timoleon , Tragédie
par M. DE LA HARPE. Il y a des
beautés de ſituations de ſentimens &
de ſtyle dans cette Piéce , qui furent extrêmement
applaudies & qui mériteront
toujours de l'être , principalement dans
les quatre premiers Actes. Nous ne
ſommes pas en état d'en rendre un
compte détaillé ni d'en donner aucun
extrait , parce que la ſeconde repréſentation
en a été ſuſpendue juſquà préfent
par un, accident qui a eu des
ſuites affez graves pour ôter à M. le
ΚΑΙIΝN , chargé d'un des premiers
rôles , la liberté de marcher.
Le Lundi 13 on a remis le Malade:
imaginaire avec tous fes agrémens
Com die de MOLIERE en trois Actes .
en Vers & en Proſe Cette Comédie
a été très bien jouée. Les ſoins que
les Comédiens ont pris pour la remet
tre avantageuſement n'ont point été
infructueux. On en continue les repré
(* ) Voyez les Mercures d'Avril 1762 .
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
ſentations qui attirent un affez grand
nombre de Spectateurs , pour prouver
que le Public , malgré l'apparence de
débauche , fi l'on peut dire , qui règne
aujourd'hui dans le goût du Comique ,
en reſpecte encore le Maître & fent
tout le prix de ſes immortelles productions
La remiſe de Deucalion & Pirrha
de l'Isle Sauvage , & des Grases , trois
Piéces de M. de Saint Foix , ne peut
être que très favorable au produit de
la recette de ce Théâtre .
L'élégante & naturelle expreffion du
Sentiment , le tour ingénieux & agréable
ſous lequel la Nature eſt toujours
fidélement préſentée dans ces trois Ouvrages
, doivent former par leur réunion
un Spectacle très intéreſſant & trèsagréable
. Le temps néceſſaire pour l'impreffion
de notre Journal nous oblige
à remettre au volume prochain le compte
que nous avons à rendre de cette
Repriſe, dont la première repréſentation
a dû être donnée le 23 Août. *
( * ) Voyez dans les Mercures d'Avril 1762,
l'analyſe de ces trois Piéces à l'occaſion de la
nouvelle édition déjà citée ci-deſſus.
SEPTEMBRE. 1764. 203
COMÉDIE
ITALIENNE
.
On a donné fur ce Théâtre , le 26 Juillet ,
la première repréſentation des Amans de Village,
Comédie en deux Actes mêlée d'Ariertes.
Le Drame, dont le Sujet eſt une petite intrigue
de Village , eſt de M. RICCOBONI
Muſique de M. BAMBINI . Cette Piéce a eu quel
ques repréſentations.
,
la
Le Vendredi 17 Août , on joua pour la pre
mière fois le Portrait d'Arlequin , nouvelle Co- médie Italienne , en deux Actes de M. GOLDONI
. L'intrigue de certe Piéce roule ſur un
Portrait d'Arlequin & un autre de Célio avec lequel Camille, amoureuſe d'Arlequin , trompe la jalouſie de Scapin. Tous les événemens , tous
les imbroglio qu'occaſionnent ces deux portraits qui paſſent alternativement dans les mains de
tous les perſonnages , & qui y paſſent par des
incidens ſi naturels qu'ils paroiſſent en quelque
fortes néceſſaires , attachent , amuſent , & même
intéreſſent tant le Spectateur , qu'il n'y a ni
vuide , ni langueur dans la conduite de cette Piéce. Toutes les ſcènes ſont autant de nouveaux
ſujets d'admirer l'immenſe fécondité du génie de l'Auteur. Mile CAMILLE & M. CARLIN ont
donné de nouvelles preuves , s'il en reſtoit encore
à donner , du plus haut dégré où puiſſe arteindre
dans leur genre , la fidelle & la plus aimable
imitation de la Nature . Le 20 Août , on a donné la première repré- ſentation de l'Anneau perdu & retrouvé , Comé- die nouvelle , en deux Actes , mêlée d'Ariettes,
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Cette Piéce a eu beaucoup de ſuccès , & doit
continuer d'attirer une grande affluence. La Mu
fique eſt d'un Amateur qui s'eſt rendu célébre
tant à la Ville qu'a la Cour , par l'uſage qu'il
a fait en pluſieurs genres , même dans le plus
élevé , de les profondes connoiſſances dans la
Mufique.
