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1763, 05-06
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
MA 1. 1763 .
Diverſité , c'est ma deviſe. La Fontaine.
Cochin
Juriov.
A PARIS ,
CHAUBERT, rue du Hurepoix .
JORRY, vis à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti.
Chez DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques .
CELLOT , grande Salle du Palais.
AvecApprobation & Privilége du Roi.
BT.LOVAT
840.6
M558
.1763
AVERTISSEMENT.
LEE
Bureau du Mercure eft chez M.
Lutton , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eſt de 36
fols , mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant , que 24 livres pour feize volumes
, à raiſon de 30 fols pièce.
,
Les personnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la poste
payeront pour ſeize volumes 32 livres,
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
le faire venir , ou qui prendront les frais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raiſon de 30 fols
parvolum. c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces ou des
Aij
pays étrangers , qui voudrontfaire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
On fupplie les perſonnes des provinces
d'envoyer par la poſte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en foit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On prie les personnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Musique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées
des Mercures.& autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format, le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préſent quatre - vingt- onze volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , ſe trouve à la findu
foixante- douziéme.
201
0001
MERCURE
DE FRANCE.
MAI. 1763 .
ARTICLE PREMIER .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ETEN PROSE.
EPITRE d'un Curé du N.. à Madame
la Marquise de S. R. àParis.
Da votre voix l'attrait perfuafif
Sçut m'arracher jadis , ſage Marquiſe ,
D'un lieu de peine * , où les loix de l'Eglife
Depuis un an me retenoient captif.
Avec encor plus de force & d'empire ,
*Le Séminaire.
Aiij
6: MERCURE DE FRANCE.
La même voix me réveille & me tire
D'un froid repos dont , loin de l'hélicon ,
Ledéſeſpoir de grimper à ſa cime ,
Et de cueillir le laurier de la rime ,
Avoit ſaiſi mon timide Apollon.
Oui , dans la douce & charmantecarrière ,
Où , dès l'abord , mes premières chanſons
Avoient eu l'art ou le bonheur de plaire ,
Je ſommeillois couché ſous la barrière.
Avois-je tort ? Ecoutez mes raiſons.
Un bon Poëte , ainſi que tout grand-homme,
Tout bien compté , Madame, n'eſt en fomme,
Que l'effet ſeul de quelque paſſion ,
Rapide , ardente , & pleine d'action ,
Dont le feu vif ſaiſir , pénétre , enflamme ,
Brule ſon coeur des plus hardis tranſports:
Ainſi que l'âme eſt le reffort du corps ,
Les Paffions ſont le reſſort de l'âme.
La gloire , l'or , l'amour , l'ambition ;
Tel eſt l'inſtinct des actions ſublimes ,
Des grands talens , des vertus &des crimes,
Qui n'eſt piqué de ce vif aiguillon ,
Foible jouet d'efforts puſillanimes ,
Au champ de Mars n'eſt jamais qu'un poltron ,
Au double-mont qu'un Raccolleur de rimes.
Les Paffions ſont la divinité
Que, ſous le nom de Démon , de Génie ,
De Muſe , enfin de Dieux de l'harmonie ,
Chanta jadis la docte antiquité.
MA I. 1763 . 7
Orappliquons cette maxime fûre.
D'un pauvre hère , à qui , pour ſon malheur ,
1
i
L'ordre du Sort confia la pâture
Et le ſalut du troupeau du Seigneur ;
D'un Preſtolet , vrai Pâtre évangélique ,
Fait pour trotter , ſans repos & fans fin ,
Sur tous les pas d'un animal ruſtique ,
Amille écarts par ſa malice enclin :
Si quelquefois , las de courir en vain ,
Aſſis le ſoir au bord d'une prairie ,
Au lieu d'aller irriter ſon chagrin ,..
Par quelque triſte & fotte rêverie ,
Sur des pipeaux aſſemblés de ſa main ,
Pour ſe diſtraire , il lui prend fantaiſie
De frédonner quelqu'air vif & badin ,
Quelle ſera ſa muſe , ſon génie !
L'ambition ? Mais la ſienne eſt remplie ,
Quand ſes amis , ou ſon heureux deſtin
Ont pu le mettre à l'abri de la * faim. ( a )
La ſoifde l'or ? Eh ! comment pourroit naître
Ce fol deſir au coeur étroit d'un être ,
Qui quelquefois n'a pas ſon ſaoul de pain ? ( b )
L'amour ? O ciel , d'une telle foibleſſe
Daigne à jamais ſauver ſon chaſte coeur :
D'un triple acier défends-en la froideur
*Voyez la fin de la Piece , où l'on a renvoyé
lesNotespour la commodité de ceux qui ne voudront
pas les lire.
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Contre les feux d'une oeillade traîtreffe ;
Tour , juſqu'à l'air du Dieu de la tendreſſe
Doit pour un Prêtre être un objet d'horreur.
La gloire? Hélas ! des Paſteurs de l'Eglife , -
Depuis longtemps le mondain orgueilleux
Borne la gloire au ſoin religieux
Debien remplir des devoirs qu'il mépriſe.
Etrange état que l'état clérical !
:
Aux yeux d'un ſiécle où la licence règne ,
Un Prêtre est-il modeſte ? on le dédaigne:
C'eſt un cagot , un Sage machinal.
Eſt- il doué d'un eſprit vif, aimable ;
Par fois au jeu , dans les cercles , à table ,
Léger , badin , lémillant , jovial ?
Tout eft perdu: ſa gaîté ſcandaliſe
Tout à la fois & le monde , & l'Eglife .
Eſt- il né doux ? C'eſt un bon animal ,
Devant lequel on ſçait tout ſe permettre.
Est- il zélé , ferme? C'eſt un brutal ,
Un orgueilleux qui voudroit tout foumettre
Au joug ſacré du bâton Paftoral.
Enfin , qui ſcait , fur cette mer oblique ,
Guider ſa nef, d'un cours toujours égal ,
Entre l'amour & l'eſtime publique ,
Sans donner onc en nul écueil fatal ,
N'eſt pas un Sot; & , dans ce temps critique ,
Malgré les flots , les vents , & les Anglois
Des bords Bretons juſqu'à la Martinique ,
MA I. 1763 . 9
Pourroit paſſer vingt Régimens François.
Mais rev enons . Du Lyrique rivage
Mainte raiſons m'interdiſant l'accès ,
J'avois fait voeu, clos dans mon hermitage ,
* D'en oublier pour toujours le langage,
Et rachetant par un filence ſage
Le temps perdu de mes foibles éifais ,
De conſacrer tous mes foins déſormais
Aux ſeuls devoirs où mon état m'engage.
De ce deſſein qu'encore affermiffoit
Certain penchant à la fainéantife ,
Vice qu'on ſçait ſi cher aux gens d'Eglife ,
Et que, mon coeur idolâtre en ſecret ,
Par vos diſcours, éloquente Marquile ,
Vous m'excitez à rompre de projet.
Vos volontés ſont des loix que j'adore.
Sans oppoſer nulle vaine raiſon
:
A des deſirs dont le motif m'honore ,
Je céde , & vais , pour quelques jours encore
Porter mes pas dans le ſačné vallon .
Si pour monter juſqu'aux lieür defirables ,
Où les neuf Soeurs , loin des vulgaires yeux ,
Ont établi leur ſéjour radieux ,
Et révélé tant de ſecrets aimables
1
Aux Arrouets , aux Rouffeaux , aux Chaulieux ,
J'avois beſoin des ailes ſecourables :
De quelqu'inſtinct plein de nerf & d'ardeur ,
Le ſouvenir profond qu'en traits de flanime
Ont imprimé vos bienfairs en montame ,
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
Sera mon guide & mon introducteur .
A. D. d. P. le .... 1762 .
NOTES.
( a) Quand un Eccléſiaſtique eſt affez heureux
, après vingt ans de travaux , de miſéres
pour obtenir une petite Cure de quatre à cinq
cens livres , il peut regarder ſa fortune comme
faite , &, tout en prenant poſſeſſion de ſon Eglife ,
marquer dans le Cimetiere, en qualité de premier
pauvre de la Paroiffe , la place de ſa ſépulture.
Ce partage eſt celui de tous les ſubalternes
dans les divers états de la vie,
Le Vigneron , dont l'art heureux
Fait mûrir ce fruit délectable,
Qui mit , dans les temps fabuleux ,
Son inventeur au rang des Dieux,
S'abreuve d'un cidre impotable..
Le Laboureur infatigable ,
Qui fur de raboteux guerèts
Séme & cueille avec tant de peine
Les dons utiles de Cérès
Ne fe paît que d'orge & d'avoine...
Le Soldat , fier enfant de Mars ,
Qu'on vit vingt fois ſur des murailles ,
A la tranchée , en des batailles,
Braver les plus affreux haſards ;
Si , ſurvivant à ſon audace ,
Il ne tombe pas ſur la place
Atteint d'un perfide métal ,
:
MA I. 1763 . 11
S'en va , lorſque l'âge décline ,
Couvert de gloire & de vermine ,
Pourrir au fond d'un Hôpital.
( b ) De 250 Cures environ, dont eſt com-
* poſé le Diocèſe de N .... ( je crois qu'il en eſt
de même de tous les autres ) il y en a pour le
moins un tiers franc , où les Titulaires n'ont que la
portion congrue , dont la manſe eſt fixée à la
ſomme de 300 liv. Sur cette fomme prenez
so liv. pour les décimes , taux auquel on peut les
impoſer ; autant pour l'entretiende la Chaumiere
Paftorale , toujours prête à tomber ; le double
pour la nourriture & le ſalaire d'un domeſtique ;
car enfin il faut quelqu'un qui faſſe bouillir la
marmite du Curé pendant qu'il dit la Meſſe ;
reſte pour ſa table , ſon ameublement & fon
veſtiaire , la ſomme de 100 liv. c'est-à-dire , sla
sden. par jour. Je ne fais point mention du
cafuel; un Curé n'a garde d'attendre le plus
léger honoraire d'une troupe de miſérables qui
n'ont pas ſouvent un mauvais linceul pour les
enſevelir: il eſt trop heureux ,
Lorſque, d'un défunt qu'on lui porte
Pour le gîter au monument ,
La veuve , après l'enterrement ,
Ne vient pas , traînant une éſcorte
De marmots qui crévent de faim ,
Affiéger le ſeuil de ſa porte ,
Ex reclamer pour eux du pain
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
LE MOT POUR RIRE.
AIR: Je nesçais pas écrire.
La bonne chère & le bon vin ,
Premier éloge d'un feſtin ,
Sont bien faits pour ſéduire.
Mais , ce n'eſt rien qu'un grand repas,,
Quand la gaîté n'y régne pas.
Je veux le mot pour rire.
Donnons à nos amis abſens
Moins de défauts que de talens ,
Pas un trait de ſatyre.
Ayons le fel de la gaîté ,
Sans l'art de la méchanceté.
Je veux le mot pour rire.
Un Bel- Efprit affez ſouvent
Nous prive de l'heureux moment
Que l'allegreſſe inſpire.
A table il n'eſt que l'enjoûment.
Point de Cenſeur, de froid ſçavant :
Je veux le mot pour rire.
Bacchus anime les propos ,
Il eſt le père des bons mots ,
Sans chercher à les dire .
MA I. 1763 . 13
Buvons , peut-être en dirons-nous :
Voiſin, ils ſont fréquents chez vous :
Je veux le mot pour rire.
Ondoit aimer ſincérement ,
S'en faire un doux amuſement ,
Et non pas un martyre.
Un peu d'amour nous rendjoyeux :
Extrême , il nous rend ennuyeux.
Je veux le mot pour rire.
Dans ce ſéjour délicieux ,
L'image de celui des Dieux ,
Le plaiſir nous attire :
Enchaînons-le de tout côté ;
Non , laiſſons-lui la liberté :
Je veux le mot pour rire.
ParM. FUZILLIER, à Amiens.
TRADUCTION en Vers libres de luz
XIV Ode du II Livre d'Horace::
Otium divos rogat in patenti , &c.
LORSQU'AU milieu de ſa carrière
L'Aſtre des nuits dérobe fa lumière,
Et que les vents fougueux tyranniſent les flots ;
Letimide Marchand furpris par la tempête,
14 : MERCURE DE FRANCE.
Redoutant les dangers ſuſpendus ſur ſa tête,
Adreſſe aux Immortels des voeux pour le repos..
Ces Favoris du Dieu redouté ſur la terre ,
Ces Médesindomptés , brillans par leurs carquois;.
Laſſés des longs travaux d'une pénible guerre ,
Recherchent un loiſir qu'ils ont bravé cent fois.
Les rubis éclatans , la pourpre éblouiſſante ,
Ces Palais, ces liteurs & ces nombreux troupeaux
Peuvent-ils , cher Groſphus , procurer le repos ,
Repouſſer des chagrins la foule renaiſſante ,
Et calmer des eſprits par l'ennui dévorés ?
Les ſoins volent toujours ſous des lambris dörés.
Heureux cent fois celui que le Dieu des richeſſe s
Ne berce pas deſes vaines promeſſes !
Qui vit long-temps du bien de ſes a ïeux
Sans crainte , ſans remords , ſans deſirs odieux !
Sur un lit de gazon , couché dans ſa chaumière ,
Cemortelpeut goûter les douceurs du repos :
Le ſommeil à ſon gré vient fermer ſa paupière.
Et prodigue ſur lui ſes paiſibles pavots.
Puiſque l'on vit ſi peu , pourquoi tout entre
prendre?
Croit- on fixer du temps le trop rapide cours ?
Aquoi , mon cher Groſphus , l'homme oſe-t-il
prétendre ?
Prétend t- il reculer le terme de ſes jours ?
Ona beau parcourir tous les climats du monde ,
On nepeut s'éviter : onſe trouve toujours...
MA I. 1763. 15
Ce fou , qui s'abandonne au caprice de l'onde ,
Croit-il, ſur un vaiſſeau plus léger que les vents
Se dérober aux traits des remords dévorans ?
Vaine erreur ! Le chagrin ardent à le pourſuivre
S'élance ſur la pourpe & fait voile avec lui.
Puiſque rien ne nous en délivre ,
Tâchons, du moins d'adoucir notre ennui.
Saiſiſſons du préſent le rapide avantage ,
Et laiſſons l'avenir entre les mains des Dieux.
Corrigeons du deſtin le caprice odieux ,
Et faiſons des plaiſirs un agréable uſage.
On ne peut en tout être heureux ;
Et le ſort le plus doux a des revers affreux.
Achille eut en naiſſant la valeur en partage ,
Achille des Troyens put renverſer les tours ;
Mais la mort a frappé du coup le plus terrible
Dans la fleur de ſes ans , ce Héros invincible.
A l'amour de Titon l'Aurore fut ſenſible ;
Titon ſe vit aimé. Mais malgré ſes amours
Une lente vieilleſſe aſcu miner ſes jours.
Le fort m'accor dera peut- être
Ce qu'il vous aur arefuſé.
Des plus riches Palais , les Dieux vous ont fait
maître ;
Plutus de tous ſes dons pour vous s'eſt épuiſé ;
Pour vous milletaureaux mugiſſent dans laplaines
Voshabits ſont tiſſus de pourpre Tyrienne;
Les Dieux des plus grands biens vous ont favorifé
16 MERCURE DE FRANCE
:
Votredeſtin ne me fait point envie:
Ces Dieux ne m'ont donné , ( je les en remercie )
Quece ruſtique toît & le foible talent
D'imiter de nos Grecs le lyrique genie.
Aufſije ſuis heureux ; rien ne trouble ma vie ;
Et je me ris des voeux du Vulgaire infolent.
Par M. B. D. S.
VERS pour mettre au bas du Portrait
de Madame GUIBERT.
APOLLON & l'Amour , jaloux de leurs ſuccès ,
Voulurent la fixer tous deux ſous leur empire :
Celui- ci lại donna ſes traits ,
Et l'autre lui remit ſalyre.
Par M. D......
1
LES SOLITAIRES DES PYRÉNÉES ,
NOUVELLE Eſpagnole & Françoife.
SUURR ces Monts qui ſéparent l'Eſpagne
d'avec la France , deux Hermites
Pun François , l'autre Eſpagnol , habitoient
à peu de diſtance l'un de l'autre.
Leur âge étoit a-peu-près égal , &
:
MA I. 1763 . 17
peu avancé, leur figure des plus avantageuſe,
même ſous leur habit difforme,
leur conduite entièrement oppofée à
celle des Hermites ordinaires. Ils ne
mandioient pas , ne recevoient ni dons
ni viſites fçavoient lire & lifoient.
Leur premierſoin avoit été de ſe fuir,leur
conduite réciproque les rapprocha : ils
ſe virent ſouvent & fe parlerent fans
défiance. En un mot , ils étoient voiſins
ſans être ennemis , choſe prèſque
auſſi rare entre des Emules de cette
nature , qu'entre des Rivaux de toute
autre eſpéce.
Chacun d'eux avoit un ſecond , fur
lequel il ſe repoſoit de certains menus
détails. L'Hermite François dut
particulièrement applaudir aux foins de
fon jeune Diſciple. C'étoit un modèle
d'attachement,de zéle & d'activité. Nulle
fatigue ne le rebutoit , nulle démarche
ne lui ſembloit pénible. A peine , cependant
, paroiffoit-il toucher à ſa quinziéme
année. Toutes les grâces de la
jeuneſſe & de la beauté brilloient fur
fon viſage : on l'eût pris pour l'Amour
qui , par divertiſſement , s'étoit affublé
d'un froc.
Un jour qu'il étoit abſent , le Reclus
Eſpagnol vint converfer avec le FranTO
MERCURE DE FRANCE.
çois. Non , diſoit-il à ce dernier , le chétifhabit
qui vous couvre, ne peut vous
déguifer à mes yeux. Vous n'étiez
point fait pour être ainſi vêtu , logé
couché , en un mot pour vous enfevelir
dans ces montagnes. Quelque in
cident vous aura fait renoncer au monde .
Mais fongez qu'il en faut de bien cruels
ou de bien bizarres ,pour justifier une
telle réſolution. Oh! s'il eſt ainſi , reprit
celui à qui il parloit ,je ſuis plus que
justifié. Mais vous même quels bifarres ,
ou quels fàcheux incidens vous ont fait
prendre une réſolution toute pareille à
la mienne ?
Il est vrai , repliqua l'Eſpagnol qui
vouloit caufer , & qui ne trouvoit nul
danger à le faire , il est vrai que je n'étois
point né pour m'affubler d'un ſac ,
me nourrir de racines & coucher fur
la dure. Il eſt encore vrai que je mitige
en fecret cette auſtérité apparente.
Mais une foule de diſgraces & de fautes
m'a rendu ce déguiſement néceſſaire...
Oh! vos travers& vos malheurs n'ontjamais
pû égaler les miens , interrompit
l'autre Hermite. Vous en allez juger ,
ajouta l'Eſpagnol. Premierement je ſuis
marié. Et moi auffi reprit l'Hermite
François . J'aime ma femme qui me fuit,
و
MAI. 1763. 19
ajouta le premier : Je fuis ma femme
qui m'aime , repliqua le ſecond.
L'ESPAGNOL .
J'épouſai la mienne par ſupercherie .
LE FRANÇOIS.
On y eut recours pour me faire époufer
la mienne.
L'ESPAGNOL..
Je l'aimerai toujours.
LE FRANÇOIS .
Je doute que je puiſſe l'aimer jamais.
Voilà effectivement , reprit l'Hermite
Eſpagnol , un contraſte auſſi biſarre que
marqué. Mais voyons juſqu'où il peut
s'étendre. Je vais commencer , perfuadé
que vous imiterez ma franchiſe & ma.
confiance.
Frère Paul, tel qu'on ſe figure ici le
voir en moi , eſt à Madrid le Comte
- d'Ol.... Ma Maiſon eſt ancienne & illuſtrée
, ma fortune affez conſidérable ..
J'ai fervi mon Roi avec zéle & avec ſuccès
dans ſes armées. C'étoit en Italie où
la guerre ſe faiſoit. J'y formai quelque
liaiſon avec le Comte de C.... S.... nom
qui n'étoit pas le fien propre , mais qu'il
devoit à une action des plus éclatantes .
Vous ſçavez que c'eſt l'uſage en Efpagne
de donner à un Officier qui ſe
diftingue , le nom même du lieu où il
s'eſt diftingué : récompenſe la plus flat
20 MERCURE DE FRANCE .
la
teuſe pour une âme noble. D'ailleurs,
le Comte avoit par lui-même de la naiffance
& de la fortune : avantages qui lui
en affuroient un autre bien digne d'envie.
Il devoit à fon retour époufer Dona
Léonor , une des plus belles perfonnes
de toutes les Eſpagnes ; mais en
même- temps une des plus altières. Elle
ſemble avoir oublié cette ſenſibilité fi
naturelle à ſon ſexe & furtout dans cette
Contrée , pour emprunter toute
hauteur du nôtre. L'orgueil eſt ſa paffion
la plus décidée ; elle veut des eſclaves
plutôt que des amans. Je ne la connoiffois
quede nom &n'en étoispas mieux
connu ; comme cependant elle étoit née
mon ennemie , c'eſt-à- dire qu'il y avoit
entre ma famille & la fienne , une de
ces haines héréditaires qu'on prend ridiculement
ſoin de perpétuer dans chaque
génération , j'étois loin d'adopter cette
haine injufte. J'éprouvai même un ſentiment
bien oppofé à l'aspect du portrait
de Dona Leonor. Sa famille l'avoit
envoyé au Comte en attendant qu'il pût
aller prendre poffefſion du modèle. Mais
il me parut moins ébloui que moi-même,
des charmes qu'étaloit cette peinture.
Il me ſembla trop peu occupé du
bonheur qui l'attendoit ; loin de ſe tiMA
I. 1763 . 21
vrer à une joie vive & bien fondée , il
étoit rêveur & mélancolique ; il ne répondoit
qu'avec embarras aux queſtions
qu'on lui faiſoit fur fon futur mariage.
Enfin , il me donna lieu de juger qu'il
ne s'y diſpoſoit qu'avec répugnance :
découverte qui me cauſoit une extrême
furprife.
La guerre ſe faiſoit avec vivacité
les rencontres étoient fréquentes &
meurtrières. Le Comte futunjour commandé
pour une expédition ſecrette ;
je le fus moi-même pour le foutenir. Il
tomba dans une embuscade & ſe vit enveloppé
par une Troupe bien ſupérieure
à la fienne . J'arrivai à temps pour la dégager
; mais déja le Comte étoit bleffé
, renversé de cheval fans connoiffance
& prêt à être foulé aux pieds par
ceux des ennemis. Je le fis fecourir ,
tandis que je faifois tête aux Allemans ,
qu'une Troupe nouvelle venoit de renforcer.
Enfin , après une mêlée furieuſe ,
l'avantage nous demeura. Je fis tranf
porter le Comte au Quartier-Général ,
où les plus habiles Chirurgiens déſeſpérèrentde
fa vie. Ce fut dans ce moment ,
qu'un Soldat de ma Troupe m'offrit le
portrait de Léonor. Il l'avoit pris dans
la poche d'un Soldat ennemi qui avant
22 MERCURE DE FRANCE .
d'être tué avoit eu la précaution de fouiller
le Comte. L'état où étoit reduit ce
dernier , & furtout l'envie de garder
le portrait de Léonor , m'en fit ſuſpendre
la reftitution. Je fis remettre la boëte
parmi les effets du bleſſé , après en avoir
détaché la miniature qu'elle renfermoit.
L'indulgente Loi de la galanterie tolère
aifément ces fortes de larcins. Je crus
qu'elle m'autoriſoit à me faire fur ce
point, l'héritier du Comte , ſuppoſé qu'il
ne guérît pas de ſes bleffures.
Il étoit encore dans l'état le plus équivoque
, lorſqu'une paix ſubite ſépara
les Armées , & que des motifs
preſſans me rappellerent en Eſpagne. Je
me rendis à Séville ; c'étoit le féjour
qu'habitoit Dona Léonor. Je parvins à
la voir , mais fans me faire connoître ,
ſans même avoir pû en être remarqué.
Elle me parut encore plus belle en réalité
que dans ſon portrait. J'en devins
éperdûment épris. Mais en même-temps ,
je frémis des obſtacles que l'antipathie
de nos familles alloit oppoſer à cet
amour.
J'éſſayai quelques voies de réconeiliation
; toutes furent inutiles. Dans cet
intervalle , le Comte de C.... S.... guéri
de ſes bleſſures , avoit été nomméGouMA
I. 1763 . 23
verneur d'Oran & étoit parti du ſein
de l'Italie même , pour ſe rendre à cette
Ville d'Afrique. Vous ſçavez que le Gouverneur
de cette Place ne peut s'en abſenter
ſous aucun prétexte. Ce poſte
n'eſt pour lui qu'une priſon honorable ,
& le nouveau Gouverneur jugeoit Dona
Léonor très-propre à égayer cette priſon.
Il jugeoit bien ; mais il s'y prit
mal. Ne pouvant agir par lui -même ,
il choiſit pour député un de ſes principaux
domestiques , Africain d'origine ,
&mille fois plus intéreſſé que cette origine
ne le ſuppoſe. Je lui avois été utile
en Italie , où dès-lors il ſervoit le Comte .
Le haſard me le fit rencontrer comme il
débarquoit à Cadix. Il me reconnut ,
m'aborda , & m'apprit le ſujet de fon
voyage. Il venoit , me dit-il , demanderau
nomde fon maître , DonaLéonor
à ſes parens . Cettenouvelle me fit pâlir ,
& l'Africain s'en apperçut. Il oſa me
faire différentes queſtions qui toutes
avoient pour but & de me marquer
du zéle , & de m'arracher mon
fecret. Je crus pouvoir le lui confier ; je
lui avouai que mon trépas étoit certain
ſi quelqu'autre que moi épouſoit Dona
Léonor.
L'Africain parut un inſtant rêveur ;
24 MERCURE DE FRANCE.
après quoi il ajouta , qu'il ſcavoit un ſecret
pour conſerver mes jours ; mais
que les fiens feroient par-la fort expofés&
fa fortune perdue fans refſource..
Je lui offris , pour le raſſurer , ma prorection
,& une récompenſe proportionnée
à ce grand fervice. Je ne prévoyois
pas qu'il pût m'en rendre d'autres que
de faire manquer le mariage qu'il s'étoit
chargé de faire réuffir , & , en effet ,
c'étoit déja beaucoup. Mais l'Afriquain
ofa davantage. Il me propoſa de me
fubſtituer à la place de fon maître : choſe
, felon lur, fortaifée& très- excufable.
Quant à moi, elle me parut & plus
difficile & très-peu honnête. C'étoit
néanmoins le ſeul expédient qui me reftât.
Que n'oſepointun amourimpétueux,
à qui les moyens ordinaires manquent
pour arriver à fon but , & , furtout , a
qui la route oppofée offre un moyen
für d'y parvenir ? En effet , l'Agent du
Comte étoit muni des atteſtations les
plus claires , les plus authentiques. Il
n'étoit pas poffible de révoquer ſa mif
fion en doute. Ce n'eſt pas tout , le
Comte marquoit expreſſément que fur
la réponſe de ſon Envoyé , il viendroit
lui -même effectuer en perſonne l'allian-
* ce qu'il follicitoit par un tiers. L'âge de
ce
MA I. 1763 . 25
te rival étoit d'environ dix ans plus
avancé que le mien ; mais cette différence
étoit peu remarquable. Il y avoit ,
d'ailleurs , entre notre taille & nos traits
ce rapport qui peut faire illufion à des
yeux peu familiariſés avec l'objet qu'on
veut remplacer ; & ce qui achevoit de
rendre cette illuſion facile , c'eſt que le
Comte abſent de fon pays depuis vingt
ans , étoit abſolument inconnu à Dona
Léonor ; il n'étoit guère mieux connu
perſonnellement des autres parens de
cette belle Eſpagnole. Tant de facilités
me féduifirent. Ainfi nous convînmes
l'Africain & moi , qu'il feroit , en effet ,
la demande au nom du Gouverneur ;
mais qu'il ſubſtitueroit mon portrait au
fien. J'y joignis même pour plus d'authenticité
, celui de Dona Léonor auquel
j'avois fait adapter une boëte toute femblable
à celle que j'avois reftituée au
Comte. Ce que nous avions prévu arriva.
La propoſition du Gouverneur d'Oran
fut approuvée de toute la famille de
Dona Léonor ; & ce que je n'avois ofé
prévoir , mon portrait plut à cette jeune
&altière beauté. Vous préſumez bien
que l'Agent du Comte lui écrivit d'un
ſtyle à le clouer plus que jamais à fon
rocher. Mais tandis que ce rival , trom-
B
26 MERCURE DE FRANCE .
pé par cette lettre , regardoit fa demarche
comme infructueuse , j'en recueillois
hardiment les fruits.
Au boutd'un intervalle raisonnable ,
jeme préſente ſous le nom du Comte, accompagné
de quelques amis qui approuvoient
& fervoient mon ſtratagême.
C'étoit vers le foir , & la cérémonie
ne fut pas même différée juſqu'au matin.
Je motivai cette extrême diligence
de l'abſolue néceſſité qui me rappelloit
à mon Gouvernement, du danger qu'il
y auroit pour moi à être ſurpris en
Eſpagne . Ces raiſons étoient plaufibles
,& elles furent goûtées. Nous nous
acheminâmes , ſans différer , vers le
Port de Cadix , où un Vaiſſeau nous
attendoit. Une vieille tante de Dona
Léonor , & qui l'avoit élevée , voulut
s'embarquer avec elle : je ne m'y oppoſai
pas , mais je n'y confentis qu'à
regret. Dona Padilla , ( c'eſt le nom
de cette tante ) étoit doublement mon
ennemie , & par rapport à la haine héréditaire
dont j'ai déja parlé , & parce
que mon père avoit refuſé de mettre
fin à cette haine , en époufant Dona
Padilla : forte d'injure qu'une femme
ne peut naturellement oublier , & que
celle- ci avoit toujours préſente. QuoiMA
I. 1763 . 27
qu'il en ſoit , nous partimes. Le Pilote
avoit le mot , & d'ailleurs , le Détroit
de Gibraltar que nous paſſames, acheva
de tranquillifer la vieille tante qui ſe
piquoit de connoître la Carte. Elle ne
douta plus que nous n'allaffions en
Afrique. Pour ma nouvelle épouſe ,
elle étoit ſeule avec moi dans la principale
chambre du Vaiſſeau , & elle ne
s'apperçut ni ne s'informa de rien qui
concernât le trajet que nous avions à
faire. Nous continuâmes ainſi à côtoyer
de loin les terres d'Eſpagne qu'on
perfüadoit à la vieille être celles d'Afrique
, & nous arrivâmes à Alicant ,
que la tante & la niéce prirent pour
la Ville dont j'étois Gouverneur. Il
étoit prèſque nuit ; circonftance qui
aidoit encore à l'illufion . J'avois , d'ailleurs
, envoyé d'avance mes ordres par
terre. Une voiture leſte & commode
nous attendoit au Port. Je fis traverſer
la Ville à mes deux compagnes de
voyage & les conduifis en toute diligence
à quelques lieues de là dans un
Château qui m'appartient. Je voulois
encore diffimuler , au moins , quelques
jours; mais les foupçons de l'une & de
l'autre devintent ſi marqués , fi preffans
, qu'il fallut enfin me réfoudre à
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
parler net. Je leur déclarai que je n'étois
nile Comte de C... S ... ni le Gouverneur
d'Oran : mais que mon nom valoit ,
pour le moins , celui que j'avois emprunté;
que je pouvois prétendre aux
mêmes emplois que mon rival ; que
ma fortune égaloit la fienne , & qu'à
coup fûr mon amour l'emportoit
fur le fien .
,
Comment reçut - on votre aveu ? interrompit
bruſquement l'Hermite François.
On ne peut pas plus mal , répondit
l'Eſpagnol . Je le crois reprit frère
Pacome (c'eſt le nom que s'étoit donné
l'autre Cénobite. ) Et pourquoi , repliqua
frère Paul , en êtes-vous ſi intimement
perfuadé ? C'eſt , ajouta frère
Pacome , que j'ai moi-même éſſuyé un
pareil aveu , & que certainement je l'ai
reçu plus mal encore. Mais pourſuivez
votre récit. Le prétendu frère le continua
en ces termes :
Non , je ne puis vous exprimer la
furpriſe où ce diſcours jetta & la tante
& la nièce. Juſqu'à ce moment Dona
Léonor m'avoit prodigué les marques
de la plus vive tendreſſe. Quelle fut
ma douleur de la voir déſapprouver
hautement mon ftratagême ! Je lui
proteſtai qu'il ne m'avoit été dicté que
MA I. 1763 . 29
par l'amour , & par l'impoffibilité de
pouvoir l'obtenir autrement ; que j'avois
un rang à lui donner , & que
j'étois prêt à réparer tout ce qui dans
cette affaire pouvoit pécher par la
forme , puiſqu'auſſi bien il n'y avoit
plus rien à réparer quant au fond. Je
vis le moment où Dona Léonor alloit
oublier fon courroux ; mais la vieille
tante étoit inflexible , & l'afcendant '
qu'elle avoit fur ſa nièce l'emporta fur
celui que je croyois y avoir moi-même .
Je continuai cependant à les traiter avec
tous les égards poffibles. Elles avoient
tout à ſouhait , excepté la liberté de
m'échapper , & même celle de faire
ſçavoir à leur famille l'eſpéce de captivité
où je les retenois. D'un autre côté
leurs parens les croyoient en Afrique ;
mais le Gouverneur d'Oran ne tarda
pas à les détromper. Impatient de ne
recevoir aucunes nouvelles de ſon député
, il prit le parti d'en dépêcher un
ſecond. Celui-ci le ſervit plus fidélement
que l'autre , peut-être parce qu'il
ne trouva pas la même occafion de le
trahir. Le Comte apprit par lui une
partie de ce qui s'étoit paffé & devina
le reſte. Jugez de ſa rage & de ſa còn -
fafion ! Ce qui achevoit de le déſeſpé--
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
rer étoit de ne pouvoir fans déshonneur
& fans crime s'abfenter de la
Fortereffe qui lui étoit confiée. Il préféra
enfin ſa vengeance à ſa fortune
demanda un ſucceſſeur , l'obtint & fe
rendit fur les lieux pour vérifier le
rapport de ſon nouveau confident &
toute la perfidie de l'ancien .
Là il apprit tout ce qu'il defiroit &
craignoit d'apprendre. On lui confirma
qu'un prétendu Gouverneur d'Oran
avoit épousé , & par conféquent enlevé
celle qu'il ſe propoſoit d'épouser
lui-même. Il lui reſtoit à ſçavoir quel
étoit ce raviſſeur , quelle route il avoit
priſe , quelle retraite il avoit choifie.
Peut - être n'eſpéroit - il pas découvrir
ſi promptement toutes ces choses ;
mais le hafard le fervit mieux qu'il ne
l'eſpéroit. Un Matelot qui fit avec nous
le trajet de Cadix à Alicante & qui
étoit de Séville , y revint : ayant oui
parler du rapt de Dona Léonor , il dit
publiquement avoir aidé à la conduire
àAlicante. Le Comte , à cette nouvelle
, ne confulte que fa fureur. Il ſe rend
par terre & en poſte à Alicante. Le premier
objet qui s'offre à ſa vue eſt l'Africain
qui l'a trahi. Celui-ci l'ayant
reconnu cherchoit à l'éviter : mais ce
MA I. 1763 . 31
fut en vain. Ta mort eſt certaine , lui
dit le Comte en le joignant , ſi tune
me détailles ton infame trahifon , & fi
tu ne m'introduis juſques chez ton complice
. L'Africain ,demi-mort de frayeur,
me nomma à ſon ancien Maître. Le
Comte fut très-furpris de trouver en
moi celui qu'il cherchoit ; mais il n'en
fut que plus irrité. Il perſiſta à vouloir
être conduit & introduit chez moi.
J'avoue que mon étonnement & ma
confufion furent extrêmes en le voyant
paroître. Je ne fçavois quel diſcours lui
adreſſer ; il me prévint. Dom Fernand ,
me dit- il , tu vois en moi l'homme du
monde que tu as le plus vivement outragé.
Peut-être te dois-je la vie ; mais
tu viens de me ravir l'honneur : la
compenfation n'est pas éxacte. J'ai ofé
pénétrer chez toi fans fuite & fans défiance.
J'aurois pu recourir aux voies
toujours lentes , & ſouvent peu fùres
de la Juftice; mais des hommes tels
que nous doivent ſe faire juſtice euxmêmes.
Choifis fans différer l'inſtant
&le lieu .
'Il est trop juſte , lui répondis- je , de
vous donner la fatisfaction que vous
éxigez. C'eſt , d'ailleurs , la ſeule qui
foit en mon pouvoir & en ma volonté.
B iv
32 MERCURE DE FRANCE .
Car vous n'eſpérez pas , fans doute,
que je vous céde jamais Dona Léonor ?
Je vous ai enlevé cet objet que vous
n'aimiez qu'en idée & que j'aimois
réellement. J'ai emprunté votre nom
pour arriver à mon but. Non que j'aie
à rougir du mien & qu'il n'égale peut-
'être l'éclat du vôtre ; mais il s'agiffoit
de tromper une haine injuſte & implacable.
J'y ai réuſſi par ce moyen .
C'eſt une ruſe qui eſt d'uſage à la
guerre & qui eſt , au moins , tolérable
en amour. Quoiqu'il en ſoit , votre
reſſentiment eſt légitime , & me voilà
prêt à vous fuivre. Je l'exhortai , cependant
, à prendre quelque repos , &
même quelques rafraîchiſſemens. Ilme
témoigna n'avoir envie que de ſe bartre.
Je le mis bientôt à même de ſe
fatisfaire . Il fortit ſans affectation ; je le
ſuivis de près ; & à peu de diſtance de
mon Château , nous commençâmes un
combat des plus animés. Je n'ignorois
point à quel homme j'avois affaire , & il
remplit toute l'idée que j'avois eu de lui.
Je l'avouerai même , je ne combattois
pas ſans remords . It me bleſſa avant
que j'euſſe pu lui porter aucune atteinte .
Je redoublai mes éfforts & le bleſſai à
mon tour. Deux autres bleſſures que
-
MA I. 1763 . 33
,
je lui fis ne purent le réduire à demander
quartier. Mais , enfin , il tomba ,
affoibli par la perte de ſon ſang. Je ne,
me permis point de défarmer un fi
brave homme; je m'éloignai en lui
promettant un prompt ſecours. Ce fut ,
en effet mon premier foin. Un de
mes gens qui étoit Chirurgien , voulut
d'abord me panſer. Je m'y oppoſai , &
le conduiſis , moi - même , auprès du.
Comte qui avoit perdu toute connoif..
ſance. On lui mit le premier appareil.
fur le champde bataille même : après.
quoi je le fis tranſporter chez moi le..
plus doucement qu'il fut poſſible. Ses
bleſſures étoient conſidérables ; cepen--
dant le Chirurgien jugea qu'elles pourroient
n'être pas mortelles. Il reprit un
peu ſes ſens , & je m'éloignai , tant
pour ne point le mortifier par ma préfence
, que pour me faire panfer moimême...
Revenu entiérement à lui , le Comte.
demanda chez qui il étoit. J'avois défendu
qu'on l'en inſtruisît. Il reçut pour
réponſe qu'il étoit en lieu de paix &
de fûreté ; qu'il n'eût d'autre inquié
tude que de ſe guérir. On avoit pour
lui les attentions les plus empreffées
&j'avois demon côté celle de ne point
Ву
34 MERCURE DE FRANCE.
m'offrir à ſa vue. Etonné , cependant,
de ne voir paroître que des domeftiques,
il réitéra ſes queſtions ; & les réponſes
de mes gens étant toujours àpeu-
près les mêmes , il ſoupçonna ce
qu'on lui cachoit avec tant de foin.
Pourquoi , demanda-t- il encore , pourquoi
celui qui en uſe avec moi fi généreusement
, me croit-il moins généreux
que lui ? Ce diſcours m'ayant été
de nouveau tranſmis , je fis dire au
Comte , qu'une bleſſure affez confidérable
m'avoit juſqu'alors contraint de
garder la chambre ; mais que j'eſpérois
aller bientôt m'informer en perfonne de
ſa propre fituation. Cette réponſe parut
le fatisfaire.
1
1
1
Il eſt temps de revenir à Dona Léonor.
Elle & ſa vieille tante habitoient
toujours mon Château ; mais la partie
qu'elles occupoient n'avoit nulle communication
avec le reſte. Il eût été plus
éſſentiel pour moi d'interrompre toute
communication entr'elles. Mes complaiſances
euſſent pû adoucir Dona
Léonor , que les conſeils de ſa tante aigriffoient
de plus en plus contre moi.
Une jeune perſonne excuſe toujours
affez facilement les fautes que l'amour
fait commettre ; mais il n'eſt aucun âge
MA. I. 1763 . 35
où une femme puiſſe oublier une injure
qui part du mépris ou de l'indifférence
: auffi Dona Padilla eût - elle
voulu ſe venger de celle de feu mon
père ſur toute fa poſtérite.
Dona Padilla & ſa niéce avoient vu
des fenêtres de leur pavillon , ce qui
s'étoit paffé durant & après mon combatcontre
Dom Tellez. Elles ignoroient
le nom de mon Adverſaire , & je n'avois
pas moi-même fait réflexion qu'elles
pouvoient nous appercevoir dans
cemoment. Je ſuis für que les voeuxde
Dona Padilla furent tous contre moi ;
& ce qui m'afflige beaucoup plus , j'ignore
ſi ſa niéce ne fut pas fur ce point
d'accord avec elle. Au furplus , ce combat
étoitune énigme pour l'une & pour
l'autre. Ce fut apparemment pour la développer
, ou du moins , pour vérifier
leurs foupçons à cet égard , que Dona
Padilla me fit demander un entretien .
Elle ignoroit que je fufſe bleffé. Je ne
l'en fis pas inſtruire. On lui dit ſeulement
de ma part , qu'une incommodité fubite
m'empêchoit de me rendre auprès
d'elle. A cela près , je lui laiffois laliberté
de prévenir ma viſite ; & , en effet , elle
la prévint. Jen'appercusni fur fon front,
ni dans ſes difcours , aucune marque de
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
haine. Elle diffimula au point que je
erus que le temps & ſes propres réflexions
l'avoient entiérement changée.
J'avoue , me diſoit elle , du ton le plus
véridique , j'avoue que certaine prévention
héréditaire m'anima contre vous
dès l'inſtant où vous vous fites connoître .
Mais enfin j'ai fenti que cette prévention
étoit injuſte , & que d'ailleurs ce
malheur ſuppoſé étoit fans reméde. J'efpére
avec le temps perfuader la même
chofe à ma niece , qui me voyant changée
à votre égard , imitera bien volontiers
mon exemple .
Il ſuffit d'aimer pour être crédule. Je ne
foupçonnai aucun artifice dans ce difcours.
Je jurai à Dona Padilla une reconnoiſſance
, un dévouement éternel.
Je voulois , malgré l'état d'épuiſement:
où je me trouvois , je voulois , dis-je ,
aller trouver ſa niéce & lui renouveller
l'offre de tout réparer , offre tant de
fois renouvellée en vain. Mais Dona Padilla
s'oppoſa à cette démarche , me
promit d'applanir toutes les difficultés ,
&me laiſſa ivre d'eſpérance & de joie.
Le jour ſuivant y mit le comble. Je:
vis la tante & la niéce entrer dans ma
chambre ; je crus voir , dans les yeux de
cette dernière,plus que l'autre ne m'avoi
MA I. 1763. 37
promis. Dès-lors elles jouirent d'une
liberté entière , de même que leur fuite.
Il eſt vrai que l'évaſion d'un de leurs
domeſtiques me donna quelque inquiétude
; mais la franchiſe apparente de
l'une & de l'autre me raſſura. Je portai
la confiance juſqu'à leur apprendre que
l'adverfaire avec qui elles m'avoient
vn aux priſes , étoit le Comte lui-même ;
qu'il étoit dans mon Château , & qu'il
leur feroit libre au premier jour de lui
parler. La crainte d'occaſionner à celuici
quelque révolution fâcheuſe , m'empêchaſeuled'avancer
le momentde cette
entrevue. Il convenoit , d'ailleurs , que
j'euſſe d'abord avec lui un entretien particulier.
Lui-même defiroit me voir , &
je me rendis à ſon invitation. Il m'adrefſa
la parole auffitôt qu'il m'apperçut.
Marquis , me dit-il , il ne peut plus y
avoir de rivalité entre nous . Votre bras
m'a vaincu ; vos procédés me déſarment;
jouiffez en paix du tréſor que
vous ſçavez ſi bien défendre. Brave Comte
, lui répondis-je , un homme tel que
vous , n'a de ſupérieurs ni en courage ,
ni en générofité. Il me demanda , s'il
ne lui ſeroit pas permis d'enviſager , au
moins une fois , Dona Léonor. J'y confentis
fur le champ , perfuadé que tou38
MERCURE DE FRANCE.
1
tes ſes anciennes prétentions ſur elle ne
pouvoient plus décemment exiſter. Je
ſçavois , d'ailleurs , que Dona Padilla
defiroit cette entrevue autant que luimême.
Aufſi ne ſe fit-elle pointtrop attendre.
Elle vint accompagnée de ſa
niéce.
C'étoit quelque chofe d'aſſez nouveau
qu'une pareille ſituation : j'examinai
en filence & le Comte & Dona
Léonor. Elle a tant de charmes que je
ne fus pas furpris de voir mon ancien
rival tout prêt à le redevenir. Il perdit
& la parole & toute contenance en la
voyant. Pour elle je n'apperçus prèfqu'aucune
altération ſur ſon viſage , &
cette extrême tranquillité rappella toute
lamienne.
Je l'avoue , il n'échappa à Dom Tellez
aucundifcours qui annoncât ni defir ,
ni eſpérance de fa part. Il y auroit eu
de la barbarie à exiger qu'il étouffat jufqu'aux
regrets. Il eut même la force de
n'en témoigner qu'autant que la politeſſe
fembloitlelui préfcrire ; mais il fut moins
réſervé dans l'entretien que nous eumes
tête-à-tête. Il m'avoua qu'il feroit audeſſus
de ſes forces de me la céder fi
elle pouvoit encore faire l'objet d'une
difpute. Avouez en même-temps , lui
ΜΑ Ι. 1763 . 39
dis-je , qu'il a pû être au-deſſus des miennes
de me la laiſſer ravir , pouvant me
l'affurer ? Le Comte me fit un autre
aveu que je n'attendois pas. Il me dit ,
qu'en lui enlevant Dona Léonor , je lui
épargnois un parjure; qu'il étoit fécrettement
lié en France , & que cet évenement
jointà ſes remords , l'alloit rendre
à fes premières chaînes . En atten
dant , il s'offrit d'être médiateur auprès
de la niéce & de la tante. Ce fut lui qui
m'inſtruifit que la première feroit bientôt
appaifée , fi la ſeconde pouvoit l'être.
Je le conjurai de redoubler ſes efforts
auprès d'elle . Ses bleſſures étoient àpeu-
près guéries , & fon zéle pour mes
intérêts ſembloit s'accroitre à chaque
inſtant. Mais la haine de Dona Padilla
étoit toujours la même .
Retiré un jour au fond de mon cabinet
, j'y étois abîmé dans une rêverie
mélancolique & profonde. Elle fur brufquement
interrompue par le Comte.
Ami , me dit- il d'un ton vif& pénétré ,
vous être trahi , vous êtes vendu. Une
nombreuſe troupe d'Alguafils affiége le
Château , & leur Chefdemande à vous
parler de la part du Roi. C'eſt un traitde
la vengeance de Dona Padilla : mais
décidez promptement ce qu'il faut faire.
40 MERCURE DE FRANCE.
Faut- il réſiſter ? me voilà prêt à verſer
tout mon fang pourvous.
Courageux ami , lui répondis-je , votre
générofité vous perdroit ſans me
fauver. Il nous fiéroit mal de réſiſter
aux ordres d'un Roi que nous avons
fi bien ſervi . Gardez-vous , reprit- il avec
vivacité , gardez-vous bien d'obéir entiérement
: vous êtes perdu ſi on vous
arrête. Eh que puis -je donc faire ? ajoutai-
je. Vous déguiſer & diſparoître ,
pourſuivit-il : je vais vous en donner les
moyens ; je vais me livrer à votre place
& fous votre nom. Je ne ſuis pas plus
connu de cette vile troupe que vousmême.
Il ſera facile de lui faire prendre
le change. Il vous fera également aifé
d'être inſtruit de ce qui ſe paſſe . J'eſpére
que le temps & mes foins accommoderont
toutes chofes.
Ce conſeil me donna à rêver ; mais
l'inſtant d'après je rougis de mes foupçons
; d'ailleurs , conſidérant qu'il ne
pouvoit y avoir aucun riſque pour le
Comte , & qu'à tout événement , je
pourrois toujours venir le dégager , je
conſentis à ce qu'il exigeoit.
Dona Padilla , qui ſans doute crai
gnoit mon reffentiment , s'étoit renfermée
dans ſon pavillon avec ſa niece..
MA I. 1763 . 4
Elle aidoit par- là , à notre ſtratagême.
Auſſi eut-il un plein ſuccès . On conduifit
le Comte à la Ville Capitale de
Murcie. Il reſta ſeulement chez moi
juſqu'à nouvel ordre ,quelques Alguafils
, canaille qu'avec le ſecours de mes
gens , il m'eût été facile d'exterminer ;
mais je n'en avois aucune idée pour le
moment. J'étois bien éloigné de ſonger
à compromettre Dom Tellez plus qu'il
n'avoit voulu l'être. Couvert d'habits
fimples , après avoir donné mes ordres
à mes principaux domeſtiques , j'allois
abandonner ma maiſon à mon ennemie
& à ſes ſatellites ; j'allois m'éloigner ,
même fans chercher à voir Dona Léonor
: le hazard vint l'offrir à mes yeux.
Je la rencontrai noyée da ſes larmes
&dans l'agitation la plus vive. Quand
même elle ne m'eût pas reconnu , je
n'aurois pu m'empêcher de me faire
connoître à elle ,je n'en n'eus pas beſoin.
Qui êtes-vous , me dit-elle avec une exclamation
involontaire & qui auroit pû
s'attribuer à la joie ; par quel prodige
êtes-vous encore ici ? Je n'y ſerai pas
long-temps , lui repliquai-je , vous me
voyez prêt à m'éxiler de ma propre demeure
: vos voeux & ceux de votre tante
barbare feront bientôt remplis. Dona
1
L
:
42. MERCURE DE FRANCE.
Léonor ne répondit rien , mais fes larmes
continuoient à couler. Hé bien
ajoutai-je , s'il eſt vrai que vous ne foyez
pas mon ennemie , fuyons enſemble ;
tout éxil , tout climat me fera doux , fi
vous l'habitez avec moi. Non , repritelle
en ſanglottant , non , une telle démarche
ne m'eſt ni permiſe , ni poffible.
Un Cloître auſtère va enfevelir ma
honte & tout eſpoir de réunion avec
vous.... A ces mots , elle s'évanouit.
J'étois hors de moi-même. J'appellai
quelques domeſtiques. Ils accoururen:t
& avec eux l'implacable vieille. Elle
me reconnut ; elle frémit & reprocha
à trois Alguafils qui ſe trouvoient là ,
d'avoir manqué leur proye ; ajoutant ,
avec des cris furieux , que j'étois Dom
Fernand. Cet excès d'audace mit le
comble à ma fureur. J'allois immoler
cette mégère ; un reſte d'orgueil me
retint ; mais rien ne put m'empêcher de
fondre avec rage fur les ſatellites qui
me crioient de me rendre.Un de ces miférables
tomba à mes pieds percé de
coups ; les deux autres firent feu en
s'éloignant. Ils me manquerent ; mais
en revanche , une des deux balles alla
caffer le bras droit à la barbare Padilla.
Mes domeſtiques accoururent en
MA I. 1763 . 43
armes. Les Archers ne ſe trouvant pas
les plus forts , & éffrayés de ce qu'ils
venoient de faire , ſe virent eux- mêmes
obligés de ſe rendre.
mon
J'ordonnai des fecours à ma cruelle
ennemie. Son accident jettoit ſa nièce
dans une déſolation trop grande pour
qu'il fût poſſible de lui parler d'autre
choſe. La nuit avançoit , & j'avois
mille raiſons d'en profiter pour
départ, Ainfi je m'éloignai accompagné
d'un ſeul domestique. Chemin faiſant
je réfléchis que l'affaire étoit devenue
plus grave ; qu'il pourroit y avoir quelque
danger pour Dom Tellez. Je ne balariçai
pas ; je m'acheminai vers le lieu
de ſa détention , réſolu de me ſubſtituer
à ſa place. Il jouiſſoit d'un affez grande
liberté , & j'eus celle de lui parler têteà-
tête. Mon arrivée lui caufa autant de
furpriſe que d'inquiétude ; mais je prévins
les queſtions qu'il alloit me faire.
Ami , lui dis je , c'eſt trop vous.compromettre
& vous expofer : les circonftances
ne font plus les mêmes & je dois
feul en courir les riſques. Alors je l'inf--
truifis de ce qui s'étoit paſſé depuis.
Pinſtant de ſon départ. Et c'eſt pour
eela , reprit- il vivement , que vous devez
plus que jamais vous éloigner. Les
44 MERCURE DE FRANCE.
rifques feront toujours beaucoup plus
grands pour vous que pour moi. La
mort de l'Alguafil & l'arrêt des autres
ne font rien. En vain lui oppoſai-je les
raiſons les plus preffantes. Il ne les approuva
pas plus que les premières ; &
malgré toute ma répugnance , il me
fallut moi-même céder aux frennes .
Mes larmes coulerent en embraſſant
ce généreux ami. J'érrai quelque temps
d'un lieu à l'autre , toujours déguifé &
toujours méconnu. Un émiſſaire fidéle
m'inſtruiſoit de tout ce qu'il m'importoit
de ſçavoir. J'appris qu'une troupe
nombreuſe d'Aguafils avoit de nouveau
reparu chez moi ; que Dona Padilla ,
preſque guérie de ſa bleffure , ne pour
ſuivoit que moi ſeul & non ceux qui
l'avoient bleſſée ; que mes gens étoient
à-peu-près eſclaves dans mon Château ;
& que mon ennemie y commandoit
en maîtreſſe. Le Comte lui-même s'eſt
vu pris à partie par Dona Padilla &
par ſes frères. Il a eu recours au Roi
qui s'eſt réſervé la déciſion de ce procès
bifarre. Mais vous ſçavez l'eſpéce
de maladie dont ce Monarque eft attaqué
depuis pluſieurs mois. Il ne peut
ni donner aucune audiance , ni s'occuper
d'aucune affaire ; & , cependant le
MA I. 1763 . 45
و
Dona
Comte eſt toujours prifonnier ; Dona
Padilla toujours implacable
Léonor toujours ingrate , & moi toujours
fugitif. Enfin , las d'érrer de Province
en Province , j'ai choiſi ces montagnes
pour aſyle & cet habit pour
dernier déguiſement. J'en ai fecrettement
fait inſtruire mon généreux rival ,
& je n'apprends pas que rien en ait
encore inſtruit mes perfécuteurs. Mais
avouez , ajouta l'Eſpagnol , qu'il en
faut ſouvent moins pour ſe faire Hermire
, & que de plus foibles diſgraces
vous retiennent enfeveli dans cette
Grotte ?
C'eſt précisément ce queje n'avouerai
pas , reprit l'Hermite François. Mon
récit , il est vrai , fera plus court que
le vôtre & moins rempli d'héroïfme ;
mais vous allez voir ſi j'ai eu de bonnes
raiſons pour fuir le monde , les
hommes du bon ton & , fur-tout , les
femmes , quelque ton qu'elles puſſent
prendre .
Comme il achevoit ces mots , fon
jeune compagnon entra pour quelque
motifindifférent. Il parut l'inſtant d'après
vouloir ſe retirer. Non , lui dit
frère Pacóme , demeurez avec nous .
Le récit que je vais commencer pourra
46 MERCURE DE FRANCE.
vous être utile. On s'épargne bien des
fottiſes quand on fait une mûre attention
à celles d'autrui. Le jeune Solitaire
obéit en rougiſſant ; & fon Patron
pourſuivit en ces termes.
Mon nom eſt le Comte D ..... à
peime forti du Collége où j'avois perdu
huit à dix ans , j'allai en perdre àpeu-
près autant a fréquenter la Cour ,
les cercles , & à tromper les femmes .
Elles ne tarderent pas à prendre leur
revanche .
J'étois fort, lié avec le jeune Marquis
de P .... Nous avions l'un & l'autre la
même conduite , les mêmes penchans ,
les mêmes ſociétés ,les mêmes travers .
Le hafard voulut encore que nous
donnaffions dans la même intrigue , &
bientôt après dans le même piége.
Doricourt ,' c'eſt le nom que je donne
au Marquis , me procura entrée chez
Belife , veuve encore affez jeune pour
avoir des prétentions ; mais qui les portoitun
peu trop loin. Je lui plus fans
le vouloir , & juſtement lorſque Doricourt
ne vouloit plus lui plaire. De fon
côté elle ne vouloit rien perdre ; elle
prétendoit garder ſes anciens captifs &
en faire de nouveaux. Nous nous con-
*certâmes Doricourt& moi pour la tromMA
I. 1763 . 47
nous per & nous y réuſſimes. Elle
croyoit rivaux & non confidens l'un de
l'autre . Mais le hafard vint la tirer d'erreur.
On l'inſtruifit de nos démarches
publiques & fecrettes . Elle vit , ſans
en pouvoir douter , que de deux amans
qu'elle croyoit avoir, il ne lui en reſtoit
pas même un. Jugez de fon dépit | Elle
diffimula cependant; choſe aſſez rare
dans une femme irritée , & qu'irrite un
outrage de cette eſpéce.
La forte de vengeance qu'elle imagina
fut auffi biſarre qu'exactement remplie.
Juſques-là le jeune Solitaire qu'on
avoit contraint d'écouter ce récit , avoit
laiffé entrevoir beaucoup d'émotion ;
mais elle redoubla à ces derniers mots.
Il vouloit fortir : un nouvel ordre de
fon Mentor l'obligea de reſter. Voici
comme l'Hermite Comte , pourſuivit
fon difcours.
Belife avoit deux Niéces qu'elle faiſoit
élever dans deux couvents ſéparés,
Elles étoient ſeules , & n'avoient que
quatorze à quinze ans. Des Niéces de
cette figure & de cet âge déplaiſent toujours
à une Tante qui a l'ambition de
plaire ; & Belife les tenoit ſéqueftrées ,
moins pour les empêcher de voir que
d'être vues. Telle étoit , du moins , fa
48 MERCURE DE FRANCE .
premiere intention. Nous contribuâmes
à la faire changer. Belife réſolut de faire
fervir la beauté de ſes Niéces à fa
vengeance . Quiconque ne sçauroit pas
juſqu'où une femme peut la porter ,
douteroit à coup fur du ſtratagême que
celle - ci mit en uſage. Elle commença
par exciter entre nous quelque réfroidiſſement
; après quoi elle nous parla
à chacun en particulier , d'une Niéce
qu'elle faifoit élever dans tel couvent.
Elle avoit ſes raiſons pour ne nous parler
que d'une Niéce & non de deux. Je
fus le premier qu'elle pria de l'accompagner
dans une viſite qu'elle fit à l'une
d'entr'elles , c'eſt - a - dire à celles que
Belife vouloit me faire connoître. Elle
defiroit que j'en devînſſe épris ; & dès
cette premiere viſite , elle dut s'appercevoir
que j'en étois plus que frappé.
Ces fortes de viſites ſe multiplioient .
Cependant je crus voir que la jeune
perſonne ne les trouvoit point trop fréquentes.
Belife ne me gênoit en rien làdeffus
. Elle éxigeoit feulement que j'en
fiffe myſtère à Doricourt : difcrétion
qui me coûtoit peu. Il ſuffit d'aimer
pour ſçavoir ſe taire à propos ; & j'aimois
déja trop , pour ne pas redouter un
rival . Ce qu'il y a de plus particulier
dans
MA I. 1763 . 49
toute
dans cette avanture , c'eſt que Doricourt
uſoit de la même circonfpection envers
moi , & croyoit avoir les mêmes raifons
d'en uſer ainſi . Beliſe l'avoit introduit
auprès de ſon autre niéce, en ſe gardant
bien de lui parler de la premiere. D'ailleurs
, la ſeconde avoit aſſez de charmes
pour qu'on ne s'informat point fi elle
avoit une foeur. Elle plut à Doricourt ,
& ce qui prouve beaucoup plus , fartout
dans un petit- maître , ele lui ôta
toute envie de plaire à d'autres
envie de publier qu'il lui plaifoit. Nous
nous félicitions chacun à part & de notre
découverte , & de notre prudence.
Nous crumes , ſurtout , l'avoir portée
fort loin un jour que le hazard nous réunit
en particulier , Doricourt & moi.
Eh bien , Comte , me dit- il , où en
es-tu avec Belife ? C'eſt à moi , répondis-
je , à te faire cette queſtion ; vous
êtes trop ſouvent enſemble pour qu'on
puiſſe vous y croire mal. Ma foi , mon
cher , reprit- il d'un ton à demi ironique
, je trouve à cette femme des reffources
prodigieuſes dans l'eſprit. J'ai
tant vu d'Agnès m'ennuyer , que j'en
reviens à l'expérimentée Belife.C'eft bien
penſé , repliquai-je à-peu-près fur le
même ton ; j'ai moi -même quelques
C
50 MERCURE DE FRANCE.
vues fur fon expérience. Ainſi notre vi
valité ne ſera bientôt plus unjeu. Soit ,
ajouta Doricourt; il faut en courir les
rifques. Nous joignimes à ce perfifflage
beaucoup d'autres propos équivalens;&
nous nous quittâmes fort contens de
nous-mêmes , & très-diſpoſés à nous
divertir aux dépens l'un de l'autre.
Celle qui réellement ſe jouoit de nous
deux alloit à fon but ſans s'arrêter. Elle
vit que nous étions trop vivement épris
pour n'être pas facilement trompés. Elle
eutde plus recours à l'artifice pour nous
faire courir au piége qu'elle nous tendoit.
Cefut encore à moi qu'elle s'adrefſa
d'abord. Maniéce,me dit-elle un jour,
ſe diſpoſe à partir pour l'Eſpagne ....
Pour l'Eſpagne ! m'écriai-je , avec une
furpriſe douloureuſe ! oui , répondit- elle
avecun fang froid étudié ; ce Royaume
fut la patriede ſon père qui n'eſt plus ;
ſa mère elle-même eſt morte au monde,
&m'a laiſſé un abſolu pouvoir fur la
deſtinée de ſa fille. Je l'interrompis encore
par de nouvelles queſtions ,& elle
entra dans de plus grands détails ; mais
je dois vous les épargner. Il vous ſuffira
d'apprendre en bref que le père de Lucile
, Eſpagnol de naiſſance , avoit féjourné
quelque temps à Paris ; qu'il y
épouſa ſecrettement la ſoeur de Belife ;
MAI. 1763 . 51
qu'obligé de quitter ſubitement la France
avant que d'avoir pu faire approuver
fon mariage à ſa famille , il ne put
emmener avec lui ni ſon épouſe , ni
une fille qu'il en avoit eue & qu'on faifoit
élever ſecrettement; qu'au bout de
quelque temps on apprit la nouvelle de
ſa mort; que ſa veuve ne ſe croyant
plus à temps de déclarer fon mariage ,
avoit cru devoir renoncer au monde &
s'étoit enfermée dans un cloître. Tel
fut en gros le récit de Belife. Il étoit
fincére , excepté qu'au lieu d'une fille ,
ſa ſoeur avoit donné le jour à deux.
Elle ajouta que la famille de feu fon
beau-frère , inſtruite de l'éxistence de
Lucile & touchée de fon état , ſe difpoſoit
volontairement à la reconnoître ;
mais qu'elle éxigeoit que Lucile paffat
en Eſpagne , d'où jamais , ſans doute ,
elle ne reviendroit en France.
Je frémis à ce diſcours; je me jettai
aux pieds de Belife & lui fis l'aveu de
ce que je reſſentois pour ſa charmante
niéce. Elle en parut ſurpriſe , & encore
plus fatisfaite. J'augurai bien de cette
joie , parce que j'en ignorois la vraie
caufe. Il eſt fâcheux , me dit- elle , que
vous ayez tant tardé à vous expliquer ;
j'aurois pu faire pour vous il y a quel
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
ques jours , ce qui n'eſt plus en mon
pouvoir actuellement. Eh , pourqoi ?
lui demandai-je avec vivacité. Parce
que l'Ambaſſadeur d'Eſpagne , preffe
le départ de_ma niece ..... Et depuis
quand ? .... Depuis hier. Ah ! reprisje
avec tranſport , ſouffrez que j'épouſe
Lucile dès aujourd'hui. Doucement ,
doucement , repliqua Belife en fouriant;
ces mariages impromptus ſont pour
l'ordinaire peu ſolides ; & d'ailleurs ,
que diront nos Eſpagnols ? Mon nom ,
ajoutai-je , eſt d'un ordre à figurer à
côté des plus grands noms d'Espagne ;
ma fortune eſt au-deſſus de la médiocre
; la deſtinée de votre niéce dépend
encore de vous : daignez combler le
bonheur de la mienne. Il faut donc ,
reprit-elle , fans négliger les précautions ,
ufer de diligence , afin que je puiſſe
ſuppoſer avoir été prévenue trop tard.
C'étoit foufcrire à ma demande , & je
ne m'occupai plus que du bonheur
dont j'allois jouir.
Durant ce temps Belife employoit
auprès de Doricourt les mêmes artifices
&avec le même ſuccès. Il eut auſſi peu
de défiance & autant d'empreſſement
que moi-même ; & trois jours après
toutes les difficultés furent applanies ,
1
MA I. 1763 . 53
2
tous les arrangemens préliminaires éffectués
. Belife employa cet intervalle à
préparer la ſcène cruelle & biſarre qu'elle
vouloit nous faire éſſuyer. Sans faire
part de ſes vues à perſonne , pas même
à ſes niéces , elle les fit troquer de demeure
, c'est-à-dire , qu'elle transféra
l'une à la place de l'autre. Il y avoit
entr'elles cette reſſemblance de famille
affez ordinaire , & cette égalité de charmes
affez rare entre ſoeurs . Circonstance
qui aida encore au ſtratagême de leur
tante. Cette perfide avoit eu foin de
nous perfuader , & toujours chacun à
part , que ce mariage devoit être fait
à bas bruit & prèſqu'à la dérobée. Le
mien ſe fit à une heure du matin , &
celui du Marquis à deux. Notre impatience
ſeconda les vues de la perfide
Belife ; & j'étois déja l'époux de la ſoeur
de Lucile , que je croyois encore l'être
de Lucile même. Certains diſcours que
me tint ma nouvelle épouſe , me parurent
cependant incompréhenſibles. J'avois
moi-même quelques idées que je
ne concevois pas. l'inſtant de les éclaircir
approchoit. Nous nous rendîmes à
l'appartement de Belife. Commentvous
exprimer mon étonnement ! Le premier
objet qui me frappa fut Lucile
Ciij
54. MERCURE DE FRANCE.
affiſe à côté du Marquis. Il ne fut pas
moins étonné de reconnoître. Sophie
dans celleque je conduifois par la main .
Un cri perçant nous échappe à tous
deux à la fois . Sophie & Lucile en jettent
un ſemblable & s'évanouiffent. Je
cours à Lucile & le Marquis à Sophie.
Elles reprennent enfin connoiſſance ,
mais ce fut pour paroître encore plus:
-agitées. Une ſombre horreur nous pénétroit
tous ,& nous ôtoit la force d'entwerken
explication. Pour y mettre le
comble , Belife entre avec un air moqueur
& fatisfait. Elle prévintnos juſtes
reproches. Enfin , je fuis vengée , s'écria
cette femme abominable ; je ſuis
vengée & vous êtes punis : j'ai fait de
vous un éxemple digne de corriger tous
vos ſemblables des vaines tracaſſeries
&de la fatuité. Vous m'avez ſçu jouer;
& j'ai pris ma revanche. Puiffiez-vous
ſentir tout le ridicule de votre ſituation !
Peu s'en fallut que je ne cédaſſe à
l'impétuoſité de ma fureur. Il en eût
coûté la vie à celle qui la provoquoit
avec tant d'audace. Le Marquis reſtoit
pétrifié : Sophie & Lucile fondoient en
Jarmes. Leur cruelle tante reprit ainſi
la parole. Ces deux jeunes victimes de
ma vengeance n'en font point les comMA
I. 1763 . 55
plices. Leur naiſſance eſt telle que je
vous l'ai fait connoître ; mes biens ſeront
même un jour pour elles. Croyezmoi
donc l'un & l'autre , ſubiſſez paifiblement
votre destinée. Elle ne peut
longtemps être à charge à des hommes
de votre caractère . Je vous épargne le
ridicule d'aimer vos femmes .
Je frémiſſois de voir cette perfide
jouer à l'épigramme dans un pareil moment.
Doricourt y repliqua par quelques
traits ſanglans ; il m'en échappa quelques-
uns à moi-même ; mais bientôt
j'eus regret de m'avilir ainſi : c'étoit ,
d'ailleurs un mal ſans reméde. Ce qui
acheva de m'adoucir un peu fut de voir
Sophie à mes pieds me conjurer avec
fanglots , avec larmes , de ne point la
livrer à l'opprobre & au déſeſpoir. Une
jeune Beauté a bien du pouvoir quand
elle pleure & s'humilie juſqu'à ce point.
J'étois ému , attendri :je jettai involontairement
les yeux ſur Lucile & je la
vis dans lamême ſituation que Sophie ;
je la vis aux pieds de Doricourt. Quel
affreux coup d'oeil ! & que devins-je à
cet aſpect ! Doricourt parut lui-même
frémir de voir Sophie à mes pieds ; &
fans doute Sophie ,& fans doute Lucile ,
éprouvoient en elles-mêmes des mou-
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
vemens tous ſemblables , des combats
non moins h rribles. Je tire le rideau
fur une ſituation trop difficile à peindre.
Nous relevâmes les deux ſuppliantes ;
arrès quoi je ſortis & Sophie me ſuivit ,
plutôt que je ne l'emmenai. Il en fut
de même de Lucile à l'égard du Marquis.
Un mois s'écoula , durant lequel
nous nous vimes affez peu , & toujours
avec les mêmes regrets. Je dois cependant
l'avouer , Sophie me parut céder
affez facilement à la néceflité. Je n'ai
rien remarqué de ſa part qu'il foit poffible
d'attribuer à aucune répugnance
pour moi. Bientôt même je crus y
voir un attachement réel ; mais l'image
de Lucile m'étoit toujours préſente. Je
réſolus de quitter les lieux qu'elle habitoit
; je partis avec Sophie pour une de
mes Terres fituée en Languedoc. J'y
appris au bout de quelques mois que
Lucile avoit fuccombé à ſa langueur ,
& que Doricourt devenu veuf, oublioit
qu'il eût jamais été époux. Pour
moi , ne pouvant pas plus m'accoutumer
à l'être en Province qu'à Paris , &
la Paix ne me fourniſſant aucun objet
de diſtraction , je pris le parti d'abandonner
fürtivement ma Terre & de
venir habiter ces lieux éſcarpés . Je
1
MA I. 1763 . 57
n'inſtruifis perſonne de mon deſſein &
Sophie moins encore que tout autre.
Je me bornai à lui laiſſer par écrit certaines
régles de conduite , avec un pouvoir
abſolu de diriger tous mes biens
à ſa volonté. J'ignore l'uſage qu'elle
fait & de ce pouvoir & de mes conſeils ,
& de la liberté que je lui laiſffe. Je
l'eſtime & la plains. C'eſt tout ce que
mon coeur peut faire de plus pour elle ,
& certainement ce n'eſt pas affez .
En parlant ainsi , le faux Hermite
s'apperçut que le jeune frère qu'il avoit
contraint de l'écouter , fondoit en larmes
& ſembloit prêt à s'évanouir. Comment
donc ! lui dit-il , je ne croyois
pas avoir fait un narré ſi pathétique.
Mais lui-même perdit toute contenance
en examinant le jeune Solitaire de plus
près. Que vois-je ! s'écria-t-il , eft-ce
vous , infortunée Sophie ? Vous que je
fuis , que j'abandonne & qui venez me
chercher juſques dans cette folitude ?
Sophie ( car en effet c'étoit elle ) tomba
à ſes pieds pour toute réponſe. Elle
voulut parler ; ſes ſoupirs & fes ſanglots
lui couperent la voix. Le Comte la releva
en l'embraſſant , & laiſſa lui-même
échapper quelques larmes. L'admiration
, la pitié , peut- être auffi un com-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
mencement de tendreſſe , pénétroient
& agitoient fon âme. Il demanda d
Sophie comment elle avoit pû décou
vrir le lieu de ſa retraite ? Ce n'a été ,
reprit-elle , qu'après les recherches les
plus conſtantes & les plus pénibles.
