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1763, 11-12
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MERCURE
=
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
NOVEMBRE. 1763 .
Diverſité , c'est ma deviſe. La Fontaine.
Couliin
Filiusinve
Rap Sculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis à- vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
AvecApprobation & Privilége du Roi,
Complimets
:
nipioff
7-10-31
24007
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
duMercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourſeize volumes
, à raison de 30 fols pièce.
Les personnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la pofte ,
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
lefaire venir , ou qui prendront lesfrais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raison de 30 fols
par volum.c'est-à-dire 24 livres d'avance.
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
Aij
pays étrangers , qui voudrontfaire ve
air le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les personnes des provin
ces d'envoyer par la poſte , en payanı
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neseront pas affran
chis , refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Muſique à an
noncer , d'en marquer le prix. :
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auſſi au
Bureau duMercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préſent quatre-vingt-dix-neufvolumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , ſe trouve à la fin du
foixante-douziéme.
MERCURE
DE FRANCE.
NOVEMBRE. 1763 .
ARTICLE PREMIER.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
IMITATION D'HORACE ,
ODE
Sic te diva potens Cypri , fic fratres Helena .
M
Par feu M. D. R....
ERE du tendre amour , Déeſſe de Cythère ,
Et vous Aſtres brillans dont l'éclat tutélaire
Du timide Nocher aſſurent le repos ,
Venez frères d'Hélène & regnez ſur les eaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
On ſert les Dieux ; mais c'eſt vous que l'on aime.
Ils partagent ſouvent avec le Dia dême
Un culte faſtueux & des voeux ſolemnels ;
Vous ſeuls ſans le ſecours de votre rang ſuprême
Ne devez notre encens , notre amour qu'à vousmême
:
Vous regnez dans nos coeurs; ce ſont-là vosautels.
Je confie à vos ſoins l'objet de ma tendreſſe ;
Partagez les frayeurs d'un amant malheureux ;
Sur ce dépôt ſacré, grands Dieux, veillez ſans ceſſe,
Conduiſez le vaiſſeau qui le cache à mes yeux !
Eole , retenez dans vos grottes profondes
Ces tyrans redoutés de l'empire des ondes ,
Dont le ſouffle orageux ébranle l'Univers ,
Diſpoſe de la foudre & fait trembler les airs.
Quelle férocité , quelle aveugle manie
Nous fait donc tous les jours affronter leur furiez
Quoi ! tant de maux divers , de piéges ,de chagrins
Qui de nos triſtes jours viennent hâter la courſe ,
Ne pouvoient-ils ſuffire ànos coeurs inhumains ?
L'avarice & l'orgueil par de nouveaux chemins ,
D'une mort plus barbare ont découvert la ſource ,
Et nous enſeignent l'art d'abréger nos deſtins.
Quel Mortel intrépide , armé d'un triple airain ,
Aux efforts de ſon art aſſerviſſant Neptune ,
Vint au milieu des mers avec un front ſerein
Faire aux vents indignés reſpecter la fortune ,
Et ſeul aux élémens le premier mettre un frein ?
Les vagues en fureur , les écueils redoutables ,
T
NOVEMBRE. 1763 . 7
Les habitans des eaux, monstrueux, indomptables,
Que la Nature même enfante avec horreur ,
Nepeuvent ébranler ni fléchir ſon audace ;
Il tient l'humanité captive dans mon coeur.
En vain de l'Océan l'épouvantable maſſe
Par les Dieux oppoſée aux Mortels furieux ,
Vint borner leurs deſirs & terminer le monde ;
L'homme ingrat mépriſant leur ſageſſe profonde,
Et de mille attentats artiſan furieux ,
Fabriqua des vaiſſeaux , ſcut apprivoiſer l'onde ;
Malgré l'arrêtdu ſort , chez des peuples heureux ,
Sçut porter l'eſclavage & le fer & les feux ;
Pour prix de leurs tréſors à ces triſtes victimes
Laiſſa le déſeſpoir & l'exemple des crimes.
Que ne peut des humains l'effort audacieux !
Ardens à tout tenter , enclins a tout enfreindre ,
Et par l'horreur des loix encor plus mutinés ,
Ils s'enivrent de ſang , & leurs coeurs effrenés ,
Eſclaves d'une ardeur que rien ne peut éteindre ,
Ade nouveaux forfaits ſont ſans ceſſe entraînés !
C'eſt au fils de Japeth, c'eſt àſa violence ,
Mortels , que nous devons ce penchant odieux:
Du fort trop complaiſant , la fatale indulgence
Le laiſſa pénétrer juſques au ſein des Dieux ;
Et l'ingrat y porta la fraude & la licence;
Il déroba le feu qui brule dans les Cieux :
Mais ce rayon ſacré de la ſuprême eſſence ,
De l'immortalité ce germe précieux ,
Infecté dans ſa main ſacrilege &perfide ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Devint pour ſes enfans une flamme homicide ,
D'où fortit de leurs maux l'eſſain contagieux.
De la boëte funeſte on vit alors éclore
Tous les fleaux divers que la Nature abhorre ,
Les mortelles langueurs , les tranſports forcenés,
Par qui nos triſtes jours dans leurs fleurs moiffonnés
,
Nous laiſſent voir à peine & connoître la vie.
Avant ce coup affreux une heureuſe harmonie
Renouvelloit le cours de nos ans fortunés .
Le terrible fuſeau lent & prèſqu'immobile
S'arrêtoit dans les mains de la Parque facile.

L'induſtrieux Dédale oſa prendre des ailes ;
Et traverſant les airs par des routes nouvelles ,
Fit l'éſſai d'un talent à l'homme refuſé .
Les gouffres éternels du Tartare embrûlé
Devinrent pour Hercule un rempart inutile,
Il porta la terreur dans l'empire des Morts .
Tout fléchit ſous nos loix , tout céde à nos efforts ;
Nous attaquons des Dieux le redoutable aſyle ;
Et leur puiſſante main ne s'ouvre plus ſur nous ,
Que pour lancer la foudre & repouffer nos coups.
NOVEMBRE. 1763 . 9
LETTRE de M. D. R. à M. DE -
GENONVILLE,
En quittant l'heureuſe Cité
Où ſous un ciel doux & tranquille
Les Plaiſirs & la Volupté
Ont établi leur domicile ,
Noir ſouci , chagrin indompté ,
Regret amer , mais inutile
D'avoir perdu la liberté ,
Ont verſé leur malignité
Sur cette humeur libre & facile
i
Dont tu vantes tant la gaîté ,
Etjuſqu'au réduit écarté
Où le deſtin cruel m'exile ,
Sans relâche m'ont tourmenté.
Dans ce réduit, ſimple chaumière
Qu'on me force à nommer château ,
La fortune toujours contraire
Me préſente un malheur nouveau.
J'y trouve , & parmi tant de maux ,
C'eſt le ſeul qui me déſeſpére ,
J'y trouve ma famille entière ,
Et juſques aux collatéraux ,
Tantes au front ſéxagénaire ,
Niéces , neveux , vieille grand'mère ,
Surtout deux couſins Provençaux
A

1
10 MERCURE DE FRANCE.
Moitié Paſteurs , moitié Héros ,
Toujours prêts à mettre en lumière
Quatrains , énigmes & rondeaux ;
Lecteurs alidus des Journaux ,
Ayant eſtime fingulière
Pour tout Auteur des Jeux floraux
Et pour les vers de Longepierre.
A mon aſpect . la troupe entière
A fait un cri vif & perçant
Pour mieux marquer l'empreſſement
Aux Provinciaux ordinaire ;
Puis d'un convulfif mouvement ,
Nommé par eux embraſſement ,
M'a fait éprouver la furie.
Peins-toi le triſte Pourceaugnac
Pourſuivi par la Pharmacie ;
Tel je ſuis dans mon Crupignac
De déſeſpoir l'âme ſaiſie ;
Mais ne crois pas qu'en mes malheurs
Affectant les ſombres vapeurs
Et la noire mélancolie
Que de Zénon les Sectateurs
Oſent nommer Philoſophie ,
J'aille , mon Sénéque à la main ,
M'écrier que toujours le Sage
Doit ſouhaiter que le deſtin
Des plus ſenſibles coups l'outrage ;
Pour faire voir que fon courage
NOVEMBRE. 1763 .
Plus grand que le fort inhumain
Le met au-deſſus de l'orage.
Non , non , je ne ſuis point tenté
De mettrejamais en uſage
Une ſi ſotte vanité .
Non , par l'inſenſibilité
Je n'ai point bleſſé la Nature ,
Ni par la honteuſe impoſture
D'une farouche auſtérité
Fait rougir mon Maître Epicure.
Je connois mon malheur ſans en être accablé.
Quelquefois à l'aſpect d'une ennuyeuſe race,
Il est vrai , mon coeur ébranlé
Craint de céder à ma diſgrace :
Mais bientôt un charme flatteur
De ces triſtes objets efface la noirceur.
Pour calmer l'ennui qui me ronge ;
Je me livre tout à l'eſpoir.
La triſteſſe s'enfuit , ami , dès queje fonge
Que je dois un jour te revoir.
CONSEIL A UN AMI.
CONTRE l'objet charmant dont ton coeur eft
épris ,
Si l'auſtère Raiſon ſouléve tes eſprits ,
Souviens - toi que l'Amour te demande un home
mage.

A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Mais pour ce même objet , qui fait tout ton bonheur
,
Si tu te ſens épris d'une trop vive ardeur ,
Que la Raiſon alors te ſauvedu naufrage.
Par M. MÉZÉRAT , fils.
VERS à M. L. C. D. B. fur fa petite
vérole.
Las des caprices de Vénus
L'Amour avoit quitté Cythère ;
Se promettant des triomphes de plus ,
Il ſefixa chez l'aimable Glicère .
Vénus jura de s'en venger ,
Etde l'en faire déloger.
L'effet fuit bientôt ſes menaces :
Par un ſouffle contagieux
Elle voulut chaſſer & l'Amour & lesGrâces,
L'Amour s'eſt ſauvé dans ſes yeux ;
Les Grâces ont gardé leurs places.
VERS pour mettre au bas du Portrait
de M. le Chevalier de Ch. * *.
RET à quitter ces PRET lieux pour ſe rendre à
'thère,
Cy
NOVEMBRE. 1763 . I
ACypris toute en pleurs l'Amour dit en partant
Maman , conſolez- vous , je vous laiſſe mon frère .
Voyez ces yeux , ces traits... L'Amour est- il abfent?
Par M. le Comte de Ch. ***, Capitaine de
Dragons au Régiment de C *** .
HISTOIRE d'HENRIETTE , Comtesse
de B*** écrite par elle-même
pour ſa fille , traduite de l'Anglois ,
par Madame D ***.
LE ſeul motif capable de me faire
ſupporter une vie qui dès ma plus tendre
enfance n'a été qu'un tiſſu de malheurs
, fut le defir de vous voir parvenir
à un âge où vous puiſſiez vraiment
ſçavoir qui vous êtes. Je n'ai pu foutenir
l'idée de ne vous laiſſer avant de
mourir d'autres connoiffances de vousmême
, fi ce n'eſt que vous êtes fille
d'un Banian idolâtre. S'il plaît au Ciel
que ces papiers tombent entre vos mains,
je vous recommande de les conferver
avec le plus grand foin ; je vous conjure
auffi par reſpect pour le culte dans
lequel vous êtes née , qui rend ſacrés
14 MERCURE DE FRANCE .
les devoirs envers les Pères & Mères ,
de lire avec la plus fcrupuleuſe attention
ce que ces Mémoires contiennent ,
de méditer fur chaque article , de peſer
chaque précepte & de les graver fi bien
dans votre ſouvenir , que ſi quelqu'accident
vous faiſoit perdre ce manufcrit ,
vous fuffiez en état de le récrire. Je
vous ordonne ſeulement d'en garder un
fecret inviolable , à moins que la providence
, dont les decrets font impénétrables
, ne vous mît dans une fituation
où il vous feroit avantageux de le publier.
Sçachez donc , ma chère Zoa , que
vous êtes deſcendue par moi de deux
très- anciennes & très-illuſtres maiſons
établies dans le plus fameux Royaume
qu'il y ait ſur la Terre , non ſeulement
par la richeſſe de ſon ſol & la magnificence
de ſes Villes , mais encore par
le génie & les moeurs de ſes habitans.
Il eſt inutile que je vous nomme la
France , puiſque vous m'avez ſouvent
entendu dire que j'y avois reçu le jour.
Mon père étoit le plus jeune des fils
du Comte de B***. ma mère fille du
Baron de S***. S'il vous arrive de rencontrer
quelqu'un de ce payslà,vous entendrez
parler de la vertu&de la granNOVEMBRE.
1763. 15
deur de vos ancêtres . J'éviterois de
vous expoſer à un ſentiment d'orgueil
en vous apprenant l'éclat de votre origine
, ſi cet éclat même ne devoit pas
vous tenir en garde contre tout ce qui
feroit capable de la ternir.
Il eſt d'uſage enFrance parmi les gens
de Condition , de ne pas ſouffrir de
méſalliances : s'ils ſe trouvent hors d'état
d'établir convenablement leurs filles
, ils prennent le parti de les enfermerdans
des maiſons appellées Monaftères,
où elles ſont ſéqueſtrées du monde
pour toujours , & même ſouvent forcées
de ſe conſacrer à Dieu.
Le Baron de S***. chargé de beaucoup
d'enfans , ſe propoſoit de ſacrifier
ma mère à l'agrandiſſement de ſa
famille ; mais la paffion que mon père.
conçut pour elley mit obſtacle. Après
d'inutiles efforts pour obtenir le conſentement
de mon Ayeul , le jeune
B***. prit leparti d'épouſer ſon amante
en ſecret. Ce mariage caché l'eût été
longtemps ſans la réſolution qu'avoit
priſe le Baron de confiner ſa fille dans
un Monastère. La groſſeſſe de cette infortunée
, l'honneur de la famille , le
fien même exigeoient qu'elle déclarât
fon état. Le Comte indigné ne permit
16 MERCURE DE FRANCE.
jamais que mon père ſe préſentât devant
lui , refuſa même de contribuer à
ſa ſubſiſtance & à celle de la femme
qu'il avoit choiſie. En vain nombre de
perſonnes entreprirent de le calmer ,
en lui repréſentant que la fille du Baron
de S*** . étoit un parti fortable pour
le fils du Comte de B***. que la vertu ,
la beauté & toutes les qualités de ma
mère dédommageoient amplement du
manque de fortune ; il fut toujours inéxorable
, & ma naiſſance , ( car je ſuis
le premier & unique fruit de ce triſte
mariage ) ne put émouvoir ſa ſenſibilité.
Pendant treize ans entiers nous n'eumes
de ſecours mon père , ma mère &
moi , que ceux que le Baron put prendre
ſur la mince ſubſiſtance de ſes autres
enfans , & qui par conféquent ne
purent nous rendre la vie que fort
amère.
Nous languiſſions dans cette ſituation
déplorable,lorſque la mort du Gouver--
neur d'Iranadab arriva . C'eſt un établiſſement
que la France a dans les Indes.
Le Prince de Condé demanda cette
Place au Roi pour mon père. Le poſte
étoit peu brillart pour l'héritier de la
maiſon de B *** , mais devenoit une
reſſource honnête pour un fils diſgracié
NOVEMBRE. 1763. 14
de ſon père , & qui ne vivoit qu'aux
dépens de celui de ſa femme.
On imagina dans le monde qué cét
événement rameneroit le Comte de
B***, & que plutôt que de laiſſer expatrier
fon fils , il ſe détermineroit à lui
pardonner; mais conſtamment fourd au
cri de la nature , le Comte ſe refuſa
même à ce que mon père prit congé
de lui avant ſon départ.
notre
Le Baron auroit voulu pouvoir déterminer
ſon gendre & ma mère à
me laiſſer auprès de lui ; mais leur tendreſſe
fatale pour l'unique fruit de leur
union , ne leur permit pas d'y conſentir.
Tout étant préparé pour
voyage , à la commodité , à la magnificence
même duquel tous nos parens ,
à l'exception de l'inexorable Comte ,
voulurent bien contribuer. Nous nous
embarquâmes ſur une Frégate du Roi ,
amplement fournie de tout ce qui nous
étoit néceſſaire. Un vent favorable nous
donnoit l'eſpérance d'une heureuſe navigation
, & le changement que j'appercevois
dans la phyſionomie de ceux
à qui je devois le jour , m'annonçoit
leur fatisfaction . Celle de ſe voir indépendans
, quoique dans un état au-deffous
de leur naiſſance , leur donnoit un
18 MERCURE DE FRANCE.
air de gaîté qui me raviſſoit d'autant
plus qu'il étoit nouveau pour moi. Il
m'eſt permis , je crois , de dire que mon
père&ma mère formoient le plus beau
couple , & que la Nature ſembloit avoir
raſſemblé en moi par un heureux mêlange
tous les agrémens perſonnels de
l'un & de l'autre. Mais qui pourroit
aujourd'hui m'en croire ? dévorée de
chagrins amers dès ma jeuneſſe , j'ai
éprouvé avant le temps les effets de la
décrépitude que la vieilleſſe ſeule a
droit de produire , & vous n'avez ſans
doute remarqué dans ma figure aucune
trace de cette beauté funeſte , qui
ſembloit ne m'avoir été donnée que
pour cauſer tous les malheurs de ma
vie.
Au moment où nous nous flattions
que notre malheureuſe étoile ſe lafſoit
de nous perfécuter , elle ſe diſpoſoit à
nous porter les plus ſenſibles coups.
Unmatin que j'étois encore au lit , un .
bruit extraordinaire m'éveilla en ſurſaut,
& l'inſtant après j'entendis des coups
de fufil. Je m'élançois du lit pour courir
en apprendre la cauſe , quand ma
femme de chambre vint m'annoncer
que nous étions attaqués par un Pirate.
La terreur qui ſe peignoit dans ſa conSEPTEMBRE.
1763. 19
tenance me perfuada que nous étions
dans le plus grand danger. Habillée à
la hâte je courus auprès de ma mère
que je trouvai proſternée , implorant le
Ciel. Quelques gens du Vaiſſeau entrerentdans
ſa chambre. Où est mon époux,
s'écria- t- elle ? il combat , Madame , lui
repondit- on. Nous ne pouvons l'arracher
du tillac où tout ſemble être en
feu. Elle y couroit pour l'engager à ſe
ménager davantage; mais un bruit terrible
l'arrêta tout-à- coup.... Ils nous
ont abordés ! ils nous ont abordés , s'écriaun
Matelot : notre perte eſt certaine
, la mort , oul'eſclavage. Quelles expreffions
pourroient peindre la conſternation
& l'horreur où se trouva cette
mère ſi tendre ? Mais que devint-elle
à l'aſpect de mon père couvert de fang ,
&qu'on rapportoit à ſa chambre ? Ah
Madame ! dit- il en soupirant , rien ne
peut nous fauver ; le Ciel nous abandonne
; le vaiſſeau eſt pris ; nous fommes
tous eſclaves ! .... Bientôt notre
chambre fut remplie d'hommes d'un
aſpect fier & terrible. Le Capitaine que
j'apperçus au milieu d'eux , donna des
ordres dans une Langue que je n'entendois
pas . Nous jugeâmes bientôt
qu'ils étoient en notre faveur ; car la
,
20 MERCURE DE FRANCE.
plupart de ces miſérables dont l'air fe
roce étoit encore plus effrayant que la
figure , fortirent ſur le champ. Il n'en
reſta que trois ou quatre ; & l'un deux
qui étoit François ,nous fervit d'interprete.
Le Capitaine inſtruit de ce que
nous étions , eut l'humanité d'ordonner
que l'on panfat les bleſſures de mon
père & de permettre que nous gardaffions
la même chambre : mais tout
le reſte de nos gens , à l'exceptionde
deux de nos femmes , furent enchaî
nés au fondde cale.
Le Capitaine ayant enſuite fait emporter
tous les effets & marchandiſes de
notre vaiſſeau , retourna dans le fien ,&
ne nous laiſſa qu'un Patron & quelques
Matelots pour nous conduire à Madagascar.
Quel affreux revers ! Quelle différence
dans notre ſituation ! Prêts à recevoir
les hommages d'une Province entiere
, nous nous trouvions dépouillés
de tout& conduits en captivité! Mon père
paroiffoit enviſager fon malheur avec
courage ; mais ma mère étoit inconfolable.
Son coeur tendre & généreux
ne ſupportoit pas l'idée d'être la cauſe
de celui de fon époux. Une mélancolie
profonde , plus dangereuſe que les
NOVEMBRE. 1763. 21
bleſſures de men père , s'empara d'elle ;
&malgré tous les efforts de la paffion
la plus tendre pour la convaincre que
l'amour vertueux dédommage des ri
gueurs du fort , elle ſe reprochait ſans
ceſſe les infortunes de ſon épouſe,
Je ne pouvois éviter d'entendre leurs
triſtes entretiens ; mon coeur en étoit
ſi pénétré , que je paffois quelquefois
de l'abattement au murmure contre la
Providence qui paroiſſoit s'intéreſſer fi
peu à l'innocence & à la vertu.
Nous étions depuis huit jours prifonniers
des Pirates, quand nous fumes flattés
de l'eſpérance de fortir de l'eſclavage.
Le Vaiffean qui s'étoit emparé du
nôtre & qui voyageoit de compagnie
avec nous , avoit découvert un vaiſſeau
Anglois , qu'il crut affez richement
chargé pour devoir l'attaquer ; mais les
Pirates ayant usé une partie de leur poudre
dans leur combat contre nous , celui
qu'ils livrérent à l'Anglais ne put
être auſſi vif, Quelques-uns de nos hommes
, que dans la confufion ils avoient
laiſſés dans notre vaifleau , imaginant
devoir profiter de ce moment de
trouble pour recouvrer leur liberté ,
firent main-baſſe ſur les Pirates ; &
après un carnage horrible notre Capi
22 MERCURE DE FRANCE .
taine vint nous annoncer l'agréable
nouvelle qu'il étoit le ſeul Com maridant
de ſon vaiſſeau. Nous fimes alors
force de voiles dans l'eſpérance de nous
ſauver , tandis que le vaiſſeau Pirate
étoit engagé avec l'Anglois : mais malheureuſement
le nôtre étoit fi endommagé
que ceux qui étoient à la poup e
criérent qu'il ne ſe ſoutiendroit pas deux
heures à la voile.
Mon père alors , le Capitaine & l'equipage
furent d'avis de joindre le vaifſeau
Anglois & de l'aſſiſter avec ce qui
nous reſtoit d'hommes & de munitions :
on agit en conféquence. Les Anglois
ranimés par ce ſecours ineſpéré redoublérent
de valeur ; nos gens ſentant qu'il
falloit vaincre ou mourir , aborderent
l'ennemi l'épée àla main. LesAnglois de
leur côté ſauterent dans le vaiſſeau &
attaquerent les Pirates avec un courage
qui n'a pas d'exemple. Jamais combat
ne fut plus obſtiné ; mais enfin la victoire
demeura au parti le plusjuſte. Les
Pirates furent prèſque tous tués ou
bleſſés , & leur vaiſſeau tellement criblé
que les Anglois en ayant tranſporté
tous les effets dans le leur , l'abandon.
nerent, avec le peu d'hommes qui y reftoientà
la merci des flots. Le nôtre étoit
NOVEMBRE. 1763
également fi rempli d'eau , que nous
fumes obligés de le quitter pour paffer
dans celui des Anglois. Le Capitaine
parloit très bien François ,& étoit auffi
poli que brave. Il ne ſcut pas plutôt qui
nous étions & ce qui nous étoit arrivé
depuis que nous avions quitté la France,
qu'il nous traita avec les égards les
plus refpectueux ,& nous fit rendre tout
ce qui nous avoit été pris par les Pirates
en confidération des ſervices qu'il avoit
reçus de nous ; mais le Capitaine &
mon père ne voulurent rien accepter
que ce qui leur avoit appartenu , & demanderent
pour toute grace qu'on les
mît à terre à Iranadab. Le Capitaine
Anglois que déconcerta cette demande,
dit à mon père que le vaiſſeau qu'il
montoit appartenant à une Compagnie
de Marchands dont il n'étoit que le
Facteur ; & que les effets qu'il contenoit
étant d'une valeur conſidérable , il ne
pouvoit nous conduire dans le port d'us
ne Nation avec laquelle la fienne étoit
actuellement en guerre : mais qu'à notre
arrivée à Bombay où il devoit ſe
rendre , il repréſenteroit au Gouverneur
& aux Marchands les ſervices que nous
lui avions rendus , de façon à obtenir
d'eux un vaiſſeau pour nous conduire
où nous defirions aller,
24 MERCURE DE FRANCE.
,
Nous euffions paſſe notre temps afſez
agréablement ſur le vaiſſeau , fi l'indiſpoſition
de ma mère n'avoit pas augmenté
au point de nous faire défefpérer
de ſa vie. Mon père entièrement
guéri de ſes beſſures ne quittoit pas
le chevet de ſon lit; ma tendreſſe &
mon devoir m'y attachoient également.
Elle languit dans cet état environ fix
ſemaines ; & voyant approcher ſa fin
elle fit ſes adieux à mon père avec
plus de courage qu'on ne devoit attendre
d'un caractère naturellement
foible. Sa paffion pour lui ſembloit l'élever
au-deſſus des terreurs , affez ordinairement
inséparables de la prochaine
diffolution de notre être. Elle
ne doutoit pas que fa mort ne fût un
moyen de réconciliation avec le Comte
ſon père , & que ſon époux ne rentrât
dans tous les droirs que ſon amour
pour elle lui avoit fait perdre. Cette
idée lui faisoit quitter le monde avec
moins de regret & d'amertume. Elle
m'embraffa , me donna ſa bénédiction;
& ſe retournant encore vers mon père,
me recommanda tendrement. Ce furent
les dernières paroles qu'elle articula en
nous laiſſant en proie à la plus profonde
douleur. Mon père , qui ne voulut ja
mais
NOVEMBRE. 1763 . 25
mais confentir que la mer ſervît de fée
pultureau corps de fa malheureuſe épou
ſe , la fit embaûmer par le Chirurgien
du vaiſſeau , dans l'eſpérance , dès qu'il
feroit arrivé à ſon Gouvernement , d'en
faire les obſéques d'une façon convenable
à ſa naiſſance , à ſes vertus & à la
tendreſſe qu'il confervoit pour elle audelà
du trépas.
: Mais hélas ! que les projets des hommes
font vains quand le Ciel en a décidé
autrement. Non feulement cette
épouſe chérie , mais fon époux même
étoient deſtinés à n'avoir que la mer
pour tombeau. Nous étions à la vue de
Bombay, quand il s'éleva le plus furieux
orage que les Matelots euſſent jamais
vû fur cette mer. L'obſcurité vint ſe
joindre au danger , & augmenta nos
craintes. Les coups de vents furent fi
terribles , que les mâts & le gouvernail
ſe rompirent; l'eau entra dans le vaifſeau
avec une telle abondance , que
tout l'Equipage s'écria : Nous sommes
perdus ! plus d'espérance que la cha-
Loupe !... Elle fut dans l'inftant jettée
à l'eau : mon père & moi & autant de
Matelots qu'elle en pouvoit contenir y
entrâmes d'abord ; mais le péril preffant
y fit précipiter tant de monde ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle ne tarda pas à couler à fond,
Tout ce qu'elle portoit périt , à la ré
ſerve de trois perſonnes , un Contre-
Maître Anglois & un Valet-de-Chambre
François que nous avions amenés
de France , & moi. Ce dernier , qui
étoit excellent Nageur , eut la force de
me ſauver avec lui. Mon ſalut en cette
occafion étoit ſans doute un malheur
de plus pour moi ; mais il tenoit tant
du prodige , qu'en réfléchiſſant au ſoin .
que la Providence prit alors de mes
jours , on eût pu croire qu'il entroit
dans ſes décrets de les rendre auffi heus
reux qu'ils ont été infortunés.
J'étois évanouie quand nous attei
gnimes le rivage; mes deux libérateurs
me donnerent tous les ſecours qui dé
pendirent d'eux. Je repris bientôt mes
eſprits ; mais repréſentez - vous , ma
chere Zoa , toute l'horreur de ma fie
tuation , lorſque je fus en état de l'enviſager
! Dans le premier mouvement
de mon déſeſpoir , je ne penſai ni à
remercier le Ciel ni ceux qui au péril
de leur vie avoient ſauvée la mienne.
Je demandai mon père à grands cris ,
& mon père ne me fut pas rendu.
Les deux hommes ( car le Contre-
Maître parloit affez bien le françois pour
NOVEMBRE. 1763. 27
ſe faire entendre ) me dirent tout ce
qu'ils purent imaginer pour me confoler
; ils me flatterent qu'il n'étoit pas
impoffible que le Gouverneur ſe fût
ſauvé comme nous ; que vraiſemblablement
la Chaloupe ſe ſeroit briſée
contre un rocher ou auroit échoué à
la côte ; & qu'en ce cas on pourroit
après la tempête retrouver une partie
des effets qui nous appartenoient.
1
J'ignorois fi ce dernier événement
étoit poſſible ; mais j'étois ſûre que mon
père ne ſçavoit pas nager & qu'il ne
me reſtoit pas la plus légère eſpérance
de le revoir jamais. Une perte fi cruelle
fuffifoit pour me rendre inconfolable ,
quand même je me ferois retrouvée
dans ma patrie & maîtreſſe d'une grande
fortune : quelle impreffion ne dutelle
pas faire ſur une malheureuſe orpheline,
étrangère dans quelque pays où
le fort l'eût jettée alors , ne ſcachant
que la langue & les uſages du fien ,
fans appui , fans aſyle , ſans guide &
fans argent ! l'obſcurité de la nuit& le
fifflement des vents ajoutoient encore
à l'horreur de mes réfléxions & me faifoient
fouhaiter la fin de ma déplorable
vie. Le jour parut enfin : jamais
mes yeux n'avoient été frappés d'un
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
,
plus beau ſpectacle. La Mer furieuſe
peu d'heures auparavant étoit devenue
calme , la Terre d'une fraîcheur charmante.
Auprès de nous étoit un bois
dont les arbres chargés de fleurs & de
fruits de différentes eſpèces , charmoient
la vue & l'odorat. Ce ſpectacle , je l'a
vouerai , ſuſpendit un inſtant les tranf
ports de ma douleur ; mais en me retournant
vers la Mer qui renfermoit
dans ſon ſein tout ceque j'avois
eu de plus cher , je ſentis de nouveau
couler mes larmes. En vain mes Compagnons
chercherent à découvrir quel
ques veſtiges du naufrage. Le Contre-
Maître , qui pour la troifiéme fois alloit
aux Indes & qui connoiſſoit ces parages
, prétendit que le Vaiſſeau avoit dû
être entrainé par le courant dans le
Havre, & qu'il étoit poffible qu'une par
tiede nos richeſſes pourroit être ſauvée,
Mais quel foible adouciſſement aux
maux dont j'étois déchirée !
J'étois à jeun depuis vingt - quatre
heures , par conféquent très - affoiblie,
Mes compagnons eux - mêmes , trèspreſſés
par la faim , cueillirent des fruits,
me forcerent d'en goûter , & ſe promirent
qu'en côtoyant les bords de la
Mer nous pourrions rencontrer quelNOVEMBRE.
1763 . 29
que Ville. Cependant le Contre-Maître
parut incertain ſur le chemin qu'il
étoità proposde choiſir : il avoua même
n'être pas für que nous fuffions près de
Bombay. L'obſcurité de la nuit & la
violence de l'orage ne lui avoit , diſoitil
, pas permis de prendre aucunes directions
préciſes. Il falloit donc marcher
au hazard. Nous fimes pluſieurs milles-
fans découvrir aucunes traces d'hommes
: mais cette fatigue devint bientôt
au-deſſus de mes forces , au point
que mes compagnons ſe virent tour-àtour
obligés de me porter dans leurs
bras . Dès que la nuit parut , la crainte
des bêtes féroces dont ces lieux pouvoient
être habités , les détermina à
couper avec leurs épées des branches
d'arbres dont ils firent un grand feu .
Ils m'inviterent alors à tâcher de prendre
quelque repos pour me mettre en
étatde recommencer le lendemain notre
courſe , & convinrent de veiller alternativement
tant pour entretenir le
feu , que pour, en cas de beſoin, éveiller
les deux autres .
Gouchée au pied d'un arbre, où malgré
l'agitation de mes eſprits , je ne tardai
pas à m'endormir profondément,
Ja fatigue que j'avois efſuyée eût ſans
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
....
doute prolongé mon sommeil , fans un
événementdont je frémis encore . Je rêvois
qu'un animal féroce étoit prêt à
me dévorer ; je m'éveillai avec effroi
& crus que mon rêve devenoit une
réalité , lorſque je me fentis preſſée dans
les bras d'un homme. J'allois jetter des
cris perçans , lorſqu'on me dit : ne vous
allarmez - pas , belle Henriette ; vous
n'avez rien à craindre de moi ; je vous
le proteſte fur ce que j'ai de plus facré :
daignez m'entendre. Je vousai aimée ,
que dis-je ! adorée dès le premier moment
que je vous ai vue Le fon de
ces paroles me fit reconnoître Reyner
(c'étoit le nom du Valet-de-Chambre ,
de mon père . ) Je pouſſai un cri fi violent
qu'il éveilla le Contremaître. Cet
honnête homme accourut à moi , &
comprit la cauſe de ma frayeur. Monftre
! dit- il , efſt-ce au milieu des dangers
qui nous environnent , après être
échappés comme par miracle à la mort ,
eſt-ce le temps d'infulter auffi cruellement
une perfonne que vous ne devriez
approcher qu'avec reſpect ? Reyner
plein de fureur &de honte , ne répondit
à ce reproche que par des injures
& des menaces. Il n'en fallut pas
davantage pour exciter entr'eux un
3
NOVEMBRE. 1763. 31
combat. J'étois fi indignée&fi humiliée
de cet événement, que prèſque hors
de moi-même je me mis à fuir de toutes
mes forces vèrs une forêt que j'apperçus
, où excédée de fatigue &d'horreur
, je tombai au pied d'un arbre
touffu dont les branches pendoient jufqu'à
terre.
Mon eſprit étoit trop agité pour enviſager
d'autres malheurs que celui de
tomber entre les mains du perfide Reyner.
Mais bientôt une multitude d'objets
de terreur ſe peignirent à mon
imagination. Les bêtes ſauvages dont
l'honnête Anglois nous avoit parlé , me
faifoient friffonner au moindre bruit.
Pleine de cette inquiétude , je quittai
ma place pour jetter les yeux de tous
côtés , fans pouvoir découvrir ni maiſon
ni cabane , ni rien qui m'offrît l'apparence
d'un aſyle. Déſeſpérant alors
de conferver ma vie je commençai
à moins craindre la mort.
Les différentes mifères , les peines ,
les dangers que j'avois effuyés dans
un fi court eſpace de temps , ſe préſenterent
en foule à ma mémoire ; &
mon âme trop foible pour ſupporter
ces cruelles idées , perdit juſqu'à la faculté
de réfléchir. Je tombai dans une
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
forte de léthargie ; & j'ignore combien
de temps avoit duré cette eſpèce d'anéantiſſement
quand j'en fortis par une
nouvelle épouvante , peut-être la ſeule
choſe capable de me tirer alors de cet
état. C'étoit la voix du déteſtable Reyner.
Vous voilà enfin retrouvée , aimable
fugitive ? me dit- il , avec un sourire
mocqueur , vous vous êtes ſauvée de
moi ; mais vous ignoriez que rien ne
pouvoit vous cacher à votre Amant.
Je vous aurois poursuivie dans tous les
coinsdu monde. Ma paſſion eſt telle que
je m'expoſerois non ſeulement à toute
la vengeance des hommes , mais à
celle de Dieu même plutôt que d'y
renoncer .
Ce difcours me pénétra de tant d'horreurs
, que j'ai peine à concevoir comment
j'y pus ſurvivre. La violence des
mouvemens qui m'agitoient , ne me
laiſſa d'autre liberté d'expreffions que
celle d'un regard où il pût lire ma
haine & mon mépris. Ne me haïffez pas
pour un excès d'amour , reprit- il fur un
ton plus reſpectueux ; fi c'eſt un crime
de vous avoir aimée , n'en faccuſez que
vos charmes. Il voulut alors ſe ſaifir
de mes mains . Audacieux Efclave !
m'écriai-je , ofes-tu bien élever tes re
NOVEMBRE. 1763. 33
gards juſqu'à moi ? Je ſçai , dit- il , la
diſproportion de votre rang &du mien;
mais la fortune ne nous a-t-elle pas mis
de niveau ? Ne nous plonge-t- elle pas
tous deux dans la même indigence ? Ne
vange-t-elle pas enfin la Nature après
l'avoir humiliée tant de fois ? Dans le
fond ne fuis -je pas né votre égal ? Qu'estce
que les diftinctions inventées par
l'injuftice & foutenues par la force ? Les
Grands de la Terre font-ils d'une eſpéce
différente des petits ? Croyez - vous
qu'un homme d'un état obfcur ne doive
, ne puiſſe ni penſer ni ſentir comme
les Grands ? Le Peuple n'eſt plus
dans cette profonde ignorance qui le
plaçoit , qui le fixoit , pour ainſi dire ,
parmi les brutes : nous ſcavons aujourd'hui
écrire , lire , écouter & réfléchir.
Vous êtes belle , vous me plaiſez ; nous
voilà dans l'ordre naturel : pourquoi
donc cette fierté , cette hauteur fi déplacée
à préſent ? Efforçons-nous plutôt
de foulager notre miſére commune,
& livrons-nous aux plaiſirs que la Nature
ne refuſe à perſonne. Nous pouvons
, fi vous voulez , être auſſi heureux
que nos premiers pères dans le
jardin d'Eden . Je rendrai à mon aimable
Henriette tous les ſervices qui dé
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
pendront de moi , & mon zéle ira toujours
au-devant de ſes defirs. Quand
elle dormira je veillerai & ſerai ſon défenfeur
. Peut-être enfin que le hazard
nous conduira dans quelque lieu où
mon travail fournira plus agréablement
à votre ſubſiſtance. Chère Henriette !
ajouta -t- il avec chaleur , ayez pitié de
vous-même : craignez de m'irriter ; ne
me méprifez pas ; que ces beaux yeux
m'enviſagent avec moins d'horreur. De
quel ſecours feroient maintenant vos
titres ? de quel ſecours au contraire ma
tendreſſe ne vous ſera-t-elle pas ?
Tandis qu'il parloit ainfi , j'avois le
viſage tourné de façon qu'il ne voyoit
pas les larmes dont j'étois baignée .
J'invoquois intérieurement le Ciel; jamais
je ne lui fis d'auffi ferventes prieres .
Reyner garda un moment le filence &
le rompit bientôt pour me preffer de
lui répondre . Que puis - je dire , m'écriai-
je avec fierté , que tu ne ſaches
déja ? Je ne vois en toi qu'un ſcélerat
trop indigne de vivre , & je ne puis que
m'abhorrer moi-même d'avoir ſcu te
plaire. A ces mots je m'élançai de
ſes bras & tentai de prendre la fuite.
Il ne lui fut pas difficile de m'atteindre.
Je fis retentir de mes cris les échos de
NOVEMBRE. 1763 . 35
la forêt , & je me voyois prête a devenir
la proie de ce ſcélérat , quand toutà-
coup pluſieurs hommes arriverent à
l'endroit où nous étions. Indignés de la
violence à laquelle ils me voyoient
prête à fuccomber , l'un deuxd'un coup
de javelot étendit mon lâche raviſſeur
àmes pieds .
Je dois maintenant vous informer de
qui & par quel hazad je reçus ce ſecours
ineſperé. Vous ſcavez , ma chère
Zoa , que votre père a une belle Maifon
de Campagne à trois lieues de la
vaſte forêt de Chiama . C'étoit dans cette
même forêt que j'avois foutenu l'horrible
combat que je viens de vous raconter
, & c'étoient les gens du Banian
qui chaſſoient alors au ſanglier.
J'aurois peine à vous exprimer la furpriſe
que je caufai à ces Indiens. Mes
habits , quoique riches , trempés par
Peau de la Mer & féchés au vent & au
foleil , par conséquent de mille fauffes
couleurs , & déchirés ainſi que ma peau
par les bruyères à travers leſquelles j'avois
paſſé ; mes cheveux épars dans le
plus grand défordre ; mes yeux égarés ;
tout cet appareil joint au lieu où ils m'avoient
rencontrée , leur fit conclurre
qu'il m'étoit arrivé quelque avanture
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire. Ils m'entourérent & me
confidérerent de la tête aux pieds en
ſe parlant les uns aux autres ; mais quoique
je n'entendiffe pas leur langue , je
conjecturai par leur maintien que ce
qu'ils difoient n'étoit pas à mon défavantage.
Après m'avoir longtemps examinée
, deux d'entr'eux me tendirent la
main , & me conduifirent à travers la
forêt , en me foutenant , quand nous
étions dans de mauvais chemins , avec
la plus grande humanité.
Nous apperçumes enfin ce que peu
de temps auparavant j'avois défeſpéré
de jamais revoir , c'eſt - à - dire , une
maifon. Toute incertaine que j'étois
du traitement qui pouvoit m'y attendre
, je ne pus m'empêcher de fentir
la joie d'être hors d'un pays ſauvage ,
& de me retrouver avec des créatures
humaines. Mes conducteurs, en arrivant,
m'apporterent du linge très- blanc & fervirent
devant moi un plat de ris & quelques
oiſeaux bouillis , avec un pot d'argent
plein d'eau mêlée avec un peu d'Arak.
Je rendis grace à Dieu du changement
qui arrivoit dans mon état ; mais
il manquoit à mon bonheur la poſſibilité
d'entendre mes bienfaîteurs & de
les informer de ce qui me regardoit ;
NOVEMBRE. 1763. 37
détail qui pouvoit influer ſur la continuation
de leurs bons procédés à mon
égard. Après avoir emporté les reſtes de
ce qui m'avoit été ſervi , on me laiſſa
ſeule ; & je vis l'inſtant après entrer un
Indien d'une jolie figure , excepté la
couleur de ſa peau , ſuivi de quelquesuns
de ceux qui m'avoient trouvée dans
la forêt. Il me regarda comme eux avec
étonnement , & me traita avec la plus
grande politeffe. Aux témoignages de
reſpect qu'on lui rendoit , je m'apperçus
qu'il étoit le Maître de cette habitation ,
&je lui témoignai en François toute
ma reconnoiſſance ; mais j'eus le chagrin
d'appercevoir que je n'étois entendue
de perſonne. Mes démonstrations
lui firent cependant à-peu-près deviner
ce que je prétendois lui dire. Il fit figne
à ſes gens de ſe retirer ; & après
s'être affis auprès de moi , il me prit la
main & la baiſa avec tranſport. Cette
action , qui me rappella l'infame Reyner,
fit une telle impreſſion ſur moi , que je
m'écriai tout-à coup : O Dieu ! que
vais-je devenir ? Quoiqu'il n'entendît
pas les mots que je prononçois , la douleur
qui ſe peignit ſur mon vilage les
lui rendit , à ce qu'il m'a dit depuis ,
très- intelligibles. L'Indien en effet aban38
MERCURE DE FRANCE.
donna auffitôt ma main , me falua ref
pectueuſement avec l'air de me demander
pardon , & fortit de ma chambre.
Cette conduite dans laquelle je ſoupçonnai
malgré moi plus d'art que de
bonté , ne diffipa point mes inquiétudes .
Je venois trop récemment d'éprouver
que la paffion parvenue à un certain
degré , ne connoît plus de frein. Pouvois-
je ne pas craindre de me voir expoſée
aux mêmes dangers ? On ne me
laiſſa pas long-temps livrée à ces triſtes
réflexions. Deux femmes Indiennes entrerent
& me firent figne de les ſuivre.
Je fus conduite dans un très-bel appartement
, où je trouvai toutes les commodités
que j'aurois pû defirer
France même. Mais ce qui me plut
davantage , ce fut un verrouil que j'apperçus
à la porte ,&dont je ne différai
pas de faire uſage dès que je me trouvai
feule.
en
Malgré mes fatigues outrées , le trouble
de mon âme ne me permit de me
livrer au fommeil que vers le matin :
mais il devint fi fort , que je ne fus
éveillée que très- tard par une voix qui
ſembloit m'appeller. Je fortis de mon
lit; & après avoir paflé une robe , j'allai
ouvrir ma porte. C'étoit une des fem
NOVEMBRE. 1763 . 39
mes qui m'apportoit un habit très-riche
qu'elle m'aida à mettre , en me faiſant
entendre par fignes que le mien étoit
trop peu convenable pour moi. Je ne
fus pas plutôt habillée , qu'une autre
m'apporta du chocolat avec une eſpéce
de gâteau : tout cela me fut fervi avec
un reſpect qui auroit peut- être flatté
ma vanité , ſi j'avois pû m'en diffimuler
le motif ou ne le pas craindre.
Dès que j'eus déjeûné , elles me conduifirent
dans une Salle où étoit leur
Maître , & où il eſt inutile de vous dire
qu'il m'attendoit. Il ſe leva & vint me
recevoir avec beaucoup de politeffe ,
prit une de mes longues manches en
fouriant, & parut admirer à quel point
cet habit m'alloit bien. Il m'invita enfuite
à paffer dans ſes jardins , où la
beauté & la variété des fleurs me parurent
admirables. Il en cueillit quelques-
unes des plus curieuſes qu'il plaça
dans mes cheveux & fur mon fein ,
mais avec tous les égards qu'exigeoit
la modeſtie la plus ſcrupuleuſe ; & pendant
ce jour même & pluſieurs autres
il ne fit rien qui pût faire naître en moi
les moindres allarmes , quoiqu'il me fût
aiſé d'appercevoir les progrès de fa
paffion par le feu qui brilloit dans ſes
40 MERCURE DE FRANCE.
yeux. Sa main trembloit quand il étoit
dans le cas de m'en offrir l'appui & de
toucher la mienne ; & quoique les Peuples
de cette couleur ne rougiffent jamais
, je remarquois pourtant ſouvent
que ſon viſage devenoit d'une teinte
plus pâle , effet de la violence que lui
cauſoit une conduite auſſi modérée.
Après m'avoir fait voir dans ſes jardins
tout ce qu'il jugeoit digne de mes
obſervations , & m'avoir conduit dans
une grotte ornée de coquillages , autour
de laquelle ferpentoit un ruiffeau
qui fortoit d'une eſpèce de labyrinthe ,
il me ramena dans la ſalle où la rable
étoit ſervie ; & pendant le repas il
conſerva pour moi les mêmes attententions
& les mêmes égards. Apeine
étions-nous deſſervis , qu'un de ſes efclaves
entra précipitamment & lui dit
quelques mots qui parurent lui caufer
beaucoup de joie ; & voici ce que
c'étoit. Epris de la plus vive paffion
pour moi & affligé de ne pouvoir me
communiquer ſes idées , ni ſçavoir ce
que j'étois , ni ce qui avoit pû donner
lieu aux étranges événemens qu'on lui
avoit racontés , il avoit envoyé à la
Ville offrir une récompenſe confidérable
à qui ſçauroit aſſez les Langues Euro
NOVEMBRE. 1763 . 41
péennes pour pouvoir nous fervir d'interprète
; & la perſonne chargée de
cette commiſſion avoit été affez heureuſe
pour trouver un homme qui parloit
paffablement le Hollandois , l'Anglois
& le François .
Le Banian , après avoir caufé un
moment avec lui , le pria de me parler
dans toutes les langues qu'il poffédoit.
Dès qu'il connutque j'étois Francoiſe
, il me demanda par quel hazard
je me trouvois dans l'Inde ? Jamais aucun
fon ne flatta plus délicieuſement
mon oreille. Je lui appris tous mes
malheurs ; il les répéta au Banian , qui
touché de mon hiſtoire me fit aſſurer
qu'il me rendroit tous les ſervices qui
pourroient être en ſa puiſſance. Je demandai
dans quel pays j'étois ? & il ne
m'eut pas plutôt dit que c'étoit à Bombay
que je le fuppliai de me faire
conduire chez un Commercant Anglois
, pour le prier de me procurer les
moyens de retourner en Europe. Cette
propoſition ne fut pas plutôt expliquée
au Banian , qu'il ordonna à l'Interprète
de me dire que nous étions à une
très-grande diſtance de la Colonie ; mais
qu'ayant des relations d'affaires avec les
Commerçans d'Angleterre , & du cré-
,
42 MERCURE DE FRANCE.
dit chez cette Nation , il ſe chargeoit
avec plaifir de cette négociation. i
Cette réponſe étoit d'autant moins
fatisfaiſante pour moi , que j'aſpirois
après l'inſtant de me voir hors de la
puiſſance d'un homme dont les diſpoſitions
me donnoient beaucoup de dé
fiance. Je tentai mais inutilement d'engager
le Banian à vouloir bien s'é
pargner cette peine. Affez heureux ,
me dit- il, pour ſe trouver le premier
à portée de m'être utile , il devenoit
jaloux de finir ſon ouvrage. Je penſai
alors à gagner l'amitié de l'interprète&
à le charger d'une Lettre pour le Gouverneur
de Bombay , que le Capitaine
de notre vaiſſeau m'avoit dit être un
homme plein d'honneur; mais je craignis
de me confier trop légérement à
une créature du Banian , & peut-être
de m'expoſer à l'irriter trop contre moi.
Je crus donc n'avoir rien de mieux à
faire que de me mettre ſous la protection
du Ciel & de laiſſer agir cet Indien
qui non moins impatient que
moi, partitdès le lendemain pour la ville
&me laiſſa ſon interprète , afin que par
fon moyen je puſſe faire entendre mes
volontés à ſes gens qui avoient ordre
de m'obéir en tout.
,
NOVEMBRE. 1763. 43
Cetre abfence donna quelque relache
à mes inquiétudes ; je l'employai à
queſtionner l'interprète ſur le temps qu'il
avoit paffé en France , fur ce qui l'avoit
engagé à y aller, ſur le ſéjour qu'il
avoit fait dans l'Inde , ſur ſes facultés &
l'état de ſon commerce à Bombav. II
me dit qu'étant Matelot fur un vaiſſeau
marchand Hollandois . & le vaiſſeau
ayant été pris par un Anglois , il avoir
appris cette langue ; que depuis étant
venu ſouvent dans l'Inde il avoit encore
appris le Malayant ; qu'il devoit
le peu qu'il ſçavoit de la langue Françoiſe
à la com, laiſance d'un François
avec lequel il avoit fait un voyage de
long cours ; qu'enfin ſa demeure étoit
fixée à Bombay , où il avoit épousé
une Indienne dont il avoit pluſieurs enfans.
Je concevois à peine comment
un Européen s'étoit déterminé à prenpre
une femme de cette couleur , &
de plus payenne. Mais je ne fus pas
long-temps à m'appercevoir qu'il n'étoit
rien moins que délicat en matière
de Religion , & à m'applaudir de ne m'être
pas confiée à lui comme j'en avois
été tentée. Je lui demandai le nom &
le rang de celui ſous la protection duquel
j'étois tombée ? Ilm'en fit les plus
44 MERCURE DE FRANCE.
grands éloges & finit par me dire que
celle qu'il épouſeroit feroit la plus heureuſe
femme du monde. Je fis peu d'attention
à ce difcours & pour me donner
de l'occupation je me fis inſtruire
par lui de pluſieurs phrases de la langue
Malayene qui me parut fi facile , qu'en
peu de jours je me trouvai en état de
demander tout ce qui m'étoit néceſſaire.
Le reste áu Mercure prochain.
ODE à M. THOMAS fur l'Eloge de
SULLY.
QU'ENTENDS - JE ? quels nouveaux accens
Sortent du ſéjour du tonnèrre ?
Qu'annoncent ces ſons éloquens ?
Est- ce un Dieu qui parle à la Terre ?
Est-ce Démosthène en courroux
Qui rend l'eſpoir à ſa patrie ,
Ou qui d'un Citoyen jaloux
Confond l'implacable furie ?
Oui , c'eſt un de ſes fiers rivaux ,
Mais dont la carrière eſt plus belle.
Comme un Dieu du ſein des Tombeaux
Je vois la Vertu qu'il rappelle.
A les accens harmonieux
NOVEMBRE. 1763. 45
Elle fort du ſéjour funébre ;
C'eſt elle qu'il offre à vos yeux ,
François , c'eſt Sulli qu'il célébre.
Venez à ſes traits immortels
De Sulli contempler l'image.
Sans doute il eût eu des autels ,
Si vous en éleviez au Sage ;
Mais tel eſt l'affreux préjugé ;
Le Peuple honore davantage
Un Héros mort dans le carnage ,
Qu'un Sage qui l'a protégé.
O ! prix des versus de Bellonne,
Vous germez parmi les cyprès ,
Et le Héros qui vous moiſſonne ,
Gémit ſouvent de ſes ſuccès.
Malgré ſes talens pour la Guerre,
Sulli fut plus grand dans la Paix ,
Et ſon bras fi craint ſur la Tèrre
La gouverna par ſes bienfaits.
Toi , dont le pinceau frappe & touche ;
Toi qui de Sulli peins les moeurs ;
Ton éloge eſt dans tous les coeurs ;
Mais le ſien eſt mieux dans ta bouche.
O vous ! à ce cher ſouvenir ,
Vous , qu'implore en vain la mifère ,
Si Sulli n'eſt plus notre Père ,
Apprenez à le devenir,
46 MERCURE DE FRANCE.
Quel art ſuprême & quel délire
Enfantent tes divins tranſports ;
Ton âme m'échauffe & m'inſpire ,
Mon coeur s'excite à tes accords.
Là , tu peins la ligue fumante
Des feux qu'elle avoit allumés.
Là , je vois Henri qui préſente
Aux Guiſes des bras déſarmés.
Que ne puis-je d'un vol rapide
Suivre cet Alcide nouveau ,
Et ranimer à ton flambeau
L'éclat qui me ſervit de guide!
Tel Prométhée audacieux
Pour rendre immortel ſon ouvrage ,
Du feu réſervé pour les Dieux
Defira le coupable uſage.
Ainſi mon génie emporté
Bravant le fort qu'il ſe prépare ,
Croit avec les aîles d'Icare
Pouvoir planer à ton côté.
Image du Dieu qui t'inſpire ,
Sans blâmer ma témérité ,
Pardonne à ce que j'ai pû dire
Én faveur de la Vérité.
NOVEMBRE. 1763. 47
VERS adreſſsés par unejeune Veuve de
Bretagne , à M. DE SAINT-FOIX ,
Auteur de l'Oracle , des Graces , des
Effais fur Paris,&c, & Historiographe
-de l'Ordre du S. Esprit,
SAINT-FOIX , ami conſtant dela ſolide gloire ,
Quiconque la poſſéde en peut faire l'hiſtoire;;
Tu planes , comme un Aigle , au-deſſus des rai
lens.
Si tu les peins , tu les ſurpaſſes ;
Ton goût eſt l'Oracle du Temps ,
Et ton portrait eſt dans les mains desGrâces.
CINQUIÈME & dernier Caractère
du vrai Philofophe.
A
Généreux & désintéressé.
Lagénérosité eft une vertu bien rare
parmi les hommes ; quand il s'agit de
facrifier leurs paſſions , leur amour-propre
, ou leur intérêt , on ſçait combien
il leur en coûre.
48 MERCURE DE FRANCE .
Tel eſt ſouvent le ſort des plus juſtes des Rois ;
Tant qu'ils font ſur la Terre , on reſpecte leurs
Loix ;
On porte juſqu'aux Cieux leur juſtice ſuprême ,
Adorés de leurs Peuples , ils ſont des Dieux euxmêmes.
Mais après leur trépas que ſont- ils à vos yeux ?
Vous éteignez l'encens que vous bruliez pour
eux ,
Etcomme à l'intérêt l'âme humaine eſt liée ,
La vertu qui n'eſt plus eſt bientôt oubliée.
Edipe de Voltaire,
Qu'est - ce que la générosité?
C'eſt un penchant heureux qui nous
porte à obliger nos ſemblables , en
nous ſervant du pouvoir & des talens
que donnent , ou les prérogatives de la
naiſſance, ou un rang fublime & diftingué.
Vertu rare parmi les Grands , quelque
facilité qu'ils ayent à faire des heureux
: il en eſt peu qui ne foient arrêtés
par l'orgueil de leur état & qui ne craignent
de compromettre leur dignité ,
en follicitant par eux-mêmes , ou par
ceux qui les repréſentent , des graces
que la moindre démarche leur feroit
obtenir ; prétexte injuſte & d'autant
plus mépriſable , que la conſidération
&
NOVEMBRE. 1763. 49
& le reſpect attachés à leur nom font
des droits imperſcriptibles & toujours
capables de les raffurer. $
La générofité dans un Particulier
exige plus de peine & de travaux. Plus
à portée de la misère publique , ou
moins préoccupé du faſte des grandeurs
& de la frivolité des plaifirs , le
tableau touchant & expreffif de l'humanité
fixe davantage ſon attention ,
&rend ſon coeur plus ſenſible.
Grands de la Terre ! Le plus noble
uſage que vous puiffiez faire de votre
grandeur , c'eſt d'être bienfaiſans. Que
l'homme privé , ce Philoſophe généreux
& compatiſſant , ce Sage par excellence
, devienne aujourd'hui votre
modéle. Pour ſecourir ſes ſemblables ,
que d'obstacles à vaincre du côté des
paffions des hommes ! que de dégoûts
à effuyer de la part de ceux qu'ils follicitent
en faveur des malheureux !
Hommes durs& inſenſibles , ouvrez les
yeux fur la conduite du Sage , & devenez
par l'imitation de ſes vertus , vertueux
vous - mêmes & dignes de nos
vrais hommages .
Ici , c'eſt un ami qui rétablit la fortune
de ſon ami , en partageant la fienne
avec lui. c'eſt un homme bleffé Là,2.
C
30 MERCURE DE FRANCE.
dans ſon honneur , flétri dans ſa réputation
, qui , non ſeulement pardonne
fincèrement à ſes ennemis , mais cherche
encore tous les moyens de leur
être utile ; c'eſt un bienfaiteur oublié
qui répand de nouveaux bienfaits fur
des ingrats ; c'eſt un vainqueur qui facrifiant
ſa vangeance à ſa vertu , uſe de
clémence envers un ennemi cruel toujours
acharné à le perdre. Titus pardonne
à Cinna , César à Brutus . Qu'il
eſt glorieux pour ces grands hommes
d'avoir forcé leurs ennemis à les aimer
& à les admirer ! C'eſt un créancier
qui remet ſa dette à un débiteur infolvable
, accablé fous le poids de l'indigence
; c'eſt en un mot , (& voici le
comble de l'héroïſme de la vertu ) c'eſt
un Chrétien qui répand ſon ſang pour
fa Religion. Tels font mes héros en générofité.
Ce vrai Philoſophe , dont j'ai éſſayé
de tracer les différens caractères , exiſte
encore de nos jours . Ce fiécle, tout corrompu
qu'on le prétend, nous offre encore
des Sectateurs aimables de cette
vraie Philofophie.
Ici , c'eſt un Citoyen généreux plein
d'amour & de reſpect pour ſon Roi ,
de zéle pour la patrie , qui facrifie ſes
HONOVEMBRE. 1763.5
intérêts les plus chers , les liens les plus
tendres , ſa vie même pour le ſalut de
fon Prince & le bien de l'Etat. La gloi-
-re eſt moins le motifde ſes généreuſes
réſolutions , de ſes actions éclatantes ,
-que l'amour de fon devoir. S'il cueille
des launiers aux champs de Mars , il les
arrofeode, ſes pleurs ; il ſçait apprécier
le fang des hommes, il le ménage ; il
ne peut enviſager ſans frémir ce qu'un
ſeul triomphe coûte à l'humanité: ſa
modeſtie éclate au milieu de ſes plus
brillans ſuccès. Tel eſt le caractère du
-héros Philofophe.
-onLa , ceſt und Miniſtre zélé pour la
Religion , qui la défend avec chaleur ,
& la ſoutient avec courage. Paſteur tendre
&vigilant , il s'attendrit ſur les égaremens
de ſon troupeau ; il raméne avec
douceur , reprend ſans aigreur , corrige
en père. Que de converfions font
les fruits de ſes ſoins ! Faire le bien ,
voilà ſa récompenſe ; y réuffir , eſt le
but de ſes voeux.
C'eſt un Magiſtrat digne de nos éloges
& de notre vénération. La juſtice
& l'équité ſont ſes guides. Tous les
hommes lui font égaux. Le rang & la
faveur ne peuvent rien fur lui. L'innocent
trouve en lui un protecteur , la
Cij
32 MERCURE DE FRANCE.
-veuve un défenſeur , l'orphelin unpère,
C'eſt un père ami de ſes enfans , qui
ſçait allier dans leur éducation une
ſage fermeté à une douceuro raiſonnable.
Il fait aimer la vertu , parce qu'il
ſçait la rendre aimable & qu'il la pratique,
lui-même. Qu'il eſt facile à des
enfans de devenir vertueux , lorſqu'ils
ont pour modèle, un maître fi intérefſant
, un père digne d'être aimé !
C'eſt enfin un Epoux tendre & fidéle
qui fe croit moins le maître que l'appui
d'une épouſe vertueuſe. Sourd aux
préjugés du Siécle , il remplit ſes devoirs.
La Religion , l'honneur , la probité,
ſont les feuls oracles de fon coeur.
Il fçait que ce ſéxe aimable , que cette
moitié ſi précieuſe du genre humain ,
mérite les égards , les complaiſances
& toutes les attentions qu'on ne peut
lui refuſer à moins d'être féroce. Convaincu
de l'obligation où il eſt de constribuer
au bonheur de celle qu'il a
attachée à ſon fort ; il rend hommage
à ſes charmes , partage également ſes
peines & fes plaiſirs , la confole dans
ſes infirmités ; il l'aime enfin comme
un autre lui-même , & fait fon bonheur
de celui qu'il procure.nmvi
Vertueux Eugène mon fidéle
NOVEMBRE. 1763.53
ami ! n'eſtice point là votre portrait ?
Epoux auffi tendre qu'ami ſincère &
généreux! aurai-je du moins réuſſi àrendre
à vos vertus un hommage fi juftement
mérité ? Florife , cette épouſe
vertueufe que vous aimez , fi digrie de
fixer votre coeur & vos ſentimens :
quels modéles précieux & reſpectables
pour un fiécle où l'intérêt ſeul régle
les engagemens les plus ſérieux , où
l'on s'épouſe ſans s'aimer , ſouvent ſans
ſe connoître .... Quelles ſuites funeſtes
entraîne néceffairement après foi une
union fi inconſidérée !
Terminons le portrait de la vraie
Philofophie par ces vers de l'un de
nos meilleurs Auteurs comiques.
...... La Philoſophie eſt ſobre en ſes diſcours ,
Et croit que les meilleurs font toujours les plus
courts ;
Que de la vérité l'on atteint l'excellence
Par la réfléxion & le profond filence.
Le but d'un' Philoſophe eſt de ſi bien agir ,
Que de ſes actions il n'ait point à rougir ;
Il ne tend qu'à pouvoir ſe maîtriſer ſoi-même :
C'eſt-là qu'il met ſa gloire & ſon bonheur ſu-
2
4
f
prême.
Sans vouloir impoſer par ſes opinions ,
:
Il neparle jamais que par les actions.
Cij
54, MERCURE DE FRANCE.
Loin qu'en Syſtemes vains fon eſprit'sialem-
: bique i :
Etre vrai , juſte & bon , c'eſt ſon ſyſtème unique.
Humble dans le bonheur , grand dans l'adverfité,
Dans la ſeule vertu trouvant la volupté,
Faiſant d'un doux loiſir ſes plus chères délices ,
Plaignant les vicieux & déteſtant les vices :
Voilà le Philoſophe , &s'il n'est ainfi fait
Il ufurpe un beau titre & n'en a pas l'effet.
!
DESTOUCHES.
DAGUESDE CLAIRFONTAINES.
7
VERS
SUR la Convalescence deM. L'ÉVÉQUE
D'ORLEANS , aux Citoyens defon
Diocèse.i
QUEL bruit confus ? quels lugubres accens
Sur ces rives ſe font entendre ?
Vos plaintes , vos gémiſſemens ,
Les pleurs que je vous vois répandre
Saiffiffent & glacent mes ſens !
3
Sur le danger des jours d'un Prélat qu'on adore ,
Vous tremblez ? .... eſpérez ; le ſecours que j'im
plore 231
Ne peut ſe refuſer à l'ardeur denos voeux ,
9.1
NOVEMBRE. 1763 . 55
Sur tout des voeux formés par la Reconnoiſſance...

Aſa voix la Convalescence ,
Pour détourner ce coup affreux ,
Des mains de la Parque homicide
Arrache le ciſeau perfide ;
Et ſur Jarente enfin répandant ſes faveurs,
Au gré de mes deſirs appaiſe vos allarmes,
Séche la ſourcede vos larmes ,
Raméne le calme en vos coeurs .
Citoyens fortunés! qu'à la ſombre triſteſſe
Succéde la vive allégreffe.
Muſe , fais retentir tes plus tendres accords ;
Etquemon bienfaiteur , s'il daigne les entendre ,
En faveur de l'objet excuſe tes tranſports.
Par un Abonné au Mercure.
LE PAPILLON & L'IMMORTELLE.
Dans les jardins de Flore ,
1
Parut unjour un jeune Papillon.
Sur ſes aîles brilloit un tendre vermillon
Egal à celui de l'Aurore :
L
i
L'or, l'azuryjoignoient leurs plus vives couleurs,
Et par un mêlange agréable
Le rendoient cent fois plus aimable ,
Plus beau que les plus belles fleurs.
Superbe& fans égards , frappant tout de ſonaile ;
A la roſe , à l'oeillet ,
८२
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Au jalmin , au muguet ,
A chaque inſtant le Fat cherchoit quelque que
relle.
Par ſes airs& ſes tons , ſurtout par ſon brillant,
Il ſéduifit l'aveugle multitude :
Un peu d'éclat c'eſt aſſez l'habitude ,
Impoſe aux yeux du vulgaire ignorant ....
>> Mais d'où te vient tant d'arrogance ,
Lui dit l'Immortelle un matin ?
>>>Nous ſommes vieille connoiſſance;
Tu veux te déguiſer envain.
Le clinquant paſſager qui ſur ton aîle brille,
>> Aux Sots peut impoſer des Loix :
>> Mais ſcavons-nous moins qu'autrefois ,
•Malheureux ! tu n'étois qu'une affreuſe cheniller
1
Sous les dehors pompeux
Qu'il érale à nos yeux ,
Le Petit-maître croit ſéduire :
Mais bientôt on le reconnoît.
L'homme ſenſé n'en fait que rire
Et le voit toujours tel qu'il eſt .
,
20 ParM. GAULLARD , Fils.
NOVEMBRE. 1763. 57
VERS à M. DELEURYE Fils , Maître
en Chirurgie & Accoucheur.
Favort d'Esculape , utile Deleurye,
Qui , comptant chaque jour par un ſuccès nou
veau,
9
ارا
Des mains de la Parque ennemie
Fais tomber le fatal ciſeau :
Je ne l'oublîrai de ma vie s
Sans toi , ſans tes ſecours puiſſans
Je perdois une Soeur chérie.
)
Que ne puis- je au bienfait égaler nies accens !
La jeune & charmante Glycère,*
Victime de l'Hymen trop fouvent dangereux ,
( L'Amour t'éclairoit- il ? ) eſt rendue à nos
voeux ,
Et va recommencer à plaire.
Pourſuis ! Apeine entré dans la carrière ,
Tu laiſſes bien loin tes rivaux.v
Aubonheurdes Mortels confſacre tes travaux ;
Porte au ſein d'un art ſombre une fûre lumière :
Guérir ou foulager la triſte humanité ,
C'eſt prèſque s'égaler àla Divinite.for
A 9.
T
* Madame ***** parfaitement rétablie d'un
6.1
lais répandu.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
1
:
CONSEILS A EGLÉ
:
Vous voulez apprendre à rimer ,
Et daignez me choiſir pour Maître
Pour peu que ſçachiez aimer ,
Aimable Eglé , je veux bien l'être.
Voici la première leçon
Que je donne à mes Ecolières :
Si l'Amour est votre Apollon ,
Vousremplacerez Deshoulières.
د
L'eſprit ſouvent parle au hazard ,
La voix du coeur eſt toujours fure.
Les regles font filles de l'Art ,
Mais l'Art eſt fils de la Nature.
N'écoutez que le Sentiment ,
Sonéſſor eſt toujours fublime.
Si vous aimez bien votre Amant',:
Vous ne chercherez point la rime.
L'eſprit fait de fades chanſons ,
La ſeule vanité l'inſpire .
Ovide étoit fûr de ſes ſons ,
Lorsque l'Amour montoit la lyre.
1
:
}
NOVEMBRE. 1763. 59
Aimez donc , & ſuivez la loi
Que lui dictoit ce Dieu ſuprême.
Quand vous aimerez comme moi ,
Eglé , vous rimerez de même .
:
D. L. P ...
LE SONGE DE SCIPION.
Traduit par M. D....
LORORSSQQUUEE je fus en Afrique à la fuite
du Conful Manilius , pour joindre la
quatriéme légion dont j'étois Tribun
je n'eus rien de plus preffé à mon arrivée
que d'aller rendre vifite au Roi
Maffiniſſa , Prince très - attaché à notre
famille par les grandes obligations qu'il
lui avoit. Ce vénérable vieillard ne me
vit pas plutôt , qu'il vint m'embraffer
en verſant des larmes de joie. Puislevant
les yeux au Ciel : Soleil , dit-il , je
te rends grace de même qu'à toutes
les autres Divinités qui habitent laCé
lefte Région , de ce qu'avant que de
fortir de cette vie j'ai le bonheur de
voir dans mes Etats , & fous ce toît
P. C. Scipion , dont le nom ſeul me
fait tréſſaillir de joie , & me rend la vie
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
oui ! ce nom , ajouta-t-il , ſera éternellement
gravé dans mon coeur , ainſi que
la mémoire de cet homme excellent ,
de cet invincible guerrier qui yous l'a
tranſinis Je le queſtionnai alors ſur les
affaires de fon Royaume. Il me demanda
à ſon tour des nouvelles de notre
République . Cet entretien nous mena
juſqu'a l'heure du ſouper. Le repas fut
digne de celui qui le donnoit , & nous
renouames à table la converſation qui
fut pouffée fort avant dans la nuit.Maffumiffa
étoit intariffaule fur le compte..
de ſon ami Scipion : il me rapportoit
toutes ſes actions & toutes ſes paroles
dans le plus grand détail.
Mais enfin il fallut ſe coucher. La
veille& la fatigue du chemin , contribuerent
à m'endormir plus profondément
que de coûtume. Pendant mon
fommeil j'eus un ſonge qui fut occaſionné
vraiſemblablement par les difcours
que m'avoit tenus le Roi , & àpeu
près femblable à ceux d'Ennius
(qui parloit toujours d'Homère.) Je crus
voir Scipion l'Africain : il m'apparut
ſous une forme qui m'eſt beaucoup
plus connue par ſes images que
par le ſouvenir qui me reſte de lui. Je
friffonnai en le reconnoiffant ; il s'en

NOVEMBRE. 1763 .
61
apperçut , & me dit: raffurez - vous ,
vous n'avez rien à craindre , écoutez
ce que je vais vous apprendre , & gravez-
le dans votre mémoire. Voyez-vous ,
continua-t-il , cette ville inquiette que
j'ai miſe autrefois ſous la domination
de Romains ? ( C'étoit Carthage qu'il
me montroit d'un lieu fort élevé , tout
brillant de lumière , & parfemé d'étoiles.
) Elle tâche aujourd'hui de ſecouer
lejoug ,& de renouveller les anciennes
guerres. Vous allez porter les armes
contr'elle en qualité prèſque de fimple
foldat : dans moins de deux ans vous
en ferez le fiége comme Conful , vous
la détruirez & vous mériterez par-là
un furnom dont vous ne jouiffiez encore
qu'à titre d'héritage. Quand vous
aurez renversé les murs de Carthage ,
&que vous en aurez triomphé
vous fera Cenſeur. Vous parcourrez enfuite
l'Egypte , la Syrie, Afie, la Grése,
en qualité de Légat , quoiqu'abfent
vous ferez élu Conful pour la ſeconde
fois. Alors vous marcherez contre Numance
, vous la détruirez ; & vous terminerez
ainſi une guerre très - importante.
Mais en deſcendant du Char de
Triomphe qui vous aura mené au Capitole
, vous trouverez la République
,
on
62. MERCURE DE FRANCE.
<
agitée par l'eſprit factieux d'un de mes
petits-fils. Vous montrerez dans cette
occafion votre courage , votre ſageſſe
& les refſources de votre génie. Après
cette époque je ne vois plus rien dans
votre deſtinée que d'une manière confufe
& à travers un nuage. Tout ce
que je puis vous en dire , c'eſt que
lorſque vous aurez vû ſept fois huit
révolutions du Soleil , ces deux nombres
( qui font regardés l'un & l'autre
comme pleins pour diverſes raifons )
formeront une ſomme qui influera fur
votre fort. Alors toute la République
aura les yeux fixés fur vous , votre nom
fera dans la bouche de tous les Citoyens
, en vous fera fondé l'efpoir du
Sénat , de tous les gens de bien , du
peuple & de nos alliés ; & ce ſera de
vous ſeul que la patrie attendra fon
falut. Enfin vous ferez créé Dictateur ,
& comme tel chargé du ſoin de réformer
la République. Mais je vois
alors une main ſacrilége levée contre
vos jours.... Puiffiez vous échapper au
attentats de vos proches ! .....
:
En cet endroit Scipion; fut interrompu
par un cri que fit Lælius , &
par les gémiſſemens du reſte de l'afſemblée.
Je vous prie , leur dit - il en
NOVEMBRE. 1763. 63
fouriant avec douceur , de ne pas m'é-,
veiller , de garder le filence , & de
me laiſſer continuer mon rêve. Après
quoi le fantôme reprit ainſi ſon difcours.)
Afin que la vue du danger que vous
aurez à courir en défendant la République
,ne vous arrête point , ſcachez
qu'il y a dans le Ciel un lieu deſtiné
pour ceux qui ſauvent leur patrie , ou
qui la défendentdans ſes périls , ou enfin
qui méritent de quelque manière
que ce ſoit d'être mis au nombre de
fes bienfaiteurs. Là une éternelle félicité
leur eft préparée : car rien de tour
ce qui ſe fait ſur la Terre n'eſt plus
agréable à cet Etre principe de toutes
choſes & qui gouverne le Monde ,
que ce qui ſe rapporte au bien de
ces Sociétés compoſées de diverſes multitudes
d'hommes liés entr'eux par des
Loix , & qu'on nomme Villes, Ceux
qui les dirigent , & ceux qui les maintiennent
, retournent après leur vie dans
ces lieux d'où ils font partis,
Aces mors , quoique troublé , moins
par la crainte de la mort , que par l'horreur
d'avoir à redouter ceux avec qui
qui je ſuis uni par le fang , je demandai
fi mon père & ceux que nous
regardions comme morts vivoient en
64 MERCURE DE FRANCE.
3
core ? Oui certainement , répondit mon
Ayeul : c'eſt à préſent qu'on peut dire
qu'ils vivent , à préſent qu'ils font
délivrés des liens de leurs corps où ils
étoient retenus comme en prifon ; au
lieu que ce qu'on appelle vie parmi
vous , n'est qu'une vraie mort. Mais
voyez votre père qui vient à vous.
Dès que je l'apperçus , un torrent de
larmes coula de mes yeux. Auffitôt il
m'embraſſe , me baiſe , & me défend
de pleurer. Lorſque j'eus eſſuyé mes
pleurs , & que je fus en état de parler
, je lui adreſſai ces paroles : O Père
auſſi cher que reſpectable ! Puiſque
c'eſt dans ces lieux qu'on jouit vraîment
de la vie ; que fais-je ſur la terre ? pourquoi
ne m'eſt - il pas permis de venir
dès aujourd'hui vivre parmi vous ?
Mon enfant , me dit- il , le temps n'en
eſt pas encore venu ; ces lieux ne vous
feront ouverts que lorſqu'il plaira au
Dieu dont cet Univers eſt le temple,
de briſer les chaines qui attachent votre
âme à votre corps. Les hommes ont
été créés pour veiller ſur le globe qu'on
nomme terre , & que vous pouvez appercevoir
au milieu de ce Temple ;
c'eſt pour cela qu'ils ont étés animés
d'une portion de la flamme dont brilNOVEMBRE.
1763. 65
lentles flambeaux éternels , ces globes
celeſtes que vous nommez aſtres ou
étoiles , & qui vivifiés par des eſprits
émanés de la Divinité , décrivent leurs
cercles avec une rapidité inconcevable .
Ainſi , mon cher Scipion , le refpe&
que vous devez à l'Etre ſuprême ,
vous oblige , comme tous vos femblables
, à laiſſer ſubſiſter la liaiſon établie
entre votre âme & votre corps ;
& vous ne devez point quitter le féjour
de la Terre ſans l'ordre exprès de
celui qui vous y a placé , ſi vous ne
voulez mériter le reproche d'avoir refufé
de remplir la tâche que Dieu luimême
vous a impoſée. Vivez donc ,
mon fils , vivez comme votre ayeul
Scipion a vêcu , comme j'ai vêcu moimême
; imitez notre justice & notre
piété. Souvenez-vous que la piété entre
les parens eſt une grande vertu , &
qu'il n'eſt point d'éloge au-deſſus de
celui qui a la patrie pour objet. Voilà
par où vous pourrez mériter d'avoir
place un jour dans les Cieux , & de
jouir de la compagnie des perſonnes
qui dégagées maintenant de leurs corps
habitent ce ſéjour ....
Placé dans cet endroit , je parcourois
des yeux ce vaſte Univers. Tout ce que
66 MERCURE DE FRANCE,
je voyois autour de moi m'étonnoit ;
je découvrois des étoiles qu'on ne sçauroit
appercevoir d'ici-bas. Les Aftres
me paroiſſoient d'une grandeur fort audeſſus
de celle qu'on leur fuppofe. Le
moindre de tous eſt celui qui eſt le
plus éloigné du Ciel, le plus voiſin de
la Terre , celui qui brille d'une lumière
empruntée ; mais il n'en eſt aucun qui
ne ſoit plus grand que notre globe.
Quant à ce globe lui-même , je le vis
alors ſi petit , que je ne pus m'empêcher
de regarder en pitié notre Empire
qui ne remplit , pour aimfi dire , qu'un
point de ſa furface. Comme je m'occupois
à le conſidérer , l'Africain me
dit : Hé quoi ! aurez - vous donc towjours
les yeux baiffés vers la Terre
Que ne portez-vous plutôt ces regards
fur les grands objets qui vous environnent.
Apprenez comme toutes les par
ties de ce monde font liées entr'elles .