CO NCERT
SPIRITUEL.
DANS le Concert du 8
Août , Fète de
tion , on a éxécuté Exaltabo te
l'Affomp-
Deusmeus Rex ,
Motet à grand choeur de M. LESCOT . Mile
Bona chanté un petit Motet. Cette voix qu'on
n'avoit point encore entendue a ce Concert , a
fait un très grand plaifir & a été fort applaudie
Beaucoup de légéreté , un volume affez conſidérable
, & le timbre le plus argentin & le
plus agréable . L'admirable & peut-être l'inimitable
M DUPORT a joué une Sonate de Violoncelle.
M. Capron a éxécuté un Concerto de
violon Mile FEL a chanté un nouveau Motet
à voix feule de M KoHaur . Le Concert a fini
par Quemadmodum , Motet à grand choeur de
la compofition de M MATHIEU Fils , Ordinaire
de la Mutique du Roi, Ce Concert a paru fort
agréable aux Auditeurs , dont le nombre étoiς
beaucon plus grand qu'il n'a coutume d'être
en cette faiton.
SEPTEMBRE. 1764. 205.
PIÉCES relatives à l'Art. des Spectacles.
N. B. Sans la recommandation expreſſe
de ne rien changer dans la Lettre
ci jointe , l'Auteur du Mercure , chargé
de cet Article , auroitfupprimé tout ce
que la politesse & la prévention trop
flatteuse de M.le Comte de ..... yprodiguent
enſa faveur.
LETTRE de M. le Comte de .....
à M. DELAGARDE.
J'AI lu ,Monfieur, dans le Mercure de
ce mois votre indicieuſe obſervation
fur la Lettre à MM . les Comédiens François.
Je ne vous diſlimulerai pas que
mon amour-propre a été flatté d'avoir
rencontré vos idées ; & fi mon avis fur
la Muſiquedes entr'actes de nos Drames.
François , pouvoit un jour faire fortune
dans le Monde , ce ſeroit fans doute
parce qu'il a trouvé en vous un Protecteur
éclairé , qui ſçait mettre en
preuve ce que je n'ai oſé mettre qu'en
queſtion.
Nenous flatons cependant pas , Mon-
/
206 MERCURE DE FRANCE.
ſieur , de voir apporter quelques changemens
à un uſage ſoumis à l'habitude
& autorisé par l'indifférence ; vous
ſcavez mieux que moi que rien n'eſt
fi tenace qu'un ancien abus. J'avois
celui - là fur le coeur , j'en ai dit mon
ſentiment , vous l'avez approuvé & les
chofes reſteront dans l'état où elles font.
On écoute , on dit vous avez raiſon ,
cela est vrai , mais on va toujours fon
train. Sans déſapprouver , Monfieur , la
nouvelle carrière que vous découvrez
aux compofiteurs dignes de faire de
la Muſique dans le grand caractère de
nos Tragédies , je dirai que fans faire
tort à perſonne , on peut faire uſage
de la Muſique déja créée, fuffifamment
abondante pour pérpétuer d'Acte en
Acte la gradation d'intérêt de nos meilleures
Piéces de Théâtre.
Dès le temps des Jodelles , des Garniers
, des Hardy , &c , ces ennuyeux
Confabulateurs qui marchoient encore
dans la nuit de l'ignorance & du mau
vais goût , avertiſſoient cependant leurs
Comédiens car alors chaque Auteur
avoit les ſiens , de mettre des entremets
moult gracieux , & de les interpofer
entre les Actes pour ne les confondre ,
& ne mettre en continuation de propos ,
,
SEPTEMBRE. 1764. 207
ce qui requiert une convenable distance
de temps.