Quelqu'un que le hafard avoit inftruit
de votre métamorphose , me fit part
de ſa découverte ,& j'en profitai ſur le
champ .... Que vous êtes heureux !
dit alors l'Hermite Eſpagnol à fon
confrère , & que je ferois heureux moimême
ſi l'ingrate Léonor vouloit imi
zer l'aimable & tendre Sophie !
و
Al'inſtant même il apperçoit pluſieurs
perſonnes qui dirigeoient leurs pas vers
la ſolitude eſcarpée. Il y avoit parmi
cette troupe quelques femmes voilées
& l'une d'entr'elles étoit conduite par
le Comte de C... S... Que vois -je ? dit
alors le Marquis d'Ol.... ah puiffent mes
foupçons ſe vérifier ! En parlant ainfi ,
lui-même s'avançoit vers le Comte
qui eut peine à le reconnoître ſous fon
déguisement. Quittez , lui dit ce dernier,
en l'embraſſant, quittez ce ridicule
attirail . Vos périls & vos malheurs font
paffés. Le Roi vous rend ſa bienveillance,
Dona Léonor ſa tendreffe , & ,
cequi vous étonnera beaucoup plus,
MA I. 1763 . 59
Dona Padilla met fin à ſa haine....
Ciel ! s'écria le faux Hermite , un fi
heureux changement est- il poſſible ?
En croirai-je votre récit ?... Croyez- en
Dona Léonor même , dit cette belle Efpagnole
en ſe dévoilant , & mouillant
de ſes larmes une des mains que fon
époux lui préſentoit ; croyez qu'en me
déclarant votre ennemie , j'ai toujours
fait une horrible violence à mon coeur.
La joie du Marquis étoit à ſon comble.
On entra dans la cabane de l'Hermite
François , que l'Eſpagnol fit d'abord
connoître pour ce qu'il étoit réellement.
Que ne vous dois-je point
mon cher Comte , diſoit le Marquis à
fon ancien rival ! votre générofité ne
s'eſt point démentie: elle ſeule pouvoit
me tirer du précipice où m'avoit jetté
mon imprudence. J'ai fait ce que j'ai
pû , reprit le Comte ; votre bonne fortune
a fait le reſte. Le Roi, informé
par moi-même de toute l'avanture , l'a
trouvée des plus fingulières. Les Loix
étoient contre vous ; mais ilm'a laiſſe
juge des Loix. Vous voyez que la dé--
ciſion n'a pû que vous être favorable.
C'eût été cependant peu de choſe encore,
fi Dona Padilla & fa charmante
niéce euſſent perſiſté à vous être con
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
traires. Les larmes de Dona Léonor ont
fléchi cette parente fi long-temps inflexible
. Vous n'avez plus d'ennemis ,
& vous retrouvez une épouſe qui vous
aime. Pour moi , ajouta le Comte en
ſoupirant , je vais paſſer en France où
j'euſſe pû jouir autrefois d'un pareil
avantage ; mais je n'oſe ni ne dois l'efpérer
déſormais. Une abſence de dix
ans , un abandon de ma part auffi entier
qu'inéxcufable , le honteux projet
de manquer à ma foi jurée & reçue ,
en voilà plus qu'il ne faut pour m'avoir
banni du coeur de la tendre Orphise.
Ce nom fitjetter à Sophie un cri perçant
& qui étonna toute l'aſſemblée:
Depuis l'inſtant de l'arrivée du Comte
de C... S... , cette jeune Françoife toujours
traveſtie , n'avoit ceſſé de l'envifager
avec une attention mêlée de ſaiſif
ſement; mais au nom d'Orphise , tous
ſes doutes parurent éclaircis. Elle vint
toute en larmes embraſſer les genoux du
Comte. Eft- ce vous Dom Tellez ? lui
dit-elle en fanglotant , eft-ce vous , mon
père ! ah ! la nature me parle trop vivement
pour vouloir me tromper. Dix
ans d'abſence n'ont pû effacer vos traits
de mon ſouvenir; ils me font toujours
préfens , malgré l'âge tendre où je reçus
MA I. 1763. 61
vos adieux paternels. Daignez vousmême
reconnoître une de vos filles , l'infortunée
Sophie.
Il ſeroit difficile d'exprimer tout ce
qui ſe paſſoitalors dans l'âme du Comte.
Quoi ? vous ma fille ! s'écrioit- il en la
relevant & la preſſant avec tendreſſe;
vous dans ces lieux , & fous cet extérieur
! Que ſignifie cette étrange métamorphoſe
?
On lui en expliqua le motif en peu
de mots. L'époux de Sophie , à qui elle
devenoit plus chère d'un inſtant à l'autre,
apprit à fon Beau- père ( car en effet
c'étoit lui ) qu'avant même ſon arrivée ,
leur départ de cette folitude étoit réſolu ,
leur réunion décidée. Et Orphiſe , s'écria
de nouveau le Comte de C .... S .....
Orphiſe eſt-elle encore en état , ou dans
le deſſein de me pardonner ? Son Gendre
lui répond qu'Orphiſe éxiſte encore ,
&éxiſte pour lui ; mais que depuis fon
départ , elle s'eſt entiérement dérobée
au monde. Ce diſcours ne fit qu'accroî
tre le defir qu'avoit fon époux de ſe
réunir à elle ; & comme chacun dans
cette afſemblée avoit ſes motifs d'impatience
, on ſe hâta réciproquement d'abandonner
le double Hermitage. Les
deuxHermites ne ſe quitterent qu'avec
62 MERCURE DE FRANCE .
devifs regrets ,& beaucoup de promefſes
de franchir ſouvent les Pyrénées pour
ſe revoir. Ce qui arriva plus d'une fois
par la ſuite. Il arriva auſſi que ceux d'entre
ces époux qui s'étoient crûs d'abord
trompés , en rendirent grace au hazard ;
que les deux tantes parurent avoir tout
oublié ,& moururent de rage en moins
de fix mois; & que chacun des trois
couples répétoit à part en ſe félicitant :
Peut- être nous aimerions- nous moins ,
fi nous nousfuffions aimé toujours .
ParM. DE LA DIXMERIE
LA CONVALESCENCE
D'EUPHEMIE.
ELLE ſe leve enfin des ombres de la more
Cette femme adorée , aimée avec tranſport ;
De l'amitié le ſuprême Génie ,
Et par l'Amour & la Vertu d'accord ,
De tous les attraits embellie ,
De ce monde charmé la Vénus Uranie ,
EUPHEMIE a dompté la colère du fort !
Elle a rouvert ſes yeux a la douce lumière !
Les Plaiſirs ingénûs , les Amours innocens
Marquent devant ſes pas ſa nouvelle carrière ,
Et la ſément des fleurs d'un éternel Printemps...
Un nouveau jour te luit ; Atropos adoucie
MA I. 1763 . 69
Areprisderes jours letiſſu précieux ;
Etfur cette trame chérie
Va verſer tous les dons de la Terre& des Cieux....
Objet d'allarmes éternelles
Tu ne ſçauras jamais nos craintes , nos tourmens;
D'an coeurquipartageoit tes ſouffrances mortelles,
Leshorribles déchiremens,
J'ignorois tes périls ; ton image charmante
Rempliſſoit tous mes ſens;juſques dans le ſommeil,
Ton image me ſuit ; & c'eſt à mon réveil
La premiere qui ſe préſente.
Je me diſois dans un ſonge flatteur
Dont la vérité même eût avoué l'érreur :
Euphémie eſt d'un Dieu le plus parfait ouvrage ,
Euphémie eſt d'un Dieu la plus céleſte image.
Son éclat s'embellitde la ſimple candeur ;
Les Grâces à l'envi brillent ſur ſon viſage ;
Et les vertus reſpirent dans ſon coeur :
Elle connoît l'amitié pure
Dans un âge trompeur & trompé tour-à-tour ,
Où l'on ne connoît que l'amour ,
Elle aime fans foibleſſe & plaît ſans impoſture ;
Toujours la même aux yeux du Sentiment ,
Pour le goût toujours différente ,
Ala fois vive & tendre , & naïve & piquante ,
Elle montre ſans ornement
La ſageſſe ſublime & la beauté touchante ....
Qui la connoît , doit l'aimer conſtamment.
Une lugubre voix , la voix de la mort même ,
Vient m'arracher à ce ſommeil fi doux.
64 MERCURE DE FRANCE.
J'apprends , Dieux ! que tout ce que j'aime ,
Eſt l'objet de votre courroux .....
Qu'Euphémie en un mot , d'un mal ſubit atteinte...
J'accours , je vole à toi ... mes yeux cherchenttes
yeux ;
Dans mon ſein agité ma voix retombe éteinté....
Jete vois ... la clarté s'enfuyoitde ces lieux ...
Je vois ſous les couteaux du farouche Efculape
Jaillir ton ſang ! .. tout le mien s'eſt glacé :
C'eſt mon flanc même que l'on frappe ;
Je ſens mon coeur de mille traits percé.
Tremblant d'ouvrir mesyeux appeſantis de larmes
Sur ton fort ... & pourtant brûlant de l'éclairer ;
Craignant de trop ſçavoir , & de trop ignorer ,
Emporté , déchiré d'allarmes en allarmes ;
Quelquefois embraſſant ce fantôme flatteur ,
L'eſpoir , du malheureux le ſeul conſolateur ,
L'eſpoir , de qui bientôt la lueur expirée
Me replongeoit au ſein d'une plus ſombre horreur
Et me montroit ta perte , ô ciel ! plus aſſurée !
Avec toi chaque inſtant à mon dernier ſoupir ,
M'enfonçant avec toi dans la tombe éffroyable :
Tel étoit mon tourment ... torture inéxprimable !
Devois- je croire encor qu'on pouvoit plus ſouffrir ?
Qui! je te vois ouvrir ta paupière charmante
Pour contempler un ami malheureux :
Tu me dis d'une voix mourante ,
Tu medis ....c'en eſt fait , recevez mes adieux !
N'accuſons point du Ciel la ſageſſe profonde ...
mon ami ! vivez pour être utile au monde,
MA I. 1763 . 65
Pourvos parens .... hélas ! mes derniers voeux
Sont que ce juſte Ciel vous rende plus heureux.
Eh: ne vaut il pas mieux qu'il termine ma vie ,
Que d'avoir ſur la vôtre étendu ſes rigueurs ?
L'amitié même en vous m'auroit été ravie ....
Conſolez-vous du trépas d'Euphémie :
Parlez- en quelquefois mais fans verſer de
pleurs ...
,
Pour moi , s'il m'eſt permis d'emporter des ardeurs
Que l'innocencejuſtifie ;
De mon ami , du modéle des coeurs ,
J'aurai toujours l'âme remplie ...
Ces mots à peine prononcés ,
Mors qui dans mon eſprit vivront toujours tracés,
Tu me tends une main tremblante:
J'y porte avec ma boucheune âme défaillante...
D'un fardeau de douleurs mes ſens appeſantis
Dans un ſommeil de mort tombent anéantis ...
Je ſors decette nuit ... Je vois quelques amis
Qui m'avoient tranſporté loin d'un ſpectacle horrible:
Mes regards , tout mon coeur en ce moment terrible
Volent ſur leur viſage ; avidementj'y lis ...
Dans leurs traits , dans leurs yeux, je cherche l'ef
pérance ! ...
Eh bien est- elle ? ... mieux dans leurs bras je ...
m'élance ;
Omes amis ! ... Ciel ! .. elle vivroit ! ...
66 MERCURE DE FRANCE .
Ciel ! ta bonté me la rendroit ! ...
Dieu Tout- Puiſſant achève ton ouvrage ;
Toi qui tiens l'éxiſtence & la mort danstes mains,
Conſerve ton image aux regards des humains.
Eh,qui pourroitt'offrir un plus touchant hommage?
....
Déjà pour moi les jours devenoient plus ſereins ,
Tout flattoit mes ſouhaits ... cependant ma tendreſſe
S'inquiétoit & s'allarmoit ſans ceſſe.
Qui ſçait aimer , craint aiſement :
Unami d'Euphémie a l'âme d'un amant.
J'implorois à chaque moment ,
LeCiel qui de la mort ditſipoit le nuage....
Enfin , chère Euphémie , il nous a tous ſauvés s
Il a calmé les flors , il achaſſe l'orage ;
Des ſoleils radieux ſur toi ſe ſont levés ...
De la tendre amitié goûte bien tous les charmes ;
Qu'une joie innocente éfface nos allarmes ;
Qu'aujourd'hui le plaiſir , le plaiſir ſi touchant
De te voir , d'épancher dans ton ſein renaiffant
Tousles tranſportsdu plus parSentiment
Faſſe lui ſeul couler nos larmes !
Puiffent ces pleurs ſi chers , d'intérêt dépouillés ,
Que le terreſtre amour , les ſens n'ont point ſouile
lés ,
Lorſque du fort mortel tu ſubiras, l'outrage ,
Aller chercher ton coeur ſous les glaces de l'âge
Et mêler leurs douceurs à tes réfléxions !
ΜΑ 1. 1763 . 67
Une autrequ'Euphémie à cette ſombre image
Repouſſeroit mes auſtères crayons ,
茶Mais on peut parler de vieilleſſe ,
Offrir les vérités de l'arrière- ſaiſon
Aqui n'eſtime la jeuneſſe ,
Q'autant qu'ellea de force à ſuivre la Raiſon.
De ton âme toujours nouvelle
Conſerve les tréſors , les attraits ſi puiſſans .
Tes durables appas , d'un vrai luſtre éclatans ,
De l'avide vautour qui dévore les ans ,
Braveront la faim éternelle.
Il peut dans ſa fuite cruelle
Emporter les faux agrémens :
Mais la vertu s'affermit ſur ſon aîle ;
Et l'amitié pure & fidelle
Eſt la beautéde tous les temps.
LE RÉVEIL CHAMPETRE.
L'AURORE avec ſes doigts de roſe
Ouvroit ſur l'horiſon la barrière du jour ,
Quand lejeune Daphnis éveillé par l'amour
Qui chez lui jamais ne repoſe ,
Al'objet de ſesvoeux alloit fairela cour.
LaNature étoit languiſſante.
Et les approches du Soleil
Faifoient voir d'un beau jour la lumière naiſſante ,.
Semblable au doux éclat qu'Iris à fon réveil
68 MERCURE DE FRANCE.
Répand ſur les amours dont la troupe galante
L'amuſe mollement dans les bras du ſommeil.
Le repos n'eſt pas long ſous une telle éſcorte ,
Les enfans de Cythère en font les ennemis ,
Et l'impatiente cohorte
Déja battoit aux champs& réveilloit Iris.
Ils la ménent ſur le rivage ;
Ils l'amuſent par mille jeux ;
Et ſous l'appas trompeur d'un ſimple badinage,
Dans le fond de ton coeur ils attiſent leurs feux,
Elle cherche Daphnis ,& Daphnis ſe préſente :
Ellele reçoit en amante.
Tous deux aſſis ſur le gazon ,
S'obſervent tendrement , ſoupirent ,
Et ſoupirent à l'uniſſon.
Les amours malins en ſourirent ,
Leur montrent un jeune Pinſon
Qui près d'une aimable Fauvette ,
Chantoitles doux tranſports d'une flame parfaite...
Reſpectons ces amans livrés à leurs defirs.
Et vous triſtes cenſeurs des amoureuſes flammes,
Si vous condamnez leurs plaiſirs ,
C'eſt que le vrai bonheur n'eſt point fait pour vos
âmes.
MA I... 1763. 69
MADRIGAL .
Je cherche àfaire une maîtreſſe ,
Voila ce qui me rend rêveur :
Car je voudrois eſprit , ſageſſe ,
Beauté complette & tendre coeur.
Depuis que je vous vois , Thémire,
Trois de mes voeux fontbien remplis ,
Mais vous ſeule pouvez me dire ,
Si les quatre ſont accomplis.
COUPLETS à Madame * * *.
Sur l'AIR : Que ne fuis-je lafougère ?
Quo1 ! d'abjurer ton Empire ,
Amour , tu m'ôtes l'eſpoir.
Rien de tout ce qui reſpire
Ne peut donc fuir ton pouvoir
J'avois dans l'indifférence
Sauvé mon coeur de tes traits
Lifettepar ſa préſence
L'en a percé pour jamais.
Lematin dans la prairie ,
Comme on voit s'épanouir
Une fleur tendre & chérie
70 MERCURE DE FRANCE.
Sous les aîles du zéphir ;
Sous les doigts de la Nature
Lifette voit chaque jour ,
Eclore pour ſa parure
Tous les tréſors de l'Amour.
L'éclat dont brille l'Aurore
Céde à l'éclat de ſon teint.
La roſe ne ſe colore
Que pour mourir ſur ſon ſein.
En vain le Printemps étale
Mille beautés ſur ſes pas;
Parmi nos champs rien n'égale
La fraîcheur de ſes appas.
Dans ſa bouche eſt l'innocence ,
Dans ſes yeux eſt la candeur ;
Son maintien eſt la décence ,
Son eſprit eſt la douceur.
Heureux celui dont la flâme
Allumera les defirs ,
Qui porteront dans ſon âme
Le ſentiment des plaiſirs !
:
Si la fatale puiſſance
D'un ſort armé de rigueurs ,
Me fait loin de ſa préſence
Languir au ſein des douleurs :
Son image retracée
MA I. 1763 . 76
Par le-pinceau des amours ,
Occupera ma penſée
Juſqu'au dernier de mes jours.
Lorſque pour toute ma vie ,
Amour , je ſuis ſous ta Loi ;
Pour ma liberté ravie
J'attens un gage de toi.
Fais qu'un regard de Lisette ,
Soit l'aurore du bonheur ,
Que ta gloire fatisfaite
Promit à mon tendre coeur.
Par M. D..
Vers à M. P ... pour le jour de
S. Joseph fa Fête.
CHER Ami , dans ce jour de Fête
Reçois cette humble violette ,
Le ſymbole de la candeur.
De mes fleurs elle eſt la plus belle ,
Et la plus digne de ton coeur ;
Je n'ai pas trouvé d'immortelle.
RÉPONSE à M. D ...
Cher Ami, tu connois mon coeur ,
Ton Bouquet en eſt l'interprètes
De ta part une violette
72 MERCURE DE FRANCE.
Me flatte plus qu'une autre Aeur.
Elle eſt de mon coeur le modéle ,
La ſeule fleur digne de moi;
Mais je te laiſſe l'immortelle ,
La ſeule fſeur digne de toi.
:
Par M. DE CAIX.
DIA LOGUE eutre ALCINOUS & un
FINANCIER.
LE FINANCIER.
AVOUEZ que vous futes heureux
qu'Homère ait daigné chanter votre prétendue
magnificence ?
ALCINOUS.
Que fignifie ce langage ! N'ai -je pas
étéle Prince le plus magnifique de mon
temps?
LE FINANCIER .
Il falloit être auſſi pauvre qu'un Roi
d'Itaque pour admirer d'auſſi minces richeſſes.
ALCINOUS.
Qui donc êtes -vous , pour en parler
ainſi ? futes-vous Roi de Memphis , ou
de Babylone ?
LE FINANCIER.
Je ne fus que l'un des Receveurs d'un
Monarque
MA I. 1763. 73
Monarque dont la demeure pourroit à
juſte titre émerveiller plus d'un Ulyffe ,
& les vertus occuper plus d'un Homère.
ALCINOUS ..
Quoi ? un Traitant ( car je crois que
c'eſt là le mot) ofera faire affaut de
luxe avec moi ?
LE FINANCIER .
Mon cher Souverain de Phéacie ( car
vous ſçavez qu'ici l'on ſe parle ſans façon
) apprenez que le moindre de ces
Traitans peut furpaſſer en richeſſes un
Roi des temps héroïques.
LCINOUS .
Voilà un grand mot qui ſort de votre
bouche... Connoiffez- vous bien les tems
dont vous parlez ? Homère lui - même
vous eft- il bien connu ? Il me ſemble
que vos prédéceſſeurs ne ſçavoient que
chiffrer.
LE FINANCIER .
Tout change d'un fiécle à l'autre.Aujourd'hui
pluſieurs de mes pareils peuvent
lite Homère dans ſa langue. D'autres
même compoſent dans la leur des
ouvrages qu'ils ne donneroient pas
pour l'Iliade & l'Odyssée.
ALCINOUS .
Ils ont donc admiré , ainſi que vous,
ces portes , ces chambranles , ces an-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
neaux , ces chiens , ces eſclaves d'or &
d'argent , & tant d'autres merveilles
qu'Homère dit avoir décoré mon Palais.:
LE FINANCIER .
Je ne vois dans toutes ces chofes,que
de l'or en barre & en maffe ; genre de
ſpectacle où un Financier pourroit l'emporter
ſur plus d'un Potentat. La vraie
magnificence ne confifte point dans ce
vain étalage ; mais bien à prodiguer
l'or pour acquérir certains ornemens de
caprice.
ALCINOUS.
Eh , quels ornemens ?
LE FINANCIER .
Par exemple, des Vaſes, des Pagodes,
des Magots , des Peintures , &c .
ALCINOUS .
J'entends. C'est-à- dire qu'il n'éxifte
parmi vous ni arts ni induſtrie , & que
c'eſt un tribut que vous payez à celle
des Chinois.
LE FINANCIER .
C'eſt tout le contraire. Nos Artiſtes
produiſent des chefs-d'oeuvres qu'on-admire
en paſſant, felon l'uſage. De plus ,
ma Nation eſt aſſez fertile en productions
fantaſtiques pour ruiner toutes les
Nations de l'Europe & de l'Afie : ce
qui lui réuffit à l'égard de quelques
MAI. 1763.75
unes. Quant à elle , fa méthode eſt de
rendre cette eſpéce de tribut aux Chinois,
qui juſqu'à préfent ont eu celle
de ne le rendre à perſonne.
ALCINOUS.
Ce trait ſeul fait leur éloge : ils s'en
tiennent au folide ,& ma conduite fut
leur exemple . Mes richeſſes étoient des
richeffes réelles...
LE FINANCIER.
1
Peut- être le bon Homère en parle-t-il
un peu en aveugle. Autrement vous
euffiez bien fait de ſubſtituer à vos efclaves
, des efclaves naturels qui euffent
épargné à la Princeſſe votre fille le foin
de laver elle-même ſes robes & celles
de ſes frères!
ALCINOUS .
Quoi ? vosfemmes ne prennent- elles
pas le même ſoin?
1 LE FINANCIER.
Les esclaves de leurs eſclaves dédaigneroient
de le prendre. J'aime aufli
beaucoup à voir la Reine ,votre auguſte
épouſe , filer ſa quenouille depuis le
point du jour juſques long-temps après
lecrépufcule.
ALCINOUS .
Ne faut-il pas qu'une femme s'occu
pé ?
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
LE FINANCIER .
Oh ,les nôtres ne fontpas inutiles .
ALCINOUS.
Apparemment que leurs travaux ſont
plus importansque ceux qui captivoient
ma chère Areté.
LE FINANCIER .
N'en doutez pas. Ce font elles qui
repréſentent , qui tiennent le jeu , la
table & le peu de conversation qui eſt
aujourd'hui d'uſage. De là, elles vont
ſe montrer au Spectacle , y faire dess
noeuds , juger la Piéce , protéger ou
dénigrer l'Auteur. Ce font elles auffi
qui diſpenſent aux gens de Lettres les
fortunes , les honneurs , les réputations ,
le rang , l'eſtime &juſqu'au ridicules
ALCINOUS .
Leur crédit fut moins étendu parmi
nous. J'eus cependant beaucoup d'égards
pour ma chère Areté , qui eut
pour moi celui de n'en abufer jamais.
LE FINANCIER .
De quoi pouvoit abuſer une Reine ,
dont la fonction journalière étoit de filer
? Vous-même , quels pouvaient être
vosplaifirs.
ALCINOUS .
J'en eus de plus d'une eſpéce. J'aimai
la bonne chère , la muſique , la
R
1
-1
ΜΑ 1. 1763.0 77
danſe . Homère a dû vous inftruire de
mes goûts. Ne me repréſente-t il pas
quelque part , affis à table comme un
Dieu?
LE FINANCIER.
Il me ſemble que les repas de l'Olym
pe durent être différens des vôtres ; ou
Comus , à coup sûr , étoit mauvais cuifinier.
ALCINOUS .
Quoi donc ? n'ai je pas traité ſplendidement
le ſage Ulyffe , mon hôte ?
LE FIINNAANNCCIER.
Ulysse trouva chezvous de quoi afſouvir
ſa faim dévorante. Lui-même
n'étoit pas accoutumé à des feſtins plus
délicats. Mais quel eſt le fou-traitant ,
qui voudroit s'accommoder de pareils
mets ? Le dos d'un boeuf, d'un veau ,
d'un mouton , d'un porc , fervi tout
entier devant un convive , n'étoit- il
pas bien propre à ranimer ſon appétit
?
ALCINOUS .
Eh, qu'euffiez-vous donc ſervi auRoi
d'Itaque ?
LE FINANCIER...
Ce qu'on peut décemment offrir à
un honnête homme ; c'est-à-dire quelques
mets légers & piquans ; tels qu'u
Dij
78 MERCURE DE FRANCE.
ne aîle de faiſan , ou de perdrix , tant
ſoit peu du rable ou du ventre d'un
lievre , quelques poiſſons rares , quelques
menus entremets , &c. Que n'aije
ici le Dictionnaire de Cuisine , les
Dons de Comus , le Cuisinier François ,
& tant d'autres ouvrages effentiels compofés
fur cette matière difficile & inépuiſable
! vous verriez ....
ALCINOUS.
Quoi , l'ons'amuſe chez vous à écrire
furun pareil fujer , תינ
LE FINANCIER.
Voilà une queſtion bien digne d'un
Roi , qui fut , comme un ſimple Contrôleur
de nos Fermes , borné à une
ſimple cuifinière ! Apprenez que nous
avons plus d'écrits fur la cuiſine , qu'il
n'y en eut de votre temps ſur toutes les
autres matières enſemble . Mais reve
nons ànotre objet. Il me ſemble qu'on
ne fervoit même dans vos grands repas ,
que d'une feule eſpéce de vin ?
ALCINOUS .
1. N'étoit- ce pas affez ? Nous buvions
d'excellent vin grec ; vin dont quelques
rafades fans eau , ſuffifoient pour enyvrer
un Polypheme .
-1000 9.LE FINANCIER. dr
Ce vin là nous eft connu , & nous
MA I. 1763. 79
en ufons parce qu'il vient d'outre-mer.
Mais que je vous plains de n'avoir jamais
goûté ni du Bourgogne , ni du
Champagne , ni du Grave , ni du Tocai
, ni du Malaga , ni du...
ALCINOUS.
Arrêtez ! cette énumération devient
fuperflue . Je n'ai pas même connu de
nom ces vins que vous citez , & je
doute qu'aucun d'eux l'eût emporté fur
mon vin grec.
LE FINANCIER .
J'oubliois les liqueurs , autre avantage
précieux que vous ne connûtes jamais.
Ces liqueurs& la plupart de ces vins font,
pour l'ordinaire , verſés par les femmes ,
par les femmes toujours charmantes vers
la fin d'un repas , & que vous aviez la
mal-adreſſe d'éloigner des vôtres .
ALCINOUS .
En revanche , nous les chargions de
certains emplois qui n'étoient pas fans
agrément pour elles &pour nous. C'étoient
elles qui....
LE FIINNAANNCIER.
Je ſcais en quoi confiſtoient ces fonctions
, & j'avoue qu'elles avoient leur
mérite. Mais en être réduit au ſeul vin
grec ! ...
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
ALCINOUS.
Hé bien ! je vous paffe cet article. Il
m'en reſte affez d'autres à faire valoir.
Parlons d'abord du divin chantre Démodocus
, lui qui marioit fi ingénieuſement
ſa lyre avec ſa voix. Je doute que
vous ayez connu cette heureuſe manière
d'égayer un repas.
LE FINANCIER.
Il faut , mon Prince , vous réfoudre
à gliffer fur cet article comme ſur les
précédens. Votre muſique fut auffi uniforme
que votre cuiſine & votre cellier .
La nôtre , au contraire , fut auſſi variée
que nos mots & nos vins. Il nous faut
un concert complet , & non la fimple
voix d'un homme & le fimple fon d'une
lyre , fuſſent-ils même divins , à lamanière
de votre temps.
ALCINOUS.
Je vois qu'il vous faut de la profufion
partout. Mais que pourrez-vous oppofer
à la grandeur , à la beauté de mes
jardins ? Vous ſavez avec quel enthouſiaſme
Homère en parle.
LE FINANCIER..
Souvenez-vous bien qu'ils n'étoient
peuplés que d'arbres à fruits , & qu'une
pareille décoration eſt ignoble
M A 1. 1763 . 81
ALCINOUS .
Comment ! vous m'étonnez . De quels
arbres voudriez-vous donc faire uſage ?
Eſt-il naturel de cultiver ceux qui ne
produiſent rien ?
LE FIINNAANCIER.
Ce qui eſt ſi naturel , eſt rarement
digne qu'on s'en occupe. Il fautdu fingulier
, du piquant. Il faut dérober au
ſoleil l'aſpect de la terre , &ne laiffer
àla terre même qu'une fécondité ſtérile .
Autrement votre parc & l'enclos de votre
Jardinier , feront abſolument femblables.
J'ai , moi qui vous parle , arraché
au domaine de Cérès , plus de terrain
que fon Triptoleme n'en eût pu cultiver
en un an.
ALCINOUS .
Voilà une fingulière manie ! Mais du
moins aurez-vous reſpecté l'ordre primitifdes
choses ; laiſſé couler une fontaine
, ferpenter un ruiffeau , fubfifter
une colline,un vallon, un boſquet comme
la nature l'avoit d'abord diſpoſé. En
sun mot , l'art n'aura fait que la ſeconder
au lieu de l'anéantir.
LE FINANCIER
Au contraire , j'ai voulu qu'il la
domprât en tout point. J'ai parlé &
bientôt une terraſſe a fuccédé à un val
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
lon , un baffin à une colline , le gazon
au gravier , le gravier au gazon , l'eau
à la terre , la terre à l'eau ; en un mot ,
j'ai voulu être créateur & j'y ai réuffi.
Par-là mon jardin eſt devenu auffi
éxactement compaflé que les vers du
Poëte qui a chanté le vôtre.
,
ALCINOUS .
Je ne ſçais , mais je préfume que cette
exacte ſymétrie,eſt auſſi infipide en fait
de jardins qu'elle eft agréable en fait de
vers .
LE FINANCIER .
5
Il me ſemble que nous viſons fort
peu à nous trouver d'accord.
ALCINOUS.
J'avoue que cet accord me paroît difficile.
LE FINANCIER.
Effayons toutefois de nous rapprocher.
Je vous laiſſe juge de la queſtion ;
mais foyez fincère.
ALCINOUS.
Je le ferai , & voici ma décifion .
Peut-être de mon temps ſuivions-nous
la nature de trop près ; mais à coup fur
vous vous en êtes trop éloignés.
Par M. DE LA DIXMERIE
MA I. 1763 . 83
LE mot de la premiere Enigme du
fecond volume d'Avril eſt la Noix
qui , coupée en deux , devient Cernaux.
Celui de la ſeconde eſt Moulin à vent.
Celui du premier Logogryphe eſt Tapiſſerie
, dans lequel on trouve Tapis ,
rifée & Patisserie. Celui du ſecond eſt
Innocence , dans lequel on trouve Io ,
nie , noce , non , Ninon , nonce , none ,
oncle , Nice , & d'autres queje n'ai point
mis.
NIGM E.
ON
N ne me rencontre qu'aux Champs ,
Point à la Cour , point à la Ville ,
Et cependant je ſuis utile:
Aux plus petits , comme aux plus Grands :
Pour moi l'ouvrage eſt un martyre.
Et , ce qui doit vous faire rire ,
Pour que j'exerce mon emploi ,
On eſt toujours trois après moi .
Je paffe pour laborieuſe ,
Et ſuis d'une pareſſe affreuſe ,
Car je ne fais rien de mon cru.
Pour que je faffle des merveilles ,
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Il faut , quand deux des trois me tirent les
oreilles ,
Que l'autre, fort ſouvent me pouſſe par le cul.
Par M. NARET .
1
A UTRE.
V
ous ne le croirez pas à moins de l'avoir vû:
Dans Paris tous les jours ſur un char étendu ,
Conduisant avec moi la maiſon qui me loge ,
J'entends retentir mon éloge.
Un héraut publiant mes bonnes qualités ,
La corde au col me fuit à pas comptés.
La corde au col ? le plaiſant équipage !
Va-t-on le pendre ? oh de grace , arrêtez ,
Ne m'aigriffez pas davantage :
Si c'eſt votre deſſein , vous pourriez réuſſir ,
Maisje ne ſerois pas facile à radoucir .
Par M. L. G....
4
LOGOGRYPΗ Ε.
JE ſuis un jeune enfant adoré de ma mère ;
C'eſt d'elle que je tiens tout ce qu'il faut pour
plaire ,
Douceur , grâces , beauté , tendreſſe , ris , attraits
Sont les dons que ſur moi répandent ſes bienfaits.
MA I. 1763 . 85
!
Mes charmes innocens rendent mon régne aimable.
Mais malheureuſement il eſt trop peu durable,
Car mes frères , jaloux de toutes ces faveurs ,
Me forcent tour-à-tour à ſouffrir leurs rigueurs
Mais où vais-je ? ... à quoi bon parler de ma famille
?
Et pourquoi m'égarer de vétille en vétille?
Il s'agit , cher Lecteur , de deviner mon nom ,
Ainſi venons au fait dont il eſt queſtion .
Décompoſe ; & bientôt tu trouveras peut- être
Qu'il n'eſt pas malaiſé de pouvoir me connoître .
Je t'offre en mes huit pieds par différens rapports,
Plusde quarante mots renfermés dans mon corps .
Unenfant de Noé ; trois notes de muſique ;
Un ornement d'Evêque ; un terme dogmatiques
Uneeſpèce de ſel ; un endroit fouterrain ;
Un outil de maçon ; ce qu'on voit dans le pain;
Un arbre ; deux oiſeaux, un fol que la Nature
Deur ou trois fois par an tapiſſe de verdure ;
Le bouquet qui renferme un utile aliment ;
Ce qu'un mauvais payeur ne rend pasaisément;
Un terme de commerce , ou bien de bréviaire ;
Le titre Souverain qu'en Europe on révére ;
Ce qui , bien cultivé , fait honneur au bon ſens ,
Mais ſouvent dont le trop peut nuire à bien des
gens;
Un péché capital ; une marque de joye
16 MERCURE DE FRANCE.
Levaſte ſeindes eaux ; une antique monnoye
Dont l'eſpéce aujourd'hui chez nous n'a plus de
cours;
(
Ce qui ſans s'arrêter , fuit & régle nos jours ;
Le nom d'un grand Seigneur qu'on reſpecte en
Turquie;
Cinq Villes , deux en France , une dans l'Italie ,
Une autre dans la Flandre, & la derniere enfin
Se trouve en Allemagne aſſiſe ſur le Rhin.
Plus un terme de chaſſe ; un autre de Barême ;
Ce que Boileau cherchoit avec un ſoin extrême,
Un jeu fort uſité ; trois pronoms poſſeſſifs ;
Une meſure ; un nombre & quatre infinitifs.
C'en eſt aſſez , Lecteur , ſi ceci te contente ,
Carje crois entre nous que ce jeu te tourmente.
Combine maintenant , & vois ſi tu pourras ,
En cherchant qui je ſuis , te tirer d'embarras.
ParM. FABRE , Licentié en Droit
àStrasbourg.
AUTRE.
A Mlle de V ***. à Limoges..
Sous bien des ſens je pourrois me produire
Mais ſous un ſeul je vais tâcher , Thémire ,
De vous indiquer qui je ſuis .
MA I. 1763. 8+
1
Sachez donc que l'eſprit,l'enjoûment , la décence
Au goût , au Sentiment , aux grâces réunis ,
Sont mes ornemens favoris ,
Etjugez ſur ce pied combien votre préſence
Peut me donner d'éclat , de mérite & de prix!
Si tous ces traits ne me font pas connoître
Sondez mes plis & mes replis ,
Ils me dévoileront peut-être ,
Et mes neufpieds combinés , déſunis ,
Vous offriront un fruit dont la peau raviſſante ,
Ainſi que votre teint tout à la fois préſente
L'incarnatde la roſe & la blancheur du lis ;
Un être à la beauté duquel on vous compare ;
Un tréſor qu'on dit être rare ,
Mais qui depuis longtemps en moi vous eſt acquis
Une fête bien defirable
Pour celui dont les jours par un lien durable
Aux vôtres doivent être unis ;
Certaine ſubſtance immortelle ,
De la Divinité précieuſe parcelle
Dont en vous mille traits annoncent la beauté;
Certain ordre ſecret émané de vos charmes ,
Et qui , quoique fuivi de foupirs & d'allarmes ,
N'en eſt pas moins éxécuté,
Une ouvrière incomparable
Qu'on peut nommer chez vous l'agente ſecoura
ble
De la douceur & de l'humanités
88 MERCURE DE FRANCE
Mais je pourrois bleſſer votre délicateſſe :
Il faut qu'à vos yeux je paroiſſe
Sous des rapports qui vous ſoient étrange **
Commençons , & voyez celui qui par envie
Aſon frère arracha cruellement la vie ;
Le Dieu des Champs & des Bergers ;
Le ſymbole de l'ignorance ;
Trois Saints , quatre Evêchés de Frances
Le plus agréable des mois ;
L'endroit où pour tenter de glorieux explot.
Un Général aſſemble & place fon armée;
Sept oiſeaux différens , dont deux font babillards ,
Trois dans la baſſe-cour ont ſou trouver entre
Et deux par leur plumage attirent les regar
Un grand Empire de l'Afie ;
Un adorateur des faux Dieux ;
Un terme de muſique ; un fleuve d'Italie ;
Par ſes bons vins un Bourg fameux ;
Enfin un inſtrument propre à fouiller la terre ;
J'aurois bien d'autres mots , Thémire,à vous c
Mais je veux m'en tenir , pour vous moins
menter ,
Au mot qui chaque jour finit votre prière .
ENVOI.
Penſant à vous à tout moment
Dans mon aſyle ſolitaire,
MA 1. 1763 . 89
Du mot dont je vous fais myſtère
Je me retrace l'agrément.
Si je n'ai point aujourd'hui l'avantage
D'en partager près de vous le plaiſir ,
Souffrez au moins que je m'en dédommage
Par le charme du ſouvenir .
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON,
Ce 22 Mars 1763 .
CHANSON.
LOIN du tendre Berger qu'on aime ,
Eſt- il , hélas ! de doux momens ?
Grands Dieux , dans ce malheur extrême ,
On fouffre mille affreux tourmens !
L'on s'inquiette , l'on defire ,
La folitude a des appas ;
Au ſein des plaiſirs on ſoupire :
En eſt-il pour moi , ſans Lycas. ?
LaMusique est de M. DOBERT , fils ,
Organiſte de Châteaudun .
92 MERCURE DE FRANCE.
cation , de la qualité de l'eau , mais de
ſa prééminence ſur tous les élémens.
Ainſi pour bien rendre la penſée de
Pindare , il faut dire l'eau eſt le premier
des elémens. Il n'y a pas là de
ridicule , ajoute l'Auteur.
Il eſt bien étonnant , Monfieur
qu'en nous rapportant les différentes
traductions qu'on a faites de cette Ode
de Pindare , l'ingénieux Auteur de cette
explication ne nous air rien dit d'une
ancienne traduction de Pindare donnée
en 1617 par François-Marin Champenois.
Sans doute qu'elle lui eft inconnue.
Je me fuis rappellé de l'avoir
lue toute entière à la Bibliothéque du
Roi , & je l'ai actuellement entre mes
mains. Voici l'explication de Marin.
Son ſtyle eft celui de ſon fiècle ; il n'eſt
pas bien agréable , mais il n'a rien de
dégoutant , & d'ailleurs il ne s'agit ici
que du ſens des paroles de Pindare.
>> Tout ainſi que l'eau excelle entre les
» élémens , & que l'or ( ne plus ni
>> moins qu'un feu brillant ſe faict pa-
>>>roiſtre durant la nuit ) furpaffe toute
>> autre magnifique richeſſe ; de même
>> auſſi qu'en plain jour l'on ne peut
vefir par le vague de l'air un aftre
>> apparant qui flamboye davantage que
MA I. 1763.
>>le Soleil : ainfi , ma chere Mufe ,
>>tu deſires que nous celébrions les
» jeux , n'en cherchons pas de plus
>> excellens on plus dignes de nos vers
>>que les combats qui ſe font aux champs
>>olympiques , &c.
,
Si je ne craignois pas d'affoiblir cette
verſion de Marin , & de mériter le reproche
qu'on fit à l'Abbé Tallemant ,
je la rendrois ainfi : " Comme l'eau
>> l'emporte ſur tous les élémens , &
>> comme l'or , ſemblable à un feu
» qu'on voit briller pendant la nuit ,
> furpaſſe toutes les richeſſes qui flat-
>> tent le plus la vanité de l'homme
» ou comme le ſoleil , qui par l'éclat
>> de ſes rayons éfface tous les altres
» épars dans la vaſte profondeur des
>> airs : tels ſont , divine Muſe , les
>> combats qui ſe livrent aux champs
>>>Olympiques ; & puiſque vous voue
>> lez célébrer des combats , n'en cher-
» chez ni de plus glorieux , ni de plus
>> dignes de vos chants. Cette immenfe
>> carrière offre aux Poëtes , &c.
A cette explication , Marin ajonte
la note ſuivante qui développe parfaitement
le ſens qu'il a donné à Pindare.
» Les anciens Philoſophes , dit- il , ont
» été fort en peine pour trouver le
94 MERCURE DE FRANCE.
" premier principe des choſes naturelles .
» Voyez ce qu'en note briévement à
» Sancto Paulo queſt. 4 du premier
>> Traité de la première partie de fa
>> Phyſique , & un peu plus amplement
» Eusébe Chap. 5 , Liv . I de la prépa
>> ration Evangélique (a) . Or Pindare
>> avec Thalès eſt de l'opinion de ceux
>> qui diſoient que l'eau eſt le principe
>> de toutes chofes , ſuivant laquelle
>> opinion quelques anciens Grecs fai-
>> foient offrande de leur poil aux
>> fleuves ( b ) .
Marin eſt plein d'excellentes recherches
& de notes très- ſcavantes. Il avoit
du goût pour ſon fiècle , & ne manquoit
pas de juſteſſe dans l'eſprit. Vous
trouverez fur-tout qu'il explique toujours
très-bien le début des Odes de
Pindare . Il fait voir que ce début eft
toujours lié au ſujet ; & généralement
(a) Le Père Berruyer a très bien expliqué le
ſentiment d'Eusébe .
t
ここ
( b ) On trouve encore aujourd'hui en Perfe
des veſtiges de cette coutume. Pour ne point
fouiller les élémens , dit M. de Montesquieu ,
Tom. 2 de l'Eſprit des Loix , les Perſes ne navigeoient
pas ſur les fleuves. Ils n'ont point de
commerce maritime ,& ils traitent d'Athées ceux
qui vont fur mer. Voyez Chardin.
MA.I. 1763 . 95
i
il ne reconnoît d'écart & de digreffion
dans les Odes de Pindare , que les
écarts que Pindare y reconnoît luimême
(c) . Voici une note qui vous
donnera une idée de ſa façon de penfer
touchant les Poëfies de ſon temps.
>>>Si nos Poëtes François , dit-il page
>> 106 , qui font aujourd'hui , puiſoient
>>dans les fontaines des doctes anciens
>>Grecs & Latins , ils ſurvivroient à
>>>leurs ouvrages plus long-temps qu'ils
>>>ne feront. >> Et à la page 286 fur ce
vers ἔσι δι' ἐν εύτυχια. » Le monde , dit-
>>>il , priſe plus les riches que les gens
■ de bien. Car fi le monde parle d'un
>>homme qui ſe ſoit enrichi juſtement
» ou injustement , il dit , c'est un homme
d'esprit , c'est un galant homme ; il
» a bien fait ses affaires. » Vous y
trouverez quantité d'autres naïvetés qui
vous feront plaifir. J'ai vu Marin cité
dans pluſieurs Auteurs. Il étoit 'furtout
très-connu à l'Abbé Desfontaines qui
parle de ſa traduction de Pindare
quelque part dans ſes Obſervations.
On doit donc dire , Monfieur , que
Marin a la gloire d'avoir été , parmi
tous les Traducteurs François , le pre-
(c) Comme , par exemple , lorſque Pindare
avertit ſa Muſe de reprendre fon Sujet.
96 MERCURE DE FRANCE.
mier qui ait trouvé le vrai ſens de
Pindare ; & pour ne vous laiſſer rien
à defirer à cet égard , il ne me reſte
plus qu'à vous citer la traduction de la
Gaufie , avec celle de l'Auteur du Difcours
fur l'Ode , afin que vous puiffiez
mieux juger de toutes les traductions
françoiſes de cette première Ode de
Pindare. Le ſieur de la Gaufie donna en
1626 une traduction de Pindare mêlée
de vers & de proſe. Voici ſon début.
>> La force de chaque élément
>>>Paroît par leurs effets contraires ,
Mais le moindre de l'eau ſurmonte abſolument
>>> Tous ceux de ſes trois frères .
Celui-ci a une interprétation différente
; il s'éloigne du ſens que Marin
a donné à Pindare , & il a cru que le
Poëte avoit en vue , non la prééminence
de l'eau , mais fa qualité , ſes
usages , & fes effets.
L'Auteur du Discours fur l'Ode ,
donné en 1762 , rend ainſi cette première
ſtrophe . » L'eau ſans doute eſt
>>>le premier des élémens. L'or brille
» entre les plus fuperbes richeſſes com-
» me une flamme éclatante dans les
» ombres de la nuit. Mais , o mon ef-
>>>prit , ſi tu veux chanter des combats
ne
MAI. 1763 . 97
» ne va point en plein iour chercher
» dans les vaſtes déſerts du ciel un aſtre
>>plus lumineux que le Soleil , ni fur
>> la Terre des jeux plus illuſtres que
>> ceux d'Olympie. C'eſt - là que les
Poëtes , &c.
Du reſte , Monfieur , je n'éxamine
point ici ſi ἄρισον eſt un fuperlatif
d'Αγαθος , ου fi c'eſt un nom verbal
و
(a) formé d'αρισευειν, dominari , præcel-
(a) S'il est vrai , ſuivant l'explication inférée
dans l'Année Littaire , que ce terme ἄρισoν ne
ſoit pas formé d'αγαθος , & par conséquent que
le premier vers de Pindare ne puiſſe admettre
cette verſion littérale , l'eau est très bonne , il
ſera vrai auſſi de dire que tous les Grecs contemporains
de Pindare & autres qui ont ſuivi ,
n'entendoient pas bien le Grec. Eraſme Schmitt ,
dans ſon Commentaire ſur Pindare , rapporte
deux Epigrammes du Liv. 4de l'Anthologie od
l'on badine Pindare ſur ce premier vers de fon
Ode. En voici à-peu près le ſens : En vérité ,
Pindare , nous ne voudrions point que vous fuffiez
notre Médecin , & fi nous étions afſsex inconſidérés
pour confier nos corps entre vos mains , vous nous
diriez pour tout remède que l'eau est très-bonne.
En un mot , rappellez-vous le Docteur Sangrado ..
Voici encore un autre témoignage. Ariftote , au
Liv. I de ſa Rhétorique , Chap. 7 Art. 19 ,
après avoir fait voir >> Qu'une choſe qu'on aura
>> en abondance ſera meilleure qu'une autre qui
>>>ſera plus rare , parce qu'on ſe ſert beaucoup
>>>plus de l'une que de l'autre , & que tout ce
E
98 MERCURE DE FRANCE.
cellere , ni fi l'on doit traduire comme
Marin , les Olympionniques pour les
Olympiennes , les Néméoniques , pour
les Néméennes , &c. Ce n'eſt point ici
le lieu d'agiter cette queſtion ,& elle eft
étrangère à l'objet que je me ſuis propoſé,
qui eſt de rendrejuſtice à Marin
comme au premier qui ait trouvé le
vrai fens de Pindare..
J'ai l'honneur d'être , &c .
>> qui ſert très-ſouvent vaut mieux que ce qui
>> ne ſert que quelquefois & très-peu , il ajoute ,
>>voilà ce qui a fait dire à Pindare dans une de
>>>ſes Odes , il n'est rien deſi bon que l'eau. Aristote
croyoit donc que Pindare avoit voulu deſigner
les uſages de l'eau & non ſa prééminence, &c...
Mais jugeons Pindare par lui-même. Pindare le
répéte quelquefois dans ſes comparaiſons quoique
fort rarement. Dans l'Ode troifiéme des Olympiennes
, épode 3 , vers 3 , on trouve :
Ει δ' αριςευει μέν ὕδωρ.
Si autem excellit quidem aqua.
Ici Pindare a ôté l'équivoque , & il eſt évident
qu'il s'agit dans cette troiſiemeOde , de la prééminence
de l'eau. Il ne s'agit plus que de ſçavoir
en quel temps ces deux Odes ont été compoſées.
Suivant Schmitt , la premiere Olympienne
parut dans la ſoixante- treiziéme Olympiade , &
l'Ode troiſiéme à Thécon dans la ſoixante-dixſeptiéme.
On peut donc croire que dans cet intervalle
, Pindare eut tout le loiſir de reconnoître
ΜΑ Ι. 1763 . 99
LETTRE de M. MARIN à M. DE LA
PLACE , fur l'Histoire de SALADIN
, &c.
Vous avez eu la bonté , Monfieur ,
de faire mention dans le Mercure d'Avril
de l'Histoire de Saladin , & vous
l'avez annoncée comme une nouvelle
édition. Je ſuis fort éloigné d'approuver
ces petites rufes de Libraires , & je
vous prie d'apprendre au Public que j'ai
fait quelques légers changemens dans
cet écrit , mais qu'il n'a point été réimprimé
de nouveau.
Cet Ouvrage qui m'a couté dix années
de travail, dont j'ai puiſé les matériauxdans
tous les Auteurs du temps ,
Chrétiens & Musulmans , que j'ai écrit
avec le plus de ſoin qu'il m'a été poffible
, & que j'avois cru rendre intéreffant
par le développement & l'Hiſtoire
abrégée des Dynasties Arabes , par le
tableau des moeurs & des opinions des
qu'on pouvoit donner une fauſſe interprétation
au premier vers de ſon Ode à Hiéron ; c'eſt
pourquoi il répéte enfuite cette même comparaifon
, & donne la correction néceſſaire.
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
4
Mahométans , & en préſentant fousune
face nouvelle , une de ces expéditions
malheureuſes qui firent de la Syrie un
gouffre où l'Europe venoit s'engloutir ;
cet Ouvrage , dis-je , traité avec ce ton
de vérité que quelques critiques ont
blâmé , & que je regarde comme le premier
devoir impoſe à l'Hiſtorien , obtintle
fuffrage des gens de lettres ; mais
les femmes qui font dans notre fiécle le
ſuccès des livres nouveaux , & dont
pluſieurs méritent cet honneur ; mais
le commun des Lecteurs François furent
rebutés des noms barbares qu'on y rencontre
à chaque page. On étoit accoutumé
à lire dans Maimbourg , ( dont je
viens d'imiter la prolixité dans la phrafe
précédente ) dans Vertot , & tant d'autres,
les noms de Noradin , d'Adile ,
de Saladin , & on a été effrayé d'y voir
ſubſtituer ceux de Zenghi , de Kara-
Arflan , de Schirgouht , de Schaour ,
de Kamstegghin , &c ; vous penſez bien ,
Monfieur , que cet aſſemblage de lettres
qu'il falloit , pour ainſi dire , épeler chaque
fois pour leur faire produire des
ſons ; que ces ſons bizarres qui venoient
à chaque inſtant irriter les oreilles délicates
, ont dû laſſer la patience des perſonnes
qui liſent plus pour s'amuſer que
MA I. 1763 . 101
,
pour s'inſtruire. J'ai eu tort ſans doute
de ne point animer leur conſtance en
les avertiſſant dans la Préface , qu'après
le troifiéme ou le quatriéme livre , elles
n'auroient rencontré que des noms trèsconnus
, les noms de leurs ancêtres
des détails peut-être intéreſſans & des
anecdotes que très-fûrement elles ne
trouveront point ailleurs ainſi raſſemblés
. C'étoient, s'il m'eſt permis de le dire
, les déferts qui conduiſent dans l'Arabie
heureuſe. Mais je m'apperçois qu'à
l'occaſion de votre annonce , je me
charge du ridicule de faire moi-même
l'éloge de mon Ouvrage , & c'eſt ſans
doute là une ruſe de l'amour- propre
moins pardonnable que celle de mes
Libraires.
Dans le même volume , vous avez
inféré une Lettre pleine de réflexions
judicieuſes , à l'occaſion du projet que
j'avois imaginé,& auquel vous avez bien
voulu applaudir. On a eu tort de confondre
cet établiſſement avec les confultations
gratuites des Avocats. Je propoſe
une aſſemblée ou bureau de perſonnes
inftruites & autoriſées à pourſuivre
avec vigueur les intérêts des pauvres
contre la tyrannie des débiteurs puiffans
& de mauvaiſe foi. Je n'ai cité
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
qu'un exemple dans ma Lettre , mais
j'aurois pu en appeller pluſieurs à l'appui
de mes idées , ſi je n'avois craint des
applications. Je les développerois & je
leur donnerois plus d'étendue , fi ce
projet pouvoit avoir lieu. On fentiroit
par la multiplicité d'injuſtices criantes
qu'on pourroit dévoiler , combien il ſeroit
important de réprimer la cruauté de
certains hommes qui infultent dans des..
voitures magnifiques , aux malheureux
dont ils traînent les dépouilles.
Mais ce qu'il faut dire ici pour l'honneur
de l'humanité , c'eſt que ma Lettre
adreffée à M. le P. de .... a occaſionné
pluſieurs bonnes coeuvres. On a recherché
les infortunés de l'eſpéce de ceux
dont j'ai parlé , & on s'eſt diſputé la
gloire de les ſecourir. Un Avocat eftimable
que je ne puis nommer fans fon
aveu , a offert de ſe charger de toutes
les cauſes des pauvres & de faire les
avances néceſſaires ; & fans doute pluſieurs
de ſes Confrères ſont dans la
même difpofition. Ainfi dans ce fiécle
que nos Moraliſtes ne ceſſentde rabaiffer
dans leurs déclamations , l'humanité
n'a rien perdu de fes droits. Elle n'eftpoint
éteintedans le coeur des hommes ,
& il fuffit de réveiller leur ſenſibilité.
MA I. 1763 . 103
pour les ramener à cette compaffion
bienfaiſante que la Nature nous inſpire
pour nos ſemblables .
Il eſt encore queſtion de moi , Monfieur
, dans le même Mercure. En liſant
le manufcrit de l'Anglois à Bordeaux,
Piéce qu'on ne fauroit trop louer ; j'ajoutai
un couplet à ceux du Vaudeville
qui termine cette Comédie. Ce
couplet deſtiné ſeulement pour M.
Favart , eſt tombé entre les mains du
Libraire , qui l'a mêlé avec d'autres jolis
vers. Imprimé ainſi ſéparément il a un
air de prétention qu'il ne mérite pas , &
que je n'ai jamais eu deſſein de lui
donner.
:
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris ce L1 Avril 1763. MARIN
P.S. Comme le projet que j'avois
propoſé n'aura peut-être jamais lieu , je
crois devoir ajouter ici quelques éclairciſſemens
fur ce qui ſe pratique à Paris ,
à Lyon & à Nancy.
Henri IV, qui s'occupoit fans ceſſe
du bonheur de ſes Sujets, avoit voulu
quelque temps avant ſa mort, procurer
aux pauvres les ſecours dont ils pourroient
avoir beſoin pour l'inſtruction &
la défenſe de leurs affaires. Il rendit à
E iv
104 MERCURE DE FRANCE .
L
cet effet le 6 Mars 1610 , un Arrêt de
fon Conſeil d'Etat,qui ordonnoit que
dans toutes les Cours tant ſouveraines
que fubalternes , il feroit commis des
Avocats & Procureurs , lesquelsferoient
tenus d'affifter de leur confeil , labeur
& vacations , les Veuves , Orphelins ,
Pauvres Gentilshommes , Marchands
Laboureurs & autres qui seroient dépourvus
de conſeils & d'argent , &c . La
mort prématurée de ce grand Roi empêcha
l'éxécution d'une fi belle entrepriſe.
Elle eſt demeurée depuis fans
effet ; mais les Avocats y ont fuppléé
en partie , en établiſſant des Confultations
de charité qui ſe tiennent dans la
Bibliothéque que feu M. de Riparfond
a laiffée à l'Ordre des Avocats. Cette
Bibliothéque eſt dans une des Salles de
l'Archevêché. Il s'y aſſemble une fois
la ſemaine , plufieurs anciens & jeunes
Avocats nommés par Meſſieurs les Avocats
Généraux du Parlement , pour donner
leur avis fur les affaires qui font
propoſées. Un d'entre les jeunes rend
compte à l'ancien des Mémoires , &
rédige les Confultations ſans en recevoir
aucun honoraire. Meſſieurs les
Avocats Généraux & M. le Procureur
Général afſiſtoient anciennement à ces
MA I. 1763 . 105
aſſemblées & y viennent encore quelquefois.
Je tiens ces éclairciſſemens d'un Avocat
( M. A. de M... ) qui m'a dit les
avoir envoyés également au Journal de
Jurisprudence. A Lyon il y a unBureau,
ou Conseil charitable . Ce Bureau doit
fon établiſſement à M. de Rochebonne ,
Archevêque de Lyon, qui affecta 20001.
à prendre fur les revenus de l'Archevêché.
Tous ces Succeffeurs ont continué
cette bonne oeuvre . La Ville en a
augmenté les revenus.
M. l'Archevêque préſide à ce Bureau ,
en fon abfence c'eſt ſon premier Grand
Vicaire , ou un Comte de Lyon. Il y
affifte des Magiſtrats de la Cour des
Monnoyes , Maréchauffée & Préfidial
de Lyon , des Avocats , des Procureurs,
des Négocians & notables Bourgeois.
On y régle à l'amiable toutes les conteſtations
lorſque les parties veulent bien
s'en rapporter à ce Conſeil. On ſe chargedes
procès des pauvres , où on leur
fournit des fecours , c'est-à -dire de l'argent
pour les pourſuivre eux-mêmes.
Onydonne auffi des confultations gratuies
CeBureau s'aſſemble à l'Archevêché
tous les Samedis.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE
Ce Bureau éxerce encore une bonne
oeuvre. Les loyers ſe payent à Lyon
tous les fix mois , c'est-à-dire , à la S.
Jean & à Noël. Quand un ouvrier ou
un autre pauvre particulier eſt dans l'impuiſſance
de payer fon terme , on s'en
charge. On met la femme en condition
, on a ſoin des enfans & on aide
le mari.
A Nancy , Stanislas le bienfaisant
qui mérite ce nom à tant de titres , a ,
érabli un Confeil d'Avocats qui éxaminent
toutes les conteftations & les
décident. Ces Avocats ſont payés par
le Roi & il n'en coûte rien aux Par
ries qui vont les confulter.
LETTRE fur la Paix à M. le Comte
- de *** avec cette Epigraphe , Spes
difcite veftras . Virg. Eneide 3. A
Lyon 1763 ; brochure in- 12. de 45
pages.
L eſt peu queſtion de la Paix dans
cette Lettre , dont la Paix a cependant
été Loccafion , & ou l'Auteur ſe propoſe
de faire voir que fi la gloire de la
MA I. 1763 . 107
France a diminué , c'eſt l'effet du changement
arrivé dans les moeurs publiques.
Il ne s'agit pas ici des moeurs
dans le rapport qu'elles ont avec l'ordre
focial , mais avec le caractère dominant
de la nation : ce qui deviendra plus
clair par cette image. » Voyez fortir
>>> de ſa cabane cet homme à la fleur
>> de fon âge , qui ne pouvant ſuppor-
>> ter le repos , brûle d'eſſayer ſes forces.
>>> La douceur est dans ſes yeux ; mais
>> l'audace eſt ſur ſon front , & fa dé-
>> marche fière annonce l'intrépidité de
>> ſon âme. Il part , il va parcourir la
>>> terre; il dit, elle eſt à moi ;& la nature
>> en me donnant le courage , m'a in-
>> diqué ma deſtination. Ma maſſue n'é-
>>>crafera point le foible. J'irai au ſe-
>>>cours de quiconque ne pourra ſe dé-
>>> fendre lui-même;mais malheur à celui
» qui voudra borner mes droits ou en-
>> chaîner mon bras : je viendrai mettre
>> ſes dépouilles aux pieds de mon père ,
»& je me juſtifierai de mes victoires
➤ devant celle qui m'a donné le jour .
»Ainfi à l'honnêteté du fentiment qui le
>> pénétre, & qui lui indique fespremiers
devoirs , ſe joint une forte idée de fa
ſupériorité ſur tout ce qui l'environne..
Aucune entrepriſe ne l'épouvante, au-
,
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>> cun projet ne l'étonne ; & loin de
>> prévoir la mort, il n'imagine pas même
>> la défaite. Eft- il terraſſé par un rival
>> plus robuſte ? La honte qu'il ne con-
>> noiffoit point encore s'empare de fon
>> âme. Il ſe roule par terre ; il pouffe des
>> cris de rage & de douleur , & jure en
> ſe relevant, de ne point revoir le lieu de
» ſa naiſſance , qu'il n'ait vengé ſon in-
>> jure. Tel doit être , dit l'Auteur
le caractère d'une Nation qui aſpire
à la gloire de mériter les regards de
l'Univers . Tel étoit le caractère de la
Nation Françoiſe ; & en lui montrant
ce qu'elle a été , l'Auteur aime à lui
faire appercevoir ce qu'elle peut être
encore. Autrefois , & fans remonter
plus haut que le dernier Siécle „ la
>> joie ou la conſternation qui naiffoit
» des ſuccès ou des revers , étoit un
>> ſentiment profond qui affectoit l'âme
» & qui ne la rendoit que plus active.
» Lorſque Louis-le- Grand puniſſoit Gé-
» nes ou Alger, il n'y avoit point de
>> François qui ne crût que ſa propre in-
>> jure étoit vengée. Si les Généraux
>> ne méritoient pas toujours les ap-
>> plaudiſſemens des Peuples , au moins
>> ils étoient fùrs de leurs voeux. La
>>> mort de Turenne fut amérement pleu-
,
MA I. 1763. 109
>> rée par les rivaux de ſa gloire. La
>> baſſe jaloufie qui quelquefois n'épar-
>> gnoit pas la réputation des Grands
» Hommes , reſpectoit au moins la
>> fortune & l'état ; & elle eût entre-
>> pris en vain de ſupplanter un Héros
>>> lorſque ſes victoires l'avoient rendu
>> célébre , & ſes talens néceſſaires . Les
>>> intrigues de laCour ne pénétroient pas
>> encore dans les Camps ; & récipro-
>> quement les méſintelligences des Ar-
>> mées ne venoient point former des
>> partis juſqu'aux pieds du Trône.
A ce portrait l'Auteur en oppoſe un
autre , où il peint les François tels
qu'il les ſuppoſe actuellement. » Depuis
» bien des années , dit-il , j'ai enten-
>> du beaucoup de belles paroles , &
» je n'ai prèſque point vû de grandes
>> actions. J'ai vu nos Guerriers s'im-
> puter mutuellement des erreurs & des
» torts ; & ces malheureuſes diſputes ,
» tantôt le principe , & tantôt la ſuite
» de nos revers , affliger la Patrie fans
» l'éclairer & ajouter à la ſenſation
» du mal , l'incertitude de ſa cauſe qui
>> en éloignoit le reméde. J'ai vû cet
>> honneur national , qui repoſe peut-
» être dans les antiques demeures de
> cette pauvre & brave nobleſſe, ca-
,
TIO MERCURE DE FRANCE.
chée dans nos campagnes , abandon-
>> ner inſenſiblement cette partie de la
>> Nation Françoiſe , qui ſe montre ,
>> qui s'agite , qui communique le mou-
>> vement au corps politique , & qui.
>>malheureuſement éblouit les Peuples
>> par ſon éclat , & les entraîne par
> ſon exemple. J'ai vu le François pu-
» blier lui- même ſes diſgrâces & n'en
>> plus rougir ; & ce qui est peut- être le
>>dernier période du mal , forcer ſa
>> raiſon à justifier par des fophifmes ,...
>> l'indifférence qu'il a témoignée pour
>> fon Pays.
Nous ne déciderons point de la vérité
de cet éloquent & ingénieux parallèle
; nous dirons ſeulement qu'il y
a eu peu de Siécles , où la Nation Françoiſe
ait donné plus de marques d'atrachement
pour fon Souverain , & de
zéle pour ſa Patrie , que dans le nôtre.
La conſternation générale de la France
pendant la maladie du Roi à Metz ; l'e mpreſſement
univerſel à contribuer au ré--
tabliſſement de la Marine , font des
faits que l'on pourroit oppoſer aux plus
beaux parallèles . Quoiqu'il en ſoit , en
fuppofant le mal auſſi grand qu'on nous
le repréſente , l'Auteur nous offre les
remédes qu'on peut y apporter ; &
MAI. 1763. 11
cette partie de fa lettre demande à être
lue dans l'Ouvrage même. Je n'en citerai
qu'un ſeul trait qui regarde les gens
de Finance. L'Auteur veut qu'on leur
diſe : >> ayez un fallon de moins , & éle-
>> vez au milieu de cette Capitale une
>> Statue au Grand Maurice. La ma-
>>>gnificence de ce Palais , les eaux de ce
>>>Parc vous coûteront un million ; vous
>>pouvez épargner la moitié de cette
>>d>épenſe,&en relevant les ruinesde cet
>> établiſſement qui s'écroule , vous ſe-
>>> rez le bienfaîteur d'une Province . Un
>> jeune Gentilhomme plein de coura-
>>>>ge&d'honneur s'eſt ſignalé dans nos
>>>armées ; il eſt inconnu à la Cour,&
>> ſa fortune ne lui laiſſe que ſon bras :
>>> allez lui offrir votre fille ; s'il l'accepte ,
vous aurez fait & pour l'Etat & pour
>> vous , la plus importante des acquifi-
» tions.
:
Cette lettre , quoique peut- être dictée
parun peu d'enthouſiaſme, mérite néan
moins d'être accueillie & confervée
comme l'ouvrage d'un homme d'eſprit ,
d'un Ecrivain éloquent , &c d'un excel
lent Citoyen.
112 MERCURE DE FRANCE.
DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE;avec
cette Epigraphe : Populus ſapiens,gens
magna. Deut. 4. A Amsterdam, 1763 ,
volume in- 12 . d'environ 250 pages.
ILL faut une éducation publique ; l'affaire
eſt de voir fi la nôtre eſt bonne, pour
la foutenir ; ou fi elle est défectueuſe ,
pour la corriger : & il paroît que c'eſt
là le but que s'eſt proposé l'Auteur de
la brochure que nous annonçons. Il la
diviſe en trois parties précédées de quelques
obſervations ſur l'éducation en général
. La première partie offre un tableau
méthodique des connoiſſances humaines
. La ſeconde , qui dérive de la première
, contient une diſtribution graduelle
des études ſcholaſtiques . Enfin ,
cherchant les moyens d'étendre & d'affurer
l'éducation publique , il établit
l'ordre & la difcipline des écoles.
Une ſous-divifion de ces trois parties
donne lieu à plufieurs paragraphes que
nous ne devons qu'indiquer & parcourir.
Dans le tableau des connoiſſances
humaines , qui fait le ſujet de la pre
MA I. 1763 . 113
mière partie de cet Ouvrage philoſophique
, on diftingue trois fortes de connoiſſances
; les unes ſont ſimplement
inſtrumentales ; il y en a d'eſſentielles ,
&d'autresde convenance. Les premières
ne ſont que des moyens d'apprendre ou
de produire ce qu'on fait , tels font la
Grammaire , l'Arithmétique , la Logique
, la Géométrie , &c. L'Auteur définit
ces différentes Sciences , & en fait
voir l'utilité ; les connoiſſances effentielles
font la Religion , la Morale & la
Phyſique; celles de convenances ne font
que les mêmes chofes , mais pouffées
plus loin , & plus ou moins approfondies
, ſuivant les états ou les perſonnes .
,
Toutes les vraies Sciences ont chacune
trois parties bien distinctes , dont la
première eſt le fondementde la feconde
, & celle-ci le principe de la troifiéme
, ſçavoir : l'Hiſtoire , c'est- à-dire
le recueil des faits relatifs à la choſe ;
| la Théorie qui combine les faits & en
cherche les raiſons ; la pratique qui ,
| munie des ces ſecours , opère avec lumière
, & doit être le principal but de
toute étude.
Cette première partie ainſi diviſée &
ſous -diviſée , forme une eſpéce d'Encyclopédie
abrégée , où toutes les Sciences
114 MERCURE DE FRANCE.
fontrangées dans l'ordre leplus naturel,ota
du moins dans celui qui s'ajuſte le mieux
avec le plan général de l'Auteur. On
fent aifément que la ſeconde partie
n'entraîne pas dans moins de détails que
la première. L'Auteur prend à huit ou
neuf ans l'enfant qu'il veut élever ; &
revenant fur toutes les connoiffances
dont il a parlé plus haut , il enſeigne la
manière de les apprendre à fon éleve
juſqu'à l'âge de ſeize ans. Il marque
pour chaque année les livres qu'il lui convient
de lire pours'inſtruire dans chacune
des Sciences indiquées ,& le temps qu'il
doit y employer.
Dans la partie qui traite de la difcipline
des écoles , on en diftingue de
pluſieurs efpéces. Les unes font pour les
habitans des campagnes , auxquels il
ſuffira d'apprendre à lire & à écrire , un
peu d'Arithmétique vulgaire , le Cathéchiſme
& un petit Code ruſtique , qui
contiendra ce qu'il eſt eſſentiel que des
payſans connoiffent.. Les autres font
pour les Bourgs , d'autres pour les petites
Villes , pour les Villes moyennes , pour
les grandes Villes , pour les Capitales,
De là l'Auteur paſſe aux bâtimens des
écoles qu'il veut que l'on place dans des
jours favorables , un air pur , & que
MAI. 1763. 115
2.
l'on y entretienne la plus foigneuſe
propreté. » Si ce font des maiſons de
>> penfion , il me paroît indiſpenſable-
>>qu'il y ait des couverts d'arbres pour
> les récréations des beaux jours , affez
>>ſpacieux pour s'y exercer à l'aise ,
>> affez bornés pour y être vus de par
>> tout , ſans boſquets , fans eaux , fans
>>>réduits ;&pour les mauvais temps , des
>> falles ſuffisamment vaſtes , élevées
>>>bien percées , accompagnées de quel-
>>ques cabinets pour les exercices qui
>> ne ſe font pas en commun. Combien
>> d'écoles reſſemblent à de miférables
>> prifons ! On est étonné ſurtout à Pa-
>> ris de voir prèſque tous les Colléges...
>> entaffés parmi des Hôpitaux énormes,
>> dans le quartier le plus ferré de cette
>>vaſte Capitale ; &l'élite de notrejeune
>> Nobleffe , enfermée pour tout plaifir ,
>> entre quatre murs hauts & étroits , &
>> obligée au premier rayon de foleil
>> ainſi qu'à la première goute de pluie ,
>> de ſe réfugier dans des chambres fou-
>> vent obfcures & infectes. "
La direction des écoles , le choix des
Maîtres , la conduite des éléves donnent
encore bien de détails qui ſuppoſent,
dans l'Auteur , des vues utiles qu'il fe--
roit à defirer qu'on exécutât dans toute
116 MERCURE DE FRANCE .
l'étendue du Royaume. L'Ouvrage entier
eſt d'un homme inſtruit , & qui paroît
defirer bien fincèrement que les autres
hommes le fuſſent également.
L'ART de s'enrichir promptement par
l'Agriculture , prouvé par des expériences
; parle Sr DES POMMIERS.
Nouvelle Edition , corrigée & confidérablement
augmentée de plusieurs
expériences , & de la manière de cul
tiver les bois pour la conſtruction des
vaiſſeaux. A Paris , chez GUILLYN,
Libraire , quai des Augustins , au
Lys d'or , du côté du pont S. Michel
1763 ; avec approbation & privilége
du Roi , vol. in- 12 , d'environ 200
pages.