Les différens êtres que l'Univers renferme
font tous attachés à quelqu'une
des neuf ſphères qui le compoſent. La
première , celle qui enveloppe toutes les
autres n'eſt autre choſe que la ſubſtance
même de la Divinité qui porte dans
ſon ſein tout ce qui exifte. Cette ſphère
entraîne avec elle dans des révolu-

NOVEMBRE. 1763. 67
tions éternelles cette multitude d'étoiles
dont elle eſt peuplée. Après elle on en
compte ſept autres. A l'une de ces ſphères
eſt fixé ce globe que les habitans
de la Terre nomment Saturne. Immédiatement
au-deſſous eſt placé Jupiter,
cet Aftre dont la lumière eſt ſi favorable
aux hommes. Après lui vient
Mars, qui par fon aſpect affreux & fa
couleur de ſang , épouvante la Terre..
Enfuite le Soleil , cette ame qui tempére
& qui vivifie tout ce qui eſt dans
l'Univers : cet Aftre qu'on peut regarder
comme le Roi de tous ceux qui
brillent dans le Ciel , qui dirige leur
course ,& dont la grandeur est telle
qu'il remplit l'Univers entier de l'éclat
de ſa lumière , marche au milieu de tous
les Corps célestes , tel qu'un Prince entouré
de ſa cour. Il méne à ſa ſuite
Mercure & Vénus comme deux Satellites.
La huitiéme fphère emporte avec
elle en tournant la Lune refplendiſſante
des rayons du Soleil. Tout ce qui
eſt au-deſſus eſt éternel ; mais au-deſſous
il n'y a rien qui ne foit mortel & fragile
, excepté l'âme que l'homme tient
de la bonté des Dieux. Enfin la Terre
qui eſt la neuviéme & la dernière ſphère
, placée au centre qui eſt l'endroit le
plus bas , y demeure immobile ; &
68 MERCURE DE T
FRANCE.
c'eſt ſur elle que gravitent tous les autres
corps.
-J'admirois avec tranſport toutes ces
merveilles . Revenu enfin à moi-même :
d'où peuvent venir , dis- je à l'Africain ,
ces fons qui frappent mon oreille
avec tant de force , & qui forment
in concert ſi agréable ? Cette
douce harmonie , me répondit-il ,
eſt un effet des divers mouvemens'
des ſphères ſéparées les unes des autres
par des intervalles inégaux qui ont été
diſtribués ſuivant les plus exactes proportions.
De cette diſtribution réſulte
un mêlange admirable de tons graves
&aigus , & ces divins accords qui vous
charment. Il n'eſt pas poſſible que de
fi grands mouvemens s'exécutent dans
le filence ; & felon la théorie des fons
ceux qui font produits dans les deux
extrémités doivent être les uns aigus ,
& les autres graves. C'eſt le Ciel étoilé
qui à cauſe de la rapidité de ſon cours
rend les fons aigus ; les graves font ceux
que fait entendre l'orbite de la Lune ,
parce que c'eſt celui de tous qui ſe
meut avec plus de lenteur. La terre ,
comme je l'ai déja dit , clouée au centre
du monde , s'y tient dans le plus
parfait repos. Quoique les ſphères qui
tournent foient au nombre de huit
NOVEMBRE. 1763.1 69
leurs révolutions ne donnent que ſept
tons différens déterminés chacun par
la grandeur de l'intervalle qui ſe trouve
entre deux ſphères. Or les interval
les ne ſont qu'au nombre de ſept. C'eſt
dans ce nombre que conſiſte la perfection
de toutes chofes, Des hommes
ſçayans qui ont imité cette harmonie
ſe ſont ouverts par leurs chants une
entrée dans ces lieux où il y a des places
réſervées pour tous ceux qui font
un bon uſage des talens qu'ils ont reçus
de la Nature. Les hommes ne jouif
ſent point ſur la terre de ces concerts
Célestes , parce que leurs oreilles y font
trop accoutumées pour en recevoir les
impreffions.D'ailleurs le ſens de l'ouie eft
le plus émouffé dans l'homme ; ainſi les
habitans de ces pays où font les Ca
taractes du Nil , ſont privés de ce ſens
par un effet du bruit affreux que fait
cette riviere en ſe précipitant du haut
de certaines montagnes très - élevées.
Ajoutez encore que des fons auffi forts
que ceux qui font produits par la ma
chine du monde tournant avec une vi
refferau deſſus de toute expreffion pafſent
la portée de vos oreilles , de même
que les yeux ne peuvent recevoir l'ac
tion des rayons directs du Soleil ; ce
T
1
70 MERCURE DE FRANCE.
qui fait que lavue en eſt obfcurcie lorf
qu'on veut le regarder en face.
4
シリ
J'étois de plus en plus ſurpris ; mais
tout en admirant ces grandes choſes je
laiffois échapper de temps en temps
quelques regards vers la Terre. L'Afri
cain s'en apperçur & me dit : je vois
bien que vous ne ſcauriez vous empêcher
de regarder le lieu de votre demeure;
ſa petiteſſe du moins doit vous
apprendre à le mépriſer , & à n'eſtimer
que les choſes célestes. Venez , querie
vous montre ce que c'eſt la gloire , &
s'il est raisonnable de tant ſe tourmen
ter pour faire du bruit dans le monde.
Cette Terre qui vous paroît ſi petite,&
qui l'eſt en effet , n'eſt cependant habi
tée qu'en quelques points de ſa furface,
ſemés comme des taches de loin
en loin dans des eſpaces entierement
déſerts. Ces vaſtes ſolitudes empêchent
les hommes qu'elles ſéparent de com
muniquer entr'eux , & font par conféquent
des barrières que la renommée në
ſçauroit franchir. Ce n'eſt pas tout , la
fituation refpe&ive des lieux habités eft
encore un obſtacle fréquent à leur communication
réciproque. Par exemple,
vous fentez bien qu'il n'y a aucune
gloire à eſpérer pour vous dans ces pay's
NOVEMBRE. 1763 71
que vous appercevez à l'extrémité de
de cette ligne oblique par rapport à
Rome , ni dans ceux qui ſont ſi loin
à l'oppoſite , ni dans ceux qui ſont ſous
vos pieds. Faites attention de plus que
de cinq bandes ou zônes qui embrafſent
la Terre & la partagent , il y en a
deux toujours couvertes de glaces ; ce
ſont celles qui occupent les extrémités
du globe , & font appuyées ſur l'axe du
monde ; que celle du milieu est brûlée
par les rayons du Soleil. Deux font
habitables ; mais l'une de ces deux, celle
qui eſt au midi , placée ſous votre hémifphére
ne peut rien avoir de commun
avec vous . Quant à celle du Nord
dans laquelle ſe trouve la République
Romaine , vous pouvez remarquer qu'il
n'y en a qu'une très-petite portion dans
votre continent ; car la terre ferme que
vous découvrez d'ici rétrécie ſous les
poles, un peu plus large vers l'équateur ,
n'eſt que comme une petite Iſle toute
coupée par cette mer qu'on appelle chez
vous mer Atlantique, grande mer,océan ;
& qui avec tous ces grands noms n'eſt
que ce que vous voyez.
Maintenant, pour nous renfermer dans
l'étendue des pays habités & connus ;
penſez-vous que votre nom ou celui de
72 MERCURE DE FRANCE.
qui que ce ſoit parmi vos compatriotes,
puiſſe voler pardeſſus ce Caucafe, ou
traverſer ce Gange ? Qui jamais entendra
parler de vous dans les autres extrémités
ſoit de l'Orient , ſoit de l'Occident,
duMidi ou du Septentrion ? Or,
après tous ces retranchemens
voyez entre quelles bornes l'orgueil des
humains ſe trouve reſſerré ,& le champ
qui reſte à leur gloire pour s'étendre !
,
vous
Il en eſt des limites du temps comme
de celles des lieux. Quand même
nous ſuppoſerions les races futures auſſi
attentives qu'elles le ſont peu , à fe
tranſmettre nos louanges les unes aux
autres ; les inondations , les incendies
que la ſuite des fiécles doit amener
néceſſairement , permettent - ils à un
homme d'eſpérer , je ne dis pas un
nom immortel , mais un nom qu'on
puiſſe appeller durable ? de plus , pourquoi
nous mettre en peine que la Poſtérité
s'entretienne de nous , fi les géné
rations qui nous ont précédé , comparables
par le nombre ,& certainement
ſupérieures par les vertus à celles qui
éxiftent& qui éxiſteront dans la fuite ,
ne nous ont pas connus , &furtout,
fi perſonne ne peut ſe flatter d'obtenir
parmi ceux qui font à portée de le
connoître
)
NOVEMBRE. 1763 . 73
connoître , une réputation qui ſe ſoutienne
ſeulement l'eſpace d'une année ;
il eſt vrai que l'année dontje parle eſt
un peu plus longue que l'année vulgaire.
Ce n'eſt pas fimplement le temps qu'il
faut au Soleil pour faire une de ſes révolutions.
Mais celui dans lequel tous
les aftres en corps décrivent un cercle
entier , & reviennent au même point du
ciel d'où ils font partis. C'eſt-là la véritable
année , & je n'oſe vous dire le
nombre de fiécles qu'elle comprend.
Lorſque le grand Romulus fut enlevé
de la terre , le Soleil s'obfcurcit tout-àcoup
& parut s'éteindre quand cet aftre
revenu au même endroit y perdra une
ſeconde fois ſa lumiére , alors tous les
fignes & les autres étoiles ayant achevé
leur tour , on pourra compter une année
depuis cer événement mémorable;"
or ,, ſcachez qu'il ne s'en eſt pas encore
écoulé la vingtiéme partie. Si vous prétendez
donc à la poffeffion de ces biens
inéffabies qui fontaccordés ici avec profuſion
à tous ceux qui ſe ſont diftingués
durant leur vie , je vous loue , mais quel
cas devez-vous faire d'une gloire qui
dure à peine une petite portion d'année?
O combien les diſcours des hommes
D
74 MERCURE DE FRANCE,
paroiffent vains , &les biens de la Terre
faux & trompeurs à ceux qui ſcavent
lever les yeux en haut , & les fixer fur
ces demeures ſaintes où l'on jouit d'un
bonheur fans fin ! mais pour le mériter
ce bonheur , il faut , mon fils , il faut
vous laiffer entraîner par les charmes
de la vertu , & marcher à ſa ſuite dans
la carrière du vrai honneur. Qu'importe
après cela ce qu'on peut dire de vous ?
Qu'importe qu'on en parle , comme
on en parlera fans doute. Pourriezvous
mettre en balance avec les biens
dont il s'agit , une fumée qu'un fi petit
eſpace contient , qui ſe diffipe à me
fure que les générations changent ,&
ſe perd inſenſiblement dans la nuit du
filence?
Lorſque l'Africain eut achevé de
parler , je lui adreſſai ces paroles : puifque
l'entrée du Ciel eſt ouverte à ceux
qui onr fervi leur patrie , je vais redoubler
les éfforts que j'ai toujours faits
depuis mon enfance pour marcher fur
les traces de mon père & furles vôtres ,
& pour ne point dèshonorer les noms
que je porte , je vais travailler de tour
mon pouvoir à mériter une ſi grande
récompenfe.
Qui , me dit-il , éfforcez - vous de
NOVEMBRE. 1763 . 75
bien faire , c'eſt là votre destination ;
& pour mieux vous affermir dans ce
defſein , ſouvenez - vous toujours que
vous n'êtes point mortel , mais feulement
votre corps. Car l'effence de
l'homme n'eſt pas dans cette figure qui
frappe les fens ; c'eſt l'âme qui les conftitue
, l'âme que l'on peut comparer en
quelque façon à la Divinité , puiſque
comme Dieu elle vit , elle fent, ſe rappelle
le paffé , prévoit l'avenir , qu'elle
gouverne& fait mouvoir le temps auquel
elle eſt unie , comme Dieu régle les
mouvemens de cet Univers. Eternelle ,
comme Dieu , néanmoins attachée à un
corps mortel , elle reſſemble encore
ence point à la Divinité qui régit ce
Monde en partie mortel & deſtructible.
Je dis éternelle parce que ce qui
eſt toujours mû doit toujours exifter
; or il n'y a que ce qui reçoit le
mouvement d'ailleurs qui puiffe le perdre&
ceffer de vivre , comme il arrive
lorſque ce qui lui donnoit l'impulfion
ceſſe d'agir. Mais un Etre qui a le
principe du mouvement dans lui-même
ne peutjamais diſcontinuer de ſe mouvoir
, parce que ne pouvant ſe ſéparer
de ſoi , ce principe lui eſt toujours préſent
; au contraire c'eſt lui qui com .
,
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
munique le mouvement à d'autres
Etres. Ce principe ne peut avoir de
commencement , parce que qui dit
principe dit ce qui eſt l'origine de
tout , & ne doit la ſienne àrien autre ;
c'eſt-là l'idée du principe , & elle ne
peut convenir à rien de ce qui eſt
engendré. Il ne peut non plus avoir
de fin , par la raiſon qu'il n'a point
eu de commencement. En effet ſi ce
principe étoit une fois anéanti , il ne
pourroit plus ſe reproduire ; & comme
,
eſt la ſource de tout , il n'y auroit
rien qui pût lui redonner l'éxiſtence
& la fource de l'Etre ſeroit pour toujours
plongée dans le néant. Ainfi , le
principe du mouvement eſt ce qui ſe
meut foi-même ; le Ciel & la Nature
entiere tomberoient fans acquérir par
cette chûte le moindre degré de mouvement
qui leur fût propre ; c'eſt à ce
ſeul principe qu'il feroit dû en entier ;
& ce principe ne peut avoir commencé
, ni ne peut finir. Que s'il eſt
néceſſairement éternel , comment pourroit-
on refuſer le même attribut à
l'âme , puiſque c'eſt par la propriété
de ſe mouvoir, que nous la diftinguons
de tous les Etres inanimés & que
c'eſt dans cette force innée que con
NOVEMBRE. 1763 . 77
fiſte ſa Nature ? Tenez donc pour certain
qu'elle a toujours été , & qu'elle
ne peut jamais ceſſer d'être. Il eſt par
conféquent digne de cette âme de
s'attacher à la pratique des plus hautes
vertus , je veux direde celles qui font
utiles à la Patrie , parce que ce ſont
celles qui l'aident le plus à prendre ſon
éſſor vers ſes régions célestes deſtinées
à lui ſervirde demeure ,& elle y parviendra
d'autant plutôt , qu'elle aura
été plus dégagée de la matière , plus
éxercée à fortir , pour ainſi dire , de
fon corps durant ſa vie mortelle , pour
s'élever à la contemplation des choſes
qui font hors de la portée des ſens.
Au contraire les eſprits de ceux qui
ſe livrent avec ardeur aux appas des
voluptés corporelles , qui , miniſtres
aveugles de leurs paffions brutales ,
violent pour les ſatisfaire , les droits des
Dieux & des hommes , ces eſprits au
fortir de leurs corps ſont condamnés à
tourner autour de la Terre ; & ils ne
feront admis dans ces lieux qu'après
avoir été tourmentés durant une longue
fuite de fiécles. Ayant dit cela ,
Scipion difparut , & je m'éveillai.
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE à M. le Conite de S * * * *
AMI , chaque âge a ſes plaiſirs.
Dans notre bouillante jeuneſſe ,
Deux beaux yeux cauſent notre ivreſſe ;
Un rien allume nos defirs .
Aujourd'hui tes talens occupent mes loiſirs.
Voltaire , Hiſtorien , Philoſophe , Poëte,
Faitretentir pour moi la lyre & ſa trompette ;
Je lis avidement ſes chefs - d oeuvres divers .
De Corneille l'âme puiſſante
Me rend prèſque Romain par ſes ſublimes vers.
Racine m'attendrit. Crébillon m'épouvante.
t Molière , par ſon art charmant ,
Nous corrige en nous amuſant.
La Fontaine a ſuivi la voix de la Nature
Dans ſa ſimplicité , ſon unique tournure ,
Il joint la force à l'agrément ;
Tout plaît dans ſa naïve muſe.
L'Auteur du Goût m'en donne en le lifant ,
Marmontel m'éclaire & m'amuse ,
Apollon l'a compté parmi ſes favoris.
De Thomas la plume féconde
Donne un reffort à l'âme & des leçons aumonde.
Bernard touche & ravit par ſes galans écrits,
Du célébre Rameau la divine harmonie
Etouffe la cruelle envie.
Le ſauvage & profond Rouffeau
En prenant un éſſor nouveau ,
NOVEMBRE. 1763. 7)
Nous entraîne par ſon génie.
* Le Pindare François, d'un vol au facieux,
Me porte avec lui dans les Cieux.
La Tour à ſes portraits donne l'âme & la vie.
Du talent de Pigal l'Univers eſt charmé ;
Sous ſon ſçavant ciſeau le marbre eſt animé.
Le fameux Vaucanfon honore ſa patrie.
A Préville je dois d'agréables momens.
L'éloge de Clairon paroîtroit incroyable.
Dangeville eſt inimitable.
Dumesnil fait à l'âme entendre ſes accens .
Les grâces de Lany forment les pas brillans .
De Veftris la danſe élégante ,
Les nobles mouvemens & la légéreté
Rempliſſent plus que mon attente.
Sa foeur nous peint la volupté.
Arnould juſqu'en mon coeur porte ſa voix touchante
.
Jeliotte eſt l'Orphée & l'Amphion du Temps ;
Par ſes divins accords Fel ſurpaſſe Canente ;
Mais ſi j'applaudis ſes talens ,
Son âme encor plus belle & m'attache & m'enchante.
Dema tranquille vie ainſi paſſe le cours.
Jadis je ſervois les Amours :
Apréſent, je les chante.
Par M. de C***
* Rousseau , mort à Bruxelles .
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Le mot de la première Enigme du
,
ſecond Volume d'Octobre, est la Taupe.
Celui de la ſeconde , eſt les Lunettes.
Celui du premier Logogryphe , eſt Cabriolet
, coëffure que portent les Dames
dans leur deshabillé , dans lequel on
trouve carte , lac , col , cal , corail , tri ,
laire , abricot , litre , ciel , ire acre ,
lit , cire , clio , table , cartel , cor , bare ,
Tiber , roc , lire , ja , la, la , ré , Tobie ,
Clotaire , Lotaire , Cité , Boile, cable ,
libre , Loir , caile , rat , ortie , or , oie,
air élément , air du visage , &c. Abel ,
Aire , Albi , Clerac , Cléri , Orbec ,
Corbie , Corbeil , Creil , Lire , Albret ,
Troye , Oria , atri , bari , ail , jo ,
rat , arc & bal. Celui du ſecond , eſt
Marote , dans lequel on trouve rame ,
mer , rat , mare , mort , rot , marot,
rome , orme , re , mater.
ENIGME.
A Mlle Hu .. l'aînée , à Saumur.
Vous qui joignez aux dons de la figure ,
Les talens enchanteurs ,
NOVEMBRE. 1763. 81
Qui vous ſoumettent tous les coeurs ;
Belle ſans art , enfant de la Nature ,
Aimable Hu .... , dans vos momens d'ennuis ;
Pour les charmer , devinez qui je ſuis .
De qualités & mauvaiſes & bonnes ,
Mon être , aſſemblage effrayant ,
Varie autant que les perſonnes ,
Sans être jamais inconſtant;
Et , ſi ce n'eſt par un prodige ,
Très-rarement on me corrige.
Pour vous aider , fous des traits généraux ,
Avos yeux je vais me dépeindre.
Souvent petit , je ſuis à craindre
Dans le grand Homme & le Héros
Chez le philoſophe , l'Avare ,
Et la Coquette & le Rimeur ,
Je ſuis fou , ſombre , plein d'humeurs ,
Chimérique , entêté , bizarre :
Chez le Courtiſan , le Jaloux ,
Et perfide & mélancolique ;
Et plus carnacier que les Loups
Chez l'imbécille Fanatique.
Chez vous je ſuis noble , touchant ,
Senſible , diſcret & fincère :
Timide & fier chez votre frère ,
Cependant doux & bienfaiſant.
Chez votre ſoeur , plein d'eſprit , mais piquan
L'on me craint & l'on me révère ;
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
Et malgré celaje ſais plaire :
On m'aime , on m'adore en tremblant,
Comme on fait le Dieu de Cythère ,
Qui nous bleſſe en nous careſſant ,
Mais dont la bleſſure eſt ſi chère .
Chez vos aimables père & mère ,
Majestueux , intéreſſant ,
On chérit mon humeur ſévère
Que la bonté toujours tempère ,
Comme un nuage tranſparent
Tempère la vive lumière
Du Soleil trop éblouiſfant ...
J'en ai déjà trop dit peut-être ,
Et vous devez me reconnoître.
Conſervez-moi bien précieuſement :
On me préfère à Cytherée;
Mais , chez vous, je ſers d'ornement
cette Déeſſe adorée.
CHAUVET,
AUTRE.
Ja fuis petite & fuis brunette ,
De la forme la plus parfaite.
Mon père quelquefois m'appellant un tréſor
M'habille toute d'or.
Pour me rendre où l'on me defire
2
NOVEMBRE . 1763. 83
Il me faut traverſer un Palais précieux ,
Et puis deſcendre en d'autres lieux
Que leur obſcurité m'empêche de décrire .
Là , toutefois j'exerce mon empire ,
Et c'eſt , dit- on , pour foulager les maux
Du Roi des Animaux .
LOGOGRYPH Ε.
De huit pieds je ſuis compofée ,
Lecteur , du reſte de mon corps ,
Si ma moitié de tête eſt par toi diviſée
Tu pourras me ſemer alors.
Joins mes extrémités , & tu vas voir paroître
Dans un mot ce qui doit te faire reconnoître;
Des tréſors une ſource , un condui: ſouterrain ;
Une monnoie , une meſure ; •
Une couleur qui ſert à la Peinture ;
Veux- tu les déranger ? Je tombe dans le Rhin.
Le milieude mon corps commande en Livonie.
En combinant mes pieds avec économie
Tu peux trouver un art qui faſcinoit les yeux
De nos trop crédules ayeux ;
Le premier d'une Ville , en France une Province
Dont-le commerce eſt affez mince ;
Un pur eſprit créé pour l'Immortalité.
Un fleuve qui du Nil fuit Pinégalité :
Detrente autre façons je pourrois me produire
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Lecteur ; mais un calcul qui ne ſauroit t'inſtruire,
Eſt indigne de t'occuper ,
Ecoute ſeulement ce que je vais te dire :
Tandis qu'à me chercher tu crois te diſſiper ,
Garde-toi bien de m'attraper.
AUTR E.
Je ſuis de forme différente ;
Et ſouvent d'une amante ,
Pourvû qu'elle évite l'excès ,
Je ſçais embellir les attraits.
Cinq membres compoſent mon être :
Diviſe-les , tu vois paroître
De quoi charmer les plus beaux yeux ,
De quoi calmer tes ſoucis ennuieux ;
Un riche préſent de la Terre ;
L'âme enfin de la Paix , le ſoutien de la guerre
Un volatil , un inſecte rampant ;
Un majestueux inſtrument ;
Le ſubſtitut d'un grain fort néceſſaire
De pluſieurs animaux l'aliment ordinaire.
Mais pour ne pas t'ennuyer , cher Lecteur ,
Ce mot peut m'indiquer , comme au plus grand
Seigneur.
Au Paysan j'offre une choſe utile ;
On la voit ſouvent à la Ville

LégeremS
16
Amant, si votre bergère Devient coquette et le--
W
=ge-re; Sans regretter de trompeusesfaveurs,Aimés ail
=leurs. Si vous rentrés dansses chaines,L'amour rira devos
W
peines: CeDieu seplaît a doubler les tourmens Des
+Fin.
sots a mans: Du-t-elle effacer Vénus même, Il
faut étre aiméquand on aime , Leplaisir n'est que l'om
bre du bonheur,
+
Si l'on n'est surdu coeur: Lui seulfait naî
-tre les desirs Qui mènent aux vrais plaisirs.Amant .
NOVEMBRE. 1763. 85
Faire trembler les ſcélérats .
Me voilà diſſéqué ; ne me connois -tu pas ?
Par M. M.....
RONDEAU .
AMANS , fi votre Bergère
Devient coquette ou légère ,
Sans regretter de trompeuſes faveurs,
Aimez ailleurs .
Si vous rentrez dans ſes chaînes ,
L'Amour rira de vos peines :
Ce Dieu ſe plaît à doubler les tourmens
Des ſots amans.
Dût-elle effacer Vénus même ,
Il faut être aimé quand on aime :
Le Plaiſir n'eſt que l'ombre du bonheur ,
Si l'on n'eſt ſûr du coeur :
Lui ſeul fait naître les defirs
Qui mènent aux vrais plaiſirs.
Amans , ſi votre Bergère , &c.
LaMuſique est de M.DU COUDRAY, Etudiant
au Collège d'Harcourt, âgé de douze ans.
Les Paroles, de M. D. L. P.....
86 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES .
SUITE du troisième Livre de la PHAR
SALE , par M. MARMONTEL.
D'IMMENSES forêts tombent de toutes
parts , & les cimes des montagnes
font dépouillées de leurs chênes antiques
; car il falloit que le milieu du
rempart n'étant comblé que de légers
faifceaux couverts d'une couche de terre
, les deux bords fuſſent contenus par
des pieux & des poutres ſolidement
unies , de peur que ce terrain mal affermi
ne s'écroulât ſous le poids des
tours.
Non loin de la ville étoit un bois
facré& dès long-temps inviolable , dont
les branches entrelafſées , écartant les
rayons du jour , enfermoient ſous leur
épaiſſe voute un air ténébreux & de
froides ombres. Ce lieu n'étoit point
habité par le Dieu tutélaire des campagnes
. ni par les Silvains & les Nymphes
des bois. Mais il déroboit à la
NOVEMBRE. 1763 . 87
lumière un culte barbare & d'affreux
facrifices . * Les Autels , les arbres y dégoutoient
de ſang humain; & fi l'on
peut ajouter foi à la crédule Antiquité ,
les oiſeaux n'ofoient s'arrêter ſur les
rameaux de ce bois ténébreux , ni les
bêtes féroces y chercher un repaire ;
la foudre * * évitoit d'y tomber , & les
vents craignoient d'en agiter les branches.
Mais fans leurs fifflemens lugubres
la forêt porte fon horreur avec
elle. De ces noirs rochers découle une
onde impure ; les triſtes fimulacres des
Dieux qu'on y adore font informes &
mutilés ; leur attitude ſeule & la couleur
livide de ces buſtes rongés parle tems imprime
une ſombre épouvante. l'Homme
ne tremble pas ainſi devant des Dieux
qui lui ſont peints ſous des traits auxquels
il eſt accoutumé, Plus l'objet de
fon culte lui eſt inconnu , plus cette obf
curité le lui rend formidable .
*Et les voeux criminels qui s'offrent en ces
lieux ,
Offenſent la Nature en révérant les Dieux.
(Breb. )
G ** La foudre accoûtumée à punir les forfaits,
Craint ce lieu ſi coupable , & n'y tombe jamais
(Breb. )
88 MERCURE DE FRANCE.
Les antres de la forêt rendoient , diſoit
on , de longs mugiſſemens ; les arbres
déracinés & couchés par terre fe relevoient
d'eux- mêmes , ils offroient fans
ſe conſumer l'image d'un vaſte incendie
; & des dragons , rampans à longs
replis , embraffoient les tiges de ces
vieux chênes .
Les peuples y portoient leurs offrandes ,
mais fans en approcher jamais. Leurs
Dieux les en avoient chaſſés pour y habiter
ſeuls en filence. Les Prêtres euxmêmes
ſoit le jour , ſoit la nuit , n'y pénétrent
qu'en pâliſſant , ils tremblent
ſaiſis d'une profonde horreur , en approchant
de leurs Idoles . *
Ce futd'abord cette forêt que Céfar
ordonna d'abattre : elle étoit voiſine de
fon camp , & comme la guerre l'avoit
épargnée , elle reſtoit ſeule , épaiffe &
touffue au milieu des monts d'alentour
que le fer avoit dépouillés.
A cet ordre les plus courageux tremblerent.
La Majeſté du lieu les avoit
* Les voiſins de ce bois ſi ſauvage , ſi ſombre ,
Laiſſent à ſes démons ſon horreur & fon ombre ;
Et le Druide craint , en abordant ces lieux ,
D'y voir ce qu'il adore , & d'y trouver ſes
Dieux.
:
(Breb.)
NOVEMBRE. 1763. 89
remplis d'un ſaint reſpect ; & s'ils frappoient
ces arbres facrés , illeur fembloit
déja voir les haches vengereſſes retourner
fur eux-mêmes .
*
Dès que César voit frémir les cohortes
dont la terreur enchaînoit les mains , il
ofe le premier ſe ſaiſir de la hache ; il la
léve , frappe & l'enfonce dans un chêne
quitouchoit aux Cieux . Alors leur montrant
le fer plongé dans ce bois qu'ils
avoient craint de violer , " ſi quelqu'un
» de vous , dit-il , ſe faifoit un crime d'a-
>> battre la forêt , m'en voilà chargé :
>> c'eſt ſur moi qu'il retombe ;
obéiſſent à l'inftant , non que l'exemple
les raſſure ; mais la crainte de Céfarl'emporte
fur celle des Dieux. ** Auffi-tot
les ormeaux , les hêtres , les chênes , les
cyprès que raſſembloit cette forêt terrible
virent pour la premiere fois tomber leur
longue chevelure & leur têtes dépouillées
firent paſſage à la clarté du jour. Toute la
forêt s'ébranle à la fois , chancelle &
tombe fur elle-même ; mais en tombant
tous
* Et ſeul je prends ſur moi tout le courroux des
Dieux. ( Breb . )
** Les Dieux parlent encore à ces coeurs agités ,
Mais quand Jule) commande , ils font mal
écoutés. ( Breb. )
90 MERCURE DE FRANCE.
elle ſe ſoutient & fon épaiffeur réfiſte
fa chute.
A la vue d'un tel ſacrilége , tous les
peuples de la Gaule gémirent , mais
Marseille s'en applaudit. Qui peut fe
perfuader en effet que lesDieux ſe laiffent
impunément braver ; & cependant
combien la fortune n'a-t-elle pas ſauvé
de coupables ! Il ſemble qu'il n'y ait que
les malheureuxque le tonnerre ofe punir.
Quand les bois furent abattus , on tira
des campagnes voifines des chariots
pour les enlever; le Laboureur conſterné
vit detéler fes taureaux& obligéd'abandonner
fon champ; il pleura la perte de
l'année.
Cefar trop impatient pour ſe confumer
dans les langueurs d'un fiége , en laifle
le foin à ſes Lieutenans ; il tourne ſes
pas du côté de l'Espagne , où ſes légions
l'ont devancée , & ordonne à la guerre
de le fuivre vers cette extrémité du
monde .
Cependant les travaux du fiége s'avancent.
Le rempart ſe léve & on y établit
deux tours de la même hauteur que les
murs de la Citadelle. Ces tours ne font
point attachées à la terre ; mais elles
roulent fur des éffieux dont le mobile
eſt en elles - mêmes. Les affiégés , du
NOVEMBRE. 1763 . 91
haut de leur fort , voyant ces maſſes
s'ébranler en attribuerent la cauſe à
quelque violente ſecouſſe qu'avoient
donné à la Terre les vents enfermés
dans ſon ſein ; & ils s'étonnerent que
leurs murailles n'en fuffent pas ébranlées,
mais tout-à-coup du haut de ces tours
mouvantes tombe fur eux une grêle de
dards. De leur côté , volent fur les
Romains des traits plus terribles encore ;
car ce n'eſt point à force de bras que
que leurs javelots ſont lancés : décochés
parle reffortde labaliſte , ils partent avec
la rapidité de la foudre , & au lieu de
s'arrêter dans la plaie , ils s'ouvrent une
large voie à travers l'armure & les os
fracaffés , laiſſent la mort & volentaudela
, avec la force de la donner encore ,
Cette machine formidable lance des
pierres d'un poids énorme , & qui pa
reilles à des rochers déracinés par le
temps &détachés par un orage , briſent
tout ce qu'elles rencontrent. C'eſt peu
d'écrafer les corps ſous leur chute , elles
en diſperſent au loin tous les membres
avec le fang.
Mais à mesure que les affiégeans s'ap
prochoient des murs , à couvert fous
le toît d'airain qu'ils s'étoient fait de leurs
boucliers ; les traits qui de loin pou
92 MERCURE DE FRANCE.
voient les atteindre paſſoient ſur leurs
têtes , & il n'étoit pas facile aux ennemis
de changer la direction de la machine
qui les lançoit. Mais la peſanteur des
rochers fuffit pour accabler tout ce qui
s'approche , & ils ſe contentent de les
rouler du haut des murs à force de bras.
Tant que les boucliers des Romains font
unis & qu'ils ſe ſoutiennent l'un l'autre
ils repouſſent les traits qui les frappent ,
comme un toît repouſſe la grêle qui fans
le briſer le fait retentir. Mais ſi-tôt que la
force du Soldat épuiſée céde à l'ardeur
des affiégés & laiffe rompre cette eſpéce
devoute , chaque bouclier feul est trop
foible pour foutenir tous les coups qu'il
reçoit. Alors on fait avancer par un
chemingliſſant une couverture folide &
mouvante , à l'abri de laquelle on ſe
prépare à battre les murs & à les ruiner.
Bien-tôt le Belier , dont le balancement
redouble fes forces , frappe & tente de
détacher ces longues couches de pierres
qu'un dur ciment tient enchaînées &
que leur poids même affermit. Mais
le toît qui protége les Romains , chargé
d'un déluge de feu , ébranlé par les
maſſes qu'on y fait tomber , & par les
poutres qui du haut des murs travaillent
fans ceſſe à l'abattre , ce toît tout-à-coup
NOVEMBRE. 1763 . 93
s'embrâfe & s'écroule & accablé
,
d'un travail inutile les Soldats regagnent
leur camp.
Les aſſiégés qui n'avoient d'abord
eſpéré que de défendre leurs murailles ,
oſent riſquer une attaque au dehors. Une
jeuneſſe intrépide fort à la faveur de la
nuit. Elle n'a pour armes ni la lance
ni l'arc. Ses mains ne portent que la
flâme , cachée à l'ombre des boucliers .
Dans un inſtant l'incendie ſe déclare :
un vent impétueux le répand ſur tous
les travaux de César, Le chêne vert a
beau réſiſter; les progrès du feu n'en
ſont pas moins rapides : par - tout où
les flambeaux s'attachent , le feu s'élance
fur ſa proie ; &des tourbillons de flâme
ſemelentdans l'air àd'immenfes volumes
de fumée. Non-ſeulement les bois entaffés
, mais les rochers eux-mêmes ſont
embrafés& réduits en poudre. Tout le
rempart s'écroule en même- temps , &
dans ſes débris diſperſés la maſſe en paroît
agrandie.
)
Les Romains , ſans reſſource du côté
de la terre , tentent la fortune fur mer.
Déjà Brutus * fur le Vaiſſeau Prétorien,
ſemblableà une fortereſſe, avoit abordé
* Decius Brutus ,
94 MERCURE DE FRANCE.
aux ifles Stechades , accompagné
d'une flotte que le Rhône avoit vu
conſtruire ** , & qu'il avoit portée à
ſon embouchure. On y joint des Navires
faits à la hâte , non de bois peints
& décorés , mais de chênes groffièrement
taillés , tels qu'ils deſcendoient des
montagnes , du reſte fortement unis , &
formant une aire folide & commode
pour le combat.
Marſeille , de fon côté , s'eſt réfolue à
courir , avec toutes ſes forces , le hafard
d'un combat fur mer. Les Vieillards
eux-mêmes ont pris les armes & viennent
ſe ranger parmi les jeunes citoyens,
Non-feulement les Vaiſſeaux en état de
fervir , mais ceux qui dans le Port tomboient
en ruine , & quon a réparés ,
font chargés d'armes & de combattans.
Le Soleil naiſſant répandoit fur la face
des mers ſes rayons brifés par les ondes,
Le Ciel étoit fans nuage , les vents en
filence laiffoient régner dans l'air le
calme & la férénité , & la mer ſembloit
applanir ſes flots pour offrir à la guerre
un théâtre immobile, Alors chaque navire
quitte fa place , & d'un mouvement
égal s'avancent des deux côtés , ceux
* Les Iſles d'Hières,
** A Arles.
NOVEMBRE. 1763. 95
de Marseille & ceux des Romains . D'abord
la rame les ébranle , & bien-tôt à
coups redoublés , elle les ſoulève& les
fait mouvoir,
La flotte des Romains étoit rangée
en forme de croiffant. Les Vaiſſeaux les
plus forts terminoient l'enceinte ;les plus
foibles occupoient le centre. Au milieu
de la flotte , & au deſſus d'elle , s'élevoit
comme une tour la poupe du vaiſſeau
de Brutus. Six rangs de rameurs lui
faifoient tracer un fillon vaſte au ſein
de l'onde , & fes rames les plus élevées
s'étendoient au loin ſur la mer.
Dès que les flottes ne ſont plus ſépa
rées que par l'eſpace qu'un vaiſſeau peut
parcourir d'un feul coup d'aviron , mille
voix rempliſſent les airs , & l'on n'entend
plus à travers ces clameurs ni le bruit
des rames ni le ſon des trompettes. La
mer tout-à-coup blanchit d'écume ; on
voit les rameurs balayer les flots & renverſés
ſur les bancs , ſe frapper le ſein
du levier qu'ils ramenent. Les proues
ſe heurtent à grand bruit; les vaiſſeaux
ſe repouſſent l'un l'autre ; mille traits
lancés ſe croifent dans l'air ; bien- tôt la
mer en eſt ſemée. Déjà les deux flottes
ſe déployent , & les vaiſſeaux diviſés
ſe donnent un champ libre pour le
96 MERCURE DE FRANCE.
combat. Alors , comme dans l'océan ,
fi le flux& le vent font oppofés, la mer
avance & le flot recule , de même les
vaiſſeaux ennemis fillonnent l'onde en
ſens contraire ; la maſſe d'eau que l'un
chaſſe eſt à l'inſtant repouſſée par l'autre,
& balancée entre deux rames , elle y
demeure comme en fufpens . Mais les
vaiſſeaux de Marſeille étoient plus propres
à l'attaque , plus légers à la fuite ,
plus faciles à ramener par de rapides
évolutions , enfin plus dociles à la main
du Pilote. Ceux des Romains au contraire
, par leur peſanteur & leur ſtabilité
, avoient pour eux l'avantage d'un
combat de pied-ferme , & tel que fur
la Terre on eût pû le donner.
Brutus dit donc à ſon Pilote : » Pour-
» quoi laiſſer les deux flottes ſe difperfer
>> ainſi ſur les mers ? eſt- ce d'adreſſe que
>> tu veux combattre ? Ramaffe nos forces
» & que nos vaiſſeaux préſentent le
>> flanc à la proue ennemie. » Le Pilote
obéit , & le combat change. Dès-lors
chaque vaiſſeau , qui de ſa proue heurte
le flanc des vaiſſeaux de Brutus , y refte
attaché , vaincu par le choc , & retenu
captif par le fer qu'il enfonce. D'autres
font arrêtés par des griffes d'airain ou
liés par de longues chaînes. Les rames
fe
NOVEMBRE. 1763 . 97
:
ſe tiennent enlacées , & les deux flottes
couvrant la mer forment un champ de
bataille immobile. Ce n'eſt plus le javelot,
ce n'eſt plus la fléche qu'on lance
: on ſe joint , on croiſe les armes ,
on combat l'épée à la main. Chacun
du haut de fon bord ſe panche au devant
du fer ennemi ; la plupart tombent
fur le bord qu'ils defendent. Les
eaux ſont couvertes d'une écume de
fang ; la mer profonde en eſt rougie ; &
les cadavres ſuſpendus entre les flancs
des vaiſſeaux oppofés rendent impuiffants
les efforts que fait l'un des deux
pour attirer l'autre. Parmi les combattans
, les uns , qui reſpirent encore en
tombant , boivent leur fang avec l'onde
amère ; d'autres luttant contre une mort
lente font tout-à- coup enſevelis avec
leur vaiſſeau qui s'en trouvre & s'abîme.
Les traits qui volent en vain ne tombentpas
de même ; & s'ils ont manqué
leur premiere victime , ils en trouvent
mille à frapper ſur les eaux. L'une de
nos galeres environnée de celles de
Marſeille , avoit déployé fes forces fur
ſes deux bords & les défendoit en même
temps avec une égale intrépidité. Ce
fut là que le brave Tagus combattant
du haut de la poupe & voulant enlever
E
98 MERCURE DE FRANCE .
le pavillon de l'un des vaiſſeaux ennemis
reçut deux fléches oppoſées qui ſe croiferent
en lui perçant le coeur. D'abord
ſon ſang héſite , incertain par quelle
plaie il va s'écouler ; mais repouffant à
la fois les deux fléches , il s'ouvre à
grands flots l'un & l'autre paſſage , &
ſemble en diviſant l'âme de ce guerrier ,
payer un double tribut à la mort.
Dans ce combat , s'étoit engagé le
malheureux Télon , celui des Phocéens
qui maîtriſoit le mieux un Navire dans
la tempête. Jamais Pilote n'a mieux
prévu les variations de l'Air ; toujours
fes voiles étoient diſpoſées pour le vent
qui devoit ſe lever.
Il avoit brifé du fer de ſa proue le
flanc du Vaiſſeau qu'il attaquoit. Mais
un javelot lui perça le ſein , & fa main
défaillante détourna ſon Vaiſſeau .
Giarée qui voit tomber Telon vale
remplacer & faute ſur ſa poupe. Le trait
mortel le frappe au moment qu'il s'élance
l'attache & le tient ſuſpendu au Navire
même qu'il alloit quitter.
Ily avoit parmi ceux de Marſeille deux
Jumeaux , la gloire de leur mère. Les
mêmes flancs les avoient conçus pour des
deſtins bien différens. * La cruelle mort
La Nature avoit mis en l'un & l'autre frère
NOVEMBRE. 1763 . 99
diftingua ces frères que leurs parens confondoient
tous les jours ; hélas ! cette
douce erreur est détruite. L'un deux a
péri , & celui qui leur reſte, éternel objet
de leurs larmes , nourrit ſans ceffe leur
douleur en leur offrant l'image de celui
qui n'eſt plus . Ce malheureux Jeune-
Homme voyant les rames de fon
Vaifſeau entrelaſſées avec celui d'un
Vaiſſeau Romain , oſa porter la main fur
le bord ennemi ; un fer peſant & meurtrier
tombe ſur ſa main & la coupe ;
mais fans lâcher priſe , elle ſe roidit ,
attachée au bois qu'elle ferre. Le malheur
ne fit qu'irriter le courage de ce Jeune-
Homme ; de l'intrépide main qui lui
reſte il veut reprendre celle qu'il a perdu ;
mais un nouveau coup lui détache le
bras & la main dont il combattoit. Alors
fans boucliers, ſans armes , il ne va point
ſe cacher au fond du Vaiſſeau , mais de
fon corps expofé aux coups il fait un
bouclier à fon Frère. Percé de fléches
il ſe tient debout , & après le coup
Des rapports qui trompoient juſqu'aux yeux de
mère.
Mais la mort les diftingue & ſa prompte fureur
Diſſipe avant le temps cette agréable erreur.
( Breb . )
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui fuffit à ſa mort, il en reçoit mille qui
tous feroient mortels & qu'il épargne à
ſes amis. Enfin comme il ſent que fon
âme va s'échaper par tant de plaies , il
la ramaffe & la retient dans ce corps
foible & défaillant ; il emploie tout le
ſang qui lui reſte à tendre un moment
les reffortsde ſes membres;& confumant
dans un dernier effort tout ce qu'il a de
vie & de force , il ſe précipite ſur le
bord ennemi , pour nuire au moins par
le poids de ſa chûte. *
Ce Vaiſſeau comblé de cadavres ,
regorgeant de ſang , briſé par les coups
redoublés des proües , s'entrouvre enfin
de toutes parts. L'eau perce à travers ſes
courbes fracaffées , & dès qu'il eſt plein
juſqu'aux bords il s'engloutit , & dans
fon tourbillon il enveloppe les flots qui
l'entourent. L'onde recule l'abîme
s'ouvre , la Mer retombe & le remplit. **
Dans ce jour le fort des combats étala
fur la Mer ſes prodiges.
*
و
Et ménageant ſa force & le ſang qui lui reſte
Il rend même fa mort aux ennemis funeſte.
( Breb . )
** Et la vague qui ſemble avec lui s'abîmer
S'enfonce en tournoyant juſqu'au ſein de la
mer.
NOVEMBRE. 1763. 101
Le fer recourbé que les Romains
jettoient ſur une Galère ennemie atteignit
un Guerrier nommé Licidas , & il l'entraînoit
dans les flots . Ses compagnons
veulent le retenir ; les jambes qu'ils faififfent
leur reſtent ; le haut du corps en
eſt détaché. Son fang ne s'écoule pas en
foiole ruiſſeau comme par une plaie ,
mais il jaillit à la fois par tous ſes canaux ;
& le mouvement de l'âme qui circule
de veine en veine eſt tout-à- coup interrompue.
Jamais la ſource de la vie n'eut
pour s'épancher une voie auſſi vaſte. La
moitié du corps qui n'avoit que des
membres épuisés de ſang & d'eſprits ,
fut à l'inſtant la proie de la mort ; mais
celle où le poumon reſpire , où le coeur
fomente & répand la chaleur, lutta longtemps
avant que de fubir le fort de l'autre
moitié de lui-même. *
Tandis qu'une troupe obſtinée à la
défenſe de ſon vaiſſeau ſe preſſe en
foule fur le bord qu'on attaque , & laiffe
vuide de défenſeurs , le flanc qui n'a
point d'ennemis , le navire panché du
* Son âme tient encore à ſa chaîne briſée ,
Se refuſe à la parque , & par de longs combats
Fait vivre ſa douleur & languir ſon trépas.
( Breb )
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
,
& côté qu'elle appeſantit ſe renverſe
couvre d'une voute profonde & la Mer
& les combattans. Leurs bras ne peuvent
ſe deployer , & ils périffent comme
enfermés dans une étroite priſon.
Alors on ne voit par - tout que l'affreuſe
image d'une mort ſanglante. Là , tandis
qu'un jeune-homme ſe ſauve à la nage
deux vaiſſeaux qui vont ſe heurter le
percent du bec de leurs proues , & fes
os brifés par ce choc terrible n'empêchent
pas l'airain de retentir de ſes entrailles
écrafées ; le ſang jaillit au loin
dans les airs, & lorſque les deux vaiſſeaux
s'éloignent , fon corps tranſpercé tombe
au ſein des eaux , & leur laiſſe un libre
paſſage. Ici comme dans un naufrage ,
une foule de malheureux prêts à périr &
fedébattant contre la mort , tachent d'aborder
une de leurs galeres ; mais dès
qu'ils veulent s'y attacher , comme elle
chancelle & va périr ſous une charge
trop peſante , leurs compagnons du haut
du bord , leur coupent les bras ſans pitié,
ces bras fupplians reſtent ſuſpendus. Les
corps s'en détachent & tombent dans
l'abîme ; car l'eau ne peut plus foutenir
le poids immobile de ces corps mutilés .
Déja les combattans ont épuisé leurs
traits , mais leur fureur invente des
NOVEMBRE. 1763. 103
armes. Les uns chargent l'ennemi à coups
de rames, les autres ſaiſiſſent les antènnes
& les lancent à force de bras. Les
Rameurs arrachent leurs bancs & les
font voler d'un bord à l'autre . On briſe
levaiſſeau pour combattre. Ceux- ci foulant
aux pieds les morts les dépouillent du
fer dont ils étoient armés ; ceux - là
percés eux - mêmes d'un trait mortel le
retirent de la plaie & la ferment d'une
main , pour que le ſang retenu donne à
l'autre main plus de force ; qu'il s'écoule
après que le trait fatal eſt parti , ils
meurent contens s'il les vange.
Mais rien ne fit dans ce combat de
mer autant de ravage que le feu . La
poix brulante , la cire enflâmée répandent
l'incendie avec elles. L'onde ne
peut vaincre la flame , & des vaiſſeaux
brifés dans le combat , un feu dévorant
pourfuit & confume les débris épars fur
les eaux. * De mille genres de mort le ſeul
que l'on craigne eſtcelui dont on ſe voit
*Entre tant de périls ils penſent faire aſſez
D'échapper aux premiers dont ils ſont menacés ;
Et bien qu'aucun ſuccès à leurs voeux ne réponde,
Onaffronte les feux pour s'affranchir de l'onde ,
On ſe plonge dans l'onde en ſe ſauvant des feux.
( Bréb. )
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
périr. Ainfi les uns pour éteindre la flâme
font percer les eaux de toutes parts ; les
autres pour ſe ſauver des eaux s'attachent
à des poutres brulantes. Le naufrage
même n'éteint pas la valeur. On voit
ceuxqui nagent encore, ramaſſer les traits
répandus fur la mer & les fournir à leurs
compagnons qui combattent ſur les
vaiſſeaux , ou d'une main foible & mal
afſurée ; s'éfforcer de les lancer euxmêmes
ſur l'ennemi qui nage autour
d'eux : file fer manque , l'onde y ſupplée.
L'ennemi s'attache à fon ennemi ,
leurs bras & leurs mains s'entrelaſſent ,
& chacun d'eux s'enfonce avec joie
pour fubmerger ſon ennemi.
Il y avoit dans ce combat , parmi les
Phocéens un homme exercé à retenir
fon haleine ſous les eaux , ſoit qu'il fallût
aller dégager l'ancre , ou chercher
au fond de la mer ce que le ſable avoit
dévoré. Dès que ce plongeur redoutable
avoit noyé fon ennemi , il revenoit
fur l'eau triomphant. Mais à la fin
croyant remonter ſans obſtacle , fa tête
` rencontre le fond d'une Galére , & du
coup il refte englouti.
L'unique foinde ceux qui périſſoient
fut de rendre leur trépas utile. On en
vit s'attacher aux rames d'un vaiſſeau
NOVEMBRE. 1763. 105
ennemi pour retarder ſa fuite ; on en
vit même ſe ſuſpendre en mourant à la
poupe de leur navire , pour rompre le
choc d'un navire oppoſé.
Un Phocéen nommé Ligdamus , inftruit
dans l'art des Baleares , fait partir
de ſa fronde un plomb rapide. Tyrrhene
, qui commandoit du haut de fa
poupe , en eſt atteint ; le plomb mortel
lui briſe les temples , & fes yeux ,
dont tous les liens font rompus , tombent
chaffés par des flots de fang.
Tyrrhene immobile & dans l'étonnement
de ne plus voir la lumière , prend
ces ténébres pour celles de la mort ; mais
bientôt ſe ſentant plein de vie : » Com-
>> pagnons ( dit- il ) employez-moi com-
» me une machine à lancer les traits.
» Allons , Thyrrhene , abandonnons ce
>> reſte de vie aux fureurs de la guer-
» re ; & de mon cadavre plus qu'à demi
» mort,tirons encore cet avantage ,
» l'expoſer aux coups deſtinés aux vi-
» vans. » Il dit & ſes traits aveuglément
lancés , ne laiſſent pas de porter
atteinte. Argus jeune homme d'une
naiſſance illuſtre en eſt frappé au deſſus
des flancs , & en tombant fur le fer il
l'enfonce.
de
Sur le même vaiſſeau & à l'extré
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
mité oppoſée , étoit le malheureux père
d'Argus , guerrier illuſtre dans ſa jeuneffe
, & qui ne le cédoit en valeur à
aucun des Phocéens.Mais ici courbé ſous
le poids des ans , & tout confumé de
vieilleſſe , c'étoit un exemple , & non
pas un foldat.
Témoin de la mort de ſon fils il ſe
traîne à pas chancelans,& de chute en
chute le long da navire ,il arrive juſqu'à
la poupe , & il y trouve ſon fils expirant.
On ne voit point ſes larmes couler
ni ſes mains frapper ſa poitrine ;
mais comme il tend les bras , tout fon
corps ſe roidit , ſes yeux ſe couvrent
d'épaiſſes ténébres ; il regarde ſon fils ,
&il ne le reconnoît plus. Celui ci dès
qu'il apperçoit ſon père ſouléve, ſa tête
fur fon col languiſſant. Il veut lui parler
, ſa voix lui manque :feulement ſa
bouche muette demande à ſon père
un dernier baifer ,& invite ſa main à
lui fermer les yeux. Dès que le vieillard
eſt revenu à lui-même & que la
cruelle douleur a repris des forces : » Je
>> ne perdrai point ( dit- il ) le moment
» que me laiſſent les Dieux : je perce-
>> rai ce coeur paternel. Pardonne ô
>> mon cher fils , pardonne à ton père
>> de n'avoir pas reçu tes embraſſemens
NOVEMBRE. 1763 107
›& les derniers ſoupirs de ta bouche. *
>>> La chaleurde la vie ne t'a point quitté ;
» tu reſpires , tu peux me ſurvivre
>>encore. » A ces mots , quoique le fer
de ſon épée fût tout entier longé dans
ſon ſein , il ſe hâte de ſe précipiter
dans les flots ** de peur que le fer
ne fut trop lent à dégager ſon âme impatiente
de précéder celle de ſon fils
chez les morts .
La victoire n'eſt plus douteuſe : le fort
des combats s'est déclaré. La plupart
des vaifſeaux de Marseille ſont abîmés
fous les eaux ; le reſte ayant changé de
Pilote , reçoit& porte les vainqueurs ;
un petit nombre gagnent la mer &
cherchent leur falut dans la fuite .
Quelle fut au -dedans des murs la
déſolation des familles ! de quels cris les
mères éplorées firent retentir le rivage.
:
*Tu reſpires encore , & tu peux me ſurvivre.
Ce fer va m'épargner la honte de te ſuivre ;
Et ma mort rétablit par des coups redoublés
L'ordre de la Nature & ſes droits violés .
(Bréb. )
**Et voulant de ſon fils devancer le trépas ,
Craint qu'une ſeule mort ne lui ſuffiſe pas.
1 この
(Bréb. )
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
On vit des épouſes éperdues , qui dans
les cadavres flottans fur le bord, croyant
reconnoître des traits fouillés de fang
embrafſoient le corps d'un ennemi qu'elles
prenoient pour celui d'un époux.
On vit de miférables pères ſe difputer
un corps mutilé , que chacun deux
croyoit être ſon fils , pour lui rendre
les honneurs fuprêmes.
Cependant Brutus triomphant fur
les mers s'applaudit d'avoir le premier
joint à l'éclat des armes de César , l'honneur
d'une victoire navale .
SUITE de la Poëtique Françoise
C'EST
de M. MARMONTEL.
'EST avec un nouveau plaifir que
nous revenons à cet Ouvrage où l'utile
&l'agréable ſe trouvent réunis. Il nous
apprend que le Poëte doit joindre l'étudede
fon Art à ſes talens naturels. L'étude
de l'Art a deux branches; les préceptes&
les modéles . Mais avant que de paffer
à l'une& a l'autre M. Marmontel
veut que le Poëte commence par s'étudier
lui-même , & il lui indique les
moyens de connoître s'il est né Poëte.
,
NOVEMBRE. 1763. 109
A cette étude perſonnelle il fautjoindre
celle de la langue qui eſt l'inſtrument
de la Poëfie. Le Poëte doit apprendre à
la manier ; car dans ſes mains elle doit
avoir la docilité de la cire à prendre
la forme qu'il veut lui donner. L'étude
de la Nature , & principalement l'étude
de l'homme entre encore dans le ſyftême
de M. Marmontel. Toutes ces connoiſſances
développées avec eſprit , ouvrent
une vaſte carrière au génie poëtique
, & forment dans cet Ouvrage
comme autant de petits morceaux de
Poëfie , dont voici un exemple . » C'eſt
>>à l'Obfervateur , dit M. Marmontel, à
>> déterminer l'attraction & les mouve-
>> mens des corps céleſtes;c'eſt au Poëte à
>> peindre leur balancement , leur har-
>>>monie&leurs immuables révolutions ...
>>Tandis que le Phyficien analyſe le
>> fon & la lumière , le Poëte fera en-
>> tendre à l'âme l'explosion du tonner-
» re , & ces longs retentiſſemens qui
>> ſemblent de montagne en montagne
» annoncer la chûte du monde. Il lui
» fera voir le feu bleuâtre des éclairs ſe
» briſer en lames étincelantes , & fen-
>>dre à fillons redoublés cette maſſe
» obfcure de nuages qui ſemble affaif
110 MERCURE DE FRANCE .
>> fer l'horifon. Tandis que l'un tâche
» d'expliquer l'émanation des odeurs ,
>>l'autre rend ce phénomène viſible à
>> l'eſprit , en feignant que les zéphirs
>> agitent dans l'air leurs aîles humec-
>> tées des larmes de l'Aurore & des doux
>> parfums du matin.
Le ſtyle eſt une autre partie de la
Poëfie , qui n'est pas moins effentielle
que les précédentes . M. Marmontel diftingue
ſes qualités permanentes & fes
modes accidentels. Les qualités permanentes
du ſtyle poëtique font la clarté
la préciſion , la juſteſſe , la correction ,
la facilité , l'abondance , la richeſſe , l'élégance
, le naturel , la décence , le coloris
& l'harmonie. L'Auteur appelle
modes ou accidens du ſtyle , ce qui
le diftingue de lui-même , comme ſes
tours & fes mouvemens , le ton que le
ſujet lui donne , le caractère que la
penſée lui imprime , celui qu'il emprunte
des moeurs , de la ſituation , de l'intentionde
celui qui parle. M. Marmontel
traite de toutes ces qualités féparément;
ce font des détails qui doivent
ſe lire dans l'Ouvrage même. Ils font
enrichis par des exemples choiſis , &
qui , quoique connus , plaiſent encore
par une heureuſe application qui ſemNOVEMBRE.
1763 .
ble leur donner le mérite de la nouveauté.
D'autres fois l'Auteur fait
lui-même , en quelque forte , les exemples
qu'il propoſe. Telle eſt cette Traduction
d'une Idylle de Kleist , célébre
Poëte Allemand , qu'il cite à propos du
ſtyle , & des moyens de l'animer. M.
Marmontel a ainſi rendu en vers la Piéce
Allemande qu'il nous donne pour
exemple.
Elle fuit ; un eſpace immenſe
Dérobe Thémire à mes yeux.
Ici même , ô cruel abſence !
Ici j'ai reçu ſes adieux.
Viens-tu d'auprès d'elle , ô Zéphire ?
Oui ſans doute elle t'attiroit.
Viens , approche , & que je reſpire
Le ſouffle qu'elle reſpiroit.
Ruiſſeaux , ſur les pas de Thémire
Coulez à flots précipités ,
Et dites-lui que tous ſoupire
Dans les vallons qu'elle a quittés ;
Dites lui que de la prairie
Son abſence a ſeché les fleurs ;
Que des bois la feuille eſt ſétrie ,
Que je languis, que je me meurs.
Quel heureux vallon ma Bergère.
Orne-t-elle de ſes appas ?
Foulé par ſa danſe légère ,
112 MERCURE DE FRANCE .
Quel gazon fleurit ſous ſes pas.
Quel est le fortuné boccage-
Que ſes accens font retentir ?
Quelle fontaine a le plaiſir
De lui retracer ſon image.
M. Marmontel examine par quel degrés
les images poëtiques d'abord introduites
par le beſoin , font devenues un
ornement de luxe dans le langage. C'eſt
le ſujet d'un chapitre qui traite des images
ou du coloris. Ce morceau eſt philofophique
& un peu abſtrait. Les deux
chapitres ſuivans ſur l'harmonie du ſtyle
& le méchaniſme des vers , nous entraîneroient
dans des détails , qui excédroient
les bornes d'un éxtrait , & fourniroient
peu de citations agréables. Voici
comme l'Auteur débute dans celui
qui traite de l'invention .
» Pour concevoir l'objet de la Poë-
» fie dans toute fon étendue , il faut
" ofer conſidérer la nature comme
>> préſente à l'intelligence fuprême.
» Alors non ſeulement l'état a Stuel des
>> chofes , mais le cahos , ſon dévelop-
>> pement , les métamorphofes , les ré-
„ volutions de ce tout immenfe & de
> ſes parties ; ces phénomènes innom-
» brables qu'ont du produire la circuNOVEMBRE.
1763. 113
,
>> lation de la matière d'après les loix
» du mouvement , & le commerce
>> mutuel de la penſée & du mouve-
>> ment d'après les loix de l'union , de
>> l'eſprit & de la matière ; tout ce qui
» dans le jeu des élémens , dans l'or-
>> ganiſation des Etres vivans , animés ,
>> fenfibles , a pu concourir à varier
>> le ſpectacle mobile & fucceffif de
>> l'Univers , eſt réuni dans le même
>> tableau. Ce n'eſt pas tout à l'or-
>> dre préſent , aux viciffitudes paſſées
>> ſe joint la chaîne infinie des poffi-
»bles d'après l'eſſence même des
>> Etres , & non ſeulement ce qui eſt ,
>> mais ce qui ſeroit dans l'immenfité
>> du temps & de l'eſpace , fi la natu-
>> re développoit jamais le tréſor iné-
>> puiſable des germes renfermés dans
" ſon ſein. C'eſt ainſi que Dieu voit
>> la Nature , c'eſt ainſi que ſelon fa
>> foibleſſe le Poëte doit la contem-
» pler. S'emparer des cauſes ſecondes ,
>> les faire agir dans ſa penſée , felon
>>les loix de leur harmonie ; réaliſer ain-
>> fi les poffibles , raſſembler les dé-
» bris du paffé ; hâter la fécondité de
>> l'avenir ; donner une éxiftence appa-
>> rente & fenfible à ce qui n'eſt encore
» & ne fera peut- être jamais que dans
114 MERCURE DE FRANCE.
» l'effence idéale des choſes : c'eſt ce
» qu'on appelle inventer. Il ne faut
>>donc pas être ſurpris ſi l'on a regar-
» dé le génie poëtique comme une
» émanation de la Divinité même ....
» On voit par là combien le champ
» de la fiction doit être vaſte
» combien l'inventeur qui s'élance dans
>> la carrière des poſſibles , laiſſe loin
>> de lui l'imitateur fidèle & timide qui
» peint ce qu'il a ſous les yeux
,
&
On voit par ce début que M, Marmontel
traite ce ſujet d'une manière
nouvelle , & qu'il ne fuit point les
traces de donneurs de préceptes qui
ont écrit avant lui fur cette matière .
Tout le chapitre eſt dans le même
goût. L'Auteur approfondit ſes principes
, & remonte à la nature des choſes
, dont il tire enfuite des conféquences
toujours juſtes ,& qui répandent un
grand jour fur toutes les parties de l'Art
Poetique. Il demande à la vérité de ſes
Lecteurs une grande attention pour le
fuivre dans ces nouvelles routes ; ma's
quand on a une fois ſaiſi ſes idées primitives
, tout le ſyſtême ſe développe
avec facilité.
Dans le Chapitre intitulé du
choix dans l'imitation , l'Auteur com-
-
NOVEMBRE. 1763. 1ης
,
Stabat
le ſentiment de ceux qui confondent
la beauté poëtique avec la beauté
naturelle. Les vues dans lesquelles opére
la Poësie , dit M. Marmontel , ne font
pas celles de la Nature. Ce qui eſt beau
pour un Art , peut ne l'être pas pour les
autres. La beauté du Peintre ou du S
tuaire peut être ou n'être pas celle du
Poëte , & réciproquement ſelon l'effet
qu'ils veulent produire. Enfin ce qui
fait beauté dans un Poëme ou dans
tel endroit d'un Poëme , devient un défaut
, même en Poësie , dès qu'on le
déplace , & qu'on l'employe mal-àpropos.
Il ne fuffit donc pas , il n'eſt
pas même beſoin qu'une choſe ſoit
belle dans la Nature , pour qu'elle foit
belle en Poëfie ; il faut qu'elle ſoit telle
que l'exige l'effet que l'on veut opérer.
Nous citerons d'après l'Auteur quelques
exemples qui prouvent que la beauté
poëtique dépend du rapport des objets
avec nous-mêmes .
>> Lorſque la peinture d'un Payſage
>> riant & paiſible nous cauſe une douce
» émotion , une rêverie agréable , con-
>> ſultez-vous , & vous trouverez que
>> dans ce moment , vous vous ſuppo-
>> fez affis au pied de ce hêtre , au bord
>> de ce ruiſſeau , ſur cette herbe ten
116 MERCURE DE FRANCE .
>> dre & fleurie , au milieu de ces trou-
>> peaux qui de retour le foir au Villa-
>> ge , vous donneront un lait délicieux.
>> Si ce n'eſt pas vous , c'eſt un de vos
>> ſemblables que vous croyez voir dans
>> cet état fortuné ; mais fon bonheur
>> eſt ſi près de vous , qu'il dépend de
>> vous d'en jouir , & cette penſée eſt
» pour vous ce qu'eſt pour l'Avare la
>> vue de fon or , l'équivalent de la jouif-
>>fance.
» Mais à ce beau Tableau que vous
>> préſente la Nature , le Poëte ſçait
>>qu'il manque quelque choſe. Il place
>> une Bergère au bord du ruiſſeau ;
>>il la fait jeune & jolie , ni trop né-
>> gligée , de peur de bleſſer votre déli-
>> cateffe; ni trop parée , de peur de dé-
>> truire votre illufion. Il lui donne un
>> air fimple & naïf ; car il ſçait que
» vous aimez à trouver un coeur facile
» à ſéduire ; il lui donne une voix tou-
>> chante , organe d'une âme ſenſible ;
»& il la peint ſe mirant dans l'eau , &
» mêlant des fleurs à ſes cheveux, com-
>> me pour annoncer qu'elle a ce defir
>> de plaire qui ſuppoſe le beſoin d'ai-
» mer. S'il veut rendre le tableau plus
>> piquant , il place non loin d'elle un
>>boccage ſombre où vous croirez qu'il
NOVEMBRE . 1763 . 117
> eft facile de l'attirer. Il feindra même
» qu'un Berger l'y appelle, Vous le ver-
» rez entre les arbres , le feu du defir
» dans les yeux ; & un mouvement
>> confus de jalouſie ſe mêlera , fi elle
>> lui ſourit , au ſentiment qu'elle vous
> inſpire.
M. Marmontel ſuppoſe au contraire ,
que l'intention du Poëte ſoit de caufer
à ſon Lecteur une ſombre mélancolie.
» C'eſt un déſert qu'il vous peindra ,
>> continue-t-il , le bruit d'un torrent qui
>> ſe précipite fur des rochers , & qui va
>> dormir dans des gouffres , trouble ſeul
>> dans ce lieu ſauvage le filence de la
» Nature. Vous y voyez des chênes
>>briſés par la foudre mais que la
>>>hache a reſpectés. Des montagnes
> couronnés de frimats terminent l'ho-
>> rifon. De tous les oiſeaux , l'Aigle
>> ſeule oſe y dépoſer les fruits de fes
>> amours. Il vole tenant dans ſes griffes,
>> un tendre agneau enlevé à ſa mère ,
" & dont le bêlement timide ſe fait
>> entendre dans les airs. Cependant
» l'aigle aux aîles étendues arrive
> joyeux de ſa proie ; il la dépouille ,
>>la déchire & la partage à ſes petits.
„ Plus bas la Lionne alaite les fiens ;
» & dans les yeux de cette bête féroce,
118 MERCURE DE FRANCE .
» l'amour maternel ſe peint avec dou-
» ceur. Ces deux actions toutes fimples
>> concourent avec l'image du lieu ,
>> à exciter dans l'âme cette crainte que
>> les enfans aiment fi fort à éprouver,
» & dont l'homme qui est toujours en-
>> fant par le coeur , ne dédaigne pas de
» jouir encore.
Il eſt certain que ces deux tableaux
font très-poëtiques ; & que le Lecteur
n'a pas moins de defir d'être auprès de
la bergère , que de plaifir de n'être pas
au bord de ce torrent , au pied de ces
rochers , parmi ces animaux terribles ;
car il n'eſt pas moins doux de contempler
les maux dont on eft exempt , que
de voir les biens dont on peut jouir.
Nous ajouterons au Tableau précédent
une autre peinture qui ne la céde
pas aux deux premieres. M. Marmontel
joint toujours l'éxemple au précepte ; &
cet éxemple, c'eſt ſouvent lui-même qui
le fait. » Qu'un Poëte , dit-il , décrive
>> un incendie , l'image des flammes &
>>des débris nous affectera plus ou moins,
>> felon que nous avons l'imagination
>> plus ou moins vive , & le plus grand
» nombre même , en ſera foiblement
» ému. Mais qu'il nous préſente ſimple-
>>ment fur unbalcon de la maison qui
NOVEMBRE. 1763. 119
» brûle , une mère tenant ſon enfant
>> dans ſes bras , & luttant contre la
>> Nature pour ſe réfoudre à le jetter ,
>> plutôt que de le voir confumé avec
>> el'e par les flammes qui l'envir onnent;
» qu'il la repréſente meſurant tour-à-
>>> tour avec des yeux égarés l'effrayante
>> hauteur de la chûte ,& le peu d'eſpa-
>> ce , plus effrayant encore , qui la fé
>> pare des feux dévorans ; tantôt éle-
>> vant ſon enfant vers le Ciel , avec les
» regards de l'ardente prière ; tantôt
>>prenant avec violence la réſolution
» de le laiſſer tomber , & le retenant
>> tout-à-coup avec le cri du déſeſpoir
»& des entrailles maternelles. Alors le
>> preſſant dans ſon ſein , & le baignant
>> de ſes larmes , & dans l'inſtant même
>> ſe refuſant à ſes innocentes careſſes
» qui lui déchirent le coeur ; ah ! qui
>> ne ſent l'effet que ce Tableau doit
>> faire , s'il eſt peint avec vérité.
?
Ce Tableau ſeroit un vrai Poëme
s'il étoit revêtu des ornemens de la ver
ſification ; & même ſans cet avantage
il produit tous les effets de la plus touchante
Poëfie. Ces fortes de morceaux
qui font affez fréquens dans ce Livre ,
ôtent aux préceptes la ſéchereſſe inféparable
des Ouvrages didactiques . Auffi
120 MERCURE DE FRANCE.
paffons-nous-nous légérement fur les
règles qu'il faut lire avec attention dans
le Livre , pour nous attacher aux exemples
qui font plus agréables , & qui font
plus à la portée du commun des Lecteurs.
D'ailleurs les préceptes qui forment
le premier volume de cette Poëtique ne
regardent que la Poësie en général , ce
qui les rend encore plus abſtraits. Nous
parlerons dans le Mercure ſuivant , des
différens genres de Poësie , depuis le
Poëme Epique juſqu'au Madrigal ; car
M. Marmontel a traité de tous ces genres
ſéparément.
PRINCIPES
NOVEMBRE. 1763. 121
:
PRINCIPES généraux & particuliers
de la Langue Françoise , confirmés
par des exemples choisis , inftructifs ,
agréables & tirés des bons Auteurs ,
avec des Remarques fur les Lettres ,
la prononciation , les Accents
Ponctuation , l'Ortographe & un
Abrégé de la Verſification Françoise.
Par M. de WAILLY. Nouvelle
,
la
Edition revile & confidérablement
,
augmentée , avec cette Epigraphe
ל
Surtout qu'en vos écrits, la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous ſoit toujours fa-
4 crée.
Boileau.
A Paris , chezJ. Barbou , rue S. Jacques
, aux Cigognes. 1763. Avec
Approbation & Privilége du Roi , un
Volume in- 12 .
La nouvelle édition de cette Grain
maire peut compter fur les fuffrages du
F
F
122 MERCURE DE FRANCE .
Public. Elle les mérite par les additions
confidérables& utiles quel'Auteur a faites
à fon livre,& qu'il explique dans ſa Préface.
Le mérite principalde cet Ouvrage
confiſte dans la préciſion & la clarté
du ſtyle , dans l'ordre & la fecondité
des principes . M. de Wailly a travaillé
furtout pourles jeunes gens. C'eſt pour
ſe mettre à leur portée , qu'il s'eſt éfforcé
de fimplifier les règles de la Grammaire
; peut-être a-t-il rendu un égał fer
vice aux perſonnes plus avancées en âge,
Loin de rechercher & de multiplier les
termes métaphyſiques , comme ont
fait quelques Auteurs qui ſemblent confondre
la ſcience avec les mots ſcientifiques
, il a tâché d'en diminuer le nombre
, & de s'en paſſer. L'oftentation des
raiſonnemens abſtraits lui a paru ſans
doute également inutile & ridicule,
Un bon Grammairien doit être Philoſophe
; mais quand à Paide de la Philofophie
il a trouvé les vrais principes , il
faut qu'il débarraffe fon Ouvrage de
toutes les fubtilités, métaphyfiques ,
moins propres à éclairer le Lecteur ,
qu'à l'embrouiller , le fatiguer , l'ennuier.
Lorsque l'Edifice eft bati, la charpente
eſt inutile: on l'enleve.
Cette Grammaire , quoique en un
NOVEMBRE. 1763. 123
volume de grofſeur ordinaire , eſt peutêtre
l'Ouvrage le plus étendu que nous
ayons fur notre langue. On y trouve
non - ſeulement tout ce que renferment
les Grammaires les plus accréditées ,
mais encore une infinité de chofes
qu'on cherchoit en vain dans celle - ci .
M. de Wailly ſe fait honneur d'avouer
qu'il a lu & médité tout ce que pluſieurs
grands hommes du ſiècle dernier ont
écrit fur notre langue , tels que MM..
de Vaugelas , de l'Académie , Corneille,
Bouhours , Ménage , Andry de Boifregard,
Bellegarde , Gamache , &c. Il a
profité de leurs recherches & de leurs
découvertes. Les réfléxions de ces Sçavans
font éparſes en pluſieurs volumes
confidérables , & elles ne font pour la
plupart appliquées qu'à des exemples
particuliers. Notre Auteur les a rapprochées
l'une de l'autre , & autant qu'il
a pu , il en a formé des principes généraux.
Par cette laborieuse économie
il procure aux Lecteurs l'avantage de
profiter des travaux utiles des Auteurs
qu'il l'ont précédé , & leur épargne la
peine de feuilleter des volumes pleins
d'érudition , mais dont la lecture a peu
d'attraits.
M. de Wailly ne s'eſt pas appefanti
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
fur les premiers élémens de la Grammaire.
Il a mépriſé la chimère des déclinaiſons
; mais s'il eſt occupé ſérieuſeument
de la ſyntaxe , qu'il regarde
avec raiſon comme la partie la plus importante
du langage. Il a traité les Verbes
& les Participes en particulier avec
toute l'étendue qui convenoit. Les régles
qu'il donne ſur cet article impor
tant , font juſtes , fimples & claires .
Les grands principes de la Grammaire
Françoiſe , ne font peut- être pas ce
qu'il y a de plus difficile à connoître
& de plus embarraſſant dans l'application.
Tout homme un peu inſtruit les
ſçait , les devine même & les applique.
Mais il y a une infinité de petites difficultés
qui arrêtent un homme d'eſprit ,
lorſqu'il parle ou qu'il écrit qui
l'obligent à changer un tour agréable
, à facrifier une expreſſion énergique
, à prendrede longs tours pour for .
tir d'embaras. M. de Wailly les a prévenues
, ces difficultés & les a réſolues
dans une ſuite de réflexions & d'éxemples
tirés des meilleurs Auteurs.
,
L'uſage , l'arrangement , la répétition,
le retranchement , l'aſſortiement des
mots font des objets intéreſſans que
l'Auteur n'a pas négligés,
NOVEMBRE. 1763. 125
Il parle auſſi des Antithéſes , des Métaphores
, des Synonymes , des Périodes
, des Jeux de mots ou Pointes ,
toutes chofes dont les autres Grammairiens
ne diſent rien , & qui cependant
appartiennent à la Grammaire , au
moins quant aux mots dont elles font
habillées.
L'exactitude de l'Orthographe & de
la Prononciation , eſt auſſi important
que la pureté de la diction . M. de Wailly
s'eſt efforcé de fixer les caprices de
l'une par des régles tres-juſtes. La raifon
& l'uſage , ſes guides néceſſaires
& ordinaires , l'ont conduit dans les
réfléxions qu'il a faites ſur l'autre . Surtout
il a remarqué que la partie la plus
embaraſſante & la plus irrégulière de
l'Orthographe Françoiſe , c'étoit la manière
d'écrire les dernières fyllabes des
mots. Ces finales ont très-ſouvent le
même ſon & unefOrthographe toute
différente. Il eſt entré ſur cet article
dans un plus grand détail qu'aucun autre
Grammairien. Les régles & les réfléxions
qu'il fait fur les finales ne peuvent
être que fort utiles aux perfon.
nes peu accoutumées à feuilleter unDictionnaire.
Il y en apluſieurs qui ſerviront
beaucoup aux jeunes gens qui étu-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
dient la Langue Latine , & en général
à tous ceux qui ont quelque connoiffance
de cette langue Un abrégé
des régles de la verfification Françoiſe
termine cet Ouvrage.
Cette Grammaire eſt riche pour le
fonds ; l'acceſſoire en eſt agréable &
utile ; je veux dire les exemples par
leſquels l'Auteur explique ſes définitions
& fes régles. Ce font de belles maximes
en proſe ou en vers ; un trait
d'histoire une bonne Epigramme ,
un Madrigal ingénieux. Les piéces de
vers qu'il a citées dans l'Abrégé de la
verfification Françoiſe , ſont également
propres a former l'eſprit & le coeur.
La lecture de ces morceaux tirés de
nos meilleurs Auteurs , délaſſe l'eſprit,
flatte l'imagination , inſpire le goût du
beau & du bon , & ce qui en fait le
plus grand avantage relativement à la
Grammaire , elle imprime dans la mémoire
la régle avec l'exemple.
ANNONCES DE LIVRES.
ABRÉGÉ de. l'Hiſtoire Grecque , à
l'uſage des Colléges & de tous les lieux
où l'on inſtruit la Jeuneſſe tant de l'un
1
NOVEMBRE. 1763. 187
que de l'autre féxe. In-12. Paris, 1763 .
Chez Nyon , Libraire , quai des Auguftins
, à l'Occafion. Prix , 2 liv. 10f..
ÉLOGE hiſtorique de M. le Cardinal
Paffionei , Secrétaire des Brefs &Bibliothécaire
du Siége Apostolique. In- 12 .
La Haye , 1763. Se trouve à Paris
chez le même Libraire. Prix , 1 liv.
10 f. broché.
TRAITÉ des Affections vaporeuſes
des deux féxes ; où l'on a tâché de joindre
à une théorie folide une pratique
füre , fondée fur des obſervations. Par
M. Pomme , fils , Docteur en Médecine
de l'Univerſité de Montpellier , Réfident
àArles en Provence. In-8°. Lyon,
1763. Chez Duplain , Libraire ,grande
rue Merciere , à l'Aigle ; & ſe trouve à
Paris chez Gogue , Libraire , quai des
Auguftins.