C'eſt ainſi que parloit Garnier il
a plus de deux cens ans dans la préface
de la Tragédie de Bradamante ;
fi le Bon-homme revenoit à la repréſentation
de Mérope , par éxemple , &
qu'il entendît au lieu d'entremets moult
gracieux , fe mêler aux cris de cette
Mère défolée , qui ſe déchire le ſein ,
dont elle ne peut arracher le poignard
de la douleur , ce que vous appellez
ſi bien un charivari barbare , ne s'écrieroit-
il pas ! O mes Neveux , après les
inconcevables progrès qu'a fait leThéâtre
François du point où je l'avois laiſſsé ,
comment permettez- vous à ce bruit Ethérogêne
de vous impofer de fi cruelles
distractions & de chasser le douxplaifir
de votre âme à grands coups de dif-
Sonances ?
Il en ſeroit ainſi à l'Opéra où Roland
après avoir dans ſa fureur jalouſe , briſe
tous les meubles , eft gaillardement
reconduit avec l'air qui a fait danſer la
Nôce de Village par le moyen de laquelle
il a ſçu le fort déplorable de
fon amour.
A l'égard des Choeurs , Monfieur ,
je n'en reconnois point l'avantage ; ils
208 MERCURE DE FRANCE.
embaraſſeroient la Scène fans la ren
dre , je crois , plus intéreſſante. Cette
nouveauté dénatureroit peut - être la
fublime fimplicité de nos meilleurs
Poëmes en les chargeant d'une parure
étrangere. C'eſt la Vénus de Praxitelle,
dont on cacheroit les beautés naturelles
, avec de l'or & des pierreries. Si
je n'ai point eu le bonheur de corriger
un abus reconnu pour inſupportable
, & de prouver , armé de votre
fuffrage , une utilité ſenſible , j'ai du
moins à me féliciter d'avoir trouvé cette
occafion de rendre un hommage public
à l'honnêteté de vos ſentimens&.
aux tal ns de votre eſprit.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Compiegne , ce 11 Avril 1764.
RÉPONSE à une Lettre adreſſée à M.
DELAGARDF,fur l'introduction
des Choeurs dans nos Tragédies.
NAYANT
pas
d'a'tre adreTe que
celle de notre Journal pour répondre à
la lettre inférée dans le deuxième Volume
SEPTEMBRE. 1764. 209
de Juillet , l'Auteur eft prié de trouver
bon que l'on employe cette voie pour lui
communiquer les obfervations qu'il nous
afait l'honneur de demander.
L'Introduction des Choeurs dans nos
Tragédies , a toujours été fans ſuccès ,
comme l'obſerve très - bien l'Auteur de
la Lettre. Il s'agitde ſçavoir s'il n'y auroit
pas quelques moyens d'en rendre
l'uſage plus avantageux fur notre Scène
? Nous n'avons aucune connoiſſance
bien certaine ſur la pratique des Anciens
à cet égard. Ces Choeurs , qui font
une partie affez conſidérable de leurs
Drames , étoient- ils récités tumultueuſe
ment par pluſieurs voix , fans modulation
déterminée , ſans meſure & fans
regle ? Dans ce cas , comment diftinguoit-
on les paroles ? Etoient-ils affujettis
à un certain Rithme relatifà notre
Muſique ? Alors on doit ſuppoſer que
le Dialogue devoit l'être auſſi , & que
les Choeurs étoient à-peu près au récit
des Tragédies , ce qu'ils fontà celui de
nos Opera ; ſans quoi ily auroit eu la
même diſproportion qui ſe trouve entre
les Choeurs de muſique & la déclamation
ou la récitation ſimple de nos Tragé- .