LORORSSQQUUEE cet Ouvrage utile parut
pour la première fois , toute l'Edition
fut enlevée en très-peu de temps ; &
l'Auteur ſentit la néceſſité d'en faire une
ſeconde , à laquelle il a fait des augmentations
qui la rendent fort ſupérieure à
la première. Ces augmentations ſont éta
MA I. 1763 . 117
blies ſur des expériences nouvelles , qui
ont eu toutle ſuccès qu'on pouvoit defirer
, & ces expériences font rapportées
dans l'Ouvrage même. Il a pour objet
tout ce qui peut contribuer à rendre les
terres plus fertiles , & les Cultivateurs
plus riches. C'eſt la matière de vingtneuf
Chapitres très-intéreſſans pour les
poffeffeurs des terres , & très-inſtructifs
pour quiconque a du goût pour l'Agriculture.
On y recherche d'abord les
cauſes de l'état malheureux des Cultivateurs
; & l'on expoſe les moyens de
rendre le Royaume plus floriffant. On
traite enſuite de différentes productions ,
comme la luzerne , le trefle , le fainfoin
, les troupeaux , la laine , le miel ,
le beurre , le ſuif, les arbres fruitiers ,
les prairies artificielles , & enfin tout ce
quipeut être l'objetde l'attention duCultivateur.
On y trouve des inſtructions
très-utiles fur les défrichemens , fur les
pays montagneux , fur les enclos , fur
le ſervice des boeufs & des chevaux , &c,
&c. On a ajouté à tout cela , comme il
eſt annoncé dans le titre , la manière de
cultiver les bois pour la conſtruction
des vaiſſeaux ; ce qui ſera d'une grande
utilité pour la France , qui est obligée
de faire de gros frais pour ſe les procurer.
18 MERCURE DE FRANCE.
Il réſulte de ce livre , que la culture des
terres ou négligée ou peu entendue , eft
l'unique cauſe dela mifère ; que nous
poſſédons les vraies richeſſes , mais que
nous l'ignorons ; que nous voyons dans
nos Provinces une forte envie de perfectionner
l'Agriculture , mais que les
principes de la fécondité manquent ;
que les fourrages ne font pas ſuffifans
pour élever des beftiaux , &c ; mais
qu'avec les moyens propoſés par l'Auteur
, ils trouveront en peu de temps
une nourriture abondante , &c . Toutes
ces affertions ne ſont établies que fur
des faits qui marquent dans M. Des Pommiers
, un obfervateur exact & un bon
citoyen.
MA I. 1763 .
TRAITÉhistorique des Plantes qui croif-
Sent dans la Lorraine & les 3 Evéchés,
contenant leur description , leurfigu .
re , leur nom , l'endroit où elles croiffent
, leur culture , leur analyse &
leurs propriétés , tant pour la Médecine
, que pour les arts & métiers , par
M. P. J. BUCHOZ , Avocat au Parlement
de Metz, Docteur en Philofophie
& en Médecine , Agrégé du Collége
Royal des Médecins dé Nancy.
ANancy chez MESSIN , Marchand
Libraire , rue de la Hache ; 1762. in-
12 , ou petit in-8°.
CEE Livre qui aura une ſuite , n'eſt
encore qu'au premier volume. On y
traite des Plantes en général, de leur anatomie
, de leur végétation , de leur génération
, & des différens ſyſtêmes de
Botanique ; ce qui fait le ſujet de fix difcours
qui fervent d'introduction à tout
l'Ouvrage. Mais comme ces notions préliminaires
ne ſuffiſoient pas pour former
un volume , l'Auteur y a joint deux
120 MERCURE DE FRANCE . :
théſes qu'il a foutenues dans la Faculté
deMédecine de Pont-à-Mouſſon,& dont
la première traite de l'inoculation de la
petite vérole; la ſeconde , de la manière
de connoître le pouls par la muſique. Ces
deux théſes ſont en latin & en françois.
M. Buchoz, promet que les volumes
ſuivans feront plus étendus , & ornés
de beaucoup de Planches en taille -douce
, qui repréſenteront les figures des
plantes au naturel. L'Ouvrage ne ſe diſtribuera
toujours que par ſouſcription ,
ainſi qu'il a été annoncé.
ANNONCES DE LIVRES .
ÉTAT Militaire de France, pour l'année
1763 ; fixiéme édition , par MM.
de Montandre- Lonchamps , Chevalier
de Montandre , & de Rouffel. Prix , 3
livres relié. A Paris , chez Guillyn ,
Libraire , quai des Auguſtins , du côté
du Pont- Saint- Michel , au Lys d'or.
Avec approbation , & privilége du Roi .
Avertissement des Auteurs .
De toutes les éditions que nous avons
données juſqu'ici , celle-ci n'eſt pas
la moins curieuſe ni la moins intéreffante.
On y trouve la compoſition nouvelle
MAI. 1763 121
velle de toutes les Troupes Françoiſes
ou Etrangères au ſervice de France ;
les quartiers des Régimens tels qu'ils
étoient aupremier Avril; leur uniforme,
les marques diſtinctives de chaque grade
, un précis du fervice de l'Officier ,
des devoirs du Soldat , des appointemens
& folde de l'un & de l'autre ;
en un mot , c'eſt un Code complet
qui peut feul donner une idée exacte .
de la forme actuelle du Militaire , dont
la conſtitution ne doit plus éprouver
de révolutions. L'Ordonnance portant
création de Régimens Provinciaux ,
mérite entr'autres l'admiration & la reconnoiſſance
du vrai Citoyen ; en défendant
fa liberté contre les piéges trop
multipliés des Enrôleurs , elle affure à
l'Etat une ſource féconde d'hommes
voués à ſon ſervice par les diſtinctions
& le bien - être qu'elle leur procure.
Nous nous ſommes propofé de donner
un tableau racourci , mais fidéle de tous
ces fages établiſſemens : nous nous eſtimerons
heureux , fi le Public , & particulièrement
les perſonnes intéreſſées
dont nous reclamons l'indulgence , nous
jugent ſur notre zéle & fur les efforts
que nous avous faits pour remplir nore
objeto
F
122 MERCURE DE FRANCE.
Nous aurions ſouhaité de joindre ici .
les Ordonnances qui regleront l'état de
la Gendarmerie& des Régimens Suiffes ;
mais l'on nous preſſe de donner notre
Ouvrage , afin d'avoir une idée du Militaire
, telle qu'il eſt aujourd'hui . Cependant
nous nous engageons , auffitôt
que ces Ordonnances paroîtront ,
de les faire imprimer dans le même format
, de façon qu'elles puiſſent être inférées
à la fin du Code Militaire que
nous donnons . On en diſtribuera à toutes
les perſonnes qui en demanderont
en repréſentant le livre.
د
EXPÉRIENCES & Obſervations fur
l'uſage interne de la Pomme épineuſe ,
de la Juſquiame , & de l'Aconit ; par
leſquelles il eſt démontré qu'on peut
faire prendre aux hommes ces Plantes
avec ſécurité , & qu'elles font très-falutaires
dans beaucoup de maladies qui
ne cédent point à d'autres remédes.
Traduites du Latin d'Antoine Storck
Médecin de la Cour de Vienne. Avec
figures en Taille-douce. A Vienne ; &
ſe trouve à Paris , chez P. Fr. Didot le
jeune , Libraire , quai des Auguſtins ,
près le Pont S. Michel. 1763 .
,
LE CONSERVATEUR de la Santé ,
MA I. 1763 . 123
ou avis fur les dangers qu'il importe a
chacun d'éviter , pour ſe conſerver en
bonne ſanté & prolonger ſa vie. Par
M. le Begue de Prefle , Docteur-Régent
de la Faculté de Médecine de Paris
& Cenfeur Royal.
Medicina fuit , res fcire nocentes
Quo fibi mortales à re lædente caverent .
Hebenſtreic.
In - 12 . La Haye , 1763 ; & ſe trouve à
Paris , chez P. Fr. Didot le jeune , Libraire
, quai des Auguſtins , près le Pont
S. Michel , à S. Auguſtin .
JOURNAL hiſtorique du voyage fait
au Cap de Bonne-Espérance , par feu
M. l'Abbé de la Caille , de l'Académie
des Sciences ; précédé d'un diſcours fur
la vie de l'Auteur , ſuivi de remarques
& de réfléxions ſur les coutumes des
Hottentots & des habitans du Cap,avec
figures . In- 12. Paris , 1763. Chez Guillyn
, Libraire , quai des Auguſtins, près
le Pont S. Michel , au Lys d'or.
AMBASSADES de MM. de Noailles
enAngleterre. Rédigées par feu M.l'Abbé
de Vertot. In- 12. Leyde , 5 volumes ;
Fij
12.4 MERCURE DE FRANCE.
& ſe trouve à Paris chez Defaint &
Saillant , Libraires , rue S. Jean de
Beauvais , vis -à-vis le Collége , & chez
Durand , Libraire , rue du Foin.
Nous parlerons plus amplement de
cet Ouvrage , qui mérite toute l'attention
des Amateurs de notre Hiſtoire .
ÉLÉMENS de Jurisprudence , par M.
R *** In- 12 . Paris , 1762. Chez Delormel
, rue du Foin , à l'Image Ste Génevieve
, Cellot , Imprimeur- Libraire ,
Grande-Salle du Palais , près l'Eſcalier
de la Cour des Aydes .
LE DANGER des liaiſons , ou Mémoires
de la Baronne de Blemon . Par
Madame la M.... de S. A.... Tome 3 &
dernier. In - 12 . Genéve , 1763 ; & fe
trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les Nouveautés. Nous avons
promis l'Extrait de cet Ouvrage dès
qu'il feroit fini, C'eſt un engagement
que nous remplirons avec plaifir.
:
OEUVRES diverſes de M. l'Abbé
Delamarre. In- 12. Paris , 1763 .. Se
trouvent chez les mêmes Libraires.
ALMANACH des Beaux-Arts , ou
MA 1. 1763 . 125
Deſcription d'Architecture , Peinture ,
Sculpture , Gravure , Hiſtoire Naturelle,
Antiquités , & dates des Etabliſſemens
de Paris , pour l'année 1763. Dédié à
M. le Marquis de Marigny. I liv. 4 f.
broché. A Paris , chez Grangé & Dufour
, au Magaſin Littéraire de la Nouveauté
, Pont Notre-Dame , proche la
Pompe.
L'ANTI -URANIE , ou le Déifme
comparé au Chriſtianiſme , Epîtres à
M. de Voltaire ; ſuivies de Réfléxions
critiques fur pluſieurs Ouvrages de ce
célébre Auteur ; Par L. P. B. C. In- 12 .
Avignon , 1763. Et ſe trouve à Paris ,
chez la veuve Valleyre , à l'entrée du
quai de Gêvres , à la Nouveauté ; &
chez Cailleau , rue S. Jacques , près les
Mathurins , à S. André.
LA BONNE FILLE , ou le Mort vivant
; Piéce à Spectacle , en façon de
Tragédie. Parodie de Zelmire. Amfterdam
, 1763 ; & ſe trouve à Paris chez
les mêmes Libraires. Prix , 1 liv . 4 f.
PREDICTIONS Philoſophiques , pour
l'année 1763. Envoyées à Mde de ****
Par M. F.... Brochure in- 12, Londres ,
1763. Chez les mêmes.
Fiij
12.6 MERCURE DE FRANCE.
t LE JARDINIER d'Artois , ou les
Elémens de la culture des Jardins Potagers
& fruitiers par F. Bonnelle , de
l'Ordre des Chanoines Réguliers de la
Ste Trinité dits Mathurins,pour la Rédemption
des Captifs . Volume in-8°.
Prix , 50f broché. Ce volume contient
deux parties. Dans la première il donne
Ja deſcription , la culture& la propriété
de chaque légume. Dans la ſeconde il
traite des meilleures eſpéces de fruits ,
de la taille des arbres & de la manière
de les planter. Il donne un Traité fur la
manière d'élever des couches pour avoir
des champignons pendant l'hyver &
pendant l'été. Il fait enſuite une longue
&& ſcavante diſſertation ſur le figuier.
Il parle en connoiffeur de la façon de
cultiver l'oranger,de la manière d'élever
les orangers de grains du tems de les écuf
fonner , des terres qui leur font propres
, de la deſcription des caiſſes , des
arrofemens particuliers , des inconvéniens
qui leur arrivent , de la conſtru-
Aion d'une bonne ferre , &c. On trouve
à la fin de ce Volume un Traité fur
la giroflée & un autre ſur l'oeillet. Cet
Ouvrage a paru mériter l'attention du
Public. Il ſe vend à Arras chez Michel
Nicolas , Imprimeur-Libraire , vis-à-vis
MA I. 1763 . 127
:
les Etats ; chez Laureau , Libraire , rue
"des Jéſuites , près le Marché aux Poiffons
; & à Paris , chez Leclerc , Libraire
, quai des Auguſtins.
e
DESCRIPTION hiſtorique & naturelle
du Groënland , par Edge , traduite
du Danois , avec la Carte & 11 figures,
8°. fous preſſe , papier fin.- dit.
pap. moyen collé.-dit. pap. non-collé.
و
DICTIONNAIRE de Commerce,par
Savary , avec beaucoup d'additions
&c. 4vol. in fol. G. P.-Tome 5º , qui
contiendra le commerce de chaque
Pays , & les Compagnies de Commerce,
avec beaucoup d'additions. On payera
pour les 5 volumes , juſqu'à ce qu'ils
foient finis en 1763 , 54 liv . enſuite
67 liv. 10 f. - Petit Dictionnaire portatif,
ou abrégé de Savary , 8°. 7 vol.
G. P, 18. liv.
Ces Ouvrages font ſous preſſe chez
les Frères C. & A. Philibert , Imprimeurs-
Libraires , à Coppenhague & à
Genève. On peut ſouſcrire à Paris chez
MM. Defaint & Saillant , Libraires , rue
S. Jean de Beauvais .
1
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
:
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES
ACADÉMIES .
SÉANCE publique de l'Académie des
• Sciences & Belles - Lettres de BESIERS
, du 3 Mars 1763..
M. DE GAYON , Lieutenant Général
des Armées du Roi , né à Béfiers ,
fut inſtallé en la place d'honoraire vacante
par la mort de M. le Baron de
Codere , Commandant en cette Ville ,
après un court remercîment qui fut .
fort applaudi ; après quoi M. Barbier ,
Préſident au Préfidial, & Directeur cette
année lui répondit ,& lut quelques recherches
qu'il avoit faites ſurles fermens.
M. Bouillet , Secrétaire perpétuel de
l'Académie , fit l'analyſe de trois Mémoires
qui avoient été communiqués
à la Compagnie depuis la dernière afſemblée
publique , & dont l'un rouloit
fur les vertus médicinales du Pin &
ΜΑ Ι. 1763 . 129
des différentes ſubſtances qu'on en retire
, par M. Darbaud , Médecin a Aix ,
l'un de nos Aſſociés ; l'autre ſur la
parallaxe du Soleil déduite des obfervations
du paſſage de Vénus au-deſſous
de cet aftre , faites à Béfiers le 6
Juin 1761 , & comparées par Mde
le Paute notre Aſſociée , avec celles que
fit le même jour M. Pingré de l'Académie
Royale des Sciences , dans
l'Iſle Rodrigues ; de laquelle comparaifon
il a réſulté la même parallaxe
qu'avoit trouvée M. de la Lande , en
comparant ſes propres obſervations à
celles qui avoient été faites dans les
Pays les plus éloignés; le troifiéme
concernoit une expérience faite dans
l'Automne de 1761 , laquelle prouve
évidemment l'avantage du ſémoir de
M. l'Abbé Soumille , ſur la façon ordinaire
d'enſemencer les terres : expé
rience que le même Auteur , qui eſt un
Citoyen de cette Ville , a répétée à la
fin de l'année dernière , & du fuccès
de laquelle il a promis de nous inftruire
après la récolte prochaine .
M. de la Rouvière d'Eyſſartier , Chevalier
de S. Louis & Commiſſaire des
Guerres ,parla fur un engrais propre à
hater l'accroiſſement des arbres , &dont
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
il dit qu'il avoit fait faire l'expérience
en Corſe , pendant le ſéjour qu'il
avoit fait dans cette Iſle. Cet engrais
n'eſt autre choſe que les cèndres
des branches du même arbre , ou
d'autres arbres de même eſpèce , & que
par cette raifon il appella Engrais fym .
ratique ou homogène.
M. Brouzet , Médecin , lut quelques
réfléxions fur l'éducation des enfans ;
& M. l'Abbé Foulquier , termina la féance
par l'éloge de M. Caillé , Bachelier en
Théologie , Prêtre , Prébendier de la-
Cathédrale , & Membre de l'Académie .
depuis l'inſtitution en 1723 : lequel s'y
étoit diftingué par pluſieurs ſavans Mémoires
& par quelques inventions curieuſes
.
LETTRE de M. BOURGELAT, Ecuyer
di: ROI , Correspondant de l'Académis
Royale des Sciences de France ,
&c . à l'Auteur du Mercure.
L'EXACTITUDE & le plaifir avec
و lequel vous annoncez Monfieur, les
progrès des Eléves de l'Ecole Vétérimaire
dans la Théorie de leur art , vienMA
I. 1763 . 131
nent fans doute de l'idée que vous vous
êtes formée de cet établiſſement. La reconnoiſſance
m'inſpire le deſſein devous
mettre à portée de la juſtifier vous-même
aux yeux de ceux qui pourroient ne pas
ſentir toute l'importance de l'éxécution
de ce projet ; il m'a paru d'autant plus
beau , lorſque je m'y ſuis livré , que
fon utilité n'eſt pas reſſerrée dans les
bornes d'une Province & d'un Royaume
, & peut s'étendre à tous les Peuples
.
Je vous adreſſe donc , Monfieur
des moyens fürs de convaincre les plus
incrédules , d'échauffer les plus indifférens
, & de faire taire ceux qui parlent
le plus , par la ſeule raiſon peut-être
qu'ils doivent être le moins écoutés.
i
Ces moyens réſultent d'une infinité
de faits très -autentiques que je vous
ſupplie de vouloir bien rendre encore
plus publics qu'ils ne le font. Si l'expérience
a , comme je le crois , la force
de perfuader , ces faits garantiront dèsa-
préſent la folidité des principes fur
leſquels j'ai jetté les premiers fondemens
de l'édifice que j'éléve.
J'ai l'honneur d'être &c..
و
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
ECOLE ROYALE VÉTÉRINAIRE .
ANNÉE 1762 .
MALADIE Epidemique dans la Paroiffe
de MEYSIEU en Dauphiné.
LES ES Eléves de l'Ecole Royale Vétérinaire
ont été envoyés dans cette
Paroiffe le 20 Juin , & font revenus
le 3 du mois de Septembre.
و
Ils ont traité dans cette Paroiffe cinquante
boeufs ou vaches , ſept chevaux ,
trois mulets , cinq anes en tout 62
animaux malades ; ils en ont guéri 53 .
Avant leur arrivée on avoit entrepris
la guérifon de 29 boeufs ou vaches &
d'un mulet , en tout 30 malades , tous
30 morts.
:
Pendant leur féjour on a fait traiter
par d'autres que par eux 17 boeufs ou
vaches & 2 chevaux, en tout 19 malades,
tous 19 morts. Le Curé du Lieu , leMaire
, le Châtelain , le Procureur Fifcal &
le Greffier ont atteſté les Etats qui ont
été dreffés par les Elèves. Ces Etats
contiennent le nom des Propriétaires des
animaux malades , le nombre& l'eſpèce
de ces animaux , le nombre des morts
MA I. 1763 . 133
&des guéris ; ils ont été envoyés dans
le temps au Miniſtre des Finances , à
M. de Marcheval , Intendant du Dauphiné
& à tous ceux des autres Intendans
de Province qui tiennent des Elèves à
l'Ecole .
Le nombre des animaux préſervés
dans cette même Paroiſſe de Meyfieu ,
monte à plus de 300.
Les Elèves députés par M. Bourgelat ,
&chargés de ſe conformer à la métho-
*de qu'il a preſcrite dans cette occafion
& qui a été laiſſée à M. Chenevaz, Maire
dudit Lieu , font les ſieurs Bredin
Elève entretenu par la Ville d'Auxonne;
il a ſervi en chef.
Moret , Elève entretenu par la Ville
de Châlons- fur- Sône .
,
Brachet , Elève entretenu par la Province
de Bugey ; il fut attaqué d'un
charbon après avoir fait l'ouverture d'un
cadavre .
Les Elèves qui ont été ſucceſſivement
envoyés à l'effet d'aider les premiers
, font les fieurs Gauthier , de la
Ville de Lyon .
De Tuncq , Elève entretenu par M.
l'Intendant d'Amiens .
Rambert , Elève entretenu par la Province
du Bugey.....
134 MERCURE DE FRANCE.
Kamerlet , Elève entretenu par la Ville
de Nancy.
M. Bourgelat s'eſt tranſporté lui-même
ttois fois fur les Lieux..
On obſervera que du 15 Février
jour auquel l'Ecole a été ouverte , au 20
Juin , jour auquel ces Elèves font partis,
il ne s'étoit encore écoulé que 4 mois .
COPIE d'une Lettre de M. CHENEVAZ,
Maire & Chatelain de Meyfieu en
Dauphiné , du 2 Septembre 2762 ,
à M. BOURGELAT.
MONSIEUR,
Voilà donc enfin la maladie de nos
Beſtiaux fur ſes fins ; nous en rendons
de grandes actions de graces au Seigneur
; mais nous vous en devons auffi,
Monfieur , rendre de bien grandes , par
les bontés , les attentions & le zéle que
vous nous avez montrés dans cette fàcheuſe
circonstance. Je vous en fais ,
Monfieur en mon particulier & au
nom de tous nos Habitans , des remercîmens
infinis ; & je voudrois pououvous
donner des marques de la plus
و
MA I. 1763 . 135
fincère reconnoiſſance , mais j'eſpére
que M. l'Intendant de cette Province ,
y aura tel égard que de raiſon. Nous
avons été très- contens de la vigilance
& de l'exactitude de vos Meſſieurs ; je
fouhaiterois qu'ils le fuſſent auſſi de leur
côté , cela feroit bien juſte.
J'ai l'honneur d'être , &c.
ANNÉE 1762 .
MALADIE ÉPIDÉMIQUE dans la
Paroisse de Villeurbane , en Dauphiné.
LES Eléves de l'Ecole Royale Vété
rinaire y ont été envoyés le 15 Septembre
& en font revenus le 25 Octobre .
Ils ont traité 11 boeufs ou vaches , il
y en a eu dix de guéris.
De tous les beftiaux traités par d'autres
, aucun n'a échappé. Les remédes
préſervatifs donnés par les Elèves ont
opéré avec la plus grande éfficacité. Les
Elèves employés à la cure de cette maladie
, font les ſieurs de Tunc , Elève
entretenu par M. l'Intendant d'Amiens.
Mouffette , Elève entretenu par M.
l'Intendant d'Amiens .
136 MERCURE DE FRANCE .
Les Etats par colonnes rapportés par
eux font duement certifiés par le Curé ,
le Procureur Fifcal & le Greffier.
ANNÉE 1762 .
MALADIE Epidémique dans la Paroiſſe
de Sauvagnat en Auvergne &
autres Paroiſſes voisines.
LES ES malades traités par les Eléves de
l'Ecole Royale véterinaire depuis le 21
Septembre juſqu'au 4 Octobre , font en
boeufs ou vaches au nombre de 28. Celui
des animaux guéris eft le même.
Ces Eléves ont donné avec ſuccès à
221 bêtes à cornes les remédes préſervatifs.
On obſervera que depuis le mois de
Juillet juſqu'au 4 Octobre , 250 bêtes à
corne font mortes dans la feule Paroiſſe
de Sauvagnat ; il faut encore remarquer
que de toutes celles que différens Particuliers
onttraitées, il n'y ena pas eu une
ſeule parfaitement guérie. On a laiſſé
de l'ordre de M. de Bourgelat à M. le
Bailli d'Hermans , la méthode préſervative
& curative. Les Eléves ont enſeigné
à plufieurs habitans la manière de
MA I. 1763 . 137
faigner , & ils leur ont expliqué la méthode
du traitement.
Les états par colonnes rapportés par
eux , ont été duement certifiés par M.
le Bailli d'Hermans & par M.le Curé
de Sauvagnat.
Les Eléves envoyés en Auvergne font
les Srs Bredin , entretenu par la Ville
d'Auxonne en chef.
Moret , entretenu par la Ville de Châlons-
fur-Sône .
Bloufard , entretenu par la Province
de Breffe.
Preflier , entretenu par M. l'Intendant
de Moulins .
ANNÉE 1762 .
MALADIE Epidémique dans la Paroiffe
de Ste Magdelaine en Forets.
LE total des animaux malades traités
par les Eléves de l'Ecole Royale vétérinaire
, ſe monte à 16 boeufs ou vaches ,
& le total des guéris eſt le même.
Il étoit mort fix boeufs avant l'arrivée
des Eléves ; il n'en est mort aucun
depuis .
Les Eléves ont laiſſé la méthode pré
138 MERCURE DE FRANCE.
fervative & curative entre les mains de
M. de Bigny , Subdélegué à Mont-Brifon
, qui a certifié l'état par colonne
ainſi que M. de Grandris , Gentilhomme
propriétaire des animaux guéris.
Les remédes préſervatifs ont été donnés
avec ſuccès à nombre d'animaux.
Les Elèves font les Srs de Tuncq & Didney
, entretenus par M. l'Intendant d'Amiens..
ANNÉE 1763 .
MALADIEEpidémique traitéepardeux
des Eieves de l'Ecole Royale vétérinaire
, dans l'Election de Gannat ,
Généralité de Moulins , depuis le25
Févrierjusqu'au 4 Avril 1763.
En réfumant le nombre de tous les
animaux malades, guéris , ou préſervés ,
dans les Paroiſſes de S. Etienne de Gannat
de St Geneſt , de Mazerieu , de
la Rejonnien , du grand Vaure , de
Beujés , de S. Jean de Venſſat , de Cognat
, du Château de Villemont , Paroiffe
de Venſſat , de S. Prieft , de Begues
, de Charmes , d'Ecurolles , de
Biozar , de S. Pont .
MA I. 1763 . 139
Total des animaux malades ----- 230.
Total des animaux guéris ------ 230 .
Total des animaux préſervés ------ 249
Il eſt à obſerver que de tous les malades
compris dans cet Etat , & traités
par les deux Eléves de l'Ecole Royale
Vétérinaire , aucun après la guérifon n'a
eu de rechute , & que de tous les aniimaux
auxquels on a adminiſtré les remédes
préſervatifs aucun n'a été attaqué
de la maladie .
On obſervera encore que parmi ceux
qui ont été traités , il y en a eu 15 en
qui la maladie a été différente & s'eſt
montrée par des ſymptômes qui fem.
bloient la rendre plus redoutable . Enfin
de ces animaux il y a eu deux chevaux
très-dangereuſement malades. Signé ,
Bredin ,Bloufard,le Marquis de Vigny,
Seigneur de Gannat , Veytard , Subdélégué
à Gannat , Rabaponde , Maire
& Lieutenant Général de Police.
Les ſieurs Bredin & Bloufard , font
donc les deux Elèves qui ont été envoyés
par M. Bourgelat , & qui ont
opéré ces guérifons.
La méthode préſervative & curative ,
a été laiſſée à M. Veytard , Subdélégué
; & fi l'on calculoit tant les frais
faits par les Elèves , qu'occaſionnés par
140 MERCURE DE FRANCE.
les remédes qui ont été fournis , on
verroit que le traitement de chaque
boeuf ne monte pas à la ſomme de 3 1 .
d'où l'on doit conclure que M, Bourgelat
s'eſt non-feulement appliqué à la recherche
des moyens qui tendent à la
conſervation des animaux , mais qu'il a
joint à ces mêmes recherches tout ce
qui pouvoit rendre la cure peu coûteufe.
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur
la LONGITUDE.
AUTANT la Quadrature du Cercle
éſt inutile pour l'invention de la Longitude
en mer , autant il feroit utile ou
même néceſſaire d'avoir pour cet effet
des machines propres à meſurer le temps
exactement sur mer , & peu ſujettes aux
variations que cauſent les différens états
de l'Atmosphère , ſurtout dans certaines
navigations.
J'ai compté par mes doigts les obſtacles
qui s'oppoſent à ce que nous ayons
jamais dans ce genre rien d'auſſi juſte
qu'il nous le faudroit , & j'en ai été éffrayé
, mais non pas découragé ; on eſt
MA I. 1763 . 141
venu à bout de choſes qui paroiſſoient
pour le moins auffi difficiles.
Je ne ſçais pas comment on fera pour
obvier aux inconvéniens qui naiffent de
l'épaiffiſſement des huiles , des différens
degrés de chaleur & de froid , des défauts
des échappemens connus , de l'hétérogénéïté
des matières que l'on eſt
forcé d'employer, & c, &c ; mais je crois
être parvenu à parer ceux des variations
hypométriques : voici le fait,
Je ſuſpendrois une montre dans un
globe de verre épais que l'on fermeroit
très- exactement de quelque manière que
ce fût dans un endroittrès- fec. Ce globe
de verre , que l'on pourroit faire plus
épais ou plus mince aux endroits où il
conviendroit , auroit ſon diamétre intérieur
plus grand que celui de la montre
, afin que la calotte ſphérique qu'il
faudroit enlever pour faire entrer ou fortir
la montre , & que l'on replaceroit enſuite
, fut moins qu'un hémisphère. Il
eſt inutile , me ſemble , de m'arrêter à
la manière de ſuſpendre la montre , &
à celle de fermer le tout exactement ; on
trouvera aisément mille moyens pour
cela.
Le globe auroit un ou deux trous circulaires
& garnis intérieurement , très
142 MERCURE DE FRANCE.
exactement , de cuir gras de la même
manière à-peu- près que l'on garnit les
ouvertures que l'on conſerve aux récipiens
des machines pneumatiques , dans
leſquels on veut exécuter quelques mouvemens
.
L'un de ces trous feroit vis-à-vis de
l'endroit par où l'on remonte la montre ,
& feroit le ſeul dans le cas où le globe
de verre feroit deſtiné à contenir une
montre faite ſeulement pour marquer
partout l'heure d'un certain lieu déterminé
, à moins que, ſuivant la conftruction
de cette montre , on n'eût un
principe ſur la quantité dont il faudroit
la retarder ou l'avancer de temps en
temps. Dans ce cas & dans celui où la
montre feroit une bonne montre à l'ordinaire
, que l'on pourroit régler par le
moyen de quelqu'obſervation aſtronomique
, mais à laquelle on voudroit cependant
épargner autant qu'on le pouroit
, les impreſſions de l'Atmosphère ,
le globe auroit , vis-à-vis de l'axe qui
enfile les deux aiguilles , un autre trou
ſemblable au premier , & même un
troifiéme vis-à-vis de l'axe de la roſette
pour pouvoir par fon moyen alonger ou
racourcir le reffort ſpiral. Chacun de
ces trous feroit garni de la clef propre à
1
MA I. 1763 . 13
faire l'effet defiré. Elley couleroit trèsjuſte
& n'en pourroit point fortir. On
la pouſſeroit en dedans lorſque l'on
voudroit s'en fervir , & on la retireroit
enfuite , de manière qu'elle ne pût point
toucher la montre. On trouveroit encore
aisément mille moyens pour ajufter
ces clefs d'une manière convenable .
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Calais le 7 Avril
1763.
BLONDEAU Profeffeur
Royal d'Hydrographie.
HORLOGERIE.
EXTRAIT des Regiſtres de l'Acadé
mie Royale des Sciences, du 26 Janvier
1763 .
Nououss avons examiné par ordre de
l'Académie une nouvelle cadrature de
répétition de montre préſentée par M.
Delépine , Horloger du Roi.
La conſtruction de cette cadrature
différe principalementde la conſtruction
ordinaire. 1°. Par les piéces qui ſervent
à remonter la ſonnerie. 2°. Par la forme
&la poſition différente du rochet des
heures. 3°. Par la ſuppreſſion de la piéce
144 MERCURE DE FRANCE.
nommée grande levée, dont l'exécution
eſt très- épineuſe.
Dans les répétitions ordinaires , l'arbre
du grand reffort porte dans l'intérieur de
la cage le rochet des heures d'un diamétre
fort petit , & à l'extérieur de la
cadrature ce même arbre reçoit une poulie
ſur laquelle ſe roule une chaînette de
montre , dont l'autre bout eſt attaché
à la queue de la crémaillère , après avoir
paffé ſur une poulie de renvoi. Il réſulte
ſouvent de cette conſtruction les inconvéniens
qui fuivent.
La chaînette étant compoſée de plufieurs
maillonsjoints à charnière , prend
néceſſairement du jeu par l'uſage &
gagne de la longueur , ce qui altère la
régularité du remontage parce que le
chemin que doit parcourir la branche
de la crémaillère pour arriver aux différentes
graduations du limaçon ſe trouve
d'autant plus racourci , que la chaînette
s'eſt plus alongée ; le rochet des heures
étant avec cela d'un très-petit diamétre,
il s'enfuit que la moindre variation dans
la longueur de la chaînette , détruit la
juſteſſe de la fonnerie , en faifanr paffer
moins de dents du rochet.
La néceffité où l'on eſt d'un autre côté
de donner à la poulie qui reçoit la chaînette
MA I. 1763. 145
nette un diamétre fort petit pour que le
poufſoir ne ſoit pas exceſſivement long ,
oblige d'affoiblir confidérablement le
grand reffort qui rendroit le pouffage
trop dur , s'il reſtoit dans ſa force naturelle
, & c'eſt de ce reffort trop affoibli ,
que provient la lenteur de la ſonnerie &
quelquefois ſa ſuſpenſion totale dans les
temps de gelée , ou à l'approche des premiers
corps étrangers qui s'y gliffent.
M. Delépine a évité ces inconvéniens
dans ſa nouvelle cadrature,en faiſant remonter
le grand reſſort par la queuemême
de la crémaillère qui agit immédiatement
fur une branche du rochet des
heures ; il a ſeulement garni l'extrémité
de cette branche d'une petite roulette ,
afin d'éviter le frottement que produiroit
le gliſſement de ces deux piéces l'une
fur l'autre ; ce qui lui a fait donner le
nom de poufſoir à roulette.
Par ce moyen l'effet de la ſonnerie
demeure conſtant & invariable , parce
que la crémaillère n'eſt ſuſceptible d'ancun
allongement comme l'eſt la chaînette.
La branche du rochet ſur laquelle
agit la crémaillère ayant une fois plus
de longueurque le rayon de la poulie à
chaînette , permet de laiſſer au grand
G
146 MERCURE DE FRANCE.
reffort une force double fans rendre le
pouſſage plus dur , & cette double force
affure l'effet de la ſonnerie dans tous les
temps , parce qu'elle est capable de vaincre
facilement les petites réſiſtances occaſionnées
par la congélation des huiles
ou par la préſence des petits corps étrangers.
Le rochet des heures a ici un diamétre
beaucoup plus grand& eſt placé à découvert
fur la cadrature , ce qui donne
à l'ouvrier plus de facilité dans l'exécution&
lui permet d'en voir aisément le
jeu& l'effet; avantages qui ne ſe trouvent
pointdans la conſtruction ordinaire
où ce rochet eſt fort petit & caché ſous
la cadrature.
La piéce appellée grande levée est une
des plus compoſées de la répétition &
dont la préciſion eſt la plus difficile à
obtenir , parce que ſon effetdépend du
rapport combiné qu'elle a avec le rochet
des heures , la piéce des quarts &
le grand marteau ; cette piéce eſt ici
totalement fupprimée ; un ſimple mentonnet
ſur la tige du marteau en fait l'office.
La diſpoſition générale des nouvelles
piéces de cette cadrature , nous a paru
plus avantageuſe , leur forme plus fimMAI.
1763 . 147
ple , leur exécution moins difficile , &
leur effet plus aſſuré que celles des répétitions
ordinaires.
Nous croyons que les recherches de
M. Delépine à cet égard méritent la confiance
du Public & le fuffrage de
l'Académie. Signé CAMUS & VAUCANSON.
Je certifie l'extrait ci- deſſus conforme a
Son original & au jugement de l'Académie.
A Paris le i Février1763.
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
LETTRE de M. FLURANT , Chirurgien
à Lyon , à M. DEJEAN , M
en Chirurgie à Paris.
MONSIEUR,
Vous avez promis au Public par la
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
,
voie du Mercure de Février de cette
année , un inſtrument nouveau , utile à
l'opération de la Taille , lorſque la pierrede
nature friable , ſe réduit en ſable
& échappe aux autres inſtrumens. La
deſcription ſuccinte que vous faites de
cet inſtrument , annonce une forme
de curette qui doit être en effet fort
utile , & dont j'aurois voulu avoir la
poſſeſſion dans une opération que je
fis il y a quelques mois : le détail de
cette opération fera connoître que
votre inſtrument peut ſervir dans d'autres
cas , même dans ceux d'une pierre
briſée : le fait eſt aſſez particulier pour
que je puiffe me flatter que le récit
ne vous en déplaira point.
Un homme de trente - cinq ans s'introduifit
l'année dernière dans l'urètre
une féve d'haricot vulgairement appellée
fajeole ,& la pouffa affez avant
pour qu'elle gliſſat juſques dans la veffie .
Je paffe fur la bifarrerie d'un tel amuſement
; cet homme d'ailleurs
m'ayant rendu aucune réponſe ſatiffaiſante
fur ſon intention.
ne
Je fus appellé aux premières douleur
que cauſa la préſence du corps
étranger , qui ſe préſentant ſans doute ,
àl'entrée de la veſſie empêchoit ſouvent
MAI. 1763. 149 ...
la fortie des urines. Il en arriva même
des accidens finguliers ; il ſurvint un engorgement
inflammatoire &douloureux
au teſticule droit , qui ne l'abandonna
que pour paffer à celui du côté oppofé ;
le bas-ventre devint tendu & douloureux
; la fonde ſeule foulageoit le malade
en le faiſant uriner librement ; les
remédes duement adminiſtrés firent bien
ceſſer l'inflammation , mais non les douleurs
en urinant.
Le malade toujours fatigué par les
retours fréquens de dyfurie , demandoit
du foulagement ;je l'engageai à temporifer
, dans l'eſpoir que les urines pourroient
entraîner le corps étranger que je
foupçonnois s'être diviſé ; toutes ſemences
de cette eſpèce ſe ſéparant aifément
en deux lobes dès qu'elles font
humectées : mais enfin pluſieurs mois
s'étant écoulés dans cette alternative de
douleurs & de légers ſoulagemens , &
ayant été obligé de fonder le malade ,
je reconnus par le choc de la ſonde
que le corps étranger commençoit à
ſe recouvrir d'une incruſtation pierreuſe
: je propoſai alors au malade l'opération
de la taille & elle fut déterminée
pour le lendemain.
J'opérai comme je le fais toujours
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
felon la méthode de M. Pontau , mon
Confrère , qui approche de celle de la
Taille latérale ; méthode par laquelle
nous avons les fuccès les
plus heureux : la tenette introduite , il
me fut impoffible de fentir & de charger
ces deux fragmens : leur petiteffe ,
la conformation de la veſſie qui faifoit
un fond conſidérable au - deſſous du
Sphincter , & plus encore le peu de
folidité des parties de cette féve qui
m'empêchoit de les appercevoir avec
la tenette , tout me rendit les inftrumens
ordinaires inſuffifans ; je pris le
parti de les retirer l'une après l'autre
avec le doigt en forme de crochet , ce
qui me réuffit : or il n'eſt pas douteux ,
& c'eſtoù j'en voulois venir , que l'inftrument
dont vous avez parlé , Monſieur
, ne m'eût été très-néceſſaire en
cette occafion. Il est vrai que les cas
de cette eſpéce paroiſſent rares ; celui
que je cite néanmoins n'eſt pas le feul;
outre bien des obſervations à-peu-près
ſemblables , que l'on trouve dans les
Auteurs , j'ai vu extraire par le même
M. Pontau , à un malade à l'Hôtel-Dieu,
une pierre qui s'étant briſée , laiſſa voir
une ſemblable féve qui en avoit été
le noyau. Les fragmens que j'ai tirés
MA I. 1763 . 151
dans mon opération n'étoient encore
recouverts que d'une couche de tertre
très- légère , mais il n'eſt pas douteux
qu'elle n'ait augmenté en peu de tems .
Il ſe préſente enfin dans la pratique
chirurgicale des faits ſi variés, que d'autres
circonstances pourroient éxiger également
le ſecours de votre nouvelle curette.
C'eſt d'après ces réflexions queje me
ſuis cru autoriſé à vous folliciter , Monfieur
, de nous donner plus précisément
la forme ou la deſcription de votre inſtrument;
le même motif du bien public
vous y excitera ſans doute , &
m'excuſera auprès de vous de la liberté
que j'ai pris de vous en faire la demande.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Lyon , ce 1 Avril 1763. FLURANT.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
CONCERTO a Flauto Traverſiero
con due Violino & Baſſo del Signor
Antonio Forni. Prix 2 liv. 8 f. aux
adreſſes ordinaires .
,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
SIX SONATES pour le Clavecin,dédiées
à M. Gavigniés , compoſées par
J. F. Eckard , OEuvre I. Prix 9 liv. chez
l'Auteur , rue S. Honoré , près celle
des Frondeurs , maiſon de M. Lenoir ,
Notaire ; & aux adreſſes ordinaires de
Muſique .
GRAVURE.
LE fieur Ficquet , dont nous avons
deux beaux portraits de Mde de Maintenon
, & de M. de Voltaire , vient de
mettre au jour celui de M. de la Fontaine
, qui eſt ſupérieur à tous ceux que
nous avions déja de ce Poëte célébre,
Il ſe trouve chez les Marchands d'Eftampes
& chez Duchesne , rue S. Jacques.
Le prix eſt de 3 liv. Les mêmes
vendent auffi le portrait de M. de Vot
taire.
A
MA I. 1763 . 153
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
DANS le dernier Mercure , àl'article du Con
cert Spirituel , en rendant compte des différentes
perſonnes qui ont mérité les applaudiſſemens
des Spectateurs , nous avons omis de parler de
M. VOGIN. Ce Violon s'y eſt beaucoup diftingué
les Avril & a obtenu l'attention ainſi que
les fuffrages des Auditeurs en exécutant un
Concerto de ſa compoſition. Il eſt flatteur pour
lui , la première fois qu'il a paru dans ce Spectacle,
d'avoir confirmé le jugement avantageux
qu'on avoit déja porté ſur ſes talens& la capacité,
,
,
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Muſique ,
tant pour exercer les Sujets qui la compoſent
, que pour répondre à l'empref
fement que le Public a marqué de jouir
de leurs talens , donne chaque ſemaine
des Concerts François , au Palais des
Thuileries , dans la même ſalle où s'éxé
cutent les Concerts Spirituels ,
Elle a donné le premier de ces Concerts
Vendredi , 29 Avril , avec beau
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
coup de ſuccès . Le plaifir qu'ont fait
le choix & la belle éxécution des morceaux
dont il étoit compoſé , donne
lieu de croire que le Public goûtera
beaucoup cette eſpèce de dédommagement
, juſqu'à ce qu'il puiſſe jouir
du Spectacle de l'Opéra.
Les Bals , au profit des Acteurs , qui
avoient été annoncés pour le 12 du
mois précédent , n'ayant pû avoir lieu
àcaufe de l'incendie de la Salle de
l'Opéra ; le ROI a bien voulu permettre
qu'on les donnât au Palais des
Thuilleries dans la même Salle des
Concerts . Ces Bals font donnés nonfeulement
en conſidération du bénfiéce
qui peut en réfulzer pour les Sujets de
cette. Académie , mais afin que tous
les genres de talens qui forment le
Spectacle de l'Opéra , ayent occafion
de s'éxercer & de s'entretenir pendant
la vacance des Repréſentations . Ainfi
les Danfeurs & Danfeuſes de l'Opéra ,
y éxécutent des Ballets , dans les habits
convenables aux caractères ; ce
qui , en même temps , rend ces Bals
beaucoup plus brillans. On a dû donner
le premier Bal le Dimanche premier
de ce mois; & l'on continuera les
Dimanches ſuivans , jusqu'au_nombre
MA I. 1763 . 155
de trois. Le Mai & la Noce de Village,
font le Sujet du Ballet Pantomine éxécuté
dans ce Bal , par les premiers Sujets
de l'Académie pour ce genre de
danſes.
On rendra compte avec plus de détails,
dans le prochain Mercure,de l'éxécution
& du ſuccès des Concerts &
desBals.
L'emplacement de la nouvelle Salle
d'Opéra , que la Ville doit faire conftruire
, eſt déterminé au même lieu où
étoit l'ancienne ; c'est-à-dire toujours
adhérente au Palais Royal : mais la difpoſition
de cet édifice doit être ſur un
autre plan;enſorte que ce fera l'extrémité
de la Salle oppofée auThéâtre qui ſe joindra
à la partie latérale du Palais Royal ,
par laquelle on communiquoit dans
cetre Salle & où étoient les loges de
M. le Duc d'ORLEANS . Ainsi , l'édifice
de cette Salle , ſelon ce qu'on fait
actuellement des premiers projets , s'étendroit
depuis ce point de jonction au
Palais Royal , le long de la rue S. Honoré
, juſqu'à la rue des Bons - Enfans. -
A meſure qu'il nous parviendra quelques
connoiſſances certaines fur toutce
qui concernera cette nouvelle conſtruc--
tion nous en ferons part très- exactemen
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
à nos Lecteurrs , cet objet paroiſſant aujourd'hui
intéreſſer beaucoup le Public.
En attendant cette nouvelle conftruction
, dont on ne peut eſpérer de
voir la perfection , que dans un temps
trop éloigné pour priver juſques-là le
Public du Spectacle de l'Opéra ; S. M.
a daignépermettre que l'on établitproviſoirement
ſur la partie du Theâtre de
ſa magnifique Salle de Spectacles aux
Thuilleries , une Salle & un Théâtre en
charpente éxactement dans la même forme
& dans la même diſtribution de
Loges , que celle qui vient d'être brûlée.
Cette ſeule partie du Théâtre de la Salle
des Thuilleries étant plus étendue que
n'étoit la totalité de celle de l'Opéra ,
la Salle que l'on y conftruit ſera fur les
mêmes dimenſions ,& peut- être même
plus commode à certains égards. On
travaille avec tant de diligence à cer
établiſſement , que l'on eſpére le mettre
en état d'y pouvoir repréſenter
l'Opéra à la fin du mois prochain , ou
au plus tard au commencement de
Juillet.
MAI. 1763 . 157
COMÉDIE FRANÇOISE.
LEE 14 Avril , un Acteur nouveau débuta
avec beaucoup de ſuccès par le
rôle de Dave , dans l'Andrienne , & par
celui de la Branche , dans Crispin rival
de fon Maître. Il a continué fon
Début par Mafcarille , dans l'Etourdi ;
& le Valet dans le Retour imprévu ;
Frontin , dans le Muet ; Merlin , dans
les trois Frères rivaux , &c.
Cet Acteur , ( M. AUGÉ ) n'avoit
point encore paru ſur le Théâtre de la
Capitale. Il eſtjeune , d'une figure agréable
, bien fait , facile & léger dans tous
ſes mouvemens , on lui trouve de l'intelligence
, beaucoup de feu , la Pantomine
comique ſans caricature , ſuffiſamment
formé au Théâtre , pour y
remplir avec agrément toutes les parties
de l'emploi dans lequel il a débuté.
Le Public l'a vu avec ſatisfaction & en
attend encore des progrès. M.AUGĖ a été
reçu aux grands appointemens très-peu
dejours après fon premier début.
Le 18 du même mois , on a donné
la première repréſentation du Bienfait
rendu ou le Négociant , Comédie en
158 MERCURE DE FRANCE.
cinq Actes & en Vers dont l'Auteur eft
inconnu. Cette Piéce a été bien reçue&
avec applaudiſſemens. On en a continué
les Repréſentations. Nous ſaiſfiſſons
avec plaifir l'occafion de prouver à nos
Lecteurs , l'attention que nous avons
toujours à les fatisfaire ſur les nouveautés
, lorſque cela nous eſt poſſible ,
en mettant dans ce Mercure l'Extrait
ſuivant.
MA I. 1763 . 159
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU
Ou LE NÉGOCIANT , Comédie en
cinq Actes & en Vers , repréſentée
par les Comédiens François pour la
première fois le Lundi 18 Avril 1763 .
AUTEUR ANONYME.
PERSONNAGES. ACTEURS.
LE COMTE DE BRUYANCOURT
. M. Brifart.
LA COMTESSE. Mlle Drouin.
ANGÉLIQUE , Fille du Comte&
de la Comteſſe. MlleHus.
LE CHEVALIER , Frère d'Angélique.
M. Molé.
JULIE , Amied'Angélique. Mlle Préville .
LISIMON , Père de Julie . M. Dubois.
VERVILLE , Commerçant deſtiné
àAngélique. M. Belcoura
ORGON , Oncle de Verville.. M. Préville,
DUBOIS, Valet-de-Chambre du
Comte.. M. Dauberval.
JASMIN , Valet de Verville . M.Bouret
UN NOTAIRE.
La Scène est à Paris chez le Comte.
160 MERCURE DE FRANCE.
VEERRVILLE en arrivant de Bordeaux
à Paris pour conclure le mariage
projetté par ſon oncle avec la fille du
Comte de BRUYANCOURT , a perdu
le portefeuille qui contenoit toute ſa
fortune. Cet accident l'avoit retenu pendant
un mois caché dans une auberge
à Paris . Il avoit envoyé ſon valet JASMIN
ſur la route faire des perquiſitions.
Un vieillard reſpectable avoit rapporté
à VERVILLE ce précieux portefeuille ,
ſans vouloir recevoir de lui aucune
marque de reconnoiſſance , ni même
lui dire fon nom. Auſſitôt que VERVILLE
a recouvré ſa fortune , il ſe préſente
dans la maison du Comte pour
exécuter les ordres de ſon oncle.
C'eſt dans ce moment , & avant que
d'avoir vu le Père d'ANGÉLIQUE que
commence l'action de la Piéce . JASMIN
rend compte de l'inutilité de ſes recherches
, fur quoi VERVILLE le conſole
en lui apprenant l'action du vieillard
de laquelle il exagére beaucoup le mérite.
Quelques détails ſur l'impertinence
des Domeſtiques du Comte préviennent
fur le caractère des parens d'ANGELIQUE.
La Scène du CHEVALIER
DE BRUYANCOURT avec VER
MA I. 1763 .
161
VILLE confirme encore davantage cette
expofition. Ce Chevalier déclare à
VERVILLE très-durement qu'il doit renoncer
à l'honneur de s'allier à fa
famille , & qu'il fera bien de s'en déſiſter
volontairement , pour éviter l'affront
d'un réfus abfolu .
VERVILLE répond avec la plus grande
fermeté , qu'il étoit par lui-même fort
éloigné de courir les hazards d'une pareille
alliance ; qu'il ne s'y prêtoit que
pour obéir aux ordres d'un Oncle auquel
il doit tout , mais que le ton abfolu
du Chevalier détermine fon irréſolution
, & qu'il eſt diſpoſé à faire voir
au Comte le plus grand empreſſement
pour terminer cette affaire ; le Comte ,
père d'ANGÉLIQUE ne fait pas un
accueil plus favorable à VERVILLE.
,
On annonce au Comte l'arrivée d'un
homme dont la figure , les manières ,
& ſurtout la familiarité , paroiſſent fort
extraordinaires à toute fa maison. Il reconnoît
avec chagrin ORGON , l'oncle
de Verville ; l'impatience le fait paroître
pour venir chercher le Comte & fon
neveu ; il anonce dès fon entrée ſon caractère
vif , libre & franc ; il croit fon
neveu déja inſtallé dans la maiſon ; il
eſt fort étonné du froid qu'il remarque
162 MERCURE DE FRANCE.
entre le Comte& lui , encore plus de ce
que ce neveu a paſſé un mois à Paris fans
s'être préſenté chez le Comte & fans
avoir avancé l'affaire de fon mariage ;
VERVILLE dit qu'il lui en apprendra
la cauſe. Pour réparer le temps perdu
par la goutte qui l'a empêché d'arriver
plutôt, ORGON veut aller complimenter
la Comteffe & la niéce future .........
Et , ( dit-il au Comte , ) cela ſeroit fait déja
>> fi ma figure
>>>Eût eu ledon de plaire à Meſſieurs vos Valets;
> Maisje n'ai jamais pu me procurer d'accès , &c.
Il a rencontré JULIE qu'il prenoit
pour ANGÉLIQUE ,& il l'a trouvée fort
à ſon gré ; mais il apprend du Comte,
que cette JULIE eſt une amie d'ANGÉ-
LIQUE ; qu'elle eſt fille d'un Officier ,
homme de qualité , fort maltraité de la
fortune . Il emmene le Comte fort embarraffé
de cet hôte incommode .
Le Chevalier , frère d'ANGÉLIQUE ,
a conçu pour JULIE une paſſion qu'il
lui a déclarée ; ce qui l'a déterminé à
prier ſon Père de la retirer dès le foir
même de la maison du Comte. VERVILLE
vient trouver JULIE , ſyachant
MA I. 1763 . 63
qu'elle eſt l'amie d'ANGÉLIQUE . La
confiance avec laquelle il l'interroge
ſur le caractère de ſon amie , eſt ,
dit il , l'effet du ſentiment dont il a été
prévenu pour elle à la première vue; il lui.
déclare en même-temps avec un regret
aſſez vif , que ſon oncle ſeul a tout fait ,
& que malgré lui , on a promis ſa main
&fa foi pour ANGÉLIQUE . JULIE ſe
défend de répondre aux queſtions de
VERVILLE ; elle lui conſeille de juger
plutôt par lui-même. Celui-ci lui repréſente
que la pétulance de ſon oncle ne
lui laiſſe pas eſpérer qu'il conſente à aucun
délai , & qu'il faudra peut- être conclure
dès le lendemain ; qu'en ſe dédiſant
aumomentde la conclufion,il ſe trouveroit
chargéde tous les torts dela rupture و
au lieu que s'il étoit inſtruit que l'orgueil
d'ANGÉLIQUE fût révolté de ce mariage
, il pourroit faire déſiſter ſon oncle ,
dans le tems ſurtout où la bile de ce
vieillard eſt déja irritée contre les procédés
de toute cette famille. JULIE cédant
à cette raiſon , ne peut plus lui cacher
qu'en effet ANGÉLIQUE eſt nourriedès.
ſon enfance des préjugés de la nobleſſe ;
elle ſe retire après cet aveu , quoique
VERVILLE veuille la retenir.
Le Comte vient avec ORGON & la
164 MERCURE DE FRANCE .
Comteſſe; celle- ci n'eſt point informée
des engagemens du Comte , qui l'exhorte
tout bas à ne rien bruſquer. Quelques
fragmens de cette Scène en apprendront
les raiſons & peindront le caractère
d'ORGON .

ORGON.
>>>Je diſois donc , qu'iſſu de parens ordinaires ,
>> Je ne puis me vanterdes honneurs de mespères .
>>>Et que tout bonnement , commerçans comme
» moi ,
>> Ils n'ont fait parler d'eux que par leur bonnefoi ;
•Titre qui devroit bien être en ligne de compte ,
>>Avant les qualités de Marquis & de Comte :
>>>Mais la ſortiſe humaine en ordonne autrement.
LA COMTESSE répond avec mépris , en diſant :
. Il ſeroit beau vraiment
> Qu'on vit au même rang , fans nulle différence,
>> Marcher & gens titrés , & commerce & finance,
ORGON .
>> Ne craignez rien , Madame ; allez, vous garde-
» rez
>Ces frivoles honneurs par l'orgueil conſacrés.
>>>>Quant à moi je ferai conſiſter ma nobleſſe
> A me montrer exact à tenir ma promeſſe ;
MA I. 1763 . 165
>>A ne point m'arroger un droit humiliant
>>>Sur les Sots qui pourroient me prêter de l'argent,
>> Et m'affranchir ſurtout du chagrin,de la honte
>>Qu'unhuiffier.
LE COMTE , bas à Orgon .
>>Ah ! paix donc.
ORGON.
>> Vous m'entendez , cher Comte ;
>> Il eſt fâcheux ſans doute , il faut en convenir ,
>>> Qu'un Seigneur de chez lui ne puiſſe pasſortir ,
>>S>anscraindrequ'unSergentavecſadigne eſcorte
>> Au mépris de ſon rang ne l'enleve à ſa porte.
LE COMTE , bas à Orgon.
>>>Vous voulez donc me perdre ?
ORGON.
>> Oh ! que non .
>>Q>uedit-il?
LA COMTESSE.
ORGON.
>>Je conviens que le trait neſeroit pas civil :
>> Mais quand on pouiſe àbout....
LE_COMTE , à Orgon . àpart.
>> Epargnez - moi ..... j'enrage.
166 MERCURE DE FRANCE.
VERVILLE à part.
>> J'imagine à la fin entendre ce langage.
ORGON à la Comteffe.
>>>Vous ne concevez rien , Madame , àces propos ?
LA COMTESSE.
J
2: Non ; & pour dire vrai , je les trouve aſſez
໑໑ fots.
ORGON , riant .
>> Sans doute.
LA COMTESSE.
>> Et n'y vois point quel eſt le mot pour rire .
ORGON.
16
Vous n'avez pas la clef de ce que je veux dire :
>>>Maisle Comte , s'il veut , pourra vous mettre au
>> fait , &c.
ORGON revient à ſon projet de mariage
dont il preſſe la conclufion;la Comteſſe
continue ſes dédains. Lorſqu'elle eft
retirée , le Comte cherche à l'excufer auprès
d'ORGON , fur ce qu'il n'avoit pas
encore communiqué ſes engagemens à la
Comteffe. Le vieil oncle menace de
MA I .. 1763 . 167
faire repentir le Comte de ſes procédés,
s'il ne tient promptement ſa parole.
>>Eh quoi ! ſuffira-t-il qu'une ſuite d'Ayeux
>>N>ous aittranſmisun nom qu'ils ont rendu fa
>>>meux ,
>>>Pour nous autoriſer à manquer de parole?
>> Des titres & du rang l'avantage frivole
>> Peut- il donner ainſi l'indigne faculté
>> De ſe moquer des Loix de la Société !
VERVILLE s'étonne avec raiſon que
fon oncle s'obſtine à la conclufion de
ce mariage mal-aſſorti ; celui-ci en donne
la raiſon & apprend le noeud des
engagemens du Comte qui lui doit cent
mille écus d'argent prêté dans ſes preffans
beſoins . ORGON ditque comptant
peu fur le recouvrement de cette dette,
cela lui avoit fait naître le projet de
confondre leurs communs intérêts en
uniſſant ſon neveu à la fille du Comte.
Il convient qu'il avoit peut- être fait en
cela une ſottiſe,mais que le Comte ayant
paru d'abord accepter ce parti avec
empreſſement & reconnoiſſance , il ne
veut pas en avoir le démenti .
Dans le temps que JULIE vient d'avoir
une explication avec le Chevalier
168 MERCURE DE FRANCE.
en préſence d'ANGÉLIQUE ſur les motifsde
ſa retraite , la Comtefſſe vient ſe
plaindre à fes enfans , des égards que
marque le Comte leur Père pour ORGON.
Elle parle fort mal de l'oncle &
du neveu ; elle accuſe même le dernier
d'avoir auffi peu d'eſprit que de monde ;
ANGÉLIQUE paroît vouloir le juſtifier
à cet égard. Sa mère la ſoupçonne de
prévention en faveur de VERVILLE ;
ANGÉLIQUE s'en défend , en affurant
que , ſans lui faire injustice , elle ſçait
ſe reſpecter & connoît trop l'intervalle
que le fort a'mis entr'elle & ce jeune
homme . La Comteſſe le voit paroître &
ſe propoſe de le congédier définitivement
. On peut juger par le caractère
de cette Comtefſſe , avec quelle hauteur
elle traite VERVILLE dans cette Scè--
ne ; celui -ci n'employe jamais qu'une
honnêteté qui , ſans l'avilir , feroit ſentir
à tout autre qu'à cette femme prévenue
, combien il mériteroit d'autres
procédés ; il s'adreſſe à ANGÉLIQUE
elle-même pour ſçavoir ſes ſentimens
fur leſquels il promet de régler ſes démarches
auprès du Comte ſon Père .
ANGÉLIQUE héſite de répondre
; elle en eſt diſpenſée par l'arrivée
du Comte & d'ORGON.
Ce
MA I. 1763 . 169
on va tra-
Ce dernier annonce à la Comtefle
que tout étant oublié de ſa part fur
la réſiſtance qu'on avoit apportée au
mariage de ſon neveu ,
vailler dans l'inſtant au contrat. La Comteſſe
ſe récrie contre cette alliance ; le
Comte la preſſe de plus en plus d'y conſentir
. ORGON reproche au Comte la
foibleſſe avec laquelle il écoute les propos
de ſa femme & de ſon fils. VERVILLE
veut engager fon oncle à folliciter
les fuffrages d'ANGÉLIQUE. ORGON
traite cela de Jargon de Cythère ,
dont il ſe moque , en ajoutant que l'opulence
aura bientôt confolé ANGÉLIQUE
du frivole avantage d'un titre
faſtueux...
>>>Une bonne maiſon où régne l'abondance
>> Vaut bien à tous égards la trompeuſe elégance
>>> De ces Palais brillans , où l'or partout ſemé
>>> Inſulte aux Créanciers d'un Seigneur affamé ;
>> Et qu'il eſt plus flatteur d'obliger tout le monde ,
Et d'être de bienfaits une ſource féconde
>>> Que d'avoir le talent ſi commun aujourd'hui
>> De faire grand fracas , mais aux dépens d'autrui.
,
A quoi le Chevalier répond avec
plus de vérité que de décence .
>>>Eh ! comment voulez -vous que faſſe la nobleſſe?
H
170 MERCURE DE FRANCE.
>>>Tout l'or eſt dans les mains des gens de votre
» eſpéce ,
>>>P>our avoir notre part , nous n'avons qu'un
>>>moyen ;
>> C'eſt d'emprunter beaucoup,&de ne rendre rien.-
Le Comte reſté ſeul avec la Comteffe
& fes enfans , les inſtruit enfin
de la néceſſité de cette alliance qui
leur paroiſſoit fi bizarre. Si cet obſtiné
vieillard réaliſoit les menaces dele pourſuivre
; dans l'inſtant tous ces autres
Créanciers dévoreroient le reſte de ſa
fortune & ne lui laiſſeroient
• >>>Que la honte & l'ennui
>>> Que l'orgueil abbaiſſé doit traîner après lui .
Il preſſe ſa fille de ſe prêter à cet
hymen qui peut ſeul le tirer d'embarras.
La Comteſſe , allarmée de perdre
le faſte qui fait feul fon bonheur , change
à l'inſtant de façon de penſer , elle
trouve alors VERVILLE fort aimable ,
l'Oncle un peu bourgeois , mais att
fond eftimable : la reconnoiffance , ditelle
, la décide ; on pourra décorer VERVILLE
de quelque grande charge ,
acheter un Régiment au Chevalier , que
l'on fera payer au bon- homme d'Oncle ;
MA I. 1763 . 171
tout cela lui donne alors beaucoup d'impatience
de voir conclure cette utile alliance
.
Tout étant d'accord , VERVILLE
n'en devient que plus inquiet fur le mariage
qu'il va contracter avec ANGÉ-
LIQUE. En conſultant ſon coeur , il reconnoît
que l'impreſſion qu'a faite fur
lui JULIE , eſt la cauſe la plus forte de
fon irréſolution. ORGON le ſurprend
dans cette rêverie ; lui reproche fa nonchalance
dans cette conjoncture , lui
parle avantageuſement d'ANGÉLIQUE ,
dont il eſpére que l'on fubjuguera la
raiſon. Il lui aſſure toute fa fucceffion ,
& par d'autres arrangemens , en attendant
, il lui fait enviſager la certitude
d'une vie fort agréable & interrompt
ainſi les remercîmens de fon
neveu.
,
„ Va , va , je te diſpenſe
D'étaler les tranſports de ta reconnoiſſance.
>> Quand elle eſt véritable , on s'en apperçoit bien;
>> Quand elle ne l'eſt pas , les grands mots ne font
>> rien.
Un vieil Officier ſurvient, VERVILLE
le reconnoît & l'annonce à fon oncle
pour celui à qui il doit ſa fortune par
le recouvrement de fon portefeuille.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
,
ORGON l'embraſſe avec cordialité. Ce
vieillard leur dit qu'il font trop de cas
d'une choſe ordinaire ; il leur apprend
qu'il s'appelle LYSIMON , qu'il eſt ancien
militaire , peu riche , & père de Ju-
LIE. ORGON le félicite ſur le mérite de
ſa fille : elle paroît dans ce moment
VERVILLE s'empreſſe en allant à elle
de lui témoigner la reconnoiffance qu'il
doit à fon père . Celui-ci continuant toujours
de ſe défendre modeſtement , engage
l'oncle & le neyeu à ſe taire fur
une action auffi commune que la fienne
. VERVILLE en prend occafion d'exprimer
ce qu'il ſent pour JULIE .
>> Par générofité vous m'impoſez filence ;
>> J'y ſouſcris : mais pour moi , quel chagrin
>>quand je penſe
>> Qu'il n'eſt aucun moyen qui puiſſe m'acquitter,
( regardant Julie . )
» Ou qu'il n'en ſeroit qu'un queje ne puis tenter !
Ces derniers mots deVERVILLE éclairent
LYSIMON ; reſté ſeul avec ſa fille ,
ill'interroge fur ſes difpofitions à l'égard
de VERVILLE ; JULIE les laiſſe entrevoir
par l'empreſſement qu'elle marque
de hater ſa retraite ; fon père l'applaudit
d'orpoſer tant de raiſons à un penMA
I. 1763 . 173
chant qui pourroit être fi fatal à fon
bonheur. ANGÉLIQUE , qui ſurvient ,
lui reproche inutilement la réſolution où
elle eſt de ſe ſéparer d'elle ; elle ne peut
croire que ce foit la paſſion de ſon frère
qui la porte à cet éloignement. JULIE
dit que ſon père ſçait tous ſes ſentimens
&connoît comme elle la néceſſité de
la réſolution qu'elle a priſe. Elle parle
à ANGÉLIQUE de fon prochain mariage
; celle- ci découvre à cet égard ſes
vrais ſentimens fur le prétendu aviliffement
dans lequel elle croit que la plongeroit
cette alliance ; ce ſentiment eft
combattu par Julie : mais ANGÉLIQUE
s'explique déterminément ſur le compté
de VERVILLE.
>> Sans mépris , je ne veux point de lui.
Je ne ſuis point injuſte , & je conviens d'avance
>>Que j'ai quelque regret qu'il n'ait point de naif-
➡ſance;
-Mais je ne connois rien qui couvre ce défaut.
ORGON vient, un écrain de diamans à
la main, qu'il préſente ſans façon à ANGÉLIQUE
; elle paroît fort choquée du
titre de ſa niéce qu'il luidonne par avance
, & fe refuſe à prendre l'écrain , ce
qui ſcandaliſe fort ORGON. Dans le mo
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
ment où JULIE cherche à excuſer ANGÉLIQUE
ſur ce refus , arrive la Comteſſe
qui trouve l'écrain fort beau,& félicite
fa fille fur la magnificence avec
laquelle elle fera parée. ORGON dit
qu'il eſt fort aiſe d'avoir fait connoif
fance avec le Marchand qui lui a vendu
les diamans ; il en fait un éloge que nous...
nous reprocherions de ſouſtraire au
Lecteur.
>> Tout reſpire chez lui la vertu , ladécence.
>> Il eſt riche vraiment , & la ſimplicité
>> Régne dans ſa maiſon avec l'honnêteté.
:
>> Ses ayeux ont de père en fils dans cette Ville .
>> Depuis cent cinquante ans le même domicile
>> Et quoiqu'il pût fort bien donner à ſes enfans
>>De quoi leur procurer des états plus brillans ,
Dans ſa profeſſion il veur les faire vivre ;
>>>Et ſon fils à quinze ans tientdéjà ſon grand livre.
>> Sa femme me paroît une femme d'honneur ,
>> Pleinede ſentimens , de bon ſens,de candeur.
>>>Je dois la préſenter quelque jour à ma niece.
ANGELIQUE , à part .
>>>> Croit- il queje verrois des gens de cette eſpéce ?
>>>Je ſuis au déſeſpoir !
Ce peu de mots décide la folle manie
MA I. 1763 . 175
d' ANGÉLIQUE; ORGON préſente LYSIMON
à la Comteſſe , comme le bienfaiteur
de fon neveu ; la franchiſe ne
lui permet pas de ſe taire ſur la morgue
& la hauteur qu'il remarque dans
ANGÉLIQUE , &que tout naturellement
il dit qu'elle tientde ſes parens,mais dont
il eſpérede la guérir par la ſuite . ANGELIQUEpiquée
de ce reprocheſe défendcontre
ORGON de l'orgueil dont il l'accuſe ;
elle prétend que les gens du commun
ne cherchent à détruire l'intervalle qui
les ſépare des grands, que par amourpropre..
>>>J>aloux de notre état , cette philoſophie
Eſt ordinairement le maſque de l'envie ,
Qui, juſqu'à la grandeur ne pouvant s'élever ;
>>>>Juſques à fon néant voudroit la ravaler.
Elle continue , en déclarant très - ouvertement
à ORGON que cette alliance
ne ſera jamais qu'un effort de raiſon
de ſa part & l'effet de ſa foumiffion
pour ſon père ; ce qui détermine ORGON
à rompre entiérement , malgré les
efforts que fait la Comteſſe , pour
calmer fa colère.
>>> Non , ( dit-il , ) je ne veux pas lui faire violence;
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
>> Et je commence à voir que Verville a raiſon.
>>>Ce ſeroit ſur ſes jours répandre le poiſon
>> Que de l'aſſocier avec une Princeffe
>>>Qui le regarderoit du haut de ſa nobleſſe.
Le Comte ſurvient , qui cherche à le
calmer , en excuſant ſa fille , dont il
ſe rend caution. On a mandé le Notaire.
ORGON céde par bonté , n'ayant
pas , dit- il , le don de tenir ſa colère.
ANGÉLIQUE murmure tout bas , ORGON
s'en offense & menace encore de
rompre ; mais elle fait une promeffe authentique
d'obéiſſance qui racommode
tout. Le Comte la fait remarquer à ORGON
; ce dernier proteſte que les égards
qu'on aura pour lui régleront ſes procédés
; qu'il ne veut plus être humilié; que
VERVILLE , il est vrai , eſt honoré par
ce mariage , mais qu'il ne ſe ſoumettra
pas à d'éternels mépris ...
>>>Ne vous y trompez pas , ( poursuit-il , ) les gens
>>d>e notre eſpéce ,
Sans ces vieux parchemins de l'antique nobleſſe
>> Comme elle , à mille égards ont droit de ſe flata
ter
De ſervir la patrie &d'en bien mériter.
A Bordeaux vous verriez vous-même , mon cher
Comte ,
MA I. 1763 . 177
>>Si mon état me doit inſpirer de la honte ..
Vous verriez Officiers , Soldats & Matelots
>>Entretenus par moi ſur nombre de Vaiſſeaur ,
Par leurs travaux heureux enrichir la Province,
>> Et ſouvent aux dépens des ennemis du Prince.
>>>Enfin ſi notre étoile , en ſecondant nos ſoins ,
→Nous a donné des biens par--delà nos beſoins ,
>> Ils ne ſont pas le fruit d'une induſtrie obſcure.
>> Leur ſource ne fut point l'avarice , l'uſure ,
>> L'art d'apauvrir le Peuple& de tromper le Ror...
>> Tous ces honteux moyens ſont inconnus de moi.
>> A travers les dangers j'ai conquis ma fortune ,
-Qu'à mes concitoyens j'ai ſçu rendre commune,
>>Cela vaut bien, je crois , la noble oiſiveté
>> D'un Seigneur orgueilleur boufi de qualité ,
>Et qui prétend qu'en lui tout le Public révère
>>.Cet honneur ſi douteux d'être fils de ſon père . -
>> J'ai dit : allons ſigner . Mais retenez ſurtout
>> Qu'il feroit dangereuxde me pouſſer à bout..