MÉDÉE à Jafon , après le meurtre
de ſes enfans , Héroïde .
SitMedeaferox.
Hor.
Suivie d'un Morceau tiré du Dante, Brochure
in-8 °. 1763. Chez les Libraires
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
1
qui débitent les Nouveautés. Nous rendrons
compte de ces deux Piéces qui
font honneur à leur Auteur.
LES VRAIS PRINCIPES de la Lecture,
de l'Orthographe &de la Prononciation
Françoiſe , ſuivis de différentes
Piéces de Lecture propres à donner des
notions ſimples & faciles fur toutes les
parties de nos connoiſſances. Ouvrage
utile aux Enfans , qu'il conduit par degrés
de PAlphabet à la connoiſſance
des régles de la Prononciation , de l'Orthographe
, de la Ponctuation , de la
Grammaire & de la Profodie Françoiſe
: principalement destiné aux Etrangers
auxquels on s'eſt proposé d'abréger
l'Etude de notre Prononciation ,par
une fuite de Tableaux rangés par ordre
alphabétique , dans lesquels on a écrit à
côté de chaque mot la manière dont
il doit être prononcé. Par M. VIARD ,
de l'Académie des Énfans. in 12à Paris,
1763 ; chez Nyon , Libraire Quai des
Augustins. Aumont , Libraire , Place
Mazarine. Brocas & Humblot, Libraires,
rue S. Jacques . Guillyn Libraire ,
Quai des Auguftins . Deſſaint - Junior ,
Libraire - Quai des Auguſtins. Vallat
la Chapelle , Libraire , au Palais , fur le
,
NOVEMBRE. 1763. 129
Perron de la Sainte Chappelle, Panckoucke
, Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
Nous nous faiſons un plaifir d'an -
noncer cette excellente production ,
dont le titre ſeul pourroit ſervir d'Extrait.
L'Auteur , dans un avertiſſement ,
rend compte de la marche qu'il a ſuivie
dans ſon Ouvrage , & du but qu'il s'eſt
propoſé en le compoſant , & nous ofons
affurer qu'il l'a très- bien rempli. L'enfant
même le moins intelligent , peut
en très-peu de temps apprendre à lire
&dans ſes leçons qui pour l'ordinair e
ont une ſéchereſſe rebutante , il trouve
un agrément qui ne fait que l'encou-
- rager.
>
Nous n'entrerons point ici dans le
détail des procédés que M. Viard a
adoptés pour abréger à la perſonne
qu'il inſtruit les difficultés de la lecture.
Maître d'une Penſion connue depuis
longtemps ſous le titre d'Académie des
Enfans , il a été à même de bien voir
en quoi elles nuiſoient aux progrès de
ſes Elèves , & comment il ſeroit poffible
de rémédier au découragement
qu'elles leur inſpirent. C'eſt d'après les
réfléxions que ſes propres travaux lui
ont fait faire , qu'il a compoſé l'Ou-
1
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
vrage dont nous parlons ,& dontnous
faifons d'autant plus de cas , que tout
ce qui y est indiqué comme un moyen
d'inſtruction , paroît être le réſultat de
l'expérience la plus réfléchie.
De l'Alphabet l'Auteur paffe à l'afſemblage
des lettres. M. Viard a imaginé
des tableaux formés des fonsfimples
d'une conſonne & d'une voyelle ;
ces tableaux ſont ſuivis d'un autre tableau
de mots de deux fyllabes formés
de ces mêmes fons. Cette méthode
lui fert encore pour faire diftinguer
à fon Elève les fons formés d'une
voyelle & d'une confonne. Les différentes
leçons dont ils font le ſujet ,
étant auſſi ſuivies de tableaux de mots
de trois & de quatre ſyllables formés
de ces derniers fons & des précédens.
Ainfi paſſant fucceffivement à la combinaiſon
des différentes lettres , l'Elève
de M. Viard parvient à lire des phrafes
entières dans lesquelles cet Auteur a
fait entrer la plus grande partie des
mots qu'il lui avoit fait prononcer.
En poursuivant fon cours de lecture
M. Viard entre dans les principes généraux
de la Grammaire. Rien n'eſt
mieux imaginé que d'apprendre à lire
aux Enfans dans les élémens de leur'
NOVEMBRE. 1763. 131
langue & de commencer leur étude
par leur donner des régles de la prononciation
la plus correcte. Pour y
réuffir . M. Viard a fait ſuivre fon
Traité de la Grammaire d'une Profodie
françoife . Nous ne ferons point
l'éloge de cet excellent extrait de l'Ouvrage
de M. l'Abbé Dolivet fur cette
matière. Nous ajouterons ſeulement ici
qu'après avoir conduit fon Elève d'une
manière claire & rapide par tous les
degrès où il doit paffer avant que de
life courament , l'Auteur donne une
définition nette & précife des différens
arts & de toute la partie de nos
connoiffances ; qu'à l'aide de ces notions
un enfant peut orner fa mémoire
d'une infinité de chofes qui lui feront
auffi utiles qu'agréables. Cet Ouvrage
eſt terminé par l'allégorie des oiſeaux
du P. Brumoy , & les maximes en
vers de l'illustre Fenelon. Nous invitons
les Maîtres & Maîtreſſes & généralement
tous ceux qui font chargés
de l'éducation de la jeuneſſe , à fe procurer
ce Livre qui eſt ſans contredit
un des meilleurs qu'on ait fait en ce
gente ,& nous les afſurons qu'ils ne
peuvent faire une plus utile acquifition .
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
4
re ſe trouve auffi à Paris ,
Nyon , Libraire.
A MANALDINE , Libraire à Rome
iteur de la magnifique Edition des
Evres de Virgile avec la verſion ita-
Henne du célèbre P. Ambrogy nous
ayertit que pour contenter MM. les
Soufcripteurs à qui les Volumes de
Virgile paroiſſent trop minces , il a pris
le parti de diviſer 1 Enéïde en deux
Volumes , de forte que l'Ouvrage ne
ſera que de trois volumes au lieu de
quatre comme on l'avoit annoncé,
par ce nouvel arrangement l'on payera
en ſouſcrivant & en recevant le premier
volume 50 livres ; & 28 livres en
recevant le deuxième , & l'on diſtribuera
gratis le troifiéme. Les ſouſcriptions
ne feront ouvertes que juſqu'à
la fin de Décembre prochain ; & il
faudra que pour ce temps-là MM. les
Souſcripteurs donnent leurs noms pour
les faire imprimer à la tête du troifiéme
Volume. Après le mois de Décembre
ſuſdit , l'Ouvrage coûtera à
Rome 120 livres de France. On peut
ſouſcrire chez Durand, neveu , Libraire
rue S. Jacques. :
NOVEMBRE. 1763. 133
LETTRES ſur l'Origine de la Nobleſſe
Françoiſe. In- 12. 1763. Se vend
2 liv. broché & 2 liv. 10 f. rélié.
On trouve chez le même Libraire les
Livres fuivans :
RECUEIL de Queſtions propoſées à
une Société de Savans qui par ordre de
S. M. Danoise font le voyage de l'Arabie
, par M. Michaëlis , Conſeiller de
Cour de S. M. Britannique , Profeſſeur
en Philofophie & Directeur de la Société
Royale des Sciences de Gottingue ,
traduit de l'Allemand. Vol. in-8°. de
482 pages. Se vend 3 liv. 10 f.
JAC. REINBOLDI SPIELMANN ,
Phil . & Med. D. Chemiæ Botanic . reliquæque
Mater. Med. P. P. O. Capit.
Thomani Canon. Acad. Cæfar. II . C.
Regiæ Berolin. Elect. Mogunt. Sodalis
Collegii Regii Med. Nancejan. honor ,
memori Inſtitutions Chemiæ pralectionibus
Academicis adcommodata. I vol.
in-8°. Argentorati. Prix , 6 liv . relié.
On lui annonce de Turin un Ouvrage
intitulé : Réflexions ſur la théorie
-& la pratique de l'Education , contre les
Principes de M. Rousseau , par le P.
134 MERCURE DE FRANCE.
G. B. Imprimé à Turin chez les frères
Reycens & Guibert , Libraires , au coin
de la rue neuve à Turin. Vol . in-8. de
douze feuilles .
On trouve auſſi chez Durand neveu
l'Hist. du Commerce & de la Navigation
, 1 vol. in-8. imprimé fur du grand
papier & exécuté avec beaucoup de
foin. Le Prix eſt de 6 liv. en blanc.
Le même Livre in-8. papier ordinaire
fe vend 5 liv. relié.
AVIS fur l'Inoculation de la Petite
Vérole, figné CANDIDE. Brochure de
31 pag. qui fe trouve chez P. F.
Didot le Jeune , Quai des Auguſtins ,
à S. Augustin , 1763 .
L'Auteur est un Médecin qui pour
nous, ſervir de ſes propres termes , ofe
hazarder cequ'il penfe , uniquement par
reconnoissance pour te Public qui s'intéreſſe
à la présente diſcuſſion.
- Il répond aux queſtions propofées
par le Parlement à la Faculté de Médecine
fur le fait de l'Inoculation de la
Petite Vérole . Et ſes réponſes ſoit négatives
, ſoit pofitives , font diametralement
oppoſées à tout ce qui a été écrit
& foutenu par les partiſans de l'Inoculation.
Il ne nous convientpas depren
NOVEMBRE. 1763. 135
dre un parti dans une querelle dont
l'objet eſt trop important pour ne la
regarder que comme une querelle littéraire
: ce que nous pouvons affurer
c'eſt que fi l'Auteur a la vérité de fon
côté , comme il s'en flatte ,jamais homme
ne l'a dite plus courageuſement.
On doit donner inceffament au Public
, la Bibliographie univerſelle , ou
le Catalogue général de tous les Livres ,
tant de France , que des pays Etrangers ,
qui ſe trouvent actuellement dans les
magaſins des Libraires de Paris , avec
leurs prix & la demeure des Libraires
qui les vendent. Le tout rangé par ordre
des matières dont ils traitent. Cet
Ouvrage aura 2. volumes in-8°. il eſt
fort utile aux gens de Lettres , aux Auteurs
, à tous les Etrangers & aux Libraires
mêmes. Comme l'on n'en tire
qu'un très-petit nombre d'Exemplaires ,
on prie les perſonnes qui voudront ſe le
procurer , de vouloir bien envoyer dès
à préſent leur adreſſe à Defpilly , Libraire
rue S. Jacques, à la Croix d'Or ,
chargé de la diftribution de cet Ouvrage.
Le prixde chaque volume pourra
être de 2. liv. 10 fols.
136 MERCURE DE FRANCE.
On trouve chez Tilliard , Libraire ,
quai des Auguſtins , à S. Benoît , quelques
Exemplaires d'une nouvelle Tragédie
en Anglois , intitulée Médea ,
donnée par M. Glover. Brochure in-4°.
de 98 pages , imprimée à Londres en
1762. fur du fort beau papier. Le Prix
eſt de 3 liv .
LETTRE de M. l'Abbé AUBERT , à
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
L'AUTEUR de CLOVIS , Pоёте Не-
roï- Comique en 3 volumes , que vous
avez annoncé , Monfieur , dans le Mercure
de Septembre , m'a fait l'honneur
de s'égayer à mes dépens , dans un épilogue
où il maltraite ſérieuſement MM.
de Voltaire , Piron , Greffet , Thomas ,
Mirabeau , Rousseau , & c. Je le remercie
de m'avoir mis en auffi bonne compagnie
; mais je crois devoir déſabuſer
les perſonnes qui liront ſon Poëme ,
d'une petite calomnie qui lui eſt échappée
à mon ſujet. » Aubert , dit-il ,
En fables inſtruiſoit ,
>> Se rendoit neuf , & voyant qu'il plaiſoit ,
>>>Tout uniment complimentoit ſa veine
Dans un Journal que lui-même faiſoit,
NOVEMBRE. 1763. 137
Cela eft faux : je ne fais point le Journal
dont cet Auteur veut parler. Il ſe
feroit épargné un menfonge , s'il avoit
confulté la France Littéraire ; il y auroit
vù que c'eſt M. de Querlon ſeul
qui compoſe les Affiches des Provinces,
Ouvrage périodique où mes Fables ont
été effectivement annoncées avec éloge
, mais auquel je n'ai aucune part , &
dont le travail eſt totalement étranger
à celui des Affiches de Paris , qui font
confiées à mes foins ,& dans leſquelles
je n'ai certainement jamais été
loué. Au refte , comme cet Auteur
écrit au fond de la Bretagne , ainfi
qu'il l'avoue lui-même , on peut lui
pardonner cette erreur ; mais ce qu'on
ne sçauroit guères excuſer , c'eſt le
ton d'aſſurance avec lequel il dit dans
ſa Préface que ſon Poëme n'eſt la fatyre
de personne.
J'ai l'honneur d'être &c.
Y3S MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADEMIES .
L'ACADÉMIE des Sciences .Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , célébra le 25
Août 1763 , la Fête de S. Louis , fon
Patron , dont le Panégyrique fut prononcé
par M. l'Abbé Lalau , Cure de
S. Firmin le Confeffeur,
3
La Séance publique fut ouverte par
M. Houré , Directeur , qui prouva les
avantages que procure à la Patric
l'honneur attache aux Affociations
Littéraires.
M. Boullet , Avocat , Académicien
Réſident , nouvellement élû , fit fon
Difcours de remerciment , auquel le
Directeur répondit.
M. Bucquet , Procureur du Roi à
Beauvais Académicien Honoraire ,
lut deux articles de l'Hiſtoire de Beauvoiſis
, dont les Sujets font , l'Amiennois
& le Beauvoifis repeuplés par des Francs
fous Constance Chlore : Ces Francsfont-
1
NOVEMBRE. 1763. , 139
ils: les Cetes du Bas - Empire ? Etat dư
Beauvoifis & de l'Amiennois fous les
premiers Rois de France ; Époque de la
Soumiffion de ces deux Provinces à
Clovis.
,
M. Baron , Sécrétaire, perpétuel de
l'Académie
lut les Eloges de M.
Titon Du Tillet & de M. l'Abbé
Houlleau , Académiciens morts pendant
le cours de l'année.
M. d'Efmery donna une Differtation
fur les difpofitions Organiques relati
vement à l'Esprit.
M. l'Abbé Clergé lut une Traduction
en Vers François de l'Épitre de S. Paul
à Philemon , & un Poëme intitulé
LeChardonneret ou l'Amour de la Liberté.
L'Académie n'ayant point été fatisfaite
des Ouvrages envoyés au concours , fur
les Sujets qu'elle avoit proposés , elle
propoſe pour Sujet du Prix de l'année
1764,
L'ÉLOGE DE M. DUCANGE.
Le Prix eſt une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv. Les Ouvrages ne
feront reçus que juſqu'au premier Juin
excluſivement : ils feront adreſſés, francs
140 MERCURE DE FRANCE.
de port , à M. Baron , Sécrétaire per
pétuel de l'Académie , à Amiens.
Le Prix de l'Ecole de Botanique ,
tenue par M. d'Efmery , l'un des Académiciens
, a été donné par l'Académie
à M. Lebel , Eléve de cette Ecole.
M. Sellier , de l'Académie , qui tient
à Amiens une Ecole des Arts , a délivré
le 28. Août à ſes Eleves les Prix donnés
par M. le Duc de Chaulnes , Gouverneur
Général de la Province & Protecteur de
l'Académie . Les deux Prix de Géometrie
ont été remportés par MM. Sainneville
De Buffi & Cagnier de Lucheux ;
Demeaux de Dameraucourt a eu un
Acceffit. Celui des Calculs a été donné
à M. Dupont , d'Amiens : celui du
Deſſein à M. Desmarets , d'Amiens :
celui d'Achitecture par M. Tranoi ,
d'Amiens : celui des Manufactures par
M. Leblond , d'Amiens .
SUJETS proposés par l'Académie des
Scienees , Belles- Lettres & Arts de
BESANÇON.
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Besançon , diftribueNOVEMBRE.
1763. 141
ra le 24 Août de l'année 1764 deux
Prix fondés par feu M. le Duc de Tallard,
& un troifiéme fondé par la Ville
de Besançon .
Le prix pour l'Eloquence eſt une
Médaille d'or de trois cens cinquante
livres. Le Sujet du Diſcours , qui doit
être d'environ d'une demie-heure , fera :
Les progrès des Modernes ne difpenfent
pas de l'étude des Anciens. P
Le prix pour la differtation littéraire
eft une Médaille d'or de la valeur de
deux cens cinquante livres dont le
Sujet fera : Quelles ont été lesdifférentes
pofitions de la Ville de Besançon
depuis Jules- Césarjusqu'à nous.
Le prix pour les Arts eſt une Médaille
d'or de la valeur de deux cens livres ,
deftiné à celui qui indiquera la manière
la plus fimple de conftruire des
Bains publics, commodes & décens, dans
la Ville de Besançon , & quel en feroit
L'emplacement le plus convenable.
Les Auteurs font avertis de ne pas
mettre leurs noms à leurs ouvrages ,
mais une marque ou parafe , avec telle
deviſe ou fentence qu'il leur plaira : ils
la répéteront dans un billet cacheté
dans lequel ils écriront leurs noms &
leurs adreſſes . Les piéces de ceux qui
ſe feront connoître foit par eux-
د
$42 MERCURE DE FRANCE .
mêmes , ſoit par leurs amis , ne feront
pas admiſes au concours.
Ceux qui prétendront aux Prix font
avertis de faire remettre leurs ouvrages
avant le premier du mois de Mai
prochain au Sieur Daclin , Imprimeur
de l'Académie , & d'en affranchir le
port , précaution ſans laquelle ils ne
ſeroient pas retirés.
LETTRE de M. DE PARCIEUX, de
l'Académie Royale des Sciences , à
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
,
J'AAII vu avecplaifir ,Monfieur la Societé
des Conciliateurs s'occuper du
projet que j'ai indiqué , pour procurer
un volume conſidérable d'eau dans tous
les quartiers de Paris , & prendre la
défenſe de labonne qualité de celle que
je propoſe d'y amener. Sa faveur marécageuſe
n'a pu rebuter que peu de perſonnes
, après avoir vû ce que diſent à
ce ſuet MM. Hellot & Macquer dans
l'Analyſe qu'ils ont faite de cette eau :
Il eſt néanmoins très-bon , pour ramener
ce petit nombre , de faire connoître
plus expreffément que je n'ai fait , les
NOVEMBRE. 1763. 143
cauſes de ce goûtde marais , &fu-r tout
de faire voir qu'il eſt communaux eaux
de toutes les petites rivières qui ont leur
embouchure dans la Seine ; & qu'il
n'eſt pas particulier à l'eau de l'Yvette ,
comme quelques perſonnes , ſans doute
faciles à perfuader ,ſe l'étoient mis dans
la tête. مت 小
Les Journaux& autres Ecrits publics
ont parlé fi avantageuſement du projet
d'amener l'eau de l'Yvette à Paris , il a
été fi bien accueilli ,que je me perfuade
que vos Lecteurs verront avec plaifir oe
qui y a rapport ,& ce qui peut enmontrer
tout le beau & toute l'utilité. Il
m'eſt permis fans doute de plaider cette
cauſe , & d'ajouter à ce qu'ont dit MM.
les Conciliateurs. Onm'excuseroit quand
même j'y mettrois quelques vues d'intérêt
particulier , pourvu que je ne diſe
rien que de vrai ; à plus forte raifon doisje
être excufé , ſi je ne parle que pour
l'intérêt public. Je ne prétends ni à être
l'Architecte ni l'Entrepreneur de ce
grand ouvrage ; je ne veux ni former
de Compagnie , ni être aſſocié en manière
quelconque à l'entrepriſe qu'on en
pourroit faire , Mais j'aurois la plus
grande des fatisfactions ſi je le voyais
commencer ; & j'employerois avec le
2
Σ
144 MERCURE DE FRANCE.
plus grand plaifir tous les ſoins dont je
puis être capable , à marquer par des
repaires immuables la route &les pentes
de ce Canal ou Aqueduc , fi on devoit
le commencer bien-tôt.
J'ai bien dit quelque choſe dans mon
Mémoire , page 21 , du goût de marais
qu'ont les eaux de toutes les petites
rivières ; mais je ſens que cela ne ſuffit
pas pour tout le monde , & je ne m'imaginois
pas qu'il pût reſter des doutes
après la lecture de l'examen chimique
de MM. Hellot & Macquer , que pour
cette raiſon j'ai inféré en entier dans
mon ouvrage. Il auroit du prevénir
tous les mauvais propos tenus dans les
Sociétés particulieres , par des gens qui
ne ſçavent que lever des doutes , ſans
égard aux ſolutions qu'on en a données.
Des perſonnes qui n'ont jamais bû que
de l'eau de la Seine , fans réfléxion , ne
ſçavent pas qu'elle a eu originairement
cette faveur marécageuſe , qu'elles
croient particulière à l'eau de l'Yvette ;
&en lifant la conclufion du rapport des
deux Sçavans Chimiſtes , que je viens
de citer , on ſe ſeroit épargné les difcours
inconfidérés qu'on a tenus contre le
projet ; puiſqu'il eſt prouvé par le témoignage
le plus authentique , que cette
faveur
NOVEMBRE. 1763. 145
faveur marécageuſe n'eſt nullement
inhérente à l'eau de l'Yvette; qu'elle lui eft
étrangère & accidentelle ; qu'elle eft
commune aux eaux de toutes les petites
rivieres ; qu'ellese diſſipe par la fimple
expofition à l'Air , & enfin que l'eau
de l'Yvette doit être miſe dans la Claſſe
des eaux courantes de rivière , très -faines
& très-bonnes à boire.
د
LesMagiftrats accoutumés à juger de
tout avec une mûre réfléxion s'en
rapporteront plus au rapport des gens
de l'Art , qu'à des objections qu'on
peut dire dénuées de fens ; & il n'eſt
pas poffible que l'avis dicté par des recherches
auffi certaines ne prévale fur
des remarques frivoles qui ne peuvent
être d'aucun poids , pour retarder jamais
l'exécutionduprojet.
Si à la fin de l'été ou dans l'Automne ,
quand les rivières font fort baſſes , ces
perſonnes mal intentionnées ou prévenuës
vouloient prendre la peine de
goûter l'eau de la Seine lorſqu'on l'apporte
de la rivière, ou à la rivière même,
comme nous le faiſons pour celle de
l'Yvette , fans attendre que cette eau
ait été repoſée ou filtrée ou évaporée ;
ellesytrouveroient une faveur de marais
guères moins forte felon les temps , que
G
146 MERCURE DE FRANCE .
celle qu'on trouve à l'eau de l'Yvette.
Elle l'avoit fi forte en 1731 , que M.
Antoine De Juffieu , de l'Académie des
Sciences,crut devoirdonner un Mémoire
à ce ſujet pour en faire connoître la
cauſe , afin qu'on pût y remédier à
l'avenir, quand la même choſe arriveroit.
Voyez les Memoires de l'Académie
Année 1733. page 351. On peut encore
s'en rapporter fur cet Article , à l'expérience
des Porteurs d'eau qui ont alors
ſoin de laiſſer les fontaines découvertes
entoutou en partie , pour laiſſer diffiper
ce qui donne ce goût à l'eau.
J'invite les perſonnes qui prennent
quelque intérêt au bien public , qui
aiment à bien connoître ce dont elles
veulent parler , & qui se trouvent à
portée d'avoir aisément de l'eau de
İ'Yvette , d'en expoſer à l'air libre , &
non dans des appartemens , & de voir
elles - mêmes en combien de jours elle
perd fon goût , afin de pouvoir enſuite
en parler pertinemment , & détromper
ceux qui n'en parlent que par préjugé.
Entre pluſieurs perſonnes qui ont fait
cette épreuve , je me contenterai de
citer M. Haudry , Fermier - Général ,
qui allant à ſa terre de Soucy près d'Arpajon,
fit remplir en ſa préſence pluſieurs
NOVEMBRE. 1763. 147
bouteilles de l'eau de l'Yvette au moulin
de Longjumeau. Arrivé à Soucy , il la
goûta ; elle avoit le goût de marais. Il
en expoſa au grand air , dans des verres ;
& au bout de trois jours elle n'avoit plus
aucune faveur , au point qu'on n'y
trouvoit aucune différence avec l'eau
de la ſource de Soucy , qui eſt des meilleures
qu'on connoiffe.
J'ai la confiance de croire malgré les
doutes qu'on a voulu faire naître ſur la
qualitéde l'eau de l'Yvette, que le projet
de l'amener à Paris ſera exécuté un jour,
& peut - être même beaucoup plutôt
que nous n'oferions l'éſperer. Je fonde
cette confiance ſur les raiſons ſuivantes .
1º. Sur ce que la Ville ne s'en rapportera
pas pour ſe décider ſur l'utilité du
projet , aux propos qui n'ontaucun fondement
, mais à des Juges compétens ,
tels que la faculté de Médécine , l'Académie
des Sciences , ou le corps des
Apoticaires , fi elle croit devoir faire
confirmer le jugement de MM. Hellot
& Macquer.
2º. Sur la nécéſſité indiſpenſable de
donner de l'eau à Paris qui s'agrandit
de toute part , pendant que le peu d'eau
qu'ila , diminue de jour en jour.
3°. Sur la connoiſſance ſuffifante que
Gij
143 MERCURE DE FRANCE.
j'ai de Paris & de ſes environs , pour
pouvoir affurer & prouver s'il le falloit ,
qu'il n'y a que l'Yvette qui puiffe donner
à Paris une affez grande quantité de
bonne eau , à une hauteur commode ,
pour la diſtribuer dans tous les quartiers .
4°. Sur la facilité qu'il y aura d'amener
cette eau à la Porte S. Michel , les côtes
par leſquelles le Canal paffera , étant
pour ainſi dire toutes droites , ainfi
que la route totale.
,
5°. Sur le defir que tous les Prévôts
des Marchands & Echevins ont &
doivent avoir d'embellir Paris de
pourvoir à la commodité & aux avanrages
des Citoyens , & de trouver dans
des motifs fi nobles , celui d'immortaliſer
Leurs noms.
6°. Sur l'exemple que donnent à ce
ſujet pluſieurs Villes de Province.
7. Sur ce que la machine du pont
Notre Dame eſt fort vieille , qu'elle peut
manquer d'un moment à l'autre , &
qu'il eſt très eſſentiel par toutes les
raiſons rapportées dans monmémoire, de
débaraffer les arches des ponts.
,
8°. Enfin ſur ce que la dépenſe ne ſera
pas auffi énorme que bien des gens l'ont
crû, & ont peut- être cherché à l'infinuer,
On en verra la preuve dans le volume de
NOVEMBRE. 1763. 149
l'Académie où mon Mémoire fera inféré;
&par la comparaiſon de travaux à peuprès
ſemblables , faits à Versailles il y a
23 à 24 ans ; & d'après les Mémoires
non fufpects , reglés & payés , que je
tiens de M. Gabriel , de l'Académie
Royale d'Architecture & premier Architecte
du Roi , il ne doit pas en coûter
fix millions , toutes dépenses & indemnités
payées , pour rendre l'eau de l'Yvette
à la Porte S. Michel .
Mais diront ceux qui doutent de tout ,
où la Ville prendra-t-elle ces cinq à fix
millions , & ce qu'il faudra de plus pour
porter l'eau dans chaque quartier,
avec les dépenfes ordinaires qu'elle eft
obligée de faire ? Je dirai ici ce que
j'ai dit ailleurs , que les Grands Hommes
trouvent les moyens néceſſaires pour
venir à bout des plus grandes choſes.
Quand unPrévôt des Marchands n'e feroit
que commencer l'Aqueduc de l'Yvette ,
que je voudrois nommer de LOUIS XV.
ou de LOUIS LE BIEN -AIMÉ ; c'en
feroit affez pour qu'il fût bientôt mené
à ſa fin. La Ville laiſſe rarement ſes
entrepriſes imparfaites , & celle-ci eft
de nature à l'être moins que toute autre.
Il peut d'ailleurs ſe trouver quelque
Gérard de Poiffi , quelque Godinot ,
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
quelque La Peyronie , qui penſent affez
noblement pour vouloir laiſſer à la Capitale
du Royaume, un Monument éternel
de la bienfaiſance ; & à leur poſtérité un
nom refpectable & révéré. Connoit- on
ou imagine - t - on quelque Titre auſſi
flatteur , auffi grand & auſſi ſatisfaiſant
que le ſeroit celui de bienfaiteur d'un
monde entier. Je ne puis m'empêcher
de dire que je ne conçois pas , qu'avec
le pouvoir de faire un auſſi grand bien ,
on n'en ait pas la volonté. Quelquesuns
, ( & ce ne feront pas les plus généreux
) ne manqueront pas de nommer
ceci de l'enthouſiaſme , & cela peut
être ; mais du moins n'est - ce pas un
enthouſiaſme blamable ; & tel qu'il eſt ,
puiſſe-t-il pour le bien de Paris paffer
dans le coeur de quelqu'un de nos plus
riches Citoyens !
,
Une pareille générofité ſeroit grande ,
fans doute , & bien digne de louanges ,
mais elle ne feroit pas inouie. Je pourrois
citer un très-grand nombrede perſonnes
qui ont fait plus que cela, eu égard à leurs
facultés. Le quartier de l'Univerſité eft
couvert de Monumens fondés par
l'amour patriotique de différens Particuliers
. Il faut entendre les habitans de
Reims , fur ce que M. Godinot , Cha
NOVEMBRE. 1763. 151
noine de cette Ville , a fait pour ſes
concitoyens. Les Ecoles de Chirurgie
de Paris & de Montpellier , fur ce qu'a
fait pour elles & pour le bien de l'Humanité
, M. De La Peyronie , premier
Chirurgien du Roi. Tout le monde a
pu remarquer dans la Gazette de France
du 28 Janvier dernier , & dans celle
d'Utrecht du 8 Février , qu'un célébre
Médecin Anglois donne plus de deux
eens mille livres sterlings , devant faire
aux environs de cinq millions de notre
monnoie , pour faire bâtir un Amphithéatre
Anatomique à Londres , & fonder
les Profeſſeurs néceſſaires en Médecine
& en Chirurgie , avec tous les
acceſſoires ; & c'eſt un Médecin ,
Particulier , qui fait cela. Ce font de
ces Hommes dont on parlera éternellement
avec reſpect & vénération .
J'ai l'honneur d'être , &c .
un
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILE S.
SUITE de l'Abrégé des propriétés des
Miroirs concaves .
V°. Des Glaces en verres courbés aufez
Opeut, dans cette Manufacture, faire
courber des glaces , ou du verre de toute
eſpéce,dans quelque forme que ce puiffe
être , comme pour les carreaux des croi
ſées ceintrées , qui naturellemeut doivent
ſuivre la courbure que l'architectu
re fait prendre à certaines parties des édifices
; pour les encoignures arrondies des
boutiques , pour les bibliothéques , les
tablettes & les panneaux des portes des
coins de cabinet , dans lesquels on tient
des morceaux rares & curieux qu'on
veut garantir de la pouffière ,& cependant
laiſſer voir ; pour les caroffes &
autres voitures en gondoles dont on
NOVEMBRE, 1763 . 153
,
veut que les coins , quoiqu'arrondis ,
foient garnis de glaces ; pour les châffes
des Saints qu'on rend d'une forme plus
agréable que ne font les anciennes , en
y ménageant des courbes rentrantes &
fortantes ; pour former les cafes ου
boëtes de glaces , ou verres qui fervent
à préſerver les beaux morceaux de
fculpture , ou les bouquets artificiels de
la pouffière , des mouches & de la vapeur
des bougies qui les noirciffent , &
généralement pour toutes les conftructions
dans lesquelles on veut faire entrer
des glaces , ou verres courbes.
VI . Des Luftres de glace.
L'établiſſement de cette Manufacture
/ a fait imaginer les Luftres de glace : c'eſt
une eſpece de grande lanterne compofée
de plufieurs glaces , auxquelles on
fait prendre les contours qu'on juge a
propos de donner à ces Luftres , afin
de les rendre autant par leur forme que
par la richeſſe & les ornemens de leur
monture, en état de figurer dans les appartemensles
plus magnifiques. Au milieu
de ces Luftres eſt ſuſpendu un chandelier
à pluſieurs branches arrangées
ordiniarement en ordre pyramidal.
و
Tes avantages de ces Luftres für ceux
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
qui ſont de cristal , tels qu'on les voit
dans les Caffés & aux Salles de ſpectacle
, font frappans ; ils donnent beau--
coupplus de lumière , parce que les glaces
ont la propriété de ſe la réfléchir
mutuellement: dans ces Luftres les bougies
étant à l'abri du vent , elles font
moins expoſées à couler , & permettent
que l'on ait les portes & les fenêtres
ouveerrtteess ,, ce qui est fort agréable
pendant les chaleurs & à la campagne ;
enfin on peut paſſer deſſous dans une
aſſemblée , ou dans un bal , ſans craindre
de recevoir ſur ſon habit ou fur fa
robe, de la cire& de la graiffe fondues.
VII . Des Cristaux de Pendules , ou
cartels .
Il nous paroît important d'inſtruire le
Public fur les Cristaux de pendule qui
ſe fabriquent auſſi dans cette Manufacture
: peu de perſonnes ſçavent ce que
c'eſt; on en ignore les quatre différentes
qualités , & les trois différens prix ;
on ne fait pas s'il vaut mieux avoir des
unsque des autres; on ne ſe détermine
que par le meilleur marché ; on n'eſt
pas content enfuite , & faute de connoiffance
, on s'en prend à la Fabrique,
Il convient , fans doute , que tout le
NOVEMBRE. 1763. 155
monde ſoit en état de demander à fon
Horloger telle , ou telle qualité de ces
Criſtaux , à proportion du prix qu'il veut
mettre à ſa pendule ou à fon carte !, &
ſuivant la beauté & la perfection de la
piece.
On appelle Cristal de pendule , ou de
cartel cette calotte de verre qui recouvre
le cadran , & qui eſt ordinairement
encadrée dans la porte de la pendule
, ou du cartel. Il fe fait dans cette
Manufacture de quatre fortes de ces Criftaux
: ceux de la première qualité font
de vrai Criſtal , parfaitement blanc , &
dont les deux ſurfaces ſont travaillées
réguliérement ; c'est -à-dire , doucies &
polies , comme on travaille les verres
pour l'Optique ; ainſi ces Criſtaux ne
portent aucune couleur fur l'émail des
cadrans ; ils leur laiſſent tout leur éclat ,
& jamais ne défigurent , ni les heures ,
ni les minutes : enfin leur épaiſſeur les
met en état de réſiſter , & d'être beaucoup
moins cafuels que les autres ; ce
font là les plus chers ,& ceux dont il
s'agit dans la première colonne du tarif
qui fuit.
Les Criftaux de la feconde qualité
font faits avec de la glace de France :
ils font travaillés avec le même ſoin que
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
les Criſtaux de criſtal ; ils ont la même
force ; ils ne défigurent point les heures ,
ni les minutes ; mais il eſt impoffible
qu'ils foient auffi blancs que ceux de
criftal.
Les Criſtaux de la troifiéme qualité
fontfaits de verre d'Allemagne double ,
fait exprès : ils ſont courbés très-réguliérement;
les ſurfaces n'en font point
travaillées comme ceux de glace ; mais
ils font beaucoup plus blancs.
Ces Criſtaux de la troiſieme & feconde
qualité font du même prix ; &
c'eſt d'eux dont il s'agit dans la feconde
colonne du tarif ci-après .
,
Enfin les Criſtaux de la quatriéme
qualité ſont faits de verre de Boheme
fimplement courbé : comme ce verre a
beaucoup moins d'épaiſſeur que les autres
, ces Criſtaux font bien plus cafuels
que ceux des trois autres qualités;
ils font auſſi bien moins réguliers; ce qui
fait que vers les bords ils défigurent
quelquefois les heures & les minutes du
cadran : ce verre eſt auſſi ſujet aux fils ,
aux piquures , aux bouillons ; ce font
ceux du plus bas prix , & de la derniere
colonne du tarif. On ne doit les
employer que pour les peridules de peu
de valeur , & dont les boëtes ne font .
ni ornées , ni décorées ; car il feroit ri
NOVEMBRE. 1763. 157
dicule de voir un de ces verres communs
dans une falle , ou dans un cabinet
qui ne contiendroit que des meubles
de goût & de prix .
TARIF des Cristaux de Pendule , ou Cartels.
Diametre des Cristaux. Criſtaux | Cristaux | Criſtaux
de criſtal, de glace& de verre
1. qua- de verre
Lité.
de Bonedouble,
2e.me , 4 .
& 3.qua qualité.
lité .
2 pouces & au deffous 90 1. 60 liv. 301.
I pouces & au- dellous 72 48 24
1 pouces & au-deſſous 4 5 30 15
9 pouces & au - delfous 30 20
12
8 pouces & au deffous 22 1of.
15 9
7 pouces & au-deſſous 18- 12 710
6 pouces & au-deſſous 5 و 13 10
5 pouces & au deſſous 9 6
4
4 pouces & au- deſſous 7 10
5 3.
Remarquez que quand le diamètre de
la porte de la Pendule a précisément
une des meſures ci-deſſus , ou la moindre
choſe de plus , il faut prendre le
criſtal dans la claſſe d'au-deſſus ; car il
faut que ce criſtal foit d'abord plus grand
que la porte , pour qu'on puiſſe l'y
ajuſter.
Prix des Miroirs.
Un Miroir , dont la glace a 9 pouces de dias
158 MERCURE DE FRANCE.
mètre , monté ſur ſon pied , ſon demi-cercle
& pivot de cuivre , &c. comme il eſt expliqué
au commencement de cet Abregé , vaut 72 liv.
Un de 12 pouces vaut.
Un de 13 pouces ,
Un de 14 pouces ,
Un de Is pouces ,
Un de 18 pouces ,
Un de 24 pouces ,
120
144
180
240
340
SIO
Lorſque l'on veut des Miroirs d'un plus grand
diamètre , il faut les commander.
Prix des Loupes à eau montées comme les Miroirs
Une Loupe des pouces de diamètre , 36 liv.
Une de 6 pouces , 42
Une de 7 pouces , 48
Une de 8 pouces , 60
Une de 9 pouces , 72
Une de to pouces , 96
One de ri pouces , 144
Une de 12 pouces , 192
Lorſque l'on veutdes Loupes d'un plus grand
diamètre , il faut les commander.
Les Sçavans& les Curieux qui voudront ſe procurer
quelques-uns des objets de cetteManufacture
, pourront adreſſer leurs lettres , franches de
port , au Bureau de ladite Manufacture , dont
l'adreſſe eſt au commencementdu préſentAbrégé.
On trouvera des Exemplaires de cet
abrégé au Bureau de ladite Manufacture
rue des Prouvaires , près celle S.
Honoré, & au Palais Royal , cour de
Richelieu.
NOVEMBRE. 1763. 159
SUITE des Recherches fur la Taille
du Frère JACQUES , par M. BORDENAVE
, Profeſſeur Royal de Chirurgie
, &c .
Les événemens de différentes opéra
و
tions ayant été malheureux , la réputation
de l'Opérateur en fouffrit néceſſairement.
Les papiers publics , reffources
ordinaires des Empyriques , des Apologiftes
gagés foutinrent pendant
trois ou quatre années la confiance
aveugle , dont le Public prévenu ſe
départ fi difficilement: Enfin le Frère
Jacques voyant le diſcrédit abſolu dont
il étoit menacé , publia au commencement
de 1702 , un écrit , intitulé ,
Nouvelle méthode de tailler & tirer la
Pierre de la veſſie , à la fin duquel il eut
foin de donner ſa demeure , que probablement
on commençoit alors à ignorer.
Dans cet écrit ( pag. 2 ) Frère Jacques
convient d'abord qu'il a perfectionnée
en 1701 , l'inciſion qu'il fait , pourdécouvrir
avec le ſcalpel la rainure de la
*CetEcrit in-4°. ſe trouve à la Bibliothèque
du Roi .
:
160 MERCURE DE FRANCE.
fonde ; mais ce qui prouve invinci
blement qu'il ne ſe ſervoitpas de fonde
cremelée , dans le temps que M Méry a
écrit , c'eſt qu'il ajoûte enfuite , & ce
font ſes termes : ( pag. 4. ) , Il eſt venu
>>ſe préfenter à Meffieurs Fagon & Felix,
>>premiers Médecin & Chirurgien du
>> Roi , & a fait pluſieurs incifions en
>> leur préſence , tant fur des cadavres
»& Sujets vivans ; ils ont rrès - bien
>> connu que l'Opération étoit bonne en
>> elle-même & préférable à l'ancienne
>> mais qu'ilfalloit rectifier les Instrumens
» pourfureté de l'incifion , & la rappro-
>>>cher un peu du Sphincter à côté de
» l'anus& du rectum , & quitter le petit
>> appareil ; c'eſt ce que Frère Jacques a
>> fait & a
6
travaillé pendant quatre
» années , tant fur des cadavres que
>>> Sujets vivans , & a remarqué d'autres
>>> circonstances à rectifier , tant dans les
inftrumens que pour l'incifion , & même
>> l'année dernière 1701 , qui rendent
>> l'Opération très-parfaite.
Peu après , il s'éléve contre Mrs Méry
& Saviard , dont il ſe plaint en diſant,
>>>ils devoient du moins avouer
>>l'Opération étoit bonne en elle-même,
>> mais qu'il falloit ſeulement rectifier la
-
D
cet
F
M.
ME
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datés
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& fai
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C'eft
fon
que
que
un ca
que
T
Opér
conf
pas c
fonde , comme il a été convenu ave
NOVEMBRE. 1763. 161
,
>> les Médecins du Roi & de l'Hôtel-
Dieu. Enfin , les certificats qui terminent
cet écrit & qui ont été donnés par M.
Fagon , premier Médecin du Roi , par
M. Felix ; premier Chirurgien , par
MM. Duchêne , Bourdelot & Boudin
Médecins de la Cour,& par M. Gervais ,
premier Chirurgien de la Reine , tous
datés de la fin de l'année 1701 ; ces certificats
, dis-je , portent que les tailles de
Frère Jacques ont été plus heureuſes ,
particulièrement depuis que fuivant les
avis qui lui ont été donnés , il a rectifié
les inftrumens dont il ſe ſert pour fonder
&faire l'incifion.
Il eſt donc certain d'après le Frère
Jacques lui-même , qu'il a rectifié les
inftrumens pour ſureté de l'incifion ; que
ſa fonde , ainſi que le manuel de l'Opération
ont fubi des changemens dans
le courant de l'année 1701 ſeulement.
C'eſt donc manquer à la vérité ſansaucun
fondement , & uniquement par paffion ,
que d'avancer avec autant de confiance ,
que le Frère Jacques n'a jamais taillé avec
un cathèter ou fonde non cannelée.
Telles ont été les variations de cer
Opérateur dans fes manoeuvres. Les
conſeils qui lui ont été donnés ne l'ont
pas conduit à la perfection , parce qu'il
162 MERCURE DE FRANCE.
rie ſçavoit pas en profiter , faute de
connoiſſances ſuffifantes ; & en le fuivant
dans ſes Opérations , on voit que
la hardieſſe étoit ſon mérite principal.
On ſçait à quoi s'en tenir ſur ſes fuccès
pendant le ſéjour qu'il a fait à Paris.
N'admettant pas ſeulement à fes Opérations
des Témoins affidés , opérant en
public , examiné avec attention par des
Gens éclairés , qui fuivoient la cure de
ſes malades , fans qu'on pút par aucun
artifice les ſouſtraire à leurs yeux ; on
connut enfin avec le temps , que fa méthode
n'avoit pas les avantages qu'on
lui avoit d'abord attribués avec tant de
crédulité. Il falloit un événement remar
quable pour fixer les jugemens.
La mort prompte de M. le Maréchal de
Lorge , qui arriva le lendemain de l'Opération
que lui fit Frère Jacques , a été
l'époque de ſon difcrédit ; elle a déſabufé
tout le monde. Dans le même
temps M. Fagon , premier Médecin du
Roi , qui étoit affligé de la pierre , &
que l'on preſſoit de ſe mettre entre les
mains du Frère , qu'il avoit quelque fois
vu opérer , auquel il avoit accordé un
certificat d'approbation ; dans le même
temps , dis-je , M. Fagon ſe fit opérer
de préférence par M. Maréchal , quile
NOVEMBRE. 1763. 163
guérit fort heureuſement. En cette circonſtance
M. Fagon éclairé de ſes propres
lumières , intereſſé pour ſa vie , a
prouvé par ſa conduite que le jugement
précipité de la multitude ne doit pas en
impoſer aux Gens de l'Art inſtruits ; &
le fuccès de M. Maréchal alors déja confirmé
, & foutenu depuis par un grand
nombre d'Opérations , fait voir aux Gens
impartiaux la différence qu'il y aura
toujours entre un Chirurgien méthodique
& un Opérateur guidé par une routine.
Le Frère Jacques parcourut différentes
Provinces du Royaume ſans y avoir plus
de ſuccès ; & ayant quitté Paris en 1702,
il ſe retira en Hollande. L'Anonyme
Provincial , (a) fécond en Anecdotes ,
qu'ildonne comme indubitables, avance
» que Rau attira le Frère Jacques à
» Amſterdam , où ils lierent une étroite
>> amitié ; & il eſt faux que Rau ſe ſoit
>> jamais élevé contre le Frère , comme
>> l'envie l'a publié pour déprimer ce
>> Frère par tous les côtés poffibles.
Cette allégation ſimple de l'Anonyme
n'eſt appuyée d'aucune preuve. Partiſan
zélé du Frère Jacques , il éléve fa méthode
, croyant la voir revivre aujour-
( a ) Mercurede France, Août 1762. p. 118.
en note.
164 MERCURE DE FRANCE.
1
d'hui; il ſe perfuade appercevoir des fimílitudes
, qu'il veut établir , & dans forn
Alufion il croit trouver ſa méthode où
elle n'eſt pas .
Il eſt certain que le Frère Jacques s'eſt
retiré à Amſterdam ; mais il n'eſt pas
également certain que Rau l'y ait attiré ,
qu'ils y aient été amis & que Rau ne ſe
ſoit jamais élevé contre lui . L'Auteur da
Difcours fur diverſes façons de tailler
qui fert de Préface à l'Ouvrage pofthume
de Colot , ( b ) nous apprend que
Frère Jacques aiant taillé à Amſterdam ;
» M. Rau , Spectateur éclairé s'éleva
>> contre lui ; mais le zéle qui l'animoit
>> fut foupçonné de jaloufie ; les Magif-
>> trats accorderent leur protection au
► Frère ; il fallut attendre que les mal-
>> heurs de ceux qui fe mettoient dans
>> ſes mains déſabuſaſſent le Public ;
>> dans peu de temps les plaintes fuc-
>> cédérent aux éloges. Les Protecteurs
» du Frère Jacques , chargés de ſes fau-
>> tes , priérent M. Rau d'en être le ré
>> parateur. M. Albinus , dans l'éloge
qu'il a fait de Rau ( c ) , dit qu'il défapprouvoit
abfolument & condamnoit
entierement l'opération du Frère ,
( b ) Traité de la Taille , Paris 1727. p. 48 .
( c)Garengeot , oper, tom . 2. p . 100.
NOVEMBRE. 1763: 165
furtout à cauſe des défauts de ſes inftrumens
, & que cette obſtination à blâmer
fut mal interprétée des Magiftrats.
Ces deux témoignages fournis , l'un par
un Médecin François , l'autre par un
Profeffeur en Anatomie & en Chirurgie
à Leyde , Contemporain de Rau ,
fuffifent pour prouver que Rau s'eſt élevé
contre le Frère. Cela ſemble d'autant
plus probable , que Rau paroît
avoir eu fa méthode de tailler avant
que le Frère arrivât à Amſterdam.
L'Auteur de la Préface dont j'ai par lé,
avance ( d ) que Rau avoit ſuivi à Paris
les opérations du Frère , & qu'inf
truit par ſes fautes , il établit enfuite ſa
méthode particulière . M. Heïfter ( e ) nie
que Rau ait vû opérer le Frère à Paris ;
mais cette négative paroîtra au moins
problématique , finon faufſe , lorſque
l'on ſçaura d'après la differtation deM.
Falconet , ( f) que M. Winslow , dont
le témoignage ne peut être ſuſpect , a
vû tailler Rau en Hollande par fa méthode
dès l'année 1698. On voit par là
combien il eſt douteux que Rau ait
attiré le Frère en Hollande en 1702 ,
(d) Ibid. p. 53 .
( e ) Inſt . chir. tom. 2. p. 913. in nota.
(f) V. Thèſe citée , p. 17.
166 MERCURE DE FRANCE .
furtout dans un temps où ſupérieur en
connoiſſances , il s'étoit déja frayé une
route nouvelle pour fon opération .
L'Anonyme provincial toujours prévenu
pour la méthode de Frère Jacques
, ne veut pas même que Rau y ait
ajouté quelques perfections (g) » Il n'a ,
>> dit-il , véritablement jamais éxiſté ,
>> ni à titre d'invention , ni à titre de
» perfection de méthode de tailler
>>propre & particulière à Rau ; & l'on
ne sçauroit abſolument en produire
>>> aucune preuve quelconque , quoi-
>> qu'on en parle avec éloge comme
>> d'unfait positifdans tous les Traités,
» & dans toutes les leçons de lithoto-
>> mie, & que le Frère Jacques, celui qui
» a rendu la taille méthodique , n'y
>> ſoit que pour les injures & les mépris .
L'Ecrivain anonyme en niant ce qui
a été écrit comme un fait poſitifdans
tous les Traités , veut ſeul être crû fur
fon allégation & détruit aujourd'hui
fans aucune restriction ce qu'ont vu ,
ce qu'ont écrit les Contemporains , &
les Sçavans de Pays différens. Mais
quand aveuglément on auroit la complaiſance
d'admettre ce qu'il avance
(g) Mercure cité , p. 121 .
NOVEMBRE. 1763. 167
avec autant de ſécurité , il reſte à demander
, pourquoi Raua eu des ſuccès
que le Frère Jacques n'avoit pas , &
pourquoi cette méthode a été plus heureuſe
dans les mains du prétendu Difciple
que dans celles du Maître. Le
Frère Jacques a taillé en Hollande avec
l'autorité& la protection des Magiftrats;
la prévention étoit en ſa faveur ; cependant
il a fallu céder aux accidens
dont ont été victimes les malheureux
qui lui étoient confiés ,& l'autorité publique
s'apperçut toujours trop tard du
danger qu'il y a d'abandonner la vie
des hommes à un Opérateur routinier.
On rendit enfin à Rau la juſtice qu'on
lui avoit d'abord refuſée : il tailla à
Amſterdam avec un ſuccès étonnant ;
la République de Leyde lui déféra bien
tôt le titre de ſon Lithotomiſte ; & des
cures heureuſes en grand nombre lui
ont afſuré une réputation qui a paffé
juſqu'à nous.
On convient que la lithotomie peut
n'être pas toujours également heureuſe ;
mais quand une pratique est bonne en
foi , au moins doit- elle avoir des ſuccès
à-peu-près conſtans. Frère Jacques en
quittant la Hollande parcourut diverſes
Provinces de l'Allemagne , & s'arrêta
168 MERCURE DE FRANCE.
particulièrement à Aix - la - Chapelle , à
Cologne, à Vienne en Autriche, à Strafbourg
, à Francfort fur le Mein & à
Heidelberg ; il n'y fut pas plus heureux
dans l'exercice de fon opération. M.
Heifter , nous apprend ( h) que Frère
Jacques inſtruit enfin par ſes malheurs ,
revint à Strasbourg , où ayant changé
fa méthode , il tailla avec ſuccès en
1712 , & au commencement de 1713 ;
& il ajoute que , M. Salzmann , Médecin
& Anatomiſte célébre de Strafbourg
ayant fait des reproches au Frère,
ſur ſa méthode , celui-ci lui avoit avoué
qu'il l'avoit abondonnée depuis environ
unan , & qu'il traitoit alors ſes ma-
Jades avec plus de précaution.
M. Rau tailloit en Hollande, avec ſuccès
, au moins depuis 1702 ; le Frère
n'a eu des ſuccès qu'après avoir abſolument
changé ſa méthode en 1712 .
D'après ce parallèle peut-on croire que
Rau n'ait été ſimplement qu'imitateur ,
& ne doit - on pas regarder comme
certain , que , pourvu de profondes connoiffances
en Anatomie, il s'étoit fait une
méthode fure & particuliere par la cou
pe déterminée des parties.
(h ) Inſt. Chir. tom. 2. p. 909.
U
Je
NOVEMBRE. 1763. 169
Je ne ſuivrai pas plus loin l'Anonyme
Provincial dans ſes afſertions . Cer
écrit obfcur produit dans les ténébres ,
dicté par la paffion , paroît uniquement
fait pour décrier des Chirurgiens recommandables
&déſignerun ſucceſſeur au
Frère Jacques. J'abandonne au temps
la cauſe actuelle ; la poſtérité ſeule peut
la juger. Mais j'ai cru devoir à la mémoire
de M. Méry , les recherches qui
ont été propoſées & qui prouvent incontestablement
la vérité & l'utilité de
fon Ouvrage contre toutes les déclamations
que l'on pourroit lui oppofer.
ARTS AGRÉABLES .
GRAVURE.
PLAN de ſouſcription pour une fuite
d'Estampes d'après les plus beaux
Tableaux qui se trouvent en Angleterre
, & pour la quelle on n'employera
que les plus habiles Graveurs.
Γ
LA diſtribution de cet Ouvrage ſe
fera par cayers numérotés ; & il ſera imprimé
ſur une demi-feuille de grand
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Aigle fin , ou fur une feuille entiere , fi
quelque Sujet l'exige ; chaque cayer
fera compofé de plus ou moins de pièces,
ſuivant l'exigence des ſujets ; mais
il n'y en aura jamais moins de quatre.
Le plus grand nombre de ces eftampes
ſera gravé d'après de ſuperbes tableaux
des plus grands maîtres , des écoles italienne
& flamande .
Le prix de la ſouſcription eſt de 36
livres pour le premier cayer ; pour les
ſuivans on ne payera que 24 livres,
Le premier eſt fait & ſe délivre actuellement
, à Paris chez les fieurs Joullain ,
Marchand d'Efſtampes , fur le Quai de
la Feraille, & Bafan , Graveur, rue du
Foin S. Jacques. Si quelque Soufcripteur
ne jugeoit pas à propos de continuer
, au delà du ſeptiéme cayer , on
lui rendroit les 12 livres avancées ſur le
premier cayer.
Les Souſcripteurs feront fürs d'avoir
des premières épreuves , & le prix ſera
beaucoup augmenté pour les Amat eurs
qui n'auront pas foufcrit.
T
SOUSCRIPTION proposée pour huit
Estampes gravées d'après des Tableaux
de M. Machy , Peintre du Roi , Eléve
de M. Servandoni,
NOVEMBRE. 1763. 171
1
Quatre de ces Estampes porteront
2 pieds de large fur environ 18 pouces
de haut ; les 4 autres porteront environ
quinze pouces de large ſur 10 à 12 de
haut. Les 4 grandes feront imprimées
fur la feuille entière de papier d'Aigle, &
les 4 autres fur la demi- feuille dudit papier;
elles feront gravées par d'habiles
mains, ſous la conduite de M. Aliamet ,
Graveur du RO1. Six de ces Tableaux repréſentent
la grande Gallerie ou le Périftile
du Louvre vu de différens côtés en
perſpective , ornés pittoreſquement des
-veſtiges des anciens Palais de François
I. d'Henry IV. & de Catherine de Médicis
au moment de la démolition defdits
Palais faite depuis quelques années
ſous les ordres de M. le Marquis de
Marigny , auquel on doit la vue du plus
beau morceau d'Achitecture qui ſoit
peut-être au monde , & dont on étoit
privé parles maiſons qui le maſquoient .
Les deux autres repréſentent l'incendie
de la Foire S. Germain, arrivée en Mars
1762; dans l'un on voit la Foire toute
en feu au milieu de la nuit avec beaucoup
de figures relatives à l'objet .
L'autre repréſente l'intérieur de la
Foire après l'incendie, où les Marchands
tâchent de raſſembler leurs effets échap-
1
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
pés aux flâmes : le talentde M. Machy
pour l'Architecture & les ruines, eſt trop
connu pour qu'il ait ici beſoin d'éloges ;
on a vu au dernier Sallon & à celui de
cette année , les morceaux que l'on ſe
propoſe de faire graver; on n'y employera
que d'habiles Artiſtes. Le prix de la
ſouſcription ſera de 36 livres pour les
huit Eſtampes; en ſouſcrivant on payera
12 livres ; dans le courant de l'année
1764 on en délivrera deux grandes &
deux petites. En les recevant on payera
12 livres , & 12 livres en recevant les
quatre autres dans le courant de l'année
1765. Leſdites Estampes ſe délivreront
chez le Sr Bafan, Graveur , rue
du Foin quartier S. Jacques , chez lequel
on pourra ſouſcrire , ainſi que chez
M. Aliamet , Graveur du ROI , rue des
Mathurins , & chez M. Machy, Peintre
du Roi , rue Froidmenteau , proche la
Place du Louvre , chez lequel on pourra
voir les Tableaux & Deſſeins que l'on
ſe propoſe de graver. La Souſcription
ſera ouverte juſqu'au premier Février
1764 , paffé ce temps on ne ſera plus
reçu pour foufcrire : on payera 48 livres
pour les huit Eſtampes , & on n'en aura
des épreuves qu'après que tous les Soufcripteurs
feront fournis. Les Amateurs
NOVEMBRE. 1763. 173
zélés du talent ſont priés de favorifer..
cette entrepriſe qui mérite d'être encouragée.
CONTINUATION du Journal de
Clavecin , compoſé ſur les Ariettes des
Comédies , Intermédes & Opéra-Comiques
, qui ont eu le plus de ſuccès ;
par M. Clément. A Paris , chez l'Auteur,
rue & Cloître S. Thomas du Louvre ,
& aux Adreſſes ordinaires. Avec Privilége
du Roi. Prix de l'Abonnement ,
12 liv. franc de port ; année 1764. MM.
les Souſcripteurs ſont priés de renouveller
leurs foufcriptions en Décembre
ou Janvier prochain .
CetOuvrage toujours favorablement
accueilli du Public, doit auffi être encouragé
; l'Auteur n'oubliant aucun ſoin
dans la compoſition , le choix & les
nouveautés qu'il fait entendre le plutôt
qu'il lui eſt poſſible.
Les deux Effais ſur l'accompagnement
du Clavecin , & fur la Baſſe fondamentale
, du même Auteur & aux
mêmes Adreſſes , ne ſe vendent plus
féparément , à cauſe de leur Analogie
néceſſaire ; le prix enſemble aſt fixé
pour toujours , à 1 liv. 16 f.
Hiij
T
174 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE des Spectacles de la Cour
A FONTAINEBLEAU.
LE Jeudi 13 Octobre , les Comédiens
François répréſenterent TANCREDE
Tragédie de M. De Voltaire. La diſtribution
des rôles étoit la même qu'à
Paris : Mais la chaleur & l'art ſupérieur
avec lesquels cette Piéce fut jouée,mérite
qu'on en faffe une mention particuliére.
Quelque perfection , quelque fublimité
de Talens qu'y ait toujours fait éclater la
Dile CLAIRON , il n'eſt pas poffible
d'imaginer le degré continuel d'admiration
& de ſenſibilité qu'elle a excité
dans les Spectateurs. Malgré le refpect
qui retient , à la Cour , le bruit des applaudiſſemens
, ils ont été diſtinctement
marqués par des mouvemens involonaires
, pendant tout le temps qu'elle
ccupoitla Scène. Les autres rôles princiaux
furent auſſi rendus avec le plus
Prand art , & l'impreſſion en fut fenfi-
Element remarquable.
b
NOVEMBRE. 1763. 175
La ſeconde Piéce étoit l'agréable
Comédie en 1 acte & en proſe de M.
SAURIN, intitulée les Moeurs du Temps.
La Dlle DANGEVILLE y jouoit le rôle
de la Comteſſe ; cela ſuffit pour faire
connoître le plaifir que fit cette petite
Piéce.
L'intervalle entre la Tragédie & la
Comédie fut rempli , par la belle Chacone
d'Iphigénie , dont la Muſique eft
de M. LE BRETON , danſée par le Sr
VESTRIS avec le Ballet. La Cour a
paru fingulièrement fatisfaite du choix
& de l'exécution de ce Spectacle.
Le Samedi 15 on exécuta avec autant
de perfection & autant de ſuccès que la
premiére fois , une ſeconde Repréſentation
de Dardanus, Opéra - Tragédie ,
dont nous avons parlé dans le précédent
Volume.
2
Le Mardi 18 , la Comédie Françoiſe
donna la Réconciliation normande
Comédie en 5 Actes & en vers , de feu
M. DUFRESNY. Le comique de cette
Piéce fi difficile à bien rendre par le
caractère particulier du ſtyle de ſon ingénieux
Auteur , avec le fecours officieux
des Talens uniques de la Dlle DANGEVILLE
, a paru amufer la Cour ,
qui a vû auſſi avec plaifir le Sr BELLEA
Η iv
176 MERCURE DE FRANCE.
1
COUR dans le Rôle du Chevalier , qui
éxige beaucoup de Talens & dont il
s'eſt acquitté avec ſuccès , ainſi que la
Dile DROUIN du Rôle de la Marquife.
L'intelligence de l'eſprit dont cette Piéce
eſt une forte d'effort , ne peut jamais
être mieux ſecondée que par les Acteurs
qu'on vient de nommer.
Pour ſeconde Piéce , on repréſenta
les Vendanges de Suréne , Comédie fi
connue , en I Acte & en proſe , du feu
Sr DANCOURT. La Cour a paru
fatisfaite du Sr BOURET dans le Rôle
de Vivien. Le Sr PREVILLE , dont les
Talens toujours fürs de plaire , jettent
de l'agrément ſur tous les Rôles , jouoit
celui de l'Orange. La Dile Luzi ,
jousit celui de Mde Du Buiſſon , & la
Dle DOLIGNI , celui de Marianne.
La Dile CLAIRON , non contente de
donner journellement de nouvelles
preuves de la ſupériorité de ſes grands
Talens , en a donné une de ſon zéle en
ſe chargeant dans cette Piéce d'un des
plus petits Rôles de rempliſſage , pour
faciliter le ſervice.
Dans l'intervalle de ces deux Comédies
on exécuta le Ballet des Vendangeurs
du Prologue de Platée.
Le Jeudi 20 , on repréſenta Venceslas,
NOVEMBRE . 1763. 177
Tragédie de ROTROU. Les rôles étoient
diſtribués ainfi. Venceslas , par le Sr
BRISARD , Ladislas , par le Sr le
KAIN . Alexandre ſecond , Fils de Venceflas
, par le Sr MCLÉ , le Duc , par le
Sr BELLECOUR , Caffandre , par la
Dile CLAIRON , Théodore , Infante ,
pat la Dile DUBOIS , Léonore , par la
Dile PREVILLE. Cette Tragédie fut
très-bien jouée , & fit autant d'honneur
auxTalens des Acteurs, que d'impreffion
touchante ſur les Spectateurs.
On connoît la Comédie du Legs en
un Acte & en proſe par feu M. DE
MARIVAUX , & le plaifir qu'y ont fait
toujours la Dile DANGEVILLE & le
Sr PREVILLE. Cette Piéce fut repréſenrée
après la Tragédie. Entre l'une &
l'autre on exécuta un Ballet de Guerriers
dans lequel le Sr GARDEL danſoit le
Pas ſeul.
Le Samedi 22 , jour destiné à l'Opéra ,
on exécuta Scanderberg , Tragédie ,
Poëme de feu M. DE LA MOTTE .
Muſique de MM. REBEL & FRANCOEUR
, Surintendans de la Muſique du
Roi.
Cet Opéra n'avoit pas été fini par M.
DE LA MOTTE. Lorſqu'il fut repréſenté
à Paris en 1735 , le cinquiéme Acte
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
étoit d'un autre Auteur. Le même Acte
a été changé en paroles & en Muſique.
C'eſt avec ce nouveau changement ,
&quelques autres en Muſique dans le
corps de l'Ouvrage , qu'il vient d'être
repréſenté à la Cour. Le Poëme de
Scanderberg ayant été anciennement
imprimé , nous ne devons compte à
nos Lecteurs que de ce nouveau 5 .
Acte.
La Scène eſt au commencement de
l'Acte dans le Périſtile de la grande
Moſquée , dont les Portes font fermées.
Amurat paroît au milieu des grands
Officiers de la Porte, aufquels il ordonne
d'aſſembler les Imans , pour annoncer
la Fête , ( celle de la nuit de Gloire. )
Il balance encore entre les fureurs
que lui inſpire la jalouſie , l'amitié qu'il
a pour fon Rival ( Scanderberg ) & fa
tendreſſe pour Servilie. On vient annoncer
que cette Princeſſe allarmée ſur le
fort du Vifir ( Scanderberg ) cédera aux
voeux du Sultan. Ce dernier ſe flatte
que ſa conſtance & fes foins obtiendront
le coeur de la Princeſſe , qu'il va
contraindre à lui donner la main. Les
Peuples arrivent. Les portes de la Mofquée
s'ouvrent , on voit tout l'intérieur
Les Imans yfont raffemblés , le
NOVEMBRE. 1763. 179
Muphty àleur tête. Ils s'avancent. Après
avoir célébré par des chants majestueux,
le fublime pouvoir de la Loi , Amurat
veut engager le Muphty à confacrer fon
union avec Servilie. Le Muphty étonné
de cette propoſition , lui répond par ces
vers.
>> Juſques - là ta fierté s'oublie !
Un Sultan par l'hymen oſe engager ſa foi !
>> Ce ſeroit te trahir , que de l'unir à toi.
Le Sultan s'offenſe de la fermeté du
Muphty.
>>Tu m'ofes menacer ! Tout tremble devant mei
Le Muphty répond avec dignité.
>> L'Univers t'eſt ſoumis , mais tu l'es à la Loi.
こい
:
Amurat , qui ne conſulte que ſa paffion,
preſſe Servilie de prononcer ; elle veut
lui oppoſer la colère du Prophéte ; il ſe
charge de l'appaiſer. Servilie apperçoit
Scanderberg. Elle en eſt plus déterminée
à ſe refuſer à l'hymen du Sultan , & ce
dernier plus diſpoſé à la vengeance. Les
deux Amans bravent à l'envi la colère
du Souverain jaloux ; & chacun d'eux
fe diſpute l'honneur d'en être la victime .
Il ſe livre à toute la fureur que doit naturellement
lui ſuggérer cette ſituation .
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
Dans le temps qu'il veut frapper Scanderberg
, Servilie l'arrête. Il croît qu'elle va
céder pour ſauver ſon amant , lorſqu'elle
lui adreſſe fiérement les vers ſuivans .
Il faut te détromper , Amurat , connois -moi.
>>Ce Prince te fut cher ,& tu lui dois la vie ;
>> Je troublai ton bonheur , j'armai ta jalouſie;
- Je ne puis être à lui , je ne puis être à toi :
*>>Que ma mort vous réconcilie.
Elle veut ſe tuer , Amurat lui arrache
le poignard des mains. Elle veur
encore s'en reffaifir , Scanderberg s'offre
aux cous du Sultan. Celui - ci preſſé par
ſa tendreſſe & par ſon amitié , céde à
une généreuſe pitié. Il ne peut confentir
à immoler ou ſa maîtreffe ou l'ami
auquel il doit la vie.
» Oubliez vos tourmens ( leur dit-il ) que l'Hya
men les répare.
>> Je ſerai malheureux ; mais je ſerois barbare.
Il veut que Scanderberg & Servilie
lui dérobent les témoignages de leur
reconnoiffance & de leur bonheur. Il
veut qu'ils partent pour leurs Etats &
qu'ils y ramènent leurs Sujet . Il ordonne
aux Imans de rentrer dans l'intérieur
du Temple. !
NOVEMBRE. 1763. 18
* >> Je renonce à l'Hymen je triomphe de moi.
>> Du reſpect qu'éxige la Loi ,
Laiſſons à l'Univers un immortel exemple.
Amurat termine ainſi l'action de cette
Tragédie. Il ſe retire. Les Imans &_le
Muphty vont ſe ranger autour du Livre
de la Loi dans l'intérieur de la mofquée
. Servilie & Scanderberg demeurent
dans le Périſtile avec leurs Peuples
qui forment un Divertiſſement par lequel
l'Opéra eſt terminé.
Cet Ouvrage qui depuis très long
temps n'avoit paru fur leThéâtre & qui
avoit eu du ſuccès dans ſa nouveauté ,
en a eu beaucoup à cette repriſe pour
la Cour. On ne parlera point du mérite
connu dans les détails du Poëme ,
ainſi que dans ſa contexture ; le tout
plus dramatique peut- être qu'aucun des
Ouvrages lyriques modernes. On a trèsbien
ſenti , ainſi qu'autrefois , le prix
de l'analogie du récitatif muſical avec
le Dialogue des Scènes , dont quelquesunes
ſont dans le genre de la Tragédie
du Théâtre François. Pluſieurs airs
caractérisés &un très - bel enſemble de
muſique , en ont rendu l'exécution trèsagréable.
( * Ces derniers Vers ne ſont pas éxactement
tels dans les Livres de paroles , parce qu'ils ont
été changés après l'impreſſion.
182 MERCURE DE FRANCE.
DISTRIBUTION des Rôles chantans
dans l'Opéra de SCANDERBERG.
PERSONNAGES.
AMURAT , Empereur des
Turcs .
ACTEURS .
LefieurLarrivée.
ROXANE , Sultane favorite , la Dlle Chevalier.
SCANDERBERG , Roi d'Albanie , le Sr Jéliote.
SERVILIE , Princeſſe , Fille du
Deſpote de Servie , la Dlle Arnoud.
OSMAN , Bostangi Bachi , le Sr Durand. :
Le MUPHTY , leSr Caffeignade.
L'AGA des Janiſſaires , le Sr Muguet.
RUSTAN , Officier de l'Empereur, le Sr Pillot.
UneGrecque & une Aſiatique , la Dlie du Bois.
:
Chacun de ces Rôles conforme aux
talens particuliers de l'Acteur qui en
étoit chargé , a été éxécuté de manière
a remplir ce qu'on devoit en attendre .
Le fieur LARRIVÉE a été très- brillant
dans le chantde ſon Rôle , noble & trèsjuſte
dans l'expreffion ainſi que dans
l'action. Cet Opéra eſt un de ceux où
il aura paru avec le plus de diſtinction.
Le fieur JÉLIOTE , toujours admirable,
paroiffant jouir de tout l'éclat & de
1
১১ স
1
1
NOVEMBRE. 1763. 183
toute la facilité de ſa voix , ne pou
voit manquer d'enchanter plus que jamais
, dans un grand Rôle qui fournit
des morceaux d'un chant agréable
& où il y a de fréquentes occafions
de faire briller les talens que l'on lui
connoît. L'intelligence du chant déclamé
& du Dialogue lyrique , finguliérement
propre aujourd'hui à la Dlle
CHEVALIER, étoit d'autant mieux placée
, que les Scènes de cet Opéra font
précisément d'un genre qui exige cette
forte de talent. Celui de la Dile ARNOULD
n'étoit pas moins convenable
aux morceaux touchans & fenfibles
qui forment le caractère du Rôle
de Servilie. Le ſieur CASSAIGNADE ,
reçu à l'Opéra depuis l'incendie , n'avoit
point encore paru fur le Théâtre.
C'eſt une fort belle voix de Baſſe-Taille
d'une grande étendue & de la plus
parfaite égalité dans tous les tons , les
cadences & autres agrémens du chant ,
faciles & naturels , le volume de voix
conſidérable , la qualité du ſon trèsnette.
Ce Débutant a fait d'autant plus
de plaifir dans le Rôle qu'il a chanté ,
que malgré ſon inexpérience&la crainte
que doit faire naître l'affemblée où il
paroiſſoit , ſes mouvemens ont paru
,
184MERCURE DE FRANCE.
diſpoſés au talent théâtral. Sa figure eſt
avantageuſe & d'un caractère propre
à l'expreffion.
LesBallets fort nombreux& fort variés
dans cet Opéra , compoſés avec beaucoup
d'agrément& d'intelligence , ont
contribué à la beauté générale de ce
Spectacle . Les principaux Danſeurs que
nous avons nommés dans le précédent
Opéra , ne ſe ſont pas moins diftingués
dans celui-ci. Le Sr d'AUBERVAL
dans le quatriéme Acte , a danſé avec
beaucoup de légéreré & d'agrement ,
un Pas fingulier & d'un comique autorifé
par le caractère d'Eſclave.
و
La profufion de richeſſes &de brillant
fur les habits de tous les genres, qu'occafionne
celui du Sujet , la variété des
décorations , & furtout l'éclat de la dernière
, ont rendu ce Spectacle un des
plus éblouiſſans qu'on puiſſe voir au
Théâtre. Comme la ſeule prodigalité de
richeſſes peut ſouvent n'offrir que de
pompeux travers aux yeux du goût ,
nous croyons devoir obſerver à l'égard
de cette derniére décoration repréſentant
une Moſquée , que la grande quantité
de pierreries qui en enrichiffoit la
partie intérieure , étoit diſtribuée avec
beaucoup de goût , d'ordre & de con
NOVEMBRE. 1763. 185.
-
venance , fur des Parties diſpoſées à
recevoir ces fortes d'Ornemens. L'Architecture
, dont les Membres étoient
fort distinctement & fort élégamment
deffinés par les pierresies , étoit un ordre
compoſite, dans le genre Turc,& chargé
d'Attributs convenables au Costume National
. La Moſquée contenoit un Périftile
, ou Porche , qui ſe réuniſſoit & fe
relioit très bien à la coupole intérieure
lorſqu'elle étoit ouverte. Cette
coupole arcadée & foutenue par des
colomnes & des pilaſtres , étoit ſeulement
decorée en diamans. On y
voyoit des Tribunes ou Travées remplies
de Peuple Mulſuman ; à travers les
ouvertures de ces Tribunes ou Travées ,
on en appercevoit d'autres dans des
points éloignés de perſpective qui
faifoient foupçonner une grande étendue
au Vaiſſeau. On eft convenu généralement
n'avoir rien vû d'auſſi magnifique
& d'un effer auffi brillant. Le concours
des Spectateurs a été desplus tumultueux
, long-temps après la fin du Spectacle,
pourjouir de ce merveilleux objet.
C'eſt au travail , aux soins , & à l'intelligence
de M. l'EVESQUE , Garde
général du Magaſin des Menus plaifirs
du Roi , que l'on doit le goût de diftri
186 MERCURE DE FRANCE.
bution de toutes les pierreries dans
cette brillante décoration. Les bornes
de notre Article ne nous permettent
pas de détailler les precédentes ; parmi
leſquelles celle du 1 Acte , repréſentant
une Grotte avec des effets d'eau finguliers
,& celle du quatriéme Acte , repréſentant
une partie de Jardin avec un
Canal,mériteroient des remarques particulières
. L'une & l'autre font ingénieufement
penſées & exécutées avec beau
coup d'Art & de goût.
ERRATA pour le précédent Article dans le II.
Volume d'Octobre .
: Le Lundi , 11. lifez le Mardi , II il n'y a
point eu de Spectacle à la Cour le Lundi .
SPECTACLES DE PARIS.
DEPUIS le 15 Octobre , il n'y a eu
de relâche au Théâtre de la Comédie
Françoife , pour le ſervice de la Cour ,
que les 18 , 20 & 25. On a joué Tancréde
, Mithridate , & deux fois Hypermneftre
: la Scène a été plus occupée
par le genre comique. LeDimanche 16
:
NOVEMBRE . 1763. 187
on a repréſenté les Amans brouillés ,
Comédie en 5 Actes & en vers de
QUINAULT , plus connue sous le nom
de la Mère coquette. Cette Piéce a fait
le plus grand plaifir , & Mile Drouin y
a été fort applaudie dans le rôle de
Mère . Ce Drame a été donné au Public
dans un temps mémorable, en 1665 ,
l'année que la Troupe de Molière quitta
le titre de Troupe de Monfieur pour
celui de Troupe du Ror , ce qui efſt
l'époque du commencement de la haute
réputation qui a rendu immortelle la
mémoire de cet homme admirable.
Le Vendredi , 28 on a donné le
Tambour nocturne , de feu M. Néricault
Deftouches , Piéce fort amuſante & qui
doit principalement ſon ſuccès au jeu
des Acteurs , & furtout à la ſupériorité
de M. Préville , dans le rôle de
Pincé , Intendant de la Baronne ; & au
talent de M. Molé , dans le rôle du
Marquis , Fat. Mlle le Kain a joué le
rôle de la vieille Cathau avec tant de
vérité & d'agrément , qu'on n'a pas fait
lamoindre attention à ce que ſa figure ,
bien faite pour justifier l'amour du bonhomme
Pincé, avoit de difcordant par
l'âge avec celui de fon perſonnage.
Malgré tous les avantages d'un Spec188
MERCURE DE FRANCE.
tacle qui réunit l'utile à l'agréable , l'af
fluence des Spectateurs ſe porte aux
Italiens , qui en ſont à la fixiéme Repréſentation
des Nouvelles Métamorphofes
d'Arlequin. Le Public ne ſe laſſe
pas de voir Annette & Lubin , les Sultanes
, les deux Chaſſeurs & la Laitiere ,
&c. Un nouvel Acteur a débuté le 21 ,
par le Rôle de Richard , dans le Roi &
le Fermier , & par celui de Marcel ,
dans le Maréchal.
SUITE de la Description des Tableaux
exposés au Sallon du Louvre.
M. DOYEN.
AINSI tous les Amateurs de la
que
gloire de l'Art , nous avons déjà applaudi
au beau feu & à la courageuſe
émulation de M. Doyen. C'eſt avec un
nouveau plaifir que nous le voyons continuer
de s'exercer dans le plus grand
genre & fur des Sujets empruntés du plus
grand Peintre en Poëfie . ( a )
Celuidu Tableau de cette année , eſt
le moment où Ulyffe vient de faire tirer
Aftianax du Tombeau de fon Père , &
( a) Homère.
:
NOVEMBRE. 1763. 189
où il commande de précipiter cet Enfant
du haut des murailles , malgré les
cris & tous les efforts d'Andromaque
pour arracher ſon fils des mains du
Soldat qui s'en eſt ſaiſi . ( b )
La compofition de ce Tableau eſt fans
contredit une des grandes machines ,
qu'on entreprenne en Peinture. L'Auteur
, foit pour la rendre plus diſtincte ,
foit pour quelqu'autre raiſon que nous
ignorons , ſemble avoir diviſé ſa Scène
en deux Parties . Un intervalle vuide &
affez confidérable ſépare Ulyffe & fa
fuite, des groupes que forment Andromaque
avec ſes ſuivantes,Aftianax , fes
Raviffeurs , &c. Pour comprendre comment
ſe trouve cet intervalle , il faut
ſçavoir que le fite ſur lequel font les
Perſonnages de l'action , eſt de beaucoup
plus élevé que le Plan éloigné où
paroiffent , au milieu , les troupes de Soldats
dont on n'apperçoit que le ſommet
des têtes. Les Connoiſſeurs , ainſi
que ceux qui ne jugent que par ſentiment
naturel , feront toujours également contens
dela grande &touchante expreffion
qui règne dans toute la partie qui com-
( b ) Ce Tableau a 21 pieds de large ſur 12
pieds de haut. Il appartient à l'Infant Duc de
Parme.