dies ; d'où il auroit réſulté un effet auffi ,
déſagréable pour les Anciens que pour
A
210 MERCURE DE FRANCE.
nous ; par conféquent , on auroit pris
bientôt le même parti : c'eſt- a-dire , de
les bannir entiérement de la Scène. Une
troifiéme conjecture fur cela ( & peutêtre
la plus probable ) eſt la complaiſance
avec laquelle les Anciens ſe prêtoient
quelquefois comme nous à bien
des chofes abfurdes & contraires à toutes
vraiſemblances dans leurs repréfentations
théâtrales. Si , par exemple , il
reſte quelque veſtige de notre pratique
actuel du Théâtre , comment la poſtérité
concevra-t-elle que de nos jours on
ait joué l'Andrienne avec des habillemens
du temps actuel , & que dans
l'Homme à bonne fortune , le valet qui
vent paffer pour ſon Maître , & qui eft
réputé prendre ſes habits pour cela
paroiſſe ſous un vêtement de 150 ans ,
& oublié de toute la Nation , tandis que
ce Maître repréſente dans l'habit le plus
moderne & le plus oppoſé à celui de
ce traveſtiſſement? Quelle torture ne ſe
donneront pas les Commentateurs Bibliomanes,
curieuxd'exhumer les ouvrages
enfevelis dans le plus profond oubli ,
lorſqu'ils rencontreront quelques Drames
d'Opéra Bouffon ? Combien de
faufſes conjectures , combien d'interprétations
, qu'on ne peut prévoir, pour
و
SEPTEMBRE. 1764. 211
concilier avec l'idée d'un fiécle éclairé ,
le bizarre aſſemblage de couplets de
proſe parlée , & de certains mots rangés
en ligne comme des Vers , dont
les moins intéreſſans paroîtront avoir
été faits pour être cent & cent fois répétés
par la Muſique ! Enfin , ſur combien
d'autres inconféquences embaraffera
ce Peuple François , cette Nation
ſi inſtruite & fi délicate , fi féconde
en Poëtiques , fi attachée à la ſévérité
des Loix primitives du raiſonnement !
&fur-tout au temps marquépour l'époque
de ſon initiation dans la Philoſophie
!
Quel qu'ait pû être l'uſage desAnciens
à l'égard des choeurs , on croit qu'il ne
pourroity avoir encore aujourd'hui que
les deux manières dont ils les auront
employés ; c'est-à- dire , 1º. le chant
harmonique ou l'uniffon , comme le
choeur fi connu de Scanderberg. 2. L'imitation
du bruit tumultueux de plufieurs
voix , qu'un même ſentiment fait
élever jen même temps. On a fait des
Eſſais de la première manière. L'expérience
a conſtament prouvé que le grand
bruit muſical étouffoit , pour ainſi dire ,
la récitation du Drame , & répandoit
unejeſpéce de pauvreté fur tout le reſte,
212 MERCURE DE FRANCE.
ce qui produiſoit infailliblement la lan
gueur & l'ennui ; c'eſt l'effet ordinaire
de tout ce qui eſt outré & fort au-delà
de la Nature. Il en ternit les vrais beautés
& dégoûte de ſa riche ſimplicité.
Ce que l'on avance à cet égard , eft
fondé fur les tentatives réitérées que l'on
a faites des Piéces à intermèdes. Elles
ont prèſque toutes trompé dans l'effet
l'eſpoir dont l'imagination s'étoit flattée.
On a toujours éprouvé qu'en voulant
donner plus d'éclat à un Spectacle par la
réunion de plufieurs genres diſproportionnés
, ilsſe détruifoient mutuellement
& que ce qui enréſultoit ne fervoit qu'à
confirmer dans le grand principe de l'unité
& dans le penchant naturel de
l'eſprit à l'analogie.
L'autre moyen, ſeroit defaire imiterà
voix fimple & fans ordre , les cris ou les
diſcours d'une multitude, excitée parcertain
évenement ou animée d'une même
paffion. Ceci paroît encore bien moins
fufceptible de ſuccès malgré les ſoins
qu'on ſe donneroit pour en diriger l'éxécution.
Quelque étendues que foient les
facultés d'un Art d'imitation , il y a des
points où il doit s'arrêter ; autrement
il décéle ſon impuiſſance , ſans faire
un pas vers fon progrès. Ce qu'on a quel.