Tout prêt pour la fignature , le Com
te s'eſt retiré précipitament avec le
Notaire ; ce Seigneur ſe félicite d'avoir
trouvé un moyen de rembourfer. ORGON
, & de lui ôter par là tous les
droits qu'il avoit ſur lui ; il en fait part
à la Comteffe . Elle marque d'abord
route ſa joie d'être débarraffée d'une
alliance qui répugnoit tant à ſa vanité
1
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Mais comme le Comte lui dit en même
temps que le moyen d'abſorber cette
créance , n'est qu'en en contractant une
nouvelle , & que cela laiſſe toujours fa
fortune auffi engagée qu'auparavant ; la
crainte d'aller habiter un vieux Château
fait que la Comteffe exhorte fon
mari à tenir ſa parole. Cependant le
Comte l'ayant afſurée qu'à tout événement
, il n'est pas plus diſpoſé qu'elle à
la retraite ; elle rechange encore de fentiment
; elle confent avec plaifir que
l'on rompe ce mariage. VERVILLE qui
vient de la part de fon oncle chercher
le Comte & fçavoir la raison de ce
nouveau délai , reçoit ſon congé du
Comte avec la politeffe la plus méprifante.
LYSIMON , préſent à cet entretien
marque à VERVILLE toute fa
furpriſe & fon indignation ſur l'ingratitude
du Comte & de la Comteſſe.
VERVILLE faifit cette occafion pour
déclarer à LYSIMON le defir d'obtenir
JULIE.
و
Il le preffe de conſentir à ſon bonheur
, mais il croit devoir l'avertir que
pour un temps le hazard le prive de la
moitié du bien contenu dans le potefeuille
qu'il lui a remis . LYSIMON répond
que le plus ou le moins eſt égal
MA I. 1763 . 179
lorſqu'on est au - deſſus des beſoins; mais
il demande ſeulement que l'on différe
cet hymen qui auroit l'air d'une vengeance
&d'un projet concerté.ORGON
avoit prévenu les deſirs de ſon neveu à
l'égard du mariage avec JULIE ; il eſt
enchanté que leurs idées ſe trouvent fi
conformes. LYSIMON oppoſe les mêmes
raiſons pour différer , qu'il avoit
données à VERVILLE ; mais elles ont
peu de poids fur ORGON. JULIE Vient
elle-même ; c'eſt l'oncle de VERVILLE,
c'eſt le bon ORGON , piqué , qui ſe
charge de la déclaration de ſon neveu
pour JULIE, & qui en fait lui- même la
demande. VERVILLE , encore incertain
des diſpoſitions de JULIE , a lieu
d'être fatisfait des affurances honnêtes
de LYSIMON. La fille achève de combler
l'eſpoir de cet Amant inquiet &
délicat en diſant :
J'obéis , mais Monfieur , jamais l'obéiſſance
N'a trouvé dans un cooeur fi peu de réſiſtance.
ORGON apperçoit le Comte ,&,ditil,
fes cent mille écus...
En effet le Comte apporte des effets
pour la valeur de cette fomme. En regardant
ces papiers , ORGON marque
Hvj }
180 MERCURE DE FRANCE.
de la ſurpriſe & demande au Comte
de qui il les tient. En même temps il
demande à VERVILLE s'il n'avoit pas,
ces mêmes effets en arrivant de Bordaux
? VERVILLE en convient , & répond
qu'il en a diſpofé , qu'apparemment
ces billets ont paffé en différentes
mains. ORGON eſt par-là confirmé
dans ſes ſoupçons & reconnoît que
ſon neveu a fait prêter au Comte cette
fomme pour le remboursement de ſa
créance. Le Notaire qui arrive éclaircit,
ce myſtère en déclarant que VERVILLE
lui a remis ces effets . ORGON,
approuve l'action de fon neveu qui l'a :
tiré de ſon yvreſſe. Il veut qu'il rende
au Comtel'obligation qu'il avoit de la valeur
des billets. Le Comte eft confondu..
QRGON , pour ſe vanger,lui apprend que
le mariage de VERVILLE eſt arrêté avec
JULIE. Elle y met pour condition ,
qu'ORGON confirmera au contraire le
projet de VERVILLE en faveur du
Comte. ORGON refuſe d'y confentir
VERVILLE demande de ſon côté qu'il
mette au moins quelque délai à ſes
pourſuites contre le Comte; ORGONréfifte
encore;JULIEdéclare ne pouvoir confentir
à s'allier avec lui , s'il veut perfécuter
ſes bienfaiteurs. VERVILLE ſe
MA I. 1763 . 181
joint à JULIE ; ORGON ſe laiſſe fléchir
, & rend ſon neveu le maître de
diſpoſer de ſes effets , en renonçant
même à la dette ainſi qu'à la famille
du Comte. Ce dernier fortant de ſa,
confufion , reconnoît ſon aveuglement,
confefſe ne mériter aucune grace dela
part d'ORGON , & follicite cependant
la continuation de ſon amitié ; il
ordonne au Notaire de vendre tous.
les biens qu'il pofféde encore pour l'ac-.
quitter envers ORGON.
>>Non que de ſes bienfaits ( dit- il )
Le ſouvenir me paſſe & s'effacejamais.
Il embraſſe ORGON , qui dans l'excès
de ſa tendreſſe , dit au Comte :
2Ah! fi c'eſt là l'orgueil que la Nobleſſe inſpire ,
Par combien de reſpects aurai-je à réparer
>> Tout ce que le dépit m'avoit fait proférer ? ....
Oubliez ...
Le Comte l'engage à faire chez lui la
nôce de VERVILLE & de JULIE .
ORGON termine la Piéce par ces vers
Soit: mais d'un vain eſpoir vous vous êtesflatte,
Si vous comptez me vaincre en générofité.
182 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATIONS.
CETTE Piéce a des beautés qui ont mérité le fuc
cès d'applaudiſſemens qu'elle a eu & qui en même-
temps ont donné beaucoup de curiofité ſur le -
nom de l'Auteur , lequel perſitte conſtamment à
refter anonyme. Le Lecteur a dû remarquer dans
ce que nous avons rapporté des détails de laComédie
du Négociant une forte d'énergie , qui n'eſt
pas commune aux Dramatiques du temps. Il a
dû remarquer auſſi dans la verfification un tour
qui a laiflé ſoupçonner qu'elle pourroit être l'ouvrage
de quelqu'Auteur expérimenté dans le ſtyle
propre à la Comédie. Quelques négligences dans
cette verification , ont déconcerté les conjectures
, fans néanmoins les détruire , parce qu'il y en
a de fi peu conciliables avec les grands traits répandus
dans le corps de la Piéce , que l'on feroit
tenté de regarder ces négligences comme volonrairement
affectées ..
,
Puiſque nous ſommes entraînés à parler du
coloris de ce Drame avant de traiter du fonds
de l'action & de la conduite; nous placerons ici
P'obſervation faite par tous les Connoiffeurs fur
l'extrême différence de juſteſſe qui ſe trouve entre
la manière dont ony fait parler les perſonnages de
qualité d'avec celle qui caractériſe les commerçans
ou les perſonnages bourgeois. Autant ces
derniers ſont bien vus & rendus avec vérité,autant
les autres paroiffent n'avoir été qu'apperçus de fort
loin & chargés par l'imagination des couleurs les.
plus groffières : non pas qu'il n'y ait dans la nature
morale de ces caractères trop véritablement
ſemblables à ce qu'on en dit ; mais l'expref
fionn'en est pas à beaucoup près auffi dure que
MA I. 1763. 183:
celles, dont ſe ſert l'Auteur de cette Comédie,
Il est vrai que l'yvreſſe de la nailfance & la haute
chimère de la diſtance des conditions , peuvent
aveugler & n'aveuglent que trop ordinairement
ceux qu'elles diftinguent , au même degré que
cette Comédie nous préſente toute la famille des
Bruyancourts; mais il n'eſt pas vrai que ce travers
ſe manifeſte avec une inſolence auffi outrée
que l'Auteur a mis dans tous ces Perſonnages ,
ſans distinction d'âge , de ſexe , & de fituation.
Cetravers , dans les retraites obſcures de la cam-.
pagne a ſans doute & doit avoir des nuances d'au-.
tant plus âpres , qu'il eſt ſouvent la ſeule vengeance
que certains hommes peuvent prendre de la mifère
réelle de leur vie ; mais dans la poſition où
l'Auteur met les Bruyancourts , la politeſſe , ce
miel perfide qui couvre l'aiguillon de l'orgueil ,
fait à l'amour- propre des inferieurs , ( ou de ce
qui eſt réputé tel , des bleſſures peut-être plus
profondes , mais dont les coups ſont bienmoins
groſſiers que dans cette Comédie .
Paſſant à la conſtitution du Drame , nous
croyons avoir remarqué , que l'on a trouvé le
fondement de l'action & du dénoûment porter
àfaux étant établi ſur un prétendu bienfait , qui ,
dans la véritédes principes & même de nos uſages
encore exiſtans,n'eſt qu'un devoir d'exactitude de la
part de LYSIMON , auquel tout homme d'une probité
ordinaire ne peut manquer , ſans ſe dégrader
à ſes propres yeux & fans riſquer d'être à ja .
mais déshonoré ; ainſi tout l'édifice établi ſur le
prétendu merveilleux du caractère de ce vieil Officier
, tombe à cette réfléxion , & par conféquent
tombe en même temps une grande partie de
Paction de cette Piéce.
On ne peut pas ſe diſſimuler plus facilement
184 MERCURE DE FRANCE.
Pembarras & le froid que jette dans la marche
de cette action , l'épiſodique paſſion du Chevalier
pour JULIE ; & ce qu'elle complique , ſans
néceſſité pour l'intrigue & fans effet pour le dénoument
; car ce dénoûment , dépendant de la
paſſion ſecrette de VERVILLE , de l'oppofition du
caractère de cette honnête & douce JULIE avec le
caractère inſupportablede la ſuperbe ANGÉLIQUE ,
que fait la fantaisie du Chevalier , que fait la fageréſiſtance
de JULIE ?
2
C'eſt peut- être à ce que nous venons d'obſerver
& à quelques autres parties de la conduite de
cette Comédie , qu'on doit attribuer ce qu'il a
manqué de vivacitédans ſon ſuccès . Nous croyons
devoir compter au nombre des beautés de cette
Piéce tout le rôle du vieil commerçant ORGON
fait en apparence ſur le modèle de quelques ca
ractères qui ont contribué au ſuccès de Piéces célébres
, que nous admirons encore , tels que le
Glorieux & d'autres excellens Ouvrages du même
Auteur . On remarque cependant une ſupé
riorité dans le caractère d'ORGON , d'autant plus
précieuſe , qu'il eſt auſſi comique & plus vif en
core que ceux dont nous voulons, parler , ſans
être borné à la bruſque franchiſe du ton , on pourroit
dire peut- être du jargon. Celui- ci au contraire
eſt plein de choſes , plein d'idées , & des vérités
les plus eſſentielles Nous ne pourrions ſans injustice
nous diſpenſer d'ajouter , que ce caractère , rendu
par M. Préville reçoit auſſi des talens de la fineſſe &
de l'inimitable intelligence de cet Auteur , une
transcendance , ſi l'on peut dire, ſur les caractères
à peu près du même genre,qu'on avoit vujouer autrefois
, qui donne a ce rôle-ci , toute la perfection
dont il eſt ſuſceptible , & qui ne doit néanmoins .
rien faire perdre des éloges que mérite le Poëte
M. A I. 1763 . 185
Le caractére de VERVILLE , honnête , ferme ,
toujours modeſte & jamais bas ni rampant , plein
de raiſon & de ſentiment , eſt,encore dans certe
Piéce , une des choſes qui mérite des louanges à
juſte titre , & qui fait autant d'honneur à l'eſprit
& à l'âme de l'Auteur qu'à l'intelligence de l'Acteur*
qui l'a rendu auſſi intéreſſantqu'il pouvoit être.
*M. Belcourt .
Le 22 Avril une Actrice nouvelle a
débuté dans l'Enfant Prodigue & dans
te Procureur arbitre par les rôles de Mde
Croupillac &de la Baronne , dans lefquels
elle a eu des applaudiſſemens.
Nous ne pouvons nous diſpenſer .
d'inférer la Lettre ſuivante, d'autant que
P'Auteur nous paroît diſpoſé à la publier
par une autre voie.
A M. DELAGARDE , Auteur du
Mercure pour la partie des Spectacles .
A Paris , ce 22 Avril 1763 .
MONSIEUR,
Aucun de ceux qui fréquentent le
Théâtre & qui s'intéreſſent à ſes progrès
, n'ignore que c'eſt à vous que
l'on doit cette obſervance du coftume ,
٦
186 MERCURE DE FRANCE.
2
que l'on y voit régner depuis quelques
années & la fuppreffion de
quantité d'uſages ineptes qui le défiguroient.
C'eſt vous qui , le premier
avez fait voir dans l'Opéra d'Alceste ,
repréſenté d'abord à la Cour , des combats
& des pompes funèbres dans le
juſte costume de l'antiquité : & la fatiffaction
qu'on en eut , fur , pour ainſi
dire , le ſignal du changement heureux
que nous avons vû depuis fur notre
Scène. Cette obſervance du coſtume
fi néceſſaire & en même temps ſi vainement
defirée juſques- là , toute fenfée
qu'elle étoit , ne s'eſt pas établie ſans de
grandes difficultés. Il y a des uſages
auxquels on tient par habitude
même temps que la réflexion les'condamne
; & nous n'ignorons pas tout
ce qu'il vous en a coûté pour vaincré
les préjugés qu'il les avoient conſacrés
fur notre Théâtre. Le ſoin avec lequel
vous traitez dans le Mercure l'Article
des Spectacles , ne permettant pas de
douter de l'intérêt que vous y prenez ,
& ſpécialement à notre Théâtre national
, nous avons cru , Monfieur , que
c'eſt à vous que l'on doit naturellement
s'adreſſer pour faire entendre le cri public
fur la manière dont on continue
en
MAI. 1763. 187
,
,
de repréſenter l'Andrienne. Le Début:
d'un nouvel Acteur fort intéreſſant
vient de faire remettre cette Piéce
dont il eſt inutile de rappeller ici le mérite.
Dans des temps qu'on peut appeller
barbares , quoique fort prochains.
encore , lorſqu'on voyoit ſur la Scène
Françoiſe Agamemnon , dans le camp
des Grecs , enveloppé d'une eſpèce de
baril à franges , ôtant ſon chapeau poliment
aux Dames , conduire au bûcher
ſa triſte fille Iphigénie en robe de
Cour ſur un vaſte panier , avec de
beaux gants blancs pour la décence ;
il étoit affez ſimple de voir repréſenter
une Comédie Gréque au milieu d'Athènes
, avec des perruques nouées &
des habits à la françoife. Mais aujourd'hui
, Monfieur , tous les gens de goût
demandent par quelle violence par
quelle tyrannie ſecrette , les Comédiens
François,qui ont été les premiers à adop
ter l'uſage du costume , qui l'ont même
étendu ſur toutes les parties de la repréſentation
théâtrale dans le tragique,
foit pour les Piéces nouvelles , foit pour
les anciennes , font encore fi finguliérement
attachés aux routines de leurs
Anciens dans les repréſentations du
comique ? Comment ne fent-on pas de
و
?
188 MERCURE DE FRANCE .
quel dégoût il doit être , pour tout ef
prit ſenſé , de voir des petits-maîtres ,
des vieillards , des femmes , des valets
françois dans Athènes , agir, parler felon
les moeurs & les uſages des anciens
Grecs ; enfin ces Grecs eux-mêmes ainfi
ridiculement traveſtis ? Pourquoi un
Dave , un esclave , en Mézettin ? Quels
principes inſenſés ont pu regler cet antique
uſage ? On perd cependant par là
l'avantage précieux de renouveller une
Piéce , du nombre de celles qui pour
le fond doivent toujours ſervir de modéles
au bon Comique , & à l'art fi
difficile dont les Anciens nous ont donné
les préceptes , & les exemples dont
nous ne pouvons nous écarter jamais
ſans nous écarter du vrai & de la perfection.
J'oubliois de vous dire que ce qui
augmente l'étonnement du Public fur
la façondont on repréſente l'Andrienne ,
c'eſt d'avoir vû il y a quelques années ,
tous les Acteurs de ce même Théâtre
vêtus à la Grecque dans la Fille d'Ariftide
, Piéce d'un très-médiocre fuccès
, pour ne pas dire pis.
J'aurois bien encore quelques réfléxions
à faire ſur la ridicule diſparate
qui ſe trouve dans le traveſtiſſement du
MA I. 1763 . 189
Valet de l'Homme à bonne fortune
toutes les fois que l'on joue cette Comédie
. J'oſe me flatter que vous ne négligerez
pas , Monfieur , d'inférer ces
obiervations dans votre Article du prochain
Mercure , fans quoi j'aurois pris
d'autres meſures pour qu'elles ne reftaſſent
pas ignorées.
J'ai l'honneur d'être , &c.
MALLET .
COMÉDIE ITALIENNE.
LE II Avril , on donna la première
Kepréſentation d'Arlequin héritier ridicule
, Comédie Italienne, en cinq Actes ,
de M. GOLDONI .
Le 21 du même mois , on a riſqué
fur ce Théatre une Nouveauté dont
le fort n'a pas été heureux. C'étoit
Appelle & Campafpe , Piéce nouvelle
en deux Actes & en Vers , mêlée
d'Ariettes . Par l'Auteur de la Bagarre ,
dont nous avons été obligés d'annoncer
la diſgrace dans un des derniers
Mercures .
Le Public nous a mis dans la même
néceſſité fur cette derniere production ,
T90 MERCURE DE FRANCE.
qui a éprouvé encore plus de déſagrémens
que la précédente. Il étoit fort
fimple qu'Alexandre-le- Grand , jouât
un rôle conſidérable dans le Sujet de
cette Piéce ; mais il n'a pas paru auffi
fimple apparament aux ſpectateurs de
voir ce Prince ſur la Scène de l'Opéra-
comique , en parler le langage &
s'énoncer en Ariettes . Cette circonſtance
a cependant produit une eſpéce
de révolution dans les eſprits , fur le
compte de ce fameux Conquérant , en
ce qu'elle juftifiera fa mémoire du reproche
d'un orgueil inſenſé , d'avoir
voulu n'être peint que par Appelle.
Ce qui eſt arrivé à cette repréſentation
prouve que la précaution d'Aléxandre
étoit fondée , & qu'elle n'auroit
pas été même de trop de la part
d'Appelle pour ſon compte , fi l'un &
l'autre euffent prévû ce qui leur arriveroit
tant de fiécles après eux .
Au reſte la fécondité de certains Auteurs
eft fort commode pour les Journa
liſtes du Théâtre , en ce qu'elle les difpenſe
du pénible travail des Extraits.
MA I. 1763. 191
ARTICLE VI .
SUITE des Nouvelles Politiques du
mois d'Avril.
SUITE de la Copie d'un Mémoire en faveur du
Duc de Biren , & envoyé de Mittau le 16
Janvier 1763.
"
ود
رد
23
Le Duc Jean Erneſt , en recevant la première
nouvelle de l'intrusion du Prince Charles , vou .
lut proteſter contr'elle ; mais étant toujours
détenu prifonnier en Ruffie , il ne lui fut pas
„ poſſible d'éxécuter ſon deſlein ; cependant comme
il n'a jamais renoncé aux droits qu'il a lé-
>> gitimement acquis , & dont il n'a jamais été
>> privé par aucun jugement légal , il doit les
>> conferver entiers .
>>>Auſſi , dès que le ſucceſſeur immédiat de
>>>l'Impératrice Elifabeth eut rompu ſes chaînes ,
>> fongea-t-il à faire valoir ſes droits & à ſe re-
>>>mettre en poffeſſion de ſes Duchés.
>>>L'Impératrice Catherine II , qui le trouva
>>>libre, a fon avénement à la Couronne , fut
>> touchée des longs malheurs qu'il avoit enuyés ,
» & comme Elle étoit intimement perfuadée de
>> la justicede ſa cauſe, fondée ſur les titres &
>>>les faits inconteſtables ci-deſſus détail és , Elle
>>>crut , par l'amour ſeul de l'équité , devoir lui
>>>accorderſa haute protection & fon appui pour
>> le rétablir dans ſes Etats.
>> Dans cette vue , tous les moyens amiables
८७
192 MERCURE DE FRANCE .
> furent employés de ſa part à la Cour de Pologne
, & le Duc Jean Ernest ne manqua pàs
>> nonplus de reprétenter ſon droit par des lettres
>> convenables & refpectueuſes .
>> Mais comme Sa Majeſté Polonoiſe n'a écouté
dans cette occaſion que la voix de la ten-
>>>dreſſe paternelle il n'eſt pas étonnant que
>> l'Impératrice ait eu à la finsecours à des voies
>>p>lus efficaces pour faire rentrer le Duc Jean-
>>Erneſt dans la poſſeſſion d'une Principauté dont
> on paroilloit vouloir le dépouiller injuſtement.
>>>Car par tout ce qu'on vient d'expoſer , il eſt
>> clair , 1 ° . que le Duc Jean- Ernest fut établi
>>>Duc de Courlande par la ſeule autorité légitime
>> en Pologne , qui eſt celle d'un Décret de la
>>Diete , en vertu duquel le Roi lui a folemnelle-
>> ment conféré ce Fief , tant pour lui que pour
> ſa poſtérité mâle. 2° . Que puiſque le Roi & le
>>>Sénat ſe ſont pendant dix ans intéreſlés en ſa
>> faveur pour le faire remettre en liberté & en
>>> poffeffion de tes Duchés , ils ont conftamment
>> reconnu fon droit. 3º. Qu'il n'a pû tout d'un
>> coup en être légitim nient prive par le Sena-
>> tus Confilium de 1758 , auquel les loix n'en
avoient pas donné l'autorité . 4 ° . Que de plus ,
dans le prétendu jugement du Sénat , aucune
formalité requiſe n'a été obſervée , le Duc Jean-
Erneſt n'ayant été ni cité ni oui en défenſe . sº .
,,Que le Prince Charles n'a été nommé à la place
,,que ſur la ſuppoſition que le Duc Jean Ernett &
১১
"
ود
la Famille ne ſeroientjamais remis en liberté ;
> mais que le contraire étant arrivé , tout ce qui
a été établi fur ce fondement tombe de ſoi-mê-
5 me, & qu'ainſi le Duc Jean Ernest doit rentrer
>> de plein droit dans ſes Duchés ? & 6 ° . que ſiſ
>>le Prince Charles ſe trouve compromis d'une
>> maniére
MA I. 1763 . 193
manière déſagréable dans cette affaire , ce n'eft
* pas la faute du Duc Jean- Erneſt , mais de ceux
qui ont engagé ce Prince dans une ſemblable
>> démarche , fans avoir égard à la juſtice , & fans
>> prévoir les ſuites.
VOICI la traduction de la Lettre écrite par le
Duc de Biren à Sa Majesté le Roi de Pologie ,
*de Mittau le 20 Janvier 1763 .
>>> La bienveillance & les bontés de Votre Ma-
>> jeſté ſe ſont manifeſtées à mon égard d'une
>> manière ſi éclatante pendant le cours de mes
>> adverſités , ainſi qu'avant ces temps malheu-
>> reux , que je ne pourrai me rappeller toute
>> ma vie tant de générosité qu'avec la plus
>> refpectueuſe reconnoiſſance .
>> Pénétré de ces ſentimens que rien n'altérera
>>>jamais : ni les événemens ni les circonſtances
>>>quelque funeſtes que je puiſſe les enviſager ,
>> ne sçauroient me faire naître la triſte penſée
>>>que les malheurs que j'ai ſoufferts , & que j'ai
>> ſurmontés avec l'aide de la Providence , ayent
>> pu diminuer les bontés de Votre Majesté à
>>mon égard.
>>>Les longues afflictions dans lesquelles m'ont
>> plongé les manoeuvres ambitieuſes de mes ene
nemis , & que je ne m'étois attirées par aucune
>> faute , n'ont pas dû fans doute affranchir les
>> droits acquis par mon inveſtiture formelle dans
>> les Duchés de Courlande & de Semigalle , en
>> vertu des traités & des engagemens conſtans &
>>>immuables que j'ai contractés avec VotreMajeſté
>> & la Séréniffime République ; encore moins
>> les mêmes droits pourroient - ils être anéantis .
>> Plein de cette confiance , j'eſpére , Sire , que
>> vous daignerez agréer la liberté que je prens
1
194 MERCURE DE FRANCE.
>>> de donner avis à Votre Majesté , de mon ar-
>> rivée ici le 22 de ce mois. Je crois ne pou-
>> voir mieux employer le reſte de mes jours
qu'en les conſacrant au profond reſpect & à
>> la vénération avec leſquels je ſuis , &c .
Du 23 Février.
Le Confeil du Sénat , qui étoit indiqué por
le 28 , eſt différé de huit jours. Les points de
délibération ne ſont pas encore publiés ; mais
les nouvelles de Courlande ſont toujours de plus
en plus fâcheuſes. Chaque jour eſt marqué par
ladéfection de quelques-uns des principaux Membres
de la Nobleſſe & de la Régence même ,
Jeſquels paſſens ſucceſſivementdans le parti du
Duc de Biren. Le ſieur Benoîr, Réſident de Sa
Majeſté Pruſſienne , a fait hier une déclaration
formelle au Primat , au Chancelier de la Couronne
, & aux autres Miniſtres & Sénateurs
portant que le Roi ſon Maître , en conféquence
des engagemens qu'il avoit contractés avec_la
Ruſſie , &en vertu de la reconnoillance qu'il
avoit déja faite autrefois d'Ernest-Jean de Biren
pour Duc de Courlande , n'en reconnoiffoit ni
n'en reconnoîtroitjamais d'autre ; le ſieur Benoît
aajouté que Sa Majeſté Pruſienne ſçachant que ,
fuivant les Loix , un Prince Catholique ne pouvoit
pofféder ce Duché , Elle ne permettroit jamais
qu'ilfûr occupé par d'autres que par un Prince Proteftant.
,
Onapprendde Mittau que le 12 Février, le Général
Comte de Brawn , Gouverneur de Livonie ,
eſt venu trouver le Prince Charles de la part de
l'Impératrice de Ruſſie , & lui a déclaré que le
Duc Ernest-Jean de Biren étant rentré de bon
droit en poſſeſtion de ſes Duchés , il n'avoit pas
MA I. 1763. 195
de meilleur parti à prendre que de fortir de la
Ville& du Pays , pour ne pas altérer par un plus
long ſéjour l'amitié qui ſubſiſte entre S. M. I. &
leRoi de Pologne. Le Prince Charles a demandé
au Comte de Brawn de lui donner par écrit ce
qu'il venoit de lui dire , &, ſur le refus du Général
Rulle , le Prince lui a répondu que , malgré
tout le reſpect qu'il devoit aux intentions de l'im .
pératrice , il ne pouvoit en qualité de Prince Feudataire&
Fils du Roi de Pologne , ſuivre d'autres
ordres que ceux qui lui viendroient de cette part.
Le Roi de Pologne a adreſſé à la Régence & à
la Nobleſſe de Courlande un reſcrit en latin ,
pour tâcher de déterminer cette Nobleſſe à s'oppoſer
à tout ce qui pourroit ſe faire de confraire
aux droits du Roi , de la République de Pologne ,
& du Prince Charles , au moins juſqu'à ce que
le Sénat ait pris une réſolution ſur ce ſujet. Voici
la traduction de ce reſcrit .
>> AUGUSTE III , &c , &c .
» Aux Nobles Confeillers Suprêmes & autres ,
>> Baillifs & Capitaines , & à tout l'Ordre
Equestre des Duchés de Courlande & de
Semigalle, nos amés & féaux , que Nous
affurons de notre faveur Royale.
ככ
७७
ככ
>>> NOBLES AMÉS ET FÉAUX.
. >> Le reſcrit que Nous vous avons adreſſé
le 13 du mois de Juillet dernier , vous a déja
fait connoître quels étoient nos ſentimens a
l'égard des infinuations qui vous ont été
faites au mois de Juin précédent par le Confeiller
d'Etat de Ruffie Simolin , relativement
aux Duchés de Courlande & de Semi
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
>> galle , quoique ces Etats ne dépendent en
>>> aucune maniere de la Cour & de l'Empire
,
de Ruſſie. Nous vous avons fait entendre
>>> alors que Vous nos amés & feaux , ne deviez
poiut prêter l'oreille à ces infinuations
du Conſeiller d'Etat Simolin , ni à aucune
>> autre inſtance ou prétention étrangère , puiſ
» que , s'il y avoit quelque demande à former
دد
هد
concernant l'état d'un Fief tel que ces Du-
>> chés , ces demandes ne devroient pas être
>> adreffées à vous qui nous êtes attachés par
> le ferment de fidélité le plus folemnel , mais
>> à Nous-mêmes & à la République .
כ כ
১১

ככ
30
,
>>> La révolution qui s'eſt faite dans le
» Gouvernement de Ruſſie Nous avoit fait
>> eſpérer que cette Cour n'ayant plus les
mêmes yùes ſur la Courlande , ne pourſuivroit
pas ce qu'elle avoit entrepris ci -de-
>> vant. Mais l'Impératrice régnante a ſaiſi un
» nouveau prétexte & a pris en main la cauſe
d'Ernest- Jean Biren , quoique ſa protection
ſoit deſtituée de fondement , comme Nous
l'avons montré dans l'expoſition que Nous
>>> avons donnée pour ſoutenir nos droits ,
ceux de la République , & ceux de votre Séréniſſime
Duc expoſition qui est trèsſimple
, & qui a été rendue affez publique.
Cependant , puiſque , ſans avoir égard à
nos repréſentations ni à nos droits & à ceux
de la République , & fans faire même aucune
réponſe à nos Mémoires & à ceux des Miniſtres
de la République, la Cour de Ruffie ,
>> ſe confiant uniquement en ſes propres forces ,
» employe la voix des armes pour attaquer
cette Province , au mépris des Traités
>> exiſtans entre cette Cour & la République ,
"
"
ود
"
"
"
"
,
MA I. 1763 . 197
& contre toutes les loix du bon voiſfinage ;
>> puiſqu'elle met de ſa propre autorité le ſé-
>> queſtre ſur tous les revenus des Duchés ;
>> & qu'enfin , en s'efforçant de chaſſer de ſa
>> Réſidence Ducale votre légitime Duc , le
>>> Séréniſſime Prince notre très - cher fils
elle veut vous contraindre à violer votre
>> ferment , & prétend non ſeulement le dé-
>> pouiller des Etats dont il eſt en poſſeſſion ,
mais encore vous priver vous-mêmes de
>> votre liberté : connoiffant quel eſt votre at
>> tachement & votre reſpect pour Nous , pour
>> la République , & pour votre: Séréniſſime
>>>Duc , Nous avons cru devoir vous enjoin-
>> dre , & nous vous enjoignons , de notre
>> autorité Royale & en vertu de notre Do-
>> maine direct & Suprême ſur ces Duchés
>>>de vous bien garder , ſous quelque prétexte
que ce foit , de vous écarter des obliga-
>>> tions que vous impoſe la foi que vous avez
>> jurée à Nous , à la République , & à votre
>>> Séréniſſime Duc , mais de vous tenir fer-
>>>mement & conſtamment attachés à votre
devoir , & de vous abſtenir de toute aſſemblée
irrégulière , en attendant nos ordres &
„ nos réſolutions ultérieures.
>> Dans des conjonctures ſi critiques & fi
>peu attendues , Nous avons cru devoir con-
>> voquer le Sénat , afin d'y expoſer ce qui
>>ſe paſſe dans ces Duchés contre les droits
>>que Nous & la République y avons , comme
>>>ſur notre Fief. Ainsi , après avoir pris l'avis
>>des illuſtres Sénateurs de notre Royaume
>>>& de notre Grand Duché de Lithuanie
Nous vous manderons une derniere réſolution
conforme au réſultat de ce Conſeil
30
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
>> du Sénat . Cependant nous envoyons déja
> dans ces Duchés quelques Sénateurs char-
P
gés d'y veiller à nos droits , à ceux de la
>>> République & de votre Séréniſſime Duc
>& Nous vous exhortons gracieuſement à vous
>>>conformer à leurs avis.
>>Donné ce 18 Janvier 1763 .
Le 20 de ce mois , on a reçu ici la nouvellede la
fignature de la Paix de Hubertzbourg entre Leurs
Majeſtés Polonoiſe & Prufſienne .
De NUREMBERG le 1 Mars 1763 .
Le 27 Janvier dernier , Antoine-Ulric , Duc
Régent de Saxe-Meinungen , eſt mort à Francfort
, dans la foixante- dix-ſeptiéme année de fon
âge, étant né le 22 Octobre 1687. Il avoit été
marié deux fois la première en 1713 avec Philippine
Elifabeth Cefarin Schurmann morte au
mois d'Août 1744 , & la feconde le 26 Septembre
1750 avec Charlotte -Amélie de Heſſe- Philipſthat,
actuellement vivante.
L'Empereur Charles VI avoit élevé en 1727 à
ladignité de Princes , la première femme du Duc
de Meinungen & fes enfans; mais les Ducs de
Saxe de la branche Ernestine , ayant conftamment
proteſté contre cette élévation , obtinrent
en 1744 un Décret du Conſeil Aulique de l'Empire,
portant que le Diplome de 1727 ne rendroit
pas leſdits enfans habiles à ſuccéder au Duché
de Meinungen , & ce Décret a été confirmé.
en 1747 par la Diete de l'Empire , à laquelle le
Ducde Saxe-Meinungen avoit eu recours.
Il s'éléve aujourd'hui une nouvelle conteſtation
àl'occaſion de la mort ce Prince : il avoit nommé
par ſon teftament la Ducheſſe , ſa veuve , tutrice
MA I. 1763.. 159
deles enfans & Régente du Pays. Les Ducs de
Saxe , de la branche Ernestine , qui prétendent,
en qualité d'Agnats , participer à cette adminif
tration en vertu des Pactes de Famille de leut
Maiſon , ſe ſont oppoſés à l'exécution du teſtament
du Duc de Meinungen , & ont nommé une
commiſſion pour l'adminiſtration du Pays. En
même-temps , ils y ont envoyé des Troupes pour
foutenir à main armée leur droit d'Agnation . La
Régence de Meinungen s'eſt adreſſéeàl'Aſſemblée
duCercle de Franconie pour demander ſon affiltance
, &celle- ci a écrit aux Ducs de Saxe pour
les engager à ſe déſiſter des voies de fait , & à
lailler le cours libre à la Justice.
Le Margrave Frédéric de Brandebourg-Culmbach
, Lieutenant- Feld- Maréchal de l'Empire ,
Lieutenant Général de Cavalerie du Roi de Pruſſe ,
Général -Feld-Maréchal du Cercle de Franconie ,
Colonel de trois Régimens d'Infanterie &de Cavalerie
, Chevalier des Ordres de l'Eléphant ,
de l'Aigle blanc , de l'Aigle noire , & de l'Union
parfaite , & Grand-Maître de l'Ordre de l'Aigle
rouge, eſt mort le 26 Février à Bareith , où il
faiſoit ſa réſidence ordinaire , dans la cinquantedeuxième
année de ſon âge. Il étoit fils du MargraveGeorge-
Frédéric-Charles , & petit fils de
Chrétien Henri , dont l'Ayeul étoit Chrétien , auteur
de la branche de Culmbach , & le biſayeul
Jean -George , Electeur de Brandebourg , tige
communede tous les Margraves de Brandebourg ,
actuellement vivans.
Le feu Margrave avoit épousé en 1731 , une
Princeſſe de Pruſſe , Fille du Roi Frédéric-Guillaume
, & Soeur aînée du Roi régnant , & en
1759 une Princeſſe de Brunswick , Fille du Duc
Charles de Brunswick Wolfembutel. Comme il
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
ne laiſſe qu'une Princeſſe née de ſon premier
mariage , & mariée au Duc régnant de Wur
temberg , le Prince Frédéric-Chrétien , réſidanc
àWansbeck près de Hambourg , devient ſon ſuc- .
ceffeur.
DE MUNICH , le 19 Février 1763 .
L'Electeur a envoyé ordre au Comte Van-Eick ,
fon Envoyé Extraordinaire & Miniſtre Plénipotentiaire
près du Roi de France , de ſe rendre inceffamment
à Liège , pour faire connoître au Chapitre
tout l'intérêt que S. A. S. E. prend à l'élévazion
du PrinceClément de Saxe , ſon beau-frère,
& pour veiller à ſes intérêts.
DE MADRID ,le 8 Février 1763.
L'Impératrice de Ruſſie a remis au Marquis
d'Almodovar , Miniſtre Plénipotentiaire de Sa
Majesté Catholique auprès de ſa Perſonne , une
réverſale ſemblable à celle qu'Elle avoit donnée au
Roi Très-Chrétien , lorſque ce Monarque accorda
le mêmetitre d'Impératrice à cette Princeſſe, ſous
la condition que cela n'apporteroit aucun changement
au cérémonial uſité entre les deux Cours.
DE ROME , le 16 Février 1763 .
Le S. Père vient d'accorder au Prince Clément
de Saxe un bref d'éligibilité pour les Evêchés va
cans de Liége& de Freyſingen.
DE LONDRES , le 21 Février 1763 .
Le ſieur Richard Néville , Aldſworth , Secré
taire d'Ambaſſade de Sa Majesté Britannique à la
Cour de France, eſt arrivé ici le Is avec le traité
1
MA I. 1763. 201
définitif, ſigné à Paris le 10 de ce mois. Le Lord.
Egrémont , Secrétaire d'Etat , a adreſſé une lettre
au Lord Maire pour l'informer de cet événement..
&le rendre public .
Le 19 de ce mois , le Roi a nommé le Comte de
Sandwich ſon Ambaſſadeur Extraordinaire &Plénipotentiaire
à la Cour de Madrid. Ce Miniſtre doit
partir inceſſamment pour ſe rendre à ſa deſtination.
D'UTRECHT, le 11 Mars 1763 .
Le Prince de Naſſau eſt entré le 8 de ce mois
dans ſa ſeiziéme année , & a reçu à cette occafion
les complimens des Miniſtres Etrangers , des
Membresdu Gouvernement & de toutes les autres
perſonnes de diſtinction. Le lendemain , il a été
introduit à l'affemblée des Etats-Généraux & au
Conſeil d'Etat, ſuivant le cérémonial établi . Deux
Députés , l'un de la Province de Zélande , l'autre
de la Province d'Utrecht , ſont allés prendre le
Prince , & l'ont conduit de l'appartement du Stat
houder dans la ſalle où s'aſſemblent les Etats-Gé
néraux. Le Préſident des Etats lui a adreſſé un
diſcours de félicitation , & lui a demandé s'il étoit.
diſpoſé à prêter ferment du ſecret. Le Prince lui
répondit qu'il y étoit diſpoſé , & ayant prêté ce
ferment en mettant ſa main dans celle du Préfident
, il a été conduit par les deux Députés vers
le fiége deſtiné pour les Stathouders , & fur le
quel il s'eſt placé. Il a été enſuite introduit aus
Conſeil d'Etat par trois autres députés qui , en
préſentant le Prince , ont déclaré qu'il avoit prêté
le ferment du ſecret ſuivant la forme ordinaire .
On mande d'Alger que les eſclaves Chrétiens ,
au nombre de plus de quatre mille , réduits au dé
ſeſpoir par les mauvais traitemens qu'on leur fair
éprouver, ſe ſont ſoulevés le 13 Janvier , & ont
202 MERCURE DE FRANCE .
maſſacrés ceux qui les gardoient : l'allarme s'eſt
répandue dans la Ville , dont on a fait fermer les
portes, toutes les troupes ont pris les armes &
ont remis les eſclaves à la chaîne. Il y a eu beaucoup
de fang répandu dans ce tumulte dont on
ignore les fuites .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour de Paris ,&c.
De VERSAILLES , le 16 Mars 1763 .
LE Marquis de Fraigne , qui avoit été nommé
Miniſtre Plénipotentiaire du Roi auprès du
Duc de Zerbſt, & qui a été détenu cinq ans
à la Citadelle de Magdebourg , eſt arrivé ici.
Il a eu l'honneur d'être préſenté à Leurs Majeſtés
& à la Famille Royale. Le Roi pour lui
témoigner la ſatisfaction qu'il a de ſes ſervices ,
lui a accordé une penſion de quatre mille
Livres.
Le 22 du mois dernier , le Comte de Soltikoff
, Envoyé Extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie,eut une
Audience publique du Roi , dans laquelle il remit
ſes Lettres de Créance à Sa Majefté. Il fut
conduit à cette Audiance , ainſi qu'à celles de
Ia Reine & de toute la Famille Royale , par le
fieur Dufort Introducteur des Amballadeurs. Le
Prince Gallitzin , qui étoit réſté chargé des
Affaires de l'Impératrice de Ruſſie juſqu'à l'arrivée
du Comte Soltikoff , a pris congé de Leurs
Majestés& de toute la Fa mule Royale.
4
MA I. 1763 . 203
Le Roi a accordé la ſurvivance de la place
d'Aſtronome Géographe de la Marine , au
ſieur Pingré , Chanoine Régulier de Sainte Gé-
-nevieve , Membre de l'Académie Royale des
'Sciences , connu par des travaux Aſtronomiques
utiles , & ſurtout par le voyage qu'il a fait
à l'Iſle Rodrigues pour obſerver le paſſage de
Vénus.
Le ſieur Buy de Mornas , Géographe de Monſeigneur
le Duc de Berry , a eu l'honneur de
préſenter à Leurs Majeſtées , ainſi qu'à la Famille
Royale , quinze nouvelles Cartes de fon
Atlas Géographique & Historique .
On a appris par un Courrier dépêché de la
Cour de Vienne auComte de Starhemberg , Ambaſſadeur
de Leurs Majeſtés Impériales , que le
Traité définitif de Paix entre l'Impératrice-Reine
&le Roi de Prufſe a été ſigné le is du mois dernier
par leurs Plénipotentiaires reſpectifs ; & que
le même jourle Traité de Paix entre le Roi de
Pologne , Electeur de Saxe , & le Roi de Pruffe a
été ſigné également par les Plénipotentiaires de
ces deux Souverains .
Le fieur d'Eon , Secrétaire d'Ambaſſade du
Duc de Nivernois eſt arrivé le 26 du mois dernier
de Londres , & a remis au Duc de Bedfort ,
Ambaſſadeur de Sa Majesté Britannique , un paquet
qui contenoit les ratifications du Traité dé
finitif de Paix ſigné à Paris le 10 du même mois.
Le 28 du même mois , la Cour a pris le de ail
pour huit jours , à l'occaſion de la mort de la
Princeſſe Polizene-Marie Anne de Savoye , morte
Là Turin le 20 Décembre 1762 ,dans ſa dix ſepréyme
année. Cette Princeſſe étoit fille du Prince de
Carignan &de Chriſtine-Henriette de Helle-Rhinf
feld , fooeur de la feue Reine de Sardaigne , &
204 MERCURE DE FRANCE.
petite- fille de Victoire-Marie-Anne de Savoye
Princefle Douairiere de Carignan .
Le Roi a accordé l'Abbaye de Montivilliers ,
Ordre de S. Benoit , Diocèse de Rouen , à laDame
d'Argicourt , Religieuſe Bénédictine de l'Abbaye
d'Origny , Diocèſe de Laon.
Le Comte de Poligny , Capitaine au Régiment
de Clermont Cavalerie , & le Marquis de Montrazet
, Capitaine au Régiment d'Enghien , Infanterie
, ont obtenu l'agrément du Roi pour les..
charges de Colonels- Lieutenans de leurs Régimens
reſpectifs , vacantes par la promotion du .
Comte de Fumel & du ſieur de la Merville , aux.
grades de Maréchaux de Camp.
Le Roi a accordé les entrées de ſa chambre à
l'Archevêque de Narbonne.
Sa Majefté a nommé la Princeſſe de Guiſtel ,
Dame pour accompagner Madame la Dauphine.
Le Marquis de Bauflet , Miniſtre Plénipotentiaire
du Roi près de l'Electeur de Cologne ,
revenu ici par congé , fut préſenté à Sa Majeſté
le 27 du mois dernier par le Duc de
Praflin.
Le Marquisde Gouy , Maréchal de Camp ,
prêta ferment , le même jour , entre les mains
de Sa Majesté pour la Lieutenance Générale..
du Gouvernement de l'Iſle de France au Département
du Vexin François.
Le 28 du même mois , l'Abbé de Breteuils
prêta auffi ferment , entre les mains du Roi ,
pour l'Evêché de Montauban.
Le Duc de Choiſeul a préſenté au Roi un
nouvel uniforme pour le Régiment des Gardes
Suiffes , lequel a été agréé de Sa Majeſté . Le
Roi a donné le Gouvernement de la Martinique
au Marquis de Fenelon , Lieutenant-Géné
*
MA I. 1763: 205
zal, celui de la Guadeloupe au Chevalier de,
Bourlamaque , Maréchal de Camp ; celui de ,
Sainte Lucie au Chevalier de Jumilhac , Brigadier
, & celui de Cayenne au Chevalier Turgot.
Le Sieur Chardon , Lieutenant particulier
du Châtelet , ayant été nommé Intendant, de. ,
Sainte Lucie , a eu l'honneur d'être préſenté en
cette qualité à Sa Majesté le 7 de ce mois.
i
L'Evêque de Saint Pol de Leon s'étant démis
de fon Evêché , le Roi y a nommé l'Abbé d'An-.
digné , Aumônier ordinaire de la Reine. Sa Majeſté
a donné en même temps à l'ancien Evê- ,
que de Leon l'Abbaye de la Cour-Dieu , Ordre .
de Citeaux , Diocéſe d'Orléans , dont l'Abbé :
d'Andigné étoit Titulaire.
Les ratifications du Traité définitif de Paix ,
ſigné à Paris le 10 Février dernier , & celles
de l'acceſſion du Roi de Portugal , ont été échangées
le 10 de ce mois dans la forme ordinaire.
Leurs Majestés , ainſi que la Famille Royale ,
ont ſigné le 13 de ce mois , les contrats de mariages
du Marquis de Montillet avec Damoiſelle ,
de Chabannes de Tarton; du Marquis de Bauſſer .
avec Demoiſelle de Selle l'aînée ; & du Marquis
deMiran avec Demoiſelle de Selle , ſoeur cadette
de la précédente , & toutes deux filles du
feu ſieur de Selle , Tréſorier Général de la Marine.
Le ſieur de la Lande , de l'Académie Royale,
des Sciences , chargé par le Roi de compofer
chaque année le livre de la Connoissance des mouvemens
célestes , pour l'utilité des Aftronomes &;
des Navigateurs , a eu l'honneur de préſenter à
Sa Majeíté le volume de cet Ouvrage deſtiné
pour l'année 1764. Indépendamment des calculs
&des tables qui ſe rapportent à l'année 1764 , le
206 MERCURE DE FRANCE .
"ſieur de la Lande a enrichi ce volume de pluſieurs
rables& recherches nouvelles ſur les ſatellites de
Jupiter , ſur l'attraction , ſur les marées , ſur la
cométe de 1762 , ſur le paſſage de Vénus , fur
les éclipſes & en particulier ſur la grande éclipſe
du ſoleil qui arrivera le premier Avril 1764.
DE PARIS , le 18 Mars 1763.
Le Comte de Monteynard , Enſeigne de la
ſeconde Compagnie des Mouſquetaires , ayant
obtenu du Roi la permilion de ſe démettre de
cet emploi , Sa Majesté a diſpoſé de la cornette
vacante en faveur du Marquis du Hallay , Capitaine
au Régiment Royal-Etranger , Cavalerie.
Le 17 du mois dernier , ſur les huit heures
du matin , le Statue du Roi , que Sa Majeſté
a permis à la Ville de Paris de lui ériger , &
qui a été fondue ſur le modéle du feu Sieur
Bouchardon , a commencé d'être conduite de
l'Attelier vers la place où elle doit être poſée ;
on avoit eu la précaution de la renfermer dans
une cage de charpente roulante; par le moyen
de Vindas & de mains d'hommes , on lui a fait
parcourir , dans l'eſpace de trois jours , le-chemin
qu'elle avoit à tenir depuis ſa ſortie de
l'Attelier , hors de la barrière du Fauxbourg
du Roule , juſqu'à la Place de Louis XV , en
lui faiſant ſuivre toute la rue dudit Fauxbourg ,
& le 23 elle a été établie ſur ſon piedeſtal , aux こ
acclamations d'un grand concours de peuple.
Le ſervice s'eſt fait en préſence du Duc de Chevreuſe
, Gouverneur de Paris , du Prévôt des
Marchands & du Bureau de la Ville avec tout
le ſuccès que l'on pouvoit attendre des ſoins &de
l'intelligence des différentes perfonnes qui y
étoient propoſées , & en particulier du ſieur
MA I. 1763. 207
1'Herbette , Maître Charpentier à S. Denis , Entrepreneur
des Ponts &Chauſlées & des Bâtimens
du Roi , Auteur des machines. En paſſant devant
la porte de la maiſon où eſt décédé le fieur Bouchardon
, on a fait une décharge de Canons &
de Boëtes , pour honorer la mémoire d'un Artiſte
ſi excellent , qui par cet ouvrage immortel,
s'eſt aſſuré une gloire que la Nation partage
avec lui.
Il paroît quatre Ordonnances du Roi.
Par la première , en date du 21 Décembre dernier
, Sa Majesté réduit à trente Compagnies les
quarante qui compoſent actuellement le Régiment
des Carabiniers de Monſeigneur le Comte
de Provence. Les diſpoſitions qui concernent la
nouvelle compoſition & ladiſcipline de ces Corps
ſont conformes à celles qui ont été établies par
l'Ordonnance de la Cavalerie.
Dans la ſeconde, du 20 Janvier 1763 , S. M.
réforme le Corps des Grenadiers-Royaux revenus
de la Martinique.
La troiſiéme du 31 du même mois , concerne
le traitement des Officiers réformés des Régimens
de Foix, de Boulonnois , de Quercy &d'Angou .
mois , qui étoit de ſervice à S. Domingue.
Par la quatriéme , du même jour , S. M. réforme
les fix piquets d'Infanterie employés à S.
Domingue.
Il paroît encore quatres autres Ordonnances
du Roidatées du 21 Décembre dernier.
Par la première , concernant le Régiment
Royal- Italien , le Roi fupprime le Régiment d'In-
*fanterie Royal- Corſe,dont les neuf Compagnies
*ſeront incorporées dans le Régiment Royal d'Infanterie
Italienne , lequel , au moyen de cette in
corporation , fera composée dedeuxBataillons.
208 MERCURE DE FRANCE.
,
Par la ſeconde , concernant les Régimens d'Infanterie
Allemande , Sa Majeſté conſerve ſur pied.
ceux d'Alface , d'Anhalt , la Marck , Royal-Bavière,
Royal-Suédois , Naſſau, Royal-Deux- Ponts &
celui de Bouillon. Le Régiment d'Alface ne formera
plus que trois Bataillons ; chacun de ceux d'Anhalt
, la Marck , Royal-Bavière , Royal - Suédois
Naffau & Royal-Deux-Ponts ne feront compoſés.
que de deux , & celuide Bouillon d'un ſeulement.
Le Bataillons excédens ſeront réformés & incorporés
dans ceux que Sa Majesté a jugé à propos
de conſerver ſur pied. Quant à ce qui concerne
la compofition des Bataillons & Compagnies ,
la création des nouvelles places , le choix & les
fonctions des Officiers , la paye de paix & de guerre
, le traitement des Officiers réformés , &c.
Les diſpoſitions de ces deux Ordonnances font,
conformes à celles qui feront ſuivies à l'égard de,
l'Infanterie Françoiſe. Ces deux nouvelles Ordonnances
ont cela de particulier que S. M. accorde
un fol par jour avec une ration de pain aux
femmes des étrangers mariés qui voudront ſervir
dans les ſuſdits Régimens ; mais ce traitement,
n'aura lieu que tant qu'elles reſteront au quartier
d'aſſemblée, & que leurs maris feront attachés
aux Régimens.
r
Par la troiſieme , Sa Majeſté conſerve fur.
pied dix - sept Régimens de Dragons , ſçavoir
Colonel - Général , Meſtre - de - Camp - Général
, Royal , du Roi , de la Reine , Dauphin ,
Orléans , Bauffremont , Choiſeul , d'Autichamp ,
Chabot , Coigny , Nicolai , Chapt , Chabril
lant , Languedoc & Schomberg. Chacun de ces.
Régimens lera compofé en tout temps de huit...
compagnies : celui de Schomberg confervera
les huic qui le compoſent ; & les ſeize de
MA I. 1763. 209.
chacun des autres Régimens feront doublées
pour n'en former également que huit. Chaquecompagnie
ſera compoſée , en temps de paix ,
de quatre Maréchaux-des- Logis , un Fourrier ,
huit Brigadiers , huit Appointés , vingt-quatre
Dragons & un Tambour , formant quarante- fixhommes
, dont trente ſeront montés , & feizereſteront
à pied. La paye de paix & de guerreeſt
fixée de la maniere ſuivante,
216.
COMPAGNIES. A chaque Capitaine ,
1800 livres en paix , & 3600 livres en guerre ;
à chaque Capitaine-Lieutenant des Compagnies ,
Colonel Général & Meſtre- de-Camp-Général , &
à chaque Lieutenant des autres Compagnies ,
800 livres en paix , & roos livres en guerre ;
au Sous- Lieutenant de la Compagnie du Colonel-
Général des Dragons , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; au Cornette de ladite.
Compagnie , 540 livres en paix , & 800 livres
en guerre ; au Sous- Lieutenant des autres Compagnies
, soo livres en paix , & 800 livres enguerre
; à chaque Maréchal-des-Logis
Livres en paix , & 252 livres en guerre ; à cha
que Fourrier , 18.9 livres en paix , & 225 livres
en guerre , à chaque Brigadier , 135 livres enpaix
, & 171 livres en guerre ; à chaque Appointé
, 126. livres en paix , & 162 livres en
guerre ; à chaque Dragon ou Tambour , 117-
livres en paix , & 15.3 livres en guerre. ETATMAJOR.
Au Meſtre-de-Camp , y compris ſes
appointemens de Capitaine , 6000 livres en
paix , &6600 livres en guerre; au Lieutenant-Colonel
, y compris ſes appointemens de. Capitaine
, 3600 livres en paix , & $400 livres en.
guerre ; à chacun des Meſtre-de-Camp en ſecond
des Régimens du Meſtre-de-Camp-Gé
210 MERCURE DE FRANCE .
/
néral , d'Orléans & de Schomberg , 2500 livres
en paix , & 3000 livres en guerre ; au Major ,
3000 livres en paix , & 4500 livres en guerre ;
à chaque Aide-Major , avec commiffion de Capitaine
, 1800 livres en paix, & 3000 livres
en guerre ; à chaque Aide- Major , ſans commiſſion
de Capitaine, 1500 livres en paix , &
2000 livres en guerre , à chaque Sous-Aide-
Major , 1000 livres en paix , & 1200 livres en
guerre; au Quartier - Maître , 600 livres en paix ,
& 800 livres en guerre ; àchaque Porte-Guidon
, 480 livres en paix , & $40 livres en guerre
; au Tréſorier , 2000 livres en paix , & 3000
livres en guerre , à l'Aumônier & au Chirurgien
, à chacun 720 livres en temps de guerre
ſeulement.
Les Capitaines réformés jouiront en penfion
fur le Tréſor Royal de soo livres ; les Lieutenans
, qui auront ſervi dix ans, de 250 livres
; & les Cornettes , qui auront été Maréchaux-
des-Logis , de 150 livres. Quant aux Officiers
incorporés & réformés , à la ſuite des Régimens
, ils ſe retireront chez eux, & y toucheront
les appointemens qui leur ont été précédemment
accordés ; Sa Majesté ne voulant
plus entretenir d'Officiers incorporés ou réformés
àla ſuite des Régimens de Dragons. Cette
Ordonnance eſt terminée par un état de l'uniforme
réglé par le Roi pour les Régimens ci-
-deſſus.
Par la derniere , Sa Majesté conſerve ſur pied
les trois Régimens de Houſlards de Berchiny , de
Chamborant &de Royal-Naſſau , dont chacun
ſera compoſé de douze compagnies , formant
trois eſcadrons en temps de paix & fix en
temps de guerre. Chaque compagnie ſera com
MA I. 1763. 211
poſée de vingt-neuf hommes , dont dixmontés
, & dix-neuf à pied. Les Tymbales & Etendards
de ces trois Régimens , ainſi que le Prevôt
qui eſt dans le Régiment Royal- Naffau ,
ſeront fupprimés. Sa Majefté regle auſſi pour
les Régimens conſervés une paye de paix & une
paye de guerre , ainſi que l'uniforme de leur
habillement. L'Ordonnance de la Cavalerie fert
de regle aux deux nouvelles Ordonnances pour
ce qui concerne le choix , le rang & les fonctions
des Officiers , la ſuppreſſion de certaines
places, la création de nouvelles , l'adminiſtration
de la caille , le terme des engagemens &
la délivrance actuelle des congés , &c.
Le Comte de Tarlo , jeune Seigneur Polonois ,
qui étoit en France depuis dix- huit mois , en eft
reparti le deux de ce mois pour retourner en Pologne,
après avoit eu l'honneur de prendre congée
de la Reine , quiluia marqué beaucoup de bonté.
Charles Antoine de la Roche-Aymon , Grand
Aumônier de France , ci-devant Archevêque de
Narbonne , aujourd'hui Archevêque de Rheims ,
&en cette qualité premier Pair Eccléſiaſtique du
Royaume ; & le Duc de Sully , Prince d'Enrichemont,
ont été reçus le 14 de ce mois au Parlement,
& y ont pris ſéance en qualité de Pairs de
France. Le Duc d'Orléans , le Duc de Chartres ,
le Prince de Condé , le Prince de Conti , & le
Comte de la Marche , ont aſſiſté à leur récep
tion.
:
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
212. MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE VII.
ECONOMIE ET COMMERCE.
LeEsS prix des Grains , Fourrages & Volailles
n'ont varié que de ro ſols à i livre , depuis .
notre dernier Mercure , ſur les plus hauts prix..
AVIS AU PUBLIC.
Le Sieur DAVID , demeurant à Paris , rue
& à l'Hôtel Sainte Anne , Butte S. Roch , au troiſieme
, continue toujours avec permiffion , approbation
, & avec ſuccès , comme on l'a dit dans
leVolume de Septembre dernier , de guérir dans
l'inſtant & pour toujours , avec un nouveau ſecret-
& reméde, toutes fortes de maux de dents quelque
gâtées qu'elles ſoient , ſans qu'il faille les arracher
, ainſi que les fluxions , maux de tête , migraines
& rhumes de cerveau , ſans qu'il entre
riendans la bouche ni dans le corps .
身C'eſtavecun topique que l'on s'applique le ſoir
en ſe couchant , ſur l'artère temporal du côté de
la douleur. Il ne tient point à la peau , & ne luifait
aucun dommage ni marque , ſitôt qu'il eſt
appliqué la douleur ſe paſſe ſans retour ; il procure
un ſommeil paiſible , pendant lequel il ſe fait
une tranſpiration douce ; & au réveil on eſt guéri
pour toujours.
Onen fait prendre chez lui de toutes les Pros
MA I. 1763. 213
vinces , y ayant guéri ainſi qu'à Paris quantité de
perſonnes de conſidération , qui certaines de ſon
éfficacité, en ont fait proviſion par précaution, afin
d'être guéris auſſitôt que le mal les ſurprendra . И
ledonne gratis aux pauvres , & il vend chez lui
24 ſols chaque emplâtre .
Comme les maux de dents prennent à toutes
heures de la journée , & que l'on ne peut pas toujours
aller ſe coucher ; afin que l'on puiſſe vaquer
àſes affaires en attendant le ſoir , il a une eau
ſpiritueuſe d'une nouvelle compofition , qui eſt incorruptible
, très - agréable au goût & à l'odorat ,
qui a les propriétés de faire paſſer dans la minute
les douleurs de dents les plus vives , de guérir les
gencives gonflées , de faire tranſpirer les féroſités ,
raffermir les dents qui branlent , & empêcher la
continuation de la carrie. Beaucoup de perſonnes
s'en ſervent fans être incommodées , pour avoir
toujours les gencives & les dents ſaines. Il y a
des bouteilles à 24 f. à 3 1. & à 6 1. Il donne la
manière de s'en ſervir ainſi que du topique.
214 MERCURE DE FRANCE.
J
APPROBATIΟ Ν.
J'AI 'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier
le Mercure de Mai 1763 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiffe en empêcher l'impreſſion. AParis ,
ce 30 Avril 1763. GUIROΥ.
TABLE DES ARTICLES.
PIÉGES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER.
EPITRE d'un Curé du N. à Madame la
Marquile de S. R. à Paris.
LE MOT pour rire .
PageF
TRADUCTION en Vers libres de la XIV.
Ode du II . Livre d'Horace. Otium , &c.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
Madame GulBERT .
LES Solitaires des Pyrénées , NOUVELLE
12
13
16
Espagnole & Françoife. ibid.
La Convalefcence d'Euphémie. 62
Le Réveil champêtre 67
MADRIGAL . 69
COUPLETS à Madame ***. ibid.
VERS à M.P.... 71
RÉPONSE à M. D... ibid.
DIALOGE entre Alcinoüs & un Financier. 72
ENIGMES . 83 & 84
LOGOGRYPHES . 85 & 86
CHANSON.
89
MAI. 1763 . 215
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au ſujet du
premier Vers de la première Olympienne
dePindare.
LETTRE de M. Marin à M. De la Place ,
fur l'Histoire de SALADIN , &c .
१०
99
LETTRE ſur la Paix , à M. le Comte de ***. 106
Da l'Education publique.
L'ART de s'enrichir promptement par l'Agriculture
, par le ſieur Des Pommiers.
TRAITÉ hiſtorique des Plantes qui croiſſent
dans la Lorraine & les 3 Evêchés , par
M. P. J. Buchox , Avocat au Parlement
de Metz.
ANNONCES de Livres.
:
112
116
119
120&fuiv.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES .
SÉANCE publique de l'Académie des Sciences&
Belles- Lettres de BESIERS .
LETTRE de M. Bourgelat , Ecuyer du Ror ,
à l'Auteur du Mercure.
128
130
ÉCOLE Royale Vérérinaire. Année 1762 . 132
COPIE d'une Lettre de M. Chenevaz à M.
Bourgelat. 134
MALADIE Épidémique dans la Paroiſſe de
Villeurbane en Dauphiné , &c . 135
LETTRE à l'Auteur du Mercure , ſur la
LONGITUDE . 140
HORLOGERIE.
:
EXTRAIT des Regiſtres de l'Académie Royale
des Sciences. 143
216 MERCURE DE FRANCE,
ART. IV . BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES .
CHIRURGIE.
LETTRE de M. Flurant , Chirurgien à Lyon,
à M. Dejean , Maitre en Chirurgie à Paris. 147
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQUE.
GRAVURE .
OPERA.
ART. V. SPECTACLES .
COMÉDIE Françoiſe.
EXTRAIT du BIENFAIT RENDU , OU LE
NEGOCIANT.
A M. Delagarde , Auteur du Mercure pour
la Partie des Spectacles.
COMÉDIE Italienne.
ISI
152
153
157
159
185
189
ART. VI. Suite des Nouvelles Polit. d'Avril. 191
Avis au Public. 213
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
i
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
JUIN. 1763 .
Diverſité , c'est ma deviſe. La Fontaine.
Cochin
Filius in
ZapillonSeuly.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY, vis- à- vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti .
Chez DUCHESNE, rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , grande Salle du Palais.
AvecApprobation & Privilége du Roi.

840.6
M558
1763
June
AVERTISSEMENT.
Nous avons lieu de nous féliciter du ſuccès
de nos efforts pour foutenir une entrepriſe aufh
chargée , que tout le monde ſçait que l'eſt celle du
Mercure. Cet Ouvrage , dont le produit eſt à la
fois , & la récompenſe de ceux dont le Roi a honoré
les travaux, &l'eſpoir des Gens de Lettres qui
travaillent à mériter les bienfaits de Sa Majesté , eſt
aufli , de tous les écrits périodiques , celui dont
ledébit eſt encore aujourd'hui leplus univerſellementétendu.
Cet avantage nefera pour nous qu'un
motifde plus de renouveller des ſoins que le Public
veut bien favoriſer ; & pour prouver fur quoi eft
fondée la fatisfaction dont nous nous glorifions,
nous publierons déſormais le nombre & les noms
de nos Souſcripteurs. C'eſt , en flattant un amourpropre
, légitime de notre part , nous acquitter
en même tems de la reconnoiſſance due aux perſonnes
affez attachées à la gloire de la Nation ,
pour diriger l'objet de leur curiofité & de leur
amuſement vers l'utilité des Gens de Lettres en
contribuant a leur Patrimoine.
Ceux des Abonnés qui , par quelque erreur du
Bureau pourroient être omis dans la Liſte que
' on joindra au prochain Volume , ſont priés d'écrire
directement à M de la Place Auteur du
Mercure, qui en fera mention dans les Volu
mes ſuivans.

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreſſer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire
, à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36
fols,mais l'on ne payera d'avance , en
s'abonnant ,que 24 livres pour ſeize volumes
, à raison de 30 fols pièce.
Les personnes de province auſquelles
on enverra le Mercure par la poste .
payeront pour ſeize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront des occafions pour
lefaire venir , ou qui prendront lesfrais
du port fur leur compte , ne payeront
comme à Paris , qu'à raiſon de 30 fols
par volum . c'est-à- dire 24 livres d'avance,
en s'abonnant pour ſeize volumes.
Les Libraires des provinces on des
Aij
pays étrangers , qui voudrontfaire venir
le Mercure , écriront à l'adreſſe cideffus.
Onfupplie les perſonnes des provinces
d'envoyer par la poſte , en payant
le droit , leurs ordres , afin que le payement
en ſoit fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
, refteront au rebut.
On_prie les perſonnes qui envoyent
des Livres , Estampes & Musique à annoncer
, d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pièces tirées
des Mercures & autres Journaux , par
M. DE LA PLACE , ſe trouve auffi au
Bureau duMercure. Le format , le nombre
de volumes & les conditions font
les mêmes pour une année. Il y en a jufqu'à
préſent quatre - vingt-douze volumes.
Une Table générale , rangée par
ordre des Matières , ſe trouveà la findu
ſoixante- douziéme .
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN . 1763 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE
A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH
DE SCHOUVALOW ,
Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice
de toutes les Ruffies.
AINSI donc au printemps de l'âge
Et dans la ſaiſon des amours ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tout- a-coup un ſombre nuage,
Cher Comte, obſeurcit vos beaux jours.
Cette aimable & vive Déeffe ,
Que ſuivent les Ris & les Jeux ,
Qui fe plaît avec la jeuneſſe ,
Sans laquelle on n'eſt point heureux ,
La Gaité par ſa douce flamme
Hélas ! n'anime plus vos ſens ,
Et ne verſe plus dans votre âme
Ses plaiſirs toujours renaiſſans.
- Dans une retraite profonde,
Trop Philoſophe en vérité ,
Vous fuyez la Cour& le Monde,
Pour méditer en liberté.
Avec Nollet , de la nature
Vous interrogez les ſecrets ,
Et d'une main adroite & fûre ,
Vous en démontrez les effets .
Et la Muſique & la Peinture-
Tour-à-tour fervent vos loiſirs ;
D'une morale auſtère & pure
Les Loix dirigent vos defirs.
Tous ces goûts , ces dons d'Uranie
Sont bien dignes de vous charmer.
Qu'il eſt beau du feu du Génie ,
A votre âge de s'enflammer !
Mais il faut auffinde l'étude
Modérer lanyimacité ;
Le triſte ennui , la folitude
!
JUIN. 1763. 7
0
Des moeurs flétrit l'aménité.
L'eſprit eſt un feu qui dévore ,
Il a beſoin d'un aliment ;
Mais il a plus beſoin encore
De repos & d'amuſement.
De ce Miſantrope fublime
Retiré dans l'ombre des bois ,
A qui tout paroît vice ou crime ,
Gardez-vous d'écouter la voix.
Laiffez ce Sage atrabilaire
De noires vapeurs tourmenté ,
Déclamer avec dureté
Contre undéſorde néceſſaire,
Et faire injuſtement la guerre
Aux Arts , à la Société.
De les moeurs & de ſon ſyſtème
L'orgueil en ſecret eſt l'appui ,
Et ſa fingularité même
Le trahit toujours malgré lui .
Le Sage à ſes devoirs fidèle ,
Humain,bienfaiſant , généreux ,
Pratique la vertu pour elle ,
Sans étalage faſtueux.
Aux défauts , à quelque foibleſſe
Indulgent il ſçait pardonner :
Il ne va point fronder ſans ceſſe
Maint abus , mainte periteſſe ,
Qu'en lui-même il peut condamner.
Toujours utile à la Patrie ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.

Il lui conſacre ſes talens ;
Et croit que la Philofophie ,
Parla grandeur plus annoblie ,
Peut s'exercer dans tous les rangs..
Aux plaiſirs quelquefois ſenſible ,
S'il goûte ſes tendres douceurs ,
Toujours libre & toujours paiſible
De l'Amour il plaint les erreurs ;
Et ce Dieu ſi ſouvent terrible
Ne l'enchaîne qu'avec des fleurs .
Loin de la ſtupide moleſſe ,
De la ſotte fatuité ,
Sans arrogance & fans baſſeſſe ,
Aux vertus il joint la nobleſſe,
Le mérite à la dignité.
L'éclat d'un brillant équipage ,
D'un Palais les lambris dorés
Ne tiennent point dans l'eſclavage
Ses ſens dans l'ivreſſe égarés.
Des biens il embellit l'uſage ,
Et par des ſecours généreux ,
Sa main ſçait réparer l'outrage
Qu'un injuſte & cruel partage ,
A fais à tant de malheureux.
Ainſi tant qu'il voit la lumière ,
Chéri, de la nature entière ,
Tous ſes jours coulent dans la Paix ;
Et quand la Parque meurtrière,
Terminant enfin ſa carriére
JUIN. 1763 . 9
2
L'enléve malgré nos regrets ,
Son nom furvit à la pouſſière ,
Et fa vertn ne meurt jamais.
Cher Comte , voilà le vrai Sage
Que j'offre à vos yeux fatisfaits.
Un jour on verra ſon image
Briller en vous des mêmes traits .
A préſent fixez ſur vos traces
L'éſſain folâtre des Amours.
Des plaiſirs reprenez le cours ;
Et que Minerve avec les Grâces
Préſide au bonheur de vos jours.
100% G
:
RAOUL.
VERS fur la Statue Equestre du Roi.
QUIUIDD,, Lodoïce , brevi perituro fingeris ære ?
Vivax æternum pietas tibi fervat honorem .
13
D** D. V. **.
TRADUCTION.
1
POURQUOI ſur un méral que l'âge va detruire,
Graver , Louis , l'image de tes traits ?
L'Amour t'éléve au coeur de tes Sujets 2
Unmonumentauquel le Temps he pourra nuire.
poo 2011 Par le même.
TO MERCURE DE FRANCE.
I
INSCRIPTION.
POUR mettre au bas de la Statue
du Roi .
b211 v
:
LUDOVICÓ XV , FRANCORUM TITO ,
PIETATIS PUBLICE DONUM :
POSTERITATI SERIUS VENTURE ,
400:A
DESIDERII SOLATIUM.
ANNO MDCCLXIII .
A Chartres , ce 16 Avril 1763. B...
A PHILIS.
GD
ES STANi Fu
a
*
Du charmant Dieu de Cythère
Dois-tu craindre les rigueurs ?
Non : Philis , quand on ſçait plaire ,
On eft für de ſes faveurs. τα τηλ το ποσcol
3 Trac
م
Samain couronne ta tête Ε΄ 100 % ΑΙ
1. Esse rend dignerdes Dieu
Ses Sujets font ta conquête ,
Et ſon trône eſt dans tes yeux,
JUIN. 1763.
5 Soumers tour à ſon empire ;
Fais de ſes loix tes plaiſirs :
Au gré du Dieu qui t'inſpire ,
Donne & reſſens des deſirs .
Du charmant Dieu de Cythère
Doit-on craindre les rigueurs ?
Non : Philis , quand on ſçait plaire ,
On eſt ſûr de ſes faveurs .
:
V. S.
VERS furla mort de M. PESSELIER.
It n'eſt donc L plus ! La mort au midi de
Vient d'exercer ſur lui ſon pouvoir deſtructeur !
Il n'eſt plus ce Mortel aimable autant que ſage ,
Qui ſçavoit réunir par un rare affemblage ,
Les talens de l'eſprit aux qualités du coeur !
O vous amis nobles & tendres ,
Vous qui connoiffiez ſa candeur ,
Arroſez de vos pleurs les reſpectables cendres :
H m'eſt doux de vous voir partager ma douleur.
Dites en gémiſſant : >> il eut une âme pure.
>> Il n'abuſa point des faveurs
Dont l'avoit comblé la Nature.
>> Ainſi qu'en ſes écrits il fut ſimple en fes moeurs ;
>> Et chez lui le génie éclaira la droiture.
>>Ami zélé , bon Citoyen ,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
>> Homme illustre.... Il fut plus. Il fut homme
>> de bien.