1
190 MERCURE DE FRANCE.
prend les groupes d'Andromaque & de
fes Suivantes. On reconnoît & on doit
être pénétré de la belle intention qui
caractériſe ſur-tout la douleur d'Andromaque.
La chaleur& le ſentiment n'ont
peut- être pas permis au Peintre de conferver
une forte de proportion fubordonnée
entre les fignes expreffifs de
cette Figure principale & ceux des Femmes
qui l'accompagnoient : mais plus
on connoîtra la grande expreſſion du Pathétique
en Peinture , plus on trouvera
de belles choses à remarquer dans cette
partie du Tableau. L'autre partie, où l'on
voit Ulyffe , à la tête des Chefs de l'Ar-.
mée , donner l'ordre barbare qui fait
le point de l'Action , pourroit peut-être
donner lieu à plus de critique. Nous
n'en entreprendrons pas la difcuffion.
Plein de fon Sujet , rempli du fublime
de fon Poëte , du caractère des Perfonnages
, il ne ſeroit pas étonnant que le
Peintre eût un peu exagéré les attitudes ;
&que la fageffe& les grâcesdes proportions
n'euffent cédé quelquefois , ainſi
que la vérité des couleurs locales, au feu
de l'inſpiration. Nous ne penſons être
démentis par perſonne & pas même par
ſes rivaux , en donnant de juſtes éloges
au beau génie de cet Artiſte , & en l'exNOVEMBRE.
1763. 191
/
hortant encore plus que jamais par une
application digne de ſes grands talens ,
de porter la perfection dans la pratique ,
au même degré d'élévation que nous re
connoiffonsdans ſes penſées.
Ce grand Morceau eſt le ſeul Ouvrage
de M. Doyen qui ait été expofé cette
année. La grandeur du Sujet & le méz
rite du genre,dédommagent du nombre,
M. FAVRAY , Chevalierde Malte ,
Académicien .
/
La curiofité du Public doit ſçavoir
tres-bon gré au laborieux & patient travail
de ce Chevalier Académicien . II
nous a mis en état de connoître l'Eglife
de S. Jean de Malte ( c ) , l'une des plus
confidérables de la Chrétienté , aufli
parfaitement , que fi chacun de nous ſe
fut tranſporté fur le lieu. La fidélité &
l'exactitude des détails , qui font innombrables
dans cet édifice , méritent confidération
& diftinguent particulièrement
ce Tableau. Il eſt animé de plus ,
par la repréſentation d'une très-grande
(c) CeTableau a fix pieds de haut fur de
large. Il a été fait à Malte , & il eſt du Cabinet
de M. le Chevalier de Caumartin.
192 MERCURE DE FRANCE.
cérémonie dans l'ordre. (d) On y diſtingue
toute la Nobleſſe de cette illuftre
Religion , chacun ſelon ſon rang & fa
dignité. On y voit auſſi , dans la partie
inférieure de ce Temple , tous les divers
Habitans de Malte. L'avantage de
voir & de connoître tous ces différens
Costumes , doit mériter à l'Auteur la reconnoiſſance
de tous ceux qui ont cette
louable curiofité. Pour la mériter encore
davantage , M. le Chevalier Favray a
développé d'une manière encore plus
diſtincte ces Costumes intéreſſans
dans trois Tableaux particuliers. L'un
nous ouvre l'intérieur d'un appartement
occupé par une Famille Maltoiſe. Les
deux autres des Femmes de la même
Ifle , de différentes conditions. Un de
ces derniers Tableaux a été accepté par
l'Académie pour la Réception de l'Auteur.
Les Artiſtes & les Amateurs doivent
être fatisfaits de voir un Membre
de cet Ordre ſe mettre dans la Peinture.
C'eſt renouveller un traité d'alliance
entre la Valeur , la Nobleffe , &
les Arts .
M. CASANOVA .
Le même feu d'imagination , la même
( d ) La fête de la Victoire inſtituée en mémoire
de la levée du fiége de Malte en 1563 .
chaleur
,
NOVEMBRE. 1763. 193
chaleur dans la compofition & dans la
couleur , qui avoient fait l'objet de nos
remarques en 1761 , éclatent dans les
Tableaux que M. Cafanova a expofés
cette année & principalement dans le
Combat de Cavalerie que l'Académie a
accepté pour ſa réception. Si
avions quelqu'obſervation nouvelle à
faire fur cet Artiſte , ce ſeroit pour remarquer
dans ſes Ouvrages plus de correction
de Deſſein qu'il n'y en avoit dans
les précédens.
M. GREUZE.
nous
La grande célébrité de cet Artiſte ,
celle particulièrement du fameux Tableau
de la dernière expofition , doivent
nous faire craindre avec raifon de ne
pas réuffir à donner une affez grande
idée de celui qui fait l'objet actuel de
notre admiration. Tout le monde connoît
le Sujet de l'agréable Scène du Père
de famille dans l'inſtant où M. Greuze
nous le montre donnant ſa fille , avec la
dot , à un honnête garçon qu'il inſtruifoit
de ſes devoirs. Dans une autre Scène
moins riante , mais peut- être encore
plus morale , il nous repréſente aujourd'hui
les fruits de ces ſages exhortations
& tout ce qu'elles peuvent faire
I
194 MERCURE DE FRANCE.
germer de vertus dans un bon naturel.
C'eſt la piété filiale qui fait le Sujet des
nouveaux fuccès de ce Peintre de la
Nature & du Sentiment.
Le Perſonnage dominant du Tableau
eſt un vénérable Vieillard de 80 ans ,
& paralytique ; un fils aîné qui le fert
& lui adminiſtre la nourriture qu'il ne
pourroit prendre de lui- mème , ſuſpend
ce refpectable office pour écouter les
expreffions de reconnoiſſance du Vieillard
qui ſemble prédire à ce tendre fils
qu'il trouvera un jour , dans ſes enfans,
la récompenſe du pieux ſervice qu'il lui
rend. La Bru , femme d'environ 23 ans ,
ceſſe ſa lecture pour écouter avec admirationla
ſageſſe des diſcours du véné
rable Vieillard,dont on s'aperçoit qu'elle
enviſage la fin prochaine avec douleur.
La femme du Paralytique , dont l'age
paroît être de 60 ans , a ſuſpendu fon
travail par le même motif , & regardę
avec attendriſſement le père & le fils.
Un garçon de 18 ans rapproche ſur les
jambes de ce Vieillard une couverture
qui s'étoit dérangée. Un autre de ſes
petits- fils , âgé de 15 ans , lui apporte à
boire ; il s'arrête pour écouter ; il paroîţ
touché de ce qu'il entend. Un enfant
de 3 ans vient lui préſenter un oiſeau
NOVEMBRE. 1763. 195
qui ſe débat dans ſes mains ; il eſt prêt
à témoigner de l'impatience de ce que
ſon grand-père ne répond pas à l'amuſement
qu'il penſe lui procurer. Un autre
petit frère , qui eft derrière le fauteuil
, fait effort pour paſſer du côté de
l'oiseau . Une jeune fille de 14 à 15 ans
ſoutient la tête du Vieillard avec un
air de peine & d'attention , mais dans
un caractère d'intérêt fubordonné aux
autres ; ce qui eſt naturel à la légéreté
de cet age , & fort ingénieuſement
placé , tant pour varier que pour établir
une proportion de ſentiment entre
les divers perſonnages d'une ſcène fi
touchante.
On fera peut être ſurpris de l'expo .
ſé que nous venons de faire , contre
P'opinion vulgairement répandue fur
les Perſonnages de ce Tableau. On
vouloit les retrouver entièrement les
mêmes que dans le Tableau du Père
de Famille. Nous croyons cependant
pouvoir affurer que la defcription
qu'on vient de lire eſt exactement
conforme à l'intention du Peintre .
Ce Vieillard paralytique n'eſt point celui
qu'on a vû faire les fiançailles de
ſa fille dans le précédent Tableau de
M. Grenze , on ne peut y trouver aucune
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
reſſemblance , & cela n'a pas dû entrer
dans le projet du Peintre. Puiſque fon
objet étoit de repréſenter la Piétéfiliale,
ce qu'on ne peut révoquer en doute ;
il faut donc an contraire que ce Vieillard
foit le Père du Garçon qui dans l'autre Tableau
recevoit la dot des mains du Père de
la femme , qui dans celui-ci , aſſiſte aux
derniers momens de fon Beau-Père. On
reconnoît en effet & l'on retrouve facilement
dans le Fils & dans la Bru les traits
des jeunes Fiancés de l'autre Tableau
unpeu flétris dans la femme par la fécondité&
par les ſoins du ménage , com
me dans le mari , par le travail de
la vie ruſtique : mais tous les petits calculs
de vraiſemblance ſur les âges &
fur les figures des Perſonnages , fon
dés fur l'intervalle du temps écoulé
entre l'expofition de ces deux Ouvra
ges , font détruits en obfervant 1° .
Que la ſcène eſt tranſportée dans la
famille du Marié. 2°. qu'il ſeroit puérile
de penser que les perſonnages de
cette action , n'ont pû vieillir que d'aurant
de temps qu'en a mis le Peintre
à les repréſenter : comme s'il n'étoit
pas permis à un Artiſte d'offrir en même
temps deux points différens d'hiſtoire ,
dont les perſonnages fuffent dans l'un ,
1
NOVEMBRE. 1763. 197
de la premiere jeuneſſe & dans l'autre
d'un âge bien avançé. On ne sçauroit
remarquer avec trop d'éloges , dans le
nouveau chef-d'oeuvre de M. Greuze ;
la relation d'intérêt , celle d'attention
& d'action , de chaque Perſonnage en
particulier au principal objet. C'eſt le
Père paralytique & mourant , qui eft
le centre de toutes les parties de la
compoſition , dans ce Tableau ; il eſt
en même temps le principe & le but
de tous les ſentimens , fi diſtinctement
exprimés par les airs de tête ainſi que
par les attitudes diverſes de tous les
perſonnages. Juſqu'à un acceſſoire épiſodique
d'une Chienne de baffe-cour
allaitant ſes petits , tout témoigne dans
cet ouvrage le génie de fon Auteur,attentif
à remplir les plus petites parties
de fon Sujet.
Nous n'entreprenons pas de détailler
tout ce que nous avons admirédans ce
Tableau , quant à la perfection des
moyens pratiques de l'art. Indépendamment
de ce que nous n'en expliquerions
jamais bien toute l'étendue , nous
répéterions ici ce que nous avons dit
dans nos précédentes obſervations en
1761 , fur le Tableau du Père de Fa-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la
, mille. ( e ) C'eſt la même touche
même entente des lumières , la même
fonte des ombres avec les clairs , la
même vérité d'effets , en un mot c'eſt
toujours M. Greuze,& c'eſt ſuffisamment
défigner le mérite de la manière dont
ce morceau eſt éxécuté. On ne peut
ſe difpenfer cependant de faire mention
particulière de l'art judicieux avec
lequel la touche de ce Peintre a diftingué
tous les traits caractériſtiques
relativement au ſéxe , aux âges & même
aux nuances dans les âges de décrépitude.
La tête du vieillard eſt ſupérieurement
admirable. Celle de ſa Femme
, où la vieilleſſe eſt auſſi parfaitement
prononcée,laiſſe pourtant appercevoir
très-bien , la différence de la délicareſſe
de peau entre un ſéxe & l'autre , &
la diſtance de 60 à 80 ans.Les mains ne
méritent pas moins d'attention que les
têtes dans ce beau Tableau. On ne doit
pas taire non plus le fuccès d'une entrepriſe
hazardée en Peinture , qui eſt
l'eſpéce d'adjonction d'une partie du
viſage d'un des jeunes Garçons à l'une
( e ) V. les Obſervations de la Société d'Amateurs
ſur l'Expoſition des Tableaux dans l'Obſervateur
Littéraire , Tome IV. ou dans une Broehure
particulière chez Duchesne , à Paris , 1761 .
NOVEMBRE . 1763. 199
des mains du Vieillard , fans que ces
objets de carnation , ainſi rapprochés ,
nuiſent mutuellement à l'effet ni à la
juſte vérité du Plan de chacun d'eux.
Il y a des diſputes de préférence-entre
ce Tableau & celui du Pire de famille.
(f) Plus ces fortes de queſtions
reftent longtemps douteuſes , & plus
elles affurent la gloire des Auteurs &
le vrai mérite des Ouvrages.
Ace Tableau de distinction , on a joint
dans l'expofition , pluſieurs Têtes & un
affez grand nombre de Portraits par M.
Greuze. On connoit trop l'execllente
manière de ce Maître dans ces fortes
d'ouvrages pour nous y arrêter. On
diftingue parmi ſes Portraits celui de
Mgr le Duc de Chartres & de Made.
moiselle. On aime dans un autre , à
voir la fidéle & agréable reſſemblance
d'un célébre Amateur des Arts , auffi
cher à ſes amis qu'utile &éclairé pour
les talens qu'il cultive. ( g )
(f) Le Tableau du Père de Famille de la dernière
expoſition appartient a M. le Marquis de
Marigni ; celui - ci étoit encore à l'Auteur lors
de l'ouverture du Sallon .
(g) M. WATELET de l'Académie Françoiſe ,
Amateur de celle de Peinture & Sculpture.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. GUERIN.
Nous avons déja parlé de la manière
avec laquelle M. Guerin traite en petit &
àl'huile divers Sujets & Portraits hiftoriés.
On a expoſé de lui pluſieurs Ouvrages
de ce genre ( h ) qui ne démentent
point ce que nous avons dit defavorable
fur cet Artiſte dans nos précédentes
obſervations. ( i )
M. ROLAND DELA PORTE .
Ce Peintre , déjà fi célébre dans l'Art
de tromper les yeux par le preſtige de la
Peinture , ſemble en avoir atteint la perfection
, par l'imitation d'un bas- relief ,
avec ſa bordure , qui paroît attaché fur
un panneau de bois. Nous convenons
avoir nous-mêmes éprouvé l'illufion que
fait une carte à jouer , qui paroît à demi
enfoncée dans un joint du Pan
neau : l'erreur de la croire réelle & de
relief , nous a été commune avec les
plus habiles Maîtres de l'Art. Il y a
pluſieurs autres Tableaux du même
Peintre : Ils repréſentent des fruits , des,
( h ) Un entr'autres appartient à Madame la
Marquise de Pompadour , & eft copié d'après un
de ſes Portraits.
( i ) V. les obſervationsde 1761 chez Dachefne
Libraire , Brochure in- 12 .
NOVEMBRE. 1763. 201
déjeuners &c. Ils font tous d'un trèsbon
effet & de la plus grande vérité.
M. BRENET .
Si l'opinion des meilleurs Juges dans
un Art , fi l'avantage de concourir en
Public avec les grands Maîtres , de partager
avec eux l'attention d'un Public
Connoiffeur , ſont autant de motifs
d'encouragement , M. Brenet doit ſe
propofer& ſe promettre d'atteindre aux
premières places de la Scène, ſur laquelle
il a déjà les voix des Connoiffeurs . Il
ne peut trop s'attacher aux grands principes
dont ſes ouvrages annoncent
qu'il fuit fidélement les Loix. Ce Peintre
a expoſé des Tableaux du grand
genre & d'une très bonne touche.
Nous répétons encore qu'il ne peut re
cevoir trop d'encouragemens & qu'il
ne peut trop s'appliquer à y répondre.
-
M. BEAUDOUIN.
L'admiffion à l'Académie étoit déja
un titre ſuffiſant pour une réputation
très-honorable. M. Beaudouin vient de
la confirmer avec éclat , & de juſtifier
le fuffrage des Académiciens par le
Morceau accepté pour ſa réception. Le
Sujet de ce Tableau eſt Phriné accufée
d'impiété au Tribunal de l'Aréopa.
:
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
ge , & défendue par un Orateur qui découvre
en préſence des Juges la tête&
le ſein de cette belle Femme. Cet Ouvrage
eſt un des plus grands que l'on
puiffe exécuter dans le genre de la Miniature
, non ſeulement par l'étendue dela
forme , mais par celle de la compofition
& par la manière dont il eſt exécuté.
Tout y est bien entendu , & avec une
largeur peu commune dans cette forte
de Peinture. Les effets font vrais , les
caractères juſtes , les groupes artiſtement
diſpoſés , l'enſemble bien enchaîné , en
un mot c'eſt une belle & grande machine
dans un petit eſpace .
L'idée d'un petit Tableau à gouaſſe ,
repréſentant un Catéchiſme de jeunes
Filles est encore du même Artiſte ;
cette production d'une invention fort
agréable eſt ſecondée par beaucoup d'efprit
dans l'exécution .
Les Portraits , que l'on voit en grand
nombre par M. Beaudoin , ne font pas
moins d'honneur à fon talent , puiſqu'on
apperçoit dans prèſque tous , le fruit de
fon alliance avec le Peintre des grâces. (k)
M. LOUTHERBOURG.
Voici une nouvelle acquifition pour
( k M Beaudouin eſt un des gendres du célébre
M. Boucher.
NOVEMBRE. 1763. 203
l'Académie , qui promet d'en foutenir
l'éclat dans des genres très- intéreſſans
pour un grand nombre de Curieux. Ce
jeune Athléte , à l'âge de 22 ans , court
déja à pas de géant dans la carrière des
meilleurs Paysagistes & Peintres de
Batailles. Parmi un grand nombre d'ouvrages
expoſés par cet Artiſte , & dans
chacun deſquels on trouve des motifs
d'éloges , les Connoiffeurs en diftinguent
pluſieurs : entr'autres , un affez
grand Payſage , du meilleur ton
genre le plus eftimable , & qui peut
fans doute ſupporter la comparaiſon des
plus belles productions de cette efpéce.
du
Il paroît que M. Loutherbourg s'eſt
attaché à l'imitation des différens effets
de la lumière dans les différentes heures
du jour. On a lieu d'applaudir aux progrès
qu'il a déja faits dans cette utile
étude.
TABLEAU en Tapiſſerie , exécuté par
M. AUDRAN à la Manufacture
Royale des Gobelins .
Ceci eſt le miracle d'un Art que l'Europe
peut nous envier , mais qu'aucun
Peuple de la Terre ne ſçauroit nous
difputer. Cet effort de la Manufacture
2
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
,
des Gobelins , indépendament de ſon -
auguſte objet ( 1 ) , méritoit d'être placé
au milieu de nos chefs - d'oeuvres de
Peinture , avec laquelle prèſque tout le
Public l'auroit confondu non pas au
premier aſpect ſeulement , mais après
une attention très-repoſée , ſans l'indication
qui ſe trouve à la fin du Livre
d'explication . Nous n'exigeons pas qu'on
ſe prête à la nature des matières ni à la
main-d'oeuvre de cette fabrique , pour
vérifier la vérité que nous venons de
dire fur cet admirable Ouvrage en Tapiſſerie.
Ce qui fait encore plus d'honneur
à cette Manufacture , c'eſt que ce
Morceau n'eſt pas le ſeul de la même
perfection qui en ſoit forti, ſurtout depuis
quelque temps. Eh quel temps encore
! précisément celui où des circonftances
difficiles pouvoient très-naturellement
laiſſer languir ces fortes de travaux.
On ne peutdonc rendre affez de
grâces & applaudir affez hautement à la
protection fructueuse de M. le Marquis
deMarigny ( m ) qui a trouvé des reffources
pour infpirer une nouvelle ému-
( 1 ) Cette Tapiſſerie eſt d'après le Portrait da
Ron par M. LOUIS- MICHEL VANLOO qui étoit
expoſé au dernier Sallon en 1761 .
( m ) Directeur général des Bâtimens du Ror ,
Arts& Manufactures , &c.
NOVEMBRE. 1763. 205
lation , pour procurer un nouveau degré
de perfection à cette Manufacture ,
lors même qu'on eût dû ſçavoir gré d'en
avoir ſeulement empêché la ruine.
Nous n'avons pas dit peut-être fur
les Tableaux , tout ce qu'il y avoit à
dire , nous en convenons. Nous avons
dit moins bien que d'autres auroient.
pû faire , nous en convenons encore
plus volontiers. Mais au moins nous
avons la confiance de croire n'avoir
rien dit que de vrai.
Nous prions quelques Lecteurs qui
pourroient nous accuſer d'éxagérer en
certains endroits , de confidérer qu'il
ne peut y avoir d'exagération que lorfque
l'objet dont on parle eſt inférieur
àl'idée qu'on en conçoit ,& que nous
ne ſommes dans ce cas à l'égard d'aucun
des ouvrages dont nous avons parlé.
De plus , qu'il faut parler de certains
Arts , comme il faut les pratiquer, c'eſtà-
dire avec cette chaleur qui récuſe la
lévérité des régles didactiques.
M. BACHELIER , reçu à l'Académie
Royale de Peinture & Sculpture en
1752 , en qualité de Peintre de Fleurs ,
vient de ſoumettre à cette Académie
le Tableau repréſentant la Mort d'Abel,
1
206 MERCURE DE FRANCE.
qui a paru avec ſuccès au dernier Sallon.
Cette Compagnie perfuadée du mérite
& des talens de M. BACHELIER
pour le genre de l'Hiſtoire , a accepté
ce Tableau comme morceau de réception
, & a accordé des Lettres en conſéquence
à cet Artiſte , pour le placer
dans la nouvelle Claſſe où elle l'a admis.
OUVRAGES DESCULPTURE.
N. B. On diftribuera gratis aux per-
Sonnes qui ont la Description des Tableaux
en brochure in- 12 , ce Supplement
pour les Ouvrages de Sculpture.
On s'adreſſera au Bureau du Mercure
de France, rue Ste Anne , à Paris.
M. LE MΟΙΝΕ .
L
,
E plus apparent des Ouvrages de ce
célébre Artiſte , eſt un Buſte du kor ,
éxécuté en marbre. On reconnoît dans
ce morceau l'application que M. le
Moine a toujours employée à ſuivre
dans tous les âges , le Portrait d'un
Monarque , toujours également cher à
ſes Peuples ; dont le grand caractère
de la tête fournit aux Arts dans toutes
les époques , l'objet d'une étude intéreffante
& de la plus louable émulation.
Comme cet Ouvrage ne paroît
NOVEMBRE. 1763. 207
pas encore entiérement fini dans toutes
ſes parties , on ne s'arrêtera pas fur ce
qu'il y auroit à defirer actuellement
dans le travail de la Draperie & de la
chevelure ; ce qui ſe trouvera certainement
terminé , avec toute la perfection
ordinaire à ce grand Artiſte , lorfqu'il
y aura mis la dernière main.
Le Buſte de Madame la Comteſſe
DE BRIONNE , par le même Auteur ,
réunit à l'avantage de repréſenter fidélement
toutes les grâces & la beauté
de l'original , la fineſſe & la légéreté
de la touche , ce qui fait paffer avec
agrément dans le travail de l'Art , le
caractère ſpirituel de la Nature.
Nous avons cru , au premier aſpect ,
appercevoir dans ce Buſte en terre cuite ,
le fecours étranger de la couleur , légérement
employé dans quelques parties
; mais comme cet artifice eſt aujourd'hui
décidément profcrit dans la
Sculpture , nous n'ofons affirmer qu'un
Artiſte auffi éclairé ſur les vrais principes
de ſon Art , ait employé ce moyen.
Le Buſte qui repréſente M. de la
TOUR , Peintre , doit être regardé comme
un modéle de perfection à tous
égards : de même que l'eſt en Peinture
le Portrait de M. le MOINE par
M. DE LA TOUR,
208 MERCURE DE FRANCE.
M. FALCONET.
Le Groupe de marbre , qui a fi
fingulierement attiré l'admiration de
tout le Public , repréſente Pigmalion
aux pieds de ſa Statue dans le moment
qu'elle s'anime. Un petit Amour
qui a la bouche ſur un des bras de
cette figure , ſemble être la ſource &
l'auteur du feu qui lui donne l'âme &
dont par le plus agréable des preſtiges ,
l'Art indique aux yeux du Spectateur
les progrès du ſouffle embrâfé de cet
Amour. C'eſt cette diſtinction des parties
déja animées de la ſtatue d'avec
celles qui ne font encore que matière ,
qui paroiffoit rendre ce ſujet ſupérieur
aux poffibilités de l'art , & qu'en effet
nous ne ſcavons pas avoir été traité
en Sculpture précédemment par aucun
Maître antique ou moderne.
Plus on conſidère ce Groupe , plus
on y remarque , avec ſurpriſe , dans la
ſtatuedela femme,une expreſſion ſijuſte
&fi habilement ſaiſie , quelle préſente
les nuances délicates de l'étonnement,
du mouvement , prèſque inſenſible dans
ſes effets , & des premiers ſentimens ..
d'un Etre qui tient la vie du pouvoir
de l'Amour & reçoit en même temps
toutes les paffions , fi douces dans leur
NOVEMBRE. 1763. 209
naiſſance , qui réſultent de ſes premiers
feux. Le ſentiment naif & fidèle d'où
provient l'intérêt , la fimplicité du caractère
de deſſein , l'unité ( ſi l'on peut
dire ) fuavedu trait , diftinguent éminemment
cette charmante figure. Telle
eſt par rapport à cet objet la foible
idée que nous pouvons donner de l'art
du Sculpteur. Dans la figure de Pigmalion
, cet art n'eſt pas moins éloquent.
Il eſt , comme nous l'avons déja dit ,
aux pieds de la ſtatue ; on ſent à fa
poſition le mouvement par lequel il
eſt prêt à s'élancer vers elle; ſes deux
mains font ferrées l'une dans l'autre ,
action naturelle à la fituation & qui
marque en même temps & le prodige
& le ſentiment qui en réſulte. La joie ,
la ſurpriſe & l'amour ſont exprimés
avec un tel enthouſiaſme dans ce
Pigmalion , qu'on doute fi ce n'eſt pas
plutôt par ſes regards que la ſtatue eſt
animée , que par le pouvoir furnaturel
des Dieux qu'il invoque. L'action du
petit Amour , ſur la ſtatue , eſt un des
plus heureux traits de l'invention. C'eſt
par ce moyen que l'Artiſte a très-bien
ſuppléé à celui que pourroit employer
la Peinture , & qui ſembloit manquer
à la Sculpture . Il a rendu plus ſenſible
l'effet par la cauſe , & moyennant cet
,
210 MERCURE DE FRANCE.
Amour, on apperçoit plus clairement en
core le changement de la matière en
une figure animée. En un mot , on ne
prendra qu'une idée juſte de ce Groupe
, en ſe figurant voir réaliſer la fable
même qu'il repréſente.
M. VASSÉ.
Le morceau qui nous à le plus frappé
, eſt une figure de 4 pieds 6 pouces
faiſant partie du Tombeau de Madame la
Princeſſe de Galitzin. Cette figure repréſente
une femme couchée ſur un
focle carré , pleurant ſur une urne cinéraire
qu'elle couvre de ſa Draperie.
Elle est d'un fort beau genre , & dans
le goût de l'antique ; les Draperies légères
laiſſent appercevoir les contours&
la foupleſſe des mouvemens du nud.
On voit du même Auteur plufieurs
buſtes, entre leſquels on doit en rémarquer
un très -bien modelé , qui repréſente
PASSERAT . C'eſt un des monumens
de la munificence d'un Citoyen
de Troyes * pour immortalifer les hommes
illuftres de fa Patrie.
*
M. GROSLEY , Avocat , Correſpondant de
l'Académie Royale des Inſcriptions , fait préſent
à l'Hôtel -de- Ville de Troyes , de ce Buſte pour
completter la ſuite des Hommes illuſtres de
Gerte Ville.
NOVEMBRE. 1763. 211
7 On a vu par le deſſein qu'a expoſé
M. VASSÉ, quel devoit être l'en'emble
du Mauſolée de Madame la Princeffe
de Galitzin . Il eſt noble , touchant & digne
de la mémoire de cette Princeffe
chère aux Lettres & aux Arts .
M. PAJON.
Un modele en plâtre , d'une figure
d'environ quatre pieds & demi de proportion
, a fait beaucoup d'honneur aux
talens & à l'application de cet Artiſte.
Il repréſente la Peinture. On peut dire ,
fans outrer l'éloge , que cette figure eſt
le triomphe du ſtyle Antique. La naïveté&
la tranquillité de la poſition dans
la figure , de même que le caractère des
étoffes & la conduite des plis , forment
un heureux enſemble de grâces & de
fimplicité intéreſſante. C'eſt ainſi que
l'on doit traiter ce genre , pour le traiter
fans froideur & avec un ſuccès général.
On a remarqué avec plaiſir pluſieurs
Portraits , entre autres celui de M. Aved,
Peintre . La vérité de la touche & celle
de la reſſembance y font réunies.
Un fort joli Ouvrage du même Artifte
a mérité des obſervations très-favobles.
C'eſt un enfant , de pierre de
Tonnerre , qui mange des raiſins en
212 MERCURE DE FRANCE.
marchant. Il ſemble animé par lagaîte
de l'age & par le plaifir. Cette figure
eſt très-bien faite ; la pâte & les molleſſes
de la nature y font exprimées avec
vérité. C'eſt en terminer l'éloge que
d'annoncer qu'elle a ſcu plaire affez au
célébre M. BOUCHER , pour s'en rendre
propriétaire.
Nous ne pouvons garder le filence fur
un deſſein- efquiſſe , par le même. Ma
PAJON , qui repréſente Lycurgue , donnant
un Roi aux Lacédémoniens . S'il
étoit permis à la vérité de ſe livrer aux
expreſſions del'enthousiasme,nous pourrions
dire , en parlant de ce deffein ,
que l'on est tranſporté à Lacédémone,
même , où l'on voit avec une fidélité
fingulière , l'auſtère fimplicité d'un Peuple
Philofophe , dans ſes moeurs , dans
ſes vêtemens , dans ſes meubles , dans
tous ſes uſages& juſques dans les fa-.
briques de ſes bâtimens,
M. CHALLE.
Nous avons vû , de M. CHALLE ,
une petite figure en marbre repréſentant
une Vierge enveloppée de ſes vêtemens.
Il y a dans le tour de tête &
dans le croiſement des mains une intention
heureuſe , & auffi agréable ,
qu'elle puiſſe être dans un Sujet ſérieux.
?
L
NOVEMBRE. 1763. 213
Cette figure traitée en plus grand, prendroit
fans doute plus de régularité dans
l'enſemble & plus d'ordre dans les plis ;
ce qui en feroit une très-belle Statue.
On devroit peut-être laiſſer ſous les
voiles du filence un morceau par lequel
l'Auteur a voulu repréſenter la décou
verte de l'Amérique par Christophe Colomb,
Ce fameux voyageur y paroît
nud , levant d'une main une draperie
pour découvrir le Globe terreftre du
côté où eſt décrite la partie de l'Améri
que. Nous n'entrerons pas dans une dif
cuffion critique ſur cet Ouvrage qui
n'eſt pas fans mérite , mais qui , à beaucoup
près , n'est pas auſſi heureux dans
l'invention ; attendu le peu de ſuccès
qu'on doit eſpérer toutes les fois qu'on
voudra emprunter pour une compofition
figurée , ce qui en eſt ſi peu fuf
ceptible.
Un petit modéle de Castor fur un
cheval defcendant aux enfers , mérite
des éloges dans la compofition.
M. CAFFIERI.
Parmi les trois Buſtes de M. CAFFIERI
, qui tous trois ontdu mérite du
côté de l'art, ainſi que pour la reffemblance
, on diftingue ſurtout le Portrait
de S. A. S. Mgr le Prince de Condé,
214 MERCURE DE FRANCE .
Celui de M. Taitbouft , Conful de France
à Naples , a un caractère frappant
qui ne laiſſe pas douter de la fidélité du
Portrait à ceux mêmes qui ne connoifſent
pas l'original. On doit ſçavoir gré
auffi à cet Artiſte d'avoir déposé à la
Poſtérité les traits d'un homme auſſi célébre
dans la Poësie que l'eſt M. PIRON.
Nous avons remarqué auffi combien les
Connoiffeurs & les Amateurs des belles
formes ont donné d'éloges à de petits
vaſes de marbre qu'a expoſés M. CAFFIERI
. Ce genre quoique très - fubordonné
à la figure , eſt cependant fi
intéreſſant pour la belle & ric he décoration
, qu'on ne sçauroit lui donner
trop d'encouragement,
M. ADAM.
Le Prométhée a fait l'objet de l'attention
du Public. On doit tenir Compte
à M. ADAM , du déſintéreſſement & du
zele qui lui ont fait offrir à ſa compagnie
un morceau tel que celui - ci. Le
prix du travail & les recherches laborieuſes
y donnent une double valeur
pour le Public & pour les Connoiffeurs.
Si jamais les difficultés vaincues ont
eu l'avantage d'obtenir l'admiration &
l'étonnement c'eſt particulièrement
dans cet Ouvrage. Malgré tout le mérite
,
15
NOVEMBRE. 1763. 215
de ce morceau , on ne peut ſe diſpenſer
néanmoins pour l'intérêt du goût , d'avertir
que les plumes de l'Aigle font
travaillées d'une manière entierement
oppoſée à la vérité de la Nature , ainſi
que la fumée du flambeau jetté aux pieds
du Rocher. Il n'eſt pas plus poffible de
ſe diffimuler que la tête du Prométhée
prononce plutôt des efforts chargés
qu'elle n'exprime le ſentiment vrai de la
douleur. Nuance , a la verité , difficile
à ſaiſir dans une juſte préciſion lorſque
la ſituation eſt auſſi violente que celle
de cette figure : mais en tout , il n'eſt
peut- être pas hors de propos de remarquer
qu'en général , les yeux du vulgaire
confondent ſouvent l'exagération du
Sujet repréſenté, avec la force de l'Art.
M. D'HUÉS.
La figure de S. André , rendant graces
à Dieu fur la Croix , est très - bonne ,
d'un deffein correct , d'un ſentiment
juſte&, en tout, a fait beaucoup d'honneur
aux Talens de l'Artiste. A l'inſpection
de cet Ouvrage , on est bien fondé
à préſumer par la fuite des productions
les plus avantageuſes à la gloire de cet
Académicien,
216 MERCURE DE FRANCE .
M. MIGNOT .
On a vû au Sallon, de cet Artiſte, des
Médaillons exécutés en marbre pour
être placés à l'Hôtel-de-Ville de Paris ,
qui repréſentent M. Le Duc DE CHEVREUSE
, Gouverneur. M. PONTCARRÉ
DE VIARMES , Prévôt des
Marchands . M. le Mercier premier
Echevin & M. Mabil ſecond Echevin .
CesMonumens conſerveront la mémoire
de l'époque heureuſe où les plus fidéles
Sujets ont conſacré un pompeuxMonument
de leur zéle au plus aimé des
Souverains,
On ne parlera point dans cettedeſcription
générale,des Estampes expoſées par
lesGraveurs de l'Académie; non qu'elles
ne méritent toutes des éloges , & qu'il
n'y en ait même un 'grand nombre qui
en éxigeaſſent de diftingués : mais parce
que l'uſage étant d'en faire mention
dans chacun de nos Mercures , à mefure
que ces heureuſes productions d'un Art
ſi eſtimable paroiſſent au jour , ce
ſeroit en quelque forte ici , un double
emploi.
N. B. On a remarqué en commençant
cette deſcription , quelle gloire il
réſultoit pour la Nation , de pouvoir dans
l'eſpace
NOVEMBRE. 1763. 217
tant en
l'eſpace de deux ans raſſembler un aufli
grand nombre de Chefs - d'oeuvre que
l'on en voyoit au Sallon. Combien cet
étonnement doit-il augmenter , lorſque
l'on confidère. 1º. Dans les Tableaux,
la quantité de ceux qui reſtent ou dans
les Cabinets des Peintres ou entre les
mains des Particuliers & qui ne peuvent
être placés à l'expofition. 2°. Un plus
grand nombre encore de Monumens
précieux dans la Sculpture ,
Modèles qu'en Statues finies , dont
la grande proportion ne peut être admiſe
au Sallon. En effet ce qu'on y voit , ce
qu'on y admire dans cetArt , n'est qu'un
très-foible extrait de ſes productions
annuelles. Par exemple , c'eſt avec un
juſte regret , fans doute , que le célébre
M. le MOINE n'a pû expoſer aux yeux
du Public le Modèle en grand, du Maufolée
de l'Illuſtre CRÉBILLON , Monumentd'honneur
pour la LittératureFrancoiſe
,& d'une éternelle reconnoiffance
de ceux qui la cultivent , pour la bonté
du Souverain. Le Sujet de ce Mauſolée
qui doit être exécuté en Marbre , eſt
la Muſe de la Tragédie qui pleure fur
le Buſte de l'Illuſtre Poëte , dont elle
regrette la perte. On ne peut rien voir
de plus noble & d'une expreffion plus
K
=
218 MERCURE DE FRANCE .
juſte que cette Figure , dans toutes ſes
parties ,& même dans tous les acceſſoires
qui concourent à l'expofition du Sujet.
C'eſt par erreur que l'on a dit à l'Article de
Madame VIEN,que ſans l'exemple de Mlle RoSA
ALBA , l'honneur d'être admiſe à l'Académie
Royale ſeroit unique pour cette Dame. Mieux
inftruits , nous croyons que l'on trouvera ici
avec plaiſir les noms & les genres de talens
des femmesdiſtinguées dans les Arts , par cette
honorable admiffion .
Dile Catherine DUCHEMIN , femme de Gra
RARDON ,peignoit les fleurs & fut reçue en
1663 .
,
Dile Géneviève de BOULONGNE , Fille aînée
de Louis de BOULONGNE, peignoit l'Hiſtoire , les
fleurs & les fruits. Elle fut reçue en 1669 .
Magdeleine de BOULONGNE , ſeconde fille de
Louis de BOULONGNE , peignoit auſſi l'Hiſtoire ,
les fleurs & les fruits , elle fut reçue le mêmejour
que ſa foeur.
Dlle Elizabeth CHERON , peignoit l'Hiſtoire ,
le Portrait ,&gravoit , elle fut reçue en 1672 .
Dile ROSA-ALBA-CARIERA , dont tout lemon
de connoît le genre de talens, avoit été reçue en
1720. C
Voilà les Virtuoses qui ont précédé Mde VIEN ,
àlamémoire deſquelles nous nous empreſſons
de reftituer ce que notre précédente erreur
avoit innocemment dérobé.
1
Les Nouvelles Politiques au Mercureprochain.
NOVEMBRE. 1763.7 119
APPROBATION.
3
J''AAIT lu,parordredeMonſeigneur le Chancelier,
leMercuredu mois de Novembre 1763 ,& je n'y
ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſ
fion. A Paris , ce 31 Octobre 1763. GUIROΥ.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE
ARTICLE PREMIER.
IMITATION d'Horace , Ode .
Lettre de M. D. R. à M. de Genonville.
CONSEIL à un ami.
A
Page
9
II
VERS à M. L. C. D. B. ſur ſa petite vérole. 12
VERS pour mettre au bas du portrait de
M. le Chevalier de Ch**. ibid.
HISTOIRE d'Henriette écrite par elle-même. 13
ODE à M. Thomas ſur l'éloge de Sully.
VERS adreffé à M. de Saint-Foix .
CINQUIEME & dernier caractère du vrai Philoſophe.
VERS ſur la convalescence de M. l'Evêque
d'Orléans.
44
47
ibid.
54 LE PAPILLON & l'Immortelle , Fable. 55
VERS a M. Deleurye Fils.
$7
CONSEILS à Eglé. 8
LE SONGE de Scipion , traduit par M. D.... 59
EPITRE à M. le Comte de S****. 78
ÉNIGMES.
:
80&81
LOGOGRYPHES.
: 183 & 84
CHANSON. 8
220 MERCURE DE FRANCE.
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE du troifiéme Livre de la Pharfale ,
par M. Marmontel.
SUITF de la Poëtique Françoiſe de M.Marmontel.
!
PRINCIPES généraux & particuliers de la
86
108
Langue Françoiſe. Par M. de Wailly. 121
ANNONCES de Livres . 126&fuiv.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES .
SUJETS propoſés par l'Académiedes Sciences,
Belles-Lettres &Arts deBesançon.
LETTRE de M. de Parcieux , de l'Académie
Royale des Sciences , à M. De la Place ,
Auteur du Mercure.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
ARTS UTILES.
SUITE de l'Abrégé des propriétés des Miroirs
concaves ,
SUITE des Recherches ſur la Taille du Frère
Jacques , par M. Bordenave .
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
ART. V. SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
SPECTACLES de Paris.
SUITS de la Deſcription des Tableaux expofés
au Sallon du Louvre.
DESCRIPTION des Ouvrages de Sculpture
expoſés au Sallon duLouvre en 1763 .
C
138
140
143
152
169
172
186
21
188
20
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY2
rue & vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
DECEMBRE . 1763 .
Diverſité , c'est ma deviſe . La Fontaine.
Cochin
Filice ins
Espion Seatpo
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à- vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DU CHESNE, rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
AvecApprobation & Privilége du Roi

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pourfeize volumes
, à raison de 30 fols pièce.
Les perſonnes de province aufquelles
on enverra le Mercure par la pofte ,
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
lefaire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raison de 30fols
parvolume, c'est-à- dire 24 liv. d'avance ,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
Aij
pays étrangers , qui voudront faire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les personnes des provinces
d'envoyer par la poſte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, resteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Muſique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préſent cent volumes. Une Table
générale, rangée par ordre des Matières,
fe trouve à la fin du ſoixante-douziéme .
MERCURE
DE FRANCE.
DECEMBRE. 1763 .
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE de M. D. R... * à M. le
Marquis D...
QuUE Dieu te conſole
Dans ton vieux Château ,
Je le crois fort beau ..
La troupe frivole
De maint houbereau.
Sourit , te cajole ,
Humblement t'accole ,
*On prétend queces vers , ainſi que ceux que nous avons
déja inférés ſous les mêmes Lettres , font de feú M. le Comte
de Rochemont..
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tu réponds deux mots ,
Plus froid qu'une idole ,
En tournant le dos
A ces étourneaux.
Mais quel bruit étrange ,
Quels cris , quels tranſports !
On brife ; on dérange ;
C'eſt un Peuple en corps
Qui veut voir ſon Maître.
D'un air de héros ,
En voyant paroître
Tes humbles vaffaux
Conduits par un Prêtre ,
Qui s'en vient le traître
Tout haut dégorger
D'un ton puérile
Sa proſe imbécile
Pour te louanger ;
Plus de morgue encore ;
Prends- toi le menton ,
Songe qu'on t'honore :
Roule les yeux : bon !
L'entrevue eſt faite ,
On fert le dîné .
D'un figne de tête
Grave , combiné
Plein de dignité ,
Bois à la ſanté
DECEMBRE. 1763 . 7
(
De ton gros Curé
Craſſeux , mais poudré ,
Prompt à ſe courber ;
Qui comblé de gloire ,
Perdant la mémoire ,
Laiſſera tomber
Son pain , ſa fourchette ,
Avec ſa ſerviette ,
Saiſi de reſpect ,
A ton noble aſpect.
A chaque parole
Fais ronfier le nom
De la Mirandole ,
Toujours fans raiſon.
Plus bruyant qu'Eole ,
Vante ton drapeau ;
De mainte hyperbole
Embellis le rôle
Qu'aux rives du Pô
Le Dieu de la Thrace
Sûr de ton audace ,
Commit à ta foi ,
Découvrant en toi
Le mâle courage ,
L'eſprit ferme & fage
Du fameux Vauban ,
Qui t'a donné l'être ,
Dont tu fais renaître
A iv
8 MERCURE DE FRANCE..
Le génie ardent ,
Et pour ſa parrie
Le tendre penchant.
C'eſt ſans flatterie
Et fans compliment
Que je le publie :
Toute l'Italie ſera mon garant.
Chaque bec t'embraffe :
Mais reviens de grace!
LE SIÉGE DE L'AME ,
A PHILIS.
Sur le fiége de l'âme en vain
Toujours on diſpute , on raiſonne.
Aiofi que Nature le donne ,
En voici le ſiége certain :
Quand l'aîle des Zéphirs m'amène
La douce odeur de ton haleine ,
Je crois l'odorat ſon ſéjour.
D'un mets que ta main me préſente ,
La délicateſſe m'enchante ;
Je la place au goût à ſon tour.
Si ta voix frappe mon oreille ,
Epriſe de cette merveille ,
Mon âme occupe le contour.
Si ſur ton incarnat ma bouche
Veut ravir un tendre baifer ,
DECEMBRE. 1763 . 9
Mon âme vient s'y repoſer.
Quelqu'endroit que ma main te touche,
Mon âme la ſuit en tous lieux .
Je te vois : elle eſt dans mes yeux.
Mais ſi de plus près j'examine
De ce charme ſi ſéducteur ,
Quelle peut être l'origines:
Son fiége alors eſt dans mon coeur.
DUJARDIN DE NEUILLY S. FRONT
LETTRE en profe & en vers , à Mde
la M ... de M ... par M. de C ****
à Lyon.
QUE UE vous êtes éxigeante , Madame !'
Quoi ? par le même ordinaire il faut
que je réponde à votre charmante Epî--
tre. Il faut que le Courier qui me l'a .
apportée ſoit abſolument chargé de vous
remettre une réponſe de quatre pages ,
lardée d'une centaine de vers au moins !
J'ouvre mon magafin de poëfies & je
commence. D'abord vous aurez pour
agréable de recevoir cette chanson, furr
l'air : ton humeur est Catherine. Vous enn
ferez l'application ..
Dema gentille brunette
Je m'occupe nuit & jour : 4
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
Son humeur un peu coquette
Fut propice à mon amour.
Je fixai cette hirondelle
Dans le Temple des plaiſirs :
Une conquête i belle
Fut le prix de mes ſoupirs.
Lorſque je vous vis pour la premiere
fois , vous vous rappellez que je vous
témoignai affez cavaliérement combien
vos charmes étoient puiſſans pour réduire
un coeur. Vous vous mîtes à rire
de ma déclaration , & je ſoupirai de
bonne foi de vous avoir vu rire. Je vous
fis ma cour affidûment , & je ne ceſſai
pas de foupirer tant , que vous vous divertîtes
de mon martyre. On auroit cru
à me voir , que Céladon étoit reffufcité ,
& l'on étoit tout étonné de le rencontrer
ſous l'uniforme que je portois. A
préſent que j'ai quitté le plumet pour le
bonnet carré , je ſoupire tout à mon
aiſe , ſans que perſonne y trouve à
redire. Permettez-moi de prendre ici le
parti de la Magiftrature.
L'Officier perit-maître ,
Plus vite que le ſalpêtre ,
Par ſes airs & par ſon ton ,
Dangereux pour l'innocence ,
Annonce fon aſſurance.
DECEMBRE. 1763 . II
Ce volage papillon
Se mocque d'une inhumaine ,
Il voltige , il ſe proméne ;
On l'admire , il éblouit :
Au loin la pudeur s'enfuit.
Rempli d'une erreur extrême ,
Toujours certain d'être aimé ,
Dès qu'il déclare qu'il aime;
Au triomphe accoutumé ,
Par ſon audace il outrage
La Beauté qui l'a charmé.
Mais le Magiſtrat plus ſage ,
Plus digne d'un prix flatteur,
Par ſes ſoins , par ſon hommage ,
Se rend le maître d'un coeur.
Jamais ſon hardi langage
Ne révolte la pudeur.
L'amour fincère eſt timide ,
Et dans ſes voeux circonſpects :
Le tendre eſpoir qui le guide ,
Eſt compagnon du reſpect.
AIR: fous un ormeau.
Vos yeux furpris
Accordent un trop tendre priz
à nos étourdis .
Un Adonis ,
En jurant,
Ment.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE .
Mais un fincére amant
Qui partage le feu qu'on reſſent ,.
Fait naître dans le coeur
Le defir , le trouble & la langueur.
Madame hélas !
Que ces momens ſont pleins d'appas !
O charmans combats !:
Otranſports délicieux !
Dieux !
Par des feux indiſcrets
On s'attire de cuilans regrets .
Dans la fimplicité ,
On goûte à longs traits la volupté :
L'ardent defir
Prépare le coeur au plaiſir う
La Pudeur rougit ,
L'Amour fans bruit,
S'applaudir ,
Rit.
Oui , Madame , l'amour d'un homme
vrai eſt préférable aux fadeurs d'un
tas defrivolités , qui ſe font un art de
la dimulation & de la perfidie. On
n'apperçoit pas toute la difformité de
ces vers luifans , quand le préjugé a
plongé notre âme dans une nuit profonde.
Mais dès que la raiſon y répand
la lumière , ces infectes n'en impoſent
DECEMBRE. 1763 . 13
plus. La légèreté & l'inconſtance font
les défauts de ces hommes nouveaux
dont l'organiſation n'eſt pas encore bien
connue. Ce font les plus grands enne--
mis de la beauté. Ils ne portent que
des chaînes de fleurs qu'ils rompent
à leur gré. Si une jolie femme prête
Poreille à leurs diſcours , elle eſt perdue..
Ils goûtent un inſtant leur gloire ,.
Mais bientôt las de leurs lauriers ,
Les doux plaiſirs de la victoire ,
De leurs plaiſirs ſont les derniers..
Que mes fentimens différent des leurs !
Malgré l'abſence & la jaloufie , je ne
fuis pas encore parvenu à bannir votre
image de la place qu'elle a priſe dans
mon coeur. Abfolument privé de con--
folation , je languis dans l'éxil que je
me ſuis impofé. Je ne compte pas
au nombre des plaiſirs , ces rêves agréa
bles qui n'apportent aucun changement
réel dans notre fituation .
Un ſonge, enfant de l'impoſture ,
Préſente l'ombre du bonheur .
Aflis auprès d'une onde pure,
Plongé dans une douce erreur ,.
Un Berger remplit d'allégreſſe ,
Trouve aux genoux de ſa Maîtreffe,
14 MERCURE DE FRANCE.
1
Le terme d'un cruel deſtin .
En ſa faveur tout l'intéreſſe ;
Le ciel eſt plus beau , plus ſerein :
Le Zéphir un peu libertin ,
De ſon Amant ſert la tendreſſe
Par ſon ſouffle doux & badin
Sa perſévérance la touche.
L'Amour , ce petit Dieu malin ,
Conduit ſes lévres ſur ſa bouche
Et les approche de ſon ſein.
Par ſon chant l'aimable Fauvette ,
D'Eglé célébre ladéfaite.
Autour de ce couple amoureux ,
Les hôtes des bois en ſilence ,
Partagent à l'envi ſes feux.
De tantde biens la jouiſſance
Ne dure , hélas ! qu'un ſeul inſtant :
Tout diſparoît , ruiſſeau , fougère ,
Roffignol , Fauvette , Bergère.
Vaine douceur , tableau charmant ,
Si ſeduiſans quand on fommeille,
Vous n'êtes plus , Ticis s'éveille ,
Et fent accroître ſon tourment !
Je crois bien , Madame , qu'il vous
manque quelques vers ; d'autant plus
qu'il s'en eft gliffé de fi petits , que ce
feroit une honte à moi de vous les
compter : mais je vous demande grace
DECEMBRE. 1763 . 15
pour cette fois . Le Courier va partir ; il
faut finir malgré moi.
J'ai l'honneur d'être , & c.
ÉLÉGIE. *
EST- CE
ST- CE pour moi que tu verſes des larmes ,
Senſible Aurore ? Et vous légers zéphirs ,
Quand Ménalie eſt ſourde à mes allarmes ,
Eſt-ce mon fort qui cauſe vos ſoupirs ?
Ah! fi mes maux affligent laNature ,
Que vous avez longtemps à ſoupirer ,
Zéphirs plaintifs , dont j'entends le murmure,
Et que l'Aurore a longtemps à pleurer !
Depuis mes jours de deuil & de triſteſſe ,
e vois fleurir le troiſiéme Printemps : **
Ah ! ſi j'échappe à la mort qui me preſſe ,
Combien j'en dois compter par mes tourmens !
Quels fons plaintifs ! j'entends dans la campagne
Gémir au loin le Ramier amoureux :
Il a perdu ſa fidéle compagne.
Tous les Amans ſont-ils donc malheureux
* On trouvera ces paroles miſes en musique dans
un Recueil qui est actuellement chez le Graveur , &
qui doit paroître inceſſamment.
** Cette Piéce a été composée vers Pâques.
16 MERCURE DE FRANCE.
Sür mille objets ma triſteſſe eſt tracée ;
C'eſt ſon pinceau qui colora ces fleurs .
La Violette& la fombre Pensée
Dans nos jardins expriment mes douleurs..
Aimables fleurs , fi ma jeune Maîtreſſe
A ſon côté vous plaçoit quelque jour ;
Dans vos couleurs peignez-lui ma triſteſſe ,
Dans vos parfumsexhalez mon amour.
En vous voyant ſécher près de ſes charmes ,
Et fur. ſon ſein vous pencher en mourant ,
Qu'elle ſe diſe en verſant quelques larmes :
Ainſi périt mon malheureux Amant !
:
Et vous , mes vers , ſi l'on vous chante encore
Quand le trépas aura fermé mes yeux ;
Dites mon nom à celle que j'adore ,
Et d'un ſoupir faites payer mes feux .
Par l'Auteur de l'Epitre à Mélanie.
SUITE de l'Histoire d'HENRIETTE .
J E commençois à defirer le retour du
Banian , dans l'espérance qu'il me rapporteroit
une réponſe favorable : un
mois entier ſe paſſa ſans qu'il nous
DECEMBRE. 1763 . 17
donnât de ſes nouvelles ; à la fin , il arriva.
Il prétendit ( car hélas ! je n'eus
que trop lieu , dans la ſuite , de connoître
ſa mauvaiſe foi ) qu'il avoit
paflé tout ce - temps là , & cela trèsinutilement
, à attendre le rétabliſſement
du Gouverneur , qui ne vouloit
voir perſonne pendant ſa maladie ; que
mon Hiſtoire qu'il avoit racontée à plufieurs
Anglois , avoit été reçue de leur
part très - froidement , ce qu'il attribuoit
à la guerre , qui étoit entre eux & les
François ; qu'enfin le Vaiſſeau de mon
Père ayant péri avec toute ſa Cargaiſon
, il n'y avoit plus à eſpérer
de recouvrer aucuns de ſes effets.
Cette nouvelle m'arracha des larmes ,
dont il parut extrêmement touché. Il me
dit dans les termes les plus tendres , ainfi
que l'Interpréte me les rendit , que
j'avois tort de me livrer à un chagrin
auffi immodéré , qu'il ſe flattoit que
dans peu de temps il pourroit engager
quelques Anglois à ſe montrer plus humains
à mon égard ; qu'au ſurplus tant
que je reſterois chez lui , dût- ce être
pour toujours , tout ce qu'il poffédoit
feroit à mon ſervice & à mes ordres .
Je le remerciai comme ſi ſes offres n'a18
MERCURE DE FRANCE .
voient eu que l'hoſpitalité pour motif;
je diffimulai mes craintes avec toute l'adreſſe
dont j'étois capable , en ne faifant
rouler mes inquiétudes que fur
l'embarras que je lui caufois. Ses foins
les plus empreſſés étoient de diffiper
ma mélancolie par tous les divertiſſemens
qu'il pouvoit imaginer. L'interpréte
lui ayant fait part des progrès
que j'avois faits dans la langue du Pays,
il en parut enchanté & s'écria : je puis
donc eſpérer que tout ce qui eſt dans
l'Inde n'eſt pas déſagréable à ma charmante
Henriette ! Comme j'entendis
fort bien ces mots , je pris fur moi de
répondre ſans le fecours de l'Interpréte.
Je lui dis que n'y ayant juſqu'à préfent
rien trouvé qui me fut déſagréa
ble , j'eſpérois de conſerver cette façon
de penſer. Il faut , dit-il , au Hollandois
, que vous soyez un excellent
Maître , ou que votre Ecolière ait un
génie ſupérieur , pour être en état nonſeulement
d'entendre , mais même de
prononcer avec autant de grâces une
Langue qu'elle n'a entendue qu'il y a
environ un mois. Depuis ce moment ,
quand nous étions à table , il me faifoit
nommer en Malayan tous les plats
DECEMBRE. 1763 . 19
dont je voulois goûter ; me faiſoit boire
à ſa ſanté , & tâchoit de me faire
converſer avec lui. Les femmes qui me
fervoient , charmées de pouvoir ſe faire
entendre , me parloientfans ceſſe , & je
parvins bientôt à ſçavoir leur Langue
au point de n'être embarraffée dans aucune
eſpéce de converſation .
Quelques jours ſe paſſerent où tout
fut employé à me diſtraire de mes trif
tes idées & rien à confirmer mes foupcons
, juſqu'au moment où le Banian
ſe trouvant un jour ſeul avec moi dans
le Jardin ,me conduifit dans une grotte
dont la délicieuſe fraîcheur tempéroit
l'ardeur du Soleil , fans nous priver
de l'effet brillant qu'il produiſoit fur le
fommet des arbres. Cet endroit n'eſt il
pas charmant , belle Henriette , me ditil
? & faut-il defirer de quitter l'Inde
pour ſe croire heureux ? Sans doute ,
répondis-je , ceux qui ont leur établiſ
ſement dans ce Pays-ci auroient tort de
ſe plaindre de leur fort ; mais ceux qui
font nés dans une autre partie du monde&
y ont toujours vécu , pourroient ,
fans qu'on leur en ſçût mauvais gré ,
n'y pas goûter les mêmes agrémens. Le
moyen de vous les faire goûter , reprit- il,
eft de vous y fixer ; mais je crains que
1
20 MERCURE DE FRANCE .
ce que le Pays a d'agréable ne puiffe
pas racheter à vos yeux la couleur difforme
de ſes habitans. L'on m'a toujours
enſeigné , lui dis-je , que la ſeule
beauté vraiment eftimable étoit celle
de l'âme. Fidelle à cette leçon je n'ai
juſqu'ici eſtimé les hommes que par
leurs actions . Les miennes vous ont-elles
jamais offenſée ? s'écria- t il vivement.
Vous , Monfieur ! repris-je avec
ſurpriſe , je n'ai qu'à me louer de votre
bienfaiſance. Non , Henriette , non ,
reprit-il avec un ſoupir , vous ne m'avez
aucune obligation. Etoit-il en moi
d'en ufer autrement avec vous ? L'inf
tant où je vous vis fut celui de madéfaite
; & vous ne me laidsâtes que le
titre d'Eſclave , ajouta- t- il en me prenant
la main & en la portant à fa
bouche..
Quelles furent alors mes craintes ! ....
Je rougis , je tremblai , & n'eus pas la
force de parler. Le Banian trembloit
auſſi. Mais mon filence qu'il interprétoit
mal , l'enhardit bientôt au point de hazarderdes
careffes qui redoublerent mon
éffroi... Arrêtez , lui dis -je , en m'élançant
hors de la grotte ; n'achevez pas de
perdre le mérite de votre générofité.
J'ai appris à ſupporter le malheur : mais
DECEMBRE . 1763 . 21
la mort me délivreroit de l'infamie . Ces
mots firent fur lui toute l'impreffion
quej'en avois attendu. Pourquoi , dit- il,
en foupirant , pourquoi , belle Henriette
, donner des noms ſi odieux au témoignage
innocent de mon amour ?
Les Dieux ſeuls ſçavent ce qu'il m'en
a coûté pour ne pas vous le déclarer
plutôt; & je jure par eux que mes defſeins
furent toujours dignes d'être avoués
par l'honneur & la vertu Serois-je affez
malheureux pour que des ſentimens
fi purs , vous fuſſent odieux de la part
de celui à qui vous les inſpirez ?
Quoiqu'un peu raffurée par ces derniers
mots , j'étois embarraſſée de ma
réponſe . La franchiſe de mon caractère
ne me permettoit pas d'autoriſer un ſentiment
que je ne pouvois lui ſouffrir fans
une répugnance invincible. Vous héſitez
, s'écria- t- il , ma chère Henriette !
Mais en réfléchiſſant ſur les moyens extraordinaires
qui vous ont conduite jufqu'à
moi , vous fentirez fans doute que
le Ciel nous avoit deſtinés l'un pour
l'autre. Oui ! poursuivit-il avec chaleur ,
oui ! la plus aimable des Créatures , je
re regarde comme la récompenſe de ma
piété & de mon zéle pour les Dieux
que je fers.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! Monfieur , interprétez mieux la
volonté de Dieu qui m'envoye à vous
feulement comme une occafion d'exercer
votre humanité. Quel plaifir plus
flatteur que celui de faire le bien !
Ceux qu'offre l'amour peuvent-ils lui
être comparés ? Oubliez- vous enfin que
nos cultes font différens , & que rien
ne pourroit me réfoudre à une alliance
profcrite par le mien ?
Oh! quant à cet Article , interrompit
le Banian , dès que vous connoîtrez
mieux mon culte , vous prendrez ,
& j'en fuis certain , une idée plus avanrageuſe
de la clémence de nos Dieux ,
que celle que vous pouvez avoir du
vôtre.
Ce blafphême me fit horreur. Je le
témoignai vivement ; mais le Banian
avoit trop d'art pour continuer une
converſation plus propre à augmenter
mes inquiétudes qu'à les diffiper ; il
m'affura au contraire qu'il ne tenteroit
jamais de rien changer à ma façon de
penſer ſur ma Religion.
La nuit qui s'approchoit , me preſſoit
de quitter la grotte ; & je n'y parvins ,
qu'en m'engageant à écouter patiemment
à l'avenir les témoignages de fon
amour. Cette converfation occupa en
DECEMBRE. 1763 . 23
core tout le ſouper ; & quand je parus
defirer de me retirer : cruelle Hentiette !
s'écria -t- il , je vois avec douleur , le
peu de progrés de ma tendreſſe : vous
me haïflez ; & je crains bien qu'il ne
ſoit jamais en mon pouvoir de changer
votre coeur. Je ne veux pas pourtant
vous retenir plus longtemps ; peutêtre
que , rendue à vous-même , vous
me jugerez moins fait pour tant de rigueurs.
Il prononça ces mots , d'un air
fi pénétré , que , cédant malgré moimême
à la pitié qu'il m'inſpira : Ah !
Monfieur , lui dis -je avec émotion
pourrois-je en effet vous haïr ? Ai-je un
autre appui dans ces lieux ? Ai-je un
autre protecteur que vous ? Rendez
plus de juſtice à une inforunée , trop
accablée encore par la perte récente de
tout ce qu'elle avoit de plus cher
& qui ſe croiroit heureuſe de trouver
un frère en vous .
O charmante Henriette ! interrompit
le Banian , avec une expreffion qui mar
quoit autant de joie qu'il avoit montré
de douleur , tout ce que tu as perdu , tu
peux le retrouver en moi : je ferai à.
toi , & à toi ſeule ; tu feras le monde
entier pour moi. Mais , ajouta-t-il , s'il
eſt vrai que tu m'aimerois comme un
24 MERCURE DE FRANCE.
frère ; confirme cet aveu , en permettant
que je t'embraſſe comme tel. Je
me repentis alors de ce que j'avois dit.
Il me tint pendant quelques minutes
étroitement ferrée entre ſes bras , &
vivement tenté de profiter de l'occa -
fion , comme il me l'a avoué depuis ;
mais le ſentiment de ce qu'il croyoit
me devoir , l'emporta fur les mouvemens
fougueux de ſa paffion ; & il me
laiſſa la liberté de me retirer , avec un
air qui me fit ſentir tous les riſques que
j'avois courus.
L Je paſſai la plus mauvaiſe nuit. L'idée
d'être au pouvoir d'un homme qui ne
diffimuloit plus ſes vues ; l'impoffibilité
apparente de m'y ſouſtraire , me
cauſoient de mortelles inquiétudes , &
je ne me voyois de reſſources , que
dans les ſecours du Ciel. J'étois encore
dans cette douloureuſe ſituation , lorfqu'une
des femmes entra dans
chambre , & me dit que le Hollandois
prêt à partir , demandoit à prendre congé
de moi : ſur quoi , j'ordonnai qu'on
le fit entrer. Après m'avoir témoigné
l'intérêt qu'il prenoit à mon bonheur ,
il chercha à détruire ce qui me reſtoit
d'eſpérance du côté des Anglois , en
ma
m'aſſurant qu'il étoit plus que vraiſemblable
DECEMBRE. 1763 . 25
blable qu'ils ne feroient rien pour moi.
Il ajouta , qu'il avoit démêlé que le
Banian m'aimoit , & qu'il le ſoupçonnoit
d'avoir conçu le projet de m'épouſer.
M'époufer ? Interrompis - je ,
une Chrétienne épouſer un Idolâtre !
Tous mariages font bons aux yeux de
Dieu , reprit - il , la différence des cérémonies
ne détruit point leur validité
; & je ne vois pas qu'une auſſi foible
raiſon doive vous faire renoncer à
la fortune qui vous eſt offerte. Elle fetoit
plus grande encore , lui répondisje
, que je préférerois la mort au malheur
de recevoir un infidéle dans mon
lit. Puffiez-vous n'avoir pas à en gémir
, me dit-il : mais oubliez-vous que
vous n'êtes pas maîtreſſe de vous -même
dans ce Palais ? Je ne le ſçais que trop ,
repris -je , fondant en larmes. L'émotion
que je crus remarquer dans ſes yeux ,
me donna l'idée de ſaiſir cette oсса-
fion de tenter ſa cupidité. Je lui ouvris
donc mon âme , ſans lui cacher la déclaration
que m'avoit faite le Banian ;
ma répugnance à répondre, & la frayeur
où j'étois à chaque inſtant fur ce qui
en pourroit réſulter. Si vous étiez affez
généreux , lui dis-je , pour avoir pitié
de moi & me procurer dequoi me dé-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
guifer , je partirois la nuit & j'irois
trouver quelque Facteur Anglois qui
fûrement ne feroit pas aſſez barbare pour
me refuſer le paſſage ſur un de leurs
vaiſſeaux. Croyez que je ne ſerai point
ingrate , & qu'auſſitôt que je ferai rendue
au comptoir , je vous donnerai cette
bague qui eſt un diamantde prix &
tout ce que m'a laiſſé ma malheureuſe
fortune. Je lui montrai la bague dont
l'éclat produifit tout l'effet que j'en attendois.
Après avoir réfléchi un moment
, il m'aſſura qu'avant trois jours
j'entendrois parler de lui , & me recommanda
pendant ce temps de traiter le
Banian de manière à lui donner lieu
d'eſpérer que je ne ſerois pas toujours
infenfible à ſa flamme , pour éviter
qu'une conduite différente ne ledéterminât
à tenter la violence. Je le conjurai
en pleurant d'être fidéle à ſes promeſſes.
Après me les avoir réïtérées par
ferment , il prit congé de moi , & me
laiſſa dans la diſpoſition de ſuivre fes
avis, quelle que fût ma répugnance pour
tout ce qui reſſembloit à la fauffeté.
Je penſai d'abord que fi je reſtois
plus longtemps dans ma chambre , le
Banian pourroit me ſoupçonner l'intention
de l'éviter ; je deſcendis dans
DECEMBRE. 1763 . 27
la Salle où je comptois le trouver. Il n'y
vint que deux heures après avec une
lettre à la main. Ma chère Henriette ,
me dit- il , je ſuis fâché d'être porteur
de nouvelles qui pourroient bien ne pas
vous plaire ; un Négociant Anglois me
mande que l'animofité entre ſa Nation
& la vôtre eſt portée au point qu'il n'oferoit
riſquer de vous fervir , & d'autant
plus que vous appartenez à celui
qui avoit été nommé Gouverneur d'Iranadab
, & dont les ordres étoient
fûrement de nuire à leur commerce.
De façon , continua-t- il , que vous ne
dépendez plus que de moi. Je ſentis
d'abord fon artifice , qui n'avoit d'autre
but que celui de me réduire à la néceffité
de céder enfin à ſes volontés . Je
me contentai de répondre : il ſe trouve
donc des Barbares parmi les Chrétiens ?
Oui , reprit- il avec chaleur , & tels que
vous auriez peine à en trouver parmi
les Indiens . Il s'étendit alors fur les
cruautés & fur les perfidies des Nations
Européennes . Mais quoique peu perfuadée
de tout ce qu'il diſoit à leur
déſavantage , j'évitai de le contredire ;
& fon humeur fut fi agréable pendant
tout le reſte du jour , que je n'y foupconnai
rien de contraint.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Dès ce moment je parus écouter ſans
répugnance les témoignages de ſa tendreſſe.
Je fouffris même qu'il prît ma
main entre les fiennes , & croyois devoir
acheter ainſi le temps dont j'avois
beſoin. Mais le Banian ſe troubla en
me preſſant ſur ſon ſein. O ! trop chère
Henriette , s'écria-t-il , d'une voix émue ,
ne vous perfuaderai - je jamais que votre
bonheur & le mien ſeroient le prix de
votre ſenſibilité ? Je m'apperçus alors
combien j'avois à craindre en pouffant
fi loin ma complaiſance : je me débarraffai
de lui. Rappellez-vous , lui dis-je ,
le ferment que vous avez fait de ne ja
mais m'offenfer par des libertés qui me
rendroient indigne de votre affection fi
je les permettois: laiſſez au temps à déci
der mon coeur. Vous aurez tout celui
que vous éxigerez , repliqua-t-il , mais
qu'il foit limité : dites ſeulement que
vous ferez à moi , & fixez le terme de
mon fupplice ; il ſeroit peut être au-deſſus
des forces humaines de vous adorer , de
vous voir fans ceſſe , d'être fans eſpérance
, & de vous refpecter toujours. Je
ne puis rien vous promettre , repris -je ;
mais fi vous m'aimez en effet , vous
eſſayerez du moins juſqu'où la reconnoiffance
peut me conduire. Eh bien ,
DECEMBRE. 1763 . 29
dit-il , je m'y foumets ; car je prétends
vous plaire . A partir de ce moment , le
Banian ſe conduifit avec moi de façon
à ne me rien laiſſer à defirer pendant
deux jours & une partie du troifiéme.
Ce fut alors que le Hollandois revint
pour chercher , diſoit-il , quelques papiers
qu'il avoit oubliés ,& dont la perte
lui eût été de la plus grande importance ;
mais dans le vrai , pour me remettre
ſecrettement un billet où je trouvai ces
mots : " Si vous perſiſtez dans la réſolu-
» tion de quitter la maiſon du Banian
rendez-vous vers minuit dans le jardin ;
> vous trouverez à côté de la ſalle à man-
» ger un habit d'eſclave : c'eſt le dégui-
>>ſement le plus propre à vous cacher.
» Mais je vous exhorte de nouveau à
» abandonner ce projet , dans la crainte
» où je ſuis encore que vous n'ayez à
>> vous plaindre de la réception des An-
» glois. Quoiqu'il en ſoit, je tiendrai ma
>> promeffe, &je me trouverai derrière le
» jardin , d'où je vous conduirai où vous
>>> defirez vous rendre .
Ce billet me donna plus de tranquilli
té ; car malgré notre petit traité , leBanian
renouvelloit vivement ſes perfécutions
, & ce foir- là même il me preſſa
tellement de fixer le moment de ſon
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
bonheur , je vis tant d'égarement dans
fes yeux , qu'effrayée de ſes regards , je
pais le parti de lui donner le change. Demain
, lui dis-je , vous faurez ma derniere
réſolution. Votre réſolution , s'écria-
t- il ? Elle ſera peut- être l'Arrêt de
ma mort. Au moins dites-moi ſi je puis
efperer qu'elle ſera en ma faveur. Je le
crois , lui dis -je , fi vous continuez de
defirer. Dieux ! pourriez-vous en douter,
reprit-il ? Demain ..... Atteſtez donc votre
Dieu que vous ferez demain à moi. Je
ne fuis pas garant des événemens , repris-
je ; mais fi je vis & fi vous êtes dans
les mêmes ſentimens ... Jurez-le - moi, interrompit-
il avec une eſpéce d'emportement
indéfiniſſable ,&dontje fus glacée.
Confirmez cette adorable promefle : affurez-
la-moi par un ferment qui vous ſoit
inviolable. Eh bien , répondis - je en
tremblant, & fur la certitude intérieure
que le lendemain je ferois loin de lui ,
jejure par celui qui régit ce vaſte Univers
que demain nous ferons l'un à
l'autre fi vous continuez de vouloir &
de pouvoir former cette union. Le Banian
parut tranſporté & me baiſa plufieurs
fois la main. Cependant à travers
ſes tranſportsje crus lui voir moins d'ardeur
que de coutume. Il parla peu , &
. DECEMBRE. 1763 3
quand je me diſpoſai à me retirer , il ne
s'y oppoſa point : il me dit ſeulement en
m'embraſſant ; prenez garde , aimable
Henriette , à remplir votre voeu ! Je fouris
, & le quittai avec d'autant plus de
plaifir , que je me flattois de ne le plus
revoir.
Je me laiſſai deshabiller à l'ordinaire ;
& quand je crus que tout dormoit dans
la maiſon , je deſcendis , j'ouvris doucement
la porte du jardin ; j'y trouvai au
lieu marqué l'habit d'eſclave ; je m'en
revêtis promptement , & après avoir
franchi une paliſſade qui ſéparoit lejardin
d'une prairie , je rencontrai mon
guide. Il faut , dit- il , vous armer de patience
, car nous avons pluſieurs milles
à faire avant que de pouvoir nous repofer
en fùrété. J'étois fi ravie de ma délivrance
, que je me croyois infatigable.
Nous prîmes notre route à travers un
bois , dont la ſombre horreur me rappella
tout ce que j'ai fouffert dans la
forêt de Malayan ; mais l'âge avancé de
mon conducteur me raſſura .
Nous avions fait à peine une demie
lieue , que nous nous vîmes environnés
de pluſieurs hommes. Ce ſpectacle me
fit tomber ſans connoiffance. Lorſque
je revins de ma foibleſſe , la vue de mon
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
appartement , & des deux femmes qui
étoient dans l'uſage de me ſervir , ne
me laiſſerent plus douter de mon infortune.
Ce que je ne pouvois comprendre ,
c'eſt que le Banian eût pû fitôt être informé
de ma fuite. En vain je queſtionnai
les femmes ; je n'en pus tirer autre
choſe , finon que leur maître me répondroit.
La honte de l'avoir trompé , jointe
à ce que j'en avois eu précédemment à
craindre , fut prête à me jetter dans une
ſeconde foibleſſe. Dieu ! m'écriai-je ,
quels crimes ai-je donc commis pour
être auffi cruellement perfécutée ? Les
larmes que je répandis , & l'agitation de
mon âme , que je ne m'efforçois plus
de cacher , auroient ému le coeur le plus
barbare .
Dès qu'il fut jour je vis paroître le Banian
: j'étois encore au lit , & mon premier
mouvement fut de me cacher ſous
la couverture . Vous avez raiſon de vous
cacher, perfide créature, s'écria-t- il ; non .
"ſeulementvous me trompiez , mais vous
trompiez le Dieu que vous ſembliez refpecter.
Voyons , continua-t- il , fi cette
phyſionomie trompeuſe conſerveencore
affez de charmes pour défarmer tout
mon reſſentiment. Plaiſe au Ciel que
non ! m'écriai-je avec tout le courage
DECEMBRE. 1763 . 33
:
,
dont je pus m'armer ; je ne demande
d'autres faveurs que celle de mourir ; ce
ſera finir mon fupplice , & vous vous
épargnerez bien des tourmens. Non , reprit-
il , ma vengeance ſera plus ingénieuſe
& moins au gré de votre haine
pour moi. Préparez , dit- il , en fortant ,
& en ſe retournant vers les femmes
préparez cette créature perverſe à paffer
bientôt dans mon appartement. Alors les
miniſtres de ce maître impérieux me dépouillerent
de mon habit d'eſclave pour
me revêtir d'une robe très- riche . Si j'avois
eu en ma diſpoſition quelque inftrument
propre à me donner la mort , je
me ferois trouvée heureuſe : mais les
marques de mon déſeſpoir avoient fait
prendre aux femmes des précautions
pour m'empêcher d'y fuccomber. Elles
me conduifirent, ou plutôt me traînerent
chez le Banian , qui fit figne à celles
qui m'avoient amenée de nous laiffer
ſeuls . Eh bien , Henriette , me dit- il ,
eſt-ce ainſi que vous vous éfforcez de
calmer mon reſſentiment ? Est-ce par
des fanglots , & par un filence opiniâtre ,
que vous comptez obtenir votre grace ?
Je tentai vainement de parler : mes foupirs
m'étouffoient la voix, Fille obſtinée
! s'écria-t- il , où ſont maintenant ces
By
34 MERCURE DE FRANCE.
,
regards , cette douceur perfide que vous
employates fi bien hier pour me tromper
? Ce reproche me fit ſentir tout le
poidsdes remords ſur un intérieur coupable.
Dieu feul , lui dis-je en tremblant ,
ſçait ce qu'il m'en a coûté pour diffimuler
avec vous ; & j'avoue avec la plus grande
fincérité , que fans avoir pû être touchée
de votre amour , je n'ai jamais été inſenſible
à vos bontés.... Et tu me fuis
interrompit- il , pour me prouver ta reconnoiffance
? Mais ſi je n'ai eu d'autres
motifs que celui de l'amour pour t'accorder
ma protection , tu devois à la
cauſe les ſentimens que tu accordois à
l'efet. Je vous ai aimé , Henriette , & je
vous aime encore malgré moi: mais me
voici décidé à rompre un enchantement
qui m'avilit ; je ne vois plus en vous
qu'une eſclave faite pour obéir à fon
maître .... Ah , Seigneur ! lui dis-je en
tombant à ſes pieds , vous avez juré par
vos Dieux de ne jamais me faire violence.....
Songez que le parjure .....Hypocrite
! s'écria-t-il , oſez-vous parler de
parjure , quand vous -même en êtes doublement
coupable ? N'avez-vous pas juré
par votre Dieu , que fi vous étiez en vie
&en mon pouvoir aujourd'hui , vous céderiez
à ma rendreſſe ? Je conviens du
DÉCEMBRE. 1763. 35
ferment que j'ai fait , repliquai-je ; mais
fi vos ſentimens ont ceſſé d'être les mêmes
, hélas ! fuis-je tenuede les remplir ?