SEPTEMBRE. 1764. 217
quefois témérairement éffayé ſur un
objet , ne ſert qu'a détruire l'illuſion
qu'on auroit opérée fur les autres. Tel
feroit le cas de l'Art Théâtral dans ce
qu'on propoſe. Il eſt certain que cet
Art ne peut trop chercher à ſe rapprocher
de toutes les vérités poffibles.
Il n'est pas moins vrai qu'il a pour
cela des moyens en plus grand nombre
& plus faciles que tous les autres ;
mais doit-on croire pour cela qu'il n'ait
pas ſes bornes ? Le genre d'imitation
en queſtion en eſt une. Quelqu'étude ,
quelque travail que l'on faſſe pour parvenir
de fang froid aux mêmes infléxions
, au mêmes accens que dicte à une
multitude une paſſion ſubite , un mou-
*ment involontaire , on n'y parviendra
jamais ; & ces points délicats dans la
Nature , dès qu'ils font manqués , de
viennent des ridicules infoutenables .
ajoutons que quand on y parviendroit ,
l'Auditeur lui - même ſeroit - il dans
la même ſituation exactement que
lorſque quelqu'objet ou quelqu'événement
réel lui a fait entendre de
pareilles clameurs ? Quelque forte que
puiſſe être d'ailleurs l'illuſion de la
Scène , elle ne peut aller juſques-là. Il
paroît donc plus dangereux qu'utile de
214 MERCURE DE FRANCE.
:
و
tenter cet autre moyen. Ainfi tout concourt
à conclure comme l'Amateur
éclairé , dont on vient de rapporter la
Lettre , que les Choeurs produiroient
plus d'embarras que de richeſſe ſur
notre Scène Françoiſe , & une diſtraction
du fond de ſon Sujet qui en romproit
l'unité.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES
L E Dimanche 5 de ce mois , Mgr
le Cardinal de Bernis , nommé par le
Roi à l'Archevêché d'Alby , fut facré à
Sens par Mgr le Cardinal de Luynes,
affifté des Evêques de Bezier & d'Au
xerre.
C'eſt peut- être le premier exemple
qu'il y ait eu en France , depuis trois
fiècles , d'un Cardinal ſacrépar un autre
Cardinal.
Cette brillante Cérémonie s'est faite
dans l'Egliſe Métropolitaine , où toutes
les Compagnies , la Nobleffe , & les
Perſonnes les plus qualifiées de la Province
furent placées avec un ordre &
une décence , qu'on dut aux ſages difpoſitions
de Son Eminence. La garde
SEPTEMBRE. 1764. 215
के
des Portes fut confiée à un détachement
du Régiment de Meſtre-de- Camp ; les
Chanoines y affifterent vêtus de rouge ,
ſuivant un ancien Privilége qu'ils ont
de porter cet habit dans les jours les
plus folemnels ; une Muſique militaire
& le bruit des décharges d'artillerie ſe
mêlerent à l'orgue , & aux acclamations
d'un grand Peuple qui étoit accouru de
tout le Diocèſe .
L'attachement de ce Peuple , pour
fon Prélat , & l'empreſſement de voir
conférer l'Ordination Epiſcopale à un
Miniſtre connu par les talens les plus
aimables , & par les Négociations les
plus importantes , donnerent un grand
luſtre à cette fête , & en relevèrent encore
la magnificence .
Mgr le Cardinal de Bernis étoit arrivé
le Vendredi au foir , accompagné de
Mgr le Cardinal de Luynes , qui étoit
allé au -devant de lui avec M. l'Abbé
de Gabriac , d'une Maiſon illustre du
Languedoc , & qui a l'honneur d'être
alliée à celles de Leurs Eminences.