Par M. LEONARD,âgé de 19 ans.
A M. DE *** qui demandoit à l'Auteur
,fa généalogie.
AMI , je reçois à l'inſtant
Votre Epître aimable & légère ;
J'y vois avec raviſſement
Le pinceau du Dieu de Cythère ,
Et la gaîté de ſa Maman.
Vous folâtrez avec les Grâces.
Embellis par le Sentiment
Les Plaiſirs marchent ſur vos traces.
Pour moi plus grave en ce moment
Je viens de ſuſpendre ma lyre ,
Et laiſſant Laure & fon Amant ,
L'amour & les feux qu'il inſpire.,
En baillant je m'occupe à lire
Le Nobiliaire Normand. ) ,
Les rangs. ſont égaux au Parnaſſe,
LesArts en frères s'aiment tous ;
Auguste n'est pas plus qu'Horace
Il n'en eſt pas ainſi chez nous.
Cet ordre des rangs , cet uſage ,
Ou comme on voudra le nommer,
JUI N. 1763 . 13
Peut être le mépris du Sage ,
Le Sage doit s'y conformer .
A ce vain hazard de naiſſance
-On attache quelque valeur :
C'eſt partout un titre d'honneur ,
Il l'eſt du moins par convenance.
Sans prétendre y placer le mien ,
F'en veux auſſi la jouiſſance ;
Ce n'eſt que prétendre à mon bien.
Dans cette nouvelle carrière
L'amour-propre ne me ſuit pas ;
La ſageſſe qui nous éclaire ,
Eſt la grandeur dont je fais cas ,
Le ſeul titre que je révére.
Et cet antique parchemin ,
Garant des honneurs de mes pères,
Toutes ces brillantes misères ,
Ne. rendent pas mon coeur plus vain ,
En jouiſſant , pouvant le faire ,
Exempt d'orgueil&de dédain ,
Je n'y vois qu'une ombre légère ,
Un brillant ſuperficiel ,
Un pompeux rien , mais qui peut plaire,
Et cherchant à me fatisfaire ,
Mon axiome eſt toujours tel :
Le plaiſir eſt un bien réel ,
Et la nobleſſe une chimère.
14 MERCURE DE FRANCE.
LA
ÉPITAPHE
SUR la mort de la Princeſſe
RADSIVILLE.
A mort a de ſes jours trop tôt coupé latrame :
Autour de ſon tombeau les Vertus ſont en deuil.
Voulez - vous par un trait connoître ſa grande
âme ?
Philoſophe & Princeſſe, elle ignora l'orgueil.
Par laMUSE LIMONADIERE.
SUR la mort de M. de MARIVAUX.
Qus de drames rians ſa plume fit éclore !
Au rang des Beaux-Eſprits ſans doute il ſera mis
Son âme fut plus belle encore ;
Il eut des moeurs & des amis.
Par la même.
JUIN. 1763. 15 I
LE RUSSE DETROMPÉ.
ANECDOTE Philofophique , composée
fur des Mémoires envoyés de Ruffie.
La plupart des Rois qui ont reçu le
furnom de Grand ne font guère connus
que par les grands maux qu'ils ont faits
à l'humanité. Vous ne l'avez pas porté ,
Princes , qui avez cru que vos Sujets
étoient des hommes & que , les Peuples
voiſins de votre Empire n'étoient pas vos
Sujets. Vous en méritiez un plus flatteur
, a mon Roi ! Le Souverain bienaimé
de la Nation la plus éclairée ,laplus
courageuſe , la plus généreuſe & la plus
équitable , eſt digne de recevoir tous
les titres qu'on décerne aux Héros. Nous
les avons tous rrenfermés dans un ſeul :
il eſt à la fois rexpreffion de l'amour ,
de la reconnoiffance & de la vérité.
Nous nous refſouviendrons toujours que
vous n'avez foutenu la guerre que pour
Phonneur de votre Couronne , &que
vous n'avez fait la paix que pour notre
bonheur.
Dans le petit nombre de Monarques
auxquels on accorda le furnom de Grand
16 MERCURE DE FRANCE .
pour avoir fait de grandes chofes , la
poſtérité verra avec joie Pierre I. Quand
il monta fur le Trône , la Ruſſie n'avoit
aucune influence dans les affaires de l'Europe
. Ses vaſtes déferts étoient menacés
de tous les côtés . L'intérieur de l'Etat
étoit troublé par des factions formidables .
Une milice infolente, accoutumée à faire
trembler ſes Maîtres , les retenoit ſous un
joug qu'ils n'oſoient fecouer. Un Patriarche
ambitieux ſe ſervoit habilement de
la crédulité du Peuple pour ufurper un
pouvoir qui le rendoit l'égal de fon
Souverain . La fuperftition compagne de
Pignorance, regnoit à fon gré fur les efprits.
Les Loix de cette Nation barbare
étoient autant d'abus qui s'oppoſoient à
ſa ſplendeur future. L'agriculture languiſſoit.
Les finances étoient mal adminiſtrées.
On manquoitdes manufactures
les plus utiles. Le commerce étoit négligé.
Le nom même des beaux arts
qui ſuppoſent l'abondance , étoit ignoré.
On est étonné des obſtacles qui ſe
préſentoient en foule pour créer de nouveaux
hommes , pour rendre le fceptre
de la Ruffie reſpectable à toutes les Puiffances
: Pierre vit tout ce qu'il falloit
faire pour y parvenir , & tout ce qu'il
falloit faire , il le fit.
2
JUIN. 1763. 17
;
Tout le monde ſçait que dans le ſyftême
de réformation qu'il ſuivit conftamment
, il entra dans des détails qui ,
pourparoître minucieux, ne ſont pas audeſſous
d'un ſage Législateur. De tous
les projets qu'il conçut pour adoucir la
rudeſſe des moeurs de ſes Sujets , celui
qui concernoit les habits& la barbe , excita
le plus de murmures ; & malgré la
gaîté qu'on mit dans l'exécution , il ſe
trouva pluſieurs entêtés qui aimerent
mieux ſe reléguer d'eux-mêmes au fond
de la Sibérie , que de confentir que des
Tailleurs & des Barbiers inhumains , rognaſſent
leurs habits & leur coupaſſent
entiérement la barbe.
Alexis Shereto fut du nombre de ces
victimes de leur opiniâtreré. C'étoit un
homme de quarante ans , qui avoit joui
de quelque crédit auprès de la Princeſſe
Sophie. Il étoit veuf & n'avoit qu'une
fille mariée à un des principauxBoyards.
Il étoit extrêmement conſidéré à cauſe
de ſa vaſte érudition ; car il avoit appris
à lire & à chiffrer en trois ans, d'un Marchand
Européen qu'il avoit logé chez
lui. Il étoit confulté dans toutes les affaires
de la Religion ; mais nos Mémoires
aſſurent qu'il ne voulut prendre aucun
parti dans cette fameuſe queſtion: ſea
18 MERCURE DE FRANCE.
voir fi l'on devoit faire le ſigne de la
croix avec deux doigts ou avec trois. Il
avoit été accuſé d'être Athée , Théiſte ,
Déifte , Matérialiſte , Philoſophe , parce
qu'il avoit eu le front d'avancer qu'un
homme qui auroit tué fon pere & fa mere
, n'en feroit pas quitte pour une prière
au grand S. Nicolas , & qu'il feroit néceffaire
qu'il fît pénitence. On avoit été
fur le point de convoquer un Concile
pour le condamner ; mais il avoit trouvélemoyende
conjurer l'orage , &de
regagner l'eſtime des Caſuiſtes que fa témérité
lui avoit fait perdre.
Alexis Shereto,avec une barbe qui lui
tomboit juſques ſur la ceinture & une
robe qui lui couvroit les talons , prit
joyeusement,le chemin de la Sibérie ,
trop content de n'apprendre que par la
Renommée les moyens que le Czar mettroit
en uſage pour forcer ſes Sujets à
devenir heureux. Il s'arrêta dans la Samoyédie,
& fe pratiqua une demeure fouterraine
ſuivant l'uſage des lieux. Il fur
bientôt célébre dans le Canton ; & les
Samoyedes qui n'ont du poil que fur la
tête , ne pouvoient comprendre qu'il eût
quitté Mofcou pour conſerver du poil au
menton .
On s'attend peut-être à trouver ici la
JU I N. 1763. 19
defcription du Pays des Samoyedes , &
des éclairciſſemens fur leur conformation&
fur les productions du fol ingrat
qu'ils cultivent. Nous ſcavons qu'il eft
beau de ne pas ignorer l'étendue des
plaines , la hauteur des montagnes , le
nombre de bourgades qu'on trouve dans
une Contrée; qu'il eſt utile d'en connoître
les plantes , les arbres , la culture
qu'on y emploie & laforme & la couleur
des individus qui l'habitent : mais nous
croyons en même-temps qu'il eſt plus,
beau &plusutile de s'occuper de l'étude
des moeurs ; & fans déprimer la Géographie
,l'Histoire Naturelle & la Phyſique ,
nous ne craindrons pas d'avancer que la
ſcience du coeur humain fera toujours les
délices du vrai Philoſophe ; & qu'il viendra
un temps , même en France , où l'on
aura plus d'obligation à un Moralifte
qui s'appliquera à connoître ſes ſemblables
& à les rendre meilleurs , qu'à un
Auteur qui mettra toute fa gloire à les
enrichir.
Les Samoyedes étoient alors abſolument
privés des notions les plus communes
& les moins abſtraites. Ils n'avoient
aucune idée de ce que nous entendons
par les mots de vice& de vertu. Leur Religion
étoit fans culte. Ils ſe bornoient à
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent comtracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, ſont préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; & dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763 . 21
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
laméchancetédes hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoir laiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts & lui parla en ces termes.
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas. Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ? Ce bled étoit-il plutôt à vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votre bled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ils pouvoient tout enlever ; & leur
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent contracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, font préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; &dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763. 21
1
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
la méchanceté des hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoirlaiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts &lui parla en ces termes.
a
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas .Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ?? Ce bled étoit -il plutôt vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votrebled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ilspouvoient tout enlever ; & leur
22 MERCURE DE FRANCE .
,
modération eſtune ſuite de l'eſtime qu'ils
ont pour vous. Cependant loin de reconnoître
leur honnêteté , comme vous
le deviez , vous les avez attaqués : il étoit
toutfimple , tout naturelqu'ils fe défendiffent.
Ils ſe ſonttrouvés les plus forts
&vous avez été roſſé ; cela eſt dans
l'ordre. Allons , croyez- moi , convenez.
que vous avez tort & tout vous fera pardonné.
Au reſte , fi le bled qu'ils vous
ont laiffé , ne vous ſuffit pas , les fruits
que vous voyez ſur ces arbres vous appartiennent
comme à nous. Nous nous
contentonsdu néceſſaire,&nous le prenons
indifféremment partout. Imiteznous
, & foyez perfuadé que nous fommes
trop juſtes pour voler fans en avoir
debonnes raiſons .
Shereto goûta ce diſcours tout étrange
qu'il étoit. Il en remercia Arixboul ( c'eſt
le nom du vieillard) & lui promit d'en
faire fon profit. Cependant la neige tomba
avec tant d'abondance , que fon bled
difparut à ſes yeux. Il ſe confola de ce
déſaſtre qu'il n'auroit pas éprouvé s'il
avoit été en état de travailler deux jours
plutôt. Il chercha un autre terrein plus
propre à tenterune nouvelle expérience ;
mais il ne trouva pas les outils qu'il avoit
faits pour remuer la terre. Arixboul étoit
JUIN. 1763. 23
le ſeul qui fût entré dans ſa caverne. Il
étoitdonc le ſeul qu'on put ſoupçonner
de les avoir pris. Alexis fut le trouver.
Il ne laiſſa échapper aucune plainte capable
d'indi poſer l'eſprit de ce grave
perſonnage. Arixboul convint du fait.
Vous avez ſçu fabriquer ces outils , lui
dit-il; il ne tient qu'à vous d'en fabriquer
d'autres. Pour moi qui ignore la
façon de les faire & qui en connois l'uſage
, j'ai pris la liberté de m'en faifir
dans le deſſein de cultiver une portion
de terre à votre exemple. Cela est tout
fumple , tout naturel ; & il faut que vous
foyez bien déraisonnable fi vous m'en
blâmez.
Shereto n'ofa pas repliquer &s'en retourna
en réfléchiſſant fur lesuſages des
Samoyedes , qui commençoient à lui
paroître un peu extraordinaires .
Apeine étoit- il rentré dans fa cabane ,
qu'il furvint un orage & un vent fi furieux
que la plupart des arbres en furent
renverſés. A travers le fifflement aigu
de la tempête , ildistingua une voix plaintive
qui demandoit du ſecours . Il dirigea
ſes pas du côté où cette voix ſe faifoit
entendre. Il apperçoit une jeune
fille qui lui demande l'hofpitalité. Il
étoit trop compatiſſant pour la refuſer
24 MERCURE DE FRANCE.
dans l'extrême danger où elle ſe trouvoit
réduite. Il la porta dans ſa caverne , car
elle n'avoit pas la force de marcher ; il
la déshabilla auprès du feu & fit fécher
ſes vêtemens.
La plus belle Samoyede ne feroit qu'un
objet rebutant pour nous autres François.
Une tête énorme , une grandebouche
, de petits yeux , un nez large &
camus , un teint couleur de terre & la
hauteur de deux ou trois pieds , ne feront
jamais qu'une petite horreur , bien
plus capable d'amortir nos feux, que de
les allumer. Il n'en eſt pas de même
pour un Solitaire Moſcovite qui déshabille
une ſemblable perſonne , ſurtout fi
elle n'a que feize ans , &la Samoyede
en queſtion n'en avoit pas davantage .
Alexis Shereto , privé depuis quatre
ans du commerce d'un ſexe qui fait les
plaiſirs ou les chagrins du nôtre , conçut
des defirs dont il modéra l'impétuofité.
Il penſoit en amant délicat ; il vouloit
plaire avant que de ſe rendre heureux.
Après avoir écouté l'hiſtoire de la
jeune Samoyede & lui avoir fait prendre
quelques alimens , il lui propoſade renoncer
à ſa famille où elle avouoit qu'elle
avoit été maltraitée , de répondre à la
tendreſſe qu'elle lui inſpiroit , & de demeurer
JUI N. 1763 . 25
meurer avec lui . La Samoyede l'examina
fort attentivement , & lui déclara enſuite
qu'elle ne s'uniroit jamais avec un
géant de fon eſpéce : ( il est bon d'obſerver
qu'Alexis avoit 5 pieds 3 pouces )
& qu'elle ſe ſentoit une répugnance invincible
pour les mentons barbus. O
Ciel ! s'écria Shereto , j'aurai quitté ma
patrie pour conferver ma barbe & ma
barbe mettra obftacle à ma félicité !Non ,
il ne ſera pas dit que je ferai toujours
malheureux par rapport à elle. En diſant
ceci , il prit ſes ciſeaux & ſe coupa
la barbe avec un courage foutenu par
l'amour & excité par l'eſpérance. La
Samoyede fatisfaite de ce facrifice confentit
à recevoir ſa foi. Il voulut l'engager
à lui jurer de lui être fidelle ; mais
elle s'en excuſa avec beaucoup de grâce ,
en l'affurant que cela n'étoit pas néceffaire.
Ils vécurent pendant pluſieurs mois
dans la plus parfaite intelligence. Leurs
plaiſirs n'étoient mêlés d'aucune amertume
; mais la coupe de la volupté eſt
enduite d'un poiſon lent, qui fait tôt ou
tard fon effet. L'humanité ne comporte
pointun bonheur durable. Dans le temps
qu'Alexis fe flatoit d'avoir fixé l'inconftance
de la fortune en fa faveur , & qu'il
B
26. MERCURE DE FRANCE .
croyoit que ſon ſort avoit pris une confif
tance que rien ne pourroit détruire , les
choſes changent de face : la tranquillité
de fon coeur lui eſt enlevée ; la colère &
la jalousie en prennent la place ; l'objet
de fon amour devient celui de ſa haine ;
enfin la jeune épouse diſparoît &le laiſſe
en proie aux tourmens de l'amour après
lui en avoir fait goûter les douceurs.
A-t- on jamais été trahi plus cruellement
, s'écrioit l'infortuné Shereto ? Ah !
je te reverrai , perfide: mais ne t'attends
pas à triompher de ma foibleſſe ; fi je
ſuis le ſeul dans ce canton qui ait à ſe
plaindre d'un crime , effaçons en le fouvenir
par la vengeance la plus terrible.
Tu m'a appris à dédaigner la vie . Du
même fer que j'aurai rougi de ton fang ,
je percerai à tes pieds ce coeur ulcéré dans
lequel tu régnes encore malgré tous tes
forfaits.
Arixboul furvint à temps pour empê-
{ cher l'effet de cet affreux projet. Inſenſé
Shereto , lui dit-il , tout autre qu'un Samoyede
qui ſçauroit farder la vérité , conviendroit
un moment que vous avez raifon,
pour mieux parvenir à vous prouver
que vous avez tort & à calmer vos tranfports.
Pour moi qui ne ſçais pas ufer de
cette lâche condeſcendance , je vous
JUIN. 1763 . 27
avoue franchement que votre courroux
eft abfolument dépourvu de motifs raifonnables
. Une fille quitte légérement
ſes parens pour quelques mauvais traitemens
: cela est tout simple. Un orage,
la furprend; il n'y a rien là d'extraordinaire.
Elle vous demande un aſyle , vous
le lui accordez.: cela eft naturel. Cette
fille vous plaît ; votre complaiſance vous
en fait aimer : cela est tout naturel.
Vous vivez enſemble & vous goûtez les
plaiſirs réſervés à l'union des deux ſexes :
cela est toutfimple. Cette fille qui s'étoit
attachée à vous de bonne foi , s'en détache
de même : cela est toutsimple. On
n'eſt pas maître d'aimer toujours . Enfin
elle vous quitte pour un autre : cela eft
tout naturel ; & à moins que vous ne
foyez l'ennemi déclaré de la fimplicité &
de la nature , vous devez convenir que
vous n'avez aucun fujet de murmurer
contre ma compatriote.
Alexis baiſſa la tête & courut s'enfermer
dans ſa caverne fans vouloir écouter
davantage les difcours du vieux Samoyede.
La douleur lui donna une fiévre
violente , dont il commença à redouter
les effets . Incapable de fortir pour chercherdes
ſimples qu'il ne connoiſſfoit pas ,
privéde tout fecours , & fon corps s'af-
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
foibliffant de jour en jour , l'image de la
mout s'offrit à lui avec cet appareil qui
la ren'd fi redoutable. C'eſt alors que le
Touvenirde Mofcou vint augmenter ſes
chagrins. Là du moins , diſoit-il , la vue
des Médecin's me conſoleroit de l'infuffifance
de leur' ast ; ma famille me prodigueroit
fes foins ; je recevrois des fecours
abondans : tandis qu'icije ſuis privé
des alimensles plus groffiers. Je m'applaudiſſois
d'être au milieu d'un peuple
qui vit dans l'état fi vanté de la pure na
ture , & j'y ai éffuyé des horreurs ignorées
dans les forêts qu'habitent les brigands.
J'apporte un peu de bled dans ce
climat ftérile : il y réuffit ; & quand je
m'apprête à le couper , je vois qu'on
m'a devancé , & les voleurs de mon bien
trouvent mauvais que je me fâche , &
ils m'afſomment de coups . Un vieillard
me raméne à ma caverne & le cruel me
dérobe des inftrumens néceſſaires. Une
jeune fille.... hélas ! l'expreffion de
l'innocence paroiſſoit fur fon front. Malheureux
que je fuis ! j'ai réchauffé dans
mon fein ce ſerpent qui m'a donné la
mort.... & qui m'a fait couper ma barbe.
Le bruit qu'on fit en enfonçant la porte
de fa caverne, l'interrompit au milieu
JUIN. 1763 . 29
de ſes triſtes réfléxions . Un homme vêtu
à l'allemande s'offrit à lui . C'étoit un de
ces étrangers que Pierre le Grand envoyoit
dans les vaſtes Provinces de fon
Empire pour inſtruire les Peuples des
réglemens qu'ilavoit faits pour les policer.
Le caractère de ſa phyſionomie inſpiroit
de la confiance . Alexis lui raconta tous
fes malheurs , & lui fit part du deſſein
où il étoit de retourner à Mofcou. L'Etranger
lui en procura les moyens. Sa
ſanté s'y rétablit promptement. Son efprit
y acquit plus de juſteſſe & d'étendue.
Il comprit enfin qu'il faut aux hommes
une Religion ſimple &majestueu .
ſe , une Philofophie lumineuse & modefte
, des Arts utiles & agréables , des
Loix juſtes & préciſes. En effet , dans
l'état actuel de laNature déchue, les hommes
n'ont aucune idée du juſte & l'injufte
, de l'utile & de l'honnête , du vrai &
du faux. L'intérêt perſonnel , père de
tous les crimes , eſtle ſeul flambeau qui
les guide. S'ils peuvent fans crainte de
repréſailles commettre une mauvaiſe
action qui leur procure un bien-être momentané
; ilsy trouvent les caractères du
juſte , de l'honnête&du vrai . Les hommes
font capables de tout fans la Religion
qui les oblige à être bons , ou fans
B iij
32 MERCURE DE FRANCE.
Sous ce Pontife qui t'anime ,
Libre & Sage vange la Foi :
Qu'à ta voix , l'erreur & le crime
Redoutent l'Égliſe & la Loi ;
Et vous Titans , dont les ſyſtèmes ,
Les impiétés , les blafphemes
Provoquent Dieu dans ſon repos ;
Voyez votre ligue impuiſſante ,
Et la vérité triomphante
De l'audace de vos complots.
Des moeurs auguſte ſouveraine ,
Vertu , fais revivre tes loix ;
Montre-toi , parle, agis en Reine ;
Un Sage vient vanger tes droits.
A ces côtés voi la décence ,
L'ordre ennemi de la licence ,
Et la prudente fermeté.
Fille du Ciel , à ce cortége,
Du Pontife qui te protége ,
Tu reconnois ta ſainteté.
Muſes , Beaux- Arts , que l'harmonie
De vos plus fublimes concerts
Célébre à l'envi le Génie
Par qui ces biens nous font offerts.
Par ſon goût , ſa délicateſſe ,
Si du Dieu brillant du Permeſſe
JUIN. 1763 . 33
Il vous repréſente les traits ;
Du mérite eſtimateur juſte ,
Il ſera pour vous un Auguste
Par ſon fuffrage & ſes bienfaits.
Quel augure plus favorable
Du bonheur qu'appellent nos voeux ?
Devant lui la Paix adorable
Vole & vient embellir ces lieux.
Que l'époque de ſon Entrée
Reſte parmi nous conſacrée ,
Ainſi que celle des Vainqueurs :
Le jour marqué par ſa préſence
Eſt le jour de la bienfaiſance
Et de la paix dans tous les coeurs.
Grand Dieu , dont la bonté puiſſante
Surpaſſe aujourd'hui nos ſouhaits ,
Prêre une oreille bienveillante
A ce dernier voeu que je fais :
Immortaliſe ton ouvrage ;
Que pour l'objet de notre hommage
Brule l'encens de nos neveux !
L'amour à cet eſpoir me livre ;
Il me dit qu'on ne peut trop vivre,
Quand on doit faire des heureux.
DE SAULX , Chan. de l'Egl. de Reims , Chancelier
de l'Univ . Aſſocié de l' Acad. Royale
des Sciences & Belles - Lettres de Nanci & de
La Société Littér . de Châlons. By
1 34 MERCURE DE FRANCE.
VERS adressés à Mlle DUBOIS , de
la Comédie Françoife.
TENDRE Dubois ,que tu me charmes ,
Par le ſon touchant de ta voix !
Qu'il eſt doux avec toi de répandre des larmes ;
- Qu'avec plaiſir mon coeur partage les allarmes ,
Et les douleurs que tu conçois !
Ton oeil attendriſſant que l'Amour même anime ,
De ton maintien l'élégante action
De ton jeu naturel la vive expreſſion ,
Tout en toi me ravit ; & de cet Art fublime
Tu ſoutiens la perfection ,
Soit que Rivale de Zulime ,
Par le plus généreux effort
,
Tu veuilles à l'Amant immoler l'Amour même ;
Soit que pour un époux qui t'aime ,
Tu braves ton Père & la mort.
Partout ta voix plaintive également me touche ;
Partout d'un doux tranſport je ſuis le mouvement.
Tu reſpires le ſentiment ;
Et l'Amour parle par ta bouche.
Par M. ***
JUIN. 1763 . 35
LETTRE A M. DE LA PLACE .
ILeſt , Monfieur , une infinité de Piéces
fugitives , dont la lecture ſeroit utile
& agréable au Public , qui languiffent
oubliées dans la nuit des porte-feuilles.
Ce font autant de larcins faits à votre
Journal , leur dépofitaire naturel.
Celle que je vous envoie eſt une de
ces reſtitutions que j'exhorte le Public
à vous offrir . Quoiqu'elle ne contienne
que le plan informe des premieres idées
d'une perſonne de beaucoup de mérite:
jetté rapidement für le papier , il m'a
paru qu'elle pouvoit remplir la deviſe
de votre Journal , amufer , inſtruire
intéreſſer.
Je n'oferois , Monfieur , faire l'éloge
de ce petit morceau , malgré l'eſtime que
j'ai pour la main dont il eſt forti. Le
Public a généralement autant de goût
pour la critique, que d'averſion pour la
Louange. Cette façon de penſer ſeroit--
elle l'effetde l'amour de l'ordre éternel
qui juge que ce qui eft bien n'eſt que
comme il doit être , & que ce qui eft
mal fortant des régles univerſelles ,doit
* Bvj
26 MERCURE DE FRANCE .
être blâmé ſans ménagement? L'eſprit
en un mot ne ferait-il que juſte en
étant fevère ?
S'il eſt quelques conſidérations qui
puiffent compter ſur ſon indulgence , ce
font certainement celles qui s'arrêtent
auxſentimens les plusdélicieux du coeur,
ceux de l'Amour , ceux de l'Amitié. Les
Philofophes , les beaux-Efprits de l'Antiquité
ont écrit ſur l'une & fur l'autre.
Malgré les éloges prodigués à leurs Ouvrages
fur ces matières , il eſt peu de
fiécles où la poſtérité n'ait ajoûté de nouvelles
réfléxions à celles qu'elle admiroit.
Cette matière eſt-une de celles que l'on
traite toujours & que l'on n'épuiſe jamais
.
J'ai l'honneur d'être , &c .
LETTRE de Madame la Marquise de **
à une de ses amies. , fur l'Amour&
l'Amitié.
VOUS me demandez , Madame , le
*compte exact d'une difpute que j'eus il
y a peu de jours , fur laquelle pluſieurs
perfonnes me jugerent affez durement.
Il s'agiſſoit de la fidélité en amour ; & il
yavoit dans la compagnie,de francshyJUI
N. 1763 . 37
pocrites des deux ſexes , qui jouoient
cette vertu , parce qu'ils avoient intérêt
de ſe tromper mutuellement. Le maf
quedont ils ſe couvroient,ne m'empêcha
pas de m'engager dans une façon de penfer
affez hardie , &j'eus le courage de la
foutenir. Mes Adverfaires m'étoient connus
, & j'étois bien fûre que l'hommage
qu'ils rendoient à la fidélité , étoit le premier
qu'elle eût reçu d'eux. Ils ne m'entendirent
donc pas , ou du moins ils le
feignirent : voici le fait.
,
On diſoit beaucoup de mal dans la
compagnie d'un de mes amis qui avoit
rompu bruſquement avec une affez jolie
femme , qu'il avoit vue avec exactitude
pendant fix mois. Je crus le défendre
en diſant ſimplement qu'il n'y avoit rien
que d'ordinaire dans cette rupture ; &
que les perſonnes dont il s'agifſſoit , n'étoient
point faites pour une liaiſon particulière
, parce que la femme n'avoit que
des ridicules & peu d'eſprit. On me répondit
, & on décida que celui dont on
parloit l'avoit aimée , & qu'il ne l'avoit
quittée que par inconſtance. Cela m'impatienta
d'autant plus que c'étoit ſes prétendus
amis qui l'accabloient de tous les
torts du monde. Il est vrai qu'ils commencerent
par établir que c'étoit le plus
38 MERCURE DE FRANCE.
honnête homme du fiécle & le plus aimable.
Mais on lui fit payer bientôt cet
éloge très-cher ; car infenfiblement &
fans y penſer , on ne lui laiſſa ni vertus ,
ni eſprits , ni agrémens. Sa figure fut
traveſtie , fon eſprit ridiculifé , ſes talens
anéantis. Cela me donna de l'humeur
; on continua , elle augmenta : enfin
, croyant finir la difcuffion , j'avançai
que la fidélité , dont on parloit , étoit
un être de raiſon , & que je n'y croyois
pas plus qu'aux revenans.
On ne me tint pas quitte pour la propoſition
, on me preſſa de prouver ; &
je dis avec afſurance qu'il y avoit bien
moins d'inconftance qu'il ne paroiſſoit
y en avoir , parce qu'il y avoit bien moins
d'engagemens dans le monde que l'onne
croioit.Que leplus granddéfaut de l'humanité
n'étoit pas la laffitude du même objet;
qu'il confiftoit dans la légéreté qui lui
eft naturelle , & le peu de temps & de
précautions quel'on prenoit pour ſelivrer.
J'allai plus loin , & ce que j'avois
dit de l'amour , je l'appliquai à l'amitié
, ſentiment divin que j'affurai devoir
ne finir qu'avec la vie , quand on avoit
eu le bonheur de l'éprouver ; mais j'ajoutai
que l'on prodiguoit ces noms
qu'on en abuſoit, & que l'on appel
JUIN. 1763 . 39
loit fentiment ce qui n'étoit que liaiſon
frivole , fondée ſur la fantaiſie & fur des
convenances réciproques de l'inſtant.
Que cette inclination calme & vive qui
doit commencer l'amitié, demande l'éxamen
le plus long , pour connoître à fond
l'objet que l'on veut aimer ; l'uniformi
té de ſes goûts avec les nôtres , la franchiſe
la plus entière , une prudence à
toute épreuve , relativement aux intérêts
& aux besoins des amis ; qu'enfin
pour être digne d'en trouver un qui put
remplir le coeur d'un honnête homme ,
il falloit prèſque être parfait , rencontrer
un être qui fût de même , & être entraînés
tous deux par la force & l'attrait de
la ſympathie. Que le même état , le
même âge , les mêmes goûts paroiffoient
néceffaires dans l'amitié ; qu'il ne l'étoit
pas à la vérité , que les caractères fuffent
ſemblables , mais que les moeurs le devoient
être. Je conclus de là qu'il n'y
avoit rien de fi rare que la véritable amitié
ainſi que le véritable amour.
Je pourſuivis, en diſant que malgré la
rareté des qualités de l'amour & de l'amitié
, rien n'étoit fi commun que les
gens qui voulant aimer , commencent
par efpérer & par croire avoir trouvé ce
que leur coeur cherche. Quelque grâce
40 MERCURE DE FRANCE.
extérieure , la coquetterie du moment ,
l'attrait du plaifir , tout féduit une âme
accoutumée à vouloir aimer , & à infpirer
le même ſentiment.
,
devient fon amie.
Une jeune perſonne vive , étourdie &
novice , eſt encore plus aifée à abuſer.
Sans expérience , perfuadée que les Roinans
& l'Opera ne mentent jamais , la
première femme , dont elle a beſoin
pour confidente
Heureuſe encore , fi elle n'a pas la douleur
& la honte de la voir s'emparer du
bonheur qu'elle croyoit obtenir par fon
fecours , ainſi que de tous les avantages
qu'elle fe flatoit d'en retirer ! Nous connoiffons
l'eſprit de ces commodes intriguantes
qui ne manquent jamais d'éxécuter
cette ſcène , lorſqu'elle leur eſt
utile. L'art de tromper également la maîtreffe
& l'amant , d'enlever l'un , de jouer
l'autre , de s'en débarraſſer enfin , leur
eft familier.
Maisfi ces femmes viles & méprifables
, toujours prêtes & habiles à tout
feindre & à tout ofer , toujours incapables
& indignes de la nobleffe , de
l'amour& de l'amitié , n'ont point d'intérêt
de troublerle commerce d'une femme
crédule , il ceſſe bientôt par la feule
foibleſſe de ſes fondemens . La pauvre
JUI N. 1763 . 41
,
dupe eſt étonnée alors fon amant
l'ayant quittée , de voir qu'elle n'aime
plus , qu'elle n'eſtime plus celle pour
qui elle ſe croyoit une inclination déciddéeee.
Sa crédulité dans le choix d'un
amant eſt encore plus grande ; le premier
homme aimable eſt regardé par
elle comme un héros fidéle & incapable
de pouvoir tromper .
Victime de cet éffai , il arrive à cette
miférable délaiffée ce qui arrive à beaucoupde
femmes: ſemblables aux joueurs,
elles commencent par être dupes & finiffent
par être friponnes.
Pour les homines , ils paſſent leur vie
à ſe tromper mutuellement. Ala Cour ,
dans le Clergé , au Palais , dans la Finance
, on ne fait que ce métier.
S'ils ſe donnent des paroles entr'eux ,
lorſqu'ils font en concurrence , ce n'eſt
que pour les violer ; & convaincus qu'ils
doivent vivre enſemble , ſcachant que
celui qui trompe le mieux&le plus adroitement
, eſt l'eſprit ſupérieur du jour ,
ils s'y attachent au lieu de s'en détacher ,
quoiqu'il les ait trompés auffi toutes les
fois qu'il a eu beſoin de le faire.
Je le répéte donc , en exceptant les
monſtres noircis de tous les crimes , &
furtout de celui de l'inhumanité , les
42 MERCURE DE FRANCE.
autres hommes , même les plus méprifables
, ont plus de légéreté que de vices.
C'eſt de ce défaut, très-grand &
médiocre aux yeux du vulgaire de toutes
les conditions , que partent les actions
inconféquentes qui nous forcent
à les méprifer.
Revenons à notre ſujet , l'inconſtance
que je défends & que je déteſte , voici
ce que j'en penſfe , en me foumettant
à votre jugement & prête à me condamner
, fi vous ne penſez pas de même.
Il m'a toujours paru certain que l'homme
occupé uniquement de fon bonheur ,
& convaincu qu'il ne peut ſe le procurer
que par l'amour ou l'amitié , veut abfolument
aimer , & à quelque prix que
ce puiffe être . Trop preffé des befcins
de fon coeur , il n'a pas le loiſir d'examiner
les convenances des objets. Il
apperçoit une jolie perſonne ; un ſon de
voix agréable , de la gentilleſſe , de la
gaîté, un fouris flatteur , un joli langage
, voilà ce qui forme les premiers
noeuds des grandes paffions. Ceux qui
s'y livrent ſur la foi de ces dehors ne défendentpas
un inſtantleurs coeurs , perſuadés
que l'objet qui les charme eſt l'affemblage
de toutes les perfections. Ils ne
ſe les détaillent pas , mais ils en conçoivent
l'idée.
JUIN . 1763 . 43
Ce moment de raviſſement dure encore
quelquefois au-delà du terme auquel
ils afpirent : mais lorſque raſſaſfié
des tranſports du triomphe , on veut
jouir d'une fociété délicieuſe , que l'âme
&l'efprit ſe flattent à leur tour des plaifirs
que promet l'ivreſſe des ſens ; voilà
précisément où se trouve le mécompte ,
& il y a tout à dire de l'idée à la réalité.
Le caprice dans l'humeur , la fauffeté
dans le jugement , peu de principe dans
le coeur , beaucoup de préjugés dans l'efprit
, un orgueil groffier , peu de connoiffances
, nulle converſation ſuivie
des plaifanteries fades , aigres ou ufées ,
une jalouſie tyrannique , une coquetterie
encore plus odieuſe ; tous ces défauts
que l'on n'apperçoit que ſucceſſivement
font naître de l'un des deux côtés un
commencement de dégoût , les reproches
l'augmentent , des querelles . l'aigriffent
, des bouderies qui accoutument
à ſe paſſer l'un de l'autre lui donnent
une nouvelle force. Enfin après bien
des raccommodemens,délicieux d'abord,
mais à charge à celui qui les obtient , on
ſe ſépare .
,
C'eſt de là que je pars pour avancer
que l'on ne s'eſt jamais aimé , & qu'on
n'a feulement pas fongé à examiner fi
44 MERCURE DE FRANCE.
l'on devoit donner ou refuſer ſon coeur ;
mais que chacun des amans s'eſt jetté à
la tête l'un de l'autre.
Une femme de votre connoiſſance qui
a eu beaucoup d'avantures , & par conféquent
de peu de durée , demandoit à
un de ſes amis , fi un de ſes anciens
amans avoit beaucoup d'eſprit ? cet
homme la regarda en riant , & lui dit :
n'est- ce pas à moi à vous faire cette queftion
? ... Hélas , dit- elle , a-t-on le temps
de fe connoître ?
Ce mot eſt l'hiſtoire de toutes les femmes
légères & des gens du bel-air. Et
vous vous étonnerez , Madame , que des
goûts conduits avec auffi peu de temps
& de connoiffance , finiſſent bruſquement
? & vous nommerez inconſtant un
homme qui vous ayant paru amoureux
à la folie , ceſſera de l'être promptement?
Voilà ce qui me fait foutenir que la légéreté
des engagemens eft prèſque toujours
la cauſe de leur peu de durée.
Mais parlons de l'amour véritable. II
en eſt peu ; mais il s'en trouve que le
temps ne sçauroit affoiblir , qui ne finit
que par la mort ou par des événemens
imprévus , & des difficultés infurmontables.
Cet amour fondé ſur des convenances
abfolues ,fur des beſoins toujours
JUIN. 1763. 45
nouveaux du coeur & de l'eſprit qui font
véritablement à l'uniſſon , qui aiment &
qui haïffent les mêmes chofes , qui ne
font bien que lorſqu'ils reſpirent le même
air , dont la confiance eſt ſans bornes
, qui ont mis tout leur amour-propre
à être honorés & aimés de l'objet de leur
amour , quine rougiſſent ni l'un ni l'autre
de leurs défauts; qui ont plus de plaifir
à avouer une faute , en prouvant l'excès
de leur confiance , qu'ils ne fentent
de regret de l'avoir commife : il me paroît
für que lorſque la réunion de ces
qualités fait rencontrer dans un amant
toutes les eſpéces de bonheur que le coeur
humain peut defirer , nulle inconſtance
r'eſt à craindre , nulle fatiété a redouter.
Le fentiment a bien plus d'étendue que
les ſens ; ſes ſources font infinies ; il
mille manières de
jouit de cent
ce qu'il
aime ; & fa délicateffe connoît mille
plaiſirs inconnus aux âmes ordinaires .
ma..
Que le bonheur que je viens d'éſſayer
de peindre eſt rare ! Si nous l'avons goûté
& qu'il nous foit échappé , ne fongeons
plus à le retrouver , & bornons -nous à
l'amitié encore plus difficile à former &
à remplacer avec ſageſſe.
Je finis par ces vers de la Fontaine que
vous aimez tant.
46 MERCURE DE FRANCE .
Amans, heureux amans , voulez-vous voyager ?
Que ce ſoit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l'unà l'autre un monde toujoursbeau ,
Toujours divers , toujours nouveau.
Tenez-vous lieu de tout , comptez pour rien le
reſte.
J'ai quelquefois aimé , je n'aurois pas alors
ContreleLouvre & ſes tréſors ,
Contre le firmament & la voûte céleſte ,
Changé lesbois , changé les lieux
Honorés par les pas , éclairés par les yeux
Del'aimable &jeune Bergère ,
Pour qui ſous les loix de Cythère
Je m'étois engagé par mes premiers ſermens.
Hélas ! quand reviendront de ſemblables momens
?
Faut-il que tant d'objets ſi doux & fi charmeas
Me laiſſent vivre au gréde mon âme inquiette.
Ah! fi mon coeur oſoit encor ſe renflammer ,
Ne ſentirai-je Jus decharme qui m'arrête ?
Ai-jepafféle temps d'aimer ?
LA FONTAINE, Fab. 2. du Liv. g.
JUIN. 1763 . 47
VERS à Mlle MAISONNEUVE
Actrice nouvelle , qui a été formée par
Mlle GAUSSIN , & qui débute dans
fes Roles .
DIGN'B Eléve de Gaulfin ,
L'Amour en battant d'une aîle
Fuyoit avec ton modèle.
Il expiroit ſur ſon ſein ,
Et vouloit mourir fidèle ,
Trop content de ſon deſtin.
De la pâleur de ſon tein
Gauffin eſt toute attendrie ;
Et pour lui rendre la vie
Un jour le voyant dormir ,
Sans bruit elle le détache
>
De ſon coeur& puis l'attache
Autien avec un ſoupir.
Soudain ſon tein ſe colore :
L'Amour plus brillant que Flore ,
S'éveille près du deſir ;
Et du feu qui le dévore
Il t'échauffe en s'éveillant.
Mais ton coeur timide encore
Ne l'écoute qu'en tremblant ,
Et l'attire & le repoutle
Parl'agitation douce
48 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il donne aux charmes naiſſans
Qui déja fixent nos ſens.
Rends tendreſſe pour tendreſſe ,
Maisonneuve , à ce vainqueur ;
C'eſt Gauffin quand il te preſſe ,
Que penſe preſſer ſon coeur.
Il dormoit & dans un ſonge
Il crut la voir rajeunir ;
Ce n'étoit pas un menſonge
Que le réveil dût finir.
Il la voit dans toi renaître ,
Et dans tes yeux à l'inſtant
Pour revivre auſſi conſtant
Il reprend un nouvel Etre ;
Puis ce Dieu reconnoiſſant
Rentre au Temple languiſſant
De la triſte Mélpoméne :
Il te montre tendrement ;
Et déja le Sentiment
Vient de réchauffer la Scène.
Aux Drames qui d'un amant
Peignent la délicateſſe ,
Les plaiſirs & le tourment ,
L'Auditoire s'intéreſſe ,
Soupire ainſi que l'Acteur ,
Eſpére & tremble de même.
Il n'eſt , en jurant qu'il t'aime ,
Quel'écho du Spectateur.
AM.
JUI N. 1763 . 49
A M. PHILIPPE , Cenfeur Royal &
Profeffeur d'Histoire , le jour de S.
André sa fête. Par un des Auditeurs
de fes Conférences annuelles & gratuites
, fur l'Histoire.
ENNEMI juré des fadeurs ,
Je hais l'emphaſe & l'hyperbole ;
Et j'eſtime moins qu'une obole
La vile engeance des flateurs.
Tout éloge eſt un perfifflage
S'il ne contient la vérité.
Votre Patron eut en partage
Sageſſe , ſcience& bonté ;
Uniſſant à cet avantage
Une heureuſe fimplicité ,
Il déteſtoit l'oiſiveté :
Comme lui vous aimez l'ouvrage ,
Vous êtes bon , ſçavant & fage ;
Tant de vertus dont vous êtes doté ,
Vous obtiendront un jour le céleſte héritage ;
Mais quoiqu'il ſoit fort beau d'être habitant des
Cieux ,
Ne hâtez point votre voyage :
Je crois que le plus tard ſera toujours le mieux.
C
50 MERCURE DE FRANCE.
HOROSCOPE de l'Enfant de M. PHILIDOR.
Le petit Philidor un E jour deviendra grand:
C'eſt dire qu'il aura les talens de ſon Père ;
Et je prédis encor , l'Amour m'en eſt garant ,
Qu'il y joindra les charmes de ſa Mère.
Par M. GuUICHARD .
LE
,
,
E mot de la premiere Enigme du
mois de Mai eſt la Charrue. Celui de la
ſeconde eſt Vinaigre. Celui du premier
Logogryphe eſt Printemps , où l'on
trouve Sem , re , mi , ſi , mître , rit
nitre , mine , ripe , mie , Pin , Pie , Serin
, Pré , Epi , Prét , Prime , Sire
Esprit , ire , ris , mer , Pite , Temps ,
Emir , Reims , Nimes , Pife , Ipres
& Spire , Pifte , tiers ou troifiéme partie
d'un tout , rime , tri , mien , tien &
fien ; pinte ; ſept ; tenir , mentir , fentir
&miner. Celui du ſecond Logogryphe
eſt Compagnie. On y trouve Api ( pomme
) Ange , Ami , Noce , Ame , Aime ,
Main , Cain , Pan , Ane , Pacome ,
JUIN. 1763 . 51
Ignace , Jean , Mácon , Caën , Gap ,
Agen , Mai , Camp , Pie , Geai , Oie ,
Cane , Pigeon , Paon , Cigne , Japon ,
Païen , Game , Po , Aï , Pic , Amen.
ENIGME.
MEs enfans,cher Lecteur, naiſſent ſelon tes voeux:
Malgré leur figure difforme
Ils font plaiſir aux curieux.
Mais par un accident énorme
Dans un on en découvre deux,
Dans deux on en découvre quatre ,
Et dansdix on n'en voit que trois.
S'il arrive quelquefois
Que ces trois on veuille rabbattre ,
Parmi vingt
On n'en voit que cinq.
Par M. L. P. MOLINE.
AUTRE.
Faussi copie & vain embleme
D'un être auquel ſouvent je reſſemble aſſez mal ,
Je détruis mon original
Et je ſuis cependant cet original même.
1
Cij
'52 MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHΗ Ε.
En mon entier je ne ſuis jamais tendre ,
Etqui plus eſt, je ſuis méchant :
Même en ôtant mon chef, Lecteur , tu peux t'attendre
/
Ametrouver plusdur qu'auparavant.
Veux-tu pour lors me prendre par la queue ?
Je ſuis un être différent ,
Dont la voix toujours fort aigue
N'eſt conduite que par le vent.
Et fi de cet objet tu retranches encore
Le premier de ſes pieds quicompoſent ſon corps ,
Tu trouveras un des tréſors
t
Dont la ſoif toujours nous dévore.
Par M. FABRE , Licentie en Droit à Strasbourg.
1 UTRE.
Je ſuis furmes cinq pieds d'une énorme ſtructures
Je porte avec moi l'élément
Qui peut , Lecteur , facilement
Merendreen peu de temps propre àta nourriture.
Mais ſi tu veux m'ôter la tête ſeulement ,
Sans ceſſer d'être un aliment ,

Loure.
W
De la vive etjeune Aurore, Peigne
+ W
l'air et les attraits;Aux charmes brillans de
+
Flore, d'Hébéjoignés tous les traits.
Mineur.
W
Pourformer beauté complette, Quelque
W + Dquoc.
soit votre pinceau; Si vous n'avés
Fort.
W
W
م
= -nette, Recommencés le tableau .
vuNi
GravéparM. Charpentić. Imprimépar Tournelle.
JUIN. 1763. 53
Je n'ai plusla même nature,
Et mon corps par ce changement ,
Prenant un autre nom devient dans ce moment
D'une très-petite figure.
Par le même.
AUTRE.
Mon êtretout entier vous offre un vêtement ;
Retranchez lui fon chef, ce n'est qu'un élément.
CHANSON.
De la vive & jeune Aurore
Peignez l'air & les attraits ;
Aux charmes brillans de Flore ,
D'Hébé joignez tous les traits.
Pour former Beauté complette ,
Quel que ſoit votre pinceau ,
Si vous n'avez vu Ninette
Recommencez le tableau .
,
Paroles & Muſique de M. D. L. P.
1
Cij
34 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRE S.
HISTOIRE du divorce d'HENRI
VIII. Roi d'Angleterre avec CATHERINE
D'ARRAGON. Par M.
l'Abbé RAYNAL. A Amſterdam &
ſe trouve àParis chez Durand , rue du
Foin, 1763 , un Vol. in- 12.
L'HISTOIRE fimple des faits peut intéreſſer
la curiofité des gens oififs ; l'Hiftoire
raiſonnée des motifs pique celle
des Philoſophes. On aime à voir les mobiles
des grands événemens , à comparer
les effets aux cauſes , à développer à
combien de petites circonſtances , d'incidens
légers , de minucies puériles tiennent
& les révolutions des Empires & les
variations des choſes qui opérent ces révolutions.
Auſſi ne ſeroit-ce que par
des hommes profonds dans la ſcience de
la Politique , que l'Hiſtoire devroit être
écrite. Alors , non-ſeulement l'Hiftoire
préſenteroit le tableau des événemens
JUIN. 1763 . 55
paſſés , mais elle ſerviroit de régle pour
les conjonctures préſentes & de guide
pour l'avenir. Car , il ne faut pas s'y tromper,
les réfléxions ſont l'âme de l'Hiftoire.
Si elle en eſt dénuée , l'Hiſtoire
n'eſt plus que le ſquelette froid& inanimé
d'un corps qu'on s'attend à trouver
plein de chaleur &de vie. Mais aufſi , ſi
les réfléxions de l'Hiſtorien ne naiſſent
du Sujet , s'il ceſſe d'être Politique pour
devenir Moraliſte , c'est-à-dire , s'il veut
juger les droits des Nations d'après les
principes qui décident de ceux des Particuliers
, fans fonger que les idées de la
justice conſidérée de Nation à Nation ,
différent infiniment des idées de la juftice
confidérée de Particuliers à Particuliers
; fi , enfin les réflexions dont il nourrit
ſon récit , ſont applicables à divers
faits , ſans que la nuance qui les rend
propres à l'un plutôt qu'à l'autre,ſoit marquée
ſcrupuleuſement ; alors l'Hiſtorien
dégénére en Déclamateur , & fon Ouvrage
n'est qu'une amplification d'Ecolier
de Rhétorique.
,
ne
Ces défauts , trop remarquables dans
la plupart des Hiſtoriens modernes
ſe trouvent point ici ; les qualités oppofées
y brillent au contraire avec éclat ,
&fi la réputation de M. l'Abbé R .....
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
n'étoit pas faite depuis longtemps , cet
Ouvrage feul fuffiroit pour l'établir.
Henri VII, Roi d'Angleterre, croyant
qu'il étoit de la bonne politique de former
dans le continent des alliances qui
puffent redonner à ſa Couronne l'éclat
que les guèrres civiles lui avoient fait
perdre , demanda & obtint en mariage
pour ſon fils Arthur , Catherine d'Arragon,
fille des Rois Catholiques Ferdinand
& Isabelle. Peu de temps après la
célébration , le jeune Prince mourut.
Cet événement pouvoit rompre les liens
qui uniſſoient l'Eſpagne à l'Angleterre.
Or comme il étoit de l'intérêt des deux
Puiſſances de les reſſerrer , on réfolut de
marier la veuve d'Arthur à Henri fon
frère. Sous tout autre Pape , il y auroit
eu peut-être des difficultés pour obtenir
la diſpenſe néceſſaire ; mais elle fut accordée
avec joie par Jules II. La haine
de cePontife pour laFrance lui fit trouver
du plaiſir à favoriſer l'unionde deux Puifſances
qui ne cherchoient qu'à humilier
cette Couronne. La diſpenſe eut les
fuites qu'elle devoit avoir. Le nouveau
Prince de Galles fiança la veuve de fon
frère ; mais après avoir fait une proteſtation
ſecrette contre le conſentement qu'il
donnoit à cette alliance , le mariage fut
JUIN. 1763 . 57
confommédel'aveu du Conſeil d'Etat ,
lorſque ce jeune Prince monta ſur leTrône
ſous le nom d'Henri VIII. Ces noeuds
formés par la Politique , furent bientôt
ſuivis de dégoûts, qu'aucune beauté dans
la Reine ne pouvoit empêcher de naître,
Anne de Boulen , jeune Angloiſe , qui
avoit été élevée dans la Cour la plus galante
de l'Europe , furprit le jeune Monarque.
La coquetterie ordinaire à fon
fexe lui avoit d'abord fait voir du plaifir
à donner de l'amour à ſon Roi; unecoquetterie
plus adroite , lui fit defirer de
tirer de cet amour tout le parti poſſible.
Elle n'eut pas plutôt connu tout l'excès
de la foliede Henri , que forçant fon caractère
& ſe parant des dehors de la retenue&
de la ſageſſe , elle lui fit ſentir
que ne pouvant être ſa femme , elle avoit
tropde vertu pour être ſa maîtreffe.Henri
dès-lors fongea à ſe ſéparer de Catherine
; & quoique les Hiſtoriens ne foient
pas d'accord fur la date de cet étrange
deffein , & que notre Auteur lui-même
n'oſe en marquer l'époque , il eſt naturel
de penser que le defir de faire caffer
fon mariagevint à Henri à l'inſtant qu'il
ſcut la réſolution de fa maîtreſſe . Mais
il falloit colorer ce projet & en rendre
l'idée moins révoltante pour l'Angleterre
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
& pour l'Europe. Les intérêts du Prince
étoient changés , il falloit bien que ſes
liaiſons changeafſent auffi. Les Ambaſſadeurs
de France arrivent , concluent un
Traité de Paix entre les deux Couronnes
& propoſent de la part de leur Maître
de cimenter ce Traité, en uniſſant les
deux Maiſons par le mariage de Marie ,
fille de Henri & de Catherine avec François
I. Tout applaudiſſoit à cette alliance,
lorſque l'Evêque de Tarbes , l'un des
Ambaſſadeurs de François I. laiſſe entrevoir
des doutes ſur la légitimité de
Marie; & preffé de s'expliquer , il déclare
qu'il croyoit nul le mariage de
Henri & de Catherine , & que les plus
habiles Théologiens penſoient de même.
Aces mots Henri paroît étonné , affligé
même ; mais ne voulant pas vivre
dans une union illicite , il s'empreſſe à
demander la diffolution du mariage inceſtueux
qu'il avoit contracté. Il députe
fur le champ un Miniſtre en Italie , pour
obtenir du Pape une Bulle qui l'autoriſe
au divorce qu'il médite , & que tout lui
faifoit defirer.
Clément VIIavoit fuccédé à Jules II.
Rien de plus oppoſé que ces deux dontifes.
L'impétuofité , la marche rapide
dans ſes projets caractériſoient celui- ci.
JUI N. 1763 . 59
L'irréſolution , la défiance en ſoi-même
&en autrui , conftituoient celui - là. Un
tel homme étoit peu propre à plaire à
Henri. Il falloit pourtant que l'impatience
du Prince cédât & ſe modérât fur
les tergiverſations du Pontife. Ici M.
l'Abbé R ... développe les intrigues de
la Cour de Rome , & les intérêts qui
la font agir. L'hiſtoire des négociations
des Miniftres de Henri pour obtenir le
divorce , des obstacles & des retardemens
que mirent à cette affaire les Légats
de Clément , est trop chargée de
circonſtances pour être fufceptible d'extrait.
C'eſt dans l'Ouvrage même qu'il
faut voir les différens manéges des uns
& des autres , manéges dont l'unique
fruit fut d'aigrir les eſprits des deux
côtés , & d'amener enfin la rupture
éclatante qui ſépara à jamais non ſeulement
Henri & Catherine mais qui
rompit les liens ſpirituels par leſquels
l'Angleterre tenoit à Rome,& fit de cette
Ifle une Province chrétienne qui n'étoit
plus catholique.
,
Henri parvenu au comble de ſes voeux
épousa Anne de Boulen , dont il ſe dégoûta
bientôt. Le divorce l'avoit féparé
de Catherine ; la hache du Bourreau
de Londres le délivra d'Anne. Jeanne
Gvj
60 MERCURE DE FRANCE
Seymour , Anne de Cleves , Catherine
Howard & Catherine Parr fuccéderent
à ſes amours & à ſes fureurs ; & fon lit
tour-à-tour rempli par le caprice ou par
la débauche , tour-a-tour avili ou enfanglanté
par la jalouſie ou la tyrannie,
rendit ce Prince l'objet des regards de
l'Europe, celui du mépris des honnêtes
gens & de la compaffion des ſages.
Il faut maintenant pour juftifier ce
que nous avons dit de la manière de
M. l'Abbé R ... tranfcrire deux ou trois
(morceaux de fon Livre que nous allons
choifir parmi ceux qu'on peut iſoler ;
&comme le premier mérite d'un Hiftorien
eſt de ſçavoir peindre & furtout
de faire reſſembler , nous mettrons ſous
les yeux des Lecteurs les portraits de
Jules II , de Clément VII & deHenri
VIII.
>> Jules II étoit parvenu à la Thiare,
» quoiqu'il y eût publiquement afpiré
>> pendant dix ans. Les voyes qu'il avoit
>>priſes pour aſſurer ſon élévation , n'a-
>>voient pas fait eſpérer un Pontife fort
>>religieux , ni le nom du premier
>>Empereur Romain qu'il avoit choiſi ,
>> un Prince pacifique. Son caractère
>> ſe trouva tel qu'on l'avoit imaginé.
>> Tout entier à la guèrre & à la politiJUIN.
1763 . 61
» que , il abandonna le ſoin de la foi
»& des moeurs à ſes Miniſtres les plus
fubalternes. L'Italie le vit plus d'une
>> fois à la tête des armées ; & l'Europe
>> entière fut bouleversée par ſes intri-
>> gues. On remarquoit dans ſon carac-
>> tère un fond d'inquiétude qui ne lui
>>perm ettoit pas d'être fans projets , &
>> une certaine audace qui lui en faifoit
→ préférer les plus hardis. Il meſuroit fes
>>>entrepriſes plutôt ſur ſon ambition ,
>> que ſur ſes forces ; & les prétentions
>>les plus chimériques de quelques-uns de
>> ſes Prédéceſſeurs étoient à ſes yeux
>> des droits inſéparables de ſa place.
>> Comme il avoit l'âme plus fière qu'é-
>> levée , il étoit plus jaloux de l'empire
>>que donne le rang , que de celui que
>>>donne le génie ; il aimoit mieux régler
>> les actions des hommes que leurs fen-
>>>timens. S'il eut l'enthouſiaſme propre
» à communiquer ſespaſſions à d'autres
>> Puiſſances , il manqua de l'eſprit de
>>conciliation qui les rend durables ....
>>Les difficultés qui découragent les foi-
» bles , qui éclairent les ſages , & qui
> affermiſſent les âmes élevées, l'aigrif-
>> foient ordinairement : mais il avoit
» alors le vice de cette fituation; il ne
>>voyoit rien ou il voyoit mal.
62 MERCURE DE FRANCE .
1
A ce portrait , oppofons celui de Clément
VII. » Inquiet , irréſolu , alterna-
>> tivement foible & opiniâtre , il met-
>>toit la gravité a la place de la dignité ;
» & il avoit plus d'empire ſur ſon exté-
>>>rieur que ſur ſon imagination. Ce ra-
>> finement de diffimulation, qui caracté-
>>riſoit fon fiécle & principalement ſa
>> Nation , formoit le fond de fon carac-
>>rère. Il mettoit beaucoup plus d'eſprit
>>à conduire une fauſſeté, qu'il ne lui en
>> auroit fallu pour s'en paffer. La crain-
>>te étoit le principe deprèſque toutes ſes
>> démarches , & cette foibleſſe perçoit
» à travers les apparences de vue & de
>>politique qu'il affe&oit pour juſtifier ſes
>> fréquens changemens de parti ou de
>>ſyſtême. Il fut ſouvent malheureux, &
>>il fut toujours au-deſſous de ſes mal-
» heurs.En un mot, c'étoit une âme com-
>> mune qu'il étoit poſſible de ſéduire, &
» facile de'corrompre ou d'intimider.
Il n'eſt pas bien difficile de concevoir
comment une affaire auſſi ſimple en elle-
même , que celle du divorce de Henri
VIII , auffi aiſée à décider dans quelque
ſyſtême qu'on eût puiſé la décifion ,
ait été l'objet de tant d'infructueuſes négociations.
Charles V, François I, tour
àt our l'objet des voeux & des craintes
JUIN. 1763 . 63
de Clément VII , qu'il falloit offenfer
l'un ou l'autre par lejugement de cette
affaire , étoient des motifs plus que ſuffifans
pour engager ce Pontife foible &
lâché à traîner la choſe en longueur.
L'idée qu'on ſe forme ordinairement
de Henri VIII , eſt ſi fauſſe ou fi confuſe
, qu'il a paru néceſſaire à notre Auteur
d'en tracer le portrait d'après les
faits qui peuvent ſervir à le faire connoître
; & comme ce portrait nous paroît
exactement conforme à l'idée que
ſa vie donnera de lui , lorſqu'on l'examinera
avec des yeux philofophiques
& politiques , nous terminerons notre
extrait par ſon caractère.
>> La Nature lui avoit donné beaucoup
>>de pénétration, mais de cette pénétration
>>qui fait plutôtla fortune des particuliers ,
>>que la gloire d'un Souverain. Son goût
> particulier& celui de fon fiécle le tour-
>>>nerent vers les ſciences abſtraites , &
>>il perdit à l'étude de la Scholaftique
>>un temps qui pouvoit être utilement
>> employé à approfondir les principes
» du Gouvernement. Par un malheur
» qui a prèſque toujours des ſuites fa-
>> cheuſes , il fut Théologien & enthou-
>> ſiaſte : l'amour de ſes opinions le ren
64 MERCURE DE FRANCE.
>> ditd'abord Controverfiſte * , & enfin
>>tyran . La libéralité qui eſt prèſque tou-
>>jours un crime dans les Rois , parce
>> que ce n'eſt pas leur bien, mais ce-
>> lui de l'Etat qu'ils prodiguent , fut
>> pouffée à l'excès fous fon régne ; il
>> ruina ſes Sujets par des profufions
>> criminelles & extravagantes. Une
> confiance aveugle en ſes Miniſtres , le
>> réduifit à être durant la moitié de fon
>> regne le jouet de leurs paffions , ou
la victime de leurs intérêts ; l'autre
>>partie fut employée à troubler le re-
» pos du Royaume , & à l'inonder de
>>fang. L'opinion qu'il avoit que l'An-
>> gleterre étoit le balancier ** de l'Eu-
*Tout le monde ſçait que Henri VIII écrivic
en 1121 , contre Luther un Livre , intitulé des
Sept Sacremens. Quoiqu'il y ait apparence que
Wolfey , Gardiner & Morus ayent eu beaucoup
de part à la compoſition de cet Ouvrage , il valut
au Monarque Anglois le titre de Défenseur de la
Foi. Fuller dit à cette occaſion dans ſon Hiftoire
de l'Egliſe , que Patch,le fou de la Cour , voyant
unjour le Princede bonne humeur , lui en avoit
demandé la railon , & que le Prince lui avoit répondu
que c'étoit à cauſe du titre de défenſeur
de la Foi. Sur quoi le fou lui repliqua : Je t'en
prie ,mon cherHenri , défendons-nous nous-mêmes ,
&laiffons la Foise défendre feule . Faller .
** Quod illic , de æquilibrio Galliæ & Hifpania
feritur, Angliam effe examen Europe,staterasque
JUIN. 1763 . 65
» rope , l'empêcha de faire les efforts
>>néceſſaires pour que cela fût; & il ſe
>>vit forcé plus d'une fois à recevoir les
>>impreſſions des Puiſſances qu'il au-
>>roit dû conduire par les ſiennes. Com-
>>me ſa politique n'étoit ordinairement
> ni ſçavante ni ſuivie , il formoit fou-
>> vent des entrepriſes pernicieuſes , ou
>>abandonnoit celles qui avoient été fa-
>> gement formées : on ne le trouvoit
>> appliqué& ferme que dans les affai-
>>res qu'il regardoit comme perſonnelles.
>>Ceux qui lui ont accordé des talens
>>ſupérieurs en voyant l'afcendant
>>qu'il avoit pris ſur ſes Peuples , nous
>>paroiſſent avoir confondu l'effet qui
>>étoit frappant avec la cauſe qui étoit
>> cachée : plus d'attention leur auroit
>>fait voir que la ſoumiſſion des Sujets
>>fut, par un pur hafard , le fruit du fy-
>>ſtême de Religion que le dépit ſeul
>>avoit inſpiré au Monarque : les Ca-
>>>tholiques & les Luthériens convaincus
>>que le Prince ne pouvoit pas reſter
>>dans l'eſpéce de milieu qu'il avoit pris
>> entr'eux ſe déterminerent à une
>>complaiſance aveugle , les uns pour
,
و
illa duo regna ejufdem Europa, non omninò rejiciendum
eft à prudenti viro . Antonio Perez. Lettre au
Comted'Effex.
1
66 MERCURE DE FRANCE.
>>le ramener à ſes premiers principes ,
>>& les autres pour l'atrirer à eux. On
>> ne peut nier que Henri n'ait connu
>>les hommes , & qu'il ne les ait mis
> ſouvent à leur place ; mais il lui man-
>> qua le talent de s'en ſervir : ou il les
>>négligeoit par caprice , ou il les aban-
>> donnoit par foibleſſe , ou il les humi-
>>> lioit par fierté & pour faire tomber
>> les ſoupçons qu'on pouvoit avoir ,
>>qu'il laiſſoit prendre trop d'empire
>> fur lui à ſes favoris. Il donna dans tous
>>les écueils des Rois qui n'ont ni prin-
>> cipes fixes ni probité: les loix chan-
>> geoient tous les jours ſous ſon regne ;
»& ce qui étoit plus affreux & plus or-
>>dinaire encore , le Citoyen étoit jugé
>>par la volonté du Prince & non par
>>>l'autorité de la Loi. Ses paffions , ſes
>>>defirs , ſes moindres fantaisies étoient
>> des or ' res pour ce même Parlement ,
>>qui , habile depuis à faire naître ou à
>>ſaiſir des conjonctures favorables , a
> afſuré la liberté de la Nation ſur des
>> fondemens qui paroiſſent inébranla -
>>bles. * Tous ceux qui l'ont étudié
*
>> Le Parlement étoit fi fort ſubjugué qu'il or-
>> donna que ceux qui auroient prêté de l'argent
>> a Henri , feroient obligés de l'en tenir quitte.
>> Quelque injuſte que fût cet acte , les Chambres
JUI N. 1763 . 67
:
» avec quelque ſoin , n'ont vu en lui
» qu'un ami foible , un allié inconſtant ,
>> un amant groffier , un mari jaloux ,
>>un père barbare , un maître impérieux,
>>unRoi cruel. * Quoiqu'en montant
>> ſur le Trône , il trouvat une Nation
>> entiere , prévenue en ſa faveur , des
>>tréſors immenfes , un état paiſible ,
>> des voiſins diviſés , il ne fit rien pour
>> le bonheur de ſes Sujets , & fort
>> peu pour ſa gloire. Pour peindre
» Henri d'un trait il fuffit de ,
>> ne furent point fâchées que le Roi le deſirat ,
>>afin de faire ceſſer l'uſage des emprunts qui
> avec le temps auroient rendu les Parlemens
>>i>nutiles. Mylord Herbert.
* Henri mécontent de François I , lui envoya
pour Ambaſſadeur un Evêque Anglois , qu'il voulut
charger de quelques diſcours fiers & menaçans.
Ce Prélat qui ſentit tout le danger de ſa
commiſſion , chercha à s'en faire diſpenſer. Ne
craignez rien , lui dit le Prince : ſi le Roi de France
vous faiſoit mourir , je ferois abbattre bien des
têtes à quantité de François qui ſont en ma puiſfance.
Je le crois , répondit l'Évêque ; mais de toutes
ces têtes , ajoûta- t- il en riant , iln'y en apas
une qui vint fi bienfur mon corps que celle qui y est.
Sans cette agréable réponſe qui divertit le Roi ,
l'Ambaſſadeur auroit été obligé de ſuivre , au péril
de ſa vie,des inſtructions pleines d'orgueil & de
fiel . M. Herbert.
68 MERCURE DE FRANCE.
>> répéter ce qu'il dit à ſa mort : Qu'il
» n'avoit jamais refusé la vie d'un hom-
»me à ſa haine , ni l'honneur d'une
"femme à ses defirs. *
*On n'appelloit autrefois les Rois d'Angleterre
queVotre Grace. Henri VIII fut le premier qui ſe
fit appeller Alteſſe , puis Majesté. Ce fut François 1
qui commença a lui donner ce dernier titre dans
leur célébre entrevue de 1520. La magnificence
decette aſſemblée connue ſous le nom de camp
dedrap d'or ,fut telle , dit du Bellai , que plusieurs
yporterent leurs moulins , leurs forêts & leurs prés
fur leurs épaules .
LETTRE A L'AUTEUR DU
MERCURE.
SUR le Traité abrégé de PHYSIQUE
à l'usage des Ecoliers. Par M. DE
SAINTIGNON , de la Société Royale
des Sciences & Arts de Metz , &c.
Le but de votre Journal , Monfieur ,
étant d'annoncer les productions nouvelles
des Sciences & des Arts , & ce
qui n'eſt pas moins utile , de les préfenter
d'une manière qui puiſſe fixer le cas
que le Public en doit faire , j'eſpére que
vous voudrez bien inférer dans le MerJUIN.
1763 . 69
cure prochain l'Analyſe ſuivante d'une
partie du Traité abrégé de Physique à
l'usage des Ecoliers , par M. de Saintignon
, de la Congrégation de Notre Sauveur
, de la Société Royale des Sciences
& Arts de Metz , &c. Si cet Ouvrage
convient à ceux à qui M. de Saintignon
le deſtine , c'eſt un travail précieux
qu'on ne peut trop ſe hater de
faire connoître : dans le cas contraire il
eſt important de leur épargner la perte
d'un temps qu'ils peuvent employer plus
utilement , & de prévenir le tort que
peuvent faire à des têtes neuves, les traces
que laiſſe toujours après foi un
ouvrage élémentaire qui manque d'exa-
Ctitude. Dans l'un & l'autre cas , les remarques
que j'ai l'honneur de vous
adreſſer feront utiles , fi elles font bornées
à ce que renferme véritablement
le Livre de M. de Saintignon. Afin que
le Lecteur n'héſite point à m'accorder.
ſa confiance fur ce point, j'aurai ſoin
de tranfcrire l'ouvrage même le plus
ſouvent que je pourrai.
En lifant dans la Préface du Traité
abrégé de Phyfique la déclaration qu'y
fait M. de Saintignon , qu'il ne prétend
pas fe donner pour Auteur , il n'eſt aucun
Lecteur ſans doute qui ne ſe ſente
70 MERCURE DE FRANCE.
diſpoſé à lui accorder le mérite de la
modeſtie ; on ne ſuppoſe pas volontiers
que quelqu'un entreprenne d'écrire en
fix volumes un abrégé fur cette matière
fans avoir rien de nouveau à donner.
Nous accordons cependant à M. de
Saintignon la vérité de ſa déclaration
dans ce ſens qu'il a copié comme il
l'avoue lui-même , des Ouvrages de
ce genre que tout le monde a entre les
mains ; mais on verra par la ſuite , qu'il
y a hazardé de fon chef beaucoup de
choſes qu'il n'a trouvées nulle-part ,
mais qui auront peine à être reçues.
Parmi les Ouvrages que M. de Saintignona
incorporés dans ſon Livre , l'excellent
traité de Phyſique expérimentale
de M. l'Abbé Nollet eſt celui dont
il paroît avoir tiré plus que de tout autre.
Nous applaudirions à ce choix , fi M.
de Saintignon eût obſervé partout la
même marche qu'il a ſuivie dans un
très-grand nombre d'endroits , celle de
s'en tenir aux expreffions de l'Auteur ;
mais les changemens qu'il s'eſt permis
d'y faire en quelques occaſions ,ne nous
ont point paru avoir ni l'exactitude ni
la clarté qu'on eſt en droit d'éxiger
dans un Ouvrage élémentaire. Par exemple
, M. de Saintignon après avoir penJUIN.
1763 . 71
dant quelques lignes ſuivi M. l'Abbé
Nollet mot à mot ſur les idées qu'il
donne de la ſolidité , au lieu d'adopter
ces expreffions ſi claires & fi exactes
de l'Auteur qu'il copie... » Etre ſolide
>> eſt une propriété non ſeulement com-
» munee, mais même éſſentielle à tous
>>les corps ; c'eſt le ſigne le moins équi-
>>voque de leur éxiſtence , &c. M. de
Saintignon ,dis-je, y ſubſtitue les ſuivantes
, il paroît qu'on peut confondre la
folidité de la matière avec la matière
méme ... La ſolidité eſt une ſuite de l'étendue
folide.
L'uſage des Planches dans les Livres
foit de Mathématique, ſoit de Phyſique ,
eſt d'une utilité généralement reconnue.
Le ſeul motif qui puiſſe engager un
Auteur à s'en paſſer , eſt celui de diminuer
les frais. Mais ce motif eſt il--
luſoire lorſqu'on veut écrire ſur ces
matières pour des commençans. En effet
il eſt aiſéde ſe convaincre queles planches
véritablement néceſſaires n'augmententque
très-médiocrement le prix,
& que leur fuppreffion au contraire
rend le Livre abſolument inutile à ceux
à qui on le deſtine. M. de Saintignon
qui a pris ce dernier parti , a néanmoins
ſenti l'impoffibilité de ſe paſſer entière
72 MERCURE DE FRANCE.
ment de figures ; mais malheureuſement
outre qu'il n'en a employé qu'un trèspetit
nombre , elles manquent d'ailleurs
dans les endroits où elles étoient bien
plus néceſſaires , par exemple dans la
defcription des machines , ou dans l'expoſition
des Phénomènes un peu compofés.