Ainfi vous avouez être liée , en ſuppofant
que mon coeur ſoit le même ? Eh
bien , vous êtes condamnée par vos propres
paroles ; & pour vous en donner
la preuve , apprenez que j'étois inſtruit
de tout ce que vous avez fait pour me
tromper. La Lettre du Hollandois étoit
écrite de ma main ; votre déguiſement
étoit choiſi par moi ; ce ſont mes gens
qui vous ont arrêtée : je vous ai toujours
fuivie. Ainfi mes fentimens n'ont pas
plus changé que les vôtres. Alors auffi
humiliée que confondue, que me reſtoitil
à oppoſer au Banian ? Je me récriai
contre la perfidie du Hollandois , qui
après avoir favoriſé mon projet & m'avoir
féduite par ſes pernicieux avis ,
m'avoit fi lâchement trahie . Le Banian,
après m'avoir laiſſé exhaler ma colère ,
me pritdans ſes bras : allons , ma chère
Henriette , il eſt écrit que nous ferons
tous deux parjures ; vous en refuſant ce
que vous avez juré de m'accorder , &
moi en ufant de violence pour l'obtenir.
Il ne nous reſte qu'un moyen de
fauver nos âmes d'un crime dont la
mienne frémit , tout déterminé que je
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ſuis à le commettre : c'eſt de vous donner
à moi fans répugnance.
Dans l'impoffibilité de me ſouſtraire
à ma deſtinée ; engagée par un ferment
à ne pouvoir plus refuſer ce que l'attente
d'une mort cruelle ne m'eût jamais
fait accorder , ſi j'avois pu prévoir
l'avenir ; forcée enfin à cet odieux facrifice
, je me bornai à éxiger que la
décence la plus rigoureuſe y mît le
ſceau. Je n'ai plus rien , Monfieur , à
objecter contre vos droits , lui répondis-
je ; je reconnois que le ferment me
lie malgré la façon artificieuſe dont
vous me l'avez arraché : mais ſi vos
ſentimens ſont purs , une cérémonie
authentique doit en précéder la récompenſe.
Je vous entends , s'écria-t-il ; &
pour vous prouver combien je méritois
plus de retour de votre part , je
veux que vous soyez ma femme. Ne
rappellons point le paſſé , repris-je , ſi
vous voulez rétablir dans mon âme les
ſentimens qui ſeuls peuvent nous rendre
heureux. Quantà moi , je vous jure
avec la plus grande fincérité , que quelque
répugnance que j'aye marquée
pour cet engagement , je m'efforcerai
déſormais à ne voir en vous qu'un
époux digne de ma tendreſſe , & à me
DECEMBRE . 1763 . 37
conduire à votre égard comme une
épouſe devenue telle par fon choix .
Le Banian au comble de ſes voeux ,
eût volontiers folemnifé ce mariage dès
le jour même ; mais je gagnai ſur lui de
le différer juſqu'au lendemain. L'état
violent d'où je ſortois demandoit au
moins une nuit tranquille. Vous ne devez
pas craindre , lui dis - je , d'être
trompé une ſeconde fois , j'ai eu trop
à me repentir de la première ; le
temps de mon abfence ne ſera employé
qu'à étudier les moyens de réparer ma
faute.
Le lendemain matin les femmes qui
m'avoient toujours ſervie , m'apportérent
les habits de nôce les plus fomptueux
& me conduifirent chez le Banian
, que je trouvai auſſi magnifiquement
vêtu. Une nombreuſe ſuite
de Banians qui avoient été invités pour
être témoins de notre mariage entrerent
immédiatement après , & nous nous
rendîmes au lieu deſtiné pour la cérémonie.
Ici finirent les calamités attachées à
mon état de fille ! mais hélas ! pour en
éprouver d'autres dans celui de femme.
Malgré tous mes efforts pour remplir
mes devoirs envers mon mari , il ne
38 MERCURE DE FRANCE.
fut jamais en moi d'éprouver les délices
qui , dit- on , font le charme de pareilles
unions. Le Banian s'en plaignit
d'une façon délicate & ne négligea rien
de ce qui pouvoit donner plus de chaleur
à mes ſentimens. Soins inutiles !
chaque jour ajoûtoit à la vivacité de ſa
paffion , & à mon invincible froideur.
Ses intérêts l'ayant quelque temps
appellé à la ville , où il defiroit que je
l'accompagnaſſe ; je me contraignis pour
paroître defirer ce voyage , auquel j'euffe
volontiers préféré la folitude.
Anotre arrivée à Bombay , nous reçumes
la viſite de pluſieurs familles Indiennes
, qui féliciterent mon mari fur
fon choix ; & je ne tardai pas à m'appercevoir
de fa répugnance à me laiffer fortir
du logis: mais peu curieuſe de former
aucune fociété avec les Indiens , j'étois
fur ce point très-d'accord avec lui. Dès
l'inſtant où il put fe flatter de ma groffefſe
, il infiſta pour que je l'accompagnafle
au Temple , afin d'invoquer l'Idole
adorée pour une heureuſe délivrance
: c'étoit , dit-il , un ufage dont
perſonne ne pouvoit ſe diſpenſer , bien
moins encore la femme d'un Banian .
Je cédai à cette néceſſité , en me réſervant
de faire de mon coeur le temple de
DECEMBRE. 1763 . 39
ma dévotion , & de diriger mes penſées
vers le Dieu qui en connoiffoit les plus
fecrettes.
Je fus conduite à la Pagode, dans une
chaiſe fermée & fuivie par tous nos domeſtiques.
Le Banian , avec pluſieurs
de ſes amis , vint me prendre à la porte
, & me mena à la Colomne , fur laquelle
l'Idole eſt placée. Je feignis d'y
faire ma prière , quoiqu'indignée du
ſpectacle ridicule de leurs cérémonies ,
& le Banian ſeul me reconduifit à
ma chaiſe. Mais cet acte de complaifance
ne fervit qu'à m'attirer bientôt
de nouveaux chagrins , puiſque le Banian
, aveuglement attaché à ſa religion
, employa tout pour m'engager
à l'embraffer . Un jour qu'il m'en preffoit
le plus : Ah ! ne l'éxigez pas , lui
dis-je : en même temps qu'il me feroit
impoffible de fléchir le genoux devant
vos Idoles , je ſens que je ſerois capable
de mourir , pour vous prouver qu'après
mon Dieu , vous êtes au monde ce
que j'ai de plus cher. La vivacité avec
laquelle je prononçai ces mots , lui en
démontra la fincérité ; il parut moins
ſenſible au mépris que je témoignois
pour ſa religion ; & ſes ſollicitations
furent ſuſpenduesjuſqu'au moment de
40 MERCURE DE FRANCE.
,
votre naiſſance. C'est alors , ô ma chère
Zoa ! que je me vis livrée aux plus terribles
amertumes , en voyant que ma
fille ſeroit élevée dans l'erreur : je frémiffois
en penſant que vous n'aviez
même pas reçu le baptême ; & j'étois
un jour occupée à vous adminiſtrer de
mon mieux ce Sacrement , quand le
Banian s'offrit à mes yeux. Vaine &
trop crédule femme ! s'écria-t-il avec
des yeux étincelans de rage ; comment
ofes-tu pratiquer ces extravagances
fur mon enfant ? Mais tu gémiras
de ton crime , & d'avoir abuſé de mon
indulgence. Emportez cet enfant , dit- il
à mes femmes qui parurent alors , &
que les premières paroles qu'il pourra
prononcer , foient autant de malédictions
contre les Chrétiens. Je fuppliai
vainement votre barbare père de modé
rer l'excès de fon reſſentim ent ; il vous
arracha de mes bras , & vous fit diſparoître
à mes yeux. Alors oubliant mes
devoirs & combien fon culte lui étoit
cher , je déplorai le ſort fara! qui m'avoit
ſoumiſe à un idolâtre ; & mon emportement
alla juſqu'à lui dire , que fa
méchanceté étoit auſſi infernale que la
couleur de ſa peau. A ce dernier trait
contre ſa perſonne , qu'il avoit toujours
DECEMBRE . 1763 . 41
ſoupçonné m'être déſagréable , le Banian
hors de lui-même tira ſa dague &
m'en frappa la tête affez violemment
pour que je perdiſſe connoiſſance.
Revenue a moi- même , je ne m'oc
cupai que de ma chère Zoa . Je demandai
où l'on vous avoit emportée. Les
femmes ine dirent que vous étiez dans
la maiſon , mais qu'elles craignoient
que vous ne me fuffiez pas rendue fi
je refuſois de me foumettre au Banian ;
que néanmoins il étoit éſſentiel de ne
vous pas donner un autre lait que le
mien. Je vous aimois trop pour ne pas
céder à la néceffité ; mais il n'étoit pas
poſſible que je montraſſe déſormais
les plus foibles apparences d'attachement
à un homme qui m'avoit traitée
en eſclave. Ma tendreſſe pour vous
l'emporta cependant bientôt ſur mon
reffentiment , & je conſentis qu'elles
allafſent intercéder en ma faveur auprès
de leur Maitre , dans les termes qu'elles
jugeroient les plus propres à lui faire
impreffion. Elles ne tarderent guères à
vous rapporter dans mes bras. Mais en
m'apprenant que l'unique moyen de regagner
l'affection de leur Maître & de
vous garder toujours avec moi, étoit de
reconnoître ma faute , de m'humilier
42 MERCURE DE FRANCE.
devant lui. Soumiſe à ſa puiſſance &
ſans eſpoir de m'affranchir , je ne voyois
que ce parti à prendre : mais un ſentiment
de fierté plus fort que ma Raifon
ne put me le permettre , & me rendit
mon Tyran plus inſupportable que
jamais. Il eſt certain , ma chère Zoa
que nul autre motif que le danger
d'être ſéparée de vous , n'auroit pû me
faire profterner devant un homme qui
m'étoit auffi inférieur en tout , & pour
qui il ne me reſtoit plus la moindre
eftime.
Quelques jours ſe paſſerent , pendant
leſquels mes femmes me repréſentoient
ſans ceffe que mon obſtination , non
ſeulement ajoûteroit à la colère du
Banian , mais qu'elle me coûteroit la
perte de mon enfant. Cette idée m'éf
fraya d'abord ; mais ma vanité me ſuggéra
bientôt que ces mêmes charmes
dont je lui avois vû tant de fois éprouver
le pouvoir , l'emporteroient ſur ſa
hauteur , & que l'impoſſibilité de vivre
ſans moi , le forceroit à defirer le premier
une réconciliation : mais ma vanité
me trompa ; & je ne reçus d'autre nou
velle du Banian , que l'ordre cruel de
vous retirer de mes mains. Malgré mon
déſeſpoir je ſentis qu'il falloit céder : je
,
DECEMBRE. 1763 . 43
demandai à genoux qu'il me fut permis
de revoir mon Tyran. A l'air dont il me
reçut , je jugeai d'un coup d'oeil que fa
foibleffe pour moi, ſur laquelle j'avois
tant compté , ne pouvoit plus me promettre
d'eſpoir. Femme ! que voulezvous
? medit-il d'un ton de Sultan irrité.
Rien , Monfieur , lui dis-je , auſſi tremblante
de la violence queje me faifois à
moi-même, quede la crainte d'être refuſée
, rien que vous remettre cet enfant ,
&vous fupplier en même tems d'ordonner
ma mort : privée de votre affection
&de la préſence de ma fille , la vie n'a
plus rien qui me touche. La mort , répondit-
il , peut en effet vous ſembler
préférable au tourment de vivre avec
moi ; j'ai cependant été affez bon pour
ne plus offrir à vos yeux ce monſtre , qui
en couleur comme en malice..... Ahl
Monfieur , interrompis-je avec tranf
port , pardonnez cet emportement au
coeur déchiré d'une mère , qui depuis
notre union n'a jamais cherché qu'à ſe
rendre agréable à vos yeux. Si cela étoit
vrai , s'écria-t-il , auriez-vous tant différé
à implorer le pardon que vous demandez
? Eh ! m'écriai-je , en tombant à
fes pieds , cet acte de ſoumiſſion vous
touchera-t-il ? C'eſt à genoux que je de
44 MERCURE DE FRANCE.
mande cette grace;& fur-tout, que vous
vouliez bien ne pas me ſéparer de mon
enfant ! ....
Ces mots parurent l'émouvoir. Soit
par intérêt pour vous , foit par quelque
retour de tendreſſe pour moi , il daigna
quoiqu'avec fierté , ſe rendre à condition
toutefois , que je ne m'engagerois
par le ferment le plus folemnel
àne jamais vous inſpirer la moindre
notion de la Religion Chrétienne
quand vous avanceriez en âge. Quelque
rigoureuſes qu'elles fuſſent , il fallut
ſe ſoumettre à ces conditions ; & vous
ſçavez , ma chère Zoa , combien religieuſement
je les ai obſervées. Mais
toutes mes obligations ceffent avec ma
vie.
Au moment où je vous écris , il y
a douze ans que cette querelle eſt arrivée;
& depuis cette époque il n'y eutjamais
de parfaite intelligence entre votre
père & moi très-convaincu que toute
ſa tendreſſe n'avoit nullement touché
mon coeur , il s'en vengeoit en cédant
aux mouvemens d'un caractère dur
&jaloux. Quant à moi , le ſouvenir
des humiliations que j'avois eſſuyées ,
ne me permettoit pas le moindre effort
pour regagner ſon amitié. Etrangère
DECEMBRE. 1763. 45
aujourd'hui dans un lieu où j'ai paffé
tant d'années , à peine ai-je la liberté de
jouir de la fraîcheur de l'air : je ſupporte
mes peines avec une patience apparente ;
mais je ne ſens pas moins que le chagrin
détruit infenfiblement les principes de
ma vie. Sans vous , ma chère Zoa , ce
ſeroit pour moi une conſolation d'en enviſager
la fin. Tout ce que je demande
aux Cieux , c'eſt que cette hiſtoire vous
fafſe aſſez d'impreſſion , pour faire germerdans
votre coeur les ſentimens d'une
Chrétienne . Vous ne fauriez l'être tant
que le Banian vivra : mais j'oſe encore
eſpérer que le Ciel attendri par mes larmes
, & touché de votre innocence
ſçaura peut- être un jour , par des événemens
dont à peine j'enviſage la poffibilité
, vous rendre au culte facré de vos
Pères &à votre Patrie .
Adieu , ma chère Zoa ! je ne ſerai
plus quand vous lirez ce manufcrit , &
mes derniers voeux ſont pour vous .
N. B. Quand ma mère , ajoute Zoa ,
ſe ſentit proche de fa fin , elle me fit
appeller ; & après m'avoir donné fa bénédiction
, elle mit dans mes mains une
petite caffette , dans laquelle elle gardoit
quelques bijoux que lui avoit autrefois
donnes mon père. Ma chère enfant
46 MERCURE DE FRANCE.
dit- elle , voilà tout ce dont je puis difpoſer
; mais vous trouverez dans cette
caffette quelque choſe digne d'être conſervé.
Je vous ordonne cependant de ne
pas l'ouvrir avant ma mort , & de prendre
garde que d'autres que vous ne
voyent ce qu'elle contient : fans cette
précaution vous iſqueriez d'être privée
du plus riche tréſor , & vous me feriez
perdre le fruit des ſoins que j'ai cru devoir
prendre pour votre bonheur futur.
Ce ne fut que longtemps après la mort
de ma mère , que j'ouvris une caffette
, où , avec le récit de ſes malheurs ,
je trouvai une très-ample inſtruction
fur les Myſtères de la Religion Catholique
, que Dieu m'a fait enfin la
grâce d'embraffer , par des moyens
dont je rendrai compte un jour ; &
j'eſpére qu'il me fera ſans doute auffi
celle de me pardonner , d'avoir déſobéi
fur ce point à mon père.
1
DECEMBRE. 1763 . 47
EPITRE
A Madame du B *** , fur la préférence
qu'elle donna aux cheveux de
l'Auteur fur une perruque.
QUAND de ma tête blanchiſſante
Vous daignez venger la couleur ,
Charmante Du B *** , cet honneur
De la vieilletſe enlaidillante
Me rend l'approche ſans frayeur.
A la voix de votre ſuffrage
Je parfume mes cheveux blancs ,
Je leur trouve , en dépit des ans ,
Les grâces de mon premier âge.
Je crois ſur mon front ſurranné,
Sentir flotter la chevelure
Qui faisoit jadis la parure
Du Dieu qui chériſſoit Daphné.
Dans l'éſſor d'une noble audace
Jevas fixément en ce jour ,
Elever ſur les pas d'Horace
Ma tête au celeſte ſéjour.
Oui raviſſante Bienfaitrice !
Ma chevelure maintenant
Pourra figurer hardiment
Avec celle de Bérénice ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Ou cette boucle de cheveux
Si fubtilement enlevée
Et pompeuſement élevée
A l'honneur d'embellir les Cieux.
Par ma tête aujourd'hui j'en jure ,
Ces fils qu'ont blanchi mes travaux
Du tranchant des cruels ciſeaux
N'éprouveront jamais l'injure ;
Et ſi quelques traits imprévus
Les arrachoient à mon envie ,
A l'inſtant ainſi que Nifus
Je finirois ma triſte vie.
De ces tiffus qu'un art trompeur
Treffe pour maſquer la Nature ,
Je n'emploirai point l'impoſture
Pour diſſimuler la couleur
De mon antique chevelure ,
Dont les reſtes que l'âge épure
Des lys égalent la blancheur,
Un front que la neige de l'âge
Rend éclatant & qu'elle ombrage ,
Offre ſouvent plus d'agrément ,
Que la tournure ſymétrique
Des cheveux qu'un fer tyrannique
Fait plier à l'arrangement
Qu'imprime la main deſpotique
D'un mercénaire fatiguant.
Aux regards purs de la ſageſſe ,
La
DECEMBRE. 1763. 49
La tête blanche de Neftor :
Plaiſoit autant que la jeuneſſe
Qui brilloit fur le front d'Hector.
De ma tête ſexagénaire ,
Ornement ſimple & précieux ,
Croiſſez encore mes cheveux
Juſques à mon heure derniere !
Imitez ces rameaux conftans ,
Qu'on voit couronner un vieux chêne ;
De la cime àqui les enchaîne
La main rigoureuſe du Temps ,
Ils ne s'arrachent qu'avec peine ;
Et quand la foudre & les autans
Renverſent ſon tronc ſur l'arène ,
Dans la chûte alors qui l'entraîne ,
Avec lui tombent ſes enfans.
Doux rejetton de mon jeune âge ,
Des ans ainſi bravez l'outrage ,
Autour de ma tête attachés ,
N'en foyez jamais détachés
Qu'au moment du dernier orage.
Non moins précieux qu'un tréſor ,
Vous aurez mes ſoins , ma tendreſſe;
Vous embellirez ma vieilleſſe
Sous le contour de mon caſtor :
Etvotre couleur vénérable
Sera le ſigne reſpectable
Demon amour pour l'âge d'or.
C
50 MERCURE DE FRANCE.
Jours d'innocence où la Nature
Brilloit par la ſimplicité !
Où les moeurs par leur pureté
Des humains faiſoient la parurel
Vous n'êtes plus qu'une peinture
Sans force& fans réalité ;
Le luxe qui vous défigure ,
Acorrompu la ſource pure
De la véritable Beauté.
Vous qui reçures ſans meſure ,
Sage Du B*** , ces dons divers ,
Pour m'acquitter avecuſure ,
Eſt-ce aſſez pour moi que des vers ?
Commentpareux dans la balance
De l'exacte reconnoiffance ,
Puis-je dignement compenfer
Ce que vous venez de penſer
Pour ma tête& pour ſa décence ?
Un pinceau, mieux que mes accords,
Embelliroit mon tendre hommage ;
Votre tête ſeroit l'image
Que crayonneroient mes efforts.
Pour rendre mon coeuvre complette ;
Grâces, volez à mon ſecours;
Prenez les pinceaux , la palette
Etle coloris des Amours.
Mais ma prière eſt indiſcrette :
J'entends Cypris qui larejette ,
DECEMBRE. 1763. 50
M'accuſer de témérité.
Ah! je le vois , la jalouſie
Lui montre dans votre copie
La rivale de ſa Beauté.
Vengez-moi de ſa réſiſtance ,
Le châtiment eſt dans vos yeux ;
Vous-même paroiſſez : bien mieux
Vous montrerez ſa reſſenıblance.
Mais d'autres traits plus glorieux
Relévent cette Nymphe aimable:
De l'eſprit ſource intarillable ,
Elle laiſſe échapper les feux ,
Dont l'éclat perçant , radieux ,
Sans nul apprêt , ravit , enchante
Mieux que la Beauté ſéduiſante
Qui neſçait flatter que les yeux.
Elle eſt un ombre fugitive ,
Qui ſediſſipe ſous nos pas ;
L'eſprit eſt une flame active
Dont le foyer ne s'éteint pas.
En vous cette flâme ſi vive
Eſt l'âme de tous vos appas.
DE SAULX.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
VERS préſentés à M.... le 9 Octobre ,
jour de la célébration de fon mariage
avec Mlle H....
1
L'HYMEN , la Raifon & l'Amour
Sont trois Divinités , qui ne s'accordent guère
Si l'Amour à l'Hymen vient déclarer la guèrre
La Raiſon auſſitôt la lui fait à ſon tour.
Et lorſque l'Amour & Minerve
Sont à terminer leur débat ,
L'Hymen , qui ſe tient en réſerve ,
Accourt ; & ſe ſaiſit de l'objet du combat.
De-là naît des Amans la tendre inquiésude.
Vous ſeul , heureux M..... fans craindre de retour
Vous trouvez réunis avec l'aimable H ....
La Raiſon , l'Hymen & l'Amour.
Par CHA... DE VOA
DECEMBRE. 1763 . 53
CONSEIL à un Gentilhomme d'un
grand áge , qui vouloit épouser une
très - jeune Demoiselle qui feignoit
de l'aimer à cause de fon bien.
Air , à mettre en chant.
N'ABUSEZ point du ſacrifice
Qu'on veut faire en votre faveur :
Vous ſeriez l'ayeul de Clarice ,
Et vous croyez avoir ſon coeur.
Ne voudrez -vous jamais connoître
Qu'un tel choix doit vous allarmer2
Vous n'ouvrirez les yeux peut- être
Que quand il faudra les fermer.
Pour faire un choix & le bien faire,
Que votre coeur parle: il le faut .
Mais le Sentiment doit ſe taire .
Lorſque la Raiſon ne dit mot.
La vertu d'une femme ſage
N'eſt que trop ſujette aux dégoûts ;
Et quand ſon honneur fait naufrage ,
On ſe mocque encor de l'époux.
1
Par M. Le Chev. de JUILLY- THOMASSIN
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
DIALOGUE entre ALEXANDRE &
DIOGENE .
Nota. L'opinion générale des Hiſtoriens eft
qu'Alexandre & Diogene moururent le même
jour. C'eſt dans cette circonſtance qu'ils font ſuppoſés
ici ſe rencontrer & s'entretenir chez les
Morts.
H
DIOGENE.
bien, grand Alexandre ! vous
voilà donc remis au niveau de Diogene?
ALEXANDRE.
Au niveau ! Un Cynique de ton efpéce
ofe-t-il s'égaler au vainqueur de
l'Afie , ou l'abaiffer juſqu'à foi?
DIOGENE.
Ce vainqueur de l'Afie , qui donnoit
&déroboit des couronnes , me paroît
auſſi mal meublé dans ce Monde , que
Diogene le fut dans l'autre.
ALEXANDRE .
D'accord; mais toutes mes vues font
remplies ; je laiſſe un nom qui ne périra
jamais.
DIOGENE.
Je doute qu'il vive plus longtemps
que le mien.
DECEMBRE. 1763. 55
ALEXANDRE.
Il y a bien de la préſomption dans
ce doute. J'avoue qu'une conduite bifarre
frappe quelquefois autant que les
actions les plus fublimes.
DIOGENE.
Je laiſſe àMinos le ſoin dejuger laquelle
de votre conduite ou de la mienne
fut la plus ſenſée. Vous-même parutes
approuver ma manière de vivre.
Si je n'étois Alexandre , difiez- vous
alors , je voudrois étre Diogene.
ALEXANDRE.
C'eſt que je ne voulois reſſembler en
aucun point au commun des hommes.
Pour cela , il falloit m'élever infiniment
au-deſſus d'eux , ou defcendre infiniment
au-deſſous. Je pris le premier parti
, comme toi-même avois pris le fecond.
DIOGENE.
Tu te trompes , Alexandre. Je me
montrai , pour le moins , ton égal. Je
fixai ton attention , & tu ne pus fixer
la mienne : je t'avois mis hors d'état de
rien m'ôter , & tu ne pus me contraindre
à rien recevoir. La feule choſe que
j'éxigeai de toi , & qui n'eſt pas du
reffort de ton ambition , fut que tu me
laiſſaſſes jouir de mon foleil.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
ALEXANDRE.
je-N'ai pas oui dire que ce Diogene ,
qui refuſoit l'amitié d'Alexandre , vécut
fort long-temps l'eſclave d'un obfcur
citoyen de Corinthe ?
DIOGENE .
Il y a encore de l'erreur dans cet
article. En voulant paffer à l'ifle d'Egine
, je fus pris par des Corfaires ,
comme tant de Souverains ont été pris.
par toi. Ils me mirent en vente : mais.
lorſqu'on me demanda ce que je ſçavois
faire , je répondis que je ſçavois commander
aux hommes , & le crieur difoit
à haute voix par mon ordre : Qui est- ce
qui veut acheter fon maître ? Xeniade
m'acheta fur ce pied , & s'en trouva
bien. Je vécus chez lui quelque temps.
Mais réponds - moi : les lions font- ils
eſclaves de ceux qui les nourriffent , ou
ceux- ci sont-ils valets des lions ?
ALEXANDRE.
D'après ce raiſonnement , il eût fallu
vivre à la Cour d'Alexandre .
DIOGENE.
Oh c'eût été toute autre choſe. Un
Roi , furtout un Alexandre , veut des
flatteurs & non des maîtres . Vous ne
m'euffiez pas mieux traité que Califthe- -
ne , parce qu'à coup sûr je n'eufſe pas
été plus docile que lui.
1
DECEMBRE . 1763. 57
ALEXANDRE .
Oublions Calisthene.
DIOGENE.
Et Clitus?
ALEXANDRE.
:
Ne l'ai-je pas pleuré ?
DIOGENE .
Et Parménion ?
ALEXANDRE .
Pafſons encore cet Article. N'ai -je
pas dans d'autres circonstances montré
autant d'humanité que de grandeur d'âme
? N'ai-je pas rendu à Porus & fa
couronne & fa liberté ?
DIOGEN E.
Il eût encore mieux valu ne pas le
forcer d'abord à les perdre.
ALEXANDRE.
N'ai -je pas reſpecté la femme & les
filles de Darius , malgré leur extrême
beauté ?
DIOGENE.
D'accord ; il falloit , en même temps,
ne pas bruler une des plus fuperbes Villes
du Monde pour plaire à la Courtiſanne
Thaïs , fi belle qu'on puiſſe la
ſuppoſer. Je fus moi- même afſez l'ami
d'une autte Courtiſanne qui valoit bien
la vôtre ; mais je n'euſſe pas même brulé
mon tonneau pour fatisfaire fon ca-
1
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
price. Avouez que pour un Prince qui
voulut ſe faire adorer comme un Dieu....
ALEXANDRE.
Cette prétention fur l'effetde ma politique
encore plus que de ma vanité.
DIOGENE.
Quelle qu'en ait été la caufe, je m'en
tiens aux effets. Ils juſtifient la maxime
que j'eus ſouvent à la bouche. Tout
Philofophe , difois-je, qui l'eft affezpour
vivre de légumes , doit fuir les Cours &
les Princes.
ALEXANDRE.
Ainfi Ariftote qui m'inſtruifit , me
forma , & à qui je rendois une partie
des hommages que j'éxigeois des Souverains
mêmes ; Ariftote auroit mieux
fait de fuir la Cour de mon Père , &
d'habiter un tonneau comme Diogene.
DIOGENE.
Il eût encore mieux valu pour lebonheur
du Monde qu'un tonneau eût été
Punique habitation , l'unique domaine
d'Alexandre.
ALEXANDRE.
Oh ça, Diogene, raifonnons : auffi-bien
n'avons-nous rien de mieux à faire ici.
Penſes -tu ſérieusement que le repos ſoit
préférable à l'action , fur-tout quand
c'eſt la gloire qui nous fait agir ?
DECEMBRE. 1763 . 59
DIOGENE.
La gloire véritable eſt de ſe ſuffire à
ſoi-même : mais puiſque tu avois le
malheur d'être né Roi , il falloit te borner
à faire le bonheur de tes Peuples ;
choſe infiniment plus difficile que d'en
conquérir d'autres.
ALEXANDRE.
,
Quoi ! le paſſage du Granique , de
l'Indus & de l'Hydaſpe ; les batailles
d'Iſſus & d'Arbelles & tant d'autres ;
tant de Nations ſoumiſes tant de
Villes forcées , tant d'obstacles vaincus ,
tant de périls bravés , tant de projets
remplis , ne vaudroient pas l'indolente
ſageſſe d'un Prince , qui pour maintenir
le repos parmi ſes Sujets , laiſſe énerver
leur courage , & à juſte titre douter du
fien ?
DIOGENE.
Non ; & ce Roi , s'il en eſt un de ce
caractère , eût obtenu l'hommage de
Diogene , ce que n'a pû obtenir Alexandre.
Souvenez- vous de la réponſe que
vous fit certain Corſaire. Je ne fuis ,
vous diſoit- il , qu'un Pirate , parce que
je n'ai qu'un vaiſſeau : je ſerois un Conquérant
ſi j'avois une Armée. Qui empêche
de conclure que ſi Alexandre , au
lieu d'une Armée , n'avoit eu qu'un
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
vaiſſeau , il ſe ſeroit également fait Pirate?
ALEXANDRE.
Je vois que Diogene a confervé le ton
'cinique juſques dans ce bas-monde .
DIOGENE .
*
Je vois qu'Alexandre n'a pas déposé
toute fon ambition dans l'autre : mais
elle eſt bien fuperflue dans celui- ci. Du
tout au rien il n'eſt ſouvent qu'un pas à :
faire. Nous voici tous deux arrivés au
même terme , vous à force de bouleverſer
des Etats , moi à force de rouler
mon tonneau ,
VERS à M. GREUZE , furfon Tableau
de la PIÉTÉ FILIALE.
MAITRE & Rival de la Nature ,
Greuze , où ſont tes pinceaux ? Daigne me les prêter....
Mais tu peins la Volupté pure ,
Et je ne ſçai que la chanter.
Ces Ouvrages charmans , chefs -d'oeuvre de ta
gloire ,
Nous apprennent à la goûter ; :
Et qui veut parvenir au Temple de Mémoire
Necherchera qu'à t'imiter.rfa .
DECEMBRE. 1763. 61
Dans cet âge folâtre , où pour une âme tendre
: Tout eſt l'image des Plaisirs ,
Où le philtre de nos defirs
Eſt un Phénix qui renaît de ſa cendre ;
Les contours élégans d'un bras né pour l'amour ;
Une taille légère , une gorge naiſſante ,
Tout nourrit dans mon coeur cette flamme vivante
Dont naît Vénus , qu'elle enfante à ſon tour....
Aurois-je penſé que mon âme
Pût s'enivrer d'un plaiſir plus flatteur ?
Eſt- il de voluptés que celle dont la fiamme
Brule des mêmes feux & les ſens & le coeur ?
Il en eſt une,oui ! tendre , moins agitée ,
Douce , durable , âme du Sentiment :
Greuze l'a peinte , & mon coeur l'a goûtée ! ....
Avec tranſport , dans ce moment ,
Je me ſuis dit : Je ſerai Père !
Mes enfans en pleurant me fermeront les yeux :
Sur mes petits enfans ma mourante paupière
{ 118 ID
Fixera ſes derniers adieux ;
Etmon dernier regard élancé vers les cieux ,
Les bénira dans les bras de leur mère.
Que te dirai-je enfin ? quand l'aimable Glicere
Dévorant ton tableau , ſoupiroit près de moi ,
Oui je defirois être ou le Gendre ou le Pere ! ...
N'aurois -je eu que ces voeux à faire ,
Si j'euſſe oſé deſirer être toi ? )
62 MERCURE DE FRANCE.
LA POLITESSE ,
ODE AUX FRANÇOIS .
L'ART
'ART de plaire eſt votre partage ,
Heureux & ſéduiſans Français !
Vos appas , vos brillans attraits
De la Nature ſont l'ouvrage.
Tous vos agrémens font fans fard.
L'Etranger veut ſuivre vos traces :
Effort inutile ! ſes graces
Ne font que les filles de l'Art.
Prévenans , pleins de politeffe ,
Souples , attrayans , ingénus ,
Partout aimés & reconnus .
Le Séxe pour vous s'intéreſſe ,
Partout vos talens ſont chéris.
Eſt-il un plus doux avantage ?
Chez le Peuple le plus fauvage,
La gaîtévous faitdes amis.
Quel eſt l'homme qui ſait nous plaire ?
C'eſt l'homme complaiſant , poli ,
Qui jamais n'eſt enfeveli
Sous un air ſottement ſévère ;
Qui tient pour principes certains
Que pour être vraiment aimables
:
DECEMBRE. 1763. 63
Il faut vivre avec ſes ſemblables ,
Sans trop éxiger des humains.
Envaindans ſa miſantropie
Ce Philofophe ténébreux
Blâme ces ſoins officieux
Qui font le charme de la vie.
Froids & frivoles argumens !
Quelquefois contraire à toi-même ,
Cynique , malgré ton ſyſtème ,
Tu fais tout ceque tu défends.
J'abhorre ce bas ſtratagême ,
Par qui tant de Sots ſont dupés ,
Quoique dignes d'être trompés .
Tu devrois l'abhorrer toi- même :
Pourquoi donc le pratiques-tu ?
J'entrevois ce que tu médites ;
Et le Vice a ſes hypocrites
Sans doute ainſi que la Vertu .
Le.... tient de la Nature
Un coeur franc, droit , ſenſible , bon ;
Mais de plaire il n'a pas le don
Il lui faut un peu de parure.
Il manque de piquans attraits
Aſa civilité trop nue ;
Et pour charmer , quoiqu'ingénue ,
-> Elle a beſoin des airs français.
64 MERCURE DE FRANCE.
Heureux qui poſſede l'aiſance ,
Le langage ,le ton , le goût ,
Qui ſans éffort embellit tour ,
Et dont le germe n'eſt qu'en France !
Cet aimableje ne fais quoi
Qui plaît , & que l'inſtant fait naître ,
Et ces petits riens que peut- être
On aime ſans ſçavoir pourquoi.
François , en dépit de l'envie ,
Cultivez ces talens flatteurs ;
Bornez à l'art de plaire aux coeurs
Toute votre philoſophie ;
Laiſſez murmurer les jaloux.
L'Atticisme fin de la Grèce ,
Brilla moins que la politeffe
Qui regne aujourd'hui parmi vous.
Par le Solitaire des montagnes du Bugey.
TRADITION LAPPONE.
HACHO , ancien Roi de la Lapponie,
étoit dans ſa jeuneſſe le plus renommé
des guerriers du Nord. Ses différens exploits
ſe liſent , dit- on , encore aujourd'hui
, fur une colonne de pierre à fufil
parmi les rochers de Hanga , & font
chantés ſur les harpes des Lappons auDECEMBRE.
1763. 63
Il faut vivre avec ſes ſemblables ,
Sans trop éxiger des humains.
Envaindans ſa mifantropie
Ce Philoſophe ténébreux
Blâme ces ſoins officieux
Qui font le charme de la vie.
Froids & frivoles argumens !
Quelquefois contraire à toi-même ,
Cynique , malgré ton ſyſtème ,
Tu fais tout ce que tu défends.
J'abhorre ce bas ſtratagême ,
Par qui tant de Sots ſont dupés ,
Quoique dignes d'être trompés.
Tu devrois l'abhorrer toi-même :
Pourquoi donc le pratiques- tu ?
J'entrevois ce que tu médites ;
Et le Vice a fes hypocrites
Sans doute ainſi que la Vertu .
Le.... tient de la Nature
Un coeur franc, droit , ſenſible , bon ;
Mais de plaire il n'a pas le don
Il lui faut un peu de parure.
Il manque de piquans attraits
Aſa civilité trop nue ;
Et pour charmer , quoiqu'ingénue ,
Elle a beſoin des airs français.
>
64 MERCURE DE FRANCE.
Heureux qui poſſede l'aiſance ,
Le langage , le ton , le goût ,
Qui ſans éffort embellit tout ,
Et dont le germe n'eſt qu'en France !
Cet aimableje nefais quoi
Qui plaît , & que l'inſtant fait naître ,
Et ces petits riens que peut- être
On aime ſans ſçavoir pourquoi.
François , en dépit de l'envie ,
Cultivez ces talens flatteurs ;
Bornez à l'art de plaire aux coeurs
Toute votre philofophie ;
Laiſſez murmurer les jaloux .
L'Atticiſine fin de la Grèce ,
Brilla moins que la politeffe
Qui regne aujourd'hui parmi vous.
Par le Solitaire des montagnes du Bugey.
TRADITION LAPPONE.
HACHO , ancien Roi de la Lapponie,
étoit dans ſa jeuneſſe le plus renommé
des guerriers du Nord, Ses différens exploits
ſe liſent , dit- on , encore aujourd'hui
, fur une colonne de pierre à fufil
parmi les rochers de Hanga , & font
chantés ſur les harpes des Lappons au
DECEMBRE. 1763. 63
tour des feux qu'ils allument la nuit
dans leurs fêtes folemnelles. Il pouffa
l'intrépidité au point de tenter le dan
gereux paſſage du lac Vether vis-à- vis de
P'Iſle de Wisard ; de descendre ſeul
dans le vaſte ſouterrain où un Magicien
étoit renfermé & lié depuis fix fiecles ,
& où il déchiffra les caractères gothiques
gravés ſur ſa maſſue d'airain . Sa
vue étoit , dit-on , fi perçante, que d'un
coup d'oeil il émouſſoit les fléches de
ſes ennemis. A l'âge de douze ans il entreprit
de porter un vaſe d'airain d'un
poids prodigieux pendant une heure entière
, en préfence de tous les Chefs qui
ſe trouvoient alors dans le château de
ſon père.
Hacho n'étoit pas moins célébre par
ſa prudence : deux de ſes proverbes
font encore dans la bouche des Lappons.
Pour exprimer la vigilance de l'Etre
Suprême , il avoit coutume de dire
que le verrouil d'ODIN * étoit toujours
mis à sa porte. Pour prouver que la
condition de la vie la plus heureuſe
n'eſt pas toujours la plus affurée , il difoit
à ſes amis : Quand vous passezfur
une glace unie & douce , craignez l'abîme
qu'elle couvre. Ses compatriotes s'é-
* Divinité des anciens Scandinaves..
66 MERCURE DE FRANCE.
tant unjour déterminés à quitter leurs
forêts glacées pour chercher un climat
plus doux ; Hacho eut l'adreſſe de les
retenir& en même tempsde les confoler,
en leur diſant que les Peuples Orientaux
, malgré la fertilité de leur terre ,
étoient encore moins heureux. Vos.
nuits , ajoutoit-il , font du moins tranquilles
& paisibles , tandis que leurfommeil
està chaque inſtant interrompupar
le bruit effrayam que produisent fur
leur tête les préparatifs du lever du
Soleil.
Sa tempérance & l'austérité de fes
moeurs étoient ſes vertus principales. Il
s'étoit interdit le vin ,à plus forte rai--
ſon les liqueurs fortes ſi recherchées &
fi chériesdans les Pays Septentrionaux.
Il couchoit régulièrement tout armé
avec ſa lance dans la main , & auroit
dédaigné de ſe ſervir d'une hache de
bataille dont la poignée eût été garnie
de cuivre. Il ne persévéra pourtant pas
dans ce mépris du luxe : tant il eſtdifficile
de n'y pas céder tôt ou tard !
Un foir , après la chaffe du Gulos , ou
Chien Sauvage , ſe trouvant égaré dans
une vaſte forêt , après avoir fatigué tout
le jour fans avoir rencontré dequoi ſe
raffraîchir ; le hazard lui fit trouver
DECEMBRE. 1763 . 67
dansletroncd'un ſapin quelques rayons
de miel. Le beſoin les lui fit goûter ;
il trouva ce mets admirable & s'en rafſaſia
avec plaifir. Adater de cet inſtant,
lemiel devint tellement de ſon goût ,
qu'on en ſervoit tous les jours à ſa table.
Son palais , par degrés , ſe raffina
&ne tarda pas à devenir trop délicat
pour les anciens alimens dont ce Prince
faisoit uſage ; ſes repas furent plus
recherchés ; ſes jardins , où les plus
beaux fruits mûriſſoient & tomboient
en pourriture ſans qu'il daignât y faire
attention , furent alors mieux cultivés ,
& fuffifoient à peine au luxe de ſes
deſſerts. Les fruits qu'il ne tarda pas à
trouver trop rafraîchiſſans , lui rendirent
bientôt l'uſage du vin néceſſaire ;
&l'uſage lui en parut ſi agréable , qu'il
ne tarda pas à en abuſer. Sa façon de
vivre enfin changea au point de parfumer
ſes appartemens en y brulant les
bois & les aromatiques les plus rares ,&
de vouloir que ſon héaume fût décoré
d'une couronne de dents de Rhenne :
l'indolence en un mot & l'amour outré
du bien- être , éteignirent enfin en lui
tout ſentiment de gloire & de vertus
militaires.
Mais tandis que le voluptueux Hacho
68 MERCURE DE FRANCE.
étoit ainſi plongé dans la moleffe , un
Courriſantrès- effrayé vint un matin lui
annoncer que la nuit précédente un
oiſeau de mauvaiſe augure avoit bû
l'huile de la lampe perpétuelle du Temple
d'Odin. Un autre Meſſager ſurvint ,
qui lui apprit que le Roi de Norvége ,
avec une armée formidable , étoit entré
dans la Lapponie. Hacho déja
frappé des finiſtres préſages, de la nuit ,
& depuis long-temps énervé par le
luxe , fortit de ſa voluptueuſe léthargie
, efſſaya de ranimer en lui quelques
étincelles de ſon ancienne valeur , &
marcha vers ſon ennemi,
,
Les deux armées ſe rencontrerent :
dans la forêt où le Roi Hacho s'étoit
ci-devant égaré à la chaſſe ; & le hazard
voulut que le Roi de Norvége
lui proposât de terminer leurs différends
par un combat fingulier , précisément
à l'endroit même où ſon adverſaire
avoit trouvé les rayons de miel. Hacho ,
trop affoibli du ſeul poids de ſes propres
armes , fut bientôt terraffé ; & avant
que fon infolent adverſaire lui abbattit
la tête , il prononca cette exclamamation
, que les Lappons modernes
répétent chaque jour à leurs enfans :
» L'homme adonné au vice doit dater
DECEMBRE. 1763. 69
> ſa perte du jour où il a cédé pour la
>> première fois à la tentation. Avec
>> quelle juſtice je me vois aujourd'hui
>> victime de ma foibleſſe , dans les lieux
» même où j'ai cédé au funefte attrait qui
» m'a détourné des voies de l'innocence
>> de mes moeurs ! C'eſt le miel que
» j'ai goûté dans cette forêt , & non
>> le bras du tyran de Norvége , qui
>> vient de ſubjuguer Hacho,
D. L. P.
LE mot de la première Enigme du
mois de Novembre eſt Caractère. Celui
de la feconde eſt la Pilule. Celui du
premier Logogryphe eſt Migraine , où
l'on trouve Mi , Graine , Mine , quia
cinq fignifications différentes , Mein ,
rivière , Riga , Maire , Magie , Ange ,
& Niger. Celui du ſecond Logogryphe
eſt le Rouge , où se trouvent les
mots or , grue , ver , orgue , orge &
roue.
70 MERCURE DE FRANCE.
ENIGME.

:
AMadame M... , qui devine prèſque
toutes celles qui font dans le Mercure.
Aglaé, dont l'esprit pénétrant & fertile
Dans chaque genre a réuſſi ,
Vous allez deviner l'Enigme que voici ;
Mais un moment au moins , trouvez-la difficile.
UTILE en certains cas, dansbien d'autresj'ai nuiis
J'ai produit des plaiſirs , des chagrins , de l'ennui :
Digne d'être ſorti du cerveau de Minerve ,
Pourtant formé par l'homme , &deſtiné pour lui .
Je le détruis , je le conſerve.
Qu'on m'aime ou qu'on me craigne , on me fuit?
on m'obſerve ,
On a les yeux fixés ſur moi.
Mais pour me poſſéder&me mettre enuſage.
Il faut avoir un certain âge
Et ſe conformer à la Loi.
On metrouve à la Cour, àla Ville, auVillage,
Etj'ai ma place chez le Roi.
DECEMBRE. 1763. 74
AUTRE.
D'une de mes moitiés j'amuſe les enfans ,
Et de l'autrej'occupe un grand nombrede gens.
A l'aide ſeulement d'une foible lumière
J'ai ſurpris un moment l'Académie entière ;
Mais bientôt éprouvant le ſort de Phaëton ,
Je devins inutile & n'eus plus qu'un vain nom.
LOGOGRYPΗ Ε.
HUIT pieds compoſent ma ſtructure.
Soulagement de la Nature ,
Pour divers maux on trouve en moi
Ce que l'on dit d'un Juge inique
Qui vend à ſes Cliens la loi ;
Certaine note de Muſique ;
Une Ville près de Paris ;
Les rôles d'Armand , de Prévilles
Le nom d'un animal utile ,
Que l'on accable de mépris ;
Ceque l'on rend quand on expire ;
Ce que le Matelot deſire
Pour arriver bientôt au Port ;
Ce qui tourmente notre vie;
D'unearme la ſeule partie
MERCURE DE FRANCE.
Quitrop ſouvent donne la mort ;
Certaine matière qui coule
Au pied du Mont-Veſuve en feu.
Aces traits rafſſemblés en foule ,
Cher Lecteur , me préſſens- tu peu ?
En ce cas il fautque j'ajoute
Un meuble néceſſaire en route ;
L'agret principal d'un vaiſſeau ;
Un animal de qui la peau
Sert quelquefois à ton uſage;
L'inſtrument fatal de la rage
Des fiers Tyrans de l'Orient;
Ce que reçoit de ſon Régent
L'Ecolier avec indolence ;
Qui plus eſt le nom d'une danſe.
Par M. PEYRE , Apoticaire- Chymiſte
de Montpellier.
AUTR E.
Mon entier , cher Lecteur , propre à ta nourri
ture ,
Devient , ôtant mon centre , un être malfaiſant;
Et l'ennemi de la Nature.
Retranche encor mon chef , & dans les airs volant
Je reçois une autre figure,
Et redeviens un aliment:
Rends-moi ma première ſtructure ,
Mes
Chantenaivement ses Feux,
Lise amoureusement réplique, Est-il un
couple plus heureux ?
1
MERCURE DE FRANCE
Tendre berger,jeune bergère,Ah quevous pas
Guitarre.
sés dheureuxjoursVous vousaimés etsans mis
- tèreVous vous lere- di
+
= tes toujours: Hilas sur un pipeau rus- tique
W
W
W
W
W
W
DECEMBRE. 1763. 73
Mes moitiés t'offriront fans peine & ſans torture
Un légume ; un pronom ; ce que rend l'inſtru.
ment.
,
AUTRE.
Noms d'une belle- mere & de fa belle- fille ,
Femmes,d'une très-ſainte & très-noble famille ,
Mais charmantes furtout , fi Moyse en eft cru :
Rêve , Lecteur , pour percer ce myſtère.
Nos deux Chefs joints nomment la mère ,
Et les reſtes unis la Bru.
A Rennes en Bretagne , 20 Septembre 1763.
L'AMOUR SANS FARD .
TENDRE Berger , jeune Bergère ,
Ah ! que vous paffez d'heureux jours :
Vous vous aimez , & fans myſtère
Vous vous le redîtes toujours.
Hilas , ſur un pipeau ruſtique
Chante naïvement ſes feux ;
Life amoureuſement replique ,
Eſt- il un couple plus heureux ?
D
74 MERCURE DE FRANCE.
C Le plaifir d'aimer au village
Ne ſe transforme point en art :
La Nature a tout l'avantage ,
Les coeurs y paroiſſent ſans fard ;
On n'y voit point , comme à laVille ,
Soupirer méthodiquement ;
Si ce n'eſt par l'eſprit qu'on brille ,
On yplaît par le ſentiment.
Lesparoles font de M. RENAUD DUMESNIL,
Avocat: la musique de M. DELLAIN.
: !
DECEMBRE . 1763 . 75
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES *
LA Morale Evangélique expliquée par
les SS . Peres , ou Homélies choifies
des Peres de l'Egliſe ſurtous les Evans
giles des Dimanches & Fêtes de l'année
, Ouvrage néceſſaire aux Curés , à
tous les Ecclésiastiques chargés d'inftruire
les Peuples , & généralement
utile aux Fideles qui veulent s'inftruire
àfond des vérités de la Religion , par
M. l'Abbé Merri de la Canorgue ,
Prêtre , Licentié en Théologie , 2. vol.
in - 12. 1763 , chez Lottin le jeune ,
Libraire , rue S. Jacques.
L'ÉVANGILE eſt la règle du Chrétien
; c'eſt le Livre qu'il doit lire & pratiquer
; mais il faut qu'il diftingue l'eſprit
de la Lettre ; car fi l'une tue comme
*N. B. On donnera dans le Mercure prochain la
ſuitede l'Extrait de la Poëtique de M. Marmontel.
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
,
l'autre vivifie ce Livre , le ſceau du
falut , deviendroit ſa réprobation. Il faut
donc qu'en le lifant il tâche d'en comprendre
l'eſprit & le ſens pour les mettre
en pratique. Dans cette vué , pour l'édification
des Fidéles , & pour leur infpirer
le goût de ce ſaint Livre , en leur
en facilitant l'intelligence , beaucoup
d'Auteurs pieux & zélés ſe ſont appliqués
dans tous les ſiècles , & fur-tout
dans ces derniers temps , à commenter
cette partie des Ecritures. Le nombre
desExplications , des Penſées , des Réflexions
, & d'autres Traités faits fur
cette matière , eft immenſe , dont quelques-
uns font excellens , fort goûtés &
beaucoup lus . Cependant il y a ſujet de
s'étonner que l'on n'ait point penſé d'abord
à remonter à la fource , c'est-à-dire
qu'en fait de Livres ſpirituels les anciens
étant les plus fùrs & les meilleurs , il
eft certain que ceux des ſaints Docteurs
doivent tenir le premier rang , puiſqu'ils
font auffi anciens que l'Eglife , & qu'ils
nous ont conſervé la tradition dans
toute fa force & dans toute ſa pureté. Il
eſt donc furprenant que l'on n'ait pas
encore fongé à raffembler & traduire ce
que les SS. Peres ont écrit & prêché même
ſur les Evangiles. Il étoit d'autant
DECEMBRE. 1763. 77
plus naturel d'y penfer , que l'on ne fait
guères d'inſtructions ſans les citer , &
que s'il ſe préſente un endroit difficile à
expliquer , obfcur ou à double ſens , on
a recours à leur lumière : que fi l'on recommande
aux Fidéles une vérité effenrielle
, ils viennent à l'appui ; qu'ils font
enfin nos maîtres , & qu'ils doivent toujours
nous fervir de guides ; & où pourroit-
on mieux puiſer que dans fes fources?
Quel choix ne peut- on pas faire
dans tous leurs Ouvrages ? Quelle variété
n'y trouve-t-on pas ? On admirera toujours
la force & la douceur d'un S. Jean
Chryfoftome , la ſcience d'un S. Jérôme ,
la fécondité&l'élévation d'un S. Auguftin.
Quelle énergie dans Saint Hilaire !
Quelle admirable fimplicité dans les
Ecrits du vénérable Bede ! Quelle onction
dans ceux de S. Bernard ! L'Auteur
adonc pensé qu'un Recueil choifi de
leurs Homélies , qui euſſent le mieux
expliqué l'Evangile , & placées par ordre
des Dimanches & Fêtes , feroit très - inftructif
pour toute forte de perſonnes.
Dès -lors il a regardé cette Bibliothèque
immenſe des Pères comme un chainp
vaſte & fertile qui étoit à lui , & dans
lequel il pourroit prendre & cueillir librement.
Il a tâché de le faire avec un
Diij
78 MERCURE DE FRANCE .
choix & un difcernement dont on lui
ſçaura gré.
Chaque Homélie a un rapport viſible
& diftinct à l'Evangile qui la précéde ,
parce que le plus ſouvent elle a été faite
àdeſſein par un Père pour l'expliquer.
Quelquefois on a ſcu la tirer d'un Traité
qui y paroiſſoit étranger , & dans lequel
tout ce qui la précede & ce qui la
fuit n'a aucun rapport à l'Evangile du
jour. Toujours elles renferment une inftrution
folide , jointe à une onction à
laquelle on auroit peine à ne pas fe
rendre. En général elles ſont écrites avec
une grande clarté: fans enflure & fans
pompe , leur fimplicité fait leur parure ;
ſeulement quelquefois elles étincelent
d'un trait ſublime qui fort du ſujet : lorfqu'en
paffant l'on peint la divinité de Jefus-
Chriſt , que l'on parle de la Trinité
ſainte , ou que l'on explique quelqu'un
de nos redoutables myſtères. De temps
en temps on y rencontre de belles comparaiſons
, qui jettent une grande lumière:
elles ne ſont pas bourfoufflées ni
giganteſques , comme le font celles de
la plupart de nos Prédicateurs modernes
, mais ſimples & naturelles : elles
fervent autant à éclaircir qu'à orner & à
embellir la fuite du diſcours . Enfin cet
DECEMBRE. 1763. 79
Ouvrage eſt un choix tiré de différens
Traités , qui par leur nombre & leur variété
, forment un corps de morale & de
doctrine , que l'on peut regarder comme
un précis des vérités eſſentielles de la
Religion : on y verra avec fatisfaction
que ſes dogmes , que les SS. Docteurs
ont enfeignés de fiécles en fiécles , font
les mêmes que l'Egliſe a conſervés fans
altération , & qu'elle nous enſeigne encore
aujourd'hui,
Quelques perſonnes au premier coup
d'oeil avoient cru que ces Homélies
étoient celles qui se trouvent dans le
Bréviaire , que l'on avoit raffemblées&
ſimplement traduites. Il y a une grande
différence entre les unes & les autres. II
n'étoit guères poſſible de faire un Recueil
comme celui-ci ſans ſe rencontrer fréquemment
avec celles-là : d'ailleurs , on
ne trouve dans le Breviaire qu'un morceau
qui a rapport à un endroit ou à
une partie de l'Evangile ,& ici preſque
toutes les Homélies paraphrafent le texte
de l'Evangile entier : ſouvent elles expliquent
le ſens moral,le figuré & allégorique
; elles renferment même quel
quefois une triple explication .
Voilà l'idée que l'on peut ſe former
de ces Homélies : le Traducteur de fon
:
1
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
côté a tâché de répondre à l'excellence
& à la fublimité de ces Auteurs ſacrés ,
&de ne point affoiblir ni gâter par un
ſtyle vainement recherché , la force &
la folidité de leurs inſtructions : il a penfé
que le ſtyle le moins brillant feroit le
plus convenable , & que la clarté & la
fimplicité faifoient le plus bel ornement
de cette forte de diſcours .
Cet Ouvrage fera d'une utilité trèsétendue
, fi l'on conſidére qu'il y a bien
un certain nombre de Curés & d'Eccléſiaſtiques
chargés d'inſtruire les Fidéles ,
qui ont les Pères de l'Eglife ; mais parmi
ceux mêmes qui les ont , combien
peu ont affez de temps pour puiſer dans
ſes ſources ? Les ſoins qu'exigent les
follicitudes paftorales , le temps qu'emporte
le tribunal de la Pénitence , la vifite
des Malades , l'adminiſtration des
Sacremens , les en empêchent. Et quelle
recherche ne faudroit- il pas faire le plus
fouvent pour trouver dans un Père quel
ques pages , ou un endroit qui commente
directement l'Evangile du jour! Il faudra
lire quelquefois un Traité ou un Livre
entier , dont tout le reſte n'aura aucun
rapport à cet Evangile. Combien d'autres
Pasteurs n'ont point les Pères , ni
même d'autres Livres , ou du moins bien
DECEMBRE. 1763 . 81
peu , parce que la modicité de leur revenu
ne leur permet pas de s'en procurer.
Combien d'entre eux n'ont pas d'ailleurs
une grande facilité pour compofer ;
& quand ils l'auroient avec les plus
grands talens , ils ne dédaigneront pas
un choix d'Homelies qui peuvent fervir
de modéles aux maîtres & aux plus habiles.
S'il nous eſt ici permis de faire un
fouhait & de le témoigner ; les Campagnes
d'un côté manquant le plus fouvent
d'inſtructions par la négligence ,
la pareſſe de compoſer ou l'incapacité
des Curés ; d'un autre côté ces Homélies
étant des diſcours familiers , folides ,
pleins de morale & d'on&ion , & faits
la plupart par les Pères pour inſtruire les
Fidéles les moins inſtruits & les plus
bornés ; il feroit , dis je , à ſouhaiter
que nos Evêques adoptaſſent cet excel.
lent Livre , & qu'ils fiffent en même
temps à ce ſujet ce que vient de faire M.
de Soiffons en publiant ſes admirables
Prônes ; d'ordonner dans leur Diocèſe
aux Curés de ſe munir de ces Homélies ;
de les lire , & de fe former fur ces modèles;
& à ceux qui ne pourroient d'après
cette lecture faire des Prônes & inftructions
à leurs Paroiffiens , de leur
ordonner de lire , ou au moins de leur
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
faire lire l'Homélie du jour tous les Dimanches
& Fêtes .
Cet Ouvrage peut être utile aux Fidéles;
d'abord à ceux qui ſaintement
affamés de la parole de Dieu , & non
raffafiés du pain ſpirituel que leur diftribuent
les Paſteurs , ſe nourriffent
l'âme par de pieuſes lectures , fur-tout à
ceux qui retenus dans leurs maiſons par
des infirmités ou par les foins qu'ils donnent
aux Malades ,ne peuvent ſuivre les
Inſtructions Paroiffiales . ToutEccléſiaftique
& Laïc , Pasteurs & fimples Fidéles
y trouveront dequoi s'édifier &
s'inſtruire ; & l'on aura eu l'avantage
d'avoir multiplié & répandu dans les
mains d'un grand nombre de perſonnes
à qui la langue des Pères eſt inconnue
ou peu familière , un choix d'inftructions
folides , dont la plupart n'avoient
point encore été traduites. Enfin l'idée la
plus avantageuſe que l'on puiſſe donner
de cet Ouvrage , ou l'éloge qu'on en
peut faire en deux mots , & qui doit le
rendre cher à tous les Chrétiens , c'eſt
qu'il renferme la partie la plus précieuſe
des ſaintes Ecritures ,& en même temps
la portion la plus recommandable de
tous les Ouvrages des SS. Pères.
DECEMBRE. 1763. 83
DISCOURS prononcé au Collège de
l'Oratoire de BOULOGNEfur Mer, le
Mercredi 17 Août 1763 , à l'ouverture
d'un Exercice Académiquefur
les régles de l'Eloquence , qui a précédé
la diftribution générale des Prix.
Par M. Dauphin d'Halinghen , Préfident
& Lieutenant - Général Honoraire
en la Sénéchauſſé du Boulonnois.
MM.
JEE me croyois condamné pour toujours
au filence mais comment ne
point ſeconder votre noble émulation?"
Je reparois donc dans le Lycée , pour
m'entretenir avec vous des myſtères
d'un Art qui me fut toujours cher ,&
dont vous connoiſſez vous -même toute
l'excellence. :
Oui , Meffieurs , l'Eloquence eft un
Art qu'on ne sçauroit trop cultiver ,
puiſqu'il importe dans tous les états &
à toute forte de perſonnes de parler toujours
convenablement auxcirconstances
&de ne rien dire qui ne ſoit propre
7
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
às artirer l'eſtime & la confiance
avec qui nous avons à traiter.
wall- ce point-là , Meſſieurs tout
de la Rhétorique ? & l'Eloque
est- elle autre choſe que l'heure
ralent de gagner les coeurs pour
umettre les efprits ?
fe
Mais s'il eſt peu d'états où cet Art
ne foit utile , c'eſt principalement dans
la Chaire & dans le Barreau qu'on en
reconnoît toute l'utilité.
C'eſt là que l'Eloquence déploye toutes
fes richeſſes , & qu'elle s'eſt établi
un trône d'où elle exerce avec
plus d'éclat & avec plus d'autorité fon
empire.
,
Mais quels moyen employe - t - elle
pour exercer cet empire ? :
Instruire , plaire & toucher ; voilà ,
Meffieurs , toutes ſes armes , & c'eſt
en les maniant avec adreſſe , que tant de
grands Hommes ont remplil'Univers du
bruit de leurs noms , & feront l'admiration
de tous les fiécles. :
S'il ne s'agiffoit pour l'Orateur que
d'expoſer un fait , que d'établir un droit
ou de propoſer une vérité, le ſtyle le
plus fimple lui fuffiroit pour en inſtruire
fes Auditeurs .
Mais l'expérience ne nous apprend
DECEMBRE. 1763 . 85
que trop qu'il ne ſuffit point de faire
connoître aux hommes la vérité , qu'il
faut encore la leur rendre aimable , &
Ies exciter par leur propre intérêt à l'embraſſer.
Il faut donc leur plaire , en les
inſtruiſant , pour leur faire goûter la
vérité ; & quand on leur a plu , il
refte encore à vaincre tous les obſtacles
qui les empêchent de la pratiquer.
De-là , Meffieurs , la néceffité de répandre
des grâces dans les diſcours , &
demettre enjeu toutes ces paffions , toutes
cesgrandes &vives figures qui émeuventl'âme,
qui l'agitent, qui l'ébranlent,
qui l'étonnent , & qui à la faveur de
cet heureux défordre , & par une douce
violence , triomphent de ſa volonté.
Mais comment plaire , me direz-vous ,
& par quel fecret ſe rendre l'Auditeur
favorable ?
Il en eſt , Meſſieurs , de la parole
comme de la nourriture , qui doit être
affaifonnée pour être reçue avec plaifir.
Si vous voulez donc plaire à votre
Auditeur , gardez- vous de bleffer fa
délicateffe , & ne lui offrez que des
chofes qui puiffent le flatter.
Vous le flatterez , en prononçant avec
dignité, avec graces , avec intelligence ,
en forte que le gefte & la voix foient
86 MERCURE DE FRANCE.
toujours d'accord avec la nature des
choſes ; partieſi eſſentielle dans le Difcours
, que DEMOSTHENES regardoit
laprononciation comme le plus ferme
foutien de l'éloquence , comme le talent
le plus puiſſant de l'Orateur.
Vous le flatterez en ſecond lieu , en
donnant à toutes vos expreffions ce tour
heureux , cette douceur , ce nombre
cette harmonie , dont l'impreſſion fait
un effet fi agréable , & à l'occaſion de
laquelle je vais vous apprendre , Meffieurs
, ce que j'aiappris moi-même d'un
grand. Maître de l'Art , du célébre M.
GIBERT , dont j'ai pris les leçons de
Rhétorique.
Voulez-vous ſçavoir , nous diſoit- il ,
fi votre Proſe eſt bonne , & fi elle eft
dans le goût oratoire ? voyez fi elle eft
auſſi nombreuſe , auſſi harmonieuſe que
de beaux vers : & dans un ſens contraire
, voulez-vous ſçavoir fi des vers
font bons ? Voyez s'ils font auffi coulans
, auſſi aiſés , auſſi faciles qu'une belle
Profe ; & c'eſt ce qu'on remarque ,
Meſſieurs , en liſant les Diſcours de Cicéron
& les vers de Virgile , où tout est
nombreux , cadencé , harmonieux , &
où rien ne reſpire le travail , la difficulté
& la gêne. Il en eſt ainſi des vers de
DECEMBRE. 1763. 87
Racine , comparés aux Diſcours de nos
meilleurs Orateurs.
Soyez Peintres enfin , ſi vous voulez
plaire ; je veux dire , Meſſieurs , préfentez
toujours les objets dans leur naturel
&fous leur plus belle face : rendez-les
vivans , animés aux yeux de l'Auditeur ,
& qu'il s'imagine être par-tout où vous.
letranſportez en eſprit, par la peinture
fidéle& touchante que vous lui ferez des
choſes..
Tel étoit le grand art des Boffuet ,des
Fenelon , & tel eſt de nos jours celuidu
fameux M. de Voltaire , dont on ne peut
lire les Ouvrages ſans ſe croire préſent à
tout ce qu'il décrit.
Mais ce n'eſt point aſſez de plaire à
l'eſprit , ni de charmer l'imagination par
la beauté des images ; il faut encore toucher
, & c'eſt en cela que conſiſte le vrai
triomphe de l'éloquence.
En vain , Meſſieurs , tenterois-je ici
de vous développer ce grand Art. Je le
crois dans le coeur plus que dans les préceptes
, & quand les ſentimens le font
parler , il n'a beſoin ni d'art ni de maître ,
foit pour en faire ſentir les mouvemens ,
foit pour en trouver les expreffions.
N'est-ce point par un cri général de
cette éloquencedu coeur que nous avons
88 MERCURE DE FRANCE .
vû la Nation décerner au ROI le titre
glorieux de BIEN- AI MÉ ?
Ce n'est qu'autant qu'on est touché
foi-même , que l'on peut toucher les
autres : foyez donc animés , pénétrés des
mêmes paffions que vous voulez infpirer.
Mais ne négligez point de connoître
les inclinations , les moeurs & le caractère
de celui que vous cherchez à perfuader.
Etudiez ſa paffion dominante
& tâchez de lui plaire , de le gagner par
tout ce qui peut la flatter.
,
C'en est fait , diſoit Cefar , Ligarius
périra , le parti en eſt pris. Qui eût cru
qu'un Juge ainfi courroucé , déjà décidé
àcondamner; qui eût cru , dis-je , qu'un
tel Juge pût ſe laiſſer fléchir ? Mais Ciceron
connoît le foible de César , & c'en
eſt affez pour le vaincre.
Il flatte ſa vanité pour défarmer ſa
vengeance ; & déja le Vainqueur de
Pharſale eſt dans les chaînes de l'Orateur
: déja le trouble de fon viſage annonce
malgré lui ſa défaite ; il ne ſe connoît
plus ; il n'eſt plus à lui -même : les
papiers lui tombent de la main , & Ligarius
eft abſous.
Que ce ſeul exemple nous ſuffiſe pour
vous faire admirer la douce magie , l'ef
DECEMBRE. 1763. 89
pèce d'enchantement de l'éloquence ;
& ne ſoyons plus ſurpris fi les grands
Orateurs marchent de pair avec les
plus grands Conquérans dans les Faſtes
de l'Histoire. Comme eux , ils ont ſou
vaincre & régner , quoique d'une manière
différente , ceux- ci par les charmes
de la parole , ceux-là par la force
des armes.
Mais c'eſt trop retarder votre zéle ,
& c'eſt de vous , Meſſieurs , que nous
devons apprendre tout le pouvoir de cet
Art divin. Vous pouvez d'autant mieux
nous en inſtruire , que vous avez eu le
double avantage d'en puiſer les exemples&
les préceptes ſous l'habile Maître
qui a préſidé à vos études.
* Le Père Bertrand , Profeſſeur de Rhétorique.
LETTRE à M. Maillet du Boullay ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie de
Rouen pour la partie des Belles-
Lettres .
PERMETTEZ , je vous prie , Monfieur ,
de vous demander quelque éclairciffement
ſur le ſujet de Poëfie que l'Académie
de Rouen propoſe depuis trois an
90 MERCURE DE FRANCE .
nées , & entr'autres dans ſon dernier
Programe pour le prix de 1764. C'étoit
d'abord , fi je ne me trompe , la délivrance
de Salerne par quarante. Chevaliers
Normans , & l'établissement du
Royaume de Sicile. Aujourd'hui ce n'eſt
plus que la délivrance de Salerne. Si
P'Académie de Rouen s'en tient purementaudernier
énoncé , il ya , je crois ,
peu de matière pour un Poëme. Si elle
perſiſte dans le premier énoncé , la matière
est très-vaſte ; mais l'action eft
double , les quarante Chevaliers qui délivrerent
Salerne n'étant pointles mêmes
qui fonderent le Royaumede Sicile: je
crois que l'action principale d'un Poëme
fur cette matière ne peut être en effet
que l'établiſſement du Royaume de Sicile,
à laquelle la délivrance de Salerne
ne feroitqu'un acceffoire.
Jevous prie,Monfieur, de vouloir bien
faire inférer plus particulièrement dans
leMercure , quelles font les intentions de
l'Académiede Rouen ſur ceſujet. Je vous
prie de vouloir bien déclarer auffi fi
l'Académie recevroit au concours des
Ouvrages plus étendus que ne le font
pour l'ordinaire ceux qu'on lit dans les
Séances académiques ; enfin fi elle recevroit
un Poëme épique dans les règles ,
diviſéparchants.
(
DECEMBR E. 1763. 91
J'eſpére que je verrai votre réponſe
dans le Mercure , & je ſuis en l'attendant
très- reſpectueufement , Monfieur ,
&c.
20 Octobre 1763 ..
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
J'AAII lû , Monfieur, page78 de votre
Mercure d'Août , des remarques fur
deux vers de Martial , & dont M.
Furmey cherche le véritable fens.
J'ai cru devoir lui ſoumettre mes idées :
les voici , dans ces quatre vers hazardés
pour traduire les deux de Martial.
Qui paſſedes talens l'ordinaire meſure ,
Ne les porte pas loin , & rarement vieillit
Ileſt àdefirer que ce que l'on chérit
N'outre point , même en bien,les loixdela naturel
J'ai l'honneur d'être , &c.
N .... Avocat.
Au Même.
EN lifant le Mercure de France du
mois d'Août dernier,j'ai trouvé,Manr
92 MERCURE DE FRANCE .
fieur , une Traduction de ces deux vers
deMartial :
Immodicis brevis eſt atas & rarafenectus ,
Quidquid ames , cupias , non placuiſſe nimis.
Voici , Monfieur , comment j'ai cru
devoir les traduire :
Tout homme qui ne ſçait modérer ſes defirs ,
Rarement peut atteindre à l'heureuſe vieilleſſe :
Quel que puiſſe être ou non l'objet de vos plaiſirs ,
N'ayez jamais pour lui de trop vive tendreſſe.
Si vous jugez à propos de les inférer
dans votre Mercure , vous obligerez infiniment
un jeune homme qui fait de
l'étude ſes plus chères délices.
J'ai l'honneur d'être &c .
Par un Abonné au Mercure.
Bruxelles , le 13 Septembre 1763.
ANNONCES DE LIVRES...
DICTIONNAIRE portatif de Jurifprudence
& de Pratique , à l'uſage de
tous les Citoyens , & principalement.de
ceux qui ſe deſtinent au Barreau. Con
DECEMBRE. 1763. 93
tenant les difpofitions des Ordonnances
, Edits & Déclarations du Roi , les
Statuts particuliers des Coutumes , la Jurifprudence
des Arrêts, les Uſages obſervés
dans les différens Tribunaux , & la
définition des termes de Droit & de
Pratique.
Ony a joint ce qui regarde les Chambres
des Comptes , un Abrégé des Prérogatives
& Priviléges des Jurisdictions,
des Offices de Judicature & autres , &
une Notice des plus célébres Juriſconfultes
anciens & modernes , François &
Etrangers . Par M. D. P. D. C. Avocat
en Parlement. In-8° 3 volumes ;Paris,
1763. Chez le Clerc , Libraire , quai des
Auguſtins , près la rue Gît-le-Coeur ;
Despilly , Libraire rue S. Jacques ;
le Clerc , au Palais ; Celot , Imprimeur-
Libraire , au Palais ; Saugrain le jeune ,
rue da Hurepoix , & Fournier , quai
des Auguftins .
,
RECHERCHES ſur la manière d'agir
de la Saignée , & fur les effets qu'elle
produit , relativement à la partie où on
la fait. Par M. David.Seconde édition ,
revue&corrigée. In-12. Paris , 1763.
chez Vallat-la- Chapelle , Libraire au
Palais , fur le Perron de la Sainte Chapelle
, au Château de Champlâtreux.
94 MERCURE DE FRANCE.
>
:
L'ART de communiquer ſes idées.
Enrichi de Notes Hiſtoriques & Philofophiques.
Par M. de la Chapelle , Cenſeur
Royal , Membre des Académies de
Lyon , Rouen , & de la Société Royale
de Londres. In- 12. Londres , 1763 .
chez David Wilson ; & ſe vend à Paris
, chez Debure Père , quai des Auguſtins
, à l'Image S. Paul.
DÉFENSE de la doctrine des Combinaiſons
, & Réfutation du Mémoire
X des Opufcules Mathématiques de
M. d'Alembert , avec des Lettres au même;
l'une ſur ſa Differtation lue dans
l'Académie des Sciences , pour prouver
qu'on ne peut ſoumettre l'inoculation
au calcul des probabilités. Et l'autre ,
ſur un Article du Dictionnaire de l'Encyclopédie
, au mot de Croix & Pile.
In- 12 , 1763. Se trouve à Paris , chez
Chaubert , rue du Hurepoix ; Moreau ,
rue Galande ; Knapen , au Palais ; &
Durand, rue S. Jacques.
OPÉRATIONS toutes faites pour la
régle du Cent; par le moyen deſquelles
on réfoudra tous calculs , pour les
Marchandiſes qui ſe vendent au Cent ,
depuis un denier le cent juſqu'à400 1.
DECEMBRE. 1763 . 95
le cent; avec une Table pour connoître
les intérêts compoſés d'un Capital
quelconque. Par J. Cl. Ouvrierde Lille ,
Expert-Juré-Ecrivain , à Paris. In- 16,
Paris , 1763. Chez Defaint & Saillant,
rue S. Jean de Beauvais ; & chez Savoie
, Despilly , Lottin l'aîné , & Durand
, Libraires , rue S. Jacques.
N. B. On trouve chez les mêmes Libraires,
un autre Ouvrage du même Auteur
, intitulé . L'Arithmétique méthodique
, avec un Traité des Changes Etrangers
, &Arbitrages opérés par la régle
conjointe. 1761. vol. in-8°. de 240 ра-
ges , relié , 2 liv. 10 f.
4
ELOGE de Maximilien de Bethune ,
Marquis deRofny , Duc de Sully, Principal
Miniftre de Henri-le-Grand , avec
des Notes hiſtoriques tirées du cahos
des Mémoires de Sully , & raffemblées
de différentes Piéces découſues , des
réfléxions , des particularités curieuſes
de ces deux grands hommes , relatives
au difcours ; un Plan abrégé du grand
Deſſein de Henri IV, un Tableau de
la France , &c. Par M. l'Abbé Conanier
Defiandes.
Reftituit rem.
Nonponebat enim rumores ante falutem,
96 MERCURE DE FRANCE.
:
• Ergo magisque magiſque viri nunc gloria claret.
Ennius.
In-8°. Paris , 1764. Chez Pierre- Guillaume
Simon , Imprimeur du Parlement,
rue de la Harpe , à l'Hercule.
ELOGE de Maximilien de Bethune
Duc de Sully , Sur- Intendant des Finances
, ſous Henri IV; par Mile Mazarelly.
Chez Duchesne , rue S. Jacques.
In-8°.
* LETTRE à M*** , ſervant de réponſe
à une critique de la Bibliographie
instructive , inférée dans le premier
Volume du mois de Juillet 1763 , du
Journal de Trévoux , page 1617.
Naturæ fequiturfemina quiſque ſue.
! 3
1
2
Propert
T
In-8°. Paris , 1763. Chez Debure le
jeune , quai des Auguſtins .
20
!
SOUSCRIPTIONS pour les chaînes
élastiques , à ſubſtituer aux ſoupentes
•& refforts des carroffes , berlines , chaiſes
de pofte & autres ſemblables voitures
; propofées par le fieur Guillaume
Zacharie le jeune , Horloger de la ville
1
de
DECEMBRE. 1763 . 97
,
de Lyon , Inventeur & Privilégié du
Roi pour la monture de ces chaines
par Lettres-Patentes du 28 Août 1761 ,
enregiſtrées au Parlement de Paris le 17
Juin 1763. In-8". Lyon , de l'Imprimerie
d'Aimé de la Roche , Imprimeur-
Libraire de la Ville & du Gouvernement
, aux Halles de la Grenette .
ANALYSE des Principes de M. J. J.
Rouffeau. In- 12. La Haye , 1763 ; & fe
trouve à Paris , chez les Libraires qui
débitent les Nouveautés.
PROSPECTUS du Canal de Bourgogne
pour la jonction des deux Mers par
le centre du Royaume. Brochure in-8°.
Paris , 163. De l'Imprimerie de C. F.
Simon , Imprimeur de la Reine & de
l'Archevêché.
EPITRE d'Héloïse à Abailard. Imitation
nouvelle de Pope. In-8°.Londres,
1763. Se trouve chez les Libraires qui
vendent les Nouveautés.
ETRENNES aux Dames , avec le Calendrier
de l'année 1764 , première partie
, contenant la notice des Femmes
illuftres dans les Belles-Lettres , nou
E
8 MERCURE DE FRANCE.
velle édition augmentée. In- 16. Paris ,
1764. Chez Mufier fils , quai des Auguſtins
, au coin de la rue Pavée , à
S. Etienne.
ALMANACH Iconologique ou des
Arts , pour l'année 1764 , ornéde figures
, avec leurs explications , parM.Gravelot
. A Paris , chez Latré , Graveur ,
fue S. Jacques ,à la ville de Bordeaux.
L'Iconologie comprendla ſcience des
Emblêmes , dont le premier eſſai qu'on
donne ici contient l'article des Arts ,&
n'est qu'une tentative fur le goût du Public.
Si ce début a l'avantage de lui
plaire , Fintention eſt de poursuivre l'entrepriſe
, juſqu'à en former un Traité
complet. On ſe flatte que ſi quelques
idées neuves s'y font remarquer , ce ne
ſera point aux dépens de la noble fimplicité
, dont l'antiquité nous donne
l'exemple. Non-ſeulement on ſe pro
poſe de l'imiter ; on veut même faire
ufage de toures les richeſſes qu'elle nous
a laiffées , auxquelles on ne voit point
d'équivalens : autrement ce ferpit vouloir
fubftituer un langage nouveau à
celui qui eſt déja généralement reçu .
Au reſte de ce que le deffein des figures
leurs explications partent de la même
DECEMBRE. -1763 .
99
main , il n'en peut réſulter entre les deux
parties de l'Ouvrage , que cette intime
correſpondance , propre à en faire naître
la précifion & la clarté.
On reconnoîtra par le nom des Artiftes
employés à la gravure des Planches,
le foin qu'on a pris pour qu'elles fuſſent
parfaitement éxécutées.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADÉMIES .
SEANCE publique de l'Académie des
Sciences , des Belles-Lettres & des
Arts de RoUEN.
Du Mercredi 3 Août 1763 .