Les Chefs des principaux Corps ſe
diftinguerent par l'éloquence & la noble
préciſion de leurs complimens , &
furent invités le ſoir même & les deux
\
216
MERCURE DE
FRANCE.
jours ſuivans , à la table de Son Emi
nence. Plus de cinquante couverts furent
fervis avec autant de goût que de pro.
fufion ; & le Public admis dans les Salles
du Palais
Archiepifcopal , parut ne
pouvoir ſe raffafier du plaifir de voir
tant de grandeur unie à tant d'affabilité.
LETTRE a
l'Auteur du
MERCURE .
M. DE
VERDIERE ayant dû vous prévenir ,
Monfieur au ſujet des deux Lettres que j'ai
l'honneur de vous envoyer , je vous prie de vouloir
bien les faire mettre dans le Mercure pour
ſervir
d'éclairciſſement à un Article de mon Mé
moire. J'ai l'honneur d'être , &C. DE BUSSY.
AParis , le 20 Août 1764 .
A M. DE
Bussy ,
Brigadier des
Armées du ROI , & c.
De Dampierre , le 10Août 1764.
En lifant, Monfieur , le Mémoire expoſitif de
vos créances ſur la Compagnie des Indes , je me
ſuisapperçu que le ſens qu'il préſente à la page
70 , ligne 24 , juſques & compris la page 72 ,
les quatre dernières lignes
excluſivement , donne
àentendre que j'ai commandé les Troupes jufqu'a
votre retour devant Arcate.
Je ſuis perfuadé, Monfieur , que cette erreur
vienp
1
SEPTEMBRE. 1764. 217
vient du deſir qu'on a eu de rendre votre Mé
moire plus court .
Vous pouvez vous ſouvenir qu'après vorrè
départ ( le 9 Octobre ) les Opérations que vous
m'aviez preſcrites , avoient pour objet de couvrir
vote marche ſur Arcate , en m'avançant avec
un gros détachement tur le Paler , &de faire repaller
le même jour le Seyar a toute l'armée.
Après l'éxécution de ces deux ordres ,je retournai
a Pondichéry , où ayant rendu compte de
l'écar actuel de l'armée , le Général m'expédia
l'ordre de vous aller joindre de ma perſonne
pour ſervir avec vous en ma qualité de Colonel.
Cet ordre eſt du 13 Octobre 759
J'arrivai à Arcate , le lendemain 14
Le 23 , vous vous mites en marche.
*
'Trois jours après , nous apprimes la révolte
de l'armée . La ſuite des faits ett conforme a l'expoſé
que vous en faites .
Je me rappelle avec plaiſir les ſages diſpoſitions
& les efforts que vous fites pour rompre l'entre
priſe des Anglois fur Arcate
J'eſpére que vous ne me réfuſerez pas la juſti
ce qui m'eſt due , puiſque tous ces faits ſont con
nus de vous , & doivent vous être prélens..
J'ai l'honneur d'être , &c.
VERDIERE
RÉPONSE de M. DE BUSSY
Brigadier des Armées du Roi &c.
J
De Paris , ce 12 Août 1764.
E ſuis bien fâché , Monfieur , que la nature dan
Mémoire que je viens de donner ne m'au point
1
K
218 MERCURE DE FRANCE.
permis d'entrer dans de plus longs détails ,j'au
rois dit que n'étant reſté que deux jours à l'armée
dont je vous avois remis le commandement, vous
vîntes me rejoindre devotre perſonne , avec un
ordre du Général pour ſervir dans mon détachement
en votre qualité de Colonel , &que vous ne
retournâtes qu'avec moi dans la Province d'Arcate
, après avoir partagé toutes les fatigues & les
périls de mon expédition ; que par conféquent ,
toutce qui ſe paſſa a l'armée , dont je vous avois
remis le commandement ,ne ſe fit pas ſous vos
ordres. J'aurois voulu , commeje l'ai déja dit dans
une note de mon Mémoire , qu'il m'eût été poffible
de faire mention des Officiers qui ſe ſont
diftingués dans chacun des événemens où je me
fuis trouvé ; vous êtes certainement un de ceux à
qui j'aurois rendu juſtice avec plus de plaiſir .