,
M. de Saintignon a tâché de faire
marcher enfemble la Phyſique ſyſtématique
& la Phyſique expérimentale .
Sous ce dernier titre on s'attend à
trouver dans cet ouvrage des expériences
décrites avec netteté & avec
exactitude : elles n'y font cependant
qu'indiquées ou imparfaitement décrites
: nous dirions plutôt que c'eſt une
hiſtoire abrégée de la Phyfique expérimentale.
Quant à la partie fyſtématique,
on la trouve expoſée dans le premier
volume , ſous ce titre : Systéme de M.
de la Periere.
J'avoue que je ne connoiſſois pas le
ſyſtême de M. de la Periere ; ainfi je
ne fuis pas en état de juger fi ce dernier
a lieu d'être content de la manière
dont M. de Saintignon a rendu
ſes idées ; mais ce que je puis afſurer ,
c'eſt que , quoique je ne fois pas neuf
en cette matière , je n'ai pû juſqu'ici
parvenir
JUIN. 1763 . 73
parvenir à entendre ce ſyſtême , je veux
dire à le concilier avec les principes de
la faine méchanique. On en verra par la
fuite quelques échantillons ; obſervons
ſeulement que c'eſt de ce ſyſtême , que
M. de Saintignon entreprend de déduire
l'explication de différens Phénomènes
que la Phyſique conſidére .
C'eſt ſans doute par égard pour la
réputation de Newton , que M. de Saintignon
, après avoir expoſé les avantages
qu'il croit voir dans le ſyſtème de M.
de la Periere , accorde quelques pages
à la réfutation de ce qu'il appelle le
ſyſtême de Newton , qu'il paroît confondre
avec les inepties de quelquesuns
des Sectateurs de ce grand homme .
Nous ne raporterons pas ici cette réfutation
, parce qu'elle eſt longue , &
qu'elle ne plairoit pas même aux Anti-
Newtoniens ; car elle n'intéreſſe aucunement
l'opinion de Newton ; nous
rapporterons cependant la conclufion :
Enfin , dit M. de Saintignon , quand
tout auroit répondu à l'attente des calculateurs
, même pour l'explication des
phénomènes terrestres , on pourroit encore.
n'avoir pas deviné le vrai mechaniſme
du monde , puisqu'il eft incontestable
que le Créateur a été libre dans le choix
D
74 MERCURE DE FRANCE.
des moyens & dans l'exécution.
Si ces raiſons ſont concluantes , elles
le font indifféremment contre tout fyftême
; & M. de Saintignon n'a cependant
pas eu intention , je penſe ,
d'y comprendre celui qu'il adopte. Si
M. de Saintignon avoit moins de dégoût
pour le calcul & les Calculateurs ,
qu'il ne le témoigne dans ſon Livre ,
il auroit trouvé dans la Doctrine des
probabilités , qu'il y a infiniment plus
à parier pour un ſyſtême qui rempliroit
ces conditions , que pour tout autre.
Pour traiter les Newtoniens avec
cette ſévérité , il ne faudroit pas ſe permettre
d'avancer que la matière peut
être réfléchie par le néant. C'eſt cependant
la manière dont M. de Saintignon
ſe tire , dans ſon Ouvrage , de quelques
difficultés qui l'embarraſſent.
M. de Saintignon nous aſſure qu'on
va donner les derniers coups auSystéme
Newtonien , en démontrant que les révolutions
célestes nefont pas des éclipses.
Il ne nomme pas l'Auteur , & cela eft
fort fage , car l'expreſſion ne lui feroit
pas honneur. Mais en attendant que
cette redoutable menace , priſe dans le
ſens que M. de Saintignon avoit deffein
d'exprimer , arrive à l'exécution , paffons
JUIN. 1763 . 75
1
àd'autres choses ; car fans doute le Lecteur
ne nous ſçauroit pas gré de nous appeſantir
ſur toutes les inadvertances qui
échappentà M. de Sain tignon dans cette
prétendue réfutation. Ce feroit affez inutilement
, qu'en tranſcrivant M. de Saintignon
, nous rappellerions les vains efforts
qui ont été faits par ceux qui ont
mieux aimé entreprendre de réfuter
Newton, que de ſe mettre en état de l'entendre.
L'Électricité entre les mains de M.
l'Abbé Nollet , n'a pas un meilleur fort
chez M. de Saintignon que l'Attraction
entre celles de Newton : elle y eft attaquée
de la même manière , c'est-à- dire ,
par la répétition des objections faites par
d'autres. L'équité demandoit que l'on
fit ſuivre les réponſes quiy ont été faites.
Il ſemble qu'on n'a fait mention de ces
deux Sçavans , que pour avoir occafion
de ſubſtituer à leurs raisonnemens , les
idées de M. De la Périere.
J'ai paffé ſous filence les notions que
M. de Saintignon donne de la matière
& de ſes propriétés générales : cela va
quelquefois affez bien quand il tranſcrit;
mais quand il marche ſeul , alors , propriétés
& qualités font la même chose.....
les couleurs , les odeurs , & c , n'existent
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
qu'en apparence.... On ne doit point rai-
Jonner contre l'expérience .... Laifferonsnousà
nos arrières - neveux la commiſſion
de raifonner ?..... Nous ne concluons cependant
pas que l'étendue foit effentielle
aux corps , &c.
On a penfé jufqu'ici en Phyſique que
le feu& la lumière étoient très-élaſtiques
; M. de Saintignon les croit trèscompreffibles
: fans doute , il veut dire
très -élastiques ; mais cette inattention
peut induire en erreur un Ecolier , qui
croit qu'on a ſoin d'employer les mots
felon leur fignification.
Perfonne aujourd'hui ne s'aviſeroit
de confondre l'inertie avec la pefanteur ;
l'expérience & le raiſonnement ont féparé
ces deux propriétés. Quoi qu'il en
foit , M. de Saintignon , nonobſtant le
principe qu'il a porté ci-deſſus , qu'on ne
doit point raifonner contre l'expérience ,
nous affure que l'inertie est la même cho-
Se que la pesanteur , & dans un autre
endroit , que les corps en mouvement
n'ont pas d'inertie. Ceci n'eſt cependant
pas une affaire d'opinions. Voyons quelques-
uns des raiſonnemens de M. de
Saintignon.
L'Attraction , dit M. de Saintignon ,
n'est pas la cause de la force d'inertie.
JUIN. 1763.. 77
On en convient , mais on ne conviendra
pas , je penſe , que le raiſonnement ,
que M. de Saintignon emploie pour le
prouver ,foit concluant ; car , continuet-
il , cette qualité merveilleuse qui agiroitfi
puiſſamment ſur les corps , devroit
empêcher toute évaporation , toute tranfpiration
des corpsſolides ou fluides ; elle
empêcheroit la lune d'attirer les eaux de
l'océan , ou elle ne l'empêcheroit pas d'attirerjusqu'à
elle tous les nuages de notre
Atmosphère.
Non-feulement ce raiſonnement ne
prouve rien de ce qui eft en queſtion ,
mais il paroît qu'en écrivant ceci , M.
de Saintignon a perdu de vue les principes
de la Méchanique. Comment ne
s'est- il pas rappellé , par exemple , qu'une
aiguille ſoumiſe à l'action de deux aimans
prend toujours une fituation telle
que les actions de cesdeuxaimans ſur elle,
ſe font mutuellement équilibre. Si M.
de Saintignon avoit eu moins de répugnance
pour le calcul & les calculateurs
, il auroit vu que la lune peut élever
les eaux de l'Océan , agir fur l'Atmofphère
, & cependant , en vertu de
cette action même , les chofes demeurer
en l'état où elles font actuellement ;
mais malheureuſement tout cela a été
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
prouvé par des Calculateurs , & ne peut
par conféquent contribuer en rien àdégoûter
M. de Saintignon de ces déclamations
, qui d'ailleurs font , ce me femble
, très-déplacées dans un Ouvrage
élémentaire.
La cauſe de la dureté des corps fait
depuis longtemps l'objetdes méditations
des Phyſiciens. M. de Saintignon ſe.
tire aifément de cette queſtion en y
appliquant le prétendu ſyſtême de M.
De la Périere : il est vrai que dans un
endroit , les élémens de la matière ont
une dureté radicale , & dans un autre
, ils ne font points durs par leur nature
, parce qu'ils font matière ; mais
à ces petites contradictions près , il n'y
aplus rien d'obfcur dans la cauſe de la
dureté des corps ; cela eſt évident , car
la cohésion des parties d'un corps eft occafionnéeparla
preſſion extérieure d'une
maſſe prodigieuse de fluides quelconques
plus déliés que l'air que nous ref.
pirons , qui environne tous les corps en
les preſſantplus ou moins perpendiculairement
à leursfurfaces dans la direction
de leur centre parfon reffort , que rien
ne gêne & ne dégrade au-dehors , tandis
que les portions des mémesfluides
*
en-
* Nous avons pris la liberté de mettre engaJUI
N. 1763 . 79
gagées dans les corps y font affoiblies
&plus ou moins dégradées par les chocs ,
les réfléctions, les réfractions que leur oc
fionnent le mélange & la fréquente rencontre
des parties non-élastiques de ces
corps dont il arrive , &c. Combien de
ſuppoſitions dans ce paſſage ? Combien
dedifcours il faudroit pour y répandre
la clarté ? On croira , peut-être , que ce
n'eſt qu'un énoncé dont l'explication &
ladémonstration viendront enſuite ; mais
M. de Saintignon ne les promet & ne
les donne point. Il ne feroit pas voir ,
par exemple , que les corps ſont preffés
tout à la fois perpendiculairement à leurs
furfaces & dans la direction de leurs
centres , ſurtout après avoir attribué aux
parties de la matière une forme non-ſphérique.
La cauſe de la fléxibilité , de la moleffe
, &c, n'eſt pas expliquée plus clairement
, & l'on peut àjuſte titre ſe plaindre
du défaut de méthode ſenſible à chaque
pas , foit dans la ſucceſſion des
matières, ſoit dans le choix des exemples,
gées , affoiblies , dégradées , &c , quoique dans le
Texte de M. de Saintignon tout cela ſoit au mafculin
; cependant comme nous ne nous flatons
pas d'entendre ce Paſſage , ſi M. de Saintignon
penſe que nous avons eu tort , nous conviendrons
que c'eſt pour n'y avoir rien entendu.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
foit enfin dans les définitions même qui
fort ſouvent n'arrivent qu'après qu'on a
fait longtemps uſage des expreffions
qu'elles doivent éclaircir. Il y auroit encore
beaucoup d'autres choſes à remarquer
fur tous ces objets ; tels ſeroient ,
par exemple , un grand nombre de pafſages
de la nature de celui-ci. Lafléxibilité
ne paroît différer de la molleſſe que
du plus au moins , elle peut s'allier avec
une grande dureté.
L'expoſition des loix de l'union de
l'âme & du corps , ainſi que plufieurs
autres queſtions de Métaphyfique ſur lef
quelles Mde Saintignon s'arrête trop ,
& qu'il eſt dangereux d'entreprendre
apres M. de Buffon , n'est pas dans l'Ouvrage
de M. de Saintignon , un tableau
intéreſſant pour les Lecteurs de bon
goût; & nous ne croyons pas qu'ils y
voyent avec plaifir que le cerveau ou le
fiége de l'âme , eft le bureau d'adreſſe où
doivent aboutir les dépêches du dehors.
Que l'âme ſoit là ou ailleurs , cela eſt
fort indifférent; mais nous ne penſons pas
que les dépéches qui arrivent à ce bureau
d'adreſſe de la part des corps odorans ,
s'y annoncent ſelon la raiſon inverſe du
quarré des diſtances. Avec beaucoup
d'abſtractions , cela est vrai , & fe déJUIN.
1763 . 81
montre même d'une manière beaucoup
plus courte que ne l'a fait M. de Saintignon.
Mais eu égard à tout , il n'en eft
pas ainfi , & il eût été bon d'en prévenir
les Ecoliers. Les odeurs & les faveurs
ont encore donné lieu à M. de Saintignon
de joindre à ſa Differtation un
difcours contre la cuiſine moderne que
bien des gens n'approuveront pas .
La plus grande partie de ce qui vient
enfuite fur les fons renferme encore un
grand nombre d'expreffions & d'affertions
de la nature des précédentes .....
La vitesse dufon dépend de la vitelſſfe des
parties founantes , &c. Ceci ſemble fuppofer
un déplacement ſenſible dans les
partiesfonnantes. Ce qu'on ne croit pas
communément en Phyfiques: cette propofition
eſt au moins mal fonnante . Il
en eft de même de cette autre-ci.... Une
pendule de trois pieds huit lignes & demie ,
éxécute une vibration à chaquefeconde
depuis la plus grandejusqu'à la plus petite.
On ne dit point dans le cas préfent
une pendule mais un pendule : & pour
parler plus clairement & plus exactement
, on doit dire un pendule de trois
pieds huit lignes & demie , acheve chacune
de ſes ofcillations en une ſeconde ,
foit que ees ofcillations foient ou ne
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
foient pas d'une égale érendue , pourvu
que cette étendue foit médiocre. Paffons
au mouvement.
Pour faire entendre clairement à ſes
Ecoliers * , que la quantité de mouvement
ſe meſure en multipliant la maffe
par la vîteſſe , M. de Saintignon choiſit
l'exemple ſuivant. Si un homme peut
faire une lieue en une heure , dix hommes
qui marcheroient dix fois moins víte ,
ne laiſſeroient pas de faire entr'eux
une lieue en une heure de temps , car
chacun d'eux feroit la dixième partie
d'une heure.
On voit bien que M. de Saintignon
a voulu dire la dixiéme partie d'une
lieue ; mais approuvera- t-on cette manière
de prouver la propoſition dont il
s'agit ? Pour moi il me semble qu'elle
ne prouve rien. Quand on voit un Auteur
expliquer ainſi les chofes les plus
élémentaires , on ſe ſent de la défiance
pour celles qui exigent de ſa part un
raiſonnement plus fuivi ; ne nous y arrêtons
pas , mais terminons cet Ecrit
par quelques Remarques fur la Pefanteur&
fur la Méchanique.
M. de Saintignon entreprend d'af-
*M. de Saintignon a été Profeſſeur de Philo-
Sophie.
JUI N. 1763 . 83
figner la cauſe de la peſanteur ; il regarde
d'abord avec lesAuteurs qu'il tranfcrit
, cette force comme appliquée à
chacune des parties de la matière ; mais
comme cette manière de conſidérer la
peſanteur ne cadre pas exactement avec
le ſyſtême qu'il a embraffe , quelques
pages après , M. de Saintignon ne la
regarde que comme appliquée à certaines
parties : on ſent bien à quelles conſéquences
cette marche conduit , ſans
compter l'inconféquence à laquelle M.
de Saintignon ſe laiſſe aller. Ce n'eſt
pas que M. de Saintignon ne ſente
bien que cela n'est pas régulier , mais
il répond .... Il n'y a pas de ſyſtême qui
n'aitses défauts , ce qui ne s'explique
pas aujourd'hui , s'expliquera peut- être .
par lafuite.
En parlant de l'Accélération dans la
chûte des graves M. de Saintignon dit ,
puisque la viteffe compenfe la masse , ur
corps d'une livre quitombe de vingtpieds
aura autant de mouvement qu'un corps
de cinq livres qui tomberoit de quatre
pieds feulement. Cette propofition eſt
contraire aux notions les plus communes
de laMéchanique. M. de Saintignon
appelle Phénomène la loi des eſpaces que
décrivent les corps graves. Paffons le
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
terme , mais c'eſt un Phénomène dont
M. de Saintignon n'étoit pas bien frappé
quand il avancé cette propoſition.
Terminons par une Remarque qui
nous diſpenſe évidemment d'aller plus
loin , & diſons que Mde Saintignon
confond à chaque inſtant le ſinus d'un
angle avec l'angle même, en employant
ce dernier au lieu du premier dans l'eſtimation
du rapport des puiſſances dans
l'équilibre .
Je ne puis croire que M. de Saintignon
, qui a profeſſé longtemps , à ce
qu'il dit , la Philofophie , ait fait avec
réfléxions les fautes que ſes expreffions
mettent en droit de lui repréſenter , & je
defire qu'on penſe avec moi , que ſes
inadvertances , ſon peu de méthode &
de clarté viennent du peu de loiſir qu'il
a eu & des affaires étrangères à la Phyfique
, dont il eſt occupé ; mais il n'en
eſt pas moins vrai que fon Livre a beſoin
de beaucoup de corrections avant que
d'être appliquable à l'uſage auquel il
l'a deſtiné.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JUIN. 1763. 85
THEATRE & OEuvres diverſes de M.
PALISSOT de MONTENOY , de la
Société Royale & Littéraire de Lorraine,&
c ; avec cette Epigraphe : Principibus
placuiffe viris non ultima laus
eft . A Londres , & se trouve à Paris
chez Duchesne , Libraire , rue Saint
Jacques au Temple du Goût , 1763 ;
3 Vol. in-12.
N voit par le titre de ce Recueil ,
qu'il contient à la fois , & des Piéces de
Théâtre & d'autres productions de différens
genres . Nous renvoyons les premières
à l Article des Spectacles , ainſi
queles Préfaces & les Avertiſſemens qui
les précédent ou qui les ſuivent ; & nous
nous bornerons dans cet extrait , à parcourir
les divers morceaux qui forment
le reſte du Recueil. Les uns , déja connus
, reparoiſſent ici avec des corrections
, des changemens & des additions
conſidérables. L'attention avec laquelle
l'Auteur les a revus , eſt une preuve de
ſon reſpect pour le Public éclairé. Il y a
joint un affez grand nombre de Piéces
86 MERCURE DE FRANCE.
qui n'avoient point encore vu le jour.
Les unes & les autres méritent de fixer
l'attention , & font dignes de l'eſtime
de nos Lecteurs . :
Nous trouvons d'abord à la tête de
cette Edition , un Avertiſſement où il
eſt dit , que par l'examen de ces Ouvrages
réunis , dont aucun n'a été imprimé
dans les ténébres & fans l'aveu du Gouvernement
, on verra combien l'Auteur
a toujours reſpecté la décence, les moeurs
& les égards dûs à la Société ; combien
fon eſprit eſt éloigné de ce goût condamnable
pour la fatyre , dont il a été
accufé par les Auteurs de quelques li
belles.
Ce premier Avertifſfement eſt ſuivi
d'un Avant-propos très- bien écrit , dans
lequel on applaudira ſurtout à ce que
dit M. Paliſſot ſur l'encouragement dû
aux jeunes Ecrivains ; il a eu lui- même
lebonheur de trouver des conſeils par
mi les Gens de Lettres , & des Protecteurs
dans le Gens du monde ; & c'eſt
ſans doute là le ſens de fon Epigraphe :
il étoit encore bien jeune , lorſqu'à l'oc
cafion de fon premier ouvrage pourle
Théâtre >> il eut l'honneur d'être connu
>>d'un des plus reſpectables appuis que
>> les Lettres ayent jamais eus parmi
و
JUIN. 1763 . 87
>>nous. Il ne le nomme point , de peur
>> d'éveiller l'envie ; mais il oppoſera tou-
>> jours les bienfaits de Mécene aux ca-
>> lomnies des Mévius.
C'eſt par le même ſentiment de reconnoiſſance
, qu'il a voulu que l'hommage ,
qu'il croit devoir aux cendres d'une Protectrice
puiſſante & éclairée , fût à jamais
confervé dans ces vers pathétiques
&touchans.
Moment du déſeſpoir ! ſouvenir trop funeſte !
Ojour à nos regrets pour jamais conſacré !
Il eſt donc vrai ! .....
nous refte
cette urne eſt tout ce qui
D'un objet adoré.
Muſes , vous la perdez ; vos lyres ſuſpendues
Ne rendront déſormais que des fons de douleurs
A vos triftes accens les graces éperdues
Viendront mêler des pleurs .
Ah ! fi de ſes deſtins , ſurmontant l'inclémence ,
Elle eût franchi l'inſtant marqué par leur courroux
,
Vos fublimes accords dont l'honoroit la Francé ,
Revivroient parmi nous.
Au matin de ſesjours la mort nous l'a ravie :
Les talens , la beauté la ſuivent au cercueil ;
Et l'ennemi des Arts , le démon de l'envie
Triomphe avec orgueil .
Mais j'oferai chanter ſes vertus immortelles ;
88 MERCURE DE FRANCE .
Je veux dans tous les coeurs conſacrer ſes bienfaits
Son nom vainqueur du tems & des Parques cruelles
,
Ne périra jamais.
Plaignons cet Univers ; hélas ! il l'a perdue ,
Sans connoître le prix d'un ſi rare tréſor !
Mais plaignons bien plutôt qui peut l'avoir connue
Et lui ſurvivre encor.
:
C'eſt à cette même Protectrice que ,
même après ſa mort , M. Paliffot a dédié
un des Ouvrages qui lui ont fait le
plus de réputation , & du même genre
qu'un autre qu'il lui avoit déja dédié
pendant la vie. Ce qui marque de ſa part
une reconnoiffance également conftante
&défintéreffée.
Pour achever de faire connoître le
caractère & la façon de penſer de cet
Auteur , on lit dans un Epilogue qui
termine cette Edition , » avec quels
» égards il a parlé des hommes célébres
>>qui font honneur à leur fiécle & à la
>> Nation , tels que les Montesquieu ,
>» les Voltaire , les Crébillon , les d'Alem-
»e rt, les Buffon , les Piron , les Gref-
» fet , les Saintfoix , &c. On voit donc
dans ce Recueil, non-feulement l'ex
preffion de fa reconnoiffance envers fes
JUIN. 1763 . 89
bienfaiteurs , mais encore une fortede
vénération pour la ſupériorité des talens,
& pour les grands hommes qui les pof
fédent.
En ſuivant toujours l'ordre de cette
Édition
nous trouvons à la fin dupremier
Volume , un Dialogue entre l'Auteur
de Turcaret & un Traitant. Ce dernier
paroît courroucé à la vue d'un homme
qui l'a joué fur le Théâtre : mais lorf
qu'il apprendqu'il n'étoit pas même connu
de l'Auteurde la Comédie, ſon amour
propre en eſt offenfé , croyant qu'un
homme de ſa ſorte eſt un Perſonnage
qui doit attirer tous les regards.
>> C'eſt , dit l'Auteur de Turcaret ,
>>un ridicule commun à la plupart des
>> hommes , de prendre leur petite focié-
>>>té pour l'Univers , de regarder leur
» éxiſtence comme très- importante ; &
>>fi quelquefois leur confcience les aver-
>>tit de leurs travers , bientôt la vanité
>> leur fait accroire que ces travers mê-
> me ont un certain éclat qui les rend
>>>dignes de l'attention publique. Le
Traitant voudroit qu'on prît à la Cour ,
plutôt que dans la Finance , des Sujets
de Comédie . L'Auteur répond : » pour
>>les ridicules à grands traits , tels que
>>la Scène les éxige , & tels qu'ils de90
MERCURE DE FRANCE.
> vroient être pour préſenter des leçons
>> utiles à la fois & piquantes , croyez
> que l'eſpéce en eſt encore moins com-
>>mune à la Cour que partout ailleurs.
>> Elle a ſon peuple auſſi-bien que la ville;
»& parmi ce peuple , combien d'âmes
>> vulgaires ſans vices ni vertus , fans
>>phyfionomie , ſans caractère ? joignez
» à cela la difficulté de rendre ces Mef-
>> ſieurs plaiſans ; & convenez qu'un
» pauvre Auteur comique eſt ſouvent
>> bien embarraffé.
Nous interrompons ici l'ordre de ce
Recueil , pour parler de deux autres Dialogues
Hiftoriques,placés vers la fin du ſecond
Tome. Le premier de ces Dialogues
eſt intitulé Socrate & Erafme. On
fçait la vénération qu'Eraſme a eue pour
ce Philoſophe Grec ; vénération que lui
avoit inſpirée la lecture de Platon. Pour
détruire cette idée avantageuſe au Philoſophe
Athénien , M. Paliſſot entreprend
de faire voir que le divin Socrate n'étoit
peut-être pas fort différent du Socrate
joué dans une des Comédies d'Arifto
phane.
SOCRATE .
» Penſez- vous qu'il y ait ſur la terre
>> un Peuple capable d'honorer un CaJUIN.
1763 . 91
>> lomniateur public? Jugez donc fi dans
» une petite ville comme Athènes , dont
>> tous les Citoyens ſe connoiffoient ,
» Ariftophane qui me jouoit ſous mon
» propre nom , eût ofé en impofer
>> fur mes moeurs , au point que vous
>> l'imaginez. On peut fans doute por-
>>ter quelque atteinte à la vertu la plus
>> pure , l'environner de quelques ridi-
>>cules , peut-être même la rendre ſuf-
>> pecte d'hypocrifie : oui , la malignité
>>humaine peut aller juſques-là ; mais
>> en aucun temps elle n'applaudira un
>>Auteur qui repréſenteroit un homme
>> de bien , reconnu pour tel , comme
» un ſcélérat capable de tous les vices.
> On ſe révolteroit dès les premières
>> Scènes ; toute attention lui feroit re-
>> fuſée. Ce n'eſt point là Socrate , au-
>> roit- on dit tout d'une voix ; & d'ail-
>>leurs chez le Peuple de Solon, il y avoit
>>>une loi contre les colomniateurs,
ERASME..
» Vous confondez toutes mes idées.
» Comment , divin Socrate , vous au-
>> riez reſſemblé au Socrate de la Co-
» médie des Nuées?
Socrate convient qu'Ariftophane a un
peu outré la critique ; mais fans croire:
92 MERCURE DE FRANCE.
Socrate auffi coupable qu'on le repréſen
te dans ce dialogue , nous ne pouvons
nous diſpenſer d'avancer qu'il feroit difficile
d'employer plus d'eſprit & de fineſſe
qu'il y en a dans l'Ouvrage de M.
Paliffot. Il en falloit beaucoup en effet,
pour rendre au moins vrai-ſemblable
une opinion qui contredit les idées reçues
au ſujet du -Philofophe Grec.
Nous ſommes fachés que les bornes
d'un Extrait ne nous permettent pas
d'entrer dans un plus grand détail.
Le dialogue ſuivant eft entre le Père
Brumoy & Ariftophane. Ce dernier en
parlant de la Comédie de ſon temps ,
prétend que le Père Brumoy ne lui a
pas rendu justice , en difant qu'elle ſe
reſſentoit de la groffiéreté du fiécle de
Thefpis. L'objet de cet écrit eſt, comme
l'on voit , de juſtifier le genre de comique
employé par Ariftophane. » La Co-
>> médie , dit-il , telle que j'en avois don-
>>né le plan , étoit liée à la conftitution
» même de l'Etat ; elle étoit un des
>> principaux refforts du Gouvernement.
>>Et lorſque je medonnai tant de liberté
>> contre Cléon & beaucoup d'autres qui
>>avoient part à l'adminiſtration , je me
>> conformois à l'eſprit , & fuivois les
>> ordres fecrets de la République.
JUIN. 1763 . 93
Le reſte du Dialogue eſt employé à
prouver qu'en effetles Comédies d'Aritophane
entroient dans les vues du Gouvernement
fondé fur la nature de la Démocratie.
Toutes ces preuves font appuyées
ſur des faits qui marquent dans
l'Auteur une érudition éclairée , & une
manière de voir les choſes peu communes,
nous ofons même dire absolument
neuves. C'eſt ce qui diftingue ſpéciale
ment ces deux derniers Dialogues.
On a lu dans le temps des lettres de M,
de Voltaire à M. Paliſſot, avec les réponſes
On les retrouve avec plaifir dans cette
Edition , où elles ſerviront à l'Hiſtoire
Littéraire de notre fiécle. Elles font
en même temps un exemple de la modération
avec laquelle on devroit ſe conduire
dans les diſputes de Littérature.
Les piéces fugitives terminent le ſecond
Volume. Elles commencent par
une Épitre au Roi , que l'Auteur eut
l'honneur de préſenter à Sa Majesté en
1749. C'eſt n'est pas l'unique occafion
qu'ait eu M. Paliſſot , de donner des
preuves publiques qu'il eſt également
bon Sujet & bon Poëte. On peut en
voir d'autres preuves dans le Prologue
& le Difcours qu'il a mis à la tête de ſa
Comédie des Originaux.
94 MERCURE DE FRANCE.
Enfin le troifiéme Tome de ce Recueil
contient l'Histoire des premiers
fiècles de Rome , dédiée au Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar. Elle
avoit déja eu deux Editions. Cette troifiéme
a été revue & corrigée avec ſoin.
Nous invitons ceux qui pourroient condamner
le choix du Sujet , à lire le Difcours
préliminaire ; ou plutôt nous conſeillons
de lire l'Hiſtoire même , qui
porte partout l'empreinte d'un homme
d'eſprit , également verſé dans l'art d'écrire
& dans la connoiſſance de la Politique
& du coeur humain.
Il y a d'autres piéces dans ce recueil
fur leſquelles le temps ne nous promet
pas de nous arrêter : telles font en particulier
, des Epitres , des Odes , des
Chanfons , des Epigrammes , des Difcours
en profe ,& d'autres Ecrits de peu
d'étendue. L'Auteur n'a fait choix que
de ceux qu'il a cru dignes des regards du
Public ; & fa ſévérité a fait exclurre de
cette Edition pluſieurs piéces qui peutêtre
ne l'euffent pas déparée. Quoi qu'il
en ſoit , celles qu'il a conſervées ne peuvent
que lui faire honneur. On peut
voir par le nombre & la variété de fes
Ouvrages , qu'il y a peu de genres dans
leſquels il ne ſe ſoit éxercé ; & il eſt rare
JUIN. 1763. 95
qu'à 33 ans , on ait parcouru une carrière
auffi vaſte & auſſi brillante.
LETTRE , au sujet du Dictionnaire de
Commerce DE SAVARY.
MONSIEUR ,
En lifant le Mercure du mois de Mai
de cette année , nous y avons vù l'annonce
que vous faites d'une nouvelle
édition du Dictionnaire de Commerce
de Savary , à Copenhague , renfermant
beaucoup d'additions , & dont on trouve
, dites-vous , des ſouſcriptions chez
MM. Deffaint & Saillant , Libraires ,
rue S. Jean de Beauvais. Comme nous
jouiſſons du Privilège de l'Ouvrage de
Savary , & que nous ſommes occupés
depuis pluſieurs années à en préparer
une édition nouvelle , nous prenons
la liberté de vous adreſſer à ce
ſujet quelques réflexions que
vous prions d'inférer dans le Mercure
du mois prochain .
nous
Permettez-nous d'abord de vous faire
remarquer que l'annonce d'une édition
étrangère pour un Ouvrage françois ,
96 MERCURE DE FRANCE.
dont le Privilège appartient à un Libraire
du Royaume , eſt contraire aux
uſages conftamment ſuivis dans la
Librairie depuis ſon inſtitution. Vous
êtes trop équitable , Monfieur , pour
que nous penfions que vous ayez voulu
par vous-même donner atteinte à un
bien qui nous appartient , & dans la
jouiſſance duquel nous fommes maintenus
fans trouble par les Lettres de
Privilège que le ministère nous donne,
leſquelles ferment l'entrée du Royaume
à toute édition étrangère. Vous
avez pû ignorer que le Privilége du
Dictionnaire de Commerce nous appartenoit;
mais les perſonnes qui vous
ont fourni cet avis , ne l'ignoroient probablement
pas , & auroient dû vous le
faire ſçavoir. Ces mêmes perſonnes vous
ont trompé encore , en vous diſant
qu'on trouvoit des ſouſcriptions chez
MM. Deffaint & Saillant , Libraires
à Paris . Ces MM. nous ont afſuré qu'ils
n'avoient point de ſouſcriptions à fournir
, & qu'ils n'étoient point dans l'intention
de s'en charger ; & ils nous ont
même permis de rendre public le défaveu
qu'ils font de cette partie de l'Avis
inféré au Mercure.
Cependant , Monfieur , nous ofons
vous
JUIN. 1763 . 97
vous affurer que dans la crainte de priver
la Nation d'un Ouvrage utile , nous
ne réclamerions pas nos droits , fi les
éditions étrangères du Dictionnaire de
Savary étoient faites avec le ſoin que
paroît mériter un ouvrage de cette importance
, & fi nous ne travaillions pas
depuis plufieurs années à le rendre plus
digne d'être préſenté au Public.
On croira que le Dictionnaire de
Commerce ayant été commencé en
France & fous les yeux du Ministère ,
ne pouvoit guères prendre d'accroiffement
que dans le lieu où il avoit pris
naiſſance , & à l'aide des mêmes ſoins
auxquels on en avoit été redevable.
Le Dictionnaire de M. de Savary ,
a été fait ſous la protection & avec
le fecours du Gouvernement , d'aprés
des Mémoires nombreux, communiqués
par Meſſieurs les Intendans , par les
Inſpecteurs du Commerce , par les
Chefs de nos principales Manufactures ,
par nos Confuls dans les principales villes
de Commerce de l'Europe &c. Comment
des Etrangers dépourvus de tous
ces fecours , auroient- ils pu fuivre le
même travail avec ſuccès , corriger les
fautes qu'on a dû faire , remplir les vuides
qu'on a dû laiſſer néceſſairement
dans un premier éffai ?
E
98 MERCURE DE FRANCE .
Quoique le Dictionnaire de Commerce
foit utile à des Négocians étrangers
, & qu'on puiffe à certains égards
le regarder comme Univerſel , il faut
cependant convenir qu'il eſt encore plus
national qu'étranger , & plus fait pour
l'inſtruction de nos Concitoyens , que
pour celle des autres Nations. Or eft- ce
à des Etrangers à nous inſtruire de ce
qui ſe paſſe chez nous , des loix par
leſquelles le Commerce eſt conduit en
France , de l'état de nos Manufactures,
de la nature & de la quantité de nos
importations & exportations , & c , &
de cette multitude immenſe d'autres
détails relatifs à la France , & qui ne
peuvent être bien connus que parmi
nous ?
Mais cette préſomption peu favorable
aux Editions étrangères ſe change en
une entiere certitude , lorſqu'on voit
combien les Editions de Genève & celle
de Coppenhague que vous annoncez
font défectueuſes & peu propres à remplir
l'attente du Public.
Dans l'Edition de Genève , le petit
nombre d'additions & de corrections
qu'on y a faites ne ſont relatives qu'à
elle l'Hiſtoire Naturelle : à cela près ,
ne contient que le Texte de Savary
JUI N. 1763 . 99
avec toutes les fautes qu'on y a remarquées
dès l'origine. On y a confervé
tous les détails que Savary donne
de l'état du Commerce , malgré les
changemens furvenus depuis l'époque
à laquelle écrivoit cet Auteur , c'eſt-àdire
,depuis le commencement du Siécle.
On n'y a fait entrer aucun de ces
Articles généraux concernant l'adminiftration
du Commerce , comme Manufactures
, Liberté du Commerce, Luxe,
Crédit , Circulations Colonies , &c.
&c. &c. En un mot , toutes les raiſons
qui peuvent faire regarder l'ancien Savary
comme inſuffifant , ſont exactement
applicables à l'Edition de Genêve,
qui ne différe que fort peu de l'ancienne
, & dans des choſes tout-à-fait étrangères
à l'objet du Commerce.
,
On ne peut pas juger l'Edition de
Coppenhague plus favorablement : on
y retrouve toutes les omiffions , toutes
les inéxactitudes de l'ancien Savary .
Quant aux additions , elles confiftent
1º. dans les détails d'Hiſtoire Naturelle
dont on avoit groſſi l'Edition de Genêve
, & qui font ſi étrangers au Commerce
: 2 °. Dans les Articles tranfcrits
mot à mot de l'Encyclopédie , & dans
un petit nombre d'autres copiés du
E ij
100 MERCURE DE FRANCE .
Journal de Commerce , du Journal economique
, de la Matière médicale de
M. Geoffroi , & de la Minéralogie de
Wallerius & d'Henctiel.
Nous n'avançons rien ici dont nous
ne ſoyons afſurés d'après un relevé &
une comparaiſon exacte des Editions
de Paris 1748 , de Genève & de Coppenhague.
Et pour en donner une preuve
complette , nous allons préſenter aux
Lecteurs un tableau plus détaillé de ces
additions .
Les changemens & les additions du
Dictionnaire de Coppenhague comparé
à l'Edition de Genève , confiftent en
deux mille articles environ . De ces deux
mille articles , près de quinze cent font
tirés des ſept premiers volumes de l'Encyclopédie
, & ſe trouvent dans les
deux premiers volumes , & dans une
partie du troifiéme de l'Edition de Cop
penhague. Il eſt affez étrange qu'on aille
copier fervilement un Ouvrage auffi
connu & auffi répandu.
Mais il y a plus. 1º. Ces articles empruntés
de l'Encyclopédie font pour la
plupart abfolument étrangers au Dictionnaite
de Commerce , comme des
articles concernant le méchaniſme des
Arts & l'Histoire Naturelle . 2°. Une
JUIN. 1763 . 101
grande partie de ces articles étoient tirés
de Savary même , placés dans l'Encyclopédie
avec des changemens trèslégers.
3°. Ce plagiat des Editeurs de
Coppenhague rend leur Ouvrage inégal
depuis l'A juſqu'au G incluſivement ,
c'est-à-dire en ſept lettres , il y a quinze
cens articles ajoutés ou changés,& deux
volumes & demi ; tandis que depuis l'H
juſqu'auZ, c'est-à-dire en ſeize lettres de
l'Alphabet , il n'y a que cinq cent Articles
environ , & un volume & demi
feulement. 4°. L'Encyclopédie d'où l'on
a tiré ces additions n'étant pas achevée,
les Articles que les Editeurs de Coppenhague
en ont empruntés ne forment
pas à beaucoup près un corps complet
de doctrine & de principes .
5°. Ces mêmes Articles ſont continuellement
en contradiction avec ceux
d'après leſquels le reſte du Dictionnaire
eſt fait. Par exemple : on lit à l'Article
COMMUNAUTÉS , que ces corps ont des
loix particulieres qui ſont prèſque toutes
opposées au bien général ; que leur
établiſſement affoiblit la concurrence, le
premier principe du Commerce
Dans l'Article COMPAGNIES DE Cом-
,
&c.
MERCE , on dit d'après M. Child , que
les Compagnies nefont pa capables
pas
de
1
Elij
102 MERCURE DE FRANCE.
conferver ou d'accroître une branche de
Commerce ; qu'elles cauſent ſouvent des
pertes à la Nation ; qu'on peut s'en
paffer pour étendre le Commerce , &c.
Tandis qu'en d'autres endroits on trouve
que les octrois que reçoivent les Compagnies
des Princes leurs Souverains
font la bafe & l'appui des plus grands
Commerces , & fontfleurir les Etats , & c .
(Voyez la Préface & une infinité d'autres
endroits. )
6°. On a négligé de confulter les
meilleures ſources : Melon , Cantillon ,
Hume , Child , Jean de With , le Négociant
Anglois , & les Ouvrages Anglois.
7°. Dans les additions qu'on a tirées
de quelques autres Ouvrages , les Editeurs
de Coppenhague ont recueilli pref
que toujours des morceaux étrangers
au Commerce.C'eſt ainſi qu'ils ont tranfcrit
beaucoup d'endroits de la Minéralogie
de Walerius & de celle de
Henctiel.
Tel eſt , Monfieur , le jugement que
portent des perſonnes inſtruites des éditions
étrangeres du Dictionnaire de
Commerce, & en particulier de celle que
vous annoncez. Si nous avions voulu
imiter les Editeurs de Genêve & de Cop
JUIN. 1763 . 103
penhague , & ne donner comme eux
que l'ancien Ouvrage avec quelques
additions peu importantes ou étrangères
à l'objet du Commerce , fi nous ne
nous étions pas propoſé de donner une
édition véritablement corrigée & augmentée
, d'y répandre les vrais principes
du Commerce que Savary n'a pas connus
, & de rendre en un mot cet Ouvrage
digne d'être offert au Public, nous
ne nous ferions pas laiſſé prévenir par
les Libraires étrangers. Mais pour remplir
nos vues à cet égard, il nous a fallu
des foins , de la dépenſe , & furtout
du temps.
Nous nous flatons que le Public
attendra avec un peu de patience la
fin d'un travail néceſſairement long ,
mais dont nous voyons le terme s'approcher.
Nous comptons publier le
Profpectus de notre nouvelle édition
dans le courant de l'année prochaine ,
& mettre tout de ſuite ſous preffe.
Nous avons l'honneur d'être &c .
Les Frères ESTIENNE ,
Libraires , rue S. Jacques.
A Paris ce 10 Mai 1763 .
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
و
LE Nouvel ABAILLARD , ou Lettres
d'un Singe au Docteur ABADOLFS ,
traduites de l'Allemand Se trouve
à Paris chez Dufour & Grangé , Libraires
, fur le Pont Notre-Dame. 2
Volumes in- 12.
CESES Lettres contiennent une Hiſtoire
intéreſſante , dont les principaux Acteurs
, font un homme qui joint à un
efprit cultivé & orné des plus belles connoiſſances
, la bonté du caractère &
l'amour de l'humanité ; une jeune perſonne
aimable & ſenſible , un Financier
modelé fur l'ancien moule , un Militaire
vicieux & capable de toute forte
d'excès , un Abbé plein de prétentions
& qui eſt parvenu à ne rougir de rien
une fille , dont la fingulière façon de
penfer &d'agir , ſe ſoutient dans tout le
cours de l'Ouvrage. L'intrigue s'ouvre
dans la 7 Lettre. Après avoir crayonné
le tableau de la maiſon du Financier , de
ceux qui la fréquentent, & du premier
Perſonnage , dont nous venons de parler
, ( M. d'Armilli ) voici comme l'Auteur
s'exprime .
,
M. d'Armilli pourroit jouir d'une con
JUIN. 1763 .. 105
fidération diftinguée dans le grand monde
, mais fon humeur mélancolique
l'en éloigne , & depuis qu'il a vu Theréſe
, je comprends par ſon affiduité à
fréquenter notre maiſon , qu'il n'en fréquente
plus d'autres. Theréſe voit M.
d'Armilli avec plaifir : ſon âme eſt douée
d'une vertu magnétique. Ils ſe parloient
il y a quelques jours ſur le ton de la confance
& de l'amitié. On les gênoit
quand on vouloit entrer dans leurs converſations
quoiqu'elles ne roulaffent que
furdes choſes indifférentes ; ils ſe fixoient
avec complaifance , ils ſourioient prèſque
en même-temps , ils devinoient leurs
penſées , je n'ai jamais remarqué de ſympathie
plus parfaite. Ils offroient le touchant
aſſemblage de la liberté ſans indécence
, du ſçavoir fans pédanterie , de
la philoſophie fans préjugés , des grâces
fans prétentions , du bonheur ſans amer
tume. Qu'ils me paroiffent changés !
Leurs yeux ne ſe parlent plus , parce
qu'ils craignent ſans doute d'en comprendre
le langage. Hélas ! ils ne font
point changés. Ils ſe craignent , donc
ils s'aiment. Tant mieux , diras-tu peutêtre
; ce vertueux jeune homme ſemble
formé pour ma fille.... Reviens , vénérable
Abadolfs , de cette erreur funeſte.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
Frémis , mon cher Maître . Dans quel
lieu as-tu envoyé le fruit d'un amour cher
à ton coeur ? .... Tâche plutôt d'étouffer
par les meilleurs avis une paffion dont
les fuites feroient terribles. Apprends
que d'Armilli eſt marié.
Cet amour malheureux eſt la cauſe
de la variété des événemens qu'on trouve
dans cette Hiſtoire. Le récit en eft
ſouvent coupé par de petitesDiffertations
fur différens Sujets. On rend compte
dans la Préface de la manière dont ces
Lettres , qu'on attribue à un Singe , ont
été trouvées. On établit,en plaiſantant,
la poſſibilité de cette fiction que l'exemple
des Fabuliſtes ſemble juſtifier. L'abondance
des matières ne nous permet
pas de nous étendre davantage ſur cet
Ouvrage. On l'attribue à M. de Campigneulles
, qui a déja publié pluſieurs
Ecrits , qui ont reçu un accueil favorable.
ANNONCES DE LIVRES .
ÉSSAIS hiſtoriques fur Paris , de M.
de Saintfoix , troifiéme édition , revue ,
corrigée & augmentée , 4 vol. in- 12 .
Londres , 1763 ; & ſe trouvent à Paris ,
chez Duchesne , Libraire , rue S. Jac
JUI N. 1763. 107
ques , au-deſſous de la Fontaine S. Benoît
, au Temple du Goût.
Le ſuccès des premières Editions de
cet Ouvrage où l'utile & l'agréable ſe
trouvent également répandus , eſt un
fùr garant de l'accueil que doit attendre
celle-ci de la part du Public. On vend
à part un Supplément pour les perfonnes
qui ont l'Edition en trois volumes.
Nous en donnerons l'Extrait dans le
Mercure prochain.
1
LE CONSOLATEUR , pour ſervir de
réponſe à la théorie de l'Impôt , & autres
écrits fur FEconomie Politique.
Par M. E B. de S. S... in- 12 . Bruxelles,
1763 ; & fe trouve à Paris , chez. Valleyre
Père , rue S. Severin , vis-à-vis le
Portail de l'Eglife , à l'Annonciation.
Tout bon Citoyen jugera ce Livre
digne de ſon titre ;& nous ne tarderons
pas d'en rendre compte,
RECUEIL de Lettres , pour fervir
d'éclairciſſement à l'Histoire Militaire
du régne de Louis XIV. Tomes 5 &
6. in-12. La Haye, 1763; & ſe trouve à
Paris, chez Antoine Boudet, Imprimeur
du Roi , rue S. Jacques , à la Bible d'or.
Les Amateurs de notre hiſtoire , &
Evi
108 MERCURE DE FRANCE.
furtout ceux qui connoiffent le mérite
de cette collection , ne pourront qu'applaudir
au zéle très-louable des Continuateurs
de cet Ouvrage.
LE LANGAGE de la Religion , par
l'Auteur du Langage de la Raifon.
Intonuit de Calo Dominus , & Altiffimus
dedit vocem fuam. Pl. 17. v. 15 .
In - 12 . Paris , 1763. Chez Nyon , Libraire
, quai des Auguſtins,à l'Occafion.
LES PENSÉES de J. J. Rousseau ,
Citoyen de Genève. In-12. Amſterdam,
1763 ; & fe trouvent à Paris , chez
Prault petit -fils , Libraire , quai desAuguſtins.
HISTOIRE de l'Empire de Ruffie
fous Pierre le- Grand , par l'Auteur de
l'hiſtoire de Charles XII. Tome 2. &
dernier, in-8°. 1763. On en trouve des
exemplaires chez Panckoucke , Libraire,
rue & à côté de la Comédie Françoiſe.
La célébrité de l'Auteur & celle du
Héros dont il vient d'achever l'hiſtoire,
faifoient attendre avec impatience le
volume que nous annonçons , avec autant
de p'aiſir que nous nous propoſons
d'en donner bientôt l'Extrait .
JUIN. 1763 . 109
1
L'ÉCOLE de la Chaſſe aux Chiens
courans , par M. le Verrier de la Conterie
, Ecuyer , Seigneur d'Amigny , les
Aulnets , &c . précédée d'une Bibliothéque
hiſtorique & critique des Thereuticographes
. In 8. 2 vol . Rouen , 1763 .
De l'Imprimerie de MM. Nicolas &Richard
Lallemant.
N. B. Ce qui ajoute au mérite de cet
Ouvrage , c'eſt que la première partie
pleine de recherches auſſi ſçavantes
qu'agréables , eſt de MM. Lallemant ,
auffi connus par leur érudition que par
leur naiſſance.
LA VOIX de la Nature , ou lesAvantures
de Madame la Marquiſe de ***.
Par Madame de R. R. Auteur de la
Paysanne Philofophe. 5 parties in - 16 .
Amsterdam , 1763 ; & fe trouve à Paris
chez les Libraires qui vendent les
Nouveautés . Nous en rendrons compte
plus amplement.
PROJET d'Etabliſſement d'un Bureau
de Confultations d'Avocats pour les
Pauvres ; ou Lettre d'un Citoyen à M.
Marin , Cenfeur Royal , en réponſe à
celle par lui écrite à Madame la P ***
de*****, fur un Projet intéreſſant pour
l'humanité. Brochure in-12 . 1763. Se
trouve chez les mêmes Libraires .
1
110 MERCURE DE FRANCE.
DISSERTATION fur ce qu'il convient
de faire pour diminuer ou fupprimer
le lait des femmes,&c. Ouvrage
couronné par la Société Hollandoiſe
des Sciences , à Harlem , le 21 Mai
1762 , par M. David , Docteur en Médecine.
Brochure , in- 12. Paris , 1763.
Chez Vallat la Chapelle , Libraire , au
Palais , fur le Perron de la Sainte-Chapelle.
SATYRES nouvelles , par M. de V ***
Brochure in- 12 . Amsterdam, 1763. Et fe
vend à Paris, chez Cuiffart , Pont-au-
Change, à la Harpe. Nous comptons en
donner l'Extrait.
DISCOURS quia remporté le Prix d'Eloquence
, au jugement de la Société
Royale des Sciences & Belles-Lettres de
Nancy , pour l'année 1763. Par M. Billecard,
Avocat à la Cour. In- 8°. Nancy,
1763. Chez la Veuve & Claude Lefeure ,
Imprimeur ordinaire du Roi.
L'Auteur de ce Difcours touche à
peine à ſa vingtiéme année ; & nous ne
tarderons pas à lui rendre toute la justice
qu'il nous paroît mériter.
ÉTAT des Livres nouveaux qui fe
trouvent chez BRIASSON , Libraire
JUIN . 1763 . JIT
à Paris , rue S. Jacques , à la Science
; 1763 .
TRAITÉ des réparations des Egliſes
& des Economats , par M. Piales ,
Avocat en Parlement , in- 12 , 4. vol.
1762.
C'est la suite des Traités de cet Auteur
fur la Matière Bénéficiale , dont
il a dejà paru chez le même Libraire.
Le Traité de la collation des Bénéfices
, du Visa , &c. in- 12 , 8 vol.
Le Traité de la Prévention & Provifion
, in- 12 , 2 vol.
Le Traité de l'Expectative & du
Droit des Gradués , in-12 , 6 vol.
Le Traité de la Dévolution & du
Dévolut , in- 12 , 3 vol.
Le Traité des Commendes , in-12 ,
3 vol.
Obſervations fur les Scavans incrédules
, & fur quelques -uns de leurs
Ecrits , par M. de Luc , in- 8°. Genéve ,
1762.
Differtation ſur les Celtes Brigantes ,
in-12. Breghente , 1762 .
Les mêlanges de Philofophie & de
Mathématique de la Société de Turin
ou Miscellanea Taurinenfia , in-4°. 2
vol. Turin , 1759 & 1762.
112 MERCURE DE FRANCE
,
Les Planches du Dictionnaire des
Sciences , des Arts & Manufactures
feconde & troifiéme livraiſon , in-fol.
Traité des nombres trigonaux , de
leur valeur & uſage , par M. Joncourt ,
in-4° . A la Haye. 1762 .
Le Calendrier des Laboureurs & Fermiers
, traduit de Bradley , nouvelle
Edition , in- 12. 1762.
Phyſique occulte , ou la Baguette divinatoire
, nouvelle Edition , in- 12 , 2
vol . fig. A la Haye , 1762.
Plus, on trouve chezle même Libraire
les fuivans , dont il a acquis les impreffions
depuis peu.
Dalembert : Traité de Dynamique ,
in-4° , fig. Nouvelle Edition augmentée
, 1758.
-Suite ou Traité de l'Equilibre & du
Mouvement des Fluides in-4°. fig.
1744.
-Effai d'une nouvelle Théorie de la
réſiſtance des Fluides, in-4 °. fig . 1752 .
Nota. Les trois Traités ci-deſſus ont
une extrême liaiſon l'un avec l'autre ;
cependant ils continueront à se vendre
toujours séparément.
-Réflexions ſur la cauſe générale
des Vents , in-4° . fig . 1747.
JUIN. 1763. 113
Recherches ſur la préceſſion des
Equinoxes & fur la nutation de l'axe
de la Terre , in- 4° . fig . 1759 .
-Recherches ſur divers points importans
du Syſtême du Monde , in-4° .
3. vol . fig . 1754 & 1756 .
Nota. Le troiſième volume continuera
àfe vendre séparément.
-Opufcules Mathématiques , ou Mémoires
fur différens ſujets de Géométrie
, de Méchanique , d'Optique ,
d'Aſtronomie , &c. in-4°. 2 vol .
fig. 1761 .
L'Auteur prépare un troisième Volume
, qui paroitra dans cette année
2763.
- Nouvelles tables de la Lune , in-4°.
-Les mêmes en Latin , in-4°.
Recherche de la Vérité , par le Pere
Malebranche , in- 12. 4. vol. 1761 .
Les OEuvres de M. Renuffon , contenant
les Traités de la Communauté ,
du Douaire , de la Garde- noble &
bourgeoife , des Propres , & de la Subrogation
, avec des Queſtions de Droit
les plus difficiles : nouvelle Edition
augmentée , in-fol. 1760.
Lettres Philoſophiques ſur la formation
des Sels & des Cryſtaux , par M.
Bourguet , in- 12 . Amsterdam , 1762.
114 MERCURE DE FRANCE.
1
ARTICLE II I.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles - Lettres de
DIJON , tenue dans la Salle de l'Hôtel-
de-Ville , le Mercredi 8 Décembre
1762 .
L'ACADÉMIE érant dans l'uſage d'expofer
publiquement à la fin de chaque
année , le tableau de ſes opérations littéraires
; le Secrétaire perpétuel ouvrit la
Séance par un détail hiſtorique des différens
Sujets qui avoient exercé la plume
des Académiciens. Trois genresde
Sciences , dit- il , fixent en quelque forte
les objets de nos travaux Académiques
: la Phyſique & les Arts; la Médecine
& les branches éffentielles qui lui
appartiennent ; l'Hiſtoire & les Belles-
Lettres . Parcourons dans ces trois claffes
les divers ouvrages dont la lecture
JUIN. 1763. 115
a rempli nos féances pendant le cours de
l'année.
Dans le régne végétal, la Nature offre
ſouvent au Phyſicien des Phénomènes
qui piquent ſa curiofité ſans éclairer fon
efprit. Pour découvrir la vérité , il ne
faut jamais la perdre de vue ; & le plus
sûr moyen d'y atteindre , c'eſt de s'en
approcher lentement. Telle eſt la méthode
que fuit M. Daubenton dans l'étude
de la Botanique : ſes Obfervations
fur la culture des arbres mille fois répétées
avec la même éxactitude , lui procurent
tous les jours de nouvelles découvertes.
Dans un Mémoirefur le Platane
, dont il a fait la lecture à l'Académie
, il donne la manière d'élever cet
arbre ; il nous fait connoître ſes différentes
eſpèces , ſes variétés, ſes qualités&
ſes u ages.
M. Michault , en conſidérant la Nature
dans l'étendue de ſes trois régnes ,
y recherche les fautes&les erreurs qu'on
lui impute. On s'imagine , dit- il , lorfqu'elle
paroît manquer à l'uniformité
de ſes loix , qu'on a des caprices à lui
reprocher ; & c'eſt ce que nous appellons
, mais improprement , les jeux de
la Nature. Notre ignorance à l'égard de
fon Mechaniſme & de la plupart de fes
116 MERCURE DE FRANCE .
!
Phénomènes , doit rendre les Phyficiens
attentifs dans leurs recherches , timides
dans leurs conjonctures , & circonfpects
dans leurs jugemens. Dans l'éxamen de
la Nature , défions-nous de la chaleur de
notre eſprit & de lafoibleſſe de nos ſens .
Ses prétendus caprices fe rapportent à
tout ce que le mouvement local , en s'oppofant
à l'éxécution de ſes loix fondamentales
, peut y produire de merveilleux.
L'Auteur termine cet éſſai par l'énumération
des chefs-d'oeuvres de l'Art
qui imitent certains jeux de la Nature.
Dans une autre Differtation , & fur
un plan à-peu-près ſemblable , le même
Académicien tâche d'expliquer phyfiquement
ce que le Peuple regarde comme
des prodiges dans les pluies extraordinaires.
On ne connoît , felon M. Michault
, les cauſes naturelles & les effets
des Météores , que relativement aux modifications
de la matière terrestre. C'eſt
ce qui faifoit imaginer au Père Kirker,
que tous les Phénomènes de la moyenne
région ſe répétent dans les gouffres
& les abîmes de la terre. Lorſque les objets
ne font point à la portée de nos fens;
nous ſubſtituons les conjectures aux
Obſervations , nous ofons juger des
procédés de la Nature par des fuppofi
JUIN. 1763 . 117
tions ; quoique tous les jours de nouveaux
événemens démentent les hypotheſes
& renverſent les ſyſtemes. Le
Philoſophe qui ne fait que deviner les
cauſes phyſiques , peut donc également
ſe tromper fur les effets ſenſibles , comme
celui qui ne connoît ni les uns ni les
autres . M. Michault ſe propoſe d'attaquer
dans ce Mémoire , la plupart des
paradoxes &des opinions ridicules qu'on
a oſé répandre à ce ſujet : ileſſaye de détruire
par des explications phyſiques ,
les érreurs populaires concernant quelques
minéraux , certaines matières végétales
, & même différens animaux
qu'on croit être tombés du Ciel.
Les bornes d'un Extrait ne nous permettant
pas de repréſenter exactement
ici tous les travaux de l'Académie , nous
pafferons rapidement d'une matière à
l'autre.
Dans la Médecine , dont les maladies
du corps humain font l'objet , on obferve
, on traite , on guérit. Cet art ſi
précieux à l'homme , eſt un labyrinthe
où l'on s'égareroit infailliblement , fi
l'on ne portoit dans ſes routes obfcures ,
le flambeau de la Phyſique , le feu d'Hermès
& le fer de Véſale . C'eſt dans ces
trois points de vue,que le Secrétaire con
118 MERCURE DE FRANCE.
fidère les Ouvrages Académiques concernant
cette Science. Après avoir jetté
un coup d'oeil ſur les procédés chymiques
& fur les obfervations anatomiques;
l'Hiftoire de la Chirurgie , dit- il ,
eſt malheureuſement jointe à celle de
nos infirmités & de nos maux. Il ſemble
que dans le corps humain , la Nature ait
voulu en quelque forte repréſenter ſes
trois régnes : les polypes , comme les
plantes , y germent , y croiffent , y végétent
: les vers y naiſſent , y vivent ,
s'y régénérent : les minéraux s'y forment
, s'y augmentent , s'y multiplient.
La pietre qui cauſe des douleurs fi
cruelles ne peut être tirée de la veffie
que par une opération plus cruelle
encore. S'il faut au Chirurgien une
grande fermeté d'âme pour faire cette
opération ; quel courage ne faut - il
pas au maladepour s'y expofer ? Diſons
plus, quel héroïfſme , lorſque l'art éxige
qu'elle s'éxécute en deux temps ? C'eſt
l'objet d'un Mémoire de M. Marétl'ainé
furles Avantages de différer l'extraction
de la pierre. Après l'inciſion par laquelle
on a commencé d'ouvrir une iſſue , on
nedoit pas toujours pratiquer la taille en
deux temps ; mais il eſt ſouvent auffi des
cas où l'on ne peut ſe diſpenſer de re-
,
JUIN. 1763. 119
courir à cette méthode ſans expofer la
vie du malade. Les raiſons ſur leſquelles
M. Marét appuie ſon ſentiment , font
confirmées tant par fes propres obfervations
, ſa longue expérience & fes fuccès
, que par des faits de pratique inférés
dans les écrits de pluſieurs Lithotomiſtes
. L'Auteur fouhaite en terminant
fon Ouvrage , que déſormais le Chirurgien
ne croye plus ſa réputation intéreſſée
à tailler en deux temps ; & que le
Public fufpende fon jugement fur des
objets qui font quelquefois hors de la
ſphère de ſes connoiffances .
L'Hiftoire & les Belles -Lettres n'ont
pas fourni à l'Académie une récolte
moins abondante : pluſieurs de nos Académiciens
nous ont auſſi préſenté des
fleurs& des fruits du Parnaſſe. Le Secrétaire
, après avoir expoſé les Sujets
qui ont été traités dans ces différens genres
, termine ainſi ce difcours pittorefque.
Enfin , M. l'Evêque de Troyes ,
dans une Piéce en vers qui contient quelques
réfléxions d'un Philoſophe ſur les
charmes de ſa ſolitude , nous a prouvé
qu'avec la même plume dont il trace des
morceaux de la plus fublime éloquence ,
il ſçait employer le plus vif coloris de la
Poëſie pour peindre les délices de la vie
champêtre.
120 MERCURE DE FRANCE.
M. le Préſident de Ruffey lut enſuite
un Effai Historique fur les Académies.
L'Hiftoire des Académies eſt auſſi intéreffante
pour les Gens de Lettres , que
l'eſt l'Histoire d'une Nation pour les
Peuples qui la compoſent. M. l'Abbé
d'Olivet avoit promis cet Ouvrage au
Public : quelques Académies en ont
tracé de légères eſquiſſes , & d'ailleurs
nous avons déja pluſieurs Hiſtoires particulières
de ces Compagnies ſcavantes ;
mais juſqu'ici , perſonne n'avoit encore
travaillé à en faire un corps d'Hiſtoire
générale. M. le Président deRuffey a vu
fans être éffrayé , toute l'étendue de la
matière : il a partagé fon Sujet en trois
parties deſtinées aux lectures de l'Académie
dans ſes Séances publiques. La
première traite des Académies d'Italie ;
la feconde , de celles de France ; la troifiéme
, des Académies étrangères. Mais ,
pour ſe prêter à l'abondance du Sujet , il
ſe propoſe de ſuppléer par des Notes
hiſtoriques & critiques , aux détails intéreſſans
qui ne pourront entrer dans
ces Difcours Académiques.
Dans ſa première partie , l'Auteur remonte
àl'origine des Sciences : la curiofité
eft , felon lui , le premier mobile
qui porte l'eſprit à les cultiver. L'Egypte
en
JUIN. 1763 . 121
en
en fut le berceau ; tranſportées dans la
Gréce , elles y parvinrent au plus haut
degré de perfection & de gloire : les Philoſophes
& lesSçavans ſe raſſemblèrent ,
pour difcourir fur les Sciences , dans la
maiſon d'Academus , Citoyen d'Athènes
; la poſtérité a donné fon nom à tou
tes les Sociétés de Sçavans , de Gens de
Lettres & d'Artiſtes, qui ſe ſont formées
dans la fuite. >> Rome , ce font les pro-
>> pres termes de l'Académicien ,
>>parlant du paſſage des Sciences & des
>>Arts de la Gréce en Italie , Rome doit
>> mettre au nombre de ſes plus glorieu-
>>>ſes conquêtes,celle qu'elle fit des Scien
>> ces & des Arts en les tranſportant
> dans ſon ſein avec les Philoſophes &
>>>les Artiſtes de la Gréce ſubjuguée. Le
>>tumulte des armes & des féditionsdans
>>lequel elle avoit vécu depuis fon ori-
>> gine , avoit plongé l'eſprit de ſes Ci-
>>toyens dans l'ignorance & la fuperfti-
>>>tion ; & cette Maîtreffe de l'Univers
>>étoit plus barbare que les Peuples mê
>>mes à qui elle donnoit ce nom. La
>> férocité des vertus guerrières
>>amour aveugle de la patrie , une am-
>> bition démeſurée , tenoient lieu aux,
• Romains de goût , de Sciences & de
>> talens. Mais bientôt , tout changea de
F
,
un
122 MERCURE DE FRANCE.
>>face; les Romains apprirent aifément
des Nations vaincues à jouir des com-
"modités de la vie : les Arts ornèrent
>>>& élevèrent leurs temples& leurs mo-
>>>numens publics ; leurs maiſons furent
>>transformées en Palais ; l'éloquence ſe
fit entendre au barreau ; il parut des
>>Historiens dignes de Rome; il naquit
des Poëtes dignes de chanter les louan-
>> ges des Dieux &des Héros.
Après ce Préliminaire , l'Auteur entreen
matière & fait mention d'une Aca .
démie célébre établie à Rome par Augufte
; d'une autre fondée plus anciennement
à Marseille; de celle de Lyon
qui faiſoit la terreur des mauvais Auteurss
,, que l'on condamnoit à effacer
leurs Ouvrages avec la langue , ou à être
précipités dans le Rhône.
La décadence des Sciences qui ſuivit
celle de l'Empire Romain , introduifit
lignorance &la barbarie quidéſolèrent
pendant plus de neuf fiécles la face de
PUnivers. L'Auteur parcourtrapidement
cet interrégne des Sciences, où il découvre
dans des aſſemblées ſous Charlemagne
, dans les cours d'amour des Comtes
de Provence dans Fétabliſſement des
jeux floraux de Toulouſe en 1324 , des
préſages des Académies qui devoient ſe
JUIN. 1763. 123
former un jour. M. de Ruffey s'exprime
ainfi fur le renouvellement des Sciences.
>>Enfin arriva le temps heureux de cette
>>fameuſe révolution qui ramena en
> Europe les Muſes fugitives ; qui fir
>>renaître les Lettres & les Arts : par ſes
>>progrès rapides , on vit le ſçavoir fuc-
>céder à l'ignorance , la politeſſe à la
>>barbarie , la religion à la ſuperſtition .
>>Pluſieurs cauſes contribuerent a opé-
> rer ce changement:la priſe deConſtan-
>>tinople en 1453 , obligea les Sçavans
»de la Gréce à ſe retirer en Italie ; l'ac-
>>cueil favorable que leur firent lesMé-
» dicis les fixa dans ce Pays. Laurent
>> de Médicis & fon fils le Pape Léon X,
» pleins de grandes vues & de zéle pour
» leur patrie , n'épargnèrent rien pour
>rendre le commerce de ces Grecs uti-
» les à l'Italie ; s'immortaliſerent en pro-
>> tégeant les Sciences & les Arts , &
donnèrent à tous les Princes le modèle
>> d'un nouveau genre de gloire , qui les
>> conduit plus sûrement à l'immortalité
> que les plus brillantes conquêtes. L'in-
>> vention de l'Imprimerie , en multi-
-pliant les fources de la Science , con-
>>tribua à ſeconder leur projet , & à en
>affurer le ſuccès,
M. de Ruffey nous apprend que la
1
Fij
135
124 MERCURE DE FRANCE .
première Académie fut établie à Naples
en 1470 , par Antoine de Palerme , Secrétaire
du Cabinet d'Alphonse V , Roi
d'Arragon & de Naples ; & la feconde ,
à Florence ſous la protection des Médicis
. Depuis ce temps juſqu'à nos
jours , l'Italie a vu naître dans ſon ſein
une infinité d'Académies qui ont cultivé
tous les genres de Sciences , d'Arts
& de Littérature ; on en a compté plus
de 500 , dont pluſieurs ne ſubſiſtent
plus.
L'Auteur attribue au mauvais goût du
XV & du XVIe fiécle , les noms bifarres
de ces différentes ſociétés : il remarque
que les premières étoient compofées
d'un mêlange de Sçavans & de Cavaliers;
&que les Joûtes & lesTournois faifoient
partie de leurs éxercices ; que l'on combattoit
pour l'honneur des Académies
comme pour celui des Dames.
La plupart de ces Sociétés n'exigeant
aucun détail , l'Auteur ſe borne à ne
parler que de celles qui ont eu de la celebrité;
telles que l'Académie de la Crufca
, établie en 1582 pour polir la langue
Italienne , & qui a fervi de modéle à
l'Académie Françoiſe & à l'Académie
Eſpagnole : l'Académie des Arcades ,
dontl'objet principal fut la réformation
JUIN. 1763. 125
du goût ; & à laquelle les Princes , les
Rois , les Papes même s'emprefferent
d'être afſociés .
>> De nos jours , dit l'Auteur,un grand
>> Roi , dont les qualités bienfaiſantes
- > honorent encore plus l'humanité que
>> le Trône , n'a pas dédaigné de devenir
» Membre de ceste Académie ſous le
>> nom d'Eutimio - Allifireo ; & de la mê-
>> me main dont il tient le ſceptre , ſym-
» bole du bonheur de ſes Peuples , il
>> aime quelquefois à faire uſage de la
>>houlette des Arcades &de la plume
>> des Muſes.
A l'occaſion de l'Académie des Arcades
de Rome , qui a fondé quarantetrois
Colonies dans les principales Villes
d'Italie , avec leſquelles elle entretient
une correfpondance littéraire , l'Auteur
entre dans un enthouſiaſme de zéle digne
d'unvrai Académicien.
>> Que ne puiſſions-nous , dit-il ,
>> voir éxécuter en France un projet di-
>> gne d'être ſuivi ; les Académies de Pa-
>> ris adopter celles des Provinces , diri-
>>ger leurs travaux , juger leurs ouvra-
» ges , épurer leur goût, exciter leur
>>émulation! Quels avantages n'en retireroient
pas les Lettres & les Scien-
>> ces ? Les Académies des Provinces re-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
>>doubleroient leurs efforts pour mériter
>>les fuffrages & la confiance de ceux
» qu'ils reconnoîtroient pour leurs maî-
>> tres & pour leurs modéles ; ces maî-
>> tres trouveroient quelquefois dans les
>> Ecrits de leurs Diſciples , des germes
» d'idées neuves & d'heureuſes décou-
» vertes , dont ils pourroient profiter ;
»& qui , faute d'être fécondés , reſtent
>>>enfouis dans l'obſcurité de la Provin-
» ce. Les Académies de Paris ont déja
>> rempli une partie de ce projet par
>> quelques aſſociations d'Académies de
>> Provinces qui leur payent annuelle-
>> ment un tribut , & par les correfpon-
>>dans régnicoles qu'ils s'aſſocient. J'é-
>> tends plus loin une idée qui me flate
>»>&qui doit flater tout homme ſenſi-
>>ble à la gloire des Lettres& des Scien-
>> ces : pourquoi une correfpondance
>>générale & réciproque n'unit- elle pas
» les Académies des Provinces ? Pour-
>>quoi n'eft- elle pas encore établie entre
>> toutes les Académies de l'Europe ?
» Elles ſont compofées de l'élite des Su-
>>>jets de la République des Lettres ; le
» même zéle & le même eſprit ne doit-
» il pas les animer pourſa gloire ?
Dans la ſuite de ſon Ouvrage , M. de
Ruffey s'attache principalement aux
JUIN. 1763 . 127
Académies des Sciences qu'il regarde
comme les plus utiles; il fait mention de
celle des Lincei de Rome , à laquelle ,
ſuivant quelques Auteurs , on doit l'invention
du Microſcope ; de l'Académie
del Cimento de Florence , qu'il regarde
comme mère de la Phyſique expérimentale
: de l'Inſtitut de Boulogne , dont la
célébrité a prèſqu'égalé celle des Académie
de Paris & de Londres. Il vient enfuite
aux Académies remarquables par
quelques fingularités ; Milan , Crémone,
Boulogne en ont eu où l'on ne recevoit
que des Gentilshommes : il s'en eſt formé
une à Sienne toute compoſée de Dames.
On faifit ici l'occaſion d'applaudir
à l'uſage des Italiens qui les admettent
dans leurs Académies,&de blâmer le
préjugé des François qui les en exclut
ufage auquel on a cependant dérogé dans
quelques Provinces. On n'oublie pas
même une Académie burleſque de la
Taverne à Ancône , où tout ſe reſſentoit
du but de ſon Inſtitution ; une Académie
de Satyres établie à Rome par le CavalierMarin;
mais bientôt ſupprimée par
autorité du Pape Clément VIII : enfin ,
une Académie d'impiété , fur laquelle
l'Auteur fait l'obſervation ſuivante. » Par
>>un abus criminel des talens académi
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» ques , en 1545 , une Société compo-
>>fée à Vicence de 40 perſonnes de dif-
>> tinction , oſa atraquer la Religion ;
>> elle futle berceau du Socinianiſme; les
>> Traités qu'on y bfoit contre les My-
>>tères les plus facrés , allarmèrent le Sé-
>> nat de Venife ; il décréta ces Acadé-
>> miciens , dont deux , Jules Trevifano
» & François de Rugo , furent arrêtés ,
>> condamnés à mort& étouffés : les au-
>> tres , ayant à leur tête Lelio Şocin ,
>>s'échappèrent pour aller répandre en
>>Pologne le venin de leur héréfie.
Après avoir parlé de l'Académie de
Cortone , uniquement conſacrée à l'étude
des Antiquités , M. de Ruffey finit
la première partie de ſon Hiſtoire par
une réfléxion fur la cauſe du grand nombre
des Académies en Italie , qu'il attribue
à la multitude de Souverains & des
Princes qui s'y trouvent. » Pacifiques
>> par le peu d'étendue de leurs Etats ,
>> ils ſe ſont à l'envi diſputé la gloire de
>> fonder & de protéger des Acadé-
>>mies ; les Papes & les Cardinaux ont
>>voulu partager cette gloire ; & , par
>> un heureux événement, la fatisfaction
>>de leur amour-propre a tourné à l'a-
>>>vantage de la République des Lettres ,
>>>au progrès des Sciences & des Arts
JUIN. 1763 . 129
>> qui ne fleuriront jamais que dans les
» Pays où les Scavans & les Artiſtes
>> trouveront la protection & la confi-
>> dération qu'ils croyent mériter.
Cette lecture fut fuivie de l'Eloge Hiftorique
defeu M. Jolyot de Crébillon , de
l'Académie Françoise ; prononcé par
M. Michault , qui te propoſe de le publier
inceffamment.
M. Guyot lut un Diſcoursfur les Avantages
de l'Adverfué. Ce Sujet qui ſemble
d'abord préſenter un paradoxe , devient
néanmoins utile & intéreſſant par la manière
dont l'Auteur l'a traité. En effet ,
ſi l'adverſité nous donne une parfaite
connoiffance de nous -mêmes & de ceux
avec qui nous vivons ; fi ce te connoilfance
peut nous conduire à la vertu & à
l'héroïſme , le paradoxe tombe ; & fur
ſes débris s'élévent les avantages réels de
l'adverſité .
La connoiffance de ſoi-même eſt la
Science la plus néceſſaire à l'homme ,
& peut- être , malheureuſement , celle
qu'il néglige le plus. Entraîné par le
torrent des paffions , livré fans ceſſe à
l'impreſſion des objets étrangers , il femble
ignorer la nobleſſe de ſon origine &
l'importance de ſes devoirs : la profpérité
l'aveugle ; dansle tourbillon de la
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fortune , il oublie ſes ſemblables , il
s'oublie lui-même : les flateurs applaudiffent
à ſes caprices , louent ſes ridicules
, encenſent ſes défauts & ſes vices ;
l'adulation le plonge dans une forte d'ivreffe.
Le bonheur trop conftant d'Alexandre
n'a- t- il pas fait de ce Prince né
vertueux , un impie , un tyran , un parricide
? Il força la terre à le reconnoître
pour un Dieu; il a fouillé ſa gloire par
les meurtres de Parménion & de Clitus.
La France conſervera toujours le fouvenir
de fa félicité & de ſa ſplendeur
ſous le régne de Henri le Grand: la Lorraine
, PUnivers admirent Stanislas.
Princes éprouvés par l'adverſité pour le
bonheur des Peuples & l'inſtruction des
Souverains , vos noms auguſtes forment
une démonstration lumineuſe de ſes
avantages ! Vos malheurs donnèrent le
plus haut degré de perfection à vos vertus
: quelle bienfaiſance , quelle magnanimité
! On ne sçauroit contempler vos
buſtes ou prononcer vos noms , fans ſe
ſentir pénétré d'amour & de reſpect.
La vie , pour appliquer ici ce beau
versd'un Auteur moderne , la vie n'eſt
Qu'un mélange mobile & d'ombre & de lumière.
L'éclat de la proſpérité ne ſert le plus:
JUIN. 1763 . 131
,
ſouvent qu'à éblouir l'homme. L'ombre
& les nuages que répand l'adverſité
renferment dans leur ſein cette vive lumière
qui doit l'éclairer & le guider. Le
moment de l'éclipſe du bonheur eſt
prèſque toujours celui où la vérité brille
avec plus d'éclat. L'homme heureux
qui ceſſe de l'être , peut être comparé
à ces Acteurs qui , dans l'enthouſiaſme
du jeu théâtral, ſe perfuadent qu'ils font
des Héros ; mais qui , après avoir quitté
le cothurne , ſe retrouvent tels qu'ils
étoient avant que de monter ſur la
Scène.
C'eſt à l'aide d'une profonde Métaphyſique
, que M. Guyot recherche encore
les illufions de l'homme heureux
par rapport à ceux qui l'environnent.
On a ſouvent dit que l'un des malheurs
inſéparables de la condition des
Rois , étoit de ne pouvoir goûter les
douceurs de l'amitié ou les plaiſirs de
l'Amour , avec la certitude d'être parfaitement
aimés ; parce qu'il eſt toujours
à craindre que l'attachement qu'on
leur marque , ne regarde plus le Trône
que la perſonne. L'Auteur , en parcou
rant depuis le Sceptre juſqu'à la Houlette
, toutes les erreurs où la proſpérité
jerte les hommes , établit avec le
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE .
même force le ſecond avantage de l'adverſité
, qui conſiſte à percer le voile
qui cache les refforts du coeur humain,
à pénétrer les véritables ſentimens de
ceux qui nous cultivoient dans le bonheur
, à découvrir enfin les ruſes de
l'intérêt& de l'amour-propre , cesdeux
puiſſances qui déterminent prèſque
toutes les actions de la Société civile.
La Séance a été terminée par une
differtation de M. Marét l'aîné , dans
laquelle il examine quel eft celui des
Sens qui s'éteint le dernier dans l'homme
? la conſtitution & l'excellence des
fonctions de l'oreille , lui font préfumer
que c'eſt l'ouie. Non seulement
l'expérience rend cette opinion probable
, mais pluſieurs coutumes particulières
de différens Peuples ſemblent
annoncer que cette vérité , aujourd'hui
ſi négligée , a cependant été connue.
Après avoir eſſayé dans une digreffion
Métaphysique , d'établir la prééminence
de l'ouie fur la vue , l'Académicien
prouve par une expoſition Anatomique
de l'oreille , & far plufieurs exemples
de perſonnes que des maladies avoient
privées en apparence de l'uſage de leurs
fens & qui cependant confervoient celui
de l'ouie , que l'oreille eſt de tous
JUIN. 1763 . 133
les organes celui dont les fonctions ſe
foutiennent dans l'homme avec plus de
vigueur & plus longtemps. M. Maret
trouve un témoignage authentique de
cette vérité dans les conclamations que
faifoient quelques anciens Peuples , &
qui font encore pra iquées dans certaines
contrées de l'Afie & de l'Amérique .
Les cérémonies même obſervées aux
obſéques des Papes & de nos Rois , lui
font croire qu'on a prèſque toujours
été perfuadé que le ſens de l'ouie fubfifte
le dernier dans l'homme. Au reſte ,
cette vérité eſt peut - être d'une plus
grande importance qu'on ne le penſe
communément , puiſqu'elle nous offre
des ſecours éfficaces dans les cruelles
circonstances où se trouvent quelquefois
des perſonnes qui nous font chères .
C'eſt ce qui engagea le Médecin dont
Horace fait mention , à employer le fon
de l'or pour tirer l'avare Opimius de fa
léthargie. Dans tous les états n'y a- t- il
pas l'objet fenfible dont on peut frapper
l'oreille d'un malade pour le tirer du
plus profond afſoupiffement ? D'ailleurs
ſans s'arrêter précisément aux avantages
qu'on auroit lieu d'eſpérer par rapport
à la ſanté en ranimant le principe vital,
Fhumanité & la Religion ne nous font134
MERCURE DE FRANCE.
elles pas un devoir de ménager la ſenſibilité
des malheureux que nous voyons
lutter avec la mort , de ne jamais ceffer
de les conſoler , & de s'attacher continuellement
& juſqu'au dernier foupir , à
leur inſpirer les ſentimens néceſſaires
dans une poſition auſſi terrible ?
MATHÉMATIQUES .
SOLUTION du Probléme inféré dans
le second Mercure d'Avril 1763 ,
page 124.
, p.
AYANT répondu dans le Mercure
du mois de Mars dernier ,à la queſtion
propoſée dans celui de Février , page
113 , il ſemble que ce foit une raiſon
de répondre auffi à celle qu'on trouve
dans le ſecond Mercure d'Avril
124 , qui n'est qu'une extenſion de la
première . L'Auteur qui s'étoit d'abord
reſtraint à un ſeul cas particulier
depuis généraliſé ſes idées , & demande
maintenant une ſolution que l'on puiffe
appliquer à tous les Problêmes ſemblables.
Il eſt aifé de le fatisfaire. La méthode
qui conduit à la première , donne
auffi la ſeconde ; ou plutôt celle-ci
eſt leprincipe de l'autre.
,
a
JUIN. 1763. 135
Je dis donc que quel que foit le rapportdes
diamétres de deux cercles contigus
infcrits dans un triangle ifoſcèle
de la manière qui eſt énoncée dans le
Problême , chaque côté égal du triangle
eſt à la baſe , comme la ſomme des
diamètres eſt au double de leur différence.
J'ajoute , quoiqu'on ne le demande
pas , que le diamétre du grand cercle
eſt moyenne proportionnelle entre la
différence des deux diamétres & la hauteur
du triangle ; ce qui peut fervir à
déterminer cette hauteur , & par conféquent
à circonfcrire le triangle aux
deux cercles , s'ils étoient donnés les
premiers.
,
D. B. Abonné au Mercure.
A Paris , le 22 Avril 1763 .
MÉDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , au
fujet d'un reméde contre l'HYDROPISIE.
J'AI lû , Monfieur , avec fatisfaction ,
dans le ſecond volume d'Avril , la let
136 MERCURE DE FRANCE.
tre que j'eus l'honneur de vous adreffer
il y a quelque temps , laquelle concernoit
un reméde contre l'hydropifie ,
page 133 dudit ſecond volume. J'avois
oublié , Monfieur , dans cette lettre une
précaution très- éſſentielle à prendre, c'eſt
de ne point donner le reméde à des
femmes groffes , il ſeroit pernicieux &
elles en fouffriroient. J'ai vu auſſi que
je m'étois trompé pour la doſe de ce reméde
; il faut qu'elle foit du poids de
deux liards pour les grandes perſonnes ,
&du poids d'un liard pour les enfans audeſſous
de 13 ans. Je vous prie en grace ,
Monfieur , d'inférer dans le Mercure du
mois de Juin ces deux articles , dont le
premier eſt d'une conféquence infinie ,
&dont par conféquent le Public ne
peut être informé trop tôt.
J'ai l'honneur d'être &c .
DULAS , Gentilhomme de Vannes enBretagne.
Seconde LETTRE en réponse aux
Obfervations fur l'Histoire de la
MÉDECINE.
N ne ſe ſeroit pas attendu , Monneur
, que l'Auteur anonyme des ObJUIN.
1763 . 137
fervations fur l'Essai historique de la
Médecine en France , pour prouver que
la maladie vénérienne étoit plus ancienne
que la découverte du nouveau Monde
, ne rapportat qu'un Paſſage de Lanfranc
de Milan qui a été réfuré il y a
vingt-trois ans pour la dernière fois. La
réponſe à cette objection ſe trouve à la
page 40 du premier volume du Traité
immortel de morbis venereis , Edition
de 1740 , & c'eſt là que je le renvoye .
Il s'y convaincra par ſes propres yeux
qu'il n'a pas été heureux dans le choix
de ce petit paſſage latin. Je ne difconviens
cependant pas que le ſentiment
de Dom Sanchez ſur l'origine de cette
maladie , ne puiſſe être appuyé ſur des
raiſons affez fortes pour s'attirer des partiſans;
mais ce n'eſt pas ici le lieu de les
difcuter , puiſque l'Anonyme s'eſt borné
aux ſeules paroles de Lanfranc dont le
ſçavant M. Aftruc a donné la ſolution
que j'indique . On peut dire en outre que
l'Effſai Hiſtorique n'étant que l'eſquiſſe
d'un plus grand Ouvrage , il ne pouvoit
pas contenir tout ce qui doit conftituer
le corps de l'Ouvrage entier , &
qu'ainfi , lorſque M. Chomel a parlé de
cette maladie , il a pu fans manquer de
cet efprit de difcernement que la dignité

138 MERCURE DE FRANCE.
de l'Hiftoire éxige , adopter l'opinion
reçue , en attendant de détailler en temps
& lieu les raiſons qui l'ont décidé. On
voit en effet qu'il n'eſt queſtion du
mal vénérien qu'en paſſant & feulement
pourdéterminer en quoi il diffère de la
Jépre . Le parallèle de ces deux maladies
étoit ſurtout néceſſaire, parce que quelques
Auteurs leur trouvent beaucoup
de reſſemblance dans la cauſe & dans
les ſymptômes ; & d'autres prétendent
que la maladie de Job , la lépre & le
mal vénérien font abſolument la même
choſe. Que l'Anonyme ceſſe donc d'être
étonne de rencontrer de pareilles difcuffions
dans l'Eſſai hiſtorique. Danielle
Clerc & le Docteur Freind ont de fon
aven même, travaillé d'une manière digne
de la poſtérité. L'Ouvrage de l'un
& de l'autre eſt pourtantparfémé de dé
tails de maladies qu'on leur reprocheroit
plutôt d'avoir omis. D'ailleurs M.
Chomel n'avertit- il pas dans la première
page de ſa Préface , que ſon deſſein eſt
deparlerauſſi des maladies épidémiques
& contagieuſes les plus univerſelles ?
C'eſt donc pour remplir ſon objet, qu'il
a inſeré dans ſon Eſſai , l'Histoire de
l'ardent & celle de la lépre , lorſqu'il a
été occupé du fiécle où ces maladies ont
JUIN. 1763. 139
aps
régné en France. La maladie vénérienne
aura ſa place particulière , ainſi que
la peſte , &c , quand il en ſera temps
&je ne crois pas qu'on foit fondé à les
trouver hors d'oeuvre. C'eſt dans la même
Préface, que M. Chomel cite tous ſes
garans. L'Anonyme devroit par conféquent
y avoir vû que ce qu'on rapporte
de Louis Duret eſt tiré du manufcrit de
Jacques Mentel , intitulé Adversaria de
Medicis Parifienfibus , & ne pas ſe plaindre
qu'on avance des faits ſans preuve.
Cette anecdote mémorable , dont on ſe
plaît à perpétuer le ſouvenir , n'eſt pas
plus déplacée dans l'Eſſai historique,que
la deſcription des maladies contagieuſes.
Le fait étant prouvé , la diminution
níême du prix dela vaiſſelle d'argentne
diminueroit rien de l'honneur infigne
que Henri III fit à ſon Médecin. Il y
aencore dans Leclerc & dans Freind , le
détail de mille circonstances de la vie
privéed'un ſimple Particulier , qui font
beaucoup moins célébres. Ce n'eſt pas
ſeulement dans ces minucies qu'on trouve
les obſervations de l'Anonyme en défaut.
Quelques articles plus eſſentiels de
la première partie de ſa critique, auxquels
je n'ai point répondu , méritent
furtout attention. » Nous trouvons ,
140 MERCURE DE FRANCE.
>>dit-il , dans la lecture même de Lan
>>> franc où l'on nous renvoye , le con-
>> traire de tout ce qu'on allégue fur cet
>> ancien Auteur dans l'Eſſai historique.
Voilà un démenti bien formel ; mais
eft - il facile de l'accorder avec les propres
paroles de Lanfranc ? Qu'on éffaye
entr'autres d'expliquer celles-ci autrement
que M. Chomel ne l'a fait. Sed
cum Phyfici , ficut dictum eft alibi , dimittunt
omninò inftrumentum chirurgicum
, itaque rarò Chirurgus rationabilis
invenitur & Laïci operantes cauterio
; differentiam inter actuale cauterium
non difcernunt .... quare omninò difceffit
ab ufu. Ce qui ſe lit enſuite n'eſt pas
moins décifif , puiſque Lanfranc de
Milan nomme Jean de Paſſavant , alors
Doyen de la Faculté. Ibique rogatus à
quibufdam Dominis & Magiftris, ac fpecialiterà
viro venerando D.M. Joanne de
Passavanto, Magiftrorum Medicinæ Decano
, necnon à quibusdam valentibus
Bachelariis omni dignis honore & c . On
ne peut donc pas douter que ce ne ſoit
aux Membres de la Faculté de Médecine
de Paris , que Lanfranc donne des
éloges , & que les reproches qu'il fait
aux Chirurgiens de ces temps reculés
n'ayent été mérités par ceux qui ſe mêJUIN.
1763. 141
loient de cette profeffion. En effet ,
bien loin que les premiers Chirurgiens
pour lesquels on prétend que Jean Pitard
a obtenu des Statuts & des Loix ,
formaſſent à Paris du temps de Lanfranc,
une Société en grande réputation,
comme l'avance l'Anonyme , le contraire
nous eſt démontré dans le préambule
de l'Edit de Philippe -le - Bel de
1311 , c'est-à-dire 15 ans après que Lanfranc
eut écrit fa chirurgie. De quelles
couleurs y trouverons-nous peints les
Chirurgiens de ce temps-là ? Concluons
donc qu'il n'exiſtoit aucun Corps de
Chirurgiens avant 1311. Malgré cet
Edit , l'Anonyme veut néanmoins nous
faire croire que les Chirurgiens formoient
une Société dès l'an 1260 ; mais
où eſt ſon titre ? Pourquoi ne le produit-
il pas ? Lanfranc , nousdit-il , eſt
>> venu à Paris , où il a pratiqué & en-
>>ſeigné la Chirurgie avec la plus gran-
>>de diſtinction ; donc il étoit Chirur-
>> gien. A cela je réponds : Tagault ,
Akakia , Fleſſelles , Saillard , Gourmelin
, Riolan , Courtin , Littre , Col de
Villars , Winslow , Hunauld ont enſeigné
la Chirurgie ; donc ils étoient Chirurgiens
. M. Ferrein l'enſeigne de nos
jours avec l'applaudiſſement général ;
روش
142 MERCURE DE FRANCE .
donc il eſt Chirurgien.M. Antoine Petit
ne ſe borne pas la : il joint aux leçons
les plus ſçavantes fur la Chirurgie , les
démonstrations les plus habiles & la
pratique la plus heureuſe ; donc il eſt
Chirurgien. Eft-il quelqu'un qui ignore
que tous ceux que je viens de nommer
ont été ou font Docteurs-Régens de la
Faculté de Paris ? La contradiction des
Recherches fur l'origine & les progrès
de la Chirurgie en France ſubſiſte donc
dans tout ſon entier , puiſque Lanfranc
n'étoit point Chirurgien , & qu'il ne
pouvoit pas être en 1295 Membre d'une
Communauté qui ne date que de
1311. Ce font la ſi je ne me trompe ,
toutes les objections de FAnonyme.
C'en est donc affez , Monfieur , pour y
répondre.
1
J'ai l'honneur d'être , cc.
PHILIP,Médecin de la Faculté de Paris.
AParis, ce 30 Avril 1763,
JU I N. 1763. 143
>
COURS public de BOTANIQUE.
LE fieur Royer , Marchand Epicier
rela-
Droguiſte & Démonſtrateur en Botanique
, a ouvert cette année ſfon Cours
ordinaire des Plantes , le 16 du mois
de Mai ; il rendra compte d'abord à
ſes Eléves & aux autres Amateurs ,
des phénomènes & des accidens qu'il
a obſervés durant cet hvver
tivement aux ſimples , qui par la rigueur
du froid exceffif qu'on a reffenti
en France & dans les Pays étrangers ,
ont extrêmement fouffert. I! en fera
la démonstration à toute heure du jour,
excepté cependant le Mercredi & le Samedi.
Pour faciliter à ſes Eléves le moyen
d'avancer de plus en plus dans la connoiffance
de la Botanique , il a fait dans
fes Jardins un changement nouveau,
qui leur ſera très-utile ; car outre les
claſſes des Plantes qui feront à l'ordinaire
numérotées ſelon leurs caractères,
ils trouveront une réſerve, où elles feront
rangées fuivant les différentes vertus
& les diverſes propriétés qu'elles ont
en Médecine :& même afin qu'ils.ne
144 MERCURE DE FRANCE.
:
perdent pas un inſtant , il prendra cette
année , le Vendredi de chaque Semaine
pour fon Cours de matière Médicale
& de Drogues ſimples , qui eſt ſi intimement
uni avec celui des Plantes ; il
en commencera les démonstrations &
les explications hiſtoriques auffitôt
après avoir fini celles des Simples , d'ailleurs
il fera attentif à fixer les bornes
qui ſéparent la matière Médicale d'avec
le corps complet d'Hiſtoire Naturelle ;
enfin il continuera ſes Herboriſations
à la Campagne tous les Lundis , comme
les années précédentes .
,
LesDames & les Demoiselles auront
toujours les Mercredis & les Samedis
pour elles , ainſi que cela s'eſt pratiqué
l'an dernier. Les perſonnes qui voudront
ſe faire infcrire font invitées à
venir donner de bonne heure , leurs
noms au fieur Royer. On entrera dans
les Jardins , ou par le côté des Boulevards
, ou par la grande rue du Fauxbourg
S. Martin. Les Lundis feront
comme les années précédentes , deſtinés
pour les Herboriſations à la Campagne.
11
ARTICLE
JUIN. 1763 . 145
ARTICLE IV.
BEAUX-ARTS.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
REMEDE fondant de M. JACQUET ,
ancien Chirurgien de S. A. Mgr le
Prince de WIRTEMBERG.
LES découvertes en Médecine , lorfqu'elles
font conftatées par les Maîtres
de l'Art , ſont de nouveaux moyens
qu'on préſente aux hommes pour dompter
les maladies qui les affiégent. De toutes
les infirmités auſquelles notre Nature
eſt ſujette , il n'y en a point de plus
rebelles fans doute que les maladies vénériennes
, les écrouelles & autres vices
lymphatiques . Ces affections réſiſtent
aux médicamens. Le Mercure lui-même
malgré toutes les formes différentes qu'on
lui donne , ſe trouve quelquefois infuffifant
en pareil cas , & ſouvent dangereux
quand il eſt manié par des mains
G
146 MERCURE DE FRANCE .
novices. En faiſant uſage des pilules antimoniées
, on obtiendra les bons effets
du vif-argent , ſans avoir à redouter aucun
des inconvéniens de ce demimétal.
On ſçait que M. Jacquet convaincu
de la bonté de ſon fondant , chercha à
ſe procurer l'approbation de la Faculté
de Médecine de Paris , Ecole célébre
depuis tant de Siécles. Ses defirs furent
fatisfaits . On lui nomma des Commiffaires
devant leſquels il fit ſes différentes
manipulations & opérations. Bientôt
après , pluſieurs Docteurs ordonnerent
ce fondant. Il réuffit très-bien ſous
leurs yeux. Cela encouragea d'autres à
s'en ſervir . Tant-mieux pour le Public
fi cet excellent reméde prend faveur de
jour en jour. Il eſt à remarquer qu'on
peut l'adminiſtrer dans tous les cas où
convient le Kermès minéral , mais avec
plus de certitude d'en tirer les avantages
qu'on attend quelquefois en vain de la
poudre des Chartreux.
La conduite qu'a tenue l'Inventeur
de la nouvelle préparation d'antimoine ,
démontre qu'il a fui juſqu'à l'ombre du
charlataniſme. Le defir d'être utile à
l'humanité eſt le motif qui l'a animé.
Voilà ce qui l'a foutenu dans ſes longs
JUIN. 1763 . 147
travaux. Son fondant une fois trouvé ,
loin de ſe ſouſtraite à l'examen & à la
déciſion de ſes Juges naturels , il a été
au-devant d'eux. Il eſt récompenſé aujourd'hui
de ſa façon d'agir , par les obſervations
que les Médecins ſont à portée
de faire en adminiftrant fon fondant.
Entre beaucoup d'autres , voici
deux obfervations qui lui ont été communiquées
par M. Guilbert de Préval,
Docteur de l'Univerſité de Caën & de
celle de Paris . Ce Médecin eſt renommé
pour les maladies de la lymphe dont il
à fait une étude particulière.
PREMIERE OBSERVATION
par M. de PRÉVAL.
>> Un Particulier âgé de 35 ans eut
>> recours à moi , au commencement de
>> l'année 1760 ; il étoit tourmenté par
>> les plus violens accidens vénériens. Je
>>lui procurai un fecours qui n'avoit
>>déja été que trop différé. Cependant
>> on le traitoit depuis fix mois; mais le
>> zéle des perſonnes qui le condui-
>> foient , ne leurdonnoit pas les lumiè-
>> res néceſſaires. Le Malade ne pouvoit
>> fortir du lit par rapport à ſa foibleſſe.
» Je lui fis prendre à petite doſe , la
>> nouvelle préparation d'antimoine en
1
Gij
14.8 MERCURE DE FRANCE.
>> commençant d'abord par quatre
>> grains tous les matins pendant fix jours.
>>J'obtins pour premier ſuccès un peu
» de fommeil & une diminution confi-
>>dérable des douleurs. Encouragé par
>>la réuffite , j'augmentai la doſe par
>> gradation de deux grains chaque jour
>>juſqu'à ce que je fufſe parvenu à dou-
» ze grains. Les forces du malade ſe
>>réparant un peu , je lui en donnai pen-
>> dant trois jours douze grains le matin
» & fix le foir. La ceſſation des douleurs ,
>>des cuiffons , un ſommeil plus tran-
» quille , n'empêchoient pourtant pas
» que les principaux ſymptômes ne ſub-
>>fiſtaſſent toujours. J'augmentai donc
» la doſe de trois grains , c'est-à-dire
>> que deux fois par jour , foir & matin ,
>> mon malade en prenoit quinze . Cinq
>>jours après l'uſage de notre antimoine
>> à cette doſe , j'apperçus manifeſte-
>> ment fon effet fondant & antivéné-
>> rien. Alors tous les ſymptômes dimi-
» nuèrent à vue d'oeil. Le malade ſe
>> trouvant beaucoup plus fort , faifoit ,
>> toutes ſes fonctions aufli parfaitement
» qu'en bonne ſanté. Je le reftreignis
>>alors à une fois par jour en augmen-
>>tant la doſe de deux grains. Le ventre
>>devint libre de plus en plus à proporJUIN.
1763 .. 149
>> tion de l'augmentation. Parvenu à la
>> doſe de vingt-quatre grains , qui eſt la
>>plus grande qu'il ait priſe en une feule
>> fois , il fut purgé fortement pendant
>>>les quatre premiers jours fans que ce
>> flux falutaire altérât en rien ſa ſanté
>>> renaiſſante. Au contraire , elle fem-
>> bloit augmenter par ces évacuations
>> multipliées . Tous les accidens difpa-
>> rurent à la cinquiéme priſe. Je lui fis
>> encore continuer le reméde pendant
>>huit jours & enfuite de deux ou trois
>>>l'un, l'efpace de quelque temps. Par
>> ce moyen fa fanté s'eſt parfaitement
„ rétablie
SECONDE OBSERVATION.
>> Une Cuifinière du Fauxbourg - S.
>>Germain me fut adreſſée par un Mar-
>> chand de la rue Dauphine. Cette fille
>> avoit employé vainement beaucoup
» de remédes pour guérir des dartres
>>dont elle étoit couverte fur le viſage ,
>> les bras , la poitrine & le long du dos .
>>En faiſant uſage de l'antimoine prépa-
>> ré de M. Jacquet , les dartres ont dif-
>> paru entiérement au bout de trois
>> mois.
120
On continuera à prouver combien
ce reméde a d'efficacité pour fondre &
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
réfoudre l'épaiffiſſement de la lymphe ,
en donnant par la ſuite , l'Histoire d'une
tumeur fingulière qui approche de
ſa guériſon. On mettra auſſi ſous les
yeux , la deſcription de la maladie d'une
Jeune fille , qui juſqu'à préſent ayant
fait inutilement unuſage ſuivi des fondans
les plus connus , a été obligée par
l'avis de très-habiles Médecins , de recourir
au reméde nouveau que nous
annonçons.
Les perſonnes qui voudront ſe procurer
le reméde de M. Jacquet , le trouveront
chez trois Apoticaires de Paris ,
ſçavoir , M. Taſſard , vieille rue du
Temple , près l'Hôtel de Soubiſe ; M.
Brocor, rue Montmartre , pre celle des
vieux Auguſtins ; M. Morice , rue S.
André des Arts , vis-à-vis la rue de l'éperon.
LETTRE du Frère COSME à
l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR,
Il eſt de mon état de mépriſer toute
impoſture qui me feroit perfonnelle ,
mais il m'importe plus qu'à tout autre
JUIN. 1763. 151
d'employer les armes qui peuvent la
détruire , lorſqu'elle donne le change
au bien public. La Lettre d'un certain
Lithotomiſte de Bruxelles à M. le Cat
de Rouen , inférée dans votre Journal
du mois de Février 1763 , page 114 ,
eſt exactement de cette eſpéce. Son
apparition affectée dans pluſieurs Ecrits
Périodiques , me l'ayant rendu ſuſpecte,
j'ai fait des perquifitions au pays de fon
invention ; voici la réponſe qu'on me
fait ; la vérité n'y biaiſe point ; & l'Auteur
paroît ferme dans les preuves qu'il
avance.
MONSIEUR ,
Les fervices que vous avez rendus a
Phumanité , font trop connus de tout
le monde pour que j'eufſe jamais penfé
a multiplier vos admirateurs , en publiant
les fuccès heureux & conftans
que j'éprouve parvotre méthode de tailler
, fi je n'avois vû dans le Mercure
de France du mois de Février dernier ,
& dans la feuille Périodique de cette
Ville du vingt-cinq du même mois ,
une Lettre du fieur Dumont le Fils
Chirurgien de Bruxelles , à M. le Cat ,
par laquelle il ſemble vouloir décréditer
votre méthode , en difant que fon
,
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
Père avoit taillé un Garçon de vingt
ans , dont le Père périt il y a quatre
ans dans l'eſpace de trois à quatre jours
fous le tranchant du Lithotome caché ,
qui lui avoit cauſé une hémorragie interne
, dont toute la veſſie avoit été
remplie ainſi que le baffin , &c .
Je ſuis d'autant plus autorisé , Monſieur
, à relever cette expreſſion , que de
douze Sujets que j'ai taillés en me conformant
à votre méthode , c'eſt le ſeul
qui me foit mort , & dont le Sr Dumont
parle ; mais il n'a point péri d'hémorragie
, comme il le prétend ; l'adhérence
de la pierre à la veſſie en doit être ſeule
réputée la cauſe, puiſqu'à l'ouverture du
cadavre , j'ai trouvé une couche de la
pierre encore incruſtée à la veſſie racornie
qui la contenoit. Tous les Lithotomiſtes
qui ont rencontré ces fortes de
pierres adhérentes , ſçavent qu'il eſt
prèſqu'impoſſible que le malade furvive
aux recherches , prèſque toujours
multipliées dans ces fortes de cas , pour
faifir la pierre & aux tiraillemens inévitables
pour l'extraire , ce qui ne peut
que tourmenter la veffie & attirer une
foule d'accidens mortels , qui ſeuls l'ont
fait périr cinq jours après , & non pas
la prétendue hémorragie , comme le dit
JUIN. 1763. 133
le Sr Dumont , car il ne perdit pas plus
de quatre à cinq onces de ſang ; &
c'eſt auſſi ſans aucun fondement , qu'il
a avancé que toute la veffie ainſi que
le baffin avoient été remplis de fang ,
comme pluſieurs de mes Confrères qui
étoient préfens à cette opération , &
à l'ouverture du cadavre peuvent le
certifier.
و
Le nombre des Chirurgiens qui taillent
aujourd'hui en France & dans
toute l'Europe par votre instrument
prouve miet que tout ce que je pourrois
dire , la bonté de votre méthode.
Je les ai éxaminées toutes , && ce
n'eſt qu'après cet éxamen réfléchi , que
j'ai donné la préférence à la vôtre ,
tout y eſt ſimple , tout y eſt facile à
quiconque ſcait un peu manier les inftrumens
de Chirurgie , & les ſuccès
font conſtans pour tout le monde. Le
Sr Dumont a donc tort de chercher à
la décrier en feignant d'ignorer mes fuccès
, & en m'imputant une hémorragie
que je n'ai pas eue , lui qui doit ſçavoir
que j'opère en préſence de quantité de
perſonnes de l'Art , & que je penſe en
cela bien différemment de certains Opérateurs
, qui ferment éxactement la
porte ,& ne font leurs opérations qu'em
1
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
cachette , fans doute pour ne pas rendre
trop familière la méthode dont ils paroiffent
fi enthouſiaſmés , ou pour que l'on
ignore dans le Public le nom & la demeure
de leurs opérés , qu'il leur importe
peut-être beaucoup de cacher
pour mettre leur réputation à couvert ,
ou pour s'en faire une aux dépens de la
vérité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J. DE GRAVE , Chirurgien & Lithotomiſte
penſionné.
Bruxelles , ce 26Avril 1763 .
,
19 19 :
JUIN. 1763 . 155
MÉMOIRE fur, une queſtion Anatomique
relative à la Jurisprudence ;
dans lequel on établit les Principes
pour diftinguer à l'inspection d'un
corps trouvé pendu , les fignes du
SUICIDE d'avec ceux de l'ASSASSINAT.
Par M. LOUIS , Professeur
Royal de Chirurgie , Cenfeur Royal,
Chirurgien-confultant des Armées du
Roi , &c. A Paris chez Cavelier ,
rue Saint Jacques , au lys d'or.
LEE titre de cette Differtation en annonce
fuffisamment l'objet : le fupplice
d'un père , accuſé d'avoir étranglé fon
fils , en a été le motif; la fûreté des
citoyens , l'inſtruction des gens de l'art ,
la certitude des jugemens à prononcer
dans de pareilles affaires , en feront le
fruit ; & l'Auteur ne defire pour la récompenſe
de ſon travail , que de pouvoir
empêcher quelqu'un de commettre
le crime dans la crainte de la conviction ,
&un innocent d'en être accuſé.
La méchanceté des hommes les
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
rendus induſtrieux juſques dans le crime,
& pour ſe ſouſtraire aux peines capitales
que mérite un affaffinat, ils ont quelquefois
cherché à le faire méconnoître , en
pendant la perſonne qu'ils avoient fait
mourir par une autre voie. Il s'agit donc
de ſavoir fi un homme , trouvé pendu ,
l'a été vivant, ou après ſa mort. M. Louis
prouve par deux obſervations , qui ne
laiſſent aucun doute ſur cette queſtion ,
qu'un examen éclairé & judicieux peut
empêcher l'impunité des coupables , &
que la mémoire du mort ne foit tachée
d'infamie fur les apparences trompeuſes
du fuicide .
L'absence des ſignes qui caractériſent
la ſtrangulation , fuffit pour faire connoître
qu'une perſonne n'a pas été
étranglée mais il reſte un point plus
difficile à réfoudre ; c'eft de déterminer ,
lorſque l'étranglement aura réellement
cauſe la mort , ſi elle a été volontaire
ou l'effet d'une violence extérieure.
Pour approfondir cette feconde queftion
, fi triſte dans fon objet , & néanmoins
fi utile aux intérêts de la ſociété ,
P'Auteur n'a négligé aucun moyen d'inf
truction ; il a fait des recherches dans
pluſieurs Auteurs , dont la doctrine paroît
lui être très-familière , tels qu'AmJUIN.
1763 . 157
broise Paré , Fortunatus Fidelis , Zacchias
, Benedicti , Nymman , Alberti ,
Garmann , Riolan , Bohnius , Devaux,
&c. Il examine les différentes defcriptions
qu'ils ont données de l'état des
pendus , & des cauſes de leur mort.
Pour jugeravec connoiſſance de cauſe
des différentes opinions de ces Auteurs
célèbres , M. Louis a fait des expériences
fur les cadavres humains & fur des animaux
vivans ; il a établi des correfpondances
dans de grandes villes ; il a confulté
de vive voix l'Exécuteur de la Juftice
, afin de ſe procurer par toutes les
voies poffibles les lumières néceſſaires
fur le point effentiel de cette importante
difcuffion .
Nous ne rapporterons pas ici la diftinction
que l'Auteur établit entre les
fignes invariables de l'étranglement &
les divers effets qui en réſultent , fuivant
la variété de l'impreſſion des caufes qui
peuvent produire le même genre de
mort. Ce tableau , qui feroit hideux dans
notre Extrait , ſe voit ſans répugnance
dans le Mémoire de M. Louis , par l'intérêt
que les Lecteurs y prennent. Il eſt
prouvé que les gens qui ſe pendent euxmêmes
, meurent purement & fimplement
Apoplectiques , par la comprefion
1
158 MERCURE DE FRANCE.
quela corde fait ſur les veines jugulaires;
&que ceux qui ont été pendus violemment,
portent les impreſſions des violences
qu'ils ont fouffertes. Ces impreffions
font différentes , ſuivant la diverſité
des cas. Le Chirurgien obligé
de faire un rapport en Juſtice , ne doit
pas ſe contenter d'un examen fuperficiel,
& dreffer fon procès-verbal d'après le
fimple témoignage de ſes yeux. Pour
ſavoir réellement s'il n'y a pas eu affaffinat
, il faut difféquer exactement les
parties , afin de prononcer avec certitude
fur l'état des vertebres , des cartilages &
des muſcles. Il convient même de remettre
la corde dans le fillon qu'elle a
tracé , pour juger de la diminution plus
ou moins grande du diamètre du col ,
& ſavoir fi la direction de ce fillon prouve
que la ſuſpenſion a été cauſe de la mort,
ou poſtérieure à la perte de la vie. Pourquoi
, dit M. Louis , pourquoi négliger
en ce cas le principe reçu généralement,
& qu'on ſe garderoit d'omettre dans
d'autres circonstances moins difficiles
qui eſt de repréſenter l'inſtrument à la
playe , pour juger de l'une par l'autre ?
Il eſt principalement eſſentiel de bien
examiner s'il n'y a pas deux impreffions
au col , l'une circulaire & tout-a-fait
,
r JUIN. 1763 . 159
horizontale , faite par la torfion fur le
Sujet vivant; & l'autre fans meurtriffure,
dans une diſpoſition oblique vers le
noeud , laquelle auroit été l'effet de la
fufpenfion après la mort. Il ſeroit en
effet bien difficile , comme l'Auteur le
remarquejudicieuſement,qu'un homme
en fit mourir un autre en le pendant ;
cela demande trop d'appareil: il eſt plus
commun de commencer par l'étranglement
; on fufpend le corps après , pour
tâcher de faire méconnoître le genre de
crime ; c'eſt une action réfléchie qui
fuit le mouvement violent qui avoit
porté à l'affaffinat. Le crime laiſſe ordinairement
des traces qui le décélent ;
M. Louis en donne la preuve par deux
obſervations importantes , dont le récit
eſt curieux & néceſſaire , quoiqu'il faſſe
frémir l'humanité : dans l'une , un père
a étranglé fon fils; dans l'autre , un fils
a été l'aſſaffin de fon père, corps à corps,
avec des circonstances qui auroient pu
être équivoques , & favorifer l'impunité
des criminels à la charge des innocens.
Enfin il eſt certain que c'eſt le rapport
qui conſtate la nature du délit ; ce
premier jugement devient ſouvent la
règle unique de l'application des loix
160 MERCURE DE FRANCE.
vengereſſes des crimes : les Magiſtrats
les plus éclairés peuvent être induits à
commettre l'injuſtice la plus affreuſe
par un mauvais rapport. La Differtation
de M. Louis nous paroît capable de prévenir
des cas auſſi facheux , dont malheureuſement
il n'y a que trop d'exemples.
Il ſeroit à ſouhaiter que les principes
qu'il a donnés ne fuſſent ignorés
d'aucun Chirurgien , que tous les Juges.
en euffent connoiſſance , & que les
Officiers de Juſtice chargés de l'examen
des circonstances acceſſoires , tels que
font les lieux , la poſition du corps , les
moyens de deftruction , & tout ce qui
a pû concourir à leur effet , viſſent dans
l'ouvrage dont nous parlons , de quelle
importance eſt l'exactitude de leur procès
- verbal. La règle eſſentielle de ce
premier jugement , commune à toute
eſpèce de raifonnement , eſt de ne pas
conclurre affirmativement d'après les
choſes ſimplement poffibles , & de ne
pas établir fur des témoignages équivoques
, des points de fait dont l'impoffibilité
ſeroit démontrée à des hommes
plus éclairés ou plus attentifs . Les bornes
d'un Extrait ne nous permettent pas de
rapporter les vues philofophiques de
l'Auteur à l'égard de ceux qui attentent
JUIN. 1763 . 161
eux-mêmes à leur vie. Il indique les ſecours
qui leur conviennent , lorſqu'il en
eſt encore temps ; & ce qu'il avance
contre les préjugés reçus, ne paroît choquer
l'opinion de perſonne. On voit
ici l'empire de la Raifon, & l'on ſe joint
volontiers à l'Auteur dans l'hommage
qu'il rend à la Philofophie & aux Arts ,
dont les progrès nous font enviſager ,
au profit de l'humanité , pluſieurs objets
ſous des aſpects plus raisonnables que
nos pères ne les avoient apperçus .
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON.
Trente - quatrième & trente - cinquième
Traitemens faits à l'Hôpital des Gardes
Françoifes depuis fon Etabliſſement.
Noms des Soldats .
BELAMOUR ,
Parifien ,
Tardu ,
CadetGoffelin ,
t
Compagnies.
1
Guergorlay.
Daldart.
La Sône.
Chevalier,
162 MERCURE DE FRANCE,
Voiſemont , Colonelle.
Toucé , Mathan.
Dumont , Pronleroy.
Cheneau ,.. Viennay.
Vannier , Nolivos.
Fleur d'épine , Chatulé.
Sérion , d'Obſonville .
S. Jofeph , Mithon .
Fabvre , Marfay.
Bigot , Dampierre.
La Cour , d'Anterroche.
Cadet le grand , Pronleroy.
Lecomte ,
Liffant ,
Lafage ,
Lafortune ,
Gauffreſt ,
Rafilly.
Colonelle.
Rafilly.
Pronleroy.
Villers.
Rafilly . Violet,
Doré ,
Bar ,
Hulmé ,
Viennay.
Dampierre.
Mithon.
Ces vingt- cinq Soldats ont été traités
& radicalement guéris ; plufieurs d'entr'eux
avoient déja inutilement été traités
par la méthode des frictions.
JUI N. 1763 . 163
Par les Regiſtres des Hôpitaux des
'Armées du Roi pendant les deux dernières
campagnes , & les états envoyés
à Mgr le Duc de Choiseuil , ceux de
l'Hôpital des Gardes Françoiſes , & tous
ceux de vingt- cinq Hôpitaux militaires,
&de la Marine où l'on traite par ordre
du Roi les maladies vénériennes ,
par la ſeule méthode du ſieur Keyfer ,
il appert qu'il s'y eſt traité & guéri
juſqu'à cette époque fix mille cent quarante-
deux Soldats , Cavaliers , Dragons
; qu'il ne leur eſt arrivé aucun
accident ; que beaucoup de maladies fort
graves & anciennes qui avoient réfifté
à la méthode des frictions , ont cédé
à l'uſage des Dragées; & il paroît en général
que MM. les Chirurgiens Majors
de tous ces Hôpitaux font très-fatisfaits
par les éloges qu'ils en ont faits àMgr
le Duc de Choifent , à qui ils en ont
adreffé leurs Certificats. On rendra fucceſſivement
publics leurs témoignages
par la voie du Mercure.
1
7
164 MERCURE DE FRANCE .
COPIE de la Lettre de M. LERICHE ,
Chirurgien Major de l'Hôpital de
STRASBOURG , à Mgr le Duc DE
CHOISEUL , en date du 20 Janvier.
1
1
ONSEIGNEUR ,
Je crois ne pouvoir me diſpenſer d'avoir
l'honneur de rendre compte à votre
Grandeur , que depuis le 22 de Novembre
que j'ai commencé de traiter les
Vénériens de cet Hôpital avec les dragées
de M. Keyfer , je ſuis très- fatisfait
des effets que ce reméde produit , en ce
qu'il s'ouvre promptement & fans aucun
effort, les iffues par leſquels le virus doit
fortir , & que ces effets diminuent d'abord
les ſymptômes de la maladie & les
font diſparoître enfuite dans uneſpacede
temps plus ou moins grand. C'eſt ceque
j'ai obſervé ſur pluſieurs qui ſont guéris
& fortis , comme fur d'autres qui fuivront
de près ces premiers , dans le nombre
deſquels il s'eſt trouvé des maladies
de toutes eſpéces & des mieux caractérifées.
Depuis plus de 30 ans , Monfei
JUIN. 1763 . 165
gneur , que j'exerce ma profeſſion dans
cet Hôpital , où l'on a toujours traité
beaucoup de Vénériens , je dois dire à
votre Grandeur , que je n'ai point trouvéde
remédes , dont les opérations fufſent
ſi bien ſuivies & fi bien réglées ,
& c'eſt là certainement un grand préjugé
pour la fureté &la folidité de ces
cures ; car on eft bien aiſe de voir
agir un reméde quelconque , toutes les
fois qu'il eſt queſtion de détruire un vice
connu , & nous ne ſommes jamais fi
inquiets ſur les événemens , que lorſque
les effets ne ſe montrent pas bien , ou
même lorſqu'ils font retardés. C'eſt ici
tout le contraire , & c'eſt cette raifon
qui m'a fait bien augurer de ce reméde
la première fois que je l'ai mis en ufage
à cet Hôpital , pour en faire l'épreuve .
Ceux qui font fortis de même que ceux
qui vont fortir inceſſamment , ont conſervé
leurs forces , & on ne diroit pas à
les voir qu'ils viennent de paſſer par les
remédes.
Je ſuis avec reſpect .
Signé LE RICHE .
166 MERCURE DE FRANCE .
COPIE de la Lettre de M. BERNIER ,
Chirurgien Major des Hópitaux Militaires
de BESANÇON à Mgr le Duc
DE CHOISEUL , en date du 24 Février
1763 .
MONSEIGNEUR ,
Les avantages que je reçois journellement
du reméde de M. Keyfer dans
l'Hôpital dont j'ai l'honneur d'être chargé
, ne me permettent pas de différer
plus longtemps à vous en inſtruire. Je
m'acquitte de ce devoir avec d'autant
plus d'empreſſement , qu'il ne peut que
contribuer au bien des Sujets de S. M.
& rendre plus grand & plus efficace un
reméde , dont vous vous êtes rendu le
Protecteur pour le bien de l'humanité.
Le reméde dont il s'agit , mérite d'autant
plus d'éloges , qu'il a non-feulement
la vertu de guérir , mais encore , parce
que les Sujets qui en font uſage , le
ſupportent avec plus de facilité , en reçoivent
moins de fatigue , & ne font
point énervés ni défigurés , comme on a
pu l'obſerver par l'uſage des frictions.
4
JUIN. 1763 . 167
Au contraire , ils ſe trouvent en bon
état & propres à faire leurs ſervices au
fortir de l'Hôpital.
Je ſuis avec reſpect.
Signé BERNIER.
LISTE de Meſſieurs les Médecins
& Chirurgiens , Correspondans de
M. KEYSER.
M. Imbert , Chancelier de la Faculté de
Médecine , & Inſpecteur des Hôpitaux
; M. Fournier, Médecin de l'Hôpital
du Roi ; M. Goulard , Chirurgien
major. àMontpellier.
M. le Cat , Ecuyer , & Secrétaire perpétuel
de l'Académie des Sciences.
àRouen.
Les RR. PP. de la Charité , & M. Marmion
, Médecin de l'Hôpital du Roi.
à Grenoble.
Les RR. PP. de la Charité , &M. Berthe,
ancien Chirurgien major.
àlaRochelle.
M. Razoux , Docteur en Médecine .
à Nîmes.
168 MERCURE DE FRANCE.
M. de Freſſiniat , Docteur en Médecine.
à Limoges.
M. Reliquet , Docteur en Médecine .
M. Piers , Docteur en Médecine .
M. Audirac , Docteur en Médecine.
M. Dourlen , Docteur en Médecine.
à Nantes.
à Troyes.
à Cambray.
à Saint Omer.
à Strasbourg .
à Landau.
à Breft.
M. le Riche , Chirurgien major.
M. Ravaton , Chirurgien major.
MM. Demontreux & Duval , Chirurgiens
majors.
M. Maret , Maître en Chirurgie .
à Dijon.
M. Rey, Maître en Chirurgie. à Lyon.
M. de la Plaine , Chirurgien ; M. de la
Fourcade , Chirurgien major.
à Bordeaux.
M. Baquié , & M. de la Marque , Maîtres
en Chirurgie. à Toulouse.
M. de la Peyre , Chirurgien major ; M. le
Page , Maître en Chirurgie. à Caen.
M. Guillon , Maître en Chirurgie.
àOrléans.
Μ.
JUIN. 1763. 169
M. Planque , Chirurgien major ; M. Warocquier
, Maître en Chirurgie.
àLille.
M. Buttet , Maître en Chirurgie .
à Estampes.
MM. Bongourd & Duval , Maîtres en
Chirurgie.
M. Dupont , Maître en Chirurgie .
à Saint-Malo.
à Rennes.
M. Chevreuil , Maître en Chirurgie.
àAngers.
MM. Toujean , freres , Chirurgiens &
Apothicaires. à l'Orient.
M. J. B. de la Marque , Maître en Chi
rurgie. à l'Isle de Rhé.
M. Bernier , Chirurgien major.
à Besançon.
MM. Beauregard & Michel , Chirurgiens
majors. à Perpignan.
M. Moffier , Chirurgien major.
àAvefne.
M. Majault , Chirurgien major.
àDouay.
M. Mirabel , Chirurgien major.
à Nancy,
MM. Paton & Deſvilliers , Maîtres en
Chirurgie. au Mans.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
M. Carpentier , Maître en Chirurgie."
M. Pontiers , Chirurgien.
à Dunkerque.
à Aix en Provence.
M. Daffieu , Docteur en Médecine.
à Tarbes.
M. Douffin , Maître en Chirurgie.
à Xaint
M. Beauregard , Maître en Chirurgie.
à Avignon.
M. de la Haye , Chirurgien major.
àRochefort.
M. Durand , ancien Chirurgien major.
àArras.
M. Texereau , Maître en Chirurgie.
à Poitiers.
M. Rochebrun , Maître en Chirurgie..
à Ammerlerault.
M. Roux , Maître en Chirurgie .
M. Bourgeois , Maître en Chirurgie.
àMarseille,
àAmiens.
à Calais,
à Saumur.
M. de la Grave , & MM. les Chirurgiens
majors.
M. Barjolle , Docteur en Medecine.
JUIN. 1763 . 171
Pays étrangers .
M. le Docteur Cooper , Médecin.
à Londres.
M. Godineau , Chirurgien major.
àMadrid.
M. Acrell , Chirurgien major.
àStockolm.
MM. Guyot & Fine , Maîtres en Chià
Genève .
rurgie.
.M. Goddecharles , Maître en Chirurgie.
à Bruxelles .
M.le Fat , Docteur en Médecine.
àGand.
M. Naudinat , Chirurgien . à Cadix.
M. Breydel.
M. le Quai , Chirurgien major.
M. Pujoll.
à Bruges.
àBareith.
à Constantinople.
M. Chaſſaing , Chirurgien major au Fort
royal de la Martinique .
à la Martinique.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE de M. de G..... fur les Defcendans
de CHARLES LE BRUN ,
premier Peintre du Roi LOUIS XIV.
JE vous choiſis entre tous mes amis ,
mon cher Monfieur , & je crois n'avoir
pas tort , pour vous communiquer une
remarque que j'ai faite en lifant Moreri
à l'article Charles le Brun , premier Peintre
de Louis XIV; ille fait mourir fans
poſtérité. S'il y a eu un Arrêt du Conſeil
relativement au nom de Mansard, parce
qu'il n'y a plus de vrais ſucceſſeurs de
ce nom ; pourquoi n'en donneroit-on
pas un pour affurer que le célébre le
Brun a laiſſé une poſtérité affez nombreuſe
? Il doit être auſſi ſacré de conferver
un grand nom , que d'en empêcher
l'ufurpation. Nous avons ici une
généalogie de Charles le Brun , imprimée
en 1748 , en conféquence de la généalogie
enregiſtrée à la Chambre des
Comptes, procréée en loyal mariage, &
reconnue pour tel le ſuivant l'Arrêt du
JUIN. 1763. 173
12 Février 1745. Cette généalogie a été
revêtue de toutes les formalités qui en
affurent l'authenticité.
Il est vrai que Charles le Brun , dont
il s'agit , n'eut qu'un fils nommé André,
mais ce fils en eut un grand nombre ;
les diverſes Branches qu'ils formèrent
font toutes éteintes , excepté celle de
Damien le Brun , qui eſt ſoutenue par
quatre fils , tous mariés ,dont deux ſont
établis à Paris , & deux à Lyon .
S'il eſt ſingulier que le Dictionnaire
de Morery ait fait une faute fi groſſière ;
il l'eſt encore plus que les Defcendans
de ce grand homme ſe ſoient tous appliqués
au deſſein ou à la gravure. On diroit
qu'il leur a tranſmis une portion de
ſon talent , ou qu'ils n'ont pas voulu
eux-mêmes dégénérer en prenant une
autre profeffion que celle de leur ayeul.
Il devroit y avoir des récompenfes
pour ceux qui perpétuent une fi longue
filiation dans le même Art. Il faut apparemment
que M. le Marquis de Marigni
en ait été touché il l'eſt toujours de
tout ce qui est bon & beau : la penfion
qu'il a obtenue pour un des fils d'André
le Brun pour aider à fon éducation , en
eſt la preuve. Les belles actions en ce
genre ſe multiplient. La petite niéce du
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
grand Corneille a trouvé un père adop
tifdans la perſonne de M. de Voltaire ;
<il la dotée & mariée dans le Pays de
Gex, comme fſa propre fille. S. M. fait
ériger un monument à feu M. de Crébillon
; & quel hommage ne vient- on pas
de rendre à Bouchardon ? J'aime les talens
, mon cher ami , furtout les hommes
vertueux , & MM. le Brun qui les
cultivent. Intéreſſez-vous à ces dignes
rejettons d'un fi grand Peintre. Aureſte ,
cés mêmes MM. le Brum , mes amis
font modeſtes , timides , ne demandent
rien ; & j'ai cru leur devoir cette réclamation
contre le peu d'éxactitude des
Editeurs de Morery .
J'ai l'honneur d'être , &c.
ALyon, ce is Mai 1763 .
L
MUSIQUE.
E fieur de la Chevardière , rue du
Roule à la Croix d'or , vient de mettre
en vente les Ouvrages ſuivans.
" Troiſièine Recueil de Pièces Fran-
>>coiſes & Italiennes , Petits Airs , Ro-
>>>mances , Vaudevilles , choifies dans
,
:
JUIN. 1763 . 175
>> les Opéra- Comiques nouveaux , com-
>>> me le Bucheron , le Roi & le Fermier ,
» Sancho-Pança , le Guy de chêne , &
>>> autres , accommodés pour deux flûtes,
>> deux violons , ou deux pardeſſus -de-
» viole. Par M. Granier. Prix , 6 liv.
>> Ce Recueil forme la fuite de ceux qui
>> ont paru précédemment & qui contient
>>>les airs des Opéra un peu plus anciens.
>> 6 Symphonies à 4 parties obligées
>>> avec Hautbois & Cors-de-Chaffe ad
>>> libitum , compofées par M. Stamitz ,
>>>& mifes au jour par M. de la Chevar-
>> dière : ce font les dernières Sympho-
>>> nies qu'on a pu ramaffer de ce célé-
>>> bre Auteur : elles ont été éxécutées
>> au Concert ſpirituel la ſemaine ſainte ;
>>>on les vend 9 livres.
» 5 & 6 ° Livres de piéces de Clave-
>>cin compoſées par M. Ferdinando Pe-
» legrino , prix, 6 liv. chaque livre.
>> 7º Recueil de récréations chantantes
>>par M. Legat de Furcy , contenant des
>>airs détachés des Opéra - comiques
>> avec accompagnement de Violon ,
>>Flûtes ou pardeſſus-de-Viole , & ar-
>> rangés de façon qu'on peut les jouer
>> en Duo ſur tous les inftrumens ; prix ,
» 3 liv. Cet Ouvrage eſt périodique &
>>paroît tous les mois.
Hiv
1
T
176 MERCURE DE FRANCE.
4º Recueil des récréations de Polym
nie , ou choix d'ariettes & airs tendres
& légers , avecaccompagnement de
Violon , Flûte , Hautbois , Pardeſſusde-
Viole , &c . Ces airs feront auſſi trèsbien
à deux inſtrumens de deſſus au défaut
de la voix. Dédiés au beau ſexe ;
recueillis & mis en ordre par M. le
Loup , Maître de Flûte , Editeur de ces
Recueils . Il y adans celui-ci pluſieurs
ariettes & airs de la Sybille , Opéra-Comique
, Parodie des Fêtes d'Euterpe ,
par M. Gibert ; ainſi qu'un air de Soliman,
&c. Prix, 3 liv. chez l'Éditeur , rue
du Mouton , près la Grève , au Caffé
de la Paix , au coin de la rue de la Tixeranderie.
Ce nouveau recueil nous a paru d'un
bon choix , & s'il eſt poffible plus piquant
encore que les premiers. On y
trouve de plus une ariette nouvelle de
M. le Loup , miſe en Symphonie par
M. Ponteau , paroles de M. Pasquier ,
qui ſe vend ſi l'on veut ſéparément à la
même adreſſe.
Cleffacile & méthodique pour apprendre
en peu de temps à battre la meſure, à
diftinguer les modulations , à préluder
& à phrafer la muſique , par le moyen
JUIN. 1763. 177
de la Ponctuation grammaticale & typographique.
Ouvrage utile & intéreſſant
pourles commençans , ſuivi de 6 petites
Sonates méthodiques, fervant d'exemples
pour l'intelligence & la pratique de cette
méthode. Par M. Atys , Maître de Flûte.
OEuvre 5. A Paris , chez l'Auteur , dans
le paſſage de la rue Traverſière S. Honoréà
celle des Boucheries , & aux Adreſſes
ordinaires . Prix , 7 liv . 4 f.
On ne ſera peut-être pas fàché de voir
comment l'Auteur établit ſon ſyſtême ,
dans ſon Avant-propos .
La meſure dans la Muſique eſt l'effence
même de la mélodie & de l'harmonie
; les commençans doivent donc ,
fitôt les premières notions acquiſes , apprendre
à battre la meſure & à obſerver
exactement la valeur des notes , & ne
rien négliger poury parvenir. Sans cette
attention , il eſt impoſſible qu'ils faififfent
le caractère & le goût particulier
de la Piéce qu'ils chantent , ou qu'ils
éxécutent fur leur inſtrument & qu'ils
en ſentent toutes les beautés & les agrémens.
La Muſique a ſa proſodie ainſi
que le langage ; & fi l'on ne s'afſſujettit
àla meſure& à la valeur des notes , on
rend déſagréable le chant le plus flateur
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
& le plus mélodieux : il eſt donc trèsimportant
de battre la meſure avec toute
la juſteſſe requiſe .
On acquérera aisément cette juſteſſe
av ec un peu d'application , & à l'aide de
cepetit traité qui peut auffi fervir à ceux
qui ont déja avec les difpofitions naturelles
un commencement méthodique
, mais qui ne font pas à portée d'avoir
des Maîtres pour les continuer. Le
moyen d'en retirer l'utilité que j'en promets
, eſt de ſuivre ponctuellement les
exemples que j'ai poſés à côté de chaque
précepte & ceux que je donne d'une
manière plus étendue dans les fix
petites Sonates ci-après.
J'indique dans mon ſeptiéme Chapitre
un nouveau ſyſtême pour phrafer la
Muſique. Son utilité m'a frappé lorſque
l'obſervation la plus commune m'en fit
révenir l'idée. La ponctuation de l'Ecriture
meſure la marche & l'étendue du
difcours; ces fignes peuvent naturellement
produire le même effet dans la
Muſique , qui eſt faite pour parler à
l'oreille comme l'Ecriture parle aux
yeux. L'éffai que j'ai fait de ce projet
dans les petites Sonates qui terminent
cet ouvrage ſuffit pour faire concevoir
fans aucun travail toute l'étendue qu'on
JUIN. 1763 . 179
peut donner à cette idée ; car les inventions
les plus utiles & les plus fages
font prèſque toujours les plus intelligibles
& les plus fimples .
Outre cette ponctuation j'employe
encore dans les fix Sonates que je viens
d'annoncer , des marques ou des fignes
pour avertir d'augmenter ou de diminuer
le ſon lorſque le goût & la délicateſſe
l'exigent.
Enfin le huitiéme & dernier Chapitre
contient une expofition des vingt-quatre
Modes tels que la diviſion de la
Gamme ou Echelle diatonique ordinaire
les produit néceſſairement. La méthode
claire , préciſe & exacte avec laquelle
j'ai tâché de détailler cette expofition
apprendra à ceux qui me liront:
avec un peu d'attention, à diftinguer les
modulations , à connoître & à difcerner
en quel mode ou en quel ton ils
feront foit au commencement , foit dans.
le courant d'une Piece , ou même lorfqu'ils
s'éffſayeront à préluder , à décider
en un mot fi ce ton ou Mode eſt Majeur
ou Mineur.
Quant aux fix petites Sonates que je
viens d'annoncer & qui font à la fuite
de ce huitiéme Chapitre, j'avertis qu'on
doit les regarder comme une leçon gé
H vj
180 MERCURE DE FRANCE:
nérale où l'on appercevra aisément l'application
que je fais faire de ce que
j'enſeigne dans ce Traité.
SIX TRIO pour deux Violons & un
Violoncello,compoſés par le Signor Galeotti
de Gènes , dédiés à Madame la
Princeſſe de Monaco ; à Gènes , chez
l'Auteur ; & à Paris, aux adreſſes ordinaires
de Muſique. Prix , 9 liv. avec privilége.
Cet Ouvrage eſt digne de la ré
putation dont cet Auteur jouit en Italie
par ſes ouvrages & par ſon talent
connu pour le Violoncello .
GRAVURE.
M. MOITTE , Graveur du Roi , à
qui nous devons la belle Eſtampe de
Vénus fur les eaux , gravée d'après le
célébre M. Boucher , vient de donner
au Public un autre Ouvrage de fa façon
qui probablement ne ſera pas
moins bien accueilli des Connoiffeurs.
Cette nouvelle Eſtampe , intitulée le
Gefte Napolitain , eſt d'après l'un des
plu aimables &des plus dignes Peintres
de la Nature , c'est-à-dire M. Greu
fe, & faitpendant avec le Père de fa-
و
JUIN. 1763 . 181
mille que l'on revoit toujours avec tant
de plaifir. Elle est dédiée à M. le Marquis
de Marigny ; & ſe vend chez l'Auteur ,
rue S. Victor , la troifiéme Porte cochère
à gauche , en entrant par la Place
Maubert. Le Prix eſt de 6 liv.
ÉCRITURE.
LE ST ROCHON , Maître Écrivain
Verſailles , donne avis au Public que
les deux Planches de Principes d'Ecriture
qu'il vient de lui donner , ſe trouvent
chez lui & à Paris chez le ſieur de la
Bare , rue du Perche au Marais , chez
un Serrurier. Prix , 2 liv. chaque 'Piéce.
Il donne auffi avis qu'il prend des
Penſionnaires d'âge raisonnable , &
que l'on aura chez lui tous les Maîtres
que l'on defirera.
182 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
SPECTACLES DE LA COUR .
PENDANT le féjour de la Cour à
Marli , il y a eu deux Concerts par la
Muſique du RO1 .
Le Mercredi 11 Mai , on y exécuta
le divertiſſement de l'Acte des Fleurs
& l'Acte des Sauvages , du Ballet des
Indes galantes , Muſique du ſieur RAMEAU.
Les Rôles furent chantés par
la Dlle LARRIVÉE ( ci-devant LEMIERRE
, ) les fieurs GELIN , LARRIVÉE
& BESCHE .
Le Samedi 14 , on exécuta Alcimadure
, Ballet Provençal : Muſique du
Sr MONDONVILLE . Les Rôles furent
chantés par la Dlle FEL & les fieurs.
BESCHE Frères .
JUIN. 1763 . 183
SPECTACLES DE PARIS.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE .
LES ES Concerts françois que cette Académie
continue de donner les Vendredis
de chaque Semaine au Château des
Thuilleries , ont le ſuccès de ces chofes
où le Public ſe porte avec une eſpéce
de fureur. Le premier de ces Concerts ,
duquel nous avons parlé dans le précédent
Mercure avoit raſſemblé déja ,
par le motif de curiofité , un fort grand
nombre d'Auditeurs ; les ſuivans
ont été encore infiniment plus nombreux.
Juſqu'à préfent les Loges ou
Gradins ont été loués pluſieurs jours
en avance ; & les autres places remplies
avec la plus grande affluence.
C Cette époque peut être regardée
comme celle de la reſtauration du goût
de la Nation pour ſa Muſique ; goût
que l'on croyoit éteint ou corrompu ,
lorſqu'il n'étoit , s'il eſt permis de le:-
dire , que débauché par les circonftances.
Les morceaux que l'on éxécute.
dans ces Concerts font fi connus dut
184 MERCURE DE FRANCE.
Public , que quelques-uns même ſembloient
avoir épuisé ſon admiration :
mais le choix ingénieux de ces morceaux
& leur arrangement les renouvellent de
manière a faifir & à donner le plus grand
plaiſir.On doit ajouter encore aux caufes
d'un fi brillantfuccès , une éxécution qui
n'a point d'exemple dans l'Europe, de l'aveu
mêmedes gens del'art le plus attachés
au genre de Muſique étrangère. Cette
perfection a un double avantage dans
notre Orcheſtre françois : c'eſt 1. la précifion
muſicale ; 2°. la fineſſe du Tact,
dans les mouvemens qui n'a d'autre
regle que le goût , & d'autre guide
qu'un ſentiment délicat,
و
C'eſt aux foins des Directeurs ( MM
REBEL & FRANCEUR ) que l'on
doit l'arrangement de ces Concerts .
M. LE BERTON , Maître de Muſique
de l'Orchestre y bat la meſure ainſi qu'à
l'Opéra ; M. REBEL, l'un des Directeurs ,
furveille à l'exactitude totale de l'éxécution.
Ces Concerts ſont compoſés de
divers morceaux d'Opéra & divifés
en quatre parties. On indique ordinairement
par les affiches le premier &
le dernier de ces morceaux , parce qu'ils

JUIN. 1763 . 185
font plus confidérables , ou contiennent
de plus grandes parties d'Actes d'Opéra .
Cela fert à ſpécifier chacun de ces Concerts.
Les autres morceaux tant en Muſique
vocale qu'inſtrumentale , qui rempliffent
le reſte du Concert , entraîneroient
dans trop de détails.
Le premier Concert ( le 28 Avril )
commençoit par le Prologue du Ballet
de la Paix & finiſſoit par le quatriéme
Acte de Zoroastre.
Le deuxiéme ( le fix Mai) commençoit
par l'ouverture de Pigmalion ,
ſuivie de partie du divertiſſement du
premier Acte d'Hippolite & Aricie.
Il finiſſoit par le divertiſſement des
Bacchantes du troiſiéme Acte d'En
& Lavinie.
Le Vendredi 13 Mai , on a repris le
même Concert du 28 Avril.
Le quatriéme ( le 20 Mai ) a commencé
par le Prologue de Tarfis &
Zélie , & a fini par la magie du deuxiéme
Acte de Dardanus.
Le cinquiéme ( le 27 Mai ) a commencé
par l'ouverture des Talens lyriques
ſuivie de fragmens terminés par
lechoeur de Pigmalion , l'Amour triomphe
&c. Il a fini par le divertiſſement
du premier Acte d'Iphigénie.
186 MERCURE DE FRANCE.
On a donné , ainſi que nous l'avions
annoncé , des Bals pour les Acteurs
dans la même Salle du Concert & dans
la Salle fuivante , les 1,8 & 15 Mai.
Ces Bals ont été fort agréables , tant
pár l'éxécution des Ballets (de la compoſition
de M. LANI ) qui ont été fort
applaudis & qui formoient en effet un
ſpectacle brillant & varié , que parce
que les mêmes Danfeurs & Danfeuſes
de l'Opéra qui les avoient éxécutés ,
reftoient dans le Bal en habits de caractères
où ils danſoient encore avec
les perſonnes du Public qui le defiroient
. Au dernier de ces Bals , les
principaux Sujets du Ballet éxécuterent
deux fois de fuite une Contredanſe de
la compofition de M. LANI , qui fut
trouvée admirable; elle étoit très-figurée,
fans fortir néammoins du genre des
Contredanſes ordinaires de Bal.
Le Mai & la Noce de Village , Sujet
d'un grand Ballet éxécuté dans ces
Bals , n'étoit point le même que les
Ballets figurés qui avoient éte danſés
fous ce titre aux Bals de la Cour pendant
le Carnaval. Le Mai & la Noce
étoient , à la Cour , deux Sujets différens
qui formoient chacun un Ballet.
JUIN. 1763 . 187-
,
Le Mai étoit dans le caractère Flamand
, & ici il étoit dans le caractère
François . Chacun de ces Ballets auroit
été trop court pour remplir l'objet qu'on
ſe propofoit ; dans les Bals de l'Opéra
les deux joints enſemble tels qu'ils
étoient , auroient été trop longs . On
les avoit combinés pour en faire un ſeul
Sujet , dont la fiction étoit affez naturelle..
Les Habitans d'un Village plantent
un Mai en préſence du Seigneur
& de la Dame , & leur donnent une
ferénade : une Nôce de ce même Village
vient leur rendre hommage & for-..
mer des Danſes autour de ce Mai nouvellement
planté. Tel étoit le Sujet de
ce Ballet diftribué en pluſieurs ſcènes
de Pantomimes & de Danſes. Miles
LYONNOIS , ALLARD PESLIN
DUMIREY, PETITOT, SARON , & toutes
les autres Danfeuſes ; MM. LAVAL ,
GARDEL , DAUBERVAL , HYACINTHE
, & tous les autres Danfeurs y
figuroient divers Perſonnages & étoient
employés dans ce Ballet.
,
La Salle que l'on conſtruit aux Thuilleries
pour les repréſentations de l'Opéra
, devant ſervir probablement plufieurs
années , on a jugé à propos de
188 MERCURE DE FRANCE.
la faire plus folide & en même temps
d'y donner toutes les commodités néceffaires
au ſervice de ce Spectacle ;
c'eſt pourquoi elle ne pourra être en
état auffitôt qu'on ſe l'étoit propoſé
d'abord & pour le temps que nous
l'avions annoncé ; mais on a lieu d'efpérer
que l'on en jouira dans les
derniers jours du mois d'Août ou au
plus tard dans le commencement de
Septembre. Cette Salle ſera très-commode
pour le Public , par les voies de
circulation & celles d'entrée & de fortie
que l'on y ménage. Le ſervice du
Théâtre y fera , de même , facile &
propre à de grands Spectacles ; dans
l'occafion elle pourra contenir un peu
plus de Spectateurs que l'ancienne Salle
d'Opéra . Celle que l'on doit reconftruire
au Palais Royal ne ſera point
placée dans le ſens que nous avions
indiqué le mois précédent,d'après les premiers
projets; mais dans le même ſens où
étoit l'ancienne , la partie du Théâtre
s'enfoncant beaucoup plus avant dans
le terrein du Palais même que M. le
Duc d'ORLÉANS abandonne àcet effet,
&s'étendant en largeur dans les ter
JUIN. 1763. 184
reins de la rue S. Honoré , deſquels le
Prince fait l'acquiſition pour cet ufage.
Cette Salle fera extérieurement la
décoration d'une des aîles de la première
cour du Palais Royal , qui doit être
entierement reconſtruite. Nous ne doutons
pas que M. MOREAU , Architecte
de la Ville , conféquemment chargé de
la conſtruction de la nouvelle Salle , &
honoré de la confiance de M. le Duc
d'ORLÉANS , ne ſe prête à nous mettre
en état de faire connoître au Public
ſes projets, auſſitôt qu'ils feront entière
ment fixés.
COMÉDIE FRANÇOISE,
LE Bienfait rendu ou le Négociant
Comédie en 5 Actes en vers , de laquelle
nous avons donné l'Extrait dans
le précédent Volume , a eu neufRepréſentations
de ſuite , toutes avec d'aſſez
fortes recettes ; elle a été redemandée
& repréſentée encore dans le courant
du mois.
Cette Piéce , qui n'eſt point quittée
& qui doit refter au Théâtre , eft impri
mée& ſe trouve chez Prault le jeune ,
Libraire , quai de Conti,à la defcente du
igo MERCURE DE FRANCE.
Pont- neuf. La lecture en eſt agréable ;
•& l'on ne craint pas de reproches en
la recommandant.
Le 3 Mai , une Actrice nouvelle
( Mlle Doligny ) débuta par le rôle
d'Angélique dans la Gouvernante & par
celui de Zénéïde dans la Piéce qui porte
ce titre. Dès cette Repréſentation , le
fuccès de la Débutante fut ſi vivement
&fi unanimement établi , que tous ceux
qui fréquentent habituellement le Théâtre
, ſe font accordés à dire que de-
*puis les débuts des célébres Actrices dont
nous avons annoncé les retraites avec
* tant de regret , on n'en avoit point vu
d'auſſi brillant dans le comique & qui
promît des fuites auſſi avantageufes que
celui- ci. L'augure a été pleinement
juſtifié : les jours de début de la nouvelle
Actrice , font devenus les jours
fréquentés du Spectacle. Elle a continué
par Lucinde dans l'Oracle , ( tréſor précieux
pour notre Scène , que l'on craignoit
d'avoir perdu avec Mlle Gauffin ,
&dans lequel la nouvelle Actrice a paru
excellente)enfuite par Luciledans les Dehors
trompeurs & par Nanine dans la Comédie
de ce nom ; par le rôle de Marianne
dans l'Ecole des Mères , de JuJUIN.
1763 . 191
lie dans la Pupile , de Silvie dans l'Iſle
déferte , d'Agnès dans l'Ecole des Femmes
, &c.
Pendant le cours de ſon début , Mlle
Doligni a été reçue à l'éſſai , pour ne
point violer la régle ; mais en mêmetemps
pour rendre juftice à ſes talens ,
elle a été admiſe dès ce moment aux
grands appointemens de 2000 liv.
Cette Débutante eſt âgée de 15 ans
&& demi ; elle eft, quant à préſent , d'une
moyenne ſtature , d'une taille élégante
& bien prife , la figure fort agréable
au Théâtre , intéreſſante ſans langueur ,
un feu doux , mais vif& perçant dans la
*phyſionomie ; la bouche , qui s'embellit
à chacun de ſes mouvemens , prête à
fon viſage des grâces fort piquantes.
Une naïveté gracieuſe ſemble régler
tout ſon maintien ainſi que ſon jeu.
Ce ne font point de ces tours de têres
apprêtés , de ces eſpéces de Tic dans les
traits qui dénaturent les graces qu'on
pourroit avoir , par celles qu'on veut ſe
donner; ni de ces infléxions traînées ou
groffies qui altèrent le fon , & le rendent
plus ridicule que touchant. Cexe
jeune perſonne paroît ne jouer aucun
des ſentimens qu'elle exprime. Ses actions
& les tons de fa voix ſemblent
192 MERCURE DE FRANCE.
4
naître tous du moment & de la paf
fion qui y donne lieu. La fimplicité ,
qui fait le caractère dominant de fon
jeu , n'eſt jamais niaiſerie , ni ſtupidité ;
c'eſt la primeur, fi l'on peut dire , de la
Nature ornée de toutes les graces qu'elle
donne. Un des mérites que l'on remarque
en elle , eſt une perpétuelle application
à la Scène , mérite que perdent
ſouvent les plus grands Acteurs , en acquérant
plus de liberté ſur le Théâtre&
que l'on éxhorte cette jeune perſonne à
conferver. Elle joint à cette éxacte vérité
de la Nature , dont le plaifir a
fait ſouvent verſer des larmes , une
diſtribution intelligente des différens
mouvemens qu'éxige chaque partie de
ſes rôles. Enfin nous ne craignons pas
d'être démentis , en diſant qu'elle commence
, non pas comme les meilleures
Actrices finiſſent ( ainſi qu'on a tant appliqué
de fois cette phrafe commune )
mais comme il eſt àdefirer qu'elle continue
pour ne pas ceffer de faire le plus
grand plaifir.
Mlle Doligni avoit joué dans ſon enfance
fur le Théâtre François quelques
rôles de cet âge ſous le nom de Mai-
Conneuve: il s'en falloit bien alors qu'elle
donnât
JUIN. 1763. 193
donnât les eſpérances de ce qu'elle eſt
aujourd'hui. Elle eut occafion de prendre
des avis de Mlle GAUSSIN ; enfuite
elle avoit été jouer à Rouen pendant
quelques mois , où elle avoit eu du fucces.
A fon retour , lorſqu'elle ſe diſpofoit
à aller à Bruxelles , elle fut entendue
par des perfonnes de la Cour accoutumées
à connoître & à protéger
les talens , par une entr'autres à qui
tous les arts & tous les talens doivent
le plus de fecours & d'éclat. Le naturel
heureux qu'on trouva dans cette
jeune perſonne&les diſpoſitions qu'elle
montroit, déterminèrent à la fixer fur
le Théâtre de la Capitale. A cet effet
M. MOLÉ Acteur , dont nous avons fi
ſouvent occafion de parler avec éloges ,
fut chargé d'achever par ſes conſeils
ce que la Nature & le Sentiment paroiffoient
indiquer déja dans ce talent
naiſſant. C'eſt environ après fix ſemaines
ou deux mois au plus de leçons,que Mlle
DOLIGNI a paru & a réuni tant d'applaudiſſemens
& de fuffrages. La voix ,
encore un peu foible , dans cette Débutante
, ne laiffe pas eſpérer qu'elle puiffe
& même qu'elle doive tenter de jouer
dans le Tragique.
Le Lundi 9 Mai , on a donné la pre-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
,
,
mière repréſentation de la Mort de Socrate
, Tragédie nouvelle en 3 Actes par
M. DE SAUVIGNI , qui fut applaudie
& bien reçue du Public. Elle a été continuée
juſqu'au 28 , jour de la geme &
dernière repréſentation. Il y a des beautés
dans cette Piéce la verfification
en eſt généralement approuvée ; mais
comme le fond du Sujet eſt plus triſte
qu'attendriſſant , en ce qu'il a en foi une
forte de féchereſſe pour notre Scène
&que d'ailleurs la catastrophe en eſttrop
connue , il n'y a pas eu un grand concours
de Spectateurs. Nous rendrons
un compte plus éxact de cette Tragédie ,
lorſqu'elle ſera imprimée , attendu que
l'on ne nous a pas mis en état de ſuppléer
à ce ſecours , & qu'il feroit peut-être
dangereux de s'en repoſer ſur la mémoire
pour l'Extrait d'une Piéce chargéé ,
comme celle - ci , de morale & de
métaphyfique , dont on ne ſaiſit pas le
trait indicatif , comme l'on peut faire
de l'ation , de la conduite , & de
l'intérêt , dans les Drames dont ces
moyens conſtituent le mérite.
Mlle Luzzi , jeune Sujet qui dès l'enfance
a fait beaucoup de plaifir fur un
autre Théâtre , que beaucoup de gens
regardoient comme inférieur à ſes dif
JUIN. 1763 . 195
poſitions , a débuté le Jeudi 26 Mai fur
celui de la Comédie Françoife , par
les rôles de Soubrettes dans le Tartuffe &
les Folies amoureuses . La figure & la
taille de cette Débutante ſont des plus
favorables & ne pouvoient que prévenir
très-avantageuſement pour elle . Ces
avantages ſont ſecondés d'un jeu , où
Pon reconnoît en pluſieurs endroits l'intelligence
du grand Maître qui a pris
ſoin de diriger ſes talens ( M. PRÉVILLE.
) Elle a été applaudie , & l'on a
lieu d'eſpérer de cette jeune Actrice
des progrès qui rempliront l'eſpoir
du Public à fon égard. Nous croirions
qu'il feroit imprudent d'avancer rien de
plus décidé fur ce premier début, n'ayant
pas eule temps ſuffifant pour recueillir
les ſentimens à ce ſujet & les Spectateurs
mêmes n'ayant pas encore eu celui
d'en juger définitivement. On parlera
dans le Volume du mois prochain de la
continuation de ce début.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE
17 Mai on a donné la première
repréſentation de la Famille en difcorde
, Piéce nouvelle Italienne de M. GOLDONI.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Le 21 , celle des Deux Coufines , Comédie
nouvelle en 1 Acte, mêlée d'ariettes
, & le 27 la première repréſentation
de l'Eventail , Comédie nouvelle en 3
Actes de M. GOLDONI , dans laquelle
il y a beaucoup de choſes amusantes ,
qui doivent faire eſpérer qu'elle fera
ſuivie. Nous donnerons plus de détails
fur ces Nouveautés dans le Mercure
prochain.
CONCERTS SPIRITUELS
du Jour de l'Afcenfion & du Dimanche
de Pentecôte.
Dans le premier de ces Concerts , les deux
grands Motets étoient le Dixit Dominue del Signor
LEO & Deus venerunt gentes de feu M.
FANTON , Motet du plus beau genre , qui eut
beaucoup d'applaudiſſemens , & auquel on ne
peut pas trop en donner.
Dans le ſecond , les Motets à grand choeur
étoient Magnificat de M. BELISSEN & Judica
Domine de M. l'Abbé GOULET , ancien Maître
de Muſique de l'Egliſe de Paris. Ces deux Motets
furent bien exécutés , & les Connoilleurs y trouverent
pluſieurs choſes à applaudir. M. MAYER
exécuta , dans le premier Concert , avec beaucoup
d'applaudiſſemens un Concerto de ſa compotition
ſur la harpe, &dans le dernier, M. BALBASTRE
n'eut pas moins de ſuccès ſur l'Orgue
JUIN. 1763 . 197
en exécutant auſſi un Concerto dontil eſt l'Auteur
. Dans l'un & l'autre Concert Mile HARDI
a chanté des Airs Italiens avec les mêmes applaudiſſemens
qu'elle eſt en poſſeſſion de mériter.
A ces deux Concerts M. GAVINIÉs a paru ſe
furpaffer ; & les Auditeurs , quelqu'accoutumés
qu'ils foient à la fupériorité de ſes talens , ont
éprouvé cette forte d'étonnement que produit
un nouveau Phénomène en ce genre.
On a exécuté à ces mêmes Concerts des
Trio de Stamitz. Cette admirable Muſique a fait
d'autant plus de plaiſir , que l'on a ſenſiblement
remarquédans les Symphoniſtes le feu de l'émulation
excité par l'admirable exécution des
Concerts François.
La célébre Mile FEL dont on pourroit dire
que la voix eſt encore dans ſa primeur & le talent
dans toute ſa force , a chanté dans le Concert
de la Pentecôte un Motet à voix ſeule pour
la Fête du Jour.
LETTRE écrite de Rouen , à M. DELAGARDE
, Auteur du Mercure pour
l'Article des Spectacles.
N. B Nous n'avons pu rendre cette Lettre
publique dans le tempsde ſa dare , attendu les
matières abondantes dont nous étions chargés.
MONSIEUR,
Malgré les préjugés qui ſemblent fa-
۱۰
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
yorifer partout la Muſique nouvelle , le
fieurBERNAUT ,Entrepreneur des Spectacles
de cette Ville , vient de prouver
ici qu'elle ne peut faire aucun tort à la
Musique Françoiſe quand onſcait comme
lui faire un choix de morceaux piquans
& d'Acteurs doués de talens propres
à en rendre l'exécution agréable.
Comme il est d'usage que les Directeurs
de notre Spectacle attirent ici les premiers
Sujets des Théâtres de Paris pour
y repréſenter pendant la derniere femaine
de Carême , notre intelligent Entrepreneur
a cru réveiller le goût des Amateurs
de la Mufique Françoise , en nous
procurant le Sr LARRIVÉE & la Dlle
LEMIERE fon épouse. Ces deux Acteurs
fecondés de la Dile FONTENAY
& des Muficiens de la Troupe de cette
Ville ont repréſenté Iſméne , Eglé ,
Bacchus & Erigone , Alcibiade des Fétes
Grecques & Romaines,Titon & l'Aurore
, le Devin de Village & Alcimadure.
Pour donner des preuves de leur
facilité dans tous les genres , ils ont
chanté les Troqueurs & le Cadi dupé.
Le feul Opéra d'Alcimadure n'a pas
eu le fuccès que la Muſique devoit en
faire attendre ; le Public perdoit le
plaisir de cette Muſique charmante par
JUI N. 1763 . 199
la privation des paroles dont il n'entendoit
pas le Patois . Les premières Entrées
des Ballets ont été danſées par les
fieurs GARDEL & GROSSET, Danfeurs
de l'Académie Royale ; le premier a excellé
furtout dans la Chaconne nouvelle
d'Iphigénie . On a donné trois fois ce
divertiſſement ſous la direction du fieur
le BERTON , Auteur de la Muſique ;
l'Orchestre étoit augmenté desSrs FRANCOEUR
le jeune & SOBLE , Violons , du
fieurRAUT , Hautbois , & HARDIK ,
Violoncelle , tous de l'Académie Royale
de Musique.
Malgré l'affluence des Spectateurs on
auroit eu peine à croire que l'Entrepreneur
ait eu du bénéfice dans cette dernière
ſemaine , eu égard à la quantité de
Sujets Acteurs qu'il avoit amenés , fi
on n'avoit été inſtruit par lui- même que
les Acteurs chantans ont pris ſeuls des
honoraires, & que les autres avoient joint
aux preuves de leurs talens les procédés
les plus généreux & les plus déſintéreffés.
J'ai l'honneur d'être &c.
Rouen , ce 16 Avril 1763 .
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
PIECES de Théâtre de M. PALISSOT
DE MONTENOY , & c , contenues
dans le Recueil de ses oeuvres
d'une partie desquelles nous avons
rendu compte plus haut.
,
La première eſt Ninus fecond , Tragédie
. Cette prodution qui eſt auſſi la
première de l'Auteur, âgé pour lors de 19
ans , fut repréſentée le3 Juin 1-51 ; mais
elle n'est point offerte aux Lecteurs telle
qu'elle étoit échappée à la jeuneſſe de M.
Paliſſot. Il avertit dans unAvant-propos,
qu'il a mis plus de temps à la corriger ,
qu'il n'en avoit employé à la compofer.
Quelques réfléxions judicieuſes ſur l'étendue
que doit avoir un Drame tragique,
meſurée fur la nature du Sujet ,méritent
d'être lues dans ce même Avantpropos.
Les idées de l'Auteur , ſelon ce qu'il
nous dit lui-même , ayant changé avee
l'âge , il n'a pas cru indifférent de choifir
ou non,un Sujet fondé dans l'Hiſtoire
; il a cru que le Prince qui régna à
JUIN. 1763 : 201
Ninive après la première révolution de
l'Empire d'Affyrie s'étant appellé Ninus
le jeune , il devoit lui conſerver ſon
nom ; quant à celui de Sardanapal , l'un
des principaux perſonnages de cette Piéce
, onlaiſſe à ceux qui en feroient bleffés
, le choix de pluſieurs autres noms
que l'Histoire donne à ce même Roi
d'Affyrie.
Sans faſte dans les expreſſions , fans
affectation de brillant dans les détails , la
verſification de cette Tragédie eſt noble&
convenable au genre ; elle ne manque
pas même de cette énergie qui ſouvent
caractériſe le ſtyle de l'Auteur dans
ſes autres ouvrages.
On trouve enfuite les Tuteurs , Comédie
en vers , repréſentée pour la première
fois le 5 Août 1754 , & remife
au Théâtre dans la même année. Cette
Piéce eut beaucoup de ſuccès ; ainſi les
Journaux de ce temps enayant donné
connoiffance , nous ne nous arrêterons
point à en faire l'extrait. Le Public parut
y reconnoître le véritable ton de la Comédie
; & l'Auteur parut appellé par
ces fuffrages avantageux à ſuivre la carrière
du comique. Les Lecteurs font
avertis,par un avis de l'Editeur,que cette
: Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
Piéce a été revue par l'Auteur avec tout
le foin poffible. Elle ſe trouve augmentée
d'un Acte que fourniſſoit le Sujet ,
&de nouvelles Scènes ajoutées aux deux
rôles qui firent le plus d'effet , ſçavoir
celui de Mlle Dangeville , à qui l'on eſt
redevable encore de la véritable idée
d'un genre dont on regrette que ſes rares
talens n'ayent pas plus longteinps
retardé la perte , & l'autre celui de Valet,
premier rôle nouveau dans lequel débuta
l'inimitable M. Préville.
Nous exhortons à lire un Diſcours
préliminaire , qui ſe trouve à la tête de
cette Piéce , adreſſé à Madame la Comteſſe
de la Marck. Ce Discours contient
d'excellentes obſervations ſur les différens
genres de Comédie.L'Auteur, après
avoir parcouru les divers abus introduits
fur la Scène comique , diftingue ce que
nous avons ajouté aux grands fonds des
anciens. Il fait un éloge très-délicat de
quelques Ouvrages, tels que l'Oracle ,
les Graces , & c , qui tiennent , dit-il
le même rang parmi les riches productions
du genre dramatique , que les tableaux
de l'Albane & du Guide , parmi
les chefs-d'oeuvres de la Peinture. Il ne
veut pas non plus , comme certainsDéclamateurs
, éxagérer les abus attrib ué
,
JUIN. 1763 . 203
,
à certains genres. Quiconque , ſelon lui ,
méconnoîtra les beautés du Glorieux ,
de la Métromanie , du Méchant , &c ,
n'eſt pas digne d'admirer Molière. Mais
avec tous ces avantages , il conclut par
convenir que le véritable genre paroît
menacé d'un décadence prochaine.
Après en avoir obſervé diverſes cauſes
après avoir donné une idée éxacte &
bien vue des genres de Comédie qui
méritent éminemment la préférence , il
remarque que nos meilleurs Poëtes ont
hazardé de donner de très-bons Ouvrages
qui n'ont point aujourd'hui ces
ſuccès brillans , qu'ufurpent quelques
Opéra bouffons , quelques Parades indécentes
, que ſouvent on joue fix mois
de ſuite. Jamais , ajoute M. Paliffot ,
Athalie , jamais le Misantrope ne ſe ſont
foutenus auffi longtemps ſur nos Theatres.
Nous ſommes obligés de convenir
que ce Difcours préliminaire , fans
paroître avoir la prétention d'inſtruire
fur un art auffi difficile que celui dont
il traite , eſt cependant plus folide &
plus inftructif que ces Verbeux Ecrits
dont la plupart n'apprennent au Lecteur
que la vanité de l'Ecrivain qui
a compilé des préceptes communs , &
I vj
04 MERCURE DE FRANCE .
ue ſouvent il obſcurcit par le faſte dé-
Placé d'un ſtyle trop ambitieux .
On trouve dans ce même Recueil
une Bagatelle intitulée leBarbier deBagdad
, Facétie en un Acte qui n'a point
été repréſentée ; l'Auteur s'eſt permis
de l'imprimer ſur la foi de l'amusement
qu'elle avoit procuré dans une Société
dont le goût étoit reſpectable. Le Sujet
eſt tiré d'une des meilleures Hiſtoires
des Mille & une nuit. Il a fait paſſer dans
cet eſſai de drame , les meilleures plaifanteries
du genre de celles qu'on lit
avec plaifir dans les contes d'où il l'a emprunté.
Autant on a lieu de s'élever
contre certains petits Ouvrages de Treteaux
qu'on aime & que l'on applaudit
de nos jours , quoiqu'ils n'ayent pour
ſel que l'indécence & pour guides que
le défordre d'une imagination vuide &
ſtérile , autant doit-on encourager des
plaifanteries qui prêtent à la vraie & faine
gaîté , peut-être trop abandonnée
fur la Scène. Telles font les réflexions
que nous croyons qu'inſpirera la lecture
de cette Facétie.
La dernière Piéce du 1 volume eſt les
Mépriſes ou le Rival par reſſemblance ,
Comédie en vers de Diffyllabes , revue
par l'Auteur..
JUI N. 1763 . 205
Un avis de l'Editeur nous apprend
que cette Comédie, la dernière que l'Auteur
ait donnée , n'eſt pas dans ſon rang ,
parce que le ſecond volume eſt employé
en entier à la Comédie des Philofophes ,
&à tout ce qui eſt relatif à cette Piéce.
و
du
Nous avons parlé des Mépriſes dans
le 1 volume de Juillet 1762. Nous en
avons tranfcrit deux Scènes ; elle a été
depuis imprimée ſéparément avec des
remarques ; l'Editeur de ſes OEuvres en
rapporte une fur le tumulte avec lequel
cette Comédie fut reçue à la première
repréſentation qui obligea l'Auteur de
laretirer. Après la journée des Philofophes
, dit l'Editeur dans l'Edition de
1762 , l'Auteur fentoit tout le danger
de reparoître dans la carrière
moins fi promptement. Nous n'appellerons
jamais des jugemens du Public
aſſemblé , quelque ſuſpectes que foient
même les circonstances qui les font prononcer.
C'eſt dans cet eſprit que nous
avons rendu compte de la Comédie des
Méprises. Nous nejugeons point le droit
qu'a pu avoir l'Auteur de reclamer contre
ce prétendu jugement; mais nous
ne pouvons refuſer à la vérité,de confirmer
ce qui eſt dit dans l'avis qui précéde
cetre Piece , fur ce tumalte affecté de la
206 MERCURE DE FRANCE.
repréſentation qui empêcha de l'entendre
, encore moins ſur le plaifir que
nous croyons qu'en doivent faire plufieurs
détails à la lecture .
,
Nous ſommes ſuffisamment difpenfés
de rendre compte de la Comédie
des Philofophes. Cette Piéce eſt auffi
connue par ſon ſuccès , que par des diffenfions,
trop fameuſes ( nous ofons le
dire ) pour l'honneur de la Littérature ,
& dont il feroit à defirer que l'on n'eût
jamais à charger ſes faſtes. L'Auteur apparemment
pénétré , comme on doit
l'être , de cette vérité , a cru convenable
de ſe juſtifier ſur les traits de ſa Piéce
regardés comme ſatyriques , &
dont il défavoue les applications injurieuſes
qu'on en avoit faites ; c'eſt ce
qui fait la matière de l'Examen qui ſuit
immédiatement cette célébre Comédie.
L'Auteur employe pour terminer fon
apologie , un Ouvrage de M. de la
Marche - Courmont , intitulé , Réponse
aux différens Ecrits pour & contre la
Comédie des Philofophes , & qui avoit
paru imprimé dans le temps que le Public
étoit accablé du nombre de ces
Ecrits.
Nous avons donné plus haut,une notice
des autres morceaux qui rempliffent
JUIN. 1763 . 207
ce ſecond volume. Le reſte a rapport
à ce quia précédé & fuivi la Comédie
des Philofophes ; nous ne devons pas
douter que ces Ecrits n'intéreſſent la curiofité
; ce n'eſt point à nous , mais aux
Lecteurs judicieux & non- prévenus ,
qu'appartient le droit de juger des
moyens dont l'Auteur fait ufage pour fa
juſtification.
Il nous reſte à remarquer en général
ſur les Piéces de Théâtre de M. Paliffot ,
une grande connoiſſance des vrais principes
de l'art , l'uſage du ſtyle propre à
la bonne Comédie , & une variété de
genres , qui doit faire honneur à fon
génie. Pour ne rien laiſſer échaper de
ce qui peut fervir à l'émulation dans le
grand art du Théâtre , nous faiſons
part au Public de la Lettre écrite parM.
Paliffot aux Comédiens François en
leur envoyant le Recueil de fes OEuvres ,
& de leur réponſe à cet Auteur.
LETTRE DE M. PALISSOT ,
J
à MM. les Comédiens François ordinaires
du Ro1.
B vous préſente , Meſſieurs, un Recueil de mes
•Ouvrages. Ceux que j'ai compoſés pour leThéâ208
MERCURE DE FRANCE .
>> tre vous appartiennent ; les autres ſont un
ود
gage de la reconnoillance que je dois à vostalens.
Je ne m'abuſe point furla valeur du préſent
>> que je vous fais; mais je ſuis bien-aiſe de donner
>> le premier un exemple qui peut contribuer à
>> réaliſer un projet quej'aidepuis long- temps pour
>> l'honneur de notre Théâtre.
>> Il me ſemble , Meſſieurs , qu'il vous manque
>>une Bibliothéque Dramatique , & que vous êtes
>>>d'autant plus intéreſles à vous en former une ,
>> qu'elle contiendroit en quelque forte , les archi-
>> ves de votre propre gloire. En effet le Théâtre
>> ne vous doit- il pasle divin Moliere & beaucoup
>> d'autres Auteurs juſtement célébres ? Je ne con-
>> nois aucune Société Littéraire qui puiſſe ſe pré-
> valoir d'avoir enrichi la Scène d'un auſſi grand
>> nombre de productions diſtinguées.
>>>Ce projet auroit auffi ſon utilité , même pour
2 les Gens de Lettres , qui pourroient puiſer dans
>> cette Bibliothèque des reſſourcesqui ne font pas
toujours à leur portée. Les frais n'en feroient pas
très-diſpendieux ; car enfin cette collection n'eſt
point immenſe ; & tous les Auteurs modernes ſe
> diſputeroient l'honneur de contribuer à cet éta-
>>>bliſſement par un tribut de leurs Ouvrages.
C'eſt l'exemple que j'ai voulu donner , & qui
• vous prouvera du moins combien je ſuis ſenſible
à la gloire des Arts , & particulièrement
à la vôtre.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JUI N. 1763 . 209
RÉPONSE de MM. les COMÉDIENS
FRANÇOIS , à M. PALISSOT .
MONSIEUR,
>> Nous avons reçu avec plaifir le Recueil de
>>>vos ouvrages que vous nous avez envoyés Lundi
>> dernier . C'eſt une attention dont nous vous
>> remercions tous . Vous avez raiſon de penſer
que la Comédie Françoiſe devroit avoir une Bi-
>> bliothéque. Il est vrai qu'il eſt bien extraordi-
>>>naire que les ouvrages dramatiques ſoient dans
>>les mains de tout le monde , & que nous n'en
>>ayons pas la collection la plus exacte.
,
>> Nous avions eu depuis longtemps la même
>>>idée , mais toujours ſans effet. Votre honnêteté,
>> à laquelle nous ſommes ſenſibles va preſſer
>> l'exécution d'un Projet avantageux & qui peut
>> faire honneur à notre Société. Nous vous re-
>>nouvellons encore nos remercimens , & nous
در avons l'honneur d'être ,&c.
Le Lundi 16 Mai 1763 .
Nota. Cette Lettre eſt ſignée par les Acteurs &
Actrices de la Comédie .
210 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE VI .
CÉRÉMONIES ET FESTES
PUBLIQUES.
Les fêtes pour l'inauguration de la
Statue du Roi érigée dans la Place de
Louis XV , & celles qui doivent avoir
lieu à l'occaſion de la paix , occuperont
trois jours , ſçavoir le 20 , 21 & 22 de
ce mois.
Le premier jour est destiné à célébrer
l'auguſte & pompeuſe Cérémonie
de l'inauguration de la Statue. On prépare
des illuminations dans tout le pourtour
de la nouvelle Place & dans l'étendue
des façades , tant conſtruites qu'â
contruire ,des grands bâtimens du côté
du fauxbourg S. Honoré.
Le ſecondjour , ſe fera la publication
de la paix ; & le ſoir de ce même jour
l'Hôtel-de-Ville ſera illuminé.
Le troifiéme jour , Te Deum à Notre
-Dame , Feu d'Artifice ſur l'eau ,&
Illumination générale.
JUIN. 1763. 211
ARTICLE VII.
SUITE des Nouvelles Politiques du
mois de Mai.
De Moscou , le 4 Mars 1763 .
L8 Baron de Borch , Chambellan du Roi de
Pologne , envoyé ici pour faire les plus vives
repréſentations au ſujet des affaires de la Courlande
, a déja eu quelques conférences ſur l'objet
de ſa miſſion ; mais il n'y a pas d'apparence
que les ſollicitations changent la réſolution
que Sa Majeſté Impériale paroît avoir priſe
en faveur du Duc Ernest - Jean.
De VIENNE , le 16 Mars 1763 .
Le Comte de Montazer , Lieutenant Général
des Armées du Roi de France , qui a fait par
ordre de Sa Majesté Très- Chrétienne , toutes les
campagnes depuis 1757 dans les Armées de
l'Impératrice Reine , part demain pour retourner
en France , comblé des bontés que lui ont
témoigné Leurs Majestés Impériales & Royales
pendant le ſéjour qu'il a fait ici.
La Cour a réglé définitivement la répartition
des troupesdans les Etats de Lears Majestés Impériales
, & les Commandemens en Chef ont été
diſtribués de la manière ſuivante . Le Prince
Charles commande dans les Pays-Bas ; le Duc
de Modene en Italie ; le Prince des Deux- Ponts.
212 MERCURE DE FRANCE.
en Bohême ; le Maréchal de Kollowrath dans la
Moravie ; le Maréchal de Neyperg dans la haute
&Balle-Autriche ; & le Maréchal de Palfy dans
la Hongrie& la Tranfilvanie .
Anne Chriſtine , Ducheſſe de Saxe , Juliers ,
Cléves & Berg- Engern & Westphalie Landgrave
de Thuringe , Margrave de Meillen , de la
Haute & Bafle Luſace , Comteile de Henneberg ,
de la Marck , Ravemperg & Barby , Dame de
Ravenſtein , & demi Soeur des Princes Joſeph-
Wenceslas & Emmanuel de Lichtenſtein , frères ,
Ducs de Toppau & Jagerndorff en Siléſie , eſt
morte ici les de ce mois , âgée de ſoixante- treize
ans.
De ROME , le 2 Mars 1763.
Hier , le Cardinal Cenci mourut au Port d'Anſe,
d'une attaque d'apopléxie. Il avoit été choiſi
par le Pape pour préſider au deſſéchement des
Marais-Pontins. Cette mort Maiſſe un huitiéme
Chapeau vacant dans le Sacré Čollége .
De CIVITAVECCHIA , le 14 Mars 1763 .
La mort du Cardinal Cencia ralenti les travaux
du defféchement des Marais- Pontins ; mais on
vientde former un nouveau plan pour cette entrepriſe
, d'après lequel on fera écouler toutes les
eaux des Marais dans un grand canal qui ſe déchargera
dans le Port d'Antium . Cette opération
indépendamment de ſon utilité pour l'objet qu'on
fe propoſe , donnera en même-temps à ce Port
la profondeur que le ſable du Tibre lui a prèſque
entiérement êtée , & y facilitera par-là l'entrée
des gros Bâtimens.
,
JUIN. 1763 . 213
De NAPLES le 26 Mars 1763 .
Le Conſeil de Régence a pris la réſolution de
repeupler & de fortifier l'Ile d'Uſtica qui avoie
été ravagée l'année dernière par les Barbareſques,
en conſequence , deux Chebecs ont eu ordre
de mettre à la voilele 23 de ce mois , ayant ſous
leur eſcorte pluſieurs Bâtimens de tranſport , ſur
leſquels eſt embarqué l'Officier qui doit commanderdans
cette Iſle avec deux cens Soldats , un Ingénieur
, pluſieurs Ouvriers , des piéces d'artillerie
, de munitions & différentes fortes des matériaux
.
De LONDRES , le 11 Avril 1763 .
Le 22 dumois dernier , la paix a été proclamée
dans tous les quartiers de cette Ville. Cette publication
s'eſt faite également à Edimbourg , à
Dublin , & dans toutes les autres Villes des trois
Royaumes.
Le Lord Hertford eſt déſigné pour remplacer
le Duc de Bedford en qualité d'Ambaſſadeur de
la Grande Bretagne à la Cour de France.
De BRUXELLES le 1 Avril 1763 .
Le Marquis de Monteynard , qui commande
Ies Troupes de France reſtées ſur le Bas-Rhin , a
paffé hier dans cette Ville avec le Comte d'Eſparbés
, & tous deux prennent la route de Paris. Le
Régiment de Champagne qui ferme la marche
des Troupes qui retournent en France , eſt arrivé
hier à Louvain , & doit être rendu le 6 à Valenciennes.
De LIEGE , le 4Avril 1763 .
Le Prince Clément de Saxe eſt arrivé ici le 30
du mois dernier. Le i de ce mois , le Comte de
214 MERCURE DE FRANCE.
Pergen , nommé Commiſſaire de Sa Majeſté
Impériale a la prochaine Election d'un nouvel
Evêque , Prince de Liège , fit auſſi ſon entrée en
cetteVille.
TRAITÉ de paix conclu entre Sa Majesté le Roi
de POLOGNE , Electeur de Saxe , & Sa Majesté
le Roi de PRUSSE , au Château de Hubertzbourg
,le 15 Février 1763 .
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , & Sa Majesté le Roi de Pruſſe , animés du
defir réciproque de mettre fin aux calamités de
la guerre , & de rétablir l'union , la bonne intelligence&
le bon voiſinage entre eux & leurs Etats
reſpectifs , ayant réfléchi ſur les moyens les plus
propres pour parvenir à un but ſi ſalutaire , & le
Prince Royal de Pologne & Electoral Héréditaire
de Saxe s'étant employé à concerter une aſſemblée
de Plénipotentiaires , qui fut ſuivie d'une négociation:
pour en avancer le ſuccès , & pour écarter
les retardemens que l'éloignement auroit pû faire
naître, Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , a confié à Son Alteſſe Royale le ſoin d'y
ménager ſes intérêts : on eſt convenu de faire tenir
au château de Huberzbourg des conférences
depaix.
En conféquence de quoi Leurs Majeſtés ont
nommé & autoriſé des Plénipotentiaires , ſavoir :
Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
le ſieur Thomas , Baron de Fritſch , ſon Conſeiller
Privé ; & Sa Majeſté le Roi de Pruſſe, le ſieur
Ewald- Frederic de Hertzberg , ſon conſeiller Privé
d'Ambaſſade, leſquels , après s'etre duement
communiqué & avoir échangé leurs pleins pouvoirs
en bonne forme, ont arrêté , conclu & figné
les Articles ſuivans d'un Traité de paix.
JUIN. 1763 . 215
ARTICLE I. Il y aura une paix ſolide , une
amitié ſincère & un bon voifinage entre S. M. le
Roi de Pologne , Electeur de Saxe , & S. M. le
Roi de Pruſie & leurs Héritiers , Etats , Pays &
Sujets : & en conféquence , il y aura une amnif
tie générale & un oubli éternel de tout ce qui eſt
arrivé entre les hautes Parties contractantes , à
l'occaſion de la préſente guerre , de quelque nature
que cela puiſſe avoir été , & il ne ſera point
demandé de dédommagement de part& d'autre ;
ſous quelque prétexte ou nom que ce puiſſe être ,
mais toutes les prétentions réciproques , occafionnées
par cette guerre , demeureront entiérement
éteintes , annullées & anéanties .
Les hautes Parties contractantes & leurs Héritiers
cultiveront à l'avenir entr'elles une bonne
harmonie & parfaite intelligence, en tâchant d'avancer
leurs intérêts réciproques , & d'écarter
tout ce qui pourroity nuire ou y donner la moindreatteinte
.
Sa Majeſté le Roi de Pruſſe promet en particulier
que , dans les occaſions qui ſe préſenteront de
pouvoir procurer des convenances à Sa Majefté
le Roi de Pologne , Electeur de Saxe , ou à la
Maiſon , ſans que ce ſoit aux dépens de Sadite
Majesté Pruſienne. Elle y contribuera avec le
plus grand zéle , & ſe concertera à cet effet avec
Sa Majesté Polonoiſe & avec leurs Amis communs
.
ART . II . Toutes les hoftilités ceſſeront entiérement
à compter du II Février incluſivement ;
&depűis le même jour Sa Majesté Pruſſienne fera
ceffer entiérement & pleinement toutes contributions
ordinaires & extraordinaires , toutes livraiſons
de proviſions de bouche , fourrages , chevaux
& autre bérail ou autres effets ; toutes demandes
216 MERCURE DE FRANCE.
1
de recrues , valets , travailleurs & voitures , &
généralement toutes fortes de preſtations , de
quelque nature & dénomination qu'elles puiffent
être , & fous quelque titre ou prétexte qu'elles
foient demandées & éxigées , comme auſſi toute
coupe de bois & autres endommagemens dans
tout l'Electorat de Saxe & toutes les parties &
dépendances , y compris la Haute & Balle- Luface.
Si les ordres que Sa Majeſté le Roi de Pruſſe a
donnés là-deſſus, n'étoient pas parvenus leditjour
en tous les endroits occupés par les Troupes de
Sa Majesté Pruſſienne , & que par cette raiſon ,
ou fous d'autres prétextes , il dût arriver qu'on
eût encore pris ou éxigé des caiſſes ou des Sujets
de Sa Majeſté Polonoiſe quelque argent ou quelque
autre preſtation de quelque nature ou valeur
qu'elle pût être , ou qu'on eût cauſé d'autres
dommages , Sa Majesté Pruſſienne fera reſtituer
ſans délai tout ce qui auroit été pris ou éxigé ,
& bonifier toutdommage & perte. En conféquence
de cette ceſſation générale de toute forte de
preſtations , Sa Majesté Pruſſienne renonce également
à tous les arrérages des contributions , livraiſons
& autres preſtations antérieurement demandées
& éxigées , & déclare que toutes les
prétentions y relatives ſeront & demeureront entiérement
éteintes , annullées & anéanties , de
forte qu'il n'en ſera jamais plus fait mention.
ART. III . Sa Majefté le Roi de Pruſſe promet
de commencer les diſpoſitions néceſſaires pour
une prompte évacuation de la Saxe , dès que le
préfent Traité ſera ſigné , & d'effectuer & achever
l'évacuation & la reſtitution de tous les Etats
& Pays , Villes , Places & Forts de S. M.Polonoiſe,
&généralement de toutes parties & dépen' ances
deldirs Etats que S. M. Polonoiſe a poſlédés avant
la
JUIN. 1763. 217
la préſente guerre , dans l'eſpace de trois ſemai
nes , à compter du jour de l'échange des ratificasions;
bien entendu que les Troupes de S. M.
l'Impératrice-Reine de Hongrie & de Bohême
évacueront toute la Saxe dans le même eſpace de
temps. Y
Dès le de Février , Sa Majeſté le Roi de
Pruffe fera nourrir ſes Troupes de ſes propres
magaſins ſans qu'elles foient à charge au pays ,
&on procédera inceſſamment au réglement des
routes que leſdites Troupes prendront en quittant
les Etats de Sa Majesté le Roi de Pologne ,
dans leſquelles elles ſeront conduites & logées
par les Commiſſaires nommés par Sa' Majeſté
Polonoile, qui auront pareillement ſoin des Vorfpanndont
les Troupes auront beſoin pour leurs
marches , &qui leur feront fournisgratuitement ,
à condition que ces Vorſpann ne feront obligés
depafler les frontières de Saxe , quejuſqu'au premier
gîte.
ART. IV. Sa Majesté le Roi de Pruſſe renverra
fans rançon & ſans délai tous lesGénéraux , Officiers
& Soldats de Sa Majesté le Roi de Pologne
, Electeur de Saxe , qui font encore priſonniers
de guerre , & les autres Sujets de Sa lite
Majesté Polonoiſe qui ne voudront pas reſter
dans le ſervice & dans les Etats de Sa Majeſté
Pruſſienne , bien entendu que chacun payera
préalablement les dettes qu'il aura contractées. I
Sadite Majeſté le Roi de Pruſſe rendra auffe
toute l'artillerie , appartenante à Sa Majeſté le
Roi de Pologne , qui ſe trouve encore en Saxe ,
&qui eft marquée aux armes de, Sadire Majesté
Polonoiſe.
En particulier les Villes de Léipfic , Torgau
&Wittemberg feront reftituées par rapport aux
K
218 MERCURE DE FRANCE.
fortifications , dans le même état où elles ſont à
préſent & avec l'artillerie qui s'y trouve marquée
aux armes de Sa Majesté Polonoife.
Sa Majesté Pruſſienne mettra auſſi en liberté
les otages& autres perſonnes qui ont été arrêtées
àl'occaſion de la préſente guerre , & fera rendre
tous les papiers qui appartiennent aux archives
de Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , ou aux autres bureaux du Pays , & à l'avenir
il n'en ſera rien allégué ou inféré contre
Sa Majeftéie Roi de Pologne , ni contre ſes Héritiers
& Etats.
ART . V. Le Traité de paix conclu à Dreſde le
25 Décembre 1745 eſt expreſſement renouvellé
&confirmé dans la meilleure forme & dans toute
fa teneur autant que le préſent Traité n'y dérogera
pas , & que les obligations y contenues ſeront
de nature à pouvoir encore avoir lieu .
ART . VI . Pour redreſſer réciproquement tous
les abus qui ſe ſont gliffés dans le commerce au
préjudice des Pays , Etats & Sujets reſpectifs des
hautesParties contractantes , on eft convenu que ,
d'abord après la paix conclue on nommera de
part & d'autre des Commiſlaires qui régleront
les affaires de Commerce fur des principes équitables
& réciproquement utiles.
ILferacaufli réciproquement adminiſtré bonne
& prompte juſtice à ceux des Sujets reſpectifs qui
aurontdesprocès&des prétentions liquides dans
1s Etats de l'une ou de l'autre Partie , & quand
il y en aura qui auront change ou voudrontencore
changer de domicile & paffer de la domination
de l'une fous celle de l'autre des hautes. Parties
contractantes , on ne leur fera point de difficulté
à cet égard.
ART. VII. Sa Majesté le Roi de Pruſſe conſent
1
JUIN. 1763 . 219
d'accéder & fera accéder ſes Sujets créanciers de
la Steuer de Saxe aux arrangemens qu'on prendra
inceſſamment par rapport aux intérêts à payer ,
& pour l'établiſſement d'un fonds d'amortiſſement
folide & durable ſans aucune préférence .
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , affure & promet d'un autre côté que ,
conformément auxdits arrangemens , tous les
Sujets de Sa Majeſté Pruſſienne , qui ont ou auront
des capitaux dans la Steuer de Saxe , recevront
leurs intérêts exactement , & que les capitaux
leur feront auſſi rembourſés en entier , ſans
la moindre réduction ni diminution , & dans un
eſpacede temps raiſonnable.
ART . VIII . L'échange de la Ville & du Péage
de Furstenberg & du Village de Schildlo contre
un equivalent an Land und Leuten , ſtipulé dans
l'Article VII de la paix de Dreſde , ayant rencontré
beaucoup de difficultés dans l'éxécution , on
eſt ultérieurement convenu que pour le faciliter
la Ville de Furstenberg , avec ſes dépendances ſituées
en-deçà de l'Oder , ne ſera pas compriſe
dans ce troc & reſtera à Sa Majesté Polonoiſe
mais que d'un autre côté Sadite Majesté le Roi
de Pologne , Électeur de Saxe , cédera à S. M.
Pruſſienne non- ſeulement le Péage de l'Oder ,
qu'Elle a perçu juſqu'ici à Furstenberg , & le
Village de Schildlo avec ſes appartenances au-delà
de l'Oder , maisauſſi généralement tout ce qu'Elle
a poſſédé juſqu'ici des bords & rives de l'Oder ,
tant du côté de la Luſace que de celui de la Marche
, de forte que la rivière de l'Oder faſſe la limite
territoriale , & que la ſupériorité des deux
rives & bords de l'Oder , & de tout ce qui eſt audelà
de l'Oder du côté de la Marche , appartienne
déſormais en entier & excluſivement à Sa Majeſté
le Roi de Pruſſe , ſes Succeſſeurs & Héritiers à
perpétuité. Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
Il eſt auſſi convenu que l'équivalent à donner à
Sa Majefté Polonoiſe ne pourra être évalué qu'à
proportion du revenu réel qu'Elle a tiré juſqu'ici
des poffeflions qu'Elle cédera àSa Majesté Pruffienne
, en conféquence de quoi Sa Majesté Polonoiſe
ſe contentera d'un équivalent an Landund
Leuten , dont le revenu réel ſeroit égal au revenu
réel des poſſeſſions qu'Eile cédera à Sa Majeſté
Brufſienne.
Au reſte dans tous les autres points relatifs à cet
échange , l'Article VII de la paix de Dreſde ſera
éxactement obſervé & éxécuté.
ART. IX. Sa Majeſté le Roi de Pruffe accorde
à Sa Majeſté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe , le libre paſſage en tout temps par la Siléfie
en Pologne , & renouvelle en particulier ce
qui a été ſtipulé là- deſſus dans l'Article X du Traitéde
paix conclu à Dreſde en 1745 .
ART. X. Les hautes Parties contractantes ſe gas
rantiſſent réciproquement l'abſervation & l'éx
cution du préſent Traité de paix , & tâcheront
d'en obtenir la garantie des Puillances avec lefquellesElles
font en amitié.
ART . XI . Le préſent Traité de paix ſera ratifié
de part & d'autre , & les ratifications feront expédiées
en bonne & due forme ,& échangéesdans
F'eſpace de quinze jours , ou plutôt fi faire ſe
peut , àcompter du jour de leur ſignature.
En foi de quoi , les ſouſſignés Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de
Saxe, & de Sa Majesté le Roi de Pruſſe , en vertu
de leurs pleins pouvoirs , ont ſigné le préſent
Traité de paix , & y ont fait appoſer les cachets
de leurs armes.
Fait au Château de Hubertzbourg , le is Février
1763.
THOMAS, BARON DE FRITSCH .
( Signé ) EWALD-FREDERIC DE HERTZBERG .
JUI N. 1763 . 221
ARTICLES SÉPARÉS.
ART. I. On est convenu que dans les arrérages
ou autres preſtations arriérées , qui devront
ceffer du II Février 1763 , ne ſera pascompris ce
qui eſt encore dû fur les lettres de change & autres
engagemens par écrit , énoncés dans la ſpécification
ci -jointe ,que Sa Majeſté le Roide Pruſſe
ſe réſerve expreffément , & que Sa Majesté le Roi
dePologne promet de faire acquitter éxactement ,
&ſelon la teneur deſdites lettres de change &
autres engagemens par écrit donnés là-deſſus ,
ſans le moindre rabais ou défalcation , & dans
les monnoiesy promiſes.
ART. II . Pour ne laiſſer aucun doute ſur la
rrature& la ſolidité des arrangemens à prendre
fur les affaires de la Steuer , dont il a été fait
mention dans l'Article VII du Traité de paix ,
Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
déclare qu'Elle prendra des arrangemens pour
qu'aucun des créanciers de la Steuer ne perde
riende ſon capital.
Qu'il eſt impoſſible de leur payer les intérêts
arriérés après que tous les revenus du pays ont
été notoirement abſorbés par les calamités de
laguerre.
Que la même raiſon doit valoir pour l'année
préſente après toutes les charges auxquelles le
pays a déja été obligé de fournir.
Mais qu'à l'avenir Sa Majeſté prendra inceſſam.
ment avec les Etats de la Saxe , aſſemblés en
Diéte , les arrangemens néceſſaires pour établir
un fonds prélevable ſur les revenus les plus clairs
du pays , lequel ſera , 10. principalement employé
pour payer éxactement les intérêts qui ne
pourront pas être fixés au-deſſous de trois pour
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE .
cent , tout comme ils ne pourront pas paffer lefdits
trois pour cent. 2°. Que le reſte fera le fonds
d'amortiſſement pour l'acquit ſucceſſif des capitaux
, qui augmentera à proportion de l'acquit
des capitaux & de la diminution des intérêts , &
dont la diſtribution ſe fera annuellement par le
fort , ſans aucune préférence pour perſonne à
quelque titre que ce ſoit. 30. Que l'adminiſtration
dudit fonds total deſtiné au payement des
intérêts & au rembourſement des capitaux ſera
fixée en la ſuſmentionnée Diete prochaine des
Etats de Saxe , de façon qu'il s'y trouve pleine
sûreté , Sa Majesté le Roi de Pologne , Electeur
de Saxe , promettant de donner là-deſſus
toutes les aſſurances convenables.
ART. III. Il a été convenu & arrêté que les
titres employés ou omis de part & d'autre à
l'occaſion de la préſente négociation dans les
pleins pouvoirs & autres actes , ou partout ailleurs
, ne pourront être cités ou tirés à conféquence
, & qu'il ne pourra jamais en réſulter
aucun préjudice pour aucune des Parties intéreffées.
Les trois préſens Articles ſéparés auront la
même force que s'ils étoient mot à mot inférés
dans le Traité principal , & ils ſeront également
ratifiés des deux hautes Parties contractantes .
En foi de quoi les ſouſſignés , Plénipotentiaires
de Sa Majesté le Roi de Pologne , Électeur de
Saxe , & de Sa Majeſte le Roi de Pruſſe , ont
ſigné ces préſens Articles ſéparés , & y ont fait
appoſer les cachets de leurs armes.
• Fait au Château de Huberzbourg le is Février
1763.
THOMAS , BARON DE FRITSCH .
( Signé ) EWALD- FRÉDÉRIC DE HERTZBERG ,
JUI N. 1763 . 22.3
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 16 Avril 1763 .
LELE 20 du mois dernier , le Comte de Luſace a
pris congé de Leurs Majestés , ainſi que de la Famille
Royale.
Le même jour , la Comteſſe de Sparre & la
Comteſſe de la Luzerne ont été préſentées à
Leurs Majestés & à la Famille Royale ; la première
par la Ducheſſe de Praflin , la ſeconde par
la Comteſſe d'Eſtourmel .
Le même jour , le Baron de Cloſen , Maréchal
des Camps & Armées du Roi , Colonel- Lieutenant
du Régiment Royal-Deux- Ponts , qui a
ſervi avec beaucoup de diſtinction dans cette dernière
guèrre , a obtenu le cordon rouge , & a
eu l'honneur de remercier Sa Majesté
Le Roi a nommé le Marquis de Bauſſet , cidevant
ſon Miniſtre Plénipotentiaire auprès de
l'Electeur de Cologne , pour aller remplacer le
Baron de Breteuil à la Cour de Ruſſie ; il fut
enſuite préſenté par le Duc de Praflin à Sa Majeſté
, qu'il eut l'honneur de remercier en cette
qualité.
Le 27 , Leurs Majestés & la Famille Royale
fignerent le Contrat de mariage du Marquis de
Tana avec la Demoiſelle de Caſſini .
Le même jour , le Comte de la Guiche , prêta
ferment entre les mains du Roi pour la Lieutenance
Général du Comté de Charolois.
Le Roi a accordé les Entrées de la Chambre
au Comte de Langeron.
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de la Marck , ayant été obligé
par ſon grand âge & fes infirmités de ſe démettre
de la place de premier Ecuyer du Prince
de Condé , le Marquis de Chamboran , Brigadier
des Armées du Roi , Mestre de Camp
du Régiment de ſon nom , a eu l'honneur d'être
préſenté à Sa Majeſté en cette qualité.
Le 29 , le fieur de Mello , Miniſtre Plénipotentiaire
du Roi de Portugal , eut une Audience
particulière du Roi , dans laquelle ,
après avoir remis ſes Lettres de rappel , il prit
congé de ſa Majeſté. Il fut conduit à cette Audience
, ainſi qu'à celles de la Reine & de la
Famille Royale , par le fieur Dufort Introducteur
des Ambaſſadeurs .
Le 30 au foir , le Roi a été attaqué d'une
fiévre accompagné de mal de tête. La fiévre
a duré tout le Jeudi , mais toujours en diminuant.
Cette indiſpoſition a empêché Sa Majeſté
de faire la Cene , ſelon l'uſage ordinaire.
Le Vendredi matin, la fiévre a cellé , & Sa
Majeſté a été entièrement rétablie.
Le Jeudi Saint à midi, la Reine lava les pieds à
douze pauvres Filles qu'Elle fervit à table . Le ſieur
Desfourniels, Maître d'Hôtel ordinaire, précéda le
fervice , en l'abſcence du premier Maître d'Hôtel
de la Reine. Les Plats furent portés par Madame
la Dauphine , Madame Adélaïde , Mefdames
Sophie & Louiſe , par la Comteſſe de la
Marche , & par les Dames du Palais de la Reine ,
& les Dames de Meldames de France.
Le Prince de Croy , Lieutenant Général des
Armées du Roi , a le Gouvernement de Condé ,
qui vaque par la mort du Comte de Danois , &
dont il avoit la ſurvivance .
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Lorroux, Or.
dre de Citeaux Diocéſe d'Angers , à l'Abbé
Desbriéres , Chapelain du Roi ; celle de Sara-
,
JUIN. 1763. 225
mon , Ordre de S. Benoît , Diocéſe d'Auch , à
l'Abbé de la Cour , Vicaire Général de l'Evêché
de Comminges ; celle de Quarante , Ordre de
S. Auguſtin , Diocéſe de Narbonne , à l'Abbé de
Bouſtanelle , Vicaire Général de l'Evêché de Béziers
; & celle de Rillé , Ordre de S. Auguſtin ,
Diocéſe de Rennes , à l'Abbé l'Olivier de Troujoli.
Le 9 de ce mois , l'Archevêque de Narbonne
& celui de Toulouſe ont prêté lerment pendant
la Meſſe entre les mains de Sa Majeſté.
Le Roi vient d'accorder au Marquis de Mailly,
fils du Comte de Mailly , Lieutenant-Gédéral
des Armées de Sa Majesté , & Commandant en
Rouffillon , la Compagnie des Gendarmes Ecof
Tois , dont le Comte de Mailly avoit conſervé
l'exercice juſqu'à ce que ſon fils eût atteint l'âge
que Sa Majeſté avoit fixé.
L'Académie d'Ecriture , nouvellement établie
à Paris , a eu l'honneur de préſenter au Roi le
précis de ſes travaux pendant l'année dernière ,
avec les diſcours qui ont été lus à la première
Séance publique de l'Académie , & la médaille
qu'elle a fait frapper à l'occaſion de ſon établiſlement.
Le ſieur Marmontel a eu l'honneur de préſenter
à Leurs Majeſtés & à la Famille Royale
un Ouvrage de fa compofition ,intitulé , Poëti
que Françoise.
De PARIS, le 18 Avril 1763.
Le 14 du mois dernier , l'Académie Françoiſe
a élu l'Abbé de Radonvilliers , Sous- Précepteur
de Mgr le Duc de Berri & de Mgr le Comte de
Provence, pour remplir la place vacante par la
mort du ſieur Carlet de Marivaux. Le 26 , certe
Académie tint une aſſemblée publique dans la-
Kv
226 MERCURE DE FRANCE .
1
quelle il prononcé ſon diſcours de réception,
Le Cardinalde Luynės a répondu au remerciment
de ce nouvel Académicien .
Le 22 du même mois , on fit la Proceſſion ſolemnelle
qu'on a coutume de faire tous les ans
enmémoire de la réduction de cette Capitale
ſous l'obéillance de Henri IV. Le Corps de Ville
aſſiſta , ſelon l'uſage , à cette cérémonie.
,
:
Il paroît une Ordonnance du Roi , datée du
1 Mars 1763 concernant les troupes légéres ,
par laquelle Sa Majesté conſerve ſur pied quatre
légions de ces troupes , indépendamment
des Régimens des Volontaires de Clermont & de
Soubiſe , & fupprime le Régiment des Volontaires
Etrangers de Wurmſer & la Compagnie de
ChaffeursdePoncet. La Légion Royale ſera la premièredes
quatre que S. M. entretiendra,&elle conſervera
fon nom. La ſeconde ſera compoſée du Régimentdes
Volontaires de Flandres & de celui des
Volontaires du Dauphiné qui ſeront incorporés
enſemble: cette Légion ſera ſous la dénomination
de Légion de Flandre , & commandée par
le Chevalier de Jaucourt. La troiſſéme , ſous la
dénomination de Légion du Haynaut , & commandée
par le ſieur de Grandmaiſon , ſera
compoſéedu Régiment des Volontaires du Haynaut
& de celui des Volontaires d'Auſtraſie qui
feront incorporés enſemble. Le Régiment de Dragons
chaſſeurs de Conflans ſera à l'avenir ſous
la dénomintion de Légion de Conflans , & formera
la quatriéme Légion. Ces Légions ou Régimens
continueront de marcher entr'eux ſuivant
le rang dont ils jouiſſent actuellement.
Chaque Légion ſera compoſée en tout temps de
dix-ſept compagnies , dont une de Grenadiers ,
huisde Fufiliers & huit de Dragons ; & chacun
JUIN. 1763 . 227
des Régimens des Volontaires de Clermont St.
de Soubiſe de neuf Compagnies , dont une de
Grenadiers , quatre de Fuſiliers & quatre de Dragons.
Indépendamment de pluſieurs autres difpoſitions
contenues dans cetteOrdonnance , relativement
à la ſuppreſſion de certaines places &
àla créationde quelques autres , à l'ordre quidoit
être obſervé dans chaque Compagnie , au choix
des Officiers , à la manutention de la caiffe
terme des engagemens , &c. Sa Majesté a réglé
une paye de paix & une paye de guerre de
la manière ſuivante .
,
au
COMPAGNIES DE GRENADIERS. A chaque
Capitaine , 2000 1. par an enpaix , & 3000l. en
guerre, à chaque Lieutenant , 900l . en paix, &
1200 1. en guerre , à chaque Sous- Lieutenant ,
600 l. en paix , & 900 1. en guerre , à chaque
Sergent , 222 1. en paix , & 228 1. en guerre ; à
chaque Fourrier, 180 1. en paix, & 186 1. en guerre
; à chaque Caporal , 156 1. en paix , & 162 1.
en guerre ; à chaque appointé , 1381, en paix , &
144 1. en guerre ; à chaque Grenadier & au Tambour
, 120 1. en paix , & 126 1. en guerre. Сом-
PAGNIES DE FUSILIERS . A chaque Capitaine ,
1500 1. en paix , & 2400 l. en guerre , à chaque
Lieutenant , 600.1. en paix , & 1000 l. en guerre;
à chaque Sous - Lieutenant , 5401. en paix , & 800
1. en guerre ; à chaque Sergent , 204 1. en paix ,
& 210 1. en guerre ; à chaque Fourrier , 162 l. en
paix , & 168 1. en guerre ; à chaque Caporal, 138
1. en paix,& 144 1. en guerres à chaqueAppointé,
120 1. en paix & 126 1. en guerre , à chaque Fufilier
& Tambour, 102 1. en paix , & 108 1. en
guerre. COMPAGNIES DE DRAGONS. A chaque
Capitaine , 1800 1. en paix , & 3600 l . en guerre;.
à chaque Lieutenant , 800 1. en paix , & 10001.
en guerre , à chaque Sous - Lieutenant , soul. en
228 MERCURE DE FRANCE,
paix , & 800 1. en guerre ; à chaque Maréchaldes
Logis, 216 1. en paix , & 252 1. en guerre ; à
-chaque Fourrier , 189 1. en paix,& 225 l. enguerre;
à chaque Brigadier , 135 1. en paix, & 171 1.
en guerre, àchaque Dragon ou Tambour , 117
1. en paix , & 1.53 1. en guerre. ETAT- MAJOR. AU
Colonel de Chaque Légion & au Colonel-Lieutenant
du Réglement des Volontaires de Clermont
, 4500 l . en paix , & 6000 l. en guerre; au
Colonel du Régiment des Volontaires de Soubiſe ,
2400 1. en tout temps , au Colonel en ſeconddudit
Régiment , 2100 1. en paix, & 3600 l. en guerre
; au Colonel-Commandant de chaque Légion
3600 1. en paix, 5400.1. en guerre; à chaque Lieutenant-
Colonel , 35001. en paix, & 5400 l. en
guerre,à chaque Major , 2880 1. en paix , & 4000
I. en guerre, à chaque Aide- Major d'Infanterie ,
avec commiffion de Capitaine , 1500 1. en prix , &
2400 l. en guerresà chaque Aide- Major d'Infanterie,
ſans commiſſion de Capitaine , 900 l . en paix ,
&1800 1. enguerre , à chaque Aide - Major de
-Dragons , avec commiſſion de Capitaine , 18001.
en paix, & 3000l . en guerre , à chaque Aide- Ma
jor de Dragons , ſans commiſſion de Capitaine',
1500 1. en paix , & 2000l. en guerre ; au Sous-Aide-
Major d'Infanterie , qui ſera créé en tempsde
guerre, 1200l.au Sous-Aide Major deDragonsqui
fera créé en tempsde guerre 12001. au Tréſorier ,
en temps deguerre ſeulement , 3000 l . au Quartier
Maître , en tems de guerre ſeulement 800 L.
àl'Aumônier&au Chirurgien en temps de guerre
feulement, sool.
Suivant la même Ordonnance , les Officiers réformés
jouïront annuellement en appointemens,
ſçavoir , les Colonels , de 3600 1. les Colonels-
Commandans , de 2000 l. les Lieutenans-Colo
JUI N. 1763 . 229
nels , de 1200 l . les Majors & les Commandansde
l'Infanterie , de 800 1. les Capitaines des Grenadiers
, de 600 l. ceux de Fuſiliers , de soo 1. les
Capitaines en ſecond , & les Aides - Majors d'Infanterie
, de 4001, les Capitaines des Dragons ,
de soo l . les Capitaines en ſecond , & les Aides-
Majors de Dragons , de 4501. , les Lieutenans--
Colonels réformés ala ſuitedeſdits Corps, de 1200
1. les Capitaines réformés des Dragons , de so०
1. & ceux d'infanterie , de 400 l. Les Lieutenans
qui ont paflé par les grades de Sergent ou de
Maréchal des Logis , de 300 1. Les Sous- Lieutenans
, qui auront paſſé par les mêmes gardes , de
270 1. A l'égard des Lieutenans & Sous-Lieutenans
, qui n'auront point pallé par ces grades ,
mais qui ſe trouveront avoir ſervi au moins dıx
ans , ils jouiront auſſi en appointemens , ſçavoir ,
les Lieutenans , de 200 l.& les Sous- Lieutenans ,
de 150 l . Cette Ordonnance eſt terminée par l'état
de l'uniforme réglé par Sa Majeſté pour l'habillement&
l'équipementde ces troupes.
LE FEU SR MORIAU , Procureur du Roi &de
laVille , ayant légué par teſtament ſa Bibliothéque
à la Ville de Paris , à condition qu'elle ſeroit
publique , le ſieur de Viarmes , Prévôt des
Marchands & les Echevins ont accepté le legs ,
&en conféquence ont nommé pour Bibliothécaire
, le ſieur de Bonamy, de l'Académie Royale
des Inſcriptions & Belles- Lettres , & pour Sous-
Bibliothécaire l'Abbé Ameithon . Ainfi cette Bibliotheque
, qui eſt placée à l'Hôtel de Lamoignon,
rue Pavée au Marais , a été ouverte au
Public pour la première fois le 13 de ce mois
après midi , & elle continuera de l'être tous les
Mercredis & Samedis de l'année juſqu'aux Vacances.
La fuite des Nouvelles Politiques au Mercure
prochain.
230 MERCURE DE FRANCE.
Extrait des Lettres Patentes accordées par S. М.
au fieur de Villette , qui érigent fa Terre de
DUPLESSIS LONGEANT , en Marquifat, ſous
le nom de VILLETTE ; du 20 Mars 1763 .
VOULANT donner au ſieur de Villette , &
à ſa famille des marques particulières de diftinction
, & reconnoître en ſa perſonne les fervices
de ſes Ancêtres , & notamment ceux que
le ſieur François de Villette rendit à Henri IV.
de glorieuſe Mémoire , enlui conſervant la Ville
d'Alençon , où il fut laillé par le Seigneur de
Hartray , qui en étoit le Gouverneur, le Bifayeul
de François en 1490 , porta au Duc d'Alençon
l'aveu des Domaines de Villette , qu'il tenoit de
lui à foi & hommage. Son petit-filsVillette de
la Palla , fut Maître d'Hôtel-d'Henri de Bourbon
, Prince de Condé. Depuis ce temps cette
Famille nous a donné des preuves de ſon zéle ,
&de fon attachement , &c.
Cette famille ajustifié ſa Nobleſſe depuis Jean
de Villette , Écuyer , que l'on trouve ainſi qualifié
dans un Acte du 17 Août 1385 , &c . &c. &c.
Voyez le Nobiliaire de Normandie , Article
Villette.
ARTICLE VIII.
@CONOMIE ET COMMERCE.
GRAINS.
Le prix des Grains n'a prèſque point varié
JUI N. 1763. 231
depuis notre précédent Volume , ainſi ce même
article peut ſervir pour ce mois-ci.
Fourrages , à la fin de Mai.
Le Foin a été vendu à la Porte S. Michel de
30 à 38 liv. le cent.
La Paille 14 à 16 l. le cent.
VOLAILLE & Gibier au Marché du
premier du préſent mois de Juin.
Gros Chapons ( la piéce ) 7 1. 10 .
Chapons paillés 2 1.
Poularde graffe 7 1.
Poularde nouvelle 8 1,
Poulet gras 3 1.5 1.
Poulet commun 1 1. 15 6.
Poulet à la Reine 1 1. 15 f.
Pigeon de Voliere 18 f.
Pigeon commun , 14 f.
Perdrix 1 liv. 4 .
,
Lievre , 2 1. 10 f.
Levreau , depuis 2 1. 10 f. juſqu'à 6 1.
Lapreau , I 1. 10 1.
Canneton de Rouen , s 1. 10 f.
Cannard commun , I L. 10 f
Cochon de lait , sl.
Cailles , 18. f..
PRIX courant à Paris des Etoffes le
plus en usage pour les habillemens
d'Eté.
EN SOΥ Ε.
Taffetas d'Italie rayé & plein ( l'aulne ) 7 1.
Taffetas d'Angleterre uni de 6. 1. sl. à 61. 10. f.
232 MERCURE DE FRANCE .
Les couleurs fines , comme cramoiſi , violet , có
rife , Lilas , &c. 1 1. par aulne de plus.
Taffetas d'Angleterre rayé , sl.s fàs 1. 10f.
Gros de Tours de Niſmes , 4 1 .
Les mêmes d'Avignon , 4 1. 10 f.
Taffetas de Florence double , 4 1. 106.
Le demi florence , 31.10.6.
LesTaffetas chinés nouveaux , 10 & 81.
Les Luſtrines 3 couleurs , 14 1.
Les mêmes deux couleurs , 13 1 .
Les Pruffiennes , 12 1.
1
Etoffes , autres que Soyerie.
Camelots ſoyette de laine , ( l'aulne ) 2 1.15 L
Camelots mi-foye , 41.5 1. & 5 1. 10 f.
LesCamelots de Bruxelles , 8 1.10 à 9 1.
Les mêmes en couleur fine , 9 1. το [.
Les Bouracans fins des 1. 10 à 6 1. 10 fo
Les Bouracans communs, 4 1.10 £.
AVIS.
Le ſieur ONFROY , Diſtillateur du Roi , tenant
le grand Caffé à la defcente de la Place du
Pont S. Michel à Paris , toujours diſtingué dans
fon Art& toujours occupé à l'étendre par de nouvelles
compoſitions qui réuniſſent à la falubrité
la délicateſſe du goût, vient de compoſer pluſeurs
fortes de Sorbers rafraichiſſans dont l'uſage
eſt très-facile. Il n'en faut qu'environ une once
dans undemi-ſeptier d'eau que l'on battra dans
deux verres , & ce mélange produira une liqueur
fraîche très agréable. Ces nouveaux Sorbecs font
tirés des aigres des Végétaux ou des fruits acides
de vinaigre ; il y en a de ſept fortes , quatreau vimaigre&
trois aux fruits. Le premier eſt
au vinai
JUIN. 1763. 233
gre ſeul ; le ſecond auſſi au vinaigre réuni avec
les fucs d'orange & de bigarade; le troiſiéme au
jus de cédra ; le quatriéme eſt un mélange de vinaigre
& de fuc de citron . Les trois autres ſont au
ſuc d'orange & de bigarade , au jus de cédra &
àcelui de citron , tous diverſement combinés :
ces derniers , indépendament de l'uſage qu'on en
fera en boiffons , ſont encore très- propres à faire
desglaces ; il ne faudra que les mêler féparément
avec moitié d'eau de riviére & glacer ſuivant la
méthode ordinaire , on aura d'excellentes glaces.
Le prix de ces Sorbecs elt de 6 liv. la bouteille de
pinte ; on en trouvera des demies-bouteilles &
des quarts de bouteille ; ils ſe conſerveront trèslongtemps
ſans aucune altération ; il ſufira d'avoir
attention de ne pas les mettre dans un endroit
trop humide. Le ſieur ONFROY donnera dans la
ſaiſon les ſorbecs des fruits rouges. Il continue
dediſtribuer avec un ſuccès qui ne ſedément pas,
les Liqueurs de table qu'il a portées à un degré de
perfection généralement reconnu ; le Chocolat travaillé
à lafaçon de Rome ; ſa liqueur ſpiritueuse
pour les dents , qui en calme ſur le champ toutes
les douleurs & ſans retour , les blanchit & guérit
encore ou prévient toutes les incommodités de
la bouche ; fes Eaux de Lavande ſimples & compliquées
qui effacent les boutons du viſage ſans
faire craindre aucune ſuite ; la véritable Eau de
Cologne de Jean -Antoine Farina qu'on ne trouve
à Paris que chez lui au prix de 36 ſols la bouteille ,
&une excellente Eau de Luce de ſa compoſition ,
qui ſe vend 3 liv. le flacon.
234 MERCURE DE FRANCE.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monſeigneur le Chancelier ,
le Mercure de Juin 1763 , & je n'y ai rien trouvé
qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris ,
ce 31 Mai 1763. GUIROY .
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER .
EPITRE à M. le Comte André Petrovitſch
de Schouvalow , Chambellan de Sa Majeſté
l'Impératrice de toutes les Ruſſies. P.s
VERS ſur la Statue Equeſtre du Ror .
INSCRIPTION , pour mettre au bas de la
Statue du Roi .
A PHILIS , Stances .
VERS ſur la mort de M. Pefſfelier.
A M. de *** ,qui demandoit à l'Auteur ,
ÉPITAPHE ſur la mort de la Princeſſe Radſagénéalogie.
fiville.
Sur la mort de M. de Marivaux .
Le Ruſſe détrompé , Anecdote Philofophi-
9
10
ibid.
II
12
14
ibid.
que. 13
ODs à Son excellence Mgr de la Roche-
Aymon. 30
VERS adreſſés à Mile Dubois , de la Comédie
Françoiſe .
34
LETTRE à M. De la Place.
35
LETTRE de Madame la Marquiſe de ** à
une de ſes amies, fur l'Amour & l'Amitié. 36
VERS, à Mlie Maisonneuve , Actrice nouvelle,
qui a été formée par Mile Gauffin ,
&qui débute dans ſes Rôles. 47
JUIN. 1763 . 235
A M. Philippe , Cenſeur Royal. 49
HOROSCOPE de l'Enfant de M. Philidor . 50
ENIGMES . 51 & 12
LOGOGRYPHES . 52 & 53
CHANSON .
53
ART. II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE du divorce d'Henri VIII. Roi
d'Angleterre avec Catherine d' Arragon .
Par M. l'Abbé Raynal .
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur le
Traité abrégé de Phyſique à l'uſage des
Ecoliers . Par M. de Saintignon .
THEATRE & OEuvres diverſes de M Paliſfot
de Montenoy.
54
68
85
LETTRE , au ſujet du Dictionnaire de Commerce
de Savary .
Le Nouvel Abailard , ou Lettres d'un Singe
au Docteur Abadolfs , traduites de l'Allemand.
95
ANNONCES de Livres .
104

106 & fuiv.
ARTICLE III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMIES .
SÉANCE publique de l'Académie des Sciences
, Arts & Belles- Lettres de DIJON .
MATHÉMATIQUES .
SOLUTION du Problême inféré dans le ſecond
Mercure d'Avril 1763 .
114
MEDECINE .
LETTRE à l'Auteur du Mercure
134
au ſujet
135
136
143
d'un reméde contre l'HY DROPISIE .
SECONDE Lettre en réponſe aux Obſervations
ſur l'Hiſtoire de la MÉDECINE .
COURS public de BOTANIQUÉ .
236 MERCURE DE FRANCE.
ART. IV . BEAUX - ARTS .
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
REMEDE fondant de M. Jacquet .
LETTRE du Frère Cofime a l'Auteur du Mercure.
MÉMOIRE ſur une queſtion Anatomique:
149
150
relative à la Jurisprudence . Par M. Louis . 158
HÔPITAL de M. le Maréchal Duc de Biron . 161
COPIE de la Lettre de M. Leriche à Mgr le
Duc de Choiseul.
COPIE de la Lettre de M. Bernier à Mgr le
Ducde Choiseul.
ARTS AGRÉABLES.
PELNTURE .
LETTRE de M. G..... ſur les Deſcendans de
164
166
Charlesle Brun 172
MUSIQUE. 174
GRAVURE. 180
ÉCRITURE . 281
ART. V. SPECTACLES
SPECTACLES de la Cour . 182
SPECTACLES de Paris. 183
COMÉDIE Françoiſe. 189
COMÉDIE Italienne.
195
CONCERTS Spirituels. 196
PIECES de Théâtre de M. Paliſſot de Montenoy.
200
ART. VI. Cérémonies & Fêtes publiques.
ART. VII . Suite des Nouvelles Polit. de Mai. 211
210
ART. VIII . Economie & Commerce. 230
-AVIS.
2.32
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoiſe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le