M. LECAT , Secrétaire des Sciences ,
ouvrit cette Séance ſelon l'uſage , parle
détail ſuccinct des travaux de l'année
académique , détail trop confidérable
- pour trouver place ici : après quoi il annonça
les vainqueurs au concours pour
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
les prix des Ecoles protégées par l'Académie.
Prix d'Anatomie.
1
Le premier a été remporté par Barthelemi
la Porterie , d'Ecouy près Gifors.
Le ſecond , par Michel Damonceaux ,
de Monroye , Diocèſe de Tours.
Le troifiéme , par Michel-Armand
Mulot, de Paris .
Le premier acceffit, par Jacques-René
Boulard, d'Evreux,
Le second acceffit , par Claude Guerin ,
deGenève.
Des trois Prix de Chirurgie , un ſeul
Mémoire , mais très-bon , a été jugé
digne d'en avoir un. L'Auteur est Jacques-
René Boulard, le même qui l'an
paffé remporta le premier Prix du même
genre , avec la note longè primus. Les
deux autres Prix ſont réſervés pour l'année
prochaine.
L'acceffit , par Alexandre- Charles ,
de Rouen.
Il y aura en 1764 deux Prix d'émulation
pour la nouvelle Ecole des Accouchemens
, dont nous avons annoncé la
création dans une des Feuilles hebdomadaires
de Rouen,
DECEMBRE. 1763. 101
Botanique.
Les Prix de Botanique ont été remportés:
Le 1er , par M. Dorignac. de Rouen
Le 2me , par M. Langlois.
Le troifiéme Prix & une quatriéme
Médaille réſervée de l'an paſſe , ſeront
offerts aux Concurrens l'année prochaine.
Il n'y a point eude concours pour les
Prix deMathématique cette année.
Deffeins
Le ſujet pour la Peinture étoit Jofeph
dans la prison , expliquant les ſonges
aux deux Officiers de Pharaon . Le Prix
à été donné à Pierre-Amable Beaufils ,
deRouen.
:
Le premier Prix d'après nature , à
Jean-Baptiste Marc-Antoine Descamps ,
fils de M. le Profeſſeur.
Le ſecond , à Anicet - Charles - Gabriel
Lemonnier , de Rouen.
Le Prix d'après la boſſe , à Jean-Martin
Paulet , de Rouen.
:
Un Prix extraordinaire d'après la boffe,
àMademoiselle de Jouy , de Rouen.
Le Prix d'après le deſſein , à Made-
E nj
102 MERCURE DE FRANCE.
moiselle Bonne- FélicitéDescamps , fille
de M. le Profeſſeur.
L'acceffità Nicolas Milon, de Rouen.
Le Prix d'Architecture , à Jean-Jo
Seph Godefroy, de Dernetal.
L'acceffit , à François Grout, de Sotteville.
• Meſſieurs les Secrétaires lurent enfuite
les Programmes des Prix de leurs Claf
ſes , qu'on a inférés dans le Mercure
précédent : après quoi M. Vregeon fit
la lecture des obfervations météorologiques
, auxquelles il ajouta celles des
maladies qui ont regné dans le cours de
cette année académique.
Enfuite M. Lecat , Secrétaire des
Sciences , lut l'extrait de la ſeconde partie
de ſon Traité du Sommeil , dont la
première , lue à la Séance publique de
l'an paſſé ,a été confumée dans l'incendie
de fon Etude du 26 Décembre dernier.
Cetre ſeconde Partie traite de ce quife
paffe ennouspendant le sommeil, ou des
pensées & des actions d'un homme qui
dort.
Ces Penſées comprennent les fonges
ordinaires , les fonges à preſſentimens ,
à viſions , à prétendues prophéties , &c.
M. Lecat y a fait entrer une maladie
particuliere au fommeil , le cochemart ,
DECEMBRE. 1763 . 103
parce que l'imagination du dormeur y
joue un grand rôle. Par les actions d'un
homme qui dort , il entend les mouvemens&
les cris imparfaits qu'on obferve
dans les dormeurs , &les phénomènes
finguliers des ſomnambules , qu'il diviſe
en pluſieurs claſſes. Cette differtation ,
dont il n'a pû donner qu'un extrait , a
dans tous fes articles deux parties ; une
hiſtorique , dont M. Lecat donne pour
garant lesAuteurs ſeuls dont il l'a tirée ,
&une phyſico-ſyſtématique , qui eft
bien à lui , mais qu'il n'offre au Public
que comme un eſſai d'hypothèſe , &
fur certains points , comme la fimple
lueur d'une vraie lumière qu'il lui a éré
impoffible de répandre fur des ſujets auffi
obfcurs.
M. du Boullay , Secrétaire desBelles-
Lettres , dut l'éloge de M. Titon du Tillet,
Affocié de l'Académie, connu par
fon Parnasse François , né à Paris le 16
Janvier 1677 , mort dans la même ville
le 26 Décembre 1762, âgé de 84 ans ,
11 mois 10 jours. Son exemple , ditM.
du Boullay , a prouvé que l'amour des
Sciences , des Lettres & des Arts , eſt
une paſſion ſi noble , qu'elle mérite
quelquefois à ceux qui en donnent des
marques publiques & éclatantes , une
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
réputation qui ſemble être réſervée aux
talens ſupérieurs.
Le même M. du Boullay lut enſuite
unDifcours intitulé : Eſſaifur l'influence
réciproque des moeurs fur le goût , & du
goût fur les moeurs , dans lequel , après
avoir établi que le goût, Juge de tous
les beaux Arts , eſt un ſentiment vif&
rapide qui précéde toute réflexion , que
la nature donne , que l'étude approfondie
& raiſonnée des principes perfectionne
, & que l'opinion corrompt; il fit
voir que le ſentiment par lequel notre
coeur juge du vice&de la vertu , eft
précisément de même nature , ſe perfectionne
& fe déprave par les mêmes
moyens ; d'où il ſuit que la corruption
des moeurs doit entraîner celle du goût ,
& que la corruption du goût doit à fon
tour accélérer celle des moeurs ; réſultat
conforme à la théorie & à l'expérience.
M. Pinard , Docteur en Médecine ,
& Profeffeur Royal de Botanique , lut
un Mémoire fur le Mufa , connu en
France ſous le nom de Figuier bananier
, ou Figuier d'Adam. Cette plante ,
cultivée dans la Serre de l'Académie ,
ayant donné ſa fleur au mois d'Août
1762 , & fon fruit s'étant trouvé parfaitement
mûr au commencement de Fé
DECEMBRE. 1763. 1ος
vrier ſuivant , notre Profeſſeur n'a pas
laiſſé échapper l'occaſion d'en examiner
toutes les parties avec l'attention la plus
fcrupuleuſe , & de les faire deffiner. Les
fleurs étant l'objet le plus intéreſſant de
ce Mémoire , nous ne le ſuivrons point
dans les détails curieux où il eſt entré
par rapport aux racines , aux feuilles &
à la ſtructure intérieure tant de la tige
que du régime. On donne communément
ce nom à la collection des fruits
diſpoſés en grape du Bananier , du Dattier
, du Cocotier , &c .
On obſerve fut le régime deux ſortes
de fleurs ; celles qui paroiſſent les pre .
mières portent des fruits , & les autres
avortent :
La Corole eſt irrégulière : elle eſt compoſée
de deux pétales , ou ſi l'on veut
d'un pétale & d'un nectarium , qui forment
enſemble une eſpéce de gueule.
Le pétale placé à la partie ſupérieure eſt
plié en gouttière à ſa baſe , cannelé , applati
& relevé par le haut , ou il eſt découpé
ordinairement en cinq parties
roulées en-dehors. Le nectarium poſé
inférieurement eſt creusé en nacelle. Son
extrémité antérieure eſt repliée en-dedans
, légérement déchiquetée , & terminée
dans ſon milieu par une lan
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
guette * qui n'est pas toujours portée
en-dehors . Sa cavité eſt remplie d'une
liqueur très-claire & fucrée.
On trouve dans cette fleur cinq filets
égaux applatis , qui n'ont point de fommets
, & dont l'extrémité eſt flétrie &
brune.
Ces parties font foutenues par un
germe fort grand, terminé par un ſtyle
relevé de trois côtes à ſa baſe , dont le
ſtigmate eft brun , creuſé dans fon milieu
, & divifé dans fes bords en plufieurs
parties.
Les fleurs auxquelles il ne fuccéde
point de fruits , ont le pétale& le nectarium
plus petits : le germe & le ſtyle
font très-grêles . Il n'en est pas ainſi des
cinq filets , qui ſont grands &terminés
par des ſommets chargés dans leurs bords
d'une pouffière que M. Pinard prouve
n'être d'aucune utilité pour féconder les
fleurs ſupérieures.
Cette deſcription de la fleur du Bannier
eſt ſuivie d'une critique judicieuſe
de ce qu'en ont écrit & fait graver
Rheede&le Pere Plumier. Il en réfulte
*Ne feroit-ce pas cette languette que le ſçavant
Profeſſeur d'Upfal auroit priſe pour une fixieme
étamine ?
J
DECEMBRE. 1763 . 107
que l'un & l'autre lui ont donné une
plus grande quantité de pétales qu'elle
n'en a , & que ne ſe trouvant pas même
d'accord entre eux fur le nombre & fur
la forme , ils s'en font rapportés à des
Aides , qui n'ont pas copié la nature
telle qu'elle eſt .
M. l'Abbé Yart lut un Difcours fur
les Pensées détachées.
Combien de perſonnes qui ont beaucoup
de talens & de goût pour la Littérature
& les Sciences , n'ont pas le
temps de donner fur ces ſujets des Ouvrages
fuivis , conſidérables , & à qui il
ſe préſente cependant des idées neuves ,
des traits de génie , matériaux précieux
qui feroient perdus pour la République
des Lettres , fi les Auteurs négligeoient
de les produire. Telles ſont les OEuvres
du plus grand nombre de nos Poëtes ,
de nos meilleurs Ecrivains , anciens &
modernes : on en peut juger par lesMêlanges
de Littérature des Voltaire , des
Dalembert , &c . :
Qu'est-ce qui ignore que ceux même
qui méditent un grand Ouvrage n'en
ont ſouvent conçu le plan que dans un
de ces momens heureux où ſe préfentent
les Pensées détachées ; que ceux de
ces plans qui font les mieux remplis ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
les plus propres à mériter à leurs auteurs
les fuffrages de leur fiécle & ceux de la
poſtérité, ne font dans leur origine qu'une
collection de Pensées détachées , qui ſe
rapportent à un même ſujet.
-
Les Penſées de Pascal, le Livre de
l'Eſprit des Loix de Montesquieu , ces
Ouvrages immortels , font ils autre
choſe?Q'uest-ce qui a manqué à leursAuteurs
pour en faire des Ouvrages ſuivis ,
complets , des chefs-d'oeuvre ? Le temps
ſeulement pour lier entre elles toutes
ces Penfées détachées. M. l'Abbé Yart
entre fur les Pensées détachées dans des
détails où nous ne pouvons le ſuivre ,
fur l'origine , les qualités , les devoirs ,
les avantages , & enfin le méchaniſme de
cesPensées.Toutce que nous en pouvons
dire , c'eſt que ce Difcours , qui fut très
applaudi, inſpira à tous lesGens de Lettres
de l'Auditoire le defir de cultiver cette
facile & folide Littérature..:
M. Dornay termina la Séance par la
lecture d'un Mémoire fur les Edifices
que le Roi Stanislas a fait conſtruire en
Lorraine , &particulièrementfur les embelliſſemens
de la ville de Nancy.
Ce Mémoire eſt le réſumé d'un plus
long ouvrage ,& par conféquent il n'eſt
guères fufceptible d'extrait. On ſe con
DECEMBRE. 1763. 109
tentera doncde dire en général que tous
les plans en ont été finis ſous les yeuxdu
Roi & d'après ſes idées . 4 :
« Ce Prince profondément inſtruit
>> des vrais principes de l'Architecture ,
>>& doué d'un goût exquis , a réuni
>> ſupérieurement,dans ces monumens ,
>> la folidité , la magnificence & l'utilité
>> publique. Les décorations extérieures
>> font tantôt brillantes & riches , tantôt
>> gaies & riantes , quelquefois fimples
» & même ruſtiques , ſelon que l'éxigent
>>les lieux , le goût des bâtimens ou leur
>> deftination. Ces rapports jettent tout
> le monde dans une forte d'enchante-
>>>ment ; & les gens inſtruits les admirent
>> d'autant plus , qu'ils en voyent rare-
>>ment des exemples. Chaque Palais ,
>>chaque Monument , eſt varié au gré
>>d'une imagination qui ne s'épuiſe ja-
>> mais , & qui ne ſe répéte en aucun
>> endroit. On y admire fur-tout l'habi-
-> leté avec laquelle ce Prince a ſçu tirer
>>parti des avantages du local , avec
>> laquelle il a même ſcu faire ſervir des
» obſtacles , des rochers énormes , par
>> exemple, à la production d'un nouveau
>> genre de beautés frappantes, tout-à- fait
>> fingulières , qu'on ne trouve dans au- ,
>> cune de nos grandes maiſons deFrance.
1
110 MERCURE DE FRANCE.
Les eaux concourent , comme on
peut l'imaginer , à embellir , à animer
toutes ces délicieuſes habitations , &
c'eſt vraiment par cette partie qu'on les
prendroit volontiers pour des Palais de
Fées. Le Roi Stanislas non-feulementy
a fait former à cet élément toutes les
eſpéces de fpectacles agréables que la
ſcience de l'hydraulique & le goût lui
font exécuter par-tout ailleurs ; mais ce
qu'on ne voit nulle part, ila fait prendre
à ce fluide toutes les formes ſolides d'utilité
& de décoration que donnent aux
pierres , aux métaux & aux glaces , les
Arts deſtinés à traiter ces matières.
"Dans les dehors on voit les eaux
>>paroître ſous la figure de vafes , de
>>foleils , de colonnes auffi polies &
>> auffi transparentes que le cristal , &
>>qui conſervent éxactement toutes les
>>>proportions de l'ordre d'architecture
>> qu'on leur a aſſignés.
>>Etes-vous dans l'intérieur ? Les portes
& les fenêtres ſe ferment tout-à-
>>coup par des glaces liquides qui vous
>>>laiſſent obſerver toute la tranſparence
>> de celles de nos Manufactures , avec
>>>l'étonnement de les voir imitées par
un élément auſſi inconftant , & qui
>communique bientôt à tout l'appar
DECEMBRE. 1763. 111
>> tement la fraîcheur la plus délicieufe.
Que ne pourroit- on pas dire des formes
agréables qu'on leur a fait prendre
dans l'intérieur de ces ſalles enchantées ,
& au milieu des tables deſtinées à manger
? Il faut lire dans le Mémoire deM.
D. ces deſcriptions charmantes
>> C'eſt , dit cet Académicien , l'uſage le
>>plus ingénieux que l'on ait encore vu
>> faire de cet élément , que de l'avoir
>> fait fervir fur-tout dans des falles de
>> feſtin , où tout doit être gai & vivant,
» & où l'on ne peut raſſembler trop
>>d'objets intéreffans , fi l'on veut parer
>> le beſoin de tous les charmes du
>> plaifir.
>> Le progrès des Arts & l'embelliffe-
>>>ment des Pays qu'il gouverne , n'oc-
>> cupent pas uniquement ce Prince
>>bienfaiſant. Les monumensde ſa pié-
>> té & de ſa charité ſont bien plus
>>nombreux encore. Sa bonté pater-
>> nelle s'étend à tout ,& il eſt incom-
>> préhenſible à quel point il a porté
>> l'attention & la prévoyance non ſeu-
>>>lement pour le foulagement des maux
>>préfens , mais pour remédier d'avan-
>> ce à toutes les calamités auſquelles
>> l'humanité eſt expoſée.
C'eſt au moyen du bel ordre qui ré
112 MERCURE DE FRANCE .
gne dans ſes finances &de leur ſage adminiſtration
, qui , comme le remarque
M. D. multiplie les tréſors des Princes ,
que le Roi Stanislas s'eſt trouvé en état
d'élever un auſſi grand nombre de monumens
utiles , qui le rendront à jamais
cher à l'Etat qu'il gouverne , qu'il décore
& qu'il enrichit ,aux Sciences &
aux Arts qu'il protége , qu'il éclaire , &
qu'il cultive avec ſuccès , à l'humanité
enfindont il eſt le Bienfaiteur & le Père.
On ne rendroit pas à ce Mémoire la
juſtice qui lui eſt due , ſi l'on en jugeoit
par cet Extrait , trop court pour en faire
fentir toutes les beautés..
SÉANCE publique de l'Académie des
Belles-Lettres de MONTAUBAN.
LE 25 Août 1763 , Fête de Saint
Louis , l'Académie des Belles - Lettres
de Montauban a affifté le matin à une
Meſſe qui a été ſuivie de l'Exaudiat
pour le Roi & du Panégyrique du Saint ,
prononcé par M. de Reyras , Chanoine
Régulier de l'Abbaye de la Chancelade
de Cahors , Correſpondant de l'Académie
des Sciences de Bordeaux. Il
:
:
DECEMBRE. 1763. 113
a donné à ce ſujet usé une forme
nouvelle & intéreſſante par la manière
dont il a peint & développé les merveilles
du Gouvernement & la conduite
du faint Roi. Son ſtyle plein de feu
& rempli d'images , s'eſt reffenti du
génie poëtique qui eft encore ſon talent
; & les grâces du débit ont fingulièrement
répondu en lui à la douceur
de fon langage.
L'après - midi , l'Académie à renu
une aſſemblée publique dans la Salle
de l'Hôtel de Ville. M. l'Abbé de la
Tour , Doyen de l'Eglise de Montauban
, Directeur de quartier , a ouvert
la Séance par une ingénieuſe differta
tion contre les Romans. Il a montré
dans le plus grand détail , qu'ils font
nuiſibles aux Sciences & aux Lettres ,
parce qu'ils entretiennent la frivolité ,
le menfonge & la paffion qui les ont
enfantés. Les preuves de toute eſpéce
qu'il en a données , formoient un tableau
agréable & très-varié , où le
ridicule de ce genre de compoſition
étoit peint au naturel. 2
M. de Bernoi a lû enfuite une piéce
de vers ſur les différens penchans des
hommes & fur les mépriſes groffières
de la plupart d'entr'eux dans le choix
$14 MERCURE DE FRANCE.
de l'état qu'ils embraſſent. En les indiquant
, il a pris le ton convenable à
fon fujet & à la manière dont il l'envi
lageoit ; par exemple.
Au riſque de mille revers ,
>>Dans un pénible & long voyage ,
>>Même au péril de l'eſclavage,
>> Celui-là va courir les Mers
:
Pour aggrandir ſon héritage;
>>> Il trouve au bout de l'Univers ,
>>>Nonpas de l'or , mais le naufrage.. !
Cette lecture a été ſuivie de celle
d'un difcours de M. Teulieres , fur la
décadence du génie & fur les caufes
qui la produisent. Après avoir obfer+
véqu'il n'y a dans les annales duMonde
que quatre brillantes époques du génie :
que la Gréce , l'ancienne Rome , l'Italie
moderne & la France ont été
le théâtre de ſes plus puiſſans effets ;
que le génie méprifé & outragé aban
donne ordinairement pour toujours les
hommes ingrats qui ne profitent pas
de ſa lumière ; & qu'il eſt en cola ſemblable
à ces fleuves qui ayant arrofé
& fécondé certaines contrées , ſe précipitent
tout-à-coupdansdes gouffres pour
ne reparoître quedans des climats éloiDECEMBRE
. 1763 . 115
gnés où ils coulent avec plus d'éclat &
de majeſté , il en caractériſe la marche
& les effets chez différens Peuples ,
en ajoutant qu'ayant été gêné dans ſa
courſe , il paroît vouloir rentrer dans
le ſein de la Terre , pour porter fes
eaux dans les contrées du Nord , après
avoir fertiliſé celles du Midi , depuis
T'origine du Monde. Parmi les caufes
que M. Teulieres a indiquées de la décadence
du génie , il a d'abord affigné
la nature du Gouvernement. Le
génie eſt fingulièrement ami de la
liberté. Il s'élève juſqu'aux plus hautes
régions de l'Univers intellectuel & fenfible;
& les entraves ne peuvent qu'arrêter
ſon éſſor. Voilà pourquoi il s'eſt
long-temps arrêté dans la Gréce. Voilà
pourquoi il n'a pointparu dans les Etats
deſpotiques. Le deſpotiſme craint la lumière
du génie ; &le génie redoute le
caprice & les abfurdités du deſpotifme ...
Le défaut d'encouragement eſt une
autre cauſe de la décadence du génie.
Sa fierté& ſon indépendance ne le rendent
pas infenfible aux honneurs & aux
distinctions. Il brilla dans la Gréce tant
que la route aux premières Places lui fut
ouverte, Il prend bientôt la fuite, quand
il croit appercevoir qu'on le craint ou
116 MERCURE DE FRANCE .
qu'on l'oublie... Les moeurs générales
d'une Nation peuvent encore contri
buer à éloigner le génie. Il ne ſe fixé
quelque part qu'autant qu'il y trouve
des objets de grandeur & de nobleſſe
qui puiffent nourrir & fortifier ſa propre
élévation. Des objets vils & mépriſables
l'abaiſſent , le dégradent,&c... Les
moeurs particulières des Ecrivains & des
Artiſtes , fi elles font corrompues comme
celles de la Nation , hâtent finguliérement
la chute du génie. Les forces
de l'ame s'uſent ainſi que celles du
corps par les excès des paffions. Auffi
les hommes de génie furent prèſque
toujours des hommes vertueux, Homère,
Virgile , Platon , & c. Le luxe porte un
coup mortel au génie , en s'efforçant
de le plier à ſon goût biſarre , en le
furchargeant d'ornemens faux & étrangers
, &c. Enfin la mode , cet Etre léger&
inconftant , oblige le génie de ſe
retirer , quand elle imagine de l'aſſujettir
à des loix ridicules & à des changemens
continuels. Les beautés réelles
font toujours les mêmes , &c.
M. l'Abbé Bellet pour montrer que la
plus ancienne Poësie que nous ayons ,
eſt la meilleure qui ait jamais exiſté , a
Iû une verſion littérale , mais en vers ,
DECEMBRE. 1763. 117
du Pſeaume 49°. Il s'eſt attaché à rendre
verſet par verſet , dans autant de
ſtrophes , toutes les figures& toutes les
images de David. Si les Cantiques du
Prophéte Roi , diſoit cet Académicien ,
font un Livre de prières pour un homme
religieux , c'eſt un recueil d'Odes
fublimes & touchantes pour un homme
de goût. Il y a apparence que M. l'Abbé
Bellet foumettra un jour au jugement
du Public fes divers eſſais dans ce
genre.
LesReſſourcesde l'Hiftoire ont fourni
à M Marqueyret la matière de pluſieurs
utiles obfervations qui ont été lues dans
cette Séance. L'Histoire , a-t-il dit , nous
prête la lumière la plus fûre & la plus
abondante pour diriger nos pas & pour
épurer nos moeurs. Les Faſtes des Nations
nous préſentent les événemens de
tous les fiècles , le caractère particulier
de chaque homme qui a joué quelque
rôle important , les merveilles des Arts ,
de la Politique, de la Morale, &c. Quelle
Ecole ! Là , les hommes dépouillés des
traits impoſteurs dont la flatterie ou l'amour-
propre les a peints quelquefois ,
paroiffent au vrai ce qu'ils font... Les
jeux de la fortune , la bizarrerie des caprices
, les revers de toute eſpèce , tour
118 MERCURE DE FRANCE.
ydevient une leçon pour nous. M. Marqueyret
entrant dans quelque détail , a
marqué les refſources différentes que le
Guerrier , le Négociateur & P'Homme
d'Etat , trouvent certainementdans l'His
foire .... Le hazard n'eſt point l'arbitre
des opérations importantes & déciſives :
elles font le chef-d'oeuvre d'une ſage po
litique , à laquelle l'étude de l'Hiſtoire a
appris à préparer les événemens & à former
le noeud qui lie les peuples ... C'eſt
par l'Hiſtoire qu'on ſe précautionne
contre les ſurpriſes ſi difficiles à éviter
dans le cours des choſes humaines : elle
ſupplée au défaut d'expérience : elle enſeigne
à prévoir les obstacles & à les
furmonter : elle épargne l'incertitude
des conjectures ; elle dévoile le danger
des eſſais téméraires , &c. Les fonctions
du Guerrier , du Négociateur & de
l'Homme d'Etat , ont été ici expliquées
ou indiquées par des traits hiſtoriques.....
L'Hiſtoire n'eſt pas moins utile aux Artiſtes:
elle leur offre des modèles : elle
leur inſpire le defir & leur préſente la
manière de les imiter... Enfinl'homme
netrouve nulle-part une plus fidéle image
du coeur humain , de ſes paffions & de
ſes vertus.... Fertile en exemples , elle en
apour tous les temps, pour toutes les
DECEMBRE. 1763. 119
..
conditions , pour toutes les circonftan
ces . Mais un ſage avis donné par M.
Marqueyret , c'eſt de ne ne point parcourir
rapidement& au hazard , un tas
de Volumes. Le ſuccès de l'étude de
'Histoire dépenddu choix des Hiſtoriens
qu'on lit ,&c,
,
M. de Gaujac de S. Hubert , Che
valier de l'Ordre Royal & Militaire de
S. Louis , a lû enſuite des Stances : compoſition
didactique où l'Auteur a luimême
donné l'exemple de ce qu'il ſe
propoſoit de peindre & de développer,
c'est-à-dire , du naturel dans les ouvrages.
Ses vers n'étoient pas compoſés
ſeulement de mots fonores mais ils
étoient remplis de vérités utiles. Il a
obſervé& fait ſentir que le naturel eſt
plus difficile à ſaiſir qu'on ne penſe ;
qu'il ne faut pas le confondre avec une
facilité qui n'en a qu'une fauffe reffemblance;
que c'eſt un don que les Dieux
diſpenſent d'une main avare ; qu'on s'en
écarte communément parce qu'on ne
s'applique point affez à connoître le
talent qu'on a reçu de la Nature ; que
c'eſt elle qui faitles bons Artiſtes : qu'elle
ſeule leur garantit & leur affurer l'immortalité
; qu'une noble ſimplicité eſt
bien au-deſſus de l'impoſture de l'Art.
:
120 MERCURE DE FRANCE.
qui a toujours tant de peine à l'imiter ;
qu'elle n'eſt point le partage de ce
qu'on appelle Bel- eſprit qu'un faux étalage
trompe ſi ſouvent ; qu'on prend
quelquefois mal-à-propos une étincelle
de cet efprit pour le plus beau feu du
génie ; que le langage des Dieux eft celui
qui ſe fait entendre ; & que le ſens
commun qu'on affecte de dédaigner,eft
ſouvent ce qu'on devroit ambitionner
davantage. Pour faire connoître la manière
de l'Auteur , voici quelques-unes
de ſes Stances :
>>Don précieux de la Nature ,
>> Belle & noble ſimplicité ,
>>>Compagne de la Vérité ,
>>>De l'Art vous fuyez l'impoſture.
>>>Belle de vos propres attraits,
>>>Toujours agréable & facile ,
>> On ne trouve dans vos portraits
>> Rien de forcé , rien d'inutile.
» Les Grâces mêlent vos couleurs ;
>>>Le goût les embellit encore ;
Sous votre main naiſſent les fleurs ;
>>>Vous parlez ; on les voit éclorre.
>>>Tout fait image , & chaque trait
>>Digne de ſervir de modéle ,
Prend
DECEMBRE. 1763 121
>>>Prend la Nature ſur le fait,
>>> Et pourroit être pris pour elle.
Au ton de la frivolité
>> Le Poëte accorde ſa lyre;
.Et vole à l'Immortalité
>> Sur les aîles de ſon délire.
>>>Souvent à force de ſçavoir ,
>>>Loin d'avancer on rétrograde ;
>> Le ſens commun que l'on dégrade
>> Eſt celui que l'on doit avoir.
M. l'Abbé Bellet reprenant la parole
, a lù l'éloge hiſtorique de M. l'Evêque
de Montauban , Michel de Verthamont
, l'un des Académiciens nommés
par le Roi ; & c'eſt avec les cou
leurs les plus vraies , qu'il a tracé le
portrait reſſemblant de ce Prélat vertueux
.
PHYSIQUE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure .
LAA Lettre , Monfieur , que vous avez
* Elle s'étoit égarée dans le dépôt du Mercure.
On en fait bien des excuſes à l'Auteur.
F
122 MERCURE DE FRANCE .
inférée dans votre Mercure du mois de
Juin , page 68 , fur l'Ouvrage de M.
l'Abbé de Saintignon , & fur mon nouveau
ſyſtême général de Phyſique &
d'Aftronomie qu'il y a adopté , ne me
paroît être exactement ni une analyſe ,
comme l'Auteur Anonyme l'appelle , ni
une critique , comme il s'efforce de le
perfuader , puiſqu'il n'y analyſe ni ne
critique en effet aucun de nos principes.
Plus il s'y dit verſé & éclairé dans
la matière , moins fa critique , qui ſe
réduit à des diſcuſſions de mots , d'expreffions
& d'autres minuties de cette
eſpéce , doit faire ſenſation ſur des
Lecteurs éclairés. Il faut qu'avec toutes
* ſes lumières , il n'ait pas trouvé à re-
*dire au fond , puiſqu'il ne l'attaque pas ;
il ne ſe nomme point non plus , & cela
eſt fort fage , pour l'honneur que cette
démarche peut & doit lui faire , ſous
quelque aſpect qu'on l'enviſage.
Je laiſſe donc à M. l'Abbé de Saintignonle
foin de répondre à l'Anonyme
fur ce qui le concerne , pour en venir
à ce qui me regarde ; quoiqu'il y
ait etropié mon nom , je ne puis m'empêcher
de m'y reconnoître. Il ne con-
-noiſſoit , dit-il , pas mon ſyſtême ; il
a cependant dès 1756 été annoncé ,
DECEMBRE. 1763. 123
dans les Journaux , ainſi que l'Extrait
ou eſpéce de Prospectus que j'en ai fait
imprimer en 1760 , dont la feuille de
l'Avant - Coureur du 15 Juin 1761 a
parlé ; & le Journal de Trévoux du
mois de Novembre de la même année ,
en a donné une ample & exacte analyſe.
Comment étant auſſi verſé qu'il prétend
l'être dans cette matière , est- il fi
peu curieux des découvertes & des productions
nouvelles qui y ont rapport ?
Quoiqu'il ne foit pas neuf, continuet-
il , en cette matière , il n'a pu jufqu'ici
parvenir à entendre ce ſyſtéme ,
c'est-à-dire , à le concilier avec les principes
de lafaine méchanique. ( il le connoiffoit
donc. ) Ce jugement au reſte
indifini , n'expoſant ni ce ſyſtême , ni
lesprincipes de la ſaine méchanique avec
leſquels il n'a pû le concilier , ne porte
le caractère ni d'une critique , ni d'une
analyſe , & il ne ſuffit pas pour fixer
le cas que le Public en doit faire ; prétexte
ſous lequel il s'eſt attribué la
compétence d'en connoître & d'en juger.
Il falloit , pour appuyer & autorifer
fon officieux avis , & montrer en
effet qu'il n'est pas neuf en cette matière,
expoſer fes raiſons& les miennes,
pour mettre le Public , qui n'eſt pas
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
1
moins fon Juge que le mien , à même
d'en apprécier le mérite & de décider
entre lui & moi. Il ſe flatte en vain
de ſurprendre la religion d'un Juge auſſi
intégre & de lui faire prendre le change
fur le motif qui l'anime , qui n'eſt viſiblement
pas celui qu'il a pris,
L'Anonyme , Monfieur , n'abuſe-t- il
pas des termes. 1º. en appellant Phyfique
expérimentale , l'art lucratif de
faire & d'écrire élégamment des expériences
& l'uſage des planches , pour
leſquels il témoigne un goût , un intérêt
& une prédilection marquée; comme
il ne faut pour y exceller , que des
yeux , des mains , des inſtrumens , il
pourroit y être très-habile & très-neuf
dans la ſcience des cauſes ou véritable
Phyſique. 2º. En mettant mon ſyſtême
fondé précisément en raiſon , en expérience,
& ſur des cauſes méchaniques,
en contraſte & en oppofition avec la
Phyſique expérimentale , dont il porte
tous les caractères. 3 °. En affectant de
lui donner le nom de Phyſique ſyſtématique
, que les qualités occultes, dont
celles de nos jours eſt encore infectée
, ont rendu avec fondement auſſi
mépriſable.
J'ai déja , Monfieur , par les feuilles
DECEMBRE. 1763. 125
de l'Avant- Coureur , des 6 & 13 Juillet
, 17 & 24 Août 1761 propoſé , contre
l'applatiſſement des Pôles de la Terre,
auquel le fort du ſyſtême Newtonien
eſt attaché , des objections & des démonstrations
Mathématiques , fur lefquelles
ſes partiſans ont gardé un filence
qui emporte conviction contre eux.
Je me propoſe , en démontrant que
les éclipſes aſtronomiques ſont même
inconciliables avec les phénomènes pour
l'explication deſquels on les invoque ,
déffectuer & d'amener inceſſament à
éxécution la menace de porter les derniers
coups à ce ſyſtême dans ſon dernier
& plus fort retranchement ; à
moins que l'Anonyme , qui ſe dit n'être
pas neuf en cette matière & qui ſe rit
de cette redoutable menace , ne trouve
moyen de les parer& de le couvrir
de ſon Egide pour l'en garantir ,
que je n'ai pas lieu de craindre , les
raiſons que j'ai à propoſer étant auſſi
infaillibles que celles que j'ai déja propoſées
ſur l'applatiſſement des Pôles.
L'Anonyme croit bonnement l'inertie
& la peſanteur des propriétés inhérentes
& propres à la matière , comme
la dureté & l'étendue , & ſéparées &
diſtinctes l'une de l'autre par les expéce
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
riences & les raiſonnemens apportés
en preuve de leur ſéparation , dans
l'excellent Traité , qu'il prend & propoſe
pour régle ; il ne penſe pas ,
fur ce fondement , que perſonne
puiffe s'avifer de les confondre enſemble
ſans ſe déshonorer ; & je
compte , puiſqu'il n'est pas neuf en
cette matière , qu'il changera bientôt
de langage , en lui en démontrant l'identité
, même dans les expériences ,
fur leſquelles il en affirme auffi confidemment
la ſéparation .
A l'occaſion de la dureté & de la cohéſionque
nous attribuons à la preſſion
des fluides ambians , l'Anonyme nous
défie de luifaire voir , par exemple , que
les corps font preſſes tout à lafois perpendiculairement
à leurs furfaces &
dans la direction de leurs centres. Ignore-
t- il donc que par la force expanfive
en tous ſens qui fait le caractère des
fluides , ils agiffent perpendiculairement
fur tous les points de la circonférence
des corps plongés dans leur fein & dans
la direction de leurs centres en même
temps ; qu'en raiſon de leur denfité ils,
en pouffent & compriment les partie,s
propres les unes fur les autres & vers,
ce même centre ; que le Soleil eſt preffé
DECEMBRE. 1763 . 127
ainſi dans le ſein du fluide univerſel ,
les Planetes principales dans la ſphère
folaire , & les Satellites dans les ſphères
de leurs Planetes principales ; que le
globule d'air qui paſſe du fond à la furface
de l'eau ,, n'y prend & garde la
figure ſphérique , que par la preffion
verticale ambiante qu'il y éprouve dans
la direction de ſon centre &par la force
expanfive qu'il y exerce verticalement
par tous les points de fa circonférence
fur le liquide ambiant qu'il traverſe
,& qu'il n'y monte du fond à la
furface , que parce qu'il y eſt continuellement
plus comprimé par ſon hémisphère
inférieur que par le ſupérieur. Il
n'étoit pas , comme on voit , fi difficile
de répondre & de fatisfaire à ce défi ,
que l'Anonyme le penſoit.
Dire que l'Electricité entre les mains
de M. l'Abbé Nollet , n'a pas un meilleur
fort chez M. de Saintignon , que
l'attraction entre celles de Newton , &
qu'il ſemble qu'il n'ait fait mention de
ces deux Sçavans , que pour avoir occafion
de ſubſtituer à leurs raiſonnemens
les idées de M. de la Perriere ;
n'eſt ni dire ni démontrer qu'il a eu
tort de les y ſubſtituer. Les opinions
des Scavans ſont ſujettes à caution & à
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
réviſion autant que celles des autres,
dans les cas pour lesquels ils ſe paſfionnent
& ſe préviennent ;& le titre
de Sçavans n'en impoſe à ceux qui y
regardent de près , qu'autant qu'il eſt
bien fondé , & que les opinions y répondent.
Reprocher à M. de Saintignon
qu'il ne fait que répéter des objections
que d'autres ont faites avant lui , eſt
convenir qu'il n'eſt ni le premier ni le
ſeul qui en ait fait : & s'il y a inſiſté ,
c'eſt que les réponſes qu'on y a faites ,
ne l'ont pas fatisfait , & que les opinions
dont il s'agit ne ſont pas à couvert
de tout reproche à ſes yeux , comme
celles qu'il y ſubſtitue.
Sur l'article de la peſanteur , il fait
tomber fur le fond de mon ſyſtême , ce
que M. l'Abbé de Saintignon ne dit
qu'à l'occaſion de quelques objections
qu'il ſe fait à lui-même , & il n'en rapporte
fidélement ni l'occaſion ni les
termes , pour en amener le ſens au
deſſein qu'il a de décrier nos ouvrages ,
fans en expoſer ni attaquer ouvertement
les principes. Je ne tarderai pas ,
par un Mémoire particulier , à lever ces
foibles objections , & à m'expliquer
fur les ellipfes & l'inertie , pour juſtifier
le choix de M. de Saintignon ; mais
DECEMBRE. 1763. 129
, y
comme ces objets , qui paroiſſent avoir
finguliérement affecté l'Anonyme , demandent
une étendue qui ne permettroit
pas , fans indifcrétion , de vous
folliciter pour lui accorder une place
dans votre Journal , j'oſe me flatterque
vous voudrez bien , en attendant
inférer la préſente , pour ſuſpendre le
jugement du Public & balancer la
conſidération que la complaiſance que
vous avez eue d'y inférer la prétendue
analyſe de l'Anonyme y a donnée. J'attens
avec confiance la justice que vous
me devez la-deſſus , vous priant d'être
perfuadé des ſentimens , &c.
,
DE LA PERRIERE DE ROIFFE , de la Société
Royale des Sciences & des Arts de Metz.
Paris , le 20 Juillet 1763 .
Fv
30 MERCURE DE FRANCE.
MÉDECINE.
EXTRAIT d'une Lettre de M. P. deM.
Docteur-Régent en Médecine de Paris
, de la Société Littéraire de Châ
lons-fur-Marne , à M. l'Abbé MANGENOT
, Doyen des Chanoines dit
Temple , en réponse à une par laquelle
il lui demandoit la cauſe d'un
fanglotage qu'il éprouve lorſqu'il voit
ou entend parler d'unſujet attendriffant
ou capable de caufer de l'admiration.
CETTE précieuſe ſenſibilité que vous
éprouvez lorſque vos ſens ſont frappés
par quelque objet attendrifſant ou capable
de produire une vive admiration ,
fait honneur à votre coeur autant qu'à
votre eſprit. Si ce méchaniſme qui opére
l'agitation que vous reffentez alors &
qui fait couler de délicieuſes larmes , eſt
caché à ceux qui ne connoiſſent point
l'Anatomie & le Phyſique de nos fonDECEMBRE.
1763. 131
tions , tout le monde penſant doit
être d'accord ſur les inductions avantageuſes
pour les qualités de l'âme qu'on
peut tirer de cette émotion. De quelle
volupté la vie des coeurs tendres ne
doit-elle pas être accompagnée , puifque
juſqu'à leurs fanglots tout eſt raviſſement
! Momens délectables que les
âmes de fer ignorent abfolument. Je
ne veux point étaler davantage le prix
de ces généreuſes agitations : qui peut
mieux que vous les peindre ? Vous avez.
fait connoître dans une tendre jeuneſſe ,
où le ſentiment eſt encore à peine développé
, par des Ouvrages qui vous immortaliſeront
, que votre coeur étoit
déja fufceptible de ces agréables impreſſions
que l'Amour accorde à fes
Favoris . Vos Ouvrages vous ont dépeint
, & vous avez gagné infiniment
à l'idée qu'ils ont donnée de vous. Je
viens actuellement au fait: il s'agit de
vous expliquer par quel méchaniſme
cette affection de l'âme imprime fur
votre reſpiration des mouvemens irré-!
guliers , que l'on nomme ſanglorage.
Les nerfs étant le principe de notre
fenfibilité & de nos mouvemens , c'eſt
donc à ces parties que l'on doit attribuer
la cauſe de cette agitation irrégu
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
,
lière. Ce ſentiment tendre forme en
vous une ſuſpenſion dans la reſpiration
pour occuper toute la machine de l'objet
qui l'affecte . Alors les véſicules pulmonaires
demeurant dans leur extenfion
, gênent le mouvement du fang
qui ne coule plus librement. En cet état
il fait effort contre les parois des vaifſeaux
qui le contiennent. Du gonflement
de ces vaiſſeaux ſuit une preffion
contre les nerfs qui font plus ou moins
tiraillés . Enfuite par la gêne que les
nerfs éprouvent , cette gêne augmentant
chez vous par la paralyfie que plufieurs
de ces parties ont ſouffertes * , il
doit furvenir des mouvemens forcés
&ces parties reprendront ſucceſſivement
leur agitation ou leur repos à raifon
de cette preffion ou du relâchement
de ces parties.
,
On voit tout naturellement que cette
fufpenfion doit produire une circulation
& une refpiration entrecoupée , dont
les mouvemens feront plus ou moins
lents en proportion de la réſiſtance
que l'affection de l'âme , ou pour mieux
dire , l'extafe , apportera au jeu des autres
fonctions. Si les mouvemens ſympa-
,
* M. L'Abbé Mangenot eſt paralytique depuis
grand nombre d'années.
DECEMBRE. 1763. 133
thiques font merveilleux , étonnans au
premier coup-d'oeil , ils n'en font pas
plus difficiles à expliquer. Tous les Medecins
ont lieu de remarquer très-fouvent
cette intimité , cette union des
fonctions intellectuelles avec les corporelles
, de façon qu'elles s'entr'aident ou
ſe nuifent réciproquement. Si la plus
légère tenfion dans l'eſprit trouble la
digeftion , on ſçait auſſi qu'elle peut
influer ſur la reſpiration. Je croirois
inutile d'entrer dans un plus grand détail
en parlant à un Phyficien .
J'ai l'honneur d'être , & c . 2
NOUVEL Avis concernant le Spécifique
Anti-vénérien du Docteur FELS ,
premier Médecin & Bourgmestre de
la Ville de Scheleftat en Alface.
LAA Dame Veuve du Docteur Fels ,
ayant obtenu un Arrêt du Confeild' Etat
du Roi , par lequel Sa Majesté lui a
permis de continuer , de compofer &
d'adminiftrer , où faire adminiſtrer par
ſes Préposés , tant à Paris , ſous l'infpection
& direction de M. Caumont,
134 MERCURE DE FRANCE.
Médecin ordinaire du Roi , que dans
les Provinces du Royaume , le Reméde
ou Spécifique Anti-vénérien , dont
fon mari a fait la découverte , en fit
publier peu après cette obtention
les propriétés effentielles & très- intéreſſantes
pour le Public. ( Voyez le Mercure
d'Août 1762 , & la feuille des
Affiches du19 Juillet, meme année, &c.)
Mais , comme elle ne put alors accompagner
fon Avis ou Inſtruction , d'un Extrait
des Piéces juſtificatives , propres à
prouver & conſtater l'excellence & les
avantages de ce Spécifique , ces Piéces
étant pour lors ſous les ſcellés appoſes
après le décès de fon mari , elle croit de--
voir maintenant faire part au Public de
quelques- uns des principaux faits qui y
font énoncés & atteſtés par plufieurs Médecins
& Chirurgiens très-célébres.
1º. Trois atteſtations qui prouvent
très-authentiquement , qu'une femme
de la Paroiſſe d'Ablincourt , Diocèſe
de Noyon , enceinte de quatre mois
& demi , ayant tous les ſymptômes
les plus graves & les plus caractériſtiques
de la V .... a été pafaitement
guérie en vingt-huit jours par l'uſage
de la Tifanne ou Apozême du Docteur
Fels. Ces atteſtations ſont ſignées
DECEMBRE. 1763. 135
par M. Petit , premier Médecin de
S. A. S. Mgr le Duc d'Orléans ; par
M. Guérin , Chirurgien Major des
Mouſquetaires. Noirs , & M. Moreau
premier Chirurgien de l'Hôtel- Dieu de
Paris. Il eſt à remarquer que le reſte
du temps de la groſſeſſe de cette fem--
me s'eſt paſſé en parfaite ſanté , &
que l'enfant dont elle eſt accouchée à
terme & très- heureuſement , ne s'eſt
trouvé affecté d'aucun ſymptôme de
maladie vénérienne.
2°. Trois autres atteſtations par lefquellesle
même M. Petit , M. le Thieullier
& M. Cantewel , Docteurs-Régens
de la Faculté de Médecine de Paris , certifient
que le Mari de cette même femme
avoit auſſi les ſymptômes véroliques
les plus graves , leſquels ſymptômes
ont de plus été reconnus tels par M.
de Senac , premier Médecin du Roi ,
par M. Queſnav , M. de la Sône , MM.
le Gagneur , Caumont , Hévin , Duval
, & autres Médecins & Chirurgiens
de la Cour & de la Ville de Verfailles
, où ce malade a été traité ſous
leurs yeux , juſqu'à parfaite guérifon ,
obtenue en pareil eſpace de temps que
la précédente.
3. Un Certificat de M. M ....
136 MERCURE DE FRANCE.
Capitaine de Dragons & Chevalier de
S. Louis , par lequel cet Officier atteſte
qu'il a été parfaitement guéri par
la Tiſanne du Docteur Fels , d'une
maladie vénérienne très-grave & trèsinvétérée
, qui l'avoit réduit à une
telle extrémité , que l'on déſeſpéroit
de ſa vie.
,
4° . Une déclaration volontaire , paffée
devant Me Deruelle , & fon Confrère
Notaires à Paris par le Sı . D ....
Bourgeois de Paris contenant , qu'après
avoir été traité d'une maladie vénérienne
par pluſieurs Chirurgiens , qui l'avoient
manqué ( ce ſont ſes termes) il a été
parfaitement guéri par le Reméde ſpécifique
qui lui a été conſeillé & adminiftré
par M. Fels.
5° . Une Lettre de M. Monnet , par
laquelle il déclare que dès le neuviéme
jour qu'il a fait uſage de la Tifane du
Docteur Fels , il a été délivré de trèsvives
douleurs de tête , de bras & de
jambes , qui le tourmentoient depuis
long temps , & qu'aucuns remédes n'avoient
pu guérir : qu'il avoit confulté
pluſieurs Médecins , qui n'avoient pu
découvrir aucun ſymptôme qui caractérifat
la V......mais que , fur quelques
ſoupçons , il s'étoit déterminé à prendre
ce Reméde , par lequel il certifie avoir
DECEMBRE. 1763. 137
été parfaitement guéri en vingt-quatre
jours , jouiſſant préſentement de la meilleure
ſanté : en foi de quoi ce généreux
Citoyen a confenti que ce fait fût rendu
public , & qu'on le nommât , pour lui
donner plus d'authenticité.
On pourroit encore rapporter pluſieurs
autres guériſons de maux vénériens
de toutes eſpéces , & notamment
de pluſieurs caries , exoſtoſes , & au
tres maladies affectant les os , les cartilages
, &c. que cet excellent Spécifique
a radicalement détruites ; mais les perſonnes
qui ont été guéries , ne confentant
pas d'être citées , on les doit pafſer
ſous filence , d'autant plus que les
faits ci-deſſus rapportés ſuffiſent pour
faire connoître évidemment que ce Reméde
eſt un Spécifique certain contre
toute maladie vénérienne, ſoit récente,
ſoit invétérée , ſoit héréditaire , & c , &
que de plus , un de ſes effets particuliers
eſt de réuffir parfaitement dans la
cure des maladies vénériennes qui ont
réſiſté à l'uſage du mercure le mieux
adminiſtré ; avantage dont l'humanité
étoit privée avant la découverte de ce
précieux Reméde. Une remarque qu'il
eſt encore très-néceſſaire de faire &
qui ajoûte beaucoup à l'importance de
,
138 MERCURE DE FRANCE.
ce Spécifique , c'eſt qu'il eſt compoſé
ſfans aucun ingrédient mercuriel , & par
conféquent exemt de tous les inconvéniens
inféparables du mercure.
M. Caumont efpére donner dans peu
les obſervations qu'il a faites fur ce Reméde
& fur ſes effets , depuis qu'il eſt
fous ſa direction ..
Sa demeure eſt à Paris , rue de Bourgogne
, près de la rue de Varenne.
Madame Fels demeure toujours rue
Quincampoix , près de la rue de Veniſe
, même maiſon que M. Arnoult , ancien
Epicier-Droguifte.
Il eſt bon de rappeller ici , en faveur
des perſonnes qui pourroient n'avoir
pas été à portée de lire les Ouvrages
périodiques où il a été fait mentionde
ce Reméde , ce qui a déja été dit fur
fes propriétés..
Ce Spécifique eſt un Apozême dont
on boit trois verres par jour.
Il a l'avantage , 1º. de guérir les maladies
vénériennes , ſans jamais caufer
de ſalivation , étant compoſé , comme
on vient de le faire remarquer , ſans
aucun ingrédient mercuriel.
2º. Les préparations qui le précédent
fe font en très-peu de jours ,les bains
n'y érant pas néceffaires.
DECEMBRE. 1763. 139
3°. Pendant l'uſage de ce Reméde ,
qui ne dure ordinairement que 24jours,
on n'eſt point aftreint à garder la chambre
: on peut même vaquer aux affaires
qui ne caufent point trop de fatigue &
n'exigent point une trop longue contention
d'eſprit , ayant foin néanmoins
de ne ſe pas expofer aux injures de
Fair.
4°. Ce Spécifique n'a riende contraire
aux eftomachs débiles ni aux poitrines
délicates : il en est même ſouvent le vé.
ritable antidote , principalement lorſque
la langueur ou le mal- aiſe de ces organes
provient de quelques anciens réſidus vénériens
maſqués ou dégénérés , comme
il n'arrive que trop communément à
ceux qui ont eu dans la jeuneſſe certaines
galanteries imparfaitement terminées.
5º. Ce Reméde agit avec tant de dou.
ceur , que M. Fels , ainſi qu'on l'a vu
ci-deſſus , l'a employé pendantle cours
de la groſſeſſe même , avec les plus heu--
reux fuccès , & de même pour les enfans
à la mammelle , en le faiſant boire
à leurs nourrices.
€ 6°. Loin d'être affoibli ou maigri
par fon uſage , on y recouvre les forces
& l'embonpoint détruits ou diminués
par la maladie.
140 MERCURE DE FRANCE.
ASTRONOMIE ET GÉOGRAPHIE .
GLOBES Celestes de 9 pouces & de
6 pouces & demi de diamétre , nouvelle
édition , augmentée des nouvelles
Constellations de feu M. l'Abbé de la
Caille , par M. Robert de Vaugondy ,
Géographe ordinaire du Roi , de S. M.
Polonoiſe, Duc de Lorraine & de Bar ,
&de la Société Royale de Nancy 1763 .
Ces Globes ſe trouvent chez M.
Robert , Géographe ordinaire du Roi
Quai de l'Horloge du Palais près
le Pont-neuf.
,
L'on trouve chez le même , les Ouvrages
ſuivans du même Auteur.
Les quatre Parties du Monde & la
Mappemonde , en quatre feuilles chacune.
Les Environs de Paris , de Londress
&d'Edimbourg.
La Picardie ; la Normandie ; la
Bretagne ; le Poitou , Aunis , Saintonge
& Angoûmois ; le Berry , Nivernois
& Bourbonnois ; le Languedocs
Le Plan de Paris , grand aigle ,
augmenté en 1762 ,& un Mémoire.
Le même , réduit in-8° , chef-d'oeuvre
de gravure.
DECEMBRE. 1763. 141
Tablettes Parifiennes , ou Plan de
Paris portatif, in-8°.
Promenades de Paris , en quatre Cartes
topographiques ,& une deſcription ,
in-8°.
NouvelAtlas portatif, pour l'intelligence
de la Géographie de M. l'Abbé
dela Croix.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS AGRÉABLES .
GRAVURE.
M. LE COMTE DE RIAUCOUR ,
Miniſtre Plénipotentiaire du feu Roi de
Pologne , Electeur de Saxe , à la Cour
Palatine , vient d'adreſſer à la Société
-Littéraire d'Arras , dont il eſt Honoraire
, un préſent qui paroît mériter d'être
- annoncé au Public. Ce ſont deux In
folio d'une grandeur extraordinaire &
fort proprement reliés , contenant outre
les Portraits de Leurs Majestés Polonoifes
, cent belles Eſtampes d'après les
142 MERCURE DE FRANCE.
plus célébres Tableaux de la Gallerie
Royale de Dreſde , avec des explications
très-amples ſur tout ce qui peut
concerner ces Tableaux . La Collection
dont nous parlons en préſente 6 du
Corrége , parmi lesquels eſt ſa fameuſe
Nuit , 2 du Parmesan , 1 de Nicolo
de l'Abbate , 2 d'André del Sarte , I de
Jules Romain , 1 de Jérôme Mazzuoli ,
I de Léonard de Vinci , 1 de Jean Bellin
, 1 du Doffe , 5 du Titien, de Paul
Véronèse , 1 du Tintoret , de Jules-
César Procaccini , 1 de Camille Procaccini
, 5 d'Annibal Carrache , I de Jo-
Jofeph Porta , I de Jacques da Ponte ,
dit le Bassan , 1 de François Baſſan ,
I d'Alexandre Turchi ou Véronèse , 1
de Sébastien Ricci , de François Francia
, + du Guide , de l'Albane , 2 du
Guerchin , 1 du Vanni , 3 du Féti , 7
de Espagnolet , 1 d'André Vaccaro ,
I de Jean Lanfranc , I du Tiarini , 1
de Simon Cantarini , dit le Pefarefe ,
I d'Hippolyte Scarfellino , 1 de Michel-
Ange de Caravage , 3 de Mathias Préti
, dit le Calabrese , ou le Chevalier Calabrois
, 10 de Luc Jordane , 2 du Bénédette
, I de Barthelemi Bifcaïno , 3
de Carlin Dolce , 2. de Carle Maratte ,
I de François Solimene , I de Paul
DECEMBRE. 1763. 143
Pagani , I de Charles Cignani , 1 de
Jean - Baptiste Langhetti , 1 de Jean
Holben , 6 de Rubens , 2 de Rembrant,
1de Vandyck, & I de Nicolas Berghem .
Ces deux Volumes ont été publiés à
Dreſde en 1753 & 1757; mais on doit
à des Graveurs François environ la
moitié des Estampes qu'ils renferment.
Le Portrait du feu Roi de Pologne, qui
ſe voit à la tête du premier Tome , a
été peint par Hiacinthe Rigaud , dans
un ſéjour que ce Monarque , alors Prince
Royal & Electoral , fit à Paris en
1715 ; & il a été gravé en 1750 , par
J. J. Baléchou , pour ſa réception à l'Académie
Royale de Peinture & Sculpture.
Le Portrait de la feue Reine , qui
ouvre le ſecond Tome , eſt de Jean-
Louis Silveftre , premier Peintre de la
Courde Dreſde ; & l'Eſtampe ,de Jean
Daulle, dont il s'en trouve pluſieurs
autres dans le corps du Recueil.
On trouve chez le Sieur Lattre ,
Graveur , rue S. Jacques , près la Fontaine
S. Severin , à la Ville de Bordeaux
, un petit Tableau de la France ,
ou Carte de tous les Gouvernemens
militaires de ce Royaume , avec une
defcription géographique , vol. in-16.
144 MERCURE DE FRANCE.
Ce petit Ouvrage eſt travaillé avec beaucoup
de foin , & fait fuite avec le petit
Atlas géographique , l'Atlas militaire ,
l'Atlas maritime de nos côtes , & les
environs de Paris.
On trouve chez ledit ſieur Latré pluſieurs
ornemens riches & très-proprement
gravés pour encadrer des Almanachs
de cabinets de toutes grandeurs ,
& auffi plufieurs ornemens ou bordures
detrès-bon goût à l'uſage des Bureaux.
Une Carte du paſſage de l'ombre de
la lune au travers de l'Europe dans la
fameuſe Eclipse centrale & annulaire de
Soleil du premier Avril 1764 , calculée
par Mde Lepaute , gravée pour la partie
géographique par M. Lattré & pour
les ornemens par Mde Tardieu. L'Atlas
moderne pour l'étude de la Géographie
& pour la lecture de l'Histoire & des
Voyages , volume in-folio de Librairie.
19. 1. 10 f.
Une Carte réduite de la Méditerranée
& une autre des Ifles Britanniques
chacune avec une analyſe. Par M. Bonne.
Le Public jouit depuis quelques
mois de ces deux Cartes intéreſſantes.
Une Carte de la Terre - Sainte par
feu M. Delisle , premier Géographe du
RoI ; ce célébre Géographe promit
cette
DECEMBRE. 1763. 145
Cette Carte quelque temps avant de
mourir , & le Public la defiroit.
Une Carte de l'Ifle de France dans
'Océan Indien , levée géométriquement
par M. l'Abbé de la Caille , de
l'Académie des Sciences , qui fut fi
consommé dans l'Astronomie & dans
des Mathématiques ; ce fonds qui contient
plufieurs Cartes de la grandeur
d'une feuille ordinaire d'Atlas tels que
les quatre Parties du Monde , différentes
Mappemondes très-intéreſſantes , les
différens Etats de l'Europe , &plufieurs
Plans de nos principales Villes qui font
très-bien gravés ; ce fonds , dis -je,s'augmente
chaque jour & devient recommandable
par pluſieurs excellens Mor
ceaux.
TABLES avec leſquelles on peut trouver
d'un capital donné à quelle ſomme
ledit capital & les intérêts compoſés
puiſſent ſe monter , depuis la première
année juſques &compris la dixiéme ,
depuis le denier premier ou cent pour
cent juſques& compris le denier 25 ou
4 pour cent.
Le Sieur DESNOS , Ingénieur-Géographe
pour les Globes & Sphères , rue
S. Jacques , à l'enſeigne du Globe à
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Paris , vient de faire l'acquiſition de fa
Planche du beau portrait du célébre
Rollin , ancien Re&eur de l'Univerſité ,
&c . Ce portrait , gravé par M. Balechou
d'après M. Coypel, a toujours été trèsrecherché
, & ſe vendoit très- cher . Le
ſieur Denos , quoique la Planche ſoit
encore neuve , puiſqu'elle n'a pas été
tirée à plus d'un cent , a fixé le prix de
l'Eſtampe , pour la ſatifaction du Public ,
au prix modique de 2 liv. 8 ſols .
::
ATLAS de France , dans lequel on
donne une connoiſſance générale & détaillée
du Royaume , conſidéré ſous ſes
différentes formes de Gouvernement ,
tant Civil , qu'Eccléſiaſtique & Militaire
, dreſſé relativement au Commerce
& aux Finances , & diftribué en dixhuit
Cartes d'une manière méthodique
& intelligible en faveur des jeunes gens
&des Amateurs de Géographie , contenant
la longitude & la latitude du
Royaume , compriſes dans les grands
triangles de la Méridienne & de la Perpendiculaire
de Paris , déterminées par
les Obſervations aſtronomiques de l'Académie
Royale des Sciences , les Gouvernemens
généraux & particuliers , tant
anciens que modernes ; l'enceinte des
DECEMBRE. 1763. 147
Places fortes & Villes de guerre ; les Parlemens
& Confeils ſupérieurs ; les trente
Hôtels des Monnoyes , Maiſons Royales
& Préfidiaux ; les Intendances & Pays
d'Etat ; les Chefs - lieux d'Elections , Bailliages
, Vigueries , Diocèses , Subdélégations.
La France Eccléſiaſtique ; ſes
Archevêchés , Evêchés ; le cours des
Rivières navigables & des principales
routes du Royaume ; les diftances itinéraires
des principales Villes de France à
Paris & aux Entrepôts les plus célébres
du Commerce ; les Métropoles de l'Europe
; toutes les Côtes maritimes du
Royaume ; les Ports ; les Sondes ; les
Bancs de fable , Rochers , Ecueils ,
Caps , &c. Enfin tout ce qui peut
contribuer à faire connoître la France
dans toutes ſes parties ; par L. C. Def-
Ingénieur-Géographe pour les
Globes & Sphéres , volume in -4°. Prix ,
10 liv. 4 fols broché. A Paris. On diſtribue
le Profpectus chez l'Auteur
S. Jacques , à l'enſeigne du Globe.
nos
,
,
rue
ATLAS chorographique , hiſtorique
& portatif des Elections du Royaume.
Généralité de Paris, diviſée en ſes vingtdeux
Elections , & repréſentée dans
toutes ſes parties par autant de Cartes
Gij
1
148 MERCURE DE FRANCE.
particulières , d'une manière chorographique
& complette , avec le nombre
des Paroiſſes & des Feux, la poſition des
Villes , des Bourgs , des Villages , des
Hameaux , des Abbayes , des Bois , des
Prairies , des Montagnes , des Etangs ,
des Marais , des Rivières , des Routes ,
de tous les lieux enfin qui la compoſent ,
levées ſur le terrein , par une Société
d'Ingénieurs , dirigées & données au
Public par leſieur Defnos , Ingénieur ,
Géographe pour les Globes & Spheres ,
accompagnées d'une Deſcription , dans
laquelle on explique l'hiſtoire particulière
de chaque Ville , ſa ſituation , ſes
embelliffemens , ſes principaux édifices,
fes événemens remarquables , fon terroir
, ſes foires , fon commerce , ſes manufactures
, ſes curiofités naturelles ; enfin
, toutes les productions de la nature
&de l'art qui s'y trouvent. Par M. l'Abbé
Regley. Ouvrage utile à l'Etranger
comme au Citoyen , qui veut avoir une
connoiffance détaillée de la France , &
particulierement à ceux qui font intéreffés
dans l'adminiſtration de la Juſtice ,
leCommerce& les Finances , auxVoyageurs
& aux jeunes gens qui veulent apprendre
notre Hiſtoire. Dédié au Roi
par ſon très-humble & très- obéiffant
DECEMBRE. 1763. 149
,
Serviteur & fidéle Sujet , Defnos. A
Paris , chez Savoye , rue' S. Jacques ,
Defpilly , rue S. Jacques , Duchefne ,
rue S. Jacques , Deſſaint & Saillant
rue S. Jean de Beauvais , Guillyn , quai
des Augustins , Grange & Dufour , au
Cabinet Littéraire , chez l'Auteur , rue
S. Jacques , à l'enſeigne du Globe. Vol.
in-4°. Prix , relié en maroquin , 27 liv.
relié en veau , 17 liv. broché , 18 livres .
en feuilles, 17 liv. Le Profpectus de cet
Ouvrage ſe diſtribue chez l'Auteur.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour
A FONTAINEBLEAU.
LEE Mardi 25 Octobre , les Comédiens
François repréſenterent la Mère
Coquette , Comédie en cinq Actes &
en vers de feu M. Quinaut. ( a ) Elle
(a) Voyez dans le Mercure de Novembre , à
l'article des Spectacles de Paris , l'Anecdote rapportée
à l'occaſion de l'époque mémorable où
cettePiécefut donnée pour la première fois.
Gij
150 MERCURE DE FRANCE.
fut bien jouée par les principaux Acteurs.
Le rôle de la Mère Coquette ,
entre autres fit honneur à la Dile
DROUIN.Il eſt inutile de dire comment
fut rendu celui de Laurette en avertiffant
que la Dile DANGEVILLE le
jouoit. Cette Piéce fut ſuivie du Somnambule
, Comédie en un Acte & en
profe d'un Auteur anonyme. La Piéce ,
à-peu-près nouvelle pour la Cour ,
amuſa beaucoup. On ſcait avec quel
art le Geur BELCOUR , dans le rôle
du Somnambule , donne par l'imitation
même l'idée d'un modéle peu connu
& rarement fous les yeux. Ce font
de ces Portraits où l'art montre tant de
vérité que l'on juge de la reſſemblance
ſans en avoir và les Originaux. Tous
les autres rôles furent remplis avec l'agrément
& toute la fineſſe qui en font
le fuccès à Paris.
Le Jeudi 27 du même mois , la ſcène
fut occupée par Mitridate , Tragédie
de RACINE , dans laquelle la Dile
CLAIRON joua le rôle de Monime.
Il ſeroit difficile de déterminer , fi cette
excellente Actrice a tourné le caractère
de ce rôle vers celui qu'on
croyoit particulier à fon jeu ; ou fi
DECEMBRE. 1763. 151
elle avoit fait prêter le caractère de
fon jeu à celui du rôle : ce qui en
refulte , c'eſt qu'il ne peut jamais être
rendu avec plus de vérité, d'intelligence,
de dignité & en même-temps d'intérêt
, qu'il l'a été par elle. Le Sieur
BRISART joua Mithridate avec une
admiration très- méritée & très - honorable
pour ſes talens . Ceux de Pharnace
& de Xipharès rendus par les Sieurs
LE KAIN & MOLÉ , achevoient de
donner à cette repréſentation le mérite
d'un enſemble , que dans toute l'Europe
, la Cour de France a l'avantage
exclufif de pouvoir réunir.
,
entre
La ſeconde Piéce étoit le Préjugé
vaincu , petite Comédie en un Acte &
en vers de feu M. DE MARIVAUX ;
qui lorſqu'elle fut donnée en 1748 ,
n'avoit eu qu'un ſuccès douteux &
dont le talent des Comédiens
autres de l'inimitable Mlle DANGEVILLE
, a fait mieux goûter l'efprit
à la remiſe. Elle y jouoit à la Cour
le même role de Lisette dans lequel
elle avoit ſi ſouvent fait les plaiſirs
de Paris. Le Sr MOLÈ celui de Dorante
, le Sr ARMAND celui de l'Epine
, le Sr BONNEVAL celui du Père
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
& la Dile Huss celui d'Angélique.
Le Samedi 29 du même mois , on
éxécuta pour la ſeconde fois l'Opéra
de Scanderberg , avec autant de magnificence
qu'il l'avoit été précédemment
, & l'exécution en fut parfaite
dans toutes les parties . ( b )
Hypermnestre , Tragédie de M. LE
MIERRE , fut repréſentée le Jeudi 3
Novembre . Les Acteurs étoient les
mêmes qu'à Paris lorſqu'on y donne
cette Piéce. Elle parut faire une trèsvive
impreſſion ſur tous les Spectateurs.
La Dile CLAIRON après y
avoir joué le rôle d'Hypermnestre avec
la plus grande perfection , joua un
petit rôle acceſſoire du Cocher Suppofé
, Comédie en un Acte & en profe
de feu M. HAUTEROCHE. Comme
on donne ſouvent cette Comédie
en petite Piéce à Paris , les Acteurs en
ſont ſuffisamment connus. La Dlle
DANGEVILLE y jouoit le rôle de
Rozette.
On a toujours continué de donner
un Ballet entre les deux Piéces les jours
( b ) Le Mercure de Novembre , article des
Spectacles de la Cour , où la Repréſentation de
cetOpéra ſe trouve rapportée avec beaucoup de
détails.
DECEMBRE. 1763. 153
de la Comédie , depuis celui que nous
avons indiqué dans le volume précédent.
On plaça après Hypermneftre
le Ballet , en Pantomime Heroïque , de
Médée & Jafon qui faisoit partie de
Théagène & Chariclée , Opéra repréſenté
à Choiſy cette année , Poëme
de M. LAUJON N , Muſique de M. de
la B **. Ce Ballet ingénieux d'un
grand genre & admirablement éxécuté ,
ne fit pas moins d'effet qu'il en avoit
produit la premiere fois , & répondit
au defir que la Cour avoit marqué
de le revoir.
,
Le Samedi 5 Novembre , on éxécuta
pour la premiere fois l'Opéra de
Caftor & Pollux , Poëme de M. BERNARD
, Muſique de M. RAMEAU.
Les Acteurs chantans étoient :
POLLUX , Fils de Jupiter& de
Léda , Roi de Sparte ,
CASTOR ,Fils de Tindare & de
leSr Gelin.
Léda , le Sr Jéliote.
THELAIRE, Filles du
PHEBÉ , }
la DileArnoud.
Soleil , la Dile Chevalier.
JUPITER , le Sr Larrivée.
MERCURE , leSrPilot
CLÉONE , Confidente
de Phébé , la Dile la Malle , de laMusique
du Roi ,& non de l'Académie.
Gy
1
154 MERCURE DE FRANCE.
La Dile DUBOIS chantant les Airs des Divertiſſemens
& repréſentant divers Perſonnages ,
1
&c. &c. &c.
On ne s'étendra point ſur le mérite
de cet Opéra , dont le Poëme & la Muſique
font également connus , & ont
fait les délices de tous les Amateurs de
ce Spectacle. L'exécution des Rôles en
a été d'autant plus intéreſſante , qu'elle
étoit foutenue de la chaleur & du ſentiment
qui animent le talentde la Dlle
ARNOULD , de tout l'éclat & de l'art
enchanteur du célébre Acteur que le
Public a perdu ( le Sr JELIOTE ) lequel
ſembloit avoir recueilli de nouvelles
forces , & s'il étoit poſſible ,
ajoûté de nouveaux talens à ceux
qui l'ont fait exceller. Ges avantages
étoient ſecondés par les autres principaux
Acteurs qui ont rempli tous les
rôles avec le plus grand art. Les Bal
lets ont été déffinés & exécutés de
manière à faire bien ſentir les progrès
que cet Art a fait depuis quelques années.
On a été frappé ſurtout d'une
Entrée qui peignoit avec les traits les
plus forts & les plus vrais , les Jeux
célébres des Athletes & des Gladiateurs.
Cette Entrée , exécutée par les Srs LAVAL
, GARDEL , LYONNOIS,& HYADECEMBRE.
1763. 155
CYNTHE pour les Lutteurs , & par les
Srs LEGER & DAUBERVAL pour les
Gladiateurs , étoit d'un grand effet ainſi
que celle des Furies au 4º Acte, exécutée
par le Sr DAUBERVAL , les Diles
LIONNOIS & ALLARD . L'Entrée de
Démons liée à la précédente dans le
même Acte & primée par les Srs LAVAL
, GARDEL & LYONNOIS , refpiroit
le trouble & la terreur , tout y
étoit caractériſé avec feu.
:
Au cinquiéme Acte le Sr VESTRIS
éxécutoit , au milieu de l'Entrée des
Génies qui préſident aux Planettes,celui
du Soleil , avec la distinction de talent
analogue à celle du perſonnage qu'il
figuroit , ainſi que la Dlle LANI celui
dela Lune : les Dlles ALLARD , VES
TRIS & les Sieurs GARDEL & CAMPIONI
, &c. figuroient les autres Planettes.
La Dile VESTRIS danſoit ſous
la forme d'HÉBÉ , au troiſiéme Acte ,
l'enchantement céléſte , qui eſt l'objet
de cette Entrée. Uu jeune Sujet ( la
Dlle GUIMARD ) déja connue & applaudie
ſur les Théâtres de Paris , a don
né des preuves agréables de ſes progrès
,& particulièrement dans les Ballets
de cet.Opéra où elle danſoit plufleurs
Pas de deux.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
La pompe du Spectacle dans cet
Opéra a furpaffé encore celle des précédens
en habits & en décorations . Les
plus remarquables étoient celles d'un
Palais éclatant de Jupiter , au troifiéme
Acte, & celle du Palais celeſte du même
Dieu & des Divinités des Planettes.
La première , repréſentant l'intérieur
du Palais de Jupiter , offroit l'aſpect
de trois grandes galleries formées par
quatre rangs de Colonnes torſes d'ordre
compofite , dont la matière paroiffoit
d'émeraudes. Les Tores des Colonnes
étoient environnés d'une guirlande
de Diamans dans toute la hauteur.
Les Chapitaux , en or , étoient pareillement
ornés de Diamans avec des
foudres en rubis ſur les principales faces.
La même richeſſe régnoit fur les
bâſes , ainſi que ſur l'entablement
dont les fonds étoient en or dans la
corniche ainſi que dans l'achitrave ,
& en émeraude dans la friſe. Les moulures
, les roſettes , les modillons &
tous les autres ornemens des Plafonds,
dont les fonds étoient en or & diviſés
par platebandes , étoient auſſi enrichis
de Pierres précieuſes diſtribuées ſuivant
fordre d'architecture. Les aîles de cette
C
DECEMBRE. 1763. 157
décoration n'étoient formées que de
vapeurs ou nuages reflettés des couleurs
du Palais & qui ſe répandoient auſſi en
pluſieurs endroits du plafonds.
L'embelliſſement de cette décoration
en pierreries étoit encore un des fruits
de la vigilance & des talens , en cette
partie , de M. LÉVÉQUE , Garde-Magaſin
général des menus Plaiſirs. Ce genre
d'ornement n'avoit jamais été mieux
placé que dans cette occafion où un
pouvoir furnaturel admet la probabilité
idéale d'un éclat ſi précieux par fa rareté
dans la nature phyſique . D'ailleurs
la diſtribution n'en pouvoit être plus
agréable & d'un meilleur effet , en ce
que les guirlandes de diamans dans toute
lahauteurdes colonnes , produiſoient
degrandes maſſes continuées & prolongées;
avantage que n'occaſionnoit pas
la ſtructure des autres décorations en
richies de cette brillante matière .
L'autre décoration avoit à repréſenter
les cieux ouverts. Le fond étoit l'extérieur
du Palais de Jupiter formé par une
colonade. Dans un lointain ſupérieur ,
le Zodiaque avec le Signe des Gémeaux
nouvellement inſtallés. Le Soleil fur
fon char , paarrccoouurraanntt ſa lumineufe car158
MERCURE DE FRANCE.
rière. Sur les côtés les pavillons ou Pa
lais des principales divinités céleftės, indiqués
par les couleurs & par des attributs
; le tout porté ſur des nuages
éclatans. Tout cet Enſemble , qui étoit
en tranſparent juſques aux premiers
chaſſis du bord du Théâtre , étoit d'une
telle force de lumière & d'un tel éclat
que la vue en ſupportoit à peine l'ef
fet , & par là ne figuroit pas mal le lieu
où l'on ſuppoſe être le principe & la
fource de la lumière. On connoiffoit
déja les effets du transparent , mais on
ne l'avoit guères employé que dans des
parties de lointain, des. Gloires , ou autres
objets repouffés par des maſſes
éclairées ſeulement de reflet : ceci eſt
un eſſai qui eſt ſuſceptible de perfection
pour parvenir à la juſteſſe des effets
perſpectifs , par une gradation combinée
des lumières , par le choix des
couleurs , par la fonte inſenſible des
ombres avec les clairs dans la Peinture ,
en un mot par beaucoup d'études & de
recherches de l'Art. On devra aux Ordonnateurs
de ces Spectacles une voie
qui peut conduire à des moyens propres
pour le merveilleux , ſi ſouvent
&peut-être fi néceſſairement en ufage
dans la repréſentation des Opéra.
DECEMBRE . 1763. 159
Nous n'avons pû donner que cette
foible eſquiſſe de la magnificence avec
laquelle on a décoré le Poëme ingénieux
d'un des plus agréables de nos
Poëtes & l'un des chefs - d'oeuvres du
plus célébre de nos Muficiens.
,
Le 8 du même mois , on repréſenta
Britannicus , Tragédie de RACINE ;
dans laquelle le Sr BRISART , quelqu'idée
qu'on ait de la chaleur vraie&
pathétique avec laquelle il joue le rôle
de Burrhus , furpaſſa encore de beaucoup
ce qu'on a vû de lui à Paris dans
ce rôle. On peut dire auſſi que les
autres Acteurs ſçavoir la Dlle Du-
MESNIL dans le rôle d'Aggrippine ,
le Sr le KAIN dans celui de Neron ,
la DHE DUBO15 , dans le rôle de Junie
& le Sr MOLÉ dans celui de Britan
nicus , donnerent chacun des preuves
du zéle qui les animoit pour ſatisfaire,
proportionnellement à l'intérêt des rôles.
Celui de Narciffe , dont l'impref
fion quoiqu'odieuſe eft fi néceſſaire
au contraſte des deux plus belles ſcénes
de la Piéce , fut rendu avec tout l'art
qu'on peut defirer , par le Sr DUBOIS .
Pour petite Piéce on repréſenta la
Matinée à la mode , Comédie en proſe
& en un Acte de M. ROCHON DE
,
160 MERCURE DE FRANCE .
:
1
CHABANNES. Elle étoit rendue par
les mêmes Acteurs qui jouent à Paris.
,
Le lendemain 9 du même mois , on
repréſenta Caftor & Pollux Opéra,avec
les mêmes Acteurs , la même pompe
, & encore plus de fatisfaction de
la part des Spectateurs. L'exécution
très-difficile dans un eſpace auffi gêné
que le Théâtre de la Cour , avoit été
très-bień , dès la premiere repréſentation
, elle fut dans le plus grand degré
de préciſion à celle- ci , &d'une perfection
générale dans toutes les parties
d'un auſſi grand Spectacle.
Le Jeudi 10 , les Spectacles furent
terminés par la repréſentation de Dupuis
& Defronais , Comédie en trois
Acte & en vers de M. COLLÉ & par
les trois Coufines , Comédie en trois
Actes & en proſe du feu Sr DANCOURT
, avec trois divertiſſemens.
La première de ces Piéces attacha
intéreſſa & fit la plus ſenſible impreffion
fur tous les Sepectateurs. On ſçait
qu'elle ne porte que fur trois Perfonnages
qui étoient rendus par la Dile
PRÉVILLE , les Sieurs BRISART &C
MOLE. Il ne feroit pas poſſible d'affigner
de préférence à aucun de ces fujets,
fur la vérité , l'intelligence & le
1
DECEMBRE. 1763. 161
feu avec lequel ils jouerent, principalement
le troifiémel Acte , partie de l'onvrage
qui en eſt le plus fufceptible , &
où ces grands talens font néceſſaires ,
pour remplir le but de l'Auteur. La Dile
PRÉVILLE méritoit en particulier tous
les éloges qu'elle reçut , en ce qu'elle
jouoit le rôle de Marianne pour la première
fois , qu'elle le jouoit après une
Actrice regrettée ( la Dile GAUSSIN )
&que ce genre même fort un peu de
celui des emplois qu'elle avoit exercés
juſqu'à préſent.
Les rôles des trois Coufines étoient
remplis dans la ſeconde Piéce par les
jeunes Sujets de la Comédie (les Dlles
DOLIGNI , D'EPINAY & Luzi , la
Dile DROUIN le rôle de la Meuniere.
Ce ne ſera pas une anecdote indifférente
par la ſuite pour les Curieux de
'Hiſtoire de notre Théâtre , de ſçavoir
que le ſieur ARMAND jouoit encore
cette année le rôle de Blaise dans cette
Comédie. Les divertiſſemens , dont on
avoit orné cette dernière,repréſentation
, avoient été enrichis de plufieurs
airs choiſis avec goût,tant pour le chant
que pour la danſe , ajoutés à ceux des
anciens divertiſſemens de la Comédie.Le
Sr JELIOTE & la Dile ARNOULD Y
:
162 MERCURE DE FRANCE.
chanterent. Le Sr VESTRIS., la Dile
LANI & les premiers Sujets de la Danſe
exécuterent différentes Entrées dans
les Ballets , leſquels étoient nombreux ,
analogues à la Piéce , & très-agréablement
compotes.
Depuis 1754 , où il y avoit eu fous
les ordres de M. le Duc d'AUMONT
4 grands & pompeux Spectacles d'Opéra
&des Intermédes en grand nombre,
pendant le ſéjour de Fontainebleau ,
la Cour n'en avoit pas eu une fuite
auſſi conſidérable que cette année. Le
Roi a daigné témoigner publiquement
ſa ſatisfaction tant ſur l'ordonnance que
für le zéle & les talens de tous ceux qui
ont concouru à la belle exécution de ces
fortes de Fêtes. Le peu d'eſpace de la
Salle n'a permis qu'à un petit nombre
de Curieux d'en jouir; mais elles ont raf
ſemblé une Cour des plus nombreufes&
des plus brillantes pendant tout
le voyage.
BAL & SALLON DE JEU:
Ayant été déterminé que l'on donneroit
les Bals & le Jeu dans la Salle des
Spectacles , on avoit conſtruit une décoration
facile à ſe placer dans l'eſpace
du Théâtre, pour former un Sallon carré
DECEMBRE. 1763. 163
de 25 pieds de long fur autantde large.
L'ordonnance générale de ce Salion
eſt Corinthienne , contenant 14 pilaftres
au pourtour des trois parties fermées
& quatre colonnes iſolées fur la
partie de devant qui joint l'avant- ſcène,
le tout avec piédeſtaux & ſur un focle
de marbre verd campant. Les pilaſtres
portent une corniche architravée, décorée
de tous les ornemens propres a l'ordre
Corinthien. Ils font eſpacés à diftance
égale , ils diviſent ſur chaque face
trois arcades ; celles du milieu, au fond
&aux parties latérales, en glace au tein,
ſervent en même temps de portes au
Sallon. Dans les autres arcades accompagnant
les glaces , font placés fix Tableaux
dont les quatre des côtés repréfentent
les Saiſons figurées par des jeux
d'enfans , ceux du fond , la chaſſe & les
Arts. De grands rideaux peints ſur les
Tableaux les encadrent dans les embraſures
où ils ſe trouvent. Chaque arcade
de glace eſt ornée au-deſſus d'une
urne ou caffolette en bas-relief de marbre-
blanc , accompagnée d'enfans dont
chacun porte un attribut relatif au ſujet
du tableau auquel il touche , ce qui
lie l'eſprit de cette compoſition. Les
Marcades des Tableaux font furmontées,
164 MERCURE DE FRANCE.
de Médaillons en marbre blanc , con
tenant les têtes des Divinités qui préſident
à chaque ſujet des Tableaux. Les
pilaſtres , colonnes & renfoncemens
des panneaux ainſi que l'entablement
font en marbre de brêche violette &
les corps en blanc veiné. Les chapiteaux&
tous les autres ornemens d'architecture
en of. De l'entablement s'é
léve une vouſſure en blanc veiné avec
cannaux & autres ornemens convenables
en or. La vouſſurefert d'encadrement
à un plafond carré enrichi de
guillochis , au milieu duquel eſt un Tableau,
dans une forme circulaire ,encadré
par une guirlande de feuillage en
or. On a repréſenté dans ce Tableau
l'Aurore ſur ſon char,accompagnée de
pluſieurs enfans répandant des fleurs.
Les guirlandes qu'ils tiennent paroifſent
ſervir à ſuſpendre un gros luſtre de
criſtal au centre du Sallon ; 4 autres
luftres , dont les cordons font attachés
aux roſettes des angles ,accompagnent
celui du milieu &éclairent ce Sallon ,
avec les girandoles chargées de lumières
poſées fur fix tables de marbre à
pieds dorés , fort riches , au bas des
arcades des Tableaux.
Le bord du Théâtre étoit fermé par
DECEMBRE . 1763. 165
A
,
une balustrade de fer doré , ouverte
dans le milieu fur un eſcalier de mar.
bre de huit marches à deux rampes
fervant à monter & à deſcendre de la
Salle du Bal au Sallon de Jeu . Cette
Salle étoit la même que celle des Spectacles
, mais décorée avec des étoffes
d'or à fonds cramoiſi avec franges ,
cartiſanes & glands difpoſées en feftons
aux ceintres des loges , une quantité
de luftres & de girandoles éclairoient
ce lieu. On avoit adapté dans la partie
cintrée du fond une grande tribune décorée
comme les loges , fur des piliers
qui laiſſoient libre le paſſage d'en
trée. Cette tribune ſervoit à un orchef
tre rempli de Symphonistes . Au-deffous
, dans les angles ceintrés , on avoit
dreffé de riches buffets chargésde tout
ce qui eft néceſſaire pour les raffraîchiſſemens
.
La richeſſe , l'élégance & en même
temps la pureté d'une belle & ſage architecture
caractériſent la décoration
de ce Sallon. Il a été exécuté ſur les
deſſeins du célébre M. MICHEL-ANGE
SCHLODTZ , Deffinateur du Cabinet
du Roi , ainfi que toutes les décorations
de Théâtre nouvellement faites .
Par un mechaniſme fimple & facile ,
166 MERCURE DE FRANCE.
1
tel qu'eſt ſi capable d'inventer& d'éxécuter
M. ARNOULD , Ingénieur- Machiniſte
du ROI pour les Théâtres ,
talent dont il avoit déja donné tant de
preuves , toute cette décoration de Sallon
mobile, ſe ſubſtitue en deux heures,
avec tous les acceſſoires , au nombre
immenfe&embaraſſant des décorations,
portans & machines d'un Théâtre d'Opéra
; en forte que dans le même lieu
où l'on venoit de voir la 2. repréſentation
de Scanderberg finie à près de
10 heures du ſoir (le Samedi29 Octobre
) à minuit , la Cour trouva ce lieu
diſpoſé de manière à paroître n'avoir
jamais eu d'autre deſtination que le
nouvel uſage qu'on en faiſoit. Le Roi
fe plaça dans le Sallon , d'où après avoir
vû danſer pendant quelque temps , il ſe
mit au jeu. La Reine vint dans ſa loge
à ce Bal , fans aucun cérémonial ; elle
avoit trouvé bon que dans les autres
loges on plaçatdes femmes non préfentées
de la ſuite de la Cour ou de la
Ville. Lorſque Leurs Majestés furent
retirées , on continua de danſer juſqu'à
cinq heures du matin .
Le Dimanche 6 Novembre , il y
eut Bal & Appartement de Jeu , avec
plus de pompe que la première fois. Une
DECEMBRE. 1763. 167
partie des Princes , Seigneurs & Dames
de la Cour avoit préparé des Entrées
ou cadrilles , dans les habits de caractère
, ainſi qu'il s'étoit pratiqué
l'hyver dernier à Versailles. Lorſque
le Roi fut placé dans le Sallon , &
la Reine aſſiſe à l'ouverture de la
balustrade, au haut de l'eſcalier qui defcendoit
dans la Salle , on ouvrit le Bal
par les danſes ordinaires. Enſuite parut
le premier Ballet , dont le Sujet étoit
une Affemblée de Sauvages Indiens ,
dans un jour de Fête.
DISTRIBUTION DES CADRILLES
& Perſonnages du Ballet.
Premier Cadrille composé de Caciques
&de leurs femmes.
M. le Duc de CHARTRES .
Mde la Comteſſe de BELSUNCE.
M. le Prince de CONDÉ .
Mde la Marquiſe de DURAS.
M. le Duc de COIGNI .
Mde la Marquiſe de BRANCAS.
M. le Comte de COIGNI.
Mde la Ducheſſe de MAZARIN.
86 MERCURE DE FRANCE .
:
:
Le Grand Cacique ou Chef de toute
la Nation .
M. le Comte d'AVAREY.
Un Chef ou Capitaine des Gardes.
M. le Prince de BOURNONVILLE .
Deuxième Quadrille.
t
INDIENS ET INDIENNES,
M. le Duc de FRONSAC .
Mde la Comteſſe de JUMILHAC,
M. le Marquis de BELSUNCE.
Mde la Marquiſe de LEVI
M. le Comte de POLIGNAC,
Mde la Marquiſe de VALBELE. T
M. le Baron de FISSENDORFF .
Mde la Ducheſſe d'AVRÉ . こ
Gardes , Joueurs d'Instrumens , & Porteurs du
Hamac.
1
La marche ouvroit par les Gardes
du Grand Cacique , armés d'arcs & de
carquois , ayant leur Chef à leur tête,
Une troupe d'Indiens , jouant de divers
inſtrumens, accompagnoit le Grand
CACIQUE porté ſur un Hamac décoré
ſelon l'uſage du Pays , à la ſuite de
de
DECEMBRE. 1763. 169
de ce Hamac marchoient les autres Caciques
ou Principaux de la Nation. Ils
étoient ſuivis par le Quadrille des jeunes
gens de l'un & de l'autre Séxe.
Les Caciques étoient diftingués par des
ornemens plus riches en plumes & autres
genres de parure nationa'e.
: Parvenu au milieu de l'aſſemblée &
defcendu de ſon Hamac , le Grand
CACIQUE ſe mêloit aux Danſes de la
Nation ; enſuite les autres Caciques
lui pofoient fur la tête , une coëffure
à triple étage de Plumes en Pannache ,
enrichie de Diamans , le tout au fon
des inſtrumens & avec un cérémonial
particulier : après quoi , les Grands
&le Peuple faifoient le ſalut d'hommage.
Le Grand CACIQUE , remonté dans
ſon Hamac élevé ſur les épaules de
quatre Sauvages , préſidoit de la aux
différentes danſes. Le Ballet étoit
terminé par une Contredanſe générale
qui ſe formoit autour du Grand
CACIQUE & à la fin de laquelle il
emmenoit tous les Perſonnages qui
l'avoient formé. Les Habits étoient
bien caractériſés , très-ornés de Plumes
d'Autruches & autres , dont la variété
des couleurs & la fingularité du
genre produiſoient un effet agréable &
H
170 MERCURE DE FRANCE.
un Spectacle diftingué. On peut juger
fi ce ſpectacle devoit avoir de l'éclat, en
ſcachant que par l'eſtimation des Jouailliers
les plus experts , qui avoient fait
attacher les Diamans & Pierres de cou
leurs en fin fur les habits de ce Ballet ,
la valeur de ce que l'on en avoit raffemblé
, ne pouvoit être au- deſſous de dix
millions . Ces Brillans & pierres de couleur
étoient ſubſtitués aux grains de verre
dont ſe parent les Sauvages.
Un autre Ballet moins nombreux
que le précédent , mais dont le carac
tére d'habillemens étoit intéreſſant ,
noble & élégant , fuccéda aux Indiens.
Ceux qui formoient ce Ballet , avoient
choiſi l'usage des François dans leurs
habits & dans leurs parures , à-peu .
près vers l'avant dernier fiécle . Les Da.
mes avoient des Colets montés , les
Chevaliers des pourpoints , petits manteaux
& Toques à bouquets de plumes.
Ils étoient tous en blanc, avec de riches
parures en brillans & en perles.
Les Seigneurs & les Dames qui dan
foient dans ce Ballet étoient :
LES DAMES.
Mde la Comteſſe d'EGMONT,
Mde la Princeſſe de MONACO.
DECEMBRE. 1763. 171
Mde la Comteſſe de LILLEBONNE.
Mde la Comteſſe de BLOT.
LES CHEVALIERS .
M. le Marquis de VAUDREUIL.
M. le Comte de l'EGLE .
M. le Marquis de SERAN.
M. le Vicomte de CHABот.
L'un & l'autre Ballet furent exécutés
avec beaucoup de grâces & de préciſion .
Ils furent redemandés par Leurs Majeftés
dans le courant du Bal.
Le Ballet des Indiens étoit de la compofition
du Sr DE HESSE , de la Comédie
Italienne , l'autre du Sr HYACINTHE
, de l'Académie Royale de
Muſique.
La Reine daigna faire, pour ainſi dirė,
elle-même les honneurs de cette brillante
& auguſte aſſemblée. Elle defcendit
pluſieurs fois du Sallon dans l'eſpace
de la Salle où l'on danſoit , pour donner
des éloges en particulier à ceux qui
venoient d'exécuter foit les Entrées du
Ballet , foit différentes Contredanſes
qai remplirent tout le Bal. Leurs Majeſtés
jouerentdans le Sallon ; la Rene
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
:
à une grande table de Cavagnole & le
Roi à des tables particulières. Ce dernier
Bal dura juſqu'a ſept heures du
matin.
L'ordre & l'arrangement de ce Bal ,
dont M. le Duc de DURAS , premier
Gentilhomme de la Chambre en exercice
, faifoit les honneurs , ſecondé de
MM. les Gentilshommes de la Chambre,
étoient tels que malgré l'extrême empreſſement
qu'il y avoit d'être admis ,
il n'y eût pas un moment de tumulte
aux entrées. Les perſonnes à qui l'on
avoit bien voulu permettre d'être Spectateurs,
étoient dans les loges de la Salle
ou fur des gradins renfermés dans des
enceintes , enforte que rien ne troubloit
ni n'interrompoit le Spectacle des Danſes
dans le cercle de la Cour.
Le Dimanche matin , le Roi , M. le
Dauphin &une partie dela Cour,avoient
voulu voir la manoeuvre prompte &
fingulière de la ſubſtitution du Sallon
aux Décorations du Théâtre .
Nota. Dans le Volume prochain on
donnera le Journal des Spectacles de
la Cour à Versailles , depuis le retour
de Leurs Majestés.
DECEMBRE. 1763. 173
SPECTACLES DE PARIS.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE 18 Novembre on a recommencé
les Concerts François , interrompus
par le ſervicede la Cour ; ils continueront
juſqu'à l'ouverture du nouveau
Théâtre de l'Opéra.
On travaille d'une part à préparer
dans les magaſins de l'Opéra tout ce
qui est néceſſaire pour Castor & Pollux
, d'un autre côté les travaux de la
nouvelle Salle font au point que l'on
peut préſumer , avec une forte de certitude
, que le Public en jouira dans les
premiers jours de Janvier. Nous ne
voulons point affoiblir ſa fatisfaction
en le prévenant trop tôt ſur toutes les
commodités , fur les dégagemens multipliés
,& enfin fur tous les autres agrémens
que l'on doit trouver dans cette
nouvelle Salle. Nous nous réſervons
d'en donner une deſcription détaillée
dans un des prochains Mercures. En
attendant, nous ne pouvons nous refuſer
une obſervation ſur le Plafond
que nous avons vu entiérement fini de
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
puis plufieurs jours. Une inatention
fingulière,avoitjuſqu'à préſent fait peindre
fur ces fortes de Plafonds un Ciel ,
comme s'ils étoient percés & que le
lieu fùt découvert. Indépendamment
de la contradiction où cela ſe trouve
avec tout ce qui caractériſe un intérieur
& qui doit le caractériſer ; plus
ces Plafonds font bien éxécutés , plus
ils imitent fidélement la vue du Ciel ,
& plus ils diſputent avec le Théâtre
où il y a ſi ſouvent des Scènes qui
éxigent la repréſentation de l'air. Pour
achever de ſe convaincre du mauvais
effet que cela produit , il n'y a qu'à
jetter les yeux ſur l'image en peinture
ou en gravure des Salles de Théâtre ,
de cette eſpéce. Les deux parties , dont
l'une doit principalement faire toujours
valoir l'autre , y sont confondues aux
yeux. Joignez-y encore l'abſurdité des
luftres ſuſpendus par de gros cordons
à des vapeurs d'air. Ce Plafond eſt en ornemens
dorés , ſur un fond de couleur
agréable. Il eſt riche , de bon goût ,
& très - convenable au lieu quil décore .
On voit , près du Théâtre ,un grand
compartiment de forme diftinguée des
autres & plus enrichi , lequel doit
faire le centre , lorſque la partie des
DECEMBRE. 1763 . 175
Spectateurs fera répétée ſur le Théâtre
pour les Bals , & que le tout ne fera
qu'une Salle de forme régulière , ayant
TOO pieds de long ſur 30 de largeur.
Les lyres qu'on a peintes dans les autres
compartimens de ce Plafond , déterminent
l'emblême & la juſteſſe de ſon
application.
COMEDIE FRANÇOISE.
Nous ne craignons point de répéter
les éloges ſi bien mérités que nous avons
précédemment donnés aux Acteurs &
Actrices de ce Théâtre , ſur les ſoins
pénibles qu'ils ont pris,pour que le fervice
de la Cour ne préjudiciât pas à
l'amusement du Public. Ils ont porté ce
zéle juſqu'à intervertir l'ordre de leurs
emplois , & même les femmes ſe ſont
prêtées à jouer des rôles d'hommes,dans
quelques Piéces , ne pouvant autrement
remplir le ſervice.
Une des nouveautés les plus intéreffantes
pour les Amateurs du grand
genre a récompenſé , par un ſucces
brillant & foutenu , le zéle & l'étude
des Comédiens qui s'étoient mis en état
de la faire paroître avant le retour de
la Cour : c'eſt le Comte de Warvik,
Η iv
'176 MERCURE DE FRANCE.
,
Tragédie par M. DE LA HARPE , dont
la première repréſentation fut donnée
le 7 du mois dernier. Il paroît généralement
convenu , que l'on a peu vu
d'exemples d'un début auſſi heureux
dans cette difficile carrière,& qui donne
d'auſſi hautes eſpérances , attendu la
jeuneſſe de l'Auteur & le talent recommandable
dont il a déja produitde fi glorieuſes
preuves. La Piéce marche , fe
conduit attache , & enfin obtient
un ſuccès univerſel fans le ſecours,
inconnu aux grands Maîtres, de
ces Machines dramatiques , que nous
appellerons coups de Théâtre en tableau.
Un Dialogue juſte , de grandes
penſées, énoncées ſimplement , dans un
ſtyle noble ſans enflure , & qui ne
confond pas l'Epique avec le Drame :
voilà ce qui caractériſe à-peu-près les
détails & le coloris général de cette
nouvelle Tragédie. Une Lettre qui
nous a été adreſſée à cette occafion
& que l'on trouvera jointe à ce volume
, nous diſpenſe d'en faire l'anaiyfe.
Cependant , comme les Ouvrages
du mérite de celui-ci & d'un ſuccès
décidé , ſont précisément ceux dont la
* A la fin du Vol. la Lettre adreſſée aux Au
teurs du Mer cure.
*
:
DECEMBRE. 1763. 177
difcuffion critique peut fournir le plus
de lumiéres pour l'art , nous hazarderons
quelques obſervations ſur la nouvelle
Tragédie. Il pourroit être échappé à
la jeuneſſe de l'Auteur , des choſes que
des beautés réelles compenferoient, mais
qui n'en ſeroient pas plus autoriſées.
Nous ne diſſimulerons point les reproches
que la critique ou d'autres ſentimens
auroient dictés ; ces derniers mê
mes , quelque mépriſables qu'ils foient
par eux-mêmes , devroient être connus
aux Auteurs & aux talens de grande
efpérance. Il étoit permis aux Soldats
Romains de chanter des Satyres contre
le Général autour de fon char de
triomphe , & un Efclave affis à côté
de lui , étoit chargé de le rappeller fans
ceſſe à l'idée de la foibleſſe humaine ,
pour tempérer les excès où la gloire de
ce grand jour pouvoit porter l'amourpropre
dans les âmes les plus fortes.
Que cette fage précaution auroit d'avantages
pour les talens ! Que de génies ,
égarés trop tôt dans les vaines fumées
des premiers ſuccès , ont négligé l'étu
de néceſſaire à diriger les dons heureux
de la Nature ! Mais ſans ſe livrer trop
àcette réflexion , nous balancerons les
critiques & les défenſes , & nous nous
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
1
ferons honneur de contribuer avec le
Public à l'encouragement le mieux mérité
& le plus confirmé par le concours
égal & conſtant des Spectateurs.
,
Les détails des Spectacles de la Cour
nous ayant indiſpenſablement rempli
une grande partie de cet Article
nous ſommes forcés de remettre ces
Obſervations fur le Comte de Warvik
au mois prochain. Elles feront d'autant
moins déplacées alors , que cette Piéce ,
imprimée à Paris chez Duchesne , aura
été ſous les yeux de tous nos Lecteurs,
Il ſeroit injuſte de ne pas faire re
marquer combien les principaux Acteurs
, par leurs talens , ont fervi à faire
ſentir le mérite de cette Tragédie.Les
traits hardis d'un naturel qui devient
fublime quand il atteint précisément le
but , rendent frappant le rôledeMarguerite
que joue Mlle DUMESNIL,
On ne peut mettre plus d'énergie &
mieux remplir toutes les parties d'un
beau rôle qu'a fait M. le Kaip dans
celui du Comte de Warvik. Les defirs
impérieux d'un jeune Prince nouvellement
le maître des autres , qui ne peut
l'être encore de lui-même , qui cependant,
par reſpect pour la vertu , ne peut
DECEMBRE. 1763. 179
pas non plus manquer à la reconnoiſſance
, & qui s'expoſe par-là
aux reproches téméraires d'un Sujet
; le ſoin de conſerver la dignité
de fon état ; tant de mouvemens
difficiles à concilier conſtituent le rôle
d'Edouard , auquel les talens naturels
& l'intelligence acquiſe de M. MOLÉ
ne pouvoient être que très-utiles.
,
Mile DUBOIS de laquelle nous
cherchons toujours à exciter l'émulation
pour le travail par de juſtes éloges
ſur ſes diſpoſitions , rend intéreſfante
dans le rôle d'Elizabeth , la ſituation
d'une Princeffe partagée entre la
fidélité de fon coeur pour fon amant
& l'obéifſance qu'elle doit à ſon Roi.
On donne quelquefois , dans ce qu'on
appelle les Petits Jours , des Piéces où
l'on fait jouer de grands rôles par les
jeunes Sujets. On croit devoir faire une
mention particulière d'une repréſentation
du Glorieux , dans laquelle Mlle
DOLIGN I repréſentoit le rôle de laSoeur,
d'autant plus remarquable que ce rôle
eft mixte entre celui des Soubrettes
&celui des Amoureuſes. Si dans la façon
dont elle s'en acquitta, il y avoit encore
des perfections à deſirer que le remps
& l'expérience peuvent ſeuls donner ,
,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
il y avoit plus que ſuffisamment de quoi
confirmer les eſpérances univerſelles du
Public fur ce jeune Sujet , & le defir
de jouir ſouvent de ſes talens, On peut
hazarder d'ailleurs que cette Piéce eſt
peut-être jouée aujourd'hui d'une manière
que l'Auteur eût lui-même defirée,
particulièrement à l'égard d'un des rôles.
( celui de Philinte) rendu par M. DAUBERVAL
, dans le véritable ſens de ce
caractère , dont le trivial , dans lequel il
avoit été pris , faiſoit une diſparate défavantageuſe
a l'Ouvrage.
MM. BELLECOUR , MOLÉ , PRÉ-
VILLE , BONNEVAL , AUGER & Mde
PRÉVILLE , chacun dans les rôles de
leur emploi, doivent exciter le concours
des Amateurs de notre Scène , lorſque
Pon donne cette Comédie.
Mile DOLIGNI jouoit le même jour
dans la Pupille , où elle avoit attiré &
touché tant de Spectateurs pendant fon
début.
COMÉDIE ITALIENNE
AVEC quelqu'éloge que- nous ayons parlé précédemment
des Amours d'Arlequin & e Camille ,
peut être encore moins que n'en mérite cette
Piéce de M. GOLDONI ; Le Public , dont nous
DECEMBRE. 1763. 18г
ne ſommes que l'écho , nous force d'en ajoûter
encorepour celle des Jalousies d'Arlequin, Piéce
Italienne du même Auteur & ſuite de la première.
On en attendoit une troifiéme ſuite , co
qui formera en tout neuf Actes du même Sujet.
Cette fingularité bleſſe d'abord nos préjugés
d'habitude. Trois dénoûmens ! Toujours les
mêmes perſonnages ! Toujours les mêmes intérêts
! On ne contracteroit pas ces préjugés fi
l'on penſoit que la Comédie n'étant ou plutôt
ne devant être qu'un tableau fidéle de la vie
& des actions familières des Particuliers , rien
ne s'oppoſe à ce que les époques ou divers inci
dens de leurs avantures ne produiſent des dénoû
mens ſuffifans. Ce que je dis ici , eſt pour les
Lecteurs qui n'auront pas vu ces Piéces; les autres
n'ont beſoin pour perdre ces préventions
que du plaifir & de la ſurpriſe continuels que
donne cette fécondité du plus rare génie ,
qui diſpoſe des incidens ſi néceſſaires , fi
propres d'ailleurs à intriguer , qu'il eſt impoſſible
que les Perſonnages ne ſe trouvent pas danss
les ſituations comiques , ſouvent intéreſſantes
&toujours vives , où l'Auteur les préſente.
Il faut rendre juſtice en même temps aux
grands talens des Acteurs de ce genre ,le Pan
zalon , l'Arlequin , ( l'un des deux Perſonnages
eſſentiels du Sujet ) particulièrement de Mile
CAMILLE. On affoibliroit la vérité en eſſayant
dedonner une idée du jeu de cette Actrice
du naturel , du pathétique , de la juſteſſe , de la
variété & des détails ſans nombre qu'éxige le
caractère de ce genre de Drame.
Il n'a paru ſur ce Théâtre , dans le genre
qui y prime aujourd'hui pour la multitude , que
182 MERCURE DE FRANCE .
deux nouveautés : Zélie & Lindor , ( le 12 Novembre
) & le Rendez- vous , chacune de ces
Piéces en un Acte , mêlées d'Ariettes. N'ayant ,
ou ne nous convenant d'avoir , d'autres motifs
pour déterminer les divers ſuccès des Ouvrages
de Théâtre que l'empreſſement ſuivi da Public ,
nous ſommes toujours embarrallés pour les Piéces
de ce genre , parce que la mode conduit la
même foule & avec la même conſtance aux
Piéces dont les connoiffeurs en ce nouvel art
font le moins de cas , qu'à celles qu'ils regardent
comme des chefs-d'oeuvres . Tout ce que
nous pouvons dire à l'égard de Zélie & Lindor,
eft qu'il y a quelques Ariettes fort agréables;
à l'égard du Rendez-vous , que la Muſique , de
l'un des plus intelligens & des plus fenfibles
Muſiciens qui ayent appliqué leurs talens à ce
genre , a des beautés & des agrémens pour
ceux-même qui adoptent avec le moins de fanatifine
ces fortes de Drames , moitié lyriques ,
moitié comiques. Les Vers font bien écrits ; ils
font d'un Auteur qui ſouvent , dans ce Journal,
a donné des preuves d'elégance , de délicateſſe
& d'agrément dans la verſification. Le fond
du Drame manque peut- être de ces petits refforts
qui donnent du piquant à ces fortes d'Ouvrages
; talent communément plus facile pour
qui n'a pas ceux de l'Auteur. Il ſeroit à defirer,
pour prévenir la décadence entiére du goût théatral
parmi nous , que les jeunes Auteurs, capables
de plus grandes chofes , ſe rendiſſent juficedebonne
heure fur celles- ci,& qu'ils ſe défendiffent
de la ſéduction des ſuccès trop faciles , &
ſouvent trop bizarres , pour fatisfaire l'amourpropre.
Le 27 Novembre , on reprit ſur ce Théâtre
DECEMBRE. 1763. 183
>
ane Piéce de ſon genre naturel , les nouvelles
Métamorphofes d'Arlequin. M. CARRELIN , Sujet,
Acteur , & pour ainſi dire , Spectacle principal
de cette Piéce en eſt en même temps l'Auteur.
Elle avoit attiré beaucoup de monde , &
il y fut partout applaudi avec autant de vivacité
que s'il n'étoit pas en poſſeſſion depuis fi
longtemps de ces flatteuſes careſſes du Public ,
&toujours appliquées avec juftice à fon égard.
Ce genre de Comédie eſt un tiſſu bien formé
d'incidens , fondés ſur la magie , par leſquels
Arlequin eſt obligé de prendre douze fois des
formes différentes & fi ſubitement, pour la plûpart
, que le preſtige eſt complet & le moyen
preſqu'incroyable au Spectateur. M. CARRELIN
y fait uſage de quelques-uns des talens qu'il
pofféde entr'autres de la Mandoline & du Violon ,
dont il joue au-deſſus de la médiocrité.
CONCERT SPIRITUEL
Lea Novembre , Fête de la Toussaint.
211
ON exécuta deux grands Motets , le premier ,
la Meſſe de feu M. GILLES , & celui de la fin le
De profundis de M. REBEL , Surintendant de la
Mutique du Roi, Mile FEL y chanta . M. NOEL
Hautecontre ,chanta un petit Motet de M. Mou
NET ,dans lequel il fit plaifir. M CAPRON joua
du violon. M. PLA , premier Hautbois du Prince
regnant de Wirtemberg , exécuta une Sonate avec
applaudiſſement.
110
/
184 MERCURE DE FRANC E.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES.
LETTRE A M. DE LA PLACE.
DEPUIS quelque temps , Monfieur,
vous donnez dans le Mercure de France
, un Article particulier des Cérémo
nies publiques ; cet Ouvrage périodique
qui devient de mois en mois
toujours plus intéreſſant , ſera plus confulté
qu'il ne l'a été juſqu'ici par ceux
qui travailleront à l'hiſtoire de la Nation
: ils trouveront avec facilité les
événemens , leurs époques , leur dattes
& leurs cauſes qui ſouvent leurs couteroient
bien des recherches . Ce motif
ſeul m'engageroit à vous prier
Monfieur , d'accorder place dans le
prochain Mercure à l'Article qui fuit,
ſi je n'en avois un plus puiffant encore
: il intéreſſe la gloire de mes
Concitoyens & fait honneur à mon
ſexe.. La connoiffance que vous avez
du coeur des femmes , vous fera juger
du defir qu'ont nos Dames de Beauvais
de voir conſigné dans un Ouvrage ,
que l'on ne lit plus par oiſiveté ,
privilége qui les honore. Elles vous
37
un
DECEMBRE. 1763. 185
prient de faire part au Public , que
voici la première année , après une
très-longue interruption , que la Charte
accordée par Louis XI , au mois
de Juin 1473 , aux Femmes & Filles
de Beauvais , a reçu ſa pleine & entière
éxécution ; elles sont flattées d'en
rappeller la cauſe ; la voici :
;
En 1472 , le Duc de Bourgogne ,
révolté contre ſon Souverain , vint
mettre le fiége devant la Ville de
Beauvais . Ses habitans , qu'il n'avoit
pû détacher du parti du Roi , fe préparerent
à une vigoureuſe défenſe :
ſans être foutenus par aucune troupe
réglée , ils effuyerent & repouffcrent
pluſieurs afſauts , & firent des prodiges
de valeur. Durant 25 jours , les Femmes
& les Filles s'y distinguerent à
l'envi & partagerent les périls & la
gloire de la plus belle défenſe ; elles
portoient ſeules toutes les provifions
de bouche & les munitions de guerre
à leurs maris , Pères & Frères , jufques
fur les remparts & même dans
les bréches , d'où elles chaſſerent pluſieurs
fois les Affiégeans : une d'entre
elles , nommée Jeanne l'Aîné, s'em
para d'un Etendart ennemi & vint
le dépoſer dans l'Egliſe des RR. PP..
86 MERCURE DE FRANCE.
Jacobins où l'on le voit encore .
LOUIS XI , ſenſible à la fidélité des
Habitans de Beauvais & touché de la
belle défenſe qu'ils avoient faite , les
exempta,par quatre Lettres-patentes données
à la Roche- au-Duc , au mois de
Juillet 1472 , de Francs- Fiefs , Ban ,
arrière-Ban,de toutes Tailles & Impofitions
quelconques,excepté ſur les Bois ,
Vins , Poiffons vendus & fur les Bêtes
à pied fourchu ; il réduifit encore à
moitié l'Impofition fur le Vin , & confirma
aux Habitans de Beauvais le droit
d'élire leurs Maires & Pairs , & de
tenir des Aſſemblées .
Par autres Lettres- Patentes données
àSenlis le 22 Février 1473 , le Roi
exempta de taille ladite Jeanne l'Aîné
qu'il avoit mariée avec Collin Pillon.
Par nouvelles Lettres-Patentes données
à Amboiſe , au mois de Juin 1473 ,
Louis XI inſtitua pour le 14 d'Octobre ,
jour de Ste Angadreſme , Patrone de
• l'Egliſe de Beauvais , une Proceffion
folemnelle &générale , avec Meffe &
Offrande , & ordonna qu'à cette Proceffion
& à l'Offrande , les femmes &
filles précéderoient les hommes : il leur
accorda le droit de porter le jour de
leurs noces& toutes fois que bon leur

DECEMBRE. 1763 . 187
ſembleroit tels vêtemens,atours,joyaux
&ornemens dont elles voudroient fe
parer.
Depuis cette époque , Monfieur , la
Proceffion & la Meſſe ont toujours eu
lieu ; après le Clergé de toute la Ville,
on voit les femmes en très-grand nombre
, marcher fans aucune distinction
de rang , ni de qualité , ſans mêlange
d'hommes , les précéder tous : derrière
elles marchent les Maire , Echevins &
tous les Officiers Municipaux en corps,
précédés & fuivis d'Huiffiers & de Sergens
: les hommes aufſi , ſans mêlange
de femmes , ferment la marche .
Depuis un temps immémorial l'ufage
de faire une offrande à cette Meffe
s'étoit aboli , on ne ſçait par quelle raiſon.
Le Chapitre de la Cathédrale ne
croyoit pas devoir le rétablir fans des
ordres ſupérieurs : c'eſt ce qui a engagé
nos Dames de Beauvais à préſenter au
Roi , par le ministère de M. le Comte
de S. Florentin , un Mémoire où , après
avoir expoſé le fait , elles ſupplient Sa
Majesté de confirmer leurs Priviléges.
L'ordre en a été donné au Chapitre par
une lettre de ce Miniſtre écrite de la
part du Roi le 20 de Février dernier.
Le Chapitre a obéi avec une joie auffi
۱
188 MERCURE DE FRANCE.
pure , que la nôtre a été vive. Ce matin,
la Proceffion faite dans l'ordre cideſſus
marqué , l'on a célébré la Meſſe ;
après le Credo de laquelle l'Officiant a
deſcendu les degrés de l'Autel ; la grille
du Choeur s'eſt ouverte ;& les femmes ,
fans préféance , ni distinction de qualité
, ont été faire leur offrande ; les Officiers
Municipaux n'ont été qu'après
nous toutes.
Cet uſage rétabli va perpétuer la
gloire de nos Ayeules , dont les defcendantes
s'expoſeroient avec autant
de courage qu'elles pour l'amour du Roi
& l'honneur du féxe.
:
J'ai l'honneur d'être , &c.
S. LE BEGUE DUPONT
DeBeauvais ,ce 14Octobre 1763.
DECEMBRE. 1763. 189
ARTICLE VI .
NOUVELLES POLITIQUES
du mois d'Octobre .
De STOCKOLM , le 2 Septembre 1763 .
Ls fait ſuivant eſt atteſté par une lettre datée
d'Engelhom , le 22 Août 1763. Le 20 du même
Mois , au coucher du ſoleil , l'Oueſt parut tout
enflammé , on vit au Nord des éclairs vifs &
continus , & une eſpéce de pluie de feu très-denſe
&très- lumineuſe qui tomboit juſqu'a terre , &
qui continua ſans interruption juſqu'a dix heures
du ſoir . Dès ce moment , il commenca à tomber
une pluie ordinaire , l'on entendit au loin quelques
coups de tonnerre : lorſque cette pluie fut
paſſée, les éclairs continuerent juſqu'à uneheure
après minuit; mais alors leur direction étoit de
l'Ouest au Sud.
DE VIENNE , le 17 Août 1763 .
On mande de Comorre que le 9 , ony a refſenti
, ainſi que dans les environs , une nouvelle
lecoulle de tremblement de terre plus forte ,
que toutes celles qu'on y a éprouvées depuis le 28
Juin. Elle s'est fait auſſi reſſentir avec plus de
violence à Raab , où pluſieurs bâtimens
tr'autresla maiſon du Gouverneur , ont été fort
endommagés.
en190
MERCURE DE FRANCE.
DE DRESDE , le 28 Août 1763 .
La Princeſle Électorale vient de donner au Roi
ſon Beau-père un Spectacle auſſi intéreſſant par
la qualité des Acteurs que par le mérite de la
compofition. Elle a fait repréſenter ſur un Théâzre
dreſſé dans le manége de la Cour un Opéra
Italien , intitulé Talestris , Reine des Amazones.
La Muſique & les paroles ſont de Son Alteſſe
Royale : ce n'eſt pas le premier eſſai que ce
Prince a fait de ſes talens pour ce genred'Ou
vrage. Tous les Miniſtres étrangers ont aſſiſté
à ce Spectacle ; le peu d'étendue de la Salle n'a
pas permis de diſtribuer plus de cinquante
billets.Le rôle de Taleſtris a été rempli par la Prin
cefle Électorale ; ceux de Tomiris & d'Antiope ,
par les Princeſſes Elifabeth & Cunegonde , celui
d'Oronte par la Comteſſe Miniſzech , fille du
Comtede Bruhl , & celui de Learque par le ſieur
Reichemberg , Gentilhomme de la Chambre de
Sa Majesté Polonoiſe. Les perſonnages muets
d'Amazones , de Prêtreſſes & de Scythes étoient
repréſentés par des Dames , des Demoiſeiles &
des Cavaliers de la Cour. Il n'y a point eu de ballet.
Les Princes Charles & Albert jouoient dans
l'orcheſtre. Cet Opéra a eu le plus grand ſuccès ;
on en a ſurtout admiré la Muſique , où l'on trouve
, en effet , des morceaux de la plus grande
force. Sa Majefté a paru d'autant plus fatisfaite
de ce Spectacle qu'Elle n'avoit pas été prévenue ;
Elle a defiré le revoir , & vraiſemblablement on
le répétera plus d'une fois.
De GOTHA , le 15 Août 1763 .
Le Duc Louis- Ernest , Frere de notre Souverain
mourut avanthier , à deux heures aprèsmidi
, âgé de cinquante-fept ans.
>
DECEMBRE. 1763. 191
De MUNICH , le 3 Septembre 1763 .
Le 1. de ce mois , le Comte de Firmian , Ev
que de Seccau , Chanoine de Saltzbourg & de
Paſlau , a été élu d'une voix unanime , Evêque
&Prince de Paſſau.
De FRAANNCCFFOORRTT ,, le 2 Septembre 1763 .
Des Lettres de Hanovre , du is du mois dernier
, avoient annoncé la mort du Prince Régnant
de Waldeck . Cette nouvelle étoit prématurée ,
on vient d'apprendre que ce Prince eſt mort à
Avolſen , le 31. du même mois.
De ROME , le 24 Août 1763 .
Le Mauſolée du Cardinal d'Oſſat , vient d'être
replacé dans l'Egliſe nationale de Saint Louisdes
François , par les ſoins & aux dépens du Chevalier
de la Houze , chargé des Affaires de France
en cette Cour. Le Portrait en Moſaïque qu'il a
fait faire de ce Cardinal , eſt enrichi d'une magnifique
bordure de bronze doré & de pluſieurs
autres ornemens. Le 18 de ce mois , le Chevalier
de laHouze a fait chanter à cette occafion ,
dans l'Egliſe de Saint- Louis , une Meſſe ſolemnelle
pour le repos de l'âme de ce Cardinal.
Toute la Nation Françoiſe s'eſt empreſſée d'y
aſſiſter , ainſi que pluſieurs autres perſonnes de
distinction .
De LONDRES , le 16 Septembre 1763 .
Mercredi , vers les ſept heures du ſoir , la
cérémonie du Baptême du ſecond Fils du Roi
fut faite , en préſence de Leurs Majeſtés & de
toute la Cour , par l'Archevêque de Cantorbe .
ry , qui donna au jeune Prince le nom de
Frédéric.
192 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
L
De VERSAILLES , le 21 Septembre 1763 .
E 25 de ce mois , Leurs Majeſtés , ainſi que
la Famille Royale , ſignérent le Contrat de mariage
du Marquis d'Autichamp , avec la Marquiſe
de Vaſtan. Le 3 de ce mois , celui du
Comte de Jumilhac , avec Demoiselle d'Eſtrabonne
, fillede la Marquiſedu Meinil ; & celui
du Marquis de Louvois , fils du Marquis de
Souvré , avec Demoiselle Gagnat de Longuy.
François - Joſeph d'Andigné , Evêque de Saint-
Pol-de-Léon , prêta ſerment le 27 du mois
dernier , entre les mains de Sa Majesté , pendant
la célébration de la Meſſe.
Le 28 du même mois , la Comteſſe de Guiche
fut préſentée à Leurs Majeſtés , ainſi qu'à la
Famille Royale , par la Duchefſe de Gramont.
Le 29 , les Députés des Etats de Languedoc ,
eurent Audience du Roi. Ils furent préſentés à
Sa Ma- eſté par le Comte d'Eu , Gouverneurde
la Province , & par le Comte de S. Florentin ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat , & conduits par le
Marquis de Dreux , Grand-Maître des cérémonies
, & par le ſieur Desgranges , Maître des
Cérémonies , la Députation étoit compoſée , pour
pour le Clergé , de l'Evêque d'Agde , qui porta
la parole , pour la Nobleſſe , du Marquis de
Caylus , pour le Tiers-Etat , des ſieurs Ambry
& la Fage , & du ſieur Goubert , Syndic-Général
de la Province.
La
DECEMBRE. 1763 . 193
La place d'un des Chapelains du Roi étant vacante
par la mort de l'Abbé Bibaut . Sa Majefté
a nommé l'Abbé du Pujet pour la remplir.
Le ſieur de Neville , Miniſtre Plénipotentiaire
de la Grande- Bretagne auprès decette Cour. eut,le
3 de ce mois' , une Audience particuliere du Roi ,
àqui il fit part de la Naiſſance du ſecond Prince
dont la Reine d'Angleterre eſt accouchée.
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de
Bar , eſt arrivé de Lunneville ici , le 13 de ce
mois. 19
Le II , le Comteſſe de Guerchy prit congé
de la Cour , pour ſe rendre en Angleterre.
Le Baron de Gleichen , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Dannemarck , près de cette Cour
a eu , le 13 , ſa premiere Audience du Roi , à
qui il a remis ſes Lettres de Créances. Ce Miniſtre
a été préſenté , le même jour , à la Reine
&à la Famille Royale.
La Marquiſe de Valbelle , a été nommée Dame
du Palais de la Reine ſurnuméraire , & le
18 , elle a été préſentée en cette qualité à Leurs
Majeſtés & à la Famille Royale , par la Ducheſſe
de Brancas. La Comteſſe de Jumilhac
a été préſentée , le même jour , à Leurs Majestés
&à la Famille Royale , par la Marquiſe de
Jumilhac.
LeMarquis de Talaru a prêté ſerment entre
les mains de la Reine , pour la Charge de Premier
Maître-d'Hôtel de la Reine , dont le Roi
lui adonné la Survivance.
Le 30 du mois dernier , le ſieur Targe , Cor
reſpondant de l'Académie de Marine , & Profefleur
de Mathématiques à l'Ecole Royale Militaire
, eut l'honneurde préſenter àMonſeigneur
le Duc de Berry & à Monſeigneur le Comte
I
194 MERCURE DE FRANCE.
de Provence , les Tomes IX , X , XI & XII
de la Traduction de l'Hiſtoire d'Angleterre du
Docteur Smoller.
,
Jean-Thomas Hériſſant , Imprimeur des Cabinet
& Maiſon du Roi a eu l'honneur de
préſenter à Sa Majesté , le Tome VI & dernier
des Ephémérides de feu l'Abbé de la Caille
, de l'Académie Royale des Sciences. Ce Vor
lume comprend un intervalle de dix ans , depuis
1765 juſqu'a 1775.
De PARIS , le 23 Septembre 1763 .
La bénédiction de la premiere des huitClo-.
ches de la Paroiſſe de S. Roch , ayant été remiſe
au temps de la Paix , la cérémonie s'en
eſt faite avec beaucoup de pompe , le 27 du
mois dernier , par l'Archevêque de Paris. Cette
Cloche a été nommée par Monſeigneur leDauphin
, repréſenté par le Duc de Duras , & par
Madame la Dauphine , repréſentée par la Ducheſſe
de Brancas , Dame d'Honneur de cette
Princeſſe.
Les Parlemens de Metz & de Douai , qui
rempliſſent , a pluſieurs égrrds , les Fonctions
des Cours desAides , ayant , ainſi que les Cours
des Aides de Montpellier & de Clermont Ferrand
, & quelques autres Cours , enregiſtré
l'Edit & la Déclaration du mois d'Avril dernier
; le Roi leur a fait écrire'de ſa part que ,
fatisfait de leur fidélité & de leur obéiſſance ,
il leur demandoit leurs Mémoires & leurs Réflexions
, fur les Réglemens qu'il convenoit de
faire pour la Confection du Cadastre général.
S. M. les a fait prévenir en même temps , que
lorique tous les Matériaux & les éclairciflemens
néceſſaires pour ce travail ſeroient ratlemblés ,
Elle demanderoit un Député de chacune de
DECEMBRE. 1763. 195
ces Cours , pour aſſiſter aux Aſſemblées qui ſe
tiendront à Paris , ſur cet objet.
Le trente-deuxième Tirage de la Lotteriede
THôtel de Ville s'est fait , le 23 Août , en la
maniere accoutumée. Le Lot de cinquante mille
livres eſt échu au numéro 99010 , celui de
vingt mille livaes au numéro 95528 , & les
deux de dix mille livres aux numeros 90769
& १०१००.
Les de ce mois , on a tiré la Loterie de
l'Ecole Royale Militaire. Les numéros ſortis de
la roue de fortune , font , 25 , 75 , 17 , 38 ,
82. Le prochain Tirage ſe fera les Octobre .
SERVICE.
Le premier Septembre , on célébra , dans
l'Egliſe de l'Abbaye Royale de Saint-Denis , le
Service annuel , fondé pour le repos de l'âme
de Louis XIV . L'Evêque de Montauban y offi
cia. Le Duc de Penthievre & le Prince de Lamballe
y affifterent , ainſi que le Maréchal Duc
de Noailles .
MORTS.
François Baron de Fumel , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , Mestre de
Camp de Cavalerie , Exempt , Aide - Major des
Gardes du Corps , Compagnie de Beauvau , eſt
mort à Troyes le 20 Août , dans la ſoixantecinquiéme
année de ſon âge.
Gérard Heuſch , Marquis de Janvry , Secrétaire
du Roi Honoraire , eſt mort à Paris , le 8
Septembre , dans la quatre vingt-huitiéme année
de ſon âge.
Jean- Louis Philippeaux , Comte de Montlhery
, ancien Guidon des Gendarmes de la Garde
du Roi , Meſtre de Camp de Cavalerie , eſt mort
àParis , le 12 Septembre.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Louis-Marie , Comte de Saint Maure , Marquis
de Chaux & d'Archiac , Comte du Saint-
Empire , Premier Ecuyer du Roi , Commandantde
ſa Grande Ecurie & Maréchal de Camp ,
eſt mort à Paris , le 14 Septembre , dans la
ſoixante-cinquième année de ſon âge.
Charles-François de Malezieu , Marquis Destournelles
, Brigadier des Armées du Roi , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis ,
Gouverneur pour Sa Majesté des Tours , Ports ,
Chaînes & Havre de la Rochelle , eſt mort à
Châlons-fur-Saone , le 3 Septembre.
Simon-Pierre de la Corée , Evêque de Saintes,
eſt mort en ſon Palais Epiſcopal , le 12
Septembre , àgé de foixante-douze ans.
Le Pere Jean Reinal , Supérieur Général de
la Congrégation des Prêtres de la Doctrine Chrézienne
, eſt mort à Paris , dans leur maiſon de S.
Charles , dans les premiers jours de Septembre.
Marie-Sophie-Charlotte de la Tour d'Auvergne
de Bouillon , épouſe du Prince Charles-
Juſt de Beauvau , Prince du Saint-Empire ,
Grandd'Eſpagne de la premiere Claſſe , Chevalier
des Ordres du Roi , Lieutenant Général de
ſes Armées , Capitaine des Gardes du Corps de
Sa Majesté , Grand- Maître de la Maiſon du Roi
de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , Gouverneur
& Bailli d'Epée des Ville & Châteaux
deBar-le-Duc & de Luneville , eſt morte à Commerci
, le 6 Septembre , âgée de trente-quatre
ans. Cette Princeſſe étoit Soeur cadette & confanguine
du Duc de Bouillon , Pair & Grand
Chambellan de France.
*Dame Urſule de Poſſel , Veuve de Meſfire
Abraham Duqueſne Monier , Chef d'Eſcadre des
Armées navales du Roi , Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint Louis , ci-devant
DECEMBRE. 1763. 197
commandant le Département de la Marine au
Port de Toulon , & neveu du célébre Abraham
Duqueſne , mort Lieutenant Général des Armées
navales , eſt morte à Toulon le 6 Juillet , dans
la quatre-vingt-quatorziéme année de ſon âge.
Elle avoit eu de ſon mariage pluſieurs enfans
dontdeux font morts au ſervice du Rot. Il lui
en reſte encore trois qui font :
Lange , Marquis Duqueſne , Chef d'Eſcadredes
Armées navales du Roi , Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , ci-devantGouverneur
& Lieutenant-Général au Gouvernement .
de la Nouvelle France & Prédéceſſeur immédiat
du Marquis de Vaudreuil.
Victor- Elizabeth Duqueſne , Chanoine de la
Ste Egliſe d'Arles & Pentionnaire du Roi ſur l'Archevêché
de Toulouſe.
Et Dame Urſule Duqueſne , mariée & veuve
dès 1744 de Meſſire Guillaume d'Icard , Gentilhomme
d'Arles .
Meffire Thomas- Charles , Marquis de Morantz
Comtede Penzes , Baron de Fontenay & de Ru-.
pierre , Seigneur-Châlelain de Bréquigny , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis ,,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Dépuré
au Roi en 1757 , par la Nobleſſe de Bretagne afſemblée
aux Etats , mourut le 18 Octobre dernier
en ſon Château de Bréquigny , âgé de 36 ans &
deux mois.
MECANIQUE.
PLANSen relief de Bâtimens
nis de
&dePaysages,gar
figures mouvantes , pourorner deschemi
nées&faire des milieux de deſſerts .
ON
N a fait anciennement des tableaux mou
L
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
vans, mais il n'y avoit que la peinture qui dérachât
les figures du fond du tableau , & il
falloit les regarder un peu de loin. Les Dlles
PASSEMANT font de petits Bâtimens , des Payſages
ornés de Figures mouvantes , leſquelles font
placées en avant , & ſe ſoutiennent d'elles-mêmes
, ſans être appliquées à rien. Au milieu d'une
campagne riante & garnie d'Arbres,Arbriffeaux ,
&Fleurs d'émail,on voit Charpentiers , Scieurs
de long , Tailleurs de pierres , Rémouleurs , Forgerons
, Batteurs en grange , Tonneliers , Pêcheurs
, Femmes qui battent le linge àla rivière,
d'autres qui battent le beurre , des Bergers qui
gardent leur troupeau , des Moulins à eau , des
Moulins à vent. Une Méchanique intérieure &
cachée au milieu du Bâtiment donne le mouvementàtout.
Il y a de ces Bâtimens aſſez petits pour être
mis ſur des cheminées ſous des glaces pour les
conſerver , d'autres plus grands ſur des tables ou
commodes auſſi ſous des glaces , d'autres enfin
qui ſont à quatre faces pour ſervir de milieu
dans un deſſert. Il y en a même de fort grands
dont la baſe a deux pieds & demi de long fur
deux pieds de large , compoſée de quatre gradins
deglace: au-deſlus eſt une Montagne couverte
d'arbres formans des allées ; on y voit des Moutons
, des chiens pour les garder , d'un autre
côté , des cerfs & autres animaux , une chute
deau fait mouvoir un moulin , de petits bâtimens
ſont épars ſur la montagne dont le ſommet
eſt courronné par un grand bâtiment à
quatre faces & à pluſieurs étages terminés par
une baluſtrade , chaque façade eſt garnie de figures
mouvantes , il y en a juſques ſur la terraſſes
d'autres également mouvantes ſont placées àdifférens
endroits du contour de laMontagne,
DECEMBRE. 1763. 199 19
Au milieu du Deſſert , le Maître de la maifor
peut ſurprendre agréablement les Convives en
tirant une petite ſoye , plus de trente figures font
miſés en mouvement & paroiffent toutes différemment
occupées & agiſſent pendant une demie
heure ..
On trouvede ces Ouvrages depuis deux Louis
juſqu'à vingt, chez les Diles PASSEMANT. Elles
demeurent chez M. PASSEMANT , leur Pere , aw
Louvre , au-deſſus de l'Académie Françoiſe.
Comme ces ingénieuſes machines peuvent être
très-agréables pour les préſens d'étrennes , nous
croyons faire plaifir d'en informer le Public , &
ſpécialement les curieux quiconnoiffent & refpectent
les grands talens du Pere de ces Demoiſelles.
SUPPLÉMENT à l'Art. des Beaux-Arts.
LETTRE A M. DE LA PLACE.
JE vous prie , Monfieur , d'annoncer au Public
lePortrait de M. Rouffeau . l'un des plus célébres
Poëtes François , gravé par M. Ficquet ,
dont le burin ſçavant & délicat s'eſt déja fi
avantageuſement fait connoître par les beaux
Portraits de MM. Delafontaine & Voltaire . Cette
dernière production mérite les plus grands éloges
, & vous en jugerez vous-même , Monfieur ,
par l'epreuve que j'ai l'honneur de vous envoyer.
Ces trois Portraits de même grandeur ſe trouvent
, enſemble ou féparément , chez les principaux
Marchands d'Eſtampes , chez Duchesne ,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Libraire , chez Lattré , Graveur , rue S. Jacques:
àla Ville de Bordeaux.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris , ce. 2.Décembre 1763 .
COIN DET.
AVIS DIVERS.
THERIAQUE d'Andromaque.
La Compagnie des Apoticaires de Paris a com
mencé à expoſer le 19 Septembre dernier les dro--
guesqui entrent dans la compoſition de laThériaque.
Les Magiſtrats & la Facultéde Médeciney ont
aſſiſté le premier jour. Me Hériſſant,Profeſſeur en
Pharmacie a ouvert la ſéance par un diſcours fur
l'excellence de cet antidote , ſur les ſoins & le ſcrupule
qu'éxige ſa préparation pour que ſes effets
foient certains. M DEMORET, premier Garde de la
Compagnie des Apoticaires , en a prononcé un
autre dans lequel , après avoir fait l'hiſtoire de ce
médicament il a repréſenté au Magiſtrat qui préfidoit
, qu'il étoit de la derniere importance pour
le bien public , qu'il s'opposât à ce que nombre de
gens ſans aveu débitaſſent ce médicament ni aucunautre,
&qu'il n'y eût que des perſonnesdont.
lacapacité ſeroit reconnue qui exerçaſſent leur
profeſſion ; qu'on ne pouvoit douter que ſa compagnie
fût dévouée au bien de la ſociété, que le
grandnombre d'Auditeurs qui aſſiſtoient au cours
deChymie qu'ils faifoient tous les ans , prouvoit
queleurs travaux étoient néceſſaires & bien reçus,
&quela ſeule récompenſe qu'ils en demandoient
étoitde jouir de leurs droits . Il a terminé fon dif
cours parun éloge digne du Magiſtrat auquel il,
l'adreſſoit. Il n'étoit dicté ni par la flaterie ni par
L'enviede ſéduire , c'étoit une effufion de coeur.
DECEMBRE. 1763. 201
Cediſcours a été ſuivi de l'hiſtoire naturelle des
drogues qui étoient expoſées. Leur beauté a furpris
tous les connoiffeurs; elles ont été ſoumiſes à
la cenſure du Public juſqu'au ; Octobre dernier.
On a travaillé à la confection de cer Antidote , en
préſence des mêmes Magiſtrats & de la Facultéde
Médecine. On ne doute plus que cette Thériaque
ne foit ſupérieure à celle de Veniſe , qui n'a ni l'odeur
ni la couleur qu'elle doit avoir. Les envois
conſidérables que les Apoticaires de Paris font de
la leur , annoncent qu'elle est regardée comme
la meilleure de l'Europe.
PARBrevet du 21 Juin 1758 , le Ror a accordéau
Sieur ONFROI , Diſtillateur , à laDeſcente de la
Placedu Pont S. Michel , à Paris , le titre de diſtillateur
de Sa Majeſté. Et par un ſecond Brevet
du 4 Novembre 1763 , qui confirme le premier ,
le Roi pour le récompenſer de ſes travaux , à
la perfectionde ſes liqueurs , l'a retenu & le retient
pour être Diſtillateur ordinaire de Sa
Majeſté : des recompenſes auſſi autentiques des
talens du Sieur Onfrey & les fuffrages qu'il a
a eu du Public , ſont de fürs garants que perſonne
n'en mérite plus la confiance.
la
Indépendamment de toutes les nouvelles liqueurs
qu'il a données de ſa compoſition , il vient
encore de compoſer une huile Royale de vanille
admirable ; elle joint à la falubrité
propriété des plus excellens Elixirs pour faciliter
la digeſtion. L'uſage en eſt comine des autres
liqueurs.
Son nouveau Chocolat à la façon de Rome,
dont les eſpéces ne différencient que par le
plus ou moins de vanille, eſt généralement trou
vé ſupérieur à tout autre.
Sa liqueur ſpiritueuſe pour les dents , qui en
202 MERCURE DE FRANCE.
arrête ſur le champ ſans retour les plus vives
douleurs , les blanchit & prévient tous les accidens
de la bouche , eſt ſi connue , qu'il en
fait un débit conſidérable. Il débite toujours
avec le même ſuccès ſes Eaux de propreté. Enfin
c'eſt chez lui ſeul , à Paris , que ſe trouve la
véritable Eau de Cologne du Sieur Jean-Antoine
Farina , dont le prix est de 16 fols la
bouteille.
AVIS AU PUBLIC.
On fupplie les perſonnes dont les
noms auroient pû être oubliés dans la
Liſte des Abonnés , de vouloir bien en
faire part à l'Auteur du Mercure , qui les
inſcrira dans le Supplément des Mercures
du mois de Janvier prochain .
ERRATA.
Pag. 1. à la Note, derniere lignes au lieu de
M.le Comte de Rochemont , lifez M. le Marquis
deRochemore.
Dans laListe des Abonnés de Paris .
Pag. 4. ligne 32. lifez Bouder
Boutet.
,au lieu de
J
APPROBATION.
J'AI
AI lu, par ordre deMonſeigneur le Vice-Chancelier,
de Mercure du mois de Décembre 1763 ,& je
n'y ai rien trouvé qui puiſſeen empêcher l'impreſ
fion. A Paris , ce 31 Novembre 1763. GUIROY..
DECEMBRE. 1763. 203
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
EP
ARTICLE PREMIER .
PITRE de M. D. R.... à M. le Marquis
D....
La ſiége de l'âme , à Philis .
Page 5
8
LETTRE en proſe & en vers à M.de la M....
deM... par M. de C *** à Lyon . 9
ÉLÉGIE. 1
IS
SUITE de l'Hiſtoire d'Henriette . 16
EPITRE à Mde du B*** , &c.
47
VERS préſentés a M.... &c . 52
CONSEIL à un Gentilhomme d'un grand
âge , &c. 53
DIALOGUE entreAlexandre & Diogène .
VERS à M. Greuze , fur fon Tableau de la
Piété filiale.
LA Politeffe , Ode aux François.
TRADITION Lappone,
ÉNIGMES.
LOGOGRYPHES .
CHANSON.
ART . II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
La Morale Evangélique expliquée par les
SS. Pères , &c. par M. l'Abbé Merri de la
DISCOURS prononcé au Collége de l'Oratoi-
Canorgue. 75
re de Boulogne , &c. par M. Dauphin
03
89,
d'Halinghen .
LETTRE à M. Maillet du Boullai.
54
60
62
2. 64
70& & 72
(
72&73
ibid.
204 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure.
Au même. ibid.
ANNONCES de Livres . 92 &fuiv.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES ,
ACADÉMIES .
SÉANCE publique de l'Académie des Sciences
, des Belles - Lettres & des Arts de
ROUEN .
SÉANCE publique de l'Académie des Belles-
Lettres de MonTAUBAN .
LETTTRE à l'Auteur du Mercure.
PHYSIQUE.
MÉDECINE.
EXTRAIT d'une Lettre de M. P. de M.
Docteur- Régent en Médecine de Paris.
NOUVEL Avis concernant le Spécifique
Anti- vénérien du Docteur Fels .
ASTRONOMIE & Géographie.
הי
ART. IV . BEAUX - ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
ART. V. SPECTACLES.
SUITE des Spectacles de la Cour à Fontainebleau.
SPECTACLES de Paris,
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne.
CONCERT Spirituel.
CÉRÉMONIES publiques.
NOUVELLES Politiques.
AVIS.
وو
112
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De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
TABLEAU
Du débit du Mercure , contenant les noms des
Perſonnes qui le reçoivent du Bureau , & ceux
des Libraires qui le débitent.
LEROY.
LA REINE..
Monſeigneur le DAUPHIN.
Madame la DAUPHINE.
Mgr le Duc de BERRY.
Mgr le Comte de PROVENCE.
Meſdames de FRANCE.
M. le Duc d'ORLÉANS.
M. le Duc de CHARTRES.
MADEMOISELLE.
M. le Prince de CONDÉ.
M. le Duc de BOURBON.
M. le Comte de CLERMONT.
Madame la Princeſſe de CONTI,
Mademoiselle de SENS.
M. le Prince de CONTI.
M. le Comte de LA MARCHE.
M. le Duc de PENTHIÉVRE,
M. le Prince de LAMBALE.
Madame la Comteſſe de TOULOUSE
1
2
LISTE ALPHABÉTIQUE
Des Abonnés de Paris.
LES MENUS PLAISIRS DU ROI , pour douze Exem
plaires.
LE BUREAU DE LA VILLE DE PARIS
pour huit Exemplaires.
MESSIEURS
A
Adener , premier Valet-de-Chambre de M. le
Duc d'Orléans , au Palais Royal.
Alea , rue de Grenelle S. Honoré.
Andrieux , à l'Arsenal , pour deux Exemplaires.
Anniffon ( l'Abbé ) quai des Théatins .
Arnoud ( Mile ) de l'Opéra , rue du Dauphin.
Arnoult , rue Quincampoix .
Aubin , Conſeiller de Grand'Chambre , rue Simon-
le- Franc .
Aubry , Architecte du Ror , rue du Temple.
Auvray , rue S. Louis au Marais.
B
Bachaumont ( de ) aux Filles S. Thomas , vis- àvis
de la rue Vivienne .
Barberie , Avocat en Parlement , rue Neuve Saint
Eustache.
Barillon , ( Mde ) rue de Braque .
Barthelemi ( l'Abbé ) de l'Académie des Inſcriptions
, rue Colbert .
Baure , Banquier , Place des Victoires.
1
3
MESSIEURS
Bearn ( le Comte de ) rue du Cherche-Midi .
Beaudouin ( Mlle ) à l'Abbaye de Panthemont.
Beaudouin , Maître des Requêtes , Cloître Notre-
Dame.
Beaujon ( Mode ) Cour Royale , chez Mde Bontems
, aux Thuileries.
Beauvais ( le Baron de ) rue des Minimes.
Beauveau le Prince de ) en fon Hôtel , rue d' Anjou
, Fauxbourg S. Honoré.
Bêchet ( le Préſident ) rue Villedet .
Begon de Lorry , rue de la Magdeleine , Fauxbourg
S. Honoré .
Belac de la Salle , rue de l'Arbre-sec .
Bellaud, rue de laJuſſienne .
Benoiſt , Bibliothécaire du Séminaire de S. Sulpice .
Beringhen ( le Marquis de ) premier Ecuyer , rue
S.Nicaife.
Bernage(de ) Conſeiller d'Etat , rue des Saints
Pères.
Bernard de Balainvilliers , Secrétaire du Roi , ne
deRichelieu.
Bernard, Caiſſier des Fourages du Roi
Honoré.
rue S.
Berniere, Contrôleur Général des Ponts &Chaufſées
, rue des Prouvaires .
Berfin , rue de Richelieu .
Bertaud , rue S. Antoine. 4 Exemplaires.
Bertaud Maître de Penſion Académique , Fauxbourg
S. Honoré .
Bertier ( l'Abbé ) Abbé de Vezelai , rue Neuve des
Petits- Champs , à l'Intendance.
Bertin, Tréſorier des Parties Caſuelles, rue d'Anjou
au Marais .
Bethune ( le Marquis de ) chez M. Cambre , rue
deGrenelle , Fauxbourg S. Germain.
A ij
4
MESSIEURS
Bethune ( le Comte de Chevalier d'Honneur
de Madame de France , Place Vendôme.
Beuvron ( la Marquiſe de rue de Grenelle, Fauxbourg
S. Germain .
Beyne ( de ) Ecuyer , rue de Buffy .
Biron ( l'Abbé Duc de ) enfon hotel , rue S. Do
minique , Fauxbourg S. Germain .
Blacke ( Madame de ) rue de la Ville-Lévêque,
Fauxbourg S. Honoré .
Blavette l'Abbé ) rue Montorgueil.
Bligny , Avocat en Parlement , rue Percée S. Ane
toine .
1 Blanfuné , au Cheval blanc , rue S. Denis.
Bodechon , Directeur des Carrolles , au grand
Cerf, rue S. Denis .
Boillel ( de ) Secrétaire du Roi , rue d'Enfer ,près
les Chartreux .
Bonnet , Payeur des Rentes , rue Thevenot , deux
Exemplaires.
Borda , Fermier Général , rue des Capucines.
Bou let. Pro . rue du Roi de Sicile.
Boulard Tréſorier de M. le Comte de la
,
Marche , Maison du Prince.
Boulogne de Tréſorier de l'Extraordinaire des
Guerres rue du Bac , Fauxbourg S. Germain,
Bouret de Valroche , Fermmer Général , rue de la
Magdeleine , Faubourg S. Honoré .
Bourgevin de Norville , Trésorier Général des
Maréchauffées rue Chapon .
Bouraud, Directeur des Carroffes de Caen , au
grand Cerf , rue S. Denis .
Bouter Avocat en Parlement , rue Guénégaud.
Boutillier , rue de la Tixeranderie .
Bourine ( l'Abbé Sacriftain de S. Germain l'Au
xerrois , à la Sacriftie.
Boutrein de S. Jouin , rue S. Honoré.
5
MESSIEURS
Boyer , Médecin , Chevalier de l'Ordre de S. Michel
, rue S. Dominique .
Boyer , chez M. Corbie , rue de Richelieu .
Breteuil ( Mde la Comteile de rue S. Dominique
, Fauxbourg S. Germain .
Brionne ( Mde la Comteſſe de ) au petit Caroufel.
Bron , Place du Louvre . 2 Exemplaires.
Brouffe , Avocat au Parlement , rue de la Verrerie
.
Brunville de ) Secrétaire du Roi , rue Neuve
des Petits- Champs.
Buffault, Marchand d'Etoffes de Soye , rue Saint
Honoré.
Buiſſon , ancien premier Commis de la Guerre ,
rue des Foffes Montmartre .
B****, rue Montmartre .
B ***, rue Neuve S. Augustin .
C
Cado( le Commiſſaire ) rue &porte Montmartre.
Cahaigne ( l'Abbé ) à l'Hôtel de Luxembourg , rue
S.Marc.
Caquer, Architecte, rue Neuve des Bons-Enfans,
Caraman ( Mde la Comteſſe de ) rue de Varenne,
Fauxbourg S. Germain .
Carcado ( le Comte de ) Lieutenant Général
rue S. Anastase.
Carignan ( la Princeſſe de) au petit Luxembourg.
Carréde Lorme , rue de Richelieu .
;
Caſnave, Intendant de M. le Duc de Grammont,
rue l'Evêque , Butte S. Roch .
Caſtellanne ( le Vicomte de ) à l'hôtel de Tou-
Loufe.
Caſtelmore ( le Marquis de ) rue du Bac .
Aiij
6
MESSIEURS
Caſtres ( le Marquis de ) enſon hôtel , rue de Va
renne .
Caze , ancien Fermier Général , rue & barrière du
Roulle.
Chabanois ( Mde de ) rue Vivienne.
Chabo le Comte de ) Colonel du Régiment
Royal Etranger en fon hôtel , Place Royale .
Chalumeau, Procureur au Parlement , rue Poupée
S. André des Arts .
Chambette, Procureur au Parlement , quai d'Orléans
, Ifle S. Louis .
Chanemaron , Avocat en Parlement , rue Mauconfeil.
Charoft ( le Duc de ) en fon hôtel , rue Pot-defer
, Fauxbourg S. Germain .
Chavaudon la Préſidente de rue de Paradis.
Chaumont , Intendant de M. le Marquis de Villeroi
, rue de Bourbon , Fauxb . S. Germain .
Chauvelin ( la Préſidente de prue de l'Univerſité ,
Fauxbourg S. Germain .
Chevre ( Mde ) rue S. Honoré.
Cheyflac ( De ) rue des vieilles Etuves S. Honoré.
Chimay ( la Princeſle de ) rue de l'Univerſité ,
FauxbourgS.Germain.
Choiteul le Duc de ) Miniſtre de la Guerre , en
fon hôtel , rue de Richelieu .
Choiſeul { la Ducheſſe de ) en ſon hôtel , rue de
Richelieu .
Choiteul-Beaupré ( le Comte de ) Maréchal des
Camps & Armées du Roi , Inſpecteur Général
de l'Infanterie Menin de Mgr le Dauphin , en
fon hôtel , rue du grand Chantier.
Chocquard ( l'Abbé Maître de Penſion
S. Dominique , Fauxbourg S. Germain .
rue
7
MESSIEURS
Clamecy ( de ) rue Porte-foin.
Clermont d'Amboiſe ( le Chevalier de ) rue &
Porte S. Honoré .
Coigny (le Duc de ) en fon hôtel, rue Coqueron .
Colin , Tréſorier Général de la Vennerie , rue de
Bourbon , Fauxbourg faintGermain .
Colin , Marchand Epicier, rue des cinq Diamans .
Collande ( la Marquiſe de ) rue d'Anjou , Fauxbourg
S. Honoré .
Copet ( l'Abbé ) Principal du Collége de Reims ,
rue des fept Voies .
Corbie, rue de Richelieu .
Cornuo , Tréſorier de M. le Duc de Penthiévre.
Courchamp( Mde de ) rue Mélée.
Courlevaux , Procureur au Parlement , Cul-defac
du Coq S. Honoré .
Courteil ( de ) Intendant des Finances , rue de
l'Univerſité .
Coufin , Expert pour les hernies rue Comteffe
d'Artois .
,
Cremalle de ) Lieutenant Général , rue Neuve
des Capucines .
Croy ( le Prince de ) en fon hôtel , rue du Regard
, Fauxbourg S. Germain .
Cruquembourg ( le Comte de ) Miniſtre Pléniporentiaire
de l'Electeur Palatin , rue des vieilles
Thuileries .
D
Daché , Agent de Change , rue du Renard Saint
Sauveur.
D'Agouſt ( la Marquiſe ) en ſon hôtel , rue Portefoin
, au Marais . {
D'Aguelleau de Frene , Conſeiller d'Etat , enfon
8 ς
MESSIEURS
hôtel , rue de l'Univerſité , Fauxb S. Germain.
Daigrety ( le Chevalier ) Chambellan du Roi de
Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , rue du
Sentier.
D'Aiguillon ( le Duc ) en fon hôtel , rue de l'Univerſité
, Fauxbourg S. Germain .
D'Aligre ( la Préſidente ) rue d'Anjou , Fauxbourg
S Honoré .
D'Ambres ( la Marquiſe ) rue de l'Univerſité.
Dauger ( le Comte ) chez, M. Senoble , rue du
Monceau S. Gervais.
Danhalt . ( le Prince ) en fon hótel rue de la
Ville l'Evêque , Fauxbourg S. Honoré.
Daran , Chirurgien ordinaire du Roi , rue Michelle-
Comte..
Daray , rue S. Honoré , au petit hôtel de Noailles .
Dardet , Secrétaire des Archives du Prince de
Condé , rue de Condé , Fauxbourg S. Germain .
Darget , Secrétaire du Conſeil des Archives de
l'Ecole Militaire , à l'Ecole Militaire .
rue du
rue
Darjuzon , rue Clos- Gergeot .
D'Armagnac ( la Princefle ) en fon hôtel
Cherche Midi , Fauxbourg S. Germain .
D'Armenonville ( la Marquise ) en fon hôtel
de l'Univerſité , Fauxbourg S. Germain .
Daucourt , Fermier Général rue Vivienne.
D'Avejan ( Mile ) en fon hôtel , rue de Verneuil ,
Fauxbourg S. Germain .
Daugny , Fermier Général , rue Grange-Bateliere .
Daugny , Tréſorier des Etats de Bourgogne , rue
d.Antin.
David , Commis à la Poſte , rue des Blancs-Manteaux
David , rue & hôtel Ste Anne , Butte S. Roch .
9
MESSIEURS
D'Aumont ( le Duc en ſon hôtel , rue de Baune.
D'Auneuil ( la Préſidente, chez M. Soulier , d
l'hôtel des Fermes .
D'Auriac ( Mde ) rue de Bourbon , Fauxbourg S.
Germain .
Déclaron, Marchand d'Eſtampes , rue faint Antoine.
Delpêche , Comte Ducharmel , rue Ste Avoye.
Delruc (Dom ) Généraldes Bérédictins de la Congrégation
de S. Maur , à l' Abbaye S. Germain.
Demay , Secrétaire du Roi , Notaire , rue Saint
Honoré.
Demé l'Ab. rue des Bons-Enfans.
Denyin . Directeur des Domames lu Roi , Quat
de l'Ecole.
1
Delchamps Tréſorier de la Monnoye , rue
hotel de la Monnoye.
Desfourniels , Feronier Général , rue de Clery.
Deftouches Mde rue du gros Chenet.
Desvieux le Préſident rue Nouve des Capucines.
D'Harcourt Expéditionnaire en Cour de Rome ,
rue des Moulins .
D'Harnoncourt , Receveur Général rue de Vene
dome,
D'Héricourt , Intendant de la Marine , rue de
Bourbon , Fauxbourg Saint Germain.
D'Horly , Secrétaire de M. le Comte de Stainville
, rue de Richelieu .
D'Invaux. Intendant d'Amiens, rue de l'Univerſité.
Dergue, Employé aux Fermes , rue de Grenelle
faint Honoré.
Donge le Comte de rue de Vaugirard.
D'Ormeſſon le Préſident ) Place Royale.
D'Outremont , Avocat , rue des Poitevins .
Doyen , Fermier des Voitures de S. Germain ,
Portefaint Honoré,
10
MESSIEURS
Drugeon , Receveur des Diligences , hôtel de te
Vieuville , quai des Célestins.
Dubois , rue de la Croix des Petits-Champs.
Du Boucher , Secrétaire du Roi , rue Vivienne.
Dubuiffon , Doreur du Roi en Livres , rue Saint
Jacques.
Du Chatelet ( le Marquis ) rue du Dauphin .
Duchêne , Intendant de M. le Comte de S. Florentin
, Cour de l'Infante , au Louvre.
Ducret, Architecte de l'Hôtel Dieu , à l'Hôtel-
Dicu .
Dufay , rue Quincampoix.
Dufranc,Grettier plumitif da. Parlement , Cour
de Lamoignon , au Palais.
Dulondel , ancien Secrétairedes Commandemens
de M. le Duc de Penthiévre , rue fainte Anne ,
buttefaintRoch.
Dumouriez , Commiſſaire- Ordonnateur , rue
Royale, Butte faint Roch.
Dupin ( Mde ) rue Plâtriere.
Dupleix la Marquiſe ) rue Neuve des Capucine.
s
Dupont , Greffier du Grand-Conſeil, Cloitrefai
Honoré, 2 Exemplaires
Dupont , Cour Abbatiale , Fauxbourg faint Germain
, 2 Exemplaires.
Duras ( le Duc de en fon hôtel , rue d'Agueſſeau,
Fauxbourg Saint Honoré.
Dutilloy , rue de la Vrilliere..
Duvergier Caiſſier Généralde Ma de Montmartel
, rue Vivienne.
Duvialard , rue d'Anjou , Fauxbourg S. Honoré.
B
Egmont( le Comte d' ) Maréchal des Camps&
II
MESSIEURS
Armées du Roi , en fon hôtel , rue de Louis-
Le-Grand.
Egmont (Mde la Comtelle d' ) Douairiere , même
hôtel.
Entragues ( le Marquis d' ) rue Ferou , Fauxbourg
S. Germain .
Epinay le Comte d' ) rue du Regard , Fauxbourg
S. Germain.
Eſclignac Mte d' ) rue du Fauxbourg S. Honoré.
Estaingle Comte d' ) Lieutenant-Général , rue
du Cherche Midi , Fauxbourg S. Germain .
F
Fabre( Eſtienne ) rue des deux Boules.
Fabus , Tréſorier Général des Invalides , rue Vi
vienne.
Favart , rue Mauconfeil .
Fieux ( le Chevalier de ) chez M. de Larche
rue S. Bon .
Figueres ( l'Abbé ) au Cloitre du Temple.
Fleſſeles(de ) Secrétaire du Roi , rue des Gra
villiers .
Floillac ( de ) rue Ste Anne , Butte S. Roch .
Flournois , à l'Abbaye Saint Germain .
Forcalquier ( la Comtelfe de ) rue de Bourbon ,
Fauxbourg faint Germain .
Foffeufe ( le Marquis de ) Capitaine des Gendarmes
de la Reine , & Brigadier des Armées
du Roi , rue de Bourbon , Fauxbourg Saint
Germain .
Fonblanc ( de Capitaine de Cavalerie , rue
faint Dominique , chez Madame la Comtelle
d'Alion,
12
MESSIEURS
Foucauld ( la Marquiſe de ) Place Vendôme.
Franque , Architecte , rue Guénégaud.
Fremin , Greffier au Greffe Civil du Parlement ,
Place Maubert .
Frémenville( de rue de Richelieu ,
Fulvi Mde de ) Quai des Théatins .
G
Gagny ( de Payeurs des Amortiſſemens , Place
de Louis-le- Grand.
Gaillot , Avocat au Parlement , Bailli de Meudon
, rue Hautefeuille .
Garandey , Commis en Chef au Greffe du Grand-
Confeil , Cul - de -fac de Notre - Dame des
Champs.
Gardet , ( Mde rue faintHonoré .
Gaverel , Négociant , rue du Petit Lyon , faint
Sauveur.
Gaulard , Médecin , rue Thiron .
Gautrin , Marchand de Dentelles , rue S. Martin.
Gerard Mde rue faint Thomas du Louvre , hô
tel de Longueville .
Gêvres( le Marquis de ) rue Ste Anne .
M. G *** , rue du Temple .
Gibert , Notaire , Cloitre fainte Opportune .
Gilbert ( la Préſidente , rue de Seine , Fauxbourg
Saint Germain.
Gillet, Secrétaire du Roi , rue de Richelieu .
Gomé Delagrange Mile ) rue Caffette , Fauxbourg
faint Germain .
Grieu le Commandeur de ) rue de Berry.
Gouffier ( le Marquis de rue Coqueron .
Gougenot , Secrétaire des Commandemens de
Mle Prince de Condé , à l'hôtel de Condé .
Goujon , Joaillier , Place Dauphine.
Gouverné
13
MESSIEURS
Gouverné ( le Marquis de ) rue de Tournon, Faux
bourg faintGermain .
Guelle l'ainé , rue de Vendôme .
Guiche , chez M. Laguette , quai de l'Ecoles
H
Hallaire , rue faint Denis.
Harry ( Jean ) Marchand Epicier , rue des Lombards
.
Haudry , Fermier Général , rue du Boulloi .
Hautefeuille ( le Marquis d' ) Colonel du Régiment
de Normandie Infanterie , rue faint Dominique.
Hautefort ( le Marquis d' ) Chevalier des Ordres
du Roi , rue de Varenne .
Hautefort ( le Comte d' ) de Vandre , rue du
Cherchemidi.
Haynault ( le Préſident ) rue faint Honoré .
Hello de l'Académie des Sciences , rue d'Anjou ,
au Marais.
Henriette,( Mlle ) Penſionnaire , à l'Abbaye
defaint Antoine .
Hervin ( Dom ) pour la Bibliothéque de l'Abbaye
deS. Germain des Prés , à l'Abbaye .
Hibert ( Mlle ) chez M. Delaporte , Chirurgien ,
rue de la Croix des Petits- Champs , pour deux
Exemplaires.
Hoquart , Receveur Général , rue Neuve des Capucines.
Hordret , Avocat au Conſeil , rue faint André
desArts.
Huet , Intéreffé dans les Affaires du Roi , me
Sainte Anne , Butte faint Roch.
B
14
MESSIEURS
Huot ( l'Abbé ) Cloitre faint Jacques de l'Hôpital. Hurel, Confeiller au Châtelet , rue Saint Martin,
J
Jalliot , Géographe , quai des Augustins .
Jaquemin , quai de l'Ecole. Jarente d'Orgeval ( le Marquis de ) rue Viviennes Jarzé ( la Marquite de ) Gouvernante
des En- fansdu Prince de Condé , à l'Hôtel de Condé ,
Fauxbourg Saint Germain . Jobert , Marchand de Vin du Roi , rue du Monceaufaint
Gervais. Jouan ( de ) en ſon Académie , ruedes Cannettes. Joyeuſe ( le Marquis de ) en fon hôtel , rue d'And
jou , Fauxbourg Saint Honoré. Menghien (le Maréchal d' ) rue de l'Univerſité , à
l'Hôtel de Brancas.
K
Keyſer , Chirurgien Penſionné du Roi , rue& ifle
Saint Louis.
L
La Boixiere ( de Fermier Général , rue d'Antin. LaBorde De ) Banquier de la Cour , rue Grange
Bateliere
. La Borde( De ) Fermier Général rue Montmartre
. La Bourdonnaye
( de Conſeiller d'Etat , rue S, Dominique
, Fauxbourg
S. Germain. La Brife ( Mde de ) quai des Théatins, LaChau( l'Abbéde) rue d'Agueifean
, Fauxbourg
S. Honoré,
15
MESSIEURS
La Condamine ( de ) de l'Académie Françoiſe
Cul-de-fac S. Thomas du Louvre.
La Corée ( de ) Intendant de Montauban , Cloître
S. Médéric .
La Faye ( Mde de ) rue du Fauxbourg S. Honoré .
La Freſnaye ( de ) Colonel , au ſervice de S. M.
Polonoiſe , Electeur de Saxe , & Gouverneur
de M. le Comte de Bruhl , rue de la Monoye .
La Genetiere ( de ) Tréſorier de M. le Prince de
Condé , à l'hôtel de Condé.
La Granville ( Mdede ) Belle- mère , rue de Grenelle
, Fauxbourg faint Germain.
La Haye ( Mde de ) rue & Isle faint Louis .
La Hogue ( de ) Curé de S. Jean en Grêve.
La Loubiere ( de ) Fermier Général de Bretagne
, rue Neuve des Bons-Enfans .
La Marche ( le Préſident de ) chez M. de
Courteil , Intendant des Finances
l'Univerſité .
rue de
,
Lambefc (Mde la Princeſſe de ) aux Thuileries .
La Michodiere ( le Chevalier de ) chez Mde
Amaury , au Palais Marchand.
La Motte Lamire ( Mde la Comteſſe de ) rue
du Temple.
Landry Fils , Receveur Général , rue Gaillon .
Lanion (Mde la Comteſſe de ) rue de Bourbon ,
Fauxbourg Saint Germain .
archer le jeune , à la Tête noire , rue de la
Verrerie.
La Salle Dampierre , à l'hôtel de la Force ,
rue des Ballets.
Lanti ( de ) Conſeiller au Grand Conſeil ,
desfaints Peres .
rue
16
MESSIEURS
La Peyre ( de ) rue du Parc Royal.
La Pommeraye l'aîné ( de ) Procureur au
Parlement , rue Tibotaudé .
La Porte ( de ) ancien Intendant de Grenoble
, rue de Richelieu .
La Porte Père ( de ) Place des Victoires. '
La Porte fils , Intendant de la Maiſon de Mde
la Dauphine , Place des Victoires .
La Potterie ( de ) Conſeiller de la Grand-
Chambre , au Parlement de Bretagne , rue
duHarlay.
La Vallée , Peintre , rue baffe du Rempart.
La Valliere ( le Duc de ) en fon hôtel ,
au petit Caroufel.
Laugier , Enclos des Quinze- vingts , au Bâtiment
neuf.
Laujon , Secrétaire des Commandemens de M.
le Comte de Clermont.
Laumeur ( de ) rue du gros Chenet.
Launay ( de ) Maître Vinaigrier , rue de laHeaumerie
, 2 Exemplaires.
Lavoifiere , rue du Four faint Eustache:
Lavoyepiere ( de ) Bameville , rue Notre-Dame
des Victoires ..
Lauraguais ( la Ducheffe de ) en fon hôtel , rue de
وت
Bourbon , Fauxbourg faint Germain .
Laurens , Maître Boulanger , rue faint Honoré.
Lebeuf , Secrétaire du Roi , rue de la Harpe.
Lebrun , Secrétaire des Commandemens de Mde
la Princeffe de Conti.
Lecamun ( la Comtefle ) rue faint Dominique ,
Fauxbourg faint Germain.
Lecoq , rue faint Martin , 2 Exemplaires.
Lede ( le Marquis de ) au Carousel.
17
MESSIEURS
Ledoux , Receveur des Tailles , rue des Jeûneurs.
Le Fevre , Agent de Change , rue S. Méderic.
Legrand du Campjan , Avocat en Parlement , rue
Neuve de Luxembourg .
Leliévre (Mde ) rue de Seine.
Lemaître de Vienne , rue faint Honoré , à l'hôtel
de Noailles .
Lemanier ( Md ) rue des Bernardins .
Lempereur , Joaillier Cour neuve du Palais.
Leonard Conſeiller au Châtelet , rue Hautefeuille
.
,
L'Epinot ( Mde ) rue du gros Chenet.
Leromain , rue des Prouvaires . 1
Levêque ( Mde ) rue de la Chauſſée d' Antin .
Lieudé de Spemenville , chez M. Ducheſne , Liv
braire, rue Saint Jacques .
Ligny ( de ) à l'hôtel de Pompadour , Fauxbourg
Saint Honoré .
Lillebonne ( le Comte de ) Maréchal de Camp ,
rue de l'Univerſité , FauxbourgSaint Germain .
Liſimore ( la Comteſſe de ) rue de l'Univerſité ,
Fauxbourg Saint Germain.
Logette, Cul-de-fac de l'Oratoire.
Loiſey ( de ) Capitaine Chef de la grande Fauconnerie
rue d'Enfer , Fauxb . SaintGermain .
Lorimier ( de ) rue de Vendôme.
Luxembourg ( le Duc de ) en ſon hôtel, rueSaint
Marc.
Luxembourg ( la Ducheſſe de ) enſon hôtel, même
rue.
Luynes ( S. E. le Cardinal de ) à l'hôtel de Luynes
, rue faint Dominique.
Biij
18
MESSIEURS
M
Macquere , Avocat , rue faint Sauveur.
Maillebois ( le Comte de ) rué de Bourbon, Fauxbourg
faint Germain.
Maionades (de ) à l'hôtel des Vivres , rue faint
Louis au Marais.
Maleytfie ( l'Abbé ) rue de la Tixeranderie.
M ***
Maltor l'ainé , Profeſſeur de Rhétorique, au Col
lége de Beauvais , rue S. Jean de Beauvais.
Manzon ( l'Abbé ) rue de la Cérifee .
Mareuil ( de ) rue des Egouts faint Martin.
Maridor ( le Comte de ) au Luxembourg .
Marteau , rue du Chantre .
Marvilly ( de ) Intéreſlé dans les Affaires & Domaines
du Roi , rue faint Nicaife.
Matis , Notaire , place Beaudoyer.
Mauduiffon , Avocat au Parlement , rue de la
Verrerie.
Meaupoux ( le Marquis de ) vieille rue du Temple .
Mêlay (la Préſidente de ) rue du Sentier.
Mercier . Marchand Orfèvre , rue Saint Germain
l'Auxerrois.
Meré (le Chevalier de ) Secrétaire des Com.
mandemens de M. le Duc de Penthiévre.
Mettrat , rue Quimcampoix , à l'hôtel de la Force,
Meulant ( de ) rue Neuve des Capucines .
Meufe ( la Marquiſe de ) rue desfaints Peres.
Mirey , Marchand de Vin du Roi rue de la Tixeranderie
.
Mirlavaux ( de ) Intéreſſé dans les Afaires du
Roi , rue fainte Croix de la Bretonnerie .
Monaco ( le Prince de ) en fon hôtel , ruede
Varenne , Faubourg Saint Germain.
۱
1
19
MESSIEURS
Monconſeil ( la Marquiſe de) rue fainte Anne ,
butte faint Roch.
Monin, Secrétaire des Commandemens de M'
le Comte de la Marche .
Montbaron ( de ) Marchand de Bois , grande
rue de Charenton , Fauxbourg Saint Antoine.
Montdorge ( de ) rue de Richelieu .
Montigni ( de ) rue du Sentier.
Mont-Martel ( de ) à l'hôtel Mazarin , rue
Neuve des Petits - Champs .
Montulé (de ) Conſeiller au Parlement , rue du
Cherche-Midi , Fauxbourg faint Germain .
Morangies ( le Comte de) rue du Sépulchrei
Fauxbourg faint Germain .
Moras (Mde de) en fon hôtel , rue du Regard ,
Fauxbourg faint Germain .
Morellet , rue Vivienne.
Mortier , rue de la Sonnerie.
Mouby ( le Chevalier de ) rue du Four , Faux
bourg faint Germain .
Mouter ( l'Abbé ) chez M. l'Enfant , Marchand
Orfévre , Place Dauphine .
N
Nanteuil ( de ) à la Meſſagerie de Toulouse , rue
d'Enfer , Fauxbourg faint Germain.
Narbonne ( le Vicomte de ) Courdes Princes , aux
Thuileries .
Narcis , Secrétaire du Roi , rue faint Antoine.
Nau , Secrétaire du Roi,rue Neuve S. Eustache. '
Navarre , chez M. Laneau , rue Saint Martin ,
près l'Abbaye.
Nemes , Intéreſſé dans les Affaires du Roi , rue
Charlot, au Marais:
Neuville ( l'Abbé de ) rue faint Nicaife.
20
MESSIEURS
Neuville ( de ) Fermier Général , rue de Richelieu.
Noailles ( le Comte de ) rue de l'Univerſité .
Noinville ( le Préſident de ) rue d'Orléans , au
Marais,
P
Padeloup , Maître Relieur , rue Saint Jean de
Beauvais.
Pain , Secrétaire de la Prévôté des Marchands ,
rue du Bac.
Patudes Haut-Champs le Fils , chez M. fon Père ,
rue Notre-Dame de Nazaret.
Peithon , Tréſorier des Bâtimens du Roi , rue
des Petits-Champs .
Périgon (Mde ) rue Traverſe près la barriere de Séve.
Perrin le Chevalier de ] Commiſſaire des
Guerres , rue de Grenelle , fauxbourgSaintGermain
, au coin de la rue des Rofiers .
Pertuis [ l'Abbé ] Chanoine de la Sainte Chapelle,
Cour du Palais.
Petilimeil, rue du Roi de Sicile.
Pigache [ Mde ] ruefaint Denis.
Piot , Tréſorier du Prince de Condé
hôtel de Condé.
rue &
Pleſſen [ le Baron de rue Coquilliére.
Poinfinet , Agent des Affaires de M. le Duc
d'Orléans, Cour des Fontaines auPalais Royal.
Poiret , rue faint Honoré.
Pompadour [ Mde de ] Dame du Palais de la
Reine , en fon hôtel , rue du Fauxbourg Saint
Honoré .
Pontbriant (de ) Abbé de Lavaux , rue du Sépulchre
Fauxbourg faint Germain.
Pontcarré de Viarmes le Fils , Place Royale.
21
MESSIEURS
Porché , rue de Bourbon Fauxbourg faint Germain .
Poulprix [ te Marquis de ) rue faint Dominique ,
Fauxbourg Saint Germain .
Pradel , Banquier , rue Coquilliere .
Praflin [ le Duc de ] Miniftre des Affaires Etrangères
, en fon hôtel rue de Séve , Fauxbourg
Saint Germain.
Prevoſt , Munitionnaire des Vivres de la Marine
, rue des Bons Enfans.
Prevoſt, Tréſorier des Ponts & Chauffées , rue
Simon-le-Franc.
Proft , Commiſſaires des Guerres
Soubife .
à l'hôtel de
>
Quernet, Tréſorier de M. le Prince de Conti , Meifon
du Prince.
R
Rabouine , Notaire , rue Montmartre.
Ravanne [ de ] rue de Richelieu .
Ravoifé , au fidéle Berger , rue des Lombards.
Reynel [ la Marquiſe de ) en fon hôtel , rue des
Petits-Champs .
Richard de Ruffey ( le Préſident ) chez M. de
Marigny , rue Notre- Dame de Nazareth .
Richard de Pichon , Fermier général , Place
Vendôme.
- Richard , Commis , à la Pofte .
Richelet , rue de Richelieu .
Rilly [ Mde de ] rue Charlot , au Marais.
Robec [ le Prince de ] Lieutenant Général , en
fon hôrel , rue du Regard , Fauxbourg faint
Germain.
Rohan [ta Princeſſe del enfon hôtel,Place Royale .
1
22
MESSIEURS
Rolland de Treminville
Intéreſſé dans les ,
Affaires du Roi , rue de Cléri .
Ronqueroles [ Mle de aux Urfelines, rue S. Jacq ,
Rocquemont [ de ) Chevalier de S. Louis , Commandant
du Guet , rue Mélée ..
Roflin , Fermier Général , rue Vivienne .
Rouffiach , rue de l'Univerſité , Fauxbourg Saint
Germain .
:
Rouillé [ Mde ] rue de Grenelle , Fauxbourg faint
Germain .
Rouillé , Colonel d'Infanterie , rue Sainte Avoye.
Rouillé d'Orfeuille , Maître des Requêtes , ruc
du Rempart.
Rouillé de Piaiſance , rue de Grenelle faint Honoré.
Rouffel , Fermier Général , rue Plâtriere .
Rozay [ La Marquiſe de ] chez M. Soulier ,
à l'Hôtel des Fermes , rue du Bouloy.
S
S. Agnan [ le Duc de ] rue fainte Avoye.
SteMarine [Mde de ] Penſionnaire à l'Abbaye de
Saint Antoine.
Ste Maure ( la Comteſſe de ) rue du Mail, d
l'hôtel des Chiens.
Saint- Foix ( de ) rue Guénégaud.
S. Georges ( Mlle de ) chez M. fon Père , rue
Pavée au Marais .
S. Germain , Grand Prieur de Champagne , rue
du Paradis , au Marais .
S. Julien ( de ) Receveur Général du Clergé ,
rue des Petits- Champs.
S. Pierre ( la Ducheffe de ) rue du Bac , Faux
bourg faint Germain .
Saint-Point (le Comte de ) rue Saint Benoist
Faubourg SaintGermain .
2.3
MESSIEURS
S. Remy ( la Marquiſe de ) rue de la Ville
l'Evêque , Fauxbourg faint Honoré .
Saint -Simon , Evéque Comte d'Agdes , rus
Saint Dominique .
S. Vaft , Receveur du Vingtième rue S. Honoré.
Salms ( la Princeſſe de ) rue d'Enfer , Fauxbourg
Saint Germain.
Saron ( le Préſident de) rue du Bac , Faux
bourg Saint Germain.
Savigni , Notaire , rue de la Comédie Françoise.
Scheffer ( le Baron de ) Ambaſſadeur du Roi
de Suéde en France , rue Saint Dominique ,
Fauxbourg faint Germain .
Schomberg ( le Comte de ) Brigadier des
Armées du Roi , au Palais Royal.
Schutz , Secrétaire d'Ambaſſade de S. M. Danoi
ſe , rue.......
Séjournan , à l'hôtel de Luxembourg , rue Saint
Marc.
1
Senozan ( le Préfident de ) rue de Richelieu.
Selle de ) Conſeiller au Parlement , rue des
Foffés Montmartre .
Selles ( le Comte de ) rue faint Claude , au Ma
rais..
Silhouet ( Mde de rue Neuve des Petits-Champs .
Sirand , Avocat au Parlement , rue d'Orléans , au
Marais.
Sirebeau , rue des Marmouzets,
Sommery de Jouanne la Marquiſe de ) à l'Abbaye
aux Bois , rue de Séve .
Soubite le Maréchal Prince de ) à l'hôtel de
Soul ife.
-Soubilemoutier , Greffier au Greffe Civil du Par
lement , rue fainte Croix de la Bretonnerie .
Soumille l'Abbé chez Dulac , Parfumeur ,
rue faint Honoré.
24
MESSIEURS
Sourches ( laMarquiſe de ) rue Taranne , Fauxbourg
Saint Germain .
Souscarieres (Mde de) chez M. le Préſident Bechet
, rue Villedot .
Soyecourt (le Marquis de ) rue de Bourbon, Fau
bourg faint Germain .
Stainville ( le Marquis de) ruefaint Dominique.
Stainville [ la Comteffe de ] rue de Richelieu.
Sully [ la Ducheffe de ] quai Malaquai.
T
Taboureau des Rueaux ( Mde ) rue Traverſiere
faintHonoré.
Taillepied Receveur Général des Finances d'Auch,
rue Poiffonniere.
Terail [ le Marquis du ) rue du Dauphin .
Teffé [ leComte de ] Grand d'Espagne , Ecuyer
de la Reine , rue de l'Université , Fauxbourg
faint Germain .
,
3
Teffin [ le Comte de ] Sénateur Suédois , chez
M. Phelizot, petite rue de Richelieu .
Thiers ( le Baron de ) Place Vendôme.
Thintouin , Marchand rue faint Denis .
Thomas , Tréſorier de l'Ordre de S. Louis
rue des Francs-Bourgeois .
Thorel , chez Mlle Hemery , Marchande d'Etoffe
en Soie , au Palais Royal.
Tingry ( le Prince de ) que du Bacq Fauxbourg
faint Germain.
Tombeboeuf ( la Marquise de ) rue de Séve ,
Fauxbourg faint Germain.
Tournay de Vizais , rue Saint Thomas du Louvre.
Tourn
>
25.
MESSIEURS
Tourny ( l'Abbé de ) rue du Bacq , Fauxbourg
Saint Germain.
Treſme ( le Duc de ) Gouverneur de l'Iſle de
France , en fon hôtel , rue Neuve faint Auguftin
Tribolet rue du grand Chantier au Marais .
Trublet ( l'Abbé ) de l'Académie Françoiſe , rue
Saint Honoré.
Turenne ( le Prince de ) à l'hôtel de Bouillon .
V
Valentinois ( le Comte de ) en fon hôtel , rue
de Bourbon , Fauxbourg faint Germain .
Vaſſan [ le Marquis de ] rue fainte Avoye.
Vaudeſire [ de ] rue Neuve S. Eustache.
Vendeui [ le Marquis de Guidon de Gendarmerie,
rue d'Anjou , au Marais .
Verac [le Marquis de Colonel des Grenadiers
de France , à l'hôtel d'Avray , Fauxbourg Saint
Germain .
Verdieres [ de ] Brigadier des Armées du Roi ,
à la petite Pologne .
Verne , chez M. le Premier , ruefaint Nicaiſe.
Villemur [ de ] Receveur Général des Finances,
rue Neuve des Petits-Champs .
Villeneuve [ le Marquis de ] rue de l'Univerſité ,
Fauxbourg faint Germain .
Villeneuve [ 'Abbé de ] chez M. Rolland Commis
à la Chambre des Comptes , rue du Petit-
Pont
Villeio: [ le Duc de ] en ſon hôtel , rue de Varenne
2 Exemplaires.
Vimes [ de ] Intéreſlé dans les Fermes du Roi,
rue de Richelieu .
C
26
MESSIEURS
Voiſenon [ l'Abbé de ] de l'Académie Françoiſe;
ruePoiffonniere .
Watier , chez M. Lefriques , au grandCerf , rue
Saint Denis.
Y
Yon , Commiſſaire des Guerres, rue Saint Honoré
.
Z
Zacharie , ruefaint Honoré. 4 Exemplaires.
ABONNÉS DANS LES PROVINCES.
Alface.
Baron ( Mde ) à Strasbourg.
A
Cointoux ( de ) Ecuyer-Conſeiller au Parlement
de Metz , & Préteur Royal de la Ville de Haguenau
, à Haguenau .
Ebert& fils , Banquiers , à Strasbourg.
Hell Bailli du Comté de Montjoye , proche
Altkirch , a Hirſengen.
Hold Avocat Général au Magiſtrat , à Straf
bourg.
Kornman ( les Freres ) Banquiers , à Strasbourg.
Lorraine ( l'abbé de ) Grand-Doyen du Chapitre
de Strasbourg , à Strasbourg.
Stockdorff ( la Veuve ) au coin de la rue des
Orfévres , à Strasbourg.
Waldener ( le Comte de ) Lieutenant-Général
des Armées du Roi , en ſon Château d'Olviller
par Rouffach. ✔
Waldener de Sirintz (leBaronde )Capitaine
27
MESSIEURS
au Régiment de ſon nom , par Scheleftat, au
Château de Baldemheim .
Anjou.
Benoiſt , ( Madame la veuve ) Directrice des Poftes
, à Chollet.
Brancas, ( le Comte de ) au Château de Saumur ,
à Saumur.
Breteuil , (le Marquis de ) ancien Chef de Brigade
de laGendarmerie , au Château de Saumur
, à Saumur.
La Bardouillere , ( Mdede ) au Château de la
Graffiniere , près Beaugé .
Morin, Curéde S. Remi , à Château-Gontier.
Melfieurs les Aſſociés de l'Hôtel Peffau , àBeaufort.
Meſſieurs de la Société de Beaugé , rue du Petitmont,
à Beaugé.
Auvergne.
Comblat ( de ) au Château de Comblat, parAurillac.
Labro (de) ancien Capitaine de Cavalerie , à Clermont.
La Vedrine , (L'Abbé de ) Chanoine de S. Amable,
à Riom.
Morfan ( Mde de ) au Château de Pont- duchâteau
, par Clermont.
Perrin , Directeur des Domaines du Roi , à Cler
mont.
Saint-Etienne ( de ) premier Secrétaire de l'In
tendance d'Auvergne , à Clermont. ,
Meſſieurs les B. de la V. Ch. à Brioude .
Cij
28
Béarn.
MESSIEURS.
Darippe , Directeur de la Monnoye , à Pau.
Doat ( le Préſident de ) à Pau.
Navailles- Pocyfirré , ( le Baron de ) Chevalier
d'honneur au Parlement de Navarre , à Pau.
Sillegues , ( Mde ) Directrice des Poſtes , à Pau.
Beauce , Orléannois , Perche ,
Desnoyers , Avocat au Parlement , Conſeiller en
l'Election d'Etampes, à Puiſſeaux.
Gaucourt , la Comteſſe de) en ſon Château , d
I eauregard près de Blois .
Goui , Facteur des Lettres , à Chateaudun .
Lardiere ( de ) ancien Officier au Régiment de
la Couronne à Courtalin .
Marchant , Avocat au Parlement & aux Siéges
Royaux de Mortagne àMontagne.
Montfancour Avocat au Parlement , à Vendôme.
Varin , au Château de Chantemêle , près Chateaudun
.
Villeblanche , ( de ) Chanoine de S. Eloi , à Mortagne.
Berry.
Buſſon de Buſſy , Préſident au Bureau des Finances
, à Bourges .
Dufrêne , Riceveur des Tailles , à Chateauroux.
Duviviers des Gros , Avocat , quartier S. Jean , d
IfSoudin. 1
Laporte (de ) Préſident , Tréſorier de France , à
Bourges
Luſignan , (Ja Marquiſe de ) au Chatellier.
Monthal , ( la Comtefle de) en fon Château de
Poiriers ,près Buſançais , à Chateauroux .
29
Bourgogne , Charolois.
MESSIEURS
Arnoult, Garde de la Manche du Roi , à Saint
Florentin .
Blercourt, ( de ) Capitaine au Régiment de Rohan-
Chabot , Chevalier de S. Louis , à Bar--
fur-Seine.
Chaſtenay ( leComtede ) Capitaine d'Infanterie
au Régiment de Boisgelin , à Vitteaux ..
Clermont , (de ) Chevalier de Malte , à Chagny.
Coquart , Avocat, rue de Bourbon, à Dijon.
Deſmontol , Conſeiller au Parlement , à Dijon..
Digoine ( le Marquis de ) en ſon Château , pary
Dijon.
Flamerens (de )Conſeiller au Parlement de Di
jon , à Dijon.
Franchelin ( le Préſidentde ) rue des Cordonniers
à Mâcon
Juilly Thomaſſin ( le Chevalier de ) à Arc ene
Barrois.
La Guiche (la Marquiſe de ) à Sevignon..
Lantenay ( le Préſident de ) rue Saint Jean
àDijon.
La porte(de)Receveur du Gre nier à Sel,& Bailli
** à Toulonfur l'Aroux.
Mimeur ( de) Conſeiller au Parlement de Dijon.
&Dijon.
Montigny ( de ) Directeur Général des Fermes
àDijon..
Petit, Receveur des impofitions du Châlonnois
rue Orfevre , à Châlons-fur- Saône.
Publot , à Dijon.
97
Riballier , à Paray le Monial , en Charollois.
Saffenay ( de ) Préſident à mortier du Parlement
de Bourgogne , à Dijon .
2
30
MESSIEURS
Tanlay(le Marquis de ) Conſeiller Honoraire du
Parlement , en ſon Château de Tanlay...
Trébuchet , ancien Officier de la Reine , à Auxerre.
Meſſieurs les B. de M. S. J.
Bretagne.
Bellemart ( de ) Négociant , à l'Orient ..
Boutet , à Morlaix .
Briantde Wagat ,
B. *** , à Broon .
rue neuve , à Hennebon .
Coetenſcour ( le Comte de ) au Château de Ker
ſan , par Landerneau.
Dubot (le Chevalier ) Major du Régiment de
Royal- Pologne Cavalerie , à Redon.
Du Gage (la Marquiſe ) au Couvent de Mont
barel , à Guingamp .
Gouyquet de Bocozel , à Quimperlé .
Herga ( Mde ) ſur la Place , à l'Orient,
Kergonvel le Sparffel ( l'Abbé de ). Chanoine de
la Cathédrale de Leon , à S. Pol de Leon.
Kerouart ( leMarquis de ) Préſident au Parlement
de Bretagne, enſon Château de Kerouart.
Kerouart ( de ) Préſident Honoraire au Parlement
de Bretagne , à Morlaix.
Kerſauſon ( le Marquis de) en ſon Château de
Kloiques , près de Morlaix .
Kerſauſon ( le Comte de) à Morlaix ,
LaBraffe Damilly ( de ) premier Préſident du Para
lement de Rennes , à Rennes .
Lagneau de Villeneuve, Procureur du Roi , au
Port- Louis.
Loheac ( le Marquis de ) Conſeiller au Parlement
de Bretagne , en ſon Château de la Chauveliere
,près d'Ancenis , route de Nantes,
3
MESSIEURS
Maucler , Contrôleur des vivres de la marine, d
Breft.
Penanguer-Horellon ( Mde ) fauxbourg au Duc , à
Quimper.
Pitot , ancien Maire , à Morlaix .
Querhoent ( le Marquis de ) au Château de Querhoent..
Roquefeuil ( la Comteffe de ) en ſon Château de
Querlouët , près Carhaix .
Silguy ( de ) grand Bailli de la Nobleffe de Bre
tagne , à Quimper.
Tonquedec. ('le Comte de ) en ſon Château de
Tonquedec, près Lanion , par Guimgamp .
Société de lecture de la Foſſe ( MM. de la ) d
Nantes.
Champagne:
Leclerc deMontplaiſir , Curé de Gandeleu
de Reims.
Mitelet , à Sens .
,
route
Roze , Receveur des Gabelles , à Châteauporcien
par Rhetel-Mazarin .
Saint-Point ( 'Abbé de ) Grand Vicaire du Diocèſe
de Reims , à Reims .
Verneuil ( de ) Meſtre de Camp de Cavalerie , en
fon Château à Verneuil, par Dormans .
Vignacourt ( la Marquise de ) en ſon Château
deGuignicourt , par Mezieres.
Le P. de l'Ab . de Mo par Langres.
Dauphiné.
Faure , Directeur des Domaines du Roi , à Gre
noble
1
32
MESSIEURS
LaMagdeleine (la Marquiſe de ) en ſonChâteau
près S. Marcellin ..
La Porte de l'Artaudiere ( le Marquis de ) à Saint-
Marcellin..
Marcieux ( le Comte de ) Lieutenant-Général des
• Armées du Roi , & Grand'Croix de l'Ordre de
S. Louis , à Grenoble..
: Montauban-Soyans ( le Marquis de ) à Creft.
Monteynard (Mde la Marquiſe de ) à Grenoble.
Murinais ( Mde la Marquiſe de ) en ſon château,
près Saint-Marcellin.
Her culais ( le Marquis d' ) à Grenoble.
Sciyés ( Mde de ) à Ambrun.
L'Ab . G. de S. R. à Valence...
L'Ab. G. de S. A. à Saint-Marcellin ..
Flandres , Hainault.
Cottiau ( l'Ab. ) à Cambray.
Courbe ( de ) ancien Capitaine de Cavalerie ,
Lille.
Dallennes ( Mde ) Chanoineffe du Chapitre de
Mons, à Mons..
D'Ervillé ( Mde ) à Valenciennes...
D'Eſtourmel (le Marquis ) à Suzanne , prèsPeronne..
D'Hellêmes , Chevalier de S. Louis
Château d' Hêllêmes.
> en fon
Faulconnier , fils , Tréſorier de la Marine , à
Dunkerque.
Imbertduhem , rue Marais , à Lille..
Malus , premier Secrétaire de l'Intendance , à
Lille.
Pali fot deBeauvoir , Receveur Général des Do
maines& Bois de Flandres , à Lille
33
MESSIEURS
Petitpas de Belleghem , rue des Jéſuites , d'Lilla
Franche-Comté.
Badouillier , Greffier plumitifde la Chambre des
Comptes de Dôle , à Dôle.
Bogillot, Receveur des Diligences, à Besançon.
Broch d'Hotelans. Chanoine du Chapitre Royal
de Dôle , à Dôle.
Choifeul ( ſon Eminence M. le Cardinal de en
fon Palais à Besançon.
Coffigny ( de ) Colonel d'Infanterie , Directeur
des Fortifications du Comté de Bourgogne , à
Besançon.
D'Apchon ( Evêque de Dijon ) en fon Château de
Creffin près d'Orgellet.
D'Autume ( ie Marquis ) à Besançon.
Dupin ( le Baron ) à Dole.
Fourquet, Procureur du Roi au Bailliage deDôle ,
àDôle:
Fraifan ( d ) à Besançon.
Marivat ( de ) Chevalier de S. Louis , Commif
laire-Odonnateur des Guerres , à Besançon.
Villerte ( le Marquis de ) rue du Flou , à Be-
Sançon.
:
Guyenne & Gascogne.
Baudenat ( B. ) Place Royale , à Bordeaux,
Bellemont ( de ) Directeur des Spectacles , à
Bordeaux .
Caſteinau ( le Comte de ) en ſon Château de
Trialou, près Milhac.
Clozier à Tarbes.
D'Adye ( l'Abbé ), à Perigueux.
1
34
MESSIEURS
Dallieu Directeur des Poſtes , à Tarbes.
Gouet ( Georges ) fils aîné , chez M. fon Pere
au Chartron , à Bordeaux.
La Beque (la Préſidente de) à Dax .
Lalanne , Préſident à mortier du Parlement de
Bordeaux, à Bordeaux .
Lalanne ( Mde la veuve ) & fils , à Bayonne.
La Roque ( de ) Receveur des décimes , à Dax.
LaTour (de ) Receveur des Tailles de l'Election
1.
d'Agenois , à Agen.
Monnet , à Chef-Boutonne , route de Bordeaux.
Pouget, Conſeiller du Roi , Subdélégué de l'Intendance
deGuyenne , à Caſteljaloux.
Sanſac (le Comtede ) à Marmandes.
Saubanier, Contrôleur de la Monnoye,àBayonne.
Ise de France.
Aubry, Directeur des Poſtes, à la Ferté-Millon
Borſtel àMontfort-Lamaury..
Bonn-dame ( Mde ) Dite trice des Carroffes , à
Noyon , pour deux exemplaires.
Dufour , Négociant à Beauvais..
Gabriel, premier Architecte du Roi , à Verfailles.
Laurens , Entrepoſeur du Tabac , à Noyon.
Le Flamand , Avocat au Parlement, à Luzarche...
Montplaifir ( Mde de ) àMantes.
Pigache , au Bureau de la Marine , à Versailles.
Poinfignon, Miniſtre des Chanoines Réguliers du
Château , à Fontainebleau.
Rondeau , Maître de la Poſte aux chevaux , d
Nogent-fur-Seine.
Sauvat, à Pontoise
35
MESSIEURS
Serans ( de ) en ſon Château de Serans , prés
Magny.
Soular , Préſident . Tréſorier de France en la Gé-
* néralité de Soiſſons , à Chambly en Beauvoiſis.
Trémeau , Docteur de Sorbonne Miniſtre de
S. André , à Clermont en Beauvoiſis.
Truguet, premier Commis de la Marine , à Verfailles.
Vicques ( de ) Chevalier de S. Louis, à la Nor
ville , près Arpajon.
B. de S. M. ( MM.les ) à Soiſſons.
R *** (Mde l'Ab.de ) près Compiegne.
Languedoc.
Aillaud, Avocat au Pont S. Esprit .
Amadieu , en Languedoc.
Billoti , ( de ) à Piolenc , par le Pont S. Efprit.
Bouquet , Eccléſiaſtique à Lunel.
Boufquet Fils ainé , àfainte Hippolite par Nimes.
Brienne ( de ) Archevêque de Toulouse , &
Toulouse.
Buges Directeur des Poſtes , à Limoux.
Courtois (le Chevalier de ) à Beaucaire .
Chazours , Chanoine Théologal du Chapitre de
Foix , à Foix .
Coquelin ( de ) Prieur de l'Abb. de Bol.
Saverdun .
Coſte , P ... de Mialet ,par Nifmes .
Daiguebelle , à Genouilhac , dans les Cevennes.
Deſplans , à Montpellier.
Feſquer , ancien Conful, àfaint Hippolite.
Forés (de ) à Béziers .
Fournes ( la Comteſſe de ) à Nisnes.
T
Genas , Conſeiller au Préſidial de Niſines,
à Niſmes.
36
MESSIEURS.
Yauſſeran ( Mde de ) à Beaucaire.
La Tourette ( le Comre de ) Baron des Etats
de Languedoc , à Thin par Tournon.
Mazuyer , Receveur du Grenier à Sel, au Puy en
Velay
Monceau ( le Comte de ) Lieutenant Général
des Armées du Roi & Commardant dans
la Province du Languedoc , à Montpellier.
Moviez Receveur des Poſtes , à Narbonne.
Morel ( l'Abbé ) Chanoine de la Cathédrale ,
àMontpellier.
Plantat , Maître Chirurgien , à Niſmes.
Pommier , Ingénieur de la nouvelle roure d'Auvergne
, à Alais
Sales , Avocat au Parlement , à Chalabre par
Limoux.
Salies ( de ) ancien Lieutenant - Colonel de
Cavalerie , à Alby.
Taillepied , Controleur Général des Fermes ,
à Tournon ,
Vaux ( le Comte de ) Lieutenant Général des
Armées du Roi , à Monistrol en Velay.
Limousin.
Bouzonie , Receveur des Tailles , à Tulle.
Deſmarais , au château de Chambon
Morterolles.
près
Dorat , Secrétaire du Roi , à Limoges.
Freſſiniat, Médecin, Maire & Contul , à Limoges.
L'Eſpinaſle ( de ) Commiſſaire des Tailles & des
Milices , à Tulle.
Liron fils , Directeur des recettes générales des
Firances, àLimoges.
Maflac (de ) Receveur Général du Tabac, à Brivelagaillarde.
Lorraine.
37
Lorraine & Pays Meffin.
MESSIEURS
Ailliot , Intendant Général de la Maiſon du Roi
de Pologne Duc de Lorraine & de Bar , à Luneville
.
Beaufort , Major de la Place , à Marfal.
Choiſy ( la Marquiſe de ) à Mogneville
Bar-le-Duc.
Clauſe ( Mde ) à Montmedy .
, par
Dumas , Profeſſeur des Belles-Lettres au Collége
Royal de Metz , à Metz,
Dupin , Secrétaire de l'Intendance , à Metz.
Dupré de Geneſte , Secrétaire perpétuel de l'Académie
Royale des Sciences & Beaux-Arts , à
Metz.
Gallois, Secrétaire d'Etat du Roi de Pologne ,
à Nancy.
Gand Fils , Contrôleur Général des Finances
des Evêchés &d'Alface , à Thionville.
T. *** à Metz.
Montmorency- Laval , Evêque de Metz , en ſon
château de Freſcaty , à Metz.
Prevoſt , Receveur Général des Fermes du Roi ,
a Nancy.
Saunery ( de ) Avocat au Parlement , à Metz.
Tronville ( de ) Subdélégué général de l'Inten
dance , à Metz.
P. ( le ) des B. D'E. par Ligny.
S. A. ( de ) de P. A. à Pont-à-Mouſſon .
Lyonnois , Beaujolois .
Baillon , Intendant de Lyon , à Lyon.
Chalut ( de ) Brigadier des Armées du Roi ,
Lieutenant-Colonel du Régiment de Dragons
d'Orléans , à Rouanne en Forest.
D
38
MESSIEURS
Coſte , pere & fils , Négocians , rue Tupin , à
Lyon.
D'Apchon ( Mde ) Abbeſſe de Seignecay dans
le Forest , près Montbrison.
D'Arlod ( le Baron ) Syndic général de la No
bleſſe du Bugey , à Belley .
Fenoyl ( le Marquis de ) à Chafel-fur-Lyon .
Gauffecourt ( de ) rue de la Charité , à Lyoni
Groſlay ( la Comteſſe de ) à Lyon.
Guerin , Négociant , à S. Chamond.
Habert ( P. N. B. ) Banquier , rue de l'Arbre-
Sec , à Lyon.
Hiie , Ecuyer Subdélégué de l'Intendance de
Lyon , à Rouanne .
Jeantel , fils Négociant , rue de Clermont , &
Lyon .
Jars , Directeur & Intéreſſé dans les Mines du
Lyonnois , à Lyon .
Larcher d'Arcy ( le Marquis de ) en ſon château
d'Arcy , par la Pacaudiere , route de Lyon .
Leman , Receveur des Tailles , à Villefranche.
Reb .... ( le P. ) route de Lyon .
Sellonf( Les Freres ) Négocians , rue Beſſiron , à
Lyon.
Thorel de Campigneulles , Tréſorier de France
de la Généralité de Lyon , rue S. Joſeph , à
Lyon.
Waize , chez Meſſieurs David Dufour & Aunaud ,
à Lyon .
Maine.
Deshayes ( la Marquiſe ) aux Etangs - l'Archevêque
, route de Château- Duloir.
Dutertre , Commis au Bureau de la Poſte aux
Lettres , àMayenne .
39
MESSIEURS
Jupelliere ( Mde de ) à Mamers par Bellêmes .
Latour- Landry ( le Comte de ) en ſon château ,
près Laval .
Leballeur , Prêtre , à Laval , pour deux Exempl .
Tuffé ( le P. de ) à la Ferté-Bernard.
Nivernois & Bourbonnois.
Colon , Docteur en Médecine , à Château - Chinon .
Feuillet , Marchand de Bois , à Château- Chinon .
Fleſſelles ( de ) Maître des Requêtes , Intendant
de Moulins , à Moulins.
Montbaron ( de ) Seigneur de la Montagne ,
à Château Chinon.
Quênay , fils , au Château de Beauvoir,
Quincy ( le Comte de ) à la Charnaye , près la
Charité.
Quincy ( la Comteſſe de ) en fon Château d' Artel
, par Nevers.
Remigny ( le Marquis de ) àNevyers.
Normandie.
Bazin , en fa Terre de Corbon , par Dozulé.
Beaumenil , le fils , à Argentan ,
Beſnard de la Loutrie , Directeur des Poſtes , à
Falaife.
Bigot ) Préſident à Mortier du Parlement de
Rouen ) à Rouen.
Bordeaux ( de ) Avocat , à Vernon fur-Seine.
Bourguignon ( de ) Conſeiller , Procureur du Roi ,
Honoraire au Bureau des Finances , rue des
Cordeliers , à Caën.
Breuily ( Mdede ) à Argentan.
Caligny ( de ) Ingénieur en chefde la Hogue , d
Valogne.
Caffant ( de ) Receveur des Gabelles , à Gifors.
Caſtilly ( la Marquiſe de) àBayeux.
Dij
40
MESSIEURS
Cafting, Receveur des Tailles , à Alençon.
Chambray ( le Marquis de ) en ſon château de
Chambray , route d'Alençon , à Tillieres .
Chaulieu de Beauregard , par Vernon.
Crotville ( la Préſidente de ) en ſon hôtel rue
S. Godard , à Rouen.
D'Anf reville ( la Marquise ) en ſon château
d'Anfreville .
D'Auxais , en fon château proche Periers , par
Coutances.
Des B ... ( l'Abbé ) à Séez.
Dubiſion , Négociant , à Caën ; pour 2 exempl.
Dupont , Marchant Clincailler , ſur le Quai , à
Rouen.
Dutheil , Chevalier de S. Louis , ancien Capitaine
de Dragons , à Bernay.
Ferré , Commis à la Poſte , à Dieppe.
Fonteblanche ( de ) Ingénieur , Penſionnaire du
Roi , Receveur des Gabelles , à Livaroft .
Fontette , Intendant de Caën à Caën.
Fournier , à Gifors.
Gaſtebley ( Pierre ) rue de la Femme blanche ,
Rouen.
Gregoire ( Mde veuve ) au Havre.
Herlel ( Mde ) rue Françoiſe , au Havre.
Houderot ( le Marquis de ) en ſon château de Ste
Laurens , près Harfleur.
Latour ( de ) Chevalier de S. Louis , Commandant
pour le Roi , à Saint Lo.
Ledoyen ( A. ) Négociant , au Havre.
Lougé ( le Baronde) en ſon château de Sairer ,
prèsDomfront.
Margue Dumenil , Receveur des Tailles , à Neuf
châtel.
41
MESSIEURS
Morel , Conſeiller au Préſidial de Cotentin , &
Directeur des Poſtes , à Coutances.
Motteville (de ) Préſident honoraire au Parlement
deNormandie , rue de l'Ecureuil , à Rouen.
Néel de Criſtot , Evêque de Séez , à Séez.
Prie ( le Comte de ) en ſon château de Courbepine,
parBernay.
Rochefort ( de ) Subdélégué , à Saint - Lo .
Saint- Pairpigeon ( de ) Procureur du Roi ès Jurifdictions
de Granville , à Grandville .
S. Pois( le Marquis de ) en ſon château de Saint
Pois , par Vire.
St. Vincent [ le Marquis de] en ſon château de
Saint- Vincent , par Bernay.
Servolus [de] Lieutenant de Maréchauffée , à
Evreux.
Vidot [ le Marquis de ) en ſon château de Vidot
, par Dozulé..
Picardie & Artois.
Brugnon , Directeur des Poſtes , à la Ferre.
Clery [ François ] Négociant , à Boulogne-fur-mer.
Courteville d'Odiq [ le Comte de ] Colonel au
Corps desGrenadiers de France , à Abbeville.
Dangerville,Négociant , à Boulogne-fur- mer.
D'Allenoy , Avocat en Parlement , rue d'Arras ,
àAire.
Déduc , Directeur des Poſtes , à Chaulny.
Duruchanoy Contrôleur des Aydes , à Montdidier.
Guêny [ le Chevalier de ] Lieutenant de Roi , d
Boulogne-fur-mer.
Noirval [ de ] ancien Lieutenant Général , à Boulogne-
fur mer.
Pellerin , Intendant des Armées Navales , au
château de Plainville , par Montdidier.
Din
42
MESSIEURS
Rouillé ( Mde ) au château de Goyancourt , par
Roye.
Saint- Juſt , Lieutenant Général du Bailliage-
,
Royal d'Ardres & Comté de Guines ,
Ardres.
Ternifien ( L. ) fils , Négociant , à Boulognefur-
Mer.
Poitou.
Choupes ( de ) Major du Régiment Commiſſaire
Général de la Cavalerie , au Portaut , par Airvault.
Creuzé , au château , à Chatelrault .
Laguiche ( Mde de ) Abbeſſe de Thouars , à
Thouars.
Lavault [ de ] Négociant , à Niort.
Malherbe fils , à Loudun.
Mercier , Receveur des Tailles , aux Sables d'Ollonne.
Merinville [ le Marquis de par Poitiers à Belac ,
pour le Fraiffe.
Provence.
Boulbon [ le Comte de ] en ſon château de Boulbon
, par Tarafcon.
Bovignan , Négociant , rue des quatre Tours , &
Marseille.
Boyer de Fondcolombe, vis-à-vis de l'Archevêché,
à Aix.
Butini & Folch , Négocians , à Marseille.
Chambon , Receveur des Fermes du Roi , à Marfeille.
Clavieres [ le Marquis de ) en ſon Hôtel ,
Avignon
Cuchetde Regnier , à la Côte S. André,
43
MESSIEURS
D'Albertas , premier Préſident de la Chambre
desComptes , Aydes & Finances de Provence ,
à Aix.
Dutillet, Lieutenant de vaiſſeau , & Capitaine du
Corps Royal , à Toulon.
Expilly ( l'Abbé ) Chanoine , Tréſorier du Cha
pitre Royal de Taraſcon , àAvignon.
Grandpré ( de ) Brigadier des Armées du Roi ,
à Vaureas .
Guyon , Correſpondant de l'Académie Royale de
Chirurgie de Paris , à Carpentras.
Merle ( le Marquis de ) en ſon Hôtel , à Avignon.
Peruſſy ( le Marquis de ) Lieutenant-Général des
Armées du Roi , à Avignon.
Periat , Avocat , rue de la Couſaine , à S. Remi.
Raouflet- Laudun ( de ) à Tarafcon,
Rouvriere ( Balthazar Négociant , chez M. De
liſle l'aîné , Secrétaire du Roi , à Marseille.
Sappia ( le Comte de ) à Nice.
Rouffillon.
Beſombre fils , chez M. ſon pere , Receveur des
impoſitions de la Province du Rouſſillon , à
Perpignan.
Dudoignon, premier Capitaine- Factionnaire du
Régiment de la Ferre , à Collioure .
Mailly ( le Comte de ) Lieutenant-Général des
Armées du Roi , Commandant en Rouſſillon ,
à Perpignan.
Poeydavan , premier Secrétaire de l'Intendance
de Rouffillon , à Perpignan.
Raynal François ) Négociant , à Perpignan.
Vilar de Avocat Général du Conſeil Souverain
de Rouſillon , àPerpignan,
44
Saintonge & Pays d'Aunis.
MESSIEURS
Beauregard ( de ) Chanoine Régulier à Sablanceaux
, par Saintes .
Chalais ( la Princefle de ) en ſon Château de Chalais
, par Lagrolle.
Jonzac ( le Comte de ) Lieutenant-Général des
Armées du Roi , en ſon Château de Jonzac ,
Barbezieux.
Lejay , Directeur des vivres de la Marine , à Rochefort
.
LISTE des Abonnés qui font hors du
Royaume.
SA.R.DOM PHILIPPE, Infant d'Eſpagne, àParme.
S. A. ELECTORALE Madame l'Electrice Palatine ,
à Manheim.
M. LE DUC Palatin des Deux- Ponts , aux Dax-
Ponts.
MADAME LA DUCHESSE de Saxe- Gotha , à Gotha
MADAME LA DUCHESSE des Deux-Ponts , aux
Deux-Ponts , pour trois Exemplaires.
LE PRINCE FREDERIC des Deux Ponts , aux Deux-
Ponts.
Andrez , Graveur, à Liege.
Boiffier - Lullin , à Genéve.
Briere Dumartret ( la veuve ) à Genève.
Comtant à Genève .
Crepêl ( l'Abbé à Malte .
Desfrancs ( Mde ) à Genéve.
Droze , à Berne.
Kineſtedt ( le Baron de ) Conſeiller - Intime
45
MESSIEURS
Chambellan de S. A S. M. le Duc deWir
temberg , à Stuttgard.
Kobenſelle Comte de ) Premier Miniſtre des
Pays- Bas , à Bruxelles .
Kobenfel ( la Comteile de ) à Bruxelles .
LaGueſpiere ( de ) Major & Directeur des Bâtimens
du Duc de Wirtemberg , à Stuttgard.
La Hoſtein ( Mde la Baronne de ) à Manheim.
La Sence , Fils , à Liège.
Leſſeps , Miniſtre du Roi , à Bruxelles .
Lorrenzi ( le Comte ) Miniſtre de Sa Majesté,
à Florence .
Mont-Martin [ de ) Secrétaire du Cabinet de
M. le Duc Wirtemberg , à Stuttgard.
Mont-Perou ( le Baron de ) Réſident pour le
Roi , à Genéve.
Neron , Auteur des Annonces , à Bruxelles .
Orlando d'Elbino ( le Comte ) Chevalier de
l'Ordre de S. Eſtienne , à Florence.
Saladin , vis- à-vis la Maiſon de Ville , à Genéve.
Seckin ( la Baronne de ) à Manheim .
Véri ( l'Abbé de ) Auditeur de Rotte , à Rome.
Vernet ( Ifaac ) à Genéve.
Uxcull ( la Baronne d' ) à Stuttgard.
Woronzoff ( le Comte de ) Ambaſſadeur de Sa
Majesté Imperiale des Ruffies , à Londres .
Mrs de l'expédition du Chef de Bureau des
Gazettes Impériales , à Nuremberg .
Nota. On donnera par fupplément dans les
Mercures ſuivans , les Noms des Abonnés qu'on
peut avoir oubliés.
On tâchera de plus en plus de rendre ce Journal
intéreſſant , pour ſatisfaire les perſonnes qui,
en ſouſcrivant , forment un fond ſur lequel pluſieurs
Gens de Lettres ont des Penſions.
46
LISTE
Des Librairesde Paris & des Provinces , qui distri
buent le Mercure aux perſonnes qui ne le reçoivent
pas directement du Bureau.
Nota. Comme les perſonnes à qui les Libraires
débitent le Mercure , ne font pas connues au Bu-
' re au de la diftribution , leurs noms n'ont pas pu
être inférés dans les Liſtes précédentes .
LIBRAIRES DE PARIS .
Barois, quai des Auguſtins ,
Chaubert , rue du Hurepoix ,
Cheron , au Palais ,
Defpilly , rue S. Jacques ,
Deſprez , rue S. Jacques ,
Duchefne , rue S. Jacques ,
Ganeau , rue S. Severin ,
Le Breton rue de la Harpe ,
Muſier , quai des Auguſtins ,
Panckoucke , rue de la Comédie ,
LIBRAIRES DANS LES
1 Exemplaire.
6Exempl.
1 Exempl.
2 Exempl.
1Exempl.
10 Exempl.
12 Exempl.
1 Exempl.
1 Exempl.
100 Exempl.
PROVINCES.
Abbeville , chez L. Voyez , 4 Exempl
Amiens , chez François & Godard , 17 Exempl
Amſterdam , chez Rey , 20 Exempl.
Angers , chez Jahier & la veuve Foureau
, 9 Exempl.
Arras , chez Michel Nicolas & Laureau
, 8 Exempl.
Arles chez Gaudion , 1 Exempl.
Avignon , chez Delaire & Payen. 2Exempl.
Auxerre , chez Fournier , 2Exempl.
Bâle en Suiffe , à la Poſte , 20 Exempl.
47
Beauvais , chez Deſaint , 5Exempl.
2Exempl
2 Exempl,
Berlin , chez Jean Neaulme ,
Blois chez Maſſon ,
Bordeaux, chez Chappuy l'aîné , à la
3 nouvelle Bourſe , Place Royale :
chez les freres la Bottiere , Place
du Palais : L. G. la Bottiere , à S.
Pierre , vis- à-vis le Puits de la Samaritaine
, & à la Pofte .
Breſt , chez Malaſſis ,
Bruxelles, chez la veuve Pierre Vaſſe
& J. Vandenberghen ,
Caën, chez Leroi ,
57Exempl.
7Exempl.
40 Exempl.
1 Exempl.
Calais, chez Gilles Née , ſur la grande
Place. 1 Exempl,
Châlons enChampagne, chez Briquet , 3 Exempl.
Châlons- fur-Saône , chez Maudidier , 1 Exempl.
Charleville , chez Thezin , 5 Exempl.
Chartres , chez Feſtil , Gobelain &
Letellier , 9 Exempl.
Chinon , chez Breton , 1 Exempl,
Colmar , chez Fontaine , 2 Exempl.
Coppenhague , chez les freres Philibert
, 9 Exempl.
Dijon , chez M. Coignard , Mailly & à
la Poſte , 14Exempl.
Douay, chez Lannoy , 2 Exempl.
Dreux , chez Letellier , 1 Exempl.
Franfort , à la Poſte ,
Fribourg en Suifle , chez Charles
deBoffe ,
Grenoble , chez Girouſt ,
Laon , chez Melleville ,
Grand-Maiſon & Pavie ,
13 Exempl.
7 Exempl.
1 Exempl.
1 Exempl.
La Rochelle , chez Salvin, Chaboiceau ,
8 Exempl.
Liege , chez Bourguignon , 3 Exempl.
Lille , chez Broveillo , 1 Exempl.
48
Limoges , chez Barbou , •Exempl.
Lyon , chez J. Deville& à la Poſte ,
Marſeille , chez Sibić , Molly & Jayne , 6 Exempl.
Meaux , chez Charles ,
Montpellier , chez Rigault ,
Moulins , chez la veuve Faure ,
Nancy , chez Babin ,
Nantes , chez la veuve Vatard ,
Niſmes , chez Gaules ,
Orléans , chez Rouzeau de Montault ,
45Exempl,
2Exempl.
2. Exempl.
10Exempl.
8Exempl.
20Exempl.
1 Exempl.
4Exempl.
Poitiers, chez Faulcon& Felix Faulcon,
Rennes, chez Ravaux , Julien , Char-
19 Exempl.
les Vatard, Garnier & Jacq. Vatard, 48 Exempl,
Rheims , chez Godard & Cazin , 4Exempl.
Rouen , chez Herault & Fouques , 37Exempl,
Saint-Germaine-n-Laye , chez la veure
Chavepeyre , 1 Exempl,
Saint-Malo , chez Havins , 4Exempl,
Saint-Pierre- fur-Dive , chez Dupray , s Exempl.
Senlis , chez Detroques ; 2Exempl.
Sens , chez Lavigne , 3Exempl.
Soiffons , chez Courtois , 7 Exempl.
Strasbourg , chez Dulfeker & Konig , s Exempl.
Toulouſe , chez Robert , 12 Exempl.
Tours , chez Lambert & Billaut , 17 Exempl.
Troyes , chez Bouilleror , 4 Exempl.
Valenciennes , chez Quênel , 6Exempl.
Verſailles , chez Fournier , 8 Exempl.
Villefranche de Rouergue , chez Veidelhié
, 1 Exempl.
Vire , chez Chalmé , 1 Exempl.
Vitri-le- François , chez Seneuze. 2. Exempl.
*
LETTRE
AUX AUTEURS
DU
MERCURE
DE FRANCE.
DE HEBEKE
ついでださ
LETTRE
AUX AUTEURS
DU MERCURE
DE FRANCE ,
SUR LE
COMTE DE WARVICK,
TRAGÉDIE NOUVELLE ,
EN CINQ ACTES ET EN VERS
Repréſentée , pour la première fois , le Lundi
2 Novembre 1763.
M. DCC . LXIII.
TELEEH
LETTRE
AUX AUTEURS
DU
MERCURE DE FRANCE.
VOICI , Meſſieurs , une nouvelle preuve
de cette vérité que Corneille a devinée
parſentiment &qu'il a fi bien placée dans
ſaTragédie duCid : e'eſt le Cid qui parle :
«Mes pareils à deux fois ne ſe font point connoître;
»Et pour leurs coups d'eſſai veulent des coups de
Maître. >>>
C'eſt ainſi que les Racine & les Voltaires'annonçoient
ſur laScène Françoiſe.
Monfieur de la Harpe paroît avoir bien
étudié la manière de ces grands Peintres
del'ame, & ſe voit, comme eux, couronné
A iij
dès le premier pas qu'il a fait dans la car
rière du Théatre .
La Tragédie de Warvick, dont je vais
faire l'analyſe exacte , eſt un Ouvrage
qu'on ne devoit pas attendre d'un Ecolier
àpeine forti des Univerſités. Il est vrai
que ſes premiers Maîtres n'avoient pas
méconnu fon génie , & que M. de la
Harpe , avant l'âge de vingt ans , avoit
rendu fon nom celebre & intéreſſant dans
les faſtes de cette Ecole de goût & de
moeurs , qui compte plus d'un Rollin parmi
ſes Chefs .
Tout le monde paroît demeurer d'ac
cord que le plan de cette Tragédie eft
heureuſement conçu , que les caractères
en font nobles , & auffi - bien foutenus
que contraſtés , les ſentimens vrais
& grands fans enfure , le ſtyle élégant
& la verſification facile , mais toujours
harmonieuſe . Ceux qui s'intéreſſent à la
gloire de notre Theatre voient avec plaifir
s'élever un jeune Poëte , qui a le courage
de ſacrifier à la préciſion de ſes
dialogues ces maximes & ces ſentences
tant rebattues & toujours applaudies .
Ils lui ſçauront gré ſans doute d'avoir
composé dans un genre preſque oublié de
nos jours , & qui a fait place aux monf
trueuſes &burleſques Pantomimes qu'on
nous apporte d'Angleterre ou d'Italie .
Mais outre le mérite réel de cette Tragé
die , il en eſt un qui appartient plus aux
moeurs qu'au génie ; l'Auteur ſemble ne
s'être écarté de l'hiſtoire que pour donner
à Warvick toute la grandeurdont une
ame eft capable. Auguſte qui pardonne a
Cinna , n'eſt pas plus généreux que Warvick
empriſonné par Edouard , & qui ne
fort de ſa priſon que pour le couronner
une ſeconde fois . Les acclamations univerfelles
données au Comte de Warvick
dans ce moment , font un témoignage
irrécuſable contre les détracteurs
de la Scène Françoiſe . Ce n'eſtpoint affez
qu'un beau diſcours devenu preſque une
action par la véhémente éloquence de
l'Orateur , nous imprime des leçons de
vertu , ce ſont des exemples de générofité
qui nous frappent au Théatre , qui rappellent
l'homme à ſa première dignité :
ce font peut - être ces applaudiſſemens
unanimes & forcés que nous donnons à
la vertu qui nous emportent juſqu'à elle ,
qui nous rendent capables d'y atteindre ,
& font du Théatre même une école de
moeurs , que rien ne peut remplacer.
A iiij
NOMS DES ACTEURS.
YORCK , Roi d'Angleterre , ſous le nom
d'Edouard.
MARGUERITE D'AN JOU , femme de
Lancaftre , Roi d'Angleterre, ſous le nom
de HENRY.
LE COMTE DE WARVICK.
SUFFOLK , Confident d'Edouard.
SUMMER , Ami de Warvick.
ELISABETH , Amante de Warwick.
NEVILLE , Confidente de Margueritean
GARDES.
?
A
C
Ho La Scène est à Londres.
?
1612
ACTE PREMIER
MARGUERITE ouvre la ſcèneavecNéville
ſa confidente , & lui découvre les
ſecrets motifs de ſa joie &de ſes nouvelles
eſpérances : Edouard vainqueur de
Henri VI , & placé ſur ſon Trône par la
valeur & l'amitié de Warvick , va dans
l'absence de ce guerrier lui ravir ſa Maîtreffe
, & doit ce jour même épouſer Elifabeth
de Gray. Marguerite ſe flatte que
Warvick , irrité d'un affront fi peu attendu
, va travailler avec elle à rétablir
fon mari ſur le Trône d'Angleterre :
c'eſt pourquoi elle ſe propoſe d'obtenir
d'Edouard la liberté de paſſer en France
pour y joindre le Comte de Warvick ,
& l'inſtruire des amours & de l'ingratitude
du Maître qu'il s'eſt donné.
Edouard , ſans lui refuſer ni lui accorder
ſa demande , lui fait entendre que
le moment de la paix ſera celui de ſa liberté.
Le Roi ouvre à Suffolck les replis
de ſon coeur , il lui confie ſes projets , ſes
craintes , ſes combats, la violence de fon
amour . C'eſt ſurtout l'amitié de Warvick
qui lui peſe ; c'eſt Warvick , c'eſt un ami
Av
A
qu'il craint d'offenſer ; mais il eſpere le
fléchir & ordonne à Suffolck de ſe rendre
à la Cour de France , &c. &c. Alors
on apprend que le Comte vient d'arriver
dans Londres aux acclamations de tout le
Peuple , & le Roi ſe retire dans le plus
grand trouble .
Telle eſt la marche du premier Acte ,
nous n'en citerons qu'un trait rendu ſublime
par Mademoiselle Dumeſnil , &
qui le paroîtra peut - être encore ſans
elle.
Cet MARGUERITE qui parle.
Demomens en momens j'attendois le trépas ;
Unbrigand ſe préſente ,& fon avide joie
Brille dans ſes regards à l'aſpect de ſa proie.
Il eſt prêt à frapper : je reſtai ſans frayeur ,
Un eſpoir imprévu vint ranimer mon coeur.
Sans guide , fans ſecours ,dans ce lieu folitaire,
J'oſai dans ce brigand voir un Dieu tutélaire.
« Tiens , approche , ( lui dis-je, en lui montrant
mon fils , 1
Qu'à peine ſoutenoient mes bras appeſantis,)
Ofe fauver ton Prince , oſe ſauver ſamere.>>>>
J'étonnai , j'attendris ce mortel ſanguinaire ,
Mon inttépidité le rendit généreux. alloy
LeCiel veilloit alors fur mon fils malheureux,
Oubien le front des Rois , que le deſtin accable ;
Sous les traits du malheur ſemble plus refpectable,
a Suivez-moi , me dit-il , &le fer à la main ,
Portant mon fils de Pautre, il nous fraye un ches
9039
2
2
Et ce mortel abject , tout fier de ouvrage ,
fon
Sembloit , en me ſauvant , égaler mon courage.
apne me ACTE II
WARVICK commence à s'applaudir
C
avec Summer d'avoir rétabli la paix entre
deux Nations rivales & hautaines , d'avoir
obtenu pour fon Maître la Soeur de Louis
XI , & de ſe voir à la fois l'arbitre , la
zerreur & le foutien des Rois. C'eſt dans
cet eſprit qu'il rend compte enſuite au Roi
du ſuccès de ſa négociation , & qu'il ſe
félicite de l'avoir ſervi dans la Cour des
Rois comme dans les combats. Edouard
loue ſon zèle , & conſent à ratifier la paix,
mais non à épouſer la Soeur de Louis XI .
Le Comte de Warvick inſiſte ſur la né
ceffité de fatisfaire au traité dont il fut
garant lui-même ; & le Roi , fans lui devoiler
tout-à-fait le myſtère de ſes nouvelles
amours , ſe retire en lui laiſſant
voir autantde trouble que d'amitié : War
vick reſte dans l'étonnement. Marguerite
vient l'en tirer , & s'exprime ainfier
MARGUERITE. ( Elle continue àparler
d'Edouard.)
Onditque ſur ſon coeur l'amour leplus ardent
Prend, depuis quelques jours, un ſuprême afcen
dant....
1.
On dit plus , & peut- être allez-vous en douter :
Ondit que cet objet, qu'il eût dû reſpecter,
Avoit promis ſa main , gage d'unfeufincère,
Auplus grand des Guerriers qu'ait produit l'Angle
terre ,
A qui même Edouard doit toute fa grandeur :
Qu'Edouard lâchement trahit ſon bienfaiteur :
Que pour prix de ſon zèle , & d'une foi conſtantel
Il lui ravit enfin ſa femme& ſon amante!
Ce ſont-là ſes projets , ſes voeux & ſon eſpoir,
Et c'eſt Elifabeth qu'il époufe ce ſoir.

: • • :
Pourquoi trouveriez -vous ce récit incroyable?
Lorſque l'on a trahi ſon Prince & ſon devoir ,
Voilà, voilà le prix qu'on en doit recevoir.
Si Warvick eût ſuivi de plusjuſtes maximes ,
S'il eût cherché pour moi des exploits légitimes,

Il me connoît aſſez , pour croire quemon cosur
D'unplus digne retour eût payé ſa valeur.
Adieu. Dans peu d'inftans vous pourrez reconnoî
tre
Cequ'a produit pour vous le choix d'un nouveau
Maître;
Vous apprendrez bien-tôt qui vous deviez ſervir.
Vous apprendrez du moins qui vous devez hair .
Je rends grace au deſtin. Oui , ſa faveur commence
Amefaireaujourd'hui goûter quelque vengeance ;
Et j'ai vû l'ennemi qui combattit ſon Roi,
Puni parun ingrat qu'il ſervît contre moi.
Warvick veut encore douter des dif
cours de Marguerite , & de l'ingratitude
de fon ami ; mais Summer & enſuite Eli
ſabeth viennent confirmer tout ce qu'il
a appris . Warvick jure d'en tirer ven
geance. Elifabeth s'efforce en vain de le19
calmer , & Warvick fort en menaçant.
Cof
3????? ?????????????
MA
ACTE III
ARGUERITE s'applaudit d'avoir irrite
Warvick , & peint ainſi le génie des
Anglois dont il eſt l'idole .
MARGUERITE, a Néville.
:
おす
)
Ne crois pas qu'Edouard triomphe impunément,
Mets-toi devant les yeux ce long enchaînement
De meurtres , de forfaits , dont la guerre civile
A, depuis fi long-tems , épouvanté cette Iſle.
Songe au ſang dont nos yeux ont vû couler des
flots ,
по
3
53
A
Sous le fer des foldats , ſous le fer des bourreaux ;
Ou d'un père ou d'un fils chacun pleure la perte ,
Et d'un deuil éternel l'Angleterre eſt couverte.
De vingt mille proſcrits les malheureux enfans
Brûlent tous en ſecret de venger leurs parens ;
Ils ont tous entendu , le jour de leur naiſſance ,
Autour de leur berceau le cri de la vengeance :
Tous ont été , depuis , nourris dans cet eſpoir ,
Et pour eux , en naiſſant , le meurtre eſt un devoirs
Je te dirai bien plus , le ſang & le ravage
Ont endurci ce Peuple , ont irrité ſa rage;
Et depuis ſi long-tems au carnage exercé;
II conferve la foifdu ſang qu'il a verſé.
Mais elle craint que ce Guerrier trop
ſuperbe n'éclate en menaces inſultantes
devant fon maître , & que le Roi ne le
faffe arrêter , elle fort : ( ce qui laiſſe le
Théatre vuide afſfez inutilement. C'eſt un
défaut dont les plus grands Maîtres ont
donné l'exemple , mais que leurs éleves ne
doivent jamais imiter. )Edouard cependant
qui vient d'apprendre de Suffolck
que Warvick ne lui a répondu que par
des emportemens , commande qu'on l'éloigne
Mais Warvick paroît , &
lui fait une longue énumération de ſes
ſervices , il lui rappelle ſes propres difcours
fur le champ de bataille où fon
pere venoit d'expirer , & ſe plaint de
fon ingratitude . Edouard lui fait une
réponſe très-moderée , quoique noble , &
qu'on ſera peut-être bien aiſe de trouver
ici.
?
...
Ceft EDOUARD qui parle.
Moderez devant moi ce tranſportqui m'offenfe.
Vantez moins vos exploits, j'en connois l'impor
tance;
Mais ſçachez qu'Edouard , arbitre de ſon fort,
Auroit trouvé ſans vous la victoire ou llaamort;
Vous n'enpouvezdouter, vous devez me connol
tre.
Eh! quels ſont donc enfin les torts de votre Mai-
; tre?
Je vous promis beaucoup: vous ai-je donnémoins ?
Lerang, où pres de moi vous ontplacé mes ſoins,
L'éclat de vos honneurs, vosbiens, votre puiſlance,
Sont-ils de vains effets de ma reconnoiſſance ?
Il eſt vrai, j'ai cherché l'Hymen d'Elifabeth.
N'ai-je pû faire au moins ce qu'a fait mon Sujet ,
Etm'est- il défendu d'écouter ma tendreſſe ,
De brûler pour l'objet où votre eſpoir s'adreſſe ?
Queme reprochez-vous? Suis-je injuſte ou cruel ?
L'ai-je, comme unTyran , fait traîner à l'autel ??
Je me fuis , comme vous , efforcé de lui plaire ,
Je me ſuis appuyé de l'aveu de ſon pere ;
J'ai demandé le ſien; & s'il faut dire plus ,
Elle n'a point encor expliqué ſes refus.
Laiſſez-moi juſques-là me flatter que ma flamme
Quemes foins , mes reſpects , n'offenſent point fon
ame;
Etqu'un coeur qui du vôtre a mérité les voeux,
Peut être , malgré vous, ſenſible à d'autres feux.

WARVICK & EDOUARD.
Jamais Elifabeth ne me ſera ravie ,
Onvous ne l'obtiendrez qu'aux dépen de maviej
Jamais impunémentje ne fus offenfé
יצ
Y
EDOUARD.
Jamais impunément je ne fus menacé ;
Et fi d'une amitié , qui me fut long-tems chère?
Le ſouvenir encor n'arrêtoit ma colère ,
Vous en auriez déjà reſſenti les effets ....
Peut-être cet effort vaut ſeul tous vos bienfaits.
Nepouſſez pas plus loinma bonté qui ſe laſſe
Et ne me forcez pas à punir votre audace.
Edouard peut d'un mot venger ſes droits bleſſés,
Etfût-il votre ouvrage ; il eſt Roi, frémiſſez.
Le Comte de Warvick lui répond
par des reproches encore plus amers ;
Edouard fait entrer ſesGardes ; Elifabeth
arrive avec eux : le Comte lui exagere
les torts de l'ingrat Yorck , & la quitte
pour courir à la vengeance. Edouard or
donne qu'on arrête le Comte de Warvick .
Elifabeth demeure avec le Roi pour l'appaifer
, & l'on vient leur annoncer que
Warvick s'eſt laiſſe conduire à la tour ,
mais que le peuple s'émeut en fa faveur :
le Roi fort pour aller le contenir.
SOIVAAT
0
C
ACTE IV.
WARVICK feul & dans la prifon , fe
retrace ainſi le fort de ſon premier maître :
.. C'eſt dans ces lieux, dans cette tour horrible
Qu'à vivre dans les fers par moi ſeul condamné
Lemalheureux Henri languit abandonné ,
L'Oppreſſeur , l'Opprimé n'ont plus qu'un même
afyle.
Hélas ! dans ſon malheur il eſt calme& tranquille,
Il eſt loin de penſer qu'un revers plein d'horreur
Enchaîne auprès de lui ſon ſuperbe vainqueur.
Summer vient lui apprendre que le parti
de Marguerite doit bientôt le délivrer.
Warvick le conjure par les pleurs qu'il
verſe encore devant lui , de hâter le moment
de ſa liberté. Summer lui promet
tout , & fort pour lui obéir.
Plus calme après ces eſpérances , Warwick
réfléchit ſur l'illuſion qui l'a confolé
; Elifabeth arrive,
L'objet de cette Scène n'eſt ni précis ,
ni déterminé ; mais l'art de l'Auteur , la
figure aimable & la voix touchante de MademoiſelleDubois,
fur-tout les talens ſupérieurs
de M. Le Kain , qu'on peut appellerleGarrickFrançois
, concourent àpal
lier ce léger défaut .
Enfin des Gardes viennent chercher
Elifabeth pour la conduire auprès du
Roi ; Warvick retombe dans ſes incertitudes
, & dans l'agitation . Alors
des Gardes enfoncent la prifon , & Summer
à leur tête parle ainfi.
SCENE VII.
SUMMER..
J'apporte la vengeance ,
Ami , prenez ce fer ; foyez libre & vainqueur .
WARVICK.
Tout estdonc réparé ? .. Cherami , quel bonheut !
SUMMER.
Votre nom, votre gloire, & la Reine & moi-même ,
Tout range ſous vos loix un peuple qui vous aime
Marguerite , échappée aux Gardes du Palais ,
D'abord, à votre nom , raſſemble les Anglois ,
Jemejoins à ſes cris : tout s'émeut, tout s'emprefle,
Tous veulent vous offrir une main vengereſſe.
On attaque , on aſſiége Edouard allarmé
Avec Elifabeth au Palais renfermé.
Paroiſſez ; c'eſt à vous d'achever la victoire.
mivenez chercher la vengeance & la gloire.
WARVICK.
Voilàdonc où ſa faute & le fort l'ont réduit :
De ſon ingratitude il voît enfin le fruit.
Il l'a trop mérité. Marchons ... Warvick, arrête.
Tu vas donc d'une femme achever la conquête
Ecrafer fans effort un rival abbatu?
20 Sont-ce làdes exploits dignes de ta vertu ?
Eft-ce un ſi beautriomphe offert à ta vaillance ;
D'immoler Edouard, quand il eſt ſans défenſe ?
Ah!j'embraffe unprojetplus grand,plus généreux.
Voici de mes inftans l'inſtant le plus heureux.
Ce jour de mes malheurs eſt le jour de ma gloire.
C'eſt moiqui vais fixer le fort & la victoire.
Le deſtin d'Edouard ne dépend que de moi.
J'ai guidé ſa jeuneſſe & mon bras l'a fait Roi ;
J'al conſervé ſes jours & je vais les défendre .
Je luidonnai le ſceptre , &je vais le lui rendre
Detous les ennemis confondre les projets,
Et je veux le punit à force de bienfaitsig
Il connoîtra mon coeur autant que mon courage W
Une ſeconde fois il ſera monouvrage, Do
Qu'il va ſe repentir de m'avoir outrage
Combien it va rougir ! ... Amis , je ſuis venge.
Allons, braves Anglois , c'eſt Warvick qui vous
guide,
Ne déſavouez point votre Chef intrépide.
Sivous aimez l'honneur, venez tous avec mo
Et combattre Lançaſtre, & fauver votre Roi
Fin du quatrième Alte
uby
ACTE V
ELISABETH qui ne connoîtdeWarvick
que fa fureur &fes projets de vengeance ,
tremble également pour les jours de fon
amant , &pour ceux de fon Roi. Suffolck
vient la raſſurer par le récit de ce qui
s'eſt paffé ſous les yeux, Warvick a
diffipe le parti de Marguerite qui affiés
geoit Edouard dans ſon palais , & l'a
couronné pour la feconde fois. Elifabeth
ſe livre à la joie. Edouard l'augmente
encore en lui déclarant qu'il eſt prêt à
épouſer la foeur de Louis XI , & à
l'unir au Comte de Warvick. Marguerite
priſonniere , mais triomphante , leur apprend
qu'elle s'eſt vengée du Comte de
Warvick , & qu'il eſt expirant,
Voici les vers qui ſont dans la bouche
du Comte de Warvick qu'on amene ſur
le Théatre , & qui terminent la piece :
... Ecoutez moins de vains reſſentimens.
Renvoyez à Louis cette femme cruelle ,
Il pourroit la venger , ne craignez plus riend'elle.
Cepeuplequi m'aima ,la déteſte aujourd'hui
Quim'adonné la mort ne peut régner ſur lui,
Pleurez moinsmon trépas. Macarriere eſt finic
Aumoment leplus beaudont s'illuſtrama vie.
Mavoix a fait encor le deſtin des Anglois :
Etj'emporte au tombeau ma gloire & vos regrets
Π
WARVICK continueens'adreſſant à EDOUARD.
N'accuſons de vos maux que yous & que moi
même.
Votre amour fut aveugle &mon orgueil extrême,
Vous aviez oublié mes ſervices : &moi
J'oubliai trop , hélas ! que vous étiez monRei,
J'ai l'honneur d'être ,
MESSIEURS,
Votre très-humble & très
obéiſſant Serviteur ,
JOUBERT.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le