J'ai l'honneur d'être , &c. DE BUSSY.
RENE OLIVIER , Comte du Gueſclin , eſt mort
dans ſes Terresen Anjou , âgé de 69 ans. Il étoit
chefde la branche du Gueſclin Baucé ; il laiſſe un
fils unique,actuellement dans le fervice,de Marie-
Françoise de la Rouſſardiere d'Aligny , actuelle
ment vivante .
Le Comte du Gueſclin étoit le chef de la Branchedes
Seigneurs de Baucé , puînée de celle de la
Robrie , dont elle eſt ſéparée depuis 16 10. Celleci
a pour chef Bertrand Olivier Marie , Comte du
Guefclin , Frère de l'Evêque de Cahors .
Fautes à corrigerdans le Mercure du mois d'Août.
Al'article du Semoirde Languedoc, page 214 ,
ligne 11 , centfeize , liſez deux cens vingt-fix.
Lû & approuvé , ce 31 Août 1764.GUIROY.
SEPTEMBRE. 1764. 219
TABLE DES ARTICLES .
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSH
ARTICLE PREMIER .
SUITE de l'Hiſtoire raiſonnée des Diſcours
de Cicéron .
Page
La Religion , Ode Par M l'Abbé Pauchet.
VERS à M le Noir , ſur le Portrait qu'il a
fait de M. le Kain.
REMERCIMENT a L. A S. ELECTORALES
PALATINES , par M Harduin , & c.
COUPLETS galans.
ÉPITRE a Madame de...
*, &c.
IMPROMPTU a Madame ***
La Muſe jaloute , Bouquet à Life.
LETTRE de M. De la D ....... à M.
De la Place.
RÉPONSE d'un François à la Harangue d'An
toine Vadé aux Weiches.
VERS aune jeune Dame , appellée Louiſe .
COUPLETS a l'occaſion d'une branche de
fleur-d'Orange , & c.
PARODIE des Vers de M. C *** .
VERS à M Labrelly.
29
38.
36
37
38.
41
42
ibid.
45
69
70
72
73
VERS à Madame de... qui s'appelle Marie . ibid.
SUSCRIPTION de l'enveloppe ſous laquelle
étoit une paire de miraines , &c.
A la même
LETTREA M De la Place , ſur une TragédieAngloiſe.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
Mile Doligni , Actrice de la Comédie
Françoile.
STANCES libres.
VERS compoſés à table pour une Société
auſſi brillante que bien unie.
74
ibid.
75
95
96
18
220 MERCURE DE FRANCE.
VERS a Mlle D...
99
ÉNIGMES.
100 & 101
LOGOGRYPHES .
103 & 104
CHANSON.
105
ART. H. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRP de la Maiton de Montmorenci ,
par M Deformeaux . Second Extrait.
LETTRE de M. Berniere a M. De la Place , 117
LETTRE de M.le Fevre , Prêtre de la Doc-
106
trine Chrétienne , à l'Auteur du Mercure. 123
Avis tur la Diplomatique-Pratique par M.
le Moine
, de l'Académie Royale de
METZ.
Avis au Public.
125
127
MELANGES intéreſlans & curieux , &c.:
128
ANNONCES de Livres .
138 & fuiva
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES,
ACADÉMIES..
PRIX propoſé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles-Lettresde PRUSSE.
ART . IV . BEAUX - ARTS
ARTS UTLIES.
CHIRURGIE .
158
162
LETTRE en forme d'Avis à M. De la Place. 180
ARTS
AGRÉABLES.
PEINTURE.
185
GRAVURE.
ibid.
MUSIQUE. 186
SUPPLÉMENT à l'Article des Sciences.
189
ART . V.
SPECTACLES .
OPERA 193
COMÉDIE Françoiſe. 200
COMÉDIE Italienne.
207
CONCERT Spirituel. 204
PrÉCES relatives a l'Art. des Spectacles.
205
CÉRÉMONIEs publiques .
214
De Imprimene de SEBASTIEN JOARY.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères